<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>sf</genre><author><first-name>Robert</first-name><last-name>Silverberg</last-name></author><book-title>La reine du printemps</book-title><annotation><p>Pendant plus de sept cent mille ans, le Peuple avait v�cu dans une caverne profonde, un Nid. Au dehors, la Terre avait �t� bombard�e tout ce temps par une pluie de com�tes et d�ast�ro�des�: un ph�nom�ne qui se reproduit sur Terre tous les vingt-six millions d�ann�es et qui est responsable de l�extermination en masse d�esp�ces, comme jadis les dinosaures.</p><p>Mais le Peuple avait surv�cu, gr�ce � la pr�voyance de ceux qui l�avaient pr�c�d�: les vrais humains. Et cela avait �t� un choc pour Hresh, l�enfant curieux devenu homme-m�moire et chef de sa tribu, de d�couvrir que le Peuple n��tait pas humain, tout au plus les descendants am�lior�s de singes disparus. Mais le Peuple repr�sentait d�sormais l�humanit� sur Terre et il lui fallait red�couvrir l�h�ritage que les grandes races avaient laiss�, et trouver sa propre voie. A peine l�avait-il entrepris qu�il se heurtait � l�expansionnisme d�une autre esp�ce qui avait, elle aussi, franchi le Long Hiver, les hijks, une esp�ce intelligente, constitu�e sur le mode de la fourmili�re, et qui proposait � tous les peuples l�adoration de sa reine, la Reine du Printemps.</p></annotation><date value="1990-09-01">1990</date><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><src-lang>en</src-lang><translator><first-name>Patrick</first-name><last-name>Berthon</last-name></translator><sequence name="Nouveau printemps" number="02"/></title-info><src-title-info><genre>sf</genre><author><first-name>Robert</first-name><last-name>Silverberg</last-name></author><book-title>The Queen of Springtime</book-title><date value="1989-11-01">1989</date><lang>en</lang></src-title-info><document-info><author><nickname>Verdi1</nickname></author><program-used>Fiction Book Designer, FictionBook Editor Release 2.6, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2011-12-13">13.12.2011</date><id>FBD-2B4295-A378-7C44-70B8-3B93-04C9-11650F</id><version>1.0</version></document-info><publish-info><book-name>La reine du printemps</book-name><publisher>Robert Laffont</publisher><city>Paris</city><year>1990</year><isbn>2-221-06701-0</isbn></publish-info></description><body><title><p>Robert Silverberg</p><p>La reine du printemps</p></title><epigraph><p>Le temps n�est pas succession et transition, mais l��cho sans fin d�un pr�sent d�termin�, dans lequel sont contenues toutes les �poques, pass�es et � venir.</p><text-author>Octavio PAZ</text-author></epigraph><section><empty-line/><p><emphasis>Pour Malcom Edwards</emphasis></p></section><section><title><p>R�sum� des chapitres pr�c�dents</p></title><p><emphasis>(� la fin de l�hiver)�: Pendant soixante-dix mille ans, le Peuple a v�cu au creux d�un abri souterrain. En effet, la Terre a �t� bombard�e par une pluie de com�tes et d�ast�ro�des, comme cela arrive tous les vingt-six millions d�ann�es. Ces cataclysmes d�clenchent des extinctions massives d�esp�ces comme jadis celle des dinosaures. Mais cette fois-ci, des esp�ces intelligentes ont r�ussi � traverser le Long Hiver. Lorsque le Peuple regagne la surface, il se croit humain. Mais il revient � Hresh, l�enfant curieux devenu homme-m�moire et chef de sa tribu, de d�couvrir la v�rit�. Le Peuple n�est pas humain, tout au plus une esp�ce de singes am�lior�s. Mais il est l�h�ritier de l�humanit� et porte son espoir, l�espoir de l�intelligence. Il lui reste � recueillir cet h�ritage.</emphasis></p><p><emphasis>Hresh et les siens d�couvrent vite qu�une autre esp�ce intelligente au moins a franchi elle aussi le Long Hiver. C�est celle des hjjk, organis�e sur le mod�le de la fourmili�re, qui propose � tous les peuples l�adoration de sa reine, la Reine du Printemps�</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Le temps des �toiles de mort �tait venu et, pendant des centaines de milliers d�ann�es, elles n�avaient cess� de s��craser sur la Terre, projet�es vers elle par une com�te errant depuis les confins du syst�me solaire. Elles apportaient avec elles d�interminables p�riodes de froid et de t�n�bres. Cela se produisait tous les vingt-six millions d�ann�es et il �tait impossible d�y �chapper. Mais c��tait termin�, le d�ferlement des �toiles de mort avait enfin cess�, la poussi�re et les cendres s��taient dissip�es et les rayons bienfaisants du soleil per�aient la couche des nuages. Les glaciers d�versaient la neige fondue sur la surface de la Terre. Le Long Hiver s�achevait�; c��tait l�av�nement du Printemps Nouveau, la r�surrection de la plan�te.</emphasis></p><p><emphasis>D�ann�e en ann�e, l�atmosph�re se r�chauffait et les belles saisons presque oubli�es du printemps et de l��t� revenaient avec une force accrue. Le Peuple, ayant surv�cu aux t�n�bres glac�es � l�abri de ses cocons herm�tiquement clos, se r�pandait rapidement sur les terres les plus fertiles.</emphasis></p><p id="bookmark6"><emphasis>Mais la place �tait d�j� prise. Les hjjk, le sinistre et insensible peuple des insectes, n�avaient jamais battu en retraite devant les assauts du froid, m�me dans les pires moments. La plan�te abandonn�e �tait tomb�e en leur possession et ils y avaient r�gn� sans partage pendant sept cent mille ans. Ils n��taient assur�ment pas dispos�s � renoncer de gaiet� de c�ur � leur mainmise.</emphasis></p></section><section><title><p>1</p><p>L��missaire</p></title><p>En atteignant la cr�te de la colline d�nud�e et parsem�e de rochers, et avant d�entreprendre la descente vers la vall�e verdoyante qui �tait sa destination, Kundalimon sentit le vent tourner. Depuis plusieurs semaines, depuis son d�part de l�int�rieur du continent en direction de la c�te sud-ouest, il avait senti dans son dos un vent sec et �pre. Mais maintenant, c��tait un vent tr�s doux, presque une caresse, qui apportait du sud une foule d��tranges senteurs montant de la cit� du peuple de chair qui s��tendait en contrebas.</p><p>Il ne pouvait qu�imaginer ce qu��taient ces odeurs myst�rieuses.</p><p>L�une pouvait �tre celle de serpents en p�riode d�activit� sexuelle, une autre �voquait des plumes en train de br�ler et une troisi�me des animaux marins pris au filet et ramen�s sur la terre ferme en se d�battant furieusement. Et d�autres effluves encore qui n��taient gu�re diff�rents de ceux du Nid, les effluves de la terre noire que l�on trouvait dans les plus profondes galeries.</p><p>Mais il savait qu�il s�abusait. Il n�aurait pu �tre plus loin du Nid qu�� l�endroit o� il se trouvait maintenant� Du Nid, de ses senteurs et de sa texture famili�res.</p><p id="bookmark7">D�un sifflement et d�un coup de talon dans les flancs, Kundalimon arr�ta son vermilion. Il respira profond�ment, � pleins poumons, les �tranges odeurs m�l�es qui s��levaient de la ville, dans l�espoir qu�elles feraient de nouveau enti�rement de lui un �tre de chair. Sans en avoir l�enveloppe corporelle, il �tait hjjk dans l��me et il avait besoin ce jour-l� d��tre une cr�ature de chair. Il lui fallait mettre de c�t� tout ce qu�il y avait de hjjk en lui et aller trouver ces �tres de chair comme s�il �tait l�un d�entre eux. Ce qu�il avait �t� autrefois, il y avait tr�s longtemps.</p><p>Il serait oblig� de parler leur langue, ou plut�t d�en rassembler les quelques bribes qui lui restaient de son enfance. D�absorber leur nourriture, m�me si elle lui soulevait le c�ur. Et de trouver un moyen de toucher leur �me. Tant de choses d�pendaient de lui.</p><p>Kundalimon �tait venu apporter au peuple de chair l�amour de la Reine, le plus beau pr�sent qu�il conn�t. Les exhorter � Lui ouvrir leur c�ur. Leur demander de se jeter dans Ses bras. Les implorer de laisser Son amour envahir leur �me. S�ils acceptaient tout cela, la paix de la Reine pourrait continuer de r�gner sur la Terre. Si sa mission �chouait, ce serait la fin de la paix et la guerre ferait rage entre le peuple de chair et les hjjk� Les conflits, le g�chis, les pertes inutiles, l�arr�t de l�abondance du Nid.</p><p>C�est une guerre que la Reine ne souhaitait pas. La guerre ne faisait pas partie int�grante du plan du Nid et n��tait d�cid�e qu�en dernier recours. Mais les imp�ratifs du plan du Nid �taient tr�s clairs. Si le peuple de chair refusait de s�abandonner � l�amour de la Reine et de laisser Sa gloire r�pandre la joie en son c�ur, la guerre serait in�luctable.</p><p>��En avant, dit-il au vermilion.</p><p>L��norme animal �carlate commen�a � descendre pesamment le versant escarp�, vers la vall�e � la v�g�tation luxuriante.</p><p>Dans quelques heures, il atteindrait la Cit� de Dawinno, la grande capitale m�ridionale, le nid principal du peuple de chair, la patrie de la plus importante colonie de cette race qui �tait autrefois La sienne.</p><p>Kundalimon contemplait avec un m�lange d��merveillement et de m�pris la sc�ne qui s�offrait � ses yeux. Tout �tait d�une extraordinaire richesse, mais quelque chose en lui n��prouvait que d�dain pour tant de douceur, un m�pris profond pour cette surabondance. Partout o� il portait son regard, la t�te lui tournait devant une telle luxuriance. Toute cette v�g�tation luisante de ros�e dans la lumi�re du matin�! Une profusion de plantes grimpantes d�un vert dor� s��lan�ant � l�assaut d�arbres gigantesques avec une folle vitalit�! Des branches d�arbrisseaux trapus, � la ramure �tal�e, pendaient de lourds fruits rouges qui donnaient l�impression de pouvoir �tancher la soif d�un individu pendant au moins un mois. Sur des buissons touffus aux feuilles pelucheuses et bleut�es poussaient des grappes colossales de baies bleu lavande luisantes. L�herbe dense aux feuilles �carlates, brillantes et charnues semblait pr�te � faire les d�lices du voyageur affam�.</p><p>Et les bandes criardes d�oiseaux dodus et caquetants, � la livr�e d�un blanc immacul� et � l��norme bec stri� de bandes cramoisies� Les petits animaux aux yeux immenses se frayant un chemin avec force couinements dans l�enchev�trement du sous-bois� Les minuscules insectes ail�s, aux �lytres par�s des couleurs de l�arc-en-ciel�</p><p>C�est trop, se dit Kundalimon, c�est beaucoup trop, beaucoup, beaucoup trop. L�aust�rit� de sa patrie septentrionale lui manquait et les immenses et mornes plaines o� la d�couverte d�un arpent d�herbe fl�trie donnait lieu � des chants et o� l�on accueillait sa nourriture avec le respect d� par celui qui sait qu�il a eu beaucoup de chance de trouver une poign�e de graines dess�ch�es ou une bande d�herbe br�l�e par le soleil.</p><p id="bookmark8">Un pays comme celui-ci, o� l�on n�avait m�me pas � se baisser pour trouver sa subsistance, semblait par trop luxuriant et prodigue. Cette contr�e incitant au laisser-aller et � la facilit� avait toutes les apparences d�un �den, mais en v�rit�, au lieu de leur apporter le bien-�tre, elle devait faire du tort � ses habitants sans m�fiance. Quand l�alimentation est trop facile, ce ne peut �tre qu�au pr�judice de l��me. Dans un endroit comme celui-ci, on peut mourir plus facilement l�estomac plein que le ventre vide.</p><p>Et c�est pourtant dans cette vall�e qu�il avait vu le jour. Mais il n�avait pas eu le temps de recevoir son empreinte, car il l�avait quitt�e trop t�t. Kundalimon �tait dans son dix-septi�me �t� et il avait pass� les treize derni�res ann�es de sa vie tout au nord, chez les serviteurs de la Reine. Il faisait partie du Nid maintenant et il n�y avait plus rien de charnel en lui que son enveloppe de chair. Ces pens�es �taient celles du Nid et son �me aussi. Quand il parlait, les sons qui lui venaient le plus facilement � la bouche �taient les cliqu�tements et les murmures rauques de la langue hjjk. Mais Kundalimon savait, m�me si rien ne le lui aurait fait avouer, que derri�re tout cela se cachait l�implacable r�alit� de la chair. Son �me �tait celle du Nid, mais son bras �tait un bras de chair, et son c�ur et ses reins �taient ceux du peuple de chair. Et maintenant, il retournait enfin dans la patrie des �tres de chair o� il �tait venu au monde.</p><p>La cit� du peuple de chair �tait un d�dale de murs blancs et de tours nich�s entre des collines tr�s arrondies que baignait une immense �tendue d�eau. Exactement comme l�avait dit le penseur du Nid. La ville s��lan�ait comme un gigantesque organisme tentaculaire l�assaut des hautes pentes verdoyantes qui bordaient le vaste golfe.</p><p>Comme il �tait �trange de vivre sur les hauteurs, en s�exposant de la sorte, dans une incroyable multiplicit� de constructions enchev�tr�es. Des constructions s�par�es si dures, si rigides, tellement diff�rentes des galeries sinueuses du Nid. Et, entre les constructions, ces grands espaces b�ants�</p><p>Quel endroit bizarre et repoussant�! Et pourtant magnifique, dans son genre�! Comment quelque chose pouvait-il �tre en m�me temps repoussant et magnifique�? Kundalimon sentit son courage vaciller. Il savait n��tre enti�rement ni chair, ni Nid, et il se sentait brusquement perdu, une cr�ature d�une race interm�diaire et incertaine, n�appartenant pas plus � un univers qu�� l�autre.</p><p>Mais cela ne dura que quelques instants. Ses craintes s�estomp�rent et il sentit la force du Nid revenir en lui. Il �tait un serviteur d�vou� de la Reine�; comment pourrait-il �chouer�?</p><p>Il rejeta la t�te en arri�re et remplit ses poumons de l�air chaud du sud, charg� de senteurs aromatiques, mais aussi d�odeurs de la ville, d�odeurs du peuple de chair. Et il sentit son corps r�agir et l�excitation monter en lui�: l�appel de la chair � la chair. C�est naturel, songea Kundalimon, je suis un �tre de chair. Mais j�appartiens au Nid.</p><p>Je suis l��missaire de la Reine des Reines. Je suis le porte-parole du Nid des Nids. Je suis la passerelle entre deux univers.</p><p>Il �mit un cliqu�tement joyeux et continua d�avancer calmement. Au bout d�un certain temps, il distingua de petites silhouettes au loin, des �tres de chair qui regardaient dans sa direction et le montraient du doigt en poussant de grands cris. Kundalimon courba la t�te et les salua de la main au passage, puis il �peronna son vermilion et poursuivit sa route vers la Cit� de Dawinno.</p><empty-line/><p>� une journ�e de marche de la Cit� de Dawinno, dans la r�gion de lacs et de mar�cages qui, du pied des collines, s��tendait vers l�int�rieur des terres, les chasseurs Sipirod, Kaldo Tikret et Vyrom traversaient prudemment les champs de fleurs-mousses d�un jaune �clatant. Une lourde brume dor�e flottait dans l�air. C��tait le pollen des fleurs-mousses m�les qui s��levait en panaches pour aller f�conder les champs de femelles un peu plus au sud. Un chapelet d��troits lacs phosphorescents gorg�s de longues algues bleues s��tirait devant les chasseurs. La journ�e venait � peine de commencer, mais la chaleur �tait d�j� �touffante.</p><p>C�est le vieux Hresh, le chroniqueur, qui les avait envoy�s l�-bas. Il leur avait demand� de rapporter un couple de caviandis, ces petits animaux vifs et souples qui vivaient dans les contr�es mar�cageuses.</p><p>Les caviandis �taient parfaitement inoffensifs, contrairement au reste de la faune de cette r�gion, et les chasseurs avan�aient avec la plus grande prudence. On pouvait mourir en tr�s peu de temps dans les mar�cages et Hresh avait d� leur promettre un gros paquet d�unit�s d��change pour qu�ils acceptent cette mission.</p><p>��Vous croyez qu�il veut les manger�? demanda Kaldo Tikret, un hybride � la fourrure chocolat clairsem�e et teint�e de l�or de la tribu Beng, aux yeux ternes et ambr�s. Il parait que la chair du caviandi est savoureuse.</p><p>��Bien s�r qu�il va les manger, r�pondit Vyrom. Je vois le tableau d�ici� Assis avec sa compagne, le chef, et leur fille cingl�e, v�tus de leurs plus beaux atours, en train de se goinfrer de caviandi r�ti accompagn� de grandes lamp�es de bon vin.</p><p>Il fit en riant un ample geste tranquillement obsc�ne en balan�ant vivement son organe sensoriel de droite et de gauche. Vyrom avait la bouche �dent�e et il louchait, mais il �tait grand et vigoureux. C��tait le fils d�Orbin, le robuste guerrier, mort l�ann�e pr�c�dente, en m�moire de qui il portait encore un ruban de deuil rouge au bras.</p><p>��Voil� la vie des riches�! poursuivit-il. Manger et boire, boire et manger, c�est tout ce qu�ils font�! Et ils envoient de pauvres bougres comme nous risquer leur vie dans les marais pour attraper leurs caviandis. Nous devrions en prendre un autre pour nous-m�mes et le faire r�tir sur le chemin du retour, puisque nous avons fait tout ce trajet pour Hresh�!</p><p>��Vous faites une belle paire d�idiots�! lan�a Sipirod en crachant par terre.</p><p>Avec son corps souple et son regard vif et per�ant, la compagne de Vyrom �tait bien meilleur chasseur que les deux autres. Elle appartenait � la tribu des Mortiril, une petite peuplade absorb�e depuis longtemps par les autres.</p><p>��Oui, reprit-elle, tous les deux�! Vous n�avez donc pas entendu le chroniqueur dire qu�il avait besoin des caviandis pour ses exp�riences�? Il veut les �tudier, il veut leur parler, il veut apprendre leur histoire.</p><p>��Je me demande bien quelle histoire peuvent avoir les caviandis, ricana Vyrom. Ce sont des animaux et rien d�autre.</p><p>��Tais-toi�! ordonna s�chement Sipirod. Il y a d�autres animaux par ici qui se r�galeraient de ta chair. Reste attentif � ce que tu as � faire. Si nous sommes astucieux, nous sortirons d�ici sains et saufs.</p><p>��Et si nous avons de la chance, ajouta Vyrom.</p><p>��Oui, je suppose. Mais la chance sourit � ceux qui sont astucieux. Allez, en route.</p><p>Elle tendit le doigt devant elle, vers la v�g�tation tropicale satur�e d�humidit�. Des khuts aux grands yeux � facettes, ces mouches �normes, grosses comme la moiti� de la t�te d�un homme, tournoyaient en vrombissant dans l�air jaun�tre, et d�un mouvement vif comme l��clair de leurs tentacules gluants capturaient de petits oiseaux dont elles aspiraient les tissus. Des steptors suspendus par la queue et lov�s autour des branches d�arbres � l��corce huileuse cherchaient des poissons dans les eaux sombres des lacs mar�cageux. Un autre animal au corps arrondi, au bec allong�, � la fourrure couleur de boue et aux yeux comme des soucoupes vertes, perch� sur ses longues pattes nues comme sur des �chasses, parcourait les bas-fonds d�une d�marche gauche et saisissait dans la vase les petites proies dont il se nourrissait d�un mouvement du bec d�une �tonnante efficacit�. Au loin, une cr�ature qui devait �tre d�une taille gigantesque mugissait sans discontinuer, un cri sourd et prolong� � donner des frissons.</p><p>��O� sont donc les caviandis�? demanda Vyrom.</p><p>��Au bord des cours d�eau rapides, r�pondit Sipirod, ceux qui alimentent tous ces lacs stagnants. Nous en verrons sur l�autre rive.</p><p>��J�aimerais bien en avoir fini en une heure, dit Kaldo Tikret, pour pouvoir rentrer en ville en un seul morceau. Quelle b�tise de risquer notre vie pour une poign�e de ces salet�s d�unit�s d��change�</p><p>��Une grosse poign�e, dit Vyrom.</p><p>��Qu�importe�! Cela n�en vaut pas la peine.</p><p>Ils avaient discut� pendant le trajet du danger qu�ils couraient de tomber sur quelque chose de vraiment affreux. Cela a-t-il un sens de mourir pour quelques unit�s d��change�? Bien s�r que non, mais comment faire autrement�? Si l�on veut manger r�guli�rement, on va chasser o� on nous dit de chasser et on attrape ce qu�on nous dit d�attraper. C�est comme �a. On fait ce qu�on nous dit de faire.</p><p>��Finissons-en, dit Kaldo Tikret.</p><p>��D�accord, dit Sipirod, mais il faut d�abord traverser le mar�cage.</p><p>Ouvrant la marche, elle avan�a sur la pointe des pieds, comme si elle redoutait que le sol spongieux l�aspire si elle appuyait de tout son poids. Le pollen s��paississait � mesure qu�ils approchaient du plus proche des lacs. Il s�accrochait � leur fourrure et obstruait leurs narines. L�air semblait devenir palpable et la chaleur �tait oppressante. M�me pendant les rigueurs du Long Hiver, le climat de cette contr�e avait d� garder une certaine douceur et maintenant, tandis que d�ann�e en ann�e le Printemps Nouveau apportait une chaleur accrue, une moiteur �touffante, � peine supportable, r�gnait sur la r�gion des lacs.</p><p>��Toujours pas de caviandis en vue�? demanda Vyrom.</p><p>��Pas encore, r�pondit Sipirod en secouant la t�te. Au bord des cours d�eau. Les cours d�eau.</p><p>Ils poursuivirent leur lente progression tandis que le grondement lointain s�amplifiait.</p><p>��On dirait un gorynth, dit Kaldo Tikret, l�air sombre. Il vaudrait peut-�tre mieux changer de direction.</p><p>��Les caviandis sont l�-bas, dit Sipirod.</p><p>��Et nous allons risquer notre vie pour que le chroniqueur puisse s�amuser � �tudier ses caviandis, poursuivit Kaldo Tikret en se renfrognant. Par les Cinq, ce doit �tre leur accouplement qu�il veut �tudier�! Qu�en pensez-vous�?</p><p>��Pas lui�! r�pliqua Vyrom en riant. Je parie qu�il se soucie de l�accouplement comme d�une crotte de hjjk�!</p><p>��Il a quand m�me d� le faire une fois, poursuivit Kaldo Tikret, puisqu�il a eu Nialli Apuilana.</p><p>��Cette petite peste�</p><p>��Je me demande si c�est bien lui qui l�a faite� Si tu veux mon avis, elle a pouss� toute seule dans le ventre de Taniane, sans que Hresh y soit pour quelque chose. Elle n�a absolument rien de lui et, en les regardant, on dirait deux s�urs plut�t qu�une m�re et sa fille�</p><p>��Taisez-vous, dit Sipirod en lan�ant un regard noir aux deux hommes.</p><p>��Mais il para�t que Hresh est trop absorb� par ses travaux et ses sortil�ges pour avoir un peu de temps � consacrer � l�accouplement. Quel g�chis�! Croyez-moi, si je pouvais avoir l�une d�elles dans mon lit pendant une heure, que ce soit la m�re ou la fille�</p><p>���a suffit�! lan�a Sipirod d�un ton tr�s sec. Si vous n�avez aucun respect pour le chef ni pour sa fille, essayez au moins d�en avoir un peu pour votre propre vie�! Vos paroles sont une v�ritable trahison�! Et nous avons notre mission � accomplir. Regardez l�-bas�!</p><p>��C�est un caviandi�? murmura Vyrom.</p><p>Sipirod hocha la t�te en silence. � une centaine de pas devant eux, l� o� un cours d�eau �troit et rapide se jetait dans le lac stagnant envahi par les algues, un animal de la taille d�un petit enfant, pench� sur la rive, laissait tremper dans l�eau ses grosses pattes qu�il agitait pour attirer le poisson. Une crini�re raide et dor�e couvrait le cou et le dos de son mince corps pourpre. Sipirod fit signe aux deux hommes de ne pas faire de bruit et commen�a de ramper silencieusement derri�re l�animal. Le caviandi se retourna au dernier moment, �mit une sorte de petit soupir de surprise et demeura p�trifi�.</p><p>Puis, se redressant lentement, l�animal leva les deux pattes avant en ce qui ressemblait � un geste de soumission. Le caviandi avait des membres courts et dodus, et ses doigts tendus n�avaient pas l�air tr�s diff�rents de ceux des chasseurs. Dans ses yeux violets brillait une lueur d�intelligence que nul ne s�attendait � y trouver.</p><p>Tout le monde demeura immobile.</p><p>Au bout d�un long moment, le caviandi bondit pour se mettre � couvert, mais il commit l�erreur d�essayer de gagner l�abri de la for�t au lieu de se jeter dans l�eau. Sipirod fut plus rapide que lui. Elle se rua en avant, plongeant et glissant sur le sol boueux dans lequel elle imprima une longue trace. Tenant l�animal par le cou et par la taille, elle le leva � bout de bras. Le caviandi affol� se mit � couiner et � se d�battre jusqu�� ce que Vyrom le saisisse et le fourre dans un sac que Kaldo Tikret se chargea de ficeler.</p><p>��Et d�un, dit Sipirod avec satisfaction. Une femelle.</p><p>��Reste l� pour la garder, dit Vyrom � Kaldo Tikret. Nous allons en attraper un autre et nous pourrons partir d�ici.</p><p>��Faites vite, dit Kaldo Tikret en enlevant une boule de pollen jaune qui s��tait form�e dans les poils entourant sa bouche. Je n�ai pas envie de rester ici tout seul.</p><p>��Bien s�r, r�pliqua Vyrom d�un ton railleur. Des hjjk pourraient sauter sur toi et t�enlever.</p><p>��Des hjjk�! s��cria Kaldo Tikret en riant. Tu crois que j�ai peur des hjjk�?</p><p>En quelques mouvements prestes des deux mains, il dessina dans l�air la longue silhouette s�che d�un homme-insecte, les �tranglements entre la t�te et le thorax, et entre le thorax et l�abdomen, la t�te �troite et anguleuse, le bec pointu et les membres articul�s.</p><p>��Si un hjjk venait m�emb�ter, je lui arracherais les jambes sans h�siter, ajouta Kaldo Tikret en mimant �nergiquement l�action, et je les lui fourrerais dans le derri�re. Et que viendraient faire des hjjk dans un pays aussi chaud�? Mais ce ne sont pas les dangers qui manquent. Soyez gentils, d�p�chez-vous.</p><p>��Nous ferons aussi vite que possible, dit Sipirod.</p><p>Mais la chance avait tourn�. Pendant une heure et demie, les deux chasseurs, la fourrure tremp�e et constell�e de taches dor�es, pataug�rent en vain dans les mar�cages. Le ciel �tait obscurci par le pollen que les fleurs-mousses projetaient sans discontinuer et tout ce qu�il y avait de phosphorescent et de luminescent dans la jungle luisait et palpitait. Des arbres-lanternes brillaient comme des fanaux, la mousse �mettait des reflets dor�s et les lacs avaient des miroitements bleut�s. Mais ils ne trouv�rent pas trace d�autres caviandis.</p><p>Ils finirent par faire demi-tour. En approchant de l�endroit o� ils avaient laiss� Kaldo Tikret, ils entendirent soudain un cri rauque, un appel au secours �trangl�.</p><p id="bookmark10">��Vite�! s��cria Vyrom. Il a des ennuis�!</p><p>��Attends, dit Sipirod en saisissant son compagnon par le poignet.</p><p>��Pourquoi�?</p><p>��S�il lui est arriv� quelque chose, il ne sert � rien de prendre des risques tous les deux. Laisse-moi passer devant pour voir ce qu�il lui est arriv�.</p><p id="bookmark13">Elle se glissa dans les broussailles et d�boucha pr�s de la rive. L�immense cou noir et luisant d�un gorynth, peut-�tre le monstre dont ils avaient entendu les mugissements, se dressait au-dessus du lac. Le corps gigantesque �tait presque enti�rement immerg�; seul le dessus incurv� du dos, semblable � une rang�e de barrils flottants, �tait visible. Mais le cou, cinq fois long comme un homme et agr�ment� de triples rang�es d�excroissances coniques, s�agitait hors de l�eau�; � l�extr�mit� se trouvait le corps de Kaldo Tikret, emprisonn� entre deux puissantes m�choires. Il appelait encore � l�aide, mais sa voix se faisait de plus en plus faible. Il allait bient�t �tre entra�n� sous l�eau.</p><p>��Vyrom�! s��cria Sipirod.</p><p>Il arriva en courant, la lance brandie. Mais o� viser�? La petite partie visible du corps du gorynth �tait cuirass�e d��normes �cailles chevauchantes sur lesquelles la lance rebondirait. Le long cou, plus vuln�rable, �tait une cible difficile � atteindre et il le vit s�enfoncer lentement, entra�nant inexorablement Kaldo Tikret dans les flots turbides et seules des bulles sombres remont�rent � la surface.</p><p>L�eau bouillonna pendant quelques instants et les deux chasseurs observ�rent la sc�ne en silence, tiraillant nerveusement leur fourrure.</p><p>��Regarde�! dit soudain Sipirod. Un autre caviandi�! L�-bas, pr�s du sac. Il doit essayer de lib�rer sa femelle.</p><p>��On ne peut rien essayer de faire pour Kaldo Tikret�?</p><p>��Que veux-tu faire�? demanda-t-elle. Sauter dans l�eau pour le rep�cher�? Tu ne comprends donc pas que c�est fini pour lui�? Oublie-le maintenant�! Nous avons encore nos caviandis � rapporter�; c�est pour cela que nous sommes pay�s. Plus vite nous trouverons le second, plus vite nous pourrons d�camper de cet endroit maudit et regagner Dawinno. Oui, ajouta-t-elle en contemplant la surface de l�eau redevenue parfaitement lisse, c�est fini pour lui. Te souviens-tu de ce que nous avons dit tout � l�heure�: la chance sourit � ceux qui sont astucieux.</p><p>��Kaldo Tikret n�a pas eu de chance, dit Vyrom en frissonnant.</p><p>��Il n�a pas �t� tr�s astucieux non plus� Je vais essayer d�avancer discr�tement jusqu�� la rive et toi, tu me suivras avec l�autre sac�</p><empty-line/><p>Dans le centre de Dawinno, le secteur officiel, une salle de travail au deuxi�me sous-sol de la Maison du Savoir�: lumi�res vives, bancs de laboratoire en d�sordre, fragments d�antiques civilisations �parpill�s dans toute la pi�ce. Plor Killivash appuie d�licatement sur le bouton du petit instrument tranchant qu�il tient � la main. Un rayon de lumi�re p�le en sort et baigne l�objet ovo�dal et puant, de la taille d�un boisseau, qu�il �tudie depuis une semaine. Il r�gle le faisceau pour faire une petite entaille, puis une autre et encore une autre, tra�ant une ligne tr�s fine sur le pourtour du myst�rieux objet.</p><p>C�est un p�cheur qui l�avait apport� la semaine pr�c�dente en affirmant que c��tait une relique de la Grande Plan�te, un coffre renfermant un tr�sor de l�antique race des seigneurs des mers. Tout ce qui avait trait aux seigneurs des mers �tait du ressort de Plor Killivash. La surface de l�objet �tait couverte d�un agglom�rat d��ponges, de corail et d�algues roses, et de l�eau de mer sale suintait sans interruption de l�int�rieur. Quand on frappait ses flancs avec une cl�, il produisait un son caverneux. Plor Killivash n�en attendait absolument rien.</p><p>Si Hresh avait �t� l�, il se serait peut-�tre senti moins d�courag�, mais, ce jour-l�, le chroniqueur �tait absent de la Maison du Savoir��, il rendait visite � Thu-kimnibol, son demi-fr�re, dont la compagne, la dame Naarinta, �tait gravement malade. Comme � l�accoutum�e Plor Killivash, l�un des trois assistants chroniqueurs, avait �norm�ment de peine � prendre son travail au s�rieux en l�absence de Hresh. Quand il se trouvait dans la Maison du Savoir, le chroniqueur r�ussissait � insuffler � chacun le sentiment de l�importance de ses travaux. Mais d�s qu�il quittait le b�timent, l�exaltation retombait et tous les vestiges et fragments de l�histoire devenaient subitement des objets inutiles, exhum�s des d�combres d�une antiquit� justement jet�e aux oubliettes de l�histoire. L��tude du pass� semblait aussit�t n��tre qu�un vain passe-temps, une qu�te futile et d�risoire dans des tombeaux � l�atmosph�re confin�e, ne renfermant rien d�autre que l�odeur naus�abonde de la mort.</p><p>Plor Killivash �tait un robuste descendant de la tribu Koshmar. Il �tait all� � l�Universit�, ce dont il tirait une grande fiert�, et avait bon espoir de devenir un jour chroniqueur en chef. Il �tait s�r de tenir la corde, car il �tait le seul Koshmar parmi les assistants. Io Sangrais �tait Beng et Chupitain Stuld appartenait � la petite tribu Stadrain.</p><p>Eux aussi, bien entendu, �taient all�s � l�Universit�, mais il y avait d�excellentes raisons politiques pour interdire un Beng d�acc�der � la fonction de chroniqueur et il �tait inimaginable d�y �lever un jour un repr�sentant d�un groupe aussi n�gligeable que les Stadrain. Mais Plor Killivash songeait depuis quelque temps qu�il lui serait bien �gal d��tre supplant� par l�un ou l�autre. Quelqu�un d�autre que lui pourrait succ�der � Hresh comme chroniqueur en chef, quelqu�un d�autre que lui pourrait superviser la t�che fastidieuse de fouiller dans l�accumulation de d�combres mill�naires.</p><p>Tout comme Hresh avant lui, il avait vou� une passion presque exclusive � l��tude et � la compr�hension des myst�res des fondements de l�histoire de la Terre en haut de laquelle se trouvait maintenant la toute nouvelle civilisation cr��e par le Peuple, comme un petit pois au sommet d�une pyramide. Il avait aspir� de toutes ses forces � creuser tr�s profond�ment, au-del� de la p�riode d�aridit� glac�e du Long Hiver, pour p�n�trer les merveilles de la Grande Plan�te� Ou m�me�� pourquoi fixer des limites�?�� atteindre les couches les plus profondes, celles qui recouvraient les empires totalement inconnus et perdus dans la nuit des temps de l��re des humains, les anciens ma�tres de la Terre, bien avant l�av�nement de la Grande Plan�te. Il ne faisait aucun doute pour Plor Killivash que, quelque part sous les d�combres des civilisations qui avaient succ�d� � la leur, il existait des vestiges du temps des humains.</p><p>Tout cela lui avait sembl� merveilleusement exaltant. Vivre des myriades d�existences �tal�es sur des millions d�ann�es. Fouler le sol de la vieille Terre en ayant le sentiment d�avoir �t� pr�sent � l��poque o� elle se trouvait au carrefour de toutes les plan�tes. Emplir son esprit de visions �tonnantes, de langages inconnus, des pens�es d�autres cerveaux � l�intelligence indicible. Assimiler et comprendre tout ce qui avait �t� de toute �ternit� sur cette grande plan�te qui en avait tant vu depuis que la vie y �tait apparue, tous les royaumes qui s�y �taient succ�d� depuis l�aube des temps.</p><p>Il �tait encore jeune � l��poque et c��taient les songes d�un gar�on pour qui les consid�rations pratiques n�entraient pas en ligne de compte. Plor Killivash �tait maintenant �g� de vingt ans et il avait appris � quel point il �tait difficile de ressusciter le pass�. Sous la pression implacable de la r�alit�, sa passion d�vorante de d�couverte des secrets du pass� �tait en train de s�effriter, tout comme celle de Hresh lui-m�me, qui d�clinait manifestement d�ann�e en ann�e. Mais Hresh avait b�n�fici� de l�aide miraculeuse d�appareils miraculeux de l��poque de la Grande Plan�te, devenus inutilisables, qui lui avaient permis d�avoir des visions des civilisations ant�rieures. Pour lui qui n�avait jamais eu ces merveilleuses inventions � sa disposition, le travail du chroniqueur semblait se r�sumer � de p�nibles et fastidieuses recherches apportant beaucoup plus de frustrations que de satisfactions.</p><p>Pens�es maussades pour une journ�e maussade. Plor Killivash se pr�para maussadement � d�couper l�objet venu de la mer.</p><p>La silhouette �lanc�e de Chupitain Stuld s�encadra soudain dans l�embrasure de la porte. Elle souriait et la gaiet� brillait dans ses yeux d�un violet soutenu.</p><p>��Tu n�as pas encore fini de le d�couper�? Je croyais te trouver � l�int�rieur de ce machin.</p><p>��Je n�en ai plus pour longtemps. Si tu veux, tu peux rester pour la grande r�v�lation.</p><p>Il essayait de prendre un ton enjou�, car il ne voulait surtout pas laisser transpara�tre son d�senchantement.</p><p>Il savait qu�elle avait ses propres frustrations, qu�elle se sentait elle aussi de plus en plus d�sorient�e devant l�amoncellement de vestiges effrit�s et �rod�s que renfermait la Maison du Savoir.</p><p>��Que sont devenus tes machins � toi, avec lesquels tu t�amusais tant�? demanda-t-il en lui lan�ant un regard en coin. Ceux que les fermiers ont d�couverts � la gorge de Senufit.</p><p>��Ce coffret rempli de saloperies�? demanda Chupitain Stuld avec un petit rire sans joie. Rien que du sable et de la rouille.</p><p>��Je croyais que tu m�avais dit qu�il datait d�avant la Grande Plan�te, qu�il avait sept ou huit millions d�ann�es.</p><p>��Eh bien, ce n�est que du sable et de la rouille vieux de sept ou huit millions d�ann�es�! J�esp�rais que tu aurais plus de chance que moi.</p><p id="bookmark14">��Tu parles�!</p><p>��On ne peut jamais savoir, dit Chupitain Stuld en s�avan�ant vers la table. Je peux t�aider�?</p><p>��Volontiers. Peux-tu positionner le collier de serrage�? J�ai presque fini de d�couper et nous allons bient�t pouvoir soulever la partie sup�rieure.</p><p id="bookmark17">Chupitain Stuld mit le collier en position et le serra tandis que Plor Killivash effectuait les derniers r�glages d�intensit� sur son coupoir. Il avait l�impression d�avoir les doigts trop gros, calleux et malhabiles, et il regrettait que Chupitain Stuld ne soit pas rest�e dans son propre laboratoire. Elle �tait ravissante� menue, fragile et si belle, avec la douce fourrure d�un vert-jaune si courant dans sa tribu. Elle portait ce jour-l� une �charpe jaune et une cape bleu roi, fort �l�gante. Ils �taient partenaires d�accouplement depuis d�j� plusieurs mois et s��taient unis deux ou trois fois pour un couplage, mais il regrettait quand m�me qu�elle f�t l�. Il avait le pressentiment qu�il allait tout g�cher en faisant la derni�re incision et il d�testait savoir qu�elle assisterait � son ratage.</p><p>Bon, se dit-il, assez tergivers�. Il v�rifie une derni�re fois ses r�glages et respire un grand coup. Il se force enfin � presser le m�canisme de d�clenchement. Le rayon jaillit et attaque la carapace du myst�rieux objet marin. Une morsure rapide, puis il coupe le faisceau. Une ligne sombre se dessine sur le pourtour de l�objet La moiti� sup�rieure glisse insensiblement sur l�autre.</p><p>��Tu veux que je tire sur le harnais du collier de serrage�? demanda Chupitain Stuld.</p><p>��Oui. Juste un peu.</p><p>���a vient, Plor Killivash�! Le couvercle va se soulever�!</p><p>��Doucement� L�� doucement�</p><p>��Ce serait merveilleux s�il �tait rempli d�amulettes et de bijoux des seigneurs des mers�! Il y aurait peut-�tre aussi un r�cit de l�histoire de la Grande Plan�te. �crit sur des feuilles indestructibles de m�tal dor�</p><p>��Et pourquoi pas un seigneur des mers plong� dans un profond sommeil et attendant d��tre r�veill� pour nous raconter tout ce que nous voulons savoir sur sa race�? poursuivit Plor Killivash en riant.</p><p>Les deux moiti�s se s�paraient lentement La partie sup�rieure se souleva de l��paisseur d�un doigt, de deux, puis de trois. Un flot d�eau de mer se d�versa quand la derni�re membrane se brisa.</p><p>Plor Killivash retrouva fugitivement une partie de l�excitation qu�il �prouvait � son arriv�e � la Maison du Savoir, cinq ou six ans plus t�t, lorsqu�il avait chaque jour le sentiment grisant de faire de merveilleuses incursions dans les myst�res du pass�. Mais il y avait gros � parier que ce nouvel objet n�aurait aucune valeur�; sept mille si�cles apr�s sa ruine, il restait tr�s peu de vestiges de la Grande Plan�te � d�couvrir. L�inexorable travail des glaciers sur toute la surface du globe en avait effac� presque toutes les traces.</p><p>��Tu vois quelque chose�? demanda Chupitain Stuld en essayant de regarder par-dessus le bord.</p><p>��Tu avais raison, c�est plein d�amulettes et de bijoux. Et il y a tout un tas de machines en parfait �tat de marche.</p><p>��Oh�! Je t�en prie�!</p><p>��Tr�s bien, soupira Plor Killivash. Viens voir.</p><p>Il la souleva pour la jucher sur son bras et ils se pench�rent tous les deux pour regarder � l�int�rieur.</p><p>Ils d�couvrirent neuf globes violac�s et translucides, gros comme la t�te d�un homme et ayant l�aspect du parchemin, fix�s � la paroi de l��trange r�cipient par des bandes serr�es de t�gument caoutchouteux. On percevait � l�int�rieur des formes aux contours impr�cis, des sortes d�organes rabougris et putr�fi�s, et il se d�gageait une violente odeur de pourriture. C��tait tout. Il n�y avait rien d�autre qu�une couche de sable blanc et humide accroch�e aux parois et un peu d�eau opaque au fond du contenant.</p><p>��Je crains qu�il n�y ait pas de bijoux des seigneurs des mers, dit Plor Killivash.</p><p>��Le p�cheur cru voir au fond de la baie, � l�endroit o� il a remont� ce machin, les colonnes de pierre bris�es d�une cit� en ruine qui d�passaient du sable. Il avait d� boire un peu trop de vin au d�jeuner.</p><p id="bookmark19">Chupitain Stuld leva les yeux qu�elle avait gard�s fix�s � l�int�rieur du contenant.</p><p>��Qu�est-ce que c�est�? demanda-t-elle en r�primant un frisson. On dirait des �ufs�?</p><p>��L�ensemble formait probablement un �uf gigantesque, r�pondit Plor Killivash avec un haussement d��paules, et je n�aimerais pas me trouver face � face avec l�animal qui l�a pondu. Je suppose que ce sont des embryons de monstres marins que nous distinguons. Des embryons morts. Je ferais mieux de consigner notre d�couverte et de sortir tout cela d�ici. Cela va bient�t empester.</p><p>Il entendit un bruit derri�re lui et vit la t�te de Io Sangrais appara�tre dans le chambranle de la porte. Ses yeux rouges de Beng �taient p�tillants de malice. Io Sangrais �tait un jeune homme espi�gle et facile � vivre. Il y avait de l�espi�glerie jusque dans son casque tribal, une calotte ajust�e de m�tal bleu sombre, surmont�e de trois tiges de roseau laqu� rouge tire-bouchonnant d�une mani�re grotesque.</p><p>��Eh bien, je vois que tu as enfin r�ussi � l�ouvrir.</p><p>��Oui, dit Plor Killivash d�une voix morne, et, comme on pouvait s�y attendre, j�ai mis la main sur un v�ritable tr�sor. Une demi-douzaine d�embryons de monstres marins en putr�faction. Encore une grande victoire � mettre au cr�dit des hardis investigateurs du pass�. Tu es venu pour me mettre en bo�te�?</p><p>��Tu sais bien que ce n�est pas mon genre, dit Io Sangrais d�une voix vibrante de feinte innocence. Non, je suis venu t�informer de la grande victoire que je viens de remporter.</p><p>��Je vois. Tu as enfin achev� la traduction de ta vieille chronique Beng et elle regorge de formules magiques et d�enchantements qui permettent de transformer l�eau en vin ou le vin en eau, selon ton envie du moment.</p><p>���pargne-moi tes sarcasmes. Il s�agit en l�occurrence d�une chronique non pas Beng, mais d�une minuscule tribu phagocyt�e depuis bien longtemps par les Beng. Et la seule chose dont elle regorge, c�est de descriptions, un v�ritable catalogue des pierres sacr�es constituant la collection de la tribu. Les pierres elles-m�mes ayant disparu il y a dix mille ans�</p><p>��Il faut f�ter cela�! dit Chupitain Stuld en riant. Les chercheurs �m�rites de la Maison du Savoir continuent de d�brouiller les myst�res du pass� � une vitesse prodigieuse�!</p><empty-line/><p>Ce jour-l�, c��tait au tour de Husathirn Mueri de si�ger sur le tr�ne de justice, sous la grande coupole centrale de la Basilique, une t�che qu�il accomplissait par roulement quotidien avec les princes Thu-kimnibol et Puit Kjai. Il �tait en train de subir les dol�ances de deux marchands de grains qui demandaient r�paration contre un de leurs concurrents qu�ils accusaient de les avoir escroqu�s quand on lui apprit qu�un �trange visiteur venait d�arriver dans la cit�.</p><p>C�est Curabayn Bangkea, le capitaine de la garde municipale en personne, qui vint lui annoncer la nouvelle. C��tait un homme d�une robuste constitution qui aimait � plastronner et � se pavaner, coiff� d�un gigantesque et rutilant casque dor�, une fois et demie gros comme sa t�te et h�riss� de cornes et de lames ridicules. Il portait ce jour-l� ce casque que Husathirn Mueri trouvait � la fois amusant et aga�ant.</p><p>Il n�y avait pas de mal � porter un casque, bien entendu, et la plupart des gens s�en coiffaient maintenant, qu�ils fassent ou non remonter leur ascendance � la tribu des Beng. Et Curabayn Bangkea �tait un Beng de pure souche. Mais Husathirn Mueri, Beng lui-m�me du c�t� de son p�re et Koshmar par sa m�re, avait le sentiment que le capitaine de la garde en faisait un peu trop.</p><p>Husathirn Mueri n��tait pas homme � faire des c�r�monies, un trait de caract�re qu�il tenait peut-�tre de sa m�re, une femme douce et modeste, et il n��tait gu�re impressionn� par des hommes comme le capitaine qui se frayaient un chemin dans la vie en usant de leur force et de leur air bravache. Il �tait lui-m�me assez fr�le, avec une taille fine et des �paules tombantes. Sa fourrure noire et dense portant de-ci, de-l� des rayures d�un blanc �clatant �tait presque aussi douce que celle d�une femme. Mais sa fragilit� �tait trompeuse�; il �tait vif et agile, et son corps, � l�instar de son esprit, poss�dait une grande vigueur dont il convenait de se m�fier.</p><p>��Que la gr�ce de Nakhaba soit sur vous, d�clara Curabayn Bangkea avec grandiloquence en s�avan�ant vers le tr�ne, la t�te inclin�e en signe de respect.</p><p>Pour faire bonne mesure, il fit le signe de Yissou le Protecteur et celui de Dawinno le Destructeur, deux des d�it�s Koshmar. Cela pouvait toujours servir quand on avait affaire � un sang-m�l�.</p><p>Husathirn Mueri, qui estimait en son for int�rieur que tout le monde perdait trop de temps en b�n�dictions et gesticulations, se contenta de lui adresser n�gligemment le signe de Yissou.</p><p>��Que se passe-t-il, Curabayn Bangkea�? Il faut que je m�occupe de ces marchands de haricots en col�re et je n�ai pas besoin de nouvelles complications pour aujourd�hui.</p><p>��Pardonnez-moi, Votre Gr�ce. Un �tranger a �t� arr�t� aux portes de la cit�.</p><p>��Un �tranger�? Quel genre d��tranger�?</p><p>��Je n�en sais pas plus que vous, r�pondit Curabayn Bangkea en haussant si violemment les �paules qu�il faillit projeter par terre son casque colossal. Un �trange �tranger, c�est tout ce que je puis dire. Un jeune homme de seize � dix-sept ans, maigre comme un coucou. Il donne l�impression de n�avoir jamais mang� � sa faim. Il est arriv� du nord en chevauchant le plus gros vermilion que j�aie jamais vu. Des fermiers l�ont trouv� en train de pi�tiner leurs champs, pr�s de la vall�e d�Emmakis.</p><p>��Et vous me dites qu�il vient d�arriver�?</p><p>��Il y a � peu pr�s deux jours. Deux et demi, pour �tre pr�cis.</p><p>��Et il chevauchait un vermilion�?</p><p>��Un vermilion grand comme une maison et demie, dit le capitaine des gardes en �cartant les bras. Mais attendez, il y a mieux� Le vermilion porte une banni�re hjjk autour du cou et des embl�mes hjjk cousus aux oreilles. Et, du haut de sa monture, le gar�on s�adresse aux gens en faisant de petits bruits secs comme ceux des hjjk.</p><p>Curabayn Bangkea posa les deux mains sur sa gorge et commen�a � �mettre une s�rie de cliqu�tements et de sons rauques.</p><p>��Enfin, poursuivit-il, vous connaissez les sons affreux qu�ils �mettent. Nous l�interrogeons depuis que les fermiers nous l�ont amen� et il n�y a rien d�autre � tirer de lui. Il prononce de loin en loin un mot que nous parvenons plus ou moins � comprendre. Il dit�:<emphasis> paix,</emphasis> il dit�:<emphasis> amour,</emphasis> il dit�:<emphasis> la Reine.</emphasis></p><p>��Et son �charpe�? demanda Husathirn Mueri, l�air soucieux. Est-ce une tribu que nous connaissons�?</p><p>��Il n�a pas d��charpe, ni de casque. Ni rien qui puisse indiquer qu�il vient de la Cit� de Yissou. Il peut naturellement venir de l�une des cit�s orientales, mais cela m��tonnerait fort. Je pense que ce qu�il est ne fait aucun doute.</p><p>��Et alors, qu�est-il�?</p><p>��Un fugitif.</p><p>��Un fugitif, r�p�ta pensivement Husathirn Mueri. Un prisonnier des hjjk en fuite� C�est bien ce que vous �tes en train de sugg�rer�?</p><p>��Cela tombe sous le sens. Votre Gr�ce. Il y a l�empreinte des hjjk sur lui. Il n�y a pas que les sons qu�il �met. Il porte aussi un bracelet qui semble sculpt� dans une carapace de hjjk polie, un bracelet d�un jaune vif, avec une bande noire, et un pectoral de la m�me mati�re. C�est tout ce qu�il porte, juste ces morceaux de carapace de hjjk. Que pourrait-il �tre d�autre qu�un fugitif, Votre Gr�ce�?</p><p>Husathirn Mueri plissa les yeux. L�iris en �tait couleur d�ambre, la marque du m�lange dont il �tait issu, et le regard p�n�trant.</p><p>Il arrivait de temps en temps qu�un groupe errant de hjjk tombe sur un enfant �gar� et disparaisse en l�emmenant. Nul ne savait pourquoi. Voir leur rejeton enlev� par les hjjk �tait la hantise de tous les parents. On ne retrouvait jamais la plupart de ces enfants, mais, de loin en loin, l�un d�eux r�ussissait � s��chapper et � revenir aupr�s des siens, apr�s une absence de quelques jours, de plusieurs semaines, ou m�me d�un certain nombre de mois. Ceux qui revenaient semblaient profond�ment boulevers�s et chang�s d�une mani�re ind�finissable, comme si cette p�riode de captivit� avait �t� une horreur sans nom. Aucun d�eux n�avait jamais accept� de dire un seul mot sur son exp�rience au sein du peuple des insectes et les interroger l�-dessus �tait consid�r� comme un acte de cruaut�.</p><p>� la seule pens�e des hjjk, Husathirn Mueri avait un mouvement de r�pulsion et il ne pouvait imaginer torture plus atroce que d��tre contraint de vivre en leur compagnie.</p><p>Il n�en avait vu qu�une seule fois dans sa vie, quand il �tait encore un jeune gar�on, � Vengiboneeza, l�ancienne capitale des yeux de saphir o� quelques tribus du Peuple s��taient �tablies � la fin du Long Hiver. Mais cette seule et unique fois lui avait suffi. Jamais il ne pourrait oublier les insectes � l�air sinistre, plus grands que n�importe quel homme, �tranges, effrayants, r�pugnants. Une telle multitude �tait venue infester Vengiboneeza que toute la tribu des Beng qui, apr�s plusieurs ann�es d�errance, s��tait install�e dans les b�timents en ruine de la Grande Plan�te, avait �t� oblig�e de fuir la cit�. Sous une pluie diluvienne et dans des conditions climatiques rigoureuses, ils avaient p�niblement travers� les interminables plaines c�ti�res avant d�atteindre enfin Dawinno, la nouvelle cit� septentrionale que la tribu Koshmar avait �difi�e sous la conduite de Hresh apr�s son propre exode, o� ils avaient trouv� refuge.</p><p>Il avait encore en m�moire un souvenir tr�s vif de ce p�nible voyage. Il n��tait �g� que de cinq ans � l��poque et sa s�ur Catiriil avait un an de moins que lui.</p><p>��Pourquoi devons-nous quitter Vengiboneeza�? demandait-il avec insistance.</p><p>Et, chaque fois, sa m�re, la douce et patiente Torlyri, lui faisait la m�me r�ponse.</p><p>��Parce que les hjjk ont d�cid� qu�ils voulaient la garder pour eux seuls.</p><p>��Pourquoi ne les tuez-vous pas tous, toi et tes amis�? demandait-il alors � son p�re, la voix vibrante de col�re.</p><p>��Nous le ferions si c��tait possible, mon gar�on, lui r�pondait Trei Husathirn. Mais, pour chacun de tes cheveux, il y a dix hjjk � Vengiboneeza. Et ils sont encore beaucoup plus nombreux dans le nord, d�o� ceux-l� sont venus.</p><p>Tout au long de l�interminable trajet qui devait les mener � Dawinno, Husathirn Mueri avait �t� r�veill� toutes les nuits par des r�ves affreux dans lesquels les hjjk �taient toujours pr�sents. Il les voyait dans son sommeil, pench�s sur lui dans l�obscurit�, agitant leurs griffes poilues, faisant claquer leur bec effrayant, leurs grands yeux brillants de malveillance.</p><p>Ces souvenirs remontaient � vingt-cinq ans, mais il lui arrivait encore de r�ver des hjjk.</p><p>C��tait une ancienne race, le seul des Six Peuples habitant la plan�te pendant la p�riode bienheureuse ayant pr�c�d� le Long Hiver qui avait r�ussi � survivre cet �ge de glace et de t�n�bres. Husathirn Mueri s�offensait de cette anciennet�, lui qui �tait issu d�une race si jeune, d�un peuple dont les anc�tres n��taient encore que des animaux � l��poque de la Grande Plan�te. Cela lui rappelait � quel point la supr�matie que le Peuple s�attachait � revendiquer �tait pr�caire�; cela lui rappelait que le Peuple n�occupait le territoire qui �tait le sien que faute d�opposition, simplement parce que les hjjk ne semblaient aucunement int�ress�s par ces r�gions et que les autres races de la Grande Plan�te�� yeux de saphir, seigneurs des mers, v�g�taux, m�caniques et humains�� avaient disparu depuis longtemps de la surface du globe.</p><p>Les hjjk qui ne s��taient pas laiss� d�poss�der par le Long Hiver provoqu� par les �toiles de mort poss�daient encore la majeure partie de la plan�te. Tout le nord leur appartenait et sans doute une grande partie de l�orient, m�me si plusieurs tribus du Peuple y avaient b�ti des cit�s, au moins au nombre de cinq, des agglom�rations connues uniquement de nom et par ou�-dire des habitants de Dawinno. Ces cit�s�� Gharb, Ghajnsielem, Cignoi, Bornigrayal et Thisthissima�� �taient si �loign�es que tout contact avec elles �tait presque impossible. Les hjjk occupaient tout le reste de la surface terrestre. Ils constituaient l�obstacle principal � l�expansion progressive du Peuple qui accompagnait le r�chauffement de l�atmosph�re d� au Printemps Nouveau. Pour Husathirn Mueri, les hjjk �taient les ennemis et le resteraient � jamais. Si c��tait en son pouvoir, il les an�antirait jusqu�au dernier.</p><p>Mais il savait, comme son p�re, Trei Husathirn, l�avait su avant lui, que c��tait impossible. Tout ce que le Peuple pouvait esp�rer, c��tait de tenir bon face aux hjjk, de pr�server la s�curit� et l�int�grit� des territoires qu�il occupait, d�emp�cher tout empi�tement des hjjk. Le Peuple parviendrait peut-�tre m�me � les repousser petit � petit et � grignoter quelques portions de territoire contr�l�es par les insectes. Mais Husathirn avait pleinement conscience qu�il �tait parfaitement utopique de r�ver, comme le faisaient certains autres princes de la cit�, � une d�faite totale des hjjk. C��tait un ennemi invincible et qui le resterait � jamais.</p><p>��Il y a une autre possibilit�, reprit Curabayn Bangkea.</p><p>��Quelle possibilit�?</p><p>��Que ce gar�on ne soit pas un simple fugitif, mais une sorte d��missaire des hjjk.</p><p>��Un quoi�?</p><p>��Ce n�est qu�une hypoth�se, Votre Gr�ce� Nous n�en avons pas la moindre preuve. Mais il y a quelque chose en lui� Dans son attitude si polie, si tranquille, disons m�me solennelle, dans cette envie qu�il montre de s�exprimer, dans ces quelques mots comme ��paix, amour, la Reine�� qu�il r�ussit � articuler de temps en temps� Ce que je veux dire, c�est qu�il n�a vraiment pas l�air d�un fugitif ordinaire. Il m�est brusquement venu � l�esprit qu�il s�agissait peut-�tre d�une sorte d�ambassadeur envoy� par la grande reine du peuple des insectes pour nous remettre un message particulier. C�est ainsi que je vois les choses, Votre Gr�ce, si vous voulez bien pardonner mon audace.</p><p>��Un ambassadeur�? dit Husathirn Mueri en secouant la t�te. Mais pourquoi, au nom de tous les dieux, nous enverraient-ils un ambassadeur�?</p><p>Le capitaine des gardes fixa sur lui un regard sans expression en se gardant de r�pondre.</p><p>Le regard noir, Husathirn Mueri se leva et, les mains derri�re le dos, commen�a d�aller et venir d�une d�marche ondulante devant le tr�ne de justice.</p><p>Curabayn Bangkea n��tait pas un imb�cile et son jugement, malgr� les pr�cautions oratoires, m�ritait le respect. Et si les hjjk avaient r�ellement envoy� un �missaire, un membre du Peuple de naissance, ayant v�cu si longtemps chez les insectes qu�il avait oubli� sa propre langue et n��tait plus capable que d��mettre les sons rauques et grin�ants des hjjk�</p><p>Tandis qu�il faisait les cent pas devant le tr�ne, un des marchands tira sur son �charpe officielle pour attirer son attention. Husathirn Mueri darda sur lui un regard furibond et leva la main en faisant mine de frapper le commer�ant stup�fait.</p><p>��Votre affaire est renvoy�e � plus ample inform�, d�clara-t-il en parvenant difficilement � se contenir.</p><p>Vous reviendrez lorsque je si�gerai de nouveau sur ce tr�ne.</p><p>��Ce sera quand, Votre Honneur�?</p><p>��Comment voulez-vous que je le sache, cr�tin�? Regardez les tableaux�! Regardez les tableaux�!</p><p>Husathirn Mueri avait les doigts tremblants�; il �tait en train de perdre son sang-froid et cela le troublait profond�ment.</p><p>��Je pense que ce sera la semaine prochaine, poursuivit-il. Friit ou Dawinno, je ne sais pas quel jour. Et maintenant, allez-vous-en�! Allez-vous-en�!</p><p>Les marchands disparurent et Husathirn Mueri se retourna vers le capitaine des gardes.</p><p>��O� se trouve cet ambassadeur des hjjk�? demanda-t-il.</p><p>��Ce n�est qu�une supposition. Votre Gr�ce. Je ne puis affirmer qu�il est v�ritablement un ambassadeur.</p><p>��Quoi qu�il en soit, o� est-il�?</p><p>��Dehors, dans la salle des actes.</p><p>��Amenez-le-moi.</p><p>Husathirn Mueri alla reprendre place sur le tr�ne. Il se sentait � la fois irrit�, perplexe et impatient. Quelques minutes s��coul�rent, pendant lesquelles il s�effor�a de se dominer, de cr�er une zone de calme au centre de son esprit, comme sa m�re Torlyri le lui avait enseign�. L�imp�tuosit� n�engendrait que mauvais calculs et erreurs. Elle-m�me�� les dieux veillent sur l��me de cette femme si douce et si tendre�� n�avait jamais �t� aussi tendue, mais son fils �tait dot� de la vigueur et de la fougue propres aux sang-m�l�, ce qui n�allait pas sans inconv�nients. Sa naissance avait �t� la pr�figuration de la fusion des deux tribus. Torlyri �tait la femme-offrande de la tribu Koshmar et Trei Husathirn, l�indomptable guerrier Beng, avait suscit� chez la pr�tresse Koshmar un amour aussi violent qu�inattendu d�bouchant sur une union improbable, � l��poque d�j� lointaine o� Beng et Koshmar cohabitaient plus ou moins harmonieusement � Vengiboneeza.</p><p>Un peu calm�, il attendit jusqu�� ce qu�apparaisse sous la coupole l�ombre du casque gigantesque de Curabayn Bangkea, suivie du capitaine des gardes entra�nant l��tranger au bout d�un lien de brins de larret tress�s. � la vue du prisonnier, Husathirn Mueri se redressa sur le tr�ne, les mains crisp�es sur les accoudoirs en forme de serres referm�es sur une boule.</p><p>C��tait en v�rit� un tr�s �trange �tranger. Il �tait jeune, au sortir de l�enfance ou au commencement de l��ge adulte, et d�une maigreur extr�me, avec des �paules tombantes et des bras si fluets qu�on e�t dit des brindilles s�ch�es. Les ornements qu�il portait, le bracelet et le pectoral brillant, semblaient r�ellement �tre des fragments polis de carapace de hjjk, ce qui ajoutait une note macabre � son apparence. Sa fourrure �tait noire, mais pas d�un noir profond et lustr� comme celle de Husathirn Mueri�; terne et gris�tre, clairsem�e et presque pel�e par endroits, en bien piteux �tat. Ce jeune homme a �t� mal nourri toute sa vie, songea Husathirn Mueri. Et il a souffert.</p><p>Et ses yeux�! Des yeux p�les, au regard fixe et glacial�! Ils semblaient diriger vers le tr�ne de justice un regard venu d�une tr�s lointaine plan�te. C��taient des yeux effrayants et implacables, les yeux d�un ennemi. Mais, en les �tudiant plus attentivement, Husathirn Mueri commen�a � y d�celer la tristesse et la compassion que l�on trouve dans ceux d�un proph�te ou d�un gu�risseur.</p><p>Comment �tait-ce possible�? La contradiction le laissait totalement d�sorient�.</p><p id="bookmark23">En tout �tat de cause, quelles que fussent l�identit� et la mission de cet �trange jeune homme, il n�y avait aucune raison de le laisser attach� de la sorte.</p><p>��D�tachez-le, ordonna Husathirn Mueri.</p><p>��Mais, Votre Gr�ce, s�il s�enfuit�</p><p>��Il est venu dans un but bien pr�cis et il n�a pas l�intention de s�enfuir. D�tachez-le.</p><p>Curabayn Bangkea d�fit le n�ud. L��tranger sembla se redresser, mais il ne fit pas un geste.</p><p>��C�est moi qui si�ge aujourd�hui sur le tr�ne de justice de ce tribunal. Je m�appelle Husathirn Mueri. Qui �tes-vous et qu��tes-vous venu faire dans la Cit� de Dawinno�?</p><p>Le jeune homme commen�a � agiter rapidement et nerveusement les doigts, et � �mettre des sons rauques qui semblaient venir du fond de la poitrine, comme s�il avait voulu cracher aux pieds du juge.</p><p>Husathirn Mueri s�enfon�a dans son si�ge en r�primant un frisson. Il avait presque le sentiment d�avoir un vrai hjjk dans la salle du tr�ne et il sentit le d�go�t monter en lui.</p><p>��Je ne parle pas le langage des hjjk, d�clara-t-il d�un ton glacial.</p><p><emphasis>��Shhhtkkk,</emphasis> dit le gar�on, ou quelque chose d�approchant.<emphasis> Gggk thhhhhsp shtgggk.</emphasis></p><p>Puis il articula un autre mot qu�il sembla arracher du plus profond de sa gorge comme quelque chose de douloureux et de g�nant dont il lui aurait fallu se d�barrasser.</p><p>��Paix.</p><p>��Paix�?</p><p>��Paix, r�p�ta le jeune homme en inclinant la t�te. Amour.</p><p>��Amour, dit Husathirn Mueri en hochant lentement la t�te.</p><p>��Cela s�est pass� de la m�me mani�re quand je l�ai interrog�, murmura Curabayn Bangkea.</p><p>��Taisez-vous, dit Husathirn Mueri avant de se retourner vers le jeune �tranger.</p><p>��Je vous le demande encore une fois�: comment vous appelez-vous�? interrogea-t-il d�une voix claire et forte, comme si cela pouvait changer quelque chose.</p><p>��Paix. Amour.<emphasis> Ddddkdd ftshhh.</emphasis></p><p>��Quel est votre nom�? r�p�ta Husathirn Mueri.</p><p>Il tapota sa poitrine � l�endroit o� les deux spirales de poils blancs qu�il avait h�rit�es de sa m�re se croisaient au milieu de l��paisse fourrure noire.</p><p>��Je m�appelle Husathirn Mueri. Husathirn Mueri est mon nom. Mon nom. Son nom, poursuivit-il en tendant le doigt vers le capitaine des gardes, est Curabayn Bangkea. Curabayn Bangkea. Et votre nom�</p><p><emphasis>��Shthhhjjk Vtstsssth. Njnnnk�!</emphasis></p><p>Le gar�on semblait faire de violents efforts pour articuler. Les muscles fr�missaient sur ses joues creus�es�; il roulait les yeux, il serrait les poings et enfon�ait les coudes dans ses c�tes saillantes. Et brusquement une phrase compl�te et compr�hensible sortit de ses l�vres.</p><p>��Je viens avec la paix et l�amour de la Reine.</p><p>��Vous voyez bien que c�est un �missaire�! s��cria le capitaine des gardes avec un sourire de triomphe.</p><p>Husathirn Mueri acquies�a de la t�te. Curabayn Bangkea s�appr�tait � dire autre chose, mais Husathirn Mueri lui imposa le silence d�un geste impatient de la main.</p><p>Ce doit �tre un enfant que les hjjk ont enlev� en bas �ge, se dit-il. Depuis lors, il a v�cu parmi eux, dans leur inaccessible empire nordique. Et il a �t� renvoy� dans la cit� o� il a vu le jour pour transmettre Yissou sait quelles exigences de la reine des insectes.</p><p>Les desseins des hjjk �taient insondables, tout le monde le savait. Mais le message dont ce gar�on �tait porteur et qu�il s�effor�ait si douloureusement de transmettre pouvait annoncer l�ouverture d�une nouvelle phase dans les rapports tendus entre le Peuple et les insectes. Husathirn Mueri, qui n��tait qu�un des princes de la cit� et qui arrivait � l��ge o� il devient essentiel d�aspirer � de plus hautes fonctions, trouvait de bon augure que l��tranger soit arriv� le jour o� la magistrature �tait sienne. Tout cela devait pouvoir �tre mis � profit. Mais il lui fallait d�abord comprendre ce que l��missaire essayait de dire.</p><p id="bookmark31">Le nom d�un interpr�te lui vint aussit�t � l�esprit. Le plus fameux de tous les captifs revenus dans la cit�, le seul enfant de haute naissance jamais enlev�: Nialli Apuilana, la fille de Taniane et de Hresh. Si quelqu�un entendait un peu le hjjk, c��tait elle. Quelques ann�es plus t�t, elle avait pass� trois mois en captivit� chez les insectes. Son enl�vement aux portes de la ville avait mis toute la population en �moi. Quoi de plus naturel�: la fille unique du chef et du chroniqueur kidnapp�e par les insectes�! Lamentations, effervescence populaire, recherches fr�n�tiques dans tout le territoire avoisinant. Tout cela en pure perte. Mais, quelques mois plus tard, la jeune fille �tait subitement r�apparue, comme tomb�e du ciel, h�b�t�e, mais sans dommage apparent. Comme tous ceux qui �taient revenus de chez les hjjk, elle avait refus� de parler de sa captivit�, mais, comme les autres, elle avait subi une alt�ration de sa personnalit�. La jeune fille �tait devenue bien plus distante et versatile qu�auparavant, elle qui l��tait d�j� beaucoup.</p><p>�tait-il prudent d�entra�ner Nialli Apuilana dans cette histoire�? Une alli�e aussi ent�t�e, aux r�actions aussi impr�visibles, serait dangereuse. De sa puissante m�re et de son visionnaire de p�re, elle avait h�rit� une grande versatilit� et nul n�avait d�autorit� sur elle. � l��ge de seize ans et quelques mois, elle vagabondait dans la cit�, libre comme le vent. Jamais, � la connaissance de Husathirn Mueri, elle n�avait permis � un homme de s�accoupler avec elle, pas plus qu�elle n�avait fait l�exp�rience du couplage, sauf, cela allait sans dire, � l�occasion de son jour de couplage et avec Boldirinthe, la femme-offrande. Mais il ne s�agissait que du rituel accompli le jour de ses treize ans, destin� � marquer son entr�e dans l��ge adulte et auquel nul ne pouvait se soustraire. Les hjjk l�avaient enlev�e d�s le lendemain. D�aucuns affirmaient qu�elle n�avait jamais �t� enlev�e et qu�elle s��tait simplement enfuie apr�s ce premier couplage qui l�avait boulevers�e. Mais Husathirn Mueri soup�onnait qu�il n�en �tait rien. � son retour, la jeune fille �tait trop bizarre pour ne pas avoir r�ellement pass� ces quelques mois chez les hjjk.</p><p>Mais un autre facteur entrait en ligne de compte�: Husathirn Mueri br�lait pour Nialli Apuilana d�un d�sir fervent et cach� qui d�vorait son �me comme la mati�re en fusion dans les entrailles de la plan�te. Il voyait en elle la cl� de son accession au pouvoir, � la condition qu�elle accepte de devenir sa compagne. Mais il n�avait jamais os� s�en ouvrir � elle, pas plus qu�� quiconque. S�il r�ussissait � l�entra�ner dans cette affaire, cela contribuerait peut-�tre � forger entre eux le lien auquel il aspirait de tout son �tre.</p><p>��Allez demander � l�un des huissiers vautr�s dans le couloir d�aller chercher Nialli Apuilana, dit-il � Curabayn Bangkea d�une voix imp�rieuse.</p><p>Nialli Apuilana demeurait dans la Maison de Nakhaba. Elle occupait l�une des petites pi�ces au dernier �tage de l�aile nord de l��norme b�timent aux tours en forme de fl�ches et � l�immense r�seau de couloirs. Que ce f�t un dortoir pour les pr�tres et les pr�tresses lui importait peu et encore moins que ces ministres du culte se fussent vou�s � un dieu Beng alors que son sang �tait celui de la tribu Koshmar. Ces vieilles distinctions tribales �taient en voie de disparition.</p><p>Quand elle avait d�cid� d��lire domicile dans la Maison de Nakhaba, le prince Thu-kimnibol lui avait demand� si elle avait fait ce choix dans le seul but de choquer tout le monde. Avec un bon sourire pour �ter toute causticit� � sa question, mais elle n�en avait pas moins �t� piqu�e au vif.</p><p>��Pourquoi�? avait r�pliqu� Nialli Apuilana. Cela te choque�?</p><p>Thu-kimnibol �tait le demi-fr�re de son p�re, mais aussi diff�rent de son p�re que le soleil l�est de la lune. Thu-kimnibol, le grand costaud belliqueux et Hresh, le fr�le �rudit renferm�, �taient n�s de la m�me m�re, r�pondant au nom de Minbain. Hresh �tait venu au monde dans le cocon, engendr� par Samnibolon, son compagnon de l��poque, mort et oubli� depuis longtemps. Thu-kimnibol �tait l�enfant qu�elle avait eu du compagnon de sa maturit�, le sinistre Harruel, le guerrier violent et querelleur. Il avait h�rit� de la haute stature et de la force de son p�re, et aussi, dans une certaine mesure, de son ambition, mais, d�apr�s ce que savait Nialli Apuilana, pas de son �me sombre et tourment�e.</p><p>��Rien de ce que tu fais ne nous choque, r�pondit Thu-kimnibol. Pas depuis que tu es revenue de chez les hjjk. Mais pourquoi vivre avec les pr�tres Beng�?</p><p>��Mon cher oncle, r�pliqua la jeune fille, les yeux p�tillants de malice, mais avec une lueur d�agacement dans la prunelle, je vis seule�!</p><p>��Au dernier �tage d�un b�timent pullulant d�acolytes qui r�v�rent Nakhaba.</p><p>��Il faut bien habiter quelque part, mon oncle, et je suis adulte maintenant. Je trouve l�intimit� dans la Maison de Nakhaba. Les acolytes prient et chantent toute la journ�e et la moiti� de la nuit, mais ils me laissent tranquille.</p><p>��Cela doit perturber ton sommeil.</p><p>��Je dors tr�s bien, r�torqua-t-elle. Leurs chants me bercent. Pour ce qui est du culte qu�ils rendent � Nakhaba, en quoi cela me concerne-t-il�? Ou le fait qu�ils soient Beng�? Ne sommes-nous pas tous plus ou moins Beng aujourd�hui�? Toi-m�me, mon oncle, tu portes un casque� Et la langue que nous parlons, n�est-ce pas le Beng�?</p><p>��C�est la langue du Peuple.</p><p>��Est-ce vraiment la langue que nous parlions du temps o� nous vivions dans le cocon, pendant le Long Hiver�?</p><p id="bookmark33">Thu-kimnibol tira nerveusement sur l��paisse fourrure rousse, presque une barbe, qui recouvrait ses m�choires carr�es.</p><p>��Je n�ai jamais v�cu dans le cocon, r�pondit-il. Je suis venu au monde apr�s le D�part.</p><p>��Tu sais tr�s bien ce que je veux dire. La langue que nous parlons est au moins autant Beng que Koshmar. Nous adorons Nakhaba au m�me titre que Yissou et nous ne faisons plus aucune diff�rence entre le dieu Beng et le dieu Koshmar. Un dieu est un dieu. Il ne reste plus qu�une poign�e de vieilles gens qui se souviennent qu�� l�origine nous formions deux tribus distinctes. Et qui s�en soucient. Encore trente ans et seul le chroniqueur le saura. J�aime bien habiter dans la Maison de Nakhaba, mon oncle. Je n�ai pas l�intention de choquer qui que ce soit et tu le sais bien. Je demande simplement qu�on me laisse vivre en paix.</p><p>C��tait il y avait plus d�un an, presque deux. Apr�s cette discussion, plus aucun de ses proches n�avait �lev� d�objection sur le choix de sa r�sidence. Elle �tait majeure, apr�s tout�; seize ans pass�s, en �ge de s�accoupler et de s�adonner au couplage, m�me si elle refusait l�un comme l�autre et surtout l�accouplement. Elle pouvait faire ce que bon lui semblait. Tout le monde respectait ses choix.</p><p>En r�alit�, Thu-kimnibol ne s��tait pas tromp� de beaucoup. Son installation dans la Maison de Nakhaba �tait une forme de protestation, m�me si elle ne savait pas tr�s bien contre quoi. Depuis son retour de captivit� chez les hjjk, elle �prouvait une impatience permanente, un profond agacement devant toutes les coutumes �tablies de la cit�. Nialli Apuilana avait le sentiment que le Peuple s��tait �cart� du droit chemin. Ce qu�il aimait maintenant, c��taient les machines et le confort, et cette nouvelle invention baptis�e unit�s d��change qui permettait aux riches d�acheter les pauvres. Elle avait commenc� � se dire que tout allait de travers et, comme elle n�avait pas le pouvoir de changer quoi que ce f�t aux habitudes de la cit�, elle entrait souvent et silencieusement en r�bellion contre elles. Elle savait que certains disaient qu�elle �tait t�tue et indocile, mais peu lui importait ce qu�on racontait. Son s�jour chez les hjjk avait amen� dans son �me des transformations que nul ne pouvait comprendre et auxquelles elle-m�me commen�ait seulement � pouvoir faire face.</p><p>On frappa � la porte. Nialli Apuilana alla ouvrir et d�couvrit un officier replet de la Cour de Justice pour qui, � l��vidence, l�ascension jusqu�au dernier �tage de la Maison de Nakhaba par ce chaud apr�s-midi avait �t� une rude �preuve. Il �tait hors d�haleine et ruisselant de sueur. Les poils de sa fourrure �taient coll�s par grosses touffes et, les narines dilat�es, il semblait avoir beaucoup de mal � reprendre son souffle. Ses �charpes et les insignes de son rang �taient eux aussi tremp�s et tout de guingois.</p><p>��Nialli Apuilana�?</p><p>��Vous savez qui je suis. Que me voulez-vous�?</p><p>��Vous �tes convoqu�e � la Basilique, dit l�homme en ahanant.</p><p>Il continua d�haleter tout en essayant de lisser sa fourrure tremp�e.</p><p>��Sur la demande de Husathirn Mueri, poursuivit-il sans parvenir � reprendre haleine, qui occupe aujourd�hui le tr�ne de justice.</p><p>��� la Basilique�? Ai-je donc fait quelque chose de mal�? C�est ce que croit le juge Husathirn Mueri�? Vais-je passer en jugement�?</p><p>L�huissier laissa ces questions sans r�ponse. Bouche b�e, il regardait � l�int�rieur de la pi�ce, par-dessus l��paule de la jeune fille. La chambre �tait aussi nue que la cellule d�un prisonnier. Presque enti�rement vide, elle contenait en tout et pour tout un petit lit, quelques livres empil�s par terre et pour unique ornement une amulette d�herbe tress�e en forme d��toile que Nialli Apuilana avait rapport�e de chez les hjjk et qui �tait accroch�e au mur chaul� faisant face � la porte, comme un symbole de conqu�te plac� l� par les insectes eux-m�mes.</p><p>��Je vous ai demand� si j�avais fait quelque chose de mal.</p><p>��Non, mademoiselle. Rien du tout.</p><p>��Alors, pourquoi suis-je convoqu�e�?</p><p>��Parce que� Parce que�</p><p>��Qu�est-ce que vous regardez si fixement�? Vous n�avez donc jamais vu une �toile hjjk�?</p><p>L�huissier d�tourna piteusement les yeux et commen�a de remettre de l�ordre dans sa fourrure avec de petits gestes g�n�s.</p><p>��Sa Seigneurie a seulement besoin de votre aide, marmonna-t-il. En tant qu�interpr�te. Un �tranger a �t� amen� � la Basilique� Un jeune homme qui semble ne parler que la langue des hjjk�</p><p>Nialli Apuilana sentit son �me se gonfler et son c�ur se mit � battre furieusement, au point de lui faire peur.</p><p>L�idiot. Avoir attendu si longtemps pour lui expliquer de quoi il s�agissait.</p><p>��Pourquoi ne me l�avez-vous pas dit tout de suite�? demanda-t-elle en saisissant l�huissier par une de ses �charpes.</p><p>��Je n�en ai pas eu l�occasion, mademoiselle. Vous�</p><p>��Ce doit �tre un captif �vad�. Vous auriez d� me le dire.</p><p>Des images surgissent des profondeurs de l�esprit de Nialli Apuilana. Des souvenirs puissants, des visions de cette journ�e qui avait boulevers� sa vie.</p><p>Elle se revoit le lendemain de son jour de couplage, d�j� longue et bichonn�e comme une vraie femme, mais avec de petits seins � peine form�s, cueillant innocemment les fleurs de glace bleues qui poussent dans les collines bordant la cit�. Soudain, ces �tranges et terrifiantes silhouettes noir et jaune, avec leurs six membres, plus hautes que n�importe quel habitant de la cit�, plus hautes que Thu-kimnibol lui-m�me, qui surgissent d�une profonde crevasse dans la roche fauve. Terreur et incr�dulit�. L�impression que le monde tel qu�elle le conna�t depuis treize ans est en train de voler en �clats. T�tes monstrueuses au bec pointu, �normes yeux � facettes, bras articul�s termin�s par d�horribles griffes. Et ces sons affreux, ces sons rauques et r�peux. Ce n�est pas � moi que cela arrive. Non, pas � moi. Savez-vous de qui je suis la fille�? Mais les mots refusent de franchir ses l�vres. De toute fa�on, ils le savent probablement. Quelle aubaine de s�emparer de quelqu�un comme elle. Tout le groupe qui l�entoure s�approche, la touche. Puis la terreur qui s�envole brusquement. Un calme �trange, irr�el, prend possession de son �me. Et les hjjk l�emm�nent�; une longue marche, une interminable marche � travers un territoire inconnu. Et puis la chaleur humide et l�obscurit� du Nid, l��tranget� de cette autre vie, comme d�une autre plan�te et pourtant sur la Terre, le pouvoir irr�sistible de la Reine, la soumission, l�engloutissement, la transformation�</p><p>Et, depuis lors, la solitude, le sentiment amer qu�il n�existait personne comme elle sur la surface de toute la plan�te. Et maintenant, apr�s tout ce temps, la venue d�un autre qui avait v�cu la m�me chose qu�elle. Enfin quelqu�un qui<emphasis> savait.</emphasis></p><p>��O� est-il�? demanda Nialli Apuilana. Il faut que je le voie�! Vite. Vite�!</p><p>��Il est dans la Basilique, mademoiselle. Dans la salle du tr�ne, avec Sa Seigneurie Husathirn Mueri.</p><p>��Alors, ne perdons pas de temps�! Allons-y�!</p><p>Elle sortit en courant de sa chambre, sans m�me se donner la peine de prendre son �charpe. Peu lui importait d��tre nue. Qu�ils me regardent s�ils en ont envie, se dit-elle. L�huissier se lan�a d�sesp�r�ment � sa poursuite dans l�escalier de la Maison de Nakhaba en soufflant et en ahanant. Des acolytes coiff�s du casque sacerdotal s��cart�rent devant cette charge furieuse et lui lanc�rent des regards interdits et courrouc�s, mais elle n�en avait cure.</p><p>L�apr�s-midi de cette chaude journ�e du printemps finissant �tait bien entam�e, mais le soleil �tait encore haut � l�occident. La chaleur des tropiques enveloppait la cit� comme un doux manteau. La voiture de l�huissier, � laquelle �taient attel�s deux dociles xlendis gris, attendait devant le b�timent. Suivant l�officier pantelant, Nialli Apuilana bondit sur le v�hicule et les deux b�tes de trait se mirent placidement en marche et prirent la direction de la Basilique en suivant les rues sinueuses au petit trot.</p><p>��Vous ne pouvez pas les faire aller plus vite�? demanda-t-elle.</p><p>L�huissier haussa les �paules et fit claquer son fouet. Le seul r�sultat fut qu�un des xlendis tordit son long cou et regarda par-dessus son �paule avec de grands yeux graves et dor�s, comme s�il s��tonnait que l�on p�t lui demander d�aller plus vite. Nialli Apuilana s�effor�a donc de contenir son impatience. Le fugitif, l��vad�, enfin celui qui �tait revenu du Nid, n�allait pas dispara�tre. Il l�attendrait.</p><empty-line/><p>��Nous sommes arriv�s, mademoiselle, annon�a l�huissier.</p><p>La voiture s�arr�ta. La Basilique se dressait devant eux, imposant �difice � cinq d�mes b�ti sur le c�t� est de la place centrale de la cit�. La lumi�re du soleil couchant jouait sur les carreaux de mosa�que vert et or de la fa�ade qui lan�aient de rutilantes flammes.</p><p>� l�int�rieur de la Cour de Justice, �clair�e par la lumi�re tremblotante des globes lumineux port�s par des appliques de m�tal sombre. Ils suivirent plusieurs couloirs le long desquels se tenaient des fonctionnaires raides comme des piquets, dont l�unique fonction semblait �tre de les saluer en inclinant la t�te � leur passage.</p><p>La premi�re personne que vit Nialli Apuilana en p�n�trant dans la salle du tr�ne fut l��tranger. Sa silhouette se profilait dans un c�ne de lumi�re entrant par une fen�tre triangulaire perc�e tout pr�s du sommet de la haute coupole centrale. Il semblait prostr�, les �paules tombantes et le regard baiss�.</p><p id="bookmark37">Il portait un bracelet du Nid au poignet et un talisman du Nid retenu par un cordon autour du cou. Nialli Apuilana projeta son c�ur vers lui. Si elle avait �t� seule, elle se serait pr�cipit�e vers l��tranger pour le serrer dans ses bras et des larmes de joie auraient ruissel� sur ses joues. Mais elle se contint et se tourna vers le tr�ne ornement� plac� sous le r�seau de poutrelles de bronze formant la charpente de la coupole. Puis elle affronta le regard m�ditatif et p�n�trant de Husathirn Mueri.</p><p>Il semblait raide et crisp� sur le tr�ne de justice et il �manait de lui une odeur nettement perceptible �voquant celle du bois en combustion. Le langage de son corps �tait explicite et facile � d�chiffrer.</p><p>Dans ses yeux couleur d�ambre, elle vit qu�il avait faim d�elle.</p><p>C�est le seul mot qui lui vint � l�esprit. Il ne s�agissait pas de d�sir, m�me s�il �tait assur�ment pr�sent, ni de l�envie de gagner son amiti�, m�me si c��tait sans doute le cas, ni encore d�un tendre sentiment qui aurait ais�ment pu passer pour de l�amour. Non, il avait faim d�elle�! � d�faut d��tre pur, c��tait simple� Mais �tait-ce si simple�? Il donnait l�impression de vouloir se jeter sur elle pour la d�vorer et convertir sa chair en sa propre substance. Chaque fois qu�il la voyait, c�est-�-dire chaque fois qu�elle ne pouvait �viter de le voir, c��tait la m�me chose. Elle avait presque l�impression devant ce regard pos� sur elle � travers le vaste espace de la salle du tr�ne que Husathirn Mueri avait le visage entre ses cuisses et qu�il la grignotait, qu�il la d�vorait. Quel �tre bizarre�! Et pourtant assez s�duisant�: mince, �l�gant et gracieux, oui, beau, si l�on pouvait parler de beaut� pour un homme. Il �tait intelligent aussi et gentil, � sa mani�re. Mais tellement bizarre. Nialli Apuilana ne se sentait pas le moins du monde attir�e par lui.</p><p>� droite du tr�ne se tenait Curabayn Bangkea, le robuste capitaine des gardes, � moiti� enfoui sous son gigantesque casque. Il la consid�rait lui aussi d�un �il lubrique, mais elle savait que ce qu�il avait en t�te n��tait pas tr�s compliqu�. Nialli Apuilana avait l�habitude de sentir le regard des hommes se poser sur elle. Elle avait conscience d��tre s�duisante�; tout le monde disait qu�elle �tait tout le portrait de sa m�re Taniane, quand elle �tait jeune. Avec sa fourrure soyeuse d�un brun roux et ses longues jambes fusel�es, Taniane avait �t� la plus belle femme de son temps. Et elle �tait encore splendide. C�est donc parce que je suis belle qu�ils me regardent avec tant d�insistance. C�est une r�action machinale. Mais elle soup�onnait aussi que l�air totalement inaccessible qu�elle prenait si souvent �tait pour quelque chose dans l�attrait qu�elle exer�ait sur les hommes.</p><p>��Que Dawinno te guide, Nialli Apuilana, dit Husathirn Mueri d�un ton mielleux. Que Nakhaba te prot�ge et te ch�risse.</p><p>��Fais-moi gr�ce de ces hypocrisies, dit-elle s�chement. D�apr�s l�huissier, tu as besoin que je te serve d�interpr�te. Que faut-il traduire�?</p><p>��Les gardes viennent de l�amener, r�pondit-il en montrant l��tranger d�un signe de la t�te. Il ne parle que le hjjk et deux ou trois mots de notre langue. J�esp�rais que tu aurais gard� assez de souvenirs de la langue des insectes pour me traduire ce qu�il essaie de dire.</p><p>��La langue des insectes�? dit-elle, en lan�ant � Husathirn Mueri un long regard empreint d�hostilit�.</p><p>��Ah�! Pardon�! J�aurais d� dire des hjjk.</p><p>��Je trouve l�autre terme injurieux.</p><p>��Je te prie d�accepter mes excuses les plus sinc�res. J�ai employ� ce terme inconsid�r�ment. Cela ne se reproduira plus.</p><p>Husathirn Mueri semblait ne plus savoir o� se mettre et il avait l�air sinc�rement d�sol�.</p><p>��Veux-tu lui parler�? poursuivit-il apr�s quelques instants. Et voir si tu peux d�couvrir pourquoi il est venu ici�?</p><p>��Je vais voir ce que je peux faire, dit Nialli Apuilana d�un ton glacial.</p><p id="bookmark39">Elle s�avan�a vers l��tranger et s�arr�ta juste devant lui, si pr�s qu�elle p�n�tra elle aussi dans le c�ne de lumi�re et que la pointe de ses seins effleurait presque le talisman du Nid qui pendait sur la poitrine du jeune homme. Il leva les yeux et les plongea dans les siens.</p><p>Il �tait un peu plus �g� qu�elle ne l�avait pens� de prime abord. De loin, il lui avait sembl� n��tre encore qu�un gar�on, mais c��tait � cause de son aspect fam�lique. En r�alit�, il devait avoir au moins son �ge, voire un ou deux ans de plus. Mais il n�avait pas une once de graisse, et tr�s peu de muscles.</p><p>Pour en avoir fait l�exp�rience, Nialli Apuilana savait que c��tait le r�sultat d�une alimentation limit�e aux graines et � la viande s�ch�e.</p><p>L��tranger avait probablement v�cu pendant plusieurs ann�es chez les hjjk, assez longtemps en tout cas pour que son corps soit transform� par leurs rations frugales. Il avait m�me la posture raide et guind�e d�un hjjk, comme si la fourrure et la chair qu�il portait n��taient qu�une enveloppe abritant l�insecte fluet qui se trouvait � l�int�rieur.</p><p>��Vas-y�! Parle-lui�!</p><p>��Une seconde�! Laisse-moi un peu de temps�!</p><p>Elle s�effor�a de rassembler ses id�es. La vue des talismans que l��tranger portait au bras et sur la poitrine avait remu� en elle des sentiments tr�s vifs. Elle �tait trop excit�e pour r�ussir � retrouver une seule syllabe de la langue hjjk, du peu qu�elle avait appris quelques ann�es auparavant.</p><p>Les hjjk communiquaient entre eux de diff�rentes mani�res. Ils avaient un langage articul�, les bourdonnements, claquements et sifflements qui leur avaient valu le nom que le Peuple leur donnait, mais ils �taient �galement en mesure de se parler, et de parler aux membres du Peuple qui croisaient leur chemin, gr�ce � un langage silencieux de l�esprit, une forme de seconde vue appliqu�e � la parole. Ils disposaient enfin d�un syst�me de communication complexe reposant sur un ensemble de s�cr�tions chimiques, tout un code de signaux olfactifs.</p><p id="bookmark40">Pendant le temps pass� dans le Nid, Nialli Apuilana avait surtout communiqu� avec les hjjk par le biais du langage mental qui leur permettait de se faire parfaitement comprendre d�elle et de comprendre tout ce qu�elle disait. Elle avait �galement r�ussi � apprendre quelques centaines de mots de leur langage articul�, mais elle en avait oubli� la plupart. Le langage des s�cr�tions chimiques lui �tait toujours demeur� �tranger.</p><p>Pour rompre l�interminable silence, elle leva la main et effleura le talisman de l��tranger tout en se penchant vers lui et en lui adressant un sourire chaleureux.</p><p>Il eut un mouvement de recul, mais parvint � se dominer et il pronon�a quelques mots rauques en hjjk. Son visage demeurait grave et il semblait incapable de changer d�expression. On l�e�t dit taill� dans un bois dur.</p><p>Elle posa de nouveau la main sur le talisman du Nid et la ramena sur sa propre poitrine.</p><p>Quelques mots de hjjk lui revinrent alors en m�moire et elle les pronon�a malgr� les difficult�s qu�elle avait � former les �pres sonorit�s dans sa gorge. C��taient les mots signifiant le Nid, la Reine et l�abondance du Nid.</p><p>Le jeune homme retroussa les l�vres en une grimace qui �tait presque un sourire. Mais peut-�tre s�agissait-il d�un sourire qui ne pouvait prendre une autre forme que celle d�une grimace.</p><p>��Amour, dit-il dans la langue du Peuple. Paix.</p><p>C��tait un d�but.</p><p>Venus des profondeurs de son esprit, d�autres mots hjjk lui mont�rent aux l�vres. Les mots signifiant la force du Nid, la nature de la Reine, les pens�es du Penseur. Le visage de l��tranger s�illumina.</p><p>��Amour, r�p�ta-t-il. La Reine� Amour.</p><p id="bookmark42">Il leva ses poings serr�s, comme s�il essayait de toutes ses forces de d�couvrir d�autres mots de la langue du Peuple enfouis depuis longtemps au plus profond de sa m�moire. L�anxi�t� se peignit sur sa face anguleuse.</p><p>Il parvint enfin � articuler un nouveau mot hjjk que Nialli Apuilana reconnut comme celui qui pouvait �tre traduit par ��le peuple de chair��, le terme employ� par les hjjk pour parler du Peuple.</p><p>��Qu�est-ce que vous racontez, tous les deux�? demanda Husathirn Mueri.</p><p>��Rien de tr�s important. Nous en sommes encore aux contacts pr�liminaires.</p><p>��T�a-t-il dit son nom�?</p><p>��Il n�y a pas de mot exprimant l�id�e de nom dans leur langue. Les hjjk ne portent pas de nom.</p><p>��Peux-tu au moins lui demander ce qu�il est venu faire ici�?</p><p>��C�est ce que j�essaie de faire, r�pondit-elle. Tu ne le vois donc pas�?</p><p>Mais c��tait sans espoir. Pendant dix longues minutes, elle s�acharna � briser la barri�re de la langue, mais en pure perte.</p><p>Elle avait tellement attendu de cette rencontre. Elle avait d�sesp�r�ment envie de faire revivre avec l��tranger le temps du Nid, de lui parler de l�amour de la Reine, du plan de l��uf, de la force du Nid et de toutes ces choses qu�elle avait � peine eu le temps de d�couvrir pendant sa trop br�ve captivit�. Tout ce qui avait fa�onn� son �me aussi s�rement que l�aust�re alimentation des hjjk avait fa�onn� le corps de ce jeune homme. Mais les barri�res demeuraient infranchissables.</p><p>Comment surmonter l�obstacle de la langue�? Ils ne pouvaient que balbutier mutuellement quelques mots au hasard et �changer quelques fragments d�id�es. Leurs esprits semblaient parfois sur le point de se rencontrer�; les yeux de l��tranger se mettaient alors � �tinceler et l�ombre d�un sourire apparaissait sur son visage, mais ils atteignaient aussit�t les limites de leur communication et le mur de l�incompr�hension se remettait en place entre eux.</p><p>��Arrives-tu � quelque chose�? demanda Husathirn Mueri au bout d�un long moment.</p><p>��Non, � rien. Absolument rien.</p><p>��Tu ne peux m�me pas essayer de deviner ce qu�il dit�? Ou ce qu�il est venu faire ici�?</p><p>��La seule chose dont je suis � peu pr�s certaine, c�est qu�il est venu en ambassade.</p><p>��Est-ce que tu t�appuies sur quelque chose pour dire cela, ou bien n�est-ce qu�une supposition�?</p><p>��Tu vois les morceaux de carapace qu�il porte�? Eh bien, ce sont les embl�mes d�une haute autorit�. Son pectoral est ce que les hjjk appellent un talisman du Nid et il est fait de la carapace d�un guerrier mort. Jamais ils ne l�auraient laiss� quitter le Nid avec cet attribut, s�il n�avait �t� envoy� en mission sp�ciale. Ce pectoral est un peu l��quivalent d�un masque de chef pour nous. L�autre embl�me, le bracelet, est sans doute un cadeau de son penseur du Nid, destin� � l�aider � mettre de l�ordre dans ses pens�es. Le pauvre, cela ne lui a pas servi � grand-chose�!</p><p>��Qui est ce penseur du Nid�?</p><p>��Son mentor. Son instructeur. Ne me demande pas de tout expliquer maintenant. Je sais que, pour toi, ce ne sont de toute fa�on que des insectes.</p><p>��Je t�ai dit que je regrettais�</p><p>��Bien s�r, dit la jeune fille, tu m�as dit que tu regrettais� Quoi qu�il en soit, il est s�rement porteur d�un message particulier�; ce n�est pas un de ces fugitifs qui se contentent de raconter quelques vagues souvenirs, quand ils ouvrent la bouche. Le probl�me, c�est qu�il ne peut s�exprimer. Il a d� vivre dans le Nid depuis l��ge de trois ou quatre ans et il a presque enti�rement oubli� notre langue.</p><p>��As-tu une suggestion�? demanda pensivement Husathirn Mueri en caressant la fourrure de sa joue.</p><p>��Il convient � l��vidence de faire appel � mon p�re.</p><p>��Mais oui�! s��cria Husathirn Mueri. Bien s�r�!</p><p>��Le chroniqueur parle le hjjk�? demanda Curabayn Bangkea.</p><p>��Le chroniqueur poss�de la Pierre des Miracles, imb�cile�! lan�a le juge. Le Barak Dayir, le Barak Dayir�! C�est �vident�! La pierre qui permet de r�soudre tous les myst�res�!</p><p>Il frappa dans ses mains et l�huissier grassouillet apparut.</p><p>��Allez chercher Hresh et amenez-le ici�! La s�ance est suspendue jusqu�� l�arriv�e du chroniqueur, ajouta-t-il apr�s un regard circulaire.</p><empty-line/><p>Le chroniqueur se trouvait dans son jardin d�histoire naturelle, dans la zone occidentale de la cit�, o� il supervisait l�arriv�e de ses caviandis.</p><p>Bien des ann�es plus t�t, dans une vision de la Vengiboneeza de l��poque de la Grande Plan�te, Hresh �tait entr� dans un lieu appel� l�Arbre de Vie, o� les yeux de saphir avaient rassembl� toutes sortes d�animaux sauvages dans des salles reproduisant leur cadre naturel. � sa profonde honte et � son grand chagrin, Hresh avait m�me d�couvert ses anc�tres parmi les animaux pr�sent�s. C�est ainsi qu�il avait eu ce jour-l�, comme en songe, la preuve irr�futable que le Peuple, qui jusqu�alors s��tait toujours cru humain, n��tait pas de si haute ascendance et qu�il n��tait consid�r� � l��poque de la Grande Plan�te que comme une race d�animaux expos�s dans une cage.</p><p>La plupart des esp�ces animales que Hresh avait eu l�occasion de contempler dans sa vision du pass� lointain de la plan�te n�avaient pas surv�cu aux rigueurs du Long Hiver et elles avaient disparu de la surface de la Terre. L�Arbre de Vie lui-m�me �tait depuis longtemps tomb� en poussi�re, mais Hresh en avait construit un autre, pour son propre usage, dans le quartier de la Cit� de Dawinno qui dominait la baie. C��tait un jardin labyrinthique o� des esp�ces originaires de tout le continent avaient �t� rassembl�es pour �tre �tudi�es. Il y avait des marcheurs sur l�onde, des ventre-tambours, des dansecornes et toutes sortes d�autres animaux que les diff�rentes tribus du Peuple avaient rencontr�s pendant leurs migrations, au sortir du cocon ancestral. Il y avait des stinchitoles aux longues pattes et � la fourrure bleut�e, dont les cerveaux �taient li�s d�une mani�re que Hresh n�avait toujours pas r�ussi � comprendre�: il y avait des colonies de scantrins rouges aux pattes potel�es�; il y avait des vers roses et visqueux, pourvus de forts crochets et plus longs qu�un homme, qui vivaient dans la vase des mar�cages�; il y avait des thekmurs, des crispalls et des stanimandres, des gabools et des steptors�; il y avait une bande de ces singes verts et moqueurs qui, en hurlant du haut des arbres, avaient bombard� le Peuple lorsqu�il �tait entr� dans Vengiboneeza.</p><p>Et il y avait maintenant ce couple de caviandis qu�on lui avait ramen� de la r�gion des lacs.</p><p>Il allait leur pr�parer un habitat confortable le long du cours d�eau qui traversait le jardin. Le ruisseau serait peupl� de leurs poissons pr�f�r�s et ils auraient tout l�espace n�cessaire pour creuser les terriers dans lesquels ils aimaient vivre. Quand ils se seraient habitu�s � leur nouvelle vie en captivit�, il essaierait d�atteindre leur esprit en faisant usage de sa seconde vue et, si n�cessaire, de la Pierre des Miracles. Il entrerait en contact avec leur �me, s�ils en avaient une, et il en sonderait les profondeurs.</p><p>Les caviandis tremblants �taient assis c�te � c�te dans leur sac et, dans leurs yeux comme des soucoupes, se lisaient la crainte et la d�tresse.</p><p>Hresh r�pondait � ces grands yeux malheureux par un regard empreint de curiosit� et de fascination. C��taient des animaux gracieux et �l�gants, dou�s d�une intelligence indiscutable. Et il se promettait de d�couvrir la profondeur de cette intelligence, car il n�avait pas oubli� l�enseignement de l�Arbre de Vie, et m�me de toute la Grande Plan�te, � savoir que l�intelligence existait chez des animaux de toutes sortes. Hresh n�ignorait pas que certains chassaient le caviandi pour sa viande qui �tait, semblait-il, fort estim�e. Mais, si l��clat du regard des caviandis �tait l�expression de la richesse de leur cerveau, cette pratique devrait cesser. Il conviendrait peut-�tre, pour prot�ger l�esp�ce, de promulguer une loi. Assur�ment impopulaire, mais indispensable� Il �tait tr�s tent� de sonder leur esprit, un petit coup d��il, l�, tout de suite. Juste une inspection pr�liminaire. Juste de quoi se faire une petite id�e.</p><p>Il sourit aux deux animaux tremblants et leva son organe sensoriel, pr�t � faire appel � sa seconde vue, juste pour un instant, juste pour un petit coup d��il�</p><p>��Votre Seigneurie�? Seigneur chroniqueur�?</p><p>Cette interruption prit tellement Hresh par surprise qu�il eut l�impression de recevoir un violent coup de poing dans le creux des reins. Il pivota sur lui-m�me et d�couvrit derri�re lui l�un de ses assistants accompagn� d�un lourdaud rev�tu de l��charpe des huissiers de justice.</p><p>��Qu�y a-t-il�?</p><p>��Mille pardons, seigneur chroniqueur, dit l�huissier en s�avan�ant gauchement. Je vous apporte un message de la cour, du prince Husathirn Mueri qui si�ge aujourd�hui sur le tr�ne de justice, dans la Basilique. Un �tranger a �t� conduit devant lui, un jeune homme qui semble �tre revenu d�une longue captivit� chez les hjjk et qui ne conna�t d�autre langue que les sons du peuple des insectes. Le prince Husathirn Mueri vous demande respectueusement, s�il vous serait possible de lui pr�ter votre assistance� si vous pouviez venir � la Basilique pour l�aider pendant l�interrogatoire�</p><empty-line/><p>Pendant la suspension d�audience, on avait fait attendre Nialli Apuilana dans une salle de d�lib�ration, une petite pi�ce sentant le renferm� qui ne diff�rait gu�re des Cellules o� les criminels �taient enferm�s en attendant de compara�tre devant le prince de justice et on avait mis l��missaire des hjjk dans une autre salle du m�me genre, de l�autre c�t� de la coupole. La jeune fille avait pens� qu�il serait pr�f�rable de les mettre dans la m�me pi�ce en attendant l�arriv�e de Hresh, ce qui leur aurait permis de continuer � essayer de communiquer. Mais lorsque le juge avait ordonn� qu�on l�emm�ne dans une salle et l��tranger dans une autre, elle avait compris que Husathirn Mueri ne voulait pas les laisser ensemble sans surveillance. C��tait un nouvel exemple de sa petitesse d�esprit et de son caract�re affreusement suspicieux, de son �me mesquine et vile.</p><p>A-t-il pu percevoir que le lien du Nid nous unit�? se demanda-t-elle. Redoute-t-il de nous voir ourdir une sorte de conspiration si nous avons l�occasion de passer une heure ensemble�? Ou bien craint-il tout simplement que nous puissions nous accoupler fr�n�tiquement pour passer le temps�? Quelle id�e bizarre d�imaginer l��tranger, ce sac d�os, profitant de quelques minutes de temps libre pour sauter sur elle�! Elle ne se sentait pas le moins du monde attir�e par lui, mais Husathirn Mueri �tait bien capable de le soup�onner. Pour qui me prend-il�? se demanda Nialli Apuilana.</p><p>Elle commen�a rageusement de marcher de long en large dans la petite pi�ce triangulaire jusqu�� ce qu�elle en connaisse les dimensions par c�ur. Puis elle s�assit sur un banc de pierre noire plac� sous une niche contenant une ic�ne de Dawinno le Transformateur et s�adossa au mur, les bras crois�s sur la poitrine. Un peu calm�e, elle s�arma de patience. Il pouvait s��couler un certain temps avant que l�huissier parvienne � mettre la main sur son p�re.</p><p>� mesure que le calme revenait en elle, Nialli Apuilana se laissait aller � une sorte de r�verie. Elle avait le sentiment qu�il se passait quelque chose d��trange en elle.</p><p>Des visions affluent � son esprit. Est-ce le Nid�? Oui�! Oui�! Des visions de plus en plus nettes d�instant en instant, comme des voiles t�nus superpos�s qui s�envolent l�un apr�s l�autre. De vieux souvenirs qui remontent � la surface apr�s �tre rest�s si longtemps en sommeil. Qu�est-ce qui les a �veill�s�? Est-ce la vue des talismans sur la poitrine et au bras de l��tranger�? L�aura du Nid qui l�enveloppait, perceptible pour elle seule�?</p><p>Elle per�oit maintenant un mouvement pr�cipit�, suivi d�un grondement. Tout cela se passe dans sa t�te. Et elle est arriv�e. Cet autre monde o� elle a pass� les trois mois les plus �tranges de sa vie s�anime pour elle.</p><p>Ils sont tous rassembl�s autour d�elle dans l��troite galerie pour l�accueillir apr�s une si longue absence, frottant doucement leurs griffes sur sa fourrure pour lui souhaiter la bienvenue. Une demi-douzaine de membres de la suite de la Reine, un couple de faiseurs d��uf, un penseur du Nid et deux Soldats. Leur odeur s�che lui picote les narines. L�air est chaud dans l�espace exigu et la lumi�re diffuse, la lumi�re famili�re du Nid est douce et ros�e, faible mais suffisante. Elle les �treint l�un apr�s l�autre, savourant le contact lisse de leur carapace bicolore et celui de leurs bras h�riss�s de poils noirs.</p><p><emphasis>C�est bon d��tre de retour,</emphasis> leur dit-elle.<emphasis> J�attends cet instant depuis que j�ai quitt� le Nid.</emphasis></p><p>Il se fait � ce moment-l� un grand remue-m�nage � l�extr�mit� de la longue galerie�; c�est un cort�ge de jeunes m�les qui avancent confus�ment en se bousculant. Ils se dirigent vers la chambre royale pour obtenir la f�condit� par le contact de la Reine. C�est la derni�re �tape, celle de la maturit�. Ils auront enfin la possibilit� de s�accoupler, quand la Reine aura fini de faire ce qu�il y a � faire pour que les jeunes m�les deviennent f�conds. Nialli Apuilana ne peut r�primer un mouvement d�envie.</p><p>Mais elle est nubile, elle aussi. Pr�te � l�accouplement, pr�te � recevoir la vie dans son ventre, pr�te � contribuer pleinement au plan de l��uf.</p><p>La Reine doit le savoir. La Reine sait tout. Bient�t, tr�s bient�t, un jour prochain, ce sera mon tour de me pr�senter devant la Reine. Et Son amour descendra sur moi et son contact engendrera la vie dans mon ventre et, enfin, je serai moi aussi� Je serai moi aussi�</p><p>��L�audience est reprise, mademoiselle, annon�a une voix qui la transper�a comme une lame rouill�e et �mouss�e.</p><p>Elle ouvrit les yeux. Un huissier, mais pas le m�me, se tenait devant elle. Elle le foudroya d�un regard si terrible que ce fut miracle si sa fourrure ne s�enflamma pas. Mais le balourd se contenta de la regarder, bouche b�e.</p><p>��Votre pr�sence est requise�</p><p>��Oui�! Oui�! Vous croyez que je n�ai pas entendu�?</p><empty-line/><p>Hresh ne semblait pas encore �tre arriv� et tout �tait peu ou prou comme avant. L��tranger se tenait au centre de la salle d�audience, rigoureusement immobile, telle une statue de lui-m�me. Il semblait m�me � peine respirer. C��tait un truc des hjjk qui n�aimaient pas gaspiller leur �nergie. Quand ils n�avaient aucune raison d��tre en mouvement, ils ne bougeaient absolument pas.</p><p>Husathirn Mueri, lui, se remuait pour deux. Il croisait et d�croisait les jambes�; il se tortillait nerveusement comme si le tr�ne devenait glac� ou bien br�lant sous son auguste post�rieur il agitait son organe sensoriel, tant�t l�enroulant autour de ses tibias, tant�t le dressant derri�re son dos jusqu�� ce que la pointe d�passe de son �paule. Ses yeux couleur d�ambre au regard intense parcouraient toute la vaste salle en �vitant soigneusement de se tourner vers Nialli Apuilana. Mais soudain elle surprit son regard pos� sur elle, ce regard qui semblait vouloir la d�vorer. D�s que leurs yeux se crois�rent, il d�tourna la t�te.</p><p>D�une certaine mani�re, il lui faisait piti�. Il �tait si tendu, incapable de r�sister � cette violente impulsion. On disait de sa m�re Torlyn qu�elle �tait une sainte et de son p�re Trei Husathirn qu�il �tait un guerrier d�une bravoure exceptionnelle. Mais Husathirn Mueri ne semblait rien avoir d�un saint et Nialli Apuilana doutait qu�il f�t � son affaire sur un champ de bataille. Il ne faisait pas vraiment honneur � ses g�niteurs. Peut-�tre les anciens ont-ils raison, se dit-elle, quand ils affirment qu�en ces temps modernes de vie citadine, nous sommes devenus une race troubl�e, ind�cise, qui ne sait plus quel sens donner � son destin. Une race timor�e, d�j� d�cadente.</p><p>Mais en va-t-il vraiment ainsi�? Sommes-nous pass�s en une seule g�n�ration du primitivisme au d�clin et � la d�cadence�? Nous sommes rest�s si longtemps confin�s dans le cocon, sans presque rien changer � nos habitudes, puis nous en sommes sortis et avons b�ti cette merveilleuse cit�. Est-ce � dire que nous aurions perdu toutes nos vertus ancestrales, notre foi, notre honneur�? Husathirn Mueri est peut-�tre d�cadent, et probablement le suis-je aussi. Mais est-il pour autant un �tre faible�? Et moi, suis-je faible�?</p><p>��Le chroniqueur�! annon�a la voix claironnante de l�huissier qui �tait all� le chercher. Hresh-qui-a-les-r�ponses�! Levez-vous pour saluer Hresh le chroniqueur�!</p><p>Nialli Apuilana se tourna et vit son p�re entrer dans la salle du tr�ne.</p><p>Elle ne savait plus � quand remontait leur derni�re rencontre�; plusieurs semaines assur�ment, plusieurs mois peut-�tre. Il n�y avait jamais eu de v�ritable brouille entre eux, mais leurs chemins se croisaient assez rarement depuis quelque temps. Il �tait absorb� par la t�che sans fin que constituaient ses recherches sur le pass� de la plan�te, tandis qu�elle, menant une existence solitaire et en quelque sorte transitoire au dernier �tage de la Maison de Nakhaba, n�avait gu�re de raisons de se rendre dans les quartiers du centre de la cit�.</p><p>� peine entr� dans la salle, Hresh se tourna vers elle et lui tendit les bras, comme si elle avait �t� la seule personne pr�sente. Et Nialli Apuilana s��lan�a vers lui avec fougue.</p><p>��P�re�</p><p>��Nialli� Ma petite Nialli�</p><p>Il avait �norm�ment vieilli depuis leur derni�re rencontre, comme si les semaines �coul�es avaient compt� pour lui comme autant d�ann�es. Il est vrai qu�il en �tait au stade de sa vie o� le temps s�enfuit au grand galop. Il avait d�pass� de quelques ann�es le cap de la cinquantaine ce qui, selon les crit�res du Peuple, faisait de lui un vieillard et sa fourrure �tait depuis longtemps d�un gris uniforme. Nialli Apuilana, la fille unique qu�il avait eue sur le tard, ne lui avait jamais connu une autre couleur. Ses fr�les �paules �taient vo�t�es et sa poitrine de plus en plus creuse. Seuls ses grands yeux mouchet�s d��carlate et brillant comme des fanaux sous son large front t�moignaient de l�extraordinaire vitalit� qui avait d� �tre sienne � cette �poque d�j� lointaine o�, � peine sorti de l�enfance, il avait guid� le Peuple du cocon ancestral � l�antique cit� de Vengiboneeza � travers les plaines de tout le continent.</p><p>Ils s��treignirent calmement, avec une sorte de gravit�, puis elle recula et plongea son regard dans celui de son p�re.</p><p>L�huissier l�avait appel� Hresh-qui-a-les-r�ponses. C��tait son nom complet et officiel. Il lui avait racont� un jour qu�il l�avait choisi lui-m�me, quand son jour de bapt�me �tait venu. Avant cela, quand il n��tait encore qu�un petit gar�on, on l�appelait Hresh-le-questionneur. Et ces deux noms lui convenaient parfaitement. Son esprit � nul autre pareil se consacrait enti�rement aux �tudes et aux recherches. Il devait �tre l�homme le plus instruit de la plan�te�; c�est du moins ce que tout le monde disait.</p><p>Elle se sentit attir�e, aspir�e par ses yeux stup�fiants, des yeux qui avaient contempl� tant de merveilles et de prodiges d�passant l�entendement. Hresh avait contempl� la Grande Plan�te du temps de sa splendeur � l�aide d�un appareil qui la faisait revivre dans des visions montrant le peuple puissant des yeux de saphir, les seigneurs des mers, les m�caniques et les autres races qui s��taient �teintes depuis� y compris les humains, ceux � qui le Peuple donnait le nom de Faiseurs de R�ves � l��poque du cocon, ces humains �nigmatiques et myst�rieux qui �taient les ma�tres de la Terre bien avant que les autres races fassent leur apparition, � une �poque si recul�e que l�esprit �tait �tourdi rien qu�en y songeant.</p><p>Hresh �tait un �tre d�apparence anodine, parfaitement banale, jusqu�� ce que l�on croise son regard. Il devenait alors effrayant. Il avait tant vu, tant accompli. Tout ce que le Peuple �tait devenu depuis la fin du Long Hiver, c�est � Hresh qu�il le devait.</p><p>��Je ne m�attendais pas � te trouver ici, Nialli, dit-il en souriant.</p><p>��C�est Husathirn Mueri qui m�a envoy� chercher. Il croyait que je me souvenais encore de la langue hjjk, mais cela fait longtemps que j�ai tout oubli�. Il ne m�en reste que quelques mots.</p><p>��Il est tout � fait normal que tu aies tout oubli�, dit Hresh en hochant la t�te. Cela fait deux ans, non�?</p><p>��Trois, p�re. Presque quatre.</p><p>��Presque quatre. Mais oui, bien s�r�!</p><p>Il eut un petit rire indulgent pour sa distraction.</p><p>��Et qui pourrait te reprocher d�avoir chass� cela de ton esprit�? Ce fut un tel cauchemar.</p><p>Elle d�tourna les yeux. Pas plus lui que quiconque n�avait jamais compris ce qu�avait r�ellement �t� son s�jour chez les hjjk. Et il �tait probable que personne ne pourrait jamais comprendre. Sauf l��tranger silencieux, mais elle �tait incapable de communiquer utilement avec lui.</p><p>Husathirn Mueri descendit du tr�ne et conduisit l��tranger aupr�s de Hresh.</p><p>��On l�a d�couvert dans la vall�e d�Emmakis qu�il traversait sur un vermilion. Il s�exprime comme un hjjk et parle quelques mots de notre langue. D�apr�s Nialli Apuilana, ce sont des talismans hjjk qu�il porte sur la poitrine et au poignet.</p><p>��Il a l�air � moiti� mort de faim, dit Hresh. On dirait un squelette ambulant.</p><p>��Te souviens-tu de l�allure que j�avais � mon retour de chez les hjjk�? demanda Nialli Apuilana. Le peuple des insectes est tr�s frugal. L�aust�rit� est une de leurs caract�ristiques premi�res, aussi bien pour la nourriture que pour le reste. C�est leur mani�re de vivre. Quand j��tais avec eux, j��tais affam�e du matin au soir.</p><p>��Cela se voyait quand tu es revenue, dit Hresh. Je m�en souviens. Eh bien, j�esp�re que nous allons trouver un moyen de communiquer avec ce gar�on et ensuite il faudra lui donner � manger. D�accord, Husathirn Mueri�? Il faut bien qu�il se remplume un peu. Mais voyons d�abord ce que nous pouvons faire.</p><p>��Vas-tu utiliser la Pierre des Miracles�? demanda le juge.</p><p>��Oui, je vais me servir du Barak Dayir.</p><p>Il prit une bourse de velours d�fra�chi et tira sur le cordon. Un fragment effil� de pierre polie ressemblant � un petit fer de lance roula dans le creux de sa main. La pierre brune �tait mouchet�e de rouge et un r�seau de minuscules lignes entrelac�es formait un motif sur ses deux c�t�s.</p><p>��Que personne ne s�approche de moi, ordonna Hresh.</p><p>Nialli Apuilana se mit � trembler. Elle n�avait vu la Pierre des Miracles que cinq ou six fois dans sa vie, et pas depuis plusieurs ann�es. C��tait le bien le plus pr�cieux du Peuple, mais personne, pas m�me Hresh, ne savait exactement de quoi il s�agissait. On disait que c��tait un fragment d��toile, mais que cela signifiait-il au juste�? On disait aussi que le Barak Dayir �tait plus ancien que la Grande Plan�te elle-m�me, que c��tait un objet humain, un vestige de cette lointaine et myst�rieuse civilisation qui s��tait d�velopp�e avant que les yeux de saphir �tablissent leur domination sur la Terre. Peut-�tre �tait-ce vrai, la seule certitude �tant que Hresh avait appris accomplir des prodiges gr�ce � lui.</p><p>Il enroula son organe sensoriel autour de la pierre et la serra fermement. L�expression de son visage se fit �trangement distante. Il faisait appel � sa seconde vue, donnant libre cours � l�extraordinaire pouvoir de son esprit et le canalisant gr�ce au myst�rieux objet qui portait le nom de Barak Dayir.</p><p>L��tranger demeurait immobile et impassible, les yeux fix�s sur Hresh. C��taient des yeux bizarres, d�un vert tr�s p�le �voquant la couleur de l�eau des hauts fonds de la baie de Dawinno, mais en beaucoup plus froid. Le jeune homme semblait lui aussi extr�mement concentr� et un �trange demi-sourire jouait de nouveau sur ses l�vres.</p><p>Hresh avait les yeux ferm�s et il donnait l�impression de ne pas respirer. Il �tait perdu, totalement envo�t� par le pouvoir du Barak Dayir et il sembla s��couler une �ternit� avant que son esprit revienne dans la salle plong�e dans un profond silence.</p><p>��Il s�appelle Kundalimon, dit Hresh.</p><p>��Kundalimon, r�p�ta Husathirn Mueri, comme si ce nom avait une signification profonde.</p><p>��C�est du moins ce qu�il pense, poursuivit Hresh. Il n�en est pas tout � fait certain. Il n�est m�me pas tout � fait s�r de savoir ce qu�est un nom. Il n�en a pas chez les hjjk, mais les traces du nom<emphasis> Kundalimon</emphasis> subsistent encore dans son cerveau, comme les traces des fondations d�une cit� en ruine. Il sait qu�il est n� ici, il y a dix-sept ans.</p><p>��Allez � la Maison du Savoir, dit doucement Husathirn Mueri en se tournant vers l�huissier, et voyez s�il est fait mention d�un enfant disparu du nom de Kundalimon.</p><p>��Non, dit Hresh en secouant la t�te, ce n�est pas la peine. Je m�en occuperai moi-m�me, plus tard. Nous allons vous apprendre votre nom, poursuivit-il en se tournant vers l��tranger. Tout le monde a un nom ici, un nom qui lui appartient en propre.<emphasis> Kundalimon, </emphasis>pronon�a-t-il d�une voix forte et claire en tendant le doigt vers le jeune homme.</p><p>��Kundalimon, r�p�ta l��tranger en hochant la t�te et en frappant sa poitrine, avec ce qui pouvait passer pour un v�ritable sourire.</p><p><emphasis>��Hresh,</emphasis> articula soigneusement le chroniqueur en portant la main � sa propre poitrine.</p><p>��Hresh, r�p�ta l��tranger. Hresh. Et il se tourna vers Nialli Apuilana.</p><p>��Il veut conna�tre ton nom aussi, dit Hresh. Vas-y, dis-le-lui.</p><p>La jeune fille inclina la t�te en signe d�acquiescement, mais elle se rendit compte avec horreur que la voix lui manquait. Sa gorge contract�e ne laissa passer qu�une sorte de toussotement et un son rauque qui s�apparentait � un mot de la langue des insectes. Affreusement g�n�e, elle porta vivement la main � sa bouche.</p><p>��Dis-lui ton nom, r�p�ta Hresh.</p><p>Incapable d�articuler, Nialli Apuilana se tapota la gorge en secouant la t�te.</p><p>Hresh parut comprendre. Il fit un signe de la t�te � Kundalimon et d�signa sa fille du doigt.</p><p>��Nialli Apuilana, dit-il en d�tachant les syllabes.</p><p>��Nialli� Apuilana, r�p�ta lentement Kundalimon sans la quitter du regard.</p><p>La m�lodie des voyelles et la douceur des consonnes semblaient lui poser des probl�mes.</p><p>��Nialli� Apuilana.</p><p>Elle d�tourna son visage, comme si le regard du jeune homme la br�lait.</p><p>Hresh reprit le Barak Dayir et referma les yeux, entrant derechef en transe. Kundalimon conservait quant � lui une immobilit� de statue et la salle retomba dans un silence absolu.</p><p>Cette fois, Hresh sembla revenir beaucoup plus vite.</p><p>��Que son esprit est �trange, dit-il au bout de quelques instants. Il vit chez les hjjk depuis l��ge de quatre ans. Dans le Nid principal, le Nid des Nids, tr�s loin au nord du continent.</p><p>Le Nid des Nids�! Aupr�s de la Reine des Reines en personne�! Nialli Apuilana sentit une bouff�e d�envie monter en elle.</p><p>��Sais-tu ce qu�il est venu faire ici, p�re�? demanda-t-elle d�une voix tr�s douce.</p><p>��La Reine d�sire conclure un trait� avec nous, r�pondit Hresh d�une voix �trangement voil�e.</p><p>��Un trait�? s��cria Husathirn Mueri.</p><p>��Oui, un trait�. Un trait� de paix perp�tuelle.</p><p>��Quels en seraient les termes�? demanda Husathirn Mueri, l�air abasourdi. Le sais-tu�?</p><p>��Ils veulent tracer une fronti�re � travers le continent, un peu plus haut que la Cit� de Yissou. Tout ce qui serait au nord de cette limite serait consid�r� comme appartenant aux hjjk et tout ce qui serait au sud resterait le territoire du Peuple. Il serait interdit aux membres des deux races de p�n�trer sur le territoire de l�autre.</p><p>��Un trait�, r�p�ta Husathirn Mueri d�une voix teint�e d�incr�dulit�. La Reine veut signer un trait� avec nous�! Je n�arrive pas � y croire�!</p><p>��Moi non plus, dit Hresh. C�est presque trop beau pour �tre vrai. Une fronti�re fixe et intangible. Un accord de non-ing�rence. Le tout tr�s clair, sans �quivoque. La fin, d�un seul trait de plume, de cette guerre larv�e qui dure depuis toujours.</p><p>��� condition de pouvoir leur faire confiance.</p><p>��Bien s�r.</p><p>��Sais-tu s�ils ont �galement envoy� un �missaire dans la Cit� de Yissou�? demanda Husathirn Mueri.</p><p>��Oui. Il semble qu�ils en aient envoy� un dans chacune des Sept Cit�s.</p><p>��J�aimerais voir la t�te du roi Salaman�! s��cria Husathirn Mueri en riant. La paix qui s�installe du jour au lendemain�! La paix perp�tuelle avec l�ennemi irr�ductible. Qu�advient-il donc de la guerre sacr�e d�extermination qu�il br�le de lancer contre les insectes depuis une ou deux d�cennies�?</p><p>��Crois-tu que Salaman ait jamais envisag� s�rieusement de d�clarer la guerre aux hjjk�? demanda Nialli Apuilana.</p><p>��Comment�? demanda Husathirn Mueri en se tournant vivement vers elle.</p><p>��Tout cela n�est que de la politique, non�? Pour lui permettre de continuer � �difier son grand mur, de plus en plus haut. Il n�arr�te pas de r�p�ter que les hjjk s�appr�tent � envahir sa cit�, mais nous n��tions pas n�s pour la plupart quand les hjjk l�ont attaqu�e pour la derni�re fois. C��tait juste apr�s la fondation de la ville, quand Harruel �tait encore roi.</p><p>��Elle n�a pas tort, dit le juge en se retournant vers Hresh. Malgr� l�anxi�t� de Salaman, il n�y a pas eu de v�ritable conflit entre le Peuple et les hjjk depuis de longues ann�es. Ils ont leur territoire, nous avons le n�tre et nous n�avons eu � d�plorer que quelques accrochages frontaliers. Si ce trait� ne fait qu�ent�riner le statu quo, quelle est son utilit�? � moins qu�il ne s�agisse d�un pi�ge.</p><p>��Il y a d�autres conditions dont je n�ai pas encore parl�, dit Hresh.</p><p>��Comment cela�?</p><p>��Je pense qu�il vaut mieux attendre pour en d�battre au Praesidium, d�clara le chroniqueur. En attendant, nous avons ici un �tranger au bord de l��puisement. Trouve-lui un g�te, Husathirn Mueri, et essaye de d�couvrir ce qu�il accepterait de manger. Assure-toi �galement que son vermilion soit bien trait�. Il se fait beaucoup de souci pour sa monture.</p><p>Husathirn Mueri fit un signe � l�un des huissiers qui s�avan�a d�un pas pesant.</p><p>��Non, pas vous, dit Nialli Apuilana, d�une voix �trangl�e et � peine audible. Je me charge de lui trouver de la nourriture, poursuivit-elle en tendant la main l��tranger. Je sais mieux que n�importe qui ici, ce qu�il a l�habitude de manger. N�oubliez pas que j�ai pass� plusieurs mois dans le Nid. Alors�? ajouta la jeune fille en promenant dans la salle un regard de d�fi. Des objections�?</p><p>Mais tout le monde garda le silence.</p><p>��Viens, dit-elle � Kundalimon. Je vais m�occuper de toi.</p><p>C�est ce qu�il fallait faire, ajouta-t-elle<emphasis> in petto. </emphasis>Comment pourrais-je laisser quelqu�un d�autre prendre soin de lui�? Il ne saurait pas quoi faire. Mais, toi et moi, nous sommes tous deux du Nid. Nous sommes tous deux du Nid.</p></section><section><title><p>2</p><p>Des masques de toutes les sortes</p></title><p>Plus tard, quand il est de nouveau seul, Hresh ferme les yeux et laisse son �me vagabonder. Il l�imagine dans une vision onirique en train de prendre son envol, de franchir l�enceinte de la cit� et de survoler les plaines venteuses du nord jusqu�au lointain royaume inconnu o� les arm�es du peuple des insectes arpentent leurs immenses galeries souterraines. Les hjjk sont une �nigme pour Hresh, le plus grand de tous les myst�res. Il voit la Reine, ou ce qu�il imagine �tre la Reine, �norme et insondable monarque, somnolant dans sa chambre souterraine surveill�e par une nu�e de gardes, remuant imperceptiblement tandis que des acolytes chantent ses louanges dans leur langue r�peuse et gutturale. La Reine des hjjk, la grande Reine. Quel r�ve de domination totale de son peuple est-elle en train de faire � cet instant pr�cis�? Comment pourrons-nous jamais savoir ce que ces �tranges cr�atures veulent de nous�?</p><p>��Votre abdication�? s��cria Minguil Komeilt, l�air stup�fait. Votre abdication, madame�? Mais qui oserait faire cela�? Permettez-moi de montrer ce papier au capitaine des gardes�! Nous d�couvrirons qui en est l�auteur et nous ferons en sorte que�</p><p>��Tais-toi, femme�! ordonna Taniane. L�agitation de sa secr�taire particuli�re lui �tait encore plus p�nible que le libell� lui-m�me. T�imagines-tu que c�est la premi�re fois que je re�ois un message de ce genre�? Crois-tu que c�est la derni�re�? Cela n�a aucune importance. Aucune�!</p><p>��Mais enfin, vous jeter dans la rue une pierre � laquelle est attach� un message comme celui-ci�</p><p>Taniane se mit � rire. Elle baissa de nouveau les yeux vers le bout de papier sur lequel �tait �crit en grosses lettres trac�es d�une �criture grossi�re�:</p><empty-line/><cite><p>VOUS �TES REST�E BEAUCOUP TROP LONGTEMPS.</p><p>IL EST TEMPS DE PASSER LA MAIN.</p><p>LAISSEZ GOUVERNER CEUX � QUI LE POUVOIR REVIENT DE DROIT.</p></cite><empty-line/><p>Le texte �tait Beng, l��criture aussi. La pierre, venue elle ne savait d�o�, �tait tomb�e � ses pieds tandis qu�elle remontait l�avenue Koshmar, venant de la chapelle de l�intercesseur pour regagner ses appartements dans la Maison du Gouvernement, comme elle le faisait chaque matin ou presque, apr�s la pri�re. C��tait le troisi�me message anonyme, non, le quatri�me, qu�elle recevait depuis six mois. Apr�s pr�s de quarante ann�es de pouvoir.</p><p>��Vous ne voulez pas que je prenne des mesures�? demanda Minguil Komeilt.</p><p>��Tout ce que je vous demande, c�est de classer ce papier avec les documents de ce genre que vous gardez et de ne plus y penser. C�est bien compris�? Oubliez cette histoire�! Cela n�a aucune importance.</p><p>��Mais� Madame�</p><p>��Aucune esp�ce d�importance, insista Taniane.</p><p>Elle p�n�tra dans son appartement. Sur les murs, les masques de tous les chefs qui l�avaient pr�c�d�e semblaient la regarder.</p><p>Ils �taient �trangement expressifs et farouchement primitifs, tels des embl�mes d�un autre �ge. Ils rappelaient � Taniane tout ce qui avait �t� accompli en l�espace d�une seule g�n�ration, depuis que le Peuple avait quitt� le cocon.</p><p>��On me fait savoir qu�il est temps pour moi de passer la main, dit-elle � mi-voix en s�adressant aux masques.</p><p>On me jette des pierres dans la rue, poursuivit-elle int�rieurement. Des Beng qui n�ont que faire de la loi de l�Union. Apr�s tout ce temps. Les idiots impatients�! Ils souhaitent encore que ce soit l�un des leurs qui exerce le pouvoir. Comme s�ils connaissaient un meilleur syst�me�! Je devrais leur donner satisfaction, pour voir comment ils se d�brouillent.</p><p>Derri�re son bureau �tait accroch� le masque de Lirridon, celui que Koshmar portait le Jour du D�part, quand la tribu s��tait lanc�e � la d�couverte de la plan�te qui se r�chauffait lentement. C��tait un objet effrayant, aux ar�tes vives et � l�aspect rebutant. Il mat�rialisait probablement les hjjk, ce cauchemar ancestral de la m�moire tribale, car il �tait noir et jaune, et pourvu d�un long bec ac�r�.</p><p>Il �tait flanqu� du masque de Sismoil, lisse et �nigmatique, � la face plate et ind�chiffrable, aux yeux minuscules r�duits � des fentes, et du masque de Thekmur, beaucoup plus simple. Un peu plus loin sur le mur, se trouvait le masque de Nialli, v�ritablement horrifiant, un masque noir et vert, h�riss� sur les c�t�s de pointes rouge sang. C�est celui que Koshmar portait le jour o� les Hommes aux Casques, les Beng, avaient fait leur entr�e dans Vengiboneeza et s��taient trouv�s face au Peuple.</p><p>Et puis il y avait les propres masques de Koshmar. Celui qu�elle portait de son vivant, d�un gris luisant, �tait pourvu de fentes rouges pour les yeux�; l�autre, aux m�choires puissantes et aux pommettes saillantes, �tait un masque de bois bruni sculpt� en son honneur, apr�s sa mort, par Striinin, l�artisan de la tribu. Taniane l�avait port� le jour du d�part de Vengiboneeza, quand le Peuple avait entrepris sa seconde migration, celle qui allait le conduire au lieu o� serait �difi�e la Cit� de Dawinno.</p><p>Ces masques �taient comme des reflets d�un pass� enfui. Des traces � demi effac�es remontant dans les limbes du temps jusqu�� l��poque d�j� oubli�e de ce qui semblait aujourd�hui une r�clusion claustrophobique.</p><p>��Dois-je me retirer�? demanda Taniane en regardant les masques de Koshmar. Sont-ils dans le vrai�? Ai-je gouvern� assez longtemps�? Le temps est-il venu de passer la main�?</p><p>Koshmar avait �t� le dernier des anciens chefs, la derni�re � diriger une tribu si restreinte que le chef connaissait tout le monde de nom et r�glait les conflits comme s�il s�agissait de simples chamailleries entre amis.</p><p>Comme tout �tait plus simple en ce temps-l�. Plus franc, plus direct�!</p><p>��Peut-�tre devrais-je me retirer, poursuivit Taniane. Qu�en dites-vous�? Les dieux exigent-ils que je consacre le reste de ma vie, jusqu�� mon dernier souffle, aux affaires du Peuple�? Ou bien est-ce par orgueil que je me cramponne encore � ma charge apr�s tant d�ann�es�? Ou encore parce que je ne saurais pas quoi faire d�autre�?</p><p>Mais elle n�obtint pas de r�ponse des masques de Koshmar.</p><p>Du temps de Koshmar, le Peuple n��tait qu�une petite tribu de quelques dizaines d�individus. Mais maintenant, le Peuple �tait civilis�, il avait b�ti des cit�s, il n��tait plus compos� d�une poign�e d�individus, mais de plusieurs milliers et il s��tait vu contraint d�inventer sans cesse de nouveaux concepts, une vertigineuse profusion de choses, afin de pouvoir aller de l�avant dans cet ordre nouveau en d�veloppement permanent. Au lieu de se contenter de partager �quitablement, ils avaient ainsi cr�� ce qu�ils appelaient les unit�s d��change et ils se pr�occupaient de profit et de possession, de la surface de leur logement, du nombre d�ouvriers qu�ils employaient, de strat�gie commerciale et autres bizarreries. Ils avaient commenc� � former des classes�: dirigeants, propri�taires, ouvriers et pauvres. Les anciennes divisions tribales n��taient pas non plus enti�rement abolies. Certes, elles s�estompaient, mais Koshmar et Beng n�avaient pas encore tout � fait oubli� leurs origines. Et il y avait aussi les Hombelion et les Debethin, les Stadrain, les Mortirils et les autres, toutes les petites tribus qui se faisaient peu � peu absorber par les grosses, mais s�effor�aient encore fi�rement de pr�server quelques lambeaux de leur identit� ancestrale.</p><p>Chacune de ces nouveaut�s cr�ait de nouveaux probl�mes qu�il incombait en dernier ressort au chef de r�soudre. Et tout s��tait pass� si rapidement. Stimul�e par l�extraordinaire inventivit� de Hresh et ses recherches obstin�es dans les archives de l�antiquit�, la cit� avait pouss� comme un champignon en l�espace d�une seule g�n�ration, s�attachant ouvertement � imiter les cit�s de la Grande Plan�te.</p><p>Taniane leva la t�te vers les masques.</p><p>��Vous n�avez jamais eu � vous pr�occuper des listes de recensement, ni des r�les d�imp�t, n�est-ce pas�? Pas plus que des proc�s-verbaux de s�ance du Praesidium, ni des statistiques sur le nombre d�unit�s d��change en circulation.</p><p>Elle feuilleta quelques pages de la montagne de paperasses entass�es sur son bureau�: p�titions de commer�ants demandant une licence d�importation de produits venant de la Cit� de Yissou, �tudes sur les installations sanitaires dans les quartiers p�riph�riques, un rapport sur l��tat inqui�tant du pont Thaggoran, au sud de la ville, etc. Et, tout en haut de la pile, la note que Hresh lui avait adress�e�:<emphasis> Rapport sur le projet de trait� avec les hjjk.</emphasis></p><p>��Si seulement vous pouviez �tre � ma place, dit Taniane aux masques avec ferveur, et si, moi, je pouvais �tre accroch�e � ce mur�!</p><p>Jamais elle n�avait eu de masque � elle. Au d�but, elle s��tait content�e, dans les occasions o� il convenait de porter un masque, de prendre celui de Koshmar. Puis, apr�s l�arriv�e des Beng � Dawinno pour fusionner avec le Peuple selon la loi de l�Union�� un compromis politique stipulant que le chef serait d�ascendance Koshmar, mais la majorit� du Praesidium Beng�� et l�entr�e de la cit� dans la phase la plus spectaculaire de sa croissance, le port du masque avait commenc� � lui sembler surann�, la survivance ridicule d�une �poque r�volue. Cela faisait d�j� plusieurs ann�es qu�elle n�en portait plus.</p><p>Mais elle tenait � les garder dans son bureau. En partie comme objets de d�coration, en partie pour rappeler cette p�riode primitive o� la plan�te �tait prise par les glaces et o� le Peuple n��tait rien de plus qu�un petit groupe de cr�atures nues et velues terr�es dans une grotte taill�e dans le flanc d�une montagne. Ces masques aux formes anguleuses et aux couleurs agressives �taient aujourd�hui son unique lien avec le pass� de sa race.</p><p>Assise derri�re son bureau, un bloc arrondi d�onyx noir pos� sur un socle de granit rose poli, Taniane prit une poign�e de papiers parmi ceux que Minguil Komeilt lui avait laiss�s et les feuilleta maussadement. Les mots dansaient devant ses yeux.<emphasis> Recensement� imp�ts� pont de Thaggoran� Trait� avec les hjjk� trait� avec les hjjk�</emphasis></p><p>Elle leva les yeux vers le masque de Lirridon, celui qui �voquait un hjjk au grand bec hideux.</p><p>��Aurais-tu envie de signer un trait� avec eux�? demanda-t-elle. Aurais-tu envie de faire quoi que ce soit avec eux�?</p><p>Les hjjk�! Comme elle les m�prisait et les redoutait � la fois�! Depuis leur plus jeune �ge, on enseignait aux enfants � ha�r les �normes insectes cauchemardesques, ces cr�atures impassibles et malfaisantes, capables des pires horreurs.</p><p>Des rumeurs couraient sans cesse sur leur compte. On disait que des bandes errantes r�daient dans la campagne, � l�est et au nord de la ville, mais la plupart de ces bruits se r�v�laient sans fondement. Les insectes avaient pourtant enlev� sa fille unique aux portes de la cit� et, m�me si Nialli Apuilana �tait revenue apr�s quelques mois de captivit�, la haine que Taniane �prouvait � leur endroit n��tait pas retomb�e pour autant, car la jeune fille avait subi de myst�rieuses transformations. Les hjjk constituaient une menace permanente, ils �taient l�ennemi que le Peuple serait oblig� d�affronter un jour pour r�gler la question de la supr�matie sur la plan�te.</p><p>Et ce trait�, ces pr�tendus messages d�amour de leur abominable Reine�</p><p>Taniane repoussa le rapport de Hresh.</p><p>Je suis chef depuis si longtemps, songea-t-elle. Depuis l�enfance, ou presque. J�ai l�impression de n�avoir fait que cela toute ma vie. Pr�s de quarante ans�</p><p>Elle avait �t� �lev�e � la dignit� de chef � l��poque o� la tribu n��tait encore constitu�e que de quelques dizaines d�individus, quand elle n��tait encore qu�une jeune fille. Koshmar arrivait au terme de ses jours et Taniane �tait la plus robuste et la plus clairvoyante d�entre les jeunes femmes. Tout le monde l�avait acclam�e et elle n�avait pas h�sit�, sachant qu�elle �tait faite pour �tre chef et que la fonction lui irait comme un gant. Mais comment aurait-elle pu savoir ce qui l�attendait, tant d�ann�es plus tard�? Ces monceaux de rapports, d��tudes, de demandes de licences d�importation. Et maintenant des ambassadeurs envoy�s par les hjjk. Nul n�aurait pu pr�voir cela. Pas m�me Hresh.</p><p>Elle prit un autre document, le rapport sur les l�zardes apparues dans le tablier du pont de Thaggoran. Cela lui semblait plus urgent. Tu �ludes le v�ritable probl�me, se dit-elle. Mais d�autres mots se mirent � danser devant ses yeux.</p><empty-line/><cite><p>VOUS �TES REST�E BEAUCOUP TROP LONGTEMPS.</p><p>IL EST TEMPS DE PASSER LA MAIN.</p><p>LAISSEZ GOUVERNER CEUX � QUI LE POUVOIR REVIENT DE DROIT.</p></cite><empty-line/><p>��Votre abdication, madame�? Votre<emphasis> abdication�?</emphasis></p><p>��Cela n�a aucune importance� Aucune esp�ce d�importance�</p><empty-line/><cite><p>VOUS �TES REST�E BEAUCOUP TROP LONGTEMPS.</p></cite><empty-line/><p><emphasis>Rapport sur le projet de trait� avec les hjjk.</emphasis></p><p>��Votre abdication, madame�?</p><p>��Aurais-tu envie de signer un trait� avec eux�?</p><p>��M�re�? Tout va bien, m�re�?</p><p>��Votre abdication�?</p><p>��M�re, tu m�entends�?</p><empty-line/><cite><p>IL EST TEMPS DE PASSER LA MAIN.</p></cite><empty-line/><p>��M�re�? M�re�?</p><p>Taniane leva la t�te et distingua une silhouette � la porte de son bureau. Cette porte �tait ouverte � tous les citoyens de Dawinno, m�me si rares �taient ceux qui osaient s�y pr�senter. Il fallut quelques instants � Taniane pour accommoder et elle se rendit compte que sa vue �tait brouill�e. �tait-ce Minguil Komeilt�? Non, sa secr�taire �tait une petite femme rondelette aux mani�res timides, alors que cette femme �tait grande et athl�tique, robuste et agit�e.</p><p>��Nialli�? demanda-t-elle au bout de quelques instants.</p><p>��Tu m�as envoy� chercher�?</p><p>��Oui. Oui, bien s�r. Entre, ma fille�!</p><p>Mais elle demeura pr�s de la porte. Elle portait une cape verte jet�e sur une �paule et l��charpe orange de sa caste nou�e autour de la taille.</p><p>��Tu as l�air bizarre, dit-elle sans quitter Taniane des yeux. Je ne t�ai jamais vue avec cet air-l�. Que se passe-t-il, m�re�? Tu n�es pas malade�?</p><p>��Non, je ne suis pas malade. Et tout va bien.</p><p>��J�ai appris qu�on t�avait lanc� une pierre dans la rue, ce matin.</p><p>��Tu es au courant�?</p><p>��Tout le monde est au courant. Il y a cent t�moins et on ne parle que de cela. Je suis absolument hors de moi, m�re�! Qui a pu faire cela, qui a eu l�audace�?�</p><p>��Dans une ville de cette importance, dit Taniane, il est normal de trouver un certain nombre d�imb�ciles.</p><p>��Mais de l� � te lancer une pierre, m�re, � chercher � te blesser�</p><p>��Tu n�as pas bien compris, dit Taniane. La pierre est tomb�e loin devant moi. On n�a pas essay� de m�atteindre. Il s�agissait simplement de me transmettre le message d�un agitateur Beng qui pense que je devrais abdiquer. Il dit que je suis rest�e trop longtemps au pouvoir et que le moment est venu pour moi d�y renoncer. En faveur d�un nouveau chef Beng, je suppose.</p><p>��Comment peut-on avoir l�audace de sugg�rer cela�?</p><p>��Les gens sugg�rent n�importe quoi, Nialli. Mais ce qui s�est pass� ce matin est sans importance. C�est le fait d�un exalt�, rien d�autre. D�un agitateur. Je suis encore capable de faire la diff�rence entre le message d�un exalt� solitaire et les pr�mices d�une r�volution. Assez parl� de cette affaire, ajouta-t-elle en secouant la t�te, nous avons d�autres sujets � aborder.</p><p>��Tu ne sembles vraiment pas en faire grand cas, m�re.</p><p>��Faudrait-il que je prenne cet incident au s�rieux�? Ce serait idiot de ma part.</p><p>��Non, r�torqua Nialli Apuilana d�un ton v�h�ment. Je ne suis absolument pas d�accord. Qui sait jusqu�o� cela peut aller si l�on n�y met pas tout de suite bon ordre. Je crois que tu devrais arr�ter celui qui a lanc� la pierre et le faire clouer au mur de la cit�.</p><p>Elles �chang�rent un regard charg� de tension. Taniane per�ut une palpitation derri�re ses yeux et son estomac, o� elle sentait des aigreurs, se contracta. Avec n�importe qui d�autre, songea-t-elle, ce serait une discussion normale�; avec Nialli, c��tait un affrontement. Elles �taient toujours en guerre et Taniane se demandait pourquoi. Hresh lui avait dit un jour qu�elles �taient tr�s semblables et que deux �tres trop semblables se repoussent. Il �tait en train de manipuler deux petites barres de m�tal et �tudiait la mani�re dont l�une d�elles attirait la seconde � une extr�mit� sans qu�il se passe rien � l�autre. Vous vous ressemblez trop, Nialli et toi, avait dit Hresh. C�est pour cette raison que tu ne r�ussiras jamais � exercer une influence sur elle. Avec elle, ton magn�tisme est sans effet.</p><p>Peut-�tre en allait-il ainsi, mais Taniane soup�onnait qu�il y avait autre chose, que les transformations que sa fille avait subies chez les hjjk faisaient d�elle un �tre difficile. Mais elle ne pouvait nier que Nialli lui ressemblait�; elles �taient coul�es dans le m�me moule. C��tait un sentiment �trange et parfois tr�s troublant. Elle avait l�impression en regardant Nialli de se voir dans un miroir r�fl�chissant son image � travers le temps. Elles auraient presque pu �tre des jumelles, myst�rieusement venues au monde � trois d�cennies et demie d�intervalle. Nialli �tait sa fille unique, l�enfant de sa maturit�, con�ue presque miraculeusement, apr�s que Hresh et elle eurent depuis longtemps abandonn� tout espoir de descendance La jeune fille semblait ne tenir aucunement de son p�re, sauf peut-�tre pour son caract�re ent�t� et ind�pendant. Pour le reste, Nialli �tait tout le portrait de sa m�re, avec ses jambes gracieuses, ses belles �paules et sa poitrine haute, sa magnifique fourrure d�un rouge brun soyeux. Elle avait un port de reine, un port de chef. Elle �tait v�ritablement �blouissante, ce qui n��tait pas toujours rassurant pour Taniane qui, en regardant sa fille, prenait parfois douloureusement conscience des outrages du temps. Elle se sentait d�j� entra�n�e vers la terre, attir�e par les forces de la putr�faction, par la masse des chairs affaiss�es et des os ramollis. Elle percevait des bruissements d�ailes de papillons de nuit, elle voyait des tra�n�es de poussi�re grise sur les sols de pierre. Certains jours, la mort r�dait.</p><p>��Sommes-nous oblig�es de nous disputer, Nialli�? demanda-t-elle apr�s un long silence. Si j�estimais qu�il y a lieu de s�inqui�ter, je prendrais les mesures n�cessaires. Mais si l�on voulait vraiment me renverser, on ne le ferait pas en lan�ant quelques pierres dans la rue. Comprends-tu�?</p><p>��Oui, r�pondit Nialli Apuilana d�une voix � peine audible. Je comprends.</p><p>��Bien, dit Taniane.</p><p>Elle ferma les yeux et s�effor�a de chasser la fatigue et la tension.</p><p>��Et maintenant, reprit-elle au bout de quelques instants, j�aimerais en arriver au sujet pour lequel je t�ai demand� de venir, � savoir ce pr�tendu ambassadeur des hjjk et le pr�tendu trait� qu�il nous propose pr�tendument de signer.</p><p>��Pourquoi tous ces ��pr�tendus��, m�re�?</p><p>��Parce que tout ce que nous savons de cette affaire nous a �t� appris par Hresh et le Barak Dayir. Le jeune homme lui-m�me n�a encore rien dit de coh�rent, n�est-ce pas�?</p><p>��Non, pas encore.</p><p>��Crois-tu que cela viendra�?</p><p>��C�est possible. Au fur et � mesure que notre langue lui reviendra. Il a pass� treize ans dans le Nid, m�re.</p><p>��Et si tu lui parlais dans<emphasis> sa</emphasis> langue�?</p><p>��Je n�en suis pas capable, r�pondit Nialli, l�air g�n�.</p><p>��Tu ne parles pas le hjjk�?</p><p>��Juste quelques mots, m�re. Cela remonte � plusieurs ann�es et je n�ai pass� que quelques mois avec eux�</p><p>��Mais c�est toi qui lui apportes � manger, n�est-ce pas�?</p><p>Nialli Apuilana acquies�a silencieusement de la t�te.</p><p>��Ne pourrais-tu pas profiter de ces occasions pour te remettre en m�moire la langue des hjjk�? Ou pour lui enseigner un peu la n�tre�?</p><p>��Je suppose que oui, reconnut Nialli de mauvaise gr�ce.</p><p>Sa r�ticence manifeste �tait exasp�rante. Taniane la sentait r�fractaire � cette id�e. Comme elle peut avoir l�esprit contrariant�! songea-t-elle.</p><p>��Tu es la seule personne dans toute la cit� qui puisse nous servir d�interpr�te, poursuivit-elle�; peut-�tre un peu trop s�chement. Nous ne pouvons nous passer de ton aide, Nialli. Le Praesidium se r�unira bient�t pour �tudier ce projet de trait�. Je ne peux pas me fonder uniquement sur les visions dues au Barak Dayir. La Pierre des Miracles est bien utile, mais nous ne pouvons nous passer du message que ce gar�on a apport�. Il va falloir que tu trouves un moyen de communiquer verbalement avec lui, pour qu�il t�explique ce dont il s�agit exactement. Puis tu me feras un rapport d�taill�. Je veux savoir absolument tout ce qu�il t�aura dit.</p><p>Quelque chose clochait. Nialli Apuilana avait les m�choires serr�es et dans ses yeux brillait une �tincelle froide et dure. Elle regardait fixement devant elle sans desserrer les dents et le silence s��ternisait.</p><p>��Cela te pose un probl�me�? demanda enfin Taniane.</p><p>��Je n�aime pas l�id�e de moucharder, m�re.</p><p>Moucharder�? Taniane ne s�attendait assur�ment pas � cela. Il ne lui �tait pas venu � l�esprit que le fait de servir d�interpr�te pour le compte de sa race p�t �tre compris comme du mouchardage.</p><p>Est-ce � cause des hjjk�? se demanda-t-elle. Mais, oui. Bien s�r. C�est parce que les hjjk sont en cause�!</p><p>Elle en demeura abasourdie, constern�e. Et elle comprit pour la premi�re fois qu�il se pouvait que sa propre fille f�t �cartel�e entre deux fid�lit�s contraires.</p><p>Depuis son retour de captivit�, Nialli Apuilana n�avait jamais dit un mot � quiconque de son exp�rience chez les hjjk, jamais rien confi� de ce qu�ils lui avaient fait ni de ce qu�ils avaient dit, jamais r�v�l� le moindre d�tail sur ce qu��tait la vie dans le Nid. Elle avait obstin�ment �lud� toutes les questions en employant un curieux m�lange de d�tresse et de f�rocit� glaciale, jusqu�� ce que l�on cesse d�finitivement de l�interroger. Taniane avait toujours suppos� que la jeune fille tenait simplement � pr�server son intimit� et � se prot�ger contre l��vocation de souvenirs douloureux. Mais si Nialli consid�rait comme du mouchardage le fait de rapporter � sa m�re ses conversations avec Kundalimon, il se pouvait que ce f�t l�intimit� des hjjk, et non la sienne, qu�elle tenait � pr�server. Cela m�ritait d��tre �tudi� de plus pr�s.</p><p>Une attitude aussi ambigu� �tait un luxe que la cit� ne pouvait se permettre dans les circonstances pr�sentes. Un ambassadeur hjjk, aussi renferm� et aussi muet f�t-il, �tait arriv� dans ses murs. Il ne suffisait pas de deviner le contenu du message dont il �tait porteur ni de faire confiance � la capacit� qu�avait Hresh de lire dans son esprit avec l�aide de la Pierre des Miracles. Il fallait amener l��missaire � r�v�ler quelle �tait sa mission et Nialli serait oblig�e de c�der. Son assistance �tait indispensable.</p><p>��Qu�est-ce que c�est que ces b�tises�? demanda-t-elle brusquement. Il n�est pas question de moucharder, mais de servir ta cit�. Un �tranger arrive pour nous informer que la Reine est d�sireuse de n�gocier avec nous. Mais il ne parle pas notre langue et aucun de nous ne parle la sienne, sauf une jeune femme qui se trouve �tre la fille du chef, mais qui semble �galement penser qu�il y a quelque chose d�immoral dans le fait de nous aider � d�couvrir ce que l�ambassadeur d�une autre race essaie de nous dire.</p><p>��Tu d�formes tout, m�re. Tout ce que je veux, c�est ne pas me sentir oblig�e, si je parviens � communiquer avec Kundalimon, de te rapporter tout ce qu�il me dit.</p><p>Taniane sentit le d�couragement la gagner. Elle avait caress� l�espoir que Nialli Apuilana lui succ�derait un jour � la t�te du Peuple, mais il fallait se rendre � l��vidence�: sa fille �tait impossible. D�concertante, versatile, ent�t�e, instable. Il �tait maintenant manifeste que la longue lign�e de chefs qui remontait aux premiers temps de l��poque du cocon �tait condamn�e � se briser. Et tout cela � cause des hjjk, se dit Taniane. Raison de plus pour les m�priser. Mais il n�est pas question de c�der � Nialli.</p><p>��Tu <emphasis>dois</emphasis> le faire, dit-elle en faisant appel � tout son pouvoir de persuasion. Il est vital pour notre s�curit� de savoir exactement de quoi il s�agit.</p><p>��Je dois�?</p><p>��Je veux que tu le fasses. Oui, tu dois le faire.</p><p>Un long silence se fit. Nialli Apuilana avait le front pliss� par le mouvement de r�volte qu�elle contenait. Taniane la consid�rait d�un regard froid, implacable, r�pondant la duret� du regard de sa fille par un regard intraitable, cherchant � lui imposer sa volont�. Puis elle fit appel � sa seconde vue et la projeta vers Nialli Apuilana qui la regarda d�un air stup�fait. Mais Taniane ne rel�cha pas son �treinte. Nialli Apuilana continua de r�sister. Puis enfin elle c�da, ou sembla c�der.</p><p>��Bon, dit-elle d�un ton d�tach�, presque m�prisant, comme tu voudras. Je ferai ce que je pourrai.</p><p>Le visage de la jeune fille, ce reflet miraculeux de celui de Taniane par-del� les d�cennies, demeurait parfaitement lisse et imp�n�trable, tel un masque d�pourvu de tout sentiment. Taniane fut tent�e d�utiliser toute la puissance interdite de sa seconde vue pour scruter Nialli au plus profond de son �tre, pour d�couvrir ce qui �tait cach� derri�re ce masque d�impassibilit�. �tait-ce de la col�re que Nialli Apuilana dissimulait, une simple rancune ou bien autre chose, quelque violente flamb�e de r�volte�?</p><p>��Tu as termin�? demanda la jeune fille. Ai-je la permission de me retirer maintenant�?</p><p>Taniane la consid�ra avec froideur. Cela s��tait vraiment tr�s mal pass� et, m�me si elle avait gagn� cette petite bataille, elle avait le sentiment d�avoir perdu une guerre.</p><p>Elle aurait aim� avoir avec sa fille des rapports d�amour et d�affection. Au lieu de cela, elle lui avait parl� d�une voix hargneuse et rageuse, elle avait fait brutalement usage de l�autorit� dont elle �tait investie et lui avait froidement donn� des ordres, comme si Nialli n��tait qu�une vulgaire fonctionnaire de son cabinet. Elle aurait voulu se lever, faire le tour de son bureau et serrer sa fille dans ses bras. Mais elle en �tait incapable. Elle avait si souvent l�impression qu�un mur plus haut que celui du roi Salaman se dressait entre sa fille et elle.</p><p>��Oui, dit-elle. Tu peux partir.</p><p>Nialli Apuilana se dirigea d�un pas vif vers la porte, mais, avant de s�engager dans le couloir, elle se retourna.</p><p>��Ne t�inqui�te pas, dit-elle.</p><p>� son grand �tonnement, Taniane per�ut dans la voix de sa fille une note conciliante, presque douce.</p><p>��Je ferai ce qu�il faut, poursuivit Nialli. Je d�couvrirai ce que tu veux savoir et je te dirai tout. Je le dirai aussi devant le Praesidium.</p><p>Puis elle disparut.</p><p>Taniane pivota sur son si�ge et se retourna vers les masques align�s derri�re elle, sur le mur. Ils semblaient se moquer d�elle et leur expression �tait implacable.</p><p>��Vous ne pouvez pas comprendre, dit-elle. Aucune d�entre vous n�a jamais eu ni compagnon ni enfant, n�est-ce pas�? N�est-ce pas�?</p><p>��Madame�?</p><p>C��tait la voix de Minguil Komeilt, qui venait du couloir.</p><p>��Puis-je entrer, madame�?</p><p>��Qu�y a-t-il�?</p><p>��Une d�l�gation, madame. De la Guilde des tanneurs et teinturiers du quartier nord. Ils exigent la r�paration de leur �gout collecteur qui, d�apr�s eux, est engorg� par les d�chets �vacu�s ill�galement par les membres de la Guilde des tisserands et cardeurs, ce qui provoque�</p><p>Taniane ne put retenir un soupir de lassitude.</p><p>��Envoie-les donc voir Boldirinthe, murmura-t-elle. La femme-offrande est aussi qualifi�e que moi pour r�gler ce genre de probl�me.</p><p>��Madame�?</p><p>��Boldirinthe pourra prier pour eux. Elle pourra demander aux dieux de d�boucher la canalisation. Ou de se venger sur la Guilde des tisserands et�</p><p>��Madame�? r�p�ta Minguil Komeilt d�une voix o� per�ait l�inqui�tude. Ai-je bien entendu, madame�? C�est une plaisanterie, n�est-ce pas�? C�est une simple plaisanterie�?</p><p>��Mais oui, soupira Taniane, ce n�est qu�une plaisanterie. Je n�ai pas dit cela s�rieusement.</p><p>Elle pressa les doigts sur ses yeux et prit trois profondes inspirations.</p><p>��Tr�s bien, dit-elle. Fais entrer les repr�sentants de la Guilde des tanneurs et teinturiers.</p><empty-line/><p>Une brume de chaleur voilait le ciel quand Nialli Apuilana se retrouva dans la rue, devant la Maison du Gouvernement. Elle h�la une voiture � xlendi en maraude.</p><p>��� la Maison de Nakhaba, dit-elle au cocher. Je m�y arr�terai cinq minutes, puis je vous demanderai de me conduire ailleurs.</p><p>Ce serait � la Maison de Mueri, un �tablissement essentiellement fr�quent� par des �trangers � la cit�, o� l��missaire des hjjk �tait log� et o� il pouvait �tre surveill� de pr�s. C��tait l�heure de lui apporter son d�jeuner. Deux fois par jour, � midi et au cr�puscule, Nialli Apuilana allait voir Kundalimon dans sa petite chambre au troisi�me �tage, presque une cellule avec son unique fen�tre donnant sur une place en cul-de-sac.</p><p>L�affrontement avec sa m�re l�avait laiss�e �puis�e et comme engourdie. Elle �tait partag�e entre l�amour et la crainte chaque fois qu�elle avait affaire � Taniane. Avec elle, on ne pouvait jamais savoir quand l�int�r�t de la cit� allait balayer toutes les autres consid�rations, tous les petits int�r�ts particuliers et les petits probl�mes personnels, qu�il s�agisse de ceux de sa fille ou d�un parfait �tranger. Pour elle, la cit� venait d�abord. Nialli supposait que cela n�avait rien d��tonnant quand on avait occup� la plus haute charge pendant quarante ans�; avec le temps, on devenait dur, tenace et born�. Peut-�tre le Beng qui avait lanc� la pierre sur Taniane �tait-il dans le vrai�; peut-�tre le moment �tait-il venu pour elle de passer la main.</p><p>Nialli Apuilana se demandait si elle allait r�ellement espionner pour le compte de Taniane, comme elle avait brusquement accept� de le faire.</p><p>Elle avait probablement commis une erreur en fondant son argumentation sur le refus de moucharder, car elle �tait non seulement une citoyenne de Dawinno, mais la fille du chef et du chroniqueur. Et elle avait quelques notions de hjjk, ce que personne d�autre ne pouvait pr�tendre. Pourquoi ne pas faire office d�interpr�te, et le faire de bon gr�, et m�me concevoir de la fiert� de ce service qu�elle rendait�? Cela ne voulait pas dire qu�elle aurait � r�p�ter � Taniane et au Praesidium ses conversations avec Kundalimon sans omettre un seul mot, ni qu�elle leur d�voile son exp�rience chez les hjjk. Elle avait le choix�: il lui serait facile de limiter les rapports qu�elle leur ferait aux points essentiels de la n�gociation. Mais elle avait tellement peur � l�id�e qu�ils pourraient la cuisiner pour d�couvrir tout ce qu�elle savait sur le Nid et sur la Reine. Elle �tait horrifi�e � l�id�e qu�ils percent l��cran de protection qu�elle avait �lev� autour d�elle depuis pr�s de quatre ans. Elle comptait bien se d�barrasser elle-m�me de cet �cran, mais seulement quand elle estimerait le moment venu. L�id�e qu�ils puissent l�en d�pouiller avant qu�elle soit pr�te la terrifiait. Peut-�tre r�agissait-elle d�une mani�re excessive. Peut-�tre.</p><p>Elle ne s�arr�ta � la Maison de Nakhaba que le temps de prendre la nourriture constituant le d�jeuner de Kundalimon. Il avait ce jour-l� de l�aloyau de vimbor en rago�t. C�est surtout de la nourriture hjjk qu�elle lui apportait�� graines, fruits � �caille, viande s�ch�e, aucun aliment en sauce, rien de trop riche�� mais, de temps en temps, elle le tentait en lui pr�sentant quelques bouch�es de la nourriture plus substantielle du Peuple. La nourriture aussi pouvait �tre un langage. Les repas qu�ils prenaient ensemble �taient un des moyens dont ils disposaient pour apprendre � communiquer.</p><p>Un jour�� c��tait le troisi�me ou quatri�me repas qu�elle lui apportait�� il avait longuement et pensivement mastiqu� une bouch�e de fruits et de noix sans l�avaler, puis il avait fini par en recracher la plus grande partie dans sa main avant de la lui tendre. La premi�re r�action de Nialli Apuilana avait �t� d��tonnement et de d�go�t. Mais il avait continu� de lui pr�senter les aliments en bouillie en avan�ant la main en hochant la t�te.</p><p>��Qu�y a-t-il�? demanda-t-elle, totalement d�concert�e. Ce n�est pas bon�?</p><p>��Oui� Nourriture� Toi� Nialli Apuilana�</p><p>Elle fixa sur lui un regard perplexe.</p><p>��Prends� Prends�</p><p>Il �tait brusquement revenu � l�esprit de Nialli Apuilana que, dans le Nid, les hjjk avaient coutume de partager la nourriture partiellement dig�r�e. Une marque de solidarit�, une manifestation du lien du Nid et peut-�tre davantage encore, quelque chose ayant un rapport avec le processus d�assimilation particulier aux hjjk. Elle avait revu ses compagnons du Nid s�offrant mutuellement des aliments d�j� mastiqu�s. Oui, le partage de la nourriture �tait une pratique courante.</p><p>Elle avait pris en h�sitant ce qu�il lui tendait et il avait hoch� la t�te en souriant. Puis, malgr� sa r�pulsion, elle s��tait forc�e � en prendre de petites bouch�es.</p><p>��Oui� Oh�! oui�!�</p><p>Elle avait r�ussi � avaler le tout en r�primant des haut-le-c�ur et Kundalimon avait sembl� ravi.</p><p>Il lui avait signifi� par des signes qu�elle devait prendre un peu de la nourriture du Peuple qu�elle avait apport�e et faire la m�me chose pour lui. Elle avait pris un cuissot de gilandrin r�ti et, apr�s avoir mastiqu� une grosse bouch�e de viande, elle avait sorti la boule p�teuse de sa bouche et la lui avait donn�e en prenant soin de dissimuler son d�go�t.</p><p>Il avait go�t� en h�sitant. La viande ne semblait pas beaucoup lui plaire, mais, � l��vidence, il �tait enchant� de savoir qu�elle l�avait eue dans sa bouche avant lui. Nialli Apuilana avait senti un �lan d�affection et de reconnaissance, quelque chose qui lui rappelait un peu le lien du Nid.</p><p>��Encore, avait dit Kundalimon.</p><p>Voyant qu�elle acceptait d�adopter la coutume hjjk, il avait petit � petit �largi son r�gime alimentaire. Quand il lui �tait devenu apparent que ce que Nialli Apuilana lui apportait ne lui faisait pas de mal, il s��tait mis � manger avec app�tit. Il avait commenc� � se remplumer et sa fourrure sombre prenait du volume et de l��clat. Ses myst�rieux yeux verts ne semblaient plus aussi durs et froids qu�� son arriv�e. N��tait-ce pas aussi une forme de communication�? Kundalimon demeurait timide et distant, mais les visites de Nialli paraissaient lui faire plaisir. Avait-il devin� qu�elle avait v�cu quelque temps dans le Nid�? Elle en avait parfois l�impression, mais n�en �tait pas encore tout � fait s�re. Les �changes verbaux restaient tr�s limit�s�: il avait appris une douzaine de mots de la langue de la cit� et elle commen�ait � retrouver ce qu�elle avait appris du hjjk. Mais le vocabulaire �tait une chose et la compr�hension en �tait une autre.</p><p><emphasis>Apprends sa langue ou enseigne-lui la n�tre.</emphasis> Tels �taient les ordres de Taniane et ils ne souffraient pas de discussion.<emphasis> Ne perds pas de temps. Et dis-nous ce que tu auras d�couvert.</emphasis></p><p>Nialli Apuilana ne trouvait rien � redire au premier point, puisque c�est exactement ce qu�elle avait l�intention de faire. Et quand ils parviendraient � communiquer ais�ment, quand ils auraient appris � se conna�tre, quand Kundalimon commencerait � lui faire confiance, peut-�tre accepterait-il de parler du Nid avec elle. De l�amour de la Reine, des pens�es du Penseur, du plan de l��uf et de toutes les choses de cette nature qui �taient pr�sentes au plus profond de son �me. Il n��tait pas besoin de parler de tout cela � Taniane. Quant au reste, le projet de trait� et les n�gociations diplomatiques, elle �tait d�accord pour r�v�ler � sa m�re tout ce qu�elle pourrait apprendre. Mais elle garderait le silence sur les choses plus intimes. Pas un mot sur ce qui importait vraiment.</p><p>Elle monta dans la voiture � xlendi qui l�avait attendue devant la porte.</p><p>��� la Maison de Mueri, maintenant, dit-elle au cocher.</p><empty-line/><p>Dans la luxueuse villa du prince Thu-kimnibol, b�tie dans la zone sud-ouest de la cit�, les gu�risseuses �taient de nouveau rassembl�es au chevet de la dame Naarinta. C��tait la cinqui�me nuit d�affil�e qu�elles venaient. Naarinta �tait malade depuis plusieurs mois et son �tat avait empir� lentement. Mais la maladie atteignait maintenant la phase critique.</p><p>Ce soir-l�, Thu-kimnibol attendait dans l��troite antichambre, devant la chambre de la malade, car les gu�risseuses avaient refus� de le laisser entrer. Ce soir-l�, seules les femmes avaient le droit de se trouver aupr�s de Naarinta. Des odeurs de m�dicaments et d�herbes aromatiques flottaient dans l�air. Mais l�odeur de la mort imminente �tait pr�sente, elle aussi.</p><p>Son organe sensoriel tremblait quand il pensait � la grande perte qui allait le frapper.</p><p>Dans la chambre, Boldirinthe, la femme-offrande, �tait assise au chevet de la moribonde. Chaque fois que des incantations et des potions �taient n�cessaires, chaque fois qu�il fallait implorer l�aide des Cinq D�it�s, la vieille Boldirinthe hissait obligeamment son corps pesant dans une voiture et venait pr�ter son assistance. Il y avait aussi la vieille Fashinatanda, la marraine du chef, qui, bien qu�aveugle et en mauvaise sant�, manquait rarement une occasion de prodiguer ses soins aux plus gravement malades. Il y avait encore une herboriste Beng, une petite femme ratatin�e, coiff�e d�un casque noir orn� de plumes et tach� de rouille, ainsi que deux ou trois autres femmes que Thu-kimnibol ne connaissait pas. Elles chuchotaient entre elles et psalmodiaient d�une voix grave et m�lodieuse.</p><p>Thu-kimnibol se d�tourna. Il ne pouvait pas supporter ce qui ressemblait tant � un chant fun�bre.</p><p>Dans le couloir, des brass�es de fleurs pourpres � la tige d�un rouge sombre �taient entass�es comme des offrandes dans un temple. Thu-kimnibol passa rapidement devant les fleurs dont le parfum capiteux le faisait tousser et cracher, et il p�n�tra dans la haute et vaste pi�ce vo�t�e qui �tait sa salle d�audience. Un petit groupe d�hommes attendaient dans la p�nombre�: Maliton Diveri, Staip, Si-Belimnion, Kartafirain et Chomrik Hamadel, partenaires de jeu, compagnons de chasse, amis de longue date. Ils s�assembl�rent autour de lui en souriant, en plaisantant et en faisant circuler une �norme cruche de vin. L�heure n��tait pas � la tristesse.</p><p>��Aux jours heureux, dit Si-Belimnion en faisant tourner le vin dans son gobelet. Aux jours heureux d�hier et � ceux de demain�!</p><p>��Aux jours heureux, r�p�ta Chomrik Hamadel.</p><p>C��tait un Beng de sang royal, un petit homme aux traits d�licats et au regard �carlate et per�ant. Il but une grande lamp�e en rejetant si violemment la t�te en arri�re qu�il faillit faire tomber son casque.</p><p>Maliton Diveri et Kartafirain, l�un court de stature, l�autre bien plus grand, mais costauds tous les deux, se joignirent � eux en riant et en entrechoquant bruyamment leurs gobelets. Seul Staip demeurait silencieux. Il �tait sensiblement plus �g� que les autres, ce qui expliquait en partie sa r�serve, mais il �tait �galement le compagnon de Boldirinthe, et il ne faisait aucun doute que la femme-offrande lui avait confi� qu�il ne restait plus gu�re d�espoir de sauver Naarinta. La dissimulation n�avait jamais �t� le fort de Staip qui ne s��tait jamais d�parti de la simplicit� du guerrier.</p><p>Thu-kimnibol prit un gobelet et le tendit � Maliton Diveri pour qu�il le remplisse.</p><p>��Oui, dit-il, aux jours heureux. Joie et prosp�rit� pour nous tous et prompt r�tablissement pour ma dame.</p><p>��Joie et prosp�rit�. Prompt r�tablissement�!</p><p>Cela faisait quinze ans que Thu-kimnibol partageait sa vie avec Naarinta. Il avait fait sa connaissance peu apr�s son retour du nord, quand il �tait venu s�installer dans la cit� b�tie par son demi-fr�re Hresh et, depuis leur premi�re rencontre, ils �taient rest�s ins�parables. Naarinta �tait la fille du chef de la tribu Debethin, ce qui ne lui conf�rait peut-�tre pas une haute distinction car les rescap�s de la tribu Debethin n��taient qu�au nombre de quatorze quand ils �taient arriv�s de l�occident au terme d�une interminable errance pour solliciter leur admission dans la cit� de Dawinno. Mais un chef est toujours un chef. Naarinta �tait gracieuse et �lanc�e, et il �manait d�elle une force tranquille. L�imposant Thu-kimnibol et sa noble dame formaient un couple magnifique, un couple majestueux. Les dieux ne leur avaient pas donn� d�enfants et c��tait le plus grand regret du prince, mais il s��tait accommod� de la seule pr�sence de Naarinta, le meilleur soutien de ses entreprises, la compagne de ses jours. Puis la maladie l�avait frapp�e et avait commenc� de la ronger, obscur et implacable d�cret des D�it�s contre lequel il semblait n�y avoir aucun recours.</p><p>��Quelles sont les nouvelles, Thu-kimnibol�? demanda Chomrik Hamadel.</p><p>��Elle est tr�s faible. Que puis-je dire d�autre�?</p><p>��Je parlais des nouvelles de l�envoy� des hjjk, rectifia pr�cipitamment Chomrik Hamadel. Il para�t qu�il est enferm� dans la Maison de Mueri et que la fille de Taniane va le voir tous les jours. Mais de quoi s�agit-il exactement�? Que signifie cette d�putation des insectes�?</p><p>��J�ai cru comprendre qu�ils voulaient conclure un trait� de paix, dit Kartafirain en riant.</p><p>C��tait un homme de haute taille, � la fourrure argent�e, d�ascendance Koshmar, qui arrivait presque � l��paule de Thu-kimnibol. Fils de Thhrouk, le guerrier, il �tait � la fois jovial et belliqueux.</p><p>��La paix�! s��cria-t-il. Comment peuvent-ils parler de paix�? Ils ne savent m�me pas ce que ce mot signifie�!</p><p>��Hresh a peut-�tre mal compris, d�clara Si-Belimnion, un homme fortun� et trop bien nourri, en tripotant les bourrelets de graisse qui roulaient sous son �paisse fourrure d�un bleu gris. C�est peut-�tre une d�claration de guerre que ce jeune homme est venu nous apporter, et non un message de paix. Je crois que Hresh commence � se faire vieux.</p><p>��L��ge n��pargne personne, dit Chomrik Hamadel. Mais crois-tu que Hresh ne soit plus capable de faire la diff�rence entre la guerre et la paix�? Curabayn Bangkea m�a confi� qu�il avait utilis� la Pierre des Miracles pour lire dans l��me de ce jeune homme. On peut faire confiance � la Pierre des Miracles.</p><p>��Un trait� de paix, dit Maliton Diveri en secouant la t�te d�un air incr�dule. Avec les hjjk�! Et qu�allons-nous faire�? Nous prosterner � plat ventre et remercier les dieux de leur mis�ricorde, je suppose�?</p><p>��Bien s�r, dit Thu-kimnibol d�un ton bourru. Puis nous nous empresserons d�apposer notre signature au bas du trait�. Je serai le premier � le faire, si on m�en laisse le loisir. Nous devons montrer toute la profondeur de notre gratitude aux bienveillants insectes�! Il para�t qu�ils condescendront � nous laisser notre cit�. Et m�me une petite portion des terres cultiv�es qui l�entourent�!</p><p>��Ce sont les conditions du trait�? demanda Si-Belimnion. Ce que j�avais entendu jusqu�� pr�sent nous �tait beaucoup plus favorable. On m�avait dit que les hjjk s�engageaient � demeurer au-del� de Vengiboneeza, � la condition que nous n�essayions pas d��tendre notre territoire plus loin que�</p><p>��Quoi qu�il en soit, le coupa Kartafirain, nous serons perdants. Tu peux parier tes deux oreilles l�-dessus, et m�me ton organe sensoriel. Quand le Praesidium se r�unira, il nous faudra faire en sorte que ce projet soit rejet�.</p><p>��Quand la prochaine r�union est-elle pr�vue�? demanda Chomrik Hamadel.</p><p>��Dans huit � dix jours, peut-�tre un peu moins. Tout en s�occupant de ce Kundalimon, la fille de Taniane est cens�e l�interroger dans sa propre langue sur les d�tails du trait�. Vous savez qu�elle parle le hjjk. Elle a appris la langue des insectes pendant sa captivit�. Elle fera un rapport � Taniane sur tout ce qu�elle a appris, puis il y aura une discussion g�n�rale au Praesidium et enfin�</p><p>Staip, qui n�avait pas ouvert la bouche depuis le d�but, se leva brusquement et quitta la pi�ce, l�organe sensoriel dress�. C��tait comme si le vieux guerrier s��tait rendu � une injonction que personne d�autre n�avait entendue. Un silence g�n� s�abattit dans la salle.</p><p>C�est Kartafirain qui ranima la conversation au bout d�un long moment.</p><p>��Je ne vois pas l�int�r�t de m�ler Nialli Apuilana � cette affaire, dit-il d�une voix grave en se tournant vers Thu-kimnibol. En quoi peut-elle bien �tre utile�?</p><p>��Pourquoi dis-tu cela�?</p><p>��Cette fille est si bizarre. Tu sais mieux que n�importe lequel d�entre nous quel genre d�individu elle est. Crois-tu vraiment qu�elle soit susceptible de d�couvrir quoi que ce soit qui en vaille la peine�? Et qu�elle nous en fera part�? Cette fille a-t-elle jamais accept� de coop�rer avec quelqu�un�? A-t-elle r�v�l� le moindre d�tail sur ses relations avec les hjjk quand elle �tait leur prisonni�re�?</p><p>��Sois un peu plus charitable envers elle, dit Thu-kimnibol. Elle est intelligente et s�rieuse, et elle n�est plus une petite fille. Elle est capable de changer. La venue de cet �missaire contribuera � d�velopper en elle un sentiment de responsabilit� � l��gard de sa cit�, ou tout au moins de sa famille. Si quelqu�un est en mesure d�obtenir des renseignements de l��tranger, c�est elle et�</p><p>Il s�interrompit brusquement. Staip venait d�entrer dans la salle et il se tenait raide, la mine lugubre.</p><p>��Boldirinthe voudrait te parler, dit-il doucement � Thu-kimnibol.</p><p>La femme-offrande avait quitt� la chambre de la malade et �tait assise dans l�antichambre. Son corps �norme d�bordait d�une chaise d�osier qui semblait soutenir difficilement son poids. Elle fit mine de se lever, mais elle se contenta d��baucher son mouvement et se laissa retomber d�s que Thu-kimnibol lui fit signe de rester assise. La femme-offrande semblait abattue, ce qui ne lui ressemblait gu�re�; m�me aux heures les plus sombres, elle d�bordait d�entrain et de vitalit�.</p><p>��Alors, demanda Thu-kimnibol, c�est la fin�?</p><p>��Elle n�en a plus pour longtemps. Les dieux la rappellent � eux.</p><p>��Il n�y a plus rien � faire�?</p><p>��Nous avons fait tout ce qui �tait en notre pouvoir, et tu le sais bien. Nous sommes impuissants contre la volont� des Cinq.</p><p>��Oui, dit Thu-kimnibol en prenant la main de la femme-offrande, nous sommes impuissants.</p><p>Maintenant qu�il savait � quoi s�en tenir, il se sentait calme. Alors m�me que la femme-offrande essayait de lui apporter la consolation, il �prouvait un obscur d�sir de consoler Boldirinthe de son �chec. Ils demeur�rent silencieux pendant un long moment.</p><p>��Combien de temps lui reste-t-il�? demanda Thu-kimnibol.</p><p>��Tu devrais aller lui faire tes adieux maintenant. Sinon, il sera trop tard.</p><p>Il inclina la t�te, passa devant la femme-offrande et p�n�tra dans la chambre de Naarinta. Elle paraissait sereine et elle �tait �trangement belle, comme si le long combat men� contre la maladie l�avait d�barrass�e de toutes les imperfections corporelles. Les yeux clos, elle respirait tr�s faiblement, mais elle avait toute sa reconnaissance. Fashinatanda, la vieille aveugle, �tait assise � son chevet. En voyant entrer Thu-kimnibol, elle cessa de chanter et se leva, puis, sans un mot, elle quitta la pi�ce.</p><p>Pendant quelques minutes, il s�entretint � voix basse avec Naarinta, mais elle parlait d�une voix tellement �touff�e et entrecoup�e qu�il n��tait pas s�r de comprendre ce qu�elle disait. Puis ils se turent. Elle semblait d�j� �tre arriv�e au moins � mi-chemin de son voyage vers l�autre monde. Au bout d�un certain temps, Thu-kimnibol vit que sa beaut� surnaturelle commen�ait � s�estomper � l�approche des derniers instants. Il recommen�a � lui parler, d�une voix tr�s douce, pour lui dire tout ce qu�elle avait repr�sent� pour lui. Puis il prit sa main et la garda dans la sienne jusqu�� la fin. Il se pencha pour poser un baiser sur sa joue. La fourrure qui la couvrait semblait d�j� avoir chang� de texture et perdu de sa douceur. Il lui �chappa un sanglot, un unique sanglot, et il s��tonna de ne pas r�agir avec plus de v�h�mence. Mais le chagrin �tait l�, bien r�el, tr�s profond.</p><p>Il sortit de la chambre et regagna la salle d�audience o� ses amis �taient rassembl�s dans un silence total. Il les dominait de toute sa taille, mais se sentait �trangement isol�, comme coup� des autres par la perte qu�il venait de subir et la solitude qu�il allait devoir affronter, cette solitude qui s�abattait brusquement sur lui alors que son existence, plac�e sous la protection des dieux, n�avait �t� jusqu�alors que bonheur et r�ussite. Il se sentait vide et il comprit que le calme singulier qui le poss�dait �tait d� � l��puisement. Il eut au plus profond de lui-m�me la conviction que la vie qu�il avait men�e jusqu�� ce jour s��tait achev�e avec le dernier soupir de Naarinta et qu�il lui fallait maintenant se m�tamorphoser pour rena�tre. Mais sous quelle forme�?</p><p>Il songea qu�il valait mieux remettre la d�cision � plus tard, laisser s��couler suffisamment de temps pour que cette nouvelle vie commence � remplir l�enveloppe vide qu��tait devenue son �me.</p><p>��C�est fini, dit-il simplement. Veux-tu me verser encore un peu de vin, Kartafirain. Et puis installons-nous confortablement pour parler de politique, ou de chasse, ou encore de la bienveillance des hjjk. Mais d�abord le vin, Kartafirain. S�il te pla�t�!</p><p>Lors du service fun�bre, c�est Hresh qui prit la parole le premier. Il pronon�a des mots qu�il avait si souvent prononc�s, les mots de la Consolation de Dawinno�: la mort et la vie sont les deux moiti�s d�une seule et unique chose, car tout ce qui vit provient de ce qui a v�cu mais ne vit plus et devra, le moment venu, renoncer � la vie afin qu�une nouvelle vie puisse faire son apparition. Puis ce fut � Boldirinthe de dire la pri�re des morts. Taniane se contenta de prononcer quelques phrases et Thu-kimnibol, portant dans ses bras le corps de Naarinta comme une poup�e, d�posa sur le bord du b�cher la d�pouille roul�e dans un linceul. Les flammes l�envelopp�rent et elle disparut dans le brasier ardent.</p><p>Puis le cort�ge fun�bre quitta le Lieu des Morts pour regagner la cit�. Hresh et Taniane mont�rent dans la voiture richement d�cor�e du chef.</p><p>��J�ai d�cr�t� un deuil public de sept jours, dit-elle. Cela nous laissera un peu de temps pour r�fl�chir au projet des hjjk avant d�aborder le probl�me devant le Praesidium.</p><p>��Oui, dit doucement Hresh, les hjjk. Le Praesidium.</p><p>Il �tait encore en pens�e avec Thu-kimnibol et Naarinta, et il per�ut tout d�abord les paroles de Taniane comme des sons creux, futiles et vides de sens, qui semblaient lui parvenir de tr�s loin. Le Praesidium�? Les hjjk�? Oui�<emphasis> Le projet des hjjk,</emphasis> c�est ce qu�elle avait dit. Quel projet�? Les hjjk, les hjjk, les hjjk. D��tranges bruissements s�impos�rent � son esprit, comme cela lui arrivait si souvent quand il pensait aux insectes. Froissements de griffes couvertes de poils. Claquements d��normes becs.</p><p>��O� es-tu encore parti, Hresh�? demanda Taniane en interrompant sa r�verie sans m�nagement.</p><p>��Comment�?</p><p>��Tu es encore compl�tement dans la lune.</p><p>��Que disais-tu�? fit-il en la regardant d�un air vague.</p><p>��Je parlais des hjjk. De leur proposition de trait�. J�ai besoin de savoir ce que tu en penses, Hresh. Crois-tu que nous puissions accepter de laisser les insectes nous isoler dans notre petite province�? Nous couper de tout le reste de la plan�te�?</p><p>��En effet, dit-il, c�est impensable.</p><p>��Assur�ment. Mais tu sembles prendre tr�s calmement la chose. On dirait m�me que cela ne te pr�occupe gu�re.</p><p>��Crois-tu que le moment soit bien choisi pour parler de tout cela�? C�est un jour tr�s triste pour moi, Taniane. Je viens de voir la compagne bien-aim�e de mon fr�re br�ler sur le b�cher.</p><p>��Par les Cinq D�it�s, Hresh�! r�pliqua Taniane en se raidissant, le b�cher sera le lot de tous ceux que nous connaissons�! Un jour, notre tour viendra et ce ne sera pas aussi agr�able que dans ce petit sermon que tu pr�ches si joliment�! Mais les morts sont morts, nous sommes bien vivants et les soucis ne manquent pas. Cette demande de trait� de paix, Hresh, elle n�a rien d�innocent, ni d�amical. Il ne peut s�agir que d�une man�uvre s�inscrivant dans une strat�gie qui nous �chappe pour l�instant. Comme tu l�as dit, Hresh, il est�</p><p>��Je t�en prie, Taniane.</p><p>����Il est en effet impensable de le signer, poursuivit-elle sans tenir compte de l�interruption. Ils veulent nous d�poss�der des trois quarts de la plan�te sous le couvert d�un trait� d�alliance et tu n��l�ves m�me pas la voix pour protester�!</p><p>��Tu sais tr�s bien, dit-il apr�s un silence, que je ne cautionnerai jamais une capitulation, mais, avant de prendre position publiquement, je dois en savoir un peu plus long. Pour moi comme pour tout le monde, les hjjk sont un myst�re complet et notre ignorance se r�percute sur nos rapports avec eux. Que sont-ils en r�alit�? De simples fourmis g�antes�? Une multitude grouillante d�insectes sans �me�? S�ils ne sont rien d�autre que cela, comment ont-ils pu jouer un r�le dans la civilisation de la Grande Plan�te�? Ils sont peut-�tre beaucoup plus �volu�s que nous le pensons et je veux savoir � quoi m�en tenir.</p><p>��Tu veux toujours savoir � quoi t�en tenir�! Mais comment le d�couvriras-tu�? Tu as pass� ta vie enti�re � �tudier tout ce qui a jamais exist� sur cette plan�te au fil des civilisations et tout ce que tu trouves � dire apr�s tout ce temps, c�est que les hjjk sont un myst�re complet pour toi�!</p><p>��Peut-�tre que Nialli�</p><p>��Oui, Nialli. Je lui ai ordonn� de discuter avec l��missaire et de me rapporter tout ce qu�elle aura appris. Mais le fera-t-elle�? Crois-tu qu�elle le fera�? Personne ne le sait. Notre fille porte un masque, elle est encore plus myst�rieuse que les hjjk eux-m�mes�!</p><p>��Il est vrai que Nialli a un caract�re difficile, mais je pense qu�elle nous sera tr�s utile dans cette affaire.</p><p>��Peut-�tre, dit Taniane d�un ton manquant singuli�rement de conviction.</p><empty-line/><p>Au c�ur de la cit� s��levait la silhouette famili�re de la Maison du Savoir. Le meilleur des refuges pour une journ�e difficile. Hresh y retrouva Chupitain Stuld et Plor Killivash, pench�s sur des fragments de d�combres dans l�une des salles du rez-de-chauss�e. Ses assistants parurent surpris en le voyant arriver.</p><p>��Nous pensions que�</p><p>��Je ne suis pas venu pour travailler, dit Hresh. J�avais simplement envie d��tre ici. Je monte sur la terrasse et je ne veux pas �tre d�rang�.</p><p>La Maison du Savoir �tait une tour blanche et lanc�ol�e dont la largeur n�exc�dait pas un jet de pierre, mais qui comptait de nombreux �tages. C��tait la plus haute construction de la cit�. Ses �troites galeries circulaires, dans lesquelles Hresh avait entrepos� le fruit d�une vie de recherches, serpentaient en s��tr�cissant � mesure qu�elles s��levaient, comme un gigantesque serpent lov� � l�int�rieur des murs de la tour. Le toit de l��difice, sur le pourtour duquel s��levait un parapet, formait une terrasse d�o� Hresh aimait � contempler la vaste cit� qu�il s��tait repr�sent�e, dont il avait trac� le plan et qu�il avait fait sortir de terre.</p><p>Un vent tr�s chaud soufflait. Hresh tenait � la main droite la petite sph�re d�argent qu�il avait d�couverte de longues ann�es auparavant dans les ruines de Vengiboneeza et qu�il avait utilis�e pour faire appara�tre des visions de la Grande Plan�te � l��poque de sa splendeur. Il avait dans la main gauche un globe de m�tal similaire, mais en bronze dor�. C��tait la commande principale qui actionnait les machines gr�ce auxquelles il avait pu b�tir la cit� de Dawinno au beau milieu des mar�cages et de la for�t tropicale.</p><p>Les deux sph�res �taient depuis longtemps hors d�usage et elles n�avaient plus aucune valeur, ni pour lui ni pour quiconque. � l�int�rieur de l�enveloppe translucide du globe dor�, Hresh distinguait le mercure noirci et tach� par la corrosion de l�organe de commande.</p><p>Il souleva les deux instruments inutilisables et des images de la Grande Plan�te afflu�rent � son esprit. Il se sentit profond�ment envieux de ce qu�avaient connu les habitants de cet �ge r�volu. Le monde qui �tait le leur avait �t� si stable, si paisible, si serein. Tous les �l�ments de cette civilisation grandiose �taient engren�s comme les rouages de quelque machine con�ue par les dieux. Yeux de saphir et humains, hjjk et seigneurs des mers, v�g�taux et m�caniques, ils avaient tous v�cu dans l�unit� et l�harmonie, sans la moindre discordance. C��tait sans conteste l��poque la plus heureuse que la plan�te e�t jamais connue.</p><p>Il y avait pourtant quelque chose de paradoxal dans cette f�licit�. La Grande Plan�te �tait condamn�e et ses habitants avaient v�cu pendant un million d�ann�es en connaissant le sort qui leur �tait r�serv�.</p><p>Comment, dans ces conditions, avaient-ils pu �tre heureux�?</p><p>Mais un million d�ann�es repr�sentent un espace de temps extr�mement long et les habitants de la Grande Plan�te avaient eu le loisir de conna�tre des joies innombrables avant la fin in�luctable. Notre monde � nous, songea Hresh, a la fragilit� d�un nouveau-n�. Rien n�est acquis, rien n�est encore vraiment solide et rien ne nous garantit que notre civilisation t�tonnante durera un million d�heures, ni m�me un million de minutes.</p><p>Sombres r�flexions qu�il s�effor�a de chasser de son esprit. Il s�avan�a jusqu�au bord du parapet d�o� il pouvait embrasser du regard toute la cit� de Dawinno. La nuit commen�ait � tomber et les derni�res lueurs pourpres et vertes s�estompaient au couchant. Les lumi�res de la ville commen�aient de s�allumer. � l��chelle des cit�s du Printemps Nouveau, c��tait un spectacle magnifique, mais, ce soir-l�, cela semblait chim�rique et inconsistant � Hresh. Les b�timents qu�il avait longtemps trouv�s si majestueux lui semblaient soudain n��tre que des fa�ades creuses en carton-p�te, soutenues par des �tais de bois. Tout cela n�est qu�un simulacre de ville, songea-t-il tristement. Ils avaient tout improvis� pour donner � la cit� l�aspect qu�ils pensaient qu�elle devait avoir. Mais avaient-ils fait les choses comme il convenait�? Avaient-ils fait quoi que ce soit comme il convenait�?</p><p>�a suffit�! se dit-il.</p><p>Il ferma les yeux et Vengiboneeza lui apparut presque aussit�t, Vengiboneeza telle qu�elle avait �t� lorsqu�elle �tait la capitale de la Grande Plan�te. Les hautes tours �tincelantes et multicolores, les quais grouillants de monde, les march�s anim�s, les membres de six races profond�ment diff�rentes coexistant pacifiquement, les vaisseaux chatoyants en provenance des �toiles lointaines, avec leur cargaison d��tres singuliers et de produits �tranges� Quelle magnificence, quelle richesse, quelle complexit�; tous ces r�ves et ces projets, ce foisonnement d�id�es, de po�sie, de philosophie, ce dynamisme extraordinaire.</p><p>Pendant quelques instants, il fut captiv� par tant de beaut�, comme il l�avait toujours �t�. Mais cela ne dura que quelques instants et il retomba dans ses sombres m�ditations.</p><p>Nous sommes vraiment insignifiants, songea-t-il am�rement.</p><p>Ce que nous avons cr�� ici n�est qu�une imitation path�tique de cette grandeur perdue. Et nous sommes si fiers de ce que nous avons accompli�! Mais, en r�alit�, nous avons accompli si peu de chose� Nous n�avons fait qu�imiter, comme les singes que nous sommes�! Ce que nous avons copi� n�est que l�apparence, et non la substance. Et dire que nous pouvons tout perdre en un clin d��il�!</p><p>Comme cette nuit est sombre, Hresh�! La plus sombre d�entre toutes les nuits. La lune et les �toiles brillent au firmament, comme toujours, mais c�est en toi qu�elle est sombre, Hresh�! Tu as jet� sur ton �me un manteau de t�n�bres et tu erres dans le noir, Hresh�!</p><p>L�id�e lui vint, l�espace d�un instant, de jeter par-dessus le parapet les sph�res inutiles. Mais non, il ne fallait pas. Les deux globes morts avaient encore le pouvoir de donner vie dans son esprit � des mondes disparus. C��taient pour lui des talismans. Des talismans capables de l�arracher � son abattement.</p><p>Il fait courir sa main sur leur surface � la douceur soyeuse et les �ternit�s du pass� s�ouvrent � lui. Et il commence enfin � se lib�rer quelque peu du poids �touffant de la tristesse qui l�accable et � prendre un peu de recul. Aujourd�hui, hier, avant-hier, quelle importance tout cela peut-il avoir en regard des �ternit�s�? Hresh a conscience des millions d�ann�es d�histoire qui sont derri�re lui�; pas seulement l�histoire de la Grande Plan�te, mais celle d�avant. Empires engloutis, monarques oubli�s, animaux disparus, un monde qui ne connaissait encore ni le Peuple, ni m�me les hjjk et les yeux de saphir, mais seulement les humains. Et peut-�tre y avait-il eu encore une autre civilisation avant celle-l�, m�me si la t�te lui tourne � cette pens�e. Des civilisations successives, de l��closion � la pl�nitude, du d�clin � la disparition�; les dieux ont d�cr�t� que rien ne peut �tre parfait et que rien ne durera �ternellement. C�est le seul enseignement qu�il a retenu de toutes ses �tudes sur le pass�. Et il y puise une grande consolation.</p><p>Toute sa vie durant, il a �tudi� goul�ment la plan�te, se gorgeant avidement de ses plus myst�rieuses merveilles. Hresh-le-questionneur�: tel �tait le surnom qu�on lui donnait dans son enfance et que lui-m�me, non sans une certaine suffisance, avait transform� en Hresh-qui-a-les-r�ponses. C��tait vrai en partie, mais son premier surnom demeurait le plus appropri�. Chaque r�ponse contient en elle la question suivante qui br�le d�impatience de sortir.</p><p>Ses pens�es vagabondes remontent jusqu�� son enfance, avant le Temps du D�part, jusqu�au jour o�, � l��ge de huit ans, il avait r�ussi � franchir le sas du cocon pour d�couvrir ce qu��tait le monde ext�rieur.</p><p>Qu��tait devenu ce petit gar�on�? Il �tait encore l�, Hresh-le-questionneur, un peu fatigu�, un peu us�. C�est Torlyri, sa ch�re Torlyri, la douce femme-offrande, disparue depuis bien longtemps, qui l�avait rattrap�. Cela remontait � pr�s de cinquante ans et, sans elle, il serait, lui aussi, mort et oubli� depuis longtemps. Torlyri aurait referm� le sas apr�s son offrande matinale et il aurait �t� d�vor� par des rats-loups avant la tomb�e de la nuit, ou enlev� par des hjjk, ou il aurait simplement succomb� au froid rigoureux qui r�gnait � l��poque sur la plan�te.</p><p>Mais Torlyri l�avait saisi par la cheville et tir� en arri�re au moment o� il franchissait le bord de la corniche pour partir � la d�couverte du monde de l�ext�rieur. Et quand le chef Koshmar avait prononc� la sentence de mort pour le punir de son impi�t�, c�est Torlyri qui l�avait sauv� en interc�dant en sa faveur.</p><p>C��tait loin, si loin. Tellement loin que cela lui semblait une autre vie. Ou un autre monde.</p><p>Mais il y avait pourtant une continuit�. Le d�sir insatiable de d�couvrir, d�agir, d�apprendre ne l�avait jamais quitt�.<emphasis> Toi, tu veux toujours savoir,</emphasis> lui disait Taniane.</p><p>Avec un haussement d��paules, il regagna l�int�rieur du b�timent et posa les deux sph�res sur son bureau. La tristesse mena�ait de nouveau de l�envahir.</p><p>Dans cette pi�ce, nul n��tait admis. C�est l� qu�il conservait le Barak Dayir et les autres instruments divinatoires transmis par ses pr�d�cesseurs. Mais aussi ses manuscrits, des essais sur le pass� et des r�flexions sur le sens de la vie et le destin du Peuple. Il avait ainsi r�dig� de son mieux le r�cit de la grandeur et de la chute du peuple des yeux de saphir�; il avait �crit sur les humains qui �taient pour lui un myst�re encore plus profond�; il avait consign� ses r�flexions sur la nature des dieux.</p><p>Jamais il n�avait montr� le moindre de ses �crits � quiconque. Il se disait parfois que ce n��tait qu�un tissu d�inepties pr�tentieuses et songeait souvent � les br�ler. Pourquoi ne pas offrir ces pages inutiles aux flammes, comme Thu-kimnibol leur avait offert le corps de Naarinta quelques heures auparavant�?</p><p>��Tu ne br�leras rien, articula une voix dans l�ombre. Tu n�as pas le droit de d�truire le savoir.</p><p>Il lui venait souvent des visions dans les moments les plus sombres. C��tait parfois Thaggoran, l�ancien chroniqueur de la tribu, mort peu apr�s la sortie du cocon, ou bien Noum om Beng, le vieux sage du Peuple aux Casques, ou encore l�un des dieux. Jamais Hresh ne mettait en doute ces visions. Ceux qui lui apparaissaient n��taient peut-�tre que la cr�ation de son imagination, mais il savait qu�ils disaient toujours la v�rit�.</p><p>��Peut-on vraiment appeler cela le savoir�? demande-t-il � Thaggoran. Et si ce n��tait qu�une compilation de mensonges�?</p><p>��Tu ne sais pas ce qu�est un mensonge, mon gar�on. Une erreur, peut-�tre, mais un mensonge, certainement pas. Garde tes livres. �cris-en d�autres. Pr�serve le pass� pour ceux qui viendront apr�s toi.</p><p>��Le pass�! � quoi bon pr�server le pass�? Le pass� n�est qu�un fardeau�!</p><p>��Que dis-tu, mon gar�on�?</p><p>��Qu�il ne sert � rien de regarder en arri�re. Le pass� est perdu, il est impossible de le pr�server. Le pass� nous �chappe � chaque heure de notre vie. Bon d�barras�! C�est � l�avenir qu�il faut songer.</p><p>��Non, dit Thaggoran. Le pass� est le miroir dans lequel nous voyons ce qui va arriver et tu le sais. Tu l�as toujours su. Quelle mouche te pique aujourd�hui, mon gar�on�?</p><p>��Je reviens du Lieu des Morts. J�ai vu la compagne de mon fr�re r�duite en cendres.</p><p>��Des plan�tes enti�res ont �t� r�duites en cendres, r�plique Thaggoran en riant, donnant ainsi naissance � des mondes nouveaux. Pourquoi ai-je � te rappeler tout cela�? C�est ce que tu as dit aux autres aujourd�hui m�me, au Lieu des Morts.</p><p>��C�est vrai, reconna�t piteusement Hresh, c�est ce que j�ai dit.</p><p>��N�est-ce pas la volont� des dieux que la mort proc�de de la vie et la vie de la mort�?</p><p>��Si, mais�</p><p>��Il n�y a pas de mais. Les dieux disposent et nous ob�issons.</p><p>��Les dieux se moquent de nous, dit Hresh.</p><p>��Le crois-tu vraiment�? demande calmement Thaggoran.</p><p>��Les dieux ont offert � la Grande Plan�te un bonheur d�passant l�entendement, puis ils ont provoqu� la chute des �toiles de mort. Tu n�appelles pas cela de la moquerie�? Puis les dieux nous ont permis de sortir du Long Hiver et nous ont remis la plan�te en h�ritage, � nous qui ne sommes rien du tout. N�est-ce pas encore de la moquerie�?</p><p>��Les dieux ne se moquent jamais, r�plique Thaggoran. Ils �chappent � notre compr�hension, mais �coute bien ceci�: leurs d�crets ob�issent � de fortes et profondes raisons. Leurs voies sont myst�rieuses, mais elles n�ont rien de fantaisiste.</p><p>��Comment le croire�?</p><p>��Que croire d�autre�? demande Thaggoran.</p><p>La foi. Le dernier refuge des d�sesp�r�s. Hresh est dispos� � accepter cela et il se sent presque apais�. Mais m�me en mati�re de foi, il ne renonce pas � la logique. Or, il n�est pas encore tout � fait rassur� sur ce que le vieillard essaie de l�amener � comprendre.</p><p>��Si nous devons devenir les nouveaux ma�tres de la Terre, comme nous le promettent les livres anciens, poursuit-il, explique-moi pourquoi les dieux ont laiss� les hjjk survivre pour s�opposer � nous. Imaginons que les hjjk nous isolent tant que notre civilisation n�en est encore qu�� ses d�buts. Que devient le dessein des dieux dans ces conditions, Thaggoran�? Explique-moi, Thaggoran�!</p><p>Mais il n�y eut pas de r�ponse. Thaggoran �tait parti, si tant est qu�il f�t jamais venu.</p><p>Hresh se glissa dans le vieux fauteuil familier et posa les deux mains sur le bois lisse de son bureau. La vision ne l�avait pas entra�n� aussi loin qu�il l�aurait voulu, mais elle avait fait son �uvre. Il sentait que son humeur avait chang�. Le pass� aussi bien que l�avenir demeuraient obscurs, totalement obscurs et le d�sespoir aime � se tapir dans l�obscurit�. Mais tout cela est-il vraiment si grave�? se demanda Hresh. L�avenir peut-il �tre autre chose qu�obscur et inconnaissable�? Quant au pass�, nous retournons vers lui nos petites lumi�res pour l��clairer tant bien que mal et ce qu�il nous apprend nous guide sur notre route vers l�autre grand inconnu. Le savoir est notre r�confort et notre bouclier.</p><p>Et pourtant, j�en sais si peu. J�ai besoin d�en savoir tellement plus. <emphasis>Toi, tu veux toujours savoir,</emphasis> lui disait Taniane. Oui. Oui. Bien s�r.</p><p>C�est encore vrai maintenant. Bien que je me sente si fatigu�. Oui, c�est encore vrai maintenant.</p><empty-line/><p>��Nous avons cherch� dans nos archives, � la Maison du Savoir, dit Nialli Apuilana � Kundalimon. Tu es bien n� ici, en l�an 30. Tu as donc dix-sept ans. Moi, je suis n�e en l�an 31. Comprends-tu ce que je dis�?</p><p>��Je comprends, r�pondit-il en souriant.</p><p>Peut-�tre �tait-ce vrai, peut-�tre comprenait-il un peu.</p><p>��Ta m�re s�appelait Marsalforn et ton p�re Ramla.</p><p>��Marsalforn. Ramla.</p><p>��Tu as �t� enlev� par les hjjk en 35, poursuivit Nialli. Cela figure dans les archives de la cit�. Captur� par une bande de hjjk aux portes de la cit�, tout comme moi. Marsalforn a disparu en te cherchant dans les collines et son corps n�a jamais �t� retrouv�. Ton p�re a quitt� la cit� peu apr�s et nul ne sait ce qu�il est devenu.</p><p>��Marsalforn, r�p�ta-t-il lentement. Ramla. Mais le reste de ce qu�elle avait dit semblait lui avoir �chapp�.</p><p>��Tu arrives � suivre ce que je dis�? C�est le nom de ton p�re et de ta m�re.</p><p>��M�re� P�re.</p><p>Il parlait sur un ton d�tach� et les paroles de Nialli semblaient n�avoir aucune signification pour lui.</p><p id="bookmark44">��Sais-tu ce que j�ai envie de faire�? souffla Nialli d�un ton pressant en rapprochant son visage du sien. J�ai envie de parler avec toi de la vie du Nid. Envie de t�entendre me la raconter. Les odeurs, les couleurs, les bruits. Les paroles du penseur du Nid. Envie de savoir si tu d�filais avec les Militaires ou bien si tu devai s rester avec les faiseurs d��uf. Si on te laissait approcher la Reine. Je veux tout savoir. Tout.</p><p>��Marsalforn, r�p�ta-t-il. M�re. P�re. Ramla. Marsalforn est Ramla. M�re est p�re.</p><p>��Tu ne comprends vraiment pas grand-chose � ce que je dis, n�est-ce pas�? N�est-ce pas, Kundalimon�?</p><p>Il lui adressa un sourire, le sourire le plus chaleureux qu�elle e�t encore jamais vu sur ses l�vres. Comme un rayon de soleil sortant de derri�re un nuage. Mais il secoua la t�te.</p><p>Nialli se dit qu�il lui fallait trouver autre chose, qu�elle progressait trop lentement. Les battements de son c�ur commenc�rent � s�acc�l�rer.</p><p>��Nous devrions essayer le couplage, lan�a-t-elle avec une brusque audace.</p><p>Avait-il compris de quoi elle parlait�? Non. Il n�eut aucune r�action et le sourire resta fig� sur ses l�vres.</p><p>��Un couplage. Voil� ce que je veux faire avec toi, Kundalimon. Mais tu ne sais pas non plus ce que c�est, n�est-ce pas�? Le couplage, c�est quelque chose que le Peuple fait � l�aide de l�organe sensoriel. Sais-tu seulement ce qu�est un organe sensoriel�? C�est cet appendice qui pend derri�re notre dos comme une sorte de queue. Je suppose qu�en r�alit�, c�est bien une queue� Mais c�est beaucoup plus que cela. Il contient des tas de r�cepteurs qui remontent le long de la colonne vert�brale et sont directement reli�s au cerveau.</p><p>Il souriait toujours du m�me sourire et ne comprenait manifestement rien.</p><p>��Notre organe sensoriel, insista Nialli, nous sert, entre autres utilisations, � �tablir un contact avec autrui. Un contact profond, intense et intime, d�esprit � esprit. Il nous est interdit d�essayer avant d�avoir atteint l��ge de treize ans et c�est la femme-offrande qui nous initie � ce contact. Apr�s, nous pouvons chercher des partenaires de couplage.</p><p>Il braqua sur elle un regard inexpressif et secoua la t�te.</p><p>��Deux personnes, quelles qu�elles soient, peuvent �tre partenaires de couplage, poursuivit-elle en lui prenant la main. Un homme et une femme, ou deux hommes, ou bien deux femmes, n�importe qui. Ce n�est pas comme l�accouplement, tu vois, ni le fait de prendre une compagne ou un compagnon. C�est une union des �mes. Le couplage a lieu avec quelqu�un dont on d�sire partager l��me.</p><p>��Couplage, dit Kundalimon en souriant de plus belle.</p><p>��Oui, le couplage. Je ne l�ai fait qu�une seule fois, � l��ge de treize ans, � l�occasion de mon jour de couplage. Avec Boldirinthe, la femme-offrande. Jamais je n�ai recommenc�. Il n�y a personne ici qui m�int�resse assez pour que je d�sire le conna�tre de cette mani�re. Mais un couplage avec toi, Kundalimon�</p><p>��Couplage�?</p><p>��Nous �tablirions un contact tel que nous n�en avons jamais connu. Nous pourrions partager les v�rit�s du Nid et nous n�aurions m�me pas besoin d�essayer de parler la langue de l�autre, car il y a un langage du couplage qui va bien au-del� de la simple parole.</p><p>Elle se retourna pour s�assurer que la porte �tait bien ferm�e. Une impatience f�brile commen�ait � la gagner. Sa fourrure �tait moite et sa poitrine se soulevait et s�abaissait de plus en plus rapidement. Son corps exhalait une odeur forte, une odeur animale, qui lui piquait les narines.</p><p>Peut-�tre commen�ait-il � comprendre.</p><p>Elle leva son organe sensoriel et l�avan�a pr�cautionneusement pour effleurer celui de Kundalimon.</p><p>Un contact fugitif s��tablit. Ce fut comme une d�charge �lectrique. L��me du jeune homme lui apparut avec une stup�fiante nettet�: un p�le et lisse parchemin sur lequel d��tranges inscriptions avaient �t� trac�es d�une �criture sombre, vigoureuse et singuli�re. Elle renfermait une grande douceur et de la tendresse, mais donnait une impression d��tranget�. Elle �tait impr�gn�e du t�n�breux myst�re du Nid. Nialli pouvait lire dans son �me comme dans un livre. Il �tait totalement vuln�rable et elle n�aurait aucune difficult� � achever le couplage et � r�aliser l�union intime de leurs esprits. Elle sentit le soulagement, la joie et m�me quelque chose qui s�apparentait � l�amour envahir son �me.</p><p>Mais, pass� le premier moment de surprise, Kundalimon retira vivement son organe sensoriel, interrompant le contact avec une douloureuse brusquerie. Il poussa un cri �trangl�, mi-grondement, mi-cliqu�tement hjjk, et commen�a � agiter fr�n�tiquement les deux bras, � la mani�re des insectes, pour la repousser. Une terreur folle brillait dans ses yeux. Puis il bondit en arri�re et s�accroupit dans l�angle de la pi�ce dans une posture d�fensive, le dos plaqu� contre le mur, haletant de frayeur. La peur et l�horreur se lisaient sur son visage convuls� aux narines dilat�es et aux l�vres retrouss�es d�couvrant les deux rang�es de dents.</p><p>Nialli Apuilana le fixait en �carquillant les yeux, horrifi�e par ce qu�elle avait fait.</p><p>��Kundalimon�?</p><p>��Non�! Va-t�en�! Non�!</p><p>��Je ne voulais pas te faire peur. Je voulais seulement�</p><p>��Non�! Non�!</p><p>Il se mit � trembler comme une feuille et marmonna en hjjk des mots inintelligibles. Nialli Apuilana tendit les bras vers lui, mais il d�tourna la t�te et se rencogna contre le mur. Elle recula, en proie � la honte et au d�sespoir.</p><empty-line/><p>��Est-ce que tu fais des progr�s�? demanda Taniane.</p><p>��Un peu, r�pondit Nialli Apuilana en lui lan�ant un regard g�n�. Pas autant que je voudrais.</p><p>��Il ne parle pas encore notre langue�?</p><p>��Il apprend.</p><p>��Et le hjjk�? Est-ce que le vocabulaire te revient�?</p><p>��Nous ne parlons pas le hjjk, r�pondit Nialli Apuilana d�une voix rauque. Il essaie de chasser le Nid de son esprit. Il veut redevenir chair.</p><p>��Chair, r�p�ta Taniane en r�primant un frisson devant l��trange tournure de la phrase de sa fille. Tu veux dire qu�il veut reprendre sa place dans le Peuple.</p><p>��Oui, c�est bien �a.</p><p>Taniane la d�visagea longuement. Comme cela lui arrivait si souvent, elle aurait aim� regarder ce qu�il y avait derri�re le masque qui lui cachait l��me de sa fille et, pour la �ni�me fois, elle se demanda ce qui �tait arriv� � la jeune fille pendant les quelques mois qu�elle avait pass�s dans le myst�rieux et inqui�tant labyrinthe souterrain qu�elle appelait le Nid.</p><p>��Et le trait�? poursuivit-elle.</p><p>��Pas un mot. Pas encore. Nous ne nous comprenons pas encore assez bien pour aborder autre chose que les sujets les plus simples.</p><p>��Le Praesidium se r�unira la semaine prochaine.</p><p>��Je vais aussi vite que possible, m�re. Aussi vite qu�il me le permet. J�ai essay� d�aller plus vite, mais il y a des� probl�mes.</p><p>��Quel genre de probl�mes�?</p><p>��Des probl�mes, r�p�ta Nialli Apuilana en d�tournant les yeux. Oh�! m�re, ne me bouscule pas�! Si tu crois que c�est facile�!</p><empty-line/><p>Pendant trois jours, elle ne put se r�soudre � aller le voir et c�est un garde qui lui apportait � manger � sa place. Puis elle se d�cida et partit avec un plateau sur lequel elle avait plac� des graines comestibles et les petits insectes rouge�tres connus sous le nom de rubis qu�elle avait trouv�s le matin m�me sur l�aride versant nord-est des collines. Elle les lui pr�senta timidement, sans dire un mot. Il prit le plateau en silence et se jeta sur les rubis comme s�il n�avait rien mang� depuis une semaine, prenant � pleines poign�es les petites carapaces rouges pour les fourrer avidement dans sa bouche.</p><p>Quand il eut termin�, il releva la t�te et sourit. Mais, tout au long de la visite de Nialli, il demeura sur sa r�serve.</p><p>Les d�g�ts n��taient donc pas irr�parables, mais la blessure mettrait quelque temps � se cicatriser. Nialli Apuilana avait compris que sa tentative de couplage �tait trop audacieuse et pr�matur�e. Peut-�tre ne comprenait-il m�me pas l�utilisation qu�il pouvait faire de son organe sensoriel. Peut-�tre l�instant fugace d�intimit� qu�ils avaient partag� avait-il �t� une sensation trop violente pour lui qui avait pass� la majeure partie de sa vie dans le giron d�une race ayant des �motions d�une tout autre nature. Peut-�tre cette exp�rience avait-elle contribu� � accro�tre l�incertitude dans laquelle il �tait sur son appartenance � l�une ou l�autre race.</p><p>Il devait se consid�rer comme un hjjk sous la forme d�un �tre de chair et, en cons�quence, l�intimit� partag�e avec un autre �tre de chair avait d� lui sembler profond�ment r�pugnante. Et pourtant une partie de lui s��tait offerte avec ferveur et avec amour, une partie de lui avait d�sir� ardemment que leurs �mes fusionnent pour n�en former qu�une. Elle en avait la conviction. Mais il n�avait pas c�d� � cette impulsion et, en proie � une terreur subite, il s��tait d�tourn�, en plein d�sarroi.</p><p>Ce jour-l�, elle ne resta pas longtemps et consacra tout ce temps � essayer de vaincre la barri�re linguistique. Elle passa en revue la courte liste des mots hjjk qu�elle connaissait et lui en donna l��quivalent dans la langue du Peuple en s�aidant du geste et de quelques coups de crayon. Kundalimon semblait faire des progr�s. Elle sentait qu�il �tait profond�ment frustr� par son impuissance � se faire comprendre. Il avait des choses � dire, il voulait d�velopper le message que Hresh lui avait arrach� avec l�aide du Barak Dayir, mais il �tait dans l�incapacit� de s�exprimer.</p><p>Elle envisagea fugitivement de faire appel � sa seconde vue. Apr�s le couplage, c�est ce qui lui semblait le mieux. Elle pouvait projeter sa vision int�rieure et essayer d�atteindre l��me de Kundalimon.</p><p>Mais il se rendrait tr�s probablement compte de ce qu�elle faisait et prendrait cela comme une autre intrusion, une violation de l�intimit� de son �me, aussi choquante ou aussi effrayante que l�avait �t� la tentative de couplage. C�est un risque qu�elle ne pouvait courir, car cela ne ferait que ralentir le r�tablissement de la confiance dans leur relation.</p><p>��Que peux-tu nous dire�? lui demanda Taniane le soir m�me.</p><p>Comme � l�accoutum�e, elle entrait dans le vif du sujet, sans tourner autour du pot. C��tait le chef qui parlait, et non la m�re. Ce n��tait presque jamais la m�re.</p><p>��As-tu commenc� � parler du trait� avec lui�?</p><p>��Il ne poss�de toujours pas un vocabulaire suffisant. Tu ne crois pas que j�essaie depuis le d�but�? poursuivit-elle d�un air malheureux en voyant la suspicion appara�tre dans le regard de Taniane.</p><p>��Si, Nialli, je le crois.</p><p>��Je ne fais pas de miracles. Je ne suis pas comme p�re.</p><p>��Non, dit Taniane. Bien s�r que non.</p><empty-line/><p>Le soir de la r�union du Praesidium, fix�e � la sixi�me heure apr�s midi, les principaux dirigeants de Dawinno commenc�rent de se rassembler dans la majestueuse salle aux sombres poutres cintr�es et aux murs de granit brut.</p><p>Taniane prit place � la table d�honneur de bois de ksut rouge, � la surface miroitante, sous la grande spirale qui repr�sentait le dieu Nakhaba des Beng et les Cinq D�it�s de la tribu Koshmar entrelac�s en une harmonie divine. Hresh s�assit � sa gauche et les diff�rents notables de la cit� s�install�rent face � eux, sur les bancs incurv�s dispos�s sur trois rangs.</p><p>Au premier rang, les trois princes de justice�: le pimpant Husathirn Mueri, domin� par la silhouette massive de Thu-kimnibol encore v�tu de la cape et de l��charpe de deuil rouge feu, et Puit Kjai, le Beng, raide comme la justice. � leurs c�t�s �tait assis Chomrik Hamadel, le fils du dernier chef Beng ind�pendant, avant la constitution de l�Union. Au deuxi�me rang avaient pris place Staip, le vieux guerrier et sa compagne, Boldirinthe, la femme-offrande, ainsi que Simthala Honginda, leur fils a�n�, et sa compagne Catiriil qui �tait la s�ur de Husathirn Mueri. Autour d�eux se trouvaient une demi-douzaine de riches marchands et fabricants disposant d�un si�ge au Praesidium et diff�rents membres de la noblesse, les chefs de certaines des familles fondatrices de la cit�: Si-Belimnion, Maliton Diveri, Kartafirain et Lespar Thone. Des personnages de moindre importance, les repr�sentants des petites tribus et des guildes d�artisans, occupaient le troisi�me et dernier rang.</p><p>Tout le monde avait rev�tu son costume d�apparat. Et tout le monde �tait coiff� de son casque de c�r�monie pour marquer la solennit� de l��v�nement, de sorte qu�une for�t de hautes coiffures ornement�es se dressait dans la vaste salle. Le casque de Chomrik Hamadel, une masse de m�tal orn�e de gemmes �tincelantes surmontant sa t�te jusqu�� une hauteur invraisemblable �tait assur�ment le plus voyant, mais l�armure de t�te de Puit Kjai, un masque de bronze rouge agr�ment� sur le devant et sur le derri�re de deux �normes �perons d�argent attirait presque autant la vue.</p><p>Rien d��tonnant � ce que les princes Beng fussent aussi magnifiquement coiff�s�: ils �taient les descendants des premiers Hommes aux Casques. Rien d��tonnant non plus � ce que Husathirn Mueri qui �tait � moiti� Beng arbore un superbe d�me dor� sem� de pointes cramoisies.</p><p>Mais m�me ceux qui �taient de pure souche Koshmar�� Thu-kimnibol, Kartafirain, Staip, Boldirinthe�� portaient leur plus belle coiffure. Et le plus extraordinaire �tait que Hresh, qui portait un casque au mieux une fois tous les cinq ans, en avait un ce jour-l�. Il �tait de petit format et constitu� de fibres noires entrelac�es et retenues par un unique lien dor�, mais il s�agissait quand m�me d�un casque.</p><p>Taniane �tait la seule � �tre venue la t�te nue, mais l�un des �tranges masques des anciens chefs accroch�s au mur de son bureau �tait pos� � c�t� d�elle sur la table d�honneur.</p><empty-line/><p>��Qu�attendons-nous�? demanda Husathirn Mueri quand fut d�pass�e l�heure fix�e pour le d�but de la s�ance.</p><p>��Es-tu donc si press�, cousin�? dit Thu-kimnibol, l�air amus�.</p><p>��Cela fait plusieurs heures que nous restons assis sans rien faire.</p><p>��Ce n�est qu�une impression, r�pliqua Thu-kimnibol. Nous avons attendu beaucoup plus longtemps dans le cocon avant que vienne le Temps du D�part. Sept cent mille ans, s�il m�en souvient bien. Une heure d�attente n�est qu�une goutte d�eau dans l�oc�an.</p><p>Husathirn Mueri lui adressa un sourire aigre-doux et d�tournait la t�te quand, � l��tonnement g�n�ral, Nialli Apuilana fit irruption dans la salle, hors d�haleine, la cape et l��charpe de travers.</p><p>Elle avait l�air stup�faite de se trouver l�. Clignant des yeux et s�effor�ant de reprendre son souffle, elle consid�ra pendant quelques instants l�assembl�e des notables sans dissimuler le respect que lui inspirait ce spectacle. Puis elle se pr�cipita vers une place libre, au premier rang, � c�t� de Puit Kjai.</p><p>��Elle�? demanda Husathirn Mueri. C�est pour elle que nous avons attendu tout ce temps�? Je ne comprends pas.</p><p>��Tais-toi, cousin.</p><p>��Mais�</p><p>��Tais-toi�! r�p�ta Thu-kimnibol beaucoup plus s�chement.</p><p>Taniane se leva et fit courir ses mains sur le masque du chef pos� devant elle.</p><p>��Nous allons pouvoir commencer, d�clara-t-elle. La derni�re s�ance des d�lib�rations relatives au projet de trait� de respect territorial mutuel qui nous a �t� soumis par les hjjk est ouverte. Je donne la parole au chroniqueur.</p><p>Hresh se leva lentement.</p><p>Il s��claircit la voix et fit des yeux le tour de la salle, posant sur tel ou tel notable un regard vif et p�n�trant.</p><p>��Je commencerai, dit-il enfin, en r�capitulant les termes de la proposition des hjjk telle que j�en ai pris connaissance avec l�aide du Barak Dayir dans l�esprit de Kundalimon, l��missaire des hjjk.</p><p>Il leva une large feuille de parchemin jaune et lisse sur laquelle une carte avait �t� dessin�e � gros traits bruns.</p><p>��Vous voyez en bas la cit� de Dawinno, l� o� le bord du continent s�infl�chit pour faire face � la mer. Et voici, au nord, la cit� de Yissou. Encore plus haut se trouve Vengiboneeza. Tout ce qui s��tend au nord de Vengiboneeza est reconnu comme territoire hjjk.</p><p>Hresh s�interrompit. Il fit derechef du regard le tour de l�assembl�e, comme s�il faisait l�appel.</p><p>��La Reine propose, poursuivit-il, de tracer une fronti�re passant entre Vengiboneeza et la cit� de Yissou. Cette ligne partirait de la c�te nord du continent pour traverser le grand fleuve central autrefois connu sous le nom de Hallimalla et continuer jusqu�� l�autre mer qui, d�apr�s ce que nous savons, baigne la c�te � l�extr�mit� orientale du continent. Tout le monde voit bien cette ligne�?</p><p>��Nous savons o� elle va, Hresh, dit Thu-kimnibol.</p><p>Une lueur de contrari�t� apparut dans les yeux paillet�s de rouge du chroniqueur.</p><p>��Bien s�r. Oui, bien s�r. Pardonne-moi, fr�re. Il grima�a un sourire et reprit son expos�.</p><p>��Cette fronti�re est donc trac�e de mani�re � respecter la division pr�sente du territoire. La partie actuellement d�tenue par les hjjk leur restera acquise � jamais et sans contestation possible. Ce qui nous appartient restera � nous. La Reine s�engage � interdire � tous les hjjk sous son autorit頖 sauf erreur de ma part, son autorit� s��tend � la totalit� de la population de la plan�te�� de p�n�trer dans le territoire du Peuple sans notre consentement formel. En retour, aucun membre du Peuple ne devra s�aventurer au nord de la cit� de Yissou pour p�n�trer en territoire hjjk sans l�autorisation de la Reine. Telle est la premi�re condition.</p><p>��Il y en a d�autres.</p><p>��Tout d�abord, la Reine nous offre de nous guider spirituellement, c�est-�-dire de nous initier aux concepts traduits de fa�on approximative par la v�rit� du Nid et l�amour de la Reine, qui, chez les hjjk, semblent recouvrir des id�es philosophiques ou religieuses. Je ne vois pas pourquoi la Reine s�imagine que cela pourrait nous int�resser, mais elle a propos� que des instructeurs viennent s�installer dans notre ville�� dans chacune des Sept Cit�s�� afin de nous enseigner la signification de ces concepts.</p><p>��C�est une plaisanterie�? rugit Kartafirain. Des missionnaires hjjk vivant ici, au milieu de nous, et d�bitant leurs inepties�! Je devrais dire des espions hjjk�! Install�s au c�ur de notre cit�! La Reine nous prend-elle pour des demeur�s�?</p><p>��Je n�ai pas termin�, dit Hresh en levant la main pour r�clamer le silence. Il y a une troisi�me condition. La Reine exige encore que nous acceptions de nous cantonner dans le territoire actuellement sous notre contr�le, c�est-�-dire de renoncer irr�vocablement � nous aventurer sur tout autre continent, que ce soit � seule fin de l�explorer ou pour y �tablir une colonie.</p><p><emphasis>��Quoi�?</emphasis></p><p>Le hurlement d�incr�dulit� provenait cette fois de Si-Belimnion.</p><p>��Grotesque�! s��cria Maliton Diveri en se dressant d�un bond et en agitant furieusement les bras tandis que retentissait le rire bruyant de Lespar Thone.</p><p>Hresh parut troubl� et Taniane tapa sur la table pour r�tablir le silence. Quand le brouhaha s�acheva, elle tourna la t�te vers le chroniqueur.</p><p>��Hresh, dit-elle, tu as encore la parole. Ton rapport sur les termes du trait� est-il complet�?</p><p>��Oui.</p><p>��Alors, quelle est ton opinion�?</p><p>��Je suis partag�, r�pondit-il. D�une part, ce trait� nous conf�rerait la possession incontest�e de la moiti� la plus chaude et la plus fertile du continent. Et il nous assurerait d��tre lib�r�s � jamais des dangers de la guerre et de son cort�ge de destructions.</p><p>��� la condition que les hjjk respectent le trait�! lan�a Thu-kimnibol.</p><p>��Bien s�r, � la condition qu�ils le respectent. Mais je pense qu�ils le feront. Ils ont beaucoup plus � y gagner que nous. En particulier en nous tenant � l��cart des autres continents. Il va de soi que nous n�avons pas la moindre id�e de ce qui se trouve sur ces autres continents. Pas plus que nous ne sommes en mesure � l�heure actuelle de franchir les gigantesques oc�ans qui nous en s�parent. Mais il y a une chose que je sais�: il pourrait y avoir l�-bas d�autres cit�s en ruine de la Grande Plan�te et certaines pourraient regorger de tr�sors, tout comme Vengiboneeza. � l��poque o� nous vivions encore dans la cit� des yeux de saphir, poursuivit-il apr�s avoir fait une nouvelle fois le tour de la salle du regard, je suis tomb� sur un instrument qui m�a permis d�avoir une vision des quatre continents de la plan�te et de toutes les cit�s qui s�y �levaient jadis, des cit�s nomm�es Mikkimord, Tham ou encore Steenizale. Il est tr�s probable que les ruines de ces cit�s nous attendent, comme ce fut le cas de Vengiboneeza. Peut-�tre sont-elles ensevelies sous les d�combres depuis des centaines de milliers d�ann�es, mais peut-�tre, comme � Vengiboneeza, des machines charg�es des r�parations les ont-elles conserv�es presque intactes. Vous savez tous � quel point les instruments et les outils que nous avons d�couverts � Vengiboneeza nous furent utiles. Les autres cit�s antiques, et il ne fait pour moi aucun doute qu�elles existent, renferment peut-�tre des choses encore plus pr�cieuses. Si nous signons ce trait�, nous renon�ons purement et simplement � essayer de les d�couvrir.</p><p>��Et si nous avions autant de chances de trouver ces cit�s que de nager jusqu�� la lune�? dit Puit Kjai. Ou bien si nous parvenions � les d�couvrir�� les dieux seuls savent au prix de combien de vies�� et qu�il se r�v�le qu�elles ne contiennent absolument rien d�int�ressant�? Je suis d�avis de les laisser aux hjjk, avec toutes les merveilles qu�elles peuvent renfermer. Ce trait� nous permettra de conserver les terres qui nous appartiennent d�j�, sans qu�il y ait mati�re � contestation. Cela me semble primordial.</p><p>��Je vous rappelle que la parole est encore au chroniqueur, fit vivement Taniane. Le chroniqueur est-il d�avis, poursuivit-elle en se tournant vers Hresh, de rejeter cat�goriquement l�offre de trait� des hjjk�?</p><p>Hresh la regarda bizarrement, comme s�il lui �tait extr�mement p�nible de r�pondre � une question aussi directe.</p><p>��La premi�re clause du trait�, dit-il au bout de quelques instants, celle qui a trait au trac� d�une fronti�re, me para�t acceptable. J�avoue que je ne comprends pas ce que peut cacher la deuxi�me, celle qui est relative � l�envoi d�instructeurs charg�s d�enseigner la v�rit� du Nid. Pour ce qui est de la troisi�me, acheva-t-il en secouant la t�te, la perspective de renoncer au profit des hjjk � tous les tr�sors cach�s de la plan�te ne me pla�t pas du tout.</p><p>��Devons-nous, oui ou non, ratifier ce trait�, Hresh�? insista Taniane.</p><p>��C�est au Praesidium qu�il appartient d�en d�cider, r�pondit-il en se rasseyant. J�ai expos� mon point de vue.</p><p>Le brouhaha reprit de plus belle. Tout le monde se mit � parler en m�me temps, avec de grands mouvements de casques et force gesticulations.</p><p>��Laissez-moi parler�! s��cria Taniane en frappant violemment sur la table. Si le chroniqueur refuse de prendre clairement position, poursuivit-elle tandis que le calme revenait lentement dans l�assembl�e tumultueuse, le chef le fera�!</p><p>Elle se pencha en avant pour balayer les premiers rangs d�un regard f�roce. D�licatement, comme si elle ne se rendait pas vraiment compte de ce qu�elle faisait, elle prit le masque pos� sur la table et le souleva pour le plaquer contre sa poitrine, la face tourn�e vers l�assembl�e. C��tait un objet monstrueux, d�un jaune luisant bord� de noir, pourvu d�un grand bec ac�r� et h�riss� de pointes sur son pourtour�; on e�t presque dit une t�te de hjjk, comme si un insecte, apr�s l�avoir rong�e de l�int�rieur, venait brusquement de sortir � la hauteur de sa poitrine.</p><p>Taniane demeura immobile et silencieuse, juste quelques instants de trop. De nouveaux murmures s��lev�rent, puis les discussions reprirent � voix haute.</p><p>��Voulez-vous me laisser parler�? demanda d�abord Taniane sans hausser le ton. Laissez-moi parler�! poursuivit-elle en couvrant le tumulte d�une voix vibrante de col�re. Laissez-moi parler�!</p><p>��Par les d�it�s, voulez-vous la laisser parler�! rugit Thu-kimnibol d�une voix f�roce en se dressant de la moiti� de sa haute taille.</p><p>Et, en quelques instants, le silence se fit dans la salle.</p><p>��Merci, dit Taniane, l�air furieux, en laissant nerveusement courir ses doigts le long du bord du masque qu�elle gardait plaqu� contre sa poitrine. Il ne nous reste plus qu�une seule question � d�battre, poursuivit-elle. Qu�avons-nous v�ritablement � gagner en signant ce trait� par lequel nous nous engagerons � renoncer aux trois quarts de la plan�te�?</p><p>��La paix, r�pondit Puit Kjai.</p><p>��La paix�? Mais nous l�avons, la paix. Les hjjk ne sont pas une menace pour nous. La seule fois o� ils nous ont attaqu�s, nous les avons massacr�s. As-tu d�j� oubli� l�assaut qu�ils ont lanc� contre la Cit� de Yissou que Harruel venait juste de fonder et que nous l�avons aid� � d�fendre�? Tu y �tais, Staip, toi aussi, Boldirinthe. Et toi, Thu-kimnibol� Tu n��tais encore qu�un petit gar�on, mais, ce jour-l�, je t�ai vu tuer des dizaines de hjjk en combattant aux c�t�s de ton p�re, Harruel. � la fin du jour, le champ de bataille �tait jonch� de cadavres de hjjk et la cit� n�avait pas �t� prise.</p><p>��C�est Hresh qui les a tu�s, d�clara Staip. Avec l�aide d�un appareil magique qu�il avait d�couvert dans la capitale de la Grande Plan�te. Un appareil qui les a tous aspir�s. J�y �tais, je l�ai vu.</p><p>��C�est en partie vrai, dit Taniane. Mais en partie seulement. Ils �taient incapables de r�sister � nos guerriers. Nous n�avions rien � redouter d�eux ce jour-l� et nous n�avons rien � redouter d�eux aujourd�hui�! Ils voltigent dans le nord comme un essaim d�abeilles au bourdonnement furieux, mais nous savons qu�ils ne peuvent rien contre nous. Certes, ils sont ha�ssables�; certes, ce sont des cr�atures inf�mes et r�pugnantes, mais ils ne lancent plus de coups de main d�envergure contre nous. De loin en loin, quelques �claireurs s�aventurent jusqu�aux portes de nos cit�s et�</p><p>Elle s�interrompit pour lancer un regard �loquent dans la direction de Nialli Apuilana.</p><p>����Et ils nous font parfois beaucoup de mal, acheva-t-elle aussit�t. Mais, Yissou soit lou�, les op�rations de ce genre sont devenues tr�s rares. Il est tout � fait exceptionnel de rencontrer plus de trois hjjk par an dans notre province. Il n�y a donc pas lieu de vivre dans la terreur des insectes. Ce sont nos ennemis, mais nous sommes tout � fait capables de leur tenir t�te, si jamais ils osaient nous d�fier. S�ils nous attaquent, nous les repousserons�! Pourquoi, dans ce cas, les laisser dicter leurs conditions�? Ils nous offrent g�n�reusement de conserver notre propre territoire si nous remettons le reste de la plan�te entre leurs mains. Est-ce l� une proposition s�rieuse�? Qui d�entre vous y trouve un int�r�t�? Qui d�entre vous y voit un avantage�?</p><p>��Moi, dit Puit Kjai.</p><empty-line/><p>Taniane lui fit signe de s�approcher et il se leva pour monter � la tribune. C��tait un homme d��ge m�r, sec et aux traits anguleux, � la fourrure dor�e et aux yeux du rouge ardent d�un Beng de pure souche. Puit Kjai avait succ�d� � son p�re, Noum om Beng, le vieillard dess�ch� qui avait tenu les chroniques de sa tribu. Mais, apr�s l�union entre les deux tribus, il s��tait dessaisi de cette responsabilit� au profit de Hresh, obtenant en �change l�un des postes de prince de justice. C��tait un homme fier et ent�t�, passionn�ment attach� � ses opinions.</p><p>��Je ne suis pas homme � pr�coniser une l�che capitulation ou un repli timor�, commen�a-t-il en se tournant l�g�rement afin que son majestueux casque de bronze et d�argent r�fl�chisse la lumi�re venant d�en haut. Comme la plupart d�entre vous, j�ai la conviction que notre destin est d��tablir un jour notre domination sur la totalit� de la plan�te et, pas plus que Hresh, je ne suis dispos� � renoncer de gaiet� de c�ur � explorer les cit�s de l��poque de la Grande Plan�te ni les autres continents. Mais je crois aussi � la raison. Je crois � la prudence. Tu affirmes que les hjjk ne sont pas un danger pour nous, poursuivit-il en tournant la t�te vers Taniane. Tu pr�tends que les guerriers de la tribu Koshmar les ont taill�s en pi�ces pendant la bataille de la Cit� de Yissou. Je n��tais pas pr�sent, mais j�ai �tudi� cette bataille et j�en connais bien le d�roulement. Je sais que de nombreux hjjk y ont perdu la vie, mais aussi que le Peuple a �prouv� des pertes et que le roi Harruel de Yissou en personne est mort, les armes � la main. Je sais �galement que Staip dit la v�rit� lorsqu�il affirme que c�est gr�ce � l�appareil magique de la Grande Plan�te employ� par Hresh que la victoire est revenue au Peuple et que, sans cet appareil, ils vous auraient extermin�s. Que, sans lui, la Cit� de Dawinno n�existerait pas aujourd�hui.</p><p>��Mensonges�! lan�a Thu-kimnibol d�une voix �trangl�e. Par les Cinq D�it�s, j�y �tais�! Notre victoire ne doit rien � la magie. Nous avons combattu comme des h�ros. J�ai tu� ce jour-l� plus de hjjk qu�il n�en a jamais vu de toute sa vie et je n��tais encore qu�un enfant�! Je m�appelais Samnibolon � l��poque. C��tait mon nom de naissance. Qui oserait nier que Samnibolon, fils d�Harruel, a pris part � cette bataille�?</p><p>D�un ample mouvement du bras, Puit Kjai repoussa l�objection v�h�mente de Thu-kimnibol.</p><p>��Les hjjk se comptent par millions, reprit-il, alors que nous ne sommes encore que quelques milliers. D�autre part, j�ai plus souffert du contact avec les hjjk que la plupart d�entre vous. Vous savez que je suis Beng et que j�ai fait partie de ceux qui sont rest�s � Vengiboneeza apr�s le d�part de la tribu Koshmar. Je vous demande de ne pas oublier que, dix ann�es durant, nous f�mes les seuls occupants de la cit�. Mais les hjjk ont commenc� � venir�; d�abord une cinquantaine, puis cent cinquante, puis plusieurs centaines. � la fin, ils �taient si nombreux que nous ne pouvions plus les compter. Il y avait des hjjk partout. Ils n�ont jamais lev� la main sur nous, mais ils ont r�ussi � nous chasser de la cit� par la seule force du nombre. Voil� ce qui arrive quand les hjjk sont pacifiques�; et quand ils ont des intentions belliqueuses� Vous qui les avez affront�s � Yissou, vous avez vu leur esprit combatif. Vous les avez repouss�s, c�est vrai, mais, la prochaine fois qu�ils d�cideront de nous faire la guerre, nous n�aurons peut-�tre pas les armes de Hresh pour nous aider.</p><p>��Que proposes-tu donc�? demanda Taniane. De les implorer de nous permettre de garder nos propres terres�?</p><p>��Je propose de ratifier ce trait� et d�attendre notre heure, r�pondit Puit Kjai. En le signant, nous nous prot�gerons contre toute intrusion des hjjk � l�int�rieur des territoires que nous d�tenons en attendant de devenir plus forts, assez pour r�sister � une arm�e hjjk, quelle que soit son importance. Nous pourrons toujours envisager ult�rieurement d�agrandir notre territoire. Nous pourrons toujours penser plus tard � explorer les autres continents et les merveilles qui peuvent s�y trouver, ce que, dans l�imm�diat, nous serions bien incapables de faire. Un trait� peut toujours �tre d�nonc�. Rien n�est jamais d�finitif. Ce trait� nous permet de gagner du temps et de prot�ger nos fronti�res contre les hjjk�</p><p>��Assez�! rugit Thu-kimnibol. Que l�on me donne la parole�! J�ai deux ou trois choses � dire�!</p><p>��As-tu termin�, Puit Kjai�? demanda Taniane. Veux-tu lui laisser la parole�?</p><p>��Pourquoi pas�? r�pondit Puit Kjai avec un haussement d��paules et un regard de m�pris pour Thu-kimnibol. Je c�de la place au dieu de la Guerre.</p><p>��Laissez-moi passer, dit Thu-kimnibol en se dirigeant vivement vers l�all�e et en manquant de tr�bucher sur les jambes de Husathirn Mueri.</p><p>Il s�avan�a � grandes enjamb�es furieuses jusqu�au fond de la salle et se pencha sur le pupitre qu�il saisit � deux mains. Sa stature �tait si imposante que la table donnait l�impression de n��tre qu�un jouet d�enfant.</p><p>Sa cape de deuil flottait sur ses larges �paules comme une couronne de feu. C��tait sa premi�re apparition en public depuis la mort de Naarinta. Il paraissait avoir profond�ment chang� et le guerrier joyeux et plein d�entrain �tait devenu plus sombre, plus distant. Beaucoup en avaient fait la remarque ce jour-l�. Il sentait � l��vidence le poids de ses responsabilit�s en tant que prince de la cit�. Ses yeux semblaient plus sombres et plus enfonc�s, et le regard qu�il porta sur l�assembl�e �tait dur et p�n�trant.</p><p>Quand il commen�a de parler, ce fut d�une voix grave et sarcastique.</p><p>��Puit Kjai pr�tend ne pas �tre un l�che. Puit Kjai affirme qu�il ne pr�conise que la prudence. Mais qui peut croire cela�? Nous savons tous ce que cache son discours�: il tremble de peur � la seule pens�e des hjjk. Ces hjjk qu�il imagine r�dant autour des murs de notre cit� en bandes innombrables, pr�ts � la prendre d�assaut et � le d�chiqueter, lui, l�unique, l�irrempla�able Puit Kjai�! Il s��veille en sursaut, couvert d�une sueur d�effroi, en voyant des guerriers hjjk pench�s sur son lit et qui s�appr�tent � arracher des lambeaux de chair de son corps et � les d�vorer. Tout ce qui importe � Puit Kjai, c�est de signer un papier, de signer n�importe quoi pour tenir � distance les terribles hjjk tant qu�il sera vivant. N�est-ce pas ce dont il s�agit�? Je vous le demande�? N�est-ce pas ce dont il s�agit�?</p><p>La voix de Thu-kimnibol r�sonnait dans toute la salle. Il se pencha un peu plus sur le pupitre et promena sur l�assembl�e des notables un regard rempli d�assurance et de d�fi.</p><p>��Ce trait� n�est qu�un pi�ge, reprit-il apr�s quelques instants. Ce trait� est la marque du m�pris dans lequel nous tiennent les hjjk. Et Puit Kjai nous exhorte � le ratifier�! Puit Kjai aspire � la paix. L�honorable Puit Kjai nous dit qu�il sera toujours temps de d�noncer le trait� plus tard, quand la situation nous sera plus favorable�! Mais, pour l�instant, il convient de ramper devant les hjjk, car ils sont une multitude et que nous sommes peu nombreux, et parce que la paix est plus importante que tout. C�est bien cela, Fuit Kjai�? N�ai-je pas pr�sent� fid�lement ton point de vue�?</p><p>Des murmures d��tonnement parcoururent la salle. Tout le monde avait le sentiment de d�couvrir un homme nouveau, car Thu-kimnibol n�avait jamais montr� tant d��loquence ni tant de v�h�mence au cours d�une s�ance du Praesidium. Tout le monde reconnaissait que c��tait un grand guerrier, d�une stature et d�une force quasi divines, un g�ant plein de panache, au temp�rament fougueux et belliqueux. Le nom qu�il s��tait choisi le proclamait. Comme il venait de le dire, son nom de naissance �tait Samnibolon, mais, quand, � l��ge de neuf ans, �tait arriv� son jour de bapt�me o�, selon la coutume Koshmar, il devait prendre son nom d�adulte, il avait choisi de s�appeler Thu-kimnibol, ce qui signifiait ���p�e des dieux��. On se pressait autour de lui pour obtenir ses conseils et son appui. Mais d�aucuns, tel Husathirn Mueri qui voyait en lui son plus grand rival pour la conqu�te du pouvoir dans la cit�, inclinaient � penser qu�il ne devait son autorit� qu�� sa stup�fiante force physique et qu�il �tait d�pourvu d�esprit et de subtilit�. Ceux-l� se voyaient brusquement contraints de r�viser leur jugement.</p><p>��Permettez-moi maintenant de vous dire ce que je pense profond�ment, poursuivit Thu-kimnibol. Je pense que la plan�te,<emphasis> toute</emphasis> la plan�te nous appartient de plein droit, en vertu de notre filiation avec les humains qui y exer�aient jadis leur domination. Je crois fermement que notre destin est d�aller de l�avant, toujours plus loin, jusqu�� ce que tous les horizons n�aient plus de secrets pour nous. Et je crois tout aussi fermement que les hjjk, ces survivants hideux et r�pugnants d�une civilisation disparue, doivent �tre extermin�s comme la vermine qu�ils sont�!</p><p>��Quel projet hardi�! lan�a Puit Kjai d�une voix lourde de m�pris. Avec leurs cadavres, nous fabriquerons des radeaux qui nous permettront de traverser les mers et d�atteindre les autres continents�!</p><p>��C�est moi qui ai la parole maintenant, Puit Kjai, r�pliqua Thu-kimnibol en le foudroyant du regard.</p><p>Le Beng leva les mains en un geste comique de soumission.</p><p>��Je te la laisse. Je te la laisse.</p><p>��Voici ce que je propose, poursuivit Thu-kimnibol�: nous renvoyons aux hjjk leur �missaire avec le trait� d�chir� et cousu sur sa carapace. En m�me temps, nous informons notre cousin Salaman de Yissou que nous acceptons ce qu�il nous implore de faire depuis longtemps, � savoir unir nos forces et lancer une guerre d�extermination contre les bandes errantes de hjjk qui menacent ses fronti�res. Puis nous envoyons vers le nord une arm�e constitu�e de tous les hommes et de toutes les femmes valides�� ne te donne surtout pas la peine de les accompagner, Puit Kjai�� et, avec l�appui du roi Salaman, nous prenons d�assaut le grand Nid des Nids avant que les hjjk aient eu le temps de comprendre ce qu�il leur arrive, nous d�truisons leur inf�me Reine des Reines et nous �parpillons leurs arm�es � tous les vents.</p><p>Sur ces mots, Thu-kimnibol se redressa et regagna sa place.</p><p>Un silence stup�fait s�abattit sur l�assembl�e.</p><empty-line/><p>Puis, comme dans un r�ve, Husathirn Mueri se leva et se dirigea vers la tribune. Il n��tait pas du tout s�r de ce qu�il allait dire. Il n�avait pas encore une opinion tranch�e, mais il savait que, s�il ne prenait pas la parole tout de suite, devant l�assembl�e encore sous le coup des stup�fiantes d�clarations de Thu-kimnibol, il passerait le reste de ses jours dans l�ombre de son rival et c�est Thu-kimnibol et non lui qui prendrait en main le destin de la cit� apr�s le d�part de Taniane.</p><p>Tout en s�appr�tant � s�adresser au Praesidium, il implora les dieux en qui il ne croyait point de lui donner l��loquence. Et les dieux furent g�n�reux et lui donn�rent l��loquence.</p><p>��Le prince Thu-kimnibol, commen�a-t-il pos�ment en parcourant du regard les rang�es de visages encore �bahis, s�est exprim� avec force et clairvoyance. Permettez-moi de vous dire que je partage son opinion sur le destin de notre race et que je suis �galement d�accord avec lui lorsqu�il affirme que, t�t ou tard, nous ne pourrons �viter un affrontement sans merci avec les hjjk. C�est le guerrier en moi qui vibre aux paroles exaltantes de Thu-kimnibol, car je suis le fils de Trei Husathirn, que certains d�entre vous n�ont pas oubli�. Mais ma m�re, Torlyri, que vous avez tous aim�e et dont vous vous souvenez sans doute aussi, m�a inculqu� la haine de la violence lorsque la violence n�est pas in�vitable. Dans le cas pr�sent, je pense que la violence est non seulement inutile, mais qu�elle pourrait �tre profond�ment n�faste.</p><p>Husathirn Mueri prit une longue inspiration. Les id�es commen�aient de se bousculer dans sa t�te.</p><p>��Ma position est � mi-chemin entre celles du prince Thu-kimnibol et de Puit Kjai. Acceptons ce trait� avec les hjjk pour gagner du temps, comme le sugg�re Puit Kjai. Mais envoyons �galement un messager au roi Salaman de Yissou pour conclure une alliance avec lui afin d��tre en position de force quand viendra enfin le moment de d�clarer la guerre aux hjjk.</p><p>��Et quand ce moment viendra-t-il�? demanda Thu-kimnibol.</p><p>��Les hjjk se battent avec leur bec et leurs griffes, et avec des �p�es et des lances, r�pondit Husathirn Mueri en souriant. M�me s�ils appartiennent � une race tr�s ancienne et s�ils sont des survivants de la Grande Plan�te, ils n�ont pas d�autres moyens � leur disposition. Ils ont d�chu de la grandeur qui fut la leur en ces temps recul�s, car les yeux de saphir et les humains ne sont plus l� pour leur montrer ce qu�il faut faire. Aujourd�hui, ils n�ont plus ni science ni machines, et leurs armes sont des plus primitives. Pourquoi en va-t-il ainsi�? Parce qu�ils ne sont rien d�autre que des insectes�! Des insectes d�pourvus d��me et d�intelligence�!</p><p>Il per�ut une sorte de hoquet furieux venant de l�assistance, juste devant lui. Ce ne pouvait �tre que Nialli Apuilana.</p><p>��Nous sommes diff�rents, poursuivit-il. Nous d�couvrons�� ou plut�t nous red�couvrons, rectifia-t-il diplomatiquement � l�intention de Hresh�� chaque jour de nouveaux objets, de nouveaux secrets de l�ancien monde. Ceux d�entre vous qui se souviennent de la bataille de la cit� de Yissou ont d�j� constat� que les hjjk sont extr�mement vuln�rables aux armes scientifiques. Et il y en aura d�autres. Oui, nous allons attendre notre heure et nous utiliserons ce temps pour mettre au point une arme qui nous permettra de massacrer mille hjjk d�un seul coup� Dix mille hjjk, cent mille�! � ce moment-l� seulement, nous irons leur faire la guerre et, quand ce jour viendra, c�est la foudre que nous aurons dans les mains. Comment, malgr� leur large sup�riorit� num�rique, pourront-ils nous r�sister�? Je propose de ratifier le trait� aujourd�hui� et de faire la guerre plus tard�!</p><p>Ce fut le tumulte dans l�assembl�e. Tout le monde se leva en hurlant et en gesticulant.</p><p>��Un vote�! s��cria Husathirn Mueri. Je demande un vote�!</p><p>��Oui, un vote�! rugit Thu-kimnibol tandis que Puit Kjai r�clamait lui aussi que chacun exprime son opinion par son suffrage.</p><p>��Il y a encore quelqu�un � qui je veux donner la parole�! d�clara Taniane d�une voix puissante pour couvrir le brouhaha.</p><p>Husathirn Mueri la regarda, m�dus�. Profitant du tumulte, Taniane venait de placer le masque de Lirridon sur son visage et le chef se tenait maintenant � c�t� de lui, � la table d�honneur, comme une vision de cauchemar, droit, solennel et hi�ratique sous le terrifiant masque de hjjk qui attirait tous les regards. Elle �tait � la fois grotesque et effrayante, mais plus effrayante que grotesque. Ce n��tait plus la femme lasse et vieillissante qu�il connaissait, mais un �tre d�une force stup�fiante, dot� d�une autorit� surnaturelle.</p><p>Pendant quelques instants encore et bien qu�il n�e�t plus rien � dire, Husathirn Mueri demeura clou� sur place. Puis Taniane lui fit signe de s��carter d�un geste imp�rieux, un geste n�admettant ni r�sistance ni r�plique. Avec son masque, il �manait d�elle une puissance irr�sistible. Husathirn Mueri quitta la tribune d�une d�marche engourdie et regagna son si�ge, � c�t� de Thu-kimnibol.</p><p>Nialli Apuilana se leva et vint prendre sa place.</p><empty-line/><p>Elle resta plant�e comme un piquet devant les rang�es de visages indistincts. Puis les traits de quelques visages devinrent plus pr�cis. Elle regarda Taniane, toujours cach�e derri�re son masque horrifique, puis Hresh. Son regard se posa ensuite sur Thu-kimnibol, massif et impassible, assis au centre du premier rang, � c�t� de l�odieux petit Husathirn Mueri. Une foule de pens�es contradictoires tourbillonnaient dans sa t�te.</p><p>Le matin m�me, elle �tait all�e trouver Taniane pour lui avouer son �chec�: elle n�avait pas r�ussi � en apprendre plus long sur le projet de trait� des hjjk que ce que Hresh avait d�j� d�couvert avec le Barak Dayir. Elle ne cachait rien � sa m�re, mais la communication avec Kundalimon s��tait r�v�l�e beaucoup plus difficile qu�elle, ou Taniane ne l�auraient cru. Elle avait donc �t� une pi�tre espionne et n�avait rien d�int�ressant � lui apprendre au sujet du trait�. C��tait la v�rit�. Et Taniane avait sembl� l�accepter.</p><p>Sa mission vitale s�en �tait donc all�e en eau de boudin, mais, au lieu de la cong�dier, Taniane �tait demeur�e silencieuse, comme si elle attendait autre chose. Et il y avait eu autre chose. Nialli Apuilana avait entendu avec stup�faction les mots venus du plus profond d�elle-m�me franchir ses l�vres.</p><p><emphasis>Laisse-moi quand m�me m�adresser au Praesidium, m�re. Laisse-moi leur parler des hjjk. Leur parler de la Reine et du Nid. Leur dire ce que je n�ai jamais pu dire � personne et que je ne peux plus garder pour moi.</emphasis></p><p>Stup�faction de Taniane.</p><p><emphasis>Tu veux t�adresser au Praesidium�?</emphasis></p><p><emphasis>Oui, au Praesidium. Pendant le d�bat sur le trait�.</emphasis></p><p>Elle avait vu le trouble qui saisissait sa m�re. Ce qu�elle proposait �tait de la folie. Envoyer � la tribune une jeune fille comme elle�? La laisser contaminer le corps l�gislatif de la cit� avec ses �lans capricieux et impulsifs�? Mais c��tait tentant. Nialli Apuilana la taciturne rompt enfin le silence. Elle se d�cide enfin � parler et � r�v�ler les myst�res du Nid. Elle ne fait gr�ce d�aucun d�tail. La tentation brille dans les yeux de Taniane. Conna�tre enfin une partie de ce qui se trouve dans l�esprit de sa fille� M�me si cela doit �tre divulgu� devant le Praesidium.</p><p><emphasis>Laisse-moi le faire, m�re. Laisse-moi le faire, je t�en prie. Je t�en prie.</emphasis></p><p>Et le chef incline la t�te en signe d�acquiescement.</p><p>Aussi irr�el que cela lui par�t, elle se trouvait maintenant � la table d�honneur, le point de mire de toute l�assembl�e. La v�rit� enfin, la grande r�v�lation apr�s quatre ann�es de silence. Oserait-elle le faire�? Comment allaient-ils r�agir�? Mais la voix lui manquait. Ils attendaient et elle percevait leur impatience, leur hostilit�. Pour la plupart d�entre eux, elle n��tait qu�une jeune excentrique. Allaient-ils se moquer d�elle�? Allaient-ils la conspuer�? Comme elle �tait la fille du chef, elle esp�rait qu�ils se ma�triseraient. Mais c��tait tellement difficile de commencer. Allait-elle se d�filer et prendre ses jambes � son cou�? Non. Non. Parle-leur, Nialli. Que le spectacle commence.</p><p>Et elle commen�a enfin � parler, d�une voix douce, si douce qu�elle se demanda si on l�entendait au premier rang.</p><p>��Je vous remercie tous pour le privil�ge que vous m�accordez. Si je suis aujourd�hui � cette tribune, c�est parce qu�avant de d�cider de la r�ponse que vous allez faire au message de la Reine, il y a certaines choses que vous devez savoir et que je suis seule � pouvoir vous r�v�ler.</p><p>Son c�ur battait la chamade et elle avait la gorge nou�e. Elle se for�a � se calmer.</p><p>��Comme vous le savez tous, poursuivit-elle, j�ai fait ce qu�aucun de vous n�a fait, j�ai v�cu chez les hjjk. Vous n�avez pas oubli� que je fus leur prisonni�re. Moi, je ne pourrai jamais l�oublier. Je les ai donc bien connus� cette vermine dont vous parlez, ces insectes r�pugnants qu�il convient d�exterminer. Permettez-moi de vous dire ceci�: ils n�ont absolument rien � voir avec les monstres stupides et ha�ssables que vous faites d�eux.</p><p>��Ils sont pourtant venus pour nous massacrer quand nous avons fond� la Cit� de Yissou�! lan�a Thu-kimnibol. Nous n��tions que onze, sans compter quelques enfants, et nous vivions dans un mis�rable petit village, � plusieurs centaines de lieues de leur territoire. Quelle menace pouvions-nous repr�senter pour eux�? Mais ils sont arriv�s par milliers pour nous d�truire. Et pas un seul d�entre nous n�aurait surv�cu, si nous n�avions�</p><p>��Non, r�torqua Nialli Apuilana d�une voix calme qui parvint � couvrir les paroles v�h�mentes de Thu-kimnibol, ils n��taient pas venus pour vous tuer.</p><p>��C�est pourtant l�impression que nous avons eue en voyant toute cette arm�e fondre sur nous en hurlant et en brandissant des lances. Mais tout le monde peut se tromper. Je suppose qu�ils nous faisaient une simple visite de politesse�!</p><p>Un �clat de rire g�n�ral s��leva dans la salle.</p><p>��En effet, r�pliqua vivement Nialli en refermant les mains sur le bord de la table, tout le monde peut se tromper. Mais comment auriez-vous pu savoir ce qu�ils faisaient l�? Avez-vous la moindre id�e des raisons pour lesquelles ils font ce qu�ils font�? Avez-vous la plus petite notion de ce qui se passe dans leur esprit�?</p><p>��Leur esprit�? demanda Puit Kjai d�une voix charg�e d�un m�pris �crasant.</p><p>��Oui, leur esprit. Leurs pens�es. Leur sagesse. Non, laissez-moi finir�! Laissez-moi finir�!</p><p>Nialli Apuilana devenait provocante. Toute sa peur s��tait envol�e et elle sentait la col�re monter en elle.</p><p>��Vous me connaissez, reprit-elle. Vous me consid�rez comme une r�volt�e, un �tre impie, une jeune insoumise. Peut-�tre avez-vous raison. Je reconnais que je n�ai jamais eu des id�es tr�s conventionnelles. Je ne nie pas que je ne r�v�re pas aveugl�ment les Cinq D�it�s, ni Nakhaba, ni les Cinq plus Un, ni toute autre combinaison de dieux qu�il vous plairait de faire. Pour moi, ils ne repr�sentent rien, ce ne sont que�</p><p>��Blasph�mes�! Blasph�mes�!</p><p>Le visage ferm�, elle frappa la tribune en lan�ant de-ci de-l� des regards flamboyants de col�re. C��tait son heure et elle ne les laisserait pas l�en priver. Ce doit �tre ce que Taniane �prouve quand elle se sent investie des pouvoirs du chef, songea-t-elle.</p><p>���pargnez-moi vos protestations, je vous prie, reprit-elle avec fougue et dignit�. J�ai la parole et je la garde. Les Cinq Noms ne sont justement pour moi que des noms. Une de nos propres inventions, destin�e � nous r�conforter dans les moments difficiles. Que mon p�re et ma m�re me pardonnent, pardonnez-moi, vous tous, mais c�est ce que je crois. Je croyais autrefois � autre chose, � la m�me chose que vous. Mais quand je suis partie chez les hjjk, quand ils m�y ont emmen�e de force, j�ai partag� leur vie, j�ai partag� leurs pens�es. Et j�ai fini par comprendre, comme je n�aurais jamais pu le faire si j��tais rest�e ici, la v�ritable signification du divin.</p><p>��Combien de temps nous faudra-t-il encore supporter les inepties de ta fille, Taniane�? cria une voix au fond de la salle. Vas-tu la laisser tourner impun�ment les dieux en d�rision�?</p><p>Mais le chef masqu� garda le silence.</p><p>��Cette Reine, poursuivit implacablement Nialli Apuilana, que Thu-kimnibol br�le de d�couper en morceaux, que savez-vous, tous tant que vous �tes, de sa puissance et de sa sagesse�? Vous n�en avez pas la plus vague id�e. Et les penseurs du Nid� Avez-vous seulement d�j� entendu ce terme�?</p><p>Elle sentait qu�elle avait trouv� le ton juste et elle en �tait transport�e.</p><p>��Que savez-vous de la philosophie du Nid�? Que pouvez-vous me dire de l�amour de la Reine, ou du lien du Nid�? Vous ne savez rien�! Rien�! Et, moi, je vous affirme que cette vermine, ces insectes sont loin de m�riter votre m�pris. Ce n�est pas une vermine, ce ne sont pas des monstres, ils ne sont ni ha�ssables, ni r�pugnants. En r�alit�, ce que forment les hjjk, c�est une grande civilisation d��tres humains�!</p><p>��Quoi�? Quoi�? Les hjjk sont humains�? Mais elle a perdu la t�te�!</p><p>Nialli Apuilana fut oblig�e de crier, de hurler de toutes ses forces pour se faire entendre dans le toll� g�n�ral qui s��levait.</p><p>��Oui, humains�! Humains�!</p><p>��Qu�est-ce qu�elle raconte�? marmonna le vieux Staip. Les hjjk sont des insectes, pas des humains�! Les humains de jadis �taient les Faiseurs de R�ves, ces �tres au corps tout rose, sans poils ni organe sensoriel.</p><p>��Les Faiseurs de R�ves �taient une esp�ce d�humains, c�est vrai�! Mais pas la seule�! �coutez-moi�! �coutez�!</p><p>Elle serra le bord de la tribune et s�adressa � eux avec toute la force de la seconde vue. Un torrent de mots jaillissant avec la violence de ce qui a �t� trop longtemps r�prim�.</p><p>��La v�rit�, commen�a-t-elle d�une voix forte et vibrante, est que les Six Peuples de la Grande Plan�te doivent tous �tre consid�r�s comme humains, quel qu�ait �t� l�aspect de leur corps. Les Faiseurs de R�ves et les yeux de saphir, les v�g�taux, les m�caniques et les seigneurs des mers. Mais aussi les hjjk�! Oui, les hjjk�! Ils �taient tous humains, ces six peuples civilis�s, capables de vivre ensemble en paix, d�apprendre, de b�tir et de se d�velopper. C�est cela, �tre humain. Mon p�re me l�a enseign� quand j��tais petite et il aurait d� vous l�enseigner, � vous aussi. Et j�ai appris une seconde fois tout cela dans le Nid.</p><p>��Et nous�? demanda quelqu�un. Tu pr�tends que les hjjk sont humains, mais est-ce que nous le sommes, nous�? Est-ce que tout ce qui vit et pense est humain�?</p><p>��Non, � l��poque de la Grande Plan�te, nous n��tions pas humains. Mais nous commen�ons enfin � le devenir nous aussi, depuis que nous sommes sortis des cocons. Pour ce qui est des hjjk, ils ont franchi le seuil de l�humanit� depuis un million d�ann�es au moins. Comment pouvons-nous envisager de leur faire la guerre�? Ils ne sont pas notre ennemi�! Notre seul ennemi est nous-m�mes�!</p><p>��Cette fille est folle, entendit-elle Thu-kimnibol murmurer.</p><p>Et elle le vit secouer tristement la t�te.</p><p>��Si les termes de ce trait� ne vous plaisent pas, poursuivit Nialli Apuilana, refusez de le signer. Mais refusez aussi la guerre. La Reine est sinc�re quand elle vous offre l�amour et la paix. Sa protection est notre meilleur espoir. Elle attendra que nous soyons arriv�s � l��ge adulte, que nous ayons pleinement atteint le stade de l�humanit�, pour devenir dignes de son peuple. Puis nous serons libres de nous unir � eux comme s��taient unis les Six Peuples de la Grande Plan�te, avant la chute des �toiles de mort�! Et alors, et alors�</p><p>La voix lui manqua et elle �clata en sanglots. Elle se sentit brusquement vid�e de toute son �nergie, � bout de forces. Elle roulait des yeux �gar�s et tout son corps �tait secou� de tremblements.</p><p>��Aidez-la � descendre, dit une voix�� celle de Staip�? de Boldirinthe�?�� venant de derri�re Husathirn Mueri.</p><p>Tout le monde parlait et criait en m�me temps. Nialli Apuilana s�accrocha � la tribune en tremblant violemment. Elle crut qu�elle allait �tre prise de convulsions. Elle savait qu�elle �tait all�e trop loin, beaucoup trop loin. Elle avait os� dire l�indicible, ce qu�elle leur avait cach� pendant toutes ces ann�es. Et maintenant, ils la prenaient tous pour une folle. Mais peut-�tre l��tait-elle.</p><p>Tout commen�ait � osciller autour d�elle. Juste devant, la cape de deuil de Thu-kimnibol semblait palpiter et �mettre des pulsations comme un soleil en folie. � la table d�honneur, Hresh paraissait h�b�t� de stupeur. Elle tourna la t�te vers Taniane, mais le chef demeurait imp�n�trable derri�re son masque, immobile au milieu du chaos qui r�gnait dans la salle.</p><p>Nialli Apuilana eut l�impression que ses genoux commen�aient de se d�rober sous elle.</p><empty-line/><p>Une sc�ne horrible, se dit Husathirn Mueri. Choquante, effrayante, pitoyable.</p><p>Il l�avait �cout�e d�abord avec stup�faction, puis avec consternation. L�apparition de Nialli Apuilana, si jeune, si myst�rieuse et si douloureusement belle � la tribune lui avait fait une vive impression. Jamais il n�aurait imagin� que la jeune fille p�t s�adresser au Praesidium et il ne s�attendait assur�ment pas qu�elle tienne un discours de ce genre et fasse preuve de tant d�audace. L�entendre parler avec tant de flamme et tant de fermet� l�avait rendue encore plus d�sirable, l�avait, en r�alit�, rendue tout � fait irr�sistible.</p><p>Mais son discours avait d�g�n�r� en galimatias. Nialli Apuilana �tait devenue quasi hyst�rique et mena�ait de se trouver mal devant tout le monde.</p><p>Il vit qu�elle allait tomber.</p><p>Sans h�siter, presque sans r�fl�chir, Husathirn Mueri se pr�cipita vers elle. Il la prit par les coudes pour la soutenir et l�aider � se redresser.</p><p>��L�che-moi�, dit-elle en secouant violemment la t�te.</p><p>��Je t�en prie. Descends de l�.</p><p>Elle lui lan�a un regard mauvais, mais il n�aurait su dire s�il exprimait de la haine ou simplement son d�sarroi. Il l�attira doucement vers lui et elle se laissa faire. Il l�aida � descendre de la tribune et, un bras protecteur pass� autour de son cou, il la conduisit lentement vers un si�ge, sur le c�t� de la salle. Elle leva vers lui des yeux qui semblaient ne rien voir du tout.</p><p>La voix de Taniane r�sonna derri�re lui comme une trompette.</p><p>��Voici notre d�cision�: il n�y aura pas de vote aujourd�hui. Le trait� n�est ni accept� ni rejet�, et nous ne r�pondrons pas � la proposition de la Reine. La question du trait� est renvoy�e � une date ind�termin�e. Mais, en attendant, nous enverrons un �missaire � la Cit� de Yissou, dans le dessein de d�finir avec le roi Salaman les termes d�une alliance d�fensive.</p><p>��Contre les hjjk�? demanda quelqu�un.</p><p>��Oui, contre les hjjk. Contre nos ennemis.</p></section><section><title><p>3</p><p>Salaman re�oit un visiteur</p></title><p>Par un froid matin d��t� noy� dans le brouillard, le roi Salaman de Yissou sortit � la premi�re heure en compagnie de Biterulve, celui de ses nombreux fils qu�il pr�f�rait, pour faire sa tourn�e d�inspection du grand mur d�enceinte toujours inachev�.</p><p>Il ne se passait pas un seul jour sans que le roi sort�t de son palais au c�ur de la cit� pour aller inspecter les travaux de construction du mur. Debout au pied de l�ouvrage, il levait la t�te vers les merlons et les embrasures, �valuant leur hauteur, l��me d�vor�e par l�anxi�t�. Puis il montait par l�un des nombreux escaliers et suivait le chemin de ronde. L�immense parapet noir, aussi imposant qu�il f�t, ne lui semblait jamais suffisamment haut pour apaiser son anxi�t�. Dans les pires moments d�inqui�tude f�brile, il imaginait des �chelles charg�es de grappes de hjjk apparaissant brusquement au sommet du rempart. Il imaginait des cohortes furieuses de hjjk franchissant la muraille et se r�pandant dans les rues de la cit�.</p><p>Les tourn�es d�inspection de Salaman avaient ordinairement lieu � l�aube et toujours dans la solitude. Si un passant venait � le voir � cette heure matinale, il d�tournait les yeux afin de ne pas d�ranger le roi sur son rempart. Personne, pas m�me ses fils, ne lui adressait la parole dans ces circonstances. Personne ne s�y serait risqu�.</p><p>Mais, ce matin-l�, Biterulve avait demand� � son p�re s�il pouvait l�accompagner et Salaman avait accept� sans h�siter. Jamais il ne refusait rien � Biterulve. � l��ge de quatorze ans, le sixi�me des huit princes engendr�s par Salaman, l�unique gar�on de Sinithista, �tait un enfant si fr�le, si doux et si diff�rent des autres que son p�re en �tait venu � douter qu�il f�t de son sang. Mais il avait gard� ses doutes pour lui et ne le regrettait pas. Biterulve �tait aussi mince et svelte que Salaman et ses autres fils �taient r�bl�s, et il avait une fourrure �tonnamment p�le, de la couleur d�un champ de neige � la clart� de la lune, alors que celle de Salaman et du reste de sa prog�niture �tait tr�s fonc�e. Mais les yeux d�un gris froid de Biterulve �taient sans conteste ceux du roi et, bien que moins ardent de nature que son p�re et ses fr�res, il avait un esprit souple dans lequel Salaman se retrouvait.</p><p>Ils quitt�rent le palais avant l�aube. Salaman observait du coin de l��il son fils qui conduisait fermement son xlendi, tenant la bride haute � l�animal agile pour le diriger dans les rues �troites et sinueuses, et freinant habilement son allure quand un travailleur matineux tirant un fardier d�bouchait brusquement � l�angle d�une rue.</p><p>L�une des hantises de Salaman �tait que ce fils si doux ne le soit trop. Il redoutait que Biterulve soit d�pourvu de tout esprit guerrier et qu�il soit incapable de tenir son rang quand les hjjk lanceraient enfin l�assaut qu�il appr�hendait depuis si longtemps et qu�arriverait le temps des calamit�s. Salaman ne redoutait pas le d�shonneur, car il savait que ses autres fils auraient une conduite h�ro�que, mais il ne voulait pas que le gar�on souffre quand les hordes barbares d�insectes d�ferleraient sur la cit�.</p><p>Peut-�tre me suis-je m�pris sur son compte, se dit Salaman en regardant le jeune homme talonner fi�rement sa monture dans les rues silencieuses.</p><p>Le roi �peronna son xlendi et rattrapa son fils au moment o� il d�bouchait du d�dale de petites rues dans les larges avenues menant au mur d�enceinte.</p><p>��Tu montes tr�s bien, cria Salaman. Bien mieux que je n�en avais gard� le souvenir.</p><p>Biterulve tourna la t�te pour le regarder par-dessus son �paule, un grand sourire aux l�vres.</p><p>��J�ai fait des promenades presque tous les jours avec Bruikkos et Tanthiav. Ils m�ont appris quelques trucs.</p><p>Le roi se sentit brusquement alarm�.</p><p>��� l�ext�rieur du mur, tu veux dire�?</p><p>��Il n�est pas tr�s facile de se promener � dos de xlendi dans les rues de la cit�, r�pliqua le gar�on avec un petit rire.</p><p>��C�est juste, reconnut le roi � contrec�ur. Et que pouvait-il donc lui arriver�? Bruikkos et Tanthiav n�auraient certainement pas commis l�imprudence de s�aventurer trop loin, l� o� ils risquaient de tomber sur une bande de hjjk. Si le petit veut aller se promener avec ses fr�res, songea Salaman, je ne dirai rien. Je ne dois pas le prot�ger � l�exc�s si je veux faire de lui un vrai prince, si je veux faire de lui un vrai guerrier.</p><p>Ils avaient atteint le mur. Ils descendirent de leur xlendi et attach�rent les montures � des piquets. Le brouillard se dissipait et les premi�res tra�n�es grises du jour apparaissaient dans le ciel.</p><p>Salaman se sentait �tonnamment d�tendu. Il �tait en g�n�ral maussade et pr�occup�, mais, ce matin-l�, il avait l�esprit libre et serein, et le corps apais�. Il avait pass� la nuit avec Vladirilka, sa quatri�me et plus r�cente compagne. Il avait encore son odeur sur sa fourrure et sa chaleur sur son corps.</p><p>Il �tait certain d�avoir engendr� un fils pendant l�accouplement de la nuit. Salaman �tait persuad� que l�on peut savoir quand on produit un fils et il ne faisait aucun doute pour lui que tel �tait le cas.</p><p>Il avait tant de filles qu�il lui �tait difficile de se souvenir de tous leurs noms et il n�en voulait plus d�autres. Les femmes avaient d�tenu le pouvoir dans le cocon et il savait que c��tait encore une femme qui dirigeait la cit� de Dawinno. Mais, d�s les premiers temps, Yissou avait �t� une cit� faite pour les hommes. Salaman avait toujours respect� Koshmar de son vivant et il avait une bonne opinion de Taniane, mais jamais une femme ne serait � la t�te de sa ville.</p><p>C��taient des fils qu�il voulait, une quantit� de fils. Un roi, pensait-il, n�avait jamais trop de fils. Fonder une dynastie est comme b�tir un mur�: il faut regarder au-del� de l�avenir imm�diat et se pr�parer au pire. C�est pourquoi Salaman avait d�j� engendr� huit gar�ons et il esp�rait bien en avoir ajout� un neuvi�me pendant la nuit. Si ce n��tait pas Chham qui lui succ�dait sur le tr�ne, ce serait Athimin et, sinon, ce serait Poukor, ou Ganthiav, ou bien Bruikkos, ou encore l�un des plus jeunes princes. Le prochain roi serait peut-�tre m�me celui qu�il avait engendr� pendant la nuit, avec Vladirilka. Ou bien un gar�on qui n��tait pas encore con�u, n� d�une compagne qu�il n�avait pas encore choisie. Une seule chose �tait certaine�: la royaut� ne reviendrait pas � Biterulve. C��tait un gar�on trop sensible et trop compliqu�. Salaman le voyait plut�t occuper une charge de conseiller de la couronne. Chham ou Athimin �taient mieux arm�s que lui pour affronter les dures r�alit�s du pouvoir royal.</p><p>Mais il avait encore largement le temps de pr�parer sa succession. Salaman venait � peine d�atteindre sa soixanti�me ann�e. Il n�ignorait pas que certains le consid�raient comme un vieillard, mais il �tait loin de partager cette opinion. Il pensait, pour sa part, �tre encore dans la force de l��ge et soup�onnait que la jeune et douce Vladirilka, encore endormie avec la chaleur du roi dans son ventre, ne le contredirait pas sur ce chapitre.</p><p>Biterulve montra du doigt le plus proche des escaliers qui permettaient de gagner le sommet du rempart.</p><p>��Nous allons monter, p�re�?</p><p>��Attends un peu. Reste pr�s de moi d�abord. Il aimait � contempler le mur d�en bas pour commencer. � l��tudier. � s�impr�gner de sa force et � laisser p�n�trer son �me.</p><p>Il leva la t�te et laissa son regard courir le long du mur, le plus loin possible. Il l�avait d�j� fait dix mille fois, mais il ne s�en lassait pas.</p><p>L�immense mur qui entourait la Cit� de Yissou �tait form� de gigantesques pierres noires et dures, hautes de la moiti� de la taille d�un homme, deux fois plus larges et �paisses de la longueur d�un bras. Depuis plusieurs d�cennies, une arm�e de tailleurs de pierre y travaillaient de l�aube au cr�puscule, tous les jours de l�ann�e, d�coupant lentement et patiemment les �normes blocs dans une carri�re situ�e dans le ravin qui s��tirait � l�ouest de la cit�, les taillant et les �quarrissant avant de les polir. Des groupes dociles de vermilions halaient ensuite les charges massives � travers le plateau accident�, jusqu�au bord du large crat�re de faible profondeur qui abritait la cit�. Chaque fois qu�un m�galithe arrivait devant l�emplacement qui lui �tait r�serv� le long du mur en continuel agrandissement, les ouvriers �m�rites de Salaman le mettaient en place en le hissant hardiment � l�aide d�engins de bois et de harnais faits de brins de larret tress�s.</p><p>��C�est ici qu�un bloc de pierre est tomb�, il y a cinq ans, dit-il en indiquant le mur de la t�te.</p><p>� l��vocation de ce souvenir, il sentit l�amertume remplir son �me, comme chaque fois qu�il venait � cet endroit. Trois ouvriers avaient �t� �cras�s par la pierre et deux autres avaient �t� condamn�s � mort sur l�ordre de Salaman, pour l�avoir laiss� tomber. Chham et Athimin, ses propres fils, s��taient �lev�s contre la cruaut� de la sentence, mais le roi �tait rest� inflexible. Le jour m�me, les deux hommes avaient �t� emmen�s pour �tre sacrifi�s � Dawinno le Destructeur.</p><p>��Je m�en souviens, dit Biterulve. Et je me rappelle aussi que tu as fait ex�cuter les hommes qui ont fait tomber le bloc de pierre. Je pense souvent � ces pauvres ouvriers, p�re.</p><p>��Vraiment, mon gar�on�? dit Salaman en lui lan�ant un regard �tonn�.</p><p>��Ils ont perdu la vie � cause d�un accident� Crois-tu que c��tait vraiment un juste ch�timent�?</p><p>��Comment tol�rer une telle maladresse�? demanda Salaman en refoulant soigneusement sa col�re. La construction du mur est notre objectif le plus sacr�. Toute n�gligence doit �tre consid�r�e comme un sacril�ge.</p><p>��Le crois-tu vraiment, p�re�? demanda Biterulve en souriant. Il me semble que si nous �tions parfaits en toutes choses, nous serions nous-m�mes des dieux.</p><p>���pargne-moi tes subtilit�s, dit le roi en lui donnant une petite tape affectueuse sur l�arri�re de la t�te. Trois hommes ont perdu la vie � cause de la stupidit� de ces deux ma�ons. Le contrema�tre Augenthrin a p�ri. Le mur �tait toute sa vie. Cela m�a fait mal de le perdre. Et qui sait combien d�autres victimes il aurait pu y avoir si j�avais laiss� ces incapables continuer�? La pierre suivante m�aurait peut-�tre �cras� la t�te. Ou bien la tienne.</p><p>Au vrai, il s��tait interrog� sur la sagesse d�une sentence aussi rigoureuse au moment m�me o� il la pronon�ait. Mais Biterulve n�avait pas � le savoir. La condamnation lui avait simplement �chapp� dans l�acc�s de fureur qui l�avait saisi en d�couvrant le spectacle navrant du magnifique bloc de pierre tout l�zard� et inutilisable, duquel d�passaient six jambes ensanglant�es.</p><p>Mais, une fois prononc�, un d�cret ne peut �tre r�voqu�. Salaman savait qu�un roi doit �tre juste et cl�ment, mais qu�il se montre parfois d�une cruaut� inconsid�r�e, car c�est �galement dans la nature du pouvoir royal. Et lorsqu�il est cruel, il lui faut prendre garde de ne point se faire surprendre � mettre en doute le bien-fond� de sa cruaut�, sinon le peuple le regardera comme le pire de tous les despotes, un souverain fantasque. L�injustice m�me de cette sentence h�tivement prononc�e la rendait impossible � annuler. C�est ainsi que le sang avait �t� expi� par le sang dans cet �pisode de la construction du grand mur noir de Salaman. Si le peuple s�en �tait inqui�t�, il n�avait jamais exprim� son m�contentement.</p><p>��Viens, dit Salaman. Montons.</p><p>En dix-huit points �quidistants du p�rim�tre, s��levaient d��l�gants escaliers de pierre qui donnaient acc�s � l��troit chemin de ronde pav� de briques qui courait au sommet du rempart. Au d�but de leur construction, certains des fils et des conseillers de Salaman avaient trouv� l�existence de ces escaliers paradoxale, voire dangereuse.</p><p>��Jamais nous n�aurions d� les construire, p�re, avait d�clar� Chham avec toute la gravit� qu�il affectait en sa qualit� d�a�n�. Ils ne feront que faciliter la t�che des hjjk pour se r�pandre dans la cit� s�ils r�ussissent � escalader le mur.</p><p>Et Athimin, son fr�re cadet, le seul autre fils que le roi avait eu de Weiawala, sa premi�re compagne, avait fait chorus.</p><p>��Nous devrions les supprimer, p�re. Ils me font peur. Chham a raison, ils nous rendent trop vuln�rables.</p><p>��Jamais les hjjk n�escaladeront le mur, avait r�pliqu� Salaman. Mais nous avons besoin de ces escaliers afin que nos guerriers puissent arriver rapidement au sommet du mur si des assaillants tentent un jour de le prendre d�assaut.</p><p>Les jeunes princes n�avaient pas insist�. Ils savaient qu�il valait mieux �viter de s�engager avec leur p�re dans une discussion de ce genre. Salaman gouvernait la cit� d�une main ferme et avec comp�tence depuis leur plus tendre enfance, mais, sur ses vieux jours, il devenait de plus en plus irascible et rigide. Tout le monde, y compris Salaman lui-m�me, avait conscience que le mur n��tait pas un sujet � aborder dans le courant d�une discussion raisonnable. Le roi n�avait que faire de la raison quand il s�agissait du Grand Mur. Son unique pr�occupation �tait d�en faire un ouvrage si haut que la question de l�escalade ne puisse plus se poser.</p><p>Pendant ses tourn�es matinales d�inspection, il choisissait un escalier diff�rent chaque jour et redescendait invariablement par le deuxi�me escalier sur la gauche de celui qu�il avait pris pour monter, de sorte qu�il lui fallait six jours pour faire le tour complet des remparts. C��tait un rite dont il ne d�viait jamais, �t� comme hiver, sous la pluie comme sous le soleil. Il avait le sentiment que la s�curit� de la cit� en d�pendait.</p><p>Biterulve commen�a de grimper les marches quatre � quatre�; Salaman le suivit � une allure plus digne. Arriv� en haut, il tapa du pied sur le pavement de briques du chemin de ronde qui couvrait les �normes blocs de pierre noire comme une �paisse couche de peau sur une musculature puissante.</p><p>��Sens-tu comme il est solide sous tes jambes, mon fils�? demanda Salaman en riant. Voil� un mur pour toi�! Voil� un mur dont on peut �tre fier�!</p><p>Il posa le bras sur l��paule du gar�on et parcourut du regard les terres encore noy�es dans la brume qui s��tendaient aux portes de la cit�.</p><p>La Cit� de Yissou avait �t� b�tie dans une vall�e riante et fertile. Des montagnes aux versants couverts de for�ts denses la bordaient au nord et � l�est, des collines arrondies s��levaient au sud et un terrain �pre et onduleux s�ouvrait � l�occident, vers l�oc�an lointain.</p><p>La gigantesque cuvette occup�e par la cit� elle-m�me se trouvait au c�ur d�une vaste prairie tapiss�e des deux vari�t�s d�herbes, la verte et la rouge. Le pourtour de la d�pression parfaitement circulaire �tait clairement d�limit�. Bien qu�incapable de le prouver, Salaman avait toujours �t� persuad� que le crat�re �tait le point d�impact d�une �toile de mort qui s��tait fracass�e sur la Terre au d�but de la p�riode de funeste m�moire nomm�e le Long Hiver.</p><p>Le bord de la cuvette �tait bien marqu�, mais il n�offrait gu�re de protection contre des envahisseurs. C�est pourquoi, depuis trente-cinq ans, la construction du Grand Mur de Yissou se poursuivait sans rel�che.</p><p>Salaman avait commenc� les travaux dans le courant de la sixi�me ann�e de la cit�, la troisi�me de son propre r�gne qui avait commenc� � la mort du premier roi de Yissou, le violent et ombrageux Harruel. Pendant son long r�gne, il avait vu le mur s��lever de quinze assises en la plupart des points du p�rim�tre pour former un rempart cyclop�en ceignant la cit� sur tout le pourtour de la cuvette.</p><p>Dans les premiers temps de la fondation de Yissou, une simple palissade de bois prot�geait ce p�rim�tre, sans grande efficacit�. Salaman qui, � l��poque, n��tait encore qu�un jeune guerrier, mais r�vait d�j� de succ�der � Harruel, avait fait le serment de la remplacer un jour par un infranchissable mur de pierre. Et il avait tenu parole.</p><p>Si seulement il pouvait �tre assez haut�! Mais quelle hauteur pouvait �tre consid�r�e comme suffisante�?</p><p>L�assaut tant redout� des hjjk n�avait pas encore eu lieu depuis le d�but de son r�gne. Les insectes erraient dans la campagne avoisinante et il arrivait de loin en loin que de petites bandes d�une dizaine ou d�une vingtaine d�individus, s��tant �cart�es pour quelque insondable raison de leur avant-poste de Vengiboneeza, s�approchent de la cit�. Mais ils demeuraient � la limite de la visibilit�, petites taches noir et jaune, pas plus grosses � cette distance que des fourmis, leurs lointains anc�tres. Puis ils faisaient demi-tour et repartaient vers le nord, ayant satisfait la vive curiosit� qui les avait pouss�s � venir jusque-l�. Salaman pensait qu�il �tait vraiment impossible de comprendre les hjjk.</p><p>Ainsi, ann�e apr�s ann�e, r�gnait ce que les insectes nommaient la paix de la Reine. Mais la paix de la Reine pouvait n��tre rien d�autre qu�un pi�ge, un mensonge, une illusion, une simple situation transitoire. Les hjjk pouvaient y mettre un terme � leur convenance. La guerre pouvait �clater � tout moment. T�t ou tard, immanquablement, cela se produirait.</p><p>Comment pouvait-il se persuader qu�un mur de quinze assises �tait assez haut�? Il se repr�sentait les hjjk construisant des �chelles de plus en plus longues et franchissant son mur, quelle que f�t la hauteur � laquelle il le haussait, m�me s�il devait s��lever jusqu�� la vo�te du ciel.</p><p>��Je pense que nous allons le sur�lever, d�clarait souvent Salaman avec un grand geste des deux bras. Encore trois assises, peut-�tre quatre.</p><p>Et les entrepreneurs et les ma�ons soupiraient. � mesure que le mur de Salaman s��levait, tous les cr�neaux et les parapets, les �chauguettes et les beffrois dispos�s le long de la muraille devaient �tre d�mantel�s pour laisser la place aux nouvelles rang�es de blocs de pierre, puis reconstruits, puis � nouveau d�truits quand l�id�e fixe de Salaman le poussait � exiger une ou deux assises de plus.</p><p>Mais ils s�y �taient habitu�s. Le mur �tait l�obsession du roi, son jouet le plus cher, son monument. Tout le monde savait qu�il continuerait de s��lever tant que Salaman serait roi. Ils n�auraient su que dire ni que faire s�il leur avait annonc� tout � trac un beau jour�: ��Le mur est termin�. Nous sommes � l�abri de toute attaque ennemie. Rentrez tous chez vous et cherchez une nouvelle occupation d�s demain.��</p><p>Il n�y avait gu�re de chances pour que cela se produise. Le mur ne serait jamais achev�.</p><p>Le roi tapa derechef du pied, il se repr�sentait les racines massives que le mur d�veloppait pour s�ancrer dans les profondeurs de la terre et il se mit � rire.</p><p>��Sais-tu ce que j�ai accompli, mon fils�? demanda-t-il � Biterulve. J�ai construit un mur qui durera un million d�ann�es. Et m�me un milliard d�ann�es. Le monde se d�veloppera et conna�tra un jour une grandeur � c�t� de laquelle la civilisation de la Grande Plan�te semblera d�risoire et, en voyant le mur, les gens diront�: ��C�est le mur de Salaman qui fut roi de Yissou quand le monde �tait encore tout jeune.��</p><p>��Le monde est-il vraiment jeune maintenant, p�re�? demanda Biterulve en prenant un air rus�. Je croyais qu�il �tait tr�s vieux, que nous vivions ses derniers moments.</p><p>��C�est vrai, mon fils, mais pour ceux qui viendront apr�s nous, notre �poque semblera encore celle de la jeunesse.</p><p>��Quel �ge a le monde, � ton avis�?</p><p>Le roi sourit int�rieurement. Le gar�on lui rappelait parfois Hresh, Hresh enfant, Hresh-le-questionneur.</p><p>��Le monde a au moins deux millions d�ann�es, r�pondit-il avec un haussement d��paules. Peut-�tre trois.</p><p>��Vraiment�? insista Biterulve. Mais si sept cent mille ans se sont �coul�s depuis la Grande Plan�te, s�il y a eu avant cette civilisation une �poque o� les humains �taient les ma�tres de la Terre et si, en des temps encore plus recul�s, les humains n��taient qu�une race parmi d�autres�� comment le monde pourrait-il n�avoir que trois millions d�ann�es�?</p><p>��Alors, c�est peut-�tre quatre millions, dit Salaman.</p><p>Cela l�amusait de voir quelqu�un argumenter contre lui de la sorte, mais seul Biterulve pouvait se le permettre.</p><p>��Cinq, si tu veux. Le monde se renouvelle perp�tuellement. Il est jeune au d�but, puis il vieillit et il trouve une seconde jeunesse. Et quand il recommence � vieillir, l�homme regarde en arri�re et �voque l��ge d�j� presque enti�rement oubli� qui a pr�c�d� son �poque, et il dit que c��tait la jeunesse du monde, sans savoir que le monde avait d�j� �t� vieux auparavant. Est-ce que tu me suis, mon fils�?</p><p>��Je crois, r�pondit Biterulve d�un ton narquois.</p><p>Salaman lui tapota virilement l��paule et, sous le ciel qui allait s��claircissant, ils long�rent le chemin de ronde vers le sud, dans la direction du pavillon. C��tait une construction en d�me, de pierre grise, lisse et luisante, qui s��levait au-dessus du mur, � la hauteur du plus m�ridional des dix-huit escaliers.</p><p>Le pavillon �tait r�serv� � l�usage exclusif de Salaman. Il aimait � s�y retirer dans la solitude, parfois pendant plusieurs heures d�affil�e, pour sa m�ditation matinale ou � d�autres moments de la journ�e.</p><p>� cet endroit, et � cet endroit seulement, le mur s��loignait du bord du vieux crat�re. Il s��cartait vers le sud afin d�englober une �minence du sommet de laquelle on distinguait la ligne de la mer occidentale, les for�ts qui s��tendaient � l�orient et les collines bosselant le paysage au midi.</p><p>Au tout d�but, quand Harruel �tait roi, quand la palissade de bois �tait encore inachev�e et quand la cit� n��tait encore compos�e que de sept huttes de guingois, abris pr�caires encadr�s de plantes grimpantes, il arrivait fr�quemment � Salaman de gravir cette �minence, seul le plus souvent, parfois accompagn� de Weiawala, sa premi�re compagne. Arriv� au sommet, il s�asseyait et r�vait � un avenir glorieux qui s�ouvrirait devant lui. La m�me vision lui venait sans cesse�: la Cit� de Yissou � l�apog�e de sa grandeur et de sa splendeur, surpassant m�me l�antique Vengiboneeza des yeux de saphir�; une cit� puissante, capitale d�un empire puissant s��tendant jusqu�� l�horizon et m�me au-del�, et gouvern� non par les descendants du fruste Harruel, mais par les petits-enfants de Salaman.</p><p>Une partie de ce r�ve s��tait r�alis�e. Mais pas la totalit�.</p><p>La cit� s��tait d�velopp�e au-del� de ses limites premi�res, sans toutefois atteindre l�horizon. L�occupation de Vengiboneeza par les hjjk brisant son r�ve d�un empire rayonnant vers le nord et l�est, et la mer formant une barri�re infranchissable � l�ouest, l�expansion se limitait au sud. De petits villages d�agriculteurs commen�aient depuis peu � pousser � quelque distance de la cit�, mais seuls les plus rapproch�s reconnaissaient l�autorit� de Salaman. Les autres conservaient une ind�pendance assez floue ou m�me, pour les plus �loign�s, se consid�raient comme tributaires de Dawinno.</p><p>Salaman soup�onnait que sa cit� ne faisait pas la moiti� de la Cit� de Dawinno fond�e loin au sud par Hresh et Taniane, mais il avait encore le temps de b�tir un empire. Il lui arrivait encore, lorsqu�il se rendait dans le pavillon qu�il avait fait construire � l�endroit de ses r�veries de jeunesse, d�embrasser toute la contr�e du regard et de songer � la splendeur que conna�trait un jour son royaume.</p><p>��Je sens quelque chose d��trange, p�re, dit brusquement Biterulve tandis qu�ils s�approchaient du pavillon.</p><p>��Quelque chose d��trange�? Que veux-tu dire�?</p><p>��Quelque chose qui vient du sud. Qui s�approche de nous en ce moment m�me. Une force puissante. Je l�ai sentie toute la nuit et depuis mon r�veil. Mais cette sensation est de plus en plus forte.</p><p>��Sais-tu, dit Salaman en riant, que j�ai per�u moi-m�me, pr�cis�ment � cet endroit, quelque chose d��trange, il y a bien longtemps de cela. C��tait un apr�s-midi ensoleill� et j��tais ici avec Weiawala. J�avais juste quelques ann�es de plus que toi. J�ai per�u le grondement d�une arm�e en marche qui se dirigeait vers nous. C��tait bien une arm�e de hjjk, une multitude d�insectes venant du nord et poussant devant eux un gigantesque troupeau d��normes vermilions. Est-ce cela que tu sens, mon gar�on�? L�approche d�une arm�e de hjjk�?</p><p>��Non, p�re, ce n�est rien de tel. Ce ne sont pas des hjjk.</p><p>Mais Salaman �tait plong� dans l��vocation du pass�.</p><p>��C��tait une grande migration et ils se dirigeaient droit sur nous. Le bruit �tait pareil � celui du tonnerre, le bruit du claquement de dizaines de milliers de sabots sur le sol. Puis ils sont arriv�s� Mais nous les avons vaincus, nous les avons repouss�s. Tu connais cette histoire, n�est-ce pas�?</p><p>��Qui ne la conna�t�? C�est le jour o� Harruel fut tu� et tu es devenu roi.</p><p>��Oui. Oui, c�est ce jour-l�.</p><p>Salaman songea fugitivement � Harruel, d�une rare bravoure au combat, mais trop fruste, trop t�n�breux et trop violent pour faire un bon roi. Harruel qui s��tait battu avec une grande vaillance, mais avait fini par succomber aux innombrables blessures que les hjjk lui avaient inflig�es. C��tait si loin�! Le monde �tait encore si jeune�!</p><p>��Viens avec moi, dit-il en passant de nouveau le bras sur l��paule de Biterulve. Allons dans le pavillon.</p><p>��Mais je croyais que tu ne permettais jamais � personne de�</p><p>��Viens, r�p�ta Salaman avec une pointe d�agacement. Je te demande de rester � mes c�t�s. Refuseras-tu mon invitation�? Viens avec moi et nous allons essayer de savoir ce qu�est cette impression �trange que tu affirmes ressentir.</p><p>Ils suivirent la courbe du mur en pressant le pas et entr�rent dans le petit pavillon. Ils s�avanc�rent jusqu�� la fen�tre o� ils rest�rent c�te � c�te, les mains pos�es sur le rebord biseaut�. Salaman �tait tout d�sorient� d�avoir quelqu�un avec lui dans le pavillon. Il n�avait pas souvenance d�une telle situation. Mais, en toutes circonstances, il �tait pr�t � faire une exception pour Biterulve, seulement pour Biterulve.</p><p>Il tourna la t�te vers le sud et laissa son �me prendre son essor et parcourir la campagne. Mais il ne per�ut rien qui sort�t de l�ordinaire.</p><p>Son esprit commen�a � vagabonder et � �voquer la nuit pr�c�dente. Il songea � Vladirilka, encore endormie dans le palais et�� il en avait la conviction�� � son prochain fils poussant d�j� dans le ventre de la jeune femme. Elle n�avait encore que seize ans, la chair douce et l�esprit vif. Comme elle �tait belle, comme elle �tait tendre�! Et elle ne sera pas la derni�re compagne que je prendrai, se dit Salaman. L�exercice de la royaut� qui comporte de lourdes charges doit, en retour, avoir de belles compensations. Les dieux n�avaient jamais d�cr�t� qu�un roi devait se limiter � une seule compagne. En cons�quence�</p><p>Tu t�es engag� dans une r�verie stupide, se dit-il, m�content.</p><p>��Alors�? demanda-t-il en se tournant vers Biterulve. Per�ois-tu quelque chose ici�?</p><p>Le gar�on �tait pench� en avant, tout le corps tendu, les narines palpitantes, la t�te haute, comme quelque animal rac� et tremblant tenu en laisse.</p><p>��De plus en plus fort, p�re. Au sud. Tu ne sens rien�?</p><p>��Non, dit Salaman. Rien.</p><p>Il fit appel � toute sa concentration et projeta son �me, explorant les terres qui s��tendaient au-del� du mur.</p><p>��Toujours rien� Attends�!</p><p><emphasis>Qu�est-ce que cela pouvait bien �tre�?</emphasis></p><p>Quelque chose venait d�effleurer son �me. Quelque chose d�insolite et de puissant. Les deux mains agripp�es au rebord de la fen�tre, Salaman se pencha dans l�ouverture pour fouiller du regard la plaine m�ridionale encore noy�e dans le brouillard.</p><p>Puis, dressant son organe sensoriel, il projeta sa seconde vue.</p><p>Un mouvement, au loin. Une tache indistincte et gris�tre, un petit nuage coll� au sol, un point � l�horizon, pr�s de l�endroit o� le sol de la vall�e commen�ait de s��lever vers les collines. La tache grossissait peu � peu, mais il �tait incapable d�en distinguer les d�tails.</p><p>��Tu le per�ois, p�re�?</p><p>��Oui, maintenant, je le per�ois.</p><p>Des hjjk�? Peu probable. M�me � cette distance, Salaman en avait la quasi-certitude, car il ne percevait pas la moindre trace de leur �me s�che et aust�re.</p><p>��Je vois des voitures, p�re�! s��cria Biterulve.</p><p>��Ah�! Les yeux d�un jeune homme�! dit Salaman avec une moue d�sabus�e.</p><p>Puis il les vit � son tour. Les voitures �taient tir�es par des xlendis patauds et hauts sur pattes, � l�allure saccad�e, d�sarticul�e. Les hjjk n�utilisaient pas les xlendis comme b�tes de trait. Ils se d�pla�aient � pied et, lorsqu�ils avaient de lourdes charges � transporter, ils utilisaient des vermilions. Non, ce devaient �tre des membres du Peuple qui venaient du sud. Peut-�tre des marchands de Dawinno.</p><p>Aucun convoi de Dawinno n��tait attendu � cette �poque de l�ann�e. Celui du d�but de l��t� �tait d�j� arriv� et reparti�; celui de l�automne n��tait pas attendu avant encore pr�s de deux mois.</p><p>��Sais-tu qui ils sont�? demanda Biterulve d�une voix vibrante d�excitation.</p><p>��Ils viennent de Dawinno, r�pondit Salaman. Regarde les banni�res rouge et or qui flottent au-dessus des toits. Une, deux, trois, quatre et cinq voitures qui arrivent par la Route du Sud. Voil� qui est v�ritablement �trange, mon gar�on� Tu avais vu juste�!</p><p>Mais �tait-ce vraiment des marchands�? Pourquoi des marchands viendraient-ils � cette saison, quand il n�y avait pas de marchandises � acheter�?</p><p>Les habitants de Dawinno avaient-ils �t� saisis d�un brusque d�sir de conqu�te�? Certainement pas. La guerre n��tait pas le style de Taniane, et encore moins de Hresh. De toute fa�on, ces ridicules voitures tir�es par des xlendis n�avaient pas l�air de v�hicules militaires.</p><p>��Il y a quelqu�un de tr�s puissant dans ce convoi, dit Biterulve. C�est son esprit que j�ai senti se rapprocher toute la nuit.</p><p>��Ce doit �tre une ambassade, murmura Salaman.</p><p>Il y a un probl�me quelque part, se dit-il, et ils viennent me voir pour m�entra�ner dans cette affaire. Et s�il n�y a pas encore de probl�me, cela ne saurait tarder.</p><p>Il fit un signe � Biterulve et ils redescendirent. Puis ils saut�rent sur leurs montures et regagn�rent le palais. Il �tait encore tr�s t�t. Le roi alla r�veiller ses fils.</p><empty-line/><p>La lutte pour obtenir l�ambassade aupr�s du roi Salaman n�avait pas �t� sans rappeler l�agitation fr�n�tique qui �clate lorsqu�un morceau de viande bien tendre est jet� dans une cage renfermant des stanimandres ou des gabools affam�s. L�ambassadeur serait absent plusieurs mois�; il aurait amplement le temps de nouer des liens �troits avec le puissant Salaman�; il serait une personnalit� marquante dans la conclusion de l�alliance entre les deux cit�s, quelle que f�t sa teneur. Les personnages les plus en vue de Dawinno�� Puit Kjai, Chomrik Hamadel, Husathirn Mueri, Si-Belimnion et quelques autres�� commenc�rent � postuler inlassablement cet honneur tant convoit�.</p><p>Mais, en fin de compte, c�est Thu-kimnibol que Taniane choisit pour entreprendre le voyage vers le nord.</p><p>Elle prit cette d�cision non sans h�sitation ni r�ticence, car Thu-kimnibol et Salaman s��taient violemment querell�s dans le pass�, � l��poque o� Thu-kimnibol vivait encore dans la cit� fond�e par son p�re, Harruel, et gouvern�e maintenant par Salaman. Tout le monde �tait au courant. Ils avaient �chang� des insultes et m�me des menaces, puis Thu-kimnibol avait pris la route du sud pour aller se r�fugier dans la nouvelle cit� de Hresh. Nombreux �taient ceux, et parmi eux Husathirn Mueri et Puit Kjai, qui estimaient que la d�cision d�envoyer Thu-kimnibol en mission diplomatique aupr�s de son vieil ennemi �tait pour le moins curieuse, sinon inconsid�r�e.</p><p>Mais Thu-kimnibol d�fendit sa cause avec �loquence en affirmant qu�il connaissait mieux que quiconque la nature du roi de Yissou et qu�il �tait le seul choix possible pour cette mission. Pour ce qui �tait de sa querelle avec Salaman, c��tait de l�histoire ancienne, un �pisode de sa jeunesse imp�tueuse, une affaire d�orgueil oubli�e depuis longtemps et � laquelle Salaman n�attachait certainement plus aucune importance apr�s tant d�ann�es. Thu-kimnibol fit aussi savoir avec force qu�il aspirait � servir sa cit� dans une entreprise nouvelle et exigeante afin de soulager le chagrin qu�il �prouvait encore de la perte de sa compagne. Rien ne pouvait mieux le distraire de sa douleur qu�une telle mission qui exigerait toute son �nergie.</p><p>Mais c�est Hresh qui fit pencher la d�cision en faveur de son demi-fr�re.</p><p>��C�est l�homme qu�il nous faut, dit-il � Taniane, le seul qui soit capable de tenir t�te � Salaman. Tous les autres sont des esprits �triqu�s, ce que l�on ne peut certainement pas dire de Thu-kimnibol. Et j�ai l�impression qu�il est devenu encore plus fort depuis la mort de Naarinta. Je trouve qu�il a maintenant quelque chose que je ne lui avais jamais connu� Oui, je sens une sorte de noblesse qui se d�veloppe en lui. C�est lui que nous devons envoyer, Taniane.</p><p>��Peut-�tre.</p><p>Le voyage de Thu-kimnibol fut pr�c�d� par des pri�res, un je�ne et une longue consultation avec Boldirinthe, car, � sa mani�re, c��tait un homme pieux, fid�le aux Cinq D�it�s. D�aucuns laissaient entendre qu�il devait �tre quelque peu na�f pour conserver la foi � l��poque moderne, mais Thu-kimnibol n�avait que faire de ces racontars.</p><p>��J�invoquerai Yissou pour toi, bien entendu, dit Boldirinthe, le souffle court, en ouvrant le placard aux talismans.</p><p>C��tait une grosse et robuste femme, d�un �ge tr�s avanc�. N�e dans le cocon, elle �tait l�une des derni�res � avoir connu le Temps du D�part. Boldirinthe avait pris �norm�ment de poids depuis quelques ann�es et elle ressemblait maintenant � une bonbonne.</p><p>��Yissou, pour ta protection, poursuivit-elle. Et Dawinno pour t�aider � an�antir les ennemis qui pourraient croiser ta route.</p><p>��N�oublie pas Friit, dit Thu-kimnibol avec un sourire, pour le cas o� ils seraient les premiers � frapper.</p><p>��Oui, bien s�r, Friit aussi, dit Boldirinthe en riant sans cesser de disposer les figurines sur la table. N�oublions pas la d�esse Mueri, pour te consoler si jamais tu avais le mal du pays. Et Emakkis, pour pourvoir � tes besoins. Je leur demanderai � tous les Cinq de r�pandre leurs bienfaits sur toi, Thu-kimnibol. C�est plus sage. Dois-je aussi invoquer Nakhaba�? ajouta-t-elle, les yeux p�tillants de malice.</p><p>��Suis-je un Beng, Boldirinthe�?</p><p>��Mais leur dieu est puissant. Et nous le v�n�rons maintenant au m�me titre que les autres. Nous ne formons plus qu�une seule tribu.</p><p>��Je me d�brouillerai sans l�aide de Nakhaba, r�pliqua Thu-kimnibol, l�air imperturbable.</p><p>��Comme tu voudras. Comme tu voudras.</p><p>Boldirinthe alluma ses bougies et br�la son encens.</p><p>Le poids des ans lui �tait manifestement de plus en plus p�nible � supporter. Thu-kimnibol se demanda si elle n��tait pas malade. Une vieille personne si douce, qui avait peut-�tre un peu de malice en elle, mais pas la moindre m�chancet�. Tout le monde l�aimait. Il n��tait pas assez �g� pour avoir des souvenirs tr�s pr�cis de Torlyri, celle qui l�avait pr�c�d�e dans sa charge, mais ceux qui avaient bien connu Torlyri affirmaient que Boldirinthe �tait digne de sa devanci�re, aussi douce et bienveillante qu�elle. Un jugement �logieux, car, m�me apr�s tant d�ann�es, les anciens parlaient encore de Torlyri avec une profonde affection. Torlyri avait �t� la femme-offrande du Peuple, du temps de Koshmar, d�abord dans le cocon, puis � Vengiboneeza, apr�s le D�part. Mais quand le Peuple avait quitt� Vengiboneeza pour entreprendre sa seconde migration, elle �tait rest�e dans l�ancienne capitale des yeux de saphir, car elle s��tait �prise de Trei Husathirn, un guerrier Beng, et ne voulait pas l�abandonner. C�est alors que Boldirinthe �tait devenue femme-offrande � la place de Torlyri.</p><p>Thu-kimnibol avait de la peine � comprendre comment une femme aussi unanimement aim�e que Torlyri avait pu mettre au monde un serpent comme Husathirn Mueri. Peut-�tre �tait-ce le sang Beng coulant dans ses veines qui avait fait de Husathirn Mueri ce qu�il �tait.</p><p>��Combien de temps, � ton avis, te prendra le voyage�? demanda Boldirinthe.</p><p>��Jusqu�� ce que j�arrive. Ni plus ni moins.</p><p>��Je me souviens de la Cit� de Yissou. Il y avait en tout et pour tout sept mis�rables huttes de bois, on ne peut plus rudimentaires, y compris celle qu�ils appelaient le palais royal.</p><p>��La cit� s�est d�velopp�e depuis cette �poque, dit Thu-kimnibol.</p><p>��Oui. Oui, je suppose. Mais le souvenir que j�en ai gard� est celui d�une petite agglom�ration qui ne ressemblait � rien. J�y suis all�e une fois, tu sais. Nous avons travers� Yissou, sur le trajet entre Vengiboneeza et ici. Je t�ai vu l�-bas. Tu �tais encore un petit gar�on. Pas si petit que cela, en r�alit�. Tu as toujours �t� grand pour ton �ge, et courageux. Tu as tu� des hjjk pendant une grande bataille qui a eu lieu � Yissou � cette �poque.</p><p>��Oui, dit Thu-kimnibol avec indulgence, je m�en souviens aussi. Dois-je m�agenouiller devant toi, m�re Boldirinthe�?</p><p>��Pourquoi Taniane t�a-t-elle choisi comme ambassadeur�? demanda-t-elle avec un regard rus�.</p><p>��Pourquoi pas�?</p><p>��Cela semble curieux. On m�a dit que tu avais eu un diff�rend avec le roi Salaman. N�est-il pas vrai que tu fus son rival pour le tr�ne de Yissou�? Et maintenant on t�envoie comme �missaire aupr�s de lui� Mais je me demande s�il te fera confiance. Ne va-t-il pas s�imaginer que c�est une nouvelle tentative pour lui ravir son tr�ne�?</p><p>��C�est vraiment de l�histoire ancienne, dit Thu-kimnibol. Je ne veux pas de son tr�ne et il le sait. Et m�me si je cherchais � l�en chasser, je ne r�ussirais pas. Si Taniane m�a choisi, c�est parce que je connais mieux Salaman que n�importe qui d�autre, sauf peut-�tre Hresh et Taniane, et ils ne peuvent tout de m�me pas partir eux-m�mes. Prie pour que je fasse un bon voyage, m�re Boldirinthe, et prie aussi avec moi pour ma compagne Naarinta dont l��me a entrepris de son c�t� un autre voyage. Ensuite, je me mettrai en route.</p><p>��Oui. Oui.</p><p>Elle commen�a l�invocation � Yissou, mais, au bout d�un moment, elle s�interrompit et s�absorba dans un silence si long que Thu-kimnibol crut qu�elle s��tait endormie. Puis elle �mit un petit rire.</p><p>��Je me suis accoupl�e une fois avec Salaman. Nous �tions encore dans le cocon. Il �tait plus jeune que moi de quatre ou cinq ans. Ce n��tait qu�un gar�on de dix ou onze ans. Mais il �tait d�j� plein de s�ve. Il est venu � moi� C��tait un gar�on tr�s silencieux, � l��poque, un petit brun, tr�s large d��paules et dot� d�une force incroyable. Il est venu � moi et il a pos� les mains sur mes seins�</p><p>��Je t�en prie, Boldirinthe. Veux-tu�</p><p>��Et nous l�avons fait dans la salle de culture, Salaman et moi, � m�me le sol, roulant sous les vignes-velours. Il n�a pas ouvert la bouche. Ni avant, ni pendant, ni apr�s. Il ne parlait pas beaucoup � l��poque. Ce fut notre unique accouplement, la seule occasion o� nous nous sommes connus intimement. Apr�s cela, il n�y eut plus que Weiawala pour lui et, de toute fa�on, moi, j��tais avec Staip. Si j�avais su que Salaman deviendrait roi un jour� Mais comment aurais-je pu le savoir, nous ne connaissions m�me pas ce mot�</p><p>��M�re Boldirinthe, dit Thu-kimnibol d�un ton insistant.</p><p>Il redoutait que la vieille femme continue de lui raconter toute sa vie et de dresser la liste de ses accouplements et de ses couplages depuis cinquante ans. Mais l��vocation des souvenirs �tait termin�e et elle se concentrait maintenant sur sa t�che. Elle l�effleura d�licatement avec son organe sensoriel, elle fit les Cinq Signes, elle pronon�a les paroles sacr�es, elle brandit les talismans, elle fit entrer les dieux dans la salle et leur ouvrit l��me de Thu-kimnibol. Ils lui apparurent et ils �taient si vivants, si r�els qu�il les reconnut tous, bien qu�ils n�eussent pas de forme et ne fussent que de simples auras, des couronnes brillantes qui l�entouraient dans l�obscurit�. Il reconnut la douce Mueri�; le f�roce et implacable Dawinno�; Emakkis, le Pourvoyeur�; et puis Friit�; et enfin Yissou, celui qui le prot�gerait. Dans le sanctuaire de la salle des offrandes de Boldirinthe, il s�offrit aux Cinq D�it�s qui r�gnaient sur le monde et il pla�a son �me sous la protection de leur pr�sence divine. Il lui sembla sur le moment que cette communion �tait plus profonde que tout ce qu�il avait connu jusqu�alors. Il go�ta � la f�licit� et sentit une paix profonde et durable l�envahir.</p><p>Il se sentait enfin pr�t � partir. Les dieux �taient avec lui,<emphasis> ses</emphasis> dieux, ceux qu�il comprenait et aimait. Ils sauraient le guider et le prot�ger pendant son long voyage vers le nord.</p><p>Thu-kimnibol n�avait que faire des doctrines nouvelles qui avaient surgi au sein du Peuple. Certains adoraient la race �teinte des humains� et professaient m�me que les humains �taient des dieux plus puissants que les Cinq. D�autres se prosternaient devant Nakhaba, le dieu Beng, et affirmaient eux aussi qu�il occupait aux cieux un rang plus �lev� que les Cinq, qu�il �tait l�Intercesseur capable d�intervenir aupr�s des dieux en faveur des humains.</p><p>Il y en avait d�autres encore, surtout ceux de l�Universit�, la bande du vieux Hresh, qui parlaient d�un dieu sup�rieur � tous les autres, aux humains, � Nakhaba et aux Cinq. Ils l�appelaient le Sixi�me. Le Dieu-cr�ateur. On ne savait rien de lui et ils disaient que l�on ne pourrait jamais rien savoir de lui, qu�il �tait essentiellement inconnaissable.</p><p>Thu-kimnibol ne savait vraiment que penser de toute cette profusion de dieux. Tous ceux qui n��taient pas les Cinq lui semblaient superflus. Mais il lui �tait plus facile de comprendre le d�sir d�adorer d�autres dieux que la position des quelques individus qui, telle sa ni�ce Nialli Apuilana, semblaient ne croire � aucune divinit�. Quelle morne existence ils devaient tra�ner sous le ciel hostile, sans le secours des dieux�! Comment pouvaient-ils le supporter�? Comment n��taient-ils pas �pouvant�s � l�id�e de n�avoir personne pour les prot�ger�? Aux yeux de Thu-kimnibol, c��tait de la folie. Nialli Apuilana avait au moins une excuse�: tout le monde savait que les hjjk lui avaient trafiqu� le cerveau.</p><p>Il sortit lentement de sa communion et se retrouva affaiss� sur la table de bois rugueux de Boldirinthe tandis que la femme-offrande remettait de l�ordre dans la pi�ce et rangeait les talismans dans le placard. Elle semblait contente d�elle�; elle avait d� percevoir l�intensit� de la communion qu�elle lui avait pr�par�e.</p><p>Il la prit dans ses bras sans rien dire. Il sentait son c�ur d�border d�amour pour elle. Mais le pouvoir de la communion s�estompait peu � peu et il s�appr�ta � partir.</p><p>��M�fie-toi du roi Salaman, dit Boldirinthe au moment o� Thu-kimnibol allait sortir. Il est tr�s malin.</p><p>��Je sais, m�re Boldirinthe.</p><p>��Plus malin que toi.</p><p>��Je ne suis pas aussi stupide qu�on le pense, r�pliqua Thu-kimnibol en souriant.</p><p>��Il est quand m�me plus malin que toi. Crois-moi, Salaman est aussi malin que Hresh. M�fie-toi de lui. Il essaiera de te jouer un sale tour.</p><p>��Je connais bien Salaman. Nous nous comprenons.</p><p>��Il para�t qu�il est devenu violent et dangereux sur ses vieux jours. Qu�il d�tient le pouvoir depuis si longtemps que cela l�a rendu fou.</p><p>��Non, dit Thu-kimnibol. Dangereux, assur�ment. Violent, peut-�tre. Mais il n�est pas fou. J�ai fr�quent� Salaman pendant tr�s longtemps, quand je vivais � Yissou. On peut savoir si quelqu�un a la folie en lui ou s�il ne l�a pas. Salaman est �quilibr�.</p><p>��Nous nous sommes accoupl�s une fois, dit Boldirinthe. Je sais de lui des choses que tu ne sauras jamais. Il y a cinquante ans de cela, mais je n�ai pas oubli�. C��tait un gar�on paisible, mais il avait une �me de feu et, en cinquante ans, le feu a le temps de tout embraser. Sois prudent, Thu-kimnibol.</p><p>��Je te remercie, m�re Boldirinthe, dit-il en s�agenouillant pour embrasser l��charpe de la femme-offrande.</p><p>��Sois prudent, r�p�ta-t-elle.</p><empty-line/><p>En revenant de l�oratoire de la femme-offrande, Thu-kimnibol croisa Nialli Apuilana qui remontait la rue Minbain, une rue pav�e et pentue. C��tait une journ�e ensoleill�e et un vent charg� de douces fragrances soufflait de l�ouest, l� o� des bosquets de sthamis aux feuilles dor�es fleurissaient sur les collines dominant la baie. Nialli Apuilana portait un panier de victuailles et une bouteille de vin clair et piquant destin�s � Kundalimon.</p><p>Elle avait maintenant l�esprit plus serein, mais pas encore totalement libre. Apr�s son effondrement spectaculaire devant le Praesidium, elle s��tait plus ou moins terr�e chez elle, ne se montrant plus pendant des journ�es enti�res, ne sortant que pour se rendre deux fois par jour � la Maison de Mueri et retournant dans sa chambre d�s que Kundalimon avait pris ses repas. Il lui �tait m�me arriv� certains jours de ne pas y aller du tout, laissant aux gardes le soin de le nourrir. Yissou seul savait ce qu�ils lui apportaient. Elle passait la majeure partie de son temps dans la solitude, m�ditant, broyant du noir, ressassant tout ce qu�elle avait dit devant le Praesidium, regrettant de ne pouvoir en retirer la moiti�, et m�me plus de la moiti�. Mais, en fin de compte, il lui semblait important d�avoir exprim� tout ce qu�elle avait sur le c�ur. Les hjjk vus comme des insectes, les hjjk per�us comme des tueurs insensibles, les hjjk ceci, les hjjk cela� Ils n�en savaient rien, absolument rien�! Elle avait donc os� parler. Mais, depuis lors, elle avait l�impression, en montrant son c�ur � d�couvert, d��tre devenue vuln�rable. Ce n�est que depuis peu qu�elle commen�ait � se rendre compte que presque personne n�avait eu connaissance de son �clat et que tous ceux ou presque qui en avaient �t� t�moins avaient d�cid� de ne le consid�rer que comme une petite manifestation d�hyst�rie, le genre de crise qui n�avait rien d��tonnant de la part de Nialli Apuilana. Ce n��tait certes pas tr�s flatteur, mais cela lui �viterait au moins d�essuyer des quolibets dans la rue.</p><p>Elle �tait heureuse de voir Thu-kimnibol. Elle savait qu�ils �taient en d�saccord sur tout ou presque, en particulier sur les hjjk, mais il y avait chez son imposant parent une force et une dignit� qu�elle trouvait rassurantes. Et une certaine chaleur aussi. Les gens de guerre de noble extraction n�avaient que trop tendance � se donner de grands airs. Thu-kimnibol �tait beaucoup plus simple dans ses attitudes.</p><p>��Tu reviens de chez Boldirinthe, mon oncle�? demanda-t-elle.</p><p>��Comment le sais-tu�?</p><p>D�un mouvement de la t�te, Nialli Apuilana indiqua l�oratoire de la femme-offrande qui s��levait au sommet de la colline.</p><p>��Elle habite juste l�-haut�; et la lumi�re des dieux est encore dans tes yeux.</p><p>��Tu vois cela, toi�?</p><p>��Oh�! Oui. Bien s�r.</p><p>Elle se sentit brusquement envieuse. Une telle s�r�nit�, une telle assurance se lisaient sur le visage carr� de Thu-kimnibol.</p><p>��Je te croyais ath�e, dit-il en souriant. Que sais-tu donc de la lumi�re des dieux�?</p><p>��Je n�ai pas besoin de croire � Yissou et aux autres pour voir que tu viens de toucher un nouveau monde. Et je ne suis pas aussi ath�e que tu l�imagines. Oui, je vois la lumi�re des dieux dans tes yeux. Elle brille d�un �clat aussi vif que celle d�un arbre-lanterne par une nuit sans lune.</p><p>��Tu n�es pas ath�e�? dit Thu-kimnibol d�un air sceptique. Tout compte fait, tu ne serais pas ath�e�?</p><p>��J�ai un culte qui m�est propre, r�pondit-elle, de plus en plus g�n�e par la tournure que prenait la conversation. Oui, une sorte de culte que je rends � ma mani�re. Et si ce n�est pas un culte aux yeux de certains, pour moi c�en est un. Mais je n�aime pas parler de cela. La foi est quelque chose de tr�s intime, tu ne crois pas�? Je suis heureuse pour toi, acheva-t-elle avec un sourire �clatant, heureuse de savoir que Boldirinthe a r�ussi � t�apporter le r�confort dont tu avais besoin.</p><p>��Boldirinthe�! s��cria-t-il avec un petit rire. Boldirinthe a maintenant un pied dans le pass� et le second dans l�autre monde. Ce ne fut pas tr�s facile de retenir son attention, mais, � la longue, elle est parvenue � se concentrer et j�ai senti la pr�sence des dieux. Je l�ai vraiment sentie. Ils �taient l�, les Cinq, juste devant moi. Ils m�ont �galement �t� d�un grand r�confort pendant ma p�riode de deuil. Ils m�ont toujours �t� d�un grand r�confort et le seront � jamais. Je te souhaite, � toi aussi, Nialli Apuilana, de conna�tre un jour cette joie. Tu vas rendre visite � ton hjjk�? ajouta-t-il en montrant le panier et la bouteille. Tu lui apportes quelques friandises�?</p><p>��Mon oncle�! s��cria-t-elle d�un ton offusqu�. Ne le traite pas de hjjk�!</p><p>��Eh bien, si ce n�est pas un hjjk, il para�t qu�il parle comme eux. Il ne s�exprime que par gargouillements et crachotements, m�a-t-on dit.</p><p>L�air enjou�, Thu-kimnibol commen�a d��mettre des sons �pres venus du fond de la gorge, une parodie grossi�re du langage hjjk.</p><p>��Pour moi, reprit-il, quelqu�un qui ne parle que le hjjk est un hjjk. Surtout s�il porte un talisman hjjk autour du cou, s�il pense comme un hjjk et se tient comme un hjjk� C�est-�-dire s�il marche comme s�il avait une longue perche dans le derri�re.</p><p>��Si le fait d�avoir v�cu en captivit� chez les hjjk fait de vous un hjjk, alors je suis un hjjk moi aussi, r�pliqua Nialli Apuilana d�un ton empreint de gravit�. Quoi qu�il en soit, Kundalimon a fait de gros progr�s dans notre langue. Les mots lui reviennent et il commence � se souvenir qu�il fut autrefois l�un des n�tres. Ce n�est pas bien de te moquer de lui. Et indirectement de moi.</p><p>��Crois-tu�?</p><p>��Pourquoi as-tu tant de haine pour les hjjk, Thu-kimnibol�?</p><p>��Moi�? demanda Thu-kimnibol, comme si l�id�e ne lui �tait jamais venue � l�esprit. Oui, peut-�tre. Mais pourquoi�? Laisse-moi r�fl�chir�</p><p>Une lueur de col�re passa dans ses prunelles.</p><p>��Serait-ce parce qu�ils aimeraient restreindre notre territoire � une petite partie de la plan�te alors que nous devrions la contr�ler dans sa totalit� et parce que je suis indign� de cette exigence�? C�est peut-�tre bien cela. � moins que ce ne soit tout simplement une affaire personnelle ayant un rapport avec le fait qu�un jour, il y a bien longtemps, une bande de hjjk est arriv�e � l�endroit o� je vivais, quelque part dans le nord, � l�endroit m�me o� je dois partir dans tr�s peu de temps, et que ces hjjk ont attaqu� la poign�e d�innocents qui vivaient l�-bas et en ont tu� quelques-uns. Mon p�re fut une des victimes, tu sais. Peut-�tre est-ce la raison de ma haine.</p><p>Une petite rancune mesquine, un simple d�sir de vengeance.</p><p>��Non, Thu-kimnibol�! Je ne voulais pas dire que�</p><p>Thu-kimnibol secoua la t�te. Il plia sa haute carcasse et posa tendrement les mains sur les �paules de la jeune fille.</p><p>��Je comprends, Nialli. Tout cela s�est pass� bien avant ta naissance. Pourquoi en tiendrais-tu compte�? Mais restons en paix, tous les deux, veux-tu�? �vitons de nous chamailler de la sorte. Va voir ton ami et donne-lui son repas et son vin. Et prie pour moi, veux-tu�? Prie ton dieu, quel qu�il soit. Je pars demain pour les territoires du nord et j�aimerais que tes pri�res m�accompagnent.</p><p>��Elles t�accompagneront, dit-elle. Et toute mon affection aussi, mon oncle. Je te souhaite un bon voyage.</p><p>� son grand �tonnement, elle se rendit compte que, si elle n�avait pas eu les mains prises, elle se serait jet�e � son cou. Jamais elle n�avait �prouv� autant d�affection pour lui�; son oncle n�avait toujours �t� pour elle qu�une montagne de muscles, un colosse haut comme la moiti� d�un vermilion et � peine plus intelligent. C�est du moins ce qu�il lui avait toujours sembl�. Mais elle voyait brusquement Thu-kimnibol sous un jour diff�rent, un �tre sensiblement plus complexe qu�elle ne l�avait cru, et plus vuln�rable. Elle se mit soudain � trembler pour lui et lui souhaita int�rieurement bonne chance.</p><p>Ce doit �tre la lumi�re divine �manant de lui qui produit cet effet sur moi, se dit-elle. Peut-�tre devrais-je aller voir Boldirinthe pour lui demander moi aussi une communion avec les dieux. Et je d�couvrirai peut-�tre enfin qu�ils me parlent, � moi aussi.</p><p>��Bon voyage�! r�p�ta-t-elle. Que ta mission r�ussisse et que tu sois vite de retour parmi nous�!</p><p>Thu-kimnibol la remercia et poursuivit son chemin tandis que Nialli Apuilana reprenait l�ascension de la colline vers la Maison de Mueri.</p><p>Le garde de faction devant la porte �tait Eluthayn, le fr�re cadet de Curabayn Bangkea. C��tait un homme corpulent, au visage plat, coiff� d�un casque ridiculement voyant.</p><p>��L�envoy� des hjjk t�attend, dit-il � Nialli Apuilana quand elle ne fut plus qu�� quelques m�tres de lui. Il a pass� toute la matin�e � demander pourquoi tu �tais en retard aujourd�hui. Du moins, c�est ce qu�il me semble. Je ne comprends pas grand-chose � ce qu�il baragouine.</p><p>Eluthayn Bangkea s�avan�a vers elle, la dominant de toute sa taille. Il s�approcha si pr�s qu�elle reconnut en sentant son haleine l�odeur �cre des khamigs qu�il avait mang�s le matin. Et elle se rendit compte avec stup�faction qu�il la reluquait d�un �il �grillard.</p><p id="_GoBack">��Je ne lui donne pas tort, reprit-il. Moi, cela ne me d�rangerait pas d��tre enferm� tout un apr�s-midi dans une pi�ce avec toi.</p><p>��Mais que pourrions-nous bien nous dire, si nous devions passer tout un apr�s-midi ensemble�?</p><p>��Il ne s�agit pas de ce que nous pourrions dire, Nialli Apuilana.</p><p>Il lui lan�a un autre regard concupiscent, encore plus accentu� que le pr�c�dent, et se mit � rouler les yeux et � agiter vivement son organe sensoriel tout en approchant son visage du sien � le toucher.</p><p>Il �tait tellement ridicule qu�elle ne pouvait le prendre au s�rieux. Une cour aussi maladroite et insistante ne pouvait qu��tre une plaisanterie. Mais si c��tait le cas, elle �tait du plus mauvais go�t. Comment osait-il se conduire ainsi�? Il allait bient�t poser la main sur elle�!</p><p>Elle sentit la col�re monter brusquement en elle et lui cracha violemment au visage. Un filet de salive coula entre ses yeux �cart�s.</p><p>Eluthayn Bangkea la regarda, bouche b�e, l�air constern�. Il s�essuya lentement la face, contenant � grand-peine sa col�re.</p><p>��Pourquoi as-tu fait �a�? Tu n�avais pas besoin de faire �a�!</p><p>��Les gens de ton esp�ce m�insupportent, dit-elle en se redressant fi�rement.</p><p>��De mon<emphasis> esp�ce�?</emphasis> Qu�est-ce que cela veut dire, de mon esp�ce�? Je suis moi. Seul et unique. Et je ne te voulais pas de mal. Tu n�avais aucune raison de faire cela. �coute, poursuivit-il en baissant la voix, serait-ce vraiment terrible si nous partions ensemble une heure, pour nous accoupler�? M�me un garde peut donner du plaisir � la fille du chef, tu sais. � moins qu�il n�y ait pas de plaisir pour toi dans l�accouplement. Est-ce de cela qu�il s�agit�? Tu es trop fi�re pour t�accoupler, ou bien tu as trop peur�? Dis-moi o� est la v�rit�.</p><p>��Je t�en prie�!</p><p>Elle n�en croyait pas ses oreilles�; elle avait l�impression de vivre toute cette sc�ne comme dans un r�ve. Quelle humiliation�! Elle �tait tout � la fois sid�r�e, furieuse et au bord des larmes. Mais il �tait important de demeurer ferme dans une situation de ce genre.</p><p>��Suffit�! lan�a-t-elle en dardant sur le garde un regard noir. Quel bouffon vulgaire tu fais�!</p><p>��Je sais que tu me feras ch�tier. N�est-ce pas�? Mais je leur dirai que tu m�as crach� � la figure. Je n�ai pas port� la main sur toi, je t�ai simplement fait les yeux doux.</p><p>���carte-toi de mon chemin et laisse-moi entrer�! dit Nialli Apuilana d�un ton f�roce. Et j�esp�re ne plus jamais te revoir�!</p><p>L�air h�b�t�, il lui ouvrit la porte. Les yeux baiss�s, elle le fr�la en passant et p�n�tra dans le b�timent. D�s qu�elle fut � une certaine distance de la porte, elle s�arr�ta, toute tremblante. Elle �tait encore boulevers�e et se sentait salie, souill�e, comme si c��tait lui qui lui avait crach� au visage. Tout son corps vibrait de rage et d�indignation. Elle respira longuement � deux ou trois reprises et sentit que son pouls ralentissait quelque peu. D�s qu�elle eut retrouv� son calme, elle monta les trois �tages et frappa � la porte de Kundalimon.</p><p>Elle s�ouvrit aussit�t et Kundalimon passa la t�te dans l�embrasure. Il lui adressa un sourire timide. Ses yeux verts, si souvent froids et distants, semblaient briller ce jour-l� d�une ardeur nouvelle. Nialli Apuilana sentit une telle innocence et une telle douceur �maner de lui qu�en quelques instants elle chassa de son esprit le souvenir de la sc�ne lamentable qui venait d�avoir lieu � l�entr�e.</p><p>��Tu es enfin venue me voir�! s��cria Kundalimon d�une voix vibrante de joie. Bien. Tr�s bien. Te voil� enfin. Tu me manques, Nialli Apuilana, tu me manques beaucoup. Je compte tout le temps les heures.</p><p>Il la prit par le poignet et l�attira doucement dans la pi�ce avant de refermer la porte. Il prit la nourriture et le vin, et s�accroupit pour les poser par terre. Quand il se releva, il demeura silencieux pendant quelques instants, les yeux riv�s sur ceux de la jeune fille, puis il lui reprit le poignet.</p><p>Il y a quelque chose de diff�rent chez lui aujourd�hui, se dit-elle. Quelque chose de nouveau et de bizarre.</p><p>��Je r�fl�chis, commen�a-t-il d�une voix h�sitante. � ce que je ressens, tu comprends�? Je suis tellement seul. Le Nid est� si loin. Le penseur du Nid, la Reine� Si loin. Partout autour de moi il n�y a que le peuple de chair.</p><p>Elle sentit son c�ur d�border de compassion.</p><p>��Ne t�inqui�te pas, dit-elle impulsivement, tu vas bient�t rentrer chez toi.</p><p>��C�est vrai�? C�est vrai�?</p><p>Il eut l�air abasourdi en entendant ces mots et elle-m�me en fut toute surprise. �tait-il pr�vu de le rel�cher�? Elle n�en avait pas la moindre id�e. Thu-kimnibol avait parl� de le renvoyer dans le Nid pour signifier � la Reine le refus de la signature du trait�, mais Taniane n�avait pas fait savoir si elle se rangeait � son avis. Elle pensait plus probablement que Kundalimon, sa captivit� termin�e, recommencerait simplement � mener une existence normale dans sa cit� natale, comme si son absence n�avait dur� que quelques semaines ou quelques mois.</p><p>Puisque les paroles de r�confort dont il semble avoir tellement besoin aujourd�hui viennent de franchir mes l�vres, se dit-elle, autant aller jusqu�au bout. Dis-lui ce qu�il a envie d�entendre.</p><p>��Bien s�r que tu vas rentrer chez toi. Tu porteras � la Reine un message de notre chef. Ils te laisseront bient�t partir, j�en suis certaine.</p><p>La main de Kundalimon accentua son �treinte sur son poignet.</p><p>��Alors, tu viens avec moi�?</p><p>Elle ne s�attendait assur�ment pas � cela.</p><p>��Moi�?</p><p>��Nous partons ensemble. Cet endroit n�est pas fait pour toi. Tu as la v�rit� du Nid en toi�! Je le sais. Tu as connu l�amour de la Reine�!</p><p>Il tremblait violemment. Son organe sensoriel se balan�ait lentement de part et d�autre de son corps, et il s�humectait sans cesse les l�vres du bout de la langue.</p><p>��Toi et moi� Toi et moi, Nialli Apuilana� Nous� nous appartenons au Nid. Oh�! Viens�! Viens pr�s de moi�</p><p>Que Mueri me vienne en aide, songea-t-elle d�sesp�r�ment. A-t-il envie d�un couplage�?</p><p>Peut-�tre. Les derni�res semaines, � mesure que sa ma�trise de la langue s�affirmait, leurs rapports �taient entr�s dans une nouvelle phase qui semblait devoir atteindre ce jour-l� son point culminant. Il �tait indiscutablement beaucoup plus ouvert qu�il ne l�avait jamais �t� avec elle et il �prouvait assur�ment une envie imp�rieuse, urgente et tout � fait nouvelle. Tout son comportement l�attestait, aussi bien l�expression de son regard que les mouvements de son organe sensoriel et m�me l�odeur �cre qui se d�gageait de son corps.</p><p>Mais �tait-ce un couplage qu�il d�sirait�?</p><p>Elle s�interrogeait. Elle n�avait pas oubli� le jour o�, au tout d�but de leur relation, elle avait effleur� son organe sensoriel et avait commenc� de l�entra�ner sur la voie de la communion du couplage. Il avait eu une r�action de terreur, voire d�horreur, comme s�il ne pouvait supporter l�id�e m�me de la fusion qu�elle lui proposait, comme si la pens�e de s�unir avec quelqu�un qui n��tait pas du Nid lui r�pugnait au-del� de toute expression.</p><p>D�un autre c�t�, ils se connaissaient beaucoup mieux maintenant. Kundalimon semblait s��tre persuad� qu�elle �tait v�ritablement du Nid. Pas au m�me degr� que lui, certes, mais qu�elle avait re�u l�empreinte du Nid, que l��me du Nid habitait son enveloppe de chair, tout comme la sienne. En cons�quence, il ne voyait plus en elle un �tre d�une nature diff�rente, un ennemi de sa race. Et, dans ce cas�</p><p>Il lui lan�a un regard implorant. Elle lui sourit et leva son organe sensoriel avec lequel elle effleura � peine celui de Kundalimon.</p><p>��Non, dit-il aussit�t en pla�ant son appendice hors de port�e. Pas� le couplage. Non. S�il te pla�t� Non.</p><p>��Tu ne veux pas�?</p><p>��J�ai peur. Encore. C�est trop fort, le couplage.</p><p>Il secoua la t�te et son corps fut parcouru d�un long frisson. Il semblait faire la t�te. Mais il se d�rida tr�s vite.</p><p>��Toi et moi� Toi et moi� Oh�! Viens plus pr�s�! Veux-tu venir pr�s de moi�?</p><p>��Que veux-tu�? demanda-t-elle, perplexe.</p><p>Il �mit un son inarticul�, un son hjjk. Ce n��tait pas m�me un mot, rien qu�un son pareil � celui d�une porte rouill�e r�sistant � la pouss�e d�une main. Une succession d��motions, presque toutes ind�chiffrables, pass�rent fugitivement sur son visage. Nialli Apuilana crut y lire une terreur sans m�lange, de la g�ne, quelque chose qui pouvait �tre l�amour du Nid, une sorte d�envie d�sesp�r�e, et encore autre chose, quelque chose de beaucoup plus familier, qu�elle avait d�j� vu peu de temps auparavant dans les yeux rouge Beng et concupiscents de Eluthayn Bangkea.</p><p>Il laissait courir ses mains sur les �paules de Nialli, sur ses bras et sur ses seins. Il la caressait avec une ardeur fr�n�tique et se collait contre elle. Elle vit que sa verge �tait raidie.</p><p>Mueri et Dawinno�! songea-t-elle, stup�faite et horrifi�e. C�est d�un accouplement qu�il a envie�!</p><p>Pas question�! Elle sentait son haleine br�lante sur sa joue. Il murmurait des choses incompr�hensibles, un m�lange confus de s�ches sonorit�s hjjk et de grognements du Peuple. Il semblait h�b�t�, entra�n� dans les tourbillons du d�sir.</p><p>C�en �tait presque comique. Mais c��tait �galement tr�s alarmant. Nialli Apuilana ne s��tait jamais unie avec personne par l�accouplement. Cette perspective la terrifiait autant que le couplage semblait terroriser Kundalimon. Pour elle, l�accouplement avait toujours repr�sent� l�ouverture de quelque myst�rieuse barri�re qu�elle tenait � garder ferm�e.</p><p>Elle savait qu�il suffisait � d�autres d�un claquement de doigts pour le faire et que certains commen�aient d�s l��ge de neuf ou dix ans. Ils se jetaient l�un sur l�autre avec simplicit� pour un accouplement rapide auquel ils n�attachaient aucune importance. Nialli Apuilana s��tait soigneusement tenue � l��cart de ces jeux enfantins, mais maintenant qu�elle �tait presque devenue une femme, elle commen�ait � se dire qu�elle avait attendu trop longtemps et que ce refus prolong� avait fait de l�accouplement un acte d�une telle signification qu�il lui faudrait une raison de la plus haute importance pour en faire un jour l�exp�rience. Jamais l�occasion ne s��tait pr�sent�e et ce n�est certes pas dans les roulements d�yeux exag�r�s de Eluthayn Bangkea, ni dans les regards plus discrets, mais tellement avides de Husathirn Mueri qu�elle risquait de la trouver.</p><p>Mais l�� tout de suite�</p><p>Kundalimon ne cessait de la caresser, de la tripoter en poussant des grognements, comme elle avait toujours pens� que les hommes faisaient. Il se ma�trisait � grand-peine. Mais, au lieu de lui inspirer de la r�pulsion, il n��veillait chez elle que de la compassion. Enferm� jour apr�s jour dans sa cellule recevant la lumi�re par une seule fen�tre, il avait d� �tre �cras� par la solitude et par son �loignement du Nid, en proie � une d�tresse accablante dont le trop-plein s��panchait enfin. Et elle ne voyait pas comment le tenir � distance.</p><p>��Attends, dit-elle. Je t�en prie.</p><p>��J�ai� envie�</p><p>��Mais, non, Kundalimon, je t�en prie�</p><p>Il la l�cha, juste un instant, comme s�il comprenait vraiment ce qu�elle essayait de lui dire. Mais peut-�tre avait-il seulement senti la r�sistance du corps craintif et nerveux de la jeune fille. Son d�sir n��tait pourtant pas retomb�. Comment l�arr�ter�? Elle eut une inspiration.</p><p>��Il ne faut pas, dit-elle. Je n�ai pas le droit de m�accoupler. Je n�ai pas encore connu le contact de la Reine, ajouta-t-elle en hjjk.</p><p>Il y avait une chance, une petite chance que le poids de cet argument le fasse c�der. Dans le Nid, aucun accouplement n��tait autoris� avant que la Reine conf�re la maturit� et la fertilit�, selon un rite dont Nialli Apuilana ignorait la nature, mais qui marquait l�entr�e du jeune hjjk dans l��ge adulte.</p><p>En proie � la violence d�un d�sir ind�niable et qu�il ne cherchait plus � nier, Kundalimon ne comprendrait peut-�tre pas pourquoi une femme du peuple de chair refusait de s�abandonner � l�envie qu�il �tait incapable de contenir. Puisqu�elle �tait, elle aussi, un �tre de chair, ne devait-elle pas �prouver un d�sir semblable au sien�? Bien s�r, mais il �tait incapable de comprendre ses craintes. Elle ne les comprenait pas elle-m�me. Peut-�tre allait-il quand m�me �tre sensible � ce rappel de la virginit� telle qu�elle �tait d�finie dans le Nid.</p><p>Mais la chair en lui conservait la pr�dominance et aucun argument ne pourrait le d�tourner de son but.</p><p>��Moi non plus, dit-il, je n�ai pas encore connu� le contact de la Reine. Mais nous ne sommes pas� dans le Nid�</p><p>Il inspira profond�ment et une expression de souffrance et de passion m�l�es apparut dans ses yeux. Il �tait vierge, aussi vierge qu�elle. Il ne pouvait en aller autrement. Avec qui se serait-il accoupl� dans le Nid�? Mais maintenant, il �tait emport� par le d�sir, le d�sir de la chair, le besoin inn� qui existait chez tous ceux de sa v�ritable race.</p><p>Et Nialli Apuilana comprit brusquement qu�elle partageait ce besoin.</p><p>Sans presque se rendre compte de ce qui se passait, elle r�agissait � ses caresses. � mesure que les mains de Kundalimon couraient sur son corps, elle �prouvait des sensations jusqu�alors inconnues. Elle avait chaud, elle avait des d�mangeaisons, elle �tait prise d�une impatience f�brile. Les muscles de ses cuisses, de son ventre, de sa poitrine �taient agit�s de mouvements convulsifs. Elle avait le souffle court et saccad�.</p><p>Elle d�couvrait les sensations du plaisir et elle savait au plus profond d�elle-m�me qu�un plaisir encore plus grand �tait � port�e de sa main. Il lui suffisait pour cela de s�abandonner, de se laisser submerger.</p><p>L��vidence s�imposa � son esprit avec force�: c��tait le moment, c��tait le lieu, c��tait l�homme. Les barri�res tomb�rent. Elle sourit et inclina la t�te. Il la prit dans ses bras en murmurant des sons hjjk, elle lui r�pondit dans la m�me langue et dans la langue du Peuple, avec des mots inarticul�s, incompr�hensibles, et ils se laiss�rent glisser par terre, renversant la bouteille de vin, �parpillant les victuailles qu�elle avait apport�es. Aucune importance. Elle sentait les mains avides sur son corps. Il semblait ne pas vraiment savoir ce qu�il fallait faire, et ses gestes �taient maladroits et t�tonnants, et elle n�en savait gu�re plus. Quand ils r�ussirent enfin � trouver une position ad�quate, elle l�attira vers lui en ouvrant les cuisses et il p�n�tra en elle.</p><p>C�est donc cela, se dit Nialli Apuilana.</p><p>C�est donc cela, la grande affaire qui occupe tant tous les gens. Deux corps qui s�ajustent et qui remuent ensemble. Ce n�est donc que cela� Mais comme c�est bon�! Si simple et si vrai�!</p><p>Puis son esprit se vida et elle se demanda seulement, d�une mani�re tr�s vague, si la porte �tait bien ferm�e. Mais ce ne fut qu�une pens�e fugitive. Ils roulaient par terre en riant et en criant dans leurs langues respectives, s�agrippant l�un � l�autre, se griffant, se mordillant, haletants, poss�d�s par cette ivresse nouvelle. Puis Nialli Apuilana l�entendit �mettre un son rauque et prolong� qu�elle n�avait jamais encore entendu et le corps de Kundalimon fut secou� par une sorte de convulsion. � son grand �tonnement, elle sentit une si grande chaleur l�envahir qu�elle eut presque l�impression d��clater et un son semblable � celui de Kundalimon franchit brusquement ses l�vres. Elle comprit que c��tait le son du bonheur, le son de l�extase, le son de la d�livrance apr�s la p�nitence qu�elle s��tait � elle-m�me impos�e.</p><empty-line/><p>Ils demeuraient �tendus en silence, �changeant de loin en loin un regard �merveill�. Puis il se tourna vers elle et la reprit dans ses bras.</p><p>Plus tard, longtemps apr�s, quand ils furent apais�s, la passion laissa la place � une tendresse sereine.</p><p>��Il y a une autre chose que je veux, dit Kundalimon.</p><p>��Dis-moi. Dis-moi.</p><p>��C�est trop triste ici, toujours une seule pi�ce pour moi, dit-il en laissant tendrement courir le bout de ses doigts sur la fourrure du dos de Nialli Apuilana. Tu leur demandes de me faire sortir�? Tu leur demandes de me laisser marcher dans la cit� comme un homme libre�? Tu fais cela pour moi, Nialli Apuilana�? Tu fais cela pour moi�?</p><empty-line/><p>Thu-kimnibol avait � sa disposition cinq belles et solides voitures, tir�e chacune par une paire de xlendis qu�il avait personnellement s�lectionn�s pour leur fougue et leur vigueur. Il emmenait en outre quatre autres animaux tout aussi fringants, pour le cas o� certains xlendis tomberaient d��puisement. Il n�avait aucunement l�intention de faire le voyage comme un marchand en remontant tranquillement, mois apr�s mois, vers le nord. Non, son id�e �tait de parcourir le trajet en br�lant les �tapes, comme une �toile filante traversant la vo�te du ciel, ne s�arr�tant que lorsque ce serait absolument n�cessaire, poussant les attelages et ses compagnons � la limite de leur r�sistance. Il avait h�te de se lancer dans cette entreprise, de se pr�senter aussi rapidement que possible devant le roi Salaman et de conclure dans les meilleurs d�lais cette alliance qui aurait d� �tre sign�e depuis bien longtemps.</p><p>Mais, malgr� toute sa d�termination, l�allure �tait plus lente que pr�vue et il ne voyait pas comment acc�l�rer le mouvement. Son ma�tre d��quipage, Esperasagiot, un Beng de pure souche � la fourrure dor�e, connaissait les xlendis aussi bien que le nom de son propre p�re. Esperasagiot poussait les animaux jusqu�� la limite de leurs forces, mais il connaissait cette limite.</p><p>��Nous devrions nous arr�ter maintenant pour prendre un peu de repos, dit-il le premier soir alors que le soleil �tait encore haut � l�occident.</p><p>��D�j�? s��cria Thu-kimnibol. Encore une demi-heure�!</p><p>��Vous allez crever les xlendis.</p><p>��Juste une demi-heure.</p><p>��Voulez-vous voir mourir des b�tes d�s le premier jour, prince�?</p><p>Quelque chose dans le ton de l�homme incita Thu-kimnibol � prendre cet avertissement au s�rieux.</p><p>��Risquent-ils vraiment de mourir, si nous leur demandons de nous mener juste un peu plus loin�?</p><p>��Si ce n�est pas aujourd�hui, ce sera demain. Et sinon apr�s-demain. C�est maintenant que nous devons nous arr�ter. Je suis pr�t � parier mon casque que, si nous allongeons l��tape du jour et si nous faisons la m�me chose demain, des xlendis seront morts dans les trois jours qui viennent. Leur robustesse cache une certaine fragilit�. Ce ne sont pas des b�tes de somme. Vous avez choisi des animaux fougueux qui sont capables de nous transporter assez rapidement quand ils sont frais et dispos. Mais quand ils commencent � �tre fourbus�</p><p>Esperasagiot retira son casque, une armure de t�te orn�e de cinq plumes de m�tal argent� qui se dressaient sur le derri�re, et le posa dans les mains de Thu-kimnibol.</p><p>��Je suis dispos� � parier mon casque, prince. Contre votre �charpe. � cette allure, nous aurons perdu deux b�tes en moins de trois jours.</p><p>��Tr�s bien, dit Thu-kimnibol. Nous ferons halte quand vous le d�ciderez.</p><p>C��tait encore l��t� et l�air �tait lourd et humide. Ils traversaient une contr�e fertile parsem�e de nombreuses fermes. Thu-kimnibol voyait parfois des petits groupes de fermiers observant avec inqui�tude le passage du convoi en bordure de leurs terres, se demandant peut-�tre s�ils allaient �tre victimes de pillards.</p><p>Puis le convoi s�engagea dans les collines. L�atmosph�re �tait beaucoup plus s�che et il n�y avait plus de fermes. Le sol brun �tait pauvre et rocailleux, battu par un �pre vent du nord. Les animaux sauvages, rares � proximit� des terres cultiv�es, redevenaient plus nombreux. Des vols sinistres de charognards aux larges ailes et au long bec passaient au-dessus du convoi. � la nuit tomb�e, le grand �il argent� de la lune portant les traces sombres des blessures que lui avaient inflig�es les �toiles de mort, r�pandait son �clat froid sur les terres d�sol�es.</p><p>Sous la conduite experte de Esperasagiot, les xlendis donnaient toute satisfaction. Ils semblaient avancer de jour en jour avec plus d�ardeur. C��taient des animaux gris et �lanc�s, aux flancs minces et � l�allure alti�re, � la t�te ronde et distingu�e, aux naseaux fr�missants, qui galopaient en s��brouant.</p><p>Thu-kimnibol commen�ait � comprendre pourquoi Esperasagiot avait tenu � m�nager les forces des xlendis pendant les premiers jours du voyage. C��taient des animaux de la ville, habitu�s � tirer les voitures des nobles, et qui n�avaient aucune exp�rience des longues courses en rase campagne. S�il les crevait d�s les premiers jours, quand il �tait encore facile de se procurer du fourrage, quelle r�serve d��nergie pourraient-ils avoir lorsque les conditions deviendraient plus difficiles�? Il fallait les laisser s�endurcir progressivement pour qu�ils soient aguerris quand arriverait la partie la plus p�nible du voyage�; telle �tait la th�orie de Esperasagiot.</p><p>��Je vous dois des excuses, dit Thu-kimnibol au ma�tre d��quipage apr�s dix jours de route. Vous savez parfaitement vous y prendre avec les xlendis.</p><p>Esperasagiot r�pondit par un grognement. Il n�avait que faire des excuses du prince, ni de ses compliments. Seuls les xlendis l�int�ressaient.</p><empty-line/><p>Ils traversaient maintenant le grand plateau c�tier qui s��tendait entre Dawinno et Yissou. De petites plantes grises et noueuses s�accrochaient au sol caillouteux. Il y avait de loin en loin les vestiges d�anciennes cit�s de la Grande Plan�te. Mais il n�en subsistait que des lignes blanch�tres sur le sol, les traces � peine visibles de fondations et de pavements.</p><p>Hresh y avait envoy� des �tudiants de l�Universit� pour faire des fouilles, mais ils �taient revenus bredouilles.</p><p>Thu-kimnibol d�cida de faire halte dans le premier de ces sites qu�il trouva sur la route. Il se repr�senta en marchant la multitude d�yeux de saphir qui l�avaient jadis peupl�. Il imagina les �normes crocodiliens aux fortes et longues m�choires, � la t�te massive et aux cuisses trapues d�ambulant dans les rues tels des philosophes, prenant appui sur leur �norme queue comme sur une sorte de b�quille, l��tincelle du g�nie brillant dans leurs yeux bleus et globuleux.</p><p>En d�autres circonstances, il se serait fait un devoir d�explorer le site pour rapporter � Naarinta un ou deux bibelots de la Grande Plan�te. Un fragment d�os fossilis�, un d�bris de quelque myst�rieux instrument lui faisaient toujours plaisir. Elle avait d�cor� les couloirs de leur villa d�une �trange et troublante accumulation de vestiges tordus et d�form�s de l�antiquit� qu�elle contemplait pendant des heures.</p><p>Il gratta quand m�me de-ci de-l�, en souvenir d�elle et peut-�tre aussi pour se distraire, en se disant qu�il pouvait tomber sur une de ces machines luisantes du pass� qui faisaient des miracles, sur quelque chose que la poussi�re aurait � peine recouvert et que personne n�aurait encore remarqu�. Une arme, peut-�tre, qui pourrait servir � an�antir les hjjk. Ou m�me des ossements d�yeux de saphir. Personne n�en avait jamais trouv�. Il gratta avec la pointe de sa botte. Mais en vain.</p><p>Il lui prit une lubie et il donna l�ordre de creuser une tranch�e de faible profondeur. Apr�s plus d�une heure de travail, on lui apporta une concr�tion brun�tre qui se d�sagr�gea aussit�t dans sa main et qu�il jeta avec un haussement d��paules.</p><p>Il se sentait p�n�tr� du sentiment de l�anciennet� du monde, des mondes disparus qui recouvraient celui qu�il connaissait comme une pellicule, une cro�te.</p><p>Il percevait en ce lieu comme un �cho de l�histoire, d�une magie perdue et aussi d�une magie encore vivante, mais qui lui �tait inaccessible. Une profonde m�lancolie s�empara de lui. Son esprit demeurait fix� sur la Grande Plan�te, sur tout ce qu�elle avait repr�sent�. Pourquoi, malgr� sa grandeur, avait-elle p�ri�? Pourquoi les plus grandes civilisations p�rissaient-elles, � l�image du commun des mortels�?</p><p>Il fut frapp� par les insuffisances de son savoir, les insuffisances de son esprit lui-m�me. Hresh sait tout cela, se dit Thu-kimnibol. Nous sommes du m�me sang ou presque et lui, il sait tout alors que moi� moi, je ne sais rien. Je ne suis que le grand et fort Thu-kimnibol que certains croient stupide, m�me s�il n�en est rien. Ignorant, certes, mais pas stupide.</p><p>Il faut, d�s mon retour, que j�aborde tous ces sujets avec Hresh.</p><p>��Je me demande, dit Thu-kimnibol � Simthala Honginda, l�ambassadeur en second, pourquoi Vengiboneeza, ou tout au moins une partie de la cit� assez grande pour que nous puissions nous y installer, a surv�cu pendant si longtemps alors qu�il ne reste rien d�autre de ces villes que des tra�n�es de poussi�re et un peu de rouille.</p><p>Simthala Honginda �tait de haute descendance Koshmar. Sec et prompt � s�emporter, il �tait le fils a�n� de Boldirinthe et de Staip, �galement alli� � la lign�e de Torlyri par son union avec Catiriil, la s�ur de Husathirn Mueri.</p><p>��Vengiboneeza �tait la capitale des yeux de saphir, r�pondit-il en frappant n�gligemment le sol du pied. Mon p�re m�a dit que les vieux crocodiliens poss�daient des machines ing�nieuses qui faisaient tout le travail � leur place. Et les machines y sont rest�es et ont continu� � effectuer toutes les r�parations plusieurs milliers d�ann�es apr�s que les yeux de saphir eurent �t� an�antis par le Long Hiver.</p><p>��Elles devaient �tre miraculeuses pour durer si longtemps.</p><p>��Les yeux de saphir avaient des machines pour r�parer les machines. Et des machines pour r�parer les machines qui r�paraient les machines.</p><p>��Je vois, dit Thu-kimnibol en dessinant un visage comique dans la poussi�re avec le talon de sa botte. Et tu crois qu�ici il n�y avait pas de machines�?</p><p>��C��tait peut-�tre une cit� des v�g�taux, avan�a Simthala Honginda. Le peuple des plantes devait �tre tr�s fragile�; le froid les a tu�s, ils se sont fan�s et ont disparu comme des fleurs. Et je suppose que leurs cit�s ont connu le m�me sort quand le froid est arriv�. Ou bien c��tait une cit� humaine. Nous ne savons rien des humains. Peut-�tre n�avaient-ils pas envie de b�tir des cit�s aussi solides que celles des yeux de saphir. Peut-�tre leurs cit�s n��taient-elles que brume et voiles arachn�ens et, quand ils ont disparu, n�en est-il rest� que quelques traces. Mais comment le savoir�? Tout cela est si loin, Thu-kimnibol.</p><p>��Oui, je suppose.</p><p>Thu-kimnibol se baissa et prit une poign�e de poussi�re qu�il lan�a en l�air.</p><p>��Ce lieu est vraiment trop triste, reprit-il. Il n�y a rien pour nous ici et nous perdons notre temps.</p><p>Il donna l�ordre au convoi de reprendre la route. En parcourant d�un regard morose le paysage aride, il se sentit gagn� par une tristesse et une irritation inhabituelles.</p><p>Thu-kimnibol savait depuis l�enfance qu�une autre civilisation avait pr�c�d� la leur, une p�riode o� toute la Terre n��tait qu�un riant paradis o� cohabitaient six races profond�ment diff�rentes dans la splendeur et l�opulence. D�apr�s les chroniques, leur capitale �tait alors Vengiboneeza. Thu-kimnibol n�avait jamais vu la cit� antique, mais il en avait beaucoup entendu parler par son fr�re. Ce que Hresh lui avait dit des immenses tours turquoise, roses ou d�un violet iridescent qui avaient r�ussi � r�sister aux outrages du temps et de toutes les machines extraordinaires qui s�y trouvaient encore �tait rest� grav� dans son esprit.</p><p>Que de merveilles�! Que de sujets d��tonnement�! � cette �poque recul�e o� la plan�te �tait sous la domination des lourds et lents yeux de saphir, les crocodiliens au cr�ne bossu�, au regard vif et � l�intelligence sup�rieure, le Peuple, ou plut�t les cr�atures qui allaient devenir le Peuple, n��taient encore rien d�autre que d�alertes animaux de la jungle. Et Vengiboneeza �tait le nombril de l�univers, le point de ralliement de voyageurs venus du monde entier et m�me, ce qui tenait de la magie, d�autres plan�tes.</p><p>� cette �poque vivaient encore les fragiles v�g�taux, au visage en forme de p�tales et au corps constitu� d�une tige centrale noueuse. Et les seigneurs des mers au pelage brun et aux membres courts en forme de nageoires, qui vivaient dans les oc�ans, mais se d�pla�aient sur terre dans des chariots astucieusement con�us. Et encore les m�caniques, � la t�te en forme de d�me, une race artificielle, certes, mais beaucoup plus �volu�e que des machines.</p><p>Et les hjjk, bien entendu, dont les origines remontaient � l��poque de la Grande Plan�te. Pour finir, il y avait les humains, le grand myst�re, une race clairsem�e d��tres hautains et majestueux qui n��taient pas sans ressemblances avec le Peuple, mais d�pourvus de fourrure et d�organe sensoriel. On disait d�eux qu�ils avaient �t� les ma�tres de la plan�te avant l�av�nement des yeux de saphir et qu�ils avaient choisi de leur abandonner le pouvoir.</p><p>Thu-kimnibol avait de la peine � comprendre que l�on p�t renoncer au pouvoir de son plein gr�. Mais ce qui lui paraissait le plus bizarre �tait la r�signation dont avait fait montre l�ensemble des races de la Grande Plan�te quand le bruit avait commenc� de se r�pandre que les funestes �toiles de mort allaient se fracasser du haut des cieux sur la plan�te, soulevant des nuages de poussi�re et de fum�e si �pais que la Terre ne pourrait plus jouir de la lumi�re du soleil et serait priv�e de toute chaleur pendant des si�cles et des si�cles.</p><p>Hresh affirmait que la Grande Plan�te avait eu connaissance pendant au moins un million d�ann�es de la venue in�luctable des �toiles de mort. Et pourtant ses habitants n�avaient rien fait pour se prot�ger.</p><p>L�id�e de mourir sans combattre mettait Thu-kimnibol hors de lui. C��tait totalement irrationnel, c��tait incompr�hensible. En y pensant, il sentait ses muscles se contracter et son �me commencer � souffrir.</p><p>S�ils �taient aussi puissants qu�on le disait, pourquoi n�avaient-ils pas d�truit les �toiles de mort dans le ciel, sans attendre leur chute�? Ou bien tir� une sorte de filet � travers la vo�te du firmament�? Au lieu d�attendre passivement l�arriv�e des �toiles de mort.</p><p>Les yeux de saphir et les v�g�taux �taient morts de froid dans leurs cit�s. Les seigneurs des mers avaient probablement subi le m�me sort quand les oc�ans �taient devenus glac�s. Les m�caniques s��taient laiss� d�vorer par la rouille avant de tomber en poussi�re. Les humains avaient disparu, nul ne savait o�, mais ils s��taient donn� la peine d�aider � survivre les cr�atures si peu �volu�es qui allaient devenir le Peuple en les conduisant dans les cocons o� elles allaient attendre la fin du Long Hiver.</p><p>Seuls les hjjk, insensibles au froid et indiff�rents � toutes les incommodit�s, avaient surv�cu au cataclysme. Mais ils avaient singuli�rement r�gress� apr�s avoir atteint � cette �poque recul�e le fa�te de leur grandeur.</p><p>Au bout d�un certain temps, Simthala Honginda qui voyageait avec Thu-kimnibol dans la voiture de t�te remarqua l�humeur maussade de son compagnon.</p><p>��Qu�est-ce qui vous pr�occupe, prince�?</p><p>��L�endroit que nous venons de quitter, r�pondit Thu-kimnibol en montrant la plaine aride qui s��tendait derri�re eux.</p><p>��Ce n��taient que des ruines. Il n�y a pas de quoi vous perturber de la sorte.</p><p>��C�est la Grande Plan�te qui me perturbe. Sa disparition. Pourquoi n�ont-ils rien fait pour se prot�ger�?</p><p>��Peut-�tre n�avaient-ils pas le choix, sugg�ra Simthala Honginda.</p><p>��Hresh m�affirme que si. Ils auraient pu, s�ils l�avaient voulu, emp�cher les �toiles de mort de tomber. Hresh m�a dit qu�il y avait une explication � leur r�signation, mais il a refus� de me la donner. Tu dois la d�couvrir toi-m�me, m�a-t-il dit. Si je me contente de te donner cette raison, tu ne comprendras pas.</p><p>��Oui, je l�ai entendu dire quelque chose d�approchant un jour o� le sujet �tait venu sur le tapis.</p><p>��Et s�il mentait�? Et s�il ignorait simplement la r�ponse, lui aussi�?</p><p>��Je pense qu�il y a tr�s peu de chose que Hresh ignore, r�pliqua Simthala Honginda en riant. Mais j�ai remarqu� que lorsqu�il ignore quelque chose, en g�n�ral il le reconna�t, sans pr�tendre le contraire. Et je ne l�ai jamais vu mentir. Mais vous le connaissez beaucoup mieux que moi.</p><p>��Ce n�est pas un menteur, dit Thu-kimnibol. Et tu as raison�: quand il ignore quelque chose, il le reconna�t sans d�tour. Il doit donc y avoir une r�ponse � cette question et Hresh doit la conna�tre. Elle devrait d�ailleurs �tre facile � trouver, si l�on y r�fl�chit un peu.</p><p>Il garda le silence pendant quelques instants, massant machinalement un muscle douloureux de son cou. Puis il se tourna vers Simthala Honginda.</p><p>��En fait, dit-il en souriant, je crois conna�tre la r�ponse.</p><p>��Vraiment�? Et quelle est la r�ponse�?</p><p>��Tout devient clair pour moi � pr�sent. Et il n�est pas besoin de poss�der le dixi�me de la sagesse de Hresh pour comprendre. Veux-tu que je te dise pour quelle raison les yeux de saphir ont accept� de mourir sans se d�fendre�? C�est parce qu�ils formaient une race d�imb�ciles. Oui, ils �taient trop b�tes pour avoir la pr�sence d�esprit d�essayer de se sauver. Comprends-tu maintenant�? Ce n�est pas plus compliqu� que cela, mon ami.</p><empty-line/><p>Assis � son bureau, au quartier g�n�ral de la garde, Curabayn Bangkea parcourait quelques documents quand Nialli Apuilana arriva � l�improviste. Elle franchit le seuil de la pi�ce sans s��tre fait annoncer et il leva la t�te, surpris et troubl� de la voir. Une foule de fantasmes l�assaillirent aussit�t tandis que son regard s�attardait sur son corps long, mince et souple et admirait son port de reine.</p><p>Il l�avait toujours d�sir�e, mais n�ignorait pas qu�il n��tait pas le seul � la convoiter.</p><p>Elle est aussi ombrageuse qu�un xlendi, songea-t-il en l�examinant de pied en cap. Elle se d�robe � tous ceux qui essaient de lui passer la bride autour du cou. Mais tout ce dont elle a besoin, c�est de quelqu�un qui la mette au pas. Et pourquoi ce quelqu�un ne serait-il pas moi�?</p><p>Curabayn Bangkea avait pleinement conscience de la vanit� de ces fantasmes. Les chances pour qu�elle soit venue s�offrir � l�amour du capitaine de la garde �taient vraiment tr�s minimes. S�il avait nourri le moindre espoir, il lui suffisait de regarder le visage de la jeune femme. Son expression �tait grave et distante.</p><p>��Eh bien, mademoiselle, dit-il en se levant pr�cipitamment, que me vaut l�honneur de cette visite inopin�e�?</p><p>��Vous avez plus ou moins plac� Kundalimon en r�sidence surveill�e, Curabayn Bangkea. J�aimerais savoir pourquoi.</p><p>��Cela vous d�range�?</p><p>��Cela le d�range, r�pondit-elle. Il est venu au monde dans cette cit�. Pourquoi le traiter comme un prisonnier�?</p><p>��Ce sont les hjjk qui nous l�ont envoy�, mademoiselle.</p><p>��Comme ambassadeur. Il a droit, � ce titre, aux �gards r�serv�s aux diplomates. Il devrait pouvoir circuler librement dans la cit� soit parce qu�il en est originaire, soit en sa qualit� de repr�sentant d�une nation souveraine avec qui nous ne sommes pas en guerre.</p><p>Elle avait les yeux �tincelants de col�re, les narines fr�missantes et la poitrine haletante. En la regardant, Curabayn Bangkea sentit l�excitation le gagner. Elle ne portait qu�une �charpe et quelques rubans sur l��paule. Une tenue qui n�avait rien d�extraordinaire avec la chaleur qui r�gnait, mais beaucoup plus l�g�re qu�il n��tait habituel pour une femme seule. Cette quasi-nudit�, tol�rable � l��poque du cocon, n��tait plus de mise dans une soci�t� civilis�e. Pourquoi faut-il qu�elle soit si provocante�? se demanda Curabayn Bangkea.</p><p>��La r�gle veut, dit-il avec circonspection, que tous les �trangers soient envoy�s dans la Maison de Mueri pour une p�riode d�observation, jusqu�� ce que nous ayons la certitude qu�ils ne sont pas des espions.</p><p>��Ce n�est pas un espion. C�est un �missaire de la Reine.</p><p>��D�aucuns estiment, et permettez-moi de vous dire que votre oncle, le prince Thu-kimnibol, est de ceux-l�, que c�est jouer sur les mots.</p><p>��Peu importe, r�pliqua Nialli Apuilana. Il se plaint de vivre dans une sorte de captivit�. Il pense que c�est � la fois cruel et injuste et je partage son avis. Je vous rappelle qu�il a �t� plac� sous ma responsabilit�. Vous n�ignorez pas que c�est le chroniqueur en personne qui m�a confi� le soin de veiller sur lui.</p><p>� ces mots, Curabayn Bangkea battit des paupi�res.</p><p>��S�il ne tenait qu�� moi, mademoiselle, je l��largirais sur-le-champ, mais sa mise en libert� est du ressort de Husathirn Mueri. C�est lui qui si�geait sur le tr�ne de justice le jour o� l��tranger a �t� arr�t�.</p><p>C�est � lui, et non � moi, qu�il faut pr�senter votre requ�te.</p><p>��Je vois. Je pensais que ce probl�me �tait de la comp�tence du capitaine de la garde.</p><p>��Je n�ai aucune autorit� en la mati�re. Mais, si vous le d�sirez, j�interviendrai en votre faveur aupr�s de Husathirn Mueri.</p><p>��En faveur de Kundalimon, vous voulez dire�?</p><p>��Comme vous voulez. J�essaierai de faire modifier les ordres. Vous en serez avertie d�s que j�aurai r�ussi� Dans le courant de la journ�e, j�esp�re. Vous �tes encore dans la Maison de Nakhaba, n�est-ce pas�?</p><p>��Oui. Je vous remercie. Je vous suis reconnaissante de votre aide, Curabayn Bangkea.</p><p>Sa voix n�exprimait pourtant gu�re de gratitude. Son regard �tait dur, sans la plus petite trace de chaleur, et la col�re y �tait encore visible. Il y avait d�cid�ment quelque chose qui n�allait pas et que toute la bonne volont� de Curabayn Bangkea n�avait pas suffi � arranger.</p><p>��Puis-je faire autre chose pour vous, mademoiselle�?</p><p>Nialli Apuilana ne r�pondit pas tout de suite. Elle ferma les yeux quelques instants.</p><p>��Oui, dit-elle, il s�est pass� quelque chose. Mais c�est tellement offensant que je r�pugne � en parler. C�est � propos de votre fr�re, Eluthayn, qui �tait de faction devant la Maison de Mueri� C�est bien votre fr�re, n�est-ce pas�?</p><p>��Eluthayn, oui. C�est mon fr�re cadet.</p><p>��C�est cela. Il y a quelques jours, alors que je me rendais comme d�habitude � la Maison de Mueri, votre fr�re a eu des privaut�s avec moi. Un incident tr�s regrettable.</p><p>��Des privaut�s, mademoiselle�? demanda Curabayn Bangkea, l�air perplexe.</p><p>��Vous voyez ce que je veux dire, fit Nialli, les narines palpitantes. Votre fr�re m�a fait des avances. Inopin�ment, sans la moindre provocation de ma part, il s�est approch� de moi, il m�a souffl� au visage son haleine f�tide et il� il�</p><p>Elle ne put achever sa phrase. Curabayn Bangkea sentit l�inqui�tude monter en lui. Eluthayn avait-il vraiment �t� assez b�te pour faire cela�? Je ne sais pas ce qu�elle entend par �tre provocante, se dit-il en fixant la poitrine d�nud�e de Nialli Apuilana et ses longues cuisses couvertes d�une �paisse et soyeuse fourrure brun-rouge, mais si Eluthayn avait os� porter la main sur la fille du chef sans y avoir �t� invit�</p><p>��Il vous a<emphasis> touch�e,</emphasis> mademoiselle�? Il vous a fait des propositions�?</p><p>��Oui, des propositions. Et si je l�avais laiss� faire, il allait poser la main sur moi�</p><p>��Yissou�! s��cria Curabayn Bangkea en se frappant les c�tes. Quelle stupidit�! Quelle impudence�!</p><p>Le capitaine de la garde traversa pr�cipitamment la pi�ce pour s�avancer vers Nialli Apuilana. Avec tant de pr�cipitation que son casque faillit heurter l�appareil d��clairage suspendu au plafond.</p><p>��Soyez tranquille, mademoiselle, je vais lui parler�! Je vais faire une enqu�te. Il sera puni�! Et il ira vous pr�senter ses excuses�! Des avances, dites-vous�? Des avances�!</p><p>Un fr�missement courut sur les �paules de Nialli Apuilana, un l�ger frisson de d�go�t qui fit trembler ses seins. Elle d�tourna les yeux. Quand elle parla, ce fut d�une voix adoucie, comme si le d�sarroi et la honte prenaient le pas sur la col�re.</p><p>��Punissez-le comme vous estimez devoir le faire, dit-elle, mais je ne veux pas de ses excuses. Je ne veux plus jamais l�avoir en face de moi.</p><p>��Je vous assure, mademoiselle, que�</p><p>��Assez�! Je pr�f�re ne plus parler de cela, Curabayn Bangkea.</p><p>��Je comprends, mademoiselle. J�en fais mon affaire. Je ne tol�re pas que l�on vous manque de respect, que ce soit mon propre fr�re ou n�importe qui d�autre�!</p><p>Commen�a-t-elle � ce moment-l� � se radoucir�? Pour la premi�re fois depuis son arriv�e, il vit un sourire flotter sur ses l�vres. Un sourire � peine esquiss�, mais un sourire quand m�me. Peut-�tre sa col�re retombait-elle lentement, maintenant qu�elle avait dit ce qu�elle avait sur le c�ur. Curabayn Bangkea crut m�me lire de la gratitude dans ses yeux, et peut-�tre plus encore. Il eut l�impression que le foss� qui les s�parait venait de se combler. C�est une expression qu�il avait souvent lue dans les yeux des femmes � qui il avait offert son aide, ou autre chose, et il �tait s�r de l�avoir reconnue. Curabayn Bangkea, qui �tait naturellement s�r de lui, sentit alors monter en lui une assurance frisant la pr�somption. L� o� Eluthayn, trop jeune, trop inexp�riment� et trop maladroit avait �chou�, lui pouvait fort bien r�ussir. Assouvir enfin ses fantasmes les plus effr�n�s. Sans h�siter, il tendit les bras vers Nialli Apuilana et prit tendrement ses deux mains dans les siennes.</p><p>��Si je puis tenter de r�parer l�offense caus�e par la muflerie de mon fr�re� Si vous me faisiez l�honneur, mademoiselle d�accepter de d�ner et de boire une bonne bouteille avec moi ce soir, ou un autre soir, je m�efforcerais de vous prouver que tous les hommes de la famille Bangkea n�ont pas cette grossi�ret� de rustres�</p><p>��Quoi�? s��cria-t-elle en retirant les mains comme si celles de Curabayn Bangkea fourmillaient de vermine. Vous aussi�? �tes-vous tous compl�tement fous�? Vous d�noncez la grossi�ret� de votre fr�re et, � votre tour, vous posez les mains sur moi�? Vous m�invitez � d�ner�? Vous vous proposez de me prouver que� Oh�! Non�! Non, monsieur le capitaine de la garde�! Non�!</p><p>Et elle �clata de rire.</p><p>Curabayn Bangkea la regarda d�un air atterr�.</p><p>��Faut-il donc que je me prom�ne avec une armure�? Dois-je croire que tous les membres de la garde de cette cit� bavent de d�sir et me d�shabillent du regard d�s que je passe � port�e d�eux�?</p><p>Ses yeux flamboyaient de col�re. Elle �tait l�image de sa m�re. Curabayn Bangkea se faisait tout petit, comme s�il s��tait trouv� en pr�sence de Taniane.</p><p>��Vous pouvez, si vous le d�sirez, poursuivit Nialli Apuilana d�un ton glacial, aborder avec Husathirn Mueri la question de la d�tention pr�ventive. En ce qui concerne votre fr�re, je demande qu�il soit affect� � un autre poste, aussi loin de la Maison de Mueri que possible. Adieu, Curabayn Bangkea.</p><p>Sur ce, elle sortit du bureau en claquant la porte.</p><p>Il demeura un long moment immobile, abasourdi par ce qu�il avait eu l�impudence de faire.</p><p>Comment ai-je pu �tre aussi b�te�? se demanda-t-il.</p><p>Certes, elle �tait venue avec une �charpe et des rubans pour toute toilette. Certes, elle lui avait adress� un sourire de gratitude � faire fondre l�homme le plus endurci. Certes, il s��tait laiss� griser par son odeur, par la proximit� de leurs deux corps et par cette assurance stupide dont il ne parvenait � se d�faire. Malgr� tout cela, il s��tait aventur� en territoire interdit, l� o� il n�aurait jamais d� se laisser entra�ner. Il se demandait maintenant � quel point cela risquait de lui nuire et si cela n�allait pas causer sa perte. Il se mit � trembler, en proie � une peur tout � fait inhabituelle.</p><p>Puis la col�re, une col�re folle, sans objet particulier, dirig�e contre le monde entier, s�empara de lui et chassa la peur. D�une voix forte, il appela son aide de camp qui attendait dans le couloir.</p><p>��Va chercher mon fr�re Eluthayn�! ordonna-t-il.</p><empty-line/><p>Le jeune garde entra, l�air enjou�, mais cette expression de gaiet� s�effa�a d�s qu�il d�couvrit la mine sombre de son fr�re a�n�.</p><p>��Est-il vrai, pauvre cr�tin, que tu as essay� d�abuser de la fille du chef�?</p><p>��D�abuser d�elle�? Mais qu�est-ce que tu racontes�?</p><p>��Elle vient de sortir d�ici et elle m�a dit que tu lui avais fait des avances�! Des propositions�! Elle �tait absolument hors d�elle, esp�ce de petit saligaud hypocrite�! J�ai essay� de la calmer et j�ai peut-�tre r�ussi. Mais ce n�est pas s�r. Si elle donne des suites � cette affaire, ce sera notre perte � tous les deux. Mais, pour l�amour de Nakhaba, dis-moi donc ce que tu as essay� de faire�! Tu lui as caress� les seins�? Tu lui as pelot� les fesses�?</p><p>��Je n�ai fait qu�une suggestion innocente. Peut-�tre pas tout � fait innocente, mais sur le ton du badinage. Elle �tait devant moi, presque nue, tu sais, comme elle est tout le temps, et elle s�appr�tait � monter voir le jeune homme envoy� par les hjjk. Alors je lui ai dit que j�aimerais bien �tre enferm� un petit moment dans une pi�ce avec elle, ou quelque chose de ce genre. C�est tout.</p><p>��C�est vraiment tout�?</p><p>��Je le jure sur la t�te de notre m�re. Juste un peu de gringue, tu vois, rien de s�rieux. Mais je dois dire que si elle avait mordu � l�hame�on, je serais tr�s vite devenu s�rieux. On ne peut jamais savoir, avec ces filles de la haute. Mais, aussit�t, elle est devenue compl�tement folle. Elle s�est mise � hurler, � temp�ter. Elle a crach� sur moi, Curabayn�!</p><p>��Crach�?</p><p>��Oui, elle m�a crach� � la figure, l�. Un bon gros crachat qui m�a donn� l�impression de rester coll� sur moi pendant plusieurs heures. � la voir fulminer de la sorte, on aurait dit que je venais de l�outrager gravement. Cracher sur moi comme si je n��tais qu�un animal, ou encore moins qu�un animal�! Pour qui se prend-elle donc�?</p><p>��N�oublie pas qu�elle est la fille du chef, dit Curabayn Bangkea d�une voix accabl�e. Et du chroniqueur.</p><p>��Je me fous de savoir de qui elle est la fille. Elle �carte les cuisses comme toutes les autres salopes�!</p><p>��Attention�! Il est dangereux de calomnier ceux de sa caste.</p><p>��Pourquoi parles-tu de calomnies�? Crois-tu qu�elle soit un parangon de vertu�? L�envoy� des hjjk et elle, ils s�accouplent comme des xlendis en rut�! Pendant des heures d�affil�e�!</p><p>Curabayn Bangkea bondit de son si�ge en poussant un grognement de stup�faction.</p><p>��Quoi�? Qu�est-ce que tu dis�?</p><p>��Je ne dis que la v�rit�. Le jour o� elle m�a crach� au visage, je suis mont� et j�ai �cout� � la porte, pour savoir si elle �tait en droit de se conduire avec tant d�arrogance. Et je les ai entendus se rouler par terre. Oui, par terre, comme des animaux�! J�en suis absolument certain. Et il n�y avait pas � se m�prendre sur la nature des bruits qu�ils faisaient. Je les ai entendus d�autres fois, les jours suivants. Crois-tu que cela amuserait Hresh de savoir qu�elle s�accouple avec <emphasis>lui�?</emphasis> Ou que cela amuserait le chef, si elle venait � l�apprendre�?</p><p>Les paroles de son fr�re transperc�rent Curabayn Bangkea comme une �p�e. La situation �tait radicalement transform�e. Elle s�accouplait avec Kundalimon�? C��tait donc le but des petites visites intimes qu�elle lui rendait�? Dans ce cas, Eluthayn et lui-m�me ne risquaient rien. Pourquoi le capitaine de la garde, et m�me son idiot de fr�re, ne pourraient-ils se mettre sur les rangs pour proposer une aventure � la noble Nialli Apuilana, si celle-ci aimait se rouler par terre avec un �tranger venu du Nid et qui ne s�exprimait qu�avec les sons �pres et rugueux propres � la langue des hjjk�?</p><p>��Es-tu absolument certain de tout cela�? demanda-t-il d�un ton s�v�re.</p><p>��Je le jure sur l��me de notre m�re.</p><p>��Tr�s bien. Tr�s bien. Ce que tu viens de me raconter nous sera tr�s utile.</p><p>Curabayn Bangkea reprit place sur son si�ge et demeura parfaitement immobile pendant quelques instants, laissant retomber la tension des derni�res heures.</p><p>��Tu comprends, dit-il apr�s un long silence, que je sois oblig� de t�affecter � un autre poste. Pour la calmer. Je sais bien que tu t�en moques �perdument. Et si tu la rencontres par hasard dans la rue, pour l�amour de Yissou, montre-toi humble et respectueux�! Incline-toi devant elle, fais-lui les signes sacr�s, jette-toi � genoux et embrasse-lui les orteils, si n�cessaire. Non, pas cela� Ne l�embrasse pas. Mais t�moigne-lui du respect. Tu l�as mortellement offens�e et elle a sur nous un pouvoir qu�il ne faut pas n�gliger. Mais je crois, ajouta-t-il en souriant, avoir maintenant, moi aussi, un certain pouvoir sur elle. Gr�ce � toi, imb�cile lubrique.</p><p>��Veux-tu t�expliquer�?</p><p>��Non. Maintenant, tu d�barrasses le plancher. Et, � l�avenir, sois prudent quand tu tourneras autour d�une femme de haute naissance. N�oublie pas qui tu es et ce que tu fais.</p><p>��Elle n�avait pas le droit de me cracher � la figure, dit Eluthayn d�un air renfrogn�.</p><p>��Je sais. Mais elle est de sang noble et elle ne voit pas les choses comme toi. Va-t�en maintenant, Eluthayn, ajouta-t-il en agitant la main devant le visage de son fr�re. Va-t�en.</p><empty-line/><p>� travers des paysages sans cesse changeants, Thu-kimnibol poursuivait sa route vers le nord, vers la Cit� de Yissou. Tant�t le convoi traversait de vastes plaines balay�es par le vent d�ouest et l�air �tait humide et sal�, et tous les buissons �taient recouverts d��paisses touffes bleu-vert de mousse-�caille. Tant�t l�itin�raire suivait de larges vall�es arides et silencieuses s�par�es de la mer par de hautes collines aux versants d�nud�s, o� des cr�nes d�animaux inconnus blanchissaient sur le sol sablonneux. Tant�t les voyageurs franchissaient des montagnes bois�es o� des arbres sans feuilles, aux formes tortur�es et au tronc p�le en spirale s�accrochaient � de maigres affleurements de terre noire et o� d�inqui�tants mugissements et sifflements venaient de la cha�ne de montagnes encore plus �lev�es qui s��tirait � l�orient.</p><p>Thu-kimnibol �tait frapp� par l�immensit� de la plan�te, par la taille et la masse du gigantesque globe � la surface duquel il se d�pla�ait.</p><p>Il avait le sentiment que chaque parcelle p�n�trait en lui, devenait une partie de lui, qu�il engloutissait la plan�te, qu�il l�absorbait et l�incorporait � jamais � son �tre. Et cela le rendait d�autant plus d�sireux d�aller de l�avant, de continuer � en parcourir la surface. Il savait, en cela, �tre diff�rent de ces membres du Peuple assez vieux pour avoir v�cu l��ge du cocon et qui, il le soup�onnait, �prouvaient encore le besoin ancestral de se terrer dans un lieu chaud, exigu et s�r, et de refermer le sas derri�re eux. Pas lui. Non, pas lui. Plus profond�ment que jamais sans doute, il comprenait la soif de connaissances, de d�couvertes et d�aventures de son fr�re Hresh.</p><p>Thu-kimnibol �tait d�j� pass� par l�. � l��ge de dix-neuf ans, quand il avait fui la Cit� de Yissou pour suivre la route du sud qui devait le conduire � Dawinno. Mais il n�avait gard� en m�moire que tr�s peu de d�tails de ce premier voyage. Il avait parcouru tout le trajet la t�te basse, aveugl� par la col�re et un chagrin amer, poussant son xlendi � fond de train. Le souvenir qu�il lui restait de cette folle et lugubre chevauch�e, deux d�cennies et quelques ann�es plus tard, �tait une sorte de n�ud enkyst� dans son �me et encore douloureux au toucher, semblable au souvenir de quelque perte affreuse, ou bien d�une maladie mortelle dont la gu�rison se paie au prix fort. Il n�y touchait pas plus souvent qu�il n��tait n�cessaire.</p><p>Ils avaient d�pass� la moiti� du trajet et �taient entr�s dans le territoire soumis � l�autorit� de Salaman. Thu-kimnibol ne parvenait pas � se d�barrasser de la maussaderie qui s��tait empar�e de lui le jour o� les vestiges de la cit� de la Grande Plan�te lui avaient �voqu� Naarinta et avaient fait na�tre dans son esprit des r�flexions moroses sur le pass� lointain. Depuis ce jour, son propre pass� ne cessait de le harceler douloureusement�: les occasions manqu�es, les erreurs de parcours, la disparition brutale de sa bien-aim�e.</p><p>Il faisait de son mieux pour dissimuler son �tat d�esprit. Mais, un jour o� le convoi descendait des collines pour s�engager dans une plaine fertile sillonn�e de ruisseaux rapides et de rivi�res, Simthala Honginda lui demanda � br�le-pourpoint�:</p><p>��Est-ce la perspective de revoir Salaman qui vous pr�occupe � ce point, prince�?</p><p>Surpris, Thu-kimnibol releva la t�te. �tait-il donc si transparent�?</p><p>��Pourquoi me demandes-tu cela�?</p><p>��Parce que vous �tiez autrefois des ennemis acharn�s. C�est de notori�t� publique.</p><p>��C�est vrai, nous n�avons jamais �t� amis. Et, pendant un certain temps, nos rapports furent tr�s mauvais. Mais tout cela est si loin.</p><p>��Je crois que vous le d�testez encore.</p><p>��C�est � peine si j�ai pens� � lui ces quinze derni�res ann�es. C�est de l�histoire ancienne pour moi.</p><p>��Oui, dit Simthala Honginda, bien s�r. Mais, ajouta-t-il avec tact, plus nous approchons de Yissou, plus vous sombrez dans la m�lancolie.</p><p>��La m�lancolie�? dit Thu-kimnibol avec un petit rire forc�. Tu crois vraiment que je suis devenu m�lancolique�?</p><p>��Cela cr�ve les yeux.</p><p>��Eh bien, si c�est le cas, sache que cela n�a rien � voir avec Salaman. As-tu oubli� que je viens d��prouver une perte cruelle�?</p><p>��Non, r�pondit Simthala Honginda, tout confus. Bien s�r que non. Pardonnez-moi, prince. Que les dieux accordent le repos � la dame Naarinta�!</p><p>Il fit pr�cipitamment le signe de Mueri la Consolatrice.</p><p>��Je suppose que cela me para�tra bizarre de revoir Salaman apr�s tout ce temps, reprit Thu-kimnibol apr�s un silence. Mais il n�y aura pas de probl�me. M�me si nous nous sommes d�test�s autrefois, quelle importance cela peut-il avoir maintenant�? Tout ce qui compte, ce sont les hjjk. Et nous avons, Salaman et moi, la m�me opinion sur ce sujet. Depuis le d�but, nous sommes destin�s � lutter c�te � c�te contre eux et cela arrivera bient�t. L�alliance que nous allons conclure est la seule chose importante. Pourquoi chercherait-il � exhumer de si vieilles rancunes�? Pourquoi le ferais-je�?</p><p>Il d�tourna la t�te et se replongea dans le silence. Au bout d�un long moment, il fit signe � Esperasagiot d�arr�ter le convoi. Les xlendis allaient pouvoir s�abreuver et l�endroit semblait bien choisi pour faire halte et d�ner.</p><p>Ils se trouvaient au c�ur d�une contr�e fertile et verdoyante. Un d�dale de cours d�eau r�fl�chissant la lumi�re de la fin de la journ�e �tincelait comme des coul�es d�argent en fusion. Un pays f�cond, songea Thu-kimnibol. Avec quelques travaux de drainage, il pourrait certainement offrir les ressources n�cessaires � une cit� de l�importance de Dawinno. Il se demanda pourquoi Salaman n�avait pas encore occup� la r�gion pour la mettre en valeur. Elle n��tait pas tr�s �loign�e de Yissou.</p><p>Cela ressemble bien � Salaman, se dit-il avec m�pris, de laisser en friche des terres aussi fertiles. De se recroqueviller sur lui-m�me, de refuser toute expansion et de se terrer � l�abri de son mur ridicule.</p><p>Simthala Honginda a raison. Tu le d�testes encore, n�est-ce pas�?</p><p>Non. D�tester �tait trop fort. Mais, malgr� tout ce qu�il avait dit � Simthala Honginda, il soup�onnait que les vieilles rancunes couvaient encore au fond de son c�ur.</p><p>L�id�e que l�on se faisait commun�ment � Dawinno �tait qu�il avait d�fi� Salaman pour s�emparer du tr�ne de Yissou. Mais cette id�e �tait fausse. Thu-kimnibol s��tait tr�s vite rendu compte qu�il ne succ�derait jamais � son p�re � la t�te de la cit� qu�il avait fond�e. Quand Harruel �tait tomb� au champ d�honneur dans la bataille contre les hjjk, il �tait beaucoup trop jeune pour h�riter de la couronne. Salaman �tait � l��poque le seul pr�tendant acceptable. Et, apr�s avoir go�t� au pouvoir souverain, il y avait peu de chances qu�il accept�t, par simple bont� d��me, de s�en dessaisir au profit de Thu-kimnibol. Tout le monde l�avait compris et Thu-kimnibol avait toujours consenti � le reconna�tre pour roi. Tout ce qu�il exigeait en �change �tait d��tre trait� avec le respect d� au fils du premier roi de la cit�; la pr�s�ance qui lui revenait, un logement convenable, le privil�ge d��tre assis aux c�t�s de Salaman dans les banquets officiels.</p><p>Salaman lui avait accord� tout cela, pendant un certain temps. Mais, la maturit� venant, le roi avait commenc� � changer�; il �tait devenu inquiet et tourment�, et le nouveau Salaman �tait un homme taciturne, dur et suspicieux.</p><p>C�est alors, mais alors seulement, que Salaman avait d�cr�t� que Thu-kimnibol complotait contre lui. Le fils de Harruel ne lui avait donn� aucune raison de nourrir de tels soup�ons. Peut-�tre un de ses ennemis avait-il souffl� cette invention malveillante � l�oreille du roi. Quoi qu�il en soit, les choses s��taient rapidement g�t�es. Thu-kimnibol n�avait pas vu d�inconv�nient � ce que Salaman favorise son fils Chham � ses d�pens�; c��tait dans l�ordre des choses. Mais ensuite le cadet avait eu la pr�s�ance sur lui � la table royale, puis le troisi�me fils de Salaman. Et quand Thu-kimnibol avait demand� � prendre l�une des filles du roi comme compagne, il avait �t� �conduit. Apr�s cela, les affronts s��taient succ�d�. Thu-kimnibol �tait de sang royal et il ne m�ritait pas un tel traitement. La goutte d�eau qui avait fait d�border le vase n�avait �t� qu�un point d��tiquette, tellement insignifiant que Thu-kimnibol ne se souvenait plus exactement de quoi il s�agissait. Ils avaient �lev� la voix et avaient failli en venir aux mains. Thu-kimnibol avait compris ce jour-l� qu�il n�avait aucun avenir dans la Cit� de Yissou. Il �tait parti � la faveur de la nuit et n�y avait jamais remis les pieds.</p><p>��Regarde, dit-il � Simthala Honginda. Dumanka va nous rapporter du gibier pour le d�ner.</p><p>L�intendant avait quitt� la voiture pour descendre jusqu�au bord d�un cours d�eau. Il avait transperc� un animal d�un coup de lance et s�appr�tait � en tuer un second.</p><p>Thu-kimnibol �tait ravi de cette distraction. Sa conversation avec Simthala Honginda et l��vocation d�un pass� douloureux l�avaient oppress� et avaient mis ses contradictions en lumi�re. Il se rendait compte que s�il �tait maintenant capable de chasser de son esprit la querelle avec Salaman, l�oubli et le pardon, quoi qu�il en dise, ne viendraient pas aussi facilement.</p><p>��Que chasses-tu donc, Dumanka�? cria-t-il en mettant ses mains en porte-voix.</p><p>��Des caviandis, prince�!</p><p>L�intendant, un costaud irr�v�rencieux d�ascendance Koshmar, un casque tout caboss� et d�form� n�gligemment pass� sur l��paule, venait de tuer le second animal. Il brandissait fi�rement les deux corps pourpre et jaune qu�il tenait � bout de bras. Des filets de sang cramoisi tachaient la fourrure lustr�e des deux petites masses flasques dont les bras potel�s se balan�aient doucement.</p><p>��Un peu de chair fra�che, pour changer�!</p><p>��Croyez-vous, prince, que ce soit bien de les tuer�? demanda Pelithhrouk, un jeune officier de noble naissance et le prot�g� de Simthala Honginda, qui se trouvait � c�t� de Thu-kimnibol.</p><p>��Pourquoi�? Ce ne sont que des animaux. De la viande.</p><p>��Nous aussi, nous �tions des animaux autrefois, dit Pelithhrouk.</p><p>��Que veux-tu dire�? demanda Thu-kimnibol avec stup�faction en se tournant vivement vers lui. Que nous ne valons pas mieux que des caviandis�?</p><p>��Pas du tout. Je veux simplement dire que les caviandis sont peut-�tre plus �volu�s que nous ne le pensons.</p><p>��Ce sont des paroles bien audacieuses, intervint Simthala Honginda, l�air g�n�. Je n�aime pas beaucoup cela.</p><p>��Avez-vous d�j� regard� un caviandi de pr�s�? insista Pelithhrouk avec une sorte de cr�nerie d�sesp�r�e. Moi, cela m�est arriv�. La lumi�re de l�intelligence brille dans leurs yeux. Leurs mains sont aussi humaines que les n�tres. Je crois que si nous effleurions l�esprit de l�un d�eux avec notre seconde vue, nous serions surpris de l�intelligence que nous y trouverions.</p><p>��Je suis de l�avis de Thu-kimnibol, ricana Simthala Honginda. Ce ne sont que des animaux.</p><p>Mais Pelithhrouk s��tait trop engag� pour faire machine arri�re.</p><p>��Oui, mais des animaux<emphasis> intelligents�!</emphasis> Et qui, j�en suis persuad�, n�attendent qu�un coup de pouce de notre part pour passer au stade sup�rieur. Au lieu de les chasser et de les manger, nous devrions les traiter avec respect� leur apprendre � parler, peut-�tre m�me � lire et � �crire, s�ils en sont capables.</p><p>��Tu as perdu la t�te�! lan�a Simthala Honginda. C�est Hresh qui a d� te transmettre sa folie�!</p><p>Il se tourna vers Thu-kimnibol avec un regard constern�, comme si des propos aussi extravagants dans la bouche de l�un de ces jeunes gens dont il �tait le mentor l�embarrassaient profond�ment, et sans doute �tait-ce le cas.</p><p>��Jusqu�� ce jour, dit-il, je le consid�rais comme l�un de nos meilleurs officiers. Mais maintenant je me rends compte�</p><p>��Non, non, le coupa Thu-kimnibol en levant la main, ce qu�il dit est int�ressant. Mais le temps n�est pas encore venu pour nous d�apprendre � lire et � �crire � d�autres cr�atures, poursuivit-il en riant. Il nous faut d�abord songer � pr�server notre propre race avant d�enseigner des rudiments de la civilisation aux b�tes sauvages. Les caviandis devront se d�brouiller tout seuls. Pour l�instant, ce ne sont que des animaux et c�est ce qu�ils resteront. Et si vous me r�torquez que nous sommes, nous aussi, des animaux, je m�inclinerai. Soit, nous sommes des animaux. Mais pour le moment, nous sommes les pr�dateurs et ils sont les proies. Voil� toute la diff�rence.</p><p>Dumanka, qui s��tait approch� pendant la discussion et �coutait, le visage impassible, jeta les deux caviandis aux pieds de Thu-kimnibol.</p><p>��Je vais allumer un feu, prince. Et, dans une demi-heure, nous allons nous r�galer.</p><p>��Parfait, dit Thu-kimnibol. Et cela mettra un terme � ces bavardages, les Cinq en soient lou�s.</p><empty-line/><p>La chair de caviandi �tait v�ritablement exquise. Thu-kimnibol d�vora sa part sans regret, m�me si l�id�e troublante lui traversa l�esprit que Pelithhrouk avait peut-�tre raison, que les petits animaux agiles qui p�chaient des poissons dans les cours d�eau rapides �taient peut-�tre dou�s d�intelligence, qu�ils avaient peut-�tre un langage et une vie sociale. Et pourquoi pas des noms, des dieux, voire une histoire de leur race�? Qu�en savait-on�? Qui pouvait dire quelles cr�atures �taient de simples animaux et lesquelles des �tres intelligents�? Pas lui, en tout cas. Puis il chassa ces pens�es de son esprit, mais il remarqua que Pelithhrouk ne touchait pas � sa portion de viande. Ce gar�on a le courage de ses convictions. C�est tout � son honneur.</p><p>Le lendemain, ils quitt�rent la plaine sillonn�e de cours d�eau et s�engag�rent dans une contr�e plus s�che o� la terre �tait riche et noire, et o� s��tendaient des prairies herbues. � la tomb�e de la nuit, ils virent des arbres-lanternes brillant au nord comme des fanaux. C��tait bon signe. Cela voulait dire que le convoi approchait de la cit� de Yissou.</p><p>Les arbres-lanternes �taient habit�s par des milliers de petits oiseaux � la gorge et � la poitrine parsem�es de taches de couleur qui avaient la propri�t� d��mettre une lumi�re froide mais vive. Inlassablement, toute la nuit durant, ils lan�aient � un rythme r�gulier leurs signaux lumineux visibles � une grande distance. Pendant la journ�e, les oiseaux minuscules au plumage terne se tenaient tranquillement dans leur nid. Nul ne savait pourquoi ils avaient choisi de vivre dans cet arbre particulier, mais quand ils en avaient pris possession, ils semblaient incapables de l�abandonner. Voil� pourquoi les arbres-lanternes �taient de pr�cieux jalons pour indiquer la route, des points de rep�re familiers pour le voyageur.</p><p>Derri�re les bouquets d�arbres-lanternes s��tendaient les terres des fermes de Yissou. Comme leurs homologues des approches de Dawinno l�avaient fait plusieurs semaines auparavant, les fermiers de Yissou se massaient pr�s des bornes d�limitant leur propri�t� pour suivre d�un regard hostile le passage des �trangers.</p><p>La route s��levait lentement vers les montagnes qui se dressaient au sud de Yissou et derri�re lesquelles se trouvait la cit� blottie au fond du crat�re creus� par une �toile de mort.</p><p>Au sortir des montagnes, le convoi commen�a � gravir la pente douce formant l�ext�rieur de la cuvette et s�arr�ta au pied de la muraille noire qui d�fendait l�acc�s � la Cit� de Yissou, un mur qui semblait boucher l�horizon tout entier et s��levait � une hauteur invraisemblable.</p><p>Thu-kimnibol en avait le souffle coup�. C��tait l�un des spectacles les plus extraordinaires qu�il lui e�t jamais �t� donn� de voir.</p><p>Il se souvenait de l�enceinte aux d�buts de sa construction, quatre ou cinq assises de blocs de pierre �quarris, et de la fiert� de Salaman le jour o� le nouveau mur avait enfin ceintur� toute la cit� et o� il avait pu arracher la vieille palissade. Thu-kimnibol savait que Salaman avait continu� pendant toutes ces ann�es � exhausser le mur d�enceinte, mais il ne s�attendait pas � trouver quelque chose d�aussi imposant. C��tait un ouvrage gigantesque, une masse �crasante, un empilement terrifiant de blocs de pierre noire qui masquait presque le ciel.</p><p>Quel genre d�ennemi pouvait donc redouter Salaman pour �prouver la n�cessit� d��difier un mur si haut�? Quels d�mons avaient donc commenc� � hanter l��me du roi depuis leur derni�re rencontre�?</p><p>Des guerriers en nombre consid�rable, arm�s d�une lance, �taient align�s au sommet du rempart. Leurs lances h�rissant la muraille se d�tachaient sur le fond du ciel et les silhouettes raides, immobiles, rapetiss�es par la masse du mur, paraissaient � peine plus grosses que des fourmis.</p><p>Au pied de la muraille se trouvait une �norme porte garnie de m�tal. Elle s�ouvrit en craquant et en g�missant quand le convoi s�approcha et une demi-douzaine d�hommes sans armes franchirent la porte et s�avanc�rent � d�couvert d�une centaine de pas. La porte se referma derri�re eux. � leur t�te se trouvait un homme trapu, � la forte carrure, que Thu-kimnibol prit tout d�abord pour Salaman en personne. Puis il se rendit compte qu�il �tait beaucoup trop jeune pour �tre le roi. L�un de ses fils, sans doute. �tait-ce Chham�? Ou bien Athimin�? En le voyant, Thu-kimnibol sentit les vieilles ranc�urs remonter en lui�; il n�avait pas oubli� comment il avait �t� supplant� par les deux fils de Salaman.</p><p>Il descendit de voiture et s�avan�a vers eux, la main lev�e en signe de paix.</p><p>��Je m�appelle Thu-kimnibol, d�clara-t-il. Fils de Harruel et prince de la Cit� de Dawinno.</p><p>L�homme � la forte carrure inclina la t�te. Sa ressemblance avec le Salaman dont Thu-kimnibol avait gard� le souvenir �tait vraiment troublante�: les bras muscl�s, les jambes courtes et fortes, les yeux gris, vifs et inquisiteurs, tr�s �cart�s dans la face arrondie aux traits accus�s. Il �tait tr�s jeune, trop jeune pour �tre Chham ou Athimin.</p><p>��Je suis Ganthiav, dit-il, fils de Salaman. Le roi, mon p�re, m�a demand� de vous accueillir et de vous conduire dans la cit�.</p><p>C��tait bien un fils plus jeune, qui n��tait peut-�tre m�me pas encore n� � l��poque de la fuite de Thu-kimnibol. Mais le choix de ce Ganthiav pour le recevoir n�avait-il pas quelque chose d�insultant�?</p><p>Garde ton calme, se dit Thu-kimnibol. Quoi qu�il advienne, garde ton calme.</p><p>��Voulez-vous me suivre�? demanda Ganthiav tandis que la lourde porte s�ouvrait en grin�ant.</p><p>Thu-kimnibol leva de nouveau la t�te vers le sommet de la muraille occup� par la multitude immobile des hommes en armes. Il y d�couvrit une sorte de pavillon, une construction � d�me faite d�une pierre plus grise et plus lisse que le mur. Une longue ouverture am�nag�e dans la fa�ade permettait d�embrasser toute la plaine du regard. Les yeux de Thu-kimnibol se pos�rent sur cette ouverture et y demeur�rent fix�s quelques instants. Il discerna une silhouette qui se tenait pr�s de l�ouverture. Puis la silhouette s�avan�a dans la lumi�re et Thu-kimnibol reconnut les yeux gris de Salaman, roi de Yissou, qui braquait sur lui un regard froid, dur et implacable.</p></section><section><title><p>4</p><p>Le martyr</p></title><p>Kundalimon avait maintenant le droit de circuler librement dans la cit�. L�assignation � r�sidence avait �t� lev�e par une d�cision de Husathirn Mueri, � la requ�te de Curabayn Bangkea. Il pouvait quitter quand il le d�sirait sa cellule de la Maison de Mueri pour se promener dans n�importe quel quartier de la cit� et il avait m�me acc�s aux �difices du culte et aux b�timents administratifs. Nialli Apuilana le lui avait clairement expliqu�.</p><p>��Personne ne t�arr�tera. Personne ne te fera de mal.</p><p>��M�me si je vais dans la chambre de la Reine�?</p><p>��Tu sais bien que nous n�avons pas de Reine, dit-elle en riant.</p><p>��Ta� m�re�? La femme qui vous gouverne�?</p><p>��Oui, ma m�re.</p><p>Kundalimon avait encore des difficult�s avec des concepts tels que ��m�re�� et ��p�re��. Il n�assimilait que tr�s lentement ces notions propres au peuple de chair. La m�re �tait la faiseuse d��ufs�; le p�re le donneur de Vie. L�accouplement, cette chose si agr�able qu�il faisait avec Nialli Apuilana, �tait le moyen utilis� par le peuple de chair pour f�conder les �ufs. C��tait un moyen similaire � ce qui se faisait dans le Nid, mais pourtant tr�s diff�rent, profond�ment diff�rent.</p><p>��Que veux-tu dire � propos de ma m�re�? demanda Nialli Apuilana.</p><p>��Elle n�est pas la reine de la cit�?</p><p>��Elle porte le titre de chef et non de reine, expliqua Nialli Apuilana. C�est un titre ancien, qui remonte � l��poque o� nous n��tions qu�une toute petite tribu vivant dans un trou, au flanc d�une montagne. Elle gouverne la cit頖 avec l�aide de mon p�re, de la femme-offrande et du conseil des princes�� mais elle n�est pas notre reine. Elle n�a pas la nature de la Reine, telle que nous la connaissons, toi et moi. C�est ma m�re, en effet, mais ce n�est pas la m�re de l�ensemble des habitants de la cit�.</p><p>��Alors, si je vais dans sa chambre, personne ne m�arr�tera�?</p><p>��Cela d�pendra de ce qu�elle est en train de faire. Mais, en r�gle g�n�rale, oui, tu pourras y entrer. Tu peux aller o� bon te semble. Mais je suppose qu�on te surveillera.</p><p>��Qui�?</p><p>��Les gardes. Les hommes de Curabayn Bangkea n�ont pas confiance en toi. Ils te prennent pour un espion.</p><p>Kundalimon ne comprenait pas tr�s bien. Une grande partie de ce que disait Nialli Apuilana restait un myst�re pour lui. M�me apr�s plusieurs semaines de le�ons quotidiennes, alors que son esprit �tait impr�gn� de la langue du peuple de chair et qu�il lui arrivait m�me de penser avec leurs mots et non avec les mots du Nid, une partie de la substance de ce qu�elle disait lui �chappait. Mais il �coutait attentivement, il essayait de tout fixer dans sa m�moire et ne d�sesp�rait pas de comprendre � la longue.</p><p>En tout cas, il �tait en train de remplir sa mission et c��tait �a l�important. Il �tait venu apporter l�amour de la Reine et il s�acquittait de sa t�che. Tout d�abord avec Nialli Apuilana, tout acquise � l�amour de la Reine depuis son s�jour dans le Nid�; et maintenant, maintenant qu�il �tait libre d�aller et venir � sa guise dans la cit�, il allait le r�pandre sur tous les autres, ceux qui �taient totalement d�pourvus de la conscience du Nid.</p><p>Il s�attendait � �tre terrifi� le premier jour o� il sortirait seul. Nialli Apuilana l�avait accompagn� plusieurs fois pour lui montrer les grandes art�res et lui expliquer la disposition des rues, mais, un matin, il s��tait aventur� dehors sans elle. C��tait une simple exp�rience destin�e � s�assurer qu�il serait capable de faire plus que quelques pas timides dans la rue sans �prouver le besoin de regagner pr�cipitamment l�abri de la Maison de Mueri.</p><p>La cit� �tait immense, avec ses rues innombrables et la multitude d��tres de chair qui allaient et venaient en tous sens. Avec cette chaleur humide, cette touffeur du sud, si diff�rente de ce dont il avait l�habitude dans le nord froid et sec. Avec ces odeurs suaves et inconnues. Avec l�absence totale du lien du Nid. Avec l�angoisse de d�couvrir dans le regard des habitants de la cit� le m�pris ou la haine.</p><p>Mais il n�avait pas �prouv� la moindre crainte. Il �tait pass� devant les gardes rev�ches et goguenards pour descendre la rue Minbain rev�tue de pav�s ronds, puis il avait tourn� � gauche pour d�boucher sur un march� � ciel ouvert, dans une petite rue qu�il n�avait jamais prise avec Nialli Apuilana. Il �tait pass� d��tal en �tal, regardant les fruits et les l�gumes, et aussi les pi�ces de viande suspendues au-dessus des �ventaires. Il avait observ� tout cela avec s�r�nit�, puis, estimant que la promenade avait assez dur�, il avait retrouv� sans difficult� le chemin de la Maison de Mueri.</p><p>Apr�s cette premi�re exp�rience, il �tait sorti tous les jours ou presque. C��tait follement excitant. S�arr�ter tout simplement � un carrefour, �couter des chanteurs de rue, le discours d�un pr�dicateur ou les boniments d�un marchand de jouets� C��tait tellement diff�rent de la vie du Nid�! Entrer dans un restaurant et regarder avec �merveillement la viande qui cuisait sur le gril, la montrer du doigt en souriant et se voir servir avec le sourire une tendre portion de la nourriture du peuple de chair. C��tait merveilleux et il se sentait transfigur�! Il avait le sentiment de vivre un r�ve d�une �tonnante nettet�.</p><p>La nourriture du peuple de chair qu�il absorbait maintenant jour apr�s jour avait des effets visibles sur son apparence. Sa fourrure �tait devenue beaucoup plus �paisse et plus sombre. Il avait grossi et lorsqu�il pin�ait sa peau, il sentait rouler entre ses doigts un bourrelet de chair, ce qui ne lui �tait jamais arriv�. Cette nourriture plus riche p�n�trait �galement � l�int�rieur de son �me et il �prouvait une vigueur nouvelle. Il �tait agit�, presque f�brile, et se sentait rempli d�une �nergie singuli�re. Il lui arrivait parfois, d�s que Nialli Apuilana entrait dans sa chambre, de sauter sur elle sans presque lui laisser le temps de dire un mot et de l�entra�ner sur le lit ou de rouler par terre avec elle. Quand il se promenait dans la rue, il marchait � longues enjamb�es et prenait plaisir � sentir le contact des pav�s sous la plante de ses pieds. C��tait encore une sensation inconnue de marcher sur un sol rev�tu d�un pavement. Tout �tait nouveau, tout �tait tellement excitant.</p><p>Tout le monde semblait savoir qui il �tait. Les gens le montraient du doigt et chuchotaient entre eux � son passage. Quelques-uns lui adressaient la parole, courtoisement mais en h�sitant, comme s�ils ne savaient pas tr�s bien s�il �tait prudent de l�aborder. Avec les enfants, c��tait diff�rent. Il en avait toujours une arm�e pendue � ses basques. Il semblait y avoir des enfants partout et Kundalimon avait parfois l�impression que la cit� n��tait peupl�e que de gar�ons et de filles. Ils le suivaient en gambadant et l�accompagnaient de leurs cris et de leurs rires.</p><p>��Hjjk�! Hjjk�! Voil� le hjjk�!</p><p>��Dis-nous quelque chose dans ta langue, le hjjk�!</p><p>��H�! H�! Le hjjk�! O� est pass� ton bec�?</p><p>Ils ne cherchaient pas � se moquer de lui. Ce n��taient que des enfants et ils gardaient un ton enjou� et taquin.</p><p>Il se retournait vers eux et leur faisait signe de s�approcher. Ils demeuraient m�fiants au d�but, � l�image des adultes, puis ils s�avan�aient et se pressaient autour de lui. Certains lui abandonnaient timidement leur main quand il la prenait d�licatement dans la sienne.</p><p>��Tu es vraiment un hjjk�?</p><p>��Je suis comme toi. Un �tre de chair, comme toi.</p><p>��Alors, pourquoi dit-on que tu es un hjjk�?</p><p>��Les hjjk m�ont enlev� quand j��tais tr�s jeune, dit doucement Kundalimon en souriant. Et ils m�ont �lev� dans leur Nid. Mais je suis n� ici, dans cette cit�.</p><p>��C�est vrai�? Qui est ton p�re�? Qui est ta m�re�?</p><p>��Marsalforn, r�pondit-il. Ramla.</p><p>Il fouilla dans sa m�moire pour s�assurer que c��tait bien cela. Nialli Apuilana lui avait dit que la m�re, la faiseuse d��uf, s�appelait Marsalforn et que le p�re, celui qui avait f�cond�, s�appelait Ramla. � moins que ce ne f�t l�inverse. Dans le Nid, peu importait qui �taient la faiseuse d��uf et le donneur de Vie. Tout le monde �tait en r�alit� l�enfant de la Reine. Sans son contact, il ne pouvait y avoir de nouvelle vie et tout le monde accomplissait la volont� de la Reine.</p><p>��O� vivent-ils, ta m�re et ton p�re�? demanda une petite fille. Est-ce que tu vas les voir�?</p><p>��Ils vivent ailleurs maintenant. Ou peut-�tre ne vivent-ils plus nulle part. Personne ne sait o� ils sont.</p><p>��Oh�! Comme c�est triste�! Si tu n�as plus ton p�re et ta m�re, veux-tu venir voir les miens�?</p><p>��J�aimerais beaucoup, dit Kundalimon.</p><p>��Comment es-tu venu ici�? demanda une autre fillette. Es-tu venu en volant comme un oiseau�?</p><p>��Je suis venu � dos de vermilion, dit-il en d�crivant d�un grand geste des deux bras un animal d�une taille gigantesque. Je suis venu du nord, l� o� se trouve le Nid des Nids, et j�ai voyag� jour apr�s jour, semaine apr�s semaine. Sur mon vermilion, vers cette cit�, la cit� de Dawinno. C�est la Reine qui m�a envoy�. Elle m�a dit�: va � Dawinno. Elle m�a envoy� pour que je vous parle. Pour que je fasse connaissance avec vous et vous avec moi. Pour que je vous apporte Son amour, et Sa paix.</p><p>��Est-ce que tu vas nous emmener dans le Nid avec toi�? demanda un gar�on au dernier rang. Est-ce que tu vas nous enlever, comme toi, on t�a enlev�?</p><p>Kundalimon en resta tout interdit.</p><p>��Oui�! Oui�! s��cri�rent les enfants. Es-tu venu pour nous emmener chez les hjjk�?</p><p>��Cela vous ferait plaisir�?</p><p>��Non�! se mirent-ils � hurler en ch�ur, si bruyamment que ses oreilles bourdonn�rent. Ne nous emm�ne pas�! S�il te pla�t, ne fais pas �a�!</p><p>��Moi, j�ai �t� enlev�. Vous voyez bien qu�on ne m�a pas fait de mal.</p><p>��Mais les hjjk sont des monstres�! Ils sont affreux et dangereux�! Ce sont d�horribles insectes g�ants�!</p><p>��Ce n�est pas vrai, dit Kundalimon en secouant la t�te. Vous ne pouvez pas comprendre, car vous ne les connaissez pas. Personne ici ne les conna�t. Ils sont gentils, ils sont affectueux. Si seulement vous saviez. Si seulement vous pouviez ressentir le lien du Nid. Si seulement vous pouviez conna�tre l�amour de la Reine.</p><p>��Il a l�air fou, lan�a un petit gar�on. Qu�est-ce qu�il raconte�?</p><p>��Chut�! Chut�!</p><p>��Venez, dit Kundalimon. Asseyez-vous avec moi, ici, dans le parc. Il y a tant de choses que je voudrais vous apprendre. Je vais d�abord vous raconter la vie dans le Nid�</p><empty-line/><p>Il ne restait plus rien de la Cit� de Yissou que Thu-kimnibol avait connue dans sa jeunesse. Il avait assist� � la destruction des huttes grossi�res b�ties au temps de Harruel et � leur remplacement par les premi�res constructions de pierre de la cit� de Salaman, mais il ne subsistait m�me plus le moindre vestige de cette deuxi�me cit�. Une autre, plus imposante, y avait �t� superpos�e, et il ne restait plus trace de tout ce qui l�avait pr�c�d�, maisons, palais, tribunal�</p><p>��Cela te para�t bien, non�? demanda Salaman. On dirait une vraie cit�, n�est-ce pas�?</p><p>��Cela ne ressemble pas du tout � ce que je m�attendais � trouver.</p><p>��Plus fort�! ordonna Salaman. Parle plus fort�! Je ne comprends pas la moiti� de ce que tu dis�!</p><p>��Mille pardons, dit Thu-kimnibol en haussant fortement la voix. C�est mieux comme cela�?</p><p>��Tu n�as pas besoin de hurler, j�entends fort bien. Mais ce sont tous ces affreux mots Beng que tu emploies. On dirait que tu parles avec des casques plein la bouche. Comment suis-je cens� y comprendre quelque chose�? Je suppose que si je vivais entour� de Beng comme vous le faites�</p><p>��Nous ne formons plus qu�un seul Peuple maintenant, dit Thu-kimnibol.</p><p>��Ha�! Ha�! Vraiment�? Eh bien, essaie de ne pas trop parler Beng, si tu veux que je comprenne ce que tu dis. Nous sommes attach�s � la tradition ici. Nous parlons encore la langue pure d�antan, celle de Koshmar, de Torlyri et de Thaggoran. Tu te souviens de Torlyri�? Tu te souviens de Thaggoran�? Mais non, tu ne l�as pas connu. C��tait notre chroniqueur, avant Hresh. Il a �t� tu� par les rats-loups, juste apr�s le D�part, pendant la travers�e des grandes plaines. Mais tu n��tais pas encore n� et tu ne peux donc pas te souvenir de tout cela. J�aurais d� y penser. Je commence � me faire vieux et � perdre la m�moire. Je deviens un vieil homme acari�tre, Thu-kimnibol. Vraiment tr�s acari�tre.</p><p>Salaman lui adressa un sourire d�sarmant, comme pour d�mentir ses propres paroles. Mais il disait vrai, cela sautait aux yeux. Il �tait bien devenu acari�tre, irritable et cassant.</p><p>Le temps avait apport� autant de changements chez Salaman que dans sa cit�. Thu-kimnibol avait gard� le souvenir d�un jeune roi � l�esprit souple, intelligent, clairvoyant, un organisateur habile et brillant, un meneur d�hommes, un �tre qui inspirait la sympathie. Mais le temps avait fait son �uvre et le nouveau Salaman �tait rev�che et taciturne, exigeant et soup�onneux. Vingt ans plus tard, le processus �tait tr�s avanc�. Le roi semblait distant et morose, en proie � d�am�res pr�occupations, ou peut-�tre us� de l�int�rieur par le pouvoir absolu qu�il exer�ait. Cela se voyait sur son visage, comme ratatin�, les joues rentr�es, les tempes creus�es, et aussi dans son attitude raide et m�fiante. L��ge avait enti�rement blanchi sa fourrure et il se d�gageait de lui une sorte de duret� glaciale.</p><p>La cit� qu�il avait cr��e �tait � son image. Point de larges avenues ensoleill�es, point de tours �blouissantes sur le fond bleu du ciel, point de jardins verdoyants tels que Thu-kimnibol en voyait chaque jour dans la souriante cit� de Dawinno. La Cit� de Yissou, enclose en son crat�re et en sa muraille titanesque de pierre noire, �tait une ville resserr�e et sinistre, aux rues �troites et enfonc�es, aux constructions de pierre dont les ouvertures pratiqu�es dans les murs �pais ressemblaient � des meurtri�res. L�ensemble �voquait moins une ville qu�une forteresse.</p><p>Est-ce l� ce que mon p�re voulait faire quand nous avons quitt� Vengiboneeza pour fonder notre propre cit�? se demanda Thu-kimnibol. Cette ville sombre, triste, recroquevill�e sur elle-m�me�?</p><p>Dans l�euphorie de la victoire sur les hjjk, en ce jour de funeste m�moire o� le roi Harruel avait p�ri en combattant les hordes d�insectes, Salaman avait d�clar�, enivr� par le nouveau pouvoir qui �tait le sien�: ��Nous nommerons cette cit� Harruel, en l�honneur de celui qui fut roi avant moi.�� Mais un peu plus tard�� � la requ�te du peuple, pr�tendit Salaman en affirmant qu�il pr�f�rait honorer le dieu qui les prot�geait plut�t que l�homme qui les avait guid�s jusque-lࠖ, il lui avait redonn� son nom primitif. Thu-kimnibol estimait que c��tait aussi bien ainsi. Il n�aurait pas aim� que le nom de son p�re f�t attach� pour l��ternit� � une ville aussi lugubre que la Cit� de Yissou du roi Salaman.</p><p>Salaman avait pourtant fait l�effort de l�accueillir avec un esprit ouvert et m�me une certaine jovialit�. Rien dans son comportement n�indiquait qu�il avait conserv� le souvenir des mots qu�ils avaient eus ensemble. Tandis que les voitures de Thu-kimnibol franchissaient la porte massive donnant acc�s � la cit�, il �tait descendu de son pavillon perch� au sommet de la muraille et avait attendu calmement, les bras crois�s, que Thu-kimnibol s�avance. Puis, son visage s�v�re et ferm� s��panouissant en un large sourire, il avait fait quelques pas � son tour, les bras grands ouverts, les mains tendues vers celles de Thu-kimnibol.</p><p>��Mon cher cousin�! Apr�s tant d�ann�es�! Est-ce � dire que tu es de retour pour reprendre avec nous ton ancienne vie, si brusquement interrompue�?</p><p>��Non, sire, r�pondit pos�ment Thu-kimnibol, je suis venu en qualit� d�ambassadeur. J�apporte des messages de Taniane et nous avons un certain nombre de questions � discuter. Ma place est � Dawinno maintenant.</p><p>Mais il avait r�pondu � l��treinte de Salaman et s��tait baiss� pour donner l�accolade au roi. Cela n�avait gu�re �t� facile, mais uniquement parce que Salaman �tait beaucoup plus petit que lui.</p><p>� son grand �tonnement, Thu-kimnibol n�avait pas eu de mouvement de recul en serrant Salaman sur sa poitrine et il ne l�avait pas fait hypocritement. Ce devait donc �tre vrai�: la rancune qu�il avait nourrie, ou cru nourrir, contre Salaman avait fini par s�effacer au fil du temps. Les affronts, ou ce qu�il avait pris pour des affronts, que lui avait fait subir Salaman n�avaient plus d�importance.</p><p>��Nous t�avons pr�par� notre plus belle chambre, poursuivit le roi. Que dirais-tu d�un grand festin d�s que tu seras install�? Et apr�s, nous discuterons. Pas encore d�affaires officielles, nous avons le temps. Juste une conversation entre deux hommes qui furent autrefois de bons amis. Qu�en dis-tu, Thu-kimnibol�?</p><p>Cela lui paraissait raisonnable et tout � fait sympathique. Il se laissa conduire � sa chambre. Esperasagiot se mit en qu�te d�une �curie pour les xlendis et Dumanka d�un logement pour la suite de l�ambassadeur tandis que Simthala Honginda allait s�entretenir avec des repr�sentants de la cit� afin de se familiariser avec le protocole diplomatique en vigueur � Yissou.</p><p>Ce n�est que beaucoup plus tard, dans l�immense salle de r�ception du palais royal, apr�s le banquet trop arros� et apr�s la remise � Salaman des cadeaux de Taniane, draps blancs de toile fine et porcelaines vertes�; de Hresh, un volume des chroniques richement reli�; et des pr�sents qu�il faisait � titre personnel, tonnelets de vin de ses vignes, peaux d�animaux rares du Grand Sud, fruits en conserve et d�autres encore, ce n�est donc qu�apr�s tout cela que des tensions commenc�rent � se faire jour entre le roi et l�ambassadeur. Peut-�tre �tait-ce � cause du probl�me de la langue qui, d�s l�abord, l�avait agac� que Salaman s�emporta. Le roi, qui parlait la pure langue Koshmar, semblait sinc�rement irrit� par le vocabulaire et les intonations Beng que Thu-kimnibol avait coutume d�employer. Thu-kimnibol n�avait jamais remarqu� � quel point la langue du Peuple avait chang� � Dawinno depuis l�union et combien l�apport du Beng �tait important. Salaman n�avait jamais aim� les Beng, surtout depuis que les porteurs de casque � la fourrure dor�e avaient d�clin� son invitation � s��tablir � Yissou apr�s avoir �t� chass�s de Vengiboneeza par les hjjk, pr�f�rant rejoindre la cit� de Dawinno nouvellement fond�e par Hresh. Puisque le simple son de tournures Beng dans la bouche de Thu-kimnibol l�offensait, il devait toujours leur en tenir rigueur.</p><p>Thu-kimnibol fut quand m�me pris par surprise quand, apr�s toute une soir�e de joyeuses libations et alors qu�ils �taient confortablement install�s c�te � c�te sur de riches divans, il entendit Salaman lui d�clarer sans ambages�:</p><p>��Par les Cinq, j�admire ton culot�! Oser remettre les pieds � Yissou apr�s tout ce que tu m�as dit avant ton d�part�!</p><p>��Mes paroles te sont donc rest�es sur le c�ur�? demanda Thu-kimnibol en se raidissant. Apr�s toutes ces ann�es�?</p><p>��Tu as dit que tu me jetterais du haut du mur�? Hein�? Tu ne l�as pas oubli�, Thu-kimnibol�? Par les Cinq, je ne l�ai pas oubli�, moi�! Comment crois-tu que j�aie pris tes paroles, hein�? Comme une plaisanterie�? Non, pas du tout�! Le mur �tait beaucoup plus bas � l��poque, mais j�ai pris cette d�claration comme une menace contre ma vie. Et je pense que c�est bien ce dont il s�agissait.</p><p>��Je ne l�aurais jamais fait.</p><p>��Tu n�aurais pas pu le faire�! Chham et Athimin te surveillaient constamment. Si tu avais lev� la main sur moi, ils t�auraient d�coup� en morceaux�!</p><p>Thu-kimnibol but une grande rasade de vin, le vin doux et fort de la r�gion, qu�il n�avait pas eu l�occasion de go�ter depuis de longues ann�es. Il regarda le roi � la d�rob�e, par-dessus son gobelet. Il ne restait plus personne d�autre dans la salle que quelques danseuses �puis�es et affal�es contre le mur du fond. Les d�testables fils de Salaman �taient-ils tapis derri�re les tentures, pr�ts � bondir pour laver dans le sang l�affront lointain qu�il avait fait � leur p�re�? Ou bien les danseuses allaient-elles se relever brusquement, arm�es de poignards et de cordes pour l��trangler�?</p><p>Non, d�cida-t-il, Salaman est simplement en train de s�amuser avec moi.</p><p>��Toi aussi, tu m�as menac�, reprit-il. Tu m�as annonc� que je serais d�chu de mon rang et de mes privil�ges et que tu m�enverrais balayer le march�.</p><p>��J�ai dit cela sous l�empire de la col�re. Si j�avais eu toute ma pr�sence d�esprit, j�aurais d�cid� d�envoyer un grand gaillard comme toi travailler sur le mur, et non au march�.</p><p>Les yeux du roi se mirent � p�tiller. Il semblait enchant� de son propre humour.</p><p>Il vaut mieux ne pas relever l�insulte, se dit Thu-kimnibol.</p><p>��Pourquoi ressuscites-tu ces vieux souvenirs�? demanda-t-il.</p><p>Salaman se caressa le menton en souriant. De longues touffes de poils blancs y poussaient, qui lui donnaient une apparence �trangement d�bonnaire et presque comique, ce qui n��tait certainement pas volontaire.</p><p>��Nous ne nous sommes pas parl� depuis� Combien, vingt ans�? Vingt-cinq�? Nous pourrions au moins essayer de clarifier les choses.</p><p>��C�est ce que tu veux faire�? Clarifier les choses�?</p><p>��Bien s�r. Crois-tu que nous pouvons faire comme s�il ne s��tait rien pass�? Comme si de rien n��tait�?</p><p>Salaman remplit son verre et celui de Thu-kimnibol. Puis il se pencha vers lui et le regarda au fond des yeux.</p><p>��Voulais-tu vraiment devenir roi � ma place�? demanda-t-il � voix basse.</p><p>��Jamais. Je revendiquais seulement les honneurs qui m��taient dus en tant que fils de Harruel.</p><p>��On m�avait dit que tu avais l�intention de me renverser.</p><p>��Qui t�avait dit cela�?</p><p>��Peu importe. Ils sont tous morts maintenant� Si, c��tait Bruikkos. Te souviens-tu de lui�? Konya aussi.</p><p>��Oui, dit Thu-kimnibol. Ils m�en ont voulu, quand je suis devenu adulte, parce que j�avais rang avant eux. Qu�esp�raient-ils d�autre�? Ils n��taient que des guerriers, quand j��tais le fils d�un roi.</p><p>��J�oubliais Minbain, dit Salaman.</p><p>��Ma<emphasis> m�re�?</emphasis> dit Thu-kimnibol en clignant des yeux.</p><p>��Oui, ta m�re. Elle est venue me voir et elle m�a dit�: ��Thu-kimnibol est tr�s agit�. Thu-kimnibol est avide de pouvoir.�� Elle redoutait que tu ne commettes une b�tise et que je ne sois dans l�obligation de te faire mettre � mort, ce qui lui aurait naturellement caus� un profond chagrin. Elle m�a dit aussi�: ��Parle-lui, Salaman, tranquillise-le, donne-lui au moins l�impression qu�il a ce qu�il d�sire, afin qu�il ne lui arrive rien.��</p><p>Et le roi sourit.</p><p>Thu-kimnibol se demanda quelle part de v�rit� il y avait dans tout cela et dans quelle mesure c��tait une invention tortueuse et cruelle. Certes, il se pouvait fort bien que Minbain e�t �t� inqui�te au sujet de son fils et qu�elle e�t pris les devants pour �viter une issue fatale. Mais cela ne lui ressemblait gu�re�; elle lui aurait d�abord parl�. En tout cas, il n��tait plus question de lui demander ce qui s��tait r�ellement pass�.</p><p>��Je n�ai jamais rien fait pour te d�poser, Salaman. Tu peux me croire. Je t�avais fait serment d�all�geance� Pourquoi l�aurais-je rompu�? Je savais que j��tais trop jeune et trop imp�tueux pour �tre roi et tu �tais ind�logeable.</p><p>��Je te crois.</p><p>��Si tu m�avais accord� les titres et les honneurs que je revendiquais, il n�y aurait jamais eu le moindre nuage entre nous. Je te le dis en toute sinc�rit�, Salaman.</p><p>��Oui, dit le roi d�une voix chang�e, d�o� la duret� et l�irritation avaient disparu. J�ai commis une erreur en te traitant comme je l�ai fait.</p><p>Thu-kimnibol se mit aussit�t sur ses gardes.</p><p>��Parles-tu s�rieusement�?</p><p>��Je suis toujours s�rieux, Thu-kimnibol.</p><p>��C�est vrai. Mais depuis quand un roi reconna�t-il ses erreurs�?</p><p>��Cela m�arrive parfois. Pas souvent, mais de temps en temps. C�est le cas aujourd�hui.</p><p>Sur ce, Salaman se leva, s��tira et se mit � rire.</p><p>��Ce que je voulais, c��tait te harceler, te pousser jusqu�� tes limites pour que tu d�cides de quitter Yissou. Je te trouvais trop encombrant, tu �tais un rival trop dangereux et qui le serait devenu encore plus au fil du temps. Mais je me suis tromp�. J�aurais d� te cultiver, t�honorer, t�adoucir. Et utiliser ta force � bon escient. Je l�ai compris apr�s ton d�part, mais il �tait trop tard. Enfin, je suis heureux de te revoir, mon cher cousin.</p><p>Puis une expression bizarre, mi-joviale, mi-soup�onneuse, passa dans le regard du roi.</p><p>��Tu n�es pas revenu pour me prendre mon tr�ne, n�est-ce pas�?</p><p>Thu-kimnibol lui lan�a un regard glacial, mais il parvint � �mettre un petit rire et � esquisser un p�le sourire.</p><p>��Mon cher vieil ami, dit Salaman en lui tendant la main. Jamais je n�aurais d� te chasser. Je me r�jouis de ton retour, m�me s�il n�est que provisoire. Et si nous allions nous reposer, ajouta-t-il en �touffant un b�illement.</p><p>��Excellente id�e.</p><p>Le roi tourna la t�te vers les danseuses assoupies, toujours vautr�es dans la m�me position.</p><p>��Aimerais-tu que l�une de ces jeunes filles r�chauffe ta couche cette nuit�?</p><p>Une nouvelle surprise. L�image de Naarinta, disparue depuis quelques semaines seulement, lui vint aussit�t � l�esprit. Mais il e�t �t� impolitique de refuser la proposition de Salaman. Et puis un accouplement de plus ou de moins, quand on �tait si loin de chez soi, quelle importance�? Il �tait fatigu�, sur les nerfs apr�s cette conversation bizarre. Un corps jeune et chaud dans son lit, pour la nuit, un peu de r�confort avant de passer aux choses s�rieuses� Pourquoi pas�? Oui, pourquoi pas�? Il n�avait pas l�intention de passer le reste de ses jours dans la chastet�.</p><p>��Oui, dit-il. Oui, je crois que cela me ferait plaisir.</p><p>��Que penses-tu de celle-ci�? dit Salaman en poussant de son chausson une jeune fille � la fourrure ch�tain. Debout, petite�! Allez, r�veille-toi�! Tu seras au prince Thu-kimnibol cette nuit�!</p><p>Et le roi s��loigna � pas lents, d�une d�marche l�g�rement vacillante.</p><p>Sans un mot, la jeune danseuse fit signe � Thu-kimnibol de le suivre et elle le pr�c�da jusqu�� la chambre garnie de tentures et de coussins qu�on lui avait pr�par�e � l�autre extr�mit� du palais. Elle �tait petite et robuste, avec des �paules tr�s larges pour une jeune fille. Son menton �tait volontaire et ses yeux gris tr�s �cart�s. La forme de son visage �tait famili�re � Thu-kimnibol qui sentit un affreux soup�on s�insinuer en lui.</p><p>��Comment t�appelles-tu�? demanda-t-il.</p><p>��Weiawala.</p><p>��Tu portes le nom de la compagne du roi, n�est-ce pas�?</p><p>��Le roi est mon p�re, seigneur. Il m�a en effet donn� le nom de sa premi�re compagne, mais je suis la fille de la troisi�me, la dame Sinithista.</p><p>Bien s�r�! C��tait la fille de Salaman. C�est bien ce qu�il lui avait sembl�. Dire que Salaman lui avait refus� un jour une de ses filles et qu�il lui en pr�tait maintenant une autre pour s�amuser pendant la nuit�! �tait-ce l�g�ret� de la part de Salaman, ou bien le roi avait-il un mobile plus profond�? Les derniers marchands venus de Dawinno lui avaient sans doute rapport� que la fin de la dame Naarinta �tait proche, mais s�il esp�rait cimenter les relations entre Yissou et Dawinno par une sorte d�alliance dynastique, il s�y prenait d�une mani�re bien singuli�re. Mais Salaman �tait un �tre singulier. Il devait avoir de nombreuses filles � pr�sent, trop peut-�tre.</p><p>Aucune importance. Il �tait tard et la jeune fille �tait l�.</p><p>��Approche, Weiawala, dit-il d�une voix douce. Viens pr�s de moi. Comme cela. Oui, comme cela.</p><empty-line/><p>��Il pr�che les enfants, d�clara Curabayn Bangkea. Mes hommes le suivent partout et ils ne perdent pas un de ses gestes. Il fait venir les petits � lui, il r�pond � toutes leurs questions et il leur parle de la vie dans le Nid. Il affirme qu�il ne faut pas consid�rer les hjjk comme des ennemis. Il leur raconte des histoires sur la Reine, sur l�amour qu�elle porte � tous les �tres vivants, pas seulement � ceux de sa race.</p><p>��Et ils avalent ces histoires�? demanda Husathirn Mueri. Ils le croient�?</p><p>��Il est tr�s persuasif.</p><p>Les deux hommes se trouvaient dans la salle de r�ception de l�imposante demeure de Husathirn Mueri, situ�e dans le secteur Koshmar qui dominait la baie.</p><p>��J�ai de la peine � imaginer, poursuivit Husathirn Mueri, qu�il r�ussit � vaincre les pr�jug�s des enfants contre les hjjk. Ils les ont toujours redout�s. Des insectes hideux et monstrueux aux pattes velues qui parcourent furtivement la campagne pour essayer de mettre la main sur des petits gar�ons ou des petites filles� Qui ne les m�priserait�? Enfant, je les m�prisais. Vous aussi, sans doute. Quand j��tais petit, les hjjk me faisaient faire des cauchemars. Je me r�veillais en hurlant, couvert de sueur. Et cela m�arrive encore.</p><p>��Moi aussi, dit Curabayn Bangkea.</p><p>��Alors, quel est son secret�?</p><p>��Il est tr�s doux avec eux, tr�s affectueux. Les enfants sentent qu�il est plein de candeur et cela les touche. Ils aiment �tre avec lui. Il les entra�ne dans la m�ditation et, petit � petit, ils se mettent � psalmodier avec lui. Je pense que c�est par le chant qu�il exerce une influence sur leur esprit. Ils ne se rendent pas compte qu�il leur fait chanter les louanges de monstres repoussants. Ils ne voient que des personnages de conte de f�es, doux et bienfaisants. On peut donner aux pires monstres une apparence de douceur si l�on sait comment pr�senter les choses. Et quand il a extirp� de l�esprit des enfants la crainte et la haine des hjjk, les pauvres petits sont perdus. Ce jeune homme est tr�s habile. Il p�n�tre dans leur �me et les �loigne de nous.</p><p>��Mais il parle � peine notre langue�!</p><p>��Ce n�est pas vrai, r�pliqua Curabayn Bangkea en secouant la t�te. Il n�est plus le jeune homme fruste que nous avons connu � son arriv�e. Plus du tout. Les le�ons de Nialli Apuilana lui ont �t� extr�mement profitables. Tout lui est revenu. Il devait parler notre langue avant sa capture et il s�exprime bien maintenant. La langue maternelle ne s�efface jamais. Il s�assied dans un parc o� il aime bien aller et o� les enfants le retrouvent, et il leur parle de l�amour de la Reine, du lien du Nid, des pens�es du Penseur, de la paix de la Reine, tout l�immonde fatras des hjjk. Et ils gobent tout cela. Votre Gr�ce. Les premiers temps, ils �taient d�go�t�s de savoir que l�on pouvait vivre dans le Nid et s�y plaire, que l�on pouvait toucher des hjjk, se laisser toucher par eux et que c��tait une grande marque d�affection. Mais maintenant, ils le croient. Il faut les voir, assis autour de lui, les yeux brillants, � l��couter d�biter ses fadaises.</p><p>��Il faut que cela cesse.</p><p>��C�est bien mon avis.</p><p>��Je vais parler � Hresh. Non, � Taniane. Hresh serait capable de trouver absolument fascinant que Kundalimon bourre le cr�ne de nos enfants de th�ories oiseuses sur l�amour de la Reine et le lien du Nid. Il pourrait m�me applaudir � cette id�e. Il est probablement d�sireux d�en savoir plus lui-m�me l�-dessus. Mais Taniane saura ce qu�il faut faire. Cela l�int�ressera de conna�tre la v�rit� sur celui que nous avons accueilli parmi nous et avec qui sa fille passe tellement de temps.</p><p>��Encore une chose, Votre Gr�ce, dit Curabayn Bangkea. Il vaut sans doute mieux que vous soyez au courant avant de parler � Taniane.</p><p>��De quoi s�agit-il�?</p><p>Le capitaine de la garde eut un moment d�h�sitation. Il semblait mal � l�aise.</p><p>��Nialli Apuilana et l��missaire hjjk sont devenus amants, dit-il vivement, d�une voix nasillarde �voquant un luth d�saccord�.</p><p>Husathirn Mueri eut l�impression d�avoir �t� happ� par la foudre. Il s�enfon�a dans son si�ge, atterr�, sentant une douleur affreuse lui d�chirer le ventre, une �norme boule se former dans sa gorge et un �lancement violent lui vriller le front.</p><p>��Quoi�? Ils s�accouplent�?</p><p>��Comme des singes en rut.</p><p>���tes-vous s�r de ce que vous avancez�?</p><p>��Vous savez que, jusqu�� ces derniers jours, mon fr�re Eluthayn montait la garde devant la Maison de Mueri. Un jour, il est pass� devant la chambre de Kundalimon quand elle lui rendait visite. Ce qu�il a entendu du couloir� Les bruits sourds, les hal�tements, les cris passionn�s�</p><p>��Peut-�tre lui enseignait-elle la lutte au pied.</p><p>��Je ne pense pas. Votre Gr�ce.</p><p>��Comment pouvez-vous en �tre certain�?</p><p>��Parce que, apr�s avoir entendu le rapport de Eluthayn, je suis all� moi-m�me �couter � la porte et je vous assure que je sais �tablir la diff�rence entre les bruits de l�accouplement et ceux de la lutte au pied. L�accouplement ne m�est pas totalement �tranger, Votre Gr�ce, et j�ai �galement pratiqu� la lutte au pied.</p><p>��Mais elle refuse de s�accoupler avec quiconque�! Tout le monde le sait�!</p><p>��Elle a pass� quelque temps dans le Nid, sugg�ra le capitaine des gardes. Peut-�tre attendait-elle seulement de trouver quelqu�un dont la fourrure soit impr�gn�e de l�odeur des hjjk.</p><p>Des images insens�es assaillirent l�esprit de Husathirn Mueri. La main de Kundalimon entre les cuisses fusel�es de Nialli Apuilana�; les l�vres de Kundalimon courant sur ses seins�; les yeux de la jeune femme �tincelants de d�sir et d�excitation�; leurs corps s�unissant�; leurs organes sensoriels s�agitant fr�n�tiquement�; Nialli Apuilana se retournant pour lui offrir son sexe gonfl�</p><p><emphasis>Non. Non. Non. Non.</emphasis></p><p>��Vous faites erreur, dit-il � Curabayn Bangkea apr�s un long silence. Ce n�est pas cela qu�ils font dans cette chambre et les bruits que vous avez entendus�</p><p>��Il n�y a pas que les bruits. Votre Gr�ce.</p><p>��Je ne comprends pas.</p><p>��Comme vous le dites si justement, on ne peut s�en remettre � la seule ou�e. J�ai donc perc� un petit trou dans le mur de la chambre contigu�.</p><p>��Vous l�avez espionn�e�?</p><p>��Pas elle, Votre Gr�ce, le hjjk. Je vous rappelle qu�il �tait sous ma garde. Il m�incombait donc de m�assurer de la nature de ses activit�s. Je l�ai observ� un jour o� elle �tait l�. Ils ne faisaient pas de la lutte au pied, Votre Gr�ce. Il avait les mains pos�es sur elle�</p><p>��Assez�!</p><p>��Je peux vous assurer que�</p><p>Husathirn Mueri leva une main imp�rieuse.</p><p><emphasis>��Assez,</emphasis> par Nakhaba�! Pas de d�tails sordides�! ajouta-t-il en s�effor�ant de retrouver son calme. Je vous crois sur parole. Rebouchez votre trou et n�en percez pas d�autres. Je veux un rapport quotidien sur l�endoctrinement des enfants par l��missaire hjjk.</p><p>��Et si je le vois avec Nialli Apuilana, Votre Gr�ce�? Dans la rue, je veux dire, ou bien dans un restaurant, ou ailleurs. M�me si leur conduite est irr�prochable. Dois-je �galement vous en informer�?</p><p>��Oui, r�pondit Husathirn Mueri. Je veux �galement en �tre inform�.</p><empty-line/><p>��Je veux aller dans le Nid avec toi, dit Nialli Apuilana. Sentir de nouveau le lien du Nid. Dire les v�rit�s du Nid.</p><p>��Tu viendras. Quand ce sera le moment. Quand ma t�che sera achev�e.</p><p>��Non, tout de suite. Aujourd�hui m�me.</p><p>C��tait un apr�s-midi tranquille. L��t� chaud et humide s��tait enfui et le vent d�automne soufflait du sud, encore chaud, mais sec et vif. Ils �taient pelotonn�s l�un contre l�autre sur le lit, les membres emm�l�s, lissant mutuellement leur fourrure en d�sordre apr�s l�accouplement.</p><p>��Tout de suite�? Ce n�est pas possible.</p><p>Elle lui lan�a un regard m�fiant. Avait-elle mal choisi son moment�? �tait-il encore aussi terrifi� qu�au d�but par le couplage, ou par toute autre forme d�union intime des �mes�? Il avait tellement chang� depuis qu�il avait commenc� � se promener seul dans la cit�. Il semblait profond�ment diff�rent, plus fort, plus d�tendu, plus assur� dans son identit� retrouv�e d��tre de chair. Mais elle h�sitait � risquer de perdre sa confiance en franchissant les fronti�res tacites qui avaient �t� �tablies entre eux.</p><p>Il semblait pourtant tr�s calme et le regard qu�il posait sur elle �tait doux et tranquille.</p><p>��Tu peux me guider � travers tes souvenirs du Nid, hasarda-t-elle prudemment. En joignant nos esprits.</p><p>��Tu veux dire par le couplage�?</p><p>��Ce serait un moyen, r�pondit-elle apr�s une h�sitation. Ou en utilisant notre seconde vue.</p><p>��Tu parles souvent de la seconde vue, mais je ne sais pas ce que c�est.</p><p>��C�est une autre mani�re de voir� de percevoir ce qui se trouve en profondeur, sous la surface des choses�</p><p>Nialli Apuilana hocha vigoureusement la t�te et poursuivit�:</p><p>��Tu n�as jamais essay� cela�? Tout le monde peut le faire, y compris de tr�s jeunes enfants. Mais peut-�tre que dans le Nid, en l�absence d�autres �tres de chair pour te montrer ce dont ton esprit est capable�</p><p>��Montre-le-moi maintenant, dit-il.</p><p>��Tu n�auras pas peur quand mon esprit entrera en contact avec le tien�?</p><p>��Montre-moi.</p><p>D�cid�ment, il a chang�, se dit-elle.</p><p>Mais elle redoutait encore de faire na�tre la peur en lui, de l��loigner d�elle en le brusquant. Mais c�est lui qui l�avait demand�. C�est lui qui avait dit�:<emphasis> Montre-moi.</emphasis> Elle fit appel � sa seconde vue et la projeta vers lui, le prenant dans son champ. Il le sentit. Aucun doute l�-dessus. Elle per�ut sa r�action instantan�e, un mouvement de surprise et de recul. Et il se mit � trembler. Mais il demeura tout pr�s d�elle, accessible, ouvert. Rien n�indiquait qu�il �levait une seule des d�fenses auxquelles on avait habituellement recours pour se prot�ger de l�intrusion de la seconde vue d�autrui. �tait-ce simplement parce qu�il ne savait pas comment faire�? Non, non. Il semblait accepter de bon gr� ses investigations.</p><p>Elle respira profond�ment et fit p�n�trer ses perceptions amplifi�es dans son esprit, aussi profond�ment qu�elle l�osa.</p><p>Et elle vit le Nid.</p><p>Tout �tait flou, indistinct, incertain. Soit les pouvoirs mentaux de Kundalimon �taient encore inexploit�s, soit les hjjk lui avaient appris � masquer son esprit. Ce qu�elle voyait en lui, elle avait l�impression de le discerner � travers plusieurs �paisseurs d�eau opaque.</p><p>C��tait bien le Nid. Elle reconnut les galeries obscures au toit vo�t�. Les silhouettes sombres qui les parcouraient avaient la forme et la raideur des hjjk. Mais tout �tait tr�s vague. Elle ne pouvait distinguer les castes�; elle ne pouvait m�me pas diff�rencier les m�les et les femelles, les Militaires et les Ouvriers. Mais ce qui lui manquait par-dessus tout, c��tait l�esprit du Nid, la dimension de la r�alit� de l��me, la profondeur du lien du Nid qui aurait d� tout envelopper l�amour de la Reine, tout-puissant, irr�sistible, baignant la p�nombre des galeries�; l�imp�ratif absolu qu��tait le plan du Nid. Il manquait la saveur. Il manquait la ferveur. Il manquait la substance. Elle voyait le Nid, mais elle �tait coup�e de lui. Elle le voyait de l�ext�rieur, esseul�e, perdue dans le royaume des t�n�bres glac�es qui s��tend entre les �toiles insensibles.</p><p>Frustr�e, elle s�enfon�a un peu plus avant. En vain. Puis elle per�ut quelque chose de nouveau.</p><p>Kundalimon essayait de l�aider. Il avait r�ussi � d�couvrir la source de sa seconde vue, qu�il n�avait peut-�tre jamais utilis�e, ou qu�il avait utilis�e sans savoir ce que c��tait, et il s�effor�ait maintenant d�amplifier la vision de Nialli Apuilana. Mais cela ne suffisait pas � lever enti�rement le voile. Certes, elle voyait plus distinctement, mais cette nettet� accrue �tait accompagn�e d�une distorsion.</p><p>C��tait � rendre fou�! Arriver si pr�s du but et ne pouvoir l�atteindre�</p><p>Un sanglot lui noua la gorge. Elle d�tacha son esprit de celui de Kundalimon et s��carta de lui, la t�te tourn�e vers le mur.</p><p>��Nialli�?</p><p>��Je suis d�sol�e. Cela ira mieux dans un petit moment.</p><p>Elle se mit � pleurer en silence. Jamais elle ne s��tait sentie aussi seule de sa vie.</p><p>��C�est � cause de moi si tu as de la peine�? demanda-t-il en lui caressant le dos et les �paules.</p><p>��Non, Kundalimon. Ce n�est pas ta faute.</p><p>��Alors, c�est que nous nous y sommes mal pris�?</p><p>��J�ai quand m�me vu quelque chose, dit-elle en secouant la t�te. Juste un petit peu. Les contours du Nid� Mais tout �tait si vague. Indistinct. Lointain.</p><p>��C�est moi qui m�y suis mal pris. Tu m�apprendras � bien le faire.</p><p>��Ce n�est pas ta faute. C�est simplement que� �a n�a pas march�.</p><p>Ils gard�rent le silence pendant quelques instants. Il se rapprocha d�elle et la couvrit de son corps. Et soudain, au grand �tonnement de Nialli Apuilana, il fit courir son organe sensoriel le long du sien, un effleurement tr�s bref, tr�s doux, qui propagea un frisson de plaisir intense dans l��me de la jeune femme.</p><p>��Nous essayons le couplage, qu�en penses-tu�?</p><p>��Tu en as envie, Kundalimon�? demanda-t-elle en retenant son souffle.</p><p>��Tu as envie de voir le Nid�?</p><p>��Oui. Oui, j�en ai envie. Tr�s envie.</p><p>��Alors, peut-�tre le couplage.</p><p>��Tu as eu si peur l�autre fois.</p><p>��C��tait l�autre fois, dit-il avec un petit rire. Et je crois que toi aussi, avant, tu avais peur de l�accouplement.</p><p>��Les choses changent, dit-elle en souriant.</p><p>��Oui, les choses changent. Viens. Montre-moi le couplage et je te montrerai le Nid. Mais il faut d�abord que tu te tournes vers moi.</p><p>Nialli Apuilana acquies�a de la t�te et elle se retourna pour lui faire face. Il souriait de son merveilleux sourire, franc et radieux, le sourire candide d�un enfant sur un visage d�homme. Ses yeux �tincelants plong�rent dans les siens, brillants d�excitation et d�impatience. Il l�appelait de tout son �tre, comme jamais il ne l�avait fait auparavant.</p><p>��Je n�ai connu le couplage qu�une seule fois, dit-elle. Avec Boldirinthe, il y a pr�s de quatre ans. Je ne saurai peut-�tre pas mieux m�y prendre que toi.</p><p>��Tout se passera bien, dit-il. Montre-moi ce qu�est le couplage.</p><p>��D�abord les organes sensoriels, le contact. Tu te concentres, tout ton �tre se concentre� Non, rectifia-t-elle en voyant que l�inqui�tude semblait le gagner. N�essaie pas de te concentrer, n�essaie m�me pas de penser. Fais simplement ce que je fais et laisse les choses venir.</p><p>Elle approcha son organe sensoriel de celui de Kundalimon. Il se d�tendit. Il paraissait totalement confiant.</p><p>Le contact s��tablit. Et il tint.</p><p>Nialli Apuilana n�avait jamais oubli� l�heure d�intimit� qu�elle avait partag�e avec Boldirinthe. Elle avait encore pr�sentes � l�esprit toutes les �tapes de la descente de l��chelle des perceptions qui aboutissait aux r�gions les plus profondes de l��me o� la communion avait lieu. Kundalimon la suivait sans h�siter. Il semblait savoir intuitivement ce qu�il convenait de faire, ou bien il le d�couvrait au fur et � mesure. Au bout d�un moment, il cessa de la suivre et se porta � sa hauteur, la devan�ant m�me parfois dans la longue descente vers les profondeurs myst�rieuses o� le moi �tait inconnu et o� rien d�autre n�existait que l�harmonie de toutes les �mes.</p><p>Ils s�unirent alors dans la communion parfaite du couplage.</p><p>Leurs �mes fusionn�rent et Nialli Apuilana se retrouva enfin dans le Nid.</p><p>C�est le Nid des Nids, le plus grand, tr�s loin au nord, pas celui dans lequel elle a v�cu pendant les quelques mois de sa trop br�ve captivit�. Dans un sens, tous les Nids n�en font qu�un, car ils sont pareillement impr�gn�s de la pr�sence de la Reine, mais elle a toujours su que celui o� elle a v�cu n��tait qu�un petit Nid, situ� dans un endroit �cart� et plac� sous l�autorit� d�une Reine subalterne. Celui o� ils se trouvent maintenant est le c�ur de la nation, son �me et son noyau, le grand pivot, l�axe principal. C�est l� que r�side la Reine des Reines.</p><p>Nialli Apuilana ne se sent pas d�pays�e. C�est l� que Kundalimon a pass� la plus grande partie de sa vie, jeune �tre de chair chez les hjjk, libre de se d�placer dans leur monde, mangeant leur nourriture, respirant le m�me air qu�eux, pensant comme eux, vivant � leur mani�re. C��tait sa patrie. C�est donc la sienne aussi.</p><p>La main dans la main, ils flottent tels des fant�mes, sans que nul les voie ni les d�range.</p><p>Le grand Nid est un immense r�seau de galeries chaudes et sombres, � demi enfouies sous la surface du sol, s��tendant sur plusieurs lieues dans toutes les directions. Les parois des galeries dispensent la lumi�re du Nid, une douce lumi�re ros�e, une lumi�re onirique. L�air circulant mollement dans les galeries porte les douces fragrances du souffle du Nid, soyeux comme une fourrure, charg� des messages chimiques complexes �chang�s entre les habitants du Nid. C�est dans ce labyrinthe cyclop�en que vivent des millions de hjjk et l� aussi, au plus profond du r�seau de galeries, au centre de tout, que se trouve la colossale Reine des Reines, immuable, �ternelle, immortelle, le guide supr�me dispensant un amour infini.</p><p>Nialli Apuilana per�oit Sa grandeur et Sa pr�sence qui se propage d�un bout � l�autre des galeries comme un gigantesque coup de gong. Il est impossible d�y �chapper. Elle englobe dans le flot ininterrompu de Son amour la totalit� du grand Nid et tous les Nids subalternes. Mais tout cela est soumis � une force encore plus grande, encore plus implacable, que la Reine Elle-m�me reconna�t comme le principe supr�me, l��nergie torrentielle, incontestable et irr�sistible qu�est le plan de l��uf, la cause fondamentale de la vie, l�universelle et in�luctable f�minit� qui permet � toute chose d�aller de l�avant.</p><p>Nialli Apuilana s�abandonne � ce cantique de la perfection avec une joie sans m�lange. Voil� pourquoi elle tenait tant � venir ici�: pour recevoir une fois encore la certitude rassurante que le monde a une signification et une structure, pour comprendre une fois encore qu�une forme, un ordre, un dessein fondamental gouvernent la m�canique ahurissante du cosmos.</p><p>��Voici la v�rit� du Nid, lui dit Kundalimon. Voici la lumi�re de la Reine. Et Nialli Apuilana prononce les m�mes mots. Ils continuent de flotter, sans entrave, sans se lasser de ce qu�ils contemplent.</p><p>Sans un bruit, la multitude des habitants du Nid vaque diligemment � ses t�ches. Chacun a sa place, chacun sait ce qu�il a � faire. C�est le lien du Nid�: harmonie, unit�, organisation. Il n�existe rien de tel dans le monde d�sordonn�, chaotique de l�ext�rieur, mais ici, rien n�est d�sordonn�, ni chaotique. Un profond silence r�gne dans les galeries et pourtant une activit� m�thodique occupe tout le monde.</p><p>L�, des groupes de Militaires se rassemblent au retour de leur dernier coup de main tandis que des Ouvriers ramassent leurs armes pour aller les nettoyer et la nourriture qu�ils ont rapport�e pour aller l�entreposer. Plus loin, en un lieu �clair� d�une lumi�re pourpre filtr�e, diffuse, des groupes de pondeurs d��ufs attendent dans leurs compartiments. De longues files de donneurs de Vie passent devant eux et chacun s�arr�te devant tel ou tel compartiment pour accomplir l�acte de f�condation. Ailleurs, des donneurs d�Aliments sont pench�s sur les �ufs en train d��clore et pr�sentent de la nourriture aux nouveau-n�s.</p><p>Et l�, se tiennent les penseurs du Nid, enferm�s dans de sombres et sinistres compartiments, haranguant les jeunes qui les �coutent avec recueillement. Et voici les serviteurs de la Reine dans leur r�duit souterrain, qui s�affairent � pr�parer Son repas du matin. Et voil� les gardiens de la Reine, en ordre serr�, se tenant par le bras, qui interdisent l�acc�s aux galeries les plus profondes o� se niche la chambre royale. Et maintenant, des cort�ges de jeunes, les m�les d�un c�t�, les femelles de l�autre, qui attendent d��tre appel�s dans la chambre royale o� le contact de la Reine marquera leur passage � l��ge adulte et leur dispensera la f�condit�, � moins qu�ils ne soient mis � part pour devenir Militaires ou Ouvriers, ou encore choisis pour devenir l�un des �lus, un penseur du Nid.</p><p>La chambre royale est la seule partie du Nid � laquelle Kundalimon et elle-m�me n�ont pas acc�s dans leur vision. Elle leur est encore interdite, car Nialli Apuilana n�a pas �t� re�ue en Premi�re Audience lors de son s�jour dans le Nid et Kundalimon ne peut donc pas la conduire devant la Reine cette fois-ci, pas m�me en vision, pas m�me en r�ve. Cela se fera en son temps. Et il lui sera enfin donn� de contempler la Reine, d�mesur�e et imp�n�trable, immobile en son sanctuaire, au plus profond du Nid.</p><p>Mais tout le reste leur est ouvert. Nialli Apuilana parcourt les galeries avec �merveillement, transport�e par l�amour du Nid.</p><p>��Les voil�, dit le penseur du Nid. L�enfant de chair et la compagne de l�enfant de chair. Venez vous asseoir avec nous. P�n�trez avec nous dans la v�rit� du Nid.</p><p>Ils ne sont donc pas invisibles pour les habitants du Nid. Bien s�r que non. Comment serait-ce possible�?</p><p>Elle tend la main et une griffe dure et poilue la prend et la garde. Des yeux � facettes bleu-noir brillent tout autour d�elle. Des ondes puissantes �manant du penseur du Nid envahissent son �me palpitante.</p><p>Puis le penseur du Nid p�n�tre dans son esprit et lui montre la grande v�rit� du Nid, le concept supr�me, un et unificateur de l�univers, le pouvoir qui unit toutes choses, la paix de la Reine. Il lui montre le grand Mod�le�: la grandeur de l�amour de la Reine qui donne forme au plan de l��uf afin d�apporter l�abondance du Nid � toutes choses. Il en impr�gne son esprit, comme un autre penseur du Nid, dans un autre Nid, l�avait fait quelques ann�es auparavant.</p><p>Et, comme cela s��tait produit la premi�re fois, la simplicit� et la force de ce qu�il lui dit p�n�trent au plus profond de l��me de Nialli Apuilana et en prennent possession. Elle s�incline devant la r�alit� irr�futable. Elle s�agenouille, secou�e de sanglots extatiques, laissant la musique m�lodieuse cheminer dans son esprit et en gagner tous les recoins. Et elle s�y abandonne, dans une soumission totale.</p><p>Elle a retrouv� sa vraie patrie.</p><p>Maintenant, elle ne la quittera plus jamais.</p><p>��Nialli�?</p><p>Le son d�une voix. Totalement inattendu. Une intrusion qui la paralyse, qui la surprend comme un �boulement de rocher d�valant en grondant une pente interminable.</p><p>��Tu te sens bien, Nialli�?</p><p>��Non� Oui� Oui�</p><p>��C�est moi, Kundalimon. Ouvre les yeux. Ouvre les yeux, Nialli.</p><p>��Ils sont� ouverts�</p><p>��Reviens du Nid, je t�en prie�! C�est fini, Nialli. Regarde�! Regarde, c�est ma fen�tre. L�, c�est la porte et, en bas, il y a la cour.</p><p>Elle r�sista. Pourquoi accepterait-elle de quitter l�endroit o� elle se sentait chez elle�?</p><p>��Penseur du Nid� Pr�sence de la Reine�</p><p>��Oui. Je sais.</p><p>Il la serra dans ses bras, la caressa, l�attira contre lui. Elle se sentit apais�e par sa chaleur. Elle cligna des yeux � plusieurs reprises et sa vision devint plus nette. Elle distinguait les murs de la chambre, la fen�tre si �troite qu�elle ressemblait � une meurtri�re, par laquelle entrait la vive lumi�re automnale. Elle entendait le souffle violent du vent. Elle se soumit � contrec�ur � l�implacable r�alit�: le Nid avait disparu. La lumi�re du Nid n��tait plus, l�odeur du Nid s��tait �vanouie. Elle ne sentait plus la pr�sence de la Reine. Et pourtant, pourtant, les paroles du penseur du Nid r�sonnaient encore dans sa t�te et le profond r�confort qu�elle en avait retir� impr�gnait encore son �me apais�e.</p><p>Elle porta soudain sur lui un regard stup�fait.</p><p>Kundalimon, se dit-elle. Je viens d�accomplir un couplage avec Kundalimon�!</p><p>��Tu �tais avec moi l�-bas�? demanda-t-elle. Tu as �prouv� la m�me chose que moi�?</p><p>��Oui, j�ai tout fait comme toi.</p><p>��Nous y retournerons, n�est-ce pas�? Aussi souvent que nous en aurons envie�?</p><p>��Oui, en vision. Et, un jour, nous le verrons tel qu�il est r�ellement. Quand le moment sera venu, nous partirons ensemble dans le Nid. En attendant, nous avons les visions.</p><p>��Oui, dit-elle en tremblant l�g�rement. Je savais que pour le voir ensemble, il nous faudrait passer par le couplage. C�est ce que nous avons fait. Et nous l�avons bien fait.</p><p>��Nous sommes partenaires de couplage maintenant.</p><p>��Comment connais-tu ce terme�?</p><p>��C�est toi qui me l�as appris. Tout � l�heure, pendant que nous �tions unis. J��tais dans ton �me et tu �tais dans la mienne. Partenaires de couplage, r�p�ta-t-il en souriant. Partenaires de couplage. Toi et moi.</p><p>��Oui, dit-elle en le regardant tendrement. Oui, c�est ce que nous sommes.</p><p>��C�est comme l�accouplement, mais beaucoup plus fort. Beaucoup plus profond.</p><p>��Oui, dit Nialli Apuilana en hochant la t�te, l�accouplement est donn� � tout le monde, mais il n�est possible de r�ussir un v�ritable couplage qu�avec un petit nombre de gens. Nous avons beaucoup de chance.</p><p>��Quand nous serons ensemble dans le Nid, nous aurons beaucoup de couplages�?</p><p>��Oh�! Oui�! Oui�!</p><p>��Je serai bient�t pr�t � regagner le Nid, dit-il.</p><p>��Oui.</p><p>��Et tu viendras avec moi quand je partirai�? Nous irons ensemble, toi et moi�?</p><p>��Oui, r�pondit-elle en hochant vigoureusement la t�te. Je te le promets.</p><p>Elle tourna les yeux vers la fen�tre. Dehors, tout le monde vaquait � ses diff�rentes occupations. Sa m�re, son p�re, la grosse Boldirinthe, ce cochon de Curabayn Bangkea et son cochon de fr�re, des milliers d�individus entra�n�s dans le tourbillon de leur destin�e individuelle. Et ils avaient tous des �cailles sur les yeux, ils ne voyaient pas la v�rit�. Si seulement ils savaient, eux tous�! Mais ils n�avaient pas la moindre id�e de ce qu�il venait de se passer dans la petite chambre, du lien qui venait de se cr�er. Ils ignoraient les promesses qui avaient �t� faites. Et qui seraient tenues.</p><empty-line/><p>Le d�but du s�jour de Thu-kimnibol avait �t� consacr� aux divertissements et aux plaisirs�: danses, festins, accouplements et d�monstrations de lutte au pied et d�attrape-feu avant le dernier �change de cadeaux. Mais le moment �tait venu de passer aux affaires s�rieuses. � ce qui l�avait amen� � Yissou.</p><p>Salaman prit place sur le grand tr�ne de la Salle des c�r�monies. C��tait un si�ge taill� dans un �norme bloc d�obsidienne en forme de larme, d�un noir luisant vein� de rouge feu, qu�il avait mis au jour de longues ann�es auparavant en fouillant au c�ur de l�emplacement de la cit� d�origine. Tout le monde l�appelait le tr�ne de Harruel et c��tait l�un des rares hommages rendus par la cit� � son premier monarque. Salaman ne voyait rien � redire � cela�; ce n��tait gu�re qu�un t�moignage symbolique de reconnaissance au fondateur bien-aim�. Mais Harruel n�avait jamais pos� les yeux, ni aucune autre partie de sa personne sur ce tr�ne auquel on avait donn� son nom.</p><p>Quand il arrivait encore que quelqu�un pense � Harruel, c��tait comme � un grand guerrier, un chef avis� et clairvoyant. Un grand guerrier, sans conteste. Mais un chef avis�? Salaman �tait plus que sceptique. Mais rares �taient maintenant ceux qui avaient connu le v�ritable Harruel�: un ivrogne taciturne qui aimait � battre et � forcer les femmes, perp�tuellement d�vor� par une angoisse atroce.</p><p>Et le fils de Harruel revenait dans la cit� de Harruel en qualit� d�ambassadeur de Dawinno et il se tenait devant le tr�ne de Harruel occup� par le successeur de Harruel. La grande roue tournait et tout recommen�ait sans cesse. Qu��tait-il venu faire�? Jusqu�� pr�sent, il n�en avait pas donn� le moindre indice. Tout s��tait heureusement bien pass� depuis qu�il �tait l�. Au d�but, Salaman avait trouv� l�arriv�e de Thu-kimnibol inqui�tante, voire angoissante�: un myst�re, une menace. Mais c��tait �galement un d�fi passionnant. Es-tu encore capable de contr�ler la situation, Salaman�? Es-tu encore capable de le tenir en �chec�?</p><p>��Veux-tu prendre un si�ge, Thu-kimnibol�? demanda aimablement le roi.</p><p>��Si Votre Majest� n�y voit pas d�inconv�nient, je suis tr�s bien debout.</p><p>��Comme tu pr�f�res. Veux-tu un peu de vin�?</p><p>��Apr�s, peut-�tre, quand nous aurons parl�. Il est trop t�t pour que je commence � boire.</p><p>Salaman se demanda, et ce n��tait pas la premi�re fois, si Thu-kimnibol �tait une �me simple ou bien s�il �tait particuli�rement habile. Il ne parvenait pas � lire en lui. En d�cidant de rester debout, Thu-kimnibol avait choisi de dominer tout le monde de sa masse et de sa haute taille. Mais �tait-ce de propos d�lib�r� ou bien, comme il le pr�tendait, parce qu�il se sentait mieux debout�? Et en refusant une coupe de vin, il avait impos� � la r�union une tension et une raideur qui pouvaient jouer en sa faveur si la n�gociation devenait tr�s serr�e. Mais peut-�tre n�aimait-il simplement pas boire. Les fils d�ivrognes pr�f�rent souvent suivre une voie diff�rente de celle de leur p�re.</p><p>Le roi �prouvait la n�cessit� de ressaisir l�avantage que Thu-kimnibol venait de prendre si vite et si ais�ment, que ce f�t par inadvertance ou par calcul. Il �tait d�j� assez aga�ant d�avoir en face de soi quelqu�un d�une aussi haute et forte stature. Salaman se sentait toujours mal � l�aise en pr�sence d�un colosse, non parce que cela lui faisait regretter sa petite taille, mais parce que devant ce genre d�individu lent et massif, il avait l�impression d��tre trop pr�cipit�, trop f�brile dans ses mouvements, comme un petit animal apeur� et nerveux. D�autre part, il n��tait pas question de laisser Thu-kimnibol mener la discussion � sa guise.</p><p>��Tu connais mes fils�? demanda Salaman tandis que les princes p�n�traient dans la salle et prenaient un si�ge.</p><p>��Je connais Chham et Athimin, bien s�r. Et Ganthiav, celui qui m�a accueilli � la porte de la cit�.</p><p>��Eh bien, voici maintenant Poukor. Voici Biterulve. Et voici Bruikkos et Char Mateh. Mon fils Praheurt est trop jeune pour assister � cette r�union.</p><p>Le roi �carta les bras en un grand geste circulaire qui les englobait tous. Qu�ils entourent Thu-kimnibol, qu�ils le submergent�! Il a beau �tre grand, � nous tous, nous serons plus forts que lui.</p><p>Les sept princes se plac�rent tout autour de la salle. Ils avaient tous avec leur p�re une ressemblance frappante�� les m�mes yeux gris et froids, la m�me morphologie trapue�� tous, sauf celui qui s�appelait Biterulve, un peu moins r�bl� que les autres, le teint un peu plus p�le, mais qui avait quand m�me les yeux du roi. Salaman constata avec satisfaction que le d�sarroi se peignit fugitivement sur le visage de Thu-kimnibol lorsqu�il se vit entour� de ces r�pliques vivantes du roi. Ils formaient une phalange impressionnante. Ils �taient la preuve vivante de sa vigueur�: quand il s�accouplait avec une femme, c�est sa semence qui avait la pr�pond�rance, ses traits et sa forme qui se perp�tuaient. Cela sautait aux yeux quand on regardait ses fils et il en tirait une profonde fiert�.</p><p>��Quelle belle phalange, dit Thu-kimnibol.</p><p>��En effet. J�en suis tr�s fier. As-tu des fils, Thu-kimnibol�?</p><p>��Jamais Mueri ne m�a accord� ce bonheur. Et je ne le conna�trai certainement plus maintenant. La dame Naarinta�</p><p>Il s�interrompit, le visage ferm�, incapable d�achever sa phrase.</p><p>Salaman eut l�impression de recevoir un coup de poignard.</p><p>��Elle est morte�? Non, mon cousin�! Dis-moi que ce n�est pas vrai�!</p><p>��Tu savais qu�elle �tait malade�?</p><p>��J�avais entendu de vagues rumeurs lors du passage du dernier convoi de marchands, mais ils affirmaient qu�il y avait un espoir de gu�rison.</p><p>��Elle a tra�n� pendant tout l�hiver, dit Thu-kimnibol en secouant la t�te, et elle s�est affaiblie au printemps. Elle a rendu l��me peu de temps avant mon d�part de Dawinno.</p><p>Ces fun�bres paroles tomb�rent dans la salle comme de lourdes pierres. Salaman �tait totalement pris au d�pourvu. Ils �taient parvenus jusqu�alors � conserver des rapports purement officiels, jouant c�r�monieusement leur r�le de roi et d�ambassadeur, tels les personnages d�une frise, en prenant soin d��viter que le poids de leurs relations pass�es perturbe les raffinements de leurs petits calculs diplomatiques. Mais la cruelle r�alit� venait brouiller les cartes.</p><p>��Quel malheur, soupira Salaman apr�s un long silence. Quel grand malheur�! J�ai pri� pour sa gu�rison, tu sais, quand les marchands m�ont appris qu�elle �tait malade. Et j�ai de la peine pour toi, mon cousin, ajouta-t-il avec un regard sinc�rement navr�.</p><p>Le ton de la r�union s�en trouva aussit�t modifi�. L�homme qui se tenait devant lui, ce g�ant, cet ancien rival, ce dangereux fils du dangereux Harruel, cet homme �tait vuln�rable. Il avait souffert. Il devenait brusquement possible de voir en lui autre chose qu�un intrus dont la pr�sence �tait � la fois aga�ante et embarrassante. Salaman se repr�senta Thu-kimnibol au chevet de la mourante, il l�imagina en train de serrer les poings et de donner libre cours � ses larmes, il l�imagina hurlant de rage impuissante comme lui-m�me avait hurl� � la mort de Weiawala, sa premi�re compagne. Cela lui rendait Thu-kimnibol plus r�el. Et il �voqua le combat qu�ils avaient men� c�te � c�te pendant la bataille contre les hjjk, il se rem�mora la bravoure de Thu-kimnibol, si jeune qu�il portait encore son nom de naissance, mais qui s��tait comport� comme un h�ros. Un grand �lan d�affection, et m�me d�amour, pour celui qu�il avait ha� et chass� de son royaume submergea son �me. Il se pencha vers Thu-kimnibol.</p><p>��Un prince de ton rang ne devrait pas rester sans descendance, dit Salaman d�une voix grave et rauque. Tu devrais choisir une nouvelle compagne d�s la fin de ton deuil, mon cousin. Ou bien deux, ou m�me trois, ajouta-t-il avec un clin d��il. C�est ce que j�ai fait ici.</p><p>��� Dawinno, nous ne pouvons en prendre qu�une seule � la fois, mon cousin, r�pliqua Thu-kimnibol avec pond�ration. Dans ce domaine, nous sommes tr�s traditionalistes.</p><p>Salaman prit cela comme un affront et une partie de la faveur que venait de gagner Thu-kimnibol s��vanouit aussi vite qu�elle �tait venue.</p><p>��Pour l�instant, poursuivit l�ambassadeur avec un haussement d��paules, l�id�e de prendre une nouvelle compagne me para�t vraiment trop �trange. Je suppose qu�avec le temps, tout s�arrangera.</p><p>��Tout s�arrange avec le temps, d�clara sentencieusement Salaman, comme s�il s�agissait d�un oracle.</p><p>Il remarqua que l�impatience commen�ait � gagner Thu-kimnibol. Peut-�tre cette conversation sur les fils et les compagnes le mettait-elle mal � l�aise. Mais peut-�tre cette impatience n��tait-elle qu�un nouveau stratag�me. L�envoy� de Dawinno s��tait mis � aller et venir dans la vaste salle, passant d�une d�marche pesante de grand animal devant une rang�e de princes, pivotant sur lui-m�me et revenant pour passer devant l�autre. Ils ne le quittaient pas des yeux.</p><p>Puis Thu-kimnibol se laissa brusquement tomber sur un divan plac� � proximit� du tr�ne.</p><p>��Suffit, mon cher cousin, dit-il � Salaman.</p><p>Permets-moi maintenant d�en venir � la raison de ma pr�sence. Il y a quelques mois, un �trange gar�on, un jeune homme plut�t, est arriv� dans notre cit�. Il venait du nord, mont� sur un vermilion. Il parlait le hjjk et baragouinait � peine quelques mots de notre langue. Impossible d�apprendre d�o� il venait, ce qu�il voulait, ni qui il �tait, jusqu�� ce que Hresh, gr�ce � un de ces tours dont il a le secret, r�ussisse � lire dans son esprit avec l�aide de la Pierre des Miracles. Et il a d�couvert que le jeune homme �tait originaire de notre cit� et qu�il avait �t� enlev� dans sa tendre enfance, il y a � peu pr�s treize ans de cela.</p><p>��Tu veux dire enlev� par les hjjk�?</p><p>��Oui. Et �lev� par eux dans le Nid des Nids. Et les hjjk nous l�ont renvoy� en qualit� d��missaire pour nous offrir l�amour de la Reine et la paix de la Reine. Voil� ce que Hresh nous a dit.</p><p>��Je vois, dit Salaman. Nous aussi, nous avons re�u un �missaire, il y a quelque temps. C��tait une jeune fille. Elle passait ses journ�es � nous critiquer et � nous injurier en hjjk. Nous ne comprenions pas un tra�tre mot de ce qu�elle disait.</p><p>��Elle connaissait quelques mots de notre langue, p�re, glissa Chham.</p><p>��Oui, c�est vrai. Elle ressassait les m�mes mots sur la grandeur de la Reine des hjjk, sur la v�rit� quasi divine de ses voies et autres sornettes du m�me genre. Nous ne lui pr�tions pas beaucoup d�attention. Cela remonte � combien de temps, Chham�?</p><p>��Je pense que c��tait en Primemois.</p><p>��Oui, c�est �a. Et comment cela s�est-il termin�? Ah�! Oui, je m�en souviens�! Elle a essay� de s�enfuir et de retourner chez les hjjk.</p><p>��Oui, dit Chham, mais Poukor l�a rattrap�e de l�autre c�t� du mur et il l�a tu�e.</p><p>��Il l�a tu�e�? s��cria Thu-kimnibol d�un ton stup�fait en �carquillant les yeux.</p><p>Le roi trouva amusante, et m�me d�une sensiblerie touchante, la pr�tendue compassion de Thu-kimnibol. � moins que ce ne f�t un nouveau reproche masqu�?</p><p>��Que pouvions-nous faire d�autre�? demanda-t-il en �cartant les bras dans un grand geste imp�rieux. C��tait � l��vidence une espionne. Nous n�allions pas la laisser regagner le Nid et raconter tout ce qu�elle avait vu ici.</p><p>��Pourquoi ne pas l�avoir simplement ramen�e dans la cit�? Pour la nourrir et lui apprendre notre langue�? T�t ou tard, elle aurait renonc� � ses habitudes hjjk.</p><p>��Vraiment�? demanda le roi. J�en doute fort. Elle avait l�apparence d�une jeune fille de chez nous, mais son �me �tait celle d�un hjjk. Jamais cela n�aurait chang�. Quand les hjjk ont instill� leur poison dans la t�te des gens, surtout chez des �tres jeunes, ils ne sont plus jamais les m�mes. Non, mon cher cousin, elle aurait rapidement fait une nouvelle tentative pour s�enfuir et elle serait rentr�e chez eux. Il valait mieux la tuer. C�est une abomination pour une jeune fille du Peuple d��tre oblig�e de vivre dans le Nid. Au milieu de ces cr�atures immondes. Les dieux eux-m�mes trouvent cette seule pens�e r�voltante.</p><p>��C�est �galement mon avis. Mais de l� � assassiner une jeune fille� presque une enfant� Apr�s tout, ce n�est pas mon affaire, poursuivit Thu-kimnibol avec un haussement d��paules. Mais je pense que ce n��tait peut-�tre pas une espionne. Je pense qu�elle vous avait �t� envoy�e comme �missaire, tout comme Kundalimon�� c�est son nom�� nous a �t� envoy�. D�apr�s Hresh, ils ont envoy� des �missaires dans les Sept Cit�s.</p><p>��Peu importe, r�pliqua Salaman d�un air indiff�rent, nous n�avons que faire des messages des hjjk. Il va de soi que Hresh pense diff�remment, ajouta-t-il. A-t-il d�couvert pourquoi la Reine envoie tous ces �missaires�?</p><p>��La Reine nous propose un trait�, r�pondit Thu-kimnibol.</p><p>��Un trait�? s��cria Salaman en se redressant d�un bond. Quel genre de trait�?</p><p>��Un trait� de paix, mon cher cousin. Une ligne imaginaire serait trac�e d�un bout � l�autre du continent, de Vengiboneeza � la c�te orientale. Les hjjk s�engageraient � ne jamais franchir cette fronti�re et � ne jamais p�n�trer sans autorisation dans notre territoire, � condition, bien entendu, que nous fassions de m�me. Notre territoire s��tendrait au sud de la r�gion de la Cit� de Yissou en passant par Dawinno et jusqu�� la Mer m�ridionale, ou ce qui marque la fin des terres. Le reste de la plan�te leur appartiendrait et nous serait interdit � jamais. Encore une chose�: il nous faudrait accepter d�accueillir dans nos cit�s des instructeurs hjjk qui nous enseigneraient les v�rit�s de leur religion et nous prouveraient la sagesse de leurs coutumes.</p><p>Tout cela paraissait compl�tement irr�el. Salaman avait l�impression de r�ver.</p><p>Les hjjk pouvaient-ils proposer s�rieusement de telles absurdit�s�?</p><p>C��tait tellement saugrenu que Salaman se prit � soup�onner quelque man�uvre perfide de la part de Taniane ou de Thu-kimnibol. Mais non, cette id�e �tait tout aussi ridicule�!</p><p>��Quelle proposition enthousiasmante�! dit-il avec un petit rire. Je suppose qu�apr�s en avoir pris connaissance, vous avez �corch� vif l��missaire pour renvoyer � la Reine votre r�ponse �crite sur sa peau. En tout cas, c�est ce que j�aurais fait.</p><p>Thu-kimnibol plissa les yeux.</p><p>Encore cet air de reproche, songea Salaman. D�cid�ment, il nous prend pour des barbares.</p><p>��Le jeune homme est encore � Dawinno. Sous bonne garde, mais bien trait�. C�est la fille du chef en personne qui lui apporte quotidiennement � manger et qui lui enseigne notre langue, car, apr�s tant d�ann�es pass�es en captivit�, il l�avait �videmment oubli�e.</p><p>��Mais ce projet de trait�? Il va sans dire que vous l�avez rejet�, n�est-ce pas�?</p><p>��Ni rejet� ni accept�, mon cher cousin. Rien n�est encore fait. Nous en avons discut� pendant une r�union de notre grand conseil, mais aucune d�cision n�a �t� prise. Certains d�entre nous sont impatients de signer, car cela nous garantirait la paix. Ceux-l� pensent que tu ratifieras aussi le trait�, compte tenu de la proximit� de la colonie hjjk de Vengiboneeza et de tes craintes d�une invasion.</p><p>��C�est ce qu�ils pensent�? s��cria Salaman, l�air stup�fait et outrag�. Ils croient que je serais assez l�che pour accepter de telles conditions�?</p><p>��Certains le pensent, mon cher cousin. Pour ma part, je ne l�ai jamais imagin�.</p><p>��Tu es hostile � ce trait�?</p><p>��Naturellement. Hresh aussi, il ne supporte pas l�id�e d�abandonner aux hjjk les terres inexplor�es de la plan�te.</p><p>��Et Taniane�?</p><p>��Elle ne s�est pas prononc�e. Mais elle m�prise les insectes. Tu as sans doute appris qu�ils ont enlev� sa fille il y a quelques ann�es et qu�ils l�ont gard�e pendant plusieurs mois. J�ai cru que Taniane allait devenir folle. Cela m��tonnerait donc qu�elle accepte de traiter avec la Reine, d�autant plus que Hresh a d�j� manifest� son opposition.</p><p>Salaman garda le silence. Il �tait sid�r�. Il s�enfon�a dans le tr�ne dont la pierre polie �pousait les formes de son corps et laissa ses yeux courir sur les visages de ses fils. Ils lui rendirent gravement son regard et leur expression soucieuse refl�tait sa propre inqui�tude. Ils ne saisissaient sans doute pas la moiti� de ce qui �tait en jeu, mais cela n�avait pas d�importance. Ils comprendraient assez t�t.</p><p>Salaman avait de la peine � croire que Dawinno n�avait pas imm�diatement et sans plus de c�r�monie rejet� la grotesque proposition de la Reine pour lui infliger un camouflet cinglant. Ce pr�tendu trait� n��tait rien d�autre qu�une reddition sans conditions. Et pourtant certains �taient d�accord pour le signer�! Sans doute le clan Beng, se dit Salaman, les marchands enrichis, les politiciens pusillanimes. Il fallait apaiser les hjjk pour pouvoir continuer de mener sa petite existence confortable dans l�agr�able cit� caress�e par les brises l�g�res et embaum�es, et qui, de toute fa�on, se trouvait � distance respectable du territoire des hjjk. Bien s�r que c�est ce qu�ils voulaient. Sans se soucier des dangers � longue �ch�ance. Sans se soucier du prix qu�il faudrait bien payer.</p><p>��Quelles chances y a-t-il pour que les pleutres aient gain de cause et que le trait� soit ratifi�? demanda-t-il apr�s ce long silence.</p><p>��Cela ne se produira pas.</p><p>��Non. Moi non plus, je ne pense pas. Mais je vais te dire quelle position j�adopterais si jamais cela devait se faire. Si Dawinno d�cide de brader son patrimoine aux hjjk, c�est votre affaire, mais rien de ce que Dawinno signera ne nous engagera. Je d�clare que jamais de mon vivant la Cit� de Yissou ne reconna�tra l�autorit� des hjjk dans quelque domaine que ce soit. Et c�est �galement valable pour mes fils.</p><p>��Tu n�as pas � t�inqui�ter, dit Thu-kimnibol. Il n�est plus question de signer le trait� avec les hjjk. Ce n�est pas de cela que je suis venu parler avec toi.</p><p>��Alors, de quoi�?</p><p>��Je suis venu te proposer une alliance, mon cher cousin. Dawinno et Yissou unies dans un dessein commun.</p><p>��Et de quel dessein s�agit-il, mon cousin�? demanda Salaman en se penchant brusquement en avant, les mains crisp�es sur les accoudoirs du tr�ne.</p><p>Une �trange lueur brilla dans les yeux sombres et froids de Thu-kimnibol.</p><p>��Faire la guerre aux hjjk, dit-il, et les an�antir comme la vermine qu�ils sont.</p><empty-line/><p>Le soir tombe sur le jardin zoologique. C�est la veille de la F�te de Dawinno et tout le monde se pr�pare pour les r�jouissances. Tout le monde, sauf Hresh, l�irr�ductible non-conformiste. Il se prom�ne seul au milieu des animaux en songeant qu�il est temps de d�couvrir ce qu�il y a vraiment dans l�esprit de ses caviandis.</p><p>Il lui arrivait parfois, quand il �tait plus jeune, d�imiter en catimini la d�marche qu�il imaginait avoir �t� celle des yeux de saphir, une d�marche lente et pesante, pour essayer de penser comme eux. Ce souvenir lui remonte � la m�moire. Si tu te tiens comme eux, si tu marches comme eux, peut-�tre parviendras-tu � faire fonctionner ton esprit comme le leur. Il essayait aussi de temps en temps, quand personne ne pouvait le voir, de marcher comme un Faiseur de R�ves, un humain, de faire comme s�il �tait grand et maigre, avec des jambes fluettes, mais pas d�organe sensoriel. Mais plus il essayait, plus il avait l�impression de n��tre qu�un singe imitant l�homme. Oui, rien qu�un singe pr�tentieux. Et il se disait qu�il �tait trop dur avec lui-m�me et avec le Peuple. Nous sommes beaucoup plus que des singes, infiniment plus. Il a encore besoin de se le r�p�ter de loin en loin. Toute sa vie durant, il se l�est r�p�t�. Et, la plupart du temps, il l�a m�me cru. Il le croit par exemple en regardant la cit�. Dawinno n�a rien de d�risoire. Il sait que ce qui y a �t� accompli est tout � fait remarquable. Hresh r�ve parfois la nuit qu�il est dans le cocon, un gamin efflanqu� qui pratique la lutte au pied, joue � saute-caverne et esp�re, sans trop y croire, pouvoir jeter un jour un coup d��il au coffret du vieux Thaggoran renfermant les livres des chroniques. Une existence oisive, vide, stagnante. Nous vivions comme des animaux, malgr� les noms que nous nous donnions, les rites et les c�r�monies que nous avions invent�s et m�me les chroniques dans lesquelles nous rapportions tous les �v�nements. Comment avons-nous pu ne pas mourir d�ennui�? Terr�s pendant sept cent mille ans dans nos petits abris souterrains, sans rien faire ou presque. Rien d��tonnant � ce que, � peine sortis, nous nous soyons mis � b�tir des villes immenses que nous avons peupl�es de nos descendants�! Tout ce temps perdu � rattraper�! Toutes ces ann�es pass�es dans une p�nombre �touffante�! B�tir, se d�velopper, d�couvrir, lutter. Oui�! Et voil� o� nous en sommes. � quoi cela a-t-il servi�? Qu�est-il advenu de toutes nos ambitions�? De tous nos plans�? De tous nos grands projets�?</p><p>� quoi bon�? nous a dit un jour le marcheur sur l�onde � qui nous demandions la direction de Vengiboneeza. � quoi bon�? � quoi bon�? � quoi bon�? Nous ne sommes que des singes velus qui jouent � �tre des hommes.</p><p>Non. Non. Non. Non.</p><p>Nous sommes ceux entre les mains de qui les dieux ont remis la plan�te.</p><empty-line/><p>Et maintenant, il est temps de marcher comme les caviandis. Il est temps de d�couvrir ce qu�ils sont r�ellement.</p><p>Ils se sont bien acclimat�s � la vie dans le petit parc de Hresh. Des ouvriers ont d�riv� le cours d�eau qui traversait le jardin et le bras de gauche descend maintenant une portion de terrain accident� qui est devenue le territoire des caviandis. C�est l�, derri�re des cl�tures arachn�ennes assez r�sistantes pour retenir un vermilion, que les doux animaux p�chent, se chauffent au soleil et b�tissent patiemment un r�seau de galeries peu profondes de part et d�autre du ruisseau. Ils semblent s��tre bien remis de la terreur de leur capture. Hresh les voit parfois assis c�te � c�te sur le gros rocher lisse et rose qui domine leur nid, regardant d�un air extasi� les toits et les murs blancs du quartier r�sidentiel qui s��tend juste derri�re le parc, comme perdus dans la contemplation des palais de quelque paradis inaccessible.</p><p>Il ne doute plus de leur intelligence. Ce qu�il veut �valuer, c�est la qualit� de cette intelligence. Mais il fallait d�abord leur laisser le temps de s�habituer � la captivit�. Ils doivent �tre calmes, confiants et accessibles pour qu�il puisse tenter d��tablir avec eux un contact tant soit peu approfondi.</p><p>Il se dirige vers eux. Il p�n�tre dans leur enclos, il va s�asseoir sur un rocher au bord de l�eau et il attend qu�ils s�approchent de lui. Les deux animaux gracieux, au poil soyeux et aux grands yeux pourpres sont de l�autre c�t�, au bord de la cl�ture, dress�s sur leurs pattes de derri�re comme ils le font souvent. Sa pr�sence semble les intriguer, mais ils restent � distance.</p><p>Hresh commence lentement � projeter sa seconde vue, avec une faible intensit�, laissant le champ de perception qu�elle cr�e former une sph�re et s��tendre autour de lui.</p><p>Il per�oit la chaleur et les picotements annonciateurs du contact. Il sent l��manation de leur �me et peut-�tre de leur cerveau, mais ce qu�il capte n�est qu�un courant incertain, la vibration vague et �touff�e d�une conscience lointaine.</p><p>Avec mille pr�cautions, Hresh affine sa perception.</p><p>Il n�y a rien de nouveau pour lui dans le fait de sonder l�esprit de repr�sentants d�une autre esp�ce. Un grand nombre des cr�atures du Printemps Nouveau, peut-�tre toutes, ont la facult� de penser. Et il soup�onne qu�elles pourraient communiquer avec lui, si seulement il apprenait comment d�celer leurs �manations.</p><p>Il lui est ainsi arriv� au fil des ans de parler, si l�on peut dire, avec des d�fenses dor�es et des xlendis, des taggaboggas et des vermilions. Il se souvient encore de la voix aux sonorit�s m�talliques du marcheur sur l�onde qui avait dress� son corps interminable au-dessus du lac pour se gausser dans le langage muet de l�esprit de la petite tribu de Koshmar cherchant d�sesp�r�ment la direction de l�antique Vengiboneeza. Et du jour o� le jeune Hresh, tapi derri�re un �peron rocheux, avait surpris gr�ce � sa seconde vue le chant sanguinaire d�une troupe de rats-loups dans leur langage fait de couinements nasillards, mais dont la signification �tait parfaitement claire�:<emphasis> Tu頖 tuer�� chair�� chair�!</emphasis></p><p>Il avait m�me une fois, quelques jours seulement apr�s la sortie du cocon, entendu avec fascination le langage mental d�un hjjk�� une sorte d��pre bourdonnement � donner le frisson�� que la tribu avait crois� en bordure d�une morne prairie et qui les avait accueillis avec un m�pris glacial.</p><p>Sur toute la surface de la plan�te les �tres vivants se parlent, les cr�atures communiquent dans le langage muet de l�esprit. C�est chose courante. Le monde a atteint depuis longtemps le stade de son d�veloppement o� cette facult� s�est r�pandue. Tout le monde ou presque parle, m�me si certaines esp�ces n�ont pas grand-chose � dire et si ce pas grand-chose est tr�s simple et tr�s impr�cis.</p><p>Mais en consid�rant les caviandis debout sur leurs pattes de derri�re, les mains gracieusement ouvertes, leur museau garni de longs poils fr�missant pensivement, leurs yeux sombres et lumineux brillants d�un vif �clat, Hresh pressent qu�ils sont extraordinaires, qu�ils sont beaucoup plus que des animaux sauvages.</p><p>Il dresse son organe sensoriel, ce qui a pour effet d�intensifier l��manation qu�il projette vers les animaux. Les caviandis n�ont pas de mouvement de recul.</p><p>��Je m�appelle Hresh, dit-il. Vous n�avez rien � craindre de moi.</p><p>Il n�y a que le silence, une absence de contact. Puis un mouvement vibratoire fait son apparition au milieu du silence, tel un minuscule soleil issu de l��cran noir des cieux, et, au bout d�un moment, Hresh entend la voix de la femelle qui lui parle dans le langage muet de l�esprit.</p><p>��Je m�appelle She-Kanzi.</p><p>��Je m�appelle He-Lokim, dit le m�le.</p><p>Des noms�! Ils ont des noms�! Ils se per�oivent comme des entit�s distinctes�!</p><p>Hresh ne peut retenir un frisson d�excitation.</p><p>� sa connaissance, le fait de donner un nom n�appartenait qu�au Peuple. Tous les animaux dont il a explor� l�esprit semblaient demeurer sans nom, comme les arbres, ou les rochers. Les hjjk eux-m�mes, � ce que l�on disait, n�avaient pas de nom. Toute notion d�individualit� distincte de la masse du Nid leur �tait �trang�re.</p><p>Au contraire de She-Kanzi et He-Lokim qui, eux, affirment leur existence individuelle. Et Hresh comprend tr�s vite que ces noms ne sont pas de simples �tiquettes. Il se rend compte que ces deux affirmations�: ��Je m�appelle She-Kanzi�� et ��Je m�appelle He-Lokim�� d�crivent tout un ensemble de choses qu�il a de la peine � saisir dans sa complexit� et qui englobe les relations entre les deux caviandis, les rapports avec leurs cong�n�res, avec le monde en g�n�ral et peut-�tre m�me, s�il a correctement interpr�t� l��manation, avec les dieux des caviandis. Mais il a des doutes sur ce dernier point. Il soup�onne que ce qu�il a per�u est encore beaucoup trop vague et approximatif. Ce n�en est pas moins stup�fiant pour autant.</p><p>Les caviandis l�observent, immobiles. Ils semblent quelque peu tendus. Les �l�gants petits doigts de leurs mains finement dessin�es se contractent nerveusement, s�ouvrent et se referment convulsivement. Les longs poils de leur museau fr�missent. Mais leurs grands yeux brillants le regardent sans ciller, comme de sombres et profondes nappes de liquide, paisibles, sereins, insondables.</p><p>Hresh les enveloppe totalement de sa seconde vue et il p�n�tre plus avant dans les profondeurs de leur esprit. Une grande partie de ce qu�il voit demeure impr�cise, mais il parvient � se faire d�eux une image, celle d�une vie paisible, simple, en harmonie avec la nature.</p><p>Ils ne sont pas humains, au sens o� le mot est g�n�ralement compris�; ils n�ont nul d�sir de cro�tre et de se d�velopper en aucune mani�re, nulle envie d��tablir leur pouvoir sur autre chose que leur modeste ruisseau. Il n�en est pas moins vrai qu�ils ont, � leur mani�re, un esprit d�velopp�. Ils ont conscience de leur existence individuelle, ce qui suffit � les placer tr�s haut au-dessus des animaux sauvages. Ils ont le sentiment du pass� et de l�avenir. Ils ont des traditions. Ils ont une histoire.</p><p>Et le champ de cette histoire est stup�fiant. Les caviandis ont pleinement conscience de l�anciennet� du monde, du long espace de temps �tirant son arc immense derri�re tous les �tres vivants du Printemps Nouveau. Ils sentent le poids des �poques disparues, de la succession des �res �coul�es. Ils savent que rois et empereurs ont atteint le fa�te de la gloire avant de dispara�tre, que de grandes races ont paru et se sont �panouies avant de tomber en d�cadence et dans un oubli d�finitif. Ils comprennent qu�ils vivent sur une plan�te qui a beaucoup souffert, qui s�est transform�e et a vieilli avant de retrouver une nouvelle jeunesse.</p><p>Ils ont une conscience aigu� du Long Hiver dont les souvenirs sont tr�s vifs en leur �me. Hresh y d�couvre des images du ciel s�obscurcissant tandis que les �toiles de mort s��crasent sur la plan�te en soulevant des nuages de poussi�re et de fum�e. Des images de neige, de gr�le, de glaciers s��tendant sur la terre. Ils lui montrent des images fugitives de survivants hagards du cataclysme traversant des �tendues gel�es, cherchant d�sesp�r�ment un lieu o� se r�fugier. Il reconna�t des caviandis, des hjjk et m�me le Peuple s�enfuyant vers les cocons o� il allait attendre la fin de l�interminable p�riode de froid.</p><p>Hresh s�est souvent demand� combien d�esp�ces d�animaux sauvages parmi celles qu�il a r�unies dans son jardin ont r�sist� aux rigueurs du Long Hiver. Comment ont-elles pu survivre sans protection�? Il est probable que la plupart des esp�ces de l��poque de la Grande Plan�te ont p�ri avec elle. Une nouvelle cr�ation a d� avoir lieu pendant que la Terre se r�chauffait lentement. Peut-�tre les premiers rayons du soleil ont-ils engendr� de nouvelles cr�atures sur le sol d�gel�, ou bien, plus probablement, les dieux ont-ils transform� d�anciennes cr�atures ayant r�sist� au froid pour en faire les nouveaux habitants du Printemps. L��uvre de Dawinno.</p><p>Mais les caviandis appartiennent � une esp�ce ancienne, aussi ancienne que le Peuple.</p><p>Tout le r�cit du cataclysme est conserv� dans l�esprit des deux caviandis, comme si les souvenirs �taient inn�s, transmis de g�n�ration en g�n�ration. Les vents imp�tueux et glac�s balayant les cit�s de la Grande Plan�te� Le peuple altier des yeux de saphir attendant sto�quement la fin in�luctable� Les fr�les v�g�taux fl�tris d�s les premi�res rafales� Les myst�rieux humains au corps p�le et glabre apparaissant de loin en loin, se d�pla�ant calmement au milieu du chaos naissant�</p><p>Mais les caviandis s�adaptent. Ils se r�fugient dans des galeries peu profondes dont ils sortent de temps en temps pour creuser des trous dans la glace qui recouvre les ruisseaux o� ils p�chent�</p><p>Et Hresh, �merveill�, se rend compte que les caviandis ont surv�cu au Long Hiver en restant dehors, sans protection� Pendant que nous nous cachions sous terre. Pendant que nous restions terr�s dans nos trous creus�s sous la montagne. Et ceux de leur esp�ce, apr�s avoir vu l�av�nement du Printemps Nouveau, sont maintenant chass�s, abattus et r�tis par ceux qui sont enfin sortis de leur refuge souterrain, ou bien captur�s et enferm�s dans un parc pour y �tre �tudi�s�</p><p>Et pourtant ils n��prouvent aucune col�re contre lui, ni contre ceux de sa race. Et c�est peut-�tre le plus �tonnant.</p><p>Hresh s�ouvre � eux aussi pleinement qu�il le peut. Il veut leur permettre de voir son �me, d�y lire jusqu�au fond et de comprendre qu�il ne leur veut aucun mal. Il s�efforce de leur faire prendre conscience qu�il ne les a pas amen�s dans le parc dans l�intention de leur nuire, mais seulement parce qu�il �tait anim� par le d�sir d�atteindre leur esprit, ce qu�il ne serait jamais parvenu � faire dans leur milieu naturel. Il leur dit qu�ils peuvent retrouver la libert� quand ils le voudront�� le jour m�me s�ils le souhaitent�� maintenant qu�il a d�couvert ce qu�il esp�rait d�couvrir.</p><p>Cette proposition les laisse indiff�rents. Ils ont leur ruisseau au d�bit rapide et � l�eau bien fra�che�; ils ont leur terrier douillet�; le poisson se trouve en abondance. Ils sont satisfaits. Ils demandent en v�rit� bien peu � la vie. Et pourtant ils ont des noms. Ils connaissent l�histoire de la plan�te. �tranges cr�atures, si simples et si complexes en m�me temps.</p><p>Ils semblent maintenant se d�sint�resser de lui. � moins qu�ils ne soient fatigu�s. Hresh lui-m�me sent que son �nergie s��puise et qu�il ne pourra pas maintenir le contact beaucoup plus longtemps. Son esprit commence � s�embrumer. Un �pais brouillard l�enveloppe.</p><p>Il a encore �norm�ment de choses � apprendre d�eux, mais cela devra attendre. Pour un d�but, cela a d�j� �t� tr�s fructueux. Il rompt le contact.</p><empty-line/><p>C�est l�aube. L�aube du jour des Jeux de Dawinno, la f�te annuelle comm�morant la fondation de la cit� et honorant son dieu tut�laire.</p><p>Et la perspective d�une journ�e particuli�rement charg�e pour le chef. Toutes les journ�es de Taniane �taient charg�es, mais celle-ci ne promettait rien de bon, car elle se trouvait face � un conflit de rituels. Par une regrettable co�ncidence, l�ouverture de la F�te et le rite de l�Heure de Nakhaba devaient tous deux �tre c�l�br�s le m�me jour et sa pr�sence �tait requise pour les deux c�r�monies pr�vues simultan�ment ou presque.</p><p>Il lui faudrait d�s le lever du soleil se trouver au temple Beng pour allumer le cierge marquant l�Heure de Nakhaba. Puis elle devrait se rendre � pied�� pas de palanquin, pour marquer son humilit� devant les dieux�!�� au parc Koshmar pour d�clarer la F�te officiellement ouverte. Puis retour chez les Beng vers midi pour s�assurer que Nakhaba avait correctement accompli sa rentr�e sur Terre apr�s son voyage au ciel pour voir le Cr�ateur et s�entretenir avec Lui des probl�mes du monde. Et enfin retour � la F�te de Dawinno pour pr�sider les �preuves athl�tiques de l�apr�s-midi. Que de dieux�! Que de c�r�monies�! Autrefois, quand tout �tait plus simple, Boldirinthe aurait pu se charger d�une partie de ces t�ches. Mais Boldirinthe �tait trop vieille et trop grosse, et elle commen�ait � perdre la boule. De toute fa�on, elle n�aurait pu c�l�brer le rite Beng. Pour les Beng, elle n��tait rien du tout. L�autorit� dont jouissait la femme-offrande �tait strictement limit�e � ceux qui refusaient de se consid�rer autrement que comme les descendants de la tribu Koshmar et qui se raccrochaient au culte antique des Cinq D�it�s.</p><p>Taniane �tait donc tenue de c�l�brer elle-m�me l�Heure de Nakhaba, non parce qu�elle avait du sang Beng dans les veines, ni parce qu�elle croyait que Nakhaba existait ou qu�il allait rendre p�riodiquement visite � un autre dieu plus haut plac� que lui, mais parce qu�elle �tait le chef du gouvernement d�une cit� o� Koshmar et Beng �taient trait�s sur un pied d��galit�. Aux termes de la loi de l�Union, elle �tait devenue le successeur de la longue lign�e de chefs Beng. Taniane irait donc, � l�heure o� le soleil se l�ve, allumer le cierge qui marquerait le d�part du dieu des Beng vers la demeure c�leste du dieu cr�ateur.</p><p>Mais il y avait d�abord ce probl�me d�licat � r�gler avec Husathirn Mueri�</p><p>Il lui avait envoy� un messager la veille au soir pour solliciter une audience particuli�re, en affirmant que cela ne pouvait souffrir aucun d�lai. ��Une affaire d�une extr�me gravit�, disait-il, relative aux dangers que les activit�s de votre fille font courir � la cit� et � sa propre personne. Une affaire dont je ne puis m�conna�tre l�importance.��</p><p>Le contraire e�t �t� �tonnant�! Pour Husathirn Mueri, tout �tait d�une extr�me gravit�, surtout s�il pensait avoir quelque chose � y gagner. Il �tait comme cela. Mais Taniane n�avait pas l�intention de repousser sa requ�te�; il �tait beaucoup trop utile et avait des relations tr�s �troites avec la communaut� Beng, du c�t� de son p�re, si cette affaire concernait Nialli Apuilana et si c��tait vraiment grave, et non un simple stratag�me pour retenir l�attention du chef�</p><p>Taniane lui avait fait savoir qu�elle le recevrait avant l�aube, dans sa r�sidence officielle.</p><p>Quand elle descendit ce matin-l�, Husathirn Mueri �tait d�j� arriv� et il faisait les cent pas dans le grand vestibule. Il faisait frais, le ciel �tait couvert et une petite pluie fine tombait. Malgr� la pluie, Husathirn Mueri paraissait tout pimpant. Son �paisse fourrure noire �tait soigneusement liss�e et les bandes blanches qui la parcouraient, rappelant si douloureusement sa m�re, Torlyri, tranchaient avec vigueur sur le fond sombre.</p><p>Il s�inclina c�r�monieusement � l�arriv�e de Taniane, lui adressa le signe de Dawinno et, pour faire bonne mesure, appela sur elle la faveur de Nakhaba. Cette affectation de pi�t� �tait aga�ante. Ce n��tait pas un secret pour Taniane que sa foi en les dieux, qu�ils fussent Beng ou Koshmar, �tait pour le moins chancelante.</p><p>��Alors, Husathirn Mueri, dit-elle avec impatience et sans se donner la peine de faire les signes sacr�s, que se passe-t-il�?</p><p>��Nous allons parler ici�? Dans le vestibule�?</p><p>��C�est un endroit qui en vaut bien d�autres.</p><p>��J�esp�rais� un lieu plus retir�</p><p>Taniane pesta int�rieurement.</p><p>��Bon, suivez-moi. Hresh a un cabinet de travail au bout de ce couloir.</p><p>��Hresh sera l�? demanda-t-il avec un regard inquiet.</p><p>��Il se l�ve au milieu de la nuit et il part s�amuser avec ses jouets, dans la Maison du Savoir. Y a-t-il quelque chose qu�il vaudrait mieux lui cacher�?</p><p>��Ce sera � vous d�en d�cider, r�pondit Husathirn Mueri. Tout ce qui m�int�resse, c�est de vous faire part de ce que je sais, mais, si vous estimez que le chroniqueur doit en �tre inform�</p><p>��Tr�s bien, dit Taniane. Venez.</p><p>Elle sentait l�agacement la gagner. Toutes ces courbettes, ces salamalecs, ces signes destin�s � honorer des dieux auxquels il ne croyait pas, ces circonlocutions mielleuses�</p><p>Elle le conduisit dans le cabinet de travail et referma la porte derri�re eux. La pi�ce �tait envahie par les manuscrits de Hresh. En regardant par l��troite fen�tre, elle vit que la bruine se transformait en grosse pluie. La F�te allait �tre g�ch�e. Elle s�imagina au stade, debout devant le si�ge du chef, tremp�e jusqu�aux os, lan�ant la torche fumante et crachotante pour donner le d�part des courses.</p><p>��Bon, dit-elle, nous y voil�. Dans un endroit retir�.</p><p>��J�ai deux choses � vous annoncer, commen�a Husathirn Mueri. La premi�re m�a �t� rapport�e par les gardes de la Cour de Justice qui �taient charg�s, sur mon ordre, de surveiller l��missaire des hjjk.</p><p>��Vous m�avez dit que cela concernait Nialli Apuilana.</p><p>��C�est exact. Mais j�ai �galement dit que cela avait trait � un danger pour notre cit�. Je pr�f�rerais, si vous le permettez, vous parler d�abord de cela.</p><p>��Bon, allez-y.</p><p>��Vous n�ignorez pas que, chaque jour, l�ambassadeur des hjjk circule librement dans la cit�. Nous l�avions plac� en r�sidence surveill�e, mais, � la demande de Nialli Apuilana, cette mesure a �t� lev�e. Et maintenant, il corrompt nos enfants.</p><p>��Il les corrompt�? demanda Taniane en �carquillant les yeux.</p><p>��Par la propagation des croyances hjjk. Il les initie � des concepts tels que la v�rit� du Nid, l�amour de la Reine, le lien du Nid ou encore le plan de l��uf. Vous connaissez tous ces termes�?</p><p>��Oui, je les ai d�j� entendus. Comme tout le monde. Mais je ne sais pas vraiment ce qu�ils signifient.</p><p>��Si vous voulez le savoir, vous pouvez demander � n�importe quel enfant de la cit�. Surtout les plus jeunes. Kundalimon pr�che tous les jours et, tous les jours, il leur bourre la cervelle de ces inepties n�fastes.</p><p>��Vous en �tes certain�? demanda Taniane apr�s avoir respir� � fond.</p><p>��Tous ses faits et gestes sont surveill�s.</p><p>��Et les enfants� Est-ce qu�ils l��coutent�?</p><p>��Non seulement ils l��coutent, madame, mais ils y croient�! Toute leur attitude envers les hjjk est en train de changer. Ils ne consid�rent plus les insectes de la m�me mani�re que le reste d�entre nous. Ils ne voient plus en eux des cr�atures repoussantes, des �tres malfaisants. Parlez-en � un enfant, madame, n�importe lequel, et vous verrez. Kundalimon est parvenu � leur faire croire que les hjjk sont des �tres d�une grande sagesse, d�une nature quasi divine ou, tout au moins exceptionnellement riche. Il leur parle de l�anciennet� des hjjk, de l�importance qui �tait la leur du temps de la Grande Plan�te. Il leur r�p�te que les descendants de l�une des six races de la Grande Plan�te existent encore, qu�ils vivent tr�s loin d�ici, dans un fantastique palais souterrain et qu�ils cherchent simplement � nous faire partager leur sagesse�</p><p>��Oui, dit s�chement Taniane, je vois le danger. Mais qu�a-t-il l�intention de faire�? Esp�re-t-il, tel un joueur de fl�te, entra�ner tous les petits hors de la cit� et leur faire franchir collines et vall�es en dansant au son de son instrument jusqu�� ce qu�ils arrivent au Nid�?</p><p>��Qui sait�? Ce n�est pas impossible.</p><p>��Et vous pr�tendez que Nialli Apuilana est impliqu�e l�-dedans. De quelle mani�re�?</p><p>Husathirn Mueri se pencha en avant, � toucher le visage de Taniane.</p><p>��Madame, votre fille et l�ambassadeur hjjk sont amants.</p><p>��Amants�?</p><p>��Vous savez qu�elle se rend tous les jours dans sa chambre. Pour lui apporter � manger et lui enseigner notre langue�</p><p>��Mais, oui, bien s�r�!</p><p>��Eh bien, madame, il arrive � votre fille de passer toute la nuit avec lui. Mes gardes ont surpris dans cette chambre des bruits qui� pardonnez-moi, madame, pardonnez-moi� des bruits qui ne pouvaient �tre que ceux de l�accouplement.</p><p>��Et alors�? demanda Taniane avec un geste agac� de la main. C�est une activit� tr�s saine. Cela ne l�avait pas beaucoup int�ress�e jusqu�� pr�sent et il est grand temps qu�elle s�y mette et qu�elle y prenne go�t.</p><p>Le visage de Husathirn Mueri se ferma brusquement, comme si Taniane venait de commencer � lui trancher un par un tous les doigts.</p><p>��Madame�, commen�a-t-il d�une voix faible.</p><p>��Nialli est adulte, elle a le droit de s�accoupler avec qui bon lui semble. M�me l�ambassadeur hjjk.</p><p>��Mais, madame, c�est qu�il y a aussi le couplage�</p><p>��Quoi�? s��cria Taniane, totalement prise au d�pourvu.</p><p>C��tait une tout autre histoire�! Taniane �tait abasourdie � l�id�e de leurs deux �mes fusionnant, de Kundalimon d�versant fi�vreusement des fantasmes hjjk dans l�esprit de sa fille, d�j� si instable depuis son retour de captivit�. Elle se sentit vaciller, elle crut que ses jambes allaient se d�rober sous elle et qu�elle allait s�affaisser sur le sol de marbre rose. Elle fit appel � toutes ses forces pour retrouver son sang-froid.</p><p>��Et comment pouvez-vous le savoir�? demanda-t-elle.</p><p>��Je n�en ai pas la preuve, madame, r�pondit Husathirn Mueri d�une voix rauque. Vous devez comprendre que j�ai des scrupules � les espionner. Mais tout le temps qu�ils passent ensemble, le degr� de leur intimit�, le fait qu�ils ont connu tous deux la captivit� chez les hjjk� et aussi qu�ils sont d�j� amants et en �ge de devenir partenaires de couplage�</p><p>��Mais alors, ce n�est qu�une simple supposition�?</p><p>��Oui, mais je pense qu�elle est juste.</p><p>��Je vois ce que vous voulez dire.</p><p>Taniane se tourna vers la fen�tre. L�intensit� de la pluie diminuait apr�s la violente averse et le ciel s��claircissait.</p><p>��Avez-vous des instructions pour moi, madame�?</p><p>��Oui. Oui.</p><p>Elle avait la gorge s�che et des �lancements dans le cr�ne. Il �tait temps de partir, temps de para�tre au temple Beng et de c�l�brer le rite qui enverrait Nakhaba chez le Cr�ateur. Mais l�image de Nialli et de Kundalimon dans l�intimit� du couplage s�imposait sans r�pit � sa conscience. Elle essaya de la chasser, mais il n�y avait rien � faire.</p><p>��Continuez de la tenir � l��il, comme vous l�avez fait, dit-elle d�une voix sourde. Si vous parvenez � d�couvrir ce qu�il y a vraiment entre elle et Kundalimon, je veux en �tre inform�e. Mais faites en sorte qu�elle ne se rende pas compte que vous l��piez.</p><p>��Bien entendu. Et que faisons-nous pour le reste, pour l�endoctrinement des petits enfants�?</p><p>��Il faut que cela cesse imm�diatement, r�pondit le chef en se retournant vers Husathirn Mueri. Nous ne pouvons le laisser continuer � pervertir la jeunesse. Vous comprenez bien ce que je dis�? Il faut que cela cesse.</p><p>��Oui, madame, je comprends. Je comprends parfaitement.</p><empty-line/><p>Quand se leva l�aube pluvieuse du jour de la F�te de Dawinno, Hresh �tait � la Maison du Savoir, o� il r�digeait le compte rendu de sa visite aux caviandis. Il ne pourrait �viter, dans le courant de la journ�e, de se montrer � la F�te, de s�installer � la place d�honneur pour suivre aux c�t�s de Taniane l�effort des jeunes athl�tes de la cit�. Son absence e�t �t� jug�e scandaleuse, presque sacril�ge. C�est lui-m�me qui, bien des ann�es auparavant, avait cr�� les Jeux, en hommage au dieu ing�nieux et d�routant qui �tait son protecteur et celui de la cit�. Mais il avait encore quelques heures devant lui pour avancer son travail.</p><p>Il entendit du bruit derri�re la porte entrouverte. Des coups frapp�s timidement et un toussotement.</p><p>��P�re�?</p><p>��Nialli�? Il est d�j� l�heure de partir pour les Jeux�?</p><p>��Il est encore tr�s t�t, mais je voulais te parler avant le d�but des festivit�s. Je ne suis pas seule, ajouta-t-elle apr�s un silence.</p><p>Hresh plissa les yeux dans la p�nombre.</p><p>��Qui est avec toi�?</p><p>��Kundalimon. Nous voulons te parler ensemble.</p><p>��Ah�! dit-il en pressant les paumes de ses mains l�une contre l�autre. Bon, entrez tous les deux.</p><p>Ils s��taient mouill�s en marchant sous la pluie, mais, au lieu d�avoir p�n�tr� dans leur fourrure, l�eau semblait s��tre rassembl�e en gouttelettes brillantes � l�extr�mit� des poils. Et ils resplendissaient. Ils rayonnaient d�une joie intense. Ils s�avanc�rent vers lui, la main dans la main, comme des enfants remplis d�innocence, d�bordant d�un bonheur qu�ils ne pouvaient cacher.</p><p>Hresh �prouva en les voyant un m�lange de plaisir et d�appr�hension. Il ne comprenait que trop bien la nature du feu ardent qui les d�vorait.</p><p>Ils se mirent � glousser et �chang�rent un regard, mais ni l�un ni l�autre ne se d�cida � parler.</p><p>��Alors�? demanda Hresh. Qu�est-ce que vous manigancez, tous les deux�?</p><p>Nialli Apuilana d�tourna la t�te et pouffa contre son �paule, mais Kundalimon soutint le regard du chroniqueur en souriant de son curieux sourire.</p><p>Le jeune homme n�avait plus rien d�un animal sauvage. Il avait pris du poids et ne ressemblait plus � quelque inqui�tant visiteur venu d�une plan�te inconnue. Il avait maintenant l�apparence de n�importe quel jeune homme de la cit� et semblait avoir gagn� en force et en assurance.</p><p>��Ce n�est pas facile, p�re, dit Nialli Apuilana au bout de quelques instants. Je ne sais pas par o� commencer.</p><p>��Bon, laisse-moi deviner. Je crois que je n�aurai pas besoin du Barak Dayir. Vous �tes amants, n�est-ce pas, Kundalimon et toi�?</p><p>��Oui, r�pondit-elle dans un souffle.</p><p>Hresh ne fut aucunement surpris. Il avait senti depuis le d�but que les deux jeunes gens �taient destin�s � �tre ensemble.</p><p>��Et aussi partenaires de couplage, p�re.</p><p>Cela aussi�? Il ne s�attendait pas � ce qu�ils soient unis par le lien le plus �troit. Mais il l�accepta tr�s calmement. Rien d��tonnant � ce qu�ils fussent si rayonnants.</p><p>��Ah�! Partenaires de couplage�! Tr�s bien. Le couplage est tellement plus profond que l�accouplement. Mais tu dois le savoir maintenant. Le couplage, c�est la v�ritable communion.</p><p>��Oui, dit Nialli Apuilana, c�est ce que nous avons d�couvert. P�re�, ajouta-t-elle apr�s s��tre humect� les l�vres.</p><p>��Vas-y. Dis-moi la suite.</p><p>��Tu n�as pas encore compris�?</p><p>��Tu veux devenir sa compagne�?</p><p>��Plus que cela, dit-elle.</p><p>��Plus�? demanda Hresh en plissant le front. Que peut-il y avoir de plus�?</p><p>Elle ne r�pondit pas et se tourna vers Kundalimon.</p><p>��Je vais bient�t regagner le Nid, dit-il. La Reine m�appelle. Mon travail est termin� ici. Je demande � Nialli Apuilana de m�accompagner, dans le Nid, aupr�s de la Reine.</p><p>Ces paroles prononc�es d�une voix calme furent pour Hresh semblables � des coups de poignard qui le transper�aient.</p><p>��Comment�? dit-il. Le Nid�?</p><p>Et Nialli se mit � parler d�un ton grave et d�une voix pr�cipit�e.</p><p>��Tu ne peux pas avoir la moindre id�e de ce que c�est, p�re. Il faut y �tre all� pour savoir ce qu�est ce lieu et ce qu�ils sont. Comme leur existence est riche et profonde. Ils vivent dans une atmosph�re de magie, de r�ves, de prodiges. L�air que l�on respire dans le Nid emplit toute l��me et l�on n�est plus jamais le m�me apr�s avoir ressenti le lien du Nid, apr�s avoir �prouv� l�amour de la Reine. C�est tellement diff�rent de la mani�re dont nous vivons ici. Nous menons une existence si effroyablement solitaire, p�re. Malgr� l�accouplement. Malgr� le couplage. Chacun de nous est seul ici, barricad� dans sa t�te, suivant le cours fastidieux d�une existence d�nu�e de sens. Alors que les hjjk ont une vision globale du monde con�u comme une unit�, avec une structure et une finalit�, et o� tous les �tres et toutes les choses sont li�s les uns aux autres. Tout le monde ici les consid�re comme des insectes sinistres et malfaisants, comme des cr�atures bourdonnantes et ha�ssables, aussi insensibles que des machines, mais il n�en est rien, p�re, il n�en est rien�! Ils ne sont pas du tout tels que nous les imaginons. Je veux aller les rejoindre. Il faut que j�aille les rejoindre. Avec Kundalimon. Nous sommes faits l�un pour l�autre et nous sommes faits pour vivre�<emphasis> l�-bas.</emphasis></p><p>Hresh la regardait fixement, interdit, abasourdi.</p><p>Cette d�cision aussi �tait probablement in�vitable depuis le retour du Nid de Nialli. Il aurait d� s�y attendre. Mais il n�avait pas voulu y penser, il n�avait pas voulu se rendre � l��vidence.</p><p>��Quand�? dit-il enfin. Dans combien de temps�?</p><p>��Quelques jours, une semaine, je ne sais pas exactement. Kundalimon n�a pas encore tout � fait fini ce qu�il a � faire ici. Il enseigne la v�rit� du Nid aux enfants. Il leur enseigne l�amour de la Reine afin qu�ils soient en mesure de comprendre ce que les g�n�rations pr�c�dentes n�ont jamais pu comprendre. Il lui reste encore certaines choses � leur expliquer et � leur montrer. Puis nous partirons. Mais je ne voulais pas m�en aller � la d�rob�e, sans te pr�venir. Je ne peux pas le dire � Taniane� Jamais elle ne me le permettrait�; elle serait capable de me fourrer en prison pour m�emp�cher de partir. Avec toi, ce n�est pas pareil� Tu es diff�rent, tu vois les choses en profondeur.</p><p>Encore en plein d�sarroi, Hresh parvint � esquisser un sourire.</p><p>��Ce que je vois, Nialli, c�est que tu me rends complice de ton projet. Si j�en parle � ta m�re, jamais tu ne me le pardonneras. Est-ce que je me trompe�?</p><p>��Mais tu ne lui en parleras pas, ni � elle, ni � personne d�autre. Je le sais.</p><p>Hresh contempla le bout de ses doigts. Quelque chose de froid et de lourd pesait sur sa poitrine. L�impact des paroles de Nialli commen�ait seulement � l�atteindre dans toute sa violence�: sa fille, son unique enfant lui �tait arrach�e � jamais et il ne pouvait rien y faire, absolument rien.</p><p>��Tr�s bien, dit-il enfin en esp�rant que la tristesse ne transpar�t pas dans sa voix. Je garderai le silence.</p><p>��Je savais que je pouvais compter sur toi.</p><p>��Mais il y a une chose que je te demande de faire pour moi avant que tu partes. Sinon je refuse et Taniane apprendra tout de suite ce que vous mijotez tous les deux.</p><p>��Tout ce que tu veux p�re, dit Nialli, le visage illumin�. Tu n�as qu�� le demander.</p><p>��Je veux que tu me parles du Nid. Que tu me d�crives la Reine, que tu m�expliques ce que sont le lien du Nid, l�amour de la Reine et tous les autres concepts. Depuis ton retour � Dawinno, tu as tout gard� pour toi. Si tu savais, Nialli, comme j��tais avide de d�couvrir tout cela�! Mais je ne pouvais pas te forcer � parler. Et tu n�as pas voulu te livrer, pas une seule fois. Le moment est venu de le faire. Dis-moi tout. Il faut que je sache et tu es la seule qui puisse m�expliquer. Tu le feras ce soir, d�s que les Jeux seront termin�s. C�est la seule chose que je te demande. Avant que tu partes dans le Nid avec Kundalimon, avant que tu me quittes pour toujours.</p><empty-line/><p>Curabayn Bangkea astiquait soigneusement son casque dans la cellule contigu� � la Basilique qui lui servait de bureau quand Husathirn Mueri apparut. Le capitaine de la garde �tait d�humeur maussade, et ce, depuis plusieurs jours. L�image de Nialli Apuilana le hantait jour et nuit. Elle dansait pour lui dans ses r�ves, nue, souriante, aguichante, mais toujours hors de port�e. Il savait que le d�sir qu�il avait d�elle �tait absurde. Elle resterait hors de sa port�e dans tous les domaines, elle, issue de la plus haute noblesse et lui, simple officier de la garde judiciaire. Il n�avait aucune chance�; c��tait ridicule. Mais la pens�e de Nialli Apuilana lui rongeait l��me. Il avait en permanence un go�t m�tallique dans la gorge, une douleur lancinante dans la cage thoracique. Fantasmes stupides, affreux tourments qu�il s�infligeait tout seul�! Et c��tait sans espoir, sans aucun espoir�! Il l�apercevait de temps en temps dans les rues de la cit�, toujours � une certaine distance, et elle l��crasait du regard m�prisant qu�elle e�t lanc� � une cr�ature sortie en rampant d�un �gout.</p><p>��Vous �tes l�, dit Husathirn Mueri en p�n�trant dans la petite pi�ce.</p><p>Curabayn Bangkea l�cha son casque qui tomba sur la table avec un grand fracas.</p><p>��Votre Gr�ce�? s��cria-t-il d�une voix �trangl�e en �carquillant les yeux.</p><p>��Pourquoi avez-vous l�air si renfrogn� ce matin, Curabayn Bangkea�? C�est la pluie qui vous �nerve�? Ou bien avez-vous mal dormi�?</p><p>��Tr�s mal, Votre Gr�ce. Mes r�ves me r�veillent en sursaut et apr�s, je reste �tendu en attendant de retrouver le sommeil. Quand je r�ussis � me rendormir, les r�ves recommencent, mais ils ne m�apportent toujours pas l�apaisement.</p><p>��Vous devriez aller dans une taverne, dit Husathirn Mueri avec un sourire aimable, et boire un bon coup. Puis trouver une gentille fille avec qui vous accoupler une ou deux fois, et vider une autre carafe de vin. Une bonne nuit de d�bauche, sans fermer l��il, je trouve qu�il n�y a rien de tel pour chasser les mauvais r�ves. Le lendemain matin, vous vous sentirez en pleine forme et vos r�ves ne vous causeront plus de tourments de sit�t.</p><p>��Je remercie Votre Gr�ce, dit Curabayn Bangkea d�une voix sans chaleur. Je vais y r�fl�chir.</p><p>Il prit son casque et se remit � l�astiquer en se demandant si Husathirn Mueri se doutait de ce qui le perturbait tant. Nul n�ignorait que Husathirn Mueri �tait lui-m�me vivement attir� par Nialli Apuilana�� il suffisait de le regarder quand elle �tait l� et l�on comprenait tout de suite��, mais se rendait-il compte que tous les hommes de la cit� ou presque �prouvaient la m�me chose que lui�? Ne risquait-il pas de se mettre en rage s�il apprenait qu�un humble capitaine de la garde �tait tout aussi obs�d� que lui par la jeune femme�? Si, probablement. Je ferais mieux de ne rien laisser para�tre, songea Curabayn Bangkea.</p><p>��Vous n��tiez pas au temple ce matin, pour l�Heure de Nakhaba, dit Husathirn Mueri.</p><p>��Non, Votre Gr�ce. Je suis de service.</p><p>��Jusqu�� quelle heure�?</p><p>��Midi, Votre Gr�ce.</p><p>��Et apr�s�?</p><p>��Je pensais aller � la F�te. Pour regarder les Jeux.</p><p>Husathirn Mueri se pencha vers lui en souriant. Un sourire patelin, complice, un sourire inqui�tant qui �tait le signe de quelque chose d�inhabituel.</p><p>��J�ai un petit travail pour vous, cet apr�s-midi, dit-il d�une voix douce.</p><p>��Et les Jeux�?</p><p>��Ne vous inqui�tez pas. Vous irez voir les Jeux apr�s. Mais j�aurai besoin de vous d�abord. Pour faire un petit travail pour moi, quelque chose de vital pour la s�curit� de la cit�. Et vous �tes le seul � qui je puisse faire confiance. D�accord�?</p><p>��Votre Gr�ce�? dit Curabayn Bangkea, l�air perplexe.</p><p>��L��missaire des hjjk�, poursuivit Husathirn Mueri en se perchant avec d�sinvolture sur un coin du bureau du capitaine de la garde. Taniane est au courant de ses� activit�s. Vous savez, l�endoctrinement, la corruption des enfants� Elle veut que cela cesse aussi vite que possible.</p><p>��Comment pouvons-nous le faire cesser�? En le pla�ant de nouveau en r�sidence surveill�e�?</p><p>��Quelque chose de plus radical.</p><p>��De plus radical�</p><p>��Vous comprenez ce que je veux dire.</p><p>��Je n�en suis pas s�r, dit Curabayn Bangkea en ouvrant d�mesur�ment les yeux. Ne tournons pas autour du pot, Votre Gr�ce. �tes-vous en train de me dire qu�il faut le<emphasis> tuer�?</emphasis></p><p>��Le chef est tr�s pr�occup� par la situation. Elle m�a donn� l�ordre de mettre le hol� � cette tentative de subversion de nos enfants. D�y mettre fin sans d�lai et d�une mani�re d�finitive. Cela me semble assez clair.</p><p>��Mais de l� � tuer un ambassadeur�</p><p>��Il n�est pas vraiment n�cessaire de continuer � utiliser ce mot, n�est-ce pas�?</p><p>��Mais c�est ce que vous voulez� Je ne me trompe pas, c�est bien ce que vous voulez�?</p><p>��La situation est critique, poursuivit imperturbablement Husathirn Mueri. Kundalimon cr�e de graves perturbations dans la cit�. Il est de notre responsabilit� d�y mettre un terme et, par tous les dieux, nous assumerons cette responsabilit�!</p><p>Curabayn Bangkea hocha lentement la t�te. Il commen�ait � se sentir emport� comme une feuille au fil de l�eau.</p><p>��Vous assisterez � la c�r�monie d�ouverture des Jeux, reprit Husathirn Mueri, et vous ferez en sorte d�y �tre vu. Puis vous quitterez le stade en vous assurant que personne ne vous voie. Vous accomplirez ce qu�il y a � faire et vous reviendrez aussit�t au stade o� je vous retrouverai. Vous viendrez vous asseoir dans ma loge o� tout le monde pourra nous voir pendant un certain temps en train de deviser et de passer en revue les meilleurs moments des �preuves du jour. Nul ne pourra soup�onner que vous avez �t� m�l� � quelque chose d�ill�gal pendant la dur�e des Jeux.</p><p>��Quand vous dites�: ��Vous accomplirez ce qu�il y a � faire��, cela signifie-t-il que je dois m�en charger personnellement�?</p><p>��Vous et personne d�autre. C�est l�ordre formel de Taniane. Par ailleurs, il est vital que l�on ne puisse remonter jusqu�� elle, ni jusqu�� moi, bien entendu. Cela mettrait gravement en p�ril le gouvernement de la cit�. Il vous faudra donc agir seul. C�est bien compris�? Et tout oublier d�s que ce sera fait. Il va sans dire, acheva Husathirn Mueri apr�s un silence, que vos services seront r�compens�s.</p><p>La seule r�compense acceptable, songea Curabayn Bangkea, serait la libert� de disposer pendant toute une nuit de Nialli Apuilana. Mais jamais ils ne m�accorderont cela.</p><p>Il eut un mouvement de col�re. Pour qui le prenaient-ils�? Un animal, un barbare�? Il �tait le capitaine de la garde, le gardien de la loi. Pourquoi l�avoir choisi, lui, pour accomplir cette sale besogne�? N�auraient-ils pas pu trouver dans une taverne quelque vagabond dont il aurait �t� facile de se d�barrasser ensuite�?</p><p><emphasis>J�ai besoin de vous. Vous �tes le seul � qui je puisse faire confiance.</emphasis></p><p>Peut-�tre. Le fait d��tre indispensable, d�avoir �t� personnellement choisi pour accomplir une mission sp�ciale sur la requ�te du chef rendait la chose plus facile � accepter. C��tait m�me flatteur, d�une certaine mani�re. Oui, indiscutablement flatteur.</p><p><emphasis>Le seul � qui je puisse faire confiance.</emphasis></p><p>Un vagabond aurait pu saboter le travail ou bavarder inconsid�r�ment avant de l�avoir fait. Cette affaire avait quand m�me un caract�re officiel�: Taniane avait donn� l�ordre de mettre un terme � l�entreprise de subversion des enfants. Oui, la situation �tait critique. La propagation des doctrines hjjk repr�sentait une grave menace contre la loi et l�ordre.</p><p>Il sentit que sa col�re retombait.</p><p>De toute fa�on, il n�avait pas le choix�; il lui fallait continuer, que cela lui plaise ou non. Il �tait d�j� trop impliqu� dans cette affaire, il en savait trop long. Il devait aller jusqu�au bout. Servir loyalement ses ma�tres si l�on veut s��lever. Ne pas leur tourner le dos quand ils ont besoin de nous, sinon c�est la fin d�une carri�re.</p><p>��Vous n�allez pas nous laisser tomber, n�est-ce pas�? demanda Husathirn Mueri, comme s�il avait lu dans ses pens�es avec sa seconde vue.</p><p>��Pas du tout, Votre Gr�ce.</p><p>��Alors, qu�est-ce qui vous pr�occupe�?</p><p>��J�aimerais, si c�est possible, en savoir un peu plus sur la r�compense que je puis esp�rer.</p><p>��Tout s�est pass� si rapidement, r�pondit Husathirn Mueri, que je n�ai pas eu le temps de r�gler les d�tails. Je vous dirai ce qu�il en est cet apr�s-midi, quand nous nous retrouverons au stade. Tout ce que je peux vous dire, c�est qu�elle sera convenable. Plus que convenable.</p><p>Encore ce sourire patelin, rassurant, un sourire de connivence qui voulait dire�: nous sommes dans la m�me gal�re et nous nous en sortirons ensemble.</p><p>��Vous ne serez pas � plaindre, poursuivit Husathirn Mueri. Vous savez que vous pouvez me faire confiance. Puis-je compter sur vous�?</p><p>Je ferais plus volontiers confiance � un rat-loup, songea Curabayn Bangkea. Mais je ne peux pas me d�filer.</p><p>��Bien s�r, r�pondit-il.</p><empty-line/><p>Apr�s le d�part de Husathirn Mueri, Curabayn Bangkea resta assis pendant quelques minutes, s�obligeant � respirer lentement. Le premier moment de surprise pass�, sa col�re retomb�e, il commen�ait � voir tout le profit qu�il pouvait tirer de la situation.</p><p>D�abord l�avantage que lui procurerait l�accomplissement d�une mission secr�te et d�licate pour laquelle il avait �t� personnellement choisi et le fait qu�apr�s l��limination de Kundalimon, il aurait barre sur Husathirn Mueri et m�me sur Taniane. Mais il y avait aussi l�acte lui-m�me, ce qu�il apporterait�: l�effacement de quelque chose d�insupportable, d�inacceptable. Si je ne peux pas l�avoir, au moins<emphasis> lui</emphasis> non plus ne l�aura pas. C��tait une pens�e agr�able. Prendre par surprise celui qui �tait devenu l�amant de Nialli Apuilana, le saisir � bras-le-corps, l�entra�ner dans un recoin t�n�breux et chasser la vie de son corps�</p><p>Peut-�tre �tait-ce la purification dont il avait besoin pour se lib�rer du flot de d�sirs irr�alisables qui le hantaient. De l�obsession qui le tourmentait depuis si longtemps. Qui l�emp�chait, pendant des journ�es enti�res, de penser � autre chose qu�� Nialli Apuilana. Qui le privait de sommeil et ne lui laissait jamais un instant de r�pit. Nialli Apuilana et Kundalimon�; Kundalimon et Nialli Apuilana. Fantasmes fi�vreux� Se les repr�senter dans la petite chambre, imaginer l��missaire des hjjk en train de la couvrir de caresses lascives apprises dans le Nid, de pratiquer sur elle de bizarres attouchements hjjk, immondes et r�voltants, de lui arracher des soupirs de volupt� dans d�ardentes �treintes.</p><p>La raison pour laquelle Husathirn Mueri voulait se d�barrasser de lui �tait probablement li�e � Nialli Apuilana plus qu�� la perversion des enfants�� dont il devait se soucier comme d�une crotte de hjjk�� et aux relations existant entre Kundalimon et la jeune femme. Husathirn Mueri trouvait sans aucun doute cet �tat de choses inacceptable et il s��tait adress� � lui en sachant qu�il serait mieux � m�me que quiconque de s�en charger. Qui soup�onnerait de ce crime le capitaine de la garde�? � qui l�id�e pourrait-elle seulement venir � l�esprit�?</p><p>Il se demanda quel genre de r�compense il pourrait demander. Il serait en position de force pour n�gocier. Un seul mot de sa bouche et le scandale �clabousserait la cit�; ils en �taient certainement conscients. Il exigerait de toute fa�on des unit�s d��change. Une grosse poign�e. Et une promotion. Des femmes aussi� Pas Nialli Apuilana, bien s�r, jamais personne ne pourrait disposer d�elle, mais il y avait d�autres femmes de la noblesse qui �taient plus accommodantes� Oui, ils pourraient laisser l�une d�elles � sa disposition, au moins pour quelque temps.</p><p>Tr�s bien.</p><p>Tout se mit en place en un instant dans la t�te de Curabayn Bangkea.</p><p>Il se leva, coiffa son casque et acheva ses t�ches de la matin�e. Une voiture de la garde le conduisit ensuite au stade o�, sous une pluie l�g�re, il suivit la c�r�monie d�ouverture et les premi�res comp�titions. Taniane pr�sidait, Nialli Apuilana � ses c�t�s. Cela lui simplifiait beaucoup la t�che, qu�elle soit l� plut�t qu�en compagnie de Kundalimon. Comme elle �tait belle�! Sa fourrure �tait tremp�e et faisait ressortir toutes les courbes de son corps. Hresh le chroniqueur �tait avec elles dans la loge du chef, affal� sur son si�ge, sans faire le moindre effort pour dissimuler son ennui. Mais Nialli Apuilana �tait assise tr�s droite, le regard brillant, pleine d�entrain.</p><p>Il la regarda longuement, puis il d�tourna la t�te. Il lui �tait impossible de la regarder tr�s longtemps. C��tait trop frustrant, trop douloureux de contempler cette beaut� inaccessible. Sa vue lui nouait le ventre.</p><p>Au bout d�un certain temps, la pluie diminua. Il quitta le stade par l�une des portes du sous-sol et retourna au centre de la cit�. C��tait l�heure o�, en g�n�ral, Kundalimon faisait sa promenade. Il descendait l�avenue Mueri et prenait la direction du parc. Curabayn Bangkea �tait pr�t. Il se dissimula � l�entr�e d�une all�e, dans l�ombre de la rue, juste en contrebas de la Maison de Mueri. Dix minutes s��coul�rent, puis quinze, puis une demi-heure. La rue �tait d�serte. Tout le monde ou presque assistait aux Jeux.</p><p>Il vit enfin appara�tre le jeune homme, seul.</p><p>��Kundalimon�? dit Curabayn Bangkea d�une voix douce.</p><p>��Qui est-ce�? Quoi�?</p><p>��Par ici. C�est Nialli Apuilana qui m�envoie. Avec un gage de son amour pour vous.</p><p>��Je vous connais. Vous �tes Cura�</p><p>��C�est moi. Tenez, je vais vous le remettre.</p><p>��Elle assiste aux Jeux aujourd�hui. J�avais envie d�aller la voir.</p><p>��Allez donc plut�t voir votre Reine�! s��cria Curabayn Bangkea en passant un cordon de soie autour de la gorge de Kundalimon. Le jeune homme se d�battit et lan�a des coups de pied et de coude, mais toute r�sistance �tait vaine contre la force de Curabayn Bangkea. Le capitaine de la garde resserra son �treinte. Il imagina les mains du jeune homme sur les seins de Nialli Apuilana, ses l�vres lui couvrant la bouche et il serra de toutes ses forces. Kundalimon �mit quelques sons hjjk, �pres et rudes, mais peut-�tre �taient-ce des r�les d�agonie. Il avait les yeux exorbit�s. Ses l�vres noircirent et ses jambes se d�rob�rent sous lui. Curabayn Bangkea l�allongea doucement par terre et tira le corps dans la ruelle o� il l�abandonna, adoss� au mur, comme celui d�un ivrogne. Kundalimon ne respirait plus. Curabayn Bangkea enroula le cordon de soie autour de son poignet, comme un ornement, puis il regagna sa voiture qu�il avait laiss�e trois rues plus loin. Une demi-heure plus tard, il �tait de retour au stade. Il s��tonnait de se sentir si calme. Mais tout s��tait pass� sans la moindre anicroche. C��tait assur�ment du bon boulot, propre et rapide. Bon d�barras�! La cit� �tait un peu plus propre.</p><empty-line/><p>Husathirn Mueri �tait dans l�une des loges du Praesidium, pr�s de l�all�e centrale. Curabayn Bangkea se tourna vers lui et inclina la t�te. Il eut l�impression de le voir sourire, mais il n�en �tait pas s�r.</p><p>Il prit place dans la tribune populaire en attendant d��tre invit� dans la loge de Husathirn Mueri.</p><p>Il attendit longtemps. La course de fond �tait termin�e, celle d�obstacles �galement et les athl�tes se pr�paraient � disputer les relais. Mais un homme que Curabayn Bangkea reconnut comme l�un des serviteurs de Husathirn Mueri apparut enfin.</p><p>��Monsieur le capitaine de la garde�? demanda-t-il.</p><p>��Qu�y a-t-il�?</p><p>��Le prince Husathirn Mueri vous adresse ses salutations. Il esp�re que vous avez appr�ci� les Jeux.</p><p>���norm�ment.</p><p>��Le prince vous invite � partager une coupe de vin avec lui.</p><p>��Ce sera un honneur pour moi.</p><p>Il lui fallut quelques instants pour se rendre compte que l�homme ne semblait pas le conduire vers la rang�e centrale de loges r�serv�es � l�aristocratie. Il se dirigeait au contraire vers le bout des tribunes, vers le passage vo�t� qui entourait le stade.</p><p>Peut-�tre Husathirn Mueri avait-il chang� d�avis et pr�f�rait-il ne pas le rencontrer dans un endroit aussi expos� aux regards que sa loge. Peut-�tre redoutait-il que le travail ait �t� sabot�, ou qu�il y ait eu des t�moins et estimait-il pr�f�rable de ne pas para�tre en public en sa compagnie avant de savoir exactement � quoi s�en tenir. Curabayn Bangkea sentit une nouvelle bouff�e de col�re monter en lui. Le prenaient-ils donc pour un incapable�?</p><p>Il vit Husathirn Mueri qui s�avan�ait vers lui en suivant le passage vo�t�. Ils allaient se croiser comme deux �trangers. O� �taient-ils donc cens�s partager cette coupe de vin�? Dans l�un des bars � vin du sous-sol�?</p><p>Il a honte d��tre vu avec moi, songea Curabayn Bangkea dans un acc�s de fureur. C�est la seule explication. Un homme de son rang n�invite pas un simple garde dans sa loge. Mais il n�aurait pas d� me dire qu�il allait le faire. Il n�aurait jamais d� me le dire.</p><p>Husathirn Mueri avait pourtant l�air content de le voir. Un large sourire �clairait son visage, comme s�il avait rendez-vous avec Nialli Apuilana.</p><p>��Curabayn Bangkea�! s��cria-t-il quand il ne fut plus qu�� vingt pas. Je suis si content que nous ayons pu vous retrouver dans cette cohue�!</p><p>��Que Nakhaba prot�ge Votre Gr�ce�! Les Jeux vous ont-ils plu�?</p><p>��Ce sont les meilleurs que j�aie jamais vus, n�est-ce pas�?</p><p>Curabayn Bangkea arrivait � sa hauteur. Le domestique qui l�avait amen� disparut comme un grain de sable dans une temp�te. Husathirn Mueri le prit par le bras avec l�affectation d�intimit� qui lui �tait devenue habituelle et demanda � mi-voix�:</p><p>��Alors�?</p><p>��C�est fait. Personne n�a rien vu.</p><p>��Formidable�! Formidable�!</p><p>���a n�aurait pu mieux se passer, dit Curabayn Bangkea. Mais, si vous le permettez, Votre Gr�ce, j�aimerais que nous parlions maintenant de la r�compense.</p><p>��Je l�ai ici, dit Husathirn Mueri.</p><p>Curabayn Bangkea eut une brusque sensation de chaleur sous les c�tes et il tourna un regard incr�dule vers Husathirn Mueri. La lame �tait entr�e si rapidement dans sa chair qu�il n�avait m�me pas eu le temps de comprendre ce qu�il lui arrivait. Il eut un go�t de sang dans la bouche. Une douleur atroce lui d�chirait le ventre et elle commen�ait � se propager dans tout son corps. Husathirn Mueri se pencha vers lui en souriant et il eut une nouvelle sensation fulgurante de chaleur. Puis une douleur intol�rable, beaucoup plus intense que la premi�re fois. Et Curabayn Bangkea se retrouva seul, s�accrochant � la main courante, s�affaissant lentement sur le sol.</p></section><section><title><p>5</p><p>La main du Transformateur</p></title><p>Les Jeux paraissaient interminables � Hresh. La foule grondait d�excitation tout autour de lui, mais il souhaitait de toutes ses forces �tre ailleurs, n�importe o�. Il savait pourtant qu�il n�avait aucun espoir de pouvoir quitter le stade avant la fin de la derni�re course, avant le dernier lancer. Il lui faudrait rester l�, tremp�, mourant d�ennui, avec l�id�e atroce de la perte irr�parable qu�il allait subir, s�effor�ant d�sesp�r�ment de dissimuler son chagrin. Nialli Apuilana �tait assise � c�t� de lui, enti�rement absorb�e par ce qui se d�roulait sur le stade, poussant des acclamations et des cris d�encouragement � l�arriv�e de chaque course, comme si leur conversation du petit matin n�avait jamais eu lieu. Comme si elle �tait incapable de se rendre compte qu�elle lui avait bris� le c�ur, qu�elle lui avait port� un coup dont il ne se rel�verait jamais.</p><p>��Regarde, p�re�! s��cria-t-elle, la main tendue. Ils am�nent les cafalas�!</p><p>En effet, la course de cafalas allait se disputer, une �preuve comique dans laquelle des cavaliers juch�s sur le dos des gros animaux trapus s�effor�aient fr�n�tiquement de faire avancer contre leur volont� les indolentes montures aux courtes pattes. Cela avait toujours �t� l�une des �preuves pr�f�r�es de Nialli, parfaitement idiote, compl�tement ridicule. En fait, c��tait une id�e de Hresh, juste une plaisanterie. Il avait simplement voulu s�amuser un peu en ajoutant la course de cafalas � la liste des �preuves. Mais on l�avait pris au s�rieux, l�id�e avait plu et c��tait maintenant l�un des grands moments de la journ�e.</p><p>Hresh n�avait jamais �t� tr�s int�ress� par les Jeux, m�me dans sa jeunesse. Il jouait parfois � la lutte au pied ou � saute-caverne, mais sans jamais montrer d�enthousiasme. Il �tait trop fr�le, trop petit, trop diff�rent des autres pour ce genre de distraction. Il pr�f�rait passer son temps dans la compagnie du vieux Thaggoran, le chroniqueur � la fourrure grisonnante ou, de temps en temps, se promener seul dans le d�dale d�anciens tunnels abandonn�s qui s�entrecroisaient sous la grande salle d�habitation du cocon.</p><p>Mais les Jeux n��taient pas � d�daigner. Ils offraient un divertissement, ils retenaient l�attention des plus frivoles et, plus important encore, ils fixaient l�esprit sur des sujets divins�: la qu�te de l�excellence, de la perfection. C�est pourquoi Hresh avait imagin� cette f�te annuelle en l�honneur de Dawinno. Dawinno �tait le dieu de la mort et de la destruction, mais aussi celui de la mutabilit�, de la transformation, de l�inventivit� et de l�esprit, des mille canaux de l��nergie. Ayant imagin� les Jeux, Hresh �tait retenu au stade, que cela lui pl�t ou non, et contraint de regarder les �preuves jusqu�� la derni�re.</p><p>Une petite pluie fine et des trombes d�eau se succ�daient en alternance, mais cela ne semblait g�ner personne. Le stade n��tait couvert que sur son pourtour�; toutes les tribunes centrales, y compris la loge du chef, �taient � ciel ouvert. Entre les averses soufflait un vent chaud qui s�chait tout et les rares apparitions du soleil suffisaient � r�conforter concurrents et spectateurs. Absorb�s par le d�roulement des �preuves, ils ne pr�taient aucune attention � la pluie. Tremp� jusqu�aux os, inconsolable, aucunement int�ress� par ce qui se passait, Hresh se disait qu�il �tait le seul � mourir d�ennui.</p><p>Le signal du d�part venait d��tre donn� et les cafalas commen�aient � se dandiner sur la piste boueuse. C��tait en g�n�ral un Beng qui gagnait la course de cafalas. Au cours de leurs p�r�grinations aux confins du territoire hjjk, les Beng avaient trouv� des troupeaux de cafalas sauvages qu�ils avaient domestiqu�s pour leur viande et leur �paisse fourrure. Depuis, ils �taient les grands experts en cafalas.</p><p>Mais n��tait-ce pas un jeune Koshmar qui �tait en t�te de la course�? Si. Si. C��tait Jalmud, l�un des fils cadets de Preyne. Nialli Apuilana s��tait lev�e et elle agitait fr�n�tiquement les bras en l�encourageant de la voix.</p><p>��Vas-y, Jalmud�! Vas-y�! Tu vas gagner�!</p><p>Le jeune homme �tait pench� sur l�encolure de son cafala, les genoux enfonc�s dans la laine bleut�e et tremp�e de l�animal, les mains tirant sur ses longues et souples oreilles noires. Et le cafala � l��il terne, au museau aplati et aux pattes tourn�es en dehors, r�pondait h�ro�quement � ces stimulations, et avan�ait � une allure r�guli�re en balan�ant la t�te.</p><p>��Jalmud�! hurla Nialli Apuilana. Vas-y, Jalmud�! Tu vas battre les Beng�!</p><p>Elle sautait sur place en marquant du pied le rythme des foul�es pataudes du cafala et elle riait comme Hresh ne l�avait pas entendue rire depuis longtemps. Elle ressemblait plus � une jeune fille assistant � sa premi�re course de cafala qu�� une femme qui n�en verrait plus jamais.</p><p>En la regardant suivre passionn�ment la course, Hresh eut un violent pincement au c�ur. Il ne la quittait pas des yeux, comme s�il s�attendait � la voir dispara�tre d�un instant � l�autre. Mais il lui restait encore un peu de temps. Et il y avait d�abord les choses qu�elle avait promis de lui raconter. Sur la Reine, sur le Nid. Nialli Apuilana tenait ses promesses.</p><p>Dans combien de temps allait-elle partir�? Quelques jours�? Une semaine�? Un mois�?</p><p>Elle avait toujours �t� une enfant aventureuse, toujours curieuse, toujours avide d�apprendre. Avec �motion, Hresh la revit quand elle �tait une petite fille rieuse aux yeux brillants, trottinant � ses c�t�s dans les couloirs de la Maison du Savoir, le noyant sous un flot incessant de questions�: ��Qu�est-ce que c�est, �a�? � quoi �a sert�?��</p><p>Elle partirait, cela ne faisait aucun doute. C��tait dans son esprit la grande aventure de sa vie, sa grande qu�te, et rien d�autre ne comptait pour elle, rien. Ni p�re, ni m�re, ni patrie ne l�emp�cheraient de partir. C��tait un charme, un enchantement. Il serait impuissant � la retenir�; il avait vu en elle le feu de la passion. Elle aimait Kundalimon et, que Dawinno la prot�ge, elle aimait la Reine. Son amour pour Kundalimon �tait naturel et il n�y avait qu�� s�en f�liciter. Celui qu�elle portait � la Reine lui �tait incompr�hensible et il savait qu�il ne pouvait rien y faire. Ce qu�on lui avait fait dans le Nid pendant la dur�e de sa captivit� l�avait irr�parablement chang�e. Elle allait donc repartir chez les hjjk, mais, cette fois, elle ne reviendrait pas. Elle ne reviendrait jamais. Cela avait pour Hresh quelque chose d�irr�el�; dans quelque temps, sa fille serait perdue � jamais. Et il n�y pouvait rien. Le seul moyen de la retenir serait de l�enfermer comme un vulgaire malfaiteur.</p><p>��Jalmud hurle Nialli Apuilana qui semble transport�e de joie.</p><p>La course est termin�e. Jalmud se tient en souriant devant l�autel de Dawinno et il re�oit la couronne de la victoire. Des valets essaient de rassembler les cafalas qui se sont �parpill�s dans toutes les directions.</p><p>Une silhouette casqu�e appara�t � l�entr�e de la loge du chef. C�est un homme costaud portant l��charpe de la garde judiciaire. Il incline la t�te vers Taniane.</p><p>��Madame, dit-il � voix basse, il faut que je vous parle.</p><p>��Allez-y, je vous �coute.</p><p>Le garde lance un regard h�sitant � Hresh, puis � Nialli Apuilana.</p><p>��Je pr�f�rerais que vous soyez seule � entendre.</p><p>��Alors, dites-le-moi dans le creux de l�oreille.</p><p>Le garde repousse son casque en arri�re, puis il se penche vers le chef, les l�vres contre son oreille.</p><p><emphasis>��Non�!</emphasis> lance Taniane d�une voix sourde, d�s les premiers mots.</p><p>Elle porte les deux mains � sa gorge, puis elle commence � se frapper les cuisses, avec rage, en proie � une agitation intense. Hresh la regarde d�un air interdit. Le garde lui-m�me semble constern� par l�effet que ses paroles ont eu sur elle et il se recule en faisant pr�cipitamment et nerveusement les signes de tous les dieux.</p><p>��Que se passe-t-il�? demande Hresh.</p><p>Taniane secoue lentement la t�te et elle fait � son tour les signes sacr�s.</p><p>��Que Yissou nous prot�ge�! dit-elle d�une voix caverneuse.</p><p>Et elle r�p�te l�invocation � plusieurs reprises.</p><p>��M�re�? dit Nialli Apuilana.</p><p>��Par tous les dieux, Taniane, dit Hresh en la prenant par le bras, explique-moi ce qui est arriv�.</p><p>��Oh�! Nialli, Nialli 1�</p><p>��M�re, je t�en prie�!</p><p>��Le gar�on qui nous a �t� envoy� par les hjjk�, commence Taniane d�une voix s�pulcrale, l��missaire�</p><p>��Qu�y a-t-il, m�re�? demande Nialli d�un ton exasp�r�. Il lui est arriv� quelque chose�?</p><p>��On vient de le d�couvrir dans une ruelle, pr�s de la Maison de Mueri. Mort. �trangl�.</p><p>��Par les D�it�s�! s��crie Hresh.</p><p>Il se retourne vers Nialli Apuilana, les bras tendus pour la consoler. Mais il est d�j� trop tard. Avec un cri d�chirant, la jeune fille se l�ve et s�enfuit, franchissant d�un bond prodigieux la barri�re lat�rale de la loge du chef et se fondant aussit�t dans la foule o� elle se fraie un chemin, �cartant les gens avec fureur, comme s�ils n��taient que de simples f�tus de paille. Elle dispara�t en quelques instants. Un moment plus tard, un deuxi�me garde, hors d�haleine, les yeux �carquill�s, arrive en courant aussi pesamment qu�un cafala. Il s�agrippe des deux mains � la barri�re de la loge du chef en essayant de reprendre son souffle.</p><p>��Madame�! s��crie l�homme d�une voix haletante. Un assassinat dans le stade, madame�! Le capitaine de la garde, madame� Le capitaine de la garde�</p><empty-line/><p>Il �tait pr�s de minuit. La pluie avait cess� et d��paisses �charpes de brume s��levaient du sol comme des �mes de morts revenant � la vie. Une r�union impromptue des principaux membres du Praesidium�� cela avait sembl� �tre la seule chose � faire�� s��tait tenue pendant toute la soir�e et d�interminables discussions sur le double assassinat avaient eu lieu, comme si le fait d�en parler longuement pouvait rendre la vie aux deux victimes. Taniane avait fini par renvoyer tout le monde, sans qu�aucune d�cision e�t �t� prise. Seul Husathirn Mueri �tait rest�. C�est elle qui le lui avait demand�.</p><p>Le chef �tait au bord de l�effondrement. Pour elle, cette journ�e avait dur� mille ans.</p><p>Il ne s�agissait pas d�un meurtre, mais de deux�! Deux meurtres le m�me jour, dans une cit� o� la mort violente �tait inconnue ou presque et, par-dessus le march�, ils avaient �t� commis le jour de la F�te de Dawinno.</p><p>��Je vous avais seulement demand� de l�emp�cher de poursuivre sa propagande, dit-elle en lan�ant � Husathirn Mueri un regard glacial et charg� de rancune. Pas de le faire assassiner. Quel animal �tes-vous donc pour faire tuer un homme comme cela�?</p><p>��Je ne voulais pas plus sa mort que vous, madame, protesta Husathirn Mueri d�une voix rauque.</p><p>��Vous avez pourtant charg� votre capitaine de la garde de se d�barrasser de lui.</p><p>��Non. Je vous affirme que non, madame.</p><p>Husathirn Mueri paraissait aussi �puis� et en aussi piteux �tat qu�elle. Sur sa fourrure noire macul�e de sueur, les spirales de poils blancs �taient tout encrass�es. L��puisement donnait � ses yeux ambr�s un aspect vitreux. Il se laissa tomber sur le banc de pierre plac� en face du bureau du chef.</p><p>��Je n�ai fait que r�p�ter � Curabayn Bangkea ce que vous m�aviez dit�: qu�il fallait le faire taire, qu�il fallait l�emp�cher de poursuivre sa propagande. Je n�ai jamais parl� de le tuer. Si Curabayn Bangkea l�a tu�, il en a eu l�id�e tout seul.</p><p>��Pourquoi dites-vous si Curabayn Bangkea l�a tu�?</p><p>��On ne pourra jamais en apporter la preuve.</p><p>��Le cordon dont il s�est servi pour l��trangler a �t� retrouv� � son propre poignet.</p><p>��Non, dit Husathirn Mueri d�une voix lasse. Je vous accorde qu�il avait un cordon au poignet, mais il est courant que ce genre d�homme en porte, plus comme un ornement qu�autre chose. Le fait d�en avoir trouv� un autour de son poignet ne prouve rien. Et nous ne pouvons �tre certains que c�est celui qui a �t� utilis� pour �trangler Kundalimon. M�me si c�est le cas, madame, il y a toujours la possibilit� que celui qui a �trangl� Kundalimon ait ensuite tu� Curabayn Bangkea et pass� le cordon autour de son poignet pour faire retomber les soup�ons sur lui. Mais permettez-moi de vous soumettre une autre hypoth�se�: nous pouvons imaginer que Curabayn Bangkea, ayant d�couvert l�assassin, lui avait pris le cordon pour l�utiliser comme preuve avant d��tre lui-m�me tu�. Par le complice de l�assassin, peut-�tre.</p><p>��Que d�hypoth�ses�!</p><p>��C�est ainsi que mon cerveau fonctionne, dit Husathirn Mueri. Je n�y peux rien.</p><p>��Je vois, dit Taniane avec aigreur.</p><p>Ce qui la d�mangeait, c��tait de projeter sa seconde vue pour essayer de d�couvrir exactement dans quelle mesure Husathirn Mueri �tait impliqu� dans cette trag�die. Le connaissant comme elle le connaissait, elle avait encore le sentiment qu�il avait d�lib�r�ment choisi d�interpr�ter ses instructions comme l�ordre de liquider Kundalimon. Il ne fallait pas oublier que le jeune homme avait �t� le rival de Husathirn Mueri pour obtenir les faveurs de Nialli Apuilana et qu�il l�avait emport� haut la main. N��tait-il pas commode pour Husathirn Mueri de mal interpr�ter les ordres du chef et d�envoyer Curabayn Bangkea, sa cr�ature, �liminer le rival combl�? Puis de faire assassiner le capitaine de la garde pour le r�duire au silence�?</p><p>Cette th�orie tenait debout. Et, en regardant Husathirn Mueri, elle eut l�impression qu�une aura de culpabilit� �manait de lui, comme un nuage d�l�t�re de gaz des marais.</p><p>Mais Taniane ne pouvait se permettre de fouiller dans son esprit pour y d�couvrir des faits. Ce serait une intrusion scandaleuse, contraire � toutes les convenances. Si elle voulait le faire, il lui faudrait d�abord l�inculper officiellement et le faire compara�tre en jugement. Et s�il se r�v�lait innocent, elle n�aurait rien gagn� d�autre qu�un ennemi implacable qui se trouvait �tre l�un des hommes les plus puissants et les plus habiles de la cit�. C��tait un risque qu�il valait mieux ne pas courir.</p><p>Ai-je jamais souhait�, m�me inconsciemment, me d�barrasser de Kundalimon�? se demanda-t-elle. Et l�aurais-je fait comprendre � Husathirn Mueri sans me rendre pleinement compte de ce que je demandais�?</p><p>Non. Non. Non.</p><p>Jamais elle n�avait voulu aucun mal � ce pauvre gar�on. Son seul d�sir avait �t� de prot�ger les enfants de la cit� contre la folie des doctrines hjjk qu�il propageait. Elle en avait la conviction profonde. Jamais l�id�e ne l�avait effleur�e d�ordonner la mort du premier et du seul amant de sa fille.</p><p>O� �tait Nialli maintenant�? Nul ne l�avait vue depuis sa fuite du stade.</p><p>��Vous me soup�onnez encore�? demanda Husathirn Mueri.</p><p>��Je soup�onne tout le monde, r�pondit Taniane avec froideur, sauf peut-�tre mon compagnon et ma fille.</p><p>��Quelle assurance pourrais-je vous donner, madame, que je n�ai eu aucune part � la mort de ce gar�on�?</p><p>��Admettons, dit-elle. C�est donc le capitaine de la garde, votre subordonn�, qui a pris l�initiative de faire tuer Kundalimon, ou de le tuer lui-m�me�?</p><p>��Tr�s probablement.</p><p>��Alors, comment expliquez-vous la mort de Curabayn Bangkea�?</p><p>��Je n�en ai pas la moindre id�e, r�pondit Husathirn Mueri en �cartant les bras. Peut-�tre des voyous, au stade, qui l�ont surpris dans un endroit isol�. Et qui avaient des comptes � r�gler avec lui. C��tait le capitaine de la garde et il faisait l�important. Il devait avoir des ennemis.</p><p>��Mais le jour m�me de l�assassinat de Kundalimon�</p><p>��C�est une co�ncidence que seuls les dieux pourraient expliquer. J�avoue que je n�en suis pas capable, madame. Mais l�enqu�te se poursuivra jusqu�� ce que nous ayons d�couvert la v�rit�, m�me si cela doit prendre cent ans. Les deux assassinats seront �lucid�s, je vous en r�ponds.</p><p>��Dans cent ans, tout cela n�aura plus d�importance. Ce qui compte aujourd�hui, c�est qu�un �missaire de la Reine des Reines a �t� assassin� pendant qu�il �tait en mission dans notre cit�. Pendant que se d�roulaient des n�gociations sur un trait� de paix.</p><p>��Et c�est cela qui vous ennuie, n�est-ce pas�?</p><p>��Je ne veux pas que nous soyons entra�n�s dans une guerre contre les hjjk avant d��tre pr�ts. Seul Yissou sait ce qui se passe dans l�esprit des hjjk, mais, si j��tais � la place de la Reine, je consid�rerais l�assassinat d�un ambassadeur comme une provocation d�une extr�me gravit�. Comme un acte d�hostilit�, en fait. Et nous sommes loin d��tre pr�ts � la guerre.</p><p>��Je suis d�accord avec vous, dit Husathirn Mueri, mais en l�occurrence il ne s�agit pas d�une grave provocation. R�fl�chissez, madame. Premi�rement, commen�a-t-il en comptant sur ses doigts, sa mission �tait termin�e. Il avait transmis son message et c�est tout ce qu�il avait � faire ici. Ce n��tait pas un n�gociateur, juste un messager, et pas tr�s qualifi�. Deuxi�mement, Kundalimon �tait originaire de notre cit�, o� il revenait apr�s une longue absence pass�e en captivit�. Ce n��tait en aucune mani�re un sujet de la Reine. Elle n�avait d�autorit� sur lui que parce qu�il nous avait �t� enlev�. Quel droit aurait-elle pu avoir sur lui�? Troisi�mement, il n�existe aucune relation entre Dawinno et le Nid et, en cons�quence, rien ne nous permet de penser que les hjjk d�couvriront un jour ce qu�il lui est arriv�, si tant est que cela les int�resse. Quand nous leur adresserons notre r�ponse � la proposition de trait�, si nous le faisons un jour, rien ne nous obligera � leur indiquer o� se trouve Kundalimon. Mais peut-�tre ne leur r�pondrons-nous pas. Quatri�me�</p><p>��Assez�! ordonna Taniane. Assez d�hypoth�ses�! Votre esprit n�arr�te donc jamais de fonctionner, Husathirn Mueri�?</p><p>��Seulement quand je dors, et encore�</p><p>��Alors, allez-vous coucher et je vais en faire autant. Vous m�avez convaincue. La mort de ce jeune homme ne risque pas de d�clencher la col�re des hjjk. Mais il reste une atteinte au bien public qui ne pourra �tre r�par�e que par l�arrestation des meurtriers.</p><p>��J�ai la conviction que celui qui a tu� Kundalimon est d�j� mort.</p><p>��Alors, il reste au moins un tueur en libert�. Je vous charge de le d�couvrir, Husathirn Mueri.</p><p>��Je ferai tous mes efforts, madame. Vous pouvez compter sur moi.</p><p>Il s�inclina et s��loigna. Taniane le suivit des yeux jusqu�� ce qu�il tourne l�angle du couloir et disparaisse.</p><p>La journ�e �tait enfin finie. Elle allait pouvoir rentrer chez elle o� elle retrouverait Hresh qui l�attendait. Il avait �t� beaucoup plus affect� par la mort de Kundalimon qu�elle ne l�aurait cru. Elle l�avait rarement vu aussi abattu. Et puis, il y avait Nialli� Il fallait la retrouver, il fallait la consoler�</p><p>Vraiment une tr�s longue journ�e.</p><empty-line/><p>C�est le c�ur de la contr�e tropicale et sauvage, o� l�air semble adh�rer � la gorge � chaque inspiration, o� le sol est mou et �lastique sous le pied, comme une �ponge gorg�e d�eau. Nialli Apuilana n�a pas la moindre id�e de la distance qu�elle a couverte depuis sa fuite de la cit�. Elle n�a aucune id�e pr�cise de quoi que ce soit. Son cerveau est engorg�, congestionn� par la douleur. Les pens�es ne peuvent y circuler.</p><p>L� o� il y avait les pens�es, il ne reste plus que sa seconde vue, fonctionnant d�une mani�re plus ou moins automatique, qui lui transmet par faibles impulsions des renseignements sur le paysage environnant. Elle a conscience de la cit�, loin derri�re elle, blottie au creux de ses collines comme un gigantesque monstre de pierre et de brique aux nombreux tentacules, qui projette des ondes funestes et mena�antes. Elle a conscience des marais qu�elle traverse, grouillant de la vie cach�e d�une faune grande et petite. Elle a conscience de l�immensit� du continent qui s��tend devant elle. Mais rien n�est clair, rien n�est coh�rent. La seule r�alit� est le mouvement continu de son corps, le besoin affolant, irr�sistible de fuir, de fuir plus loin, toujours plus loin.</p><p>Il s�est �coul� une nuit et une journ�e, puis une autre nuit et presque une journ�e enti�re depuis qu�elle a quitt� Dawinno. Elle a fait une partie du trajet � dos de xlendi, poussant rageusement l�animal jusqu�au c�ur de la r�gion des lacs. Mais, vers la fin de la premi�re journ�e, elle s��tait arr�t�e au bord d�un ruisseau pour se d�salt�rer et le xlendi en avait profit� pour s�enfuir. Elle a poursuivi la route � pied. Elle ne s�arr�te presque jamais, sauf pour prendre quelques heures de repos. Et quand elle s�arr�te, elle s�enfonce aussit�t dans des t�n�bres qui doivent �tre voisines de la mort. Quand elle en ressort, elle se rel�ve et reprend sans attendre sa fuite �perdue et sans but. Elle se sent fi�vreuse, comme si tout son corps �tait en feu, mais cela lui donne une �nergie accrue. Elle a le sentiment d��tre un projectile incandescent, tra�ant un sillage de feu dans des terres inconnues. Elle se nourrit de fruits qu�elle arrache sur les branches sans m�me s�arr�ter. Elle se baisse parfois pour cueillir des champignons au chapeau jaune brillant qu�elle fourre dans sa bouche et repart en courant. Quand la soif devient intol�rable, elle boit d�s qu�elle trouve de l�eau, qu�elle soit courante ou dormante. Rien n�a d�importance. Tout ce qui compte, c�est de fuir.</p><p>Son corps a atteint depuis longtemps l��trange �tat d�une l�g�ret� cristalline qui existe au-del� de la fatigue. Elle ne sent plus la douleur lancinante de ses jambes lasses, elle ne tient plus compte des r�les de protestation de ses poumons ni des �lancements qui se propagent dans ses reins. Elle avance � longues foul�es gracieuses, avec une sorte de s�r�nit� que rien ne vient troubler.</p><p>Elle ne doit pas laisser son esprit reprendre conscience.</p><p>Sinon, elle entendra encore les paroles fatales. <emphasis>Nous l�avons d�couvert dans une ruelle. Mort. �trangl�.</emphasis></p><p>La vue du corps fr�le, tass�, d�sarticul�, regardant fixement sans le voir le gris du ciel s�imposera � elle. Elle verra ses mains tendues. Ses l�vres entrouvertes.</p><p><emphasis>Nous l�avons d�couvert dans une ruelle.</emphasis></p><p>Son amant. Kundalimon. Mort. Disparu � jamais.</p><p>Ils allaient prendre tous les deux la route du nord pour rejoindre la Reine. La main dans la main, ils seraient descendus ensemble dans le Nid des Nids, le myst�rieux et douillet royaume aux odeurs suaves qui s��tendait sous les lointaines plaines septentrionales. Le lien du Nid aurait envahi leur esprit de son chant m�lodieux. La force de l�amour de la Reine aurait d�truit toutes les dissonances de leur �me. Des �tres chers seraient venus les accueillir�: penseurs du Nid, faiseurs d��ufs, donneurs de Vie, Militaires, toutes les castes rassembl�es pour souhaiter la bienvenue aux nouveaux arrivants dans leur v�ritable patrie.</p><p><emphasis>Mort. �trangl�.</emphasis> Mon seul amour.</p><p>Nialli Apuilana n�avait jamais soup�onn� qu�un amour comme le leur p�t exister Et elle sait qu�elle n�en retrouvera jamais plus l��quivalent. Son seul d�sir est maintenant de le rejoindre, o� qu�il soit.</p><p>Elle continue de courir, sans rien voir, sans rien penser.</p><p>C�est le retour du cr�puscule. Les ombres s�allongent et l�enveloppent comme dans un grand manteau. Une pluie douce et chaude tombe par intermittence. D��paisses volutes de brume dor�e s��l�vent de la terre humide. D��pais nuages cotonneux qui l�entourent de leurs spirales et prennent la forme des dieux. Des dieux qui n�ont pas de forme et en qui elle ne croit pas. Ils la serrent de pr�s et s��l�vent plus haut que les arbres au tronc lisse et couvert d�un enchev�trement de plantes grimpantes, et ils lui parlent. Leurs voix qui d�gringolent jusqu�� ses oreilles ont des harmoniques chatoyantes, plus riches que n�importe quelle musique qu�elle ait jamais entendue.</p><p>��Je suis Dawinno, mon enfant. Je prends toutes les choses et je les transforme pour en faire de nouvelles � qui je donne vie. Sans moi, il n�y aurait que la roche immuable.</p><p>��Je suis Friit. J�apporte la gu�rison et l�oubli. Sans moi, il n�y aurait que la douleur.</p><p>��Je suis Emakkis, mon enfant. C�est moi qui pourvois � la nourriture. Sans moi, la vie ne pourrait subsister.</p><p>��Et moi, mon enfant, je suis Mueri. Je suis la consolation. Je suis l�amour qui dure et qui anime. Sans moi, la mort serait la fin de toute chose.</p><p>��Je suis Yissou. Je suis celui qui prot�ge des maux. Sans moi, la vie ne serait qu�une vall�e d��pines et de ronces.</p><p><emphasis>Mort. �trangl�. D�couvert dans une ruelle.</emphasis></p><p>��Il n�y a pas de dieux, murmure Nialli Apuilana. Il n�y a que la Reine, qui nous englobe tous dans son amour. C�est elle notre r�confort et notre protection, notre nourriture, notre gu�rison et notre transformation.</p><p>Dans l�obscurit� qui va s��paississant, une lumi�re dor�e l�enveloppe. La jungle en resplendit. Les lacs, les mares et les cours d�eau miroitent. La lumi�re ruisselle de partout. L�air, �touffant et torride, est rempli des images des Cinq D�it�s. Nialli Apuilana l�ve la main devant son visage pour se prot�ger les yeux, tellement la lumi�re est forte. Mais elle baisse rapidement cette main et laisse la lumi�re la baigner. Elle est empreinte de tendresse et de bont�. Nialli Apuilana y puise de nouvelles forces. Elle se remet � courir, s�enfon�ant encore un peu plus dans cet �tat de l�g�ret� cristalline o� la fatigue n�existe pas.</p><p>Elle entend de nouveau les voix. Dawinno. Friit. Emakkis. Mueri. Yissou.</p><p>Le Destructeur. Le Gu�risseur. Le Pourvoyeur. La Consolatrice. Le Protecteur.</p><p>��La Reine, murmure Nialli Apuilana. O� est la Reine�? Pourquoi ne vient-Elle pas � moi maintenant�?</p><p>��Mais, mon enfant, Elle est nous et nous sommes Elle. Tu ne comprends donc pas�?</p><p>��Vous �tes la Reine�?</p><p>��La Reine est nous.</p><p>Elle retourne ces paroles dans sa t�te.</p><p>Oui, se dit-elle. Oui, c�est la v�rit�.</p><p>Elle retrouve la facult� de penser. Ses yeux sont ouverts. Elle voit les �toiles, elle voit les nombreuses plan�tes, elle voit l�amour de la Reine unissant toutes les plan�tes sous un voile brillant. Et elle comprend que tout est un, qu�aucune diff�rence, aucune gradation, aucune division ne distingue les diverses formes de la r�alit�. Elle ne s�en �tait jamais rendu compte. Mais maintenant, elle voit, elle entend, elle accepte.</p><p>��Nous vois-tu, mon enfant�? Nous entends-tu�? Sens-tu notre pr�sence�? Nous connais-tu�?</p><p>Des silhouettes sans forme. Des visages sans traits. De puissantes sonorit�s r�sonnent au milieu des ombres qui descendent. Et la lumi�re semble se r�pandre de partout, venant de l�int�rieur. Densit�. �tranget�. Myst�re. Elle baigne dans la divinit�. La beaut�. La paix. Son esprit est embras�, mais par un feu blanc et froid qui br�le toutes les impuret�s. De la terre monte un grondement qui emplit tout le ciel, mais c�est un doux grondement qui l�enveloppe enti�rement. Les Cinq D�it�s sont partout et elle s�abandonne.</p><p>��Je comprends, murmure-t-elle. La Reine� le Cr�ateur� Nakhaba� les Cinq� la m�me chose, juste des aspects diff�rents de la m�me chose�</p><p>��Oui. Oui.</p><p>La nuit tombe rapidement. Derri�re elle, le ciel charg� est stri� de bleu, d��carlate, de pourpre, de vert. Devant, s��tendent les t�n�bres. Des arbres-lanternes commencent � prendre vie. Des animaux de la jungle apparaissent un peu partout. Ailes, cous, griffes, �cailles et dents qui brillent tout autour d�elle.</p><p>Elle se laisse tomber � genoux. Elle ne peut pas aller plus loin. Avec le retour de la pens�e est venue la r�alit� de la fatigue. Elle enfonce les mains dans la terre chaude et humide, et s�y cramponne.</p><p>Toujours � croupetons, haletant et frissonnant d��puisement, elle a soudain le sentiment d��tre de nouveau seule, de n�avoir plus autour d�elle que les animaux qui remplissent la nuit de leurs cris, de leurs gloussements, de leurs sifflements et de leurs mugissements. O� sont donc pass�s les dieux�? A-t-elle couru trop vite pour qu�ils puissent la suivre�?</p><p>Non. Elle per�oit leur pr�sence. Il lui suffit de s�ouvrir � eux et ils sont l�.</p><p>��L�, mon enfant. Je suis Mueri. Je te consolerai.</p><p>��Je suis Yissou. Je te prot�gerai.</p><p>��Je suis Emakkis. Je pourvoirai � tes besoins.</p><p>��Je suis Friit. Je te gu�rirai.</p><p>��Je suis Dawinno. Je te transformerai. Je te transformerai. Je te transformerai, mon enfant.</p><empty-line/><p>Plus de quatre semaines s��taient d�j� �coul�es depuis l�arriv�e de Thu-kimnibol dans la Cit� de Yissou. Les n�gociations proprement dites sur l�alliance militaire entre le roi Salaman et le gouvernement de la Cit� de Dawinno n�avaient pas encore d�but�. On en �tait encore au stade des pr�liminaires, et encore. Salaman ne semblait vraiment pas press�. Il �ludait toutes les tentatives de Thu-kimnibol pour aborder les questions de fond. Le roi semblait au contraire faire en sorte de d�tourner son attention en l�entra�nant dans une succession ininterrompue de f�tes et de c�r�monies, comme s�il e�t �t� un membre de sa propre famille. Et la jeune Weiawala partageait sa couche toutes les nuits, comme s�ils �taient d�j� promis l�un � l�autre. Il n�avait pas fallu longtemps � Thu-kimnibol pour s�habituer � l�ardeur et � la passion de la jeune fille, et pour y prendre plaisir. Gr�ce � elle, il avait retrouv� le go�t de vivre.</p><p>La lenteur des n�gociations ne le g�nait aucunement. Cela donnait le temps � la blessure caus�e par la perte de Naarinta de se cicatriser, d�autant mieux qu�il �tait loin des lieux o� flottaient encore des souvenirs douloureux. Et la Cit� de Yissou recelait pour lui des souvenirs encore plus lointains. Curieusement, Thu-kimnibol n��tait pas m�content de se retrouver dans le lieu o� il avait pass� ses ann�es de formation, de trois � dix-neuf ans. Vengiboneeza, sa ville natale, n��tait pour lui rien d�autre qu�une sorte de r�ve et Dawinno lui semblait irr�elle et trop distante. Toute sa vie l�-bas, sa demeure princi�re, sa compagne, ses amis et ses plaisirs, tout cela s��tait estomp� � tel point qu�il n�y pensait plus que rarement. Et l�, � l�ombre du mur titanesque et grotesque de Salaman, dans le labyrinthe des rues froides et sombres, il commen�ait bizarrement � se sentir chez lui. C��tait tr�s �tonnant. Il ne comprenait pas pourquoi et n�essayait m�me pas de comprendre. Pour ce qui �tait de sa mission, son ambassade, plus les choses tra�neraient, mieux ce serait. Il valait mieux ne pas conclure dans la pr�cipitation le genre d�alliance qu�il envisageait.</p><p>Il partait souvent se promener dans l�arri�re-pays, accompagn� le plus souvent par Esperasagiot, Dumanka et Simthala Honginda, mais parfois par un ou deux des fils a�n�s du roi. C�est Salaman qui lui avait sugg�r� ces excursions.</p><p>��Tes xlendis vont avoir besoin d�exercice. Les rues de la cit� sont trop �troites et sinueuses, et les animaux n�ont pas assez d�espace pour se d�gourdir les pattes.</p><p>��Mais il n�y a pas de risques que je rencontre des hjjk en m��loignant de la cit�? demanda Thu-kimnibol.</p><p>��Si tu vas tr�s loin au nord-est, oui. Mais, sinon, ta ne risques rien.</p><p>��Dans la direction de Vengiboneeza, tu veux dire�?</p><p>��Oui. C�est l� que se trouvent ces salet�s d�insectes. Ils sont un million, peut-�tre m�me dix, qui sait�? Vengiboneeza en est infest�e. Et m�me si tu devais rencontrer une bande de hjjk pendant ta balade�? poursuivit-il en le regardant par en dessous. Si ma m�moire ne me trompe pas, tu �tais autrefois tout � fait capable de t�en d�barrasser.</p><p>��Je crois que j�en serai encore capable, dit pos�ment Thu-kimnibol.</p><p>Il restait quand m�me sur ses gardes d�s qu�il s��loignait du mur d�enceinte de la cit�. Il prenait en g�n�ral la direction de la r�gion agricole qui s��tendait au sud de Yissou et il lui arriva � une ou deux reprises de s�enfoncer en compagnie de Esperasagiot dans les for�ts orientales, mais il ne s�aventura jamais au nord. Non que l�id�e de tomber sur un groupe de hjjk l�effray�t�� et il maudissait Salaman d�avoir fait une allusion � sa l�chet�. Ce serait m�me tr�s amusant de pourfendre quelques insectes. Mais il �tait charg� d�une mission � Yissou et il serait non seulement stupide, mais irresponsable de se faire tuer dans une escarmouche avec les hjjk.</p><p>Un jour, Salaman lui proposa de partir avec lui. Thu-kimnibol vit avec �tonnement le roi prendre la direction de l�ouest, � travers un haut plateau auquel succ�da une contr�e accident�e et parcourue de ravins o� leurs xlendis avaient de la peine � garder l��quilibre. C��tait une r�gion inhospitali�re et fatigante � traverser, o� le danger pouvait surgir de partout. Peut-�tre Salaman avait-il �prouv� le besoin d��prouver le courage de son h�te. Ou de prouver le sien. Mais Thu-kimnibol dissimula son irritation.</p><p>��C�est ici, dit le roi, que nous avons �cras� les hjjk, le jour de la grande bataille. T�en souviens-tu�? Tu �tais si jeune.</p><p>��Assez grand pour me battre, mon cher cousin.</p><p>Ils s�arr�t�rent un moment pour regarder autour d�eux. Thu-kimnibol sentait les vieux souvenirs, un peu voil�s par le temps, remonter lentement � la surface de sa conscience. Il revit d�abord les hjjk dans les rangs desquels r�gnait une confusion indescriptible provoqu�e par l�appareil de Hresh qui envoyait leurs vermilions se jeter dans les ravins remplis d��boulis. Puis la bataille� Comme il avait combattu ce jour-l�! Il avait taill� en pi�ces les insectes d�sorient�s qui grouillaient autour de lui. Quel �ge avait-il�? Six ans�? Oui, ce devait �tre cela. Mais il �tait d�j� deux fois plus grand que les enfants de son �ge. Et son �p�e n��tait pas un jouet, mais une vraie lame. Le plus beau moment de sa vie�: l�enfant-guerrier, le fier combattant, frappant d�estoc et de taille avec fureur et bravoure. C��tait la seule et unique fois de sa vie o� il avait go�t� la joie profonde du champ de bataille. Un nectar dont il avait envie de retrouver la saveur sur ses l�vres.</p><p>La seconde fois o� il partit avec Salaman, le roi fut encore plus intr�pide. Cette fois, il s�engagea sur le plateau bois� qui s��tendait au nord-est de la cit�, pr�cis�ment la r�gion o� il avait d�conseill� � Thu-kimnibol de se rendre et il continua pendant plusieurs heures sans s�arr�ter. � mesure qu�ils avan�aient, Thu-kimnibol commen�a � se demander si Salaman n�avait pas dans l�id�e d�aller jusqu�� Vengiboneeza ou quelque autre folie de ce genre. Il n�en �tait �videmment pas question, car cela prendrait plusieurs semaines et une mort certaine �tait au bout du voyage. Mais les hjjk �taient cens�s �tre nombreux au nord-est, m�me � cette distance de la cit�. S�il �tait si risqu� d�aller dans cette direction, pourquoi le roi s�y aventurait-il�?</p><p>La journ�e �tait bien entam�e et ils chevauchaient en silence en suivant le versant d�une montagne qui s��tirait � perte de vue. Le paysage devenait de plus en plus sauvage. Un vol d�oiseaux de sang assombrit fugitivement le ciel au-dessus de leurs t�tes. Sur un monticule ensoleill�, une colonie de pincevertes, des insectes longs comme la jambe, au corps p�le compos� de nombreux segments, se mouvaient lentement au soleil. Plus loin, ils virent un endroit o� le sol �tait compl�tement boulevers�, comme par l�action de quelque tr�pan g�ant et, en se penchant pour regarder, Thu-kimnibol distingua des yeux �carlates, grands comme des soucoupes, braqu�s sur lui et d��normes dents jaunes claquant f�rocement.</p><p>Ils firent enfin halte dans un endroit d�gag� et couvert d�herbe, au sommet d�une �l�vation de terrain. Le ciel commen�ait � prendre des nuances plus sombres�; il avait la couleur soutenue d�un vin g�n�reux. Thu-kimnibol se tourna vers l�orient, o� les ombres commen�aient de s�allonger. Vengiboneeza �tait l�-bas, tout l�-bas, tr�s loin au-del� de l�horizon. Sa m�moire n�en avait conserv� que quelques fragments �pars, l�image d�une tour, le rev�tement de pav�s d�un boulevard, l��tendue d�une vaste place. L�antique et �tincelante cit� peupl�e de fant�mes. Et qui grouillait de millions de hjjk s�agitant fr�n�tiquement comme dans une ruche. Ils devaient emplir la ville de leurs relents�!</p><p>Au bout d�un certain temps, Thu-kimnibol crut discerner d��tranges silhouettes anguleuses qui avan�aient dans une gorge �troite, au pied de la montagne.</p><p>��Des hjjk, dit-il. Les vois-tu�?</p><p>� une telle distance, ils �taient minuscules, de simples petites taches jaunes ray�es de noir.</p><p>Salaman fouilla la gorge du regard en plissant les yeux.</p><p>��Par Yissou, tu as raison�! Un, deux, trois, quatre�</p><p>��Et un cinqui�me qui reste par terre. Le ventre en l�air.</p><p>��Tes yeux sont plus jeunes que les miens. Mais je les distingue maintenant. Tu vois jusqu�� quelle distance de Yissou ils s�aventurent. Ils viennent r�der de plus en plus pr�s. Les deux plus grands sont des femelles, poursuivit le roi sans cesser de scruter la gorge. Ce sont des guerriers. Chez les hjjk, les femelles sont les plus fortes. Je suppose qu�elles escortent les trois autres quelque part. C�est un groupe d�espions. Celui qui est par terre a l�air gri�vement bless�. Peut-�tre est-il d�j� mort. De toute fa�on, ils vont bient�t faire un bon repas.</p><p>��Un bon repas�?</p><p>��En mangeant le mort. Ils ne laissent rien perdre, les hjjk. Pas m�me leurs propres morts. Tu ne le savais pas�?</p><p>Thu-kimnibol ne put s�emp�cher de rire, tellement l�id�e lui paraissait monstrueusement macabre. Puis il reconsid�ra la chose et se mit � frissonner. �tait-il possible que Salaman f�t s�rieux�? Mais oui, selon toute apparence, il l��tait. Au loin, les quatre hjjk �taient pench�s sur le corps de leur cong�n�re �tendu et ils semblaient le mettre m�thodiquement en pi�ces, arrachant les membres et les ouvrant pour atteindre la chair qu�ils contenaient. Thu-kimnibol suivait la sc�ne d�un regard horrifi�, mais il �tait incapable de d�tourner les yeux. Le d�go�t lui donnait la chair de poule et lui tordait les boyaux. � coups de griffes agiles et de bec avide, ils s�alimentaient avec calme, application et efficacit� des �tres r�pugnants, ha�ssables�</p><p>��Ainsi ils sont cannibales. Vont-ils jusqu�� se tuer entre eux pour avoir de la chair�?</p><p>��Bien s�r qu�ils sont cannibales. Ils ne voient rien de mal � manger leurs morts. C�est un peuple qui �vite tout gaspillage inutile, mais ce ne sont pas des assassins. Le meurtre de leur prochain est un p�ch� qui ne semble pas faire partie de leurs coutumes, mon cher cousin. � mon avis, celui-ci est tomb� sur quelque chose d�encore plus malfaisant que lui. Les dangers ne manquent pas dans la r�gion et les animaux sauvages y sont en abondance.</p><p>��Ils �vitent le gaspillage, lan�a Thu-kimnibol d�un ton d�go�t�, c�est tout ce que tu trouves � dire�! Ce sont des �tres d�moniaques�! Nous devrions les exterminer jusqu�au dernier�!</p><p>��C�est ton avis, mon cousin�?</p><p>��Oui, c�est mon avis.</p><p>��Dans ce cas, dit Salaman avec un large sourire, nous sommes d�accord. Je savais bien que tu trouverais cette promenade instructive. Comprends-tu maintenant � quoi nous devons faire face�? Comprends-tu maintenant pourquoi mon mur, dont la hauteur t�amuse tant, a de telles dimensions�? Il nous a suffi de nous �loigner un peu de la cit� pour les voir commettre cette abomination sous nos yeux, sans qu�ils se pr�occupent le moins du monde d��tre observ�s.</p><p>Le regard noir, Thu-kimnibol sentait des �lancements dans son cr�ne.</p><p>��Nous devrions fondre sur eux et les massacrer pendant qu�ils sont en train de manger. � deux contre quatre, nous avons toutes les chances de notre c�t�.</p><p>��Il y en a peut-�tre une centaine d�autres cach�s derri�re les arbres, dit Salaman en posant la main sur le bras de Thu-kimnibol. As-tu envie de devenir leur prochain repas�? Viens. Le soleil s�incline d�j� dans le ciel et nous sommes loin de la cit�. Je pense qu�il est temps de rentrer.</p><p>Mais Thu-kimnibol ne parvenait pas � d�tacher son regard de la sc�ne macabre qui se d�roulait dans la gorge.</p><p>��Une vision est en train de me venir � l�esprit, dit-il d�une voix douce. Je vois une arm�e, des milliers d�hommes, qui traversent ces terres. Des hommes venant de ta cit� et de la mienne, et des villages qui se trouvent entre les deux. Nous progressons rapidement et nous frappons avec la rapidit� de la foudre, massacrant tous les hjjk qui se trouvent sur notre route. Nous avan�ons � marche forc�e et nous arrivons au c�ur du grand Nid, l� o� se trouve le repaire de la Reine. Une guerre �clair contre laquelle ils sont impuissants malgr� leur nombre. Toute leur force est dans la Reine. Si nous la tuons, ils seront sans d�fense et nous pourrons les exterminer � notre aise. Qu�en penses-tu, Salaman�? N�est-ce pas une merveilleuse vision�?</p><p>Le roi hocha la t�te. Il avait l�air ravi.</p><p>��Nous voyons les choses de la m�me mani�re, mon cousin. De la m�me mani�re�! Si tu savais depuis combien de temps j�attends que quelqu�un de Dawinno vienne me parler comme cela�! J�avais presque abandonn� tout espoir.</p><p>��Et tu n�as jamais envisag� de leur faire la guerre tout seul�?</p><p>Une lueur d�agacement brilla fugitivement dans les yeux de Salaman.</p><p>��Nous ne sommes pas assez nombreux, mon cousin. Ce serait courir � la catastrophe. C�est votre cit� qui a accueilli tous les Beng, c�est l� que sont les troupes dont j�ai besoin. Mais quelles chances ai-je de pouvoir en disposer un jour�? Il fait trop bon vivre chez vous, Thu-kimnibol. Dawinno n�est pas une cit� de guerriers. Toi except�, bien entendu.</p><p>��Tu nous sous-estimes, mon cousin.</p><p>��Autrefois, dit Salaman avec un haussement d��paules, quand ils erraient dans les plaines, les Beng �taient des guerriers. Mais maintenant qu�ils vivent dans le sud ensoleill�, ils se laissent aller et se font du lard. Ils ont d� oublier tout ce que les hjjk leur ont fait subir. La cit� de Dawinno est trop �loign�e du territoire hjjk pour que vous vous en pr�occupiez. Vous arrive-t-il souvent de voir des hjjk r�der aussi pr�s de votre cit� que ceux-l�? Une fois tous les trois ans, peut-�tre�? Nous, nous vivons tous les jours avec leur pr�sence mena�ante. Chez vous, toute la population est en �moi quand un enfant est enlev�, puis cet enfant revient, ou on l�oublie, et la vie reprend son cours.</p><p>��Cela signifie-t-il que ma mission est sans objet, mon cousin�? fit s�chement Thu-kimnibol. Tu es en train de me dire cr�ment que je repr�sente une nation de l�ches.</p><p>Il y a une brusque tension. Les deux hommes �changent un regard beaucoup moins amical que quelques instants auparavant. Un climat d�hostilit� s�installe entre eux pendant le long silence qui suit. Dans la gorge, le festin continue�; des sons �pres, des bruits de membres arrach�s et de mastication montent dans la fra�cheur du soir.</p><p>��Il y a d�j� plusieurs semaines, reprend Salaman, tu as dit que tu �tais venu me proposer une alliance, que Dawinno souhaitait faire cause commune avec nous et d�clarer la guerre aux hjjk. Tu as dit que tu voulais les exterminer comme de la vermine�; ce sont tes propres paroles. Bien. Parfait. Et maintenant, tu �voques pour moi la vision d�lectable de nos arm�es unies faisant route vers le nord. Merveilleux, mon cousin�! Mais tu ne m�en voudras pas si je reste sceptique. Je sais comment sont les gens � Dawinno. Alliance ou pas, comment puis-je �tre s�r que ton peuple viendra r�ellement jusqu�ici pour aller combattre les hjjk�? Ce que je veux, c�est l�assurance que tu peux m�amener l�arm�e de Dawinno. Peux-tu me donner cette assurance, Thu-kimnibol�?</p><p>��Oui, je crois.</p><p>��Ce n�est pas suffisant. Regarde encore une fois ce qu�il se passe l�-bas. Regarde-les d�chirer et broyer la chair de leur compagnon. Ton peuple peut-il imaginer la sc�ne que tu as devant les yeux�? Ce sont des hjjk que tu vois, � quelques heures de xlendi de ma cit�. D�ann�e en ann�e, ils sont plus nombreux. D�ann�e en ann�e, ils se rapprochent. En quoi cela peut-il int�resser les habitants de Dawinno que les hjjk campent aux portes de notre cit�? poursuit-il avec un rire amer. C�est la chair de<emphasis> nos fils</emphasis> et de<emphasis> nos filles,</emphasis> pas des leurs, dont les hjjk se nourriront un jour. Se rendent-ils compte, ceux du sud lointain, qu�apr�s nous avoir balay�s, les hjjk se rueront sur Dawinno�? Leur app�tit n�a pas de limites. Ils prendront la route du sud, j�en fais le pari. Et, si ce n�est pas tout de suite, ce sera dans vingt, dans trente ou dans cinquante ans. �tes-vous capables de voir si loin dans l�avenir�?</p><p>��Certains d�entre nous le sont. C�est pour cela que je suis ici.</p><p>��Soit�! Pour cette fameuse alliance. Mais quand je te demande si la cit� de Dawinno est vraiment pr�te � se battre, tu ne me donnes pas de r�ponse satisfaisante.</p><p>Une �nergie farouche brille dans les yeux de Salaman. Il les plonge implacablement dans ceux de Thu-kimnibol qui commence � avoir mal � la t�te. Il a des mensonges diplomatiques sur le bord des l�vres, mais il les ravale. L�heure est � la franchise totale. Cela peut aussi �tre une arme tr�s efficace.</p><p>��Tu dois avoir d�excellents espions � Dawinno, mon cousin, dit-il.</p><p>��Ils me donnent toute satisfaction. Quelle influence ont les tenants du pacifisme chez vous�?</p><p>��Elle n�est pas assez forte pour qu�ils aient gain de cause.</p><p>��Tu crois donc sinc�rement que, le moment venu, ton peuple partira en guerre contre les hjjk�?</p><p>��Oui.</p><p>��Tu ne les surestimes pas�?</p><p>��Et toi, r�plique Thu-kimnibol en fixant le roi qu�il domine de toute sa taille du haut de son xlendi, tu ne les sous-estimes pas�? Ils se battront, mon cousin, je t�en donne l�assurance. D�une mani�re ou d�une autre, je t�am�nerai une arm�e.</p><p>Il tend le doigt vers la gorge.</p><p>��Je trouverai un moyen pour qu�ils voient ce que je vois en ce moment. Je leur ouvrirai les yeux et je ferai d�eux des combattants. Tu as ma parole.</p><p>Un air de scepticisme d�courageant continue de flotter sur le visage de Salaman, mais bient�t d�autres choses s�y m�lent�: l�impatience, l�espoir, la volont� de croire. Puis tout s�efface d�un coup et l�expression du roi redevient m�fiante, dure et insensible.</p><p>��Nous reparlerons de tout cela, dit-il. Mais pas ici, pas maintenant. Rentrons, sinon la nuit va nous surprendre.</p><empty-line/><p>La nuit �tait en effet tomb�e quand ils atteignirent la cit� de Yissou. Des torches br�laient sur le rempart et, quand Chham, le fils de Salaman, sortit par la porte est pour venir � leur rencontre, une vive inqui�tude se peignait sur son visage.</p><p>Mais Salaman balaya ses craintes d�un grand rire.</p><p>��J�ai emmen� notre cousin sur la route de Vengiboneeza pour qu�il puisse sentir les odeurs que le vent apporte de cette direction. Mais nous n�avons couru aucun danger.</p><p>��Le Protecteur soit lou�! s��cria Chham.</p><p>Puis il se tourna vers Thu-kimnibol.</p><p>��Un messager de votre cit� est arriv�, prince. Il dit avoir chevauch� jour et nuit sans s�arr�ter et ce doit �tre vrai, car le xlendi sur lequel il est arriv� paraissait plus mort que vif.</p><p>��O� est-il�? demanda Thu-kimnibol, l�air soucieux.</p><p>��Il vous attend dans vos appartements, prince, r�pondit Chham en indiquant de la t�te la porte de la cit�.</p><p>Le messager �tait un Beng, un membre de la garde judiciaire, un des fr�res de Curabayn Bangkea. Thu-kimnibol se rappelait l�avoir vu de temps en temps en faction devant la Maison de Mueri. Il s�appelait Eluthayn et il donnait v�ritablement l�impression de n��tre plus que l�ombre amaigrie de lui-m�me et d��tre dans un �tat d��puisement extr�me, comme quelqu�un qui est all� au bout de ses forces. Il eut toutes les peines du monde � d�livrer d�une voix saccad�e un message qui laissa Thu-kimnibol pantois.</p><p>Salaman vint le rejoindre un peu plus tard.</p><p>��Tu as l�air troubl�, mon cousin. Mauvaises nouvelles�?</p><p>��Il semble y avoir eu une brusque �pid�mie de meurtres � Dawinno.</p><p>��De meurtres�?</p><p>��Oui, et le jour de notre grande f�te. Deux assassinats. D�une part le capitaine de notre garde municipale, le fr�re a�n� du messager. D�autre part, le jeune homme que les hjjk ont envoy� pour nous communiquer les termes du trait� qu�ils proposent.</p><p>��L�envoy� des hjjk�? Qui a bien pu le tuer�? Et pourquoi�?</p><p>��Qui sait�? dit Thu-kimnibol en secouant la t�te. Ce gar�on �tait incapable de nuire, c�est du moins l�impression qu�il m�a donn�e. Quant � l�autre� ce n��tait qu�un imb�cile, mais si c��tait une raison suffisante pour se faire assassiner, les rues seraient rouges de sang. Tout cela n�a aucun sens.</p><p>Le front pliss�, il se dirigea vers la fen�tre et son regard se perdit quelques instants dans l�ombre de la cour. Puis il se retourna vers Salaman.</p><p>��Il va peut-�tre falloir suspendre les n�gociations.</p><p>��Tu es rappel� � Dawinno�?</p><p>��Le messager ne m�a rien dit de tel. Mais avec tous ces �v�nements�</p><p>��Tous ces �v�nements�? dit Salaman avec un petit rire. Deux meurtres�? Et tu appelles cela une �pid�mie�?</p><p>��Tu as peut-�tre cinq morts par jour dans ta cit�, mon cousin. Mais nous, nous n�avons pas l�habitude de ce genre de chose.</p><p>��Nous non plus. Mais il me semble que deux meurtres ne suffisent pas ��</p><p>��Ce sont le capitaine de la garde et l�envoy� des hjjk. Et on a d�p�ch� un messager pour m�en informer. Pourquoi donc�? Taniane redoute-t-elle des repr�sailles de la part des hjjk�? C�est peut-�tre cela� Peut-�tre craignent-ils d�avoir des ennuis, peut-�tre m�me une attaque des hjjk contre Dawinno�</p><p>��Nous avons tu� l�envoy� des hjjk dans notre cit�, dit Salaman, et il ne s�est rien pass�. Vous �tes trop excitables, voil� votre probl�me. Si tu veux mon avis, poursuivit-il en tendant la main vers Thu-kimnibol, reste ici, puisque tu n�as pas �t� rappel� officiellement. Taniane et le Praesidium seront tout � fait capables de r�gler sans toi ces affaires de meurtres. Il nous reste beaucoup � faire ici et nous avons � peine commenc�. Reste � Yissou, mon cousin. Voil� mon point de vue.</p><p>��Tu as raison, dit Thu-kimnibol en hochant la t�te. Ce qui s�est pass� � Dawinno ne me concerne pas. Et nous avons encore beaucoup � faire.</p><empty-line/><p>C�est la nuit. Seul dans son bureau, au dernier �tage de la Maison du Savoir, Hresh essaie de mettre de l�ordre dans ses id�es. Deux jours se sont �coul�s depuis la disparition de Nialli Apuilana. Taniane est persuad�e qu�elle est tout pr�s, qu�elle s�est clo�tr�e quelque part en attendant que son terrible chagrin s�apaise de lui-m�me. Des escouades de gardes passent la cit� et ses environs au peigne fin pour la retrouver.</p><p>Mais personne ne l�a vue. Et Hresh est convaincu que personne ne la verra.</p><p>Il est s�r qu�elle est partie rejoindre la Reine. Si elle r�ussit � atteindre le Nid saine et sauve, elle passera le reste de sa vie chez les hjjk. Elle deviendra une citoyenne du Nid des Nids. Et quand elle pensera � sa cit� natale, si jamais cela lui arrive, ce sera pour maudire le lieu o� l�homme qu�elle aimait a �t� assassin�. Ce sont les hjjk qu�elle aime maintenant. C�est chez les hjjk, se dit Hresh, qu�elle se sent chez elle. Mais pourquoi�? Pourquoi�?</p><p>Quel pouvoir peuvent-ils avoir sur elle�? Quel mal�fice ont-ils jet� sur elle pour l�attirer vers eux�?</p><p>Il ne comprend pas et se sent impuissant, comme paralys� par tous ces �v�nements. Il ne parvient � r�fl�chir qu�au prix d�un �norme effort. Son �me semble emprisonn�e dans une gangue de glace. Ces meurtres� � quand remonte la derni�re mort violente � Dawinno�? Et la disparition de Nialli Apuilana� Il doit s�efforcer de penser� de penser�</p><p>Quelqu�un a d�clar� la veille avoir aper�u une jeune fille chevauchant un xlendi sous la pluie, dans les faubourgs de la cit�, le jour o� elle a disparu. Mais il l�a vue de loin, il ne l�a vue que de loin. Ce jour-l�, les jeunes filles �taient nombreuses dans la cit�, et les xlendis aussi. Mais supposons qu�il s�agisse bien de Nialli. Jusqu�o� pouvait-elle aller, seule, sans arme, ignorant quelle route suivre�? �tait-elle quelque part dans les plaines d�sertes, �gar�e, d�j� � moiti� morte�? Ou bien �tait-elle attendue par des bandes de hjjk qui allaient la conduire jusqu�au Nid des Nids�?</p><p><emphasis>Tu ne peux pas avoir la moindre id�e de ce que c�est, p�re. Ils vivent dans une atmosph�re de magie, de r�ves, de prodiges. L�air que l�on respire dans le Nid emplit toute l��me et l�on n�est plus jamais le m�me apr�s avoir ressenti le lien du Nid, apr�s avoir �prouv� l�amour de la Reine.</emphasis></p><p>Elle avait promis de lui expliquer tout cela avant de partir. Mais elle n�en avait pas eu le temps et maintenant elle avait disparu. Et il ne comprend toujours rien, absolument rien. Le lien du Nid�? L�amour de la Reine�? De la magie, des r�ves, des prodiges�?</p><p>Hresh se tourne vers le gros et pesant coffret renfermant les chroniques. Il a pass� sa vie enti�re � fouiller dans le fatras d�antiques documents � la signification ambigu�, tous ces ouvrages d�penaill�s, inlassablement copi�s et recopi�s par ses pr�d�cesseurs pendant les centaines de milliers d�ann�es pass�es dans le cocon. Depuis que, tout petit, il regardait par-dessus l��paule de Thaggoran, Hresh consid�rait les chroniques comme une mine in�puisable de connaissances.</p><p>Il manipule les fermoirs et les ferrures et commence � sortir un par un les diff�rents volumes qu�il pose sur les tables de travail de pierre blanche dont la pi�ce est ceintur�e.</p><p>Voici le Livre du Long Hiver qui contient les r�cits de la chute des �toiles de mort. Voici le Livre du Cocon qui raconte comment lord Fanigole, Balilirion et lady Theel ont conduit le Peuple en lieu s�r quand le froid et les t�n�bres se sont abattus sur la plan�te. Voici le Livre de la Voie qui renferme les proph�ties du Printemps Nouveau et annonce le r�le glorieux d�volu au Peuple au sortir du cocon. Et voici le Livre du D�part, �crit de la main de Hresh, � part les toutes premi�res pages r�dig�es par Thaggoran, et qui parle du retour de la chaleur et de l�interminable travers�e des vastes plaines par la tribu.</p><p>En voici un autre, le Livre des Animaux, qui d�crit tous les animaux existant jadis sur la plan�te. Et encore un, le Livre des Heures et des Jours, qui expose le m�canisme du monde et du cosmos. Celui-ci, dont la reliure n�est plus que lambeaux d�color�s, c�est le Livre des Cit�s, dans lequel figure le nom de toutes les m�tropoles de la Grande Plan�te.</p><p>Et ces trois-l�, comme ils sont tristes�! Ce sont le Livre de l�Aurore Malheureuse, le Livre de l��clat Mensonger et le Livre du R�veil Glac�, qui retracent les tentatives malencontreuses de quelques chefs d�un pass� lointain qui, ayant cru � tort que le Long Hiver �tait termin�, avaient conduit le Peuple hors du cocon pour �tre aussit�t refoul�s par les rafales glac�es des vents imp�tueux. Hresh ne trouve sur les hjjk que quelques phrases famili�res.<emphasis> Dans les s�ches contr�es septentrionales, o� les hjjk vivent dans leur grand Nid, </emphasis>ou bien<emphasis> Et cette ann�e-l�, les hjjk se mirent en route en tr�s grand nombre, d�vorant tout ce qui se trouvait sur leur chemin,</emphasis> ou bien encore<emphasis> C�est � cette �poque que la grande Reine du peuple des hjjk envoya une arm�e de ses sujets vers la cit� de Thistissima et une autre vaste arm�e vers Tham.</emphasis> Rien que des phrases destin�es � figurer dans les annales et d�pourvues de renseignements pr�cis.</p><p>Hresh continue de fouiller dans le coffret. Les volumes qui en tapissent le fond ne portent pas de titre. Ce sont les plus anciens, de simples fragments elliptiques, r�dig�s dans une �criture antique dont Hresh ne parvient qu�� effleurer la signification. Ce sont des textes remontant � l��poque de la Grande Plan�te, peut-�tre des po�mes, ou des �uvres dramatiques, ou des �crits religieux, voire les trois � la fois. Quand il appuie le bout de ses doigts sur le papier, des images de la glorieuse civilisation an�antie par les �toiles de mort apparaissent sur le v�lin. C�est l��poque m�morable o� les Six Peuples parcouraient en paix les plus belles art�res des magnifiques cit�s, mais tout est flou, myst�rieux, fallacieux, comme dans un r�ve. Il repose les livres et referme le coffret.</p><p>Inutile. C�est le Livre des Hjjk qu�il lui faudrait. Mais il sait que cet ouvrage n�existe pas.</p><empty-line/><p>��Trois jours, dit Taniane d�un ton morne. Je veux savoir o� elle est. Je veux savoir ce qui lui est pass� par la t�te.</p><p>Le vent soufflait en ce jour d�automne lumineux et son �me �tait d�vast�e par un m�lange de fureur et de frustration. Elle n�avait pas ferm� l��il de la nuit et elle avait les yeux rougis et irrit�s. Elle �tait parcourue de frissons et de tremblements. Mais elle refusait de se reposer. Elle faisait nerveusement les cent pas sur les dalles de pierre de la salle situ� � l�arri�re de la Basilique qu�elle avait transform�e en poste de commandement pour toutes les recherches concernant Nialli Apuilana, mais �galement les deux meurtres.</p><p>Derri�re elle, fix�s dans tous les sens sur un panneau mural, se trouvaient des dizaines de documents�: d�positions de tous ceux qui pr�tendaient avoir vu Nialli Apuilana le jour de sa disparition, r�cits abracadabrants de complots criminels surpris dans des tavernes, rapports vagues et confus des gardes municipaux sur les progr�s de leur enqu�te. Un tas de paperasses inutiles. Elle n�en savait pas plus qu�au premier jour, c�est-�-dire qu�elle ne savait rien.</p><p>��Tu devrais essayer de te calmer, dit Boldirinthe.</p><p>��Me calmer, c�est cela�! lan�a Taniane avec un rire amer. Bien s�r�! Je dois avant tout essayer de me calmer. Il y a eu deux meurtres, ma fille a disparu, elle se terre dans une cave ou bien elle est d�j� morte et tout ce que tu trouves � dire, c�est qu�il faut que je me calme�!</p><p>Tout le monde avait les yeux fix�s sur elle. La pi�ce �tait remplie de gens importants. Hresh �tait l�, l�air hagard et affreusement vieilli, mais il y avait aussi Chomrik Hamadel, le gardien des talismans Beng, Husathirn Mueri et Puit Kjai, les princes de justice, et le capitaine de la garde par int�rim.</p><p>��Qu�est-ce qui vous fait croire qu�elle soit morte�? demanda Puit Kjai.</p><p>��Et si c��tait une gigantesque conspiration�? On assassine l�ambassadeur hjjk, on assassine le capitaine de la garde, on assassine la fille du chef, puis le chef lui-m�me, pourquoi pas, et ensuite�</p><p>Tout le monde la regardait maintenant en silence. Elle voyait � leur expression qu�ils commen�aient � se demander si elle n��tait pas en train de craquer. Peut-�tre n�avaient-ils pas tort de se poser la question.</p><p>��Nialli Apuilana n�a pas �t� assassin�e, Taniane, dit Boldirinthe d�une voix douce. Elle est vivante et on la retrouvera. J�ai invoqu� les Cinq D�it�s et elles m�ont dit que Nialli Apuilana �tait saine et sauve, qu�elle allait bien et que�</p><p>��Les Cinq�! hurla Taniane. Tu as invoqu� les Cinq�! Je suppose qu�il faudrait invoquer �galement Nakhaba�! Nous devrions invoquer tous les dieux que nous connaissons et m�me ceux que nous ne connaissons pas. Et m�me la Reine des hjjk� Peut-�tre devrions-nous la consulter, elle aussi�</p><p>��Ce ne serait peut-�tre pas une mauvaise id�e, dit Hresh.</p><p>Taniane tourna vers lui un regard stup�fait.</p><p>��Ce n�est pas le moment de plaisanter�!</p><p>��C�est toi qui plaisantais. Moi, je suis s�rieux.</p><p>��O� veux-tu en venir, Hresh�?</p><p>��Je pense qu�il vaudrait mieux que nous en parlions seul � seul, dit-il, l�air embarrass�. C�est � propos des hjjk. Et de Nialli.</p><p>��Si cela a un rapport avec la s�curit� de la cit�, dit-elle en d�crivant de la main des cercles impatients, il faut en parler en public, ici et maintenant. � moins que tu n�estimes que Puit Kjai ne m�rite pas d�entendre ce que tu as � dire, ou Husathirn Mueri, ou Boldirinthe�</p><p>��Il s�agit de notre fille, dit-il en lui lan�ant un regard �trange, de l�endroit o� je pense qu�elle est partie et de ce qui l�a pouss�e � le faire.</p><p>��C�est donc une affaire concernant la s�curit�. Nous t��coutons, Hresh.</p><p>��Si tu insistes, soupira le chroniqueur.</p><p>Mais il ne se d�cida � parler que lorsqu�elle lui eut donn� une petite tape imp�rieuse.</p><p>��Ils allaient s�enfuir pour rejoindre le Nid, commen�a-t-il.</p><p>Mais les mots semblaient avoir de la peine � franchir ses l�vres.</p><p>��Nialli et Kundalimon voulaient gagner le Nid des Nids, le plus grand, tout au nord, celui o� vit la Reine. Tu sais qu�ils �taient amants et aussi partenaires de couplage. Ils ne d�siraient ni l�un ni l�autre vivre dans notre cit�. Le Nid les attirait comme un aimant. Ils sont venus me voir et ils m�ont parl� du lien du Nid, de l�amour de la Reine, de r�ves et de magie, de la douceur de l�air du Nid qui emplit l��me et transforme � jamais tous ceux qui l�ont respir�</p><p>Taniane recevait ses paroles comme autant de coups de poignard. Elle pressait la main sur son c�ur. Hresh avait eu raison de penser que cela ne devait pas �tre dit devant tout le monde. C��taient des affaires de famille, scandaleuses, humiliantes. Mais il �tait trop tard.</p><p>��Ils t�ont dit tout cela�? demanda Taniane d�une voix sans timbre.</p><p>��Oui.</p><p>��Quand�?</p><p>��Le matin des Jeux. Ils sont venus me voir pour me demander ma b�n�diction.</p><p>��Tu savais qu�ils allaient partir et tu ne m�en as rien dit�? demanda Taniane d�un ton incr�dule.</p><p>��Comme je te l�ai dit tout � l�heure, fit Hresh d�une voix s�che, le visage assombri, nous aurions mieux fait de discuter de tout cela en priv�. Mais tu as insist� pour que j�en parle devant tout le monde. Si j�ai gard� pour moi ce que Nialli m�a dit, Taniane, c�est parce que je savais que tu essaierais de l�emp�cher de partir.</p><p>��Alors que toi, tu n�y voyais pas d�objection�?</p><p>��Que pouvais-je faire�? Donner l�ordre de les jeter en prison�? Cela n�aurait pas r�solu le probl�me. Tu connais ta fille, rien ne l�arr�te. Elle a une grande force de caract�re. Elle m�a fait part de ses projets par amour filial, pour que je comprenne, le jour o� elle dispara�trait. Elle savait que je ne ferais rien pour m�opposer � son d�part.</p><p>Taniane secouait la t�te avec incr�dulit�. Incr�dulit� devant la stupidit� de Hresh, devant l�ent�tement de Nialli Apuilana et devant la b�tise de sa propre conduite. Non, ce n��tait pas de la b�tise�! Si elle avait pouss� sa fille dans les bras de Kundalimon, c��tait pour le bien de la cit�. Il y avait certaines choses qu�elle avait besoin de d�couvrir et Nialli �tait la seule � pouvoir l�aider. Si c��tait � refaire, elle le referait.</p><p>��Tu crois donc savoir o� elle est partie�? Vers le Nid�?</p><p>��Oui. Le Nid des Nids.</p><p>��M�me apr�s la mort de Kundalimon�?</p><p><emphasis>��� cause</emphasis> de la mort de Kundalimon, dit Hresh. Le Nid est pour elle un lieu o� r�gnent l�amour et la sagesse. Quand elle a appris sa mort, elle s�est enfuie pour aller se r�fugier chez les hjjk.</p><p>Un silence pesant s�abattit sur la pi�ce. Taniane bouillait d�une rage impuissante.</p><p>��Mais il lui faudrait plusieurs mois, ou m�me plusieurs ann�es, pour y arriver, reprit-elle. Personne ne sait o� se trouve exactement le grand Nid. Comment Nialli a-t-elle pu avoir l�id�e d�entreprendre toute seule ce voyage�?</p><p>Taniane �tait sur le point de craquer. C��tait trop. La perfidie de Hresh, la folie de Nialli Apuilana� Et maintenant tous ces visages aux yeux �carquill�s et � la bouche b�ante, tous ces gens trop abasourdis pour parler. Ils �prouvaient de la piti� pour elle et peut-�tre m�me du m�pris. Elle pr�tend diriger la cit�, mais elle n�a pas la moindre autorit� sur sa fille. Non�! Non�! Elle n�allait pas se laisser submerger�!</p><p>��Tu dis des b�tises, Hresh, lan�a-t-elle d�un ton virulent. Nialli �tait peut-�tre aveugl�e par l�amour et impr�gn�e des absurdes th�ories hjjk de Kundalimon, mais jamais elle n�aurait commis la folie d�entreprendre seule un tel voyage. Pas Nialli. Non, Hresh, je crois qu�elle est encore quelque part dans la cit�. Elle se cache, comme un animal bless�. Elle ne reviendra que lorsqu�elle aura surmont� son chagrin.</p><p>��Pl�t � Dawinno que tu aies raison�!</p><p>��Tu ne le crois pas�?</p><p>��Je l�ai vue avec Kundalimon le matin m�me de sa disparition. J�ai parl� avec elle. Je sais ce qu�elle �prouvait pour lui. Et pour les hjjk.</p><p>��Alors, cherche-la � ta mani�re�! s��cria Taniane d�une voix vibrante de col�re. Moi, je la chercherai � la mienne�! C�est toi qui as des pouvoirs. Si tu crois qu�elle va rejoindre les hjjk, lance ton merveilleux esprit sur sa trace, retrouve-la et persuade-la de revenir, si c�est possible. Pendant ce temps, mes gardes poursuivront les recherches.</p><p>Elle se tourna vers Husathirn Mueri qui �tait charg� de l�enqu�te sur les deux meurtres et vers Chevkija Aim, le jeune Beng qui exer�ait par int�rim la fonction de capitaine de la garde.</p><p>��Je veux un rapport complet toutes les quatre heures, de jour comme de nuit. C�est compris�? Ma fille se cache tout pr�s d�ici. Il ne saurait en �tre autrement. Trouvez-la�! Tout cela a assez dur�!</p><p>Mielleux et patelin comme � son habitude, Husathirn Mueri lui sourit comme si elle demandait un exemplaire suppl�mentaire de quelque rapport de routine.</p><p>��Madame, dit-il d�une voix sonore, je suis persuad� que nous l�aurons retrouv�e avant la tomb�e de la nuit. Au plus tard demain. J�en ai la conviction. Par tous les dieux, j�en suis certain�!</p><p>Sur ce, il tourna lentement la t�te d�un c�t� et de l�autre, d�visageant successivement tous ceux qui se trouvaient dans la pi�ce, comme s�il les mettait au d�fi de le contredire. Avec un ample geste du bras, il demanda la permission de se retirer pour prendre les mesures n�cessaires.</p><p>Taniane acquies�a d�un signe de la t�te. Il �tait temps pour elle aussi de quitter cette pi�ce. Des tremblements secouaient ses �paules. Elle se rendit compte qu�elle avait atteint la limite de ses forces et qu�elle risquait � tout instant de s�effondrer en sanglotant. Ce sentiment de faiblesse lui �tait inconnu. Elle fit un violent effort pour retrouver sa ma�trise de soi. Elle ne pouvait se permettre d�avoir une d�faillance devant tous ces gens dont elle avait si longtemps frein� les ambitions par la force, par la ruse ou bien, quand c��tait n�cessaire, par la seule puissance de sa volont�. C�est de cette force morale dont elle avait besoin maintenant. Mais elle se sentait si faible, vid�e de toute l��nergie qui avait toujours �t� sienne�</p><p>Elle sentit quelqu�un s�approcher d�elle. Elle entendit les sifflements d�une respiration difficile. Elle per�ut le contact de deux bras doux, d�une chair chaude et apaisante.</p><p>Boldirinthe. Les bras de la massive femme-offrande se referm�rent sur elle en une �treinte r�confortante.</p><p>��Viens avec moi, dit Boldirinthe d�une voix douce. Tu as besoin de te reposer. Viens, nous allons prier ensemble. Les dieux veilleront sur Nialli Apuilana. Viens avec moi, Taniane.</p><empty-line/><p>Je pourrais invoquer Dawinno, se dit Hresh. Mais il doute que cela serve � quelque chose. N��tait-ce pas Dawinno qui avait pouss� Nialli Apuilana � fuir�? Pas Dawinno le Destructeur, mais Dawinno le Transformateur, le dieu dans sa manifestation la plus haute. Dawinno semble vouloir qu�elle vive chez les hjjk. C�est pourquoi il avait permis qu�elle soit enlev�e une premi�re fois afin que son �me puisse se remplir d�amour pour eux. Et maintenant, il l�envoie de nouveau vers eux. Si telle est la volont� de Dawinno�� lou� soit-il, lui dont nul ne conna�t les desseins�!�� toutes les pri�res ne pourront la ramener. Sa fille lui a �t� enlev�e par le Transformateur pour des raisons qui d�passent la compr�hension d�un simple mortel.</p><p>Au bout d�un moment, Hresh porte la main � la petite amulette qui pend sur son sternum, l�amulette prise sur le corps du vieux Thaggoran en ce jour lointain o� les rats-loups l�ont tu� dans les plaines glaciales, peu apr�s la sortie du cocon. C�est un fragment vert et ovale, � l��vidence tr�s ancien, de ce qui avait d� �tre du verre poli, portant en son centre des inscriptions si fines et si peu apparentes que nul n�avait jamais pu les d�chiffrer, et dont Thaggoran lui avait dit que c��tait un vestige de la Grande Plan�te. Depuis la mort de son pr�d�cesseur, Hresh ne s�en est pour ainsi dire jamais s�par�.</p><p>Il la palpe et laisse courir ses doigts sur la surface lisse et douce. � sa connaissance, l�amulette n�a aucun pouvoir particulier, mais c�est un souvenir de Thaggoran. Quand il �tait devenu le nouveau chroniqueur, Hresh ne cessait dans les premiers temps de tripoter l�amulette en souhaitant de toutes ses forces que le talisman lui transmette la sagesse de Thaggoran. Et peut-�tre cela s��tait-il r�alis�.</p><p>��Thaggoran�? dit-il en fouillant du regard la p�nombre de son bureau, au dernier �tage de la Maison du Savoir. M�entends-tu, o� que tu sois�? C�est moi, Hresh.</p><p>Rien ne vient troubler le silence, un silence si profond qu�il semble charg� de vibrations. Un silence absolu qui est non seulement l�absence de tout bruit, mais l�absence de possibilit� de tout bruit. Puis il per�oit un murmure, semblable � la caresse d�un z�phyr. Il se fait une clart� dans l�air, une lueur � peine perceptible. Hresh sent une pr�sence dans la pi�ce. Il a l�impression de discerner la maigre silhouette vo�t�e de Thaggoran, avec ses yeux chassieux, rougis par l��ge, et sa fourrure d�un blanc immacul�.</p><p>��C�est toi�? dit Hresh. C�est toi, l�ancien�?</p><p>��Bien s�r que c�est moi. Que veux-tu, mon gar�on�?</p><p>��Il faut que tu m�aides, dit Hresh. Encore une fois, la derni�re.</p><p>��Eh bien, mon gar�on. Je croyais que tu voulais toujours tout faire tout seul.</p><p>��Plus maintenant, c�est fini. Aide-moi, Thaggoran.</p><p>��Si tu en as besoin, je le ferai. Mais attends un peu. Regarde l�-bas, mon gar�on. Pr�s de la porte.</p><p>Le silence absolu, charg� de vibrations, revient. Puis il y a un l�ger fr�missement dans l�obscurit�, � c�t� de la porte. Et le bruissement d�un nouveau souffle d�air. Une seconde silhouette vient d�appara�tre, tout aussi grisonnante, tout aussi dess�ch�e par l��ge, si ce n�est plus. C�est l�autre mentor de Hresh, Noum om Beng, le vieux sage de la tribu des Hommes aux Casques, qui lui ordonnait � Vengiboneeza de l�appeler ��p�re�� et qui lui dispensait ses enseignements par le biais de questions indirectes et de gifles assen�es par surprise.</p><p>��Tu es donc venu, toi aussi, p�re�?</p><p>Cette haute silhouette d�charn�e, aussi fr�le qu�un marcheur sur l�onde, qui cela pourrait-il �tre d�autre que Noum om Beng�? Il fait un signe de la t�te � Thaggoran qui le salue comme un vieux camarade, m�me si, de leur vivant, ils ne se sont jamais rencontr�s. Ils �changent quelques mots en chuchotant, secouent la t�te et sourient d�un air entendu, comme s�ils parlaient de leur �l�ve ent�t� et se disaient�: ��Qu�allons-nous faire de lui�? C�est un gar�on si prometteur, mais il peut �tre tellement born�!��</p><p>Hresh sourit. Pour ces deux-l�, il ne sera toujours qu�un gamin indisciplin�, m�me s�il est maintenant aussi vieux et grisonnant qu�eux et que les derni�res traces de couleur ne tardent pas � dispara�tre de sa propre fourrure.</p><p>��Pourquoi nous appelles-tu�? demande Noum om Beng.</p><p>��Les hjjk se sont encore empar�s de ma fille, dit-il aux deux formes spectrales, � demi visibles, qui se tiennent c�te � c�te dans l�ombre, au fond de la pi�ce. La premi�re fois, ils l�avaient simplement enlev�e et emmen�e dans leur Nid. Et elle avait r�ussi � leur �chapper. Mais, cette fois, je redoute le pire. C�est son esprit qu�ils ont captur�.</p><p>Les deux vieillards gardent le silence. Mais il sent leur pr�sence bienveillante qui le soutient et l�enrichit.</p><p>��Oh�! Thaggoran�! Oh�! P�re�! Comme j�ai peur�! Comme je suis triste et las�</p><p>��Tu dis des b�tises�! lance Noum om Beng d�une voix cinglante.</p><p>��Oui, des b�tises�! murmure Thaggoran de sa voix fluette et �raill�e. Tu as des moyens � ta disposition. Tu le sais bien�! Les pierres de lumi�re, Hresh�! Le moment est enfin venu de t�en servir.</p><p>��Les pierres de lumi�re�? Mais�</p><p>��Et puis le Barak Dayir, ajoute Noum om Beng dans un murmure t�nu. Essaie cela aussi.</p><p>��Mais d�abord les pierres de lumi�re. Les pierres de lumi�re en premier.</p><p>��Oui, dit Hresh. Les pierres de lumi�re.</p><p>Il traverse la pi�ce. Les mains tremblantes, il sort les petits talismans de leur cachette. Les pierres de lumi�re sont encore un myst�re pour lui apr�s toutes ces ann�es. Thaggoran est mort avant d�avoir eu le temps de lui expliquer comment s�en servir.</p><p>Il sait seulement que ce sont des instruments divinatoires, des cristaux naturels d�couverts sous le cocon, dans les profondeurs de la terre. Elles sont utilis�es pour affiner la seconde vue et permettent de discerner certaines choses qui ne peuvent �tre per�ues avec les m�thodes habituelles.</p><p>Il les dispose soigneusement pour former une �toile � cinq branches, comme il a vu Thaggoran le faire dans le cocon, un jour o� il l�espionnait. Et il a l�impression que Thaggoran se tient � ses c�t�s et qu�il le guide.</p><p>Les pierres de lumi�re sont noires et brillantes comme des miroirs, et elles luisent d�un �clat int�rieur froid et dur. Hresh conna�t leurs noms. Celle-ci s�appelle Vingir, celle-l� Nilmir et les autres Dralmir, Hrongnir et Thungvir. Il regarde longuement les pierres. Il les touche l�une apr�s l�autre. Il sent le pouvoir qui se trouve en elles. Puis, avec un profond respect, il s�ouvre � elles.</p><p><emphasis>Dites-moi, dites-moi, dites-moi�</emphasis></p><p>Il y a une sensation de chaleur. Un picotement. Hresh fait appel � sa seconde vue et il per�oit une sorte d�interaction avec les pierres.</p><p>��Continue, dit la voix �raill�e de Thaggoran, dans l�ombre.</p><p><emphasis>Dites-moi, dites-moi, dites-moi�</emphasis></p><p>Les pierres deviennent plus chaudes. Elles palpitent sous ses doigts. Avec crainte, avec angoisse, il formule la question dont il redoute tant la r�ponse.</p><p><emphasis>Ma fille� Est-elle encore vivante�?</emphasis></p><p>Et il fait appara�tre l�image de Nialli Apuilana.</p><p>Il s��coule un certain temps. L�image de Nialli commence � flamboyer avec un rayonnement c�leste. Une aur�ole �blouissante de lumi�re blanche l�entoure. Les yeux de Nialli Apuilana deviennent brillants et p�n�trants. Elle sourit�; sa main est affectueusement tendue vers lui. Hresh sent toute la vitalit� qui est en elle, l��nergie profonde dont elle est remplie.</p><p><emphasis>Elle est donc vivante�?</emphasis></p><p>L�image se rapproche de lui, rayonnante, les bras ouverts.</p><p>Oui. Oui, elle doit �tre vivante.</p><p>Sa pr�sence est irr�sistiblement r�elle. Hresh a l�impression qu�elle est avec lui dans la pi�ce, en chair et en os, � port�e de sa main. C�est assur�ment la preuve qu�elle vit, se dit-il. Assur�ment. Assur�ment.</p><p>Il regarde les pierres de lumi�re avec �merveillement et gratitude.</p><p><emphasis>Mais o� est-elle donc�?</emphasis></p><p>Cela, les pierres de lumi�re ne peuvent le lui dire. La chaleur qu�elles �mettent diminue, les picotements cessent. La froide clart� int�rieure devient intermittente. L�image de Nialli qu�il a fait appara�tre commence � s�estomper. Il se tourne vers Thaggoran et vers Noum om Beng. Mais il a de la peine � distinguer les deux vieux spectres chenus. Leurs formes se voilent dans l�obscurit�, deviennent transparentes et irr�elles.</p><p>Hresh pose vivement les mains sur Vingir et Hrongnir. Il caresse Dralmir, la plus grosse des pierres de lumi�re. Il appuie le bout de ses doigts sur Thungvir et Nilmir et il implore les pierres de lui donner une r�ponse. Mais il n�obtient rien de plus d�elles. Elles lui ont dit tout ce qu�elles avaient � lui dire ce jour-l�.</p><p>Nialli est vivante. Il a au moins cette certitude.</p><p>��Elle est partie chez les hjjk, n�est-ce pas�? demande Hresh. Pourquoi�? Dites-moi pourquoi.</p><p>��La r�ponse est entre tes mains, dit Thaggoran.</p><p>��Je ne comprends pas. Comment�</p><p>��Le Barak Dayir, mon gar�on, dit Noum om Beng. Utilise le Barak Dayir�!</p><p>Hresh incline la t�te. Il replace les pierres de lumi�re dans leur bo�te et il sort de sa bourse l�autre talisman, le plus puissant, celui que le Peuple appelle la Pierre des Miracles, un objet ant�rieur � la Grande Plan�te, redout� de tous et qu�il est le seul � savoir utiliser. Depuis quelques ann�es, Hresh commence lui aussi � le redouter. Du temps de sa jeunesse, il n�h�sitait jamais � s�en servir pour se transporter jusqu�aux royaumes les plus �loign�s de la perception, mais plus maintenant. Plus maintenant. Le Barak Dayir est devenu trop puissant pour lui. Chaque fois qu�il effleure la pierre de son organe sensoriel, il la sent pomper toute son �nergie et les visions qu�elle lui donne sont si lourdes de signification qu�elles le laissent souvent h�b�t� et �tourdi. Depuis quelques ann�es, il fait de plus en plus rarement appel au Barak Dayir.</p><p>Il prend la pierre dans sa main et contemple ses myst�rieuses profondeurs.</p><p>��Vas-y, dit Thaggoran.</p><p>��Oui. Oui.</p><p>Hresh l�ve son organe sensoriel et l�enroule autour de la Pierre des Miracles, mais sans la toucher, puis, d�un mouvement tr�s vif, il referme la spirale de son organe sensoriel sur le talisman et y applique l�extr�mit� de son appendice.</p><p>Il y a une secousse intense, une sensation de dislocation et il a l�impression de plonger dans un ab�me sans fond. Mais aussit�t lui parvient la musique c�leste et famili�re qu�il associe au talisman et qui l�enveloppe comme un voile, envahit son �me et le soutient. Il sait qu�il n�a rien � craindre. Il s�abandonne � cette musique, comme il l�a d�j� fait si souvent, et il se laisse submerger et entra�ner par elle dans les airs, emporter dans un univers de lumi�re, de couleur, de formes transcendantales o� tout est possible, o� le cosmos tout entier lui est accessible.</p><p>Il prend la direction du nord, � travers le grand continent dans toute son �tendue, survolant des terres noircies, couvertes d�une cro�te form�e par les innombrables d�p�ts accumul�s tout au long de l�histoire de la plan�te, les s�diments et les roches d�tritiques laiss�s par le monde qui �tait avant le monde.</p><p>Il laisse derri�re lui la Cit� de Dawinno, vaste et blanche et belle, nich�e au creux de ses collines verdoyantes, en bordure de sa baie abrit�e. Il voit � l�occident l�immense et mena�ante �tendue sombre de la mer pesant de toute sa masse sur la moiti� de la plan�te, renfermant des myst�res si profonds qu�ils d�passent l�entendement. Il continue de s��lever, de plus en plus haut, toujours vers le nord. La cit� c�de la place � des habitations �parses, puis � des fermes et � la for�t.</p><p>Sans cesser de s��lever, il cherche l��tincelle ardente et brillante qu�est l��me de Nialli Apuilana, mais il n�en per�oit nulle part la trace.</p><p>Il est d�j� beaucoup plus au nord maintenant et, tr�s loin au-dessous de lui, il distingue de minuscules villages, de petites taches d�un blanc et d�un vert vifs sur le fond brun des champs fra�chement labour�s et, encore plus loin, les terres qui n�ont pas encore �t� repeupl�es depuis le d�but du Printemps Nouveau, l� o� les animaux sauvages du Long Hiver errent en libert� dans les for�ts et o� les vestiges calcin�s et �rod�s des cit�s de la Grande Plan�te gisent tels des fragments d�os racornis sur les plateaux d�serts et dess�ch�s par le vent. Et de ces cit�s mortes �mane encore la pr�sence �crasante et �clatante des Six Peuples dont l�empire s��tendait sur la totalit� de la plan�te.</p><p>Toujours pas le moindre signe de Nialli. Hresh est perplexe. Sont-ils venus la chercher dans quelque chariot magique pour franchir en un clin d��il les milliers de lieues la s�parant du Nid�?</p><p>Il continue de se diriger vers le nord.</p><p>C�est maintenant la Cit� de Yissou qui lui appara�t, tr�s loin au nord, blottie telle une tortue craintive � l�abri de son mur titanesque. En quelques instants, il l�a d�pass�e et il survole Vengiboneeza, ses tours turquoise et cramoisi vibrantes d�un grouillement d�insectes. Il y a un Nid dans la cit�, un Nid � la surface du sol, une �trange excroissance gris�tre qui �tend ses tentacules au milieu des antiques b�timents de la Grande Plan�te, mais toujours pas de Nialli. Hresh s�est �lev� � une telle altitude qu�il distingue l�ample courbe dessin�e par la c�te orientale � mesure qu�il remonte vers les contr�es septentrionales. Du sud au nord, le littoral oblique sensiblement vers l�est, de sorte que la Cit� de Yissou, beaucoup plus � l�est que Dawinno, n�est pas tr�s �loign�e du rivage et que Vengiboneeza, la plus orientale des trois cit�s, se trouve, elle aussi, au bord de la mer.</p><p>Il continue. Il d�passe Vengiboneeza et s�engage dans un territoire o� il n�a jamais os� p�n�trer qu�en imagination.</p><p>C�est la patrie des hjjk. Ils y ont �tabli leur domination � l��poque de la Grande Plan�te et n�en ont jamais c�d� un pouce, m�me aux pires moments du Long Hiver, quand des fleuves et des montagnes de glace recouvraient toutes les terres. Ils ont r�sist� aux conditions climatiques les plus rigoureuses, ils ont r�ussi � se procurer le n�cessaire, quand toutes les autres cr�atures �taient contraintes de fuir vers le sud plus cl�ment.</p><p>Les champs de glace se sont retir�s, laissant derri�re eux un sol st�rile et d�nud�. Hresh voit des buttes et des mesas, des replats dominant des terres gris-brun, d�sertes et lugubres, o� ne pousse pas un seul brin d�herbe, des vall�es ass�ch�es, stri�es d�efflorescences salines, un paysage morne et d�sol�, d�une froide et accablante aridit�.</p><p>Et pourtant la vie est l�.</p><p>Le Barak Dayir lui transmet des impulsions irr�cusables. L�, l�, l�: l�indiscutable �clat de la vie. Ce ne sont que de petites �tincelles �loign�es les unes des autres dans la sinistre �tendue qu�il survole, mais elles ont une intensit� que rien ne saurait �touffer.</p><p>Mais ces �tincelles sont produites par des hjjk, uniquement par des hjjk. Rien n�indique une autre pr�sence vivante que celle des hjjk.</p><p>Il per�oit les �manations de l��me des insectes qui vont par deux ou trois, par dix ou vingt, ou m�me par groupes de quelques centaines d�individus. De petites bandes de hjjk et d�autres beaucoup plus importantes qui traversent les d�serts septentrionaux en poursuivant des objectifs que m�me la Pierre des Miracles ne saurait d�chiffrer. Les bandes errantes, diss�min�es dans l�immensit� aride, progressent avec une d�termination in�branlable. Hresh sait que rien ne pourrait les arr�ter, ni le froid ni la s�cheresse, pas plus que le courroux c�leste. Ils lui �voquent des plan�tes parcourant leur orbite immuable dans le ciel. La force qui �mane d�eux est terrifiante.</p><p>Ce sont les hjjk insensibles, inhumains, que sa race a toujours redout�s, les hommes-insectes implacables, invuln�rables, qui ont nourri de toute �ternit� l�gendes, mythes et chroniques.</p><p>Est-ce chez ces monstres que sa fille est partie pour chercher le lien du Nid et l�amour de la Reine�? Comment a-t-elle pu faire cela�? Quel amour, quelle piti� peut-elle attendre d�eux�?</p><p>Et pourtant� Et pourtant�</p><p>Il affine ses perceptions, il �tend et approfondit le champ du Barak Dayir. Et soudain, � sa profonde stup�faction, il se fait prendre au pi�ge de ses pr�conceptions. Il tombe � la vitesse d�une �toile et d�bouche dans un nouveau champ de conscience, et, de m�me qu�il a per�u la vie derri�re l�absence de vie, il a maintenant le sentiment de percevoir des �mes derri�re l�absence d��me. Il sent la pr�sence du Nid.</p><p>D�un grand nombre de Nids, en r�alit�. Tr�s espac�s sur l�immensit� des terres arides, ce sont des colonies essentiellement souterraines, de chaudes et confortables galeries rayonnant autour d�un point central dans une douzaine de directions et qui rappellent beaucoup � Hresh le cocon dans lequel sa tribu a pass� les sept cent mille ans du Long Hiver. Ils grouillent de hjjk, ils abritent une prodigieuse multitude de hjjk qui se meuvent avec cette r�solution, cette d�termination qui inspirent une telle horreur au Peuple. Mais cette d�termination n�a rien d�inhumain. Il y a au contraire un plan, un principe organisateur, une coh�rence interne et chacune de ces millions de cr�atures agit conform�ment au r�le qui lui est d�volu. Comme Nialli Apuilana l�avait dit, le jour o� elle avait pris la parole devant le Praesidium, les hjjk ne sont assur�ment pas une simple vermine. Leur civilisation, aussi �trange qu�elle puisse para�tre, est riche et complexe, et m�me glorieuse.</p><p>Dans chaque Nid sommeille une Reine, une gigantesque cr�ature somnolente, choy�e et bien gard�e, autour de laquelle s�organise la vie de la colonie dans toute sa complexit�. Hresh sent maintenant la pr�sence des Reines et il est fortement tent� d�effleurer de son esprit celui de l�une d�elles, de s�enfoncer dans cette �norme masse endormie, de p�n�trer dans son cerveau puissant pour essayer d�en comprendre le fonctionnement. Mais il n�ose pas. Il n�ose pas. Il se retient, h�sitant, mal � l�aise, en proie � l�ind�cision engendr�e par l��ge et par la fatigue. Il se dit qu�il n�est pas venu pour cela, pas encore, pas cette fois.</p><p>Son �me vagabonde � la recherche de sa fille. Mais elle ne la trouve pas.</p><p>Elle n�est pas l�. Elle n�est m�me pas l�.</p><p>Alors, peut-�tre encore plus au nord�? Ce ne sont que des Nids subalternes, des Reines subalternes. Il faut sans doute chercher ailleurs. Il sent l�attraction de la gigantesque capitale qui s��tend au loin, la patrie de la Reine des Reines, pour qui ces �normes cr�atures immobiles ne sont que des servantes.</p><p><emphasis>Nialli�? Nialli�?</emphasis></p><p>Il poursuit sa route vers le nord. Toujours pas le moindre indice de sa pr�sence. Il sent maintenant que son esprit d�sincarn� s�approche du Nid des Nids qui flamboie � l�horizon comme un autre soleil. Une chaleur terrible, insupportable, s�en d�gage. Il en �mane l�amour infini, incandescent de la Reine des Reines qui l�attire, qui l�entra�ne�</p><p>Nialli n�est pas l�. Je me suis tromp�. Finalement, elle n�est pas partie vers le Nid et moi, j�ai pris la mauvaise direction. Je me suis �loign� de milliers de lieues de l�endroit o� j�aurais d� chercher.</p><p>Hresh suspend son vol. Le flamboiement cesse de grossir � l�horizon. Il est temps de repartir. Il est all� ce jour-l� aussi loin qu�il le pouvait. La Reine des Reines l�appelle, mais il ne r�pondra pas � son appel, pas cette fois. La tentation est grande pourtant�:<emphasis> p�n�trer </emphasis>dans le Nid, unir son �me � la sienne, en apprendre un peu plus sur ce qu�est la vie � l�int�rieur de la grande ruche des hjjk. Le Hresh d�antan, le jeune Hresh-le-questionneur, ce gamin impossible, n�aurait pas h�sit�. Mais le Hresh d�aujourd�hui sait qu�il a d�autres responsabilit�s. La Reine l�attendra bien un peu.</p><p>La chaleur du Nid br�le dans sa chair. La chaleur de l�amour de la Reine se r�pand dans son esprit. Mais, au prix d�un violent effort, il s�oblige � faire demi-tour, il s��loigne, il entreprend le voyage de retour.</p><empty-line/><p>Il repartit vers le sud et refit tout le trajet en sens inverse. Il survola les terres d�sol�es, la radieuse Vengiboneeza, la Cit� de Yissou, les plateaux arides o� subsistaient les vestiges des cit�s antiques. Puis il reconnut la v�g�tation verdoyante de la r�gion de Dawinno. Il vit l��chancrure de la c�te, les collines, les blanches tours de la cit� �lev�es par ses soins. Il distingua le parapet de la haute et �troite Maison du Savoir et se vit � l�int�rieur du b�timent, assis � son bureau, le regard vide, le Barak Dayir enserr� dans son organe sensoriel. Quelques instants plus tard, il reprenait possession de son corps.</p><p>��Thaggoran�? cria-t-il en fouillant la pi�ce du regard. Noum om Beng�? �tes-vous encore l�?</p><p>Non, ils sont partis. Il est seul, �tourdi, h�b�t�, secou� par le voyage qu�il vient d�effectuer. La nuit s�est enfuie pendant son absence et le bureau est maintenant inond� d�une lumi�re dor�e prenant sa source � l�orient.</p><p>Et Nialli� Il faut absolument trouver Nialli�</p><p>Elle ne doit pas �tre tr�s loin, comme Taniane l�a soutenu depuis le d�but. Elle est vivante�; les pierres de lumi�re ne lui auraient certainement pas menti. Les impulsions de vie qu�il a d�cel�es �taient indiscutablement les siennes. Mais o� est-elle�? O��? �puis�, il contempla le Barak Dayir en se demandant s�il pourrait trouver la force d�entreprendre un autre voyage.</p><p>Je vais me reposer un peu, se dit-il. Dix minutes, une demi-heure�</p><p>Il per�ut soudain une clameur qui montait de la rue.</p><p>Un soul�vement�? Une invasion�? Hresh se leva avec difficult� et s�avan�a jusqu�au parapet. En bas, des gens couraient dans tous les sens en poussant des cris. Que disaient-ils�? Il ne comprenait pas� Il ne distinguait pas un seul mot�</p><p>Un coup de vent porta quelques syllabes jusqu�� lui�: ��Nialli�! Apuilana�!���</p><p>��Qu�y a-t-il�? cria Hresh. Que s�est-il pass�?</p><p>Sa voix ne portait pas assez loin. Personne ne pouvait l�entendre. Craignant le pire, il d�vala l�interminable spirale de l�escalier et d�boucha enfin dans la rue. La main sur le montant de la porte, les jambes tremblantes, il s�arr�ta pour reprendre sa respiration et regarda autour de lui. Personne. Ceux qui criaient �taient d�j� partis plus loin. Puis il vit arriver un groupe de jeunes gar�ons sur la route de l��cole, qui balan�aient leurs cahiers avec force pirouettes et cabrioles. D�s qu�ils le virent, ils s�arr�t�rent pour prendre une attitude plus correcte, comme il convient quand on rencontre le chroniqueur. Mais leur regard demeurait p�tillant et radieux.</p><p>��Y a-t-il du nouveau�? demanda-t-il.</p><p>��Oui, monsieur. Oui, monsieur. Votre fille, monsieur� La dame Nialli Apuilana�</p><p>��Et alors�?</p><p>��On l�a retrouv�e, monsieur. Dans la r�gion des lacs� C�est le chasseur Sipirod qui l�a retrouv�e. On va la ramener ici�!</p><p>��Est-elle�</p><p>Il n�eut pas le temps de finir sa phrase. Les gamins �taient d�j� repartis en courant et en chahutant.</p><p>����Saine et sauve�?</p><p>Ils lui cri�rent quelque chose que Hresh ne comprit pas. Mais leur voix �tait enjou�e et ne laissait pas de place au doute. Tout allait bien. Nialli �tait vivante et elle allait regagner la cit�. Il remercia les dieux.</p><empty-line/><p>��Vous devez m�accompagner, m�re Boldirinthe, dit le jeune garde � l�air s�rieux. Le chef l�exige. Sa fille a grand besoin de votre aide.</p><p>��Mais oui, bien s�r, dit la femme-offrande en souriant de la gravit� du jeune homme.</p><p>C��tait un Beng, comme la plupart des gardes, r�bl� et bredouillant, avec quelque chose de pataud dans l�allure. Mais il �tait tr�s jeune et on pouvait beaucoup lui pardonner.</p><p>��Vous ne croyez pas que je savais que l�on viendrait me chercher�? poursuivit-elle. Quatre jours dans ces immondes mar�cages�! La pauvre enfant�! Dans quel �tat elle doit �tre � pr�sent�! Aidez-moi donc � me lever, mon gar�on. Je suis en train de devenir aussi grosse qu�un vermilion.</p><p>Elle tendit les bras. Mais le jeune garde, avec une courtoisie et un empressement inattendus, fit le tour de son si�ge et passa les bras autour d�elle pour l�aider � se mettre debout. Elle vacilla quelque peu et il la soutint, non sans mal, malgr� sa robustesse. Boldirinthe �touffa un petit rire en songeant � la difficult� qu�elle avait � se d�placer. Sa masse augmentait de jour en jour, comme si des couches de graisse se superposaient sans rel�che. Elle serait bient�t ensevelie en elle-m�me, presque incapable de bouger. Mais cela ne la pr�occupait pas outre mesure. Elle remerciait les dieux de lui avoir allou� une vie assez longue pour subir cette transformation et de lui avoir accord� les moyens de subsistance pour alimenter toute cette masse. Beaucoup n�avaient pas eu autant de chance.</p><p>��L�-bas, dit-elle. La sacoche qui est sur la table� Passez-la-moi.</p><p>��Je peux la porter, m�re Boldirinthe.</p><p>��Personne d�autre que moi ne peut la porter. Passez-la-moi� C�est bien, mon gar�on. Vous avez une voiture�?</p><p>��Oui, dans la cour.</p><p>��Prenez mon bras. Voil�. Comment vous appelez-vous�?</p><p>��Maju Samlor, m�re.</p><p>��Cela fait longtemps que vous appartenez � la garde�?</p><p>��Pr�s d�un an.</p><p>��C�est affreux, ce qui est arriv� � votre capitaine. Mais ce meurtre ne restera pas impuni, n�est-ce pas�?</p><p>��Nous recherchons l�assassin jour et nuit, dit Maju Samlor.</p><p>Il la soutint en poussant de temps en temps un grognement tandis qu�elle avan�ait d�une d�marche vacillante de pachyderme, mais ils r�ussirent � atteindre la cour. C��tait la seconde fois en deux jours qu�elle quittait son oratoire, puisqu�elle avait d�j� assist� la veille � la r�union organis�e par Taniane � la Basilique. Elle avait perdu l�habitude de sortir si souvent. Tout mouvement lui �tait devenu si p�nible. Ses cuisses frottaient l�une contre l�autre � chaque pas et ses seins l�entra�naient vers le sol comme des halt�res. Mais peut-�tre cela lui ferait-il du bien de s�activer un peu.</p><p>La longue sacoche qu�elle portait �tait plus lourde qu�elle ne l�aurait imagin�. Elle l�avait remplie le matin m�me de tout ce dont elle aurait besoin pour soigner Nialli Apuilana�: les talismans de Friit et de Mueri, bien entendu, mais aussi les baguettes de gu�rison, taill�es dans un bois dense, et tout un assortiment d�herbes et de potions, dans des pots de pierre.</p><p>Il y en avait peut-�tre trop, mais elle r�ussit � se tra�ner jusqu�� la voiture sans l�cher la sacoche.</p><p>Son oratoire � flanc de colline s��levait pr�s de l�extr�mit� d�une rue escarp�e baptis�e avenue Mueri. La Maison de Mueri se trouvait un peu plus haut, � une centaine de pas. La ruelle dans laquelle Kundalimon avait �t� assassin� s�ouvrait � peu pr�s � mi-chemin entre la Maison de Mueri et son oratoire.</p><p>Cela mettait Boldirinthe hors d�elle de savoir que le sang, le sang d�un innocent, avait �t� vers� si pr�s d�un lieu consacr� au culte et � la gu�rison. Comment pouvait-on oser violer un tel lieu en jetant sur lui une aura de mort violente�? Depuis le meurtre, elle avait envoy� tous les matins une jeune pr�tresse c�l�brer un rite de purification dans la ruelle. Mais elle ne s�y �tait pas rendue en personne. Tandis que Maju Samlor tirait sur les r�nes et que le xlendi commen�ait � descendre l�avenue, elle tourna la t�te vers le lieu du crime.</p><p>Une foule semblait s�y �tre rassembl�e. Elle vit trente ou quarante personnes, peut-�tre plus, qui allaient et venaient � l�entr�e de la ruelle. Ceux qui s�y engageaient portaient qui des filets remplis de fruits, qui des bouquets de fleurs, qui des brass�es de verdure� des rameaux coup�s sur les arbres, � ce qu�il semblait. Ceux qui en sortaient avaient les mains vides.</p><p>Boldirinthe se tourna vers Maju Samlor, l�air intrigu�.</p><p>��Savez-vous ce qu�il se passe l�-bas�?</p><p>��Ils apportent leur offrande, m�re.</p><p>��Leur offrande�?</p><p>��Une offrande de la nature. Des branches, des fruits, des fleurs, ce genre de chose. C�est pour celui qui est mort, vous voyez, le jeune envoy� des hjjk. Cela dure depuis deux ou trois jours.</p><p>��Ils d�posent des offrandes � l�endroit o� il est mort�?</p><p>C��tait fort �trange. Et sa pr�tresse ne lui en avait rien dit.</p><p>��Conduisez-moi l�-bas. Je veux voir.</p><p>��Mais la fille du chef�</p><p>��Elle patientera quelques minutes. Emmenez-moi l�-bas.</p><p>Le jeune garde haussa les �paules et fit faire demi-tour � la voiture. Ils remont�rent l�avenue jusqu�� l�entr�e de la ruelle. En s�approchant, Boldirinthe remarqua qu�il n�y avait que quelques adultes dans la foule compos�e en majeure partie d�enfants dont certains �taient tr�s jeunes. D�o� elle se trouvait, il lui �tait difficile de bien distinguer ce qu�il se passait et elle ne tenait pas � descendre de voiture pour enqu�ter personnellement. Mais elle voyait qu�on avait �lev� un autel de fortune. Ceux qui apportaient une offrande avan�aient � la file jusqu�au fond de la ruelle o� des branchages formant un tas plus haut que la t�te d�un homme �taient entour�s de bouts de tissu et de rubans de m�tal brillant ou de papier de couleur vive.</p><p>Elle observa la sc�ne pendant un long moment. Quelques enfants la reconnurent, lui firent des signes de la main et cri�rent son nom. Elle leur sourit et leur rendit leur salut. Mais elle ne quitta pas la voiture.</p><p>��Aimeriez-vous regarder de plus pr�s�? demanda Maju Samlor. Je peux vous aider � descendre et�</p><p>��Une autre fois, dit Boldirinthe. Conduisez-moi aupr�s de Nialli Apuilana maintenant.</p><p>La voiture fit de nouveau demi-tour et s�engagea dans la descente.</p><p>Ainsi ils lui rendent un culte, s��tonna Boldirinthe. Ils font un dieu de celui qui est mort. C�est du moins ce qu�il semblait et c��tait vraiment tr�s �trange. Tout �tait �trange, tout ce qui s��tait pass� et qui avait un rapport avec ce gar�on.</p><p>Mais il n�y avait peut-�tre rien de vraiment s�rieux l�-dedans.</p><p>Elle songea � toutes les doctrines h�t�rodoxes qu�elle avait vues na�tre durant sa longue vie. Aucune d�entre elles n�avait �t� v�ritablement n�faste. C��tait une �poque instable. La venue du Printemps Nouveau avait mis un terme aux coutumes scl�ros�es du cocon en obligeant le Peuple � affronter les nombreux myst�res du monde de l�ext�rieur. Rien d��tonnant, dans ces conditions, � ce qu�ils se raccrochent � n�importe quelle doctrine nouvelle si l�ancienne ne semblait pas pouvoir leur apporter une satisfaction imm�diate.</p><p>Certaines de ces nouveaut�s n�avaient �t� que feux de paille. Tel �tait le cas de ce bizarre culte des humains qui �tait apparu vers la fin de leur s�jour � Vengiboneeza, o� une poign�e des membres de la tribu parmi les plus simples se r�unissaient en secret pour danser autour de la statue d�un humain qu�ils avaient d�nich�e quelque part dans les d�combres de la cit� antique, apr�s avoir fait des pri�res et des sacrifices.</p><p>D�un autre c�t�, le culte du dieu Nakhaba avait �t� int�gr� � la vie de la tribu apr�s l�union avec les Beng et cela semblait devoir durer. Il y avait eu de loin en loin un engouement pour un certain nombre d�autres croyances tournant autour des �toiles, du soleil, du grand oc�an ou autres superstitions plus difficiles � accepter. Le bruit �tait m�me venu aux oreilles de Boldirinthe que Nialli Apuilana rendait un culte aux hjjk et qu�elle cachait un talisman consacr� dans sa chambre de la Maison de Nakhaba.</p><p>Pour Boldirinthe, cela n�avait aucune importance. C��tait une sainte femme, assez pieuse pour comprendre que la religion �tait partout. Les Cinq D�it�s n��taient pas les seules d�positaires du sacr�. Elles �taient simplement les dieux qu�elle avait fait v�u de servir. Cela ne signifiait aucunement qu�ils �taient vrais et que les autres n��taient que de faux dieux, mais, pour elle, ils �taient les plus efficaces, ceux qui participaient le plus pleinement du sacr�. Si ces enfants avaient envie d�apporter des offrandes en m�moire de Kundalimon, c��tait tr�s bien, tr�s bien. Un culte est un culte.</p><p>��D�p�chons, dit Boldirinthe au garde. Vous ne pouvez donc pas faire avancer votre xlendi plus vite. Nialli Apuilana est tr�s faible, vous savez. Elle a un urgent besoin de moi.</p><p>��Mais vous venez de me dire�</p><p>��Si vous ne voulez pas vous servir de ce fouet, donnez-le-moi�! Vous croyez que j�aurai peur de frapper�? Plus vite, mon gar�on�! Plus vite�!</p><empty-line/><p>Nialli Apuilana �tait allong�e sur une paillasse, dans l�une des chambres � l��tage de la r�sidence du chef. Elle avait les yeux ferm�s, une respiration lente et difficile, et sa fourrure �tait humide et tout emm�l�e. De temps en temps, elle marmonnait quelques mots inintelligibles. Elle semblait plong�e dans un �tat d�inconscience, plus profond que le sommeil, mais juste en de�� de la mort. En la voyant ainsi, un souvenir de sa jeunesse lointaine, un souvenir du temps du cocon, remonta � l�esprit de Boldirinthe. Elle revit l��tre �trange�� Hresh affirmait que c��tait un humain�� auquel la tribu avait donn� le nom de Faiseur de R�ves et qui �tait rest� plong� dans un interminable sommeil dont il n��tait sorti que pour rendre le dernier soupir, le jour o� le Peuple avait per�u les signes annonciateurs du D�part. C��tait le m�me genre de sommeil, qui semblait moins de ce monde que de l�autre.</p><p>Un petit groupe aux visages soucieux �tait r�uni au chevet de Nialli Apuilana. Taniane �tait l�, bien entendu, les traits tir�s, l�air tendu, manifestement � bout de forces, ainsi que Hresh qui semblait avoir vieilli de plusieurs ann�es en quelques jours. Il y avait �galement Husathirn Mueri et Tramassilu, le bijoutier, ainsi que Fashinatanda, la vieille m�re g�teuse de Taniane, l�architecte Tisthali, le grainetier Sturnak Kathilifon et Sipulakinain, sa compagne gravement malade qui n��tait plus que l�ombre d�elle-m�me et portait d�j� sur elle les stigmates de la mort. Il y avait encore plusieurs autres personnes dont certaines que la femme-offrande ne connaissait pas du tout.</p><p>Boldirinthe ne comprenait absolument pas ce qu�une telle foule pouvait faire dans une chambre de malade, ils �taient probablement tous venus pour proposer leur aide, mais ils �taient trop pr�s de la pauvre enfant, ils faisaient monter la temp�rature de la pi�ce, ils la vidaient de toute ses propri�t�s vitales. Avec de petits gestes impatients de la main, Boldirinthe chassa vivement tout le monde, sauf Taniane et Sipulakinain dont la pr�sence semblait importante. Elle permit �galement � la vieille Fashinatanda de rester dans la chambre o�, assise dans un coin, elle paraissait ne rien suivre du tout de ce qu�il se passait.</p><p>��O� l�a-t-on trouv�e�? demanda Boldirinthe.</p><p>��Dans la r�gion des lacs. D�apr�s le t�moignage de Sipirod, elle �tait allong�e sur le ventre, dans la boue, pr�s d�une petite mare et des animaux formaient un cercle autour d�elle et ne la quittaient pas des yeux. Il y avait des caviandis et des stinchitoles, une petite troupe de scantrins et un couple de gabools. Sipirod m�a dit que le spectacle de ces animaux rassembl�s autour d�elle �tait la chose la plus �tonnante qu�elle e�t jamais vue. Elle a eu l�impression en les d�couvrant qu�ils veillaient sur Nialli. Elle devait �tre l� depuis � peu pr�s deux jours, br�lante de fi�vre. Elle avait d� boire l�eau de la mare et elle n�avait �videmment rien � manger.</p><p>��A-t-elle repris connaissance�?</p><p>��Elle d�lire, c�est tout. Elle marmonne quelques mots de temps en temps� Le Nid, la Reine, ce genre de choses. Elle appelle Kundalimon. Ils �taient amants, le savais-tu�? Ils s�appr�taient � s�enfuir ensemble chez les hjjk, Boldirinthe�!</p><p>��Pauvre petite. Pas �tonnant qu�elle ait fait une fugue.</p><p>Sur ces mots, la femme-offrande fit entendre un grognement qui mettait fin � la conversation.</p><p>��Avance cette table, veux-tu�? Pose ma sacoche dessus, de telle sorte que je puisse l�atteindre. Voil�! Et donne-moi quelque chose pour m�asseoir � c�t� du lit. J�ai d�j� toutes les peines du monde � me tenir debout, tu sais.</p><p>Elle souleva le bras de Nialli Apuilana et laissa courir ses doigts sur toute la longueur du membre pour d�celer les pulsations de vie. Elles �taient tr�s faibles. La jeune fille �tait br�lante, mais le flux de son �me coulait paresseusement, comme du vif-argent sur le point de se coaguler. Boldirinthe d�tourna la t�te afin de cacher � Taniane la profondeur de l�inqui�tude qui l�envahissait. Si Nialli avait pass� quelques heures de plus dans les marais, c�est au chevet d�une morte qu�elle se trouverait maintenant. Et il n��tait pas s�r que l�on puisse la sauver.</p><p>Non, songea la femme-offrande, je ne peux pas laisser cela se produire.</p><p>Elle prit dans sa sacoche les deux longues baguettes de gu�rison et en posa une de chaque c�t� de Nialli Apuilana qui remua � peine. Elle sortit les herbes m�dicinales et les onguents, et aligna les pots sur la table. Elle pla�a ensuite le talisman de Friit le Gu�risseur � la t�te de la jeune fille et celui de Mueri la Consolatrice � ses pieds.</p><p>��Apportez-moi le brasero, dit-elle � Sipulakinain. Nous allons y faire br�ler les feuilles de Friit. Respirez la fum�e vous aussi, cela vous fera le plus grand bien.</p><p>��Je vais mieux, Boldirinthe, dit Sipulakinain.</p><p>La femme-offrande lan�a � la compagne du grainetier un regard empreint de scepticisme.</p><p>��Yissou soit lou�! dit-elle d�un ton manquant singuli�rement de conviction.</p><p>Les deux femmes entreprirent d�enflammer les herbes aromatiques sous le regard de Taniane qui demeurait silencieuse et immobile. Au fond de la pi�ce, la vieille Fashinatanda marmonnait des pri�res d�une voix blanche, sans rien voir. Des volutes de fum�e violac�e commenc�rent de s��lever.</p><p>��Il en faut d�autre, dit Boldirinthe. Encore cinq rameaux.</p><p>Sipulakinain avait les mains tremblantes, mais elle jeta les herbes dans le feu. Boldirinthe prit les chevilles de Nialli Apuilana et les serra. Elle percevait la congestion dans les poumons de la jeune fille et la fatigue de son c�ur. Le centre de son �me �tait glac� et affaibli. Mais Nialli Apuilana �tait robuste. Ces faiblesses pouvaient �tre chass�es de son corps.</p><p>La fum�e commen�ait � s��paissir dans la pi�ce.</p><p>Et les dieux apparurent.</p><p>Boldirinthe poss�dait depuis longtemps le don de voir distinctement les Cinq D�it�s. Elle n�en parlait jamais, car elle savait que les dieux, aussi r�els fussent-ils, n�apparaissaient jamais � quiconque sous une forme sensible et se manifestaient uniquement comme une pr�sence abstraite. Il en allait diff�remment avec elle. Les dieux avaient des formes et des visages qui lui �taient familiers. Mueri la Consolatrice lui rappelait beaucoup Torlyri, une grande, forte et belle femme � la fourrure marbr�e de blanc. Dawinno le Destructeur avait le physique de Harruel, un g�ant � l�air farouche et � la barbe rousse. Yissou �tait sage et distant�; avec sa fourrure clairsem�e, il �voquait un humain. Emakkis le Pourvoyeur �tait bien en chair et de caract�re jovial. Friit le Gu�risseur �tait tr�s grave et fr�le, un peu comme Hresh. Ils se tenaient maintenant tous � ses c�t�s. Elle leur montra la jeune fille endormie et ils hoch�rent la t�te. Friit lui expliqua ce qu�il convenait de faire et Boldirinthe, malgr� l�appr�hension qu�elle �prouvait, se disposa sans h�siter � le faire.</p><p>��Il faut que tu quittes cette pi�ce maintenant, dit-elle � Taniane.</p><p>��Mais, je�</p><p>��Il y a beaucoup trop de force en toi. Il n�y a plus de place ici que pour les faibles, les vieux et les ob�ses.</p><p>Taniane ouvrit la bouche et la referma aussit�t. Elle lan�a � Boldirinthe un regard interloqu� o� se m�lait peut-�tre un peu de col�re. Mais elle sortit sans un mot.</p><p>Boldirinthe appliqua un premier onguent sur les l�vres de Nialli Apuilana, un autre sur ses seins et le troisi�me � l�endroit o� ses cuisses se r�unissaient. La jeune fille remua dans son sommeil et murmura quelque chose quand la chaleur des pr�parations � base d�herbes commen�a � p�n�trer sous sa peau.</p><p>��Allez chercher la grand-m�re, dit la femme-offrande � Sipulakinain. Je veux qu�elle vienne s�asseoir sur le bord du lit et qu�elle pose les mains sur les pieds de la petite. Vous vous assi�rez en haut du lit et vous attirerez sa t�te contre votre poitrine. Je vais faire un couplage avec elle.</p><p>Sipulakinain inclina la t�te. Bien que faible elle-m�me et ayant du mal � tenir sur ses jambes, elle passa le bras autour des �paules de la vieille femme tremblante et la conduisit jusqu�au lit o� elle lui fit prendre la position que Boldirinthe avait demand�e. Puis elle alla s�asseoir � son tour et referma les bras autour de la t�te de Nialli Apuilana.</p><p>Boldirinthe d�pla�a pesamment son �norme masse jusqu�� ce que son organe sensoriel soit tout pr�s de celui de Nialli Apuilana. Il �tait hors de question pour elle de s�allonger sur la paillasse � c�t� de la jeune fille, dans la position habituelle. Mais le couplage pouvait s�effectuer de plusieurs mani�res. Elle leva les yeux et vit Mueri qui lui souriait, et Friit qui levait la main en un geste d�approbation. Yissou lui-m�me l�aida � se mettre en position.</p><p>C��tait pour Boldirinthe le moment de l�incertitude et de l�inqui�tude.</p><p>Elle �tait trop vieille pour �prouver de la peur, mais n��tait pas � l�abri de l�appr�hension. Elle avait d�j� fait un couplage avec Nialli Apuilana, plusieurs ann�es auparavant. C��tait � l�occasion du jour de couplage de la fillette, la veille de son enl�vement par les hjjk, quand Nialli �tait venue voir Boldirinthe pour l�initiation rituelle. Une exp�rience que la femme-offrande n�avait pas oubli�e.</p><p>Boldirinthe ne s�attendait pas � trouver autre chose que la confusion cr��e chez un enfant par un premier couplage, la douceur et la vuln�rabilit� d�une jeune �me encore immature s�effor�ant douloureusement de se concentrer malgr� la g�ne engendr�e par cette intimit� nouvelle. Quand l�union de leurs deux �mes s��tait enfin accomplie, la femme-offrande avait d�couvert un �tre fort et farouche, aussi dur et aux ar�tes aussi tranchantes qu�une machine de m�tal luisant � la puissance implacable. Il �tait effrayant de d�couvrir une telle force chez quelqu�un de si jeune et leur couplage avait �puis� Boldirinthe. Elle n�aurait jamais cru avoir un jour l�occasion de renouveler cette exp�rience. Et elle n�y tenait pas particuli�rement.</p><p>Mais les Cinq lui avaient donn� l�ordre de le faire. Boldirinthe effleura de son organe sensoriel celui de la jeune fille sans connaissance et commen�a � entrer en communion avec elle.</p><p>L��me de Nialli Apuilana �tait difficile d�acc�s et fuyante. Boldirinthe avait parfois l�impression qu�elle ne r�ussirait jamais � l�atteindre�; elle avait parfois l�impression que l�esprit de Nialli Apuilana se d�robait enti�rement, qu�il se s�parait du corps de la jeune fille. Mais Fashinatanda et Sipulakinain servaient de barri�re et interdisaient � son �me de fuir. Elles la contenaient. Et Boldirinthe r�ussit peu � peu � l�envelopper et � resserrer sa vaste �treinte autour d�elle.</p><p>Et le moi endormi de la jeune fille s�ouvrit � elle de bon gr�.</p><p>Son �me �tait devenue infiniment plus profonde, plus complexe et plus riche que lors de leur premier couplage, qui remontait � quatre ans. La fillette de l��poque �tait devenue une femme, avec tout ce que cela impliquait de profondeur et de discernement.</p><p>Elle avait connu l�accouplement�; elle avait connu le couplage�; elle avait connu l�amour.</p><p>Et elle avait accept� les Cinq D�it�s.</p><p>Quelle surprise pour Boldirinthe�! Lors de leur premier couplage, elle n�avait pas trouv� la plus petite trace de foi chez Nialli Apuilana. L�impi�t� n��tait pas chose rare chez les jeunes gens, mais Nialli Apuilana ne s��tait pas seulement r�v�l�e indiff�rente � l�amour divin�; elle s��tait barricad�e contre lui, elle l�avait purement et simplement rejet�.</p><p>Mais cette fois, � sa profonde stup�faction, Boldirinthe per�ut l�essence des Cinq � l�int�rieur de l��me de la jeune fille. Leur pr�sence ne faisait aucun doute, une pr�sence tr�s r�cente. Elle reconnut l�aura de tous les dieux�: Friit et Emakkis, Mueri et Dawinno, mais surtout Yissou le Protecteur qui illuminait de sa saintet� tous les coins et les recoins de son �me. Boldirinthe fut totalement prise au d�pourvu. Leur feu sacr� br�lait en elle et c��tait tout, ou presque tout, ce qui la maintenait en vie. Peut-�tre �taient-ils venus � elle dans les marais, quand la mort avait commenc� � r�der autour de la jeune fille.</p><p>Mais le Nid �tait �galement pr�sent en elle. La Reine �tait pr�sente en elle.</p><p>Boldirinthe percevait la nature �trang�re du pouvoir immense de la souveraine des insectes, un pouvoir qui enveloppait et impr�gnait tous les aspects de l�esprit de la jeune fille dans une interp�n�tration sacril�ge, � peine imaginable, avec l�aura des Cinq. Une lumi�re hjjk brillait comme un foyer ardent. Des brumes hjjk enserraient l��me de Nialli Apuilana. Des griffes tenaces se cramponnaient partout. C��tait certainement quelque chose qui remontait � l��poque de sa captivit�. La femme-offrande fut oblig�e � la fois de surmonter sa r�pugnance et de r�sister � l�attraction que cette chose myst�rieuse exer�ait sur elle.</p><p>Mais elle savait ce qu�elle avait � faire. Elle �tait l� pour gu�rir. Avec l�aide des dieux, elle chasserait la chose malfaisante.</p><p>Elle se mit aussit�t � l��uvre et s�attaqua � la chose mena�ante qui occupait l��me de la fille du chef. Elle la frappa � coups redoubl�s, elle la transper�a, elle la d�chira jusqu�au c�ur. La chose sembla faiblir et les griffes se mirent � battre fr�n�tiquement l�air en tous sens. La femme-offrande en d�tacha une, puis une autre, et une troisi�me, mais elles revenaient s�agripper presque aussi vite qu�elle les repoussait. La chose malfaisante se d�battait avec fureur, lui faisait subir un v�ritable bombardement d��nergie et faisait pleuvoir sur elle des torrents de feu glac�. Mais Boldirinthe r�sistait � tous ses assauts. Toute sa vie, elle s��tait pr�par�e � ce moment. Inlassablement, le monstre invincible se dressait et bondissait, et chaque fois Boldirinthe le repoussait. Inlassablement il attaquait et chaque fois Boldirinthe le faisait reculer. Elle se forgeait sans cesse des armes nouvelles et continuait de gagner du terrain en se battant de toutes ses forces.</p><p>Lentement, pied � pied, la chose battit en retraite et gagna les profondeurs de l��me de la jeune fille pour se tapir dans le repaire qu�elle s�y �tait m�nag�. Le monstre n�avait pas renonc�; il avait simplement l�ch� pied. Mais il y avait maintenant un espoir que Nialli Apuilana p�t livrer elle-m�me le reste du combat. Boldirinthe avait fait tout ce qui �tait en son pouvoir.</p><p>��Prenez possession d�elle maintenant, je vous en conjure, dit la femme-offrande � Friit. Et donnez-lui la force.</p><p>��Oui, dit le dieu, je le ferai.</p><p>��Vous aussi, Dawinno, Emakkis, Mueri, Yissou.</p><p>��Oui, dirent tous les dieux, l�un apr�s l�autre.</p><p>Boldirinthe leur livra passage et les dieux p�n�tr�rent dans l��me de la jeune fille o� ils s�unirent avec l�aura d�eux-m�mes qui s�y trouvait d�j�. Ils soutinrent Nialli Apuilana l� o� elle fl�chissait, ils lui redonn�rent des forces l� o� elle s�affaiblissait, ils la remplirent l� o� elle s��tait vid�e de son �nergie.</p><p>Puis, l�un apr�s l�autre, ils la quitt�rent.</p><p>Mueri fut la derni�re � partir. Elle s�arr�ta pour toucher l��me de Boldirinthe et l��treindre avec une profonde tendresse, comme Torlyri aurait pu le faire, bien des ann�es auparavant. Puis Mueri disparut � son tour.</p><p>Nialli Apuilana remua sur son lit. Elle ouvrit les yeux en cillant � plusieurs reprises, tr�s rapidement. Elle fron�a les sourcils, puis un sourire �claira son visage.</p><p>��Dors, mon enfant, dit Boldirinthe. Quand tu te r�veilleras, tes forces seront revenues.</p><p>Nialli Apuilana hocha la t�te, comme au sortir d�un r�ve.</p><p>��Allez chercher Taniane, dit Boldirinthe en se tournant vers Sipulakinain. Taniane toute seule.</p><p>Le chef entra, environn� d�un nuage d�inqui�tude qui se dissipa d�s l�instant o� elle vit le changement qui s��tait op�r� chez sa fille. Elle sentit aussit�t ses forces revenir et la vie se remit � p�tiller dans ses yeux. Boldirinthe �tait si �puis�e qu�elle n�avait que faire de sa gratitude.</p><p>��C�est fait, dit-elle, et bien fait. Que tout le monde reste dehors. Il faut laisser la petite se reposer. Et apr�s, bouillon chaud et jus de fruits frais. Elle sera sur pied dans deux jours, je te le promets, et en pleine forme.</p><p>��Boldirinthe�</p><p>��Ce n�est pas la peine, dit la femme-offrande.</p><p>Nialli Apuilana avait referm� les yeux et elle dormait d�un bon sommeil, un sommeil profond et r�parateur. Des auras brillaient autour d�elle. Mais Boldirinthe voyait encore la cr�ature du Nid qui n��tait que bless�e, tapie au plus profond de son �me, le hjjk de l�int�rieur qui rougeoyait comme une plaie infect�e, et elle r�prima un frisson.</p><p>Elle savait qu�elle lui avait port� un coup terrible, mais le reste d�pendait de Nialli Apuilana. Et des dieux.</p><p>��Aide-moi � me lever, dit-elle, la respiration sifflante, en s�essuyant le front. Si tu ne peux pas le faire toute seule, va chercher une ou deux personnes pour t�aider.</p><p>Taniane �clata de rire. Elle prit la main de Boldirinthe et l�aida � se mettre debout aussi facilement que si elle avait �t� une enfant.</p><p>Dehors, dans le couloir de pierre grise, � la lumi�re verte et tremblotante des globes lumineux, Husathirn Mueri vint au-devant d�elle et la prit par le bras. Il avait l�air �puis� et malheureux.</p><p>��Vivra-t-elle, Boldirinthe�?</p><p>��Bien s�r qu�elle vivra. Je n�en ai jamais dout� un seul instant.</p><p>Elle essaya de poursuivre son chemin. Elle venait de plonger dans un ab�me terrifiant et en �tait revenue. C��tait une exp�rience douloureuse, une dure �preuve pour l��me et elle n�avait pas la moindre envie de rester debout dans le couloir pour bavarder avec Husathirn Mueri.</p><p>Mais il la retenait par le bras�! Allait-il donc la l�cher�? Un grand sourire hypocrite commen�ait � s��taler sur son visage.</p><p>��Vous �tes trop modeste, dit-il. Je m�y connais un peu dans l�art du gu�risseur. Elle �tait mourante quand vous �tes arriv�e pour la soigner.</p><p>��Eh bien, elle ne l�est plus.</p><p>��Je vous en suis profond�ment reconnaissant.</p><p>��Je n�en doute pas.</p><p>Elle le consid�ra longuement en essayant de lire dans sa pens�e. Tout ce qu�il disait avait un sens cach�. M�me un �ternuement semblait avoir chez lui quelque chose de sournois.</p><p>Boldirinthe n��tait jamais parvenue � trouver Husathirn Mueri sympathique, ce qui la troublait profond�ment, car elle n�aimait pas d�tester quelqu�un. Le fait qu�il f�t le fils de Torlyri aggravait encore les choses. Elle avait aim� Torlyri autant que sa propre m�re. Husathirn Mueri �tait intelligent et s�duisant, il avait l�esprit vif et m�me, � sa mani�re, une nature assez chaleureuse�; physiquement, il tenait beaucoup de sa m�re, avec ces spirales d�un blanc �clatant qui tranchaient sur le noir de la fourrure. Mais, malgr� tout cela, Boldirinthe ne l�aimait pas et c��tait � cause de son comportement sournois et de son ambition d�brid�e. D�o� pouvaient bien lui venir ces traits de caract�re�? Certainement pas de Torlyri. Ni de son p�re, un guerrier Beng grave et aust�re. Les voies des dieux sont d�cid�ment bien myst�rieuses, se dit Boldirinthe, et chacun de nous est un myst�re voulu par les dieux.</p><p>��Vous savez que je l�aime, dit Husathirn Mueri d�une voix douce.</p><p>��Tout le monde l�aime, r�pliqua Boldirinthe en haussant les �paules.</p><p>��Non, je l�aime d�une autre mani�re.</p><p>��Bien s�r. Cela cr�ve les yeux.</p><p>Tant d�aveuglement attristait la femme-offrande. Elle n�aimait pas voir quelqu�un se faire du mal de cette mani�re. Husathirn Mueri n�avait donc jamais remarqu� � quel point celle qu�il pr�tendait aimer �tait une �trange jeune fille. Depuis le temps, il devait au moins soup�onner qu�elle avait pris Kundalimon pour amant. Et ce, apr�s s��tre refus�e aux meilleurs partis que l�on p�t trouver dans la cit�. Certes, Kundalimon �tait mort et Husathirn Mueri ne lui accordait sans doute plus d�importance, mais comment r�agirait-il s�il apprenait qu�il avait un autre rival, beaucoup plus redoutable encore, en la personne de la Reine des hjjk�? Il serait frapp� d�horreur�! Mais pour le d�couvrir, il lui faudrait accomplir un couplage avec Nialli Apuilana et l�occasion ne se pr�senterait certainement pas de sit�t.</p><p>D�un pas pesant, Boldirinthe commen�a de se diriger lentement vers la porte du fond du couloir.</p><p>��Puis-je encore vous dire quelques mots�? demanda Husathirn Mueri.</p><p>��Oui, mais en marchant. Je suis devenue si grosse qu�il m�est p�nible de rester debout sans bouger.</p><p>��Laissez-moi porter votre sacoche.</p><p>��Cette sacoche est mon fardeau sacr�. Qu�avez-vous d�autre � me dire, Husathirn Mueri�?</p><p>Elle pensait qu�il allait encore lui parler de Nialli Apuilana, mais il avait autre chose en t�te.</p><p>��Savez-vous, Boldirinthe, que le meurtre de l��missaire hjjk est en train de donner naissance � une sorte de culte�?</p><p>��Oui, je sais qu�un autel a �t� �lev� � sa m�moire.</p><p>��Il ne s�agit pas seulement de cela, dit-il en se passant nerveusement la langue sur les l�vres. J�ai lu les rapports des gardes. Les enfants lui adressent des pri�res. Il n�y a pas que des enfants, mais ce sont eux qui ont commenc�. Ils se sont procur� des lambeaux de ses v�tements et des objets provenant de sa chambre, des reliques hjjk qu�ils sont all�s d�rober apr�s sa mort. Boldirinthe, ils sont en train de faire de lui un dieu�!</p><p>��Croyez-vous�? demanda-t-elle d�un ton d�tach�. Cela arrive de temps en temps, vous savez. Ils peuvent bien faire ce qu�ils veulent, cela ne changera rien pour moi. Les Cinq continueront de suffire � mes besoins.</p><p>��Jamais l�id�e ne m�a effleur� que vous alliez vous mettre � adorer Kundalimon, dit Husathirn Mueri d�un ton acerbe. Mais cela ne vous inqui�te pas du tout�?</p><p>��Pourquoi cela vous inqui�te-t-il�?</p><p>��Vous ne comprenez donc pas, Boldirinthe, qu�ils sont en train de faire de ce gar�on � moiti� hjjk dans l��me, si ce n�est plus, une v�ritable idole dans la cit�! Ils lui demandent des faveurs, ils implorent des conseils et, en retour, ils sont pr�ts � tout faire. Voulez-vous assister � l��mergence d�une nouvelle religion�? Voir appara�tre un nouveau clerg�, de nouveaux temples, de nouvelles id�es�? Tout peut arriver, tout�! Savez-vous que, de son vivant, Kundalimon propageait les doctrines du Nid et qu�il les invitait � le suivre quand il regagnerait le Nid�? Et les enfants buvaient ses paroles�; ils avalaient tout ce qu�il disait. J�en ai la preuve formelle. Et que se passera-t-il si ce� ce culte tombe aux mains de quelqu�un qui poursuit l��uvre entreprise par Kundalimon�? Allons-nous tous adorer les hjjk et les implorer de nous aimer�? Nakhaba et les Cinq seront-ils condamn�s � dispara�tre�? Vous prenez cette affaire avec trop de d�sinvolture, Boldirinthe. La situation ne peut qu�empirer, et tr�s rapidement, comme un feu d�vorant les broussailles. Je le sens. Et vous savez que je ne manque pas de perspicacit� pour ce genre de choses.</p><p>Il �tait tout rouge et tr�s agit�. Ses yeux ambr�s, brillants d�une excitation fi�vreuse, ressemblaient � de grosses perles de verre poli. Il �tait certain que quelque chose le travaillait. Boldirinthe n�avait jamais vu Husathirn Mueri dans cet �tat et cela ne lui ressemblait gu�re de manifester aussi ouvertement ses �motions.</p><p>Elle n�avait vraiment pas besoin de toute cette v�h�mence en ce moment. Encore secou�e par le combat men� dans l��me de Nialli Apuilana, elle n�aspirait qu�� regagner son oratoire et se reposer. Un d�ner tranquille en t�te � t�te avec son cher vieux Staip, quelques coupes de vin et son lit� C��tait tout.</p><p>Advienne que pourra, se dit-elle. Nouveaux cultes, nouveaux dieux� J�ai bien travaill� aujourd�hui et je suis fatigu�e. J�ai bien m�rit� de retrouver mon lit.</p><p>��Il me semble que vous faites toute une affaire de pas grand-chose, dit-elle s�chement. Il est vrai que les enfants aimaient Kundalimon. Il les amusait et il leur racontait des histoires passionnantes. Maintenant qu�il est mort, ils le pleurent et ils honorent sa m�moire. Je les ai vus en venant ici. C�est un geste inoffensif, un hommage qu�ils lui adressent et rien d�autre. Dans quelques jours, tout cela s�apaisera. Kundalimon entrera dans l�histoire, Hresh �crira quelques lignes dans ses chroniques et on n�en parlera plus.</p><p>��Et si vous vous trompiez�? insista Husathirn Mueri en agitant f�brilement les mains. Et si une r�volution �clatait dans la cit�? Avez-vous envisag� cela, Boldirinthe�?</p><p>Mais elle en avait assez entendu.</p><p>��Si tout cela vous inqui�te vraiment, Husathirn Mueri, parlez-en � Taniane. Pour ma part, je suis grosse et vieille, tr�s grosse et tr�s vieille et, si des changements doivent survenir, je ne serai probablement plus l� pour les voir. Si jamais j��tais encore l�� eh bien, je vous avoue que j�ai vu dans le courant de ma longue vie plus de changements que vous ne pouvez l�imaginer et que je pourrai en supporter encore quelques autres. Et maintenant, laissez-moi partir. Que Mueri vous apporte la paix. Ou Nakhaba, si vous pr�f�rez. Pour moi, tous les dieux ne font qu�un.</p><p>��Comment�? Mais vous �tes vou�e aux Cinq�!</p><p>��Les Cinq sont mes dieux. Mais tous les dieux ont une nature divine.</p><p>Elle lui adressa le signe de Mueri, avan�a lentement dans le couloir jusqu�� la porte et descendit l�escalier donnant dans l�antichambre.</p><empty-line/><p>Le gar�on s�appelait Tikharein Tourb. Il avait neuf ans. Il portait sur la poitrine l�embl�me noir et jaune, le talisman du Nid.</p><p>La fillette s�appelait Chhia Kreun. Elle portait l�autre amulette � son poignet.</p><p>Ils se tenaient tous les deux devant une assembl�e de onze enfants et trois adultes. Un gros tas de rameaux aromatiques montait presque jusqu�au plafond dans la petite pi�ce en sous-sol aux murs rugueux o� l�odeur �cre de la s�ve de sippariu se m�lait aux douces senteurs des aiguilles de dilifar pour cr�er une atmosph�re ent�tante.</p><p>��Donnez-vous la main, dit Tikharein Tourb. Prenez-vous la main, tous�! Et fermez les yeux�!</p><p>Chhia Kreun qui se trouvait � c�t� des branchages entra dans une sorte de transe. Elle commen�a de psalmodier dans une langue inconnue aux inflexions dures et r�peuses. Sans doute des mots hjjk. Comment le savoir�? C��tait les sons que Kundalimon leur avait enseign�s. Aucun d�eux n�avait la moindre id�e de leur signification, mais ils avaient des sonorit�s sacr�es.</p><p>��Tout le monde�! s��cria Tikharein Tourb. Allez�! Tout le monde r�p�te ces paroles�! Allez-y�! R�p�tez�! C�est la pri�re � la Reine�!</p><empty-line/><p>Les n�gociations, si l�on pouvait parler de n�gociations, �taient au point mort. Depuis que la nouvelle du double meurtre de Dawinno lui �tait parvenue, Thu-kimnibol ne cessait de broyer du noir. Salaman l�observait avec un �tonnement et une g�ne croissants. De l�aube au cr�puscule, il arpentait les vastes salles du palais comme un grand animal en cage et, le soir venu, � la table royale, il ouvrait � peine la bouche de tout le repas.</p><p>Il pr�tendait n��tre pr�occup� que par le retard du convoi d�automne en provenance de Dawinno, qui aurait d�j� d� �tre arriv� � Yissou depuis neuf jours.</p><p>��O� sont-ils�? ne cessait de demander Thu-kimnibol. Pourquoi ne sont-ils pas encore arriv�s�?</p><p>Il paraissait v�ritablement obs�d� par ce retard, mais il devait y avoir autre chose. Un retard de quelques jours pour un convoi n��tait pas une raison suffisante pour se mettre dans un �tat pareil.</p><p>��Ils doivent avoir rencontr� de mauvaises conditions climatiques quelque part au sud, dit Salaman pour essayer de l�apaiser, car Thu-kimnibol avait des r�actions trop impr�visibles et trop violentes quand il �tait perturb� de la sorte. De terribles orages sur la route, des inondations, que sais-je�?</p><p>��Des orages�? Nous n�avons eu qu�une succession de journ�es lumineuses.</p><p>��Mais peut-�tre que plus au sud�</p><p>��Non. Si le convoi a du retard, c�est parce que la situation est confuse � Dawinno. Quand le sang commence � couler, nul ne peut savoir o� cela s�arr�te. Il se passe des choses graves l�-bas.</p><p>C�est donc cela qui l�inqui�te tant, se dit Salaman. Il pense encore qu�il aurait d� rentrer aussit�t apr�s avoir �t� inform� des deux assassinats. Il �prouve un sentiment de culpabilit�, parce qu�il reste ici � ne rien faire quand Dawinno est peut-�tre en pleine effervescence. Mais si Taniane avait voulu qu�il rentre, elle le lui aurait demand�. Si elle ne l�a pas fait, c�est qu�il n�y a pas de probl�me.</p><p>��Mes pri�res accompagnent les tiennes, mon cousin, dit-il d�un ton mielleux. Pl�t � Yissou que tout aille pour le mieux dans ta cit�!</p><p>Mais les jours se succ�daient�� cinq, six, sept nouveaux jours�� et toujours pas de convoi. La perplexit� commen�ait �galement � gagner Salaman. Les marchands �taient toujours ponctuels. En hiver et au printemps, Yissou envoyait des convois vers le sud�; en �t� et en automne, ils remontaient de Dawinno. Ces �changes �taient importants pour la vie �conomique des deux cit�s. Et maintenant, Salaman se trouvait harcel� par des commer�ants et des fabricants excit�s dont les entrep�ts regorgeaient de marchandises pr�tes � �tre offertes sur le march�. Si le convoi n�arrivait pas, � qui allaient-ils les vendre�? Les vendeurs dont les marchandises venaient de Dawinno se trouvaient dans la situation inverse. Ils avaient besoin de se r�approvisionner�; mais o� �tait le convoi�? ��Il ne va pas tarder��, r�pondait Salaman � tout le monde. ��Il est en route.�� Par Yissou�! Que faisait donc ce convoi�? Et il commen�ait � devenir aussi nerveux que Thu-kimnibol.</p><p>Y avait-il vraiment des probl�mes dans le sud�? Il avait naturellement plac� quelques espions � Dawinno, mais il n�avait aucune nouvelle d�eux depuis plusieurs semaines. La distance entre les deux cit�s �tait si grande et le trajet si long. Il nous faut trouver un meilleur moyen pour recevoir des nouvelles de Dawinno, se dit le roi. Un moyen qui �vite � des courriers de parcourir plusieurs centaines de lieues. Peut-�tre en faisant appel, sous une forme ou sous une autre, � la seconde vue. Il se promit d�y r�fl�chir s�rieusement.</p><p>Thu-kimnibol continuait jour apr�s jour de marcher de long en large, la mine sombre, et Salaman se surprit � en faire autant.</p><p>Par tous les dieux�! O� �tait donc ce fichu convoi�?</p><empty-line/><p>��J�esp�re que le r�tablissement de votre fille est en bonne voie, dit Husathirn Mueri.</p><p>��Tout se passe aussi bien que nous pouvions le souhaiter, dit Taniane d�une voix blanche et voil�e.</p><p>Il �tait stup�fait de constater � quel point elle paraissait fatigu�e. Le dos vo�t�, les mains mollement pos�es sur les genoux, la fourrure triste et sans �clat. Si nagu�re elle ressemblait plus � la s�ur a�n�e de Nialli Apuilana qu�� sa m�re, ce n��tait assur�ment plus le cas.</p><p>Husathirn Mueri se rendit compte que la sant� de sa fille n��tait peut-�tre pas le meilleur sujet pour engager la discussion avec Taniane et il passa rapidement � autre chose.</p><p>��Selon vos instructions, j�ai fait le bilan des recherches effectu�es pour retrouver l�assassin de Curabayn Bangkea. Il n�y malheureusement rien de nouveau, madame.</p><p>��Il n�y aura jamais rien de nouveau, dit Taniane d�un air sinistre. N�est-ce pas, Husathirn Mueri�?</p><p>��Je crains que non, madame. Lorsqu�on a affaire � un crime fortuit�</p><p><emphasis>��Fortuit�?</emphasis> Un meurtre�?</p><p>Une col�re froide se mit aussit�t � briller dans ses yeux.</p><p>��Je voulais simplement dire qu�il a d� s�agir d�une rixe, d�une querelle qui a �clat� en un instant, peut-�tre sans aucune raison. Il va de soi que nous poursuivrons l�enqu�te en utilisant tous les moyens � notre disposition, mais�</p><p>��Abandonnez cette enqu�te, dit Taniane avec une surprenante brusquerie. Elle ne m�nera nulle part.</p><p>��Comme vous voulez, madame.</p><p>��Ce que je veux, c�est que vos gardes commencent � suivre de pr�s les progr�s de la nouvelle religion. Ce culte de Kundalimon qui semble se propager dans la cit� comme une peste.</p><p>��Chevkija Aim m�ne une vigoureuse campagne de r�pression, madame. Rien que pour cette semaine, nous avons d�couvert trois chapelles et nous�</p><p>��Non. La r�pression n�est pas la solution.</p><p>��Madame�?</p><p>��Des rumeurs inqui�tantes me sont venues aux oreilles. Des hommes comme Kartafirain, Si-Belimnion, Maliton Diveri, des hommes consid�r�s, qui se d�placent beaucoup et savent ce qu�il se passe� Ils m�ont affirm� que d�s que nous fermons une chapelle, il s�en ouvre deux nouvelles. Tout le monde ne parle que de Kundalimon. On l��l�ve au rang de proph�te, de grand proph�te. L�amour de la Reine se r�pand dans la classe ouvri�re encore plus rapidement qu�une nouvelle boisson. Une politique de r�pression risque tr�s bient�t de devenir un rem�de pire que le mal. Je veux que vous donniez l�ordre � Chevkija Aim de cesser cette campagne.</p><p>��Mais nous devons mettre un terme � ce culte, madame�! C�est une monstrueuse h�r�sie�! Allons-nous le laisser se propager sans rien faire�?</p><p>��Depuis quand �tes-vous donc si d�vot, Husathirn Mueri�? demanda Taniane en le fixant d�un regard p�n�trant.</p><p>��Je sais flairer un danger, madame.</p><p>��Moi aussi. Mais vous n�avez donc pas entendu ce que je viens de dire�? L�interdiction de ce culte peut se r�v�ler plus dangereuse que sa propagation.</p><p>Peut-�tre est-elle dans le vrai, se dit-il.</p><p>��Je n�appr�cie pas plus que vous cette nouvelle religion, poursuivit Taniane. Mais, pour l�instant, le meilleur moyen de la contenir dans des limites raisonnables est peut-�tre justement de ne rien faire. Il nous faut en savoir un peu plus long avant d��tre en mesure de d�cider si elle repr�sente un v�ritable danger. Il ne s�agit peut-�tre que d�un stupide engouement des classes populaires, mais rien ne nous prouve que ce n�est pas une tentative de subversion lanc�e par les hjjk. Comment le savoir, si ce n�est en nous y int�ressant de plus pr�s�? Je vous demande donc, toutes affaires cessantes, de d�couvrir ce qu�il se passe r�ellement. Envoyez des gardes fureter dans ces chapelles. Infiltrez-vous. Ouvrez grandes vos oreilles.</p><p>��Je m�en occupe personnellement, dit Husathirn Mueri en inclinant la t�te.</p><p>��Ah�! Encore une chose�! Renseignez-vous sur tous ceux qui doivent former le convoi pour la Cit� de Yissou. Assurez-vous qu�il n�y ait pas un seul h�r�tique parmi eux. Il faut absolument �viter la contamination de Yissou.</p><p>��Vous avez enti�rement raison, dit Husathirn Mueri.</p><empty-line/><p>Le convoi en provenance de Dawinno �tait enfin arriv�, avec plus de deux semaines de retard. Onze voitures tir�es par des xlendis, la banni�re rouge et or d�ploy�e, �taient arriv�es par la Route du Sud dans un grand nuage de poussi�re ocre.</p><p>Des r�jouissances publiques eurent lieu d�s le premier soir�: feux de joie allum�s sur les places, musiciens jouant dans la rue jusqu�� l�aube, bonne ch�re en abondance et vin coulant � flots, peu de sommeil et beaucoup de plaisirs. L�arriv�e du convoi donnait toujours le signal de joyeuses festivit�s � Yissou o� d�ordinaire l�atmosph�re �tait plut�t guind�e et r�serv�e. C��tait comme si, avec la venue des marchands du sud, le grand mur de pierre de la cit� s�ouvrait pour laisser s�engouffrer dans les rues �troites le souffle chaud et �touffant du vent des tropiques. Mais, cette fois, le retard du convoi, l�incertitude m�me o� on �tait de le voir arriver � bon port donn�rent � son arriv�e une port�e toute particuli�re.</p><p>Pendant ce temps, dans ses appartements du palais, Salaman recevait en audience priv�e Gardinak Cheysz, l�un des marchands de Dawinno et le meilleur de ses agents. C��tait un homme replet, mais d�une nature renferm�e, avec une fourrure d�une curieuse teinte gris-jaune et une bouche qui s�affaissait d�un c�t� � cause d�une faiblesse des muscles faciaux. Bien que n� � Yissou, il avait pass� la majeure partie de sa vie � Dawinno et il �tait au service de Salaman depuis de nombreuses ann�es.</p><p>��La situation est tr�s confuse � Dawinno, dit Gardinak Cheysz. C�est ce qui explique notre retard�: le d�part du convoi a �t� repouss�.</p><p>��Racontez-moi donc tout cela.</p><p>��Vous savez qu�un jeune homme du nom de Kundalimon, qui avait �t� enlev� en bas �ge par les hjjk, est revenu � Dawinno au printemps et qu�il�</p><p>��Oui, je sais tout cela. Je sais aussi qu�il a �t� assassin� et que le capitaine de la garde judiciaire a connu le m�me sort. Vous n�avez pas de nouvelles plus fra�ches�?</p><p>��Ah�! Vous �tes d�j� au courant, dit Gardinak Cheysz. Tr�s bien, sire. Tr�s bien.</p><p>Il demeura silencieux pendant quelques instants, comme s�il lui fallait remettre de l�ordre dans ses id�es. D�une place situ�e � l�ext�rieur du palais leur parvenaient les sons aigres et discordants d�une sorte de cornemuse jouant un air endiabl�, accompagn�s d��clats de rire retentissants.</p><p>��Savez-vous aussi, sire, que le jour des deux meurtres, la fille du chef Taniane est devenue folle et a disparu�?</p><p>Enfin du nouveau, se dit Salaman.</p><p>��Nialli�? demanda-t-il. C�est bien son nom�?</p><p>��Oui, Nialli Apuilana. Une jeune fille indocile et farouche.</p><p>��Qu�attendre d�autre de la fille de Taniane et de Hresh�? fit Salaman avec un petit sourire sarcastique. J�ai bien connu Hresh quand il �tait petit, au temps du cocon. C��tait un gamin insupportable, qui n�en faisait qu�� sa t�te et aimait � braver les interdits. Ainsi Nialli Apuilana a disparu dans une crise de d�mence. Et le d�part du convoi a �t� retard� � cause du deuil, je suppose.</p><p>��Mais elle n�est pas morte�! dit Gardinak Cheysz. M�me si elle l�a �chapp� belle. On l�a retrouv�e quelques jours plus tard, dans les marais, � l�est de la cit�. Elle d�lirait, elle avait de la fi�vre, mais la femme-offrande a r�ussi � la remettre sur pied. Sa vie n�a tenu qu�� un fil pendant plusieurs jours. Taniane �tait absolument incapable de s�occuper d�autre chose et les affaires de la cit� ont �t� totalement paralys�es pendant toute la dur�e de la maladie de la jeune fille. Notre autorisation de d�part est rest�e pendant tout ce temps sur son bureau, attendant sa signature. Quant � Hresh� Il a failli perdre la t�te lui aussi. Il s�est barricad� dans son bureau de la tour o� il conserve tous les vieux livres des chroniques et il n�y avait pas moyen de l�en d�loger. Les rares fois o� il sortait, il n�ouvrait pas la bouche.</p><p>Salaman secoua lentement la t�te.</p><p>��Hresh, murmura-t-il avec un m�lange de respect et de m�pris. Il n�y a pas deux cerveaux comme le sien sur toute la plan�te. Mais je suppose qu�on peut �tre � la fois extr�mement brillant et parfaitement stupide.</p><p>��Ce n�est pas tout, dit Gardinak Cheysz.</p><p>��Eh bien, continuez.</p><p>��J�ai mentionn� tout � l�heure Kundalimon, l�envoy� des hjjk, qui s�est fait tuer. Sachez que l�on commence � faire de lui un dieu � Dawinno. Ou au moins un demi-dieu.</p><p>��Un dieu�? s��cria le roi en clignant rapidement des yeux � plusieurs reprises. Qu�entendez-vous par l�?</p><p>��On lui �l�ve des autels et il y a m�me des chapelles o� l�on c�l�bre son culte. On fait de lui un proph�te, l�auteur d�une r�v�lation, le� Je ne sais pas comment exprimer cela. Ce sont des choses qui me d�passent. Tout ce que je puis vous dire, sire, c�est qu�on lui rend un culte. Cela me semble ridicule, mais toute la cit� est en grand �moi. Quand Taniane a enfin daign� s�int�resser � autre chose qu�� sa fille, elle a donn� l�ordre de r�primer la nouvelle religion.</p><p>��Je lui supposais plus de bon sens.</p><p>��Exactement. Les pers�cutions ne font que les renforcer dans leur croyance, comme elle n�a pas tard� � s�en rendre compte. Elle est d�j� revenue sur son ordre. Les gardes essayaient de d�couvrir les lieux du nouveau culte pour les d�truire�� � propos, il y a un nouveau capitaine de la garde, un certain Chevkija Aim, un jeune Beng ambitieux et sans piti頖, ils profanaient les autels et arr�taient les adorateurs de Kundalimon, mais le peuple a fait conna�tre son m�contentement. Les pers�cutions ont donc cess� et le nombre des fid�les augmente de jour en jour. Tout s�est pass� incroyablement vite. Avant de prendre la route de Yissou, il nous a fallu d�clarer sous serment que nous n��tions pas nous-m�mes des adorateurs de Kundalimon.</p><p>��Pouvez-vous m�expliquer en quoi consiste cette nouvelle religion�?</p><p>��Comme je vous l�ai dit, sire, tout cela me d�passe. D�apr�s ce que j�ai compris, elle exige la soumission aux hjjk.</p><p>��La� soumission� aux hjjk, articula lentement Salaman d�une voix incr�dule en d�tachant les syllabes.</p><p>��Oui, sire. L�acceptation de l�amour de la Reine, quel que soit le sens de ce concept. Vous avez peut-�tre appris que ce Kundalimon �tait venu nous proposer un trait� de paix avec les hjjk, d�apr�s lequel le continent serait divis� en deux, la fronti�re partant de�</p><p>��Oui, je sais aussi tout cela.</p><p>��Eh bien, les meneurs du nouveau culte r�clament la signature imm�diate de ce trait�. Et ce n�est pas tout�: ils demandent �galement que soient instaur�es des relations suivies et pacifiques entre la Cit� de Dawinno et la nation hjjk, et que certains hjjk, connus sous le nom de penseurs du Nid, soient invit�s � s�journer chez nous, comme le stipule le trait�. Pour que nous puissions recevoir leurs enseignements sacr�s. Pour que nous puissions �tre initi�s � la sagesse de la Reine.</p><p>��C�est de la pure folie, souffla Salaman, les yeux �carquill�s.</p><p>��Absolument, sire. Et c�est ce qui explique le retard du convoi�: toute la cit� est sens dessus dessous. Mais les choses se sont peut-�tre un peu calm�es maintenant. Quand nous avons enfin obtenu l�autorisation de partir, la fille du chef semblait compl�tement r�tablie�� � ce propos, le bruit commen�ait m�me � courir qu�elle �tait devenue l�une des animatrices du nouveau culte, mais il ne s�agit peut-�tre que d�une rumeur sans fondement�� et Taniane pouvait se consacrer tout � loisir aux affaires du gouvernement. Hresh aussi �tait r�apparu en public. Il se peut donc que la situation soit redevenue normale, mais je peux vous assurer que nous avons pass� plusieurs semaines tr�s difficiles.</p><p>��J�imagine, dit Salaman. Y a-t-il autre chose�?</p><p>��Non, sire, sinon que nous avons onze voitures remplies des plus belles marchandises et nous esp�rons passer un excellent s�jour dans votre cit�.</p><p>��Tr�s bien. Tr�s bien. Nous nous reverrons peut-�tre demain, Gardinak Cheysz. Je veux entendre une seconde fois tout cela pour voir si ce que vous m�avez racont� me para�t plus r�el � la lumi�re du jour.</p><p>Il leva les mains en faisant une grimace.</p><p>��Faire la paix avec les hjjk�! Les inviter � Dawinno pour qu�ils puissent y enseigner leur doctrine�! Je n�en crois pas mes oreilles�!</p><p>Il tira de sa ceinture une bourse remplie d�unit�s d��change de la Cit� de Dawinno et la lan�a � Gardinak Cheysz. L�espion l�attrapa adroitement au vol et s�inclina. Les commissures de sa bouche se relev�rent en �bauchant une sorte de sourire et il quitta la pi�ce.</p><empty-line/><p>Le m�me soir, dans une taverne de la Cit� de Yissou, Esperasagiot, Dumanka et quelques autres membres de l�escorte de Thu-kimnibol sont attabl�s avec plusieurs des nouveaux arrivants. Il est tard et le vin a coul� � flots. Ce sont tous de vieux amis. Les hommes de l�escorte de Thu-kimnibol ont l�habitude d�accompagner les convois de marchands qui assurent des liaisons r�guli�res entre les deux cit�s. Au nombre de ceux qui viennent d�arriver se trouve Thihaliminion, le fr�re de Esperasagiot, presque aussi bon conducteur de xlendis que Esperasagiot lui-m�me, et qui est l�un des voituriers du convoi de marchands.</p><p>Leur groupe comprend �galement quelques habitants de Yissou�: Gheppilin, le bourrelier, Zechtior Lukin, l��quarisseur, et Lisspar Moen, une femme qui tient commerce de porcelaines fines. Ce sont des amis de Dumanka. Des amis de fra�che date.</p><p>Thihaliminion fait depuis d�j� un certain temps le r�cit des singuliers �v�nements qui se sont succ�d� dans la Cit� de Dawinno�: les crimes, la disparition et la conduite extravagante de la fille du chef, l��mergence du nouveau culte de Kundalimon.</p><p>��On aurait dit la fin du monde, dit-il en pouffant de rire dans sa coupe de vin. Quand tout semble devenir anormal en m�me temps. Mais pourquoi diable est-ce que je ris�? poursuit-il en secouant sa t�te coiff�e d�un grand casque. Il n�y a pas de quoi rire�!</p><p>��Mais si�! lui r�torque Dumanka. Quand tout s�en va � vau-l�eau, il reste encore le rire. Quand les dieux nous envoient des catastrophes, que pouvons-nous faire d�autre que rire�? Les larmes n�ont jamais rien gu�ri, mais le rire nous permet au moins de dissimuler notre chagrin derri�re un masque de gaiet�.</p><p>��Tu n�es qu�un moqueur, Dumanka, lance Thihaliminion � l�intendant. Tu ne prends rien au s�rieux.</p><p>��Bien au contraire, mon fr�re, dit Esperasagiot. Malgr� sa gaiet� bruyante, Dumanka est l�un des hommes les plus s�rieux que je connaisse.</p><p>��Alors, qu�il le montre, s�il en est capable�! Ce qui se passe � Dawinno ne doit pas �tre pris � la l�g�re, comme vous le d�couvrirez en rentrant. Il est trop facile de rire quand on se trouve � des centaines de lieues�!</p><p>��Mais, mon fr�re, il ne voulait pas te blesser�! Tu ne vois donc pas que c�est sa fa�on de faire�? Il jouait simplement avec les mots.</p><p>��Non, dit Dumanka. Pas du tout.</p><p>��Non�? dit Esperasagiot, l�air perplexe.</p><p>��J��tais aussi s�rieux que je puis l��tre, mon ami. Et, si vous voulez bien m�accorder quelques instants, je vais m�expliquer.</p><p>��Nous perdons tous notre salive, grommelle Thihaliminion. Nous ferions mieux de boire au lieu de parler pour ne rien dire.</p><p>��Accordez-moi seulement quelques instants, dit Dumanka. Vous verrez que ce n�est pas une perte de temps.</p><p>Tous les regards se tournent vers lui, car personne n�a jamais entendu l�intendant s�exprimer avec une telle gravit�.</p><p>��J�ai dit, poursuit-il, que le rire est pr�f�rable aux larmes quand les dieux nous envoient des malheurs, et je crois �tre dans le vrai. Et sinon le rire, au moins la r�signation. � quoi bon en effet g�mir et r�criminer contre la volont� des dieux�? Ceux qui sont � cette table�</p><p>��Suffit, Dumanka�! lance Thihaliminion d�un ton un peu trop cassant.</p><p>��Encore quelques mots, je t�en conjure. Connais-tu ces trois personnes�: Zechtior Lukin, Lisspar Moen et Gheppilin�? Non, bien s�r, tu ne les connais pas. Moi, je les connais et je puis t�assurer qu�ils ont la sagesse en eux. Ils ont beaucoup � nous apprendre sur le chapitre de la soumission � la volont� divine. T�es-tu jamais demand�, Thihaliminion, pourquoi les yeux de saphir ont conserv� une attitude si flegmatique quand les dieux ont lanc� sur leur plan�te les �toiles de mort qui allaient la d�truire�? Tout le monde sait qu�ils auraient pu renvoyer les �toiles de mort, s�ils l�avaient voulu, mais�</p><p>��Par Nakhaba, quel rapport peut-il bien y avoir entre les yeux de saphir et le vent de folie qui souffle sur notre cit�? Veux-tu m�expliquer, Dumanka�?</p><p>��Passe-moi le vin et je vais t�expliquer. Et apr�s cela, tu auras peut-�tre envie d��couter Zechtior Lukin et m�me de lire un petit livre qu�il a �crit. Tu y trouveras peut-�tre un certain r�confort, si tu es aussi perturb� par la situation � Dawinno que tu sembles l��tre.</p><p>Dumanka tourne la t�te vers l��quarisseur, un homme tout r�bl�, qui d�gage une grande impression de force et de vigueur.</p><p>��Ce que Zechtior Lukin m�a enseign� au cours de nos conversations, reprend-il, c�est ce que j�ai pratiqu� toute ma vie sans savoir comment l�exprimer. Je reconnais la toute-puissance des dieux et le r�le essentiel qu�ils jouent dans notre destin�e. Ils d�cident de tout et nous devons nous soumettre avec entrain, car nos seuls autres choix sont de le faire avec tristesse ou avec col�re, pour le m�me r�sultat, mais sans la joie. Quoi qu�il advienne, �toiles de mort ou hjjk, nouvelles religions bizarres ou crime de sang en pleine rue, quoi que ce soit, nous ne pouvons que l�accepter. Zechtior Lukin et ses Acceptants ont une philosophie�� Lisspar Moen et Gheppilin en sont des adeptes, et, moi aussi, j�en suis un, je l�ai toujours �t�, m�me si je viens juste de le d�couvrir�� ils ont donc une philosophie qui procure la paix de l��me et la s�r�nit� de l�esprit. Elle a fait de moi un homme meilleur, Thihaliminion, un homme indiscutablement meilleur. Et quand je retournerai � Dawinno, tu peux �tre s�r que j�emporterai avec moi le petit livre de Zechtior Lukin et que je partagerai la v�rit� qu�il contient avec tous ceux qui accepteront de m��couter.</p><p>��Il ne manquait plus que cela, murmure Thihaliminion en consid�rant sa coupe vide d�un air d�go�t�. Encore une nouvelle religion.</p><empty-line/><p>Thu-kimnibol frappa et entra. Salaman, qui somnolait devant une bouteille de vin presque vide, se r�veilla instantan�ment.</p><p>��Tu voulais me voir, mon cousin�?</p><p>��Oui, dit Salaman. Je suppose que tu as eu le temps de prendre connaissance des nouvelles de Dawinno. La fille de Taniane qui est devenue folle et Taniane elle-m�me, tellement boulevers�e qu�elle a totalement n�glig� pendant plusieurs jours les affaires de la cit�.</p><p>��Oui, r�pondit s�chement Thu-kimnibol, la fourrure gonfl�e et les yeux �tincelants. C�est ce que l�on m�a dit.</p><p>��T�a-t-on �galement parl� de cette nouvelle religion pr�nant l�amour des hjjk qui fait fureur chez toi�? Elle a pris son essor apr�s l�assassinat de Kundalimon, � ce qu�il para�t. Mes agents m�ont rapport� qu�on parle de lui � Dawinno comme d�un grand proph�te mort pour l�amour du Peuple.</p><p>��Tes agents sont tr�s efficaces, mon cousin.</p><p>��Ils sont pay�s pour cela. Mais ils m�ont �galement inform� que les adorateurs de Kundalimon sont favorables � la signature du trait� propos� par la Reine. Est-il vrai qu�ils veulent inviter � Dawinno des missionnaires hjjk qui leur enseigneraient les myst�res de la sagesse des insectes�?</p><p>��Pourquoi me poses-tu toutes ces questions, mon cousin�?</p><p>��Parce que tu m�as promis que, le moment venu, ton peuple combattrait � nos c�t�s, r�pondit Salaman d�un ton cassant. Et regarde donc ce qu�ils font�! Cette folie, cette absurdit�!</p><p>��Ah�! C�est donc cela�! dit Thu-kimnibol.</p><p>��C�est une absurdit�, mon cousin�!</p><p>��Oui, mais je pense qu�elle nous sera utile.</p><p>��Utile�? s��cria le roi, frapp� d��tonnement, en levant la t�te.</p><p>��Bien s�r, dit Thu-kimnibol en souriant. Le clan pacifiste fait notre jeu. En poussant les choses trop loin, ils se d�truiront eux-m�mes. Imagines-tu, mon cousin, ce que serait Dawinno si des pr�dicateurs hjjk exhortaient la foule dans leur langage barbare � tous les coins de rue, si tout le monde n�avait plus � la bouche que le lien du Nid et l�amour de la Reine et si des arm�es de hjjk venus visiter leur nouvelle colonie m�rionale paradaient en rangs serr�s sur le front de mer�?</p><p>��C�est une vision cauchemardesque, dit Salaman.</p><p>��Absolument. Mais on peut justement en tirer parti, � la condition qu�il reste encore � Dawinno quelques personnes saines d�esprit, ce dont je ne doute pas. Il faut que je r�ussisse � leur peindre le tableau que je viens de te brosser. Que je leur montre qu�il s�agit d�une tentative de subversion perp�tr�e de l�int�rieur par les hjjk. Que je leur fasse comprendre que cette nouvelle religion a pour unique objet de nous faire tomber sous les griffes des insectes. Je leur dirai que l�amour de la Reine est pire que la haine de la Reine. Qu�avec la haine, nous savons au moins � quoi nous en tenir. Que l�amour de la Reine et la haine de la Reine sont en r�alit� la m�me chose, sous des masques diff�rents. Je leur dirai�: ��Mes amis, c�est une menace mortelle qui p�se sur nous. En signant ce trait�, nous ouvrons les bras � nos ennemis. Voulez-vous donc que les hjjk envahissent Dawinno comme ils ont envahi Vengiboneeza�?�� Et je continuerai jusqu�� ce que le culte de Kundalimon soit condamn� � la clandestinit� ou qu�il p�riclite de lui-m�me.</p><p>��Et apr�s�?</p><p>��Apr�s, nous commencerons � faire l��loge de la guerre, dit Thu-kimnibol. � d�montrer la n�cessit� de porter une attaque contre l�ennemi afin de faire de la Terre une plan�te s�re pour le Peuple. Notre salut est dans la guerre contre les hjjk�! Une guerre dont il nous faudra, mon cher cousin, r�gler tous les d�tails avant mon d�part. Et, quand je serai de retour � Dawinno, je leur annoncerai que Salaman est notre alli� loyal, qu�il attend que nous nous joignions � lui dans son combat sacr�, que nos deux cit�s doivent s�unir contre les insectes. Apr�s quoi, il ne nous restera plus qu�� nous mettre d�accord pour engager les hostilit�s. Le moindre incident devrait faire l�affaire. Qu�en penses-tu, mon cousin�? Cette nouvelle religion � la gloire des hjjk n�est-elle pas pr�cis�ment ce que nous attendions�?</p><p>Salaman hocha lentement la t�te. Puis il �clata d�un rire tonitruant.</p><empty-line/><p>Le petit Tikharein Tourb porta la main au talisman du Nid pendu sur sa poitrine.</p><p>��Si seulement il pouvait nous montrer la Reine, Chhia Kreun�! Il pourrait peut-�tre nous permettre de La voir. En utilisant en m�me temps le talisman et notre seconde vue. Hein�? Qu�en penses-tu�?</p><p>��Elle est trop loin, r�pondit la fillette. La seconde vue ne porte pas si loin.</p><p>��Alors, on pourrait essayer le couplage.</p><p>��Que sais-tu du couplage, Tikharein Tourb�? demanda Chhia Kreun en �touffant un petit rire.</p><p>��J�en sais assez. J�ai neuf ans, tu sais.</p><p>��L��ge du couplage est de treize ans.</p><p>��Mais, toi, tu n�as que onze ans. Et tu voudrais me faire croire que tu sais tout�!</p><p>Elle arrangea coquettement sa fourrure, tirant sur les poils et les lissant soigneusement.</p><p>��J�en sais plus long que toi, en tout cas.</p><p>��Sur le couplage, peut-�tre. Mais pas sur la v�rit� du Nid. De toute fa�on, cette discussion ne nous m�ne nulle part. Mais j�ai une id�e. Et si je prenais le talisman dans mon organe sensoriel pendant que nous commen�ons un couplage, ici, devant l�autel�</p><p>��Tu veux rire�?</p><p>��Mais non�! Mais non�!</p><p>��Le couplage est interdit tant que nous n�avons pas l��ge. Et puis, on ne saurait pas quoi faire. Peut-�tre qu�on s�imagine le savoir, mais, tant que la femme-offrande ne nous a pas montr�</p><p>��Tu veux voir la Reine ou tu ne veux pas�? demanda Tikharein d�un ton m�prisant.</p><p>��Bien s�r que je veux.</p><p>��Alors, pourquoi t�occupes-tu de ce qui est interdit et de ce que la femme-offrande doit nous montrer�? Pour nous, la femme-offrande ne repr�sente rien, elle fait partie du pass�. Maintenant, seule compte la v�rit� du Nid. Et c�est ce pendentif qui la contient�!</p><p>Il laissa sa main courir sur le fragment de carapace de hjjk dont �tait fait le pectoral.</p><p>��C�est Kundalimon lui-m�me qui l�a dit, poursuivit Tikharein Tourb. Si je le serre dans mon organe sensoriel et si nous faisons un couplage�� tout le monde pourrait rester autour de nous et chanter les chants sacr�s�� peut-�tre que la Reine nous appara�tra, ou que nous appara�trons � la Reine�</p><p>��Tu crois vraiment�?</p><p>���a vaut la peine d�essayer, non�?</p><p>��Mais� Un couplage�</p><p>��Tant pis, dit-il. Je trouverai une fille assez vieille pour m�apprendre le couplage. Nous verrons la Reine tous les deux et toi, tu peux faire ce que tu veux.</p><p>Il se retourna et fit mine de partir. Chhia Kreun �touffa un petit cri et courut vers lui.</p><p>��Non�!� Attends�! Attends, Tikharein Tourb�!�</p></section><section><title><p>6</p><p>La mauvaise saison</p></title><p>Thu-kimnibol partira pour Dawinno dans un ou deux jours, trois au plus, d�s que le convoi sera pr�t � prendre la route. Ce soir, Salaman donne un d�ner d�adieu en son honneur. Le vent malin mugit dans la nuit. La gr�le tambourine sur les vitres. La nuit pr�c�dente, il a gr�l� aussi, de petits grains de glace qui cinglaient, coupaient et br�laient comme du feu solidifi�. Ce soir, c�est encore pire. Et le ciel d�encre � l�orient laisse pr�sager l�arriv�e de la neige.</p><p>C�est une nouvelle saison qui commence. Le soir tombe de bonne heure maintenant. Les premiers orages annonciateurs de l�hiver commencent � s�abattre sur la Cit� de Yissou.</p><empty-line/><p>Pour Salaman, l�arriv�e du mauvais temps signifiait le d�but d�une p�riode difficile. Il en allait de m�me tous les ans et, tous les ans, c��tait un peu plus difficile. La capacit� d�adaptation de son organisme s�amenuisait � mesure qu�il avan�ait en �ge. D�j� m�lancolique de nature, il devenait encore plus sombre quand revenaient les vents mauvais et cela empirait d�ann�e en ann�e. Celle-ci s�annon�ait comme la pire qu�il e�t jamais connue. Du jour au lendemain, avec le changement de temps, toute sa patience s��tait envol�e et il �tait devenu affreusement irascible. Sa mauvaise humeur retombait principalement sur son entourage et tout le monde marchait sur la pointe des pieds. Il ne supportait rien ni personne. M�me Thu-kimnibol, l�h�te de marque, l�ami tr�s cher, qui, ce soir-l�, occupait la place d�honneur qu�il avait tant convoit�e autrefois, � c�t� du roi, avant Chham, avant Athimin.</p><p>��Par le Destructeur, ce vent transperce la muraille�! dit Thu-kimnibol au moment o� l�on servait le cuissot de thandibar r�ti. J�avais oubli� les rigueurs de l�hiver � Yissou�!</p><p>Salaman, les yeux rougis par l�alcool, se versa une autre coupe de vin. La remarque de Thu-kimnibol avait �t� comme une gifle lanc�e � toute vol�e. Le roi pivota sur son si�ge et foudroya son h�te du regard.</p><p>��La douceur du climat de Dawinno te manque, hein�? Vous ne savez pas ce qu�est l�hiver l�-bas�! Ne t�inqui�te pas, tu seras bient�t rentr� chez toi�!</p><p>L�hiver, l�hiver dans toute sa rigueur, �tait quelque chose que la tribu n�avait pas eu � affronter depuis son arriv�e � Vengiboneeza. L�ancienne capitale des yeux de saphir �tait nich�e entre les montagnes et la mer, dans une zone climatique particuli�rement favoris�e, o� la mauvaise saison �tait br�ve, o� la temp�rature restait douce et o� le seul inconv�nient �tait la pluie, qui pouvait tomber plusieurs jours d�affil�e. La Cit� de Dawinno, beaucoup plus au sud, b�n�ficiait d�un bout � l�autre de l�ann�e d�un climat d�une douceur exceptionnelle. Mais la cit� du roi Salaman, malgr� la protection que lui offrait l�ancien crat�re de l��toile de mort � l�int�rieur duquel elle avait �t� b�tie, �tait expos�e aux vents d�est qui soufflaient toute l�ann�e du c�ur du continent, l� o� le Long Hiver n�avait pas encore totalement rel�ch� son �treinte.</p><p>L�hiver � Yissou �tait bref, mais il pouvait �tre d�une rigueur extr�me. Quand les vents malins soufflaient, les arbres se d�pouillaient de leur feuillage et le sol devenait sec et aride. Les r�coltes �taient perdues et le b�tail d�p�rissait. Quand les vents malins soufflaient, les habitants de la cit� devenaient rev�ches et hargneux. Ils perdaient toute g�n�rosit� et la mauvaise humeur �tait g�n�rale. De violentes disputes �clataient entre amis et entre compagnons, et parfois elles d�g�n�raient en rixes. La saison des vents ne durait que quelques semaines, mais tout le monde priait pour qu�elle s�ach�ve au plus vite, comme leurs anc�tres avaient pri� pendant d�innombrables g�n�rations pour que s�ach�ve le Long Hiver.</p><p>��Et ce n�est que le d�but, dit Thaloin, la compagne de Salaman, d�une voix morne. Vous avez de la chance de partir, prince. Dans quelques semaines, nous aurons l�impression ici que le Long Hiver est revenu.</p><p>��Tais-toi�! lui ordonna Salaman avec rudesse.</p><p>��Mon seigneur, tu sais bien que c�est la v�rit�. Ce n�est que le d�but du vent�!</p><p>��Vas-tu te taire, femme�! s��cria Salaman.</p><p>Il frappa du plat de la main sur le bois nu de la table avec une telle violence que les verres et la vaisselle tressaut�rent, et qu�un peu de vin se renversa.</p><p>��Elle exag�re, dit-il en se tournant vers Thu-kimnibol. Maintenant qu�elle commence � prendre de l��ge, l�hiver la p�n�tre jusqu�aux os et la rend grincheuse. Mais, crois-moi, nous ne souffrons de ce vent que pendant quelques semaines, puis il y a parfois un peu de neige et le printemps revient.</p><p>Il �clata d�un rire �pre, un rire sonore et forc� qui lui fit mal aux c�tes.</p><p>��J�aime les changements de saisons. Je trouve cela tr�s agr�able. Pour ma part, je n�aimerais pas vivre dans un endroit o� le temps est immuablement beau, mais j�esp�re que le rafra�chissement de la temp�rature ne t�a pas caus� trop de d�sagr�ments, mon cher cousin.</p><p>��Pas le moins du monde, mon cousin. Je supporte bien le froid.</p><p>��Notre bref hiver n�est vraiment pas tr�s rigoureux, poursuivit Salaman. Qu�en dites-vous�? Hein�?</p><p>Le roi fit du regard le tour de la table. Chham inclina la t�te, aussit�t imit� par Athimin et par tous les autres, y compris Thaloin. Ils ne savaient que trop bien que Salaman �tait d�une humeur massacrante. Le vent recommen�a � souffler par rafales. Le roi sentit la col�re monter un peu plus en lui et il s�effor�a de la contenir.</p><p>Levant son verre, il l�agita vaguement dans la direction de Thu-kimnibol.</p><p>��Assez sur ce sujet�! Je porte un toast�! Un toast�! � mon cher ami, � mon cousin bien-aim�, Thu-kimnibol�!</p><p>��Thu-kimnibol�! r�p�ta pr�cipitamment Chham.</p><p>��Thu-kimnibol�! reprirent tous les autres en ch�ur.</p><p>��Mon cher ami, dit le prince en levant son verre � son tour. Qui aurait cru, il y a vingt ans, que je serais ici ce soir, � cette table, sur ce si�ge devant ce feu br�lant dans l��tre et que je me dirais�: quel homme merveilleux, quel ami pr�cieux, quel alli� loyal�! � toi, mon cher Salaman.</p><p>Le roi l�observa en vidant son verre. Il avait l�air sinc�re. Il<emphasis> �tait</emphasis> sinc�re. Ils �taient v�ritablement devenus amis. Jamais je n�aurais cru cela possible, songea-t-il et les larmes embu�rent ses yeux. Ce cher Thu-kimnibol. Ce bon vieux Thu-kimnibol. Comme tu vas me manquer, quand tu seras parti�!</p><p>��Du vin�! s��cria-t-il. Du vin pour Thu-kimnibol�! Et du vin pour le roi�!</p><p>Weiawala se leva et remplit leurs verres avec empressement. Quand elle arriva pr�s de Thu-kimnibol, il passa le bras autour de sa taille, puis laissa descendre la main le long de sa cuisse. Il ne laissait jamais passer une occasion de la caresser, de la toucher. Depuis que Weiawala partageait sa couche, Thu-kimnibol avait � peine regard� les autres femmes. Salaman s�en f�licitait et se disait que cela d�boucherait peut-�tre sur une alliance royale. On pouvait en effet imaginer que Thu-kimnibol prendrait le pouvoir � Dawinno quand le r�gne de Taniane s�ach�verait, puisqu�il ne semblait pas y avoir une seule femme ayant les qualit�s requises pour lui succ�der. Et il lui serait bien utile d�avoir une de ses filles sur le tr�ne de Dawinno, aupr�s de Thu-kimnibol.</p><p>Il but une grande rasade de vin. Il commen�ait � se sentir un peu mieux�; le vent semblait tomber.</p><p>��Mon cher Thu-kimnibol, dit-il encore, au bout d�un moment.</p><p>Un bruit semblable � celui d�une gifle assen�e par la main d�un g�ant fit trembler les murs du palais. L�accalmie avait �t� de courte dur�e. Le vent recommen�ait � souffler et il redoublait de violence. Et, avec le retour du vent, la br�ve sensation de mieux-�tre de Salaman s��vanouit. Il sentit brusquement des pulsations fr�n�tiques dans sa t�te et un poids sur sa poitrine.</p><p>��Quelle nuit �pouvantable, murmura Thaloin � Vladirilka. Ce vent va le rendre fou.</p><p>Elle avait parl� d�une voix � peine audible, dans un souffle, mais l�ou�e de Salaman devenait d�une extraordinaire finesse quand les vents malins le harcelaient. Les paroles de Thaloin frapp�rent ses oreilles avec l�intensit� d�un cri.</p><p>��Comment�? s��cria-t-il en se levant d�un bond. Qu�est-ce qu�il y a�? Tu crois que je vais devenir fou�? C�est bien ce que tu as dit�?</p><p>Thaloin eut un mouvement de recul et leva un bras pour se prot�ger le visage. Un silence de mort s�abattit sur la salle.</p><p>��Une nuit �pouvantable, une horrible saison�! rugit Salaman en se dressant au-dessus d�elle. Une nuit �pouvantable, une horrible saison�! Le Long Hiver est revenu�! Tu passes ton temps � te plaindre, femme�! Ne peux-tu donc te contenter de ce que tu as�? Je devrais te faire jeter dehors pour que tu voies ce qu�est vraiment le froid�!</p><p>Le roi croise le regard de Thu-kimnibol. Il s�agrippe au bord de la table pour garder l��quilibre. Des vagues de col�re traversent son cerveau comme de la lave en fusion. Il sent un �norme rugissement monter en lui. Il a toutes les peines du monde � se retenir d�envoyer dinguer Thaloin � l�autre bout de la salle. Sa compagne qu�il aime tant�! Peut-�tre a-t-elle raison. Peut-�tre est-il d�j� devenu fou. Maudit vent, maudite saison�!</p><p>Je suis en train de g�cher la soir�e, se dit-il. Je suis en train de me couvrir de honte devant Thu-kimnibol et de faire honte � toute ma famille.</p><p>��Il faut m�excuser, dit-il � son h�te d�une voix rauque et �trangl�e. C�est le vent� Je ne me sens pas bien�</p><p>Il a une mine piteuse, mais c�est d�un regard furibond qu�il fait le tour des convives. Il les met au d�fi d�ouvrir la bouche�; mais nul ne dit mot. Ses trois compagnes sont terrifi�es. Thaloin est pr�te � se jeter sous la table et Vladirilka semble atterr�e. Seule Sinithista, la plus calme et la plus solide des trois, para�t tant soit peu ma�tresse d�elle-m�me.</p><p>��Toi, dit-il en lui faisant signe de quitter le groupe des femmes pour venir � lui.</p><p>Puis, sa compagne sur ses talons, il se retire en tanguant et se dirige vers sa chambre, accompagn� par les mugissements du vent.</p><empty-line/><p>Au milieu de la nuit, un affreux cauchemar saisit le roi. Salaman imagine qu�il est couch� non avec sa jeune compagne Sinithista, mais avec une femme hjjk dont le corps dur, � la peau squameuse, se presse contre le sien.</p><p>Des griffes couvertes de poils noirs de ses membres sup�rieurs, elle lui caresse la joue. Elle a referm� sur ses cuisses ses puissantes pattes de derri�re articul�es et le tient par la taille avec sa paire de bras interm�diaires. Ses immenses yeux brillants aux nombreuses facettes le contemplent passionn�ment. Elle �met des sons rudes et �pres de plaisir. Mais le pire, c�est qu�il l��treint avec une �gale ferveur, que ses doigts courent tendrement sur les tubes respiratoires orange vif qui pendent de chaque c�t� de sa t�te, que sa bouche cherche avidement le grand bec ac�r�. Et sa verge, dure, d�mesur�ment gonfl�e par le d�sir, est enti�rement plong�e dans quelque myst�rieux orifice qui se perd � l�int�rieur du long thorax anguleux.</p><p>Il pousse un cri d�horreur, un affreux hurlement de douleur et de rage m�l�es, � faire crouler le mur de la cit�, et il se d�gage. D�un bond gigantesque, il saute du lit et se met fr�n�tiquement en qu�te d�un bougeoir.</p><p>��Mon seigneur�? dit Sinithista d�une petite voix plaintive.</p><p>Nu devant la fen�tre, le corps secou� de tremblements convulsifs, Salaman r�ussit � trouver le bougeoir et il d�couvrit la phosphobaie. Mais non, il n�y avait pas de hjjk�! Rien que Sinithista, dress�e sur son s�ant, et qui le regardait, les yeux �carquill�s. Elle tremblait. Sa poitrine montait et descendait � une allure pr�cipit�e, et ses parties g�nitales �taient gonfl�es par l�excitation. Il baissa les yeux et vit sa verge, encore raide, qui palpitait douloureusement. Ce n��tait donc qu�un mauvais r�ve. Il s��tait accoupl� avec Sinithista dans son sommeil d�ivrogne et il l�avait prise pour� pour�</p><p>��Qu�est-ce qui te trouble tant, mon seigneur�? demanda-t-elle.</p><p>��Rien. Rien du tout. Un r�ve horrible.</p><p>��Reviens donc te coucher.</p><p>��Non, dit-il, l�air sombre.</p><p>Il sait que s�il se rendort, le r�ve reviendra le saisir. Peut-�tre qu�en chassant Sinithista de la chambre� Non, non, ce serait encore pire de rester seul. Il n�osera pas fermer les yeux, m�me l�espace d�un instant, car la terrifiante image du monstre appara�tra derechef.</p><p>��Mon seigneur, murmura Sinithista en sanglotant doucement.</p><p>Il eut piti� d�elle. Il venait de l�abandonner au beau milieu d�un accouplement, il semblait la repousser avec m�pris, alors qu�il n�avait pas pass� une nuit avec elle depuis plusieurs semaines, depuis qu�il avait succomb� � la fascination que Vladirilka exer�ait sur lui.</p><p>Mais il n��tait pas question de retourner se coucher.</p><p>Salaman s�approcha d�elle et posa la main sur son �paule.</p><p>��Ce r�ve m�a tellement troubl� que j�ai besoin d�aller respirer, dit-il d�une voix tr�s douce. Je reviendrai plus tard, quand j�aurai mis de l�ordre dans mes id�es. Rendors-toi.</p><p>��Le cri que tu as pouss� �tait si terrifiant�</p><p>��Oui, dit-il.</p><p>Il prit un peignoir qu�il jeta sur ses �paules et quitta la pi�ce.</p><p>Le palais �tait plong� dans l�obscurit�. L�air �tait glacial. Les vents d�cha�n�s battaient les murs, apportant avec eux des volutes de neige tourbillonnant comme des fant�mes furieux. Mais il ne pouvait pas rester l�; tout l��difice lui semblait contamin� par le monstrueux cauchemar. Il descendit jusqu�aux �curies. Deux palefreniers lev�rent � son entr�e un regard ensommeill�, puis, voyant que c��tait le roi, ils se rendormirent. Ils avaient l�habitude de ses caprices. Le fait qu�il vienne chercher un xlendi au beau milieu de la nuit n�avait rien de vraiment insolite.</p><p>Il choisit une monture et quitta le palais pour prendre la direction du mur et de son pavillon.</p><p>La temp�te faisait rage et le vent �tait si imp�tueux que Salaman se demanda par quel miracle la lune n�avait pas encore �t� emport�e par la tourmente. Les violentes rafales apportaient plus de neige qu�il n�en avait jamais vu tomber, assez pour recouvrir le sol d�une couche immacul�e d�j� �paisse de la longueur d�un doigt et qui augmentait � vue d��il. Il se retourna et vit � la clart� diffuse de la lune que son xlendi laissait sur le tapis de neige l�empreinte profonde de ses sabots.</p><p>Salaman attacha sa monture au-dessous du pavillon et il grimpa l�escalier quatre � quatre jusqu�au chemin de ronde. Son c�ur lui martelait la cage thoracique. Arriv� � l�int�rieur du pavillon, le roi posa les mains sur le rebord de la fen�tre et passa la t�te par l�ouverture, sans se soucier des bourrasques glac�es qui le giflaient. Il avait besoin de nettoyer son esprit, d�en arracher tous les lambeaux du r�ve qui l�avait assailli dans son sommeil profond d�ivrogne.</p><p>� la clart� intermittente de la lune qui per�ait � travers les tourbillons de neige, le paysage qui s��tendait au pied de la muraille avait la blancheur d�un linceul. Un vent cinglant soulevait les flocons et les projetait en l�air pour leur donner des formes changeantes � l�aspect sinistre. Le roi �tait incapable de chasser de sa bouche le go�t du bec de la femelle hjjk. Son membre viril �tait au repos, mais il �prouvait les �lancements douloureux du d�sir insatisfait et il avait l�impression qu�un feu glac� br�lait tout le long de la hampe, le signe qu�il avait d� �tre en contact avec quelque fluide corrosif pendant son accouplement contre nature.</p><p>Peut-�tre devrais-je descendre, se dit Salaman. Me d�shabiller et me rouler nu dans la neige jusqu�� ce que je sois lav� de�</p><p>��P�re�?</p><p>��Qui est l�? demanda Salaman en pivotant sur lui-m�me.</p><p>��C�est Biterulve, p�re.</p><p>Le gar�on qui se tenait dans le vestibule du pavillon passa timidement la t�te dans l�embrasure de la porte. Il avait les yeux d�mesur�ment ouverts.</p><p>��Tu nous as fait peur, p�re. Quand ma m�re m�a dit que tu t��tais brusquement lev� et que tu �tais sorti de ta chambre comme un fou� Et puis, on t�a vu quitter le palais�</p><p>��Tu m�as suivi�? s��cria Salaman. Tu m�as espionn�?</p><p>Il bondit vers le fr�le adolescent, l�attira brutalement dans le pavillon et le gifla � trois reprises, de toutes ses forces. Biterulve poussa un cri, autant de surprise que de douleur sans doute, apr�s la premi�re gifle, mais il re�ut les autres en silence. Le roi vit les yeux b�ants d��tonnement de son fils briller � la clart� de la lune et le reflet de cette lumi�re dans les flocons tourbillonnants. Il l�cha le jeune prince et recula en titubant vers la fen�tre.</p><p>��P�re, dit doucement Biterulve.</p><p>Il s�avan�a vers lui, les bras grands ouverts, sans se soucier des risques qu�il courait.</p><p>Tout le corps du roi fut parcouru d�un grand frisson convulsif. Salaman prit l�enfant dans ses bras et l��treignit si fort qu�il en eut le souffle coup�. Puis il le l�cha.</p><p>��Je n�aurais pas d� te frapper, dit-il tr�s doucement. Mais tu n�aurais pas d� me suivre jusqu�ici. Tu sais tr�s bien que nul n�a le droit de venir me voir dans mon pavillon pendant la nuit.</p><p>��Tu avais tellement peur, p�re. Ma m�re m�a dit que tu semblais avoir perdu la raison.</p><p>��Peut-�tre l�avais-je perdue.</p><p>��Pouvons-nous t�aider, p�re�?</p><p>��J�en doute. J�en doute fort.</p><p>Salaman ouvrit de nouveau les bras au jeune prince, il le prit au creux de son �paule et le serra tr�s fort contre lui.</p><p>��J�ai fait un r�ve cette nuit, mon gar�on, dit-il d�une voix s�pulcrale, un r�ve si terrible que je ne puis le raconter ni � toi, ni � quiconque, et dont je dirais seulement qu�il �tait assez effrayant pour enlever la raison � un homme comme on enl�ve la peau d�un fruit. Ce r�ve me fait encore souffrir et je ne parviendrai peut-�tre jamais � lib�rer mon esprit de son empreinte.</p><p>��Oh�! P�re�! P�re�!�</p><p>��C�est � cause de ce temps �pouvantable. Du vent malin qui me mart�le le cr�ne et qui, d�ann�e en ann�e, me rapproche un peu plus de la folie.</p><p>��Veux-tu que je te laisse seul maintenant�? demanda Biterulve.</p><p>��Oui� Non. Non, reste.</p><p>La mine sombre, le roi se retourna et son regard se perdit dans les t�n�bres qui s��tendaient au-del� du mur. Mais il garda le jeune prince � ses c�t�s.</p><p>��Tu sais combien je t�aime, Biterulve.</p><p>��Bien s�r que je le sais.</p><p>��Je voudrais te dire que, si je t�ai frapp� c�est � cause de cette folie qui me poss�de. Mais ce n�est pas moi�</p><p>Biterulve hocha la t�te, mais il garda le silence. Salaman le serra derechef contre lui. La rage qui l�avait saisi retombait petit � petit.</p><p>��Est-ce encore l�effet de ma folie, demanda-t-il en fouillant la nuit du regard, ou bien est-ce une silhouette que j�aper�ois l�-bas�? Un cavalier sur un xlendi, qui arrive sur la Route du Sud�?</p><p>��Mais oui, p�re, tu as raison�! Je le vois, moi aussi�!</p><p>��Mais qui pourrait bien arriver en pleine nuit, avec un temps pareil�?</p><p>��Qui que ce soit, il faut lui ouvrir la porte.</p><p>��Attends, dit Salaman. Oh�! Vous, l�-bas�! hurla-t-il en mettant ses mains en porte-voix. Vous m�entendez�?</p><p>Mais sa voix avait de la peine � couvrir le bruit du vent.</p><p>Le xlendi, tr�buchant dans la neige, semblait �tre arriv� au bout de ses forces. Le cavalier n�avait pas l�air en meilleur �tat. Il gardait la t�te baiss�e et s�agrippait d�sesp�r�ment � sa selle.</p><p>��Qui �tes-vous�? cria Salaman. Quel est votre nom�?</p><p>L��tranger releva lentement la t�te. Il �mit un son rauque et inarticul�, absolument inaudible dans la temp�te.</p><p>��Comment�? hurla Salaman. Qui �tes-vous�? L�homme �mit le m�me son, mais d�une voix encore plus faible que la premi�re fois.</p><p>��Il va mourir, p�re�! s��cria Biterulve. Laisse-le entrer�! Quel mal peut-il nous faire�?</p><p>��Un inconnu� en pleine nuit, dans la temp�te�</p><p>��Il est tout seul, plus mort que vif, et nous sommes deux.</p><p>��Et s�il y en avait d�autres, tapis dans l�obscurit�, attendant que la porte s�ouvre�</p><p>��P�re�!</p><p>Quelque chose dans le ton du jeune prince frappa l�esprit troubl� du roi. Il hocha la t�te et cria au cavalier de se diriger vers la porte. Salaman et son fils descendirent lui ouvrir, mais l��tranger eut toutes les peines du monde � guider sa monture � l�int�rieur de l�enceinte. Le xlendi avan�ait en zigzag et tra�ait dans la neige un chemin sinueux. � deux reprises, l��tranger faillit tomber de l�animal chancelant et, quand il eut enfin r�ussi � franchir la porte, il l�cha les r�nes et se laissa glisser sur le flanc de l�animal. Il tomba sur les genoux et les coudes, et le roi fit signe � Biterulve de l�aider � se relever.</p><p>C��tait un Beng. Des peaux et des fourrures retenues par une corde jaune emmaillotaient son corps, mais il avait l�air transi de froid. L�homme avait les yeux vitreux sous son casque et une couche brillante de glace s�accrochait � sa fourrure d�un p�le jaune ros�tre, une teinte tr�s rare pour un Beng.</p><p>��Nakhaba�! s��cria-t-il brusquement, secou� par un frisson si violent qu�on e�t dit qu�il allait lui arracher la t�te. Quel temps�! Ce froid br�le comme le feu�! Est-ce le retour du Long Hiver�?</p><p>��Qui �tes-vous�? demanda Salaman d�une voix dure.</p><p>��Emmenez-moi� au chaud�</p><p>��Dites-moi d�abord qui vous �tes�!</p><p>��Un courrier. Envoy� par le chef Taniane. Un message pour le prince Thu-kimnibol.</p><p>Le Beng oscilla sur ses jambes et faillit tomber. Puis il se redressa en rassemblant ses derni�res forces.</p><p>��Je m�appelle Tembi Somdech, dit-il d�une voix plus grave et plus ferme. Je fais partie de la garde de la Cit� de Dawinno. Au nom de Nakhaba, conduisez-moi imm�diatement aupr�s du prince Thu-kimnibol.</p><p>Et il tomba tout d�un bloc, la face dans la neige.</p><p>Salaman, le front barr� par un pli d�inqui�tude, le prit dans ses bras et le souleva aussi facilement qu�un sac de plumes. Il fit signe � Biterulve de rassembler les xlendis, les deux leurs et celui du messager, et de nouer les r�nes pour pouvoir conduire les trois animaux ensemble. C�est � pied qu�ils s�enfonc�rent dans les rues de la cit�. Il y avait un poste de garde � quelques centaines de pas.</p><p>Juste avant d�y arriver, Salaman d�couvrit une sc�ne si �trange qu�il commen�a � se demander s�il avait vraiment quitt� son lit, ou s�il dormait encore aupr�s de Sinithista. Une centaine de pas apr�s le corps de garde une petite place s�ouvrait sur la rue et Salaman, portant toujours l��tranger sans connaissance dans ses bras, la voyait de l�endroit o� il se trouvait devant le b�timent. Sur cette place, une vingtaine ou une trentaine d�individus gambadaient et dansaient � la lumi�re des flambeaux qu�ils portaient. Il y avait des hommes et des femmes, et aussi quelques enfants, tous nus ou � peine v�tus d�une �charpe, ou d�une ceinture, qui ex�cutaient dans l�all�gresse une danse endiabl�e, battant l�air de leurs bras, rejetant violemment la t�te en arri�re et levant haut les genoux.</p><p>Sous le regard ahuri de Salaman, ils achev�rent le tour de la place et disparurent � l�autre bout, dans la rue des Confiseurs.</p><p>��Biterulve�? dit-il pensivement. As-tu vu ces gens sur la place du Soleil�?</p><p>��Les danseurs�? Oui, p�re.</p><p>��La cit� tout enti�re est-elle devenue folle cette nuit, ou bien est-ce moi, tout seul�?</p><p>��Je pense que ce sont des Consentants.</p><p>��Des Consentants�? Qu�est-ce que c�est que �a�?</p><p>��C�est un groupe de gens� de gens qui�</p><p>Mais Biterulve ne put achever sa phrase. Il leva les mains, les paumes tourn�es vers le ciel, en signe de confusion.</p><p>��Je ne sais pas tr�s bien, p�re, reprit-il. Tu devrais demander � Athimin. Il est plus au courant que moi� Si nous ne mettons pas cet homme � l�abri, p�re, il va mourir.</p><p>��Oui, tu as raison, dit Salaman, la t�te toujours tourn�e vers la place vide.</p><p>Il se demanda si, en y allant, il verrait la trace de leurs pas dans la neige, ou si les paroles de Biterulve faisaient �galement partie de son r�ve.</p><p>Des Consentants�? se dit-il. Des Consentants. Mais � quoi consentent-ils�? Ou qui acceptent-ils�?</p><p>Il se retourna enfin et transporta le messager � l�int�rieur du corps de garde.</p><p>Les trois gardes du poste, les yeux gonfl�s, manifestement surpris en plein sommeil, s�avanc�rent en titubant. Quand ils virent que c��tait le roi, ils pouss�rent un cri horrifi� et recul�rent avec force courbettes. Mais Salaman n�avait pas le temps de s�occuper d�eux dans l�imm�diat.</p><p>��Pr�parez un lit et du bouillon chaud pour cet homme, ordonna-t-il, et allez lui chercher des v�tements secs. Veux-tu aller voir dans les sacoches de son xlendi, ajouta-t-il d�une voix plus douce en s�adressant � Biterulve. Je veux prendre connaissance de ce message avant qu�il arrive entre les mains de Thu-kimnibol.</p><p>Il attendit le retour de son fils, le regard fix� sur le bout de ses doigts.</p><p>Biterulve revint quelques minutes plus tard, un rouleau � la main.</p><p>��Je pense que c�est �a, dit-il.</p><p>��Lis-le-moi. Mes yeux sont fatigu�s, cette nuit.</p><p>��Il est scell�, p�re�!</p><p>��Brise le sceau, mais fais-le proprement.</p><p>��Est-ce bien raisonnable, p�re�?</p><p>��Donne-moi �a�! s��cria Salaman en lui arrachant le rouleau des mains.</p><p>Il �tait en effet ferm� par le sceau rouge de Taniane portant l�empreinte du chef. Un message secret adress� � Thu-kimnibol. Eh bien, aucun sceau n��tait inviolable. Le roi ordonna aux gardes de lui apporter un couteau et une torche, puis il commen�a � chauffer le sceau jusqu�� ce que la substance dont il �tait fait soit assez amollie pour qu�il puisse l�ouvrir, lib�rant la large feuille de v�lin enroul�e.</p><p>��Lis-moi tout de suite ce message, dit le roi.</p><p>Biterulve posa les doigts sur le v�lin et le texte du message apparut. Comme il n�avait pas l�habitude de l��criture qui, sous l�influence de la langue Beng, avait maintenant cours dans la Cit� de Dawinno, il h�sita quelques instants. Mais il ne lui fallut pas longtemps pour s�adapter.</p><p>��C�est tr�s court, dit-il. Taniane dit seulement�: <emphasis>Rentre imm�diatement, toutes choses cessantes.</emphasis> Et elle ajoute�:<emphasis> La situation est tr�s grave. Nous avons besoin de toi.</emphasis></p><p>��C�est tout�?</p><p>��Il n�y a rien d�autre, p�re.</p><p>Salaman prit la feuille de v�lin, l�enroula de nouveau et repla�a soigneusement le sceau.</p><p>��Remets le rouleau dans la sacoche o� tu l�as trouv�, dit-il � son fils.</p><p>Un garde apparut.</p><p>��Il refuse de boire le bouillon chaud, sire. Il est trop faible. Il a l�air �puis� par le manque de nourriture et il a beaucoup souffert du froid. Je pense qu�il risque de mourir.</p><p>��Faites-le-lui avaler de force, dit le roi. Je ne veux pas qu�il claque dans mes bras. Allons, ne restez pas l�, empot�!</p><p>��C�est inutile, sire, dit un autre garde en s�avan�ant. Il est mort.</p><p>��Mort�? Vous en �tes s�r�?</p><p>��Il s�est redress� d�un seul coup, il a cri� quelque chose en Beng et tout son corps s�est mis � trembler d�une mani�re affreuse. Puis il est retomb� sur le lit et, depuis, il ne bouge plus.</p><p>Ces gens du sud, se dit Salaman. Incapables de supporter un voyage de quelques semaines dans le froid.</p><p>Mais, pour les gardes, il fit pr�cipitamment quelques signes sacr�s et entonna un psaume � Yissou.</p><p>Puis il leur ordonna d�aller qu�rir un gu�risseur, pour le cas o� il resterait encore un souffle de vie dans le corps du messager. Et aussi de prendre toutes les dispositions utiles pour l�inhumation.</p><p>��Tu vas emmener son xlendi dans les �curies du palais, dit-il � Biterulve, puis tu monteras les sacoches dans ma chambre et tu les mettras sous cl�. Ensuite, tu iras r�veiller Thu-kimnibol, tu lui raconteras ce qui s�est pass� et tu lui diras qu�on lui remettra le message demain matin.</p><p>��Et toi, p�re�?</p><p>��Je pense que je vais remonter un petit moment dans le pavillon. J�ai besoin de mettre de l�ordre dans mes id�es.</p><p>Il sortit. En d�bouchant dans la rue, il tourna la t�te vers la gauche pour voir si les Consentants n��taient pas revenus danser sur la place du Soleil. Mais elle �tait d�serte. Il porta la main � sa t�te qui lui �lan�ait encore, puis il se baissa et ramassa une poign�e de neige qu�il frotta sur son front douloureux. Il eut l�impression que cela lui faisait du bien.</p><p>L�aube n�allait pas tarder � se lever. Le vent mugissait toujours avec la m�me intensit�, mais il ne tombait plus que quelques flocons de neige. Elle formait sur le sol un �pais tapis. Salaman n�avait pas souvenir d�une chute de neige aussi abondante depuis trente ans. �tait-ce pour cela que ces �nergum�nes �taient sortis�? Pour danser dans la neige et manifester leur joie devant un �v�nement aussi rare�?</p><p>��Des Consentants, murmura-t-il. Des Consentants.</p><p>Il faut que je parle de cela avec Athimin. D�s que possible.</p><p>Il remonta l�escalier menant au chemin de ronde et demeura un long moment immobile devant la fen�tre de son pavillon, le regard perdu dans l�immensit� neigeuse des plaines du sud, jusqu�� ce que son esprit soit enti�rement vide et que la tension de ses muscles se soit un peu rel�ch�e. Il vit poindre � l�orient les premi�res lueurs ros�es du jour naissant. La nuit tout enti�re n�avait �t� qu�un r�ve interminable. Mais il se sentait �trangement dispos, comme s�il avait acc�d� � un �tat o� la simple possibilit� de la fatigue n�existait pas� Ou bien, peut-�tre, comme s�il �tait mort sans s�en rendre compte, � un moment ou � un autre de cette nuit de folie.</p><p>Il redescendit lentement l�escalier jusqu�au pied de la muraille, enfourcha son xlendi et regagna le palais en traversant la cit� qui commen�ait de s��veiller.</p><empty-line/><p>Athimin fut le premier � �tre admis dans la Salle des C�r�monies o� Salaman, �trangement impassible, �tait assis sur le tr�ne royal. Il y avait quelque chose de curieux dans l�attitude du prince qui s�avan�ait vers le tr�ne, une singuli�re h�sitation qui d�plut au roi. Athimin avait d�ordinaire la d�marche �nergique et d�cid�e qui seyait au deuxi�me des huit fils du roi. Mais, ce matin-l�, c�est d�un pas furtif qu�il marchait en lan�ant � son p�re des regards m�fiants et en semblant pr�t � lever le bras pour se prot�ger le visage.</p><p>��Que les dieux t�accordent une bonne journ�e, p�re, dit-il d�une voix �trangement peu assur�e. Il para�t que tu as pass� une mauvaise nuit. La dame Sinithista�</p><p>��Je vois que tu lui as d�j� parl�.</p><p>��Nous avons d�jeun� tous les trois, avec Chham, et elle semblait tr�s perturb�e. Elle nous a dit que tu avais fait un horrible cauchemar et que tu �tais sorti en pleine nuit, comme un poss�d�</p><p>��La dame Sinithista, le coupa Salaman, ferait mieux de fermer sa bouche royale, sinon je me chargerai de le faire. Mais je ne t�ai pas demand� de venir pour parler de la nature de mes r�ves, poursuivit-il en lan�ant au prince un regard p�n�trant. Qui sont les Consentants, Athimin�?</p><p>��Les Consentants, sire�?</p><p>��Oui, les Consentants. Tu connais ce terme, n�est-ce pas�?</p><p>��Euh�! Oui, p�re. Mais je m��tonne que, toi, tu le connaisses.</p><p>��Je l�ai appris cette nuit et ce fut l�une de mes nombreuses aventures nocturnes. Je me trouvais dans la rue, devant le corps de garde, quand j�ai aper�u sur la place du Soleil un groupe de lunatiques qui dansaient nus dans la neige. J�ai demand� � Biterulve qui m�accompagnait qui �taient ces gens et il m�a r�pondu�: ��Ce sont des Consentants, p�re.�� Mais il a �t� incapable de m�en dire plus. Il a quand m�me ajout� que tu serais � m�me de me renseigner.</p><p>Athimin se dandinait nerveusement d�une jambe sur l�autre. Salaman ne l�avait jamais vu aussi ind�cis, aussi agit�, et il commen�ait � flairer un relent de trahison.</p><p>��Ce sont des Consentants, p�re� Ces danseurs que tu as vus� Ces gens que tu as qualifi�s � juste titre de cingl�s�</p><p>��J�ai employ� le mot lunatique. Ceux qui sont soumis aux influences de la lune et atteints de folie, m�me si, pendant qu�ils dansaient, l�astre de la nuit n��tait gu�re visible � travers les bourrasques de neige. Qui sont ces gens, Athimin�?</p><p>��Des gens bizarres et malheureux dont l�esprit est d�rang� par des sornettes et des inepties. Il faut avoir le cerveau un peu d�rang� pour aller danser quand soufflent les vents malins ou pour s��battre tout nu dans la neige. Rien ne les embarrasse, car ils ont la conviction que la mort n�est pas importante, qu�il ne faut jamais reculer devant un risque, mais faire tout ce qu�on juge bon de faire, sans crainte ni g�ne.</p><p>Salaman se pencha vers lui, les mains crisp�es sur les accoudoirs du tr�ne de Harruel.</p><p>��Tu penses donc qu�il s�agit d�une nouvelle philosophie�?</p><p>��Plut�t une sorte de religion, sire. En tout cas, telle est notre opinion. Ils ont �labor� une doctrine qu�ils s�enseignent mutuellement, ils ont un livre, leur �criture, et ils tiennent des r�unions secr�tes auxquelles pas un seul de nos espions n�a encore pu assister. Tu sais, nous commen�ons seulement � les comprendre. Il semble que leur admiration soit principalement excit�e par les yeux de saphir qui ont su conserver leur calme � l�approche du Long Hiver et qui ont accueilli la mort avec indiff�rence. Les Consentants affirment que tel est le grand message de Dawinno le Destructeur�: accepter la mort avec indiff�rence, car la mort est un simple aspect du changement et qu�elle a en cons�quence un caract�re sacr�.</p><p>��L�indiff�rence devant la mort, dit Salaman d�un air songeur. L�acceptation de la mort en tant qu�aspect du changement.</p><p>��Voil� pourquoi ils s�appellent les Consentants, dit Athimin. Ils acceptent le caract�re in�luctable de la mort, car telle est en r�alit� la volont� des dieux. Ils font donc tout ce qui leur passe par la t�te, sans se soucier ni des risques, ni des inconv�nients.</p><p>Salaman serra violemment les poings. Il sentait monter en lui une nouvelle flamb�e de rage apr�s les heures de calme profond qu�il avait connues au petit matin.</p><p>Ainsi la Cit� de Dawinno n��tait pas la seule � �tre infect�e par une nouvelle et grotesque croyance. Par tous les dieux�! Cela le d�go�tait d�apprendre que cette folie s�exer�ait librement, devant son nez ou presque�! Ce culte du martyre pouvait mener tout droit � l�anarchie�! Ceux qui n�ont peur de rien sont capables de tout. Et la Cit� de Yissou n�avait que faire d�un culte de la mort. Ce dont elle avait besoin, c��tait de vie�! Rien d�autre que la vie, le d�veloppement, la croissance, le dynamisme�!</p><p>��C�est de la folie furieuse�! hurla-t-il en se levant. Et combien de ces lunatiques y a-t-il dans notre cit�?</p><p>��Nous en avons d�nombr� cent quatre-vingt-dix, p�re. Mais ils sont peut-�tre plus nombreux.</p><p>��Tu sembles savoir pas mal de choses sur ces Consentants.</p><p>��J�enqu�te sur eux depuis un mois, p�re.</p><p>��Vraiment�? Et tu ne m�en as pas touch� un mot�?</p><p>��Nos recherches n�en �taient encore qu�au commencement� Nous voulions en savoir un peu plus avant de�</p><p>��Un peu plus�! rugit Salaman. Un culte absurde se r�pand comme une peste dans la cit� et tu voulais en savoir plus long avant de m�informer de son existence�! Il fallait donc me laisser dans une ignorance compl�te�? Pourquoi�? Et pendant combien de temps�? Pendant combien de temps, hein�?</p><p>��Les vents malins soufflaient, p�re, et nous avons pens� que�</p><p>��Ah�! Je comprends tout maintenant�!</p><p>Il fit un pas en avant et, levant le bras dans le m�me mouvement, il frappa brutalement le prince sur la joue. La t�te de Athimin fut projet�e en arri�re et, aussi robuste qu�il f�t, il faillit perdre l��quilibre sous la violence du coup. Une lueur de rage brilla fugitivement dans les yeux du prince, mais il se ressaisit et s��carta du tr�ne en respirant profond�ment et en se frottant la joue. Il consid�ra son p�re avec une expression totalement incr�dule.</p><p>��Voil� donc comment cela commence, dit Salaman d�une voix tr�s calme, apr�s un long silence. Le vieux roi est consid�r� comme un �tre si instable, � l�esprit si facilement d�rang� pendant la mauvaise saison qu�on lui cache tous les �v�nements d�importance qui ont lieu dans la cit� afin d��viter que la contrari�t� qu�il pourrait en concevoir le pousse � prendre des mesures regrettables. C�est le d�but�: on pr�serve le vieux roi des informations les plus alarmantes � une p�riode de l�ann�e o� il est connu pour sa conduite imp�tueuse. L��tape suivante consiste � le pr�server des nouvelles les plus anodines afin de lui �viter tout d�plaisir. La moindre contrari�t� pourrait le rendre dangereux. Qui sait�? Un peu plus tard, les princes se r�unissent et estiment que le vieux roi est devenu si fantasque et si versatile qu�on ne peut plus avoir confiance en lui, m�me pendant la belle saison. On le fait descendre de son tr�ne avec m�nagement, on se r�pand en excuses et on l�envoie finir ses jours sous bonne garde dans quelque palais plus modeste tandis que son fils a�n� prend sa place sur le tr�ne de Harruel et que�</p><p>��P�re�! s��cria Athimin d�une voix �trangl�e. Il n�y a pas un mot de vrai dans tout cela�! Je jure sur tous les dieux que jamais cela n�est venu � l�esprit d�aucun�</p><p>��Tais-toi�! tonna Salaman en faisant mine de lever la main pour lui assener une autre gifle. Vous� et vous, poursuivit-il en faisant signe � deux gardes de s�approcher du tr�ne, conduisez imm�diatement le prince Athimin � la prison nord et incarc�rez-le jusqu�� ce que j�aie statu� sur son sort.</p><p><emphasis>��P�re�!</emphasis></p><p>��Tu auras tout le temps de r�fl�chir � tes erreurs dans ta cellule, dit le roi. Et je te ferai parvenir de quoi �crire pour que tu pr�pares un rapport d�taill� sur tes fameux Consentants, o� tu me diras tout ce que tu as �t� trop l�che ou trop perfide pour me r�v�ler avant que je commence � te tirer les vers du nez. Car tu ne m�as pas tout dit, j�en suis persuad�. Je veux que tu ne me caches rien, c�est compris�? Emmenez-le�! ordonna-t-il aux gardes avec un geste imp�rieux du bras.</p><p>Athimin lui lan�a un dernier regard ahuri et atterr�, mais il n�ouvrit pas la bouche et il ne r�sista pas aux gardes qui, l�air tout aussi stup�fait que lui, l�entra�n�rent hors de la salle.</p><empty-line/><p>Salaman reprit place sur le tr�ne, s�appuya contre le dossier d�obsidienne et se for�a � respirer profond�ment et r�guli�rement. Il se rendit compte que, malgr� sa fureur et ses vocif�rations, il commen�ait d�j� � retrouver sans difficult� l��trange calme c�leste qui s��tait empar� de lui � l�aube, dans son pavillon.</p><p>Mais le coup qu�il avait port� � Athimin lui faisait mal � la main.</p><p>J�ai frapp� deux de mes fils en tr�s peu de temps, songea-t-il.</p><p>Il n�avait pas souvenir d�avoir jamais frapp� aucun d�eux, mais l�, en quelques heures, il venait d�en gifler deux et en outre, il avait envoy� Athimin en prison. Sans doute l�effet des vents malins. Mais Biterulve avait enfreint une r�gle intangible en venant le trouver dans son pavillon. Peut-�tre s��tait-il imagin� que, puisqu�il avait �t� autoris� � y monter une fois, il pouvait recommencer quand bon lui semblait. Quant � Athimin� Il ne manquait pas d�audace tout de m�me. Ne pas lui r�v�ler l�existence des Consentants�! Il s�agissait d�un grave manquement au devoir, qui devait �tre ch�ti�, m�me si celui qui s�en �tait rendu coupable �tait l�un des princes du sang.<emphasis> Surtout </emphasis>si c��tait l�un des princes du sang.</p><p>Et pourtant� Frapper le doux Biterulve� et Athimin, si pond�r� et si capable, qui pourrait devenir roi un jour, si un malheur devait arriver � son fr�re Chham�</p><p>Tant pis. Il faudrait bien qu�ils lui pardonnent. Il �tait leur p�re et leur roi. Et les vents malins soufflaient.</p><p>Salaman s�enfon�a un peu plus dans le tr�ne en caressant distraitement les accoudoirs. Son esprit �tait calme et, en m�me temps, il fonctionnait toute allure, � une vitesse d�passant presque l�entendement. Des pens�es, des id�es et des plans tourbillonnaient dans sa t�te avec l�imp�tuosit� de violentes bourrasques. Il �tablissait des rapprochements insolites. Il d�couvrait de nouvelles possibilit�s. Est-ce vraiment le martyre que recherchent ces Consentants�? Si tel est le cas, tant mieux. Une poign�e de martyrs fera l�affaire. S�ils aspirent tellement au martyre, nous leur donnerons satisfaction. Et tout le monde sera content.</p><p>Il lui faudrait avoir une petite conversation avec le chef de ces Consentants.</p><p>Il entendit du bruit dans le couloir.</p><p>��Le prince Thu-kimnibol, annon�a un h�raut.</p><p>La haute silhouette du fils de Harruel s�encadra dans l�embrasure de la porte.</p><p>��Te voil� bient�t pr�t � nous quitter, n�est-ce pas�? demanda Salaman.</p><p>��Nous pourrons prendre la route dans quelques heures, dit Thu-kimnibol. � moins que la temp�te ne reprenne, ajouta-t-il en s�avan�ant dans la salle. J�ai appris par ton fils qu�un messager de Dawinno est arriv� pendant la nuit.</p><p>��Oui, un Beng, un membre de la garde. Le malheureux a �t� pris dans la temp�te. Il est mort dans mes bras, pour ainsi dire. Il avait un message pour toi� L�-bas, sur la table.</p><p>��Avec ta permission, mon cousin�</p><p>Thu-kimnibol saisit prestement le rouleau qu�il consid�ra avec attention, puis il l�ouvrit sans prendre le temps d�inspecter le sceau. Il prit connaissance du message en laissant lentement courir ses doigts sur le v�lin, le lisant plusieurs fois, � ce qu�il semblait. La lecture semblait �tre un exercice ardu pour Thu-kimnibol.</p><p>��C�est un message du chef, dit-il en relevant enfin la t�te. Heureusement que je suis pr�t � partir d�s aujourd�hui, mon cousin, car Taniane me donne l�ordre de rentrer sur-le-champ � Dawinno. Elle semble avoir des ennuis.</p><p>��Des ennuis�? Elle ne pr�cise pas de quel genre�?</p><p>��Tout ce qu�elle dit, fit Thu-kimnibol avec un haussement d��paules, c�est que la situation est tr�s grave.</p><p>Il commen�a � aller et venir dans la vaste salle.</p><p>��Mon cousin, dit-il au bout d�un moment, tout cela m�inqui�te fort. D�abord, les assassinats, puis les marchands du convoi d�automne qui nous apportent des rumeurs de troubles, d�une crise, de l�apparition d�une nouvelle religion, et maintenant ce message. ��Rentre imm�diatement, me dit-elle. La situation est tr�s grave.�� Par Yissou�! Comme j�aimerais pouvoir �tre l�-bas en ce moment�! Si seulement je pouvais voler, mon cousin�!</p><p>Il s�interrompit et entreprit de se calmer.</p><p>��Mon cher cousin, reprit-il sur un ton enti�rement diff�rent, pourrais-tu m��clairer un peu sur tout cela�?</p><p>��Sur quoi, mon cousin�?</p><p>��Sur les �v�nements qui se produisent � Dawinno. Je me demandais si tu n�aurais pas re�u un rapport de source confidentielle, quelque chose qui pourrait me donner une id�e de ce � quoi je dois m�attendre.</p><p>��Rien du tout.</p><p>��Et tes agents si efficaces et si grassement pay�s�</p><p>��Ils ne m�ont rien appris, mon cousin. Absolument rien. Crois-tu que je te le cacherais, si j�avais des nouvelles de ta cit�? poursuivit le roi au bout de quelques instants, pour dissiper le silence pesant qui s�installait entre eux. Nous sommes alli�s, toi et moi, et m�me amis. L�aurais-tu d�j� oubli�?</p><p>��Pardonne-moi, mon cousin, dit Thu-kimnibol, l�air penaud. Je me posais simplement la question�</p><p>��Tu en sais aussi long que moi sur ce qui se passe l�-bas, mais, tu sais, la situation n�est peut-�tre pas aussi grave que Taniane le pense. Elle vient de traverser des moments p�nibles. Elle commence � se faire vieille, elle est fatigu�e, elle a une fille difficile. Tu trouveras peut-�tre une certaine instabilit� � Dawinno, mais je te garantis que ce ne sera pas le chaos, que la cit� ne sera pas la proie des flammes et que tu ne trouveras pas des hjjk en train de pr�cher l�amour de la Reine � l�int�rieur du Praesidium. Taniane a simplement estim� qu�elle avait besoin de la force de ton bras pour la soutenir en cette p�riode troubl�e. Et tu vas la lui apporter. Tu vas l�aider � faire tout ce qu�il faut pour r�tablir l�ordre et tout se passera bien. N�oublie pas que tu rentres chez toi apr�s avoir conclu une alliance et que cette alliance doit d�boucher sur une guerre. Et, crois-moi, mon cousin, rien ne vaut la perspective d�une guerre pour r�tablir le calme dans un pays en proie � l�agitation�!</p><p>��Peut-�tre, dit Thu-kimnibol avec un sourire. Ce que tu dis me para�t tout � fait sens�.</p><p>���videmment, dit Salaman. Tu peux te mettre en route, ajouta-t-il avec un grand geste d�adieu. Tu as fait tout ce que tu avais � faire ici et maintenant ta cit� a besoin de toi. Une guerre se pr�pare et tu seras l�homme de la situation quand les hostilit�s seront engag�es.</p><p>��Crois-tu qu�elles le seront�? Nous avons parl� de la n�cessit� d�un incident, Salaman, d�une provocation, quelque chose qui mette le feu aux poudres, un pr�texte que je puisse saisir pour convaincre les miens d�envoyer des troupes au nord afin d�op�rer la jonction avec les tiennes�</p><p>��J�en fais mon affaire, dit Salaman.</p><empty-line/><p>Plus au sud, dans la Cit� de Dawinno, le mauvais temps s�vissait �galement. Pas de vent malin, ni de gr�le, ni de neige, mais des pluies continuelles tombant sans rel�che depuis plusieurs semaines, formant des torrents boueux � flanc de colline et provoquant des inondations dans les rues. Le pire de tous les hivers depuis la fondation de la cit�. Le ciel restait d�sesp�r�ment bouch�, l�air �tait froid et satur� d�humidit�, le soleil semblait avoir d�finitivement disparu.</p><p>On commen�ait � se demander chez les gens simples si une nouvelle �toile de mort ne s��tait pas fracass�e sur la Terre, provoquant le retour du Long Hiver. Mais, depuis qu�ils avaient quitt� les cocons, les gens simples se posaient ce genre de question chaque fois que le temps n��tait pas � leur convenance. Les gens avertis, eux, savaient qu�ils n�avaient pas � craindre de subir de leur vivant les rigueurs d�un nouveau Long Hiver, que ce type de cataclysme ne frapperait plus la Terre avant plusieurs millions d�ann�es et que celui que la plan�te avait subi r�cemment �tait bel et bien termin�. Mais eux aussi rongeaient leur frein en attendant la fin de l�interminable d�luge et se lamentaient en voyant le rez-de-chauss�e de leurs magnifiques demeures recouvert par les eaux.</p><p>Nialli Apuilana ne quittait que rarement sa chambre, au dernier �tage de la Maison de Nakhaba. Gr�ce aux potions, aux herbes m�dicinales et aux pri�res de Boldirinthe, elle avait r�ussi � chasser les fi�vres et les miasmes pestilentiels qui avaient envahi son corps tandis qu�elle gisait dans les marais et elle avait recouvr� la sant�. Mais les doutes et la confusion l�assaillaient, et il n�existait pas de potion pour gu�rir cela. Elle passait dans la solitude la plus grande partie de son temps. Taniane �tait venue la voir une fois, mais leurs rapports restaient tendus et cette visite les avaient laiss�es aussi insatisfaites l�une que l�autre. Peu de temps apr�s, Hresh s��tait d�plac� � son tour. Il lui avait pris les mains en souriant et avait plong� les yeux dans les siens, comme si un simple regard pouvait la soulager de tout ce qui la perturbait.</p><p>Elle n�avait vu personne d�autre que Hresh et Taniane. Husathirn Mueri lui avait fait porter un message pour lui demander si elle accepterait de d�ner avec lui, mais elle n�avait jamais r�pondu.</p><p>��Vous �tes fut�e, vous, lui dit un jour o� elle sortait prendre son plateau de nourriture dans le couloir le jeune pr�tre Beng qui occupait la chambre contigu� � la sienne. Vous restez terr�e dans votre chambre. Si je pouvais, j�en ferais autant, avec cette salet� de pluie qui n�arr�te pas de tomber.</p><p>��Vraiment�? demanda Nialli Apuilana sans manifester le moindre int�r�t.</p><p>��C�est un v�ritable fl�au. Une mal�diction. La mal�diction de Nakhaba�!</p><p>��Vraiment�? r�p�ta-t-elle.</p><p>��Toute la cit� est sous les eaux. Croyez-moi, il vaut mieux rester � l�abri chez soi. Oh�! oui�! Vous, vous �tes fut�e�!</p><p>Nialli Apuilana inclina la t�te en esquissant un sourire, puis elle prit son plateau et regagna sa chambre. Apr�s cette rencontre, elle prit soin, avant de sortir, de jeter un coup d��il dans le couloir pour s�assurer qu�il n�y avait personne.</p><p>Il lui arrivait parfois d�aller devant sa fen�tre pour regarder la pluie tomber, mais elle passait le plus clair de son temps assise, les jambes crois�es, au milieu de la pi�ce, brossant et lissant sa fourrure pendant des heures et laissant sa pens�e errer, sans pouvoir la fixer sur rien.</p><p>De temps en temps, elle d�crochait l��toile des hjjk, l�amulette d�herbes tress�es qu�elle avait rapport�e du Nid. Elle la serrait entre ses mains et en fixait le centre �vid� en laissant son esprit vagabonder. Elle percevait parfois la clart� ros�tre de la lumi�re du Nid et des silhouettes aux contours flous�: Militaires et faiseurs d��ufs, donneurs de Vie et penseurs du Nid. Elle crut m�me un jour discerner la chambre de la Reine et la masse immobile de l��tre myst�rieux qui l�occupait.</p><p>Mais ces visions demeuraient tr�s floues et, la plupart du temps, l��toile ne lui montrait rien du tout.</p><p>Elle n�avait aucune id�e pr�cise de ce qu�elle allait faire, ni d�o� elle pouvait aller, ni m�me de qui elle �tait. Elle se sentait perdue entre plusieurs mondes, en suspens, incapable d�agir.</p><p>La mort de Kundalimon avait �t� pour elle la mort de l�amour, la fin du monde. Jamais personne ne l�avait comprise comme lui et elle n�avait jamais eu le sentiment de comprendre quelqu�un aussi profond�ment. Les liens qui s��taient tiss�s entre eux n��taient pas seulement le fruit du couplage, et encore moins de l�accouplement. C��tait le sentiment d�une exp�rience et de connaissances partag�es. C��tait le lien du Nid. Ils avaient touch� la Reine et la Reine les avait touch�s. Elle avait servi de pont entre leurs deux �mes, ce qui leur avait permis de s�ouvrir pleinement l�un � l�autre.</p><p>Et ils n�en �taient qu�au commencement. Mais Kundalimon lui avait �t� arrach� et elle avait l�impression que tout �tait d�j� achev�.</p><p>La pluie, elle, semblait ne jamais devoir cesser. Elle tombait sur la cit� et sur la baie, sur la colline et sur les lacs. Dans la r�gion agricole de Tangok Seip, � l�est de la vall�e d�Emakkis, sur les contreforts de la cha�ne c�ti�re, elle tombait avec une telle violence qu�elle d�nudait la roche et que la terre d�tremp�e disparaissait en formant des torrents de boue si imp�tueux qu�on n�avait jamais rien vu de tel depuis la fondation de la cit�. Des versants entiers se d�sagr�geaient et la boue s�accumulait dans le fond de la vall�e.</p><p>Un fermier Stadrain du nom de Quisinimoir Rendra, mettant � profit une accalmie, se lan�a � la poursuite d�un vimbor prim� qui s��tait �chapp� de son enclos. Il marchait sur une pente ravin�e par les orages quand le sol s�effondra brusquement juste devant lui. Il se laissa tomber par terre et enfon�a les doigts dans la terre d�tremp�e en se disant qu�il allait basculer dans le gouffre b�ant et p�rir enseveli. Il per�ut � ce moment-l� un grondement terrifiant, un affreux bruit de succion, un ignoble gargouillement.</p><p>Quisinimoir s�agrippa de toutes ses forces et se mit � invoquer tous les dieux dont le nom lui venait � l�esprit. Il commen�a par celui de sa tribu, le Mis�ricordieux, et continua par Nakhaba l�Intercesseur, puis Yissou, Dawinno, Emakkis. Il cherchait d�sesp�r�ment � retrouver le nom des deux autres dieux Koshmar quand il se rendit compte que l�affaissement de terrain avait cess�.</p><p>Il releva la t�te et vit qu�un croissant de terre s��tait effondr� juste devant lui, faisant appara�tre un pan de terre brune et un entrelacs de racines d�nud�es.</p><p>Mais ce n��tait pas tout. Il d�couvrit aussi une grande arche carrel�e, une rang�e de forts piliers dont la base �tait enfouie dans les profondeurs du sol et une quantit� de d�bris et de fragments diss�min�s sur toute la surface du pan de terre d�couvert par l��boulement, comme autant de d�tritus. Il y avait encore l�entr�e d�une galerie vo�t�e qui s�enfon�ait dans les entrailles de la montagne. En se penchant au bord de la cavit�, Quisinimoir parvint � distinguer avec un m�lange de stup�faction et d�effroi l�ouverture d�une grotte et son regard se perdit dans ses profondeurs myst�rieuses.</p><p>Puis la pluie recommen�a � tomber. La colline risquait de s�affaisser un peu plus et il pouvait �tre pris dans l��boulement. Il descendit pr�cautionneusement la pente et repartit vers sa ferme.</p><p>Il ne r�v�la � personne ce qu�il avait vu.</p><p>Mais il ne l�oublia pas et ce souvenir commen�a m�me � hanter son sommeil. Il imaginait que des habitants de la Grande Plan�te vivaient encore au flanc de la colline�: les yeux de saphir graves et lents se d�pla�ant malgr� leur poids avec une gr�ce reptilienne et devisant dans une langue mystique et po�tique, les longs, p�les et fr�les humains, les graciles v�g�taux, les m�caniques � la t�te en forme de d�me, toutes les races stup�fiantes de cette �poque l�gendaire vivant sans fin dans un abri ressemblant beaucoup au cocon o� sa tribu s��tait terr�e pendant toute la dur�e du Long Hiver.</p><p>Pourquoi pas�? Nous avions bien un cocon, pourquoi pas eux�?</p><p>Il se demanda s�il oserait retourner sur les lieux de sa myst�rieuse d�couverte et prit la d�cision de ne pas le faire. Puis l�id�e lui vint que la caverne renfermait peut-�tre des tr�sors et que s�il n�allait pas lui-m�me s�en assurer, quelqu�un d�autre les d�couvrirait t�t ou tard.</p><p>Quand trois jours se furent �coul�s sans qu�il tombe la moindre goutte de pluie, il prit la direction de la colline effondr�e en emportant une corde, une pioche et quelques grappes de phosphobaies. Il se laissa doucement descendre dans la cavit� � l�aide de la corde et se faufila dans la galerie. Il s�arr�ta, l�oreille tendue. Comme il ne percevait aucun son, il continua prudemment d�avancer.</p><p>Il d�boucha dans une salle vo�t�e. Une seconde s�ouvrait derri�re, mais un �boulement de rochers interdisait d�aller plus loin. Il n�y avait pas le moindre signe d�une vie quelconque et le silence pesait de tout le poids des mill�naires accumul�s. Quisinimoir Flendra commen�a � explorer lentement la premi�re salle, sans rien d�couvrir d�autre que les d�bris et les fragments habituellement recel�s par ces sites antiques. Rien d�utilisable. Mais, en arrivant au fond de la seconde salle, son regard tomba sur une bo�te de m�tal vert, � demi enfouie dans les d�combres qui se d�sagr�geaient au contact du fer de sa pioche.</p><p>La bo�te contenait des appareils, mais il n�avait pas la moindre id�e de leur utilit�. Il y avait en tout onze petits globes m�talliques, � peine plus gros que son poing, � la surface parsem�e de protub�rances et de cabochons. Il saisit l�un des globes et appuya au hasard sur un cabochon. Le rayon de lumi�re verte qui jaillit d�un orifice avec un petit sifflement d�coupa dans la paroi de la caverne qui lui faisait face une ouverture circulaire de la taille de sa poitrine et si profonde qu�il ne voyait m�me pas jusqu�o� elle allait. Il l�cha pr�cipitamment le globe.</p><p>Il per�ut un bruit de cailloux tombant dans le trou qui venait d��tre creus� dans la paroi. Des craquements et des grondements se firent entendre. Des bruits provoqu�s par des d�placements de roches dans les profondeurs du sol.</p><p><emphasis>Que le Mis�ricordieux me prot�ge�! Je vais �tre enseveli sous les rochers�!</emphasis></p><p>Puis le silence revint, � peine troubl� par le bruit t�nu du sable coulant dans le trou qu�il avait creus� par m�garde. Osant � peine respirer, Quisinimoir Flendra repartit sur la pointe des pieds jusqu�� l�entr�e de la galerie, se jeta sur la corde et se hissa fr�n�tiquement hors de la cavit� pour se mettre en s�curit�, puis il rentra chez lui en courant ventre � terre.</p><p>Il avait entendu parler de ce genre d�appareils. C��taient des objets de l��poque de la Grande Plan�te et tout le monde �tait cens� signaler une telle d�couverte � la Maison du Savoir. Soit, il le ferait. Si cela leur faisait plaisir, les experts de la Maison du Savoir pouvaient venir faire des fouilles dans la caverne et ils pouvaient tout emporter. Il ne demanderait m�me pas de r�compense. Tout ce que je veux, se dit-il, c�est ne plus avoir � m�approcher de ces appareils diaboliques, c�est qu�on ne me demande pas d�y retourner en personne pour montrer o� ils se trouvent�</p><empty-line/><p>Avec un frisson, Nialli Apuilana s�imagine soudain que sa chambre est remplie de hjjk. Elle n�a m�me pas d�croch� l�amulette du mur, mais ils semblent se mat�rialiser dans l�air, tout autour d�elle.</p><p>Ce ne sont pas les �tres doux et sages de ses souvenirs. Elle les per�oit maintenant comme ceux de sa race les ont toujours per�us�: d��normes et effrayantes cr�atures � la carapace luisante et aux membres velus, pourvues d�un bec ac�r� et de grands yeux brillants, qui s�agglutinent autour d�elle en �mettant des sons rauques et �pres. Derri�re eux, elle discerne la masse colossale de la Reine en Sa chambre, immobile, gigantesque, grotesque, qui l�appelle et lui offre les joies du lien du Nid et le r�confort de l�amour de la Reine.</p><p>L�amour de la Reine�?</p><p>Le lien du Nid�?</p><p>Que signifient ces termes�? Ce sont des mots vides de sens. Des aliments sans valeur nutritive.</p><p>Nialli Apuilana recule en tremblant et se plaque contre le mur du fond de sa chambre. Elle ferme les yeux, mais cela ne suffit pas pour masquer la vue des cr�atures cauchemardesques qui se pressent autour d�elle avec force claquements et cliqu�tements.</p><p><emphasis>�loignez-vous de moi�!</emphasis></p><p>Des insectes hideux et repoussants�! Comme elle les hait�! Et pourtant elle sait qu�elle a voulu vivre parmi eux. Elle a m�me cru �tre l�un d�eux. � moins que tout cela n�ait �t� qu�un r�ve, un fantasme� Son s�jour dans le Nid, ses conversations avec le penseur du Nid, son initiation � la v�rit� du Nid�? Avait-elle r�ellement v�cu de son plein gr� chez les hjjk, en �tait-elle venue � les aimer, eux et leur Reine�? �tait-il concevable d�aimer les hjjk�?</p><p>Et Kundalimon�? N��tait-il, lui aussi, qu�un r�ve�?</p><p><emphasis>L�amour de la Reine�! Le lien du Nid�! Viens nous rejoindre, Nialli�! Viens�! Viens�! Viens�!</emphasis></p><p>Tellement �trange. Tellement diff�rent. Tellement horrible.</p><p>���loignez-vous de moi�! s��crie-t-elle. �loignez-vous, tous�!</p><p>Ils l�accablent de regards de reproche. Tous ces yeux d�mesur�s, brillants et froids.</p><p><emphasis>Tu es des n�tres. Tu appartiens au Nid.</emphasis></p><p>��Non�! Jamais je n�y ai appartenu�!</p><p><emphasis>Tu aimes la Reine. La Reine t�aime.</emphasis></p><p>�tait-ce vrai�? Non. Non�! Jamais elle n�avait pu croire cela. Ils avaient simplement d� l�ensorceler pendant qu�elle vivait dans le Nid. Mais maintenant, elle est libre. Jamais plus ils n�exerceront leur pouvoir sur elle.</p><p>Elle se laisse tomber � genoux et se recroqueville par terre. En tremblant et en sanglotant, elle touche ses bras, sa poitrine, son organe sensoriel. Est-ce hjjk�? se demande-t-elle en caressant son �paisse fourrure lustr�e et en sentant la chaleur de sa chair.</p><p>Non. Non. Non. Non.</p><p>Elle appuie le front sur le sol.</p><p>��Yissou�! crie-t-elle. Yissou, prot�ge-moi�!</p><p>Et elle implore Mueri de la rassurer. Elle implore Friit de la gu�rir, de la d�livrer de ce sortil�ge.</p><p>Elle s�efforce de chasser de son esprit les insupportables cliqu�tements.</p><p>Les dieux sont avec elle � pr�sent, les Cinq D�it�s. Elle sent leur pr�sence qui forme comme un bouclier autour d�elle. Elle disait autrefois � qui voulait l�entendre que leur existence n��tait qu�un mythe ridicule, mais, depuis son retour des marais, ils l�ont prot�g�e et maintenant, elle sent leur pr�sence. Ils vont l�emporter. Les hjjk qui ont envahi sa chambre ne sont plus maintenant que des formes floues et immat�rielles. Elle remercie les dieux, elle leur rend gr�ce et les larmes coulent sur ses joues.</p><p>Puis, petit � petit, elle commence � se calmer.</p><p>Aussi myst�rieusement qu�il est venu, le trouble soudain qui vient de s�emparer de son esprit a cess� et elle redevient elle-m�me. La haine et le d�go�t s��vanouissent. Je suis libre, se dit-elle. Mais elle ne l�est pas encore tout � fait. Elle ne voit plus les hjjk, mais ils exercent encore une attraction sur elle. Elle les aime � nouveau comme elle les aimait autrefois. Elle sent s�insinuer dans son esprit la conscience de la sublime harmonie du Nid, de la fervente application de ses habitants, des ondes palpitantes de l�amour de la Reine qui le parcourent sans rel�che. Et l�amour de la Reine se met aussi � palpiter dans son c�ur. Elle est impr�gn�e de la v�rit� du Nid.</p><p>Elle ne comprend pas. Comment peut-on passer aussi rapidement d�un extr�me � l�autre�? Comme peut-on sentir simultan�ment dans son c�ur la pr�sence des Cinq et celle de la Reine�? Appartient-elle � la cit� ou au Nid, au Peuple ou aux hjjk�?</p><p>Aux deux, peut-�tre. � moins que ce ne soit ni aux uns, ni aux autres�?</p><p>Qui suis-je�? se demande-t-elle. Que suis-je donc�?</p><empty-line/><p>Un autre jour, c�est Kundalimon qui lui apparut.</p><p>Il arriva � la tomb�e du soir. Elle ne s��tait pas donn� la peine d�allumer les lampes dans sa petite chambre et l�obscurit� h�t�e par la pluie commen�ait � gagner toute la cit�. Elle le d�couvrit devant le mur qui faisait face � la porte, l� o� �tait accroch�e l��toile d�herbes tress�es que les hjjk lui avaient offerte quand elle vivait dans le Nid.</p><p>��C�est toi�? murmura-t-elle.</p><p>Mais il ne r�pondit pas et resta immobile devant elle en lui souriant.</p><p>Son corps semblait entour� d�un halo miroitant et dor�. Mais, � l�int�rieur de cette aura, il avait exactement l�apparence de celui qu�il avait �t� pendant les derni�res semaines de sa vie, mince jusqu�� en para�tre fr�le. Mais ce corps sec n��tait pas d�pourvu de vigueur et le regard �tait toujours tendre et radieux. Au d�but, Nialli Apuilana eut peur de le regarder trop attentivement, car elle redoutait de d�couvrir sur son corps les marques de la violence. Mais elle trouva ensuite le courage de l�examiner de la t�te aux pieds et elle vit qu�il n�y en avait pas.</p><p>��Tu ne portes pas tes amulettes, dit-elle.</p><p>Il continua de sourire sans rien dire.</p><p>Peut-�tre les a-t-il donn�es � quelqu�un, songea-t-elle. � l�un des enfants avec qui il parlait dans la rue. Ou peut-�tre les a-t-il rapport�es dans le Nid, maintenant que son ambassade est termin�e.</p><p>��Approche-toi, dit-elle. Laisse-moi te toucher.</p><p>Il secoua la t�te sans cesser de sourire. Des flots d�amour continuaient d��maner de lui. Elle n�avait pas besoin de le toucher. Elle se sentait envahie par un grand calme, une profonde assurance. Il y avait beaucoup de choses dans la vie qu�elle ne comprenait pas et ne comprendrait peut-�tre jamais, mais cela n�avait pas d�importance. Tout ce qui comptait, c��tait d��tre calme, et bon, et ouvert, et d�accepter tout ce qui pouvait arriver.</p><p>��Es-tu avec la Reine�? demanda-t-elle.</p><p>Il ne r�pondit pas.</p><p>��Est-ce que tu m�aimes�?</p><p>Un sourire. Rien qu�un sourire.</p><p>��Tu sais que, moi, je t�aime.</p><p>Un nouveau sourire. Comme un ruissellement de lumi�re.</p><p>Il resta avec elle pendant plusieurs heures. Puis elle se rendit compte que son image commen�ait � s�estomper et qu�elle allait s��vanouir, mais cela se faisait si lentement qu�il lui �tait impossible de remarquer le changement. Et enfin il disparut compl�tement.</p><p>��Reviendras-tu�? demanda-t-elle.</p><p>Mais il n�y eut pas de r�ponse.</p><p>Il revint pourtant, toujours � la tomb�e de la nuit, et elle le voyait appara�tre tant�t pr�s de son lit, tant�t devant l��toile des hjjk. Jamais il ne parlait. Mais il souriait toujours, il emplissait toujours la pi�ce de sa pr�sence affectueuse et de ce sentiment de bien-�tre et de paix profonde.</p><empty-line/><p>Thu-kimnibol �tait pr�t � reprendre la route. Il regarda Weiawala et per�ut les ondes d�anxi�t�, de tristesse et de chagrin qui �manaient de la fille de Salaman. Sa fourrure ch�tain avait perdu tout son �clat. Son organe sensoriel se dressait presque verticalement. Elle avait l�air affreusement malheureuse et effray�e. Et elle semblait incroyablement petite, bien plus petite qu�elle lui e�t jamais paru. Mais il �tait si grand que toutes les femmes lui semblaient petites, et il en allait de m�me de la plupart des hommes.</p><p>��Alors, tu pars�? demanda-t-elle, incapable de le regarder en face.</p><p>��Oui. Esperasagiot est en train d�atteler les xlendis et Dumanka a charg� le ravitaillement dans les voitures.</p><p>��C�est donc un adieu.</p><p>��Pour cette fois.</p><p>��Oui, pour cette fois, dit-elle d�un ton amer. Ta cit� t�appelle. Ta reine.</p><p>��Notre chef, tu veux dire.</p><p>��Peu importe. Elle t�ordonne de revenir et tu d�campes aussit�t. Et il parait que tu es un prince�!</p><p>���coute, Weiawala, je suis ici depuis plusieurs mois. Ma cit� a besoin de moi et j�ai re�u l�ordre expr�s de Taniane de regagner Dawinno. Prince ou pas, comment pourrais-je refuser de lui ob�ir�?</p><p>��Moi aussi, j�ai besoin de toi.</p><p>��Je sais, dit Thu-kimnibol.</p><p>Il la consid�ra bien en face et sentit l�h�sitation le gagner. Il n�aurait pas beaucoup � se forcer pour la prendre dans ses bras et aller trouver Salaman pour lui dire�: ��Mon cousin, je veux prendre ta fille pour compagne. Permets-moi de l�emmener � Dawinno et, d�ici � quelques mois, nous reviendrons tous les deux, et notre union sera c�l�br�e dans ton palais.�� C�est certainement l�id�e que Salaman avait derri�re la t�te quand, d�s le premier soir, il lui avait offert la jeune fille ��pour r�chauffer son lit��, comme l�avait dit le roi dans son parler cru et color�.</p><p>Ce n��tait pas une concubine que Salaman lui avait donn�e en la personne de Weiawala, mais une compagne en puissance. Cela ne faisait aucun doute dans l�esprit de Thu-kimnibol. Le roi voulait effacer leur vieille brouille en cherchant � contracter pour sa famille une alliance avec l�homme le plus puissant de Dawinno. Une perspective qui avait � l��vidence bien des avantages pour Thu-kimnibol. Fils d�un roi, uni � la fille du successeur de ce roi il serait bien plac� pour revendiquer le tr�ne de Yissou, si ce tr�ne devenait vacant et si d�aventure aucun des fils de Salaman n��tait en position de l�occuper.</p><p>Mais il y avait deux obstacles � franchir.</p><p>D�une part, la mort de Naarinta �tait encore trop r�cente pour qu�il songe � prendre une nouvelle compagne. Dans la caste � laquelle il appartenait, certaines convenances devaient �tre respect�es et il lui fallait m�nager la susceptibilit� de la famille de Naarinta. Il lui serait naturellement possible de s�unir un jour � une nouvelle compagne, mais pas encore, pas si vite.</p><p>Mais surtout il y avait un manque dans leurs relations. Il n��prouvait pas d�amour pour Weiawala, du moins pas la sorte d�amour susceptible de pousser deux �tres � s�unir. Certes, ils avaient �t� ins�parables depuis son arriv�e et ils s��taient accoupl�s avec une ardeur farouche et une passion jamais assouvie. Mais ils ne s��taient pas unis une seule fois par le couplage. Thu-kimnibol n�avait pas �prouv� le d�sir d�acc�der � cette intimit� de l��me et Weiawala n�avait pas sembl� y attacher d�importance. Il trouvait cela r�v�lateur�: une union l�gitime sans couplage est vide de sens.</p><p>Et Weiawala �tait encore presque une enfant� Elle ne devait pas �tre plus �g�e que sa ni�ce Nialli Apuilana. Comment pourrait-il s�unir � une enfant�? Il avait pass� le cap de la quarantaine, ce qui, aux yeux de certains, faisait d�j� de lui un homme d�un �ge avanc�. Non. Weiawala avait �t� une agr�able compagne pendant son s�jour � Yissou, mais maintenant, c��tait termin�. Il devait la quitter et la chasser de son esprit, malgr� ses pleurs et ses supplications.</p><p>Cette conduite n��tait pas � l�honneur de Thu-kimnibol, mais il n�emm�nerait pas Weiawala � Dawinno. C��tait d�cid�.</p><p>Mal � l�aise, il cherchait les mots qui lui permettraient d�apaiser la jeune fille, ou tout au moins de se tirer d�embarras avec �l�gance, quand il vit arriver Biterulve, le jeune et s�duisant fils du roi � la p�le fourrure et � l�esprit d�li�. Il tendit la main et serra celle de Thu-kimnibol d�une mani�re ferme et assur�e.</p><p>��Je vous souhaite un bon voyage, mon cousin. Que les dieux vous gardent�!</p><p>��Merci, Biterulve. Je sais que nous nous reverrons avant longtemps.</p><p>��Je m�en r�jouis par avance, mon cousin.</p><p>Son regard se posa successivement sur Thu-kimnibol et sur Weiawala, puis revint se fixer sur le prince. L�espace d�un instant, il faillit poser la question qu�il avait sur le bord des l�vres, mais il d�cida de n�en rien faire. Biterulve avait �t� prompt � �valuer la situation�; la distance qu�il y avait entre eux et l�expression du regard de la jeune fille lui avaient suffi.</p><p>Il y eut un moment de g�ne. Biterulve et Weiawala �taient fr�re et s�ur�; ils �taient n�s de la m�me m�re, Sinithista. Il sautait aux yeux que Biterulve �tait le favori du roi. De tous les jeunes princes, il semblait �tre le plus intelligent et le plus doux. Il n�avait ni la morgue qui caract�risait Chham et Athimin, ni l�imp�tuosit� des autres fils du roi. Mais, aussi doux qu�il f�t, en voyant sa s�ur abandonn�e sous ses yeux, il aurait peut-�tre du mal � avaler la pilule. Allait-il essayer de forcer la d�cision et mettre tout le monde dans l�embarras�?</p><p>Apparemment pas. Il se tourna simplement vers Weiawala.</p><p>��Eh bien, ma s�ur, lui dit-il avec un tact exquis, si Thu-kimnibol et toi vous �tes fait vos adieux, nous pouvons aller rejoindre notre m�re. Elle sera contente de d�jeuner avec nous.</p><p>Weiawala fixa sur lui un regard terne.</p><p>��Quand nous aurons fini, poursuivit Biterulve, nous monterons tous en haut du mur et nous regarderons partir notre cousin de Dawinno. Allez, viens. Viens vite.</p><p>Biterulve passa le bras autour des �paules de sa s�ur. Il �tait � peine plus grand qu�elle et pas beaucoup plus muscl�. Mais, � sa mani�re douce et persuasive, il r�ussit � l�entra�ner hors de la pi�ce. Weiawala se retourna une fois pour lancer par-dessus son �paule un regard empreint de d�tresse dans la direction de Thu-kimnibol, puis elle disparut. Thu-kimnibol �prouva un profond sentiment de gratitude pour Biterulve. Que de sagesse chez ce jeune homme�!</p><p>Mais Salaman se montrerait-il aussi compr�hensif et aussi obligeant�?</p><p>Il aurait bien l�occasion un jour ou l�autre de rem�dier � cette situation. Il ne devrait pas �tre trop difficile de faire comprendre au roi qu�il �tait pr�matur� pour lui de s�allier � la famille royale de la Cit� de Yissou, mais r�ussirait-il � le faire comprendre � Weiawala�? Heureusement, elle �tait jeune. Elle l�oublierait et elle tomberait amoureuse de quelqu�un d�autre.</p><p>Et si, un jour, je dois monter sur le tr�ne de cette cit�, se dit-il, je conf�rerai une haute position au prince Biterulve et je ferai en sorte de le garder aupr�s de moi. Et si les dieux ne m�accordent jamais le bonheur d�avoir un fils, il me succ�dera sur le tr�ne de Yissou. Les deux dynasties r�gneront en alternance, un fils de Salaman, succ�dant au fils de Harruel.</p><p>Il ne put s�emp�cher de rire de sa propre stupidit�. Il voyait vraiment tr�s loin. Sans doute beaucoup trop loin.</p><p>Les voitures pr�par�es par Esperasagiot attendaient dans la cour du palais. Le ma�tre d��quipage �tudiait le ciel bas et lourd avec un d�plaisir �vident, et le m�contentement faisait gonfler son �clatante fourrure dor�e.</p><p>��Si j�avais mon mot � dire, lan�a-t-il � Thu-kimnibol, l�air renfrogn�, je dirai que ce n�est pas un temps pour voyager.</p><p>��Il est vrai que les conditions pourraient �tre meilleures, mais c�est aujourd�hui que nous reprenons la route.</p><p>Esperasagiot cracha par terre de d�pit.</p><p>��Il para�t que ces temp�tes ne dureront pas plus d�une ou deux semaines.</p><p>��Ou bien trois ou quatre. Comment le savoir�? Taniane m�a rappel�, Esperasagiot. Aimez-vous tellement cette cit� sinistre pour vouloir y attendre l�arriv�e du printemps�?</p><p>��Je n�aime que mes xlendis, prince.</p><p>��Ils ne seront pas capables de supporter le froid�?</p><p>��Ceux de leur esp�ce ont connu des conditions bien plus rigoureuses pendant le Long Hiver, mais cela ne leur fera aucun bien d��tre dehors par ce temps. Comme je vous l�ai dit, ce sont des animaux de la ville et ils ont l�habitude de la chaleur.</p><p>��Eh bien, nous les garderons au chaud. Demandez aux palefreniers de Salaman de nous fournir quelques couvertures suppl�mentaires. Et nous ferons en sorte de ne pas trop les pousser. Nous nous contenterons, comme vous le souhaitez, d�avancer � une allure r�guli�re. Et si la mauvaise saison touche v�ritablement � sa fin, nous n�aurons � supporter le froid que pendant quelques jours. Et quand le beau temps reviendra, nous serons d�j� loin sur la route de Dawinno.</p><p>��Comme vous voulez, prince, dit Esperasagiot avec un sourire fig�.</p><p>Tandis qu�il s��loignait vers les �curies, Thu-kimnibol aper�ut Dumanka au fond de la cour. L�intendant, occup� � faire l�inventaire des provisions � charger dans les voitures, lui fit un signe joyeux de la main sans interrompre son travail.</p><p>Il �tait midi quand, les pr�paratifs enfin achev�s, ils sortirent de la cit� par la porte m�ridionale. Le soleil brillait au firmament et le vent �tait presque enti�rement tomb�. Mais le paysage qu�ils d�couvrirent derri�re le mur �tait franchement r�barbatif. La plaine �tait piquet�e d�arbres d�pouill�s, � l�aspect sinistre, et une couche de givre tapissait le versant septentrional des montagnes. Vers la fin de l�apr�s-midi, un vent d�est tranchant comme un cimeterre se leva et balaya le plateau d�nud�. Le seul signe de vie provenait des arbres-lanternes qui se dressaient juste au sud de la cit� et qui, malgr� les conditions atmosph�riques, n�avaient pas �t� abandonn�s par les oiseaux minuscules produisant leur lumi�re intermittente. D�s que la nuit commen�a � tomber, ils se mirent � clignoter, mais si faiblement qu�il n�y avait pas de quoi �gayer les voyageurs.</p><p>Quand le convoi avait quitt� la cit�, Thu-kimnibol s��tait retourn� et il avait vu de toutes petites silhouettes qui les regardaient du haut du mur. Salaman�? Biterulve�? Weiawala�? Il leur avait fait un signe de la main et certaines lui avaient r�pondu, mais pas toutes.</p><p>Le convoi avait poursuivi sa route et la Cit� de Yissou avait disparu. Lentement, prudemment, la d�putation de la Cit� de Dawinno s��tait �loign�e vers le sud � travers les terres glac�es et d�sol�es.</p></section><section><title><p>7</p><p>Rumeurs de guerre</p></title><p>Une semaine apr�s le d�part de Thu-kimnibol, Salaman fit venir au palais le chef des Consentants, un certain Zechtior Lukin. Athimin, fra�chement sorti de prison, o� il avait eu tout le temps de r�fl�chir � la situation, s��tait rendu dans le quartier oriental, le plus mal fam� de la cit�, pour l�appr�hender. S�attendant � ce qu�on lui oppose une vive r�sistance, il s��tait fait accompagner d�une demi-douzaine de gardes. Mais le prince d�couvrit � son grand �tonnement que Zechtior Lukin n�appr�hendait pas plus d��tre re�u par le roi que de danser nu dans la rue quand soufflait le vent malin. Il se comportait comme s�il s��tait toujours attendu � compara�tre devant le roi et m�me comme s�il se demandait pourquoi cela avait pris si longtemps.</p><p>Salaman, lui aussi, allait avoir quelques surprises pendant son entretien avec le chef des Consentants.</p><p>Il avait imagin� que le meneur de cette secte serait une sorte de fanatique hallucin�, excitable et irascible, � la bouche �cumante, fulminant des impr�cations et marmonnant des slogans incompr�hensibles.</p><p>Il n�avait vu juste qu�en partie. Zechtior Lukin �tait un fanatique, cela ne faisait aucun doute. Tout dans son apparence, la m�choire carr�e et volontaire, le regard dur et froid, et le corps muscl�, solidement charpent�, couvert d�une fourrure grisonnante, tout proclamait son z�le opini�tre et son d�vouement ind�fectible � une cause invraisemblable. Et, selon toute probabilit�, il �tait irascible.</p><p>Mais il ne criait pas, il ne prof�rait pas d�impr�cations, il ne marmonnait pas de slogans. C��tait un homme d�un abord dur et glacial, chez qui Salaman reconnut d�embl�e une r�serve tr�s voisine de la sienne, un homme qui, si les choses s��taient pass�es diff�remment dans les premiers temps suivant la fondation de la cit�, aurait assur�ment pu devenir roi. Mais au lieu de cela, il exer�ait le m�tier de boucher, d��quarrisseur, et il ne passait pas ses journ�es dans un palais de pierre, mais dans un abattoir, � d�pecer des animaux au milieu de ruisseaux de sang. Et ses fid�les se r�unissaient � la nuit tomb�e dans un gymnase plein de courants d�air du quartier est de la cit� pour passer en revue les �tranges notions de leur extravagante doctrine.</p><p>Trapu et carr� d��paules, Zechtior Lukin se tenait calmement devant le roi, sans para�tre le moins du monde intimid�.</p><p>��Depuis combien de temps votre mouvement existe-t-il�? demanda Salaman.</p><p>��Plusieurs ann�es.</p><p>��Combien�? Trois ans�? Cinq ans�?</p><p>��Il remonte presque � la fondation de la cit�.</p><p>��Non, dit Salaman. Il est impossible qu�il existe depuis si longtemps, sans que j�en aie entendu parler.</p><p>��Nous �tions tr�s peu au d�but, dit Zechtior Lukin avec un haussement d��paules, nous restions entre nous. Nous nous contentions d��tudier nos textes, de participer � nos r�unions, d�effectuer nos exercices et nous ne cherchions pas � recruter de nouveaux adeptes. Nous tenions � garder le secret. C�est mon p�re, Lakkamai, qui a codifi� notre doctrine et�</p><p>��Lakkamai�?</p><p>Une nouvelle surprise pour Salaman. Dans le cocon et � Vengiboneeza, il avait bien connu Lakkamai, un guerrier taciturne, un �tre solitaire dont l��me semblait n�avoir aucune profondeur. Il avait �t� l�amant de Torlyri � Vengiboneeza, mais, quand la S�paration avait eu lieu, il ne s��tait fait aucun scrupule d�abandonner la femme-offrande pour suivre Harruel et devenir l�un des fondateurs de la minuscule agglom�ration qui allait devenir la Cit� de Yissou. Lakkamai �tait mort depuis longtemps et Salaman ne lui avait jamais connu ni compagne, ni fils, � plus forte raison.</p><p>��Vous l�avez connu, dit Zechtior Lukin.</p><p>��Oui, mais il y a longtemps.</p><p>��Lakkamai nous a enseign� que le sort subi par la Grande Plan�te avait �t� voulu par les dieux. Il professait que tout ce qu�il advient est d�cr�t� par les dieux, que cela nous soit profitable ou non, et que, si les habitants de la Grande Plan�te ont accept� de mourir, c�est parce qu�ils avaient compris que telle �tait la volont� des dieux et qu�ils savaient que le moment �tait venu pour eux de dispara�tre de la surface de la Terre. Ils n�ont donc absolument rien fait pour d�tourner les �toiles de mort, ils les ont laiss�es se fracasser sur notre plan�te et ont laiss� le grand froid l�envahir. Lakkamai disait qu�il avait appris tout cela en discutant avec Hresh, le chroniqueur de la tribu Koshmar.</p><p>��Oui, dit Salaman, l�esprit de celui qui parle avec Hresh se remplit de toutes sortes de fantaisies et de bizarreries.</p><p>��Ce sont des v�rit�s, dit pos�ment Zechtior Lukin.</p><p>Salaman ne releva pas l�insolence. Il ne servait � rien de discuter avec un fanatique.</p><p>��Vous n��tiez donc � l�origine qu�un tout petit groupe, poursuivit-il. Disons quelques familles. Mais mon fils m�a appris que vous �tiez maintenant au nombre de cent quatre-vingt-dix.</p><p>��Trois cent soixante-seize, dit Zechtior Lukrin. Encore un mauvais point pour Athimin.</p><p>��Je vois. Et vous avez donc enfin d�cid� de recruter de nouveaux adeptes. Pourquoi ce changement de politique�?</p><p>��J�ai vu en r�ve la Reine des hjjk planer au-dessus de la cit�. J�ai senti son imposante pr�sence comme un grand poids suspendu au-dessus de nos t�tes. C��tait l�ann�e derni�re. Et j�ai compris que le jour du Jugement �tait proche. Les hjjk, comme chacun sait, ont �chapp� � la destruction de la Grande Plan�te. Les Cinq D�it�s avaient un autre dessein pour eux et elles leur ont permis de survivre au froid et � la neige pour r�aliser ce dessein quand viendrait le Printemps Nouveau.</p><p>��Et il va sans dire que vous connaissez ce dessein.</p><p>��Il leur incombera de d�truire le Peuple et ses cit�s, dit calmement Zechtior Lukin. Ils seront le fl�au des dieux.</p><p>Contrairement � ce que je pensais, se dit Salaman, il est compl�tement fou. Dommage.</p><p>��Et en quoi cela peut-il servir les desseins des Cinq�? demanda-t-il avec un calme �gal � celui du chef des Consentants. S�il faut en croire tous les �crits des chroniques, les dieux nous ont permis de survivre au Long Hiver pour faire de nous les h�ritiers de la plan�te. Pourquoi donc se seraient-ils donn� la peine de pr�server notre race, s�ils avaient en t�te de laisser les hjjk nous exterminer�? Il e�t �t� tellement plus simple de nous faire p�rir de froid au d�but du Long Hiver, il y a quelques centaines de milliers d�ann�es de cela.</p><p>��Vous ne comprenez pas. On nous a mis � l��preuve et nous avons �chou�. Comme vous l�avez dit, le froid nous a �pargn�s afin que nous puissions h�riter la plan�te. Mais nous nous sommes engag�s dans la mauvaise voie. Nous avons �difi� des cit�s, nous vivons dans des maisons de plus en plus confortables, la mollesse et la paresse nous gagnent. C�est encore pire � Dawinno qu�ici, mais partout le Peuple s��carte de la voie que lui avaient trac�e les Cinq. Quel but poursuivions-nous donc en b�tissant ces cit�s�? Eh bien, il semble que nous ne cherchions qu�� reproduire la vie facile et confortable de la Grande Plan�te. Mais nous avons fait fausse route. Si les dieux avaient voulu que le monde soit tel qu�il �tait du temps des yeux de saphir, ils auraient perp�tu� l�existence de la Grande Plan�te. Mais ils l�ont an�antie. Comme ils nous an�antiront. Croyez-moi, sire, les hjjk seront les instruments de notre ch�timent. Ils s�abattront sur nous, ils d�mant�leront nos cit�s, ils nous chasseront dans les terres inhospitali�res o� nous serons bien oblig�s de nous astreindre enfin � la discipline que les dieux souhaitaient nous voir acqu�rir. Il incombera aux rares survivants du massacre de faire une nouvelle tentative pour b�tir un monde nouveau. Telle est la volont� de Dawinno, celui qui transforme.</p><p>��Et si vous mourez tous de froid en dansant la nuit sur les places, comment pourrez-vous cr�er ce merveilleux monde nouveau auquel vous aspirez�?</p><p>��Nous n�avons pas froid et nous ne mourrons pas.</p><p>��Je vois. Vous �tes invuln�rables.</p><p>��Nous sommes tr�s forts. Vous nous avez vus une nuit c�l�brer une de nos f�tes, mais vous n�avez pas assist� � nos s�ances de formation. Nos exercices spirituels, nos man�uvres. Nous sommes des guerriers. Nous avons acquis une endurance extraordinaire. Nous sommes capables de marcher pendant plusieurs jours d�affil�e sans prendre ni nourriture ni repos. Nous ne redoutons ni le froid ni les privations. Nous avons renonc� � notre individualit� pour former une unit� nouvelle.</p><p>Salaman �tait absolument sid�r� par ce qu�il entendait. Les th�ories du fils de Lakkamai n��taient qu�un tissu d�inepties, mais le roi ne pouvait nier qu�ils �taient li�s par de myst�rieuses affinit�s et il �prouvait m�me une grande affection pour lui. C��tait un homme d�une �nergie et d�une f�rocit� �videntes qui avait r�ussi � se b�tir secr�tement un petit royaume � l�int�rieur du royaume et de qui il �manait la vraie force engendr�e par le pouvoir royal. Ils auraient presque pu �tre fr�res. Mais cet homme �tait fou. C��tait grand dommage.</p><p>��Il faut que vous me permettiez d�assister � votre pr�paration, dit Salaman.</p><p>��D�s ce soir, si vous le d�sirez, sire.</p><p>��Entendu. Vous accomplirez vos exercices les plus difficiles. Et puis vous prendrez vos dispositions pour partir, vous et vos fid�les. Vous allez devoir quitter la cit�, mon ami.</p><p>Zechtior Lukin ne parut aucunement �tonn� par cette mise en demeure. Il continua d�afficher la m�me indiff�rence, comme il semblait le faire en toutes circonstances.</p><p>��O� d�sirez-vous que nous partions�? demanda-t-il pos�ment.</p><p>��Vers le nord. � l��vidence, vous n��tes pas heureux � Yissou et vous n�avez que m�pris pour notre mollesse. Et je vous avoue franchement que je n�ai nul d�sir de voir votre th�orie de la destruction in�luctable se r�pandre dans la cit� que j�aime. Ne pensez-vous pas qu�il est dans notre int�r�t commun que vous partiez�? Il va sans dire que vous ne prendrez pas la direction du sud, car la vie y est trop facile. Et comme c�est vers le sud que notre cit� s��tend tandis que le d�veloppement de Dawinno se fait vers le nord, nous empi�terions fatalement sur votre territoire. Prenez donc la direction du nord, Zechtior Lukin, puisque vous pr�tendez que le froid ne vous d�range pas et que la faim est sans importance pour vous. Vous y trouverez tout l�espace n�cessaire pour fonder une colonie o� vous vivrez selon vos principes et vos pr�ceptes. Elle deviendra peut-�tre la capitale de ce monde merveilleux de puret� et d�authenticit� que nous, les habitants des cit�s, n�avons pas su cr�er.</p><p>��Vous voulez dire que nous devrons nous enfoncer dans les terres des hjjk�?</p><p>��Oui, c�est bien cela. Enfoncez-vous au-del� de Vengiboneeza dans le nord froid et aride. Choisissez le territoire qui vous conviendra. Il se peut que les hjjk vous laissent en paix. D�apr�s ce que vous m�avez dit, votre mani�re de vivre ressemble beaucoup � la leur� Un peuple de guerriers qui n�a que faire du confort et a renonc� � toute ambition individuelle. Peut-�tre ouvriront-ils les bras � ceux qui leur ressemblent tant. Ou bien peut-�tre ne s�occuperont-ils pas de vous. En quoi la pr�sence de quelques centaines de colons pourrait-elle les d�ranger alors qu�ils contr�lent la moiti� d�un continent�? Oui, allez donc chez les hjjk, Zechtior Lukin� Qu�en dites-vous�?</p><p>Il y eut un silence. Le visage du fils de Lakkamai demeurait impassible�; il ne trahissait ni col�re, ni d�fi, ni d�sarroi. Son esprit devait fonctionner � toute allure, mais il paraissait aussi calme que si Salaman lui avait pos� une question sur le prix de la viande.</p><p>��Combien de temps nous accorderez-vous pour nous pr�parer au voyage�? demanda-t-il au bout d�un moment.</p><empty-line/><p>Nialli Apuilana est rassasi�e de solitude. Elle a pass� tout l�hiver en hibernation, tel un animal subissant une m�tamorphose annuelle, qui reste terr� et recroquevill� sur lui-m�me jusqu�� ce qu�arrive le moment de sortir de son engourdissement. Ce moment est arriv� pour Nialli Apuilana.</p><p>Vers la fin de l�hiver, un jour o� une pluie diluvienne, d�une intensit� exceptionnelle, m�me pour la saison des pluies, s�abat sur Dawinno, Nialli Apuilana quitte en d�but d�apr�s-midi sa chambre de la Maison de Nakhaba. Il lui est arriv� � plusieurs reprises de sortir pendant la nuit, mais c�est la premi�re fois depuis le d�but de sa convalescence qu�elle le fait en plein jour. Il n�y a personne dehors pour la voir. Le d�luge est tellement violent que les rues sont d�sertes. M�me les gardes se sont mis � l�abri. Une lumi�re brille derri�re chaque fen�tre�; tout le monde est chez soi. Mais Nialli Apuilana se rit de la fureur de l�orage.</p><p>��C�est trop, c�est beaucoup trop, dit-elle � voix haute, la t�te renvers�e vers le ciel, en s�adressant � Dawinno, le dieu qui actionne la grande roue des saisons, envoyant tant�t le soleil, tant�t l�orage. Tu ne crois pas que tu en fais vraiment un peu trop�?</p><p>Elle ne porte qu�une �charpe et sa fourrure est tremp�e avant qu�elle ait eu le temps de faire cinq pas. Elle colle � sa peau comme un v�tement ajust� et l�eau ruisselle le long de ses cuisses.</p><p>Elle traverse la cit� pour se rendre � la Maison du Savoir et grimpe l�escalier en colima�on jusqu�au dernier �tage. Elle n�a jamais dout� un instant que Hresh s�y trouverait�; de fait, il est dans son bureau, occup� � �crire dans l�un de ses vieux grimoires.</p><p>��Nialli�! s��crie le chroniqueur. As-tu perdu la t�te pour sortir par ce temps�? Viens� Laisse-moi te s�cher�</p><p>Il l�emmaillote dans un linge, comme on le ferait � un enfant, et elle se laisse frictionner vigoureusement, m�me si cela doit �bouriffer et h�risser sa fourrure.</p><p>��Nous devrions commencer � nous dire un certain nombre de choses, p�re, dit-elle quand il a fini de la frictionner. Nous aurions d� le faire depuis longtemps.</p><p>��Des choses�? Quel genre de choses�?</p><p>��Nous devrions parler� du Nid, poursuit-elle d�une voix h�sitante. Parler� de la Reine�</p><p>��Tu as vraiment envie de parler des hjjk�? demande Hresh, l�air incr�dule.</p><p>��Oui, des hjjk. Ce que, toi, tu as appris et ce que moi, je sais. Ce n�est peut-�tre pas la m�me chose. Tu m�as toujours dit qu�il te fallait mieux comprendre les hjjk. Tu n�es pas le seul, p�re. Moi aussi. Moi aussi, j�en ai besoin.</p><empty-line/><p>Chevkija Aim indiqua du doigt une grande porte vo�t�e de bois gris�tre, d�grad�e par les intemp�ries, au fond d�une impasse s�ouvrant sur la rue des Poissonniers et flanqu�e de deux b�timents commerciaux � la fa�ade de brique rouge sale. Husathirn Mueri n��tait jamais venu dans cette partie de la cit�, une sotte de quartier industriel mal fam�.</p><p>��C�est l�-bas, dit le capitaine de la garde. Dans une salle en sous-sol. Vous entrez, vous tournez � gauche et vous descendez l�escalier.</p><p>��Et vous croyez que je ne risque rien, si je rentre l�-dedans�? Ils pourraient me reconna�tre et c�der � la panique.</p><p>��Tout se passera bien, Votre Gr�ce. La salle est tr�s peu �clair�e. On arrive � peine � distinguer des silhouettes et il est impossible de reconna�tre un visage. Personne ne saura qui vous �tes.</p><p>En souriant, le petit Beng au corps souple lui donna un coup de coude dans le bras avec une familiarit� d�plac�e.</p><p>��Allez-y, Votre Gr�ce�! Allez-y�! Croyez-moi, vous ne risquez rien.</p><p>La pi�ce toute en longueur, empestant le poisson s�ch�, �tait effectivement tr�s sombre. Il y avait pour tout �clairage deux grappes de phosphobaies fix�es au mur, au fond de la salle o� se tenaient un gar�on et une fillette de chaque c�t� d�une table sur laquelle �taient dispos�s des fruits et des rameaux aromatiques, et qui faisait probablement office d�autel.</p><p>Husathirn Mueri avait beau plisser les yeux, il ne distinguait rien. Puis sa vue s�habitua � la p�nombre et il vit que l�assembl�e �tait compos�e d�une cinquantaine de personnes tass�es sur des rang�es de tonneaux noircis, qui marmonnaient des choses incompr�hensibles, chantaient et tapaient de temps en temps du pied en r�ponse aux paroles des enfants debout devant l�autel. De loin en loin un casque Beng s��levait dans l�assistance, mais la plupart des gens �taient nu-t�te. Les voix qu�il entendait �taient grasses et �raill�es, des voix d�ouvriers, de gens du peuple. Husathirn Mueri se sentait de plus en plus mal � l�aise. Il n�avait jamais beaucoup fr�quent� les ouvriers. Et venir les espionner, dans leur sanctuaire�</p><p>��Assis�! souffla Chevkija Aim en le poussant presque sur un des tonneaux du dernier rang. Asseyez-vous et �coutez�! Le gamin s�appelle Tikharein Tourb�; c�est le pr�tre. La pr�tresse s�appelle Chhia Kreun.</p><p>��Le pr�tre�? La pr�tresse�?</p><p>���coutez-les, Votre Gr�ce�!</p><p>Husathirn Mueri tourna vers l�autel un regard �gar�. Il avait le sentiment de se trouver au seuil d�un autre monde.</p><p>Le gar�on �mettait d��tranges sons rauques, d�horribles cliqu�tements qui s�apparentaient au langage des hjjk. Les fid�les lui r�pondaient en articulant les m�mes sons bizarres. Husathirn Mueri frissonna et enfouit son visage dans ses mains.</p><p>��La Reine est notre consolation et notre joie�! s��cria soudain l�enfant d�une voix forte et claire. Tel est l�enseignement du proph�te Kundalimon, b�ni soit-il�!</p><p>��La Reine est notre consolation et notre joie, r�pondit en ch�ur l�assembl�e des fid�les.</p><p>��Elle est la lumi�re et la voie.</p><p>��Elle est la lumi�re et la voie.</p><p>��Elle est l�essence et la substance.</p><p>��Elle est l�essence et la substance.</p><p>��Elle est le commencement et la fin.</p><p>��Elle est le commencement et la fin.</p><p>Husathirn Mueri ne pouvait s�emp�cher de trembler. Il sentait la terreur s�emparer de lui au son de cette douce et innocente voix. La lumi�re et la voie�? L�essence et la substance�? Que signifiait cette folie�? N��tait-ce qu�un mauvais r�ve�?</p><p>Il avait l�impression d��touffer. Pris d�une naus�e, il porta la main � sa bouche. La pi�ce en sous-sol n�avait pas de fen�tres et sentait le renferm�. Les effluves salins et piquants des barriques de poisson s�ch�, les odeurs de fourrure mouill�e par la transpiration, l�ar�me p�n�trant des rameaux de sippariu et de dilifar dont l�autel �tait jonch� Tout cela commen�ait � le rendre malade. La t�te lui tournait. Il croisa les mains et se donna un violent coup de coude dans les c�tes.</p><p>Tout le monde poussait de nouveau des cris dans l��trange langage des hjjk, le gar�on, la fillette et toute l�assembl�e.</p><p>Husathirn Mueri s�imagina que le sol allait s�ouvrir devant lui d�un instant � l�autre et qu�il allait d�couvrir une fosse gigantesque o� grouilleraient une multitude de hjjk � la carapace brillante, des hjjk en si grand nombre que les entrailles de la terre en bouillonneraient.</p><p>��Calmez-vous, murmura Chevkija Aim � son oreille. Calmez-vous.</p><p>Il porta de nouveau son regard sur les deux enfants qui prenaient des fruits et des rameaux sur l�autel, et les montraient � l�assembl�e avant de les reposer tandis que les fid�les tapaient du pied sans cesser d��mettre les sons r�peux et rauques du langage hjjk. Que signifiait tout cela�? Comment un tel mouvement avait-il pu voir si rapidement le jour�?</p><p>Le gar�on portait autour du cou une amulette jaune et noir luisante qui ressemblait beaucoup au pectoral de Kundalimon. Peut-�tre �tait-ce le m�me. La fillette, elle, portait au poignet un talisman �galement taill� dans une carapace de hjjk. Et m�me dans la p�nombre les talismans avaient une luisance surnaturelle. Un souvenir d�enfance remonta � la m�moire de Husathirn Mueri et il se rem�mora l��clat des carapaces des hjjk quand les insectes, vaquant sans rel�che � leurs myst�rieuses occupations, parcouraient les rues de Vengiboneeza.</p><p>��Kundalimon nous guide d�en haut, reprit l�enfant-pr�tre. Il nous dit que la Reine est notre consolation et notre joie.</p><p>��La Reine est notre consolation et notre joie, r�p�ta l�assembl�e des fid�les.</p><p>Mais, cette fois, un costaud assis trois rangs devant Husathirn Mueri, comme m� par un ressort, se leva et cria�:</p><p>��La Reine est le seul vrai dieu�!</p><p>��La Reine est le seul vrai�, commen�a � r�p�ter docilement le ch�ur des fid�les.</p><p>��Non�! hurla le gar�on. La Reine n�est pas un dieu�!</p><p>��Alors, qu�est-elle�? Qu�est-elle�?</p><p>Pendant quelques instants, la c�r�monie tourna � la confusion. Tout le monde se levait et criait en gesticulant.</p><p>��Dis-nous ce qu�est la Reine�!</p><p>L�enfant-pr�tre sauta sur l�autel et le silence se fit aussit�t.</p><p>��La Reine, dit-il de sa voix �trangement aigu� et chantante, est d�essence divine, car Elle descend des habitants de la Grande Plan�te qui vivaient devant des dieux. Mais Elle n�est pas un dieu Elle-m�me.</p><p>Le gar�on semblait r�p�ter comme un perroquet un texte appris par c�ur.</p><p>��Elle est l�architecte de la porte par laquelle les vrais dieux reviendront un jour, poursuivit-il. Telle est la parole de Kundalimon.</p><p>��Tu veux dire les humains�? demanda le costaud qui avait d�j� parl�. Les humains sont-ils les vrais dieux�?</p><p>��Les humains sont� Ils sont�</p><p>La voix manqua � l�enfant-pr�tre. Il n�avait pas de r�ponse toute pr�te � cette question. Il lan�a � la fillette un regard empreint de d�tresse et elle leva son organe sensoriel avant de l�enrouler autour de la cheville du gar�on dans un geste d�une �tonnante intimit�. Stup�fait Husathirn Mueri retint son souffle.</p><p>Ce geste sembla redonner de l�assurance � l�enfant-pr�tre.</p><p>��La r�v�lation des humains est encore � venir�! s��cria-t-il, tout son aplomb retrouv�. Nous devons continuer d�attendre la r�v�lation des humains�! En attendant, la Reine sera notre guide�! poursuivit-il en accompagnant ses paroles de quelques sons hjjk. Elle est notre consolation et notre joie�!</p><p><emphasis>��Elle est notre consolation et notre joie�!</emphasis></p><p>Tout le monde se mit � �mettre � qui mieux mieux des cliqu�tements discordants. La cacophonie �tait horrifique. L�enfant-pr�tre avait repris l�ascendant sur ses fid�les et c��tait tout aussi terrifiant.</p><p>��Kundalimon�! criaient-ils. Kundalimon, toi le martyr, conduis-nous � la v�rit�!</p><p>L�enfant-pr�tre leva les bras. M�me � la distance o� il se trouvait, Husathirn Mueri voyait la flamme de la conviction briller dans ses yeux.</p><p>��Elle est la lumi�re et la voie.</p><p><emphasis>��Elle est la lumi�re et la voie.</emphasis></p><p>��Elle est l�essence et la substance.</p><p><emphasis>��Elle est l�essence et�</emphasis></p><p>��Regardez, murmura Husathirn Mueri. La fille a plac� son organe sensoriel sur le sien.</p><p>��Ils vont accomplir un couplage, Votre Gr�ce. Et tout le monde va faire pareil.</p><p>��Certainement pas�! Pas tous ensemble, dans la m�me pi�ce�!</p><p>��C�est pourtant ce qu�ils font, r�pliqua Chevkija Aim d�un ton d�sinvolte. Tout le monde accomplit un couplage et ils laissent la Reine p�n�trer dans leur �me, � ce qu�il para�t. C�est leur coutume.</p><p>��C�est la plus grande infamie qui se puisse concevoir, souffla Husathirn Mueri, incr�dule et atterr�.</p><p>��J�ai des gardes � la porte. Nous pouvons, sur votre ordre, faire �vacuer la salle en cinq minutes et tout d�truire chez ces adorateurs des hjjk.</p><p>��Non.</p><p>��Mais vous avez vu ce qu�ils�</p><p>��J�ai dit non. Il n�est pas question de reprendre les pers�cutions. Ce sont les instructions formelles du chef et vous le savez aussi bien que moi.</p><p>��Je comprends, Votre Gr�ce, mais�</p><p>��Nous n�arr�terons personne et nous ne toucherons pas � cette chapelle. Pour l�instant, tout au moins. Mais ne rel�chez pas votre surveillance. Comment pourrions-nous comprendre quel genre de menace nous avons � affronter, si nous ne regardons pas l�ennemi en face�? Vous m�avez bien compris�?</p><p>Les l�vres pinc�es, le capitaine de la garde hocha lentement la t�te.</p><p>Husathirn Mueri tourna la t�te. Devant lui les silhouettes floues des fid�les se levaient, se d�pla�aient et se r�unissaient par petits groupes. Un bourdonnement sourd et intense avait remplac� les cliqu�tements hjjk. Personne ne s�occupait des deux hommes qui chuchotaient au fond de la salle. L�air surchauff� de l��troite pi�ce donnait l�impression de devoir s�enflammer d�un instant � l�autre.</p><p>��Il vaudrait mieux partir maintenant, dit calmement Chevkija Aim.</p><p>Husathirn Mueri ne r�pondit pas.</p><p>Il �tait clou� sur place. � l�autre bout de la salle, les deux enfants accomplissaient impudemment leur couplage devant l�autel et, deux par deux, les fid�les commen�aient de s�unir dans cette mani�re de communion. Husathirn Mueri n�avait jamais entendu parler d�une telle indignit�, il n�avait jamais imagin� que ce f�t possible et il observait maintenant le spectacle avec une fascination m�l�e d�horreur.</p><p>��Si nous restons, murmura Chevkija Aim, ils vont vouloir que nous fassions comme eux.</p><p>��Oui. Oui. Il faut partir.</p><p>��Vous vous sentez bien�?</p><p>��Il faut� partir�</p><p>��Donnez-moi la main, Votre Gr�ce. Voil�. Tr�s bien. Venez, maintenant. Debout. Debout�!</p><p>��Oui, dit Husathirn Mueri.</p><p>Il avait l�impression que ses pieds refusaient de lui ob�ir. Il s�appuya de tout son poids sur le capitaine de la garde et se dirigea d�un pas chancelant vers la porte.</p><p><emphasis>Elle est la lumi�re et la voie.</emphasis></p><p><emphasis>Elle est l�essence et la substance.</emphasis></p><p><emphasis>Elle est le commencement et la fin.</emphasis></p><p>L�air frais de la rue le frappa au visage avec la force d�un coup de poing.</p><empty-line/><p>��Ce que je croyais avant, dit Hresh, c�est ce que tout le monde croyait. Qu�il s�agit d�une race malfaisante et incompr�hensible. Qu�ils sont nos ennemis et repr�sentent pour nous une menace permanente. Mais, depuis quelque temps, je suis en train de revenir sur mon opinion.</p><p>��Moi aussi, dit Nialli Apuilana.</p><p>��Comment cela�?</p><p>��Ce serait plus facile pour moi, si tu parlais le premier, p�re, dit-elle sans r�pondre � sa question.</p><p>��Mais tu m�as dit que tu �tais venue me voir pour me raconter certaines choses.</p><p>��Je le ferai. Mais il faut que ce soit un �change. Ce que tu sais en �change de ce que je sais. Et je veux que ce soit toi qui commences. S�il te pla�t, p�re�! S�il te pla�t�!</p><p>Hresh fixa sur elle un regard perplexe. D�cid�ment, elle �tait toujours aussi d�routante.</p><p>��Tr�s bien, dit-il au bout d�un moment. Je suppose que tout a commenc� pour moi le jour o� tu as pris la parole devant le Praesidium, quand tu as d�clar� que les hjjk ne devaient pas �tre consid�r�s comme des monstres et qu�il s�agissait en r�alit� d��tres intelligents, dot�s d�une civilisation riche et complexe. Tu es m�me all�e jusqu�� les qualifier d�humains, dans l�acception particuli�re de ce mot qu�il m�arrive �galement d�utiliser. C��tait la premi�re indication que tu donnais sur ce que tu avais v�cu dans le Nid. Et j�ai compris que ce que tu affirmais devait avoir �t� vrai � une certaine �poque, car ils avaient appartenu � la Grande Plan�te. Et, dans les visions que j�ai eues de cette civilisation, je les voyais vivre en paix et en parfaite harmonie avec les yeux de saphir, les humains et les autres races. Comment auraient-ils pu �tre des d�mons et des monstres, s�ils appartenaient � la Grande Plan�te�?</p><p>��Exactement, dit Nialli Apuilana.</p><p>Hresh leva la t�te. Elle semblait encore plus bizarre que d�habitude, comme un fouet enroul�, pr�t � claquer.</p><p>��Il va de soi, reprit-il, que ce qu�ils �taient � l��poque de la Grande Plan�te et ce qu�ils sont devenus, plusieurs centaines de milliers d�ann�es plus tard, n�est pas n�cessairement la m�me chose. Peut-�tre ont-ils vraiment chang�, mais comment le savoir�? Il y a des gens comme Thu-kimnibol qui ont toujours �t� persuad�s que les hjjk �taient malfaisants, mais, aujourd�hui, certains d�entre nous ont une opinion diam�tralement oppos�e. Je pense aux adeptes de cette nouvelle religion. Il para�t que dans leurs chapelles, les hjjk sont pr�sent�s comme les instruments de notre salut, des �tres bienveillants � qui ils accordent m�me une nature sacr�e. Et Kundalimon est tenu pour une sorte de proph�te. Je suppose que tu es au courant de l�existence de ces chapelles, dit-il en lan�ant � sa fille un regard p�n�trant. T�arrive-t-il de les fr�quenter�?</p><p>��Non, r�pondit Nialli Apuilana, jamais. Mais ceux qui enseignent que les hjjk sont bienveillants se trompent. Les hjjk ignorent la bienveillance au sens o� nous l�entendons. Mais ils ne sont pas malveillants non plus. Ils sont simplement� ce qu�ils sont�</p><p>��Alors, des monstres ou des �tres ayant une nature sacr�e�?</p><p>��Les deux, r�pondit Nialli Apuilana. Ou ni l�un ni l�autre.</p><p>��Je croyais que tu leur vouais un culte, poursuivit Hresh apr�s quelques instants de r�flexion, que tu d�sirais par-dessus tout aller les rejoindre et passer parmi eux le reste de tes jours. Tu m�as dit qu�ils vivent dans une atmosph�re de magie, de r�ves, de prodiges et que l�air que l�on respire dans le Nid emplit toute l��me.</p><p>��C��tait� avant.</p><p>��Et maintenant�?</p><p>��Je ne sais plus ce que je veux, dit-elle en secouant tristement la t�te. Ni ce que je crois. Oh�! P�re�! Tu ne peux pas imaginer la confusion qui r�gne dans mon esprit. Va dans le Nid, me souffle une voix int�rieure, et vis �ternellement dans l�amour de la Reine. Reste � Dawinno, me dit une autre voix. Les hjjk ne sont pas ceux que tu as cru qu�ils �taient. L�une de ces voix est celle de la Reine et l�autre� l�autre�</p><p>Elle s�interrompit et fixa sur son p�re des yeux brillants de d�tresse.</p><p>��L�autre est la voix des Cinq. Et c�est � leur voix que je veux ob�ir.</p><p>Hresh n�en croyait pas ses oreilles. Jamais il ne se serait attendu � entendre ces mots dans la bouche de sa fille.</p><p>��Les Cinq�? Tu acceptes donc l�autorit� des Cinq�? Depuis quand, Nialli�? Voil� qui est tout nouveau.</p><p>��Non, pas leur autorit�. Pas vraiment.</p><p>��Alors, quoi�?</p><p>��La r�alit� de leur existence. Leur sagesse. Cela s�est pass� dans les marais. Je les ai sentis p�n�trer en moi, p�re. Je croyais que j�allais mourir et ils sont venus � moi. Tu sais que je ne croyais pas en eux avant cela. Maintenant, si.</p><p>��Je vois, dit Hresh d�un air vague.</p><p>Mais il ne voyait rien du tout. Plus elle s�ouvrait � lui, moins il avait le sentiment de comprendre. Alors m�me qu�il commen�ait � percevoir l�attraction du Nid�� en partie sous l�influence de Nialli�� elle semblait s�en d�tourner.</p><p>��Il y a donc peu de chances que tu essaies de retourner dans le Nid, � pr�sent que tu as recouvr� tes forces�?</p><p>��Aucune, p�re. Plus maintenant.</p><p>��Tu me dis la v�rit�, Nialli�?</p><p>��C�est la v�rit�. Tu sais que je serais partie avec Kundalimon, mais maintenant tout est diff�rent. J�ai commenc� � douter de tout ce � quoi je croyais autrefois et � croire � ce que je mettais en doute. Le monde est devenu pour moi un complet myst�re. Il faut que je reste ici et que je mette de l�ordre dans mes id�es avant de d�cider quoi que ce soit.</p><p>��Je me demande si je dois te croire.</p><p>��Je te le jure�! Je te le jure sur tous les dieux de la cr�ation�! Je te le jure sur la Reine, p�re�!</p><p>Elle tendit la main vers lui. Il la prit et la garda d�licatement dans la sienne, comme s�il s�agissait d�un objet pr�cieux.</p><p>��Tu es une �nigme pour moi, Nialli. Une �nigme presque aussi grande que les hjjk�! Et je suppose que tu seras toujours une �nigme pour ton p�re, poursuivit-il en lui souriant tendrement. Mais au moins, je crois que je commence � comprendre les hjjk.</p><p>��C�est vrai, p�re�?</p><p>��Regarde, dit-il. Un texte tr�s ancien que je viens de d�couvrir.</p><p>Il sortit d�licatement un rouleau de v�lin du plus grand de ses deux coffrets renfermant les chroniques. Il d�fit l�attache et �tala le parchemin sur son bureau.</p><p>Nialli Apuilana se pencha pour le regarder de plus pr�s.</p><p>��O� l�as-tu trouv�?</p><p>��Dans ma collection de chroniques. En fait, il y �tait depuis le d�but. Mais comme il �tait �crit en Beng, une forme tr�s ancienne de la langue, presque impossible � d�chiffrer, je n�y ai pas pr�t� attention. C�est Puit Kjai qui m�a sugg�r� de l��tudier de plus pr�s quand je lui ai dit que je faisais des recherches sur l�histoire des hjjk. Tu sais qu�il �tait le d�positaire des chroniques Beng avant qu�on me les confie. Et il m�a aid� � apprendre � lire cette langue ancienne.</p><p>��Tu permets�? dit-elle en avan�ant la main vers le manuscrit.</p><p>��Cela ne te servira � rien. Mais vas-y.</p><p>Il la regarda se pencher sur le manuscrit. Mais il savait que le texte �tait inintelligible pour elle. Les anciens hi�roglyphes Beng ne ressemblaient aucunement aux caract�res en usage � leur �poque et ils �taient difficilement accessibles � un esprit moderne. Mais Nialli Apuilana semblait r�solue � les d�chiffrer. Comme elle me ressemble par certains traits de caract�re, songea Hresh. Et comme elle est diff�rente par tant d�autres.</p><p>Elle parlait � voix basse en appuyant de plus en plus fort le bout de ses doigts sur le parchemin, s�effor�ant de d�crypter l�ancien texte Beng. Quand il estima qu�elle s��tait donn� assez de peine, Hresh tendit la main vers le manuscrit pour le prendre, mais elle le repoussa et poursuivit sa lecture.</p><p>Hresh ne la quittait pas des yeux. Il sentait son c�ur d�border de tendresse pour elle. Il l�avait si souvent crue perdue pour lui et elle �tait l�, tranquillement assise dans son bureau, comme elle aimait le faire quand elle �tait petite.</p><p>Sa force et sa d�termination l�enchantaient et, en la voyant ainsi, il avait l�impression que Taniane s��tait r�incarn�e en elle et cela le ramenait tr�s loin en arri�re, dans sa jeunesse, quand Taniane et lui parcouraient inlassablement les ruines de Vengiboneeza pour y d�couvrir les secrets de la Grande Plan�te.</p><p>Mais Nialli n��tait pas seulement la r�plique de sa m�re. Il voyait bien qu�elle tenait aussi de lui. Elle �tait fantasque et impulsive, farouche et ent�t�e, comme il l�avait �t� dans sa jeunesse. Avant d��tre enlev�e par les hjjk, Nialli �tait une enfant ouverte et expansive, mais aussi, tout comme lui, une fillette solitaire, repli�e sur elle-m�me, curieuse de tout.</p><p>Comme il l�aimait�! Comme il tenait passionn�ment � elle�!</p><p>��C�est comme le langage des r�ves, dit-elle en relevant la t�te. Rien ne reste stable assez longtemps pour que je puisse en saisir le sens.</p><p>��C�est aussi l�impression que j�ai eue. Mais plus maintenant.</p><p>Elle lui tendit le manuscrit. Il posa les doigts sur le parchemin et les tournures archa�ques mont�rent � son esprit.</p><p>��C�est un document qui remonte aux premi�res ann�es du Long Hiver, dit-il. Quand toutes les tribus du Peuple venaient de s�installa dans leurs cocons. Certains guerriers Beng refusaient de croire qu�il leur faudrait passer le reste de leur vie sous terre et l�un d�eux d�cida de sortir pour voir s�il �tait possible de rentrer en possession de la plan�te. Il faut savoir que cela se passait des milliers d�ann�es avant nos propres sorties pr�matur�es du cocon, celles que nous avons nomm�es le R�veil Glac�, l��clat Mensonger et l�Aurore Malheureuse. Il manque la plus grande partie du texte, mais il reste ceci�:</p><empty-line/><p><emphasis>Puis j�arrivai dans la terre de glace et un froid terrible �treignit mon c�ur, car je sus que je ne vivrais pas.</emphasis></p><p><emphasis>Puis je revins sur mes pas pour chercher l�endroit o� vivait mon peuple. Mais je ne pus trouver l�entr�e de la caverne. Et les hjjk me surprirent et s�empar�rent de moi. Je tombai entre leurs mains et ils m�emmen�rent, mais j��tais libre de toute crainte, car j��tais d�j� un homme mort, et qui peut �tre frapp� plus d�une fois par la mort�? Ils �taient vingt, d�un aspect tr�s effrayant, et ils port�rent la main sur moi et me conduisirent dans le lieu sombre et chaud o� ils avaient leur demeure, un lieu souterrain qui ressemblait au cocon, mais en beaucoup plus grand, s��tendant plus loin que portait le regard, avec nombre d�avenues et de voies transversales partant dans toutes les directions.</emphasis></p><p><emphasis>C�est l� que r�sidait la Grande Hjjken, un monstre d�une taille gigantesque et formidable dont la seule vue figea le sang dans mes veines. Mais elle toucha le c�ur de mon �me avec sa seconde vue et me dit�:</emphasis> Tiens, je te donne la paix et l�amour,<emphasis> et je cessai d�avoir peur. En sentant le contact de son �me avec la mienne, j�eus l�impression d��tre serr� dans les bras d�une grande M�re et je m��merveillai grandement de ce qu�un animal si gigantesque et si effrayant p�t apporter tant de r�confort.</emphasis> Tu es venu � moi trop t�t,<emphasis> me dit-elle encore,</emphasis> car mon heure n�est pas encore arriv�e. Mais quand la chaleur sortira le monde du sommeil, je vous accueillerai tous en mon sein.</p><p><emphasis>C�est tout ce qu�elle me dit et jamais plus je ne lui parlai. Mais je restai chez les hjjk en pendant vingt jours et vingt nuits, que je comptai tr�s soigneusement, et d�autres hjjk de moindre rang me pos�rent dans leur langage mental toutes sortes de questions � propos de mon Peuple, sur la mani�re dont nous vivions et sur nos croyances, et ils me parl�rent aussi un peu de ce � quoi ils croyaient. Mais cela n��tait pas clair et demeure tr�s n�buleux dans mon esprit. Et je go�tai � leur nourriture, une bouillie infecte qu�ils mastiquent et recrachent pour partager avec leurs compagnons, et qui me parut profond�ment r�pugnante dans les premiers temps, mais la faim fut la plus forte et je me r�signai � y go�ter, et la trouvai moins ex�crable qu�on e�t pu le penser. Puis ils cess�rent de me questionner et me dirent�:</emphasis> nous allons te raccompagner chez ceux de ta nation,<emphasis> et ils me conduisirent dans le froid mordant et la neige �paisse jusqu�ici o��</emphasis></p><empty-line/><p>Hresh reposa le parchemin.</p><p>��C�est l� que se termine le r�cit�? demanda Nialli Apuilana.</p><p>��C�est l� qu�il s�interrompt. Mais ce qui en subsiste est assez clair.</p><p>��Que t�apprend-il, p�re�?</p><p>��Je pense qu�on y trouve l�explication de la pratique des enl�vements par les hjjk. S�ils font des prisonniers depuis des mill�naires, c�est � l��vidence dans le but d��tudier notre peuple. Mais leurs captifs sont bien trait�s et ils leur rendent la libert�, � une partie d�entre eux au moins, comme ce fut le cas pour ce pauvre guerrier Beng qu�ils ont trouv� errant sur les champs de glace.</p><p>��C�est donc cela qui t�a pouss� � ne plus les consid�rer comme des monstres.</p><p>��Je ne les ai jamais pris pour des monstres, r�torqua Hresh. Pour des ennemis, assur�ment, des ennemis dangereux et implacables. N�oublie pas que j��tais l� quand ils se sont lanc�s � l�assaut de Yissou. Mais je me demande m�me si c�est bien ce qu�ils sont. Nous ne le savons pas vraiment, apr�s tout ce temps�! Nous n�avons m�me pas commenc� � les comprendre. Nous les ha�ssons simplement parce qu�ils nous sont inconnus.</p><p>��Et ils le resteront probablement � jamais.</p><p>��Je croyais que tu m�avais dit que tu les comprenais.</p><p>��Je les comprends tr�s peu, p�re. Je l�ai peut-�tre cru, mais j��tais dans l�erreur. Qui comprend pourquoi les Cinq nous envoient des orages, la canicule ou le froid, ou bien encore des famines�? Ils doivent avoir leurs raisons, mais qui oserait pr�tendre les conna�tre�? Il en va de m�me pour la Reine. Elle est une force de l�univers et il est impossible de La comprendre. Je sais un peu ce qu�est le Nid, je connais sa forme, son odeur et la mani�re dont on y vit. Mais connaissance n�est pas compr�hension. Je commence � me rendre compte que pas un seul membre de notre race n�a la moindre id�e de ce qu�est la Reine. Sauf, et ce n�est qu�une possibilit�, s�il a v�cu dans le Nid.</p><p>��Mais, toi, tu as v�cu dans le Nid.</p><p>��Ce n��tait qu�un Nid secondaire et les v�rit�s que j�y ai apprises n��taient que des v�rit�s secondaires. La Reine des Reines qui a �tabli sa r�sidence dans le Grand Nord est l�unique source des v�ritables r�v�lations. Je croyais qu�ils me conduiraient aupr�s d�elle quand j�aurais atteint l��ge requis, mais au lieu de cela, ils m�ont rendu la libert� et m�ont ramen�e � Dawinno.</p><p>Hresh la regarda fixement, frapp� de stupeur.</p><p>��Ils t�ont rendu la libert�! Mais tu nous as dit que tu t��tais enfuie�!</p><p>��Non, p�re, je ne me suis pas enfuie.</p><p>��Tu ne t�es pas� enfuie�</p><p>��Bien s�r que non. Ils m�ont rel�ch�e, comme ils l�ont fait pour le Beng de ta chronique. Pourquoi aurais-je voulu quitter un endroit o�, pour la premi�re fois de ma vie, j��tais pleinement heureuse�?</p><p>Les paroles de sa fille cingl�rent Hresh comme des gifles.</p><p>��Il fallait que je parte et je ne l�aurais jamais fait de ma propre initiative. Que le Nid soit un lieu b�ni ou maudit, une seule chose est vraie�: lorsqu�on s�y trouve, on se sent parfaitement en s�curit�. On sait que l�on vit dans un endroit o� l�incertitude et la souffrance sont inconnues. Je m�y suis totalement abandonn�e, et de mon plein gr�. Comment faire autrement�? Mais un jour ils sont venus me trouver et ils m�ont dit que j��tais rest�e avec eux aussi longtemps qu�il le fallait et ils m�ont conduite � dos de vermilion jusqu�aux faubourgs de la cit� o� ils m�ont rendu la libert�.</p><p>��Tu nous as dit que tu leur avais �chapp�, dit Hresh, encore sous le coup de la stupeur.</p><p>��Non. C�est Taniane et toi qui avez d�cid� que je leur avais �chapp�. Je suppose que c�est parce que vous �tiez incapables d�imaginer que je pouvais pr�f�rer rester dans le Nid plut�t que de revenir � Dawinno. Et je ne l�ai pas d�menti. Je n�ai rien dit du tout. Vous avez pr�sum� que j�avais r�ussi � �chapper aux griffes des insectes malfaisants, comme toute personne sens�e aurait cherch� � le faire, et je vous ai laiss�s le penser parce que je savais que vous aviez besoin de le croire et que je craignais que vous ne m�accusiez d�avoir perdu la t�te si je vous disais la v�rit�, m�me partiellement. Comment aurais-je pu vous dire la v�rit�? Puisque tout le monde dans la cit� consid�re et a toujours consid�r� les hjjk comme des d�mons en maraude, qui me croira si je prends leur d�fense et si j�affirme avoir trouv� chez eux l�amour et la v�rit�? Ne dois-je pas plut�t m�attendre � ce qu�on me traite avec compassion et avec m�pris�?</p><p>��Oui, dit Hresh, je vois.</p><p>La stupeur et la consternation qui l�avaient frapp� commen�aient � s�att�nuer. Nialli Apuilana attendit en silence.</p><p>��Je comprends, Nialli, dit-il enfin d�une voix tr�s douce. Tu �tais oblig�e de nous mentir. Je comprends maintenant beaucoup de choses.</p><p>Il rangea l�antique parchemin Beng dans le coffret des chroniques qu�il referma et il laissa sa main sur le couvercle.</p><p>��Si j�avais su � l��poque ce que je sais aujourd�hui, poursuivit-il, tout aurait pu �tre diff�rent.</p><p>��Que veux-tu dire�?</p><p>��Ce que je sais sur les hjjk. Sur le Nid.</p><p>��Je ne comprends pas.</p><p>��Je commence � avoir une id�e de ce qu�est le Nid. De cette �norme machine vivante. De la perfection de sa structure, de la mani�re dont tout tourne autour de la vaste intelligence directrice qu�est la Reine, qui est Elle-m�me l�incarnation du principe directeur de l�univers�</p><p>C��tait au tour de Nialli Apuilana d��tre stup�faite.</p><p>��Tu parles presque comme quelqu�un qui serait all� dans le Nid�!</p><p>��J�y suis all�, dit Hresh. C�est une des choses que je voulais te dire.</p><p>��Quoi�? s��cria-t-elle, le regard brillant d��tonnement et d�incr�dulit�. Tu es all� dans le Nid, toi�?</p><p>Elle eut un mouvement de recul et se redressa. Bouche b�e, elle s�appuya des deux mains sur le bord de la table.</p><p>��Que me racontes-tu, p�re�? Est-ce une blague�? Ce ne sont pas des sujets de plaisanterie.</p><p>��J�ai vu les petits Nids, comme celui o� on t�a emmen�e, dit-il en lui reprenant la main. Et apr�s, je me suis approch� du Grand Nid, de celui o� se trouve la grande Reine, mais j�ai fait demi-tour avant de l�atteindre.</p><p>��Quand�? Comment�?</p><p>��Ce n��tait pas moi en chair et en os, Nialli, dit-il en souriant. Je n�y �tais pas vraiment. C��tait seulement avec le Barak Dayir.</p><p>��Mais alors, tu y es all�, tu y es vraiment all�! s��cria-t-elle en lui serrant le bras dans son excitation. Les visions que te montre le Barak Dayir sont toujours vraies, p�re�! C�est toi qui me l�as dit�! Tu as vu le Nid�! Tu as donc d� d�couvrir la v�rit� du Nid�! Tu <emphasis>comprends�!</emphasis></p><p>��Crois-tu�? Moi, je pense que j�en suis loin.</p><p>��Mais non�!</p><p>��Je comprends peut-�tre un peu, dit-il en secouant la t�te. Mais seulement un petit peu, je pense. Ce n�est vraiment qu�un commencement. Je n�ai eu qu�une vision fugitive du Nid, Nialli. Cela n�a dur� qu�un instant.</p><p>��M�me un instant suffit. Crois-moi, p�re, il est impossible d�entrer en contact avec le Nid sans �tre p�n�tr� de la v�rit� du Nid. Et donc sans d�couvrir le lien du Nid, le plan de l��uf et tout le reste.</p><p>��Je ne sais pas ce que signifient ces mots, dit-il en fouillant dans sa m�moire. Pas vraiment.</p><p>��C�est ce dont tu m�as parl� il y a quelques minutes. Quand tu as dit que le Nid �tait une �norme machine vivante, quand tu as parl� de la perfection de sa structure.</p><p>��Explique-moi�! Explique-moi�!</p><p>L�expression de Nialli Apuilana changea et elle sembla s�enfoncer en elle-m�me.</p><p>��Le lien du Nid, commen�a-t-elle d�une voix �trangement aigu�, est la conscience des rapports existant entre toutes choses dans l�univers. Nous sommes tous des parties du Nid, y compris ceux qui ne l�ont jamais connu et ceux pour qui les hjjk ne sont que des monstres repoussants. Car tout est uni en une grande structure unique qui est la force de la vie, �ternelle et irr�sistible. Les hjjk sont le v�hicule par lequel cette force se manifeste � notre �poque et la Reine est son esprit directeur sur notre plan�te. C�est cela, la v�rit� du Nid. Et le plan de l��uf est l��nergie que la Reine produit en cr�ant le flot continu du renouvellement. La lumi�re de la Reine est l��clat de Sa chaleur�; l�amour de la Reine est la marque de Sa grande affection pour nous tous.</p><p>Abasourdi par l�envol�e de sa fille, Hresh fixait sur elle un regard ahuri. Les mots avaient jailli de ses l�vres avec une violence irr�pressible et l�on eut presque dit que quelqu�un ou quelque chose parlait par sa bouche. Son visage �tait illumin� et ses yeux brillaient d�une conviction absolue et in�branlable. Elle semblait transport�e par un z�le visionnaire qui embrasait tout son �tre.</p><p>Puis la flamme se mit � vaciller avant de s��teindre et elle redevint Nialli Apuilana, la jeune femme troubl�e et mal � l�aise qu�elle avait �t� quelques instants plus t�t.</p><p>Elle demeura h�b�t�e, l�air abattu.</p><p>D�cid�ment, songea Hresh, ma fille est un myst�re pour moi.</p><p>Et il y avait ces autres myst�res, ceux du Nid, des myst�res profonds. Il savait qu�en entendre parler comme cela ne lui permettrait jamais d�en saisir toute la complexit�. Il regrettait maintenant de ne pas �tre rest� plus longtemps au pays des hjjk quand il avait effectu� son voyage hors de son enveloppe charnelle avec l�aide du Barak Dayir. Il commen�ait � se rendre compte qu�il lui faudrait sous peu entreprendre un autre voyage et �tablir avec le Nid un contact beaucoup plus profond qu�il ne l�avait fait la premi�re fois. Il lui fallait apprendre ce que Nialli Apuilana avait appris et l�apprendre directement. M�me si cela devait lui co�ter la vie.</p><p>Il se sentait extr�mement las. Et elle paraissait �puis�e. Hresh comprit qu�ils s��taient dit tout ce qu�ils avaient � se dire ce jour-l�.</p><p>Mais Nialli Apuilana ne semblait pas tout � fait pr�te � mettre un terme � leur entretien.</p><p>��Alors�? demanda-t-elle. Qu�en penses-tu�? Comprends-tu maintenant ce qu�est le lien du Nid�? Le plan de l��uf�? L�amour de la Reine�?</p><p>��Tu as l�air si fatigu�e, Nialli, dit-il en lui caressant la joue. Tu devrais aller te reposer.</p><p>��Je vais y aller. Mais dis-moi d�abord que tu as compris ce que j�ai dit, p�re. Et je n�avais pas vraiment besoin de le dire, n�est-ce pas�? Tu savais d�j� tout cela, non�? Tu as d� le voir quand tu as regard� dans le Nid avec ta Pierre des Miracles.</p><p>��Une partie, c�est vrai. Cette structure n�cessaire, ce sens de l�ordre universel. Oui, j�ai vu cela. Mais je n�ai fait que jeter un coup d��il et je suis reparti. Le lien du Nid, la lumi�re de la Reine� Non, ces termes ne sont pour moi que des mots. Ils n�ont pas v�ritablement de substance dans mon esprit.</p><p>��Je pense que tu en as compris plus que tu ne le soup�onnes.</p><p>��Ce n�est que le tout d�but de la compr�hension.</p><p>��C�est d�j� un d�but.</p><p>��Oui. Oui. Je sais au moins ce que les hjjk ne sont pas.</p><p>��Pas des d�mons, tu veux dire�? Pas des monstres�?</p><p>��Pas des ennemis.</p><p>��Non, dit Nialli Apuilana, ils ne sont pas des ennemis. Des adversaires, peut-�tre, mais pas des ennemis.</p><p>��La nuance est tr�s subtile.</p><p>��Mais elle est tr�s r�elle, p�re.</p><empty-line/><p>Thu-kimnibol �tait enfin de retour chez lui. Le voyage avait �t� rapide�� pas assez � son go�t�� et s��tait pass� sans incident. Il parcourait maintenant les salles imposantes et d�sertes de sa magnifique villa qu�il red�couvrait avec plaisir et dont il reprenait possession apr�s sa longue absence. Il avait l�impression d��tre parti pendant dix mille ans. Seul, il faisait le tour des pi�ces o� se r�percutait le bruit de ses pas, s�arr�tant de loin en loin pour examiner certains des objets expos�s dans les vitrines.</p><p>La villa semblait peupl�e de fant�mes et de spectres. Ces objets avaient en r�alit� appartenu � Naarinta�; c�est elle qui avait rassembl� la plupart des tr�sors antiques qui remplissaient la demeure, les fragments de sculptures, les vestiges architecturaux de la Grande Plan�te et les curieux objets de m�tal tordu dont l�usage resterait � jamais inconnu. Tandis qu�il les contemplait, il �prouva des picotements dans son organe sensoriel et il sentit l�antiquit� consid�rable de ces objets mutil�s envahir l�espace tout autour de lui avec une �tonnante vitalit�, vibrer et palpiter d�une �nergie singuli�re, au point de faire de la villa un lieu de mort, bien qu�elle n�e�t �t� construite qu�une douzaine d�ann�es plus t�t.</p><p>La journ�e �tait encore � peine commenc�e et il ne s��tait pas �coul� plus de quelques heures depuis son retour de Yissou, mais il n�avait pas perdu de temps pour entreprendre ses pr�paratifs de guerre. Il devait �tre re�u par Taniane dans le courant de l�apr�s-midi, mais des messagers avaient d�j� �t� envoy�s chez Si-Belimnion et Kartafirain, Maliton Diveri et Lespar Thone, des hommes puissants, des hommes en qui il avait confiance. Il attendait impatiemment leur arriv�e. Ce n��tait pas bien de rester tout seul dans la villa. Il ne s�attendait pas � ce qu�il soit si p�nible de rentrer dans une maison vide.</p><p>��Votre Gr�ce�?</p><p>C��tait Gyv Hawoodin, son majordome, un vieux Mortiril qui �tait � son service depuis de longues ann�es.</p><p>��Kartafirain et Si-Belimnion viennent d�arriver, Votre Gr�ce.</p><p>��Fais-les entrer. Puis tu nous feras apporter du vin.</p><p>Thu-kimnibol �treignit solennellement ses amis. Leur �tat d�esprit semblait �tre � la gravit�: Si-Belimnion portait une cape sombre qui �mettait un rayonnement bleut� fun�bre et Kartafirain, habituellement si exub�rant, �tait sombre et morose. Thu-kimnibol leur offrit du vin et ils vid�rent leur coupe comme si c��tait de l�eau.</p><p>��Tu ne peux pas imaginer ce qui s�est pass� ici pendant ton absence, dit Kartafirain. Les gens du peuple chantent des hymnes � la louange de la Reine des hjjk. Ils se r�unissent dans des caves et des enfants les instruisent dans les principes d�une foi inepte.</p><p>��C�est l�h�ritage de Kundalimon, l��missaire des hjjk, grommela Si-Belimnion en consid�rant sa coupe vide d�un air sombre. Husathirn Mueri nous avait pr�venus qu�il corrompait les jeunes et il ne s��tait pas tromp�. Dommage qu�il n�ait pas �t� assassin� plus t�t.</p><p>��C�est Curabayn Bangkea qui s�en est charg�? demanda Thu-kimnibol.</p><p>��Oui, r�pondit Kartafirain avec un haussement d��paules. Du moins, c�est ce que tout le monde dit. Mais le capitaine de la garde a lui-m�me �t� assassin� quelques heures apr�s.</p><p>��J�ai appris tout cela � Yissou. Et, � votre avis, qui a tu� Curabayn Bangkea�?</p><p>��Tr�s probablement celui qui l�a engag� pour assassiner Kundalimon, dit Si-Belimnion. Sans doute pour le r�duire au silence. Mais personne ne sait de qui il s�agit. J�ai entendu au moins vingt hypoth�ses diff�rentes, toutes plus absurdes les unes que les autres. Quoi qu�il en soit, plus personne ne semble s�int�resser � l�enqu�te�; il n�y a plus que cette nouvelle religion qui les pr�occupe.</p><p>��Mais Taniane n�essaie pas de l��craser�? demanda Thu-kimnibol en le regardant d�un air surpris. C�est ce que j�avais cru comprendre.</p><p>��Il est plus facile de venir � bout d�un incendie de for�t pendant la saison s�che, dit Kartafirain. Plus les gardes fermaient de chapelles, plus le nouveau culte se propageait rapidement. Taniane a finalement d�cid� qu�il �tait trop risqu� d�essayer de l�an�antir. Elle redoutait un soul�vement. Le peuple pr�tend trouver de grands bienfaits dans les pr�ceptes de la Reine. Elle est leur consolation et leur joie, dit une pri�re. Elle est la lumi�re et la voie. Il pense que tout ne sera que paix et amour quand les gentils hjjk seront parmi nous.</p><p>��C�est incroyable, murmura Thu-kimnibol. Absolument incroyable.</p><p>��Il y avait de la paix et de l�amour � foison, du temps o� nos parents vivaient dans le cocon�! s��cria Maliton Diveri qui venait d�entrer dans la pi�ce. Peut-�tre est-ce ce qu�ils cherchent au fond d�eux-m�mes. Renoncer � cette vie de citadin et retourner dans le cocon pour passer leurs journ�es � dormir, � faire de la lutte au pied ou � se gorger de vignes-velours. Berk�! Ce que notre cit� est devenue me d�go�te�! Et, crois-moi, Thu-kimnibol, cela te d�go�tera aussi.</p><p>��La guerre mettra fin � toutes ces b�tises, lan�a Thu-kimnibol avec brusquerie.</p><p>��La guerre�?</p><p>��J�ai parl� avec Salaman pendant les quelques mois que j�ai pass�s l�-bas. Il est persuad� que les hjjk s�agitent et deviennent agressifs, qu�ils ont �t� offens�s par notre refus de signer le trait� et qu�ils vont engager les hostilit�s contre nous. Ils feront d�abord mouvement vers Yissou et cela se produira dans l�ann�e qui vient. Si le Praesidium ratifie le trait� d�alliance, nous serons tenus de lui porter secours en cas de guerre.</p><p>��Cela fait trente ans que la crainte d�une invasion des hjjk donne des cauchemars � Salaman, s�esclaffa Maliton Diveri. N�est-ce pas pour cette raison que la Cit� de Yissou est �cras�e par son mur ridicule�? Mais il n�y a jamais eu d�invasion. Qu�est-ce qui lui fait penser que cela va se produire maintenant�? Et pourquoi crois-tu qu�il est dans le vrai�?</p><p>��J�ai de bonnes raisons de le croire, dit Thu-kimnibol.</p><p>��Et alors�? demanda Si-Belimnion. Crois-tu que les adorateurs des hjjk qui grouillent maintenant dans notre cit� auront envie de voler au secours de la lointaine Cit� de Yissou�?</p><p>��Nous devons les aider � comprendre qu�il est important d�honorer notre alliance, r�pliqua pos�ment Thu-kimnibol. Si une attaque est lanc�e contre Yissou et si Salaman bat les hjjk sans notre aide, il revendiquera Vengiboneeza et tout le nord. Pouvons-nous le laisser mettre la main sur un territoire aussi vaste�? Si, d�autre part, Yissou tombe aux mains des hjjk, nous ne tarderons pas � voir des arm�es d�insectes d�ferler sur notre propre territoire, ce qui est encore moins supportable. Nous devons faire comprendre tout cela � nos concitoyens. Ils devront se rendre compte qu�une invasion de Yissou par les hjjk est un acte de guerre contre les membres du Peuple de toutes les cit�s. Tous les habitants de Dawinno ne sont quand m�me pas devenus des adorateurs de la Reine�! Nous en trouverons bien un nombre suffisant qui seront loyaux. Les autres, s�ils le d�sirent, pourront rester ici pour adorer leur nouvelle d�esse. Pendant que notre arm�e fera route vers le nord pour d�truire le Nid.</p><p>��Pour d�truire le Nid�? r�p�ta Lespar Thone.</p><p>C��tait le plus prudent des princes, un homme de qualit� aux mani�res lentes et � la conduite circonspecte.</p><p>��T�imagines-tu que la t�che sera ais�e�? Les hjjk sont dix fois, ou m�me cent fois plus nombreux que nous. Ils se battront comme les d�mons qu�ils sont pour nous emp�cher d�approcher de leur Nid et comment pourrons-nous ne pas succomber sous leur nombre incalculable�?</p><p>��Je te rappelle que j�ai d�j� affront� ces multitudes, dit Thu-kimnibol. Nous les avons d�j� battus � plate couture � Yissou et nous les mettrons encore en d�route.</p><p>��Si le Peuple a remport� la bataille de Yissou, c�est gr�ce � une arme de la Grande Plan�te, n�est-ce pas�?</p><p>��On croirait entendre Puit Kjai ou Staip, r�pliqua Thu-kimnibol en lui lan�ant un regard noir. C�est notre seule valeur qui nous a permis de remporter cette bataille.</p><p>��J�avais pourtant cru comprendre que Hresh disposait d�un appareil qui avait �t� d�un grand secours, insista Lespar Thone. Le courage ne suffit pas toujours, Thu-kimnibol. Et contre une telle multitude de hjjk farouchement r�solus � d�fendre leur Reine�</p><p>��O� veux-tu en venir�?</p><p>��� la m�me chose que Husathirn Mueri quand nous avons d�battu cette question au Praesidium. Avant de pouvoir attaquer impun�ment les hjjk, il nous faut disposer d�armes nouvelles.</p><p>��Peut-�tre que celles qui ont �t� d�couvertes il y a quelque temps dans les environs de la cit� feront l�affaire, glissa Kartafirain.</p><p>Toutes les t�tes se tourn�rent vers lui.</p><p>��Raconte-moi cela, dit Thu-kimnibol.</p><p>��L�histoire qui circule est partie de la Maison du Savoir et je pense que ces rumeurs ont un fondement. Il semble que les orages aient provoqu� un important affaissement de terrain dans la vall�e d�Emakkis et qu�un fermier qui essayait de rattraper l�un de ses animaux soit tomb� sur l�ouverture d�une galerie creus�e dans une colline. Il aurait d�couvert � l�int�rieur certains objets antiques qui ont �t� transport�s � la Maison du Savoir. Un des membres de l��quipe de Hresh pense qu�il pourrait s�agir d�instruments de guerre, ou tout au moins de destruction, remontant � la Grande Plan�te. Je tiens tout cela de quelqu�un qui y travaille, un Koshmar du nom de Plor Killivash dont la s�ur est � mon service.</p><p>Thu-kimnibol eut un sourire de triomphe � l�adresse de Lespar Thone.</p><p>��Et voil�! s��cria-t-il. Si cette nouvelle est fond�e, nous aurons exactement ce qu�il nous faut�!</p><p>��Tout le monde sait que Hresh n�est pas tr�s chaud pour d�clarer la guerre aux hjjk, dit Si-Belimnion. Il refusera peut-�tre de coop�rer.</p><p>��Chaud ou pas, la guerre aura lieu et il nous aidera.</p><p>��Et s�il d�cide de refuser�?</p><p>��Hresh est mon fr�re, Si-Belimnion. Il ne refusera pas de me divulguer des renseignements vitaux.</p><p>��Tu devrais quand m�me envisager de t�adresser � l�un de ses assistants plut�t qu�au chroniqueur lui-m�me, poursuivit Si-Belimnion. Ce Plor Killivash, par exemple. Je n�ai pas besoin de te rappeler que Hresh peut avoir des r�actions tout � fait impr�visibles.</p><p>��Tu as raison. Nous allons le laisser de c�t� pour l�instant. Kartafirain, pourrais-tu avoir une autre discussion avec notre ami de la Maison du Savoir�?</p><p>��Je vais voir ce que je peux faire.</p><p>��Je compte sur toi, Kartafirain. Ces armes sont exactement ce qu�il nous faut� Si ce sont vraiment des armes.</p><p>Thu-kimnibol remplit les coupes de vin et avala une grande lamp�e.</p><p>��Ce que je ne comprends pas, reprit-il au bout d�un moment, c�est pourquoi Taniane n�a pas voulu prendre des mesures contre ce nouveau culte. Ne me dites pas qu�elle en est venue, elle aussi, � �prouver pour la Reine autant d�amour que sa fille�!</p><p>��Pas pr�cis�ment�! dit Kartafirain en riant. Elle hait toujours les hjjk autant que toi.</p><p>��Alors, pourquoi laisse-t-elle ces chapelles prosp�rer�?</p><p>��Comme l�a dit Kartafirain, r�pondit Si-Belimnion, elle redoutait que la poursuite de la r�pression provoque un soul�vement.</p><p>��Elle ne manquait pourtant pas de courage autrefois.</p><p>��Tu vas voir comme elle a chang�, dit Si-Belimnion. Elle semble avoir beaucoup vieilli. On ne la voit presque plus au Praesidium et, les rares fois o� elle y vient, c�est � peine si elle ouvre la bouche.</p><p>��Elle n�est pas malade�? demanda Thu-kimnibol en pensant � Naarinta.</p><p>��Elle est seulement tr�s fatigu�e. Lasse et triste. Elle occupait d�j� la charge de chef quand la plupart d�entre nous n��taient pas encore n�s, mon ami. Cela a s�rieusement min� ses forces et elle voit maintenant la cit� se disloquer entre ses mains.</p><p>��La situation n�est tout de m�me pas si grave�!</p><p>��Un culte �trange fait fureur dans le peuple, r�pliqua Si-Belimnion en lui lan�ant un regard m�lancolique. Sa propre fille est le jouet de fantasmes incompr�hensibles. Elle re�oit dans la rue des menaces d�opposants qui exigent son d�part� � ma honte, je dois avouer que ce sont pour la plupart des exalt�s de ma propre tribu. Une pluie diluvienne ne cesse de tomber, comme jamais auparavant Taniane est persuad�e que les dieux nous ont abandonn�s et que sa fin est proche.</p><p>��Tout cela est-il vrai�? demanda Thu-kimnibol en se tournant vers Kartafirain.</p><p>��Oui, je pense qu�elle a profond�ment chang�. Pas en mieux, malheureusement.</p><p>��C�est incroyable. Incroyable. Je n�ai jamais connu quelqu�un dot� d�autant de vitalit� qu�elle. Mais je vais lui parler. Je vais la convaincre que notre rachat passe par la guerre. Elle retrouvera sa jeunesse d�s que nous nous mettrons en route pour aller �craser les hjjk�!</p><p>��Elle risque de refuser de te suivre, dit Maliton Diveri.</p><p>��Crois-tu�?</p><p>��Husathirn Mueri est tr�s proche d�elle maintenant, Thu-kimnibol, et tu sais bien qu�il prendra toujours position contre tes convictions. Si tu pr�conises la guerre, il s�y opposera. Il est toujours d�avis d�attendre et de ne pas agir avant que nous soyons plus forts, et il ne fait aucun doute qu�il s��l�vera devant le Praesidium contre l�alliance que tu as conclue avec Salaman.</p><p>��Husathirn Mueri�! s��cria Thu-kimnibol avec m�pris. Ce serpent venimeux�! Comment Taniane peut-elle avoir confiance en lui�?</p><p>��Qui a dit qu�elle avait confiance en lui�? Elle est assez intelligente pour savoir � quoi s�en tenir. Mais elle l��coute. Et je te certifie qu�il se prononcera contre toute forme d�op�ration militaire que tu soutiendras.</p><p>��Nous verrons bien, dit Thu-kimnibol.</p><empty-line/><p>Malgr� tout ce que ses amis lui avaient dit, il fut pris au d�pourvu par la transformation subie par Taniane depuis l��t� pr�c�dent. On e�t dit une centenaire. Il �tait difficile de croire que cette femme au regard terne et � la fourrure sans �clat �tait le chef fougueux qui avait dirig� la cit� d�une poigne si vigoureuse pendant plusieurs d�cennies. Les masques des anciens chefs, accroch�s au mur de son bureau, semblaient tourner sa fatigue en d�rision. Thu-kimnibol se sentait presque g�n� de sentir bouillonner en lui tant de vigueur et d��nergie.</p><p>��Enfin, dit-elle. J�ai cru que tu ne reviendrais jamais.</p><p>��J�avais bien des questions � aborder avec Salaman et il fallait avancer avec prudence. Et il a fait tous ses efforts pour que je me sente le bienvenu.</p><p>��Il est bizarre, ce Salaman. Je croyais qu�il nourrirait encore de la rancune contre toi.</p><p>��Moi aussi. Mais c�est de l�histoire ancienne. Il s�est montr� tr�s affectueux.</p><p>��Salaman, affectueux�? dit Taniane en �bauchant un petit sourire. Pourquoi pas, apr�s tout�? Il parait que m�me les hjjk sont affectueux.</p><p>Elle s�enfon�a dans son si�ge.</p><p>��Tu sais que nous vivons en pleine folie ici, Thu-kimnibol, reprit-elle d�une voix s�pulcrale. J�ai beaucoup de mal � contr�ler la situation et j�ai besoin de toute l�aide que tu pourras m�apporter.</p><p>��Je ne t�ai jamais vue aussi abattue, ma ch�re belle-s�ur.</p><p>��Tu as d� entendre parler de cette nouvelle religion, le culte de Kundalimon�?</p><p>��Le culte des hjjk, tu veux dire�?</p><p>��Oui. En v�rit�, c�est bien ce dont il s�agit.</p><p>��J�en ai eu quelques �chos � Yissou, quand le convoi d�automne est arriv�.</p><p>��Les adeptes de cette religion, et ils sont des centaines, Thu-kimnibol, peut-�tre des milliers, me poussent � signer le trait� de la Reine. Je re�ois des p�titions chaque jour�; ils d�filent devant le Praesidium�; ils m�invectivent dans la rue. Crois-moi, ce jeune homme a r�ussi � instiller un poison dans l�esprit des enfants pendant les quelques semaines qu�il a pass�es parmi nous. Par tous les dieux, Thu-kimnibol, je t�assure que je regrette qu�il n�ait pas �t� tu� plus t�t�!</p><p>��Tu n�es sans doute pour rien dans ce meurtre, Taniane, dit Thu-kimnibol d�une voix h�sitante.</p><p>La flamme qui passa pendant une fraction de seconde dans les prunelles de Taniane lui rappela le chef d�antan.</p><p>��Non, non, je n�y suis pour rien. Ai-je l�air d�une criminelle�? Mais je ne soup�onnais pas qu�il pouvait nous faire tant de mal. Et il �tait l�amant de Nialli. Crois-tu donc que j�aurais voulu le faire supprimer � cause de cela�? Non, mon fr�re, je n�ai rien � voir avec cette affaire. Mais j�aimerais bien savoir qui en porte la responsabilit�.</p><p>��L�amant de Nialli�? murmura Thu-kimnibol, visiblement secou�.</p><p>��Tu ne le savais pas�? Ils �taient amants et partenaires de couplage. Je croyais que tout le monde �tait au courant maintenant.</p><p>��Je suis parti pendant de longs mois.</p><p>��Mais tu sembles �tre au courant de tout le reste.</p><p>��Son amant, r�p�ta Thu-kimnibol, comme s�il avait de la peine � accepter cette id�e. Jamais je n�y aurais pens� Mais cela semble pourtant �vident�! Pas �tonnant qu�elle ait perdu l�esprit apr�s sa mort�!</p><p>Il secoua longuement la t�te. Il �tait vraiment �trange de songer que la fille de sa belle-s�ur avait pris un amant, elle qui s��tait toujours montr�e si distante avec les hommes. Mais cela lui ressemblait bien d�avoir choisi ce jeune homme r�veur �lev� chez les hjjk. Et dire qu�il s��tait fait assassiner. Quelle tristesse�!</p><p>��Les dieux ont �t� cruels avec elle, dit-il. Elle est si jeune pour subir une telle �preuve. Je suppose qu�elle joue un r�le dans le d�veloppement de la nouvelle religion.</p><p>��Pas � ma connaissance. Elle serait en droit de le faire, mais il para�t qu�elle reste clo�tr�e dans sa chambre de la Maison de Nakhaba et qu�elle n�en sort presque jamais. Tu sais, ajouta Taniane avec un petit rire amer, je ne la vois pas tr�s souvent. Tu comprends la situation�? Ma fille unique m�est aussi �trang�re qu�un hjjk�! Mon compagnon se cache comme � l�accoutum�e dans la Maison du Savoir et se consacre � des choses essentielles, remontant � quelques millions d�ann�es. Mon peuple m�adjure de signer un trait� qui signifierait notre perte. Des voix se l�vent pour r�clamer mon abdication. Le savais-tu, Thu-kimnibol�?<emphasis> Vous �tes rest�e beaucoup trop longtemps. Il est temps de passer la main.</emphasis> Voil� ce que l�on me dit, presque en face. Par les Cinq, Thu-kimnibol�! Si je pouvais�! Si seulement je pouvais�!</p><p>��Taniane, dit-il de sa voix la plus douce. Ma pauvre Taniane�</p><p>��Ne me parle pas sur ce ton�! s��cria-t-elle, les yeux flamboyants de col�re. Je ne veux pas de ta piti�! Ni de celle de quiconque�! Ce n�est pas de piti� dont j�ai besoin�! Mais j�ai besoin d�aide, poursuivit-elle d�un ton radouci. Comprends-tu � quel point je suis seule et impuissante�? Comprends-tu la gravit� des p�rils qui nous menacent�? Qu�as-tu d�autre que ta piti� � me proposer, Thu-kimnibol�?</p><p>��Je peux te proposer une guerre, r�pondit-il.</p><p>��Une guerre�?</p><p>��L�alliance avec la Cit� de Yissou est pr�te et il ne reste plus au Praesidium qu�� la ratifier. Par cette alliance, nous nous engageons � porter secours � Salaman, si les hjjk attaquent sa cit�, et il ne fait pour moi aucun doute que Yissou et les hjjk seront tr�s bient�t en guerre. Nous le serons donc nous aussi. Ce sera alors une trahison de dire du bien des hjjk � Dawinno, car ils seront officiellement nos ennemis. En cons�quence, il ne sera plus question de signer le trait� de la Reine et ce sera la fin de ce culte pernicieux qui s�vit dans notre cit�. Et la fin de tous tes ennuis, ma belle-s�ur. Que penses-tu de cela�? Hein, qu�en penses-tu�?</p><p>��Continue, dit Taniane.</p><p>Et Thu-kimnibol eut l�impression qu�elle venait de perdre dix ans d�un coup.</p><empty-line/><p>��Nous voil� enfin tous r�unis�! s��cria Boldirinthe. Tu es parti si longtemps, Simthala Honginda�! Comme c�est bon de te retrouver�!</p><p>C��tait un jour de f�te pour la vieille femme-offrande, le jour du retour du nord de son fils a�n�. M�me la pluie incessante lui avait accord� un r�pit. Pour la premi�re fois depuis plusieurs mois, sa famille tout enti�re �tait r�unie autour d�elle dans l�agr�able logement au fa�te de la colline qu�elle partageait avec Staip�: ses trois fils et leurs compagnes, sa fille et son compagnon et, bien s�r, toute la bande de ses petits-enfants. Boldirinthe s��talait dans un fauteuil avec complaisance, la masse �norme de son corps formant autour d�elle comme un �pais matelas et, l�un apr�s l�autre, ils s�approchaient d�elle pour se laisser �treindre. Quand tout le monde fut arriv�, on la transporta � table et on servit la nourriture et le vin. Le repas commen�a par des scantrins grill�s, les petits animaux de la baie, aux cuisses charnues, mi-poissons, mi-l�zards, se poursuivit par des coupes remplies � ras bord de fruits de kiwin cuits � la vapeur et s�acheva par un cuissot de vimbor r�ti en cro�te arros� de bon vin noir cors� d�Emakkis. Quand ils eurent fini de manger, ils commenc�rent � chanter et � raconter des histoires. Comme il y �tait accoutum�, Staip �voqua les privations dont le Peuple avait souffert pendant les voyages qui l�avaient conduit du cocon � Vengiboneeza et de la capitale des yeux de saphir � Dawinno, puis un de ses petits-fils r�cita un po�me qu�il avait compos� lui-m�me et une de ses petites-filles joua un air joyeux sur son serilingion, au milieu des flots de rires et de vin. Mais Boldirinthe remarqua que son fils Simthala Honginda, en l�honneur de qui la f�te �tait donn�e, demeurait maussade et silencieux, qu�il ne souriait que rarement et qu�il semblait faire de violents efforts pour se forcer de loin en loin � suivre ce qui se passait autour de lui.</p><p>��Il ne parle pas beaucoup, dit-elle discr�tement � Catiriil, la compagne de son fils a�n�, qui �tait assise � c�t� d�elle. Qu�est-ce qui peut bien le perturber, � ton avis�?</p><p>��Peut-�tre trouve-t-il �trange d��tre de retour chez lui apr�s un si long voyage.</p><p>���trange�? dit Boldirinthe, l�air perplexe. D��tre de retour chez lui�? Comment serait-ce possible, ma fille�? Il a retrouv� les siens, sa compagne, son fils, sa fille� Il a quitt� la triste et froide cit� de Salaman pour retrouver sa ch�re et belle Cit� de Dawinno. Mais o� est pass� son entrain, o� est pass� son regard p�tillant�? Je ne retrouve pas le Simthala Honginda que j�ai connu.</p><p>��Moi non plus, murmura Catiriil. Il semble �tre encore dans quelque pays lointain.</p><p>��A-t-il �t� comme cela toute la journ�e�?</p><p>��Depuis le d�but, depuis l�arriv�e du convoi � l�aube. Oh�! Nos retrouvailles furent tr�s tendres�! Il m�a dit que je lui avais beaucoup manqu�, il nous a rapport� des cadeaux, aux enfants et � moi, il nous a dit que Yissou �tait une cit� d�plaisante et parl� de la beaut� de Dawinno, m�me sous la pluie. Mais ce n��taient que des mots. Des mots qui sonnaient creux. Cela doit seulement venir de ce que Thu-kimnibol les a retenus si longtemps � Yissou que le froid de la cit� de Salaman a p�n�tr� son �me, poursuivit-elle avec un sourire. Mais laissez-moi juste un ou deux jours pour le r�chauffer, m�re Boldirinthe. Ce sera suffisant.</p><p>��Va le voir maintenant, dit Boldirinthe. Va t�asseoir � c�t� de lui. Sers-lui du vin et veille � ce que sa coupe ne soit jamais vide. Hein, ma fille�? Tu vois ce que je veux dire�?</p><p>Catiriil inclina la t�te et elle traversa la pi�ce pour aller prendre le si�ge voisin de celui de son compagnon. Boldirinthe la suivit d�un regard approbateur. Catiriil �tait si douce, si bonne, si gracieuse dans tous les sens du terme. La compagne id�ale pour son irascible fils. Elle �tait belle aussi, comme sa m�re Torlyri dont elle avait h�rit� la fourrure d�un noir profond aux �tonnantes spirales blanches et les yeux sombres au regard chaleureux. Contrairement � Torlyri, Catiriil �tait petite et mince, mais parfois, en regardant la compagne de son fils du coin de l��il, Boldirinthe s�imaginait voir Torlyri ressuscit�e et elle en �tait toute retourn�e. Catiriil avait aussi la nature douce de sa m�re et Boldirinthe s��tonnait toujours qu�elle f�t si agr�able � vivre alors que son fr�re Husathirn Mueri �tait si difficile � aimer.</p><p>Catiriil faisait de son mieux pour d�rider Simthala Honginda. Elle avait r�uni un petit groupe autour de lui�: son fr�re Nikilain et sa compagne Pultha dont le rire et la bonne humeur �taient communicatifs, Timofon, son meilleur ami et son compagnon de chasse, qui partageait la vie de Leesnai, la s�ur de Simthala Honginda. Ils plaisantaient avec lui, ils le taquinaient un peu, ils concentraient toute leur attention et leur affection sur lui. Boldirinthe se dit que si ce groupe ne r�ussissait pas � chasser la morosit� de son fils, nul ne pourrait le faire. Et cela semblait marcher.</p><p>Mais soudain la voix de Simthala Honginda s��leva et couvrit le tumulte.</p><p>��Voulez-vous que je vous raconte une histoire�? dit-il, l�air �trangement sombre. Tout le monde a racont� des histoires�; � mon tour de vous en raconter une ou deux.</p><p>Il vida d�un trait sa coupe de vin et poursuivit sans attendre�:</p><p>��Autrefois, dans les collines qui s��l�vent � l�est de Vengiboneeza, vivait un oiseau avec un seul corps et deux t�tes. Tu ne l�as jamais vu, p�re. Non, je ne crois pas� Mais ce n�est qu�une fable. Il semble donc qu�un jour l�une des deux t�tes vit l�autre en train de manger un fruit juteux avec grand plaisir, qu�elle en con�ut de la jalousie et qu�elle se dit�: ��Puisque c�est ainsi, je vais manger un fruit empoisonn�.�� C�est ce qu�elle fit et l�oiseau en mourut.</p><p>Le silence s�abattit dans la pi�ce. Quelques rires g�n�s s��lev�rent quand Simthala Honginda eut termin�, mais ils furent vite �touff�s.</p><p>��Alors, vous avez aim� mon histoire�? s��cria-t-il. Vous en voulez une autre�? Attendez un peu, je vais d�abord reprendre une coupe de vin.</p><p>��Tu dois �tre fatigu�, mon amour, dit Catiriil. Nous pourrions�</p><p>��Non, r�pliqua Simthala Honginda en remplissant sa coupe et en la vidant dans le m�me mouvement. Je vais vous raconter une autre histoire. La fable du serpent dont la t�te et la queue se chamaillaient pour savoir laquelle devait se trouver devant. ��C�est toujours toi qui es devant, dit la queue, ce n�est pas juste. Laisse-moi passer devant une fois de temps en temps.�� Et la t�te lui r�pondit�: ��Comment pourrais-je changer de place avec toi�? Les dieux ont d�cid� que j��tais la t�te.�� La dispute se poursuivit jusqu�� ce que la queue, dans un acc�s de col�re, s�enroule autour d�un arbre, emp�chant ainsi le serpent d�avancer. La t�te finit par c�der et laissa la queue passer devant. Sur quoi le serpent tomba dans une fosse en feu et p�rit. La morale de cette histoire est qu�il existe un ordre naturel des choses et que lorsque cet ordre est d�rang�, cela ne peut que mener � la destruction.</p><p>Le silence s�appesantit un peu plus.</p><p>��Je pense, mon fils, que tu devrais maintenant laisser ta coupe de vin sur la table, dit Staip en se levant � moiti�. Qu�en dis-tu�?</p><p>��J�en dis que je suis loin d�avoir bu tout mon so�l, p�re. Mais j�imagine que tu n�as pas aim� mes histoires. Je croyais qu�elles te plairaient mais je me suis tromp�. Tant pis, je n�en raconterai plus. Je vais donc parler sans d�tour. Simplement et directement. Veux-tu que je te parle de mon voyage dans le nord�? Veux-tu conna�tre le r�sultat de notre ambassade dans le royaume de Salaman�?</p><p>��Tu fais de la peine � ta m�re, tu sais, dit Catiriil d�une voix douce. Arr�te, je t�en prie. Regarde comme elle est devenue p�le. Nous devrions peut-�tre sortir pour respirer un peu d�air fiais. La pluie s�est arr�t�e et�</p><p>��Non�! dit Simthala Honginda avec v�h�mence. Non, elle doit entendre, elle aussi, ce que j�ai � dire�! Elle est encore la femme-offrande, que je sache�! Elle occupe encore une des plus hautes fonctions de la tribu�! Il faut donc qu�elle m��coute.</p><p>Il prit d�une main tremblante une autre coupe de vin.</p><p>��Ce que j�ai � vous dire, s��cria-t-il, c�est que nous serons bient�t en guerre�! Avec les hjjk�! Salaman et Thu-kimnibol l�ont d�cid� entre eux. La plus l�g�re provocation, le moindre pr�texte leur suffiront pour nous plonger dans l�horreur sans nom de la guerre, que nous le voulions ou non�! Je le sais, parce que j�ai entendu des bruits, que j�ai surpris des conversations et que j�ai men� une petite enqu�te. Nous serons bient�t en guerre�! Thu-kimnibol et Salaman ne l�entendent pas autrement�! Et nous les suivrons tous aveugl�ment jusqu�au bord du pr�cipice�! Ils sont fous, ces deux-l�, poursuivit-il d�un ton plus mesur� apr�s avoir lamp� son vin. Et leur folie contaminera le monde entier. � moins que ce ne soit la folie du monde qui les ait contamin�s� Eh oui, peut-�tre nous sommes-nous d�j� engag�s si loin dans la mauvaise voie que cette issue est in�luctable, que Thu-kimnibol et Salaman sont les seuls chefs que m�rite notre �poque.</p><p>Boldirinthe fixait sur lui un regard horrifi�. Elle sentait les battements furieux de son c�ur secouer les profondeurs de son �norme carcasse.</p><p>Catiriil se leva et prit la coupe des mains de son compagnon. Elle lui parla � l�oreille en s�effor�ant de le calmer. Il r�agit vivement pour commencer, puis elle sembla trouver les mots capables de l�atteindre. Il hocha la t�te, il haussa les �paules, il se mit � lui parler plus doucement et, au bout d�un moment, elle passa un bras sous le sien et le conduisit tranquillement hors de la pi�ce.</p><p>��Pourrait-il avoir dit la v�rit�? demanda pos�ment Boldirinthe � Staip. Crois-tu que la guerre pourrait �clater�?</p><p>��Je ne suis pas le confident des projets de Thu-kimnibol, r�pondit le vieux guerrier, le visage impassible. Je n�en sais pas plus que toi.</p><p>��Il faut �viter la guerre � tout prix, poursuivit Boldirinthe. Qui parlera en faveur de la paix au Praesidium�? Husathirn Mueri, c�est certain. Puit Kjai aussi, et peut-�tre Hresh. Moi aussi, si on me donne la possibilit� de le faire. Et toi�? D�fendras-tu la paix�?</p><p>��Si Thu-kimnibol veut la guerre, nous aurons la guerre, dit Staip d�une voix d�outre-tombe. Et apr�s�? Te demandera-t-on d�aller � la bataille�? Me le demandera-t-on�? Non, non, ce n�est pas notre affaire. Les dieux d�cident de tout. Ce n�est pas notre affaire, Boldirinthe. Si la guerre doit �clater, je suis d�avis de ne rien faire pour m�y opposer.</p><empty-line/><p>��La guerre�? dit Husathirn Mueri en regardant sa s�ur avec stupeur. Un arrangement secret avec Salaman�? Un pr�texte forg� de toutes pi�ces�?</p><p>��C�est ce que Simthala Honginda nous a affirm�, dit Catiriil. C�est ce qu�il a d�clar� devant Staip, devant Boldirinthe, devant la famille au grand complet. Cela lui avait travaill� l�esprit toute la journ�e et il a fini par s�en lib�rer. Il faut dire qu�il avait beaucoup bu.</p><p>��Et si j�allais le voir, crois-tu qu�il me r�p�terait ce qu�il vous a dit�?</p><p>��Vous n�avez jamais �t� tr�s li�s, tu sais.</p><p>��Je reconnais bien l� ta d�licatesse�! dit Husathirn Mueri en riant. Ce que tu veux dire, mais tu n�oses pas le faire, c�est qu�il a de l�aversion pour moi. N�est-ce pas, Catiriil�?</p><p>��Je sais bien que vous n�avez jamais �prouv� de sympathie l�un pour l�autre, dit-elle avec un haussement d��paules presque imperceptible. Mais il n�avait pas le droit de nous r�v�ler ce qu�il avait appris. Cela frise la trahison de r�v�ler des secrets d��tat de cette importance et il ne voudra peut-�tre pas te mettre dans la confidence.</p><p>��Pas le droit de r�v�ler que l�on va nous amener par la ruse � livrer une guerre d�vastatrice dans le seul but de satisfaire les ardeurs belliqueuses de Thu-kimnibol�? Tu appelles cela une trahison, Catiriil�? Si quelqu�un a commis une trahison, c�est Thu-kimnibol�!</p><p>��Oui. C�est aussi mon avis et c�est pourquoi je suis venue te raconter tout cela.</p><p>��Mais tu doutes que je puisse obtenir tous les d�tails de Simthala Honginda�?</p><p>��Oui, mon fr�re, j�en doute fort.</p><p>��Tr�s bien. Il est d�j� pr�cieux pour moi de savoir ce que Thu-kimnibol et Salaman ont combin�. Je me charge du reste.</p><p>��Et que les dieux soient avec nous, quoi qu�il advienne, dit Catiriil.</p><p>��Les dieux�! murmura Husathirn Mueri avec un petit rire d�s que sa s�ur fut sortie. Oui. Que les dieux soient avec nous�!</p><p><emphasis>Pour moi, ils ne repr�sentent rien, ce ne sont que des noms.</emphasis> Telles avaient �t� les paroles de Nialli Apuilana, le jour o� elle avait fait sa stup�fiante d�claration devant le Praesidium.<emphasis> Une de nos propres inventions, destin�e � nous r�conforter dans les moments difficiles. </emphasis>Husathirn Mueri n�avait pas oubli� les paroles qu�elle avait prononc�es ce jour-l�.</p><p>Rien que des noms. C��tait exactement son opinion. � dire vrai, il savait que son cas �tait encore pire que celui de Nialli Apuilana, car il ne croyait � rien. Il consid�rait la vie comme d�pourvue de sens. Elle n��tait � ses yeux qu�une plaisanterie cruelle, une suite d��v�nements fortuits et il pensait qu�il n�y avait aucune autre raison � notre pr�sence sur terre que le fait que nous nous y trouvions par hasard. Nialli Apuilana avait au moins gob� le mythe hjjk selon lequel un plan cosmique gouvernait l�univers et tout s�inscrivait dans un ensemble pr�ordonn�. Jamais il n�avait d�couvert le moindre indice de la r�alit� de cette th�orie. Il n�avait donc pas de principes et en �tait parfaitement conscient�; il �tait capable de choisir � tout instant la position qui lui semblait la plus utile et de se prononcer tant�t pour la guerre, tant�t contre elle, au gr� des circonstances. La seule chose qui importait �tant d�atteindre le pouvoir et la fortune de son vivant, puisqu�on n�avait qu�une vie et que, de toute fa�on, la vie n��tait qu�une farce. Husathirn Mueri avait essay� un jour d�exposer tout cela � Nialli Apuilana en esp�rant lui apporter la preuve qu�ils avaient un certain nombre de convictions en commun. Mais elle l�avait regard� d�un air constern� et horrifi� et lui avait d�clar� d�un ton glacial�: ��Vous ne me comprenez pas du tout, Husathirn Mueri. Vous n�avez absolument rien compris.��</p><p>Soit�! Peut-�tre n�avait-il absolument rien compris.</p><p>Mais il comprenait fort bien les cons�quences du r�cit stup�fiant que lui avait fait Catiriil. Devait-il s��tonner de ne pas en �tre v�ritablement surpris�? Il allait de soi que Thu-kimnibol avait entrepris ce voyage vers le nord pour fomenter une guerre contre les hjjk. Il allait de soi que le belliqueux Salaman se d�lecterait � comploter avec lui pour pr�parer la guerre. Et il ne faisait gu�re de doute que Taniane consacrerait ce qu�il lui restait d��nergie et toute son influence encore consid�rable � obtenir l�approbation du Praesidium.</p><p>Mais il existait peut-�tre encore un moyen de les tenir en �chec. Peut-�tre. Ou, tout au moins, s�il �tait impossible d��viter la guerre, de mettre en �vidence le r�le perfide jou� par Thu-kimnibol dans sa pr�paration. Si la cit� entrait en guerre avec le peuple des insectes, elle ne pouvait qu�en souffrir. Les pertes seraient �normes, les l�sions faites au tissu social pouvaient �tre irr�parables. En fin de compte, ceux qui avaient foment� la guerre seraient les grands perdants et ceux qui avaient essay� en vain de l�emp�cher monteraient au fa�te des honneurs.</p><p>Husathirn Mueri eut un sourire satisfait.</p><p>Je vais voir ce que je peux faire, se dit-il.</p><p>Et que les dieux soient avec moi�!</p><empty-line/><p>Ils avaient march� pendant plusieurs semaines, toujours vers le nord. Derri�re eux la plan�te s�abandonnait aux joies du retour du printemps, mais dans les terres d�sol�es qui s��tendaient au-del� de Vengiboneeza, l�hiver rigoureux ne semblait pas avoir rel�ch� son �treinte. Pour Zechtior Lukin, cela n�avait aucune importance. Il acceptait pareillement le froid mordant de l�hiver et la chaleur �touffante de l��t�. S�il remarquait les changements de saisons, c��tait uniquement parce que la nuit �tait plus longue pendant une partie de l�ann�e que pendant l�autre.</p><p>Ils se trouvaient maintenant dans un pays uniform�ment gris. Le sol �tait gris, le ciel �tait gris et le vent lui-m�me, charg� de sable sombre, �tait gris quand il soufflait de l�orient en rafales furieuses. La seule touche de couleur �tait apport�e par la v�g�tation qui semblait se d�tacher sur le fond de la grisaille environnante avec une �tonnante vigueur de coloris. Les touffes clairsem�es d�herbe r�che aux feuilles dent�es �taient d�un carmin agressif�; les gros champignons au pied raide et au chapeau renfl� �taient d�un jaune acide et projetaient avec violence des nuages de spores d�un vert vif quand on les �crasait�; les arbres au f�t effil� avaient des feuilles aciculaires d�un bleu luisant d�o� coulait sans discontinuer une s�ve ros�tre et visqueuse qui br�lait comme un acide.</p><p>� l�horizon apparaissaient des cha�nes de collines crayeuses semblables � des rang�es de dents aplaties. Toute la plaine qui s��tendait devant elles �tait d�sesp�r�ment plate et aride�: pas de lacs, pas de cours d�eau, � peine, de loin en loin, une source saum�tre affleurant dans une crevasse encro�t�e de sel.</p><p>��Et maintenant�? demanda Lisspar Moen, quelle direction�?</p><p>C�est elle qui avait la charge d�annoncer quotidiennement aux autres la direction qu�ils allaient suivre et de leur transmettre les ordres de Zechtior Lukin.</p><p>Il montra les collines d�un signe de la t�te, indiquant une direction nord-nord-est.</p><p>��Le territoire hjjk�? demanda-t-elle.</p><p>��Notre territoire, dit Zechtior Lukin.</p><p>Derri�re eux, en file indienne, marchaient les Consentants de Yissou, au nombre de trois cent quarante.</p><p>Sur les trois cent soixante-seize fid�les que comptait le mouvement de Zechtior Lukin, une douzaine �taient trop �g�s ou trop faibles pour courir le risque d�aller commencer une nouvelle vie dans les terres inexplor�es du nord et une poign�e d�autres, quand le d�part �tait devenu imminent, avaient tout bonnement abjur� et refus� de quitter Yissou. Zechtior Lukin qui s�attendait � ce genre de r�action n�avait rien fait pour les contraindre � le suivre.</p><p>Il n�y avait pas de place pour la coercition dans sa philosophie. Il reconnaissait la pr��minence des dieux en toutes choses. Si les dieux avaient arr�t� qu�un certain nombre de ses fid�les choisiraient de ne pas le suivre, il �tait dispos� � l�accepter. N�attendant rien d�autre du monde que ce que le monde lui offrait chaque jour, Zechtior Lukin n�avait jamais connu la moindre d�ception.</p><p>Depuis leur d�part, ils avaient �galement eu quelques pertes � d�plorer, ce qu�il avait accept� avec s�r�nit�. Il n�y avait pas � aller contre la volont� des dieux.</p><p>Une bande errante de hjjk avait captur� cinq des marcheurs aux environs de Vengiboneeza. Sachant que l�ancienne capitale des yeux de saphir �tait maintenant occup�e par le peuple des insectes, Zechtior Lukin avait trac� un itin�raire qui contournait la cit� par l�est. Mais le d�tour ne devait pas �tre suffisant. Un soir, au cr�puscule, dans un d�fil� enfum� d�un brouillard �pais, les hjjk avaient lanc� une attaque. Il y avait eu des hurlements, une m�l�e confuse et l��chauffour�e s��tait termin�e aussi brusquement qu�elle avait commenc�. Quelques havresacs �taient abandonn�s sur le sol et une charrette � bras �tait renvers�e. Il n�y avait aucun espoir de poursuivre les assaillants�: les versants de la montagne �taient plong�s dans l�obscurit� et impraticables. Ce fut un soulagement pour Zechtior Lukin de constater que les hjjk n�avaient pas fait plus de prisonniers.</p><p>Dans ces terres sauvages, quelques autres pay�rent leur tribut � la nature. Des branches �parpill�es sur le sol dissimulaient une fosse au fond de laquelle attendaient des griffes �carlates et des crocs jaunes. Quelques jours plus tard, un �norme animal trapu, au corps recouvert d��paisses �cailles brunes, dures comme la pierre, fondit furieusement sur les marcheurs et, balan�ant comme une massue sa petite t�te aux yeux ternes, tua tous ceux qu�il put atteindre. Puis ils virent arriver en sautillant un animal grotesque aux yeux dor�s brillants de gaiet� et aux membres ant�rieurs ridiculement courts, mais dont la queue �tait munie d�un dard enduit de venin. Un autre jour, � midi, une nu�e d�insectes ail�s, scintillant comme des pierreries, pulv�risa � son passage un liquide laiteux. Ceux qui eurent le malheur de le respirer tomb�rent malades et quelques-uns en p�rirent.</p><p>��Ce genre de chose �tait � pr�voir, d�clarait Zechtior Lukin.</p><p>��Nous nous soumettons � la volont� des dieux, r�pondaient ses fid�les.</p><p>Les survivants poursuivaient leur marche sans se laisser abattre. Zechtior Lukin attendait que les Cinq D�it�s lui indiquent qu�ils �taient arriv�s � l�endroit o� ils devaient b�tir leur cit�.</p><p>Au-del� des collines crayeuses le paysage cessa d��tre d�un gris uniforme. Le sol �tait d�un brun p�le stri� de tra�n�es rouges, peut-�tre un signe de fertilit�, et une rivi�re divis�e en trois bras coulait d�est en ouest. La v�g�tation qui poussait le long des rives avait un feuillage d�un vert brillant et quelques arbustes portaient des fruits pourpres et pulpeux, � la peau pliss�e, qui se r�v�l�rent comestibles.</p><p>��C�est l� que nous allons nous installer, d�clara Zechtior Lukin. Je sens la pr�sence des Cinq.</p><p>Il choisit une �minence situ�e entre les deux bras m�ridionaux de la rivi�re, assez haute pour �tre prot�g�e de la crue des eaux et ils mont�rent les tentes dans lesquelles ils allaient vivre en attendant que les premiers b�timents soient construits. Trois femmes dot�es d�une seconde vue exceptionnellement puissante s��loign�rent du camp pour communiquer son emplacement � Yissou, conform�ment � ce que Zechtior Lukin avait promis � Salaman. Le roi lui avait montr� une m�thode associant couplage et seconde vue qui permettait d��tablir le contact � une grande distance. Zechtior Lukin �tait rest� sceptique, mais, pour lui, une promesse �tait sacr�e et il avait envoy� les femmes transmettre le message.</p><p>��Je donne � cet endroit le nom de Salpa Kala, annon�a-t-il.</p><p>Cela signifiait le Lieu des D�it�s.</p><p>Au matin du quatri�me jour apr�s l�arriv�e des Consentants � Salpa Kala, trois hjjk survinrent � l�improviste. Ils semblaient �tre sortis de la terre et ils se dirig�rent sans h�siter vers Zechtior Lukin qui supervisait l�installation d�une tente. Avant m�me de se retourner, il per�ut leur pr�sence dans son dos�; il sentit un contact dur et froid sur son esprit, les �manations s�ches, arides et distantes de leur �me aust�re.</p><p>��Cet endroit vous est interdit, d�clara calmement l�un d�eux�� il n�aurait su dire lequel, car le hjjk s�exprimait avec l��pre bourdonnement du langage mental de sa race. Vous repartirez d�s ce soir et vous regagnerez le territoire des v�tres.</p><p>��Cet endroit s�appelle Salpa Kala, r�pliqua tout aussi pos�ment Zechtior Lukin, et les Cinq D�it�s nous l�ont donn� pour nous y �tablir.</p><p>Il projeta � l�aide de sa seconde vue la vision qu�il avait eue un jour de l�immense Reine du peuple des insectes planant dans le ciel de Yissou, comme pour leur r�v�ler qu�il �tait conscient de Sa puissance et qu�il l�acceptait comme il acceptait toutes choses.</p><p>Mais il cherchait aussi � leur faire savoir que les dieux, ceux-l� m�mes qui gouvernent le destin du peuple hjjk, lui avaient ordonn� de s�arr�ter en ce lieu et d�y �tablir une colonie.</p><p>Mais si ce qu�il projeta vers les hjjk les atteignit ou fit impression sur eux, ils n�en laiss�rent rien para�tre.</p><p>��Vous repartirez d�s ce soir, r�p�ta le hjjk dans un bourdonnement rauque.</p><p>��Nous ne refuserons pas le cadeau des dieux, dit Zechtior Lukin.</p><p>Les hjjk gard�rent le silence. Zechtior Lukin les consid�ra tranquillement, �tudiant leur long corps luisant, leurs yeux aux nombreuses facettes, leurs tubes respiratoires aux segments annel�s d�un orange vif, leur bec pointu et leurs six membres fr�les, couverts de poils durs. Le plus petit des trois avait une t�te de plus que lui, mais il ne devait pas peser plus lourd qu�un enfant, tellement il semblait sec et d�charn�. Dans l�air limpide du matin, leur carapace jaune et noir r�fl�chissait le soleil avec un �clat d�sagr�able. Mais il n�avait absolument pas peur d�eux.</p><p>Au bout d�un long moment, il haussa les �paules et leur tourna le dos, puis il acheva de surveiller l�installation de la tente.</p><p>��Qu�allons-nous faire�? demanda Gheppilin, le bourrelier, quand les hjjk se furent �loign�s de leur d�marche raide.</p><p>��Il n�est pas question de c�der, r�pondit Zechtior Lukin. Nous sommes ici par la volont� des dieux et nous y resterons.</p><p>Il donna l�ordre aux Consentants de sortir leurs armes�: �p�es, lances, couteaux et gourdins. � la tomb�e de la nuit, ils form�rent un cercle autour de leurs bagages et attendirent le retour des hjjk.</p><p>Les trois insectes qui �taient venus le matin�� c�est du moins ce que supposa Zechtior Lukin�� �merg�rent brusquement des t�n�bres.</p><p>��Vous �tes encore l�, dit un des hjjk de sa voix bourdonnante.</p><p>��Ce lieu nous a �t� donn�.</p><p>��Ce n�est pas un lieu pour le peuple de chair. Si vous ne partez pas, vous allez mourir.</p><p>��Les dieux nous ont conduits ici, dit Zechtior Lukin. Que leur volont� soit faite.</p><p>Un cri aigu s��leva � l�autre bout du camp. Zechtior Lukin se tourna vivement dans la direction d�o� il venait et un seul coup d��il lui suffit. Une horde de silhouettes anguleuses venait de sortir des fourr�s qui bordaient la rivi�re�: des centaines, peut-�tre des milliers de hjjk. Comme si chaque caillou de la rive s��tait subitement transform� en un hjjk. Et d�j� un vent de panique soufflait dans les rangs de ses Consentants.</p><p>��Battez-vous�! rugit Zechtior Lukin en brandissant sa lance. Battez-vous�! La l�chet� est sacril�ge�!</p><p>Il enfon�a son arme dans l��norme �il brillant du premier des hjjk, l�arracha aussit�t et se servit du tranchant du fer pour couper le tube respiratoire du deuxi�me.</p><p>��Battez-vous�!</p><p>��Nous allons tous nous faire tuer�! hurla Lisspar Moen.</p><p>��Nous devons une mort aux dieux et ils l�auront ce soir, dit Zechtior Lukin en transper�ant le troisi�me hjjk au moment o� l��norme bec claquait au-dessus de sa t�te. Mais nous combattrons quand m�me. Nous combattrons jusqu�au bout�!</p><p>Les insectes avaient envahi le camp. Leurs armes lan�aient des �clairs. Leurs cris rauques et per�ants couvraient ceux des Consentants.</p><p>Lisspar Moen a raison, se dit Zechtior Lukin. Nous allons tous mourir.</p><p>Il semblait donc s��tre m�pris sur la volont� des dieux. � l��vidence, ce n�est pas lui qu�ils avaient choisi pour �tre celui qui b�tirait le monde nouveau. Cela semblait tout � fait clair. Tr�s bien. Telle �tait la volont� des dieux, comme la chute des �toiles de mort sur la Grande Plan�te l�avait �t� sept cent mille ans auparavant. Il se demanda fugitivement s�il convenait de r�sister. Si les dieux avaient d�cr�t� qu�il devait mourir ce soir avec tous ses fid�les, comme c��tait s�rement le cas, ne ferait-il pas mieux de d�poser les armes et d�attendre sto�quement sa fin en croisant les bras, comme l�avaient fait les yeux de saphir quand le Long Hiver �tait venu an�antir leur civilisation�?</p><p>Peut-�tre cela valait-il mieux. Il regarda autour de lui et vit qu�une partie des siens essayait de se cacher ou de prendre la fuite, mais que d�autres demeuraient immobiles, offrant leur poitrine aux lances des hjjk avec la r�signation d�un v�ritable Consentant.</p><p>Oui, oui, se dit-il, c�est ce qu�il faut faire.</p><p>Mais il se rendit compte qu�il �tait personnellement incapable d�en faire autant. Au dernier moment, au moment o� la mort allait le frapper, il se sentait oblig� de r�sister, aussi vaine cette r�sistance f�t-elle. Une attitude en totale contradiction avec tout ce qu�il avait pens� et profess� toute sa vie durant.</p><p>Il �tait donc en fin de compte incapable de se laisser obligeamment massacrer. � son heure derni�re, Zechtior Lukin d�couvrait un aspect de son �me qu�il ne se serait jamais attendu � trouver.</p><p>Faux Consentant�! Hypocrite�!</p><p>Il �tait au moins capable de le reconna�tre. Il r�fl�chit encore quelques instants, puis chassa ces pens�es de son esprit. Il �tait somme toute tel que les dieux l�avaient cr��, en bien ou en mal.</p><p>Une multitude de hjjk l�entouraient. Leurs yeux brillants scintillaient comme autant de lunes sombres. Avec un rugissement de fureur, il se mit en position de combat et attendit d�un pied ferme les insectes qui convergeaient vers lui.</p><p>Il frappa et frappa encore, en jetant toutes ses forces dans la bataille, jusqu�� ce qu�il ne soit plus capable de frapper.</p></section><section><title><p>8</p><p>L��p�e de Dawinno</p></title><p>��As-tu quelques instants � m�accorder, Hresh�? demanda Husathirn Mueri.</p><p>Le chroniqueur, qui s�appr�tait � p�n�trer dans la Maison du Savoir, s�arr�ta en haut des marches et lan�a un regard interrogateur au fils de Torlyri. Husathirn Mueri grimpa les marches deux par deux et arriva en quelques instants � la hauteur de Hresh.</p><p>��Es-tu au courant de ce qui se passe dans notre cit�? demanda-t-il � voix basse.</p><p>��En g�n�ral ou en particulier�?</p><p>��Je vois que tu n�es pas au courant, dit Husathirn Mueri en esquissant un petit sourire. En ce moment m�me, ton fr�re est au stade et il fait faire l�exercice � notre arm�e.</p><p>Hresh �carquilla les yeux. Cela faisait � peine trois jours que le Praesidium avait ratifi� la nouvelle alliance avec la Cit� de Yissou. Taniane et Thu-kimnibol s��taient vigoureusement prononc�s en faveur de la signature et seuls les esprits les plus circonspects, comme Puit Kjai, avaient object� que ce trait� entra�nerait t�t ou tard Dawinno dans la guerre. Sans doute assez t�t, s��tait dit Hresh sur le moment. Mais la situation semblait �voluer encore plus rapidement qu�il ne l�avait imagin�.</p><p>��Nous n�avons pas d�arm�e, dit-il. Il n�y a que la garde municipale.</p><p>��Eh bien, si, nous avons une arm�e maintenant�! Thu-kimnibol et ses amis l�ont form�e pendant la nuit. Ils l�ont appel�e l��p�e de Dawinno. Ton fr�re r�p�te � qui veut l�entendre que nous allons incessamment �tre en guerre avec les hjjk et que nous devons nous y pr�parer.</p><p>Husathirn Mueri �mit un son rauque qui, Hresh ne le comprit qu�au bout de quelques instants, devait �tre un rire.</p><p>��Imagine un peu�! poursuivit le prince de justice. La moiti� de la cit� chante en ce moment dans les chapelles de Kundalimon les louanges de la Reine des insectes et l�autre moiti� fait des man�uvres dans le stade et s�appr�te � aller la tuer�!</p><p>��Si la guerre doit �clater, dit lentement Hresh, il va de soi que nous devons �tre pr�ts � combattre. Mais pourquoi Thu-kimnibol croit-il que�</p><p>��L�alliance conclue avec Salaman nous engage � lui porter secours, si Yissou est attaqu�e.</p><p>��Je le sais bien. Mais il n�y a pas eu d�action hostile de la part des hjjk.</p><p>��Pas encore.</p><p>��Avons-nous des raisons de croire que cela va se produire�?</p><p>��J�ai des raisons de le croire, dit Husathirn Mueri en regardant au loin d�un air songeur.</p><p>��Salaman nous r�p�te depuis des ann�es que les hjjk pr�parent l�invasion de Yissou et je sais que le mur qu�il a �lev� jusqu�� une hauteur invraisemblable �crase compl�tement sa cit�. Mais les hjjk n�ont jamais lanc� une seule attaque. Toutes les pr�tendues menaces des hjjk n�ont jamais exist� que dans sa t�te. Pourquoi les choses seraient-elles diff�rentes maintenant�?</p><p>��Je crois qu�elles le sont, dit Husathirn Mueri.</p><p>��Parce que Salaman a repouss� les propositions de paix de la Reine et que nous n�y avons pas r�pondu�?</p><p>��C�est une des raisons, mais pas la plus importante, � mon avis. Je pense que certains d�entre nous pr�parent activement la guerre en incitant les hjjk � agir contre nous.</p><p>��Que me dis-tu l�, Husathirn Mueri�?</p><p>��Je peux le r�p�ter, si tu veux.</p><p>��C�est une accusation tr�s grave que tu portes�! As-tu la preuve de ce que tu avances�?</p><p>Le regard du prince de justice se perdit de nouveau au loin.</p><p>��Oui, dit-il sans tourner la t�te.</p><p>��Le Praesidium devrait en �tre inform�.</p><p>��Une ou plusieurs personnes tr�s proches de toi sont impliqu�es dans cette affaire, Hresh. Vraiment <emphasis>tr�s</emphasis> proches.</p><p>��Tes insinuations pesantes sur des men�es conspiratrices commencent � m�agacer, Husathirn Mueri. Parle-moi sans d�tour ou laisse-moi en paix�!</p><p>La consternation se peignit sur le visage de Husathirn Mueri.</p><p>��Je suis peut-�tre all� un peu trop loin, dit-il de son ton le plus patelin. J�ai peut-�tre tir� des conclusions trop h�tives. J�h�site � impliquer, du moins pour le moment, des gens qui sont peut-�tre innocents. Mais, si tu le permets, je vais te pr�senter les choses d�une autre mani�re. J�ai la conviction que certaines grandes forces dans l�univers nous poussent vers la guerre. Un conflit est in�vitable. Il peut arriver que certaines choses soient in�vitables, comme le fut la chute des �toiles de mort. Est-ce que tu me comprends, Hresh�?</p><p>Il �tait exasp�rant d�entendre ces pieuses consid�rations philosophiques dans la bouche d�un ath�e tel que Husathirn Mueri. Mais Hresh se rendit compte qu�il n�arriverait � tirer de lui rien d�explicite, ni m�me de coh�rent. Husathirn Mueri �tait r�solu � rester �vasif et elliptique, et il aurait beau multiplier les questions, jamais il ne r�ussirait � percer ses d�fenses.</p><p>On �tait toujours tent� en discutant avec Husathirn Mueri de sonder son esprit � l�aide de la seconde vue pour d�couvrir le sens qui restait cach� derri�re ses paroles. Hresh r�sista � la tentation. Husathirn Mueri devait s�attendre � une telle intrusion et �tre pr�t � contre-attaquer.</p><p>��Que les dieux nous prot�gent, reprit Hresh avec une pointe d�irritation dans la voix, mais, si les hjjk attaquent Yissou, nous serons oblig�s de pr�ter main-forte � Salaman. Tels sont les termes du trait� d�alliance. Pour ce qui est de tes allusions � une conspiration, je les consid�rerai comme des racontars tant que je n�aurai aucune raison de penser diff�remment. Quoi qu�il en soit, pourquoi l�existence de l�arm�e de Thu-kimnibol te perturbe-t-elle autant�? Si une guerre doit �clater, ne devons-nous pas nous y pr�parer�?</p><p>��Tu ne saisis pas ce que je veux dire et pourtant les mots sont sortis de ta propre bouche. Il s�agit de <emphasis>l�arm�e de Thu-kimnibol.</emphasis> Si la guerre est imminente, et je crois que Thu-kimnibol a raison de le penser, la responsabilit� de former une arm�e incombe au Praesidium. La mobilisation doit �tre officiellement d�cr�t�e. Cela ne peut �tre une entreprise patriotique servant les int�r�ts priv�s d�un prince, aussi puissant soit-il. Comprends-tu, Hresh�? Ou bien es-tu tellement aveugl� par l�affection que tu portes � ton demi-fr�re que tu as oubli� de qui il est le fils�? Veux-tu un nouveau Harruel dans notre cit�? R�fl�chis bien, Hresh.</p><p>Hresh eut l�impression de recevoir un coup de poignard.</p><p>En un instant, il se trouva ramen� tr�s loin en arri�re, quand il n��tait encore qu�un enfant. C��tait le Jour de la S�paration. D�un c�t� �tait rassembl�e la tribu de Koshmar et, en face, se tenaient ceux qui avaient choisi de suivre Harruel et de quitter Vengiboneeza. Parmi eux se trouvait Minbain, la m�re de Hresh et la compagne de Harruel, mais le jeune chroniqueur avait d�cid� de rester. ��J�ai encore beaucoup � faire ici��, avait-il dit.</p><p>Et il revit Harruel, fou de rage, levant un bras �norme pour le gifler et rugissant�:</p><p>��Petit mis�rable�! Sale petit sournois�!</p><p>Il parvint � esquiver le coup, mais Harruel atteignit sa joue du bout des doigts et la violence de la gifle �tait telle qu�elle envoya Hresh dinguer � plusieurs m�tres et qu�il se retrouva assis sur le derri�re, tremblant et tout �tourdi. Il demeura dans cette position jusqu�� ce que Torlyri l�aide � se relever et le serre tendrement dans ses bras.</p><p>��R�fl�chis bien, r�p�ta le fils de Torlyri. Est-ce ton fr�re Thu-kimnibol qui est en train de faire faire l�exercice � son arm�e sur le stade, ou bien est-ce le roi Harruel�?</p><p>Husathirn Mueri lui lan�a un regard p�n�trant, puis il se retourna et disparut en un instant.</p><empty-line/><p>Au moment o� Hresh, troubl� par tout ce que Husathirn Mueri venait de lui dire et plong� dans de sombres r�flexions sur le pass� douloureux et l�avenir mena�ant, traversait le hall de la Maison du Savoir, Chupitain Stuld sortit de l�un des bureaux.</p><p>��Dois-je faire monter maintenant dans votre bureau les objets d�couverts � Tangok Seip�? demanda-t-elle.</p><p>��Les objets de Tangok Seip�?</p><p>��Ceux qu�un fermier a d�couverts dans une grotte, apr�s l�affaissement de terrain. Vous avez dit que vous y jetteriez un coup d��il aujourd�hui.</p><p>��Ah�! oui. Tu parles de ces instruments.</p><p>Il s�effor�a de se d�barrasser du brouillard qui avait envahi son esprit. Il avait l�impression que ses id�es �taient �parpill�es d�un bout � l�autre de la plan�te.</p><p>Oui, cette cachette d�objets de la Grande Plan�te. Cela faisait plusieurs jours que Chupitain Stuld le harcelait pour qu�il examine ces vestiges. Et elle devait avoir raison. Leur d�couverte remontait d�j� � plusieurs semaines et il ne s��tait m�me pas donn� la peine de les regarder. D�autres pr�occupations l�en avaient d�tourn�. Mais Plor Killivash affirmait que la d�couverte �tait d�importance. La moindre des choses �tait quand m�me d�y jeter un coup d��il.</p><p>Chupitain Stuld attendait sa r�ponse.</p><p>��Oui, dit-il, tu peux les monter. Dans une demi-heure. J�ai deux ou trois choses � faire d�abord.</p><p>Sur ce, il commen�a de gravir la rampe en spirale pour monter dans son bureau.</p><empty-line/><p>Sans savoir comment, il se retrouve sur la terrasse. Puis, sans m�me se donner la peine de sortir le Barak Dayir de sa bourse, il sent qu�il prend son essor, qu�il s��l�ve dans l�air et qu�il survole la cit�, qu�il monte sans effort de plus en plus haut, au-del� de la couche des nuages, dans le ciel au-dessus du ciel. Tout est noir, avec des tra�n�es �carlates. Des souffles d�air glac� le fr�lent avec l�imp�tuosit� d�un torrent. Des grains de glace cinglent sa fourrure. Des cristaux de glace se d�posent sur le bout de ses doigts. Il vogue sur le n�ant.</p><p>En regardant en bas, il voit tout, comme � travers la vitre de la fen�tre d�une pi�ce plong�e dans l�obscurit�. La cit� tout enti�re s�offre � son regard.</p><p>Il voit le stade et les troupes de l��p�e de Dawinno qui d�filent tandis qu�� leur t�te la silhouette imposante de Thu-kimnibol parade et plastronne en gesticulant et en aboyant des ordres.</p><p>Il voit Nialli Apuilana qui marche dans un parc, comme perdue dans un r�ve. Son �me est envelopp�e de myst�res. Elle semble divis�e en deux par une ligne d�un rouge �clatant symbolisant ses conflits internes.</p><p>Derri�re elle, loin derri�re, r�de Husathirn Mueri. Lui aussi est un myst�re. Il est transparent en surface, avide de pouvoir et path�tiquement obs�d� par Nialli Apuilana, mais qu�y a-t-il au fond de lui�? Hresh ne per�oit que le vide dans son �me. Comment se peut-il que le fils de Torlyri et de Trei Husathirn n�ait que du vide en lui�? Il doit y avoir autre chose. Mais quoi�? Et o��?</p><p>Hresh porte son regard un peu plus loin.</p><p>Il est maintenant dans son jardin zoologique. Il voit les �nigmatiques stinchitoles � la longue fourrure, les doux thekmurs et les stanimandres. Les sisichils se mettent � fol�trer en gazouillant comme s�ils sentaient son regard peser sur eux. Les stumbains� les diswils� les catagraks� toute la multitude de merveilleuses cr�atures que Dawinno le Transformateur avait jet�es sur la surface de la Terre pendant le d�gel et que les chasseurs de Hresh avaient captur�es pour les rassembler en ce jardin.</p><p>Il voit les caviandis. Les deux animaux doux et sveltes sont au bord de leur ruisseau. Que de beaut� dans leur fourrure pourpre et luisante, dans leur �paisse crini�re d�un jaune �clatant. Ils l�vent la t�te, ils le voient dans le ciel et ils sourient.</p><p>Il sent la chaleur de leur esprit irradier vers lui. She-Kanzi et He-Lokim, ses amis. Ses amis caviandis.</p><p>Leur salut silencieux flotte jusqu�� lui et il le leur rend silencieusement. Ils s�adressent � lui et il leur r�pond�; puis il leur pose une question et ils r�pondent. Sans mots et m�me sans concepts. Une communion simple et silencieuse de l��tre, un �change continu de l�esprit qui ne peut s�exprimer autrement.</p><p>�</p><p>�</p><p>�</p><p>�</p><p>Il sait maintenant qu�ils n�ont que faire des mots au sens o� il l�entend, que ��He-Lokim�� et ��She-Kanzi�� ne sont pas des noms au sens o� il l�entend. Ils n�en ont nullement besoin, de m�me qu�ils n�ont nullement besoin, eux et tous ceux de leur esp�ce, de b�tir des cit�s, de fabriquer des objets, ni de n�importe quelle autre activit� ��civilis�e��. L�alt�rit� est la caract�ristique principale de leur nature, l��tranget�, la non-appartenance au Peuple.</p><p>Leur �me se fond dans la sienne et la sienne dans la leur, et il lui vient soudain une vision � l�int�rieur de la vision qu�il est en train d�avoir. Il voit une seconde Grande Plan�te sur la Terre, diff�rente de la premi�re, mais non moins glorieuse, une civilisation r�unissant non pas six races, mais des dizaines, des centaines, o� sont rassembl�s le Peuple et les caviandis, les stinchitoles et les thekmurs, les sisichils, les stanimandres et les catagraks, toutes les cr�atures vivantes� unies, vivant en parfaite intelligence, partageant tout, une civilisation plus profonde et plus riche dans sa pl�nitude que la Grande Plan�te elle-m�me, une civilisation englobant tout ce qui vit sur la Terre�</p><p>Une voix discordante s��l�ve brusquement en lui.</p><p><emphasis>M�me les hjjk�?</emphasis></p><p>Et il r�pond imm�diatement, sans prendre le temps de r�fl�chir.</p><p><emphasis>Oui, m�me les hjjk. M�me les hjjk, bien entendu.</emphasis></p><p>Mais un doute lui vient et il se demande si, tout bien consid�r�, les hjjk se joindraient � une telle conf�d�ration de races. Ils avaient d�j� appartenu � la pr�c�dente. Et le Transformateur avait dispos� des centaines de si�cles �coul�s depuis la fin de la Grande Plan�te pour les modifier et les �lever. Peut-�tre ont-ils maintenant tellement d�pass� les autres races peuplant la Terre qu�ils sont incapables de s�associer � elles sur un pied d��galit�.</p><p>En va-t-il ainsi�? se demande Hresh. Sont-ils devenus des dieux�? Est-Elle un dieu, la grande Reine des hjjk�?</p><p>� cet instant, mais si fugitivement, son esprit se transporte vers le nord, au plus profond des terres froides et arides, l� o� l�horizon est �clair� par une lumi�re incandescente d�un �clat insoutenable. Et il aper�oit l��norme et myst�rieuse Reine, immobile en Sa chambre secr�te, gouvernant le destin de ses millions de sujets et, qui sait, du reste de la plan�te. Il per�oit la force et la puissance de cet esprit gigantesque et de la grande machine vivante qu�est le Nid sur lequel Elle r�gne. Il observe les rouages de la m�canique g�ante, le va-et-vient des pistons luisants, le tissage de la trame de la vie.</p><p>Puis le Nid dispara�t et il se retrouve suspendu dans le vide ind�termin�. Mais l��cho de l�immensit� entraper�ue perdure en lui.</p><p>Un dieu�? R�gnant sur une race de dieux�?</p><p>Non, se dit-il. Ce ne sont pas des dieux.</p><p>Les Cinq D�it�s, voil� des dieux�: Dawinno, Emakkis, Mueri, Friit, Yissou� Le Transformateur et Destructeur, le Pourvoyeur, la Consolatrice, le Gu�risseur, le Protecteur.</p><p>Et le Nakhaba des Beng�? Lui aussi est un dieu. L�Intercesseur, celui qui se tient entre le Peuple et les humains, et qui leur parle pour notre compte. C�est ce que le vieux Noum om Beng lui avait enseign� � Vengiboneeza, quand il n��tait encore qu�un enfant.</p><p>Il doit donc �tre vrai, se dit Hresh, que les humains, eux aussi, sont des dieux, car nous savons qu�ils sont encore plus puissants que Nakhaba et plus vieux que la Grande Plan�te.</p><p>Ce sont peut-�tre eux qui ont donn� naissance aux cinq autres races de la Grande Plan�te, les hjjk et les seigneurs des mers, les m�caniques, les v�g�taux et les yeux de saphir. Est-ce possible�? Est-il possible que les humains se soient lass�s de vivre seuls sur la Terre et qu�ils aient cr�� les autres pour s�unir � eux et former une grande et nouvelle civilisation destin�e � s��panouir pendant de longues ann�es et � p�rir comme p�rissent toutes les civilisations�?</p><p>O� sont-ils donc, si ce sont des dieux�?</p><p>Morts, comme les yeux de saphir et les v�g�taux, les m�caniques et les seigneurs des mers�?</p><p>Non, se dit Hresh. Comment des dieux pourraient-ils mourir�? Ils se sont simplement retir�s du monde. Peut-�tre leur propre Cr�ateur les a-t-il appel�s ailleurs et peut-�tre b�tissent-ils une nouvelle Terre pour Lui, tr�s loin d�ici.</p><p>� moins qu�ils ne soient encore avec nous, tout proches, mais invisibles, attendant leur heure, se tenant � l��cart en attendant que se r�alise leur grand dessein, quel qu�il soit. Et les hjjk, malgr� leur puissance, ne sont qu�un simple aspect de ce dessein. Ils n�en sont ni les architectes, ni les d�positaires.</p><p>Peut-�tre. Peut-�tre.</p><p>Et s�il doit y avoir une nouvelle Grande Plan�te, les hjjk en feront n�cessairement partie. Nous devons voir en eux des fr�res humains, comme l�a dit un jour Nialli Apuilana. Et, au lieu de cela, nous nous appr�tons � entrer en guerre avec eux. Cela n�a pas de sens. Pas de sens, pas de sens�!</p><p>Il sent qu�il ne peut pas rester beaucoup plus longtemps en l�air. Son �me tombe en vrille au milieu des t�n�bres et va se fracasser sur le sol. En se sentant tomber du haut du ciel, Hresh baisse les yeux vers la cit� qui semble venir � sa rencontre et il aper�oit du coin de l��il son fr�re Thu-kimnibol, paradant fi�rement � la t�te de ses troupes, sur le stade. Puis il traverse une zone d�une incompr�hensible �tranget� et, quand la conscience lui revient, il se retrouve assis � son bureau, �tourdi, h�b�t�.</p><p>Les pens�es tourbillonnent dans son cr�ne. Les choses sont ce qu�elles ont toujours �t� pour lui�: trop de questions et pas assez de r�ponses.</p><empty-line/><p>La voix de Chupitain Stuld lui parvint dans la confusion de son esprit.</p><p>��Hresh�? Seigneur Hresh�? Je vous ai apport� les objets de Tangok Seip. Tout va bien, seigneur Hresh�?</p><p>��Je� C�est� Je veux�</p><p>Elle se pr�cipita dans la pi�ce et se pencha sur lui, les yeux brillants d�inqui�tude. Hresh s�effor�a de reprendre ses esprits. Des fragments de r�ve continuaient de tourbillonner dans le p�le-m�le de son �me.</p><p>��Seigneur�?</p><p>Il rassembla toutes ses forces pour recouvrer la s�r�nit�.</p><p>��Un moment de r�verie, c�est tout� J��tais plong� dans mes pens�es�</p><p>��Vous aviez l�air si bizarre, seigneur�!</p><p>��Tout va bien. Ce n��tait qu�un moment de r�verie, Chupitain Stuld. Quand l�esprit vagabonde, tr�s loin.</p><p>��Je peux revenir plus tard, si vous�</p><p>��Non, non, reste. Tu les as l�-dedans, dit-il en montrant la bo�te qu�elle tenait. Montre-les-moi. Je suis inexcusable d�avoir attendu si longtemps. Plor Killivash les a d�j� examin�s, c�est bien ce que tu m�as dit�?</p><p>Cette question sembla provoquer un grand �moi en elle, mais il ne comprit pas pourquoi.</p><p>Chupitain Stuld commen�a � disposer les objets sur le bureau.</p><p>Ils �taient au nombre de sept, plus ou moins sph�riques et assez petits pour tenir dans une seule main. � l��l�gance de leur forme et � la richesse du m�tal, Hresh reconnut aussit�t des objets de la Grande Plan�te, fa�onn�s dans les imp�rissables m�taux color�s caract�ristiques des extraordinaires artisans de cette �poque r�volue. Les caves de Vengiboneeza renfermaient des centaines d�appareils de ce genre, certains que personne n�avait jamais r�ussi � faire marcher, d�autres qui n�avaient fonctionn� qu�une seule fois, avec des r�sultats parfois stup�fiants, d�autres encore dont il avait r�ussi � comprendre le fonctionnement et qu�il avait utilis�s efficacement pendant plusieurs ann�es.</p><p>Il �tait devenu tr�s rare de mettre au jour des objets comme ceux-l�. Cette nouvelle cachette �tait une d�couverte tout � fait exceptionnelle. Le fait qu�il e�t laiss� � ses assistants le soin d��tudier ces objets sans prendre la peine de les examiner en personne �tait r�v�lateur du trouble qui agitait son �me.</p><p>Il regarda les sept sph�res, mais sans les toucher. Il savait � quel point il pouvait �tre dangereux de les prendre dans la main sans savoir laquelle des protub�rances couvrant leur surface les actionnait.</p><p>��Quelqu�un a-t-il une id�e de leur utilit�?</p><p>��Celle-ci� Elle dissout la mati�re. En touchant ce cabochon, l�, sur le c�t�, un rayon lumineux jaillit et dissout tout ce qu�il y a entre la sph�re et le mur. Celle-ci couvre les choses d�une sorte de voile sombre et opaque � travers lequel il est impossible de voir, de sorte que l�on pourrait traverser la cit� sans �tre vu. Et celle-ci projette un rayon tranchant comme un couteau, un rayon si puissant qu�il nous a �t� impossible de mesurer la profondeur du trou qu�il perce.</p><p>Chupitain Stuld lan�a � Hresh un regard m�fiant, comme si elle n��tait pas s�re d�avoir toute son attention.</p><p>��Et celle-l��</p><p>��Attends un peu, dit Hresh. Je ne vois ici que sept instruments.</p><p>��Oui, dit-elle, l�air inquiet, il y en a bien sept.</p><p>��O� sont les autres�?</p><p>��Quels� autres�?�</p><p>��S�il m�en souvient bien, on m�a dit le jour o� ils sont arriv�s, qu�il y avait onze de ces objets. C��tait il y a � peu pr�s deux mois, pendant la saison des pluies, et c�est toi-m�me qui m�as dit qu�on venait de nous apporter onze objets de la Grande Plan�te. J�en suis s�r� � moins que ce ne soit Io Sangrais qui m�en ait parl�.</p><p>��Non, seigneur, dit Chupitain Stuld d�une toute petite voix, c�est bien moi.</p><p>��O� sont les quatre autres�?</p><p>L�inqui�tude de Chupitain Stuld s��tait mu�e en frayeur. Elle commen�a d�aller et venir pr�cipitamment devant le bureau en s�humectant les l�vres et en lissant fr�n�tiquement sa fourrure.</p><p>Hresh l�effleura de sa seconde vue et il d�couvrit la peur qui bouillonnait en elle, la honte et la contrition.</p><p>��O� sont les autres�? demanda-t-il d�une voix tr�s douce. Dis-moi la v�rit�.</p><p>��Je les ai� pr�t�s, murmura-t-elle.</p><p>��Pr�t�s�? � qui�?</p><p>��Au prince Thu-kimnibol, seigneur, r�pondit-elle en gardant les yeux fix�s sur le sol.</p><p>��� mon fr�re�? Depuis quand s�int�resse-t-il aux vestiges du pass�? Par Nakhaba, je me demande bien ce qu�il veut en faire�! Et comment a-t-il appris leur existence�? Nous ne pr�tons rien, Chupitain Stuld, poursuivit-il en secouant la t�te. Surtout des acquisitions r�centes et qui n�ont pas encore fait l�objet d�un examen approfondi. M�me � quelqu�un comme le prince Thu-kimnibol. Mais tu le sais tr�s bien.</p><p>��Oui, seigneur.</p><p>��Est-ce toi qui as autoris� ce pr�t�?</p><p>��C�est Plor Killivash, seigneur. Mais j��tais au courant, ajouta-t-elle apr�s un silence.</p><p>��Et tu ne m�en as rien dit�?</p><p>��Je croyais que cela n�avait pas d�importance. �tant donn� que le prince Thu-kimnibol est votre fr�re et qu�il�</p><p>Hresh la fit taire d�un signe de la main.</p><p>��Ces instruments sont-ils toujours en sa possession�?</p><p>��Je crois, seigneur.</p><p>��Sais-tu pourquoi il a voulu les emprunter�?</p><p>Elle se mit � trembler. Elle aurait voulu r�pondre, mais les mots ne parvenaient pas � franchir ses l�vres.</p><p>Hresh repassa en son esprit la description que Chupitain Stuld lui avait faite des sph�res restantes, celles que Thu-kimnibol n�avait pas voulu prendre.<emphasis> Celle-ci dissout la mati�re� Celle-ci jette sur les choses un voile sombre et opaque� Celle-ci projette un rayon tranchant comme un couteau, si puissant qu�il nous a �t� impossible de mesurer la profondeur du trou qu�il perce�</emphasis></p><p>Par tous les dieux�! Et il s�agissait des instruments que Thu-kimnibol n�avait pas daign� emporter�! De quel pouvoir de destruction les autres devaient-ils �tre capables�?</p><p>Il savait qu�au m�me moment Thu-kimnibol �tait en train de diriger la man�uvre de son arm�e sur le stade et qu�il pr�parait sa guerre contre les hjjk. Il ne lui avait fallu que quelques jours pour rassembler ses troupes.</p><p>Et il disposait en plus de ces nouvelles armes.</p><empty-line/><p>��Ce n�est pas l�arm�e de Thu-kimnibol, Hresh, dit Taniane. C�est<emphasis> notre</emphasis> arm�e. L�arm�e de la Cit� de Dawinno.</p><p>��Mais Husathirn Mueri�</p><p>��Que les dieux emportent Husathirn Mueri�! Il veut s�opposer � la moindre de nos actions, cela cr�ve les yeux�! Mais la guerre va �clater, cela ne fait aucun doute. C�est pourquoi j�ai autoris� Thu-kimnibol � commencer � lever une arm�e.</p><p>��Attends un peu, dit Hresh en la regardant comme si elle �tait une inconnue et non sa compagne de quatre d�cennies.<emphasis> Tu</emphasis> l�as autoris�? Pas le Praesidium�?</p><p>��Je suis le chef, Hresh. Nous sommes en p�riode de crise et nous n�avons pas de temps � perdre dans d�interminables d�bats.</p><p>��Je vois, dit Hresh en fixant sur elle un regard stup�fait, comme s�il ne pouvait en croire ses oreilles. Et cette guerre�? Pourquoi es-tu si s�re qu�elle va �clater�? Thu-kimnibol et Husathirn Mueri aussi, pourquoi en sont-ils si s�rs�? Est-ce que tout a d�j� �t� d�cid�? Est-ce qu�un accord secret a �t� pass� pour entrer en guerre�?</p><p>Taniane ne r�pondit pas tout de suite. Hresh attendit ses explications. Il la sentait aussi �vasive que l�avaient �t� Husathirn Mueri et m�me Chupitain Stuld. Ils essayaient tous de lui cacher certaines choses. Une sorte de complot avait �t� ourdi � son insu et ils s�effor�aient maintenant de l�emp�cher de le p�n�trer.</p><p>��Pendant son s�jour � Yissou, dit enfin Taniane, Thu-kimnibol a eu la preuve que les hjjk ont l�intention de lancer une attaque contre la cit� du roi Salaman dans un avenir tr�s proche.</p><p>��La preuve�? Quelle sorte de preuve�?</p><p>��Il m�a racont� qu�il �tait parti se promener avec Salaman en territoire hjjk, r�pondit Taniane d�un ton de plus en plus �vasif, qu�ils �taient tomb�s sur une groupe de hjjk et qu�ils les avaient forc�s � leur remettre les plans secrets d�op�rations militaires. Ou quelque chose de ce genre�</p><p>��Qu�ils transportaient fort � propos dans de petits paniers autour de leur cou. Et ces plans portaient la signature de la Reine et le sceau royal des hjjk.</p><p>��Je t�en prie, Hresh�!</p><p>��Et tu crois cela�? Tu crois que l�invasion des hjjk que Salaman redoute depuis toujours va avoir lieu dans les jours qui viennent�?</p><p>��Oui, je le crois.</p><p>��Quelle preuve y a-t-il�?</p><p>��Thu-kimnibol la conna�t.</p><p>��Ah�! Je vois. Ainsi donc, les hjjk vont enfin se d�cider � passer � l�attaque. Quelle chance pour Salaman que cela se produise juste apr�s qu�il a conclu avec mon fr�re un trait� de d�fense mutuelle entre Dawinno et Yissou�!</p><p>��Tu as l�air f�ch�, Hresh�! Je ne t�ai jamais vu comme cela.</p><p>��Moi non plus, je ne t�ai jamais vue agir comme cela. Tu esquives toutes mes questions, tu me parles de preuves que tu es bien incapable de fournir, tu laisses Thu-kimnibol lever une arm�e � l�int�rieur m�me de la cit� sans te donner la peine d�en parler au Praesidium�</p><p>C��tait maintenant le tour de Taniane de le regarder comme s�il �tait un inconnu. Elle avait les paupi�res baiss�es et le visage ferm�.</p><p>Il ne pouvait supporter le mur de suspicion qu�elle venait brusquement de dresser entre eux, un mur presque aussi haut que le rempart extravagant de Salaman. Il fut pris d�une violente envie de lui demander d�accomplir un couplage avec lui, de s�unir � lui dans la communion qui ne tol�re nulle d�fiance, nulle suspicion. Pour qu�il n�y ait plus rien de cach�, pour qu�ils soient de nouveau Hresh et Taniane, Taniane et Hresh, et non les �trangers qu�ils �taient devenus l�un pour l�autre.</p><p>Mais il savait qu�elle refuserait. Elle pr�texterait la fatigue, une r�union urgente ou quelque chose de ce genre. Car, si elle accomplissait un couplage avec Hresh, elle n�aurait plus de secrets pour lui, et il savait qu�elle avait quantit� de secrets qu�elle �tait r�solue � ne pas partager. Hresh sentit une profonde tristesse l�envahir. Il pouvait toujours d�couvrir tout ce qu�il voulait en faisant appel au Barak Dayir. Le pouvoir de la Pierre des Miracles lui permettait d�avoir acc�s partout, y compris dans les replis les plus obscurs de l��me de Taniane, mais cette id�e lui r�pugnait. Espionner ma propre compagne�? se dit-il. Non�! Jamais�! Je pr�f�re assister � la destruction de la cit� et de tous ses habitants plut�t que de faire cela�!</p><p>��J�ai pris les mesures que j�estimais n�cessaires pour la s�curit� de la cit�, Hresh, poursuivit Taniane au bout d�un long moment. Si tu n�es pas d�accord, tu es en droit de formuler des objections devant le Praesidium. C�est compris�?</p><p>Son regard glacial �tait effrayant.</p><p>��As-tu autre chose � me dire�? ajouta-t-elle.</p><p>��Sais-tu, Taniane, que Thu-kimnibol a soustrait derri�re mon dos de la Maison du Savoir des objets de la Grande Plan�te r�cemment d�couverts, qu�il compte utiliser comme des armes�?</p><p>��Si la guerre doit �clater, Hresh, toutes les armes seront n�cessaires. Et la guerre va �clater.</p><p>��Mais les d�rober dans la Maison du Savoir, sans m�me m�en parler�</p><p>��J�ai autoris� Thu-kimnibol � faire en sorte que l�arm�e soit convenablement �quip�e.</p><p>��Tu l�as autoris� � d�rober dans la Maison du Savoir des objets de la Grande Plan�te�?</p><p>��Je crois me souvenir, r�pliqua-t-elle en dardant sur lui un regard implacable, que tu as utilis� des armes de la Grande Plan�te contre les hjjk, pendant la bataille de Yissou.</p><p>��Mais c��tait diff�rent�! C��tait�</p><p>��Diff�rent, Hresh�? ricana Taniane. Vraiment�? Et en quoi �tait-ce diff�rent�?</p><empty-line/><p>Pour Salaman, perch� au sommet de son mur, c��tait une mauvaise journ�e. La confusion la plus totale r�gnait dans sa t�te. Des images vagues et floues lui parvenaient de loin en loin. Une haute tour qui pouvait repr�senter Thu-kimnibol. Un �clair de lumi�re vive qui �tait peut-�tre Hresh. Un arbre courb� sous l�assaut furieux de la temp�te qui repr�sentait peut-�tre Taniane. Et une autre image encore, celle de quelqu�un ou de quelque chose de tortueux, d�insaisissable qu�il lui �tait impossible d�interpr�ter. Il se passait beaucoup de choses � Dawinno ce jour-l�, mais quoi�? Quoi�? Rien de ce qu�il captait ne semblait avoir de sens. Il r�gla sa seconde vue aussi pr�cis�ment que possible, mais, soit ses perceptions �taient insuffisantes, soit les transmissions de ses espions �taient trop brouill�es pour qu�il soit en mesure de les d�chiffrer.</p><p>Salaman �tait dans son pavillon. Son organe sensoriel se balan�ait de part et d�autre de son corps en d�crivant de larges arcs de cercle et il projetait son esprit dans les immensit�s d�sertes qui entouraient Yissou, il balayait les contr�es m�ridionales en qu�te d�informations. Dans la direction oppos�e, de l�autre c�t� de la cit�, son fils Biterulve, install� lui aussi au sommet du rempart, attendait des nouvelles du nord.</p><p>Le nouveau r�seau de communications fonctionnait enfin. Il avait fallu tout l�hiver pour le mettre sur pied�: trouver des volontaires, les former, les envoyer loin de la cit� pour �tablir les postes avanc�s qui seraient camoufl�s en formes. Et maintenant ses agents �taient �chelonn�s comme les perles d�un collier s��tirant vers le sud, presque jusqu�aux portes de la Cit� de Dawinno, et vers le nord, aussi loin dans la direction du territoire hjjk qu�il leur avait paru possible de s�enfoncer sans courir de p�ril.</p><p>De tous c�t�s lui parvenaient les bourdonnements et les gr�sillements des visions obtenues par la seconde vue qui convergeaient vers lui. Le roi concentrait toute la force de son esprit puissant sur ces messages. Il venait tous les jours � l�aube pour �couter, pour attendre.</p><p>Ces transmissions mentales n��taient pas faciles � r�aliser. Les messages �taient toujours brouill�s, souvent ambigus et malais�s � interpr�ter. Mais il n�y avait pas d�autre moyen, � moins d�obliger des courriers � faire des allers et retours continuels. Et les nouvelles qu�ils apporteraient auraient au mieux plusieurs semaines de retard. C��tait impensable�; les �v�nements se pr�cipitaient beaucoup trop. Si seulement il avait comme Hresh une Pierre des Miracles, il pourrait peut-�tre laisser son esprit errer de-ci de-l� et scruter la surface de la plan�te. Mais il n�existait qu�une seule Pierre des Miracles, et c�est Hresh qui la d�tenait.</p><p>Rien ne marchait ce jour-l�. Les messages qui lui parvenaient ne valaient rien. Obscurs et n�buleux, confus et brumeux�; rien de clair l�-dedans. Une perte de temps et d��nergie.</p><p>Tant pis, songea Salaman en laissant retomber son organe sensoriel endolori par la fatigue. Cela ira peut-�tre mieux demain. Et il se dirigea vers l�escalier.</p><p>Mais soudain, il eut l�impression qu�une voix excit�e l�appelait du ciel et il per�ut la pr�sence de son fils.</p><p><emphasis>��P�re�! P�re�!</emphasis></p><p><emphasis>��Biterulve�?</emphasis></p><p><emphasis>��M�entends-tu, p�re�? C�est Biterulve�!</emphasis></p><p><emphasis>��Oui, je t�entends.</emphasis></p><p><emphasis>��P�re�?</emphasis></p><p><emphasis>��Parle-moi, mon gar�on�! Parle-moi�!</emphasis></p><p>Puis, de nouveau, le silence. Salaman sentit la fureur monter en lui. Son fils avait � l��vidence quelque chose d�important � lui dire, mais il �tait tout aussi �vident que les messages de Biterulve et ses propres r�ponses n��taient pas coordonn�s.</p><p>Salaman pivota sur lui-m�me et inclina son organe sensoriel dans la direction d�o� il avait re�u l��mission de Biterulve. C��tait exasp�rant�! Tout �tait impr�cis, inexact, approximatif, des images et des sensations � la place des mots, et qu�il fallait d�chiffrer, qu�il fallait interpr�ter�! Mais il devait y avoir des nouvelles du nord. Salaman en avait la conviction�; il avait per�u d�une mani�re indiscutable l�excitation de son fils.</p><p><emphasis>��Biterulve�?</emphasis></p><p><emphasis>��P�re�! P�re�!</emphasis></p><p><emphasis>��Je t�entends. Dis-moi ce qui se passe.</emphasis></p><p>Il sentit les efforts que faisait le jeune prince. Biterulve �tait dot� d�une grande sensibilit�, mais assez particuli�re, car elle devenait plus aigu� � mesure que la distance augmentait. Salaman martela du poing les briques du chemin de ronde, puis il dressa son organe sensoriel aussi haut qu�il le put et battit l�air de ses bras �cart�s comme si cela pouvait lui permettre de recevoir plus distinctement le message de son fils.</p><p>Et il re�ut une image d�une indiscutable nettet�.</p><p>Des corps ensanglant�s gisaient dans une plaine entre deux cours d�eau. Des centaines de corps. Ceux des fid�les de Zechtior Lukin.</p><p>De hautes silhouettes �maci�es se d�pla�aient au milieu du charnier, se baissant de temps en temps comme pour ramasser des troph�es.</p><p>Des hjjk.</p><p><emphasis>��Ils sont morts, p�re. Les Consentants. Tous, jusqu�au dernier. M�entends-tu�?</emphasis></p><p><emphasis>��Oui, mon gar�on, je t�entends.</emphasis></p><p><emphasis>��P�re�? P�re�? Cela m�est parvenu avec une telle nettet�, retransmis par nos relais du nord. Ils ont tous �t� massacr�s, en territoire hjjk, � un endroit o� une rivi�re se divise en plusieurs bras. Les Consentants ont �t� extermin�s.</emphasis></p><p>Salaman hocha la t�te, comme si Biterulve s��tait tenu juste devant lui. En faisant appel � toute sa force mentale, il projeta violemment vers le jeune prince un message si v�h�ment qu�il �tait certain qu�il arriverait � destination, pour lui dire qu�il avait bien capt� l�information. Quelques instants plus tard, il re�ut la confirmation de Biterulve, soulag� de savoir qu�il avait r�ussi � se faire comprendre.</p><p>Enfin, se dit Salaman.</p><p>Enfin la roue commence � tourner.</p><p>Les Consentants avaient endur� le martyre auquel ils aspiraient. Le moment �tait venu d�envoyer les troupes composant l�arm�e de la vengeance, qui conna�traient sans doute le m�me sort, mais sans faire montre de la m�me r�signation. Puis il faudrait se pr�parer � la guerre totale qui ne pouvait manquer de s�ensuivre.</p><p>Le roi se retourna de nouveau vers le sud. Pendant quelques instants, il demeura immobile, prenant de longues inspirations, rassemblant ses forces. Il ne devait y avoir cette fois ni myst�re ni ambigu�t�. Le message devait �tre transmis et relay� sans la moindre distorsion et parvenir � Thu-kimnibol dans la lointaine Dawinno sans �tre entach� d�erreur.</p><p>Il rassembla les images. Les corps gisant pr�s de la rivi�re. Les formes sombres et anguleuses parcourant le champ de bataille. La nouvelle arm�e franchissant les portes de Yissou et s�enfon�ant courageusement en territoire ennemi pour venger le massacre de Zechtior Lukin et de ses fid�les. L�affrontement violent et in�vitable. Les hjjk rendus furieux, prof�rant des menaces.</p><p>Puis les portes de Dawinno qui s�ouvrent et une arm�e consid�rable de guerriers qui sort de la cit�. Thu-kimnibol � la t�te de ses troupes.</p><p>Salaman sourit. Il leva son organe sensoriel et le raidit. L��nergie accumul�e � la base de la colonne vert�brale se propageait jusqu�� l�extr�mit� de l�appendice. Il ferma les yeux et projeta avec violence le message qui fusa vers le sud, retransmis de relais en relais, se propageant comme un trait de feu et franchissant avec la rapidit� de l��clair les immensit�s d�sertes qui s��tendaient entre les deux cit�s.</p><p><emphasis>��J�invoque les termes de notre alliance. Nous sommes en guerre.</emphasis></p><empty-line/><p>Il se passe quelque chose de grave. Seule dans sa chambre de la Maison de Nakhaba, Nialli Apuilana per�oit un brusque tremblement, un soul�vement, un d�chirement, comme si la plan�te venait d��tre arrach�e et tournoyait follement dans l�espace. Elle se dirige vers la fen�tre. Tout semble calme dans les rues. Mais sa seconde vue lui montre le soleil, suspendu dans les airs, juste au-dessus de sa t�te, devenu une boule �norme d�o� coulent des fleuves de sang. Dans les t�n�bres de la vo�te c�leste tournoient des tra�n�es vertes et glac�es qui suivent les com�tes.</p><p>Elle d�tourne la t�te en tremblant et l�ve le bras pour se prot�ger les yeux. Au bout d�un moment, elle commence � prier. Elle s�adresse d�abord aux Cinq, puis � l�esprit de Kundalimon et enfin, sans savoir pourquoi, elle essaie �galement de se faire entendre de la Reine.</p><p>Nialli Apuilana d�croche l��toile hjjk du mur et elle la l�ve devant ses yeux en la tenant par les c�t�s. Elle fixe son regard sur le centre �vid� de l��toile, r�duisant lentement le champ de sa vision � la petite ouverture.</p><p>Tout est sombre. Peut-�tre per�oit-elle une sorte d�image au plus profond de l�obscurit�, mais elle n�en est pas s�re et, s�il y en a vraiment une, elle est vague, floue, avec des contours fondus, l�ombre d�une ombre. L��toile avait autrefois le pouvoir de lui montrer le Nid, du moins le croyait-elle, mais maintenant�</p><p>Rien. Rien d�autre que des ombres fuyantes qui se d�robent � son regard malgr� tous les efforts qu�elle fait pour les discerner. Aucune trace du Nid. Qu�est-il devenu�? se demande Nialli Apuilana. L�a-t-elle jamais vu dans l��toile�?</p><p><emphasis>��Veux-tu voir�? interroge une voix int�rieure.</emphasis></p><p><emphasis>��Oui.</emphasis></p><p><emphasis>��Ce que tu verras peut te changer.</emphasis></p><p><emphasis>��J�ai d�j� connu tant de changements. Un de plus ne pourra pas me faire de mal.</emphasis></p><p><emphasis>��Tr�s bien. Vois donc ce qu�il y a � voir.</emphasis></p><p>Elle a alors l�impression que les t�n�bres se dissipent, que l�obscurit� qui r�gne au centre de l��toile s��claire et elle distingue de nouveau les galeries famili�res o� elle a v�cu pendant un certain temps. Des formes les parcourent. Elle resserre son �treinte sur l��toile et accro�t l�intensit� de son regard.</p><p>Oui, des formes.</p><p>Elle les voit maintenant tr�s distinctement.</p><p>Monstrueuses, �tranges, d�form�es. Des t�tes en forme de hache, des bras comme des sabres. Des yeux �normes et froids, brillant comme des miroirs de verre noir qui renvoient en m�me temps mille images mal�fiques. Des becs luisants qui claquent et se tendent vers elle comme des poignards, � travers l�ouverture de l��toile. Nialli Apuilana entend les sifflements �pres de leur rire moqueur. L��toile, cet objet tout simple, fait d�herbe tress�e, se couvre de poils noirs et piquants. Son centre �vid� devient une bouche obscure et velue, luisante, b�ante, une ouverture humide et glissante qui �met de petits bruits de succion insinuants.</p><p>Elle se sent tir�e par quelque chose qui essaie de l�entra�ner vers le c�ur de la petite �toile d�herbe tress�e.</p><p>L�envie de s�abandonner est forte. Retourne dans le Nid, laisse le lien se reformer, va t�asseoir aux pieds du penseur du Nid et laisse sa sagesse te p�n�trer. Laisse-toi conduire aupr�s de la Reine pour sentir Son contact. N��tait-ce pas ce qu�elle voulait�? N��tait-ce pas ce qu�elle avait toujours voulu�? Et Kundalimon. La plus forte de toutes les tentations. On lui rendrait Kundalimon.<emphasis> Viens � nous et Kundalimon sera de nouveau � toi.</emphasis> Est-ce possible�? Comme c�est tentant. Comme il serait facile de s�abandonner. Comme il serait bon de retrouver le Nid, ce sentiment de paix� de s�curit�</p><p>Non. Non. Comment cela serait-il possible�? Nialli Apuilana r�siste de toute la force de son �me. Elle se sent toujours attir�e vers le c�ur de l��toile. Mais, petit � petit, tandis qu�elle continue de r�sister, l�attraction perd de sa force. Elle jette l��toile en frissonnant et la regarde rouler jusqu�au fond de la pi�ce o� elle s�arr�te contre le mur, dress�e sur une de ses branches. Mais m�me de cette distance, elle continue de l�appeler.</p><p><emphasis>Viens � nous. Viens. Viens.</emphasis></p><p>Les images cauchemardesques refusent de la quitter. Les becs et les griffes, les bouches velues, les myriades d�yeux froids et brillants. Elles flamboient dans son esprit malgr� les efforts qu�elle fait pour les chasser. Elle croyait avoir d�j� livr� et remport� cette bataille quelques semaines plus t�t. Mais non, elle n�a pas encore r�ussi � s�arracher totalement � l��treinte de la Reine.</p><p>L�air lui manque. Les battements de son c�ur s�acc�l�rent. Elle �prouve des picotements sur toute sa peau, une sensation de froid cuisant. Les myst�res tourbillonnent dans sa t�te. Les murs de sa petite chambre semblent se refermer sur elle. Des ruisseaux de sang courent sur le sol. Des membres tranch�s se dressent et dansent fr�n�tiquement autour d�elle. L��toile appuy�e contre le mur �met de sinistres pulsations de lumi�re verte. Des bras fluets et velus sortent de l�ouverture centrale et se tendent avidement vers elle. Des voix �pres, t�nues mais aguichantes, murmurent son nom.</p><p>��Non, dit-elle. Je ne suis plus des v�tres.</p><p>Elle recule lentement sans quitter l��toile des yeux. Elle atteint la porte, passe la main derri�re son dos et l�ouvre en t�tonnant puis elle se glisse rapidement dans le couloir. Elle claque la porte derri�re elle et la tient ferm�e. Elle s�appuie contre elle, emplit d�air ses poumons et attend que cesse le vertige qui l�a prise et que se calment les battements fr�n�tiques de son c�ur.</p><p>Elle est libre. Libre.</p><p>Et maintenant, que faire�?</p><p>Il n�y a qu�une seule personne dans la cit� vers qui elle puisse se tourner.</p><p>Je vais aller voir mon p�re, se dit-elle.</p><empty-line/><p>��Ce qu�ils veulent, c�est d�truire la Reine, si cela leur est possible, dit Husathirn Mueri. Je vous en donne ma parole.</p><p>Il se trouvait dans la chapelle de Kundalimon, au fond de l�impasse donnant sur la rue des Poissonniers. Il n�y avait pas d�office ce jour-l� et les deux seules autres personnes pr�sentes �taient Tikharein Tourb et Chhia Kreun, l�enfant-pr�tre et la petite pr�tresse.</p><p>Husathirn Mueri �tait devenu un pratiquant assidu de la nouvelle religion, ce qui n�allait pas sans l��tonner lui-m�me. Ce qui n��tait au d�but qu�une enqu�te s��tait transform� en� �tait-ce une sorte de foi�? Ou bien encore une surveillance vigilante�? Il ne savait plus tr�s bien. La chapelle, ce lieu sordide empestant le poisson s�ch� et les odeurs de transpiration des ouvriers qui venaient quatre fois par semaine proclamer leur amour de la Reine, �tait devenue son meilleur refuge au plus fort de la temp�te qui balayait Dawinno. Il affirmait � Chevkija Aim qu�il poursuivait son enqu�te, mais, au fond de lui-m�me, il n�en �tait pas si s�r.</p><p>��Mais sont-ils capables de faire cela�? demanda l�enfant-pr�tre. Quelqu�un en est-il capable�? Cela semble si difficile � croire.</p><p>��Que la Reine puisse �tre d�truite�?</p><p>��Qu�ils puissent �tre assez malveillants pour vouloir le faire.</p><p>��Ils la tueront, dit Husathirn Mueri, comme ils ont tu� Kundalimon. Leur haine de la v�rit� du Nid est sans limites.</p><p>��C�est donc Thu-kimnibol qui a tu� Kundalimon, dit la fillette, l�air tr�s �tonn�.</p><empty-line/><p>��Je croyais que tu le savais, dit Husathirn Mueri en se tournant vers elle. C�est Thu-kimnibol qui a donn� l�ordre de le tuer � Curabayn Bangkea, le capitaine de la garde, qui a lui-m�me �t� r�duit au silence.</p><p>��C�est bien la v�rit� que vous nous dites�? demanda Tikharein Tourb.</p><p>��Bien s�r que c�est la v�rit�! Par tous les dieux, c�est la v�rit�!</p><p>Les yeux pliss�s, Tikharein Tourb le consid�ra longuement, comme pour le jauger et le juger, et ses yeux verts �taient froids comme la glace qui remplit les entrailles de la plan�te. Il n�avait �t� donn� qu�une seule fois � Husathirn Mueri de voir des yeux comme ceux-l�: ceux de l��missaire Kundalimon, si p�les et si froids. Mais le regard de Kundalimon, aussi implacable f�t-il, avait toujours laiss� transpara�tre une lueur de compassion alors que celui du gamin �tait totalement gla�ant et absolument terrifiant.</p><p>Le silence tendu, parcouru de vibrations mena�antes, s��ternisait Tikharein Tourb et la fillette demeuraient immobiles comme des statues. Au bout d�un long moment, Husathirn Mueri vit l�organe sensoriel du gar�on fr�mir, se tendre et s�incliner sur le c�t� jusqu�� ce que son extr�mit� touche la pointe de celui de Chhia Kreun. Ils semblaient presque en train d�accomplir la premi�re phase d�un couplage devant lui. Peut-�tre le faisaient-ils r�ellement.</p><p>��Jurez-moi sur l�amour que vous portez � la Reine, ordonna l�enfant-pr�tre, que c�est Thu-kimnibol qui a fait assassiner Kundalimon.</p><p>��Je le jure, dit Husathirn Mueri sans h�siter.</p><p>��Et jurez-moi que l�objectif de cette guerre foment�e par Thu-kimnibol est la destruction du Nid et la mort de Celle qui est notre consolation et notre joie.</p><p>��Tel est son objectif, je le jure.</p><p>Tikharein Tourb fixa de nouveau sur lui le regard implacable de ses yeux verts. Ce gar�on est vraiment effrayant songea Husathirn Muai, et elle aussi.</p><p>��Alors, il mourra, d�clara l�enfant-pr�tre.</p><empty-line/><p>Assis dans son jardin zoologique, Hresh �tait entour� de petits animaux de toutes les couleurs. Les deux caviandis pourpre et or �taient � c�t� de lui et il les caressait doucement. Il leva la t�te et vit Nialli Apuilana se pr�cipiter vers lui.</p><p>��P�re�! s��cria-t-elle en le voyant. Il m�est arriv� quelque chose d��trange� de tellement �trange�</p><p>Il fixa sur elle un regard absent, incurieux, comme si elle n�avait rien dit du tout. Ses yeux �taient dans le vague et son expression encore plus douce qu�� l�accoutum�e. Il �manait de lui une grande tristesse qui semblait l�accabler et il avait l�air profond�ment abattu, tr�s vieux et extr�mement fragile.</p><p>Elle en fut tellement effray�e que ses propres craintes et la confusion qui r�gnait dans son esprit pass�rent aussit�t au second plan. Elle �tait venue parce qu�elle �tait terrifi�e et qu�elle avait besoin de lui, mais elle comprit qu�il avait encore plus besoin d�elle.</p><p>���a ne va pas, p�re�?</p><p>Hresh eut un petit haussement d��paules et remua lentement la t�te, comme un animal bless�. Il semblait terriblement loin.</p><p>��C�est une certitude maintenant, dit-il au bout d�un long moment. Il y aura la guerre.</p><p>��Comment le sais-tu�?</p><p>��Je viens de capter le signal, en provenance du nord. Peut-�tre l�as-tu per�u, toi aussi. On ne pourra plus l�emp�cher. Tout est en place et le signal du d�but des hostilit�s a �t� donn�.</p><p>��Je ne suis pas s�re de comprendre, p�re, dit-elle, l�air interdit.</p><p>��Tu n�es pas au cornant de l�alliance que Thu-kimnibol a conclue � Yissou�?</p><p>Elle secoua la t�te.</p><p>��Nous nous sommes engag�s � pr�ter secours � Salaman, dans le cas o� il serait attaqu� par les hjjk. Et cela ne va pas tarder � se produire. Je soup�onne que cette attaque sera provoqu�e par Salaman lui-m�me� peut-�tre avec un petit coup de pouce de mon fr�re. D�s que les hjjk donneront l�assaut � Yissou, notre arm�e se mettra en marche vers le nord et ce sera la guerre totale.</p><p>��C�est pr�cis�ment ce qu�ils voulaient tous les deux.</p><p>Hresh hocha doucement la t�te.</p><p>��Le sang coulera en abondance, le n�tre comme le leur, poursuivit-il d�une voix sans timbre. De graves p�ch�s seront commis. Les arm�es hjjk envahiront nos cit�s et les mettront � feu et � sang, ou bien nous d�truirons le Nid, � moins que les deux n�aient lieu simultan�ment. Peu importe la mani�re dont cela se terminera. Que nous soyons vainqueurs ou vaincus, tout ce que nous avons accompli sera d�truit.</p><p>Il semblait malheureux, d�sesp�r�. Nialli Apuilana eut envie de le serrer dans ses bras et de le consoler.</p><p>��Il ne faut pas te faire du mauvais sang comme cela, p�re, dit-elle doucement. Salaman ne fait que r�ver. Les hjjk n�attaqueront pas Yissou et il n�y aura pas de guerre totale.</p><p>��Ils ont d�j� attaqu� Yissou une fois, dit Hresh.</p><p>��C��tait diff�rent. La cit� se trouvait sur le trajet d�un essaim hjjk.</p><p>��Comment�?</p><p>��Un essaim. Aussi vaste que soit le Nid, il n�est pas illimit�, et il arrive un moment o� une partie de la population doit partir. L�essaim qui quitte le Nid surpeupl� est compos� de milliers, voire de millions d�individus qui emm�nent une jeune Reine avec eux. Et ils marchent. Ils marchent pendant mille lieues si n�cessaire, et parfois plus, jusqu�� ce qu�ils atteignent le lieu o� ils doivent s��tablir. Seuls les dieux savent comment ils d�terminent cet emplacement. Mais rien ne peut les arr�ter tant qu�ils n�y sont pas arriv�s. Et ensuite, ils b�tissent un nouveau Nid.</p><p>Hresh releva la t�te et elle vit briller dans ses yeux une �tincelle qui lui rappela la curiosit� du Hresh d�autrefois.</p><p>��Et c�est pendant un essaimage qu�ils ont attaqu� le village de Harruel�?</p><p>��Oui. Ils n�avaient probablement pas l�intention de le d�truire, mais, quand ils essaiment, ils marchent aveugl�ment, droit devant eux, et rien ne peut les d�tourner de leur route. Rien.</p><p>��Et s�ils devaient essaimer une nouvelle fois dans la m�me direction�?</p><p>��Cela ne se produira pas. Ils n�essaiment jamais deux fois dans la m�me direction. Je sais � quel point Thu-kimnibol et Salaman aspirent � la guerre, mais ils seront d��us dans leur attente.</p><p>��Prions pour qu�il en aille ainsi.</p><p>��� moins qu�il entre dans les desseins des Cinq qu�une guerre �clate entre les hjjk et nous, dit Nialli Apuilana. Dans ce cas, que Dawinno nous vienne en aide. Mais, crois-moi, p�re, il n�y aura pas de guerre.</p><p>Il la regarda en souriant de son �trange sourire triste. Les caviandis aussi tourn�rent leur regard vers elle. Et elle vit dans leurs grands yeux violets une curieuse lueur qui pouvait �tre� de la tristesse aussi, ou de la compassion.</p><p>��Malgr� tout ce que tu dis, Nialli, reprit Hresh d�une voix si faible qu�elle l�entendait � peine, j�ai le sentiment que la guerre est en train de fondre sur nous comme un violent orage. Et qui peut arr�ter un orage�?</p><p>��J�ai v�cu dans le Nid, p�re. Je sais que les hjjk n�entreront jamais arbitrairement en guerre contre nous. Ce n�est pas dans leurs coutumes.</p><p>��Et si c�est nous qui leur d�clarons la guerre�? Nous avons une arm�e maintenant. Le savais-tu�?</p><p>��Depuis quand�? demanda-t-elle en retenant son souffle.</p><p>��C�est tr�s r�cent. Thu-kimnibol s�est chang� de la lever. Ils sont en ce moment au stade qui leur sert de champ de man�uvre. Quand une arm�e existe, il est facile de d�clarer la guerre.</p><p>��Taniane est au courant�?</p><p>��Oui, et elle y apporte son approbation pleine et enti�re, r�pondit Hresh avec un petit sourire amer. Ils disposent d�armes de la Grande Plan�te qu�ils ont prises � mon insu dans la Maison du Savoir. Pour cela aussi, ils ont l�approbation de Taniane.</p><p>��Elle veut la guerre�?</p><p>��Elle l�attend, en tout cas. Elle s�y est r�sign�e. Elle y apportera son soutien sans r�serve.</p><p>Nialli Apuilana lan�a � son p�re un regard horrifi�.</p><p>Elle vit les troupes du Peuple remonter vers le nord jusqu�en territoire hjjk et des arm�es de Militaires s�avancer � leur rencontre. Un choc terrible, un affreux carnage. Thu-kimnibol faisant usage des armes d�rob�es de la Grande Plan�te et provoquant des ravages dans les rangs de l�ennemi. Des bataillons entiers de Militaires an�antis par une simple pression sur un bouton. Les troupes hjjk, malgr� leur nombre colossal, repouss�es de plus en plus loin�; les envahisseurs s�enfon�ant triomphalement dans les territoires d�sol�s du septentrion. L�extermination des nu�es de Militaires envoy�s par tous les Nids et incapables de s�opposer � l�avance inexorable des assaillants.</p><p>Le Nid en danger�! La Reine�!</p><p>Le Nid des Nids assi�g�! Une confusion totale, la fin de l�abondance du Nid, la n�gation de la v�rit� du Nid, le plan de l��uf � vau-l�eau, les sages penseurs du Nid se terrant au plus profond des galeries, les Faiseurs d��ufs et les donneurs de Vie abattus en essayant de s�enfuir et, pour finir, le plus atroce des assauts, la Reine des Reines arrach�e � Sa chambre profonde et impitoyablement mise � mort�</p><p>Impensable�! Pour la deuxi�me fois de la journ�e, le monde chavirait et basculait autour de Nialli Apuilana.</p><p>Il faut �viter cette guerre, songea-t-elle.</p><p>Elle avait envie de crier, de hurler sa rage impuissante contre les fauteurs de guerre, d�avertir le Nid de la tra�trise de son peuple, de le pr�venir en projetant une vision, en utilisant sa seconde vue, le Barak Dayir ou n�importe quel autre moyen. Envie de barrer la route aux forces de Thu-kimnibol et de Salaman quand elles s�engageraient dans les territoires sacr�s de la Reine et d�emp�cher par la seule force de sa volont� ce conflit monstrueux. Elle �tait pr�te � sacrifier sa propre vie pour r�ussir.</p><p>Elle serra violemment les poings. Elle ferait tout pour d�fendre la Reine et le Nid. Elle ferait�</p><p>Elle ferait�</p><p>Elle ferait quoi�?</p><p><emphasis>Rien.</emphasis></p><p><emphasis>Rien.</emphasis></p><p>Toute son exaltation retomba. Elle ne ressentait plus qu�un grand vide l� o�, quelques instants plus t�t, elle �tait d�vor�e par une rage folle.</p><p>Toute son indignation, toute sa fureur s��tait dissip�e avec la rapidit� de l��clair, la laissant d�sorient�e, la t�te vide, comme en suspens. Pourquoi se pr�occuperait-elle du sort du Nid�? Pourquoi serait-elle si d�sireuse de sacrifier sa vie pour la Reine�?</p><p>Et elle comprit avec stup�faction que les pens�es virulentes et les r�solutions d�sesp�r�es qui avaient jailli si spontan�ment de son �me �taient en r�alit� d�nu�es de toute substance.</p><p>Ce n��tait qu�une fausse apparence, des r�actions purement automatiques, vides de toute �motion. Les derni�res flammes vacillantes de la fid�lit� � la Reine qui br�lait autrefois en elle. Son peuple �tait ici. Dawinno �tait sa cit�.</p><p>Comme si une ligne de feu ardent traversait son esprit, elle se rem�mora toutes les horreurs qu�elle avait vues un peu plus t�t en contemplant l��toile d�herbe tress�e, tout ce qui l�avait tellement boulevers�e qu�elle avait d� quitter pr�cipitamment sa chambre pour aller chercher du r�confort aupr�s de son p�re. Les griffes velues, les claquements de becs, les yeux moqueurs. Elle entendait encore les rires sifflants et les murmures cherchant � l�attirer. Et elle comprenait maintenant le sens de cette horrible vision.</p><p>Elle rappela � son esprit les images de l�invasion du Nid par l�arm�e triomphante du Peuple, de la ruine de l�abondance du Nid, de l�an�antissement de la v�rit� du Nid, de la destruction du plan de l��uf et m�me de l�ex�cution de la Reine des Reines. Elle les regarda longuement et elle les anima en pens�e.</p><p>� son profond �tonnement, elle se rendit compte que tout cela n�avait plus d�importance � ses yeux. Elle �tait incapable de retrouver en elle la violente indignation que les m�mes images avaient suscit�e quelques instants auparavant. Elle �tait libre. Elle avait enfin r�ussi � se d�livrer du sortil�ge.</p><p>Que m�importe la destruction du Nid�? Si les Cinq ont d�cid� que notre chemin croisera celui des hjjk, il en ira ainsi. Et s�il doit y avoir un affrontement, je me rangerai sous la banni�re de ceux de ma race.</p><p>Tout lui paraissait maintenant tr�s clair.</p><p>Si la guerre �clatait, elle n�aurait pas � se lamenter sur le sort du peuple des insectes dont elle s��tait si longtemps faite l�avocate, mais elle pleurerait la mort des jeunes gens et des jeunes femmes du Peuple, de son Peuple, qui p�riraient au combat dans la fleur de l��ge, un g�chis tragique et inutile. L�horreur �tait l�, dans la pens�e de leur sang r�pandu dans toutes les directions sur les terres arides du nord.</p><p>��Nialli�?</p><p>C��tait la voix de Hresh, venant interrompre ses pens�es comme une voix arrivant d�un autre monde.</p><p>Elle ne r�pondit pas. Son esprit bouillonnait de questions inexprimables et de r�ponses ind�chiffrables.</p><p>Qui sont donc ces hjjk que je pr�tendais aimer�?</p><p><emphasis>Eh bien, ce sont les cr�atures qui m�ont arrach�e � ma m�re et � mon p�re, qui m�ont emmen�e dans un lieu �trange et m�ont transform�e en faisant de moi ce que je n�aurais jamais d� �tre.</emphasis></p><p>Pourquoi ai-je voulu les d�fendre contre ceux de ma propre race�?</p><p><emphasis>Parce qu�ils m�ont gagn�e � leur cause en exer�ant leur magie sur mon �me.</emphasis></p><p>Et Kundalimon, que j�ai aim�? Que repr�sente-t-il pour moi�?</p><p><emphasis>Je l�aime encore. Mais ils lui ont fait la m�me chose qu�� moi, afin de se servir de lui. Et, s�il avait v�cu, ils se seraient servis de moi par son entremise.</emphasis></p><p>��Nialli�? Nialli�?</p><p>C��tait encore la voix de Hresh, qui l�appelait du fin fond des cieux.</p><p>��Oui, p�re, dit-elle, comme en transe.</p><p>��Que t�arrive-t-il, Nialli�?</p><p>��Je me r�veille, dit-elle. D�un tr�s long r�ve.</p><p>Les caviandis �taient tout contre elle, doux et chauds, leurs museaux enfouis dans sa fourrure. Elle les caressa doucement.</p><p>��Tu es s�re que tout va bien�? demanda Hresh.</p><p>��Oui, oui, r�pondit-elle en souriant. Je me sens tr�s bien. Ne sois pas triste, p�re. Les dieux veillent toujours sur nous. Ils nous guident toujours. Je crois que je vais partir maintenant, si tu n�as pas besoin de moi, ajouta-t-elle en lui prenant la main. Je veux parler � Thu-kimnibol.</p><empty-line/><p>Les guerriers de l��p�e de Dawinno �taient �parpill�s sur tout le stade o� ils couraient, franchissaient des haies ou bien se battaient avec des sabres de bois �mouss�s. Thu-kimnibol savait qu�il ne lui restait plus beaucoup de temps pour les aguerrir. D�un jour � l�autre, l�arm�e que Salaman avait envoy�e en territoire hjjk pour venger la mort des Consentants allait �tre attaqu�e par les d�fenseurs du Nid. Cela mettrait un terme � la p�riode de simulation et la guerre pourrait commencer pour de bon. Mais il savait aussi que son arm�e devrait se mettre en route vers Yissou pour op�rer la jonction avec celle du roi bien avant que la nouvelle de la destruction du corps exp�ditionnaire de Salaman parvienne � Dawinno.</p><p>��Sautez plus haut, bande de fain�ants�!</p><p>C��tait la voix de Maju Samlor qui, comme la plupart des instructeurs, �tait un des membres de la garde municipale.</p><p>��Vous courez comme des femmes enceintes, rugit un deuxi�me garde � l�autre bout du stade. Allons, un peu de nerf�!</p><p>Ailleurs, un Beng �norme, le chef orn� d�un gigantesque casque � sept cornes, �clata d�un rire tonitruant qui s�entendit sur tout le champ de man�uvre en envoyant valdinguer trois hommes d�un seul coup de b�ton.</p><p>Thu-kimnibol se leva pour l�applaudir. Les guerriers avaient besoin d�encouragements. Esperasagiot lui avait dit � propos de ses xlendis, le jour d�j� lointain o� ils avaient pris la route de Yissou, qu�il s�agissait d�animaux de la ville, qui n�avaient pas l�habitude des longues courses en rase campagne. Il en allait de m�me de ses guerriers et m�me les plus robustes devaient s�endurcir pour les batailles qui les attendaient.</p><p>Il y avait une certaine ironie dans cette situation. Thu-kimnibol se rappelait que son p�re lui racontait que, dans le confort douillet et la routine du cocon, les guerriers de la tribu disposaient d�appareils sur lesquels ils s�exer�aient afin de ne pas laisser leurs muscles se rouiller. Du matin au soir, ils s�exer�aient sans rel�che sur ces appareils qui portaient des noms tels que la Roue de Dawinno, le M�tier d�Emakkis ou les Cinq D�it�s. Mais des centaines de milliers d�ann�es s��taient �coul�es sans que les guerriers, terr�s dans la cavit� creus�e au flanc de la montagne, aient jamais eu le moindre ennemi � affronter. Maintenant le Peuple vivait en plein air et les ennemis abondaient, mais la vie citadine et l�habitude du confort les avaient amollis.</p><p>��Sautez�! hurla Maju Samlor. Plus haut�! Tendez les jambes�! �carte ton organe sensoriel, esp�ce d�abruti�!</p><p>Thu-kimnibol �clata de rire. Puis il tourna la t�te et vit Chevkija Aim qui descendait les gradins en se dirigeant vers lui.</p><p>��Dumanka est arriv�, prince, annon�a le capitaine de la garde en le saluant. Ainsi que Esperasagiot et son fr�re.</p><p>��Parfait. Am�ne-les-moi.</p><p>Les trois hommes sortirent du passage qui courait sous les tribunes. Dumanka ouvrait la marche, suivi des deux Beng. Ils salu�rent respectueusement Thu-kimnibol.</p><p>��Connaissez-vous mon fr�re, prince�? demanda Esperasagiot. C�est un bon conducteur de xlendis. Il s�appelle Thihaliminion.</p><p>Thu-kimnibol l�examina de la t�te aux pieds. Il �tait un tout petit peu plus grand que Esperasagiot et avait l��blouissante fourrure dor�e du Beng de pure souche. Il semblait avoir deux ou trois ans de moins que son fr�re.</p><p>��Esperasagiot vous a fait le plus beau des compliments, dit-il. C�est la premi�re fois qu�il reconna�t ne pas �tre le seul homme de la cr�ation � comprendre et � savoir manier ces animaux.</p><p>��Prince�! s��cria Esperasagiot.</p><p>��Ce que je sais, c�est lui qui me l�a enseign�, dit Thihaliminion en inclinant la t�te. Il m�a appris � conna�tre les xlendis comme Dumanka m�a appris la soumission aux dieux.</p><p>��Vous �tes des Consentants�? Tous les trois�?</p><p>��Tous les trois, prince, dit Dumanka.</p><p>L�intendant frappa joyeusement dans ses mains.</p><p>��Et que de paix et de joie nous apporte notre foi, poursuivit-il. Je vous montrerai notre petit livre, seigneur. Je le tiens d�un certain Zechtior Lukin, �quarrisseur � Yissou. Quand vous le lirez, vous atteindrez � la compr�hension de la grande v�rit� de l�univers qui est que tout est comme il doit �tre, qu�il ne sert � rien de se plaindre de son sort, car<emphasis> notre</emphasis> sort est entre les mains des dieux et � quoi bon�</p><p>��Suffit, mon ami, dit Thu-kimnibol en devant la main. Tu me convertiras un autre jour. Nous avons d�abord une arm�e � entra�ner. Et je pense que tu peux m��tre utile.</p><p>��Je suis aux ordres de Votre Seigneurie, dit Dumanka.</p><p>��J�ai entendu parler de ce Zechtior Lukin quand nous �tions � Yissou, poursuivit Thu-kimnibol. Ou, plus pr�cis�ment, de ses pr�ceptes. C�est le roi Salaman qui m�en a parl�. L�id�e g�n�rale est qu�il ne faut ni craindre la mort ni la d�plorer, car tout cela fait partie d�un dessein divin. Il nous faut donc l�accepter sans h�sitation, quelle que soit la forme sous laquelle elle vient � nous. Ai-je bien compris�?</p><p>��Vous avez parfaitement r�sum� notre doctrine, dit Esperasagiot.</p><p>��Parfait. Parfait Et combien d�habitants de Dawinno, � votre avis, suivent maintenant les pr�ceptes des Consentants�?</p><p>��Je dirais, prince, que nous sommes � peu pr�s deux cents et que ce nombre augmente de jour en jour. Je vois d�ailleurs quelques-uns des n�tres sur ce stade, ajouta le ma�tre d��quipage en regardant par-dessus son �paule.</p><p>��Et vous �tes les trois principaux dirigeants de ce mouvement�?</p><p>��C�est moi qui ai d�couvert cette doctrine � Yissou, r�pondit Dumanka, et je l�ai transmise � Esperasagiot et Thihaliminion qui la r�pandent de leur mieux.</p><p>��R�pandez-la encore plus vite. Je compte sur vous. Je veux que lorsque nous nous mettrons en route vers le nord, tous mes hommes soient devenus des Consentants. Je veux avoir autour de moi des soldats qui n�ont pas peur de mourir.</p><p>Sur ces mots, il les cong�dia.</p><p>Le bruit m�t des sabres de bois s�entrechoquant sur le terrain de man�uvre retentissait comme une joyeuse musique. Une vision flamboyante surgit dans l�esprit de Thu-kimnibol et il vit le Nid en feu, le sol jonch� de milliers de corps de hjjk claquant du bec avec impuissance, la Reine se d�battant dans les affres de la mort�</p><p>��Seigneur�? dit Chevkija Aim qui �tait revenu sans qu�il le voie. Nialli Apuilana demande � vous parler.</p><p>��Nialli�? Par tous les dieux, qu�est-elle venue faire ici�</p><p>Son visage s��claira d�un large sourire.</p><p>��Oui, je vois. Elle est sans doute venue me faire la le�on et me parler du fl�au de la guerre. Dites-lui de revenir un autre jour, Chevkija Aim. La semaine prochaine. Ou mieux, l�ann�e prochaine.</p><p>��Tr�s bien, Votre Seigneurie.</p><p>Mais Nialli Apuilana apparut juste derri�re le capitaine de la garde dont la fourrure se gonfla sous l�effet de l�irritation.</p><p>��Le prince Thu-kimnibol est occup� en ce moment ��</p><p>��Il va me parler.</p><p>��Il m�a demand� de vous dire�</p><p>��Et,<emphasis> moi,</emphasis> je vous demande de lui dire que sa ni�ce, la fille du chef, a une affaire urgente � traiter avec lui.</p><p>��C�est impossible, madame. Vous ne pouvez pas�</p><p>Cela pouvait durer toute la journ�e.</p><p>��Laissez-la passer, Chevkija Aim, dit Thu-kimnibol. Je vais lui parler.</p><p>��Merci, mon oncle, dit Nialli Apuilana, sans se montrer particuli�rement gracieuse.</p><p>Thu-kimnibol ne l�avait pas vue depuis si longtemps�� le jour de son d�part pour Yissou�� qu�il eut presque l�impression de se trouver devant une inconnue. Il fut stup�fait de constater � quel point elle avait chang�, non pas tant dans son apparence physique que dans l�aura et les vibrations qui �manaient d�elle. Elle semblait plus forte, plus m�re, d�barrass�e des derniers lambeaux de l�enfance. La force, la passion et une maturit� nouvelle irradiaient d�elle. Son �me brillait d�un �clat tr�s vif. Elle �tait nimb�e d�un rayonnement royal qui l�enveloppait comme un manteau de lumi�re et lui conf�rait une beaut� ardente. Jamais encore il n�avait per�u cela en elle, et il en �tait boulevers�. Il avait l�impression de la voir pour la premi�re fois.</p><p>Ils demeur�rent face � face en silence pendant un long moment.</p><p>��Alors, Nialli�? dit-il enfin. Si tu es venue pour m�attaquer, finissons-en tout de suite. J�ai tellement de choses � faire en ce moment.</p><p>��Tu crois que je suis venue en ennemie�?</p><p>��Je le sais.</p><p>��Pourquoi penses-tu cela�?</p><p>��Comment pourrait-il en �tre autrement�? demanda-t-il en riant. Je suis ici avec mes troupes qui se pr�parent � partir en guerre. Comme tu dois le savoir, nous allons marcher sur le Nid. Et je n�oublie pas que, devant le Praesidium, tu as essay� de nous convaincre que les hjjk �taient des cr�atures merveilleuses appartenant � une race sage et noble.</p><p>��C��tait il y a bien longtemps, mon oncle.</p><p>��Tu as dit qu�il �tait impensable de leur d�clarer la guerre, car ils formaient une grande civilisation.</p><p>��Oui, j�ai bien dit cela. Et, d�une certaine mani�re, c�est la v�rit�.</p><p>��Comment cela, d�une certaine mani�re�?</p><p>��Ce n�est pas enti�rement vrai. J�ai un peu sch�matis� les choses devant le Praesidium. J��tais encore tr�s jeune, � l��poque.</p><p>��Ah�! Oui�? Oui, bien s�r.</p><p>��Quand tu me regardes avec ce sourire condescendant, Thu-kimnibol, j�ai l�impression d��tre redevenue une enfant.</p><p>��Ce n�est pas ce que je voulais faire. Et, crois-moi, tu n�as plus l�air d�une enfant. Mais il n�est pas besoin d�avoir la sagesse de Hresh pour comprendre que tu es venue aujourd�hui, � l�instigation, je suppose, de Puit Kjai, Simthala Honginda et autres pacifistes convaincus, pour m�accuser et pour d�noncer la guerre que je m�appr�te � d�clarer � tes hjjk bien-aim�s. Soit. Porte tes accusations et fais vite, car j�ai beaucoup � faire.</p><p>��Tu n�as absolument rien compris, Thu-kimnibol�! lan�a-t-elle avec une �tincelle de d�fi dans le regard. Si je suis venue te voir, c�est pour t�offrir mon aide et mon soutien.</p><p>��Quoi�?</p><p>��Je veux t�accompagner. Je veux partir vers le nord avec toi.</p><p>��Afin de nous espionner pour le compte de la Reine�?</p><p>Elle le foudroya du regard et il la vit ravaler une riposte furieuse.</p><p>��Tu ne sais absolument rien de ceux que tu vas combattre, dit-elle d�un ton glacial. Moi, je les connais autant qu�il est possible de les conna�tre. Je peux te guider. Je peux t�expliquer certaines choses quand tu approcheras du Nid. Je peux t�aider � �viter des dangers dont tu ne peux pas avoir la moindre id�e.</p><p>��Je t�inspire bien peu de confiance, si tu me crois assez b�te pour faire cela, Nialli.</p><p>��Et moi, je ne dois pas t�en inspirer du tout, si tu t�imagines que je trahirais quelqu�un de mon sang�!</p><p>��Quelles raisons aurais-je de croire que tu ne le feras pas�?</p><p>Les narines dilat�es, la fourrure gonfl�e, elle le fixait d�un regard noir en mordant sa l�vre inf�rieure.</p><p>Puis, � sa profonde stup�faction, il la vit tendre son organe sensoriel vers le sien.</p><p>��Si tu doutes de ma loyaut�, Thu-kimnibol, dit-elle d�une voix affreusement calme, je t�invite � accomplir sur-le-champ un couplage avec moi. Tu seras ainsi en mesure de juger par toi-m�me si je suis une tra�tresse.</p><empty-line/><p>C��tait une �trange contr�e qu�il d�couvrait apr�s cinq jours de route plein nord et trois autres jours dans la direction du nord-est. Hresh n��tait jamais venu par-l� et il doutait que cette r�gion ait vu passer de nombreux voyageurs. Il n�y avait pas une seule exploitation agricole de ce c�t�-ci des collines et la route principale reliant Dawinno � Yissou passait bien � l�ouest.</p><p>Le terrain �tait accident�, sillonn� de gorges et de ravines, et balay� par un vent froid et sec soufflant du c�ur du continent De nombreux s�ismes avaient d�form� l��corce terrestre et les passages incessants des anciens glaciers avaient provoqu� une �rosion mettant � nu la carcasse de la plan�te. De longues stries sombres se d�tachaient sur la pierre d�un brun rouge�tre des collines.</p><p>Sa voiture �tait tir�e par un seul xlendi. Il e�t sans doute �t� plus prudent d�en avoir emmen� deux, mais il connaissait si peu ces b�tes de trait qu�il avait pr�f�r� �viter les difficult�s qui se seraient pos�es si deux animaux attel�s en paire ne s�entendaient pas. Il laissait donc son xlendi r�gler l�allure et se reposer quand il en �prouvait le besoin.</p><p>Hresh n�avait rien emport� de la Maison du Savoir. Pas un seul livre, pas une carte, pas le moindre objet de la Grande Plan�te. Tout cela ne comptait plus maintenant et il avait tenu � tout laisser derri�re lui. Ce voyage, ce p�lerinage devait �tre la derni�re aventure de sa longue existence et il avait estim� pr�f�rable de ne pas s�embarrasser de tout ce barda du pass�.</p><p>Il avait toutefois fait une exception. Le Barak Dayir, dans sa petite bourse de velours, �tait attach� � sa ceinture, sous son �charpe. Hresh n�avait pas pu se r�soudre � s�en s�parer.</p><p>Il avan�ait ainsi tranquillement depuis plusieurs jours, suivant un itin�raire qui se tra�ait de lui-m�me, et il scrutait l�horizon sans rel�che, dans l�espoir de d�couvrir une bande errante de hjjk.</p><p><emphasis>O� �tes-vous, enfants de la Reine�? C�est Hresh-le-questionneur qui vient vous parler�!</emphasis></p><p>Mais il n�avait pas encore aper�u un seul hjjk.</p><p>Il supposait qu�il ne devait plus �tre tr�s loin du Nid secondaire o� Nialli avait �t� conduite quelques ann�es auparavant. Mais, s�il y avait des hjjk dans les environs, ils ne se montraient pas. � moins que la population des insectes ne f�t si clairsem�e dans la r�gion qu�il n��tait pas pass� � proximit� de leur campement.</p><p>Aucune importance. Il finirait bien par trouver des hjjk, ou ce seraient eux qui le trouveraient, en temps et lieu. Pour l�instant, il lui suffisait de poursuivre sa route en zigzaguant dans la campagne accident�e.</p><p>Cette contr�e froide et venteuse semblait relativement fertile. Il y avait de grands arbres � l��pais tronc noir et au vaste feuillage jaune, extr�mement espac�s, comme s�ils ne supportaient pas la concurrence, et qui �touffaient les jeunes pousses essayant de se faire une place dans leur zone d�influence.</p><p>Des arbustes accroch�s au sol �talaient leurs feuilles blanches et pelucheuses pour recouvrir la terre comme un �pais tapis. D�autres v�g�taux en forme de panier, dont les branches formaient un enchev�trement imp�n�trable, roulaient et basculaient comme des animaux en libert�.</p><p>Mais si certains v�g�taux ressemblaient � des animaux, Hresh vit des animaux qui auraient fort bien pu �tre des v�g�taux. Il vit des troupes de cr�atures vertes et onduleuses dress�es sur leur queue au fond d�un petit trou, qui donnaient l�impression d��tre v�ritablement plant�es dans le sol. Il les regarda se d�tendre brusquement pour happer de petits oiseaux ou des insectes sans m�fiance et reprendre leur place � l�entr�e de ce trou d�o� elles ne sortaient jamais enti�rement. Il en vit d�autres qui semblaient n��tre que des bouches gigantesques au corps atrophi�, immobiles contre des rochers, qui �mettaient des grondements prolong�s dont le pouvoir magn�tique attirait leurs proies qui se laissaient d�vorer. Hresh avait gard� le souvenir de ces cr�atures qu�il avait d�j� rencontr�es pendant le long voyage du cocon � Vengiboneeza, quand il n��tait encore qu�un gamin. Il avait failli se laisser hypnotiser par les bouches g�antes, mais maintenant il �tait devenu invuln�rable � leur sinistre musique.</p><p>Hresh n�avait dit � personne qu�il quittait Dawinno. Il �tait all� voir une derni�re fois tous ceux � qui il tenait vraiment�: Thu-kimnibol, Boldirinthe et Staip, Chupitain Stuld et, bien entendu, Nialli Apuilana et Taniane. Mais il n�avait confi� � aucun d�eux, pas m�me � Taniane, qu�il s�agissait en fait d�une visite d�adieu.</p><p>Cela lui avait �t� difficile de cacher la v�rit�, surtout � Taniane, mais Hresh savait que, s�ils apprenaient ce qu�il avait l�intention de faire, ils essaieraient de l�emp�cher de partir. Il avait donc pr�f�r� quitter furtivement la cit� au petit matin et se fondre dans les brumes de l�aube. Maintenant, ayant mis une distance suffisante entre Dawinno et lui, il n��prouvait pas le moindre regret. Une longue phase de sa vie s��tait achev�e, une nouvelle commen�ait.</p><p>L�unique regret qu�il pouvait avoir �tait d�avoir si bien b�ti la cit�. Il commen�ait � avoir le sentiment qu�il avait guid� le Peuple sur la mauvaise voie, qu�il avait commis une erreur en construisant Dawinno � l�image de la glorieuse Vengiboneeza et en essayant de recr�er la Grande Plan�te � l��re du Printemps Nouveau. Les dieux avaient effac� la Grande Plan�te de la Terre, car cette civilisation �tait arriv�e � son terme. La Grande Plan�te avait atteint le stade ultime de son d�veloppement et �tait arriv�e au point mort. Si les �toiles de mort ne l�avaient pas an�antie, sa perfection se serait insensiblement alt�r�e. Contrairement � une machine, une civilisation est une chose vivante pour qui la seule alternative est cro�tre ou d�p�rir.</p><p>Hresh avait voulu que le Peuple parvienne d�un seul bond � la grandeur que cette civilisation de la Grande Plan�te avait mis plusieurs centaines de milliers d�ann�es � atteindre. Mais ceux de sa race n��taient pas pr�ts pour cela�; ils n��taient sortis de leurs cocons que depuis une seule g�n�ration. Ce grand bond en avant les avait donc fait passer pr�matur�ment de la simplicit� d�une soci�t� primitive � la d�cadence et � la corruption, sans leur laisser le temps de r�aliser pleinement en eux la nature humaine. Cette guerre funeste en �tait l�exemple. Un crime contre les dieux, contre les lois de la cit�, contre l�essence m�me de la civilisation. Mais il savait qu�il ne pourrait rien faire pour l�emp�cher.</p><p>Et il comprenait qu�il avait �chou�. Pendant le temps qu�il lui restait � vivre, il ferait tout son possible pour r�parer cela. Mais il refusait de se lamenter sur les erreurs qu�il avait commises et sur celles que d�autres �taient sur le point de commettre, car il avait fait de son mieux. C��tait sa seule et profonde consolation�: il avait toujours fait de son mieux.</p><empty-line/><p>��Je me souviens du jour o� tu es n�e, dit Thu-kimnibol d�une voix remplie d��tonnement. Nous avons veill� toute la nuit, Hresh et moi, toute la nuit d�avant, et�</p><p>��Non, dit-elle.</p><p>��Non, quoi�?</p><p>��Je ne veux pas que tu �voques tes souvenirs. Je ne veux pas que tu parles de ma petite enfance.</p><p>��Mais, Nialli, dit-il en riant, tu pr�f�res que je fasse comme si je n��tais pas�</p><p>��Oui. Fais semblant, si tu es oblig� de le faire. Mais surtout ne me rappelle pas que tu �tais d�j� adulte quand je suis venue au monde. D�accord�? D�accord, Thu-kimnibol�?</p><p>��Mais, Nialli�</p><p>Et il �clata de rire.</p><p>��Viens, dit-elle.</p><p>Elle l�attira � elle et il referma les bras sur elle. Elle sentait ses mains, ses l�vres, son organe sensoriel courir sur son corps. Il l��treignait, il la caressait, il la mordillait, il murmurait son nom. C��tait comme un grand fleuve qui se refermait sur elle et qui l�entra�nait. Et elle se laissait entra�ner. Jamais elle ne se serait attendue � cela. Et lui non plus, sans doute.</p><p>Elle se demandait si elle pourrait s�habituer un jour aux dimensions gigantesques de son corps. Il �tait si grand, si puissant, si diff�rent de celui de Kundalimon. Comme il �tait �trange de se sentir engloutie par un homme. Et comme c��tait agr�able. Oui, je crois que je m�y ferai, si on me laisse un peu de temps. Elle sentit son corps trembler contre le sien et elle se mit elle aussi � trembler. Assur�ment, je m�y ferai.</p><empty-line/><p>La configuration du terrain commen�ait � changer. Depuis plusieurs jours, il avan�ait entre deux cha�nes de collines arrondies bordant une plaine qui paraissait s��tirer � l�infini. Mais les deux cha�nes convergeaient pour former une �troite vall�e qui semblait ferm�e � son extr�mit�. Hresh fit halte pr�s d�un cours d�eau bord� d��paisses touffes de joncs gris pour r�fl�chir � ce qu�il allait faire. Il paraissait inutile de s�enfoncer dans ce qui, selon toute apparence, �tait un cul-de-sac. Il �tait sans doute pr�f�rable de faire demi-tour et de chercher entre les collines, un passage vers l�orient.</p><p>��Non, dit une voix qui n��tait pas une voix, pronon�ant des mots qui n��taient pas des mots. Tu ferais mieux de continuer tout droit.</p><p>��Oui, c�est vrai, c�est le chemin qu�il faut prendre, dit une seconde voix qui s�adressait silencieusement � lui dans le langage de l�esprit.</p><p>Surpris, Hresh regarda autour de lui. Apr�s ces longues journ�es de silence ininterrompu, les voix avaient r�sonn� dans sa t�te comme des coups de tonnerre.</p><p>Dans un premier temps, il ne vit rien, puis il per�ut un �clair pourpre au plus profond de la jonchaie. Le museau effil� d�un caviandi apparut, puis un second. Les deux petits animaux agiles sortirent de leur cachette et s�avanc�rent sans crainte vers lui en levant les mains et en �cartant leurs doigts fins.</p><p>��Je m�appelle She-Thikil, dit le premier.</p><p>��Je m�appelle He-Kanto, d�clara le second.</p><p>��Mon nom est Hresh.</p><p>��Oui, nous le savons.</p><p>She-Thikil �mit un petit son amical et pla�a doucement la main dans celle de Hresh. Ses doigts �taient minces et durs, des doigts vifs de p�cheur. He-Kanto prit son autre main. Et il sentit �maner d�eux l�invitation � la communion, celle qu�il avait eue dans son jardin zoologique avec l�autre couple, ses captifs, He-Lokim et She-Kanzi.</p><p>��Oui, dit Hresh.</p><p>Leurs �mes s��lanc�rent vers la sienne et il sentit un grand mouvement de tendresse et d�amiti� qui les portait vers lui.</p><p>Ainsi, quand on t�moignait de l�affection � un caviandi, on le faisait � tous ceux de leur race. En ouvrant son �me aux deux caviandis de son jardin, il s��tait donc uni, sans le savoir, � toute la race des caviandis. Ces deux-l� suivaient sa voiture depuis plusieurs jours, indiquant secr�tement au xlendi la bonne direction, la direction du Nid. Ils l�avaient d�tourn� des endroits o� des p�rils le guettaient et l�avaient guid� vers des p�turages accueillants o� le ma�tre et l�animal pouvaient trouver de quoi boire et se nourrir. Hresh se rendit compte que son itin�raire avait �t� beaucoup moins improvis� qu�il ne l�avait imagin�.</p><p>Et il savait maintenant qu�il ne devait pas faire demi-tour. La bonne direction �tait tout droit, vers le fond de la vall�e.</p><p>Il remercia gravement les caviandis pour leur aide et il plongea une derni�re fois son regard dans les grands yeux sombres et brillants, fix�s sur lui depuis le bord de la jonchaie. Puis les deux animaux se coul�rent au milieu des �paisses touffes de joncs et disparurent.</p><p>Hresh retourna � sa voiture et il fit avancer son xlendi en l�effleurant de sa seconde vue.</p><p>� mesure que la vall�e s��tr�cissait, le cours d�eau qui coulait au milieu devenait de plus en plus rapide et imp�tueux. Lorsque le cr�puscule tomba, Hresh entendait tout pr�s de lui son grondement furieux et cadenc�. En regardant au loin, il vit que la vall�e �tait bien ouverte � son extr�mit�, mais l�ouverture �tait si �troite que le cours d�eau devait s�y pr�cipiter avec la violence d�une cataracte. Les caviandis l�avaient-ils trahi�? Cela semblait impossible. Mais comment allait-il pouvoir passer dans une ouverture aussi �troite avec sa voiture�? Il poursuivit quand m�me sa route. Hresh entendait de plus en plus distinctement les mille voix de la cataracte r�percut�es par les �chos. Au-dessus de sa t�te une grande �toile bleue �tait apparue dans l�air froid et piquant, qui se mirait dans le cours d�eau imp�tueux. Les versants de la vall�e �taient maintenant si rapproch�s l�un de l�autre qu�il y avait � peine le passage pour la voiture et le torrent. Le sol s��levait en pente douce, ce qui voulait dire que le lit du cours d�eau devenait de plus en plus profond � mesure qu�il s�approchait de l�ouverture dans les rochers.</p><p>��Le voil� enfin, dit une voix s�che comme des ossements blanchis, une voix silencieuse, communiquant dans le langage de l�esprit. Le voil� le questionneur. L�enfant curieux.</p><p>Hresh leva la t�te. Sur le fond du ciel qui allait s�assombrissant, se d�coupait la silhouette anguleuse d�un hjjk, raide et immobile, l�une de ses six mains referm�e sur la hampe d�une lance encore plus haute que lui.</p><p>��L�enfant�? dit Hresh en riant. Suis-je donc un enfant�? Non, mon ami. Non, je suis un vieil homme. Un vieillard tr�s las. Sonde mon �me plus soigneusement, si tu doutes de mes paroles, et tu verras par toi-m�me.</p><p>��L�enfant nie �tre un enfant, dit un second hjjk en apparaissant au sommet du versant oppos�. Mais l�enfant est quand m�me un enfant. Quoi qu�il en pense.</p><p>��Comme tu voudras. Je suis donc un enfant.</p><p>Et, de fait, il �tait un enfant. Il eut le brusque sentiment de remonter dans le temps et de redevenir Hresh-le-questionneur, le gamin maigre et ch�tif qui courait de-ci de-l� dans le cocon et harcelait tout le monde de questions, faisant perdre la t�te � Koshmar et � Torlyri, horripilant sa m�re Minbain et exasp�rant ses camarades de jeux. Toute la fatigue qui pesait sur ses �paules s��tait envol�e d�un coup. Il avait retrouv� toute sa folle �nergie et son intr�pidit�. Hresh le palabreur, Hresh le chercheur, le plus petit de la tribu et le plus avide de connaissances, qui r�dait continuellement autour du sas du cocon en r�vant du jour o� il pourrait franchir le seuil pour d�couvrir le monde inconnu et merveilleux de l�ext�rieur.</p><p>Les hjjk commenc�rent � descendre le versant escarp� aux roches d�chiquet�es. Il les attendit sereinement en admirant l�agilit� avec laquelle ils se mouvaient et la mani�re dont l��clat de la grande �toile bleue�� c��tait la lune, il venait seulement de le comprendre�� se refl�tait sur leur longue carapace jaune et noir. Ils �taient cinq, six, sept, qui descendaient la pente avec agilit�. Dire qu�il n�avait plus vu un seul hjjk depuis son enfance. Les hjjk n�avaient toujours �t� pour lui que des �tres hideux et redoutables, mais il percevait maintenant l��trange beaut� de leur corps mince et fusel�.</p><p>Le xlendi demeurait rigoureusement immobile, comme plong� dans un r�ve de xlendi. L�un des hjjk effleura d�un bras velu sa longue m�choire et l�animal se mit aussit�t en route en obliquant. Il se dirigea vers le versant escarp� dans lequel s�ouvrait une caverne obscure, une simple crevasse que Hresh n�avait pas remarqu�e et qui s�enfon�ait � l�int�rieur de la roche. Il distinguait au fond le ciel �toil� et il entendait derri�re lui le grondement affaibli du cours d�eau tandis que le xlendi continuait d�avancer d�un pas �gal.</p><p>Au bout d�un moment, ils d�bouch�rent sur une corniche, de l�autre c�t� de la colline. Sur la droite de Hresh, le cours d�eau devenu torrent �cumeux s�engouffrait dans la fissure du fond de la vall�e et se pr�cipitait dans le vide en gerbes furieuses qui retombaient beaucoup plus bas dans un bassin mousseux. Sur sa gauche, un sentier sinueux menait au pied de l�escarpement o� s�ouvrait une vaste plaine dans laquelle la p�nombre l�emp�chait de distinguer quoi que ce f�t.</p><p>��La Reine t�attend, dit la voix s�che d�un hjjk dans le langage de l�esprit.</p><p>Et la voiture commen�a sa descente vers le myst�rieux royaume qui s��tendait en contrebas.</p></section><section><title><p>9</p><p>Vers le Nid des Nids</p></title><p>Pendant toute la semaine, des messages de plus en plus urgents, relay�s par les stations du nord et du sud, �taient parvenus � Salaman avec une intensit� croissante.</p><p>Thu-kimnibol avan�ait � la t�te de l�immense arm�e de Dawinno. Il n��tait plus qu�� quelques jours de marche de Yissou, peut-�tre moins. Chacun des agents �chelonn�s sur le trajet avait soulign� la terreur qu�inspirait la taille de l�arm�e d�invasion. Thu-kimnibol avait-il donc emmen� tous les habitants de Dawinno en �ge de combattre�? C�est un peu l�impression qu�avait Salaman.</p><p>Sur le front septentrional, l�arm�e du roi, compos�e de quatre cents hommes, s��tait enfonc�e en territoire hjjk, en suivant l�itin�raire de la petite colonie de Consentants.</p><p><emphasis>Nous les avons trouv�s,</emphasis> lui annon�a enfin un message.<emphasis> Ils sont tous morts.</emphasis></p><p>Puis un autre�:</p><p><emphasis>Nous devons repousser un assaut des hjjk.</emphasis></p><p>Et un troisi�me�:</p><p><emphasis>Ils sont trop nombreux pour nous.</emphasis></p><p>Et ce fut le silence.</p><p>��C�est la deuxi�me fois que le peuple des insectes attaque les n�tres sans provocation de notre part, d�clara Salaman du haut de son pavillon en s�adressant � la multitude de ses concitoyens rassembl�s sur la grande esplanade qui s��tendait au pied de la gigantesque muraille. Ils avaient extermin� les colons innocents que Zechtior Lukin avait guid�s au c�ur d�un territoire inoccup�. Et ils viennent de massacrer l�arm�e que nous avons envoy�e pour porter secours � Zechtior Lukin et � ses fid�les. Nous n�avons plus le choix maintenant�!</p><p>Un cri jaillit de mille poitrines.</p><p>��La guerre�! La guerre�!</p><p>��Oui�! rugit Salaman. C�est la guerre�! La guerre totale men�e par le Peuple tout entier contre cet ennemi implacable. Les hjjk menacent l�existence de notre cit� depuis ses premiers jours. Mais maintenant, avec l�aide de nos alli�s de Dawinno, nous mettrons leur propre territoire � feu et � sang, nous ferons d�eux de la chair � p�t�, nous tirerons leur ignoble Reine � la lumi�re du jour et nous mettrons enfin un terme � Son abominable existence�!</p><p>��La guerre�! hurla le peuple. La guerre�!</p><p>L�apr�s-midi du m�me jour, Salaman, qui avait regagn� le palais royal, �tait assis sur le Tr�ne de Harruel quand son fils Biterulve vint le voir.</p><p>��P�re, je veux partir avec l�arm�e lorsqu�elle fera route vers le pays hjjk. Je t�en demande la permission, comme un fils doit le faire, mais je t�implore de ne pas me la refuser.</p><p>Salaman eut l�impression qu�une main lui �treignait violemment la poitrine. Jamais il ne se serait attendu � cela.</p><p>��Toi�? dit-il en consid�rant avec stup�faction le p�le et fr�le jeune homme. Que sais-tu de la guerre, Biterulve�?</p><p>��C�est ce que je craignais que tu ne me demandes. Tu sais que je fais depuis longtemps hors de la cit� de longues promenades � dos de xlendi avec mes fr�res. Eh bien, ils m�ont �galement appris � me battre. Ne m�emp�che pas de prendre part � cette guerre, p�re.</p><p>��Mais les dangers�</p><p>��Veux-tu faire de moi une femme, p�re�? Pire encore qu�une femme, car certaines seront recrut�es dans nos unit�s. Devrai-je rester ici, avec les enfants et les vieillards�?</p><p>��Tu n�es pas un guerrier, Biterulve.</p><p>��Si, p�re.</p><p>L�insistance tranquille du jeune homme r�v�lait une force de volont� que Salaman ne lui avait jamais connue. Il vit la col�re flamboyer dans les yeux de son fils, il vit son amour-propre bless�. Et le roi se rendit compte que le doux jeune homme studieux l�avait mis dans une situation intenable. S�il refusait sa permission � Biterulve, il le d�pouillait � jamais de ses privil�ges princiers, ce qu�il ne pourrait pas lui pardonner. Mais s�il le laissait partir, son fils pouvait �tre victime de la lance d�un hjjk, ce que Salaman se refusait � envisager.</p><p>C��tait impossible. Impossible.</p><p>Le roi sentit la col�re monter en lui. Comment son fils osait-il lui demander de prendre une d�cision de ce genre�? Mais il parvint � se contenir.</p><p>Biterulve attendait, avec confiance, sans manifester la moindre crainte.</p><p>Il ne me laisse pas le choix, songea am�rement Salaman.</p><p>��Je n�aurais jamais imagin� que tu puisses avoir le go�t de te battre, mon gar�on, dit-il enfin en �touffant un soupir. Mais je vois que je me suis tromp� sur ton compte. Tr�s bien. Pr�pare-toi � partir en campagne, si tu ne peux pas faire autrement.</p><p>Il tourna la t�te et lui signifia d�un geste brusque qu�il pouvait se retirer.</p><p>Le visage illumin� par un sourire radieux, Biterulve battit des mains et quitta la salle en courant.</p><p>��Allez chercher Athimin, ordonna le roi � l�un de ses gardes.</p><p>Quand le prince fut arriv�, Salaman s�adressa � lui d�un ton dur.</p><p>��Biterulve vient de me faire part de son d�sir de partir avec nous pour la guerre.</p><p>��Je suppose que tu vas l�en emp�cher, p�re, dit Athimin en �carquillant les yeux.</p><p>��Non, il partira avec ma permission. Il m�a dit que je ferais une femme de lui en l�obligeant � rester � Yissou. Soit, il partira. Mais je veux que tu le prot�ges, que tu sois son ange gardien. S�il perd un seul doigt, je ferai trancher trois des tiens. C�est compris, Athimin�? J�aime tous mes fils autant que moi, mais je tiens � Biterulve comme � la prunelle de mes yeux. Reste � ses c�t�s sur le champ de bataille. Constamment.</p><p>��Tu peux compter sur moi, p�re.</p><p>��Et assure-toi qu�il revienne sain et sauf de la guerre. Sinon, je te conseille de rester chez les hjjk plut�t que de repara�tre devant moi.</p><p>Athimin le regarda d�un air �bahi.</p><p>��Il ne lui arrivera rien, p�re, dit-il d�une voix rauque. Je te le promets.</p><p>Il sortit sans rien ajouter et faillit se heurter � un messager hors d�haleine qui arrivait en courant.</p><p>��Que se passe-t-il�? rugit Salaman.</p><p>��C�est l�arm�e de Dawinno, sire, dit le messager. Elle vient d�arriver � la hauteur des bosquets d�arbres-lanternes. Elle sera dans deux heures aux portes de la cit�.</p><empty-line/><p>��Regarde l�-bas, dit Thu-kimnibol. Le Grand Mur de Yissou.</p><p>Sous le ciel pourpre et or, une bande d�un noir profond s��tirait � l�horizon sur une invraisemblable distance et s�incurvait aux deux extr�mit�s pour se fondre dans le demi-jour. Cette bande sombre aurait pu �tre un nuage bas, mais il n�en �tait rien, et sa masse �tait si �crasante qu�il �tait difficile de comprendre comment le sol pouvait r�sister � ce poids inimaginable.</p><p>��Est-il r�el�? demanda Nialli Apuilana au bout d�un long moment. Ou bien est-ce une illusion de nos sens, un tour que nous joue Salaman�?</p><p>��Si c�est un tour de Salaman, dit Thu-kimnibol en riant, il se l�est jou� � lui-m�me. Non, Nialli, le mur est on ne peut plus r�el. Pendant deux fois plus d�ann�es que tu n�en as pass� sur terre, il a investi toutes les ressources de sa cit� dans la construction de cet ouvrage. Pendant que nous b�tissions des ponts et des tours, des routes et des parcs, Salaman �difiait son mur. Un mur unique, destin� � demeurer �ternellement. Quand Yissou aura atteint l��ge de Vengiboneeza et ne sera plus depuis longtemps que ruines, ce mur se dressera encore ici.</p><p>��Il doit �tre fou, non�?</p><p>��Tr�s probablement. Mais il n�en est pas moins fort et rus�. Ce serait une �norme erreur de le sous-estimer. Il n�y a pas sur notre plan�te quelqu�un d�aussi fort et d�aussi r�solu que Salaman. Ni d�aussi fou.</p><p>��Cela m�inqui�te un peu d�avoir un fou pour alli�.</p><p>��Mieux vaut avoir un fou pour alli� que pour ennemi, dit Thu-kimnibol.</p><p>Il se retourna et fit un signe aux conducteurs des premi�res voitures qui s��taient arr�t�es derri�re la sienne. Ils se remirent en route sur le sol montant en pente douce et menant au plateau sur lequel l�invraisemblable rempart s��lan�ait � la rencontre du ciel. Nialli Apuilana apercevait de minuscules silhouettes au sommet du mur, des guerriers dont les lances se dressaient comme des soies noires � la lumi�re incertaine du cr�puscule. L�espace d�un instant, elle s�imagina que c��taient des hjjk, que les insectes avaient pris possession de la cit�. L��tranget� du d�cor permettait de donner libre cours � sa fantaisie. Elle se surprit encore � songer que le mur, malgr� ses dimensions colossales, �tait simplement pos� sur sa large base, qu�il �tait en �quilibre instable et que le plus l�ger souffle du vent suffirait � le renverser, qu�il avait d�j� commenc� de basculer lentement dans sa direction tandis que la voiture continuait de s�en approcher. Nialli Apuilana sourit. C�est compl�tement idiot, se dit-elle. Mais tout semblait possible dans la Cit� de Yissou. Le grand mur noir semblait sorti tout droit d�un r�ve, mais d�un r�ve qui n�avait rien d�agr�able.</p><p>��Quand j��tais petit, dit Thu-kimnibol, ce n��tait qu�une palissade. Et pas tr�s solide. Les hjjk l�auraient prise d�assaut en un instant, si nous n�avions pas trouv� le moyen de les repousser. Par tous les dieux, nous nous sommes bien battus ce jour-l�!</p><p>Il s�interrompit et garda le silence. Il semblait plong� dans ses souvenirs.</p><p>Nialli appuya son �paule contre son grand corps rassurant et essaya de se repr�senter ce qui s��tait pass� quand les hjjk �taient arriv�s � Yissou. Elle vit le jeune Samnibolon, celui qui devait par la suite prendre le nom de Thu-kimnibol, d�j� grand et costaud, infatigable, brandissant ses armes comme un homme et frappant inlassablement les nu�es de hjjk dans le cr�puscule ensanglant� tandis que les ombres s�allongeaient d�mesur�ment. Oui, elle le voyait distinctement, ce gar�on d�une stature h�ro�que devenu un homme d�une stature tout aussi h�ro�que. Luttant infatigablement contre les envahisseurs qui mena�aient la cit� nouvellement fond�e par son p�re. Et elle sentit un frisson d�excitation la parcourir en l�imaginant dans le feu de la bataille.</p><p>Le belliqueux petit Samnibolon �tait devenu le belliqueux Thu-kimnibol�; ils �taient tout l�oppos� du doux Kundalimon, le fr�le et timide porteur de l�amour de la Reine et de la paix de la Reine. Nialli avait aim� Kundalimon, c��tait indiscutable. Et, d�une certaine mani�re, elle l�aimait encore. Et pourtant� pourtant, quand elle regardait l�imposant Thu-kimnibol, elle se sentait emport�e par un amour et un d�sir irr�sistibles. Elle y avait succomb� pour la premi�re fois sur le champ de man�uvre, � son grand �tonnement et � sa profonde joie. Et l�, sous l��crasant rempart de la cit� de Salaman, cet amour semblait plus fort que jamais. Elle connaissait Thu-kimnibol depuis l�enfance, et pourtant elle se rendait compte qu�elle ne l�avait jamais vraiment connu avant ces derni�res semaines o� ils s��taient si bizarrement rapproch�s.</p><p>Toute sa vie, songea-t-elle, il a attendu l�occasion de combattre de nouveau�; et cette occasion va enfin se pr�senter. Elle comprit soudain que ce qu�elle aimait en lui, c��tait cette force, ce caract�re entier qui le caract�risait depuis l�enfance, quand le mur de la cit� n��tait encore qu�une pauvre palissade.</p><p>Son amour pour Kundalimon continuerait de br�ler en elle�; elle en avait la conviction. Et pourtant cet autre homme, le contraire de Kundalimon en tout point, emplissait enti�rement son �me, tellement qu�il ne semblait plus y avoir de place pour un autre.</p><empty-line/><p>Hresh n�avait jamais contempl� une telle perfection. Il n�aurait jamais imagin� qu�elle f�t possible. Le Nid fonctionnait en v�rit� aussi bien qu�une machine.</p><p>Il savait que ce n��tait qu�un modeste avant-poste hjjk, infiniment plus petit que le Nid des Nids, mais il �tait pourtant si vaste et si complexe que, m�me au bout de plusieurs jours, il n�avait toujours pas une id�e pr�cise de sa configuration. Les galeries chaudes, remplies d�une odeur suave, �clair�es par une douce lumi�re ros�e �manant des murs, rayonnaient en tous sens, se croisaient et s�entrecroisaient pour former un r�seau d�dal�en. Mais tous ceux qui parcouraient ces tunnels se d�pla�aient rapidement et sans h�siter, n�ayant � l��vidence jamais le moindre doute sur l�itin�raire � suivre.</p><p>Les hjjk b�tissaient leurs gigantesques cit�s souterraines de la mani�re la plus simple qui soit�: en creusant les tunnels avec leurs griffes�� Hresh les avait vus � l��uvre, car ils ne cessaient jamais d��tendre leur Nid�� et en tapissant les parois d�une p�te de bois tendre qu�ils mastiquaient eux-m�mes et recrachaient en amas p�teux dont ils se servaient pour enduire les parois. Des pi�ces de bois servaient � �tayer le plafond des galeries � intervalles r�guliers. Il s��tait attendu de leur part � une technique plus �volu�e. Hormis les dimensions, ce qu�il voyait ne diff�rait gu�re de ce que b�tissaient les fourmis et les termites de la for�t.</p><p>Et, de m�me que ces autres petits insectes, les hjjk avaient �labor� un syst�me complexe de castes et de professions. Les plus grands�� des femelles, apparemment st�riles�� �taient les Militaires. C��taient, en r�gle g�n�rale, les seuls � s�aventurer hors du Nid. Ceux qui y avaient conduit Hresh �taient des Militaires.</p><p>Les Ouvriers, une caste parall�le de m�les st�riles, �taient charg�s de la construction et de l�expansion du Nid ainsi que de l�entretien des syst�mes compliqu�s de ventilation et de chauffage qui le rendaient habitable. Ils �taient petits et corpulents, d�pourvus de la gr�ce inqui�tante qui caract�risait les Militaires � la silhouette �lanc�e.</p><p>Puis venait la classe des reproducteurs�: les faiseurs d��ufs et les donneurs de Vie, encore plus petits et trapus que les Ouvriers, avec des membres courts et une t�te arrondie. Quand ils atteignaient la maturit�, ils �taient conduits devant la Reine qui les rendait f�conds en les p�n�trant et en les emplissant d�une substance qu�elle s�cr�tait. C�est ce que les hjjk appelaient le contact de la Reine. Ensuite, les donneurs de Vie et les faiseurs d��ufs s�accouplaient et produisaient des �ufs d�o� sortaient de petites larves p�les. Une autre caste, celle des donneurs d�Aliments, �levait et nourrissait les larves dans des cavernes �cart�es. Il leur incombait de d�terminer, conform�ment aux ordres de la Reine, � quelle caste appartiendraient les nouveaux hjjk, et de les modeler en diversifiant la nourriture. Le nombre des membres de chaque caste ne changeait jamais. Quand un hjjk, qu�il soit Militaire ou Ouvrier, faiseur d��ufs ou donneur de Vie, touchait au terme convenu de son existence, son rempla�ant �tait d�j� �lev� dans les cavernes des donneurs d�Aliments.</p><p>Hresh apprit tout cela gr�ce aux membres d�une autre caste, des hjjk avec qui il se sentait uni par de profondes affinit�s�: les penseurs du Nid, les philosophes et instructeurs du peuple des insectes.</p><p>Il n�aurait su dire s�ils �taient m�les ou femelles. Ils avaient la haute taille des Militaires, ce qui semblait indiquer qu�il s�agissait de femelles, mais ils avaient aussi la charpente massive des Ouvriers et, comme ceux des m�les, les diff�rents segments de leur corps �taient s�par�s par des r�tr�cissements � peine marqu�s. En tout �tat de cause, ils �taient totalement indiff�rents aux questions d�ordre sexuel. Ils passaient toute la journ�e enferm�s dans des alv�oles obscures o� ils dispensaient leurs enseignements aux jeunes. Hresh, lui aussi, allait les voir et il �coutait gravement tandis qu�ils lui expliquaient le fonctionnement du Nid. Il ne savait jamais s�il s�entretenait avec le m�me penseur du Nid ou avec un autre. Ils semblaient impossibles � diff�rencier. Au bout d�un certain temps, il prit l�habitude de les consid�rer comme un seul et unique individu�: le penseur du Nid.</p><p>C�est le penseur du Nid qui lui d�voila les myst�res du Nid et qui lui montra comment tous les aspects de la vie du Nid �taient parfaitement coordonn�s entre eux, le penseur du Nid qui lui r�v�la la v�rit� du Nid, qui lui enseigna les subtilit�s du plan de l��uf et de l�amour de la Reine, qui lui offrit le r�confort du lien du Nid.</p><p>Et c�est enfin le penseur du Nid qui le conduisit aupr�s de la Reine.</p><p>C��tait le plus grand de tous les myst�res�: le monarque g�ant et immobile de la cit�, clo�tr� dans sa chambre souterraine, loin au-dessous des autres niveaux, gard� par la caste d��lite des serviteurs de la Reine, des guerriers d�une taille immense et d�un courage � toute �preuve, qui formaient un rempart imp�n�trable autour de Son lieu de repos.</p><p>��La Reine ne peut pas mourir, dit le penseur du Nid � Hresh. Elle est n�e quand le monde �tait encore jeune et elle vivra jusqu�� la fin des temps.</p><p>�tait-il cens� prendre cela au pied de la lettre�? La dur�e de la vie de la Reine �tait assur�ment tr�s longue et peut-�tre vivait-elle si longtemps qu�elle semblait immortelle aux autres. Mais de l� � �tre v�ritablement immortelle�</p><p>Hresh n�avait aucune notion du temps qu�il avait d�j� pass� dans le Nid quand on le conduisit aupr�s de la Reine. Le temps n�avait gu�re de signification chez les hjjk et il lui arrivait souvent de s�ab�mer pendant des journ�es enti�res dans la contemplation. Il �tait devenu autre et s�abandonnait � un �trange sentiment de paix. Toutes les temp�tes du monde de l�ext�rieur, l�agitation et les bouleversements de la Cit� de Dawinno lui semblaient maintenant �tre les souvenirs sans consistance d�une autre vie. Et le jour arriva enfin o� le penseur du Nid lui annon�a�:</p><p>��Vous allez �tre re�u par la Reine aujourd�hui. Suivez-moi.</p><p>Ils descendirent ensemble une �troite rampe en spirale dont le sol de terre battue �tait comme poli par le passage de plusieurs g�n�rations de hjjk. Hresh se demanda si, parmi les pieds qui avaient foul� ce sol dur, certains avaient la m�me forme que les siens. Il en doutait. Tr�s vraisemblablement, seules des griffes dures de hjjk avaient suivi ce trajet.</p><p>Ils continu�rent d�avancer et la descente paraissait ne jamais devoir se terminer. La rampe qui s�enfon�ait toujours plus dans le sol semblait �tre une foreuse remontant dans les profondeurs du temps. Des odeurs piquantes et inconnues flottaient jusqu�aux narines de Hresh et le seul �clairage �tait fourni par les palpitations d�une lumi�re diffuse.</p><p>Plus ils s�enfon�aient dans le sol, plus l�allure s�acc�l�rait. Les longues jambes du penseur du Nid imposaient une cadence infernale. Hresh en avait presque la t�te qui tournait, mais une force inconnue soutenait son �me, qui provenait peut-�tre du penseur du Nid, ou peut-�tre de la Reine Elle-m�me.</p><p>Et ils atteignirent enfin le Saint des Saints.</p><p>C��tait une longue salle ovale, au plafond haut et cintr�. � la place des poutres, la vo�te �tait constitu�e de plaques hexagonales si soigneusement ajust�es qu�elles semblaient invuln�rables aux plus violentes secousses telluriques. � une des extr�mit�s de la chambre, celle par laquelle Hresh et le penseur du Nid venaient d�entrer, se trouvait une plate-forme supportant les serviteurs de la Reine, en rangs serr�s, leurs armes point�es vos l�entr�e. La Reine remplissait le reste de la salle souterraine, occupant tout l�espace d�une paroi � l�autre.</p><p>La Reine �tait une gigantesque masse tubulaire de chair molle et rose, qui n�avait rigoureusement rien de hjjk dans son apparence, d�pourvue d�yeux, de bec, de membres, de toute caract�ristique physique. Mais Hresh se sentait en pr�sence d�un �tre extraordinaire, dot� d�une telle puissance, d�une telle force qu�il eut toutes les peines du monde � ne pas se laisser tomber � genoux devant Elle.</p><p>Et pourtant il savait que ce n��tait qu�une Reine subalterne, une subordonn�e de la grande Reine des Reines.</p><p>Le seul bruit qu�il percevait dans la salle �tait celui de sa propre respiration. Il ramena les mains contre ses c�tes et les enfon�a dans sa fourrure pour les emp�cher de trembler. Des serviteurs de la Reine l�entour�rent en le serrant de pr�s. Il sentait leurs carapaces rigides et les poils durs de leurs membres. La pointe de leurs armes s�enfon�ait dans sa chair. Au premier mouvement un peu trop brusque, les lames le transperceraient.</p><p>Une voix semblable � quelque glas lugubre retentit dans son esprit.</p><p>��As-tu apport� l�amplificateur de contact�?</p><p>Hresh comprit que la Reine parlait du Barak Dayir.</p><p>��Oui.</p><p>��Utilise-le.</p><p>Il sortit la Pierre des Miracles de sa bourse. Elle br�lait dans sa main. Un frisson de peur secoua tout son corps, mais il fut aussit�t neutralis� par une douce sensation de chaleur qui semblait �maner de la Reine.</p><p>Hresh respira profond�ment et il enroula son organe sensoriel autour du talisman.</p><p>Il per�oit aussit�t un coup de tonnerre terrifiant, ou peut-�tre est-ce le bruit du monde s�arrachant de ses gonds. Son esprit s��lance au-dessus d�un ab�me. Comme s�il s��tait dissous, comme s�il se laissait emporter par le vent. Il lui est impossible de comprendre o� il est, ni ce qui lui arrive. Il a seulement conscience d�une immensit� contenant une immensit� et, au plus profond d�elle, d�un noyau incandescent br�lant avec l�ardeur de dix mille soleils.</p><p>Il n�a plus conscience de la pr�sence du penseur du Nid, ni de celle des serviteurs de la Reine, ni m�me de son propre corps.</p><p>��Qu��tes-vous�? demande-t-il.</p><p>��Tu Me connais sous le nom de Reine des Reines.</p><p>Il comprend. Il se trouve � l�int�rieur de la Reine, mais pas de la Reine secondaire du Nid qu�il conna�t. Tous les Nids sont li�s entre eux�; toutes les Reines ne sont que des aspects de la Reine unique. Et la plus grande des hjjk, dans son myst�rieux royaume du septentrion, poss�de elle aussi une Pierre des Miracles ench�ss�e dans son corps gigantesque, et c�est cette pierre sacr�e qui est entr�e en contact avec la sienne. L�union des Pierres des Miracles l�unit � la Reine des Reines. Il est englouti par cette masse colossale de chair d�une nature si singuli�re.</p><p>Hresh se souvient brusquement de ce que Noum om Beng, son mentor � l��poque d�j� si lointaine de Vengiboneeza, lui a dit un jour�: ��Nous avions �galement ce que tu appelles le Barak Dayir. Mais les hjjk se sont empar�s de notre Pierre des Miracles.�� Oui, et elle avait �t� aval�e par leur Reine. Et c��tait elle, l�autre amplificateur de contact, la Pierre des Miracles d�tenue et perdue par les Beng, la jumelle de l�antique talisman qu�il tient serr�e au creux de son organe sensoriel.</p><p>��Maintenant, tu vas voir, dit la Reine.</p><p>Le ciel se d�chire. Les ann�es s�enroulent sur elles-m�mes, remontant de plus en plus loin dans le temps. Le Barak Dayir trace un sillon de feu � travers les si�cles pour atteindre un pass� tr�s recul�. La Reine d�sire lui montrer l�ampleur de l�h�ritage de sa race.</p><p>Il voit la plan�te sous l�emprise des glaces du Long Hiver�; il voit les langues des glaciers s�insinuer dans des terres qui n�avaient jamais connu le froid et la fragile v�g�tation noircir sous leur assaut. Des cr�atures auxquelles il ne peut donner de nom cherchent d�sesp�r�ment un refuge et ceux de sa propre race s�enfuient mis�rablement au hasard des routes. Les grands �tres p�les d�pourvus d�organe sensoriel les accompagnent en leur r�p�tant�:<emphasis> Venez, venez, voil� le cocon, vous allez �tre sauv�s.</emphasis></p><p>Il voit aussi des arm�es de hjjk, appuy�s sur leur lance, imperturbables sous les assauts du vent malin charriant des tourbillons de neige.</p><p>Et il continue, il continue de remonter dans le temps, avant la vague de froid, � l��poque de la splendeur de la Grande Plan�te. Il voit les yeux de saphir, les �normes crocodiliens aux mouvements lents et � l�esprit si vif, se tenant sous les portiques de leurs villas de marbre�; les seigneurs des mers dans leurs chariots, les v�g�taux, les m�caniques, tous les �tres �tranges et merveilleux de cette �re glorieuse. Encore des humains. Et toujours des hjjk, des myriades de hjjk, parfaitement organis�s, � l�esprit clair et au regard froid, vivant toujours en accord avec le vaste dessein mill�naire qu�est le plan de l��uf, se m�lant aux autres races, passant fr�quemment plusieurs ann�es d�affil�e dans les cit�s de la Grande Plan�te avant de regagner le Nid d�o� ils sont issus.</p><p>Va-t-elle maintenant le faire remonter jusqu�� l��re d�avant la Grande Plan�te�?</p><p>Non. Le voyage dans le temps est termin�. Hresh se sent entra�n� dans le sens oppos� � une vitesse �tourdissante, les images d�filent en acc�l�r�, queues de com�tes dans le ciel, �toiles de mort se fracassant sur la Terre, l�air devient noir, les premiers flocons de neige tombent, les feuilles se fl�trissent, la plan�te prise par les glaces, l�attente sto�que des yeux de saphir qui se savent condamn�s, la fuite d�sesp�r�e des animaux en proie � la panique et encore les hjjk, toujours les hjjk, qui s�en vont calmement prendre possession du monde prisonnier des glaces que les autres races viennent � peine d�abandonner.</p><p>Un grand silence se fit dans la chambre royale.</p><p>Ils �taient de retour dans le Nid. Le sentiment de la grandeur s�culaire et de la perfection de la civilisation des hjjk r�sonnait dans l��me de Hresh avec l�ampleur grandiose d�une symphonie.</p><p>��Tu nous vois maintenant tels que nous sommes. Pourquoi, dans ces conditions, voulez-vous �tre nos ennemis�?</p><p>��Je ne suis pas votre ennemi.</p><p>��Ton peuple refuse de vivre en paix avec nous. Ton peuple se pr�pare m�me � nous attaquer.</p><p>��Ce qu�ils font est mal, dit Hresh. Je vous demande de leur pardonner. Je vous demande s�il existe un moyen pour nos deux peuples de vivre ensemble en paix.</p><p>Il y eut un nouveau silence, un tr�s long silence.</p><p>��Je vous ai propos� un trait�, dit la Reine.</p><p>��Est-ce le seul moyen�? Nous parquer dans les r�gions que nous contr�lons d�j� et nous emp�cher d�explorer le reste de la plan�te�?</p><p>��Quel int�r�t peuvent avoir de telles explorations�? Une parcelle de terre ressemble � toutes les autres. Et vous n��tes pas si nombreux pour avoir besoin de toute la surface de la plan�te.</p><p>��Mais renoncer � tout espoir de d�couverte des contr�es inconnues�</p><p>��D�couverte�! D�couverte�!</p><p>La voix retentissante vibrait d�un m�pris royal.</p><p>��Il n�y a donc que cela qui int�resse ton peuple velu�? Vous ne pouvez pas vous satisfaire de ce que vous avez�?</p><p>��Le plan de l��uf n�est-il pas une d�couverte permanente�? demanda hardiment Hresh.</p><p>La Reine r�pondit par une sorte d��norme gloussement, comme � un enfant dont on trouve l�impudence charmante.</p><p>��Le plan de l��uf est la r�alisation et l�accomplissement de ce qui existait d�j� avant m�me l�aube des temps. Ce n�est pas la cr�ation de quoi que ce soit de nouveau, mais seulement l�actualisation de ce qui a toujours �t�. Comprends-tu�?</p><p>��Oui, dit Hresh. Je crois que je comprends.</p><p>��Vous avez jailli de vos refuges souterrains d�s que le froid a rel�ch� son �treinte, vous vous �tes r�pandus sur la plan�te comme une peste, vous vous �tes multipli�s sans retenue, vous avez couvert la Terre de vos cit�s de pierre, vous avez pollu� le sol, infect� l�air et souill� les cours d�eau en les r�servant � votre propre usage, vous vous �tes introduits dans des r�gions o� vous n�aviez rien � faire� Vous �tes les ennemis de la v�rit� du Nid. Vous �tes les ennemis du plan de l��uf. Vous �tes une force chaotique qui s�oppose au monde ordonn�. Vous �tes une maladie qu�il faut contenir. Il est impossible de vous supprimer, mais il faut vous contenir. Me comprends-tu, enfant aux questions�? Me comprends-tu�?</p><p>��Oui, je comprends maintenant.</p><p>Son organe sensoriel resserra son �treinte sur le Barak Dayir. Tout son corps se mit � trembler sous l�impact des r�v�lations qui venaient de le parcourir.</p><p>Il avait compris, cela ne faisait aucun doute. Et il savait qu�il avait compris beaucoup plus que ce que la Reine avait bien voulu lui dire.</p><p>Les hjjk du Printemps Nouveau n��taient plus que l�ombre de ceux qui avaient v�cu � l��poque de la Grande Plan�te. Leurs anc�tres �taient des aventuriers, des voyageurs, une race d�intr�pides marchands et d�explorateurs qui avaient parcouru en long et en large toute la plan�te et peut-�tre plusieurs autres en poursuivant leurs buts, ornant ainsi le riche tissu de la Grande Plan�te d�un fil de trame d�un rouge �clatant.</p><p>Mais la Grande Plan�te n��tait plus depuis longtemps.</p><p>Qu��taient donc les hjjk qui avaient surv�cu � sa destruction�? Une grande race, assur�ment, mais une race d�chue qui avait perdu toute son habilet� technique et tout son dynamisme. Les hjjk �taient devenus un peuple profond�ment conservateur, s�accrochant aux vestiges de leur gloire pass�e et refusant toutes les nouveaut�s.</p><p>Que d�siraient-ils par-dessus tout�? Rien d�autre que de creuser des trous o� ils vivaient dans la p�nombre, r�p�tant � l�infini le cycle immuable de la naissance, la reproduction et la mort, envoyant de loin en loin leur population exc�dentaire creuser ailleurs un nouveau trou et perp�tuer le m�me cycle. Ils avaient la conviction que le monde ne pouvait perdurer qu�en conservant fid�lement un mode de vie immuable. Et ils �taient pr�ts � tout pour entretenir la permanence de ce mode de vie.</p><p>C�est de la pure folie, songea Hresh.</p><p>Les hjjk redoutent le changement parce qu�ils ont d�chu de leur grandeur et ils craignent une d�ch�ance encore pire. Mais le changement vient toujours. C�est pr�cis�ment parce que la Grande Plan�te avait si bien r�ussi � se prot�ger du changement que les dieux lui ont envoy� les �toiles de mort. La Grande Plan�te avait atteint une sorte de perfection et la perfection est une chose que les dieux ne peuvent supporter.</p><p>Ce que les hjjk qui avaient surv�cu au cataclysme du Long Hiver refusaient de comprendre, c�est que Dawinno s�imposerait in�luctablement � eux, qu�ils le veuillent ou non. Le Transformateur imposait toujours sa volont�. Aucun �tre vivant n��tait exempt de changement, aussi profond�ment qu�il essay�t de se cacher sous terre, aussi farouchement qu�il se raccroch�t � ses rites. Il fallait respecter les hjjk pour avoir r�ussi � pr�server contre vents et mar�es leur mode de vie s�culaire. Il �tait fig� et donc vou� � dispara�tre, mais, � sa mani�re, il �tait d�une perfection absolue.</p><p>Fonder une autre forme de soci�t� statique n��tait pas la solution. Pour la premi�re fois depuis tr�s longtemps, Hresh entrevit un espoir pour son peuple changeant, turbulent et fantasque. En fin de compte, se dit-il, la plan�te nous appartiendra peut-�tre quand m�me. Simplement parce que nous sommes d�un temp�rament in�gal.</p><p>Il n�avait pas la moindre id�e du temps qui avait pu s��couler. Une heure, une journ�e, pourquoi pas un an�? Il savait seulement qu�il s��tait ab�m� dans la plus singuli�re des r�veries. Un silence profond r�gnait dans la chambre royale. Les serviteurs de la Reine l�entouraient, immobiles comme des statues.</p><p>Hresh entendit encore une fois la grosse voix r�sonnante de la Reine qui se r�percutait dans son esprit.</p><p>��Y a-t-il autre chose que tu d�sires savoir, enfant aux questions�?</p><p>��Non, rien. Rien. Je Vous remercie, grande Reine, d�avoir accept� de partager avec moi Votre sagesse.</p><empty-line/><p>� grands coups nerveux du fer de sa lance, Salaman tra�a un plan sur la terre sombre et meuble.</p><p>��Voici la Cit� de Yissou�� un petit cercle ferm�, imprenable�� et voil� l�endroit o� nous sommes, � trois jours de marche, au nord-est. C�est l� que le sol commence � s��lever, la longue cha�ne bois�e qui s��tire jusqu�� Vengiboneeza. Tu t�en souviens, Thu-kimnibol�? Nous sommes venus ensemble jusque-l�, � dos de xlendi.</p><p>Thu-kimnibol, le regard fix� sur le plan grossier, acquies�a d�un grognement.</p><p>��Et maintenant, poursuivit Salaman en tra�ant un triangle sur la droite, voici Vengiboneeza, la cit� infest�e de hjjk. � cet endroit�� il planta violemment sa lance dans le sol�� se trouve un Nid secondaire, celui o� vivent les hjjk qui ont massacr� nos Consentants. L�, l� et lࠖ trois autres furieux coups de lance�� il y a d�autres petits Nids. Puis, � moins que nous ne nous trompions grossi�rement, s��tend une immensit� vide au-del� de laquelle�� il s��carta de cinq pas et creusa une petite cuvette aux bords irr�guliers�� se trouve notre objectif, le Nid des Nids.</p><p>Il se retourna et leva la t�te vers Thu-kimnibol qui, ce matin-l�, lui semblait gigantesque, grand comme une montagne, deux fois plus que d�habitude, lui qui, d�ordinaire, tenait d�j� du g�ant.</p><p>Son espion Gardinak Cheysz avait confirm� au roi la veille au soir ce qu�il soup�onnait d�j�: les liens qui unissaient Thu-kimnibol et sa ni�ce d�passaient la simple amiti� et ils �taient partenaires d�accouplement. Peut-�tre m�me partenaires de couplage. �tait-ce r�cent�? Apparemment, s�il fallait en croire Gardinak Cheysz, qui n�avait jamais eu vent de la moindre rumeur d�une liaison entre eux deux.</p><p>Il fallait donc abandonner tout espoir d�unir Thu-kimnibol � Weiawala. Dommage�! Une alliance entre Thu-kimnibol et la maison royale de Yissou aurait pu �tre fort utile. La liaison surprenante qu�il entretenait avec la fille de Taniane rendait d�autant plus probable sa prise de pouvoir dans la Cit� de Dawinno apr�s le d�part de Taniane. Un roi � la place d�un chef, � Dawinno�? Salaman se demanda ce que cela changerait pour lui-m�me et pour sa cit�. Ce serait peut-�tre mieux, mais rien n��tait moins s�r.</p><p>��Quel est ton plan maintenant�? demanda Thu-kimnibol.</p><p>��Notre probl�me imm�diat, r�pondit Salaman en tapotant le sol de sa lance, c�est Vengiboneeza. Yissou seul peut savoir combien il y a de hjjk l�-bas, mais ils sont certainement au moins un million. Il nous faut tous les neutraliser avant de continuer � faire route vers le nord, sinon nos arri�res seront menac�s par cette forteresse grouillante d�insectes.</p><p>��D�accord.</p><p>��Que sais-tu de la topographie de Vengiboneeza�?</p><p>��Rien. La cit� m�est inconnue.</p><p>��Il y a des montagnes au nord et � l�est. Une baie � l�ouest. La cit� se trouve au milieu, prot�g�e par une muraille. Ici, nous avons une jungle dense. Nous l�avons travers�e pendant notre migration du cocon, mais tu n��tais pas encore n�. La cit� est difficile � prendre d�assaut, mais nous pouvons r�ussir. Je propose une attaque en tenaille, en utilisant les armes de la Grande Plan�te que tu as apport�es. Tu arriveras par le front de mer avec la Boucle et le Trait de feu pour op�rer une diversion. Pendant ce temps, je descendrai des collines avec le Mange-Terre et le bulbe � bulles, et je d�truirai la cit� de fond en comble. Si nous frappons vite et bien, ils n�auront pas le temps de se rendre compte de ce qui leur arrive. Qu�en dis-tu�?</p><p>Avant m�me que Thu-kimnibol ouvre la bouche, Salaman pressentit des complications.</p><p>��C�est un bon plan, dit lentement le prince. Mais les armes de la Grande Plan�te doivent rester en ma possession.</p><p>��Quoi�?</p><p>��Je ne peux pas les partager avec toi. On me les a pr�t�es et j�en ai la responsabilit�. Je ne peux les remettre � personne d�autre, m�me � toi, mon ami.</p><p>Salaman sentit une flamb�e de rage monter en lui et il eut l�impression qu�un torrent de lave en fusion courait dans ses veines. Des cercles de feu lui enserraient le front. Il fut pris d�une violente envie de lever sa lance et de la plonger dans le ventre de Thu-kimnibol, sans se soucier des cons�quences, et il se contint � grand-peine.</p><p>��Je ne te cache pas que je suis profond�ment �tonn�, mon cousin, dit-il en tremblant de l�effort qu�il faisait pour para�tre calme.</p><p>��Vraiment�? J�en suis tout � fait navr�, mon cousin.</p><p>��Nous sommes alli�s. Je croyais que nous allions partager les armes.</p><p>��Je comprends. Mais je suis oblig� de les prot�ger.</p><p>��Tu sais bien que je prendrais le plus grand soin d�elles.</p><p>��Je n�en doute pas, dit doucement Thu-kimnibol. Mais, si jamais on te les d�robait, si, par exemple, les hjjk de Vengiboneeza t�attiraient dans une embuscade et s�emparaient des armes� Tu imagines la honte, les reproches, tout ce qu�on me ferait subir pour m�en �tre dessaisi. Non, mon cher cousin, c�est impossible. � toi d�op�rer la diversion par le bord de mer et nous, nous d�truirons Vengiboneeza en attaquant par les hauteurs. Puis, unis par la fraternit� d�armes, nous ferons route ensemble vers le Nid.</p><p>Salaman s�humecta les l�vres en s�effor�ant de conserver son calme.</p><p>��Comme tu voudras, mon cousin, dit-il enfin. Nous avancerons sur la cit� en suivant le littoral et tu attaqueras par les collines, avec tes armes. Tiens, tope l�!</p><p>��March� conclu, mon cousin, dit Thu-kimnibol, le visage �clair� par un large sourire.</p><p>Salaman demeura immobile pendant quelques instants, suivant du regard la haute silhouette du prince qui s��loignait. Le roi tremblait de fureur rentr�e. Vu de dos, Thu-kimnibol ressemblait � s�y m�prendre � son p�re. Et il est aussi t�tu que Harruel, songea Salaman. Aussi vaniteux et aussi dangereux que lui.</p><p>��Des probl�mes, p�re�? demanda Biterulve en s�approchant.</p><p>��Des probl�mes�? Quels probl�mes, mon gar�on�?</p><p>��Je les sens qui flottent autour de toi.</p><p>��Nous ne pourrons pas disposer des armes de la Grande Plan�te, c�est tout, dit Salaman en haussant les �paules. Thu-kimnibol est oblig� de toutes les garder.</p><p>��Il n�y en aura pas pour nous�? Pas une seule�?</p><p>��Il dit qu�il n�osera pas nous les confier, lan�a Salaman avec m�pris. Par tous les dieux, j�aurais pu le tuer sur place�! Il veut s�adjuger toute la gloire du massacre des ennemis et de la victoire tout en nous envoyant sans armes au-devant des hjjk�!</p><p>��P�re, dit doucement Biterulve, les armes lui appartiennent Si c�est nous qui les avions d�couvertes, aurions-nous propos� de les partager avec lui�?</p><p>���videmment�! Nous ne sommes pas des animaux�!</p><p>Biterulve garda le silence. Mais le roi comprit en voyant l�expression de ses yeux que son fils �tait sceptique. Et Salaman doutait fort de la sinc�rit� de ses propres paroles.</p><p>Le p�re et le fils se regard�rent fixement pendant un long moment.</p><p>Puis Salaman se radoucit et il passa le bras autour des fr�les �paules de Biterulve.</p><p>��Peu importe, dit-il. Il peut garder ses armes. Nous nous d�brouillerons bien sans elles. Mais �coute-moi bien, mon gar�on. Je jure devant tous les dieux que ce sera l�arm�e de Yissou et non celle de Dawinno qui p�n�trera la premi�re dans le Nid, duss�-je perdre tout ce que j�ai. Et je tuerai la Reine de mes propres mains, avant que Thu-kimnibol ait eu le temps de poser les yeux sur elle�!</p><p>Et je ferai en sorte de r�gler mes comptes avec mon cousin Thu-kimnibol quand la guerre sera finie, ajouta silencieusement le roi. Mais, pour l�instant, nous sommes alli�s et amis.</p><empty-line/><p>C��tait encore au tour de Husathirn Mueri d�occuper le tr�ne de justice dans la Basilique. Thu-kimnibol ayant de nouveau quitt� la cit�, il si�geait en alternance avec Puit Kjai. Les litiges � arbitrer �taient heureusement peu nombreux dans la cit� quasi d�serte o� ne restaient plus que les tr�s jeunes et les tr�s vieux.</p><p>Mais il prenait obligeamment place sous la grande coupole, pr�t � rendre la justice � qui le demanderait. Pendant ces longues heures d�oisivet�, son esprit vagabondait vers le nord o�, au m�me moment, se d�roulait une guerre ignoble. Que se passait-il l�-bas�? Les hjjk avaient-ils submerg� les troupes de Thu-kimnibol�? Husathirn Mueri se repr�sentait la sc�ne avec un certain plaisir�: des hordes d�insectes hurlant et claquant du bec d�valaient les collines avec l�imp�tuosit� d�un torrent, se pr�cipitaient sur les envahisseurs et les taillaient en pi�ces. Thu-kimnibol, incapable de contenir leurs vagues d�assaut, mourait, transperc� par leurs lances, comme son p�re avant lui�</p><p>��Votre Gr�ce�?</p><p>Chevkija Aim �tait entr� pendant que Husathirn Mueri s�abandonnait � sa r�verie d�lectable. Le capitaine de la garde avait choisi ce jour-l� un casque compos� de plaques de fer noires et surmont� de deux imposantes griffes dor�es.</p><p>��Y a-t-il des requ�rants�? demanda Husathirn Mueri.</p><p>��Pas encore, Votre Gr�ce. Mais j�ai des nouvelles. La vieille Boldirinthe a d� s�aliter et on murmure qu�elle ne se rel�vera pas. Le chef est all� la voir. Votre s�ur Catiriil est �galement chez la femme-offrande. C�est elle qui m�a demand� de venir vous avertir.</p><p>��Dois-je y aller aussi�? Oui, je suppose qu�il le faudrait. Mais pas avant d�avoir termin� mes heures de pr�sence � la Basilique. Qu�il y ait ou non des plaideurs, ma place est ici. Pauvre vieille Boldirinthe, ajouta Husathirn Mueri avec un sourire. Mais, en v�rit�, son heure aurait d� sonner depuis longtemps. Qu�en pensez-vous, Chevkija Aim�? Croyez-vous que dix hommes robustes suffiront pour la soulever de son lit de mort�? Ou en faudra-t-il quinze�?</p><p>Mais cela ne sembla pas amuser le capitaine de la garde.</p><p>��Boldirinthe est la femme-offrande du peuple Koshmar, Votre Gr�ce. C�est une haute fonction et Boldirinthe �tait une femme pleine de bont�. Si on me le demande, je suis dispos� � la porter moi-m�me.</p><p>Husathirn Mueri d�tourna la t�te.</p><p>��Saviez-vous que ma m�re, Torlyri, �tait la femme-offrande avant Boldirinthe�? C��tait il y a bien longtemps, quand nous �tions encore � Vengiboneeza. Je me demande qui va remplacer Boldirinthe. Y aura-t-il seulement une nouvelle femme-offrande�? Quelqu�un conna�t-il encore les rites et les talismans�?</p><p>��Nous vivons � une �poque �trange.</p><p>��Tr�s �trange.</p><p>Les deux hommes se turent.</p><p>��Comme la cit� est calme, reprit Husathirn Mueri. J�ai un peu l�impression qu�� part vous et moi, tout le monde est parti se battre.</p><p>��Le devoir nous commandait de rester, Votre Gr�ce, dit Chevkija Aim avec tact. M�me en p�riode de guerre, la justice doit �tre exerc�e et la cit� doit �tre gard�e.</p><p>��Vous savez que je d�sapprouve cette guerre, Chevkija Aim.</p><p>��Dans ce cas, il est heureux que votre devoir vous ait emp�ch� de partir. Vous ne vous seriez pas bien battu, avec un tel �tat d�esprit.</p><p>��Et vous, seriez-vous parti, si vous en aviez eu la possibilit�?</p><p>��Comme Votre Gr�ce le sait, je fr�quente maintenant les chapelles. Je partage votre haine de la guerre. Je n�attends plus que la venue de la paix de la Reine pour faire r�gner l�amour dans notre monde troubl�.</p><p>��Vraiment�? dit Husathirn Mueri en �carquillant les yeux. Mais, oui, c�est vrai, j�avais oubli�. Vous suivez les pr�ceptes de Kundalimon, vous aussi. Comme tous ceux qui sont rest�s, je suppose. Et c�est tr�s bien ainsi. Comment tout cela se terminera-t-il, � votre avis�?</p><p>��Dans la paix de la Reine, Votre Gr�ce. Dans l�amour universel de la Reine.</p><p>��Je le souhaite de tout c�ur.</p><p>Suis-je sinc�re�? se demanda Husathirn Mueri. Sa soumission au nouveau culte, s�il s�agissait bien d�une soumission, le plongeait encore dans des ab�mes de perplexit�. Il se rendait r�guli�rement � la chapelle, il psalmodiait machinalement en r�p�tant les paroles de Tikharein Tourb et de Chhia Kreun, et il avait l�impression d��prouver un sentiment voisin de l�exaltation religieuse. C��tait une exp�rience totalement nouvelle pour lui, mais il n�avait jamais �t� certain de sa propre sinc�rit�. C��tait l�une des bizarreries de l��poque de s�agenouiller pour chanter les louanges de la Reine des Reines et de prier les hjjk monstrueux de d�livrer le monde de ses tourments.</p><p>Il se tourna vers l�entr�e de la Basilique, comme s�il esp�rait voir appara�tre une petite troupe de marchands en col�re, brandissant des documents officiels et s�invectivant � qui mieux mieux. Mais la Basilique �tait plong�e dans le silence.</p><p>��Une cit� vide, dit-il, autant pour lui-m�me que pour le capitaine de la garde. Les jeunes sont partis. Les vieux sont rest�s pour mourir. Taniane erre dans les rues comme une ombre. Le Praesidium ne se r�unit plus jamais. Hresh a disparu, nul ne sait o�. Sans doute cherche-t-il la solution de quelque myst�re dans les marais. � moins qu�il ne se soit envol� jusqu�au Nid avec l�aide de sa pierre magique pour aller faire un brin de causette avec la Reine. Oui, cela lui ressemblerait bien. Dans la Maison du Savoir, il ne reste plus qu�une seule jeune femme et Nialli Apuilana elle-m�me est partie � la guerre.</p><p>� cette pens�e, Husathirn Mueri eut un pincement au c�ur. Il l�avait regard�e s��loigner, le jour o� les troupes avaient quitt� la cit�, fi�rement install�e dans la voiture de t�te, aupr�s de Thu-kimnibol, agitant fr�n�tiquement la main. Cette fille �tait folle, cela ne faisait pas le moindre doute. Apr�s avoir cri� sur les toits que les hjjk �taient des �tres merveilleux, quasi divins, apr�s avoir repouss� tous les plus beaux partis de la cit� et avoir eu une liaison avec Kundalimon, elle avait rejoint l�arm�e et �tait partie combattre la Reine. Cela n�avait ni rime ni raison. Rien de ce que faisait Nialli Apuilana n�avait de sens.</p><p>Heureusement que nous ne sommes jamais devenus amants, se dit Husathirn Mueri. Elle aurait pu m�entra�ner dans sa folie.</p><p>Mais, folle ou pas, il souffrait encore en pensant � elle.</p><p>��Je crois que nous pourrions fermer la Basilique, Votre Gr�ce, dit Chevkija Aim. Personne n�est venu hier, quand Puit Kjai occupait le tr�ne de justice et je pense que personne ne viendra aujourd�hui. Cela vous permettrait d�aller pr�senter vos hommages � Boldirinthe avant qu�il soit trop tard.</p><p>��Boldirinthe, dit Husathirn Mueri en se levant. Oui, il faut que j�y aille. Tr�s bien. La s�ance est lev�e, Chevkija Aim.</p><empty-line/><p>Hresh s�attendait que la mont�e de la rampe en spirale soit plus ardue que la descente, mais, � son grand �tonnement, il se sentait plein de vigueur et d�allant et, avan�ant � grands pas, il suivait sans difficult� le penseur du Nid en remontant des profondeurs myst�rieuses abritant la chambre de la Reine pour regagner les niveaux sup�rieurs du Nid, devenus un domaine familier.</p><p>Une �trange exaltation subsistait en lui apr�s sa rencontre avec la Reine des Reines.</p><p>Une cr�ature formidable. Un �tre blafard aux proportions gigantesques, une masse monstrueuse de chair tremblotante d�un �ge inou�. Avait-Elle vraiment plusieurs centaines d�ann�es�? Plusieurs milliers�? Hresh n�en avait pas la moindre id�e. Il doutait qu�Elle ait pu survivre depuis l��poque de la Grande Plan�te, mais c��tait possible. Dans le Nid, tout �tait possible. Il savait maintenant � quel point les hjjk �taient diff�rents du Peuple et comprenait qu�ils avaient vraiment tr�s peu de points communs avec les siens.</p><p>Et pourtant ils �taient ��humains��, au sens tr�s particulier qu�il donnait depuis longtemps � ce mot�: ils perp�tuaient le sentiment du pass� et de l�avenir, ils concevaient la vie comme un processus, une �volution, ils �taient capables de transmettre sciemment une tradition de g�n�ration en g�n�ration. Les petits garaboons voletant dans la for�t n�apportaient rien de nouveau � leur esp�ce et leur vie s�achevait comme elle avait commenc�. Il en allait de m�me de tous les animaux inf�rieurs � l�homme, les gorynths se vautrant dans la boue de leur mar�cage, les saramangs aux jacassements furieux, les khuts aux yeux de rubis et tous les autres. Ils auraient aussi bien pu �tre des pierres. �tre humain, songea Hresh, c�est avoir conscience du temps et des saisons, rassembler, emmagasiner des connaissances et les transmettre, et surtout construire et pr�server. Dans ce sens, le Peuple �tait humain, les caviandis �taient humains et, dans ce sens, les hjjk �taient humains. �tre<emphasis> humain</emphasis> ne signifiait pas seulement appartenir � la myst�rieuse et antique race des p�les cr�atures d�pourvues de queue. C��tait quelque chose de plus vaste, de beaucoup plus universel. Et cela incluait les hjjk.</p><p>��Ce fut l�une des exp�riences les plus extraordinaires de ma vie, dit-il au penseur du Nid. Je remercie les dieux de m�avoir permis de vivre assez longtemps pour conna�tre cela.</p><p>Le hjjk garda le silence.</p><p>��Croyez-vous que je serai de nouveau admis en Sa pr�sence�? demanda Hresh.</p><p>��Si vous devez l��tre, vous le serez, r�pondit le penseur du Nid. Vous le saurez � ce moment-l�.</p><p>Il semblait y avoir une certaine aigreur dans le ton du hjjk. Hresh se demanda si le penseur du Nid enviait la profondeur de la communion qu�il avait eue avec la Reine. Mais il �tait dangereux d�attribuer � ce que disaient les hjjk des �motions propres au Peuple.</p><p>Ils allaient atteindre le niveau sup�rieur. Hresh reconnaissait certains objets dispos�s dans les niches des parois, une pierre blanche et lisse ressemblant � un �uf, une �toile tress�e comme celle que Nialli avait dans sa chambre, mais beaucoup plus grande, et une petite pierre pr�cieuse rouge qui brillait d�un vif �clat int�rieur. Il les avait remarqu�es au d�but de la descente. Peut-�tre des talismans, ou bien de simples objets de d�coration.</p><p>Depuis son arriv�e dans le Nid, il vivait dans une cellule aust�re situ�e dans une galerie �cart�e, peut-�tre une sorte de salle d�isolement r�serv�e aux �trangers au Nid. C��tait une pi�ce circulaire, basse de plafond, sur le sol de terre battue de laquelle une jonch�e de roseaux s�ch�s faisait office de lit. Hresh n�en demandait pas plus et il avait envie de retrouver sa chambre. Prendre un peu de repos, puis r�fl�chir � l�exp�rience qu�il venait de faire. Peut-�tre lui apporterait-on ensuite � manger, les fruits s�ch�s et les lambeaux de viande s�ch�e au soleil qui semblaient �tre l�unique nourriture des hjjk et � laquelle il s��tait adapt� sans difficult�.</p><p>Ils venaient d�atteindre le sommet de la rampe en spirale, l�endroit o� ils rejoignaient le niveau sup�rieur. Le penseur du Nid tourna non pas � gauche, o� se trouvait la cellule de Hresh, mais dans la direction oppos�e. Hresh resta en arri�re en se demandant si le sens de l�orientation lui avait encore fait d�faut, comme cela lui �tait si souvent arriv� pendant son s�jour dans le Nid. Mais, cette fois, il �tait s�r de son fait�: sa cellule se trouvait sur la gauche. Le penseur du Nid, qui avait d�j� fait une douzaine de pas, se retourna et lui fit brusquement signe de le suivre.</p><p>��Vous me suivez.</p><p>��J�aimerais aller dans ma chambre. Je pense que c�est dans cette direction.</p><p>��Vous me suivez, r�p�ta le penseur du Nid.</p><p>Dans le Nid, la d�sob�issance n�existait pas. Hresh savait que, s�il continuait de se diriger vers sa chambre, le penseur du Nid serait moins furieux que perplexe, mais que, dans tous les cas, il finirait par aller o� le hjjk le voulait. Il le suivit donc dans une galerie qui montait en pente douce. Au bout d�un moment, il distingua une lueur qui ne pouvait �tre que la lumi�re du jour. Ils approchaient de l�une des entr�es du Nid. Cinq ou six Militaires montaient la garde. Le penseur du Nid remit Hresh entre leurs mains, fit demi-tour et repartit sans un mot.</p><p>��Je vous serais reconnaissant de bien vouloir me raccompagner jusqu�� ma chambre, dit Hresh aux Militaires. Ce n�est pas ici que je voulais que le penseur du Nid me conduise.</p><p>��Venez, dit l�un d�eux en montrant le pan de ciel.</p><p>La voiture attendait dehors et le xlendi qui paraissait bien repos� et bien nourri y �tait attel�. La conclusion �tait �vidente. Il avait vu la Reine, la Reine l�avait vu et cela Lui suffisait. C��tait la seule chose qui importait. Son s�jour dans le Nid �tait termin� et il allait en �tre expuls�.</p><p>Un sentiment de d�tresse accablante le fit frissonner. Il ne voulait pas partir. Il avait coul� des jours tranquilles et heureux en ce lieu, vivant au rythme du Nid, aussi �trange f�t-il. Il s�y sentait chez lui. Hresh avait imagin� qu�il allait finir ses jours dans la douce et chaude qui�tude du Nid, en attendant que le Destructeur vienne le chercher pour le conduire � sa derni�re demeure, ce qui n�aurait certainement pas tard�. Le monde ext�rieur n�avait plus rien � lui apporter. Tout ce qu�il demandait, c��tait qu�on le laisse p�n�trer plus avant dans sa connaissance des hjjk pendant le peu de temps qu�il lui restait � vivre.</p><p>��Je vous en prie, dit Hresh. Je veux rester.</p><p>Il aurait aussi bien pu s�adresser � des statues de pierre. Appuy�s sur leur lance, ils le regardaient, immobiles, imp�n�trables. Seul le fr�missement des segments annel�s de leurs tubes respiratoires orange au passage de l�air indiquait qu�ils �taient vivants.</p><p>Le xlendi �mit un petit hennissement. L�animal avait re�u ses ordres et il �tait impatient de partir.</p><p>��Vous ne comprenez donc pas�? dit Hresh aux hjjk. Je ne veux pas partir.</p><p>Silence.</p><p>��Je vous demande asile.</p><p>Toujours le silence, glacial, imp�n�trable.</p><p>��Au nom de la Reine, je vous implore de�</p><p>Enfin une r�action. Les deux hjjk les plus proches de lui se redress�rent de toute leur taille et un �clair qui pouvait �tre de col�re passa dans les mille facettes de leurs yeux d�mesur�s. Ils lev�rent leur lance et la plac�rent horizontalement, comme s�ils voulaient repousser Hresh.</p><p>��La Reine d�sire que vous poursuiviez votre p�lerinage, lui dit une voix dans le langage silencieux de l�esprit. Au nom de la Reine, partez.<emphasis> Partez.</emphasis></p><p>Il comprit que la d�cision �tait sans appel. Les hjjk fixaient sur lui un regard implacable et les lances en position horizontale formaient une barri�re infranchissable qui l�excluait du Nid.</p><p>��Bon, dit-il tristement. Tr�s bien.</p><p>Il grimpa dans la voiture et le xlendi partit aussit�t au petit galop dans la plaine grise au sol d�nud�. Hresh n�en revenait pas�: l�animal avait pris tout son temps pendant le trajet de Dawinno jusqu�au Nid. Il avait le sentiment que l�animal �tait guid�, et m�me propuls�, par quelque force provenant du Nid et dont il croyait conna�tre la nature. Il demeura assis, passivement, laissant la voiture avancer. Quand le xlendi s�arr�ta pour se d�salt�rer et se nourrir, Hresh but un peu d�eau et mangea quelques bouch�es de la viande s�ch�e que les hjjk avaient laiss�e dans la voiture. Puis il attendit que le xlendi se d�cide � repartir. Et le voyage se poursuivit, jour apr�s jour, long et paisible, un peu comme un sommeil sans r�ves, d�abord � travers une contr�e sem�e d��tranges collines pyramidales, couleur de sable, au sommet aplati, ensuite dans une r�gion o� l��rosion avait sculpt� dans la roche cramoisie des arcades et des colonnades fantastiques, et enfin � travers des plaines couvertes de touffes de carex, o� poussaient quelques arbustes rabougris et o� paissaient des troupeaux d�animaux � la robe ray�e de bandes sombres que Hresh ne connaissait pas et qui ne levaient m�me pas la t�te au passage de la voiture.</p><p>Jusqu�� ce qu�un jour, � midi, tandis qu�il traversait une d�pression qui �tait peut-�tre le lit d�un lac, mais qui, en cette saison, n��tait plus qu�une vaste �tendue de boue s�ch�e et craquel�e, couverte d�une fine poussi�re, il aper�oive devant lui une silhouette chevauchant un vermilion, un membre du Peuple, une vision insolite au milieu de ces terres inconnues. Le xlendi s�arr�ta et attendit que le gigantesque animal rouge � la d�marche pesante arrive � sa hauteur. Du haut de sa monture, l�homme poussa une exclamation �touff�e.</p><p>��Par tous les dieux�! Est-il possible que ce soit vous, seigneur�? Ou suis-je en train de r�ver�? Oui, ce doit �tre un r�ve�!</p><p>Hresh lui sourit et il essaya de parler. Il n�avait pas articul� le moindre mot depuis si longtemps qu�il ne put �mettre que des sons rauques et grin�ants.</p><p>��Je crois vous conna�tre, parvint-il � dire d�une voix �trangl�e.</p><p>Le cavalier bondit de son vermilion et courut vers lui. Il passa la t�te par la porti�re et regarda Hresh au fond des yeux en secouant la t�te d�un air incr�dule.</p><p>��Je suis Plor Killivash, seigneur. De la Maison du Savoir�! Vous ne me reconnaissez pas�? J��tais l�un de vos assistants�! Souvenez-vous�! Plor Killivash�!</p><p>��Alors, nous sommes � Dawinno�?</p><p>��� Dawinno�? Non, seigneur�! Nous sommes au c�ur du territoire hjjk. Je suis venu avec l�arm�e, l�arm�e de votre fr�re Thu-kimnibol�! Nous nous battons depuis plusieurs semaines. Nous avons combattu � Vengiboneeza, puis autour de deux Nids secondaires� Mais comment �tes-vous arriv� jusqu�ici, seigneur�? poursuivit Plor Killivash en ouvrant des yeux de plus en plus grands. Vous n�avez pas pu venir tout seul�! Et que faites-vous ici�? Vous savez que vous ne devriez pas �tre sur le front. Vous m�entendez, seigneur�? Tout va bien, seigneur�? Seigneur�?</p><empty-line/><p>Thu-kimnibol �tait dans sa tente. L�arm�e bivouaquait en bordure de la vaste plaine qu�il avait baptis�e la Prairie de Minbain. Il avait donn� un nom � toutes les particularit�s du relief de ce pays inconnu�: les Monts Harruel, le lac Taniane, le fleuve Torlyri, la vall�e de Boldirinthe, le col de Koshmar. On lui avait rapport� que Salaman baptisait � sa mani�re les m�mes lieux � mesure qu�il les d�couvrait, mais Thu-kimnibol n�en avait cure. Pour lui, les hautes montagnes aux cimes d�chiquet�es qu�ils avaient franchies trois semaines auparavant �taient les montagnes de son p�re, et le plateau paisible et riant o� il se trouvait �tait la plaine de sa m�re. Salaman pouvait bien les appeler comme il voulait.</p><p>��Cela recommence, dit-il � Nialli Apuilana. Je sens que le roi approche. Il marche � la t�te de ses troupes et il vient dans cette direction.</p><p>��Oui, moi aussi. Quelque chose de violent et de mena�ant, en tout cas.</p><p>��C�est Salaman. Il n�y a aucun doute.</p><p>Elle posa la main sur son bras musculeux, � l�endroit o�, quelques jours plus t�t, la lance d�un hjjk avait entaill� la chair.</p><p>��Tu parles de Salaman comme si c��tait lui l�ennemi et non les hjjk. Aurais-tu peur de lui, mon amour�?</p><p>��Peur de Salaman�? dit Thu-kimnibol en riant. Il ne m�arrive pas souvent de me demander si je crains quelqu�un, mais il faudrait �tre vraiment stupide pour ne pas avoir peur de Salaman. Il est devenu une sorte de monstre, Nialli. Je t�ai dit un jour que je le croyais fou, mais je pense qu�il est maintenant au-del� de la folie.</p><p>��Un monstre, r�p�ta Nialli Apuilana. Mais, � la guerre, tous ceux qui combattent doivent �tre des monstres, n�est-ce pas�?</p><p>��Pas comme lui. Je l�ai bien observ� la derni�re fois que nos deux arm�es ont �t� r�unies. Il se battait comme s�il voulait non seulement tuer tous les hjjk qu�il voyait, mais encore les faire r�tir et les manger. Il avait des flammes dans les yeux. Quand j��tais petit, j�ai vu mon p�re combattre. C��tait un homme tortur�, en proie � de grands acc�s de violence, mais m�me dans ses pires moments, il semblait calme et doux quand je le compare au Salaman que j�ai vu ce jour-l�.</p><p>L�organe sensoriel de Thu-kimnibol fr�mit.</p><p>��Je viens encore de le sentir. De plus en plus pr�s. Apr�s tout, il est peut-�tre pr�f�rable que nos deux arm�es op�rent leur jonction. Je n�avais jamais envisag� que nous progresserions s�par�ment en plein territoire hjjk.</p><p>��Veux-tu du vin�? demanda Nialli Apuilana.</p><p>��Oui. Oui, c�est une bonne id�e.</p><p>Le soir tombait. Les �manations �taient maintenant si fortes que Salaman et ses troupes arriveraient selon toute vraisemblance le lendemain midi. Les retrouvailles des deux arm�es, apr�s plusieurs semaines de s�paration, ne seraient certainement pas exemptes de nervosit�. Les dieux seuls savaient ce que le roi �tait devenu. Toute cette campagne semblait n�avoir �t� pour lui qu�un long voyage dans la folie.</p><p>Thu-kimnibol pensait que les ennuis avaient commenc� au moment o� ils pr�paraient l�attaque contre Vengiboneeza. Son refus de pr�ter � Salaman des armes de la Grande Plan�te avait mis le feu aux poudres. Depuis ce jour, il y avait du froid entre eux. Ils se conformaient tous deux � la fiction qui faisait de Salaman le commandant en chef et de Thu-kimnibol le g�n�ral d�arm�e, mais la cordialit� et une v�ritable coop�ration leur faisaient d�faut lorsqu�il s�agissait de passer aux op�rations militaires proprement dites.</p><p>Et pourtant tout s��tait bien pass� jusqu�� pr�sent. Bien mieux m�me qu�ils n�auraient pu l�esp�rer.</p><p>La bataille de Vengiboneeza avait �t� un triomphe �clatant. Les hjjk y avaient construit un Nid en surface, un bizarre enchev�trement de fragiles tubes gris courant dans toutes les directions et recouvrant l�antique cit� du front de mer au pied des contreforts orientaux. Salaman avait lanc� un assaut tumultueux � l�ouest, d�clenchant un chapelet d�incendies et d�explosions le long de la baie tandis que les troupes de Thu-kimnibol descendaient discr�tement les versants des montagnes d�un brun dor� qui se dressaient au nord et � l�est de la cit�. Pris par surprise, les hjjk s��taient pr�cipit�s vers la mer pour voir ce qui se passait tandis que Thu-kimnibol s�appr�tait � les prendre � revers.</p><p>Puis �tait arriv� le moment de mettre en service les armes de la Grande Plan�te. Thu-kimnibol avait utilis� celle qu�il avait baptis�e la Boucle pour dresser le long des contreforts une barri�re imp�n�trable, interdisant aux hjjk d�attaquer ses positions. Avec le Trait de Feu, il avait allum� des incendies dans toute la cit�, jusqu�� ce que les langues de feu s��l�vent plus haut que les toits et d�vorent les parois calcin�es et racornies du Nid. Avec le Tube � Bulles, il avait ensuite provoqu� dans l�air de telles turbulences que les antiques tours de Vengiboneeza, ces merveilleuses fl�ches aux reflets dor�s, �carlate et bleu, d�un pourpre �blouissant ou d�un noir d�encre s��taient toutes effondr�es comme des b�chettes de bois sec. Pour finir, il s��tait servi de la plus puissante des armes, le Mange-Terre, pour creuser d��normes crat�res dans les art�res de la vaste m�tropole. Les boulevards et les avenues s��taient affaiss�s, des p�t�s de maisons entiers avaient disparu dans les entrailles du sol et un gigantesque nuage de poussi�re et de fum�e, semblable � celui qui avait suivi la chute des �toiles de mort, avait obscurci le ciel.</p><p>Le Long Hiver n�avait pas r�ussi � d�truire Vengiboneeza, mais Thu-kimnibol l�avait fait, en une demi-journ�e, gr�ce � quatre petits appareils qu�un fermier ignorant avait d�couverts � la suite d�un affaissement de terrain, dans une grotte creus�e � flanc de colline.</p><p>Pendant toute la nuit, ils avaient regard� br�ler la cit�. La quasi-totalit� de son �norme population avait d� p�rir dam les flammes. Les soldats de Thu-kimnibol ne virent pas un seul hjjk essayer de s��chapper du c�t� des collines et les guerriers de Salaman, dispos�s le long de la digue, massacr�rent ceux qui tentaient de fuir par la mer. Les deux arm�es firent leur jonction � l�ext�rieur de Vengiboneeza et s�enfonc�rent c�te � c�te au c�ur du territoire hjjk. Ce n�est que plus tard, apr�s la destruction d�un Nid secondaire, qu�elles s��taient s�par�es. Dans l�ivresse du carnage, Salaman avait tenu � poursuivre les quelques centaines de hjjk qui avaient �chapp� � la tuerie. Thu-kimnibol n��prouvait aucun plaisir � la perspective de le retrouver et il regrettait que le roi de Yissou n�ait pas choisi de faire cavalier seul jusqu�au bout.</p><p>Attirant Nialli Apuilana contre lui, il respira profond�ment, emplissant ses poumons de son odeur suave. Ce soir, au moins, ils seraient tranquilles. Si Salaman arrivait le lendemain, comme cela semblait de plus en plus probable, il r�glerait le probl�me quand il se pr�senterait.</p><p>��Je m��tonne encore dit-il, d�une voix douce, quand je me r�veille, de voir que tu es allong�e � c�t� de moi. M�me apr�s tout ce temps, je te regarde et je me dis avec �merveillement�: ��C�est Nialli qui est l�.�� Quel �trange sentiment�!</p><p>��Tu t�attends encore � voir Naarinta, n�est-ce pas�? dit-elle d�un air taquin.</p><p>��Par tous les dieux, tu es impitoyable, Nialli. Tu sais tr�s bien ce que je veux dire. Je ch�rirai toujours la m�moire de Naarinta, mais elle m�a quitt� depuis longtemps. Ce que j�essaie de te dire, c�est que je n�en reviens encore pas de partager un amour si fort avec toi, toi, la fille unique de mon demi-fr�re, la jeune fille bizarre et farouche que personne � Dawinno n�avait r�ussi � apprivoiser�</p><p>��Tu crois donc m�avoir apprivois�e, Thu-kimnibol�?</p><p>��Certainement pas. Mais je ne te consid�re plus comme l�enfant de quelqu�un, ni comme une fille bizarre, farouche.</p><p>��Ah�! Et comment me consid�res-tu�?</p><p>��Eh bien, comme la plus�</p><p>��Seigneur�? Prince�? lan�a une voix grave et famili�re de l�ext�rieur de la tente.</p><p>Thu-kimnibol l�cha un juron.</p><p>��C�est toi, Dumanka�? Par tous les dieux, j�esp�re que ce que tu as � me dire est important pour venir m�interrompre sous ma tente quand�</p><p>��Oui, prince�! C�est important�!</p><p>��Je le ferai fouetter si ce n�est pas vrai, murmura Thu-kimnibol � Nialli Apuilana. Je te le promets.</p><p>��Va le voir. Dumanka n�est pas homme � te d�ranger pour rien.</p><p>��Oui, je suppose.</p><p>Thu-kimnibol posa sa coupe de vin et se dirigea vers l�entr�e de la tente d�une d�marche un peu raide, car ses muscles �taient encore endoloris de la derni�re bataille. Il passa la t�te par l�ouverture.</p><p>Dumanka avait l�air aussi stup�fait que s�il venait de voir le soleil se d�placer � reculons dans le ciel. Thu-kimnibol ne l�avait jamais vu dans un tel �tat.</p><p>��Prince�</p><p>��Par tous les dieux, vas-tu me dire ce qui se passe�?</p><p>��C�est Hresh, prince� Hresh le chroniqueur.</p><p>��Oui, je sais qui est Hresh. Qu�y a-t-il�? Avons-nous re�u un message de lui�?</p><p>Dumanka secoua la t�te.</p><p>��Il est l�, dit-il d�une voix �trangl�e.</p><p><emphasis>��Quoi�?</emphasis></p><p>��Plor Killivash vient juste de le ramener au camp. Il l�a trouv� au cours d�une patrouille, errant dans une voiture � xlendi. Nous l�avons emmen� dans la tente de soins. Il semble en bonne sant�, mais il a les id�es un peu confuses. Il a demand� � vous voir et j�ai pens�</p><p>Abasourdi, Thu-kimnibol lui fit signe de se taire. Puis il se retourna vers Nialli Apuilana.</p><p>��As-tu entendu�? demanda-t-il.</p><p>��Non. Des ennuis�?</p><p>��On peut appeler �a comme cela. Ton p�re est l�, Nialli. Mon cingl� de fr�re. Dumanka m�a dit qu�on l�avait trouv� errant en pleine campagne. Par Mueri, Yissou et Dawinno, je voudrais bien savoir ce qu�il fait ici�! Sur le front�! Nous avions bien besoin de cela. Par tous les dieux�!</p><empty-line/><p>��Viens avec moi voir la Reine, mon fr�re, dit Hresh d�une voix tr�s calme. Je te la montrerai telle qu�Elle est.</p><p>Hresh �tait arriv� depuis une heure et il allait de surprise en surprise. Il avait appris successivement que Thu-kimnibol et Nialli Apuilana partageaient la m�me tente, que Vengiboneeza avait �t� d�truite et que les hjjk reculaient sur tous les fronts. Mais, malgr� l��puisement du voyage, la stup�faction et le d�sarroi dans lesquels l�avaient plong� ces nouvelles, toute son �nergie et toute sa volont� demeuraient tendues vers le m�me objet.</p><p>��Voir la Reine�? dit Thu-kimnibol en �carquillant les yeux.</p><p>Puis il esquissa un petit sourire et son visage prit une expression d�indulgente condescendance.</p><p>��Nous deux�? Aller voir la Reine des Reines�?</p><p>��Oui.</p><p>��Pour parler avec Elle�? Pas pour la tuer, juste pour discuter�?</p><p>��Oui, dit Hresh.</p><p>��Et comment irons-nous�? Dans ta petite voiture�?</p><p>��J�ai ceci, dit Hresh en ouvrant la main et en montrant la bourse contenant le Barak Dayir.</p><p>��Tu as emport� la Pierre des Miracles�? dit Thu-kimnibol avec un grognement d��tonnement.</p><p>��Le Barak Dayir est � moi, mon fr�re. Comme le sont les armes avec lesquelles tu as d�truit Vengiboneeza.</p><p>��Comprenons-nous bien, dit Thu-kimnibol en �ludant la question. Tu me proposes de nous rendre dans le Nid, mais pas en chair et en os. En utilisant la Pierre des Miracles pour y projeter nos �mes.</p><p>��Exactement.</p><p>��Et pourquoi, mon fr�re, voudrais-tu que je me remette entre les mains de mon ennemie�?</p><p>��Pour que tu aies une id�e de la nature de cette ennemie. Pas seulement de Sa grandeur, que tu sous-estimes probablement, mais aussi de Sa vuln�rabilit� dont je pense que tu n�as pas conscience.</p><p>��Sa grandeur, Sa vuln�rabilit�, dit Thu-kimnibol, le front pliss�. De Sa grandeur, je n�ai d�j� que trop entendu parler. Mais Sa vuln�rabilit�? Qu�entends-tu par l�?</p><p>��Viens avec moi, si tu veux le savoir.</p><p>La s�r�nit� de Hresh �tait une armure qui le rendait invuln�rable. Thu-kimnibol tourna la t�te vers Nialli Apuilana, comme pour implorer son aide.</p><p>Hresh remarqua les blessures en voie de cicatrisation sous l��paisse fourrure brique de son fr�re. Il y en avait au moins une demi-douzaine. Il se demanda quels prodiges d�h�ro�sme Thu-kimnibol avait d� d�ployer au combat, combien de dizaines de hjjk il avait d�j� fait passer de vie � tr�pas.</p><p>��Quels risques y a-t-il � entreprendre cela, p�re�? demanda Nialli Apuilana.</p><p>��Le seul risque est qu�elle nous ensorcelle, et tu sais combien ses sortil�ges sont puissants. Mais je pense que nous pouvons lui r�sister. Je le sais. J�ai d�j� r�ussi une fois � �chapper � son �treinte.</p><p>��Tu veux dire que tu as d�j� fait le voyage dans le Nid�? demanda Thu-kimnibol.</p><p>��Dans un Nid secondaire, oui. J�y suis rest� plusieurs semaines et, de l�, je me suis transport� dans le Nid des Nids avec l�aide du Barak Dayir. La Reine des Reines d�tient elle aussi une Pierre des Miracles, un talisman qui appartenait autrefois aux Beng et qui est ench�ss� dans son corps. Je lui ai parl�, par le truchement des deux Pierres des Miracles. Apr�s quoi, les hjjk du Nid o� je vivais m�ont chass�. Je suppose qu�ils ont guid� mon xlendi jusqu�� ce que je tombe sur un des n�tres.</p><p>��Alors, c�est un pi�ge, dit Thu-kimnibol.</p><p>��Tout cela s�inscrit dans les desseins de Dawinno, r�pliqua Hresh.</p><p>Thu-kimnibol se tut. Hresh le consid�ra calmement. Une patience infinie emplissait son �me. Jamais il n�avait �prouv� une telle tranquillit� d�esprit. Rien ne pourrait le d�tourner de son but.</p><p>D�s son arriv�e sous la tente, il avait per�u les indices de l�intimit� existant entre son fr�re et Nialli Apuilana. Cela lui avait donn� un coup, mais il s��tait tr�s vite ressaisi. Ils avaient tous deux une indiscutable noblesse, et les voir enfin unis en cette p�riode agit�e avait quelque chose de tout � fait naturel, voire d�in�vitable. C��tait tr�s bien ainsi.</p><p>La nouvelle de la destruction de Vengiboneeza avait �t� un autre choc, d�un genre diff�rent Vengiboneeza �tait depuis l�aube des temps une merveilleuse et majestueuse cit�. Il avait �prouv� une profonde tristesse en apprenant que le sanctuaire renfermant tant de tr�sors antiques, le lieu o� il avait pass� une partie de sa jeunesse, n��tait plus, que la guerre avait r�duit � l��tat de ruines la cit� qui avait surv�cu au Long Hiver.</p><p>Mais il n�avait pas perdu de temps en vains regrets. Rien n��tait �ternel, hormis l��ternit�. Pleurer la perte de Vengiboneeza revenait � renier Dawinno. Les dieux dispensent, les dieux reprennent. Le flux du changement est la seule constante. Le Transformateur d�truit tout � l�heure qu�il a lui-m�me fix�e et le remplace par autre chose. Hresh savait qu�il y avait eu sur la Terre d�autres cit�s encore plus orgueilleuses que Vengiboneeza et dont il ne restait absolument rien, pas m�me le nom.</p><p>Thu-kimnibol avait le regard fix� sur Hresh.</p><p>��Je crois que tu devrais te reposer, mon fr�re, dit-il au bout d�un long moment.</p><p>��Cela veut dire que tu me crois s�nile, ou compl�tement cingl�? demanda Hresh en riant.</p><p>��Cela veut seulement dire que tu es �puis� par les �preuves que tu as travers�es. Et que nous n�avons certainement pas besoin, ni l�un ni l�autre, d�aller nous jeter dans les griffes de la Reine.</p><p>��Je me suis d�j� trouv� entre ses griffes et, comme tu peux le constater, j�en suis sorti. Je pourrai lui �chapper une seconde fois. Avant que la guerre continue ses ravages, il y a un certain nombre de choses que tu dois savoir.</p><p>��Parle-m�en, dit Thu-kimnibol.</p><p>��Il faut que tu les voies par toi-m�me.</p><p>Thu-kimnibol le regardait en silence, l�air imp�n�trable. Ils �taient dans une impasse.</p><p>��As-tu confiance en moi, mon fr�re�? demanda Hresh.</p><p>��Tu sais bien que oui.</p><p>��Crois-tu que je ferais quoi que ce soit pour te nuire�?</p><p>��C�est possible. Sans en avoir l�intention, Hresh-le-questionneur. Tu fourres toujours ton nez partout. Tu as toujours �t� intr�pide, mon fr�re. Trop, peut-�tre.</p><p>��Et toi, Thu-kimnibol, n�es-tu donc qu�un poltron�?</p><p>��Tu t�imagines pouvoir m�entra�ner dans cette entreprise d�mentielle en misant sur mon orgueil, Hresh�? Tu pourrais me supposer un peu plus d�intelligence.</p><p>��C�est ce que je fais, et plus que tu ne le crois. Je te le demande encore une fois�: viens avec moi voir la Reine. Si tu veux avoir la haute main sur la plan�te, et je sais que tu y aspires, il faut que tu comprennes la nature du seul �tre qui ait le pouvoir de t�en emp�cher. Viens avec moi, mon fr�re.</p><p>Hresh tendit la main. Sa voix �tait assur�e et son regard implacable.</p><p>Thu-kimnibol se dandinait d�une jambe sur l�autre. Il r�fl�chissait, le front pliss�, en tirant sur la barbe rousse de ses joues. L�incertitude assombrissait son visage. Puis son expression changea insensiblement. Il sembla fl�chir�� Thu-kimnibol, fl�chir�!�� devant la force de volont� de Hresh.</p><p>��Qu�en penses-tu�? demanda-t-il, l�air pinc�, � Nialli Apuilana. Tu crois que je devrais le faire�?</p><p>��Oui, je crois, r�pondit-elle sans h�siter. Thu-kimnibol hocha la t�te en signe d�acquiescement. Il parut d�un seul coup d�barrass� d�un grand poids.</p><p>��Comment allons-nous nous y prendre�? demanda-t-il � Hresh.</p><p>��Nous allons nous unir par le couplage, puis le Barak Dayir nous transportera dans le Nid des Nids.</p><p>��Quoi, un couplage�? Toi et moi�? Mais, Hresh, nous n�avons jamais fait cela�!</p><p>��Non, mon fr�re. Jamais.</p><p>��Comme cela para�t �trange, dit Thu-kimnibol en souriant. Un couplage avec mon propre fr�re. Mais, s�il le faut, nous allons le faire. Hein, Hresh�? Si, pour une raison ou pour une autre, ajouta-t-il en se tournant vers Nialli Apuilana, je ne revenais pas�</p><p>��Ne dis pas cela, Thu-kimnibol�!</p><p>��Hresh ne m�a rien garanti et il faut envisager toutes les possibilit�s. Si je ne reviens pas, mon amour, si mon �me ne r�int�gre pas mon corps au bout d�un certain temps�� disons, deux jours�� va voir Salaman et raconte-lui ce qui s�est pass�. Tu as bien compris�? Remets-lui le commandement de notre arm�e et confie-lui les quatre armes de la Grande Plan�te.</p><p>��� Salaman�? Mais il est compl�tement fou�!</p><p>��Il n�en est pas moins un grand guerrier. C�est le seul, apr�s moi, qui puisse prendre le commandement de nos troupes pendant cette campagne. Tu le feras�?</p><p>��Si c�est indispensable, murmura Nialli Apuilana.</p><p>��Tr�s bien.</p><p>Thu-kimnibol respira profond�ment et tendit son organe sensoriel vers Hresh.</p><p>��Voil�, mon fr�re, je suis pr�t. Nous pouvons aller rendre visite � la Reine.</p><empty-line/><p>Tout est plong� dans les t�n�bres, un oc�an de noirceur si dense que toute possibilit� de lumi�re est exclue. Puis, brusquement, une lumi�re intense, semblable � l�explosion d�un soleil, s��panouit � l�horizon. Les t�n�bres se fragmentent en une infinit� de points lumineux � l��clat �blouissant et Thu-kimnibol sent passer pr�s de lui ces fragments incandescents port�s par des souffles d�air br�lant.</p><p>Il est maintenant en mesure de discerner la texture et la forme du myst�re ardent qui flamboie devant lui. Il distingue quelque chose qui ressemble � une gigantesque machine luisante, il voit le mouvement fr�n�tique des bielles, la course incessante des pistons sans que la moindre perte d��nergie, le moindre rat� affecte le mouvement inlassable de l�ensemble. La machine projette avec violence dans le ciel un rayon tr�s pur de lumi�re �blouissante.</p><p>Le Nid, songe Thu-kimnibol. Le Nid des Nids.</p><p>Et une voix r�sonnant avec la force de deux plan�tes se fracassant l�une contre l�autre s��l�ve du c�ur de cette machine inconcevable et infatigable.</p><p>��Pourquoi reviens-tu me voir si vite�?</p><p>Ce doit �tre la Reine.</p><p>La Reine des Reines.</p><p>Il n��prouve aucune crainte, seulement un profond respect et ce qu�il pense �tre de l�humilit�. La pr�sence de Hresh � ses c�t�s lui apporte toute l�assurance qu�il est incapable de trouver en lui-m�me. Jamais il ne s�est senti aussi proche de son fr�re, � tel point qu�il lui est difficile de d�terminer o� finit sa propre �me et o� commence celle de Hresh.</p><p>Ils descendent, ils tombent, ils plongent. Thu-kimnibol ignore s�ils ob�issent � la cr�ature monstrueuse qui lui est apparue dans la lumi�re �clatante ou si Hresh ma�trise encore leur d�placement. Mais � mesure qu�ils se rapprochent du Nid, Thu-kimnibol le voit plus distinctement et il se rend compte que ce n�est pas une machine, mais une structure de terre et de p�te de bois, et que ce qu�il a pris pour le mouvement parfaitement coordonn� de bielles et de pistons luisants n�est que la vision de l�unit� confondante de l�ensemble de l�empire hjjk, dans lequel l�individu le plus r�cemment �clos n�a pas son libre arbitre, o� tout est �troitement li� au sein d�un mod�le fix� d�avance ne laissant aucune place � l�imperfection.</p><p>Et au c�ur de ce mod�le se trouve une cr�ature telle qu�il n�en a jamais imagin�, une masse monstrueuse, immobile, qui est un univers en soi. Gr�ce au talisman que son fr�re tient dans le creux de son organe sensoriel, � plusieurs milliers de lieues de l�endroit o� ils ont laiss� leurs enveloppes chamelles, Thu-kimnibol prend conscience des dimensions inimaginables du contenant de chair qui abrite l�esprit de la Reine, du lent mouvement des fluides vitaux � l�int�rieur de ce corps gigantesque et sans �ge, du fonctionnement pesant de ses organes incompr�hensibles.</p><p>Il a le sentiment d�avoir beaucoup trop attendu avant de venir ici. D�avoir pass� toute sa vie dans un r�ve, avant le moment de l�affrontement.</p><p>��Vous �tes deux, d�clare la Reine de sa voix retentissante. Qui est cet autre toi�?</p><p>Hresh ne r�pond pas. Thu-kimnibol sent que quelque chose sonde l��me de son fr�re pour le pousser � r�pondre. Mais Hresh demeure silencieux, h�b�t�, comme si l�effort du voyage l�avait vid� de ses derni�res forces. Tout est donc entre ses mains.</p><p>��Je suis Thu-kimnibol, fils de Harruel et de Minbain, fr�re par ma m�re de Hresh le chroniqueur que vous connaissez d�j�.</p><p>��Ah�! Vous avez un faiseur d��ufs en commun, mais vous �tes issus de deux donneurs de Vie diff�rents. Et tu es celui qui veut nous d�truire, reprend la Reine apr�s un long silence. Pourquoi �prouves-tu tant de haine pour nous�?</p><p>��Les dieux guident mon bras, r�pond simplement Thu-kimnibol.</p><p>��Les dieux�?</p><p>��Ceux qui fa�onnent notre vie et r�glent notre destin�e. Ils m�ont ordonn� de conduire mon peuple au loin pour combattre ceux qui nous emp�chent d�accomplir ce que nous devons accomplir.</p><p>Un grand rire �clatant s��l�ve et se r�pand comme les eaux de quelque puissant fleuve en crue et Thu-kimnibol est oblig� de r�sister de toutes ses forces pour ne pas se laisser submerger par ce prodigieux torrent de moquerie.</p><p>Les mots qu�il vient de prononcer r�sonnent en roulant dans ses oreilles, amplifi�s et d�form�s par le rire implacable de la Reine, et ils deviennent de path�tiques lambeaux de phrases, lisibles et grotesques� <emphasis>destin�e� conduire� accomplir� devons�</emphasis> Sa profession de foi lui semble n��tre qu�un tissu d�inepties. Il s�efforce rageusement de recouvrer une partie de sa dignit� envol�e.</p><p>��Vous vous moquez donc des dieux�? s��crie-t-il.</p><p>Le rire tonitruant r�sonne derechef.</p><p>��Les dieux, dis-tu�? Les dieux�?</p><p>��Parfaitement, les dieux�! Ceux qui m�ont conduit ici aujourd�hui et qui soutiendront mon bras jusqu�� ce que le dernier de votre race ait disparu de la surface de la plan�te.</p><p>Thu-kimnibol sent la pr�sence de Hresh, distante et floue, qui vol�te autour de lui comme un oiseau autour d�une vitre ferm�e et qui semble essayer de le mettre en garde contre la ligne de conduite qu�il a choisie. Mais il ne tient aucun compte de l�agitation de son fr�re.</p><p>��Dites-moi, Reine, croyez-vous au moins aux dieux�? Ou bien votre arrogance est-elle si profonde que vous niez leur existence�?</p><p>��� vos dieux�? dit-elle. Oui. Non.</p><p>��Qu�est-ce que cela signifie�?</p><p>��Vos dieux sont les symboles de grandes forces�: la consolation, la protection, la subsistance, la gu�rison, la mort.</p><p>��Vous savez cela�?</p><p>��Bien s�r.</p><p>��Et vous ne croyez pas � ces dieux�?</p><p>��Nous croyons � la consolation, � la protection, � la subsistance, � la gu�rison et � la mort. Mais ce ne sont pas des dieux.</p><p>��Vous ne v�n�rez donc rien ni personne�?</p><p>��Pas au sens o� vous entendez ce mot, r�pond la Reine.</p><p>��Pas m�me votre cr�ateur�?</p><p>��Ce sont les humains qui nous ont cr��s, dit-elle avec une �trange d�sinvolture. Mais cela les rend-il dignes de notre v�n�ration�? Nous ne le croyons pas.</p><p>Le rire de la Reine le submerge encore une fois.</p><p>��Ne parlons pas des dieux, reprend-elle. Parlons plut�t du mal que vous nous faites. Comment pouvez-vous poursuivre cette guerre contre une race dont vous ignorez tout�? Ton autre moi a d�j� vu notre Nid. � ton tour maintenant. Pr�pare-toi � nous voir tels que nous sommes.</p><p>Mais il n�a pas le temps de se pr�parer. Et comment, et � quoi�? Avant que la voix de la Reine se soit �teinte, le Nid dans sa totalit� s�engouffre dans son �me avec la violence d�un torrent.</p><p>Il voit tout�: la grande machine luisante, le monde parfait � l�int�rieur du monde, les Militaires et les Ouvriers, les faiseurs d��ufs et les donneurs de Vie, les penseurs du Nid et les donneurs d�Aliments, les serviteurs de la Reine et tout le reste, tous unis �troitement, inextricablement, au service de la Reine, c�est-�-dire au service de la totalit�. Il comprend comment la cr�ation de l�abondance du Nid et de la force du Nid favorise la r�alisation du plan de l��uf, gr�ce auquel l�amour de la Reine se r�pandra finalement par tout le cosmos. Il voit les Nids secondaires diss�min�s sur la surface de la plan�te, tous reli�s les uns aux autres et au grand Nid central par la force de la v�rit� du Nid qui rayonne de l�immensit� qu�est la Reine des Reines.</p><p>Comme ses propres arm�es semblent d�risoires en comparaison de cette colossale force unique et assur�e que forment les hjjk�! Ses troupes ind�cises, affaiblies par les divisions et l�orgueil�! Thu-kimnibol se rend compte qu�il n�y a aucun espoir de vaincre dans ces conditions. Le plan de l��uf est en conflit direct avec les ambitions du Peuple et le plan de l��uf ne peut que triompher par la force de volont� et la loi du nombre. Il pourra remporter de-ci de-l� une bataille, il pourra infliger de lourdes pertes � des bandes de hjjk, mais l�unit� profonde des hjjk ne sera pas entam�e pour autant et le pouvoir du Nid lancera inlassablement des vagues d�assaut jusqu�� ce que la race pr�tentieuse fra�chement sortie de ses cocons soit d�finitivement vaincue.</p><p>Soit� d�finitivement�</p><p>�vaincue�</p><p>Peut-�tre l�est-elle d�j�. Il sent le d�sespoir le gagner, l��touffer. Toute la force semble se retirer de ses membres et il se rend compte que cette force n��tait qu�une illusion, qu�il s��tait pris pour un g�ant alors qu�il n�avait toujours �t� qu�une mouche, une mouche intr�pide et stupide qui avait os� d�fier un monarque immortel.</p><p>Il descend en flottant, telle une escarbille emport�e par le vent, vers le corps colossal de la Reine. Dans un instant, il se posera sur la surface de ce corps monstrueux et il sera englouti. Il se tourne vers Hresh pour implorer son aide, mais son fr�re semble encore plus distant qu�auparavant, juste un petit point �loign�, d�j� attir� par la force irr�sistible de la Reine, s�enfon�ant d�j� irr�m�diablement dans la masse titanesque de chair.</p><p>Il va subir le m�me sort. Ils sont tous deux condamn�s.</p><p>La Reine est une grande force cosmique, une implacable cr�ature �l�mentaire qui a le pouvoir de mettre fin � sa vie d�une simple chiquenaude d�daigneuse de Sa volont�.</p><p>Thu-kimnibol se demande si Elle a l�intention de le tuer, ou simplement de l�engloutir. Il songe aux dimensions de Son corps et au pouvoir de la Pierre des Miracles ensevelie dans cette masse incalculable de chair. Il d�cide qu�Elle ne veut probablement pas le tuer, mais que, si Elle essaie, il fera exploser en Elle, par l�entremise de Hresh avec qui il est intimement uni et de la Pierre des Miracles de Hresh, une fureur si violente qu�Elle se tordra dans d�indicibles douleurs.</p><p>Mais il est plus vraisemblable qu�Elle compte l�absorber et le neutraliser, le transformer d�ennemi en esclave. Cela, il ne le Lui permettra pas non plus.</p><p>Sa puissance est immense. Et pourtant� et pourtant�</p><p>Il a brusquement l�impression de percevoir Ses limites. De saisir comment Elle peut �tre neutralis�e, � d�faut d��tre totalement vaincue.</p><p>La perfection de l�empire hjjk bourdonne, tourbillonne et resplendit tout autour de lui et la puissance de la Reine ne rel�che pas son �treinte, mais pourtant, au milieu de toutes ces forces oppressantes, Thu-kimnibol comprend ce que voulait dire Hresh en disant qu�il devait essayer d�appr�hender la vuln�rabilit� des hjjk.</p><p>Leur perfection m�me est leur talon d�Achille. La grandeur de la civilisation autarcique qu�ils ont �difi�e et perp�tu�e pendant des mill�naires contient en germe sa propre destruction. Hresh l�a d�j� compris et maintenant, en quelque lieu qu�il soit, Hresh l�aide � le comprendre. Thu-kimnibol pense que les hjjk sont l�accomplissement supr�me des dieux, mais ils refusent de comprendre que l�essence du dessein des dieux est le changement permanent. Le temps a toujours apport� le changement � tous les �tres vivants et il en ira de m�me des hjjk, sinon ils p�riront.</p><p>Leur soci�t� est trop rigide�; ils peuvent se briser. S�ils ne se plient pas � la loi des dieux, se dit Thu-kimnibol, ils finiront par subir le sort de tout ce qui ne peut ou ne veut pas se courber. T�t ou tard, il leur faudra affronter une force � laquelle ils seront incapables de r�sister et ils voleront instantan�ment en �clats.</p><p>��Viens, mon fr�re, s��crie-t-il. Nous sommes rest�s assez longtemps. J�ai appris ce que tu voulais que j�apprenne.</p><p>��Thu-kimnibol�? dit Hresh d�une voix t�nue. C�est toi�? O� es-tu, mon fr�re�?</p><p>��L�. Je suis l�. Prends ma main.</p><p>��Je suis avec la Reine maintenant, mon fr�re.</p><p>��Non�! Non�! Jamais�! Elle ne peut pas te retenir. Viens�!</p><p>D��normes �clats de rire retentissent tout autour de lui. Elle croit les tenir tous les deux. Mais Thu-kimnibol n�a pas peur. L�effroi m�l� de respect qu�il avait �prouv� au d�but l�avait mis � Sa merci, mais cet effroi a disparu, il a �t� remplac� par la col�re et le m�pris, et Elle n�a aucun autre moyen de le retenir.</p><p>Il est tout � fait conscient de n��tre qu�une mouche � c�t� d�Elle, mais une mouche peut faire ce qu�elle a � faire sans �tre vue par une cr�ature beaucoup plus grosse qu�elle. C�est le grand avantage dont b�n�ficient les mouches, se dit Thu-kimnibol. La Reine ne peut pas nous retenir, si Elle ne nous trouve pas. Et elle est tellement persuad�e de Son omnipotence qu�elle n�essaie pas vraiment de le faire.</p><p>Il commence � s��carter doucement d�Elle, entra�nant Hresh avec lui.</p><p>Remonter de Son antre est aussi ardu que d�entreprendre l�ascension d�une montagne dont la cime cr�ve le plafond du ciel. Mais tout voyage, aussi long soit-il, ne se fait que pas � pas. Thu-kimnibol s��l�ve lentement, insensiblement, en tenant Hresh dans ses bras. La Reine ne semble pas l�emp�cher de partir. Peut-�tre croit-Elle qu�il retombera de lui-m�me.</p><p>Il monte. Il monte toujours. Des flots de lumi�re l�enveloppent, mais ils s�estompent � mesure qu�il continue de s��lever. Il n�a plus maintenant devant lui que les t�n�bres, profondes, intenses.</p><p>��Mon fr�re�! dit Thu-kimnibol. Nous sommes libres, mon fr�re. Nous sommes en s�curit� maintenant.</p><empty-line/><p>Il cligna des yeux et ouvrit les paupi�res. Pench�e sur lui, Nialli Apuilana poussa un petit cri de joie.</p><p>��Enfin�! Tu es revenu�!</p><p>Thu-kimnibol hocha la t�te. Il tourna les yeux vers Hresh. Son fr�re avait les yeux entrouverts, mais il semblait assomm�, h�b�t�. Thu-kimnibol tendit la main et la posa sur le bras de Hresh. Il semblait tr�s calme et il fr�mit quand les doigts de Thu-kimnibol l�effleur�rent.</p><p>��Il s�en remettra�? demanda Nialli Apuilana.</p><p>��Il est tr�s fatigu�. Moi aussi. Combien de temps sommes-nous partis, Nialli�?</p><p>��Presque une journ�e et demie, r�pondit-elle en le regardant comme s�il avait subi quelque profonde m�tamorphose. Je commen�ais � me dire que� que�</p><p>��Une journ�e et demie, murmura-t-il, l�air pensif. J�ai l�impression que cela a dur� des ann�es. Que s�est-il pass� ici�?</p><p>��Rien. Je n�ai m�me pas vu Salaman. Il a contourn� notre campement sans s�arr�ter et il a poursuivi tout seul sa route vers le nord.</p><p>��D�cid�ment, il est fou. Eh bien, qu�il se d�brouille.</p><p>��Et toi�? demanda Nialli Apuilana sans le quitter des yeux. Comment �tait-ce�? As-tu vu le Nid�? Es-tu entr� en contact avec la Reine�?</p><p>Il ferma les yeux et les rouvrit aussit�t.</p><p>��Je n�ai pas compris la moiti� de ce que j�ai vu. Elle est si impressionnante� Le Nid est si imposant� Leur vie est si complexe�</p><p>��C�est ce que j�avais essay� de vous faire comprendre au Praesidium. Mais personne n�a voulu m��couter, pas m�me toi.</p><p>��Surtout pas moi, Nialli, dit-il en souriant. Les hjjk sont des ennemis redoutables. Ils semblent �tre tellement plus sages que nous, tellement plus puissants. Ce sont des �tres sup�rieurs dans tous les domaines. J�ai presque envie de m�incliner devant eux.</p><p>��Oui, dit Nialli Apuilana.</p><p>��Au moins devant leur Reine, ajouta-t-il.</p><p>Le d�couragement per�a dans sa voix. Le triomphe de sa fuite semblait d�j� loin derri�re lui.</p><p>��Elle est presque comme un dieu, poursuivit-il. Une cr�ature gigantesque et si vieille, dont l�influence s��tend partout, qui dirige tout. C�est� c�est presque un sacril�ge de Lui r�sister.</p><p>��Oui, dit Nialli Apuilana. Je vois ce que tu veux dire.</p><p>��Et pourtant, reprit-il en secouant lentement la t�te, nous sommes oblig�s de r�sister. Il est impossible d�arriver � un compromis quelconque avec eux. Si nous ne continuons pas � les combattre, ils nous �craseront, ils nous submergeront. Mais si nous poursuivons cette guerre, et si nous la gagnons, n�irons-nous pas contre la volont� des dieux�? Si les dieux leur ont permis de voir la fin du Long Hiver, c��tait peut-�tre pour leur transmettre la plan�te en h�ritage.</p><p>Il se tourna vers Nialli Apuilana avec un air perplexe.</p><p>��Tout ce que je dis est rempli de contradictions. As-tu compris quelque chose�?</p><p>��Les dieux nous ont �galement permis de voir la fin du Long Hiver, Thu-kimnibol. Peut-�tre se sont-ils rendu compte qu�ils s��taient tromp�s sur les hjjk, que cette exp�rience avait �chou�. Et peut-�tre nous ont-ils fait intervenir pour exterminer les hjjk et prendre leur place.</p><p>��Tu crois�? demanda-t-il sans dissimuler son �tonnement. Serait-ce possible�?</p><p>��Tu as dit qu�ils �taient des �tres sup�rieurs. Mais tu as vu par toi-m�me qu�en r�alit� ils sont limit�s, qu�ils ont l�esprit inflexible et �troit. Tu l�as vu�? Tu l�as vu, n�est-ce pas�? C�est cela que Hresh tenait � ce que tu voies�: ils ne veulent en v�rit� rien cr�er, ils en sont m�me incapables. Tout ce qu�ils veulent, c�est continuer � se multiplier et � construire de nouveaux Nids. Mais il n�y a aucune finalit� l�-dedans. Ils n�essaient pas d�apprendre, ils n�essaient pas de progresser. Tu imagines, poursuivit-elle avec un petit rire, que j�ai d�clar� devant le Praesidium que nous devrions les consid�rer comme des humains. Mais ce ne sont pas des humains. Je me trompais et vous �tiez tous dans le vrai, m�me Husathirn Mueri. Ce ne sont que des <emphasis>insectes.</emphasis> D�affreux insectes g�ants. Tout ce que je croyais, ils me l�avaient fait croire � mon insu.</p><p>��Ne les m�sestime pas, Nialli, dit Thu-kimnibol. Tu vas peut-�tre trop loin dans l�autre direction.</p><p>Hresh poussa un petit soupir. Thu-kimnibol se tourna vers lui, mais il semblait dormir, et sa respiration �tait calme et r�guli�re.</p><p>��Il y a encore une chose, poursuivit Thu-kimnibol en se retournant vers Nialli Apuilana. Quelque chose que m�a dit la Reine et qui me parait encore plus �trange que tout le reste. T�a-t-on jamais appris, quand tu vivais chez eux, que les hjjk croyaient avoir �t� cr��s par les humains�?</p><p>��Non, r�pondit-elle, l�air surpris � son tour. Non, jamais.</p><p>��Crois-tu que cela puisse �tre vrai�?</p><p>��Pourquoi pas�? Les humains �taient presque comme des dieux. Les humains �taient peut-�tre les dieux.</p><p>��Alors, si les hjjk sont le peuple �lu�</p><p>��Non, dit-elle sans le laisser achever sa phrase. Les hjjk �taient<emphasis> un</emphasis> des peuples �lus. �lu pour survivre, pour supporter le Long Hiver, pour prendre possession de la plan�te lorsqu�il s�ach�verait. Mais, pour une raison ou pour une autre, cela n�a pas march�. Alors, les dieux, ou plut�t les humains, nous ont cr��s. Pour les remplacer.</p><p>Elle avait les yeux brillants d�une ferveur qu�il y avait rarement vue.</p><p>��Un jour, les humains reviendront sur la Terre, reprit-elle. J�en ai la conviction. Ils voudront voir ce qui s�est pass� ici depuis leur d�part. Et ils n�ont certainement pas envie de d�couvrir que toute la plan�te n�est qu�un Nid gigantesque, Thu-kimnibol. Ils nous ont mis dans ces cocons � dessein et ils voudront voir si ce dessein s�est r�alis�. Nous devons donc continuer � nous battre, tu comprends�? Nous devons tenir bon face � la Reine. Donne-leur le nom de dieux, donne-leur le nom d�humains, donne-leur le nom que tu veux, ce sont eux qui nous ont cr��s. Et c�est ce qu�ils attendent de nous.</p><empty-line/><p>��C�est le genre de pays qu�aiment les insectes, grommela Salaman. Un pays d�sol�, qui montre toute sa carcasse.</p><p>Le roi arr�ta son xlendi et se retourna vers ses trois fils. Athimin et Biterulve chevauchaient � ses c�t�s et Chham les suivait de pr�s.</p><p>��Tu crois qu�il y a un Nid par l�, p�re�? demanda Chham.</p><p>��J�en suis s�r. Je le sens qui p�se sur mon �me. Je le sens ici. Ici. Et ici.</p><p>Il porta la main � sa poitrine, � son organe sensoriel et � ses reins.</p><p>Ils �taient au c�ur d�un territoire aride et dess�ch�. Le sol �tait p�le et sableux, et le ciel d�un bleu intense r�verb�rait une lumi�re aveuglante. L�unique signe de vie �tait constitu� par de petites plantes ligneuses en forme de d�me, � l�aspect repoussant, �voquant un cr�ne blanchi par le temps, d�o� partaient deux �paisses feuilles grises, d�chiquet�es et sculpt�es par le vent, qui s��tiraient comme des lani�res d�une longueur consid�rable sur le sol du d�sert. Ces plantes �taient tr�s espac�es et chacune r�gnait sur son petit domaine comme un monarque maussade et immobile.</p><p>��Dois-je donner l�ordre d�installer le bivouac, p�re�? demanda Athimin.</p><p>Salaman acquies�a de la t�te, le regard perdu dans les lointains. Un vent �pre et glac� lui cinglait le visage, un vent porteur d�ennuis.</p><p>��Et envoie des �claireurs, dit-il. Prot�g�s par des patrouilles qui les suivront de tr�s pr�s. Il y a des hjjk par ici, des masses de hjjk. Je les sens.</p><p>Une inqui�tude inexplicable commen�ait � le gagner.</p><p>Salaman avait jusqu�alors �t� persuad� que son arm�e, son arm�e seule, parviendrait � atteindre le grand Nid et � le d�truire. Certes, ils n�avaient pas encore rencontr� de v�ritable opposition, certes les hjjk �taient infiniment plus nombreux et ils �taient robustes et infatigables, mais ils ne semblaient pas vraiment savoir se battre. Salaman se souvenait que cela avait �t� exactement la m�me chose � Yissou, quand ils avaient essay� de prendre d�assaut la cit� nouvellement fond�e.</p><p>Les hjjk lan�aient contre l�ennemi de terrifiantes vagues d�assaut compos�es d�une multitude de guerriers hurlant et brandissant des lances et des sabres. La plupart tenaient deux armes et certains plus de deux. C��tait un spectacle � glacer le sang dans les veines, si on se laissait impressionner par leur fr�n�sie et leur aspect horrifiant.</p><p>Mais si on r�sistait pied � pied, en formation serr�e, si on rendait coup pour coup, � la lance et � l��p�e, il �tait possible de les vaincre. Le secret �tait de ne pas s�avancer vers eux, mais de les laisser venir. Leur agitation d�sordonn�e luisait des hjjk de pi�tres combattants qui se tenaient beaucoup trop pr�s les uns des autres. Il convenait donc de disposer en phalange au premier rang les plus robustes et les plus courageux des soldats pour cribler de blessures tous ceux qui s�approchaient. Il fallait essayer d�atteindre les tubes respiratoires qui �taient le d�faut de leur cuirasse. Si on sectionnait d�un coup d��p�e les tubes respiratoires d�un orange vif qui pendaient de chaque c�t� de leur t�te et retombaient sur leur poitrine, les hjjk s�affaissaient en quelques instants, paralys�s par le manque d�air.</p><p>L�arm�e de Salaman avait donc continu� de marcher apr�s le d�part du tas de ruines fumantes qu��tait devenue Vengiboneeza, faisant mouvement vers le nord dans une contr�e de plus en plus aride, exterminant tous les hjjk qu�elle rencontrait. Elle avait livr� quatre grandes batailles qui s��taient toutes conclues par une d�route de l�ennemi. L��me de Salaman vibrait au souvenir de ces victoires� Les hjjk pourchass�s et abattus jusqu�au dernier, les membres griffus qui jonchaient le champ de bataille, l�empilement des corps secs, � la carapace si l�g�re. Toutes les arm�es que la Reine avait envoy�es contre lui avaient subi le m�me sort.</p><p>Et maintenant les envahisseurs approchaient du premier des Nids secondaires marquant la v�ritable fronti�re du territoire hjjk.</p><p>Le plan de Salaman �tait d�an�antir ces Nids l�un apr�s l�autre, � mesure qu�il remontait vers le nord afin de ne plus avoir de force ennemie sur ses arri�res quand il s�engagerait dans les immenses �tendues d�sertiques au-del� desquelles se trouvait le Nid des Nids. Il n�avait pas encore d�id�e pr�cise sur les moyens qu�il emploierait pour les d�truire. Peut-�tre en versant dans l�entr�e du Nid un liquide inflammable. Tout aurait �t� beaucoup plus facile s�il avait pu disposer d�une ou deux des armes sophistiqu�es que poss�dait Thu-kimnibol. Mais il �tait s�r de trouver le moment venu un moyen efficace. Il n�avait jamais eu la moindre inqui�tude � cet �gard.</p><p>Mais l�� ce vent cinglant qui soufflait, cette angoisse qui l��treignait, ce sentiment d�un d�sastre imminent�</p><p>��P�re�! s��cria Biterulve. Brusquement, comme par enchantement, ils virent se dresser devant eux une muraille d�eau qui s��levait du d�sert comme une vague immense bouchant la moiti� du ciel. Les xlendis se mirent � hennir en lan�ant de violentes ruades. Salaman poussa un juron et leva machinalement les bras pour se prot�ger le visage. Il entendit derri�re lui les hurlements de panique de ses hommes.</p><p>Mais il ne lui fallut pas longtemps pour reprendre ses esprits.</p><p>��C�est un pi�ge�! rugit-il. Une illusion�! Comment pourrait-il y avoir de l�eau dans le d�sert�?</p><p>De fait, la masse d�eau titanesque demeurait dress�e au-dessus d�eux mais ne retombait pas. Salaman distinguait la cr�te �cumeuse surmontant les profondeurs glauques et imp�n�trables, la courbe imposante de l�inconcevable masse form�e par la muraille liquide. Mais la vague ne retombait pas.</p><p>��C�est un pi�ge�! hurla-t-il derechef. Les hjjk nous attaquent�! En formation de combat�! Formation en triangle�!</p><p>Le regard �gar�, Chham s�approcha de lui sur son xlendi affol�. Salaman le repoussa violemment en lui faisant signe d�aller rejoindre le gros de l�arm�e.</p><p>��Fais-les mettre en formation de combat�! ordonna-t-il.</p><p>Il vit que Athimin s��loignait d�j� en gesticulant pour emp�cher les troupes de se d�bander. Les soldats semblaient se rendre compte que la masse d�eau mena�ante n��tait qu�une illusion d�optique. Mais le sol se mit soudain � osciller comme une nappe que l�on secoue pour enlever les miettes. Salaman constata avec un regard �pouvant� que la terre ondulait tout autour de lui. Pris de vertige, il sauta de son xlendi. �tait-ce un v�ritable tremblement de terre, ou encore une hallucination�? Il n�aurait su le dire.</p><p>La muraille d�eau s��tait transform�e en mur de feu qui les entourait de trois c�t�s. L�air �tait parcouru de cr�pitements, de craquements et d��tincelles. Des flammes bleu�tres montaient du sol ondulant.</p><p>Des �clairs �blouissants se mirent � danser dans le ciel en zigzaguant comme des lances de lumi�re. Se retournant pour fuir leur �clat aveuglant, Salaman vit des dragons crachant le feu qui arrivaient du nord. Des cr�atures ail�es, � la bouche immense et aux crocs aiguis�s comme des couteaux.</p><p>��Illusions�! hurla-t-il. Ce sont des visions qu�ils projettent contre nous en utilisant leur Pierre des Miracles�!</p><p>D�autres s�en �taient rendu compte. Les troupes commen�aient de se rallier et s�effor�aient dans la confusion de prendre leur formation de combat.</p><p>Mais � ce moment-l�, dans les tourbillons de flammes, Salaman distingua juste devant lui une silhouette anguleuse jaune et noir tenant un sabre court au bout d�un bras griffu et une lance au bout d�un autre. Une troupe de hjjk avait r�ussi � s�approcher d�eux � la faveur des hallucinations et lan�ait une attaque.</p><p>Le roi plongea son �p�e en avant et sectionna un tube respiratoire. En se retournant, il vit un deuxi�me hjjk qui l�attaquait sur sa gauche. Il frappa � l�articulation de la jambe et le hjjk s�effondra. Sur sa droite, Chham ferraillait contre deux autres insectes. L�un �tait d�j� tomb�, l�autre vacillait. Salaman esquissa un sourire. Qu�ils envoient des dragons�! Qu�ils envoient des s�ismes et des oc�ans d�eau. Dans le combat corps � corps, ses troupes les �craseraient impitoyablement.</p><p>Les hallucinations continuaient. Geysers de sang, fontaines de lumi�re scintillante, montagnes s�effondrant du haut du ciel, ab�mes�s�ouvrant sous leurs pieds� Il ne semblait pas y avoir de limites � l�ing�niosit� des hjjk. Mais il suffisait de ne pas en tenir compte et de ne penser qu�� abattre tous les ennemis passant � port�e de ses armes�</p><p>��Et d�un�! Et un autre�! Frapper, trancher, tuer�!</p><p>La joie de la bataille l�emplissait comme peut-�tre jamais auparavant. Il se fraya un passage au milieu des ennemis sans pr�ter attention aux serpents qui flottaient en se tortillant devant ses yeux, aux fant�mes qui jaillissaient en ricanant de crevasses sulfureuses, aux yeux d�sincarn�s qui tournoyaient autour de sa t�te, aux vermilions qui chargeaient droit sur lui, aux rochers gigantesques qui mena�aient de l��craser. Ses guerriers, ralli�s par Chham et Athimin, avaient pris leur formation de combat constitu�e de trois triangles dispos�s en cercle et se d�fendaient farouchement.</p><p>Mais que voyait-il�? Biterulve, � la pointe de l�un de ces triangles�?</p><p>Cela transgressait son ordre formel. Jamais le jeune prince ne devait s�exposer de la sorte. Athimin le savait. L�enfant pouvait se battre en seconde ligne, mais ne devait pas se trouver au milieu des guerriers de la premi�re ligne. En proie � une rage folle, Salaman regarda autour de lui. O� �tait pass� Athimin�? Il �tait cens� ne pas quitter son fr�re des yeux pendant une seule seconde.</p><p>Ah�! Il �tait l�! En premi�re ligne, lui aussi, s�par� de Biterulve par cinq ou six guerriers, frappant � grands coups de son �p�e.</p><p>Salaman l�appela et montra son fr�re du doigt.</p><p>��Tu vois o� il est�? Va le rejoindre. Va le rejoindre, abruti�!</p><p>Athimin ouvrit grande la bouche et inclina la t�te en signe d�assentiment. Biterulve semblait totalement indiff�rent � sa s�curit�. Il frappait les hjjk avec une f�rocit� dont Salaman ne l�aurait pas cru capable. Athimin avait commenc� � se d�placer dans la m�l�e confuse et se rapprochait du jeune prince. Salaman se porta lui aussi vers l�avant. Il voulait se d�barrasser des hjjk qui entouraient Biterulve et repousser son fils au c�ur de la phalange de guerriers.</p><p>Trop tard.</p><p>Salaman �tait encore � vingt pas du jeune prince, en train de traverser une zone peupl�e de monstres fantomatiques s�agitant au milieu d�un nuage d�un noir d�encre quand il vit un hjjk qui semblait deux fois plus grand que Thu-kimnibol se dresser en un �clair devant Biterulve et transpercer de sa lance le corps du jeune homme.</p><p>Le roi poussa un affreux rugissement de rage. Il avait l�impression qu�une barre de fer incandescente venait de lui traverser le front. En un instant, il atteignit l�endroit o� gisait Biterulve et trancha net d�un seul coup d��p�e la t�te du hjjk gigantesque. Il entendit presque aussit�t Athimin lui murmurer � l�oreille des excuses et d�inutiles explications. Sans une seconde d�h�sitation, retournant contre lui toute la fureur qui le poss�dait, Salaman lui assena du tranchant de son arme un grand coup qui lui ouvrit la poitrine, traversant la fourrure, les chairs et les os.</p><p>��P�re�, murmura Athimin d�une voix p�teuse avant de s�effondrer � ses pieds.</p><p>Salaman ouvrit des yeux horrifi�s. Biterulve gisait � sa gauche et Athimin � sa droite. Son esprit �tait incapable d�assimiler ce que ses yeux voyaient. Son �me �tait en proie � une douleur indicible.</p><p><emphasis>Qu�ai-je fait�? Qu�ai-je fait�?</emphasis></p><p>La bataille faisait rage autour de lui. Mais le roi demeurait immobile et silencieux, purg� en un instant d�horreur de toute folie, de toute soif de sang. Les g�missements des guerriers bless�s, les r�les des mourants et les cris furieux de ceux qui vivaient encore et se battaient parvenaient � ses oreilles, mais tout lui �tait incompr�hensible. Il ne comprenait pas ce qu�il faisait l�, devant les corps sans vie de deux de ses fils�; entour� de fant�mes et de monstres, et de ces insectes hurlants aux yeux immenses qui brandissaient des sabres devant lui. Pourquoi�? � quoi bon tout cela�?</p><p>Quelle folie�! Quel g�chis�!</p><p>Il demeurait p�trifi�, h�b�t�, bris� par la douleur.</p><p>Puis il sentit la br�lure d�une autre sorte de douleur quand la lance d�un hjjk traversa la partie charnue de son bras. Une douleur fulgurante qui le laissa ahuri. Des larmes br�lantes lui piqu�rent les yeux et le d�sarroi le fit ciller. Un �pais brouillard enveloppa son �me. Pendant un instant, sous le choc de la blessure, il eut l�impression d��tre revenu de longues ann�es en arri�re, quand il n��tait encore qu�un jeune guerrier ambitieux, presque aussi intelligent que Hresh, dont le r�ve �tait de b�tir une grande cit�, une dynastie, un empire. Mais, si c��tait vrai, que faisait-il dans ce vieux corps tout raide, pourquoi souffrait-il tellement et pourquoi saignait-il�? Ah�! oui�! Les hjjk�! Les hjjk attaquaient leur petite colonie. Harruel �tait d�j� tomb� sous leurs coups. La situation paraissait d�sesp�r�e. Mais il n�y avait pas le choix, il fallait continuer � se battre� continuer � se battre�</p><p>Le brouillard se dissipa et il retrouva sa clart� d�esprit. Biterulve et Athimin gisaient � ses pieds et lui-m�me allait mourir. Il prit brusquement conscience avec une nettet� impitoyable de la vanit� d�une existence consacr�e � �difier un mur et � entretenir la haine d�un ennemi lointain et incompr�hensible dont il aurait bien mieux valu ne pas se pr�occuper.</p><p>Il se retourna et vit l�insecte � la carapace luisante qui l�observait gravement comme s�il n�avait jamais vu un membre du Peuple. Le hjjk se disposait � lui porter un autre coup.</p><p>��Vas-y, dit Salaman. Quelle importance�!</p><p>��P�re�! Recule�!</p><p>C��tait Chham. Salaman �clata de rire. Il montra les corps de ses fils.</p><p>��Tu vois�? dit-il. Biterulve combattait en premi�re ligne. Et Athimin� Athimin�</p><p>Il sentit qu�on le poussait de c�t�. Une �p�e fendit l�air devant lui. Le hjjk s�effondra. Le visage de Chham s�approcha tout pr�s du sien. Le m�me visage que lui�; il avait l�impression de regarder dans un miroir son propre reflet venu du pass�.</p><p>��P�re, tu es bless�!</p><p>��Biterulve� Athimin�</p><p>��Doucement� Laisse-moi t�aider�</p><p>��Biterulve�</p><empty-line/><p>��Comment�? s��cria Thu-kimnibol. Salaman�? Et son arm�e�?</p><p>��Ou plut�t ce qu�il en reste, dit Esperasagiot. C�est un spectacle affligeant, prince. Vous devriez aller � leur rencontre. Ils semblent presque ne pas avoir la force de se tra�ner jusqu�ici.</p><p>��Pourrait-il s�agir d�un pi�ge�? demanda Nialli Apuilana. Pourrait-il nous ha�r au point de vouloir nous attirer � l�ext�rieur du camp et nous assaillir�?</p><p>��Non, madame, r�pondit Esperasagiot en riant. Il ne reste plus de haine en lui. Si vous les voyiez, vous comprendriez. Ils sont dans un piteux �tat. C�est un v�ritable miracle qu�ils aient r�ussi � arriver jusqu�ici.</p><p>��� quelle distance sont-ils�? demanda Thu-kimnibol.</p><p>��Une demi-heure, � dos de xlendi.</p><p>��Pr�parez ma monture. Vous m�accompagnerez avec Dumanka, Kartafirain et dix guerriers.</p><p>��Veux-tu que j�y aille aussi�? demanda Nialli Apuilana.</p><p>��Il vaudrait mieux que tu restes aupr�s de ton p�re, dit Thu-kimnibol en se tournant vers elle. On m�a dit qu�il �tait tr�s faible ce matin. Il faut que l�un de nous deux soit aupr�s de lui si sa fin est proche.</p><p>��Oui, dit-elle doucement.</p><p>Et elle s��loigna.</p><empty-line/><p>Ce qui restait de l�arm�e de la Cit� de Yissou avait install� son campement, si l�on pouvait appeler cela un campement, en rase campagne, pr�s d�un petit cours d�eau, au nord du camp de Thu-kimnibol. Esperasagiot n�avait pas exag�r� c��tait un spectacle affligeant. Sur la multitude qui avait quitt� Yissou, il ne restait plus que quelques centaines de guerriers et tous semblaient plus ou moins bless�s. Ils �taient vautr�s par terre, �parpill�s sur le sol comme des v�tements diss�min�s dans une pi�ce et ils disposaient en tout et pour tout de trois tentes en lambeaux. En voyant Thu-kimnibol et son escorte approcher, un homme au visage ferm� en qui le prince reconnut Chham, le fils de Salaman, s�avan�a en claudiquant � leur rencontre.</p><p>��Ce sont de tristes et douloureuses retrouvailles, prince Thu-kimnibol. J�ai honte de para�tre devant vous dans cet �tat.</p><p>Thu-kimnibol chercha des paroles d�encouragement, mais il n�en trouva pas. Apr�s un long silence, il se pencha et donna l�accolade au fils de Salaman, sans le serrer trop fort, de crainte de rouvrir quelque blessure.</p><p>��Que pouvons-nous faire pour vous�? demanda-t-il.</p><p>��Il nous faut des gu�risseurs, des rem�des, de la nourriture. Mais ce dont nous avons besoin par-dessus tout, c�est de repos. Nous battons en retraite depuis� Je ne sais plus combien de temps. Une semaine, peut-�tre deux. Nous avons perdu la notion du temps.</p><p>��Je suis navr� de voir � quel point les choses ont mal tourn� pour vous.</p><p>��Tout avait pourtant fort bien commenc�, dit Chham qui semblait avoir un regain d��nergie. Nous les avons d�faits � plusieurs reprises. Nous les avons massacr�s sans piti�. Mon p�re a combattu comme un dieu. Rien ne pouvait r�sister � sa fougue. Et puis�</p><p>Il baissa la t�te.</p><p>��Et puis les insectes ont utilis� la magie. Ils se sont servis de la Pierre des Miracles pour nous envoyer des visions oniriques, pour provoquer des hallucinations visuelles. Vous verrez, ils feront la m�me chose la prochaine fois que vous les affronterez.</p><p>��Il y a donc eu une bataille de visions. Et une lourde d�faite.</p><p>��Oui, une tr�s lourde d�faite.</p><p>��Et votre p�re, le roi�?</p><p>Chham indiqua de la main par-dessus son �paule la direction de la plus grande des trois tentes.</p><p>��Il vit. Mais vous n�allez pas le reconna�tre. Mon fr�re Athimin a �t� tu�, et Biterulve aussi.</p><p>��Biterulve aussi�!</p><p>��Et mon p�re a �t� gri�vement bless�. Mais il a surtout chang�. Il a beaucoup chang�, vous verrez. Nous avons eu beaucoup de chance de pouvoir leur �chapper. Une temp�te de sable s�est lev�e et les hjjk ne pouvaient plus nous voir. Nous en avons profit� pour fuir sans nous faire remarquer. Et nous voil�, prince Thu-kimnibol. Nous voil�.</p><p>��O� est le roi�?</p><p>��Venez. Je vais vous conduire aupr�s de lui.</p><empty-line/><p>L�homme affaibli, fl�tri par le chagrin, que Thu-kimnibol d�couvrit �tendu sur une paillasse n�avait gu�re de ressemblance avec le Salaman qu�il avait connu. Sa fourrure blanche, terne et hirsute, laissait voir des plaques de peau nue. Ses yeux aussi �taient ternes, ces yeux gris tr�s �cart�s, autrefois si per�ants. Des bandages couvraient tout le haut de son corps qui semblait comme ratatin�, presque fr�le. Le roi ne sembla m�me pas voir Thu-kimnibol quand il entra. Une vieille femme d�charn�e en qui Thu-kimnibol reconnut la femme-offrande en chef de la Cit� de Yissou �tait assise au chevet du roi et des talismans �taient dispos�s tout autour de lui.</p><p>��Est-il r�veill�? murmura Thu-kimnibol.</p><p>��Il est tout le temps comme cela, dit Chham en s�avan�ant. P�re, le prince Thu-kimnibol est arriv�.</p><p>��Thu-kimnibol�? Qui�?</p><p>Ce n��tait qu�un souffle, un filet de voix.</p><p>��Le fils de Harruel, dit doucement Thu-kimnibol.</p><p>��Ah�! Le gar�on de Harruel. Il s�appelle Samnibolon. Aurait-il chang� de nom maintenant�? O� est-il�? Dites-lui de s�approcher.</p><p>Thu-kimnibol se pencha vers lui. Il supportait � grand-peine de croiser ce regard �teint.</p><p>Salaman lui sourit.</p><p>��Et comment va ton p�re, mon gar�on�? demanda-t-il de la m�me voix � peine audible. Harruel, le bon roi, le grand guerrier�?</p><p>��Mon p�re est mort depuis longtemps, mon cousin, dit Thu-kimnibol d�une voix tr�s douce.</p><p>��Ah�! Ah�! vraiment�?</p><p>Une �tincelle de vie passa fugitivement dans le regard de Salaman et il essaya de se mettre sur son s�ant.</p><p>��Ils nous ont vaincus. Chham te l�a dit�? J�ai laiss� deux fils sur le champ de bataille et plusieurs milliers d�hommes. Ils nous ont taill�s en pi�ces. Et nous l�avons bien m�rit�. Quelle b�tise de leur faire la guerre, de s�enfoncer comme des idiots au c�ur de leur territoire�! C��tait de la folie, de la folie pure et simple�! Je m�en rends bien compte maintenant Et peut-�tre le comprends-tu aussi, Samnibolon. Hein�? Hein�?</p><p>��J�ai pris le nom de Thu-kimnibol depuis d�j� de longues ann�es.</p><p>��Oui, bien s�r. Thu-kimnibol.</p><p>Salaman parvint � esquisser un pauvre sourire.</p><p>��Vas-tu poursuivre lia guerre, Thu-kimnibol�?</p><p>��Oui. Jusqu�� ce que la victoire soit � nous.</p><p>��Il n�y aura jamais de victoire. Les hjjk te repousseront comme ils m�ont repouss�. Ils te submergeront de r�ves.</p><p>Lentement, au prix d�un effort manifeste, Salaman secoua la t�te.</p><p>��Cette guerre est une erreur. Nous aurions d� accepter leur proposition de trait� et tracer cette fronti�re au milieu du continent. Je le comprends maintenant, mais il est trop tard. Trop tard pour Biterulve, trop tard pour Athimin, trop tard pour moi. Mais fais comme tu l�entends, poursuivit-il avec un rire caverneux. Pour moi, la guerre est finie. Tout ce que je d�sire maintenant, c�est la mis�ricorde des dieux.</p><p>��Leur mis�ricorde�? Pourquoi�? demanda Thu-kimnibol en enflant la voix.</p><p>C��tait la premi�re fois depuis son entr�e sous la tente du bless� qu�il abandonnait le chuchotement.</p><p>Chham lui tira le bras en arri�re comme pour lui signifier que le roi n�avait pas la force de se lancer dans de telles discussions.</p><p>��Pourquoi�? reprit Salaman d�une voix plus forte. Pour avoir conduit mes guerriers dans ce pays hostile o� ils se sont fait tailler en pi�ces. Pour avoir pouss� mes Consentants � leur perte ainsi que l�arm�e qui a suivi leurs traces, tout cela dans le but de susciter une guerre qui n�aurait jamais d� avoir lieu. Les dieux n�ont jamais voulu que nous combattions les hjjk, car les hjjk sont autant que nous des cr�atures des dieux. Cela ne fait plus aucun doute pour moi. J�ai donc p�ch�: il me faudra entreprendre une purification et, par la gr�ce de Mueri et de Friit, je le ferai avant de mourir. Je suppose que j�implorerai �galement la mis�ricorde de la Reine. Mais comment faire�?</p><p>Salaman se redressa et saisit le poignet de Thu-kimnibol avec une �tonnante vigueur.</p><p>��Acceptes-tu de me donner une escorte pour rentrer � Yissou, Thu-kimnibol�? Quelques douzaines d�hommes pour rebrousser chemin � travers tout ce maudit d�sert que nous avons travers�. Pour me ramener dans ma cit� o� j�irai m�incliner devant les dieux dans la chapelle que je leur ai �difi�e il y a bien longtemps et les implorer de me donner la paix. C�est tout ce que je te demande.</p><p>��Si tu le d�sires vraiment, oui. Bien entendu.</p><p>��Et veux-tu prier pour moi, toi aussi, en poursuivant ta route vers le Nid�? Prie pour le repos de mon esprit, Thu-kimnibol. Et j�en ferai autant pour toi.</p><p>Il ferma les yeux. Chham fit signe � Thu-kimnibol de sortir de la tente.</p><p>��Il est rong� par un sentiment de culpabilit� pour la mort de mes fr�res, dit Chham quand ils furent sortis. Son �me est remplie de remords pour cela et pour tout ce qui dans sa vie lui appara�t maintenant comme un p�ch�. Je n�aurais jamais cru qu�un homme puisse �tre si totalement transform� en si peu de temps.</p><p>��Il aura son escorte, je m�y engage.</p><p>��Jamais il ne reverra Yissou, dit Chham avec un petit sourire triste. D�apr�s le gu�risseur, il n�en a plus que pour deux ou trois jours. Sa derni�re demeure sera en territoire hjjk. Pour ce qui est des survivants de notre arm�e�</p><p>Il eut un petit haussement d��paules.</p><p>��Nous sommes dispos�s � nous placer sous votre commandement jusqu�� la fin de la guerre. Si vous nous acceptez, dans l��tat o� nous sommes. Et si vous refusez, nous nous d�brouillerons pour rentrer chez nous et nous attendrons de conna�tre l�issue de la campagne.</p><p>��Restez avec nous, bien s�r, dit Thu-kimnibol. Restez avec nous et battez-vous � nos c�t�s, si vous avez la force de continuer. Nous ne voulons pas vous repousser. Votre cit� et la n�tre sont destin�es � �tre alli�es, pour toujours.</p><empty-line/><p>La nuit tombait rapidement. Nialli Apuilana �tait agenouill�e au chevet de son p�re. Thu-kimnibol se tenait en retrait, dans l�ombre, hors de port�e de la lumi�re des phosphobaies.</p><p>��Prends mon amulette, souffla Hresh. Passe-la autour de ton cou.</p><p>Nialli Apuilana serra les poings en comprenant ce que Hresh devait avoir en t�te. Il avait port� cette amulette en sautoir toute sa vie�; jamais elle ne l�avait vu sans le talisman. S�il la lui donnait maintenant�</p><p>Elle se retourna vers Thu-kimnibol qui inclina la t�te. Fais-le, dit-il en formant silencieusement les mots avec ses l�vres. Fais-le.</p><p>Elle d�noua le cordon qui retenait l�amulette et tira doucement sur le talisman. C��tait un petit objet ovale, un simple morceau de verre de couleur verte, sur lequel �taient grav�s des signes minuscules, si petits qu�elle �tait incapable de les d�chiffrer. Le talisman semblait tr�s ancien et tr�s usag�. Elle eut une �trange sensation de froid en le prenant au creux de sa main, mais, quand elle l�attacha autour de son cou, elle sentit un picotement et une l�g�re chaleur.</p><p>Elle baissa les yeux vers l�amulette qui pendait entre ses seins.</p><p>��Quels sont ses pouvoirs, p�re�?</p><p>��Je pense qu�ils sont tr�s limit�s. Mais elle appartenait � Thaggoran, qui �tait chroniqueur avant moi. Il m�a dit que c��tait un vestige de la Grande Plan�te. Disons que c�est l�insigne de la fonction du chroniqueur. Je l�utilise parfois pour �voquer Thaggoran, quand j�ai besoin de lui. C�est � toi de la porter maintenant.</p><p>��Mais, je�</p><p>��Tu es le nouveau chroniqueur, d�clara Hresh.</p><p>��Comment�? Mais, p�re, je n�ai pas �t� form�e � cela�! Et le chroniqueur n�a encore jamais �t� une femme�!</p><p>Hresh parvint � esquisser un petit sourire.</p><p>��Tout change, dit-il. Tout change perp�tuellement. Chupitain Stuld t�aidera. Io Sangrais et Plor Killivash, aussi, s�ils rentrent sains et saufs de la guerre. Les chroniques doivent rester dans notre famille.</p><p>Il tendit la main et �treignit celle de sa fille. Elle trouva ses doigts minuscules, comme s�il redevenait un enfant. Hresh ferma les yeux et les rouvrit.</p><p>��Je n�aurais jamais cru avoir une fille, tu sais. Je n�aurais jamais cru avoir un enfant.</p><p>��Quand je pense � tout le chagrin que tu as eu � cause de moi, p�re�!</p><p>��Jamais, ma fille. Tu ne m�as donn� que du bonheur. Il faut me croire.</p><p>L��treinte de sa main se resserra encore sur celle de Nialli.</p><p>��Je t�ai toujours aim�e, Nialli, et je t�aimerai toujours. Tu n�oublieras pas de transmettre tout mon amour � Taniane� Ma compagne de toutes ces ann�es. Comme elle sera triste. Mais il ne faut pas. Je serai assis aupr�s de Dawinno et j�aurai tellement de choses � lui demander. Mon fr�re est-il l�? demanda-t-il apr�s un silence.</p><p>��Oui.</p><p>��C�est bien ce qu�il me semblait. Dis-lui de venir.</p><p>Mais Thu-kimnibol s�approchait d�j� du lit de Hresh. Il s�agenouilla et lui tendit une main que le chroniqueur caressa, effleurant du bout des doigts ceux de Thu-kimnibol.</p><p>��Mon fr�re, murmura-t-il. Je transmettrai ton amour � Minbain. Et maintenant, tu dois partir. La suite est une affaire entre Nialli et moi. Elle te racontera plus tard, si elle le d�sire.</p><p>Thu-kimnibol inclina la t�te. L�g�rement, tendrement, il posa la main sur le front de Hresh, comme s�il esp�rait que ce contact permettrait � la sagesse du chroniqueur de passer dans son propre esprit. Puis il se releva et sortit de la tente sans un regard en arri�re.</p><p>��� ma ceinture, sous mon �charpe, dit Hresh, tu vas trouver une petite bourse de velours.</p><p>��P�re�</p><p>��Prends-la. Ouvre-la.</p><p>Elle fit tomber la petite pierre polie dans le creux de sa main et la regarda avec �merveillement. Jamais encore elle ne l�avait touch�e et, � sa connaissance, personne d�autre que Hresh n�avait le droit de la toucher. Il ne lui avait m�me que tr�s rarement permis de la regarder. D�une certaine mani�re, elle n��tait pas tr�s diff�rente de l�amulette qu�il venait de lui donner, car elle �tait �galement tr�s lisse et, sur son pourtour, un r�seau de lignes entrelac�es formait un motif si fin que Nialli Apuilana ne pouvait en distinguer les d�tails. La pierre produisait une douce chaleur, � peine perceptible. Mais, alors que l�amulette semblait l�g�re comme la plume, la Pierre des Miracles avait dans sa main une extraordinaire densit�. Nialli Apuilana se sentait mal � l�aise, terrifi�e par le pouvoir fantastique de la pierre sacr�e.</p><p>��Tu sais ce que c�est�? demanda Hresh.</p><p>��Le Barak Dayir.</p><p>��Oui, le Barak Dayir. Mais personne ne sait exactement ce qu�est la Pierre des Miracles. Le vieux proph�te Beng m�a dit un jour que c��tait un amplificateur, c�est-�-dire quelque chose qui augmente une chose. Je t�ai dit un jour que cette pierre a �t� fabriqu�e par les humains qui r�gnaient sur la Terre avant m�me l�av�nement de la Grande Plan�te. Et ils nous l�ont remise pour nous prot�ger quand ils seraient partis. C�est tout ce que je sais. Il faut que tu la gardes maintenant. Et que tu apprennes � l�utiliser.</p><p>��Mais comment vais-je�</p><p>��Nous allons accomplir un couplage, Nialli.</p><p>��Un couplage�? dit-elle, les yeux �carquill�s. Avec toi, p�re�?</p><p>��Il le faut. Cela ne pourra pas te faire de mal, et tu as beaucoup � y gagner. Quand nous serons unis, tu prendras le Barak Dayir, tu le placeras � l�extr�mit� de ton organe sensoriel et tu le serreras tr�s fort. Tu entendras d�abord une musique et, apr�s, je t�aiderai. Veux-tu le faire, Nialli�?</p><p>��Bien s�r.</p><p>��Alors, approche-toi de moi.</p><p>Elle referma les bras autour de lui. Il ne p�se presque plus rien, se dit-elle. Il ne lui reste plus que son enveloppe de chair et cet esprit qui continue de br�ler � l�int�rieur.</p><p>��Ton organe sensoriel. Rapproche-le du mien�</p><p>��Oui. Oui.</p><p>Jamais Nialli Apuilana ne s��tait attendue � conna�tre un jour cette communion. Mais, d�s l�instant o� son organe sensoriel effleura celui de Hresh, toutes les craintes et les incertitudes s�envol�rent, et c�est avec une joie ineffable qu�elle sentit le torrent de son esprit s�engouffrer en elle. Sa joie �tait si profonde qu�elle en fut tout �tourdie et qu�elle se laissa entra�ner sans r�sistance. Puis elle songea � la Pierre des Miracles et elle enroula pr�cautionneusement la pointe de son organe sensoriel autour du talisman avant de resserrer son �treinte. Le brouillard envahit aussit�t son �me. Une colonne de musique monta tout autour d�elle et cette harmonie enivrante la souleva et projeta son �me vers les cieux.</p><p>Mais Hresh �tait � ses c�t�s, il lui souriait tendrement, sereinement, il la soutenait, il la guidait. Ils s��lanc�rent tous deux � travers la vo�te c�leste. Une grande lumi�re dor�e ruisselait de l�ouest, un rayonnement �clatant, �blouissant, qui prenait peu � peu des teintes �carlates d�une stup�fiante intensit� et allait s�assombrissant. Les t�n�bres commen�aient � l�envelopper, mais, tandis qu�il volait avec sa fille vers ce royaume o� il �tait attendu, il lui offrit un dernier pr�sent, il lui fit le don de sa lumi�re, de son amour, de sa sagesse. Il lui dit d�un seul �lan ininterrompu tout ce qu�elle devait savoir. Jusqu�� ce qu�il ne puisse plus rien lui dire.</p><empty-line/><p>C�est donc le commencement, se dit Hresh. Le commencement du dernier voyage. Tout s�assombrit autour de lui.</p><p>Nialli, songe-t-il. Minbain. Taniane.</p><p>Il sent l�approche du tourbillon qui va l�emporter et il regarde au fond.</p><p>Est-ce donc l� que je vais�? Que vais-je y trouver�? Vais-je �prouver quelque chose�? Pourrai-je encore toucher et sentir�? Si seulement je pouvais voir un peu plus distinctement�</p><p>Voil�, c�est mieux. Mais comme cela a l�air �trange, � l�int�rieur de ce tourbillon. Est-ce toi, Torlyri�? Thaggoran�? Comme tout cela est �trange�!</p><p>M�re. Nialli. Taniane.</p><p><emphasis>Oh�! Regarde, Taniane�! Regarde�!</emphasis></p><empty-line/><p>Quand elle sortit de la tente, elle trouva Thu-kimnibol en compagnie de Chham. Les deux hommes interrompirent leur conversation en la voyant approcher et ils lui lanc�rent un regard �trange, comme si elle s��tait transform�e en une cr�ature d�un autre monde, d�une esp�ce qu�il ne leur avait jamais �t� donn� de voir.</p><p>��Et ton p�re�? demanda Thu-kimnibol.</p><p>��Il est aupr�s de Dawinno maintenant, dit-elle, les yeux secs, d�un ton bizarrement calme.</p><p>��Ah�!</p><p>Un frisson secoua le corps massif de Thu-kimnibol et il fit les Cinq Signes, lentement, pos�ment, et � deux reprises, puis une troisi�me fois le signe de Dawinno.</p><p>��Jamais il n�y a eu personne comme lui, dit-il apr�s un silence, d�une voix bris�e par l��motion. Nous avions la m�me m�re, mais je peux t�avouer que je n�ai jamais eu le sentiment d��tre vraiment son fr�re. Son esprit �tait presque celui d�un dieu. Je me demande comment nous allons faire sans lui.</p><p>Nialli ouvrit la main pour lui montrer la bourse de velours contenant le Barak Dayir.</p><p>��J�ai la Pierre des Miracles, dit-elle. Et Hresh a fait passer en moi une grande partie de lui. Tu l�as entendu dire que je devais �tre le prochain chroniqueur, n�est-ce pas�? Dor�navant, je remplacerai Hresh, si j�en suis capable. Je prononcerai ce soir les paroles d�adieu pour lui et nous honorerons sa d�pouille. Mais il est d�j� avec Dawinno.</p><p>��Il a toujours �t� avec Dawinno, madame, dit brusquement Chham. C�est du moins ce que l�on disait de lui, qu�il fr�quentait les dieux depuis le jour de sa naissance. C��tait certainement vrai. Je ne l�ai jamais connu personnellement, mais cela ne fait aucun doute pour moi. Quel jour funeste, qui a vu de si grandes pertes�!</p><p>��Le roi Salaman a rendu l��me aujourd�hui, lui aussi, dit Thu-kimnibol. Le prince Chham�� ou devrais-je dire le roi Chham�?�� vient juste de revenir.</p><p>��Nous allons donc les pleurer ensemble, dit Nialli. Quand je dirai les pri�res pour mon p�re, je les dirai �galement pour le v�tre.</p><p>��Si vous voulez, madame. Je vous en serai tr�s reconnaissant.</p><p>��Nous porterons leurs d�pouilles en terre, c�te � c�te, dans ce lieu d�sol�, dit Thu-kimnibol. Qui ne sera plus d�sol�, car Salaman et Hresh y seront ensevelis, eux qui �taient les deux hommes les plus sages au monde.</p><empty-line/><p>La main gauche pos�e sur le masque de Koshmar et la droite sur celui de Lirridon, Taniane s�effor�ait de chasser la torpeur qui envahissait son �me depuis le d�but de l�apr�s-midi, une �trange et d�plaisante sensation de froid sous son sternum. Rassemblant toutes les forces qui lui restaient, elle s�obligea � revenir � ce que Puit Kjai �tait en train de lui dire.</p><p>��Une insurrection�? Contre moi�?</p><p>��Contre nous tous, madame. Un soul�vement dont l�objet est de balayer tous ceux qui d�tiennent le pouvoir dans la Cit� de Dawinno.</p><p>Elle lui lan�a un regard las et sceptique.</p><p>��Quelqu�un d�tient-il encore le pouvoir dans la Cit� de Dawinno, Puit Kjai�?</p><p>��Madame�! Que dites-vous l�, madame�?</p><p>Taniane d�tourna la t�te. Elle �tait incapable d�affronter le regard intense des yeux �carlates de Puit Kjai. Elle avait l�impression d�avoir v�cu pendant des ann�es avec cette profonde lassitude de l��me, mais, ce jour-l�, cela semblait avoir empir� au point de la paralyser.</p><p>Elle caressa les masques. Ils �taient rest�s longtemps accroch�s au mur de son bureau, mais, peu apr�s le d�part de Nialli Apuilana pour la guerre et la disparition de Hresh, elle les avait d�croch�s pour les poser pr�s d�elle, sur son bureau, o� elle pouvait les voir sans avoir � se retourner et les toucher quand l�envie lui en prenait. Ils lui apportaient du r�confort et, du moins se plaisait-elle � le croire, de la force. Elle se souvenait que, dans le cocon, le long du mur arri�re de la salle principale, se trouvait une plaque polie de pierre noire consacr�e � la m�moire des chefs disparus de la tribu. Chaque fois qu�elle avait � faire face � des difficult�s, Koshmar effleurait la pierre du bout des doigts et elle invoquait les anciens chefs. Mais la tribu avait quitt� le cocon et la pierre noire y �tait rest�e. Taniane regretta de ne pas l�avoir. Heureusement, il lui restait les masques.</p><p>��Continuez, dit-elle � Puit Kjai au bout d�un long moment. Qui sont les meneurs de cette insurrection�?</p><p>��Cela, je ne peux pas vous le dire.</p><p>��Mais vous �tes certain qu�elle est en pr�paration�?</p><p>��Le mot d�ordre vient des chapelles, dit Puit Kjai avec un haussement d��paules. De la classe populaire. J�en ai eu vent par la fille du neveu d�un vieux palefrenier de l��curie de mon fils qui fr�quente la chapelle de Tikharein Tourb.</p><p>��La fille du neveu d�un palefrenier�</p><p>��Oui, je sais que c�est un peu mince. On m�a donc rapport� qu�ils ont l�intention de tuer Thu-kimnibol � son retour de la guerre, si les hjjk ne s�en sont pas d�j� charg�s, et qu�ils veulent �galement nous mettre � mort, vous, moi et la majorit� des membres du Praesidium, � l�exception d�une poign�e qu�ils laisseront en vie pour gouverner la cit� en leur nom. Puis ils feront la paix avec les hjjk et imploreront leur pardon.</p><p>��Vous me dites cela, Puit Kjai, comme si, vous-m�me, vous n�aviez jamais souhait� faire la paix avec les hjjk.</p><p>��Pas de cette mani�re. Pas � la suite d�une vaste �puration dans les rangs de la noblesse. Et, croyez-moi, madame, ces rumeurs de conspiration n�ont rien de fantaisiste. Je me demande m�me s�ils ne se sont pas d�j� d�barrass�s de Hresh.</p><p>��Non, r�pliqua imm�diatement Taniane. Hresh est encore vivant.</p><p>��Vraiment�? Et o� est-il donc�?</p><p>��Loin d�ici, je pense. Mais je sais qu�il est en vie. Il y a entre nous un lien qui transcende la distance. Aussi loin soit-il, je le sens toujours pr�s de moi. Il n�est rien arriv� � Hresh, j�en ai la certitude absolue.</p><p>��Que Nakhaba vous entende, madame.</p><p>Ils se regard�rent longuement en silence. Le puissant chef Beng �tait si grand que sa t�te surmont�e du casque de sa tribu touchait presque le plafond. Il �tait maigre, avec un visage �maci�, mais il y avait de la noblesse dans sa maigreur m�me. Taniane se souvenait vaguement du p�re de Puit Kjai, Noum om Beng, le vieux sage du Peuple aux Casques, dont Hresh recevait ses enseignements. Puit Kjai lui ressemblait de plus en plus�; il avait le m�me maintien empreint de gravit�, sa haute taille compensant la fragilit� de sa charpente. Ce jour-l�, il portait un casque tout noir surmont� d�une ramure dor�e.</p><p>��Je vais enqu�ter sur ces rumeurs, dit enfin Taniane. Si vous apprenez autre chose, venez me voir imm�diatement.</p><p>��Vous avez ma parole, madame.</p><p>Il lui offrit la b�n�diction de Nakhaba et quitta la pi�ce.</p><p>Taniane s�installa tranquillement � son bureau et posa les mains sur ses masques.</p><p>Elle �tait certaine qu�il y avait du vrai dans ce qu�il lui avait racont�. Le culte de Kundalimon prenait de plus en plus d�extension dans la cit�; pourquoi ses chefs n�essaieraient-ils pas de mettre de force un terme � la guerre�? Il ne restait plus personne pour s�opposer � eux. Thu-kimnibol et ses fid�les �taient sur le front, Hresh avait disparu et tous les jeunes gens qui restaient semblaient avoir �pous� le nouveau culte. Elle-m�me ne faisait m�me plus semblant d�exercer son autorit�. Elle avait l�impression d�avoir �t� laiss�e de c�t� et d��tre compl�tement d�pass�e par les �v�nements. Oui, il �tait vraiment temps de passer la main, comme le disait le message attach� � la pierre qu�on lui avait lanc�e un jour, dans la rue, bien avant la guerre. Mais en faveur de qui�? Fallait-il remettre la cit� entre les mains des pr�tres de Kundalimon�? Elle aurait tant voulu que Thu-kimnibol revienne. Mais il devait �tre en train de massacrer les hjjk, ou de se faire massacrer par eux. Et Nialli �tait avec lui.</p><p>Taniane secoua la t�te. Elle �tait fatigu�e de vivre dans ce chaos permanent et elle n�aspirait plus qu�� une chose, se reposer.</p><p>Et ce n��tait pas tout. Il y avait cette �trange impression d�engourdissement qu�elle �prouvait dans la poitrine. Qu�est-ce que cela pouvait bien �tre�? Comme si elle se vidait de l�int�rieur. �tait-ce une maladie�? Elle n�avait pas oubli� Koshmar qui, � Vengiboneeza, avait brusquement commenc� � se fatiguer tr�s vite, qui avait avou� � Hresh que sa poitrine la br�lait, qu�elle souffrait beaucoup et qu�elle avait de la fi�vre, et qui �tait morte peu apr�s. Mon heure va peut-�tre bient�t sonner, se dit Taniane. Elle se demanda si elle ne ferait pas mieux d�aller voir Boldirinthe pour qu�elle lui donne un rem�de, puis elle se souvint que Boldirinthe �tait morte. Elles partaient toutes, l�une apr�s l�autre. Koshmar, Torlyri, Boldirinthe�</p><p>Mais ce qu�elle �prouvait, c��tait un engourdissement, pas une br�lure, pas une v�ritable douleur. Elle ne comprenait pas. Elle essaya de regarder en elle, de chercher la cause de ce malaise.</p><p>Mais, au m�me moment, il disparut, d�un seul coup. Elle ne sentait plus cet engourdissement, cette g�ne qui ne l�avait pas quitt�e depuis le lever du jour. Elle sentit avec �tonnement le malaise s�envoler brusquement, comme un lien trop �troit qui se brise net. Mais, � la place, elle ressentit quelque chose de bien pire�: une absence, un vide aigu et douloureux, un manque affreux. Elle comprit aussit�t. Un long frisson la parcourut et sa fourrure se h�rissa. Elle commen�a � sangloter, incapable de contenir ses larmes. Des vagues de chagrin la submergeaient. Pour la premi�re fois depuis plus de quarante ans, elle ne sentait plus la pr�sence de Hresh en elle. Il �tait parti. Parti � jamais.</p><empty-line/><p>� la clart� miroitante de la lune, le champ de bataille avait l�aspect froid et serein d�un immense glacier, m�me aux endroits o� le sol �tait d�fonc� et retourn� par les derniers combats. Les guerriers de Thu-kimnibol parcouraient prudemment le champ de bataille pour rassembler les corps de leurs compagnons d�armes tomb�s au champ d�honneur. Le regard de Nialli Apuilana se porta sur l�horizon o� elle distinguait les feux du campement hjjk. Pour l�instant, il y avait une tr�ve, mais, d�s le lendemain matin, tout recommencerait.</p><p>��C�est une guerre de cauchemars, lan�a Thu-kimnibol avec un rire aigre. Nous leur lan�ons des flammes et des turbulences et en retour, ils projettent des hallucinations auxquelles nous r�pondons par d�autres hallucinations. Une guerre entre des ennemis qui ne peuvent pas se voir et qui se cherchent � l�aveuglette�!</p><p>Nialli Apuilana sentait le poids de sa fatigue. Il avait combattu avec f�rocit� toute la journ�e, ralliant inlassablement ses troupes d�un bout � l�autre du champ de bataille, harcel� par les fant�mes et les monstres, comme Salaman l�avait pr�dit, il n�avait cess� de conduire ses guerriers � travers des jaillissements de feu, des hordes de monstres repoussants, des murailles d�eau et des avalanches, des torrents de sang et des gr�les de poignards. Son objectif �tait de trouver une position d�o� il pourrait v�ritablement faire des ravages dans les rangs des hjjk gr�ce aux armes de la Grande Plan�te. Mais ils avaient parfaitement compris sa tactique et ils tournoyaient autour de lui, se dissimulaient derri�re des images trompeuses, surprenant ses troupes par une s�rie d�embuscades. Nialli avait fait tout son possible en utilisant la Pierre des Miracles pour briser l��cran d�hallucinations dress� par les hjjk et semer la confusion dans leurs rangs en projetant � son tour des visions fantomatiques. Mais cela avait �t� une journ�e difficile, avec de bien maigres r�sultats. Et il ne fallait pas s�attendre qu�il en aille autrement le lendemain.</p><p>��Nos pertes sont-elles tr�s lourdes�? demanda Nialli Apuilana.</p><p>��Pas autant que je ne l�avais cru de prime abord. Une douzaine de morts et une cinquantaine de bless�s. Chham a encore perdu plusieurs hommes et il ne lui en restait pourtant pas beaucoup. La Cit� de Yissou sera un lieu d�sol� pendant de longues ann�es. Une g�n�ration enti�re a �t� fauch�e.</p><p>��Et la Cit� de Dawinno�?</p><p>��Nous n�avons pas souffert autant qu�eux. Ils ont perdu en une seule journ�e la plus grande partie de leur arm�e.</p><p>��Alors que nous ne perdons nos hommes que par dizaines � la fois. Mais, en fin de compte, cela reviendra au m�me, non�?</p><p>��Alors, nous devons nous rendre�? demanda-t-il en lui lan�ant un regard �nigmatique.</p><p>��Que dis-tu�?</p><p>��Je dis que, si nous continuons � nous battre, ils finiront par nous user peu � peu, quelles que soient les pertes que nous leur infligerons, et que, si nous cessons le combat, nous perdrons notre �me. Je pense que le temps joue contre nous et qu�il y a dans mon esprit plus de confusion et de questions qu�il n�y en a jamais eu.</p><p>Il tourna la t�te et baissa les yeux sur ses mains grandes ouvertes comme s�il esp�rait y d�couvrir quelque oracle. Quand il reprit la parole, il �tait manifeste qu�il n�avait rien trouv�.</p><p>��J�ai l�impression, Nialli, de conduire cette campagne dans deux directions � la fois. Je vais de l�avant avec ardeur pour an�antir tous les hjjk que je rencontrerai, comme � Vengiboneeza, et j�ai h�te de d�truire le Nid et tout ce qu�il contient. Mais, en m�me temps, une partie de moi me retient, me tire en arri�re, prie pour que la guerre s�ach�ve avant que j�aie fait du mal � la Reine. Tu comprends ce que c�est d��tre �cartel� de la sorte entre des aspirations contraires�?</p><p>��Oui, j�ai d�j� �prouv� cela. Le charme exerc� par le Nid est tr�s puissant.</p><p>��Crois-tu que c�est pour cela que Hresh a tenu � m�y emmener�? Pour me livrer au pouvoir de la Reine�?</p><p>��Il d�sirait seulement que tu connaisses tous les aspects du conflit. Que tu comprennes que les hjjk sont dangereux, mais pas malfaisants, qu�il y a une grandeur en eux, mais d�un genre tr�s diff�rent de ce que nous connaissons. Mais d�s que tu entres en contact avec le Nid, il devient une partie de toi-m�me et tu deviens une partie de lui. Je le sais. J�ai �prouv� cela, moi aussi, et sans doute beaucoup plus profond�ment que toi. N�oublie pas que je me suis consid�r�e comme appartenant au Nid.</p><p>��Oui, je sais.</p><p>��Et que j�ai r�ussi � m�en lib�rer. Mais pas enti�rement. Je ne pourrai jamais m�en lib�rer totalement. La Reine sera toujours en moi.</p><p>��Comme Elle est en moi�? s��cria-il d�une voix angoiss�e, les yeux �tincelants.</p><p>��Oui, je crois.</p><p>��Mais alors, comment puis-je livrer cette guerre, si mon ennemie fait partie de moi et si je fais partie d�Elle�?</p><p>��Il n�y a aucun moyen, r�pondit-elle apr�s une h�sitation.</p><p>��Je m�prise les hjjk�! Je veux les exterminer�!</p><p>��C�est vrai. Mais jamais tu ne te permettras de le faire.</p><p>��Alors, je suis perdu, Nialli�! Nous sommes tous perdus�!</p><p>Elle d�tourna le regard et le plongea dans l�ombre.</p><p>��Tu ne vois donc pas que c�est la terrible �preuve que nous imposent les dieux�? Il n�y a pas de solution facile. Mon p�re croyait que nous pourrions trouver un terrain d�entente avec les hjjk, que nous pourrions vivre en harmonie avec eux, comme les yeux de saphir et les autres races vivaient � leurs c�t�s � l��poque de la Grande Plan�te. Mais, malgr� toute sa sagesse, il se trompait. Tandis que je me lib�rais de l�emprise de la Reine, il y succombait � son tour. Et il s�est laiss� submerger. Mais nous ne sommes plus � l��poque de la Grande Plan�te et l�assimilation de deux races aussi diff�rentes que les n�tres est impossible. Les hjjk ont naturellement envie de dominer et d�absorber. Tout ce que nous pouvons esp�rer, c�est les tenir en �chec, comme l�ont peut-�tre fait les autres races de la Grande Plan�te.</p><p>��Et pourquoi ne pas les exterminer�?</p><p>��Parce que nous n�avons probablement pas les moyens de le faire. Et que, si jamais nous r�ussissions, il nous en co�terait beaucoup.</p><p>��Nous ne pouvons donc esp�rer mieux que de les tenir � distance�? dit Thu-kimnibol en secouant la t�te. Tracer une fronti�re au milieu du continent, avec les hjjk d�un c�t� et le Peuple de l�autre�?</p><p>��Oui.</p><p>��C�est ce que la Reine nous avait propos� au d�part. Pourquoi avons-nous donc refus�? Si nous avions accept� de signer ce trait�, nous nous serions �pargn� bien des pertes et des malheurs.</p><p>��Non, dit Nialli Apuilana. Tu oublies quelque chose d�important. Elle n�avait pas seulement propos� une division du territoire, mais �galement d�envoyer dans nos cit�s des penseurs du Nid chang�s de r�pandre Ses v�rit�s et Son plan. Ils seraient parvenus � la longue � propager chez nous l�amour de la Reine et nous serions tomb�s � jamais en Son pouvoir. Elle aurait exerc� Son emprise sur nous tous, comme Elle l�a fait avec Kundalimon et avec moi. Elle aurait limit� le taux d�accroissement de notre population afin que nous ne soyons jamais assez nombreux pour contrecarrer Ses desseins. Elle aurait choisi l�emplacement de nos nouvelles cit�s afin de conserver pour Son peuple la majeure partie de la plan�te. Telles auraient �t� les cons�quences de ce trait�. Ce qu�il nous faut, c�est la fronti�re, mais surtout pas l�infiltration des penseurs du Nid dans nos cit�s. Nous en avons d�j� trop souffert.</p><p>��La guerre doit donc se poursuivre jusqu�� ce qu�elle soit vaincue. Puis il nous faudra supprimer radicalement le culte de la Reine dans notre cit�.</p><p>Il se d�tourna et commen�a � marcher de long en large sous la tente.</p><p>��Par les Cinq�! Verrons-nous jamais la fin de tout cela�?</p><p>��Nous pouvons au moins en voir la fin pour ce soir, dit Nialli Apuilana en souriant.</p><p>��Que veux-tu dire�?</p><p>��Nous pouvons nous accorder ce soir un petit moment hors de la guerre, dit-elle en se rapprochant de lui dans la p�nombre. Juste pour nous deux.</p><p>Son organe sensoriel se dressa et se frotta timidement contre le sien. Il frissonna et sembla contenir un mouvement de recul, comme s�il �tait incapable de se d�barrasser des doutes et des inqui�tudes qui l�assaillaient. Mais elle resta contre lui et le soulagea doucement de sa nervosit� et de ses appr�hensions. Au bout d�un moment elle sentit qu�il commen�ait � se d�tendre. Il se dressa comme une montagne au-dessus d�elle et referma les bras sur son corps. Elle prit ses mains et les pla�a sur sa poitrine. Ils demeur�rent longtemps dans cette position en laissant la communion s��tablir. Puis ils se laiss�rent lentement glisser par terre, unis par l��me et par le corps, et pass�rent le reste de la nuit dans les bras l�un de l�autre.</p><p>L�aube se l�ve. Thu-kimnibol est encore plong� dans ses r�ves. Sa poitrine massive monte et descend � un rythme r�gulier. Dans son sommeil, il a jet� sur son visage le bras qui brandit l��p�e. Nialli Apuilana effleure son front de ses l�vres et sort doucement de la couche qu�ils partagent pour gagner l�autre extr�mit� de la tente.</p><p>Elle s�agenouille et murmure le nom de Yissou le Protecteur et fait le signe du dieu. Puis elle dit le nom de Dawinno le Destructeur, qui est aussi Dawinno le Transformateur, et elle fait le signe du dieu. Elle sent leur pr�sence qui p�n�tre en elle et elle leur rend gr�ce.</p><p>Elle porte la main � l�amulette nich�e dans l��paisse fourrure de sa poitrine et elle �voque son p�re. Au bout d�un moment, elle le voit appara�tre. Il brille devant elle, dans l�obscurit�, et elle retrouve le sourire familier sur le visage familier au menton pointu. Il y a quelqu�un � ses c�t�s, un homme beaucoup plus �g�, � la fourrure blanche et � la poitrine creuse. Nialli Apuilana ne le conna�t pas, mais sa pr�sence semble bienveillante. Derri�re eux, se trouve encore un autre inconnu d�un �ge v�n�rable, un Beng si grand et si maigre que l�on dirait un long f�tu pr�t � s�envoler au moindre z�phyr.</p><p>Elle sort le Barak Dayir de sa bourse, le porte � son front en signe de respect et referme autour de lui la pointe de son organe sensoriel.</p><p>La musique c�leste s��l�ve dans son �me et l�entra�ne aussit�t au firmament.</p><p>Elle monte sans effort et sans crainte, avec confiance. Yissou, Dawinno et son p�re ne sont-ils pas � ses c�t�s�? Ce n�est que lorsqu�elle est tr�s haut et que la plan�te n�est plus qu�un petit point au-dessous d�elle, qu�elle commence � �prouver une vague inqui�tude. Il serait si facile de continuer � voler, de poursuivre cette ascension dans les espaces inconnus qui entourent la plan�te, de prolonger ce voyage au milieu des com�tes, des lunes et des �toiles, et de ne jamais revenir. Il lui suffirait pour cela de trancher les amarres qui la retiennent � la Terre. Mais ce n�est pas ce qu�elle veut faire.</p><p>Ce qu�elle cherche, c�est la Reine. La Reine des Reines tapie dans Son antre, au plus profond du Nid des Nids, quelque part dans les territoires froids et d�sertiques du septentrion.</p><p>Elle projette son esprit devant elle. Elle a au d�but un moment d�incertitude, l��trange sentiment d�une double destination. La Reine semble �tre en deux endroits � la fois, l�un tr�s lointain, l�autre tout proche. Nialli Apuilana est d�abord d�contenanc�e, puis elle comprend. Le souvenir lui revient du jour o�, pendant la p�riode affreuse qui a suivi la mort de Kundalimon et sa propre fuite dans les marais, elle avait lutt� dans sa chambre contre tout ce qui poss�dait son esprit. La Reine �tait � l�int�rieur d�elle ce jour-l� et, depuis, Elle y est toujours rest�e. Sa pr�sence mena�ante n�a jamais abandonn� sa place au plus profond de l��me de Nialli.</p><p>Mais la Reine qui se trouve en elle n�est que l�ombre de la vraie Reine. Et c�est la Reine en personne et non Son ombre qu�elle veut voir.</p><p>��Me connaissez-vous�? s��crie-t-elle. Je suis Nialli Apuilana, la fille de Hresh.</p><p>Des profondeurs du Nid des Nids lui parvient une r�ponse de la gigantesque cr�ature blafarde qui se terre dans les entrailles du sol.</p><p>��Je te connais. Que veux-tu de Moi�?</p><p>��Je veux n�gocier avec Vous.</p><p>Un rire moqueur s�abat sur elle comme une gr�le de feu.</p><p>��On ne peut traiter que d��gal � �gal, petite fille.</p><p>La Reine projette vers elle une d�charge d��nergie qui fait trembler l�air tout autour d�elle, si violente que Nialli Apuilana distingue les racines de la plan�te � travers la couche de l�atmosph�re.</p><p>Mais elle ne se laisse pas impressionner.</p><p>��Vous avez une Pierre des Miracles, dit Nialli Apuilana. J�en ai une, moi aussi. Nous sommes donc sur un pied d��galit�.</p><p>��Crois-tu�?</p><p>��Pouvez-vous me faire du mal�?</p><p>��Et toi, peux-tu Me faire du mal�? demande la Reine.</p><p>Des �clairs bleut�s jaillissent du Nid. Ils dansent et s�enroulent fr�n�tiquement autour de Nialli Apuilana, cherchant un point vuln�rable. Elle les �carte d�un geste m�prisant de la main, comme on �carte un moucheron.</p><p>La Reine lui envoie une pluie de rochers. La Reine lui envoie un mur de feu. La Reine lui envoie un nuage de brouillard br�lant.</p><p>��Vous perdez Votre temps. Me prenez-Vous pour une enfant que l�on peut terrifier ainsi�? Ce que la Pierre des Miracles projette, la Pierre des Miracles peut le d�tourner. Nous pouvons passer la journ�e enti�re � nous menacer mutuellement et nous n�aurons rien accompli.</p><p>��Qu�esp�res-tu donc accomplir�?</p><p>��Laissez-moi Vous montrer une vision, dit Nialli Apuilana.</p><p>Apr�s un silence, la Reine lui donne son assentiment, � contrec�ur.</p><p>Nialli Apuilana projette vers la Reine une image de la r�gion qui entoure le Nid des Nids, telle qu�elle sait qu�elle doit �tre, m�me si elle ne l�a jamais vue de ses propres yeux. Des plaines arides et d�sol�es, la grisaille infinie du sol sous le bleu implacable du ciel. Elle puise cette image dans l��me de Kundalimon qui est encore en elle et qui a v�cu dans le Nid des Nids.</p><p>Elle montre � la Reine le sol sec et pliss�, les herbes coupantes aux feuilles dent�es, les petits animaux cruels qui cherchent d�sesp�r�ment leur pitance dans cet univers lugubre et d�sertique.</p><p>��Reconnaissez-Vous cet endroit�? demande Nialli Apuilana.</p><p>��Continue.</p><p>Nialli Apuilana montre � la Reine les arm�es du Peuple convergeant vers le Nid des quatre points cardinaux. Il n�y a pas que les troupes de Dawinno command�es par Thu-kimnibol, il y a les guerriers des Sept Cit�s du continent, venus de Yissou et Thisthissima, de Gharb et de Ghajnsielem, de Cignoi et de Bornigrayal, toutes les tribus de la plan�te, unies en une force d�vastatrice. Et l�, se dressant majestueusement au-dessus de la multitude comme l�arbre-roi d�une for�t, il y a Thu-kimnibol de Dawinno, qui tient � la main une des armes de la Grande Plan�te. Le chef de Gharb tient une arme semblable et celui de Cignoi aussi, et tous les autres. Et les armes sont point�es sur le Nid des Nids.</p><p>Des hordes de hjjk sortent du Nid�; ce sont les plus vaillants Militaires de la Reine. Ils se pr�cipitent au-devant des envahisseurs, mais Thu-kimnibol et les autres chefs l�vent leurs armes. Des traits de feu �blouissants d�chirent l�air, des coups de tonnerre semblables au dernier fracas terrestre r�sonnent, les plaines d�sertiques sont balay�es par le feu et les Militaires tombent, recroquevill�s comme des brindilles dans un incendie de for�t. Et les Ann�es des Sept Cit�s poursuivent leur marche sur le Nid.</p><p>Elles l�encerclent. Les chefs se tiennent devant les nombreuses entr�es. Ils l�vent leurs armes et enfon�ait les boutons qui les actionnent.</p><p>Et la destruction jaillit des armes antiques et luisantes, d�irr�sistibles d�charges d��nergie qui d�chirent les entrailles du sol et soul�vent le toit du Nid, r�v�lant toute son architecture, montrant le r�seau de galeries, de couloirs et de passages patiemment �difi�s au fil de centaines de milliers d�ann�es. Les faiseurs d��ufs et les donneurs de Vie apparaissent dans la lumi�re impitoyable, et les penseurs du Nid et l�incalculable multitude des Ouvriers. Et ils p�rissent tous d�s les premiers assauts. Puis les armes implacables descendent vers les niveaux plus profonds, plus douillets, o� les donneurs d�Aliments tiennent les nouveau-n�s contre leur bouche pour les nourrir. Et ils p�rissent aussi, les donneurs d�Aliments et les nouveau-n�s qui restent indissolublement unis jusque dans la mort.</p><p>Et la descente continue, jusqu�� la plus profonde des cavit�s�</p><p>Jusqu�� la chambre souterraine o� se cache la Reine, mais o� elle ne peut plus se cacher, car une d�charge d��nergie en a fait sauter le toit, et Son immense corps blafard est mis � nu, expos� � tous les regards. Des serviteurs de la Reine s�agglutinent fr�n�tiquement autour d�Elle et agitent vainement leurs armes d�risoires. Thu-kimnibol se penche sur Elle, la main referm�e sur une petite sph�re de m�tal luisant d�o� jaillit brusquement un rayon couleur d�ambre. Et la Reine s�agite, se tord dans les convulsions et tente d��chapper au rayon br�lant, mais o� peut-Elle aller dans cet espace clos dont Elle occupe tout le volume�? Le rayon couleur d�ambre court implacablement sur toute la longueur de Son corps et bient�t d��normes cloques apparaissent, et la surface br�l�e et noircie se couvre de boursouflures. Une fum�e noire monte de Son corps racorni qui continue d�sesp�r�ment de se tortiller sous l�implacable rayon couleur d�ambre� Jusqu�� ce que�</p><p>Jusqu�� ce que�</p><p>��Jamais cela ne se produira, dit la Reine d�une voix glaciale.</p><p>��En �tes-vous si s�re�? Vengiboneeza n�est plus que ruines. Les corps sans vie de vos guerriers jonchent les plaines sur des centaines de lieues. Et cela ne fait que commencer.</p><p>��Vous �tes des cr�atures � l��me �triqu�e. Vous serez terroris�s et vous prendrez la fuite bien avant de nous atteindre.</p><p>��En �tes-vous vraiment certaine�? demande Nialli Apuilana. Des cr�atures � l��me �triqu�e auraient-elles pu b�tir des cit�s comme les n�tres�? Et Vous combattre comme nous Vous avons combattue jusqu�� pr�sent. Et, je vous le r�p�te, cela ne fait que commencer.</p><p>Il y a un long silence.</p><p>��Je te connais, dit enfin la Reine. Tu appartiens au Nid, petite fille. Tu as �t� l�une des n�tres et je t�ai renvoy�e du Nid pour que tu ailles rejoindre ceux de ta race. Mais tu devais me servir et non t�opposer � moi. Pourquoi toutes ces menaces�? Comment peux-tu dire de telles choses�? L�amour de la Reine est encore en toi.</p><p>��Croyez-vous�?</p><p>��Je le sais. Tu m�appartiens, petite fille. Tu appartiens au Nid et jamais tu ne pourras rien faire contre lui.</p><p>Pour toute r�ponse, Nialli Apuilana regarde en elle, vers le repli secret de son �me o� la Reine a plac� il y a d�j� si longtemps une partie d�elle-m�me. Elle le saisit, elle l�arrache aussi facilement qu�une vulgaire �charde plant�e dans la chair et elle le jette loin d�elle. Il traverse en tourbillonnant toutes les couches successives des cieux et, en approchant de la surface de la Terre, il s�embrase brusquement et se volatilise.</p><p>��Croyez-vous toujours que j�appartiens au Nid�? demanda Nialli Apuilana.</p><p>Il y a un nouveau silence prolong�. Et encore une fois, Nialli Apuilana projette vers la Reine la vision de la fin de la guerre�: le Nid �ventr�, ses habitants d�vor�s par les flammes, la chambre royale ravag�e, l��norme corps calcin�, d�chir�, sans vie, dans les entrailles fumantes du Nid.</p><p>��Vous ignorez tout de la mort, dit Nialli Apuilana. Vous ignorez tout de la douleur. Vous ignorez tout du malheur. Vous ignorez tout de la d�faite. Mais vous apprendrez. Vous p�rirez dans les flammes et dans les tourments. Et le pire des tourments sera de savoir que Vous ne pourrez pas vous venger de ceux qui Vous auront inflig� tout cela.</p><p>La Reine ne r�pond pas.</p><p>��Alors�? demande Nialli Apuilana. Est-ce votre r�ponse�? Est-ce ce que vous voulez que nous Vous fassions subir�? Croyez-moi, nous le ferons, si Vous refusez de nous donner ce que nous demandons.</p><p>Le silence. Toujours le silence.</p><p>��Et que voulez-vous donc�? demande enfin la Reine.</p><p>��La fin de la guerre. La cessation des hostilit�s entre nos deux peuples. Une fronti�re inviolable trac�e entre votre territoire et le n�tre.</p><p>��Ce sont vos seules conditions�?</p><p>��Oui, nos seules conditions.</p><p>��Et sinon�?</p><p>��La guerre totale. La guerre sans merci.</p><p>��Vous vous leurrez, si vous croyez que la paix pourra jamais r�gner entre nous, dit la Reine.</p><p>��Nous nous contenterons de l�absence de guerre.</p><p>Il y a un dernier silence qui s��ternise.</p><p>��Oui, dit enfin la Reine. Il peut y avoir une absence de guerre. Soit�! Je vous accorde ce que vous demandez. Il y aura une absence de guerre.</p><empty-line/><p>C��tait r�gl�. Nialli Apuilana fit ses adieux � la Reine et quitta aussit�t le firmament, se laissant interminablement glisser jusqu�� la plan�te o� l�aube commen�ait � poindre. Elle desserra son �treinte sur le Barak Dayir et se redressa. Elle �tait de retour dans la tente qu�elle partageait avec Thu-kimnibol.</p><p>Il commen�ait juste � remuer. Il ouvrit les yeux et lui sourit.</p><p>��Comme c�est �trange, dit-il. J�ai dormi comme un enfant et j�ai r�v� que la guerre �tait finie. Que l�arr�t des combats �tait conclu entre la Reine et nous.</p><p>��Ce n��tait pas un r�ve, dit Nialli�!</p></section><section><title><p>10</p><p>La reine du Printemps</p></title><p>C��tait une belle journ�e ensoleill�e et une brise agr�able soufflait de l�occident, une brise de mer, toujours un bon pr�sage. Taniane se leva de bonne heure et se rendit au Temple des Cinq pour exprimer sa gratitude aux dieux qui avaient permis � l�arm�e de revenir sans trop de pertes et implorer leur protection pour l�avenir. Puis, comme elle �tait le chef de toutes les tribus, elle se rendit �galement au Temple de Nakhaba pour rendre hommage au dieu des Beng. Ensuite, elle demanda sa voiture officielle tir�e par quatre xlendis blancs et s�appr�ta � se transporter � la porte Emmakis, au nord de la cit�, o� une grande tribune avait �t� dress�e afin que le chef et le Praesidium puissent accueillir comme il convenait les troupes � leur retour de la guerre. Elle emportait le masque de Koshmar, le masque d�un noir luisant, qu�elle portait parfois lors des c�r�monies officielles. Et ce jour-l� semblait �tre une bonne occasion de le porter.</p><p>Depuis quatre jours, des messagers arrivaient en h�te dans la cit� pour annoncer la nouvelle du retour de l�arm�e, au fur et � mesure de sa progression. ��Ils sont � Thik-Haleret�!�� s��criait l�un, et presque aussit�t�: ��Ils ont atteint Banarak�� annon�ait un autre. ��Non�! Ils approchent de Ghomino�!�� d�clarait un troisi�me. Les messagers pr�cisaient que Thu-kimnibol chevauchait fi�rement � la t�te de la colonne, que Nialli Apuilana �tait � ses c�t�s et que, derri�re eux, les troupes s��tiraient jusqu�� l�horizon.</p><p>Thu-kimnibol avait d�j� d�p�ch� des estafettes pour annoncer la cessation des hostilit�s. C�est par ces messagers que la nouvelle de la mort de Hresh avait �t� officiellement connue, ce qui n�avait fait que confirmer ce que Taniane savait d�j�. Elle n�avait plus senti la pr�sence de Hresh sur la plan�te depuis le jour o� cet �trange engourdissement l�avait saisie, le jour o� Puit Kjai lui avait fait part des rumeurs d�insurrection qui commen�aient � courir. Mais la nouvelle lui donna quand m�me un grand choc. Elle apprit en m�me temps que le roi Salaman �tait mort lui aussi, mort de chagrin et de lassitude apr�s une lourde d�faite et la perte de deux de ses fils.</p><p>Taniane se demandait ce que Hresh pouvait bien �tre all� faire en plein territoire hjjk, si pr�s du front. Jamais elle ne se serait attendue � ce qu�il soit l�-bas. Mais, � l��vidence, Hresh �tait rest� le m�me jusqu�au bout, un homme qui n�en faisait qu�� sa t�te. Peut-�tre Nialli Apuilana lui donnerait-elle plus tard quelques explications sur les raisons de ce dernier et myst�rieux voyage.</p><p>Le vieux Staip monta de son pas chancelant pour prendre place sur la tribune, � la gauche de Taniane. Simthala Honginda et Catiriil se plac�rent � c�t� de lui. � la droite du chef se tenaient Puit Kjai et Chomrik Hamadel, tous deux coiff�s d�un casque d�apparat. Un cordon de gardes municipaux sous le commandement de Chevkija Aim avait pris position au pied de la tribune. L�un apr�s l�autre, les membres du Praesidium gravissaient les marches et Taniane les saluait � mesure qu�ils arrivaient.</p><p>��Soyez sur vos gardes, madame, dit Puit Kjai en penchant la t�te vers elle. Vos ennemis pourraient profiter de l�occasion pour passer � l�action.</p><p>��Avez-vous des preuves de ce que vous avancez�?</p><p>��Rien que des rumeurs, madame.</p><p>��Des rumeurs�! soupira Taniane en haussant les �paules.</p><p>��Les rumeurs ont souvent un fond de v�rit�, madame.</p><p>Taniane tendit le doigt vers l�horizon o� elle croyait voir un nuage de poussi�re grise s��lever au-dessus de la route.</p><p>��Thu-kimnibol sera l� dans tr�s peu de temps, dit-elle. Avec ma fille et une arm�e de guerriers fid�les. Personne n�osera cr�er des troubles en sachant qu�ils sont si pr�s de la cit�.</p><p>��Soyez quand m�me sur vos gardes.</p><p>��Je suis toujours sur mes gardes, dit Taniane en laissant nerveusement courir ses doigts sur la surface luisante du masque de Koshmar. Husathirn Mueri n�est pas l�, poursuivit-elle apr�s avoir lanc� un coup d��il circulaire. C�est lui le seul absent. Comment se fait-il qu�il ne soit pas arriv�?</p><p>��Je ne pense pas qu�il soit transport� de joie par le retour triomphant de Thu-kimnibol.</p><p>��Il n�en est pas moins un prince du Praesidium. Sa place est ici, au milieu de nous.</p><p>Elle se retourna et fit un signe � Catiriil.</p><p>��Votre fr�re�! lan�a-t-elle s�chement. O� est-il�?</p><p>��Il m�a dit qu�il irait d�abord � sa chapelle. Mais je suis s�re qu�il arrivera � temps.</p><p>��Je l�esp�re pour lui, dit Taniane.</p><empty-line/><p>Husathirn Mueri, lui aussi, s��tait lev� de bon matin. Il avait eu un sommeil agit� et c�est avec plaisir qu�il avait quitt� son lit � l�aube. Ses r�ves, pendant les br�ves p�riodes o� il avait r�ussi � trouver le sommeil, avaient �t� particuli�rement oppressants. Il avait eu des visions de guerriers hjjk d�filant autour de lui en psalmodiant dans les t�n�bres�; de la masse �crasante de la Reine, de son monstrueux corps blafard suspendu au-dessus de sa t�te et tombant lentement sur lui du haut du ciel, de tout son poids titanesque.</p><p>L�office du matin avait d�j� commenc� quand il arriva � la chapelle. La c�r�monie �tait c�l�br�e par Tikharein Tourb et Chhia Kreun se tenait � ses c�t�s devant l�autel. Husathirn Mueri se glissa sur le si�ge du dernier rang qu�il occupait le plus souvent Chevkija Aim, plong� dans ses d�votions, le salua n�gligemment de la t�te. Les autres fid�les ne lui adress�rent pas un regard. Il n�y avait maintenant plus rien d�extraordinaire � voir un prince de la cit� fr�quenter les chapelles.</p><p>��C�est le jour de la r�v�lation, d�clara l�enfant-pr�tre. Le jour o� les sceaux seront bris�s, o� le livre sera ouvert, o� les secrets seront r�v�l�s, o� les profondeurs d�voileront leurs myst�res. C�est le jour de la Reine. Et Elle est notre consolation et notre joie.</p><p><emphasis>��Elle est notre consolation et notre joie,</emphasis> r�pondit machinalement l�assembl�e des fid�les.</p><p>Husathirn Mueri joignit sa voix aux autres.</p><p>��Elle est la lumi�re et la voie�! s��cria Tikharein Tourb en �mettant de petits claquements hjjk.</p><p>Tout le monde reprit ses paroles en ch�ur avec force claquements.</p><p>��Elle est l�essence et la substance.</p><p><emphasis>��Elle est l�essence et la substance.</emphasis></p><p>��Elle est le commencement et la fin.</p><p><emphasis>��Elle est le commencement et la fin.</emphasis></p><p>Chhia Kreun tendit une brass�e de branchages que l�enfant-pr�tre brandit au-dessus de sa t�te.</p><p>��C�est le jour, mes fid�les amis, o� la volont� de la Reine se fera conna�tre. C�est le jour o� Son amour deviendra manifeste pour nous tous. C�est le jour o� le dragon d�vorera les �toiles t�n�breuses et o� la lumi�re rena�tra. Et Elle viendra parmi nous. Elle est notre consolation et notre joie.</p><p><emphasis>��Elle est notre consolation et notre joie.</emphasis></p><p>��Elle est la lumi�re et la voie�</p><p>Husathirn Mueri r�pondait avec le ch�ur des fid�les, reprenant consciencieusement les phrases du c�l�brant. Mais, ce jour-l�, les paroles lui semblaient n��tre que des formules vides. Peut-�tre n�avaient-elles jamais �t� autre chose. Quant � sa soi-disant conversion� Il n�avait jamais vraiment bien compris. Il avait d� se mentir en pensant qu�il �prouvait quelque chose de plus grand que lui, quelque chose dans quoi il pouvait se perdre. C�est ce qui avait d� se passer. En tout cas, son esprit et son �me �taient loin de la chapelle. Il �tait incapable de penser autre chose qu�� Thu-kimnibol, aur�ol� de gloire, traversant fi�rement les r�gions agricoles au nord de la cit� et qui revenait victorieux de la guerre.</p><p>Victorieux�? Quelle sorte de victoire avait-il remport�e�? Avait-il �cras� les hjjk�? Tu� la Reine�? Cela semblait absolument impossible. Et pourtant des rumeurs l�avaient pr�c�d�: la guerre �tait finie, la paix avait �t� conclue. Gr�ce aux efforts h�ro�ques de Thu-kimnibol et de Nialli Apuilana�</p><p>Mais ce qui ulc�rait Husathirn Mueri, c��tait de savoir que, par un �trange caprice du destin, l�inaccessible Nialli Apuilana avait uni sa destin�e � celle du demi-fr�re de son propre p�re, � l�homme qu�il ex�crait le plus au monde. Il �touffait de rage � la seule pens�e de cette union. En imaginant le corps souple � la soyeuse fourrure �cras� par la pesante carcasse de ce rustre. Ses mains sur les cuisses fusel�es, sur la douce poitrine. Leurs organes sensoriels se touchant pour �tablir la plus intime des�</p><p><emphasis>Non�! Assez�!</emphasis></p><p>Il s�interdit de penser � eux. Il ne servait � rien de se torturer et de toucher le fond du d�sespoir. Il luttait pour retrouver son �quilibre, mais, malgr� tous ses efforts, il ne parvenait pas � se calmer. Son esprit �tait en �bullition. Il �tait d�j� assez d�solant qu�elle se f�t donn�e � l��missaire des hjjk, mais passer de Kundalimon � Thu-kimnibol� Non�! C��tait impensable. C��tait monstrueux. Ce gros vimbor. Et, par-dessus le march�, c��tait son oncle�!</p><p>Husathirn Mueri ferma les yeux et s�effor�a de penser � la Reine, la douce et bienveillante Reine, pour chasser de son esprit ces images de Nialli Apuilana et Thu-kimnibol. Mais il �tait absolument incapable de pr�ter attention � ce que disait l�enfant-pr�tre. Des mots creux, des formules vides de sens, un d�lite cabalistique.</p><p>Peut-�tre n�ai-je jamais cru un seul mot de tout cela, se dit-il. L�amour de la Reine�? Que peut bien signifier une telle b�tise�?</p><p>Et si je n�avais �t� m�, en venant ici, que par une sorte de sentiment de culpabilit�? Peut-�tre pour expier ce que j�ai fait � Kundalimon.</p><p>Cette pens�e lui donna un choc. �tait-ce possible�? Il se mit � trembler.</p><p>� ce moment-l�, Chevkija Aim se pencha vers lui.</p><p>��Tikharein Tourb vous demande de rester apr�s l�office, murmura-t-il.</p><p>Husathirn Mueri cligna des yeux et releva brusquement la t�te.</p><p>��Pour quoi faire�?</p><p>��Il ne m�a rien dit, r�pondit le capitaine de la garde avec un haussement d��paules. Mais nous n�allons pas participer au couplage � la fin de l�office. Nous devons l�attendre.</p><p>��Elle est l�essence et la substance, dit Tikharein Tourb.</p><p><emphasis>��Elle est l�essence et la substance,</emphasis> r�pondit l�assembl�e.</p><p>Husathirn Mueri se for�a � beugler comme tout le monde.</p><p>Il se sentait un peu plus calme. En le prenant par surprise, Chevkija Aim avait r�ussi � le tirer de ses fi�vreuses ruminations. Mais il commen�a � se tr�mousser sur son si�ge en attendant la fin des litanies. Il ne lui restait plus beaucoup de temps avant la c�r�monie d�accueil. Le Praesidium au grand complet devait saluer les h�ros � leur retour de la guerre. Cette perspective lui r�pugnait, mais il n�osait pas s�en dispenser, de crainte de para�tre trop aigri aux yeux de tous et de s�attirer des ennuis. Mais si Tikharein Tourb ne se d�p�chait pas�</p><p>L�office s�acheva enfin, avec l�habituel couplage collectif. Quand l�intensit� de la communion fut retomb�e, les fid�les sortirent un par un en silence.</p><p>Husathirn Mueri et Chevkija Aim se lev�rent et s�avanc�rent vers l�autel o� Tikharein Tourb les attendait.</p><p>Le regard du gar�on semblait encore plus fi�vreux qu�� l�ordinaire et sa fourrure �tait agit�e de fr�missements.</p><p>��Ce sera exactement comme je l�ai dit pendant l�office, dit-il � Husathirn Mueri. C�est le jour o� les sceaux seront bris�s. C�est le jour de la Reine. Et vous serez tous deux Ses instruments.</p><p>��Je ne comprends pas, dit Husathirn Mueri, le front pliss� par la perplexit�.</p><p>��Le prince Thu-kimnibol a d�shonor� la Reine. Il �tait d�j� condamn� pour l�assassinat de Kundalimon, mais il a �galement profan� le lieu sacr� qu�est le Nid des Nids et tent� d�imposer sa volont� � la Reine. Pour ces sacril�ges et ses nombreux autres crimes, la Reine a prononc� contre lui une sentence de mort que vous ex�cuterez aujourd�hui m�me, Husathirn Mueri.</p><p>Il en eut le souffle coup�, comme s�il avait re�u un coup de poing dans l�estomac.</p><p>��Vous le frapperez au c�ur quand il s�avancera pour �tre acclam� par la foule. Et vous, Chevkija Aim, vous frapperez Taniane au m�me moment.</p><p>Il �tait impossible de croire que ce petit d�mon n��tait pas �g� de plus de douze ans.</p><p>��Sur la tribune d�honneur�? demanda Husathirn Mueri, encore h�b�t�.</p><p>��Oui, au vu et au su de tous. Ce sera le signal. Le peuple se soul�vera et massacrera tous les autres dirigeants avant qu�ils aient le temps de se rendre compte de ce qui leur arrive. Il faut en finir avec toute cette caste, ces oppresseurs, tous les ennemis de la Reine� Staip, Chomrik Hamadel, Puit Kjai, Nialli Apuilana, tous�! En finir d�un seul coup. Vous serez le seul membre du Praesidium � survivre, Husathirn Mueri.</p><p>Tikharein Tourb eut un sourire f�roce.</p><p>��Dans le nouvel ordre social, vous deviendrez le roi du Nid pour cette cit�. Chevkija Aim sera le gardien du Nid.</p><p>��Le roi du Nid�? r�p�ta Husathirn Mueri d�une voix sans timbre. Je vais devenir le roi du Nid�?</p><p>��C�est le nom que nous donnerons au nouveau chef temporel. Le gardien du Nid sera son chef d��tat-major. Et moi, poursuivit Tikharein Tourb, je serai votre penseur du Nid, la voix de la Reine dans la cit� nomm�e Dawinno.</p><p>Et il �clata de rire.</p><p>��Dans le nouvel ordre social, ajouta-t-il. Que vous allez tous deux contribuer � �tablir aujourd�hui m�me.</p><empty-line/><p>��Allez-y, dit Husathirn Mueri quand ils quitt�rent la chapelle. Il faut d�abord que j�aille passer ma tenue de c�r�monie.</p><p>��Je vous retrouverai sur la tribune d�honneur, dit le capitaine de la garde en inclinant la t�te.</p><p>��Oui.</p><p>Husathirn Mueri tendit le bras et saisit Chevkija Aim par le poignet.</p><p>��Juste une chose, dit-il. Contrairement � ce qu�a dit Tikharein Tourb, je veux que vous compreniez bien ceci�: Nialli Apuilana doit �tre �pargn�e.</p><p>��Mais Tikharein Tourb a express�ment demand�</p><p>��Je me contrefiche de ce qu�il a express�ment demand�. Ils peuvent bien tous se faire massacrer, cela m�est parfaitement �gal. C�est m�me avec joie que je brandirais moi-m�me le poignard. Mais elle doit vivre. C�est bien compris, Chevkija Aim�? Si elle nous met en difficult� par la suite, il sera toujours possible de se d�barrasser d�elle. Mais pas question de toucher un seul de ses cheveux quand la tuerie commencera. Que vos gardes la prot�gent. Sinon, par les Cinq, celui qui lui fera du mal le paiera au centuple�! C�est bien compris, Chevkija Aim�?</p><p>Thu-kimnibol avait l�impression que la population de la cit� �tait venue dans sa totalit� saluer le retour des guerriers. Ils avaient dress� une immense tribune de bois juste devant la porte Emmakis, une tribune assez vaste pour recevoir tous les membres du Praesidium et bien d�autres habitants de la cit�. Et tout autour de la tribune �taient mass�es des centaines, des milliers de personnes, une foule gigantesque compos�e de tous les habitants de Dawinno qui n��taient pas partis � la guerre.</p><p>Sa main se referma sur le bras de Nialli Apuilana.</p><p>��Taniane est l�-haut, tu la vois�? Il y a aussi Staip, Chomrik Hamadel, et je suppose que c�est Puit Kjai qui se trouve sous cet �norme casque�</p><p>��Je vois aussi Simthala Honginda et Catiriil, sur la droite, � c�t� de Staip. Et l�-bas, ce doit �tre Husathirn Mueri� Je ne vois pas bien, � cause de ce garde qui bouche la vue, mais cette fourrure noire, ces bandes blanches� Ce doit �tre lui.</p><p>��C�est bien lui. Il doit faire une dr�le de t�te.</p><p>��O� est Boldirinthe�? On dirait qu�elle n�est pas l�?</p><p>��Nous la verrions, si elle �tait l�. Mais quel travail de la hisser en haut de cette plate-forme�!</p><p>��Si elle est encore vivante.</p><p>��Tu crois que�</p><p>��Elle �tait vieille. Elle �tait malade.</p><p>��Je prie pour qu�il n�en soit rien, dit Thu-kimnibol.</p><p>Mais il pressentait au fond de son c�ur que Nialli Apuilana avait raison. C��tait l��poque o� les grands chefs du pass� disparaissaient l�un apr�s l�autre.</p><p>Une silhouette casqu�e chevauchant un fringant xlendi s�avan�ait � leur rencontre en portant la banni�re de la cit�. Thu-kimnibol finit par reconna�tre le jeune guerrier Pelithhrouk, le prot�g� de Simthala Honginda qui avait fait partie de son escorte pendant ce s�jour � Yissou qui semblait remonter � un million d�ann�es. Il se rem�mora le jour o� Dumanka avait tu� et fait r�tir les caviandis et o� Pelithhrouk avait abord� avec tant d�id�alisme le th�me de l�identit� de toutes les cr�atures intelligentes. Voir que Pelithhrouk, l�un des plus farouches partisans de la paix, avait �t� choisi pour leur souhaiter officiellement la bienvenue �tait de bon augure pour la r�conciliation g�n�rale qu�il allait maintenant falloir entreprendre.</p><p>Pelithhrouk descendit de son xlendi et leva les yeux vers eux.</p><p>��Le chef vous adresse ses compliments. Elle m�a charg� de vous escorter jusqu�� la place d�honneur.</p><p>Thu-kimnibol fit un signe de la t�te � Nialli Apuilana et ils descendirent tous les deux de leur voiture. Un sourire rayonnant sur le visage, Pelithhrouk ouvrit les bras et leur donna c�r�monieusement l�accolade, d�abord � Thu-kimnibol, ensuite � Nialli Apuilana.</p><p>��C�est un tr�s beau jour, murmura Thu-kimnibol tandis qu�ils se dirigeaient vers la tribune � la suite de Pelithhrouk.</p><p>Les gardes contenaient la foule des deux c�t�s de la plate-forme. Des banni�res claquaient au vent. Un beau soleil brillait au z�nith. En gravissant la premi�re marche menant � la tribune, Nialli Apuilana prit la main de Thu-kimnibol et leurs doigts s�enlac�rent.</p><p>Un cordon de gardes attendait en haut des marches. Derri�re eux se tenaient Taniane et tous les notables de la cit� en tenue d�apparat. Le temps avait laiss� ses marques sur eux. Taniane n��tait plus que le reflet affaibli de celle qu�elle avait �t�, Staip paraissait incroyablement fl�tri et ratatin� par l��ge et tous les autres, Puit Kjai, Chomrik Hamadel, Lespar Thone, avaient �tonnamment vieilli. Thu-kimnibol se demanda comment eux le trouvaient, apr�s les longs mois de marche dans les d�serts inhospitaliers, les rudes batailles et les blessures qu�il avait re�ues.</p><p>Mais la gaiet� l�emportait en lui. La campagne �tait termin�e et il revenait victorieux. Plus que cela m�me. Il lui �tait souvent arriv� de se sentir �cras� par le poids �norme du pass� de la plan�te et par son immensit�. Mais maintenant, il se sentait gris� par l�immensit� de l�avenir, ses possibilit�s infinies, la certitude que la vie de la plan�te n�aurait pas de fin, gris� par toutes les difficult�s, tous les triomphes, toutes les merveilles dont personne n�avait jamais r�v�, que nul n�avait jamais imagin�s, y compris dans les plus glorieuses p�riodes du pass�. Le monde �tait peut-�tre vieux, mais il ne cessait de se renouvela et il demeurait perp�tuellement jeune. Le meilleur �tait encore � venir.</p><p>Arriv� en haut des marches, il s�arr�ta et il fit face � l�assembl�e des notables.</p><p>Pendant un instant, tout le monde demeura rigoureusement immobile, solennellement fig� comme pour un tableau vivant. Sans l�cher la main de Nialli Apuilana, Thu-kimnibol inclina profond�ment la t�te devant eux. Attendaient-ils qu�il parle le premier�? Ce devait �tre au chef de prendre la parole. Il d�cida de garder le silence. Taniane tenait le masque de Koshmar, le masque de bois bruni, sombre et luisant, et elle semblait s�appr�ter � en couvrir son visage. Personne ne bougeait.</p><p>Mais il se fit un brusque mouvement, une agitation surprenante au milieu de toute cette immobilit�. Husathirn Mueri, cach� derri�re Taniane, bondit brusquement en avant et se pr�cipita vers Thu-kimnibol. Dans sa main gauche lev�e brillait la lame d�un couteau.</p><p>Au m�me instant, sautant d�un bond les trois marches qui s�paraient la tribune des notables de la plate-forme o� il se trouvait, Chevkija Aim se rua sur Husathirn Mueri en brandissant lui aussi un couteau.</p><p>��Prenez garde, madame�! hurla le capitaine de la garde. C�est un tra�tre�!</p><p>Un instant plus tard, Husathirn Mueri et Chevkija Aim se jetaient l�un sur l�autre au centre de la tribune dans un corps-�-corps farouche. Thu-kimnibol, trop stup�fait pour esquisser un geste, vit les lames �tinceler au soleil. Il entendit un grognement de douleur. Le sang jaillit de la poitrine du capitaine de la garde et ruissela sur son �paisse fourrure dor�e. Chevkija Aim avan�a en titubant et en agitant convulsivement les bras, puis il s��croula comme une masse. Son couteau ricocha sur le bois de la tribune et s�arr�ta presque aux pieds de Taniane. Husathirn Mueri, l�air �gar�, le visage d�form� par un rictus, pivota sur lui-m�me pour s��lancer derechef sur Thu-kimnibol. Mais Nialli Apuilana s�avan�a prestement entre eux juste au moment o� Husathirn Mueri levait son couteau.</p><p>Frapp� d�horreur, b�ant de surprise, il parvint � arr�ter son geste. Son regard devint vitreux, comme s�il avait �t� frapp� par les dieux. S��cartant d�elle avec un g�missement de d�sespoir, il baissa le bras et l�cha le couteau que ses doigts inertes ne pouvaient plus tenir. Dans la confusion g�n�rale, Thu-kimnibol avait r�ussi � contourner Nialli Apuilana et il se dirigea vers lui. Mais Husathirn Mueri s��tait d�j� retourn� et il avan�ait d�une d�marche titubante vers le fond de la tribune, droit sur Taniane qui avait ramass� le couteau de Chevkija Aim et le regardait avec stup�faction.</p><p>��Madame, marmonna-t-il d�une voix p�teuse. Madame� Madame� Pardonnez-moi, madame�</p><p>Thu-kimnibol s��lan�a vers lui, mais Taniane lui fit signe de s��carter. Elle consid�rait Husathirn Mueri comme si c��tait un spectre.</p><p>��Je suis responsable de la mort de Kundalimon, articula-t-il d�une voix sourde et angoiss�e. �galement de celle de Curabayn Bangkea et de tous les malheurs qui ont suivi.</p><p>Avec un sanglot de d�sespoir, il se jeta sur elle comme pour la prendre dans ses bras. Taniane lan�a sans h�siter le bras en avant, vers la cage thoracique de Husathirn Mueri. Il se raidit et ouvrit la bouche. Tenant sa poitrine � deux mains, il recula de deux pas en vacillant. Pendant un instant, il demeura absolument immobile, puis il se dressa sur la pointe des pieds. Un filet de sang coulait de sa bouche. Il fit encore un pas dans la direction de Nialli Apuilana. Puis il tomba de tout son long, � c�t� de Chevkija Aim. Un dernier fr�missement parcourut son corps et il demeura inerte.</p><p>��Gardes�! rugit Thu-kimnibol. Gardes�!</p><p>Saisissant Nialli Apuilana d�une main et Taniane de l�autre, il les entra�na avec lui en se retournant pour voir ce qui se passait au pied de la tribune. Il y avait de l�agitation dans la foule et les gardes se disposaient � r�tablir le calme. � l�arri�re-plan, les guerriers de l�arm�e de Thu-kimnibol, ayant suivi la bataille de la tribune, avaient quitt� leurs voitures et accouraient en masse. Au centre du foyer d�agitation, Thu-kimnibol distingua la silhouette d�un gar�on d�une dizaine ou d�une douzaine d�ann�es qui tenait les bras lev�s au milieu de la foule et prof�rait des impr�cations d�une voix vibrante de fureur et coupante comme un poignard.</p><p>��Regarde�! s��cria Nialli Apuilana. Il porte le gardien du Nid de Kundalimon�! Et son bracelet du Nid aussi�!</p><p>Elle avait les yeux aussi ardents que ceux du gar�on.</p><p>��Par tous les dieux, je vais m�occuper de lui. Laisse-le-moi�!</p><p>Le Barak Dayir apparut comme par enchantement dans sa main. Elle l�entoura prestement de son organe sensoriel. Thu-kimnibol regarda avec stup�faction l��trange transformation que la Pierre des Miracles provoquait dans son apparence. Elle sembla grandir � vue d��il, devenir gigantesque et mena�ante.</p><p>��Je vois la Reine en toi�! s��cria Nialli Apuilana d�une voix terrifiante en braquant sur le gar�on un regard �tincelant de fureur. Mais je La repousse. Je La chasse�! Dehors�! Tout de suite. Dehors�!</p><p>Tout demeura silencieux l�espace d�un instant. Le temps lui-m�me sembla s�arr�ter, se figer, suspendre son vol.</p><p>Puis le gar�on vacilla comme s�il venait d��tre frapp� d�un coup mortel. Il se tortilla en �mettant un son �pre et rugueux, un son qui s�apparentait au langage des hjjk. Son visage devint gris, puis noir. Il s�affaissa et son corps disparut au milieu de la foule.</p><p>Nialli Apuilana rangea calmement le Barak Dayir dans sa bourse de velours.</p><p>��Tout va bien maintenant, dit-elle en reprenant la main de Thu-kimnibol.</p><empty-line/><p>Quelques heures plus tard, une fois le calme r�tabli, ils se retrouv�rent dans la grande salle du Praesidium.</p><p>��Ce sera donc la paix, d�une certaine mani�re, dit Taniane. De la folie de la guerre est venue une sorte de victoire. Ou au moins une tr�ve. Mais qu�avons-nous accompli�? � n�importe quel moment, d�s qu�il en prendra la fantaisie � la Reine, tout peut recommencer.</p><p>��Je ne pense pas, ma s�ur, dit Thu-kimnibol en secouant la t�te. La Reine nous conna�t mieux maintenant et Elle sait ce dont nous sommes capables. Dor�navant, la plan�te sera divis�e et les hjjk nous laisseront tranquilles, je te le promets. Ils resteront dans leur territoire actuel et nous dans le n�tre. Il ne sera plus question que des penseurs du Nid viennent s�installer dans nos cit�s.</p><p>��Et que se passera-t-il pour les territoires qui n�appartiennent ni aux uns ni aux autres�? C�est cela qui ennuyait tant Hresh, de savoir que les hjjk voulaient nous interdire l�acc�s au reste de la plan�te.</p><p>��Le reste de la plan�te restera ouvert � tous, m�re, dit Nialli Apuilana. Nous pourrons l�explorer si nous le d�sirons, quand nous serons pr�ts. Et qui sait ce que nous pourrions y d�couvrir�? Il existe peut-�tre de grandes cit�s du Peuple sur les autres continents. Ou bien les humains eux-m�mes sont peut-�tre revenus de l�endroit o� ils sont partis quand la Grande Plan�te a �t� d�truite et peut-�tre y vivent-ils. Qui peut le savoir�? Mais nous le d�couvrirons. Nous irons partout o� nous voudrons et nous d�couvrirons tout ce qu�il y a � d�couvrir. C�est exactement ce que mon p�re esp�rait. La Reine a compris qu�il n��tait plus question de nous parquer dans notre petite frange littorale. Si quelqu�un doit �tre parqu� quelque part, ce sont les hjjk, dans les plaines sinistres et d�sol�es o� ils ont toujours v�cu.</p><p>��C�est donc une victoire, dit Taniane d�une voix qui ne d�bordait pas de joie. D�une certaine mani�re.</p><p>��C�est une victoire, ma s�ur, dit gravement Thu-kimnibol. Ne t�y trompe pas. Nous sommes en paix�: qu�est-ce d�autre qu�une victoire�?</p><p>��Oui, peut-�tre, dit Taniane apr�s un silence. Et Hresh�? Thu-kimnibol m�a dit que tu �tais aupr�s de lui quand il a rendu l��me. Comment se sont pass�s ses derniers moments�?</p><p>��Il �tait en paix, dit simplement Nialli Apuilana.</p><p>��Je te demanderai plus tard de m�en dire un peu plus long. Pour l�instant, nous avons d�autres sujets � aborder.</p><p>Elle se tourna pour prendre le masque sombre et luisant de Koshmar qu�elle avait pos� sur la table � son entr�e dans le Praesidium. Elle le leva devant elle. La sculpture en �tait vigoureuse�: un visage puissant, indomptable, aux l�vres charnues, � la m�choire volontaire et aux pommettes tr�s saillantes.</p><p>��C��tait Koshmar, la plus grande femme de notre tribu, dit-elle en s�adressant � Nialli Apuilana. Sans sa clairvoyance et sa force, aucun de nous ne serait ici aujourd�hui. Sans elle, nous ne serions rien. Prends son masque, Nialli.</p><p>��Que dois-je en faire, m�re�?</p><p>��Mets-le sur ton visage.</p><p>��Comment�?</p><p>��C�est le masque du chef.</p><p>��Je ne comprends pas.</p><p>��C�est aujourd�hui le dernier jour de mes quarante ann�es de pouvoir. On me fait savoir depuis d�j� un certain temps que le moment est venu pour moi de passer la main et c�est la v�rit�. Je me d�mets aujourd�hui de mes fonctions. Prends ce masque, Nialli.</p><p>La stup�faction et l�incertitude se lisaient dans le regard de Nialli Apuilana.</p><p>��Ce n�est pas possible, m�re. Mon p�re m�a d�j� nomm�e chroniqueur. Et je serai le chroniqueur, pas le chef.</p><p>C��tait maintenant au tour de Taniane d��tre stup�faite.</p><p>��Chroniqueur�?</p><p>��C�est ce qu�il m�a dit, sur son lit de mort. Il y tenait tout particuli�rement. Il m�a remis la Pierre des Miracles et je sais comment l�utiliser.</p><p>Taniane garda le silence pendant un long moment, comme si elle s��tait retir�e dans un univers lointain.</p><p>��Si tu dois �tre le chroniqueur et non le chef, dit-elle enfin d�une voix tr�s calme, c�en est fini de notre ancienne coutume. J�avais le sentiment que tu �tais pr�te, que le moment �tait venu pour toi de me succ�der. Mais tu ne veux pas et il n�y a personne d�autre � qui je puisse remettre ce masque. Tr�s bien. Le Peuple n�aura plus de chef.</p><p>Et elle tourna la t�te.</p><p>��N�est-il pas possible, Nialli, que tu deviennes � la fois chroniqueur et chef�? demanda Thu-kimnibol.</p><p>��� la fois�?</p><p>��Pourquoi les deux titres ne pourraient-ils �tre unifi�s�? Tu aurais � la fois le masque et le Barak Dayir. Le masque qui fait de toi le chef, la Pierre des Miracles qui fait de toi le chroniqueur. Tu d�tiendrais les deux et tu occuperais les deux fonctions.</p><p>��Mais, les chroniques� Le travail dans la Maison du Savoir� C�est trop, Thu-kimnibol.</p><p>��Chupitain Stuld peut s�occuper de la Maison du Savoir. Elle fera le travail et elle sera responsable devant toi.</p><p>��Non, dit Nialli Apuilana. Je vois les choses d�une mani�re diff�rente. Je vais garder la Pierre des Miracles pour ob�ir � la derni�re volont� de mon p�re, mais ce n�est pas moi qui devrais pr�sider l�assembl�e de la cit�. Donne-lui le masque, m�re. Il a gagn� le droit de le porter.</p><p>Thu-kimnibol �clata de rire.</p><p>��Moi, porter le masque de Koshmar. Me montrer avec lui devant le Praesidium et me faire appeler chef�? C�est un beau visage �nergique, Nialli, mais c�est un visage de femme�!</p><p>��Alors, dispense-toi du masque, dit soudain Taniane. Et dispense-toi aussi du titre. Tout est nouveau aujourd�hui. Si tu ne veux pas �tre le chef, Thu-kimnibol, sois le roi�!</p><p><emphasis>��Le roi�?</emphasis></p><p>��Ton p�re �tait roi � Yissou. � toi d��tre roi maintenant.</p><p>Il regarda Taniane d�un air ahuri.</p><p>��Tu parles s�rieusement�? demanda-t-il.</p><p>��La victoire de nos arm�es t�appartient. Le titre t�appartient. Tu es du m�me sang que Hresh. Et Nialli Apuilana t�a choisi pour r�gner. Peux-tu refuser�?</p><p>��Jamais un roi n�a r�gn� sur la tribu Koshmar.</p><p>��Ce n�est plus la tribu Koshmar, r�pliqua Taniane. C�est la Cit� de Dawinno et elle n�aura plus de chef � compter d�aujourd�hui. Veux-tu devenir roi ici ou pr�f�res-tu nous laisser sans chef, Thu-kimnibol�?</p><p>Il commen�a � aller et venir devant la table d�honneur. Puis il s�arr�ta brusquement pivota sur ses talons et pointa son index sur Nialli Apuilana.</p><p>��Si je dois �tre roi, alors, tu seras reine�!</p><p>��Reine�? dit-elle en lui lan�ant un regard angoiss�. Comment cela�? Me prends-tu pour un hjjk, Thu-kimnibol�? Eux seuls ont des reines.</p><p>��Bien s�r qu�ils ont des reines, dit-il en riant, mais en quoi cela nous importe-t-il�? Dans cette cit�, tu es la compagne du roi et qu�est la compagne du roi, sinon une reine�? Les hjjk auront donc leur reine et nous aurons la n�tre. Et quand nous aurons explor� les continents inconnus, tu seras reine l�-bas aussi. Qu�en dis-tu�? Reine de tout ce qui pousse et prosp�re � la surface de cette plan�te renaissante. La reine du Printemps Nouveau. Que dis-tu de cela, Nialli�? demanda-t-il en lui prenant la main. La reine du Printemps Nouveau�!</p><p>Sa voix vibrante d�enthousiasme se r�percuta dans la vaste salle vide.</p><p>��Et quand l�autre reine, beaucoup moins belle que toi, nous enverra un autre ambassadeur pour nous faire de nouvelles et embarrassantes propositions, ce qui se produira certainement de notre vivant, tu pourras lui r�pondre d��gale � �gale, de reine � reine�! Qu�en dis-tu, Nialli�? La reine Nialli, hein�? Et le roi Thu-kimnibol�?</p><empty-line/><p>Nialli regarde calmement le livre des chroniques ouvert devant elle. Ses doigts s�approchent de la page blanche. Chroniqueur�? Elle�? Et reine aussi�? Comme tout cela lui semble �trange�! Mais, pour le moment, elle n�est que chroniqueur. Elle est assise dans le bureau de Hresh, au dernier �tage de la Maison du Savoir et tout autour d�elle se trouvent les possessions de Hresh, les tr�sors qu�il avait rassembl�s. Le pass� impr�gne toute la pi�ce.</p><p>Il faut qu�elle le r�dige, le r�cit de tous ces merveilleux, de tous ces extraordinaires �v�nements. Que va-t-elle raconter�? Elle a d�j� beaucoup de mal � tout comprendre. �tait-ce donc l� qu�elle devait en arriver, depuis le d�but de son long et p�nible voyage�? Que va-t-elle raconter�? Que va-t-elle raconter�?</p><p>Elle effleure l�amulette qu�elle porte en sautoir. Une douce chaleur se propage dans sa main. Elle a l�impression qu�une fr�le silhouette fantomatique vient de traverser rapidement la pi�ce au m�me instant, la silhouette d�un homme au corps mince et souple, aux grands yeux sombres p�tillants d�intelligence, et, qu�au moment o� il passait, il s�est tourn� vers elle en souriant avec un petit signe de la t�te et en formant le mot reine avec ses l�vres. Oui, la reine du Printemps. � qui il incombera de poursuivre la t�che de son p�re�: s�efforcer de d�couvrir qui nous sommes vraiment, ce que nous devons faire pour accomplir les desseins des dieux, comment nous sommes cens�s nous comporter sur la plan�te que nous avons commenc� � parcourir d�s la fin du Long Hiver. Elle sourit. Elle pose enfin les doigts sur le v�lin et les lettres commencent � se former. Elle est enfin en train de rapporter dans les chroniques, sur la page encore vierge du dessus du volume, que tel jour de telle ann�e apr�s la Sortie, de grands changements sont survenus, car, ce jour-l�, le r�v�r� chef Taniane se d�mit de ses fonctions, que, avec elle, s��teignait la longue lign�e des chefs de l�ancien temps et que, le m�me jour, furent choisis le premier des rois et la premi�re des reines qui allaient devoir r�parer tous les dommages provoqu�s par la grande et terrible guerre contre les hjjk, au cours de laquelle le Peuple avait combattu avec bravoure et remport� une grande victoire.</p><p>Elle s�arr�te et rel�ve la t�te. Elle fouille du regard les recoins les plus sombres de la pi�ce, � la recherche de Hresh. Mais maintenant elle est seule. Elle relit ce qu�elle a �crit. Le chef, le roi, la reine, la victoire. Il faut �galement qu�elle fasse mention du changement de chroniqueur. Encore un changement d�importance.</p><p id="bookmark5">Oui, cela fait beaucoup de grands changements. Et nul doute que de plus grands sont encore � venir. Car nous sommes d�j� bien engag�e dans le Printemps Nouveau et le printemps est la saison du d�veloppement et de la croissance. Au printemps, le monde rena�t.</p><empty-line/><subtitle>FIN</subtitle></section><section><title><p>Pr�face</p><p>par G�rard Klein</p></title><p>Le mod�le de la fourmili�re fascine depuis longtemps les esprits sp�culatifs, en particulier depuis qu�il a �t� d�crit au si�cle dernier par le grand entomologiste et �crivain Jean-Henri Fabre et c�l�br� par le po�te belge Maurice Maeterlinck.</p><p>La fourmili�re, la termiti�re et la ruche semblait en effet proposer � l�humanit� un mod�le � la fois parachev� et effrayant de l�organisation sociale, qui serait comme une pr�figuration de la civilisation rationnelle � venir. L�efficacit� biologique et �cologique des insectes sociaux est remarquable�: elle leur permet d�assurer nourriture, reproduction et d�fense gr�ce � une division du travail et � des r�les sp�cialis�s, comme dans les soci�t�s humaines. L�individu, pour autant qu�il existe s�par�ment, s�y consacre enti�rement au bien-�tre et � la survie de la collectivit�. On peut m�me dire qu�il s�y sacrifie. Et c�est bien ce qui est terrifiant pour le sujet humain que ni les exhortations de la morale ni les d�monstrations des id�ologies ne convainquent jamais d�abdiquer tout � fait dans l�exercice de son d�sir personnel.</p><p>Bien entendu, la science-fiction a tir� un grand profit de ce mod�le. Elle a souvent vu dans l�organisation des insectes sociaux la manifestation d�une intelligence radicalement �trang�re mais pouvant pr�figurer l�avenir des soci�t�s humaines. On rencontre des extraterrestres de ce type dans<emphasis> Les Premiers Hommes dans la Lune</emphasis> (1901) de H.G. Wells qui n�est sans doute pas le premier ouvrage � proposer cette figure, et on retrouve dans<emphasis> Le Voyageur imprudent </emphasis>(1943) de Ren� Barjavel une humanit� future transform�e en fourmili�re. Elle �tait du reste en bon chemin d�s<emphasis> Le Meilleur des mondes</emphasis> (1932) d�Aldous Huxley. Frank Herbert, dans<emphasis> La Ruche d�Hellstrom </emphasis>(1973), d�crit la mise en �uvre programm�e, par une secte aux fins de sa survie, de la transformation d�humains en quasi-insectes sociaux.</p><p>D�autres romans, comme<emphasis> Les Formiciens</emphasis> (1932) de Raymond de Rienzi, sp�culent sur l�origine de l�organisation sociale des fourmis et avancent que l�esp�ce a pu conna�tre � l��re secondaire une phase d�intelligence individuelle comparable � la n�tre, et un langage articul�, auxquels elle aurait renonc� par souci d�efficacit� et non sans conflits au profit du sur�tre social et de l�immortalit� de l�esp�ce.</p><p>Dans<emphasis> Les Demi-Dieux</emphasis> (1939), Gordon Bennett propose que des fourmis g�antes et intelligentes deviennent des rivales redoutables pour l�humanit�. Tout en conservant aux fourmis leur taille habituelle, Bernard Werber fait de m�me dans<emphasis> Les Fourmis (</emphasis>1991<emphasis>) </emphasis>et<emphasis> Le Jour des fourmis </emphasis>(1992).</p><p>Ce bref panorama du th�me ne fait qu�effleurer une riche fantasmatique aux manifestations innombrables mais qui revient presque toujours � la critique id�ologique des totalitarismes, en particulier du communisme, et plus g�n�ralement des utopies sacrifiant l�individu � la gloire de l�esp�ce. Un seul ouvrage, � ma connaissance, met en sc�ne une fourmi individuelle, en quelque sorte mutante�: c�est<emphasis> Spiridon le muet </emphasis>(1908) d�Andr� Laurie, fourmi de taille humaine, chirurgien de g�nie que n�encombre aucune pr�occupation �thique et qui repr�sente en quelque sorte la quintessence du rationalisme scientiste. Mais ce path�tique<emphasis> F�hrer</emphasis> formicien a lui aussi pour objectif de supplanter l�esp�ce humaine.</p><p>Une des raisons de la fascination qu�exerce l�efficacit� collective des insectes sociaux tient � la perfection de leur organisation et de leurs constructions. Aucun ing�nieur, aucun architecte humain, dit-on non sans raison, ne serait capable de concevoir, et encore moins de construire, l��quivalent d�une termiti�re, en r�solvant les �normes probl�mes globaux d��quilibre thermique et de ventilation que cela suppose entre autres. L�invocation de l�instinct inscrit dans un programme g�n�tique est d�un m�diocre secours�: d�une part, le capital g�n�tique d�un termite est relativement limit� et ne saurait contenir le plan d�taill� d�une termiti�re�; d�autre part, il n�existe pas deux termiti�res rigoureusement identiques, ce qui semble exiger une extraordinaire intelligence dans l�adaptation aux situations locales�; leur �dification selon les normes humaines demanderait �galement des capacit�s de planification et de communication prodigieuses.</p><p>Enfin, c�est la stabilit� des formes sociales des fourmis, des termites et des abeilles qui a frapp� les imaginations�: elles existaient longtemps avant les dinosaures et elles subsisteront selon toute probabilit� longtemps apr�s que les humains auront disparu. En un sens limit�, les insectes sociaux sont les v�ritables ma�tres de la Terre. Et les insecticides n�y peuvent pas grand-chose.</p><empty-line/><p>Les m�taphysiciens et autres sp�culateurs de l�imaginaire ont donc �t� souvent r�duits � invoquer des pouvoirs proprement surhumains, notamment extrasensoriels, qui seraient d�volus aux insectes sociaux. Les premiers ont d�fini la ruche comme un �tre collectif, pas si diff�rent, dans ses sp�cialisations et sa structure, des pluricellulaires que nous sommes. Ce n�est sans doute pas faux mais cela n�explique pas grand-chose. Les seconds ont volontiers dot� les reines, ou un myst�rieux conseil des insectes, d�une intelligence prodigieuse et d�un pouvoir t�l�pathique. C�est ce que fait Robert Silverberg en attribuant � la reine des Hjjks une capacit� d�hypnose � distance qui menace de subvertir, au-del� de sa race, toutes les formes d�intelligence.</p><p id="_ftnref1">Cependant, il n�est pas certain qu�il faille aller chercher si loin. Dans ce domaine comme dans bien d�autres les connaissances humaines ont beaucoup progress� durant le dernier demi-si�cle. D�une part, les modes de communication des insectes sociaux, par danses, par ph�romones, par gestuelle orient�e et par palpations, ont commenc� d��tre d�crypt�s. D�autre part, il est apparu que de rares esp�ces de mammif�res, certaines esp�ces de taupes<a l:href="#n_1" type="note">[1]</a> par exemple, soumises � des conditions extr�mes, adoptent des solutions analogues � celles des insectes sociaux, notamment dans leur reproduction qui sp�cifie des ��reines�� reproductrices et des ��ouvri�res�� sexuellement neutres. Enfin, et peut-�tre surtout, le miracle apparent de comportements collectifs assez subtilement organis�s pour permettre l��dification de cit�s qui d�fieraient l�habilet� de constructeurs humains semble trouver des solutions assez simples � travers les ph�nom�nes d�auto-organisation.</p><empty-line/><p>La r�f�rence � l�auto-organisation et aux effets dits �mergents qui en r�sultent inqui�te encore beaucoup d�esprits rationnels qui y voient des relents de m�taphysique, voire une r�surgence du surnaturel, ou de sa version philosophiquement convenable mais tout aussi douteuse qu�est l�intentionnalit�, dans les sciences naturelles. Bien � tort, comme je vais tenter de l�illustrer, sinon de le d�montrer � travers un exemple simple et bien document�.</p><p id="footnote1">Lorsque les fourmis quittent la fourmili�re le matin, en qu�te de nourriture, elles se dispersent au hasard dans toutes les directions. S�il existe � une distance raisonnable une source abondante de nourriture, chacune y parvient selon son propre chemin et retourne � la fourmili�re munie de son butin en suivant pour ne pas se perdre le chemin qu�elle a marqu� de ses odeurs<a l:href="#n_2" type="note">[2]</a>. En fait, ces balises parfum�es sont charg�es des m�mes ph�romones pour toutes les fourmis de la m�me esp�ce, et cela est important. On pourrait s�attendre que ces fourmis reviennent chacune � la fourmili�re par leur chemin de l�aller et que leurs trajectoires sur le terrain, entre leurs deux objectifs d�finis, demeurent distribu�es au hasard.</p><p>Or ce n�est pas ce que l�on constate. Au bout d�un certain temps, apr�s un certain nombre d�allers et retours, la plupart des fourmis, puis pratiquement toutes les fourmis, adoptent le chemin le plus commode, g�n�ralement le plus court, entre le stock de nourriture et la fourmili�re. Elles optimisent ainsi collectivement leur effort. Comment font-elles�?</p><p>La premi�re �nigme tient au fait que les fourmis n�ont pas de cartes et encore moins de cartographes et qu�elles ne voient les choses qu�au ras du terrain. L�observateur humain qui les observe de haut et qui peut embrasser du m�me coup d��il les deux extr�mit�s du voyage peut s�illusionner sur la facilit� de la d�couverte du chemin optimal. Pas les fourmis. D�autre part, � supposer qu�une fourmi ��pense�� avoir trouv� le chemin le moins fatigant, elle n�a aucun moyen de le faire savoir � ses coll�gues et encore moins de les en convaincre. Alors, faut-il supposer un ordinateur central qui compare la dur�e des trajets et intime � toutes les fourmis l�ordre de suivre le chemin emprunt� par la fourmi la plus efficace�? Ce n�est nullement n�cessaire.</p><p>Chaque fourmi, on l�a dit, d�pose tout au long de son chemin une substance odorante qui lui sert � le retrouver. N�importe quelle autre fourmi peut se servir de ces rep�res. Au reste chaque fourmi individuelle ne revient pas n�cessairement par le chemin qu�elle a emprunt� � l�aller mais par n�importe quel chemin signalis� � l�odeur. Un chemin est d�autant mieux balis�, et donc plus attractif, qu�il est plus fr�quent�. Un chemin court aura plus de chances d��tre fr�quent� qu�un chemin long, parce que dans un temps donn� plus d�allers et de retours pourront y avoir �t� effectu�s. Il sera donc plus puissamment balis� � l�odeur et donc plus attractif.</p><p>En d�autres termes, si l�on consid�re deux chemins, l�un court et l�autre long, et qui sont tous les deux fr�quent�s chacun au d�part par le m�me nombre de fourmis, la m�me quantit� de ph�romones sera r�partie sur une moindre longueur sur le chemin court et l�attraction sera plus forte. La densit� de ph�romones sera �videmment moindre sur le chemin long et l�attraction moins grande. � l�embranchement des deux chemins, les fourmis, qui n�ont pas besoin de voir plus loin que le bout de leur nez, seront plus attir�es par le chemin court, plus puissamment odorant d�s ses premiers centim�tres, que par le chemin long. Au bout d�un certain temps, pas tr�s long, le chemin le plus court deviendra de la sorte irr�sistiblement attirant pour toutes les fourmis. Et chaque passage renforcera encore cette attraction.</p><p>La d�finition du chemin le plus �conomique est un ph�nom�ne �mergent r�sultant d�un processus d�auto-organisation qui n�implique aucune carte, aucune intelligence sup�rieure et aucune t�l�pathie, mais seulement la production de ph�romones et que les fourmis soient attir�es par elles en proportion de leur concentration. D�une certaine mani�re, les fourmis ne manifestent pas plus d�intelligence qu�une goutte d�eau lorsqu�elles choisissent la ligne de plus grande pente. Mais, la d�finition de la meilleure trajectoire est ici progressivement affin�e par une collectivit� et se trouve hors de port�e de tout individu isol�.</p><p>On peut supposer�� mais je n�en risquerai pas ici la d�monstration�� que l�ing�niosit� apparente d�ploy�e dans la construction de termiti�res g�antes est le produit de tels ph�nom�nes d�auto-organisation, au m�me titre que la croissance de tout �tre vivant dont le ��plan�� n�est pas inscrit en totalit� dans les g�nes. Il suffit qu�un certain nombre de r�gles, relativement simples, soient inscrites dans chaque �l�ment constitutif pour que la combinaison de ces �l�ments produise dans un environnement donn� un r�sultat apparemment in�dit et rigoureusement impr�visible � partir des pr�misses. On comprend que ces ph�nom�nes retiennent l�attention de certains chercheurs de l�intelligence artificielle.</p><p>Cela dit, le bon d�roulement du ��plan�� suppose une grande sensibilit� � ces r�gles, ou programmes, d�origine. En d�autres termes, si simples qu�elles paraissent, il suffirait qu�elles soient assez peu diff�rentes pour que rien ne marche. Tout se passe comme si, au travers de l��volution, ces r�gles avaient �t� affin�es pour obtenir des effets de plus en plus complexes et surtout de plus en plus efficients. Les tr�s nombreuses esp�ces d�insectes sociaux sont tr�s stables dans le temps parce qu�elles ont ��trouv頻 en ce qui les concerne les ��bonnes�� r�gles, ou plut�t, en termes moins anthropomorphiques et intentionnels, parce qu�elles ont � peu pr�s atteint leur programme optimal et qu�elles ne peuvent plus s�en �carter. Mais ces r�gles demeurent n�anmoins assez souples, ou plut�t assez riches, pour permettre � ces esp�ces de survivre dans des environnements assez vari�s, sans quoi elles auraient disparu.</p><p>Du point de vue de la termiti�re, les �tres humains d�pendent de beaucoup trop de r�gles, au demeurant souvent contradictoires, pour �tre r�ellement efficaces. Ils passent une grande partie de leur temps � explorer les chemins les plus bizarres et les plus longs, et ils semblent m�me avoir une certaine pr�dilection pour eux. Mais s�ils sont plut�t inefficaces dans chaque environnement donn�, ils sont assez efficaces lorsqu�il s�agit de survivre dans une tr�s large gamme d�environnements. C�est leur fa�on collective de s�adapter. Ils parviennent m�me � p�n�trer dans des environnements qui leur semblaient au d�part radicalement hostiles, voire interdits, comme le fond des mers et l�espace interplan�taire. Les produits �mergents de la socialit� humaine sont par exemple l�art et les math�matiques. Sans oublier le jeu d��checs.</p><p>C�est toute la philosophie du Peuple de Hresh, fond�e sur une incoercible curiosit�. On peut donc douter que la ruche soit l�avenir de l�homme. Les programmes de l�humanit� vont � l�encontre de ce destin, � moins qu�elle ne d�cide de les manipuler dans ce sens, ce qui serait vraiment tr�s difficile.</p><empty-line/><p>Quant � savoir, sur le tr�s long terme, quelle conduite est la plus s�re, eh bien, rira bien qui rira le dernier.</p><empty-line/><p><emphasis>G�rard KLEIN</emphasis></p></section></body><body name="notes"><title><p>Notes</p></title><section id="n_1"><title><p>1</p></title><p>Techniquement, ce ne sont pas des taupes, mais le sp�cialiste me pardonnera cette simplification.</p></section><section id="n_2"><title><p>2</p></title><p>Fabre avait d�j� propos� cette signalisation par les odeurs dans sa description des fourmis rousses, � la suite d�une exp�rience ing�nieuse. Mais il ne pouvait pas d�passer le stade de la conjecture.</p></section></body><binary id="cover" 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