<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>prose_history</genre><author><first-name>&#x42D;&#x43C;&#x438;&#x43B;&#x44C;</first-name><last-name>&#x417;&#x43E;&#x43B;&#x44F;</last-name></author><book-title>La Cur�e</book-title><lang>fr</lang></title-info><document-info><author><nickname>Ghost mail</nickname><email>ghost.mail@mail.ru</email></author><program-used>EmEditor 8.05, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2009-06-24">2009-06-24</date><src-url>http://www.munseys.com/book/04005/</src-url><id>408e95ef-1dcd-4512-9ab4-7a36a83ec02c</id><version>1.0</version></document-info><custom-info info-type="fb2fix-status">Passed</custom-info></description><body><title><p>Emile Zola. La Cur�e</p></title><section><p/></section><section><title><p>PARTIE I</p></title><p>Au retour, dans l'encombrement des voitures qui rentraient par le bord du lac, la cal�che dut marcher au pas. Un moment, l'embarras devint tel qu'il lui fallut m�me s'arr�ter.</p><p>Le soleil se couchait dans un ciel d'octobre, d'un gris clair, stri� � l'horizon de minces nuages. Un dernier rayon, qui tombait des massifs lointains de la cascade, enfilait la chauss�e, baignant d'une lumi�re rousse et p�lie la longue suite des voitures devenues immobiles. Les lueurs d'or, les �clairs vifs que jetaient les roues semblaient s'�tre fix�s le long des r�champis jaune paille de la cal�che, dont les panneaux gros bleu refl�taient des coins du paysage environnant. Et, plus haut, en plein dans la clart� rousse qui les �clairait par- derri�re, et qui faisait luire les boutons de cuivre de leurs capotes � demi pli�es, retombant du si�ge, le cocher et le valet de pied, avec leur livr�e bleu sombre, leurs culottes mastic et leurs gilets ray�s noir et jaune, se tenaient raides, graves et patients, comme des laquais de bonne maison qu'un embarras de voitures ne parvient pas � f�cher. Leurs chapeaux, orn�s d'une cocarde noire, avaient une grande dignit�. Seuls, les chevaux, un superbe attelage bai, soufflaient d'impatience.</p><p>- Tiens, dit Maxime, Laure d'Aurigny, l�-bas, dans ce coup�... Vois donc, Ren�e.</p><p>Ren�e se souleva l�g�rement, cligna les yeux, avec cette moue exquise que lui faisait faire la faiblesse de sa vue.</p><p>- Je la croyais en fuite, dit-elle... Elle a chang� la couleur de ses cheveux, n'est-ce pas?</p><p>- Oui, reprit Maxime en riant, son nouvel amant d�teste le rouge.</p><p>Ren�e, pench�e en avant, la main appuy�e sur la porti�re basse de la cal�che, regardait, �veill�e du r�ve triste qui, depuis une heure, la tenait silencieuse, allong�e au fond de la voiture, comme dans une chaise longue de convalescente. Elle portait, sur une robe de soie mauve, � tablier et � tunique, garnie de larges volants pliss�s, un petit paletot de drap blanc, aux revers de velours mauve, qui lui donnait un grand air de cr�nerie. Ses �tranges cheveux fauve p�le, dont la couleur rappelait celle du beurre fin, �taient � peine cach�s par un mince chapeau orn� d'une touffe de roses du Bengale. Elle continuait � cligner des yeux, avec sa mine de gar�on impertinent, son front pur travers� d'une grande ride, sa bouche, dont la l�vre sup�rieure avan�ait, ainsi que celle des enfants boudeurs. Puis, comme elle voyait mal, elle prit son binocle, un binocle d'homme, � garniture d'�caille, et, le tenant � la main sans se le poser sur le nez, elle examina la grosse Laure d'Aurigny tout � son aise, d'un air parfaitement calme.</p><p>Les voitures n'avan�aient toujours pas. Au milieu des taches unies, de teinte sombre, que faisait la longue file des coup�s, fort nombreux au Bois par cet apr�s-midi d'automne, brillaient le coin d'une glace, le mors d'un cheval, la poign�e argent�e d'une lanterne, les galons d'un laquais haut plac� sur son si�ge. �� et l�, dans un landau d�couvert, �clatait un bout d'�toffe, un bout de toilette de femme, soie ou velours. Il �tait peu � peu tomb� un grand silence sur tout ce tapage �teint, devenu immobile. On entendait, du fond des voitures, les conversations des pi�tons. Il y avait des �changes de regards muets, de porti�res � porti�res; et personne ne causait plus, dans cette attente que coupaient seuls les craquements des harnais et le coup de sabot impatient d'un cheval. Au loin, les voix confuses du Bois se mouraient.</p><p>Malgr� la saison avanc�e, tout Paris �tait l�: la duchesse de Sternich, en huit- ressorts; Mme de Lauwerens, en victoria tr�s correctement attel�e; la baronne de Meinhold, dans un ravissant cab bai-brun; la comtesse Vanska, avec ses poneys pie; Mme Daste, et ses fameux stappers noirs; Mme de Guende et Mme Tessi�re, en coup�; la petite Sylvia, dans un landeau gros bleu. Et encore don Carlos, en deuil, avec sa livr�e antique et solennelle; Selim pacha, avec son fez et sans son gouverneur; la duchesse de Rozan, en coup�-�go�ste, avec sa livr�e poudr�e � blanc; M. le comte de Chilbray, en dog-cart; M. Simpson, en mail de la plus belle tenue; toute la colonie am�ricaine. Enfin deux acad�miciens en fiacre.</p><p>Les premi�res voitures se d�gag�rent et, de proche en proche, toute la file se mit bient�t � rouler doucement. Ce fut comme un r�veil. Mille clart�s dansantes s'allum�rent, des �clairs rapides se crois�rent dans les roues, des �tincelles jaillirent des harnais secou�s par les chevaux. Il y eut sur le sol, sur les arbres, de larges reflets de glace qui couraient. Ce p�tillement des harnais et des roues, ce flamboiement des panneaux vernis dans lesquels br�lait la braise rouge du soleil couchant, ces notes vives que jetaient les livr�es �clatantes perch�es en plein ciel et les toilettes riches d�bordant des porti�res, se trouv�rent ainsi emport�s dans un grondement sourd, continu, rythm� par le trot des attelages. Et le d�fil� alla, dans les m�mes bruits, dans les m�mes lueurs, sans cesse et d'un seul jet, comme si les premi�res voitures eussent tir� toutes les autres apr�s elles.</p><p>Ren�e avait c�d� � la secousse l�g�re de la cal�che se remettant en marche, et, laissant tomber son binocle, s'�tait de nouveau renvers�e � demi sur les coussins. Elle attira frileusement � elle un coin de la peau d'ours qui emplissait l'int�rieur de la voiture d'une nappe de neige soyeuse. Ses mains gant�es se perdirent dans la douceur des longs poils fris�s. Une bise se levait. Le ti�de apr�s-midi d'octobre, qui, en donnant au Bois un regain de printemps, avait fait sortir les grandes mondaines en voiture d�couverte, mena�ait de se terminer par une soir�e d'une fra�cheur aigu�.</p><p>Un moment, la jeune femme resta pelotonn�e, retrouvant la chaleur de son coin, s'abandonnant au bercement voluptueux de toutes ces roues qui tournaient devant elle. Puis, levant la t�te vers Maxime, dont les regards d�shabillaient tranquillement les femmes �tal�es dans les coup�s et dans les landaus voisins.</p><p>- Vrai, demanda-t-elle, est-ce que tu la trouves jolie, cette Laure d'Aurigny? Vous en faisiez un �loge, l'autre jour, lorsqu'on a annonc� la vente de ses diamants!... A propos, tu n'as pas vu la rivi�re et l'aigrette que ton p�re m'a achet�es � cette vente?</p><p>La jeune femme eut un l�ger mouvement d'�paules.</p><p>- Certes, il fait bien les choses, dit Maxime sans r�pondre, avec un rire m�chant. Il trouve moyen de payer les dettes de Laure et de donner des diamants � sa femme.</p><p>- Vaurien! murmura-t-elle en souriant.</p><p>Mais le jeune homme s'�tait pench�, suivant des yeux une dame dont la robe verte l'int�ressait. Ren�e avait repos� sa t�te, les yeux demi-clos, regardant paresseusement des deux c�t�s de l'all�e, sans voir. A droite, filaient doucement des taillis, des futaies basses, aux feuilles roussies, aux branches gr�les; par instants, sur la voie r�serv�e aux cavaliers, passaient des messieurs � la taille mince, dont les montures, dans leur galop, soulevaient de petites fum�es de sable fin. A gauche, au bas des �troites pelouses qui descendent, coup�es de corbeilles et de massifs, le lac dormait, d'une propret� de cristal, sans une �cume, comme taill� nettement sur ses bords par la b�che des jardiniers; et, de l'autre c�t� de ce miroir clair, les deux �les, entre lesquelles le pont qui les joint faisait une barre grise, dressaient leurs falaises aimables, alignaient sur le ciel p�le les lignes th��trales de leurs sapins, de leurs arbres aux feuillages persistants, dont l'eau refl�tait les verdures noires, pareilles � des franges de rideaux savamment drap�es au bord de l'horizon. Ce coin de nature, ce d�cor qui semblait fra�chement peint, baignait dans une ombre l�g�re, dans une vapeur bleu�tre qui achevait de donner aux lointains un charme exquis, un air d'adorable fausset�. Sur l'autre rive, le Ch�let des �les, comme verni de la veille, avait des luisants de joujou neuf; et ces rubans de sable jaune, ces �troites all�es de jardin, qui serpentent dans les pelouses et tournent autour du lac, bord�s de branches de fonte imitant des bois rustiques, tranchaient plus �trangement � cette heure derni�re, sur le vert attendri de l'eau et du gazon.</p><p>Accoutum�e aux gr�ces savantes de ces points de vue, Ren�e, reprise par ces lassitudes, avait baiss� compl�tement les paupi�res, ne regardant plus que ses doigts minces qui enroulaient sur leurs fuseaux les longs poils de la peau d'ours. Mais il y eut une secousse dans le trot r�gulier de la file des voitures. Et, levant la t�te, elle salua deux jeunes femmes couch�es c�te � c�te, avec une langueur amoureuse, dans un huit-ressorts qui quittait � grands fracas le bord du lac pour s'�loigner par une all�e lat�rale. Mme la marquise d'Espanet, dont le mari, alors aide de camp de l'empereur, venait de se rallier bruyamment au scandale de la vieille noblesse boudeuse, �tait une des plus illustres mondaines du Second Empire; l'autre, Mme Haffner, avait �pous� un fameux industriel de Colmar, vingt fois millionnaire, et dont l'Empire faisait un homme politique. Ren�e, qui avait connu en pension les deux ins�parables, comme on les nommait d'un air fin, les appelait Adeline et Suzanne, de leurs petits noms. Et, comme, apr�s leur avoir souri, elle allait se pelotonner de nouveau, un rire de Maxime la fit tourner.</p><p>- Non, vraiment, je suis triste, ne ris pas, c'est s�rieux, dit-elle en voyant le jeune homme qui la contemplait railleusement, en se moquant de son attitude pench�e.</p><p>Maxime prit une voix dr�le.</p><p>- Nous aurions de gros chagrins, nous serions jalouse!</p><p>Elle parut toute surprise.</p><p>- Moi! dit-elle. Pourquoi jalouse?</p><p>Puis elle ajouta, avec sa moue de d�dain, comme se souvenant:</p><p>- Ah! oui, la grosse Laure! Je n'y pense gu�re, va! Si Aristide, comme vous voulez tous me le faire entendre, a pay� les dettes de cette fille et lui a �vit� ainsi un voyage � l'�tranger, c'est qu'il aime l'argent moins que je ne le croyais. Cela va le remettre en faveur aupr�s des dames... Le cher homme, je le laisse bien libre.</p><p>Elle souriait, elle disait � le cher homme �, d'un ton plein d'une indiff�rence amicale. Et subitement, redevenue tr�s triste, promenant autour d'elle ce regard d�sesp�r� des femmes qui ne savent � quel amusement se donner, elle murmura:</p><p>- Oh! le voudrais bien... Mais non, je ne suis pas jalouse, pas jalouse du tout.</p><p>Elle s'arr�ta, h�sitante.</p><p>- Vois-tu? je m'ennuie, dit-elle enfin d'une voix brusque.</p><p>Alors elle se tut, les l�vres pinc�es. La file des voitures passait toujours le long du lac, d'un trot �gal, avec un bruit particulier de cataracte lointaine. Maintenant, � gauche, entre l'eau et la chauss�e, se dressaient des petits bois d'arbres verts, aux troncs minces et droits, qui formaient de curieux faisceaux de colonnettes. A droite, les taillis, les futaies basses avaient cess�; le Bois s'�tait ouvert en larges pelouses, en immenses tapis d'herbe, plant�s �� et l� d'un bouquet de grands arbres; les nappes vertes se suivaient, avec des ondulations l�g�res, jusqu'� la Porte de la Muette, dont on apercevait tr�s loin la grille basse, pareille � un bout de dentelle noire tendu au ras du sol; et, sur les pentes, aux endroits o� les ondulations se creusaient, l'herbe �tait toute bleue. Ren�e regardait, les yeux fixes, comme si cet agrandissement de l'horizon, ces prairies molles, tremp�es par l'air du soir, lui eussent fait sentir plus vivement le vide de son �tre.</p><p>Au bout d'un silence, elle r�p�ta, avec l'accent d'une col�re sourde:</p><p>- Oh! je m'ennuie, je m'ennuie � mourir.</p><p>Sais-tu que tu n'es pas gaie, dit tranquillement Maxime. Tu as tes nerfs, c'est s�r.</p><p>La jeune femme se jeta au fond de la voiture.</p><p>- Oui, j'ai mes nerfs, r�pondit-elle s�chement.</p><p>Puis elle se fit maternelle.</p><p>- Je deviens vieille, mon cher enfant; j'aurai trente ans bient�t. C'est terrible. Je ne prends de plaisir � rien� A vingt ans, tu ne peux savoir...</p><p>- Est-ce que c'est pour te confesser que tu m'as emmen�? interrompit le jeune homme. Ce serait diablement long.</p><p>Elle accueillit cette impertinence avec un faible sourire, comme une boutade d'enfant g�t� � qui tout est permis.</p><p>- Je te conseille de te plaindre, continua Maxime tu d�penses plus de cent mille francs par ans pour ta toilette, tu habites un h�tel splendide, tu as des chevaux superbes, tes caprices font loi, et les journaux parlent de chacune de tes robes nouvelles comme d'un �v�nement de la derni�re gravit�; les femmes te jalousent, les hommes donneraient dix ans de leur vie pour te baiser le bout des doigts... Est-ce vrai?</p><p>Elle fit, de la t�te, un signe affirmatif, sans r�pondre. Les yeux baiss�s, elle s'�tait remise � friser les poils de la peau d'ours.</p><p>- Va, ne sois pas modeste, poursuivit Maxime; avoue carr�ment que tu es une des colonnes du Second Empire. Entre nous, on peut se dire ces choses- l�. Partout, aux Tuileries, chez les ministres, chez les simples millionnaires, en bas et en haut, tu r�gnes en souveraine. Il n'y a pas de plaisir o� tu n'aies mis les deux pieds, et si j'osais, si le respect que je te dois ne me retenait pas, je dirais...</p><p>Il s'arr�ta quelques secondes, riant; puis il acheva cavali�rement sa phrase.</p><p>- Je dirais que tu as mordu � toutes les pommes.</p><p>Elle ne sourcilla pas.</p><p>- Et tu t'ennuies! reprit le jeune homme avec une vivacit� comique. Mais c'est un meurtre!... Que veux-tu? Que r�ves-tu donc?</p><p>Elle haussa les �paules, pour dire qu'elle ne savait pas. Bien qu'elle pench�t la t�te, Maxime la vit alors si s�rieuse, si sombre, qu'il se tut. Il regarda la file des voitures qui, en arrivant au bout du lac, s'�largissait, emplissait le large carrefour. Les voitures, moins serr�es, tournaient avec une gr�ce superbe; le trot plus rapide des attelages sonnait hautement sur la terre dure.</p><p>La cal�che, en faisant le grand tour pour prendre la file, eut une oscillation qui p�n�tra Maxime d'une volupt� vague. Alors, c�dant � l'envie d'accabler Ren�e:</p><p>- Tiens, dit-il, tu m�riterais d'aller en fiacre! Ce serait bien fait!... Eh! regarde ce monde qui rentre � Paris, ce monde qui est � tes genoux. On te salue comme une reine, et peu s'en faut que ton bon ami. M. de Mussy ne t'envoie des baisers.</p><p>En effet, un cavalier saluait Ren�e. Maxime avait parl� d'un ton hypocritement moqueur. Mais Ren�e se tourna � peine, haussa les �paules. Cette fois, le jeune homme eut un geste d�sesp�r�.</p><p>- Vrai, dit-il, nous en sommes l�?... Mais, bon Dieu! tu as tout, que veux-tu encore?</p><p>Ren�e leva la t�te. Elle avait dans les yeux une clart� chaude, un ardent besoin de curiosit� inassouvie.</p><p>- Je veux autre chose, r�pondit-elle � demi-voix.</p><p>- Mais puisque tu as tout, reprit Maxime en riant, autre chose, ce n'est rien... Quoi, autre chose?</p><p>- Quoi? r�p�ta-t-elle...</p><p>Et elle ne continua pas. Elle s'�tait tout � fait tourn�e, elle contemplait l'�trange tableau qui s'effa�ait derri�re elle. La nuit �tait presque venue; un lent cr�puscule tombait comme une cendre fine. Le lac, vu de face, dans le jour p�le qui tra�nait encore sur l'eau, s'arrondissait, pareil � une immense plaque d'�tain; aux deux bords, les bois d'arbres verts dont les troncs minces et droits semblent sortir de la nappe dormante, prenaient, � cette heure, des apparences de colonnades viol�tres, dessinant de leur architecture r�guli�re les courbes �tudi�es des rives; puis, au fond, des massifs montaient, de grands feuillages confus, de larges taches noires fermaient l'horizon. Il y avait l�, derri�re ces taches, une lueur de braise, un coucher de soleil � demi-�teint qui n'enflammait qu'un bout de l'immensit� grise. Au dessus de ce lac immobile, de ces futaies basses, de ce point de vue si singuli�rement plat, le creux du ciel s'ouvrait, infini plus profond et plus large. Ce grand morceau de ciel, sur ce petit coin de nature, avait un frisson, une tristesse vague; et il tombait de ces hauteurs p�lissantes une telle m�lancolie d'automne, une nuit si douce et si navr�e, que le Bois, peu � peu envelopp� dans un linceul d'ombre, perdait ses gr�ces mondaines, agrandi, tout plein du charme puissant des for�ts. Le trot des �quipages, dont les t�n�bres �teignaient les couleurs vives, s'�levait, semblable � des voix lointaines de feuilles et d'eaux courantes. Tout allait en se mourant. Dans l'effacement universel, au milieu du lac, la voile latine de la grande barque de promenade se d�tachait, nette et vigoureuse, sur la lueur de braise du couchant. Et l'on ne voyait plus que cette voile, que ce triangle de toile jaune, �largi d�mesur�ment.</p><p>Ren�e, dans ses sati�t�s, �prouva une singuli�re sensation de d�sirs inavouables, � voir ce paysage qu'elle ne reconnaissait plus, cette nature si artistement mondaine, et dont la grande nuit frissonnante faisait un bois sacr�, une de ces clairi�res id�ales au fond desquelles les anciens dieux cachaient leurs amours g�antes, leurs adult�res et leurs incestes divins. Et, � mesure que la cal�che s'�loignait, il lui semblait que le cr�puscule emportait derri�re elle, dans ses voiles tremblants, la terre du r�ve, l'alc�ve honteuse et surhumaine o� elle e�t enfin assouvi son coeur malade, sa chair lass�e.</p><p>Quand le lac et les petits bois, �vanouis dans l'ombre, ne furent plus, au ras du ciel, qu'une barre noire, la jeune femme se retourna brusquement, et, d'une voix o� il y avait des larmes de d�pit, elle reprit sa phrase interrompue:</p><p>- Quoi?... autre chose, parbleu! je veux autre chose. Est-ce que je sais, moi! Si le savais... Mais, vois-tu? J'ai assez de bals, assez de soupers, assez de f�tes comme cela. C'est toujours la m�me chose. C'est mortel... Les hommes sont assommants, oh! oui, assommants...</p><p>Maxime se mit � rire. Des ardeurs per�aient sous les mines aristocratiques de la grande mondaine. Elle ne clignait plus des paupi�res; la ride de son front se creusait durement, sa l�vre d'enfant boudeur s'avan�ait, chaude, en qu�te de ces jouissances qu'elle souhaitait sans pouvoir les nommer. Elle vit le rire de son compagnon, mais elle �tait trop fr�missante pour s'arr�ter; � demi couch�e, se laissant aller au bercement de la voiture, elle continua par petites phrases s�ches:</p><p>- Certes, oui, vous �tes assommants... Je ne dis pas cela pour toi, Maxime, tu es trop jeune... Mais si je te contais combien Aristide m'a pes� dans les commencements! Et les autres donc! ceux qui m'ont aim�e... Tu sais, nous sommes deux bons camarades, je ne me g�ne pas avec toi: eh bien, vrai, il y a des jours o� je suis tellement lasse de vivre ma vie de femme riche, ador�e, salu�e, que je voudrais �tre une Laure d'Aurigny, une de ces dames qui vivent en gar�on.</p><p>Et comme Maxime riait plus haut, elle insista:</p><p>- Oui, une Laure d'Aurigny. �a doit �tre moins fade, moins toujours la m�me chose.</p><p>Elle se tut quelques instants, comme pour s'imaginer la vie qu'elle m�nerait, si elle �tait Laure. Puis, d'un ton d�courag�:</p><p>- Apr�s tout, reprit-elle, ces dames doivent avoir leurs ennuis, elles aussi. Rien n'est dr�le, d�cid�ment. C'est � mourir... Je le disais bien, il faudrait autre chose; tu comprends, moi, je ne devine pas; mais autre chose, quelque chose qui n'arriv�t � personne, qu'on ne rencontr�t pas tous les jours; qui f�t une jouissance rare, inconnue.</p><p>Sa voix s'�tait ralentie. Elle pronon�a ces derniers mots, cherchant, s'abandonnant � une r�verie profonde. La cal�che montait alors l'avenue qui conduit � la sortie du Bois. L'ombre croissait; les taillis couraient, aux deux bords, comme des murs gris�tres; les chaises de fonte, peintes en jaune, o� s'�tale, par les beaux soirs, la bourgeoisie endimanch�e, filaient le long des trottoirs, toutes vides, ayant la m�lancolie noire de ces meubles de jardin que l'hiver surprend ; et le roulement, le bruit sourd et cadenc� des voitures qui rentraient passait comme une plainte triste, dans l'all�e d�serte.</p><p>Sans doute Maxime sentit tout le mauvais ton qu'il y avait � trouver la vie dr�le. S'il �tait encore assez jeune pour se livrer � un �lan d'heureuse admiration, il avait un �go�sme trop large, une indiff�rence trop railleuse, il �prouvait d�j� trop de lassitude r�elle, pour ne pas se d�clarer �coeur�, blas�, fini. D'ordinaire, il mettait quelque gloire � cet aveu.</p><p>Il s'allongea comme Ren�e, il prit une voix dolente.</p><p>- Tiens! tu as raison, dit-il; c'est crevant. Va, je ne m'amuse gu�re plus que toi; j'ai souvent aussi r�v� autre chose... Rien n'est b�te comme de voyager. Gagner de l'argent, j'aime encore mieux en manger, quoique ce ne soit pas toujours aussi amusant qu'on se l'imagine d'abord. Aimer, �tre aim�, on en a vite plein le dos, n'est-ce pas?... Ah! oui, on en a plein le dos!</p><p>La jeune femme ne r�pondant pas, il continua, pour la surprendre par une grosse impi�t�:</p><p>- Moi, je voudrais �tre aim� par une religieuse. Hein, ce serait peut-�tre dr�le!... Tu n'as jamais fait le r�ve, toi, d'aimer un homme auquel tu ne pourrais penser sans commettre un crime?</p><p>Mais elle resta sombre, et Maxime, voyant qu'elle se taisait toujours, crut qu'elle ne l'�coutait pas. La nuque appuy�e contre le bord capitonn� de la cal�che, elle semblait dormir les yeux ouverts. Elle songeait, inerte, livr�e aux r�ves qui la tenaient ainsi affaiss�e, et, par moments, de l�gers battements nerveux agitaient ses l�vres. Elle �tait mollement envahie par l'ombre du cr�puscule; tout ce que cette ombre contenait de tristesse, de discr�te volupt�, d'espoir inavou� la p�n�trait, la baignait dans une sorte d'air alangui et morbide. Sans doute, tandis qu'elle regardait fixement le dos rond du valet de pied assis sur le si�ge, elle pensait � ces joies de la veille, � ces f�tes qu'elle trouvait si fades, dont elle ne voulait plus; elle voyait sa vie pass�e, le contentement imm�diat de ses app�tits, l'�coeurement du luxe, la monotonie �crasante des m�mes tendresses et des m�mes trahisons. Puis, comme une esp�rance, se levait en elle, avec des frissons de d�sir, l'id�e de cet � autre chose � que son esprit tendu ne pouvait trouver. L�, sa r�verie s'�garait. Elle faisait effort, mais toujours le mot cherch� se d�robait dans la nuit tombante, se perdait dans le roulement continu des voitures. Le bercement souple de la cal�che �tait une h�sitation de plus qui l'emp�chait de formuler son envie. Et une tentation immense montait de ce vague, de ces taillis que l'ombre endormait aux deux bords de l'all�e, de ce bruit de roues et de cette oscillation molle qui l'emplissait d'une torpeur d�licieuse. Mille petits souffles lui passaient sur la chair: songeries inachev�es, volupt� innom�es, souhaits confus, tout ce qu'un retour du Bois, � l'heure o� le ciel p�lit, peut mettre d'exquis et de monstrueux dans le coeur lass� d'une femme. Elle tenait ses deux mains enfouies dans la peau d'ours, elle avait tr�s chaud sous son paletot de drap blanc, aux revers de velours mauve. Comme elle allongeait un pied, pour se d�tendre dans son bien-�tre, elle fr�la de sa cheville la jambe ti�de de Maxime, qui ne pr�t m�me pas garde � cet attouchement. Une secousse la tira de son demi-sommeil. Elle leva la t�te, regardant �trangement de ses yeux gris le jeune homme vautr� en toute �l�gance.</p><p>A ce moment, la cal�che sortit du Bois. L'avenue de l'Imp�ratrice s'allongeait toute droite dans le cr�puscule, avec les deux lignes vertes de ses barri�res de bois peint, qui allaient se toucher � l'horizon. Dans la contre-all�e r�serv�e aux cavaliers, un cheval blanc, au loin, faisait une tache claire trouant l'ombre grise. Il y avait, de l'autre c�t�, le long de la chauss�e, �� et l�, des promeneurs attard�s, des groupes de points noirs, se dirigeant doucement vers Paris. Et tout en haut, au bout de la tra�n�e grouillante et confuse des voitures, l'Arc- de-Triomphe, pos� en biais, blanchissait sur un vaste pan de ciel couleur de suie.</p><p>Tandis que la cal�che remontait d'un trot plus vif, Maxime, charm� de l'allure anglaise du paysage, regardait, aux deux c�t�s de l'avenue, les h�tels, d'architecture capricieuse, dont les pelouses descendent jusqu'aux contre- all�es; Ren�e, dans sa songerie, s'amusait � voir, au bord de l'horizon, s'allumer un � un les becs de gaz de la place de l'Etoile, et � mesure que ces lueurs vives tachaient le jour mourant de petites flammes jaunes, elle croyait entendre des appels secrets, il lui semblait que le Paris flamboyant des nuits d'hiver s'illuminait pour elle, lui pr�parait la jouissance inconnue que r�vait son assouvissement.</p><p>La cal�che prit l'avenue de la Reine-Hortense, et vint s'arr�ter au bout de la rue Monceau, � quelques pas du boulevard Malesherbes, devant un grand h�tel situ� entre cour et jardin. Les deux grilles charg�es d'ornements dor�s, qui s'ouvraient sur la cour, �taient chacune flanqu�es d'une paire de lanternes, en forme d'urnes �galement couvertes de dorures, et dans lesquelles flambaient de larges flammes de gaz. Entre les deux grilles, le concierge habitait un �l�gant pavillon, qui rappelait vaguement un petit temple grec.</p><p>Comme la voiture allait entrer dans la cour, Maxime sauta lestement � terre.</p><p>- Tu sais, lui dit Ren�e, en le retenant par la main, nous nous mettons � table � sept heures et demie. Tu as plus d'une heure pour aller t'habiller. Ne te fais pas attendre.</p><p>Et elle ajouta avec un sourire:</p><p>- Nous aurons les Mareuil... Ton p�re d�sire que tu sois tr�s galant avec Louise.</p><p>Maxime haussa les �paules.</p><p>- En voil� une corv�e! murmura-t-il d'une voix maussade. Je veux bien �pouser, mais faire sa cour, c'est trop b�te... Ah! que tu serais gentille, Ren�e, si tu me d�livrais de Louise, ce soir.</p><p>Il prit son air dr�le, la grimace et l'accent qu'il empruntait � Lassouche, chaque fois qu'il allait d�biter une de ses plaisanteries habituelles.</p><p>- Veux-tu, belle-maman ch�rie?</p><p>Ren�e lui secoua la main comme � un camarade. Et d'un ton rapide, avec une audace nerveuse de raillerie:</p><p>- Eh! Si je n'avais pas �pous� ton p�re, je crois que tu me ferais la cour.</p><p>Le jeune homme dut trouver cette id�e tr�s comique, car il avait d�j� tourn� le coin du boulevard Malesherbes qu'il riait encore.</p><p>La cal�che entra et vint s'arr�ter devant le perron.</p><p>Ce perron, aux marches larges et basses, �tait abrit� par une vaste marquise vitr�e, bord�e d'un lambrequin � franges et � glands d'or. Les deux �tages de l'h�tel s'�levaient sur des offices, dont on apercevait, presque au ras du sol, les soupiraux carr�s garnis de vitres d�polies. En haut du perron, la porte du vestibule avan�ait, flanqu�e de maigres colonnes prises dans le mur, formant ainsi une sorte d'avant-corps perc� � chaque �tage d'une baie arrondie, et montant jusqu'au toit, o� il se terminait par un delta. De chaque c�t�, les �tages avaient cinq fen�tres, r�guli�rement align�es sur la fa�ade, entour�es d'un simple cadre de pierre. Le toit, mansard�, �tait taill� carr�ment, � larges pans presque droits.</p><p>Mais, du c�t� du jardin, la fa�ade �tait autrement somptueuse. Un perron royal conduisait � une �troite terrasse qui r�gnait tout le long du rez-de- chauss�e; la rampe de cette terrasse, dans le style des grilles du parc Monceau, �tait encore plus charg�e d'or que la marquise et les lanternes de la cour. Puis l'h�tel se dressait, ayant aux angles deux pavillons, deux sortes de tours engag�es � demi dans le corps du b�timent, et qui m�nageaient � l'int�rieur des pi�ces rondes. Au milieu, une autre tourelle plus enfonc�e, se renflait l�g�rement. Les fen�tres, hautes et minces pour les pavillons, espac�es davantage et presque carr�es sur les parties plates de la fa�ade, avaient, au rez- de-chauss�e, des balustrades de pierre, et des rampes de fer forg� et dor� aux �tages sup�rieurs. C'�tait un �talage, une profusion, un �crasement de richesses. L'h�tel disparaissait sous les sculptures. Autour des fen�tres, le long des corniches, couraient des enroulements de rameaux et de fleurs; il y avait des balcons pareils � des corbeilles de verdure, que soutenaient de grandes femmes nues, les hanches tordues, les pointes des seins en avant; puis, �� et l�, �taient coll�s des �cussons de fantaisie, des grappes, des roses, toutes les efflorescences possibles de la pierre et du marbre. A mesure que l'oeil montait, l'h�tel fleurissait davantage. Autour du toit, r�gnait une balustrade sur laquelle �taient pos�es, de distance en distance, des urnes o� des flammes de pierre flambaient. Et l�, entre les oeils-de-boeuf des mansardes, qui s'ouvraient dans un fouillis incroyable de fruits et de feuillages, s'�panouissaient les pi�ces capitales de cette d�coration �tonnante, les frontons des pavillons, au milieu desquels reparaissaient les grandes femmes nues, jouant avec des pommes, prenant des poses, parmi des poign�es de jonc. Le toit, charg� de ces ornements, surmont� encore de galeries de plomb d�coup�es, de deux paratonnerres et de quatre �normes chemin�es sym�triques, sculpt�es comme le reste, semblait �tre le bouquet de ce feu d'artifice architectural.</p><p>A droite, se trouvait une vaste serre, scell�e au flanc m�me de l'h�tel, communiquant avec le rez-de-chauss�e par la porte-fen�tre d'un salon. Le jardin, qu'une grille basse, masqu�e par une haie, s�parait du parc Monceau, avait une pente assez forte. Trop petit pour l'habitation, si �troit qu'une pelouse et quelques massifs d'arbres verts l'emplissaient, il �tait simplement comme une butte, comme un socle de verdure, sur lequel se campait fi�rement l'h�tel en toilette de gala. A la voir du parc, au-dessus de ce gazon propre, de ces arbustes dont les feuillages vernis luisaient, cette grande b�tisse, neuve encore et toute blafarde, avait la face bl�me, l'importance riche et sotte d'une parvenue, avec son lourd chapeau d'ardoises, ses rampes dor�es, son ruissellement de sculptures. C'�tait une r�duction du nouveau Louvre, un des �chantillons les plus caract�ristiques du style Napol�on III, ce b�tard opulent de tous les styles. Les soirs d'�t�, lorsque le soleil oblique allumait l'or des rampes sur la fa�ade blanche, les promeneurs du parc s'arr�taient, regardaient les rideaux de soie rouge drap�s aux fen�tres du rez- de-chauss�e; et, au travers des glaces si larges et si claires qu'elles semblaient, comme les glaces des grands magasins modernes, mises l� pour �taler au- dehors le faste int�rieur, ces familles de petits bourgeois apercevaient des coins de meubles, des bouts d'�toffes, des morceaux de plafonds d'une richesse �clatante, dont la vue les clouait d'admiration et d'envie au beau milieu des all�es.</p><p>Mais, � cette heure, l'ombre tombait des arbres, la fa�ade dormait. De l'autre c�t�, dans la cour, le valet de pied avait respectueusement aid� Ren�e � descendre de voiture. Les �curies, � bandes de briques rouges, ouvraient, � droite, leurs larges portes de ch�ne bruni, au fond d'un hangar vitr�. A gauche, comme pour faire pendant, il y avait, coll�e au mur de la maison voisine, une niche tr�s orn�e, dans laquelle une nappe d'eau coulait perp�tuellement d'une coquille que deux Amours tenaient � bras tendus. La jeune femme resta un instant au bas du perron, donnant de l�g�res tapes � sa jupe, qui ne voulait point descendre. La cour, que venaient de traverser les bruits de l'attelage, reprit sa solitude, son silence aristocratique, coup� par l'�ternelle chanson de la nappe d'eau. Et seules encore, dans la masse noire de l'h�tel, o� le premier des grands d�ners de l'automne allait bient�t allumer ses lustres, les fen�tres basses flambaient, toutes braisillantes, jetant sur le petit pav� de la cour, r�gulier et net comme un damier, des lueurs vives d'incendie.</p><p>Comme Ren�e poussait la porte du vestibule, elle se trouva en face du valet de chambre de son mari, qui descendait aux offices, tenant une bouilloire d'argent. Cet homme �tait superbe, tout de noir habill�, grand, fort, la face blanche, avec les favoris corrects d'un diplomate anglais, l'air grave et digne d'un magistrat.</p><p>- Baptiste, demanda la jeune femme, monsieur est-il rentr�?</p><p>- Oui, madame, il s'habille, r�pondit le valet avec une inclination de t�te que lui aurait envi�e un prince saluant la foule.</p><p>Ren�e monta lentement l'escalier en retirant ses gants.</p><p>Le vestibule �tait d'un grand luxe. En entrant, on �prouvait une l�g�re sensation d'�touffement. Les tapis �pais qui couvraient le sol et qui montaient les marches, les larges tentures de velours rouge qui masquaient les murs et les portes, alourdissaient l'air d'un silence, d'une senteur ti�de de chapelle. Les draperies tombaient de haut, et le plafond, tr�s �lev�, �tait orn� de rosaces saillantes, pos�es sur un treillis de baguettes d'or. L'escalier, dont la double balustrade de marbre blanc avait une rampe de velours rouge, s'ouvrait en deux branches, l�g�rement tordues, et entre lesquelles se trouvait, au fond, la porte du grand salon. Sur le premier palier, une immense glace tenait tout le mur. En bas, au pied des branches de l'escalier, sur des socles de marbre, deux femmes de bronze dor�, nues jusqu'� la ceinture, portaient de grands lampadaires � cinq becs, dont les clart�s vives �taient adoucies par des globes de verre d�poli. Et, des deux c�t�s, s'alignaient d'admirables pots de majolique dans lesquels fleurissaient des plantes rares.</p><p>Ren�e montait, et, � chaque marche, elle grandissait dans la place ; elle se demandait, avec ce doute des actrices les plus applaudies, si elle �tait vraiment d�licieuse, comme on le lui disait.</p><p>Puis, quand elle fut dans son appartement, qui �tait au premier �tage, et dont les fen�tres donnaient sur le parc Monceau, elle sonna C�leste, sa femme de chambre, et se fit habiller pour le d�ner. Cela dura cinq bons quarts d'heure. Lorsque la derni�re �pingle eut �t� pos�e, comme il faisait tr�s chaud dans la pi�ce, elle ouvrit une fen�tre, s'accouda, s'oublia. Derri�re elle, C�leste tournait discr�tement, rangeant un � un les objets de toilette.</p><p>En bas dans le parc, une mer d'ombre roulait. Les masses couleur d'encre des hauts feuillages secou�s par de brusques rafales avaient un large balancement de flux et de reflux, avec ce bruit de feuilles s�ches qui rappelle l'�gouttement des vagues sur une plage de cailloux. Seuls, rayant par instants ce remous de t�n�bres; les deux yeux jaune d'or d'une voiture paraissaient et disparaissaient entre les massifs, le long de la grande all�e qui va de l'avenue de la Reine- Hortense au boulevard Malesherbes. Ren�e, en face de ces m�lancolies de l'automne, sentit toutes ses tristesses lui remonter au coeur. Elle se revit enfant dans la maison de son p�re, dans cet h�tel silencieux de l'�le Saint-Louis o� depuis deux si�cles les B�raud du Ch�tel mettaient leur gravit� noire de magistrats. Puis elle songea au coup de baguette de son mariage, � ce veuf qui s'�tait vendu pour l'�pouser, et qui avait troqu� son nom de Rougon contre ce nom de Saccard, dont les deux syllabes s�ches avaient sonn� � ses oreilles, les premi�res fois, avec la brutalit� de deux r�teaux ramassant de l'or; il la prenait, il la jetait dans cette vie � outrance, o� sa pauvre t�te se d�traquait un peu plus tous les jours. Alors, elle se mit � r�ver, avec une joie pu�rile, aux belles parties de raquette qu'elle avait faites jadis avec sa jeune soeur Christine. Et, quelque matin, elle s'�veillerait du r�ve de jouissance qu'elle faisait depuis dix ans, folle, salie par une des sp�culations de son mari, dans laquelle il se noierait lui-m�me. Ce fut comme un pressentiment rapide. Les arbres se lamentaient � voix plus haute. Ren�e, troubl�e par ces pens�es de honte et de ch�timent, c�da aux instincts de vieille et honn�te bourgeoisie qui dormaient au fond d'elle; elle promit � la nuit noire de s'amender, de ne plus tant d�penser pour sa toilette, de chercher quelque jeu innocent qui p�t la distraire, comme aux jours heureux du pensionnat, lorsque les �l�ves chantaient Nous n'irons plus au bois, en tournant doucement sous les platanes.</p><p>A ce moment, C�leste, qui �tait descendue, rentra et murmura � l'oreille de sa ma�tresse:</p><p>- Monsieur prie madame de descendre. Il y a d�j� plusieurs personnes au salon.</p><p>Ren�e tressaillit. Elle n'avait pas senti l'air vif qui gla�ait ses �paules. En passant devant son miroir, elle s'arr�ta, se regarda d'un mouvement machinal. Elle eut un sourire involontaire, et descendit.</p><p>En effet, presque tous les convives �taient arriv�s.</p><p>Il y avait en bas sa soeur Christine, une jeune fille de vingt ans, tr�s simplement mise en mousseline blanche; sa tante Elisabeth, la veuve du notaire Aubertot, en satin noir, petite vieille de soixante ans, d'une amabilit� exquise; la soeur de son mari, Sidonie Rougon, femme maigre, doucereuse, sans �ge certain, au visage de cire molle, et que sa robe de couleur �teinte effa�ait encore davantage; puis les Mareuil, le p�re, M. de Mareuil, qui venait de quitter le deuil de sa femme, un grand bel homme, vide, s�rieux, ayant une ressemblance frappante avec le valet de chambre Baptiste, et la fille, cette pauvre Louise, comme on la nommait, une enfant de dix-sept ans, ch�tive, l�g�rement bossue, qui portait avec une gr�ce maladive une robe de foulard blanc, � pois rouges; puis tout un groupe d'hommes graves, gens tr�s d�cor�s, messieurs officiels � t�tes bl�mes et muettes, et, plus loin, un autre groupe, des jeunes hommes, l'air vicieux, le gilet largement ouvert, entourant cinq ou six dames de haute �l�gance, parmi lesquelles tr�naient les ins�parables, la petite marquise d'Espanet, en jaune, et la blonde Mme Haffner, en violet.</p><p>M. de Mussy, ce cavalier au salut duquel Ren�e n'avait pas r�pondu, �tait l� �galement, avec la mine inqui�te d'un amant qui sent venir son cong�. Et, au milieu des longues tra�nes �tal�es sur le tapis, deux entrepreneurs, deux ma�ons enrichis, les Mignon et Charrier, avec lesquels Saccard devait terminer une affaire le lendemain, promenaient lourdement leurs fortes bottes, les mains derri�re le dos, crevant dans leur habit noir.</p><p>Aristide Saccard, debout aupr�s de la porte, tout en p�rorant devant le groupe des hommes graves, avec son nasillement et sa verve de M�ridional, trouvait le moyen de saluer les personnes qui arrivaient. Il leur serrait la main, leur adressait des paroles aimables. Petit, la mine chafouine, il se pliait comme une marionnette; et, de toute sa personne gr�le, rus�e, noir�tre, ce qu'on voyait le mieux, c'�tait la tache rouge du ruban de la L�gion d'honneur, qu'il portait tr�s large.</p><p>Quand Ren�e entra, il y eut un murmure d'admiration. Elle �tait vraiment divine. Sur une premi�re jupe de tulle, garnie, derri�re, d'un flot de rubans, elle portait une tunique de satin vert tendre, bord�e d'une haute dentelle d'Angleterre, relev�e et attach�e par de grosses touffes de violettes; un seul volant garnissait le devant de la jupe, o� des bouquets de violettes, reli�s par des guirlandes de lierre, fixaient une l�g�re draperie de mousseline. Les gr�ces de la t�te et du corsage �taient adorables, au dessus de ces jupes d'une ampleur royale et d'une richesse un peu charg�e. D�collet�e jusqu'� la pointe des seins, les bras d�couverts avec des touffes de violettes sur les �paules, la jeune femme semblait sortir toute nue de sa gaine de tulle et de satin, pareille � une de ces nymphes dont le buste se d�gage des ch�nes sacres; et sa gorge blanche, son corps souple, �tait d�j� si heureux de sa demi-libert�, que le regard s'attendait toujours � voir peu � peu le corsage et les jupes glisser, comme le v�tement d'une baigneuse folle de sa chair. Sa coiffure haute, ses fins cheveux jaunes retrouss�s en forme de casque, et dans lesquels courait une branche de lierre, retenue par un noeud de violettes, augmentaient encore sa nudit�, en d�couvrant sa nuque que des poils follets, semblables � des fils d'or, ombraient l�g�rement. Elle avait, au cou, une rivi�re � pendeloques, d'une eau admirable, et, sur le front, une aigrette faite de brins d'argent, constell�s de diamants. Et elle resta ainsi quelques secondes sur le seuil, debout dans sa toilette magnifique, les �paules moir�es par les clart�s chaudes. Comme elle avait descendu vite, elle soufflait un peu. Ses yeux, que le noir du parc Monceau avait emplis d'ombre, clignaient devant ce flot brusque de lumi�re, lui donnaient cet air h�sitant des myopes, qui �tait chez elle une gr�ce.</p><p>En l'apercevant, la petite marquise se leva vivement, courut � elle, lui prit les deux mains; et, tout en l'examinant des pieds � la t�te, elle murmurait d'une voix fl�t�e:</p><p>- Ah! ch�re belle, ch�re belle...</p><p>Cependant, il y eut un grand mouvement, tous les convives vinrent saluer la belle Mme Saccard, comme on nommait Ren�e dans le monde. Elle toucha la main presque � tous les hommes. Puis elle embrassa Christine, en lui demandant des nouvelles de son p�re, qui ne venait jamais � l'h�tel du parc Monceau. Et elle restait debout, souriante, saluant encore de la t�te, les bras mollement arrondis, devant le cercle des dames qui regardaient curieusement la rivi�re et l'aigrette.</p><p>La blonde Mme Haffner ne put r�sister � la tentation; elle s'approcha, regarda longuement les bijoux, et dit d'une voix jalouse:</p><p>- C'est la rivi�re et l'aigrette, n'est-ce pas?...</p><p>Ren�e fit un signe affirmatif. Alors toutes les femmes se r�pandirent en �loges; les bijoux �taient ravissants, divins; puis elles en vinrent � parler, avec une admiration pleine d'envie, de la vente de Laure d'Aurigny, dans laquelle Saccard les avait achet�s pour sa femme; elles se plaignirent de ce que ces filles enlevaient les plus belles choses, bient�t il n'y aurait plus de diamants pour les honn�tes femmes. Et, dans leurs plaintes, per�ait le d�sir de sentir sur leur peau nue un de ces bijoux que tout Paris avait vus aux �paules d'une impure illustre, et qui leur conteraient peut-�tre � l'oreille les scandales des alc�ves o� s'arr�taient si complaisamment leurs r�ves de grandes dames. Elles connaissaient les gros prix, elles cit�rent un superbe cachemire, des dentelles magnifiques. L'aigrette avait co�t� quinze mille francs, la rivi�re cinquante mille francs. Mme d'Espanet �tait enthousiasm�e par ces chiffres. Elle appela Saccard, elle lui cria:</p><p>- Venez donc qu'on vous f�licite! Voil� un bon mari!</p><p>Aristide Saccard s'approcha, s'inclina, fit de la modestie. Mais son visage grima�ant trahissait une satisfaction vive. Et il regardait du coin de l'oeil les deux entrepreneurs, les deux ma�ons enrichis, plant�s � quelques pas, �coutant sonner les chiffres de quinze mille et de cinquante mille francs, avec un respect visible.</p><p>A ce moment, Maxime, qui venait d'entrer, adorablement pinc� dans son habit noir, s'appuya avec familiarit� sur l'�paule de son p�re, et lui parla bas, comme � un camarade, en lui d�signant les ma�ons d'un regard. Saccard eut le sourire discret d'un acteur applaudi.</p><p>Quelques convives arriv�rent encore. Il y avait au moins une trentaine de personnes dans le salon. Les conversations reprirent; pendant les moments de silence, on entendait, derri�re les murs, des bruits l�gers de vaisselle et d'argenterie. Enfin, Baptiste ouvrit une porte � deux battants, et, majestueusement, il dit la phrase sacramentelle:</p><p>- Madame est servie.</p><p>Alors, lentement, le d�fil� commen�a. Saccard donna le bras � la petite marquise; Ren�e prit celui d'un vieux monsieur, un s�nateur, le baron Gouraud, devant lequel tout le monde s'aplatissait avec une humilit� grande; quant � Maxime, il fut oblig� d'offrir le bras � Louise de Mareuil; puis venait le reste des convives, en procession, et tout au bout, les deux entrepreneurs, les mains ballantes.</p><p>La salle � manger �tait une vaste pi�ce carr�e, dont les boiseries de poirier noirci et verni montaient � hauteur d'homme, orn�es de minces filets d'or. Les quatre grands panneaux avaient d� �tre m�nag�s de fa�on � recevoir des peintures de nature morte; mais ils �taient rest�s vides, le propri�taire de l'h�tel ayant sans doute recul� devant une d�pense purement artistique. On les avait simplement tendus de velours gros vert. Les meubles, les rideaux et les porti�res de m�me �toffe, donnaient � la pi�ce un caract�re sobre et grave, calcul� pour concentrer sur la table toutes les splendeurs de la lumi�re.</p><p>Et, � cette heure, en effet, au milieu du large tapis persan, de teinte sombre, qui �touffait le bruit des pas, sous la clart� crue du lustre, la table, entour�e de chaises dont les dossiers noirs, � filets d'or, l'encadraient d'une ligne sombre, �tait comme un autel, comme une chapelle ardente, o�, sur la blancheur �clatante de la nappe, br�laient les flammes claires des cristaux et des pi�ces d'argenterie. Au del� des dossiers sculpt�s, dans une ombre flottante, � peine apercevait-on les boiseries des murs, un grand buffet bas, des pans de velours qui tra�naient. Forc�ment, les yeux revenaient � la table, s'emplissaient de cet �blouissement. Un admirable surtout d'argent mat, dont les ciselures luisaient, en occupait le centre; c'�tait une bande de faunes enlevant des nymphes; et, au-dessus du groupe, sortant d'un large cornet, un �norme bouquet de fleurs naturelles retombait en grappes. Aux deux bouts, des vases contenaient �galement des gerbes de fleurs; deux cand�labres, appareill�s au groupe du milieu, faits chacun d'un satyre courant, emportant sur l'un de ses bras une femme p�m�e, et tenant de l'autre une torch�re � dix branches, ajoutaient l'�clat de leurs bougies au rayonnement du lustre central. Entre ces pi�ces principales, les r�chauds, grands et petits, s'alignaient sym�triquement, charg�s du premier service, flanqu�s par des coquilles contenant des hors d'oeuvre, s�par�s par des corbeilles de porcelaine, des vases de cristal, des assiettes plates, des compotiers mont�s, contenant la partie du dessert qui �tait d�j� sur la table. Le long du cordon des assiettes, l'arm�e des verres, les carafes d'eau et de vin, les petites sali�res, tout le cristal du service �tait mince et l�ger comme de la mousseline, sans une ciselure, et si transparent qu'il ne jetait aucune ombre. Et le surtout, les grandes pi�ces semblaient des fontaines de feu; des �clairs couraient dans le flanc d�poli des r�chauds; les fourchettes, les cuillers, les couteaux � manche de nacre faisaient des barres de flammes; des arcs-en-ciel allumaient les verres; et, au milieu de cette pluie d'�tincelles, dans cette masse incandescente, les carafes de vin tachaient de rouge la nappe chauff�e � blanc.</p><p>En entrant, les convives, qui souriaient aux dames qu'ils avaient � leur bras, eurent une expression de b�atitude discr�te. Les fleurs mettaient une fra�cheur dans l'air ti�de. Des fumets l�gers tra�naient, m�l�s aux parfums des roses. Et c'�tait la senteur �pre des �crevisses et l'odeur aigrelette des citrons qui dominaient.</p><p>Puis, quand tout le monde eut trouv� son nom �crit sur le revers de la carte du menu, il y eut un bruit de chaises, un grand froissement de jupes de soie. Les �paules nues �toil�es de diamants, flanqu�es d'habits noirs qui en faisaient ressortir la p�leur, ajout�rent leurs blancheurs laiteuses au rayonnement de la table. Le service commen�a, au milieu de petits sourires �chang�s entre voisins, dans un demi-silence que ne coupaient encore que les cliquetis assourdis des cuillers. Baptiste remplissait les fonctions de ma�tre d'h�tel avec ses attitudes graves de diplomate; il avait sous ses ordres, outre les deux valets de pied, quatre aides qu'il recrutait seulement pour les grands d�ners. A chaque mets qu'il enlevait et qu'il allait d�couper, au fond de la pi�ce, sur une table de service, trois des domestiques faisaient doucement le tour de la table, un plat � la main, offrant le mets par son nom, � demi-voix. Les autres versaient les vins, veillaient au pain et aux carafes. Les relev�s et les entr�es s'en all�rent et se promen�rent ainsi lentement, sans que le rire perl� des dames dev�nt plus aigu.</p><p>Les convives �taient trop nombreux pour que la conversation p�t ais�ment devenir g�n�rale. Cependant, au second service, lorsque les r�tis et les entremets eurent pris la place des relev�s et des entr�es, et que les grands vins de Bourgogne, le pommard, le chambertin, succ�d�rent au l�oville et au ch�teau-lafite, le bruit des voix grandit, des �clats de rire firent tinter les cristaux l�gers. Ren�e, au milieu de la table, avait, � sa droite le baron Gouraud, � sa gauche M. Toutin-Laroche, ancien fabricant de bougies, alors conseiller municipal, directeur du Cr�dit viticole, membre du conseil de surveillance de la Soci�t� G�n�rale des ports du Maroc, homme maigre et consid�rable, que Saccard, plac� en face, entre Mme d'Espanet et Mme Haffner, appelait d'une voix flatteuse tant�t � mon cher coll�gue �, et tant�t � notre grand administrateur �. Ensuite venaient les hommes politiques: M. Hupel de la Noue, un pr�fet qui passait huit mois de l'ann�e � Paris; trois d�put�s, parmi lesquels M. Haffner �talait sa large face alsacienne; puis M. de Saffr�, un charmant jeune homme, secr�taire d'un ministre; M. Michelin, chef du bureau de la voirie; et d'autres employ�s sup�rieurs. M. de Mareuil, candidat perp�tuel � la d�putation, se carrait en face du pr�fet, auquel il faisait des yeux doux. Quant � M. d'Espanet, il n'accompagnait jamais sa femme dans le monde. Les dames de la famille �taient plac�es entre les plus marquants de ces personnages. Saccard avait cependant r�serv� sa soeur Sidonie, qu'il avait mise plus loin, entre les deux entrepreneurs, le sieur Charrier � droite, le sieur Mignon � gauche, comme � un poste de confiance o� il s'agissait de vaincre. Mme Michelin, la femme du chef de bureau, une jolie brune, toute potel�e, se trouvait � c�t� de M. de Saffr�, avec lequel elle causait vivement � voix basse. Puis, aux deux bouts de la table, �tait la jeunesse: des auditeurs au Conseil d'Etat, des fils de p�res puissants, des petits millionnaires en herbe, M. de Mussy, qui jetait � Ren�e des regards d�sesp�r�s, Maxime, ayant � sa droite Louise de Mareuil, et dont sa voisine semblait faire la conqu�te. Peu � peu, ils s'�taient mis � rire tr�s haut. Ce furent de l� que partirent les premiers �clats de gaiet�:</p><p>Cependant, M. Hupel de la Noue demanda galamment:</p><p>- Aurons-nous le plaisir de voir Son Excellence, ce soir?</p><p>- Je ne crois pas, r�pondit Saccard d'un air important qui cachait une contrari�t� secr�te. Mon fr�re est si occup�!... Il nous a envoy� son secr�taire, M. de Saffr�, pour nous pr�senter ses excuses.</p><p>Le jeune secr�taire, que Mme Michelin accaparait d�cid�ment, leva la t�te en entendant prononcer son nom, et s'�cria � tout hasard, croyant qu'on s'�tait adress� � lui:</p><p>- Oui, oui, il doit y avoir une r�union des ministres � neuf heures chez le garde des sceaux.</p><p>Pendant ce temps, M. Toutin-Laroche, qu'on avait interrompu, continuait gravement, comme s'il e�t p�ror� dans le silence attentif du conseil municipal:</p><p>- Les r�sultats sont superbes. Cet emprunt de la Ville restera comme une des plus belles op�rations financi�res de l'�poque. Ah! messieurs...</p><p>Mais, ici, sa voix fut de nouveau couverte par des rires qui �clat�rent brusquement � l'un des bouts de la table. On entendait, au milieu de ce souffle de gaiet�, la voix de Maxime, qui achevait une anecdote: � Attendez donc, je n'ai pas fini. La pauvre amazone fut relev�e par un cantonnier. On dit qu'elle lui fait donner une brillante �ducation pour l'�pouser plus tard. Elle ne veut pas qu'un homme autre que son mari puisse se flatter d'avoir vu certain signe noir plac� au dessus de son genou. � Les rires reprirent de plus belle; Louise riait franchement, plus haut que les hommes. Et doucement, au milieu de ces rires, comme sourd, un laquais allongeait en ce moment, entre chaque convive, sa t�te grave et bl�me, offrant des aiguillettes de canard sauvage, � voix basse.</p><p>Aristide Saccard fut f�ch� du peu d'attention qu'on accordait � M. Toutin- Laroche. Il reprit, pour lui montrer qu'il l'avait �cout�:</p><p>- L'emprunt de la Ville...</p><p>Mais M. Toutin-Laroche n'�tait pas homme � perdre le fil d'une id�e :</p><p>- Ah! messieurs, continua-t-il quand les rires furent calm�s, la journ�e d'hier a �t� une grande consolation pour nous, dont l'administration est en butte � tant d'ignobles attaques. On accuse le Conseil de conduire la Ville � sa ruine, et, vous le voyez, d�s que la Ville ouvre un emprunt, tout le monde nous apporte son argent, m�me ceux qui crient.</p><p>- Vous avez fait des miracles, dit Saccard. Paris est devenu la capitale du monde.</p><p>- Oui, c'est vraiment prodigieux, interrompit M. Hupel de la Noue. Imaginez- vous que moi, qui suis un vieux Parisien, je ne reconnais plus mon Paris. Hier, je me suis perdu pour aller de l'H�tel de Ville au Luxembourg. C'est prodigieux, prodigieux!</p><p>Il y eut un silence. Tous les hommes graves �coutaient maintenant.</p><p>- La transformation de Paris, continua M. Toutin-Laroche, sera la gloire du r�gne. Le peuple est ingrat, il devrait baiser les pieds de l'empereur. Je le disais ce matin au Conseil, o� l'on parlait du grand succ�s de l'emprunt � Messieurs, laissons dire ces braillards de l'opposition: bouleverser Paris, c'est le fertiliser. �</p><p>Saccard sourit en fermant les yeux, comme pour mieux savourer la finesse du mot. Il se pencha derri�re le dos de Mme d'Espanet, et dit � M. Hupel de la Noue assez haut pour �tre entendu:</p><p>- Il a un esprit adorable.</p><p>Cependant, depuis qu'on parlait des travaux de Paris, le sieur Charrier tendait le cou, comme pour se m�ler � la conversation. Son associ� Mignon n'�tait occup� que de Mme Sidonie, qui lui donnait fort � faire. Saccard, depuis le commencement du d�ner, surveillait les entrepreneurs du coin de l'oeil.</p><p>- L'administration, dit-il, a rencontr� tant de d�vouement! Tout le monde a voulu contribuer � la grande oeuvre. Sans les riches compagnies qui lui sont venues en aide, la Ville n'aurait jamais pu faire si bien ni si vite.</p><p>Il se tourna, et avec une sorte de brutalit� flatteuse:</p><p>- MM. Mignon et Charrier en savent quelque chose, eux qui ont en leur part de peine, et qui auront leur part de gloire.</p><p>Les ma�ons enrichis re�urent b�atement cette phrase en pleine poitrine. Mignon, auquel Mme Sidonie disait en minaudant: � Ah! monsieur, vous me flattez; non, le rose serait trop jeune pour moi... �, la laissa au milieu de sa phrase pour r�pondre � Saccard:</p><p>- Vous �tes trop bon, nous avons fait nos affaires.</p><p>Mais Charrier �tait plus d�grossi. Il acheva son verre de pommard et trouva le moyen de faire une phrase.</p><p>- Les travaux de Paris, dit-il, ont fait vivre l'ouvrier.</p><p>- Dites aussi, reprit M. Toutin-Laroche, qu'ils ont donn� un magnifique �lan aux affaires financi�res et industrielles.</p><p>- Et n'oubliez pas le c�t� artistique; les nouvelles voies sont majestueuses, ajouta M. Hupel de la Noue, qui se piquait d'avoir du go�t.</p><p>- Oui, oui, c'est un beau travail, murmura M. de Mareuil, pour dire quelque chose.</p><p>- Quant � la d�pense, d�clara gravement le d�put� Haffner, qui n'ouvrait la bouche que dans les grandes occasions, nos enfants la paieront, et rien ne sera plus juste.</p><p>Et, comme, en disant cela, il regardait M. de Saffr�, que la jolie Mme Michelin semblait bouder depuis un instant, le jeune secr�taire, pour para�tre au courant de ce qu'on disait, r�p�ta:</p><p>- Rien ne sera plus juste, en effet.</p><p>Tout le monde avait dit son mot, dans le groupe que les hommes graves formaient au milieu de la table. M. Michelin, le chef de bureau, souriait, dodelinait de la t�te; c'�tait, d'ordinaire, sa fa�on de prendre part � une conversation; il avait des sourires pour saluer, pour r�pondre, pour approuver, pour remercier, pour prendre cong�, toute une jolie collection de sourires qui le dispensaient presque de jamais se servir de la parole, ce qu'il jugeait sans doute plus poli et plus favorable � son avancement.</p><p>Un autre personnage �tait �galement rest� muet, le baron Gouraud, qui m�chait lentement comme un boeuf aux paupi�res lourdes. Jusque-l�, il avait paru absorb� dans le spectacle de son assiette. Ren�e, aux petits soins pour lui, n'en obtenait que de l�gers grognements de satisfaction, aussi fut-on surpris de le voir lever la t�te et de l'entendre dire, en essuyant ses l�vres grasses:</p><p>- Moi qui suis propri�taire, lorsque je fais r�parer et d�corer un appartement, j'augmente mon locataire.</p><p>La phrase de M. Haffner: � Nos enfants paieront �, avait r�ussi � r�veiller le s�nateur. Tout le monde battit discr�tement des mains, et M. de Saffr� s'�cria:</p><p>- Ah! charmant, charmant. J'enverrai demain le mot aux journaux.</p><p>- Vous avez bien raison, messieurs, nous vivons dans un bon temps, dit le sieur Mignon, comme pour conclure, au milieu des sourires et des admirations que le mot du baron excitait. J'en connais plus d'un qui ont joliment arrondi leur fortune.</p><p>- Voyez-vous, quand on gagne de l'argent, tout est beau.</p><p>Ces derni�res paroles glac�rent les hommes graves. La conversation tomba net, et chacun parut �viter de regarder son voisin. La phrase du ma�on atteignait ces messieurs, roide comme le pav� de l'ours. Michelin, qui justement contemplait Saccard d'un air agr�able, cessa de sourire, tr�s effray� d'avoir eu l'air un instant d'appliquer les paroles de l'entrepreneur au ma�tre de la maison. Ce dernier lan�a un coup d'oeil � Mme Sidonie, qui accapara de nouveau Mignon, en disant: �Vous aimez donc le rose, monsieur?... � Puis Saccard fit un long compliment � Mme d'Espanet; sa figure noir�tre, chafouine, touchait presque les �paules laiteuses de la jeune femme, qui se renversait avec de petits rires.</p><p>On �tait au dessert. Les laquais allaient d'un pas plus vif autour de la table. Il y eut un arr�t, pendant que la nappe achevait de se charger de fruits et de sucreries. A l'un des bouts, du c�t� de Maxime, les rires devenaient plus clairs: on entendait la voix aigrelette de Louise dire: � Je vous assure que Sylvia avait une robe de Satin bleu dans son r�le de Dindonnette �; et une autre voix d'enfant ajoutait � Oui, mais la robe �tait garnie de dentelles blanches. � Un air chaud montait. Les visages, plus roses, �taient comme amollis par une b�atitude int�rieure. Deux laquais firent le tour de la table, versant de l'alicante et du tokai.</p><p>Depuis le commencement du d�ner, Ren�e semblait distraite. Elle remplissait ses devoirs de ma�tresse de maison avec un sourire machinal. A chaque �clat de gaiet� qui venait du bout de la table, o� Maxime et Louise, c�te � c�te, plaisantaient comme de bons camarades, elle jetait de ce c�t� un regard luisant. Elle s'ennuyait. Les hommes graves l'assommaient. Mme d'Espanet et Mme Haffner lui lan�aient des regards d�sesp�r�s.</p><p>- Et les prochaines �lections, comment s'annoncent-elles? demanda brusquement Saccard � M. Hupel de la Noue.</p><p>- Mais tr�s bien, r�pondit celui-ci en souriant; seulement je n'ai pas encore de candidats d�sign�s pour mon d�partement. Le minist�re h�site, para�t-il.</p><p>M. de Mareuil, qui, d'un coup d'oeil, avait remerci� Saccard d'avoir entam� ce sujet, semblait �tre sur des charbons ardents. Il rougit l�g�rement, il fit des saluts embarrass�s, lorsque le pr�fet, s'adressant � lui, continua:</p><p>- On m'a beaucoup parl� de vous dans le pays, monsieur. Vos grandes propri�t�s vous y font de nombreux amis, et l'on sait combien vous �tes d�vou� � l'empereur. Vous avez toutes les chances.</p><p>- Papa, n'est-ce pas que la petite Sylvia vendait des cigarettes � Marseille, en 1849? cria � ce moment Maxime du bout de la table.</p><p>Et, comme Aristide Saccard feignait de ne pas entendre, le jeune homme reprit d'un ton plus bas:</p><p>- Mon p�re l'a connue particuli�rement.</p><p>Il y eut quelques rires �touff�s. Cependant, tandis que M. de Mareuil saluait toujours, M. Haffner avait repris d'une voix sentencieuse:</p><p>- Le d�vouement � l'empereur est la seule vertu, le seul patriotisme, en ces temps de d�mocratie int�ress�e. Quiconque aime l'empereur aime la France. C'est avec une joie sinc�re que nous verrions monsieur devenir notre coll�gue.</p><p>- Monsieur l'emportera, dit � son tour M. Toutin-Laroche. Les grandes fortunes doivent se grouper autour du tr�ne.</p><p>Ren�e n'y tint plus. En face d'elle, la marquise �touffait un b�illement. Et comme Saccard allait reprendre la parole:</p><p>- Par gr�ce, mon ami, ayez un peu piti� de nous, lui dit sa femme, avec un joli sourire, laissez l� votre vilaine politique.</p><p>Alors, M. Hupel de la Noue, galant comme un pr�fet, se r�cria, dit que ces dames avaient raison.</p><p>Et il entama le r�cit d'une histoire scabreuse qui s'�tait pass�e dans son chef- lieu. La marquise, madame Haffner et les autres dames rirent beaucoup de certains d�tails. Le pr�fet contait d'une fa�on tr�s piquante, avec des demi- mots, des r�ticences, des inflexions de voix, qui donnaient un sens tr�s polisson aux termes les plus innocents. Puis on parla du premier mardi de la duchesse, d'une bouffonnerie qu'on avait jou�e la veille, de la mort d'un po�te et des derni�res courses d'automne. M. Toutin-Laroche, aimable � ses heures, compara les femmes � des roses, et M. de Mareuil, dans le trouble o� l'avaient laiss� ses esp�rances �lectorales, trouva des mots profonds sur la nouvelle forme des chapeaux. Ren�e restait distraite. Cependant, les convives ne mangeaient plus. Un vent chaud semblait avoir souffl� sur la table, terni les verres, �miett� le pain, noirci les pelures de fruits dans les assiettes, rompu la belle sym�trie du service. Les fleurs se fanaient dans les grands cornets d'argent cisel�. Et les convives s'oubliaient l� un instant, en face des d�bris du dessert, b�ats, sans courage pour se lever. Un bras sur la table, � demi pench�s, ils avaient le regard vide, le vague affaissement de cette ivresse mesur�e et d�cente des gens du monde qui se grisent � petits coups. Les rires �taient tomb�s, les paroles se faisaient rares. On avait bu et mang� beaucoup, ce qui rendait plus grave encore la bande des hommes d�cor�s. Les dames, dans l'air alourdi de la salle, sentaient des moiteurs leur monter au front et � la nuque. Elles attendaient qu'on pass�t au salon, s�rieuses, un peu p�les, comme si leur t�te e�t l�g�rement tourn�. Mme d'Espanet �tait toute rose, tandis que les �paules de Mme Haffner avaient pris des blancheurs de cire. Cependant, M. Hupel de la Noue examinait le manche d'un couteau; M. Toutin-Laroche lan�ait encore � M. Haffner des lambeaux de phrase, que celui-ci accueillait par des hochements de t�te; M. de Mareuil r�vait en regardant M. Michelin, qui lui souriait finement. Quant � la jolie Mme Michelin, elle ne parlait plus depuis longtemps; tr�s rouge, elle laissait pendre sous la nappe une main que M. de Saffr� devait tenir dans la sienne, car il s'appuyait gauchement sur le bord de la table, les sourcils tendus, avec la grimace d'un homme qui r�sout un probl�me d'alg�bre. Mme Sidonie avait vaincu, elle aussi; les sieurs Mignon et Charrier, accoud�s tous deux et tourn�s vers elle, paraissaient ravis de recevoir ses confidences; elle avouait qu'elle adorait le laitage et qu'elle avait peur des revenants. Et Aristide Saccard, lui-m�me, les yeux demi-clos, plong� dans cette b�atitude d'un ma�tre de maison qui a conscience d'avoir gris� honn�tement ses convives, ne songeait point � quitter la table; il contemplait avec une tendresse respectueuse le baron Gouraud, appesanti, dig�rant, allongeant sur la nappe blanche sa main droite, une main de vieillard sensuel, courte, �paisse, tach�e de plaques violettes et couverte de poils roux.</p><p>Ren�e acheva machinalement les quelques gouttes de tokai qui restaient au fond de son verre. Des feux lui montaient � la face; les petits cheveux p�les de son front et de sa nuque, rebelles, s'�chappaient, comme mouill�s par un souffle humide. Elle avait les l�vres et le nez amincis nerveusement, le visage muet d'un enfant qui a bu du vin pur. Si de bonnes pens�es bourgeoises lui �taient venues en face des ombres du parc Monceau, ces pens�es se noyaient, � cette heure, dans l'excitation des mets, des vins, des lumi�res, de ce milieu troublant o� passaient des haleines et des gaiet�s chaudes. Elle n'�changeait plus de tranquilles sourires avec sa soeur Christine et sa tante Elisabeth, modestes toutes deux, s'effa�ant, parlant � peine. Elle avait, d'un regard dur, fait baisser les yeux du pauvre M. de Mussy. Dans son apparente distraction, bien qu'elle �vit�t maintenant de se tourner, appuy�e contre le dossier de sa chaise, o� le satin de son corsage craquait doucement, elle laissait �chapper un imperceptible frisson des �paules, � chaque nouvel �clat de rire qui lui venait du coin o� Maxime et Louise plaisantaient, toujours aussi haut, dans le bruit mourant des conversations.</p><p>Et derri�re elle, au bord de l'ombre, dominant de sa haute taille la table en d�sordre et les convives p�m�s, Baptiste se tenait debout, la chair blanche, la mine grave, avec l'attitude d�daigneuse d'un laquais qui a repu ses ma�tres. Lui seul, dans l'air charg� d'ivresse, sous les clart�s crues du lustre qui jaunissaient, restait correct, avec sa cha�ne d'argent au cou, ses yeux froids o� la vue des �paules des femmes ne mettait pas une flamme, son air d'eunuque servant des Parisiens de la d�cadence et gardant sa dignit�.</p><p>Enfin, Ren�e se leva, d'un mouvement nerveux. Tout le monde l'imita. On passa au Salon, o� le caf� �tait servi.</p><p>Le grand salon de l'h�tel �tait une vaste pi�ce longue, une sorte de galerie, allant d'un pavillon � l'autre, occupant toute la fa�ade du c�t� du jardin. Une large porte-fen�tre s'ouvrait sur le perron. Cette galerie �tait resplendissante d'or. Le plafond, l�g�rement cintr�, avait des enroulements capricieux courant autour de grands m�daillons dor�s, qui luisaient comme des boucliers. Des rosaces, des guirlandes �clatantes bordaient la vo�te; des filets, pareils � des jets de m�tal en fusion, coulaient sur les murs, encadrant les panneaux, tendus de soie rouge; des tresses de roses, avec des gerbes �panouies au sommet, retombaient le long des glaces.</p><p>Sur le parquet, un tapis d'Aubusson �talait ses fleurs de pourpre. Le meuble de damas de soie rouge, les porti�res et les rideaux de m�me �toffe, l'�norme pendule rocaille de la chemin�e, les vases de Chine pos�s sur les consoles, les pieds des deux tables longues orn�es de mosa�ques de Florence, jusqu'aux jardini�res plac�es dans les embrasures des fen�tres, suaient l'or, �gouttaient l'or. Aux quatre angles se dressaient quatre grandes lampes pos�es sur des socles de marbre rouge, auxquels les attachaient des cha�nes de bronze dor�, tombant avec des gr�ces sym�triques. Et, au plafond, descendaient trois lustres � pendeloques de cristal, ruisselants de gouttes de lumi�re bleues et roses, et dont les clart�s ardentes faisaient flamber tout l'or du salon.</p><p>Les hommes se retir�rent bient�t dans le fumoir.</p><p>M. de Mussy vint prendre famili�rement le bras de Maxime, qu'il avait connu au coll�ge, bien qu'il e�t six ans de plus que lui. Il l'entra�na sur la terrasse, et apr�s qu'ils eurent allum� un cigare, il se plaignit am�rement de Ren�e.</p><p>- Mais qu'a-t-elle donc, dites? Je l'ai vue hier, elle �tait adorable. Et voil� qu'aujourd'hui elle me traite comme si tout �tait fini entre nous? Quel crime ai-je pu commettre? Vous seriez bien aimable, mon cher Maxime, de l'interroger, de lui dire combien elle me fait souffrir.</p><p>- Ah! pour cela non! r�pondit Maxime en riant. Ren�e a ses nerfs je ne tiens pas � recevoir l'averse. D�brouillez-vous, faites vos affaires vous-m�me.</p><p>Et il ajouta, apr�s avoir lentement exhal� la fum�e de son havane:</p><p>- Vous voulez me faire jouer un joli r�le, vous!</p><p>Mais M. de Mussy parla de sa vive amiti�, et il d�clara au jeune homme qu'il n'attendait qu'une occasion pour lui prouver combien il lui �tait d�vou�. Il �tait bien malheureux, il aimait tant Ren�e!</p><p>- Eh bien, c'est convenu, dit enfin Maxime, je lui dirai un mot; mais, vous savez, je ne promets rien; elle va m'envoyer coucher, c'est s�r.</p><p>Ils rentr�rent dans le fumoir, ils s'allong�rent dans de larges fauteuils- dormeuses. L�, pendant une grande demi-heure, M. de Mussy conta ses chagrins � Maxime; il lui dit pour la dixi�me fois comment il �tait tomb� amoureux de sa belle-m�re, comment elle avait bien voulu le distinguer; et Maxime, en attendant que son cigare f�t achev�, lui donnait des conseils, lui expliquait Ren�e, lui indiquait de quelle fa�on il devait se conduire pour la dominer.</p><p>Saccard �tant venu s'asseoir � quelques pas des jeunes gens, M. de Mussy garda le silence et Maxime conclut en disant:</p><p>- Moi, si j'�tais � votre place, j'agirais tr�s cavali�rement. Elle aime �a.</p><p>Le fumoir occupait, � l'extr�mit� du grand salon, une des pi�ces rondes form�es par des tourelles. Il �tait de style tr�s riche et tr�s sobre. Tendu d'une imitation de cuir de Cordoue, il avait des rideaux et des porti�res en alg�rienne, et, pour tapis, une moquette � dessins persans. Le meuble, recouvert de peaux de chagrin couleur bois, se composait de poufs, de fauteuils et d'un divan circulaire qui tenait en partie la rondeur de la pi�ce. Le petit lustre du plafond, les ornements du gu�ridon, la garniture de la chemin�e �taient en bronze florentin vert p�le.</p><p>Il n'�tait gu�re rest� avec les dames que quelques jeunes gens et des vieillards � faces blanches et molles, ayant le tabac en horreur. Dans le fumoir, on riait, on plaisantait tr�s librement. M. Hupel de la Noue �gaya fort ces messieurs en leur racontant de nouveau l'histoire qu'il avait dite pendant le d�ner, mais en la compl�tant par des d�tails tout � fait crus. C'�tait sa sp�cialit�; il avait toujours deux versions d'une anecdote, l'une pour les dames, l'autre pour les hommes. Puis, quand Aristide Saccard entra, il fut entour� et compliment�; et comme il faisait mine de ne pas comprendre, M. de Saffr� lui dit, dans une phrase tr�s applaudie, qu'il avait bien m�rit� de la patrie en emp�chant la belle Laure d'Aurigny de passer aux Anglais.</p><p>- Non, vraiment, messieurs, vous vous trompez, balbutiait Saccard avec une fausse modestie.</p><p>- Va, ne te d�fends donc pas! lui cria plaisamment Maxime. A ton �ge, c'est tr�s beau.</p><p>Le jeune homme, qui venait de jeter son cigare, rentra dans le grand salon. Il �tait venu beaucoup de monde. La galerie �tait pleine d'habits noirs, debout, causant � demi-voix, et de jupes, �tal�es largement le long des causeuses. Des laquais commen�aient � promener des plats d'argent, charg�s de glaces et de verres de punch.</p><p>Maxime, qui d�sirait parler � Ren�e, traversa le grand salon dans sa longueur, sachant bien o� il trouverait le c�nacle de ces dames. Il y avait, � l'autre extr�mit� de la galerie, faisant pendant au fumoir, une pi�ce ronde dont on avait fait un adorable petit salon. Ce salon, avec ses tentures, ses rideaux et ses porti�res de satin bouton d'or, avait un charme voluptueux, d'une saveur originale et exquise. Les clart�s du lustre, tr�s d�licatement fouill�, chantaient une symphonie en jaune mineur, au milieu de toutes ces �toffes couleur de soleil. C'�tait comme un ruissellement de rayons adoucis, un coucher d'astre s'endormant sur une nappe de bl�s m�rs. A terre la lumi�re se mourait sur un tapis d'Aubusson sem� de feuilles s�ches. Un piano d'�b�ne marquet� d'ivoire, deux petits meubles dont les glaces laissaient voir un monde de bibelots, une table Louis XVI, une console jardini�re surmont�e d'une �norme gerbe de fleurs suffisaient � meubler la pi�ce. Les causeuses, les fauteuils, les poufs �taient recouverts de satin bouton d'or capitonn�, coup� par de larges bandes de satin noir bord� de tulipes voyantes. Et il y avait encore des si�ges bas, des si�ges volants, toutes les vari�t�s �l�gantes et bizarres du tabouret. On ne voyait pas le bois de ces meubles; le satin, le capiton couvraient tout. Les dossiers se renversaient avec des rondeurs moelleuses de traversins. C'�taient comme des lits discrets o� l'on pouvait dormir et aimer dans le duvet, au milieu de la sensuelle symphonie en jaune mineur.</p><p>Ren�e aimait ce petit salon, dont une des portes-fen�tres s'ouvrait sur la magnifique serre chaude scell�e au flanc de l'h�tel. Dans la journ�e, elle y passait ses heures d'oisivet�. Les tentures jaunes, au lieu d'�teindre sa chevelure p�le, la doraient de flammes �tranges; sa t�te se d�tachait au milieu d'une lueur d'aurore, toute rose et blanche, comme celle d'une Diane blonde s'�veillant dans la lumi�re du matin; et c'�tait pourquoi, sans doute, elle aimait cette pi�ce qui mettait sa beaut� en relief.</p><p>A cette heure, elle �tait l� avec ses intimes. Sa soeur et sa tante venaient de partir. Il n'y avait plus, dans le c�nacle, que des t�tes folles. Renvers�e � demi au fond d'une causeuse, Ren�e �coutait les confidences de son amie Adeline, qui lui parlait � l'oreille, avec des mines de chatte et des rires brusques. Suzanne Haffner �tait fort entour�e; elle tenait t�te � un groupe de jeunes gens qui la serraient de tr�s pr�s, sans qu'elle perd�t sa langueur d'Allemande, son effronterie provocante, nue et froide comme ses �paules. Dans un coin, madame Sidonie endoctrinait � voix basse une jeune femme aux cils de vierge. Plus loin, Louise, debout, causait avec un grand gar�on timide, qui rougissait; tandis que le baron Gouraud, en pleine clart�, sommeillait dans son fauteuil, �talant ses chairs molles, sa carrure d'�l�phant bl�me, au milieu des gr�ces fr�les et de la soyeuse d�licatesse des dames. Et, dans la pi�ce, sur les jupes de satin aux plis durs et vernis comme de la porcelaine, sur les �paules dont les blancheurs laiteuses s'�toilaient de diamants, une lumi�re de f�erie tombait en poussi�re d'or. Une voix fluette, un rire pareil � un roucoulement, sonnaient avec des limpidit�s de cristal. Il faisait tr�s chaud. Des �ventails battaient lentement, comme des ailes, jetant � chaque souffle, dans l'air alangui, les parfums musqu�s des corsages.</p><p>Quand Maxime parut sur le seuil de la porte, Ren�e, qui �coutait la marquise d'une oreille dis traite, se leva vivement, feignit d'avoir � remplir son r�le de ma�tresse de maison. Elle passa dans le grand salon, o� le jeune homme la suivit. L�, elle fit quelques pas, souriante, donnant des poign�es de main; puis, attirant Maxime � l'�cart:</p><p>- Eh! Dit-elle � demi-voix, d'un air ironique, la corv�e est douce, ce n'est plus si b�te de faire sa cour.</p><p>- Je ne comprends pas, r�pondit le jeune homme, qui allait plaider la cause de M. de Mussy.</p><p>- Mais il me semble que j'ai bien fait de ne pas te d�livrer de Louise. Vous allez vite, tous les deux.</p><p>Et elle ajouta, avec une sorte de d�pit:</p><p>- C'�tait ind�cent, � table.</p><p>Maxime se mit � rire.</p><p>- Ah! oui, nous nous sommes cont� des histoires. Je l'ignorais, cette fillette. Elle est dr�le. Elle a l'air d'un gar�on.</p><p>Et, comme Ren�e continuait � faire la grimace irrit�e d'une prude, le jeune homme qui ne lui connaissait pas de telles indignations, reprit avec sa familiarit� souriante:</p><p>- Est-ce que tu crois, belle-maman, que je lui ai pinc� les genoux sous la table? Que diable, on sait se conduire avec une fianc�e!... J'ai quelque chose de plus grave � te dire. Ecoute-moi... Tu m'�coutes, n'est-ce pas?</p><p>Il baissa encore la voix.</p><p>- Voil�... M. de Mussy est tr�s malheureux, il vient de me le dire. Moi, tu comprends, ce n'est pas mon r�le de vous raccommoder, s'il y a de la brouille. Mais, tu sais, je l'ai connu au coll�ge, et comme il avait l'air vraiment d�sesp�r�, je lui ai promis de te dire un mot...</p><p>Il s'arr�ta. Ren�e le regardait d'un air ind�finissable.</p><p>- Tu ne r�ponds pas?... continua-t-il. C'est �gal, ma commission est faite, arrangez-vous comme vous voudrez... Mais, vrai, je te trouve cruelle. Ce pauvre gar�on m'a fait de la peine. A ta place, je lui enverrais au moins une bonne parole.</p><p>Alors, Ren�e qui n'avait pas cess� de regarder Maxime de ses yeux fixes, o� br�lait une flamme vive, r�pondit:</p><p>- Va dire � M. de Mussy qu'il m'emb�te.</p><p>Et elle se remit � marcher doucement au milieu des groupes, souriant, saluant, donnant des poign�es de main. Maxime resta plant�, d'un air surpris; puis il eut un rire silencieux.</p><p>Peu d�sireux de remplir sa commission aupr�s de M. de Mussy, il fit le tour du grand salon. La soir�e tirait � sa fin, merveilleuse et banale comme toutes les soir�es. Il �tait pr�s de minuit, le monde s'en allait peu � peu. Ne voulant pas rentrer se coucher sur une impression d'ennui, il se d�cida � chercher Louise. Il passait devant la porte de sortie, lorsqu'il vit, dans le vestibule la jolie Mme Michelin, que son mari enveloppait d�licatement dans une sortie de bal bleu et rose:</p><p>- Il a �t� charmant, charmant, disait la jeune femme. Pendant tout le d�ner, nous avons caus� de toi. Il parlera au ministre; seulement, ce n'est pas lui que �a regarde...</p><p>Et, comme � c�t� d'eux, un laquais emmaillotait le baron Gouraud dans une grande pelisse fourr�e:</p><p>- C'est ce gros p�re-l� qui enl�verait l'affaire! ajouta-t-elle � l'oreille de son mari, tandis qu'il lui nouait sous le menton le cordon du capuchon. Il fait ce qu'il veut au minist�re. Demain, chez les Mareuil, il faudra t�cher...</p><p>M. Michelin souriait. Il emmena sa femme avec pr�caution, comme s'il e�t tenu au bras un objet fragile et pr�cieux. Maxime, apr�s s'�tre assur� d'un coup d'oeil que Louise n'�tait pas dans le vestibule, alla droit au petit salon. En effet, elle s'y trouvait encore, presque seule, attendant son p�re, qui avait d� passer la soir�e dans le fumoir, avec les hommes politiques. Ces dames, la marquise, madame Haffner, �taient parties. Il ne restait plus que madame Sidonie, disant combien elle aimait les b�tes � quelques femmes de fonctionnaires.</p><p>- Ah! voil� mon petit mari, s'�cria Louise. Asseyez-vous l� et dites-moi dans quel fauteuil mon p�re a pu s'endormir. Il se sera d�j� cru � la Chambre.</p><p>Maxime lui r�pondit sur le m�me ton, et les jeunes gens retrouv�rent leurs grands �clats de rire du d�ner. Assis � ses pieds, sur un si�ge tr�s bas, il finit par lui prendre les mains, par jouer avec elle, comme avec un camarade. Et, en v�rit�, dans sa robe de foulard blanc � pois rouges, avec son corsage montant, sa poitrine plate, sa petite t�te laide et fut�e de gamin, elle ressemblait � un gar�on d�guis� en fille. Mais, par instants, ses bras gr�les, sa taille d�vi�e avait des poses abandonn�es, et des ardeurs passaient au fond de ses yeux pleins encore de pu�rilit�, sans qu'elle rougit le moins du monde des jeux de Maxime. Et tous deux de rire, se croyant seuls, sans m�me apercevoir Ren�e, debout au milieu de la serre, � demi cach�e, qui les regardait de loin.</p><p>Depuis un instant, la vue de Maxime et de Louise, comme elle traversait une all�e, avait brusquement arr�t� la jeune femme derri�re un arbuste. Autour d'elle, la serre chaude, pareille � une nef d'�glise, et dont de minces colonnettes de fer montaient d'un jet soutenir le vitrail cintr�, �talait ses v�g�tations grasses, ses nappes de feuilles puissantes, ses fus�es �panouies de verdure.</p><p>Au milieu, dans un bassin ovale, au ras du sol, vivait, de la vie myst�rieuse et glauque des plantes d'eau, toute la flore aquatique des pays du soleil. Des Cyclanthus, dressant leurs panaches verts, entouraient, d'une ceinture monumentale, le jet d'eau, qui ressemblait au chapiteau tronqu� de quelque colonne cyclop�enne. Puis, aux deux bouts, de grands Torn�lia �levaient leurs broussailles �tranges au-dessus du bassin, leurs bois secs, d�nud�s, tordus comme des serpents malades, et laissant tomber des racines a�riennes, semblables � des filets de p�cheur pendus au grand air. Pr�s du bord, un Pandanus de Java �panouissait sa gerbe de feuilles verd�tres, stri�es de blanc, minces comme des �p�es, �pineuses et dentel�es comme des poignards malais. Et, � fleur d'eau, dans la ti�deur de la nappe dormante doucement chauff�e, des Nymph�a ouvraient leurs �toiles roses, tandis que des Furyal les laissaient tra�ner leurs feuilles rondes, leurs feuilles l�preuses, nageant � plat comme des dos de crapauds monstrueux couverts de pustules.</p><p>Pour gazon, une large bande de S�laginelle entourait le bassin. Cette foug�re naine formait un �pais tapis de mousse, d'un vert tendre. Et, au-del� de la grande all�e circulaire, quatre �normes massifs allaient d'un �lan vigoureux jusqu'au cintre: les Palmiers, l�g�rement pench�s dans leur gr�ce, �panouissaient leurs �ventails, �talaient leurs t�tes arrondies, laissaient pendre leurs palmes, comme des avirons lass�s par leur �ternel voyage dans le bleu de l'air, les grands Bambous de l'Inde montaient droits, fr�les et durs, faisant tomber de haut leur pluie l�g�re de feuilles; un Ravenala, l'arbre du voyageur, dressait son bouquet d'immenses �crans chinois; et, dans un coin, un Bananier, charg� de ses fruits, allongeait de toutes parts ses longues feuilles horizontales, o� deux amants pourraient se coucher � l'aise en se serrant l'un contre l'autre. Aux angles, il y avait des Euphorbes d'Abyssinie, ces cierges �pineux, contrefaits, pleins de bosses honteuses, suant le poison. Et, sous les arbres, pour couvrir le sol, des foug�res basses, les Adiantum, les Pt�rides mettaient leurs dentelles d�licates, leurs fines d�coupures. Les Alsophila, d'esp�ce plus haute, �tageaient leurs rangs de rameaux sym�triques, sexangulaires, si r�guliers, qu'on aurait dit de grandes pi�ces de fa�ence destin�es � contenir les fruits de quelque dessert gigantesque. Puis, une bordure de B�gonia et de Caladium entourait les massifs; les B�gonia, � feuilles torses, tach�es superbement de vert et de rouge; les Caladium, dont les feuilles en fer de lance, blanches et � nervures vertes, ressemblent � de larges ailes de papillon; plantes bizarres dont le feuillage vit �trangement, avec un �clat sombre ou palissant de fleurs malsaines.</p><p>Derri�re les massifs, une seconde all�e, plus �troite faisait le tour de la serre. L�, sur des gradins, cachant � demi les tuyaux de chauffage, fleurissaient les Maranta, douces au toucher comme du velours, les Gloxinia, aux cloches violettes, les Drac�na, semblables � des lames de vieille laque vernie.</p><p>Mais un des charmes de ce jardin d'hiver �tait aux quatre coins, des antres de verdure, des berceaux profonds, que recouvraient d'�pais rideaux de lianes. Des bouts de for�t vierge avaient b�ti, en ces endroits, leurs murs de feuilles, leurs fouillis imp�n�trables de tiges, de jets souples, s'accrochant aux branches, franchissant le vide d'un vol hardi, retombant de la vo�te comme des glands de tentures riches. Un pied de Vanille, dont les grosses gousses m�res exhalaient des senteurs p�n�trantes, courait sur la rondeur d'un portique garni de mousse; les Coques du Levant tapissaient les colonnettes de leurs feuilles rondes; les Bauhinia, aux grappes rouges, les Quisqualus, dont les fleurs pendaient comme des colliers de verroterie, filaient, se coulaient, se nouaient, ainsi que des couleuvres minces, jouant et s'allongeant sans fin dans le noir des verdures.</p><p>Et, sous les arceaux, entre les massifs, �� et l�, des cha�nettes de fer soutenaient des corbeilles, dans lesquelles s'�talaient des Orchid�es, les plantes bizarres du plein ciel, qui poussent de toutes parts leurs rejets trapus, noueux et d�jet�s comme des membres infirmes. Il y avait les Sabots de V�nus, dont la fleur ressemble � une pantoufle merveilleuse, garnie au talon d'ailes de libellules; les Aerid�s, si tendrement parfum�es; les Stanhop�a, aux fleurs p�les, tigr�es, qui soufflent au loin, comme des gorges am�res de convalescent, une haleine �cre et forte.</p><p>Mais ce qui, de tous les d�tours des all�es, frappait les regards, c'�tait un grand Hibiscus de la Chine, dont l'immense nappe de verdure et de fleurs couvrait tout le flanc de l'h�tel, auquel la serre �tait scell�e. Les larges fleurs pourpres de cette mauve gigantesque, sans cesse renaissantes, ne vivent que quelques heures. On e�t dit des bouches sensuelles de femmes qui s'ouvraient, les l�vres rouges, molles et humides, de quelque Messaline g�ante, que des baisers meurtrissaient, et qui toujours renaissaient avec leur sourire avide et saignant.</p><p>Ren�e, pr�s du bassin, frissonnait au milieu de ces floraisons superbes. Derri�re elle, un grand sphinx de marbre noir, accroupi sur un bloc de granit, la t�te tourn�e vers l'aquarium, avait un sourire de chat discret et cruel; et c'�tait comme l'idole sombre, aux cuisses luisantes, de cette terre de feu. A cette heure, des globes de verre d�poli �clairaient les feuillages de nappes laiteuses. Des statues, des t�tes de femme dont le cou se renversait, gonfl� de rires, blanchissaient au fond du massifs, avec des taches d'ombres qui tordaient leurs rires fous. Dans l'eau �paisse et dormante du bassin, d'�tranges rayons se jouaient, �clairant des formes vagues, des masses glauques, pareilles � des �bauches de monstres. Sur les feuilles lisses du Ravenala, sur les �ventails vernis des Lataniers, un flot de lueurs blanches coulait; tandis que, de la dentelle des Foug�res, tombaient en pluie fine des gouttes de clart�. En haut, brillaient des reflets de vitre, entre les t�tes sombres des hauts Palmiers. Puis, tout autour, du noir s'entassait; les berceaux, avec leurs draperies de lianes, se noyaient dans les t�n�bres, ainsi que des nids de reptiles endormis.</p><p>Et, sous la lumi�re vive, Ren�e songeait, en regardant de loin Louise et Maxime. Ce n'�tait plus la r�verie flottante, la grise tentation du cr�puscule, dans les all�es fra�ches du Bois. Ses pens�es n'�taient plus berc�es et endormies par le trot des chevaux, le long des gazons mondains, des taillis o� les familles bourgeoises d�nent le dimanche. Maintenant un d�sir net, aigu, l'emplissait.</p><p>Un amour immense, un besoin de volupt�, flottait dans cette nef close, o� bouillait la s�ve ardente des tropiques. La jeune femme �tait prise dans ces noces puissantes de la terre, qui engendraient autour d'elle ces verdures noires, ces tiges colossales; et les couches �cres de cette mer de feu, cet �panouissement de for�t, ce tas de v�g�tations toutes br�lantes des entrailles quelles nourrissaient, lui jetaient des effluves troublants, charg�s d'ivresse. A ses pieds, le bassin, la masse d'eau chaude, �paissie par les sucs des racines flottantes, fumait, mettait � ses �paules un manteau de vapeurs lourdes, une bu�e qui lui chauffait la peau, comme l'attouchement d'une main moite de volupt�. Sur sa t�te, elle sentait le jet des Palmiers, les hauts feuillages secouant leur ar�me. Et, plus que l'�touffement chaud de l'air, plus que les clart�s vives, plus que les fleurs larges, �clatantes, pareilles � des visages riant ou grima�ant entre les feuilles, c'�taient surtout les odeurs qui la brisaient. Un parfum ind�finissable, fort, excitant, tra�nait, fait de mille parfums: sueurs humaines, haleines de femmes, senteurs de chevelures; et des souffles doux et fades jusqu'� l'�vanouissement, �taient coup�s par des souffles pestilentiels, rudes, charg�s de poisons. Mais, dans cette musique �trange des odeurs, la phrase m�lodique qui revenait toujours, dominant, �touffant les tendresses de la Vanille et les acuit�s des Orchid�es, c'�tait cette odeur humaine, p�n�trante, sensuelle, cette odeur d'amour qui s'�chappe le matin de la chambre close de deux jeunes �poux.</p><p>Ren�e, lentement, s'�tait adoss�e au socle de granit. Dans sa robe de satin vert, la gorge et la t�te rougissantes, mouill�es des gouttes claires de ses diamants, elle ressemblait � une grande fleur, rose et verte, � un des Nymph�a du bassin, p�m� par la chaleur. A cette heure de vision nette, toutes ses bonnes r�solutions s'�vanouissaient � jamais, l'ivresse du d�ner remontait � sa t�te, imp�rieuse, victorieuse, doubl�e par les flammes de la serre. Elle ne songeait plus aux fra�cheurs de la nuit qui l'avaient calm�e, � ces ombres murmurantes du parc, dont les voix lui avaient conseill� la paix heureuse. Ses sens de femme ardente, ses caprices de femme blas�e s'�veillaient. Et, au- dessus d'elle, le grand Sphinx de marbre noir riait d'un rire myst�rieux, comme s'il avait lu le d�sir enfin formul� qui galvanisait ce coeur mort, le d�sir longtemps fuyant, � l'autre chose � vainement cherch�e par Ren�e dans le bercement de sa cal�che, dans la cendre fine de la nuit tombante, et que venait brusquement de lui r�v�ler sous la clart� crue, au milieu de ce jardin de feu, la vue de Louise et de Maxime, riant et jouant, les mains dans les mains.</p><p>A ce moment, un bruit de voix sortit d'un berceau voisin, dans lequel Aristide Saccard avait conduit les sieurs Mignon et Charrier.</p><p>- Non, vrai, monsieur Saccard, disait la voix grasse de celui-ci, nous ne pouvons vous racheter cela � plus de deux cents francs le m�tre.</p><p>Et la voix aigre de Saccard se r�criait:</p><p>- Mais, dans ma part, vous m'avez compt� le m�tre de terrain � deux cent cinquante francs.</p><p>- Eh bien, �coutez, nous mettons deux cent vingt-cinq francs.</p><p>Et les voix continu�rent, brutales, sonnant �trangement sous les palmes tombantes des massifs. Mais elles travers�rent comme un vain bruit le r�ve de Ren�e, devant laquelle se dressait, avec l'appel du vertige, une jouissance inconnue, chaude de crime, plus �pre que toutes celles qu'elle avait d�j� �puis�es, la derni�re qu'elle e�t encore � boire. Elle n'�tait plus lasse.</p><p>L'arbuste derri�re lequel elle se cachait � demi, �tait une plante maudite, un Tanghin de Madagascar, aux larges feuilles de buis, aux tiges blanch�tres, dont les moindres nervures distillent un lait empoisonn�. Et, � un moment, comme Louise et Maxime riaient plus haut, dans le reflet jaune, dans le coucher de soleil du petit salon, Ren�e, l'esprit perdu, la bouche s�che et irrit�e, prit entre ses l�vres un rameau de Tanghin, qui lui venait � la hauteur des dents, et mordit une des feuilles am�res.</p></section><section><title><p>PARTIE II</p></title><p>-----</p><p>Aristide Rougon s'abattit sur Paris, au lendemain du 2 D�cembre, avec ce flair des oiseaux de proie qui sentent de loin les champs de bataille. Il arrivait de Plassans, une sous-pr�fecture du Midi, o� son p�re venait enfin de p�cher dans l'eau trouble des �v�nements une recette particuli�re longtemps convoit�e. Lui, jeune encore, apr�s s'�tre compromis comme un sot, sans gloire ni profit, avait d� s'estimer heureux de se tirer sain et sauf de la bagarre. Il accourait, enrageant d'avoir fait fausse route, maudissant la province, parlant de Paris avec des app�tits de loup, jurant � qu'il ne serait plus si b�te �; et le sourire aigu dont il accompagnait ces mots prenait une terrible signification sur ses l�vres minces.</p><p>Il arriva dans les premiers jours de 1852. Il amenait avec lui sa femme Ang�le, une personne blonde et fade, qu'il installa dans un �troit logement de la rue Saint-Jacques, comme un meuble g�nant dont il avait h�te de se d�barrasser. La jeune femme n'avait pas voulu se s�parer de sa fille, la petite Clotilde, une enfant de quatre ans, que le p�re aurait volontiers laiss�e � la charge de sa famille. Mais il ne s'�tait r�sign� au d�sir d'Ang�le qu'� la condition d'oublier au coll�ge de Plassans leur fils Maxime, un galopin de onze ans, sur lequel sa grand-m�re avait promis de veiller. Aristide voulait avoir les mains libres; une femme et un enfant lui semblaient d�j� un poids �crasant pour un homme d�cid� � franchir tous les foss�s, quitte � se casser les reins ou � rouler dans la boue.</p><p>Le soir m�me de son arriv�e, pendant qu'Ang�le d�faisait les malles, il �prouva l'�pre besoin de courir Paris, de battre de ses gros souliers de provincial ce pav� br�lant d'o� il comptait faire jaillir des millions. Ce fut une vraie prise de possession. Il marcha pour marcher, allant le long des trottoirs, comme en pays conquis. Il avait la vision tr�s nette de la bataille qu'il venait livrer, et il ne lui r�pugnait pas de se comparer � un habile crocheteur de serrures qui, par ruse ou par violence, va prendre sa part de la richesse commune qu'on lui a m�chamment refus�e jusque-l�. S'il avait �prouv� le besoin d'une excuse, il aurait invoqu� ses d�sirs �touff�s pendant dix ans, sa mis�rable vie de province, ses fautes surtout, dont il rendait la soci�t� enti�re responsable. Mais � cette heure, dans cette �motion du joueur qui met enfin ses mains ardentes sur le tapis vert, il �tait tout � la joie, une joie � lui, o� il y avait des satisfactions d'envieux et des esp�rances de fripon impuni. L'air de Paris le grisait, il croyait entendre, dans le roulement des voitures, les voix de Macbeth, qui lui criaient: � Tu seras riche! � Pendant pr�s de deux heures, il alla ainsi de rue en rue, go�tant les volupt�s d'un homme qui se prom�ne dans son vice. Il n'�tait pas revenu � Paris depuis l'heureuse ann�e qu'il y avait pass�e comme �tudiant. La nuit tombait: son r�ve grandissait dans les clart�s vives que les caf�s et les magasins jetaient sur les trottoirs; il se perdit.</p><p>Quand il leva les yeux, il se trouvait vers le milieu du faubourg Saint-Honor�. Un de ses fr�res, Eug�ne Rougon, habitait une rue voisine, la rue de Penthi�vre. Aristide, en venant � Paris, avait surtout compt� sur Eug�ne, qui, apr�s avoir �t� un des agents les plus actifs du coup d'Etat, �tait � cette heure une puissance occulte, un petit avocat dans lequel naissait un grand homme politique. Mais, par une superstition de joueur, il ne voulut pas aller frapper ce soir-l� � la porte de son fr�re. Il regagna lentement la rue Saint-Jacques, songeant � Eug�ne avec une envie sourde, regardant ses pauvres v�tements encore couverts de la poussi�re du voyage, et cherchant � se consoler en reprenant son r�ve de richesse. Ce r�ve lui-m�me �tait devenu amer. Parti par un besoin d'expansion, mis en joie par l'activit� boutiqui�re de Paris, il rentra, irrit� du bonheur qui lui semblait courir les rues, rendu plus f�roce, s'imaginant des luttes acharn�es, dans lesquelles il aurait plaisir � battre et � duper cette foule qui l'avait coudoy� sur les trottoirs. Jamais il n'avait ressenti des app�tits aussi larges, des ardeurs aussi imm�diates de jouissance.</p><p>Le lendemain, au jour, il �tait chez son fr�re. Eug�ne habitait deux grandes pi�ces froides, � peine meubl�es, qui glac�rent Aristide. Il s'attendait � trouver son fr�re vautr� en plein luxe. Ce dernier travaillait devant une petite table noire.</p><p>Il se contenta de lui dire, de sa voix lente, avec un sourire:</p><p>- Ah! c'est toi, je t'attendais.</p><p>Aristide fut tr�s aigre. Il accusa Eug�ne de l'avoir laiss� v�g�ter, de ne pas m�me lui avoir fait l'aum�ne d'un bon conseil, pendant qu'il pataugeait en province. Il ne devait jamais se pardonner d'�tre rest� r�publicain jusqu'au 2 D�cembre; c'�tait sa plaie vive, son �ternelle confusion. Eug�ne avait tranquillement repris sa plume. Quand il eut fini:</p><p>- Bah! dit-il, toutes les fautes se r�parent. Tu es plein d'avenir.</p><p>Il pronon�a ces mots d'une voix si nette, avec un regard si p�n�trant qu'Aristide baissa la t�te, sentant que son fr�re descendait au plus profond de son �tre. Celui-ci continua avec une brutalit� amicale:</p><p>- Tu viens pour que je te place, n'est-ce pas? J'ai d�j� song� � toi, mais je n'ai encore rien trouv�. Tu comprends, je ne puis te mettre n'importe o�. Il te faut un emploi o� tu fasses ton affaire sans danger pour toi ni pour moi... Ne te r�crie pas, nous sommes seuls, nous pouvons nous dire certaines choses...</p><p>Aristide prit le parti de rire.</p><p>- Oh! je sais que tu es intelligent, poursuivit Eug�ne, et que tu ne commettrais plus une sottise improductive... D�s qu'une bonne occasion se pr�sentera, je te caserai. Si d'ici l� tu avais besoin d'une pi�ce de vingt francs, viens me la demander.</p><p>Ils caus�rent un instant de l'insurrection du Midi, dans laquelle leur p�re avait gagn� sa recette particuli�re. Eug�ne s'habillait tout en causant. Dans la rue, au moment de le quitter, il retint son fr�re un instant encore, il lui dit � voix plus basse:</p><p>- Tu m'obligeras en ne battant pas le pav� et en attendant tranquillement chez toi l'emploi que je te promets... Il me serait d�sagr�able de voir mon fr�re faire antichambre.</p><p>Aristide avait du respect pour Eug�ne, qui lui semblait un gaillard hors ligne. Il ne lui pardonna pas ses d�fiances, ni sa franchise un peu rude; mais il alla docilement s'enfermer rue Saint-Jacques. Il �tait venu avec cinq cents francs que lui avait pr�t�s le p�re de sa femme. Les frais du voyage pay�s, il fit durer un mois les trois cents francs qui lui restaient. Ang�le �tait une grosse mangeuse; elle crut, en outre, devoir rafra�chir sa toilette de gala par une garniture de rubans mauves. Ce mois d'attente parut interminable � Aristide. L'impatience le br�lait. Lorsqu'il se mettait � la fen�tre, et qu'il sentait sous lui le labeur g�ant de Paris, il lui prenait des envies folles de se jeter d'un bond dans la fournaise, pour y p�trir l'or de ses mains fi�vreuses, comme une cire molle. Il aspirait ces souffles encore vagues qui montaient de la grande cit�, ces souffles de l'empire naissant, o� tra�naient d�j� des odeurs d'alc�ves et de tripots financiers, des chaleurs de jouissances. Les fumets l�gers qui lui arrivaient lui disaient qu'il �tait sur la bonne piste que le gibier courait devant lui, que la grande chasse imp�riale, la chasse aux aventures, aux femmes, aux millions, commen�ait enfin. Ses narines battaient, son instinct de b�te affam�e saisissait merveilleusement au passage les moindres indices de la cur�e chaude dont la ville allait �tre le th��tre.</p><p>Deux fois, il alla chez son fr�re, pour activer ses d�marches. Eug�ne l'accueillit avec brusquerie, lui r�p�tant qu'il ne l'oubliait pas, mais qu'il fallait attendre. Il re�ut enfin une lettre qui le priait de passer rue de Penthi�vre. Il y alla, le coeur battant � grands coups, comme � un rendez-vous d'amour.</p><p>Il trouva Eug�ne devant son �ternelle petite table noire, dans la grande pi�ce glac�e qui lui servait de bureau. D�s qu'il l'aper�ut, l'avocat lui tendit un papier, en disant:</p><p>- Tiens, j'ai re�u ton affaire hier. Tu es nomm� commissaire voyer adjoint � l'H�tel de Ville. Tu auras deux mille quatre cents francs d'appointements.</p><p>Aristide �tait rest� debout. Il bl�mit et ne prit pas le papier, croyant que son fr�re se moquait de lui. Il avait esp�r� au moins une place de six mille francs. Eug�ne, devinant ce qui se passait en lui, tourna sa chaise, et, se croisant les bras:</p><p>- Serais-tu un sot? demanda-t-il avec quelque col�re... Tu fais des r�ves de fille, n'est-ce pas? Tu voudrais habiter un bel appartement, avoir des domestiques, bien manger, dormir dans la soie, te satisfaire tout de suite aux bras de la premi�re venue, dans un boudoir meubl� en deux heures... Toi et tes pareils, si nous vous laissions faire, vous videriez les coffres avant m�me qu'ils fussent pleins. Eh! bon Dieu! aie quelque patience! Vois comme je vis, et prends au moins la peine de te baisser pour ramasser une fortune.</p><p>Il parlait avec un m�pris profond des impatiences d'�colier de son fr�re. On sentait, dans sa parole rude, des ambitions plus hautes, des d�sirs de puissance pure; ce na�f app�tit de l'argent devait lui para�tre bourgeois et pu�ril. Il continua d'une voix plus douce, avec un fin sourire:</p><p>- Certes tes dispositions sont excellentes, et je n'ai garde de les contrarier. Les hommes comme toi sont pr�cieux. Nous comptons bien choisir nos bons amis parmi les plus affam�s. Va, sois tranquille, nous tiendrons table ouverte, et les plus grosses faims seront satisfaites. C'est encore la m�thode la plus commode pour r�gner... Mais, par gr�ce, attends que la nappe soit mise, et, si tu m'en crois, donne-toi la peine d'aller chercher toi-m�me ton couvert � l'office.</p><p>Aristide restait sombre. Les comparaisons aimables de son fr�re ne le d�ridaient pas. Alors celui-ci c�da de nouveau � la col�re:</p><p>- Tiens! s'�cria-t-il, j'en reviens � ma premi�re opinion: tu es un sot... Eh! qu'esp�rais-tu donc, que croyais-tu donc que j'allais faire de ton illustre personne? Tu n'as m�me pas eu le courage de finir ton droit; tu t'es enterr� pendant dix ans dans une mis�rable place de commis de sous-pr�fecture; tu m'arrives avec une d�testable r�putation de r�publicain que le coup d'Etat a pu seul convertir... Crois-tu qu'il y ait en toi l'�toffe d'un ministre, avec de pareilles notes...? Oh! je sais, tu as pour toi ton envie farouche d'arriver par tous les moyens possibles. C'est une grande vertu, j'en conviens, et c'est � elle que j'ai eu �gard en te faisant entrer � la Ville.</p><p>Et, se levant, mettant la nomination dans les mains d'Aristide:</p><p>- Prends, continua-t-il, tu me remercieras un jour. C'est moi qui ai choisi la place, je sais ce que tu peux en tirer... Tu n'auras qu'� regarder et � �couter. Si tu es intelligent, tu comprendras et tu agiras... Maintenant retiens bien ce qu'il me reste � te dire. Nous entrons dans un temps o� toutes les fortunes sont possibles. Gagne beaucoup d'argent, je te le permets; seulement pas de b�tise, pas de scandale trop bruyant, ou je te supprime.</p><p>Cette menace produisit l'effet que ses promesses n'avaient pu amener. Toute la fi�vre d'Aristide se ralluma � la pens�e de cette fortune dont son fr�re lui parlait. Il lui sembla qu'on le l�chait enfin dans la m�l�e, en l'autorisant � �gorger les gens, mais l�galement, sans trop les faire crier. Eug�ne lui donna deux cents francs pour attendre la fin du mois.</p><p>Puis il resta songeur.</p><p>- Je compte changer de nom, dit-il enfin, tu devrais en faire autant. Nous nous g�nerions moins.</p><p>- Comme tu voudras, r�pondit tranquillement Aristide.</p><p>- Tu n'auras � t'occuper de rien, je me charge des formalit�s... Veux-tu t'appeler Sicardot, du nom de ta femme?</p><p>Aristide leva les yeux au plafond, r�p�tant, �coutant la musique des syllabes:</p><p>- Sicardot..., Aristide Sicardot... Ma foi, non; c'est ganache et �a sent la faillite.</p><p>- Cherche autre chose alors, dit Eug�ne.</p><p>- J'aimerais mieux Sicard tout court, reprit autre apr�s un silence; Aristide Sicard..., pas trop mal..., n'est-ce pas? peut-�tre un peu gai...</p><p>Il r�va un instant encore, et, d'un air triomphant:</p><p>- J'y suis, j'ai trouv�, cria-t-il... Saccard, Aristide Saccard !... avec deux c... Hein! il y a de l'argent dans ce nom-l�; on dirait que l'on compte des pi�ces de cent sous.</p><p>Eug�ne avait la plaisanterie f�roce. Il cong�dia son fr�re en lui disant avec un sourire:</p><p>Oui, un nom � aller au bagne ou � gagner millions.</p><p>Quelques jours plus tard, Aristide Saccard �tait � l'H�tel de Ville. Il apprit que son fr�re, avait d� user d'un grand cr�dit pour l'y faire admettre sans les examens d'usage.</p><p>Alors commen�a, pour le m�nage, la vie monotone des petits employ�s. Aristide et sa femme reprirent leurs habitudes de Plassans. Seulement, ils tombaient d'un r�ve de fortune subite, et leur vie mesquine leur pesait davantage, depuis qu'ils la regardaient comme un temps d'�preuve dont ils ne pouvaient fixer la dur�e. Etre pauvre � Paris, c'est �tre pauvre deux fois. Ang�le acceptait la mis�re avec cette mollesse de femme chlorotique elle passait les journ�es dans sa cuisine, ou bien couch�e � terre, jouant avec sa fille, ne se lamentant qu'� la derni�re pi�ce de vingt sous. Mais Aristide fr�missait de rage dans cette pauvret�, dans cette existence �troite, o� il tournait comme une b�te enferm�e. Ce fut pour lui un temps de souffrances indicibles: son orgueil saignait ses ardeurs inassouvies le fouettaient furieusement. Son fr�re r�ussit � se faire envoyer au Corps l�gislatif par l'arrondissement de Plassans, et il souffrit davantage. Il sentait trop la sup�riorit� d'Eug�ne pour �tre sottement jaloux; il l'accusait de ne pas faire pour lui ce qu'il aurait pu faire. A plusieurs reprises, le besoin le for�a d'aller frapper � sa porte pour lui emprunter quelque argent. Eug�ne pr�ta l'argent, mais en lui reprochant avec rudesse de manquer de courage et de volont�. D�s lors, Aristide se roidit encore. Il jura qu'il ne demanderait plus un sou � personne, et il tint parole. Les huit derniers jours du mois, Ang�le mangeait du pain sec en soupirant. Cet apprentissage acheva la terrible �ducation de Saccard. Ses l�vres devinrent plus minces; il n'eut plus la sottise de r�ver ses millions tout haut; sa maigre personne se fit fluette, n'exprima plus qu'une volont�, qu'une id�e fixe caress�e � toute heure. Quand il courait de la rue Saint-Jacques � l'H�tel de Ville, ses talons �cul�s sonnaient aigrement sur les trottoirs, et il se boutonnait dans sa redingote r�p�e comme dans un asile de haine, tandis que son museau de fouine flairait l'air des rues. Anguleuse figure de la mis�re jalouse que l'on voit r�der sur le pav� de Paris, promenant son plan de fortune et le r�ve de son assouvissement.</p><p>Vers le commencement de 1853, Aristide Saccard fut nomm� commissaire voyer. Il gagnait quatre mille cinq cents francs. Cette augmentation arriva � temps; Ang�le d�p�rissait; la petite Clotilde �tait toute p�le. Il garda son �troit logement de deux pi�ces, la salle � manger meubl�e de noyer, et la chambre � coucher, d'acajou, continuant � mener une existence rigide, �vitant la dette, ne voulant mettre les mains dans l'argent des autres que lorsqu'il pourrait les y enfoncer jusqu'aux coudes.</p><p>Il mentit ainsi � ses instincts, d�daigneux des quelques sous qui lui arrivaient en plus, restant � l'aff�t. Ang�le se trouva parfaitement heureuse. Elle s'acheta quelques nippes, mit la broche tous les jours. Elle ne comprenait plus rien aux col�res muettes de son mari, � ses mines sombres d'homme qui poursuit la solution de quelque redoutable probl�me.</p><p>Aristide suivait les conseils d'Eug�ne: il �coutait et il regardait. Quand il alla remercier son fr�re de son avancement, celui-ci comprit la r�volution qui s'�tait op�r�e en lui; il le complimenta sur ce qu'il appela sa bonne tenue. L'employ�, que l'envie roidissait � l'int�rieur, s'�tait fait souple et insinuant. En quelques mois, il devint un com�dien prodigieux. Toute sa verve m�ridionale s'�tait �veill�e, et il poussait l'art si loin, que ses camarades de l'H�tel de Ville le regardaient comme un bon gar�on que sa proche parent� avec un d�put� d�signait � l'avance pour quelque gros emploi. Cette parent� lui attirait �galement la bienveillance de ses chefs. Il vivait ainsi dans une sorte d'autorit� sup�rieure � son emploi, qui lui permettait d'ouvrir certaines portes et de mettre le nez dans certains cartons, sans que ses indiscr�tions parussent coupables. On le vit, pendant deux ans, r�der dans tous les couloirs, s'oublier dans toutes les salles, se lever vingt fois par jour pour aller causer avec un camarade, porter un ordre, faire un voyage � travers les bureaux, �ternelles promenades qui faisaient dire � ses coll�gues � Ce diable de Proven�al! il ne peut se tenir en place: il a du vif-argent dans les jambes. � Ses intimes le prenaient pour un paresseux, et le digne homme riait, quand ils l'accusaient de ne chercher qu'� voler quelques minutes � l'administration. Jamais il ne commit la faute d'�couter aux serrures; mais il avait une fa�on carr�e d'ouvrir les portes, de traverser les pi�ces, un papier � la main, l'air absorb�, d'un pas si lent et si r�gulier qu'il ne perdait pas un mot des conversations. Ce fut une tactique de g�nie; on finit par ne plus s'interrompre au passage de cet employ� actif, qui glissait dans l'ombre des bureaux et qui paraissait si pr�occup� de sa besogne. Il eut encore une autre m�thode; il �tait d'une obligeance extr�me, il offrait � ses camarades de les aider d�s qu'ils se mettaient en retard dans leur travail, et il �tudiait alors les registres, les documents qui lui passaient sous les yeux, avec une tendresse recueillie. Mais un ses p�ch�s mignons fut de lier amiti� avec les gar�ons de bureau. Il allait jusqu'� leur donner des poign�es de main. Pendant des heures, il les faisait causer, entre deux portes, avec de petits rires �touff�s, leur contant des histoires, provoquant leurs confidences. Ces braves gens l'adoraient, disaient de lui: � En voil� un qui n'est pas fier. � D�s qu'il y avait un scandale, il en �tait inform� le premier. C'est ainsi qu'au bout de deux ans, l'H�tel de Ville n'eut plus de myst�res pour lui. Il en connaissait le personnel jusqu'au dernier des lampistes, et les paperasses jusqu'aux notes des blanchisseuses.</p><p>A cette heure, Paris offrait, pour un homme comme Aristide Saccard, le plus int�ressant des spectacles. L'Empire venait d'�tre proclam�, apr�s ce fameux voyage pendant lequel le prince pr�sident avait r�ussi � chauffer l'enthousiasme de quelques d�partements bonapartistes. Le silence s'�tait fait � la tribune et dans les journaux. La soci�t�, sauv�e encore une fois, se f�licitait, se reposait, faisait la grasse matin�e, maintenant qu'un gouvernement fort la prot�geait et lui �tait jusqu'au souci de penser et de r�gler ses affaires. La grande pr�occupation de la soci�t� �tait de savoir � quels amusements elle allait tuer le temps. Selon l'heureuse expression d'Eug�ne Rougon, Paris se mettait � table et r�vait gaudriole au dessert. La politique �pouvantait, comme une drogue dangereuse. Les esprits lass�s se tournaient vers les affaires et les plaisirs. Ceux qui poss�daient d�terraient leur argent, et ceux qui ne poss�daient pas cherchaient dans les coins les tr�sors oubli�s. Il y avait, au fond de la cohue, un fr�missement sourd, un bruit naissant de pi�ces de cent sous, des rires clairs des femmes, des tintements encore affaiblis de vaisselle et de baisers. Dans le grand silence de l'ordre, dans la paix aplatie du nouveau r�gne montaient toutes sortes de rumeurs aimables, de promesses dor�es et voluptueuses. Il semblait qu'on pass�t devant une de ces petites maisons dont les rideaux soigneusement tir�s ne laissent voir que des ombres de femmes, et o� l'on entend l'or sonner sur le marbre des chemin�es. L'Empire allait faire de Paris le mauvais lieu de l'Europe. Il fallait � cette poign�e d'aventuriers qui venaient de voler un tr�ne, un r�gne d'aventures, d'affaires v�reuses, de consciences vendues, de femmes achet�es, de so�lerie furieuse et universelle. Et, dans la ville o� le sang de d�cembre �tait � peine lav�, grandissait, timide encore, cette folie de jouissance qui devait jeter la patrie au cabanon des nations pourries et d�shonor�es.</p><p>Aristide Saccard, depuis les premiers jours, sentait venir ce flot montant de la sp�culation, dont l'�cume allait couvrir Paris entier. Il en suivit les progr�s avec une attention profonde. Il se trouvait au beau milieu de la pluie chaude d'�cus tombant dru sur les toits de la cit�. Dans ses courses continuelles � travers l'H�tel de Ville, il avait surpris le vaste projet de la transformation de Paris, le plan de ces d�molitions, de ces voies nouvelles et de ces quartiers improvis�s, de cet agio formidable sur la vente des terrains et des immeubles, qui allumait, aux quatre coins de la ville, la bataille des int�r�ts et le flamboiement du luxe � outrance. D�s lors, son activit� eut un but. Ce fut � cette �poque qu'il devint bon enfant. Il engraissa m�me un peu, il cessa de courir les rues comme un chat maigre en qu�te d'une proie. Dans son bureau, il �tait plus causeur, plus obligeant que jamais. Son fr�re, auquel il allait rendre des visites en quelque sorte officielles, le f�licitait de mettre si heureusement ses conseils en pratique. Vers le commencement de 1854, Saccard lui confia qu'il avait en vue plusieurs affaires, mais qu'il lui faudrait d'assez fortes avances.</p><p>- On cherche, dit Eug�ne.</p><p>- Tu as raison, je chercherai, r�pondit-il sans la moindre mauvaise humeur, sans para�tre s'apercevoir que son fr�re refusait de lui fournir les premiers fonds.</p><p>C'�taient ces premiers fonds dont la pens�e le br�lait maintenant. Son plan �tait fait; il le m�rissait chaque jour. Mais les premiers milliers de francs restaient introuvables. Ses volont�s se tendirent davantage; il ne regarda plus les gens que d'une fa�on nerveuse et profonde, comme s'il e�t cherch� un pr�teur dans le premier passant venu. Au logis, Ang�le continuait � mener sa vie effac�e et heureuse. Lui guettait une occasion, et ses rires de bon gar�on devenaient plus aigus � mesure que cette occasion tardait � se pr�senter.</p><p>Aristide avait une soeur � Paris. Sidonie Rougon s'�tait mari�e � un clerc d'avou� de Plassans qui �tait venu tenter avec elle, rue Saint-Honor�, le commerce des fruits du Midi. Quand son fr�re la retrouva, le mari avait disparu, et le magasin �tait mang� depuis longtemps. Elle habitait, rue du Faubourg-Poissonni�re, un petit entresol, compos� de trois pi�ces. Elle louait aussi la boutique du bas, situ�e sous son appartement, une boutique �troite et myst�rieuse, dans laquelle elle pr�tendait tenir un commerce de dentelles; il y avait effectivement dans la vitrine des bouts de guipure et de valencienne, pendus sur des tringles dor�es; mais, � l'int�rieur, on e�t dit une antichambre, aux boiseries luisantes, sans la moindre apparence de marchandises. La porte et la vitrine �taient garnies de l�gers rideaux qui, mettant le magasin � l'abri des regards de la rue, achevaient de lui donner l'air discret et voil� d'une pi�ce d'attente, s'ouvrant sur quelque temple inconnu. Il �tait rare qu'on vit entrer une cliente chez Mme Sidonie; le plus souvent m�me, le bouton de la porte �tait enlev�. Dans le quartier, elle r�p�tait qu'elle allait elle-m�me offrir ses dentelles aux femmes riches. L'am�nagement de l'appartement lui avait seul fait, disait-elle, louer la boutique et l'entresol, qui communiquaient par un escalier cach� dans le mur. En effet, la marchande de dentelles �tait toujours dehors; on la voyait dix fois en un jour pour sortir et rentrer, d'un air press�. D'ailleurs, elle ne s'en tenait pas au commerce des dentelles; elle utilisait son entresol, elle l'emplissait de quelque solde ramass� on ne savait o�. Elle y avait vendu des objets en caoutchouc, manteaux, souliers, bretelles, etc.; puis on y vit successivement une huile nouvelle pour faire pousser les cheveux, des appareils orthop�diques, une cafeti�re automatique, invention brevet�e, dont l'exploitation lui donna bien du mal. Lorsque son fr�re vint la voir, elle pla�ait des pianos, son entresol �tait encombr� de ces instruments; il y avait des pianos jusque dans sa chambre � coucher, une chambre tr�s coquettement orn�e, et qui jurait avec le p�le-m�le boutiquier des deux autres pi�ces. Elle tenait ces deux commerces avec une m�thode parfaite; les clients qui venaient pour les marchandises de l'entresol, entraient et sortaient par une porte coch�re que la maison avait sur la rue Papillon ; il fallait �tre dans le myst�re du petit escalier pour conna�tre le trafic en partie double de la marchande de dentelles. A l'entresol, elle se nommait madame Touche, du nom de son mari, tandis qu'elle n'avait mis que son pr�nom sur la porte du magasin, ce qui la faisait appeler g�n�ralement madame Sidonie.</p><p>Mme Sidonie avait trente-cinq ans; mais elle s'habillait avec une telle insouciance, elle �tait si peu femme dans les allures qu'on l'e�t jug�e beaucoup plus vieille. A la v�rit�, elle n'avait pas d'�ge. Elle portait une �ternelle robe noire, lim�e aux plis, frip�e et blanchie par l'usage, rappelant ces robes d'avocats us�es sur la barre. Coiff�e d'un chapeau noir qui lui descendait jusqu'au front et lui cachait les cheveux, chauss�e de gros souliers, elle trottait par les rues, tenant au bras un petit panier dont les anses �taient raccommod�es avec des ficelles. Ce panier, qui ne la quittait jamais, �tait tout un monde. Quand elle l'entrouvrait, il en sortait des �chantillons de toutes sortes, des agendas, des portefeuilles, et surtout des poign�es de papiers timbr�s, dont elle d�chiffrait l'�criture illisible avec une dext�rit� particuli�re. Il y avait en elle du courtier et de l'huissier. Elle vivait dans les prot�ts, dans les assignations, dans les commandements; quand elle avait plac� pour dix francs de pommade ou de dentelle, elle s'insinuait dans les bonnes gr�ces de sa cliente, devenait son homme d'affaires, courait pour elle les avou�s, les avocats et les juges. Elle colportait ainsi des dossiers au fond de son panier pendant des semaines, se donnant un mal du diable, allant d'un bout de Paris � l'autre, d'un petit trot �gal, sans jamais prendre une voiture. Il e�t �t� difficile de dire quel profit elle tirait d'un pareil m�tier; elle le faisait d'abord par un go�t instinctif des affaires v�reuses, un amour de la chicane; puis elle y r�alisait une foule de petits b�n�fices: d�ners pris � droite et � gauche, pi�ces de vingt sous ramass�es �� et l�. Mais le gain le plus clair �tait encore les confidences qu'elle recevait partout et qui la mettaient sur la piste des bons coups et des bonnes aubaines. Vivant chez les autres, dans les affaires des autres, elle �tait un v�ritable r�pertoire vivant d'offres et de demandes. Elle savait o� il y avait une fille � marier tout de suite, une famille qui avait besoin de trois mille francs, un vieux monsieur qui pr�terait bien les trois mille francs, mais sur des garanties solides, et � gros int�r�ts. Elle savait des choses plus d�licates encore: les tristesses d'une dame blonde que son mari ne comprenait pas, et qui aspirait � �tre comprise; le secret d�sir d'une bonne m�re r�vant de placer sa demoiselle avantageusement; les go�ts d'un baron port� sur les petits soupers et les filles tr�s jeunes. Et elle colportait, avec un sourire p�le, ces demandes et ces offres; elle faisait deux lieues pour aboucher les gens; elle envoyait le baron chez la bonne m�re, d�cidait le vieux monsieur � pr�ter les trois mille francs � la famille g�n�e, trouvait des consolations pour la dame blonde et un �poux peu scrupuleux pour la fille � marier. Elle avait aussi de grandes affaires, des affaires qu'elle pouvait avouer tout haut, et dont elle rebattait les oreilles des gens qui l'approchaient: un long proc�s qu'une famille noble ruin�e l'avait charg�e de suivre, et une dette contract�e par l'Angleterre vis-�-vis de la France, du temps des Stuarts, et dont le chiffre, avec les int�r�ts compos�s, montait � pr�s de trois milliards. Cette dette de trois milliards �tait son dada; elle expliquait le cas avec un grand luxe de d�tails, faisait tout un cours d'histoire, et des rougeurs d'enthousiasme montaient � ses joues, molles et jaunes d'ordinaire comme de la cire. Parfois, entre une course chez un huissier et une visite � une amie, elle pla�ait une cafeti�re, un manteau de caoutchouc, elle vendait un coupon de dentelle, elle mettait un piano en location. C'�tait le moindre de ses soucis. Puis elle accourait vite � son magasin, o� une cliente lui avait donn� rendez-vous pour voir une pi�ce de Chantilly. La cliente arrivait, se glissait comme une ombre dans la boutique discr�te et voil�e. Et il n'�tait pas rare qu'un monsieur entrant par la porte coch�re de la rue Papillon, v�nt en m�me temps voir les pianos de Mme Touche, � l'entresol.</p><p>Si Mme Sidonie ne faisait pas fortune, c'�tait qu'elle travaillait souvent par amour de l'art. Aimant la proc�dure, oubliant ses affaires pour celles des autres, elle se laissait d�vorer par les huissiers, ce qui, d'ailleurs, lui procurait des jouissances que connaissent seuls les gens processifs. La femme se mourait en elle; elle n'�tait plus qu'un agent d'affaires, un placeur battant � toute heure le pav� de Paris, ayant dans son panier l�gendaire les marchandises les plus �quivoques, vendant de tout, r�vant de milliards, et allant plaider � la justice de paix, pour une cliente favorite, une contestation de dix francs. Petite, maigre, blafarde, v�tue de cette mince robe noire qu'on e�t dit taill�e dans la toge d'un plaideur, elle s'�tait ratatin�e, et, � la voir filer le long des maisons, on l'e�t prise pour un saute-ruisseau d�guis� en fille. Son teint avait la p�leur dolente du papier timbr�. Ses l�vres souriaient d'un sourire �teint, tandis que ses yeux semblaient nager dans le tohu-bohu des n�goces, des pr�occupations de tout genre dont elle se bourrait la cervelle. D'allures timides et discr�tes, d'ailleurs, avec une vague senteur de confessionnal et de cabinet de sage-femme, elle se faisait douce et maternelle comme une religieuse qui, ayant renonc� aux affections de ce monde, a piti� des souffrances du coeur. Elle ne parlait jamais de son mari, pas plus qu'elle ne parlait de son enfance, de sa famille, de ses int�r�ts. Il n'y avait qu'une chose qu'elle ne vendait pas, c'�tait elle, non qu'elle e�t des scrupules, mais parce que l'id�e de ce march� ne pouvait lui venir. Elle �tait s�che comme une facture, froide comme un prot�t, indiff�rente et brutale au fond comme un re�u.</p><p>Saccard, tout frais de sa province, ne put d'abord descendre dans les profondeurs d�licates des nombreux m�tiers de Mme Sidonie. Comme il avait fait une ann�e de droit, elle lui parla un jour des trois milliards, d'un air grave, ce qui lui donna une pauvre id�e de son intelligence. Elle vint fouiller les coins du logement de la rue Saint-Jacques, pesa Ang�le d'un regard, et ne reparut que lorsque ses courses l'appelaient dans le quartier, et qu'elle �prouvait le besoin de remettre les trois milliards sur le tapis. Ang�le avait mordu � l'histoire de la dette anglaise. La courti�re enfourchait son dada, faisait ruisseler l'or pendant une heure. C'�tait la f�lure, dans cet esprit d�li�, la folie douce dont elle ber�ait sa vie perdue en mis�rables trafics, l'app�t magique dont elle grisait avec elle les plus cr�dules de ses clientes. Tr�s convaincue, du reste, elle finissait par parler des trois milliards comme d'une fortune personnelle, dans laquelle il faudrait bien que les juges la fissent rentrer t�t ou tard, ce qui jetait une merveilleuse aur�ole autour de son pauvre chapeau noir, o� se balan�aient quelques violettes p�lies � des tiges de laiton dont on voyait le m�tal. Ang�le ouvrait des yeux �normes. A plusieurs reprises, elle parla avec respect de sa belle-soeur � son mari, disant que Mme Sidonie les enrichirait peut-�tre un jour. Saccard haussait les �paules, il �tait aller visiter la boutique et l'entresol du Faubourg-Poissonni�re, et n'y avait flair� qu'une faillite prochaine. Il voulut conna�tre l'opinion d'Eug�ne sur leur soeur; mais celui-ci devint grave et se contenta de r�pondre qu'il ne la voyait jamais, qu'il la savait fort intelligente, un peu compromettante peut-�tre. Cependant, comme Saccard revenait rue de Penthi�vre, quelque temps apr�s, il crut voir la robe noire de Mme Sidonie sortir de chez son fr�re et filer rapidement le long des maisons. Il courut, mais il ne put retrouver la robe noire. La courti�re avait une de ces tournures effac�es qui se perdent dans la foule. Il resta songeur, et ce fut � partir de ce moment qu'il �tudia sa soeur avec plus d'attention. Il ne tarda pas � p�n�trer le labeur immense de ce petit �tre p�le et vague, dont la face enti�re semblait loucher et se fondre. Il eut du respect pour elle. Elle �tait bien du sang des Rougon. Il reconnut cet app�tit de l'argent, ce besoin de l'intrigue qui caract�risaient la famille; seulement, chez elle, gr�ce au milieu dans lequel elle avait vieilli, � ce Paris o� elle avait d� chercher le matin son pain noir du soir, le temp�rament commun s'�tait d�jet� pour produire cet hermaphrodisme �trange de la femme devenue �tre neutre, homme d'affaires et entremetteuse � la fois.</p><p>Quand Saccard, apr�s avoir arr�t� son plan, se mit en qu�te des premiers fonds, il songea naturellement � sa soeur. Elle secoua la t�te, soupira en parlant des trois milliards. Mais l'employ� ne lui tol�rait pas sa folie, il la secouait rudement chaque fois qu'elle revenait � la dette des Stuarts; ce r�ve lui semblait d�shonorer une intelligence si pratique. Mme Sidonie, qui essuyait tranquillement les ironies les plus dures sans que ses convictions fussent �branl�es, lui expliqua ensuite avec une grande lucidit� qu'il ne trouverait pas un sou, n'ayant � offrir aucune garantie. Cette conversation avait lieu devant la Bourse, o� elle devait jouer ses �conomies. Vers trois heures, on �tait certain de la trouver appuy�e contre la grille, � gauche, du c�t� du bureau de poste; c'�tait l� qu'elle donnait audience � des individus louches et vagues comme elle. Son fr�re allait la quitter, lorsqu'elle murmura d'un ton d�sol�: � Ah! Si tu n'�tais pas mari�!... � Cette r�ticence, dont il ne voulut pas demander le sens complet et exact, rendit Saccard singuli�rement r�veur.</p><p>Les mois s'�coul�rent, la guerre de Crim�e venait d'�tre d�clar�e. Paris, qu'une guerre lointaine n'�mouvait pas, se jetait avec plus d'emportement dans la sp�culation et les filles. Saccard assistait, en se rongeant les poings, � cette rage croissante qu'il avait pr�vue. Dans la forge g�ante, les marteaux qui battaient l'or sur l'enclume lui donnaient des secousses de col�re et d'impatience. Il y avait en lui une telle tension de l'intelligence et de la volont� qu'il vivait dans un songe, en somnambule se promenant au bord des toits sous le fouet d'une id�e fixe. Aussi fut-il surpris et irrit� de trouver, un soir, Ang�le malade et couch�e. Sa vie d'int�rieur, d'une r�gularit� d'horloge, se d�rangeait, ce qui l'exasp�ra comme une m�chancet� calcul�e de la destin�e. La pauvre Ang�le se plaignit doucement; elle avait pris un froid et chaud. Quand le m�decin arriva, il parut tr�s inquiet; il dit au mari, sur le palier, que sa femme avait une fluxion de poitrine et qu'il ne r�pondait pas d'elle. D�s lors, l'employ� soigna la malade sans col�re; il n'alla plus � son bureau, il resta pr�s d'elle, la regardant avec une expression ind�finissable lorsqu'elle dormait, rouge de fi�vre, haletante. Mme Sidonie, malgr� ses travaux �crasants, trouva moyen de venir chaque soir faire des tisanes, qu'elle pr�tendait souveraines. A tous ses m�tiers, elle joignait celui d'�tre une garde-malade de vocation, se plaisant � la souffrance, aux rem�des, aux conversations navr�es qui s'attardent autour des lits de moribonds. Puis elle paraissait s'�tre prise d'une tendre amiti� pour Ang�le; elle aimait les femmes d'amour, avec mille chatteries, sans doute pour le plaisir qu'elles donnent aux hommes; elle les traitait avec les attentions d�licates que les marchandes ont pour les choses pr�cieuses de leur �talage, les appelait � ma mignonne, ma toute belle �, roucoulait, se p�mait devant elles, comme un amoureux devant une ma�tresse. Bien qu'Ang�le f�t une sorte dont elle n'esp�rait rien tirer, elle la cajolait comme les autres, par r�gle de conduite. Quand la jeune femme fut au lit, les effusions de Mme Sidonie devinrent larmoyantes, elle emplit la chambre silencieuse de son d�vouement. Son fr�re la regardait tourner, les l�vres serr�es, comme ab�m� dans une douleur muette.</p><p>Le mal empira. Un soir, le m�decin leur avoua que la malade ne passerait pas la nuit. Mme Sidonie �tait venue de bonne heure, pr�occup�e, regardant Aristide et Ang�le de ses yeux noy�s o� s'allumaient de courtes flammes. Quand le m�decin fut parti elle baissa la lampe, un grand silence se fit. La mort entrait lentement dans cette chambre chaude et moite, o� la respiration irr�guli�re de la moribonde mettait le tic-tac cass� d'une pendule qui se d�traque. Mme Sidonie avait abandonn� les potions, laissant le mal faire son oeuvre. Elle s'�tait assise devant la chemin�e, aupr�s de son fr�re, qui tisonnait d'une main fi�vreuse, en jetant sur le lit des coups d'oeil involontaires. Puis, comme �nerv� par cet air lourd, par ce spectacle lamentable, il se retira dans la pi�ce voisine. On y avait enferm� la petite Clotilde, qui jouait � la poup�e, tr�s sagement, sur un bout de tapis. Sa fille lui souriait, lorsque Mme Sidonie, se glissant derri�re lui, l'attira dans un coin, parlant � voix basse. La porte �tait rest�e ouverte. On entendait le r�le l�ger d'Ang�le.</p><p>- Ta pauvre femme..., sanglota la courti�re, je crois que tout est bien fini. Tu as entendu le m�decin?</p><p>Saccard se contenta de baisser lugubrement la t�te.</p><p>- C'�tait une bonne personne, continua l'autre, parlant comme si Ang�le f�t d�j� morte. Tu pourras trouver des femmes plus riches, plus habitu�es au monde; mais tu ne trouveras jamais un pareil coeur.</p><p>Et comme elle s'arr�tait, s'essuyant les yeux, semblant chercher une transition:</p><p>- Tu as quelque chose � me dire? demanda nettement Saccard.</p><p>- Oui, je me suis occup�e de toi, pour la chose que tu sais, et je crois avoir d�couvert... Mais dans un pareil moment... Vois-tu, j'ai le coeur bris�.</p><p>Elle s'essuya encore les yeux. Saccard la laissa faire tranquillement, sans dire un mot. Alors elle se d�cida.</p><p>- C'est une jeune fille qu'on voudrait marier tout de suite, dit-elle. La ch�re enfant a eu un malheur. Il y a une tante qui ferait un sacrifice...</p><p>Elle s'interrompait, elle geignait toujours, pleurant ses phrases, comme si elle e�t continu� � plaindre la pauvre Ang�le. C'�tait une fa�on d'impatienter son fr�re et de le pousser � la questionner, pour ne pas avoir toute la responsabilit� de l'offre qu'elle venait lui faire. L'employ� fut pris en effet d'une sourde irritation.</p><p>- Voyons, ach�ve! dit-il. Pourquoi veut-on marier cette jeune fille?</p><p>- Elle sortait de pension, reprit la courti�re d'une voix dolente, un homme l'a perdue, � la campagne, chez les parents d'une de ses amies. Le p�re vient de s'apercevoir de la faute. Il voulait la tuer. La tante, pour sauver la ch�re enfant, s'est faite complice, et, � elles deux, elles ont cont� une histoire au p�re, elles lui ont dit que le coupable �tait un honn�te gar�on qui ne demandait qu'� r�parer son �garement d'une heure.</p><p>- Alors, dit Saccard d'un ton surpris et comme f�ch�, l'homme de la campagne va �pouser la jeune fille?</p><p>- Non, il ne peut pas, il est mari�.</p><p>Il y eut un silence. Le r�le d'Ang�le sonnait plus douloureusement dans l'air frissonnant. La petite Clotilde avait cess� de jouer; elle regardait Mme Sidonie et son p�re, de ses grands yeux d'enfant songeur, comme si elle e�t compris leurs paroles. Saccard se mit � poser des questions br�ves:</p><p>- Quel �ge � la jeune fille?</p><p>- Dix-neuf ans.</p><p>- La grossesse date?</p><p>- De trois mois. Il y aura sans doute une fausse couche.</p><p>- Et la famille est riche et honorable?</p><p>- Vieille bourgeoisie. Le p�re a �t� magistrat. Fort belle fortune.</p><p>- Quel serait le sacrifice de la tante?</p><p>- Cent mille francs.</p><p>Un nouveau silence se fit. Mme Sidonie ne pleurnichait plus; elle �tait en affaire, sa voix prenait les notes m�talliques d'une revendeuse qui discute un march�. Son fr�re, la regardant en dessous, ajouta avec quelque h�sitation:</p><p>- Et toi, que veux-tu?</p><p>- Nous verrons plus tard, r�pondit-elle. Tu me rendras service � ton tour.</p><p>Elle attendit quelques secondes; et, comme il se taisait, elle lui demanda carr�ment:</p><p>- Eh bien, que d�cides-tu? Ces pauvres femmes sont dans la d�solation. Elles veulent emp�cher un �clat. Elles ont promis de livrer demain au p�re le nom du coupable... Si tu acceptes, je vais leur envoyer une de tes cartes de visite par un commissionnaire.</p><p>Saccard parut s'�veiller d'un songe; il tressaillit, il se tourna peureusement du c�t� de la chambre voisine, o� il avait cru entendre un l�ger bruit.</p><p>- Mais je ne puis pas, dit-il avec angoisse, tu sais bien que je ne puis pas...</p><p>Mme Sidonie le regardait fixement, d'un air froid et d�daigneux. Tout le sang des Rougon, toutes ses ardentes convoitises lui remont�rent � la gorge. Il prit une carte de visite dans son portefeuille et la donna � sa soeur, qui la mit sous enveloppe, apr�s avoir ratur� l'adresse avec soin. Elle descendit ensuite. Il �tait � peine neuf heures.</p><p>Saccard, rest� seul, alla appuyer son front contre les vitres glac�es. Il s'oublia jusqu'� battre la retraite sur le verre, du bout des doigts. Mais il faisait une nuit si noire, les t�n�bres au-dehors s'entassaient en masses si �tranges, qu'il �prouva un malaise, et machinalement il revint dans la pi�ce o� Ang�le se mourait. Il l'avait oubli�e, il �prouva une secousse terrible en la retrouvant lev�e � demi sur ses oreillers; elle avait les yeux grands ouverts, un flot de vie semblait �tre remont� � ses joues et � ses l�vres. La petite Clotilde, tenant toujours sa poup�e, �tait assise sur le bord de la couche; d�s que son p�re avait eu le dos tourn�, elle s'�tait vite gliss�e dans cette chambre, dont on l'avait �cart�e, et o� la ramenaient ses curiosit�s joyeuses d'enfant. Saccard, la t�te pleine de l'histoire de sa soeur, vit son r�ve � terre. Une affreuse pens�e dut luire dans ses yeux. Ang�le, prise d'�pouvante, voulut se jeter au fond du lit, contre le mur; mais la mort venait, ce r�veil dans l'agonie �tait la clart� supr�me de la lampe qui s'�teint. La moribonde ne put bouger; elle s'affaissa, elle continua de tenir ses yeux grands ouverts sur son mari, comme pour surveiller ses mouvements. Saccard, qui avait cru � quelque r�surrection diabolique, invent�e par le destin pour le clouer dans la mis�re, se rassura en voyant que la malheureuse n'avait pas une heure � vivre. Il n'�prouva plus qu'un malaise intol�rable. Les yeux d'Ang�le disaient qu'elle avait entendu la conversation de son mari avec Mme Sidonie, et qu'elle craignait qu'il ne l'�trangl�t, si elle ne mourait pas assez vite. Et il y avait encore, dans ses yeux, l'horrible �tonnement d'une nature douce et inoffensive s'apercevant, � la derni�re heure, des infamies de ce monde, frissonnant � la pens�e des longues ann�es pass�es c�te � c�te avec un bandit. Peu � peu, son regard devint plus doux; elle n'eut plus peur, elle dut excuser ce mis�rable, en songeant � la lutte acharn�e qu'il livrait depuis si longtemps � la fortune. Saccard, poursuivi par ce regard de mourante, ou il lisait un si long reproche, s'appuyait aux meubles, cherchait des coins d'ombre. Puis, d�faillant, il voulut chasser ce cauchemar qui le rendait fou, il s'avan�a dans la clart� de la lampe. Mais Ang�le lui fit signe de ne pas parler. Et elle le regardait toujours de cet air d'angoisse �pouvant�e, auquel se m�lait maintenant une promesse de pardon. Alors il se pencha pour prendre Clotilde entre ses bras et l'emporter dans l'autre chambre. Elle le lui d�fendit encore, d'un mouvement de l�vres. Elle exigeait qu'il rest�t l�. Elle s'�teignit doucement, sans le quitter du regard, et � mesure qu'il p�lissait, ce regard prenait plus de douceur. Elle pardonna au dernier soupir. Elle mourut comme elle avait v�cu, mollement, s'effa�a dans la mort, apr�s s'�tre effac�e dans la vie. Saccard demeura frissonnant devant ses yeux de morte, rest�s ouverts, et qui continuaient � le poursuivre dans leur immobilit�. La petite Clotilde ber�ait sa poup�e sur un bord du drap, doucement, pour ne pas r�veiller sa m�re.</p><p>Quand Mme Sidonie remonta, tout �tait fini. D'un coup de doigt, en femme habitu�e � cette op�ration, elle ferma les yeux d'Ang�le, ce qui soulagea singuli�rement Saccard. Puis, apr�s avoir couch� la petite, elle fit, en un tour de main, la toilette de la chambre mortuaire. Lorsqu'elle eut allum� deux bougies sur la commode, et tir� soigneusement le drap jusqu'au menton de la morte, elle jeta autour d'elle un regard de satisfaction, et s'allongea au fond d'un fauteuil, o� elle sommeilla jusqu'au petit jour. Saccard passa la nuit dans la pi�ce voisine, � �crire des lettres de faire-part. Il s'interrompait par moments, s'oubliait, alignait des colonnes de chiffres sur des bouts de papier.</p><p>Le soir de l'enterrement, Mme Sidonie emmena Saccard � son entresol. L� furent prises de grandes r�solutions. L'employ� d�cida qu'il enverrait la petite Clotilde � un de ses fr�res, Pascal Rougon, un m�decin de Plassans, qui vivait en gar�on, dans l'amour de la science, et qui plusieurs fois lui avait offert de prendre sa ni�ce avec lui, pour �gayer sa maison silencieuse de savant. Mme Sidonie lui fit ensuite comprendre qu'il ne pouvait habiter plus longtemps la rue Saint-Jacques. Elle lui louerait pour un mois un appartement �l�gamment meubl�, aux environs de l'H�tel de Ville; elle t�cherait de trouver cet appartement dans une maison bourgeoise, pour que les meubles parussent lui appartenir. Quant au mobilier de la rue Saint-Jacques, il serait vendu, afin d'effacer jusqu'aux derni�res senteurs du pass�. Il en emploierait l'argent � s'acheter un trousseau et des v�tements convenables. Trois jours apr�s, Clotilde �tait remise entre les mains d'une vieille dame qui se rendait justement dans le Midi. Et Aristide Saccard, triomphant, la joue vermeille, comme engraiss� en trois journ�es par les premiers sourires de la fortune, occupait au Marais, rue Payenne, dans une maison s�v�re et respectable, un coquet logement de cinq pi�ces, o� il se promenait en pantoufles brod�es. C'�tait le logement d'un jeune abb�, parti subitement pour l'Italie, et dont la servante avait re�u l'ordre de trouver un locataire. Cette servante �tait une amie de Mme Sidonie, qui donnait un peu dans la Calotte; elle aimait les pr�tres, de l'amour dont elle aimait les femmes, par instinct, �tablissant peut- �tre certaines parent�s nerveuses entre les soutanes et les jupes de soie. D�s lors, Saccard �tait pr�t; il composa son r�le avec un art exquis; il attendit sans sourciller les difficult�s et les d�licatesses de la situation qu'il avait accept�e.</p><p>Mme Sidonie, dans l'affreuse nuit de l'agonie d'Ang�le avait fid�lement cont� en quelques mots le cas de la famille B�raud. Le chef, M. B�raud du Ch�tel, un grand vieillard de soixante ans, �tait le dernier repr�sentant d'une ancienne famille bourgeoise, dont les titres remontaient plus haut que ceux de certaines familles nobles. Un de ses anc�tres �tait compagnon d'Etienne Marcel. En 93, son p�re mourait sur l'�chafaud, apr�s avoir salu� la R�publique de tous ses enthousiasmes de bourgeois de Paris dans les veines duquel coulait le sang r�volutionnaire de la cit�. Lui-m�me �tait un de ces r�publicains de Sparte r�vant un gouvernement d'enti�re justice et de sage libert�. Vieilli dans la magistrature, o� il avait pris une roideur et une s�v�rit� de profession, il donna sa d�mission de pr�sident de chambre, en 1851, lors du coup d'Etat, apr�s avoir refus� de faire partie d'une de ces commissions mixtes qui d�shonor�rent la justice fran�aise. Depuis cette �poque, il vivait solitaire et retir� dans son h�tel de l'�le Saint-Louis, qui se trouvait � la pointe de l'�le, presque en face de l'h�tel Lambert. Sa femme �tait morte jeune. Quelque drame secret, dont la blessure saignait toujours, dut assombrir encore la figure du magistrat.</p><p>Il avait d�j� une fille de huit ans, Ren�e, lorsque sa femme expira en donnant le jour � une seconde fille. Cette derni�re, qu'on nomma Christine, fut recueillie par une soeur de M. B�raud du Ch�tel, mari�e au notaire Aubertot. Ren�e alla au couvent. Mme Aubertot, qui n'avait pas d'enfant, se prit d'une tendresse maternelle pour Christine, qu'elle �leva aupr�s d'elle. Son mari �tant mort, elle ramena la petite � son p�re, et resta entre ce vieillard et cette blondine souriante. Ren�e fut oubli�e en pension. Aux vacances, elle emplissait l'h�tel d'un tel tapage que sa tante poussait un grand soupir de soulagement quand elle la reconduisait chez les dames de la Visitation, o� elle �tait pensionnaire depuis l'�ge de huit ans. Elle ne sortit du couvent qu'� dix- neuf ans, et ce fut passer une belle saison chez les parents de la bonne amie Adeline, qui poss�daient, dans le Nivernais une admirable propri�t�. Quand elle revint en octobre, la tante Elisabeth s'�tonna de la trouver grave, d'une tristesse profonde. Un soir, elle la surprit �touffant ses sanglots dans son oreiller, tordue sur son lit par une crise de douleur. Dans l'abandon de son d�sespoir, l'enfant lui raconta une histoire navrante: un homme de quarante ans, riche, mari�, et dont la femme, jeune et charmante �tait l�, l'avait violent�e � la campagne, sans qu'elle s�t ni os�t se d�fendre. Cet aveu terrifia Elisabeth; elle s'accusa comme si elle s'�tait sentie complice; ses pr�f�rences pour Christine la d�solaient, et elle pensait que, si elle avait gard� Ren�e pr�s d'elle, la pauvre enfant n'aurait pas succomb�. D�s lors, pour chasser ce remords cuisant, dont sa nature tendre exag�rait encore la souffrance, elle soutint la coupable: Elle amortit la col�re du p�re, auquel elles apprirent toutes deux l'horrible v�rit� par l'exc�s m�me de leurs pr�cautions; elle inventa, dans l'effarement de sa sollicitude, cet �trange projet de mariage, qui lui semblait tout arranger, apaiser le p�re, faire rentrer Ren�e dans le monde des femmes honn�tes, et dont elle voulait ne pas voir le c�t� honteux ni les cons�quences fatales.</p><p>Jamais on ne sut comment Mme Sidonie flaira cette bonne affaire. L'honneur des B�raud avait tra�n� dans son panier, avec les prot�ts de toutes les filles de Paris. Quand elle connut l'histoire, elle imposa presque son fr�re, dont la femme agonisait. La tante Elisabeth finit par croire qu'elle �tait l'oblig�e de cette dame si douce, si humble, qui se d�vouait � la malheureuse Ren�e, jusqu'� lui choisir un mari dans sa famille. La premi�re entrevue de la tante et de Saccard eut lieu dans l'entresol de la rue du Faubourg-Poissonni�re. L'employ�, qui �tait arriv� par la porte coch�re de la rue Papillon, comprit, en voyant venir Mme Aubertot par la boutique et le petit escalier, le m�canisme ing�nieux des deux entr�es. Il fut plein de tact et de convenance. Il traita le mariage comme une affaire, mais en homme du monde qui r�glerait ses dettes de jeu. La tante Elisabeth �tait beaucoup plus frissonnante que lui; elle balbutiait, elle n'osait parler des cent mille francs qu'elle avait promis.</p><p>Ce fut lui qui entama le premier la question argent, de l'air d'un avou� discutant le cas d'un client. Selon lui, cent mille francs �taient un apport ridicule pour le mari de mademoiselle Ren�e. Il appuyait un peu sur ce mot � mademoiselle �. M. B�raud du Ch�tel m�priserait davantage un gendre pauvre; il l'accuserait d'avoir s�duit sa fille pour sa fortune, peut-�tre m�me aurait-il l'id�e de faire secr�tement une enqu�te. Mme Aubertot, effray�e, effar�e par la parole calme et polie de Saccard, perdit la t�te et consentit � doubler la somme, quand il eut d�clar� qu'� moins de deux cent mille francs, il n'oserait jamais demander Ren�e, ne voulant pas �tre pris pour un indigne chasseur de dot. La bonne dame, partit toute troubl�e, ne sachant plus ce que elle devait penser d'un gar�on qui avait de telles indignations et qui acceptait un pareil march�.</p><p>Cette premi�re entrevue fut suivie d'une visite officielle que la tante Elisabeth fit � Aristide Saccard, � son appartement de la rue Payenne. Cette fois, elle venait au nom de M. B�raud. L'ancien magistrat avait refus� de voir � cet homme�, comme il appelait le s�ducteur de sa fille, tant qu'il ne serait pas mari� avec Ren�e, � laquelle il avait d'ailleurs �galement d�fendu sa porte. Mme Aubertot avait de pleins pouvoirs pour traiter. Elle parut heureuse du luxe de l'employ�; elle avait craint que le fr�re de cette Mme Sidonie, aux jupes frip�es, ne f�t un goujat. Il la re�ut, drap� dans une d�licieuse robe de chambre. C'�tait l'heure o� les aventuriers du 2 D�cembre, apr�s avoir pay� leurs dettes, jetaient dans les �gouts leurs bottes �cul�es, leurs redingotes blanchies aux coutures, rasaient leur barbe de huit jours, et devenaient des hommes comme il faut. Saccard entrait enfin dans la bande, il se nettoyait les ongles et ne se lavait plus qu'avec des poudres et des parfums inestimables. Il fut galant; il changea de tactique, se montra d'un d�sint�ressement prodigieux. Quand la vieille dame parla du contrat, il fit un geste, comme pour dire que peu lui importait. Depuis huit jours, il feuilletait le Code, il m�ditait sur cette grave question, dont d�pendait dans l'avenir sa libert� de tripoteur d'affaires.</p><p>- Par gr�ce, dit-il, finissons-en avec cette d�sagr�able question d'argent... Mon avis est que mademoiselle Ren�e doit rester ma�tresse de sa fortune et moi ma�tre de la mienne. Le notaire arrangera cela.</p><p>La tante Elisabeth approuva cette fa�on de voir; elle tremblait que ce gar�on, dont elle sentait vaguement la main de fer, ne voul�t mettre les doigts dans la dot de sa ni�ce. Elle parla ensuite de cette dot.</p><p>- Mon fr�re, dit-elle, a une fortune qui consiste surtout en propri�t�s et en immeubles. Il n'est pas homme � punir sa fille en rognant la part qu'il lui destinait. Il lui donne une propri�t� dans la Sologne estim�e � trois cent mille francs, ainsi qu'une maison, situ�e � Paris, qu'on �value environ � deux cent mille francs.</p><p>Saccard fut �bloui; il ne s'attendait pas � un tel chiffre; il se tourna � demi pour ne pas laisser voir le flot de sang qui lui montait au visage.</p><p>- Cela fait cinq cent mille francs, continua la tante; mais je ne dois pas vous cacher que la propri�t� de la Sologne ne rapporte que deux pour cent.</p><p>Il sourit, il r�p�ta son geste de d�sint�ressement, voulant dire que cela ne pouvait le toucher, puisqu'il refusait de s'immiscer dans la fortune de sa femme. Il avait, dans son fauteuil, une attitude d'adorable indiff�rence, distrait, jouant du pied avec sa pantoufle, paraissant �couter par pure politesse. Mme Aubertot, avec sa bont� d'�me ordinaire, parlait difficilement, choisissait les termes pour ne pas le blesser. Elle reprit:</p><p>- Enfin, je veux faire un cadeau � Ren�e. Je n'ai pas d'enfant, ma fortune reviendra un jour � mes ni�ces, et ce n'est pas parce que l'une d'elles est dans les larmes, que je fermerai aujourd'hui la main. Celui de Ren�e consiste en vastes terrains situes du c�t� de Charonne, que je crois pouvoir �valuer � deux cent mille francs. Seulement...</p><p>Au mot de terrain, Saccard avait eu un l�ger tressaillement. Sous son indiff�rence jou�e, il �coutait avec une attention profonde. La tante Elisabeth se troublait, ne trouvait sans doute pas la phrase, et, en rougissant:</p><p>- Seulement, continua-t-elle, je d�sire que la propri�t� de ces terrains soit report�e sur la t�te du premier enfant de Ren�e. Vous comprendrez mon intention, je ne veux pas que cet enfant puisse un jour �tre � votre charge. Dans le cas o� il mourrait, Ren�e resterait seule propri�taire.</p><p>Il ne broncha pas, mais ses sourcils tendus annon�aient une grande pr�occupation int�rieure. Les terrains de Charonne �veillaient en lui un monde d'id�es. Mme Aubertot crut l'avoir bless� en parlant de l'enfant de Ren�e, et elle restait interdite, ne sachant comment reprendre l'entretien.</p><p>- Vous ne m'avez pas dit dans quelle rue se trouve l'immeuble de deux cent mille francs? demanda-t-il, en reprenant son ton de bonhomie souriante.</p><p>- Rue de la P�pini�re, r�pondit-elle, presque au coin de la rue d'Astorg.</p><p>Cette simple phrase produisit sur lui un effet d�cisif. Il ne fut plus ma�tre de son ravissement; il rapprocha son fauteuil, et avec sa volubilit� proven�ale, d'une voix c�line:</p><p>- Ch�re dame, est-ce bien fini, parlerons-nous encore de ce maudit argent?... Tenez, je veux me confesser en toute franchise, car je serais au d�sespoir si je ne m�ritais pas votre estime. J'ai perdu ma femme derni�rement, j'ai deux enfants sur les bras, je suis pratique et raisonnable. En �pousant votre ni�ce, je fais une bonne affaire pour tout le monde. S'il vous reste quelques pr�ventions contre moi, vous me pardonnerez plus tard, lorsque j'aurai s�ch� les larmes de chacun et enrichi jusqu'� mes arri�re-neveux. Le succ�s est une flamme dor�e qui purifie tout. Je veux que M. B�raud lui-m�me me tende la main et me remercie...</p><p>Il s'oubliait. Il parla longtemps ainsi avec un cynisme railleur qui per�ait par instants sous son air bonhomme. Il mit en avant son fr�re le d�put�, son p�re le receveur particulier de Plassans. Il finit par faire la conqu�te de la tante Elisabeth, qui voyait avec une joie involontaire, sous les doigts de cet habile homme, le drame dont elle souffrait depuis un mois, se terminer en une com�die presque gaie. Il fut convenu qu'on irait chez le notaire le lendemain.</p><p>D�s que Mme Aubertot se fut retir�e, il se rendit � l'H�tel de Ville, y passa la journ�e � fouiller certains documents connus de lui. Chez le notaire, il �leva une difficult�, il dit que la dot de Ren�e ne se composant que de biens-fonds, il craignait pour elle beaucoup de tracas, et qu'il croyait sage de vendre au moins l'immeuble de la rue de la P�pini�re pour lui constituer une rente sur le grand-livre. Mme Aubertot voulut en r�f�rer � M. B�raud du Ch�tel, toujours clo�tr� dans son appartement. Saccard se remit en course jusqu'au soir. Il alla rue de la P�pini�re, il courut Paris de l'air songeur d'un g�n�ral � la veille d'une bataille d�cisive. Le lendemain, Mme Aubertot dit que M. B�raud du Ch�tel s'en remettait compl�tement � elle. Le contrat fut r�dig� sur les bases d�j� d�battues. Saccard apportait deux cent mille francs, Ren�e avait en dot la propri�t� de la Sologne et l'immeuble de la rue de la P�pini�re, qu'elle s'engageait � vendre; en outre, en cas de mort de son premier enfant, elle restait seule propri�taire des terrains de Charonne que lui donnait sa tante. Le contrat fut �tabli sur le r�gime de la s�paration des biens qui conserve aux �poux l'enti�re administration de leur fortune. La tante Elisabeth, qui �coutait attentivement le notaire, parut satisfaite de ce r�gime dont les dispositions semblaient assurer l'ind�pendance de sa ni�ce, en mettant sa fortune � l'abri de toute tentative. Saccard avait un vague sourire, en voyant la bonne dame approuver chaque clause d'un signe de t�te. Le mariage fut fix� au terme le plus court.</p><p>Quand tout fut r�gl�, Saccard alla c�r�monieusement annoncer � son fr�re Eug�ne son union avec Mlle Ren�e B�raud du Ch�tel. Ce coup de ma�tre �tonna le d�put�. Comme il laissait voir sa sut prise:</p><p>- Tu m'as dit de chercher, dit l'employ�, j'ai cherch� et j'ai trouv�.</p><p>Eug�ne, d�rout� d'abord, entrevit alors la v�rit�. Et d'une voix charmante:</p><p>- Allons, tu es un homme habile... Tu viens me demander pour t�moin, n'est- ce pas? Compte sur moi... S'il le faut, je m�nerai � ta noce tout le c�t� droit du Corps l�gislatif; �a te poserait joliment...</p><p>Puis, comme il avait ouvert la porte, d'un ton plus bas:</p><p>- Dis?... Je ne veux pas trop me compromettre en ce moment, nous avons une loi fort dure � faire voter... La grossesse, au moins, n'est pas trop avanc�e?</p><p>Saccard lui jeta un regard si aigu qu'Eug�ne se dit en refermant la porte � Voil� une plaisanterie qui me co�terait cher si je n'�tais pas un Rougon.�</p><p>Le mariage eut lieu dans l'�glise Saint-Louis-en-l'Ile. Saccard et Ren�e ne se virent que la veille de ce grand jour. La sc�ne se passa le soir, � la tomb�e de la nuit, dans une salle basse de l'h�tel B�raud. Ils s'examin�rent curieusement. Ren�e, depuis qu'on n�gociait son mariage, avait retrouv� son allure d'�cervel�e, sa t�te folle. C'�tait une grande fille, d'une beaut� exquise et turbulente, qui avait pouss� librement dans ses caprices de pensionnaire. Elle trouva Saccard petit, laid, mais d'une laideur tourment�e et intelligente qui ne lui d�plut pas; il fut, d'ailleurs, parfait de ton et de mani�res. Lui fit une l�g�re grimace en l'apercevant; elle lui sembla sans doute trop grande, plus grande que lui. Ils �chang�rent quelques paroles sans embarras. Si le p�re s'�tait trouv� l�, il aurait pu croire, en effet, qu'ils se connaissaient depuis longtemps, qu'ils avaient derri�re eux quelque faute commune. La tante Elisabeth, pr�sente � l'entretien, rougissait pour eux.</p><p>Le lendemain du mariage, dont la pr�sence d'Eug�ne Rougon, mis en vue par un r�cent discours, fit un �v�nement dans l'�le Saint-Louis, les deux nouveaux �poux furent enfin admis en pr�sence de M. B�raud du Ch�tel. Ren�e pleura en retrouvant son p�re vieilli, plus grave et plus morne. Saccard, que rien jusque-l� n'avait d�contenanc�, fut glac� par la froideur et le demi-jour de l'appartement, par la s�v�rit� triste de ce grand vieillard, dont l'oeil per�ant lui sembla fouiller sa conscience jusqu'au fond. L'ancien magistrat baisa lentement sa fille sur le front, comme pour lui dire qu'il lui pardonnait, et, se tournant vers son gendre:</p><p>- Monsieur, lui dit-il simplement, nous avons beaucoup souffert. Je compte que vous nous ferez oublier vos torts.</p><p>Il lui tendit la main. Mais Saccard resta frissonnant. Il pensait que, si M. B�raud du Ch�tel n'avait pas pli� sous la douleur tragique de Ren�e, il aurait d'un regard, d'un effort, mis � n�ant les manoeuvres de Mme Sidonie. Celle-ci, apr�s avoir rapproch� son fr�re de la tante Elisabeth, s'�tait prudemment effac�e. Elle n'�tait pas m�me venue au mariage. Il se montra tr�s rond avec le vieillard, ayant lu dans son regard une surprise � voir le s�ducteur de sa fille petit, laid, �g� de quarante ans. Les nouveaux mari�s furent oblig�s de passer les premi�res nuits � l'h�tel B�raud. On avait, depuis deux mois, �loign� Christine, pour que cette enfant de quatorze ans ne soup�onn�t rien du drame qui se passait dans cette maison calme et douce comme un clo�tre. Lorsqu'elle revint, elle resta tout interdite devant le mari de sa soeur, qu'elle trouva, elle aussi, vieux et laid. Ren�e seule ne paraissait pas trop s'apercevoir de l'�ge ni de la figure chafouine de son mari. Elle le traitait sans m�pris comme sans tendresse, avec une tranquillit� absolue, o� per�ait seulement parfois une pointe d'ironique d�dain. Saccard se carrait, se mettait chez lui, et r�ellement, par sa verve, par sa rondeur, il gagnait peu � peu l'amiti� de tout le monde. Quand ils partirent, pour aller occuper un superbe appartement, dans une maison neuve de la rue de Rivoli, le regard de M. B�raud du Ch�tel n'avait d�j� plus d'�tonnement, et la petite Christine jouait avec son beau-fr�re comme avec un camarade. Ren�e �tait alors enceinte de quatre mois; son mari allait l'envoyer � la campagne, comptant mentir ensuite sur l'�ge de l'enfant, lorsque, selon les pr�visions de Mme Sidonie, elle fit une fausse couche. Elle s'�tait tellement serr�e pour dissimuler sa grossesse, qui, d'ailleurs, disparaissait sous l'ampleur de ses jupes, qu'elle fut oblig�e de garder le lit pendant plusieurs semaines.</p><p>Il fut ravi de l'aventure; la fortune lui �tait enfin fid�le il avait fait un march� d'or, une dot superbe, une femme belle � le faire d�corer en six mois, et pas la moindre charge. On lui avait achet� deux cent mille francs son nom pour un foetus que la m�re ne voulut pas m�me voir. D�s lors, il songea avec amour aux terrains de Charonne. Mais, pour le moment, il accordait tous ses soins � une sp�culation qui devait �tre la base de sa fortune.</p><p>Malgr� la grande situation de la famille de sa femme, il ne donna pas imm�diatement sa d�mission d'agent voyer. Il parla de travaux � finir, d'occupations � chercher. En r�alit�, il voulait rester jusqu'� la fin sur le champ de bataille o� il jouait son premier coup de cartes. Il �tait chez lui, il pouvait tricher plus � son aise.</p><p>Le plan de fortune de l'agent voyer �tait simple et pratique. Maintenant qu'il avait en main plus d'argent qu'il n'en avait jamais r�v� pour commencer ses op�rations, il comptait appliquer ses desseins en grand. Il connaissait son Paris sur le bout du doigt; il savait que la pluie d'or qui en battait les murs tomberait plus dru chaque jour. Les gens habiles n'avaient qu'� ouvrir les poches. Lui s'�tait mis parmi les habiles, en lisant l'avenir dans les bureaux de l'H�tel de Ville. Ses fonctions lui avaient appris ce qu'on peut voler dans l'achat et la vente des immeubles et des terrains. Il �tait au courant de toutes les escroqueries classiques il savait comment on revend pour un million ce qui a co�t� cinq cent mille francs; comment on paie le droit de crocheter les caisses de l'Etat, qui sourit et ferme les yeux ; comment, en faisant passer un boulevard sur le ventre d'un vieux quartier, on jongle, aux applaudissements de toutes les dupes, avec les maisons � six �tages. Et ce qui, � cette heure encore trouble, lorsque le chancre de la sp�culation n'en �tait qu'� la p�riode d'incubation, faisait de lui un terrible joueur, c'�tait qu'il en devinait plus long que ses chefs eux-m�mes sur l'avenir de moellons et de pl�tre qui �tait r�serv� � Paris. Il avait tant furet�, r�uni tant d'indices, qu'il aurait pu proph�tiser le spectacle qu'offriraient les nouveaux quartiers en 1870. Dans les rues, parfois, il regardait certaines maisons d'un air singulier, comme des connaissances dont le sort, connu de lui seul, le touchait profond�ment.</p><p>Deux mois avant la mort d'Ang�le, il l'avait men�e, un dimanche, aux buttes Montmartre. La pauvre femme adorait manger au restaurant; elle �tait heureuse, lorsque, apr�s une longue promenade, il l'attablait dans quelque cabaret de la banlieue. Ce jour-l�, ils d�n�rent au sommet des buttes, dans un restaurant dont les fen�tres s'ouvraient sur Paris, sur cet oc�an de maisons aux toits bleu�tres, pareils � des flots press�s emplissant l'immense horizon. Leur table �tait plac�e devant une des fen�tres. Ce spectacle des toits de Paris �gaya Saccard. Au dessert, il fit apporter une bouteille de bourgogne.</p><p>Il souriait � l'espace, il �tait d'une galanterie inusit�e. Et ses regards, amoureusement, redescendaient toujours sur cette mer vivante et pullulante, d'o� sortait la voix profonde des foules. On �tait � l'automne; la ville, sous le grand ciel p�le, s'alanguissait, d'un gris doux et tendre, piqu� �� et l� de verdures sombres, qui ressemblaient � de larges feuilles de n�nuphars nageant sur un lac; le soleil se couchait dans un nuage rouge, et, tandis que les fonds s'emplissaient d'une brume l�g�re, une poussi�re d'or, une ros�e d'or tombait sur la rive droite de la ville, du c�t� de la Madeleine et des Tuileries. C'�tait comme le coin enchant� d'une cit� des Mille et une Nuits, aux arbres d'�meraude, aux toits de saphir, aux girouettes de rubis. Il vint un moment o� le rayon qui glissait entre deux nuages fut si resplendissant, que les maisons sembl�rent flamber et se fondre comme un lingot d'or dans un creuset.</p><p>- Oh! vois, dit Saccard, avec un rire d'enfant, il pleut des pi�ces de vingt francs dans Paris!</p><p>Ang�le se mit � rire � son tour, en accusant ces pi�ces-l� de n'�tre pas faciles � ramasser. Mais son mari s'�tait lev�, et, s'accoudant sur la rampe de la fen�tre:</p><p>- C'est la colonne Vend�me, n'est-ce pas, qui brille l�-bas?... Ici, plus � droite, voil� la Madeleine... Un beau quartier, o� il y a beaucoup � faire... Ah! cette fois, tout va br�ler! Vois-tu?... On dirait que le quartier bout dans l'alambic de quelque chimiste.</p><p>Sa voix demeurait grave et �mue. La comparaison qu'il avait trouv�e parut le frapper beaucoup.</p><p>Il avait bu du bourgogne, il s'oublia, il continua, �tendant le bras pour montrer Paris � Ang�le, qui s'�tait �galement accoud�e � son c�t�:</p><p>- Oui, oui, j'ai bien dit, plus d'un quartier va fondre, et il restera de l'or aux doigts des gens qui chaufferont et remueront la cuve. Ce grand innocent de Paris! vois donc comme il est immense et comme il s'endort doucement! C'est b�te, ces grandes villes! Il ne se doute gu�re de l'arm�e de pioches qui l'attaquera un de ces beaux matins, et certains h�tels de la rue d'Anjou ne reluiraient pas si fort sous le soleil couchant, s'ils savaient qu'ils n'ont plus que trois ou quatre ans � vivre.</p><p>Ang�le croyait que son mari plaisantait. Il avait parfois le go�t de la plaisanterie colossale et inqui�tante. Elle riait, mais avec un vague effroi, de voir ce petit homme se dresser au-dessus du g�ant couch� � ses pieds, et lui montrer le poing, en pin�ant ironiquement les l�vres.</p><p>- On a d�j� commenc�, continua-t-il. Mais ce n'est qu'une mis�re. Regarde l�- bas, du c�t� des Halles, on a coup� Paris en quatre...</p><p>Et de sa main �tendue, ouverte et tranchante comme un coutelas, il fit signe de s�parer la ville en quatre parts.</p><p>- Tu veux parler de la rue de Rivoli et du nouveau boulevard que l'on perce, demanda sa femme.</p><p>- Oui, la grande crois�e de Paris, comme ils disent. Ils d�gagent le Louvre et l'H�tel de Ville. Jeux d'enfants que cela! C'est bon pour mettre le public en app�tit... Quand le premier r�seau sera fini, alors commencera la grande danse. Le second r�seau trouera la ville de toutes parts, pour rattacher les faubourgs au premier r�seau. Les tron�ons agoniseront dans le pl�tre... Tiens, suis un peu ma main. Du boulevard du Temple � la barri�re du Tr�ne, une entaille; puis de ce c�t�, une autre entaille, de la Madeleine � la plaine Monceau; et une troisi�me entaille dans ce sens, une autre dans celui-ci, une entaille l�, une entaille plus loin, des entailles partout. Paris hach� � coups de sabre, les veines ouvertes, nourrissant cent mille terrassiers et ma�ons, travers� par d'admirables voies strat�giques qui mettront les forts au coeur des vieux quartiers.</p><p>La nuit venait. Sa main s�che et nerveuse coupait toujours dans le vide. Ang�le avait un l�ger frisson, devant ce couteau vivant, ces doigts de fer qui hachaient sans piti� l'amas sans bornes des toits sombres. Depuis un instant, les brumes de l'horizon roulaient doucement des hauteurs, et elle s'imaginait entendre, sous les t�n�bres qui s'amassaient dans les creux, de lointains craquements, comme si la main de son mari e�t r�ellement fait les entailles dont il parlait, crevant Paris d'un bout � l'autre, brisant les poutres, �crasant les moellons, laissant derri�re elle de longues et affreuses blessures de murs croulants. La petitesse de cette main, s'acharnant sur une proie g�ante, finissait par inqui�ter; et, tandis qu'elle d�chirait sans effort les entrailles de l'�norme ville, on e�t dit qu'elle prenait un �trange reflet d'acier dans le cr�puscule bleu�tre.</p><p>- Il y aura un troisi�me r�seau, continua Saccard, au bout d'un silence, comme se parlant � lui-m�me; celui-l� est trop lointain, je le vois moins. Je n'ai trouv� que peu d'indices... Mais ce sera la folie pure, le galop infernal des millions, Paris so�l� et assomm�!</p><p>Il se tut de nouveau, les yeux fix�s ardemment sur la ville, o� les ombres roulaient de plus en plus �paisses. Il devait interroger cet avenir trop �loign� qui lui �chappait. Puis, la nuit se fit, la ville devint confuse, on l'entendit respirer largement, comme une mer dont on ne voit plus que la cr�te p�le des vagues. �� et l�, quelques murs blanchissaient encore; et, une � une, les flammes jaunes des becs de gaz piqu�rent les t�n�bres, pareilles � des �toiles s'allumant dans le noir d'un ciel d'orage.</p><p>Ang�le secoua son malaise et reprit la plaisanterie que son mari avait faite au dessert.</p><p>- Ah! bien, dit-elle avec un sourire, il en est tomb� de ces pi�ces de vingt francs! Voil� les Parisiens qui les comptent. Regarde donc les belles piles qu'on aligne � nos pieds!</p><p>Elle montrait les rues qui descendent en face des buttes Montmartre, et dont les becs de gaz semblaient empiler sur deux rangs leurs taches d'or.</p><p>- Et l�-bas, s'�cria-t-elle en d�signant du doigt un fourmillement d'astres, c'est s�rement la Caisse g�n�rale.</p><p>Ce mot fit rire Saccard. Ils rest�rent encore quelques instants � la fen�tre, ravis de ce ruissellement de � pi�ces de vingt francs �, qui finit par embraser Paris entier. L'agent voyer, en descendant de Montmartre, se repentit sans doute d'avoir tant caus�. Il accusa le bourgogne et pria sa femme de ne pas r�p�ter les � b�tises � qu'il avait dites; il voulait, disait-il, �tre un homme s�rieux.</p><p>Saccard, depuis longtemps, avait �tudi� ces trois r�seaux de rues et de boulevards, dont il s'�tait oubli� � exposer assez exactement le plan devant Ang�le. Quand cette derni�re mourut, il ne fut pas f�ch� qu'elle emport�t dans la terre ses bavardages des buttes Montmartre. L� �tait sa fortune, dans ces fameuses entailles que sa main avait faites au coeur de Paris, et il entendait ne partager son id�e avec personne, sachant qu'au jour du butin il y aurait bien assez de corbeaux planant au dessus de la ville �ventr�e. Son premier plan �tait d'acqu�rir � bon compte quelque immeuble qu'il saurait � l'avance condamn� � une expropriation prochaine, et de r�aliser un gros b�n�fice en obtenant une forte indemnit�. Il se serait peut-�tre d�cid� � tenter l'aventure sans un sou, � acheter l'immeuble � cr�dit pour ne toucher ensuite qu'une diff�rence, comme � la Bourse, lorsqu'il se remaria, moyennant cette prime de deux cent mille francs qui fixa et agrandit son plan. Maintenant, ses calculs �taient faits: il achetait � sa femme, sous le nom d'un interm�diaire, sans para�tre aucunement, la maison de la rue de la P�pini�re, et triplait sa mise de fonds, gr�ce � sa science acquise dans les couloirs de 1'H�tel de Ville, et � ses bons rapports avec certains personnages influents. S'il avait tressailli lorsque la tante Elisabeth lui avait indiqu� l'endroit o� se trouvait la maison, c'est qu'elle �tait situ�e au beau milieu du trac� d'une voie dont on ne causait encore que dans le cabinet du pr�fet de la Seine. Cette voie, le boulevard Malesherbes l'emportait tout enti�re. C'�tait un ancien projet de Napol�on 1er qu'on songeait � mettre � ex�cution, � pour donner, disaient les gens graves, un d�bouch� normal � des quartiers perdus derri�re un d�dale de rues �troites, sur les escarpements des coteaux qui limitaient Paris �. Cette phrase officielle n'avouait naturellement pas l'int�r�t que l'empire avait � la danse des �cus, � ces d�blais et � ces remblais formidables qui tenaient les ouvriers en haleine. Saccard s'�tait permis, un jour, de consulter, chez le pr�fet, ce fameux plan de Paris sur lequel � une main auguste � avait trac� � l'encre rouge les principales voies du deuxi�me r�seau. Ces sanglants traits de plume entaillaient Paris plus profond�ment encore que la main de l'agent voyer. Le boulevard Malesherbes, qui abattait des h�tels superbes, dans les rues d'Anjou et de la Ville-l'Ev�que, et qui n�cessitait des travaux de terrassement consid�rables, devait �tre trou� un des premiers. Quand Saccard alla visiter l'immeuble de la rue de la P�pini�re, il songea � cette soir�e d'automne, � ce d�ner qu'il avait fait avec Ang�le sur les buttes Montmartre, et pendant lequel il �tait tomb�, au soleil couchant, une pluie si drue de louis d'or sur le quartier de la Madeleine. Il sourit ; il pensa que le nuage radieux avait crev� chez lui, dans sa cour, et qu'il allait ramasser les pi�ces de vingt francs.</p><p>Tandis que Ren�e, install�e luxueusement dans l'appartement de la rue de Rivoli, au milieu de ce Paris nouveau dont elle allait �tre une des reines, m�ditait ses futures toilettes et s'essayait � sa vie de grande mondaine, son mari soignait d�votement sa premi�re grande affaire. Il lui achetait d'abord la maison de la rue de la P�pini�re, gr�ce � l'interm�diaire d'un certain Larsonneau, qu'il avait rencontr� furetant comme lui dans les bureaux de l'H�tel de Ville, mais qui avait eu la b�tise de se laisser surprendre un jour qu'il visitait les tiroirs du pr�fet. Larsonneau s'�tait �tabli agent d'affaires, au fond d'une cour noire et humide du bas de la rue Saint-Jacques. Son orgueil, ses convoitises y souffraient cruellement. Il se trouvait au m�me point que Saccard avant son mariage; il avait, disait-il, invent�, lui aussi, � une machine � pi�ces de cent sous �; seulement les premi�res avances lui manquaient pour tirer parti de son invention. Il s'entendit � demi-mot avec son ancien coll�gue, et il travailla si bien qu'il eut la maison pour cent cinquante mille francs. Ren�e, au bout de quelques mois, avait d�j� de gros besoins d'argent. Le mari n'intervint que pour autoriser sa femme � vendre. Quand le march� fut conclu, elle le pria de placer en son nom cent mille francs qu'elle lui remit en toute confiance, pour le toucher sans doute et lui faire fermer les yeux sur les cinquante mille francs qu'elle gardait en poche. Il sourit d'un air fin; il entrait dans ses calculs qu'elle jet�t l'argent par les fen�tres; ces cinquante mille francs, qui allaient dispara�tre en dentelles et en bijoux, devaient lui rapporter, � lui, le cent pour cent, il poussa l'honn�tet�, tant il �tait satisfait de sa premi�re affaire, jusqu'� placer r�ellement les cent mille francs de Ren�e et � lui remettre les titres de rente. Sa femme ne pouvait les ali�ner, il �tait certain de les retrouver au nid s'il en avait jamais besoin.</p><p>- Ma ch�re, ce sera pour vos chiffons, dit-il galamment.</p><p>Quand il poss�da la maison, il eut l'habilet�, en un mois, de la faire revendre deux fois � des pr�te-noms, en grossissant chaque fois le prix d'achat. Le dernier acqu�reur ne la paya pas moins de trois cent mille francs. Pendant ce temps, Larsonneau, qui seul paraissait � titre de repr�sentant des propri�taires successifs, travaillait les locataires. Il refusait impitoyablement de renouveler les baux � moins qu'on ne consent�t � des augmentations formidables de loyer. Les locataires, qui avaient vent de l'expropriation prochaine, �taient au d�sespoir; ils finissaient par accepter l'augmentation, surtout lorsque Larsonneau ajoutait, d'un air conciliant, que cette augmentation serait fictive pendant les cinq premi�res ann�es. Quant aux locataires qui firent les m�chants, ils furent remplac�s par des cr�atures auxquelles on donna le logement pour rien et qui sign�rent tout ce qu'on voulut; l�, il y eut double b�n�fice: le loyer fut augment�, et l'indemnit� r�serv�e au locataire pour son bail dut revenir � Saccard. Mme Sidonie voulut aider son fr�re, en �tablissant dans une des boutiques du rez-de-chauss�e un d�p�t de pianos. Ce fut � cette occasion que Saccard et Larsonneau, pris de fi�vre, all�rent un peu loin: ils invent�rent des livres de commerce, ils falsifi�rent des �critures, pour �tablir la vente des pianos sur un chiffre �norme. Pendant plusieurs nuits, ils griffonn�rent ensemble. Ainsi travaill�e, la maison tripla de valeur. Gr�ce au dernier acte de vente, gr�ce aux augmentations de loyer, aux faux locataires et au commerce de Mme Sidonie, elle pouvait �tre estim�e � cinq cent mille francs devant la commission des indemnit�s.</p><p>Les rouages de l'expropriation, de cette machine puissante qui, pendant quinze ans, a boulevers� Paris, soufflant la fortune et la ruine, sont des plus simples. D�s qu'une voie nouvelle est d�cr�t�e, les agents voyers dressent le plan parcellaire et �valuent les propri�t�s. D'ordinaire, pour les immeubles, apr�s enqu�te, ils capitalisent la location totale et peuvent ainsi donner un chiffre approximatif. La commission des indemnit�s, compos�e de membres du conseil municipal, fait toujours une offre inf�rieure � ce chiffre, sachant que les int�ress�s r�clameront davantage, et qu'il y aura concession mutuelle. Quand ils ne peuvent s'entendre, l'affaire est port�e devant un jury qui se prononce souverainement sur l'offre de la Ville et la demande du propri�taire ou du locataire expropri�.</p><p>Saccard, rest� � l'H�tel de Ville pour le moment d�cisif, eut un instant l'impudence de vouloir se faire d�signer, lorsque les travaux du boulevard Malesherbes commenc�rent, et d'estimer lui-m�me sa maison. Mais il craignit de paralyser par l� son influence sur les membres de la commission des indemnit�s. Il fit choisir un de ses coll�gues, un jeune homme doux et souriant, nomm� Michelin, et dont la femme, d'une adorable beaut�, venait parfois excuser son mari aupr�s de ses chefs, lorsqu'il s'absentait pour cause d'indisposition. Il �tait indispos� tr�s souvent. Saccard avait remarqu� que la jolie Mme Michelin, qui se glissait si humblement par les portes entreb�ill�es, �tait une toute-puissance; Michelin gagnait de l'avancement � chacune de ses maladies, il faisait son chemin en se mettant au lit. Pendant une de ses absences, comme il envoyait sa femme presque tous les matins donner de ses nouvelles � son bureau, Saccard le rencontra deux fois sur les boulevards ext�rieurs, fumant un cigare, de l'air tendre et ravi qui ne le quittait jamais. Cela lui inspira de la sympathie pour ce bon jeune homme, pour cet heureux m�nage si ing�nieux et si pratique. Il avait l'admiration de toutes les � machines � pi�ces de cent sous � habilement exploit�es. Quand il eut fait d�signer Michelin, il alla voir sa charmante femme, voulut la pr�senter � Ren�e, parla devant elle de son fr�re le d�put�, l'illustre orateur. Mme Michelin comprit.</p><p>A partir de ce jour, son mari garda pour son coll�gue ses sourires les plus recueillis. Celui-ci, qui ne voulait pas mettre le digne gar�on dans ses confidences, se contenta de se trouver l�, comme par hasard, le jour o� il proc�da � l'�valuation de l'immeuble de la rue de la P�pini�re. Il l'aida. Michelin, la t�te la plus nulle et la plus vide qu'on p�t imaginer, se conforma aux instructions de sa femme, qui lui avait recommand� de contenter M. Saccard en toutes choses. Il ne soup�onna rien, d'ailleurs; il crut que l'agent voyer �tait press� de lui faire b�cler sa besogne pour l'emmener au caf�. Les baux, les quittances de loyer, les fameux livres de Mme Sidonie pass�rent des mains de son coll�gue sous ses yeux, sans qu'il e�t le temps seulement de v�rifier les chiffres, que celui-ci �non�ait tout haut. Larsonneau �tait l�, qui traitait son complice en �tranger.</p><p>- Allez, mettez cinq cent mille francs, finit par dire Saccard. La maison vaut davantage... D�p�chons, je crois qu'il va y avoir un mouvement du personnel � l'H�tel de Ville, et je veux vous en parler pour que vous pr�veniez votre femme.</p><p>L'affaire fut ainsi enlev�e. Mais il avait encore des craintes. Il redoutait que ce chiffre de cinq cent mille francs ne par�t un peu gros � la commission des indemnit�s, pour une maison qui n'en valait notoirement que deux cent mille. La hausse formidable sur les immeubles n'avait pas encore eu lieu. Une enqu�te lui aurait fait courir le risque de s�rieux d�sagr�ments. Il se rappelait cette phrase de son fr�re: � Pas de scandale trop bruyant, ou je te supprime �; et il savait Eug�ne homme � ex�cuter sa menace. Il s'agissait de rendre aveugles et bienveillants ces messieurs de la commission. Il jeta les yeux sur deux hommes influents dont il s'�tait fait des amis par la fa�on dont il les saluait dans les corridors lorsqu'il les rencontrait. Les trente-six membres du conseil municipal �taient choisis avec soin de la main m�me de l'empereur, sur la pr�sentation du pr�fet, parmi les s�nateurs, les d�put�s, les avocats, les m�decins, les grands industriels qui s'agenouillaient le plus d�votement devant le pouvoir; mais, entre tous, le baron Gouraud et M. Toutin-Laroche m�ritaient la bienveillance des Tuileries par leur ferveur.</p><p>Tout le baron Gouraud tenait dans cette courte biographie fait baron par Napol�on 1er, en r�compense de biscuits avari�s fournis � la Grande Arm�e, il avait tour � tour �t� pair sous Louis XVlII, sous Charles X, sous Louis- Philippe et il �tait s�nateur sous Napol�on III. C'�tait un adorateur du tr�ne, des quatre planches dor�es recouvertes de velours; peu lui importait l'homme qui s'y trouvait assis. Avec son ventre �norme, sa face de boeuf, son allure d'�l�phant, il �tait d'une coquinerie charmante; il se vendait avec majest� et commettait les plus grosses infamies au nom du devoir et de la conscience. Mais cet homme �tonnait encore plus par ses vices. Il courait sur lui des histoires qu'on ne pouvait raconter qu'� l'oreille. Ses soixante-dix-huit ans fleurissaient en pleine d�bauche monstrueuse. A deux reprises, on avait d� �touffer de sales aventures, pour qu'il n'all�t pas tra�ner son habit brod� de s�nateur sur les bancs de la cour d'assises.</p><p>M. Toutin-Laroche, grand et maigre, ancien inventeur d'un m�lange de suif et de st�arine pour la fabrication des bougies, r�vait le S�nat. Il s'�tait fait l'ins�parable du baron Gouraud; il se frottait � lui, avec l'id�e vague que cela lui porterait bonheur. Au fond, il �tait tr�s pratique, et s'il e�t trouv� un fauteuil de s�nateur � acheter il en aurait �prement d�battu le prix. L'empire allait mettre en vue cette nullit� avide, ce cerveau �troit qui avait le g�nie des tripotages industriels. Il vend�t le premier son nom � une compagnie v�reuse, � une de ces soci�t�s qui pouss�rent comme des champignons empoisonn�s sur le fumier des sp�culations imp�riales. On put voir coll�e aux murs � cette �poque, une affiche portant en grosses lettres noires ces mots Soci�t� g�n�rale des ports du Maroc, et dans laquelle le nom de M. Toutin-Laroche, avec son titre de conseiller municipal, s'�talait, en t�te de liste des membres du conseil de surveillance, tous plus inconnus les uns que les autres. Ce proc�d�, dont on a abus� depuis, fit merveille; les actionnaires accoururent, bien que la question des ports du Maroc f�t peu claire et que les braves gens qui apportaient leur argent ne pussent expliquer eux-m�mes � quelle oeuvre on allait l'employer. L'affiche parlait superbement d'�tablir des stations commerciales le long de la M�diterran�e. Depuis deux ans, certains journaux c�l�braient cette op�ration grandiose, qu'ils d�claraient plus prosp�re tous les trois mois. Au conseil municipal, M. Toutin-Laroche passait pour un administrateur de premier m�rite; il �tait une des fortes t�tes de l'endroit, et sa tyrannie aigre sur ses coll�gues n'avait d'�gale que sa platitude d�vote devant le pr�fet. Il travaillait d�j� � la cr�ation d'une grande compagnie financi�re, le Cr�dit viticole, une caisse de pr�t pour les vignerons, dont il parlait avec r�ticences, des attitudes graves qui allumaient autour de lui les convoitises des imb�ciles.</p><p>Saccard gagna la protection de ces deux personnages, en leur rendant des services dont il feignit habilement d'ignorer l'importance. Il mit en rapport sa soeur et le baron, alors compromis dans une histoire des moins propres. Il la conduisit chez lui, sous le pr�texte de r�clamer son appui en faveur de la ch�re femme, qui p�titionnait depuis longtemps, afin d'obtenir une fourniture de rideaux pour les Tuileries. Mais il advint quand l'agent voyer les e�t laiss�s ensemble, que ce fut Mme Sidonie qui promit au baron de traiter avec certaines gens, assez maladroits pour ne pas �tre honor�s de l'amiti� qu'un s�nateur avait daign� t�moigner � leur enfant, une petite fille d'une dizaine d'ann�es. Saccard agit lui-m�me aupr�s de M. Toutin-Laroche; il se m�nagea une entrevue avec lui dans un corridor et mit la conversation sur le fameux Cr�dit viticole. Au bout de cinq minutes, le grand administrateur effar�, stup�fait des choses �tonnantes qu'il entendait, prit sans fa�on l'employ� � son bras et le retint pendant une heure dans le couloir. Saccard lui souffla des m�canismes financiers prodigieux d'ing�niosit�. Quand M. Toutin-Laroche le quitta, il lui serra la main d'une fa�on expressive, avec un clignement d'yeux franc-ma�onnique.</p><p>- Vous en serez, murmura-t-il, il faut que vous en soyez.</p><p>Il fut sup�rieur dans toute cette affaire. Il poussa la prudence jusqu'� ne pas rendre le baron Gouraud et M. Toutin-Laroche complices l'un de l'autre. Il les visita s�par�ment, leur glissa un mot � l'oreille en faveur d'un de ses amis qui allait �tre expropri�, rue de la P�pini�re; il eut bien soin de dire � chacun des deux comp�res qu'il ne parlerait de cette affaire � aucun autre membre de la commission, que c'�tait une chose en l'air, mais qu'il comptait sur toute sa bienveillance.</p><p>L'agent voyer avait eu raison de craindre et de prendre ses pr�cautions. Quand le dossier relatif � son immeuble arriva devant la commission des indemnit�s, il se trouva justement qu'un des membres habitait la rue d'Astorg et connaissait la maison. Ce membre se r�cria sur le chiffre de cinq cent mille francs, que, selon lui, on devait r�duire de plus de moiti�. Aristide avait eu l'impudence de faire demander sept cent mille francs. Ce jour-l�, M. Toutin- Laroche, d'ordinaire tr�s d�sagr�able pour ses coll�gues, �tait d'une humeur plus massacrante encore que de coutume. Il se f�cha, il prit la d�fense des propri�taires.</p><p>- Nous sommes tous propri�taires, messieurs, criait-il... L'empereur veut faire de grandes choses, ne l�sinons pas sur des mis�res... Cette maison doit valoir les cinq cent mille francs; c'est un de nos hommes, un employ� de la Ville, qui a fix� ce chiffre... Vraiment, on dirait que nous vivons dans la for�t de Bondy; vous verrez que nous finirons par nous soup�onner entre nous.</p><p>Le baron Gouraud, appesanti sur son si�ge, regardait du coin de l'oeil, d'un air surpris, M. Toutin-Laroche jetant feu et flamme en faveur du propri�taire de la rue de la P�pini�re. Il eut un soup�on. Mais, en somme, comme cette sortie violente le dispensait de prendre la parole, il se mit � hocher doucement la t�te, en signe d'approbation absolue. Le membre de la rue d'Astorg r�sistait, r�volt�, ne voulant pas plier devant les deux tyrans de la commission dans une question o� il �tait plus comp�tent que ces messieurs. Ce fut alors que M. Toutin-Laroche, ayant remarqu� les signes approbatifs du baron, s'empara vivement du dossier et dit d'une voix s�che:</p><p>- C'est bien. Nous �claircirons vos doutes... Si vous le permettez, je me charge de l'affaire, et le baron Gouraud fera l'enqu�te avec moi.</p><p>- Oui, oui, dit gravement le baron, rien de louche ne doit entacher nos d�cisions.</p><p>Le dossier avait d�j� disparu dans les vastes poches de M. Toutin-Laroche. La commission dut s'incliner. Sur le quai, comme ils sortaient, les deux comp�res se regard�rent sans rire. Ils se sentaient complices, ce qui redoublait leur aplomb. Deux esprits vulgaires eussent provoqu� une explication; eux continu�rent � plaider la cause des propri�taires, comme si on e�t pu les entendre encore, et � d�plorer l'esprit de m�fiance qui se glissait partout. Au moment o� ils allaient se quitter:</p><p>- Ah! j'oubliais, mon cher coll�gue, dit le baron avec un sourire, je pars tout � l'heure pour la campagne. Vous seriez bien aimable d'aller faire sans moi cette petite enqu�te... Et surtout ne me vendez pas, ces messieurs se plaignent de ce que je prends trop de vacances.</p><p>- Soyez tranquille, r�pondit M. Toutin-Laroche, je vais de ce pas rue de la P�pini�re.</p><p>Il rentra tranquillement chez lui, avec une pointe d'admiration pour le baron, qui d�nouait si joliment les situations d�licates. Il garda le dossier dans sa poche, et, � la s�ance suivante, il d�clara, d'un ton p�remptoire, au nom du baron et au sien, qu'entre l'offre de cinq cent mille francs et la demande de sept cent mille francs il fallait prendre un moyen terme et accorder six cent mille francs.</p><p>Il n'y eut pas la moindre opposition. Le membre de la rue d'Astorg, qui avait r�fl�chi sans doute, dit avec une grande bonhomie qu'il s'�tait tromp�: il avait cru qu'il s'agissait de la maison voisine.</p><p>Ce fut ainsi qu'Aristide Saccard remporta sa premi�re victoire. Il quadrupla sa mise de fonds et gagna deux complices. Une seule chose l'inqui�ta; lorsqu'il voulut an�antir les fameux livres de Mme Sidonie, il ne les trouva plus. Il courut chez Larsonneau, qui lui avoua carr�ment qu'il les avait, en effet, et qu'il les gardait. L'autre ne se f�cha pas; il sembla dire qu'il n'avait eu de l'inqui�tude que pour ce cher ami, beaucoup plus compromis que lui par ces �critures presque enti�rement de sa main, mais qu'il �tait rassur�, du moment o� elles se trouvaient en sa possession. Au fond, il e�t volontiers �trangl� le � cher ami �; il se souvenait d'une pi�ce fort compromettante, d'un inventaire faux, qu'il avait eu la b�tise de dresser, et qui devait �tre rest� dans l'un des registres. Larsonneau, pay� grassement, alla monter un cabinet d'affaires rue de Rivoli, o� il eut des bureaux meubl�s avec le luxe d'un appartement de fille. Saccard, apr�s avoir quitt� l'H�tel de Ville, pouvant mettre en branle un roulement de fonds consid�rable, se lan�a dans la sp�culation � outrance, tandis que Ren�e, gris�e, folle, emplissait Paris du bruit de ses �quipages, de l'�clat de ses diamants, du vertige de sa vie adorable et tapageuse.</p><p>Parfois, le mari et la femme, ces deux fi�vres chaudes de l'argent et du plaisir, allaient dans les brouillards glac�s de l'�le Saint-Louis. Il leur semblait qu'ils entraient dans une ville morte.</p><p>L'h�tel B�raud, b�ti vers le commencement du dix-septi�me si�cle, �tait une de ces constructions carr�es, noires et graves, aux �troites et hautes fen�tres, nombreuses au Marais, et qu'on loue � des pensionnats, � des fabricants d'eau de Seltz, � des entrepositaires de vins et d'alcools. Seulement, il �tait admirablement conserv�. Sur la rue Saint-Louis-en-l'Ile, il n'avait que trois �tages, des �tages de quinze � vingt pieds de hauteur. Le rez-de-chauss�e, plus �cras�, �tait perc� de fen�tres garnies d'�normes barres de fer, s'enfon�ant lugubrement dans la sombre �paisseur des murs, et d'une porte arrondie, presque aussi haute que large, � marteau de fonte, peinte en gros vert et garnie de clous �normes qui dessinaient des �toiles et des losanges sur les deux vantaux. Cette porte �tait typique, avec les bornes qui la flanquaient, renvers�es � demi et largement cercl�es de fer. On voyait qu'anciennement on avait m�nag� le lit d'un ruisseau, au milieu de la porte, entre les pentes l�g�res du cailloutage du porche; mais M. B�raud s'�tait d�cid� � boucher ce ruisseau en faisant bitumer l'entr�e ; ce fut, d'ailleurs, le seul sacrifice aux architectes modernes qu'il accepta jamais. Les fen�tres des �tages �taient garnies de minces rampes de fer forg�, laissant voir leurs crois�es colossales � fortes boiseries brunes et � petits carreaux verd�tres. En haut, devant les mansardes, le toit s'interrompait, la goutti�re continuait seule son chemin pour conduire les eaux de pluie aux tuyaux de descente. Et ce qui augmentait encore la nudit� aust�re de la fa�ade, c'�tait l'absence absolue de persiennes et de jalousies, le soleil ne venant en aucune saison sur ces pierres p�les et m�lancoliques. Cette fa�ade, avec son air v�n�rable, sa s�v�rit� bourgeoise, dormait solennellement dans le recueillement du quartier, dans le silence de la rue que les voitures ne troublaient gu�re.</p><p>A l'int�rieur de l'h�tel, se trouvait une cour carr�e, entour�e d'arcades, une r�duction de la place Royale, dall�e d'�normes pav�s, ce qui achevait de donner � cette maison morte l'apparence d'un clo�tre. En face du porche, une fontaine, une t�te de lion � demi effac�e, et dont on ne voyait plus que la gueule entrouverte jetait, par un tube de fer, une eau lourde et monotone, dans une auge verte de mousse, polie sur les bords par l'usure. Cette eau �tait glaciale. Des herbes poussaient entre les pav�s. L'�t�, un mince coin de soleil descendait dans la cour, et cette visite rare avait blanchi un angle de la fa�ade, au midi, tandis que les trois autres pans, moroses et noir�tres, �taient z�br�s de moisissures. L�, au fond de cette cour fra�che et muette comme un puits, �clair�e d'un jour blanc d'hiver, on se serait cru � mille lieues de ce nouveau Paris o� flambaient toutes les chaudes jouissances, dans le vacarme des millions.</p><p>Les appartements de l'h�tel avaient le calme triste, la solennit� froide de la cour. Desservis par un large escalier � rampe de fer, o� les pas et la toux des visiteurs sonnaient comme sous une vo�te d'�glise, ils s'�tendaient en longues enfilades de vastes et hautes pi�ces, dans lesquelles se perdaient de vieux meubles, de bois sombre et trapu; et le demi-jour n'�tait peupl� que par les personnages des tapisseries, dont on apercevait vaguement les grands corps bl�mes. Tout le luxe de l'ancienne bourgeoisie parisienne �tait l�, un luxe inusable et sans mollesse, des si�ges dont le ch�ne est recouvert � peine d'un peu d'�toupe, des lits aux �toffes rigides, des bahuts � linge o� la rudesse des planches compromettrait singuli�rement la fr�le existence des robes modernes. M. B�raud du Ch�tel avait choisi son appartement dans la partie la plus noire de l'h�tel, entre la rue et la cour, au premier �tage. Il se trouvait l� dans un cadre merveilleux de recueillement, de silence et d'ombre. Quand il poussait les portes, traversant la solennit� des pi�ces de son pas lent et grave, on l'e�t pris pour un de ces membres des vieux parlements dont on voyait les portraits accroch�s aux murs, rentrant chez lui tout songeur apr�s avoir discut� et refus� de signer un �dit du roi.</p><p>Mais dans cette maison morte, dans ce clo�tre, il y avait un nid chaud et vibrant, un trou de soleil et de gaiet�, un coin d'adorable enfance, de grand air, de lumi�re large. Il fallait monter une foule de petits escaliers, filer le long de dix � douze corridors, redescendre, remonter encore, faire un v�ritable voyage, et l'on arrivait enfin � une vaste chambre, � une sorte de belv�d�re b�ti sur le toit, derri�re l'h�tel, au-dessus du quai de B�thune. Elle �tait en plein midi. La fen�tre s'ouvrait si grande, que le ciel, avec tous ses rayons, tout son air, tout son bleu, semblait y entrer. Perch�e comme un pigeonnier, elle avait de longues caisses de fleurs, une immense voli�re, et pas un meuble. On avait simplement �tal� une natte sur le carreau. C'�tait la � chambre des enfants �. Dans tout l'h�tel, on la connaissait, on la d�signait sous ce nom. La maison �tait si froide, la cour si humide, que la tante Elisabeth avait redout� pour Christine et Ren�e ce souffle frais qui tombait des murs; maintes fois, elle avait grond� les gamines qui couraient sous les arcades et qui prenaient plaisir � tremper leurs petits bras dans l'eau glac�e de la fontaine. Alors, l'id�e lui �tait venue de faire disposer pour elles ce grenier perdu, le seul coin o� le soleil entr�t et se r�jou�t, solitaire, depuis bient�t deux si�cles, au milieu des toiles d'araign�es. Elle leur donna une natte, des oiseaux, des fleurs. Les gamines furent enthousiasm�es. Pendant les vacances, Ren�e vivait l�, dans le bain jaune de ce bon soleil, qui semblait heureux de la toilette qu'on avait faite � sa retraite et des deux t�tes blondes qu'on lui envoyait. La chambre devint un paradis, toute r�sonnante du chant des oiseaux et du babil des petites. On la leur avait c�d�e en toute propri�t�. Elles disaient � notre chambre �; elles �taient chez elles; elles allaient jusqu'� s'y enfermer � clef pour se bien prouver qu'elles en �taient les uniques ma�tresses. Quel coin de bonheur! Un massacre de joujoux r�lait sur la natte, dans le soleil clair.</p><p>Et la grande joie de la chambre des enfants �tait encore le vaste horizon. Des autres fen�tres de l'h�tel, on ne voyait en face de soi que des murs noirs, � quelques pieds. Mais, de celle-ci, on apercevait tout ce bout de Seine, tout ce bout de Paris qui s'�tend de la Cit� au pont de Bercy, plat et immense, et qui ressemble � quelque originale cit� de Hollande. En bas, sur le quai de B�thune, il y avait des baraques de bois � moiti� effondr�es, des entassements de poutres et de toits crev�s, parmi lesquels les enfants s'amusaient souvent � regarder courir des rats �normes, qu'elles redoutaient vaguement de voir grimper le long des hautes murailles. Mais, au-del�, l'enchantement commen�ait. L'estacade, �tageant ses madriers, ses contreforts de cath�drale gothique, et le pont de Constantine, l�ger, se balan�ant comme une dentelle sous les pieds des passants se coupaient � angle droit, paraissaient barrer et retenir la masse �norme de la rivi�re. En face, les arbres de la Halle aux vins, et plus loin les massifs du Jardin des plantes, verdissaient, s'�talaient jusqu'� l'horizon: tandis que, de l'autre c�t� de l'eau, le quai Henri-IV et le quai de la Rap�e alignaient leurs constructions basses et in�gales, leur rang�e de maisons qui, de haut, ressemblaient aux petites maisons de bois et de carton que les gamines avaient dans des bo�tes.</p><p>Au fond, � droite, le toit ardois� de la Salp�tri�re bleuissait au-dessus des arbres. Puis, au milieu, descendant jusqu'� la Seine, les larges berges pav�es faisaient deux longues routes grises que tachait �� et l� la marbrure d'une file de tonneaux, d'un chariot attel�, d'un bateau de bois ou de charbon vid� � terre. Mais l'�me de tout cela, l'�me qui emplissait le paysage, c'�tait la Seine, la rivi�re vivante; elle venait de loin, du bord vague et tremblant de l'horizon, elle sortait de l�-bas, du r�ve, pour couler droit aux enfants, dans sa majest� tranquille, dans son gonflement puissant, qui s'�panouissait, s'�largissait en nappe � leurs pieds, � la pointe de l'�le. Les deux ponts qui la coupaient, le pont de Bercy et le pont d'Austerlitz, semblaient des arr�ts n�cessaires, charg�s de la contenir, de l'emp�cher de monter jusque dans la chambre. Les petites aimaient la g�ante, elles s'emplissaient les yeux de sa coul�e colossale, de cet �ternel flot grondant qui roulait vers elles, comme pour les atteindre, et qu'elles sentaient se fendre et dispara�tre � droite et � gauche, dans l'inconnu, avec une douceur de titan dompt�. Par les beaux jours, par les matin�es de ciel bleu, elles se trouvaient ravies des belles robes de la Seine; c'�taient des robes changeantes qui passaient du bleu au vert, avec mille teintes d'une d�licatesse infinie; on aurait dit de la soie mouchet�e de flammes blanches, avec des ruches de satin ; et les bateaux qui s'abritaient aux deux rives la bordaient d'un ruban de velours noir. Au loin, surtout, l'�toffe devenait admirable et pr�cieuse, comme la gaze enchant�e d'une tunique de f�e; apr�s la bande de Satin gros vert, dont l'ombre des ponts serrait la Seine, il y avait des plastrons d'or, des pans d'une �toffe pliss�e couleur de soleil. Le ciel immense, sur cette eau, ces files basses de maisons, ces verdures des deux parcs, se creusait.</p><p>Parfois Ren�e, lasse de cet horizon sans bornes, grande d�j� et rapportant du pensionnat des curiosit�s charnelles, jetait un regard dans l'�cole de natation des bains Petit, dont le bateau se trouve amarr� � la pointe de l'�le. Elle cherchait � voir, entre les linges flottants pendus � des ficelles en guise de plafond, les hommes en cale�on dont on apercevait les ventres nus.</p></section><section><title><p>PARTIE III</p></title><p>-----</p><p>Maxime resta au coll�ge de Plassans jusqu'aux vacances de 1854. Il avait treize ans et quelques mois, et venait d'achever sa cinqui�me. Ce fut alors que son p�re se d�cida � le faire venir � Paris. Il songeait qu'un fils de cet �ge le poserait, l'installerait d�finitivement dans son r�le de veuf remari�, riche et s�rieux. Lorsqu'il annon�a son projet � Ren�e, � l'�gard de laquelle il se piquait d'une extr�me galanterie, elle lui r�pondit n�gligemment:</p><p>- C'est cela, faites venir le gamin... Il nous amusera un peu. Le matin, on s'ennuie � mourir.</p><p>Le gamin arriva huit jours apr�s. C'�tait d�j� un grand galopin fluet, � figure de fille, l'air d�licat et effront�, d'un blond tr�s doux. Mais comme il �tait fagot�, grand Dieu! Tondu jusqu'aux oreilles, les cheveux si ras que la blancheur du cr�ne se trouvait � peine couverte d'une ombre l�g�re, il avait un pantalon trop court, des souliers de charretier, une tunique affreusement r�p�e, trop large, et qui le rendait presque bossu. Dans cet accoutrement, surpris des choses nouvelles qu'il voyait, il regardait autour de lui, sans timidit�, d'ailleurs, de l'air sauvage et rus� d'un enfant pr�coce, h�sitant � se livrer du premier coup.</p><p>Un domestique venait de l'amener de la gare, et il �tait dans le grand salon, ravi par l'or de l'ameublement et du plafond, profond�ment heureux de ce luxe au milieu duquel il allait vivre, lorsque Ren�e, qui revenait de chez son tailleur, entra comme un coup de vent. Elle jeta son chapeau et le burnous blanc qu'elle avait mis sur ses �paules pour se prot�ger contre le froid d�j� vif. Elle apparut � Maxime, stup�fait d'admiration, dans tout l'�clat de son merveilleux costume.</p><p>L'enfant la crut d�guis�e. Elle portait une d�licieuse jupe de faille bleue, � grands volants, sur laquelle �tait jet� une sorte d'habit de garde fran�aise de soie gris tendre. Les pans de l'habit, doubl� de satin bleu plus fonc� que la faille du jupon, �taient galamment relev�s et retenus par des noeuds de ruban; les parements des manches plates, les grands revers du corsage s'�largissaient, garnis du m�me satin. Et, comme assaisonnement supr�me, comme pointe risqu�e d'originalit�, de gros boutons imitant le saphir, pris dans des rosettes azur, descendaient le long de l'habit, sur deux rang�es. C'�tait laid et adorable.</p><p>Quand Ren�e aper�ut Maxime:</p><p>- C'est le petit, n'est-ce pas? demanda-t-elle au domestique, surprise de le voir aussi grand qu'elle.</p><p>L'enfant la d�vorait du regard. Cette dame si blanche de peau, dont on apercevait la poitrine dans l'entreb�illement d'une chemisette pliss�e, cette apparition brusque et charmante, avec sa coiffure haute, ses fines mains gant�es, ses petites bottes d'homme dont les talons pointus s'enfon�aient dans le tapis, le ravissait, lui semblait la bonne f�e de cet appartement ti�de et dor�. Il se mit � sourire, et il fut tout juste assez gauche pour garder sa gr�ce de gamin.</p><p>- Tiens, il est dr�le! s'�cria Ren�e... Mais quelle horreur! comme on lui a coup� les cheveux!... Ecoute, mon petit ami, ton p�re ne rentrera sans doute que pour le d�ner, et je vais �tre oblig�e de t'installer... Je suis votre belle- maman, monsieur. Veux-tu m'embrasser?</p><p>- Je veux bien, r�pondit carr�ment Maxime.</p><p>Et il baisa la jeune femme sur les deux joues, en la prenant par les �paules, ce qui chiffonna un peu l'habit de garde fran�aise. Elle se d�gagea, riant, disant:</p><p>- Mon Dieu! qu'il est dr�le, le petit tondu!...</p><p>Elle revint � lui, plus s�rieuse.</p><p>- Nous serons amis, n'est-ce pas?... Je veux �tre une m�re pour vous. Je r�fl�chissais � cela, en attendant mon tailleur, qui est en conf�rence, et je me disais que je devais me montrer tr�s bonne et vous �lever tout � fait bien... Ce sera gentil!</p><p>Maxime continuait � la regarder, de son regard bleu de fille hardie, et brusquement:</p><p>- Quel �ge avez-vous? demanda-t-il.</p><p>- Mais on ne demande jamais cela! s'�cria-t-elle en joignant les mains... Il ne sait pas, le petit malheureux! Il faudra tout lui apprendre. Heureusement que je puis encore dire mon �ge. J'ai vingt et un ans.</p><p>- Moi, j'en aurai bient�t quatorze... Vous pourriez �tre ma soeur.</p><p>Il n'acheva pas, mais son regard ajoutait qu'il s'attendait � trouver la seconde femme de son p�re beaucoup plus vieille. Il �tait tout pr�s d'elle, il lui regardait le cou avec tant d'attention qu'elle finit presque par rougir. Sa t�te folle, d'ailleurs, tournait, ne pouvant s'arr�ter longtemps sur le m�me sujet; et elle se mit � marcher, � parler de son tailleur, oubliant qu'elle s'adressait � un enfant.</p><p>- J'aurais voulu �tre l� pour vous recevoir. Mais imaginez-vous que Worms m'a apport� ce costume ce matin... Je l'essaie et je le trouve assez r�ussi. Il a beaucoup de chic, n'est-ce pas?</p><p>Elle s'�tait plant�e devant une glace. Maxime allait et venait derri�re elle, pour la voir sur toutes les faces.</p><p>- Seulement, continua-t-elle, en mettant l'habit, je me suis aper�ue qu'il faisait un gros pli, l�, sur l'�paule gauche, vous voyez... C'est tr�s laid, ce pli; il semble que j'ai une �paule plus haute que l'autre.</p><p>Il s'�tait approch�, il passait son doigt sur le pli, comme pour l'aplatir, et sa main de coll�gien vicieux paraissait s'oublier en cet endroit avec un certain bien-aise.</p><p>- Ma foi, continua-t-elle, je n'ai pu y tenir. J'ai fait atteler et je suis all�e dire � Worms ce que je pensais de son inconcevable l�g�ret�... Il m'a promis de r�parer cela.</p><p>Puis, elle resta devant la glace, se contemplant toujours, se perdant dans une subite r�verie. Elle finit par poser un doigt sur ses l�vres, d'un air d'impatience m�ditative. Et, tout bas, comme se parlant � elle-m�me:</p><p>- Il manque quelque chose... bien s�r qu'il manque quelque chose...</p><p>Alors, d'un mouvement prompt, elle se tourna, se planta devant Maxime, auquel elle demanda:</p><p>- Est-ce que c'est vraiment bien?... Vous ne trouvez pas qu'il manque quelque chose, un rien, un noeud quelque part?</p><p>Le coll�gien, rassur� par la camaraderie de la jeune femme, avait repris tout l'aplomb de sa nature effront�e. Il s'�loigna, se rapprocha, cligna les yeux, en murmurant:</p><p>- Non, non, il ne manque rien, c'est tr�s joli, tr�s joli... Je trouve plut�t qu'il y a quelque chose de trop.</p><p>Il rougit un peu, malgr� son audace, s'avan�a encore, et, tra�ant du bout du doigt un angle aigu sur la gorge de Ren�e:</p><p>- Moi, voyez-vous, continua-t-il, j'�chancrerais comme �a cette dentelle, et je mettrais un collier avec une grosse croix.</p><p>Elle battit des mains, rayonnante.</p><p>- C'est cela, c'est cela, cria-t-elle... J'avais la grosse croix sur le bout de la langue.</p><p>Elle �carta la chemisette, disparut pendant deux minutes, revint avec le collier et la croix. Et, se repla�ant devant la glace d'un air de triomphe.</p><p>- Oh! complet, tout � fait complet, murmura-t-elle... Mais il n'est pas b�te du tout, le petit tondu! Tu habillais donc les femmes dans ta province? D�cid�ment, nous serons bons amis. Mais il faudra m'�couter. D'abord, vous laisserez pousser vos cheveux, et vous ne porterez plus cette affreuse tunique. Puis, vous suivrez fid�lement mes le�ons de bonnes mani�res. Je veux que vous soyez un joli jeune homme.</p><p>- Mais bien s�r, dit na�vement l'enfant; puisque papa est riche maintenant, et que vous �tes sa femme.</p><p>Elle eut un sourire, et avec sa vivacit� habituelle:</p><p>- Alors commen�ons par nous tutoyer. Je dis tu, je dis vous. C'est b�te... Tu m'aimeras bien?</p><p>- Je t'aimerai de tout mon coeur, r�pondit-il avec une effusion de galopin en bonne fortune.</p><p>Telle fut la premi�re entrevue de Maxime et de Ren�e. L'enfant n'alla au coll�ge qu'un mois plus tard. Sa belle-m�re, les premiers jours, joua avec lui comme avec une poup�e; elle le d�crassa de sa province, et il faut dire qu'il y mit une bonne volont� extr�me. Quand il parut, habill� de neuf des pieds � la t�te par le tailleur de son p�re, elle poussa un cri de surprise joyeuse: il �tait joli comme un coeur; ce fut son expression. Ses cheveux seuls mettaient � pousser une lenteur d�sesp�rante. La jeune femme disait d'ordinaire que tout le visage est dans la chevelure. Elle soignait la sienne avec d�votion. Longtemps, la couleur l'en avait d�sol�e, cette couleur particuli�re, d'un jaune tendre, qui rappelait celle du beurre fin. Mais quand la mode des cheveux jaunes arriva, elle fut charm�e, et pour faire croire qu'elle ne suivait pas la mode b�tement, elle jura qu'elle se teignait tous les mois.</p><p>Les treize ans de Maxime �taient d�j� terriblement savants. C'�tait une de ces natures fr�les et h�tives, dans lesquelles les sens poussent de bonne heure. Le vice en lui parut m�me avant l'�veil des d�sirs. A deux reprises, il faillit se faire chasser du coll�ge. Ren�e, avec des yeux habitu�s aux gr�ces provinciales, aurait vu que, tout fagot� qu'il �tait, le petit tondu, comme elle le nommait, souriait, tournait le cou, avan�ait les bras d'une fa�on gentille, de cet air f�minin des demoiselles de coll�ge. Il se soignait beaucoup les mains, qu'il avait minces et longues: Si ses cheveux restaient courts, par ordre du proviseur, ancien colonel du g�nie, il poss�dait un petit miroir, qu'il tirait de sa poche, pendant les classes, qu'il posait entre les pages de son livre, et dans lequel il se regardait des heures enti�res, s'examinant les yeux, les gencives, se faisant des mines, s'apprenant des coquetteries. Ses camarades se pendaient � sa blouse, comme � une jupe, et il se serrait tellement, qu'il avait la taille mince, le balancement de hanches d'une femme faite. La v�rit� �tait qu'il recevait autant de coups que de caresses. Le coll�ge de Plassans, un repaire de petits bandits comme la plupart des coll�ges de province, fut ainsi un milieu de souillure, dans lequel se d�veloppa singuli�rement ce temp�rament neutre, cette enfance qui apportait le mal, on ne savait de quel inconnu h�r�ditaire. L'�ge allait heureusement le corriger. Mais la marque de ses abandons d'enfant, cette eff�mination de tout son �tre, cette heure o� il s'�tait cru fille, devait rester en lui, le frapper � jamais dans sa virilit�.</p><p>Ren�e l'appelait � mademoiselle �, sans savoir que, six mois auparavant, elle aurait dit juste. Il lui semblait tr�s ob�issant, tr�s aimant, et m�me elle se trouvait souvent g�n�e par ses caresses. Il avait une fa�on d'embrasser qui chauffait la peau. Mais ce qui la ravissait, c'�tait son espi�glerie; il �tait dr�le au possible, hardi, parlant d�j� des femmes avec des sourires, tenant t�te aux amies de Ren�e, � la ch�re Adeline, qui venait d'�pouser M. d'Espanet, et � la grosse Suzanne, mari�e tout r�cemment au grand industriel Haffner. Il eut, � quatorze ans, une passion pour cette derni�re. Il avait pris sa belle-m�re pour confidente, et celle-ci s'amusait beaucoup.</p><p>- Moi, j'aurais pr�f�r� Adeline, disait-elle; elle est plus jolie.</p><p>- Peut-�tre, r�pondait le galopin, mais Suzanne est bien plus grosse... J'aime les belles femmes... Si tu �tais gentille, tu lui parlerais pour moi.</p><p>Ren�e riait. Sa poup�e, ce grand gamin aux mines de fille, lui semblait impayable, depuis qu'elle �tait amoureuse. Il vint un moment o� Mme Haffner dut se d�fendre s�rieusement. D'ailleurs, ces dames encourageaient Maxime par leurs rires �touff�s, leurs demi-mots, les attitudes coquettes qu'elles prenaient devant cet enfant pr�coce. Il entrait l� une pointe de d�bauche fort aristocratique toutes trois, dans leur vie tumultueuse, br�l�es par la passion, s'arr�taient � la d�pravation charmante du galopin, comme � un piment original et sans danger qui r�veillait leur go�t. Elles lui laissaient toucher leur robe, fr�ler leurs �paules de ses doigts, lorsqu'il les suivait dans l'antichambre, pour jeter sur elles leur sortie de bal; elles se le passaient de main en main, riant comme des folles, quand il leur baisait les poignets, du c�t� des veines, � cette place o� la peau est si douce; puis elles se faisaient maternelles et lui enseignaient doctement l'art d'�tre bel homme et de plaire aux dames. C'�tait leur joujou, un petit homme d'un m�canisme ing�nieux, qui embrassait, qui faisait la cour, qui avait les plus aimables vices du monde, mais qui restait un joujou, un petit homme de carton qu'on ne craignait pas trop, assez cependant pour avoir, sous sa main enfantine, un frisson tr�s doux.</p><p>A la rentr�e des classes, Maxime alla au lyc�e Bonaparte. C'est le lyc�e du beau monde, celui que Saccard devait choisir pour son fils. L'enfant, si mou, si l�ger qu'il f�t, avait alors une intelligence tr�s vive; mais il s'appliqua � tout autre chose qu'aux �tudes classiques. Il fut cependant un �l�ve correct, qui ne descendit jamais dans la boh�me des cancres, et qui demeura parmi les petits messieurs convenables et bien mis dont on ne dit rien.</p><p>Il ne lui resta de sa jeunesse qu'une v�ritable religion pour la toilette. Paris lui ouvrit les yeux, en fit un beau jeune homme, pinc� dans ses v�tements, suivant les modes. Il �tait le Brummel de sa classe. Il s'y pr�sentait comme dans un Salon, chauss� finement, gant� juste, avec des cravates prodigieuses et des chapeaux ineffables. D'ailleurs ils se trouvaient l� une vingtaine, formant une aristocratie, s'offrant � la sortie des havanes dans des porte- cigares � fermoirs d'or, faisant porter leur paquet de livres par un domestique en livr�e. Maxime avait d�termin� son p�re � lui acheter un tilbury et un petit cheval noir qui faisaient l'admiration de ses camarades.</p><p>Il conduisait lui-m�me, ayant sur le si�ge de derri�re un valet de pied, les bras crois�s, qui tenait sur ses genoux le cartable du coll�gien, un vrai portefeuille de ministre en chagrin marron. Et il fallait voir avec quelle l�g�ret�, quelle science et quelle correction d'allures, il venait en dix minutes de la rue de Rivoli � la rue du Havre, arr�tait net son cheval devant la porte du lyc�e, jetait la bride au valet, en disant � Jacques, � quatre heures et demie, n'est-ce pas? � Les boutiquiers voisins �taient ravis de la bonne gr�ce de ce blondin qu'ils voyaient r�guli�rement deux fois par jour arriver et repartir dans sa voiture. Au retour, il reconduisait parfois un ami, qu'il mettait � sa porte. Les deux enfants fumaient, regardaient les femmes, �claboussaient les passants, comme s'ils fussent revenus des courses. Petit monde �tonnant, couv�e de fats et d'imb�ciles, qu'on peut voir chaque jour rue du Havre, correctement habill�s, avec leurs vestons de gandins, jouer les hommes riches et blas�s, tandis que la boh�me du lyc�e, les vrais �coliers, arrivent criant et se poussant, tapant le pav� avec leurs gros souliers, leurs livres pendus derri�re le dos, au bout d'une courroie.</p><p>Ren�e, qui voulait prendre au s�rieux son r�le de m�re et d'institutrice, �tait enchant�e de son �l�ve. Elle ne n�gligeait rien, il est vrai, pour parfaire son �ducation. Elle traversait alors une heure pleine de d�pit et de larmes; un amant l'avait quitt�e, avec scandale, aux yeux de tout Paris, pour se mettre avec la duchesse de Sternich. Elle r�va que Maxime serait sa consolation, elle se vieillit, s'ing�nia pour �tre maternelle, et devint le mentor le plus original qu'on p�t imaginer. Souvent, le tilbury de Maxime restait � la maison; c'�tait Ren�e, avec sa grande cal�che, qui venait prendre le coll�gien. Ils cachaient le portefeuille marron sous la banquette, ils allaient au Bois, alors dans tout son neuf. L�, elle lui faisait un cours de haute �l�gance. Elle lui nommait le Tout- Paris imp�rial, gras, heureux, encore dans l'extase de ce coup de baguette qui changeait les meurt-de-faim et les goujats de la veille en grands seigneurs, en millionnaires soufflant et se p�mant sous le poids de leur caisse. Mais l'enfant la questionnait surtout sur les femmes, et comme elle �tait tr�s libre avec lui, elle lui donnait des d�tails pr�cis; Mme de Guende �tait b�te, mais admirablement faite; la comtesse Vanska, fort riche, avait chant� dans les cours, avant de se faire �pouser par un Polonais, qui la battait, disait-on; quant � la marquise d'Espanet et � Suzanne Haffner, elles �taient ins�parables, et, bien qu'elles fussent ses amies intimes, Ren�e ajoutait, en pin�ant les l�vres, comme pour ne pas en dire davantage, qu'il courait de bien vilaines histoires sur leur compte; la belle Mme de Lauwerens �tait aussi horriblement compromettante, mais elle avait de si jolis yeux, et tout le monde, en somme, savait que, quant � elle, elle �tait irr�prochable, bien qu'un peu trop m�l�e aux intrigues des pauvres petites femmes qui la fr�quentaient, Mme Daste, Mme Tessi�re, la baronne de Meinhold. Maxime voulut avoir le portrait de ces dames; il en garnit un album qui resta sur la table du salon. Pour embarrasser sa belle-maman, avec cette ruse vicieuse qui �tait le trait dominant de son caract�re, il lui demandait des d�tails sur les filles, en feignant de les prendre pour des femmes du vrai monde. Ren�e, morale et s�rieuse, disait que c'�taient d'affreuses cr�atures et qu'il devait les �viter avec soin; puis elle s'oubliait et parlait d'elles comme de personnes qu'elle e�t connues intimement. Un des grands r�gals de l'enfant �tait encore de la mettre sur le chapitre de la duchesse de Sternich. Chaque fois que sa voiture passait, au Bois, � c�t� de la leur, il ne manquait pas de nommer la duchesse, avec une sournoiserie m�chante, un regard en dessous, prouvant qu'il connaissait la derni�re aventure de Ren�e. Celle-ci, d'une voix s�che, d�chirait sa rivale; comme elle vieillissait! la pauvre femme! elle se maquillait, elle avait des amants cach�s au fond de toutes ses armoires, elle s'�tait donn�e � un chambellan pour entrer dans le lit imp�rial. Et elle ne tarissait pas, tandis que Maxime, pour l'exasp�rer, trouvait Madame de Sternich d�licieuse. De telles le�ons d�veloppaient singuli�rement l'intelligence du coll�gien, d'autant plus que la jeune institutrice les r�p�tait partout, au Bois, au th��tre, dans les salons. L'�l�ve devint tr�s fort.</p><p>Ce que Maxime adorait, c'�tait de vivre dans les jupes, dans les chiffons, dans la poudre de riz des femmes. Il restait toujours un peu fille, avec ses mains effil�es, son visage imberbe, son cou blanc et potel�. Ren�e le consultait gravement sur ses toilettes. Il connaissait les bons faiseurs de Paris, jugeait chacun d'eux d'un mot, parlait de la saveur des chapeaux d'un tel et de la logique des robes de tel autre. A dix-sept ans, il n'y avait pas une modiste qu'il n'e�t approfondie, pas un bottier dont il n'e�t �tudi� et p�n�tr� le coeur. Cet �trange avorton, qui, pendant les classes d'anglais, lisait les prospectus que son parfumeur lui adressait tous les vendredis, aurait soutenu une th�se brillante sur le Tout-Paris mondain, client�le et fournisseurs compris, � l'�ge o� les gamins de province n'osent pas encore regarder leur bonne en face. Souvent, quand il revenait du lyc�e, il rapportait dans son tilbury un chapeau, une bo�te de savons, un bijou, command�s la veille par sa belle-m�re. Il avait toujours quelque bout de dentelle musqu�e qui tra�nait dans ses poches.</p><p>Mais sa grande partie �tait d'accompagner Ren�e chez l'illustre Worms, le tailleur de g�nie, devant lequel les reines du Second Empire se tenaient � genoux. Le salon du grand homme �tait vaste, carr�, garni de larges divans. Il y entrait avec une �motion religieuse. Les toilettes ont certainement une odeur propre; la soie, le satin, le velours, les dentelles avaient mari� leurs ar�mes l�gers � ceux des chevelures et des �paules ambr�es; et l'air du salon gardait cette ti�deur odorante, cet encens de la chair et du luxe qui changeait la pi�ce en une chapelle consacr�e � quelque secr�te divinit�. Souvent il fallait que Ren�e et Maxime fissent antichambre pendant des heures; il y avait l� une vingtaine de solliciteuses, attendant leur tour, trempant des biscuits dans des verres de mad�re, faisant collation sur la grande table du milieu, o� tra�naient des bouteilles et des assiettes de petits fours. Ces dames �taient chez elles, parlaient librement, et lorsqu'elles se pelotonnaient autour de la pi�ce, on aurait dit un vol blanc de lesbiennes qui se serait abattu sur les divans d'un salon parisien. Maxime, qu'elles tol�raient et qu'elles aimaient pour son air de fille, �tait le seul homme admis dans le c�nacle. Il y go�tait des jouissances divines; il glissait le long des divans comme une couleuvre agile; on le retrouvait sous une jupe, derri�re un corsage, entre deux robes, o� il se faisait tout petit, se tenant bien tranquille, respirant la chaleur parfum�e de ses voisines avec des mines d'enfant de choeur avalant le bon Dieu.</p><p>- Il se fourre partout, ce petit-l�, disait la baronne de Meinhold, en lui tapotant les joues.</p><p>Il �tait si fluet que ces dames ne lui donnaient gu�re plus de quatorze ans. Elles s'amus�rent � le griser avec le mad�re de l'illustre Worms. Il leur dit des choses stup�fiantes, qui les firent rire aux larmes. Toutefois, ce fut la marquise d'Espanet qui trouva le mot de la situation. Comme on d�couvrit un jour Maxime, dans un angle des divans, derri�re son dos:</p><p>- Voil� un gar�on qui aurait d� na�tre fille, murmura-t-elle, � le voir si rose, si rougissant, si p�n�tr� du bien-�tre qu'il avait �prouv� dans son voisinage.</p><p>Puis, lorsque le grand Worms recevait enfin Ren�e, Maxime p�n�trait avec elle dans le cabinet. Il s'�tait permis de parler deux ou trois fois, pendant que le ma�tre s'absorbait dans le spectacle de sa cliente, comme les pontifes du beau veulent que L�onard de Vinci l'ait fait devant la Joconde. Le ma�tre avait daign� sourire de la justesse de ses observations. Il faisait mettre Ren�e debout devant une glace, qui montait du parquet au plafond, se recueillait, avec un froncement de sourcils, pendant que la jeune femme, �mue, retenait son haleine, pour ne pas bouger. Et, au bout de quelques minutes, le ma�tre, comme pris et secou� par l'inspiration, peignait � grands traits saccad�s le chef-d'oeuvre qu'il venait de concevoir, s'�criait en phrases s�ches:</p><p>- Robe Montespan en faille cendr�e..., la tra�ne dessinant, devant, une basque arrondie..., gros noeuds de satin gris la relevant sur les hanches..., enfin tablier bouillonn� de tulle gris perle, les bouillonn�s s�par�s par des bandes de satin gris.</p><p>Il se recueillait encore, paraissait descendre tout au fond de son g�nie, et, avec une grimace triomphante de pythonisse sur son tr�pied, il achevait:</p><p>- Nous poserons dans les cheveux, sur cette t�te rieuse, le papillon r�veur de Psych� aux ailes d'azur changeant.</p><p>Mais, d'autres fois, l'inspiration �tait r�tive. L'illustre Worms l'appelait vainement, concentrait ses facult�s en pure perte. Il torturait ses sourcils, devenait livide, prenait entre ses mains sa pauvre t�te, qu'il branlait avec d�sespoir, et vaincu, se jetant dans un fauteuil:</p><p>- Non, murmurait-il d'une voix dolente, non, pas aujourd'hui..., ce n'est pas possible... Ces dames sont indiscr�tes. La source est tarie.</p><p>Et il mettait Ren�e � la porte en r�p�tant:</p><p>- Pas possible, pas possible, ch�re dame, vous repasserez un autre jour... Je ne vous sens pas ce matin.</p><p>La belle �ducation que recevait Maxime eut un premier r�sultat. A dix-sept ans, le gamin s�duisit la femme de chambre de sa belle-m�re. Le pis de l'histoire fut que la chambri�re devint enceinte. Il fallut l'envoyer � la campagne avec le marmot et lui constituer une petite rente. Ren�e resta horriblement vex�e de l'aventure. Saccard ne s'en occupa que pour r�gler le c�t� p�cuniaire de la question; mais la jeune femme gronda vertement son �l�ve. Lui, dont elle voulait faire un homme distingu�, se compromettre avec une telle fille! Quel d�but ridicule et honteux, quelle fredaine inavouable! Encore s'il s'�tait lanc� avec une de ces dames!</p><p>- Pardieu! r�pondit-il tranquillement, si ta bonne amie Suzanne avait voulu c'est elle qui serait all�e � la campagne.</p><p>- Oh! le polisson! murmura-t-elle, d�sarm�e, �gay�e par l'id�e de voir Suzanne se r�fugiant � la campagne avec une rente de douze cents francs.</p><p>Puis, une pens�e plus dr�le lui vint, et oubliant son r�le de m�re irrit�e, poussant des rires perl�s, qu'elle retenait entre ses doigts, elle balbutia, en le regardant du coin de l'oeil:</p><p>- Dis donc, c'est Adeline qui t'en aurait voulu, et qui lui aurait fait des sc�nes...</p><p>Elle n'acheva pas. Maxime riait avec elle. Telle fut la belle chute que fit la morale de Ren�e en cette aventure.</p><p>Cependant Aristide Saccard ne s'inqui�tait gu�re des deux enfants, comme il nommait son fils et sa seconde femme. Il leur laissait une libert� absolue, heureux de les voir bons amis, ce qui emplissait l'appartement d'une gaiet� bruyante. Singulier appartement que ce premier �tage de la rue de Rivoli. Les portes y battaient toute la journ�e; les domestiques y parlaient haut; le luxe neuf et �clatant en �tait travers� continuellement par des courses de jupes �normes et volantes, par des processions de fournisseurs, par le tohu-bohu des amies de Ren�e, des camarades de Maxime et des visiteurs de Saccard. Ce dernier recevait, de neuf heures � onze heures, le plus �trange monde qu'on p�t voir: s�nateurs et clercs d'huissier, duchesses et marchandes � la toilette, toute l'�cume que les temp�tes de Paris jetaient le matin � sa porte, robes de soie, jupes sales, blouses, habits noirs, qu'il accueillait du m�me ton press�, des m�mes gestes impatients et nerveux; il b�clait les affaires en deux paroles, r�solvait vingt difficult�s � la fois, et donnait les solutions en courant. On e�t dit que ce petit homme remuant, dont la voix �tait tr�s forte, se battait dans son cabinet avec les gens, avec les meubles, culbutait, se frappait la t�te au plafond pour en faire jaillir les id�es, et retombait toujours victorieux sur ses pieds. Puis, � onze heures, il sortait; on ne le voyait plus de la journ�e; il d�jeunait dehors, souvent m�me il y d�nait. Alors la maison appartenait � Ren�e et � Maxime; ils s'emparaient du cabinet du p�re; ils y d�ballaient les cartons des fournisseurs, et les chiffons tra�naient sur les dossiers. Parfois des gens graves attendaient une heure � la porte du cabinet, pendant que le coll�gien et la jeune femme discutaient un noeud de ruban, assis aux deux bouts du bureau de Saccard. Ren�e faisait atteler dix fois par jour. Rarement on mangeait ensemble; sur les trois, deux couraient, s'oubliaient, ne revenaient qu'� minuit. Appartement de tapage, d'affaires et de plaisirs, o� la vie moderne, avec son bruit d'or sonnant, de toilettes froiss�es, s'engouffrait comme un coup de vent.</p><p>Aristide Saccard avait enfin trouv� son milieu.</p><p>Il s'�tait r�v�l� grand sp�culateur, brasseur de millions. Apr�s le coup de ma�tre de la rue de la P�pini�re, il se lan�a hardiment dans la lutte qui commen�ait � semer Paris d'�paves honteuses et de triomphes fulgurants. D'abord, il joua � coup s�r, r�p�tant son premier succ�s, achetant les immeubles qu'il savait menac�s de la pioche, et employant ses amis pour obtenir de grosses indemnit�s. Il vint un moment o� il eut cinq ou six maisons, ces maisons qu'il regardait si �trangement autrefois, comme des connaissances � lui, lorsqu'il n'�tait qu'un pauvre agent voyer. Mais c'�tait l� l'enfance de l'art. Quand il avait us� les baux, complot� avec les locataires, vol� l'Etat et les particuliers, la finesse n'�tait pas grande, et il pensait que le jeu ne valait pas la chandelle. Aussi mit-il bient�t son g�nie au service de besognes plus compliqu�es.</p><p>Saccard inventa d'abord le tour des achats d'immeubles faits sous le manteau pour le compte de la Ville. Une d�cision du conseil d'Etat cr�ait � cette derni�re une situation difficile. Elle avait achet� � l'amiable un grand nombre de maisons, esp�rant user les baux et cong�dier les locataires sans indemnit�. Mais ces acquisitions furent consid�r�es comme de v�ritables expropriations, et elle dut payer. Ce fut alors que Saccard offrit d'�tre le pr�te-nom de la Ville; il achetait, usait les baux, et, moyennant un pot-de-vin, livrait l'immeuble au moment fix�. Et m�me il finit par jouer double jeu; il achetait pour la Ville et pour le pr�fet. Quand l'affaire �tait par trop tentante, il escamotait la maison. L'Etat payait. On r�compensa ses complaisances en lui conc�dant des bouts de rues, des carrefours projet�s, qu'il r�troc�dait avant m�me que la voie nouvelle f�t commenc�e. C'�tait un jeu f�roce; on jouait sur les quartiers � b�tir comme on joue sur un titre de rente. Certaines dames, de jolies filles, amies intimes de hauts fonctionnaires, �taient de la partie; une d'elles, dont les dents blanches sont c�l�bres, a croqu�, � plusieurs reprises, des rues enti�res Saccard s'affamait, sentait ses d�sirs s'accro�tre, � voir ce ruissellement d'or qui lui glissait entre les mains. Il lui semblait qu'une mer de pi�ces de vingt francs s'�largissait autour de lui, de lac devenait oc�an, emplissait l'immense horizon avec un bruit de vagues �tranges, une musique m�tallique qui lui chatouillait le coeur; et il s'aventurait, nageur plus hardi chaque jour, plongeant, reparaissant, tant�t sur le dos, tant�t sur le ventre, traversant cette immensit� par les temps clairs et par les orages, comptant sur ses forces et son adresse pour ne jamais aller au fond.</p><p>Paris s'ab�mait alors dans un nuage de pl�tre. Les temps pr�dits par Saccard, sur les buttes Montmartre, �taient venus. On taillait la cit� � coups de sabre, et il �tait de toutes les entailles, de toutes les blessures. Il avait des d�combres � lui aux quatre coins de la ville. Rue de Rome, il fut m�l� � cette �tonnante histoire du trou qu'une compagnie creusa, pour transporter cinq ou six mille m�tres cubes de terre et faire croire � des travaux gigantesques, et qu'on dut ensuite reboucher, en rapportant la terre de Saint-Ouen, lorsque la compagnie eut fait faillite. Lui s'en tira la conscience nette, les poches pleines, gr�ce � son fr�re Eug�ne, qui voulut bien intervenir. A Chaillot, il aida � �ventrer la butte, � la jeter dans un bas-fond, pour faire passer le boulevard qui va de l'Arc-de- Triomphe au pont de l'Alma. Du c�t� de Passy, ce fut lui qui eut l'id�e de semer les d�blais du Trocad�ro sur le plateau, de sorte que la bonne terre se trouve aujourd'hui � deux m�tres de profondeur, et que l'herbe elle-m�me refuse de pousser dans ces gravats. On l'aurait retrouv� sur vingt points � la fois, � tous les endroits o� il y avait quelque obstacle insurmontable, un d�blai dont on ne savait que faire, un remblai qu'on ne pouvait ex�cuter, un bon amas de terre et de pl�tras o� s'impatientait la h�te f�brile des ing�nieurs, que lui fouillait de ses ongles, et dans lequel il finissait toujours par trouver quelque pot-de-vin ou quelque op�ration de sa fa�on. Le m�me jour, il courait des travaux de l'Arc-de-Triomphe � ceux du boulevard Saint-Michel, des d�blais du boulevard Malesherbes aux remblais de Chaillot, tra�nant avec lui une arm�e d'ouvriers, d'huissiers, d'actionnaires, de dupes et de fripons.</p><p>Mais sa gloire la plus pure �tait le Cr�dit viticole, qu'il avait fond� avec Toutin- Laroche. Celui-ci s'en trouvait le directeur officiel; lui ne paraissait que comme membre du conseil de surveillance. Eug�ne, en cette circonstance, avait encore donn� un bon coup de main � son fr�re. Gr�ce � lui, le gouvernement autorisa la compagnie, et la surveilla avec une grande bonhomie. En une d�licate circonstance, comme un journal mal pensant se permettait de critiquer une op�ration de cette compagnie, le Moniteur alla jusqu'� publier une note interdisant toute discussion sur une maison si honorable, et que l'Etat daignait patronner. Le Cr�dit viticole s'appuyait sur un excellent syst�me financier: il pr�tait aux cultivateurs la moiti� du prix d'estimation de leurs biens, garantissait le pr�t par une hypoth�que, et touchait des emprunteurs les int�r�ts, augment�s d'un acompte d'amortissement. Jamais m�canisme ne fut plus digne ni plus sage. Eug�ne avait d�clar� � son fr�re, avec un fin sourire, que les Tuileries voulaient qu'on fut honn�te.</p><p>Toutin-Laroche interpr�ta ce d�sir en laissant fonctionner tranquillement la machine des pr�ts aux cultivateurs, et en �tablissant � c�t� une maison de banque qui attirait � elle les capitaux et qui jouait avec fi�vre, se lan�ant dans toutes les aventures. Gr�ce � l'impulsion formidable que le directeur lui donna, le Cr�dit viticole eut bient�t une r�putation de solidit� et de prosp�rit� � toute �preuve. Au d�but, pour lancer d'un coup, � la Bourse, une masse d'actions fra�chement d�tach�es de la souche, et leur donner l'aspect de titres ayant d�j� beaucoup circul�, Saccard eut l'ing�niosit� de les faire pi�tiner et battre, pendant toute une nuit, par les gar�ons de recette arm�s de balais de bouleau. On e�t dit une succursale de la Banque. L'h�tel, occup� par les bureaux, avec sa cour pleine d'�quipages, ses grillages s�v�res, son large perron et son escalier monumental, ses enfilades de cabinets luxueux, son monde d'employ�s et de laquais en livr�e, semblait �tre le temple grave et digne de l'argent; et rien ne frappait le public d'une �motion plus religieuse que le sanctuaire, que la Caisse, o� conduisait un corridor d'une nudit� sacr�e, et o� l'on apercevait le coffre-fort, le dieu, accroupi, scell� au mur, trapu et dormant, avec ses trois serrures, ses flancs �pais, son air de brute divine.</p><p>Saccard maquignonna une grosse affaire avec la Ville. Celle-ci, ob�r�e, �cras�e par sa dette, entra�n�e dans cette danse des millions qu'elle avait mise en branle, pour plaire � l'empereur et remplir certaines poches, en �tait r�duite aux emprunts d�guis�s, ne voulant pas avouer ses fi�vres chaudes, sa folie de la pioche et du moellon. Elle venait de cr�er alors ce qu'on nommait des bons de d�l�gation, de v�ritables lettres de change � longue date, pour payer les entrepreneurs le jour m�me de la signature des trait�s, et leur permettre ainsi de trouver des fonds en n�gociant les bons. Le Cr�dit viticole avait gracieusement accept� ce papier de la main des entrepreneurs. Le jour o� la Ville manqua d'argent, Saccard alla la tenter. Une somme consid�rable lui fut avanc�e, sur une �mission de bons de d�l�gation, que M. Toutin-Laroche jura tenir de compagnies concessionnaires, et qu'il tra�na dans tous les ruisseaux de la sp�culation. Le Cr�dit viticole �tait d�sormais inattaquable; il tenait Paris � la gorge. Le directeur ne parlait plus qu'avec un sourire de la fameuse Soci�t� g�n�rale des ports du Maroc; elle vivait pourtant toujours, et les journaux continuaient � c�l�brer r�guli�rement les grandes stations commerciales. Un jour que M. Toutin-Laroche engageait Saccard � prendre des actions de cette soci�t�, celui-ci lui rit au nez, en lui demandant s'il le croyait assez b�te pour placer son argent dans la � Compagnie g�n�rale des Mille et une Nuits �.</p><p>Jusque-l�, Saccard avait jou� heureusement, � coup s�r, trichant, se vendant, b�n�ficiant sur les march�s, tirant un gain quelconque de chacune de ses op�rations. Bient�t cet agiotage ne lui suffit plus, il d�daigna de glaner, de ramasser l'or que les Toutin-Laroche et les baron Gouraud laissaient tomber derri�re eux. Il mit les bras dans le sac jusqu'� l'�paule. Il s'associa avec les Mignon, Charrier et Cie, ces fameux entrepreneurs alors � leurs d�buts et qui devaient r�aliser des fortunes colossales. La Ville s'�tait d�j� d�cid�e � ne plus ex�cuter elle-m�me les travaux, � c�der les boulevards � forfait. Les compagnies concessionnaires s'engageaient � lui livrer une voie toute faite, arbres plant�s, bancs et becs de gaz pos�s, moyennant une indemnit� convenue; quelquefois m�me, elles donnaient la voie pour rien: elles se trouvaient largement pay�es par les terrains en bordure, qu'elles retenaient et qu'elles frappaient d'une plus-value consid�rable. La fi�vre de sp�culation sur les terrains, la hausse furieuse sur les immeubles datent de cette �poque. Saccard, par ses attaches, obtint la concession de trois tron�ons de boulevard. Il fut l'�me ardente et un peu brouillonne de l'association. Les sieurs Mignon et Charrier, ses cr�atures dans les commencements, �taient de gros et rus�s comp�res, des ma�tres ma�ons qui connaissaient le prix de l'argent. Ils riaient en dessous devant les �quipages de Saccard; ils gardaient le plus souvent leurs blouses, ne refusaient pas un coup de main � un ouvrier, rentraient chez eux couverts de pl�tre. Ils �taient de Langres tous les deux. Ils apportaient, dans ce Paris br�lant et inassouvi, leur prudence de Champenois, leur cerveau calme, peu ouvert, peu intelligent, mais tr�s apte � profiter des occasions pour s'emplir les poches, quitte � jouir plus tard. Si Saccard lan�a l'affaire, l'anima de sa flamme, de sa rage d'app�tits, les sieurs Mignon et Charrier, par leur terre � terre, leur administration routini�re et �troite, l'emp�ch�rent vingt fois de culbuter dans les imaginations �tonnantes de leur associ�. Jamais ils ne consentirent � avoir les bureaux superbes, l'h�tel qu'il voulait b�tir pour �tonner Paris. Ils refus�rent �galement les sp�culations secondaires qui poussaient chaque matin dans sa t�te: construction de salles de concert, de vastes maisons de bains, sur les terrains en bordure; chemins de fer suivant la ligne des nouveaux boulevards; galeries vitr�es, d�cuplant le loyer des boutiques, et permettant de circuler dans Paris sans �tre mouill�. Les entrepreneurs, pour couper court � ces projets qui les effrayaient, d�cid�rent que les terrains en bordure seraient partag�s entre les trois associ�s, et que chacun d'eux en ferait ce qu'il voudrait. Eux continu�rent � vendre sagement leurs lots. Lui fit b�tir. Son cerveau bouillait. Il e�t propos� sans rire de mettre Paris sous une immense cloche, pour le changer en serre chaude, et y cultiver les ananas et la canne � sucre.</p><p>Bient�t, remuant les capitaux � la pelle, il eut huit maisons sur les nouveaux boulevards. Il en avait quatre compl�tement termin�es, deux rue de Marignan, et deux sur le boulevard Haussmann; les quatre autres, situ�es sur le boulevard Malesherbes, restaient en construction, et m�me une d'elles, vaste enclos de planches o� devait s'�lever un magnifique h�tel, n'avait encore de pos� que le plancher du premier �tage. A cette �poque, ses affaires se compliqu�rent tellement, il avait tant de fils attach�s � chacun de ses doigts, tant d'int�r�ts � surveiller et de marionnettes � faire mouvoir qu'il dormait � peine trois heures par nuit et qu'il lisait sa correspondance dans sa voiture. Le merveilleux �tait que sa caisse semblait in�puisable. Il �tait actionnaire de toutes les soci�t�s, b�tissait avec une sorte de fureur, se mettait de tous les trafics, mena�ait d'inonder Paris comme une mer montante, sans qu'on le v�t r�aliser jamais un b�n�fice bien net, empocher une grosse somme luisant au soleil. Ce fleuve d'or, sans sources connues, qui paraissait sortir � flots press�s de son cabinet, �tonnait les badauds, et fit de lui, � un moment, l'homme en vue auquel les journaux pr�taient tous les bons mots de la Bourse.</p><p>Avec un tel mari, Ren�e �tait aussi peu mari�e que possible. Elle restait des semaines enti�res sans presque le voir. D'ailleurs, il �tait parfait: il ouvrait pour elle sa caisse toute grande. Au fond, elle l'aimait comme un banquier obligeant. Quand elle allait � l'h�tel B�raud, elle faisait un grand �loge de lui devant son p�re, que la fortune de son gendre laissait s�v�re et froid. Son m�pris s'en �tait all�; cet homme semblait si convaincu que la vie n'est qu'une affaire, il �tait si �videmment n� pour battre monnaie avec tout ce qui lui tombait sous les mains: femmes, enfants, pav�s, sacs de pl�tre, consciences, qu'elle ne pouvait lui reprocher le march� de leur mariage. Depuis ce march�, il la regardait un peu comme une de ces belles maisons qui lui faisaient honneur et dont il esp�rait tirer de gros profits. Il la voulait bien mise, bruyante, faisant tourner la t�te � tout Paris. Cela le posait, doublait le chiffre probable de sa fortune. Il �tait beau, jeune, amoureux, �cervel�, par sa femme. Elle �tait une associ�e, une complice sans le savoir. Un nouvel attelage, une toilette de deux mille �cus, une complaisance pour quelque amant facilit�rent, d�cid�rent souvent ses plus heureuses affaires. Souvent aussi il se pr�tendait accabl�, l'envoyait chez un ministre, chez un fonctionnaire quelconque, pour solliciter une autorisation ou recevoir une r�ponse. Il lui disait: � Et sois sage! � d'un ton qui n'appartenait qu'� lui, � la fois railleur et c�lin. Et quand elle revenait, qu'elle avait r�ussi, il se frottait les mains, en r�p�tant son fameux: �Et tu as �t� sage! � Ren�e riait. Il �tait trop actif pour souhaiter une Mme Michelin. Il aimait simplement les plaisanteries crues, les hypoth�ses scabreuses. D'ailleurs, si Ren�e � n'avait pas �t� sage �, il n'aurait �prouv� que le d�pit d'avoir r�ellement pay� la complaisance du ministre ou du fonctionnaire. Duper les gens, leur en donner moins que pour leur argent, �tait un r�gal. Il se disait souvent : � Si j'�tais femme, je me vendrais peut-�tre, mais je ne livrerais jamais la marchandise; c'est trop b�te. �</p><p>Cette folle de Ren�e, qui �tait apparue une nuit dans le ciel parisien comme la f�e excentrique des volupt�s mondaines, �tait la moins analysable des femmes. Elev�e au logis, elle e�t sans doute �mouss�, par la religion ou par quelque autre satisfaction nerveuse, les pointes des d�sirs dont les piq�res l'affolaient par instants. De t�te, elle �tait bourgeoise; elle avait une honn�tet� absolue, un amour des choses logiques, une crainte du ciel et de l'enfer, une dose �norme de pr�jug�s; elle appartenait � son p�re, � cette race calme et prudente o� fleurissent les vertus du foyer. Et c'�tait dans cette nature que germaient, que grandissaient les fantaisies prodigieuses, les curiosit�s sans cesse renaissantes, les d�sirs inavouables. Chez les dames de la Visitation, libre, l'esprit vagabondant dans les volupt�s mystiques de la chapelle et dans les amiti�s charnelles de ses petites amies, elle s'�tait fait une �ducation fantasque, apprenant le vice, y mettant la franchise de sa nature, d�traquant sa jeune cervelle, au point qu'elle embarrassa singuli�rement son confesseur en lui avouant qu'un jour, pendant la messe, elle avait eu une envie irraisonn�e de se lever pour l'embrasser. Puis elle se frappait la poitrine, elle p�lissait � l'id�e du diable et de ses chaudi�res. La faute qui amena plus tard son mariage avec Saccard, ce viol brutal qu'elle subit avec une sorte d'attente �pouvant�e, la fit ensuite se m�priser, et fut pour beaucoup dans l'abandon de toute sa vie. Elle pensa qu'elle n'avait plus � lutter contre le mal, qu'il �tait en elle, que la logique l'autorisait � aller jusqu'au bout de la science mauvaise. Elle �tait plus encore une curiosit� qu'un app�tit. Jet�e dans le monde du Second Empire, abandonn�e � ses imaginations, entretenue d'argent, encourag�e dans ses excentricit�s les plus tapageuses, elle se livra, le regretta, puis r�ussit enfin � tuer son honn�tet� expirante, toujours fouett�e, toujours pouss�e en avant par son insatiable besoin de savoir et de sentir.</p><p>D'ailleurs, elle n'en �tait qu'� la page commune. Elle causait volontiers, � demi-voix, avec des rires, des cas extraordinaires de la tendre amiti� de Suzanne Haffner et d'Adeline d'Espanet, du m�tier d�licat de Mme de Lauwerens, des baisers � prix fixe de la comtesse Vanska; mais elle regardait encore ces choses de loin, avec la vague id�e d'y go�ter peut-�tre, et ce d�sir ind�termin�, qui montait en elle aux heures mauvaises, grandissait encore cette anxi�t� turbulente, cette recherche effar�e d'une jouissance unique, exquise, o� elle mordrait toute seule. Ses premiers amants ne l'avaient pas g�t�e; trois fois elle s'�tait crue prise d'une grande passion; l'amour �clatait dans sa t�te comme un p�tard, dont les �tincelles n'allaient pas jusqu'au coeur. Elle �tait folle un mois, s'affichait avec son cher seigneur dans tout Paris; puis, un matin, au milieu du tapage de sa tendresse, elle sentait un silence �crasant, un vide immense. Le premier, le jeune duc de Rozan, ne fut gu�re qu'un d�jeuner de soleil; Ren�e, qui l'avait remarqu� pour sa douceur et sa tenue excellente, le trouva en t�te-�-t�te absolument nul, d�teint, assommant.</p><p>M. Simpson, attach� � l'ambassade am�ricaine, qui vint ensuite, faillit la battre, et dut � cela de rester plus d'un an avec elle. Puis, elle accueillit le comte de Chibray, un aide de camp de l'empereur, bel homme vaniteux qui commen�ait � lui peser singuli�rement lorsque la duchesse de Sternich s'avisa de s'en amouracher et de le lui prendre; alors elle le pleura, elle fit entendre � ses amis que son coeur �tait broy�, qu'elle n'aimerait plus. Elle en arriva ainsi � M. de Mussy, l'�tre le plus insignifiant du monde, un jeune homme qui faisait son chemin dans la diplomatie en conduisant le cotillon avec des gr�ces particuli�res; elle ne sut jamais bien comment elle s'�tait livr�e � lui, et le garda longtemps, prise de paresse, d�go�t�e d'un inconnu qu'on d�couvre en une heure, attendant, pour se donner les soucis d'un changement, de rencontrer quelque aventure extraordinaire. A vingt-huit ans, elle �tait d�j� horriblement lasse. L'ennui lui paraissait d'autant plus insupportable, que ses vertus bourgeoises profitaient des heures o� elle s'ennuyait pour se plaindre et l'inqui�ter. Elle fermait sa porte, elle avait des migraines affreuses. Puis, quand la porte se rouvrait, c'�tait un flot de soie et de dentelles qui s'en �chappait � grand tapage, une cr�ature de luxe et de joie, sans un souci ni une rougeur au front.</p><p>Dans sa vie banale et mondaine, elle avait eu cependant un roman. Un jour, au cr�puscule, comme elle �tait sortie � pied pour aller voir son p�re, qui n'aimait pas � sa porte le bruit des voitures, elle s'aper�ut, au retour, sur le quai Saint-Paul, qu'elle �tait suivie par un jeune homme. Il faisait chaud; le jour mourait avec une douceur amoureuse. Elle qu'on ne suivait qu'� cheval, dans les all�es du Bois, elle trouva l'aventure piquante, elle en fut flatt�e comme d'un hommage nouveau, un peu brutal, mais dont la grossi�ret� m�me la chatouillait. Au lieu de rentrer chez elle, elle prit la rue du Temple, promenant son galant le long des boulevards. Cependant l'homme s'enhardit, devint si pressant, que Ren�e un peu interdite, perdant la t�te, suivit la rue du Faubourg-Poissonni�re et se r�fugia dans la boutique de la soeur de son mari. L'homme entra derri�re elle. Mme Sidonie sourit, parut comprendre et les laissa seuls. Et comme Ren�e voulait la suivre, l'inconnu la retint, lui parla avec une politesse �mue, gagna son pardon. C'�tait un employ� qui s'appelait Georges, et auquel elle ne demanda jamais son nom de famille.</p><p>Elle vint le voir deux fois; elle entrait par le magasin, il arrivait par la rue Papillon. Cet amour de rencontre, trouv� et accept� dans la rue, fut un de ses plaisirs les plus vifs. Elle y songea toujours, avec quelque honte, mais avec un singulier sourire de regret. Mme Sidonie gagna � l'aventure d'�tre enfin la complice de la seconde femme de son fr�re, un r�le qu'elle ambitionnait depuis le jour du mariage.</p><p>Cette pauvre Mme Sidonie avait eu un m�compte. Tout en maquignonnant le mariage, elle esp�rait �pouser un peu Ren�e, elle aussi, en faire une de ses clientes, tirer d'elle une foule de b�n�fices. Elle jugeait les femmes au coup d'oeil, comme les connaisseurs jugent les chevaux. Aussi sa consternation fut grande, lorsque, apr�s avoir laiss� un mois au m�nage pour s'installer, elle comprit qu'elle arrivait d�j� trop tard, en apercevant Mme de Lauwerens tr�nant au milieu du salon. Cette derni�re, belle femme de vingt-six ans, faisait m�tier de lancer les nouvelles venues. Elle appartenait � une tr�s ancienne famille, �tait mari�e � un homme de la haute finance, qui avait le tort de refuser le paiement des m�moires de modiste et de tailleur. La dame, personne fort intelligente, battait monnaie, s'entretenait elle-m�me. Elle avait horreur des hommes, disait-elle; mais elle en fournissait � toutes ses amies; il y en avait toujours un achalandage complet dans l'appartement qu'elle occupait rue de Provence, au dessus des bureaux de son mari. On y faisait de petits go�ters. On s'y rencontrait d'une fa�on impr�vue et charmante. Il n'y avait aucun mal � une jeune fille d'aller voir sa ch�re Mme de Lauwerens, et tant pis si le hasard amenait l� des hommes, tr�s respectueux d'ailleurs, et du meilleur monde. La ma�tresse de la maison �tait adorable dans ses grands peignoirs de dentelle. Souvent un visiteur l'aurait choisie de pr�f�rence, en dehors de sa collection de blondes et de brunes. Mais la chronique assurait qu'elle �tait d'une sagesse absolue. Tout le secret de l'affaire �tait l�. Elle conservait sa haute situation dans le monde, avait pour amis tous les hommes, gardait son orgueil de femme honn�te, go�tait une secr�te joie � faire tomber les autres et � tirer profit de leurs chutes. Lorsque Mme Sidonie se fut expliqu� le m�canisme de l'invention nouvelle, elle fut navr�e. C'�tait l'�cole classique, la femme en vieille robe noire portant des billets doux au fond de son cabas, mise en face de l'�cole moderne, de la grande dame qui vend ses amies dans son boudoir en buvant une tasse de th�. L'�cole moderne triompha. Mme Lauwerens eut un regard froid pour la toilette frip�e de Mme Sidonie, dans laquelle elle flaira une rivale. Et ce fut de sa main que Ren�e re�ut son premier ami le jeune duc de Rozan, que la belle financi�re pla�ait tr�s difficilement. L'�cole classique ne l'emporta que plus tard, lorsque Mme Sidonie pr�ta son entresol au caprice de sa belle-soeur pour l'inconnu du quai Saint-Paul. Elle resta sa confidente.</p><p>Mais un des fid�les de Mme Sidonie fut Maxime. D�s quinze ans, il allait r�der chez sa tante, flairant les gants oubli�s qu'il rencontrait sur les meubles. Celle-ci, qui d�testait les situations franches et qui n'avouait jamais ses complaisances, finit par lui pr�ter les clefs de son appartement, certains jours, disant qu'elle resterait jusqu'au lendemain � la campagne. Maxime parlait d'amis � recevoir qu'il n'osait faire venir chez son p�re. Ce fut dans l'entresol de la rue du Fauhourg-Poissonni�re qu'il passa plusieurs nuits avec cette pauvre fille qu'on dut envoyer � la campagne. Mme Sidonie empruntait de l'argent � son neveu, se p�mait devant lui, en murmurant de sa voix douce qu'il �tait � sans un poil, rose comme un Amour �.</p><p>Cependant, Maxime avait grandi. C'�tait, maintenant, un jeune homme mince et joli, qui avait gard� les joues roses et les yeux bleus de l'enfant. Ses cheveux boucl�s achevaient de lui donner cet � air fille � qui enchantait les dames. Il ressemblait � la pauvre Ang�le, avait sa douceur de regard, sa p�leur blonde. Mais il ne valait pas m�me cette femme indolente et nulle. La race des Rougon s'affinait en lui, devenait d�licate et vicieuse. N� d'une m�re trop jeune, apportant un singulier m�lange, heurt� et comme diss�min�, des app�tits furieux de son p�re et des abandons, des mollesses de sa m�re, il �tait un produit d�fectueux, o� les d�fauts des parents se compl�taient et s'empiraient. Cette famille vivait trop vite; elle se mourait d�j� dans cette cr�ature fr�le, chez laquelle le sexe avait d� h�siter, et qui n'�tait plus une volont� �pre au gain et � la jouissance, comme Saccard, mais une l�chet� mangeant les fortunes faites; hermaphrodite �trange venu � son heure dans une soci�t� qui pourrissait. Quand Maxime allait au Bois, pinc� � la taille comme une femme, dansant l�g�rement sur la selle o� le balan�ait le galop l�ger de son cheval, il �tait le dieu de cet �ge, avec ses hanches d�velopp�es, ses longues mains fluettes, son air maladif et polisson, son �l�gance correcte et son argot des petits th��tres. Il se mettait, � vingt ans, au-dessus de toutes les surprises et de tous les d�go�ts. Il avait certainement r�v� les ordures les moins usit�es. Le vice chez lui n'�tait pas un ab�me, comme chez certains vieillards, mais une floraison naturelle et ext�rieure. Il ondulait sur ses cheveux blonds, souriait sur ses l�vres, l'habillait avec ses v�tements. Mais ce qu'il avait de caract�ristique, c'�tait surtout les yeux, deux trous bleus, clairs et souriants, des miroirs de coquettes, derri�re lesquels on apercevait tout le vide du cerveau. Ces yeux de fille � vendre ne se baissaient jamais; ils qu�taient le plaisir, un plaisir sans fatigue, qu'on appelle et qu'on re�oit.</p><p>L'�ternel coup de vent qui entrait dans l'appartement de la rue de Rivoli et en faisait battre les portes, souffla plus fort, � mesure que Maxime grandit, que Saccard �largit le cercle de ses op�rations, et que Ren�e mit plus de fi�vre dans sa recherche d'une jouissance inconnue. Ces trois �tres finirent par y mener une existence �tonnante de libert� et de folie. Ce fut le fruit m�r et prodigieux d'une �poque. La rue montait dans l'appartement, avec son roulement de voitures, son coudoiement d'inconnus, sa licence de paroles. Le p�re, la belle-m�re, le beau-fils agissaient parlaient, se mettaient � l'aise, comme si chacun d'eux se f�t trouv� seul, vivant en gar�on. Trois camarades, trois �tudiants, partageant la m�me chambre garnie, n'auraient pas dispos� de cette chambre avec plus de sans-g�ne pour y installer leurs vices, leurs amours, leurs joies bruyantes de grands galopins. Ils s'acceptaient avec des poign�es de main, ne paraissaient pas se douter des raisons qui les r�unissaient sous le m�me toit, se traitaient cavali�rement, joyeusement, se mettant chacun ainsi dans une ind�pendance absolue. L'id�e de famille �tait remplac�e chez eux par celle d'une sorte de commandite o� les b�n�fices sont partag�s � parts �gales; chacun tirait � lui sa part de plaisir, et il �tait entendu tacitement que chacun mangerait cette part comme il l'entendrait. Ils en arriv�rent � prendre leurs r�jouissances les uns devant les autres, � les �taler, � les raconter, sans �veiller autre chose qu'un peu d'envie et de curiosit�.</p><p>Maintenant, Maxime instruisait Ren�e. Quand il allait au Bois avec elle, il lui contait sur les filles des histoires qui les �gayaient fort. Il ne pouvait para�tre au bord du lac une nouvelle venue, sans qu'il se m�t en campagne pour se renseigner sur le nom de son amant, la rente qu'il lui faisait, la fa�on dont elle vivait. Il connaissait les int�rieurs de ces dames, savait des d�tails intimes, �tait un v�ritable catalogue vivant, o� toutes les filles de Paris �taient num�rot�es, avec une notice tr�s compl�te sur chacune d'elles. Cette gazette scandaleuse faisait la joie de Ren�e. A Longchamp, les jours de courses, lorsqu'elle passait dans sa cal�che, elle �coutait avec �pret�, tout en gardant sa hauteur de femme du vrai monde, comment Blanche Muller trompait son attach� d'ambassade avec son coiffeur; ou comment le petit baron avait trouv� le comte en cale�on dans l'alc�ve d'une c�l�brit� maigre, rouge de cheveux, qu'on nommait l'Ecrevisse. Chaque jour apportait son cancan. Quand l'histoire �tait par trop crue, Maxime baissait la voix, mais il allait jusqu'au bout. Ren�e ouvrait de grands yeux d'enfant � qui l'on raconte une bonne farce, retenait ses rires, puis les �touffait dans son mouchoir brod�, qu'elle appuyait d�licatement sur ses l�vres.</p><p>Maxime apportait aussi les photographies de ces dames. Il avait des portraits d'actrices dans toutes ses poches, et jusque dans son porte-cigares. Parfois il se d�barrassait, il mettait ces dames dans l'album qui tra�nait sur les meubles du salon, et qui contenait d�j� les portraits des amies de Ren�e.</p><p>Il y avait aussi l� des photographies d'hommes, MM. de Rozan, Simpson, de Chibray, de Mussy, ainsi que des acteurs, des �crivains, des d�put�s qui �taient venus on ne savait comment grossir la collection. Monde singuli�rement m�l�, image du tohu-bohu d'id�es et de personnages qui traversaient la vie de Ren�e et de Maxime. Cet album, quand il pleuvait, quand on s'ennuyait, �tait un grand sujet de conversation. Il finissait toujours par tomber sous la main. La jeune femme l'ouvrait en b�illant, pour la centi�me fois peut-�tre. Puis la curiosit� se r�veillait, et le jeune homme venait s'accouder derri�re elle. Alors c'�taient de longues discussions sur les cheveux de l'Ecrevisse, le double menton de Mme de Meinhold, les yeux de Mme de Lauwerens, la gorge de Blanche Muller, le nez de la marquise qui �tait un peu de travers, la bouche de la petite Sylvia, c�l�bre par ses l�vres trop fortes. Ils comparaient les femmes entre elles.</p><p>- Moi, si j'�tais homme, disait Ren�e, je choisirais Adeline.</p><p>- C'est que tu ne connais pas Sylvia, r�pondait Maxime. Elle est d'un dr�le!... Moi, j'aime mieux Sylvia.</p><p>Les pages tournaient; parfois apparaissait le duc de Rozan, ou M. Simpson, ou le comte de Chibray, et il ajoutait en raillant:</p><p>- D'ailleurs, tu as le go�t perverti, c'est connu... Peut-on voir quelque chose de plus sot que le visage de ces messieurs! Rozan et Chibray ressemblent � Gustave, mon perruquier.</p><p>Ren�e haussait les �paules, comme pour dire que l'ironie ne l'atteignait pas. Elle continuait � s'oublier dans le spectacle des figures bl�mes, souriantes ou rev�ches que contenait l'album; elle s'arr�tait aux portraits de filles plus longuement, �tudiait avec curiosit� les d�tails exacts et microscopiques des photographies, les petites rides, les petits poils. Un jour m�me, elle se fit apporter une forte loupe, ayant cru apercevoir un poil sur le nez de l'Ecrevisse. Et, en effet, la loupe montra un l�ger fil d'or qui s'�tait �gar� des sourcils et qui �tait descendu jusqu'au milieu du nez. Ce poil les amusa longtemps. Pendant une semaine, les dames qui vinrent durent s'assurer par elles-m�mes de la pr�sence du poil. La loupe servit d�s lors � �plucher les figures des femmes. Ren�e fit des d�couvertes �tonnantes; elle trouva des rides inconnues, des peaux rudes, des trous mal bouch�s par la poudre de riz. Et Maxime finit par cacher la loupe, en d�clarant qu'il ne fallait pas se d�go�ter comme cela de la figure humaine. La v�rit� �tait qu'elle soumettait � un examen trop rigoureux les grosses l�vres de Sylvia, pour laquelle il avait une tendresse particuli�re. Ils invent�rent un nouveau jeu. Ils posaient cette question � Avec qui passerais-je volontiers une nuit? � et ils ouvraient l'album, qui �tait charg� de la r�ponse. Cela donnait lieu � des accouplements tr�s r�jouissants. Les amies y jou�rent plusieurs soir�es. Ren�e fut ainsi successivement mari�e � l'archev�que de Paris, au baron Gouraud, � M. de Chibray, ce qui fit beaucoup rire, et � son mari lui-m�me, ce qui la d�sola. Quant � Maxime, soit hasard, soit malice de Ren�e qui ouvrait l'album, il tombait toujours sur la marquise. Mais on ne riait jamais autant que lorsque le sort accouplait deux hommes ou deux femmes ensemble.</p><p>La camaraderie de Ren�e et de Maxime alla si loin qu'elle lui conta ses peines de coeur. Il la consolait, lui donnait des conseils. Son p�re ne semblait pas exister. Puis, ils en vinrent � se faire des confidences sur leur jeunesse. C'est surtout pendant leurs promenades au Bois qu'ils ressentaient une langueur vague, un besoin de se raconter des choses difficiles � dire, et qu'on ne raconte pas. Cette joie que les enfants �prouvent � causer tout bas des choses d�fendues, cet attrait qu'il y a pour un jeune homme et une jeune femme � descendre ensemble dans le p�ch�, en paroles seulement, les ramenaient sans cesse aux sujets scabreux. Ils y jouissaient profond�ment d'une volupt� qu'ils ne se reprochaient pas, qu'ils go�taient, mollement �tendus aux deux coins de leur voiture, comme des camarades qui se rappellent leurs premi�res escapades. Ils finirent par devenir des fanfarons de mauvaises moeurs. Ren�e avoua qu'au pensionnat les petites filles �taient tr�s polissonnes. Maxime rench�rit et osa raconter quelques-unes des hontes du coll�ge de Plassans.</p><p>- Ah! moi, je ne puis pas dire.,., murmurait Ren�e.</p><p>Puis elle se penchait � son oreille, comme si le bruit de sa voix l'e�t seul fait rougir, et elle lui confiait une de ces histoires de couvent qui tra�nent dans les chansons orduri�res. Lui avait une trop riche collection d'anecdotes de ce genre pour rester � court. Il lui chantonnait � l'oreille des couplets tr�s crus. Et ils entraient peu � peu dans un �tat de b�atitude particulier, berc�s par toutes ces id�es charnelles qu'ils remuaient, chatouill�s par de petits d�sirs qui ne se formulaient pas. La voiture roulait doucement, ils rentraient avec une fatigue d�licieuse, plus lass�s qu'au matin d'une nuit d'amour. Ils avaient fait le mal, comme deux gar�ons courant les sentiers sans ma�tresse, et qui se contentent avec leurs souvenirs mutuels.</p><p>Une familiarit�, un abandon plus grand encore existaient entre le p�re et le fils. Saccard avait compris qu'un grand financier doit aimer les femmes et faire quelques folies pour elles. Il �tait d'amour brutal, pr�f�rait l'argent; mais il entra dans son programme de courir les alc�ves, de semer les billets de banque sur certaines chemin�es, de mettre de temps � autre une fille c�l�bre comme une enseigne dor�e � ses sp�culations. Quand Maxime fut sorti du coll�ge, ils se rencontr�rent chez les m�mes dames, et ils en rirent. Ils furent m�me un peu rivaux. Parfois, lorsque le jeune homme d�nait � la Maison- d'Or, avec quelque bande tapageuse, il entendait la voix de Saccard dans un cabinet voisin.</p><p>- Tiens! papa qui est � c�t�! s'�criait-il avec la grimace qu'il empruntait aux acteurs en vogue.</p><p>Il allait frapper � la porte du cabinet, curieux de voir la conqu�te de son p�re.</p><p>- Ah! c'est toi, disait celui-ci d'un ton r�joui. Entre donc. Vous faites un tapage � ne pas s'entendre manger. Avec qui donc �tes-vous l�?</p><p>- Mais il y a Laure d'Aurigny, Sylvia, l'Ecrevisse, puis deux autres encore, je crois. Elles sont �tonnantes: elles mettent les doigts dans les plats et nous jettent des poign�es de salade � la t�te. J'ai mon habit plein d'huile.</p><p>Le p�re riait, trouvait cela tr�s dr�le.</p><p>- Ah! jeunes gens, jeunes gens, murmurait-il. Ce n'est pas comme nous, n'est-ce pas, mon petit chat? nous avons mang� bien tranquillement, et nous allons faire dodo.</p><p>Et il prenait le menton de la femme qu'il avait � c�t� de lui, il roucoulait avec son nasillement proven�al, ce qui produisait une �trange musique amoureuse.</p><p>- Oh! le vieux serin!... s'�criait la femme. Bonjour, Maxime. Faut-il que je vous aime, hein! pour consentir � souper avec votre coquin de p�re!... On ne vous voit plus. Venez apr�s-demain matin de bonne heure... Non, vrai, j'ai quelque chose � vous dire.</p><p>Saccard achevait une glace ou un fruit, � petites bouch�es, avec b�atitude, il baisait l'�paule de la femme, en disant plaisamment:</p><p>- Vous savez, mes amours, si je vous g�ne, je vais m'en aller... Vous sonnerez quand on pourra rentrer.</p><p>Puis il emmenait la dame ou parfois allait avec elle se joindre au tapage du salon voisin. Maxime et lui partageaient les m�mes �paules; leurs mains se rencontraient autour des m�mes tailles, ils s'appelaient sur les divans, se racontaient tout haut les confidences que les femmes leur faisaient � l'oreille. Et ils poussaient l'intimit� jusqu'� conspirer ensemble pour enlever � la soci�t� la blonde ou la brune que l'un d'eux avait choisie.</p><p>Ils �taient bien connus � Mabille, ils y venaient bras dessus bras dessous, � la suite de quelque d�ner fin, faisaient le tour du jardin, saluant les femmes, leur jetant un mot au passage, ils riaient haut, sans se quitter le bras, se pr�taient main-forte au besoin dans les conversations trop vives. Le p�re, tr�s fort sur ce point, d�battait avantageusement les amours du fils. Parfois, ils s'asseyaient, buvaient avec une bande de filles. Puis ils changeaient de table, reprenaient leurs courses. Et jusqu'� minuit, on les voyait, les bras toujours unis dans leur camaraderie, poursuivre des jupes, le long des all�es jaunes, sous la flamme crue des becs de gaz.</p><p>Quand ils rentraient, ils rapportaient du dehors, dans leurs habits, un peu des filles qu'ils quittaient. Leurs attitudes d�hanch�es, le reste de certains mots risqu�s et de certains gestes canailles, emplissaient l'appartement de la rue de Rivoli d'une senteur d'alc�ve suspecte. La fa�on molle et abandonn�e dont le p�re donnait la main au fils, disait seule d'o� ils venaient. C'�tait dans cet air que Ren�e respirait ses caprices, ses anxi�t�s sensuelles. Elle les raillait nerveusement.</p><p>- D'o� venez-vous donc? leur disait-elle. Vous sentez la pipe et le musc... C'est s�r, je vais avoir la migraine.</p><p>Et l'odeur �trange, en effet, la troublait profond�ment. C'�tait le parfum persistant de ce singulier foyer domestique.</p><p>Cependant Maxime se prit d'une belle passion pour la petite Sylvia. Il ennuya sa belle-m�re pendant plusieurs mois avec cette fille. Ren�e la connut bient�t d'un bout � l'autre, de la plante des pieds � la pointe des cheveux. Elle avait un signe bleu�tre sur la hanche; rien n'�tait plus adorable que ses genoux! ses �paules avaient cette particularit� que la gauche seulement �tait trou�e d'une fossette. Maxime mettait quelque malice � occuper leurs promenades des perfections de sa ma�tresse. Un soir, au retour du Bois, les voitures de Ren�e et de Sylvia, prises dans un embarras, durent s'arr�ter c�te � c�te aux Champs-Elys�es. Les deux femmes se regard�rent avec une curiosit� tandis que Maxime, enchant� de cette situation critique, ricanait en dessous. Quand la cal�che se remit � rouler, comme sa belle-m�re gardait un silence sombre, il crut qu'elle boudait et s'attendit � une de ces sc�nes maternelles, une de ces �tranges gronderies dont elle occupait encore parfois ses lassitudes.</p><p>- Est-ce que tu connais le bijoutier de cette dame? lui demanda-t-elle brusquement au moment o� ils arrivaient � la place de la Concorde.</p><p>- H�las! oui, r�pondit-il avec un sourire; je lui dois dix mille francs... Pourquoi me demandes-tu cela?</p><p>- Pour rien.</p><p>Puis, au bout d'un nouveau silence:</p><p>- Elle avait un bien joli bracelet, celui de la main gauche... J'aurais voulu le voir de pr�s.</p><p>Ils rentraient. Elle n'en dit pas davantage. Seulement, le lendemain, au moment o� Maxime et son p�re allaient sortir ensemble, elle prit le jeune homme � part et lui parla bas, d'un air embarrass�, avec un joli sourire qui demandait gr�ce. Il parut surpris et s'en alla, en riant de son air mauvais.</p><p>Le soir, il apporta le bracelet de Sylvia, que sa Belle-m�re l'avait suppli� de lui montrer.</p><p>- Voil� la chose, dit-il. On se ferait voleur pour vous, belle-maman.</p><p>- Elle ne t'a pas vu le prendre? demanda Ren�e, qui examinait avidement le bijou.</p><p>- Je ne le crois pas... Elle l'a mis hier, elle ne voudra certainement pas le mettre aujourd'hui.</p><p>Cependant la jeune femme s'�tait approch�e de la fen�tre. Elle avait mis le bracelet. Elle tenait son poignet un peu lev�, le tournant lentement, ravie, r�p�tant:</p><p>- Oh! tr�s joli, tr�s joli... Il n'y a que les �meraudes qui ne me plaisent pas beaucoup.</p><p>A ce moment, Saccard entra, et, comme elle avait toujours le poignet lev�, dans la clart� blanche de la fen�tre:</p><p>- Tiens, s'�cria-t-il avec �tonnement, le bracelet de Sylvia!</p><p>- Vous connaissez ce bijou? dit-elle plus g�n�e que lui, ne sachant plus que faire de son bras.</p><p>Il s'�tait remis; il mena�a son fils du doigt, en murmurant:</p><p>- Ce polisson a toujours du fruit d�fendu dans les poches!... Un de ces jours il nous apportera le bras de la dame avec le bracelet.</p><p>- Eh! ce n'est pas moi, r�pondit Maxime avec une l�chet� sournoise. C'est Ren�e qui a voulu le voir.</p><p>- Ah! se contenta de dire le mari.</p><p>Et il regarda � son tour le bijou, r�p�tant comme sa femme:</p><p>- Il est tr�s joli, tr�s joli.</p><p>Puis il s'en alla tranquillement, et Ren�e gronda Maxime de l'avoir ainsi vendue. Mais il affirma que son p�re se moquait bien de �a! Alors elle lui rendit le bracelet en ajoutant:</p><p>- Tu passeras chez le bijoutier, tu m'en commanderas un tout pareil! seulement, tu feras remplacer les �meraudes par des saphirs.</p><p>Saccard ne pouvait garder longtemps dans son voisinage une chose ou une personne sans vouloir la vendre, en tirer un profit quelconque. Son fils n'avait pas vingt ans qu'il songea � l'utiliser. Un joli gar�on, neveu d'un ministre, fils d'un grand financier, devait �tre d'un bon placement. Il �tait bien un peu jeune, mais on pouvait toujours lui chercher une femme et une dot, quitte � tra�ner le mariage en longueur, ou � le pr�cipiter, selon les embarras d'argent de la maison. Il eut la main heureuse. Il trouva, dans un conseil de surveillance dont il faisait partie, un grand bel homme, M. de Mareuil, qui, en deux jours, lui appartint. M. de Mareuil �tait un ancien raffineur du Havre, du nom de Bonnet. Apr�s avoir amass� une grosse fortune, il avait �pous� une jeune fille noble, fort riche �galement, qui cherchait un imb�cile de grande mine. Bonnet obtint de prendre le nom de sa femme, ce qui fut pour lui une premi�re satisfaction d'orgueil; mais son mariage lui avait donn� une ambition folle, il r�vait de payer H�l�ne de sa noblesse en acqu�rant une haute situation politique. D�s ce moment, il mit de l'argent dans les nouveaux journaux, il acheta au fond de la Ni�vre de grandes propri�t�s, il se pr�para par tous les moyens connus une candidature au Corps l�gislatif. Jusque-l�, il avait �chou�, sans rien perdre de sa solennit�. C'�tait le cerveau le plus incroyablement vide qu'on p�t rencontrer. Il avait une carrure superbe, la face blanche et pensive d'un grand homme d'Etat; et, comme il �coutait d'une fa�on merveilleuse, avec des regards profonds, un calme majestueux du visage, on pouvait croire � un prodigieux travail int�rieur de compr�hension et de d�duction. S�rement, il ne pensait � rien. Mais il arrivait � troubler les gens qui ne savaient plus s'ils avaient affaire � un homme sup�rieur ou � un imb�cile. M. de Mareuil s'attacha � Saccard comme � sa planche de salut. Il savait qu'une candidature officielle allait �tre libre dans la Ni�vre, il souhaitait ardemment que le ministre le d�sign�t; c'�tait son dernier coup de carte. Aussi se livra-t-il pieds et poings li�s au fr�re du ministre. Saccard, qui flaira une bonne affaire, le poussa � l'id�e d'un mariage entre sa fille Louise et Maxime. L'autre se r�pandit en effusion, crut avoir trouv� le premier cette id�e de mariage, s'estima fort heureux d'entrer dans la famille d'un ministre, et de donner Louise � un jeune homme qui paraissait avoir les plus belles esp�rances.</p><p>Louise aurait, disait son p�re, un million de dot. Contrefaite, laide et adorable, elle �tait condamn�e � mourir jeune; une maladie de poitrine la minait sourdement, lui donnait une gaiet� nerveuse, une gr�ce caressante. Les petites filles malades vieillissent vite, deviennent femmes avant l'�ge. Elle avait une na�vet� sensuelle, elle semblait �tre n�e � quinze ans, en pleine pubert�. Quand son p�re, ce colosse sain et ab�ti, la regardait, il ne pouvait croire qu'elle f�t sa fille. Sa m�re, de son vivant, �tait �galement une femme grande et forte; mais il courait sur sa m�moire des histoires qui expliquaient le rabougrissement de cette enfant, ses allures de boh�mienne millionnaire, sa laideur vicieuse et charmante. On disait qu'H�l�ne de Mareuil �tait morte dans les d�bordements les plus honteux. Les plaisirs l'avaient rong�e comme un ulc�re, sans que son mari s'aper��t de la folie lucide de sa femme qu'il aurait d� faire enfermer dans une maison de sant�. Port�e dans ces flancs malades, Louise en �tait sortie le sang pauvre, les membres d�vi�s, le cerveau attaqu�, la m�moire d�j� pleine d'une vie sale. Parfois, elle croyait se souvenir confus�ment d'une autre existence; elle voyait se d�rouler, dans une ombre vague, des sc�nes bizarres, des hommes et des femmes s'embrassant, tout un drame charnel o� s'amusaient ses curiosit�s d'enfant. C'�tait sa m�re qui parlait en elle. Sa pu�rilit� continuait ce vice. A mesure qu'elle grandissait, rien ne l'�tonnait, elle se rappelait tout, ou plut�t elle savait tout, et elle allait aux choses d�fendues, avec une s�ret� de main qui la faisait ressembler, dans la vie, � une personne rentrant chez elle apr�s une longue absence, et n'ayant qu'� allonger le bras pour se mettre � l'aise et jouir de sa demeure. Cette singuli�re fillette dont les instincts mauvais flattaient les siens, mais qui avait de plus une innocence d'effronterie, un m�lange piquant d'enfantillage et de hardiesse, dans cette seconde vie qu'elle revivait vierge avec sa science et sa honte de femme faite, devait finir par plaire � Maxime et lui para�tre beaucoup plus dr�le m�me que Sylvia, un coeur d'usurier, fille d'un honn�te papetier et horriblement bourgeoise au fond.</p><p>Le mariage fut arr�t� en riant, et l'on d�cida qu'on laisserait grandir les � gamins �. Les deux familles vivaient dans une amiti� �troite. M. de Mareuil poussait sa candidature. Saccard guettait sa proie. Il fut entendu que Maxime mettrait, dans la corbeille de noces, sa nomination d'auditeur au conseil d'Etat.</p><p>Cependant la fortune des Saccard semblait � son apog�e. Elle br�lait en plein Paris comme un feu de joie colossal. C'�tait l'heure o� la cur�e ardente emplit un coin de for�t de l'aboiement des chiens, du claquement des fouets, du flamboiement des torches. Les app�tits l�ch�s se contentaient enfin, dans l'impudence du triomphe, au bruit des quartiers �croul�s et des fortunes b�ties en six mois. La ville n'�tait plus qu'une grande d�bauche de millions et de femmes. Le vice, venu de haut, coulait dans les ruisseaux, s'�talait dans les bassins, remontait dans les jets d'eau des jardins, pour retomber sur les toits, en pluie fine et p�n�trante. Et il semblait la nuit, lorsqu'on passait les ponts, que la Seine charri�t, au milieu de la ville endormie, les ordures de la cit�, miettes tomb�es de la table, noeuds de dentelle laiss�s sur les divans, chevelures oubli�es dans les fiacres, billets de banque gliss�s des corsages, imm�diat de l'instinct jettent � la rue, apr�s l'avoir tout ce que la brutalit� du d�sir et le contentement bris� et souill�. Alors, dans le sommeil fi�vreux de Paris, et mieux encore que dans sa qu�te haletante du grand jour, on sentait le d�traquement c�r�bral, le cauchemar dor� et voluptueux d'une ville folle de son or et de sa chair. Jusqu'� minuit les violons chantaient; puis les fen�tres s'�teignaient, et les ombres descendaient sur la ville. C'�tait comme une alc�ve colossale o� l'on aurait souffl� la derni�re bougie, �teint la derni�re pudeur. Il n'y avait plus, au fond des t�n�bres, qu'un grand r�le d'amour furieux et las; tandis que les Tuileries, au bord de l'eau, allongeaient leurs bras dans le noir, comme pour une embrassade �norme.</p><p>Saccard venait de faire b�tir son h�tel du parc Monceau sur un terrain vol� � la Ville. Il s'y �tait r�serv�, au premier �tage, un cabinet superbe, palissandre et or, avec de hautes vitrines de biblioth�que, pleine de dossiers, et ou on ne voyait pas un livre; le coffre-fort, enfonc� dans le mur, se creusait comme une alc�ve de fer, grande � y coucher les amours d'un milliard. Sa fortune s'y �panouissait, s'y �talait insolemment. Tout paraissait lui r�ussir. Lorsqu'il quitta la rue de Rivoli, agrandissant son train de maison, doublant sa d�pense, il parla � ses familiers de gains consid�rables. Selon lui, son association avec les sieurs Mignon et Charrier lui rapportait d'�normes b�n�fices; ses sp�culations sur les immeubles allaient mieux encore; quant au Cr�dit viticole, c'�tait une vache � lait in�puisable. Il avait une fa�on d'�num�rer ses richesses qui �tourdissait les auditeurs et les emp�chait de voir bien clair. Son nasillement de Proven�al redoublait: il tirait, avec ses phrases courtes et ses gestes nerveux, des feux d'artifice o� les millions montaient en fus�e, et qui finissaient par �blouir les plus incr�dules. Cette mimique turbulente d'homme riche �tait pour une bonne part dans la r�putation d'heureux joueur qu'il avait acquise. A la v�rit�, personne ne lui connaissait un capital net et solide. Ses diff�rents associ�s, forc�ment au courant de sa situation vis-�-vis d'eux, s'expliquaient sa fortune colossale en croyant � son bonheur absolu dans les autres sp�culations, celles qu'ils ne connaissaient pas. Il d�pensait un argent fou; le ruissellement de sa caisse continuait, sans que les sources de ce fleuve d'or eussent �t� encore d�couvertes. C'�tait la d�mence pure, la rage de l'argent, les poign�es de louis jet�es par les fen�tres, le coffre-fort vid� chaque soir jusqu'au dernier sou, se remplissant pendant la nuit on ne savait comment, et ne fournissant jamais d'aussi fortes sommes que lorsque Saccard pr�tendait en avoir perdu les clefs.</p><p>Dans cette fortune, qui avait les clameurs et le d�bordement d'un torrent d'hiver, la dot de Ren�e se trouvait secou�e, emport�e, noy�e. La jeune femme, m�fiante les premiers jours, voulant g�rer ses biens elle-m�me, se lassa bient�t des affaires; puis elle se sentit pauvre � c�t� de son mari, et, la dette l'�crasant, elle dut avoir recours � lui, lui emprunter de l'argent, se mettre � sa discr�tion. A chaque nouveau m�moire, qu'il payait avec un sourire d'homme tendre aux faiblesses humaines, elle se livrait un peu plus, lui confiait des titres de rente, l'autorisait � vendre ceci ou cela. Quand ils vinrent habiter l'h�tel du parc Monceau, elle se trouvait d�j� presque enti�rement d�pouill�e. Il s'�tait substitu� � l'Etat et lui servait la rente des cent mille francs provenant de la rue de la P�pini�re; d'autre part, il lui avait fait vendre la propri�t� de la Sologne, pour en mettre l'argent dans une grande affaire, un placement superbe, disait-il. Elle n'avait donc plus entre les mains que les terrains de Charonne, qu'elle refusait obstin�ment d'ali�ner, pour ne pas attrister l'excellente tante Elisabeth. Et, l� encore, il pr�parait un coup de g�nie, avec l'aide de son ancien complice Larsonneau. D'ailleurs, elle restait son oblig�e: s'il lui avait pris sa fortune, il lui en payait cinq ou six fois les revenus. La rente des cent mille francs, jointe au produit de l'argent de la Sologne montait � peine � neuf ou dix mille francs, juste de quoi solder sa ling�re et son cordonnier. Il lui donnait ou donnait pour elle quinze et vingt fois cette mis�re. Il aurait travaill� huit jours pour lui voler cent francs, et il l'entretenait royalement. Aussi, comme tout le monde, elle avait le respect de la caisse monumentale de son mari, sans chercher � p�n�trer le n�ant de ce fleuve d'or qui lui passait sous les yeux, et dans lequel elle se jetait chaque matin.</p><p>Au parc Monceau, ce fut la crise folle, le triomphe fulgurant. Les Saccard doubl�rent le nombre de leurs voitures et de leurs attelages; ils eurent une arm�e de domestiques, qu'ils habill�rent d'une livr�e gros bleu avec culotte mastic et gilet ray� noir et jaune, couleurs un peu s�v�res que le financier avait choisies pour para�tre tout � fait un de ses r�ves les plus caress�s. Ils mirent leur luxe sur la fa�ade et ouvrirent les rideaux, les jours de grands d�ners. Le coup de vent de la vie contemporaine, qui avait fait battre les portes du premier �tage de la rue de Rivoli, �tait devenu, dans l'h�tel, un v�ritable ouragan qui mena�ait d'emporter les cloisons. Au milieu de ces appartements princiers, le long des rampes dor�es, sur les tapis de haute laine, dans ce palais f�erique de parvenu, l'odeur de Mabille tra�nait, les d�hanchements de quadrilles � la mode dansaient, toute l'�poque passait avec son rire fou et b�te, son �ternelle faim et son �ternelle soif. C'�tait la maison suspecte du plaisir mondain, du plaisir impudent qui �largit les fen�tres pour mettre les passants dans la confidence des alc�ves. Le mari et la femme y vivaient librement, sous les yeux de leurs domestiques. Ils s'�taient partag� la maison, ils y campaient, n'ayant pas l'air d'�tre chez eux, comme jet�s, au bout d'un voyage tumultueux et �tourdissant, dans quelque royal h�tel garni, o� ils n'avaient pris que le temps de d�faire leurs malles, pour courir plus vite aux jouissances d'une ville nouvelle. Ils y logeaient � la nuit, ne restant chez eux que les jours de grands d�ners, emport�s par une course continuelle � travers Paris, rentrant parfois pour une heure, comme on rentre dans une chambre d'auberge, entre deux excursions. Ren�e s'y sentait plus inqui�te, plus r�veuse; ses jupes de soie glissaient avec des sifflements de couleuvre sur les �pais tapis, le long du satin des causeuses; elle �tait irrit�e par ces dorures imb�ciles qui l'entouraient, par ces hauts plafonds vides o� ne restaient, apr�s les nuits de f�te, que les rires des jeunes sots et les sentences des vieux fripons; et elle e�t voulu, pour remplir ce luxe, pour habiter ce rayonnement, un amusement supr�me que ses curiosit�s cherchaient en vain dans tous les coins de l'h�tel, dans le petit salon couleur de soleil, dans la serre aux v�g�tations grasses. Quant � Saccard, il touchait � son r�ve; il recevait la haute finance, M. Toutin- Laroche, M. de Lauwerens; il recevait aussi les grands politiques, le baron Gouraud, le d�put� Haffner; son fr�re, le ministre, avait m�me bien voulu venir deux ou trois fois consolider sa situation par sa pr�sence. Cependant, comme sa femme, il avait des anxi�t�s nerveuses, une inqui�tude qui donnait � son rire un �trange son de vitres bris�es. Il devenait si tourbillonnant, si effar�, que ses connaissances disaient de lui: � Ce diable de Saccard! il gagne trop d'argent, il en deviendra fou! � En 1860, on l'avait d�cor�, � la suite d'un service myst�rieux qu'il avait rendu au pr�fet, en servant de pr�te-nom � une dame dans une vente de terrain.</p><p>Ce fut vers l'�poque de leur installation au parc Monceau qu'une apparition passa dans la vie de Ren�e, en lui laissant une impression ineffa�able. Jusque l�, le ministre avait r�sist� aux supplications de sa belle-soeur, qui mourait d'envie d'�tre invit�e aux bals de la cour. Il c�da enfin, croyant la fortune de son fr�re d�finitivement assise. Pendant un mois, Ren�e n'en dormit pas. La grande soir�e arriva, et elle �tait toute tremblante dans la voiture qui la menait aux Tuileries.</p><p>Elle avait une toilette prodigieuse de gr�ce et d'originalit�, une vraie trouvaille qu'elle avait faite dans une nuit d'insomnie, et que trois ouvriers de Worms �taient venus ex�cuter chez elle, sous ses yeux. C'�tait une simple robe de gaze blanche, mais garnie d'une multitude de petits volants d�coup�s et bord�s d'un filet de velours noir. La tunique, de velours noir, �tait d�collet�e en carr�, tr�s bas sur la gorge, qu'encadrait une dentelle mince, haute � peine d'un doigt. Pas une fleur, pas un bout de ruban; � ses poignets, des bracelets sans une ciselure, et sur sa t�te, un �troit diad�me d'or, un cercle uni qui lui mettait comme une aur�ole.</p><p>Quand elle fut dans les salons et que son mari l'eut quitt�e pour le baron Gouraud, elle �prouva un moment d'embarras. Mais les glaces, o� elle se voyait adorable, la rassur�rent vite, et elle s'habituait � l'air chaud, au murmure des voix, � cette cohue d'habits noirs et d'�paules blanches, lorsque l'empereur parut. Il traversait lentement le salon, au bras d'un g�n�ral gros et court, qui soufflait comme s'il avait eu une digestion difficile. Les �paules se rang�rent sur deux haies, tandis que les habits noirs recul�rent d'un pas, instinctivement, d'un air discret. Ren�e se trouva pouss�e au bout de la file des �paules, pr�s de la seconde porte, celle que l'empereur gagnait d'un pas p�nible et vacillant. Elle le vit ainsi venir � elle, d'une porte � l'autre.</p><p>Il �tait en habit, avec l'�charpe rouge du grand cordon, Ren�e, reprise par l'�motion, distinguait mal, et cette tache saignante lui semblait �clabousser toute la poitrine du prince. Elle le trouva petit, les jambes trop courtes, les reins flottants; mais elle �tait ravie, et elle le voyait beau, avec son visage bl�me, sa paupi�re lourde et plomb�e qui retombait sur son oeil mort. Sous ses moustaches, sa bouche s'ouvrait, mollement, tandis que son nez seul restait osseux dans toute sa face dissoute.</p><p>L'empereur et le vieux g�n�ral continuaient � avancer � petits pas, paraissant se soutenir, alanguis, vaguement souriants. Ils regardaient les dames inclin�es, et leurs coups d'oeil, jet�s � droite et � gauche, glissaient dans les corsages. Le g�n�ral se penchait, disait un mot au ma�tre, lui serrait le bras d'un air de joyeux compagnon. Et l'empereur, mou et voil�, plus terne encore que de coutume, approchait toujours de sa marche tra�nante.</p><p>Ils �taient au milieu du salon, lorsque Ren�e sentit leurs regards se fixer sur elle. Le g�n�ral la regardait avec des yeux ronds, tandis que l'empereur, levant � demi les paupi�res, avait des lueurs fauves dans l'h�sitation grise de ses yeux brouill�s. Ren�e, d�contenanc�e, baissa la t�te, s'inclina, ne vit plus que les rosaces du tapis. Mais elle suivait leur ombre, elle comprit qu'ils s'arr�taient quelques secondes devant elle. Et elle crut entendre l'empereur, ce r�veur �quivoque, qui murmurait, en la regardant, enfonc�e dans sa jupe de mousseline stri�e de velours.</p><p>- Voyez donc, g�n�ral, une fleur � cueillir, un myst�rieux oeillet panach� blanc et noir.</p><p>Et le g�n�ral r�pondit, d'une voix plus brutale:</p><p>- Sire, cet oeillet-l� irait diantrement bien � nos boutonni�res.</p><p>Ren�e leva la t�te. L'apparition avait disparu, un flot de foule encombrait la porte. Depuis cette soir�e, elle revint souvent aux Tuileries, elle eut m�me l'honneur d'�tre compliment�e � voix haute par Sa Majest�, et de devenir un peu son amie; mais elle se rappela toujours la marche lente et alourdie du prince au milieu du salon, entre les deux rang�es d'�paules; et, quand elle go�tait quelque joie nouvelle dans la fortune grandissante de son mari, elle revoyait l'empereur dominant les gorges inclin�es, venant � elle, la comparant � un oeillet que le vieux g�n�ral conseillait de mettre � sa boutonni�re. C'�tait, pour elle, la note aigu� de sa vie.</p></section><section><title><p>PARTIE IV</p></title><p>-----</p><p>Le d�sir net et cuisant qui �tait mont� au coeur de Ren�e, dans les parfums troublants de la serre, tandis que Maxime et Louise riaient sur une causeuse du petit salon bouton d'or, parut s'effacer comme un cauchemar dont il ne reste plus qu'un vague frisson. La jeune femme avait, toute la nuit, gard� aux l�vres l'amertume du Tanghin; il lui semblait, � sentir cette cuisson de la feuille maudite, qu'une bouche de flamme se posait sur la sienne, lui soufflait un amour d�vorant. Puis cette bouche lui �chappait, et son r�ve se noyait dans de grands flots d'ombre qui roulaient sur elle.</p><p>Le matin, elle dormit un peu. Quand elle se r�veilla, elle se crut malade. Elle fit fermer les rideaux, parla � son m�decin de naus�es et de douleurs de t�te, refusa absolument de sortir pendant deux jours. Et, comme elle se pr�tendait assi�g�e, elle condamna sa porte. Maxime vint inutilement y frapp�. Il ne couchait pas � l'h�tel, pour disposer plus librement de son appartement; d'ailleurs, il menait la vie la plus nomade du monde, logeant dans les maisons neuves de son p�re, choisissant l'�tage qui lui plaisait, d�m�nageant tous les mois, souvent par caprice; parfois pour laisser la place � des locataires s�rieux. Il essuyait les pl�tres en compagnie de quelque ma�tresse. Habitu� aux caprices de sa belle-m�re, il feignit une grande compassion, et monta quatre fois par jour demander de ses nouvelles avec des mines d�sol�es, uniquement pour la taquiner. Le troisi�me jour, il la trouva dans le petit salon, rose, souriante, l'air calme et repos�.</p><p>- Eh bien, t'es-tu beaucoup amus�e avec C�leste? lui demanda-t-il, faisant allusion au long t�te-�-t�te qu'elle venait d'avoir avec sa femme de chambre.</p><p>- Oui, r�pondit-elle, c'est une fille pr�cieuse. Elle a toujours les mains glac�es; elle me les posait sur le front et calmait un peu ma pauvre t�te.</p><p>- Mais c'est un rem�de, cette fille-l�! s'�cria le jeune homme. Si j'avais le malheur de tomber jamais amoureux, tu me la pr�terais, n'est-ce pas, pour qu'elle m�t ses deux mains sur mon coeur?</p><p>Ils plaisant�rent, ils firent au Bois leur promenade accoutum�e. Quinze jours se pass�rent. Ren�e s'�tait jet�e plus follement dans sa vie de visites et de bals; sa t�te semblait avoir tourn� une fois encore, elle ne se plaignait plus de lassitude et de d�go�t. On e�t dit seulement qu'elle avait fait quelque chute secr�te, dont elle ne parlait pas, mais qu'elle confessait par un m�pris plus marqu� pour elle-m�me et par une d�pravation plus risqu�e dans ses caprices de grande mondaine. Un soir, elle avoua � Maxime qu'elle mourait d'envie d'aller � un bal que Blanche Muller, une actrice en vogue, donnait aux princesses de la rampe et aux reines du demi-monde. Cet aveu surprit et embarrassa le jeune homme lui-m�me, qui n'avait pourtant pas de grands scrupules. Il voulut cat�chiser sa belle-m�re: vraiment, ce n'�tait pas l� sa place; elle n'y verrait, d'ailleurs, rien de bien dr�le; puis, si elle �tait reconnue, cela ferait scandale. A toutes ces bonnes raisons elle r�pondait, les mains jointes, suppliant et souriant:</p><p>- Voyons, mon petit Maxime, sois gentil. Je le veux... Je mettrai un domino bleu sombre, nous ne ferons que traverser les salons.</p><p>Quand Maxime, qui finissait toujours par c�der, qui aurait men� sa belle-m�re dans tous les mauvais lieux de Paris, pour peu qu'elle l'en e�t pri�, eut consenti � la conduire au bal de Blanche Muller, elle battit des mains comme un enfant auquel on accorde une r�cr�ation inesp�r�e.</p><p>- Ah! tu es gentil, dit-elle. C'est pour demain, n'est-ce pas? Viens me chercher de tr�s bonne heure. Je veux voir arriver ces dames. Tu me les nommeras, et nous nous amuserons joliment...</p><p>Elle r�fl�chit, puis elle ajouta:</p><p>- Non, ne viens pas. Tu m'attendras avec un fiacre, sur le boulevard Malesherbes. Je sortirai par le jardin.</p><p>Ce myst�re �tait un piment qu'elle ajoutait � son escapade; simple raffinement de jouissance, car elle serait sortie � minuit par la grande porte, que son mari n'aurait pas seulement mis la t�te � la fen�tre.</p><p>Le lendemain, apr�s avoir recommand� � C�leste de l'attendre, elle traversa, avec les frissons d'une peur exquise, les ombres noires du parc Monceau. Saccard avait profit� de sa bonne amiti� avec l'H�tel de Ville pour se faire donner la clef d'une petite porte du parc, et Ren�e avait voulu �galement en avoir une. Elle faillit se perdre, ne trouva le fiacre que gr�ce aux deux yeux jaunes des lanternes. A cette �poque, le boulevard Malesherbes, � peine termin�, �tait encore, le soir, une v�ritable solitude. La jeune femme se glissa dans la voiture, tr�s �mue, le coeur battant d�licieusement, comme si elle f�t all�e � quelque rendez-vous d'amour. Maxime, en toute philosophie, fumait, � moiti� endormi dans un coin du fiacre. Il voulut jeter son cigare, mais elle l'en emp�cha, et, comme elle cherchait � lui retenir le bras, dans l'obscurit�, elle lui mit la main en plein sur la figure, ce qui les amusa beaucoup tous les deux.</p><p>- Je te dis que j'aime l'odeur du tabac, s'�cria-t-elle. Garde ton cigare... Puis, nous nous d�bauchons, ce soir... Je suis un homme, moi.</p><p>Le boulevard n'�tait pas encore �clair�. Pendant que le fiacre descendait vers la Madeleine, il faisait si nuit dans la voiture qu'ils ne se voyaient pas. Par instants, lorsque le jeune homme portait son cigare aux l�vres, un point rouge trouait les t�n�bres �paisses. Ce point rouge int�ressait Ren�e. Maxime, que le flot du domino de satin noir avait couvert � demi, en remplissant l'int�rieur du fiacre, continuait � fumer en silence, d'un air d'ennui. La v�rit� �tait que le caprice de sa belle-m�re venait de l'emp�cher de suivre au caf� Anglais une bande de dames, r�solues � commencer et � terminer l� le bal de Blanche Muller. Il �tait maussade, et elle devina sa bouderie dans l'ombre.</p><p>- Est-ce que tu es souffrant? lui demanda-t-elle.</p><p>- Non, j'ai froid, r�pondit-il.</p><p>- Tiens! moi je br�le. Je trouve qu'on �touffe... Mets un coin de mes jupons sur tes genoux.</p><p>- Oh! tes jupons, murmura-t-il avec mauvaise humeur, j'en ai jusqu'aux yeux.</p><p>Mais ce mot le fit rire lui-m�me, et peu � peu il s'anima. Elle lui conta la peur qu'elle venait d'avoir dans le parc Monceau. Alors elle lui confessa une de ses autres envies: elle aurait voulu faire, la nuit, sur le petit lac du parc, une promenade dans la barque qu'elle voyait de ses fen�tres, �chou�e au bord d'une all�e. Il trouva qu'elle devenait �l�giaque. Le fiacre roulait toujours, les t�n�bres restaient profondes, ils se penchaient l'un vers l'autre pour s'entendre dans le bruit des roues, se fr�lant du geste, sentant leur haleine ti�de, parfois, lorsqu'ils s'approchaient trop. Et, � temps �gaux, le cigare de Maxime se ravivait, tachait l'ombre de rouge, en jetant un �clair p�le et rose sur le visage de Ren�e. Elle �tait adorable, vue � cette lueur rapide; si bien que le jeune homme en fut frapp�.</p><p>- Oh! oh! dit-il, nous paraissons bien jolie, ce soir, belle-maman... Voyons un peu.</p><p>Il approcha son cigare, tira pr�cipitamment quelques bouff�es. Ren�e, dans son coin, se trouva �clair�e d'une lumi�re chaude et comme haletante. Elle avait relev� un peu son capuchon. Sa t�te nue, couverte d'une pluie de petits frisons, coiff�e d'un simple ruban bleu, ressemblait � celle d'un vrai gamin, au- dessus de la grande blouse de satin noir qui lui montait jusqu'au cou. Elle trouva tr�s dr�le d'�tre ainsi regard�e et admir�e � la clart� d'un cigare. Elle se renversait avec de petits rires, tandis qu'il ajoutait d'un air de gravit� comique :</p><p>- Diable! il va falloir que je veille sur toi, si je veux te ramener saine et sauve � mon p�re.</p><p>Cependant le fiacre tournait la Madeleine et s'engageait sur les boulevards. L�, il s'emplit de clart�s dansantes, du reflet des magasins dont les vitrines flambaient. Blanche Muller habitait, � deux pas, une des maisons neuves qu'on a b�ties sur les terrains exhauss�s de la rue Basse-du-Rempart. Il n'y avait encore que quelques voitures � la porte. Il n'�tait gu�re plus de dix heures. Maxime voulut faire un tour sur les boulevards, attendre une heure; mais Ren�e, dont la curiosit� s'�veillait, plus vive, lui d�clara carr�ment qu'elle allait monter toute seule s'il ne l'accompagnait pas. Il la suivit, et fut heureux de trouver en haut plus de monde qu'il ne l'aurait cru. La jeune femme avait mis son masque. Au bras de Maxime, auquel elle donnait � voix basse des ordres sans r�plique, et qui lui ob�issait docilement, elle fureta dans toutes les pi�ces, souleva le coin des porti�res, examina l'ameublement, serait all�e jusqu'� fouiller les tiroirs, si elle n'avait pas eu peur d'�tre vue.</p><p>L'appartement, tr�s riche, avait des coins de boh�me, o� l'on retrouvait la cabotine. C'�tait surtout l� que les narines roses de Ren�e fr�missaient, et qu'elle for�ait son compagnon � marcher doucement, pour ne rien perdre des choses ni de leur odeur. Elle s'oublia particuli�rement dans un cabinet de toilette, laiss� grand ouvert par Blanche Muller, qui, lorsqu'elle recevait, livrait � ses convives jusqu'� son alc�ve, o� l'on poussait le lit pour �tablir des tables de jeu. Mais le cabinet ne la satisfit pas; il lui parut commun et m�me un peu sale, avec son tapis que des bouts de cigarettes avaient cribl� de petites br�lures rondes, et ses tentures de soie bleue tach�es de pommade, piqu�es par les �claboussures du savon. Puis, quand elle eut bien inspect� les lieux, mis les moindres d�tails du logis dans sa m�moire, pour les d�crire plus tard � ses intimes, elle passa aux personnages. Les hommes, elle les connaissait; c'�taient, pour la plupart, les m�mes jeunes viveurs qui venaient � ses jeudis. Elle se croyait dans son salon, par moments, lorsqu'elle se trouvait en face d'un groupe d'habits noirs souriants, qui, la veille, avaient, chez elle, le m�me sourire, en parlant � la marquise d'Espanet ou � la blonde Mme Haffner. Et lorsqu'elle regardait les femmes, l'illusion ne cessait pas compl�tement. Laure d'Aurigny �tait en jaune comme Suzanne Haffner, et Blanche Muller avait, comme Adeline d'Espanet, une robe blanche qui la d�colletait jusqu'au milieu du dos. Enfin, Maxime demanda gr�ce, et elle voulut bien s'asseoir avec lui sur une causeuse. Ils rest�rent l� un instant, le jeune homme b�illant, la jeune femme lui demandant les noms de ces dames, les d�shabillant du regard, comptant les m�tres de dentelles qu'elles avaient autour de leurs jupes. Comme il la vit plong�e dans cette �tude grave, il finit par s'�chapper, ob�issant � un appel que Laure d'Aurigny lui faisait de la main. Elle le plaisanta sur la dame qu'il avait au bras. Puis elle lui fit jurer de venir les rejoindre, vers une heure, au caf� Anglais.</p><p>- Ton p�re en sera, lui cria-t-elle, au moment o� il rejoignait Ren�e.</p><p>Celle-ci se trouvait entour�e d'un groupe de femmes qui riaient tr�s fort, tandis que M. de Saffr� avait profit� de la place laiss�e libre par Maxime pour se glisser � c�t� d'elle et lui dire des galanteries de cocher. Puis M. de Saffr� et les femmes, tout ce monde s'�tait mis � crier, � se taper sur les cuisses, si bien que Ren�e, les oreilles bris�es, b�illant � son tour, se leva en disant � son compagnon:</p><p>- Allons-nous-en, ils sont trop b�tes!</p><p>Comme ils sortaient, M. de Mussy entra. Il parut enchant� de rencontrer Maxime, et, sans faire attention � la femme masqu�e qui �tait avec lui.</p><p>- Ah! mon ami, murmura-t-il d'un air langoureux, elle me fera mourir. Je sais qu'elle va mieux, et elle me ferme toujours sa porte. Dites-lui bien que vous m'avez vu les larmes aux yeux.</p><p>- Soyez tranquille, votre commission sera faite, dit le jeune homme avec un rire singulier.</p><p>Et, dans l'escalier:</p><p>- Eh bien, belle-maman, ce pauvre gar�on ne t'a pas touch�e?</p><p>Elle haussa les �paules, sans r�pondre. En bas, sur le trottoir, elle s'arr�ta avant de monter dans le fiacre qui les avait attendus, regardant d'un air h�sitant du c�t� de la Madeleine et du c�t� du boulevard des Italiens. Il �tait � peine onze heures et demie, le boulevard avait encore une grande animation.</p><p>- Alors, nous allons rentrer, murmura-t-elle avec regret.</p><p>- A moins que tu ne veuilles suivre un instant les boulevards en voiture, r�pondit Maxime.</p><p>Elle accepta. Son r�gal de femme curieuse tournait mal, et elle se d�sesp�rait de rentrer ainsi avec une illusion de moins et un commencement de migraine. Elle avait cru longtemps qu'un bal d'actrices �tait dr�le � mourir. Le printemps, comme il arrive parfois dans les derniers jours d'octobre, semblait �tre revenu; la nuit avait des ti�deurs de mai; et les quelques frissons froids qui passaient mettaient dans l'air une gaiet� de plus. Ren�e, la t�te � la porti�re, resta silencieuse, regardant la foule, les caf�s, les restaurants, dont la file interminable courait devant elle. Elle �tait devenue toute s�rieuse, perdue au fond de ces vagues souhaits dont s'emplissent les r�veries de femmes. Ce large trottoir que balayaient les robes des filles, et o� les bottes des hommes sonnaient avec des familiarit�s particuli�res, cette asphalte grise o� lui semblait passer le galop des plaisirs et des amours faciles, r�veillaient ses d�sirs endormis, lui faisaient oublier ce bal idiot dont elle sortait, pour lui laisser entrevoir d'autres joies de plus haut go�t. Aux fen�tres des cabinets de Br�bant, elle aper�ut des ombres de femmes sur la blancheur des rideaux. Et Maxime lui conta une histoire tr�s risqu�e, d'un mari tromp� qui avait ainsi surpris, sur un rideau, l'ombre de sa femme en flagrant d�lit avec l'ombre d'un amant. Elle l'�coutait � peine. Lui, s'�gaya, finit par lui prendre les mains, par la taquiner, en lui parlant de ce pauvre M. de Mussy.</p><p>Comme ils revenaient et qu'ils repassaient devant Br�bant:</p><p>- Sais-tu, dit-elle tout � coup, que M. de Saffr� m'a invit�e � souper, ce soir?</p><p>- Oh! tu aurais mal mang�, r�pliqua-t-il en riant. Saffr� n'a pas la moindre imagination culinaire. Il en est encore � la salade de homard.</p><p>- Non, non, il parlait d'hu�tres et de perdreau froid... Mais il m'a tutoy�e, et cela m'a g�n�e...</p><p>Elle se tut, regarda encore le boulevard, et ajouta apr�s un silence, d'un air d�sol�:</p><p>- Le pis est que j'ai une faim atroce.</p><p>- Comment, tu as faim! s'�cria le jeune homme. C'est bien simple, nous allons souper ensemble. Veux-tu?</p><p>Il dit cela tranquillement, mais elle refusa d'abord, assura que C�leste lui avait pr�par� une collation � l'h�tel. Cependant, ne voulant pas aller au caf� Anglais, il avait fait arr�ter la voiture au coin de la rue Le Peletier, devant le restaurant du caf� Riche; il �tait m�me descendu, et comme sa belle-m�re h�sitait encore.</p><p>- Apr�s �a, dit-il, si tu as peur que je te compromette, dis-le... Je vais monter � c�t� du cocher et te reconduire � ton mari.</p><p>Elle sourit, elle descendit du fiacre avec des mines d'oiseau qui craint de se mouiller les pattes. Elle �tait radieuse. Ce trottoir qu'elle sentait sous ses pieds lui chauffait les talons, lui donnait, � fleur de peau, un d�licieux frisson de peur et de caprice content�. Depuis que le fiacre roulait, elle avait une envie folle d'y sauter. Elle le traversa � petits pas, furtivement, comme si elle e�t go�t� un plaisir plus vif � redouter d'y �tre vue. Son escapade tournait d�cid�ment � l'aventure. Certes, elle ne regrettait pas d'avoir refus� l'invitation brutale de M. de Saffr�. Mais elle serait rentr�e horriblement maussade si Maxime n'avait eu l'id�e de lui faire go�ter au fruit d�fendu. Celui-ci monta l'escalier vivement, comme s'il �tait chez lui. Elle le suivit en soufflant un peu. De l�gers fumets de mar�e et de gibier tra�naient, et le tapis, que des baguettes de cuivre tendaient sur les marches, avait une odeur de poussi�re qui redoublait son �motion.</p><p>Comme ils arrivaient � l'entresol, ils rencontr�rent un gar�on, � l'air digne, qui se rangea contre le mur pour les laisser passer.</p><p>- Charles, lui dit Maxime, vous nous servirez, n'est-ce pas?... Donnez-nous le salon blanc.</p><p>Charles s'inclina, remonta quelques marches, ouvrit la porte d'un cabinet. Le gaz �tait baiss�, il sembla � Ren�e qu'elle p�n�trait dans le demi-jour d'un lieu suspect et charmant.</p><p>Un roulement continu entrait par la fen�tre grande ouverte, et sur le plafond, dans les reflets du caf� d'en bas, passaient les ombres rapides des promeneurs. Mais, d'un coup de pouce, le gar�on haussa le gaz. Les ombres du plafond disparurent, le cabinet s'emplit d'une lumi�re crue qui tomba en plein sur la t�te de la jeune femme. Elle avait d�j� rejet� son capuchon en arri�re. Les petits frisons s'�taient un peu �bouriff�s dans le fiacre, mais le ruban bleu n'avait pas boug�. Elle se mit � marcher, g�n�e par la fa�on dont Charles la regardait; il avait un clignement d'yeux, un pincement de paupi�res, pour mieux la voir, qui signifiait clairement: � En voil� une que je ne connais pas encore. �</p><p>- Que servirai-je � monsieur? demanda-t-il � voix haute.</p><p>Maxime se tourna vers Ren�e.</p><p>- Le souper de M. de Saffr�, n'est-ce pas? dit-il, des hu�tres, un perdreau...</p><p>Et, voyant le jeune homme sourire, Charles l'imita, discr�tement, en murmurant:</p><p>- Alors, le souper de mercredi, si vous voulez?</p><p>- Le souper de mercredi..., r�p�tait Maxime.</p><p>Puis, se rappelant:</p><p>- Oui, �a m'est �gal, donnez-nous le souper de mercredi.</p><p>Quand le gar�on fut sorti, Ren�e prit son binocle et fit curieusement le tour du petit salon. C'�tait une pi�ce carr�e, blanc et or, meubl�e avec des coquetteries de boudoir. Outre la table et les chaises, il y avait un meuble bas, une sorte de console, o� l'on desservait, et un large divan, un v�ritable lit, qui se trouvait plac� entre la chemin�e et la fen�tre. Une pendule et deux flambeaux Louis XVI garnissaient la chemin�e de marbre blanc. Mais la curiosit� du cabinet �tait la glace, une belle glace trapue que les diamants de ces dames avaient cribl�e de noms, de dates, de vers estropi�s, de pens�es prodigieuses et d'aveux �tonnants. Ren�e crut apercevoir une salet� et n'eut pas le courage de satisfaire sa curiosit�. Elle regarda le divan, �prouva un nouvel embarras, se mit, afin d'avoir une contenance, � regarder le plafond et le lustre de cuivre dor� � cinq becs. Mais la g�ne qu'elle ressentait �tait d�licieuse. Pendant qu'elle levait le front, comme pour �tudier la corniche, grave et le binocle � la main, elle jouissait profond�ment de ce mobilier �quivoque, qu'elle sentait autour d'elle; de cette glace claire et cynique, dont la puret�, � peine rid�e par ces pattes de mouche orduri�res, avait servi � rajuster tant de faux chignons; de ce divan qui la choquait par sa largeur; de la table du tapis lui-m�me, o� elle retrouvait l'odeur de l'escalier, une vague odeur de poussi�re p�n�trante et comme religieuse.</p><p>Puis, lorsqu'il lui fallut baisser enfin les yeux:</p><p>- Qu'est-ce donc que ce souper de mercredi? demanda-t-elle � Maxime.</p><p>- Rien, r�pondit-il, un pari qu'un de mes amis a perdu.</p><p>Dans tout autre lieu, il lui aurait dit sans h�siter qu'il avait soup� le mercredi avec une dame, rencontr�e sur le boulevard. Mais, depuis qu'il �tait entr� dans le cabinet, il la traitait instinctivement en femme � laquelle il faut plaire et dont on doit m�nager la jalousie. Elle n'insista pas, d'ailleurs; elle alla s'accouder � la rampe de la fen�tre, o� il vint la rejoindre. Derri�re eux, Charles entrait et sortait, avec un bruit de vaisselle et d'argenterie.</p><p>Il n'�tait pas encore minuit. En bas, sur le boulevard, Paris grondait, prolongeait la journ�e ardente, avant de se d�cider � gagner son lit. Les files d'arbres marquaient, d'une ligne confuse, les blancheurs des trottoirs et le noir vague de la chauss�e, o� passaient le roulement et les lanternes rapides des voitures. Aux deux bords de cette bande obscure, les kiosques des marchands de journaux, de place en place, s'allumaient, pareils � de grandes lanternes v�nitiennes, hautes et bizarrement bariol�es, pos�es r�guli�rement � terre, pour quelque illumination colossale. Mais, � cette heure, leur �clat assourdi se perdait dans le flamboiement des devantures voisines. Pas un volet n'�tait mis, les trottoirs s'allongeaient sans une raie d'ombre, sous une pluie de rayons qui les �clairait d'une poussi�re d'or, de la clart� chaude et �clatante du plein jour. Maxime montra � Ren�e, en face d'eux, le caf� Anglais, dont les fen�tres luisaient. Les branches hautes des arbres les g�naient un peu, d'ailleurs, pour voir les maisons et le trottoir oppos�s. Ils se pench�rent, ils regard�rent au- dessous d'eux. C'�tait un va-et-vient continu; des promeneurs passaient par groupes, des filles, deux � deux, tra�naient leurs jupes, qu'elles relevaient de temps � autre, d'un mouvement alangui, en jetant autour d'elles des regards las et souriants. Sous la fen�tre m�me, le caf� Riche avan�ait ses tables dans le coup de soleil de ses lustres, dont l'�clat s'�tendait jusqu'au milieu de la chauss�e; et c'�tait surtout au centre de cet ardent foyer qu'ils voyaient les faces bl�mes et les rires p�les des passants. Autour des petites tables rondes, des femmes, m�l�es aux hommes, buvaient. Elles �taient en robes voyantes, les cheveux dans le cou; elles se dandinaient sur les chaises, avec des paroles hautes que le bruit emp�chait d'entendre. Ren�e en remarqua particuli�rement une, seule � une table, v�tue d'un costume d'un bleu dur, garni d'une guipure blanche; elle achevait, � petits coups, un verre de bi�re, renvers�e � demi, les mains sur le ventre, d'un air d'attente lourde et r�sign�e. Celles qui marchaient se perdaient lentement au milieu de la foule, et la jeune femme, qu'elles int�ressaient, les suivait du regard, allait d'un bout du boulevard � l'autre, dans les lointains tumultueux et confus de l'avenue, pleins du grouillement noir des promeneurs, et o� les clart�s n'�taient plus que des �tincelles. Et le d�fil� repassait sans fin, avec une r�gularit� fatigante, monde �trangement m�l� et toujours le m�me, au milieu des couleurs vives, des trous de t�n�bres, dans le tohu-bohu f�erique de ces mille flammes dansantes, sortant comme un flot des boutiques, colorant les transparents des crois�es et des kiosques, courant sur les fa�ades en baguettes, en lettres, en dessins de feu, piquant l'ombre d'�toiles, filant sur la chauss�e, continuellement. Le bruit assourdissant qui montait avait une clameur, un ronflement prolong�, monotone, comme une note d'orgue accompagnant l'�ternelle procession de petites poup�es m�caniques. Ren�e crut, un moment, qu'un accident venait d'avoir lieu. Un flot de personnes se mouvait � gauche, un peu au del� du passage de l'Op�ra. Mais, ayant pris son binocle, elle reconnut le bureau des omnibus; il y avait beaucoup de monde sur le trottoir, debout, attendant, se pr�cipitant, d�s qu'une voiture arrivait. Elle entendait la voix rude du contr�leur appeler les num�ros, puis les tintements du compteur lui arrivaient en sonneries cristallines. Elle s'arr�ta aux annonces d'un kiosque, cr�ment colori�es comme des images d'Epinal; il y avait, sur un carreau, dans un cadre jaune et vert, une t�te de diable ricanant, les cheveux h�riss�s, r�clame d'un chapelier qu'elle ne comprit pas. De cinq en cinq minutes, l'omnibus des Batignolles passait, avec ses lanternes rouges et sa caisse jaune, tournant le coin de la rue Le Peletier, �branlant la maison de son fracas; et elle voyait les hommes de l'imp�riale, des visages fatigu�s qui se levaient et les regardaient, elle et Maxime, du regard curieux des affam�s mettant l'oeil � une serrure.</p><p>- Ah! Dit-elle, le parc Monceau, � cette heure, dort bien tranquillement.</p><p>Ce fut la seule parole qu'elle pronon�a. Ils rest�rent l� pr�s de vingt minutes, silencieux, s'abandonnant � la griserie des bruits et des clart�s. Puis, la table mise, ils vinrent s'asseoir, et, comme elle paraissait g�n�e par la pr�sence du gar�on, il le cong�dia.</p><p>- Laissez-nous... Je sonnerai pour le dessert.</p><p>Elle avait aux joues de petites rougeurs et ses yeux brillaient; on e�t dit qu'elle venait de courir. Elle rapportait de la fen�tre un peu du vacarme et de l'animation du boulevard. Elle ne voulut pas que son compagnon ferm�t la crois�e.</p><p>- Eh! c'est l'orchestre, dit-elle, comme il se plaignait du bruit. Tu ne trouves pas que c'est une dr�le de musique? Cela va tr�s bien accompagner nos hu�tres et notre perdreau.</p><p>Ses trente ans se rajeunissaient dans son escapade. Elle avait des mouvements vifs, une pointe de fi�vre, et ce cabinet, ce t�te-�-t�te avec un jeune homme dans le brouhaha de la rue la fouettaient, lui donnaient un air fille. Ce fut avec d�cision qu'elle attaqua les hu�tres. Maxime n'avait pas faim, il la regarda d�vorer en souriant.</p><p>- Diable! murmura-t-il, tu aurais fait une bonne soupeuse.</p><p>Elle s'arr�ta, f�ch�e de manger si vite.</p><p>- Tu trouves que j'ai faim. Que veux-tu? C'est cette heure de bal idiot qui m'a creus�e... Ah! mon pauvre ami, je te plains de vivre dans ce monde-l�!</p><p>- Tu sais bien, dit-il, que je t'ai promis de l�cher Sylvia et Laure d'Aurigny le jour o� tes amies voudront venir souper avec moi.</p><p>Elle eut un geste superbe.</p><p>- Pardieu! je crois bien. Nous sommes autrement amusantes que ces dames, avoue-le... Si une de nous assommait un amant comme ta Sylvia et ta Laure d'Aurigny doivent vous assommer, mais la pauvre petite femme ne garderait pas cet amant une semaine!... Tu ne veux jamais m'�couter. Essaie, un de ces jours.</p><p>Maxime, pour ne pas appeler le gar�on, se leva, enleva les coquilles d'hu�tres et apporta le perdreau qui �tait sur la console. La table avait le luxe des grands restaurants. Sur la nappe damass�e, un souffle d'adorable d�bauche passait, et c'�tait avec de petits fr�missements d'aise que Ren�e promenait ses fines mains de sa fourchette � son couteau, de son assiette � son verre. Elle but du vin blanc sans eau, elle qui buvait ordinairement de l'eau � peine rougie. Comme Maxime, debout, sa serviette sur le bras, la servait avec des complaisances comiques, il reprit:</p><p>- Qu'est-ce que M. de Saffr� a bien pu te dire, pour que tu sois si furieuse? Est-ce qu'il t'a trouv�e laide?</p><p>- Oh! lui r�pondit-elle, c'est un vilain homme. Jamais je n'aurais cru qu'un monsieur si distingu�, si poli chez moi parl�t une telle langue. Mais je lui pardonne. Ce sont les femmes qui m'ont agac�e. On aurait dit des marchandes de pommes. Il y en avait une qui se plaignait d'avoir un clou � la hanche, et, un peu plus, je crois qu'elle aurait relev� sa jupe pour faire voir son mal � tout le monde.</p><p>Maxime riait aux �clats.</p><p>- Non, vrai, continua-t-elle en s'animant, je ne vous comprends pas, elles sont sales et b�tes... Et dire que, lorsque je te voyais aller chez ta Sylvia, je m'imaginais des choses prodigieuses, des festins antiques, comme on en voit dans les tableaux, avec des cr�atures couronn�es de roses, des coupes d'or, des volupt�s extraordinaires... Ah! bien, oui! Tu m'as montr� un cabinet de toilette malpropre et des femmes qui juraient comme des charretiers. �a ne vaut pas la peine de faire le mal.</p><p>Il voulut se r�crier, mais elle lui imposa silence, et, tenant du bout des doigts un os de perdreau qu'elle rongeait d�licatement, elle ajouta d'une voix plus basse:</p><p>- Le mal, ce devrait �tre quelque chose d'exquis, mon cher� Moi qui suis une honn�te femme, quand je m'ennuie et que je commets le p�ch� de r�ver l'impossible, je suis s�re de trouver des choses beaucoup plus jolies que les Blanche Muller.</p><p>Et, d'un air grave, elle conclut par ce mot profond de cynisme na�f :</p><p>- C'est une affaire d'�ducation, comprends-tu?</p><p>Elle d�posa doucement le petit os dans son assiette. Le ronflement des voitures continuait, sans qu'une note plus vive s'�lev�t. Elle �tait oblig�e de hausser la voix pour qu'il p�t l'entendre, et les rougeurs de ses joues augmentaient. Il y avait encore sur la console, des truffes, un entremets sucr�, des asperges, une curiosit� pour la saison. Il apporta le tout, pour ne plus avoir � se d�ranger, et, comme la table �tait un peu �troite, il pla�a � terre, entre elle et lui, un seau d'argent plein de glace, dans lequel se trouvait une bouteille de champagne. L'app�tit de la jeune femme finissait par le gagner. Ils touch�rent � tous les plats, ils vid�rent la bouteille de champagne, avec des gaiet�s brusques, se lan�ant dans des th�ories scabreuses, s'accoudant comme deux amis qui soulagent leur coeur, apr�s boire. Le bruit diminuait sur le boulevard; mais elle l'entendait au contraire qui grandissait, et toutes ces roues, par instants, semblaient lui tourner dans la t�te.</p><p>Quand il parla de sonner pour le dessert, elle se leva, secoua sa longue blouse de satin, pour faire tomber les miettes, en disant:</p><p>- C'est cela... Tu sais, tu peux allumer un cigare.</p><p>Elle �tait un peu �tourdie. Elle alla � la fen�tre, attir�e par un bruit particulier qu'elle ne s'expliquait pas. On fermait les boutiques.</p><p>- Tiens, dit-elle, en se retournant vers Maxime, l'orchestre qui se d�garnit.</p><p>Elle se pencha de nouveau. Au milieu, sur la chauss�e, les fiacres et les omnibus croisaient toujours leurs yeux de couleur, plus rares et plus rapides. Mais, sur les c�t�s, le long des trottoirs, de grands trous d'ombre s'�taient creus�s, devant les boutiques ferm�es. Les caf�s seuls flambaient encore, rayant l'asphalte de nappes lumineuses. De la rue Drouot � la rue du Helder, elle apercevait ainsi une longue file de carr�s blancs et de carr�s noirs, dans lesquels les derniers promeneurs surgissaient et s'�vanouissaient d'une �trange fa�on. Les filles surtout, avec la tra�ne de leur robe, tour � tour cr�ment �clair�es et noy�es dans l'ombre, prenaient un air d'apparition, de marionnettes blafardes, traversant le rayon �lectrique de quelque f�erie. Elle s'amusa un moment � ce jeu. Il n'y avait plus de lumi�re �pandue; les becs de gaz s'�teignaient; les kiosques bariol�s tachaient les t�n�bres plus durement. Par instants, un flot de foule, la sortie de quelque th��tre, passait. Mais les vides se faisaient bient�t, et il venait, sous la fen�tre, des groupes de deux ou trois hommes qu'une femme abordait. Ils restaient debout, discutant.</p><p>Dans le tapage affaibli, quelques-unes de leurs paroles montaient; puis, la femme, le plus souvent, s'en allait au bras d'un des hommes. D'autres filles se rendaient de caf� en caf�, faisaient le tour des tables, prenaient le sucre oubli�, riaient avec les gar�ons, regardaient fixement, d'un air d'interrogation et d'offres silencieuses, les consommateurs attard�s. Et, comme Ren�e venait de suivre des yeux l'imp�riale presque vide d'un omnibus des Batignolles, elle reconnut, au coin du trottoir, la femme � la robe bleue et aux guipures blanches, droite, tournant la t�te, toujours en qu�te.</p><p>Quand Maxime vint la chercher � la fen�tre, o� elle s'oubliait, il eut un sourire, en regardant une des crois�es entrouvertes du caf� Anglais; l'id�e que son p�re y soupait de son c�t� lui parut comique; mais il avait, ce soir-l�, des pudeurs particuli�res qui g�naient ses plaisanteries habituelles. Ren�e ne quitta la rampe qu'� regret. Une ivresse, une langueur montaient des profondeurs plus vagues du boulevard. Dans ce ronflement affaibli des voitures, dans l'effacement des clart�s vives, il y avait un appel caressant � la volupt� et au sommeil. Les chuchotements qui couraient, les groupes arr�t�s dans un coin d'ombre faisaient du trottoir le corridor de quelque grande auberge � l'heure o� les voyageurs gagnent leur lit de rencontre. Les lueurs et les bruits allaient toujours en se mourant, la ville s'endormait, des souffles de tendresse passaient sur les toits.</p><p>Lorsque la jeune femme se retourna, la lumi�re du petit lustre lui fit cligner les paupi�res. Elle �tait un peu p�le, maintenant, avec de courts frissons aux coins des l�vres. Charles disposait le dessert; il sortait, rentrait encore, faisait battre la porte, lentement, avec son flegme d'homme comme il faut.</p><p>- Mais je n'ai plus faim! s'�cria Ren�e, enlevez toutes ces assiettes et donnez- nous le caf�.</p><p>Le gar�on, habitu� aux caprices de ses clientes, enleva le dessert et versa le caf�. Il emplissait le cabinet de son importance.</p><p>- Je t'en prie, mets-le � la porte, dit � Maxime la jeune femme, dont le coeur tournait.</p><p>Maxime le cong�dia; mais il avait � peine disparu qu'il revint une fois encore pour fermer herm�tiquement les grands rideaux de la fen�tre d'un air discret. Quand il se fut enfin retir�, le jeune homme, que l'impatience prenait, lui aussi, se leva, et, allant � la porte:</p><p>- Attends, dit-il, j'ai un moyen pour qu'il nous l�che.</p><p>Et il poussa le verrou.</p><p>- C'est �a, reprit-elle, nous sommes chez nous, au moins.</p><p>Leurs confidences, leurs bavardages de bons camarades recommenc�rent. Maxime avait allum� un cigare. Ren�e buvait son caf� � petits coups et se permettait m�me un verre de chartreuse. La pi�ce s'�chauffait, s'emplissait d'une fum�e bleu�tre. Elle finit par mettre les coudes sur la table et par appuyer son menton entre ses deux poings � demi ferm�s. Dans cette l�g�re �treinte, sa bouche se rapetissait, ses joues remontaient un peu, et ses yeux, plus minces, luisaient davantage. Ainsi chiffonn�e, sa petite figure �tait adorable, sous la pluie de frisons dor�s qui lui descendaient maintenant jusque dans les sourcils. Maxime la regardait � travers la fum�e de son cigare. Il la trouvait originale. Par moments, il n'�tait plus bien s�r de son sexe; la grande ride qui lui traversait le front, l'avancement boudeur de ses l�vres, son air ind�cis de myope en faisaient un grand jeune homme; d'autant plus que sa longue blouse de satin noir allait si haut, qu'on voyait � peine, sous le menton, une ligne du cou blanche et grasse. Elle se laissait regarder avec un sourire, ne bougeant plus la t�te, le regard perdu, la parole ralentie.</p><p>Puis elle eut un brusque r�veil: elle alla regarder la glace, vers laquelle ses yeux vagues se tournaient depuis un instant. Elle se haussa sur la pointe des pieds, appuya ses mains au bord de la chemin�e, pour lire ces signatures, ces mots risqu�s qui l'avaient effarouch�e, avant le souper. Elle �pelait les syllabes avec quelques difficult�, riait, lisait toujours, comme un coll�gien qui tourne les pages d'un Piron dans son pupitre.</p><p>- � Ernest et Clara �, disait-elle, et il y a un coeur dessous qui ressemble � un entonnoir... Ah! voici qui est mieux: � J'aime les hommes, parce que j'aime les truffes.� Sign� � Laure �. Dis donc, Maxime, est-ce que c'est la d'Aurigny qui a �crit cela?.. Puis voici les armes d'une de ces dames, je crois: une poule fumant une grosse pipe... Toujours des noms, le calendrier des saintes et des saints: Victor, Am�lie, Alexandre, Edouard, Marguerite, Paquita, Louise, Ren�e... Tiens, il y en a une qui se nomme comme moi...</p><p>Maxime voyait dans la glace sa t�te ardente. Elle se haussait davantage, et son domino, se tendant par-derri�re, dessinait la cambrure de sa taille, le d�veloppement de ses hanches. Le jeune homme suivait la ligne du satin qui plaquait comme une chemise. Il se leva � son tour et jeta son cigare. Il �tait mal � l'aise, inquiet. Quelque chose d'ordinaire et d'accoutum� lui manquait.</p><p>- Ah! voici ton nom, Maxime, s'�cria Ren�e... Ecoute... � J'aime... �</p><p>Mais il s'�tait assis sur le coin du divan, presque aux pieds de la jeune femme. Il r�ussit � lui prendre les mains, d'un mouvement prompt ; il la d�tourna de la glace, en lui disant d'une voix singuli�re:</p><p>- Je t'en prie, ne lis pas cela.</p><p>Elle se d�battit en riant nerveusement.</p><p>- Pourquoi donc? Est-ce que je ne suis pas ta confidente?</p><p>Mais lui, insistant, d'un ton plus �touff�:</p><p>- Non, non, pas ce soir.</p><p>Il la tenait toujours, et elle donnait de petites secousses avec ses poignets pour se d�gager. Ils avaient des yeux qu'ils ne se connaissaient pas, un long sourire contraint et un peu honteux. Elle tomba � genoux, au bout du divan. Ils continuaient � lutter, bien qu'elle ne fit plus un mouvement du c�t� de la glace et qu'elle s'abandonn�t d�j�. Et comme le jeune homme la prenait � bras le corps, elle dit de son rire embarrass� et mourant:</p><p>- Voyons, laisse-moi... Tu me fais mal.</p><p>Ce fut le seul murmure de ses l�vres. Dans le grand silence du cabinet, o� le gaz semblait flamber plus haut, elle sentit le sol trembler et entendit le fracas de l'omnibus des Batignolles, qui devait tourner le coin du boulevard. Et tout fut dit. Quand ils se retrouv�rent c�te � c�te, assis sur le divan, il balbutia, au milieu de leur malaise mutuel:</p><p>- Bah! �a devait arriver un jour ou l'autre.</p><p>Elle ne disait rien. Elle regardait d'un air �cras� les rosaces du tapis.</p><p>- Est-ce que tu y songeais, toi?... continua Maxime, balbutiant davantage. Moi, pas du tout... J'aurais d� me d�fier du cabinet...</p><p>Mais elle, d'une voix profonde, comme si toute l'honn�tet� bourgeoise des B�raud du Ch�tel s'�veillait dans cette faute supr�me:</p><p>- C'est inf�me, ce que nous venons de faire l�, murmura-t-elle, d�gris�e, la face vieillie et toute grave.</p><p>Elle �touffait. Elle alla � la fen�tre, tira les rideaux, s'accouda. L'orchestre �tait mort; la faute s'�tait commise dans le dernier frisson des basses et le chant lointain des violons, vague sourdine du boulevard endormi et r�vant d'amour. En bas, la chauss�e et les trottoirs s'enfon�aient, s'allongeaient, au milieu d'une solitude grise. Toutes ces roues grondantes de fiacres semblaient s'en �tre all�es, en emportant les clart�s et la foule. Sous la fen�tre, le caf� Riche �tait ferm�, pas un filet de lumi�re ne glissait des volets. De l'autre c�t� de l'avenue, des lueurs braisillantes allumaient seules encore la fa�ade du caf� Anglais, une crois�e entre autres, entrouverte, et d'o� sortaient des rires affaiblis. Et, tout le long de ce ruban d'ombre, du coude de la rue Drouot � l'autre extr�mit�, aussi loin que ses regards pouvaient aller, elle ne voyait plus que les taches sym�triques des kiosques rougissant et verdissant la nuit, sans l'�clairer, semblables � des veilleuses espac�es dans un dortoir g�ant. Elle leva la t�te. Les arbres d�coupaient leurs branches hautes dans un ciel clair, tandis que la ligne irr�guli�re des maisons se perdait avec les amoncellements d'une c�te rocheuse, au bord d'une mer bleu�tre. Mais cette bande de ciel l'attristait davantage, et c'�tait dans les t�n�bres du boulevard qu'elle trouvait quelque consolation. Ce qui restait au ras de l'avenue d�serte du bruit et du vice de la soir�e, l'excusait. Elle croyait sentir la chaleur de tous ces pas d'hommes et de femmes monter du trottoir qui se refroidissait. Les hontes qui avaient tra�n� l�, d�sirs d'une minute, offres faites � voix basse, noces d'une nuit pay�es � l'avance, s'�vaporaient, flottaient en une bu�e lourde que roulaient les souffles matinaux. Pench�e sur l'ombre, elle respira ce silence frissonnant, cette senteur d'alc�ve, comme un encouragement qui lui venait d'en bas, comme une assurance de honte partag�e et accept�e par une ville complice. Et, lorsque ses yeux se furent accoutum�s � l'obscurit�, elle aper�ut la femme au costume bleu garni de guipure seule dans la solitude grise, debout � la m�me place, attendant et s'offrant aux t�n�bres vides.</p><p>La jeune femme, en se retournant, aper�ut Charles, qui regardait autour de lui, flairant. Il finit par apercevoir le ruban bleu de Ren�e, froiss�, oubli� sur un coin du divan. Et il s'empressa de le lui apporter, de son air poli. Alors elle sentit toute sa honte. Debout devant la glace, les mains maladroites, elle essaya de renouer le ruban. Mais son chignon �tait tomb�, les petits frisons se trouvaient tout aplatis sur les tempes, elle ne pouvait refaire le noeud. Charles vint � son secours, en disant, comme s'il e�t offert une chose accoutum�e, un rince-bouche ou des cure-dents.</p><p>- Si madame voulait le peigne?...</p><p>- Eh! non, c'est inutile, interrompit Maxime, qui lan�a au gar�on un regard d'impatience. Allez nous chercher une voiture.</p><p>Ren�e se d�cida � rabattre simplement le capuchon de son domino. Et, comme elle allait quitter la glace, elle se haussa l�g�rement, pour retrouver les mots que l'�treinte de Maxime lui avait emp�ch� de lire. Il y avait, montant vers le plafond, et d'une grosse �criture abominable, cette d�claration sign�e Sylvia: �J'aime Maxime. � Elle pin�a les l�vres et rabattit son capuchon un peu plus bas.</p><p>Dans la voiture, ils �prouv�rent une g�ne horrible. Ils s'�taient plac�s, comme en descendant du parc Monceau, l'un en face de l'autre. Ils ne trouvaient pas une parole � se dire. Le fiacre �tait plein d'une ombre opaque, et le cigare de Maxime n'y mettait plus m�me un point rouge, un �clair de braise rose. Le jeune homme perdu de nouveau dans les jupons, � dont il avait jusqu'aux yeux �, souffrait de ces t�n�bres, de ce silence, de cette femme muette, qu'il sentait � son c�t�, et dont il s'imaginait les yeux tout grands ouverts sur la nuit. Pour para�tre moins b�te, il finit par chercher sa main, et, quand il la tint dans la sienne, il fut soulag�, il trouva la situation tol�rable. Cette main s'abandonnait molle et r�veuse.</p><p>Le fiacre traversait la place de la Madeleine. Ren�e songeait qu'elle n'�tait pas coupable. Elle n'avait pas voulu l'inceste. Et plus elle descendait en elle, plus elle se trouvait innocente, aux premi�res heures de son escapade, � sa sortie furtive du parc Monceau, chez Blanche Muller, sur le boulevard, m�me dans le cabinet du restaurant. Pourquoi donc �tait-elle tomb�e � genoux sur le bord de ce divan? Elle ne savait plus. Elle n'avait certainement pas pens� une seconde � cela. Elle se serait refus�e avec col�re. C'�tait pour rire, elle s'amusait, rien de plus. Et elle retrouvait, dans le roulement du fiacre, cet orchestre assourdissant du boulevard, ce va-et-vient d'hommes et de femmes, tandis que des barres de feu br�laient ses yeux fatigu�s.</p><p>Maxime, dans son coin, r�vait aussi avec quelque ennui. Il �tait f�ch� de l'aventure. Il s'en prenait au domino de satin noir. Avait-on jamais vu une femme se fagoter de la sorte! On ne lui voyait m�me pas le cou. Il l'avait prise pour un gar�on, il jouait avec elle, et ce n'�tait pas sa faute si le jeu �tait devenu s�rieux. Pour s�r, il ne l'aurait pas touch�e du bout des doigts, si elle avait seulement montr� un coin d'�paule. Il se serait souvenu qu'elle �tait la femme de son p�re. Puis, comme il n'aimait pas les r�flexions d�sagr�ables, il se pardonna. Tant pis, apr�s tout! il t�cherait de ne plus recommencer. C'�tait une b�tise.</p><p>Le fiacre s'arr�ta, et Maxime descendit le premier pour aider Ren�e. Mais, � la petite porte du parc, il n'osa pas l'embrasser. Ils se touch�rent la main, comme de coutume. Elle se trouvait d�j� de l'autre c�t� de la grille lorsque pour dire quelque chose, avouant sans le vouloir une pr�occupation qui tournait vaguement dans sa r�verie depuis le restaurant.</p><p>- Qu'est-ce donc, demanda-t-elle, que ce peigne dont a parl� le gar�on?</p><p>- Ce peigne, r�p�ta Maxime embarrass�, mais je ne sais pas...</p><p>Ren�e comprit brusquement. Le cabinet avait sans doute un peigne qui entrait dans le mat�riel, au m�me titre que les rideaux, le verrou et le divan. Et, sans attendre une explication qui ne venait pas, elle s'enfon�a au milieu des t�n�bres du parc Monceau, h�tant le pas, croyant voir derri�re elle ces dents d'�caille o� Laure d'Aurigny et Sylvia avaient d� laisser des cheveux blonds et des cheveux noirs. Elle avait une grosse fi�vre. Il fallut que C�leste la m�t au lit et la veill�t jusqu'au matin. Maxime, sur le trottoir du boulevard Malesherbes, se consulta un moment pour savoir s'il rejoindrait la bande joyeuse du caf� Anglais; puis, avec l'id�e qu'il se punissait, il d�cida qu'il devait aller se coucher.</p><p>Le lendemain, Ren�e s'�veilla tard d'un sommeil lourd et sans r�ves. Elle se fit faire un grand feu, elle dit qu'elle passerait la journ�e dans sa chambre. C'�tait l� son refuge, aux heures graves. Vers midi, son mari ne la voyant pas descendre pour le d�jeuner, lui demanda la permission de l'entretenir un instant. Elle refusait d�j� avec une pointe d'inqui�tude lorsqu'elle se ravisa. La veille, elle avait remis � Saccard une note de Worms, montant � cent trente-six mille francs, un chiffre un peu gros, et sans doute il voulait se donner la galanterie de lui remettre lui-m�me la quittance.</p><p>La pens�e des petits frisons de la veille lui vint. Elle regarda machinalement dans la glace ses cheveux que C�leste avait nou�s en grosses nattes. Puis elle se pelotonna au coin du feu, s'enfouissant dans les dentelles de son peignoir. Saccard, dont l'appartement se trouvait �galement au premier �tage, faisant pendant � celui de sa femme, vint en pantoufles, en mari. Il mettait � peine une fois par mois les pieds dans la chambre de Ren�e, et toujours pour quelque d�licate question d'argent. Ce matin-l�, il avait les yeux rougis, le teint bl�me d'un homme qui n'a pas dormi. Il baisa la main de la jeune femme, galamment.</p><p>- Vous �tes malade, ma ch�re amie? dit-il en s'asseyant � l'autre coin de la chemin�e. Un peu de migraine, n'est-ce pas?... Pardonnez-moi de vous casser la t�te avec mon galimatias d'homme d'affaires; mais la chose est assez grave..</p><p>Il tira d'une poche de sa robe de chambre le m�moire de Worms, dont Ren�e reconnut le papier glac�.</p><p>- J'ai trouv� hier ce m�moire sur mon bureau, continua-t-il, et je suis d�sol�, je ne puis absolument pas le solder en ce moment.</p><p>Il �tudia du coin de l'oeil l'effet produit sur elle par ses paroles. Elle parut profond�ment �tonn�e. Il reprit avec un sourire:</p><p>- Vous savez, ma ch�re amie, que je n'ai pas l'habitude d'�plucher vos d�penses. Je ne dis pas que certains d�tails de ce m�moire ne m'aient point un peu surpris. Ainsi, par exemple, je vois ici, � la seconde page: � Robe de bal: �toffe 70 fr.; fa�on, 600 fr.; argent pr�t� 5 000 fr.; eau du docteur Pierre, 6 fr �. Voil� une robe de soixante-dix francs qui monte bien haut... Mais vous savez que je comprends toutes les faiblesses. Votre note est de cent trente-six mille francs, et vous avez �t� presque sage, relativement, je veux dire... Seulement, je le r�p�te, je ne puis payer, je suis g�n�.</p><p>Elle tendit la main, d'un geste de d�pit contenu.</p><p>- C'est bien, dit-elle s�chement, rendez-moi le m�moire. J'aviserai.</p><p>- Je vois que vous ne me croyez pas, murmura Saccard, go�tant comme un triomphe l'incr�dulit� de sa femme au sujet de ses embarras d'argent. Je ne dis pas que ma situation soit menac�e, mais les affaires sont bien nerveuses en ce moment... Laissez-moi, quoique je vous importune, vous expliquer notre cas; vous m'avez confi� votre dot, et je vous dois une enti�re franchise.</p><p>Il posa le m�moire sur la chemin�e, prit les pincettes, se m�t � tisonner. Cette manie de fouiller les cendres, pendant qu'il causait d'affaires, �tait chez lui un calcul qui avait fini par devenir une habitude. Quand il arrivait � un chiffre, � une phrase difficile � prononcer, il produisait quelque �boulement qu'il r�parait ensuite laborieusement, rapprochant les b�ches, ramassant et entassant les petits �clats de bois. D'autres fois, il disparaissait presque dans la chemin�e, pour aller chercher un morceau de braise �gar�. Sa voix s'assourdissait, on s'impatientait, on s'int�ressait � ses savantes constructions de charbons ardents, on ne l'�coutait plus, et g�n�ralement on sortait de chez lui battu et content. M�me chez les autres, il s'emparait despotiquement des pincettes. L'�t�, il jouait avec une plume, un couteau � papier, un canif.</p><p>- Ma ch�re amie, dit-il en donnant un grand coup qui mit le feu en d�route, je vous demande encore une fois pardon d'entrer dans ces d�tails... Je vous ai servi exactement la rente des fonds que vous m'avez remis entre les mains. Je puis m�me dire, sans vous blesser, que j'ai regard� seulement cette rente comme votre argent de poche, payant vos d�penses, ne vous demandant jamais votre apport de moiti� dans les frais communs du m�nage.</p><p>Il se tut. Ren�e souffrait, le regardait faire un grand trou dans la cendre pour enterrer le bout d'une b�che. Il arrivait � un aveu d�licat.</p><p>- J'ai d�, vous le comprenez, faire produire � votre argent des int�r�ts consid�rables. Les capitaux sont entre bonnes mains, soyez tranquille... Quant aux sommes provenant de vos biens de Sologne, elles ont servi en partie au paiement de l'h�tel que nous habitons; le reste est plac� dans une affaire excellente, la Soci�t� g�n�rale des ports du Maroc... Nous n'en sommes pas � compter ensemble, n'est-ce pas? mais je veux vous prouver que les pauvres maris sont parfois bien m�connus.</p><p>Un motif puissant devait le pousser � mentir moins que de coutume. La v�rit� �tait que la dot de Ren�e n'existait plus depuis longtemps; elle avait pass� dans la caisse de Saccard, � l'�tat de valeur fictive. S'il en servait les int�r�ts � plus de deux ou trois cents pour cent, il n'aurait pu repr�senter le moindre titre ni retrouver la plus petite esp�ce solide du capital primitif. Comme il l'avouait � moiti�, d'ailleurs, les cinq cent mille francs des biens de la Sologne avaient servi � donner un premier acompte sur l'h�tel et le mobilier, qui co�taient ensemble pr�s de deux millions. Il devait encore un million au tapissier et � l'entrepreneur.</p><p>- Je ne vous r�clame rien, dit enfin Ren�e, je sais que je suis tr�s endett�e vis- �-vis de vous.</p><p>- Oh! ch�re amie, s'�cria-t-il, en prenant la main de sa femme, sans abandonner les pincettes, quelle vilaine id�e vous avez l�!... En deux mots, tenez, j'ai �t� malheureux � la Bourse, Toutin-Laroche a fait des b�tises, les Mignon et Charrier sont des butors qui me mettent dedans. Et voil� pourquoi je ne puis payer votre m�moire. Vous me pardonnez, n'est-ce pas?</p><p>Il semblait v�ritablement �mu. Il enfon�a les pincettes entre les b�ches, alluma des fus�es d'�tincelles. Ren�e se rappela l'allure inqui�te qu'il avait depuis quelque temps. Mais elle ne put descendre dans l'�tonnante v�rit�. Saccard en �tait arriv� � un tour de force quotidien. Il habitait un h�tel de deux millions, il vivait sur le pied d'une dotation de prince, et certains matins il n'avait pas mille francs dans sa caisse. Ses d�penses ne paraissaient pas diminuer. Il vivait sur la dette, parmi un peuple de cr�anciers qui engloutissaient au jour le jour les b�n�fices scandaleux qu'il r�alisait dans certaines affaires. Pendant ce temps, au m�me moment, des soci�t�s s'�croulaient sous lui, de nouveaux trous se creusaient plus profonds, pardessus lesquels il sautait, ne pouvant les combler. Il marchait ainsi sur un terrain min�, dans une crise continuelle, soldant des notes de cinquante mille francs et ne payant pas les gages de son cocher, marchant toujours avec l'aplomb de plus en plus royal, vidant avec plus de rage sur Paris sa caisse vide, d'o� le fleuve d'or aux sources l�gendaires continuait � sortir.</p><p>La sp�culation traversait alors une heure mauvaise. Saccard �tait un digne enfant de l'H�tel de Ville. Il avait eu la rapidit� de transformation, la fi�vre de jouissance, l'aveuglement de d�penses qui secouaient Paris. A ce moment, comme la Ville, il se trouvait en face d'un formidable d�ficit qu'il s'agissait de combler secr�tement; car il ne voulait pas entendre parler de sagesse, d'�conomie, d'existence calme et bourgeoise. Il pr�f�rait garder le luxe inutile et la mis�re r�elle de ces voies nouvelles, d'o� il avait tir� sa colossale fortune de chaque matin mang�e chaque soir. D'aventure en aventure, il n'avait plus que la fa�ade dor�e d'un capital absent. A cette heure de folie chaude, Paris lui-m�me n'engageait pas son avenir avec plus d'emportement et n'allait pas plus droit � toutes les sottises et � toutes les duperies financi�res. La liquidation commen�ait d'�tre terrible.</p><p>Les plus belles sp�culations se g�taient entre les mains de Saccard. Il venait d'essuyer, comme il le disait, des pertes consid�rables � la Bourse.</p><p>M. Toutin-Laroche avait failli faire sombrer le Cr�dit viticole dans un jeu � la hausse qui s'�tait brusquement tourn� contre lui; heureusement que le gouvernement, intervenant sous le manteau, avait remis debout la fameuse machine du pr�t hypoth�caire aux cultivateurs. Saccard, �branl� par cette double secousse, tr�s maltrait� par son fr�re le ministre, pour le risque que venait de courir la solidit� des bons de d�l�gation de la Ville, compromise avec celle du Cr�dit viticole, se trouvait moins heureux encore dans sa sp�culation sur les immeubles. Les Mignon et Charrier avaient compl�tement rompu avec lui. S'il les accusait, c'�tait par une rage sourde de s'�tre tromp�, en faisant b�tir sur sa part de terrains, tandis qu'eux vendaient prudemment la leur. Pendant qu'ils r�alisaient une fortune, lui restait avec des maisons sur les bras, dont il ne se d�barrassait souvent qu'� perte. Entre autres, il vendit trois cent mille francs, rue de Marignan, un h�tel sur lequel il en devait encore trois cent quatre-vingt mille. Il avait bien invent� un tour de sa fa�on, qui consistait � exiger dix mille francs d'un appartement valant huit mille francs au plus; le locataire effray� ne signait un bail que lorsque le propri�taire consentait � lui faire cadeau des deux premi�res ann�es de loyer; l'appartement se trouvait de cette fa�on r�duit � son prix r�el, mais le bail portait le chiffre de dix mille francs par an, et, quand Saccard trouvait un acqu�reur et capitalisait les revenus de l'immeuble, il arrivait � une v�ritable fantasmagorie de calcul. Il ne put appliquer cette duperie en grand; ses maisons ne se louaient pas; il les avait b�ties trop t�t; les d�blais, au milieu desquels elles se trouvaient perdues, en pleine boue, l'hiver, les isolaient, leur faisaient un tort consid�rable. L'affaire qui le toucha le plus fut la grosse rouerie des sieurs Mignon et Charrier, qui lui rachet�rent l'h�tel dont il avait d� abandonner la construction, au boulevard Malesherbes. Les entrepreneurs �taient enfin mordus par l'envie d'habiter � leur boulevard �. Comme ils avaient vendu leur part de terrains de plus-value, et qu'ils flairaient la g�ne de leur ancien associ�, ils lui offrirent de le d�barrasser de l'enclos au milieu duquel l'h�tel s'�levait jusqu'au plancher du premier �tage, dont l'armature de fer �tait en partie pos�e. Seulement ils trait�rent de pl�tras inutiles ces solides fondations en pierre de taille, disant qu'ils auraient pr�f�r� le sol nu, pour y faire construire � leur guise. Saccard dut vendre sans tenir compte des cent et quelques mille francs qu'il avait d�j� d�pens�s, et ce qui l'exasp�ra davantage encore, ce fut que jamais les entrepreneurs ne voulurent reprendre le terrain � deux cent cinquante francs le m�tre, chiffre fix� lors du partage. Ils lui rabattirent vingt-cinq francs par m�tre, comme ces marchandes � la toilette qui ne donnent plus que quatre francs d'un objet qu'elles ont vendu cinq francs la veille. Deux jours apr�s, Saccard eut la douleur de voir une arm�e de ma�ons envahir l'enclos de planches et continuer � b�tir sur les pl�tras � inutiles �.</p><p>Il jouait donc d'autant mieux la g�ne devant sa femme que ses affaires s'embrouillaient davantage. Il n'�tait pas homme � se confesser par amour de la v�rit�.</p><p>- Mais, monsieur, dit Ren�e d'un air de doute, si vous vous trouvez embarrass�, pourquoi m'avoir achet� cette aigrette et cette rivi�re qui vous ont co�t�, je crois, soixante-cinq mille francs?... Je n'ai que faire de ces bijoux; je vais �tre oblig�e de vous demander la permission de m'en d�faire pour donner un acompte � Worms.</p><p>- Gardez-vous-en bien! s'�cria-t-il avec inqui�tude. Si l'on ne vous voyait pas ces bijoux demain au bal du minist�re, on ferait des cancans sur ma situation...</p><p>Il �tait bonhomme, ce matin-l�. Il finit par sourire et par murmurer en clignant des yeux:</p><p>- Ma ch�re amie, nous autres sp�culateurs, nous avons nos roueries... Conservez, je vous prie, votre aigrette et votre rivi�re pour l'amour de moi.</p><p>Il ne pouvait conter l'histoire qui �tait tout � fait jolie, mais un peu risqu�e. Ce fut � la fin d'un souper que Saccard et Laure d'Aurigny conclurent un trait� d'alliance. Laure �tait cribl�e de dettes et ne songeait plus qu'� trouver un bon jeune homme qui voul�t bien l'enlever et la conduire � Londres. Saccard, de son c�t�, sentait le sol s'�crouler sous lui; son imagination aux abois cherchait un exp�dient qui le montr�t au public vautr� sur un lit d'or et de billets de banque. La fille et le sp�culateur, dans la demi-ivresse du dessert, s'entendirent. Il trouva l'id�e de cette vente de diamants qui fit courir tout Paris, et dans laquelle il acheta, � grand tapage, des bijoux pour sa femme. Puis, avec le produit de la vente, quatre cent mille francs environ, il parvint � satisfaire les cr�anciers de Laure, auxquels elle devait � peu pr�s le double. Il est m�me � croire qu'il retira du jeu une partie de ses soixante-cinq mille francs. Quand on le vit liquider la situation de la d'Aurigny, il passa pour son amant, on crut qu'il payait la totalit� de ses dettes, qu'il faisait des folies pour elle. Toutes les mains se tendirent vers lui, le cr�dit revint, formidable. Et on le plaisantait, � la Bourse, sur sa passion, avec des sourires, des allusions, qui le ravissaient. Pendant ce temps, Laure d'Aurigny, mise en vue par ce vacarme, et chez laquelle il ne passa seulement pas une nuit, feignait de le tromper avec huit ou dix imb�ciles all�ch�s par l'id�e de la voler � un homme si colossalement riche. En un mois, elle eut deux mobiliers et plus de diamants qu'elle n'en avait vendus. Saccard avait pris l'habitude d'aller fumer un cigare chez elle, l'apr�s-midi, au sortir de la Bourse; souvent il apercevait des coins de redingote qui fuyaient, effarouch�s, entre les portes. Quand ils �taient seuls, ils ne pouvaient se regarder sans rire. Il la baisait au front, comme une fille perverse dont la coquinerie l'enthousiasmait. Il ne lui donnait pas un sou, et m�me une fois elle lui pr�ta de l'argent, pour une dette de jeu.</p><p>Ren�e voulut insister, parla d'engager au moins les bijoux; mais son mari lui fit entendre que cela n'�tait pas possible, que tout Paris s'attendait � les lui voir le lendemain. Alors la jeune femme, que le m�moire de Worms inqui�tait beaucoup, chercha un autre exp�dient.</p><p>- Mais, s'�cria-t-elle tout � coup, mon affaire de Charonne marche bien, n'est- ce pas? Vous me disiez encore l'autre jour que les b�n�fices �taient superbes... Peut-�tre que Larsonneau m'avancerait les cent-trente-six mille francs?</p><p>Saccard, depuis un instant, oubliait les pincettes entre ses jambes. Il les reprit vivement, se pencha, disparut presque dans la chemin�e, o� la jeune femme entendit sourdement sa voix qui murmurait:</p><p>- Oui, oui, Larsonneau pourrait peut-�tre...</p><p>Elle arrivait enfin, d'elle-m�me, au point o� il l'amenait doucement depuis le commencement de la conversation. Il y avait deux ans d�j� qu'il pr�parait son coup de g�nie du c�t� de Charonne. Jamais sa femme ne voulut ali�ner les biens de la tante Elisabeth; elle avait jur� � cette derni�re de les garder intacts pour les l�guer � son enfant, si elle devenait m�re. Devant cet ent�tement, l'imagination du sp�culateur travailla et finit par b�tir tout un po�me. C'�tait une oeuvre de sc�l�ratesse exquise, une duperie colossale dont la Ville, l'Etat, sa femme et jusqu'� Larsonneau devaient �tre les victimes. Il ne parla plus de vendre les terrains; seulement il g�mit chaque jour sur la sottise qu'il y avait � les laisser improductifs, � se contenter d'un revenu de deux pour cent. Ren�e, toujours press�e d'argent, finit par accepter l'id�e d'une sp�culation quelconque. Il basa son op�ration sur la certitude d'une expropriation prochaine, pour le percement du boulevard du Prince-Eug�ne, dont le trac� n'�tait pas encore nettement arr�t�. Et ce fut alors qu'il amena son ancien complice Larsonneau, comme un associ� qui conclut avec sa femme un trait� sur les bases suivantes: elle apportait les terrains, repr�sentant une valeur de cinq cent mille francs; de son c�t�, Larsonneau s'engageait � b�tir, sur ces terrains, pour une somme �gale, une salle de caf�-concert, accompagn�e d'un grand jardin, o� l'on �tablirait des jeux de toutes sortes, des balan�oires, des jeux de quilles, des jeux de boules, etc. Les b�n�fices devaient naturellement �tre partag�s, de m�me que les pertes seraient subies par moiti�. Dans le cas o� l'un des deux associ�s voudrait se retirer, il le pourrait, en exigeant sa part, selon l'estimation qui interviendrait. Ren�e parut surprise de ce gros chiffre de cinq cent mille francs, lorsque les terrains en valaient au plus trois cent mille. Mais il lui fit comprendre que c'�tait une fa�on habile de lier plus tard les mains de Larsonneau, dont les constructions n'atteindraient jamais une telle somme.</p><p>Larsonneau �tait devenu un viveur �l�gant, bien gant�, avec du linge �blouissant et des cravates �tonnantes. Il avait, pour faire ses courses, un tilbury fin comme une oeuvre d'horlogerie, tr�s haut de si�ge, et qu'il conduisait lui-m�me. Ses bureaux de la rue de Rivoli �taient une enfilade de pi�ces somptueuses, o� l'on ne voyait pas le moindre carton, la moindre paperasse. Ses employ�s �crivaient sur des tables de poirier noirci, marquet�es, orn�es de cuivres cisel�s. Il prenait le titre d'agent d'expropriation, un m�tier nouveau que les travaux de Paris avaient cr��. Ses attaches avec l'H�tel de Ville le renseignaient � l'avance sur le percement des voies nouvelles. Quand il �tait parvenu � se faire communiquer, par un agent voyer, le trac� d'un boulevard, il allait offrir ses services aux propri�taires menac�s. Et il faisait valoir ses petits moyens pour grossir l'indemnit�, en agissant avant le d�cret d'utilit� publique. D�s qu'un propri�taire acceptait ses offres, il prenait tous les frais � sa charge, dressait un plan de la propri�t�, �crivait un m�moire, suivait l'affaire devant le tribunal, payait un avocat, moyennant un tant pour cent sur la diff�rence entre l'offre de la Ville et l'indemnit� accord�e par le jury. Mais � cette besogne � peu pr�s avouable, il en joignait plusieurs autres. Il pr�tait surtout � usure. Ce n'�tait plus l'usurier de la vieille �cole, d�guenill�, malpropre, aux yeux blancs et muets comme des pi�ces de cent sous, aux l�vres p�les et serr�es comme les cordons d'une bourse. Lui souriait, avait des oeillades charmantes, se faisait habiller chez Dusautoy, allait d�jeuner chez Br�bant avec sa victime, qu'il appelait � mon bon �, en lui offrant des havanes au dessert. Au fond, dans ses gilets qui le pin�aient � la taille, Larsonneau �tait un terrible monsieur qui aurait poursuivi le paiement d'un billet jusqu'au suicide du signataire, sans rien perdre de son amabilit�.</p><p>Saccard e�t volontiers cherch� un autre associ�. Mais il avait toujours des inqui�tudes au sujet de l'inventaire faux que Larsonneau gardait pr�cieusement. Il pr�f�ra le mettre dans l'affaire, comptant profiter de quelque circonstance pour rentrer en possession de cette pi�ce compromettante. Larsonneau b�tit le caf�-concert, une construction en planches et en pl�tras, surmont�e de clochetons de fer-blanc, qu'il fit peinturlurer en jaune et en rouge. Le jardin et les jeux eurent du succ�s dans le quartier populeux de Charonne. Au bout de deux ans, la sp�culation paraissait prosp�re, bien que les b�n�fices fussent r�ellement tr�s faibles. Saccard, jusqu'alors, n'avait parl� qu'avec enthousiasme � sa femme de l'avenir d'une si belle id�e.</p><p>Ren�e, voyant que son mari ne se d�cidait pas � sortir de la chemin�e, o� sa voix s'�touffait de plus en plus:</p><p>- J'irai voir Larsonneau aujourd'hui, dit-elle. C'est ma seule ressource.</p><p>Alors il abandonna la b�che avec laquelle il luttait.</p><p>- La course est faite, ch�re amie, r�pondit-il, en souriant. Est-ce que je ne pr�viens pas tous vos d�sirs?... J'ai vu Larsonneau hier soir.</p><p>- Et il vous a promis les cent trente-six mille francs? demanda-t-elle avec anxi�t�.</p><p>Il faisait, entre les deux b�ches qui flambaient, une petite montagne de braise, ramassant d�licatement, du bout des pincettes, les plus minces fragments de charbon, regardant d'un air satisfait s'�lever cette butte, qu'il construisait avec un art infini.</p><p>- Oh! comme vous y allez!... murmura-t-il. C'est une grosse somme que cent trente-six mille francs... Larsonneau est un bon gar�on, mais sa caisse est encore modeste. Il est tout pr�t � vous obliger...</p><p>Il s'attardait, clignant des yeux, reb�tissant un coin de la butte qui venait de s'�crouler. Ce jeu commen�ait � brouiller les id�es de la jeune femme. Elle suivait malgr� elle le travail de son mari, dont la maladresse augmentait. Elle �tait tent�e de lui donner des conseils. Oubliant Worms, le m�moire, le manque d'argent, elle finit par dire:</p><p>- Mais placez donc ce gros morceau l�-dessous; les autres tiendront.</p><p>Son mari lui ob�it docilement, en ajoutant:</p><p>- Il ne peut trouver que cinquante mille francs. C'est toujours un joli acompte... Seulement, il ne veut pas m�ler cette affaire avec celle de Charonne.</p><p>Il n'est qu'interm�diaire, vous comprenez, ch�re amie? La personne qui pr�te l'argent demande des int�r�ts �normes. Elle voudrait un billet de quatre-vingt mille francs, � six mois de date.</p><p>Et, ayant couronn� la butte par un morceau de braise pointu, il croisa les mains sur les pincettes en regardant fixement sa femme.</p><p>- Quatre-vingt mille francs! s'�cria-t-elle, mais c'est un vo l !... Est-ce que vous me conseillez une pareille folie?</p><p>- Non, dit-il nettement. Mais, si vous avez absolument besoin d'argent, je ne vous la d�fends pas.</p><p>Il se leva comme pour se retirer. Ren�e, dans une ind�cision cruelle, regarda son mari et le m�moire qu'il laissait sur la chemin�e. Elle finit par prendre sa pauvre t�te entre ses mains, en murmurant:</p><p>- Oh! ces affaires!... J'ai la t�te bris�e, ce matin... Allez, je vais signer ce billet de quatre-vingt mille francs. Si je ne le faisais pas, �a me rendrait tout � fait malade. Je me connais, je passerais la journ�e dans un combat affreux... J'aime mieux faire les b�tises tout de suite. �a me soulage.</p><p>Et elle parla de sonner pour qu'on all�t lui chercher du papier timbr�. Mais il voulut lui rendre ce service lui-m�me. Il avait sans doute le papier timbr� dans sa poche, car son absence dura � peine deux minutes. Pendant qu'elle �crivait sur une petite table qu'il avait pouss�e au coin du feu, il l'examinait avec des yeux o� s'allumait un d�sir �tonn�. Il faisait tr�s chaud dans la chambre, pleine encore du lever de la jeune femme, des senteurs de sa premi�re toilette. Tout en causant, elle avait laiss� glisser les pans du peignoir dans lequel elle s'�tait pelotonn�e, et le regard de son mari, debout devant elle, glissait sur sa t�te inclin�e, parmi l'or de ses cheveux, tr�s loin jusqu'aux blancheurs de son cou et de sa poitrine. Il souriait d'un air singulier; ce feu ardent qui lui avait br�l� la face, cette chambre close o� l'air alourdi gardait une odeur d'amour, ces cheveux jaunes et cette peau blanche qui le tentaient avec une sorte de d�dain conjugal le rendaient r�veur, �largissaient le drame dont il venait de jouer une sc�ne, faisaient na�tre quelque secret et voluptueux calcul dans sa chair brutale d'agioteur.</p><p>Quand sa femme lui tendit le billet, en le priant de terminer l'affaire, il le prit, la regardant toujours.</p><p>- Vous �tes belle � ravir..., murmura-t-il.</p><p>Et, comme elle se penchait pour repousser la table, il la baisa rudement sur le cou. Elle jeta un petit cri. Puis elle se leva, fr�missante, t�chant de rire, songeant invinciblement aux baisers de l'autre, la veille. Mais il eut regret de ce baiser de cocher. Il la quitta, en lui serrant amicalement la main, et en lui promettant qu'elle aurait les cinquante mille francs le soir m�me. Ren�e sommeilla toute la journ�e devant le feu. Aux heures de crise, elle avait des langueurs de cr�ole. Alors, toute sa turbulence devenait paresseuse, frileuse, endormie. Elle grelottait, il lui fallait des brasiers ardents, une chaleur suffocante qui lui mettait au front de petites gouttes de sueur, et qui l'assoupissait. Dans cet air br�lant, dans ce bain de flammes, elle ne souffrait presque plus; sa douleur devenait comme un songe l�ger, un vague oppressement, dont l'ind�cision m�me finissait par �tre voluptueuse. Ce fut ainsi qu'elle ber�a jusqu'au soir ses remords de la veille, dans la clart� rouge du foyer, en face d'un terrible feu qui faisait craquer les meubles autour d'elle, et lui �tait, par instants, la conscience de son �tre. Elle put songer � Maxime, comme � une jouissance enflamm�e dont les rayons la br�laient; elle eut un cauchemar d'�tranges amours au milieu de b�chers, sur des lits chauff�s � blanc. C�leste allait et venait, dans la chambre, avec sa figure calme de servante au sang glac�. Elle avait l'ordre de ne laisser entrer personne; elle cong�dia m�me les ins�parables, Adeline d'Espanet et Suzanne Haffner, de retour d'un d�jeuner qu'elles venaient de faire ensemble, dans un pavillon lou� par elles � Saint-Germain. Cependant, vers le soir, C�leste �tant venue dire � sa ma�tresse que Mme Sidonie, la soeur de monsieur, voulait lui parler, elle re�ut l'ordre de l'introduire.</p><p>Mme Sidonie ne venait g�n�ralement qu'� la nuit tomb�e. Son fr�re avait pourtant obtenu qu'elle m�t des robes de soie. Mais, on ne savait comment, la soie qu'elle portait avait beau sortir du magasin, elle ne paraissait jamais neuve; elle se fripait, perdait son luisant, ressemblait � une loque. Elle avait aussi consenti � ne pas apporter son panier chez les Saccard. En revanche, ses poches d�bordaient de paperasses. Ren�e, dont elle ne pouvait faire une cliente raisonnable, r�sign�e aux n�cessit�s de la vie, l'int�ressait. Elle la visitait r�guli�rement, avec des sourires discrets de m�decin qui ne veut pas effrayer un malade en lui apprenant le nom de son mal. Elle s'apitoyait sur ses petites mis�res, comme sur des bobos qu'elle gu�rirait imm�diatement, si la jeune femme voulait. Cette derni�re, qui �tait dans une de ces heures o� l'on a besoin d'�tre plaint, la faisait uniquement entrer pour lui dire qu'elle avait des douleurs de t�te intol�rables.</p><p>- Eh! ma toute belle, murmura Mme Sidonie en se glissant dans l'ombre de la pi�ce, mais vous �touffez, ici!... Toujours vos douleurs n�vralgiques, n'est-ce pas? C'est le chagrin. Vous prenez la vie trop � coeur.</p><p>- Oui, j'ai bien des soucis, r�pondit languissamment Ren�e.</p><p>La nuit tombait. Elle n'avait pas voulu que C�leste allum�t une lampe. Le brasier seul jetait une grande lueur rouge, qui l'�clairait en plein, allong�e, dans son peignoir blanc dont les dentelles devenaient roses. Au bord de l'ombre, on ne voyait qu'un bout de la robe noire de Mme Sidonie et ses deux mains crois�es, couvertes de gants de coton gris. Sa voix tendre sortait des t�n�bres.</p><p>- Encore des peines d'argent! dit-elle, comme si elle avait dit: des peines de coeur, d'un ton plein de douceur et de piti�.</p><p>Ren�e abaissa les paupi�res, fit un geste d'aveu.</p><p>- Ah! Si mes fr�res m'�coutaient, nous serions tous riches. Mais ils l�vent les �paules quand je leur parle de cette dette de trois milliards, vous savez?... J'ai bon espoir, pourtant. Il y a dix ans que je veux faire un voyage en Angleterre. J'ai si peu de temps � moi !... Enfin je me suis d�cid�e � �crire � Londres, et j'attends la r�ponse.</p><p>Et comme la jeune femme souriait:</p><p>- Je sais, vous �tes une incr�dule, vous aussi. Cependant vous seriez bien contente, si je vous faisais cadeau, un de ces jours, d'un joli petit million... Allez, l'histoire est toute simple: c'est un banquier de Paris qui pr�ta l'argent au fils du roi d'Angleterre, et, comme le banquier mourut sans h�ritier naturel, l'Etat peut aujourd'hui exiger le remboursement de la dette, avec les int�r�ts compos�s. J'ai fait le calcul, �a monte � deux milliards neuf cent quarante- trois millions deux cent dix mille francs... N'ayez pas peur, �a viendra, �a viendra.</p><p>- En attendant, dit la jeune femme avec une pointe d'ironie, vous devriez bien me faire pr�ter cent mille francs... Je pourrais payer mon tailleur qui me tourmente beaucoup.</p><p>- Cent mille francs se trouvent, r�pondit tranquillement Mme Sidonie. Il ne s'agit que d'y mettre le prix.</p><p>Le brasier luisait; Ren�e, plus languissante, allongeait ses jambes, montrait le bout de ses pantoufles, au bord de son peignoir. La courti�re reprit sa voix apitoy�e.</p><p>- Pauvre ch�re, vous n'�tes vraiment pas raisonnable... Je connais beaucoup de femmes, mais je n'en ai jamais vu une aussi peu soucieuse de sa sant�. Tenez, cette petite Michelin, c'est elle qui sait s'arranger! Je songe � vous, malgr� moi, quand je la vois heureuse et bien portante... Savez-vous que M. de Saffr� en est amoureux fou et qu'il lui a d�j� donn� pour pr�s de dix mille francs de cadeaux. Je crois que son r�ve est d'avoir une maison de campagne.</p><p>Elle s'animait, elle cherchait sa poche.</p><p>- J'ai l� encore une lettre d'une pauvre jeune femme... Si nous avions de la lumi�re, je vous la ferais lire... Imaginez-vous que son mari ne s'occupe pas d'elle. Elle avait sign� des billets, elle a �t� oblig�e d'emprunter � un monsieur que je connais. C'est moi qui ai retir� les billets des griffes des huissiers, et �a n'a pas �t� sans peine... Ces pauvres enfants, croyez-vous qu'ils font le mal? Je les re�ois chez moi, comme s'ils �taient mon fils et ma fille.</p><p>- Vous connaissez un pr�teur? demanda n�gligemment Ren�e.</p><p>- J'en connais dix... Vous �tes trop bonne. Entre femmes, n'est-ce pas? on peut se dire bien des choses, et ce n'est pas parce que votre mari est mon fr�re que je l'excuserai de courir les gueuses et de laisser se morfondre au coin du feu un amour de femme comme vous... Cette Laure d'Aurigny lui co�te les yeux de la t�te. �a ne m'�tonnerait pas qu'il vous e�t refus� de l'argent. Il vous en a refus�, n'est-ce pas?... O le malheureux!</p><p>Ren�e �coutait complaisamment cette voix molle qui sortait de l'ombre, comme l'�cho encore vague de ses propres songeries. Les paupi�res demi- closes, presque couch�e dans son fauteuil, elle ne savait plus que Mme Sidonie �tait l�, elle croyait r�ver que de mauvaises pens�es lui venaient et tentaient avec une grande douceur. La courti�re parla longtemps, pareille � une eau ti�de et monotone.</p><p>- C'est Mme de Lauwerens qui a g�t� votre existence. Vous n'avez jamais voulu me croire. Ah! vous n'en seriez pas � pleurer au coin de votre chemin�e si vous ne vous �tiez pas d�fi�e de moi... Et je vous aime comme mes yeux, ma toute belle. Vous avez un pied ravissant. Vous allez vous moquer de moi, mais je veux vous conter mes folies; quand il y a trois jours que je ne vous ai vue, il faut absolument que je vienne pour vous admirer; oui, il me manque quelque chose; j'ai besoin de me rassasier de vos beaux cheveux, de votre visage si blanc et si d�licat, de votre taille mince... Vrai, je n'ai jamais vu de taille pareille.</p><p>Ren�e finit par sourire. Ses amants n'avaient pas eux-m�mes cette chaleur, cette extase recueillie, en lui parlant de sa beaut�. Mme Sidonie vit ce sourire.</p><p>- Allons, c'est convenu, dit-elle en se levant vivement... Je bavarde, je bavarde, et j'oublie que je vous casse la t�te. Vous viendrez demain, n'est-ce pas? Nous causerons argent, nous chercherons un pr�teur... Entendez-vous? je veux que vous soyez heureuse.</p><p>La jeune femme, sans bouger, p�m�e par la chaleur, r�pondit apr�s un silence, comme s'il lui avait fallu un travail laborieux pour comprendre ce qu'on disait autour d'elle:</p><p>- Oui, j'irai, c'est convenu, et nous causerons; mais pas demain... Worms se contentera d'un acompte. Quand il me tourmentera encore, nous verrons... Ne me parlez plus de tout cela. J'ai la t�te bris�e par les affaires.</p><p>Mme Sidonie parut tr�s contrari�e. Elle allait se rasseoir, reprendre son monologue caressant; mais l'attitude lasse de Ren�e lui fit remettre son attaque � plus tard. Elle tira de sa poche une poign�e de paperasses, o� elle chercha et finit par trouver un objet renferm� dans une sorte de bo�te rose.</p><p>- J'�tais venue pour vous recommander un nouveau savon, dit-elle en reprenant sa voix de courti�re. Je m'int�resse beaucoup � l'inventeur, qui est un charmant jeune homme. C'est un savon tr�s doux, tr�s bon pour la peau. Vous l'essaierez, n'est-ce pas? et vous en parlerez � vos amies... Je le laisse l�, sur votre chemin�e.</p><p>Elle �tait � la porte, lorsqu'elle revint encore, et, droite dans la lueur rose du brasier, avec sa face de cire, elle se mit � faire l'�loge d'une ceinture �lastique, une invention destin�e � remplacer les corsets.</p><p>- �a vous donne une taille absolument ronde, une vraie taille de gu�pe, disait-elle... J'ai sauv� �a d'une faillite. Quand vous viendrez, vous essaierez les sp�cimens, si vous voyez... J'ai d� courir les avou�s pendant une semaine. Le dossier est dans ma poche, et je vais de ce pas chez mon huissier pour lever une derni�re opposition... A bient�t, ma mignonne. Vous savez que je vous attends et que je veux s�cher vos beaux yeux.</p><p>Elle glissa, elle disparut. Ren�e ne l'entendit m�me pas fermer la porte. Elle resta l�, devant le feu qui mourait, continuant le r�ve de la journ�e, la t�te pleine de chiffres dansants, entendant au loin les voix de Saccard et de Mme Sidonie dialoguer, lui offrir des sommes consid�rables, du ton dont un commissaire-priseur met un mobilier aux ench�res. Elle sentait sur son cou le baiser brutal de son mari, et, quand elle se retournait, c'�tait la courti�re qu'elle trouvait � ses pieds, avec sa robe noire, son visage mou, lui tenant des discours passionn�s, lui vantant ses perfections, implorant un rendez-vous d'amour, avec l'attitude d'un amant � bout de r�signation. Cela la faisait sourire. La chaleur, dans la pi�ce, devenait de plus en plus �touffante. Et la stupeur de la jeune femme, les r�ves bizarres qu'elle faisait n'�taient qu'un sommeil l�ger, un sommeil artificiel, au fond duquel elle revoyait toujours le petit cabinet du boulevard, le large divan o� elle �tait tomb�e � genoux. Elle ne souffrait plus du tout. Quand elle ouvrait les paupi�res, Maxime passait dans le brasier rose. Le lendemain, au bal du minist�re, la belle Mme Saccard fut merveilleuse. Worms avait accept� l'acompte de cinquante mille francs; elle sortait de cet embarras d'argent, avec des rires de convalescente. Quand elle traversa les salons, dans sa grande robe de faille rose � longue tra�ne Louis XIV, encadr�e de hautes dentelles blanches, il y eut un murmure, les hommes se bouscul�rent pour la voir. Et les intimes s'inclinaient, avec un discret sourire d'intelligence, rendant hommage � ces belles �paules, si connues du Tout-Paris officiel, et qui �taient les fermes colonnes de l'empire. Elle s'�tait d�collet�e avec un tel m�pris des regards, elle marchait si calme et si tendre dans sa nudit�, que cela n'�tait presque plus ind�cent. Eug�ne Rougon, le grand homme politique qui sentait cette gorge nue plus �loquente encore que sa parole � la Chambre, plus douce et plus persuasive pour faire go�ter les charmes du r�gne et convaincre les sceptiques, alla complimenter sa belle- soeur sur son heureux coup d'audace d'avoir �chancr� son corsage de deux doigts de plus. Presque tout le Corps l�gislatif �tait l�, et, � la fa�on dont les d�put�s regardaient la jeune femme, le ministre se promettait un beau succ�s, le lendemain, dans la question d�licate des emprunts de la Ville de Paris. On ne pouvait voter contre un pouvoir qui faisait pousser, dans le terreau des millions, une fleur comme cette Ren�e, une si �trange fleur de volupt�, � la chair de soie, aux nudit�s de statue, vivante jouissance qui laissait derri�re elle une odeur de plaisir ti�de. Mais ce qui fit chuchoter le bal entier, ce fut la rivi�re et l'aigrette. Les hommes reconnaissaient les bijoux. Les femmes se les d�signaient du regard, furtivement. On ne parla que de �a toute la soir�e. Et les salons allongeaient leur enfilade, dans la lumi�re blanche des lustres, emplis d'une cohue resplendissante, comme un fouillis d'astres tomb�s dans un coin trop �troit.</p><p>Vers une heure, Saccard disparut. Il avait go�t� le succ�s de sa femme en homme dont le coup de th��tre r�ussit. Il venait encore de consolider son cr�dit. Une affaire l'appelait chez Laure d'Aurigny; il se sauva en priant Maxime de reconduire Ren�e � l'h�tel, apr�s le bal.</p><p>Maxime passa la soir�e, sagement, � c�t� de Louise de Mareuil, tr�s occup�s tous les deux � dire un mal affreux des femmes qui allaient et venaient. Et quand ils avaient trouv� quelque folie plus grosse que les autres, ils �touffaient leurs rires dans leur mouchoir. Il fallut que Ren�e v�nt demander son bras au jeune homme, pour sortir des salons. Dans la voiture, elle fut d'une gaiet� nerveuse; elle �tait encore toute vibrante de l'ivresse de lumi�re, de parfums et de bruits qu'elle venait de traverser. Elle semblait, d'ailleurs, avoir oubli� leur �b�tise� du boulevard, comme disait Maxime. Elle lui demanda seulement, d'un ton de voix singulier:</p><p>- Elle est donc tr�s dr�le, cette petite bossue de Louise?</p><p>- Oh! tr�s dr�le..., r�pondit le jeune homme en riant encore. Tu as vu la duchesse de Sternich, avec un oiseau jaune dans les cheveux, n'est-ce pas?... Est-ce que Louise ne pr�tend pas que c'est un oiseau m�canique qui bat des ailes et qui crie �Coucou! coucou!� au pauvre duc toutes les heures.</p><p>Ren�e trouva tr�s comique cette plaisanterie de pensionnaire �mancip�e. Quand ils furent arrives, comme Maxime allait prendre cong� d'elle, elle lui dit:</p><p>- Tu ne montes pas? C�leste m'a sans doute pr�par� une collation.</p><p>Il monta, avec son abandon ordinaire. En haut, il n'y avait pas de collation, et C�leste �tait couch�e. Il fallut que Ren�e allum�t les bougies d'un petit cand�labre � trois branches. Sa main tremblait un peu.</p><p>- Cette sotte, disait-elle en parlant de sa femme de chambre, elle aura mal compris mes ordres... Jamais je ne vais pouvoir me d�shabiller toute seule.</p><p>Elle passa dans son cabinet de toilette. Maxime la suivit, pour lui raconter un nouveau mot de Louise qui lui revenait � la m�moire, tranquille comme s'il se f�t attard� chez un ami, cherchant d�j� son porte-cigares pour allumer un havane. Mais l�, lorsqu'elle eut pos� le cand�labre, elle se tourna et tomba dans les bras du jeune homme, muette et inqui�tante, collant sa bouche sur sa bouche.</p><p>L'appartement particulier de Ren�e �tait un nid de soie et de dentelle, une merveille de luxe coquet. Un boudoir tr�s petit pr�c�dait la chambre � coucher. Les deux pi�ces n'en faisaient qu'une, ou du moins le boudoir n'�tait gu�re que le seuil de la chambre, une grande alc�ve, garnie de chaises longues, sans porte pleine, ferm�e par une double porti�re. Les murs, dans l'une et l'autre pi�ce, se trouvaient �galement tendus d'une �toffe de soie mate gris de lin, broch�e d'�normes bouquets de roses, de lilas blancs et de boutons d'or. Les rideaux et porti�res �taient en guipure de Venise, pos�e sur une doublure de soie, faites de bandes alternativement grises et roses. Dans la chambre � coucher, la chemin�e en marbre blanc, un v�ritable joyau, �talait, comme une corbeille de fleurs, ses incrustations de lapis et de mosa�ques pr�cieuses, reproduisant les roses, les lilas blancs et les boutons d'or de la tenture. Un grand lit gris et rose, dont on ne voyait pas le bois, recouvert d'�toffe et capitonn�, et dont le chevet s'appuyait au mur, emplissait toute une moiti� de la chambre avec son flot de draperies, ses guipures et sa soie broch�e de bouquets, tombant du plafond jusqu'au tapis. On aurait dit une toilette de femme, arrondie, d�coup�e, accompagn�e de poufs, de noeuds, de volants, et ce large rideau qui se gonflait, pareil � une jupe, faisait r�ver � quelque grande amoureuse pench�e, se p�mant, pr�s de choir sur les oreillers. Sous les rideaux, c'�tait un sanctuaire, des batistes pliss�es � petits plis, une neige de dentelles, toutes sortes de choses d�licates et transparentes, qui se noyaient dans un demi-jour religieux. A c�t� du lit, de ce monument dont l'ampleur d�vote rappelait une chapelle orn�e pour quelque f�te, les autres meubles disparaissaient des si�ges bas, une psych� de deux m�tres, des meubles pourvus d'une infinit� de tiroirs. A terre, le tapis, d'un gris bleu�tre, �tait sem� de roses p�les effeuill�es. Et, aux deux c�t�s du lit, il y avait deux grandes peaux d'ours noir, garnies de velours rose, aux ongles d'argent, et dont les t�tes, tourn�es vers la fen�tre, regardaient fixement le ciel vide de leurs yeux de verre.</p><p>Cette chambre avait une harmonie douce, un silence �touff�. Aucune note trop aigu�, reflet de m�tal, dorure claire, ne chantait dans la phrase r�veuse du rose et du gris. La garniture de la chemin�e elle-m�me, le cadre de la glace, la pendule, les petits cand�labres �taient faits de pi�ces de vieux s�vres, laissant � peine voir le cuivre dor� des montures. Une merveille, cette garniture, la pendule surtout, avec sa ronde d'Amours joufflus, qui descendaient, se penchaient autour du cadran, comme une bande de gamins tout nus se moquant de la marche rapide des heures. Ce luxe adouci, ces couleurs et ces objets que le go�t de Ren�e avait voulu tendres et souriants, mettaient l� un cr�puscule, un jour d'alc�ve dont on a tir� les rideaux. Il semblait que le lit se continu�t, que la pi�ce enti�re f�t un lit immense, avec ses tapis, ses peaux d'ours, ses si�ges capitonn�s, ses tentures matelass�es qui continuaient la mollesse du sol le long des murs jusqu'au plafond. Et, comme dans un lit, la jeune femme laissait l� sur toutes ces choses, l'empreinte, la ti�deur, le parfum de son corps. Quand on �cartait la double porti�re du boudoir, il semblait qu'on soulev�t une courtepointe de soie, qu'on entr�t dans quelque grande couche encore chaude et moite, o� l'on retrouvait, sur les toiles fines, les formes adorables, le sommeil et les r�ves d'une Parisienne de trente ans.</p><p>Une pi�ce voisine, la garde-robe, grande chambre tendue de vieille perse, �tait simplement entour�e de hautes armoires en bois de rose, o� se trouvait pendue l'arm�e des robes. C�leste, tr�s m�thodique, rangeait les robes par ordre d'anciennet�, les �tiquetait, mettait de l'arithm�tique au milieu des caprices jaunes ou bleus de sa ma�tresse, tenait la garde-robe dans un recueillement de sacristie et une propret� de grande �curie. Il n'y avait pas un meuble, et pas un chiffon ne tra�nait; les panneaux des armoires luisaient, froids et nets, comme les panneaux vernis d'un coup�.</p><p>Mais la merveille de l'appartement, la pi�ce dont parlait tout Paris, c'�tait le cabinet de toilette. On disait � le cabinet de toilette de la belle Mme Saccard � comme on dit � la galerie des Glaces, � Versailles �. Ce cabinet se trouvait dans une des tourelles de l'h�tel, juste au-dessus du petit salon bouton d'or. On songeait, en y entrant, � une large tente ronde, une tente de f�erie, dress�e en plein r�ve par quelque guerri�re amoureuse. Au centre du plafond, une couronne d'argent cisel� retenait les pans de la tente qui venaient, en s'arrondissant, s'attacher aux murs, d'o� ils tombaient droits jusqu'au plancher. Ces pans, cette tenture riche �taient faits d'un dessous de soie rose recouverts d'une mousseline tr�s claire, pliss�e � grands plis de distance en distance; une applique de guipure s�parait les plis, et des baguettes d'argent guilloch�es descendaient de la couronne, filaient le long de la tenture, aux deux bords de chaque applique. Le gris rose de la chambre � coucher s'�clairait ici, devenait un blanc rose, une chair nue. Et sous ce berceau de dentelles, sous ces rideaux qui ne laissaient voir du plafond, par le vide �troit de la couronne, qu'un trou bleu�tre, o� Chaplin avait peint un Amour rieur, regardant et appr�tant sa fl�che, on se serait cru au fond d'un drageoir, dans quelque pr�cieuse bo�te � bijoux, grandie, non plus faite pour l'�clat d'un diamant, mais pour la nudit� d'une femme. Le tapis, d'une blancheur de neige, s'�talait sans le moindre semis de fleurs. Une armoire � glace, dont les deux panneaux �taient incrust�s d'argent; une chaise longue, deux poufs, des tabourets de satin blanc, une grande table de toilette, � plaque de marbre rose, et dont les pieds disparaissaient sous des volants de mousseline et de guipure, meublaient la pi�ce. Les cristaux de la table de toilette, les verres, les vases, la cuvette �taient en vieux boh�me vein� de rose et de blanc. Et il y avait encore une autre table, incrust�e d'argent comme l'armoire � glace, o� se trouvait rang� l'outillage, les engins de toilette, trousse bizarre, qui �talait un nombre consid�rable de petits instruments dont l'usage �chappait, les gratte-dos, les poussoirs, les limes de toutes les grandeurs et de toutes les formes, les ciseaux droits et recourb�s, toutes les vari�t�s des pinces et des �pingles. Chacun de ces objets, en argent et ivoire, �tait marqu� au chiffre de Ren�e.</p><p>Mais le cabinet avait un coin d�licieux, et ce coin-l� surtout le rendait c�l�bre. En face de la fen�tre, les pans de la tente s'ouvraient et d�couvraient, au fond d'une sorte d'alc�ve longue et peu profonde, une baignoire, une vasque de marbre rose, enfonc�e dans le plancher, et dont les bords cannel�s comme ceux d'une grande coquille arrivaient au ras du tapis. On descendait dans la baignoire par des marches de marbre. Au dessus des robinets d'argent, au col de cygne, une glace de Venise, d�coup�e, sans cadre, avec des dessins d�polis dans le cristal, occupait le fond de l'alc�ve. Chaque matin Ren�e prenait un bain de quelques minutes. Ce bain emplissait pour la journ�e le cabinet d'une moiteur, d'une odeur de chair fra�che et mouill�e. Parfois, un flacon d�bouch�, un savon rest� hors de sa bo�te mettaient une pointe plus violente dans cette langueur un peu fade. La jeune femme aimait � rester l�, jusqu'� midi, presque nue. La tente ronde, elle aussi, �tait nue. Cette baignoire rose, ces tables et ces cuvettes roses, cette mousseline du plafond et des murs, sous laquelle on croyait voir couler un sang rose, prenaient des rondeurs de chair, des rondeurs d'�paules et de seins; et, selon l'heure de la journ�e, on e�t dit la peau neigeuse d'un enfant ou la peau chaude d'une femme. C'�tait une grande nudit�. Quand Ren�e sortait du bain, son corps blond n'ajoutait qu'un peu de rose � toute cette chair rose de la pi�ce.</p><p>Ce fut Maxime qui d�shabilla Ren�e. Il s'entendait � ces choses, et ses mains agiles devinaient les �pingles, couraient autour de sa taille avec une science native. Il la d�coiffa, lui enleva ses diamants, la recoiffa pour la nuit. Et comme il m�lait � son office de chambri�re et de coiffeur des plaisanteries et des caresses, Ren�e riait, d'un rire gras et �touff�, tandis que la soie de son corsage craquait et que ses jupes se d�nouaient une � une. Quand elle se vit nue, elle souffla les bougies du cand�labre, prit Maxime � bras-le-corps et l'emporta presque dans la chambre � coucher. Ce bal avait achev� de la griser. Dans sa fi�vre, elle avait conscience de la journ�e pass�e la veille au coin de son feu, de cette journ�e de stupeur ardente, de r�ves vagues et souriants. Elle entendait toujours dialoguer les voix s�ches de Saccard et de Mme Sidonie, criant des chiffres, avec des nasillements d'huissier. C'�taient ces gens qui l'assommaient, qui la poussaient au crime. Et m�me � cette heure, lorsqu'elle cherchait ses l�vres, au fond du grand lit obscur, elle voyait toujours Maxime au milieu du brasier de la veille, la regardant avec des yeux qui la br�laient.</p><p>Le jeune homme ne se retira qu'� six heures du matin. Elle lui donna la clef de la petite porte du parc Monceau, en lui faisant jurer de revenir tous les soirs. Le cabinet de toilette communiquait avec le salon bouton d'or par un escalier de service cach� dans le mur, et qui desservait toutes les pi�ces de la tourelle. Du salon il �tait facile de passer dans la serre et de gagner le parc.</p><p>En sortant au petit jour, par un brouillard �pais, Maxime �tait un peu alourdi de sa bonne fortune. Il l'accepta, d'ailleurs, avec ses complaisances d'�tre neutre.</p><p>Tant pis! pensait-il, c'est elle qui le veut, apr�s tout... Elle est diablement bien faite; et elle avait raison, elle est deux fois plus dr�le au lit que Sylvia.</p><p>Ils avaient gliss� � l'inceste, d�s le jour o� Maxime, dans sa tunique r�p�e de coll�gien, s'�tait pendu au cou de Ren�e, en chiffonnant son habit de garde fran�aise. Ce fut, d�s lors, entre eux, une longue perversion de tous les instants. L'�trange �ducation que la jeune femme donnait � l'enfant; les familiarit�s qui firent d'eux des camarades; plus tard, l'audace rieuse de leurs confidences; toute cette promiscuit� p�rilleuse finit par les attacher d'un singulier lien, o� les joies de l'amiti� devenaient presque des satisfactions charnelles. Ils s'�taient livr�s l'un � l'autre depuis des ann�es; l'acte brutal ne fut que la crise aigu� de cette inconsciente maladie d'amour. Dans le monde affol� o� ils vivaient, leur faute avait pouss� comme sur un fumier gras de sucs �quivoques; elle s'�tait d�velopp�e avec d'�tranges raffinements, au milieu de particuli�res conditions de d�bauche.</p><p>Lorsque la grande cal�che les emportait au Bois et les roulait mollement le long des all�es, se contant des gravelures � l'oreille, cherchant dans leur enfance les polissonneries de l'instinct, ce n'�tait l� qu'une d�viation et qu'un contentement inavou� de leurs d�sirs. Ils se sentaient vaguement coupables, comme s'ils s'�taient effleur�s d'un attouchement; et m�me ce p�ch� originel, cette langueur des conversations orduri�res qui les lassait d'une fatigue voluptueuse les chatouillait plus doucement encore que des baisers nets et positifs. Leur camaraderie fut ainsi la marche lente de deux amoureux, qui devait fatalement un jour les mener au cabinet du caf� Riche et au grand lit gris et rose de Ren�e. Quand ils se trouv�rent aux bras l'un de l'autre, ils n'eurent pas la secousse de la faute. On e�t dit de vieux amants, dont les baisers �taient des ressouvenirs. Et ils venaient de perdre tant d'heures dans un contact de tout leur �tre qu'ils parlaient malgr� eux de ce pass� plein de leurs tendresses ignorantes.</p><p>- Tu te souviens, le jour o� je suis arriv� � Paris, disait Maxime, tu avais un dr�le de costume; et, avec mon doigt, j'ai trac� un angle sur ta poitrine, je t'ai conseill� de te d�colleter en pointe.. Je sentais ta peau sous la chemisette, et mon doigt enfon�ait un peu... C'�tait tr�s bon...</p><p>Ren�e riait, le baisant, murmurant:</p><p>- Tu �tais d�j� joliment vicieux... Nous as-tu amus�es, chez Worms, tu te rappelles! Nous t'appelions � notre petit homme �. Moi, j'ai toujours cru que la grosse Suzanne se serait parfaitement laiss� faire si la marquise ne l'avait surveill�e avec des yeux furibonds.</p><p>- Ah! oui, nous avons bien ri..., murmurait le jeune homme. L'album de photographies, n'est-ce pas? et tout le reste, nos courses dans Paris, nos go�ters chez le p�tissier du boulevard; tu sais, ces petits g�teaux aux fraises que tu adorais?... Moi, je me souviendrai toujours de cet apr�s-midi o� tu m'as cont� l'aventure d'Adeline, au couvent, quand elle �crivait des lettres � Suzanne, et qu'elle signait comme un homme, � Arthur d'Espanet �, en lui proposant de l'enlever.</p><p>Les amants s'�gayaient encore de cette bonne histoire; puis Maxime continuait de sa voix calme:</p><p>- Quand tu venais me chercher au coll�ge dans ta voiture, nous devions �tre dr�les tous les deux... Je disparaissais sous tes jupons, tant j'�tais petit.</p><p>- Oui, oui, balbutiait-elle, prise de frissons, attirant le jeune homme � elle, c'�tait tr�s bon, comme tu dis... Nous nous aimions sans le savoir, n'est-ce pas? Moi, je l'ai su avant toi. L'autre jour, en revenant du Bois, j'ai fr�l� ta jambe, et j'ai tressailli... Mais tu ne t'es aper�u de rien. Hein? tu ne songeais pas � moi?</p><p>- Oh! Si, r�pondait-il un peu embarrass�. Seulement, je ne savais pas, tu comprends... Je n'osais pas.</p><p>Il mentait. L'id�e de poss�der Ren�e ne lui �tait jamais nettement venue. Il l'avait effleur�e de tout son vice sans la d�sirer r�ellement. Il �tait trop mou pour cet effort. Il accepta Ren�e parce qu'elle s'imposa � lui, et qu'il glissa jusqu'� sa couche, sans le vouloir, sans le pr�voir. Quand il y eut roul�, il y resta, parce qu'il y faisait chaud et qu'il s'oubliait au fond de tous les trous o� il tombait. Dans les commencements, il go�ta m�me des satisfactions d'amour-propre. C'�tait la premi�re femme mari�e qu'il poss�dait. Il ne songeait pas que le mari �tait son p�re.</p><p>Mais Ren�e apportait dans la faute toutes ces ardeurs de coeur d�class�. Elle aussi avait gliss� sur la pente. Seulement, elle n'avait pas roul� jusqu'au bout comme une chair inerte. Le d�sir s'�tait �veill� en elle trop tard pour le combattre, lorsque la chute devenait fatale. Cette chute lui apparut brusquement comme une n�cessit� de son ennui, comme une jouissance rare et extr�me qui seule pouvait r�veiller ses sens lass�s, son coeur meurtri. Ce fut pendant cette promenade d'automne, au cr�puscule, quand le Bois s'endormait, que l'id�e vague de l'inceste lui vint, pareille � un chatouillement qui lui mit � fleur de peau un frisson inconnu; et, le soir, dans la demi-ivresse du d�ner, sous le fouet de la jalousie, cette id�e se pr�cisa, se dressa ardemment devant elle, au milieu des flammes de la serre, en face de Maxime et de Louise. A cette heure, elle voulut le mal, le mal que personne ne commet, le mal qui allait emplir son existence vide et la mettre enfin dans cet enfer dont elle avait toujours peur comme au temps o� elle �tait petite fille. Puis, le lendemain, elle ne voulut plus, par un �trange sentiment de remords et de lassitude. Il lui semblait qu'elle avait d�j� p�ch�, que ce n'�tait pas si bon qu'elle pensait, et que ce serait vraiment trop sale. La crise devait �tre fatale, venir d'elle-m�me, en dehors de ces deux �tres, de ces camarades qui �taient destin�s � se tromper un beau soir, � s'accoupler, en croyant se donner une poign�e de main. Mais, apr�s cette chute b�te, elle se remit � son r�ve d'un plaisir sans nom, et alors elle reprit Maxime dans ses bras, curieuse de lui, curieuse des joies cruelles d'un amour qu'elle regardait comme un crime. Sa volont� accepta l'inceste, l'exigea, entendit le go�ter jusqu'au bout, jusqu'aux remords, s'ils venaient jamais. Elle fut active, consciente. Elle aima avec son emportement de grande mondaine, ses pr�jug�s inquiets de bourgeoise; tous ses combats, ses joies et ses d�go�ts de femme qui se noie dans son propre m�pris.</p><p>Maxime revint chaque nuit. Il arrivait par le jardin, vers une heure. Le plus souvent, Ren�e l'attendait dans la serre, qu'il devait traverser pour gagner le petit salon. Ils �taient, d'ailleurs, d'une impudence parfaite, se cachant � peine, oubliant les pr�cautions les plus classiques de l'adult�re. Ce coin de l'h�tel, il est vrai, leur appartenait. Baptiste, le valet de chambre du mari, avait seul le droit d'y p�n�trer, et Baptiste, en homme grave, disparaissait aussit�t que son service �tait fini. Maxime pr�tendait m�me en riant qu'il se retirait pour �crire ses m�moires. Une nuit, cependant, comme il venait d'arriver, Ren�e le lui montra qui traversait solennellement le salon, tenant un bougeoir � la main. Le grand valet, avec sa carrure de ministre, �clair� par la lumi�re jaune de la cire, avait, cette nuit-l�, un visage plus correct et plus s�v�re encore que de coutume. En se penchant les amants le virent souffler sa bougie et se diriger vers les �curies, o� dormaient les chevaux et les palefreniers.</p><p>- Il fait sa ronde, dit Maxime.</p><p>Ren�e resta frissonnante. Baptiste l'inqui�tait d'ordinaire. Il lui arrivait de dire qu'il �tait le seul honn�te homme de l'h�tel, avec sa froideur, ses regards clairs qui ne s'arr�taient jamais aux �paules des femmes.</p><p>Ils mirent alors quelque prudence � se voir. Ils fermaient les portes du petit salon, et pouvaient ainsi jouir en toute tranquillit� de ce salon, de la serre et de l'appartement de Ren�e. C'�tait tout un monde. Ils y go�t�rent, pendant les premiers mois, les joies les plus raffin�es, les plus d�licatement cherch�es. Ils promen�rent leurs amours du grand lit gris et rose de la chambre � coucher dans la nudit� rose et blanche du cabinet de toilette, et dans la symphonie en jaune mineur du petit salon. Chaque pi�ce, avec son odeur particuli�re, ses tentures, sa vie propre, leur donnait une tendresse diff�rente, faisait de Ren�e une autre amoureuse: elle fut d�licate et jolie dans sa couche capitonn�e de grande dame, au milieu de cette chambre ti�de et aristocratique, o� l'amour prenait un effacement de bon go�t; sous la tente couleur de chair, au milieu des parfums et de la langueur humide de la baignoire, elle se montra fille capricieuse et charnelle, se livrant au sortir du bain, et ce fut l� que Maxime la pr�f�ra; puis, en bas, au clair lever de soleil du petit salon, au milieu de cette aurore jaunissante qui dorait ses cheveux, elle devint d�esse, avec sa t�te de Diane blonde, ses bras nus qui avaient des poses chastes, son corps pur, dont les attitudes, sur les causeuses, trouvaient des lignes nobles, d'une gr�ce antique. Mais il �tait un lieu dont Maxime avait presque peur, et o� Ren�e ne l'entra�nait que les jours mauvais, les jours o� elle avait besoin d'une ivresse plus �cre. Alors ils aimaient dans la serre. C'�tait l� qu'ils go�taient l'inceste.</p><p>Une nuit, dans une heure d'angoisse, la jeune femme avait voulu que son amant all�t chercher une des peaux d'ours noir. Puis ils s'�taient couch�s sur cette fourrure d'encre, au bord d'un bassin, dans la grande all�e circulaire. Au- dehors, il gelait terriblement, par un clair de lune limpide. Maxime �tait arriv� frissonnant, les oreilles et les doigts glac�s. La serre se trouvait chauff�e � un tel point qu'il eut une d�faillance sur la peau de b�te. Il entrait dans une flamme si lourde, au sortir des piq�res s�ches du froid, qu'il �prouvait des cuissons, comme si on l'e�t battu de verges. Quand il revint � lui, il vit Ren�e agenouill�e, pench�e, avec des yeux fixes, une attitude brutale qui lui fit peur. Les cheveux tomb�s, les �paules nues, elle s'appuyait sur ses poings, l'�chine allong�e, pareille � une grande chatte aux yeux phosphorescents. Le jeune homme, couch� sur le dos, aper�ut, au-dessus des �paules de cette adorable b�te amoureuse qui le regardait, le sphinx de marbre, dont la lune �clairait les cuisses luisantes. Ren�e avait la pose et le sourire du monstre � t�te de femme, et, dans ses jupons d�nou�s, elle semblait la soeur blanche de ce dieu noir.</p><p>Maxime resta languissant. La chaleur �tait suffocante, une chaleur sombre, qui ne tombait pas du ciel en pluie de feu, mais qui tra�nait � terre, ainsi qu'une exhalaison malsaine, et dont la bu�e montait, pareille � un nuage charg� d'orage. Une humidit� chaude couvrait les amants d'une ros�e, d'une sueur ardente. Longtemps ils demeur�rent sans geste et sans paroles, dans ce bain de flammes, Maxime terrass� et inerte, Ren�e fr�missante sur ses poignets comme sur des jarrets souples et nerveux. Au dehors, par les petites vitres de la serre, on voyait des �chapp�es du parc Monceau, des bouquets d'arbres aux fines d�coupures noires, des pelouses de gazon blanches comme des lacs glac�s, tout un paysage mort, dont les d�licatesses et les teintes claires et unies rappelaient des coins de gravures japonaises. Et ce bout de terre br�lante, cette couche enflamm�e ou les amants s'allongeaient, bouillait �trangement au milieu de ce grand froid muet.</p><p>Ils eurent une nuit d'amour fou. Ren�e �tait l'homme, la volont� passionn�e et agissante. Maxime subissait. Cet �tre neutre, blond et joli, frapp� d�s l'enfance dans sa virilit�, devenait, aux bras curieux de la jeune femme, une grande fille, avec ses membres �pil�s, ses maigreurs gracieuses d'�ph�be romain. Il semblait n� et grandi pour une perversion de la volupt�. Ren�e jouissait de ses dominations, elle pliait sous sa passion cette cr�ature o� le sexe h�sitait toujours. C'�tait pour elle un continuel �tonnement du d�sir, une surprise des sens, une bizarre sensation de malaise et de plaisir aigu. Elle ne savait plus; elle revenait avec des doutes � sa peau fine, � son cou potel�, � ses abandons et � ses �vanouissements. Elle �prouva alors une heure de pl�nitude. Maxime, en lui r�v�lant un frisson nouveau, compl�ta ses toilettes folles, son luxe prodigieux, sa vie � outrance. Il mit dans sa chair la note excessive qui chantait d�j� autour d'elle. Il fut l'amant assorti aux modes et aux folies de l'�poque. Ce joli jeune homme, dont les vestons montraient les formes gr�les, cette fille manqu�e, qui se promenait sur les boulevards, la raie au milieu de la t�te, avec de petits rires et des sourires ennuy�s, se trouva �tre, aux mains de Ren�e, une de ces d�bauches de d�cadence qui, � certaines heures, dans une nation pourrie, �puisent une chair et d�traquent une intelligence.</p><p>Et c'�tait surtout dans la serre que Ren�e �tait l'homme. La nuit ardente qu'ils y pass�rent fut suivie de plusieurs autres. La serre aimait, br�lait avec eux. Dans l'air alourdi, dans la clart� blanch�tre de la lune, ils voyaient le monde �trange des plantes qui les entouraient se mouvoir confus�ment, �changer des �treintes. La peau d'ours noir tenait toute l'all�e. A leurs pieds, le bassin fumait, plein d'un grouillement, d'un entrelacement �pais de racines, tandis que l'�toile rose des Nymph�a s'ouvrait, � fleur d'eau, comme un corsage de vierge, et que les Torn�lia laissaient pendre leurs broussailles, pareilles � des chevelures de n�r�ides p�m�es. Puis, autour d'eux, les Palmiers, les grands Bambous de l'Inde se haussaient, allaient dans le cintre, o� ils se penchaient et m�laient leurs feuilles avec des attitudes chancelantes d'amants lass�s. Plus bas, les Foug�res, les Pt�rides, les Alsophila �taient comme des dames vertes, avec leurs larges jupes garnies de volants r�guliers, qui, muettes et immobiles aux bords de l'all�e, attendaient l'amour. A c�t� d'elle, les feuilles torses, tach�es de rouge, les B�gonia, et les feuilles blanches, en fer de lance, des Caladium mettaient une suite vague de meurtrissures et de p�leurs, que les amants ne s'expliquaient pas, et o� ils retrouvaient parfois des rondeurs de hanches et de genoux, vautr�s � terre, sous la brutalit� de caresses sanglantes. Et les Bananiers, pliant sous les grappes de leurs fruits, leur parlaient des fertilit�s grasses du sol, pendant que les Euphorbes d'Abyssinie, dont ils entrevoyaient dans l'ombre les cierges �pineux, contrefaits, pleins de bosses honteuses, leur semblaient suer la s�ve, le flux d�bordant de cette g�n�ration de flamme. Mais, � mesure que leurs regards s'enfon�aient dans les coins de la serre, l'obscurit� s'emplissait d'une d�bauche de feuilles et de tiges plus furieuse: ils ne distinguaient plus, sur les gradins, les Marenta douces comme du velours, les Gloxinia aux cloches violettes, les Drac�na semblables � des lames de vieille laque vernie; c'�tait une ronde d'herbes vivantes qui se poursuivaient d'une tendresse inassouvie. Aux quatre angles � l'endroit o� des rideaux de lianes m�nageaient des berceaux, leur r�ve charnel s'affolait encore, et les jets souples des Vanilles, des Coques du Levant, des Quisqualus, des Bauhinia �taient les bras interminables d'amoureux qu'on ne voyait pas, et qui allongeaient �perdument leur �treinte, pour amener � eux toutes les joies �parses. Ces bras sans fin pendaient de lassitude, se nouaient dans un spasme d'amour, se cherchaient, s'enroulaient, comme pour le rut d'une foule. C'�tait le rut immense de la serre, de ce coin de for�t vierge o� flambaient les verdures et les floraisons des tropiques.</p><p>Maxime et Ren�e, les sens fauss�s, se sentaient emport�s dans ces noces puissantes de la terre. Le sol, � travers la peau d'ours, leur br�lait le dos, et, des hautes palmes, tombaient sur eux des gouttes de chaleur. La s�ve qui montait aux flancs des arbres les p�n�trait, eux aussi, leur donnait des d�sirs fous de croissance imm�diate, de reproductions gigantesque. Ils entraient dans le rut de la serre. C'�tait alors, au milieu de la lueur p�le, que des visions les h�b�taient, des cauchemars dans lesquels ils assistaient longuement aux amours des Palmiers et des Foug�res; les feuillages prenaient des apparences confuses et �quivoques, que leurs d�sirs fixaient en images sensuelles: des murmures, des chuchotements leur venaient des massifs, voix p�m�es, soupirs d'extase, cris �touff�s de douleur, rires lointains, tout ce que leurs propres baisers avaient de bavard, et que l'�cho leur renvoyait. Parfois ils se croyaient secou�s par un tremblement du sol, comme si la terre elle-m�me, dans une crise d'assouvissement, e�t �clat� en sanglots voluptueux.</p><p>S'ils avaient ferm� les yeux, si la chaleur suffocante et la lumi�re p�le n'avaient pas mis en eux une d�pravation de tous les sens, les odeurs eussent suffi � les jeter dans un �r�thisme nerveux extraordinaire. Le bassin les mouillait d'une senteur �cre, profonde, o� passaient les mille parfums des fleurs et des verdures. Par instants, la Vanille chantait avec des roucoulements de ramier; puis arrivaient les notes rudes des Stanhop�a, dont les bouches tigr�es ont une haleine forte et am�re de convalescent. Les Orchid�es, dans leurs corbeilles que retenaient des cha�nettes, exhalaient leurs souffles, semblables � des encensoirs vivants. Mais l'odeur qui dominait, l'odeur o� se fondaient tous ces vagues soupirs, c'�tait une odeur humaine, une odeur d'amour, que Maxime reconnaissait, quand il baisait la nuque de Ren�e, quand il enfouissait sa t�te au milieu de ses cheveux d�nou�s. Et ils restaient ivres de cette odeur de femme amoureuse, qui tra�nait dans la serre, comme dans une alc�ve o� la terre enfantait.</p><p>D'habitude, les amants se couchaient sous le Tanghin de Madagascar, sous cet arbuste empoisonn� dont la jeune femme avait mordu une feuille. Autour d'eux, des blancheurs de statues riaient, en regardant l'accouplement �norme des verdures. La lune, qui tournait, d�pla�ait les groupes, animait le drame de sa lumi�re changeante. Et ils �taient � mille lieues de Paris, en dehors de la vie facile du Bois et des salons officiels, dans le coin d'une for�t de l'Inde, de quelque temple monstrueux, dont le sphinx de marbre noir devenait le dieu. Ils se sentaient rouler au crime, � l'amour maudit, � une tendresse de b�tes farouches. Tout ce pullulement qui les entourait, ce grouillement sourd du bassin, cette impudicit� nue des feuillages les jetaient en plein enfer dantesque de la passion. C'�tait alors au fond de cette cage de verre, toute bouillante des flammes de l'�t�, perdue dans le froid clair de d�cembre, qu'ils go�taient l'inceste, comme le fruit criminel d'une terre trop chauff�e, avec la peur sourde de leur couche terrifiante.</p><p>Et, au milieu de la peau noire, le corps de Ren�e blanchissait, dans sa pose de grande chatte accroupie, l'�chine allong�e, les poignets tendus, comme des jarrets souples et nerveux. Elle �tait toute gonfl�e de volupt�, et les lignes claires de ses �paules et de ses reins se d�tachaient avec des s�cheresses f�lines sur la tache d'encre dont la fourrure noircissait le sable jaune de l'all�e. Elle guettait Maxime, cette proie renvers�e sous elle, qui s'abandonnait, qu'elle poss�dait tout enti�re. Et, de temps � autre, elle se penchait brusquement, elle le baisait de sa bouche irrit�e. Sa bouche s'ouvrait alors avec l'�clat avide et saignant de l'Hibiscus de la Chine, dont la nappe couvrait le flanc de l'h�tel. Elle n'�tait plus qu'une fille br�lante de la serre. Ses baisers fleurissaient et se fanaient, comme les fleurs rouges de la grande mauve, qui durent � peine quelques heures, et qui renaissent sans cesse, pareilles aux l�vres meurtries et insatiables d'une Messaline g�ante.</p></section><section><title><p>PARTIE V</p></title><p>----</p><p>Le baiser qu'il avait mis sur le cou de sa femme pr�occupait Saccard. Il n'usait plus de ses droits de mari depuis longtemps; la rupture �tait venue tout naturellement, ni l'un ni l'autre ne se souciant d'une liaison qui les d�rangeait. Pour qu'il songe�t � rentrer dans la chambre de Ren�e, il fallait qu'il y e�t quelque bonne affaire au bout de ses tendresses conjugales.</p><p>Le coup de fortune de Charonne marchait bien, tout en lui laissant des inqui�tudes sur le d�nouement. Larsonneau, avec son linge �blouissant, avait des sourires qui lui d�plaisaient. Il n'�tait qu'un pur interm�diaire, qu'un pr�te- nom dont il payait les complaisances par un int�r�t de dix pour cent sur les b�n�fices futurs. Mais, bien que l'agent d'expropriation n'e�t pas mis un sou dans l'affaire, et que Saccard, apr�s avoir fourni les fonds du caf�-concert, e�t pris toutes ses pr�cautions, contrevente, lettres dont la date restait en blanc, quittances donn�es � l'avance, ce dernier n'en �prouvait pas moins une peur sourde, un pressentiment de quelque tra�trise. Il flairait, chez son complice, l'intention de le faire chanter, � l'aide de cet inventaire faux que celui-ci gardait pr�cieusement, et auquel il devait uniquement d'�tre de l'affaire.</p><p>Aussi les deux comp�res se serraient-ils vigoureusement la main. Larsonneau traitait Saccard de � cher ma�tre �. Il avait, au fond, une v�ritable admiration pour cet �quilibriste, dont il suivait en amateur les exercices sur la corde roide de la sp�culation. L'id�e de le duper le chatouillait comme une volupt� rare et piquante. Il caressait un plan encore vague, ne sachant comment employer l'arme qu'il poss�dait, et � laquelle il craignait de se couper lui-m�me. Il se sentait, d'ailleurs, � la merci de son ancien coll�gue. Les terrains et les constructions que des inventaires savamment calcul�s estimaient d�j� � pr�s de deux millions, et qui ne valaient pas le quart de cette somme, devaient finir par s'ab�mer dans une faillite colossale si la f�e de l'expropriation ne les touchait de sa baguette d'or. D'apr�s les plans primitifs qu'ils avaient pu consulter, le nouveau boulevard, ouvert pour relier le parc d'artillerie de Vincennes � la caserne du Prince-Eug�ne, et mettre ce parc au coeur de Paris en tournant le faubourg Saint-Antoine, emportait une partie des terrains; mais il restait � craindre qu'ils ne fussent qu'� peine �corn�s et que l'ing�nieuse sp�culation du caf�-concert n'�chou�t par son imprudence m�me. Dans ce cas, Larsonneau demeurait avec une aventure d�licate sur les bras. Ce p�ril, toutefois, ne l'emp�chait pas, malgr� son r�le forc�ment secondaire, d'�tre navr�, lorsqu'il songeait aux maigres dix pour cent qu'il toucherait dans un vol si colossal de millions. Et c'�tait alors qu'il ne pouvait r�sister � la d�mangeaison furieuse d'allonger la main, de se tailler sa part.</p><p>Saccard n'avait pas m�me voulu qu'il pr�t�t de l'argent � sa femme, s'amusant lui-m�me � cette grosse ficelle de m�lodrame, o� se plaisait son amour des trafics compliqu�s.</p><p>- Non, non, mon cher, disait-il avec son accent proven�al, qu'il exag�rait encore quand il voulait donner du sel � une plaisanterie, n'embrouillons pas nos comptes... Vous �tes le seul homme � Paris auquel j'aie jur� de ne jamais rien devoir.</p><p>Larsonneau se contentait de lui insinuer que sa femme �tait un gouffre. Il lui conseillait de ne plus lui donner un sou, pour qu'elle leur c�d�t imm�diatement sa part de propri�t�. Il aurait pr�f�r� n'avoir affaire qu'� lui. Il le t�tait parfois, il poussait les choses jusqu'� dire, de son air las et indiff�rent de viveur:</p><p>- Il faudra pourtant que je mette un peu d'ordre dans mes papiers... Votre femme m'�pouvante, mon bon. Je ne veux pas qu'on pose chez moi les scell�s sur certaines pi�ces.</p><p>Saccard n'�tait pas homme � supporter patiemment de pareilles allusions, quand il savait surtout � quoi s'en tenir sur l'ordre froid et m�ticuleux qui r�gnait dans les bureaux du personnage. Toute sa petite personne rus�e et active se r�voltait contre les peurs que cherchait � lui faire ce grand bell�tre d'usurier en gants jaunes. Le pis �tait qu'il se sentait pris de frissons quand il pensait � un scandale possible; et il se voyait exil� brutalement par son fr�re, vivant en Belgique de quelque n�goce inavouable. Un jour, il se f�cha, il alla jusqu'� tutoyer Larsonneau.</p><p>- Ecoute, mon petit, lui dit-il, tu es un gentil gar�on, mais tu ferais bien de me rendre la pi�ce que tu sais. Tu verras que ce bout de papier finira par nous f�cher.</p><p>L'autre fit l'�tonn�, serra les mains de son � cher ma�tre�, en l'assurant de son d�vouement. Saccard regretta son impatience d'une minute. Ce fut � cette �poque qu'il songea s�rieusement � se rapprocher de sa femme; il pouvait avoir besoin d'elle contre son complice, et il se disait encore que les affaires se traitaient merveilleusement bien sur l'oreiller. Le baiser sur le cou devint peu � peu la r�v�lation de toute une nouvelle tactique.</p><p>D'ailleurs, il n'�tait pas press�, il m�nageait ses moyens, il mit tout l'hiver � m�rir son plan, tiraill� par cent affaires plus embrouill�es les unes que les autres. Ce fut pour lui un hiver terrible, plein de secousses, une campagne prodigieuse, pendant laquelle il fallut chaque jour vaincre la faillite. Loin de restreindre son train de maison, il donna f�te sur f�te. Mais, s'il parvint � faire face � tout, il dut n�gliger Ren�e, qu'il r�servait pour son coup de triomphe, lorsque l'op�ration de Charonne serait m�re. Il se contenta de pr�parer le d�nouement, en continuant � ne plus lui donner de l'argent que par l'entremise de Larsonneau. Quand il pouvait disposer de quelques milliers de francs, et qu'elle criait mis�re, il les lui apportait, en disant que les hommes de Larsonneau exigeaient un billet du double de la somme. Cette com�die l'amusait �norm�ment, l'histoire de ces billets le ravissait par le roman qu'ils mettaient dans l'affaire. M�me au temps de ses b�n�fices les plus nets, il avait servi la pension de sa femme d'une fa�on tr�s irr�guli�re, lui faisant des cadeaux princiers, lui abandonnant des poign�es de billets de banque, puis la laissant aux abois pour une mis�re pendant des semaines. Maintenant qu'il se trouvait s�rieusement embarrass�, il parlait des charges de la maison, il la traitait en cr�ancier, auquel on ne veut pas avouer sa ruine, et qu'on fait patienter avec des histoires. Elle l'�coutait � peine; elle signait tout ce qu'il voulait; elle se plaignait seulement de ne pouvoir signer davantage.</p><p>Il avait d�j�, cependant, pour deux cent mille francs de billets sign�s d'elle, qui lui co�taient � peine cent dix mille francs. Apr�s les avoir fait endosser par Larsonneau au nom duquel ils �taient souscrits, il faisait voyager ces billets d'une fa�on prudente, comptant s'en servir plus tard comme d'armes d�cisives. Jamais il n'aurait pu aller jusqu'au bout de ce terrible hiver, pr�ter � usure � sa femme et maintenir son train de maison, sans la vente de son terrain du boulevard Malesherbes, que les sieurs Mignon et Charrier lui pay�rent argent comptant, mais en retenant un escompte formidable.</p><p>Cet hiver fut pour Ren�e une longue joie. Elle ne souffrait que du besoin d'argent. Maxime lui co�tait tr�s cher: il la traitait toujours en belle-maman, la laissait payer partout. Mais cette mis�re cach�e �tait pour elle une volupt� de plus. Elle s'ing�niait, se cassait la t�te, pour que � son cher enfant � ne manqu�t de rien; et, quand elle avait d�cid� son mari � lui trouver quelques milliers de francs, elle les mangeait avec son amant, en folies co�teuses, comme deux �coliers l�ch�s dans leur premi�re escapade. Lorsqu'ils n'avaient pas le sou, ils restaient � l'h�tel, ils jouissaient de cette grande b�tisse, d'un luxe si neuf et si insolemment b�te. Le p�re n'�tait jamais l�. Les amoureux gardaient le coin du feu plus souvent qu'autrefois. C'est que Ren�e avait enfin empli d'une jouissance chaude le vide glacial de ces plafonds dor�s. Cette maison suspecte du plaisir mondain �tait devenue une chapelle o� elle pratiquait � l'�cart une nouvelle religion. Maxime ne mettait pas seulement en elle la note aigu� qui s'accordait avec ses toilettes folles; il �tait l'amant fait pour cet h�tel, aux larges vitrines de magasin, et qu'un ruissellement de sculptures inondait des greniers aux caves; il animait ces pl�tras, depuis les deux Amours joufflus qui, dans la cour, laissaient tomber de leur coquille un filet d'eau, jusqu'aux grandes femmes nues soutenant les balcons et jouant au milieu des frontons avec des �pis et des pommes; il expliquait le vestibule trop riche, le jardin trop �troit, les pi�ces �clatantes o� l'on voyait trop de fauteuils et pas un objet d'art. La jeune femme, qui s'y �tait mortellement ennuy�e, s'y amusa tout d'un coup, en usa comme d'une chose dont elle n'avait pas d'abord compris l'emploi. Et ce ne fut pas seulement dans son appartement, dans le salon bouton d'or et dans la serre qu'elle promena son amour, mais dans l'h�tel entier. Elle finit par se plaire m�me sur le divan du fumoir; elle s'oubliait l�, elle disait que cette pi�ce avait une vague odeur de tabac tr�s agr�able.</p><p>Elle prit deux jours de r�ception au lieu d'un. Le jeudi, tous les intrus venaient. Mais le lundi �tait r�serv� aux amies intimes. Les hommes n'�taient pas admis. Maxime seul assistait � ces parties fines qui avaient lieu dans le petit salon. Un soir, elle eut l'�tonnante id�e de l'habiller en femme et de le pr�senter comme une de ses cousines. Adeline, Suzanne, la baronne de Meinhold et les autres amies qui �taient l� se lev�rent, salu�rent, �tonn�es par cette figure qu'elles reconnaissaient vaguement. Puis lorsqu'elles comprirent, elles rirent beaucoup, elles ne voulurent absolument pas que le jeune homme all�t se d�shabiller. Elles le gard�rent avec ses jupes, le taquinant, se pr�tant � des plaisanteries �quivoques. Quand il avait reconduit ces daines par la grande porte, il faisait le tour du parc et revenait par la serre. Jamais les bonnes amies n'eurent le moindre soup�on. Les amants ne pouvaient �tre plus familiers qu'ils ne l'�taient d�j� lorsqu'ils se disaient bons camarades. Et, s'il arrivait qu'un domestique les v�t se serrer d'un peu pr�s, entre deux portes, il n'�prouvait aucune surprise, �tant habitu� aux plaisanteries de madame et du fils de monsieur.</p><p>Cette libert� enti�re, cette impunit� les enhardissaient encore. S'ils poussaient les verrous la nuit, ils s'embrassaient le jour dans toutes les pi�ces de l'h�tel. Ils invent�rent mille petits jeux, par les temps de pluie. Mais le grand r�gal de Ren�e �tait toujours de faire un feu terrible et de s'assoupir devant le brasier. Elle eut, cet hiver-l�, un luxe de linge merveilleux. Elle porta des chemises et des peignoirs d'un prix fou, dont les entre-deux et la batiste la couvraient � peine d'une fum�e blanche. Et, dans la lueur rouge du brasier, elle restait, comme nue, les dentelles et la peau roses, la chair baign�e par la flamme � travers l'�toffe mince. Maxime, accroupi � ses pieds, lui baisait les genoux, sans m�me sentir le linge qui avait la ti�deur et la couleur de ce beau corps. Le jour �tait bas, il tombait pareil � un cr�puscule dans la chambre de soie grise, tandis que C�leste allait et venait derri�re eux, de son pas tranquille. Elle �tait devenue leur complice, naturellement. Un matin qu'ils s'�taient oubli�s au lit, elle les y trouva, et garda son flegme de servante au sang glac�. Ils ne se g�naient plus, elle entrait � toute heure, sans que le bruit de leurs baisers lui f�t tourner la t�te. Ils comptaient sur elle pour les pr�venir en cas d'alerte. Ils n'achetaient pas son silence. C'�tait une fille tr�s �conome, tr�s honn�te, et � laquelle on ne connaissait pas d'amant.</p><p>Cependant, Ren�e ne s'�tait pas clo�tr�e. Elle courait le monde, y menait Maxime � sa suite, comme un page blond en habit noir, y go�tait m�me des plaisirs plus vifs. La saison fut pour elle un long triomphe. Jamais elle n'avait eu des imaginations plus hardies de toilettes et de coiffures.</p><p>Ce fut alors qu'elle risqua cette fameuse robe de satin couleur buisson, sur laquelle �tait brod�e toute une chasse au cerf, avec des attributs, des poires � poudre, des cors de chasse, des couteaux � larges lames. Ce fut alors aussi qu'elle mit � la mode les coiffures antiques que Maxime dut aller dessiner pour elle au mus�e Campana, r�cemment ouvert. Elle rajeunissait, elle �tait dans la pl�nitude de sa beaut� turbulente. L'inceste mettait en elle une flamme qui luisait au fond de ses yeux et chauffait ses rires. Son binocle prenait des insolences supr�mes sur le bout de son nez, et elle regardait les autres femmes, les bonnes amies �tal�es dans l'�normit� de quelque vice, d'un air d'adolescent vantard, d'un sourire fixe signifiant: �J'ai mon crime. �</p><p>Maxime, lui, trouvait le monde assommant. C'�tait par � chic � qu'il pr�tendait s'y ennuyer, car il ne s'amusait r�ellement nulle part. Aux Tuileries, chez les ministres, il disparaissait dans les jupes de Ren�e. Mais il redevenait le ma�tre d�s qu'il s'agissait de quelque escapade. Ren�e voulut revoir le cabinet du boulevard, et la largeur du divan la fit sourire. Puis il la mena un peu partout, chez les filles, au bal de l'Op�ra, dans les avant-sc�nes des petits th��tres, dans tous les endroits �quivoques o� ils pouvaient coudoyer le vice brutal, en go�tant les joies de l'incognito. Quand ils rentraient furtivement � l'h�tel, bris�s de fatigue, ils s'endormaient aux bras l'un de l'autre, cuvant l'ivresse du Paris ordurier, avec des lambeaux de couplets grivois chantant encore � leurs oreilles. Le lendemain, Maxime imitait les acteurs, et Ren�e, sur le piano du petit salon, cherchait � retrouver la voix rauque et les d�hanchements de Blanche Muller dans son r�le de la Belle H�l�ne. Ses le�ons de musique du couvent ne lui servaient plus qu'� �corcher les couplets de bouffonneries nouvelles. Elle avait une horreur sainte pour les airs s�rieux. Maxime � blaguait � avec elle la musique allemande, et il crut devoir aller siffler le Tannaha�ser par conviction, et pour d�fendre les refrains �grillards de sa belle-m�re.</p><p>Une de leurs grandes parties fut de patiner; cet hiver-l�, le patin �tait � la mode, l'empereur �tant all� un des premiers essayer la glace du lac, au bois de Boulogne. Ren�e commanda � Worms un costume complet de Polonaise, velours et fourrure; elle voulut que Maxime e�t des bottes molles et un bonnet de renard. Ils arrivaient au Bois, par des froids de loup qui leur piquaient le nez et les l�vres, comme si le vent leur e�t souffl� du sable fin au visage. Cela les amusait d'avoir froid. Le Bois �tait tout gris, avec des filets de neige, semblables, le long des branches, � de minces guipures. Et, sous le ciel p�le, au dessus du lac fig� et terni, il n'y avait que les sapins des �les qui missent encore, au bord de l'horizon, leurs draperies th��trales, o� la neige cousait aussi de hautes dentelles. Ils filaient tous deux dans l'air glac�, du vol rapide des hirondelles qui rasent le sol. Ils mettaient un poing derri�re le dos, et, se posant mutuellement l'autre main sur l'�paule, ils allaient droits, souriants, c�te � c�te, tournant sur eux-m�mes, dans le large espace que marquaient de grosses cordes. Du haut de la grande all�e, les badauds les regardaient. Parfois ils venaient se chauffer aux brasiers allum�s sur le bord du lac. Et ils repartaient, ils arrondissaient largement leur vol, les yeux pleurant de plaisir et de froid.</p><p>Puis, quand vint le printemps, Ren�e se rappela son ancienne �l�gie. Elle voulut que Maxime se promen�t avec elle dans le parc Monceau, la nuit, au clair de la lune. Ils all�rent dans la grotte, s'assirent sur l'herbe, devant la colonnade. Mais, lorsqu'elle t�moigna le d�sir de faire une promenade sur le petit lac, ils s'aper�urent que la barque qu'on voyait de l'h�tel, attach�e au bord d'une all�e n'avait pas de rames. On devait les retirer le soir. Ce fut une d�sillusion. D'ailleurs, les grandes ombres du parc inqui�taient les amants. Ils auraient souhait� qu'on y donn�t une f�te v�nitienne, avec des balcons rouges et un orchestre. Ils le pr�f�raient le jour, l'apr�s-midi, et souvent ils se mettaient alors � une des fen�tres de l'h�tel, pour voir les �quipages qui suivaient la courbe savante de la grande all�e. Ils se plaisaient � ce coin charmant du nouveau Paris, � cette nature aimable et propre, � ces pelouses pareilles � des pans de velours, coup�es de corbeilles, d'arbustes choisis, et bord�es de magnifiques roses blanches. Les voitures se croisaient l�, aussi nombreuses que sur un boulevard; les promeneuses y tra�naient leurs jupes, mollement, comme si elles n'eussent pas quitt� du pied les tapis de leurs salons. Et, � travers les feuillages, ils critiquaient les toilettes, se montraient les attelages, go�taient de v�ritables douceurs aux couleurs tendres de ce grand jardin. Un bout de la grille dor�e brillait entre deux arbres, une file de canards passait sur le lac, le petit pont Renaissance blanchissait, tout neuf dans les verdures, tandis qu'aux deux bords de la grande all�e, sur des chaises jaunes, les m�res oubliaient en causant les petits gar�ons et les petites filles qui se regardaient d'un air joli, avec des moues d'enfants pr�coces.</p><p>Les amants avaient l'amour du nouveau Paris. Ils couraient souvent la ville en voiture, faisaient un d�tour, pour passer par certains boulevards qu'ils aimaient d'une tendresse personnelle. Les maisons, hautes, � grandes portes sculpt�es, charg�es de balcons, o� luisaient, en grandes lettres d'or, des noms, des enseignes, des raisons sociales, les ravissaient. Pendant que le coup� filait, ils suivaient, d'un regard ami, les bandes grises des trottoirs, larges, interminables, avec leurs bancs, leurs colonnes bariol�es, leurs arbres maigres. Cette trou�e claire qui allait au bout de l'horizon, se rapetissant et s'ouvrant sur un carr� bleu�tre du vide, cette double rang�e ininterrompue de grands magasins, o� des commis souriaient aux clientes, ces courants de foule pi�tinant et bourdonnant les emplissaient peu � peu d'une satisfaction absolue et enti�re, d'une sensation de perfection dans la vie de la rue. Ils aimaient jusqu'aux jets des lances d'arrosage, qui passaient comme une fum�e blanche devant leurs chevaux, s'�talaient, s'abattaient en pluie fine sous les roues du coup�, brunissant le sol, soulevant un l�ger flot de poussi�re. Ils roulaient toujours, et il leur semblait que la voiture roulait sur des tapis, le long de cette chauss�e droite et sans fin, qu'on avait faite uniquement pour leur �viter les ruelles noires. Chaque boulevard devenait un couloir de leur h�tel. Les gaiet�s du soleil riaient sur les fa�ades neuves, allumaient les vitres, battaient les tentes des boutiques et des caf�s, chauffaient l'asphalte sous les pas affair�s de la foule. Et, quand ils rentraient, un peu �tourdis par le tohu-bohu �clatant de ces longs bazars, ils se plaisaient au parc Monceau, comme � la plate- bande n�cessaire de ce Paris nouveau, �talant son luxe aux premi�res ti�deurs du printemps.</p><p>Lorsque la mode les for�a absolument de quitter Paris, ils all�rent aux bains de mer, mais � regret, pensant sur les plages de l'oc�an aux trottoirs des boulevards. Leur amour lui-m�me s'y ennuya. C'�tait une fleur de serre qui avait besoin du grand lit gris et rose, de la chair nue du cabinet, de l'aube dor�e du petit salon. Depuis qu'ils �taient seuls le soir, en face de la mer, ils ne trouvaient plus rien � se dire. Elle essaya de chanter son r�pertoire du th��tre des Vari�t�s, sur un vieux piano qui agonisait dans un coin de sa chambre, � l'h�tel ; mais l'instrument, tout humide des vents du large, avait les voix m�lancoliques des grandes eaux. La Belle H�l�ne y fut lugubre et fantastique. Pour se consoler, la jeune femme �tonna la plage par ses costumes prodigieux. Toute la bande de ces dames �tait l�, � b�iller, � attendre l'hiver, en cherchant avec d�sespoir un costume de bain qui ne les rendit pas trop laides. Jamais Ren�e ne put d�cider Maxime � se baigner. Il avait une peur abominable de l'eau, devenait tout p�le quand le flot arrivait jusqu'� ses bottines, ne se serait pour rien au monde approch� au bord d'une falaise; il marchait loin des trous, faisant de longs d�tours pour �viter la moindre c�te un peu roide.</p><p>Saccard vint � deux ou trois reprises voir � les enfants �. Il �tait �cras� de soucis, disait-il. Ce ne fut que vers octobre, lorsqu'ils se retrouv�rent tous les trois � Paris, qu'il songea s�rieusement � se rapprocher de sa femme. L'affaire de Charonne m�rissait. Son plan fut net et brutal. Il comptait prendre Ren�e au jeu qu'il aurait jou� avec une fille. Elle vivait dans des besoins d'argent grandissants, et, par fiert�, ne s'adressait � son mari qu'� la derni�re extr�mit�. Ce dernier se promit de profiter de sa premi�re demande pour �tre galant, et renouer des rapports depuis longtemps rompus, dans la joie de quelque grosse dette pay�e.</p><p>Des embarras terribles attendaient Ren�e et Maxime � Paris. Plusieurs des billets souscrits � Larsonneau �taient �chus; mais, comme Saccard les laissait naturellement dormir chez l'huissier, ces billets inqui�taient peu la jeune femme. Elle se trouvait bien autrement effray�e par sa dette chez Worms, qui montait maintenant � pr�s de deux cent mille francs. Le tailleur exigeait un acompte, en mena�ant de suspendre tout cr�dit. Elle avait de brusques frissons quand elle songeait au scandale d'un proc�s, et surtout � une f�cherie avec l'illustre couturier. Puis il lui fallait de l'argent de poche. Ils allaient s'ennuyer � mourir, elle et Maxime, s'ils n'avaient pas quelques louis � d�penser par jour. Le cher enfant �tait � sec, depuis qu'il fouillait vainement les tiroirs de son p�re. Sa fid�lit�, sa sagesse exemplaire, pendant sept � huit mois, tenaient beaucoup au vide absolu de sa bourse. Il n'avait pas toujours vingt francs pour inviter quelque coureuse � souper. Aussi revenait-il philosophiquement � l'h�tel. La jeune femme, � chacune de leurs escapades, lui remettait son porte-monnaie pour qu'il pay�t dans les restaurants, dans les bals, dans les petits th��tres. Elle continuait � le traiter maternellement; et m�me c'�tait elle qui payait, du bout de ses doigts gant�s, chez le p�tissier o� ils s'arr�taient presque chaque apr�s-midi, pour manger des petits p�t�s aux hu�tres. Souvent, il trouvait, le matin, dans son gilet, des louis qu'il ne savait pas l�, et qu'elle y avait mis, comme une m�re qui garnit la poche d'un coll�gien. Et cette belle existence de go�ters, de caprices satisfaits, de plaisirs faciles allait cesser. Mais une crainte plus grave encore vint les consterner. Le bijoutier de Sylvia, auquel il devait dix mille francs, se f�chait, parlait de Clichy. Les billets qu'il avait en main, protest�s depuis longtemps, �taient couverts de tels frais, que la dette se trouvait grossie de trois ou quatre milliers de francs. Saccard d�clara nettement qu'il ne pouvait rien. Son fils � Clichy le poserait, et, quand il l'en retirerait, il ferait grand bruit de cette largesse paternelle. Ren�e �tait au d�sespoir; elle voyait son cher enfant en prison, mais dans un v�ritable cachot, couch� sur de la paille humide. Un soir, elle lui proposa s�rieusement de ne plus sortir de chez elle, d'y vivre ignor� de tous, � l'abri des recors. Puis elle jura qu'elle trouverait l'argent. Jamais elle ne parlait de l'origine de la dette, de cette Sylvia qui confiait ses amours aux glaces des cabinets particuliers. C'�tait une cinquantaine de mille francs qu'il lui fallait quinze mille pour Maxime, trente mille pour Worms, et cinq mille francs d'argent de poche. Ils auraient devant eux quinze grands jours de bonheur. Elle se mit en campagne.</p><p>Sa premi�re id�e fut de demander les cinquante mille francs � son mari. Elle ne s'y d�cida qu'avec des r�pugnances. Les derni�res fois qu'il �tait entr� dans sa chambre pour lui apporter de l'argent, il lui avait mis de nouveaux baisers sur le cou, en lui prenant les mains, en parlant de sa tendresse. Les femmes ont un sens tr�s d�licat pour deviner les hommes. Aussi s'attendait-elle � une exigence, � un march� tacite et conclu en souriant. En effet, quand elle lui demanda les cinquante mille francs, il se r�cria, dit que Larsonneau ne pr�terait jamais cette somme, que lui-m�me �tait encore trop g�n�. Puis, changeant de voix, comme vaincu et pris d'une �motion subite:</p><p>- On ne peut rien vous refuser, murmura-t-il. Je vais courir Paris, faire l'impossible... Je veux, ch�re amie, que vous soyez contente.</p><p>Et mettant les l�vres � son oreille, lui baisant les cheveux, la voix un peu tremblante:</p><p>- Je te les porterai demain soir, dans ta chambre... sans billet...</p><p>Mais elle dit vivement qu'elle n'�tait pas press�e, qu'elle ne voulait pas le d�ranger � ce point. Lui qui venait de mettre tout son coeur dans ce dangereux � sans billet �, qu'il avait laiss� �chapper et qu'il regrettait, ne parut pas avoir essuy� un refus d�sagr�able. Il se releva, en disant:</p><p>- Eh bien, � votre disposition... Je vous trouverai la somme quand le moment sera venu. Larsonneau n'y sera pour rien, entendez-vous. C'est un cadeau que j'entends vous faire.</p><p>Il souriait d'un air bonhomme. Elle resta dans une cruelle angoisse. Elle sentait qu'elle perdrait le peu d'�quilibre qui lui restait si elle se livrait � son mari. Son dernier orgueil �tait d'�tre mari�e au p�re mais de n'�tre que la femme du fils. Souvent, quand Maxime lui semblait froid, elle essayait de lui faire comprendre cette situation par des allusions fort claires; il est vrai que le jeune homme, qu'elle s'attendait � voir tomber � ses pieds, apr�s cette confidence, demeurait parfaitement indiff�rent, croyant sans doute qu'elle voulait le rassurer sur la possibilit� d'une rencontre entre son p�re et lui, dans la chambre de soie grise.</p><p>Quand Saccard l'eut quitt�e, elle s'habilla pr�cipitamment et fit atteler. Pendant que son coup� l'emportait vers l'�le Saint-Louis, elle pr�parait la fa�on dont elle allait demander les cinquante mille francs � son p�re. Elle se jetait dans cette id�e brusque, sans vouloir la discuter, se sentant tr�s l�che au fond, et prise d'une �pouvante invincible devant une pareille d�marche. Lorsqu'elle arriva, la cour de l'h�tel B�raud la gla�a, de son humidit� morne de clo�tre, et ce fut avec des envies de se sauver qu'elle monta le large escalier de pierre, o� ses petites bottes � hauts talons sonnaient terriblement. Elle avait eu la sottise, dans sa h�te, de choisir un costume de soie feuille-morte � longs volants de dentelles blanches, orn� de noeuds de satin, coup� par une ceinture pliss�e comme une �charpe. Cette toilette, que compl�tait une petite toque � grande voilette blanche, mettait une note si singuli�re dans l'ennui sombre de l'escalier, qu'elle eut elle-m�me conscience de l'�trange figure qu'elle y faisait. Elle tremblait en traversant l'enfilade aust�re des vastes pi�ces, o� les personnages vagues des tapisseries semblaient surpris par ce flot de jupes passant au milieu du demi-jour de leur solitude.</p><p>Elle trouva son p�re dans un salon donnant sur la cour, o� il se tenait d'habitude. Il lisait un grand livre plac� sur un pupitre adapt� aux bras de son fauteuil. Devant une des fen�tres, la tante Elisabeth tricotait avec de longues aiguilles de bois; et, dans le silence de la pi�ce, on n'entendait que le tic-tac de ces aiguilles.</p><p>Ren�e s'assit, g�n�e, ne pouvant faire un mouvement sans troubler la s�v�rit� du haut plafond par un bruit d'�toffes froiss�es. Ses dentelles �taient d'une blancheur crue, sur le fond noir des tapisseries et des vieux meubles. M. B�raud du Ch�tel, les mains pos�es au bord du pupitre, la regardait. La tante Elisabeth parla du mariage prochain de Christine, qui devait �pouser le fils d'un avou� fort riche ; la jeune fille �tait sortie avec une vieille domestique de la famille, pour aller chez un fournisseur; et la bonne tante causait toute seule, de sa voix placide, sans cesser de tricoter, bavardant sur les affaires du m�nage, jetant des regards souriants � Ren�e par-dessus ses lunettes.</p><p>Mais la jeune femme se troublait de plus en plus. Tout le silence de l'h�tel lui pesait sur les �paules, et elle e�t donn� beaucoup pour que les dentelles de sa robe fussent noires. Le regard de son p�re l'embarrassait au point qu'elle trouva Worms vraiment ridicule d'avoir imagin� de si grands volants.</p><p>- Comme tu es belle, ma fille! dit tout � coup la tante Elisabeth, qui n'avait pas encore vu les dentelles de sa ni�ce.</p><p>Elle arr�ta ses aiguilles, elle assujettit ses lunettes, pour mieux voir. M. B�raud du Ch�tel eut un p�le sourire.</p><p>- C'est un peu blanc, dit-il. Une femme doit �tre bien embarrass�e avec �a sur les trottoirs.</p><p>- Mais, mon p�re, on ne sort pas � pied! s'�cria Ren�e, qui regretta ensuite ce mot du coeur.</p><p>Le vieillard allait r�pondre. Puis il se leva, redressa sa haute taille, et marcha lentement, sans regarder sa fille davantage. Celle-ci restait toute p�le d'�motion. Chaque fois qu'elle s'exhortait � avoir du courage et qu'elle cherchait une transition pour arriver � la demande d'argent, elle �prouvait un �lancement au coeur.</p><p>- On ne vous voit plus, mon p�re, murmura-t-elle.</p><p>- Oh! r�pondit la tante sans laisser � son fr�re le temps d'ouvrir les l�vres, ton p�re ne sort gu�re que pour aller de loin en loin au Jardin des plantes. Et encore faut-il que je me f�che! Il pr�tend qu'il se perd dans Paris, que la ville n'est plus faite pour lui... Va, tu peux le gronder!</p><p>- Mon mari serait si content de vous voir venir de temps � autre � nos jeudis! continua la jeune femme.</p><p>M. B�raud du Ch�tel fit quelques pas en silence. Puis, d'une voix tranquille:</p><p>- Tu remercieras ton mari, dit-il. C'est un gar�on actif, parait-il, et je souhaite pour toi qu'il m�ne honn�tement ses affaires. Mais nous n'avons pas les m�mes id�es, et je suis mal � l'aise dans votre belle maison du parc Monceau.</p><p>La tante Elisabeth parut chagrine de cette r�ponse.</p><p>- Que les hommes sont donc m�chants avec leur politique! Dit-elle gaiement. Veux-tu savoir la v�rit�? Ton p�re est furieux contre vous parce que vous allez aux Tuileries.</p><p>Mais le vieillard haussa les �paules, comme pour dire que son m�contentement avait des causes beaucoup plus graves. Il se remit � marcher lentement, songeur. Ren�e resta un instant silencieuse, ayant au bord des l�vres la demande des cinquante mille francs. Puis une l�chet� plus grande la prit, elle embrassa son p�re, elle s'en alla.</p><p>La tante Elisabeth voulut l'accompagner jusqu'� l'escalier. En traversant l'enfilade des pi�ces, elle continuait � bavarder de sa petite voix de vieille:</p><p>- Tu es heureuse, ch�re enfant. �a me fait bien plaisir de te voir belle et bien portante; car si ton mariage avait mal tourn�, sais-tu que je me serais crue coupable?... Ton mari t'aime, tu as tout ce qu'il te faut, n'est-ce pas?</p><p>- Mais oui, r�pondit Ren�e, s'effor�ant de sourire, la mort dans le coeur.</p><p>La tante la retint encore, la main sur la rampe de l'escalier.</p><p>- Vois-tu, je n'ai qu'une crainte, c'est que tu ne te grises avec tout ton bonheur. Sois prudente, et surtout ne vends rien... Si un jour tu avais un enfant, tu trouverais pour lui une petite fortune toute pr�te.</p><p>Quand Ren�e fut dans son coup�, elle poussa un soupir de soulagement. Elle avait des gouttes de sueur froide aux tempes; elle les essuya, en pensant � l'humidit� glaciale de l'h�tel B�raud. Puis, lorsque le coup� roula au soleil clair du quai Saint-Paul, elle se souvint des cinquante mille francs, et toute sa douleur s'�veilla, plus vive. Elle qu'on croyait si hardie, comme elle venait d'�tre l�che! Et pourtant c'�tait de Maxime qu'il s'agissait, de sa libert�, de leurs joies � tous deux! Au milieu des reproches amers qu'elle s'adressait, une id�e surgit tout � coup, qui mit son d�sespoir au comble: elle aurait d� parler des cinquante mille francs � la tante Elisabeth, dans l'escalier. O� avait-elle eu la t�te? La bonne femme lui aurait peut-�tre pr�t� la somme, ou tout au moins l'aurait aid�e. Elle se penchait d�j� pour dire � son cocher de retourner rue Saint-Louis-en-l'Ile lorsqu'elle crut revoir l'image de son p�re traversant lentement l'ombre solennelle du grand salon. Jamais elle n'aurait le courage de rentrer tout de suite dans cette pi�ce. Que dirait-elle pour expliquer cette deuxi�me visite? Et, au fond d'elle, elle ne trouvait m�me plus le courage de parler de l'affaire � la tante Elisabeth. Elle dit � son cocher de la conduire rue du Faubourg-Poissonni�re.</p><p>Mme Sidonie eut un cri de ravissement lorsqu'elle la vit pousser la porte discr�tement voil�e de la boutique. Elle �tait l� par hasard, elle allait sortir pour courir chez le juge de paix, o� elle citait une cliente. Mais elle ferait d�faut, �a serait pour un autre jour; elle �tait trop heureuse que sa belle-soeur e�t l'amabilit� de lui rendre enfin une petite visite. Ren�e souriait, d'un air embarrass�. Mme Sidonie ne voulut absolument pas qu'elle rest�t en bas; elle la fit monter dans sa chambre, par le petit escalier, apr�s avoir retir� le bouton de cuivre du magasin. Elle �tait ainsi et remettait vingt fois par jour ce bouton qui tenait par un simple clou.</p><p>- L�, ma toute belle, dit-elle en la faisant asseoir sur une chaise longue, nous allons pouvoir causer gentiment... Imaginez-vous que vous arrivez comme mars en car�me. Je serais all�e ce soir chez vous.</p><p>Ren�e, qui connaissait la chambre, y �prouvait cette vague sensation de malaise que procure � un promeneur un coin de for�t coup� dans un paysage aim�.</p><p>- Ah! dit-elle enfin, vous avez chang� le lit de place, n'est-ce pas?</p><p>- Oui, r�pondit tranquillement la marchande de dentelle, c'est une de mes clientes qui le trouve beaucoup mieux en face de la chemin�e. Elle m'a conseill� aussi des rideaux rouges.</p><p>- C'est ce que je me disais, les rideaux n'�taient pas de cette couleur... Une couleur bien commune, le rouge.</p><p>Et elle mit son binocle, regarda cette pi�ce qui avait un luxe de grand h�tel garni. Elle vit sur la chemin�e de longues �pingles � cheveux qui ne venaient certainement pas du maigre chignon de Mme Sidonie. A l'ancienne place o� se trouvait le lit, le papier peint se montrait tout �rafl�, d�teint et sali par le matelas. La courti�re avait bien essay� de cacher cette plaie, derri�re les dossiers des deux fauteuils: mais ces dossiers �taient un peu bas, et Ren�e s'arr�ta � cette bande us�e.</p><p>- Vous avez quelque chose � me dire? demanda-t-elle enfin.</p><p>- Oui, c'est toute une histoire, dit Mme Sidonie, joignant les mains, avec des mines de gourmande qui va conter ce qu'elle a mang� � son d�ner. Imaginez- vous que M. de Saffr� est amoureux de la belle Mme Saccard... Oui, de vous- m�me, ma mignonne.</p><p>Elle n'eut m�me pas un mouvement de coquetterie.</p><p>- Tiens! Dit-elle, vous le disiez si �pris de Mme Michelin.</p><p>- Oh! c'est fini, tout � fait fini... Je puis vous en donner la preuve, si vous voulez... vous ne savez donc pas que la petite Michelin a plu au baron Gouraud? C'est � n'y rien comprendre. Tous ceux qui connaissent le baron en sont stup�faits... Et savez-vous qu'elle est en train d'obtenir le ruban rouge pour son mari!... Allez, c'est une gaillarde. Elle n'a pas froid aux yeux, elle n'a besoin de personne pour conduire sa barque.</p><p>Elle dit cela avec quelque regret m�l� d'admiration.</p><p>- Mais revenons � M. de Saffr�... Il vous aurait rencontr�e � un bal d'actrices, enfouie dans un domino, et m�me il s'accuse de vous avoir offert un peu cavali�rement � souper... Est-ce vrai?</p><p>La jeune femme restait toute surprise.</p><p>- Parfaitement vrai, murmura-t-elle; mais qui a pu lui dire?...</p><p>- Attendez, il pr�tend qu'il vous a reconnue plus tard, quand vous n'avez plus �t� dans le salon, et qu'il s'est rappel� vous avoir vu sortir au bras de Maxime... C'est depuis ce temps-l� qu'il est amoureux fou. �a lui a pouss� au coeur, vous comprenez? un caprice... Il est venu me voir pour me supplier de vous pr�senter ses excuses...</p><p>- Eh bien, dites-lui que je lui pardonne, interrompit n�gligemment Ren�e.</p><p>Puis, continuant, retrouvant toutes ses angoisses:</p><p>- Ah! ma bonne Sidonie, je suis bien tourment�e. Il me faut absolument cinquante mille francs demain matin. J'�tais venue pour vous parler de cette affaire. Vous connaissez des pr�teurs, m'avez-vous dit ?</p><p>La courti�re, piqu�e de la fa�on brusque dont sa belle-soeur coupait son histoire, lui fit attendre quelque temps sa r�ponse.</p><p>- Oui, certes; seulement, je vous conseille, avant tout, de chercher chez des amis... Moi, � votre place, je sais bien ce que je ferais... Je m'adresserais � M. de Saffr�, tout simplement.</p><p>Ren�e eut un sourire contraint.</p><p>- Mais, reprit-elle ce serait peu convenable, puisque vous le pr�tendez si amoureux.</p><p>La vieille la regardait d'un oeil fixe; puis son visage mou se fondit doucement dans un sourire de piti� attendrie.</p><p>- Pauvre ch�re, murmura-t-elle, vous avez pleur�; ne niez pas, je le vois � vos yeux. Soyez donc forte, acceptez la vie... Voyons, laissez-moi arranger la petite affaire en question.</p><p>Ren�e se leva, torturant ses doigts, faisant craquer ses gants. Et elle resta debout, toute secou�e par une cruelle lutte int�rieure. Elle ouvrait les l�vres, pour accepter peut-�tre, lorsqu'un l�ger coup de sonnette retentit dans la pi�ce voisine. Mme Sidonie sortit vivement, en entreb�illant une porte qui laissa voir une double rang�e de pianos. La jeune femme entendit ensuite un pas d'homme et le bruit �touff� d'une conversation � voix basse. Machinalement, elle alla examiner de plus pr�s la tache jaun�tre dont les matelas avaient barr� le mur. Cette tache l'inqui�tait, la g�nait. Oubliant tout, Maxime, les cinquante mille francs, M. de Saffr�, elle revint devant le lit, songeuse: ce lit �tait bien mieux � l'endroit o� il se trouvait auparavant; il y avait des femmes qui manquaient vraiment de go�t; pour s�r, quand on �tait couch�, on devait avoir la lumi�re dans les yeux. Et elle vit vaguement se lever, au fond de son souvenir, l'image de l'inconnu du quai Saint-Paul, son roman en deux rendez- vous, cet amour de hasard qu'elle avait go�t� l�, � cette autre place. Il n'en restait que cette usure du papier peint. Alors cette chambre l'emplit de malaise, et elle s'impatienta de ce bourdonnement de voix qui continuait, dans la pi�ce voisine.</p><p>Quand Mme Sidonie revint, ouvrant et fermant la porte avec pr�caution, elle fit des signes r�p�t�s au bout des doigts, pour lui recommander de parler tout bas. Puis � son oreille:</p><p>- Vous ne savez pas, l'aventure est bonne: c'est M. de Saffr� qui est l�.</p><p>- Vous ne lui avez pas dit au moins que j'�tais ici? demanda la jeune femme inqui�te.</p><p>La courti�re sembla surprise, et tr�s na�vement:</p><p>- Mais si... Il attend que je lui dise d'entrer. Bien entendu, je ne lui ai pas parl� des cinquante mille francs...</p><p>Ren�e, toute p�le, s'�tait redress�e comme sous un coup de fouet. Une immense fiert� lui remontait au coeur. Ce bruit de bottes, qu'elle entendait plus brutal dans la chambre d'� c�t�, l'exasp�rait.</p><p>- Je m'en vais, dit-elle d'une voix br�ve. Venez m'ouvrir la porte.</p><p>Mme Sidonie essaya de sourire.</p><p>- Ne faites pas l'enfant... Je ne puis pas rester avec ce gar�on sur les bras, maintenant que je lui ai dit que vous �tiez ici... Vous me compromettez, vraiment...</p><p>Mais la jeune femme avait d�j� descendu le petit escalier. Elle r�p�tait devant la porte ferm�e de la boutique.</p><p>- Ouvrez-moi, ouvrez-moi.</p><p>La marchande de dentelle, quand elle retirait le bouton de cuivre, avait l'habitude de le mettre dans sa poche. Elle voulut encore parlementer. Enfin, prise de col�re elle-m�me, laissant voir au fond de ses yeux gris la s�cheresse aigre de sa nature, elle s'�cria:</p><p>- Mais enfin que voulez-vous que je lui dise, � cet homme?</p><p>- Que je ne suis pas � vendre, r�pondit Ren�e, qui avait un pied sur le trottoir.</p><p>Et il lui sembla entendre Mme Sidonie murmurer en refermant violemment la porte � Eh! va donc, grue! tu me paieras �a. �</p><p>- Pardieu! pensa-t-elle en remontant dans son coup�, j'aime encore mieux mon mari.</p><p>Elle retourna droit � l'h�tel. Le soir, elle dit � Maxime de ne pas venir; elle �tait souffrante, elle avait besoin de repos. Et, le lendemain, lorsqu'elle lui remit les quinze mille francs pour le bijoutier de Sylvia, elle resta embarrass�e devant sa surprise et ses questions. C'�tait son mari, dit-elle, qui avait fait une bonne affaire. Mais, � partir de ce jour, elle fut plus fantasque, elle changeait souvent les heures des rendez-vous qu'elle donnait au jeune homme, et souvent m�me elle le guettait dans la serre pour le renvoyer. Lui s'inqui�tait peu de ces changements d'humeur; il se plaisait � �tre une chose ob�issante aux mains des femmes. Ce qui l'ennuya davantage, ce fut la tournure morale que prenaient parfois leurs t�te-�-t�te d'amoureux. Elle devenait toute triste; m�me il lui arrivait d'avoir de grosses larmes dans les yeux. Elle interrompait son refrain sur � le beau jeune homme � de la Belle H�l�ne, jouait les cantiques du pensionnat, demandait � son amant s'il ne croyait pas que le mal f�t puni t�t ou tard.</p><p>- D�cid�ment, elle vieillit, pensait-il. C'est tout le plus si elle est dr�le encore un an ou deux.</p><p>La v�rit� �tait qu'elle souffrait cruellement. Maintenant, elle aurait mieux aim� tromper Maxime avec M. de Saffr�. Chez Mme Sidonie, elle s'�tait r�volt�e, elle avait c�d� � une fiert� instinctive, au d�go�t de ce march� grossier. Mais, les jours suivants, quand elle endura les angoisses de l'adult�re, tout sombra en elle, et elle se sentit si m�prisable qu'elle se serait livr�e au premier homme qui aurait pouss� la porte de la chambre aux pianos. Si, jusque-l�, la pens�e de son mari �tait pass�e parfois dans l'inceste, comme une pointe d'horreur voluptueuse, le mari, l'homme lui-m�me, y entra d�s lors avec une brutalit� qui tourna les sensations les plus d�licates en douleurs intol�rables. Elle qui se plaisait aux raffinements de sa faute et qui r�vait volontiers un coin de paradis surhumain o� les dieux go�tent leurs amours en famille, elle roulait � la d�bauche vulgaire, au partage de deux hommes. Vainement elle tenta de jouir de l'infamie. Elle avait encore les l�vres chaudes des baisers de Saccard, lorsqu'elle les offrait aux baisers de Maxime. Ses curiosit�s descendirent au fond de ces volupt�s maudites; elle alla jusqu'� m�ler ces deux tendresses, jusqu'� chercher le fils dans les �treintes du p�re. Et elle sortait plus effar�e, plus meurtrie de ce voyage dans l'inconnu du mal, de ces t�n�bres ardentes o� elle confondait son double amant, avec des terreurs qui donnaient un r�le � ses joies.</p><p>Elle garda ce drame pour elle seule, en doubla la souffrance par les fi�vres de son imagination. Elle e�t pr�f�r� mourir que d'avouer la v�rit� � Maxime. C'�tait une peur sourde que le jeune homme ne se r�volt�t, ne la quitt�t; c'�tait surtout une croyance si absolue de p�ch� monstrueux et de damnation �ternelle qu'elle aurait plus volontiers travers� nue le parc Monceau que de confesser sa honte � voix basse. Elle restait, d'ailleurs, l'�tourdie qui �tonnait Paris par ses extravagances. Des gaiet�s nerveuses la prenaient, des caprices prodigieux, dont s'entretenaient les journaux, en la d�signant par ses initiales. Ce fut � cette �poque qu'elle voulut s�rieusement se battre en duel, au pistolet, avec la duchesse de Sternich, qui avait, m�chamment, disait-elle, renvers� un verre de punch sur sa robe; il fallut que son beau-fr�re le ministre se f�ch�t. Une autre fois, elle paria avec Mme de Lauwerens qu'elle ferait le tour de piste de Longchamp en moins de dix minutes, et ce ne fut qu'une question de costume qui la retint. Maxime lui-m�me commen�ait � �tre effray� par cette t�te o� la folie montait, et o� il croyait entendre, la nuit, sur l'oreiller, tout le tapage d'une ville en rut de plaisirs.</p><p>Un soir, ils all�rent ensemble au Th��tre-Italien. Ils n'avaient seulement pas regard� l'affiche. Ils voulaient voir une grande trag�dienne italienne, la Ristori, qui faisait alors courir tout Paris, et � laquelle la mode leur commandait de s'int�resser. On donnait Ph�dre. Il se rappelait assez son r�pertoire classique, elle savait assez l'italien pour suivre la pi�ce. Et m�me ce drame leur causa une �motion particuli�re, dans cette langue �trang�re dont les sonorit�s leur semblaient, par moments, un simple accompagnement d'orchestre soutenant la mimique des acteurs. Hippolyte �tait un grand gar�on p�le, tr�s m�diocre, qui pleurait son r�le.</p><p>- Quel godiche! murmurait Maxime.</p><p>Mais la Ristori, avec ses fortes �paules secou�es par les sanglots, avec sa face tragique et ses gros bras, remuait profond�ment Ren�e. Ph�dre �tait du sang de Pasipha�, et elle se demandait de quel sang elle pouvait �tre, elle, l'incestueuse des temps nouveaux. Elle ne voyait de la pi�ce que cette grande femme tra�nant sur les planches le crime antique. Au premier acte, quand Ph�dre fait Oenone la confidence de sa tendresse criminelle; au second, lorsqu'elle se d�clare, toute br�lante, � Hippolyte; et, plus tard, au quatri�me, lorsque le retour de Th�s�e l'accable, et qu'elle se maudit, dans une crise de fureur sombre, elle emplissait la salle d'un tel cri de passion fauve, d'un tel besoin de volupt� surhumaine que la jeune femme sentait passer sur sa chair chaque frisson de son d�sir et de ses remords.</p><p>- Attends, murmurait Maxime � son oreille, tu vas entendre le r�cit de Th�ram�ne. Il a une bonne t�te, le vieux!</p><p>Et il murmura d'une voix creuse:</p><p>A peine nous sortions des portes de Tr�z�ne, Il �tait sur son char...</p><p>Mais Ren�e, quand le vieux parla, ne regarda plus, n'�couta plus. Le lustre l'aveuglait, les chaleurs �touffantes lui venaient de toutes ses faces p�les tendues vers la sc�ne. Le monologue continuait, interminable. Elle �tait dans la serre, sous les feuillages ardents, et elle r�vait que son mari entrait, la surprenait aux bras de son fils. Elle souffrait horriblement, elle perdait connaissance, quand le dernier r�le de Ph�dre, repentante et mourant dans les convulsions du poison, lui fit rouvrir les yeux. La toile tombait. Aurait-elle la force de s'empoisonner, un jour? Comme son drame �tait mesquin et honteux � c�t� de l'�pop�e antique! et tandis que Maxime lui nouait sous le menton sa sortie de th��tre, elle entendait encore gronder derri�re elle cette rude voix de la Ristori, � laquelle r�pondait le murmure complaisant d'Oenone.</p><p>Dans le coup�, le jeune homme causa tout seul, il trouvait en g�n�ral la trag�die � assommante �, et pr�f�rait les pi�ces des Bouffes. Cependant Ph�dre �tait � cors�e �. Il s'y �tait int�ress�, parce que... Et il serra la main de Ren�e, pour compl�ter sa pens�e. Puis une id�e dr�le lui passa par la t�te, et il c�da � l'envie de faire un mot:</p><p>- C'est moi, murmura-t-il, qui avais raison de ne pas m'approcher de la mer, � Trouville.</p><p>Ren�e, perdue au fond de son r�ve douloureux, se taisait. Il fallut qu'il r�p�t�t sa phrase.</p><p>- Pourquoi? lui demanda-t-elle �tonn�e, ne comprenant pas.</p><p>- Mais le monstre...</p><p>Et il eut un petit ricanement. Cette plaisanterie gla�a la jeune femme. Tout se d�traqua dans sa t�te. La Ristori n'�tait plus qu'un gros pantin qui retroussait son peplum et montrait sa langue au public comme Blanche Muller, au troisi�me acte de La Belle H�l�ne, Th�ram�ne dansait le cancan, et Hippolyte mangeait des tartines de confiture en se fourrant les doigts dans le nez.</p><p>Quand un remords plus cuisant faisait frissonner Ren�e, elle avait des r�bellions superbes. Quel �tait donc son crime, et pourquoi aurait-elle rougi. Est-ce qu'elle ne marchait pas chaque jour sur des infamies plus grandes? Est- ce qu'elle ne coudoyait pas, chez les ministres, aux Tuileries, partout, des mis�rables comme elle, qui avaient sur leur chair des millions et qu'on adorait � deux genoux! Et elle songeait � l'amiti� honteuse d'Adeline d'Espanet et de Suzanne Haffner, dont on souriait parfois aux lundis de l'imp�ratrice. Elle se rappelait le n�goce de Mme de Lauwerens, que les maris c�l�braient pour sa bonne conduite, son ordre, son exactitude � payer ses fournisseurs. Elle nommait Mme Daste, Mme Teisseire, la baronne de Meinhold, ces cr�atures dont les amants payaient le luxe, et qui �taient cot�es dans le beau monde comme des valeurs � la Bourse. Mme de Guende �tait tellement b�te et tellement bien faite qu'elle avait pour amants trois officiers sup�rieurs � la fois, sans pouvoir les distinguer, � cause de leur uniforme; ce qui faisait dire � ce d�mon de Louise qu'elle les for�ait d'abord � se mettre en chemise, pour savoir auquel des trois elle parlait. La comtesse Vanska, elle se souvenait des cours o� elle avait chant�, des trottoirs le long desquels on pr�tendait l'avoir revue, v�tue d'indienne, r�dant comme une louve. Chacune de ces femmes avait sa honte, sa plaie �tal�e et triomphante. Puis, les dominant toutes, la duchesse de Sternich se dressait, laide, vieillie, lass�e, avec la gloire d'avoir pass� une nuit dans le lit imp�rial; c'�tait le vice officiel, elle en gardait comme une majest� de la d�bauche et une souverainet� sur cette bande d'illustres coureuses.</p><p>Alors, l'incestueuse s'habituait � sa faute comme � une robe de gala dont les roideurs l'auraient d'abord g�n�e. Elle suivait les modes de l'�poque, elle s'habillait et se d�shabillait � l'exemple des autres. Elle finissait par croire qu'elle vivait au milieu d'un monde sup�rieur � la morale commune, o� les sens s'affinaient et se d�veloppaient, o� il �tait permis de se mettre nue pour la joie de l'Olympe entier. Le mal devenait un luxe, une fleur piqu�e dans les cheveux un diamant attach� sur le front.. Et elle revoyait, comme une justification et une r�demption, l'empereur, au bras du g�n�ral, passer entre les deux files d'�paules inclin�es.</p><p>Un seul homme, Baptiste, le valet de chambre de son mari, continuait � l'inqui�ter. Depuis que Saccard se montrait galant, ce grand valet p�le et digne lui semblait marcher autour d'elle, avec la solennit� d'un bl�me muet. Il ne la regardait pas, ses regards froids passaient plus haut, par dessus son chignon, avec des pudeurs de bedeau refusant de souiller ses yeux sur la chevelure d'une p�cheresse. Elle s'imaginait qu'il savait tout, elle aurait achet� son silence si elle e�t os�. Puis des malaises la prenaient, elle �prouvait une sorte de respect confus quand elle rencontrait Baptiste, se disant que toute l'honn�tet� de son entourage s'�tait retir�e et cach�e sous l'habit noir de ce laquais.</p><p>Elle demanda un jour � C�leste:</p><p>- Est-ce que Baptiste plaisante � l'office? Lui connaissez-vous quelque aventure, quelque ma�tresse?</p><p>- Ah! bien, oui! se contenta de r�pondre la femme de chambre.</p><p>- Voyons, il a d� vous faire la cour?</p><p>- Eh! il ne regarde jamais les femmes. C'est � peine si nous l'apercevons... Il est toujours chez monsieur ou dans les �curies... Il dit qu'il aime beaucoup les chevaux.</p><p>Ren�e s'irritait de cette honn�tet�, insistait, aurait voulu pouvoir m�priser ses gens. Bien qu'elle se f�t prise d'affection pour C�leste, elle se serait r�jouie de lui savoir des amants.</p><p>- Mais vous, C�leste, ne trouvez-vous pas que Baptiste est un beau gar�on?</p><p>- Moi, madame! s'�cria la chambri�re, de l'air stup�fait d'une personne qui vient d'entendre une chose prodigieuse, oh! j'ai bien d'autres id�es en t�te. Je ne veux pas d'un homme. J'ai mon plan, vous verrez plus tard. Je ne suis pas une b�te, allez.</p><p>Ren�e ne put en tirer une parole plus claire. Ses soucis, d'ailleurs, grandissaient. Sa vie tapageuse, ses courses folles rencontraient des obstacles nombreux qu'il lui fallait franchir, et contre lesquels elle se meurtrissait parfois. Ce fut ainsi que Louise de Mareuil se dressa un jour entre elle et Maxime. Elle n'�tait pas jalouse de � la bossue �, comme elle la nommait d�daigneusement; elle la savait condamn�e par les m�decins, et ne pouvait croire que Maxime �pous�t jamais un pareil laideron, m�me au prix d'un million de dot. Dans ses chutes, elle avait conserv� une na�vet� bourgeoise � l'�gard des gens qu'elle aimait; si elle se m�prisait elle-m�me, elle les croyait volontiers sup�rieurs et tr�s estimables. Mais, tout en rejetant la possibilit� d'un mariage qui lui e�t paru une d�bauche sinistre et un vol, elle souffrait des familiarit�s, de la camaraderie des jeunes gens. Quand elle parlait de Louise � Maxime, il riait d'aise, il lui racontait les mots de l'enfant, il lui disait:</p><p>- Elle m'appelle son petit homme, tu sais, cette gamine?</p><p>Et il montrait une telle libert� d'esprit qu'elle n'osait lui faire entendre que cette gamine avait dix-sept ans et que leurs jeux de mains, leur empressement, dans les salons, � chercher les coins d'ombre pour se moquer de tout le monde, la chagrinaient, lui g�taient les plus belles soir�es.</p><p>Un fait vint donner � la situation un caract�re singulier. Ren�e avait souvent des besoins de fanfaronnade, des caprices de hardiesse brutale. Elle entra�nait Maxime derri�re un rideau, derri�re une porte et l'embrassait, au risque d'�tre vue. Un jeudi soir, comme le salon bouton d'or �tait plein de monde, il lui poussa la belle id�e d'appeler le jeune homme, qui causait avec Louise; elle s'avan�a � sa rencontre du fond de la serre, o� elle se trouvait, et le baisa brusquement sur la bouche, entre deux massifs, se croyant suffisamment cach�e. Mais Louise avait suivi Maxime. Quand les amants lev�rent la t�te, ils la virent, � quelques pas, qui les regardait avec un �trange sourire, sans une rougeur ni un �tonnement, de l'air tranquillement amical d'un compagnon de vice, assez savant pour comprendre et go�ter un tel baiser.</p><p>Ce jour-l�, Maxime se sentit r�ellement �pouvant�, et ce fut Ren�e qui se montra indiff�rente et m�me joyeuse. C'�tait fini. Il devenait impossible que la bossue lui pr�t son amant. Elle pensait:</p><p>- J'aurais d� le faire expr�s. Elle sait maintenant que � son petit homme� est � moi.</p><p>Maxime se rassura en retrouvant Louise aussi rieuse, aussi dr�le qu'auparavant. Il la jugea � tr�s forte, tr�s bonne fille �. Et ce fut tout.</p><p>Ren�e s'inqui�tait avec raison. Saccard, depuis quelque temps, songeait au mariage de son fils avec Mlle de Mareuil. Il y avait l� une dot d'un million qu'il ne voulait pas laisser �chapper, comptant plus tard mettre les mains dans cet argent, Louise, vers le commencement de l'hiver, �tant rest�e au lit pendant pr�s de trois semaines, il eut une telle peur de la voir mourir avant l'union projet�e qu'il se d�cida � marier les enfants tout de suite. Il les trouvait bien un peu jeunes: mais les m�decins redoutaient le mois de mars pour la poitrinaire. De son c�t�, M. de Mareuil �tait dans une situation d�licate. Au dernier scrutin, il avait enfin r�ussi � se faire nommer d�put�. Seulement, le Corps l�gislatif venait de casser son �lection, qui fut le scandale de la r�vision des pouvoirs. Cette �lection �tait tout un po�me h�ro�-comique, sur lequel les journaux v�curent pendant un mois.</p><p>M. Hupel de la Noue, le pr�fet du d�partement, avait d�ploy� une telle vigueur que les autres candidats ne purent m�me'afficher leur profession de foi ni distribuer leurs bulletins. Sur ses conseils, M. de Mareuil couvrit la circonscription de tables o� les paysans burent et mang�rent pendant une semaine. Il promit, en outre, un chemin de fer, la construction d'un pont et de trois �glises, et adressa, la veille du scrutin, aux �lecteurs influents, les portraits de l'empereur et de l'imp�ratrice, deux grandes gravures recouvertes d'une vitre et encadr�es d'une baguette d'or. Cet envoi eut un succ�s fou, la majorit� fut �crasante. Mais, quand la Chambre, devant l'�clat de rire de la France enti�re, se trouva forc�e de renvoyer M. de Mareuil � ses �lecteurs, le ministre entra dans une col�re terrible contre le pr�fet et le malheureux candidat, qui s'�taient montr�s vraiment trop � roides �. Il parla m�me de mettre la candidature officielle sur un autre nom. M. de Mareuil fut �pouvant�, il avait d�pens� trois cent mille francs dans le d�partement, il y poss�dait de grandes propri�t�s o� il s'ennuyait, et qu'il lui faudrait revendre � perte. Aussi vint-il supplier son cher coll�gue d'apaiser son fr�re, de lui promettre, en son nom, une �lection tout � fait convenable. Ce fut en cette circonstance que Saccard reparla du mariage des enfants, et que les deux p�res l'arr�t�rent d�finitivement.</p><p>Quand Maxime fut t�t� � ce sujet, il �prouva un embarras. Louise l'amusait, la dot le tentait plus encore. Il dit oui, il accepta toutes les dates que Saccard voulut, pour s'�viter l'ennui d'une discussion. Mais, au fond, il s'avouait que, malheureusement, les choses ne s'arrangeraient pas avec une si belle facilit�. Ren�e ne voudrait jamais; elle pleurerait, elle lui ferait des sc�nes, elle �tait capable de commettre quelque gros scandale pour �tonner Paris. C'�tait bien d�sagr�able. Maintenant, elle lui faisait peur. Elle le couvait avec des yeux inqui�tants, elle le poss�dait si despotiquement, qu'il croyait sentir des griffes s'enfoncer dans son �paule, quand elle posait l� sa main blanche. Sa turbulence devenait de la brusquerie, et il y avait des sons bris�s au fond de ses rires. Il craignait r�ellement qu'elle ne dev�nt folle, une nuit, entre ses bras. Chez elle le remords, la crainte d'�tre surprise, les joies cruelles de l'adult�re ne se traduisaient pas comme chez les autres femmes par des larmes et des accablements, mais par une extravagance plus haute, par un besoin de tapage plus irr�sistible. Et, au milieu de son effarement grandissant, on commen�ait � entendre un r�le, le d�traquement de cette adorable et �tonnante machine qui se cassait.</p><p>Maxime attendait passivement une occasion qui le d�barrass�t de cette ma�tresse g�nante. Il disait de nouveau qu'ils avaient fait une b�tise. Si leur camaraderie avait d'abord mis dans leurs rapports d'amoureux une volupt� de plus, elle lui emp�chait aujourd'hui de rompre, comme il l'aurait certainement fait avec une autre femme. Il ne serait plus revenu; c'�tait sa fa�on de d�nouer ses amours, pour �viter tout effort et toute querelle. Mais il se sentait incapable d'un �clat, et il s'oubliait m�me volontiers encore dans les caresses de Ren�e; elle �tait maternelle, elle payait pour lui, elle le tirerait d'embarras, si quelque cr�ancier se f�chait. Puis l'id�e de Louise, l'id�e du million de dot revenait, lui faisait penser, jusque sous les baisers de la jeune femme, � que tout cela �tait bel et bon, mais que ce n'�tait pas s�rieux, et qu'il faudrait bien que �a fin�t �.</p><p>Une nuit, Maxime fut si rapidement d�cav� chez une dame o� l'on jouait souvent jusqu'au jour qu'il �prouva une de ces col�res muettes de joueur dont les poches sont vides. Il e�t donn� tout au monde pour pouvoir jeter encore quelques louis sur la table. Il prit son chapeau, et, du pas machinal d'un homme pouss� par une id�e fixe, il alla au parc Monceau, ouvrit la petite grille, se trouva dans la serre. Il �tait plus de minuit. Ren�e lui avait d�fendu de venir ce soir-l�. Maintenant, quand elle lui fermait sa porte, elle ne cherchait m�me plus � trouver une explication, et lui ne songeait qu'� profiter de son jour de cong�. Il ne se souvint nettement de la d�fense de la jeune femme que devant la porte-fen�tre du petit salon, qui �tait ferm�e. D'ordinaire, quand il devait venir, Ren�e tournait � l'avance l'espagnolette de cette porte.</p><p>- Bah! pensa-t-il, en voyant la fen�tre du cabinet de toilette �clair�e, je vais siffler, et elle descendra. Je ne la d�rangerai pas: Si elle a quelques louis, je m'en irai tout de suite.</p><p>Et il siffla doucement. Souvent, d'ailleurs, il employait ce signal pour lui annoncer son arriv�e. Mais, ce soir-l�, il siffla inutilement � plusieurs reprises. Il s'acharna, haussant le ton, ne voulant pas l�cher son id�e d'emprunt imm�diat. Enfin, il vit la porte-fen�tre s'ouvrir avec des pr�cautions infinies, sans qu'il e�t entendu le moindre bruit de pas. Dans le demi-jour de la serre, Ren�e lui apparut, les cheveux d�nou�s, � peine v�tue, comme si elle allait se mettre au lit. Elle �tait nu-pieds. Elle le poussa vers un des berceaux, descendant les marches, marchant sur le sable des all�es, sans para�tre sentir le froid ni la rudesse du sol.</p><p>- C'est b�te de siffler si fort que �a, murmura-t-elle avec une col�re contenue... Je t'avais dit de ne pas venir. Que me veux-tu?</p><p>- Eh! montons, dit Maxime surpris de cet accueil. Je te dirai �a l�-haut. Tu vas prendre froid.</p><p>Mais, comme il faisait un pas, elle le retint, et il s'aper�ut alors qu'elle �tait horriblement p�le. Une �pouvante muette la courbait. Ses derniers v�tements, les dentelles de son linge, pendaient comme des lambeaux tragiques sur sa peau frissonnante.</p><p>Il l'examinait avec un �tonnement croissant.</p><p>- Qu'as-tu donc? tu es malade?</p><p>Et, instinctivement, il leva les yeux, il regarda, � travers les vitres de la serre, cette fen�tre du cabinet de toilette o� il avait vu de la lumi�re.</p><p>- Mais il y a un homme chez toi, dit-il tout � coup.</p><p>- Non, non, ce n'est pas vrai, balbutia-t-elle, suppliante, affol�e.</p><p>- Allons donc, ma ch�re, je vois l'ombre.</p><p>Alors ils rest�rent l� un instant, face � face, ne sachant que se dire. Les dents de Ren�e claquaient de terreur, et il lui semblait qu'on jetait des seaux d'eau glac�e sur ses pieds nus. Maxime �prouvait plus d'irritation qu'il n'aurait cru; mais il demeurait encore assez d�sint�ress� pour r�fl�chir, pour se dire que l'occasion �tait bonne, et qu'il allait rompre.</p><p>- Tu ne me feras pas croire que c'est C�leste qui porte un paletot, continua-t- il. Si les vitres de la serre n'�taient pas si �paisses, je reconna�trais peut-�tre le monsieur.</p><p>Elle le poussa plus profond�ment dans le noir des feuillages, en disant, les mains jointes, prise d'une terreur croissante:</p><p>- Je t'en prie, Maxime...</p><p>Mais toute la taquinerie du jeune homme se r�veillait, une taquinerie f�roce qui cherchait � se venger. Il �tait trop fr�le pour se soulager par la col�re. Le d�pit pin�a ses l�vres; et, au lieu de la battre, comme il en avait d'abord eu l'envie, il aiguisa sa voix, il reprit:</p><p>- Tu aurais d� me le dire, je ne serais pas venu vous d�ranger. �a se voit tous les jours, qu'on ne s'aime plus. Moi-m�me, je commen�ais � en avoir assez. Voyons, ne t'impatiente pas. Je vais te laisser remonter; mais pas avant que tu m'aies dit le nom du monsieur...</p><p>- Jamais, jamais! murmura la jeune femme, qui �touffait ses larmes.</p><p>- Ce n'est pas pour le provoquer, c'est pour savoir... Le nom, dis vite le nom, et je pars.</p><p>Il lui avait pris les poignets, il la regardait, de son rire mauvais. Et elle se d�battait, �perdue, ne voulant plus ouvrir les l�vres, pour que le nom qu'il lui demandait ne p�t s'en �chapper.</p><p>- Nous allons faire du bruit, tu seras bien avanc�e. Qu'as-tu peur ? ne sommes-nous pas de bons amis.?... Je veux savoir qui me remplace, c'est l�gitime... Attends, je t'aiderai. C'est M. de Mussy, dont la douleur t'a touch�e.</p><p>Elle ne r�pondit pas. Elle baissait la t�te sous un pareil interrogatoire.</p><p>- Ce n'est pas M. de Mussy?... Alors le duc de Rozan? vrai, non plus?... Peut- �tre le comte de Chilbray? Davantage?...</p><p>Il s'arr�ta, il chercha.</p><p>- Diable, c'est que je ne vois personne... Ce n'est pas mon p�re, apr�s ce que tu m'as dit...</p><p>Ren�e tressaillit, comme sous une br�lure, et sourdement:</p><p>- Non, tu sais bien qu'il ne vient plus. Je n'aurais pas accept�, ce serait ignoble.</p><p>- Qui alors?</p><p>Et il lui serrait plus fort les poignets. La pauvre femme lutta encore quelques instants.</p><p>- Oh! Maxime, si tu savais!... Je ne puis pourtant pas dire...</p><p>Puis, vaincue, an�antie, regardant avec effroi la fen�tre �clair�e :</p><p>- C'est M. de Saffr�, balbutia-t-elle tr�s bas.</p><p>Maxime, que son jeu cruel amusait, p�lit extr�mement devant cet aveu qu'il sollicitait avec tant d'insistance. Il fut irrit� de la douleur inattendue que lui causait ce nom d'homme. Il rejeta violemment les poignets de Ren�e, s'approchant, lui disant en plein visage, les dents serr�es:</p><p>- Tiens, veux-tu savoir? tu es une...!</p><p>Il dit le mot. Et il s'en allait, lorsqu'elle courut � lui, sanglotante, le prenant dans ses bras, murmurant des mots de tendresse, des demandes de pardon, lui jurant qu'elle l'adorait toujours, et que le lendemain elle lui expliquerait tout. Mais il se d�gagea, il ferma violemment la porte de la serre, en r�pondant:</p><p>- Eh non! c'est fini, j'en ai plein le dos.</p><p>Elle resta �cras�e. Elle le regarda traverser le jardin. Il lui semblait que les arbres de la serre tournaient autour d'elle. Puis, lentement, elle tra�na ses pieds nus sur le sable des all�es, elle remonta les marches du perron, la peau marbr�e par le froid, plus tragique dans le d�sordre de ses dentelles. En haut, elle r�pondit aux questions de son mari, qui l'attendait, qu'elle avait cru se rappeler l'endroit o� pouvait �tre tomb� un petit carnet perdu depuis le matin. Et, quand elle fut couch�e, elle �prouva tout � coup un d�sespoir immense, en r�fl�chissant qu'elle aurait d� dire � Maxime que son p�re, rentr� avec elle, l'avait suivie dans sa chambre pour l'entretenir d'une question d'argent quelconque.</p><p>Ce fut le lendemain que Saccard se d�cida � brusquer le d�nouement de l'affaire de Charonne. Sa femme lui appartenait; il venait de la sentir douce et inerte entre ses mains, comme une chose qui s'abandonne. D'autre part le trac� du boulevard du Prince-Eug�ne allait �tre arr�t�, il fallait que Ren�e f�t d�pouill�e avant que l'expropriation prochaine s'�bruit�t. Saccard montrait, dans toute cette affaire, un amour d'artiste; il regardait m�rir son plan avec d�votion, tendait ses pi�ges avec les raffinements d'un chasseur qui met de la coquetterie � prendre galamment le gibier. C'�tait, chez lui, une simple satisfaction de joueur adroit, d'homme go�tant une volupt� particuli�re au gain vol�; il voulait avoir les terrains pour un morceau de pain, quitte � donner cent mille francs de bijoux � sa femme, dans la joie du triomphe. Les op�rations les plus simples se compliquaient, d�s qu'il s'en occupait, devenaient des drames noirs; il se passionnait, il aurait battu son p�re pour une pi�ce de cent sous. Et il semait ensuite l'or royalement.</p><p>Mais, avant d'obtenir de Ren�e la cession de sa part de propri�t�, il eut la prudence d'aller t�ter Larsonneau sur les intentions de chantage qu'il avait flair�es en lui. Son instinct le sauva, en cette circonstance. L'agent d'expropriation avait cru, de son cot�, que le fruit �tait m�r et qu'il pouvait le cueillir. Lorsque Saccard entra dans le cabinet de la rue de Rivoli, il trouva son comp�re boulevers�, donnant les signes du plus violent d�sespoir.</p><p>- Ah! mon ami, murmura celui-ci, en lui prenant les mains, nous sommes perdus... J'allais courir chez vous pour nous concerter, pour nous sortir de cette horrible aventure...</p><p>Tandis qu'il se tordait les bras et essayait un sanglot, Saccard remarqua qu'il �tait en train de signer des lettres, au moment de son entr�e, et que les signatures avaient une nettet� admirable. Il le regarda tranquillement, en disant:</p><p>- Bah! qu'est-ce qui nous arrive donc?</p><p>Mais l'autre ne r�pondit pas tout de suite; il s'�tait jet� dans son fauteuil, devant son bureau, et l�, les coudes sur le buvard, le front entre les mains, il se branlait furieusement la t�te. Enfin, d'une voix �touff�e:</p><p>- On m'a vol� le registre, vous savez...</p><p>Et il conta qu'un de ses commis, un gueux digne du bagne, lui avait soustrait un grand nombre de dossiers, parmi lesquels se trouvait le fameux registre. Le pis �tait que le voleur avait compris le parti qu'il pouvait tir� de cette pi�ce et qu'il voulait se la faire racheter cent mille francs.</p><p>Saccard r�fl�chissait. Le conte lui parut par trop grossier. Evidemment, Larsonneau se souciait peu, au fond, d'�tre cru. Il cherchait un simple pr�texte pour lui faire entendre qu'il voulait cent mille francs dans l'affaire de Charonne; et m�me, � cette condition, il rendrait les papiers compromettants qu'il avait entre les mains. Le march� parut trop lourd � Saccard. Il aurait volontiers fait la part de son ancien coll�gue; mais cette emb�che tendue, cette vanit� de le prendre pour dupe l'irritaient. D'ailleurs, il n'�tait pas sans inqui�tude; il connaissait le personnage, il le savait tr�s capable de porter les papiers � son fr�re le ministre, qui aurait certainement pay� pour �touffer tout scandale.</p><p>- Diable! murmura-t-il, en s'asseyant � son tour, voil� une vilaine histoire... Et pourrait-on voir le gueux en question?</p><p>- Je vais l'envoyer chercher, dit Larsonneau, il demeure � c�t�, rue Jean- Lantier.</p><p>Dix minutes ne s'�taient pas �coul�es, qu'un petit jeune homme, louche, les cheveux p�les, la face couverte de taches de rousseur, entra doucement, en �vitant que la porte f�t du bruit. Il �tait v�tu d'une mauvaise redingote noire trop grande et horriblement r�p�e. Il se tint debout, � distance respectueuse, regardant Saccard du coin de l'oeil, tranquillement. Larsonneau, qui l'appelait Baptistin, lui fit subir un interrogatoire, auquel il r�pondit par des monosyllabes, sans se troubler le moins du monde; et il recevait en toute indiff�rence les noms de voleur, d'escroc, de sc�l�rat, dont son patron croyait devoir accompagner chacune de ses demandes.</p><p>Saccard admira le sang-froid de ce malheureux. A un moment, l'agent d'expropriation s'�lan�a de son fauteuil comme pour le battre; et il se contenta de reculer d'un pas, en louchant avec plus d'humilit�.</p><p>- C'est bien, laissez-le, dit le financier... Alors, monsieur, vous demandez cent mille francs pour rendre les papiers?</p><p>- Oui, cent mille francs, r�pondit le jeune homme.</p><p>Et il s'en alla. Larsonneau paraissait ne pouvoir se calmer.</p><p>- Hein? quelle crapule! balbutia-t-il. Avez-vous vu ses regards faux?... Ces gaillards-l� vous ont l'air timides et vous assassineraient un homme pour vingt francs.</p><p>Mais Saccard l'interrompit en disant:</p><p>- Bah! il n'est pas terrible. Je crois qu'on pourra s'arranger avec lui... Je venais pour une affaire beaucoup plus inqui�tante... Vous aviez raison de vous d�fier de ma femme, mon cher ami. Imaginez-vous qu'elle vend sa part de propri�t� � M. Haffner. Elle a besoin d'argent, dit-elle. C'est son amie Suzanne qui a d� la pousser.</p><p>L'autre cessa brusquement de se d�sesp�rer; il �coutait, un peu p�le, rajustant son col droit, qui avait tourn�, dans sa col�re.</p><p>- Cette cession, continua Saccard, est la ruine de nos esp�rances. Si M. Haffner devient votre coassoci�, non seulement nos profits sont compromis, mais j'ai une peur affreuse de nous trouver dans une situation tr�s d�sagr�able vis-�-vis de cet homme m�ticuleux qui voudra �plucher les comptes.</p><p>L'agent d'expropriation se mit � marcher d'un pas agit�, faisant craquer ses bottines vernies sur le tapis.</p><p>- Voyez, murmura-t-il, dans quelle situation on se met pour rendre service aux gens!... Mais, mon cher, � votre place, j'emp�cherais absolument ma femme de faire une pareille sottise. Je la battrais plut�t.</p><p>- Ah! mon ami!... dit le financier avec un fin sourire. Je n'ai pas plus d'action sur ma femme que vous ne paraissez en avoir sur cette canaille de Baptistin.</p><p>Larsonneau s'arr�ta net devant Saccard, qui souriait toujours, et le regarda d'un air profond. Puis il reprit sa marche de long en large, mais d'un pas lent et mesur�. Il s'approcha d'une glace, remonta son noeud de cravate, marcha encore, retrouvant son �l�gance. Et tout d'un coup:</p><p>- Baptistin! cria-t-il.</p><p>Le petit jeune homme louche entra, mais par une autre porte. Il n'avait plus son chapeau et roulait une plume entre ses doigts.</p><p>- Va chercher le registre, lui dit Larsonneau.</p><p>Et, quand il ne fut plus l�, il d�battit la somme qu'on devait lui donner.</p><p>- Faites cela pour moi, finit-il par dire carr�ment.</p><p>Alors Saccard consentit � donner trente mille francs sur les b�n�fices futurs de l'affaire de Charonne. Il estimait qu'il se tirait encore � bon march� de la main gant�e de l'usurier. Ce dernier fit mettre la promesse � son nom, continuant la com�die jusqu'au bout, disant qu'il tiendrait compte des trente mille francs au jeune homme. Ce fut avec des rires de soulagement que Saccard br�la le registre � la flamme de la chemin�e, feuille � feuille. Puis, cette op�ration termin�e, il �changea de vigoureuses poign�es de main avec Larsonneau, et le quitta, en lui disant:</p><p>- Vous allez ce soir chez Laure, n'est-ce pas?... Attendez-moi. J'aurai tout arrang� avec ma femme, nous prendrons nos derni�res dispositions.</p><p>Laure d'Aurigny, qui d�m�nageait souvent, habitait alors un grand appartement du boulevard Haussmann, en face de la Chapelle expiatoire. Elle venait de prendre un jour par semaine, comme les dames du vrai monde. C'�tait une fa�on de r�unir � la fois les hommes qui la voyaient, un par un, dans la semaine. Aristide Saccard triomphait, les mardis soir; il �tait l'amant en titre: et il tournait la t�te, avec un rire vague, quand la ma�tresse de la maison le trahissait entre deux portes, en accordant pour le soir m�me un rendez-vous � un de ces messieurs. Lorsqu'il �tait rest� le dernier de la bande, il allumait encore un cigare, causait affaires, plaisantait un instant sur le monsieur qui se morfondait dans la rue en attendant qu'il sort�t; puis apr�s avoir appel� Laure sa � ch�re enfant �, et lui avoir donn� une petite tape sur la joue, il s'en allait tranquillement par une porte, tandis que le monsieur entrait par une autre. Le secret trait� d'alliance qui avait consolid� le cr�dit de Saccard et fait trouver � la d'Aurigny deux mobiliers en un mois continuait � les amuser. Mais Laure voulait un d�nouement � cette com�die. Ce d�noue ment, arr�t� � l'avance, devait consister dans une rupture publique, au profit de quelque imb�cile qui paierait cher le droit d'�tre l'entreteneur s�rieux et connu de tout Paris L'imb�cile �tait trouv�. Le duc de Rozan, las d'assommer inutilement les femmes de son monde, r�vait une r�putation de d�bauch�, pour accentuer d'un relief sa figure fade. Il �tait tr�s assidu aux mardis de Laure, dont il avait fait la conqu�te par sa na�vet� absolue. Malheureusement, � trente-cinq ans, il se trouvait encore sous la d�pendance de sa m�re, � tel point qu'il pouvait disposer au plus d'une dizaine de louis � la fois. Les soirs o� Laure daignait lui prendre ses dix louis, en se plaignant, en parlant des cent mille francs dont elle aurait besoin, il soupirait il lui promettait la somme pour le jour o� il serait le ma�tre. Ce fut alors qu'elle eut l'id�e de lui faire lier amiti� avec Larsonneau, un des bons amis de la maison. Les deux hommes all�rent d�jeuner ensemble chez Tortoni; et, au dessert, Larsonneau, en contant ses amours avec une Espagnole d�licieuse, pr�tendit conna�tre des pr�teurs; mais il conseilla vivement � Rozan de ne jamais passer par leurs mains. Cette confidence endiabla le duc, qui finit par arracher � son bon ami la promesse de s'occuper de sa � petite affaire �. Il s'en occupa si bien qu'il devait porter l'argent le soir m�me o� Saccard lui avait donn� rendez-vous chez Laure.</p><p>Lorsque Larsonneau arriva, il n'y avait encore dans le grand salon blanc et or de la d'Aurigny que cinq ou six femmes, qui lui prirent les mains, lui saut�rent au cou, avec une fureur de tendresse. Elles l'appelaient � ce grand Lar! � un diminutif caressant que Laure avait invent�. Et lui, d'une voix fl�t�e:</p><p>- L�, l�, mes petites chattes; vous allez �craser mon chapeau.</p><p>Elles se calm�rent, elles l'entour�rent �troitement sur une causeuse, tandis qu'il leur contait une indigestion de Sylvia, avec laquelle il avait soup� la veille. Puis, tirant un drageoir de la poche de son habit, il leur offrit des pralines. Mais Laure sortit de sa chambre � coucher et, comme plusieurs messieurs arrivaient, elle entra�na Larsonneau dans un boudoir, situ� � l'un des bouts du salon, dont une double porti�re le s�parait.</p><p>- As-tu l'argent? lui demanda-t-elle quand ils furent seuls.</p><p>Elle le tutoyait dans les grandes circonstances. Larsonneau, sans r�pondre, s'inclina plaisamment, en frappant sur la poche int�rieure de son habit.</p><p>- ce grand Lar! murmura la jeune femme ravie.</p><p>Elle le prit par la taille et l'embrassa.</p><p>- Attends, dit-elle, je veux tout de suite les chiffons... Rozan est dans ma chambre; je vais le chercher.</p><p>Mais il la retint et, lui baisant � son tour les �paules:</p><p>- Tu sais quelle commission je t'ai demand�e, � toi?</p><p>- Eh! oui, grande b�te, c'est convenu.</p><p>Elle revint, amena Rozan. Larsonneau �tait mis plus correctement que le duc, gant� plus juste, cravat� avec plus d'art. Ils se touch�rent n�gligemment la main, et parl�rent des courses de l'avant-veille, o� un de leurs amis avait eu un cheval battu. Laure pi�tinait.</p><p>- Voyons, ce n'est pas tout �a, mon ch�ri, dit-elle � Rozan; le grand Lar a l'argent, tu sais. Il faudrait terminer.</p><p>Larsonneau parut se souvenir.</p><p>- Ah! oui, c'est vrai, dit-il, j'ai la somme... Mais que vous auriez bien fait de m'�couter, mon bon! Est-ce que ces gueux ne m'ont pas demand� le cinquante pour cent?... Enfin, j'ai accept� quand m�me, vous m'aviez dit que �a ne faisait rien...</p><p>Laure d'Aurigny s'�tait procur� des feuilles de papier timbr� dans la journ�e. Mais quand il fut question d'une plume et d'un encrier, elle regarda les deux hommes d'un air constern�, doutant de trouver chez elle ces objets. Elle voulait aller voir � la cuisine, lorsque Larsonneau tira de sa poche, de la poche o� �tait le drageoir, deux merveilles, un porte-plume en argent, qui s'allongeait � l'aide d'une vis, et un encrier, acier et �b�ne, d'un fini et d'une d�licatesse de bijou. Et, comme Rozan s'asseyait:</p><p>- Faites les billets � mon nom. Vous comprenez, je n'ai pas voulu vous compromettre. Nous nous arrangerons ensemble... Six effets de vingt-cinq mille francs chacun, n'est-ce pas?</p><p>Laure comptait sur un coin de la table les � chiffons �. Rozan ne les vit m�me pas. Quand il eut sign� et qu'il leva la t�te, ils avaient disparu dans la poche de la jeune femme. Mais elle vint � lui, et l'embrassa sur les deux joues, ce qui parut le ravir. Larsonneau les regardait philosophiquement, en pliant les effets, et en remettant l'�critoire et le porte-plume dans sa poche.</p><p>La jeune femme �tait encore au cou de Rozan, lorsque Aristide Saccard souleva un coin de la porti�re:</p><p>- Eh bien, ne vous g�nez pas, dit-il en riant. Le duc rougit. Mais Laure alla secouer la main du financier, en �changeant avec lui un clignement d'yeux d'intelligence. Elle �tait radieuse.</p><p>- C'est fait, mon cher, dit-elle; je vous avais pr�venu. Vous ne m'en voulez pas trop?</p><p>Saccard haussa les �paules d'un air bonhomme.</p><p>Il �carta la porti�re et, s'effa�ant pour livrer passage � Laure et au duc, il cria, d'une voix glapissante d'huissier:</p><p>- Monsieur le duc, madame la duchesse!</p><p>Cette plaisanterie eut un succ�s fou. Le lendemain, les journaux la cont�rent, en nommant cr�ment Laure d'Aurigny, et en d�signant les deux hommes par des initiales tr�s transparentes. La rupture d'Aristide Saccard et de la grosse Laure fit plus de bruit encore que leurs pr�tendues amours.</p><p>Cependant, Saccard avait laiss� retomber la porti�re sur l'�clat de gaiet� que sa plaisanterie avait soulev� dans le salon.</p><p>- Hein! quelle bonne fille! dit-il en se tournant vers Larsonneau. Elle est d'un vice!... C'est vous, gredin, qui devez b�n�ficier dans tout ceci. Qu'est-ce qu'on vous donne?</p><p>Mais il se d�fendit, avec des sourires; et il tirait ses manchettes qui remontaient. Il vint s'asseoir, pr�s de la porte, sur une causeuse o� Saccard l'appelait du geste.</p><p>- Venez l�, je ne veux pas vous confesser, que diable!... Aux affaires s�rieuses, maintenant, mon bon. J'ai eu, ce soir, une longue conversation avec ma femme... Tout est conclu.</p><p>- Elle consent � c�der sa part? demanda Larsonneau.</p><p>- Oui, mais �a n'a pas �t� sans peine... Les femmes sont d'un ent�tement! Vous savez, la mienne avait promis de ne pas vendre � une vieille tante. C'�taient des scrupules � n'en plus finir... Heureusement que j'avais pr�par� une histoire tout � fait d�cisive.</p><p>Il se leva pour allumer un cigare au cand�labre que Laure avait laiss� sur la table et, revenant s'allonger mollement au fond de la causeuse.</p><p>- J'ai dit � ma femme, continua-t-il, que vous �tiez tout � fait ruin�... Vous avez jou� � la Bourse, mang� votre argent avec des filles, tripot� dans de mauvaises sp�culations; enfin vous �tes sur le point de faire une faillite �pouvantable... J'ai m�me donn� � entendre que je ne vous croyais pas d'une parfaite honn�tet�... Alors je lui ai expliqu� que l'affaire de Charonne allait sombrer dans votre d�sastre, et que le mieux serait d'accepter la proposition que vous m'aviez faite de la d�gager, en lui achetant sa part, pour un morceau de pain, il est vrai.</p><p>- Ce n'est pas fort, murmura l'agent d'expropriation. Et vous vous imaginez que votre femme va croire de pareilles bourdes?</p><p>Saccard eut un sourire. Il �tait dans une heure d'�panchement.</p><p>- Vous �tes na�f, mon cher, reprit-il. Le fond de l'histoire importe peu; ce sont les d�tails, le geste et l'accent qui sont tout. Appelez Rozan, et je parie que je lui persuade qu'il fait grand jour. Et ma femme n'a gu�re plus de t�te que Rozan... Je lui ai laiss� entrevoir des ab�mes. Elle ne se doute pas m�me de l'expropriation prochaine. Comme elle s'�tonnait que, en pleine catastrophe, vous pussiez songer � prendre une plus lourde charge, je lui ai dit que sans doute elle vous g�nait dans quelque mauvais coup m�nag� � vos cr�anciers... Enfin je lui ai conseill� l'affaire comme l'unique moyen de ne pas se trouver m�l�e � des proc�s interminables et de tirer quelque argent des terrains.</p><p>Larsonneau continuait � trouver l'histoire un peu brutale. Il �tait de m�thode moins dramatique; chacune de ses op�rations se nouait et se d�nouait avec des �l�gances de com�die de salon.</p><p>- Moi., j'aurais imagin� autre chose, dit-il. Enfin, chacun son syst�me... Il ne nous reste alors qu'� payer.</p><p>- C'est � ce sujet, r�pondit Saccard, que je veux m'entendre avec vous... Demain, je porterai l'acte de cession � ma femme, et elle aura simplement � vous faire remettre cet acte pour toucher le prix convenu... Je pr�f�re �viter toute entrevue.</p><p>Jamais il n'avait voulu, en effet, que Larsonneau v�nt chez eux sur un pied d'intimit�. Il ne l'invitait pas, l'accompagnait chez Ren�e, les jours o� il fallait absolument que les deux associ�s se rencontrassent; cela �tait arriv� trois fois. Presque toujours, il traitait avec des procurations de sa femme, pensant qu'il �tait inutile de lui laisser voir ses affaires de trop pr�s.</p><p>Il ouvrit son portefeuille, en ajoutant:</p><p>- Voici les deux cent mille francs de billets souscrits par ma femme; vous les lui donnerez en paiement, et vous ajouterez cent mille francs que je vous porterai demain dans la matin�e... Je me saigne, mon cher ami. Cette affaire me co�te les yeux de la t�te.</p><p>- Mais, fit remarquer l'agent d'expropriation, cela ne va faire que trois cent mille francs... Est-ce que le re�u sera de cette somme?</p><p>- Un re�u de trois cent mille francs! reprit Saccard en riant, ah ! bien, nous serions propres plus tard. Il faut, d'apr�s nos inventaires, que la propri�t� soit estim�e aujourd'hui deux millions cinq cent mille francs. Le re�u sera de la moiti�, naturellement.</p><p>- Jamais votre femme ne voudra le signer.</p><p>- Eh si! Je vous dis que tout est convenu... Parbleu! je lui ai dit que c'�tait votre premi�re condition. Vous nous mettez le pistolet sous la gorge avec votre faillite, comprenez-vous? Et c'est l� que j'ai paru douter de votre honn�tet� et que je vous ai accus� de vouloir duper vos cr�anciers... Est-ce que ma femme comprend quelque chose � tout cela?</p><p>Larsonneau hochait la t�te en murmurant:</p><p>- N'importe, vous auriez d� chercher quelque chose de plus simple.</p><p>- Mais mon histoire est la simplicit� m�me! dit Saccard tr�s �tonn�. O� diable voyez-vous qu'elle se complique?</p><p>Il n'avait pas conscience du nombre incroyable de ficelles qu'il ajoutait � l'affaire la plus ordinaire. Il go�tait une vraie joie dans ce conte � dormir debout qu'il venait de faire � Ren�e; et ce qui le ravissait, c'�tait l'impudence du mensonge, l'entassement des impossibilit�s, la complication �tonnante de l'intrigue. Depuis longtemps il aurait eu les terrains s'il n'avait pas imagin� tout ce drame; mais il aurait �prouv� moins de jouissance � les avoir ais�ment. D'ailleurs, il mettait la plus grande na�vet� � faire de la sp�culation de Charonne tout un m�lodrame financier.</p><p>Il se leva et, prenant le bras de Larsonneau, se dirigeant vers le salon:</p><p>- Vous m'avez bien compris, n'est-ce pas? Contentez-vous de suivre mes instructions, et vous m'applaudirez apr�s... Voyez-vous, mon cher, vous avez tort de porter des gants jaunes, c'est ce qui vous g�te la main.</p><p>L'agent d'expropriation se contenta de sourire en murmurant:</p><p>- Oh! les gants ont du bon, cher ma�tre: on touche � tout sans se salir.</p><p>Comme ils rentraient dans le salon, Saccard fut surpris et quelque peu inquiet de trouver Maxime de l'autre c�t� de la porti�re. Le jeune homme �tait assis sur une causeuse, � c�t� d'une dame blonde, qui lui racontait d'une voix monotone une longue histoire, la sienne sans doute. Il avait, en effet, entendu la conversation de son p�re et de Larsonneau. Les deux complices lui paraissaient de rudes gaillards. Encore vex� de la trahison de Ren�e, il go�tait une joie l�che � apprendre le vol dont elle allait �tre la victime. �a le vengeait un peu. Son p�re vint lui serrer la main d'un air soup�onneux; mais Maxime lui dit � l'oreille, en lui montrant la dame blonde:</p><p>- Elle n'est pas mal, n'est-ce pas? Je veux la � faire � pour ce soir.</p><p>Alors Saccard se dandina, fut galant. Laure d'Aurigny vint les rejoindre un moment; elle se plaignait de ce que Maxime lui rend�t � peine visite une fois par mois. Mais il pr�tendit avoir �t� tr�s occup�, ce qui fit rire tout le monde. Il ajouta que d�sormais on ne verrait plus que lui.</p><p>- J'ai �crit une trag�die, dit-il, et j'ai trouv� le cinqui�me acte hier seulement... Je compte me reposer chez toutes les belles femmes de Paris.</p><p>Il riait, il go�tait ses allusions, que lui seul pouvait comprendre. Cependant, il ne restait plus dans le salon, aux deux coins de la chemin�e, que Rozan et Larsonneau. Les Saccard se lev�rent, ainsi que la dame blonde, qui demeurait dans la maison. Alors la d'Aurigny alla parler bas au duc. Il parut surpris et contrari�. Voyant qu'il ne se d�cidait pas � quitter son fauteuil:</p><p>- Non, vrai, pas ce soir, dit-elle � mi-voix. J'ai une migraine!. Demain, je vous le promets.</p><p>Rozan dut ob�ir. Laure attendit qu'il f�t sur le palier pour dire vivement � l'oreille de Larsonneau:</p><p>- Hein! grand Lar, je suis de parole... Fourre-le dans sa voiture.</p><p>Quand la dame blonde prit cong� de ces messieurs, pour remonter � son appartement, qui �tait � l'�tage sup�rieur, Saccard fut �tonn� de ce que Maxime ne la suivait pas.</p><p>- Eh bien? lui demanda-t-il.</p><p>- Ma foi, non, r�pondit le jeune homme J'ai r�fl�chi...</p><p>Puis il eut une id�e qu'il crut tr�s dr�le:</p><p>- Je te c�de la place si tu veux. D�p�che-toi, elle n'a pas encore ferm� sa porte.</p><p>Mais le p�re haussa doucement les �paules, en disant:</p><p>- Merci, j'ai mieux que cela pour l'instant, mon petit.</p><p>Les quatre hommes descendirent. En bas, le duc voulait absolument prendre Larsonneau dans sa voiture; sa m�re demeurait au Marais, il aurait laiss� l'agent d'expropriation � sa porte, rue de Rivoli. Celui-ci refusa, ferma la porti�re lui-m�me, dit au cocher de partir. Et il resta sur le trottoir du boulevard Haussmann avec les deux autres, causant, ne s'�loignant pas.</p><p>- Ah! ce pauvre Rozan! dit Saccard, qui comprit tout � coup.</p><p>Larsonneau jura que non, qu'il se moquait pas mal de �a, qu'il �tait un homme pratique. Et, comme les deux autres continuaient � plaisanter et que le froid �tait tr�s vif, il finit par s'�crier:</p><p>- Ma foi, tant pis, je sonne!... Vous �tes des indiscrets, messieurs.</p><p>- Bonne nuit! lui cria Maxime, lorsque la porte se referma.</p><p>Et, prenant le bras de son p�re, il remonta avec lui le boulevard. Il faisait une de ces claires nuits de gel�e o� il est si bon de marcher sur la terre dure, dans l'air glac�. Saccard disait que Larsonneau avait tort, qu'il fallait �tre simplement le camarade de la d'Aurigny. Il partit de l� pour d�clarer que l'amour de ces filles �tait vraiment mauvais. Il se montrait moral, il trouvait des sentences, des conseils �tonnants de sagesse.</p><p>- Vois-tu, dit-il � son fils, �a n'a qu'un temps, mon petit... On y perd sa sant�, et l'on n'y go�te pas le vrai bonheur. Tu sais que je ne suis pas un bourgeois. Eh bien, j'en ai assez, je me range.</p><p>Maxime ricanait; il arr�ta son p�re, le contempla au clair de lune, en d�clarant qu'il avait � une bonne t�te �. Mais Saccard se fit plus grave encore.</p><p>- Plaisante tant que tu voudras. Je te r�p�te qu'il n'y a rien de tel que le mariage pour conserver un homme et le rendre heureux.</p><p>Alors il lui parla de Louise. Et il marcha plus doucement, pour terminer cette affaire, disait-il, puisqu'ils en causaient. La chose �tait compl�tement arrang�e. Il lui apprit m�me qu'il avait fix� avec M. de Mareuil la date de la signature du contrat au dimanche qui suivrait le jeudi de la mi-car�me. Ce jeudi-l�, il devait y avoir une grande soir�e � l'h�tel du parc Monceau, et il en profiterait pour annoncer publiquement le mariage. Maxime trouva tout cela tr�s bien. Il �tait d�barrass� de Ren�e, il ne voyait plus d'obstacle, il se livrait � son p�re comme il s'�tait livr� � sa belle-m�re.</p><p>- Eh bien, c'est entendu, dit-il. Seulement n'en parle pas � Ren�e. Ses amies me plaisanteraient, me taquineraient, et j'aime mieux qu'elles sachent la chose en m�me temps que tout le monde.</p><p>Saccard lui promit le silence. Puis, comme ils arrivaient vers le haut du boulevard Malesherbes, il lui donna de nouveau une foule d'excellents conseils. Il lui apprenait comment il devait s'y prendre pour faire un paradis de son m�nage.</p><p>- Surtout, ne romps jamais avec ta femme. C'est une b�tise. Une femme avec laquelle on n'a plus de rapports vous co�te les yeux de la t�te... D'abord, il faut payer quelque fille, n'est-ce pas? Puis, la d�pense est bien plus grande � la maison: c'est la toilette, ce sont les plaisirs particuliers de madame, les bonnes amies, tout le diable et son train.</p><p>Il �tait dans une heure de vertu extraordinaire. Le succ�s de son affaire de Charonne lui mettait au coeur des tendresses d'idylle.</p><p>- Moi, continua-t-il, j'�tais n� pour vivre heureux et ignor� au fond de quelque village, avec toute ma famille � mes c�t�s... On ne me conna�t pas, mon petit... J'ai l'air comme �a tr�s en l'air. Eh bien, pas du tout, j'adorerais rester pr�s de ma femme, je l�cherais volontiers mes affaires pour une rente modeste qui me permettrait de me retirer � Plassans... Tu vas �tre riche, fais- toi avec Louise un int�rieur o� vous vivrez comme deux tourtereaux. C'est si bon! J'irai vous voir. �a me fera du bien.</p><p>Il finissait par avoir des larmes dans la voix. Cependant, ils �taient arriv�s devant la grille de l'h�tel, et ils causaient, sur le bord du trottoir. Sur ces hauteurs de Paris, une bise soufflait. Pas un bruit ne montait dans la nuit p�le d'une blancheur de gel�e; Maxime, surpris des attendrissements de son p�re, avait depuis un instant une question sur les l�vres.</p><p>- Mais toi, dit-il enfin, il me semble...</p><p>- Quoi?</p><p>- Avec ta femme!</p><p>Saccard haussa les �paules.</p><p>- Eh! parfaitement. J'�tais un imb�cile. C'est pourquoi je te parle en toute exp�rience... Mais nous nous sommes remis ensemble, oh! tout � fait. Il y a bient�t six semaines. Je vais la retrouver le soir, quand je ne rentre pas trop tard. Aujourd'hui, la pauvre bichette se passera de moi; j'ai � travailler jusqu'au jour. C'est qu'elle est joliment faite!...</p><p>Comme Maxime lui tendait la main, il la retint, et ajouta, � voix plus basse, d'un ton de confidence:</p><p>- Tu sais, la taille de Blanche Muller, eh bien, c'est �a, mais dix fois plus souple. Et les hanches donc! elles sont d'un dessin, d'une d�licatesse...</p><p>Et il conclut en disant au jeune homme, qui s'en allait:</p><p>- Tu es comme moi, tu as du coeur, ta femme sera heureuse... Au revoir, mon petit!</p><p>Quand Maxime fut enfin d�barrass� de son p�re, il fit rapidement le tour du parc. Ce qu'il venait d'entendre le surprenait si fort, qu'il �prouvait l'irr�sistible besoin de voir Ren�e. Il voulait lui demander pardon de sa brutalit�, savoir pourquoi elle lui avait menti en lui nommant M. de Saffr�, conna�tre l'histoire des tendresses de son mari. Mais tout cela confus�ment, avec le seul d�sir net de fumer chez elle un cigare et de renouer leur camaraderie. Si elle �tait bien dispos�e, il comptait m�me lui annoncer son mariage, pour lui faire entendre que leurs amours devaient rester mortes et enterr�es. Quand il eut ouvert la petite porte, dont il avait heureusement gard� la clef, il finit par se dire que sa visite, apr�s la confidence de son p�re, �tait n�cessaire et tout � fait convenable.</p><p>Dans la serre, il siffla comme la veille; mais il n'attendit pas. Ren�e vint lui ouvrir la porte-fen�tre du petit salon, et monta devant lui sans parler. Elle rentrait � peine d'un bal de l'H�tel de Ville. Elle �tait encore v�tue d'une robe blanche de tulle bouillonn�, sem�e de noeuds de satin; les basques du corsage de satin se trouvaient encadr�es d'une large dentelle de jais blanc, que la lumi�re des cand�labres moirait de bleu et de rose. Quand Maxime la regarda, en haut, il fut touch� de sa p�leur, de l'�motion profonde qui lui coupait la voix. Elle ne devait pas l'attendre, elle �tait toute frissonnante de le voir arriver comme � l'ordinaire, tranquillement, de son air c�lin. C�leste revint de la garde-robe, o� elle �tait all�e chercher une chemise de nuit, et les amants continuaient � garder le silence, attendant que cette fille ne f�t plus l�. Ils ne se g�naient pas d'habitude devant elle; mais des pudeurs leur venaient pour les choses qu'ils se sentaient sur les l�vres. Ren�e voulut que C�leste la d�shabill�t dans la chambre � coucher o� il y avait un grand feu. La chambri�re �tait les �pingles, enlevait les chiffons un � un, sans se presser. Et Maxime, ennuy�, prit machinalement la chemise, qui se trouvait sur une chaise, et la fit chauffer devant la flamme, pench�, les bras �largis. C'�tait lui qui, aux jours heureux, rendait ce petit service � Ren�e. Elle eut un attendrissement, � le voir pr�senter d�licatement la chemise au feu. Puis, comme C�leste n'en finissait pas :</p><p>- Tu t'es bien amus�e � ce bal? demanda-t-il.</p><p>- Oh! non, tu sais, toujours la m�me chose, r�pondit-elle. Beaucoup trop de monde, une v�ritable cohue.</p><p>Il retourna la chemise qui se trouvait chaude d'un c�t�.</p><p>- Quelle toilette avait Adeline?</p><p>- Une robe mauve, assez mal comprise... Elle est petite, et elle a la rage des volants.</p><p>Ils parl�rent des autres femmes. Maintenant Maxime se br�lait les doigts avec la chemise.</p><p>- Mais tu vas la roussir, dit Ren�e dont la voix avait des caresses maternelles.</p><p>C�leste prit la chemise des mains du jeune homme. Il se leva, alla regarder le grand lit gris et rose, s'arr�ta � un des bouquets broch�s de la tenture pour tourner la t�te, pour ne pas voir les seins nus de Ren�e. C'�tait instinctif. Il ne se croyait plus son amant, il n'avait plus le droit de voir. Puis il tira un cigare de sa poche et l'alluma. Ren�e lui avait permis de fumer chez elle. Enfin C�leste se retira, laissant la jeune femme au coin du feu, toute blanche dans son v�tement de nuit.</p><p>Maxime marcha encore quelques instants, silencieux, regardant du coin de l'oeil Ren�e, qu'un frisson semblait reprendre. Et, se plantant devant la chemin�e, le cigare aux dents, il demanda d'une voix brusque :</p><p>- Pourquoi ne m'as-tu pas dit que c'�tait mon p�re qui se trouvait avec toi, hier soir?</p><p>Elle leva la t�te, les yeux tout grands, avec un regard de supr�me angoisse, puis un flot de sang lui empourpra la face, et, an�antie de honte, elle se cacha dans ses mains, elle balbutia:</p><p>- Tu sais cela? tu sais cela?...</p><p>Elle se reprit, elle essaya de mentir.</p><p>- Ce n'est pas vrai... qui te l'a dit?</p><p>Maxime haussa les �paules.</p><p>- Pardieu, mon p�re lui-m�me, qui te trouve joliment faite et qui m'a parl� de tes hanches.</p><p>Il avait laiss� percer un l�ger d�pit. Mais il se remit � marcher, continuant d'une voix grondeuse et amicale, entre deux bouff�es de cigare:</p><p>- Vraiment, je ne te comprends pas. Tu es une singuli�re femme. Hier, c'est ta faute, si j'ai �t� grossier. Tu m'aurais dit que c'�tait mon p�re, je m'en serais all� tranquillement, tu comprends? Moi, je n'ai pas le droit... Mais tu vas me nommer M. de Saffr�!</p><p>Elle sanglotait, les mains sur son visage. Il s'approcha, s'agenouilla devant elle, lui �carta les mains de force.</p><p>- Voyons, dis-moi pourquoi tu m'as nomm� M. de Saffr�.</p><p>Alors, d�tournant encore la t�te, elle r�pondit au milieu de ses larmes, � voix basse:</p><p>- Je croyais que tu me quitterais, si tu savais que ton p�re...</p><p>Il se releva, reprit son cigare qu'il avait pos� sur un coin de la chemin�e, et se contenta de murmurer:</p><p>- Tu es bien dr�le, va!...</p><p>Elle ne pleurait plus. Les flammes de la chemin�e et le feu de ses joues s�chaient ses larmes. L'�tonnement de voir Maxime si calme devant une r�v�lation qu'elle croyait devoir l'�craser lui faisait oublier sa honte. Elle le regardait marcher, elle l'�coutait parler comme dans un r�ve. Il lui r�p�tait, sans quitter son cigare, qu'elle n'�tait pas raisonnable, qu'il �tait tout naturel qu'elle e�t des rapports avec son mari, mais qu'il ne pouvait vraiment songer � s'en f�cher. Mais aller avouer un amant quand ce n'�tait pas vrai. Et il revenait toujours � cela, � cette chose qu'il ne pouvait comprendre, et qui lui semblait r�ellement monstrueuse, parla des � imaginations folles � des femmes.</p><p>- Tu es une f�l�e, ma ch�re, il faut soigner �a.</p><p>Il finit par demander curieusement:</p><p>- Mais pourquoi M. de Saffr� plut�t qu'un autre?</p><p>- Il me fait la cour, dit Ren�e.</p><p>Maxime retint une impertinence; il allait dire qu'elle s'�tait sans doute crue plus vieille d'un mois en avouant M. de Saffr� pour amant. Il n'eut que le sourire mauvais de cette m�chancet�, et, jetant son cigare dans le feu, il vint s'asseoir de l'autre c�t� de la chemin�e. L�, il parla raison, il donna � entendre � Ren�e qu'ils devaient rester bons camarades. Les regards fixes de la jeune femme l'embarrassaient un peu, pourtant; il n'osa pas lui annoncer son mariage. Elle le contemplait longuement, les yeux encore gonfl�s par les larmes. Elle le trouvait pauvre, �troit, mis�rable, et elle l'aimait toujours, de cette tendresse qu'elle avait pour ses dentelles. Il �tait joli sous la lumi�re du cand�labre, plac� au bord de la chemin�e, � c�t� de lui. Comme il renversait la t�te, la lueur des bougies lui dorait les cheveux, lui glissait sur la face, dans le duvet l�ger des joues, avec des blondeurs charmantes.</p><p>- Il faut pourtant que je m'en aille, dit-il � plusieurs reprises.</p><p>Il �tait bien d�cid� � ne pas rester. Ren�e ne l'aurait pas voulu d'ailleurs. Tous deux le pensaient, le disaient; ils n'�taient plus que deux amis. Et, quand Maxime eut enfin serr� la main de la jeune femme et qu'il fut sur le point de quitter la chambre, elle le retint encore un instant, en lui parlant de son p�re. Elle en faisait un grand �loge.</p><p>- Vois-tu, j'avais trop de remords. Je pr�f�re que �a soit arriv�... Tu ne connais pas ton p�re; j'ai �t� �tonn�e de le trouver si bon, si d�sint�ress�. Le pauvre homme a de si gros soucis en ce moment.</p><p>Maxime regardait la pointe de ses bottines, sans r�pondre, d'un air g�n�. Elle insistait.</p><p>- Tant qu'il ne venait pas dans cette chambre, �a m'�tait �gal. Mais apr�s... Quand je le voyais ici, affectueux, m'apportant un argent qu'il avait d� ramasser dans tous les coins de Paris, se ruinant pour moi sans une plainte, j'en devenais malade... Si tu savais avec quel soin il a veill� � mes int�r�ts!</p><p>Le jeune homme revint doucement � la chemin�e, contre laquelle il s'adossa. Il restait embarrass�, la t�te basse, avec un sourire qui montait peu � peu de ses l�vres.</p><p>- Oui, murmura-t-il, mon p�re est tr�s fort pour veiller aux int�r�ts des gens.</p><p>Le son de sa voix �tonna Ren�e. Elle le regarda, et lui, comme pour se d�fendre:</p><p>- Oh! je ne sais rien... Je dis seulement que mon p�re est un habile homme.</p><p>- Tu aurais tort d'en mal parler, reprit-elle. Tu dois le juger un peu en l'air... Si je te faisais conna�tre tous ses embarras, si je te r�p�tais ce qu'il me confiait encore ce soir, tu verrais comme on se trompe, quand on croit qu'il tient � l'argent...</p><p>Maxime ne put retenir un haussement d'�paules. Il interrompit sa belle-m�re, d'un rire d'ironie.</p><p>- Va, je le connais, je le connais beaucoup... Elle a d� te dire de bien jolies choses. Conte-moi donc �a.</p><p>Ce ton railleur la blessait. Alors elle rench�rit encore sur ses �loges, elle trouva son mari tout � fait grand, elle parla de l'affaire de Charonne, de ce tripotage o� elle n'avait rien compris, comme d'une catastrophe dans laquelle s'�taient r�v�l�es � elle l'intelligence et la bont� de Saccard. Elle ajouta qu'elle signerait l'acte de cession le lendemain, et que, si c'�tait r�ellement l� un d�sastre, elle acceptait ce d�sastre en punition de ses fautes. Maxime la laissait aller, ricanant, la regardant en dessous; puis il dit � demi-voix:</p><p>- C'est �a, c'est bien �a..</p><p>Et, plus haut, mettant la main sur l'�paule de Ren�e:</p><p>- Ma ch�re, je te remercie, mais je savais l'histoire... C'est toi qui es d'une bonne p�te!</p><p>Il fit de nouveau mine de s'en aller. Il �prouvait une d�mangeaison furieuse de tout conter. Elle l'avait exasp�r�, avec ses �loges sur son mari, et il oubliait qu'il s'�tait promis de ne pas parler, pour s'�viter tout d�sagr�ment.</p><p>- Quoi! que veux-tu dire? demanda-t-elle.</p><p>- Eh! pardieu! que mon p�re te met dedans de la plus jolie fa�on du monde... Tu me fais de la peine, vrai; tu es trop godiche!</p><p>Et il lui conta ce qu'il avait entendu chez Laure, l�chement, sournoisement, go�tant une secr�te joie � descendre dans ces infamies. Il lui semblait qu'il se vengeait d'une injure vague qu'on venait de lui faire. Son temp�rament de fille s'attardait b�atement � cette d�nonciation, � ce bavardage cruel, surpris derri�re une porte. Il n'�pargna rien � Ren�e, ni l'argent que son mari lui avait pr�t� � usure, ni celui qu'il comptait lui voler, � l'aide d'histoires ridicules, bonnes � endormir les enfants. La jeune femme l'�coutait, tr�s p�le, les l�vres serr�es. Debout devant la chemin�e, elle baissait un peu la t�te, elle regardait le feu. Sa toilette de nuit, cette chemise que Maxime avait fait chauffer, s'�cartait, laissait voir des blancheurs immobiles de statue.</p><p>- Je te dis tout cela, conclut le jeune homme, pour que tu n'aies pas l'air d'une sotte... Mais tu aurais tort d'en vouloir � mon p�re. Il n'est pas m�chant. Il a ses d�fauts comme tout le monde... A demain, n'est-ce pas?</p><p>Il s'avan�ait toujours vers la porte. Ren�e l'arr�ta d'un geste brusque.</p><p>- Reste! cria-t-elle imp�rieusement.</p><p>Et le prenant, l'attirant � elle, l'asseyant presque sur ses genoux, devant le feu, elle le baisa sur les l�vres, en disant:</p><p>- Ah! bien, ce serait trop b�te de nous g�ner, maintenant... Tu ne sais donc pas que, depuis hier, depuis que tu as voulu rompre, je n'ai plus la t�te � moi. Je suis comme une imb�cile. Ce soir, au bal, j'avais un brouillard devant les yeux. C'est qu'� pr�sent, j'ai besoin de toi pour vivre. Quand tu t'en iras, je serai vid�e... Ne ris pas, je te dis ce que je sens.</p><p>Elle le regardait avec une tendresse infinie, comme si elle ne l'e�t pas vu depuis longtemps.</p><p>- Tu as trouv� le mot, j'�tais godiche, ton p�re m'aurait fait voir aujourd'hui des �toiles en plein midi. Est-ce que je savais! Pendant qu'il me contait son histoire, je n'entendais qu'un grand bourdonnement, et j'�tais tellement an�antie qu'il m'aurait fait mettre � genoux, s'il avait voulu, pour signer ses paperasses. Et je m'imaginais que j'avais des remords!... Vrai, j'�tais b�te � ce point !...</p><p>Elle �clata de rire, des lueurs de folie luisaient dans ses yeux. Elle continua, en serrant plus �troitement son amant.</p><p>- Est-ce que nous faisons le mal, nous autres! Nous nous aimons, nous nous amusons comme il nous pla�t. Tout le monde en est l�, n'est-ce pas?... Vois, ton p�re ne se g�ne gu�re. Il aime l'argent et il en prend o� il en trouve. Il a raison, �a me met � l'aise... D'abord, je ne signerai rien, et puis tu reviendras tous les soirs. J'avais peur que tu ne veuilles plus, tu sais, pour ce que je t'ai dit... Mais puisque �a ne te fait rien... D'ailleurs, je lui fermerai ma porte, tu comprends, maintenant.</p><p>Elle se leva, elle alluma la veilleuse. Maxime h�sitait, d�sesp�r�. Il voyait la sottise qu'il avait commise, il se reprochait durement d'avoir trop caus�. Comment annoncer son mariage maintenant! C'�tait sa faute, la rupture �tait faite, il n'avait pas besoin de remonter dans cette chambre, ni surtout d'aller prouver � la jeune femme que son mari la dupait. Et il ne savait plus � quel sentiment il venait d'ob�ir, ce qui redoublait sa col�re contre lui-m�me. Mais s'il eut la pens�e, un instant, d'�tre brutal une seconde fois, de s'en aller, la vue de Ren�e qui laissait tomber ses pantoufles, lui donna une l�chet� invincible. Il eut peur, il resta.</p><p>Le lendemain, quand Saccard vint chez sa femme pour lui faire signer l'acte de cession, elle lui r�pondit tranquillement qu'elle n'en ferait rien, qu'elle avait r�fl�chi. D'ailleurs, elle ne se permit pas m�me une allusion; elle s'�tait jur� d'�tre discr�te, ne voulant pas se cr�er des ennuis, d�sirant go�ter en paix le renouveau de ses amours. L'affaire de Charonne s'arrangerait comme elle pourrait; son refus de signer n'�tait qu'une vengeance; elle se moquait bien du reste. Saccard fut sur le point de s'emporter. Tout son r�ve croulait. Ses autres affaires allaient de mal en pis. Il se trouvait � bout de ressources, se soutenant par un miracle d'�quilibre; le matin m�me, il n'avait pu payer la note de son boulanger. Cela ne l'emp�chait pas de pr�parer une f�te splendide pour le jeudi de la mi-car�me. Il �prouva, devant le refus de Ren�e, cette col�re blanche d'un homme vigoureux arr�t� dans son oeuvre par le caprice d'un enfant. Avec l'acte de cession en poche, il comptait bien battre monnaie, en attendant l'indemnit�. Puis, quand il se fut un peu calm� et qu'il eut l'intelligence nette, il s'�tonna du brusque revirement de sa femme � coup s�r, elle avait d� �tre conseill�e. Il flaira un amant. Ce fut un pressentiment si net qu'il courut chez sa soeur pour l'interroger, lui demander si elle ne savait rien de la vie cach�e de Ren�e. Sidonie se montra tr�s aigre. Elle ne pardonnait pas � sa belle-soeur l'affront qu'elle lui avait fait en refusant de voir M. de Saffr�. Aussi, quand elle comprit, aux questions de son fr�re, que celui-ci accusait sa femme d'avoir un amant, s'�cria-t-elle qu'elle en �tait certaine. Et elle s'offrit d'elle-m�me pour espionner � les tourtereaux � Cette pimb�che verrait comme cela de quel bois elle se chauffait. Saccard, d'habitude, ne cherchait pas les v�rit�s d�sagr�ables; son int�r�t seul le for�ait � ouvrir des yeux qu'il tenait sagement ferm�s. Il accepta l'offre de sa soeur.</p><p>- Va, sois tranquille, je saurai tout, lui dit-elle d'une voix pleine de compassion... Ah! mon pauvre fr�re, cc n'est pas Ang�le qui t'aurait jamais trahi! Un mari si bon, si g�n�reux! Ces poup�es parisiennes n'ont pas de coeur... Et moi qui ne cesse de lui donner de bons conseils!</p></section><section><title><p>PARTIE VI</p></title><p>-----</p><p>Il y avait bal travesti, chez les Saccard, le jeudi de la mi-car�me. Mais la grande curiosit� �tait le po�me des Amours du beau Narcisse et de la nymphe Echo, en trois tableaux, que ces dames devaient repr�senter. L'auteur de ce po�me, M. Hupel de la Noue, voyageait depuis plus d'un mois, de sa pr�fecture � l'h�tel du parc Monceau, afin de surveiller les r�p�titions et de donner son avis sur les costumes. Il avait d'abord song� � �crire son oeuvre en vers; puis il s'�tait d�cid� pour des tableaux vivants; c'�tait plus noble, disait-il, plus pr�s du beau antique.</p><p>Ces dames n'en dormaient plus. Certaines d'entre elles changeaient jusqu'� trois fois de costume. Il y eut des conf�rences interminables que le pr�fet pr�sidait. On discuta longuement d'abord le personnage de Narcisse. Serait-ce une femme ou un homme qui le repr�senterait? Enfin, sur les instances de Ren�e, il fut d�cid� que l'on confierait le r�le � Maxime; mais il serait le seul homme, et encore Mme de Lauwerens disait-elle qu'elle ne consentirait jamais � cela, si � le petit Maxime ne ressemblait pas � une vraie fille �. Ren�e devait �tre la nymphe Echo. La question des costumes fut beaucoup plus laborieuse. Maxime donna un bon coup de main au pr�fet, qui se trouvait sur les dents, au milieu de neuf femmes, dont l'imagination folle mena�ait de compromettre gravement la puret� des lignes de son oeuvre. S'il les avait �cout�es, son Olympe aurait port� de la poudre. Mme d'Espanet voulait absolument avoir une robe � tra�ne pour cacher ses pieds un peu forts, tandis que Mme Haffner r�vait de s'habiller avec une peau de b�te. M. Hupel de la Noue fut �nergique; il se f�cha m�me une fois, il �tait convaincu, il disait que, s'il avait renonc� aux vers, c'�tait pour �crire son po�me � avec des �toffes savamment combin�es et des attitudes choisies parmi les plus belles �.</p><p>- L'ensemble, mesdames, r�p�tait-il � chaque nouvelle exigence, vous oubliez l'ensemble... Je ne puis cependant pas sacrifier l'oeuvre enti�re aux volants que vous me demandez.</p><p>Les conciliabules se tenaient dans le salon bouton d'or. On y passa des apr�s- midi entiers � arr�ter la forme d'une jupe. Worms fut convoqu� plusieurs fois. Enfin tout fut r�gl�, les costumes arr�t�s, les poses apprises, et M. Hupel de la Noue se d�clara satisfait. L'�lection de M. de Mareuil lui avait donn� moins de mal.</p><p>Les Amours du beau Narcisse et de la nymphe Echo devaient commencer � onze heures. D�s dix heures et demie, le grand salon se trouvait plein, et, comme il y avait bal ensuite, les femmes �taient l�, costum�es, assises sur des fauteuils rang�s en demi-cercle devant le th��tre improvis�, une estrade que cachaient deux larges rideaux de velours rouge � franges d'or, glissant sur des tringles. Les hommes, derri�re, se tenaient debout, allaient et venaient. Les tapissiers avaient donn� � dix heures les derniers coups de marteau. L'estrade s'�levait au fond du salon, tenant tout un bout de cette longue galerie. On montait sur le th��tre par le fumoir, converti en foyer pour les artistes. En outre, au premier �tage, ces dames avaient � leur disposition plusieurs pi�ces, o� une arm�e de femmes de chambre pr�paraient les toilettes des diff�rents tableaux.</p><p>Il �tait onze heures et demie; et les rideaux ne s'ouvraient pas. Un grand murmure emplissait le salon. Les rang�es de fauteuils offraient la plus �tonnante cohue de marquises, de ch�telaines, de laiti�res, d'Espagnoles, de berg�res, de sultanes; tandis que la masse compacte des habits noirs mettait une grande tache sombre, � c�t� de cette moire d'�toffes claires et d'�paules nues, toutes braisillantes des �tincelles vives des bijoux. Les femmes �taient seules travesties. Il faisait d�j� chaud. Les trois lustres allumaient le ruissellement d'or du salon.</p><p>On vit enfin M. Hupel de la Noue sortir par une ouverture m�nag�e � gauche de l'estrade. Depuis huit heures du soir, il aidait ces dames. Son habit avait, sur la manche gauche, trois doigts marqu�s en blanc, une petite main de femme qui s'�tait pos�e l�, apr�s s'�tre oubli�e dans une bo�te de poudre de riz. Mais le pr�fet songeait bien aux mis�res de sa toilette! Il avait les yeux �normes, la face bouffie et un peu p�le. Il parut ne voir personne. Et, s'avan�ant vers Saccard, qu'il reconnut au milieu d'un groupe d'hommes graves, il lui dit � demi-voix:</p><p>- Sacrebleu! votre femme a perdu sa ceinture de feuillage... Nous voil� propres!</p><p>Il jurait, il aurait battu les gens. Puis, sans attendre de r�ponse, sans rien regarder, il tourna le dos, plongea sous les draperies, disparut. Les dames sourirent de la singuli�re apparition de ce monsieur.</p><p>Le groupe au milieu duquel se trouvait Saccard s'�tait form� derri�re les derniers fauteuils. On avait m�me tir� un fauteuil hors du rang, pour le baron Gouraud, dont les jambes enflaient depuis quelque temps. Il y avait l� M. Toutin-Laroche, que l'empereur venait d'appeler au S�nat; M. de Mareuil, dont la Chambre avait bien voulu valider la deuxi�me �lection; M. Michelin, d�cor� de la veille; et, un peu en arri�re, les Mignon et Charrier, dont l'un avait un gros diamant � sa cravate, tandis que l'autre en montrait un plus gros encore � son doigt. Ces messieurs causaient. Saccard les quitta un instant pour aller �changer une parole � voix basse avec sa soeur, qui venait d'entrer et de s'asseoir entre Louise de Mareuil et Mme Michelin. Mme Sidonie �tait en magicienne; Louise portait cr�nement un costume de page, qui lui donnait tout � fait l'air d'un gamin: la petite Michelin, en alm�e, souriait amoureusement, dans ses voiles brod�s de fils d'or.</p><p>- Sais-tu quelque chose? demanda doucement Saccard � sa soeur.</p><p>- Non, rien encore, r�pondit-elle. Mais le galant doit �tre ici... Je les pincerai ce soir, sois tranquille.</p><p>- Pr�viens-moi tout de suite, n'est-ce pas? Et Saccard, se tournant � droite et � gauche, complimenta Louise et Mme Michelin. Il compara l'une � une houri de Mahomet, l'autre � un mignon d'Henri III. Son accent proven�al semblait faire chanter de ravissement toute sa personne gr�le et stridente. Quand il revint au groupe des hommes graves, M. de Mareuil le prit � l'�cart et lui parla du mariage de leurs enfants. Rien n'�tait chang�, c'�tait toujours le dimanche suivant qu'on devait signer le contrat.</p><p>- Parfaitement, dit Saccard. Je compte m�me annoncer ce soir le mariage � nos amis, si vous n'y voyez aucun inconv�nient... J'attends pour cela mon fr�re le ministre, qui m'a promis de venir.</p><p>Le nouveau d�put� fut ravi. Cependant M. Toutin-Laroche �levait la voix, comme en proie � une vive indignation.</p><p>- Oui, messieurs, disait-il � M. Michelin et aux deux entrepreneurs, qui se rapprochaient, j'avais eu la bonhomie de laisser m�ler mon nom � une telle affaire.</p><p>Et, comme Saccard et Mareuil les rejoignaient:</p><p>- Je racontais � ces messieurs la d�plorable aventure de la Soci�t� g�n�rale des ports du Maroc, vous savez, Saccard?</p><p>Celui-ci ne broncha pas. La soci�t� en question venait de crouler avec un effroyable scandale. Des actionnaires trop curieux avaient voulu savoir o� en �tait l'�tablissement des fameuses stations commerciales sur le littoral de la M�diterran�e, et une enqu�te judiciaire avait d�montr� que les ports du Maroc n'existaient que sur les plans des ing�nieurs, de forts beaux plans, pendus aux murs des bureaux de la Soci�t�. Depuis ce moment, M. Toutin-Laroche criait plus fort que les actionnaires, s'indignant, voulant qu'on lui rend�t son nom pur de toute tache. Et il fit tant de bruit que le gouvernement, pour calmer et r�habiliter devant l'opinion cet homme utile, se d�cida � l'envoyer au S�nat. Ce fut ainsi qu'il p�cha le si�ge tant ambitionn�, dans une affaire qui avait failli le conduire en police correctionnelle.</p><p>- Vous �tes bien bon de vous occuper de cela, dit Saccard. Vous pouvez montrer votre grande oeuvre, le Cr�dit viticole, cette maison qui est sortie victorieuse de toutes les crises.</p><p>- Oui, murmura Mareuil, cela r�pond � tout.</p><p>Le Cr�dit viticole, en effet, venait de sortir de gros embarras soigneusement cach�s. Un ministre tr�s tendre pour cette institution financi�re, qui tenait la Ville de Paris � la gorge, avait invent� un coup de hausse dont M. Toutin- Laroche s'�tait merveilleusement servi. Rien ne le chatouillait davantage que les �loges donn�s � la prosp�rit� du Cr�dit viticole. Il les provoquait d'ordinaire. Il remercia M. de Mareuil d'un regard, et, se penchant vers le baron Gouraud, sur le fauteuil duquel il s'appuyait famili�rement, il lui demanda:</p><p>- Vous �tes bien? vous n'avez pas trop chaud?</p><p>Le baron eut un l�ger grognement.</p><p>- Il baisse, il baisse tous les jours, ajouta M. Toutin-Laroche � demi-voix, en se tournant vers ces messieurs.</p><p>M. Michelin souriait, fermait de temps � autre les paupi�res, d'un mouvement doux, pour voir son ruban rouge. Les Mignon et Charrier, plant�s carr�ment sur leurs grands pieds, semblaient beaucoup plus � l'aise dans leur habit depuis qu'ils portaient des brillants. Cependant il �tait pr�s de minuit, l'assembl�e s'impatientait; elle ne se permettait pas de murmurer, mais les �ventails battaient plus nerveusement, et le bruit des conversations grandissait.</p><p>Enfin, M. Hupel de la Noue reparut. Il avait pass� une �paule par l'�troite ouverture lorsqu'il aper�ut Mme d'Espanet qui montait enfin sur l'estrade; ces dames, d�j� en place pour le premier tableau, n'attendaient plus qu'elle. Le pr�fet se tourna, montrant son dos aux spectateurs, et l'on put le voir causant avec la marquise, que les rideaux cachaient. Il �touffa sa voix, disant, avec des saluts lanc�s du bout des doigts:</p><p>- Mes compliments, marquise. Votre costume est d�licieux.</p><p>- J'en ai un bien plus joli dessous! r�pliqua cavali�rement la jeune femme, qui lui �clata de rire au nez, tant elle le trouvait dr�le, enfoui de la sorte dans les draperies.</p><p>L'audace de cette plaisanterie �tonna un instant le galant M. Hupel de la Noue; mais il se remit, et, go�tant de plus en plus le mot, � mesure qu'il l'approfondissait.</p><p>- Ah, charmant! charmant! murmura-t-il d'un air ravi.</p><p>Il laissa retomber le coin du rideau, il vint se joindre au groupe des hommes graves, voulant jouir de son oeuvre. Ce n'�tait plus l'homme effar� courant apr�s la ceinture de feuillage de la nymphe Echo. Il �tait radieux, soufflant, s'essuyant le front.</p><p>Il avait toujours la petite main blanche sur la manche de son habit ; et, de plus, le gant de sa main droite �tait tach� de rouge au bout du pouce; sans doute il avait tremp� ce doigt dans le pot de fard d'une de ces dames. Il souriait, il s'�ventait, il balbutiait:</p><p>- Elle est adorable, ravissante, stup�fiante.</p><p>- Qui donc? demanda Saccard.</p><p>- La marquise. Imaginez-vous qu'elle vient de me dire...</p><p>Et il raconta le mot. On le trouva tout � fait r�ussi. Ces messieurs se le r�p�t�rent. Le digne M. Haffner, qui s'�tait approch�, ne put lui-m�me s'emp�cher d'applaudir. Cependant, un piano, que peu de personnes avaient vu, se mit � jouer une valse. Il se fit alors un grand silence. La valse avait des enrouements capricieux, interminables ; et toujours une phrase tr�s douce montait le clavier, se perdait dans un trille de rossignol; puis des voix sourdes reprenaient, plus lentement. C'�tait tr�s voluptueux. Les dames, la t�te un peu inclin�e, souriaient. Le piano avait, au contraire, fait tomber brusquement la gaiet� de M. Hupel de la Noue.</p><p>Il regardait les rideaux de velours rouge d'un air anxieux, il se disait qu'il aurait d� placer lui-m�me Mme d'Espanet comme il avait plac� les autres. Les rideaux s'ouvrirent doucement, le piano reprit en sourdine la valse sensuelle. Un murmure courut dans le salon. Les dames se penchaient, les hommes allongeaient la t�te, tandis que l'admiration se traduisait �� et l� par une parole dite trop haut, un soupir inconscient, un rire �touff�. Cela dura cinq grandes minutes, sous le flamboiement des trois lustres.</p><p>M. Hupel de la Noue, rassur�, souriait b�atement � son po�me. Il ne put r�sister � la tentation de r�p�ter aux personnes qui l'entouraient ce qu'il disait depuis un mois.</p><p>- J'avais song� � faire �a en vers... Mais, n'est-ce pas? c'est plus noble de lignes.</p><p>Puis, pendant que la valse allait et venait dans un bercement sans fin, il donna des explications. Les Mignon et Charrier s'�taient approch�s et l'�coutaient attentivement.</p><p>- Vous connaissez le sujet, n'est-ce pas? Le beau Narcisse, fils du fleuve C�phise et de la nymphe Liriope, m�prise l'amour de la nymphe Echo... Echo �tait de la suite de Junon, qu'elle amusait par ses discours pendant que Jupiter courait le monde... Echo, fille de l'Air et de la Terre, comme vous savez...</p><p>Et il se p�mait devant la po�sie de la Fable. Puis, d'un ton plus intime:</p><p>- J'ai cru pouvoir donner carri�re � mon imagination... La nymphe Echo conduit le beau Narcisse chez V�nus, dans une grotte marine, pour que la d�esse l'enflamme de ses feux. Mais la d�esse reste impuissante. Le jeune homme t�moigne par son attitude qu'il n'est pas touch�.</p><p>L'explication n'�tait pas inutile, car peu de spectateurs, dans le salon, comprenaient le sens exact des groupes. Quand le pr�fet eut nomm� ses personnages � demi-voix, on admira davantage. Les Mignon et Charrier continuaient � ouvrir des yeux �normes. Ils n'avaient pas compris.</p><p>Sur l'estrade, entre les rideaux de velours rouge, une grotte se creusait. Le d�cor �tait fait d'une soie tendue � grands plis cass�s, imitant des anfractuosit�s de rocher, et sur laquelle �taient peints des coquillages, des poissons, de grandes herbes marines. Le plancher, accident�, montant en forme de tertre, se trouvait recouvert de la m�me soie, o� le d�corateur avait repr�sent� un sable fin constell� de perles et de paillettes d'argent. C'�tait un r�duit de d�esse. L�, sur le sommet du tertre, Mme de Lauwerens, en V�nus, se tenait debout; un peu forte, portant son maillot rose avec la dignit� d'une duchesse de l'Olympe, elle avait compris son personnage en souveraine de l'Amour, avec de grands yeux s�v�res et d�vorants. Derri�re elle, ne montrant que sa t�te malicieuse, ses ailes et son carquois, la petite Mme Daste donnait son sourire au personnage aimable de Cupidon. Puis, d'un c�t� du tertre, les trois Gr�ces, Mmes de Guende, Tessi�re, de Meinbold, tout en mousseline, se souriaient, s'enla�aient, comme dans le groupe de Pradier; tandis que de l'autre c�t�, la marquise d'Espanet et Mme Haffner, envelopp�es du m�me flot de dentelles, les bras � la taille, les cheveux m�l�s, mettaient un coin risqu� dans le tableau, un souvenir de Lesbos, que M. Hupel de la Noue expliquait � voix plus basse, pour les hommes seulement, en disant qu'il avait voulu montrer par l� la puissance de V�nus. En bas du tertre, la comtesse Vanska faisait la Volupt�; elle s'allongeait, tordue par un dernier spasme, les yeux entrouverts et mourants, comme lasse; tr�s brune, elle avait d�nou� sa chevelure noire, et sa tunique stri�e de flammes fauves montrait des bouts de sa peau ardente. La gamme des costumes, du blanc de neige du voile de V�nus au rouge sombre de la tunique de la Volupt�, �tait douce, d'un rose g�n�ral, d'un ton de chair. Et sous le rayon �lectrique, ing�nieusement dirig� sur la sc�ne par une des fen�tres du jardin, la gaze, les dentelles, toutes ces �toffes l�g�res et transparentes se fondaient si bien avec les �paules et les maillots, que ces blancheurs ros�es vivaient, et qu'on ne savait plus si ces dames n'avaient pas pouss� la v�rit� plastique jusqu'� se mettre toutes nues. Ce n'�tait l� que l'apoth�ose; le drame se passait au premier plan. A gauche, Ren�e, la nymphe Echo, tendait les bras vers la grande d�esse, la t�te � demi tourn�e du c�t� de Narcisse, suppliante, comme pour l'inviter � regarder V�nus, dont la vue seule allume de terribles feux; mais Narcisse, � droite, faisait un geste de refus, il se cachait les yeux de sa main et restait d'une froideur de glace. Les costumes de ces deux personnages avaient surtout co�t� une peine infinie � l'imagination de M. Hupel de la Noue. Narcisse, en demi-dieu r�deur de for�ts, portait un costume de chasseur id�al: maillot verd�tre, courte veste collante, rameau de ch�ne dans les cheveux. La robe de la nymphe Echo �tait, � elle seule, toute une all�gorie; elle tenait des grands arbres et des grands monts, des lieux retentissants o� les voix de la Terre et de l'Air se r�pondent; elle �tait rocher par le satin blanc de la jupe, taillis par les feuillages de la ceinture, ciel pur par la nu�e de gaze bleue du corsage. Et les groupes gardaient une immobilit� de statue, la note charnelle de l'Olympe chantait dans l'�blouissement du large rayon, pendant que le piano continuait sa plainte d'amour aigu�, coup�e de profonds soupirs.</p><p>On trouva g�n�ralement que Maxime �tait admirablement fait. Dans son geste de refus, il d�veloppait sa hanche gauche, qu'on remarqua beaucoup. Mais tous les �loges furent pour l'expression de visage de Ren�e. Selon le mot de M. Hupel de la Noue, elle �tait � la douleur du d�sir inassouvi �. Elle avait un sourire aigu qui cherchait � se faire humble, elle qu�tait sa proie avec des supplications de louve affam�e qui ne cache ses dents qu'� demi. Le premier tableau marcha bien, sauf cette folle d'Adeline qui bougeait et qui retenait � grand-peine une irr�sistible envie de rire. Puis, les rideaux se referm�rent, le piano se tut.</p><p>Alors, on applaudit discr�tement, et les conversations reprirent. Un grand souffle d'amour, de d�sir contenu, �tait venu des nudit�s de l'estrade, courait le salon, o� les femmes s'alanguissaient davantage sur leurs si�ges, tandis que les hommes, � l'oreille, se parlaient bas, avec des sourires. C'�tait un chuchotement d'alc�ve, un demi-silence de bonne compagnie, un souhait de volupt� � peine formul� par un fr�missement de l�vres; et, dans les regards muets, se rencontrant au milieu de ce ravissement de bon ton, il y avait la hardiesse brutale d'amours offertes et accept�es d'un coup d'oeil.</p><p>On jugeait sans fin les perfections de ces dames. Leurs costumes prenaient une importance presque aussi grande que leurs �paules. Quand les Mignon et Charrier voulurent questionner M. Hupel de la Noue, ils furent tout surpris de ne plus le voir � c�t� d'eux; il avait d�j� plong� derri�re l'estrade.</p><p>- Je vous racontais donc, ma toute belle, dit Mme Sidonie, en reprenant une conversation interrompue par le premier tableau, que j'avais re�u une lettre de Londres, vous savez? pour l'affaire des trois milliards... La personne que j'ai charg�e de faire des recherches m'�crit qu'elle croit avoir trouv� le re�u du banquier. L'Angleterre aurait pay�... J'en suis malade depuis ce matin.</p><p>Elle �tait en effet plus jaune que de coutume, dans sa robe de magicienne sem�e d'�toiles. Et, comme Mme Michelin ne l'�coutait pas, elle continua � voix plus basse, murmurant que l'Angleterre ne pouvait avoir pay�, et que d�cid�ment elle irait � Londres elle-m�me.</p><p>- Le costume de Narcisse �tait bien joli, n'est-ce pas? demanda Louise � Mme Michelin.</p><p>Celle-ci sourit. Elle regardait le baron Gouraud, qui semblait tout ragaillardi dans son fauteuil. Mme Sidonie, voyant o� allait son regard, se pencha, lui chuchota � l'oreille, pour que l'enfant n'entend�t pas.</p><p>- Est-ce qu'il s'est ex�cut�?</p><p>- Oui, r�pondit la jeune femme, languissante, jouant � ravir son r�le d'alm�e. J'ai choisi la maison de Louveciennes et j'en ai re�u les actes de propri�t� par son homme d'affaires... Mais nous avons rompu, je ne le vois plus.</p><p>Louise avait une finesse d'oreille particuli�re pour saisir ce qu'on voulait lui cacher. Elle regarda le baron Gouraud avec sa hardiesse de page, et dit tranquillement � Mme Michelin:</p><p>- Vous ne trouvez pas qu'il est affreux, le baron?</p><p>Puis elle ajouta en �clatant de rire:</p><p>- Dites! on aurait d� lui confier le r�le de Narcisse. Il serait d�licieux en maillot vert pomme.</p><p>La vue de V�nus, de ce coin voluptueux de l'Olympe, avait en effet, ranim� le vieux s�nateur.</p><p>Il roulait des yeux charm�s, se tournait � demi pour complimenter Saccard. Dans le brouhaha qui emplissait le salon, le groupe des hommes graves continuait � causer affaires, politique. M. Haffner dit qu'il venait d'�tre nomm� pr�sident d'un jury charg� de r�gler des questions d'indemnit�s. Alors la conversation s'engagea sur les travaux de Paris, sur le boulevard du Prince- Eug�ne, dont on commen�ait � causer s�rieusement dans le public. Saccard saisit l'occasion, parla d'une personne qu'il connaissait, d'un propri�taire qu'on allait sans doute exproprier. Et il regardait en face ces messieurs. Le baron hocha doucement la t�te; M. Toutin-Laroche poussa les choses jusqu'� d�clarer que rien n'�tait plus d�sagr�able que d'�tre expropri�.</p><p>M. Michelin approuvait, louchait davantage, en regardant sa d�coration.</p><p>- Les indemnit�s ne sauraient jamais �tre trop fortes, conclut docilement M. de Mareuil, qui voulait �tre agr�able � Saccard.</p><p>Ils s'�taient compris. Mais les Mignon et Charrier mirent en avant leurs propres affaires. Ils comptaient se retirer prochainement, sans doute � Langres, disaient-ils, en gardant un pied-�-terre � Paris. Ils firent sourire ces messieurs, lorsqu'ils racont�rent qu'apr�s avoir achev� la construction de leur magnifique h�tel du boulevard Malesherbes, ils l'avaient trouv� si beau qu'ils n'avaient pu r�sister � l'envie de le vendre. Leurs brillants devaient �tre une consolation qu'ils s'�taient offerte. Saccard riait de mauvaise gr�ce; ses anciens associ�s venaient de r�aliser des b�n�fices �normes dans une affaire o� il avait jou� un r�le de dupe. Et, comme l'entracte s'allongeait, des phrases d'�loges sur la gorge de robe de la nymphe Echo coupaient la conversation des hommes graves.</p><p>Au bout d'une grande demi-heure, M. Hupel reparut. Il marchait en plein succ�s, et le d�sordre des toilette croissait. En regagnant place, il rencontra M. de Mussy. Il lui serra la main en passant; puis il revint sur ses pas pour lui demander:</p><p>- Vous ne connaissez pas le mot de la marquise?</p><p>Et il le lui conta, sans attendre la r�ponse. Il le p�n�trait de plus en plus, il le commentait, il finissait par le trouver exquis de na�vet�. � J'en ai un bien plus joli dessous! � C'�tait un cri du coeur.</p><p>Mais M. de Mussy ne fut pas de cet avis. Il jugea le mot ind�cent. Il venait d'�tre attach� � l'ambassade d'Angleterre, o� le ministre lui avait dit qu'une tenue s�v�re �tait de rigueur. Il refusait de conduire le cotillon, se vieillissait, ne parlait plus de son amour pour Ren�e, qu'il saluait gravement quand il la rencontrait.</p><p>M. Hupel de la Noue rejoignait le groupe form� derri�re le fauteuil du baron, lorsque le piano entama une marche triomphale. De grands placages d'accords, frapp�s d'aplomb sur les touches, ouvraient un chant large, o� par instants, sonnaient des �clats m�talliques. Apr�s chaque phrase, une voix plus haute reprenait, en accentuant le rythme. C'�tait brutal et joyeux.</p><p>- Vous allez voir, murmura M. Hupel de la Noue; j'ai pouss� peut-�tre un peu loin la licence po�tique; mais je crois que l'audace m'a r�ussi... La nymphe Echo, voyant que V�nus est sans puissance sur le beau Narcisse, le conduit chez Plutus, dieu des richesses et des m�taux pr�cieux. Apr�s la tentation de la chair, la tentation de l'or.</p><p>- C'est classique, r�pondit le sec M. Toutin-Laroche, avec un sourire aimable. Vous connaissez votre temps, monsieur le pr�fet.</p><p>Les rideaux s'ouvraient, le piano jouait plus fort. Ce fut un �blouissement. Le rayon �lectrique tombait sur une splendeur flambante, dans laquelle les spectateurs ne virent d'abord qu'un brasier, o� des lingots d'or et des pierres pr�cieuses semblaient se fondre. Une nouvelle grotte se creusait; mais celle-l� n'�tait pas le frais r�duit de V�nus, baign� par le flot mourant sur un sable fin sem� de perles; elle devait se trouver au centre de la terre, dans une couche ardente et profonde, fissure de l'enfer antique, crevasse d'une mine de m�taux en fusion habit�e par Plutus. La soie imitant le roc montrait de larges filons m�talliques, des coul�es qui �taient comme les veines du vieux monde, charriant les richesses incalculables et la vie �ternelle du sol. A terre, par un anachronisme hardi de M. Hupel de la Noue, il y avait un �croulement de pi�ces de vingt francs; des louis �tal�s, des louis entass�s, un pullulement de louis qui montaient.</p><p>Au sommet de ce tas d'or, Mme de Guende, en Plutus, �tait assise, Plutus femme, Plutus montrant sa gorge, dans les grandes lames de sa robe, prise � tous les m�taux. Autour du dieu se groupaient, debout, � demi couch�es, unies en grappes, ou fleurissant � l'�cart, les efflorescences f�eriques de cette grotte, o� les califes des Mille et une Nuits avaient vid� leur tr�sor: Mme. Haffner en Or, avec une jupe roide et resplendissante d'�v�que; Mme d'Espanet en Argent, luisante comme un clair de lune; Mme de Lauwerens, d'un bleu ardent, en Saphir, ayant � son c�t� la petite Mme Daste, une Turquoise souriante, qui bleuissait tendrement; puis s'�grenaient l'Emeraude, Mme de Meinhold, et la Topaze, Mme Teissi�re; et, plus bas, la comtesse Vanska donnait son ardeur sombre au Corail, allong�e, les bras lev�s, charg�s de pendeloques rouges, pareille � un polype monstrueux et adorable, qui montrait des chairs de femme dans des nacres roses et entreb�ill�es de coquillages. Ces dames avaient des colliers, des bracelets, des parures compl�tes, faites chacune de la pierre pr�cieuse que le personnage repr�sentait. On remarqua beaucoup les bijoux originaux de Mmes d'Espanet et Haffner, compos�s uniquement de petites pi�ces d'or et de petites pi�ces d'argent neuves. Puis, au premier plan, le drame restait le m�me: la nymphe Echo tentait le beau Narcisse, qui refusait encore du geste. Et les yeux des spectateurs s'accoutumaient avec ravissement � ce trou b�ant ouvert sur les entrailles enflamm�es du globe, � ce tas d'or sur lequel se vautrait la richesse du monde.</p><p>Ce second tableau eut encore plus de succ�s que le premier. L'id�e en parut particuli�rement ing�nieuse. La hardiesse des pi�ces de vingt francs, ce ruissellement de coffre-fort moderne tomb� dans un coin de la mythologie grecque, enchanta l'imagination des dames et des financiers qui �taient l�. Les mots: � Que de pi�ces! que d'argent! � couraient, avec des sourires, de longs fr�missements d'aise; et s�rement chacune de ces dames, chacun de ces messieurs faisait le r�ve d'avoir tout �a � lui, dans une cave.</p><p>- L'Angleterre a pay�, ce sont vos milliards, murmura malicieusement Louise � l'oreille de Mme Sidonie.</p><p>Et Mme Michelin, la bouche un peu ouverte par un d�sir ravi, �cartait son voile d'alm�e, caressait l'or d'un regard luisant, tandis que le groupe des hommes graves se p�mait. M. Toutin-Laroche, tout �panoui, murmura quelques mots � l'oreille du baron, dont la face se marbrait de taches jaunes. Mais les Mignon et Charrier, moins discrets, dirent avec une na�vet� brutale:</p><p>- Sacrebleu! il y aurait l� de quoi d�molir Paris et le reb�tir.</p><p>Le mot parut profond � Saccard, qui commen�ait � croire que les Mignon et Charrier se moquaient du monde en faisant les imb�ciles. Quand les rideaux se referm�rent, et que le piano termina la marche triomphale par un grand bruit de notes jet�es les unes sur les autres, comme de derni�res pellet�es d'�cus, les applaudissements �clat�rent, plus vifs, plus prolong�s.</p><p>Cependant, au milieu du tableau, le ministre, accompagn� de son secr�taire, M. de Saffr�, avait paru � la porte du salon. Saccard, qui guettait impatiemment son fr�re, voulut se pr�cipiter � sa rencontre. Mais celui-ci, d'un geste, le pria de ne pas bouger. Et il vint doucement jusqu'au groupe des hommes graves. Quand les rideaux se furent referm�s et qu'on l'eut aper�u, un long chuchotement courut le salon, les t�tes se retourn�rent: le ministre balan�ait le succ�s des Amours du beau Narcisse et de la nymphe Echo.</p><p>- Vous �tes un po�te, monsieur le pr�fet, dit-il en souriant � M. Hupel de la Noue. Vous avez publi� autrefois un volume de vers, Les Volubilis, je crois?... Je vois que les soucis de l'administration n'ont pas tari votre imagination.</p><p>Le pr�fet sentit, dans ce compliment, la pointe d'une �pigramme. La pr�sence brusque de son chef le d�contenan�a d'autant plus qu'en s'examinant d'un coup d'oeil pour voir si sa tenue �tait correcte, il aper�ut, sur la manche de son habit, la petite main blanche, qu'il n'osa pas essuyer. Il s'inclina, balbutia.</p><p>- Vraiment, continua le ministre, en s'adressant a M. Toutin-Laroche, au baron Gouraud, aux personnages qui se trouvaient l�, tout cet or �tait un merveilleux spectacle... Nous ferions de grandes choses, si M. Hupel de la Noue battait monnaie pour nous.</p><p>C'�tait, en langue minist�rielle, le m�me mot que celui des Mignon et Charrier. Alors M. Toutin-Laroche et les autres firent leur cour, jou�rent sur la derni�re phrase du ministre: l'Empire avait d�j� fait des merveilles; ce n'�tait pas l'or qui manquait, gr�ce � la haute exp�rience du pouvoir; jamais la France n'avait eu une situation aussi belle devant l'Europe; et ces messieurs finirent par devenir si plats que le ministre changea lui-m�me la conversation. Il les �coutait, la t�te haute, les coins de la bouche un peu relev�s, ce qui donnait � sa grosse face blanche, soigneusement ras�e, un air de doute et de d�dain souriant.</p><p>Saccard, qui voulait amener l'annonce du manage de Maxime et de Louise, manoeuvrait pour trouver une transition habile. Il affectait une grande familiarit�, et son fr�re faisait le bonhomme, consentait � lui rendre le service de para�tre l'aimer beaucoup. Il �tait r�ellement sup�rieur, avec son regard clair, son visible m�pris des coquineries mesquines, ses larges �paules qui, d'un haussement, auraient culbut� tout ce monde-l�. Quand il fut enfin question du mariage, il se montra charmant, il laissa entendre qu'il tenait pr�t son cadeau de noces; il voulait parler de la nomination de Maxime comme auditeur au Conseil d'Etat. Il alla jusqu'� r�p�ter deux fois � son fr�re, d'un air tout � fait bon gar�on:</p><p>- Dis bien � ton fils que je veux �tre son t�moin.</p><p>M. de Mareuil rougissait d'aise. On complimenta Saccard. M. Toutin-Laroche s'offrit comme second t�moin. Puis, brusquement, on arriva � parler du divorce. Un membre de l'opposition venait d'avoir � le triste courage �, disait M. Haffner, de d�fendre cette honte sociale. Et tous se r�cri�rent. Leur pudeur trouva des mots profonds.</p><p>M. Michelin souriait d�licatement au ministre, pendant que les Mignon et Charrier remarquaient avec �tonnement que le collet de son habit �tait us�.</p><p>Pendant ce temps, M. Hupel de la Noue restait embarrass�, s'appuyant au fauteuil du baron Gouraud, qui s'�tait content� d'�changer avec le ministre une poign�e de main silencieuse. Le po�te n'osait quitter la place. Un sentiment ind�finissable, la crainte de para�tre ridicule, la peur de perdre les bonnes gr�ces de son chef le retenaient, malgr� l'envie furieuse qu'il avait d'aller placer ces dames sur l'estrade, pour le dernier tableau. Il attendait qu'un mot heureux lui v�nt et le f�t rentrer en faveur. Mais il ne trouvait rien. Il se sentait de plus en plus g�n�, lorsqu'il aper�ut M. de Saffr�; il lui prit le bras, s'accrocha � lui comme � une planche de salut. Le jeune homme entrait, c'�tait une victime toute fra�che.</p><p>- Vous ne connaissez pas le mot de la marquise? lui demanda le pr�fet.</p><p>Mais il �tait si troubl�, qu'il ne savait plus pr�senter la chose d'une fa�on piquante. Il pataugeait.</p><p>- Je lui ai dit: � Vous avez un charmant costume �, et elle m'a r�pondu...</p><p>- � J'en ai un bien plus joli dessous �, ajouta tranquillement M. de Saffr�. C'est vieux, mon cher, tr�s vieux.</p><p>M. Hupel de la Noue le regarda, constern�. Le mot �tait vieux, et lui qui allait approfondir encore son commentaire sur la na�vet� du cri du coeur!</p><p>- Vieux, vieux comme le monde, r�p�tait le secr�taire, Mme d'Espanet l'a dit deux fois aux Tuileries.</p><p>Ce fut le dernier coup. Le pr�fet se moqua alors du ministre, du salon entier. Il se dirigeait vers l'estrade, lorsque le piano pr�luda, d'une voix attrist�e, avec des tremblements de notes qui pleuraient; puis la plainte s'�largit, tra�na longuement, et les rideaux s'ouvrirent. M. Hupel de la Noue, qui avait d�j� disparu � moiti�, rentra dans le salon, en entendant le l�ger grincement des anneaux. Il �tait p�le, exasp�r�; il faisait un violent effort sur lui-m�me pour ne pas apostropher ces dames. Elles s'�taient plac�es toutes seules! Ce devait �tre cette petite d'Espanet qui avait mont� le complot de h�ter les changements de costume, et de se passer de lui. �a n'�tait pas �a, �a ne valait rien!</p><p>Il revint, m�chant de sourdes paroles. Il regardait sur l'estrade, avec des haussements d'�paules, murmurant:</p><p>- La nymphe Echo est trop au bord... Et cette jambe du beau Narcisse, pas de noblesse, pas de noblesse du tout...</p><p>Les Mignon et Charrier, qui s'�taient approch�s pour entendre � l'explication �, se hasard�rent � lui demander � ce que le jeune homme et la jeune fille faisaient, couch�s par terre �. Mais il ne r�pondit pas, il refusait d'expliquer davantage son po�me; et comme les entrepreneurs insistaient:</p><p>- Eh! �a ne me regarde plus, du moment que ces dames se placent sans moi!</p><p>Le piano sanglotait mollement. Sur l'estrade, une clairi�re, o� le rayon �lectrique mettait une nappe de soleil, ouvrait un horizon de feuilles. C'�tait une clairi�re id�ale, avec des arbres bleus, de grandes fleurs jaunes et rouges, qui montaient aussi haut que les ch�nes. L�, sur une butte de gazon, V�nus et Plutus se tenaient c�te � c�te, entour�s de nymphes accourues des taillis voisins pour leur faire escorte. Il y avait les filles des arbres, les filles des sources, les filles des monts, toutes les divinit�s rieuses et nues de la for�t. Et le dieu et la d�esse triomphaient, punissaient les froideurs de l'orgueilleux qui les avait m�pris�s, tandis que le groupe des nymphes regardaient curieusement, avec un effroi sacr�, la vengeance de l'Olympe, au premier plan. Le drame s'y d�nouait. Le beau Narcisse, couch� sur le bord d'un ruisseau, qui descendait du lointain de la sc�ne, se regardait dans le clair miroir; et l'on avait pouss� la v�rit� jusqu'� mettre une lame de vraie glace au fond du ruisseau. Mais ce n'�tait d�j� plus le jeune homme libre, le r�deur de for�ts; la mort le surprenait au milieu de l'admiration ravie de son image, la mort l'alanguissait, et V�nus, de son doigt tendu, comme une f�e d'apoth�ose, lui jetait le sort fatal. Il devenait fleur. Ses membres verdissaient, s'allongeaient, dans son costume collant de satin vert; la tige flexible, les jambes l�g�rement recourb�es, allaient s'enfoncer en terre, prendre racine, pendant que le buste, orn� de larges pans de satin blanc, s'�panouissait en une corolle merveilleuse. La chevelure blonde de Maxime compl�tait l'illusion, mettait, avec ses longues frisures, des pistils jaunes au milieu de la blancheur des p�tales. Et la grande fleur naissante, humaine encore, penchait la t�te vers la source, les yeux noy�s, le visage souriant d'une extase voluptueuse, comme si le beau Narcisse e�t enfin content� dans la mort les d�sirs qu'il s'�tait inspir�s � lui-m�me. A quelques pas, la nymphe Echo se mourait aussi, se mourait de d�sirs inassouvis; elle se trouvait peu � peu prise dans la raideur du sol, elle sentait ses membres br�lants se glacer et se durcir. Elle n'�tait pas rocher vulgaire, sali de mousse, mais marbre blanc, par ses �paules et ses bras, par sa grande robe de neige, dont la ceinture de feuillage et l'�charpe bleue avaient gliss�. Affaiss�e au milieu du satin de sa jupe, qui se cassait � larges plis, pareil � un bloc de Paros, elle se renversait, n'ayant plus de vivant, dans son corps fig� de statue, que ses yeux de femme, des yeux qui luisaient, fix�s sur la fleur des eaux, pench�e languissamment sur le miroir de la source. Et il semblait d�j� que tous les bruits d'amour de la for�t, les voix prolong�es des taillis, les frissons myst�rieux des feuilles, les soupirs profonds des grands ch�nes venaient battre sur la chair de marbre de la nymphe Echo, dont le coeur, saignant toujours dans le bloc, r�sonnait longuement, r�p�tait au loin les moindres plaintes de la Terre et de l'Air.</p><p>- Oh! l'ont-ils affubl�, ce pauvre Maxime! murmura Louise. Et Mme Saccard, on dirait une morte.</p><p>- Elle est couverte de poudre de riz, dit Mme Michelin.</p><p>D'autres mots peu obligeants couraient. Ce troisi�me tableau n'eut pas le succ�s franc des deux autres. C'�tait pourtant ce d�nouement tragique qui enthousiasmait M. Hupel de la Noue sur son propre talent. Il s'y admirait, comme son Narcisse dans sa lame de glace. Il y avait mis une foule d'intentions po�tiques et philosophiques. Quand les rideaux se furent referm�s pour la derni�re fois, et que les spectateurs eurent applaudi en gens bien �lev�s, il �prouva un regret mortel d'avoir c�d� � la col�re en n'expliquant pas la derni�re page de son po�me. Il voulut donner alors aux personnes qui l'entouraient la clef des choses charmantes, grandioses ou simplement polissonnes que repr�sentaient le beau Narcisse et la nymphe Echo, et il essaya m�me de dire ce que V�nus et Plutus faisaient au fond de la clairi�re; mais ces messieurs et ces dames, dont les esprits nets et pratiques avaient compris la grotte de la chair et la grotte de l'or, ne se souciaient pas de descendre dans les complications mythologiques du pr�fet. Seuls, les Mignon et Charrier, qui voulaient absolument savoir, eurent la bonhomie de l'interroger. Il s'empara d'eux, il les tint debout, dans l'embrasure d'une fen�tre, pendant pr�s de deux heures � leur raconter les M�tamorphoses d'Ovide.</p><p>Cependant le ministre se retirait. Il s'excusa de ne pouvoir attendre la belle Mme Saccard pour la complimenter sur la gr�ce parfaite de la nymphe Echo. Il venait de faire trois ou quatre fois le tour du salon au bras de son fr�re, donnant quelques poign�es de main, saluant les dames. Jamais il ne s'�tait tant compromis pour Saccard.</p><p>Il le laissa radieux lorsque, sur le seuil de la porte, il lui dit, � voix haute:</p><p>- Je t'attends demain matin. Viens d�jeuner avec moi.</p><p>Le bal allait commencer. Les domestiques avaient rang� le long des murs les fauteuils des dames. Le grand salon allongeait maintenant, du petit salon jaune � l'estrade, son tapis nu, dont les grandes fleurs de pourpre s'ouvraient, sous l'�gouttement de lumi�re tombant du cristal des lustres. La chaleur croissait, les tentures rouges brunissaient de leurs reflets l'or des meubles et du plafond. On attendait pour ouvrir le bal que ces dames, la dame Echo, V�nus, Plutus et les autres, eussent chang� de costumes.</p><p>Mme d'Espanet, et Mme Haffner parurent les premi�res. Elles avaient remis leurs costumes du second tableau; l'une �tait en Or, l'autre en Argent. On les entoura, on les f�licita; et elles racontaient leurs �motions.</p><p>- C'est moi qui ai failli m'�clater, disait la marquise, quand j'ai vu de loin le grand nez de M. Toutin-Laroche qui me regardait!</p><p>- Je crois que j'ai un torticolis, reprenait languissamment la blonde Suzanne. Non, vrai, si �a avait dur� une minute de plus, j'aurais remis ma t�te d'une fa�on naturelle, tant j'avais mal au cou.</p><p>M. Hupel de la Noue, de l'embrasure o� il avait pouss� les Mignon et Charrier, jetait des coups d'oeil inquiets sur le groupe form� autour des deux jeunes femmes; il craignait qu'on ne s'y moqu�t de lui. Les autres nymphes arriv�rent les unes apr�s les autres; toutes avaient repris leurs costumes de pierres pr�cieuses; la comtesse Vanska, en Corail, eut un succ�s fou, lorsqu'on put examiner de pr�s les ing�nieux d�tails de sa robe. Puis Maxime entra, correct dans son habit noir, l'air souriant; et un flot de femmes l'enveloppa, on le mit au centre du cercle, on le plaisanta sur son r�le de fleur, sur sa passion des miroirs; lui, sans un embarras, comme charm� de son personnage, continuait � sourire, r�pondait aux plaisanteries, avouait qu'il s'adorait et qu'il �tait assez gu�ri des femmes pour se pr�f�rer � elles. On riait plus haut, le groupe grandissait, tenait tout le milieu du salon, tandis que le jeune homme, noy� dans ce peuple d'�paules, dans ce tohu-bohu de costumes �clatants, gardait son parfum d'amour monstrueux, sa douceur vicieuse de fleur blonde.</p><p>Mais, lorsque Ren�e descendit enfin, il se fit un demi-silence. Elle avait mis un nouveau costume, d'une gr�ce si originale et d'une telle audace que ces messieurs et ces dames, habitu�s pourtant aux excentricit�s de la jeune femme, eurent un premier mouvement de surprise. Elle �tait en Ota�tienne. Ce costume, para�t-il, est des plus primitifs; un maillot couleur tendre, qui lui montait des pieds jusqu'aux seins, en lui laissant les �paules et les bras nus; et, sur ce maillot, une simple blouse de mousseline, courte et garnie de deux volants, pour cacher un peu ses hanches. Dans les cheveux, une couronne de fleurs des champs; aux chevilles et aux poignets, des cercles d'or. Et rien autre. Elle �tait nue. Le maillot avait des souplesses de chair, sous la p�leur de la blouse; la ligne pure de cette nudit� se retrouvait, des genoux aux aisselles vaguement effac�e par les volants, mais s'accentuant et reparaissant entre les mailles de la dentelle, au moindre mouvement. C'�tait une sauvagesse adorable, une fille barbare et voluptueuse, � peine cach�e dans une vapeur blanche, dans un pan de brume marine, o� tout son corps se devinait.</p><p>Ren�e, les joues roses, avan�ait d'un pas vif. C�leste avait fait craquer un premier maillot; heureusement que la jeune femme, pr�voyant le cas, s'�tait pr�cautionn�e. Ce maillot d�chir� l'avait mise en retard. Elle parut se soucier peu de son triomphe. Ses mains br�laient, ses yeux brillaient de fi�vre. Elle souriait pourtant, r�pondait par de petites phrases aux hommes qui l'arr�taient, qui la complimentaient sur sa puret� d'attitudes, dans les tableaux vivants. Elle laissait derri�re elle un sillage d'habits noirs �tonn�s et charm�s de la transparence de sa blouse de mousseline. Quand elle fut arriv�e au groupe de femmes qui entouraient Maxime, elle souleva de courtes exclamations, et la marquise se mit � la regarder de la t�te aux pieds, d'un air tendre, en murmurant:</p><p>- Elle est adorablement faite.</p><p>Mme Michelin, dont le costume d'alm�e devenait horriblement lourd � c�t� de ce simple voile, pin�ait les l�vres, tandis que Mme Sidonie, ratatin�e dans sa robe noire de magicienne, murmurait � son oreille:</p><p>- C'est de la derni�re ind�cence, n'est-ce pas, ma toute belle?</p><p>- Ah! bien, dit enfin la jolie brune, c'est M. Michelin qui se f�cherait si je me d�shabillais comme �a!</p><p>- Et il aurait raison, conclut la courti�re.</p><p>La bande des hommes graves n'�tait pas de cet avis. Ils s'extasiaient de loin. M. Michelin, que sa femme mettait si mal � propos en cause, se p�mait pour faire plaisir � M. Toutin-Laroche et au baron Gouraud, que la vue de Ren�e ravissait. On complimenta fortement Saccard sur la perfection des formes de sa femme. Il s'inclinait, se montrait tr�s touch�. La soir�e �tait bonne pour lui, et, sans une pr�occupation qui passait par instants dans ses yeux, lorsqu'il jetait un regard rapide sur sa soeur, il e�t paru parfaitement heureux.</p><p>- Dites, elle ne nous en avait jamais autant montr�, dit plaisamment Louise � l'oreille de Maxime, en lui d�signant Ren�e du coin de l'oeil.</p><p>Elle se reprit, et avec un sourire ind�finissable:</p><p>- A moi, du moins.</p><p>Le jeune homme la regarda, d'un air inquiet, mais elle continuait � sourire, dr�lement, comme un �colier enchant� d'une plaisanterie un peu forte.</p><p>Le bal fut ouvert. On avait utilis� l'estrade des tableaux vivants, en y pla�ant un petit orchestre, o� les cuivres dominaient; et les bugles, les cornets � pistons jetaient leurs notes claires dans la for�t id�ale, aux arbres bleus. Ce fut d'abord un quadrille: Ah! il a des bottes, il a des bottes, Bastien! qui faisait alors les d�lices des bastringues. Ces dames dans�rent. Les polkas, les valses, les mazurkas altern�rent avec les quadrilles. Le large balancement des couples allait et venait, emplissait la longue galerie, sautant sous le fouet des cuivres, se balan�ant au bercement des violons. Les costumes, ce flot de femmes de tous les pays et de toutes les �poques, roulait, avec un fourmillement, une bigarrure d'�toffes vives. Le rythme, apr�s avoir m�l� et emport� les couleurs, dans un tohu-bohu cadenc�, ramenait brusquement, � certains coups d'archet, la m�me tunique de satin rose, le m�me corsage de velours bleu, � c�t� du m�me habit noir. Puis un autre coup d'archet, une sonnerie de cornets � pistons poussaient les couples, les faisaient voyager � la file autour du salon, avec des mouvements balanc�s de nacelle s'en allant � la d�rive, sous un souffle de vent qui a bris� l'amarre. Et toujours, sans fin, pendant des heures. Parfois, entre deux danses, une dame s'approchait d'une fen�tre, �touffant, respirant un peu d'air glac�; un couple se reposait sur une causeuse du petit salon bouton d'or, ou descendait dans la serre, faisant doucement le tour des all�es. Sous les berceaux de lianes, au fond de l'ombre ti�de, o� arrivaient les forte des cornets � pistons, dans les quadrilles d' Oh�! les p'tits agneaux et de J'ai un pied qui r'mue, des jupes, dont on ne voyait que le bord, avaient des rires languissants.</p><p>Quand on ouvrit la porte de la salle � manger, transform�e en buffet, avec des dressoirs contre les murs et une longue table au milieu, charg�e de viandes froides, ce fut une pouss�e, un �crasement. Un grand bel homme, qui avait eu la timidit� de garder son chapeau � la main, fut si violemment coll� contre le mur, que le malheureux chapeau creva avec une plainte sourde. Cela fit rire. On se ruait sur les p�tisseries et les volailles truff�es, en s'enfon�ant les coudes dans les c�tes, brutalement. C'�tait un pillage, les mains se rencontraient au milieu des viandes, et les laquais ne savaient � qui r�pondre au milieu de cette bande d'hommes comme il faut, dont les bras tendus exprimaient la seule crainte d'arriver trop tard et de trouver les plats vides. Un vieux monsieur se f�cha parce qu'il n'y avait pas de bordeaux et que le champagne, assurait-il, l'emp�chait de dormir.</p><p>- Doucement, messieurs, doucement, disait Baptiste de sa voix grave. Il y en aura pour tout le monde.</p><p>Mais on ne l'�coutait pas. La salle � manger �tait pleine, et les habits noirs inquiets se haussaient � la porte. Devant les dressoirs, des groupes stationnaient, mangeant vite, se serrant. Beaucoup avalaient sans boire, n'ayant pu mettre la main sur un verre. D'autres, au contraire, buvaient, en courant inutilement apr�s un morceau de pain.</p><p>- Ecoutez, dit M. Hupel de la Noue, que les Mignon et Charrier, las de mythologie, avaient entra�n� au buffet, nous n'aurons rien si nous ne faisons pas cause commune... C'est bien pis aux Tuileries, et j'y ai acquis quelque exp�rience... Chargez-vous du vin, je me charge de la viande.</p><p>Le pr�fet guettait un gigot. Il allongea la main, au bout d'un moment, dans une �claircie d'�paules, et l'emporta tranquillement, apr�s s'�tre bourr� les poches de petits pains. Les entrepreneurs revinrent de leur c�t�, Mignon avec une bouteille, Charrier avec deux bouteilles de champagne; mais ils n'avaient pu trouver que deux verres ; ils dirent que �a ne faisait rien, qu'ils boiraient dans le m�me. Et ces messieurs soup�rent sur le coin d'une jardini�re, au fond de la pi�ce. Ils ne retir�rent pas m�me leurs gants, mettant les tranches toutes d�tach�es du gigot dans leur pain, gardant les bouteilles sous leur bras. Et, debout, ils causaient, la bouche pleine, �cartant leur menton de leur gilet, pour que le jus tomb�t sur le tapis.</p><p>Charrier, ayant fini son vin avant son pain, demanda � un domestique s'il ne pourrait avoir un verre de champagne.</p><p>- Il faut attendre, monsieur, r�pondit avec col�re le domestique effar�, perdant la t�te, oubliant qu'il n'�tait pas � l'office. On a d�j� bu trois cents bouteilles.</p><p>Cependant, on entendait les voix de l'orchestre qui grandissaient, par souffles brusques. On dansait la polka des Baisers, c�l�bre dans les bals publics, et dont chaque danseur devait marquer le rythme en embrassant sa danseuse. Mme d'Espanet parut � la porte de la salle � manger, rouge, un peu d�coiff�e, tra�nant, avec une lassitude charmante, sa grande robe d'argent. On s'�cartait � peine, elle �tait oblig�e d'insister du coude pour s'ouvrir un passage. Elle fit le tour de la table, h�sitante, une moue aux l�vres. Puis elle vint droit � M. Hupel de la Noue, qui avait fini et qui s'essuyait la bouche avec son mouchoir.</p><p>- Que vous seriez aimable, monsieur, lui dit-elle avec un adorable sourire, de me trouver une chaise! j'ai fait le tour de la table inutilement...</p><p>Le pr�fet avait une rancune contre la marquise, mais sa galanterie n'h�sita pas; il s'empressa, trouva la chaise, installa Mme d'Espanet, et resta derri�re son dos, � la servir. Elle ne voulut que quelques crevettes avec un peu de beurre, et deux doigts de champagne. Elle mangeait avec des mines d�licates, au milieu de la gloutonnerie des hommes. La table et les chaises �taient exclusivement r�serv�es aux dames. Mais on faisait toujours une exception en faveur du baron Gouraud. Il �tait l�, carr�ment assis, devant un morceau de p�t�, dont ses m�choires broyaient la cro�te avec lenteur. La marquise reconquit le pr�fet en lui disant qu'elle n'oublierait jamais ses �motions d'artiste, dans Les Amours du beau Narcisse et de la nymphe Echo. Elle lui expliqua m�me pourquoi on ne l'avait pas attendu, d'une fa�on qui le consola compl�tement: ces dames, en apprenant que le ministre �tait l�, avaient pense qu'il serait peu convenable de prolonger l'entracte. Elle finit par le prier d'aller chercher Mme Haffner, qui dansait avec M. Simpson, un homme brutal, disait-elle, et qui lui d�plaisait. Et, quand Suzanne fut l�, elle ne regarda plus M. Hupel de la Noue.</p><p>Saccard, suivi de MM. Toutin-Laroche, de Mareuil, Haffner, avait pris possession d'un dressoir. Comme la table �tait pleine, et que M. de Saffr� passait avec Mme Michelin au bras, il les retint, voulut que la jolie brune partage�t avec eux. Elle croqua des p�tisseries, souriante, levant ses yeux clairs sur les cinq hommes qui l'entouraient. Ils se penchaient vers elle, touchaient ses voiles d'alm�e brod�s de fil d'or, l'acculaient contre le dressoir, o� elle finit par s'adosser, prenant des petits fours de toutes les mains, tr�s douce et tr�s caressante, avec la docilit� amoureuse d'une esclave au milieu de ses seigneurs. M. Michelin achevait tout seul, � l'autre bout de la pi�ce, une terrine de foie gras dont il avait r�ussi � s'emparer.</p><p>Cependant, Mme Sidonie, qui r�dait dans le bal depuis les premiers coups d'archet, entra dans la salle � manger, et appela Saccard du coin de l'oeil.</p><p>- Elle ne danse pas, lui dit-elle � voix basse. Elle para�t inqui�te. Je crois qu'elle m�dite quelque coup de t�te... Mais je n'ai pu encore d�couvrir le damoiseau... Je vais manger quelque chose et me remettre � l'aff�t.</p><p>Et elle mangea debout, comme un homme, une aile de volaille qu'elle se fit donner par M. Michelin, qui avait fini sa terrine. Elle se versa du malaga dans une grande coupe � champagne; puis, apr�s s'�tre essuy� les l�vres du bout des doigts, elle retourna dans le salon. La tra�ne de sa robe de magicienne semblait avoir d�j� ramass� toute la poussi�re des tapis.</p><p>Le bal languissait, l'orchestre avait des essoufflements, lorsqu'un murmure courut: � Le cotillon! le cotillon! � qui ranima les danseurs et les cuivres. Il vint des couples de tous les massifs de la serre; le grand salon s'emplit, comme pour le premier quadrille; et, dans la cohue r�veill�e, on discutait. C'�tait la derni�re flamme du bal. Les hommes qui ne dansaient pas regardaient, du fond des embrasures, avec des bienveillances molles, le groupe bavard grandissant au milieu de la pi�ce; tandis que les soupeurs du buffet, sans l�cher leur pain, allongeaient la t�te, pour voir.</p><p>- M. de Mussy ne veut pas, disait une dame. Il jure qu'il ne le conduit plus... Voyons, une fois encore, monsieur de Mussy, rien qu'une petite fois. Faites cela pour nous.</p><p>Mais le jeune attach� d'ambassade restait gourm� dans son col cass�. C'�tait vraiment impossible, il avait jur�. Il y eut un d�sappointement. Maxime refusa aussi, disant qu'il ne le pourrait, qu'il �tait bris�. M. Hupel de la Noue n'osa s'offrir; il ne descendait que jusqu'� la po�sie. Une dame ayant parl� de M. Simpson, on la fit taire:</p><p>M. Simpson �tait le plus �trange conducteur de cotillon qu'on p�t voir; il se livrait � des imaginations fantasques et malicieuses; dans un salon o� l'on avait eu l'imprudence de le choisir, on racontait qu'il avait forc� les dames � sauter pardessus des chaises, et qu'une de ses figures favorites �tait de faire marcher tout le monde � quatre pattes autour de la pi�ce.</p><p>- Est-ce que M. de Saffr� est parti? demanda une voix d'enfant.</p><p>Il partait, il faisait ses adieux � la belle madame Saccard, avec laquelle il �tait au mieux, depuis qu'elle ne voulait pas de lui. Ce sceptique aimable avait l'admiration des caprices des autres. On le ramena triomphalement du vestibule. Il se d�fendait, il disait avec un sourire qu'on le compromettait, qu'il �tait un homme s�rieux. Puis, devant toutes les mains blanches qui se tendaient vers lui:</p><p>- Allons, dit-il, prenez vos places... Mais je vous pr�viens que je suis classique. Je n'ai pas deux liards d'imagination.</p><p>Les couples s'assirent autour du salon, sur tous les si�ges qu'on put r�unir; des jeunes gens all�rent chercher jusqu'aux chaises de fonte de la serre. C'�tait un cotillon monstre. M. de Saffr�, qui avait l'air recueilli d'un pr�tre officiant, choisit pour dame la comtesse Vanska, dont le costume de Corail le pr�occupait. Quand tout le monde fut en place, il jeta un long regard sur cette file circulaire de jupes flanqu�es chacune d'un habit noir. Et il fit signe � l'orchestre, dont les cuivres sonn�rent. Des t�tes se penchaient le long du cordon souriant des visages.</p><p>Ren�e avait refus� de prendre part au cotillon. Elle �tait d'une gaiet� nerveuse, depuis le commencement du bal, dansant � peine, se m�lant aux groupes, ne pouvant rester en place. Ses amies la trouvaient singuli�re. Elle avait parl�, dans la soir�e, de faire un voyage en ballon avec un c�l�bre a�ronaute dont tout Paris s'occupait. Quand le cotillon commen�a, elle fut ennuy�e de ne plus marcher � l'aise, elle se tint � la porte du vestibule, donnant des poign�es de main aux hommes qui se retiraient, causant avec les intimes de son mari. Le baron Gouraud, qu'un laquais emportait dans sa pelisse de fourrure, trouva un dernier �loge sur son costume d'Ota�tienne.</p><p>Cependant M. Toutin-Laroche serrait la main de Saccard.</p><p>- Maxime compte sur vous, dit ce dernier.</p><p>- Parfaitement, dit le nouveau s�nateur.</p><p>Et, se tournant vers Ren�e:</p><p>- Madame, je ne vous ai pas compliment�e... Voil� donc ce cher enfant cas�!</p><p>Et, comme elle avait un sourire �tonn�:</p><p>- Ma femme ne sait pas encore, reprit Saccard... Nous avons arr�t� ce soir le mariage de Mlle de Mareuil et de Maxime.</p><p>Elle continua de sourire, s'inclinant devant M. Toutin-Laroche, qui partait en disant:</p><p>- Vous signez le contrat dimanche, n'est-ce pas? Je vais � Nevers pour une affaire de mines, mais je serai de retour.</p><p>Elle resta un instant seule au milieu du vestibule. Elle ne souriait plus; et, � mesure qu'elle descendait dans ce qu'elle venait d'apprendre, elle �tait prise d'un grand frisson. Elle regarda les tentures de velours rouge, les plantes rares, les pots de majolique, d'un regard fixe. Puis elle dit tout haut:</p><p>- Il faut que je lui parle.</p><p>Et elle revint dans le salon. Mais elle dut rester � l'entr�e. Une figure de cotillon obstruait le passage. L'orchestre jouait en sourdine une phrase de valse. Les dames, se tenant par la main, formaient un rond, un de ces ronds de petites filles chantant Girofl� girofla; et elles tournaient le plus vite possible, tirant sur leurs bras, riant, glissant. Au milieu, un cavalier - c'�tait le malicieux M. Simpson, - avait � la main une longue �charpe rose; il l'�levait, avec le geste d'un p�cheur qui va jeter un coup d'�pervier; mais il ne se pressait pas, il trouva dr�le, sans doute, de laisser tourner ces dames, de les fatiguer. Elles soufflaient, elles demandaient gr�ce. Alors il lan�a l'�charpe, et il lan�a avec tant d'adresse, qu'elle alla s'enrouler autour des �paules de Mme d'Espanet et de Mme Haffner, tournant c�te � c�te. C'�tait une plaisanterie de l'Am�ricain. Il voulut ensuite valser avec les deux dames � la fois, et il les avait d�j� prises � la taille toutes deux, l'une de son bras gauche, l'autre de son bras droit, lorsque M. de Saffr� dit, de sa voix s�v�re de roi du cotillon:</p><p>- On ne danse pas avec deux dames.</p><p>Mais M. Simpson ne voulait pas l�cher les deux tailles. Adeline et Suzanne se renversaient dans ses bras avec des rires. On jugeait le coup, les dames se f�chaient, le tapage se prolongeait, et les habits noirs, dans les embrasures des fen�tres, se demandaient comment Saffr� allait sortir � sa gloire de ce cas d�licat. Il parut, en effet, perplexe un moment, cherchant par quel raffinement de gr�ce il mettrait les rieurs de son c�t�. Puis il eut un sourire, il prit Mme d'Espanet et Mme Haffner, chacune d'une main, leur posa une question � l'oreille, re�ut leur r�ponse, et, s'adressant ensuite � M. Simpson:</p><p>- Cueillez-vous la verveine ou cueillez-vous la pervenche?</p><p>M. Simpson, un peu sot, dit qu'il cueillait la verveine. Alors M. de Saffr� lui donna la marquise, en disant:</p><p>- Voici la verveine.</p><p>On applaudit discr�tement. Cela fut trouv� tr�s joli. M. de Saffr� �tait un conducteur de cotillon � qui ne restait jamais � court �; telle fut l'expression de ces dames. Pendant ce temps, l'orchestre avait repris de toutes ses voix la phrase de la valse, et M. Simpson, apr�s avoir fait le tour du salon en valsant avec Mme d'Espanet, la reconduisait � sa place.</p><p>Ren�e put passer. Elle s'�tait mordu les l�vres au sang, devant toutes � ces b�tises �. Elle trouvait ces femmes et ces hommes stupides de lancer des �charpes et de prendre des noms de fleurs. Ses oreilles bourdonnaient, une furie d'impatience lui donnait des envies de se jeter la t�te en avant et de s'ouvrir un chemin. Elle traversa le salon d'un pas rapide, heurtant les couples attard�s qui regagnaient leurs si�ges. Elle alla droit � la serre. Elle n'avait vu ni Louise ni Maxime parmi les danseurs, elle se disait qu'ils devaient �tre l�, dans quelque trou de feuillages, r�unis par cet instinct des dr�leries et des polissonneries qui leur faisait chercher les petits coins, d�s qu'ils se trouvaient ensemble quelque part. Mais elle visita inutilement le demi-jour de la serre. Elle n'aper�ut, au fond d'un berceau, qu'un grand jeune homme qui baisait d�votement les mains de la petite Mme Daste, en murmurant:</p><p>- Mme de Lauwerens me l'avait bien dit vous �tes un ange!</p><p>Cette d�claration chez elle, dans sa serre, la choqua. Vraiment Mme de Lauwerens aurait d� porter son commerce ailleurs! Et Ren�e se serait soulag�e � chasser de ses appartements tout ce monde qui criait si fort. Debout devant le bassin, elle regardait l'eau, elle se demandait o� Louise et Maxime avaient pu se cacher. L'orchestre jouait toujours cette valse dont le bercement ralenti lui tournait le coeur. C'�tait insupportable, on ne pouvait plus r�fl�chir chez soi. Elle ne savait plus. Elle oubliait que les jeunes gens n'�taient pas encore mari�s, et elle se disait que c'�tait bien simple, qu'ils �taient all�s se coucher. Puis elle songea � la salle � manger, elle remonta vivement l'escalier de la serre. Mais, � la porte du grand salon, elle fut arr�t�e une seconde fois par une figure de cotillon.</p><p>- Ce sont les � Points noirs �, mesdames, disait galamment M. de Saffr�. Ceci est de mon invention, et je vous en donne la primeur.</p><p>On riait beaucoup. Les hommes expliquaient l'allusion aux jeunes femmes. L'empereur venait de prononcer un discours qui constatait, � l'horizon politique, la pr�sence de � certains points noirs �. Ces points noirs, on ne savait pourquoi, avaient fait fortune. L'esprit de Paris s'�tait empar� de cette expression, au point que, depuis huit jours, on accommodait tout aux points noirs. M. de Saffr� pla�a les cavaliers � l'un des bouts du salon, en leur faisant tourner le dos aux dames, laiss�es � l'autre bout. Puis il leur commanda de relever leurs habits, de fa�on � s'en cacher le derri�re de la t�te. Cette op�ration s'accomplit au milieu d'une gaiet� folle. Bossus, les �paules serr�es, avec les pans des habits qui ne leur tombaient plus qu'� la taille, les cavaliers �taient vraiment affreux.</p><p>- Ne riez pas, mesdames, criait M. de Saffr� avec un s�rieux des plus comiques, ou je vous fais mettre vos dentelles sur la t�te.</p><p>La gaiet� redoubla. Et il usa �nergiquement de sa souverainet� vis-�-vis de quelques-uns de ces messieurs qui ne voulaient pas cacher leur nuque.</p><p>- Vous �tes les � points noirs �, disait-il; masquez vos t�tes, ne montrez que le dos, il faut que ces dames ne voient plus que du noir... Maintenant, marchez, m�lez-vous les uns aux autres, pour qu'on ne vous reconnaisse pas.</p><p>L'hilarit� �tait � son comble. Les �points noirs� allaient et venaient, sur leurs jambes gr�les, avec des balancements de corbeaux sans t�te. On vit la chemise d'un monsieur, avec un coin de la bretelle. Alors ces dames demand�rent gr�ce, elles �touffaient, et M. de Saffr� voulut bien leur ordonner d'aller chercher les � points noirs �. Elles partirent, comme un vol de jeunes perdrix, avec un grand bruit de jupes. Puis, au bout de sa course, chacune saisit le cavalier qui lui tomba sous la main. Ce fut un tohu-bohu inexprimable. Et, � la file, les couples improvis�s se d�gageaient, faisaient le tour du salon en valsant, dans le chant plus haut de l'orchestre.</p><p>Ren�e s'�tait appuy�e au mur. Elle regardait, p�le, les l�vres serr�es. Un vieux monsieur vint lui demander galamment pourquoi elle ne dansait pas. Elle dut sourire, r�pondre quelque chose. Elle s'�chappa, elle entra dans la salle � manger. La pi�ce �tait vide. Au milieu des dressoirs pill�s, des bouteilles et des assiettes qui tra�naient, Maxime et Louise soupaient tranquillement, � un bout de la table, c�te � c�te, sur une serviette qu'ils avaient �tal�e. Ils paraissaient � l'aise, ils riaient, dans ce d�sordre, ces verres sales, ces plats tach�s de graisse, ces d�bris encore ti�des de la gloutonnerie des soupeurs en gants blancs. Ils s'�taient content�s d'�pousseter les miettes autour d'eux. Baptiste se promenait gravement le long de la table, sans un regard pour cette pi�ce, qu'une bande de loups semblait avoir travers�e; il attendait que les domestiques vinssent remettre un peu d'ordre sur les dressoirs.</p><p>Maxime avait encore pu r�unir un souper tr�s confortable. Louise adorait les nougats aux pistaches, dont une assiette pleine �tait rest�e sur le haut d'un buffet. Ils avaient devant eux trois bouteilles de champagne entam�es.</p><p>- Papa est peut-�tre parti, dit la jeune fille.</p><p>- Tant mieux! r�pondit Maxime, je vous reconduirai.</p><p>Et, comme elle riait:</p><p>- Vous savez que, d�cid�ment, on veut que je vous �pouse. Ce n'est plus une farce, c'est s�rieux...</p><p>Qu'est-ce que nous ferons donc, quand nous allons �tre mari�s?</p><p>- Nous ferons ce que font les autres, donc!</p><p>Cette dr�lerie lui avait �chapp� un peu vite; elle reprit vivement, comme pour la retirer:</p><p>- Nous irons en Italie. �a me fera du bien � la poitrine... Je suis tr�s malade... Ah! mon pauvre Maxime, la dr�le de femme que vous allez avoir! Je ne suis pas plus grosse que deux sous de beurre.</p><p>Elle souriait, avec une pointe de tristesse, dans son costume de page. Une toux s�che fit monter des lueurs rouges � ses joues.</p><p>- C'est le nougat, dit-elle. A la maison, on me d�fend d'en manger... Passez- moi l'assiette, je vais fourrer le reste dans ma poche.</p><p>Et elle vidait l'assiette, quand Ren�e entra. Elle vint droit � Maxime, en faisant des efforts inou�s pour ne pas jurer, pour ne pas battre cette bossue qu'elle trouvait l�, attabl�e avec son amant.</p><p>- Je veux te parler, b�gaya-t-elle d'une voix sourde.</p><p>Il h�sitait, pris de peur, redoutant un t�te-�-t�te.</p><p>- A toi seul, tout de suite, r�p�tait Ren�e.</p><p>- Allez donc, Maxime, dit Louise avec son regard ind�finissable. Vous t�cherez, en m�me temps, de retrouver mon p�re. Je l'�gare � chaque soir�e.</p><p>Il se leva, il essaya d'arr�ter la jeune femme au milieu de la salle � manger, en lui demandant ce qu'elle avait de si press� � lui dire. Mais elle reprit entre ses dents:</p><p>- Suis-moi, ou je dis tout devant le monde!</p><p>Il devint tr�s p�le, il la suivit avec une ob�issance d'animal battu. Elle crut que Baptiste la regardait; mais, � cette heure, elle se souciait bien des regards clairs de ce valet! A la porte, le cotillon la retint une troisi�me fois.</p><p>- Attends, murmura-t-elle. Ces imb�ciles n'en finiront pas.</p><p>Et elle lui prit la main pour qu'il n'essay�t pas de s'�chapper.</p><p>M. de Saffr� pla�ait le duc de Rozan, le dos contre le mur, dans un angle du salon, � c�t� de la porte de la salle � manger. Il mit une dame devant lui, puis un cavalier dos � dos avec la dame, puis une autre dame devant le cavalier, et cela � la file, couple par couple en long serpent. Comme des danseuses causaient, s'attardaient:</p><p>- Voyons, mesdames, cria-t-il, en place pour les � Colonnes �.</p><p>Elles vinrent, les � colonnes � furent form�es. L'ind�cence qu'il y avait � se trouver ainsi prise, serr�e entre deux hommes, appuy�e contre le dos de l'un, ayant devant soi la poitrine de l'autre, �gayait beaucoup les dames. Les pointes des seins touchaient les parements des habits, les jambes des cavaliers disparaissaient dans les jupes des danseuses, et, quand une gaiet� brusque faisait pencher une t�te, les moustaches d'en face �taient oblig�es de s'�carter, pour ne pas pousser les choses jusqu'au baiser. Un farceur, � un moment, dut donner une l�g�re pouss�e; la file se raccourcit, les habits entr�rent plus profond�ment dans les jupes; il y eut de petits cris, et des rires, des rires qui n'en finissaient plus. On entendit la baronne de Meinhold dire: � Mais, monsieur, vous m'�touffez; ne me serrez pas si fort! � ce qui parut si dr�le, ce qui donna � toute la file un acc�s d'hilarit� si fou, que les � colonnes �, �branl�es, chancelaient, s'entrechoquaient, s'appuyaient les unes sur les autres, pour ne pas tomber. M. de Saffr�, les mains lev�es, pr�t � frapper, attendait. Puis il frappa. A ce signal, tout d'un coup, chacun se retourna. Les couples qui �taient face � face, se prirent � la taille, et la file �grena dans le salon son chapelet de valseurs.</p><p>Il n'y eut que le pauvre duc de Rozan qui, en se tournant, se trouva le nez contre le mur. On se moqua de lui.</p><p>- Viens, dit Ren�e � Maxime.</p><p>L'orchestre jouait toujours la valse. Cette musique molle, dont le rythme monotone s'affadissait � la longue, redoublait l'exasp�ration de la jeune femme. Elle gagna le petit salon, tenant Maxime par la main; et, le poussant dans l'escalier qui allait au cabinet de toilette.</p><p>- Monte, lui ordonna-t-elle.</p><p>Elle le suivit. A ce moment, Mme Sidonie, qui avait r�d� toute la soir�e autour de sa belle-soeur, �tonn�e de ses promenades continuelles � travers les pi�ces, arrivait justement sur le perron de la serre. Elle vit les jambes d'un homme s'enfoncer au milieu des t�n�bres du petit escalier. Un sourire p�le �claira son visage de cire, et, retroussant sa jupe de magicienne pour aller plus vite, elle chercha son fr�re, bouleversant une figure du cotillon, s'adressant aux domestiques qu'elle rencontrait. Elle trouva enfin Saccard avec M. de Mareuil, dans une pi�ce contigu� � la salle � manger, et que l'on avait transform�e provisoirement en fumoir. Les deux p�res parlaient de dot, de contrat. Mais, quand sa soeur lui eut dit un mot � l'oreille, Saccard se leva, s'excusa, disparut.</p><p>En haut, le cabinet de toilette �tait en plein d�sordre. Sur les si�ges tra�naient le costume de la nymphe Echo, le maillot d�chir�, des bouts de dentelle froiss�s, des linges jet�s en paquet, tout ce que la h�te d'une femme attendue laisse derri�re elle. Les petits outils d'ivoire et d'argent gisaient un peu partout; il y avait des brosses, des limes tomb�es sur le tapis; et les serviettes encore humides, les savons oubli�s sur le marbre, les flacons laiss�s d�bouch�s mettaient, dans la tente couleur de chair, une odeur forte, p�n�trante. La jeune femme, pour enlever le blanc de ses bras et de ses �paules, s'�tait tremp�e dans la baignoire de marbre rose, apr�s les tableaux vivants. Des plaques iris�es s'arrondissaient sur la nappe d'eau refroidie.</p><p>Maxime marcha sur un corset, faillit tomber, essaya de rire. Mais il grelottait devant le visage dur de Ren�e. Elle s'approcha de lui, le poussant, disant � voix basse:</p><p>- Alors tu vas �pouser la bossue?</p><p>- Mais pas le moins du monde, murmura-t-il. Qui t'a dit cela?</p><p>- Eh! ne mens pas, c'est inutile...</p><p>Il eut une r�volte. Elle l'inqui�tait, il voulait en finir avec elle.</p><p>- Eh bien, oui, je l'�pouse. Apr�s?.... Est-ce que je ne suis pas le ma�tre?</p><p>Elle vint � lui, la t�te un peu baiss�e, avec un rire mauvais, et, lui prenant les poignets:</p><p>- Le ma�tre! toi, le ma�tre!... Tu sais bien que non. C'est moi qui suis le ma�tre. Je te casserais les bras, si j'�tais m�chante; tu n'as pas plus de force qu'une fille.</p><p>Et, comme il se d�battait, elle lui tordit les bras, de toute la violence nerveuse que lui donnait la col�re. Il poussa un faible cri. Alors elle le l�cha, en reprenant:</p><p>- Ne nous battons pas, vois-tu; je serais la plus forte.</p><p>Il resta bl�me, avec la honte de cette douleur qu'il sentait � ses poignets. Il la regardait aller et venir dans le cabinet. Elle repoussait les meubles, r�fl�chissant, arr�tant le plan qui tournait dans sa t�te, depuis que son mari lui avait appris le mariage.</p><p>- Je vais t'enfermer ici, dit-elle enfin; et, quand il fera jour, nous partirons pour Le Havre.</p><p>Il bl�mit encore d'inqui�tude et de stupeur.</p><p>- Mais c'est une folie! s'�cria-t-il. Nous ne pouvons pas nous en aller ensemble. Tu perds la t�te...</p><p>- C'est possible. En tout cas, c'est toi et ton p�re qui me l'avez fait perdre. J'ai besoin de toi et je te prends. Tant pis pour les imb�ciles!</p><p>Des lueurs rouges luisaient dans ses yeux. Elle continua, s'approchant de nouveau de Maxime, lui br�lant le visage de son haleine :</p><p>- Qu'est-ce que je deviendrais donc, si tu �pousais la bossue! Vous vous moqueriez de moi, je serais peut-�tre forc�e de reprendre ce grand dadais de Mussy, qui ne me r�chaufferait pas m�me les pieds... Quand on a fait ce que nous avons fait, on reste ensemble. D'ailleurs, c'est bien clair, je m'ennuie lorsque tu n'es pas l� et, comme je m'en vais, je t'emm�ne... Tu peux dire � C�leste ce que tu veux qu'elle aille chercher chez toi.</p><p>Le malheureux tendit les mains, supplia:</p><p>- Voyons, ma petite Ren�e, ne fais pas de b�tises. Reviens � toi... Pense un peu au scandale.</p><p>- Je m'en moque du scandale! Si tu refuses, je descends dans le salon et je crie que j'ai couch� avec toi et que tu es assez l�che pour vouloir main tenant �pouser la bossue.</p><p>Il plia la t�te, l'�couta, c�dant d�j�, acceptant cette volont� qui s'imposait si rudement � lui.</p><p>- Nous irons au Havre. Reprit-elle plus bas, caressant son r�ve, et de l� nous gagnerons l'Angleterre. Personne ne nous emb�tera plus. Si nous ne sommes pas assez loin, nous partirons pour l'Am�rique. Moi qui ai toujours froid, je serai bien l�-bas. J'ai souvent envi� les cr�oles...</p><p>Mais � mesure qu'elle agrandissait son projet, la terreur reprenait Maxime. Quitter Paris, aller si loin avec une femme qui �tait folle assur�ment, laisser derri�re lui une histoire dont le c�t� honteux l'exilait � jamais! c'�tait comme un cauchemar atroce qui l'�touffait. Il cherchait avec d�sespoir un moyen pour sortir de ce cabinet de toilette, de ce r�duit rose o� battait le glas de Charenton. Il crut l'avoir trouv�.</p><p>- C'est que je n'ai pas d'argent, dit-il avec douceur, afin de ne pas l'exasp�rer. Si tu m'enfermes, je ne pourrai pas m'en procurer.</p><p>- J'en ai, moi, r�pondit-elle d'un air de triomphe. J'ai cent mille francs. Tout s'arrange tr�s bien...</p><p>Elle prit, dans l'armoire � glace, l'acte de cession que son mari lui avait laiss�, avec le vague espoir que sa t�te tournerait. Elle l'apporta sur la table de toilette, for�a Maxime � lui donner une plume et un encrier qui se trouvaient dans la chambre � coucher, et, repoussant les savons, signant l'acte:</p><p>- Voil�, dit-elle, la b�tise est faite. Si je suis vol�e, c'est que je le veux bien... Nous passerons chez Larsonneau, avant d'aller � la gare... Maintenant, mon petit Maxime, je vais t'enfermer, et nous nous sauverons par le jardin, quand j'aurai mis tout ce monde � la porte. Nous n'avons m�me pas besoin d'emporter des malles.</p><p>Elle redevenait gaie. Ce coup de t�te la ravissait. C'�tait une excentricit� supr�me, une fin qui, dans cette crise de fi�vre chaude, lui semblait tout � fait originale. �a d�passait de beaucoup son d�sir de voyage en ballon. Elle vint prendre Maxime dans ses bras, en murmurant:</p><p>- Je t'ai fait mal tout � l'heure, mon pauvre ch�ri! Aussi tu refusais. Tu verras comme ce sera gentil. Est-ce que ta bossue t'aimerait comme je t'aime? Ce n'est pas une femme, ce petit moricaud-l�.</p><p>Elle riait, elle l'attirait � elle, le baisait sur les l�vres, lorsqu'un bruit leur fit tourner la t�te. Saccard �tait debout sur le seuil de la porte.</p><p>Un silence terrible se fit. Lentement, Ren�e d�tacha ses bras du cou de Maxime; et elle ne baissait pas le front, elle continuait � regarder son mari de ses grands yeux fixes de morte; tandis que le jeune homme, �cras�, terrifi�, chancelait, la t�te basse, maintenant qu'il n'�tait plus soutenu par son �treinte. Saccard, foudroy� par ce coup supr�me qui faisait enfin crier en lui l'�poux et le p�re, n'avan�ait pas, livide, les br�lait de loin du feu de ses regards. Dans l'air moite et odorant de la pi�ce, les trois bougies flambaient tr�s haut, la flamme droite, avec l'immobilit� d'une larme ardente. Et, coupant seul le silence, le terrible silence, par l'�troit escalier un souffle de musique montait; la valse, avec ses enroulements de couleuvre, se glissait, se nouait, s'endormait sur le tapis de neige, au milieu du maillot d�chir� et des jupes tomb�es � terre.</p><p>Puis le mari avan�a. Un besoin de brutalit� marbrait sa face, il serrait les poings pour assommer les coupables. La col�re, dans ce petit homme remuant, �clatait avec des bruits de coups de feu. Il eut un ricanement �trangl�, et, s'approchant toujours:</p><p>- Tu lui annon�ais ton mariage, n'est-ce pas?</p><p>Maxime recula, s'adossa au mur:</p><p>- Ecoute, balbutia-t-il, c'est elle...</p><p>Il allait l'accuser l�chement, rejeter sur elle le crime, dire qu'elle voulait l'enlever, se d�fendre avec l'humilit� et les frissons d'un enfant pris en faute. Mais il n'eut pas la force, les mots se s�chaient dans sa gorge. Ren�e gardait sa raideur de statue, son d�fi muet. Alors Saccard, sans doute pour trouver une arme, jeta un coup d'oeil rapide autour de lui. Et, sur le coin de la table de toilette, au milieu des peignes et des brosses � ongles, il aper�ut l'acte de cession, dont le papier timbr� jaunissait le marbre. Il regarda l'acte, regarda les coupables. Puis, se penchant il vit que l'acte �tait sign�. Ses yeux all�rent de l'encrier ouvert � la plume encore humide, laiss�e au pied du cand�labre. Il resta droit devant cette signature, r�fl�chissant.</p><p>Le silence semblait grandir, les flammes des bougies s'allongeaient, la valse se ber�ait le long des tentures avec plus de mollesse. Saccard eut un imperceptible mouvement d'�paules, il regarda encore sa femme et son fils d'un air profond, comme pour arracher � leur visage une explication qu'il ne trouvait pas. Puis il plia lentement l'acte, le mit dans la poche de son habit. Ses joues �taient devenues toutes p�les.</p><p>- Vous avez bien fait de signer, ma ch�re amie, dit-il doucement � sa femme... C'est cent mille francs que vous gagnez. Ce soir, je vous remettrai l'argent.</p><p>Il souriait presque, et ses mains seules gardaient un tremblement. Il fit quelques pas, en ajoutant:</p><p>- On �touffe ici. Quelle id�e de venir comploter quelqu'une de vos farces dans ce bain de vapeur!...</p><p>Et s'adressant � Maxime, qui avait relev� la t�te, surpris de la voix apais�e de son p�re:</p><p>- Allons, viens, toi! reprit-il. Je t'avais vu monter, je te cherchais pour que tu fisses tes adieux � M. de Mareuil et � sa fille.</p><p>Les deux hommes descendirent, causant ensemble. Ren�e resta seule, debout au milieu du cabinet de toilette, regardant le trou b�ant du petit escalier, dans lequel elle venait de voir dispara�tre les �paules du p�re et du fils. Elle ne pouvait d�tourner les yeux de ce trou. Eh quoi! ils �taient partis tranquillement, amicalement. Ces deux hommes ne s'�taient pas �cras�s. Elle pr�tait l'oreille, elle �coutait si quelque lutte atroce ne faisait pas rouler les corps le long des marches. Rien. Dans les t�n�bres ti�des, rien qu'un bruit de danse, un long bercement. Elle crut entendre, au loin, les rires de la marquise, la voix claire de M. de Saffr�. Alors le drame �tait fini? Son crime, les baisers dans le grand lit gris et rose, les nuits farouches de la serre, tout cet amour maudit qui l'avait br�l�e pendant des mois, aboutissait � cette fin plate et ignoble. Son mari savait tout et ne la battait m�me pas. Et le silence autour d'elle, ce silence o� tra�nait la valse sans fin, l'�pouvantait plus que le bruit d'un meurtre. Elle avait peur de cette paix, peur de ce cabinet tendre et discret, empli d'une odeur d'amour.</p><p>Elle s'aper�ut dans la haute glace de l'armoire. Elle s'approcha, �tonn�e de se voir, oubliant son mari, oubliant Maxime, toute pr�occup�e par l'�trange femme qu'elle avait devant elle. La folie montait. Ses cheveux jaunes, relev�s sur les tempes et sur la nuque, lui parurent une nudit�, une obsc�nit�. La ride de son front se creusait si profond�ment qu'elle mettait une barre sombre au- dessus des yeux, la meurtrissure mince et bleu�tre d'un coup de fouet. Qui donc l'avait marqu�e ainsi? Son mari n'avait pas lev� la main, pourtant. Et ses l�vres l'�tonnaient par leur p�leur, ses yeux de myope lui semblaient morts. Comme elle �tait vieille! Elle pencha le front et, quand elle se vit dans son maillot, dans sa l�g�re blouse de gaze, elle se contempla, les cils baiss�s, avec des rougeurs subites. Qui l'avait mise nue? que faisait-elle dans ce d�braill� de fille qui se d�couvre jusqu'au ventre? Elle ne savait plus. Elle regardait ses cuisses que le maillot arrondissait, ses hanches dont elle suivait les lignes souples sous la gaze, son buste largement ouvert; et elle avait honte d'elle, et un m�pris de sa chair l'emplissait de col�re sourde contre ceux qui la laissaient ainsi, avec de simples cercles d'or aux chevilles et aux poignets pour lui cacher la peau.</p><p>Alors, cherchant, avec l'id�e fixe d'une intelligence qui se noie, ce qu'elle faisait l�, toute nue, devant cette glace, elle remonta d'un saut brusque � son enfance, elle se revit � sept ans, dans l'ombre grave de l'h�tel B�raud. Elle se souvint d'un jour o� la tante Elisabeth les avait habill�es, elle et Christine, de robes de laine grise � petits carreaux rouges. On �tait � la No�l. Comme elles �taient contentes de ces deux robes semblables! La tante les g�tait, et elle poussa les choses jusqu'� leur donner � chacune un bracelet et un collier de corail. Les manches �taient longues, le corsage montait jusqu'au menton, les bijoux s'�talaient sur l'�toffe, ce qui leur semblait bien joli. Ren�e se rappelait encore que son p�re �tait l�, qu'il souriait de son air triste. Ce jour-l�, sa soeur et elle, dans la chambre des enfants, s'�taient promen�es comme de grandes personnes, sans jouer, pour ne pas se salir. Puis, chez les dames de la Visitation, ses camarades l'avaient plaisant�e sur � sa robe de Pierrot �, qui lui allait au bout des doigts et qui lui montait par-dessus les oreilles. Elle s'�tait mise � pleurer pendant la classe. A la r�cr�ation, pour qu'on ne se moqu�t plus d'elle, elle avait retrouss� les manches et rentr� le tour du cou du corsage. Et le collier et le bracelet de corail lui semblaient plus jolis sur la peau de son cou et de son bras. Etait-ce ce jour-l� qu'elle avait commenc� � se mettre nue ?</p><p>Sa vie se d�roulait devant elle. Elle assistait � son long effarement, � ce tapage de l'or et de la chair qui �tait mont� en elle, dont elle avait eu jusqu'aux genoux, jusqu'au ventre, puis jusqu'aux l�vres, et dont elle sentait maintenant le flot passer sur sa t�te, en lui battant le cr�ne � coups press�s. C'�tait comme une s�ve mauvaise; elle lui avait lass� les membres, mis au coeur des excroissances de honteuses tendresses, fait pousser au cerveau des caprices de malade et de b�te. Cette s�ve, la plante de ses pieds l'avait prise sur le tapis de sa cal�che, sur d'autres tapis encore, sur toute cette soie et tout ce velours o� elle marchait depuis son mariage. Les pas des autres devaient avoir laiss� l� ces germes de poison, �clos � cette heure dans son sang, et que ses veines charriaient. Elle se rappelait bien son enfance. Lorsqu'elle �tait petite, elle n'avait que des curiosit�s. M�me plus tard, apr�s ce viol qui l'avait jet�e au mal, elle ne voulait pas tant de honte. Certes, elle serait devenue meilleure, si elle �tait rest�e � tricoter aupr�s de la tante Elisabeth. Et elle entendait le tic-tac r�gulier des aiguilles de la tante, tandis qu'elle regardait fixement dans la glace pour lire cet avenir de paix qui lui avait �chapp�. Mais elle ne voyait que ses cuisses roses, ses hanches roses, cette �trange femme de soie rose qu'elle avait devant elle, et dont la peau de fine �toffe, aux mailles serr�es, semblait faite pour des amours de pantins et de poup�es. Elle en �tait arriv�e � cela, � �tre une grande poup�e dont la poitrine d�chir�e ne laisse �chapper qu'un filet de son. Alors, devant les �normit�s de sa vie, le sang de son p�re, ce sang bourgeois qui la tourmentait aux heures de crise, cria en elle, se r�volta. Elle qui avait toujours trembl� � la pens�e de l'enfer, elle aurait d� vivre au fond de la s�v�rit� noire de l'h�tel B�raud. Qui donc l'avait mise nue?</p><p>Et, dans l'ombre bleu�tre de la glace, elle crut voir se lever les figures de Saccard et de Maxime. Saccard, noir�tre, ricanant, avait une couleur de fer, un rire de tenaille, sur ses jambes gr�les. Cet homme �tait une volont�. Depuis dix ans, elle le voyait dans la forge, dans les �clats du m�tal rougi, la chair br�l�e, haletant, tapant toujours, soulevant des marteaux vingt fois trop lourds pour ses bras, au risque de s'�craser lui-m�me. Elle le comprenait maintenant; il lui apparaissait grandi par cet effort surhumain, par cette coquinerie �norme, cette id�e fixe d'une immense fortune imm�diate. Elle se le rappelait sautant sur les obstacles, roulant en pleine boue, et ne prenant pas le temps de s'essuyer pour arriver avant l'heure, ne s'arr�tant m�me pas � jouir en chemin, m�chant ses pi�ces d'or en courant. Puis la t�te blonde et jolie de Maxime apparaissait derri�re l'�paule rude de son p�re: il avait son clair sourire de fille, ses yeux vides de catin qui ne se baissaient jamais, sa raie au milieu du front, montrant la blancheur du cr�ne. Il se moquait de Saccard, il le trouvait bourgeois de se donner tant de peine pour gagner un argent qu'il mangeait, lui, avec une si adorable paresse.</p><p>Il �tait entretenu. Ses mains longues et molles contaient ses vices. Son corps �pil� avait une pose lass�e de femme assouvie. Dans tout cet �tre l�che et mou, o� tout le vice coulait avec la douceur d'une eau ti�de, ne luisait pas seulement l'�clair de la curiosit� du mal. Il subissait. Et Ren�e, en regardant les deux apparitions sortir des ombres l�g�res de la glace, recula d'un pas, vit que Saccard l'avait jet�e comme un enjeu, comme une mise de fonds, et que Maxime s'�tait trouv� l�, pour ramasser ce louis tomb� de la poche du sp�culateur. Elle restait une valeur dans le portefeuille de son mari; il la poussait aux toilettes d'une nuit, aux amants d'une saison; il la tordait dans les flammes de sa forge, se servant d'elle, ainsi que d'un m�tal pr�cieux, pour dorer le fer de ses mains. Peu � peu, le p�re l'avait ainsi rendue assez folle, assez mis�rable, pour les baisers du fils. Si Maxime �tait le sang appauvri de Saccard, elle se sentait, elle, le produit, le fruit v�reux de ces deux hommes, l'infamie qu'ils avaient creus�e entre eux, et dans laquelle ils roulaient l'un et l'autre.</p><p>Elle savait maintenant. C'�taient ces gens qui l'avaient mise nue. Saccard avait d�graf� le corsage, et Maxime avait fait tomber la jupe. Puis, � eux deux, ils venaient d'arracher la chemise. A pr�sent, elle se trouvait sans un lambeau, avec des cercles d'or, comme une esclave. Ils la regardaient tout � l'heure, ils ne lui disaient pas � Tu es nue �. Le fils tremblait comme un l�che, frissonnait � la pens�e d'aller jusqu'au bout de son crime, refusait de la suivre dans sa passion. Le p�re, au lieu de la tuer, l'avait vol�e; cet homme punissait les gens en vidant leurs poches; une signature tombait comme un rayon de soleil au milieu de la brutalit� de sa col�re, et, pour vengeance, il emportait la signature. Puis elle avait vu leurs �paules qui s'enfon�aient dans les t�n�bres. Pas de sang sur le tapis, pas un cri, pas une plainte. C'�taient des l�ches. Ils l'avaient mise nue.</p><p>Et elle se dit qu'une seule fois elle avait lu l'avenir, le jour o�, devant les ombres murmurantes du parc Monceau, la pens�e que son mari la salirait et la jetterait un jour � la folie �tait venue effrayer ses d�sirs grandissants. Ah! que sa pauvre t�te souffrait! comme elle sentait, � cette heure, la fausset� de cette imagination, qui lui faisait croire qu'elle vivait dans une sph�re bien heureuse de jouissance et d'impunit�s divines! Elle avait v�cu au pays de la honte, et elle �tait ch�ti�e par l'abandon de tout son corps, par la mort de son �tre qui agonisait. Elle pleurait de ne pas avoir �cout� les grandes voix des arbres.</p><p>Sa nudit� l'irritait. Elle tourna la t�te, elle regarda autour d'elle. Le cabinet de toilette gardait sa lourdeur musqu�e, son silence chaud, o� les phrases de la valse arrivaient toujours, comme les derniers cercles mourants sur une nappe d'eau. Ce rire affaibli de lointaine volupt� passait sur elle avec des railleries intol�rables. Elle se boucha les oreilles pour ne plus entendre. Alors elle vit le luxe du cabinet. Elle leva les yeux sur la tente rose, jusqu'� la couronne d'argent qui laissait apercevoir un Amour joufflu appr�tant sa fl�che; elle s'arr�ta aux meubles, au marbre de la table de toilette, encombr� de pots et d'outils qu'elle ne reconnaissait plus; elle alla � la baignoire, pleine encore, et dont l'eau dormait; elle repoussa du pied les �toffes tra�nant sur le satin blanc des fauteuils, le costume de la nymphe Echo, les jupons, les serviettes oubli�es. Et de toutes ces choses montaient des voix de honte: la robe de la nymphe Echo lui parlait de ce jeu qu'elle avait accept�, pour l'originalit� de s'offrir � Maxime en public; la baignoire exhalait l'odeur de son corps, l'eau ou elle s'�tait tremp�e, mettait dans la pi�ce sa fi�vre de femme malade; la table avec ses savons et ses huiles, les meubles avec leurs rondeurs de lit lui parlaient brutalement de sa chair, de ses amours, de toutes ces ordures qu'elle voulait oublier. Elle revint au milieu du cabinet, le visage pourpre, ne sachant o� fuir ce parfum d'alc�ve, ce luxe qui se d�colletait avec une impudeur de fille, qui �talait tout ce rose. La pi�ce �tait nue comme elle; la baignoire rose, la peau rose des tentures, les marbres roses des deux tables s'animaient, s'�tiraient, se pelotonnaient, l'entouraient d'une telle d�bauche de volupt�s vivantes qu'elle ferma les yeux, baissant le front, s'ab�mant sous les dentelles du plafond et des murs qui l'�crasaient.</p><p>Mais, dans le noir, elle revit la tache de chair du cabinet de toilette, et elle aper�ut en outre la douceur grise de la chambre � coucher, l'or tendre du petit salon, le vert cru de la serre, toutes ces richesses complices. C'�tait l� o� ses pieds avaient pris la s�ve mauvaise. Elle n'aurait pas dormi avec Maxime sur un grabat, au fond d'une mansarde. C'e�t �t� trop ignoble. La soie avait fait son crime coquet. Et elle r�vait d'arracher ces dentelles, de cracher sur cette soie, de briser son grand lit � coups de pied, de tra�ner son luxe dans quelque ruisseau d'o� il sortirait us� et sali comme elle.</p><p>Quand elle rouvrit les yeux, elle s'approcha de la glace, se regarda encore, s'examina de pr�s. Elle �tait finie. Elle se vit morte. Toute sa face lui disait que le craquement c�r�bral s'achevait. Maxime, cette perversion derni�re de ses sens, avait termin� son oeuvre, �puis� sa chair, d�traqu� son intelligence. Elle n'avait plus de joies � go�ter, plus d'esp�rances de r�veil. A cette pens�e, une col�re fauve se ralluma en elle. Et, dans une crise derni�re de d�sir, elle r�va de reprendre sa proie, d'agoniser aux bras de Maxime et de l'emporter avec elle. Louise ne pouvait l'�pouser; Louise savait bien qu'il n'�tait pas � elle, puisqu'elle les avait vus s'embrasser sur les l�vres. Alors, elle jeta sur ses �paules une pelisse de fourrure, pour ne pas traverser le bal toute nue. Elle descendit.</p><p>Dans le petit salon, elle se rencontra face � face avec Mme Sidonie. Celle-ci, pour jouir du drame, s'�tait post�e de nouveau sur le perron de la serre. Mais elle ne sut plus que penser quand Saccard reparut avec Maxime, et qu'il r�pondit brutalement � ses questions faites � voix basses qu'elle r�vait, qu'il n'y avait � rien du tout �. Puis elle flaira la v�rit�. Sa face jaune bl�mit, elle trouvait la chose vraiment forte. Et, doucement, elle vint coller son oreille � la porte de l'escalier, esp�rant qu'elle entendrait Ren�e pleurer, en haut. Lorsque la jeune femme ouvrit la porte, le battant souffleta presque sa belle-soeur.</p><p>- Vous m'espionnez! lui dit-elle avec col�re.</p><p>Mais Mme Sidonie r�pondit avec un beau d�dain:</p><p>- Est-ce que je m'occupe de vos salet�s! Et retroussant sa robe de magicienne, se retirant avec un regard majestueux.</p><p>- Ma petite, ce n'est pas ma faute s'il vous arrive des accidents... Mais je n'ai pas de rancune, entendez-vous? Et sachez bien que vous auriez trouv� et que vous trouveriez encore en moi une seconde m�re. Je vous attends chez moi, quand il vous plaira.</p><p>Ren�e ne l'�coutait pas. Elle entra dans le grand salon, elle traversa une figure tr�s compliqu�e du cotillon, sans m�me voir la surprise que causait sa pelisse de fourrure. Il y avait, au milieu de la pi�ce, des groupes de dames et de cavaliers qui se m�laient, en agitant des banderoles, et la voix fl�t�e de M. de Saffr� disait:</p><p>- Allons, mesdames, � la Guerre du Mexique... � Il faut que les dames qui font les broussailles �talent leurs jupes en rond et restent par terre... Maintenant, les cavaliers tournent autour des broussailles... Puis, quand je taperai dans mes mains, chacun d'eux valsera avec sa broussaille.</p><p>Il tapa dans ses mains. Les cuivres sonn�rent, la valse d�roula une fois encore les couples autour du salon. La figure avait eu peu de succ�s. Deux dames �taient demeur�es sur le tapis, emp�tr�es dans leurs jupons. Mme Daste d�clara que ce qui l'amusait dans � la Guerre du Mexique �, c'�tait seulement de faire � un fromage � avec sa robe, comme au pensionnat.</p><p>Ren�e, arriv�e au vestibule, trouva Louise et son p�re, que Saccard et Maxime accompagnaient. Le baron Gouraud �tait parti. Mme Sidonie se retirait avec les Mignon et Charrier, tandis que M. Hupel de la Noue reconduisait Mme Michelin, que son mari suivait discr�tement. Le pr�fet avait employ� le reste de la soir�e � faire la cour � la jolie brune. Il venait de la d�terminer � passer un mois de la belle saison dans son chef-lieu, � o� l'on voyait des antiquit�s vraiment curieuses �.</p><p>Louise, qui croquait en cachette le nougat qu'elle avait dans la poche, fut prise d'un acc�s de toux, au moment de sortir.</p><p>- Couvre-toi bien, dit le p�re.</p><p>Et Maxime s'empressa de serrer davantage le lacet du capuchon de sa sortie de bal. Elle levait le menton, elle se laissait emmailloter. Mais, quand Mme Saccard parut, M. de Mareuil revint, lui fit ses adieux. Ils rest�rent tous l� � causer un instant. Elle dit, voulant expliquer sa p�leur, son frissonnement, qu'elle avait eu froid, qu'elle �tait mont�e chez elle pour jeter cette fourrure sur ses �paules. Et elle �piait l'instant o� elle pourrait parler bas � Louise, qui la regardait avec sa tranquillit� curieuse. Comme les hommes se serraient encore la main, elle se pencha et murmura:</p><p>- Vous ne l'�pouserez pas, dites? Ce n'est pas possible. Vous savez bien...</p><p>Mais l'enfant l'interrompit, se haussant, lui disant � l'oreille:</p><p>- Oh! soyez tranquille, je l'emm�ne... �a ne fait rien, puisque nous partons pour l'Italie.</p><p>Et elle souriait, de son sourire vague de sphinx vicieux. Ren�e resta balbutiante. Elle ne comprenait pas, elle s'imagina que la bossue se moquait d'elle. Puis, quand les Mareuil furent partis, en r�p�tant � plusieurs reprises: � A dimanche! � elle regarda son mari, elle regarda Maxime, de ses yeux �pouvant�s, et, les voyant la chair tranquille, l'attitude satisfaite, elle se cacha la face dans les mains, elle s'enfuit, se r�fugia au fond de la serre.</p><p>Les all�es �taient d�sertes. Les grands feuillages dormaient, et, sur la nappe lourde du bassin, deux boutons de nymph�a s'�panouissaient lentement. Ren�e aurait voulu pleurer; mais cette chaleur humide, cette odeur forte qu'elle reconnaissait, la prenait � la gorge, �tranglait son d�sespoir. Elle regardait � ses pieds, au bord du bassin, � cette place du sable jaune, o� elle �talait la peau d'ours l'autre hiver. Et, quand elle leva les yeux, elle vit encore une figure du cotillon, tout au fond, par les deux portes laiss�es ouvertes.</p><p>C'�tait un bruit assourdissant, une m�l�e confuse o� elle ne distingua d'abord que des jupes volantes et des jambes noires pi�tinant et tournant. La voix de M. de Saffr� criait: � Le Changement de dames ! Le Changement de dames! � Et les couples passaient au milieu d'une fine poussi�re jaune; chaque cavalier, apr�s avoir fait trois ou quatre tours de valse, jetait sa dame aux bras de son voisin, qui lui jetait la sienne. La baronne de Meinhold, dans son costume d'Emeraude, tombait des mains du comte de Chibray aux mains de M. Simpson; il la rattrapait au petit bonheur, par une �paule, tandis que le bout de ses gants glissait sous le corsage. La comtesse Vanska, rouge, faisant sonner ses pendeloques de corail, allait, d'un bond, de la poitrine de M. de Saffr�, sur la poitrine du duc de Rozan, qu'elle enla�ait, qu'elle for�ait � pirouetter pendant cinq mesures, pour se pendre ensuite � la hanche de M. Simpson, qui venait de lancer l'Emeraude au conducteur du cotillon. Et Mme Tessi�re, Mme Daste, Mme de Lauwerens luisaient comme de grands joyaux vivants, avec la p�leur blonde de la Topaze, le bleu tendre de la Turquoise, le bleu ardent du Saphir, s'abandonnaient un instant, se cambraient sous le poignet tendu d'un valseur, puis repartaient, arrivaient de dos ou de face dans une nouvelle �treinte, visitaient � la file toute les embrassades d'hommes du salon. Cependant. Mme d'Espanet, devant l'orchestre, avait r�ussi � saisir Mme Haffner au passage, et valsait avec elle, sans vouloir la l�cher. L'Or et l'Argent dansaient ensemble, amoureusement.</p><p>Ren�e comprit alors ce tourbillonnement des jupes, ce pi�tinement des jambes. Elle �tait plac�e en contrebas, elle voyait la furie des pieds, le p�le- m�le des bottes vernies et des chevilles blanches. Par moments, il lui semblait qu'un souffle de vent allait enlever les robes. Ces �paules nues, ces bras nus, ces chevelures nues qui volaient, qui tourbillonnaient, prises, jet�es et reprises, au fond de cette galerie, o� la valse de l'orchestre s'affolait, o� les tentures rouges se p�maient sous les fi�vres derni�res du bal, lui apparurent comme l'image tumultueuse de sa vie � elle, de ses nudit�s, de ses abandons. Et elle �prouva une telle douleur, en pensant que Maxime, pour prendre la bossue entre ses bras, venait de la jeter l�, � cette place o� ils s'�taient aim�s, qu'elle r�va d'arracher une tige du Tanghin qui lui fr�lait la joue, de la m�cher jusqu'au bois. Mais elle �tait l�che, elle resta devant l'arbuste � grelotter sous la fourrure que ses bras ramenaient, serraient �troitement, avec un grand geste de honte terrifi�e.</p></section><section><title><p>PARTIE VII</p></title><p>-----</p><p>Trois mois plus tard, par une de ces tristes matin�es de printemps qui ram�nent dans Paris le jour bas et l'humidit� sale de l'hiver, Aristide Saccard descendait de voiture, place du Ch�teau-d'Eau, et s'engageait avec quatre autres messieurs, dans la trou�e de d�molitions que creusait le futur boulevard du Prince-Eug�ne. C'�tait une commission d'enqu�te que le jury des indemnit�s envoyait sur les lieux pour estimer certains immeubles, dont les propri�taires n'avaient pu s'entendre � l'amiable avec la Ville.</p><p>Saccard renouvelait le coup de fortune de la rue de la P�pini�re. Pour que le nom de sa femme dispar�t compl�tement, il imagina d'abord une vente des terrains et du caf�-concert. Larsonneau c�da le tout � un cr�ancier suppos�. L'acte de vente portait le chiffre colossal de trois millions. Ce chiffre �tait tellement exorbitant que la commission de l'H�tel de Ville, lorsque l'agent d'expropriation, au nom du propri�taire imaginaire, r�clama le prix d'achat pour indemnit�, ne voulut jamais accorder plus de deux millions cinq cent mille francs, malgr� le sourd travail de M. Michelin et les plaidoyers de M. Toutin-Laroche et du baron Gouraud. Saccard s'attendait � cet �chec; il refusa l'offre, il laissa le dossier aller devant le jury, dont il faisait justement partie avec M. de Mareuil, par un hasard qu'il devait avoir aid�. Et c'�tait ainsi qu'il se trouvait charg�, avec quatre de ses coll�gues, de faire une enqu�te sur ses propres terrains.</p><p>M. de Mareuil l'accompagnait. Sur les trois autres jur�s, il y avait un m�decin qui fumait un cigare, sans se soucier le moins du monde des pl�tras qu'il enjambait, et deux industriels, dont l'un, fabricant d'instruments de chirurgie, avait anciennement tourn� la meule dans les rues.</p><p>Le chemin o� ces messieurs s'engag�rent �tait affreux. Il avait plu toute la nuit. Le sol d�tremp� devenait un fleuve de boue, entre les maisons �croul�es, sur cette route trac�e en pleines terres molles, o� les tombereaux de transport entraient jusqu'aux moyeux. Aux deux c�t�s, des pans de murs, crev�s par la pioche, restaient debout; de hautes b�tisses �ventr�es, montrant leurs entrailles blafardes, ouvraient en l'air leurs cages d'escalier vides, leurs chambres b�antes, suspendues, pareilles aux tiroirs bris�s de quelque grand vilain meuble. Rien n'�tait plus lamentable que les papiers peints de ces chambres, des carr�s jaunes ou bleus qui s'en allaient en lambeaux, indiquant, � une hauteur de cinq et six �tages, jusque sous les toits, de pauvres petits cabinets, des trous �troits, o� toute une existence d'homme avait peut-�tre tenu. Sur les murailles d�nud�es, les rubans des chemin�es montaient c�te � c�te, avec des coudes brusques, d'un noir lugubre. Une girouette oubli�e grin�ait au bord d'une toiture, tandis que des goutti�res � demi d�tach�es pendaient, pareilles � des guenilles. Et la trou�e s'enfon�ait toujours, au milieu de ces ruines, pareille � une br�che que le canon aurait ouverte; la chauss�e, encore � peine indiqu�e, emplie de d�combres, avait des bosses de terre, des flaques d'eau profondes, s'allongeait sous le ciel gris, dans la p�leur sinistre de la poussi�re de pl�tre qui tombait, et comme bord�e de filets de deuil par les rubans noirs des chemin�es.</p><p>Ces messieurs, avec leurs bottes bien cir�es, leurs redingotes et leurs chapeaux de haute forme, mettaient une singuli�re note dans ce paysage boueux, d'un jaune sale, o� ne passaient que des ouvriers bl�mes, des chevaux crott�s jusqu'� l'�chine, des chariots dont le bois disparaissait sous une cro�te de poussi�re. Ils se suivaient � la file, sautaient de pierre en pierre, �vitant les mares de fange coulante, parfois enfon�aient jusqu'aux chevilles et juraient alors en secouant les pieds. Saccard avait parl� d'aller prendre la rue de Charonne, ce qui leur aurait �vit� cette promenade dans ces terres d�fonc�es; mais ils avaient malheureusement plusieurs immeubles � visiter sur la longue ligne du boulevard; la curiosit� les poussant, ils s'�taient d�cid�s � passer au beau milieu des travaux. D'ailleurs, �a les int�ressait beaucoup. Ils s'arr�taient parfois en �quilibre sur un pl�tras roul� au fond d'une orni�re, levaient le nez, s'appelaient pour se montrer un plancher b�ant, un tuyau de chemin�e rest�e en l'air, une solive tomb�e sur un toit voisin. Ce coin de ville d�truite, au sortir de la rue du Temple, leur semblait tout � fait dr�le.</p><p>- C'est vraiment curieux, disait M. de Mareuil. Tenez, Saccard, regardez donc cette cuisine, l�-haut; il y reste une vieille po�le pendue au-dessus du fourneau... Je la vois parfaitement.</p><p>Mais le m�decin, le cigare aux dents, s'�tait plant� devant une maison d�molie, et dont il ne restait que les pi�ces du rez-de-chauss�e, emplies des gravats des autres �tages. Un seul pan de mur se dressait du tas des d�combres; pour le renverser d'un coup, on l'avait entour� d'une corde, sur laquelle tiraient une trentaine d'ouvriers.</p><p>- Ils ne l'auront pas, murmura le m�decin. Ils tirent trop � gauche.</p><p>Les quatre autres �taient revenus sur leurs pas, pour voir tomber le mur. Et tous les cinq, les yeux tendus, la respiration coup�e, attendaient la chute avec un fr�missement de jouissance. Les ouvriers, l�chant, puis se roidissant brusquement, criaient � Oh�! Hisse! �</p><p>- Ils ne l'auront pas, r�p�tait le m�decin.</p><p>Puis, au bout de quelques secondes d'anxi�t�:</p><p>- Il remue, il remue, dit joyeusement un des industriels.</p><p>Et quand le mur c�da enfin, s'abattit avec un fracas �pouvantable, en soulevant un nuage de pl�tre, ces messieurs se regard�rent avec des sourires. Ils �taient enchant�s. Leurs redingotes se couvrirent d'une poussi�re fine, qui leur blanchit les bras et les �paules.</p><p>Maintenant, ils parlaient des ouvriers, en reprenant leur marche prudente au milieu des flaques. Il n'y en avait pas beaucoup de bons. C'�taient tous des fain�ants, des mange-tout, et ent�t�s avec cela, ne r�vant que la ruine des patrons. M. de Mareuil, qui, depuis un instant, regardait avec un frisson deux pauvres diables perch�s au coin d'un toit, attaquant une muraille � coups de pioche, �mit cette id�e que ces hommes-l� avaient pourtant un fier courage. Les autres s'arr�t�rent de nouveau, lev�rent les yeux vers les d�molisseurs en �quilibre, courb�s, tapant � toute vol�e; ils poussaient les pierres du pied et les regardaient tranquillement s'�craser en bas; si leur pioche avait port� � faux, le seul �lan de leurs bras les aurait pr�cipit�s.</p><p>- Bah! c'est l'habitude, dit le m�decin en reportant son cigare � ses l�vres. Ce sont des brutes.</p><p>Cependant, ils �taient arriv�s � un des immeubles qu'ils devaient voir. Ils b�cl�rent leur travail en un quart d'heure, et reprirent leur promenade. Peu � peu, ils n'avaient plus tant d'horreur pour la boue! ils marchaient au milieu des mares, abandonnant l'espoir de pr�server leurs bottes. Comme ils d�passaient la rue M�nilmontant, l'un des industriels, l'ancien r�mouleur, devint inquiet. Il examinait les ruines autour de lui, ne reconnaissait plus le quartier. Il disait qu'il avait demeur� par l�, il y avait plus de trente ans, � son arriv�e � Paris, et que �a lui ferait bien plaisir de retrouver l'endroit. Il furetait toujours du regard, lorsque la vue d'une maison que la pioche des d�molisseurs avait d�j� coup�e en deux, l'arr�ta net au milieu du chemin. Il en �tudia la porte, les fen�tres. Puis, montrant du doigt un coin de la d�molition, tout en haut.</p><p>- La voil�! s'�cria-t-il, je la reconnais.</p><p>- Quoi donc? demanda le m�decin.</p><p>- Ma chambre, parbleu! C'est elle!</p><p>C'�tait au cinqui�me, une petite chambre qui devait anciennement donner sur une cour. Une muraille ouverte la montrait toute nue, d�j� entam�e d'un c�t�, avec son papier � grands ramages jaunes, dont une large d�chirure tremblait au vent. On voyait encore le creux d'une armoire, � gauche, tapiss� de papier bleu. Et il y avait, � c�t�, le trou d'un po�le, o� se trouvait un bout de tuyau.</p><p>L'�motion prenait l'ancien ouvrier.</p><p>- J'y ai pass� cinq ans, murmura-t-il. �a n'allait pas fort dans ce temps-l�, mais, c'est �gal, j'�tais jeune... Vous voyez bien l'armoire; c'est l� que j'ai �conomis� trois cents francs, sou � sou. Et le trou du po�le je me rappelle encore le jour o� je l'ai creus�. La chambre n'avait pas de chemin�e, il faisait un froid de loup, d'autant plus que nous n'�tions pas souvent deux.</p><p>- Allons, interrompit le m�decin en plaisantant, on ne vous demande pas des confidences. Vous avez fait vos farces comme les autres.</p><p>- �a, c'est vrai, continua na�vement le digne homme. Je me souviens encore d'une repasseuse de la maison d'en face... Voyez-vous, le lit �tait � droite, pr�s de la fen�tre.. Ah! ma pauvre chambre, comme ils me l'ont arrang�e!</p><p>Il �tait vraiment tr�s triste.</p><p>- Allez donc, dit Saccard, ce n'est pas un mal qu'on jette ces vieilles cambuses-l� par terre. On va b�tir � la place de belles maisons de pierres de taille. Est-ce que vous habiteriez encore un pareil taudis? Tandis que vous pourriez tr�s bien vous loger sur le nouveau boulevard.</p><p>- �a, c'est vrai, r�pondit de nouveau le fabricant, qui parut tout consol�.</p><p>La commission d'enqu�te s'arr�ta encore dans deux immeubles. Le m�decin restait � la porte, fumant, regardant le ciel. Quand ils arriv�rent � la rue des Amandiers, les maisons se firent rares, ils ne traversaient plus que de grands enclos, des terrains vagues, o� tramaient quelques masures � demi �croul�es. Saccard semblait r�joui par cette promenade � travers des ruines. Il venait de se rappeler le d�ner qu'il avait fait jadis, avec sa premi�re femme, sur les buttes Montmartre, et il se souvenait parfaitement d'avoir indiqu�, du tranchant de sa main, l'entaille qui coupait Paris de la place du Ch�teau-d'Eau � la barri�re du Tr�ne. La r�alisation de cette pr�diction lointaine l'enchantait. Il suivait l'entaille, avec des joies secr�tes d'auteur, comme s'il e�t donn� lui-m�me les premiers coups de pioche, de ses doigts de fer. Et il sautait les flaques, en songeant que trois millions l'attendaient sous les d�combres, au bout de ce fleuve de fange grasse.</p><p>Cependant, ces messieurs se croyaient � la campagne. La voie passait au milieu de jardins, dont elle avait abattu les murs de cl�ture. Il y avait de grands massifs de lilas en boutons. Les verdures �taient d'un vert tendre tr�s d�licat. Chacun de ces jardins se creusait, comme un r�duit tendu du feuillage des arbustes, avec un bassin �troit, une cascade en miniature, des coins de muraille o� �taient peints des trompe-l'oeil, des tonnelles en raccourci, des fonds bleu�tres de paysage. Les habitations, �parses et discr�tement cach�es, ressemblaient � des pavillons italiens, � des temples grecs; et des mousses rongeaient le pied des colonnes de pl�tre, tandis que des herbes folles avaient disjoint la chaux des frontons.</p><p>- Ce sont des petites maisons, dit le m�decin, avec un clignement d'oeil.</p><p>Mais, comme il vit que ces messieurs ne comprenaient pas, il leur expliqua que les marquis, sous Louis XV, avaient des retraites pour leurs parties fines. C'�tait la mode. Et il reprit:</p><p>- On appelait �a des petites maisons. Ce quartier en �tait plein... Il s'y en est pass� de fortes, allez!</p><p>La commission �tait devenue tr�s attentive. Les deux industriels avaient les yeux luisants, souriaient, regardaient avec un vif int�r�t ces jardins, ces pavillons, auxquels ils ne donnaient pas un coup d'oeil avant les explications de leur coll�gue. Une grotte les retint longtemps. Mais lorsque le m�decin eut dit, en voyant une habitation d�j� touch�e par la pioche, qu'il reconnaissait la petite maison du comte de Savigny, bien connue par les orgies de ce gentilhomme, toute la commission quitta le boulevard pour aller visiter la ruine. Ils mont�rent sur les d�combres, entr�rent par les fen�tres dans les pi�ces du rez-de-chauss�e; et, comme les ouvriers �taient � d�jeuner, ils purent s'oublier l�, tout � leur aise. Ils y rest�rent une grande demi-heure, examinant les rosaces des plafonds, les peintures des dessus de porte, les moulures tourment�es de ces pl�tras jaunis par l'�ge. Le m�decin reconstruisait le logis.</p><p>- Voyez-vous, disait-il, cette pi�ce doit �tre la salle des festins. L�, dans cet enfoncement du mur, il y avait certainement un immense divan. Et tenez, je suis m�me certain qu'une glace surmontait ce divan; voil� les pattes de la glace... Oh! c'�taient des coquins qui savaient joliment jouir de la vie!</p><p>Ils n'auraient pas quitt� ces vieilles pierres qui chatouillaient leur curiosit�, si Aristide Saccard, pris d'impatience, ne leur avait dit en riant:</p><p>- Vous aurez beau chercher, ces dames n'y sont plus... Allons � nos affaires.</p><p>Mais, avant de s'�loigner, le m�decin monta sur une chemin�e, pour d�tacher d�licatement, d'un coup de pioche, une petite t�te d'Amour peinte, qu'il mit dans la poche de sa redingote.</p><p>Ils arriv�rent enfin au terme de leur course, les anciens terrains de Mme Aubertot �taient tr�s vastes; le caf�-concert et le jardin n'en occupaient gu�re que la moiti�, le reste se trouvait sem� de quelques maisons sans importance. Le nouveau boulevard prenait ce grand parall�logramme en �charpe, ce qui avait calm� une des craintes de Saccard; il s'�tait imagin� pendant longtemps que le caf�-concert seul serait �corn�. Aussi Larsonneau avait-il re�u l'ordre de parler tr�s haut, les bordures de plus-value devant au moins quintupler de valeur. Il mena�ait d�j� la Ville de se servir d'un r�cent d�cret autorisant les propri�taires � ne livrer que le sol n�cessaire aux travaux d'utilit� publique.</p><p>Ce fut l'agent d'expropriation qui re�ut ces messieurs. Il les promena dans le jardin, leur fit visiter le caf�-concert, leur montra un dossier �norme. Mais les deux industriels �taient redescendus, accompagn�s du m�decin, le questionnant encore sur cette petite maison du comte de Savigny, dont ils avaient plein l'imagination. Ils l'�coutaient, la bouche ouverte, plant�s tous les trois � c�t� d'un jeu de tonneau. Et il leur parlait de la Pompadour, leur racontait les amours de Louis XV, pendant que M. de Mareuil et Saccard continuaient seuls l'enqu�te.</p><p>- Voil� qui est fait, dit ce dernier en revenant dans le jardin. Si vous le permettez, messieurs, je me chargerai de r�diger le rapport.</p><p>Le fabricant d'instruments de chirurgie n'en tendit m�me pas. Il �tait en pleine R�gence.</p><p>- Quels dr�les de temps, tout de m�me! murmura-t-il.</p><p>Puis ils trouv�rent un fiacre, rue de Charonne, et ils s'en all�rent, crott�s jusqu'aux genoux, satisfaits de leur promenade comme d'une partie de campagne. Dans le fiacre, la conversation tourna, ils parl�rent politique, ils dirent que l'empereur faisait de grandes choses. On n'avait jamais rien vu de pareil � ce qu'ils venaient de voir. Cette grande rue toute droite serait superbe, quand on aurait b�ti des maisons.</p><p>Ce fut Saccard qui r�digea le rapport, et le jury accorda trois millions. Le sp�culateur �tait aux abois, il n'aurait pu attendre un mois de plus. Cet argent le sauvait de la ruine, et m�me un peu de la cour d'assises. Il donna cinq cent mille francs sur le million qu'il devait � son tapissier et � son entrepreneur, pour l'h�tel du parc Monceau. Il combla d'autres trous, se lan�a dans des soci�t�s nouvelles, assourdit Paris du bruit de ces vrais �cus qu'il jetait � la pelle sur les tablettes de son armoire de fer. Le fleuve d'or avait enfin des sources. Mais ce n'�tait pas encore l� une fortune solide, endigu�e, coulant d'un jet �gal et continu. Saccard, sauv� d'une crise, se trouvait mis�rable avec les miettes de ses trois millions, disait na�vement qu'il �tait encore trop pauvre, qu'il ne pouvait s'arr�ter. Et, bient�t, le sol craqua de nouveau sous ses pieds.</p><p>Larsonneau s'�tait si admirablement conduit dans l'affaire de Charonne que Saccard, apr�s une courte h�sitation, poussa l'honn�tet� jusqu'� lui donner ses dix pour cent et son pot-de-vin de trente mille francs. L'agent d'expropriation ouvrit alors une maison de banque. Quand son complice, d'un ton bourru, l'accusait d'�tre plus riche que lui, le bell�tre � gants jaunes r�pondait en riant:</p><p>- Voyez-vous, cher ma�tre, vous �tes tr�s fort pour faire pleuvoir les pi�ces de cent sous, mais vous ne savez pas les ramasser.</p><p>Mme Sidonie profita du coup de fortune de son fr�re pour lui emprunter dix mille francs, avec lesquels elle alla passer deux mois � Londres. Elle revint sans un sou. On ne sut jamais o� les dix mille francs �taient pass�s.</p><p>- Dame! �a co�te, r�pondait-elle quand on l'interrogeait. J'ai fouill� toutes les biblioth�ques. J'avais trois secr�taires pour mes recherches.</p><p>Et lorsqu'on lui demandait si elle avait enfin des donn�es certaines sur ses trois milliards, elle souriait d'abord d'un air myst�rieux, puis elle finissait par murmurer:</p><p>- Vous �tes tous des incr�dules... Je n'ai rien trouv�, mais �a ne fait rien. Vous verrez, vous verrez, un jour.</p><p>Elle n'avait cependant pas perdu tout son temps en Angleterre. Son fr�re, le ministre, profita de son voyage pour la charger d'une commission d�licate. Quand elle revint, elle obtint de grandes commandes du minist�re. Ce fut une nouvelle incarnation. Elle passait des march�s avec les gouvernements, se chargeait de toutes les fournitures imaginables. Elle lui vendait des vivres et des armes pour les troupes, des ameublements pour les pr�fectures et les administrations publiques, du bois de chauffage pour les bureaux et les mus�es. L'argent qu'elle gagnait ne put la d�cider � changer ses �ternelles robes noires, et elle garda sa face jaune et dolente. Saccard pensa alors que c'�tait bien elle qu'il avait vue jadis sortir furtivement de chez son fr�re Eug�ne. Elle devait avoir entretenu de tout temps de secr�tes relations avec lui, pour des besognes que personne au monde ne connaissait.</p><p>Au milieu de ces int�r�ts, de ces soifs ardentes qui ne pouvaient se satisfaire, Ren�e agonisait. La tante Elisabeth �tait morte; sa soeur, mari�e, avait quitt� l'h�tel B�raud o� son p�re seul restait debout, dans l'ombre grave des grandes pi�ces. Elle mangea en une saison l'h�ritage de sa tante. Elle jouait, maintenant. Elle avait trouv� un salon o� les dames s'attablaient jusqu'� trois heures du matin, perdant des centaines de mille francs par nuit. Elle dut essayer de boire; mais elle ne put pas, elle avait des soul�vements de d�go�t invincibles. Depuis qu'elle s'�tait retrouv�e seule, livr�e � ce flot mondain qui l'emportait, elle s'abandonnait davantage, ne sachant � quoi tuer le temps. Elle acheva de go�ter � tout. Et rien ne la touchait, dans l'ennui immense qui l'�crasait. Elle vieillissait, ses yeux se cerclaient de bleu, son nez s'amincissait, la moue de ses l�vres avait des rires brusques, sans cause. C'�tait la fin d'une femme.</p><p>Quand Maxime eut �pous� Louise, et que les jeunes gens furent partis pour l'Italie, elle ne s'inqui�ta plus de son amant, elle parut m�me l'oublier tout � fait. Et, quand au bout de six mois, Maxime revint seul, ayant enterr� � la bossue � dans le cimeti�re d'une petite ville de la Lombardie, ce fut de la haine qu'elle montra pour lui. Elle se rappela Ph�dre, elle se souvint sans doute de cet amour empoisonn� auquel elle avait entendu la Ristori pr�ter ses sanglots. Alors, pour ne plus rencontrer chez elle le jeune homme, pour creuser � jamais un ab�me de honte entre le p�re et le fils, elle for�a son mari � conna�tre l'inceste, elle lui raconta que, le jour o� il l'avait surprise avec Maxime, c'�tait celui-ci qui la poursuivait depuis longtemps, qui cherchait � la violenter. Saccard fut horriblement contrari� de l'insistance qu'elle mit � vouloir lui ouvrir les yeux. Il dut se f�cher avec son fils, cesser de le voir. Le jeune veuf, riche de la dot de sa femme, alla vivre en gar�on, dans un petit h�tel de l'avenue de l'Imp�ratrice. Il avait renonc� au conseil d'Etat, il faisait courir. Ren�e go�ta l� une de ses derni�res satisfactions. Elle se vengeait, elle jetait � la face de ces deux hommes l'infamie qu'ils avaient mise en elle; elle se disait que, maintenant, elle ne les verrait plus se moquer d'elle, au bras l'un de l'autre, comme des camarades.</p><p>Dans l'�croulement de ses tendresses, il vint un moment o� Ren�e n'eut plus que sa femme de chambre � aimer. Elle s'�tait prise peu � peu d'une affection maternelle pour C�leste. Peut-�tre cette fille, qui �tait tout ce qu'il restait autour d'elle de l'amour de Maxime, lui rappelait-elle des heures de jouissance mortes � jamais. Peut-�tre se trouvaitelle simplement touch�e par la fid�lit� de cette servante, de ce brave coeur dont rien ne semblait �branler la tranquille sollicitude. Elle la remerciait, au fond de ses remords, d'avoir assist� � ses hontes, sans la quitter de d�go�t; elle s'imaginait des abn�gations, toute une vie de renoncement, pour arriver � comprendre le calme de cette chambri�re devant l'inceste, ses mains glac�es, ses soins respectueux et tranquilles. Et elle se trouvait d'autant plus heureuse de son d�vouement qu'elle la savait honn�te et �conome, sans amant, sans vices.</p><p>Elle lui disait parfois dans ses heures tristes:</p><p>- Va, ma fille, c'est toi qui me fermeras les yeux.</p><p>C�leste ne r�pondait pas, avait un singulier sourire. Un matin, elle lui apprit tranquillement qu'elle s'en allait, qu'elle retournait au pays. Ren�e en resta toute tremblante, comme si quelque grand malheur lui arrivait. Elle se r�cria, la pressa de questions. Pourquoi l'abandonnait-elle, lorsqu'elles s'entendaient si bien ensemble? Et elle lui offrit de doubler ses gages.</p><p>Mais la femme de chambre, � toutes ses bonnes paroles, disait non du geste, d'une fa�on paisible et t�tue.</p><p>- Voyez-vous, madame, finit-elle par r�pondre, vous m'offririez tout l'or du P�rou que je ne resterais pas une semaine de plus. Vous ne me connaissez pas, allez!... Il y a huit ans que je suis avec vous, n'est-ce pas? Eh bien, d�s le premier jour, je me suis dit: � D�s que j'aurai amass� cinq mille francs, je m'en retournerai l�-bas; j'ach�terai sa maison � Lagache, et je vivrai bien heureuse...� C'est une promesse que je me suis faite, vous comprenez. Et j'ai les cinq mille francs d'hier, quand vous m'avez pay� mes gages.</p><p>Ren�e eut froid au coeur. Elle voyait C�leste passer derri�re elle et Maxime, pendant qu'ils s'embrassaient, et elle la voyait, avec son indiff�rence, son parfait d�tachement, songeant � ses cinq mille francs. Elle essaya pourtant encore de la retenir, �pouvant�e du vide o� elle allait vivre, r�vant malgr� tout de garder aupr�s d'elle cette b�te ent�t�e qu'elle avait crue d�vou�e, et qui n'�tait qu'�go�ste. L'autre souriait, branlait toujours la t�te, en murmurant:</p><p>- Non, non, ce n'est pas possible. Ce serait ma m�re, que je refuserais... J'ach�terai deux vaches. Je monterai peut-�tre un petit commerce de mercerie... C'est tr�s gentil chez nous. Ah! pour �a, je veux bien que vous veniez me voir. C'est pr�s de Caen. Je vous laisserai l'adresse.</p><p>Alors Ren�e n'insista plus. Elle pleura � chaudes larmes quand elle fut seule. Le lendemain, par un caprice de malade, elle voulut accompagner C�leste � la gare de l'Ouest, dans son propre coup�. Elle lui donna une de ses couvertures de voyage, lui fit un cadeau d'argent, s'empressa autour d'elle comme une m�re dont la fille entreprend quelque p�nible et long voyage. Dans le coup�, elle la regardait avec des yeux humides. C�leste causait, disait combien elle �tait contente de s'en aller. Puis, enhardie, elle s'�pancha, elle donna des conseils � sa ma�tresse.</p><p>- Moi, madame, je n'aurais pas compris la vie comme vous. Je me le suis dit bien souvent, quand je vous trouvais avec M. Maxime: � Est-il possible qu'on soit si b�te pour les hommes! � �a finit toujours mal... Ah! bien, c'est moi qui me suis toujours m�fi�e!</p><p>Elle riait, elle se renversait dans le coin du coup�.</p><p>- C'est mes �cus qui auraient dans�! continua-t-elle, et aujourd'hui je m'ab�merais les yeux � pleurer. Aussi, d�s que je voyais un homme, je prenais un manche � balai... Je n'ai jamais os� vous dire tout �a.</p><p>- D'ailleurs, �a ne me regardait pas. Vous �tiez bien libre, et moi je n'avais qu'� gagner honn�tement mon argent.</p><p>A la gare, Ren�e voulut payer pour elle et lui prit une place de premi�re. Comme elles �taient arriv�es en avance, elle la retint, lui serrant les mains, lui r�p�tant:</p><p>- Et prenez bien garde � vous, soignez-vous bien, ma bonne C�leste.</p><p>Celle-ci se laissait caresser. Elle restait heureuse sous les yeux noy�s de sa ma�tresse, le visage frais et souriant. Ren�e parla encore du pass�. Et, brusquement, l'autre s'�cria:</p><p>- J'oubliais, je ne vous ai pas cont� l'histoire de Baptiste, le valet de chambre de monsieur... On n'aura pas voulu vous dire...</p><p>La jeune femme avoua qu'en effet elle ne savait rien.</p><p>- Eh bien, vous vous rappelez ses grands airs de dignit�, ses regards d�daigneux, vous m'en parliez vous-m�me... Tout �a c'�tait de la com�die... Il n'aimait pas les femmes, il ne descendait jamais � l'office quand nous y �tions; et m�me, je puis le r�p�ter maintenant, il pr�tendait que c'�tait d�go�tant au salon, � cause des robes d�collet�es. Je le crois bien, qu'il n'aimait pas les femmes!</p><p>Et elle se pencha � l'oreille de Ren�e; elle la fit rougir, tout en gardant elle- m�me son honn�te placidit�.</p><p>- Quand le nouveau gar�on d'�curie, continua-t-elle, eut tout appris � monsieur, monsieur pr�f�ra chasser Baptiste que de l'envoyer en justice. Il parait que ces vilaines choses se passaient depuis des ann�es dans les �curies... Et dire que ce grand escogriffe avait l'air d'aimer les chevaux! C'�tait les palefreniers qu'il aimait.</p><p>La cloche l'interrompit. Elle prit � la h�te les huit ou dix paquets dont elle n'avait pas voulu se s�parer. Elle se laissa embrasser. Puis elle s'en alla, sans se retourner.</p><p>Ren�e resta dans la gare jusqu'au coup de sifflet de la locomotive. Et, quand le train fut parti, d�sesp�r�e, elle ne sut plus que faire; ses journ�es lui semblaient s'�tendre devant elle, vides comme cette grande salle o� elle �tait demeur�e seule. Elle remonta dans son coup�, elle dit au cocher de retourner � l'h�tel. Mais, en chemin, elle se ravisa; elle eut peur de sa chambre, de l'ennui qui l'attendait; elle ne se sentait pas m�me le courage de rentrer changer de toilette, pour son tour de lac habituel. Elle avait un besoin de soleil, un besoin de foule.</p><p>Elle ordonna au cocher d'aller au Bois.</p><p>Il �tait quatre heures. Le Bois s'�veillait des lourdeurs du chaud apr�s-midi, le long de l'avenue de l'Imp�ratrice, des fum�es de poussi�re volaient, et l'on voyait, au loin, les nappes �tal�es des verdures que bornaient les coteaux de Saint-Cloud et de Suresnes, couronn�es par la grisaille du mont Val�rien. Le soleil, haut sur l'horizon, coulait, emplissant d'une poussi�re d'or les creux des feuillages, allumait les branches hautes, changeait cet oc�an de feuilles en un oc�an de lumi�re. Mais, apr�s les fortifications, dans l'all�e du Bois qui conduit au lac, on venait d'arroser; les voitures roulaient sur la terre brune, comme sur la laine d'une moquette, au milieu d'une fra�cheur, d'une senteur de terre mouill�e qui montait. Aux deux c�t�s, les petits arbres des taillis enfon�aient, parmi les broussailles basses, la foule de leurs jeunes troncs, se perdant au fond d'un demi-jour verd�tre, que des coups de lumi�re trouaient, �� et l�, de clairi�res jaunes; et � mesure qu'on approchait du lac, les chaises des trottoirs �taient plus nombreuses, des familles assises regardaient, de leur visage tranquille et silencieux, l'interminable d�fil� des roues. Puis, en arrivant au carrefour, devant le lac, c'�tait un �blouissement; le soleil oblique faisait de la rondeur de l'eau un grand miroir d'argent poli, refl�tant la face �clatante de l'astre. Les yeux battaient, on ne distinguait, � gauche, pr�s de la rive, que la tache sombre de la barque de promenade. Les ombrelles des voitures s'inclinaient, d'un mouvement doux et uniforme, vers cette splendeur, et ne se relevaient que dans l'all�e, le long de la nappe d'eau, qui, du haut de la berge, prenait alors des noirs de m�tal ray�s par des brunissures d'or. A droite, les bouquets de conif�res alignaient leurs colonnades, tiges fr�les et droites, dont les flammes du ciel rougissaient le violet tendre; � gauche, les pelouses s'�tendaient, noy�es de clart�, pareilles � des champs d'�meraudes, jusqu'� la dentelle lointaine de la porte de la Muette. Et, en approchant de la cascade, tandis que, d'un c�t�, le demi-jour des taillis recommen�ait, les �les, au-del� du lac, se dressaient dans l'air bleu, avec les coups de soleil de leurs rives, les ombres �nergiques de leurs sapins, au pied desquels le Chalet ressemblait � un jouet d'enfant perdu au coin d'une for�t vierge. Tout le bois frissonnait et riait sous le soleil.</p><p>Ren�e eut honte de son coup�, de son costume de soie puce, par cette admirable journ�e. Elle se renfon�a un peu, les glaces ouvertes, regardant ce ruissellement de lumi�re sur l'eau et sur les verdures. Aux coudes des all�es, elle apercevait la file des roues qui tournaient comme des �toiles d'or, dans une longue tram�e de lueurs aveuglantes. Les panneaux vernis, les �clairs des pi�ces de cuivre et d'acier, les couleurs vives des toilettes, s'en allaient, au trot r�gulier des chevaux, mettaient, sur les fonds du Bois, une large barre mouvante, un rayon tomb� du ciel, s'allongeant et suivant les courbes de la chauss�e. Et, dans ce rayon, la jeune femme, clignant des yeux, voyait par instants se d�tacher le chignon blond d'une femme, le dos noir d'un laquais, la crini�re blanche d'un cheval. Les rondeurs moir�es des ombrelles miroitaient comme des lunes de m�tal.</p><p>Alors, en face de ce grand jour, de ces nappes de soleil, elle songea � la cendre fine du cr�puscule qu'elle avait vue tomber un soir sur les feuillages jaunis. Maxime l'accompagnait. C'�tait � l'�poque o� le d�sir de cet enfant s'�veillait en elle. Et elle revoyait les pelouses tremp�es par l'air du soir, les taillis assombris, les all�es d�sertes. La file des voitures passait avec un bruit triste, le long des chaises vides, tandis qu'aujourd'hui le roulement des roues, le trot des chevaux sonnaient avec des joies de fanfare. Puis toutes ses promenades au Bois lui revinrent. Elle y avait v�cu, Maxime avait grandi l�, � c�t� d'elle, sur le coussin de sa voiture. C'�tait leur jardin. La pluie les y surprenait, le soleil les y ramenait, la nuit ne les en chassait pas toujours. Ils s'y promenaient par tous les temps, ils y go�taient les ennuis et les joies de leur vie. Dans le vide de son �tre, dans la m�lancolie du d�part de C�leste, ce souvenirs lui causaient une joie am�re. Son coeur disait: � Jamais plus! jamais plus! � Et elle resta glac�e quand elle �voqua ce paysage d'hiver, ce lac fig� et terni sur lequel ils avaient patin�; le ciel �tait couleur de suie, la neige cousait aux arbres des guipures blanches, la bise leur jetait aux yeux et aux l�vres un sable fin.</p><p>Cependant, � gauche, sur la voie r�serv�e aux cavaliers, elle avait reconnu le duc de Rozan, M. de Mussy et M. de Saffr�. Larsonneau avait tu� la m�re du duc, en lui pr�sentant, � l'�ch�ance, les cent cinquante mille francs de billets sign�s par son fils, et le duc mangeait son deuxi�me demi-million avec Blanche Muller, apr�s avoir laiss� les premiers cinq cent mille francs aux mains de Laure d'Aurigny. M. de Mussy, qui avait quitt� l'ambassade d'Angleterre pour l'ambassade d'Italie, �tait redevenu galant; il conduisait le cotillon avec de nouvelles gr�ces. Quant � M. de Saffr�, il restait le sceptique et le viveur le plus aimable du monde. Ren�e le vit qui poussait son cheval vers la porti�re de la comtesse Vanska, dont il �tait amoureux fou, disait-on, depuis le jour o� il l'avait vue en Corail, chez les Saccard.</p><p>Toutes ces dames se trouvaient l�, d'ailleurs: la duchesse de Sternich, dans son �ternel huit-ressorts; Mme de Lauwerens, ayant devant elle la baronne de Meinhold et la petite Mme Daste, dans un landeau; Mme Teissi�re et Mme de Guende, en victoria. Au milieu de ces dames, Sylvia et Laure d'Aurigny s'�talaient, sur les coussins d'une magnifique cal�che. Mme Michelin passa m�me, au fond d'un coup�: la jolie brune �tait all�e visiter le chef-lieu de M. Hupel de la Noue; et, � son retour, on l'avait vue au Bois dans ce coup�, auquel elle esp�rait bient�t ajouter une voiture d�couverte. Ren�e aper�ut aussi la marquise d'Espanet et Mme Haffner, les ins�parables, cach�es sous leurs ombrelles, qui riaient tendrement, les yeux dans les yeux, �tendues c�te � c�te.</p><p>Puis passaient ces messieurs: M. de Chilbray, en mail; M. Simpson, en dog- cart; les sieurs Mignon et Charrier, plus �pres � la besogne, malgr� leur r�ve de retraite prochaine, dans un coup� qu'ils laissaient au coin des all�es, pour faire un bout de chemin � pied; M. de Mareuil, encore en deuil de sa fille, qu�tant des saluts pour sa premi�re interruption lanc�e la veille au Corps l�gislatif, promenant son importance politique dans la voiture de M. Toutin- Laroche, qui venait une fois de plus de sauver le Cr�dit viticole, apr�s l'avoir mis � deux doigts de sa perte, et que le S�nat maigrissait et rendait plus consid�rable encore.</p><p>Et, pour clore ce d�fil�, comme majest� derni�re, le baron Gouraud s'appesantissait au soleil, sur les doubles oreillers dont on garnissait sa voiture. Ren�e eut une surprise, un d�go�t, en reconnaissant Baptiste � c�t� du cocher, la face blanche, l'air solennel. Le grand laquais �tait entr� au service du baron.</p><p>Les taillis fuyaient toujours, l'eau du lac s'irisait sous les rayons plus obliques, la file des voitures allongeait ses lueurs dansantes. Et la jeune femme, prise elle-m�me et emport�e dans cette jouissance, avait la vague conscience de tous ces app�tits qui roulaient au milieu du soleil. Elle ne se sentait pas d'indignation contre ces mangeurs de cur�e. Mais elle les ha�ssait, pour leur joie, pour ce triomphe qui les lui montrait en pleine poussi�re d'or du ciel. Ils �taient superbes et souriants; les femmes s'�talaient, blanches et grasses; les hommes avaient des regards vifs, des allures charm�es d'amants heureux. Et elle, au fond de son coeur vide, ne trouvait plus qu'une lassitude, qu'une envie sourde. Etait-elle donc meilleure que les autres, pour plier ainsi sous les plaisirs? ou �tait-ce les autres qui �taient louables d'avoir les reins plus forts que les siens? Elle ne savait pas, elle souhaitait de nouveaux d�sirs pour recommencer la vie, lorsque, en tournant la t�te, elle aper�ut, � c�t� d'elle, sur le trottoir longeant le taillis, un spectacle qui la d�chira d'un coup supr�me.</p><p>Saccard et Maxime marchaient � petits pas, au bras l'un de l'autre. Le p�re avait d� rendre visite au fils, et tous deux �taient descendus de l'avenue de l'Imp�ratrice jusqu'au lac, en causant.:</p><p>- Tu m'entends, r�p�tait Saccard, tu es un nigaud... Quand on a de l'argent comme toi, on ne le laisse pas dormir au fond de ses tiroirs. Il y a cent pour cent � gagner dans l'affaire dont je te parle. C'est un placement s�r. Tu sais bien que je ne voudrais pas te mettre dedans !</p><p>Mais le jeune homme semblait ennuy� de cette insistance. Il souriait de son air joli, il regardait les voitures.</p><p>- Vois donc cette petite femme, l�-bas, la femme en violet, dit-il tout � coup. C'est une blanchisseuse que cet animal de Mussy a lanc�e.</p><p>Ils regard�rent la femme en violet. Puis Saccard tira un cigare de sa poche et, s'adressant � Maxime qui fumait:</p><p>- Donne-moi du feu.</p><p>Alors ils s'arr�t�rent un instant, face � face, rapprochant leurs visages. Quand le cigare fut allum�:</p><p>- Vois-tu, continua le p�re, en regardant le bras du fils, en le serrant �troitement sous le sien, tu serais un imb�cile si tu ne m'�coutais pas. Hein! est-ce entendu? M'apporteras-tu demain les cent mille francs?</p><p>- Tu sais bien que je ne vais plus chez toi, r�pondit Maxime en pin�ant les l�vres.</p><p>- Bah! des b�tises! il faut que �a finisse � la fin?</p><p>Et, comme ils faisaient quelques pas en silence, au moment o� Ren�e, se sentant d�faillir, enfon�ait la t�te dans le capiton du coup�, pour ne pas �tre vue, une rumeur grandit, courut le long de la file des voitures. Sur les trottoirs, les pi�tons s'arr�taient, se retournaient la bouche ouverte, suivant des yeux quelque chose qui approchait. Il y eut un bruit de roues plus vif, les �quipages s'�cart�rent respectueusement, et deux piqueurs parurent, v�tus de vert, avec des calottes rondes sur lesquelles sautaient des glands d'or, dont les fils retombaient en nappe. Ils couraient, un peu pench�s au trot de leurs grands chevaux bais. Derri�re eux, ils laissaient un vide. Alors dans ce vide, l'empereur parut.</p><p>Il �tait au fond d'un landau, seul sur la banette. V�tu de noir, avec sa redingote boutonn�e jusqu'au menton, il avait un chapeau tr�s haut de forme, l�g�rement inclin�, et dont la soie luisait. En face de lui, occupant l'autre banquette, deux messieurs, mis avec cette �l�gance correcte qui �tait bien vue aux Tuileries, restaient graves, les mains sur les genoux, de l'air muet de deux invit�s de noce promen�s au milieu de la curiosit� d'une foule.</p><p>Ren�e trouva l'empereur vieilli. Sous les grosses moustaches cir�es, la bouche s'ouvrait plus mollement. Les paupi�res s'alourdissaient au point de couvrir � demi l'oeil �teint, dont le gris jaune se brouillait davantage. Et le nez seul gardait toujours son ar�te s�che dans le visage vague.</p><p>Cependant, tandis que les dames des voitures souriaient discr�tement, les pi�tons se montraient le prince.</p><p>Un gros homme affirmait que l'empereur �tait le monsieur qui tournait le dos au cocher, � gauche. Quelques mains se lev�rent pour saluer. Mais Saccard, qui avait retir� son chapeau, avant m�me que les piqueurs eussent pass�, attendit que la voiture imp�riale se trouv�t juste en face de lui, et alors il cria de sa grosse voix proven�ale:</p><p>- Vive l'empereur!</p><p>L'empereur, surpris, se tourna, reconnut sans doute l'enthousiaste, rendit le salut en souriant. Et tout disparut dans le soleil, les �quipages se referm�rent, Ren�e n'aper�ut plus, au dessus des crini�res, entre le dos des laquais, que les calottes vertes des piqueurs, qui sautaient avec leurs glands d'or.</p><p>Elle resta un moment les yeux grands ouverts, pleins de cette apparition, qui lui rappelait une autre heure de sa vie. Il lui semblait que l'empereur, en se m�lant � la file des voitures, venait d'y mettre le dernier rayon n�cessaire, et de donner un sens � ce d�fil� triomphal. Maintenant, c'�tait une gloire. Toutes ces roues, tous ces hommes d�cor�s, toutes ces femmes �tal�es languissamment s'en allaient dans l'�clair et le roulement du landau imp�rial. Cette sensation devint si aigu� et si douloureuse, que la jeune femme �prouva l'imp�rieux besoin d'�chapper � ce triomphe, � ce cri de Saccard qui lui sonnait encore aux oreilles, � cette vue du p�re et du fils, les bras unis, causant et marchant � petits pas. Elle chercha, les mains sur la poitrine, comme br�l�e par un feu int�rieur; et ce fut avec une soudaine esp�rance de soulagement, de fra�cheur salutaire qu'elle se pencha et dit au cocher:</p><p>- A l'h�tel B�raud!</p><p>La cour avait sa froideur de clo�tre, Ren�e fit le tour des arcades, heureuse de l'humidit� qui lui tombait sur les �paules. Elle s'approcha de l'auge verte de mousse, polie sur les bords par l'usure; elle regarda la t�te de lion � demi effac�e, la gueule entrouverte, qui jetait un filet d'eau par un tube de fer. Que de fois elle et Christine avaient pris cette t�te entre leurs bras de gamines, pour se pencher, pour arriver jusqu'au filet d'eau, dont elles aimaient � sentir le jaillissement glac� sur leurs petites mains. Puis elle monta le grand escalier silencieux, elle aper�ut son p�re au fond de l'enfilade des vastes pi�ces; il redressait sa haute taille, il s'enfon�ait lentement dans l'ombre de la vieille demeure, de cette solitude hautaine o� il s'�tait absolument clo�tr� depuis la mort de sa soeur; et elle songea aux hommes du Bois, � cet autre vieillard, au baron Gouraud, qui faisait rouler sa chair au soleil, sur des oreillers. Elle monta encore, elle prit les corridors, les escaliers de service, elle fit le voyage de la chambre des enfants. Quand elle arriva tout en haut, elle trouva la clef au clou habituel, une grosse clef rouill�e, o� les araign�es avaient fil� leurs toiles. La serrure jeta un cri plaintif. Que la chambre des enfants �tait triste! Elle eut un serrement de coeur � la retrouver si vide, si grise, si muette. Elle referma la porte de la voli�re laiss�e ouverte, avec la vague id�e que ce devait �tre par cette porte que s'�taient envol�es les joies de son enfance. Devant les jardini�res, pleines encore d'une terre durcie et fendill�e comme de la fange s�che, elle s'arr�ta, elle cassa de ses doigts une tige de rhododendron: ce squelette de plante, maigre et blanc de poussi�re, �tait tout ce qu'il restait de leurs vivantes corbeilles de verdure. Et la natte, la natte elle-m�me, d�teinte, mang�e par les rats, s'�talait avec une m�lancolie de linceul qui attend depuis des ann�es la morte promise. Dans un coin, au milieu de ce d�sespoir muet, de cet abandon dont le silence pleurait, elle retrouva une de ses anciennes poup�es; tout le son avait coul� par un trou, et la t�te de porcelaine continuait � sourire de ses l�vres d'�mail, au dessus de ce corps mou, que des folies de poup�e semblaient avoir �puis�.</p><p>Ren�e �touffait, au milieu de cet air g�t� de son premier �ge. Elle ouvrit la fen�tre, elle regarda l'immense paysage. L� rien n'�tait sali. Elle retrouvait les �ternelles joies, les �ternelles jeunesses du grand air. Derri�re elle, le soleil devait baisser: elle ne voyait que les rayons de l'astre � son coucher jaunissant avec des douceurs infinies ce bout de ville qu'elle connaissait si bien. C'�tait comme une chanson derni�re du jour, un refrain de gaiet� qui s'endormait lentement sur toutes choses. En bas, l'estacade avait des luisants de flammes fauves tandis que le pont de Constantine d�tachait la dentelle noire de ses cordages de fer sur la blancheur de ses piliers. Puis, � droite, les ombrages de la Halle aux vins et du Jardin des plantes faisaient une grande mare, aux eaux stagnantes et moussues, dont la surface verd�tre allait se nover dans les brumes du ciel A gauche, le quai Henri-IV et le quai de la Rap�e alignaient la m�me rang�e de maisons, ces maisons que les gamines, vingt ans auparavant, avaient vues l�, avec les m�mes taches brunes de hangars, les m�mes chemin�es rouge�tres d'usines. Et, au dessus des arbres, le toit ardoises de la Salp�tri�re, bleui par l'adieu du soleil, lui apparut tout d'un coup comme un vieil ami. Mais ce qui la calmait, ce qui mettait de la fra�cheur dans sa poitrine, c'�taient les longues berges grises, c'�tait surtout la Seine, la g�ante, qu'elle regardait venir du bout de l'horizon, droit � elle, comme en ces heureux temps o� elle avait peur de la voir grossir et monter jusqu'� la fen�tre. Elle se souvenait de leurs tendresses pour la rivi�re, de leur amour de sa coul�e colossale, de ce frisson de l'eau grondante s'�talant en nappe � leurs pieds, s'ouvrant autour d'elles, derri�re elles, en deux bras qu'elles ne voyaient plus, et dont elles sentaient encore la grande et pure caresse. Elles �taient coquettes d�j� et elles disaient, les jours de ciel clair, que la Seine avait pass� sa belle robe de soie verte, mouchet�e de flammes blanches; et les courants o� l'eau frisait mettaient � la robe des ruches de satin, pendant qu'au loin, au-del� de la ceinture des ponts, des plaques de lumi�re �talaient des pans d'�toffe couleur de soleil.</p><p>Et Ren�e, levant les yeux, regarda le vaste ciel qui se creusait, d'un bleu tendre, peu � peu fondu dans l'effarement du cr�puscule. Elle songeait � la ville complice, au flamboiement des nuits du boulevard, aux apr�s-midi ardents du Bois, aux journ�es blafardes et crues des grands h�tels neufs. Puis, quand elle baissa la t�te, qu'elle revit d'un regard le paisible horizon de son enfance, ce coin de cit� bourgeoise et ouvri�re o� elle r�vait une vie de paix, une amertume derni�re lui vint aux l�vres. Les mains jointes, elle sanglota dans la nuit tombante.</p><p>L'hiver suivant, lorsque Ren�e mourut d'une m�ningite aigu�, ce fut son p�re qui paya ses dettes. La note de Worms se montait � deux cent cinquante-sept mille francs.</p><p>FIN.</p></section></body></FictionBook>