<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>antique</genre><author><first-name>Max</first-name><last-name>Gallo</last-name></author><book-title>La nuit des longs couteaux</book-title><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fra</lang></title-info><document-info><author><first-name>Max</first-name><last-name>Gallo</last-name></author><program-used>calibre 0.8.41, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date>2.3.2012</date><id>7635c2eb-71a2-4a13-bfe4-c8c9bab42dd0</id><version>1.0</version></document-info></description><body><section><empty-line/><p><strong>MAX GALLO</strong></p><empty-line/><p><strong>LA NUIT DES LONGS COUTEAUX</strong></p><empty-line/><p>DU
MEME AUTEUR</p><p>Chez
le m�me �diteur :</p><p>ROMANS</p><p>Le cort�ge des vainqueurs, 1972</p><p>Un pas vers la mer, 1973</p><p>HISTOIRE.
ESSAIS</p><p>La grande peur de 1989, 1966</p><p>Gauchisme, r�formisme et r�volution,
1968</p><p>Histoire de l'Espagne franquiste,
1969</p><p>La nuit des longs couteaux, 1970</p><p>Tombeau pour la Commune, 1971</p><p>En
collaboration avec Martin Gray</p><p>Au nom de
tous les miens, 1971</p><p>Chez
d'autres �diteurs :</p><p>L�Italie de Mussolini, Perrin, 1964</p><p>L'affaire d�Ethiopie, Le Centurion,
1967</p><p>Maximilien Robespierre, Perrin, 1968</p><p>Cinqui�me colonne 1930-1940, Pion,
1970</p><empty-line/><p><strong>MAX GALLO</strong></p><empty-line/><p>LA NUIT DES LONGS COUTEAUX</p><p>30 juin 1934</p><empty-line/><p>S�lectionn� par le
CLUB POUR VOUS - HACHETTE</p><p><strong>SOMMAIRE</strong></p><p>AVERTISSEMENT
............................................................................................�
9</p><p>PROLOGUE.....................................................................................................
10</p><p><strong>PREMI�RE
PARTIE</strong></p><p><strong/></p><p><strong>LA
NUIT RH�NANE</strong></p><p>1.�� Vendredi 29 juin 1934. Godesberg. H�tel Dreesen,
entre 14 heures et 21 heures ...� 20</p><p>2.�� Vendredi 29 juin 1934. Godesberg. H�tel Dreesen.
Vers 21� h 30� 33</p><p>3.��� Vendredi 29 juin 1934. Godesberg. H�tel Dreesen.
Vers 22� heures... 50</p><p>4.��� Vendredi 29 juin. Godesberg. H�tel Dreesen. Vers
22 h 30� 58</p><p>5.��� Vendredi 29 juin 1934. Godesberg. H�tel Dreesen.
Vers 23� heures ...� 74</p><p>6.��� Samedi 30 juin 1934.Godesberg. H�tel
Dreesen.Vers 0 heure... 88</p><p><strong>DEUXI�ME
PARTIE</strong></p><p><strong/></p><p><strong>CE
MOIS QUI MEURT EN CE JOUR QUI COMMENCE</strong></p><p>1.�� Samedi 30 juin 1934. Godesberg. H�tel Dreesen. 1 heure... 93</p><p>2.��� Samedi 30 juin 1934. Godesberg. H�tel Dreesen. 1 h 15 ... 102</p><p>3.���
Samedi 30 juin 1934. Route de
Godesberg &amp; Bonn-Hangelar 1 h 30... 109</p><p>4.����� Samedi 30 juin 1934. A�roport de Bonn-Hangelar : 1 h 45����� 117</p><p>5.����� Samedi 30 juin 1934.
A�roport de Bonn-Hangelar : 1 h 30����� 126</p><p>6.�����
Samedi 30 juin 1934. En vol au-dessus de Taunus : 2 h 30����� 142</p><p>7.����
Samedi 30 juin 1934. En vol au-dessus d'Augsbourg : 3 h 30...� 157</p><p><strong>TROISI�ME
PARTIE</strong></p><p><strong/></p><p><strong>�
JUSQU'A BRULER LA CHAIR VIVE �</strong></p><p>1.����
Samedi 30 juin 1934. Munich. Entre 4 heures et 6 heures� 161</p><p>2.�����
Samedi 30 juin 1934. Bad
Wiessee, pension Hauselbauer, 6 h 30 ... 166</p><p>3.�����
Samedi 30 juin 1934. Berlin, dans la matin�e...� 174</p><p>4.�����
Samedi 30 juin 1934. Munich, 10 heures - 20 heures ... �187</p><p>5.�����
Samedi 30 juin 1934. Munich, Gleiwitz, Breslau, Br�me... 195</p><p>6.�����
Samedi 30 juin 1934. Berlin. Fin de l'apr�s-midi ...�� 199</p><p>7.����
Nuit du samedi 30 juin 1934. Du dimanche 1" juillet au lundi 2 juillet,</p><p>�������
vers 4 heures du matin� �206</p><p><strong>�PILOGUE
� 215</strong></p><p>�
CETTE FOIS, NOUS ALLONS LEUR R�GLER LEUR COMPTE �</p><p><strong>ANNEXES
� 234</strong></p><p>1.���� Extraits du discours du ministre d'Etat et chef
d'�tat-major Ernst R�hm au corps ���diplomatique �������et � la presse
�trang�re � Berlin, le 18 avril 1934 ...� 234</p><p>2.����� Extraits du discours prononc� par le
chancelier Hitler devant le Reichstag � l'Op�ra Krool le 13 juillet 1934 � 20
heures... 237</p><p><strong>Bibliographie ...� 247</strong></p><p><strong>Photos � 250</strong></p><empty-line/><p>�
La nuit a �t� singuli�re : o� nous dormions, Nos chemin�es �taient renvers�es
par le vent, Et dit-on, furent entendues des lamentations Dans l'air, avec
d'�tranges cris de mort, Et qui proph�tisaient en terribles accents D'horribles
r�bellions, confus �v�nements, nouvellement �clos pour des �poques noires. �</p><p>Lennox
in Macbeth II, 3 trad. de P.J. Jouve Club fran�ais du livre.</p><p>�
Comment ne point penser � Richard le Troisi�me ?</p><p>Jamais
depuis le temps de Lancastre et Tudor,</p><p>Jamais
on n'avait vu la m�me Hitoire de flamme et de mort �</p><p>Bertolt
Brecht, La R�sistible Ascension d'Arturo Ui.</p><empty-line/><p>� On
ne cachait pas que, cette fois, la r�volution devrait �tre sanglante ; on
parlait pour la d�signer de la Nuit des longs couteaux. �</p><p>Adolf
Hitler, le 13 juillet 1934.</p><p>�
J'�tais responsable de la nation allemande et, en cons�quence c'est moi qui,
pendant vingt-quatre heures, �tais � moi seul, le Justicier supr�me du peuple
allemand.</p><p>Dans
tous les temps et ailleurs, on a d�cim� les mutins... J'ai donn� l'ordre de fusiller
les principaux coupables et j'ai donn� l'ordre aussi de caut�riser les abc�s
de notre empoisonnement int�rieur et de l'empoisonnement �tranger jusqu'�
br�ler la chair vive... �</p><p>Adolf
Hitler, le 13 juillet 1934.</p><p>� Ce
n'est pas un beau crime... Du sang, de la volupt� et de la mort ?� Ah que non
point ! On y sent la complicit�, la trahison, l'hypocrisie. Ces cadavres sont
exhib�s dans la fange et les meurtriers se sont m�nag�s un alibi. Le bourreau
se fait pudibond. Il ne tue pas seulement : il pr�che. Il a tol�r� le stupre et
l'orgie, et, quand il croit avoir � se d�fendre lui-m�me, c'est au nom de la
vertu qu'il frappe. Vieille Allemagne... tu n'as pas m�rit� �a. �</p><p>Journal
Le Temps, 3 juillet 1934.</p><empty-line/><p><emphasis>Avertissement</emphasis></p><p>Ce texte est un r�cit historique. C'est-�-dire que, d�lib�r�ment,
nous avons tent� de recr�er l'�v�nement non seulement dans ses causes g�n�rales
ou dans ses m�canismes politiques mais aussi en �voquant les attitudes, les
pens�es, les visages de tel ou tel acteur ou encore en d�crivant la couleur du
ciel et les paysages qui servent de cadre � ces jours tragiques. Ce parti pris
nous l'avons choisi peut-�tre pour d�passer un temps la rigueur un peu
abstraite de l'analyse et surtout pour tenter de faire rena�tre un climat, un
r�gime et une �poque qui, Brecht ne s'y est pas tromp�, renvoient � Shakespeare
irr�sistiblement.</p><p>Pour construire ce r�cit nous avons utilis� plusieurs
sources. Les archives de l'Institut d'histoire contemporaine de Munich, les
documents publi�s � l'occasion de tel ou tel proc�s, les journaux du temps, les
M�moires des protagonistes, les �tudes historiques relatives � l'�v�nement
lui-m�me et au III<sup>eme</sup> Reich. Enfin nous avons interrog� ceux des acteurs,
grands ou anonymes, que nous avons pu retrouver et qui ont accept� de r�pondre
� nos questions. Nous avons aussi parcouru les lieux de l'action.</p><p>Tous ces �l�ments nous les avons fondus ensemble, ordonn�s
comme dans un sc�nario o� les temps se chevauchent, se t�lescopent, o� le pass�
se m�le au pr�sent car l'�v�nement court, se construit minute apr�s minute mais
il concentre � chaque instant toute l'histoire d�j� v�cue. Et ne pas �voquer
cette histoire c'est rendre l��v�nement obscur, incompr�hensible.</p><p>Au lecteur de dire si ce puzzle et cette totalit� qu'est une
journ�e historique sont clairement reconstitu�s ici.</p><p>Qu'il soit r�p�t� que ce livre doit �tre pris pour ce qu'il
a voulu �tre, un r�cit, et que notre ami germaniste Jacques Celerne soit remerci�
pour l'aide qu'il nous a apport�e.</p><p><strong>Max GALLO</strong></p><empty-line/><p><strong>PROLOGUE</strong></p><empty-line/><p>Dans la prison de Stadelheim, �
Munich, un peloton de S.S. a pris position dans la cour. C'est la fin de
l'apr�s-midi du samedi 30 juin 1934. Rapidement le Gruppenf�hrer Sepp Dietrich
parcourt les couloirs de la prison. Derri�re les portes des cellules les hommes
qui jusqu'� hier soir �taient ses camarades ou ses chefs attendent depuis plusieurs
heures qu'on d�cide de leur sort. Sepp Dietrich sait qu'ils vont mourir. A
chacun d'eux, d�tournant son regard il va lancer :</p><p>� Vous avez �t� condamn� � mort
par le F�hrer pour haute trahison. Heil Hitler �</p><p>Et il se fait ouvrir une autre
porte ignorant les cris et les jurons. D�j� on entra�ne dans la cour le premier
prisonnier et l'officier SS qui commande le peloton de l'Ordre Noir crie dans
la lumi�re rousse de juin :</p><p>� Le F�hrer l'exige. En joue.
Feu. �</p><p>Edmund Schmid, Gruppenf�hrer de
la Sturmabteilung � l'arm�e des Sections d'Assaut �, cellule 497. Fusill�.</p><p>Hans Joachim von Spreti-Weilbach,
Standartenf�hrer S.A., cellule 501. Fusill�.</p><p>Hans Peter von
Heydebreck, Gruppenf�hrer S.A., cellule 502. Fusill�.</p><p>Hans Hayn, Gruppenf�hrer S.A.,
cellule 503. Fusill�.</p><p>August Schneidhuber,
Obergruppenf�hrer S.A., pr�fet de police de Munich, cellule 504. Fusill�.</p><p>Quelques heures plus tard, un
homme au visage balafr�, sera abattu dans une cellule voisine portant le n�
474, par deux S.S. C'est Ernst R�hm, ministre du Reich, l'un des fondateurs du
parti nazi, chef d'Etat-major de la S.A. A Berlin, des tueurs assassinent le
g�n�ral Schleicher, ancien chancelier du Reich et sa femme. Ils abattent son
adjoint au minist�re de la Guerre, le g�n�ral Bredow, ancien chef du Ministeramt,
et un tueur solitaire liquide d'une balle dans le dos, dans son bureau du
minist�re des Transports, le Ministerialdirektor Klausener.</p><p>LA FIN D'UNE SEMAINE D'ETE</p><p>D'autres, beaucoup d'autres tombent : Jung, secr�taire particulier
de Franz von Papen, vice-chancelier du Reich ; Gregor Strasser compagnon de
Hitler depuis les premiers jours. Tous, illustres ou modestes, fusill�s ou
abattus entre le samedi 30 juin 1934 et le lundi 2 juillet durant cette longue
nuit de l'histoire allemande, la Nuit des longs couteaux o� tombent des hommes
qui paraissaient les plus nazis parmi les nazis, les plus proches alli�s de
Hitler, ses camarades � Strasser, R�hm � ou ceux qui semblaient les mieux
prot�g�s, les g�n�raux Schleicher et Bredow.</p><p>Et le� III<sup>eme</sup> Reich, le monde entier, surpris,
ignorant les d�tails et le nombre des victimes s'interrogent, manquant
d'informations pr�cises, formulant les hypoth�ses les plus contradictoires.
C'est que la mort nazie a frapp� comme tant de fois elle le fera encore, � la fin
d'une semaine, quand dans les capitales les responsables sont loin des
minist�res vides o� ne demeurent que quelques fonctionnaires subalternes charg�s
d'exp�dier les affaires courantes, qu'il faut des heures pour trouver telle ou
telle personnalit� en promenade ; la mort nazie frappe en ces fins de semaine
du printemps et de l'�t� quand les r�dacteurs en chef dorment tranquillement
sur leurs �ditions dominicales d�j� boucl�es puisqu'il ne peut rien se passer
d'important ; quand les villes sont d�sert�es, que la vie publique est suspendue,
la garde rel�ch�e. Alors frappe la mort nazie comme un �clair inattendu.</p><p>Il fait si beau, si chaud sur toute l'Europe en ce samedi 30
juin 1934 et ce dimanche 1<sup>er</sup> juillet A Nogent, c'est dans le
miroitement du fleuve, les canoteurs et les grappes de danseurs, la foule de la
grande foire joyeuse de l'�t�. Autour de Londres et dans ses parcs l'herbe est
drue et elle n'est pas humide : on y court pieds nus, on s'y allonge.</p><p>Sur les gr�ves des lacs berlinois, la foule est dense :
femmes aux corps lourds, enfants blonds. L'oriflamme nazie flotte au m�t des
plages dans la brise ti�de. A Berlin, ce samedi matin la radio annonce une
temp�rature de 30�. Ce n'est que dans la soir�e de samedi et surtout le
dimanche que l'on apprend que des salves de peloton, des coups de revolver, ont
s�chement claqu�, d�cimant les rangs de la Sturmabteilung, l'arm�e des Sections
d'Assaut</p><p>Pourtant le dimanche 1<sup>er</sup> juillet, dans
l'apr�s-midi, Berlin est toujours calme : promeneurs, consommateurs dans les
caf�s sont aussi nombreux que les autres dimanches. Sur Unter den Linden, c'est
l'aller et retour des couples renouvel�s. Au Kranzler, le c�l�bre caf�, il est
impossible de trouver une table : c'est un dimanche d'�t�. La bi�re blanche
berlinoise, teint�e de sirop de framboise, coule � flots.</p><p>Presque trop d'indiff�rence. Les journaux du soir annoncent
discr�tement quelques d�c�s. Des camions charg�s de Schutzstaffeln, les S.S.
noirs, passent. Mais personne ne commente ou ne cherche � savoir. Le F�hrer
Adolf Hitler donne une garden-party tr�s �l�gante dans les jardins de la
Chancellerie du Reich. Tout va bien.</p><p>Anxieux, aux aguets dans ce calme apparent, les journalistes
et les diplomates �trangers cherchent � savoir, � comprendre. Les
interrogations affluent venant de leurs r�dactions et des minist�res. Combien
de morts ? Qui ? Pourquoi ? On demande si X ou Y, ancien chancelier, fait ou ne
fait pas partie des victimes. L'�motion, la surprise, l'indignation s'expriment
ouvertement Andr� Fran�ois-Poncet l'ambassadeur de France, a d�n�, il y a peu
avec le capitaine R�hm, chef d�Etat-major des S.A., mais Fran�ois-Poncet est en
vacances � Paris et il ne peut donner au minist�re des Affaires �trang�res que
son impression sur ce Munichois de 57 ans qui est entr� au Parti en m�me temps
que Hitler et a aid� le futur chancelier dans ses premiers pas politiques.</p><p>� Je n'avais aucune id�e des man�uvres de R�hm, raconte
Fran�ois-Poncet Je ne me doutais pas de l'acuit� qu'avait rev�tue son conflit
avec Hitler. J'avais toujours �prouv� � son �gard une extr�me r�pugnance et
l'avais �vit� autant que j'avais pu, malgr� le r�le �minent qu'il jouait dans
le �III<sup>eme</sup> Reich. Le chef du protocole, von Bassewitz, me l'avait
reproch� et, sur ses instances, je n'avais pas refus� de le rencontrer � une
soir�e. L'entrevue avait �t� peu cordiale et l'entretien sans int�r�t [1] �.
Mais R�hm a �t� abattu.</p><p>On murmure aussi des noms de g�n�raux, l'un qui fut chancelier,
des noms de hauts fonctionnaires, et parfois � ces personnalit�s se m�le le nom
d'un inconnu, d'un juif dont on a retrouv� le corps, d'un aubergiste, puis
c'est � nouveau le nom de l'un des fondateurs du parti, Gregor Strasser
lui-m�me. Tous abattus sans explication par des �quipes de tueurs sans passion,
m�thodiques et glac�s. Abattus devant leurs portes, devant t�moin, et parfois
l'�pouse a pay� de sa vie un mouvement trop brusque. Les cadavres sont rest�s
l�, dans une entr�e, un bureau de minist�re, sur le bord d'une route, dans un
bois ou � demi enfonc�s dans l'eau d'un mar�cage. Quelques heures plus tard, la
police est arriv�e, les corps ont �t� emport�s ou bien plusieurs jours apr�s on
les a d�couverts par hasard. On a tu� � Munich, � Berlin, en Sil�sie. Des
pelotons d'ex�cution ont fonctionn� dans les cours des casernes. Quelques
dizaines ou quelques centaines de victimes ? Des hommes sont morts en criant
Heil Hitler, d'autres en maudissant le F�hrer. On a �t� sans �gards pour les
proches, sans piti� pour les victimes : on a tu� des hommes dans leur lit et on
en a �gorg� d'autres dans des caves. Les Nazis ont-ils, au cours de cette nuit,
selon la logique implacable des r�volutions, commenc� � s'entred�vorer ?</p><p>A Rome, le baron Pompeo Aloisi, aristocrate devenu chef de
cabinet de Mussolini, est perplexe. Il y a moins de quinze jours, le 14 juin, �
Venise, il a assist� � la premi�re rencontre entre le Duce et le F�hrer. Rien
ne laissait soup�onner les �v�nements. Malgr� quelques rumeurs, les Sections
d'Assaut semblaient toujours l'une des forces sur lesquelles s'appuyait le r�gime.
Les hommes en chemise brune et leur chef, le capitaine R�hm, n'avaient-ils pas
aid� Hitler � conqu�rir le pouvoir en contr�lant les rues des villes allemandes
? Maintenant, en ce 1<sup>er</sup> juillet, Aloisi note dans son journal : � La
r�pression a �t� tr�s dure car sur treize g�n�raux de corps d'arm�e des
Sections d'Assaut sept ont �t� fusill�s. � Au fur et � mesure que, au poste
privil�gi� qu'il occupe, Aloisi re�oit des renseignements nouveaux, il s'�tonne
davantage des circonstances de la tuerie. � Une Saint-Barth�lemy allemande �,
dira Otto Strasser, le fr�re de Gregor. Mussolini ne cache pas son m�pris. �
Pendant les arrestations, lui a pr�cis� Aloisi, il s'est pass� des sc�nes
r�pugnantes. � Le Duce avec sa virilit� orgueilleuse de Latin a d�j� insist�
sur cet aspect. �� Une des caract�ristiques de la r�volte, a-t-il conclu, est
que la majeure partie des dirigeants �taient tous des p�d�rastes, � commencer
par R�hm. �</p><p>R�hm �� avait quelque chose de repoussant � dit Andr�
Fran�ois-Poncet qui, � Berlin �tait le plus �l�gant et le plus spirituel des
ambassadeurs. �� Un banquier tr�s vers� dans la soci�t� berlinoise,
raconte-t-il, et qui se plaisait � r�unir autour de sa table les personnalit�s
les plus diverses de l'ancien et du nouveau r�gime, m'avait instamment pri�
d'aller d�ner chez lui pour faire plus ample connaissance avec R�hm, j'avais
accept�... �</p><p>L'ambassadeur de France, digne, hautain m�me, souverain dans
ses mani�res et par son intelligence se rend donc � l'invitation. Le d�ner
n'est en rien clandestin. � II �tait servi par Horcher, le restaurateur le plus
couru de Berlin. � Fran�ois-Poncet attend donc le capitaine R�hm. � Il �tait
venu, se souvient-il, accompagn� de six ou huit jeunes gens frappants par leur
�l�gance et leur beaut�. Le chef des S.A. me les pr�senta comme ses aides de
camp. � Mais la surprise pass�e, Fran�ois-Poncet s'ennuie, �� Le repas avait
�t� morne. La conversation insignifiante. J'avais trouv� R�hm lourd et endormi.
Il ne s'�tait anim� que pour se plaindre de son �tat de sant� et de ses
rhumatismes qu'il se proposait d'aller soigner � Wiessee si bien qu'en rentrant
chez moi, je pestais contre notre amphitryon ; je le rendais responsable de
l'ennui de cette soir�e. � Mais plus tard, repensant � ce d�ner et � son h�te
berlinois, Fran�ois-Poncet ajoute : �� Lui et moi, apr�s le 30 juin, en �tions
les seuls survivants ; et lui-m�me ne dut son salut qu'au fait qu'il r�ussit �
s'enfuir en Angleterre [2]. �</p><p>ERNST R�HM</p><p>R�hm ex�cut�, R�hm, chef d'Etat-major des S.A. depuis le 5
janvier 1931, nomm� � ce poste cl� par le F�hrer en personne.</p><p>Le 2 d�cembre 1933, Hitler l'a m�me fait entrer dans son
cabinet comme ministre sans portefeuille. R�hm, on le voit partout en uniforme
de S.A., passant en revue les unit�s de cette immense troupe de 2 500 000
hommes qu'il a constitu�e. Il parade, il parle, orgueilleusement provocant. Les
mots les plus neutres deviennent chez lui, violents, durs, choquants presque.
Peut-�tre est-ce � cause de sa laideur qui est au-del� m�me de la laideur. Le
cr�ne est toujours ras�, le visage est gros, joufflu, vulgaire, parcouru d'une
large cicatrice qui enserre le menton et le nez. Le bout de celui-ci, r�sultat
d'une de ces op�rations de chirurgie faciale qu'on pratiquait sur les � gueules
cass�es �, pointe, rond, rouge, caricatural. R�hm est l�, pourtant, avec
quelque chose de poupin dans cette physionomie violente et rude. Il est l�,
entour� de beaux jeunes gens aux joues lisses, aux yeux doux, aux profils de
m�dailles, aux mains soign�es, serr�s dans leurs uniformes bien coup�s. R�hm
est l�, avec son visage difficile � supporter, un visage animal, l� debout,
avec son ventre pro�minent que semble mal contenir le baudrier des S.A.</p><p>Lui, il fixe ses interlocuteurs avec audace et insolence,
avec l'autorit� du Chef, du ma�tre qu'il est, avec tranquillit� et orgueil. ��
Je suis soldat dit-il, je consid�re le monde de mon point de vue de soldat,
c'est-�-dire d'un point de vue volontairement militaire. Ce qu'il y a
d'important pour moi dans un mouvement c'est l'�l�ment militaire. �</p><empty-line/><p>Son visage, ses balafres ce sont ses preuves, ses
d�corations, la signature de sa vie. 1908, sous-lieutenant. 1914, le voici en
Lorraine, officier sur le front, officier de troupe entra�nant les soldats dans
la boue, le froid et le fer. Le 2 juin 1916, capitaine, il part � l'assaut de
l'ouvrage de Thiaumont, l'une des fortifications de la ceinture de Verdun.
Bless� gravement, le voici enlaidi, confirm� dans sa peau pour cette vocation
militaire. Front roumain, front fran�ais, l'armistice et la honte. Il est avec
le colonel von Epp de ces hommes des Freikorps, les corps francs, qui luttent
pour ne pas avoir combattu en vain pendant quatre ans. Officier de la petite
arm�e de l'armistice, il organise les Gardes Civiques bavaroises pour �craser
les � rouges �, ces spartakistes persuad�s qu'ils peuvent r��diter dans
l'Allemagne vaincue et humili�e la r�volution russe. R�hm des ann�es 20, dans
le brouillard des hivers bavarois, armant ces milices de l'ordre. Il entre pour
le compte de l'arm�e au Parti Ouvrier Allemand, le futur parti nazi. L�, dans
ce milieu de d�class�s fanatiques, il rencontre un ancien combattant des
premi�res lignes, p�le, malingre, mais le regard exalt�, la passion nationaliste
et l'ambition visionnaire br�lant sa vie, un orateur magn�tique au d�bit
saccad� : Adolf Hitler, qu'il choisit comme propagandiste du parti. R�hm abattu
le 2 juillet 1934 par deux officiers des S.S. sur l'ordre de Hitler. Chancelier
du Reich. Pourtant, six mois avant ce sinistre samedi de juin, quand commence
la Nuit des longs couteaux, R�hm a re�u le 31 d�cembre 1933, de son F�hrer une
lettre que la presse a rendue publique. G�ring, Goebbels, Hess, Himmler, en
tout douze personnes re�urent aussi une lettre de Hitler, ce jour-l�, qui
marquait, apr�s un an pass� � la chancellerie, la reconnaissance de Hitler �
ses fid�les camarades. La lettre du Chancelier � R�hm �tait nette, elle sonnait
franc :</p><p>Mon cher Chef d'Etat-major,</p><p>� J'ai pu mener le combat du mouvement national-socialiste
et de la R�volution nationale-socialiste gr�ce � la S.A. qui a �cras� la
terreur rouge. Si l'arm�e doit garantir la protection du pays contre le monde
ext�rieur, la S.A. doit assurer la victoire de la R�volution
nationale-socialiste, l�existence de l'Etat national-socialiste et l'union de
notre peuple dans la sph�re int�rieure. Lorsque je t�ai appel� � ton poste
actuel, mon cher Chef d'Etat-major, la S.A. traversait une crise s�rieuse.
C'est en tout premier lieu � tes services que cet instrument politique doit
d'�tre devenu en quelques ann�es la puissance qui m'a permis de livrer l'ultime
combat pour le pouvoir et de mettre � genoux l�adversaire marxiste. C'est
pourquoi � la fin de cette ann�e qui a connu la R�volution nationale-socialiste,
je me dois de te remercier mon cher Ernst R�hm, pour les inestimables services
que tu as rendus au nationalisme et au peuple allemand. Sache que je rends
gr�ce � la Destin�e de pouvoir donner � un homme tel que toi le nom d'ami et de
fr�re d'armes.</p><p>Avec toute mon amiti�, toute ma reconnaissance et toute ma
consid�ration.</p><p>Ton Adolf Hitler �</p><p>R�hm parmi les douze chefs nazis que Hitler vient de
distinguer est le seul qui ait eu le privil�ge d'�tre tutoy�. � Je rends gr�ce
� la Destin�e �, �crit Hitler : six mois plus tard, sur son ordre, R�hm sera abattu.
Telle est la Destin�e.</p><p>LE DISCOURS DU 13 JUILLET 1934</p><p>Ernst R�hm : ex�cution sommaire donc. Tra�tre au nazisme et
au F�hrer ou trahi par le chef� machiav�lique qui l'entourait d'�gards pour
mieux le perdre, comme dans un drame shakespearien o� le meurtre, l'hypocrisie
et la bassesse se m�lent dans les intrigues pour le pouvoir ?</p><p>Hitler attendra pr�s de deux semaines, deux longues semaines
apr�s la nuit sanglante, pour donner au peuple allemand l'explication
officielle des �v�nements.</p><p>La chaleur depuis les derniers jours de juin n'a fait qu'augmenter.
Le vendredi 13 juillet, une atmosph�re lourde �crase ainsi la capitale du
Reich. Le Reichstag est convoqu� pour le soir. A partir de 19 heures, des
voitures officielles, descendent les d�put�s nazis en uniforme, devant l'Op�ra
Kroll, � l'ouest de la K�nigplatz, entre les jardins du Tiergarten et la Spree,
dans ce quartier de Berlin a�r� et calme. Ils se rassemblent, p�n�trent par
groupes compacts dans l'Op�ra, lourde b�tisse de style n�o-classique construite
� la fin du XIX<sup>eme</sup> si�cle et o�, depuis l'incendie des b�timents du
Reichstag� le 27 f�vrier 1933, si�ge le Parlement. Les saluts nazis se
succ�dent, les uniformes noirs et blancs se m�lent. C'est un monde d'hommes
vigoureux, autour de la cinquantaine, les cheveux coup�s courts, les gestes
s�rs, la parole haute. Ils sont les vainqueurs depuis le 30 janvier 1933. Et
ils sont aussi depuis le 30 juin 1934 des hommes qui ont �chapp� � une premi�re
�puration.</p><p>Quand Hitler entre et se dirige vers la tribune � gard�e par
des S.S. car on craint un attentat � tout le monde est debout et salue. Andr�
Fran�ois-Poncet remarque que Hitler est � bl�me, les traits tir�s �. G�ring,
pr�sident en titre du Reichstag, ouvre la s�ance � 20 heures et imm�diatement
passe la parole au F�hrer qui est d�j� � la tribune. D�cor d'op�ra, loges,
fauteuils d'orchestre occup�s par les d�put�s en uniforme et le Chancelier qui,
nerveusement tient le pupitre plac� devant lui puis tend le bras, le poing
serr�.</p><p>� D�put�s, hommes du Reichstag allemand ! � lance-t-il.</p><p>La voix est dure, � plus rauque que d'habitude � se souvient
Andr� Fran�ois-Poncet. Les mots sont lanc�s comme des ordres ou des coups.
Prononcer un discours pour Adolf Hitler est un acte de violence.</p><p>Je dois, dit-il, � devant ce forum le plus qualifi� de la
nation, donner au peuple des �claircissements sur les �v�nements qui, je le
souhaite, demeureront pour l'�ternit�, dans notre histoire, un souvenir aussi
plein d'enseignement qu'il l'est de tristesse �. Dehors dans le Tiergarten, la
foule stationne le long des all�es fra�ches, autour de la K�nigsplatz. Le
discours est retransmis par la radio. Maintenant, puisque le F�hrer s'explique,
le peuple allemand a le droit et le devoir de conna�tre ce qui a eu lieu au
cours de cette nuit de juin.</p><p>� Mon expos� sera franc et sans m�nagement, continue Hitler,
il faudra cependant que je m'impose certaines r�serves et ce seront les seules,
celles que me dicte le souci de ne pas franchir les limites trac�es par le sens
des int�r�ts du Reich, par le sentiment de la pudeur �.</p><p>Chaque Berlinois, devant l'Op�ra Kroll, en ce vendredi 13
juillet 1934 sait quelque chose : certains journaux ont franchement d�crit les
�� sc�nes r�pugnantes � dont parlait le diplomate italien Aloisi. Ces
ex�cutions �taient donc aussi un acte de purification. La purification par le
sang et la mort.</p><p>� Ce n'�taient plus seulement, mart�le Hitler, les
intentions de R�hm, mais maintenant aussi son attitude ext�rieure qui
marquaient son �loignement du Parti. Tous les principes qui ont fait notre
grandeur perdirent pour lui leur sens. La vie que le chef d'Etat-major et, avec
lui un certain nombre de chefs, commenc�rent � mener �tait intol�rable du point
de vue national-socialiste. Il n'y avait pas seulement � redouter que lui et
ses amis violent toutes les lois de la biens�ance, mais que la contagion
s'exerce dans les milieux les plus �tendus. �</p><p>Le capitaine R�hm, celui que le Chancelier tutoyait comme
son plus ancien et son plus fid�le camarade c'�tait donc transform� en six mois
en ce ferment, cet � abc�s � qu'il faut d�truire. La voix du Chancelier devient
plus rauque, plus dure. �� Les mutineries se jugent par leurs propres lois,
mart�le-t-il. J'ai donn� l'ordre de fusiller les principaux coupables et j'ai
donn� l'ordre aussi de caut�riser les abc�s de notre empoisonnement int�rieur
et de l'empoisonnement �tranger, jusqu'� br�ler la chair vive. J'ai �galement
donn� l'ordre de tuer aussit�t tout rebelle qui, lors de son arrestation,
essaierait de r�sister... �</p><p>� Fusiller, br�ler la chair vive, tuer aussit�t. � Les mots
claquent, les mots disent la violence de la nuit pass�e, il y a treize jours,
seulement. � L'action est termin�e depuis le dimanche 1<sup>er</sup> juillet
dans la nuit. Un �tat normal est r�tabli �, ajoute le Chancelier, l'affaire est
close. Les badauds peuvent regarder partir les d�put�s ; on applaudit et salue
les dignitaires : Hitler, G�ring, Himmler, Hess. Puis Berlin s'endort. Le �
Justicier supr�me du peuple allemand � a parl�. Hans Kluge se souvient de ce 13
juillet. Il �tait alors un jeune homme de 18 ans, maigre, blond, enthousiaste.
Il habitait avec ses parents pr�s de la K�nigsplatz. Des groupes partaient en
chantant ; la radio transmettait le discours du Chancelier Hitler. Le F�hrer
s'en �tait pris � � un journaliste �tranger qui profite de notre hospitalit� et
proteste au nom des femmes et des enfants fusill�s et r�clame vengeance en leur
nom.� Hans Kluge se souvient, il avait injuri� ce journaliste partial qui
trahissait l'hospitalit� allemande. En fait il ne savait pas, il ne lisait pas
de journaux �trangers. Il n'imaginait m�me pas que, depuis le 1<sup>er</sup>
juillet, la presse internationale dans son ensemble condamnait les m�thodes
hitl�riennes.</p><p>Le Temps, pond�r� et aust�re organe des milieux financiers
fran�ais, officieux porte-parole du minist�re des Affaires �trang�res, �crit le
2 juillet que � ces sc�nes sanglantes � se d�roulent �� dans une atmosph�re �
la fois tragique et d�l�t�re de Bas Empire �. Le lendemain le journal ajoute :
� Ce n'est pas un beau crime... C'est une affaire de police des m�urs. On y
sent la culpabilit�, la trahison, l'hypocrisie. Ces cadavres sont exhib�s dans
la fange et les meurtriers se sont m�nag� un alibi. Le bourreau se fait
pudibond. Il ne tue pas seulement il pr�che. Il a tol�r� le stupre et
l'orgie... �</p><p>A Londres, � New York, � Chicago, les m�mes mots reviennent.
L�, c'est d'un � retour aux m�thodes politiques du Moyen Age � qu'il est
question. Ici, on indique que les � gangsters de Chicago sont plus honn�tes �.
� Turpitudes morales �, � sauvageries �, �� pourriture du nazisme �, � f�rocit�
calcul�e et par l� m�me plus r�pugnante �, � despotes orientaux et m�di�vaux �
: la presse internationale est sans excuses pour les nazis. La Pravda, qui
n'est pas encore le quotidien d'une Union sovi�tique en proie aux purges et aux
proc�s, d�nonce �� les �v�nements du 30 juin qui rappellent les m�urs de
l'Equateur ou de Panama �.</p><p>Cependant, ce 13 juillet, accroch� rageusement � la tribune
de l'Op�ra Kroll, Hitler poursuit son discours-justification. Dans la salle les
d�put�s applaudissent longuement, violemment, Hitler pouss� par cette passion
qu'il d�cha�ne, parle de plus en plus rapidement � Si enfin, s'�crie-t-il, un
journal anglais d�clare que j'ai �t� pris d'une crise de nerfs, ceci aussi
serait ais�ment v�rifiable. Je puis d�clarer � ce journaliste fam�lique que,
jamais, m�me pendant la guerre, je n'ai eu de crise de nerfs... �</p><p>La voix est rauque, dure. �� Je suis pr�t moi-m�me � assumer
devant l'histoire la responsabilit� des d�cisions que j'ai d� prendre pour
sauver ce qui nous est le plus pr�cieux au monde : le peuple allemand et le
Reich allemand. �</p><p>L'auditoire se l�ve comme un seul bloc, les applaudissements
d�ferlent En ce vendredi 13 juillet soir d'�t�, alors que par les rues voisines
de l'Op�ra Kroll, dans les all�es du Tiergarten, les groupes s'en vont en
chantant ces d�cisions que le F�hrer revendique � devant l'histoire �, les
d�put�s nazis les approuvent par acclamations dans la salle o� brillent les
grands lustres de cristal taill�.</p><p>Mais ces d�cisions qui ont provoqu� les ex�cutions et les
assassinats, elles ont surgi, au terme d'une longue histoire, un autre
vendredi, le vendredi 29 juin 1934, au bord du Rhin, � Bad Godesberg. C'est l�,
dans une soir�e orageuse, sur la terrasse d'un h�tel, qu'a commenc� la Nuit des
longs couteaux.</p><empty-line/><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong>Premi�re partie</strong></p><p><strong/></p><p><strong>LA NUIT RH�NANE</strong></p><p>Du vendredi 29 juin
14 heures au</p><p>samedi 30 juin 1934 1
heure</p><empty-line/><p><strong>1</strong></p><p>VENDREDI 29 JUIN 1934</p><p>Godesberg.
H�tel Dreesen,</p><p>entre
14 heures et 21 heures</p><p>SUR LES BORDS DU RHIN</p><p>Au nord, � une centaine de kilom�tres, il y a la Ruhr.
Parfois quand le vent s'engouffre dans la vall�e du Rhin, le vent aigre et
humide du nord-est, il porte jusqu'ici � Godesberg les fum�es grises de la
Ruhr, charg�es d'oxyde de carbone et d'odeurs de soufre.</p><p>Mais en juin, le vent du nord-est ne souffle pas. Le Rhin
ressemble alors, vu de la terrasse de l'h�tel Dreesen � Godesberg au d�but de
l'apr�s-midi, au fleuve d'autrefois: le Rhin des burgs et de la Lorelei, et le
soleil chaud et tendre de juin le fait miroiter comme une tresse blonde. Sur la
terrasse de l'h�tel Dreesen, souvent, des directeurs, venus des villes dures,
noires, enfum�es, venus des villes puissantes dont les noms r�sonnent comme des
forges, Essen, Cologne, Bochum, Dortmund, Gelsenkirchen, des directeurs
engourdis par le vin capricieux du Rhin, r�vent en regardant les paysages doux
de juin.</p><p>La terrasse de l'h�tel Dreesen, ce Claridge de la
bourgeoisie rh�nane, est habituellement l'un de ces lieux calmes o� les hommes
d'affaires aiment � se rencontrer, entre hommes, dans la chaleur des
conversations s�rieuses, des alcools et des cigares. Les gar�ons du Dreesen
sont styl�s, silencieux, discrets. En semaine surtout, le Dreesen est le lieu
r�v� pour un d�jeuner important ou une rencontre clandestine, surtout au d�but
de l'�t�.</p><p>Mais tous les �t�s ne se ressemblent pas et, ce 29 juin
1934, un vendredi, les quelques habitu�s qui ach�vent de d�jeuner au Dreesen
sont totalement abandonn�s. Le service est suspendu : seul le ma�tre d'h�tel va
et vient, inutile et d�sorient�... Le personnel a quitt� son poste. Des curieux
se sont gliss�s dans le hall et jusque sur la terrasse. Au premier rang, Walter
Breitmann. Il �tait alors l'un des plus jeunes serveurs de l'h�tel. Il se
souvient. Le ma�tre d'h�tel tentait de le rappeler. En vain.</p><p>Walter Breitmann regarde fascin� les voitures noires, des
Mercedes-Benz, dont deux sont d�capot�es, s'arr�ter lentement devant le perron,
faisant � peine crisser le gravier de l'all�e. Le F�hrer ! Des applaudissements
�clatent, des cris, Walter Breitmann applaudit aussi, puis il salue, le bras
tendu, comme il le voit faire autour de lui. De la premi�re voiture descend un
homme massif, en uniforme des S.A., les Sections d'Assaut C'est l'Oberleutnant
Wilhelm Br�ckner qui tient aupr�s d'Adolf Hitler les r�les de garde du corps,
d'ordonnance et d'aide de camp. Dans les d�fil�s, sur les tribunes, il est
derri�re le F�hrer, impassible, dominant de sa haute taille la silhouette du
Chancelier.</p><p>Br�ckner, tout en se penchant vers la voiture, jette un
regard circulaire sur la petite foule o� Walter Breitmann, immobile, le bras
tendu, attend. Maintenant Wilhelm Br�ckner ouvre la porti�re et Adolf Hitler
descend � son tour. Les cris, les acclamations redoublent le Chancelier salue,
le bras � demi lev� ; le visage est s�v�re, il monte rapidement les quelques
marches.</p><p>Le propri�taire de l'h�tel Dreesen le suit cependant que les
porti�res des autres voitures claquent et que la premi�re d�j�, celle d'o� est
descendu Hitler, d�marre lentement et va se ranger quelques dizaines de m�tres
plus loin. L'Oberleutnant Wilhelm Br�ckner parle au propri�taire : Walter
Breitmann observe la haute stature du nazi, sangl� dans son uniforme. Le
propri�taire s'excuse par avance : on ne l'a pr�venu qu'il y a quelques heures.</p><p>Le F�hrer visitait les camps de travail, une grande tourn�e
d'inspection � travers tout le Gau du Rhin inf�rieur et de la Westphalie. Il
avait rendu visite � l'Ecole r�gionale des cadres du R.A.D. (Service du Travail
du Reich) � Schloss Buddenberg pr�s de Lunen.</p><p>Il pleut sur Schloss Buddenberg, une pluie d'�t�, agr�able,
pareille � une vapeur ti�de. C'est le matin, vers 10 heures, la foule est l�,
mass�e, elle crie, Heil, Sieg Heil, elle entoure la voiture d�couverte du F�hrer
qui serre des mains de tous c�t�s, souriant Quand la voiture s'arr�te devant le
b�timent central de l'Ecole, le directeur, le docteur Decker s'avance et
souhaite la bienvenue. La pluie � ce moment a presque cess� : des flaques,
l'herbe humide, une odeur de terre mouill�e la rappellent encore.</p><p>Des centaines de jeunes gens sont l�, les muscles tendus,
leurs torses et leurs jambes nus, bronz�s, luisants de sueur et de pluie,
maigres et virils, les tempes et les nuques ras�es, tendant leurs bras presque
� l'horizontale pour le salut hitl�rien. Le Chancelier Adolf Hitler passe
lentement devant eux. Il porte un long manteau de cuir, et il tient sa
casquette � la main. Ses cheveux mouill�s paraissent encore plus noirs. Hierl,
secr�taire d'Etat et F�hrer du R.A.D., est avec lui. Il marche quelques pas en
arri�re, silhouette envelopp�e comme celle du Chancelier dans un manteau long
qui �tonne car, malgr� l'humidit�, il fait chaud, lourd, �touffant. Derri�re
les deux hommes, il y a Br�ckner, Dietrich, Schaub.</p><p>Bient�t les jeunes hommes s'�lancent devant le Chancelier du
Reich : les exercices de gymnastique font virevolter leurs corps. D'autres
chantent en ch�ur, d'autres r�citent des po�mes � la gloire de l'Allemagne
nazie. Les chefs du parti regardent : la jeunesse est l� devant eux, dans la
f�te de ses muscles, la jeunesse qu'ils ont entra�n�e avec eux.</p><p>Pourtant Hitler parait soucieux. Il salue � peine le docteur
Decker quand le cort�ge officiel quitte l'Ecole, ses baraques d�cor�es de
guirlandes et ses stagiaires qui crient leurs Heil sonores et joyeux.</p><p>De Schloss Buddenberg on est pass� au camp d'Olfen : m�me
c�r�monial, m�mes corps tendus dans la joie de la discipline physique et de la
certitude morale. Devant les groupes form�s en rectangle parfait, Hitler parle
� voix basse � son aide de camp, des hommes courent Br�ckner donne des ordres.
L'inspection est interrompue. Le Chancelier ne visitera pas les camps 210 et
211, il ne verra pas les travaux que les volontaires du R.A.D. ont entrepris
sur la rivi�re Niers. Hierl s'y rendra. Brusquement le F�hrer vient de se
d�cider � r�unir une conf�rence � Godesberg. C'est Br�ckner qui choisit l'h�tel
Dreesen,</p><p>Les dignitaires s'engouffrent dans les voitures. On reconna�t
le Docteur Ley, le F�hrer du Front du Travail, Marrenbach, son aide de camp, et
aussi le Docteur Dietrich, chef du service de presse du Chancelier.</p><p>Le cort�ge officiel a roul� vers Godesberg, rapidement. On
ralentissait au passage des agglom�rations. A la h�te, les chefs nazis locaux
avaient rassembl� les habitants : partout des cris, des bras tendus et ces
drapeaux rouges � croix gamm�e noire, fascinant embl�me du nouveau Reich. �
Comme un feu de poudre, raconteront les journalistes, la nouvelle parcourut les
rues et les places : le F�hrer arrive, le F�hrer arrive ! En quelques instants,
des milliers et des milliers de personnes se rassembl�rent le long de la route
que suivait le F�hrer. Soudain des drapeaux et des fanions apparurent � toutes
les fen�tres. �</p><p>A Godesberg m�me, dans les petites rues pittoresques de
cette station thermale, les habitants se rassemblent, les drapeaux surgissent.
Mais la voiture du Chancelier est d�j� pass�e, il reste les nombreuses voitures
officielles qui la suivent : celles des chefs du parti, des chefs des
organisations nazies qui viennent de toutes les parties de l'Allemagne de
l'Ouest et qui se rendent � l'h�tel Dreesen. C'est l'h�tel connu des bourgeois
de la Ruhr et de Bonn, un h�tel tranquille et discret. Plus tard, en 1938,
Hitler y rencontrera Neville Chamberlain au cours d'une des conf�rences de la
derni�re chance. En ce vendredi 29 juin 1934, le Dreesen n'est encore qu'un
h�tel o� Gustav Stresemann, ce fils de limonadier, ministre des Affaires
�trang�res, partisan d'une entente avec la France, est venu souvent se
d�tendre, au temps de la R�publique de Weimar, avant la tourmente qui a jet�
bas ce r�gime : la grande crise de 1929.</p><p>Le propri�taire est honor� d'accueillir le nouveau
Chancelier, Hitler. D'un geste emprunt�, il montre le panorama qui s'ouvre sur
Bonn, au loin vers le Nord, � une dizaine de kilom�tres ; vers le Rhin qui
forme un large m�andre dans la plaine alluviale �tal�e sur la rive gauche. Le
F�hrer aime les vastes paysages naturels. Il s'avance vers la terrasse qui
domine le Rhin. Il fait bon. Les chefs nazis sont autour de lui.</p><p>Une derni�re voiture s'arr�te devant l'h�tel : c'est Hierl qui
a visit� quelques camps rapidement et a rejoint le plus vite qu'il a pu Godesberg.
Il fait son rapport au Chancelier, puis tout le monde s'assied autour du F�hrer
et la discussion commence.</p><p>On entend des �clats de voix, Hitler parle fort, � sa fa�on
saccad�e, brutale. Quelques heures passent Hitler maintenant s'est tu. Fatigu�
comme apr�s chaque allocution ou conversation quand il se donne tout entier �
sa passion. Vers la fin de l'apr�s-midi alors que d�j� des chefs S.S. et S.A.
prennent cong� en saluant, que les voitures viennent � intervalle r�gulier
s'immobiliser devant le perron, le F�hrer se d�tend, il fait quelques pas vers
le bord de la terrasse. Le Gauleiter de la r�gion de Cologne - Aix-la-Chapelle,
un homme d'une cinquantaine d'ann�es, lui pr�sente les fonctionnaires
importants de la r�gion et les Kreisleiter du Gau. La foule de curieux est
toujours l�, saluant criant agitant des drapeaux. Martial, man�uvrant avec la
pr�cision m�canique des vieilles unit�s prussiennes, un d�tachement du R.A.D.
prend position devant l'h�tel.</p><p>Hitler sort sur le perron, il salue satisfait ces jeunes
hommes � la fixit� de statues puis les passe en revue. Alors la fanfare attaque
des airs nazis et dans le cr�puscule, six cents volontaires du Service du
Travail allument leurs torches et forment au pied de la terrasse, une immense
croix gamm�e de feu. Hitler s'appuie au rebord de marbre de la terrasse.
Maintenant les musiciens jouent le grand Zapfenstreich (couvre-feu). Les
torches br�lent et leurs flammes se couchent parfois sous la brise humide qui
monte du fleuve, parfum�e � l'odeur douce�tre du Rhin, odeur de vigne aussi et
senteur de l'herbe. Les p�niches noires qui se croisent dans la p�nombre ont
d�j� allum� leurs feux de position.</p><p>En face, sur l'autre rive, les Siebengebirge (les Sept-Montagnes)
dressent leurs sommets ronds comme des arap�des, pos�es l�, isol�es, vestiges volcaniques
: Drachenfels, Olberg, Petersberg, et la plus massive, le L�wenburg. Le regard
depuis Godesberg s'accroche � ces reliefs, � la vall�e du Rhin, majestueuse,
donnant l'impression vivante de la puissance, de la paix.</p><p>La nuit tombe : l'une des nuits les plus br�ves de l'ann�e.
Sur la rive gauche ou sur la rive droite du fleuve, en amont en aval,
l'histoire allemande est l�, dress�e, et les souvenirs se d�coupent sur
l'horizon avec les tours hautaines. La Godesburg, ces ruines du ch�teau de
l'�lecteur de Cologne auquel l'ombre rend leur vigueur ; plus loin encore,
visible, on discerne la pyramide gothique du Hochkreuz. Le Chancelier regarde
longuement, les conversations se sont tues, puis il f�licite Br�ckner de son
choix. La Ruhr, sa grisaille aux couleurs de m�tal rouill� et de charbon, la
Ruhr si proche parait pourtant un autre monde, ici au pays des vignes et des
ch�teaux.</p><p>Vendredi 29 juin 1934. Toute la journ�e, sur la vall�e du
Rhin, il a fait lourd. Le matin il a plu. Pas un souffle de vent. Des masses
blanc sale de nuages ont obscurci le ciel, se m�lant au-dessus de la Ruhr aux
fum�es noires des aci�ries. Peut-�tre est-ce la moiteur �paisse de l'�t�
allemand qui donne � Hitler ce teint terreux, ce regard vague qui ne se fixe
pas. On devine une peau humide. Peu � peu cependant, sur cette terrasse
dominant le Rhin, l'art�re disput�e et chant�e de la vie germanique, il semble
se d�tendre, s'apaiser. Walter Breitmann a repris sa place. De temps � autre,
il passe sur la terrasse ou r�ussit � regarder. On s'affaire autour de la table
pr�s de laquelle le F�hrer s'est assis, il rejette souvent la t�te en arri�re
paraissant regarder le ciel. La nuit apporte une sensation physique, visuelle,
de fra�cheur. Maintenant le fleuve est une simple tra�n�e plus noire encore.</p><p>Hitler sourit, il interroge l'une des serveuses avec la bienveillante
et pourtant distante autorit� dont il est capable quand il parle avec des
hommes ou des femmes de ce peuple qui l'a accept� depuis le 30 janvier 1933, il
y a plus d'un an d�j�, comme Chancelier du Reich. La serveuse est tout �mue,
elle r�pond par monosyllabes en souriant un peu niaisement. Sa famille, ses
affaires, l'avenir, le F�hrer para�t pris par le questionnaire auquel il la
soumet. Pourtant le regard est lointain, les mots viennent rapides, les
interrogations se succ�dent, mais les r�ponses h�sitantes de cette femme
sont-elles entendues ?</p><p>Au bord du Rhin, alors que la nuit s'�tend sur l'Allemagne,
cette nuit d'�t�, court intervalle sombre entre des chaleurs �clatantes, le
Chancelier Hitler sait que chaque minute compte. Peut-�tre parle-t-il pour
laisser sa r�flexion cheminer, couverte, en lui-m�me. Peut-�tre est-il l�, loin
de l'agitation des villes de la Ruhr, loin aussi de la lourdeur compass�e des
fastes officiels berlinois, l� sur cette terrasse envelopp�e par les senteurs
rh�nanes, parce qu'en lui, la d�cision doit surgir, d�cision qui sera brutale
comme un couperet, br�lante comme un fer rouge dans la chair vive. A moins que,
d�j�, les ordres n'aient �t� donn�s et que cet entracte au bord du Rhin ne soit
qu'un dernier r�pit laiss� aux victimes d�sign�es d�j�, pour endormir leur
m�fiance�!</p><p>Br�ckner passe la commande du souper, puis il se l�ve,
demande le t�l�phone. Le Chancelier le suit du regard. A nouveau, c'est la
tension qui se lit sur son visage. Il se tasse dans le fauteuil qui fait face
au panorama, la t�te enfonc�e dans les �paules, et celles-ci soulev�es
l�g�rement, avec un air de malade qui a froid. Il se tait, m�ditatif. Parfois,
un curieux s'avance prudemment jusqu'aux abords de la terrasse pour voir le F�hrer.
Des S.S. et des inspecteurs v�tus de longs manteaux de cuir sont l� qui veillent
On s'�carte. L'homme fr�le assis, envelopp� dans la l�g�re nuit d'�t�, est au
centre des regards, au c�ur de l'Allemagne, et il para�t �tre absent. Immobile,
le menton dans la main, le visage l�g�rement bouffi, ses cheveux noirs plaqu�s,
il est un homme quelconque, pensif. Ni Walter Breitmann ni personne parmi les
serveurs et les employ�s de l'h�tel Dreesen ne sait que des camions charg�s de
S.S. s'appr�tent � quitter Berlin, que la nuit qui commence au bord du Rhin
paisible et souverain sera celle des crimes et des ex�cutions. Le Chancelier
tass�, fatigu�, qui se repose de ses tourn�es d'inspection en Westphalie,
para�t somnoler, r�ver. Il peut pourtant d'un bout � l'autre de l'Allemagne, de
Hambourg � Munich, de Br�me � Breslau, de Berlin � Cologne, d�cha�ner la
violence ou la retenir. Mais tout n'est-il pas d�j� enclench� ?</p><p>Vendredi 29 juin 1934, Godesberg, vers 20 heures.</p><p>C'est le silence, le calme et la douceur rh�nane ; seulement
le bruit de conversations � voix basse entrecoup�es de rires polis, le
ronronnement r�gulier d'un moteur qui monte de la vall�e et le pas de
l'Oberleutnant Wilhelm Br�ckner qui revient</p><p>LES SECTIONS D'ASSAUT</p><p>Le jeune Walter Breitmann regarde l'Oberleutnant traverser
d'un pas lent et long la salle puis se diriger vers le Chancelier qui tourne la
t�te. Une conversation s'engage � voix basse et Br�ckner repart vers le
t�l�phone de l'h�tel Dreesen. Le d�ner a �t� servi. Le Chancelier mange peu
comme � son habitude. A Br�ckner qui, une fois de plus, repara�t sur la
terrasse il demande des nouvelles de Viktor Lutze qu'il a convoqu� � Godesberg.
Br�ckner �pense qu'on a pu le joindre. Hitler se d�tend un peu: avec Lutze, il
tient un fid�le de la Sturmabteilung. Cet Obergruppenf�hrer est le chef du Gau
de Hanovre. Il est donc l'un des dix hommes plac�s � la t�te des circonscriptions
de la S.A. qui contr�lent l'Allemagne. Homme quelconque, effac�, au visage de
bon �l�ve disciplin�. Selon son chef Ernst R�hm, Viktor Lutze n'est qu'un ���ex�cutant
capable et consciencieux qui manque d'envergure �.</p><p>Br�ckner le confirme au F�hrer, Viktor Lutze sera l� d�s que
possible, le temps de rouler de Hanovre � Godesberg, quelque trois cents
kilom�tres de route sans aucune difficult�. Dans quelques heures Viktor Lutze
se pr�sentera : il suffira de lui donner des ordres. Le Chancelier se plonge �
nouveau dans le silence. Quand l'Obergruppenf�hrer S.A. Viktor Lutze appara�tra,
le choix devra �tre fait. Les S.A. du capitaine R�hm devront s'y plier. Combien
sont-ils ces hommes en chemise brune, � la casquette � visi�re et qui portent
sur le bras gauche, au-dessus du coude le brassard � croix gamm�e ? 2 500 000,
3 000 000 ? A peine 100 000 ? Ils font la puissance du capitaine R�hm, qui,
outre les S.A., a directement ou indirectement sous ses ordres les Schutzstaffeln
(S.S. = sections de protection), qui de 280 en 1929 sont peut-�tre 50 000 � la
prise du pouvoir en janvier 1933 et 300 000 en juin 1934, le N.S.K.K. (Corps
automobile national-socialiste), les Hitler-Jugend (1 500 000), soit en tout
pr�s de 5 000 000 d'hommes alors que le Generaloberst von Blomberg, ministre de
la Guerre, n'a que 300 000 hommes sous ses ordres. L'essentiel pourtant ce sont
les S.A. Ce sont eux qui font la force de R�hm.</p><p>Le Chancelier, alors qu'il attend sur la terrasse de l'h�tel
Dreesen qu'arrive Lutze, qu'arrivent les nouvelles de Berlin, qu'arrive dans la
nuit du 29 juin 1934 le moment o� il faudra faire le geste du destin, le
Chancelier ne peut que penser � tous ces hommes en uniforme, et dont la r�gle
est l'ob�issance jusqu'� la mort � sa personne. Il ne peut que penser � ces
S.A., dont R�hm dans le dernier grand discours qu'il prononce le 18 avril 1934,
� Berlin devant la presse �trang�re, a dit qu'ils avaient �t� �� non pas une
bande de conjur�s intr�pides mais une arm�e de croyants et de martyrs,
d'agitateurs et de soldats �. Les � soldats politiques � d'Adolf Hitler. � Le
F�hrer nous a donn�, disait R�hm, le drapeau rouge � croix gamm�e, symbole
nouveau de l'avenir allemand, il a donn� la chemise brune que rev�t le S.A.
dans le combat, les honneurs et dans la mort. Par l'�clat de la couleur, la
chemise brune distingue pour tous le S.A. de la masse. C'est dans ce fait qu'elle
trouve sa justification: elle est le signe distinctif du S.A. Elle permet �
l'ami comme � l'ennemi de reconna�tre au premier coup d'�il celui qui croit � la
conception du monde national-socialiste �.</p><p>Ce soir, les S.A., ces � soldats politiques � qui, comme le
dit R�hm, � ont ouvert � coups de poing � l'id�e nationale-socialiste la voie
de l'avenir, la voie qui m�ne � la victoire �, ces hommes, leur sort est en
question et il se joue sur cette terrasse de l'h�tel Dreesen qui domine le
Rhin.</p><p>Mais il faut jouer � coup s�r. R�hm l'a dit et r�p�t�, � les
S.A. ne sont pas une institution de moralit� pour l'�ducation de jeunes filles,
mais une association de rudes combattants �.</p><p>Le Chancelier, alors que passent les heures qui le rapprochent
du choix, peut se souvenir de ce petit service d'ordre n� � l'initiative de
Ernst R�hm, l'officier exp�riment�, le 3 ao�t 1921, quand il avait fallu avec
les premiers S.A. d�fendre les r�unions du Parti et emp�cher les adversaires de
tenir les leurs. Section d'Assaut recrut�e parmi les durs, les anciens des
Freikorps, venus de la brigade de marine du capitaine Ehrhardt et de von L�wenfeld,
du Corps des Chasseurs du g�n�ral Maerker ou de, l'organisation Escherich.
Avant d'�tre les S.A., ils avaient �t� les combattants de ces nouvelles � grandes
compagnies � qui menaient dans les landes des bords de la Baltique, face aux
Polonais ou dans les villes, contre les marins et les ouvriers en r�volution,
des combats incertains, � demi clandestins, avec ces mitrailleuses lourdes que
l'arm�e fournissait, avec cet armement et cet uniforme de hasard qui donnaient
� ces troupes aguerries, faites d'anciens combattants de moins de trente ans,
l'allure de bandes d'aventuriers maigres et nerveux, de r�prouv�s se d�pla�ant
dans les brouillards du Nord, et dans l'Allemagne en anarchie comme dans un
empire � conqu�rir.</p><p>Le premier chef des S.A., le lieutenant de vaisseau H.
Klintzsch �tait d'ailleurs un ancien de la � brigade Ehrhardt �. Von Killinger,
meurtrier du signataire de l'armistice, Erzberger, Heines qui abattit le
ministre Rathenau vinrent aux S.A. Puis �tait arriv�, en mars 1923, Hermann
G�ring, l'as de la chasse allemande, au visage d'une �blouissante beaut� que la
drogue et l'embonpoint n'avaient pas encore affaiss�. Et quand dans les rues
froides et grises de Munich, le 9 novembre 1923, le premier putsch nazi se
produit, les S.A. sont l�, derri�re leurs chefs. Interdits, apr�s l'�chec du
putsch, comme le Parti, les S.A. sont reconstitu�es par R�hm, toujours pr�t �
construire une troupe de combattants : ils deviennent le Frontbanner puis �
nouveau les S.A. en 1925 : neuf ans seulement et pourtant tout a chang�.</p><p>1925 : Ce temps proche et lointain o� le Parti national-socialiste
paraissait se d�chirer : Goebbels demandait l'exclusion du Parti du ��
petit-bourgeois Hitler �, Gregor Strasser qui avait permis au Parti de gagner
le Nord de l'Allemagne, parlait du socialisme, de bolchevisme national et
s'�loignait de la prudence de Hitler, d�cid� � s'appuyer sur les forces
conservatrices. Et puis il y avait R�hm qui voulait subordonner le Parti aux
S.A., transformer le Parti en un nouveau corps franc, R�hm, militaire d'abord
et toujours. Hitler avait choisi et R�hm, d��u et disciplin�, soldat et
aventurier, avait quitt� l'Allemagne pour devenir organisateur et instructeur
de l'arm�e bolivienne.</p><p>Les S.S. avait alors commenc� leur croissance : groupe de
choc au service exclusif de Hitler, garde personnelle � la fid�lit� et � la
discipline absolues et qui, le 6 janvier 1929, re�oivent pour chef un homme au
visage inexpressif, aux yeux dissimul�s derri�re des lunettes cercl�es de fer :
Heinrich Himmler. � Jamais je n'ai pu accrocher son regard toujours fuyant et
clignant derri�re son pince-nez �, disait de lui Alfred Rosenberg.</p><p>Mais ce fils de bourgeois, ce catholique devenu Reichf�hrer
S.S. r�ussit � construire un ordre, l'Ordre noir, qui, pas � pas, m�lant le
mysticisme fanatique � la terreur, va accro�tre sa puissance.</p><p>Pourtant, en 1931, le F�hrer avait d� rappeler R�hm pour
organiser la Sturmabteilung, qui grossissait au rythme m�me des succ�s
�lectoraux nazis : 100 000 hommes vers 1930, 300 000 vers 1933, 2 500 000 � 3 000
000 en 1934, aujourd'hui.</p><p>Maintenant ils sont partout, ils sont l'arm�e priv�e du F�hrer,
l'arm�e qui a ses unit�s motoris�es, ses escadrilles d'avions. L'organisation
en Gruppen, Standarten, Sturme est efficace, elle enserre le pays dans les
mailles de la violence et de la terreur.</p><p>Pas de place dans les rues, dans les salles de r�union pour
les adversaires des nazis: tel est le mot d'ordre des S.A. D�j�, quelques mois
� peine apr�s leur fondation, le 4 novembre 1921, ils �taient intervenus au
Hofbr�uhaus.</p><p>Adolf Hitler lui-m�me a racont� dans Mein Kampf cette r�union
qui vit na�tre l'action des S.A. � Quand je p�n�trai, � 8 heures moins un quart,
dans le vestibule du Hofbr�uhaus l'intention de sabotage ne pouvait plus faire
de doute... La salle �tait archipleine... La petite Section d'Assaut
m'attendait dans le vestibule. Je fis fermer les portes de la grande salle et
je dis � nos quarante-cinq ou quarante-six hommes de se mettre au garde-�-vous.
Je d�clarai alors � mes gars que c'�tait la premi�re fois qu'ils devaient
prouver leur fid�lit� au mouvement, quoi qu'il arrive aucun de nous ne devait quitter
la salle. Un Heil prof�r� trois fois d'un ton plus �pre et plus rauque que
d'habitude r�pondit � mes paroles �. Hitler parle puis sur un mot la bagarre
�clate.</p><p>� La danse n'avait pas encore commenc�, continue-t-il, que
mes hommes de la Section d'Assaut � qui s'appel�rent ainsi depuis ce jour-l� �
se lanc�rent � l'attaque. Comme des loups ils se jet�rent sur leurs adversaires
par meutes de huit � dix et commenc�rent en effet � les chasser de la salle en
les rouant de coups. Cinq minutes apr�s, tous �taient couverts de sang.
C'�taient des hommes�! J'ai appris � les conna�tre en cette occasion : �
leur t�te mon brave Maurice ; mon secr�taire particulier Hess, bien d'autres
qui gri�vement atteints attaquaient toujours tant qu'ils pouvaient se tenir
debout � Tel fut selon le F�hrer, l'acte de bapt�me des S.A.</p><p>Ces hommes ne se recrutent pas parmi les timides ou les
tendres ni m�me parmi les petits-bourgeois guind�s : la crise �conomique a �t�,
� partir de 1929, le vivier dans lequel les Sections d'Assaut ont puis� les
m�contents : ch�meurs, ouvriers du ����� �Lumpenproletariat � qui re�oivent un
uniforme, une solde et qui trouvent dans les S.A. une organisation accueillante
qui promet � la r�volution �.</p><p>Il faut se battre et les risques se multiplient : contre les
socialistes organis�s dans la Banni�re d'Empire, contre les communistes
rassembl�s dans la Ligue Rouge des Combattants du Front On s'observe, on d�file
avec fanfares et �tendards, on lance des pierres. La police le plus souvent
favorable aux S.A., tente parfois de s�parer les camps, mais elle est vite
d�bord�e ou complice. Et les incidents succ�dent aux incidents. Une violence
entra�ne l'autre : on se venge. A Essen, les communistes enterrent l'un des
leurs et quand le cort�ge passe devant la Braunes Haus o� un S.A. monte la
garde, ils le menacent d'une ex�cution sommaire ; on �change des coups de feu.
Un S.A. est captur�, on pense l'abattre contre un mur. Ailleurs ce sont des
cadavres de syndicalistes qu'on retrouve dans les mar�cages. L� ce sont encore
des rixes dans des d�bits de boisson. Quand un �� rouge � est tu� il y a
toujours une excuse pour le S.A. A Essen, c'est en tombant que le S.A. ivre
Kiewski a appuy� involontairement sur la g�chette de son revolver : le
communiste Ney a �t� abattu.</p><p>Dans l'euphorie du 30 janvier 1933, quand d�filent sous les
fen�tres du nouveau Chancelier, Hitler, les milliers de partisans du Reich qui
crient leur joie, les S.A. comprennent que les derniers obstacles � leur
violence sont tomb�s. Les tribunaux condamnent sans h�siter leurs adversaires.
Un foyer S.A. (S.A. Heim) est-il attaqu� � coups de pierre, les sentinelles
r�pondent � coups de feu et les agresseurs suppos�s � car l'attaque n'est pas
prouv�e � sont condamn�s � mort ou � la d�tention � perp�tuit�. Et les
effectifs des S.A. gonflent : quand on porte la chemise brune la violence
devient h�ro�sme. Des d�linquants, des obs�d�s sexuels, les bas-fonds qui
surnagent quand la soci�t� est boulevers�e, adh�rent et se m�lent aux S.A. du
rang, entra�n�s � la violence et au sadisme.</p><p>Les rues sont parcourues par leurs bandes en uniforme,
�� Judas, cr�ve �, crient-ils. Ils montent la garde devant les magasins
juifs, pour d�courager les clients. Ils collectent des fonds au b�n�fice du
nazisme ou simplement � leur profit, et qui pourrait refuser ? D'ailleurs le 22
f�vrier 1933, par d�cision de Goering, ministre de l'Int�rieur et bient�t
Pr�sident du Conseil de Prusse, 25 000 S.A. et 15 000 S.S. sont constitu�s en
police auxiliaire. Comme l'�crivait Goering le 17 f�vrier, donnant ses
instructions aux forces de l'ordre : � Les policiers qui font usage de leurs
armes en accomplissant leur devoir seront couverts par moi, sans �gard aux
cons�quences de l'usage de leurs armes. Mais celui qui se d�robe par suite
d'une d�licatesse mal comprise doit s'attendre � des peines disciplinaires �.
La voie �tait libre. Les S.A. pouvaient chanter le Horst Wessel Lied, qui
rappelle le souvenir d'un h�ros S.A., par ailleurs ancien souteneur, tu� au
cours d'une rixe.</p><p>Les temps ont chang� depuis ce jour de juillet 1932 o� pour
recruter de nouveaux adh�rents les S.A. organisaient des concerts, comme dans
cette petite ville o� l'affiche suivante est placard�e le samedi 2 juillet
1932.</p><p>� Soir�e de marches militaires avec recrutement S.A. donn�e
par la musique de l'�tendard 82 (44 ex�cutants)</p><p>Attractions pr�sent�es par les S.A. Le chef d'�tendard
parlera de la � volont� de se d�fendre, chemin de la libert� �.</p><p>������ Les SA. h�ritiers de Fesprit de 1914</p><p>������ Soir�e exceptionnelle pour des c�urs de soldats</p><p>������ La soir�e commencera par un d�fil� de propagande �
travers la ville.</p><p>�����������������������������������������������������������������������������������
Sturmbann 1/82 ;... Standarte 82.</p><p>Aujourd'hui le pouvoir est entre leurs mains. L'heure est
aux avantages, aux places. De toutes parts accourent les nouveaux adh�rents.
Parfois ce sont d'anciens socialistes ou communistes qui, dans l'organisation
S.A., cherchent � faire oublier leur opinion pass�e. R�hm n'a pas h�sit� �
dire, provocant comme � son habitude : ��� J'affirme que parmi les communistes,
surtout parmi les membres des � Anciens Combattants rouges �, il y a beaucoup
d'excellents soldats �. D'ailleurs selon certains de leurs adversaires quelques
Sections d'Assaut m�ritent le nom de �� Beefsteak-St�rme �, bruns dehors
et rouges � l'int�rieur�!</p><p>Mais pour ceux des opposants qui n'acceptent pas ce sont les
camps et les tortures. Les S.A. sont parmi les premiers � soumettre leurs
prisonniers � la question. Rudolf Diels, monarchiste, un temps chef de la
police politique secr�te de Prusse par la volont� de Hermann G�ring, r�ussit �
visiter les caves o� les S.A. enferment leurs prisonniers. Le spectacle est
hallucinant : les victimes meurent de faim, les os bris�s, le visage tum�fi�,
le corps couvert de plaies infect�es. Il r�ussit � en sauver quelques-uns, �
les faire monter dans les voitures de la police. � Comme de gros tas d'argile,
des poup�es ridicules aux yeux sans vie et � la t�te br�lante, ils pendaient,
coll�s les uns aux autres, sur les bancs du car de police. Les policiers
�taient devenus muets � la vue de cet enfer. � Parfois les S.A. ont oblig� les
prisonniers � grimper dans les arbres et � crier � intervalles r�guliers comme
des oiseaux perch�s. Visitant pour enqu�te le cachot souterrain de la
forteresse de Wuppertal, Rudolf Diels est horrifi�:�������������������� �
L'�pouvante me saisit comme devant l'apparition de spectres �, dit-il. Les
prisonniers sont debout devant lui, � les visages aux meurtrissures jaunes,
vertes et bleues n'avaient plus rien d'humain �. Tout � coup, alors que Diels
s'apitoie sur le sort d'un prisonnier, surgissent, �� par�s d'uniformes
resplendissants, sur la poitrine et autour du cou des m�dailles anciennes et
nouvelles, Ernst, un des chefs S.A. � Berlin et sa suite �. Ils p�n�trent en
riant et en bavardant dans la pi�ce sinistre.</p><p>� Qu'est-ce que vous venez foutre ici ? � hurle Ernst</p><p>� Les S.A. ne sont pas des jeunes filles �, disait R�hm. En
effet.</p><p>Dans toute la Prusse, sans pr�ter attention � G�ring, les
S.A. agissent. Dans le seul Berlin on compte une cinquantaine de lieux de
toutes sortes, caves, entrep�ts, remises, garages, qui sont devenus des prisons
o� l'on frappe, o� l'on tue. En province, � Sonnenburg, Barnim,
K�nigswusterhausen, Wuppertal, Kemma, partout ce sont les m�mes plaintes qui
s'�l�vent des cachots tenus par les S.A. Rudolf Diels r�ussit dans la plupart
des cas � faire lib�rer les prisonniers, il obtient la fermeture des prisons de
la Sturmabteilung. Non sans mal, non sans susciter entre la police politique de
Prusse dont il est le chef et les S.A., et aussi entre G�ring et R�hm, de solides
et tenaces inimiti�s.</p><p>C'est que les S.A., qu'ils pratiquent la torture ou �gorgent
des adversaires, qu'ils se livrent au pillage d'un appartement ou � de petites
vexations, ont le sentiment d'avoir tous les droits puisqu'ils ont �t� les
artisans de la victoire nazie. Ils peuvent casser des dents ou des vitres,
enlever un homme et l'abattre dans une cave ou une for�t, ils peuvent comme
lors de cette parade � Berlin, syst�matiquement emp�cher de voir les jeunes
filles des organisations nazies de jeunesse en se pla�ant r�solument devant elles
et rire grassement en proposant : � Passez la t�te entre nos jambes si vous voulez
regarder. �</p><p>Ils sont les S.A., R�hm n'a-t-il pas r�p�t� : � Les
bataillons bruns ont �t� l'�cole du national-socialisme... La S.A. a ouvert la
voie du pouvoir au chef supr�me des S.A. : Adolf Hitler �.</p><p>Pourtant R�hm lui-m�me, le 31 juillet 1933, est contraint,
sous la pression des partisans nazis de l'ordre, de recommander � ses S.A. le
respect de certaines r�gles.� �� Je m'efforce, �crit-il, de conserver et
de garantir en tous sens les droits des S.A. en tant que troupe de la
R�volution nationale-socialiste... Je couvre �galement de ma responsabilit�
toute action effectu�e par des S.A. qui sans �tre conforme aux dispositions
l�gales en cours, sert les int�r�ts exclusifs des S.A. Dans le contexte il y a
lieu de consid�rer qu'il est permis au chef S.A. comp�tent d'ex�cuter'jusqu'�
douze membres d'une organisation ennemie pour expier l'assassinat d'un S.A.
perp�tr� par cette organisation.</p><p>� Cette ex�cution est ordonn�e par le F�hrer, elle sera
faite bri�vement et avec une rigueur martiale.</p><p>� Par contre j'ai eu connaissance de certaines informations,
rares il est vrai, selon lesquelles des membres d'organisations S.A. � je ne
veux pas les appeler des S.A. car ils ne le sont pas � se sont rendus coupables
d'exc�s inou�s.</p><p>� Il faut compter parmi ces derniers : la satisfaction de
vengeances personnelles, des s�vices inadmissibles, des rapines, des vols et le
pillage. �</p><p>Le capitaine R�hm s'indigne contre �� ces profanateurs
de l'uniforme d'honneur des S.A. �. Et il menace de � la mort imm�diate pour
l'exemple (...) les chefs S.A. rendus responsables, s'ils font preuve d'une indulgence
mal comprise et n'interviennent pas sans le moindre m�nagement �.</p><p>Mais le 8 ao�t, les S.A. ne font plus partie de la police
auxiliaire mise sur pied par G�ring. Leur indiscipline ou leur force et leur
ind�pendance mena�antes les ont-elles d�j� �cart�s du pouvoir ?</p><p>C'�tait il y a un an, dans l'�t� 1933.</p><empty-line/><p><strong>2</strong></p><p>VENDREDI 29 JUIN 1934</p><p>Godesberg. H�tel
Dreesen. Vers 21 heures 30.</p><p>JOSEPH GOEBBELS</p><p>Devant l'h�tel Dreesen, une voiture vient de freiner brutalement
Des policiers s'avancent avant m�me que le portier n'ait eu le temps de sortir
sur le perron. Quand l'homme descend, tout le monde reconna�t Joseph Goebbels.
Nerveux, semblant encore plus maigre et plus p�le qu'� l'habitude, il salue
d'un geste brusque et se dirige vers Br�ckner qui est apparu lui aussi. Les
deux hommes se serrent la main et l'Oberleutnant Br�ckner indique la terrasse
o� Goebbels va trouver le F�hrer. Goebbels se lisse les cheveux et en boitant
monte les quelques marches. Walter Breitmann se souvient de ce visage osseux, �
la peau tendue, aux joues creus�es, un visage o� les yeux brillants disent la
volont� anxieuse de cet infirme malingre qui a su gr�ce � son intelligence
vive, aux aguets, aff�t�e par l'inf�riorit� physique, devenir, apr�s avoir �t�
le secr�taire de Gregor Strasser, le grand ma�tre de la propagande du Parti
nazi. Il a �vinc� son ancien patron, il l'a trahi et s'est ralli� � Hitler
quand les deux hommes se sont trouv�s en conflit. Goebbels monte les marches,
tra�nant sa jambe infirme, les m�choires crisp�es, un sourire fig� d�voilant
ses dents qui paraissent, dans ce visage en lame de couteau, d�mesur�es.
Breitmann s'efface pour le laisser passer : Goebbels, petit sautillant brun,
l'intellectuel du parti n'a pas le type aryen. Devenu ministre de la
Propagande, il suscite toujours l'ironie des Alte K�mpfer, les vieux nazis qui
croient d'abord � la force.</p><p>Mein lieber Gott, mach mich blind</p><p>Dass ich Goebbels arisch find.</p><p>(Dieu tout-puissant, �te-moi la vue</p><p>Que je puisse croire Goebbels aryen.) chantent les S.A.</p><p>Si Joseph Goebbels est � Godesberg ce soir, c'est pr�cis�ment
� cause des S.A. Goebbels salue Hitler, s'assied aupr�s de lui et commence �
parler en multipliant les gestes. Le Chancelier para�t distant, soup�onneux. Il
�coute, il se tait, il regarde ce visage o� le menton trop long, la bouche trop
large, semblent perp�tuellement et presque spasmodiquement en mouvement parce
que le d�bit de la parole est rapide et que chaque mot provoque une contraction
du visage, une grimace qui dessine de larges et profondes rides autour de la
bouche, presque une crispation. Adolf Hitler se tait, il observe, il �coute. �
J'�tais plein de respectueuse admiration, dira Goebbels, �voquant cette soir�e
de Godesberg, pour cet homme sur lequel reposait la responsabilit� du sort de
millions d'�tres humains et que je voyais en train de peser un choix douloureux
: d'un c�t�, le repos de l'Allemagne, de l'autre, ceux qui avaient �t� jusqu'�
pr�sent ses familiers. �</p><p>Joseph Goebbels est de ces familiers et Hitler le regarde.
Le � boiteux �, dans le Parti, n'est pas un dirigeant comme les autres. Il n'a
pas de troupes � son service, ni S.A. ni S.S., il n'a que son intelligence
man�uvri�re qui lui permet de sentir o� se trouve le camp des vainqueurs. Et
puis, c'est un intellectuel, l'un des rares parmi les chefs nazis � avec Rosenberg
� � avoir fr�quent� une universit� et � y avoir acquis des dipl�mes : il est
docteur en litt�rature. Mais dans la vie professionnelle c'est, � la sortie de
l'universit�, bient�t l'�chec : il ne r�ussit pas � obtenir ce poste de
critique litt�raire au Berliner Tageblatt, le journal des juifs, dit-il. Et le
voici, amer, sceptique, aigri, qui se tourne vers le nazisme. Dans ce nouveau
parti, o� les valeurs sont encore rares, son cynisme et ses dons font merveille
: l�, il d�voile ses talents de propagandiste et d'organisateur. Mais, il est
surtout habile � exploiter le c�t� � social � et � radical � du parti, ces
quelques formules qui, dans le programme en 25 points, que Hitler avait �tabli
en 1920 avec Anton Drexler, annon�aient que le nouveau parti n'�tait pas
seulement national mais aussi socialiste. Il faut, disaient-elles, � abolir le
revenu qui n'est pas le produit du travail et de l'effort. II faut briser
l'esclavage du pr�t � int�r�t.. �Nous exigeons la participation des employ�s
aux b�n�fices dans toutes les grandes entreprises... � Goebbels avait avec
Gregor Strasser, popularis� cet aspect du premier programme nazi.</p><p>Et en ce soir du 29 juin 1934, Hitler regarde attentivement
ce � nazi de gauche �, ce familier, qu'il a jou� contre Strasser � et il a
gagn� � et qui maintenant vient � lui, au bord du Rhin, alors qu'il faut briser
ceux qui, na�vement parmi les S.A. notamment continuent � r�clamer la �
r�volution �.</p><p>La r�volution ? Le plus souvent cela veut dire des places,
tout simplement des places que d'autres occupent. A Dantzig, peu apr�s la prise
du pouvoir, Hermann Rauschning, pr�sident du S�nat de la ville libre re�oit
l'un de ces Alte K�mpfer, ces vieux combattants des premi�res heures du
nazisme, qui r�clament des avantages substantiels maintenant que Hitler est chancelier.
L'homme hurle devant Rauschning: �� Je ne redescendrai pas la pente une
fois de plus ! Peut-�tre que vous, vous pouvez attendre. Vous n'�tes pas assis
sur des charbons ardents. Pas de travail mon vieux, pas de travail�! Je
resterai au sommet quoi qu'il m'en co�te. On ne peut arriver au sommet deux
fois de suite �.</p><p>Ils veulent tout tout de suite, ces S.A. auxquels on a
promis la r�volution nationale et socialiste. Ils veulent parce que parmi eux
il y a aussi des boutiquiers, la fin des grands magasins, ils veulent le
pouvoir et la richesse, ils veulent que la r�volution soit faite � leur profit.
Or, le Parti nazi, maintenant parti de gouvernement se peuple de�� ��gens
respectables �. Hitler est en costume de c�r�monie et eux, les rudes Alte K�mpfer,
ne seront-ils pas les dindons de la victoire qu'ils ont obtenue ? Et rejoignent
les Alte K�mpfer tous les m�contents, tous ceux qui esp�rent tirer profit du
changement de r�gime qui vient de se produire. Ils passent une visite m�dicale,
ils pr�tent serment et les voici incorpor�s dans les S.A. Parfois, on se sert
directement : un homme abattu ou arr�t�, c'est un appartement que l'on peut
occuper, un emploi � prendre, des biens � distribuer entre S.A. Mais cela ne
peut �videmment suffire.</p><p>Hitler lui-m�me, devant une telle pouss�e r�volutionnaire, a
�t� contraint de faire des promesses ambigu�s. Il d�clare aux S.A. de Kiel
parmi les acclamations : � Vous devez �tre les garants de l'ach�vement
victorieux de cette r�volution et elle ne sera victorieusement achev�e que si
le peuple allemand est �duqu� � votre �cole �.</p><p>C'�tait le 7 mai 1933, dans la ville de Kiel, l� o� en 1918
les marins s'�taient r�volt�s contre leurs officiers, o� les groupes
spartakistes avaient essay� de recommencer Cronstadt. Mais depuis ?</p><p>Hitler regarde Goebbels qui s'explique toujours, qui
renseigne son F�hrer sur la situation � Berlin d'o� il arrive. Il n'a pas eu le
temps de voir G�ring.</p><p>Il a pris l'avion, a atterri � Bonn-Hangelar, mais le F�hrer
venait de partir pour sa tourn�e d'inspection des camps du R.A.D. A Essen, on
lui a dit que le F�hrer �tait � l'h�tel Dreesen � Godesberg, qu'il avait tenu
une conf�rence politique dans l'apr�s-midi, alors il a imm�diatement d�cid� de
le rejoindre ici, � Godesberg. La musique du Service du Travail joue sur
l'autre rive. Elle reprend p�riodiquement le Horst Wessel Lied et le Saar Lied.
� Camarades, ceux des n�tres que le Front rouge et la R�action ont abattu sont,
en esprit, toujours parmi nous, et marchent dans nos rangs �. Puis viennent et
reviennent des marches militaires : la Badenweilermarsch, le morceau pr�f�r� de
Hitler.</p><p>Il fait frais, et dans l'obscurit�, on devine que le ciel se
couvre, il pourrait �clater l'un de ces orages brutaux de l'�t�. Goebbels parle
: certes il a abandonn� depuis 1926 Gregor Strasser qui refusait de lier le
parti nazi � la droite traditionnelle. Il a rejoint le camp de Hitler qui,
apr�s l'�chec du putsch de novembre 1923, sait qu'il faut conqu�rir le pouvoir
avec l'appui des forces conservatrices, donc limiter le programme social et
r�volutionnaire � la d�magogie antis�mite. Mais sait-on jamais ? N'a-t-il pas
trop longtemps gard� le contact avec R�hm, n'est-il pas suspect ? Hitler se
tait.</p><p>Goebbels parle. Il n'a plus rien de commun avec Ernst R�hm.
R�hm qui, en juin 1933, lance une proclamation o� il d�clare : � Une victoire
grandiose a �t� remport�e, mais ce n'est pas la victoire. � R�hm qui menace
toujours : �� Si les �mes petites-bourgeoises croient suffisant que
l'appareil d'Etat ait chang� de signe �, elles se trompent. � Que cela leur
convienne ou non, nous continuerons notre lutte. S'ils comprennent enfin quel
est l'enjeu, nous lutterons avec eux, s'ils ne veulent pas : sans eux�! Et
s'il le faut contre eux�! � R�hm incorrigiblement provocant ; quand G�ring
annonce le licenciement des policiers auxiliaires S.A., le chef d�Etat-major
rassemble ses troupes. 6 ao�t 1933, chaleur toujours de cette journ�e d'�t�
d'il y a un an : ���������80 000 hommes au moins en uniforme brun, 80 000
membres des Sections d'Assaut sont group�s � Tempelhof, dans la banlieue de
Berlin, pr�s du champ d'aviation. Le ciel est couvert et l'atmosph�re est
lourde, br�lante de passion. Clameurs, approbations, hurlements, R�hm ne m�che
pas ses mots : � Celui qui s'imagine, s'�crie-t-il, que la t�che des Sections
d'Assaut est termin�e, devra se r�signer � l'id�e que nous sommes l� et que
nous resterons l�, quoi qu'il advienne. �</p><p>Tel est le langage du chef d'Etat-major R�hm. Mais les S.A.
sont plus nets encore : � Il faut nettoyer la porcherie, disent-ils. Il y a des
cochons qui en veulent trop, on va les �carter de la mangeoire, et plus vite
que �a �, et ils l�vent leurs mains �paisses habitu�es � bousculer et �
frapper.</p><p>LA DETERMINATION DES SECTIONS D'ASSAUT</p><p>Et R�hm n'abdique pas. Suit-il ses troupes, les devance-t-il
pour ne pas �tre d�bord� par elles et mieux canaliser la col�re des hommes en
chemise brune ou bien entretient-il leur hargne et leurs espoirs de butin pour
disposer de leur soutien dans sa lutte personnelle pour le pouvoir ?</p><p>En novembre 1933, il r�cidive. Dans Berlin, envelopp� par un
brouillard glac� les groupes de S.A. stationnent devant le b�timent massif du
Sportpalast. La salle est d�j� pleine : 15 000 grad�s de la Sturmabteilung sont
l�, massivement, impressionnants dans leur uniforme brun. Ils saluent le
capitaine R�hm quand il appara�t � la tribune et lance sans m�nagement :
�� De nombreuses voix s'�l�vent dans le camp bourgeois et pr�tendent que
la S.A. a perdu toute raison d'�tre... Ils se trompent, ces messieurs �. Les
S.A. se l�vent, acclament R�hm avec enthousiasme.� �� Nous extirperons le
vieil esprit bureaucratique et l'esprit petit-bourgeois par la douceur ou, si
c'est n�cessaire, sans douceur �. Nouvelles acclamations, nouveaux cris.</p><p>Puis les S.A. se r�pandent dans les rues et les brasseries.
Bient�t, annoncent-ils, viendra la seconde r�volution, la vraie r�volution. Et
ce sera la Nuit des longs couteaux. On l'attend.</p><p>Pas seulement les S.A., mais tous ceux qui craignent la prolongation
des troubles. Durant cette Nuit des longs couteaux dont parlent les S.A., qui
�gorgera-t-on ? Cette nuit que veulent les chemises brunes, pour laquelle
spontan�ment ils ont trouv� cette appellation sinistre, quand viendra-t-elle ?
On a peur en ce d�but de l'ann�e 1934. La prise du pouvoir par Hitler, il y a
un an � peine, semble n'avoir �t� qu'un bon souvenir par rapport � ce qui se
pr�pare dans l'arm�e brune. � Nous ne sommes pas un club bourgeois, rappelle
R�hm, je ne veux pas conduire des hommes qui plaisent aux boutiquiers, mais des
r�volutionnaires qui entra�nent leur pays avec eux �. Mais les boutiquiers,
mais le pays ont soif d'ordre et de paix civile. N'est-ce pas pr�cis�ment pour
cela qu�Hitler a �t� port� au pouvoir ?</p><p>Hitler �coute Goebbels. Sur la rive, les porteurs de torche
du R.A.D. d�filent maintenant en criant et en chantant en cadence. L'orage
s'est rapproch� : le tonnerre roule dans la vall�e entre les collines et �
l'horizon, vers Bonn, de brusques z�brures bleut�es brisent l'obscurit� et
r�v�lent les nuages noir�tres qui arrivent sur Godesberg. L'ordre, la
discipline, les voici vivants dans ce d�fil�, dans ces uniformes que l'on
devine, dans ces chants et ces slogans lanc�s dans la nuit rh�nane. Mais le
capitaine R�hm s'est obstin�.</p><p>Il a continu� � d�fendre ses S.A. D�j�, jeune capitaine,
dans la fange des tranch�es, il se faisait aupr�s des officiers d'Etat-major,
distants et seigneuriaux, l'interpr�te des fantassins, ses hommes dont il
partageait la vie sous les �clats des obus fran�ais. Maintenant ses hommes sont
les Chemises brunes et ils r�p�tent avec un jeune S.A. de Hambourg ces mots qui
sont la ranc�ur des Alte K�mpfer :</p><p>� Aujourd'hui, que nous avons r�ussi, que la victoire est �
nous, que la canaille antiallemande est � nos genoux, vous �tes l� aussi et
vous criez plus fort que nous : Heil Hitler ! comme si vous �tiez des
combattants, d�go�tants, visqueux, vous vous insinuez dans nos rangs...� Ce que
nous avons conquis dans et par le sang vous tentez de le monnayer. �</p><p>Ces opportunistes qui accourent au nazisme victorieux, un
mot a �t� forg� pour les d�signer : ils sont les M�rzgefallene qui s'accrochent
� la victoire. Alors, la col�re des S.A. �clate : � Ecoutez bien, hommes du
pass�, vous n'insulterez plus longtemps les Alte K�mpfer... �</p><p>Bient�t ce sera donc la Nuit des longs couteaux, la nuit du
vrai r�glement de comptes avec les � gardiens de la R�action �, comme disent
les S.A. Et R�hm se range aux c�t�s de ses hommes. Le 16 avril 1934, il d�fend
les droits communs que le minist�re de l'Int�rieur veut chasser des S.A. R�hm
prot�ge ses camarades.</p><p>� Lorsque, au cours des ann�es de lutte qui pr�c�d�rent la
prise du pouvoir, �crit-il, nous avions besoin d'hommes � poigne, alors des
citoyens qui, dans le pass�, s'�taient �cart�s du droit chemin sont venus
grossir nos rangs. Ces hommes charg�s d'un casier judiciaire venaient � nous
parce qu'ils pensaient pouvoir effacer leurs fautes en servant dans les S.A...
Mais maintenant beaucoup d'Alte K�mpfer des S.A. ont d� se retirer � cause de
leurs ant�c�dents judiciaires et cela dans le III<sup>eme</sup> Reich pour
lequel ils ont risqu� leur vie... Les esprits boutiquiers ne comprendront
jamais que l'on puisse garder de tels �l�ments dans la Sturmabteilung. �</p><p>R�hm au mois d'avril 1934, il y a seulement deux mois, Roehm
se crispant dans la d�fense des S.A. : le vieux camarade de Hitler sent peu �
peu dans ce printemps le F�hrer changer, s'�loigner des Alte K�mpfer et imprudemment
avec le franc-parler du re�tre arrogant et bravache, il n'h�site pas � dire
tout haut ce qu'il pense.</p><p>Quand il rencontre Rauschning, il s'emporte : � Adolf
devient un homme du monde ! Il vient de se commander un habit noir... Il nous
trahit tous, il ne fr�quente plus que les r�actionnaires. Il m�prise ses
anciens camarades �.</p><p>Camaraderie d��ue, amiti� jalouse de R�hm, d�ception presque
amoureuse du plus vieux des compagnons de Hitler, ce R�hm qui est aussi un homosexuel,
li�, au-del� des sentiments normaux, aux hommes en qui il a plac� sa confiance.
R�hm qui s'entoure de jeunes fils de la noblesse qui constituent un brillant
Etat-major aux visages d'anges pervers : baron von Falkenhausen, comte von
Spreti, prince de Waldeck : tous aides de camp du capitaine R�hm qui sait
d�fendre ses fid�les, R�hm qui parle trop.</p><p>Tous les matins, R�hm fait une promenade � cheval dans le
Tiergarten. Il va avec un ou deux compagnons, dans la fra�cheur d'avril,
parcourir au trot, la Siegesallee, qui, d�cor�e des 32 statues de souverains prussiens,
traverse le parc berlinois du nord au sud. Puis l'allure ralentit, R�hm m�ne
son cheval au pas, les jambes tendues sur les �triers, le torse bomb�, il
parle, il p�rore. Le groupe passe devant la fontaine Wrangel, le monument de
G�the, celui � Lessing, on s'enfonce dans les all�es qui m�nent vers Potsdam et
que les promeneurs �vitent le soir, on franchit les petits cours d'eau qui
parcourent le parc. � Un matin d'avril, dit l'un des compagnons habituels du
capitaine, nous rencontr�mes un groupe de responsables du Parti. R�hm les
suivit des yeux d'un air m�prisant et dit :</p><p>� � Regardez bien ces types-l� ! Le Parti est devenu un
hospice pour vieillards, ce n'est plus une force politique. Ces gens-l� ont
peut-�tre �t� utiles pour obtenir une d�cision, maintenant ils sont un poids
mort. Nous devons nous en d�barrasser rapidement Alors, alors seulement, pourra
commencer la vraie r�volution �.</p><p>R�hm a parl� avec d�termination, il presse sa monture qui
prend le trot</p><p>� � Comment cela serait-il possible ? demande � R�hm son
compagnon.</p><p>� � J'ai mes S.A. �</p><p>Matin d'avril 1934 dans le Tiergarten.</p><p>LE DISCOURS DU 18 AVRIL 1934</p><p>Bien s�r Hitler et ceux qui l'appuient, ceux qui craignent
les � longs couteaux � des tueurs et que rassure le Chancelier partisan de
l'ordre et de la grande industrie, savent ce que pensent R�hm et ses S.A. et ce
qu'ils esp�rent. D'ailleurs R�hm ne dissimule rien. Le 18 avril 1934, celui
que, privil�ge unique, le F�hrer tutoie, qui commande les forces les plus
nombreuses du III<sup>eme</sup> Reich, celui qui est ministre d'Etat, chef
d'Etat-major de la Sturmabteilung d�cide de frapper publiquement un grand coup.
Il convoque le corps diplomatique et les journalistes �trangers pour une
conf�rence de presse, officielle, � Berlin. Pas une ambassade n'est absente,
tous les correspondants de presse sont l�. Quand R�hm se l�ve, trapu et rond
dans son uniforme brun, le silence s'�tablit instantan�ment. Chacun ici
comprend que, � l'occasion de ce discours, R�hm s'adresse � l'Allemagne, � ses
camarades qui sont au pouvoir et � Adolf Hitler.</p><p>R�hm parle d'abord des principes du national-socialisme : �
Le national-socialisme, s'�crie-t-il, signifie la rupture spirituelle avec la
pens�e de la R�volution fran�aise de 1789 �. Cela est banal et ressemble � ce
que r�p�te depuis des ann�es Rosenberg, l'id�ologue du Parti. L'int�r�t d�cro�t
: se serait-on tromp� sur R�hm ?</p><p>Le capitaine fait une pause. Dans le grand salon brillamment
�clair� o� la chaleur est lourde, on toussote, les chaises remuent. Par les
larges baies on aper�oit le jardin pris dans une lumi�re douce d'avril.</p><p>��Je vais vous parler de la Sturmabteilung et de sa
nature �. Imm�diatement tout le monde se fige, �� La S.A. est l'h�ro�que
incarnation de la volont� et de la pens�e de la r�volution allemande �,
commence R�hm, puis il fait l'historique de la formation qu'il commande. � La
loi de la S.A., continue-t-il, est nette : ob�issance, jusqu'� la mort, au chef
supr�me de la S.A. Adolf Hitler. Mes biens et mon sang, mes forces et ma vie :
tout pour l'Allemagne �.</p><p>Tout cela n'est encore que r�p�tition de formules connues :
il faut attendre. R�hm parle de sa voix terne dans les intonations, mais
puissante, voix d'officier habitu� � donner des ordres, o� l'accent bavarois
transpara�t. �� Le combat de ces longues ann�es, poursuit-il, jusqu'� la
R�volution allemande, l'�tape du parcours que nous franchissons en ce moment
nous a enseign� la vigilance. Une longue exp�rience et souvent une exp�rience
fort am�re, nous a appris � reconna�tre les ennemis d�clar�s et les ennemis
secrets de la nouvelle Allemagne sous tous les masques �.</p><p>Cela ne signifie-t-il pas qu'ils peuvent aussi avoir pris le
masque nazi ? Tout le monde d�s lors ne peut-il pas �tre l'ennemi des S.A. ?
Phrase maladroite, agressive de R�hm, qui inqui�te tous ceux qui ne sont pas
avec lui, derri�re lui, et ses S.A.</p><p>� Nous n'avons pas fait une r�volution nationale, dit-il en
haussant le ton, mais une r�volution nationale-socialiste et nous mettons
l'accent sur le mot socialiste �. Et le ton monte encore, inhabituel devant une
assembl�e de diplomates et de journalistes �trangers. � R�actionnaires,
conformistes bourgeois, s'�crie-t-il,... nous avons envie de vomir lorsque nous
pensons � eux. � Dans la salle, c'est le silence, un silence passionn� et g�n�
comme si les mots et le ton ne convenaient pas, comme si R�hm s'�tait tromp� de
public et de lieu et se croyait au Sportpalast. � La S.A., conclut-il, c'est la
r�volution nationale-socialiste�! � Des applaudissements �clatent venant
des c�t�s et du fond de la salle o� sont regroup�s des grad�s de la
Sturmabteilung. R�hm s'assied : ses aides de camp, surtout le comte von Spreti,
le congratulent.</p><p>C'�tait il y a un peu plus de deux mois. Et, ce soir, sur la
terrasse de l'h�tel Dreesen, entre Goebbels et Hitler, c'est de cela qu'il est
question m�me si on ne rappelle pas les termes du discours de R�hm. C'est
inutile, Hitler ne peut que se souvenir.</p><p>Brusquement, l'orage �clate, quelques gouttes �normes s'�crasent
sur la terrasse. En m�me temps se l�ve un vent frais qui entra�ne la l�g�re
poussi�re ; le tonnerre retentit dans un claquement proche. La pluie, la pluie
maintenant violente, balayant le jardin devant la terrasse, courbe avec le vent
les arbres et les haies. C'est une bousculade vers l'abri. Le F�hrer se l�ve
lentement, il rit en repoussant ses m�ches tremp�es, il se secoue ; Goebbels
rit avec lui et marche � ses c�t�s en faisant de grands gestes.</p><p>Dehors, devant l'h�tel, les chants continuent, avec plus de
vigueur encore comme si la pluie tendait les �nergies en permettant � chacun
des jeunes volontaires de montrer sa r�sistance personnelle. Puis, le vent
tombe aussi brutalement qu'il est venu ; les derni�res gouttes et c'est �
nouveau le calme, il monte de la terre une fra�cheur inattendue et vivifiante.</p><p>On apporte des fauteuils secs sur la terrasse pour le F�hrer
et pour Goebbels. Quand Hitler repara�t, des cris s'�l�vent de la foule, Hitler
r�pond en saluant presque machinalement. On l'acclame. � Le F�hrer a l'air
grave et pensif, dira Goebbels plus tard, il regarde le sombre ciel de la nuit
qui, apr�s un orage purificateur, s'�tend sur ce vaste paysage rempli d'harmonie
�.</p><p>La conversation entre les deux hommes reprend : Br�ckner
fait plusieurs apparitions, montrant des d�p�ches. Qui est fid�le au
Chancelier, qui ne l'est pas ? R�hm lui-m�me, le 20 avril, deux jours � peine
apr�s son discours devant le corps diplomatique n'a-t-il pas renouvel� son
serment de fid�lit� au F�hrer ? C'�tait le 45<sup>eme</sup> anniversaire de
Hitler. F�tes et discours remplissaient toute l'Allemagne ; les organisations
de jeunesse organisaient des d�fil�s, le Parti des rassemblements o� se succ�daient,
sous les portraits immenses du F�hrer les orateurs qui invitaient la foule �
crier <emphasis>Heil Hitler</emphasis>�! Goebbels, � la propagande, avait orchestr�
toutes les c�r�monies et R�hm aussi c�l�brait, dans un ordre du jour, l'�loge
de � Adolf Hitler, Chef supr�me des S.A... C'�tait, continuait-il, c'est et ce
sera toujours notre bonheur et notre fiert� d'�tre ses hommes les plus fid�les
en qui le F�hrer peut avoir confiance, sur lesquels il peut compter dans les
bons et encore davantage dans les mauvais�� jours��� �. Et R�hm concluait ; �
Vive Adolf Hitler, Vive le F�hrer des Allemands, chef supr�me des S.A. �
Dissimulateur, comploteur ce R�hm ou plut�t adversaire non pas de Hitler, mais
de ceux que les S.A. appellent la Reaktion ?</p><p>Hitler pourtant doit choisir et Goebbels est l� pour qu'il
n'h�site plus et pour savoir aussi quel est le choix du Chancelier.</p><p>Un S.S. s'approche de l'Oberleutnant Wilhelm Br�ckner et lui
parle � voix basse. L'aide de camp de Hitler se l�ve rapidement et gagne
l'int�rieur de l'h�tel Dreesen. Joseph Goebbels se tait lui aussi : il attend
comme le Chancelier. Voici Br�ckner qui revient. Il tient un message.</p><p>Devant l'h�tel, un motocycliste fait hurler le moteur de sa
machine, puis repart dans un �clatement d'explosions saccad�es.</p><p>Le message est du Reichsminister G�ring. Le Chancelier le
lit, puis le tend � Goebbels. A Berlin, Karl Ernst, Obergruppenf�hrer de la
Sturmabteilung, aurait mis ses S.A. en �tat d'alerte depuis cet apr�s-midi du
vendredi 29 juin. Goebbels�� confirme : il allait lui-m�me donner
l'information. Elle est grave : la Sturmabteilung est-elle d�cid�e � passer �
l'action dans la capitale ? Est-ce la Nuit des longs couteaux qui commence ? Ce
Karl Ernst est un homme r�solu : l'un de ces chefs S.A. sorti de rien, qui ont
servi d'hommes de main, d'hommes � tout faire, au Parti nazi, d'autant moins
arr�t�s par les scrupules qu'ils voyaient dans le nazisme l'occasion de
s'emparer � leur profit personnel de la puissance et de la richesse. Et ils y
sont parvenus.</p><p>Karl Ernst, qui n'a pas 35 ans, commande � 250 000 hommes.
Ancien portier d'h�tel, ancien gar�on de caf�, il arbore maintenant des
uniformes flamboyants, baroques, abusant des m�dailles, des insignes. Sur sa
t�te puissante et vulgaire de mauvais gar�on, o� la bouche �paisse dit la soif
de jouissances, il porte, obliquement, cr�nement, de fa�on d�sinvolte, sa
casquette d'Obergruppenf�hrer des S.A. Il s�duit les h�riti�res des familles de
la haute soci�t� berlinoise. On le dit aussi homosexuel. Son rire, son cynisme
�clatent, et ses yeux s'allument quand il visite les entrep�ts abandonn�s ou
les caves transform�es en Bunkers, tous ces lieux o� les S.A. ������������������
corrigent � les Allemands r�calcitrants. Les hommes d'Ernst b�n�ficient de
l'impunit� : vols, meurtres, viols, tout devient affaire politique et Ernst
couvre ses S.A. A Berlin, on le craint : pour certains il n'est qu'un sadique,
un droit commun transform� en responsable officiel, en repr�sentant de l'ordre
et de l'Etat. Il est pourtant re�u dans la bonne soci�t� et on ne le voit qu'en
compagnie d'Auguste Guillaume de Prusse, quatri�me fils du Kaiser. Et c'est ce
Karl Ernst qui vient selon le message re�u par Hitler � Godesberg, de mettre
ses S.A. en �tat d'alerte. Le m�contentement des Chemises brunes a-t-il donn�
naissance � un complot ?</p><p>D�j�, vers la fin du mois d'avril, Karl Ernst avait fait
part de ses difficult�s � un interlocuteur inattendu. Ernst, en effet, avait
re�u l'attach� militaire fran�ais, le g�n�ral Renondeau. Quelle satisfaction
pour l'aventurier d'accueillir cet officier �tranger, de mesurer ainsi,
vraiment, qu'on a r�ussi. Devant le g�n�ral, Karl Ernst fait �talage de son
pass�, de ses responsabilit�s nouvelles. La conversation en t�te � t�te dure
pr�s de deux heures. � Il me raconta, �crit le g�n�ral Renondeau, maints
�pisodes d'une carri�re qui n'est encore qu'� ses d�buts mais qui a �t� jusqu'�
la prise du pouvoir par Hitler pleine d'aventures et de coups d'audace. � Sur
ses coups de main de Alte K�mpfer, Ernst est intarissable.</p><p>� Comme je lui disais, continue le g�n�ral Renondeau, que
ses fonctions actuelles devaient lui para�tre tr�s ais�es � remplir, par comparaison
avec ce qu'il avait fait, il me r�pondit : � D�trompez-vous. Nous avons promis
beaucoup et c'est terriblement difficile � tenir. Il y a bien des impatients et
des exigeants qu'il faut calmer ; j'ai commenc� par pourvoir les vieux
camarades qui ont men� le combat avec moi. Ceux-l� sont cas�s, tous. Mais il y
a les autres qui ne me rendent pas toujours la t�che ��facile. � Et le g�n�ral
Renondeau ajoutait : � Cet aveu d'un des chefs les plus ardents qu'il m'ait �t�
donn� jusqu'ici de rencontrer parmi les S.A. est significatif �.</p><p>Les S.A. de Berlin, ces S.A. insatisfaits, sont maintenant,
si le Chancelier Hitler se fie � Goebbels et � G�ring, en �tat d'alerte.</p><p>HERMANN G�RING</p><p>On entend devant l'h�tel Dreesen � nouveau le bruit d'une
moto : c'est un autre message de G�ring. Il donne des informations sur la
situation � Berlin et � Munich : l� aussi, les S.A. seraient en �tat d'alerte.
Le Chancelier en relit le texte. Il ne le commente pas. Goebbels, t�moin de
cette nuit, assis en face du F�hrer, dira plus ��tard : � Le Fuhrer, comme cela
est arriv� dans d'autres situations graves et p�rilleuses, a de nouveau agi
selon son vieux principe : ne dire que ce que l'on doit dire absolument, ne le
dire qu'� celui qui doit le savoir et seulement lorsqu'il doit le savoir �.
Hitler se tait : Goebbels n'est pas encore � mettre dans le secret des
d�cisions. Par contre, Hitler dicte une r�ponse � G�ring.</p><p>D'ailleurs, durant toute la journ�e de ce vendredi 29,
Hitler a �chang� des messages avec Hermann Wilhelm G�ring et, chaque fois, la
voie a�rienne a �t� choisie. Un appareil a d�coll�, soit de l'a�rodrome
d'Essen, soit de celui de Hangelar pr�s de Bonn pour Tempelhof. De l�, un
courrier rejoint G�ring qui a communiqu� avec Hitler de la m�me fa�on. Souci du
secret, de la rapidit�, mais aussi marque du style de Hermann G�ring qui cumule
les fonctions, � la fois de ministre sans portefeuille dans le cabinet de
Hitler, de ministre de l'Int�rieur du gouvernement prussien, de commissaire du
Reich pour l'Aviation. Du Reichsminister G�ring, le Chancelier sait qu'il n'a
pas � craindre une quelconque complicit� avec la ������Sturmabteilung et son
chef d'Etat-major R�hm.</p><p>On raconte parmi les dignitaires nazis et naturellement le
Chancelier est au courant, comment le 15 septembre 1933 les deux hommes se sont
discr�tement mais nettement heurt�s.</p><p>Hermann Goering voulait pr�sider, le jour de la s�ance
inaugurale du nouveau Conseil d'Etat, une grande parade des forces nazies :
S.S. et S.A. rassembl�s devaient d�filer devant lui seul. Mais R�hm et Karl
Ernst, �cart�s de la c�r�monie, avaient fait comprendre que si elle se d�roulait
sans eux l'indiscipline r�gnerait dans les rangs des Chemises brunes, ridiculisant
Goering. Ce dernier fut contraint de s'incliner. Cent mille hommes, en brun et
en noir, furent rassembl�s mais les S.A. et les S.S. d�fil�rent au pas de l'oie
devant les trois chefs nazis. Ernst et R�hm avaient fait reculer Goering. Il
n'�tait pas homme � l'admettre et d'autant plus que son opposition � R�hm �tait
ancienne, profonde, faite de bien d'autres choses que de la rivalit� n�e d'une
parade � partager.</p><p>Avec Karl Ernst aussi il y a de vieux comptes et des liens
anciens, liens troubles de la complicit�.</p><p>Au moment o� devant la Cour supr�me de Leipzig s'ouvre, le
21 septembre 1933 le proc�s contre les communistes et van der Lubbe, accus�s
d'�tre coupables de l'incendie du Reichstag, en f�vrier 1933, une f�te des S.A.
bat son plein dans un grand h�tel de Berlin. On boit sec, on chante, des hommes
oscillent se tenant par les �paules au rythme des chants guerriers du nazisme.
Dans un coin, entour� de courtisans respectueux et admiratifs, il y a
l'Obergruppenf�hrer Karl Ernst qui parle et boit On �voque l'ouverture du
proc�s de Leipzig contre le communiste Dimitrov, les causes de l'incendie du
Reichstag. Personne ne parle de la culpabilit� de G�ring ou de celle de R�hm
qui aurait plac� � la disposition du Reichminister un groupe de S.A. d�cid�s �
mettre le feu au b�timent afin de donner un pr�texte � la r�pression qu'un mois
apr�s la prise du pouvoir, les nazis veulent exercer.</p><p>Mais l'Obergruppenf�hrer Ernst part d'un grand �clat de
rire, on le regarde, on se tait : � Si je dis oui, c'est moi qui y ai mis le
feu, je serai un foutu imb�cile, lance-t-il. Si je dis non, je serai un foutu
menteur �, et il rit � nouveau. Ces complicit�s entre un ex�cutant et
l'organisateur d'un forfait sont toujours dangereuses : Ernst et G�ring ont
raison de se m�fier l'un de l'autre. Et d'abord l'Obergruppenf�hrer Karl Ernst
car G�ring n'est pas homme � tol�rer les obstacles.</p><p>D�j� pendant la Premi�re Guerre mondiale, le brillant
officier d'aviation, au regard m�tallique dans un visage beau, r�gulier,
apparut � ses camarades comme l'homme qui sait atteindre son but, � n'importe
quel prix. C'�tait un officier dur, autoritaire : �� Cela se voyait � ses
gestes et � sa fa�on de parler �, dira le lieutenant Karl Bodenschatz. Pilote
aux multiples victoires, G�ring a collectionn� les d�corations : Croix de fer,
Lion de Zaehring avec �p�es et surtout l'Ordre pour le M�rite, la plus haute
d�coration de l'arm�e allemande. Le voici lieutenant, commandant de l'escadrille
Richthofen, pr�t � faire tirer sur les r�volutionnaires.</p><p>Quand l'armistice tombe sur l'Allemagne, G�ring, le brillant
h�ros, fait partie de ces officiers r�volt�s qui crient � leurs camarades la
n�cessaire d�sob�issance au nouveau r�gime. Il le fait un soir, � l'Op�ra de
Berlin, interrompant le ministre de la Guerre, le g�n�ral Reinhard. ��
Camarades, lance-t-il, je vous conjure d'entretenir votre haine, la haine
profonde, la haine tenace que m�ritent les brutes qui ont d�shonor� le peuple
allemand... Mais un jour viendra o� nous les chasserons de notre Allemagne.
Pr�parez-vous pour ce jour. Armez-vous pour ce jour. Travaillez pour ce jour �.</p><p>Bient�t, G�ring quitte l'arm�e, refusant de servir un gouvernement
r�publicain ; il entre dans l'industrie a�ronautique, voyage, et en Su�de, par
hasard, il rencontre Karin von Kantzow, mari�e � un aristocrate su�dois. Elle
est d'une beaut� r�guli�re, d'une douceur et d'une gr�ce fascinantes. G�ring
s'�prend d'elle ; c'est une passion romantique et absolue. Les voici en
Allemagne, mari�s, amoureux l'un de l'autre, tous deux ardemment nationalistes
et bient�t, dans la capitale bavaroise, G�ring rencontre Hitler. � Il cherchait
depuis longtemps un chef, racontera-t-il, qui se serait distingu� d'une mani�re
ou d'une autre pendant la guerre... et qui jouirait ainsi de l'autorit�
n�cessaire. Le fait que je me pla�ais � sa disposition, moi qui avais �t� le
premier commandant de l'escadrille Richtofen, lui paraissait �tre un coup de ����chance
�.</p><p>Rapidement Hermann G�ring devient le responsable de la
Sturmabteilung, cr��e par Ernst R�hm. Ainsi pour la premi�re fois, les routes
des deux hommes se croisent. Mais G�ring, ancien combattant qui fait figure de
h�ros national, aur�ol� de la gloire qui touche les pilotes survivants, G�ring,
li� aux milieux traditionnels de l'arm�e et de l'aristocratie, mari d'une
comtesse su�doise, riche des deniers de son �pouse, G�ring est une personnalit�
tr�s diff�rente de celle du capitaine des tranch�es. G�ring est ainsi d�s le
d�but le lien entre Hitler et la soci�t� traditionnelle, un moyen aussi pour le
chef du parti nazi d'opposer une force � R�hm, de ne d�pendre de personne en
jouant sur les rivalit�s entre ces anciens officiers si oppos�s.</p><p>G�ring va payer cher dans son corps son entr�e au parti nazi
et les responsabilit�s qu'il y assume. Lors du putsch manqu� du 9 novembre
1923, quand dans les rues d�filent les S.A., que le garde du corps de Hitler
crie aux policiers qui forment un barrage compact : � Ne tirez pas, le g�n�ral
Ludendorff arrive �, que les premiers coups de feu claquent sinistrement, que
Hitler s'enfuit, que Ludendorff imperturbable continue d'avancer, Hermann
G�ring s'�croule, gravement bless� � l'aine. On le pousse dans l'encoignure
d'une porte. II perd son sang. On le panse sommairement et l'on r�ussit � le
soustraire � l'arrestation. Mais la blessure est mal soign�e dans les conditions
de la clandestinit�, et bient�t pour calmer la douleur on lui administre des
doses toujours plus fortes de morphine. Il grossit, son visage s'affaisse, le
regard se voile et le svelte et autoritaire officier de 1918 n'est plus, vers
1923, qu'un morphinomane ob�se, atteint de crises d'�pilepsie et que l'on doit
interner. Mais il se reprend, suit des cures de d�sintoxication, et surtout se
grise d'action politique : d�put�, mandataire des nazis dans les milieux de la
grande banque et de l'industrie, dans les centres militaires, il est bient�t pr�sident
du Reichstag, bient�t ministre de l'Int�rieur du gouvernement prussien.</p><p>Actif, jouissant de sa puissance, il est soucieux d'assurer
son pouvoir. Le pouvoir pour un homme comme lui qui ne se paie pas de mots, qui
a vu na�tre dans les rues, par la violence, la domination nazie, ce sont
d'abord des hommes � sa disposition, et d'autant plus que R�hm maintenant est
le chef d'Etat-major des S.A.</p><p>Mais G�ring est habile. Il ne faut pas heurter de face ce
rival qui commande � des millions d'hommes. Alors le Reichsminister G�ring
louvoie : contre R�hm et pour d�truire aussi les adversaires du nazisme.
�� Fr�res allemands, s'�crie-t-il � Francfort le 3 mai 1933, aucune
bureaucratie ne viendra paralyser mon action. Aujourd'hui, je n'ai pas � me
pr�occuper de justice, ma mission est de d�truire et d'exterminer... Je ne
m�nerai pas un tel combat avec la seule puissance de la police, cette lutte �
mort, je la m�nerai avec ceux qui sont l� devant moi, les Chemises brunes. � Il
suffit � 25 000 S.A. et � 15 000 S.S. de passer un brassard blanc sur leurs
chemises brunes ou noires pour devenir des policiers, repr�sentants officiels
de l'Etat. Mais, en m�me temps, il faut r�duire la puissance d'Ernst R�hm. R�hm
qui parle toujours de liquider le Reaktion alors que G�ring est au mieux avec
les magnats de la Ruhr, les hobereaux prussiens et les officiers du Grand
Etat-major.</p><p>Il y a aussi que dans son fief prussien G�ring se heurte
quotidiennement � la puissance de la Sturmabteilung. Les conseillers S.A. sont
dans toutes les administrations ; les pr�fets de police prussiens portent
l'uniforme S.A. : tous ces hommes qui d�tiennent l'autorit� �chappent au
contr�le de G�ring.</p><p>Alors le Reichsminister man�uvre. D�s sa prise de pouvoir en
Prusse, il a constitu� sous les ordres de Rudolf Diels une police sp�ciale
issue d'un service d�j� existant (la section IA) de la pr�fecture de police de
Berlin. Diels est un homme capable, actif. Il rassemble des techniciens du
renseignement policier, criminalistes jeunes et efficaces et il cr�e un bureau
politique de renseignement qui va devenir la police secr�te d'Etat. Le service
s'�toffe, les sp�cialistes affluents : ils b�n�ficient de toutes les libert�s.
Ils peuvent agir sans respecter la Constitution. Bient�t les hommes de Diels
quittent l'Alexanderplatz o� s'�l�ve le b�timent de la pr�fecture de police et
s'installent les uns dans l'ancien immeuble du Parti communiste Karl-Liebknecht
Haus, les autres au n� 8 de la Prinz-AlbrechtStrasse, tout pr�s de la r�sidence
de G�ring. D�sormais, le service de Rudolf Diels peut recevoir son appellation
officielle. Elle va r�sonner sur le monde, pendant des ann�es, comme un glas :
Geheime Staatspolizei, GESTAPO. Son chef est Hermann G�ring.</p><p>HIMMLER, HEYDRICH ET LES SS.</p><p>G�ring et la Gestapo doivent imm�diatement d�fendre leur
fi�f : contre les S.A. dont Diels nettoie les prisons, mais aussi contre les
S.S. dont le chef est un homme de l'ombre, le Reichsfuhrer S.S. Heinrich
Himmler. G�ring comprend vite qu'il ne peut � la fois lutter contre R�hm et
contre Himmler ; il lui faut choisir. Un jour d'octobre 1933, Diels, rentrant
dans son bureau � la Gestapo, surprend un S.S., Herbert Packebusch (homme de
confiance du Gruppenf�hrer S.S. Kurt Daluege) en train de fouiller dans ses
papiers. Il le fait arr�ter, mais le lendemain G�ring ordonne apr�s une entrevue
avec Daluege sa lib�ration. Rudolf Diels a compris : son chef a choisi
l'alliance avec Himmler.</p><p>Le Reichsf�hrer S.S. Heinrich Himmler est pourtant, th�oriquement,
un subordonn� de R�hm. Il ne manque jamais, � chaque anniversaire, de r�p�ter �
son chef son all�geance.</p><p>� Comme soldat et ami, je te souhaite tout ce qu'on peut
promettre dans l'ob�issance, �crit Himmler � R�hm. C'�tait et c'est toujours
notre plus grande fiert� d'appartenir � ta suite la plus fid�le �.</p><p>Mais l'all�geance c'est aussi la garantie de la jalousie et
de l'ambition.</p><p>Or, Himmler monte vite, ses S.S., aux uniformes noirs, � la
t�te de mort comme embl�me, sont des troupes tri�es sur le volet. N'entre pas
qui veut dans les S.S., la discipline y est stricte. Les S.S. parlent peu, ils
agissent, dit-on � Berlin. Ils laissent la rue, et les fanfaronnades aux S.A.
Eux, ils sont la cuirasse dure, imp�n�trable qui prot�ge le parti. Chaque chef
nazi a sa garde S.S. qui porte, sur la manche de son uniforme, brod� en lettres
blanches, le nom du dirigeant qu'elle prot�ge. Les miliciens noirs sont donc
des soldats d'�lite, des seigneurs de l'ombre dont la puissance r�elle
s'accro�t, discr�te et efficace. Ils sont les puritains du parti. C'est le
Reichsf�hrer Himmler lui-m�me qui les opposera aux Sections d'Assaut : ��
La S.A. c'est la troupe, dira-t-il, la S.S. c'est la garde. Il y a toujours eu
une garde. Les Perses en ont eu une, et les Grecs, et C�sar, et Napol�on, et le
vieux Fritz. La garde de la Nouvelle Allemagne, c'est la S.S. �</p><p>De plus, Himmler, froid, r�aliste, sachant le r�le de la
police, ajoute � la direction des S.S. la pr�sidence de la police politique de
Bavi�re (Bay-PoPo). Il a trouv� un complice, un ancien officier de marine
r�voqu� au profil d'oiseau de proie, au corps d'athl�te, au visage long, au nez
busqu�, Reinhardt Tristan Eugen Heydrich. Ce s�ducteur glac� a vu sa carri�re
militaire bris�e par une affaire de femmes. Traduit devant un jury d'honneur
par l'amiral Raeder, ses d�clarations, qui mettent en cause une ancienne
ma�tresse, sont � ce point d�nu�es du sens de l'honneur que le jury d'officiers
de marine prononce une sanction sans �quivoque : � mise � pied imm�diate pour
cause d'indignit� �. Il ne reste plus � Heydrich qu'� entrer dans les S.A. Le
14 juin 1931, il rencontre le Reichsf�hrer S.S. Himmler. Bient�t, le 5 octobre,
Heydrich fait partie de l'Etat-major S.S. : il est Sturmf�hrer charg� de mettre
sur pied un service de renseignements. Heydrich va faire merveille : calculateur,
pr�cis, dissimul�, il monte le Sicherheitsdienst � S.D. �. Heydrich est comme
le dit Himmler � un agent de renseignement n�, un cerveau qui sait d�m�ler tous
les fils et les nouer l� o� il faut �. Heydrich veut tout surveiller, tout
contr�ler, tout espionner. Son ambition est de faire du S.D. le service de
renseignements tout-puissant du Parti nazi. Il va y r�ussir.</p><p>Partout, dans les diff�rents L�nder, Himmler l'id�ologue,
Heydrich le technicien, tissent la toile de la police secr�te, au service de Hitler
� et � leur service � et doublent les organismes et les fonctionnaires officiels.
Bient�t dans toute l'Allemagne, sauf en Prusse, Himmler et Heydrich contr�lent
la police secr�te.</p><p>Et G�ring choisit de s'allier � eux, Budolf Diels prend peur
: il a heurt� de front l'Ordre noir, le voici d�savou�. Connaissant les
m�thodes exp�ditives des S.S., il s'enfuit � Karlsbad. Pourtant ce n'est pas
encore la fin de la puissance polici�re de G�ring : il lutte pied � pied. Diels
peut revenir, �tre autoris� par d�cret du 9 novembre 1933 � porter l'uniforme
de Standartenf�hrer S.S., preuve qu'un accord est intervenu et que le pass� est
oubli�.</p><p>Mais le combat sourd et souterrain se poursuit. Heydrich
continue son travail de rongeur et d'organisateur. Il a l'appui du ministre de
l'Int�rieur du Reich Wilhelm Frick qui lutte pour que toutes les polices des
L�nder, les provinces allemandes, soient unifi�es. Et G�ring peu � peu c�de du
terrain, car il a besoin de Heydrich et de Himmler et de l'Ordre noir pour
combattre les S.A. de R�hm, chaque jour plus remuants, chaque jour plus
nombreux, d�filant dans les villes en colonnes sombres, pr�c�d�es de tambours
et de fanfares et r�clamant � grands cris la poursuite de la r�volution.</p><p>Au mois d'avril 1934, Himmler atteint son but : le 10 avril,
il visite en compagnie de Heydrich et de G�ring le 8 de la
Prinz-Albrecht-Strasse, le si�ge de la Gestapo. Il vient d'obtenir le contr�le
de la police secr�te de Prusse. Rudolf Diels a �t� renvoy� et nomm� �
Regierungspr�sident � � Cologne. Quelques jours plus tard, le 20 avril, le
couple Himmler-Heydrich contr�le toute la police secr�te d'Allemagne et aussi
les compagnies noires, les hommes implacables, les S.S.</p><p>Heydrich et Himmler se sont partag� les r�les : le Reichsf�hrer
est chef et inspecteur de la police secr�te d'Etat (Gestapo) , Heydrich
repr�sente le Reichsf�hrer et dirige le Geheime Staatspolizeiamt, administration
de la Gestapo ou Gestapa. Heydrich demeure chef du S.D. (Sicherheitsdienst) qui
devient, officiellement, le service de renseignements du Parti. D�sormais,
Himmler et Heydrich dirigent les forces de l'ombre qui � tiennent � le Parti et
l'Allemagne. Le lendemain m�me de leur intronisation, la National-Zeitung dans
un �ditorial sign� simplement des deux initiales H.O., r�v�le quelques-unes des
intentions des deux chefs S.S. :</p><p>� La r�pression se fera d�sormais plus dure �, �crit la
National-Zeitung. Et pour bien indiquer que les S.A. aussi sont d�sormais
vis�s, le journal poursuit : � Par ennemis de l'Etat il ne faut nullement
entendre uniquement les agents et les agitateurs bolcheviques, par ennemis de
l'Etat il faut entendre tous ceux qui, par la parole ou l'action, quels que
soient leurs motifs, compromettent l'existence du ���Reich �.</p><p>Le journaliste ajoute, s'en prenant � la cl�mence suppos�e
des mois qui viennent de s'�couler : � Depuis la fin de la r�volution, l'ennemi
politique ne court plus de risques. Dans les premi�res semaines, il y a eu des
actions brutales : aujourd'hui, ceux qui font de l'agitation, du d�nigrement,
les saboteurs et les calomniateurs sont expos�s tout au plus � �tre intern�s
pr�ventivement pour une dur�e plus ou moins longue dans un camp de
concentration. Cette d�tention a des formes qui ne sont pas totalement effrayantes,
mais cela va changer maintenant Nous ne torturerons et ne tourmenterons
personne, mais nous les fusillerons et tout d'abord les communistes. �</p><p>Sur tous les perturbateurs plane ainsi la menace du peloton
d'ex�cution. Aux S.A. de r�fl�chir. G�ring doit se f�liciter d'avoir choisi
l'alliance avec le Reichsf�hrer S.S. A Nuremberg, face aux juges alli�s avec sa
morgue et son intelligence, il expliquera comment il avait r�agi en cet avril
1934 � la d�cision du F�hrer de confier � Himmler et � Heydrich la direction de
la Gestapo. � A cette �poque, explique-t-il, je ne me suis pas express�ment
oppos� � ce principe. Cela m'�tait d�sagr�able car je voulais diriger ma police
secr�te moi-m�me. Mais, quand le F�hrer me demanda d'accepter, disant que
c'�tait la voie correcte, qu'il �tait n�cessaire que la lutte contre les
ennemis de l'Etat f�t men�e d'une mani�re uniforme sur toute l'�tendue du
Reich, je remis la police entre les mains de Himmler qui pla�a Heydrich � sa
t�te. �</p><p>Ainsi Himmler est parvenu � ses fins et R�hm va devoir aussi
compter avec ce subordonn� dont la puissance est d�sormais secr�te et immense,
�tendant ses rets sur toute l'Allemagne. G�ring qui s'est inclin�, qui sait
avoir en Himmler un alli� contre R�hm ne s'en m�fie pas moins. Il cr�e
rapidement une nouvelle police personnelle, nouvelle garde pr�torienne, la
Landespolizeigruppe, qui va prendre ses quartiers pr�s de Berlin �
Lichterfelde.</p><p>Maintenant Hermann G�ring est plus tranquille. Dans son
luxueux appartement du Kaiserdamm, il re�oit royalement singeant la l�g�ret�, lui
qui p�se pr�s de 127 kilos, montrant � tous le portrait de sa femme Karin morte
d'�motions et de fatigues, alors qu'il �tait engag� dans la bataille pour la
prise du pouvoir, Karin � laquelle il voue un culte sinc�re et th��tral.</p><p>Hitler le r�compense de ses services et le voici en plus de
ses charges minist�rielles, Grand Louvetier du Reich et Grand Ma�tre des Eaux
et For�ts, s'employant � prot�ger les animaux par des lois pr�cises, commen�ant
sur la propri�t� qu'il s'est attribu�e dans la r�gion de Schorfheide, pr�s du
lac de Wackersee, � faire �difier un immense b�timent, rendez-vous de chasse et
demeure seigneuriale, sanctuaire, mausol�e puisqu'il r�ve d'y transporter le
corps de Karin et qu'il donne � cette �� folie � le nom de Karinhall. Sur
les landes o� la bruy�re est courb�e par le vent froid, parmi les arbres �
l'�corce noir�tre, il fait b�tir cette r�sidence baroque o� il va pouvoir
recevoir en m�galomane, puissant et habile, en ma�tre du Reich. Mais celui que
Schacht, le magicien des finances du Reich, d�peignait comme une personnalit� �dont
les connaissances dans tous les domaines relevant d'un homme d'Etat �taient
nulles � sait bien quels sont ses ennemis.</p><p>R�hm est de ceux-l�, R�hm dont il faut se d�barrasser, pour
jouir � l'aise du pouvoir, de la fortune et des titres. Et G�ring les
collectionne : ne vient-il pas d'�tre aussi nomm� g�n�ral ? Ridicule, G�ring ?
A �couter Schacht, on le croit. � Son comportement personnel �tait si th��tral
qu'on ne pouvait que le comparer � N�ron. Une personne qui prit le th� avec sa
seconde femme raconta qu'il �tait v�tu d'une sorte de toge romaine avec des
sandales orn�es de joyaux, les doigts couverts d'innombrables bagues et
ruisselant de pierreries de la t�te aux pieds. Son visage �tait maquill� et il
avait du rouge � l�vres. �</p><p>Ridicule ? Mais Schacht ajoute : � J'ai d�crit Hitler comme
un personnage amoral, mais je ne puis consid�rer G�ring que comme un �tre
immoral et criminel �. Et l'un des proches parents d'Hermann G�ring pr�cise :
�� Son manque de scrupules l'aurait fait marcher sur des cadavres. �</p><p>Hermann G�ring, Heinrich Himmler, Reinhardt Heydrich : R�hm,
Ernst et les S.A. peuvent se m�fier. Et c'est pr�cis�ment G�ring qui, durant
toute la journ�e du vendredi 29 juin 1934, communique avec Hitler et vient
encore de lui exp�dier par avion un message � l'h�tel Dreesen � Godesberg.</p><empty-line/><p><strong>3</strong></p><p>VENDREDI 29 JUIN 1934</p><p>Godesberg. H�tel
Dreesen. Vers 22 heures.</p><p>Goebbels regarde le Chancelier qui lit ce nouveau message. �
De Berlin et Munich arrivaient des nouvelles graves �, commentera plus tard
Goebbels. Les messages de G�ring, ceux de Himmler font �tat de la nervosit� des
S.A., de pr�paratifs guerriers. � Le F�hrer est profond�ment bless� dans son
�me, ajoute Goebbels. Mais aussi comme il est ferme dans sa r�solution d'agir
impitoyablement, de jeter � terre ces rebelles r�actionnaires qui, sous le slogan
de Deuxi�me R�volution, voulaient briser la loi, la fid�lit� qui les unissaient
au F�hrer et au Parti et plonger le pays dans une confusion dont ils ne
pouvaient pr�voir la fin. � Goebbels croit-il r�ellement � cette menace alors
que sur la terrasse de l'h�tel Dreesen il approuve et confirme les messages que
G�ring fait parvenir depuis Berlin � Hitler ?</p><p>Goebbels est en tout cas suffisamment perspicace pour
comprendre qu'en cette nuit du 29 juin, il doit y croire, s'il veut rester le
chef nazi et le ministre qu'il est devenu. Il doit sans doute se f�liciter
d'�tre l�, dans l'ombre du F�hrer, � l'abri de cette ombre, prot�g� de G�ring,
de Himmler, de Heydrich ayant choisi le m�me camp qu'eux. A temps.</p><p>LES SIGNES ANNONCIATEURS...</p><p>Il est vrai que les signes n'ont pas manqu� depuis quelques
mois et Goebbels a toujours su les interpr�ter. Lui qui jongle avec la v�rit�
il conna�t la valeur des mots. Et il y a presque un an d�j�, le 6 juillet 1933,
les premiers avertissements ont retenti.</p><p>Hitler lui-m�me re�oit ce jour-l�, �
la Chancellerie du Reich, les Reichstatthalter. Quand le F�hrer p�n�tre dans la
grande salle aux murs recouverts de marbre, les responsables nazis sont debout,
le bras tendu. C'est bien l'une de ces r�unions militaris�es qu'aime par-dessus
tout Adolf Hitler. Sa voix est forte, brutale, comme si au-del� de la salle il
s'adressait aux millions de Chemises brunes du Reich que la prise du pouvoir
n'a pas apais�s.</p><p>� La r�volution, commence le F�hrer, n'est pas un �tat de
choses permanent et nous ne pouvons lui permettre d'en arriver l�. Le fleuve de
la r�volution d�cha�n�e doit �tre conduit dans le canal s�r de l'�volution �.
Autant dire que la r�volution est finie et qu'il n'y aura jamais de seconde
r�volution.</p><p>Et, le 16 juillet, � Leipzig, dans un nouveau discours,
Hitler est encore plus clair : �� Les r�volutions ayant r�ussi au d�part,
proclame-t-il, sont beaucoup plus nombreuses que les r�volutions, qui, une fois
r�ussies, ont pu �tre contenues et stopp�es au moment opportun �.</p><p>Sans doute est-ce depuis ces jours de l'�t� 1933 que
Goebbels a compris qu'il lui fallait d�sormais �tre prudent dans ses relations
avec Ernst R�hm et les Sections d'Assaut</p><p>Pourtant fallait-il d�j� choisir ? R�hm �tait toujours une
force : Hitler lui-m�me n'agissait-il pas avec prudence ? Lettre personnelle,
tutoiement et � l'occasion de la promulgation le 1<sup>er</sup> d�cembre 1933,
de la loi d'union du Parti et de l'Etat, entr�e de R�hm dans le gouvernement du
Reich avec son titre de chef d'Etat-major des S.A. La partie n'�tait donc pas
jou�e. Pourtant, pourtant, en m�me temps que R�hm, Hess, ce personnage curieux
au visage asym�trique qui avait servi de secr�taire � Hitler au temps o�
celui-ci incarc�r� dans la forteresse de Landsberg �crivait Mein Kampf, Hess,
au regard d'illumin� et de fanatique, est lui aussi entr� au minist�re comme
chef de cabinet du F�hrer, son repr�sentant personnel. Rudolf Hess, qui a donc
la confiance totale du Chancelier, est devenu le deuxi�me personnage du Parti
apr�s Hitler.</p><empty-line/></section><section><p>Or, Rudolf Hess prend lui aussi position contre les m�thodes
ch�res aux S.A. : ������� Chaque national-socialiste doit savoir, mart�le-t-il,
que le fait de brutaliser les adversaires prouve une mentalit�
jud�o-bolchevique et repr�sente une attitude indigne du national-socialisme �.
Que pouvait penser un Karl Ernst d'une pareille phrase ? Lui, l'Obergruppenf�hrer
qui riait devant les visages martyris�s des prisonniers?</p><empty-line/><p>Naturellement la � correction � que Rudolf Hess demande, il
ne faut pas la prendre au pied de la lettre. Joseph Goebbels comprend
parfaitement qu'elle n'est qu'une fa�on, la plus payante, de se s�parer des
S.A., de les obliger � se plier � la discipline du gouvernement nazi, d'exiger,
m�me dans la brutalit�, l'ordre et l'organisation m�thodique comme savent d�j�
le faire la Gestapo et les S.S.</p><empty-line/><p>D�s lors les avertissements aux S.A. se multiplient, de plus
en plus clairs. Joseph Goebbels, lui, ne donne pas de la voix dans le ch�ur des
partisans de l'ordre. Il attend, il note les prises de position : il comprend.
G�ring licencie les policiers auxiliaires S.A. et proclame : � A partir du moment
o� selon les paroles du F�hrer et chancelier de l'Etat national-socialiste, la
r�volution est termin�e et que la reconstruction nationale-socialiste, a
commenc�, tous les actes non conformes � la l�gislation p�nale, quels qu'en soient
les auteurs, seront r�prim�s sans la moindre indulgence �.</p><empty-line/><p>Frick, ministre de l'Int�rieur du Reich, est encore plus pr�cis
: � La t�che la plus importante du gouvernement du Reich, �crit-il, est
maintenant de consolider id�ologiquement et �conomiquement le pouvoir absolu
concentr� entre ses mains. Or, cette t�che est s�rieusement compromise si l'on
continue de parler d'une suite � donner � la r�volution ou d'une deuxi�me
r�volution �. Les S.A. sont une fois de plus directement vis�s et Frick
conclut, mena�ant : � Celui qui parle encore en ces termes doit bien se mettre
dans la t�te que de cette mani�re il s'insurge contre le F�hrer lui-m�me et
qu'il sera trait� en cons�quence �. C'�tait le 11 juillet 1933.</p><empty-line/><p>Les mois passent et les plaintes se pr�cisent Goebbels suit
la progression des assauts insidieux ou directs que la vieille bureaucratie
allemande ralli�e au national-socialisme ou le Parti et ses puissants
dirigeants (G�ring, Hess) m�nent au nom de l'ordre contre les Sections d'Assaut
et donc contre leur chef.</p><empty-line/><p>Frick, le 6 octobre, rel�ve que des d�lits de droit commun,
perp�tr�s par des S.A. ont b�n�fici� d'un non-lieu. Et le ministre de l'Int�rieur
du Reich poursuit : �� Le service de l'administration d'Etat
nationale-socialiste et de la police ne doit plus �tre g�n� d'aucune fa�on par
les interventions inadmissibles des S.A. Les actes r�pr�hensibles commis par
des membres des S.A. devront faire l'objet de poursuites �nergiques. � Goebbels
sait lire un communiqu� : celui-ci signifie que les S.A. doivent rentrer dans
le rang. Quelques mois plus tard, le 22 f�vrier 1934, alors que R�hm est devenu
ministre, Hess, dans le V�lkischer Beobachter, lance un nouvel avertissement: �
Tout S.A. de m�me que tout dirigeant politique ou dirigeant des Jeunesses hitl�riennes
n'est qu'un combattant au sein du parti... Il n'y a, ni � l'heure actuelle ni
dans l'avenir, aucune raison de mener une existence propre. �</p><empty-line/><p>R�hm et les Sections d'Assaut doivent plier. Ils peuvent
r�p�ter : � Ecoutez bien, hommes du pass�, Vous n'insulterez plus longtemps les
Alte K�mpfer. � leur marge de man�uvre se r�tr�cit. Et Goebbels les voit se
d�battre. Il se tait encore mais il est bien plac�, � Berlin, dans le Parti et
dans le gouvernement pour savoir ce qui se trame. Il est d'ailleurs en contact
avec Ernst R�hm, il l'�coute, attentif � guetter dans les paroles du chef
d'Etat-major ce qui peut d�voiler ses intentions. R�hm est l�, en face de lui.
� Il faut, dit-il, faire de l'Allemagne, <emphasis>ein totaler S.A.-Staat.</emphasis> � Il
s'obstine donc.</p><empty-line/><p>Goebbels suit aussi les progr�s de Himmler en marche vers la
puissance secr�te. Il sait que R�hm est confiant : Himmler est son vieux
compagnon des temps h�ro�ques de Munich en 1922-1923. Himmler alors faisait
partie de la Reichskriegsflagge. Lors du putsch, il �tait derri�re les
barbel�s, tenant le drapeau du Parti. R�hm aime son vieux camarade Himmler ; il
ne s'inqui�te pas de la croissance des S.S. Il trouve normal que quelques S.A.
deviennent S.S. et d'autant plus que les effectifs des S.S. ne doivent �pas
d�passer 10 % de ceux des S.A. Goebbels, au printemps 1934, apprend d'ailleurs
par ses informateurs que R�hm et Himmler se sont rencontr�s.</p><empty-line/><p>R�HM ET HIMMLER</p><empty-line/><p>Vers le d�but mars, on a vu arriver � Rathenow, venant de
Berlin qui n'est qu'� 78 kilom�tres, de nombreuses voitures officielles. Elles
traversent rapidement la petite ville au moment o� les ouvriers des usines
d'instruments optiques quittent sur leurs bicyclettes les b�timents gris pour
la pause de midi. Les voitures s'arr�tent devant l'entr�e du Gut Gross-Wudicke
qui appartient � M. von Gontard.</p><empty-line/><p>De la voiture d'Ernst R�hm descendent aussi le S.A.
Standartenf�hrer Graf Spreti, cet aide de camp � visage de fille dont on sait
qu'il est la derni�re passion de R�hm, puis le S.S. Gruppenf�hrer Bergmann qui
est aide de camp de R�hm avec le titre de Chef Adjudant et enfin Konsul Rolf
Reiner, chef du cabinet de R�hm. Lui aussi est S.S. Gruppenf�hrer et avec
Bergmann ils sont aupr�s de B�hm les agents de liaison de Himmler et ses
informateurs. D'une autre voiture descendent Himmler et son aide de camp,
l'Obersturmbannf�hrer de la S.S. Karl Wolff. A pas lents, le groupe o� se
m�lent les uniformes noirs et bruns se dirige vers les b�timents du domaine. Un
repas doit y avoir lieu. La conversation est amicale.</p><empty-line/><p>R�hm a m�me famili�rement pris Himmler par le bras. A table,
le ton des conversations monte. R�hm qui a bu et mang� d'abondance, s'enflamme,
interpelle Himmler : � Les S.S. ont une attitude conservatrice � dit-il, ils
prot�gent la ������������������� Reaktion � et les petits-bourgeois, � leur
soumission � la bureaucratie traditionnelle, � l'arm�e est trop grande �. Himmler
se tait : il n'a pas l'habitude d'�tre ainsi frapp� par des reproches publics.
C'est son aide de camp Karl Wolff qui prendra � il s'en souvient encore des
ann�es plus tard � la d�fense de son chef, qui �tait un timide, dira-t-il, et
des S.S.</p><empty-line/><p>Goebbels et les autres dirigeants du parti � G�ring d'abord
� avaient eu connaissance de la rencontre et de son objet. Himmler est
apparemment toujours le second fid�le de R�hm : mais ses r�seaux policiers
s'�tendent G�ring lui envoie des interm�diaires : Pili K�rner surtout qui fait
la liaison entre � l'aviateur d�ment �, comme l'appellent certains militaires,
et le chef des miliciens noirs. G�ring cherche � obtenir des garanties pour
lui-m�me et � pousser Himmler et Heydrich contre R�hm.</p><empty-line/><p>Joseph Goebbels observe ces pr�paratifs. Il sait que Himmler
et Heydrich rassemblent � Berlin des collaborateurs s�rs, qu'ils font venir de
Munich : M�ller, Heisinger, Huber, Flesch. Autour de R�hm ils resserrent le
cercle.</p><p>La Gestapo et aussi des agents de renseignements de l'arm�e
d�couvrent � Berlin une ancienne ordonnance du mess des officiers de
Himmelstadt. R�hm avait �t� en garnison dans cette petite ville. L'ordonnance
est maintenant restaurateur dans la capitale. Des messieurs auxquels il n'est
pas question de refuser de parler lui posent des questions pr�cises sur la
lointaine vie priv�e du capitaine R�hm. A Himmelstadt, R�hm avait une liaison
avec une jeune fille, commence par dire le restaurateur. L'interrogatoire
continue. Bien s�r, ajoute-t-il, les ordonnances savaient que R�hm avaient
aussi des m�urs particuli�res : � Vous comprenez, dit-il, il tentait toujours
de se livrer, sur nous, les ordonnances, � des choses pas morales. �</p><empty-line/><p>Les messieurs enregistrent la d�position. Quand la police
s'int�resse ainsi � la vie priv�e d'un ministre cela signifie, � tout le moins,
que sa situation n'est plus indiscutable et que certains cherchent � constituer
les dossiers de la future accusation.</p><p>C'est le mois d'avril 1934 : R�hm proclame � tous qu'il faut
poursuivre la R�volution, l'achever. � Ne d�bouclez pas vos ceinturons �,
lance-t-il aux Sections d'Assaut. Et les S.A. parlent de � nettoyer la
porcherie �.</p><empty-line/><p>Vers la fin de ce mois d'avril, Himmler demande � Bergmann
et � Rolf Reiner de lui organiser une nouvelle rencontre avec Ernst R�hm.
D�marche de la derni�re chance ? L'entrevue est entour�e de myst�re. Goebbels
ne la conna�tra que plus tard. Il semble que Himmler ait mis R�hm en garde : �
L'homosexualit�, dit-il au chef d'Etat-major des S.A., constitue un danger pour
le mouvement �. Il n'implique pas R�hm lui-m�me mais d�nonce les Obergruppenf�hrer
S.A. qui comme Heines, Koch, Ernst et beaucoup d'autres sont ouvertement,
publiquement, des invertis. � N'est-ce pas un grave danger pour le mouvement
nazi, continue Himmler, que l'on puisse dire que ses chefs sont choisis sur des
crit�res sexuels ? �</p><empty-line/><p>R�hm ne r�pond pas : il hoche la t�te, il boit. Himmler
�voque les bruits qui courent � Berlin : des chefs S.A. auraient organis� un
v�ritable r�seau de recrutement qui, dans toute l'Allemagne, draine les jeunes
et beaux S.A. vers Berlin et les orgies auxquelles R�hm et ses aides de camp
participent Himmler se contente de rappeler l'int�r�t sup�rieur de l'Etat, qui
est au-dessus de tout. R�hm brusquement �clate en sanglots, il remercie
bruyamment Himmler de ses conseils, lui prend les �paules. Il semble que
l'alcool aidant, R�hm reconnaisse ses torts, promette de s'amender, de suivre
les avis de son vieux camarade Himmler.</p><empty-line/><p>Les chefs S.A. quittent l'auberge retir�e o� a eu lieu
l'entrevue. Mais le lendemain matin les agents de Himmler aupr�s de R�hm lui
apprennent que durant toute la nuit une des plus fantastiques orgies qu'ils
aient vues s'est d�roul�e au Stabsquartier, le quartier g�n�ral de R�hm. Des
bouteilles se sont bris�es sur les trottoirs, lanc�es depuis les fen�tres ; les
rires retentissaient jusque dans la rue. R�hm a, toute la nuit, particip� �
l'orgie avec ses Lustknaben, ses gar�ons de joie. Himmler s'emporte. Plus tard,
on l'avertit aussi que R�hm a entrepris un voyage en Allemagne, visitant les
unit�s S.A. Himmler comprend que l'affrontement ne peut plus tarder longtemps
et quelques jours apr�s R�hm, il va � son tour de ville en ville donner ses
ordres aux S.S.</p><empty-line/><p>Joseph Goebbels qui a ses informateurs dans tous les clans
sent lui aussi venir l'explication finale. Il apprend que Heydrich commence �
�tablir des listes d'ennemis. Himmler et G�ring donnent aussi les noms de ceux
qu'il faut inscrire. Himmler parle d�j� du successeur de R�hm, un chef S.A.
Viktor Lutze.</p><empty-line/><p>Goebbels n'est �videmment pas le seul � �tre inform� des
dissensions qui se creusent entre R�hm et les autres chefs nazis. D�s la fin
mars, un correspondant � Berlin de l'Associated Press en fait �tat, mais le
service de presse de la Chancellerie du Reich d�ment avec indignation de
pareilles rumeurs. D�menti vaut preuve, dit-on parfois dans les milieux
politiques. Hitler sent si bien qu'il n'a pas convaincu qu'il re�oit personnellement,
quelques jours plus tard, le journaliste am�ricain Louis P. Lochner. Avec la
brutalit� et l'audace des reporters des Etats-Unis, Lochner pose d'entr�e la
question d�cisive :</p><empty-line/><p>� Monsieur le Chancelier, on pr�tend que parmi vos proches
collaborateurs, il y a des hommes qui cherchent � vous �vincer. On dit ainsi
que l'un d'entre eux parmi les plus �minents essaie de contrarier les mesures
que vous prenez �.</p><empty-line/><p>Hitler ne s'emporte pas, au contraire, il sourit : � Il semblait
passer en revue, note Lochner, les figures des hommes qui lui �taient les plus
proches dans sa lutte et se r�jouir de ce qu'il voyait en eux �. Puis, le
Chancelier nie qu'il y ait dans son entourage la moindre rivalit� � son
encontre. � Certes, continue-t-il, je ne me suis pas entour� de nullit�s, mais
de vrais hommes. Les z�ros sont ronds : ils s'�loignent en roulant quand �a va
mal. Les hommes autour de moi sont des hommes droits et carr�s. Chacun d'eux
est une personnalit�, chacun est rempli d'ambition. S'ils n'�taient pas
ambitieux, ils ne seraient pas l� o� ils sont. J'aime l'ambition �. Le
Chancelier marque une pose. � Quand il se forme un tel groupe de personnalit�s,
continue-t-il, des heurts sont in�vitables. Mais jamais encore aucun des hommes
qui m'entourent n'a tent� de m'imposer sa volont�. Bien au contraire, ils se
sont parfaitement pli�s � mes d�sirs �.</p><empty-line/><p>Duplicit� du F�hrer ou espoir que tout peut encore, entre
les clans qui l'entourent, se r�soudre par un compromis ? Goebbels en tout cas
tient compte de ces h�sitations du Chancelier. Il garde le contact avec R�hm,
sert d'interm�diaire entre le chef d'Etat-major et Hitler, mais en m�me temps,
il est pr�t � l'abandonner si un signe d�cisif montre que Hitler a choisi la
liquidation de R�hm. Aussi Goebbels est-il prudent dans ses contacts avec R�hm
: les deux hommes se rencontrent dans des auberges discr�tes, sans t�moin.
Goebbels sait bien que les listes de Heydrich s'allongent vite : chaque
personnalit� inscrite a un num�ro d'ordre. Il sait aussi que Hess, Martin
Bormann et le major Walter Buch, pr�sident de la �Uschla (tribunal supr�me du
Parti), continuent de rassembler les t�moignages sur la corruption et la
d�bauche des chefs S.A. Sur Heines, qui avait particip� � l'assassinat du
ministre Rathenau, les fiches s'accumulent</p><empty-line/><p>Car cet Obergruppenf�hrer S.A. est lui aussi malgr� son
allure de fonctionnaire tranquille au visage rond, digne et soign�, un
homosexuel notoire. Il est pourtant l'un des plus proches collaborateurs de
R�hm et l'un de ses compagnons d'orgie. En 1926, Hitler l'a fait rayer de la
Sturmabteilung mais sur l'insistance de R�hm il est rentr� en gr�ce et occupe
un poste de commandement</p><empty-line/><p>Depuis 1934 il est Polizeipr�sident (pr�fet de police) de
Breslau. Son Etat-major ressemble � celui de R�hm : on y rencontre les ��
passions � du ma�tre. L'homosexuel Engels est Obersturmbannf�hrer et le jeune
Schmidt est aide de camp. C'est ce jeune homme de 21 ans qui est la derni�re
�� folie � de Heines. Quoi que fasse ce joli gar�on blond, il est couvert
par son amant. Quand, un jour d'ivresse, il tue d'un coup de poignard en
public, un compagnon de beuverie, le Polizeipr�sident interdit au parquet
d'intervenir. En fait Schmidt est plus un jeune ambitieux avide qu'un inverti :
il c�de � Heines par go�t de l'argent et sans doute est-ce pour cela que cet
adh�rent des jeunesses hitl�riennes a accept� � 17 ans de se pr�ter � Heines.
Aux c�t�s de ce couple, l'Obersturmbannf�hrer Engels, d�prav�, inverti joue le
r�le du mauvais g�nie de Heines, de l'intrigant aux aguets. Il est de ceux qui
utilisent l'organisation S.A. et la Jeunesse hitl�rienne pour recruter des
compagnons pour les jeux �rotiques. D'ailleurs aupr�s des chefs S.A., Peter
Granninger, en qui ils ont pleine confiance est charg�, moyennant un salaire de
deux cents marks par mois, de trouver des � amis � et de mettre sur pied les
f�tes de la d�bauche que se donnent R�hm et ses proches.</p><empty-line/><p>Goebbels sait cela, et il sait aussi que les haines se sont
accumul�es sur la t�te de R�hm et des siens : le major Walter Buch, juge du
Parti, son gendre Martin Bormann ont depuis longtemps, des ann�es, un compte �
r�gler avec R�hm. D�s que R�hm, rentr� de Bolivie, a repris en main les S.A.
ils ont essay� d'abattre ce rival. Au nom de la morale. R�hm ne cache gu�re ses
penchants : � Je ne me compte pas parmi les gens honn�tes, a-t-il dit, et je
n'ai pas la pr�tention d'�tre des leurs. � En 1932, Buch a mont� une op�ration
pour liquider R�hm et son Etat-major : les Standartenf�hrer comte von Spreti,
comte du Moulin Eckart et l'agent de renseignements des S.A. Georg Bell sont
d�sign�s aux membres d'un groupe de tueurs � la t�te duquel le major Buch place
l'ancien Standartenf�hrer Emil Traugott Danzeisen et un certain Karl Horn.</p><empty-line/><p>Mais Horn a peur : il d�voile l'affaire aux S.A. Un matin
des tueurs essaient en vain de le supprimer. R�hm, les comtes Spreti et du
Moulin Eckart se rendent compte que Horn n'a pas menti. Effray�s, ils
saisissent la police de l'affaire et, en octobre 1932, Emil Danzeisen est jug�
et condamn� � six mois de prison pour tentative d'assassinat. R�hm pour se
prot�ger a m�me pris contact avec des adversaires du Parti nazi, des
d�mocrates. Dans le clan des Buch, Bormann, c'est l'indignation. Ils ne
l�cheront plus R�hm : au printemps 1934, ils sont � la t�che, constituant leurs
dossiers, dressant leurs listes. El�ments nouveaux et d�cisifs par rapport �
1932, le Parti nazi est au pouvoir et Himmler, Reichsf�hrer S.S., Heydrich,
chef du Gestapa et du Sicherheitsdienst, G�ring, Reichsminister, sont les
inspirateurs de la nouvelle op�ration. En 1932, au contraire, Himmler n'avait
pas ouvertement pris parti contre Roehm. Il avait servi de m�diateur entre le
major Buch et R�hm, en vain. Peut-�tre se souvenait-il de ce jour de mai 1922
o� � l'Arzberger Keller � Munich, il avait rencontr� R�hm pour la premi�re
fois, R�hm qui l'avait fait adh�rer � l'organisation nationaliste Reichskriegsflagge.
Depuis ce jour, douze ans ont pass�, la situation � chang�. Himmler est d�sormais
l'adversaire de R�hm.</p><empty-line/><p><strong>4</strong></p><empty-line/><p>VENDREDI 29 JUIN</p><p>Godesberg. H�tel
Dreesen. Vers 22 heures 30.</p><empty-line/><p>Brusquement le F�hrer se l�ve. Goebbels aper�oit alors, arrivant
d'un pas rapide un S.S. qu'il conna�t bien : c'est le Gruppenf�hrer S.S. Sepp
Dietrich, un homme de taille moyenne, � la m�choire carr�e et puissante, aux
dents �clatantes qu'il montre souvent dans un sourire large, tranquille,
inqui�tant m�me � cause pr�cis�ment de ces dents bien plant�es, blanches,
serr�es comme celles d'un fauve. Sur son uniforme noir brillent les feuilles de
ch�ne dor�es de son grade. Sans doute le F�hrer a-t-il convoqu� Sepp Dietrich �
la fin de l'apr�s-midi et le Gruppenf�hrer a rejoint Godesberg aussit�t, en
avion d'abord de Berlin � l'a�roport de Bonn-Hangelar, puis par la route. Goebbels
se tient derri�re le F�hrer, � quelques pas : la pr�sence de Sepp Dietrich
prouve que Hitler avance dans la d�cision et qu'il se donne les moyens d'agir.</p><empty-line/><p>Car Sepp Dietrich est un ex�cutant fid�le qui vit quotidiennement
dans l'entourage de �Hitler. Il commande sa garde personnelle : une unit� S.S.
qui ne compte pas plus de 200 hommes mais tous choisis avec soin. Les hommes
retenus sont d'une fid�lit� absolue au F�hrer, ils poss�dent de solides
qualit�s militaires : il faut �tre tireur d'�lite et aussi athl�te accompli
pour �tre recrut� apr�s de nombreuses �preuves de s�lection. Ainsi si Hitler,
est s�r de Sepp Dietrich, celui-ci est s�r de ses hommes. Il le faut car la garde
doit veiller sur la vie du F�hrer qui vit dans la hantise de l'attentat : �
chacune de ses apparitions en public, 120 hommes de sa garde sont dispos�s
autour de lui en trois cordons de s�curit�. C'est � Nuremberg, alors que
br�lent les torches des milliers de nazis pr�sents, en septembre 1933, � l'une
des premi�res grandes c�r�monies du r�gime, le Reichsparteitag, que le F�hrer
donne � sa garde le nom de Leibstandarte S.S. Adolf Hitler. Et le F�hrer a
raison d'avoir une enti�re confiance dans cette unit� et dans son chef : leurs
yeux disent assez que ce sont des fanatiques pr�ts � mourir et � tuer pour leur
F�hrer.</p><empty-line/><p>Le Gruppenf�hrer S.S. salue le Chancelier du Reich. Celui-ci
donne un ordre bref : � Vous allez prendre l'avion pour Munich. D�s que vous
serez sur place, appelez-moi, ici, � Godesberg, par t�l�phone �.</p><empty-line/><p>Sepp Dietrich salue, claque des talons et s'�loigne.
Quelques secondes plus tard, on entend le moteur de la voiture, puis son
acc�l�ration brusque. Sepp Dietrich est un officier efficace, bient�t il sera
dans la capitale bavaroise et de l� il pourra joindre facilement, si besoin
est, la petite ville de Wiessee.</p><empty-line/><p>BAD WIESSEE</p><empty-line/><p>Elle est l�, blottie sur la rive ouest du Tegernsee. Le lac
refl�te les maisons de bois, les h�tels style 1900. Tout autour ce sont les
montagnes rondes couvertes de for�ts et de p�turages, c'est l'ondulement vert et
apaisant de la Bavi�re, interrompu comme ici par un lac effil�, bleu profond,
qui fait penser � une goutte de pluie d�mesur�e rest�e l�, entre les montagnes,
eau miroitante vers laquelle courent les torrents.</p><empty-line/><p>Sur la promenade, � Wiessee, les couples tranquilles vont et
viennent avant de regagner leurs h�tels et leurs lieux de cure. Car Wiessee a
le visage apaisant des stations thermales. Les sources jaillissent dans les
fontaines : eaux sulfureuses, iod�es, ferrugineuses, qui permettent de tout
soigner, des rhumatismes aux affections cardiaques, de la goutte aux maladies
nerveuses. Les familles se pressent C'est l'heure du bain ou l'heure du
massage.</p><empty-line/><p>Il fait frais en ces derniers jours de juin 1934. Les
sommets voisins, le Wallberg, le Baumgartenberg et le Risserkogel, qui culmine
� 1 827 m�tres, ces lieux de promenades, sont souvent envelopp�s par les
nuages. Il y pleut. Il faut donc rester � Wiessee : on regarde le lac, on le
traverse sur les petites embarcations accostant � Egern, � Rottach, � Wiessee.
On visite le ch�teau de Tegernsee, le parc immense de l'abbaye, puis on monte
vers le Grand Parapluie, cette rotonde qui permet d'apercevoir tout le
panorama, le lac et la vall�e de la Wiessach. Ce vendredi 29 juin, de nombreux
Munichois sont arriv�s, ils ont fui la capitale bavaroise �cras�e sous la chaleur
lourde et humide. Certains campent : leurs tentes apparaissent dans les
p�turages, peut-�tre des membres de la Hitler Jugend.</p><empty-line/><p>Dans leurs promenades au bord du lac, les touristes, les
curistes �vitent une pension qui est un peu en retrait, c'est la pension
Hanselbauer. Dans la journ�e elle est gard�e militairement Des voitures
officielles stationnent souvent dans le parc. On dit que de nombreux chefs S.A.
y s�journent et m�me le chef d'Etat-major de la Sturmabteilung, le ministre du
Reich, le capitaine Ernst R�hm, qui souffre de rhumatismes.</p><empty-line/><p>Le Gruppenf�hrer S.S., Sepp Dietrich, chef de la Leibstandarte
S.S. Adolf Hitler vient de quitter Godesberg sur l'ordre du Chancelier pour
Munich qui est � moins de soixante kilom�tres de la tranquille station thermale
de Wiessee.</p><empty-line/><p>Sur le lac, les barques blanches se balancent r�guli�rement.
Comme chaque nuit, en cette nuit du vendredi 29 juin 1934, une brise fra�che
coule depuis les sommets le long de la vall�e de la Wiessach et vient soulever
de petites vagues sur le Tegernsee ; elle fait bruisser les arbres de la
pension Hanselbauer o� dort Ernst R�hm, � moins d'une heure de route de Munich
o� va arriver le Gruppenf�hrer S.S. Sepp Dietrich.</p><empty-line/><p>VIKTOR LUTZE</p><empty-line/><p>Apr�s son d�part de Godesberg, le calme un instant s'est
�tabli. Les ch�urs se sont tus pour reprendre souffle et les fanfares ont cess�
de jouer. Adolf Hitler va de long en large, sur la terrasse, nerveux. La venue
de Sepp Dietrich l'avait un peu d�tendu : une action � d�cider, un ordre �
donner. Maintenant c'est � nouveau l'attente, l'h�sitation, les pens�es qui se
bousculent. Tous les t�moins se souviennent du visage du F�hrer, lors de cette
nuit, creus� et bouffi en m�me temps, blanc. Les yeux sont brillants comme ceux
que donne une forte fi�vre. Souvent Hitler d'un geste machinal et brusque,
repousse la m�che de cheveux luisants qui retombe sur le front L'attente dure.
Brutalement les fanfares se remettent � jouer, crevant la nuit du bruit de
leurs cuivres, et le silence de la vall�e rh�nane semble amplifier la musique
martiale. Il n'y a plus dans la nuit que cette musique prolong�e par l'�cho.</p><empty-line/><p>Tout � coup Br�ckner se l�ve : un homme en uniforme brun
vient d'appara�tre sur la terrasse : c'est Viktor Lutze, Obergruppenf�hrer S.A.
du Gau de Hanovre. Hitler s'avance, Lutze salue. Hitler lui prend les mains, le
f�licite d'avoir r�pondu � sa convocation, d'avoir r�ussi si vite � rejoindre
Godesberg. Lutze s'incline, claque des talons ; il dit qu'il allait partir pour
Wiessee o� R�hm a convoqu� les chefs S.A. et o�, croyait-il, le F�hrer devait
se rendre le lendemain 30 juin, pour une explication entre camarades. Hitler
balaie d'un geste de la main ces projets et demande � Viktor Lutze s'il peut
compter sur sa fid�lit� absolue dans le cas o� des �v�nements graves viendraient
� se produire. Lutze r�pond qu'il a pr�t� serment de fid�lit� au F�hrer, que
tout ce qu'il poss�de et sa vie sont entre les mains du F�hrer. Il est aux
ordres du F�hrer. � Mein F�hrer �, conclut-il.</p><empty-line/><p>Hitler sourit se d�tend : il a su choisir l'homme qu'il
fallait. Himmler lui avait aussi parl� de cet Obergruppenf�hrer S.A. mais le
Chancelier s'est en fin de compte d�termin� seul, lan�ant ce nom aujourd'hui,
comme s'il lui venait brusquement � l'esprit, alors que voil� des semaines
qu'il sait � quoi s'en tenir sur la fid�lit� de Viktor Lutze.</p><empty-line/><p>C'�tait un jour du mois de mars 1934, le tout d�but mars.
Hitler passait quelques heures � Berchtesgaden. V�tu � la tyrolienne malgr� le
froid vif de l'air, il restait au soleil de midi de longs moments sur la terrasse
face au panorama des sommets enneig�s, dans le silence immobile de l'altitude,
quand gestes et paroles prennent une sorte de pesanteur et de grandeur
symboliques. Hitler aimait ce paysage. Il y recevait ses intimes, et ce jour-l�,
pr�cis�ment l'Obergruppenf�hrer S.A. Viktor Lutze avait demand� � le voir. Il
�tait l�, assis sur la terrasse du chalet buvant du th�, cependant que le chien
loup du F�hrer dormait la t�te pos�e sur ses pattes pr�s de son ma�tre. Et
Lutze parlait dans l'�clat de ce printemps alpin alors que les champs de neige
miroitaient comme des plaques de m�tal poli, Lutze avec sa timidit� de bon
�l�ve fid�le, parlait d'Ernst R�hm.</p><empty-line/><p>Certains S.A. sont m�contents, a-t-il dit et le chef d'Etat-major
R�hm a pris le 28 f�vrier une attitude intol�rable. Il a ouvertement critiqu�
le F�hrer : � Ce que ce caporal ridicule a racont�, s'est �cri� R�hm, ne nous
concerne pas, si nous ne pouvons pas faire l'affaire avec Hitler, nous la
ferons sans lui �. Lutze a r�p�t� � voix basse une derni�re phrase de R�hm : �
Hitler est un tra�tre, il faut qu'on lui fasse prendre des vacances �. Puis
Viktor Lutze s'est tu. Le F�hrer n'a pas laiss� para�tre ses sentiments. Il a
simplement demand� des pr�cisions, peut-�tre Hess, son second, auquel Lutze
s'est pr�alablement confi�, l'a-t-il d�j� averti ? Hitler murmure : � Il faut
laisser m�rir l'affaire �.</p><empty-line/><p>Lutze est reparti inquiet et d�cu : ne s'est-il pas
d�couvert inutilement ? L'Obergruppenf�hrer a alors d�cid� de rencontrer un
homme dont l'influence cro�t rapidement, le g�n�ral Walther von Reichenau, pour
lui faire part des propos de R�hm. Dans cette affaire, la protection d'un
officier de la Reichswehr peut �tre indispensable. Walther von Reichenau a
grande allure : monocle, maintien raide de l'officier prussien, corps
athl�tique. C'est un jeune g�n�ral d'artillerie au regard per�ant qui intimide.
Et pourtant ce membre de l'Offizierskorps ne ressemble pas tout � fait aux
autres officiers de la grande arm�e allemande, p�tris de traditions, dress�s
dans les �coles de cadets � la discipline inconditionnelle et � l'autorit�
hautaine.</p><empty-line/><p>Reichenau refuse la morgue, la distance : il conna�t les
soldats qu'il a sous ses ordres. Il participe avec eux � des courses � pied, �
des matchs ; il leur parle comme � des hommes, on le dit partisan d'une arm�e
populaire.</p><empty-line/><p>Les chefs nazis ont vite distingu� ce g�n�ral ambitieux, membre
du Comit� allemand des jeux Olympiques, qui est en m�me temps homme de science
et strat�ge hors de pair. II a �t� l'un des plus brillants �l�ves du ma�tre Max
Hoffmann dont on murmure que, pendant la Grande Guerre, il a mont� les
op�rations spectaculaires de Hindenburg et Ludendorff. Walther von Reichenau
semble ainsi incarner la possibilit� d'une liaison vivante entre l'arm�e traditionnelle
et le national-socialisme.</p><empty-line/><p>LA REICHSWEHR</p><empty-line/><p>Or, c'est l� le grand probl�me de Hitler et des chefs nazis,
car � c�t� d'eux, dans l'Allemagne de 1933, il n'y a plus qu'une seule force :
l'arm�e. D'elle sont sortis les hommes des corps francs et aussi les premiers
nazis, mais elle est rest�e pour la plupart des officiers le seul refuge :
arm�e qui est comme une Eglise, o� l'on entre comme en religion. Plus de 20 %
des officiers sont des nobles et puisqu'il n'y a plus d'empereur depuis 1918,
ils sont devenus les d�positaires de la tradition et de l'Etat allemand. Ils
attendent. Ils encadrent la petite arm�e de 100 000 hommes que le honteux
diktat, le trait� de Versailles, leur a impos�e. Ils ont d�j� �cras� les
spartakistes, les conseils de soldats qui, en 1918-1920, voulaient �tendre,
comme dit le mar�chal Hindenburg, � le bolchevisme terroriste � l'Allemagne �.
Ils inventent des m�thodes qui permettent de tourner les clauses du trait� de
Versailles : ils essaient leurs nouvelles armes dans la Russie bolchevique,
loin de tout contr�le. Ils ont l'obsession de la revanche, ils d�sirent laver
l'affront de la d�faite, cette d�faite dont ils veulent croire qu'elle a �t�
provoqu�e par � un coup de poignard dans le dos �. Ils craignent une invasion fran�aise
qui briserait d�finitivement l'Allemagne. Aussi ont-ils lutt� contre les
Fran�ais qui occupent la Ruhr en 1923. Des membres de l'Offizierskorps ont perp�tr�
des attentats, des hommes sortis de l'arm�e ont assassin� Rathenau. Tendus, maigres,
raides, s�v�res, les officiers de la Reichswehr se veulent l'�me aust�re et infaillible
de l'Allemagne dont l'arm�e est le c�ur vivant sur lequel ils veillent.</p><empty-line/><p>Autour de l'arm�e il y a les associations d'anciens combattants
comme celle du Stahlhelm (casque d'acier) : chaque ann�e le
Reichsfrontsoldatentag (journ�e des soldats du front) rassemble des dizaines de
milliers d'hommes autour du Kronprinz ; on porte le casque, l'uniforme
feldgrau, on d�file avec une canne lourde qui tient lieu de fusil, cependant
que retentissent les fifres et que passent les survivants des grandes guerres,
droits malgr� les ans : guerres de 1866, 1870, 1914. C'est le g�n�ral Hans von
Seeckt qui d�finit le mieux l'�tat d'esprit de l'Offizierskorps et de l'arm�e quand
il dit au chancelier Stresemann, le 7 septembre 1923 : �� Monsieur le
Chancelier, la Reichswehr marchera avec vous si vous suivez la voie allemande.
� Mais ce � <emphasis>deutscher Weg </emphasis>�, qui en d�cide sinon les chefs de l'arm�e ?
A partir du 26 avril 1925, tout est simplifi� d'ailleurs : le r�sultat du
deuxi�me tour des �lections pr�sidentielles est connu ce jour-l� et c'est
l'ancien chef du Grand Etat-major qui est �lu Reichspr�sident.</p><empty-line/><p>Imposant comme une statue de bronze, Paul von Beneckendorff
und von Hindenburg est lui-m�me fils d'un officier prussien. Cet ancien �l�ve
de la Kriegsakademie, combattant des guerres de 1866 et 1870, d�j� atteint par
la limite d'�ge en 1911 est ainsi devenu le pr�sident de la R�publique : il
symbolise la vieille et immortelle Prusse, les Junker indestructibles et quand,
serrant son b�ton de Generalfeldmarschall, drap� dans sa capote militaire grise
� parements, coiff� du casque � pointe dor�e, il s'avance, c'est toute la
tradition germanique qui semble avancer avec lui d'un pas solennel et r�gulier.</p><empty-line/><p>Hitler, en habit et haut-de-forme � la main, s'incline
timidement devant lui, jeune homme d'un autre temps face � un puissant symbole.
Car l'arm�e n'a pas que des souvenirs : elle a les hommes, les armes, et aussi
le pouvoir. Hindenburg est pr�sident. Le minist�re de la Guerre � le
Reichswehrministerium � est une place forte, la plus puissante du gouvernement
; l'immeuble massif de la Bendlerstrasse aux hautes salles � colonnes, aux murs
rev�tus de marbres, gard� par des soldats qui marchent au pas de parade, a fait
figure, avant que Hitler ne devienne chancelier, de v�ritable centre du
pouvoir. L�, les g�n�raux Seeckt, Heye, Gr�ner, tous anciens du Grand
Etat-major, ont d�fini la voie allemande, le deutscher Weg, faisant et
d�faisant les minist�res. Leurs collaborateurs, ces officiers des bureaux de la
Bendlerstrasse que l'on voit arriver ponctuels chaque matin sont d'ailleurs
pour la plupart des esprits d'�lite. En eux survit le Grand Etat-major imp�rial
[3] qui s'il n'existe plus officiellement est remplac� efficacement par un
Bureau des Troupes.</p><empty-line/><p>Les g�n�raux qui sont � la t�te de ce Truppenamt ou qui sont
chef de la Direction de l'arm�e (Heeresleitung) ou chef du Ministeramt (chef de
cabinet du ministre de la Guerre) sont des puissances respect�es. Mais la
tourmente nazie est venue battre les murs des casernes et de la Bendlerstrasse
et tr�s vite les officiers ont d� d�finir une attitude face au caporal
autrichien. L'ignorer ne sert � rien car souvent dans les unit�s, les jeunes
officiers sont gagn�s par les id�es nazies ; leurs g�n�raux eux-m�mes, un temps
r�ticents, commencent � regarder les groupements paramilitaires nazis avec
int�r�t : peut-�tre y a-t-il l� une r�serve d'hommes ? Peut-�tre le nazisme
est-il un moyen de souder indissolublement le peuple � son arm�e, gardienne de
la tradition germanique ?</p><empty-line/><p>Beaucoup parmi les officiers ont s�journ� en U.R.S.S. o� ils
ont exerc� les fonctions de conseillers de l'arm�e rouge en �change de camps
d'entra�nement pour les armes modernes. Le nazisme ne pourrait-il jouer le r�le
du bolchevisme qui a donn� � l'arm�e rouge des moyens consid�rables et un
prestige populaire dont r�vent les plus jeunes des officiers de la Reichswehr ?</p><empty-line/><p>KURT VON SCHLEICHER ET WERNER VON BLOMBERG</p><empty-line/><p>Ces r�flexions, le dernier chef du Reichswherministerium
Kurt von Schleicher, un g�n�ral habile, intelligent, un ancien de l'Etat-major,
les partage. N� en 1882, il a des ambitions personnelles et en m�me temps il
s'imagine �tre un Machiavel en politique. Il veut ainsi s'appuyer sur les
nazis, les utiliser, jouer au plus malin avec Adolf Hitler qu'il rencontre en
octobre 1931 et qu'il esp�re � apprivoiser � comme il esp�re faire �clater le
parti nazi, gouverner avec Gregor Strasser contre Hitler si besoin est.</p><empty-line/><p>Pour atteindre ses fins, Schleicher, depuis la
Bendlerstrasse, continue comme ces pr�d�cesseurs � faire, tomber les derniers
chanceliers du Reich. Une visite � Hindenburg, un conseil, une pression et
voici Bruning renvers�. Schleicher pousse alors en avant un ancien officier,
fid�le lui aussi de Hindenburg, un homme de la Reichswehr, Franz von Papen,
puis on fait tomber Papen et voici, le 2 d�cembre 1932, Kurt von Schleicher
chancelier, dernier chancelier du Reich.</p><empty-line/><p>Mais pour peu de temps : Hitler retourne la situation,
utilise les divisions qui opposent Papen et Schleicher � Hindenburg. Papen fait
le si�ge du pr�sident et c'est Hitler qui devient chancelier avec Papen comme
vice-chancelier. Schleicher a perdu, mais la Reichswehr est-elle perdante ?</p><empty-line/><p>Hindenburg, est toujours Reichspr�sident. Le ministre de la
Guerre est toujours un g�n�ral, Werner von Blomberg. Cet officier souriant,
blond, grand, portant monocle, est lui aussi un officier traditionnel �
l'allure aristocratique. Il a fait le voyage de Russie. � Il s'en est fallu de
peu, confie-t-il un jour � des amis, que je ne rentre de Russie compl�tement
bolcheviste. � Pour Werner von Blomberg, c'�tait une fa�on de dire et de penser
qu'il ne pouvait plus supporter un r�gime parlementaire comme celui de Weimar,
un r�gime de d�sordre que la pr�sidence de Hindenburg n'arrivait pas � sauver.
Il fallait pour l'Allemagne un pouvoir fort, populaire et national. Blomberg
est s�duit par Hitler : il jouit aussi de l'estime de Hindenburg. Il est le
parfait ministre de la Guerre du cabinet Hitler.</p><empty-line/><p>Son premier soin est de chasser de la Bendlerstrasse les
hommes de Schleicher. Le g�n�ral von Bredow, chef du Ministeramt, est remplac�
par Walther von Reichenau, lui aussi gagn� � la conviction qu'il faut, � l'aide
de Hitler, permettre � l'arm�e de redevenir une immense force, le cadre unique,
l'armature de la soci�t� allemande.</p><empty-line/><p>Pourtant, il y a des r�sistances : tous les officiers ne
sont pas des partisans de la ligne Blomberg-Reichenau. Il y a ceux qui pensent
que Blomberg est un Gummil�we, un lion de caoutchouc, ceux qui craignent la
d�magogie de ce caporal Hitler, ceux surtout qui redoutent de voir la
Reichswehr perdre ses pr�rogatives au b�n�fice de l'arm�e nazie du capitaine
R�hm. Car si l'arm�e veut utiliser Hitler, elle ne veut pas dispara�tre. Et les
officiers d'Etat-major charg�s des plus hautes responsabilit�s, comme Blomberg
ou Reichenau, les officiers en fonction dans les unit�s, ont une r�pulsion
instinctive pour ces S.A. -Fiihrer qui se disent officiers et sont d'anciens
portiers d'h�tels, noceurs affich�s, fauteurs de scandales.</p><p>Jamais l'Offizierskorps n'acceptera de baisser la t�te
devant les S.A.</p><empty-line/><p>Aussi quand, en janvier 1934, von Hammerstein, le dernier
homme de Schleicher, d�missionne de son poste de chef de la Heeresleitung,
Hindenburg c�de aux officiers qui lui conseillent de refuser la candidature de
Reichenau soutenue par Blomberg et Hitler. C'est un officier plus traditionnel,
moins marqu� par ses sympathies � l'�gard des nazis, le g�n�ral von Fritsch qui
est nomm�. Hindenburg et la Reichswebr d�fendent leurs pr�rogatives et Hitler
sait bien quelles sont les forces de ces hommes qui, aux yeux de l'Allemagne,
incarnent la tradition nationale.</p><empty-line/><p>Il lui faut donc tenir compte de leurs sentiments, biaiser,
et pourtant il y a les S.A., plusieurs millions, et ce capitaine R�hm qui
temp�te, qui a ses id�es sur l'arm�e, sur la d�fense nationale.</p><empty-line/><p>LE FUHRER ET L'ARMEE</p><empty-line/><p>En 1933, peu apr�s la prise du pouvoir par les nazis, R�hm
rencontre Hermann Rauschning. Avec sa t�te ronde et chauve, ses yeux rieurs,
ses silences attentifs, le pr�sident du S�nat de Dantzig attire les confidences.
R�hm parle. Les chefs S.A. sont m�contents : eux aussi (moi aussi, ajoute-t-il)
sont des officiers, mais pas des officiers de bureau. � Nous avons combattu
dans les Freikorps, dans la Ruhr �. Par la bouche de R�hm s'exprime la hargne
des officiers subalternes ou des sous-officiers que r�volte la hi�rarchie
stricte de l'arm�e r�guli�re. Les nazis ont pris le pouvoir ? Qu'attend-on pour
r�compenser les S.A. en leur donnant grades, titres, �moluments ; pourquoi tant
de pr�cautions avec les officiers de la Reichswehr qui n'ont pas boug� quand il
fallait se battre dans la rue et dans les salles enfum�es des meetings ?</p><empty-line/><p>R�hm continue, s'enflammant de plus en plus : � La base de
la nouvelle arm�e doit �tre r�volutionnaire. On ne peut la gonfler par la
suite. On n'a qu'une seule fois l'occasion de faire quelque chose de grand qui
nous permettra d'�branler le monde sur ses bases. Mais Hitler m'�conduit avec
de belles paroles... Il veut h�riter d'une arm�e toute faite, pr�te � marcher
�.</p><empty-line/><p>Un temps d'arr�t : sur le visage ingrat de R�hm se lit la
d�ception, le m�pris. �� Il va laisser, dit-il, les � experts � en faire
ce qu'ils voudront �. Il frappe du poing sur la table et c'est l'officier de
tranch�e, l'homme du putsch de Munich qui a eu, en 1923, � se heurter au
g�n�ral von Lossow, � von Kahr, qui se souvient. Mais Hitler a oubli�. ����
Hitler pr�tend, ajoute R�hm, que plus tard il fera de tous les soldats des
nationaux- socialistes. Mais il commence par les abandonner aux g�n�raux
prussiens. Je ne vois pas o� il trouvera un esprit r�volutionnaire chez ces
gens-l�. Ils sont aussi lourdauds qu'autrefois et ils vont certainement perdre
la prochaine guerre �.</p><empty-line/><p>En fait, le F�hrer voit clairement la situation. Il y a les
g�n�raux, puissants, respect�s, il y a les S.A. souvent craints et m�pris�s, il
y a Hindenburg toujours Reichspr�sident, il y a Papen li� � la Reichswehr, li�
� Hindenburg et qui est vice- chancelier, il y a des monarchistes, des
conservateurs et lui Hitler qui n'est que chancelier. Il vient � peine de
prendre le pouvoir. Il ne faut pas le perdre.</p><empty-line/><p>Le matin du 31 janvier 1933, moins de vingt-quatre heures
apr�s sa nomination au poste de chancelier, Hitler s'est rendu � la caserne de
la garnison de Berlin. Il a harangu� les troupes, rassembl�es dans la cour,
immobiles dans le matin glacial, il leur a parl� de l'avenir de l'Allemagne
nationale-socialiste. Imm�diatement les officiers se sont dress�s contre ce
proc�d� qui brise la hi�rarchie.</p><empty-line/><p>Pour effacer l'incident et aussi pour faciliter le contact,
le 2 f�vrier, von Hammerstein invite le nouveau Chancelier � d�ner. Soir�e
aust�re : les g�n�raux, les amiraux sont en grand uniforme, pourtant Hitler
n'est nullement intimid�, il discourt deux heures et avec ce sens politique qui
lui a permis de r�ussir il donne des gages : l'arm�e et la marine restent souveraines,
lui ne s'en occupera pas. Il leur promet simplement de tout faire pour le
r�armement ; il va soustraire les militaires aux tribunaux civils. Hitler
flatte, respectueux des pr�rogatives. Ce soir-l�, il conquiert la plupart des
officiers pr�sents. L'amiral Raeder qui assiste � la r�union note : � Aucun
chancelier n'a jamais parl� avec une telle fermet� en faveur de la d�fense du
Reich �.</p><empty-line/><p>Toujours prudent le nouveau Chancelier multiplie les actes
de s�duction : avec ceux qui sont puissants Hitler sait biaiser le temps qu'il
faut Le 21 mars 1933, Goebbels et Hitler organisent la c�r�monie d'ouverture du
nouveau Reichstag dans l'�glise de la garnison de Potsdam : tous les mar�chaux
sont l�, Von Mackensen et le Kronprinz en uniforme des hussards de la mort
Hindenburg qui se souvient �tre venu dans cette �glise en p�lerinage en 1886
apr�s qu'il eut particip� � la guerre austro-prussienne. Ici les Hohenzollern
s'agenouill�rent pour prier, ici venait s'asseoir Guillaume II. Hindenburg
salue le si�ge vide de l'Empereur, puis Hitler tourn� vers le vieux mar�chal
d�clare : � Monsieur le Mar�chal, l'union a �t� c�l�br�e entre les symboles de
l'ancienne grandeur et de la force nouvelle. Nous vous rendons hommage. Une
Providence protectrice vous place au-dessus des forces neuves de notre nation.
�</p><empty-line/><p>En Hindenburg c'est l'arm�e qui re�oit l'hommage de Hitler.
Et le F�hrer continue d'ajouter les signes de bienveillance aux marques de
respect : il a besoin de l'arm�e. Ses officiers sont les seuls professionnels
de la chose militaire et si la guerre de revanche vient, il faut les avoir avec
soi : les S.A. compteront peu devant des arm�es de m�tier. Pour conserver le
pouvoir il faut aussi compter avec les militaires : ils ont les armes, l'appui
des cercles conservateurs, le respect de la plus grande partie de la nation ;
et pour �largir son pouvoir Hitler a encore et toujours besoin des officiers.
Si Hindenburg meurt, il faudra bien le remplacer et il faudra alors l'accord de
l'arm�e.</p><empty-line/><p>Hitler d�s son accession aux fonctions de chancelier, alors
m�me que, le regard � terre, il serre respectueusement la main du Mar�chal,
songe � cette mort qui peut lui permettre d'augmenter consid�rablement ses
pr�rogatives. Mais pour cela il faut l'accord du g�n�ral Blomberg et du g�n�ral
Reichenau, l'accord du g�n�ral von Fritsch, l'accord du g�n�ral Ludwig Beck,
nouveau chef du Truppenamt : l'accord de l'ensemble de cette caste militaire
qui constitue l'Offizierskorps. Alors le F�hrer m�nage l'arm�e.</p><empty-line/><p>Le 1<sup>er</sup> juillet, il parle aux chefs S.A. r�unis �
Bad Reichenall. Les S.A. �coutent, acclament leur F�hrer qui dit, en leur nom,
ce qu'ils ne pensent pas. � Les soldats politiques de la r�volution, s'�crie le
F�hrer, ne d�sirent nullement prendre la place de notre arm�e ou entrer en comp�tition
avec elle. � Les officiers de la Reichswehr enregistrent avec satisfaction.
Mieux : Hitler c�l�bre les vertus de l'arm�e le jour du Stahlhelm. Or
l'Association des casques d'acier appara�t le plus souvent aux chefs S.A. comme
un repaire de conservateurs, d'aristocrates raidis par leurs principes
vieillots et leurs privil�ges. Mais Hitler reconna�t, lui, qu'il a contract�
une dette envers le Stahlhelm, envers l'arm�e allemande. � Nous pouvons assurer
l'arm�e que nous n'oublierons jamais cela, dit-il, que nous voyons en elle
l'h�riti�re des traditions de la glorieuse arm�e imp�riale allemande et que
nous soutiendrons cette arm�e de tout notre c�ur et de toutes nos forces. �</p><empty-line/><p>L'arm�e est s�duite. Et Hitler ne donne pas que des mots.
Des promotions acc�l�r�es sont accord�es aux jeunes officiers. Le jeune colonel
von Witzleben est promu Generalmajor et prend la t�te de la 3<sup>eme</sup>
division d'infanterie de Berlin. Pourtant on le dit presque hostile aux nazis.
L'attach� militaire fran�ais, le g�n�ral Renondeau, s'inqui�te : �� Le
Parti, �crit-il � Paris au d�but de 1934, gagne donc la Reichswehr. Il en
conquiert le sommet et la base. L'arm�e perd sa neutralit� �. En septembre 1933
le g�n�ral Blomberg a d'ailleurs fait un geste qui confirme cette analyse :
officiers et soldats doivent d�sormais en certaines circonstances faire le
salut hitl�rien.</p><empty-line/><p>REICHSWEHR CONTRE S.A. LE ROCHER GRIS ET LA MAREE BRUNE</p><empty-line/><p>Tout irait bien s'il n'y avait les S.A., sans lesquels
pourtant, Hitler ne serait probablement pas parvenu au pouvoir. Eux, ils sont
de plus en plus agressifs et ils s'en prennent � l'arm�e. A tous les niveaux
entre les deux groupes c'est l'hostilit� ou le m�pris.</p><p>Quand le g�n�ral Fritsch invite R�hm � assister aux man�uvres
de l'arm�e � Bad Liebenstein, en Thuringe, R�hm, grand seigneur, d�l�gue son
aide de camp, un homosexuel notoire. Les officiers sont outr�s. R�hm
n'appara�tra que le dernier jour pour le d�ner officiel. Partout les incidents
se multiplient.</p><empty-line/><p>Ratzebourg est une petite ville tranquille de la
Prusse-Orientale. Elle se serre autour d'un lac d'un bleu presque noir. Le
dimanche est un jour paisible o� les familles se rendent � la cath�drale du XII<sup>eme</sup>
si�cle qui est la fiert� de la cit�. Mais le deuxi�me dimanche de janvier, une
colonne de Chemises brunes d�file dans les rues, arrogants, provocants. Une
section de S.A. avance sur le trottoir faisant sauter les chapeaux des passants
qui tardent � s'immobiliser ou � saluer. Souvent les coups pleuvent Deux
soldats sont l� dans la foule, ils paraissent goguenards. Imm�diatement les
S.A. se pr�cipitent sur eux. L'un des soldats tire sa ba�onnette et riposte,
l'autre subit et se plaint � son commandant. Aussit�t le commandant de la
garnison r�agit ; le soldat qui ne s'est pas d�fendu est condamn� � plusieurs
jours d'arr�ts ; l'autre est f�licit� et les S.A. se voient interdire
l'utilisation du terrain d'exercice de la Reichswehr tant qu'ils n'auront pas
fait d'excuses.</p><empty-line/><p>Au camp de J�teborg o� man�uvre l'artillerie allemande il ne
se passe pas de jours que des heurts ne se produisent entre S.A. et membres de
la Reichswehr : on �change des insultes, des coups. Un S.A. est m�me arr�t� par
l'arm�e et condamn� par ses tribunaux. Les chefs S.A. sont hors d'eux : ce
pouvoir nazi, c'est le leur et voil� qu'il leur �chappe. Pourtant ils ont des
hommes, des armes ; les adversaires de gauche sont dans les camps de
concentration, Hitler est au pouvoir, R�hm ministre. Alors ? Il leur faut
dig�rer l'arm�e allemande, la fondre dans la S.A., faire de la Sturmabteilung
une arm�e r�volutionnaire o� ils auront les bonnes places, les hauts grades ;
fini le temps des officiers de cavalerie, de cette noblesse de Junker, propri�taires
terriens et soldats de p�re en fils qui ne veulent les admettre dans la
Reichswehr qu'aux grades inf�rieurs, apr�s leur avoir fait subir des examens.
Leur comp�tence, ils l'ont prouv�e dans les rues avant janvier 1933.</p><p>� Les S.A., s'�crie R�hm devant des auditoires exalt�s, sont
des soldats qui ont continu� � faire leur devoir alors que beaucoup d'autres se
reposaient sur les lauriers de la Grande Guerre. �</p><p>R�hm ne se contente pas de crier : il d�joue le plan du
g�n�ral Reichenau qui, en proposant la fusion du Stahlhelm et de la S.A.
esp�rait, en mai 1933, confier tous les postes de commandement � des officiers
de la Reichswehr. R�hm, fort de l'organisation de la S.A. qui est une v�ritable
arm�e du Parti avec ses 5 Obergruppen (arm�es) et ses 18 Gruppen (corps
d'arm�e), contre-attaque. � Il n'existe aucun lien d'aucune sorte entre la
Reichswehr et les S.A. �, proclame-t-il. Et quelques jours plus tard, dans un
discours qui secoue l'immeuble de la Bendlerstrasse, il r�clame pour les
membres des S.A. � une situation priviligi�e dans le III<sup>eme</sup> Reich,
m�me � l'�gard de la Reichswehr, parce que c'est aux S.A. seuls qu'est due la
victoire nationale-socialiste �.</p><empty-line/><p>La guerre S.A.-Reichswehr est ouverte. La Bendlerstrasse est
en effervescence. ������ Des mesures impr�vues sont prises, confie un officier
d'Etat-major, des projets contradictoires se succ�dent et il en r�sulte un
certain d�sarroi dans l'esprit des officiers �. Dans la Reichswehr les bruits
les plus contradictoires circulent, on se communique d'unit� � unit� ce que
l'on croit �tre le plan de R�hm : constituer une garde pr�torienne d'�lite
recrut�e sur la base de l'attachement au Parti et � c�t� de cette garde une
milice populaire dont les S.A. donnent l'exemple. Les officiers qui ont tant
pein� dans les �coles militaires sont scandalis�s par les demandes
d'�quivalence de grades que revendiquent les officiers S.A. On ricane dans les
Etats-majors, on pense � Heines, dont on dit � la Bendlerstrasse que son r�seau
de rabatteurs, qui cherchent des jeunes gar�ons pour emplir son harem, s'�tend
� toute l'Allemagne. Un officier revenant de Breslau o� Heines r�gne toujours
comme pr�fet de police, r�p�te outr� ce qu'il a vu. Au Savoy, l'un des h�tels
les plus chics de Breslau, les chefs S.A. s'�taient r�unis : il y avait l� le
chef d'Etat-major du groupe S.A. Sil�sie, Graf Puckler, qui tentait vainement
de calmer les S.A. lesquels tiraient des coups de pistolet en l'air, hurlaient
et finalement bombardaient les chauffeurs de leurs voitures officielles � coups
de bouteilles de Champagne pleines. Et de tels hommes allaient �tre � si R�hm triomphait
� int�gr�s � la Reichswehr avec souvent le grade de g�n�ral�!</p><empty-line/><p>Un autre officier pr�cise que les S.A.-F�hrer interdisent �
leurs hommes de prendre part au cours de formation organis�s par le Grenzschutz
(D�fense des fronti�res). Les plans pr�vus en cas de mobilisation ne pourraient
donc pas �tre ex�cut�s. Heines en particulier avait promis qu'il porterait
rem�de � cette situation, mais l'Oberst von Rabenau avait d� plusieurs fois
retourner � Breslau et toujours en vain : Heines jurait que tout allait
s'arranger mais rien ne changeait. Les officiers pestent contre ces � amateurs
�, ces irresponsables, qui compromettent la d�fense du Reich. Le g�n�ral von
Brauchitsch r�sume le sentiment de beaucoup de ses camarades, ceux dont les
mobiles sont les plus sinc�res quand il confie � ses proches : � Le r�armement
est une entreprise trop grave et trop officielle pour qu'on puisse y faire participer
une bande d'escrocs, d'ivrognes et d'homosexuels. �</p><empty-line/><p>La tension monte. R�hm multiplie les interventions. Les g�n�raux
se r�unissent. Hitler, entre les millions d'hommes de la S.A. et la puissante
Reichswehr qui d�tient la cl� de la succession de Hindenburg, Hitler h�site,
favorable � un compromis. Mais chaque jour sa marge de man�uvre se r�duit.</p><empty-line/><p>�� Le rocher gris sera submerg� par la mar�e brune �
(la Reichswehr par les S.A.), chantonnent les S.A. devant les soldats. Ils
giflent un officier qui ne s'est pas inclin� devant le drapeau S.A. Le S.A.
commissaire aux Sports du Reich, entrant dans le bar d'une garnison et n'�tant
pas salu� par un aspirant, le maltraite et crie : � Tu ne peux pas te lever,
petit morveux, quand le commissaire aux Sports du Reich arrive ? �</p><empty-line/><p>R�unis � la Bendlerstrasse, stricts, immobiles, les g�n�raux
�coutent le r�cit de ces incidents, au cours d'une de ces conf�rences qui
r�guli�rement se tiennent sous l'autorit� du g�n�ral ministre de la Guerre. Les
conclusions tombent, s�ches, les officiers qui ne se sont pas d�fendus doivent
�tre renvoy�s de l'arm�e. L'aspirant aurait d� gifler le commissaire aux Sports
du Reich. Les instructions partent de la Bendlerstrasse vers les commandants de
garnison : � Il est n�cessaire de renforcer chez les officiers et tous les
membres de l'arm�e, concluent-elles, le sentiment de leur propre valeur �.</p><p>Mais R�hm ne plie pas. Au contraire. Il fonce vers son but :
une nouvelle arm�e. Il sait qu'il tient une force ; il veut contraindre Hitler
� prendre parti pour lui.</p><empty-line/><p>Le 2 f�vrier tous les chefs de corps de la Reichswehr sont
r�unis � Bendlerstrasse. Objet de la r�union : rapports S.A.-Reichswehr.
Ambiance glaciale. Blomberg annonce que R�hm a remis un m�morandum : il
propose, ni plus ni moins, la cr�ation d'un grand minist�re qui regrouperait
toutes les formations arm�es du Parti et de l'Etat. Ce serait la fin de la
Bendlerstrasse, la fin de l'organisation patiemment mise au point par von
Seekt, la fin du Truppenamt, la fin de la Reichswehr. Le refus se lit sur tous
les visages. Le g�n�ral Liebmann, qui note le texte des d�clarations, rel�ve
que von Fritsch d�clare �� qu'il va s'opposer de toutes ses forces et de
toute sa personne aux exigences pr�sent�es par les S.A. �. Fritsch aura
derri�re lui toute l'arm�e : pas un seul officier n'admettrait R�hm comme successeur
des g�n�raux de la Bendlerstrasse, h�ritiers du Grand Etat-major. Et il ne fait
aucun doute que le'mar�chal-pr�sident Hindenburg ne pourra m�me pas envisager
la chose. Si R�hm veut l'emporter, il lui faudra bien faire une seconde r�volution.
Avec, sans, ou contre le F�hrer.</p><empty-line/><p>Ce 2 f�vrier, apr�s un court expos� de la question, von
Blomberg quitte la salle, puis Fritsch reprend la parole pour traiter en
technicien brillant les questions d'instruction militaire. Tout � coup, une
ordonnance p�n�tre dans la salle, se penche, cass�e en deux, vers le g�n�ral
von Reichenau, Fritsch poursuit son expos�. Reichenau se l�ve. Il s'excuse, il
a un message urgent � lire. Dans la vaste salle, aust�re et solennelle comme
une �glise luth�rienne, c'est le silence. Von Reichenau lit d'une voix nette :
� Je reconnais la Reichswehr uniquement comme �cole de la nation. La conduite
des op�rations et par cons�quent �galement la mobilisation sont � l'avenir
l'affaire de la Sturmabteilung. Heil Hitler. R�hm. �</p><empty-line/><p>Le t�l�gramme est une v�ritable provocation. Tous les chefs
de la Reichswehr vont faire bloc : Blomberg, Fritsch, Reichenau, les
commandants des sept Wehrkreise (r�gions militaires) manifestent leur refus.
Von Blomberg demande � �tre re�u par Hitler, il aurait pr�sent� sa d�mission.
Ce qu'elle signifierait, Hitler le sait : l'hostilit� de la Reichswehr, l'impossibilit�
de succ�der � Hindenburg sans affrontement avec tous ceux (conservateurs,
chr�tiens, opposants, indiff�rents) qui ne sont pas nazis. Et ils sont
nombreux. Le F�hrer ne peut que refuser la d�mission de von Blomberg, il doit
donner satisfaction � l'arm�e.</p><empty-line/><p>Mais... il y a les S.A. Et R�hm qui ne c�de pas. Il vient
m�me de demander qu'on incorpore dans la Reichswehr 2 000 officiers et 20 000
sous-officiers S.A. Le F�hrer se r�sout � convoquer son vieux camarade. Le chef
d'Etat-major se rend � la Chancellerie. C'est la fin f�vrier : le temps sur
Berlin est implacablement froid et clair. R�hm arrive d'un pas d�cid�. Il
conna�t bien Hitler : il sait que le Fuhrer d�teste les oppositions et qu'il
lui arrive de c�der si elles sont tenaces. R�hm est tenace. Dans l'antichambre,
il remarque le comte von Tschirchsky, l'un des collaborateurs directs de Franz
von Papen, cet homme de la Reichswehr et de Hindenburg que le F�hrer a accept�
comme vice-chancelier. Maintenant ce renard de Papen esp�re exploiter, au
profit des conservateurs, au profit de son clan militaire, l'opposition des
S.A. � la Reichswehr. Dans certains milieux, on murmure qu'un plan existe pour
pousser la S.A. � une action : Hindenburg inspir� par Papen d�cr�terait l'�tat
d'exception au b�n�fice de la Reichswehr. Pour Hitler, on verrait bien. R�hm
soup�onne cela. Hitler aussi, et le Chancelier sait bien que sa force lui vient
d'�tre ainsi entre deux forces : S.A. et Reichswehr.</p><empty-line/><p>Tschirchsky dans l'antichambre patiente depuis un long
moment II entend des �clats de voix de plus en plus violents. Br�ckner � son
poste ne bouge pas. Les voix montent encore. Tschirchsky reconna�t celle de
Hitler, rauque, violente. Ironique, Tschirchsky se tourne vers Br�ckner. � Mon
Dieu, dit-il, est-ce qu'ils sont en train de s'�gorger l�-dedans ? � Puis il
distingue la voix de R�hm, qui parle des 2 000 officiers � int�grer dans la
Reichswehr, et celle, plus forte, de Hitler : � Le Reichspr�sident ne le fera
jamais. Je vais m'exposer � perdre la confiance du Reichspr�sident. �</p><p>Bient�t les deux hommes sortent du bureau du Chancelier.
Tschirchsky s'est dress�, mais Hitler, hagard, ne le reconna�t pas. Il passe,
suivant R�hm, puis il va s'enfermer dans son bureau.</p><empty-line/><p>Le lendemain c'est le Volkstrauertag (journ�e de deuil national)
; le gouvernement national-socialiste est re�u par le pr�sident Hindenburg.
Apr�s les �changes de compliments r�ciproques, Hitler pr�sente au Mar�chal les
propositions de R�hm. D'un mot Hindenburg les rejette. Hitler se tait. Il
accepte la gifle dont R�hm est responsable. Il savait. Comme il sait que
l'entourage du vice-chancelier Papen sonde les milieux militaires : les
g�n�raux Beck, Rundstedt, Witzleben seraient-ils pr�ts � intervenir pour
balayer les S.A. et la racaille nazie ? Mais tous ces officiers h�sitent
refusent parfois m�me d'�couter : ne sont-ce pas des leurs qui sont ministres
de la Guerre, et qui occupent les fonctions cl�s de la Bendlerstrasse ?
D'ailleurs ils n'ob�issent qu'� Hindenburg et Hindenburg est toujours l�,
recevant l'hommage du Chancelier national- socialiste et refusant les
propositions de R�hm. Naturellement si ces derni�res �taient accept�es, si la
S.A. s'insurgeait... Mais Hitler va emp�cher cela.</p><empty-line/><p>UN NOUVEAU TRAITE DE VERSAILLES</p><empty-line/><p>Quelques jours plus tard, Hitler a tranch�, en faveur de la
Reichswehr, mais il veut aussi la r�conciliation, il a besoin de l'arm�e et des
S.A.</p><p>Le 28 f�vrier, il convoque une grande r�union � la Bendlerstrasse
: c'est la parade des uniformes, tous les dignitaires des S.A. et des S.S.,
R�hm lui-m�me et les g�n�raux de la Reichswehr sont pr�sents.</p><p>Hitler se l�ve, il regarde droit devant lui ; il est le
point d'appui des hommes qui sont ici, des hommes des deux camps. Il veut
convaincre. Il parle lentement, d�tachant les expressions les unes des autres,
il force l'attention.</p><empty-line/><p>� Le peuple allemand va au-devant d'une mis�re effroyable. �
Tels sont ses premiers mots et bien que le silence soit total dans la salle, on
sent la surprise qui �clate. Le propos tranche sur les avenirs radieux que le
F�hrer promet aux foules dans les grands meetings enthousiastes. � Le nazisme a
�limin� le ch�mage, poursuit Hitler, mais lorsque les commandes de l'Etat
seront satisfaites, dans huit ans environ, surviendra un recul �conomique. Un
seul rem�de : cr�er un nouvel espace vital pour l'exc�dent d�mographique. �
Tous les officiers �coutent, l'�tonnement se lit dans les regards de ces hommes
qu'une longue discipline a entra�n�s � une impassibilit� de fa�ade. � Les
puissances occidentales ne nous accorderont jamais cet espace vital, continue
Hitler, c'est pourquoi des coups rapides mais d�cisifs pourront devenir
n�cessaires d'abord � l'ouest puis � l'est �</p><empty-line/><p>28 f�vrier 1934 : d�j� Hitler fait surgir de l'avenir
l'ombre de la guerre. Pourtant aucun des officiers pr�sents ne semble mesurer
l'importance de ces projets. Personne n'en parlera. Les propos de Hitler
resteront ce jour-l�, secrets. Certains des pr�sents imaginent m�me que le F�hrer
brosse un tableau apocalyptique des ann�es qui viennent pour mieux convaincre
les S.A. de c�der la place � l'arm�e. Ce n'est que plus tard, beaucoup plus
tard, en 1945, qu'un officier se souviendra. Il parle de ce jour de f�vrier
1934 avec von Blomberg. Tous deux auront vieilli, pris par l'�ge et la tourmente
; ils �voqueront ce jour de 1934 alors qu'autour d'eux passent les sentinelles
am�ricaines qui gardent le camp de prisonniers o� ils se trouvent C'est bien ce
28 f�vrier 1934 devant les S.A. et la Reichswehr que Hitler �voquait pour la
premi�re fois la n�cessit� de la guerre �clair pour conqu�rir l'espace. Mais
qui aurait pu croire en l'obstination de ce visionnaire qui venait � peine de
prendre le pouvoir ? En f�vrier 1934 ce que les auditeurs du F�hrer attendent
ce n'est pas l'annonce de la guerre, mais la solution de ce conflit
S.A.-Reichsw�hr qui menace le nouveau Reich.</p><empty-line/><p>Hitler s'est tu. Pour le moment il n'a parl� que de
l'avenir, sombre et guerrier. Mais c'est dans le pr�sent qu'il lui faut
trancher. Il commence � voix basse, fait un cours d'histoire militaire qui
semble un long d�tour puis, tout � coup, tourn� vers R�hm, il dit avec force :
� Une milice n'est appropri�e que pour d�fendre de petits territoires �. R�hm
semble se d�sint�resser de ce que dit Hitler. Dans son visage rougeaud se
marque peu � peu une moue d'indiff�rence affect�e. Il regarde le plafond. Le
ton de Hitler s'�l�ve ; le F�hrer parle toujours, tourn� vers R�hm, et ce qu'il
dit est une condamnation des ambitions du chef d'Etat-major de la S.A. : � La
S.A. devra se limiter � des t�ches politiques. � La voix est ferme. � Le
ministre de la Guerre, continue Hitler, pourra faire appel � la S.A. pour les
t�ches du Grenzschutz et pour l'instruction pr�militaire. �</p><empty-line/><p>Un silence. R�hm ne dit toujours rien. Les g�n�raux sont
fig�s dans leur raideur. Hitler, apr�s un nouveau et long silence conclut : �
Je r�clame de la Sturmabteilung une ex�cution loyale des t�ches qui lui seront
confi�es. � Hitler a tranch� : la Reichswehr seule sera la base de la future
arm�e nationale. Aucun applaudissement ne retentit. Tout le monde se l�ve, on
entoure Hitler, R�hm, Blomberg. Chacun se regroupe autour de son chef. Hitler
est au milieu, souriant, d�tendu ou paraissant l'�tre. Il parle vite, prend
R�hm par le bras. C'est le moment de la grande r�conciliation publique. Face �
face, autour de Hitler, il y a Blomberg, le monocle enfonc� sous ses sourcils
blonds qui barrent son visage rond et distingu�, et il y a R�hm, plus petit
engonc� dans son uniforme brun. Les deux hommes se serrent la main, puis le
chef d'Etat-major de la Sturmabteilung invite les g�n�raux � un d�jeuner de
r�conciliation � son quartier g�n�ral. L�, quand les larges portes s'ouvrent on
aper�oit une table immense, royalement dress�e avec le faste ostentatoire des
nouveaux riches. Les places sont indiqu�es : R�hm et Blomberg sont � chaque
bout. Des serveurs s'empressent : le menu est excellent le Champagne coule en
abondance, mais l'atmosph�re est glaciale, personne ne parle. Les g�n�raux ne
tournent pas la t�te. La r�conciliation ressemble � une c�r�monie mortuaire. Le
d�jeuner se d�roule, solennel, morne, puis sur un signe de R�hm les S.A. se
l�vent. Alors viennent les saluts, les serrements de main, les claquements de
talons. Bient�t les lourdes voitures de la Reichswehr s'�loignent lentement</p><empty-line/><p>R�hm a demand� aux S.A.-F�hrer de demeurer avec lui. Ils
sont revenus autour de la table apr�s le d�part des officiers. Ils attendent.
R�hm se sert une nouvelle coupe de Champagne. Quelques-uns de ses hommes
l'imitent. � C'est un nouveau trait� de Versailles �, lance brusquement R�hm.
Les S.A.-F�hrer se taisent ils sentent venir la col�re de leur chef, col�re
contenue pendant les longues heures de la �� r�conciliation �.</p><p>Et tout � coup elle explose. Dans un coin de la salle,
Viktor Lutze observe, �coute : � Ce que ce caporal ridicule a racont�... �
commence R�hm. Lutze est aux aguets, h�sitant � comprendre, le visage
impassible pour cacher son d�sarroi. � Hitler ? Ah si nous pouvions �tre
d�barrass�s de cette chiffe � conclut R�hm.</p><empty-line/><p>Des groupes se forment les conversations sont �pres, les
jurons sifflent. L'Obergruppenf�hrer Lutze se tait, il ne conteste pas les
propos de R�hm, il se confond, silencieux, avec les autres, il n'est que l'un
des chefs S.A., le plus anodin. Pourtant, quelques jours plus tard il rend compte
� Rudolf Hess, la deuxi�me personnalit� du parti, et sur son conseil il se rend
aupr�s de Hitler dans son chalet de Berchtesgaden. Mais le F�hrer s'est
content� de dire : � Il faut laisser m�rir l'affaire.� Et l'Obergruppenf�hrer,
�tonn� de cette mod�ration, a demand� conseil au g�n�ral von Reichenau.</p><empty-line/><p>Mais le F�hrer n'a pas oubli�. Le 29 juin 1934, c'est Lutze
qui est convoqu� � Godesberg ; il se trouve devant un Hitler nerveux qui lui
demande s'il peut avoir confiance en lui.</p><empty-line/><p><strong>5</strong></p><empty-line/><p>VENDREDI 29 JUIN 1934</p><p>Godesberg. H�tel
Dreesen. Vers 23 heures.</p><empty-line/><p>Hitler, depuis un long moment, parle avec Lutze. Il le
questionne sur la r�union de Wiessee, s'assure que rien d'autre qu'une
rencontre entre les chefs S.A. et lui-m�me n'�tait pr�vu. Voil� plusieurs fois
que Viktor Lutze avec d'autres mots r�p�te et assure son F�hrer de sa fid�lit�.
Goebbels s'est approch� : il approuve Lutze, montre par toute son attitude que
lui aussi, toujours, n'a jamais eu � l'esprit que le service du F�hrer. Otto
Dietrich, le chef du service de presse de Hitler, arpente la terrasse avec Br�ckner
; l'un ou l'autre des deux hommes fait la liaison avec le t�l�phone, surveille
le perron de l'h�tel devant lequel s'arr�tent les motocyclistes ou les voitures
envoy�es depuis l'a�roport de Hangelar.</p><empty-line/><p>Peu apr�s 23 heures, alors que la fanfare du R.A.D. attaque
une nouvelle marche militaire, Br�ckner et Dietrich s'approchent de Hitler. Ils
lui tendent un message qui est arriv� de Berlin � Hangelar par voie a�rienne.
La fanfare n'a pas permis d'entendre le moteur de la voiture qui vient de
l'apporter. Le message est de G�ring. Hitler le lit, puis le tend � Goebbels.
Le texte est court : G�ring a appris, il y a quelques heures, que le docteur
Sauerbruch, l'un des plus c�l�bres m�decins berlinois, vient d'�tre appel� au
chevet du pr�sident Hindenburg, dans sa propri�t� de Neudeck. Hitler ne
commente pas le message, il le pose sur la table, le lissant du bout des
doigts, puis il regarde devant lui, immobile, la joue et la paupi�re parfois
agit�es d'un tic nerveux qu'il ne peut r�primer dans les p�riodes de grande
tension. Comme lui, Goebbels se tait.</p><empty-line/><p>Peut-�tre est-ce l'instant attendu depuis des mois, celui o�
Hitler va devoir une nouvelle fois saisir la chance, celui qui verra s'�crouler
la statue de bronze de Hindenburg frapp�e par la mort.</p><empty-line/><p>LA CROISIERE DU DEUTSCHLAND</p><empty-line/><p>Car la mort tournoie autour du vieux Reichspr�sident depuis
le printemps de 1934. Le combattant de Sadowa et de Sedan, qui paraissait
d�fier le temps, a alors commenc� � perdre la m�moire, ses absences devenant
nombreuses. Au d�but d'avril, les m�decins qui le soignent avertissent ses
proches. Dans l'ombre du Mar�chal vivent son fils, le colonel Oskar von
Hindenburg, un quinquag�naire m�diocre et ambitieux qu'ont �touff� la gloire et
l'autorit� paternelles, des conseillers comme ce vieux chambellan von
Oldenburg, cynique et blas�, et qui r�p�te sa devise favorite : ��� Les mangeoires
ne changent pas, seuls les veaux qui passent devant changent. � Il y a aussi
Meissner, le secr�taire g�n�ral � la pr�sidence, corpulent, le visage
quelconque, rond ; Meissner dissimule sous son regard doux et vague de myope,
la ferme intention de demeurer � son poste m�me apr�s la mort de Hindenburg.
Tous ces hommes qui survivront au Mar�chal veulent pr�server leur avenir ; ils
peuvent monnayer leur influence tant que Hindenburg est vivant. Apr�s, que
seront-ils ?</p><empty-line/><p>D�s qu'ils apprennent que la sant� de Hindenburg faiblit,
ils pr�viennent le g�n�ral von Blomberg et le Chancelier Hitler, les deux
hommes qui repr�sentent les deux forces du moment, c'est leur devoir et leur
int�r�t.</p><p>Avril 1934 : le g�n�ral et le Chancelier sont les deux
seules personnalit�s d�positaires du secret qui peut bouleverser l'avenir de
l'Allemagne et Blomberg et Hitler ont d�cid� de se rencontrer.</p><empty-line/><p>Le 4 avril au matin, c'est � bord du croiseur de poche
Deutschland, le branle-bas qui pr�c�de l'appareillage. Sur le pont, les marins
au b�ret noir dont les deux rubans flottent dans l'air sal�, courent au sifflet.
L'ancre est remont�e lentement, le Deutschland, �norme masse grise battant
pavillon de la Kriegsmarine, quitte Wilhelmshaven et la baie de Jade rid�e par
le vent. Il descend lentement vers la mer du Nord, passant devant Brunsbuttellt
et Holtenau ; les jeunes filles d'un pensionnat agitent des foulards, sur la
rive une fanfare joue des airs martiaux. Le navire doit se diriger vers Kiel o�
embarqueront, � l'occasion des grandes man�uvres de printemps, les principaux
chefs du III<sup>eme</sup> Reich. Pendant tout le trajet, l'�quipage est soumis
� un rythme d'enfer. On repeint une partie des superstructures ; les ordres
d'alerte, les simulacres de branle-bas de combat se succ�dent. Le 9 avril, le
Deutschland entre dans le port de Kiel, salu� par les sir�nes des destroyers et
des petits chalutiers noirauds et ventrus qui fendent les eaux verd�tres du
c�l�bre port de guerre. L'�quipage est consign� � bord. C'est le lendemain, 10
avril, que Hitler arrive � Kiel par avion, son trimoteur habituel. Une unit� de
la Kriegsmarine a rendu les honneurs, puis le Chancelier accompagn� de l'amiral
Raeder, des g�n�raux von Blomberg et von Fritsch a gagn� le Deutschland.</p><empty-line/><p>Hitler est radieux : quand il parait � la coup�e, les
sifflets stridents des quartiers-ma�tres modulent leurs notes aigu�s. Les
mouettes tournoient et le chancelier d�couvre l'ordre fascinant et efficace
d'un grand navire de guerre. L'appareillage a lieu le 11 avril, Hitler assiste
aux man�uvres. Ici, c'est le monde de la technique militaire la plus
perfectionn�e qu'il peut voir � l'�uvre. Ici, les professionnels de la guerre,
form�s dans les dures �coles navales, les hommes qui savent dompter et plier la
machine pour en faire un instrument de guerre, sont rois. Ici ne peuvent pas
gouverner les S.A. avin�s, d�bauch�s, ou anormalement turbulents et
indisciplin�s. Ici la guerre est une affaire de science et de pr�cision. Hitler
observe. Entour� de Raeder, de Blomberg et de von Fritsch, il arpente le pont.
Lui qui a dit devant les officiers de la Reichswehr, d�s f�vrier 1934 : � C'est
ma ferme d�cision que l'arm�e allemande de l'avenir soit une arm�e motoris�e.
Quiconque essaiera de m'opposer des obstacles dans l'accomplissement de ma
t�che historique de donner � la nation allemande les moyens de se d�fendre, je
l'�craserai �, il ne peut qu'�tre sensible � cette machine aux rouages
parfaitement r�gl�s qu'est le Deutschland.</p><p>Le croiseur navigue � une vitesse moyenne dans le Grand
Belt, puis devant Laaland. A 6 heures du matin, on passe devant Skagen ; au
loin, dans la brume qui se l�ve, on aper�oit le bateau-bou�e. Puis, le croiseur
met cap au nord et remonte la c�te norv�gienne ; la neige tombe sur la mer
grise.</p><empty-line/><p>Hitler et Blomberg se sont r�unis : ils d�cident d'avertir
Raeder et Fritsch des nouvelles concernant la sant� du Reichspr�sident.
L'amiral et le g�n�ral sont en effet les chefs de la marine et de l'arm�e. Puis
Hitler et Blomberg s'isolent dans la large cabine du commandant. Il continue de
neiger. La c�te au loin n'est qu'une barre haute et fonc�e comme une grande
vague qui d�ferlerait, Hitler et Blomberg ont parl� longuement. Peut-�tre ont-ils
conclu ce pacte du Deutschland qu'on a souvent �voqu� depuis : en �change du
sioutien de Blomberg et de l'arm�e pour la succession de Hindenburg, Hitler
confirme son engagement de limiter une fois pour toutes les ambitions de R�hm
et des S.A. La Sturmabteilung ne concurrencera jamais la Reichswehr seule
responsable de la d�fense du Reich.</p><p>Personne ne sait ce que Hitler et Blomberg se sont dit
r�ellement mais tout laisse penser que les deux hommes se sont entendus sinon
sur le d�tail des moyens � employer pour r�duire les S.A. et faire de Hitler le
successeur de Hindenburg, du moins sur les principes. Pour le F�hrer c'est
l'essentiel.</p><empty-line/><p>Le 12 avril, le Deutschland p�n�tre dans le Sogne Fjord. Les
parois noir�tres sont par longues tra�n�es couvertes de neige. Il fait froid.
L'Amiraut� a choisi, en accord avec la Chancellerie, ce fjord pour saluer le
Fridjoff-Denkmal, le monument construit par Fr�d�ric le Grand. Nouvel hommage
que le r�gime nazi rend � l'Allemagne �ternelle. Tout � coup, le F�hrer para�t
sur le pont au milieu de l'�quipage. C'est l'instant de la d�tente apr�s la
discipline d'acier. Les matelots poussent des hourras. Les officiers un peu mal
� l'aise sourient. Le F�hrer accepte m�me de se laisser photographier par des
marins. Puis le navire vire de cap. Le 13, il entre dans le Hardanger Fjord et
reprend sa route vers le sud. Hitler est mont� � plusieurs reprises sur la passerelle,
manifestement enchant� par le voyage et les conversations qu'il a eues loin des
indiscrets avec le g�n�ral von Blomberg. Le 14, on aper�oit le bateau-bou�e de
Skagen et, quelques heures plus tard, le navire arrive � Wilhelmshaven. Seul
incident : lors d'un exercice, ce dernier jour, un homme est tomb� � la mer.</p><empty-line/><p>L'ANNONCE D'UNE PERMISSION</p><empty-line/><p>Rentr� � Berlin par avion, Hitler a regagn� la Chancellerie.
Son pavillon personnel hiss� au haut du m�t signale aux Berlinois sa pr�sence.
Des groupes patientent devant les lourdes portes guettant la rel�ve de la garde
ou la sortie d'une voiture officielle. Car le va-et-vient est permanent devant
la Chancellerie en ce mois d'avril.</p><empty-line/><p>En effet, apr�s la croisi�re du Deutschland, les d�cisions,
les r�unions politiques vont se succ�der. Hitler tranche l� o� il h�sitait
depuis des semaines, comme si les conversations avec Blomherg l'avaient
d�finitivement conduit � choisir, comme si le pacte du Deutschland n'�tait pas
qu'une hypoth�se mais une r�alit�. C'est le 20 avril, que Himmler et Heydrich
deviennent les ma�tres de la Gestapo et au m�me moment Joachim von Ribbentrop,
l'ancien repr�sentant en Champagne au visage r�gulier et fin, l'ami de Himmler,
est nomm� ambassadeur extraordinaire de Hitler pour les questions du d�sarmement.
Apr�s les organes de police, le minist�re des Affaires �trang�res est ainsi �
son tour p�n�tr� par le parti nazi. Et une des premi�res d�marches de Hitler et
de Ribbentrop en mati�re de d�sarmement c'est de proposer � la France et �
l'Angleterre une importante r�duction de l'effectif des... S.A.</p><empty-line/><p>Le 20 avril, sans commentaire et en petits caract�res comme
une nouvelle anodine, le journal National~Zeitung publie un communiqu� de
l'Etat-major de la S.A. annon�ant que la Sturmabteilung sera en permission
durant le mois de juillet. Or, cette d�mobilisation de toute la S.A. pendant
trente jours n'est pas, compte tenu des circonstances, une d�cision de routine
mais bien une mesure inattendue, exceptionnelle. Pourtant aucune autorit� ne la
commente et la nouvelle s'enfonce dans l'actualit� renouvel�e qui, jour apr�s
jour, apporte un �l�ment nouveau au puzzle qui, peu � peu, se compose.</p><empty-line/><p>En ouvrant leur journal le 27 avril, les Allemands d�couvrent
un communiqu� officiel, encadr�, en premi�re page, qui annonce que la sant� du
Reichspr�sident donne de s�rieuses inqui�tudes � ses m�decins. Des photos
montrent Hitler ������s'inclinant devant Hindenburg et d�j� beaucoup
comprennent que le successeur d�sign� ne pourra �tre que le Chancelier du III<sup>eme</sup>
Reich. Des officiers maugr�ent, il y a d'autres candidats : le g�n�ral Ritter
von Epp, qui, pour �tre nazi et Reichstatthalter de Bavi�re, n'en est pas moins
un membre distingu� de l'Offizierskorps. Il y a aussi le Kronprinz dont on
pourrait faire un r�gent s'il �tait Reichspr�sident. Or, beaucoup d'officiers
sont rest�s attach�s � l'ancienne dynastie. Mais von Blomberg va leur faire
comprendre qu'il ne faut plus cultiver ces chim�res monarchiques. Un ordre du
ministre de la Guerre parvient � mi-avril dans toutes les unit�s : � compter du
1<sup>er</sup> mai 1934, officiers et hommes de troupes devront arborer sur
leurs k�pis et leurs uniformes l'aigle et la croix gamm�e qui sont les insignes
du Parti nazi et du III<sup>eme</sup> Reich. Quelques vieux officiers
protestent dans les salons et les mess mais � voix basse, partout les jeunes
capitaines et les soldats acceptent d'enthousiasme et puis comment s'insurger
contre un ordre qui �mane du chef de la caste et des dignitaires de l'Offizierskorps
dont il est entendu qu'ils savent ce qu'ils font ? En prenant leur d�cision
derri�re les murs �pais de la Bendlerstrasse, ils ne peuvent avoir en vue que
l'int�r�t sup�rieur de la Reichswehr, et puisqu'ils sont confondus, celui du
Reich.</p><empty-line/><p>Ce 1<sup>er</sup> mai, alors que dans les casernes les
compagnies man�uvrent pour la premi�re fois sous les embl�mes nazis, toutes les
villes d'Allemagne connaissent les grands rassemblements du Jour National du
Travail.</p><empty-line/><p>Torses nus, pelle sur l'�paule, avan�ant comme des r�giments,
les volontaires du travail paradent et la pelle, sur ces �paules, devient une
arme. Dans la banlieue de Berlin, � Tempelhof, Hitler parle devant 100 000
personnes qui crient leurs Heil Hitler devenus traditionnels. Ailleurs, sur des
estrades ou sur l'herbe des clairi�res, alors qu'une pluie fine commence � tomber,
des milliers de jeunes gens, avec ensemble, s'affrontent dans une escrime
�trange o� les �p�es sont remplac�es par des troncs d'arbre de deux m�tres de
long. Partout le r�gime nazi d�montre la puissance de son emprise sur la
jeunesse, l'Etat nazi para�t bien � exister �.</p><empty-line/><p>Et pourtant dans les jours qui pr�c�dent ces manifestations
du 1<sup>er</sup> mai, aux S.A. qui paradent � I�na, le S.A.-Gruppenf�hrer
Lasch dit que �� la r�volution du national-socialisme n'est pas encore
termin�e. Elle prendra fin seulement le jour o� l'Etat S.A. sera form� �. A la
tribune se trouve, � c�t� du Gauleiter Sauckel, Maximiliam von Weichs ; c'est
un officier de la Reichswehr, tr�s hostile aux S.A. Il se penche vers Sauckel :
�� Qu'est-ce que l'Etat S.A. ? � demande-t-il. Le Gauleiter hausse les
�paules. Le lendemain, un S.A. Brigadef�hrer qui hurle en �tat d'ivresse dans
les rues d'I�na est arr�t� et Sauckel refuse de le faire lib�rer. Le Gauleiter
Sauckel appartient pourtant � la S.A. mais ses fonctions ont fait de lui un
homme du gouvernement et de l'ordre. Quand R�hm veut r�unir un tribunal
d'honneur de la Sturmabteilung pour y faire compara�tre Sauckel celui-ci refuse
de se pr�senter, arguant des ordres re�us. En Thuringe, le 1<sup>er</sup> mai,
la S.A. ne prendra pas part aux c�r�monies du Jour National du Travail.</p><empty-line/><p>A nouveau, les forces se sont heurt�es et quand Goebbels
s'adresse � la nation allemande, le 4 mai, peut-�tre est-ce aussi aux S.A.
qu'il pense. � Les d�l�gu�s de la propagande du parti, lance-t-il, ont d�cid�
de mener une campagne �nergique contre les critiqueurs professionnels et les
propagateurs de fausses nouvelles, contre les provocateurs et les saboteurs. Il
appara�t en effet que ceux-ci n'ont pas perdu tout espoir de d�truire l'�uvre
constructive du national-socialisme �. Puis c'est tout un programme d'action
que Goebbels fait surgir. La voix est nasillarde, dure : � Du d�but du mois de
mai, continue- t-il, au 30 juin, des r�unions, des d�monstrations et des manifestations
quotidiennes auront lieu en ce sens. Elles mettront en garde le peuple allemand
contre ce bas d�nigrement, v�ritable fl�au pour le pays. Il faut que ce fl�au
disparaisse pour toujours �. Et la menace vient, sans surprise : � Nous emploierons
des m�thodes �prouv�es �.</p><empty-line/><p>HINDENBURG ET FRANZ VON PAPEN</p><empty-line/><p>Quelques jours plus tard, un cort�ge officiel s'arr�te devant
la gare centrale de Berlin. La garde rend les honneurs. Appuy� sur von Papen,
le Feldmarschall Hindenburg s'appr�te � partir pour son domaine de Neudeck.</p><empty-line/><p>Il aime cette vieille terre de Prusse-Orientale qui se
confond avec le ciel gris sombre. Neudeck, c'est son domaine seigneurial, le
contact avec ce sol foul� par les l�gions teutoniques. Mais de g�n�ration en
g�n�ration la propri�t� familiale s'�tait r�duite, parce que les officiers
pauvres avaient d� vendre. Dans toute la r�gion, d'autres Junker, serviteurs de
la Reichswehr, ont aussi vu leurs domaines fondre au gr� de leurs besoins. Avec
Hindenburg � la pr�sidence ils ont voulu changer cela. En 1927, par
souscription nationale, le domaine de Neudeck a �t� rachet� et offert �
Hindenburg pour son 80<sup>eme</sup> anniversaire. Le vieux mar�chal a accept�
cet acte symbolique sans se rendre compte peut-�tre que la camarilla de Junker
qui l'entourait esp�rait ainsi le � tenir �, l'associer � ses projets.
Effectivement, la loi dite � secours � l'Est � (Osthilfe) les comble : ils vont
b�n�ficier de larges subventions, d'exemptions d'imp�ts, de passe-droits. Et le
domaine de Neudeck lui-m�me a �t� attribu� � Oskar Hindenburg pour qu'� la mort
du mar�chal il n'y ait pas de droits de succession � payer. Von Papen qui est
l�, aux c�t�s de Hindenburg sur le quai de la gare de Berlin, a jou� de cette
passion du Feldmarschall pour Neudeck. On murmure qu'il a ruin� dans le c�ur du
pr�sident, son rival, le g�n�ral von Schleicher en affirmant que celui-ci
allait r�v�ler les secrets de Neudeck. Et c'est peut-�tre sur son conseil que
Hitler, en ao�t 1933, a fait ajouter sans taxe 2 000 hectares au domaine.</p><empty-line/><p>Aussi Franz von Papen, officier de cavalerie, ancien attach�
militaire aux Etats-Unis pendant la Grande Guerre et organisateur de sabotages,
membre du Club des Seigneurs, conservateur et catholique est-il bien en cour.
Hindenburg se penche vers lui avant de monter dans le train : �� Les
choses vont tr�s mal Papen, dit-il. Faites de votre mieux pour redresser la
situation. � Papen relatant, plus tard, ce qui s'est pass� ce jour-l�, ajoutera
: � Aujourd'hui encore, je me souviens de sa derni�re phrase prononc�e de sa
voix profonde et impressionnante. �</p><empty-line/><p>Papen reste sur le quai avec les officiels cependant que le
train s'�loigne et qu'immobiles, les soldats de la garde continuent de rendre
les honneurs. Le vice-chancelier Papen est plac� devant ses responsabilit�s.
Cet homme habile, au visage souriant, agr�ment� d'une moustache poivre et sel,
de cheveux grisonnants soigneusement, minutieusement peign�s, est avec son
allure de bourgeois un membre de la caste. C'est un ancien de l'Ecole des
Cadets : autant dire qu'il a �� tenu � face � l'implacable discipline
impos�e � des enfants de onze ans, face au code lui aussi inflexible que les
cadets eux-m�mes s'imposent les uns aux autres, enfants dress�s � une conception
de l'honneur et pr�ts � se faire tuer pour elle. L�, � l'Ecole des Cadets,
Franz von Papen, comme tous ses camarades, a �t� marqu� � jamais. Plus tard, il
expliquera comment, au printemps de l'ann�e 1897, il a appris � une magnifique
nouvelle : je faisais partie des quatre-vingt-dix �lus, sur six cents �l�ves
aspirants, qui, gr�ce � leurs bonnes notes, allaient former la classe Selecta.
Honneur qui signifiait que, durant une ann�e suppl�mentaire, je resterais
soumis � la discipline rigide des sous-officiers du corps des Cadets, mais qui,
en revanche, me pla�ait sur la liste des candidats � la dignit� fort recherch�e
de page de l'Empereur �.</p><empty-line/><p>Aujourd'hui, l'ancien page de Guillaume II, l'ancien gentleman-rider,
le membre du Herrenklub, Franzchen, le petit Franz comme l'appelle Hindenburg,
qui a pour lui la passion paternelle qui lie certains puissants vieillards �
leurs proches collaborateurs, le vice-chancelier Papen doit agir. Il lui est
difficile de se d�rober. L'�volution de la situation l'inqui�te. Peut-�tre en
introduisant les nazis � la Chancellerie a-t-il l�ch� le diable ? Car Papen est
partisan d'un pouvoir fort, mais il est heurt�, bless�, par le d�cha�nement
sans mesure de la terreur. Certes, il veut composer avec la dictature sans
prendre trop de risques personnels, mais il esp�re aussi la canaliser. Plus
tard, habile toujours � se trouver des excuses, il �crira : �������������
L'Histoire d'Allemagne ignorait, jusqu'en 1933, le ph�nom�ne d'une dictature
antichr�tienne, d'un chef de gouvernement sans foi, ni loi. Par cons�quent,
nous ne savions pas comment le combattre �.</p><empty-line/><p>Papen prononce donc des discours. En d�cembre 1933, la ville
de Br�me f�te le 150<sup>eme</sup> anniversaire de la fondation du Club
hans�atique. Tout ce que la cit� compte d'important est rassembl� : 2 000
invit�s sont venus �couter le vice-chancelier. Papen rend hommage au nouveau
r�gime, puis sans trop pr�ciser qui il vise, il s'en prend � ceux qui nient �
l'existence personnelle de l'individu �. Des applaudissements fr�n�tiques
�clatent : les paroles de Papen sont devenues pour les auditeurs une attaque
contre les nazis. Quelques mois plus tard, Papen est re�u dans une association
beaucoup plus importante : le Dortmunder-Industrie-Club. Dehors, dans la ville
industrielle les rues sont vides. La Ruhr travaille ou dort. Ici, dans la salle
brillamment �clair�e, enfonc�s dans les larges fauteuils de cuir du Club, les
chefs d'industrie �coutent le vice-chancelier avec d'autant plus d'attention
qu'il a �t� l'un de ceux qui ont fait conna�tre Hitler aux magnats de
l'industrie. Ce soir du 26 avril 1934 Papen �voque des th�mes auxquels ils sont
sensibles : � Le r�le du chef d'entreprise est essentiel, dit Papen, il doit
garder une libert� aussi grande que possible par rapport � l'Etat �. On
applaudit fortement mais � la mani�re de gens influents et responsables qui ne
se laissent pas aller � des manifestations exag�r�es. L'approbation est encore
plus vive quand Papen discute les projets d'autarcie �conomique. � L'autarcie
rend illusoire l'existence d'une �conomie mondiale, conclut-il, ce qui comporte
un danger de guerre � plus ou moins longue �ch�ance. �</p><empty-line/><p>Apr�s son discours, on f�licite Papen, il a exprim� le point
de vue d'une large partie des milieux �conomiques qu'inqui�tent les
proclamations enflamm�es des S.A., qui craignent aussi certaines tendances de
membres du gouvernement comme Walther Darr�, ministre de l'Agriculture, r�vant
d'une race saine et pure de paysans, d'une Allemagne retrouvant la force par le
sol et le sang : que deviendrait alors l'industrie ? Il y a aussi Kurt Schmitt,
ministre de l'Economie, dont on dit qu'il veut limiter le programme de
r�armement et r�organiser l'industrie du Reich au d�triment de la puissance des
Krupp.</p><empty-line/><p>Par contre, dans la Ruhr, on a confiance en Papen. Pourtant,
le vice-chancelier ne cache pas son inqui�tude aux membres puissants du
Dortmunder-Industrie-Club. ����� Chaque fois, dit-il, que j'attire l'attention
de Hitler sur les cons�quences dangereuses qu'aurait toute concession faite �
R�hm, il ridiculise les exigences du chef des Chemises brunes et les traite
d'aberrations sans importance �.</p><empty-line/><p>Naturellement, Hitler a ses informateurs : il voit se nouer
des fils qui m�nent de la Reichswehr � Papen et aux milieux industriels. Il
conna�t aussi l'entourage du vice-chancelier et il sait que des hommes comme
von Bose, chef de cabinet de Papen, von Tschirschky, cet ancien monarchiste qui
a ralli� Papen, faute de mieux ; le docteur Klausener, directeur de l'action
catholique, haut fonctionnaire au minist�re des Transports, sont des
adversaires plus ou moins d�termin�s du nazisme. Il y a surtout le secr�taire
particulier de Papen, Edgar Jung, � la fois chr�tien, conservateur et monarchiste
qui, depuis des mois d�j�, multiplie les contacts pour renverser le nouveau
r�gime. Ces hommes sont d'autant plus dangereux qu'ils peuvent avoir l'appui de
la Reichswehr ; elle reconna�t en eux des proches, sinon certains de ses
membres. Le F�hrer prend donc garde � ce � nid de vip�res � de la
vice-chancellerie, mais rien n'est simple et Hitler h�site. Il perd le sommeil,
en proie � l'inqui�tude et au doute. Il se plonge devant Br�ckner somnolent
dans l'audition de longues pi�ces musicales. C'est que le choix est difficile
pour Hitler. Pour emp�cher les conservateurs de s�duire la Reichswehr, il faut
certes mettre un terme aux violences et surtout aux pr�tentions de la Sturmabteilung,
mais s'il n'y a plus de S.A. la Reichswehr n'abandonnera-t-elle pas aussi
Hitler qui n'aura plus rien � monnayer en �change de son appui ?</p><p>Situation d�licate et ambigu�. Hitler attend, observe, lit
les rapports.</p><empty-line/><p>LE PIEGE DE HIMMLER ET DE HEYDRICH</p><empty-line/><p>Or les rapports sur la vice-chancellerie se multiplient. Himmler
et Heydrich craignent aussi Papen et ses collaborateurs et pour �tre pr�ts � se
d�fendre et � attaquer, ils ont introduit un homme � eux dans la place.</p><empty-line/><p>Un jour d'avril 1934, Otto Betz est convoqu� � Munich par
Heydrich, chef du S.D. de la Gestapo. Otto Betz est un agent du contre-espionnnage,-
au service de Heydrich en Sarre. Cet homme d'apparence terne et modeste a �t�
m�l� dans la nuit du 8 au 9 janvier 1923 � un attentat � r�ussi � contre un
s�paratiste rh�nan. A cette occasion, il a connu le docteur Edgar Jung.
Heydrich expose son plan : Betz collaborera avec Papen tout naturellement puisque
le vice-chancelier est commissaire pour la Sarre. Mais Heydrich, toujours
impassible, efficace, ne disant que le nombre minimum de mots, ajoute : � Vous
devez surveiller :</p><p>� 1� von Papen,</p><p>� 2� l'Oberregierungsrat von Bose,</p><p>� 3� le docteur Edgar Jung.</p><p>� Les rapports me seront transmis personnellement par voie
directe. �</p><empty-line/><p>Le 4. mai 1934, l'agent de Heydrich prend des fonctions �
Berlin dans deux pi�ces install�es � deux pas du si�ge de la Gestapo, le fief
de Himmler et de Heydrich, au 8 bis, PrizAlbrecht-Strasse. Heydrich a bien fait
les choses : Otto Betz a deux dactylos et quatre inspecteurs de police sous ses
ordres. Le lendemain m�me, il se pr�sente � la vice-chancellerie o� von Bose
l'accueille avec m�fiance. On n'aime pas les hommes du S.D. et de la Gestapo �
la vice-chancellerie. Mais Betz se fait reconna�tre de Jung : on �voque les
ann�es 1923, les attentats contre les Fran�ais et les s�paratistes, la blessure
que Jung a re�ue alors. Peu � peu Betz est admis, les relations entre lui et
les membres de l'entourage de Papen se d�tendent Il les met m�me en garde
contre les communications t�l�phoniques qui, dit-il, sont surveill�es par le
S.D. Cela ne l'emp�che pas de transmettre des rapports circonstanci�s � Heydrich
et � Himmler. Ceux-ci, ma�tres tout-puissants des services secrets � seule
l'Abwehr, service de renseignements de l'arm�e leur �chappe � les modifient
selon leurs int�r�ts et les communiquent � Hitler.</p><empty-line/><p>Or, tous les rapports confirment Hitler dans ses craintes.
Tous font �tat de pr�paratifs, de rumeurs. Dans les cercles conservateurs on
s'inqui�terait des projets de R�hm ; ailleurs, dans d'autres cercles, on
songerait au contraire � s'allier avec la Sturmabteilung. Les hommes de
Heydrich auraient la preuve que certains conservateurs sont en contact avec le
prince August Wilhelm de Prusse, d�put� nazi, Gruppenf�hrer S.A. qui est le
fils du dernier Empereur, le fr�re du Kronprinz. Or, pour les monarchistes, le
prince peut �tre naturellement le candidat � la succession du Feldmarschall
Hindenburg. Ainsi la question des S.A. rejoint-elle par cet autre biais la
question de la mort du vieux Reichspr�sident Et les rapports de la Gestapo et
du S.D. s'accumulent sur le bureau du F�hrer. Hindenburg aurait fait son
testament politique et c'est Papen qui l'aurait r�dig� annoncent-ils. Fr�nzchen,
d'apr�s des confidences recueillies par les agents du S.D. aurait sans peine
incit� Hindenburg � exprimer son souhait de voir, apr�s sa mort, la monarchie
restaur�e. Un rapport de la Gestapo indique m�me que le testament a �t� sign�
le 11 mai.</p><empty-line/><p>Le Chancelier s'inqui�te d'autant plus que d'autres bruits
lui parviennent, toujours rapport�s par l'interm�diaire de Heydrich et de
Himmler : des listes d'un nouveau cabinet seraient d�j� pr�tes. L'historien
anglais, sir John W. Wheeler-Benett vit alors � Berlin. Il fr�quente les caf�s
politiques de la capitale, y rencontre de nombreuses personnalit�s allemandes
en vue. Un jour, dans l'un de ces bars, l'un de ses interlocuteurs sort une
feuille de papier : c'est le futur cabinet, et sans se soucier des serveurs qui
passent et repassent pr�s de la table, il commente devant Wheeler-Bennett les
noms de ceux qui sont promis � la succession. Or, il est de notori�t� publique
que les gar�ons de ce bar sont au service de la Gestapo. Heydrich peut ainsi
citer des noms � Hitler : R�hm se serait alli� au g�n�ral Schleicher qui veut
�vincer Papen. Gregor Strasser serait ministre de l'Economie nationale, R�hm,
ministre de la D�fense et les S.A. seraient incorpor�s � la Reichswehr, Bruning
aurait le minist�re des Affaires �trang�res. Mais Hitler conserverait la
chancellerie, les victimes du changement �tant Papen et G�ring. Wheeler-Bennett
se souvient que � tous ces bruits circulaient � Berlin � ce moment-l� et que
l'on se passait de main en main des listes tap�es � la machine donnant la
composition du nouveau cabinet et cela avec un manque de prudence qui faisait
fr�mir plus d'un observateur �tranger �.</p><empty-line/><p>Heydrich et Himmler peuvent donc, sans difficult�, rassembler
les informations. Ils annoncent m�me que Schleicher et son adjoint, le g�n�ral
von Bredow, ont pris des contacts avec des �missaires fran�ais.</p><empty-line/><p>En fait, le g�n�ral Schleicher qui a �t� la t�te politique
de la Reichswehr, l'homme de confiance de Hindenburg, le tombeur de chanceliers
et le dernier chancelier avant Hitler, s'ennuie. Dans sa villa de Neu
Babelsberg, sur les bords du lac Wannsee, il a v�cu retir� depuis janvier 1933.
Sa jeune femme et sa fille paraissent suffire � occuper sa vie. Mais il voit
les g�n�raux Bredow et Hammerstein et par eux il se tient au courant des
rivalit�s qui d�chirent le parti nazi, des incertitudes qui r�gnent quant �
l'avenir. Il esp�re � nouveau jouer un grand premier r�le et au printemps, il
rentre dans le circuit des diners, des rencontres, des projets. A-t-il vu Strasser
et R�hm ? Il parle longuement avec l'ambassadeur de France � une r�ception chez
le ministre de Roumanie. Il n'en faut pas plus pour que les rapports des agents
de Heydrich s'enflent D'autant plus qu'Andr� Fran�ois-Poncet et le g�n�ral vont
se revoir.</p><empty-line/><p>� Je connaissais assez bien Schleicher, raconte
l'ambassadeur de France, je l'avais vu pour la derni�re fois le lundi de P�ques
(le 2 avril) ; nous avions pass� la journ�e ensemble � la campagne, il avait
l'habitude de me parler librement et je n'avais jamais constat� qu'il me
tromp�t. Ce jour-l�, il ne fit, pas plus que dans les conversations
pr�c�dentes, myst�re de son opposition au r�gime, mais � aucun moment il ne me
dit quoi que ce f�t qui p�t me laisser deviner qu'il e�t des projets subversifs
ou qu'il f�t m�l� � une conspiration quelconque ; � aucun moment il n'eut le
langage d'un tra�tre � son pays, et chaque fois qu'il pronon�a le nom de R�hm
ce fut avec d�dain et d�go�t �</p><empty-line/><p>Mais les agents du S.D. se soucient peu des intentions
r�elles de Schleicher. Ils le surveillent, comme ils surveillent von Bredow qui
s�journe pr�s de la fronti�re fran�aise. Bredow, qui se rendait � Paris, aurait
m�me �t� pri� de descendre du train � la fronti�re et dans ses bagages on
aurait trouv� une recommandation pour une personnalit� fran�aise. Bredow aurait
en vain t�l�phon� � Blomberg pour lui demander d'intervenir, mais le ministre
de la Reichswehr aurait refus�.</p><empty-line/><p>Pour un homme aux aguets comme l'est Hitler ces indices � et
Heydrich les multiplie � doivent �tre pris en consid�ration. Le F�hrer sait
qu'un pouvoir est vuln�rable et peut �tre renvers�. Ses adversaires ne
cherchent-ils pas � obtenir l'appui fran�ais ? Que peuvent s'�tre dit Schleicher
et Fran�ois-Poncet ? L'ambassadeur du Reich � Paris ne signale-t-il pas
pr�cis�ment que le 9 mai, Louis Barthou, ministre des Affaires �trang�res, a
fait devant la commission des Affaires �trang�res de la Chambre des �
d�clarations sensationnelles concernant la situation int�rieure de l'Allemagne
� ? Qu'esp�rent donc les Fran�ais ? Qui les renseigne ? Schleicher est-il leur
homme ?</p><empty-line/><p>LES PREMIERES LISTES</p><empty-line/><p>Himmler et Heydrich utilisent, interpr�tent tous les d�tails
dans le sens de leur th�se : R�hm et les S.A. menacent le pouvoir du Reich,
mais peu � peu autour de ce premier noyau viennent s'agglom�rer d'autres p�rils
qui s'incarnent en quelques noms : les conseillers de Papen, Jung, Bose, les
g�n�raux Schleicher, Bredow. C'est un �trange amalgame que constituent les
ma�tres de la Gestapo et de l'Ordre noir. Chacun d'eux mais aussi G�ring
complice, ajoutent de nouveaux noms � la liste, qu'ils soient ceux de
personnalit�s catholiques, comme le docteur Klausener, d'un t�moin g�nant ou
d'un Gruppenf�hrer S.A.</p><empty-line/><p>Car il s'agit bien de listes. Ce sont les hommes de
confiance de Heydrich et de Himmler qui les dressent. L'un d'eux a une fonction
toute nouvelle dans le III<sup>eme</sup> Reich : il est le commandant du camp
de concentration de Dachau, l'un de ces K.Z. appel�s � une si grande extension
et dont le Reichsf�hrer S.S. a eu l'id�e. Theodore Eicke est Oberf�hrer S.S. :
devant lui, les prisonniers politiques de Dachau se tiennent au garde-�-vous,
le calot � la main, dans une discipline toute militaire. Ce sont surtout des
communistes et des opposants de gauche. Mais quand Heydrich convoque Theodore
Eicke et lui demande de pr�parer ses S.S. � une action �clair � �ventuelle �
contre les S.A., l'Oberf�hrer ne pose aucune question : il met le plan de
Heydrich � ex�cution. Avec les agents du S.D. il dresse des listes. Ces papiers
fun�bres circulent entre la Gestapo et le bureau de G�ring : on ajoute ou l'on
barre suivant ses sympathies et ses craintes. G�ring efface le nom de Rudolf
Diels, l'ancien chef de la Gestapo que Himmler ou Heydrich avait plac� sur
l'une des listes. Best essaie de prot�ger l'Obergruppenf�hrer Schneidhuber,
mais Best n'est qu'un agent du S.D. et il n'a pas l'autorit� de G�ring,
Schneidhuber reste sur la liste. Que faire de ces listes ? Heydrich a convaincu
Himmler qu'il n'y a qu'une solution : la liquidation de R�hm, de sa clique, des
opposants. Puis Heydrich gagne ceux dont il a besoin � sa solution d�finitive :
G�ring qui a d�j� choisi l'alliance avec les hommes des S.S. et de la Gestapo ;
le g�n�ral von Reichenau : l'officier, chef du Ministeramt, se rend de plus en
plus souvent au si�ge de la Gestapo, Prinz-Albrecht-Strasse. A son poste cl�,
von Reichenau peut beaucoup, il lui est facile de mettre � la disposition des
S.S. des armes, des moyens de transport, des casernes. Et les rapports de
l'Abwehr qui arrivent sur le bureau du Chancelier � peuvent � aussi confirmer
ceux du S.D. et de la Gestapo. Car le plan de Heydrich s�duit Reichenau : si
l'action contre les S.A. se d�cha�ne, ce sont les S.S. qui agiront. Les hommes
de la Reichswehr se contenteront d'aider discr�tement et de tirer les b�n�fices
de l'op�ration. Or, les S.A. liquid�s, la Reichswehr ne serait-elle pas la
seule force r�elle du III<sup>eme</sup> Reich et Hitler ne devrait-il pas
accepter les v�ux de l'Offizierskorps ?</p><empty-line/><p>LE CHOIX DE LA REICHSWEHR</p><empty-line/><p>Le 16 mai, la petite ville de Bad Nauheim est encombr�e par
les v�hicules officiels. C'est l�, au milieu des prairies et des for�ts de la
Wetterau, dans cette ville prot�g�e des coups de vent froid par le Vogelsberg,
que les officiers sup�rieurs de la Bendlerstrasse et les inspecteurs de la
Reichswehr ont d�cid� de se r�unir. Le g�n�ral von Fritsch, chef de la Heeresleitung,
pr�side avec son autorit� impassible d'officier du grand Etat-major. Pour
participer � la discussion sont rassembl�s ce jour-l� autour de von Fritsch
tout ce qui compte dans la Reichswehr : une d�cision prise ici, � Bad Nauheim,
deviendra la d�cision de tout l'Offizierskorps. Blomberg et Beichenau sont
pr�sents. Le g�n�ral Fritsch, imm�diatement, aborde le th�me central de la
discussion : qui la Reichswehr veut-elle voir succ�der au Feldmarschall
Hindenburg ? Les officiers sup�rieurs lancent plusieurs noms qui circulent
depuis longtemps : Ritter von Epp, ou le Kronprinz ? Reichenau puis Blomberg
vont alors intervenir. L'un et l'autre sont des partisans de Hitler. Reichenau
met l'accent sur les dangers que repr�sentent les S.A., or, dit-il, Hitler accepterait
de d�barrasser l'Allemagne de la Sturmabteilung en �change de la pr�sidence.
Blomberg est encore plus net : sur le croiseur Deutschland, un pacte a �t�
conclu : les S.A. contre la pr�sidence. D�s lors, la discussion est sans objet
car l'accord de tous est acquis : les officiers sup�rieurs, puisqu'on ne menace
pas directement la Reichswehr, c�ur et �me du Reich, sont pr�ts � se rallier �
Hitler.</p><empty-line/><p>Quand dans l'air doux de ce mois de mai, les voitures
portant fanion du g�n�ral Blomberg, du g�n�ral Fritsch, du g�n�ral Reichenau,
quittent Bad Nauheim par la petite route pour rejoindre Francfort, une �tape
importante vient d'�tre franchie. Aucun des curistes qui, sur les all�es,
regardent passer les voitures n'a conscience qu'une nouvelle fois la Reichswehr
vient de d�cider pour l'Allemagne.</p><empty-line/><p>Le 25 mai, von Fritsch fait publier, � l'usage de tous les
membres de la Reichswehr une nouvelle version des Devoirs du Soldat allemand.
C'est le br�viaire de l'arm�e, son code de l'honneur, que les jeunes conscrits
doivent jurer de respecter.</p><empty-line/><p>�� Le service militaire est un service d'honneur envers
le Volk allemand �, dit le nouveau texte en lieu et place de l'affirmation que
la Reichswehr servait l'Etat Volk : apr�s les aigles et les croix gamm�es
qu'arborent les soldats, c'est une nouvelle r�f�rence aux th�mes nazis qui est
introduite dans la Reichswehr. La r�union de Bad Nauheim n'a mis que quelques
jours � porter ses fruits.</p><empty-line/><p>A peu pr�s � la m�me �poque, toujours � la fin de ce mois de
mai 1934, � l'occasion de rencontres discr�tes, de promenades dans la campagne
berlinoise, de d�ners entre intimes, deux hommes de premier plan sont avertis
d'avoir � �tre tr�s prudents. Ce sont les deux anciens chanceliers Br�ning et
le g�n�ral Schleicher. Les informateurs disent tenir leurs renseignements de
l'entourage de G�ring. Certains laissent entendre que G�ring lui-m�me ne serait
pas �tranger � ces fuites. De fa�on impr�cise, mais n�anmoins formelle, on leur
r�v�le ainsi l'existence de listes pr�tes pour une �� purge � dont on ne
sait trop quelle forme elle prendra. Et leurs noms figurent parmi les victimes
�ventuelles. Il leur faudrait quitter Berlin. Br�ning qui a su voir ce qu'�tait
le nazisme n'h�site pas. Il r�ussit facilement � sous un d�guisement � � gagner
l'�tranger. Le g�n�ral Schleicher hausse les �paules. Des camarades insistent :
il consent � prendre quelques vacances au bord du lac de Starnberg, mais il
n'est pas question qu'un officier de la Reichswehr abandonne son pays.
D'ailleurs il ne croit pas � la gravit� de la menace. Il a toujours confiance
dans son habilet� et dans la protection que lui assurerait sa qualit� de
g�n�ral de la Reichswehr. Il ne semble pas comprendre que celle-ci n'a qu'une
seule obsession : se d�barrasser de la menace S.A.</p><empty-line/><p>L'attach� militaire fran�ais en est, lui, persuad�. Par
n�cessit�, il entretient des relations amicales avec des officiers allemands.
Il rencontre l'un d'eux � la Bendlerstrasse et celui-ci, au terme d'une longue
conversation, lui d�clare : � Voyez-vous, je suis intimement convaincu qu'un
conflit sanglant est in�vitable et peut-�tre n�cessaire entre l'arm�e allemande
et les S.A. � Le g�n�ral fran�ais s'�tonne et l'officier allemand ajoute alors
: � Ce qui ne pourra �tre impos� � ces derniers par le seul moyen de la
persuasion devra l'�tre sans doute par la force. �</p><empty-line/><p>Or, Hitler, par les rapports de Heydrich, apprend que la
S.A. se procurerait des armes � des mitrailleuses notamment � � l'�tranger. Le
F�hrer est sceptique. Mais Heydrich et Himmler insistent : ils ont un homme
dans la place. Le Gruppenf�hrer S.S. Friedrich Wilhelm Kr�ger qui est en
fonction � la S.A. Ce Kr�ger est lui aussi un ancien de l'Ecole des Cadets.</p><empty-line/><p>Il a quitt� l'arm�e en 1920 mais il est entr� aux S.S. en
1931. A la S.A. il est charg� de questions d'instruction des jeunes recrues,
fa�on pour la Reichswehr d'assurer, malgr� le trait� de Versailles, une
pr�paration militaire d'ampleur nationale. Kr�ger fait donc la liaison entre la
Reichswehr et la S.A. : tr�s vite il est plus militaire que les militaires,
d�nigrant la S.A., affirmant que � l'Etat-major S.A. � Munich est une porcherie
� ou bien � qu'il faut nettoyer les �curies �. Il joue aussi le r�le d'espion
de Himmler et son but est sans doute pour le compte du Reichsf�hrer S.S.,
d'envenimer les relations des S.A. avec la Reichswehr. Dans ses rapports, que
Heydrich montre au F�hrer, il est question de d�p�ts d'armes S.A. � Berlin, �
Munich, en Sil�sie. Hitler est toujours sceptique. Alors Heydrich donne des
d�tails : les armes proviennent de Li�ge et sont d�clar�es comme fret pour
l'Arabie. Le chef du S.D. est d'autant mieux renseign� que la S.A., si elle
ach�te les armes, le fait souvent pour le compte de la... Reichswehr avec
l'argent et les moyens du service de renseignement de l'arm�e, l'Abwehr.
Provocations, pi�ges, habilet�s, fausses informations : il faut perdre la S.A.
et d�cider Hitler � agir. Une op�ration est mont�e. Un agent, habill� en civil,
sur le quai de la gare marchande de Berlin, renverse une caisse qui tombe et se
brise : tout le monde peut apercevoir des mitrailleuses d�mont�es. La caisse
�tait destin�e au chef S.A. Ernst. Autre r�v�lation : le commandant de la
r�gion militaire de Stettin, le g�n�ral von Bock, a saisi � lui aussi et par
hasard � une de ces livraisons compos�es de fusils et de mitrailleuses belges.
Sur le bureau de Hitler les rapports du S.D. et de l'Abwehr convergent. Les
preuves sont l�, irr�futables.</p><empty-line/><p>Autour des S.A. et de R�hm, le pi�ge s'est referm�. Les
listes sont pr�tes. On pourra aussi se d�barrasser de quelques opposants plus
ou moins turbulents. Heydrich, Himmler, G�ring ont tous quelques comptes �
r�gler. Il faut pourtant attendre le verdict du F�hrer.</p><empty-line/><p>Les S.A. eux aussi guettent le F�hrer, mais avec espoir car
dans la Sturmahteilung, on a toujours confiance en Adolf Hitler. Les S.A.,
pourtant, ont recueilli des bruits : ils savent que des listes circulent.
L'attitude des militaires, arrogante, souvent m�prisante, n'h�sitant pas �
s�vir contre des S.A. quand ils le peuvent les a �clair�s. Mais comment Hitler
pourrait-il rompre avec son plus vieux compagnon, le ministre R�hm ? Ce serait
contre nature. Et tant que R�hm vivra, la Sturmahteilung ne craindra rien. Le
danger, il vient d'hommes comme G�ring, Papen. Les sous-officiers de la S.A.,
les officiers subalternes ha�ssent ces nazis du sommet, ces ralli�s de la
derni�re heure. Hitler, par contre, veut la seconde r�volution comme R�hm. Seulement
il y a la � Reaktion �, G�ring, la Reichswehr.</p><empty-line/><p>� Nous pensions, racontera un chef S.A., que le F�hrer,
apr�s avoir r�tabli la situation de l'Allemagne face � l'�tranger, allait
redonner aux S.A. l'ordre de se mettre en marche : ce serait la seconde
r�volution... La � Reaktion � devrait aussi vite que possible r�aliser son coup
de force... G�ring assur� de la bienveillante tol�rance du Reichspr�sident
Hindenburg, s'emparerait du pouvoir ex�cutif, arr�terait le F�hrer ainsi que
tous les chefs sup�rieurs S.A. et tenterait de convaincre la masse des S.A. de
la trahison de ses chefs. �</p><empty-line/><p>La Sturmabteilung devait donc prot�ger Hitler, Hitler qui
voyait s'entasser sur son bureau les rapports de Heydrich et de Himmler la
d�non�ant, Hitler dont il fallait attendre le verdict.</p><empty-line/><p><strong>6</strong></p><empty-line/><p>SAMEDI
30 JUIN 1934</p><p>Godesberg.
H�tel Dreesen. Vers 0 heure</p><empty-line/><p>Sur toute la vall�e du Rhin, autour de Godesberg, c'est le
silence du milieu de la nuit. La l�g�re brise qui montait r�guli�rement du
fleuve, portant des rumeurs, est tomb�e. Une immobilit� douce a saisi les reliefs
peu � peu, gagnant depuis le fond de la vall�e, recouvrant le paysage,
s'�tendant jusqu'� l'horizon maintenant noy� lui aussi, � peine plus sombre.
Une lie blanche brille, � mi-hauteur : l'h�tel Dreesen, une lie battue par le
silence et la dense profondeur d'une nuit campagnarde et tranquille. Les
volontaires du R.A.D., apr�s de longs Sieg Heil, les fanfares, les porteurs de
torche viennent de partir, il ne reste sur la frange de la zone �clair�e que
les hommes du service d'ordre, en longs manteaux de cuir, qui font les cent
pas, reparaissant dans la lumi�re, disparaissant dans la nuit. Aux �tages de
l'h�tel Dreesen, formant un damier irr�gulier, des lampes brillent. Les
fen�tres sont ouvertes. La terrasse est faiblement �clair�e par de petits
projecteurs d'angles, noy�s dans des massifs de fleurs et qui n'arrivent pas �
se rejoindre. Dans cette demi-obscurit� o� la lumi�re se dissout et reste comme
une tra�n�e de poussi�re h�sitant � retomber, un groupe d'hommes silencieux
guette le F�hrer.</p><empty-line/><p>L'ORDRE DONN� A SEPP DIETRICH...</p><empty-line/><p>Le visage d'Adolf Hitler para�t gris, des poches rid�es se
sont form�es sous les yeux, le regard est fixe, tourn� vers la nuit ne prenant
rien dans son champ, regard d'attente et d'incertitude. Goebbels, assis pr�s de
lui, l'observe ne dissimulant pas son anxi�t�. Quand le lieutenant Br�ckner
surgit, Hitler se l�ve. Tout le monde entend Br�ckner annoncer que le Gruppenf�hrer
S.S. Sepp Dietrich est arriv� � Munich, il appelle de la capitale bavaroise,
comme le F�hrer lui en a donn� l'ordre et il attend les nouvelles instructions
de son F�hrer. Hitler n'h�site pas : la voix est rauque, voil�e, elle s'assure
au fur et � mesure que les mots r�sonnent, comme si de les entendre donnait au
F�hrer confiance en lui-m�me. Les hommes de sa garde, la Leibstandarte S.S.
Adolf Hitler, doivent �tre arriv�s � Kaufering, dit-il. Que le Gruppenf�hrer
Sepp Dietrich s'y rende et prenne la t�te de deux compagnies. Et qu'avec ces
hommes de la Leibstandarte il se dirige vers Bad Wiessee. Br�ckner r�p�te avant
de courir vers le t�l�phone. Leibstandarte, Bad Wiessee : les expressions de
Hitler reviennent amplifi�es comme en �cho. On les entend encore parce que, au
t�l�phone proche de la terrasse, Br�ckner est contraint de crier fort. Puis
c'est � nouveau le silence, le m�me silence du milieu de la nuit qui doit
envelopper � Bad Wiessee, la pension Hanselbauer, o� dorment Ernst R�hm et les
chefs de la Sturmabteilung.</p><empty-line/><p>Sur la terrasse de l'h�tel Dreesen, personne ne commente
l'ordre que Hitler vient de donner. Goebbels s'est redress� dans son fauteuil :
il sourit nerveusement, de grosses rides cernent la bouche. Hitler est rest�
debout. Il demande qu'on lui apporte son manteau de cuir : il le pose sur les
�paules, commen�ant � marcher.</p><empty-line/><p>Maintenant Sepp Dietrich a quitt� Munich. Dans la nuit, la
voiture qui a �t� mise � sa disposition par le Quartier G�n�ral de la S.S. dans
la capitale bavaroise, le fief de Heydrich et de Himmler, roule entre les
prairies humides, les phares �clairent les pommiers en fleur. La route vers
Kaufering est d�serte. Le chauffeur a re�u l'ordre de � foncer �. Il fonce. Un
officier S.S. a embarqu� avec Sepp Dietrich : les deux hommes se taisent. Dans
leur cantonnement les S.S. de la Leibstandarte sont allong�s tout habill�s sur
les lits que la Reichswehr met � leur disposition.</p><empty-line/><p>Ils ne sont pas hommes � se poser des questions. Ils
ob�issent et puis tout dans cette op�ration para�t avoir �t� bien organis�,
pr�vu depuis longtemps. Ils sont en alerte depuis plusieurs jours, avertis que
la mission � accomplir va exiger d'eux la plus grande fid�lit� au F�hrer. Ils
attendaient � Berlin. Une unit� du train, appartenant � la Reichswehr et
stationn�e � Ludwigsburg, a assur� leur transport jusqu'ici. Ils somnolent,
pr�ts � ex�cuter les ordres. C'est vers eux que roule par cette nuit douce leur
Gruppenf�hrer Sepp Dietrich.</p><empty-line/><p>Dans le hall de l'h�tel Dreesen, Adolf Hitler vient de
prendre lui-m�me une communication en provenance de Berlin. Le Reichsf�hrer
S.S. Himmler a demand� � parler directement au F�hrer en personne : il
t�l�phone du si�ge de la Gestapo. Hitler, au fur et � mesure qu'il �coute
Himmler, para�t ne plus ma�triser sa nervosit�. Il r�pond par monosyllabes,
puis il laisse presque tomber l'appareil, se mettant � parler fort, le regard
tout � coup brillant. Il prend Goebbels � t�moin, il m�le son r�cit d'injures.
Il est environ minuit et demi. Himmler lui apprend, explique-t-il, que
l'Etat-major de la S.A. de Berlin a ordonn� une alerte g�n�rale pour
aujourd'hui samedi � 16 heures. A 17 heures les S.A. doivent occuper les
b�timents gouvernementaux : � C'est le putsch �, lance Hitler et il r�p�te
plusieurs fois les mots �� le putsch �, � le putsch �. Il crie de
nouvelles injures. � Ernst dit-il, n'est pas parti pour Wiessee comme il le
devait. � Le Gruppenf�hrer doit donc diriger le putsch. ������� Ils ont l'ordre
de passer � l'action �, � un putsch �. Les phrases violentes se t�lescopent
Goebbels s'est approch�, il maudit lui aussi les S.A. En 1931, d�j� le chef
S.A. de Berlin, Stennes, ne s'�tait-il pas r�volt� contre le parti ? Goebbels �
voix basse rappelle ce pass�, il rappelle ce tract que les S.A. avaient le 1<sup>er</sup>
avril 1931, fait distribuer dans les rues de Berlin et qui accusait le Parti
nazi et son F�hrer de trahir les S.A. et le � socialisme-national �.
Aujourd'hui, n'est-ce pas la m�me chose qui recommence, mais de fa�on plus
dangereuse ?</p><empty-line/><p>Hitler est de plus en plus nerveux. Sur son visage se lisent
la violence et l'inqui�tude. A aucun moment il ne para�t douter de la r�alit�
des informations transmises par Himmler. Goebbels, qui est arriv� tard de
Berlin hier soir, sait pourtant que le Gruppenf�hrer Karl Ernst a quitt� la
capitale pour Br�me afin d'y prendre un paquebot � destination de T�n�riffe et
de Mad�re o� il doit s�journer pour son voyage de noces. Mais Goebbels ne
d�ment pas Himmler.</p><empty-line/><p>LA DECISION DU FUHRER</p><empty-line/><p>De courtes minutes passent puis, avant qu'il ne soit 1 heure
du matin, le t�l�phone fonctionne � nouveau. Hitler, pour la deuxi�me fois,
prend la communication. Adolf Wagner, Gauleiter et ministre de l'Int�rieur
bavarois, t�l�phone de son minist�re. A Munich dit-il, la Sturmabteilung est
descendue dans la rue ; des slogans hostiles au F�hrer et � la Reichswehr ont
�t� pouss�s. Les S.A. bavarois ont donc les m�mes consignes que ceux de Munich.</p><empty-line/><p>�� Tout est coordonn� � s'�crie Hitler. Autour de lui,
on se rassemble. Le F�hrer injurie les chefs S.A. : c'est de la � vermine �
lance-t-il. Ce sont des tra�tres. La fureur �clate ; Goebbels approuve. Hitler
parle de ch�timent. Il marche f�brilement Il est pr�s de 1 heure du matin, ce
samedi 30 juin.</p><empty-line/><p>A Bad Wiessee R�hm dort paisiblement et les S.A. de Munich
sont chez eux. Quelques-uns ont bien manifest� dans la soir�e, protestant
contre l'attitude de la Reichswehr, mais les officiers sont intervenus. L'un
d'eux, juch� sur une voiture arr�t�e, K�nigsplatz, a cri� : � Rentrez tranquillement
chez vous et attendez la d�cision du F�hrer.</p><empty-line/><p>� Quoi qu'il arrive, qu'Adolf Hitler nous cong�die, qu'il
nous autorise � porter cet uniforme ou qu'il nous l'interdise, nous sommes avec
lui, derri�re lui. � La manifestation s'�tait termin�e aux cris de Heil
Hitler�!</p><empty-line/><p>Mais Wagner vient de t�l�phoner � Hitler la nouvelle d'une
insurrection S.A. et le F�hrer s'emporte dans l'une de ces col�res de la nuit
qu'amplifie le manque de sommeil et qui d�ferlent comme une tornade. � R�hm �,
� R�hm �, le nom revient et Hitler le couvre d'insultes.</p><empty-line/><p>Brusquement Hitler s'�crie : � Tout le monde � Munich, tout
de suite, puis de l�, en avant � Bad Wiessee �. Apr�s tant d'heures incertaines
voici venu le moment du choix. Hitler a tranch�.</p><empty-line/><p>� Il n'y avait plus pour moi qu'une seule d�cision possible,
dira-t-il le 13 juillet. Il m'apparaissait clairement qu'un seul homme pouvait
se dresser contre le chef d'Etat-major R�hm. C'est moi qu'il avait trahi et moi
seul devais lui en demander compte. � Le verdict de Hitler vient de tomber et
le pi�ge m�rement pr�par� par tant d'hommes aux int�r�ts et aux buts diff�rents
se referme sur les S.A.</p><empty-line/><p>Samedi 30 juin 1934. H�tel Dreesen vers 1 heure du matin. Le
Chancelier Hitler a pris sa d�cision. La Nuit des longs couteaux devient
r�alit�. Toute l'histoire du nazisme, le destin des chefs du Parti, sont venus
se concentrer dans ces quelques heures, les derni�res heures de l'h�sitation.
Maintenant l'action commence pour Hitler. Il va s'envoler pour Munich et tout
au long de ces heures entre le moment o� il va quitter l'h�tel Dreesen et le
moment o� il atterrira � Munich, les jours, chaque jour de ce mois de juin 1934
d�cisif, vont resurgir. Et quand l'avion de Hitler touchera le sol sur
l'a�rodrome de Munich-Oberwiesenfeld le mois de juin sera achev�. Il sera le
samedi 30 juin � 4 heures du matin.</p><empty-line/><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong>Deuxi�me partie</strong></p><empty-line/><p><strong>CE MOIS QUI MEURT EN CE JOUR QUI COMMENCE</strong></p><empty-line/><p>� Samedi 30 juin 1934
entre 1 heure et 4 heures du matin</p><p>(Du vendredi 1<sup>er</sup>
juin au samedi 30 juin 4 heures du matin)</p><empty-line/><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong/></p><p><strong>1</strong></p><empty-line/><p>SAMEDI 30 JUIN 1934</p><p>Godesberg. H�tel Dreesen. 1 heure</p><p>(du
vendredi 1<sup>er</sup> juin au samedi 9 juin 1934)</p><empty-line/><p>� UN PUTSCH �. CRIE LE FUHRER.</p><empty-line/><p>Samedi30 juin, 1 heure. Devant l'h�tel Dreesen des hommes
courent lourdement vers les garages ou les voitures dont certaines sont rang�es
dans le jardin m�me. L'Oberleutnant Br�ckner, imposant, les jambes �cart�es, se
tient immobile sur le perron. Un sous-officier de la S.S. prend des ordres : il
faut ouvrir la route jusqu'� l'a�roport de Bonn, � moins d'une quinzaine de
kilom�tres de Godesberg. Le F�hrer ne veut pas perdre de temps. Bient�t les
moteurs p�taradent : les deux estafettes d�marrent, les puissantes motos noires
s'inclinent jusqu'� para�tre devoir se renverser, puis il semble que leurs
conducteurs r�ussissent � les redresser d'un coup de reins et rapidement elles
ne sont plus signal�es que par deux c�nes blancs qui cr�vent la nuit et par le
pointill� de deux lumi�res rouges dansantes.</p><empty-line/><p>Dans le hall de l'h�tel, l'agitation est f�brile. Walther
Breitmann court frapper aux chambres du premier �tage o� d�j� quelques chefs
nazis s'�taient retir�s. Il les a pr�venus du d�part imminent du F�hrer. Ils
sont l�, les manteaux de cuir jet�s sur les fauteuils, parlant � haute voix
puis se taisant brusquement quand para�t Adolf Hitler. Celui-ci va et vient,
passant de la terrasse au hall ; il a, � ses c�t�s Goebbels, et les deux hommes
ne cessent de parler, parfois � voix basse, Goebbels agitant les mains,
regardant le visage du F�hrer pour y guetter une approbation. Mais le
Chancelier ne tourne pas le visage vers le ministre de la Propagande. Il
marche, l�g�rement pench� en avant, il interrompt Goebbels, il parle � son
tour, les yeux brillants, le visage contract�. � Un putsch, r�p�te-t-il, contre
moi. � Joue-t-il la com�die de la surprise avec Goebbels, Goebbels qui sait que
les nouvelles transmises depuis Berlin par Himmler et depuis Munich par Wagner
sont fausses ? Hitler l'ignore-t-il vraiment, vient-il r�ellement de prendre sa
d�cision ou bien agit-il en com�dien consomm� qu'il est capable d'�tre ?</p><p>Il parle, dressant un bilan, refaisant l'histoire � sa
mani�re, pr�parant d�j� ce discours qu'il lui faudra prononcer un jour. �
Depuis des mois, continue-t-il, il y a eu de graves discussions entre R�hm et
moi �.</p><empty-line/><p>Hitler s'arr�te : il prend les dignitaires du parti �
t�moin. Viktor Lutze, parmi eux, se tient au garde-�-vous, respecteux.</p><p>�� C'est alors que, pour la premi�re fois, j'ai con�u
des doutes sur la loyaut� de cet homme �.</p><empty-line/><p>Br�ckner appara�t, il annonce qu'� l'a�roport de Bonn-Hangelar
l'appareil personnel du F�hrer sera pr�t � d�coller dans moins d'une heure.
Hitler ne semble pas l'entendre, tout � son accusation, � la justification de
la d�cision qu'il vient de prendre et qui est d�j� hors de lui, devenue un
acte, avec cet avion dont les m�caniciens v�rifient les moteurs dans la lumi�re
m�tallique des projecteurs, avec ces hommes du Gruppenf�hrer Sepp Dietrich qui
maintenant sont dans la cour de leur caserne � Kaufering, rassembl�s par leur
chef qui leur donne les consignes. Jeunes S.S. aux uniformes noirs, ils
�coutent, engourdis dans leur sommeil bris�, � peine r�veill�s par la nuit dont
la fra�cheur les saisit. La d�cision de Hitler est devenue un acte qui prend
davantage vie � chaque minute, qui bient�t recouvrira toute l'Allemagne.</p><empty-line/><p>Hitler parle, cependant que Br�ckner et les serveurs de l'h�tel
portent les manteaux et les serviettes noires vers les voitures. Il parle,
paraissant ne pas pouvoir cesser. C'est qu'il y a toutes les ann�es depuis
qu'il a rencontr� R�hm, les mois depuis la prise du pouvoir, et surtout ce mois
de juin qui meurt en ce jour qui commence, ce jour qui n'a qu'une heure, ce
mois de juin 1934, qui vient se condenser et s'ordonner dans cette premi�re
heure du samedi 30 juin.</p><empty-line/><p>Car chaque heure de ce mois, chaque jour a pouss� une pi�ce,
pion, fou, tour, comme si dans cette partie commenc�e depuis des mois, qui
avait connu tant de retournements, le mouvement sur l'�chiquier allemand �tait
d�sormais in�luctable. Chaque heure, chaque jour de ce mois, m�lant les
intrigues et les hommes, faisant surgir de nouvelles donn�es qui allaient
toutes s'ordonner dans ce matin du samedi 30 juin, vers 1 heure. Depuis 30
jours, chaque jour de juin, une pi�ce.</p><empty-line/><p>L'OBERFUHRER EICKE</p><empty-line/><p>Au camp de Dachau, les d�tenus attendent, rang�s entre les
baraques de bois, regardant droit devant eux, par-dessus les hauts barbel�s, la
campagne plate et grise : c'est l'aube du vendredi 1<sup>er</sup> juin. L'appel
s'�ternise plus que de coutume. La boue et la fange des all�es collent � leurs
sabots. Ce matin, apr�s plusieurs heures d'immobilit�, l'Oberf�hrer Eicke, commandant
du camp de concentration de Dachau, les passe en revue. Noir, sec, sinistre, il
est le destin de cette vie r�gl�e comme une horloge macabre. Mais il s'attarde
peu, soucieux de r�unir au plus vite ses chefs de groupe. Il vient de recevoir
l'ordre de Heydrich d'avoir � entra�ner ses hommes pour une action rapide
contre les S.A. de Munich, de Lechfeld, de Bad Wiessee. Les chefs de groupe
S.S. ne posent aucune question : � Dachau, les S.S. sont, encore plus qu'ailleurs
s'il est possible, disciplin�s et aveugles. Ils sont vraiment les membres des
troupes � t�te de mort, les Totenkopfverb�nde, qui ob�issent, tuent, chantent.
Heydrich en s'adressant aux hommes du camp de Dachau a choisi en connaissance
de cause.</p><empty-line/><p>L'Oberf�hrer Eicke est un homme comme les aime Heydrich, un
bon officier d�vou� aveugl�ment � la personne de ses chefs. Il a confectionn�
les listes d'hommes � liquider sans poser de questions, il conna�t les lieux,
il ob�it et avec ses chefs de groupe il dresse des plans pour une action rapide
qui saisira dans leurs nids les S.A.</p><p>A Munich aussi, les sections S.S. re�oivent les consignes de
Heydrich et se pr�parent � l'op�ration. Le jour seul n'est pas fix�, mais les ordres
de Heydrich sont formels : il faut se tenir pr�t comme si l'action pouvait �tre
d�clench�e dans quelques heures. Le chef du S.D. et de la Gestapo et le
Reichsf�hrer S.S. Himmler paraissent s�rs de leur fait. Eicke d�s le samedi 2
juin entra�ne ses hommes et il attend, cependant que les S.S. Totenkopf,
nerveux, irrit�s, se vengent sur les d�tenus.</p><empty-line/><p>Mais qui sait ce qui se passe au camp de Dachau le 1<sup>er</sup>
et 2 juin 1934 ? Dachau n'est encore qu'une petite ville tranquille dont les
Allemands et le monde ignorent le destin sinistre. Les guides signalent qu'elle
est � 9 kilom�tres � l'ouest de Schleissheim l� o� se dressent les deux
magnifiques ch�teaux des XVII<sup>eme</sup> et XVIII<sup>eme</sup> si�cles dont
l'un ressemble � Versailles. Dachau n'est qu'un lieu privil�gi� qui domine la
plaine bavaroise. On peut apercevoir les Dachauer Moos (marais de Dachau) que
les peintres aiment � fr�quenter parce que les verts, les gris, les bleus, les
blancs, le ciel, la terre et l'eau se m�lent et changent. Qui conna�t les
ordres de l'Oberf�hrer Eicke et pourquoi se soucier de ces d�tenus qui, le
samedi 2 juin, s'alignent devant les S.S., les doigts et les bras tendus dans
un garde-�-vous immobile, le calot � la main ? Et les coups tombent et les
corps.</p><empty-line/><p>Pourtant m�me � Dachau, le dimanche 3 juin, le repos est
respect�. Les d�tenus sont dans les baraques, ils somnolent dans la ti�deur et
les odeurs, voyant se d�rouler ce jour, ce seul jour de fausse libert�, un jour
dur et sans joie parce que la pens�e peut construire ses souvenirs et ses
tourments, mesurer le temps pass� et � venir, �couter le silence du monde et
les Heil Hitler de l'Allemagne.</p><empty-line/><p>Des d�tenus catholiques prient, ignorant que ce jour-l� �
Fulda, les �v�ques du III<sup>eme</sup> Reich sont rassembl�s en r�union
pl�ni�re.</p><empty-line/><p>LES FAUX PROPHETES.</p><empty-line/><p>Dans la petite ville, belle comme un mus�e, la messe a �t�
c�l�br�e au Dom, qui dresse ses deux tours baroques, son d�me, dans la l�g�ret�
bleut�e de cette matin�e de juin. Au loin, la Rh�n, le Vogelsberg sont
envelopp�s de brume. La messe est solennelle comme si les si�cles s'�taient
arr�t�s au temps de la foi triomphante. Mais la foi triomphe-t-elle jamais ?
Au-dessous du ch�ur, la chapelle Saint-Boniface renferme les reliques du saint
martyris� par les pa�ens en 755. Boniface : l'ap�tre de l'Allemagne. Les
�v�ques communient certains s'agenouillent sur le sol dall�, comment ne
penseraient-ils pas au martyr alors qu'un Ordre noir aux rites pa�ens s'est
�tabli en Allemagne ? On reconna�t, dans ses v�tements sacerdotaux, Mgr
Faulhaber, primat de Bavi�re, vieil homme qui, sous l'or et la parure,
ressemble d�j� � l'une de ces statues de bois dor� qu'on trouve dans les
�glises de l'Allemagne du Sud.</p><empty-line/><p>A c�t� de Mgr Faulhaber se tient un homme jeune, au visage
�nergique que l'or de sa dignit� ne vieillit pas. Le regard est vif, anim�, il
tourne souvent la t�te vers les fid�les, d'un mouvement brusque : c'est le nouvel
�v�que de Berlin, Mgr Barres. Depuis son intronisation, il y a moins de six
mois, en janvier, la Gestapo l'a mis sous surveillance et Heydrich lit
personnellement les rapports qui le concernent. Mgr Barres a, en effet,
rassembl� des militants catholiques ; ses lettres pastorales condamnent les
exc�s, les violences. Souvent, devant l'�v�ch�, vient se ranger la voiture d'un
haut fonctionnaire du Reich, le docteur Klausener. Il est directeur g�n�ral des
Travaux publics, catholique pratiquant, homme � principes et proche du vice-chancelier
Papen, catholique lui aussi. Depuis des semaines, Klausener est, avec Bose,
Jung et d'autres, inscrit sur les listes d'hommes � surveiller de pr�s. Est-il
aussi sur les listes �tablies par Heydrich ? Il voit souvent Mgr Barres, Papen
aussi et la Gestapo n'aime pas les co�ncidences. Elle a d�l�gu� � Fulda
quelques-uns de ses agents : ils �coutent, ils notent, ils observent. Le
Reichsf�hrer Himmler lui-m�me, qui fut catholique, dont l'Ordre noir copie
l'ordre j�suite, a donn� personnellement les consignes. Apparemment pourtant
rien ne se passe. Les hommes de la Gestapo tra�nent dans la vieille cit� �piscopale.
Apr�s la messe, les �v�ques se sont retir�s, guid�s par Mgr Bertram,
cardinal-primat de Sil�sie, qui pr�side l'Assembl�e.</p><empty-line/><p>Tout est calme jusqu'� ce qu'�clate la premi�re phrase du
mandement :</p><empty-line/><p>� Gardez-vous des faux proph�tes ! �</p><empty-line/><p>Puis le texte des �v�ques d�nonce les � ath�es qui, la main
lev�e, m�nent consciemment la lutte contre la foi chr�tienne �. A l'heure o�
socialistes, communistes, juifs, r�pondent � Dachau et dans d'autres camps �
l'appel du soir, au milieu des aboiements des chiens et des S.S., cette phrase
ne peut viser que les nazis. Elle ne peut �tre dirig�e que contre les hommes de
l'Ordre noir qui r�tablissent pas � pas un culte pa�en, sonnant dans des
trompes venues des lointains pays germaniques, et faisant rena�tre la
mythologie nordique d'avant l'�vang�lisation.</p><empty-line/><p>Au n� 8 de la Prinz-Albrecht-Strasse, Himmler et Heydrich
sont inquiets. Le standard du si�ge de la Gestapo � Berlin qui est �quip� en
table d'�coute ne cesse de noter des communications entre Fulda et diff�rentes
villes d'Allemagne ; puis, � Berlin m�me les agents de la Gestapo notent que de
nombreuses personnalit�s catholiques se r�p�tent le texte du mandement des
�v�ques. L'Eglise catholique, longtemps passive, se dresserait-elle contre le
r�gime ? G�ring est averti. De longs conciliabules ont lieu. Est-ce une
op�ration Papen-Hindenburg qui commence ? Peut-�tre avec l'appui de certains
�l�ments de la Reichswehr : toujours les m�mes g�n�raux, Schleicher, von Bredow
? Quel sera le r�le de la S.A. et de R�hm ?</p><empty-line/><p>La chancellerie du Reich est � son tour mise au courant.
Mais cependant que G�ring, Himmler, Heydrich se concertent, Hitler reste �
l'�cart. Dans le grand b�timent endormi o� les gardes noirs de la Leibstandarte
ressemblent � des blocs de granit sculpt�, recouverts d'uniformes et de m�tal,
Hitler doit observer le mouvement des hommes et des clans. Hermann G�ring,
h�ros, officier, Junker, li� aux milieux financiers et � la Reichswehr ne
pourrait-il �tre un rival, succ�der avec l'appui de certains conservateurs �
Hindenburg � la t�te d'un Reich sans Hitler ?</p><empty-line/><p>LA DERNIERE RENCONTRE.</p><empty-line/><p>La nuit du dimanche au lundi 4 juin est longue. Quand se
l�ve le nouveau jour Hitler ne sait toujours pas comment s'attacher
d�finitivement ces hommes puissants de l'arm�e, de l'industrie, ces hommes
qu'il m�prise et qu'il craint. Faut-il payer leur appui en sacrifiant la
Sturmabteilung, en appliquant jusqu'au bout le pacte du Deutschland, ou au
contraire conserver une S.A. domestiqu�e mais suffisante, une S.A. �p�e et
bouclier, pr�texte, moyen de chantage ? Mais peut-on longtemps ne pas passer
aux actes alors que tout s'acc�l�re ?</p><empty-line/><p>Dans la matin�e de ce lundi, le secr�taire g�n�ral � la
pr�sidence, Meissner, appelle la chancellerie du Reich. Le Feldmarschall va
mal. Il quitte Berlin aujourd'hui m�me pour Neudeck ; l�-bas, dans la plaine
apaisante et grise, peut-�tre r�sistera-t-il mieux au temps. Mais Hitler n'est
pas dupe : pour Hindenburg, c'est le dernier voyage. Le vieux guerrier d'un
autre si�cle va se coucher sur sa terre de Neudeck, force et foi de sa caste.
Les ordres partent de la chancellerie pour que le voyage de Hindenburg soit
solennel, puis Hitler s'enferme et � nouveau ce ne peut �tre que la m�ditation
sur l'avenir qui s'avance jour apr�s jour. A Neudeck, autour du vieillard qui
s'endort, il y aura Meissner l'ambitieux, le d�vou� Meissner en qui le F�hrer
peut avoir confiance, et � ses c�t�s, Oskar von Hindenburg, qui pense � sa
terre, � son rang dans l'arm�e, Oskar qu'on peut tenir par quelques hectares et
quelques grades. Mais ces hommes ne seront fid�les qu'autant qu'ils sauront que
le F�hrer conserve solidement le pouvoir et le conserve seul. Et de nouveau le
choix se pr�sente. On avertit Hitler que von Papen accompagnera Hindenburg �
Neudeck et qu'il y demeurera quelques jours ; Papen, renard sans courage mais
qui peut devenir l'embl�me d'un clan � les Jung, les Klausener, les Bose, les
Tschirchsky � qui a fait le testament de Hindenburg et que le vieillard cherche
toujours comme un fils, un successeur, un ami, � travers sa m�moire gagn�e par
la mort.</p><empty-line/><p>A la gare centrale de Berlin, rituellement, la garde rend
les honneurs cependant que part Hindenburg pour ne plus revenir. Hitler brusquement
prend une d�cision : Br�ckner t�l�phone, un motocycliste quitte la
chancellerie. Ernst R�hm est convoqu� en audience par le F�hrer, imm�diatement,
aujourd'hui lundi 4 juin 1934. Au si�ge de la Gestapo, la nouvelle inattendue
d�ferle de bureau en bureau jusqu'� Heydrich et Himmler. Faudra-t-il rentrer
les listes, annuler les ordres donn�s � l'Oberf�hrer Eicke, trancher tous ces
liens, ces march�s pass�s avec Hermann G�ring, avec von Reichenau ? Que m�dite
Hitler ? Lundi sombre au n� 8 de la Prinz-Albrecht- Strasse : le F�hrer peut
toujours faire volteface, passer un nouveau contrat avec R�hm. Il faut
attendre, ne rien pr�cipiter. Heydrich impassible, classe des fiches, lit des
rapports d'�coutes t�l�phoniques, convoque ses agents au sein de la
Sturmabteilung. Il faut savoir.</p><empty-line/><p>Dans un claquement de bottes � l'entr�e de la chancellerie
du Reich, la garde salue Ernst R�hm. Il r�pond joyeusement, assur�, marchant
vers sa revanche. Il sourit � l'Oberleutnant Br�ckner cependant que le F�hrer
d�tendu, amical, avance vers lui, comme au bon vieux temps de la camaraderie.</p><p>Puis la haute porte noire du bureau du chancelier se referme
sur les deux hommes.</p><p>Cinq heures plus tard, Br�ckner s'incline devant deux hommes
las qui sortent ensemble du bureau : Hitler est vo�t�, la fatigue est la seule
expression qui se lit sur son visage. Chez R�hm, les heures pass�es � discuter
se sont marqu�es en plaques rouges sur son cou et sur ses joues. Dans le hall
de la Chancellerie, R�hm marche lentement, seul, vers sa voiture.</p><empty-line/><p>Plus tard, le 13 juillet 1934, quand R�hm ne sera plus qu'un
cadavre, Hitler parlant sous les lumi�res vives de l'Op�ra Kroll aux d�put�s et
� l'Allemagne, Hitler seul t�moin, racontera cette derni�re rencontre. ��
Au d�but de juin, dira-t-il, je fis une derni�re tentative aupr�s de R�hm. Je
le fis venir et eus avec lui un entretien qui dura pr�s de cinq heures. � Le
dialogue r�el nous ne le conna�trons pas, mais peut-�tre dans le r�cit du F�hrer
passe-t-il un peu de la v�rit� de cette derni�re entrevue entre deux hommes qui
s'�taient rencontr�s quatorze ans auparavant, dont l'un avait contribu� � la
gloire de l'autre, devenu F�hrer.</p><empty-line/><p>�� Je lui dis, continue Hitler, avoir acquis
l'impression que des �l�ments sans conscience pr�paraient une r�volution
nationale-bolcheviste, r�volution qui ne pouvait qu'amener des malheurs sans
nom. Je lui dis aussi que le bruit m'�tait venu que l'on voulait m�ler l'arm�e
� cette action. �</p><empty-line/><p>Peut-�tre Hitler a-t-il r�ellement lanc� les noms de
Schleicher et de Bredow, peut-�tre a-t-il simplement �voqu� cette seconde
r�volution, cette Nuit des longs couteaux dont r�vaient certains S.A. Mais
l'essentiel entre R�hm et lui n'�tait pas l�. Et son vrai propos appara�t quand
il raconte :</p><empty-line/><p>� Je d�clarai au chef d'Etat-major que l'opinion selon
laquelle la S.A. devait �tre dissoute �tait absolument mensong�re, que je ne
pouvais m'opposer � la diffusion de ce mensonge, mais qu'� toute tentative d'�tablir
du d�sordre en Allemagne je m'opposerais imm�diatement moi-m�me et que quiconque
attaquerait l'Etat devrait d'embl�e me compter comme ennemi �.</p><empty-line/><p>Hitler a d� expliquer � R�hm les vagues dangers qui pesaient
sur le III<sup>eme</sup> Reich, sur le Parti, sur lui, Hitler. Les violences
des S.A. compromettaient la r�putation du Parti, elles l'affaiblissaient</p><empty-line/><p>�� Je me plaignis aussi am�rement des exc�s de la S.A.
et demandai des sanctions contre les �l�ments responsables, pour que des
millions de braves membres du Parti n'aient pas leur honneur atteint par
l'action d'une minorit� �.</p><empty-line/><p>C'est moins d'honneur que de prudence qu'il s'agit. R�hm
s'est d�fendu pied � pied montrant qu'il a fait faire des enqu�tes, qu'il a
ch�ti� d�j�, � qu'il ferait le n�cessaire pour r�tablir l'ordre �, attaquant �
son tour, d�masquant ceux qui veulent nuire � la Sturmabteilung, aux Alte K�mpfer.
Puis les deux hommes sont sortis, apr�s cinq heures d'entretien.</p><empty-line/><p>LE COMMUNIQUE DE R�HM</p><empty-line/><p>Cependant, quand il justifie, dans son discours du 13 juillet,
la r�pression devant l'Allemagne, Hitler ne dit pas l'essentiel. D�s le mardi 5
juin pourtant le S.D. et la Gestapo sont avertis qu'un accord sur plusieurs
points� a �t� pass� entre R�hm et Hitler. Il ne touche pas au fond de leur
opposition, mais il montre que les deux hommes ont conclu une tr�ve. Heydrich
et Himmler, puis von Reichenau, en �tudient les termes. Le si�ge de la Gestapo
et la Bendlerstrasse sont en communication permanente. Apparemment tout est
clair : ainsi qu'il avait �t� d�cid� le 20 avril, la S.A. est mise en cong�
durant le mois de juillet. R�hm a d�j� fait savoir qu'il allait prendre un
repos bien gagn� durant le mois de juillet et en riant a annonc� qu'il irait �
Bad Wiessee, faire une cure pour ses rhumatismes et ses blessures. Aux chefs
S.A. qui l'attendaient avec impatience, il a simplement d�clar� que Hitler
voulait dissiper les malentendus, qu'il rencontrerait tout l'Etat-major de la
Sturmabteilung � Wiessee m�me, avant le d�part en cong� de la S.A., pour faire
le point sur l'avenir du mouvement R�hm n'a fait aucun autre commentaire. Il a
parl� de Wiessee qu'il conna�t bien, du lac, des eaux thermales. D�j� il d�l�gue
ses pouvoirs au Gruppenf�hrer von Krausser, son adjoint � l'Etat-major de la
S.A. Ses paroles, cette d�cision sont connues d�s le mercredi 6 au si�ge de la
Gestapo. Les agents de Heydrich en service chez les S.A. font leur rapport :
les chefs de la Sturmabteilung ont tout accept�. Les uns, un peu inquiets, se
demandent si leur mise en cong� n'annonce pas un putsch de la � Reaktion �
contre Hitler ; les autres, les plus nombreux, se r�jouissent. Les vacances, n'est-ce
pas aussi l'un des avantages que donne le pouvoir�!</p><empty-line/><p>Karl Ernst, le commandant S.A. de Berlin, l'ancien portier
d'h�tel est le plus heureux. Il s'est lanc� dans un long r�ve � haute voix. Il
parle de soleil, d'�les, d'oc�an comme un nouveau riche satisfait, il pr�pare
son voyage de noces � il vient de se marier et Hitler a �t� son t�moin � les
Canaries, Mad�re, pourquoi pas ? Il demande qu'on lui r�serve un passage sur un
paquebot en partance de Br�me � la fin du mois de juin. Le Gruppenf�hrer Georg
von Detten, chef du service politique de l'Etat-major S.A. prend ses
dispositions pour se rendre � Bad Wildungen, une petite et charmante station
thermale, entour�e de parcs et situ�e sur la Wilde, un affluent de l'Eder. L�,
� quelque cent cinquante kilom�tres de Cologne, il pourra lui aussi soigner ses
rhumatismes. D'autres pr�parent des voyages � l'�tranger ; certains louent des
chambres, des maisons pour leurs familles. Tous les rapports convergent et font
na�tre l'inqui�tude au 8, Prinz-Albrecht-Strasse : il sera difficile d'accuser
ces hommes absents, en vacances, de pr�parer un putsch. Le pi�ge mont� minutieusement
par Heydrich, Himmler, G�ring, le pi�ge approuv� par von Reichenau risque de ne
pas fonctionner si on laisse la S.A. partir en cong� durant le mois de juillet.
Pour la d�truire il faut frapper avant la fin du mois de juin, il faut
convaincre Hitler avant le samedi 30 juin.</p><empty-line/><p>Heydrich et Himmler �tudient toutes les possibilit�s
d'action. C'est alors que, dans la soir�e du jeudi 7 juin, est transmis au
si�ge de la Gestapo le texte d'un communiqu� de l'Etat-major de la
Sturmabteilung. Il doit �tre publi� dans les heures ou les jours qui viennent
(il le sera le 10 juin par la National Zeitung). Heydrich est le premier � le
lire et imm�diatement avec cette intelligence en �veil que donne la chasse, il
voit tout le parti qu'on peut tirer de cette proclamation o� l'orgueil et
l'imprudence d'Ernst R�hm �clatent.</p><empty-line/><p>� J'esp�re, �crit R�hm, que le 1<sup>er</sup> ao�t, la S.A.
bien repos�e et pleine d'une vigueur nouvelle sera pr�te � remplir les glorieuses
missions qu'elle doit au Peuple et � la Patrie. Si les ennemis de la S.A.
esp�rent ne pas la voir revenir, ou n'en voir revenir qu'une partie, qu'ils
profitent de leurs illusions pendant quelque temps. Le jour venu, et dans la
forme qui se r�v�lera n�cessaire, ils recevront une r�ponse ad�quate. La Sturmabteilung
est, et restera le destin de l'Allemagne �. La derni�re phrase claque comme une
gifle : Hitler n'a pas convaincu R�hm. Le chef d'Etat-major, l'officier de
tranch�e aux mani�res rudes n'accorde qu'un sursis. Il n'a renonc� � aucune de
ses ambitions.</p><empty-line/><p>Dans la nuit du jeudi 7 juin les voitures noires de la
Gestapo s'arr�tent devant la r�sidence de Hermann G�ring. Les jambes largement
�cart�es, le corps lourd dissimul� par une tenue blanche, les bagues brillant �
ses doigts, le ministre-pr�sident G�ring accueille les deux hommes discrets :
Himmler, terne, le visage insignifiant qu'ont souvent les fanatiques, Heydrich,
mince, glacial. Ils apportent le communiqu� de R�hm, R�hm qui vient de se
d�couvrir trop t�t, en lansquenet bavard et aventureux, joueur et t�m�raire. La
Bendlerstrasse est avertie, puis la Chancellerie.</p><empty-line/><p>Le F�hrer se tait, imp�n�trable, inqui�tant par son silence.
Himmler, Heydrich, G�ring accumulent les indices : les armes, les troubles en
Prusse provoqu�s par les S.A., les liaisons avec la France, avec Schleicher,
Bredow. Himmler lance aussi le nom de Gregor Strasser : il serait de la
conspiration. Von Alvensleben, le pr�sident du Club des seigneurs, dont Papen
est un membre �minent, aurait pris contact avec les conjur�s. Tout est pr�t.
Ernst � Berlin, Heines en Sil�sie, Hayn en Saxe, Heydebreck en Pom�ranie, tous
ces Obergruppenf�hrer de la S.A. font partie du complot. Et le Standartenf�hrer
Uhl a �t� d�sign� pour abattre le F�hrer.</p><p>Hitler lit les rapports, �coute les demi-confidences, mais
ne se d�cide pas. Heydrich, Himmler, G�ring se sont livr�s, ils sont pr�ts.
Mais le Chancelier Hitler ne dit rien.</p><empty-line/><p>A la Bendlerstrasse, on s'interroge. L'attitude de Hitler
s�me le doute. Le pacte du Deustchland sera-t-il respect� ? Blomberg, Fritsch,
Reichenau se concertent Les messagers apportent des plis au si�ge de la Gestapo
et Reichenau lui-m�me, g�n�ral de la Reichswehr, n'h�site pas � rencontrer
Lutze et Himmler, � revoir ce dernier au 8, Prinz-Albrecht-Strasse. Les
voitures de la Gestapo et celles de l'arm�e sont souvent aper�ues, c�te � c�te
devant le si�ge de la Gestapo ou celui de l'Etat-major. Dans la nuit du vendredi
8 au samedi 9 juin, un �l�ment nouveau intervient : l'immeuble de la
Bendlerstrasse est brusquement mis en �tat d'alerte. Des patrouilles circulent
sur le toit du minist�re, des camions de la Reichswehr charg�s de soldats arm�s
jusqu'aux dents stationnent Bendlerstrasse et sur les quais voisins. Des
voitures de la Gestapo surviennent aussi. Le lendemain les journaux ne
mentionneront pas l'incident. Il est pourtant grave : l'arm�e a craint un coup
de main des Sections d'Assaut. Dans la journ�e quelques rixes ont oppos� des
officiers de l'arm�e � des hommes de la Sturmabteilung. Or, l'arm�e est
inqui�te : toute la caste est atteinte dans son honneur car dans les heures
pr�c�dentes une enqu�te de police a prouv� que Mesdemoiselles von Natzmer et
von I�na, Madame von Falkenhayn, filles ou parentes de g�n�raux glorieux, sont
gravement compromises dans une affaire d'espionnage au b�n�fice de la Pologne.
On vient d'arr�ter un �l�gant Polonais, ancien officier de l'arm�e allemande,
Sosnowski, qui, par l'interm�diaire de ces jeunes femmes employ�es dans
l'immeuble aust�re de la Bendlerstrasse a obtenu communication de documents
secrets. Le capitaine de la Reichswehr responsable des documents s'est donn� la
mort, bien qu'il f�t innocent : un officier de la Reichswehr a le sens de
l'honneur. Peut-�tre la S.A. voulait-elle profiter de l'incident pour d�consid�rer
la Reichswehr, ameuter les Chemises brunes autour du Reichswehministerium,
entra�ner Hitler dans une action surprise ?</p><empty-line/><p>Le matin du 9 juin pourtant les cordons de soldats qui
stationnaient dans la Bendlerstrasse sont retir�s : l'assaut des S.A. n'a pas
eu lieu. Mais les g�n�raux Blomberg et Reichenau se souviendront de cette nuit
du d�but du mois de juin 1934.</p><empty-line/><p><strong>2</strong></p><empty-line/><p>SAMEDI
30 JUIN 1934 Godesberg. H�tel Dreesen.</p><p>1 heure 15 (du
dimanche 10 juin au samedi 16 juin 1934)</p><empty-line/><p>VERS BONN</p><empty-line/><p>Samedi 30 juin 1 heure 15. Les voitures se sont rang�es
devant le perron de l'h�tel Dreesen. Hitler et Goebbels montent c�te � c�te
dans la premi�re des Mercedes, � l'arri�re ; Br�ckner s'installe � l'avant, �
c�t� du chauffeur. La voiture du Chancelier d�marre aussit�t. L'Obergruppenf�hrer
S.A. Viktor Lutze, le chef du service de presse de Hitler, Otto Dietrich,
d'autres chefs nazis se r�partissent au hasard dans les voitures noires qui
s'�branlent. Direction : l'a�roport de Bonn-Hangelar. La route apr�s quelques courbes
larges au milieu des vignes qu'on aper�oit basses, trapues, dans la lueur des
phares, est une longue ligne droite dans la plaine alluviale. Les lourdes voitures
s'y lancent, laissant les derni�res villas de Bad Godesberg, abordant d�j� la
l�g�re d�clivit� qui annonce Hochkreuz, faisant parfois jaillir des gerbes
d'eau, flaques demeur�es sur la route depuis la grosse averse tomb�e il y a
quelques heures, alors que rien encore n'�tait d�finitif, que le choix de
Hitler n'avait pas encore donn� la libert� d'agir � Himmler, � Heydrich, �
G�ring.</p><empty-line/><p>A cette heure, alors que Hitler roule vers Bonn, G�ring a
d�j� re�u la nouvelle de la d�cision du F�hrer. La Gestapo l'a pr�venu
imm�diatement Dans son palais pr�sidentiel, entour� de cordons de police depuis
le d�but de l'apr�s-midi du 29 juin, prot�g� par des nids de mitrailleuses,
Hermann G�ring se sent � l'abri Dans une pi�ce faiblement �clair�e du palais,
le conseiller Arthur Nebe, haut fonctionnaire de la police criminelle,
sommeille ; depuis 14 heures, G�ring lui a confi� la t�che de veiller sur sa
personne. Dans l'apr�s-midi, il a exerc� une filature de protection, suivant
G�ring et sa femme Emmy qui, tr�s simplement, innocemment, sont all�s faire des
achats � de luxe comme � l'habitude � dans un des grands magasins de la Leipzigerstrasse.
Curieuse mission pour Nebe que son rang n'appelle ni � des filatures, ni � des
fonctions de garde du corps : mais tel est le nouveau r�gime. Maintenant Nebe
somnole, entendant les sonneries ininterrompues du standard t�l�phonique du
minist�re, les pas des courriers, les ordres qui commencent � retentir dans le
grand hall du palais pr�sidentiel de Hermann G�ring.</p><empty-line/><p>KARINHALL</p><empty-line/><p>Ce b�timent lourd, pompeux, G�ring a essay� de le rendre
fastueux, selon ses habitudes de m�galomane qui partout laisse la marque de sa
d�mesure. Nebe avait �t� charg� le dimanche 10 juin d'assurer la protection de Karinhall,
lors de la pendaison de la cr�maill�re. Dans la propri�t� baroque o� s'entassent
les toiles de ma�tres, les d�pouilles de chasse, les portraits de Fr�d�ric le
Grand et de Napol�on, G�ring avait r�uni une quarantaine de personnes : hauts
dignitaires du r�gime et diplomates.</p><empty-line/><p>Parmi eux, visitant la chambre des cartes, la chambre d'or,
la chambre d'argent, la biblioth�que, la salle de cin�ma, le gymnase, Sir Eric
Phipps, ambassadeur du Royaume-Uni, observe de son regard ironique de
Britannique, membre de l'Establishment, le gros Hermann G�ring,
ministre-pr�sident, qui change de costume plusieurs fois au cours de la soir�e.
Tour � tour v�tu � d'une tenue d'aviateur en caoutchouc, chauss� de ses bottes
� retroussis, un large couteau de chasse � la ceinture �, puis apparaissant en
tenue de tennis, cherchant � r�aliser sous les yeux de ses invit�s
l'accouplement d'un bison et d'une vache. � Le bison, raconte Phipps, quitta sa
stalle avec la plus grande r�pugnance et, apr�s avoir consid�r� la vache d'un air
empreint de tristesse, il essaya de faire demi-tour �. Pour finir G�ring fait
visiter le caveau qu'il destine au cercueil de sa premi�re femme, Karin.</p><empty-line/><p>Arthur Nebe avait �t� t�moin de ces fastes d�mesur�s. Le
bruit et les all�es et venues dans le minist�re ach�vent de le r�veiller. Ils
lui confirment l'impression que la nuit qui commence est lourde d'�v�nements,
la nuit que son ami H.B. Gisevius et lui ont pr�vue. Nebe a promis d'appeler
Gisevius au t�l�phone � c'est un haut fonctionnaire du minist�re de l'Int�rieur
de la police d'Etat � si � quelque chose � intervenait dans la nuit. Les deux
jeunes fonctionnaires de la police sont en effet r�ticents � l'�gard du nazisme
et plac�s comme ils le sont, l� o� arrivent les informations, ils � sentent �
depuis des semaines monter la tension entre les clans : l'explication avec les
S.A. de R�hm leur semble in�luctable. Ils attendent, ils observent : les
rapports de police qu'ils examinent au minist�re et qui leur parviennent de
toutes les villes d'Allemagne montrent, jour apr�s jour, que les hommes, les
groupes ne se tol�rent plus.</p><empty-line/><p>Le dimanche 10 juin � Halle, dans le c�ur de la ville, pr�s
de l'universit�, on inaugure le mus�e de la R�volution nationale-socialiste.
Des anciens combattants appartenant � l'organisation nationaliste du Stahlhelm
(les Casques d'acier) se pr�sentent en groupes � l'entr�e du b�timent. Sur les
marches, des S.A. sont l�, sur deux rangs, agressifs. Ils interdisent l'entr�e
du mus�e � tous ceux qui portent un autre insigne que celui du Parti. Les
anciens combattants protestent, certains sont en chemise brune, mais les S.A.
sont formels : le pr�fet de police de Halle a pris un arr�t�: un autre insigne
que celui du Parti � serait une insulte � un mouvement dont ce mus�e rappelait
les gloires et auquel ils n'avaient pas voulu participer �. Comme des membres
des Casques d'acier essaient de pousser les S.A., de franchir leur barrage, une
bagarre �clate, courte, mais dure. Les Casques d'acier sont repouss�s : qu'ils
enl�vent leurs insignes et ils passeront. Les protestations des anciens
combattants de Halle arrivent � Berlin le lundi 11 juin, mais ce m�me jour un
incident encore plus grave a lieu.</p><empty-line/><p>Magdebourg est une ville aust�re, prussienne avec sa
citadelle aux pierres luisantes et verd�tres serr�e entre les bras de l'Elbe.
La Reichswehr est ici chez elle et la ville est le si�ge du commandement du IV<sup>eme</sup>
corps d'arm�e. Le lundi 11 juin, les membres du Stahlhelm se sont rassembl�s
pour accueillir leur ancien pr�sident aujourd'hui ministre du Travail du Reich.</p><empty-line/><p>Seldte s'est ralli� � Hitler, Seldte a pouss� son
organisation vers le nazisme. Mais Seldte et les Casques d'acier, � Magdebourg
comme � Halle, ne sont pas en faveur aupr�s des membres de la Sturmabteilung :
� entendre les S.A., ces hommes n'ont rien fait pour la conqu�te du pouvoir et
ils ont simplement couru vers le camp vainqueur. Quand le ministre Seldte
arrive � Magdebourg, seuls les Casques d'acier et des repr�sentants de la
Reichswehr sont l� pour l'accueillir. Dans la salle, pr�s du Domplatz, alors
qu'il s'appr�te � prendre la parole, des S.A. interviennent ; il est bouscul�,
arr�t�. Les hommes de la S.A. entrent dans la salle, dispersent la r�union,
Seldte est entra�n�, maintenu quelques heures sous surveillance par la
Sturmabteilung. Des t�moins appartenant � la Reichswehr et aux Casques d'acier
ont essay� en vain de s'interposer, puis ils ont tent� de prendre contact avec
le pr�fet de police, qui est aussi le g�n�ral de la Sturmabteilung,
Schragmuller. Le g�n�ral-pr�fet est introuvable. Avec des sourires ironiques,
son Etat-major r�pond qu'il est en tourn�e d'inspection ; quand les t�moins
insistent, racontent l'incident, criant presque que Seldte est ministre du
Reich, on leur d�clare tout ignorer de l'affaire. Dans son commentaire, le
g�n�ral Schragmuller se contentera de d�clarer que Seldte n'avait pas �t�
reconnu, qu'une enqu�te �tait ouverte.</p><empty-line/><p>A Berlin, au minist�re de l'Int�rieur, Nebe, Gisevius et
tous ceux qui prennent connaissance de tels commentaires et de tels �v�nements
ne peuvent que conclure � la complicit� bienveillante du pr�fet S.A. et � sa
volont� de ne pas rechercher les coupables. Pourtant, ce m�me lundi 11 juin, le
journaliste Erich Seipert, qui passe pour bien inform� et dont les articles
refl�tent l'opinion du gouvernement du Reich, fait para�tre un article intitul�
� Sturmabteilung et d�sarmement �, qui laisse entendre que les relations entre
la S.A., la Reichswehr, le Parti, sont excellentes et que cela annonce une
p�riode de paix pour l'Allemagne. Manifestement dans les milieux proches de
Hitler on essaye de rassurer l'opinion, peut-�tre m�me veut-on faire comprendre
aux diff�rents clans que le F�hrer reste partisan d'un accord entre tous ceux
qui l'ont soutenu.</p><empty-line/><p>Rien d'�tonnant donc si le mardi 12 juin aucun des journaux
allemands ne fait mention des incidents de Halle ou de Magdebourg. Mieux, ce
mardi une rencontre qui n'est connue que de quelques personnes marque que rien
n'est encore tranch�.</p><empty-line/><p>R�HM ET GOEBBELS</p><empty-line/><p>C'est au d�but de la matin�e que le propri�taire de la
brasser N�rnberger Bratwurstgl�kl am Dom, situ�e au n� 9 de la Frauenplatz �
Munich, re�oit un visiteur qui lui demande de r�server une salle particuli�re
pour la soir�e, deux personnalit�s importantes devant s'y rencontrer. Le
propri�taire comprend imm�diatement qu'il s'agit de membres du Parti et il
confirme qu'on peut compter sur la salle et sur son absolue discr�tion.</p><empty-line/><p>La brasserie Bratwurstgl�ckl est bien connue � Munich : ses
saucisses grill�es sont c�l�bres dans toute la ville. Plac�e sur cette admirable
Frauenplatz o� convergent quatre rues, elle fait face � l'un des c�t�s de
l'�glise Notre-Dame, la Frauenkirche, dont la raide grandeur, l'aust�re dessin
sont un peu corrig�s par la rougeur des briques et le blanc du marbre des
pierres tombales ins�r�es dans la fa�ade. C'est un �lot du vieux Munich : la
Frauenkirche a �t� construite au XV<sup>eme</sup> si�cle.</p><empty-line/><p>Au soir du mardi 12 juin, deux voitures, � quelques minutes
d'intervalle, s'arr�tent dans l'ombre de l'�glise et stationnent au coin de la
Filserstrasse, l� o� la rue marque, d�bouchant sur la place, un d�crochement.
De chaque voiture un homme est descendu et seul il a gagn� la brasserie. Deux
hommes en civil, l'un portant un large chapeau, l'autre t�te nue ; l'un gros,
v�tu sans �l�gance, la d�marche lourde, l'autre boitillant, fluet. Dans le
brouhaha de la salle enfum�e o� des chants d'apr�s boire sont repris en ch�ur
par l'assistance, cependant que le mart�lement de dizaines de grosses chopes
sur les tables de bois rythme les refrains, les deux hommes sont pass�s
inaper�us. Un ma�tre d'h�tel qui les attendait tout au fond, les a guid�s vers
la salle retenue que ferme une lourde porte : les bruits ne parviennent
qu'assourdis. Le ma�tre d'h�tel, quand les deux hommes se rejoignent qu'ils se
serrent la main, ne peut que reconna�tre Ernst R�hm et Joseph Goebbels, qui,
seuls, assis en face l'un de l'autre dans cette brasserie munichoise, buvant de
la bi�re, vont parler longuement. Avant d'entrer pour apporter les commandes,
le ma�tre d'h�tel frappe et attend un long moment. La discr�tion est de r�gle.
La Gestapo pourtant qui suit R�hm � la trace et qui piste aussi toutes les
personnalit�s importantes du r�gime a pu faire un rapport. Pour Heydrich,
Himmler et G�ring, la nouvelle est grave, de celles qu'il faut soupeser,
�valuer, pour en tirer les cons�quences : Goebbels agit-il de son propre chef,
choisissant le camp de R�hm, retrouvant son pass� de nazi de � gauche �, prompt
� la d�magogie, ou bien se contente-t-il � sa mani�re prudente et habile de
flairer le terrain avant de prendre son parti, ou bien encore est-il l'envoy�
de Hitler, le F�hrer ne voulant pas perdre le contact avec R�hm, Hitler n'ayant
pas, lui non plus, encore choisi d�finitivement de quel c�t� il va pencher;
r�pression, liquidation comme le veulent la Gestapo, la S.S. et la Reichswehr
ou bien compromis ?</p><empty-line/><p>Or, dans la soir�e du mercredi 13 juin le S.D. et la Gestapo
font parvenir au 8, Prinz-Albrecht-Strasse une nouvelle information qui semble
prouver que Goebbels a agi pour le compte de Hitler : ce qui, pour tous les
adversaires de la Sturmabteilung est l'hypoth�se la plus grave. L'information
est inattendue, spectaculaire m�me : le F�hrer a rencontr� dans l'apr�s-midi
Gregor Strasser. L'ancien pharmacien bavarois, l'ancien chef de la propagande
du Parti nazi, celui qui a dirig� la fraction nazie au Landtag de Bavi�re puis
au Reichstag, n'exerce pas, depuis plus de deux ans, de fonctions officielles.
Mais il reste un homme dont le nom peut r�sonner dans le Parti et Adolf Hitler
le sait. Peut-�tre aussi se souvient-il de ce jour o�, protestant contre la
d�tention de Hitler dans la forteresse de Landsberg, Gregor Strasser s'�tait
�cri� : ������ L'emprisonnement de ce juste est un stigmate d'infamie pour la
Bavi�re. �. Le visage large, le cr�ne ras�, le puissant Gregor Strasser, m�me
passif, est encore une ombre trop grande pour Hitler. Heydrich et G�ring le
savent bien qui ont inscrit leur ancien camarade sur leurs listes. Mais le
Chancelier Hitler semble, face � Strasser, encore dispos� � la conciliation.
Les agents de la Gestapo rapportent que Strasser a obtenu � nouveau le droit de
porter son insigne d'honneur du Parti o� est grav� le ���n� 9. Certains
informateurs affirment que Hitler aurait propos� � Strasser le minist�re de
l'Economie nationale, mais Strasser, s�r � comme R�hm � de sa position, aurait
demand� l'�limination de G�ring et de Goebbels.</p><empty-line/><p>Et de qui d'autre encore ? Au si�ge de la Gestapo, dans le
palais pr�sidentiel de G�ring, c'est le silence. Les nouvelles sont l�,
brutales. Les � conjur�s � mesurent le prix qu'il leur faudrait payer un
retournement de Hitler. Peut-�tre aussi R�hm a-t-il fait �tablir des listes,
peut-�tre les �quipes de tueurs S.A. sont-elles pr�tes, r�ellement, comme d�j�
s'entra�nent les S.S. du commandant de Dachau, l'Oberf�hrer Eicke. Quand un
pi�ge est mont� il doit s'abattre, saisir l'adversaire, l'�craser, sinon la
vengeance vient et le pi�ge se retourne. Plus que jamais, alors qu'il leur
semble que Hitler h�site, le Reichsf�hrer Himmler, Heydrich et G�ring sont
d�cid�s � agir, � faire pression sur le F�hrer. Mais Hitler n'est plus �
Berlin.</p><empty-line/><p>LES CONSEILS DU DUCE</p><empty-line/><p>Le jeudi 14 juin c'est, sur le terrain d'aviation de Munich
Oberwiesenfeld, une succession d'ordres, de pr�cautions. A 8 h 10, le F�hrer
est arriv� dans sa Mercedes noire. Peu apr�s, descendent d'autres voitures
officielles Br�ckner, Otto Dietrich, Schaub, Hoffmann puis des fonctionnaires
de la Wilhelmstrasse. On reconna�t Neurath, le Ministerialrat Thomson, le Legationsrat
von Kotze et l'Oberf�hrer directeur du service de presse de Bavi�re. Hitler
plaisante, serre famili�rement la main de Bauer son pilote, puis se dirige vers
son avion personnel dont les moteurs viennent d'�tre arr�t�s, apr�s un essai.
On peut lire sur le haut de la carlingue le nom de l'avion, Immelmann, et sur
le fuselage gris le num�ro d'immatriculation, 2 600. Ceux qui connaissent bien
le F�hrer d�c�lent chez lui, malgr� sa bonne humeur, des signes de nervosit�,
un geste fr�quent de main vers les cheveux, une d�marche saccad�e. Il garde son
chapeau, � la main et, serr� dans un imperm�able beige, l�g�rement vo�t�, il
ressemble � un petit et m�diocre fonctionnaire allemand. Pourtant cet homme qui
monte l'�chelle de fer, que saluent les officiels va rencontrer le chef du
gouvernement dont le monde et l'Europe parlent le plus, un homme aux apparences
vigoureuses, � la t�te ras�e, au ton d�clamatoire : le Duce Benito Mussolini.
Par bien des aspects il a servi de mod�le � Hitler et le Chancelier se souvient
sans doute de ce jour de 1923 � avant le putsch de novembre, � Munich,
imitation de la Marche sur Rome de 1922 � o� agitateur politique presque
inconnu, il sollicitait du Duce une photo d�dicac�e que, hautain, Mussolini,
refusa d'envoyer. Aujourd'hui, Hitler doit rencontrer Mussolini � Venise.</p><empty-line/><p>A 8 h 20 l'avion de Hitler d�colle suivi par un deuxi�me
appareil pilot� par Schn�bele et qui emporte les diff�rents experts allemands.
La discussion, la premi�re entre les deux dictateurs depuis la prise du pouvoir
de Hitler, peut �tre capitale : on doit �voquer l'avenir de l'Autriche, passer
en revue les probl�mes pos�s par les rapports entre les deux partis. Surtout,
dans les couloirs de la Wilhelmstrasse des r�unions discr�tes ont eu lieu : des
�missaires envoy�s par le vice-chancelier Papen, d'autres agissant pour le
compte de G�ring ont expliqu� que le Duce avec sa grande autorit� pouvait
conseiller au F�hrer d'en finir avec l'anarchie au sein de son parti. Des envoy�s
sp�ciaux ont gagn� l'ambassade allemande � Rome ; l�, les diplomates ont �cout�,
demand� des rendez-vous, vu leurs coll�gues italiens s�rs et surtout les
membres du cabinet du Duce � ils ont � mots couverts parl� de R�hm, des
violences des S.A. : Hitler �couterait s�rement un conseil du Duce � Rien n'a
�t� dit pr�cis�ment mais les Allemands se sont fait comprendre, maintenant il
faut attendre. Le Duce parlera-t-il et le F�hrer �coutera-t-il ?</p><empty-line/><p>Les deux avions s'�l�vent lentement Imm�diatement on distingue
les sommets des Alpes et, fich�es au fond des vall�es, les petites plaques brillantes
des lacs glaciaires. Au bord de l'un d'eux, le Tegernsee qu'on ne peut voir car
l'avion a vir� sur l'aile vers l'est, la ville de Bad Wiessee o� vient
d'arriver le chef d'Etat-major, le capitaine R�hm. Peu � peu, le ciel, d'abord
l�g�rement nuageux, se d�couvre et, au-del� du Brenner on aper�oit Brixen, les
Dolomites. Hitler, comme il a souvent l'habitude de le faire, s'asseoit pr�s du
pilote. Il aime l'avion ; ses campagnes �lectorales ils les a couvertes, allant
de ville en ville, dans son avion personnel. Maintenant ses visites
d'inspection, il les r�alise avec le m�me moyen, sautant ainsi en quelques
heures d'une r�gion � l'autre. Le pilote montre � Hitler le massif blanch�tre
de la Marmelata, sorte de ch�teau fort naturel, puis les Alpes v�nitiennes et
bient�t long et sinueux ruban couch� dans les teintes sombres, le P�. Les
avions allemands font deux fois le tour des lagunes, descendant chaque fois un
peu plus. Des points scintillants apparaissent dans le ciel : ce sont les
escadrilles italiennes qui viennent � la rencontre du F�hrer. Bient�t les
avions survolent Murano et le Lido. A 10 heures, ils se posent sur l'a�roport
de San Nicolo.</p><empty-line/><p>C'est le soleil d'ahord. Puis la foule des officiels
italiens, puis Mussolini en grand uniforme, les diplomates, les Squadre
fascistes. Le petit groupe des Allemands fait pi�tre figure. Hitler dans ses
v�tements mal coup�s para�t encore plus tass�, plus emprunt�. Il marche vers
Mussolini, lui serre la main avec respect. Le Duce, la poitrine bomb�e,
condescendant, souriant, montre Venise, ruisselante de lumi�re, Venise dans sa
beaut� �clatante et s�culaire et qu'un printemps l�ger para�t rendre encore
plus �trang�re au temps. L'ambassadeur d'Allemagne, von Hassel, salue le F�hrer,
il est de ceux qui ont fait comprendre au Duce qu'il fallait inciter Hitler �
remettre de l'ordre dans les rangs tumultueux de la Sturmabteilung.</p><empty-line/><p>Bient�t Mussolini et Hitler embarquent dans un bateau �
moteur escort� d'une flottille, et les embarcations, au milieu des hululements
des sir�nes, des cris de la foule, s'engagent dans la lagune ; des torpilleurs
o� les uniformes des marins tracent des lignes blanches rendent les honneurs
aux deux chefs de gouvernement. Puis c'est l'eau noir�tre du Grand Canal, les
gondoles fleuries, le Palais des Doges, le Grand H�tel o� va descendre le F�hrer,
la villa Pisani Di Stra o� Hitler et Mussolini se retrouvent pour une longue
conversation en t�te � t�te de deux heures. Le Duce a-t-il parl� de R�hm ? Les
diplomates italiens observent le F�hrer : � Physiquement il a l'aspect tr�s
boche, mais quelque chose dans les yeux qui exprime la profondeur de pens�e �,
note le baron Aloisi.</p><empty-line/><p>Le soir de cette premi�re visite de Hitler � l'�tranger, un
grand concert est donn� au Palais des Doges � D�cor et lustres merveilleux,
raconte un diplomate, mais organisation m�diocre. De plus, la foule a acclam�
le Duce durant tout le concert ce qui produisait une violente cacophonie. La
popularit� du Duce est immence �. Le F�hrer, avec un sourire crisp�, regarde
ces d�monstrations d�sordonn�es o� l'on semble l'ignorer. Vendredi 15 juin,
foules d�lirantes autour du F�hrer et du Duce, ���70 000 personnes sur la place
San Marco, bal � l�Excelsior en l'honneur du chancelier allemand. Samedi 16
juin, au matin, c'est le d�part. Le hangar o� le Immelmann du F�hrer est rang�,
est d�cor� aux couleurs italiennes et allemandes, la croix gamm�e et les
faisceaux fascistes s'entrem�lent les fanfares jouent puis � 7 h 50, c'est le
d�collage et deux heures plus tard, les deux avions allemands atterrissent sur
l'a�roport de Munich-Oberwiesenfeld. Ici aussi des fanfares, le Deutschland
�ber alles et comme � l'habitude la Badenweilermarsch, la marche pr�f�r�e de
Hitler.</p><empty-line/><p>Le F�hrer semble fatigu�, nerveux, un peu d��u : les cris
allaient vers le Duce, seigneur tout-puissant d'un pays en ordre. Lui, il n'est
apparu que comme un comparse, encore mal assur�. Les conseils de Mussolini �
car le Duce a parl� � l'ont irrit�. Maintenant, cependant que la voiture roule
vers Munich sur la large route au milieu des pr�s, Hitler sait qu'il retrouve
avec l'Allemagne toutes les questions en suspens. Et il sait aussi qu'on le
guette.</p><empty-line/><p>A Berlin, Heydrich communique d�j� � G�ring que le Duce a
effectivement dit au F�hrer qu'il lui fallait r�tablir l'ordre sur tout le
parti, sur les S.A. Le Duce a �voqu� son exemple personnel, les ann�es 24.
Alors il a su faire plier les anciens squadristi. L'ordre dans un Etat
totalitaire est n�cessaire, l'ordre et l'ob�issance de tous au Chef. Comment
Hitler a-t-il re�u cette nouvelle pression ?</p><empty-line/><p>Dans � peine deux semaines les S.A. vont partir pour leur
long cong� d'un mois. Il faudrait frapper avant Hitler se d�cidera-t-il � temps
?</p><empty-line/><p><strong>3</strong></p><empty-line/><p>SAMEDI 30 JUIN 1934
Route de Godesberg � Bonn-Hangelar.</p><p>1 heure 30 (dimanche
17 juin 1934)</p><empty-line/><p>AGIR VITE</p><empty-line/><p>Samedi 30 juin, 1 h. 30. Ce sont d�j� les premi�res maisons
de Bonn : les phares �clairent des volets clos et des arbres dont les branches
l�g�rement inclin�es par le vent se dessinent sur les murs de ces habitations
cossues, villas r�sidentielles situ�es loin des fum�es de la Ruhr. Les deux
motocyclistes ont attendu les voitures � l'entr�e de la ville et maintenant
qu'elles apparaissent ils d�marrent, faisant r�sonner leurs moteurs dans les
rues des quartiers p�riph�riques d�sertes comme celles d'un village. L'a�roport
de Bonn-Hangelar n'est plus qu'� quelques minutes de voiture : � chaque tour de
roue le choix de Hitler devient de plus en plus l'in�luctable destin de cette
ville, de ce pays qui, profond�ment, reposent dans cette courte et l�g�re
derni�re nuit de juin.</p><empty-line/><p>Au bord du lac de Tegernsee, l'air est plus vif que dans la
vall�e du Rhin. Des voitures officielles viennent de quitter la pension
Hanselbauer o�, comme chaque soir, il y a eu des r�unions, des chants. Les
chefs S.A. ont bu gaiement. La nuit maintenant est tranquille et d�j� sa zone
sombre semble �tre d�pass�e. L'obscurit� doit r�gresser peu � peu, la derni�re
section de la garde personnelle de R�hm qui a veill� jusqu'au d�part des
convives embarque dans le camion b�ch�. Le chef d'Etat-major Ernst R�hm n'a
plus rien � craindre de cette nuit qui n'a plus que quelques heures � durer.
Bad Wiessee est calme. Seul le bruit du camion qui s'�loigne couvre le froissement
du vent et des vagues.</p><empty-line/><p>Les voitures ont contourn� Bonn par le nord, �vitant le
centre, abandonnant les bords du Rhin ; passant devant l'ancien ch�teau des
Electeurs dont l'ombre lourde et massive semble accrocher la nuit ; droit
devant, la Poppelsdorfer All�e s'enfonce dans la ville et l'on distingue malgr�
le faible �clairage les quatre rang�es de marronniers d'Inde qui la bordent Les
chauffeurs ont ralenti, mais � nouveau ils acc�l�rent... parce qu'il faut faire
vite, parce que le F�hrer a h�te de rejoindre l'avion qui attend, h�te d'en
finir avec ce mois, h�te d'en finir avec les h�sitations qui, apr�s son retour
de Venise, n'ont pas cess� de le hanter.</p><empty-line/><p>LES INQUIETUDES DE HITLER</p><empty-line/><p>Au contraire il semble m�me qu'elles aient augment� malgr�
les conseils de Mussolini. Les journaux allemands sont pourtant pleins en ces
vendredi et samedi 15 et 16 juin d'articles sur l'importance de la rencontre du
Duce et du F�hrer, mais Hitler reste inquiet. Tous ceux qui le rencontrent
notent sa nervosit�. Rentr� le 16, Hitler s'installe � Munich � la Maison
Brune. L�, il se fait longuement commenter le proc�s des meurtriers de Horst
Wessel. Ce S.A. est devenu un symbole du nouveau r�gime : la jeunesse nazie
chante le Horst Wessel Lied et les opposants, � l'�tranger, affirment que Horst
Wessel n'a pas �t� abattu, comme l'affirment ses camarades, dans une bataille
avec des communistes mais au terme d'une querelle de souteneurs. Ce qui est
s�r, c'est qu'un soir de janvier 1930, des hommes ont tu� Horst Wessel chez
lui, au n� 62, Grosse Frankfurt Strasse. Aujourd'hui deux d'entre eux, Sally Epstein,
27 ans, et Hans Ziegler, 32 ans, sont jug�s. Le meurtrier H�ller a d�j� �t�
liquid� par les S.A. et d'autres accus�s sont en fuite. Hitler se r�jouit. Le
15 juin, le jugement a �t� rendu et Epstein et Ziegler ont �t� condamn�s � mort.
Mais il demeure insatisfait. Les journaux n'ont pas assez insist� sur la
machination internationale qui fait de Horst Wessel un souteneur. C'est l'honneur
du r�gime, l'honneur des S.A. qui est en cause. Et ainsi ce proc�s ram�ne
Hitler � ses pr�occupations. Quand on lui annonce que ce m�me vendredi 15 juin,
Andr� Fran�ois-Poncet vient de quitter Berlin pour passer deux semaines �
Paris, il s'�tonne, s'inqui�te : la p�riode est pr�coce pour des vacances
d'�t�. Ce d�part ne confirme-t-il pas les rumeurs qui courent sur le r�le de
Fran�ois-Poncet, instigateur d'un complot qui lierait ensemble les chefs S.A.,
les g�n�raux Schleicher et Bredow, et l'ambassade de France ? Fran�ois-Poncet
habile comme � son habitude ne quitterait-il pas Berlin au moment o� ses alli�s
s'appr�tent � frapper ?</p><empty-line/><p>Hitler s'arr�te d'autant plus sur cette nouvelle que les rapports
de la Gestapo et du S.D. se multiplient, mettant au jour de nouvelles
intrigues. Dans l'entourage de Papen, on se pr�parerait aussi � agir. Le docteur
Jung multiplierait les d�marches, les pressions morales aupr�s du
vice-chancelier pour le pousser � se dresser contre le r�gime. Tschirschky
ferait pression dans le m�me sens. Le Reichsf�hrer Himmler et Heydrich ne
cessent d'adresser des mises en garde au F�hrer : ils signalent notamment le 16
juin la visite que Papen doit faire le lendemain, dimanche 17 juin, � l'Universit�
de Marburg. Hitler prend connaissance des rapports, mais que peut-il contre
l'intention de Papen sinon parler aussi ? Comme pr�vu le F�hrer se rendra donc
� G�ra et s'adressera aux cadres du Parti et aux organisations nazies dans
cette ville industrielle, l'un des vieux fiefs socialistes, aujourd'hui vou� �
l'hitl�risme.</p><empty-line/><p>Ce dimanche du milieu de juin, s'ouvre ainsi comme un moment
important de la pi�ce qui depuis la prise du pouvoir se met en place en
Allemagne.</p><p>A Berlin, pourtant, c'est la f�te : sur le champ d'aviation
de Tempelhof, des milliers de personnes sont r�unies pour un grand meeting
a�rien : Hermann G�ring a d�cid� d'offrir � la capitale du Reich un immense
ballon libre mais, retenu par ses obligations minist�rielles ou soucieux de
donner le change, d'endormir la m�fiance et l'hostilit� des S.A., il a d�l�gu�
ses pouvoirs � l'Obergruppenf�hrer S.A. Karl Ernst. Celui-ci, au milieu des
fanfares et des acclamations, baptisera le ballon du nom de Hermann G�ring
puis, montant dans la nacelle, il le pilotera. Des centaines de mouchoirs, de
bras tendus saluent l'envol de ce qui semble symboliser l'union des hommes du
Parti, la r�conciliation en ce dimanche 17 juin des S.A. avec G�ring. Mais Karl
Ernst est inscrit sur les listes de Heydrich en tr�s bonne place, et la f�te
a�rienne n'y change rien.</p><empty-line/><p>LE DISCOURS DE MARBURG.</p><empty-line/><p>Au moment o� Karl Ernst rayonne de joie, �prouvant physiquement
l'importance de la situation politique qu'il occupe, lui, l'ancien portier,
Franz von Papen, vice-chancelier du Reich, entre dans le grand amphith��tre de
l'universit� de Marburg. C'est l'une des plus vieilles universit�s d'Allemagne
: au fronton des b�timents construits dans un style gothique, une date, 1527.
Tout ici est calme, paisible. De l'universit�, on domine la rivi�re douce
qu'est la Lahn, le jardin botanique puis la ville s'allongent ainsi, comme un
�crin. L'histoire de l'Allemagne, mystique et r�veuse, puissante et aust�re,
est l�, inscrite dans les �glises, l'H�tel de ville, les maisons trapues de la
place du March�, le ch�teau o� les grands Luther, Zwingle, Melanchthon, les
grands r�formateurs intr�pides se r�unirent en 1529 autour de Philippe le Magnanime.
C'est adoss� � tout ce pass� que Papen le catholique va parler.</p><empty-line/><p>� Sachant que les premi�res personnalit�s du monde intellectuel
assisteraient � cette manifestation, �crira-t-il plus tard, je pr�parai mon
discours, esquiss� dans ses grandes lignes par Ernst Jung, avec un soin tout
particulier. C'�tait, pensais-je, le meilleur moyen d'atteindre la nation tout
enti�re �.</p><empty-line/><p>En fait, Papen n'�tait pas aussi d�termin� qu'il veut bien
l'�crire des ann�es plus tard.</p><empty-line/><p>C'est dans le train qui le conduit � Marburg, le samedi 16
juin, que le vice-chancelier a lu, pour la premi�re fois, avec soin le discours
que Jung a pour l'essentiel r�dig�. Il se tourne vers von Tschirschky, son
secr�taire, et, � l'expression du regard, ce dernier comprend que Franz von
Papen est effray�. Il faut pourtant qu'enfin Papen se d�cide � parler. Dans la
semaine pr�c�dente Jung et Tschirschky se sont rencontr�s � plusieurs reprises
pour mettre au point avec pr�cision les termes du discours. Il faut frapper juste.
Ernst Jung a souvent recommenc� ce qui doit �tre un texte capital, un
avertissement lanc� � toute l'Allemagne. � Ce discours avait exig� des mois de
pr�paration, raconte Tschirschky. Il fallait trouver l'occasion convenable.
Tout devait �tre pr�par� avec soin ; minutieusement pr�par�. Si M. Papen, ajoutera
son secr�taire avec une nuance de m�pris, s'�tait ralli� � notre point de vue,
le discours aurait �t� prononc� bien plus t�t �.</p><empty-line/><p>Mais Franz von Papen n'est pas intr�pide. Ses yeux vifs, per�ants,
r�v�lent une prudence que certains n'h�sitent pas � appeler de la couardise.
Ambitieux, il a voulu le gouvernement de Hitler contre le g�n�ral Schleicher
mais depuis quelques mois des craintes ont surgi : les S.A. du Chef
d'Etat-major ne risquent-ils pas d'�tablir le r�gne de la violence anarchique
ou un bolchevisme national qui serait la fin de la caste des seigneurs, des
Junker, � laquelle Franz von Papen pense appartenir ? Souvent, rencontrant le F�hrer
� la fin d'une r�union du cabinet, il l'a averti des menaces que font peser les
S.A. sur le r�gime, sur l'Allemagne. Mais il le fait � sa mani�re, allusive, et
le F�hrer d'un mot rejette les craintes de son vice-chancelier. Et Papen r�p�te
ce qu'il a d�j� dit aux industriels de la Ruhr : � Hitler, chaque fois, ridiculisait
les exigences du chef des Chemises brunes et les traitait d'aberrations sans
importance. �</p><p>Pourtant, semaine apr�s semaine, la situation empire. � Au
mois de juin, ajoute Papen, j'�tais arriv� � la conclusion qu'il fallait
dresser le bilan de la situation. Mes discussions lors des r�unions du cabinet,
mes arguments, mes insistances directes aupr�s de Hitler s'�taient r�v�l�es
absolument vains. Je r�solus de faire publiquement appel � la conscience de
Hitler. �</p><empty-line/><p>Franz von Papen ne peut plus se d�rober : ses collaborateurs
sont l�, qui le pressent d'agir. � Nous l'avons plus ou moins oblig� �
prononcer son discours � pr�cisera Tschirschky. Ils arrachent � Papen la
promesse d'intervenir � Marburg pour la c�r�monie du dimanche 17, o�
l'universit� l'a convi�. Maintenant Papen roule vers Marburg et il regarde
Tschirschky avec inqui�tude, puis il prend son crayon et m�ticuleusement
commence �� � rayer certaines formules qui lui semblent trop claires �.
Tschirschky intervient aussit�t : � Monsieur Papen, qu'est-ce que vous fa�tes
l� ? � demande-t-il. Le vice-chancelier s'est arr�t�. Dans le compartiment les
deux hommes sont seuls : les collines d�filent, bois�es, coup�es de gorges qui
entaillent ce c�ur cristallin de l'Allemagne. Bient�t ce sera la vall�e de la
Lahn, Marburg. Papen regarde Tschirschky, il interroge silencieusement son
secr�taire. Tschirschky ne voit donc pas ce que fait Papen, qu'a-t-il besoin de
poser cette question ? Entre les deux hommes, il y a un instant de g�ne puis
Tschirschky lentement r�v�le � Papen que d�j�, par diff�rents canaux, le texte
du discours, le texte int�gral, insiste-t-il, a �t� transmis � des journaux
�trangers et que, de ce fait, le scandale serait encore plus grand si l'on
constatait des diff�rences entre les deux versions. Franz von Papen est aussi
un r�aliste : il rentre son crayon. Il ne lui reste plus qu'� avancer et �
tirer parti de ce courage qu'on lui impose.</p><empty-line/><p>Dans le grand amphith��tre de l'universit� de Marburg, tout
le monde est debout quand Franz von Papen p�n�tre en cette fin de matin�e du
dimanche 17 juin. Pas une place n'est libre sur les gradins. Dispers�s, isol�s,
on remarque � peine des hommes en chemise brune, un brassard nazi sur la manche
; peu nombreux, ils paraissent perdus au milieu de ces �tudiants, de ces
professeurs en toge. Papen toussote � plusieurs reprises puis, dans le silence
le plus absolu, commence sa lecture :</p><empty-line/><p>��Il para�t, dit-il, que mon r�le dans les �v�nements
de Prusse et dans la formation du gouvernement actuel a �t� extr�mement
important Si important par ses effets sur l'�volution de l'Allemagne qu'il
m'oblige � juger cette situation plus s�v�rement, avec un sens critique plus
aigu que la plupart de nos compatriotes �.</p><empty-line/><p>Pas un murmure : l'attention se durcit. Papen continue plus
lentement, adressant les louanges au nouveau r�gime puis, une phrase vient : �
Convaincu de la n�cessit� d'une r�g�n�ration de la vie publique, je faillirais
� mon double devoir de citoyen et d'homme d'Etat en taisant les choses qu'�
pr�sent il faut dire. � Et les critiques contre les m�thodes nazies d�ferlent
alors d'autant plus inattendues que depuis deux ans le pays est assomm� sous la
propagande, que toutes les plumes et toutes les voix sont serves et que Franz
von Papen est le vice-chancelier de ce gouvernement qu'il critique.</p><p>� Le ministre de la Propagande (il s'agit de Goebbels) semble
enchant�, poursuit Papen, par l'uniformit� et la docilit� de la presse. Il
oublie qu'une presse digne de ce nom doit justement signaler les injustices,
les erreurs, les abus �.</p><p>� Tout d'abord, racontera Papen, professeurs et �tudiants
parurent frapp�s de stupeur. En silence, ils m'�cout�rent �num�rer mes
accusations, mais je sentis que je les tenais par ma libert� de langage. �</p><empty-line/><p>Et Papen continue : le pays se trouve � la crois�e des chemins.
Dans cette universit� de Marburg si proche des souvenirs de la R�forme, dans
cette ville o� vint Luther, il parle des principes chr�tiens, � assise de la
nation depuis des si�cles �. Ces phrases, celles de Jung, �clatent dans
l'amphith��tre comme l'expression enfin lib�r�e de ce que pensent les
intellectuels allemands, m�me les plus conservateurs, depuis l'ann�e 1933 quand
d'autodaf�s en pers�cutions le pays a commenc� de sombrer dans le silence et les
acclamations rythm�es qui marquent toujours la mont�e du fanatisme.</p><empty-line/><p>�� Si nous trahissons nos traditions, si nous ignorons
les le�ons de notre longue histoire et oublions de tenir compte des obligations
qui d�coulent de notre position europ�enne, nous aurons perdu la plus belle, la
plus magnifique occasion que nous offre ce si�cle... Dans un univers en pleine
�volution, acceptons les responsabilit�s que nous impose notre conscience �.</p><empty-line/><p>La conclusion, naturellement, n'est pas pr�cise mais elle
soul�ve la salle. � Le tonnerre d'applaudissements qui salua ma p�roraison,
noyant compl�tement les protestations furieuses de quelques nazis, parut
exprimer l'�me du peuple allemand � �crira Papen. Tschirschky s'incline devant
lui, des professeurs lui serrent la main c�r�monieusement mais avec chaleur.
Papen sourit, il n'a pas encore eu le temps d'avoir peur. � J'�prouvais un
immense soulagement, note-t-il. J'avais enfin d�charg� ma conscience �.</p><empty-line/><p>Cependant que Papen est tr�s entour� et qu'il commence �
mesurer le sens que va prendre in�luctablement son discours, ce discours qu'il
voulait att�nuer, les communications t�l�phoniques se multiplient entre Marburg
et les services officiels � Berlin. Goebbels est un des premiers pr�venus. Il a
�t� personnellement attaqu� par le vice-chancelier : n'est-ce pas l'offensive
des conservateurs que beaucoup parmi les nazis craignent ? Imm�diatement
Goebbels prend ses dispositions : la diffusion par radio du discours de Papen
qui avait �t� pr�vue pour la soir�e est interdite. Des journalistes qui, �
Marburg, s'appr�tent � transmettre le texte du discours sont interpell�s et
invit�s � ne rien communiquer � leurs r�dactions, dans la journ�e du lendemain
des exemplaires de quotidiens seront m�me saisis. Seule la <emphasis>Frankfurter
Zeitung</emphasis> eut le temps de publier quelques extraits dans son �dition de
l'apr�s-midi. Or, cette censure s'applique au vice-chancelier du Reich. Pourtant
autour de Jung, les collaborateurs de Papen � la vice-chancellerie s'emploient
� briser le cercle de silence dans lequel Goebbels veut enfermer l'Allemagne.
D�j� des textes sont partis pour l'�tranger. Les presses du journal Germania en
impriment des versions int�grales qui sont remises aux repr�sentants diplomatiques
et aux correspondants de la presse �trang�re. � Nous exp�di�mes �galement, �crit
Papen, un grand nombre d'exemplaires par la poste, � nos amis en Allemagne m�me
�. Mais la vice-chancellerie est surveill�e nuit et jour par les agents de la
Gestapo. Heydrich qui soup�onnait l'initiative de Jung et de Papen a d'ailleurs
�t� l'un des premiers avertis.</p><empty-line/><p>Au 8, Prinz-Albrecht-Strasse, l'apr�s-midi du dimanche 17
juin est un apr�s-midi de travail intense. Les r�unions se succ�dent, les
communications t�l�phoniques avec Marburg, avec le palais pr�sidentiel de G�ring,
encombrent le standard. Heydrich donne l'ordre de saisir toute correspondance
suspecte qui �manerait des services de la vice-chancellerie et qui aurait pour
but de permettre la diffusion du discours de Marburg. Dans les bureaux postaux
les agents du S.D. et de la Gestapo donnent leurs consignes et elles sont
efficaces. � Je devais apprendre par la suite, raconte Papen, que la Gestapo
avait r�ussi � intercepter la plupart de ces lettres � contenant la version
int�grale du discours.</p><empty-line/><p>LA REPONSE DE HITLER.</p><empty-line/><p>Heydrich dont les informateurs � la vice-chancellerie se
sont montr�s bien renseign�s d�s le d�but de la semaine, a averti Hitler qui
r�side toujours � Munich depuis son retour d'Italie. Le F�hrer a peut-�tre
alors pris la d�cision de se rendre � G�ra pour faire pi�ce au discours de
Papen et � ce que l'on pouvait en attendre. A 8 h 15, Hitler est arriv� sur
l'a�roport de Munich. M�mes c�r�monies, m�mes hommes, mais un avion diff�rent,
le D. 260, r�serv� aux d�placements int�rieurs, attend le F�hrer. La m�t�o du
dimanche 17 juin est bonne entre Munich et Leipzig, quelques bancs nuageux mais
� faible altitude au-dessus des Erzgebirge. A 8 h 25, l'avion d�colle et � 10h
15 il se pose sur l'a�roport de Leipzig. L'avion : c'est cela la nouvelle arme
du F�hrer. Dans ce petit pays qu'est finalement l'Allemagne, le F�hrer peut
�tre partout en � peine deux heures : ses adversaires l'oublient souvent.</p><p>Une voiture attend le Fuhrer sur l'a�roport de Leipzig : Il
est t�t, � peine 10 h 30, quand Hitler traverse la grande cit� industrielle et
commer�ante. Il n'y a presque personne dans les rues. Les travailleurs, le
dimanche matin, restent chez eux. Par la vall�e de l�Elster, les voitures
s'enfoncent vers le sud, vers G�ra, ses usines textiles et m�tallurgiques.
Depuis les premi�res heures de la matin�e, des cars ont conduit les formations
de la S.A., de la S.S., des organisations de jeunesse vers la petite ville. Des
milliers de personnes sont arriv�es emplissant les rues de leurs chants, de
leurs groupes joyeux qui d�ambulent en attendant l'heure des rassemblements.
Sur les murs des maisons grises caract�ristiques de cette r�gion industrielle
pendent les longues oriflammes du r�gime. Elles flottent, soulev�es, gonfl�es
par le vent printanier. A G�ra, quand la voiture du F�hrer appara�t et s'arr�te
devant l'h�tel Victoria, situ� pr�s de la gare, les acclamations �clatent.
Sauckel, le Gauleiter de Thuringe, accueille le F�hrer qui, apr�s avoir salu�
la foule, entre dans l'h�tel o� il va parler aux cadres du Parti. A 13 heures,
Hitler appara�t � nouveau cependant que commence le d�fil�, grandiose pour une
petite ville comme G�ra. Goebbels, Ley sont l� aux c�t�s du F�hrer. Ici, il y a
quelques ann�es, les � rouges � tenaient la rue, ici � et dans la r�gion � on
votait social-d�mocrate, ici, les S.A. ont subi de dures pertes dans des
affrontements avec les ouvriers organis�s et farouches. Mais maintenant � au
moment o� � Marburg Franz von Papen est f�licit� par le corps professoral et
applaudi par les �tudiants � maintenant ici, s'avancent avec � leur t�te
Sauckel, et sur neuf rangs, S.A., S.S., Hitler-Jugend, R.A.D. Motor-S.A. : 20 000
hommes repr�sentant les organisations paramilitaires du Parti.</p><empty-line/><p>Il d�filent au milieu des Heil Hitler, dans le mart�lement
sourd de leurs bottes, disant la d�termination du nouveau r�gime de ne c�der ni
� Papen ni � un �ventuel retour de la menace rouge. Il semble que toutes les
forces nazies soient � nouveau unies en r�ponse au discours de Marburg qui
vient � peine de s'achever, que le compromis souhait� par le F�hrer soit
r�alis�. Toutes les unit�s convergent vers la Schutzenplatz o� plus de 70 000
personnes sont rassembl�es. Des coups de canon annoncent l'arriv�e du F�hrer et
au milieu des acclamations retentissent les roulements de tambour de la
Badenweiler Marsch.</p><empty-line/><p>Dans la foule personne n'imagine que cette mise en sc�ne n'est
pas la r�p�tition, plus inattendue peut-�tre dans cette r�gion industrielle, de
l'un de ces meetings qui doivent endoctriner l'Allemagne, personne ne sait
qu'elle est aussi r�ponse au vice-chancelier et d�monstration de force contre
les conservateurs, contre ceux qui grouillent autour de Papen et cherchent
peut-�tre � renverser le nouveau r�gime.</p><p>Quatre heures de d�fil�s, des centaines de cars, des cris,
des dizaines de milliers d'hommes pour mesurer la popularit� du F�hrer, grouper
autour de lui toutes les forces du Parti, faire comprendre que rien sans lui ou
contre lui n'est possible.</p><p>Pourtant m�me dans cette foule ignorante et enthousiaste, la
voix dure du F�hrer, portant des menaces alors que le pays semble soumis et
entra�n�, �tonne. Discours violent, que Hitler appuie de grands gestes des
bras, un Hitler ruisselant de sueur et qui semble retrouver la violence
vindicative et d�brid�e des premi�res prises de parole exalt�es dans les
brasseries enfum�es de Munich.</p><empty-line/><p>�� Tous ces petits nains, s'�crie Hitler, qui
s'imaginent avoir quelque chose � dire contre notre id�e, seront balay�s par la
puissance de cette id�e commune �. Des cris montent, des Heil, Sieg Heil�!
� Car tous les nains oublient une chose, quelles que soient les critiques
qu'ils croient pourvoir formuler : o� est le mieux qui pourrait remplacer ce
qui existe ? �</p><p>Pouss� par la vague, Hitler multiplie les expressions
ironiques. Les acclamations s'�l�vent encore insultantes : � Ridicule, ce petit
ver... qu'arriverait-il si ces petits rousp�teurs atteignaient leur but ?
L'Allemagne se d�sint�grerait �. Et, lan�ant son bras la main ferm�e, Hitler,
debout sur la pointe des pieds, s'�crie : � C'est le poing de la nation qui est
serr� et qui �crasera quiconque osera entreprendre la moindre tentative de sabotage
�.</p><p>On crie, les fanfares se d�cha�nent : sur qui s'abattra ce
poing que, le dimanche 17 juin, Hitler brandit d'abord contre son
vice-chancelier, l'homme qui l'a aid� � atteindre le pouvoir, le
gentleman-rider Franz von Papen, l'adversaire du capitaine Ernst R�hm ?</p><empty-line/><p><strong>4</strong></p><p>SAMEDI 30 JUIN 1934</p><p>A�roport de
Bonn-Hangelar : 1 heure 45</p><p>(du lundi 18 juin au
jeudi 21 juin 1934)</p><empty-line/><p>L'AEROPORT DE BONN-HANGELAR</p><empty-line/><p>Samedi 30 juin. 1 h. 45. L'a�roport de Hangelar est signal�
par de vastes panneaux avertissant les automobilistes de ne pas avoir �
stationner sur les remblais. Les voitures, depuis quelques minutes, ont ralenti
et suivent la route qui, venant de Bonn longe le terrain jusqu'� la large
entr�e qu'encadrent deux b�timents de bois. Les pistes balis�es de lampes
jaunes se perdent vers le nord et quand les voitures arrivent devant le poste
de garde on aper�oit, immobilis�, le trimoteur Junker du F�hrer, pris dans les
projecteurs, l'�quipage et les m�caniciens formant un groupe sur le terrain
au-dessous des moteurs. Il y a de nombreux officiers que Hitler ne salue que
d'un geste distrait, parlant avec Goebbels puis d'un pas rapide se dirigeant
vers l'avion cependant que le pilote, v�tu d'un blouson � col de fourrure,
s'avance vers son passager. Il fait les honneurs de l'appareil montrant le ciel
l�g�rement brumeux, mais Hitler ne lui pr�te qu'une attention distraite et d�j�
il marche vers la carlingue � grandes enjamb�es, les mains profond�ment
enfonc�es dans les poches de son manteau de cuir, le dos vo�t�.</p><empty-line/><p>Il faut faire vite. Il est un moment, quand la d�cision a
�t� prise, o� l'attente de sa cons�quence devient insupportable et surtout
quand, durant des semaines, le choix est rest� suspendu, qui s�parent la
d�cision d'agir de l'acte et ce qui avait �t� longue h�sitation devient
f�brilit�, rage d'intervenir. Hitler est, alors qu'il monte l'�troite �chelle
de fer, sans doute port� par de tels sentiments ; il a peur aussi qu'il ne soit
trop tard. Peur de s'�tre laiss� prendre de vitesse par l'une de ces conjurations
qu'on lui signalait depuis des mois et que semblaient rythmer les communiqu�s de
R�hm, le d�part de Fran�ois-Poncet ou le discours de Marburg.</p><empty-line/><p>DES PREUVES ?</p><empty-line/><p>II y a eu aussi ce rapport Daluege, transmis par G�ring le
lundi 18 juin dans lequel le g�n�ral S.S. a rassembl� toutes les preuves de la
culpabilit� des chefs S.A., de leur volont� de s'emparer du pouvoir. A vrai
dire, les preuves sont t�nues mais le rapport contient les doubles des lettres
qu'ils �changent, l'enregistrement des �coutes t�l�phoniques qui r�v�lent la
teneur de leurs conversations : les chefs S.A. ne disent rien de pr�cis mais
ils se moquent du F�hrer, des ministres. Ils manient la lourde ironie roturi�re
et cela Hitler ne le pardonne pas. Alors que chaque jour davantage l'humilit�
de fa�ade et la flagornerie entourent le F�hrer, ces mots irrespectueux,
grossiers, le blessent. De tels hommes � les Ernst, les Heines � qui lui
doivent tout, qui ont acc�d� aux plus hautes charges, osent pourtant multiplier
les critiques ; ils continuent de vouloir davantage. Comment avec un tel �tat
d'esprit ne seraient-ils pas capables de participer aux complots de leurs
ambitions et de leurs app�tits ? Hitler, le rapport Daluege en main, �coute
G�ring, Himmler, Heydrich. Mais il y a plus grave que l'atteinte � l'orgueil du
F�hrer : le rapport indique que les Obergruppen-f�hrer Ernst et Heines ont, �
plusieurs reprises, fait allusion � leur r�le lors de l'incendie du Reichstag.
Ils bavardent, entre deux beuveries, ils multiplient les sous-entendus, ils se
conduisent comme des complices sans talent et subalternes qui dans un gang
s'imaginent avoir des droits sur le chef parce qu'ils ont particip� � l'un de
ses coups hasardeux. La r�gle des gangs en de telles circonstances ne laisse
aucune place � la piti�. D'autant plus que le Chancelier re�oit en fin de
journ�e, ce lundi 18 juin, un rapport de Ribbentrop.</p><empty-line/><p>Le repr�sentant personnel du F�hrer aux Affaires �trang�res
a rencontr� � Paris, ce m�me lundi dans l'apr�s-midi, le Pr�sident du Conseil
fran�ais. Or, les informations qu'il c�ble � Berlin parce qu'elles s'ajoutent
aux diff�rents �l�ments contenus dans le dossier Daluege et aux indications
fournies par Heydricb ou Himmler, sont graves. Ribbentrop signale que � dans
son entretien avec le Pr�sident du Conseil fran�ais il a re�u confirmation de
son impression que les milieux gouvernementaux fran�ais croyaient fermement �
des difficult�s �conomiques et internes en Allemagne et qu'on d�sirait � Paris,
pour le moment, attendre les d�veloppements ult�rieurs en Allemagne. En effet,
l'attitude n�gative, rigide, du gouvernement fran�ais envers nous est fond�e
sur l'opinion fran�aise que des difficult�s int�rieures s�rieuses �taient
imminentes en Allemagne �.</p><empty-line/><p>Alors que des centaines d'exemplaires du discours de Papen �
Marburg sont saisis, attestant la volont� des hommes proches du vice-chancelier
d'engager une campagne ouverte contre le r�gime, alors que la Gestapo et le
S.D. ne cessent de communiquer des indices � vrais ou faux � le rapport de
Ribbentrop est un �l�ment non n�gligeable : il est presque une preuve.</p><empty-line/><p>Le F�hrer pourtant ne prend toujours pas de d�cision ; les
�v�nements, les informations se succ�dent � un tel rythme, jour apr�s jour,
qu'il semble ne pouvoir isoler ces quelques heures qui lui permettraient de se
d�terminer. Ceux qui ont choisi paraissent eux-m�mes bouscul�s, entra�n�s par
les obligations quotidiennes, laissant � des hommes qui demeurent en retrait,
Heydrich, Eicke, Sepp Dietrich, l'organisation du � nettoyage �. Hermann G�ring
qui est pourtant l'une des �mes du complot ne pense, semble-t-il, en ces jours
de la mi-juin o� la tension monte, qu'� tranf�rer le corps de sa premi�re
�pouse Karin dans la crypte immense qu'il a fait am�nager dans sa propri�t�.</p><empty-line/><p>KARIN.</p><empty-line/><p>Le mardi 19 juin, l'exhumation a lieu au cimeti�re de Lov�e.
Le temps est beau, le ciel d'un bleu l�ger, il fait chaud de fa�on inattendue
pour la Su�de, m�me en juin. Il semble que le jour se soit install� pour ne
plus �tre chass� par la nuit Le cercueil o� repose Karin est un long coffre de
zinc brillant A 6 heures du matin, une c�r�monie religieuse courte mais
�mouvante se d�roule en pr�sence de quelques intimes.</p><empty-line/><p>Les repr�sentants des trois partis nazis su�dois sont l�
aussi, leurs �tendards inclin�s vers le sol. Peu � peu la masse des couronnes
s'�largit, elles sont innombrables venant de toutes les r�gions d'Allemagne, de
toutes les organisations du Parti, la plus grande de toutes porte la marque de
G�ring et l'inscription � A ma Karin �. Lentement le cercueil est plac� dans un
wagon sp�cial rattach� au train r�gulier qui rallie Berlin, puis le convoi
s'�branle emportant la d�pouille de cette Su�doise qui avait vou� sa vie �
Hermann G�ring et au nazisme. A Stockholm, la foule se presse sur le quai, les hommes,
t�te nue, saluent le bras tendu. Toutes les man�uvres se font en silence, le
wagon est plac� sur le bac Drottning Viktoria o� une garde rend les honneurs.
La mer est calme, elle semble phosphorescente.</p><empty-line/><p>G�ring a quitt� Berlin et � 1 h 45, le mercredi 20 juin, il
arrive � Sassnitz dans le port duquel le bac est d�j� amarr�. Le wagon est
couvert de couronnes et quand G�ring, apr�s s'�tre inclin� devant le cercueil,
ressort du bac, le roulement sourd des tambours �touff�s r�sonne, longue
plainte qui annonce des c�r�monies grandiloquentes. Car G�ring n'a rien
n�glig�. Ce transfert du corps de Karin doit �tre l'occasion pour lui et le
r�gime d'ordonner une mise en sc�ne pa�enne qui inaugurera les f�tes du
solstice d'�t� et renouera avec les traditions germaniques. Pour cela G�ring a
convi� les chefs nazis � Karinhall sauf un : R�hm. Ainsi, ce qui semblait ne
devoir �tre que le premier service du culte de Karin devient aussi une man�uvre
politique : la rencontre des conjur�s, comme dans une pi�ce de Shakespeare,
autour du cercueil d'une femme.</p><empty-line/><p>Et pendant que le train sp�cial charg� de fleurs passe les
gares de Bergen, Stralsund, Greifswald, Ducherow, Pasewalk, Prenzlau, que sur les
quais, fig�s dans un garde-�-vous de marbre, les repr�sentants des diff�rents mouvements
nazis inclinent leurs drapeaux et que roulent sombrement les tambours, la
campagne de l'Allemagne du Nord, immobile et humide, respire dans le printemps.
Ce paysage semble �tre le reflet de ces fastes d�nu�s de sensibilit� mais o�
vibre une grandeur sauvage et d�mesur�e : le ciel ici est tr�s haut sur
l'horizon, les landes sableuses paraissent s'�tendre � l'infini seulement
coup�es parfois par une vague de collines ou interrompues par un bois de pins
ou de h�tres, noirs sur le sable et le ciel argent�s.</p><empty-line/><p>A 8 h 30, le fourgon arrive � Eberswald. G�ring en grand
uniforme est l�, entour� de la comtesse Rosen Willamovitz Mollendorf, la s�ur
de Karin, d'officiers, de princes prussiens, du g�n�ral de la police Wecke.
Devant la gare, sur la petite place, des d�l�gations de tous les mouvements
nazis sont rang�es, les banni�res sont cravat�es de cr�pe, la musique joue la
marche fun�bre de Beethoven et dans des claquements de talon le prince August
Wilhelm Hohenzollern, Gruppenf�hrer S.A., le Gauleiter Oberpr�sident Kube
saluent G�ring. C'est une grande parade qui commence : le cercueil est port�
alternativement par 8 officiers de police, 8 chefs de l'organisation nationale
de sport a�rien, 8 gardes forestiers, hommes qui, tous, appartiennent � l'une
ou l'autre des sections que dirige Hermann G�ring. Le long de la route, la
population silencieuse fait la haie. Les femmes s'inclinent, les hommes se
d�couvrent : ils sont l�, en tenue de travail, habill�s de leurs v�tements de
paysans, souvent noirs, regardant avec respect passer les � seigneurs �. Car ce
cort�ge mis en sc�ne par G�ring est un des visages du r�gime qui veut rappeler
les temps autoritaires et durs de l'�pop�e teutonique.</p><empty-line/><p>A la maison foresti�re de D�llkranz, le cercueil est pos�
sur une voiture tir�e par 6 chevaux, des groupes de cavaliers appartenant � la
police personnelle de G�ring ouvrent et ferment le cort�ge qui avance au milieu
des bois noirs. C'est bien toute une Allemagne seigneuriale qui essaie de
rena�tre � ou de ne pas mourir � avec le nazisme ; le descendant des Hohenzollern
marche aux c�t�s de G�ring et la foule des paysans, silencieuse, soumise,
regarde passer les ma�tres.</p><empty-line/><p>Peu � peu, les ministres, les hauts dignitaires se sont
joints au cort�ge. Voici Adolf Hitler qui appara�t, suivi de Br�ckner, de Sepp
Dietrich, de Meissner qui repr�sente Hindenburg. Les cors retentissent, les
uniformes noirs, les h�tres et les pins noirs, les t�tes de mort sur les
uniformes, la marche fun�bre du Cr�puscule des dieux, les visages lourds, la
crypte entour�e de blocs immenses, menhirs germaniques, et le sable argent,
tout cela compose un tableau o� se greffent le nazisme et le pass�, unis pour
honorer une morte et annoncer des temps de violence. Les ch�urs s'�l�vent : on
chante le Trutzlied de Luther, on chante le choral Prends-moi dans tes mains.
Au-del� de la clairi�re, on aper�oit les eaux scintillantes du lac Wackersee et
retentit le son des trompes de chasse qui jouent l'hallali. Autour de la
crypte, dans les larges vasques, les flammes oscillent couch�es par le vent. La
voix du pasteur, le Dr Fendt, s'�l�ve : � Et maintenant, Karin G�ring, c'est la
for�t allemande, c'est le lac allemand qui te saluent ; au-dessus de toi
brillent les �toiles de notre patrie qui est devenue ta deuxi�me patrie. Tu l'as
cherch�e d'une �me ardente, tu as souffert pour elle aux c�t�s de ton �poux, tu
as lutt� pour elle et tu t'es r�jouie pour elle jusque dans la mort�.</p><p>Autour de la crypte, les hommes sont fig�s, la voix du
pasteur r�sonne nette et dure.</p><p>� La splendeur de la terre allemande t'enveloppe d�sormais
pour toujours et dans la grandiose solitude de ces for�ts, tu entendras
retentir pour toi la gratitude, le salut et la paix de l'Allemagne �.</p><empty-line/><p>Brusquement alors qu'on s'appr�te � descendre le cercueil,
la foule s'ouvre. Himmler appara�t, son visage exprime la col�re et l'�motion,
il se dirige vers G�ring et Hitler, leur parle � voix basse, Br�ckner
s'approche, puis donne des ordres. Enfin la c�r�monie reprend et G�ring,
accompagn� du seul Chancelier du Reich, descend se recueillir dans la crypte.
Himmler, entour� de quelques S.S. de haut grade, parle rapidement. Sur la route
de Berlin � Karinhall, � quelques kilom�tres � peine d'ici, on a tir� sur sa
voiture des coups de feu : son pare-brise a �t� travers�. C'est un v�ritable
miracle qu'il n'ait pas �t� bless� ou tu�. Himmler r�clame des repr�sailles :
il faudrait ex�cuter 40 communistes, car ce sont des communistes, entr�s dans
la S.A., pr�cise le Reichsf�hrer S.S., qui ont perp�tr� l'attentat On se dirige
vers sa voiture : le pare-brise est en effet �toil�. Bodenschatz, l'aide de
camp de G�ring, ancien pilote comme lui, examine le verre : une balle n'aurait
jamais pu faire si peu de d�g�ts, l'incident est d� tout au plus � une pierre
de la route. Mais il ne dit rien. Himmler parle toujours de l'attentat.
Maintenant le mot m�me de communiste a disparu, il n'est plus question que de
la menace S.A., du complot S.A. qui cherche � supprimer les chefs fid�les �
Hitler.</p><empty-line/><p>Autour du cercueil de Karin, autour de cette crypte massive
comme un rocher surgi des sables gris et cern�e par la for�t noir�tre, alors
que retentissent les cors de chasse et que Hitler, le visage grave, s'avance
aux c�t�s de G�ring, communiant avec lui dans cette c�r�monie pa�enne, la
Sturmabteilung de R�hm repara�t, isol�e, mena�ante, d�sign�e � la vindicte, une
vindicte qui sera le reflet violent de cette inhumation au c�ur de la for�t
profonde.</p><empty-line/><p>Apr�s la c�r�monie Hitler est rentr� � Berlin. Ceux qui le
c�toient durant le voyage de retour, puis � son arriv�e � la chancellerie du
Reich � la fin de la journ�e, sont frapp�s par l'expression recueillie et grave
de son visage plus s�v�re que de coutume : le F�hrer para�t avoir �t� marqu�
par la mise en sc�ne teutonique de l'inhumation, frapp� par la place qui lui a
�t� faite par G�ring alors que descendait dans la crypte le cercueil de Karin.
Sans doute est-il sensible aux liens d'un mysticisme pa�en qu'entre la morte,
G�ring et lui, la c�r�monie a tiss�s. Le ministre-pr�sident a atteint son but :
R�hm, ses S.A., exclus de ce monde myst�rieux qui puise ses sources dans la
mythologie germanique, l� o� dans les immenses for�ts r�sonnent les cors,
viennent de perdre dans l'esprit du F�hrer une nouvelle bataille. Le clan
G�ring-Himmler s'est par contre renforc�.</p><empty-line/><p>Ce mercredi 20 juin, � la Chancellerie, Hitler prend d'abord
connaissance de l'article qu'Alfred Rosenberg publie dans le V�lkischer
Beobachter et qui est l'une des premi�res r�ponses au discours de Papen �
Marburg. Le th�oricien nazi affirme au nom du parti : � Nous n'avons pas fait
la r�volution de notre temps pour qu'une �poque surann�e puisse proclamer sous
le mot d'ordre � r�volution conservatrice � la restauration de l'Etat d'il y a
cinq cents ans... � Hitler donne de nouveaux ordres : les chefs du Parti,
Goebbels, Hess, doivent eux aussi contre-attaquer, montrer que le r�gime
n'acceptera pas d'�tre vid� de son contenu par Messieurs les seigneurs conservateurs.</p><empty-line/><p>Au moment o� le F�hrer s'appr�te � regagner ses appartements,
Franz von Papen demande � �tre re�u imm�diatement. En fait, le vice-chancelier
patiente depuis plusieurs heures et Hitler va �tre contraint d'affronter
l'homme de Marburg, celui contre lequel �� il monte � une vigoureuse
campagne de presse. Les deux hommes se craignent ; il y a quelques mois
montrant le b�timent de la vice-chancellerie, le F�hrer avait dit � Rosenberg :
� C'est de l� que viennent toutes nos difficult�s, un jour je nettoierai tout
cela �. Mais, ce soir, les deux hommes se saluent c�r�monieusement, pourtant
derri�re la fa�ade des politesses la tension est pr�sente. L'entrevue menace
d'�tre orageuse. Papen proteste contre la censure impos�e par Goebbels : un
ministre peut-il interdire la diffusion des discours du vice-chancelier du
Reich ? � J'expliquai � Hitler, raconte Papen, que je consid�rais comme mon
devoir de prendre nettement position, car la situation �tait devenue critique.
Le moment �tait venu, afflrmai-je, o� lui-m�me devait prendre position. �</p></section><section><empty-line/><p>Hitler �coute : il a parfaitement compris qu'on l'invite �
mettre de l'ordre, � freiner l'ardeur des S.A., les violations de la l�galit�
que commettent les nazis. Toutes les forces � Reichswehr, Gestapo,
conservateurs � le poussent � rompre l'�quilibre �tabli entre les diff�rents
courants qui l'ont port� au pouvoir. Mais chacun des hommes � Himmler,
Heydrich, Blomberg, G�ring et aussi Papen � qui veulent voir l'�quilibre rompu,
se tourne vers le F�hrer. Franz von Papen n'�chappe pas � la r�gle : � II
devait se rendre compte, continue le vice-chancelier, que je tenais toujours �
notre association, c'�tait justement pour cette raison que je le suppliais de
r�fl�chir aux probl�mes que j'avais soulev�s �. On a besoin du F�hrer, et cela
Hitler le sait, on a besoin de lui dans tous les camps, y compris dans celui
des S.A.</p><empty-line/><p>Puis Papen hausse le ton, son attitude se fait plus arrogante.
�� De toute fa�on, dit-il, le vice-chancelier du Reich ne peut tol�rer
qu'un nouveau ministre (Goebbels) interdise la publication d'un discours
officiel �.</p><p>Papen m�nage ses effets, puis il lance : �� J'ai parl�
en mandataire du pr�sident. L'intervention de Goebbels va m'obliger �
d�missionner. J'en avertirai imm�diatement Hindenburg... �</p><p>Voil� la carte des conservateurs pour contraindre Hitler �
c�der, � rompre avec les S.A., � respecter la l�galit�. Hindenburg, statue du
commandeur qui pourrait foudroyer Hitler en ralliant autour de lui l'arm�e, les
conservateurs, la masse des Allemands. � A moins que l'interdiction de mon
discours ne soit rapport�e, continue Papen, et que Hitler lui-m�me ne prenne
l'engagement d'adopter la ligne de conduite que j'ai pr�conis�e �.</p><empty-line/><p>Hitler para�t h�siter. � Il essaya de me calmer, raconte
Papen. Il admit que Goebbels avait gaff� pour essayer d'�viter une aggravation
de la tension d�j� existante �. Mais Papen menace encore, il va d�missionner
et von Neurath, ministre des Affaires �trang�res, Schwerin von Krosigk,
ministre des Finances, partiront avec lui. �� Je vais � Neudeck,
�joute-t-il, et je demande que le discours soit publi� �. Hitler saisit la
balle au bond : il ira � Neudeck avec Papen. Les collaborateurs du vice-
chancelier l'ont mis en garde contre cette proposition de Hitler. Papen ne doit
pas accepter une visite commune � Hindenburg qui viderait de toute
signification le discours de Marburg. Mais Papen, comme il l'a dit, ne veut pas
rompre son ������������������� association avec Hitler �. Le F�hrer insiste. �
Il faut examiner l'ensemble de la situation, dit-il, la discussion ne pourra
avoir de r�sultats tangibles que si le chancelier y assiste. � Papen, finalement,
accepte la proposition du F�hrer. Alors, celui-ci promet d'ordonner � Goebbels
de lever l'interdiction du discours de Marburg, puis � il se lance dans une
violente tirade contre l'insurbordination g�n�rale des S.A. Elles compliquent
de plus en plus sa t�che et il va �tre forc� de les ramener co�te que co�te �
la raison �. Les Sections d'Assaut : une fois de plus ce sont elles, qui dans
cette journ�e du 20 juin, subissent le contrecoup de l'�v�nement. Pour se
prot�ger de l'attaque de Papen, de Hindenburg, pour �viter de se couper de
l'aile � conservatrice� de son gouvernement Hitler charge la S.A. Ira-t-il
jusqu'� la sacrifier ?</p><empty-line/><p>LA FETE DE L'ETE</p><empty-line/><p>La nuit du mercredi 20 au jeudi 21 juin est pour l'Allemagne
une nuit de veille. Sur les stades, sur les places, dans les clairi�res,
partout br�lent des feux de bois et se rassemblent des milliers de membres des
organisations nazies. Jeunes gens portant des torches, chantant des hymnes,
marchant au pas cadenc�. Pour la premi�re fois en cette nuit, la plus courte de
l'ann�e, l'Allemagne c�l�bre une nouvelle solennit�, la f�te du Solstice d'�t�.
D�j� l'inhumation de Karin avait annonc�, la veille, le d�but du cycle pa�en,
maintenant il atteint sa pl�nitude et durant plusieurs jours il va se
poursuivre.</p><empty-line/><p>A Verden, une petite ville de Westphalie, situ�e sur
l'Aller, Alfred Rosenberg, qui est � l'origine de ce retour au paganisme,
magnifie la m�moire des 4 500 Saxons rebelles que Charlemagne fit ex�cuter l�,
en 782. Alors que les flammes hautes s'�l�vent des foyers dans la nuit fra�che
et claire, que les torches gr�sillent, Rosenberg prononce une allocution
inspir�e : �� Hitler, d�clare-t-il, est pour nous le continuateur direct
de Hermann le Ch�rusque et du duc Witikind. L'histoire a donn� raison � ce duc
des Saxons. La Terre sainte n'est pas pour nous en Orient. Elle est partout,
ici, en Allemagne. � Ainsi la f�te de l'�t� devient-elle exaltation du Reich et
de son F�hrer.</p><empty-line/><p>Dans l'apr�s-midi du jeudi, � Berlin, Goebbels prend le
relais de Rosenberg. Sur l'immense stade de Neuk�ln, devant des dizaines de
milliers de Chemises brunes, la mythologie � nouveau s'anime � l'occasion de
cette f�te du Solstice. Pourtant ici, il n'est plus question du pass�, mais du
pr�sent : � Un petit cercle de critiques s'est constitu� pour saboter notre travail,
dans la p�nombre myst�rieuse du caf� du Commerce... Ce sont de ridicules
galopins ! � hurle Goebbels et continuant sous les applaudissements
fr�n�tiques, le ministre ajoute : � Ces cercleux qui discutent gravement de
politique en se pr�lassant dans de bons fauteuils n'ont pas le monopole de
l'intelligence... Ils repr�sentent la r�action. L'histoire ne gardera pas leurs
noms, mais les n�tres �.</p><empty-line/><p>Papen, membre du Club des seigneurs, vice-chancelier du
Reich, est clairement d�sign� par Goebbels, ministre de la Propagande qui ne
peut parler qu'avec l'accord du F�hrer. Papen lit et relit les derni�res phrases
de Goebbels : � Pas de Kronprinz, pas de conseiller, pas de grand banquier, pas
de cacique parlementaire ! �</p><empty-line/><p>Cela signifie-t-il que Hitler, une fois encore, a chang� de
cap, choisissant le chemin de la seconde r�volution ? Qu'il veut rompre avec
ceux qui, �l�ments traditionnels et raisonnables, se sont ralli�s � lui ?
Hitler a-t-il d�cid� de rejoindre le camp de la S.A. et de R�hm, avec qui
pr�cis�ment Goebbels, peut-�tre avec l'accord du F�hrer, entretient encore des
contacts ? Ou cela indique-t-il simplement que le F�hrer��� h�site ? L'inqui�tude
est grande autour de Papen, mais aussi dans les milieux proches de Himmler, de
G�ring ou encore � la Bendlerstrasse. Il faut donc essayer, une fois encore, de
� sonder � Hitler et l'occasion se pr�sente puisque, ce jeudi 21 juin, il doit
saluer le Reichspr�sident Hindenburg � Neudeck.</p><empty-line/><p>HITLER ET LE VIEUX MARECHAL.</p><empty-line/><p>Cependant, Hitler se rend aupr�s de Hindenburg, seul. Papen
apprendra le voyage plus tard. Officiellement la visite de Hitler aupr�s du
pr�sident du Reich a un but pr�cis : faire conna�tre � la plus haute autorit�
d'Allemagne le contenu des entretiens de Venise avec Mussolini. A Neudeck au
bout d'une large all�e, il y a la demeure aust�re et massive du Feldmarschall.
Des officiers, Meissner, secr�taire g�n�ral de la pr�sidence, le comte von der
Schulenburg, le colonel Oskar von Hindenburg, accueillent c�r�monieusement le
F�hrer sur le perron. On p�n�tre lentement � l'int�rieur. Dans les vastes
pi�ces froides semble r�gner d�j� le silence pesant d'un mausol�e. Les
familiers pr�cisent � Hitler que les visites doivent �tre br�ves : d'ailleurs,
pour l'heure, Hindenburg se repose, il somnole, il ne pourra recevoir Hitler
que dans la soir�e apr�s que les m�decins l'auront une nouvelle fois examin�.
Le F�hrer mesure encore combien l'�ch�ance est proche : il lui faudra �tre pr�t
� saisir le pouvoir supr�me au moment de la mort de Hindenburg et pour cela,
l'arm� devra se ranger derri�re lui.</p><empty-line/><p>Le F�hrer est sorti dans le jardin. L'air y est vif, les
couleurs de cette premi�re journ�e d'�t� sont nettes et franches, le sol est
sec, crissant sous les pas, tout le paysage est pr�cis, presque gai. C'est dans
ce jardin que ce jour-l�, Hitler a sans doute rencontr� le g�n�ral von
Blomberg. Le ministre de la Guerre accomplissait une visite d'inspection en
Prusse-Orientale et, apprenant que Hitler se trouvait � Neudeck, il s'y est
rendu sous le pr�texte de pr�senter ses devoirs au Feldmarschall Hindenburg.
Autour de Hindenburg, statue de la vieille Allemagne prussienne que le temps
ach�ve d'abattre, le repr�sentant de l'arm�e et le F�hrer du nouveau Reich ne
peuvent qu'�voquer l'avenir, rappeler le pacte du Deutschland. L'�l�gant
g�n�ral veut savoir si Hitler, depuis avril, n'a pas vari�, s'il est toujours
pr�t � sacrifier la S.A. Les deux hommes marchent c�te � c�te dans un jour qui
semble ne pas vouloir finir, le g�n�ral et le chancelier, l'officier de tradition
et l'ancien Gefreiter, ce caporal parvenu au sommet du pouvoir mais vuln�rable
encore. Blomberg a d� �tre pr�cis parce que la sant� de Hindenburg d�cline
vite, parce que la tension monte en Allemagne, parce que Papen, Bose, Jung,
Klausener, Schleicher, agissent de leur c�t�, font pression sur certains
�l�ments de l'arm�e, parce que la Bendlerstrasse craint que cette tension ne
favorise une tentative d'invasion � l'Est ou � l'Ouest, de la part de la Pologne
et de la France, parce qu'il faut mettre fin au d�sordre que provoquent les
S.A. et assurer � l'arm�e une r�serve stable de recrues sur laquelle elle
aurait la haute main.</p><empty-line/><p>Les deux hommes, c�te � c�te, avancent dans l'all�e. Naturellement,
si Hitler renouvelle le march�, la Reichswehr pr�tera serment de fid�lit� au
nouveau chef d'Etat du Reich. Sur le perron, le secr�taire g�n�ral Meissner
attend le F�hrer : Hindenburg est r�veill�, il peut recevoir Hitler pour
quelques minutes. Le vieux mar�chal est assis dans un immense fauteuil au
dossier droit, il est en civil, v�tu d'une longue redingote noire, un col blanc
cass� serr� par une cravate noire b�ille autour de son cou o� se dessinent les
deux sillons profonds de la vieillesse. Quand Hitler parait, Hindenburg se
l�ve, le poing gauche serr�, la main droite appuy�e sur une canne, il salue
Hitler d'une inclination de t�te. Le lourd visage carr�, creus�, couronn� de
cheveux blancs coup�s en brosse, n'exprime aucune sensation : un marbre
impassible. Puis Hindenburg se rassied et un chambellan chamarr� avance un
si�ge pour le Chancelier. Hitler commence � parler de Venise, du Duce, de
l'amiti� de l'Italie, mais Hindenburg va l'interrompre par quelques mots et des
interrogations qui sont des ordres : R�hm ? La seconde r�volution ? Il faut
r�tablir le calme en Allemagne, tel doit �tre le r�le d'un chancelier du Reich,
telle est la mission du pr�sident du Reich. Le pays a besoin d'ordre,
insiste-t-il, l'arm�e a besoin de calme pour pr�parer la d�fense du Reich.
Puis, avec l'aide du chambellan, Hindenburg se l�ve � nouveau, il s'avance
lentement, traversant les pi�ces pesamment ; � ses c�t�s, Hitler parait fr�le,
insignifiant, sans lien avec l'histoire de l'Allemagne que Hindenburg semble
exprimer par sa seule fa�on d'�tre, par son visage m�me. Il reconduit Hitler jusqu'au
perron et l�, entour� de ses proches, d'officiers, de chambellans, appuy� sur sa
canne, il regarde partir le F�hrer avec cette indiff�rence s�v�re, ces yeux
vides qu'ont les vieillards puissants et qui suscitent toujours l'inqui�tude
chez ceux qui d�pendent d'eux.</p><empty-line/><p>Or, Hitler, pendant qu'il roule dans le paysage plat de la
Prusse-Orientale, mer moutonneuse de landes et de sables qui continue la
Baltique, sait que pour quelques semaines encore son sort d�pend de Hindenburg,
de l'entourage du Feldmarschall et surtout de l'arm�e : depuis avril, depuis la
croisi�re sur le Deutschland rien n'a chang� fondamentalement mais simplement
tout s'acc�l�re. Les choix s'imposent, les engrenages tournent : il faut
trancher sinon l'arm�e peut basculer, Hindenburg peut d�cr�ter la loi martiale,
confier le pouvoir r�el aux g�n�raux, balayer les S.A. et que restera-t-il
alors du pouvoir de Hitler ?</p><empty-line/><p>A Berlin, alors que Hitler grimpe dans son avion pour le
retour, Goebbels donne un th� � politique �. Ses r�unions d'apparence mondaine
sont un moyen commode pour faire se rencontrer des hommes de diff�rents
milieux, pour �changer des id�es, nouer des contacts, influencer des
personnalit�s. G�ring et Goebbels, mais aussi Hitler, affectionnent ce genre
d'assembl�es. Le jeudi 21 juin, autour de Goebbels, des hommes d'affaires et
des hommes politiques sont r�unis : on reconna�t le capitaine d'industrie, le
Dr Dorpmuller et le magicien des finances, le Dr Schacht, puis, un peu �
l'�cart, le vice-chancelier Franz von Papen qui a donc � et cela donne la
mesure de sa � souplesse politique � � accept� l'invitation du ministre de la
Propagande qui censure pourtant ses discours ; on voit aussi le conseiller
d'Etat Gorlitzer, le secr�taire d'Etat von B�low, l'nspecteur des troupes des
transmissions von Kluge, Gordeler. Une assembl�e choisie, o� se m�lent, comme �
l'image du III<sup>eme</sup> Reich, l'Allemagne prussienne et traditionnelle,
les repr�sentants de l'arm�e, les barons des affaires, les hommes politiques
conservateurs et les nazis. Goebbels demande un moment d'attention pour Schacht
qui veut exposer le probl�me des r�parations : le pr�sident de la Reichsbank a
un programme ambitieux. Un moratoire sera �tabli qui favorisera le transfert
des int�r�ts des cr�anciers �trangers du Reich ce qui les incitera � acheter
des produits allemands. Ces exportations accrues permettront au Reich de se
procurer des mati�res premi�res ce qui aura pour effet de faciliter le r�armement.
Papen, Kluge, �coutent avec passion : l'un est li� � la grande industrie de la
Ruhr et l'autre � l'arm�e, or Schacht b�n�ficie de l'appui total de
l'Etat-major et des milieux de l'industrie sid�rurgique. Mais Schacht a un
adversaire en la personne de Schmitt, ministre de l'Economie, plus favorable �
un d�veloppement de la consommation int�rieure : et Schmitt a le soutien de
R�hm. Le th� politique de Goebbels, fa�on de pr�senter la politique de Schacht
et l'aide-m�moire qu'il pr�pare pour le F�hrer avec l'appui de la Reichswehr
est donc loin d'�tre anodin. Les options �conomiques de Schacht imposent aussi
qu'on en finisse avec R�hm pour pouvoir se lancer enfin, vraiment, sur la voie
du r�armement.</p><empty-line/><p>Ses derniers invit�s partis, Goebbels se fait conduire �
l'a�roport de Tempelhof. Rudolf Hess est d�j� arriv� et tous deux, sous un ciel
rouge d'�t�, arpentent la piste ciment�e : Goebbels, bavard, souriant
nerveusement, ayant du mal � se tenir � la hauteur de Hess, qui, l'air
soucieux, les mains derri�re le dos, �coute, la t�te l�g�rement pench�e avec ce
visage obstin� et un peu hagard qu'il a toujours. Dans l'immense ciel de
l'Allemagne du Nord, l'avion de Hitler appara�t enfin, point noir dans le
cr�puscule, bient�t le vrombissement des moteurs est distinct et apr�s un
premier passage, l'avion, un Junker gris trimoteur, se pose et roule lentement
vers le groupe des officiels. L'appareil immobilis�, Hitler descend le premier
: il salue Goebbels et Hess, remercie le pilote, puis se met � parler � ses
deux ministres. Sans doute fait-il le r�cit de son entrevue de Neudeck,
�voque-t-il la silhouette massive et autoritaire de Hindenburg, le sourire
l�g�rement ironique du Gummil�we le � lion de caoutchouc � Blomberg. M�me s'il
n'insiste pas sur le choix qu'on lui impose, ceux qui l'�coutent, ceux qui le
voient, le visage crisp�, comprennent qu'in�luctablement le temps des d�cisions
vient.</p><empty-line/><p>Hitler sur cette plaine de Tempelhof avec sa d�marche saccad�e,
ressemble un peu � ces chefs de pi�ces qui vont et viennent derri�re les
artilleurs, scrutant le ciel, �coutant les rapports, enregistrant toutes les
donn�es et ne se d�cidant pas pourtant � commander le feu, parce qu'ils savent
d'exp�rience, qu'une fois partis, les obus ne peuvent plus retourner dans les
tubes des canons.</p><empty-line/><p><strong>5</strong></p><p><strong/></p><p>SAMEDI 30 JUIN 1934</p><p>A�roport de
Bonn-Hangelar, 1 heure 50</p><p>(du vendredi 22 au
lundi 25 juin 1934)</p><empty-line/><p>L'ENVOL</p><empty-line/><p>Samedi 30 juin, 1 h 50. La brise s'est lev�e. Douce et r�guli�re,
elle vient du Rhin poussant vers les hauteurs la brume humide. Autour de
l'avion, les personnalit�s nazies se sont rassembl�es. Goebbels serre des mains.
Hitler, soucieux, fait de brefs et m�caniques saluts nazis, puis le F�hrer
monte l'�troite �chelle de fer et le pilote qui est d�j� dans l'appareil lui
tend la main ; Goebbels, qui semble soulever avec peine sa jambe raide, grimpe
� son tour ; Br�ckner disparait le dernier se courbant en deux pour pouvoir se
glisser dans l'avion. Il est 1 h 50 du matin. De la tour de contr�le, une
petite construction blanche, basse, �clair�e, un signal lumineux confirme
l'indication radio : le pilote lance les moteurs les uns apr�s les autres et
leur vrombissement aigre d'abord, puis r�gulier, r�sonne, r�percut� au loin par
les hauteurs qui bordent le fleuve. L'appareil commence � rouler lentement,
cahotant, prenant la piste qui se dirige vers le Rhin, affrontant la brise de
face, acc�l�rant, arrachant d'abord son empennage du sol, puis augmentant
encore sa vitesse et d�collant enfin aux limites est du terrain, passant
au-dessus des barri�res, faisant courber les herbes. De la tour de contr�le au
pied de laquelle quelques officiels se sont rassembl�s, on n'aper�oit plus
bient�t que les feux de position rouges et verts qui clignotent dans la nuit
qui semble d�j�, vers l'est, devenue moins noire et plus grise. Alors que les
chefs nazis qui ont accompagn� le F�hrer se dirigent vers les voitures, l'avion
prend en enfilade la vall�e du Rhin, puis amorce une courbe vers le sud-est,
vers Munich.</p><empty-line/><p>Tr�s vite l'avion a laiss� � sa droite la ville de Bonn,
signal�e sous la brume par le pointill� des lampadaires.</p><empty-line/><p>LA MULTIPLICATION DES INCIDENTS.</p><empty-line/><p>Bonn : le vendredi 22 juin, il y a � peine une semaine,
l'universit� de la ville a �t� le th��tre d'un incident qui inqui�te les nazis.
Ce matin du vendredi 22 juin, le Gauleiter Groh�, le responsable des
organisations nazies, est re�u � l'universit�. Autour de l'ancien ch�teau des
archev�ques �lecteurs de Cologne qui abrite l'universit�, le service d'ordre
des groupes nazis est impressionnant : jeunes de la Hitler-Jugend, S.S. et S.A.
plac�s pr�s de l'entr�e principale et, dispers�s dans le grand jardin qui se
trouve derri�re le ch�teau, de nombreux policiers d�ambulent dans les all�es.
Groh� doit parler dans la salle des f�tes de l'universit�, l'Aula monumentale.
Les professeurs, les dignitaires nazis sont au premier rang. A l'entr�e du Gauleiter,
les �tudiants se sont lev�s. Les repr�sentants des Corporations sont plac�s sur
l'un des c�t�s de l'amphith��tre. Le Gauleiter commence son discours dans le
silence : il parle du conflit qui oppose la jeunesse hitl�rienne et les
organisations confessionnelles d'�tudiants, il �voque des incidents qui ont eu
lieu, il excuse naturellement les violences des Hitler-Jugend : �� Si la Hitler-Jugend
a �t� parfois maladroite dans ses m�thodes, c'est l'esprit de la jeunesse qui
explique cela. Les responsables de la Hitler-Jugend ont pour t�che de ramener
cet esprit r�volutionnaire de la jeunesse dans les limites n�cessaires �. Ainsi
sont absoutes les agressions, les vindictes dont se sont souvent rendues
coupables les Jeunesses Hitl�riennes. Brusquement, alors que le Gauleiter Groh�
continue de parler, les repr�sentants des Corporations sans un mot se l�vent et
quittent la salle en groupe. Groh� s'interrompt, un murmure parcourt
l'assistance, un professeur se l�ve puis se rassied jugeant son intervention
inutile, enfin la s�ance reprend mais le malaise est perceptible et le
Gauleiter abr�ge son intervention. Il quittera rapidement le ch�teau dans sa
lourde voiture noire, salu� par les autorit�s universitaires. Sur le visage du
Recteur on lit l'inqui�tude et le d�sespoir, le Gauleiter Groh� para�t hors de
lui.</p><empty-line/><p>Le camouflet qu'il vient de recevoir est d'importance : la
presse ne s'en fera pas l'�cho mais les nazis s'inqui�tent Apr�s le discours du
vice-chancelier Papen � Marburg et l'accueil qu'il a re�u des �tudiants et des
universitaires, l'incident de Bonn semble indiquer que les nazis ne parviennent
pas � arr�ter la mont�e de l'opposition dans les milieux intellectuels :
n'est-ce pas un signe de plus indiquant que dans les cercles mod�r�s,
conservateurs, intellectuels, religieux, on s'�carte du r�gime ?</p><p>N'est-ce pas la preuve qu'il faut r�agir vite, montrer �
l'Allemagne, aux opposants de tous bords que le nazisme ne peut ni se
dissoudre, ni se balayer, qu'il tient l'Allemagne et assurera l'ordre �
n'importe quel prix ?</p><empty-line/><p>Les services de Berlin sont avertis par Bonn de l'incident.
Himmler et Heydrich r�unissent imm�diatement leur Etat-major. Le g�n�ral
Reichenau est pr�sent � la r�union qui se tient au si�ge de la Gestapo. Les
premi�res d�cisions concernant la mise en �uvre du plan de liquidation des
opposants � et d'abord naturellement des S.A. � sont prises et transmises. Ce
vendredi 22 juin, l'Oberabschnittsf�hrer S.S. Freiherr von Eberstein re�oit
l'ordre de mettre ses troupes en �tat d'alerte. Reichenau pour sa part s'engage
� avertir les cadres sup�rieurs de la Reichswehr de l'imminence de l'action. Ce
jour-l� aussi, on essaie de pr�venir la chancellerie du Reich. Mais le F�hrer
vient de quitter Berlin. A peine rentr� de Neudeck, apr�s une nuit pass�e dans
l'aust�re et massif b�timent officiel, il a, t�t le matin de ce vendredi, gagn�
l'a�roport de Tempelhof, pris son avion et d�coll� vers la Bavi�re, les
montagnes apaisantes de l'Obersalzberg et de Berchtesgaden. Fuite, refus de
choisir, souci de laisser faire les autres et le temps ? Hitler ressemble �
l'un de ces rois h�sitants qui se r�fugient loin des complots qu'ils ne veulent
pas voir, ou bien � l'un de ces oiseaux de proie qui tournoyaient dans le ciel
de l'Allemagne avant de plonger comme une pierre sur leurs victimes.</p><empty-line/><p>Il vient donc de quitter Berlin laissant une fois de plus
les chefs de la S.S., de la Gestapo et de l'arm�e dans l'incertitude. Mais
maintenant, les hommes du Freiherr von Eberstein dans les casernes S.S.
v�rifient leurs armes, les gardes sont renforc�es, les permissions supprim�es.
Hitler semble ne rien vouloir savoir de tout cela, de ce grouillement d'ombres
qui placent leurs pi�ges et pr�parent l'assaut</p><empty-line/><p>Ils utilisent tous les �v�nements, les faits divers pour
accro�tre l'inqui�tude. Le vendredi 22 juin, toujours, un corps affreusement
mutil� est d�couvert � Gollm�tz, pr�s de Schwerin, dans cette r�gion o� les
collines bois�es et les lacs donnent au Mecklembourg le visage d'une contr�e
riante et douce. Le corps est l�, dans l'herbe : les bras sont presque d�tach�s
du tronc, le cou est � demi tranch� comme si le meurtrier avait essay� en vain
de d�pecer le cadavre. Les officiers de police, le m�decin l�giste, les
fonctionnaires de l'identit� judiciaire entourent le corps. Finalement un t�moin
reconna�t la victime : il s'agit du r�gisseur Elsholtz qui administre un
domaine avec l'autorit� de ces �� chefs � d'exploitation agricole rudes
avec la terre, les animaux et les hommes. Mais Elsholtz n'est pas que cela : il
est aussi tr�sorier g�n�ral du parti nazi. Le meurtre d�s lors devient une
affaire politique. Un certain Meissner est arr�t�, il serait le coupable,
assassin par vengeance, ulc�r� par ces rivalit�s � paysannes � qui rongent les
hommes li�s au sol. Cependant les milieux nazis ne se contentent pas de cette
explication : Meissner serait proche des milieux catholiques ; l'agence D.N.B.
d�ment mais le bruit est r�pandu � Berlin par les agents de Heydrich et de
Himmler. L'enqu�te d'ailleurs s'oriente vers la th�se du meurtre politique : 11
personnes sont arr�t�es dont 9 font partie de la Deutsche Jugendkraft, organisation
de la jeunesse catholique. Le samedi 23 juin, le Westdeutscher Beobachter,
publie un article incendiaire, le parti catholique Zentrum, le journal du
Zentrum, Germania, sont d�clar�s responsables de l'assassinat d'Elsholtz : si
ces milieux n'attaquaient pas constamment les nazis, �crit le journal nazi, de
tels actes ne se produiraient pas. Messieurs les catholiques conservateurs poussent
au meurtre des bons Allemands ! L'accusation est pr�cise et elle contient une
menace grave. Les hommes du Zentrum protestent mais leurs d�mentis se perdent
dans le flot des nouvelles orient�es. La tension monte donc et les dirigeants
nazis l'utilise pour pr�parer l'opinion.</p><empty-line/><p>Le samedi, � Potsdam dans la ville de Fr�d�ric le Grand, a
lieu l'enterrement d'Elsholtz. La c�r�monie est imposante : les tambours
r�sonnent lugubrement dans la grande all�e qui conduit � la Nikolaikirche, la
grande �glise � d�me, qui se trouve sur la place de l'Altmarkt. Le cort�ge
s'approche d'un pas lent, les groupes se scindent passant de part et d'autre de
l'ob�lisque dress� au milieu de la place, d�cor� de m�daillons du Grand
Electeur et des trois premiers grands rois de Prusse. Le cort�ge fun�bre avance
: en t�te marchent le ministre Ley et le Gauleiter Oberpr�sident de Berlin
Kube. Apr�s la c�r�monie � la Nikolaikirche, le cort�ge s'�branle � nouveau, se
dirigeant vers le cimeti�re de Potsdam : l�, l'inhumation a lieu alors que
s'inclinent les �tendards � croix gamm�e. Les nazis ont un nouveau martyr.</p><empty-line/><p>Apr�s la c�r�monie � Potsdam, les personnalit�s regagnent
Berlin rapidement : la plupart sont mobilis�es pour prendre la parole � l'une
ou l'autre des grandes manifestations que les nazis continuent d'organiser pour
c�l�brer la f�te pa�enne du Solstice d'�t�.</p><empty-line/><p>LA MISE EN CONDITION.</p><empty-line/><p>Et tout semble se pr�ter � cette exaltation de l'�panouissement
de la nature. Le ciel, au-dessus de l'Allemagne, en ce samedi 23 juin est d'une
beaut� l�g�re, les couleurs des lacs et des pr�s sont douces, c'est moins l'�t�
que l'�clat du printemps. Ley ne s'arr�te pas � Berlin. Il se fait
imm�diatement conduire � Tempelhof o� un appareil Junkers l'attend. Dans
l'avion, il revoit son discours : il doit parler au d�but de l'apr�s-midi �
Oberhausen, dans la Ruhr. De la carlingue, �troite, o� sont assis les uns
derri�re les autres de part et d'autre les collaborateurs du ministre, on
aper�oit les hauteurs qui, au sud, marquent le d�but de ce c�ur hercynien de
l'Allemagne avec les masses sombres des for�ts, les nuages bourgeonnants et
blancs qui commencent � s'�lever au-dessus des sommets. Au loin, vers l'avant,
une couverture grise et floconneuse que cr�vent des colonnes de fum�es noires
annonce la Ruhr, ses aci�ries, le royaume de Krupp et le c�ur martelant de la
puissance germanique.</p><empty-line/><p>Pr�cis�ment, ce 23 juin, le g�n�ral Blomberg transmet � la
chancellerie du Reich, pour le F�hrer, un m�morandum, pr�par� par le g�n�ral
Thomas, sp�cialiste des questions �conomiques de la Reichswehr, et qui r�clame
un dictateur �conomique pour organiser le r�armement de l'Allemagne : ce
dictateur ce devrait �tre Schacht. Il faudrait liquider l'actuel ministre
Schmitt qui veut favoriser une hausse du niveau de vie. Avec Schacht, la
production passera avant la consommation et tout sera orient� vers la
fabrication de ces barres d'acier qui deviennent des tubes de canon ou des
aff�ts de pi�ce et qu'on forge depuis plus d'un si�cle dans cette Ruhr vers
laquelle se dirige l'avion de Ley.</p><empty-line/><p>C'est une fois de plus le miracle de l'avion utilis� syst�matiquement
par Hitler et les nazis qui leur permet d'�tre ainsi dans plusieurs villes
d'Allemagne dans la m�me journ�e. Le matin, enterrant Elsholtz � Potsdam,
l'apr�s-midi parlant aux ouvriers d'Oberhausen.</p><empty-line/><p>� Le national-socialisme, s'�crie Ley, veillera � ce que
tous prennent leur part des sacrifices n�cessaires et il ne tol�rera pas que
quelques hy�nes du champ de bataille tirent profit de ces sacrifices. �</p><empty-line/><p>Les groupes nazis applaudissent, les ouvriers sont plus
r�serv�s. � Que personne, lance encore Ley, ne s'imagine qu'il pourra vivre
comme autrefois... Celui qui esp�re pouvoir se r�fugier sur une �le des
bienheureux, celui-l� commet une erreur immense... �</p><empty-line/><p>La mise en condition continue ; pas de piti� pour l'ancien
monde, pas de survie possible pour les m�urs d'autrefois, r�p�tent les chefs
nazis. On ne peut plus vivre comme avant. Gare � ceux qui s'obstinent</p><empty-line/><p>A quelques kilom�tres � peine d'Oberhausen o� parle le
ministre Ley, � Duisbourg, le grand port enfum� de la Ruhr, le ministre Joseph
Goebbels s'est charg� d'animer le Gauparteitag (la journ�e du Parti pour le Gau
d'Essen). Il arrive � 14 heures sur le terrain d'aviation pavois�. Puis ce sont
les r�ceptions, les visites au Hall de la foire d'exposition d'Essen o� sont r�unis
les membres des organisations f�minines du Parti. On pr�sente au malingre Goebbels
la pr�sidente Madame ScholzKlink : les musiques jouent, les oriflammes nazies
sont agit�es � bout de bras par des jeunes filles. Goebbels ravi, sourit et son
visage para�t encore plus grima�ant. Entre 16 heures et 17 heures au milieu des
hurlements des sir�nes, Goebbels parcourt les eaux noires du port de Duisbourg
o� les lourdes p�niches charg�es de charbon et de minerai de fer ne cessent
d'accoster. Enfin, sur le grand stade de Duisbourg c'est la parade attendue :
cent cinquante fanfares de la Jeunesse hitl�rienne jouent � tour de r�le. Il
fait frais : les flammes des torches s'allongent en m�me temps, couch�es par la
brise. A 20 heures 57, 1 000 gar�ons et filles des organisations nazies
entonnent le chant des re�tres. L'Allemagne �ternelle faite de s�ve acide et
brutale, l'Allemagne des for�ts sombres, bondissante, fascinante et puissante
semble s'�tre r�veill�e sous ce ciel gris charg� de fum�es industrielles qui
rappellent la force immense des aci�ries ; le chant s'�l�ve dans ce d�cor de
chemin�es et de poutrelles, de superstructures de grues et de puits de mine. A
21 heures, Terboven, le dirigeant nazi d'Essen prend la parole : quelques mots
couverts par les acclamations pour annoncer Joseph Goebbels, cette petite
silhouette nerveuse et bl�me qui monte � la tribune dans la lumi�re des
projecteurs. Il ne m�che pas ses mots : � Il faudra maintenir un bas niveau de
salaires, dit-il, parce qu'il a fallu donner du travail � 4 millions de
ch�meurs. � Les haut-parleurs r�percutent au loin, dans la nuit, la voix
nasillarde de Joseph Goebbels. Il brosse le programme du parti, � construire un
avenir heureux... Ce sera la mission de la jeunesse de le r�aliser �. Les cris
montent des milliers de poitrines juv�niles : la ferveur et l'enthousiasme
�clatent dans cette nuit joyeuse. � Notre mouvement est devenu notre deuxi�me
patrie, nous avons lutt� pour qu'il devienne grand. Nous voulons veiller sur ce
mouvement comme sur la prunelle de nos yeux �, ach�ve-t-il en martelant ces
mots. D�j� il avait lanc� les mots de fid�lit�, de constance, de simplicit�
dans le style de vie. Comment les initi�s ne penseraient-ils pas � la
Sturmabteilung ? Goebbels a parl� une vingtaine de minutes. A 21 heures 30, le
d�fil� commence au chant du Horst Wessel Lied. Les 150 fanfares accompagnent la
marche et � 22 heures 05 s'ouvre la f�te du Solstice. Le nazisme tient la
jeunesse dans son poing et elle s'exalte croyant avec l'ardeur de ses vingt ans
retrouver une force profonde et naturelle. A 22 heures 30, Goebbels quitte le
stade o� la joie est g�n�rale et prend la route pour Osnabr�ck o� il doit �
nouveau parler le lendemain.</p><empty-line/><p>En arrivant � Osnabr�ck tard dans la nuit, Joseph Goebbels
trouve les nazis de la ville pr�occup�s. Des nouvelles parvenues de Quentzin,
pr�s de Greifenhagen font �tat d'incidents entre les S.A. et l'association
nationale-socialiste des anciens combattants. Le Sturmf�hrer S.A. Moltzahn,
l'un des plus anciens chefs S.A. de Pom�ranie � il fait partie du mouvement
national-socialiste depuis 1924 � �tait � l'honneur ce samedi 23 juin. Dans la
petite ville grise, on c�l�brait aussi la f�te du Solstice d'�t�. Les S.A., les
membres des organisations de jeunesse �coutaient le discours du Sturmf�hrer.
Les Heil se r�p�tent, scandant les phrases du chef S.A. Mais quand celui-ci
veut donner des ordres au chef de la formation des combattants, l'ancien
combattant Kummerow, celui-ci refuse. Kummerow s'empare d'un gourdin de ch�ne,
en menace le S.A., puis on en vient aux mains et finalement Kummerow se saisit
du poignard du S.A. et frappe Moltzahn � l'abdomen. Les S.A. se pr�cipitent au
milieu du tumulte, Moltzahn dont la chemise brune se rougit de sang s'est
effondr� : on arr�te Kummerow. L'Etat-major de la Sturmabteilung s'enflamme.
Goebbels � Osnabr�ck lit les premiers communiqu�s. La S.A. r�clame la
dissolution de l'Association d'anciens combattants, �� le coup de poignard
de Quentzin a atteint tous les Allemands �. Les autres communiqu�s de la S.A.
condamnent par avance tous ceux qui voudront faire de l'incident une affaire
individuelle. C'est, selon la Sturmabteilung, une affaire politique � Je ne
connais rien de pire que toi et ta S.A. � avait � plusieurs reprises r�p�t�
Kummerow en s'adressant � des S.A. Apr�s avoir frapp� Moltzahn, Kummerow a m�me
lanc� : � Si seulement j'avais pu lui transpercer les tripes. � � Un chef de la
S.A. qui a sauv� l'Allemagne a �t� tu� �, r�p�tent les S.A. Il est s�r qu'ils
cherchent � se pr�senter en victimes : ce ne sont pas eux qui sont responsables
du d�sordre. C'est eux qu'on frappe quand on veut frapper le
national-socialisme. Voil� quels sont les r�sultats de la politique � mod�r�e �
des hommes qui conseillent le F�hrer. Il faut r�agir, lance comme mot d'ordre
la S.A. apr�s l'incident de Quentzin. On ne peut plus laisser massacrer les
h�ros du national-socialisme, les valeureux chefs S.A. Que va tenter la S.A. ?
Dans le climat tendu de cette fin de juin, la question circule, angoissante, de
la Bendlsrstrasse au 8 Prinz-Albrecht-Strasse, le si�ge de la Gestapo. Ceux-l�
m�me qui ont fait na�tre les faux bruits d'un complot S.A. qu'il faudrait
d�jouer commencent � s'inqui�ter. Si r�ellement les hommes de R�hm prenaient de
vitesse leurs adversaires et frappaient en se servant du moindre pr�texte comme
l'incident Quentzin ? On essaie, en ce 23 juin, de toucher Hitler mais il est
en route pour son chalet de Berchtesgaden et on ne peut le joindre. Goebbels
t�l�phone longuement � Heydrich, puis � Himmler.</p><p>A Berlin, dans tous les groupes qui sont hostiles aux S.A.,
un pas de plus est ainsi franchi : l'inqui�tude, la crainte d'�tre devanc�s
poussent les uns et les autres � br�ler leurs vaisseaux.</p><empty-line/><p>Ce samedi 23 juin, en fin de journ�e, le Generaloberst
Fromm, chef des services g�n�raux de l'arm�e, a rassembl� les officiers qui
sont sous ses ordres pour une conf�rence confidentielle. Elle se tient � la
Bendlerstrasse. Ne sont pr�sents dans la salle au sol pav� de marbre blanc,
raides sur leurs chaises � haut dossier sym�triquement rang�es autour de la
longue table noire, que des officiers sup�rieurs. Le Generaloberst apr�s un
bref salut annonce solennellement qu'il tient de source s�re qu'un projet de
coup d'Etat � un coup d'Etat imminent � a �t� mis au point par le capitaine R�hm
qui compte agir avec l'aide des hommes de la S.A. L'arm�e doit �tre pr�te �
intervenir pour assurer la d�fense de la l�galit�. Les officiers restent
immobiles : ce n'est pas le lieu o� l'on peut faire des commentaires.</p><empty-line/><p>Le lendemain, dimanche 24 juin, la nouvelle donn�e par le
generaloberst Fromm est confirm�e : le g�n�ral von Fritsch rassemble � son tour
les officiers sup�rieurs pr�sents � Berlin et leur ordonne de se pr�parer �
faire �chec � une tentative de putsch S.A. Toutes les informations, d�clare
Fritsch, tendent � prouver que le putsch S.A. est pour bient�t : quelques
heures ou quelques jours au plus. N�cessairement, avant la mise en cong� de la
Sturmabteilung qui doit intervenir le 1<sup>er</sup> juillet. Les officiers
sup�rieurs sont tenus de rassembler avec le maximum de discr�tion leurs troupes
et de les mettre en �tat d'alerte. Ainsi, apr�s les S. S., la Reichswehr est
donc � son tour sur pied de guerre. Et � Berlin, ce dimanche 24, les promeneurs
d'Unter der Linden voient passer de nombreuses voitures de la police : depuis
ce matin, elle aussi est en alerte. Autour des Sections d'Assaut, le pi�ge se
referme inexorablement.</p><empty-line/><p>Pourtant ces combattants des premi�res heures du nazisme,
ces hommes qui ont particip� aux assassinats et dont certains ont �t� m�l�s �
l'affaire de l'incendie du Reichstag, ces chefs S.A. qui, parce qu'ils
connaissent le pass� de leurs camarades aujourd'hui membres des S.S. ou de la
Gestapo, qu'ils n'ignorent rien de tant de r�glements de comptes maquill�s en
faits divers anodins, ces vieux Alte K�mpfer ne paraissent pas se m�fier.</p><empty-line/><p>Devant la pension Hanselbauer face au lac, les voitures stationnent,
les visites se succ�dent, les S.A. de la r�gion, les responsables qui arrivent
de toute l'Allemagne sont d�tendus, joyeux. Certains, ce dimanche 24 juin, se
pr�cipitent dans l'eau glac�e du lac de Tegernsee ; d'autres somnolent ou
boivent. R�hm plastronne, entour� de ses jeunes aides de camp, il r�p�te,
devant des auditeurs nouveaux chaque fois, qu'il a confiance dans le jugement
du F�hrer, son vieux camarade Adolf Hitler qui, finalement tranchera en faveur
de la Sturmabteilung. Certains chefs S.A. expriment des inqui�tudes : R�hm
�clate de rire ou balaie d'un geste les objections : quand le F�hrer aura pris
connaissance, ici-m�me, dans la grande salle de la pension Hanselbauer, des
dol�ances des S.A., il ne pourra que s'incliner et leur donner raison. Et puis
si... Le capitaine R�hm n'ach�ve pas ses menaces � demi formul�es, de toute
fa�on, elles se situent dans l'univers de l'impossible. Et la f�te �clate dans
ce dernier dimanche de juin, on chante le Horst Wessel Lied, on boit la bi�re
l�g�re de Munich. Tour � tour, les chefs S.A. pr�sents l�vent leurs chopes,
prononcent des allocutions � la gloire de la Sturmabteilung. On fl�trit les associations
d'anciens combattants responsables du meurtre de Quentzin. R�hm dit quelques
mots, puis l'on reprend en ch�ur des chants de guerre. Dans la petite ville,
les curistes, paisiblement, longent le bord du lac. Des Munichois sont venus
passer ce dimanche � la montagne : certains applaudissent ou saluent quand ils
croisent les voitures des S.A. Il fait beau, l'air est vif et les uns
encourageant les autres, des S.A. plongent � nouveau dans les eaux du lac.</p><p>LES DERNIERS PREPARATIFS</p><empty-line/><p>Pendant que les S.A., le corps nu, s'�brouent dans l'eau
bleut�e du Tegernsee, au si�ge de la Gestapo, � Berlin, Himmler et Heydrich
re�oivent les responsables S.S. d'Allemagne : la plupart sont arriv�s � Berlin
la veille et ont pass� la nuit dans les casernes S.S. ou bien au 8
Prinz-Albrecht-Strasse. Maintenant, alors que Berlin sous le ciel d'�t�
s'appr�te � vivre un dimanche de d�tente, les officiers de l'Ordre noir sont
r�unis autour de leurs chefs. C'est Heydrich qui parle : toujours efficace et
glac�, il va droit au but ; l'Etat-major de la Sturmabteilung, dit-il, pr�pare
une r�volte qui va �tre d�clench�e avant peu, d'ici � quelques jours. Les mots
tombent comme un couperet ; cette r�volte S.A. devra �tre pr�venue � Heydrich
insiste sur le terme � et r�prim�e avec la plus extr�me rigueur. Les listes des
conjur�s S.A. et de leurs complices ont �t� fournies d�j� sous pli scell� aux
diff�rentes formations S.S. Le moment venu, l'ex�cution des ordres devra se
faire sans d�faillance. Avec la rigueur nationale-socialiste. Les complices qui
n'appartiennent pas � la S.A. devront aussi �tre pourchass�s. Il faudra suivre
les consignes, sans consid�ration du pass� des complices, de leur grade dans la
S.A. ou la Reichswehr.</p><empty-line/><p>Les chefs S.S. �coutent, enregistrent la d�termination de Heydrich
et de Himmler. Chez certains d'entre eux qui ont, pour diff�rentes raisons, eu
� souffrir des S.A., que la r�ussite de tel ou tel ancien camarade a ulc�r�s,
la joie monte : enfin le jour est proche o� leur ranc�ur accumul�e deviendra
action politique bienfaisante pour l'Allemagne. Et ils liquideront aussi ces
pr�tentieux qui ergotent et contestent parce qu'ils sont g�n�raux de la
Reichswehr ou conseillers de Franz von Papen.</p><empty-line/><p>Ce jour pr�cis�ment, ce dimanche tranquille de juin o� un
degr� de plus est franchi, le g�n�ral von Schleicher regagne Berlin. Des amis
s�rs, sans doute en poste � la Bendlerstrasse, l'avaient averti, au printemps,
du danger qu'il pouvait courir. Il a entrepris un long voyage en voiture, apr�s
avoir s�journ� un temps sur les rives apaisantes et verdoyantes du lac de
Starnberg.</p><empty-line/><p>Maintenant, avec sa femme, il rentre dans la capitale et
retrouve sa villa bourgeoise et cossue des faubourgs. Une fois de plus, il lui
semble que son flair ne l'a pas tromp� : le calme r�gne. Ses amis s'�taient
inqui�t�s � tort. La vie va reprendre son cours. Schleicher ne se doute pas que
ce m�me jour Heydrich, Himmler et les chefs S.S. ach�vent leurs derniers
pr�paratifs. Il ne sait pas qu'il figure sur leurs listes et que le dimanche 24
juin, color� par la joie qu'il �prouve � retrouver Berlin, est son dernier
dimanche.</p><empty-line/><p>Il ne voit pas, lui qui s'imagine �tre le g�n�ral le plus
politique et le plus habile de la Reichswehr, les signes qui s'accumulent : non
seulement les voitures de police qui circulent lentement comme pour surveiller
la ville pourtant tranquille, mais aussi cette interview du Chancelier Hitler
qui para�t dans le News Chronicle et dans laquelle le F�hrer parle du
��sacrifice �, peut-�tre n�cessaire �� des amis des premiers jours �.
Sans doute le g�n�ral Schleicher comme tant d'autres Allemands et les chefs
S.A., est-il rassur� par l'absence de Hitler dont la radio et la presse
annoncent qu'il se repose dans son chalet de Berchtesgaden. Comment une
op�ration brutale pourrait-elle se pr�parer alors que le F�hrer n'est pas �
Berlin, qu'il pose pour les photographes en culotte tyrolienne et re�oit ses
intimes dans le grand salon vitr� qui domine les alpages ?</p><empty-line/><p>Et les cinquante mille personnes qui se rassemblent dans un
grand parc de la banlieue sud de Berlin pour assister � la messe dominicale
c�l�br�e par Mgr Barres sont, elles aussi, tranquilles. Dans l'herbe courte et
drue, les fid�les s'agenouillent, en longues files, ils se dirigent vers
l'autel pour communier, puis le Dr Klausener, directeur g�n�ral des Travaux
publics du Reich, qui fait figure de leader des catholiques allemands, prend la
parole. Son discours est mod�r� : il adresse m�me quelques �loges au
gouvernement et se contente de r�clamer le droit, pour les catholiques, de
c�l�brer dignement leur culte. Mais n'est-ce pas pr�cis�ment ce qu'ils font, ce
qu'ils viennent de faire et n'y a-t-il pas l� la preuve que tout est calme dans
le III<sup>eme</sup> Reich�?</p><p>Le Dr Klausener est applaudi vigoureusement avec calme,
r�solution et tranquillit�.</p><empty-line/><p>Au m�me moment dans une autre banlieue, l'enthousiasme se
d�cha�ne sur le stade de Berlin. Des dizaines de milliers de spectateurs crient
leur joie en agitant des drapeaux � croix gamm�e et des drapeaux bavarois ; �
la derni�re minute de jeu, l'�quipe de football de Oberhausen, la c�l�bre
Schalke 04 vient de briser le match nul et de marquer le but d�cisif contre le
I.F.C. Nuremberg : elle remporte le championnat d'Allemagne. La foule reste
longtemps sur les gradins � commenter les derni�res passes : Kalwitzki a �
feint� � deux d�fenseurs et gliss� la balle � l'avant de Oberhausen Kuzonna qui
a marqu�. Puis la foule s'�coule joyeusement, les enfants sont sur les �paules
de leurs p�res, des ouvriers endimanch�s des faubourgs de Berlin discutent
�prement avant de se rendre dans les brasseries trinquer au vainqueur. Tout
para�t normal dans la capitale, joyeux m�me, parce que la journ�e d'�t� est
longue.</p><empty-line/><p>Les voitures noires des chefs S.S. qui regagnent leurs
r�gions croisent � la sortie de la ville des groupes qui reviennent du
rassemblement catholique ou du stade. Les S.S. passent, la foule s'�carte, des
S.A. m�l�s � elle saluent, goguenards.</p><empty-line/><p>Ces hommes en chemise brune que peuvent-ils craindre ? Ne
sont-ils pas toujours les puissants Alte K�mpfer auxquels les ministres
eux-m�mes rendent hommage ? Les S.A. de la Ruhr, m�l�s aux travailleurs aux
visages burin�s, � la peau racornie et comme brunie par la lueur des forges et
des fours sont rassembl�s depuis le dimanche matin 8 heures 40 dans le hall n�
5 de la foire-exposition d'Essen-M�lheim. Ce grand b�timent de ciment arm�,
d�mesur�ment long, gris, triste, avec sa vo�te en arc bris�, ressemble au
temple aust�re de l'industrie, puissante et sinistre. Une large all�e a �t�
am�nag�e au centre et les si�ges ont �t� dispos�s de part et d'autre. Des
drapeaux, d'immenses �tendards � croix gamm�e, pendent des balcons, couvrent la
tribune qui a �t� am�nag�e au milieu du hall. S.A., travailleurs, jeunes des
organisations nazies attendent depuis le matin et sous la vo�te r�sonnent les
�clats de voix, montent les vapeurs de milliers d'haleines car, dans ce hall de
ciment, la temp�rature n'est pas �lev�e. A 8 heures 45, le chef r�gional de la
Hitler-Jugend grimpe � la tribune : la grande d�monstration a commenc�. Il faut
lutter contre les pr�jug�s sociaux et l'esprit de classe, on va br�ler,
lance-t-il, les casquettes des lyc�ens et des �tudiants qui sont le signe des
hi�rarchies pass�es. Certains, dans le hall, commencent � hurler de joie, et
les cris redoublent quand on annonce l'arriv�e de Rudolf Hess : � Il faut une
discipline � la jeunesse � dit l'adjoint du F�hrer, et les cris d'exploser. Bient�t,
apr�s que Hess a termin� son allocution, ce sont les chants qui retentissent, les
S.A. pr�sents crient avec les jeunes et quand, vers 10 heures, la voiture
d�couverte o� ont pris place Ley et Goebbels arrive devant le hall, c'est un
salut violent qui court sous la vo�te.</p><empty-line/><p>Les deux ministres portent une casquette, Goebbels, sur sa
veste, arbore un brassard � croix gamm�e et assis � c�t� de Ley, Ley corpulent
et massif, le ministre de la Propagande ressemble � un �tre inachev�, rabougri,
grima�ant. Les deux ministres vont faire appel � la discipline. �� Le
pouvoir atteint son apog�e, lorsque la violence n'est pas n�cessaire � dit Ley.
Pourtant Goebbels apr�s avoir r�p�t� une formule voisine, lance, le poing
serr�, des attaques contre les ennemis du r�gime : �� Ils se manifestent
sous bien des masques, tant�t ils apparaissent comme des officiers de r�serve
ou comme des intellectuels ou comme des journalistes ou encore comme des
pr�tres �, dit-il. Les S.A. pr�sents hurlent � tout rompre. Karl Kuhder se
souvient, il �tait au fond du hall, pr�s de la porte avec d'autres S.A. Quand
Goebbels a ajout� :���� �� En fait, c'est toujours la m�me clique... Elle
n'a rien appris. Elle ferait aujourd'hui ce qu'elle a fait hier �, lui et ses
camarades ont � reconnu leur Goebbels et leur Reich�. Enfin, � nouveau dur aux
Junkers, aux officiers, aux intellectuels. Karl Kuhder et ses camarades ont
acclam� Goebbels. � Nous avions tellement cri�, dit-il, que nous �tions
totalement sans voix. � Ils n'ont pas �cout� Goebbels r�p�ter : ������������
Notre r�volution s'est d�velopp�e sous le signe de la discipline et de la
loyaut� �, mais ils ont hurl� de joie quand il a lanc� : � Je suis persuad� que
nous avons le pouvoir de faire tout ce que nous jugeons utile. Notre pouvoir
est illimit�. �</p><empty-line/><p>� Notre pouvoir est illimit� � reprennent les S.A. et les
jeunes de la Hitler-Jugend. Ils courent le long de l'all�e, accompagnant
Goebbels jusqu'� sa voiture. Une ovation salue son d�part. � Nous croyions que
l'on nous avait enfin donn� raison, nous en �tions s�rs �, dit encore Karl
Kuhder. Goebbels ne venait-il pas de condamner tous les Papen d'Allemagne, ceux
que R�hm et les siens d�non�aient depuis des mois et des mois ? Karl Kuhder
ajoute : � C'est vers 12 heures que Goebbels a quitt� le hall d'Essen. On
disait qu'il partait en avion pour Hambourg, qu'il devait assister au Derby
allemand. �</p><empty-line/><p>LE DERBY DE HAMBOURG</p><empty-line/><p>Le ciel, au-dessus de Hambourg, est gris, des nuages l�gers
mais tenaces s'effilochent en bandes parall�les. Il tombe une petite pluie fine
: la foule est consid�rable. Le Derby, cr�� en 1869, attire toutes les
cat�gories sociales. Sur la pelouse, de nombreux ouvriers de Hambourg, des
employ�s se pressent malgr� la pluie. Un train sp�cial a amen�, de Berlin, de
nombreux diplomates qui doivent aussi assister � la Kieler-Woche � les r�gates
de Kiel. Les personnalit�s, la plupart en uniforme, se saluent dans les tribunes.
On reconna�t des membres du gouvernement du Reich, du gouvernement de Prusse,
le Reichssportf�hrer Tschammer von Osten. Sur la route qui vient de Hambourg,
s'�tire une file de voitures longue de plus de 5 kilom�tres. Brusquement, une
automobile officielle, escort�e par deux motocyclistes double la file et on
reconna�t Franz von Papen qui assiste au Derby. Il gagne la tribune centrale.
De toutes parts, on accourt vers lui, les applaudissements �clatent. Le
vice-chancelier raconte : � Je me rendis � Hambourg, pour assister au Derby
d'Allemagne. A peine eus-je atteint les tribunes que des milliers de gens
accoururent vers moi en criant � Heil Marburg, Marburg ! � Une manifestation
vraiment inattendue de la part des Hambourgeois d'habitude plut�t flegmatiques,
d'autant plus qu'il s'agissait d'une f�te purement sportive �. Au fur et �
mesure que la foule apprend la raison de ces applaudissements ils redoublent,
on s'avance vers les tribunes. � Je pouvais � peine faire un pas sans me
trouver bloqu� par des centaines d'hommes enthousiastes, si bien que je
commen�ais � me sentir quelque peu g�n� �, dit encore Franz von Papen.</p><empty-line/><p>Des officiers S.S. affichent leur m�pris. Des S.A. bard�s de
d�corations quittent les tribunes : la manifestation spontan�e a un sens politique
clair. On approuve Papen d'avoir su clamer quelques v�rit�s sur le
fonctionnement du III<sup>eme</sup> Reich.</p><empty-line/><p>Cependant les chevaux se sont pr�sent�s et l'attention se
d�tourne de Papen. C'est la premi�re course : Orchauf, � l'ext�rieur, une
magnifique b�te nerveuse, tendue, piaffe, alors que les jockeys tiennent bien en
main Agalire qui est � l'int�rieur, Palander au deuxi�me rang. Tr�s vite, Graf
Almaviva prend la t�te du peloton qui court sous le ciel bas, dans le silence
entrecoup� d'acclamations lointaines qui d�ferlent brutalement quand
Athanasius, l'un des favoris, d�marre, talonn� par Blintzen. Course magnifique
que ne trouble m�me pas le temps puisque la pluie a cess� : on voit simplement
jaillir sous les sabots rageurs des chevaux des �clats de boue. A la fin de la
premi�re course, on entend � l'entr�e du champ de course des acclamations, des
mouvements agitent la foule, des officiers courent : le ministre Joseph
Goebbels arrive d'Essen o� il vient de prononcer un discours. On l'aper�oit qui
gesticule, para�t s'indigner. Des informateurs lui racontent la manifestation
en faveur de Papen. Il proteste, refuse de se trouver assis, � la tribune
d'honneur, aux c�t�s de l'homme qu'il vient d'attaquer � Essen et qui symbolise
cette �� clique qui n'a rien appris �. Il se rend donc sur la pelouse
parmi � les travailleurs du poing �, le peuple des ouvriers allemands. On le
reconna�t, on l'acclame. Papen note seulement : � Il obtint quelques
applaudissements isol�s � les Hambourgeois sont des gens polis � mais ce fut
tout. �</p><empty-line/><p>Papen h�site un instant puis sentant que la foule lui est
favorable, il prend la d�cision d'affronter Goebbels. � Je r�solus,
raconte-t-il, de profiter au maximum des bonnes dispositions du public. C'�tait
au fond une excellente occasion de me rendre compte si mon discours de Marburg
avait plu aux seules classes sup�rieures ou s'il avait rencontr� l'approbation
des masses laborieuses. Je suivis donc Goebbels aux places � bon march�. L�, ma
r�ception fut encore plus chaleureuse. D�bardeurs, �tudiants, ouvriers me
firent une ovation d�lirante. Cette fois, c'en fut trop pour Goebbels. Vert de
rage, il d�cida de ne pas assister au banquet officiel �.</p><empty-line/><p>Le ministre de la Propagande quitte donc le champ de
courses. Il regagne la capitale allemande. A G�rlitzer, Gauleiter adjoint de
Berlin, il d�clare : � Cet animal de Papen est beaucoup trop populaire. Essayez
donc, dans vos journaux, de le rendre ridicule. � Heydrich et Himmler sont
imm�diatement avertis de la manifestation du Derby. Hitler, dans son chalet de
Berchtesgaden re�oit aussi de Goebbels un r�cit d�taill�. Il y a les clameurs
enthousiastes d'Essen, la Jeunesse hitl�rienne qui a hurl� sa joie, les f�tes
du Solstice durant lesquelles ont br�l� les torches et les feux de la ferveur
germanique o� communient le nazisme et les mythes pa�ens. Mais, il y a aussi
tous les Papen, les Klausener ; cette constellation impr�cise d'opposants plus
ou moins d�termin�s, et aussi ces S.A. qui, autour de R�hm, � Bad Wiessee
attendent, esp�rent tirer parti des agitations de la � clique � r�actionnaire
d�nonc�e par Goebbels.</p><empty-line/><p>Le F�hrer �coute, m�dite, se repose. Il regarde les sommets
glac�s. Il lui faut choisir : de part et d'autre il sent l'impatience monter.
Papen pousse ses avantages, Roehm rassemble ses troupes, Himmler et Heydrich
lancent d�j� leurs tueurs sur les routes du Reich et les soldats de l'Ordre
noir n'attendent plus qu'un signe pour traquer leurs victimes. Heure apr�s
heure, alors que l'Allemagne se passionne pour les r�sultats du Championnat
national de football, que les joueurs enregistent que, dans le pari coupl� du
Derby de Hambourg, lors des deuxi�me et troisi�me courses, Tilly et Mitternach
sont dans les rapports gagnant 204 et plac� 10, que les Munichois, apr�s la
journ�e du dimanche pass�e � Bad Wiessee, regagnent la capitale bavaroise, que
dans la pension Hanselbauer les chefs S.A. somnolent, heure apr�s heure, alors
que l'Allemagne vit dans l'ignorance et la qui�tude de ce dernier dimanche de
juin, le moment du choix et de l'action s'est encore rapproch� pour le F�hrer.</p><empty-line/><p>Franz von Papen rejoint Berlin quelques heures apr�s Goebbels.
Le banquet offert par la ville de Hambourg aux diff�rentes personnalit�s
pr�sentes au Derby a �t� anim�. Seuls, agressifs, quelques officiers de la
Sturmabteilung qui boivent beaucoup et parlent haut ont ignor� ostensiblement
le vice-chancelier. Apr�s une courte nuit de sommeil, Papen a, � nouveau,
quitt� la capitale d�s le matin du lundi 25 juin. Il doit assister, en
Westphalie, au mariage de sa ni�ce.</p><empty-line/><p>Mais, durant toute la c�r�monie solennelle, � laquelle assistent
de nombreux officiers de la Reichswehr, Franz von Papen se montre distrait,
inquiet. Son secr�taire particulier, � plusieurs reprises, lui remet de courts
messages, des d�p�ches. Et le visage du vice-chancelier se crispe : il sourit
aux jeunes �poux, aux parents, mais on devine que son esprit est ailleurs.
C'est que de Nuremberg � Cologne, les attaques contre lui se multiplient. Papen
a trop pratiqu� les milieux gouvernementaux et politiques pour ne pas sentir
que l'atmosph�re se tend en Allemagne, que les nazis � le pouvoir � se pr�parent
� agir.</p><empty-line/><p>A Nuremberg, c'est G�ring qui prend la parole. � Nous
n'avons pas besoin de froide raison, il nous faut de l'ardeur � mart�le-t-il.
Son lourd visage emp�t�, o� le dessin r�gulier des traits est enseveli sous la
graisse p�le, est secou� tout entier par l'effort. De grands �v�nements se
pr�parent, dit-il, mena�ant. �� On verra bient�t que l'Allemagne diffam�e
est la plus grande des nations civilis�es �. Papen m�dite ; quels sont ces
grands �v�nements ? On lui transmet un autre texte : Hess parle en ce moment
m�me � la radio de Cologne et son discours est retransmis par tous les �metteurs
d'Allemagne. Ce discours du deuxi�me personnage du Parti, un lundi, ne peut que
surprendre. Pourquoi cette visite inopin�e de Hess � Cologne, ces officiels rassembl�s
� la h�te sur le terrain d'aviation de Butzweilerhof, le Sturm S.A. qui rend
les honneurs constitu� en derni�re minute et le Gauleiter Groh�, le Brigadef�hrer
Hovel qu'on a retrouv�s in extremis pour les conduire au champ d'aviation afin
d'accueillir le ministre du Reich ? Celui-ci n'a qu'un seul but : se rendre �
la maison de la radio et y prononcer un discours, puis repartir pour Berlin.
Etrange proc�d� qui marque � la fois la d�termination et l'improvisation, comme
si une d�cision venait d'�tre prise qui m�rissait depuis longtemps et qu'il
fallait imm�diatement faire passer dans les actes, f�t-ce un lundi, f�t-ce sans
aucune apparence de pr�texte. Et le discours de Hess est violent, exalt�, mais
aussi impr�cis, mena�ant tout le monde, Papen et R�hm, r�p�tant seulement : �
Une seule personne est au-dessus de toute critique : le F�hrer. Chacun sait
qu'il a toujours eu raison et qu'il aura toujours raison. Dans la fid�lit� aveugle,
dans l'abandon total au F�hrer sans que jamais on ne demande le pourquoi des
choses, dans l'ex�cution sans restriction de tous ses ordres, est la racine
m�me de notre national-socialisme. Le F�hrer ob�it � un appel, � une vocation
plus haute. Il a la t�che de former les destins de l'Allemagne. � Hess attaque
les � critiqueurs � puis il d�tache mot � mot les phrases qui sont autant de
sombres avertissements. � Malheur � celui qui, chauss� de lourdes bottes, veut
avec maladresse se glisser dans la trame subtile des plans strat�giques du F�hrer,
s'imaginant parvenir au but plus rapidement. C'est un ennemi de la r�volution.
� Qui, sinon R�hm et ses S.A. impatients, peut �tre vis� ? Et l'avertissement
retentit encore: � Seuls les ordres du F�hrer � qui nous avons jur� fid�lit�
sont valables. Malheur � celui qui devient infid�le, malheur � celui qui croit
pouvoir servir la r�volution par une r�volte�! �</p><empty-line/><p>Malheur sur celui-l� ! Et qui d'autre que R�hm cette mal�diction
peut-elle viser ? Mais Franz von Papen demeure inquiet : il sait que les
r�volutions pratiquent souvent l'amalgame et que dans les charrettes qui
cahotaient sur les pav�s de Paris en 1794 on trouvait, c�te � c�te, destin�s � la
m�me guillotine, un ci-devant noble, officier de l'arm�e royale et un enrag� ou
un girondin, r�volutionnaires rejet�s ou d�pass�s. Pourquoi Hitler ne
jetterait-il pas dans le panier de son, la t�te de certains S.A. et celles de
certains mod�r�s, la t�te du re�tre R�hm et la t�te du gentlemen-rider Papen ?</p><empty-line/><p>Les radios de toutes les villes d'Allemagne reprennent le
discours de Hess, les journaux l'impriment � la h�te sous le titre � Seul le F�hrer
ordonne les r�volutions �. Et pourtant les chefs S.A., � Bad Wiessee ne se
sentent pas concern�s. Hitler ne doit-il pas venir s'expliquer avec eux ? Que
craindraient-ils de leur F�hrer ? Ailleurs dans les villes et les villages
d'Allemagne c'est aussi la m�me passivit� comme si la politique, les
avertissements de Hess, r�p�t�s pourtant, ne concernaient que quelques groupes.</p><empty-line/><p>�� IL EST TROP TARD MAINTENANT �</p><empty-line/><p>A Oberhausen, on se soucie bien peu de ce que dit le
ministre Hess. Toute la ville est dans la rue pour accueillir la Schalke 04 qui
rentre de Berlin apr�s son match victorieux ; la gare est assi�g�e : les S.A.,
les S.S., la police ferroviaire, tous sont d�bord�s par la mar�e humaine qui
acclame les joueurs, et surtout l'avant Kuzonna qui a marqu� le but d�cisif. On
lui pose sur les �paules une couronne en feuillage, �norme, qui lui descend
au-dessous des genoux, puis le d�fil� commence dans la ville pavois�e. L'�quipe
de football est entass�e dans deux voitures d�couvertes et toute la population
la salue avec enthousiasme. Qui se soucie de Hess, des S.A., de la Gestapo? La
foule est l� dans la f�te populaire, toute une ville d�tendue et joyeuse
agitant des drapeaux, ovationnant les vainqueurs d'un match de football comme dans
n'importe quel r�gime d�mocratique o� personne ne craint la brutale
intervention des hommes arm�s, les pers�cutions des S.S. et des S.A. qui
saluent le bras lev�, mais que la foule ignore. On se croirait en Angleterre,
dans l'une de ces villes industrielles o� l'acier est roi ou bien en Su�de.
Oberhausen, ce lundi 25 juin, ce pourrait �tre la cit� ouvri�re de l'un de ces
pays tranquilles, qu'enthousiasme le sport et qui ont oubli� depuis des si�cles
les putschs, les complots, les polices secr�tes et leurs tueurs, qui n'ont pas
au c�ur de l'Etat, une puissance respect�e, inqui�tante, la Reichswehr.</p><empty-line/><p>La Reichswehr, alors qu'on crie dans les rues d'Oberhausen,
est sur ses gardes. Elle attend le putsch des S.A. Les officiers sont tenus
d'avoir en permanence � port�e de la main une arme. Certains s'insurgent : ils
ne croient pas � la menace et refusent d'�tre dupes de ce qu'ils sentent �tre
une machination. Quand un lieutenant vient, parce qu'il en a re�u la consigne,
placer dans le bureau du colonel Gotthard Heinrici, des services g�n�raux de
l'arm�e, un fusil, pour qu'il puisse se d�fendre contre les S.A., Gotthard
Heinrici s'emporte : �� Je vous en prie, crie-t-il, ne vous rendez donc
pas ridicule ! � Dans de nombreuses casernes ou dans les bureaux d'Etat-major
des officiers ont des r�actions semblables.</p><empty-line/><p>En Sil�sie, le g�n�ral Ewald von Kleist commande les troupes
de la r�gion militaire. C'est un officier remarquable, un militaire qui a le
sens de l'honneur et une haute id�e des principes. Depuis plusieurs jours des
avertissements lui annoncent que la Sturmabteilung s'appr�te � agir. Les
d�p�ches proviennent de la Bendlerstrasse et de la Gestapo. Finalement, le
g�n�ral prend contact avec Heines qui commande les S.A. en Sil�sie : celui-ci
nie, jure tout ignorer, et Kleist, sceptique d�j�, se rend � ses arguments. Ne
se trouve-t-on pas avec ces fausses alertes, ces rumeurs, en face d'une
provocation mont�e par un groupe, sans doute les S.S., afin de dresser l'arm�e
contre les S.A. pour permettre � l'Ordre noir de tirer parti de l'affrontement
? Kleist se rend imm�diatement � Berlin. A la Bendlerstrasse, il lui est
impossible d'attendre patiemment, il fait les cent pas dans l'antichambre du
g�n�ral Fritsch qui, sur la foi de nombreux rapports, a transmis les ordres
d'alerte aux diff�rentes unit�s. Finalement Kleist est re�u. Apr�s quelques
mots, sans h�siter, il dit son inqui�tude, analyse le cas de la Sil�sie o� tout
est calme chez les S.A., il multiplie les arguments, et Fritsch peu � peu est
�branl�. La Reichswehr serait-elle dupe ?</p><empty-line/><p>On convoque Reichenau. Il arrive, raide, sangl� dans son
uniforme. Il �coute sans bouger, sans manifester la moindre surprise ;
Reichenau est au c�ur de la machination. Il sait, mais pendant que le g�n�ral
Fritsch parle, et malgr� son impassibilit� distante, Reichenau s'inqui�te : les
scrupules d'hommes comme Kleist peuvent fort bien freiner l'action, sinon la
compromettre. Et plus le temps passe, plus les doutes et les r�ticences
d'officiers peuvent s'accro�tre. Il faut aller de l'avant, prendre de vitesse
les h�sitants, entra�ner les ti�des, passer aux actes pour cr�er
l'irr�versible. Reichenau dans le grand bureau du g�n�ral Fritsch regarde
Kleist puis Fritsch et ne se donne m�me pas la peine de discuter leurs th�ses.</p><empty-line/><p>� De toute fa�on, dit Reichenau s�chement, il est trop tard
maintenant. �</p><empty-line/><p><strong>6</strong></p><p><strong/></p><p>SAMEDI 30 juin 1934</p><p>En vol au-dessus du
Taunus. 2 heures 30</p><p>(du mardi 26 au jeudi
28 juin 1934)</p><empty-line/><p>LES S.S. A KAUFERING</p><empty-line/><p>Samedi 30 juin, 2 h. 30. Le bruit
des moteurs dans le Junkers rend difficile toute conversation. Il faut crier
pour se faire entendre, et Joseph Goebbels s'y essaie, parlant avec Lutze. Cela
fait environ une demi-heure que l'appareil a quitt� Bonn-Hangelar. Le ciel est
clair. Hitler est dans la cabine aux c�t�s du pilote, le col de son manteau de
cuir relev�, il est pench� en avant et, Goebbels l'indiquera plus tard, � il a
le regard fix� devant lui, il regarde sans mouvement l'obscurit� infinie �. Le
F�hrer se tait. De temps en temps, le pilote lui donne une indication, criant
un nom de ville et montrant du doigt le damier irr�gulier dessin� par les
lumi�res clignotantes. On a ainsi aper�u Ems, Nassau, laiss�es sur la droite de
l'appareil, vite disparues ; l'avion, progressivement, a pris de la hauteur et
maintenant il survole la ligne de cr�te du Feldberg qui fait une barre plus
sombre. L�g�rement � droite, encore, on distingue, scintillant faiblement, le
confluent du Main et du Rhin et, paraissant voisines, Wiesbaden et Mayence
entour�es d'un halo lumineux. R�guli�rement, r�sonnant dans la cabine, la voix
du technicien d'une station de contr�le de vol, donne des indications sur le
temps au-dessus du Steigerwald, de la Frankenh�he, ces hauteurs moyennes qui
courent comme des nervures sur le sol de l'Allemagne. Sur toute la r�gion,
jusqu'� Munich, le ciel est clair : le pilote signale au F�hrer qu'il va
obliquer plus nettement vers le sud-est, gagner directement Munich.</p><empty-line/><p>Il est 2 h 30. Tout le monde dort dans la pension
Hanselbauer au bord du lac de Tegernsee. Dans l'une des petites chambres,
Edmund Heines a pass� son bras autour de l'�paule d'un jeune S.A. et l'attire
contre lui, lui demandant de rester avec lui, de ne pas rejoindre les autres,
de prolonger les gestes amoureux par cette promiscuit� du sommeil commun, c�te
� c�te. Il aura bien le temps, au petit matin, de quitter discr�tement la
chambre. Le jeune S.A. somnolent, s'endort.</p><empty-line/><p>A Kaufering, les ordres claquent Les S.S. de la
Leibstandarte dans le bruit des bottes qui frappent le sol ex�cutent m�caniquement
les gestes de la mise en rang : ils redeviennent � nouveau un seul groupe,
chacun d'eux li� � son voisin, pi�ce d'une machine efficace, ex�cutants s�lectionn�s
et dress�s. Le Gruppenf�hrer S.S. Sepp Dietrich vient d'arriver. Il parle d'une
voix gutturale : ob�ir, les tra�tres doivent �tre mis hors d'�tat de nuire
quelles que soient leurs fonctions, leur pass�. L'�tat-major S.A. est un nid de
tra�tres, de d�bauch�s, nous de la S.S. Leibstandarte, nous allons nettoyer ce
bourbier, d�fendre l'honneur de l'Allemagne et prot�ger le F�hrer. Heil Hitler,
Heil ! Dans la nuit, les cris ach�vent de souder les hommes les uns aux autres.
Les camions s'avancent. Les deux compagnies de S.S. s'installent en silence.
Entour� des officiers, les mains derri�re le dos, les jambes �cart�es dans une
attitude qui lui est famili�re, un sourire de satisfaction sur les l�vres, le
Gruppenf�hrer Sepp Dietrich surveille la sc�ne. Il conna�t la direction du
convoi : pension Hanselbauer, Bad Wiessee, sur les bords du lac de Tegernsee.</p><empty-line/><p>LE DOCUMENT SECRET DU CAPITAINE PATZIG</p><empty-line/><p>Sepp Dietrich n'est pas qu'un ex�cutant : il est l'un des
chefs S.S. sur qui se sont appuy�s Himmler et Heydrich pour monter leur pi�ge.
Un pi�ge qu'il faut perfectionner chaque jour parce qu'il est menac� par tous
ces impond�rables qui font que tant de conspirations politiques minutieusement
pr�par�es, paraissant b�n�ficier de tous les appuis, se sont effondr�es comme
ch�teau de cartes pour une confidence imprudente ou l'action inattendue d'un
homme pris de scrupule.</p><empty-line/><p>Heydrich sait cela : c'est un m�thodique. Quand Reichenau
l'avertit que les g�n�raux von Kleist et von Fritsch commencent � avoir des
doutes sur la r�alit� du complot S.A., il r�agit. Il faut accentuer les
inqui�tudes des officiers : leur montrer que les S.A. les menacent r�ellement.
La Gestapo est d�j� experte en mati�re de fabrication de documents.</p><empty-line/><p>Le mardi 26 juin, Sepp Dietrich se pr�sente � la Bendlerstrasse,
demande � voir un officier du cabinet du g�n�ral Blomberg, et lui transmet un
document confidentiel qu'il aurait obtenu d'un F�hrer de la S.A., r�volt� par
le texte du plan. Blomberg quand il prendra connaissance quelques instants plus
tard du document sera saisi de panique et de col�re : l'�tat-major de la
Sturmabteilung pr�voit la liquidation, au cours du putsch, de tous les
officiers sup�rieurs de la Reichswehr. Il faut purger l'arm�e de ces
conservateurs born�s, dit le texte, les remplacer par des officiers r�volutionnaires
; les g�n�raux Beck et Fritsch sont nomm�ment d�sign�s comme devant figurer
parmi les premi�res victimes.</p><empty-line/><p>Ce m�me jour, le capitaine de corvette Patzig p�n�tre comme
� l'habitude dans son bureau. Il a longtemps servi dans la marine, mais depuis
quelques mois il dirige le service de renseignements de l'arm�e, l'Abwehr, que
la d�faite de 1918 n'a pu d�manteler et qui a constitu� dans les ann�es noires
l'�me secr�te de la Reichswehr, �me de la nation vaincue. Or, sur sa table de
travail, bien en �vidence, le capitaine Patzig trouve un document. Consult�s,
les plantons, les officiers de service diront tout ignorer de sa provenance. Il
est l�, myst�rieux, explosif : il s'agit en effet de la copie d'un ordre donn�
par R�hm � la S.A., pi�ce secr�te d�cidant l'armement imm�diat de la
Sturmabteilung. N'est-ce pas la preuve d�cisive de la pr�paration d'un putsch
S.A. ? Patzig avertit ses sup�rieurs et peu apr�s le g�n�ral von Reichenau
p�n�tre dans le bureau du chef de l'Abwehr. Reichenau, son monocle fix� dans
l'arcade sourcili�re droite, lit le document puis sans un regard pour Patzig
s'exclame : � La coupe est pleine. Je vais trouver le F�hrer. �</p><empty-line/><p>Mais le Chancelier Hitler n'est pas encore rentr� � Berlin.
Il s'attarde � Berchtesgaden, il laisse les uns et les autres abattre leurs
cartes, se d�voiler : pour gagner avec certitude, il n'y a qu'une r�gle et le
F�hrer ne l'ignore pas : il faut conna�tre le jeu de l'adversaire. Hitler reste
donc dans son chalet. Il re�oit des d�l�gu�s des villages voisins, caresse les
joues des enfants des montagnards. Le g�n�ral von Reichenau insiste aupr�s du
secr�tariat de la chancellerie, on lui r�pond que Hitler rentrera sans doute
demain, mercredi 27 juin, mais il ne s�journera pas dans la capitale.</p><empty-line/><p>Reichenau regagne donc la Bendlerstrasse. L'absence de
Hitler accentue le malaise g�n�ral et le sentiment que tout demeure possible.
Or l'Abwehr a un autre renseignement � soumettre � Reichenau. Dans un des
b�timents assign�s � la S.A. (le si�ge de la Reiterstandarte 28), situ� en face
du domicile d'un diplomate fran�ais, les membres de la Sturmabteilung
s'entra�nent r�guli�rement au tir � la mitrailleuse lourde. Le diplomate
fran�ais a s�rement transmis un rapport � Paris car les tirs s'entendent de la
rue. Et il y a moins d'une semaine qu'ils sont commenc�s. L'indication est
grave : plus s�rieuse que celles contenues dans les documents transmis par
l'Oberf�hrer S.S. Sepp Dietrich ou trouv�s par hasard sur le bureau du
capitaine de corvette Patzig.</p><empty-line/><p>Les coups sourds des mitrailleuses S.A. r�sonnent dans la
t�te de tous ceux qui pr�parent l'action contre R�hm et ses hommes. Himmler,
Heydrich, Reichenau, eux qui ont fabriqu� ou utilis� les documents compromettants
pour la Sturmabteilung, les voici devant des faits qui semblent prouver que la
r�alit� est bien telle qu'ils ont voulu la pr�senter. Les S.A. s'entra�nent,
ils ont des mitrailleuses lourdes et si, effectivement, ils entraient en
action, et si r�ellement, le putsch avait lieu ? Comme toujours ceux qui
agissent dans l'ombre sont pr�ts � voir partout des hommes s'affairant dans
l'ombre � d'autres conspirations. Chez Himmler et Heydrich la peur maintenant
s'ajoute � la d�termination.</p><empty-line/><p>G�ring lui-m�me semble inquiet. Le mardi 26 juin, il parle �
Hambourg. Auditoire m�l� o� l'on reconna�t les grands bourgeois du port et les
nazis dont certains sont parfois d'anciens employ�s modestes. On entend de
temps en temps le bruit des sir�nes des navires. G�ring est tout bonhomie, il
n'est plus le tribun tonitruant de Nuremberg. Il ne menace plus, il n'insulte
plus les conservateurs, au contraire, il pr�che l'union autour de Hitler et
cela dit assez qu'il est, lui aussi, saisi par la crainte. � A ceux qui veulent
l'ordre dans le pays, � ceux qui regrettent parfois la grandeur et la
discipline de l'�poque imp�riale, dit G�ring, nous affirmons qu'Adolf Hitler
est le seul homme capable de rendre � l'Allemagne sa force, le seul capable de
faire respecter les anciens soldats des Hohenzollern... Nous qui vivons
aujourd'hui, r�jouissons-nous d'avoir Adolf Hitler. � Peut-�tre pour G�ring le
bruit des mitrailleuses de la Sturmabteilung efface-t-il un peu l'�cho des
paroles de Franz von Papen � Marburg. D'ailleurs, Hermann G�ring, le h�ros de
14-18, �lev� au grade de g�n�ral par Hindenburg, veuf de Karin, l'aristocrate
su�doise, est le plus conservateur des nazis, celui qui est le plus proche des
Junkers, de l'Offiziers-korps, de la Reichswehr. Rien d'�tonnant � ce qu'il
essaie de maintenir les liens avec les conservateurs.</p><empty-line/><p>Parfois on le soup�onne de pr�parer son avenir personnel et
de se soucier moins du r�gime nazi que de sa carri�re. On l'observe, on le
surveille : le g�n�ral von Reichenau, cet ambitieux glac�, craint m�me qu'un
jour G�ring ne soit le grand ministre de la Reichswehr, peut-�tre d'un nouveau
Reich. La hargne de Reichenau contre les S.A., les liens qu'il a nou�s avec la
Gestapo et l'Ordre noir de Himmler et de Heydrich, peut-�tre ne sont-ils qu'un
moyen de se d�fendre contre le g�n�ral G�ring, de le paralyser.</p><empty-line/><p>Dans ce grouillement d'ambitions, d'intrigues et de
rivalit�s qu'est le grand III<sup>eme</sup> Reich nazi, chacun se d�fend contre
tous. Sont vos alli�s ceux que l'on tient. Hermann G�ring, parce qu'il pense
avoir besoin des conservateurs, peut bien pardonner le discours de Marburg,
d'autres se souviennent et ne pardonnent pas.</p><empty-line/><p>LA DISPARITION DE JUNG</p><empty-line/><p>Le vice-chancelier Franz von Papen a d�cid� de passer la
journ�e du mardi 26 juin en Westphalie, aupr�s des siens. Le banquet qui a
suivi le mariage de sa ni�ce s'est prolong� fort tard dans la nuit, et Papen,
fatigu� par plusieurs jours d'activit�, compte consacrer la journ�e du mardi au
repos. Il a fait une longue promenade dans la matin�e, bavardant avec son
secr�taire mais, au d�but de l'apr�s-midi, une communication de Berlin met fin
� sa br�ve qui�tude : � Le 26 juin, raconte-t-il, Tschirschky m'appela au
t�l�phone pour m'apprendre que Edgar Jung, un de mes collaborateurs officieux,
venait d'�tre arr�t� par la Gestapo �. Jung : c'est un journaliste, un homme de
lettres au style brillant et au r�el courage politique. Il a assur� pour le
compte de Papen la liaison avec le mar�chal Hindenburg, install� � Neudeck, et
surtout il a r�dig� le discours de Marburg, que Papen et ses collaborateurs ont
� peine modifi�. La Gestapo sait tout cela. Elle veut en savoir davantage et
elle ne pardonne pas.</p><empty-line/><p>Et les amis de Jung, maintenant, rel�vent des traces du
passage des hommes de Himmler et de Heydrich. C'est la femme de m�nage de Jung
qui a donn� l'alerte. Elle est arriv�e ce mardi matin vers 9 heures. Elle a ses
cl�s. D�s qu'elle a eu ouvert la porte, la peur l'a saisie. Des v�tements sont
r�pandus sur le sol de l'entr�e ; dans le bureau, les tiroirs sont ouverts, les
papiers en d�sordre t�moignent d'une perquisition h�tive. Dans la chambre, les
meubles sont renvers�s, le lit d�fait ; sans doute Jung ���a-t-il �t� surpris
durant son sommeil et a-t-il tent� de r�sister. La femme de m�nage a t�l�phon�,
affol�e, � tous ceux dont elle sait qu'ils sont des amis de Jung. Elle n'a pas
averti la police : sur un mur, elle a reconnu l'�criture de Jung qui a d� �tre
autoris� � se rendre dans la salle de bains et a pu tracer ce mot au crayon :
GESTAPO. Dans l'appartement boulevers�, les collaborateurs du vice-chancelier,
les proches de Jung sont atterr�s. Le d�sordre et la violence sont l� dans les
v�tements froiss�s et les papiers r�pandus, dans le mot GESTAPO, avertissement
sinistre qui annonce pour l'Allemagne les malheurs � venir. Que peut-on faire ?
On cherche Papen et finalement Tschirschky r�ussit � l'atteindre en Westphalie.
Papen se fait r�p�ter les d�tails pour pouvoir r�fl�chir en �coutant une
nouvelle fois, mais en fait d�s que le mot Gestapo a �t� prononc�, il a
parfaitement compris : Heydrich et Himmler viennent de lancer leur offensive,
ils commencent � serrer leurs collets, � rafler leurs proies, jusqu'o�
iront-ils ? Papen d�cide de rentrer imm�diatement � Berlin. Il faut essayer de
tirer Jung des griffes des tortionnaires, il faut savoir ce qu'ils veulent, qui
ils veulent et Papen pense aussi � assurer sa s�curit�. A Berlin, dans le monde
officiel, le vice-chancelier sera davantage � l'abri des arrestations clandestines,
des tueurs anonymes. Mardi 26 juin : arrestation de Jung ; la partie est
engag�e.</p><empty-line/><p>Papen est � Berlin le mercredi 27 juin. Sur la capitale des
nuages noir�tres d'orage forment des masses cr�nel�es qui s'avancent en front
depuis le sud-ouest. A l'atterrissage, l'avion du vice-chancelier a �t� secou�
et c'est �puis�, inquiet de cette inqui�tude o� se m�lent les pr�occupations et
les fatigues que Papen rencontre Tschirschky qui l'attend sur la piste m�me. Il
faut tenir les chapeaux, le vent humide soul�ve les imperm�ables, cr�ant des
tourbillons de poussi�re. Apr�s un rapide entretien, Papen d�cide
d'entreprendre une s�rie de d�marches en faveur de son collaborateur : sauver
Jung c'est aussi se prot�ger. Mais Franz von Papen ne peut rencontrer le F�hrer
: � la chancellerie on r�pond que Hitler vient d'arriver de Munich et qu'il se
repose. G�ring est absent. Il prononce un discours � Cologne. Papen se fait
conduire au 8, Prinz-Albrecht-Strasse, et finalement obtient d'�tre re�u par le
Reichsf�hrer S.S. Himmler. Le chef de l'Ordre noir est glacial, poli, rassurant
: une simple enqu�te, dit-il, sur laquelle il ne pouvait rien d�voiler pour
l'instant. Papen racontera plus tard cette journ�e o� la trag�die s'annonce
proche. �Rentr� � Berlin, se souvient-il, j'essayai vainement de joindre Hitler
ou G�ring. En d�sespoir de cause, je protestai avec v�h�mence aupr�s de Himmler
qui r�pondit que Jung avait �t� arr�t� sous l'inculpation de contacts ill�gaux
avec des puissances �trang�res. Une enqu�te �tait en cours. Himmler affirma ne
pouvoir me donner d'autres pr�cisions pour le moment, mais me promit
l'�largissement rapide de mon collaborateur. �</p><empty-line/><p>Papen est un homme prudent : parfois il faut accepter d'attendre,
accepter de ne pas insister, de s'en tenir aux apparences, aux d�clarations
officielles. Papen est un homme d'exp�rience. L'attitude de Himmler, les
d�robades de Hitler et de G�ring lui ont permis de sentir que le climat n'�tait
plus � la conciliation. Papen regagne donc son domicile berlinois et Jung reste
entre les mains de la Gestapo. Personne ne saura ce qu'il a subi dans les caves
du grand b�timent du 8, Prinz-Albrecht-Strasse, personne ne sait encore qu'il
est la premi�re victime de la Nuit des longs couteaux.</p><empty-line/><p>Seuls d'ailleurs les initi�s sentent monter la vague rageuse
des r�glements de compte. Pour la masse des Allemands, tout est calme. Ceux qui
ont achet� la National Zeitung se sentent rassur�s : en premi�re page, sous le
titre � Situation de l'�conomie allemande �, on leur annonce que l'avenir est
radieux. L'Allemagne du III<sup>eme</sup> Reich triomphe de la mis�re et du
ch�mage et cela est inesp�r� : � Rendons gr�ce au F�hrer Adolf Hitler qui donne
du travail � tous �.</p><empty-line/><p>A Radio-Berlin, Rosenberg s'adresse aux �coliers et aux
lyc�ens. Dans tous les �tablissements d'enseignement, les �l�ves sont
rassembl�s : ils �coutent l'id�ologue du Parti affirmer que � l'Allemagne se
trouve plong�e dans un combat politique qui est aussi un combat spirituel sans
pr�c�dent dans l'histoire �. Il faut, mart�le-t-il, que nos compatriotes aient
le ��sentiment de l'unit� allemande. Servez cette unit� en entretenant
entre vous une v�ritable camaraderie �. Dans les classes, les professeurs
commentent le discours de Rosenberg avec les �l�ves : qu'est-ce que dans le
nouveau Reich la v�ritable camaraderie ? Les membres de la Hitler-Jugend
r�pondent les premiers. C'est la camaraderie des soldats du front, l'indestructible
camaraderie des Alte K�mpfer. Les jeunes gens blonds, un foulard autour du cou,
en chemise blanche et en culotte courte noire, pendant que Rosenberg parle ou
qu'un camarade lit sa r�ponse � la question, laissent r�ver leur imagination :
ils vivent la virile amiti� des temps de guerre qui se prolonge dans le parti
nazi.</p><empty-line/><p>A quelques centaines de m�tres de l'une de ces �coles berlinoises
o� la jeunesse allemande s'enivre de mots, au si�ge de la Gestapo, Himmler
pr�side une conf�rence de travail. Dans son bureau sont rassembl�s le
Oberabschnittsf�hrer du Sicherheitsdienst, le S.D. (service de s�ret� du
Reichsf�hrer S.S.) qui surveillent les unit�s et les hommes de la Sturmabteilung.
L'action, d�clare Himmler, est pour bient�t. Chacun des chefs r�gionaux du S.D.
expose son plan, met au point avec Himmler les derni�res consignes. Ce m�me
jour, Sepp Dietrich, est re�u � la Bendlerstrasse et demande une attribution
d'armes pour ses unit�s de la Leibstandarte Adolf-Hitler afin d'accomplir une �
mission tr�s importante qui lui a �t� confi�e par le F�hrer �.</p><empty-line/><p>Cependant, � Berlin, � la Chancellerie, Adolf Hitler donne
un th� en l'honneur de quelques personnalit�s du r�gime et de diplomates
�trangers. Il appara�t faussement d�tendu, encore h�l� par l'air vif de
Berchtesgaden mais nerveux. L'un des participants l'entend d�clarer � un chef
nazi, d'une voix rageuse :</p><empty-line/><p>�� Chaque groupe croit l'autre capable de frapper le
premier. � A qui peut-il faire allusion, sinon aux S.S. de R�hm et � leurs
adversaires ? Mais cette phrase colport�e dans Berlin inqui�te Himmler et
Heydrich, elle semble prouver que le F�hrer n'a pas encore choisi. Tout peut
donc �tre compromis et les S.A. ne paraissent-ils pas persuad�s de la
neutralit� bienveillante de Hitler ?</p><empty-line/><p>Le soir du mercredi 27 juin, ils festoient dans la r�sidence
berlinoise de R�hm. Les �clats de rire, les chants se m�lent au bruit des
verres, au p�tillement du Champagne. Dehors, dans la Standartenstrasse, les
voitures des invit�s rendent la circulation presque impossible. Les passants
s'attardent, regardent les fen�tres ouvertes d'o� jaillissent les refrains et
les musiques ; on c�l�bre les vacances prochaines, le mariage d'Ernst, les
fian�ailles d'un autre compagnon de R�hm, le lieutenant Scholz. Les policiers
qui assurent le service d'ordre devant le b�timent, le font de fa�on d�bonnaire
et blas�e. Ils vont par groupes de deux, invitant les passants � circuler,
dirigeant les voitures, ne levant m�me pas la t�te, ce sont les hommes de Hermann
G�ring et leur chef, alors qu'Ernst et Scholz portent un toast � l'avenir de la
Sturmabteilung, parle � Cologne, dans le hall de la foire.</p><empty-line/><p>G�RING ET TERBOVEN</p><empty-line/><p>Des milliers d'hommes et de femmes sont l�, serr�s les uns
contre les autres dans une chaleur accablante. Depuis le matin toute la ville
est paralys�e par les parades, les r�ceptions, en l'honneur du ministre du
Reich. Il est arriv� � 13 h 20, dans un Junkers rouge, qui a, � trois reprises,
survol� le terrain d'aviation � basse altitude, puis s'est pos�, roulant
jusqu'au groupe des personnalit�s � le Gauleiter Groh�, le Regierungs- pr�sident
Diels, le Landeshauptmann Hake, les Gruppenf�hrer Weizel et Knickmann. Les
saluts, l'amabilit� de G�ring envers son ancien collaborateur Diels, tout cela
marque les premi�res minutes du s�jour de G�ring � Cologne. Les S.S. forment la
haie devant la salle des s�ances de l'H�tel de Ville : le Oberburgermeister, le
docteur Reisen, offre � G�ring le glaive celte, vieux de 3 000 ans. On d�jeune
dans la Muschel Sali (la salle des rocailles) avant le grand d�fil� devant
l'Op�ra : police, S.S., S.A., Motor-S.A., service du travail de la Jeunesse
hitl�rienne. Dans un ordre m�canique, portant des centaines de drapeaux � croix
gamm�e, les hommes passent et le mart�lement de leurs bottes sur l'asphalte gris
couvre parfois les fanfares. G�ring, sur la tribune, G�ring d�j� ob�se, tourne
son corps lourd � droite et � gauche, souriant d'aise, la vanit� inscrite sur
son visage et dans toute son attitude. Les S.A. d�filent D�j� c'�tait la Sturm
d'honneur du S.A. Pr�sentiermarsch qui avait accueilli G�ring sur le terrain
d'aviation. Maintenant, les hommes aux chemises brunes passent devant la
tribune orn�e de branches de sapin : qui pourrait croire que c'est sur eux, sur
cette Sturmabteilung que va se refermer le pi�ge mont� par les S.S., et aussi
par Hermann G�ring, qui les salue, martial et satisfait ?</p><empty-line/><p>Et le soir la foule est l�, dans le hall de la foire, �
�couter G�ring, � l'acclamer, � se rassurer encore : � Personne, dit-il, que ce
soit � l'�tranger ou en Allemagne n'a le droit de construire des raisonnements
selon lesquels, ici, en quelque sorte, quelque chose se passe sous un r�gime de
terreur sanglante. � Et rien en effet ne semble refl�ter la � terreur sanglante
�, rien ne semble l'annoncer.</p><empty-line/><p>A quelques kilom�tres de Cologne, � Essen, c'est aussi la
f�te. Jamais, de Berlin � Cologne, de Hambourg � Nuremberg ou � Essen,
l'Allemagne n'a autant d�fil�, autant �cout� de discours.</p><empty-line/><p>A Essen, depuis 21 heures, la Huyssenallee est interdite �
la circulation : c'est un hommage rendu par la municipalit� au Gauleiter
Terboven qui se marie demain. Les nouveaux seigneurs font participer leur bon
peuple � leurs joies intimes. Devant le Parkhotel, on a dress� un arc de
triomphe et dans le balancement des flammes agit�es par le vent le cort�ge des
porteurs de torches avance vers cet arc de triomphe. Il suit la Holzstrasse,
l'Adolf-Hitler-Strasse et les voici, ces milliers de jeunes gens, des fanfares,
les mineurs en uniforme de parade, la Jeunesse hitl�rienne, le S.A. Standarte
58, le corps de gendarmerie arrivant au pas de l'oie, d'autres r�giments S.A.
et puis, unit� d'�lite vers qui tous les regards se tournent le Sturmbann S.S.
n� 1 s�par� du reste du d�fil� par un grand espace et qui dans ses uniformes
noirs, avec ses gants blancs, para�t sortir d'une cr�ation mythologique et mal�fique,
les voici ces milliers d'hommes qui passent devant l'estrade.</p><empty-line/><p>Le Gauleiter Terboven, � l'allure juv�nile, se tient raide,
pr�s de sa fianc�e, jolie, souriante, en robe longue � fleurs. Ils symbolisent
les nouvelles �lites, le nouveau r�gime et autour d'eux se presse la foule des
officiels en uniforme : S.S., S.A., membres de la Reichswehr. De 22 h 10 � 23 h
15, les unit�s, impeccablement align�es passent et la population de Essen
applaudit cette d�monstration d'ordre et de force. Le r�gime du III<sup>eme</sup>
Reich para�t � ces milliers de spectateurs comme un bloc, semblable � ce
r�giment de S.S. o� la pr�cision des pas, l'immobilit� des visages et des
�paules, rendent impossible la s�paration d'un homme de l'ensemble. On ne voit
que ce groupe noir qui avance, volume aux angles vifs, h�riss� de fusils,
recouvert d'acier, le Sturmbann S.S. n� 1, image du r�gime nouveau, force en
marche qui, peu � peu, doit tout niveler, tout encadrer, tout contr�ler. G�ring
� Cologne a r�p�t� que le III<sup>eme</sup> Reich n'est pas � le r�gime de la
terreur sanglante � mais il a ajout� : � Chacun, ici, peut rester
tranquillement couch� sur son sofa, vraiment � celui-l�, je ne ferai rien. �
Mais aux autres ? Ceux qui veulent agir ou ont agi, quel sera leur sort ?
G�ring parle � Cologne en cette fin du mercredi 27 juin Depuis l'aube de ce
jour, le docteur Edgar Jung sait ce qu'il en co�te de ne pas � rester
tranquillement couch� sur son sofa �.</p><empty-line/><p>UN MARIAGE NAZI</p><empty-line/><p>Maintenant c'est l'aube du jeudi 28 juin 1934, le ciel
blanchit � l'est de Berlin comme une plage immense recouverte par une mince
mar�e, et les remparts sombres de l'obscurit� reculent peu � peu. Dans les rues
de la capitale, les premiers travailleurs font r�sonner leurs pas dans le
silence. Devant le b�timent de la chancellerie, c'est la rel�ve de la garde. Un
sous-officier et trois hommes casqu�s, marchant au pas de l'oie, comme des
figurines sortant de l'une de ces horloges allemandes en bois sculpt�,
ex�cutent la premi�re passation des consignes de la journ�e, et dans ce temps
suspendu de l'aube, ce temps calme, immobile comme une mer apais�e, les deux
groupes se saluent et les soldats prennent position de part et d'autre de la
grande entr�e.</p><empty-line/><p>Jeudi 28 juin 1934. A la Bendlerstrasse, dans la cour, un
autre peloton de soldats r�pond aux premiers commandements de l'officier de
service et les hommes se rangent autour du m�t o� chaque matin est hiss� le
drapeau de l'Allemagne. Dans chaque caserne, les m�mes gestes se r�p�tent, les
talons claquent, les bottes ferr�es crissent sur les pav�s des cours o�,
parfois depuis plus d'un si�cle, des soldats de la Grande Prusse ont, avec la
m�me discipline, align� leurs corps sous le regard des jeunes officiers
implacables.</p><empty-line/><p>Il est 7 h 30 maintenant. La ville est anim�e. Les cyclistes
en file glissent le long des rues de banlieue : dans les cours des casernes,
des compagnies sont rang�es l'arme au pied, et voici qu'arrivent les chefs de
corps. Ils saluent les hommes fig�s dans le garde-�-vous et le drapeau s'�l�ve
enfin lentement et s'arr�te au milieu du m�t; il pend le long de la hampe, �
peine soulev� par une brise fraiche. Partout, aux m�ts des �difices publics, �
Cologne ou � Dresde, au m�t de la chancellerie du Reich ou � celui du si�ge de
la Gestapo, le drapeau est en berne. Il y a 15 ans en effet, le 28 juin 1919,
l'Allemagne �tait contrainte de signer le trait� de Versailles : d'accepter le
diktat des vainqueurs. Depuis, Erzberger, le signataire du trait�, est mort
assassin� par les jeunes demisolde, par ces officiers humili�s qui r�vent � la
revanche ; depuis la Reichswehr s'est reconstitu�e, indestructible comme une
force vitale qu'on peut r�duire mais qu'on ne peut �craser, depuis Hitler est
parvenu au pouvoir et Versailles est devenu la grande honte, l'odieuse
trahison. Et, ce matin du 28 juin 1934, 15 ans plus tard, le deuil officiel,
proclam� dans le ciel clair par ces drapeaux en berne dit bien que le III<sup>eme</sup>
Reich n'oublie pas, ne veut pas oublier l'affront et la d�faite. � Il y a
vingt-cinq ans, dit un texte qui est lu dans les casernes, la glorieuse arm�e
allemande, vos camarades, �taient trahis, poignard�s dans le dos, cela jamais
plus ne se reproduira. �</p><empty-line/><p>A l'a�rodrome de Tempelhof, les drapeaux aussi sont en
berne. Des S.S. en tenue de parade, le blanc des baudriers et des gants
tranchant sur l'uniforme noir forment une all�e jusqu'� l'avion. Le ciel s'est
d�j� couvert et les premi�res gouttes tombent quand, un peu avant 9 heures,
arrivent G�ring et Hitler. L'avion porte en lettres noires le nom du
Generalfeldmarschall von Hindenburg. L'�quipage est rang� pr�s de la petite
�chelle de fer. Hermann G�ring et Adolf Hitler paraissent joyeux. G�ring en
grand uniforme de g�n�ral, une cape jet�e sur les �paules, parle avec animation
; Hitler est en manteau de cuir, sa chemise blanche fait ressortir son teint
p�le, il tient sa casquette � la main. Le F�hrer salue l'�quipage ; G�ring
plaisante avec le pilote, puis les deux hommes disparaissent dans l'appareil.
Il est 9 heures. L'immense et lourd drapeau rouge � croix gamm�e claque maintenant
dans le vent et la pluie s'est mise � tomber r�guli�re.</p><empty-line/><p>Elle tombe � flots quand l'avion se pose sur l'a�rodrome de
Essen-M�lhleim. L'arriv�e du F�hrer a �t� tenue secr�te jusqu'� la derni�re
minute. Depuis le matin pourtant des S.A. sont l�, sous la pluie, post�s tous
les dix m�tres le long de la route qui conduit � Essen et que les voitures
officielles suivent maintenant. Dans la ville, les guirlandes, les drapeaux, la
foule dense sur les trottoirs annoncent un jour de f�te : hier soir, c'�tait le
d�fil� aux torches, aujourd'hui, c'est le mariage du Gauleiter Terboven. Devant
l'h�tel Kaiserhof, la foule est nombreuse, elle stationne malgr� la pluie,
acclame G�ring et Hitler et les attendra pr�s d'une heure avant de les revoir
rapidement, suivis de l'aide de camp Br�ckner, du docteur Dietrich, de
l'Oberf�hrer Schaub, au moment o�, quittant l'h�tel, ils gagnent la mairie
d'Essen.</p><empty-line/><p>Les voitures avancent lentement par la Huyssenallee et enfin
se rangent devant l'H�tel de ville. La foule est immense : elle crie son
attachement au F�hrer. lise Stahl, la mari�e, est l�, drap�e dans une robe
longue de soie blanche, un large diad�me dans les cheveux, son regard est fixe,
comme dans une extase et elle serre contre elle un bouquet de roses. A ses
c�t�s, marche le Gauleiter Terboven, son bras gauche entour� par le brassard �
croix gamm�e, la Croix de fer � sa poitrine. Avec ses cheveux lisses, sa raie
sur le c�t�, son visage r�solu et glabre, il semble un tr�s jeune homme. Deux
enfants � une fille et un gar�on � des Jeunesses hitl�riennes tiennent la
tra�ne de la mari�e et derri�re eux, s�v�res, Hitler et G�ring. Tout est lent,
lourd, emphatique dans cette grande salle de l'H�tel de ville d'Essen : les
femmes, au fond de la pi�ce, sont elles aussi en robes longues, les hommes en
uniforme ; on reconna�t parmi eux des S.A.-F�hrer et d'abord Karl Ernst, le
S.A.-Gruppenf�hrer de Berlin qui, hier soir, festoyait encore dans la capitale
et qui a tenu � assister au mariage avant de partir pour son propre voyage de
noces. Ils sont l�, S.A. et S.S., c�te � c�te, se demandant sans doute pourquoi
le F�hrer et G�ring ont jug� bon d'honorer de leur pr�sence ce mariage. Ernst
se penche vers son voisin, un officier de l'Ordre noir : l'entente politique et
humaine para�t r�gner ici. Une femme en robe longue salue, le bras tendu,
seule, regardant fixement le F�hrer, cependant que s'immobilisent lise Stahl et
le Gauleiter Terboven devant le docteur Reismann-Grone, maire d'Essen. S.A. et
S.S. sont c�te � c�te, �coutant le discours qui va c�l�brer ces noces des nouveaux
temps, solennelles, symboliques et que, dans quelques heures, quand le sang
aura jailli, que les corps des S.A. tomberont sous les balles de leurs camarades,
Ernst ex�cut� lui aussi, on n'appellera plus que � les noces sanglantes d'Essen
�.</p><empty-line/><p>� Un �trange bonheur est r�pandu aujourd'hui sur Essen,
commence Reismann-Grone. Sur le tronc antique du ch�ne qui est l'arbre
g�n�alogique des DarBoven et qui, depuis 1550, enfonce ses racines dans notre
lourde terre, la terre de notre Stift (monast�re), le rejeton Joseph Terboven a
conclu une alliance. �</p><empty-line/><p>Tout le monde s'est assis. Hitler, les mains pos�es l'une
sur l'autre, semble �couter intens�ment. G�ring, � ses c�t�s, a le visage fig�
par un sourire. Le maire d'Essen parle : � Le chef politique de la province
rh�nane du Nord-Ouest est pour nous les anciens, une promesse d'avenir �
dit-il. Dehors la foule crie et on entend les hourras pouss�s par les jeunes de
la Hitler-Jugend. Ernst et le S.A. Obergruppenf�hrer Prinz August Wilhelm sont
c�te � c�te, tranquilles et pr�s d'eux des officiers S.S., impassibles. Qui
sait d�j� dans cette salle de l'H�tel de ville d'Essen qu'un ordre secret de
mobilisation de toutes les unit�s S.S. a �t� transmis ? Qui sait que le
capitaine Ernst R�hm, qui, ce jeudi 28 juin au matin, fait comme � son habitude
sa promenade sur les bords du lac de Tegernsee, vient d'�tre exclu du Cercle
des officiers allemands et de toutes les associations d'anciens combattants,
qu'ainsi l'Offizierskorps vient de le rejeter, de le livrer ? � Le Gauleiter
Joseph Terboven, continue le maire, �pouse une jeune fille venue de l'Est le
plus lointain, dont les anc�tres �taient r�sistants comme l'acier (ne
s'appelle-t-elle pas Stahl ?) c'est un heureux symbole. Car cette tendre fleur
qui arrive d'une province �loign�e n'est pas une �trang�re. Elle aussi est
membre de notre parti et nous avons tant d'amour pour elle qu'elle trouve ici
sa nouvelle patrie. �</p><empty-line/><p>Assourdis, lointains, parviennent les hurlements des sir�nes
qui signalent un changement d'�quipes dans les usines sombres et noires qui
ceinturent Essen : l�-bas, dans les galeries bruyantes o� r�sonnent les coups
sourds des marteaux-pilons, o� �clatent les gerbes d'�tincelles, o� l'acier
flamboyant roule sur les laminoirs, on forge la puissance de l'Allemagne nazie,
ce III<sup>eme</sup> Reich dont les chefs sont rassembl�s ici. ��Cette
c�r�monie constitue un �v�nement historique et politique, poursuit le docteur
Reismann-Grone. Notre Essen, la mill�naire Assindi, a vu Charlemagne, elle a vu
Otto le Grand, elle a vu le dernier des Hohenzollern. C'est une citadelle
solide. C'est un lieu d'accueil paisible. Mein F�hrer, et vous, Monsieur le
Premier Ministre, vous �tes les h�tes bienvenus de la grande cit� de la
m�tallurgie. �</p><empty-line/><p>Dehors retentissent les Sieg Heil en l'honneur du F�hrer et
du couple, Hitler et G�ring se l�vent et inaugurent le nouveau livre d'or de la
cit�. Puis, � travers la ville et les hourras, le cort�ge officiel se dirige
vers la cath�drale pour le mariage religieux. Devant l'�glise, sur la
Adolf-Hitler-Platz, les jeunes gens de la Hitler-Jugend ne vont pas cesser de
crier en cadence leur enthousiasme, attendant la sortie du F�hrer ; c'est seulement
quand les derni�res voitures ont quitt� la place qu'ils se dispersent.</p><empty-line/><p>L'ATTITUDE DE LA REICHSWEHR.</p><empty-line/><p>Le repas de noce est solennel, G�ring y prend la parole, des
Sieg Heil sont lanc�s, puis le S.S.-Gruppenf�hrer Zech, dans une courte
allocution, tourn� vers les S.A. d�clare : � Je c�l�bre ici la vieille
camaraderie, la bonne vieille camaraderie, entre S.S. et S.A., la camaraderie
de combat qui unit les S.S. et les S.A. aux travailleurs manuels et
intellectuels. �</p><empty-line/><p>Il est environ 16 h 30 le jeudi 28 juin. C'est exactement
l'heure � laquelle le g�n�ral Beck, chef du Truppenamt, rappelle � ses
officiers qu'ils doivent avoir constamment une arme � port�e de la main. Dans
la cour de la Bendlerstrasse, des coups de sifflets retentissent, des soldats
courent, se rangent rapidement devant le Hauptmann de service. Les faisceaux
sont form�s avec les fusils et les hommes montent dans la cour, en cr�neaux,
des chevaux de frise. Des officiers qui rentrent de permission sont s�v�rement
contr�l�s � l'entr�e du minist�re et, ahuris, regardent la cour de la
Bendlerstrasse organis�e comme pour soutenir un si�ge. On les avertit qu'ils
sont consign�s car la menace d'un putsch S.A. ou d'�l�ments communistes qui ont
noyaut� la Sturmabteilung est s�rieuse. Le putsch serait imminent. De la
Bendlerstrasse, par t�l�phone, les derni�res directives partent pour les
Etats-majors des diff�rentes r�gions militaires. Elles sont pr�cises :</p><p>1)����� avertir dans chaque caserne un officier s�r de la
menace du putsch SA. ;</p><p>2)����� v�rifier les consignes d'alerte ;</p><p>3)����� v�rifier la garde des casernes ;</p><p>4) �����v�rifier la garde des d�p�ts d'armes et de munitions
;</p><p>5) �����ne pas �veiller l�attention.</p><p>La derni�re consigne �tonne certains officiers : mais peut-�tre
veut-on prendre les S.A. la main dans le sac ?</p><empty-line/><p>Cependant Ernst a regagn� Berlin et il pr�pare ses bagages
pour son voyage de noces : les noces d'Essen, la pr�sence de Hitler, l'unit�
affirm�e des S.S. et des S.A., comment tout cela n'aurait-il pas rassur� le
S.A.-Gruppenf�hrer ? Le cong� de la Sturmabteilung commence le 1<sup>er</sup>
juillet, dans deux jours : que peut-il se passer en quarante-huit heures alors
que le F�hrer, loin de Berlin, honore une union de sa pr�sence ou visite les
usines Krupp ?</p><empty-line/><p>C'est vers 17 heures en effet, que Adolf Hitler, accompagn�
par Br�ckner, les Oberf�hrer Dietrich et Schaub, est arriv� devant les
b�timents de la Firme. La haute chemin�e de 69 m�tres et de 9,50 m de diam�tre
� la base est couronn�e d'un grand drapeau nazi. Dans le hall d'honneur du
b�timent administratif principal Krupp von Bohlen und Halbach et Mademoiselle
Irmgard von Bohlen accueillent le F�hrer comme d'autres Krupp avaient accueilli
les empereurs d'Allemagne et les rois allemands. Un �minent technicien fait au
F�hrer les honneurs de l'usine : on visite la forge, les ateliers, les
laminoirs, la fabrique de camions. Dans la p�nombre fra�che ou br�lante, dans
l'air charg� des odeurs fortes et �cres de l'acier en fusion, Hitler fascin�
�coute � peine les indications. Il regarde ces jets d'or et de rouge qui jaillissent
dans les creusets, ces lingots incandescents qui roulent et s'aplatissent sous
la pression tonitruante des marteaux-pilons hauts comme deux �tages. Ici, il
puise sa force, ici est un empire, l'empire Krupp dont son empire � lui, le
Reich, ne peut se passer. Krupp montre au F�hrer une plaque comm�morative o� on
lit : � A la m�moire des camarades de l'entreprise qui, le 31 mars 1923, sont
tomb�s sous les balles fran�aises � cet endroit �.</p><empty-line/><p>C'�tait le vendredi saint, les troupes fran�aises occupaient
la Ruhr. Un de leurs d�tachements est entr� dans l'usine en gr�ve vers 9 heures
du matin, l�, dans le hall de montage des camions Krupp. Les ouvriers
protestent, se groupent, deviennent mena�ants. Vers 11 heures du matin, les
Fran�ais tirent : on rel�vera sur le sol gris couvert de poussi�re de charbon
et d'�clats de m�tal 11 morts et 30 bless�s graves. Les ouvriers, dit Krupp,
exprimaient leur solidarit� avec l'entreprise, avec l'Allemagne.</p><empty-line/><p>Hitler �coute : 1923, l'occupation de la Ruhr, c'�tait le
temps des d�buts quand, fouett� par l'action fran�aise, le nationalisme
allemand se redressait vigoureusement et que le nazisme y puisait ses premi�res
forces. Aujourd'hui, vingt-cinq ans apr�s Versailles revoici le Reich debout et
les usines Krupp puissantes. Autour du F�hrer les ouvriers se sont rassembl�s
et applaudissent Puis, Hitler a un long entretien avec Krupp : peut-�tre le F�hrer
de la sid�rurgie allemande s'est-il, comme on l'a dit, plaint de l'activit� des
S.A., de leurs revendications, du d�sordre qu'ils font r�gner, de leurs appels
incessants � une seconde r�volution.</p><empty-line/><p>Quand Hitler quitte les b�timents de Krupp, il semble pr�occup�.
Les voitures officielles filent � vive allure vers le centre d'Essen, vers
l'h�tel Kaiserhof o� Hitler doit s�journer. L�, dans le grand salon de l'h�tel
transform� en bureau de travail, le F�hrer d�pouille les messages. Himmler les
a multipli�s : ils font tous �tat du putsch S.A. qui se pr�pare, ils contiennent
les indications pr�cises sur l'armement de telle ou telle unit� de la
Sturmabteilung, sur les propos des membres des Sections d'Assaut. Hitler r�unit
ses collaborateurs : G�ring est toujours pr�sent ; Lutze, le F�hrer S.A. digne
de confiance assiste � l'entretien. Himmler continue de t�l�phoner : la S.A.
selon lui va s'attaquer � la Reichswehr. Au m�me moment, les services du S.D.
de Rh�nanie communiquent une nouvelle information : des S.A. auraient molest�
un diplomate �tranger dans la r�gion du Rhin. Tout dans le r�cit est impr�cis,
vague, sent la provocation ou l'�v�nement forg� de toutes pi�ces. Mais Hitler
explose : la S.A. est un danger pour la s�curit� de l'Allemagne. S'il est vrai
que Krupp lui-m�me l'a mis en garde contre les Sections d'Assaut, la col�re du
F�hrer s'explique. Les trois �l�ments essentiels de sa politique : la puissance
�conomique, la puissance militaire et les relations ext�rieures, sont perturb�s
par les S.A.</p><empty-line/><p>Il demande imm�diatement, de l'h�tel Kaiserhof, � communiquer
avec la pension Hanselbauer, � Bad Wiessee. A R�hm, il confirme la n�cessit�
d'une explication urgente : il sera � Bad Wiessee, comme convenu, le 30 juin �
11 heures, tous les Obergruppenf�hrer de la S.A., les Gruppenf�hrer, les
inspecteurs de la S.A. devront �tre convoqu�s par R�hm pour cette
confrontation. R�hm ne s'�tonne pas : il a �command�, dit-il, un grand banquet
� l'h�tel Vierjahreszeiten, il y aura un menu v�g�tarien � l'intention du F�hrer.</p><empty-line/><p>Apr�s ce coup de t�l�phone, Hitler se d�tend. Il �change
quelques mots avec le personnel de l'h�tel, accompagne G�ring jusque sur le
perron du Kaiserhof puisque le ministre de Prusse regagne Berlin. Pendant que
la voiture de G�ring d�marre, Hitler salue la foule qui l'acclame. Pourtant
Lutze a l'impression que le F�hrer, rentr� dans l'h�tel, retrouve son
inqui�tude, ses h�sitations, maintenant que G�ring est parti, qu'il est �
nouveau seul en face d'une d�cision � prendre qui engage son pouvoir, qui
tranche avec tout un pan de son pass�, avec son vieux camarade R�hm : une
d�cision qui, comme tout choix, est un coup de d�s.</p><empty-line/><p>Mais si Hitler est encore, alors que s'ach�ve cette journ�e
du jeudi 28 juin irr�solu, h�sitant, seulement s�r qu'il ira � Bad Wiessee,
d'autres savent ce qu'ils veulent et pourquoi, et comment l'obtenir. � J'ai eu
le sentiment, dira Lutze plus tard, que certaines gens avaient int�r�t �
profiter de l'absence de Hitler pour acc�l�rer le train de l'affaire et
parvenir � une conclusion rapide. �</p><empty-line/><p>Et pour eux, chaque heure compte. Ils cr�ent, ils amplifient
les diff�rents bruits, les plus alarmistes, ils font pression sur les officiers
qui, � l'�tat-major de la Reichswehr, ont leur confiance pour que les consignes
d'alerte soient renforc�es et pr�cis�es : il leur faut cr�er dans les cercles
officiels une atmosph�re d'inqui�tude qui permettra toutes les exactions. Il
faut accuser les S.A. pour pouvoir les abattre ou simplement pour qu'on les
laisse abattre. Il faut faire na�tre un �tat de crise.</p><empty-line/><p>Dans la nuit du 28 au 29 juin, � Munich, l'officier de la
Reichswehr Stapf, qui commande la nouvelle section motoris�e de reconnaissance
n� 7 re�oit ainsi des pr�cisions de l'�tat-major : les officiers ne doivent pas
quitter les casernes, l'ordre est imp�ratif. Le texte ajoute qu'ils sont
menac�s directement, les S.A. ayant �tabli des listes d'officiers � abattre.
Dans les unit�s, les services de l'armement re�oivent l'ordre de distribuer aux
hommes de garde des munitions de guerre. Dans les cours des casernes de Munich,
devant les magasins d'armes et de munitions, les hommes des compagnies de
garde, � tour de r�le, viennent prendre leurs cartouches. Des officiers surveillent
la distribution. Les plus vieux �voquent les ann�es 23, le temps des putschs.</p><empty-line/><p>A quelques dizaines de kilom�tres de Munich, jeudi 28 juin,
alors qu'on distribue ces munitions, R�hm, que le corps des officiers a
abandonn�, fait exp�dier les premiers t�l�grammes qu'il adresse aux
Obergruppenf�hrer des S.A., aux principaux chefs et inspecteurs des Sections
d'Assaut pour les convoquer � la r�union du samedi 30 juin 1934 � 11 heures, en
pr�sence du F�hrer. Dans la pension Hanselbauer, l'atmosph�re est toujours � la
confiance, � l'attente tranquille de l'arriv�e du F�hrer. R�hm est all� en
personne � l'h�tel Vierjahreszeiten pour indiquer au directeur que la pr�sence
du F�hrer est confirm�e et qu'il importe de veiller tout particuli�rement au
banquet. La garde personnelle de R�hm assurera la protection du F�hrer et d�s
le vendredi 29 juin, elle viendra prot�ger l'h�tel. Puis le chef d'Etat-major
est rentr� � la pension Hanselbauer.</p><empty-line/><p>A Berlin, les premi�res �preuves d'un texte, des feuilles grasses
encore d'encre noire, viennent d'�tre pos�es sur les larges tables de
l'imprimerie. Deux officiers d'�tat-major, envoy�s de la Bendlerstrasse, sont
l�, � les lire attentivement avec le r�dacteur en chef, cependant que tournent
les rotatives et que dans le bruit feutr� du papier que l'on presse et de
l'encre qui s'impr�gne, minutieusement, les deux officiers lisent le texte. �
La Reichswehr se sent en union �troite avec le Reich d'Adolf Hitler. Les temps
sont pass�s o� les gens int�ress�s des divers camps se posaient en oracles de
l'�nigme de la Reichswehr. Le r�le de l'arm�e est clairement d�termin� : elle
doit servir l'Etat national-socialiste qu'elle reconna�t. Son c�ur bat � l'unisson
avec le sien... Elle porte avec fiert� l'insigne de la reconnaissance allemande
sur son casque et sur son uniforme. Elle se range disciplin�e et fid�le,
derri�re les dirigeants de l'Etat, derri�re le Mar�chal de la Grande Guerre, le
pr�sident von Hindenburg, son chef supr�me, ainsi que derri�re le F�hrer du
Reich Adolf Hitler, qui, issu des rangs de l'arm�e est et restera toujours l'un
des n�tres. � Au bas de l'article, un nom en grosses lettres, g�n�ral von
Blomberg, ministre de la D�fense : Gummil�we (le lion en caoutchouc).</p><empty-line/><p>Les officiers donnent leur accord : l'article de l'homme qui
incarne l'arm�e va �tre imprim� en premi�re page du V�l kischer Beobachter du
vendredi 29 juin. Il dit que la Reichswehr, par la plume de la plus haute
autorit�, approuve par avance les actions du F�hrer. D�j�, la Reichswehr a, ce
matin, rejet� R�hm de ses rangs, maintenant elle proclame que, pr�te � suivre
Hitler, avant m�me que les premi�res rafales claquent elle accepte toutes ses
d�cisions.</p><empty-line/><p>Il reste au F�hrer, alors que les premiers exemplaires du
journal s'entassent les uns sur les autres dans l'imprimerie berlinoise, �
choisir, � agir.</p><empty-line/><p><strong>7</strong></p><empty-line/><p>SAMEDI 30 JUIN 1934</p><p>En vol au-dessus
d'Augsbourg, 3 heures 30</p><p>(Vendredi 29 juin au
samedi 30 juin 1934)</p><empty-line/><p>MUNICH DANS 25 MINUTES</p><empty-line/><p>Samedi 30 juin, 3 h 30. Le pilote se penche vers le F�hrer
et lui montre � gauche de l'appareil la ville d'Augsbourg dont on distingue
avec pr�cision le dessin des rues brusquement coup�es par la nuit environnante,
quand cessent les quartiers �clair�s. Le temps de situer les points lumineux et
c'est d�j� la plaque sombre du sol enfoui dans la nuit qui recommence.
Pourtant, dans cette nuit d'�t� qui s'ach�ve, le jour, le jour de ce samedi 30
juin 1934, commence � poindre, � peine sensible parce que l'est para�t plus
d�lav�. Dans le Junkers du Chancelier les conversations qui s'�taient interrompues
depuis un long moment recommencent La radio vient d'annoncer que l'avion �tait
pris en charge par le contr�le de Munich : tout est pr�t pour l'atterrissage de
l'appareil sur la piste de Munich-Oberwiesenfeld. Le F�hrer demande au pilote
dans combien de temps on touchera le sol. Environ vingt-cinq minutes.</p><empty-line/><p>Vingt-cinq minutes : une infime parcelle de temps, le
dernier et bref r�pit avant d'�tre plong� dans l'action, de voir sur la piste,
des hommes qui attendent les ordres. Ce vol depuis Bonn-Hangelar, ce vol
au-dessus de l'Allemagne, ce vol qui dure depuis pr�s de deux heures a �t�
comme un long recueillement dans le bruit qu'on oublie des moteurs. Hitler
s'est encore tass� davantage dans son si�ge de la cabine de pilotage. A chaque
minute qui passe le jour gagne rapidement comme si, symboliquement, la longue
h�sitation des semaines et des mois prenait fin avec la nuit, se dissipait avec
elle. Dans quelques minutes ce sera Munich, les S.A., les S.S. : les hommes
vivants, avec leurs visages et leurs muscles, leurs instincts, leurs violences,
leur peur et ce sera aussi l'engrenage des hasards, l'impr�visible toujours au
c�ur d'un �v�nement</p><empty-line/><p>LES DERNIERES HESITATIONS DE HITLER</p><empty-line/><p>Il y a � peine vingt-quatre heures, hier, ce vendredi 29
juin, vers 9 heures, avant de partir pour sa tourn�e dans les camps de travail
de Westphalie, tout pouvait encore �tre arr�t�. Hitler, � l'h�tel Kaiserhof
d'Essen, avait pourtant appris qu'� Berlin, d�s son retour, Hermann G�ring
avait renforc� l'�tat d'alerte de sa police : la Landespolizeigruppe General-G�ring
multiplie les patrouilles, les gardes sont doubl�es. Le F�hrer savait donc que
dans la capitale, ce dernier vendredi de juin, Heydrich, Himmler, G�ring
poussaient leurs ultimes pr�paratifs. Il sent aussi la peur s'abattre sur
certains hommes : Franz von Papen qui accepte de parler � l'Op�ra Kroll aux
repr�sentants des chambres de commerce allemandes � l'�tranger et qui proclame
: � Personne ne doute en Allemagne que le Chancelier et F�hrer Adolf Hitler
m�nera jusqu'� une issue victorieuse l'�uvre de r�novation mat�rielle et morale
de la nation �. Papen qui fait donc amende honorable et qui oublie dans les
caves du 8, Prinz-Albrecht-Strasse le docteur Jung, dont il avait lu le
discours � Marburg. T�t le matin du 29, on a aussi d�pos� sur la grande table
du salon du Kaiserhof d'Essen, un exemplaire du V�lkischer Beobachter, avec
l'article du g�n�ral Blomberg. Hitler le lit lentement : il en connaissait la
teneur mais un texte imprim� � des milliers d'exemplaires prend un autre
visage. Blomberg lui laisse les mains libres. Et puis il y a eu ces nouvelles
qui viennent de Breslau. G�ring, ministre de Prusse, a donn� l'ordre � l'Oberabschnittsf�hrer
S.S. Udo von Woyrsch, responsable du secteur sud-est de mettre tous les chefs
S.A. de sa r�gion en �tat d'arrestation, d'occuper la pr�fecture de Breslau et
de se placer � la disposition, avec les S.S., du commandant de la police.</p><empty-line/><p>Vendredi 29 juin, il fait gris au-dessus d'Essen : nuages et
fum�es lourdes que l'humidit� de l'air chaud de l'�t� emp�che de s'�lever.
Hitler a pris dans le salon du Kaiserhof, un th� l�ger. A 10 heures, il est
attendu dans le camp de travail de Schloss-Buddenberg : d�j� les jeunes hommes
doivent �tre rassembl�s sous la pluie fine, attendant leur F�hrer.</p><empty-line/><p>Il y a moins de vingt-quatre heures. 10 heures ce vendredi
29 juin. R�hm se prom�ne au bord du lac de Tegernsee avec son ordonnance, il
est heureux, il va pouvoir expliquer au F�hrer ses sentiments. Les premiers
chefs S.A. vont arriver ; avant la rencontre du samedi 30 avec Hitler il faudra
faire le point.</p><empty-line/><p>A Essen, au moment o� le F�hrer s'appr�te � partir,
l'Obergruppenf�hrer S.A. von Krauser qui remplace R�hm en cong� � Bad Wiessee
demande � �tre re�u. Le F�hrer s'isole avec lui et il parle d'abondance au chef
S.A. : il faut que demain � Bad Wiessee, l'explication soit profonde, sinc�re,
totale. Lui, le F�hrer, reconna�t qu'il a des torts envers les S.A., il faut
vider l'abc�s. Il va rendre justice aux S.A.</p><empty-line/><p>L'Obergruppenf�hrer S.A. est parti rassur� et Hitler sous
une pluie fine et ti�de quitte Essen pour sa tourn�e d'inspection.</p><empty-line/><p>DEMAIN, C'EST MAINTENANT</p><empty-line/><p>C'�tait hier, vendredi 29 juin 1934, entre 9 heures et 10
heures du matin. Rien n'�tait encore tranch�. Puis la journ�e s'est d�roul�e,
les Sieg Heil des jeunes gens enthousiastes, la route vers Bad Godesberg, le
Rhin et ses odeurs douces, les burgs en ruine qu'on aper�oit depuis la terrasse
de l'h�tel Dreesen, l'arriv�e de Goebbels et de Viktor Lutze, les coups de
t�l�phone de Himmler, de Wagner, la d�cision prise et cette route encore vers
Bonn-Hangelar, le Junkers, ce vol au-dessus de l'Allemagne vers Munich.</p><empty-line/><p>Demain, c'est maintenant, samedi 30 juin 1934, 3 heures 55
du matin.</p><empty-line/><p>Il fait presque jour : le ciel est blanch�tre, gris�tre,
sans joie, couleur de pl�tre et de ciment. L'appareil amorce sa descente : on
aper�oit les balisages de la piste, bleus et rouges, qui forment comme une
tra�n�e continue et clignotante, et devant la tour de contr�le trois voitures
noires et un groupe de personnes. Le Junkers fait un premier passage, puis
prenant la piste par le nord, il se pose � son extr�mit�,���������������������
r�servant une longue course pour rouler lentement vers l'aire d'arriv�e, �
quelques dizaines de m�tres des voitures.</p><empty-line/><p>Samedi 30 juin, 4 heures du matin.</p><empty-line/><p>L'appareil s'est immobilis� sur la piste de Munich-Ober-wiesenfeld.
Les h�lices des trois moteurs continuent de tourner dans le silence, lentement.
On aper�oit, par les hublots de l'avion, des hommes en uniforme S.S. qui
s'avancent Le m�canicien de l'appareil d�bloque de l'int�rieur la porte et
l'ouvre brutalement sur la lumi�re blanch�tre, gris�tre, sans joie, couleur de
pl�tre et de ciment sur l'aube h�sitante du dernier jour de juin.</p><empty-line/><p><strong>Troisi�me partie</strong></p><empty-line/><p><strong>� JUSQU'A BRULER LA CHAIR VIVE... � (Hitler)</strong></p><empty-line/><p>Du samedi 30 juin
1934 (4 heures du matin)</p><p>au lundi 2 juillet
1934 (vers 4 heures du matin)</p><empty-line/><p><strong>1</strong></p><empty-line/><p>SAMEDI 30 JUIN 1934</p><p>Munich, entre 4
heures et 6 heures</p><empty-line/><p>MUNICH-OBERWIESENFELD, 4 heures.</p><empty-line/><p>L'aube. C'est le F�hrer qui para�t le premier � la porte du
Junkers. Il descend rapidement l'�chelle m�tallique, puis il se met � marcher
vers les voitures ; les membres du Parti, les chefs S.S. qui l'attendent ont
peine � le suivre : il fait de grandes enjamb�es nerveuses, le chapeau � la
main, le bras rageusement secou�. Il n'a salu� personne : il va et Goebbels,
loin derri�re d�j�, tente de le rejoindre de sa d�marche maladroite de boiteux.</p><empty-line/><p>L'aube, � peine commenc�e. Un peu en retrait, presque dissimul�s
parce que leurs masses grises se confondent avec les zones d'ombre, deux
v�hicules blind�s que le g�n�ral commandant le Wehrkreis VII, la r�gion
militaire de Munich, a fait placer sur le terrain pour prot�ger le F�hrer. Un
camion militaire stationne aussi, pr�s des voitures. Les soldats, le fusil
serr� entre les genoux, casqu�s, attendent depuis plus d'une heure. Le camion
et les v�hicules blind�s doivent suivre le cort�ge officiel et en assurer la
couverture militaire. L'officier commandant le d�tachement s'avance vers le F�hrer.
Il a � ses c�t�s un officier de l'Abwehr. Hitler les salue rapidement. Tout est
brusque en lui et r�v�le la nervosit�, la d�termination. Il �coute le rapport
des deux officiers de la Reichswehr, puis un officier des S.S. fait une analyse
de la situation � Munich. Les S.A. qui avaient manifest� dans les rues sont
tous rentr�s chez eux. Ils attendent les ordres. Hitler semble � peine entendre.
Il commence � parler : la voix est sourde, les mots se bousculent. Il ne veut
pas de couverture militaire : il remercie la Reichswehr mais elle doit rester
�trang�re � cette action, ne pas se m�ler de cela. Il insiste, r�p�te les mots
: ne pas se m�ler de cela et d'un geste de la main il appuie sa volont�. Tourn�
vers l'officier de l'Abwehr, Hitler ajoute : � C'est le jour le plus dur, le
plus mauvais de ma vie. Mais, croyez-moi, je saurai faire justice. Je vais me
rendre � Bad Wiessee. � Il brandit son poing gauche, d�j� il fait quelques pas,
puis conclut : ����� Avertissez imm�diatement de nos intentions le g�n�ral
Adam. �</p><empty-line/><p>Adam commande le Wehrkreis VII. Les messages se sont succ�d�
� son Etat-major car la r�gion de Munich joue un r�le capital dans le
d�roulement de l'action. Le lieutenant colonel K�bler, le chef d'Etat-major
d'Adam, est d'ailleurs rest� � son bureau toute la nuit, attendant les ordres.
Peu apr�s 4 heures, il a re�u de la Bendlerstrasse confirmation de la mise en
�tat d'alerte de plusieurs unit�s (artillerie, g�nie, transmissions, train). Le
19<sup>eme</sup> r�giment d'infanterie doit �tre maintenu sous les armes, en
�tat de marche afin de pouvoir �ventuellement r�tablir l'ordre sur une ligne
qui joint Bad T�lz aux deux lacs de Schliersee et de Tegernsee. A 4 h 15, des
coups de sifflets retentissent dans la caserne centrale de Munich. Les hommes
qui ont d�j� rev�tu leur uniforme, courent dans les couloirs, le casque � la
main. Le lieutenant-colonel K�bler est dans la cour, �coutant le bruit familier
des centaines de lourds souliers qui d�valent les escaliers, des commandements
qui claquent. Bient�t les carr�s des compagnies s'ordonnent et le silence se
r�tablit, cependant que le lieutenant-colonel K�bler passe ses hommes en revue.</p><empty-line/><p>L.'aube a vite gagn� tout le ciel, mais les objets, les
silhouettes, les arbres restent envelopp�s d'un halo d'ombre. C'est une lumi�re
qui donne une impression de froid et d'incertitude. Le F�hrer a pr�s de lui
Wagner, le ministre de l'Int�rieur, Gauleiter de Bavi�re. Sur le visage massif
du nazi, rond, p�le, se lisent la tension, l'inqui�tude, la fatigue. Depuis
hier soir, chaque heure a apport� un �l�ment nouveau : les coups de t�l�phone
qui se sont succ�d� de Berlin, de Godesberg, les consignes de Himmler. Les choix
qu'il faut faire et qui peuvent co�ter la vie. Wagner debout pr�s d'une voiture
expose son point de vue sur la situation � Munich. Tout est calme. L'Obergruppenf�hrer
S.A. Schneidhuber doit encore se trouver consign� au minist�re de l'Int�rieur.
Hitler �coute, puis donne quelques ordres brefs : la police politique bavaroise,
rouage que Heydrich et Himmler ont mis au point, la fameuse Bay Po Po doit
entrer en action, arr�ter les chefs S.A., surveiller avec les S.S. la gare de
Munich o� vont arriver les invit�s de R�hm et de Hitler et les emp�cher de se
rendre � Bad Wiessee.</p><empty-line/><p>Enfin les porti�res claquent et les voitures s'�branlent.
Les deux officiers de la Reichswehr saluent. Apr�s quelques minutes de route,
ce sont d�j� les premiers immeubles de Munich, la Ville du nazisme. C'est ici
que Hitler a commenc�, ici qu'en 1923 a eu lieu le premier putsch, que les
balles de la police fid�le au gouvernement ont siffl� pr�s de Hitler cependant
que tombait G�ring � ses c�t�s. R�hm, en ce temps-l�, �tait au centre de
l'action, ayant occup� le minist�re de la Guerre. Hitler alors avait march�
dans les rues de Munich le revolver au poing, dans l'�troite Residenzstrasse
vers l'Odeonplatz, vers ce minist�re de la Guerre o� R�hm attendait. Puis, la
police avait refus� d'ouvrir ses barrages, Hitler criait : �� Rendez- vous
! � et les coups de feu avaient �clat�. Hitler avait rapidement fui vers la
queue de la colonne, s'engouffrant dans une voiture jaune qui stationnait sur la
Max-Josef-Platz. Hitler ne peut que se souvenir de ces 8 et 9 novembre 1923,
son coup d'Etat de brumaire avort�. Maintenant, il passe dans les m�mes rues
sans arbres, vall�es grises aux parois de b�ton. Tout est d�sert : les volets
sont clos, les magasins ferm�s. C'est l'aube. A un carrefour quelques groupes
de S.A. bavardent, les uns assis sur les trottoirs, d'autres palabrant au
milieu de la chauss�e. � Nous n'aper��mes plus, racontera Goebbels, que les
derniers restes des formations S.A. qui, tromp�es, l'esprit flottant,
paraissaient ne plus attendre pour se disperser qu'un mot rassurant du F�hrer.
�</p><empty-line/><p>Les voitures passent et ces hommes en chemises brunes ne
distinguent pas Hitler et Goebbels, le destin de l'Allemagne et leur destin.
Beaucoup ont bu depuis hier soir ; certains parlent fort dans ces rues calmes,
chantent � tue-t�te. Personne n'est intervenu. Depuis longtemps, la police est
prudente et les Munichois savent qu'on ne peut pas contester les S.A. Ils sont
l�, � ce carrefour, dans la lumi�re grise de ce matin qui pour cela ressemble �
ce 9 novembre 1923 alors que vers midi et demi dans une m�me lumi�re grise
marchait vers l'Odeonplatz la colonne nazie. Certains des S.A. ont d�cid� de
gagner la maison du Parti, la Maison Brune o� tant de fois Hitler est venu
comm�morer les �v�nements de 1923 ou la cr�ation du Parti. C'est le Quartier
g�n�ral de la Sturmabteilung et depuis hier soir il ne d�semplit pas : on y
boit, on y chante. Demain le F�hrer doit rencontrer R�hm et tout sera �clairci
entre la Sturmabteilung et le Parti. Certains S.A., les bottes enlev�es, le
baudrier d�fait, la chemise entrouverte dorment sur les bancs. Ces hommes
corpulents qui recherchent la fraternit�, l'illusion de solidarit� que donne
l'appartenance � un m�me groupe, le port du m�me uniforme, ces hommes, qui
s'oublient dans les rites, les beuveries et les chants, sont, ce matin du 30
juin 1934, sans inqui�tude. Les derniers qui entrent dans la Maison Brune apr�s
avoir tra�n� toute la nuit dans les brasseries de Munich ne remarquent m�me pas
ces S.S. et ces policiers qui prennent position devant le b�timent, sentinelles
qui paraissent anodines. Ils ne savent pas que le ministre de l'Int�rieur
Wagner a re�u l'ordre de laisser tous ceux qui le veulent p�n�trer dans la Maison
Brune mais d'emp�cher quiconque d'en sortir � partir de 5 heures du matin.</p><empty-line/><p>MUNICH. MINISTERE DE L'INTERIEUR.</p><empty-line/><p>Il n'est pas encore 5 heures. Les voitures qui conduisent
Hitler, Goebbels, Lutze, Otto Dietrich, Schaub, Wagner, viennent de passer.
Elles s'arr�tent devant le minist�re de l'Int�rieur. Hitler une fois encore
descend le premier : il bondit presque. Maintenant que la partie est engag�e,
il sait qu'il faut jouer vite, abattre ses cartes sans laisser de r�pit �
l'adversaire, abattre des hommes. Des S.S. sont l�, devant le minist�re, Emil
Maurice avec son visage de boxeur marqu� par les coups, Buch, Esser, les hommes
fid�les que l'on a pr�venus de l'arriv�e de Hitler et qui attendent parfois
depuis des ann�es l'occasion de r�gler leurs comptes � d'anciens camarades.
D'autres S.S. arrivent par petits groupes : ce sont les hommes de Himmler et de
Heydrich que Wagner, avant de partir pour l'a�roport, a convoqu�s. Pour la
plupart, ils savent que l'heure de l'action est venue et qu'ils sont avec
Hitler.</p><empty-line/><p>Le F�hrer p�n�tre dans le minist�re, Br�ckner est derri�re
lui, le visage ferm�, les yeux soup�onneux. Les couloirs sont sombres, mal
�clair�s : il semble qu'on entre � nouveau dans la nuit. Des ordres
retentissent, des hommes courent. Le b�timent s'anime. Au deuxi�me �tage, dans
l'antichambre du bureau de Wagner, l'Obergruppenf�hrer S.A. Schneidhuber,
attend en somnolant. Quand il aper�oit le F�hrer, il esquisse un salut mais
Hitler est sur lui, les mains ouvertes, comme pour l'agripper, Schneidhuber
recule. Hitler crie : �� Qu'on l'enferme. � Le visage du F�hrer est agit�
de tics, il hurle alors qu'on entraine d�j� l'Obergruppenf�hrer vers la prison
de Munich-Stadelheim.</p><empty-line/><p>� Ce sont des tra�tres � crie encore Hitler. Tout le monde
se tait. Goebbels dresse avec Wagner, sur un coin du bureau, les listes
d'hommes � arr�ter. Il n'est pas encore 5 heures. Wagner lui-m�me t�l�phone au
Gruppenf�hrer S.A. Schmidt. L'ordre est pr�cis : il doit se rendre
imm�diatement au minist�re de l'Int�rieur o� le F�hrer l'attend. Hitler va et
vient il ne parle pas : devant lui, les groupes s'�cartent. Il y a maintenant
quelques dizaines d'hommes aux visages r�solus, nerveux, donnant � l'atmosph�re
une intensit� difficile � supporter. Hitler s'approche de la fen�tre : dehors
la ville est calme, d�serte. Le minist�re de l'Int�rieur est un �lot
d'activit�s, de nombreuses voitures sont rang�es devant l'entr�e.</p><empty-line/><p>Quelques instants plus tard, Schmidt entre dans le bureau.
Hitler s'avance au-devant de lui et avant que le Gruppenf�hrer ait pu parler,
le F�hrer se pr�cipite, lui arrache les galons. � Vous �tes arr�t�. � �
Tra�tre, crie-t-il encore, vous serez fusill�. �</p><p>La stup�faction se lit sur le visage de Schmidt Les t�moins
ont des sourires fig�s o� se m�lent la joie d'�tre avec ceux qui l'emportent et
aussi la peur. �� Vous serez fusill�. � La sentence r�sonne encore
cependant qu'on entra�ne Schmidt vers la prison de Stadelheim.</p><empty-line/><p>Maintenant on ne peut plus sortir de la Maison Brune. Quelques
S.A. qui voulaient rentrer chez eux, ont �t� refoul�s fermement sans violences
mais sans explications. La seule r�ponse des sentinelles arm�es a �t� : ��
Ordre du F�hrer. � Dans les vastes salles au plafond bas, enfum�es, on r�veille
ceux qui dorment. Les conversations s'animent on ouvre les fen�tres. Le ciel a
bleui au-dessus de Munich. Il n'est pas loin de 6 heures. Des gar�ons de
magasins rel�vent leurs rideaux de fer. Les S.A., le corps pench� au-dessus des
rambardes, aper�oivent les camions de la police et des S.S. : la Maison Brune
est encercl�e.</p><empty-line/><p>A peu pr�s � la m�me heure, des camions de la Reichswehr se
rangent dans les cours int�rieures de la gare de Munich. Seuls les grad�s sont
autoris�s � descendre des v�hicules : les soldats ont �t� amen�s l� en renfort
et ne doivent intervenir que si les S. S. ne suffisent pas. En effet, sur les
quais de la gare, � la surprise des premiers voyageurs pour la plupart des travailleurs,
qui portent presque tous le traditionnel petit cartable de cuir, des S.S.
prennent position : ils doivent interpeller les chefs S.A. qui vont arriver.</p><empty-line/><p>D'autres S.S. se rassemblent devant le minist�re de l'Int�rieur.
Certains, parfois par groupe de deux ou trois, accompagn�s d'hommes de la Bay
Po Po s'engouffrent dans des voitures qui d�marrent rapidement : les �quipes de
tueurs commencent leur chasse.</p><empty-line/><p>Un peu avant 6 heures, le jour est lev� : la lumi�re nette
frappe le haut des immeubles sans rompre encore tout � fait l'obscurit� grise
qui s'accroche au fond des rues. Adolf Hitler sort du minist�re de l'Int�rieur.
Son manteau de cuir serr� � la taille est froiss�, il garde toujours son
chapeau � la main, ses mouvements sont brusques, il regarde dans la rue, �
gauche et � droite, paraissant inquiet et anxieux. Goebbels est derri�re lui,
grima�ant, souriant nerveusement, p�le. Les S.S. saluent. Le F�hrer h�site
quelques minutes puis monte dans la premi�re voiture, � c�t� du chauffeur. Des
S.S. r�quisitionnent des taxis, d'autres s'installent dans les derni�res
voitures officielles. Hitler n'a pas encore donn� le signal du d�part Wagner
reste au haut des marches du minist�re, les bras crois�s : sa mission est de
demeurer � Munich pour contr�ler la situation et pr�venir toute action des S.A.
Il doit notamment emprisonner ceux qui sont rest�s � la Maison Brune. Quelques
minutes plus tard, le convoi s'�branle, la voiture du F�hrer ouvrant la marche.</p><empty-line/><p>Les quartiers du centre commencent � s'animer. Les camions
de la voirie circulent lentement et des concierges balaient devant les portes ;
des laveurs de carreaux, leurs �ponges au bout d'une longue perche, nettoient
les vitrines, Brienerstrasse.</p><empty-line/><p>Les voitures roulent vite, sur la large avenue Tha�,
abordant rapidement la courbe qui, apr�s l'Isar-Thor-Platz conduit aux ponts
sur l'Isar : les eaux, � cette �poque de l'ann�e, sont hautes, entra�n�es par
un fort courant qui, contre les piles du Ludwigs-Br�cke cr�e de petites vagues
blanches. Les ponts franchis, s'ouvre la longue ligne droite de la Rosenheimer-strasse
et, vers le Sud, � une soixantaine de kilom�tres, il y a, au bord du lac de
Tegernsee, la pension Hanselbauer o� dorment R�hm et ses camarades. Les
voitures ont maintenant atteint la banlieue de Munich et la route d�bouche
brusquement sur la campagne : au loin on aper�oit la masse sombre de la for�t
encore envelopp�e d'une brume grise.</p><empty-line/><p>Il va �tre 6 heures.</p><empty-line/><p>A Berlin, dans l'appartement de von Tschirschky, le t�l�phone
sonne. Le secr�taire du vice-chancelier Papen d�croche au bout de quelques
instants, demande qui est � l'appareil : un d�clic. A l'autre bout de la ligne
on a raccroch� sans r�pondre, comme si l'on voulait seulement s'assurer que
Tschirschky �tait bien � son domicile.</p><empty-line/><p>Au n� 8 de la Prinz-Albrecht-Strasse, si�ge de la Gestapo,
les communications se succ�dent. Heydrich et Himmler malgr� l'heure matinale
sont arriv�s depuis longtemps, peu de temps apr�s que le F�hrer eut d�coll� de
Bonn-Hangelar. Il y a quelques instants � peine, un coup de t�l�phone de Wagner
les a avertis que Hitler �tait parti pour Bad Wiessee et qu'il r�clamait la
pr�sence de Rudolf Hess � Munich.</p><empty-line/><p><strong>2</strong></p><empty-line/><p>SAMEDI 30 JUIN 1934
Bad Wiessee,</p><p>pension Hanselbauer,
6 heures 30 Munich, 10 heures</p><empty-line/><p>LA ROUTE DE BAD WIESSEE</p><empty-line/><p>Tr�s vite la route s'�l�ve au milieu des pr�s et la lumi�re
rasante et brillante, avec des teintes dor�es, se r�fl�chit sur les
carrosseries des voitures. Munich, derri�re, vers le nord n'est d�j� plus que
cet assemblage de cubes gris dress�s dans la plaine et dont certains paraissent
percer une zone d'ombre qui stagne sur la ville. Bient�t c'est la for�t, noire,
les arbres tendus, press�s les uns contre les autres, entrem�lant leurs
branches, h�tres noirs pr�ts � s'avancer � nouveau, � se rejoindre en recouvrant
la route et que seule une attention inqui�te des hommes d'Allemagne semble
maintenir, disciplin�s, surveill�s. La route passe entre les arbres et l'air
humide et froid, venu des sous-bois obscurs enveloppe les voitures dont le bruit
du moteur est �touff�. Le F�hrer est silencieux pr�s du chauffeur dans la
premi�re voiture. Derri�re lui, Joseph Goebbels parle, intarissable, refaisant
l'histoire du complot de la Sturmabteilung. Hitler se tait. Voil� plus de 24
heures que le F�hrer n'a pas pris de repos : la nuit de veille � Bad Godesberg
p�se sur lui, la nuit de l'h�sitation et du choix, l'attente, la route, le vol,
la route encore, cette route qui s'enfonce maintenant dans la for�t allemande.
Sur le visage de Hitler, gonfl�, avec les yeux enfouis sous les paupi�res bouffies
se devinent la fatigue, l'irritation crispante que donne le manque de sommeil.
Il a laiss� la vitre baiss�e et le vent frais lui fouette le visage, soulevant
ses cheveux. Il a relev� le col de son manteau et il reste ainsi dans l'air
humide qui sent la for�t, frileusement enfoui dans son si�ge, les bras crois�s,
regardant droit devant lui la route qui conduit au capitaine Ernst R�hm, son camarade.
A une trentaine de kilom�tres, le chauffeur prend, � droite, une route qui
para�t entrer dans la for�t. Elle est �troite, les arbres au-dessus d'elle se
rejoignent, vo�te basse et irr�guli�re : parfois les branches frappent les
voitures.</p><empty-line/><p>Au bout, il y a le lac : Tegernsee dans l'ombre encore, la
nuit accroch�e aux rives et � l'eau, les for�ts des pentes se refl�tent pr�s
des rives ; en haut, vers les sommets, la lumi�re r�gne d�j�, �clatant parfois
en un reflet aveuglant.</p><empty-line/><p>Le chauffeur a ralenti : la route longe le lac, sur la rive
occidentale. Le bruit des moteurs r�sonne et, apr�s le silence de la for�t, il
para�t �norme, comme un avertissement lanc� � la ronde. Le F�hrer s'est
l�g�rement pench� � la porti�re : le premier village, Gmund, avec ses maisons
en bois appara�t. Ce n'est qu'un groupe de quelques habitations serr�es autour
d'une belle �glise, l'une de ces constructions orgueilleuses du XVII<sup>eme</sup>
si�cle. Quelques paysans s'affairent devant les granges, une vieille conduit un
troupeau de vaches. D�j� le village est travers�, une plaqu� indique, � la
sortie, que Bad Wiessee est � 5 kilom�tres.</p><empty-line/><p>Dans la voiture du F�hrer, assis sur la banquette arri�re, �
c�t� de Goebbels, un officier de la Reichswehr, d�l�gu� par le Wehrkreis VII,
�coute depuis Munich sans r�pondre, les bavardages passionn�s du ministre de la
propagande : l'officier repr�sente le g�n�ral Adam et l'Abwehr. Hitler se
tourne vers lui : � Je sais, dit-il, que vous avez �t� longtemps le collaborateur
du g�n�ral von Schleicher. � L'officier n'a pas le temps de s'expliquer, le F�hrer
parle vite : � Je dois, h�las ! vous dire, continue-t-il, que le gouvernement
est oblig� d'ouvrir une instruction contre lui car il est soup�onn� d'�tre en
contact avec R�hm et une puissance �trang�re. � Puis le F�hrer se tait �
nouveau, se redressant quelque peu sur son si�ge.</p><empty-line/><p>A cette heure, alors que sur les bords du lac de Tegernsee,
son nom est tout � coup l�ch� comme une proie � abattre, le g�n�ral Schleicher
se pr�pare comme tous les matins � faire quelques exercices de gymnastique. La
Griebnitzseestrasse, � Potsdam, o� se dresse sa villa cossue est calme,
d�serte. La journ�e s'annonce paisible, le g�n�ral n'a aucune inqui�tude, aucun
pressentiment. La colline bois�e de Babelsberg qu'il regarde de sa fen�tre est
envelopp�e d'une brume l�g�re sous le ciel bleu de juin.</p><empty-line/><p>LA PENSION HANSELBAUER.</p><empty-line/><p>Et le ciel se refl�te aussi dans les eaux sombres du lac de
Tegernsee. Les voitures ont encore ralenti mais le bruit des moteurs r�sonne
toujours, r�percut� par les pentes qui entourent le lac. Voici les premi�res
maisons de Bad Wiessee, la for�t s'est �cart�e, refoul�e plus haut au-del� des
p�turages. Un camion, portant des S.S. de la Leibstandarte Adolf-Hitler et leur
chef Sepp Dietrich, attend au dernier tournant. La colonne des voitures ne
s'arr�te pas : maintenant chaque seconde compte. Devant la pension Hanselbauer,
avant m�me que les voitures ne soient immobilis�es, les hommes bondissent
courant le revolver au poing vers le b�timent dont les volets sont clos.
L'herbe et la mousse �touffent leurs pas ; ils encerclent la grosse b�tisse
blanche, des officiers S.S. commandent par gestes la man�uvre. Le silence,
rendu encore plus perceptible par le gazouillis intarissable et joyeux des
oiseaux. La paix.</p><empty-line/><p>Hitler est devant la porte principale, entour� de plusieurs
S.S., Br�ckner est pr�s de lui avec Emil Maurice, tous deux sont arm�s.
Brusquement l'action se d�cha�ne : d'un coup de pied, la porte est ouverte,
alors ce sont des cris gutturaux, les portes qui claquent des femmes de service
qu'on bouscule et qu'on repousse dans l'entr�e. Goebbels racontera plus tard :
� Sans rencontrer de r�sistance, nous pouvons p�n�trer dans la maison et
surprendre la bande de conjur�s encore plong�e dans le sommeil et les mettre imm�diatement
en �tat d'arrestation. C'est le F�her lui-m�me qui proc�de aux arrestations. Un
S.S. sans grade d�clare : ��Je voudrais qu'imm�diatement les murs
s'abattent et que le peuple allemand tout entier puisse �tre t�moin de ces
faits. Il comprendrait combien notre F�hrer a raison de demander des comptes
impitoyablement et rigoureusement � ceux qui sont coupables. Combien il a
raison de leur faire payer de leur vie le crime qu'ils ont commis envers la
nation �.</p><empty-line/><p>Dans la pension Hanselbauer, tout le monde dort. Brutalement
les portes sont ouvertes, certaines sont d�fonc�es, les S.S. hurlent le
revolver au poing. Ils courent dans les couloirs.</p><empty-line/><p>Dans cette demi-obscurit�, des hommes ensommeill�s, menac�s
de mort, puis avan�ant sous les coups et les cris, sont h�b�t�s. Dans l'une des
premi�res chambres, le comte Spreti, Standartenf�hrer de Munich, n'a pas le temps
de se lever : on l'arrache du lit � demi nu, on le pousse dans le couloir sous
les insultes. Plus loin, Edmund Heines est surpris avec le jeune S.A. qu'il a
gard� contre lui toute la nuit, dans son lit. Goebbels dira : � C'est une de
ces sc�nes d�go�tantes qui vous donnent envie de vomir �. Heines insult�, arr�t�,
menac� d'�tre abattu imm�diatement, tente de r�sister. Br�ckner l'�tend de
plusieurs coups de poing. Heines � demi assomm� ne comprend pas. �� Je
n'ai rien fait, crie-t-il � Lutze, vous le savez bien, aidez-moi, je n'ai rien
fait. � Lutze se contente de r�p�ter : � Je ne peux rien �.</p><empty-line/><p>Dehors, dans le couloir, brusquement, le silence s'est fait.
Hitler et de nombreux S.S. sont rassembl�s devant une porte : c'est la chambre
de R�hm. Le F�hrer est l�, le revolver au poing : derri�re cette mince paroi de
bois, il y a son camarade, le temps pass�, tout un versant de sa vie qui va
s'abolir. Un policier frappe � la porte, puis le F�hrer lui-m�me se met �
heurter et quand R�hm questionne, c'est lui qui r�pond, se nommant. Le chef
d'Etat-major de la S.A. ouvre et le F�hrer se pr�cipite : il insulte, il crie �
la trahison, il menace, crie � nouveau � la trahison. R�hm est torse nu, son
visage est rouge, gonfl� par la nuit �court�e ; on distingue sur ses muscles
adipeux la trace des cicatrices. Il se tait d'abord, puis mal r�veill�,
comprenant lentement, il commence � protester. Hitler hurle, d�clare qu'on lui
manque de respect, et annonce qu'il met R�hm en �tat d'arrestation. Et il court
vers d'autres chambres cependant que des S.S. surveillent Ernst R�hm dont la
puissance vient de s'effondrer, en quelques minutes, et qui n'est plus qu'un
homme corpulent qui s'habille avec difficult� sous les regards ironiques des
S.S. Dans une autre chambre, on s'empare du Standartenf�hrer Julius Uhl. Plus
tard, Hitler commentant la liquidation des S.A. d�clarera : � Un homme avait
�t� d�sign� pour me mettre compl�tement hors du jeu : le Standartenf�hrer Uhl a
avou�, quelques heures avant sa mort, qu'il �tait pr�t � ex�cuter un ordre
pareil sur ma personne �.</p><empty-line/><p>Les prisonniers sont, au fur et � mesure, pouss�s vers la
cave, plac�s sous bonne garde : des S.S., des agents de la Bay Po Po, les
surveillent l'arme au poing. Bient�t Hitler, Goebbels, Lutze, Br�ckner,
Maurice, Dietrich, ressortent dans le jardin. Face � eux, le lac, coup�
maintenant par une bande claire de lumi�re, est � peine rid� par une brise
douce. La paix, les grands arbres, la mousse et l'herbe humide de ros�e.
Goebbels rit et des S.S. eux aussi parlent fort, avec la joie de ceux qui l'ont
emport� plus facilement qu'ils ne l'escomptaient Hitler est entour� : il ne
parle pas, il para�t �couter ses hommes qui commentent les quelques instants
qu'ils viennent de vivre. Il se tait. Il a jou� et gagn�. Autour de lui la
d�tente : dans les voix, dans les gestes. Mais Hitler sait qu'une partie n'est
gagn�e que lorsqu'elle est finie, que les adversaires sont morts.</p><empty-line/><p>Brusquement, un bruit de moteur. Goebbels raconte : � A ce
moment, la Stabswache, la garde personnelle de R�hm, arrive de Munich. Le F�hrer
lui ordonne de faire demi-tour. � Deux phrases, deux courtes phrases pour
marquer que le destin a h�sit�, ce matin-l�, au bord du lac de Tegernsee. Les
S.A. de la Stabswache sont des fid�les de R�hm, � toute �preuve. Ils sautent du
camion, lourdement arm�s. Leurs officiers regardent avec surprise les S.S., la
pension Hanselbauer. Leur chef est ce Julius Uhl dont ils ignorent qu'il n'est
plus, comme R�hm, qu'un prisonnier. Ils h�sitent, incertains, et les S.S., face
� eux, tout � coup silencieux, les observent. Tout peut basculer. Hitler fait
quelques pas. Il est entre ces hommes arm�s, seul � vouloir, seul � pouvoir.
Les officiers S.A. le saluent. Il commence � parler, sa voix s'affermit : je suis
le chef responsable, votre F�hrer, vous devez retourner � Munich, attendre mes
ordres. Les officiers S.A. se consultent du regard, puis remontent dans le
camion avec leurs hommes et le v�hicule d�marre lentement, passant le portail
de la pension Hanselbauer. Pendant quelques minutes on entend encore le bruit
du moteur puis c'est � nouveau le silence, la paix.</p><empty-line/><p>Personne ne commente l'incident, mais les rires ont cess�.
Tout le monde se tait ; seuls quelques ordres, des hommes � Uhl, Spreti, R�hm,
leurs camarades � sont pouss�s vers les voitures, les porti�res claquent, le
camion charg� des S.S. de la Leibstandarte se range en queue du convoi. Le F�hrer
est dans la premi�re voiture, il a repris sa place � c�t� du chauffeur et c'est
lui qui donne le signal du d�part.</p><empty-line/><p>UN CONVOI VERS MUNICH</p><empty-line/><p>Maintenant le jour r�gne : le lac est presque enti�rement
pris dans sa lumi�re. La brise est d�j� tomb�e et les eaux sont lisses, sans
une ondulation ; l'air para�t lui-m�me immobile comme cela arrive souvent,
l'�t�, durant quelques heures, le matin, en montagne, peu apr�s le lever du
soleil, avant que la chaleur n'ait mis en mouvement la nature tout enti�re. Les
voitures longent � nouveau le lac, mais le F�hrer d'un geste a chang� de route
: on rentre � Munich par le sud, en faisant le tour du Tegernsee. Hitler est un
homme prudent et le d�part de la garde personnelle de R�hm ne l'a pas tout �
fait rassur�. Les S.A. peuvent se reprendre, revenir � la pension Hanselbauer,
croiser le convoi. En passant par le sud, on augmente les chances de les
�viter. Effectivement les officiers S.A. sont inquiets, incertains. Tout leur
para�t anormal, impr�vu : la pr�sence matinale de Hitler, les S.S. arm�s et la
pension Hanselbauer qui semblait vid�e de ses occupants. Ils d�cident de faire
arr�ter le camion entre Wiessee et Gmund. Mais la colonne de Hitler passe sur
l'autre rive.</p><empty-line/><p>Wiessee, Rottach-Egern, Tegernsee : des petites villes
s'�veillent. Il est un peu plus de 7 heures et, en les traversant, le convoi a
d� ralentir parce que des camionnettes de livraison stationnent dans les rues
�troites. Le contraste est grand entre cette colonne noire dirig�e par le
Chancelier du Reich en personne, cette colonne compos�e d'hommes arm�s qui en
conduisent d'autres � la mort, cette colonne qui est l'histoire en train de
s'�crire et ces autres hommes crois�s sur le seuil de leurs boutiques en train
de d�charger des caisses, de confectionner des paquets, de prendre un d�jeuner
sous les arbres, ces hommes qui ne savent pas que passent devant eux le F�hrer
et leur destin. Ils ne voient pas Hitler, ils ne l'imaginent pas surgissant
ici, parce qu'ils sont enferm�s dans leur ignorance, leurs illusions et leur
vie quotidienne, un au jour le jour recommenc� chaque matin, vie lente et
semblable, o� l'on fait les m�mes gestes, souvent en ne r�vant m�me plus qu'ils
pourraient �tre autres. Et Hitler ne les voit pas non plus ces hommes isol�s,
anonymes, grains inconnus du peuple allemand. Il est tout entier dans cette
action brutale o� se ramasse sa vie et dont d�pend son sort. Et il s'est engag�
personnellement. Comme en ces jours de novembre 1923 quand, le soir du 8,
revolver au poing, il avait interrompu le discours de von Kahr, pr�sident du
Conseil de Bavi�re, avait bondi sur une chaise et tir� un coup de feu en l'air
en criant : � La r�volution nationale est commenc�e �.</p><empty-line/><p>Mais la partie avait alors �t� perdue et Gustav von Kahr
avait habilement man�uvr�. Aujourd'hui, 11 ans plus tard, Chancelier du III<sup>eme</sup>
Reich, comme autrefois alors qu'il n'�tait que le chef d'un parti naissant,
Hitler n'a pas h�sit� � intervenir, le revolver � la main, � agir comme un
soldat du rang, comme un aventurier qui serait aussi � la t�te de l'Etat.</p><empty-line/><p>Et revoici le village de Gmund, � l'extr�mit� du lac, et
revoici la route qui p�n�tre dans la for�t et conduit � l'embranchement avec la
grande voie qui se dirige vers Munich. Hitler fait ralentir le convoi : il est
en effet probable que l'on va croiser les chefs de la Sturmabteilung qui se
rendent � Bad Wiessee, aupr�s de R�hm, pour la confrontation pr�vue avec le F�hrer.
Il s'agira de les intercepter en cours de route. Certains des v�hicules de la
colonne se d�portent vers la gauche de fa�on � rendre obligatoire un arr�t des
voitures qui vont vers Wiessee. Goebbels racontera : � Au fur et � mesure de
leur rencontre, les voitures �taient invit�es � stopper et leurs occupants
�taient interrog�s. S'ils �taient reconnus coupables ils �taient imm�diatement
faits prisonniers, et remis aux S.S. du convoi. Dans le cas contraire, ils
recevaient l'ordre de se joindre � la caravane et de revenir avec elle vers
Munich �.</p><empty-line/><p>Ces interpellations dans l'air frais de la for�t, avec ces
courses des S.S de l'escorte, l'arme � la main, vers la voiture immobilis�e,
tout cela ressemble moins � l'action de police d'un grand Etat moderne qu'au
coup de main d'une bande de re�tres et de lansquenets qui, dans une Allemagne
de l�gende, agit avec la brutalit� de ces troupes qui, au temps des Grandes
Compagnies, ravageaient le pays. L'une des premi�res voitures arr�t�es est celle
de Peter von Heydebreck. Br�ckner et Hitler lui-m�me, puis des S.S. se
pr�cipitent vers Heydebreck. Cet Obergruppenf�hrer de la S.A. est un homme
maigre, osseux, il a perdu un bras durant la guerre, anim� les corps francs,
combattu en Sil�sie et d�s 1922, il est entr� au Parti. C'est un
soldat-aventurier, un homme de guerre. Et Hitler, au d�but du mois de juin 1934
a, en son honneur, donn� le nom de Heydebreck � un village situ� pr�s de la
fronti�re polonaise : dans ces bois, en 1919, les chasseurs de Heydebreck, ces
volontaires, ont livr� contre les Polonais, pour emp�cher l'application du
diktat de Versailles, une dure bataille. Heydebreck est entour� par les S.S. :
il regarde les armes point�es vers lui. Le Chancelier le questionne : est-il du
c�t� de R�hm ? Heydebreck r�pond par l'affirmative. Aussit�t on le d�sarme, on
l'injurie, on le pousse vers une des voitures o� d�j� Uhl et Spreti sont
gard�s, Spreti d�fait, hagard, Uhl dont le visage grimace un sourire amer et
d�sesp�r�, tous deux sachant que la mort les attend. Peter von Heydebreck
brusquement comprend. Il se laisse pousser sans mot dire.</p><empty-line/><p>Tout au long de la route, d'autres voitures sont arr�t�es :
parfois les occupants sont simplement invit�s � suivre le convoi, le plus
souvent ils sont arr�t�s et d�sarm�s. Sur la route, pr�s de Munich, on croise
aussi des camions de la Reichswehr. Les soldats casqu�s appartiennent au 19<sup>eme</sup>
r�giment d'infanterie et font mouvement vers Tegernsee et Bad T�lz. Les camions
avancent lentement, ils patrouillent, mais tout est calme.</p><empty-line/><p>A l'entr�e de Munich, la circulation est grande. Il est un
peu plus de 8 heures. Dans le soleil qui se r�fl�chit en mille paillettes sur
les eaux de l'Isar, les tramways filent, charg�s d'employ�s, vers le centre de
la ville. Les pi�tons sont nombreux, patientant en longues files aux arr�ts. Il
y a aussi les cyclistes, press�s, attendant le signal de l'agent pour s'�lancer
aux carrefours. La ville, malgr� l'heure matinale, est recouverte d�j� d'une
brume chaude faite de fum�es. Le convoi ralentit, puis s'arr�te. Un officier
S.S. court vers la voiture du F�hrer. Personne parmi les passants ne semble
remarquer Adolf Hitler. Les Munichois passent, � peine tournent-ils la t�te.
Ils savent d�j� que souvent il ne faut pas voir. L'arr�t a dur� quelques
secondes. Le S.S. repart avec les voitures qui ferment la marche et o�
s'entassent les chefs S.A. prisonniers. Ils vont �tre dirig�s vers la prison de
Stadelheim. Le F�hrer et les chefs nazis se dirigent vers le Hauptbanhof, la
gare centrale de Munich. Le train de Berlin charg� d'officiers de la Sturmabteilung
a d� arriver. Le F�hrer veut �tre sur place. Comme un chef de bande, un
aventurier ou un chef d'Etat, il sait qu'il est des actions qu'il faut
contr�ler soi-m�me.</p><empty-line/><p>AU HAUPTBANHOF DE MUNICH.</p><empty-line/><p>Le Hauptbanhof est un immense b�timent gris�tre situ� pr�s
du Palais de Justice, au c�ur de Munich, dans ces quartiers anciens que les
voies de chemin de fer ont �ventr�s � la fin du XIX<sup>eme</sup> si�cle. Les
voitures du convoi se rangent dans l'une des cours int�rieures, sur le c�t�
nord de la gare. Les camions de la Reichswehr sont toujours l� avec leurs
hommes : certains soldats ont rejet� leur casque en arri�re, �d'autres somnolent.
Des S.S. se pr�cipitent vers les voitures. Hitler descend : le visage est
toujours tendu. On lui annonce que Hess est arriv� de Berlin et qu'il attend le
F�hrer dans le bureau de la direction de la gare. Le groupe suivi de Goebbels
se dirige vers l'int�rieur escort� par les S.S. arm�s. La haute silhouette de
Br�ckner domine le groupe. On entend le haut-parleur qui, dans la rumeur
bourdonnante de la gare, invite les chefs S.A. � se pr�senter au contr�le situ�
au bureau n� 1, pour recevoir des ordres les concernant. Sur tous les quais,
des S.S. scrutent les voyageurs. Quand le train de Berlin est entr� en gare,
des officiers S.S. ont saut� sur les marchepieds, contr�lant un � un tous les
passagers et visitant les wagons. Les S.A. ont �t� pri�s de suivre les S.S.,
Standartenf�hrer et Oberf�hrer ont accept� sans h�sitation : ils ignorent tout
ce qui les guette, ils imaginent que ces S.S. doivent les conduire � Bad
Wiessee o� R�hm et Hitler attendent leur arriv�e. Ils ne s'inqui�tent pas.
Demain, ils seront en cong� pour un mois. La plupart sont encore � demi
endormis apr�s une nuit pass�e dans le train, ils marchent pesamment aux c�t�s
des S.S., au milieu des voyageurs que ne surprend plus cette d�bauche d'uniformes
noirs, bruns. Ainsi sont pris les Obergruppenf�hrer von Krausser, Hayn, ainsi
est pris le Gruppenf�hrer Georg von Detten et Hans Joachim von Falkenhausen et
beaucoup d'autres. Quand ils interrogent, veulent protester, il est trop tard :
ils sont entour�s, d�sarm�s, conduits d�j� vers les voitures noires qui
attendent ; encadr�s par des S.S. ou des hommes de la Bay Po Po, ils sont
invit�s � monter dans ces voitures dont les chauffeurs sont des S.S., pouss�s
s'ils refusent et les voitures se dirigent maintenant rapidement dans
l'indiff�rence de la grande ville anim�e, vers la prison de Stadelheim.</p><empty-line/><p>Le directeur de la prison, le docteur Robert Koch, est un
fonctionnaire mod�le : s'il est nazi, c'est comme beaucoup d'Allemands, sans
exc�s. Respectueux des r�glements et des ordres, cette journ�e du samedi 30
juin 1934 va �tre pour lui l'une des plus difficiles de sa carri�re. Vers 6
heures on lui a pass� une communication t�l�phonique du minist�re de l'Int�rieur.
Le ministre Wagner, lui-m�me, indiquait qu'il allait recevoir � et il fallait
les placer sous bonne garde � de nombreux officiers S.A. accus�s de complot.
Robert Koch a imm�diatement consult� un �tat des cellules libres, puis il a
attendu. Mais sa surprise au cours de la matin�e est all�e croissant : apr�s
Schneidhuber et Schmidt, quelques heures plus tard, escort�s par des S.S., sont
arriv�s : Roehm, Heines, Spreti, Heydebreck, toute l'�lite de la Sturmabteilung.
Le Standartenf�hrer Uhl para�t le plus amer, regrettant devant le docteur
Robert Koch de ne pas avoir cette nuit, alors qu'il avait encore son revolver,
abattu Hitler. Puis sont amen�s d'autres S.A., de moindre importance, cueillis
� la gare. Vers 9 heures, les cellules sont pleines et apr�s avoir consult� les
officiers S.S., Koch installe les prisonniers dans la cour de la prison. Les
S.S. montent une garde s�v�re : d�j�, � leur attitude, on comprend que ces
hommes en chemises brunes, ces officiers de la S.A. arborant le brassard nazi
et de nombreuses d�corations, ces glorieux Alte K�mpfer, hier encore des
camarades respect�s, ne sont plus que des hommes vaincus, prisonniers, abandonn�s.
Quand un groupe de F�hrer S.A. fatigu�s par l'attente sous le soleil dans la
cour r�clame � boire, proteste, les S.S. sans un mot, mais avec d�termination,
l'arme � la main, les repoussent vers le milieu de la cour.</p><empty-line/><p>Certains parmi les S.A. se sont assis � m�me le sol,
profitant de l'ombre des hauts murs de la prison de Stadelheim et somnolent,
�cras�s par la fatigue du voyage, la surprise, pris par le fatalisme fr�quent
chez les hommes de guerre, habitu�s � l'action et qui savent qu'il est des
moments o� il faut attendre avec passivit� sans essayer de penser et de pr�voir.
D'autres s'insurgent, s'interrogent. Certains parlent d'un putsch de l'arm�e et
des �l�ments conservateurs ; d'autres encore esp�rent en Hitler qui ne peut
qu'avoir �t� tromp� et qui va ouvrir les yeux. Ceux qui ont vu Hitler � la
pension Hanselbauer se taisent : ils savent que le F�hrer les a abandonn�s et
ils ne comprennent plus. L'homme dont ils ont fait la fortune politique,
l'homme qui les connaissait personnellement, qu'ils avaient c�toy�
fraternellement � la Maison Brune, avec qui ils avaient parl� famili�rement,
l'homme qui �crivait � R�hm une lettre de f�licitations, Hitler, �tait venu le
revolver au poing les arr�ter.</p><empty-line/><p>Alors que parmi les S.A. emprisonn�s la peur et la col�re
impuissante commencent � na�tre, le F�hrer est � la gare, il �coute les rapports
des S.S. et du ministre Wagner. Hess, Goebbels, Lutze, sont avec lui. Tout se
d�roule normalement, sans aucune difficult�. Ces S.A. qu'on accusait de
pr�parer un putsch sont sans m�fiance : ils se laissent arr�ter sans r�agir.
Goebbels r�p�te de temps � autre comme pour en convaincre les pr�sents, que le
putsch S.A. est �cras� dans l'�uf mais en fait il est clair que le pr�texte n'a
plus aucune importance. L'action a d�sormais sa propre justification
puisqu'elle est commenc�e et qu'elle semble r�ussir. Le g�n�ral von Epp,
Statthalter de Bavi�re, vieil officier de la Reichswehr au profil d'aigle, au
visage �maci� et qui a, d�s le d�but, ralli� le parti nazi, confirme par
t�l�phone au F�hrer que tout est calme : les troupes restent en �tat d'alerte
mais il est vraisemblable qu'elles n'auront pas � intervenir. Elles sont � la
disposition du Chancelier du Reich.</p><empty-line/><p>COLIBRI.</p><empty-line/><p>Le F�hrer d�cide alors de rejoindre la Maison Brune. Elle
est situ�e � quelques centaines de m�tres de la gare dans la Briennerstrasse.
Le cort�ge de voitures s'�branle � nouveau quittant le Hauptbanhof peu avant 10
heures. Dans les rues, tout est calme, la foule est dense, v�tue de couleur
claire : les hommes sont le plus souvent sans veste, en chemise blanche, tout
le centre de Munich avec les jardins, les magasins de luxe, les brasseries, les
monuments, a un air de f�te, l'air de l'�t�. Les voitures passent devant la
statue de l'�lecteur Maximilien I", ce chef de la Ligue catholique pendant
la grande tourmente de la Guerre de Trente ans, quand la guerre comme une
�pid�mie sanglante ravageait l'Allemagne. Et maintenant un autre chef de Ligue,
le Chancelier Hitler, descend devant la Maison Brune, Briennerstrasse.
L'immeuble est gard� par des S.S. et dans les rues avoisinantes stationnent des
soldats de la Reichswehr. Les trottoirs sont d�gag�s par le service d'ordre, et
les passants sont refoul�s sur l'autre c�t� de la rue.</p><empty-line/><p>Il est 10 heures pr�cises, ce samedi 30 juin. Hitler entre
dans le si�ge du Parti. Apr�s une br�ve conversation avec le F�hrer qu'il suit
comme son ombre, Goebbels demande une communication avec le quartier g�n�ral de
G�ring � Berlin. Le ministre de la Propagande du Reich ne prononce qu'un mot :
� Colibri �.</p><p>Colibri : trois syllabes pour dire qu'� Berlin aussi les
tueurs peuvent agir.</p><empty-line/><p><strong>3</strong></p><empty-line/><p>SAMEDI 30 JUIN 1934</p><p>Berlin, dans la
matin�e</p><empty-line/><p>TSCHIRSCHKY ET PAPEN CHEZ G�RING.</p><empty-line/><p>C'est vers 7 heures du matin que Tschirschky inquiet du coup
de t�l�phone re�u dans la nuit, avec cet interlocuteur myst�rieux qui avait
imm�diatement raccroch�, s'est rendu � la vice-chancellerie. Berlin est encore
assoupi : une journ�e d'�t� commence, chaude, lumineuse. Les arroseuses municipales
passent lentement dans un bruit r�gulier, l'eau gicle dans le soleil. Tout
parait calme. Tschirschky note pourtant autour des b�timents officiels des
voitures de police qui stationnent. Depuis deux ou trois jours, en fait, les
observateurs ont remarqu� ce renforcement des mesures de s�curit�. La police de
Berlin a �t� mise en �tat d'alerte, mais en fin de journ�e, par deux fois d�j�,
on l'a d�consign�e. Hier soir la mesure d'alerte a �t� maintenue. Et ce matin,
les voitures sont toujours l� ; les rondes aussi, r�guli�res. Deux ou trois voitures
noires qui avancent lentement dans les rues presque d�sertes. Parfois, passent
des v�hicules de l'arm�e transportant des S.S. impassibles. Tschirschky tente
de se renseigner mais le minist�re de l'Int�rieur du Reich ignore tout des
mises en alerte de la police. Le directeur des services de police du minist�re,
Daluege, n'a m�me pas �t� consult� par G�ring qui a pris directement la
d�cision. Tous ces �l�ments pr�occupent Tschirschky qui sait que dans les
milieux bien inform�s on attend un �v�nement. Les signes avant-coureurs n'ont
pas manqu� et le coup de t�l�phone de cette nuit n'a au fond, m�me pas surpris
Tschirschky. Cette fois-ci nous y sommes, a-t-il pens� et c'est pourquoi il est
l�, � la vice-chancellerie, arpentant les couloirs d�serts, gagnant son bureau.</p><empty-line/><p>Or, � peine est-il install� depuis quelques instants qu'il
re�oit une communication t�l�phonique : G�ring lui-m�me demande � voir le
vice-chancelier Franz von Papen d'extr�me urgence. D�sormais pour Tschirschky,
il n'y a plus de doutes : des �v�nements graves se produisent ou vont se
produire. Ce que tout le monde attend depuis le d�but de juin, sans savoir
vraiment ce que cela va �tre, est l�, pr�t � d�ferler sur la capitale allemande
ensoleill�e et endormie.</p><empty-line/><p>Chaque jour Franz von Papen se rend � son bureau � la
vice-chancellerie vers 9 heures, avec la r�gularit� m�thodique de l'officier
prussien �lev� � l'�cole des cadets de Lichterfelde. Tschirschky pourtant
n'h�site pas et, racontera Papen plus tard � il m'appela de la
vice-chancellerie pour me demander de venir aussi vite que possible... En
arrivant � mon bureau, j'appris que G�ring voulait me voir de toute urgence �.
Il est � peine 8 h 30. Berlin s'anime pourtant. Dans le quartier des
minist�res, c'est l'heure des employ�s qui sortent en vagues sombres des
bouches de m�tro.</p><empty-line/><p>Sur la Wilhelmplatz, le vendeur de cigares tire nonchalamment
la petite carriole qui lui sert d'�talage pour gagner l'angle de la place o�,
chaque jour, il s'installe devant le palais du Prince-L�opold, attendant tout
ce monde des minist�res qui, � l'heure du d�jeuner, descend la Wilhelmstrasse
et vient fl�ner dans le petit square de la Wilhelmplatz, devant les colonnes du
Kaiserhof ou les statues des h�ros de la guerre de Sept ans.</p><empty-line/><p>Il fait d�j� chaud quand Papen et Tschirschky traversent le
square venant de la vice-chancellerie pour se rendre � ce qu'on n'appelle plus
que le palais de G�ring, situ� Leipzigerplatz, en retrait, derri�re de grandes
grilles de fer forg� hautes et dor�es ouvrant sur un jardin qui prot�ge le
b�timent des regards de la rue. Jusqu'� quelques dizaines de m�tres du palais,
rien ne parait anormal, mais brusquement, on d�couvre des groupes de policiers
et de S.S. � Toujours sans la moindre id�e de ce qui se passait, �crit Papen,
je filai � l'appartement de G�ring, dans les jardins du minist�re de l'Air. A
ce moment l�, seulement, je fus frapp� de voir que les alentours grouillaient
de S.S. arm�s de mitrailleuses �. Dans la cour, policiers et S.S. vont et
viennent lourdement arm�s. Sur les toits, des hommes sont allong�s et pointent
vers l'entr�e des fusils mitrailleurs ; sur les balcons, des S.S. sont en
position de tir. Pour p�n�trer dans le grand hall de r�ception, il faut
franchir de nombreux barrages. Les sentinelles S.S. arrogantes, surveillent les
all�es et venues. Le vice-chancelier Papen et Tschirschky sont interpell�s �
plusieurs reprises. Enfin, ils peuvent acc�der au cabinet de travail du
ministre-pr�sident Hermann G�ring. Dans la pi�ce encombr�e de bibelots, il
r�gne une atmosph�re f�brile : les messages se succ�dent ; des aides de camp,
des S.S., des hommes de la Gestapo entrent et sortent en courant G�ring est l�,
avec Himmler. Un t�moin, Gisevius, se souvient parfaitement de Hermann G�ring,
p�rorant ce matin-l�, les cheveux en d�sordre, faisant penser avec � sa blouse
blanche, sa culotte militaire gris-bleu, des bottes noires dont les
genouill�res montent au-dessus d'un corps bouffi... au chat bott� ou � quelque
personnage extravagant de conte de f�es. � Himmler, au contraire, est discret,
r�serv� comme � son habitude, mais le regard derri�re les fines lunettes dit la
d�termination, la patience rus�e. G�ring accueille Papen avec une
condescendance ironique : le ministre-pr�sident de Prusse, l'ancien pilote, le
morphinomane joue enfin un r�le � sa mesure dans la passion et la violence. Il
parle avec la suffisance de celui qui sait qui est au c�ur de l'action. � Il
m'apprit, explique Papen, que Hitler avait d� partir en avion pour Munich afin
d'�touffer une r�volte foment�e par R�hm, et que lui-m�me avait re�u pleins
pouvoirs pour r�primer l'insurrection dans la capitale. �</p><empty-line/><p>G�ring s'interrompt souvent pour lire des messages qu'on lui
apporte du central t�l�phonique du minist�re. Pilli K�rner, le secr�taire
d'Etat de G�ring � la pr�sidence minist�rielle, vient d'arriver avec un gros
dossier que G�ring commence � consulter. Papen s'avance. �� Je protestai
imm�diatement, dit-il, c'�tait seulement � moi, le vice-chancelier, que Hitler
pouvait d�l�guer ses pouvoirs. �</p><empty-line/><p>Cela, c'est la lettre du droit, mais G�ring �coute � peine
Franz von Papen. Et le vice-chancelier devrait savoir que ce qui compte depuis
des mois en Allemagne, depuis que les nazis y font la loi, ce ne sont pas les
articles de la Constitution mais bien la force des armes. Il suffit � Papen et
� Tschirschky pour s'en convaincre de regarder autour d'eux, de voir ces
sentinelles, ces S.S., ces policiers, innombrables, ces voitures qui quittent
la r�sidence de G�ring pour conduire dans la capitale des �quipes d'hommes en
armes et que prot�ge aussi la loi. Et naturellement G�ring refuse de c�der la
place � Papen, comme il refuse la suggestion du vice-chancelier d'alerter le
pr�sident Hindenburg, de proclamer l'�tat d'urgence et de remettre � la
Reichswehr le soin de r�tablir l'ordre. La Reichswehr d'ailleurs, aux mains des
g�n�raux Blomberg et Reichenau, n'est-elle pas complice ? Papen est un na�f ou
un homme bien mal inform�. Et G�ring balaie d'un geste les arguments du
vice-chancelier, puis il lit les derniers messages qu'on vient de lui apporter
ne s'occupant m�me plus de son pourtant illustre interlocuteur. � Je fus bien
oblig� de m'incliner, ajoute alors Papen. Disposant de la police et des forces
de l'arm�e de l'Air, G�ring avait certainement une position plus solide que la
mienne �. Comme Papen insiste � nouveau pour qu'on pr�vienne Hindenburg, G�ring
hautain, irrit�, veut mettre fin � l'entretien. � Inutile, dit-il, de d�ranger
Hindenburg �, gr�ce aux S.S., lui, G�ring est parfaitement ma�tre de la
situation.</p><empty-line/><p>Dans le hall, l'agitation est toujours aussi grande. Les
sonneries du central voisin retentissent sans arr�t. Himmler est sorti du
cabinet de travail de G�ring, pendant que Papen continue de protester contre
les violations du droit. Tschirschky, entr� dans l'antichambre, observe le
Reichsf�hrer S.S. qui, l'air absorb� et r�solu, t�l�phone longuement. Himmler
parle � voix basse mais le secr�taire de Papen entend une phrase : � Et
maintenant il faut y aller, vous pouvez nettoyer cela �. Ne s'agit-il pas de la
vice-chancellerie, consid�r�e par la Gestapo comme un repaire d'opposants ?
Tschirschky essaie de pr�venir Papen en rentrant dans le cabinet de travail sur
les talons de Himmler, mais G�ring hurle presque : � Vous feriez mieux de
penser � votre s�curit� personnelle, rentrez chez vous imm�diatement et
restez-y, n'en sortez pas sans m'en avoir pr�venu �.</p><empty-line/><p>Himmler fait alors passer � G�ring un message cependant que
Papen s'insurge une nouvelle fois : � Je veillerai tout seul � ma s�curit�, je
n'ai pas du tout l'intention d'accepter une arrestation � peine d�guis�e �
insiste-t-il. Mais cette fois-ci G�ring refuse et ne r�pond plus : il ignore
d�finitivement Papen comme si le message de Himmler avait encore pes� sur son
attitude d�j� m�prisante pour Papen. Tschirschky faisant part � son chef de ses
inqui�tudes, les deux hommes quittent la pi�ce. Dans l'antichambre, le visage
cach� dans ses mains, un officier de la S.A., attend, effondr� sur une chaise,
gard� par un S.S. C'est le Gruppenf�hrer Kasche qu'on � pris dans la rue alors
qu'il sortait de chez lui et qu'on a amen� ici sans qu'il comprenne pourquoi.
Maintenant, il a peur.</p><empty-line/><p>Dehors, dans la cour, le soleil de cette magnifique journ�e
d'�t� oblige apr�s la demi-obscurit� du cabinet de travail de G�ring � fermer
les yeux pour s'habituer de nouveau � la lumi�re. Papen et Tschirschky
traversent la cour bruyante : des policiers attendent les ordres, des voitures
partent. Le service de protection para�t encore renforc�. Quand les deux hommes
se pr�sentent � la grille pour quitter le minist�re, un officier S.S. et deux
sentinelles leur barrent le passage. Ils ont le visage ferm� et dur de ceux qui
ont re�u des ordres qu'ils ne discuteront jamais.</p><empty-line/><p>����� Personne n'a le droit de sortir, dit s�chement
l'officier de l'Ordre noir.</p><empty-line/><p>Il fait face � Tschirschky. Les mains derri�re le dos, ses
deux hommes plac�s � un pas de part et d'autre, il repr�sente la force brutale.
Tschirschky n'a pas l'habitude de se laisser intimider :</p><empty-line/><p>����� Qu'est-ce qui se passe ? Monsieur von Papen a sans
doute le droit de sortir d'ici ?</p><p>Le ton est cassant, m�prisant. L'officier ne bouge pas,
imperturbable.</p><p>����� Il est interdit � qui que ce soit de sortir d'ici,
r�p�te-t-il.</p><p>Les l�vres du jeune officier S.S. ont � peine remu�. Les
yeux sont immobiles et ce visage coup� par le rebord du casque, cern� par la
jugulaire est anonyme, l'un de ces visages sans r�alit� qui semblent vid�s de
toute personnalit�, de toute particularit� comme s'ils n'exprimaient plus un
homme mais une force diffuse incarn�e passag�rement dans une forme vivante.</p><p>����� Avez-vous peur qu'on nous descende ? lance Tschirschky.</p><p>Mais la question n'appelle m�me pas de r�ponse. Le
secr�taire de Papen, nerveusement, s'�lance dans le b�timent. Il croise alors
qu'il traverse le hall l'aide de camp de G�ring, Karl Bodenschatz qui s'�tonne
:</p><p>����� Comment, vous revenez d�j� ?</p><p>Autour d'eux, c'est toujours la m�me atmosph�re de tension,
de violence. Les ordres, les claquements des talons, les sonneries du central
t�l�phonique, tout cela cr�e un climat presque insupportable.</p><p>����� Ils ne nous laissent pas sortir, dit simplement
Tschirschky.</p><p>Dans la cour, sous le soleil, Papen attend et l'officier
S.S. lui fait toujours face dans son immobilit� de statue. Le vice-chancelier a
un sourire amer et m�prisant Bodenschatz se met � crier, il ordonne d'ouvrir la
grille.</p><p>����� Nous verrons bien qui commande ici, hurle-t-il, le
Premier ministre ou les S.S.</p><empty-line/><p>Finalement apr�s qu'un S.S. est all� chercher des ordres, la
lourde grille est pouss�e par les S.S. et Papen et Tschirschky se retrouvent
dans la rue.</p><empty-line/><p>N'�tait la pr�sence de quelques groupes de policiers, la
journ�e para�trait se poursuivre paisiblement. Wilhelmplatz, le vendeur de
cigares s'est assis � l'ombre de son �talage. Ses bo�tes ouvertes sont bien
rang�es sous les auvents de la carriole. Il n'y a pas encore de clients. Il lit
le journal qui d�crit longuement la visite de Hitler dans les camps de travail
de Westphalie.</p><empty-line/><p>AU MINISTERE DE L'INTERIEUR</p><empty-line/><p>Il est un peu plus de 9 heures. Des fen�tres du minist�re de
l'Int�rieur du Reich, on aper�oit les feuilles des tilleuls et des marronniers
d'Unter den Linden l�g�rement froiss�es par la brise qui glisse le long de l'avenue
depuis la porte de Brandebourg vers la Spree. Gisevius, fonctionnaire du
minist�re, regarde la magnifique avenue.</p><empty-line/><p>Il est arriv� tr�s t�t ce matin au minist�re. Il sait lui aussi,
que la police, hier soir, n'a pas �t� d�consign�e et son ami Nebe l'a averti de
cette mission de surveillance et de protection dont G�ring l'a charg�. Nebe
devait lui t�l�phoner dans la soir�e : il ne l'a pas fait. Il se passe donc
quelque chose d'anormal. Et comme Tschirschky s'est rendu � la vice-chancellerie,
Gisevius a gagn� son minist�re, Unter den Linden. Maintenant tout en regardant
les tilleuls et les marronniers, il �coute son �chef Karl Daluege lui faire
part de son indignation : G�ring a alert� par trois fois la police de Prusse
sans m�me l'en avertir, dit Daluege, c'est l� une tr�s grave offense. Il est
d�cid� � s'en plaindre � ce dernier ; en qualit� d'Alte K�mpfer, il lui dira
une bonne fois ce qu'il pense. Comme Gisevius approuve son chef, la sonnerie du
t�l�phone retentit : Daluege est convoqu� chez G�ring.</p><empty-line/><p>Gisevius se retrouve seul en proie � ses interrogations. Le
minist�re maintenant a retrouv� son activit�. Les plantons sont � leur poste,
on entend le cr�pitement r�gulier des machines � �crire : le rouage central de
la police du Reich semble fonctionner parfaitement et efficacement et pourtant
tout se d�roule en dehors de lui; Goebbels, G�ring, Himmler, Heydrich, la
Gestapo, les S.S., le S.D. ont mont� un pi�ge en dehors de tout contr�le des
autorit�s traditionnelles et maintenant que Hitler a donn� le signal de
l'action, le pi�ge a commenc� � broyer ses victimes. Et le minist�re tourne �
vide, tranquillement.</p><empty-line/><p>Karl Daluege rentre bient�t au minist�re et Gisevius l'aper�oit,
le visage � blanc comme un linge �. Il n'est pas encore 10 heures. C'est le
moment o� Hitler a quitt� le Hauptbanhof de Munich pour se rendre � la Maison Brune.
Daluege parle rapidement: un putsch S.A. devait �tre d�clench� cette nuit, � on
va, en tout cas, conclut-il, vers une �puration sanglante des S.A. � Et sa voix
dit, au-del� des mots prononc�s, que lui aussi a peur. Daluege veut mettre le
secr�taire d'Etat Grauert au courant des faits qu'il ignore, Grauert aussi a
peur parce qu'une machine s'est mise en route qui peut �craser n'importe qui
car elle ne respecte aucune loi. Daluege et Grauert d�cident alors d'avertir le
ministre Frick. Gisevius se joint � eux. Il faut sortir, remonter Unter den
Linden prise dans la chaleur encore douce d'une matin�e d'�t� radieuse, lumineuse.
Marchant rapidement les trois hommes se taisent, sur la Pariserplatz des
voitures noires de la Gestapo stationnent, contr�lant ainsi Unter den Linden,
la Wilhemstrasse qui part, longue et l�g�rement oblique, quadrillant tout ce
quartier central de Berlin o� sont concentr�s les minist�res. Au-del� de la
porte de Brandebourg, commence le Tiergarten, ses massifs, ses all�es
tranquilles, ses promeneurs ignorants qui regardent passer ces trois messieurs
graves le long de la Friedensallee, vers la K�nigsplatz. En ce samedi matin,
les provinciaux, les visiteurs sont nombreux autour de la Siegsaeule, l'immense
colonne de la Victoire. Une petite queue s'est form�e pour monter � son sommet
: o� domine tout Berlin de plus de soixante m�tres du haut de cette colonne de
bronze, de gr�s et d'or, �lev�e pour c�l�brer la victoire de la Prusse et la
cr�ation de l'Empire. En ce jour d'�t� alors que tout para�t quotidien,
habituel, un autre empire se fonde dans le sang et la violence, un empire pour
mille ans, ce III<sup>eme</sup> Reich qui d�truit ce m�me jour ses fondateurs,
les S.A.</p><empty-line/><p>Le bureau de Frick est situ� pr�s de la K�nigsplatz. Le
ministre lui non plus n'a pas �t� tenu au courant. Gisevius n'est pas admis
dans son bureau, mais tr�s vite, Grauert et Frick ressortent pour se rendre
chez Goering aux nouvelles. Daluege rejoint Gisevius et tous deux regagnent �
pied Unter den Liden. Il est un peu plus de 10 heures.</p><empty-line/><p>Il y a quelques minutes que Goebbels a t�l�phon� depuis la
Maison Brune de Munich � la r�sidence de G�ring. Il a prononc� les trois
syllabes c Colibri �.</p><empty-line/><p>LE TEMPS DES ASSASSINS</p><empty-line/><p>Heydrich, au 8 de la Prinz-Albrecht-Strasse, a aussit�t �t�
averti du signal et imm�diatement il le r�percute sur ses hommes qui dans les
diff�rentes villes et r�gions du Reich sont dans l'attente, impatients d'agir
comme des chiens dress�s que l'on retient. Les voici l�ch�s. Ils ont re�u
depuis plusieurs jours leurs enveloppes cachet�es et ce matin, enfin, ils
brisent les sceaux marqu�s de l'aigle et de la croix gamm�e, ils relisent les
noms de leurs anciens camarades avec qui ils ont livr� bataille et qu'ils sont
charg�s d'arr�ter ou de liquider. Ils d�couvrent le nom de telle ou telle personnalit�,
aujourd'hui encore respect�e, couverte de titres ou d'honneurs et qu'ils
doivent conduire dans un camp de concentration ou faire dispara�tre dans un
bois ou une r�gion mar�cageuse. Ils partent en chasse, ils lancent leurs
�quipes de tueurs qui vont par deux ou trois, implacables et anonymes, frappant
aux portes comme des repr�sentants modestes mais tirant � bout portant, sans
explication ni regret. Et ils sont bien les repr�sentants du nouveau Reich, ces
S.S., ces hommes du S.D., efficaces et sans remords.</p><empty-line/><p>A Berlin, les agents de la Gestapo re�oivent des listes o�
il n'y a que des num�ros d'ordre conventionnels qui renvoient au nom de telle
ou telle personnalit�. Dix-huit S.S. dirig�s par l'Hauptsturmf�hrer Gildisch,
un ancien officier de police, sont charg�s de s'occuper de celles qui doivent
�tre imm�diatement et sans autre forme de proc�s abattues.</p><empty-line/><p>Himmler, Heydrich ou G�ring donnent les ordres pr�cis,
G�ring de son cabinet de travail de la Leipzigerplatz condamne ainsi � une
ex�cution sommaire tel ou tel opposant. Il a convoqu� Gildisch et il a
simplement dit : � Trouvez Klausener et abattez-le �. Et l�Hauptsturmf�hrer
S.S. a claqu� les talons et s'en est all� vers le minist�re des transports � la
recherche du pr�sident de l'Action catholique. Cependant des valets de pied en
livr�e apportent � G�ring et � Himmler des sandwichs et des boissons ; en m�me
temps des hommes de la Gestapo d�posent sur la table, pr�s des bouteilles de
bi�re, de petites fiches blanches qui comportent un ou plusieurs noms d'hommes
arr�t�s, conduits � l'Ecole des Cadets de Lichterfelde et G�ring lance avec
joie et violence : � A fusiller, � fusiller �.</p><empty-line/><p>Gisevius qui arrive � ce moment avec Daluege dans le palais
de G�ring � la Leipzigerplatz est saisi par l'atmosph�re qui y r�gne. � Une
angoisse soudaine me prend � la gorge, se souvient-il. Je respire une
atmosph�re de haine, de nervosit�, de tension, de guerre civile et surtout de
sang, de beaucoup de sang. Sur tous les visages, de celui des sentinelles �
celui du dernier planton, on lit qu'il se passe des choses terribles �.</p><empty-line/><p>Dans l'antichambre m�me de G�ring, des hommes arr�t�s
viennent s'ajouter � Kasche qui continue de trembler. Un officier S.A. claque
des dents sous le regard froid d'un S.S. : convoqu� par t�l�phone, le S.A. est
arriv� tranquillement et Goering l'a insult� en le qualifiant de � cochon
homosexuel et lui a annonc� qu'on allait le fusiller �. Anxieux, Nebe et Gisevius
se rencontrent pr�s du cabinet de travail de G�ring. � Nous nous saluons,
raconte Gisevius, avec le signe conventionnel que nous avons adopt�, un
serrement de mains et un battement de paupi�res. � En quelques phrases
d'apparence anodine, Nebe dit ce qu'il sait : les premiers hommes abattus, ceux
qu'on a exp�di�s dans les camps ou dans les caves de la Gestapo. D�j�, au minist�re,
Gisevius a appris que la plupart des grands chefs S.A. ont �t� arr�t�s ou vont
l'�tre : � Mademoiselle Schmidt �, l'aide de camp de Heines, puis Gehrt,
Sander, Voss ; les hommes de Karl Ernst ont �t� pris les premiers. Maintenant
ils sont � Lichterfelde et peut-�tre d�j� sont-ils abattus, leurs corps gisant
sur les pav�s us�s par les g�n�rations de jeunes cadets qui ont form� les rangs
sous les cris des sous-officiers prussiens.</p><empty-line/><p>Gisevius �coute et regarde. Tous ceux qui ne sont pas directement
dans l'action aux c�t�s des tueurs ne peuvent qu'�tre inquiets car, ce matin,
commence le grand r�glement de comptes et Gisevius a d�j� eu maille � partir
avec Heydrich et la Gestapo. �� Je flaire le danger, dit-il, j'estime
prudent en des journ�es aussi chaudes de ne pas me lancer seul dans des
explorations et de rester en compagnie de gens qui, dans de telles
circonstances, peuvent me sauver. Je pr�f�re donc me tenir dans le voisinage de
Daluege... � Mais Karl Daluege aussi a peur et Nebe aussi � qui ne croit pas
impossible qu'on l'abatte comme complice � la fin de cette journ�e �.</p><empty-line/><p>Et Papen aussi a peur et sans doute Tschirschky, car c'est
le temps des assassins. Lorsqu'ils arrivent � la vice-chancellerie le b�timent
est occup� par les S.S. et des agents de la Gestapo. Les deux hommes comprennent
qu'on les a convoqu�s et retenus chez G�ring pour mieux permettre
l'investissement des lieux. Pour acc�der au bureau de Papen, il faut traverser
celui de Tschirschky : tout est boulevers�, les tiroirs sont ouverts, les
papiers dispers�s sur le sol. La perquisition a �t� brutale et les hommes de
Himmler sont encore l�, arrogants. Ils ont m�me mis une mitrailleuse en
batterie. Un employ� a r�ussit � glisser � Papen que l'Oberregierungsrat Bose,
l'un des plus proches collaborateurs du vice-chancelier, l'un de ceux qui, avec
Jung, a particip� � l'�laboration du discours de Marburg a �t� abattu, il y a
quelques instants � peine. Deux hommes v�tus de noir ont demand� � le voir et
quand il s'est pr�sent�, sans dire un mot, ils ont tir�. Puis ils ont laiss�
son corps dans le bureau et un S.S. s'est install� devant la porte interdisant
l'entr�e � quiconque. Quand Papen pose une question, on lui r�pond que Bose a
r�sist� � l'action de la police.</p><empty-line/><p>Tout � coup on entend le grondement d'une explosion : ce
sont les hommes de la Gestapo qui font sauter les portes des coffres-forts
situ�s dans les caves du b�timent (qui autrefois avait �t� le si�ge d'une
banque) esp�rant d�couvrir des documents compromettants. Peu apr�s, des agents
du S.D. s�parent Papen de Tschirschky : ce dernier est d�cr�t� en �tat d'arrestation.
Il serre longuement la main du vice-chancelier puis escort� de deux S.S. il
s'�loigne. C'est le troisi�me collaborateur de Papen � �tre appr�hend�. Dans
l'escalier de la vice-chancellerie, Tschirschky suivi par les S.S. descend nonchalamment
quand deux nouveaux policiers l'interpellent : ce sont des hommes de G�ring.</p><p>� C'est d�j� fait, dit Tschirschky en montrant les S.S., messieurs
mettez-vous d'accord entre vous.</p><p>Et il attend la d�cision, un sourire m�prisant sur les
l�vres.</p><empty-line/><p>Finalement ce sont les S.S. qui l'emportent et c'est dans
leur voiture que Tschirschky est conduit au si�ge de la Gestapo, mais les
inspecteurs de G�ring suivent dans une deuxi�me voiture. Ainsi dans cette
r�pression si longuement calcul�e subsistent l'improvisation, les
chevauchements, les incertitudes, les sauvetages in extremis ou les ex�cutions
dues au hasard. Parce que chacune des t�tes de la conjuration a ses int�r�ts,
ses victimes d�sign�es mais aussi ses prot�g�s, conserv�s en vie parce qu'ils
peuvent pr�server l'avenir. Sait-on jamais ?</p><empty-line/><p>Aussi G�ring d�fend Papen. Le vice-chancelier est reconduit
jusqu'� son domicile gard� par un d�tachement de S.S. � Le t�l�phone �tait
coup�, raconte Papen, et dans mon salon, je trouvai un capitaine de police
charg� sp�cialement d'appliquer la consigne de mon isolement complet. Il me
signifia l'interdiction absolue de tout contact avec l'ext�rieur et de toute
visite. � En fait, cet officier a pour mission d'emp�cher les hommes de Himmler
de liquider Papen. L'officier ne doit livrer le vice-chancelier que sur un
ordre formel et personnel de G�ring. Durant trois jours Papen va demeurer
enferm� avec son fils dans sa maison cern�e par les S.S. qui se relaient et
interdisent qu'on approche la villa. Mais Papen reste en vie. G�ring � en �change
des loyaux services rendus et parce que Papen a l'audience de Hindenburg � l'a
mis � l'abri. Papen le reconna�t : � Un seul homme s'�tait interpos� entre moi
et le poteau d'ex�cution, G�ring � dira-t-il.</p><empty-line/><p>Mais rares sont ceux qui peuvent ainsi remercier G�ring Ce
matin-l�, l'attention du ministre-pr�sident signifie au contraire pour des
dizaines d'hommes une condamnation � mort qui s'abat sur eux, par surprise et
comme une fatalit� antique, in�luctable et aveugle. G�ring liquide tous ceux
qui l'ont g�n� ou dont la vie peut sembler une menace. Himmler, Heydrich font
de m�me et les corps cribl�s de balles s'ajoutent aux corps. Il ne sert � rien
d'avoir abandonn� la vie politique, d'avoir renonc� � toute ambition, la
vengeance nazie ne pardonne pas. Et les chefs du Reich ne veulent pas prendre
de risques, ils savent que, contrairement aux l�gendes pieuses des id�alistes,
mieux vaut un adversaire mort que vivant.</p><empty-line/><p>Gregor Strasser qui fut le compagnon intime de Hitler, Gregor
Strasser qui a cr�� le Parti, d�jeune chez lui, ce samedi vers midi, avec sa
famille. Il est depuis des mois en marge de toute r�elle activit� m�me si son
nom, � plusieurs reprises, a �t� ces derni�res semaines prononc� et si l'on
murmure qu'il a rencontr� vers la mi-juin Hitler. Tout cela le condamne. On
sonne au portail. Il se pr�sente. Huit hommes sont l�, revolver au poing. Un
mot : Gestapo. On l'entra�ne avant m�me qu'il ait pu saluer ses proches. Ils ne
le reverront plus. Tchirschky encadr� par les S.S., conduit � l'interrogatoire
avant de partir pour Dachau, le croisera au si�ge de la Gestapo,
Prinz-Alhrecht-Strasse, en cette fin de matin�e.</p><empty-line/><p>UNE BALLE DANS LA TETE.</p><empty-line/><p>Il est environ 13 heures. Sur la Wilhelmplatz le vendeur de
cigares est debout pr�s de son �talage : le moment est favorable. Les employ�s
des minist�res sont sortis et vont et viennent � petits pas dans le square.
Bient�t ce sera le moment du cigare, la d�tente paisible, cette euphorie du
tabac dans la pleine journ�e d'�t�. On parle de soi, du temps qu'il va faire demain.
Beaucoup ne travaillent pas ce samedi apr�s-midi mais ils tra�nent un peu avant
de rentrer.</p><empty-line/><p>Au minist�re des Transports � quelques centaines de m�tres
de l�, le Hauptsturmf�hrer S.S. Gildisch demande o� se trouve le bureau du
Ministerialdirektor Klausener. Les plantons h�sitent puis s'inclinent et
renseignent le S.S. Il monte lentement et dans le couloir, il croise Klausener
qui vient de se laver les mains. Klausener regarde Gildisch et sans doute
a-t-il compris la menace. Dans son bureau � l'�tage sup�rieur, un coup de
t�l�phone, inattendu � cette heure, retentit et fait sursauter le
Ministerialdirigent le docteur Othmar Fessier. Klausener est au bout du fil, sa
voix est anxieuse : � Voulez- vous venir me voir tout de suite, s'il vous
pla�t.�� Puis il raccroche. Fessier s'appr�te � descendre un peu surpris,
mais il est d�j� trop tard. Gildisch est entr� dans le bureau de Klausener et
quand le dirigeant de l'Action catholique, apr�s s'�tre �tonn� d'�tre plac� en
�tat d'arrestation comme le lui annonce le S.S., s'est tourn� vers un placard
pour prendre son chapeau et suivre l'officier S.S., Gildisch a tir� : une seule
balle, dans la t�te. Du bureau m�me, alors que le sang lentement se r�pand,
Gildisch t�l�phone � Heydrich, rend compte sobrement en policier styl� et
demande des ordres. Ils sont simples. Simuler un suicide. Le Hauptsturmsf�hrer
place son revolver dans la main droite de Kausener, puis t�l�phone � nouveau,
pour convoquer les S.S. qui l'ont accompagn� et sont rest�s en bas, dans
l'entr�e du minist�re ; quelques instants plus tard, deux jeunes miliciens
noirs montent la garde devant le bureau de Klausener, condamnant la porte.
Gildisch s'�loigne calmement, sans m�me se retourner, �coutant sans doute
l'huissier qui, d'une voix terroris�e r�pond � Fessier qui l'interroge : �
Monsieur le Directeur s'est suicid�, il vient de se tuer d'un coup de revolver.
� Impassibles devant la porte, immobiles, les deux S.S. paraissent ne m�me pas
entendre, ne m�me pas voir.</p><empty-line/><p>Il est � peine 13 h 15. Le Hauptsturmf�hrer S.S. Gildisch
est un homme efficace et rapide et � peine a-t-il termin� sa besogne qu'il
regagne la r�sidence de G�ring pour se charger d'une nouvelle mission.
L'atmosph�re est encore tendue. G�ring hurle : ���� Tirez dessus �, et le major
de police Jakobi traverse la salle en courant, criant lui aussi des ordres pour
essayer de faire prendre un ami de Strasser, Paul Schulz, l'un des plus anciens
membres du parti, qu'on n'arrive pas � retrouver alors qu'il est sur les listes
d'hommes � abattre. Les aides de camp, dans l'antichambre, ne cessent de
passer, allant du central t�l�phonique au cabinet de travail de G�ring. A cette
heure, dans Berlin, on commence � se douter qu'il se passe quelque chose
d'anormal et les minist�res, les ambassades, les journalistes �trangers, d�j�,
demandent des pr�cisions.</p><empty-line/><p>Depuis 11 heures, les habitants du quartier cossu de Berlin
qui s'�tend entre la Tiergartenstrasse et la K�nigin-Augusta-Strasse, cette
avenue qui longe un canal tranquille et pittoresque, sont inquiets. Le quartier
en effet est en �tat de si�ge : des hommes de la police de G�ring ont m�me
install� des mitrailleuses � l'angle de la Tiergartenstrasse et de la Standartenstrasse,
et cette rue est interdite � la circulation. C'est une rue tranquille, qui
s'ouvre en son milieu sur une place paisible, au centre de laquelle se dresse
la jolie Matth�ikirche.</p><empty-line/><p>Il y a quelques mois encore, la rue s'appelait la Matth�istrasse,
mais � son extr�mit� nord, vers le Tiergarten, se trouve l'Etat-major de la
Sturmabteilung. Et cet immeuble est assi�g� et investi, fouill� par la Gestapo,
les S.S., les hommes de G�ring.</p><empty-line/><p>Dans la m�me rue, se dressent aussi, derri�re de petits
jardins, la maison de R�hm, le si�ge de l'Association des Casques d'acier, le
consulat de France et l'ambassade d'Italie. Le consul de France s'interroge sur
les mesures qu'il constate, il essaye d'avoir des renseignements, t�l�phone �
l'ambassade mais Andr� Fran�ois-Poncet est en vacances � Paris depuis le 15
juin. Des t�l�grammes urgents partent vers la France. Dans l'immeuble voisin,
on est aussi pr�occup� car les diplomates fascistes peuvent apercevoir depuis
les fen�tres de l'ambassade d'Italie, sur les trottoirs de la petite rue,
devant la maison de R�hm, des mitrailleuses en batterie. Madame Cerruti, la femme
de l'ambassadeur, ne cesse de poser des questions : elle donne une r�ception au
d�but de l'apr�s-midi. Comment ses invit�s pourront-ils franchir les barrages ?
Elle questionne le minist�re des Affaires �trang�res du Reich, mais ni le
secr�taire d'Etat aux Affaires Etrang�res, Monsieur de Bulow, ni le chef du
Protocole, Monsieur de Bassewitz, ne peuvent fournir d'indications. Ils ne
savent rien. Et maintenant ce sont les journalistes �trangers qui interrogent :
certains affirment qu'on a vu des policiers fouiller la maison de R�hm, que
Papen lui-m�me serait arr�t�, que de hauts fonctionnaires auraient �t� abattus
dans leurs minist�res. Les journalistes se tournent vers Aschmann, le chef du
service de presse du minist�re, mais lui non plus ne sait rien. Devant ce flot
de nouvelles et de questions, les diplomates de la Wilhelmstrasse sont bien
contraints d'admettre qu'il se passe quelque chose de grave, que vient une
tourmente sanglante dont on ne peut encore pr�voir les limites et les objectifs
mais dont on sent qu'elle est brutale, impitoyable, qu'aucune loi ne peut la
freiner, que seule la volont� de ses instigateurs la limitera et qu'elle peut
s'abattre sur tous ceux que leur bon plaisir d�signera, frappant sans
distinction de clan les opposants et qu'elle balaie d�j� les S.A. et les
conservateurs.</p><empty-line/><p>� OUI, C'EST MOI SCHLEICHER �</p><empty-line/><p>Il devait �tre 11 h 30.</p><empty-line/><p>Le g�n�ral Kurt von Schleicher est � son bureau au rez-de-chauss�e.
De sa place, il aper�oit non seulement la perspective de la Griebnitzseestrasse
mais aussi, le vaste plan d'eau du Griebnitzsee qui fait le charme du quartier
de Neu-Babelsberg. Sur le lac, les embarcations sont nombreuses ce samedi
matin. Les voiles blanches et orange font des taches de couleur, points vifs
sur le vert des pr�s et des jardins. Car ici � Neu-Babelsberg ce ne sont encore
qu'espaces verts devant les villas cossues appartenant � des directeurs d'entreprises,
de hauts fonctionnaires, demeures d'hommes arriv�s � la fortune et au pouvoir.
Et Kurt Schleicher est bien cela, lui qui, ancien chancelier, a �t� l'�minence
grise de la Reichswehr, le familier du Reichspr�sident Hindenburg avec qui il a
servi dans le m�me r�giment. Ecart� apr�s l'arriv�e de Hitler au pouvoir, il
est un peu en marge mais avec sa jeune femme, depuis son retour de vacances il
y a quelques jours, il a donn� d�j� des soir�es mondaines, � seulement
mondaines �, pr�cise-t-il � ceux qui s'inqui�tent de le voir � nouveau se
plonger, alors qu'il est � d�couvert dans le monde de la politique. Mais Kurt
von Schleicher est un joueur et puis quand on a go�t� au pouvoir comment
oublier la griserie que donnent la puissance, le respect les intrigues ? Et Schleicher
est flatt� quand on murmure qu'il est en ��r�serve de la nation �.
Pourtant les avertissements, les conseils de prudence n'ont pas manqu�. Hier
soir encore, 29 juin, un camarade de promotion a t�l�phon�. A la
Bendlerstrasse, a-t-il dit, on parle beaucoup d'intrigues qu'aurait nou�es
Schleicher avec R�hm. C'est tr�s dangereux, en ce moment a pr�cis� l'officier.</p><empty-line/><p>A sa femme pr�occup�e, Schleicher a r�pondu qu'il ne voyait
plus R�hm depuis des mois, que ces ragots n'avaient aucune importance.</p><empty-line/><p>Maria G�ntel, la gouvernante, s'est souvenue parfaitement de
l'insouciance du g�n�ral ; elle avait ouvert la lourde porte coulissante � deux
battants, qui permettait de passer de la salle � manger au bureau-biblioth�que
du g�n�ral. Schleicher et sa femme s'�taient assis sur le divan de cuir et
Maria G�ntel avait servi les liqueurs �coutant Kurt von Schleicher plaisanter �
propos des bavardages et des peurs de ces officiers de la Bendlerstrasse,
prudents et timides comme des jeunes filles.</p><empty-line/><p>C'�tait hier soir.</p><empty-line/><p>Ce matin, Schleicher est assis � son bureau regardant la
Griebnitzseestrasse que le soleil prend de plein fouet, un soleil chaud d'�t�.
A son dernier bulletin d'information, la radio a annonc� 30� sur Berlin et le
speaker a lu aussi de longs extraits de l'article du g�n�ral Blomberg affirmant
la fid�lit� de la Reischswehr au F�hrer. Ils ont m�content� Schleicher. Il
n'aime pas Gummil�we, ses mani�res douces de courtisan de Hitler. La fa�on dont
il a peu � peu chass� de la Bendlerstrasse les amis de Schleicher.</p><empty-line/><p>A ce moment-l�, le t�l�phone retentit. C'est un ancien compagnon
d'armes qui veut souhaiter la bienvenue � Schleicher rentr� il y a quelques
jours de ces voyages dict�s par la prudence. Ils bavardent un long moment.
Schleicher raconte l'accident d'automobile dont il est sorti indemne. Par
miracle, dit-il. Il s'interrompt un instant : on sonne � la porte,
explique-t-il � son interlocuteur.</p><empty-line/><p>Dans l'antichambre, Maria G�ntel ouvre une petite fen�tre
qui se trouve � c�t� de la porte d'entr�e. Cinq hommes v�tus de longs
imperm�ables sont l�, immobiles. Dehors, arr�t�e devant le portail, une voiture
noire.</p><p>����� Nous voudrions parler au g�n�ral Schleicher, dit l'un
d'eux.</p><p>La voix est autoritaire, elle exprime, comme la silhouette
de l'homme, la force officielle qui n'admet pas de r�plique. La gouvernante
entrouvre la porte, un peu h�sitante, une brusque pouss�e et Maria G�ntel, avant
m�me qu'elle ait r�alis�, est coll�e contre le mur par l'un des hommes. Les
autres, comme s'ils connaissaient parfaitement les lieux, se dirigent vers le
bureau.</p><p>Au bout du fil, dans son �couteur, l'interlocuteur de Schleicher
entend un choc, sans doute le bruit de l'appareil que l'on pose, puis �loign�e
mais distincte la voix du g�n�ral qui dit :</p><p>����� Oui, c'est moi le g�n�ral von Schleicher.</p><p>Imm�diatement c'est le fracas des d�tonations avant que quelqu'un
ne raccroche le t�l�phone.</p><empty-line/><p>Fascin�e et terroris�e, Maria G�ntel s'est avanc�e,
Schleicher est couch� sur le tapis, l�g�rement recroquevill�, une blessure au
cou, � droite, est nettement visible et d'autres, � gauche, dans le dos. Il est
sur le ventre comme si, dans un sursaut, apr�s avoir r�pondu � ses visiteurs,
il avait compris et avait voulu fuir. Brusquement, un cri retentit : Frau von
Schleicher sort de la salle � manger attenante, elle crie � nouveau. Les hommes
ont toujours le revolver � la main, la jeune femme avance vers eux les bras lev�s
regardant le corps de son mari, elle crie encore mais sa voix se brise dans le
d�chirement sec de la d�tonation. Et elle tombe, abattue elle aussi. Maria G�ntel
est p�trifi�e, sur le seuil du bureau. L'un des tueurs s'est approch� d'elle :</p><p>� Mademoiselle, n'ayez pas peur, vous, on ne vous tuera pas.</p><p>Les autres fouillent rapidement le bureau du g�n�ral puis,
sans un mot, ils quittent la villa, sans m�me avoir referm� la porte du bureau,
laissant Maria G�ntel sur le seuil, les yeux exorbit�s fixant Frau Schleicher
et Kurt von Schleicher qui baignent dans leur sang sur le tapis aux ors
sombres.</p><empty-line/><p>C'est une femme de chambre qui s'est blottie au premier
�tage qui trouvera la gouvernante immobile se tenant le visage � deux mains.
Elle t�l�phonera � la police.</p><empty-line/><p>Le pr�fet, lui-m�me, se rend sur les lieux. Des enqu�teurs
recueillent les d�positions. Au minist�re de l'Int�rieur, Gisevius est averti
par le pr�fet. Daluege interroge G�ring et Himmler, mais quand il revient vers
Gisevius un nouveau coup de t�l�phone de Potsdam a d�j� indiqu� que le Pr�fet a
re�u des instructions lui permettant de r�diger son rapport : le g�n�ral Kurt
Schleicher, compromis dans le complot de R�hm, a r�sist� aux hommes de la
Gestapo qui venaient l'arr�ter. Il y a eu complot et le g�n�ral et sa femme ont
�t� abattus. L'enqu�te est close. D�j� les enqu�teurs placent les scell�s sur
la porte du bureau de l'ancien chancelier du Reich. La villa est silencieuse.
Un policier est rest� en faction dans l'entr�e et il observe cette gouvernante
qui demeure assise, prostr�e. Elle est le seul t�moin.</p><empty-line/><p>Quelques mois plus tard, on d�couvrira son corps sans vie.
Le d�sespoir, la peur, dira-t-on. De toute fa�on un suicide dont la presse ne
parlera pas. Dans le III<sup>eme</sup> Reich, personne n'a int�r�t � conna�tre
de tels �v�nements, ou � se souvenir de la mort violente du g�n�ral Kurt von
Schleicher et de sa jeune femme, un matin du samedi 30 juin 1934, dans leur
villa cossue et tranquille de Neu-Babelsberg.</p><empty-line/><p><strong>4</strong></p><p><strong/></p><p>SAMEDI 30 JUIN 1934</p><p>Munich, 10 heures - 10
heures</p><empty-line/><p>IL N'Y A PAS DE MORTS INUTILES...</p><empty-line/><p>A Munich, comme � Berlin, il fait chaud et � Munich aussi,
comme � Berlin, on tue. Dans les rues du centre, les voitures noires foncent,
grillant les feux aux carrefours. D'autres S.S. ouvrent rapidement les porti�res,
sortent puis tirent, sans sommation. Et tombent des officiers S.A. ou des
conservateurs, ou de vieux adversaires.</p><empty-line/><p>Deux voitures s'arr�tent devant la villa du Ritter von Kahr
: voil� des ann�es qu'il a abandonn� toute activit� politique. Il n'est plus
que l'ombre de l'homme qui, en novembre 1923, a r�ussi � duper Hitler, � filer
entre ses mains et � cause de lui le putsch de Munich a �chou�. C'�tait il y a
plus de dix ans. On carillonne � sa porte. Il est � peine 10 heures ce samedi
matin. Von Kahr est encore en robe de chambre. Les trois hommes sont l�, � le
regarder ; sans un mot, ils l'entra�nent vers l'une des voiture et leur
d�termination est telle que Kahr proteste � peine. Ce ne sont pas des mains qui
le saisissent, mais la violence vindicative du nazisme victorieux. Les passants
s'�cartent, essayant de ne pas regarder ces hommes qui en poussent un autre
dans une voiture. Il fait beau sur Munich, le soleil, est chaud : ce samedi
apr�s-midi les trains lourdement charg�s conduiront des familles joyeuses vers
les lacs de Bavi�re. Pourquoi faudrait-il se soucier de ce Ritter von Kahr, un
vieillard de 73 ans dont on va retrouver le corps, dans quelques jours, un
corps mutil� � coups de pioche et enfonc� dans la terre boueuse de Dachau ?</p><empty-line/><p>A quelques centaines de m�tres, dans la m�me terre on d�couvrira
un autre cadavre ; il a trois balles dans la r�gion du c�ur : le calibre des
projectiles est de 7,65 mm. L'arme des S.S. Et sa colonne vert�brale est
bris�e. La police l'identifie facilement : les assassins n'ont m�me pas retir�
les papiers de la victime. Il s'agit du p�re Bernhard Stempfle qui a eu le
malheur d'�tre proche de Hitler. C'�tait en 1924-1925 et Stempfle avait la
plume facile et l'antis�mitisme vigoureux. Il r�digeait un petit hebdomadaire, �
Miesbach, qui s'en prenait aux juifs. Et le nazisme l'avait attir�. Il avait
revu les �preuves de Mein Kampf, r�crit certains passages, am�lior� le style,
affin� la pens�e. Mais comment le F�hrer pourrait-il pardonner cela maintenant
que le livre est devenu la bible du r�gime ? Stempfle a connu aussi certaines
des passions amoureuses du F�hrer. Il sait que Hitler a idol�tr� la jeune Geli
Raubal, l'une des filles de sa demi-s�ur, qu'il la terrorisait avec sa jalousie
obsessionnelle, et qu'un matin du 17 septembre 1931 Geli s'�tait suicid�e.
Hitler avait alors travers� une longue crise d�pressive puis peu � peu il
s'�tait repris et l'on avait dissimul� � l'opinion les circonstances de la mort
de Geli. Stempfle a �t� au courant. Il a p�n�tr� trop de secrets. Cet ancien
membre de l'Ordre des Hi�ronymites a compris le danger. Il a cherch� �
dispara�tre dans l'oubli. En vain. Les tueurs en ce samedi matin l'ont retrouv�
et tra�n� � Dachau. Hitler et les chefs nazis ont la m�moire longue. Et ils veulent
effacer leur pass� trouble, faire dispara�tre les t�moins qui ne sont pas
rest�s des complices. Un homme mort vaut mieux qu'un vivant, telle est leur
loi. Une erreur vaut mieux qu'un oubli, un mort inutile qu'un adversaire
manqu�. Frau Schmidt le sait d�sormais.</p><empty-line/><p>C'est elle qui a ouvert ce samedi matin quand la sonnette a
retenti. Quatre messieurs ont demand� � voir son mari. Elle s'�tonne, elle ne
conna�t pas ces messieurs qui ne ressemblent pas aux visiteurs habituels, des
musiciens, des journalistes, des universitaires. Wilhelm Eduard Schmidt est en
effet un critique musical connu que les milieux berlinois eux-m�mes tiennent en
grande estime. G�ring, dit-on, appr�cie ses articles du M�nchener Neuste
Nachrichten. Les trois enfants se sont rapproch�s de leur m�re. On entend,
venant du salon, le violoncelle de Schmidt L'un des messieurs insiste. Frau Schmidt
va chercher son mari. Le voici, souriant, pr�t � demander ce dont il s'agit. Il
est imm�diatement encadr�, entra�n� : sa femme regarde, stup�faite, cette irruption
de l'histoire et de la politique dans leur vie tranquille, tourn�e vers les
arts et la culture. Jamais Wilhelm Eduard Schmidt ne s'est souci� des affaires
politiques. Mais elles viennent de l'�craser parce que les S.S. et la Gestapo
recherchent un m�decin de Munich, ami d'Otto Strasser, le docteur Ludwig
Schmitt et comme ils ne le trouvent pas, � tout hasard on arr�te M. Wilhelm
Schmidt et l'on exp�die quelques jours plus tard � Frau Schmidt un cercueil
contenant son mari, tu� � Dachau. Les S.S. proposeront � Frau Schmidt une
pension pour effacer l'erreur commise. On comprendra mal qu'elle la refuse.
Qu'est-ce qu'un homme de plus ou de moins pour l'Ordre noir ?</p><empty-line/><p>Et un mort inutile vaut toujours mieux qu'un adversaire
oubli�. Ainsi, � Munich, passe la derni�re matin�e de juin 1934.</p><empty-line/><p>A LA MAISON BRUNE</p><empty-line/><p>Pendant que les S.S. traquent dans Munich leurs victimes,
Hitler est toujours � la Maison Brune, Briennerstrasse. C'est l� qu'il apprend
la nouvelle de la mort de Schleicher. Il a alors un brusque mouvement de recul.
L'un des S.S. de son escorte se souvient bien de cette r�action inqui�te,
marqu�e aussi sur le visage. Puis il a recommenc� � parler. Cela fait d�j� un
long moment qu'il le fait, s'adressant aux S.A. rassembl�s autour de lui et qui
l'�coutent avec un regard de b�tes d�sempar�s. R�hm, Heydebreck, Heines,
Spreti, les chefs auxquels ils hurlaient leur foi, auxquels ils avaient pr�t�
serment de fid�lit�, les voici, abattus, emprisonn�s, insult�s, trait�s de
cochons d'homosexuels. Et ils doivent subir, l�chement. Car ces hommes aux
poses viriles, qui gonflent leurs poitrines sous les chemises brunes, qui
arborent brassards, d�corations, armes, ont peur. Ils ont depuis trop longtemps
combattu sans grand p�ril des adversaires traqu�s et sans d�fense, ils ont terroris�
des Allemands paisibles qui ne pouvaient r�agir, pour avoir conserv� le go�t du
combat. Ils ont peur. Ils baissent la t�te. Et cet homme qui leur parle
frileusement envelopp� dans son long imperm�able mastic n'est-il pas
pr�cis�ment leur F�hrer ?</p><empty-line/><p>Alors ils approuvent et la Maison Brune retentit de cris
enthousiastes � Sieg Heil�, � Sieg Heil �, � Heil Hitler �. Rudolf Hess
s'avance vers eux, il a les gestes brusques, le visage s�v�re, de celui qui est
la justice. � Vous �tes tous suspects, dit-il. Ceux qui sont innocents devront
souffrir quelques jours par la faute des autres. Tant que l'enqu�te n'aura pas
d�termin� le r�le de chacun, vous �tes tous prisonniers. �</p><empty-line/><p>Un officier S.S. se tient derri�re Rudolf Hess, il prend la
parole � son tour. Chaque S.A. doit �tre fouill�, dit-il, puis si le F�hrer en
prend la d�cision, ils seront autoris�s � rentrer chez eux. Un � un les S.A.,
sans une protestation, se pr�sentent devant les S.S. qui les fouillent
minutieusement La d�faite et l'humiliation des membres de la Sturmabteilung
sont totales. Les S.S. sont m�ticuleux et le silence dans la longue file de
S.A. qui s'est form�e est complet. L'heure n'est plus � ou pas encore � aux
chants de triomphe : il faut chercher simplement � sauver sa vie.</p><empty-line/><p>Le F�hrer s'est retir� dans l'une des salles de la Maison
Brune. Les fen�tres sont largement ouvertes mais la Briennerstrasse est
aujourd'hui une rue calme. Les soldats de la Reichswehr continuent d'assurer le
service d'ordre qui isole l'immeuble du Parti. Hitler marche de long en large
dans la pi�ce : la fatigue s'est encore accumul�e sur lui, la mauvaise fatigue
nerveuse de l'insomnie et de la tension. Lutze, Goebbels, le juge du Parti
Buch, Martin Bormann, Sepp Dietrich, Rudolf Hess, Wagner, Max Amann, l'�diteur
de Mein Kampf et directeur des �ditions du Parti, sont l� � le regarder, �
l'�couter et leur pr�sence pousse Hitler � l'intransigeance car ces hommes sont
tous des adversaires de longue date des S.A. et de R�hm. Maintenant leur d�termination,
alors que le F�hrer a d�cid� de s�vir est, leur semble-t-il, la garantie de
leur s�curit� et de leur puissance futures. Ils seront ceux qui ont aid� le F�hrer
� �craser l'ennemi en ces heures tragiques.</p><empty-line/><p>Et Hitler continue de marcher dans la pi�ce, multipliant les
insultes � rencontre de R�hm, des chefs S.A., d�clarant qu'il ne saurait y
avoir de cl�mence. Viktor Lutze, le moins engag� dans le complot, se tient un
peu en retrait surpris par la violence m�me des sc�nes auxquelles il assiste.
Il n'imaginait pas que la mort de R�hm et des siens serait la conclusion de
cette journ�e. Or c'est de cela qu'il s'agit et uniquement de cela. Rudolf Hess
et Max Amann r�clament chacun l'honneur d'abattre Ernst R�hm de leurs propres
mains. Le F�hrer fait un geste pour les faire taire puis il dicte � Lutze d'une
voix saccad�e, la nouvelle charte de la Sturmabteilung.</p><empty-line/><p>� Je veux, dit-il, que les officiers de la S.A. soient
d�sormais des hommes et non plus des singes grotesques et repoussants. Je veux
que le chef de la S.A. et le plus humble des simples membres de la
Sturmabteilung m'ob�issent aveugl�ment. Je n'admets pas que les chefs S.A.
offrent de co�teux d�ners ou acceptent des invitations.�</p><empty-line/><p>La voix monte d'un degr�, les insultes se multiplient,
�� On a jet� du Champagne par les fen�tres pendant ces orgies � crie
Hitler. Tous les ragots, toutes les informations transmises par les agents de
Heydrich reparaissent brusquement � sa m�moire. � Ils gaspillaient l'argent du
parti �, s'�crie-t-il.</p><empty-line/><p>� Je d�fends d�sormais � tous les chefs S.A. de sortir dans
des voitures luxueuses, de prendre part � des d�ners diplomatiques. � Lutze,
sans commentaire, note sous la dict�e, puis il relit l'ensemble au F�hrer qui
paraphe le texte.</p><empty-line/><p>Il y a un moment de silence, mais Buch, le grand juge,
auquel R�hm avait �chapp� en 1932, pose � nouveau la question du sort des chefs
S.A. emprisonn�s � Stadelheim. � Il faut fusiller ces chiens � s'�crie Hitler.
Il prend une liste que lui tend Wagner, le ministre de l'Int�rieur, et d'un
geste rageur il fait une croix devant une s�rie de noms. Parfois il h�site,
puis la main dessine les deux nouveaux traits qui signifient la mort. Tout le
monde se tait et on entend crisser la plume sur le papier. Quand il a termin�,
le F�hrer donne la liste � Sepp Dietrich :</p><empty-line/><p>� Rendez-vous imm�diatement � la prison de Stadelheim
dit-il. Prenez six sous-officiers et un officier S.S. et faites ex�cuter ces
chefs S.A. pour haute trahison. �</p><empty-line/><p>La liste des prisonniers est celle qu'a �tablie le directeur
de la prison, le docteur Koch. Six noms d'officiers sup�rieurs de la
Sturmabteilung ont �t� marqu�s d'une croix. Sepp Dietrich lit
lentement</p><empty-line/><p>���� Edmund Schmidt, Gruppenf�hrer S.A.,
cellule 497</p><p>���� Hans Joachim von Spreti-Weilbach,
Standartenf�hrer, cellule 501</p><p>���� Hans Peter von Heydebreck, Gruppenf�hrer
S.A., cellule 502</p><p>� ���Hans Hayn, Gruppenf�hrer, cellule 503</p><p>�� �August
Schneidhuber, Obergruppenf�hrer S.A., pr�fet de police de Munich, cellule 504</p><p>Le F�hrer ajoute s�chement : � J'ai graci� R�hm, en raison
des services rendus. �</p><empty-line/><p>Au dernier moment, Hitler a donc h�sit� encore : habilet�
politique ou scrupule, machiav�lisme pour conserver un atout contre les autres
clans ou souvenir du capitaine R�hm qui l'avait aid� � accomplir ses premiers
pas de politicien � Munich ? Quoi qu'il en soit, la consternation appara�t sur
les visages de Buch, de Goebbels, de Bormann : R�hm leur �chappe encore et tant
qu'il vivra un retournement du F�hrer ne sera pas impossible. Seule la mort de
R�hm peut les mettre � l'abri. Et ils veulent l'obtenir, co�te que co�te. Mais
pour l'heure, il faut c�der � Hitler, se contenter de ne pas laisser R�hm
s'enfuir, le tenir et avertir � Berlin, G�ring, Himmler et Heydrich. Il faut
attendre et prendre aujourd'hui ce qu'accorde le F�hrer, les condamnations des six
F�hrer de la S.A. enferm�s � Stadelheim.</p><empty-line/><p>A LA PRISON DE STADELHEIM.</p><empty-line/><p>Dans les cellules, les chefs S.A. attendent. Malgr� les
hurlements du F�hrer, les coups re�us parfois, les insultes, le m�pris des
S.S., ils ne peuvent pas croire, imaginer qu'ils vont mourir alors que le
r�gime de Hitler est toujours en place, qu'ils portent encore ces uniformes
recouverts de grades et d'insignes qui attestent qu'ils �taient le pouvoir,
qu'ils �taient eux, les S.A., la puissance et la force. Et puis il y a ce
soleil d'�t� qui p�n�tre dans les cellules. Pourquoi mourir ? Quelle est cette
histoire de fou ?</p><empty-line/><p>Vers 17 heures, Sepp Dietrich arrive � la prison de Stadelheim.
Les ordres brefs qu'il donne sont imm�diatement ex�cut�s ; d�j� alors qu'il
atteint � peine le premier �tage du b�timent, six sous-officiers S.S. se
rassemblent dans la cour qui � cette heure se trouve � l'ombre des hauts murs
de pierres grises. Un officier de l'Ordre noir leur fait v�rifier le fonctionnement
de leurs armes et les aligne � dix m�tres de l'un des murs. Dietrich pendant ce
temps est introduit dans le bureau du directeur Koch et lui remet la liste des
prisonniers condamn�s � mort. Koch h�site, ses l�vres tremblent : depuis ce
matin, il a peur, le monde bascule, il sent que la vie des hommes aujourd'hui,
est fragile, menac�e. Il a peur de prendre une d�cision, peur d'accepter et de
refuser. N�anmoins il proteste, au nom du respect des r�gles : la liste n'est
pas sign�e, d�s lors, dit Koch, il ne peut remettre les prisonniers � Sepp Dietrich.
Le Gruppenf�hrer n'a pas un mot de commentaire : il reprend la liste et
quelques minutes plus tard sa voiture file vers la Maison Brune. Peut-�tre lui
aussi pr�f�re-t-il �tre couvert par une autorit� sup�rieure. C'est le ministre
Wagner qui, � la Maison Brune, signe sans h�siter et le sursis accord� aux
officiers S.A. s'ach�ve.</p><empty-line/><p>Le peloton est rang� dans la cour d�serte. Sepp, escort� de
deux S.S., va vers la premi�re cellule et le bruit sec des serrures fait
sursauter le prisonnier qui se l�ve. Dietrich salue : � Vous avez �t� condamn�
� mort par le F�hrer pour haute trahison. Heil Hitler. � Les deux S.S.
s'avancent et le prisonnier, hier l'un de ceux qui d�tenaient le pouvoir et qui
pesaient sur la vie des hommes, les suit dans le couloir vers la cour, bient�t
il est le dos au mur regardant peut-�tre jouer la lumi�re du soleil dans les
vitres des bureaux du premier �tage, pendant que retentissent les commandements.
�� Le F�hrer l'exige, crie l'officier S.S. qui dirige le peloton. En joue.
Feu �. Et le corps tombe.</p><empty-line/><p>Dans les autres cellules on entend les salves et le
cauchemar devient r�alit�.</p><empty-line/><p>Quand Dietrich se pr�sente devant l'Obergruppenf�hrer Schneidhuber,
celui-ci lui crie : �� Camarade Sepp, mais c'est de la folie, nous sommes
innocents. � Et le Gruppenf�hrer r�p�te seulement : � Vous avez �t� condamn� �
mort par le F�hrer pour haute trahison ; Heil Hitler ! �</p><empty-line/><p>Mais la d�termination de Sepp Dietrich n'emp�che pas qu'il
est saisi par la naus�e que donnent ces ex�cutions � r�p�tition. Le S.S. dira
plus tard : �� Juste avant le tour de Schneidhuber, j'ai fil�, j'en avais
marre. � Plusieurs fois encore retentit dans la cour le commandement sinistre :
� Le F�hrer l'exige. En joue. Feu �. Un nouveau prisonnier s'�croule. Le
cr�puscule descend sur Munich.</p><empty-line/><p>�� HEIL HITLER l �</p><empty-line/><p>Sepp Dietrich est rentr� � la Maison Brune pour faire son
rapport. � Les tra�tres ont pay� �, dit-il simplement � Hitler. Celui-ci qui
s'�tait enferm� dans un long silence para�t sursauter. Il semble avoir
brusquement retrouv� sa col�re rageuse et son assurance depuis que Dietrich l'a
assur� que ses adversaires sont bien morts. Il va, dit-il, parler aux S.A. A
l'annonce de l'arriv�e de Hitler, les S.A. se rassemblent dans l'une des
grandes salles et � son arriv�e ils poussent des hourras. Le F�hrer est dur et habile
: � Vos chefs trahissaient votre confiance, lance-t-il ; vous demeuriez en premi�re
ligne et vos officiers passaient leurs nuits � festoyer, � vivre dans le luxe,
� d�ner en ville �.</p><empty-line/><p>Les S.A. se taisent, ils devinent que le F�hrer leur donne
le moyen de se disculper en abandonnant leurs chefs. � S.A., continue-t-il, il
s'agit maintenant de savoir si vous �tes avec moi ou avec ceux qui se jouaient
de vous et profitaient seulement de votre d�vouement pour �difier leurs
fortunes personnelles. Acclamez votre nouveau chef, Lutze, et attendez mes
ordres qu'il vous transmettra �.</p><empty-line/><p>Lutze s'avance et lance un Heil Hitler ! �nergique. Toute la
salle reprend le cri puis avec Lutze entonne le Horst Wessel Lied, pendant que
le F�hrer, les bras crois�s, le buste en avant, fixe cette foule de visages,
ces hommes qui viennent de renier une partie de leur pass�. Alors que Hitler se
retire, Lutze pr�cise que les S.A. sont d�sormais libres de quitter la Maison
Brune. � Vous allez, continue-t-il, regagner isol�ment et directement vos
demeures et y abandonner vos uniformes. Vous n'interviendrez plus dans une
affaire quelconque avant d'avoir re�u l'avis que la S.A. est r�organis�e et
r�unie � nouveau �.</p><empty-line/><p>A l'exception de quelques S.A. retenus � la Maison Brune,
tous les autres peuvent regagner leurs domiciles. Un � un, en silence ils
s'�loignent dans les rues de Munich encore inond�es de soleil. Des passants se
retournent, regardant passer ces S.A. qui n'ont plus l'allure martiale et
provocatrice des jours de victoire, mais la d�marche lourde des vaincus qui
cherchent � se dissimuler au plus vite. Du haut de leurs camions les soldats de
la Reichswehr et leurs officiers qui font les cent pas devant le si�ge du parti
paraissent ne m�me pas voir passer ces miliciens en chemise brune qui
pr�tendaient un jour organiser et commander l'�ternelle et invincible arm�e allemande.</p><empty-line/><p>Quelques minutes plus tard, un ordre est donn� et la
Reichswehr l�ve le si�ge de la Maison Brune : la Briennerstrasse est � nouveau
compl�tement ouverte � la circulation. Seuls quelques groupes de S.S. continuent
de stationner � proximit� de l'immeuble du parti. Ils resteront en place
jusqu'aux environs de 19 h 30 : c'est l'heure � laquelle le F�hrer accompagn�
de Goebbels, de Hess, de Sepp Dietrich, quitte Munich pour Berlin par avion. Il
n'a plus rien � accomplir dans la capitale bavaroise : la Sturmabteilung est
bris�e, ses hommes sont � genoux, ses chefs abattus. Il ne reste, dans une
cellule de la prison de Stadelheim que le vieux camarade Ernst R�hm, d�sarm�,
couch� torse nu sur un lit de camp, sa poitrine couverte de cicatrices soulev�e
par une respiration difficile. R�hm en sursis prot�g� simplement par une h�sitation
du F�hrer que tant de chefs nazis ont int�r�t � lever.</p><empty-line/><p>MUNICH-OBERWIESENFELD</p><empty-line/><p>Dans les voitures qui roulent � toute vitesse dans les rues
qui commencent � s'�clairer, Hitler et les chefs nazis sont silencieux. Il
semble � tous que des ann�es se sont �coul�es depuis cette aube h�sitante : il
y a seulement une quinzaine d'heures quand, sur l'a�rodrome de
Munich-Oberwiesenfeld vers lequel ils se dirigent ce soir, se posait dans le
vrombissement de ses trois moteurs, le Junkers du F�hrer. Et maintenant sur le
terrain qu'�claire le cr�puscule, c'est le m�me bruit de moteurs, les m�mes
silhouettes qui s'avancent vers l'appareil. Tout, � l'exception de la rougeur
du ciel, para�t semblable, jusqu'� la brise fra�che qui couche l'herbe rase et
drue entre les pistes. Mais rien en fait ne sera plus pareil dans ce III<sup>eme</sup>
Reich qui se voudrait mill�naire. Des hommes sont morts, d'autres attendent
pour mourir. Il a suffi de ces quelques heures pour trancher des vies. Wilhelm
Eduard Schmidt n'�crira plus d'articles de critique musicale et von Kahr, �
l'heure o� le Junkers du chancelier du Reich s'envole, n'est plus qu'un corps
disloqu� enfoui dans la boue. L'histoire a, dans ces quelques heures, fait un
nouveau bond, la violence a franchi dans le Reich un nouveau degr�.</p><empty-line/><p>Et, � 20 heures, alors que l'appareil du F�hrer survole la
ville de Nuremberg avant d'obliquer vers l'est, vers Berlin, le bureau de
presse du parti national-socialiste � Munich publie un communiqu� qui donne la
version officielle des �v�nements. Diffus� par la radio, le texte va surprendre
les Munichois. A l'exception de quelques-uns d'entre eux intrigu�s par les
mouvements de troupe ou les barrages de la Briennerstrasse, ils n'ont rien
soup�onn� et maintenant le speaker d'une voix grave annonce : �� Depuis plusieurs
mois des �l�ments isol�s ont essay� de fomenter une opposition entre les
Sections d'Assaut et l'Etat. Le chef d'Etat-major R�hm, investi de la confiance
toute particuli�re du F�hrer, n'a pas cherch� � s'opposer � ces tendances et
les a favoris�es sans aucun doute. Ses penchants malheureux et bien connus
pesaient si lourdement sur la situation que le F�hrer se trouvait en pr�sence
d'un grave conflit de conscience... Cette nuit, � 2 heures du matin, le F�hrer
s'est rendu � Munich et a ordonn� la d�gradation et l'emprisonnement imm�diat
des chefs les plus compromis. Lors de l'emprisonnement eurent lieu des sc�nes
si p�nibles au point de vue moral qu'il n'y avait plus de place pour la piti�.
Un certain nombre de ces chefs des Sections d'Assaut avait avec eux des gar�ons
de m�urs sp�ciales : l'un d'entre eux fut surpris et arr�t� dans une situation
absolument r�pugnante. �</p><empty-line/><p>Le speaker observe un temps d'arr�t, puis continue avec
emphase :</p><empty-line/><p>� Le F�hrer a donn� l'ordre de crever sans piti� cet abc�s
pestilentiel. Il ne veut plus tol�rer que des millions de gens convenables
soient compromis par quelques �tres aux passions maladives. Le F�hrer a donn�
l'ordre au ministre-pr�sident de la Prusse, G�ring, d'ex�cuter � Berlin la m�me
action et de se saisir en particulier des alli�s r�actionnaires de ce complot
politique. �</p><empty-line/><p>Les gens convenables de Munich �coutent avec gravit�. Ils se
taisent ou s'insurgent contre ces pervertis qui d�shonorent le Reich allemand.
Ils f�licitent leur F�hrer perspicace et d�cid� qui sait rompre avec de tels
hommes, fussent-ils de vieux camarades. Les gens convenables sont rassur�s :
ils pr�parent leurs valises. Demain l<sup>er</sup> juillet, commencement des
vacances. A Dachau, on cloue le cercueil de Wilhelm Eduard Schmidt, critique
musical. A Stadelheim on rassemble les corps des officiers S.A. abattus. Les
gens convenables ignorent tout cela. Ils �coutent les ch�urs de la Hitler
Jugend chanter, � la radio, le Horst Wessel Lied.</p><empty-line/><p><strong>5</strong></p><empty-line/><p>SAMEDI 30 JUIN 1934</p><p>Munich, Gleiwitz,
Breslau, Br�me...</p><empty-line/><p>LES MORTS NE RACONTENT PAS L'HISTOIRE.</p><empty-line/><p>La soir�e � Munich s'annonce douce et l�g�re. Dans les
grands jardins, l'Englischer Garten, l'Alter Botanischer Garten, pr�s du
Hauptbahnhof, les promeneurs sont plus nombreux que d'habitude. Les jeunes gens
vont vers le concert que donne l'ensemble folklorique bavarois, on boit, on
rit. Les Bierkeller du vieux Munich sont, comme toujours en �t�, pleines. On
chante dans les Bierhallen et les cris des serveurs lan�ant leurs commandes de
bi�re dominent � peine le tumulte chaud des salles enfum�es. Une tache sombre
sur la Frauenplatz qui intrigue les passants : la fa�ade de la Bratwurstgl�ckl.
Une affiche indique que la c�l�bre brasserie est exceptionnellement ferm�e ce
soir. Deux agents de police font circuler ceux qui s'attardent, mais ils ne
sont pas nombreux. Si la Bratwurstgl�ckl est ferm�e on peut aller au Donisl, ou
au Peterhof. Il y a aussi la Ratskeller dans l'H�tel de Ville. Ce ne sont pas
les brasseries qui manquent, ni la bi�re ni la joie de vivre, en cette soir�e
d'un samedi d'�t�. Personne ne sait qu'au d�but de l'apr�s-midi, les agents de
la Gestapo sont venus chercher M. Zehntner, propri�taire de la Bratwurstgl�ckl,
son ma�tre d'h�tel et un serveur. Depuis on n'a plus revu les trois hommes et
la police a ferm� la brasserie. Mais il y a beaucoup d'autres brasseries �
Munich et il est des �v�nements qu'il vaut mieux ne pas conna�tre. Personne,
ainsi, sauf Zehntner et ses employ�s, ne sait que R�hm a rencontr� Goebbels �
la Bratwurstgl�ckl un soir de juin. Zehntner, son ma�tre d'h�tel et le serveur
ne s'en souviendront plus longtemps, ils sont � Stadelheim.</p><empty-line/><p>Dans beaucoup d'autres villes du Reich, des hommes et des
femmes, t�moins involontaires, s'efforcent d'oublier ce qu'ils ont vu. Car,
dans de nombreuses cit�s, les hommes de main de Himmler et de Heydrich sont,
depuis ce samedi matin 10 heures, entr�s en action. Et partout des silhouettes
qui se ressemblent, hommes aux visages immobiles, aux longs imperm�ables, aux
chapeaux enfonc�s sur les yeux, tirent sur d'autres hommes saisis dans une
attitude famili�re.</p><empty-line/><p>A Gleiwitz � 160 kilom�tres de Breslau, les voitures sont
arriv�es vers midi alors que les ouvriers sortent des usines m�tallurgiques.
L'�quipe de tueurs officiels demande � voir le pr�fet de police Ramshorn. Il
est membre de la Sturmabteilung, d�put� du Parti, h�ros de la Guerre mondiale.
Les agents de la Gestapo bousculent les huissiers et font feu sur Ramshorn qui
venait � peine de quitter sa table de travail. Il s'effondre sur le tapis de
son bureau comme Schleicher s'est effondr� � Berlin, ou Bose, ou Klausener.</p><empty-line/><p>A Stettin, les envoy�s de Himmler se sont d'abord arr�t�s �
la brasserie Webersberger, sur la Paradeplatz au bout de l'une des plus grandes
avenues de la ville du Nord. Ils ont bu calmement de la bi�re, en silence. Puis
ils sont all�s au si�ge de la Gestapo et ils ont arr�t� Hoffmann, le chef
local, tortionnaire sans scrupules dont le Reichsf�hrer S.S. veut se
d�barrasser.</p><empty-line/><p>A K�nigsberg, dans le jour bleu p�le de la Baltique,
d'autres agents se saisissent d'un chef S.S., le comte Hohberg. En Sil�sie
c'est le fr�re de Heines qui est abattu. Ailleurs ce sont des S.S., des hommes
tranquilles ou des chefs S.A. Peu importe, le jour est favorable. On tue ceux
qui vous g�nent, S.A., S.S., il suffit d'�tre sur les listes dress�es par ceux
qui m�nent l'action pour mourir, plus ou moins vite, abattu dans un bois, au
bord d'une route ou br�l� dans un four cr�matoire. Parfois l'un de ces hommes
pourchass�s, auquel on dit de courir � travers bois cependant qu'on le vise,
r�ussit v�ritablement � fuir, bless� � ce sera le cas de Paul Schluz � dans les
bois de Potsdam. Parfois les r�gions sont � peine troubl�es : en Thuringe, la
police et les S.S. se contenteront d'arr�ter quelques S.A.-Fuhrer qu'on
enverra, pour quelques semaines, en prison ou � Dachau et qui reviendront la
t�te ras�e, amaigris, les yeux enfonc�s o� passent encore les �clats de la
peur.</p></section><section><empty-line/><p>De Berlin, Heydrich relance ses limiers et ses tueurs ; on
sent qu'il veut profiter de l'occasion pour nettoyer le Reich de ses
adversaires. Il t�l�phone, insiste, multiplie les ordres. Il reste en
permanence au si�ge de la Gestapo Prinz-Albrecht-Strasse, contr�lant
personnellement les op�rations, �tablisssant les petites fiches blanches que
des agents apportent � G�ring et � Himmler, Leipziger-Platz. Un num�ro, un mot
: � fusill� � ou � arr�t� � ou � en cours � pour signaler aux deux grands chefs
nazis le sort de tel ou tel de leurs anciens camarades. Et le central
t�l�phonique de la Gestapo ne cesse d'appeler les si�ges locaux : Heydrich ne
laisse aucune tr�ve � ses tueurs. Un homme n'a pas fini de mourir que d�j� il
faut en traquer un autre. Du samedi 30 juin au lundi 2 juillet, le n� 8 de la Prinz-Albrecht-Strasse
lance ainsi 7 200 appels t�l�phoniques. Un r�seau d'ordres qui recouvre le
Reich de sa toile. Il arrive pourtant que l'une des victimes d�sign�es r�ussisse
� s'�chapper : le banquier Regendanz qui avait organis� la rencontre
R�hm-Fran�ois-Poncet et qui a depuis quelques ann�es appris � piloter, est
averti par des voies myst�rieuses de ce qui va se d�rouler et le samedi matin il
s'envole pour l'Angleterre dans son avion personnel.</p><empty-line/><p>Mais, le plus souvent, la Gestapo et les S.S. sont efficaces
: abattu l'avocat berlinois Glaser qui avait eu l'audace de plaider contre Max
Amann ; abattu le docteur Erwin Villain, Standartenf�hrer des S.A. qui �tait le
rival d'un m�decin S.S. ; abattus, les S.S. Toifl et Sempach qui ont eu maille
� partir avec Himmler. Parfois les victimes tentent de se d�fendre. A Breslau,
les S.A. ouvrent le feu sur les S.S. de l'Oberabschnittsf�hrer Udo von Woyrsch,
ce fils d'un g�n�ral de la Reichswehr, devenu membre de l'Ordre noir. Cette
r�sistance de courte dur�e provoque imm�diatement l'intervention de l'arm�e.
Sur le Ring, autour des grands b�timents du Rathaus et du Stadthaus, les
camions de la Reichswehr ont pris position. Les soldats sont casqu�s et portent
leurs armes de guerre. Sur les plates-formes les lourdes mitrailleuses ont d�j�
les bandes engag�es et les servants, assis sur les caisses de munitions, sont
pr�ts � tirer. Il semble que l'on revive le temps des corps francs et la menace
r�volutionnaire des ann�es 1919 1921. Mais les mitrailleuses n'auront pas �
entrer en action. Von Woyrsch et Br�ckner, le Gauleiter du Parti, liquident la
r�sistance S.A. et leur vieux camarade le chef de brigade S.A. von Wechmar est
fusill� sur leur ordre. Woyrsch et Br�ckner rivalisent d'ailleurs pour ne pas
risquer d'�tre accus�s de complicit� avec la Sturmabteilung : et ce sont les
juifs qui font les frais de cette concurrence. Pourchass�s, battus, tortur�s,
leurs corps et ceux d'autres victimes seront jet�s dans l'Oder du haut des ponts.
Dans la soir�e du dimanche 1<sup>er</sup> juillet, le chef S.S. de Breslau
d�clare encore : � Il faut liquider tous les cochons. � Et l'on continue donc �
tuer. Non seulement ceux qui sont inscrits sur les listes depuis longtemps mais
aussi leurs femmes. Les corps, quelques jours plus tard, remonteront � la
surface des eaux noires de l'Oder. Peu importe : les morts ne racontent pas
l'histoire.</p><empty-line/><p>On va tuer les adversaires jusque dans les prisons o�,
parfois depuis des mois, ils croupissent sous les insultes et les coups. Les
S.S. se font ouvrir les portes des cellules, ils entrent dans les camps de
concentration, ils choisissent, ils frappent, torturent, tuent. Ainsi meurt
l'�crivain Erich Muhsam qui avait particip� � la R�publique des Conseils, un
temps victorieuse � Munich avant que la Reichswehr ne l'�crase. Elle �tait
morte un 1<sup>er</sup> mai de 1919 : 15 ans plus tard, Muhsam meurt � son tour
de la main des S.S. que la Reichswehr prot�ge.</p><empty-line/><p>Et l'on passe de la liquidation d'un adversaire politique �
la suppression d'un rival : l'Oberabschnittsf�hrer S.S. Erich von dem Bach
Zelewski fait abattre par deux S.S. le Reiterf�hrer S.S. Anton Freiherr von
Hoberg und Buchwald. Qu'importe si ce vieux combattant nazi n'a rien � voir avec
la Sturmabteilung, qu'importe si le meurtre se d�roule sous les yeux horrifi�s
du jeune fils du Freiherr : ce qui compte c'est la place ainsi lib�r�e pour
l'ambitieux Zelewski. L'arrestation de l'Obergruppenf�hrer de la S.A. Karl Ernst
aussi va permettre � un S.S. aux dents longues d'acc�der � de nouveaux
pouvoirs.</p><empty-line/><p>LE DEPART POUR MADERE.</p><empty-line/><p>Ernst ne s'est dout� de rien. Il r�ve � son voyage de noces
� Mad�re. A Bremerhaven, avec l'enchantement d'un enfant et d'un parvenu devant
qui s'ouvre l'aventure enivrante de la richesse il a visit� le paquebot Europa,
l'orgueil de la flotte allemande. Il est accompagn� de sa jeune femme, de
camarades des S.A. On boit, on festoie � Br�me durant toute la nuit du vendredi
au samedi. A midi, ce 30 juin, un grand banquet se d�roule � l'H�tel de Ville
et le pr�fet de police de Br�me souhaite aux jeunes mari�s � une longue vie
pour le bonheur de l'Allemagne �. Horst Wessel Lied.</p><empty-line/><p>Il est environ 15 heures : un petit avion se pose sur
l'a�roport de Br�me. Il arrive de Berlin et son passager a eu dans la capitale
une matin�e occup�e : il s'agit de l'Hauptsturmf�hrer S.S. Gildisch auquel
G�ring a confi� une nouvelle mission. A la sortie du banquet, un S.A. tente
d'avertir Karl Ernst : il faut fuir. Ernst dans l'euphorie de sa puissance, du
banquet, des discours et des chants, hausse les �paules. A son h�tel pourtant,
Gildisch est l�, avec des hommes de la Gestapo. Ils s'avancent vers Ernst :
Gildisch lui annonce qu'il est arr�t� et a ordre de le conduire � Berlin. Ernst
proteste, demande � t�l�phoner, s'�crie � qu'on va lui faire manquer son bateau�
exige d'�tre conduit chez G�ring, son camarade G�ring ; chez son ami le prince
August Wilhelm de Hohenzollern, que lui, Ernst, appelle famili�rement le prince
Auwi. N'est-il pas comme lui S.A., d�put� au Reichstag, ils sont assis au m�me
banc, c�te � c�te. Mais Gildisch est imp�n�trable et Ernst sent qu'il n'y a
rien � faire pour le moment. A Berlin, par contre, tout doit s'arranger car
seul un fou imaginerait qu'il puisse, dans ce III<sup>eme</sup> Reich, arriver
quoi que ce soit de d�plaisant � Karl Ernst ami personnel de R�hm, du prince
Auwi, d�put� au Reichstag et Obergruppenf�hrer S.A. Ernst se laisse passer les
menottes. Gildisch lui d�signe une voiture : il y monte sans protester et
bient�t prenant la route qui longe la Weser qu'�claire le soleil couchant la
voiture se dirige vers l'a�roport de Br�me. L'avion qui a conduit Gildisch est
l�, pr�t au d�part. Ernst monte la petite �chelle de fer : lui aussi, comme le
F�hrer qui vient de d�coller de Munich, s'envole vers Berlin.</p><empty-line/><p>Sur toute l'Allemagne, de la vieille forteresse orgueilleuse
de K�nigsberg aux ch�teaux r�veurs de la vall�e rh�nane, des landes sableuses
du Brandebourg aux lacs sombres de Bavi�re, l'interminable cr�puscule rouge
d'une journ�e d'�t� commence.</p><empty-line/><p><strong>6</strong></p><empty-line/><p>SAMEDI 30 JUIN 1934</p><p>Berlin. Fin de
d'apr�s-midi</p><empty-line/><p>LE CREPUSCULE SUR BERLIN-TEMPELHOF.</p><empty-line/><p>Le soleil rouge �claire les pistes de l'a�rodrome de Berlin-Tempelhof
[4]. C'est un disque immense aux contours nets, irr�el pourtant, qui dispara�t
� l'horizon et il semble que tous les bruits sont �touff�s, que la vie est
suspendue jusqu'� ce que ce soleil se soit enfoui, hostie sanglante
qu'engloutit la terre. Les S.S. sont partout, noirs, bard�s d'acier, l'acier
des casques et des armes. Ils sont le long des pistes, devant les hangars, sur
le toit de la tour de contr�le et leurs silhouettes se d�tachent sur le ciel.
Des compagnies appartenant � la nouvelle aviation du Reich, encore clandestine,
sont rang�es en carr� : les soldats inaugurent l'uniforme gris-bleu que G�ring
a sp�cialement choisi. Peu � peu arrivent les officiels : G�ring, Himmler,
Pilli K�rner, Daluege, Frick et de nombreux officiers des S.S., des hommes du
S.D. et de la Gestapo. Gisevius et Nebe sont pr�sents aussi, un peu � l'�cart,
�changeant des informations, observant la sc�ne : G�ring qui s'avance vers les
troupes de l'arm�e de l'air puis qui, �� les jambes �cart�es, puissamment
camp�... se place au milieu du carr� et leur parle de la fid�lit� des soldats
et de l'esprit de camaraderie �.</p><empty-line/><p>Ce soir o� les nazis s'entre-d�chirent, o� les camarades de
combat se d�vorent, o� un pi�ge s'abat sur des hommes surpris et tranquilles
appartenant au m�me parti, le discours de Hermann G�ring ne manque pas
d'humour. � Soldats, continue-t-il, vous devez �tre fiers de devenir une troupe
officielle en un jour aussi m�morable. �</p><empty-line/><p>� Chacun, �crit Gisevius, devine que cette sc�ne hypocrite,
irr�elle, n'a �t� improvis�e que pour tuer le temps, pour d�tendre les nerfs.
Il n'y a ni les projecteurs habituels, ni les photographes, ni les
haut-parleurs. Ce discours incoh�rent se poursuit dans le cr�puscule et
personne, pour ainsi dire, ne l'�coute. � Mais G�ring doit parler pour briser
le silence car, apr�s cette journ�e de tension, l'attente inactive est insupportable.
Et Gisevius et Nebe font de m�me. Tous ceux qui � Berlin ont v�cu dans
l'action, soit qu'ils l'aient anim�e, soit qu'ils aient compris ce qui se
d�roulait ont h�te que la nuit vienne, comme si l'obscurit� pouvait apaiser un
peu cette tourmente qui souffle sur le Reich depuis l'aube.</p><empty-line/><p>LA RUMEUR</p><empty-line/><p>Car peu � peu, au fil des heures le nombre des personnes
inform�es a augment�. C'est au d�but de l'apr�s-midi que les d�tails ont
commenc� � filtrer dans les milieux autoris�s de la capitale. Les bars o� se
r�unissent les journalistes, pr�s de Leipziger-Platz connaissent pour un samedi
apr�s-midi d'�t� une affluence exceptionnelle. Tout le monde vient aux nouvelles
car de diff�rents c�t�s on murmure que R�hm, Papen, Schleicher sont arr�t�s et
peut-�tre m�me ex�cut�s. Des journalistes ont eu du mal � gagner le quartier
des minist�res : sur la Charlottenbourg Chaussee qui traverse en son milieu le
Tiergarten et qui aboutit � la porte de Brandebourg, il est difficile de
circuler. Des barrages de police, des camions de l'arm�e qui stationnent et
enfin le flot des voitures que l'on contraint � emprunter cette voie � la
Tiergartenstrasse �tant interdite � font qu'on avance au pas. On se rend compte
ainsi que des soldats occupent le Tiergarten dans sa partie sud. Il est clair
qu'une large op�ration est en cours et tous ceux qui habitent dans l'ouest de
Berlin, dans le quartier qui s'�tend entre Unter den Linden, la Wilhelmstrasse
et la Bendlerstrasse ne peuvent ignorer les perquisitions des S.S., les
arrestations, les meurtres, les mouvements des troupes. Les fonctionnaires des
minist�res � ainsi Gisevius � bien que ne r�ussissant pas � faire un tableau
complet de la situation et de ses causes, commencent � entrevoir l'ampleur de
la purge qui touche tous les opposants.</p><empty-line/><p>Les circonstances d�sormais connues de tel ou tel incident
permettent bribe par bribe de reconstituer un moment de la journ�e. On sait,
par exemple, qu'un ancien ministre de Br�ning et du g�n�ral Schleicher,
Gottfried Reinhold Treviranus, leader de la fraction du parti nationaliste qui
avait refus� de se plier en 1929 aux exigences de Hitler et de Hugenberg, a
r�ussi � �chapper miraculeusement aux assassins. Les S.S. se sont pr�sent�s
trop tard chez lui et quand, dans le courant de l'apr�s-midi, ils retrouvent sa
piste au Tennis Club de Wannsee, Treviranus qui est en train de disputer une
partie les aper�oit Ils sont quatre S.S. qui parlementent � l'entr�e du club.
Treviranus comprend imm�diatement que c'est lui qu'ils viennent arr�ter et,
franchissant les barri�res, passant par les jardins, il r�ussit � gagner les
bois de Grunewald. H�berg� par un ami, il pourra quelques jours plus tard
gagner la Grande-Bretagne.</p><empty-line/><p>La plupart n'ont pas de chance. Gregor Strasser que
Tschirschky a crois� dans les couloirs de la Gestapo a �t� imm�diatement
enferm� avec les autres S.A. Nul besoin de l'interroger : ce qui compte pour
G�ring, Himmler et Heydrich c'est de le tenir. Les S.A. prisonniers entourent
celui qui a �t� l'un des grands du parti : sa pr�sence les rassure. Que
pourra-t-il leur arriver puisque Strasser est l�, en vie, avec eux ? A 17
heures, un S.S. convoque Strasser qui est plac� dans une cellule individuelle
comportant une large lucarne. Peu apr�s Strasser a sans doute devin� une ombre
qui se penche, un pistolet dirig� vers lui par la lucarne. Il a tent� de se
d�rober, quand le coup de feu a claqu�, mais il est bless�. Trois S.S.
p�n�trent dans la cellule pour l'achever. Son sang se r�pand et il va r�ler
longtemps. Heydrich, averti, aurait d�clar�: � Il n'est pas encore mort ?
Laissez donc saigner ce pourceau. � Ainsi finit dans une des caves de la
Gestapo l'un des premiers nazis, celui peut-�tre auquel Hitler devait le plus
car il avait �t� l'organisateur du Parti, un homme qui avait de vastes
perspectives, une t�te politique ; un homme qui ne m�chait pas ses mots et qui
avait devant Hitler maintes fois condamn� Himmler, G�ring et ce Goebbels qui
autrefois avait �t� son secr�taire, qu'il avait form� et qui l'avait abandonn�.
Et Gregor Strasser agonise. La th�se officielle sera celle du suicide. Et cela
n'�tonne m�me plus les habitants du III<sup>eme</sup> Reich de Hitler.</p><empty-line/><p>Parfois d'ailleurs une victime se livre aux tueurs
choisissant ainsi d�lib�r�ment de mourir. Quand, vers 16 heures, ce samedi, le
g�n�ral von Bredow, ancien de la Bendlerstrasse, intime du g�n�ral Schleicher
et �vinc� depuis peu de temps, apr�s son chef, de ses fonctions au minist�re de
la Guerre, p�n�tre dans le hall de l'h�tel Adlon, les pr�sents, pour la plupart
de hauts fonctionnaires ou des diplomates, s'�tonnent de le voir encore vivant.
Le bruit de la mort de Schleicher court en effet avec de plus en plus
d'insistance. Or Bredow est ici, en plein c�ur de la sourici�re dans ce grand
h�tel qui donne sur Unter den Linden o� patrouillent les S.S. et les hommes de
la Gestapo. A un ami qui lui demande s'il est au courant des nouvelles, Bredow
r�pond : � Je me demande m�me comment il se fait que ces cochons ne m'aient pas
encore tu� �. Plusieurs personnes viennent lui serrer la main ou s'asseoir � sa
table et il y faut du courage quand on sait que tous les gar�ons de cet h�tel
fr�quent� par des personnalit�s politiques ou diplomatiques travaillent pour
les services de Himmler et de Heydrich.</p><empty-line/><p>Un attach� militaire �tranger apr�s une h�sitation lui
propose une invitation � d�ner chez lui, fa�on habile de le soustraire aux
menaces, au moins pour quelques heures. Le g�n�ral Bredow lui serre la main.</p><empty-line/><p>�� Je vous remercie, dit-il. J'ai quitt� mon domicile
de fort bonne heure ce matin. Je d�sire y retourner maintenant que j'ai eu le
plaisir de revoir mes amis. �</p><empty-line/><p>On essaie en vain de le dissuader mais une immense lassitude
a saisi le g�n�ral von Bredow. C'est pour lui le temps amer du d�go�t et du
d�sespoir. �� Ils ont assassin� Schleicher, explique-t-il, il �tait le seul
homme � pouvoir sauver l'Allemagne. Il �tait mon chef. Il ne me reste rien �.</p><empty-line/><p>Et saluant simplement, offrant un gros pourboire au gar�on
servile qui s'appr�te � renseigner la Gestapo, le g�n�ral von Bredow quitte
l'h�tel Adlon et gagne Unter den Linden qui conna�t l'animation des fins
d'apr�s-midi. On ne le reverra plus vivant. Dans la soir�e, les tueurs ont
sonn� � sa porte et ouvert le feu.</p><empty-line/><p>LA CONFERENCE DE PRESSE DE G�RING</p><empty-line/><p>C'est le deuxi�me g�n�ral de la Reichswehr abattu dans la
journ�e. Pourtant quand G�ring, vers 17 heures, se pr�sente aux journalistes
r�unis � la chancellerie du Reich, l'inqui�tude que lui et Himmler avaient eu
un instant � l'annonce de la mort de Kurt von Schleicher para�t les avoir
compl�tement abandonn�s. Il y a, serr�s dans la pi�ce, impatients, les correspondants
�trangers et les r�dacteurs en chef des grands journaux allemands. M�l�s � eux,
un certain nombre de personnalit�s politiques plus ou moins bien inform�es et
qui veulent savoir.</p><empty-line/><p>La chaleur est �touffante et Gisevius qui est pr�sent, note
que r�gne une � tension effroyable �. � G�ring arrive, �crit-il, il est en
grand uniforme, il parade et monte majestueusement � la tribune. Apr�s une
longue pause d'un grand effet, il se penche un peu en avant, appuie la main au
menton, roule les yeux comme s'il avait peur des r�v�lations qu'il doit faire.
Il a sans doute �tudi� devant sa glace cette attitude n�ronienne. Puis il fait
sa d�claration. Il parle sur un ton lugubre, d'une voix sourde comme un
professionnel des oraisons fun�bres �.</p><empty-line/><p>Il est hautain. Un communiqu� sera r�dig�, dit-il, il sera
remis le lendemain aux journalistes, pour l'instant il n'a pas le temps de
fournir des d�tails car l'action continue et il la dirige par d�cision du
F�hrer. �� Depuis des semaines, continue-t-il, nous observions, nous
savions qu'une partie des chefs de la Sturmabteilung s'�taient largement
�cart�s des buts du mouvement et faisaient passer au premier plan leurs propres
int�r�ts, leurs ambitions et en partie leurs penchants malheureux et pervers�.
G�ring multiplie les pauses : il va et vient, les poings sur les hanches. � Ce
qui nous semble le plus condamnable, ajoute-t-il, c'est que la direction
supr�me de la S.S. �voquait le fant�me d'une deuxi�me r�volution, dirig�e
contre la r�action alors qu'elle avait partie li�e avec celle-ci. L'interm�diaire
principal �tait l'ancien chancelier du Reich, le g�n�ral von Schleicher qui
avait mis R�hm en relation avec une puissance �trang�re... �</p><empty-line/><p>Une nouvelle pirouette de G�ring, une mimique satisfaite.</p><empty-line/><p>�� J'ai �largi ma mission, en portant un coup s�v�re, �
ces m�contents �.</p><empty-line/><p>Puis G�ring s'appr�te � quitter la pi�ce. Un journaliste
�tranger se l�ve alors et commence une phrase o� il est question du sort
r�serv� au g�n�ral Schleicher. G�ring s'arr�te, sourit, fait demi-tour.</p><empty-line/><p>� Oui, dit-il, je sais que vous aimez les gros titres, vous
autres journalistes. Eh bien, �coutez-moi, le g�n�ral von Schleicher a complot�
contre le r�gime. J'ai ordonn� qu'il soit arr�t�. Il a commis l'imprudence de
r�sister. Il est mort �.</p><empty-line/><p>G�ring, satisfait de la surprise, observe un instant les
journalistes puis il quitte la salle. Un officier de la Reichswehr distribue
alors le texte d'un communiqu� officiel du g�n�ral von Reichenau qui exprime le
point de vue officiel de la Bendlerstrasse et donc de la Reichswehr. Ce texte
prouve que Reichenau et son chef Blomberg font cause commune avec les tueurs
S.S., avec la Gestapo et qu'ils sont d�cid�s � couvrir toutes les violations du
droit et toutes les atteintes aux pr�rogatives de l'Offizierskorps : Schleicher
qui avait �t� le g�n�ral le plus �cout� de l'arm�e est abandonn�, calomni�.
Cela va peser lourd sur l'avenir du Reich et de l'arm�e allemande.</p><empty-line/><p>Reichenau, ce digne officier de tradition, portant monocle
et guind� dans un uniforme impeccable, n'h�site pas � �crire : ��
Soup�onn� d'avoir tremp� dans le complot foment� par R�hm, deux hommes de la
S.S. ont �t� charg�s d'arr�ter le g�n�ral von Schleicher. Ce dernier ayant
oppos� une vive r�sistance, les policiers ont �t� contraints de faire usage de
leurs armes. Au cours de l'�change de coups de feu, le g�n�ral et son �pouse,
survenue � l'improviste, ont �t� mortellement bless�s �.</p><empty-line/><p>A LICHTERFELDE</p><empty-line/><p>On comprend l'assurance de G�ring. Dans les rue de Berlin
tout est d'ailleurs redevenu normal. Unter den Linden, les promeneurs sont
nombreux et aux terrasses des caf�s de la Kurf�rstendamm c'est l'affluence du
samedi soir quand il fait beau et chaud, comme dans ce dernier cr�puscule de
juin. Les barrages ont �t� retir�s du Tiergarten et les jeunes couples ont
repris leurs promenades dans les all�es qui convergent vers la Floraplatz. Les
�ditions du soir des grands journaux se contentent d'annoncer que
l'Obergruppenf�hrer Lutze remplace d�sormais R�hm � la t�te de la
Sturmabteilung, encore la nouvelle est-elle donn�e en quatri�me page. Il n'y a
pas trace des d�clarations, venues trop tard, de G�ring et de Reichenau.</p><empty-line/><p>Pourtant, dans des conversations � voix basse les noms de
Lichterfelde et du Colombus Haus reviennent : ce sont les deux lieux de
d�tention des personnes prises dans la journ�e.</p><empty-line/><p>Mais c'est � l'Ecole militaire de Lichterfelde qu'on
fusille. L�, on a oblig� le capitaine d'aviation Gehrt, ancien de l'escadrille
de G�ring, chevalier de l'ordre du M�rite, � arborer ses d�corations pour que
G�ring puisse les lui arracher. L�, les pelotons d'ex�cution sont compos�s
d'hommes de la Leibstandarte, les S.S. de Sepp Dietrich, les camarades de ceux
qui ont ex�cut� les officiers S.A. � la prison de Stadelheim � Munich. L�, les
salves se succ�dent � partir du d�but de l'apr�s-midi et l'on entend des cris,
parfois un Heil Hitler! Un condamn� ne comprend pas pourquoi il meurt et lance
un salut � celui en qui il a cru et croit encore. Ce sera le cas de Karl Ernst.</p><empty-line/><p>Sur l'a�roport de Tempelhof, alors qu'ils attendent toujours
l'avion du F�hrer, les officiels voient se poser en bout de piste un Junkers
monomoteur. L'avion roule lentement vers la tour de contr�le. D�s qu'il est
immobilis�, l'Hauptsturmf�hrer Gildisch saute � terre, puis encadr� par deux
S.S., c'est au tour de l'Obergruppenf�hrer S.A. Karl Ernst. Ils arrivent de
Br�me. Ernst para�t toujours confiant. � Le gaillard semble �tre de tr�s bonne
humeur, note Gisevius. Il passe en sautillant de l'avion � l'auto. Il sourit de
tous c�t�s comme s'il voulait montrer � tout le monde qu'il ne prend pas son
arrestation au s�rieux �. Sans doute n'a-t-il pas encore compris ce qui se
passe r�ellement. Il va mourir � Lichterfelde, criant sa confiance en Hitler,
victime d'il ne sait quel complot persuad� probablement de mourir pour le F�hrer.</p><empty-line/><p>C'est peu de temps apr�s l'arriv�e d'Ernst qu'appara�t
l'appareil de Hitler. Il s'agit du m�me gros trimoteur avec lequel il a
accompli le voyage de Bonn-Hangelar � Munich. Le Junkers survole lentement le
terrain, s'�loigne et enfin revient se poser, roulant jusqu'� s'arr�ter non
loin de la garde d'honneur S.S.</p><empty-line/><p>Le moment est exceptionnel : voil� des jours que le F�hrer
fuyait Berlin. Maintenant le voici de retour, ayant frapp� � coup s�r : tout le
monde le guette. Gisevius a longtemps �t� marqu� par cette arriv�e et les
d�tails sont rest�s grav�s dans sa m�moire.</p><empty-line/><p>� BRAVO ! ADOLF. �</p><empty-line/><p>G�ring, Himmler, et les autres personnalit�s s'avan�ant vers
l'avion, Hitler paraissant le premier, les claquements de talons, les saluts,
puis derri�re lui Br�ckner, Schaub, Sepp Dietrich, et enfin affichant son
sourire sinistre, Goebbels. Hitler semble marcher � p�niblement, � pas lourds,
d'une flaque � l'autre, on a � tout instant l'impression qu'il va s'enfoncer...
Tout est sombre sur sa personne, chemise brune, cravate noire, manteau de cuir,
hautes bottes d'ordonnance. La t�te nue, le visage blanc comme un linge, mal
ras�, les traits � la fois creus�s et bouffis, les yeux �teints au regard fixe,
� moiti� dissimul�s sous les m�ches pendantes �. Et Gisevius ajoute ��
pour �tre tout � fait franc il m'inspire une sorte de d�go�t �.</p><empty-line/><p>Himmler et G�ring entourent le F�hrer. Le groupe des trois
hommes s'arr�te et � distance, respectant l'intervalle, les autres
personnalit�s s'immobilisent. � Himmler a tir� de sa manche une longue liste
chiffonn�e, remarque Gisevius. Hitler en prend connaissance tandis que les deux
hommes ne cessent de lui parler � l'oreille. On voit Hitler suivre sa lecture
du doigt, s'arr�ter de temps � autre un peu plus longuement sur un nom... Tout
� coup, continue Gisevius, Hitler rejette la t�te en arri�re d'un geste de si
profonde �motion, pour ne pas dire de r�volte que tous les assistants le
remarquent. Nous nous regardons d'un air significatif Nebe et moi. Nous avons
eu la m�me pens�e, ils viennent de lui signaler le � suicide � de Strasser. �</p><empty-line/><p>Toute la sc�ne est violente, symbolique comme un finale de
trag�die ou d'op�ra avec, rappelle Gisevius, ce �� cr�puscule rouge sombre
� la Wagner �. Et ne manque m�me pas, alors que s'�loignent les personnalit�s
vers les voitures, un cri isol� parti du haut d'un hangar o� se sont agglutin�s
des ouvriers qui observent l'arriv�e du F�hrer, le cri inattendu, r�sonnant
dans le silence �� Bravo ! Adolf �. Il retentit une autre fois, ��
Bravo�! Adolf �, salut populaire et d�plac�, un contrepoint comme dans un
drame shakespearien, �pisode presque bouffon comme pour rappeler � ces hommes
puissants, vainqueurs, au terme de cette journ�e sanglante, le d�risoire et le
provisoire de leur condition.</p><empty-line/><p><strong>7</strong></p><empty-line/><p>NUIT DU SAMEDI 30
JUIN 1934</p><p>DU DIMANCHE I<sup>er</sup>
JUILLET AU</p><p>LUNDI 2 JUILLET, VERS
4 HEURES DU MATIN</p><empty-line/><p>Les voitures officielles ont quitt� Tempelhof et les unit�s
des S.S. et de l'arm�e de l'air commencent � embarquer dans les camions. Des
commandements brefs et gutturaux r�sonnent dans le silence du champ d'aviation
d�sert� : le soleil � l'horizon a disparu et il ne reste plus qu'un embrasement
rouge-gorge barr� de tra�n�es grises.</p><empty-line/><p>Gisevius, avant de retourner au minist�re de l'Int�rieur,
d�ne rapidement dans un petit restaurant de la Kurfurstendamm o� se retrouvent
des fonctionnaires des diff�rents services. L�, discr�tement assis � une table
au fond de la salle, il remarque le colonel Hans Oster, l'un des chefs de
l'Abwehr, d�j� r�ticent � l'�gard du nazisme. Gisevius s'installe face � Oster,
puis les deux hommes, tout en d�nant, �changent discr�tement leurs informations
et, �crit Gisevius : � Je me rends compte qu'on ignore encore au minist�re de
la Guerre la plupart des fusillades. � En fait si certains officiers sont
rest�s en dehors des �v�nements, Reichenau et Blomberg les ont pr�par�s et favoris�s.
Mais naturellement, Oster est de ceux qu'on a tenu dans l'ignorance ;
maintenant il s'indigne avec Gisevius des m�thodes du Reichsf�hrer Himmler et
de Heydrich. Gisevius l'approuve et en se s�parant les deux antinazis concluent
: � Les gens de la Gestapo seront appel�s � rendre des comptes pour avoir au
vrai sens du mot d�pass� la cible. �</p><empty-line/><p>Mais le r�gne de la Gestapo ne fait pourtant que commencer
et pour Himmler et Heydrich la journ�e n'est qu'une �tape cruciale de
l'irr�sistible ascension des forces qu'ils contr�lent. Les deux hommes, ce
samedi dans la nuit, sont � la Chancellerie du Reich avec le F�hrer et Hermann
G�ring. Heydrich est en retrait et au bout de quelques instants, il laissera
Hitler seul avec les deux chefs nazis. Ils parlent d'abondance, ils font �tat
des succ�s remport�s ; ces hommes ex�cut�s avant m�me d'avoir compris ce qui
leur arrivait, ils les exhibent comme des preuves de leur d�termination. Puis,
G�ring, le premier, a parl� de R�hm : R�hm toujours vivant dans sa cellule de
Stadelheim. L'h�sitation du F�hrer les inqui�te : ne va-t-il pas en tirer argument
contre eux, se pr�senter comme l'arbitre aux mains pures et laisser le sang
retomber seulement sur leurs t�tes ? Il faut qu'ils l'entra�nent � accomplir
l'acte d�cisif qui, pour toujours, liera son destin aux leurs. Alors ils
rappellent les responsabilit�s de R�hm, ses m�urs dissolues, comment chaque
jour �clatait un nouveau scandale ; la malle que le chef d'Etat-major avait
oubli�e dans l'escalier d'une maison de rendez-vous et tous les subterfuges
qu'il avait fallu employer pour �viter que l'opinion internationale ne soit
avertie de l'affaire. Il y a aussi l'arm�e qui r�clame sa t�te : hier, il �tait
exclu par Blomberg de l'Offizierskorps, aujourd'hui que Schleicher a �t�
abattu, comment la Reichswehr accepterait-elle que R�hm survive ? Il ne saurait
y avoir d'exception dans la justice. Le mot remplit la bouche de G�ring : au
nom de la justice, R�hm doit mourir. Hitler h�site encore et quand G�ring et
Himmler quittent la Chancellerie du Reich, rien encore n'est d�cid� pour le
chef d'Etat-major de la Sturmabteilung qui somnole p�niblement dans la chaleur
lourde de sa cellule.</p><empty-line/><p>LA PEUR</p><empty-line/><p>Il est entre 23 heures et minuit, ce samedi 30 juin 1934. A
Lichterfelde, les ex�cutions sont suspendues : les habitants des r�sidences
voisines de l'Ecole militaire des Cadets peuvent enfin cesser de vivre dans
l'angoisse de ces salves ponctu�es de commandements et de cris qui ont trou� le
silence de ce quartier �loign� toute la journ�e. Dans le centre de Berlin, les
caf�s se vident peu � peu : des familles tranquilles qui sont all�es se
promener jusqu'� la porte de Brandebourg redescendent Unter den Linden et
passent devant le minist�re de l'Int�rieur du Reich. Tout para�t calme dans le
grand b�timent. Et pourtant de hauts fonctionnaires y ont peur. Daluege, chef
de la police prussienne, g�n�ral, converse avec Gisevius et Grauert : ils font
le bilan des �v�nements de la journ�e, �tablissant un rapport Puis Daluege
annonce que, compte tenu de la situation, il va faire dresser un lit de camp
dans son bureau pour y passer la nuit Gisevius d�cide alors de faire de m�me et
de choisir un bureau appartenant � un coll�gue absent : qui aura l'id�e de le
trouver au minist�re et derri�re une porte qui arbore un nom diff�rent ? Avant
de s'installer, il bavarde avec l'aide de camp de Daluege : � Je lui fais
entendre, raconte-t-il, quelle belle preuve de z�le montre notre chef en
passant la nuit dans son bureau. " Quoi ? me r�plique ce loyal aide de
camp, du z�le ? du z�le ? " Il devient soudain rouge � �clater et sa voix
tremble. " Il a la trouille, il a la trouille, c'est pour �a qu'il ne
rentre pas chez lui. "</p><empty-line/><p>Dans toutes les villes du Reich, des hommes sont ainsi
saisis par la peur : dans les cellules de Stadelheim, de Lichterfelde, du
Colombus Haus ou dans les caves de la Prinz-Albrecht-Strasse, ils guettent le
pas des S.S. qui peuvent d'un instant � l'autre venir les abattre ou les
conduire devant le peloton d'ex�cution. Ils �coutent la nuit pour y rep�rer le
pas des soldats qui se rangent en file et le bruit des fusils qu'on arme. Ils
ont peur et leur terreur est encore plus grande de ne rien savoir de leur sort
et des raisons qui font qu'ils sont l�, soumis au bon vouloir d'une institution
et d'un r�gime qu'ils connaissent comme impitoyables. Car ils �taient ce
r�gime, et leur d�sarroi d'avoir �t� frapp�s par lui ajoute � leur peur. Dans
des appartements �trangers dans des v�tements d'emprunt, sous des identit�s de
circonstance d'autres hommes tentent dans l'angoisse de fuir les tueurs ; des
bless�s, �chapp�s miraculeusement aux recherches, marchent courb�s dans les
bois qui entourent Berlin, la peur et la douleur d�formant leurs traits. Et
d'autres hommes qu'apparemment rien ne menace puisqu'ils sont du c�t� des
tueurs, avec eux, ont peur aussi parce qu'ils �prouvent que l'arbitraire r�gne
souverainement sur le Reich, et qu'ils peuvent �tre demain, tout � l'heure,
dans ce dimanche 1<sup>er</sup> juillet qui commence, les prochaines victimes
d�sign�es.</p><p>La peur, la terreur, l'angoisse sont ainsi pour des milliers
d'hommes, la marque de cette courte nuit. Et � 7 heures du matin, le dimanche,
alors que la lumi�re claire et joyeuse inonde l'Allemagne, la voix m�tallique
et exalt�e de Joseph Goebbels entre dans les foyers, porteuse d'insultes, de
menaces et de mort. Goebbels, � la radio, raconte la Nuit des longs couteaux et
accable les victimes, ses anciens camarades.</p><empty-line/><p>� Ils ont, dit-il, discr�dit� l'honneur et le prestige de
notre Sturmabteilung. Par une vie de d�bauche sans pareille, par leur �talage
de luxe et leurs bombances, ils ont port� atteinte aux principes de simplicit�
et de propret� personnelle qui sont ceux de notre mouvement. Ils �taient sur le
point d'attirer sur toute la direction du Parti le soup�on d'une anomalie
sexuelle honteuse et d�go�tante. �</p><empty-line/><p>Des dizaines de milliers de familles allemandes avant de
partir pour l'�glise ou le temple s'indignent calmement de cette d�bauche
honteuse : heureusement Hitler, le p�re juste et s�v�re, a puni : � On avait
cru, continue Goebbels, que l'indulgence du F�hrer � leur �gard �tait de la
faiblesse... Les avertissements avaient �t� accueillis avec un sourire cynique.
La bont� �tant inutile, la duret� devenait n�cessaire ; de m�me que le F�hrer
peut �tre grand dans la bont�, il peut l'�tre dans la duret�... �</p><empty-line/><p>Les enfants se l�vent : ils �coutent. Les m�res pr�parent le
d�jeuner et dans les campagnes par les fen�tres ouvertes entre l'odeur t�tue
des foins. L'Allemagne vit, tranquille, docile, respectueuse : la Nuit des
longs couteaux semble �tre pass�e en dehors d'elle.</p><p>� Des millions de membres de notre Parti, des S.A. et des
S.S., se f�licitent de cet orage purificateur. Toute la nation respire,
d�livr�e d'un cauchemar �, poursuit Goebbels.</p><empty-line/><p>Et il est vrai que beaucoup d'Allemands se sentent soulag�s
en ce dimanche matin. Ils ach�tent les journaux et ils y d�couvrent la liste
des six Obergruppenf�hrer de la S.A. fusill�s, ils lisent que Lutze remplace
R�hm : les S.A. sont donc mis � la raison. Et cesseront sans doute ces
ripailles, ces beuveries, ces rixes, ces scandales qui troublaient les petites
villes : l'ordre enfin, cet ordre pour lequel les Allemands ont vot� en faveur
des nazis, le voici qui s'annonce. Ils n'ont pas eu tort de faire confiance au
F�hrer. Comme l'a dit Goebbels � la radio : � Le F�hrer est r�solu � agir sans
piti� quand le principe de la convenance, de la simplicit�, et de la propret�
publique est en jeu et la punition est d'autant plus s�v�re que celui qu'elle
atteint est plus haut plac�.</p><empty-line/><p>Les lecteurs respectables de la respectable Deutsche Allgemeine
Zeitung sont rassur�s. On ne parlera plus, en Allemagne, de seconde r�volution
comme le faisaient les S.A. � Un gouvernement �nergique a frapp� au bon moment,
lisent-ils dans leur journal. Il a frapp� avec une pr�cision ahurissante. Il a
fait le n�cessaire pour qu'aucun patriote n'ait plus � craindre quoi que ce
soit... Nous avons maintenant un Etat fort, consolid�, purifi�. Nous ne nous
attarderons pas ici aux d�tails r�pugnants qui auraient constitu� l'arri�re-plan
d'une pseudo-r�volution politique �.</p><p>Ainsi se rassurent des millions d'Allemands � la lecture de
leurs journaux avant de partir pour les promenades le long des avenues
ensoleill�es, bavarder sur les places des villages ou faire du canotage sur le
Griebnitzsee, face � la villa aux volets ferm�s du g�n�ral Kurt Schleicher.</p><empty-line/><p>Tout est donc tranquille. Berlin resplendit dans cette
matin�e d'�t�, les jardins sont pleins d'enfants joyeux. L'ambassadeur
am�ricain Dodd circule lentement en voiture, il passe � deux reprises devant la
r�sidence du vice-chancelier Franz von Papen, mais � l'exception d'un v�hicule
de la police qui stationne � proximit�, tout semble normal. L'agence officielle
D.N.B. multiplie depuis ce matin les communiqu�s que la radio retransmet et qui
paraissent confirmer que la situation en Allemagne est parfaitement normale.</p><empty-line/><p>� En Sil�sie, dit un premier communiqu�, les actions rendues
n�cessaires pour mettre fin � la r�volution se sont d�roul�es dans le calme et
une tranquillit� parfaite. L'ensemble de la S.A. se tient derri�re le F�hrer.
La nuit du samedi au dimanche a �t� �galement tr�s tranquille dans toute la
Sil�sie. La S.A. a adress� un t�l�gramme de fid�lit� au F�hrer. Le Gauleiter a
t�l�graphi� � Adolf Hitler pour affirmer le calme et la fid�lit� de la Sil�sie.
� Le S.A.-F�hrer Wilhelm Scheppmann commandant les groupes Niederrhein et
Westphalie t�l�graphie : � Nous continuons de marcher sur la voie qui nous a
�t� trac�e et vers le but que nous a d�sign� le F�hrer et nous sommes s�rs
d'�tre ainsi au service du peuple. � Le Gauleiter de Hambourg, Kaufmann, assure
que tout est calme et jure fid�lit� au F�hrer ; Loeper, Reichsstatthater du
Braunschweig-Anhalt, r�affirme son ob�issance aveugle au F�hrer ; Marschler,
Gauleiter de Thuringe, jure fid�lit� au F�hrer : � Le F�hrer et son �uvre sont
intouchables �, �crit-il. Streicher, Gauleiter de Franconie d�clare que les
�l�ments nuisibles ont �t� arr�t�s : � Le F�hrer a triomph�, nous lui jurons
fid�lit�. �</p><empty-line/><p>Il n'est pas un chef d'organisation nazie qui n'adresse son
t�l�gramme de soumission : et les officiers de la Sturmabteilung sont les
premiers � le faire. Ils survivent, qu'importe si c'est � genoux. La victoire
du F�hrer est donc totale d�s ce dimanche matin. Et la Reichswehr � son tour le
f�licite. Il est vrai qu'elle vient � en apparence � de l'emporter. Dans son
ordre du jour dict� � Lutze, Hitler n'indiquait-il pas que, � avant toutes
choses, chaque chef �S.A. r�gle sa conduite � l'�gard de l'arm�e dans un esprit
de franchise, de loyaut� et de fid�lit� parfaites ? � Ainsi, c'en est bien fini
des ambitions de R�hm qui voulait faire de la S.A. la base de la nouvelle arm�e
du Reich. Les armes accumul�es par les Sections d'Assaut sont livr�es � la
Reichswehr. Inspectant (le 5 juillet) les d�p�ts de la Sturmabteilung, le
g�n�ral Liese, chef du Waffenamt, pourra s'�crier : � Je n'ai plus besoin,
pendant longtemps, d'acheter des fusils. � Pour prix de ces concessions, Hitler
re�oit ce dimanche 1<sup>er</sup> juillet, la proclamation que le g�n�ral
Blomberg adresse aux troupes. Elle sera affich�e dans les casernes, lue dans
les mess d'officiers et devant les soldats rang�s au garde-�-vous.</p><empty-line/><p>� Avec une d�termination toute militaire et un courage exemplaire,
�crit Blomberg, le F�hrer a attaqu� et �cras� lui-m�me les tra�tres et les
rebelles. L'arm�e qui porte les armes de la nation tout enti�re, se tient en
dehors des luttes politiques int�rieures. Elle exprime sa reconnaissance par
son d�vouement et sa fid�lit�. Le F�hrer demande qu'il existe de bonnes
relations entre l'arm�e et les nouvelles Sections d'Assaut. L'arm�e
s'appliquera � cultiver ces bonnes relations dans la pleine conscience de
l'id�al commun. �</p><empty-line/><p>Le F�hrer l'a donc emport� : le voici d�sign� sur le front
des troupes par le g�n�ral-ministre de la D�fense, comme l'exemple m�me du
soldat le mod�le � suivre. Le sang des g�n�raux Schleicher et Bredow a vite
s�ch� : tout semble termin�. Et pourtant quand l'ambassadeur Dodd essaye de
t�l�phoner � von Papen, le num�ro ne r�pond pas : la ligne est toujours
interrompue. Dans le quartier de Lichterfelde, brutalement, ont �clat� au milieu
de la matin�e de nouvelles salves : les ex�cutions ont repris � l'Ecole
militaire. R�guli�rement, toutes les vingt minutes, on entend hurler le
commandement avant que les coups de feu ne retentissent, puis isol�, s�par� par
quelques secondes, le claquement sec du coup de gr�ce. Pour les familles d'officiers
qui habitent la caserne, la tension est telle que beaucoup abandonnent leur
appartement pour se r�fugier chez des parents en ville.</p><empty-line/><p>DIMANCHE 1<sup>er</sup> JUILLET, 13 HEURES.</p><empty-line/><p>Malgr� les apparences, l'affaire continue donc et comment
d'ailleurs pourrait-elle �tre achev�e alors que Ernst R�hm vit toujours ?
Himmler et G�ring sont retourn�s en fin de matin�e � la Chancellerie au m�t de
laquelle flotte le pavillon � croix gamm�e du F�hrer. Des Berlinois, badauds
endimanch�s, applaudissent les voitures officielles : personne parmi ces
employ�s qui soul�vent leurs enfants pour leur permettre d'apercevoir le
g�n�ral G�ring et le Reichsf�hrer S.S. ne se doute que les deux hommes vont
essayer d'obtenir de Hitler la mort de R�hm. La discussion est ardue. Hitler,
repos� par une longue nuit, r�siste. Il ne peut pas avouer que R�hm vivant est
une arme contre G�ring et Himmler, alors il �voque les ann�es pass�es, les
services rendus, mais ce sont de pi�tres arguments car ils auraient pu jouer
pour Heydebreck ou Ernst, pour le g�n�ral Schleicher ou pour Strasser. Hitler
recule pas � pas, et un peu avant 13 heures, ce dimanche 1<sup>er</sup>
juillet, il c�de. G�ring se l�ve, marche dans le salon, satisfait, rayonnant,
et Himmler, modeste, parait m�diter, dissimulant la joie dure qui le saisit. Quelques
instants plus tard, le F�hrer entre en communication avec le minist�re de
l'Int�rieur � Munich. Le b�timent est devenu le Quartier g�n�ral de la
r�pression. Les officiers de la S.S. Leibstandarte Adolf-Hitler y ont �tabli
leur quartier : l� se trouve aussi l'Oberf�hrer Theodore Eicke, le commandant
de Dachau, qui a �t� l'un des premiers avertis par Heydrich de ce qui se
pr�parait. Maintenant il attend les ordres de Berlin. Ils sont pr�cis et
�manent directement de Hitler. Supprimer R�hm en l'invitant, si cela est
possible, � se suicider. Imm�diatement Eicke choisit deux S.S. s�rs, le
Sturmbannf�hrer Michael Lippert et le Gruppenf�hrer Schmauser et tous trois,
apr�s avoir v�rifi� leurs armes, se rendent � la prison de Stadelheim.</p><empty-line/><p>Il est 13 heures. Devant les hautes portes de la
Chancellerie � Berlin une foule nombreuse attend : les enfants crient joyeusement,
�chappent � la surveillance de leurs p�res. Les S.S. du service d'ordre,
d�bonnaires, se laissent bousculer, les enfants blonds passant sous leurs bras.
Dimanche 13 heures : la rel�ve de la garde de la Chancellerie du Reich est une
des plus courues parmi les attractions de Berlin. Voici d'ailleurs les unit�s
de la rel�ve qui arrivent, mannequins de chair, avan�ant au pas de parade et
faisant claquer en cadence leurs talons ferr�s sur l'asphalte. Un immense
tambour-major fait pirouetter un �tendard muni de clochettes et la fanfare joue
le Horst Wessel Lied, puis, pendant que les soldats man�uvrent, elle continue
avec le Deutschland Lied puis le Badenweiler marsch. C'est alors que le F�hrer
appara�t � la fen�tre de la Chancellerie, au premier �tage, cette fen�tre o�
tant de fois d�j�, et d'abord dans les jours qui ont suivi son investiture il a
salu� les foules enthousiastes ou les porteurs de torches. On l'aper�oit et des
cris de joie s'�l�vent de la foule. Le F�hrer appara�t, repos�, les cheveux
soigneusement peign�s, il parle avec animation au g�n�ral Litzmann, commandant
la garde, et au ministre Frick. Il salue de la main et se retire lentement
comme � regret. La foule l'acclame encore, puis pendant que les soldats
commencent leur quadrille minutieusement r�gl�, elle se disperse et beaucoup de
promeneurs se dirigent avec leurs enfants vers le Tiergarten, ses all�es
fra�ches, alors que l'apr�s-midi berlinois s'annonce br�lant et lourd.</p><empty-line/><p>14 h 30 : Eicke, Lippert, Schmauser arrivent � la prison de
Stadelheim. Le b�timent est endormi. Les S.S. de garde saluent leurs officiers
qui, rapidement, gagnent le bureau du docteur Koch, le directeur. Celui-ci n'a
pratiquement pas pris de repos depuis hier : sur son visage quelconque, la
fatigue et la peur ont laiss� des traces. Quand il fait entrer l'Oberf�hrer
Eicke et que celui-ci lui demande de livrer R�hm, l'accablement para�t �craser
Koch. Alors, comme il l'a d�j� fait avec Sepp Dietrich, il demande un ordre
�crit : consult� par t�l�phone, le ministre de la Justice Frank, l'approuve.
Eicke proteste, temp�te, parle � Frank et finalement Koch c�de : un gardien est
charg� de conduire les trois officiers S.S. � la cellule de R�hm : elle porte
le num�ro 474. R�hm, toujours torse nu, semblant avoir perdu toute volont�,
regarde entrer Eicke qui pose sur la table de la cellule un exemplaire du
V�lkischer Beobachter o� sont indiqu�s la destitution de R�hm et les noms des
S.A. ex�cut�s et, en m�me temps, il laisse un revolver charg� d'une seule
balle. Puis Eicke se retire.</p><empty-line/><p>A Berlin, cet apr�s-midi du dimanche 1<sup>er</sup> juillet,
le F�hrer donne un th� dans les jardins de la chancellerie du Reich. R�union
mondaine � laquelle assistent les diplomates, les ministres, les officiers
sup�rieurs de la Reichswehr. Dans les vastes salles, les valets en tenue
offrent toutes sortes de boissons, on rit et les enfants de Goebbels courent
dans les couloirs. On entend la foule qui, mass�e devant la Chancellerie,
r�clame le F�hrer. Qui sait que, � Lichterfelde, r�guli�rement, toutes les
vingt minutes, les salves des pelotons d'ex�cution retentissent encore et qu'�
Stadelheim, R�hm a le droit de choisir de mourir de sa main ? Hitler,
rayonnant, s'approche de la fen�tre et salue la foule qui hurle. Gisevius est
l�, ayant suivi son chef Daluege, auquel la mort de Ernst a valu d'�tre nomm�
chef des S.A. de Berlin, du Brandebourg et de Pom�ranie. Hitler qui vient de
serrer la main des deux S.S. aper�oit Gisevius : �� Il fait un pas de
c�t�, puis l�ve la main pour me saluer dans la m�me attitude immobile que je
lui ai vu prendre par deux fois et me regarde comme si j'�tais � moi seul une
foule admirative. J'aurais plut�t envie de rentrer en moi-m�me sous
l'insistance de ce regard c�sarien, l'id�e me vient qu'il pourrait lire mes
pens�es et me faire fusiller. Mais il ne semble me vouloir aucun mal. Il tient
seulement � jouer compl�tement son r�le. �</p><empty-line/><p>Puis Hitler regagne le centre de la pi�ce et Gisevius qui
l'a observ� conclut : � J'ai compris au moment de cette rencontre, combien cet
homme �tait crisp� ce jour-l� et qu'il essayait d'�chapper � son trouble
int�rieur en se r�fugiant dans la pose qui est devenue, d�s lors, son arme la
plus efficace. � Au milieu de la salle, entour� de femmes �l�gantes qui rient �
ses moindres propos, Hitler esquisse presque quelques pas de danse : enjou�, on
le sent heureux de cette attention d�f�rente qu'on lui t�moigne, et avec sa
chemise blanche, sa large veste d'uniforme sur laquelle il porte la Croix de
fer et le brassard � croix gamm�e, ses gestes d�tendus, il semble �tre autre
que l'homme qui � grandes enjamb�es nerveuses, avan�ait sur la piste de
Munich-Oberwiesenfeld, hier samedi � 4 heures du matin.</p><empty-line/><p>� R�HM, TENEZ-VOUS PRET. �</p><empty-line/><p>Pourtant, tout cela n'a pas �t� qu'une vision tragique ou un
simple cauchemar. R�hm est bien l� dans sa cellule et il n'a pas boug�. Au bout
d'une dizaine de minutes, les S.S. Lippert et Eicke ouvrent la porte. � R�hm,
tenez-vous pr�t �, crie Eicke. Lippert, dont la main tremble, tire deux coups
de feu, R�hm a encore le temps de murmurer � Mein F�hrer, mein F�hrer �, puis
une nouvelle balle l'ach�ve.</p><empty-line/><p>A Berlin, Hitler au milieu des hourras de la foule appara�t
une nouvelle fois � la fen�tre de la Chancellerie. Quand il s'�carte un
officier S.S. lui tend un message : il annonce la mort de R�hm. Hitler retourne
vers ses invit�s, plus lentement, quelques minutes plus tard il se retirera
dans ses appartements. Himmler et les S.S. viennent de remporter une victoire.
Les G�ring, les Heydrich, les Goebbels, les Borman, les Buch, tous les
complices peuvent d�sormais, sans craindre le d�sordre de la rue et les
violences des S.A., dominer l'Allemagne dans l'organisation et la tranquillit�.
Le temps des demi-solde, des revendications tumultueuses, est r�volu. La S.A.
est d�capit�e, R�hm g�t dans une mare de sang. Hitler a une fois de plus choisi
l'ordre et tranch� avec son vieux camarade. Rares sont ceux qui, comme le
ministre Frick, oseront dire � Hitler : � Mon F�hrer, si vous n'agissez pas
aussi radicalement avec Himmler et les S.S. qu'avec R�hm et ses S.A. vous
n'aurez fait que remplacer le diable par Belz�buth. �</p><empty-line/><p>Mais il sera plus difficile de se d�barrasser des S.S. que
des S.A. D'ailleurs, en ce dimanche 1<sup>er</sup> juillet, il n'est encore
question que d'en finir avec R�hm et les siens. La radio annonce que le
Gruppenf�hrer von Obernitz, chef de la S.A. de Franconie, ordonne :</p><empty-line/><p>1)���� que sur les poignards d'honneur le nom de R�hm soit
lim� ;</p><p>2)���� que partout les portraits de R�hm soient retir�s ;</p><p>3)���� que le Ernst-R�hm Haus soit rebaptis� et porte d�sormais
le nom de Service administratif du groupe S.A. de Franconie.</p><empty-line/><p>Dans les maisons d'�dition des livres du Parti, d�j� la d�cision
est prise, les photos de R�hm, son souvenir m�me, doivent dispara�tre. Quant
aux S.A., il leur est r�p�t� qu'ils sont en cong� : �� Le cong�, dit un
communiqu�, accord� � tous les S.A., sera sur l'ordre du chef d'Etat-major
Lutze respect� int�gralement afin que les membres de la S.A. apr�s un an et
demi de service rigoureux aient enfin l'occasion de se reposer et de vivre de
nouveau au sein de leur famille. � La mort de R�hm signifie en fait la fin de
la Sturmabteilung en tant que force autonome. Et la mort de R�hm signifie aussi
dans cette nuit du dimanche 1<sup>er</sup> juillet au lundi 2 juillet la mort
d'un certain nombre de S.A. jusque-l� �pargn�s ou m�me, un temps, graci�s par
le F�hrer et qu'on vient chercher dans les cellules de l'�cole de Lichterfelde
ou dans celles du Colombus Haus.</p><empty-line/><p>Les S.S., ba�onnette au canon, accompagnent les condamn�s
jusqu'au mur puis c'est le bref commandement � Le F�hrer l'exige. En joue. Feu
! � Parfois ceux de Colombus Haus sont conduits en voiture jusqu'� Lichterfelde
et ex�cut�s, l�-bas, dans la cour de l'Ecole des cadets. C'est le sort qui est
promis au Gruppenf�hrer S.A. Karl Schreyer. Mais au moment de l'emmener �
Lichterfelde on se rend compte que la voiture n'est pas encore arriv�e. Quand
enfin Schreyer va �tre pouss� dans la voiture, une grosse Mercedes noire surgit
� toute vitesse et freine devant Colombus Haus. Il est autour de 4 heures du
matin, le lundi 2 juillet 1934. Le Standartenf�hrer qui bondit de la voiture en
criant �� Halte�! halte � annonce que le F�hrer vient d'ordonner la
fin des ex�cutions. Peut-�tre Hitler a-t-il jug� que le nombre des victimes �
au moins une centaine, mais qui peut r�ellement affirmer qu'elles ne sont pas
un millier ? � suffisait et qu'il devait pour garder tout son prestige aux yeux
des survivants jouer au mod�rateur, juste et magnanime. Peut-�tre aussi a-t-il
craint une r�action du vieux mar�chal Hindenburg.</p><empty-line/><p>Certes, le Reichspr�sident est compl�tement isol� � Neudeck
dans sa vaste propri�t�, et pour plus de pr�cautions des S.S. ont pris position
au milieu des arbres du parc, contr�lant les visiteurs. D'ailleurs, le
chambellan, le comte Schulenburg, fait respecter scrupuleusement la consigne :
quand un ami de Hindenburg, le comte d'Oldenburg-Januschau, un Junker voisin
alert� par Papen, demande � voir le Pr�sident du Reich, pour l'avertir de ce
qui se passe � Berlin, il est �loign� : Hindenburg serait malade et ne pourrait
recevoir de visites. Pourtant Hitler ne veut pas prendre de risques et puisque
la S.A. est bris�e, ses chefs d�cim�s, et de vieux adversaires liquid�s,
pourquoi poursuivre ? Quelques tracts sign�s de S.A. r�volutionnaires sont sans
doute distribu�s � Berlin dans la nuit du 1<sup>er</sup> au 2 juillet, mais
leur appel �� camarades S.A., ne vous laissez pas d�sarmer, cachez vos
armes, ne devenez jamais les bourreaux de la classe ouvri�re � n'entra�ne
personne. Tout est calme, pli�, soumis. La population, les �lites, l'arm�e, le
Parti, applaudissent.</p><empty-line/><p>Le Reich ignore, approuve ou se tait. Et puisque les principales
victimes ont �t� ex�cut�es, la cl�mence est possible. Elle intervient ce lundi
2 juillet � 4 heures.</p><empty-line/><p>Quarante-huit heures plus t�t R�hm, Spreti, Heines et son
jeune S.A. reposaient dans les petites chambres de la pension Hanselbauer.
Schleicher, Bredow, Schmidt Kahr, dormaient ou travaillaient chez eux,
paisiblement. Tant d'autres comme eux, innocents ou coupables de nombreux
forfaits, qui allaient �tre abattus sans jamais �tre jug�s au cours de ces
quarante-huit heures d'un bel �t� et qui ne sont qu'une longue nuit, la Nuit
des longs couteaux.</p><empty-line/><p><strong>�pilogue</strong></p><empty-line/><p><strong>� CETTE FOIS, NOUS ALLONS LEUR R�GLER LEUR COMPTE �</strong></p><empty-line/><p>(Hitler, nuit du 20
au 21 juillet 1944)</p><empty-line/><p>� UN ENORME TRAVAIL. �</p><empty-line/><p>Le lundi 2 juillet 1934 vers 8 heures du matin, un motocycliste
du minist�re de l'Int�rieur de Bavi�re, s'arr�tait devant un logement bourgeois
de la banlieue de Munich et remettait un pli � l'une des locataires. Il
s'agissait d'un long t�l�gramme en provenance du si�ge de la Gestapo � Berlin
et son auteur, un membre du S.D., avait particip� � toutes les actions �
arrestations, ex�cutions � de ces derni�res quarante-huit heures. L'�pouse put
en lire le texte � ses enfants :</p><empty-line/><p>� Ma ch�rie, nous avons eu un �norme travail par suite de la
mutinerie R�hm. Nous avons travaill� jusqu'� 3 et 4 heures du matin et apr�s
cela toutes les dix minutes des coups de t�l�phone. On est fatigu� � tomber
raide et pourtant on est comme lib�r� d'un cauchemar. Je vous embrasse.</p><empty-line/><p>Votre Papa �</p><empty-line/><p>Sans doute, l'agent de la Gestapo dormait-il � l'heure o� sa
famille �tait inform�e de ses activit�s, heureuse de savoir qu'il �tait sain et
sauf apr�s le devoir accompli, et lui, heureux de pouvoir enfin se reposer. La
mauvaise conscience n'est pas r�pandue chez les nazis.</p><empty-line/><p>La fatigue, ce lundi matin, �crase tous ceux qui ont v�cu
intens�ment la Nuit des longs couteaux. Il leur faut recommencer � vivre comme
si rien ne s'�tait pass� et pourtant ils savent : les �pouses des victimes sont
l�, � hanter les minist�res, � r�clamer des nouvelles de leurs maris, parfois �
demander qu'on leur donne au moins le corps pour lui procurer une s�pulture
d�cente. Mais, le plus souvent, on les renvoie, on les bouscule : elles ne
doivent pas exister puisque les morts eux-m�mes, � l'exception de la dizaine
dont les journaux ont parl� n'existent pas ou existent seulement dans
l'imagination de la presse �trang�re ou des organisations d'�migr�s qui lancent
au peuple allemand des appels qu'il ne peut et ne veut pas entendre. Le parti
social-d�mocrate en exil d�clare ainsi dans un manifeste :</p><empty-line/><p>� La bande de criminels qui s'est jet�e sur l'Allemagne sombre
dans la boue et dans le sang. Hitler lui-m�me accuse ses collaborateurs les
plus intimes, les m�mes hommes qui l'ont port� au pouvoir, des d�pravations
morales les plus �hont�es... Mais c'est lui qui a fait appel � eux pour la
terreur, pour l'assassinat... Il a tol�r� et approuv� leurs atrocit�s, il les a
nomm�s ses camarades... Aujourd'hui, il laisse assassiner ses complices non
point � cause de leurs crimes, mais pour se sauver lui-m�me... Cent mille
satrapes en chemise brune se sont ru�s comme une nu�e de sauterelles sur le
Reich... �</p><empty-line/><p>Ce texte, les citoyens du Reich l'ignorent. En ce lundi
matin 2 juillet, comme � l'habitude, ils vont � leur travail dans la
discipline. Les bouches de m�tro d�versent sur la Wilhelmstrasse ou Unter den
Linden les employ�s des minist�res ; les �quipes de jour de Krupp p�n�trent au
son de la sir�ne dans les hangars : tout continue comme si rien d'exceptionnel
ne s'�tait d�roul� entre le samedi 30 juin 4 heures et l'aube de ce lundi o�
les activit�s reprennent. Dans le m�tro de Berlin, dans les rues de Munich, �
Francfort les Allemands lisent seulement dans leurs journaux les communiqu�s
officiels annon�ant par exemple que � le tra�tre R�hm renon�ant � tirer
lui-m�me les cons�quences de ses actes a �t� ex�cut�. La Kreuz-Zeitung �crit
qu'il � ne nous sera jamais possible de nous acquitter enti�rement de notre
dette de reconnaissance envers le F�hrer �. Et tous les journaux, avec quelques
nuances parfois, imperceptibles � la plupart de leurs lecteurs, approuvent la
r�pression. La Gazette de Francfort, la plus r�serv�e pourtant, �crit : �
Chaque Allemand ressent intimement qu'� la s�v�rit� sans pr�c�dent du ch�timent
doit correspondre un crime sans pr�c�dent �.</p><empty-line/><p>La vie continue donc : rien ne s'est pass�, les crimes ne
doivent pas laisser de traces. Gisevius se � retrouve le lundi matin
compl�tement �puis�, dans son bureau du minist�re �. On lui apporte un message
qui est parvenu par erreur au minist�re du Reich. Il lit :</p><p>� Le ministre-pr�sident de Prusse et chef de la police
secr�te d'Etat � toutes les autorit�s polici�res. Par ordre sup�rieur, tous les
documents relatifs � l'action des deux jours pr�c�dents doivent �tre br�l�s.
Rendre compte imm�diatement apr�s ex�cution. �</p><p>����� Devons-nous �galement br�ler nos radiogrammes ?
demande le planton, un brigadier de police, � Gisevius.</p><p>Il pr�sente tout un paquet de petites fiches blanches o�
sont not�s les appels, les informations parvenues de tous les points
d'Allemagne. Heure par heure, les traces des �v�nements ont ainsi �t� relev�es.</p><p>����� Bien entendu, il faut les d�truire tout de suite,
r�plique Gisevius.</p><empty-line/><p>� Un peu rudement, explique-t-il, je lui arrache le paquet.
Il n'a pas franchi la porte que j'enferme la liasse dans le tiroir de mon
coffre-fort �.</p><empty-line/><p>Ainsi il y aura quelques traces et Gisevius, pour
l'histoire, t�moignera. Mais les Allemands ignorent cela. Et souvent ils
refusent de voir alors m�me que la v�rit� perce parce qu'un coll�gue disparu ou
un voisin � Tschirschky par exemple � repara�t, la t�te ras�e ; que l'�pouse de
Bose, m�re de deux jeunes enfants, a une crise nerveuse en apprenant que son
mari est mort et qu'on lui donne simplement une urne contenant quelques cendres
: un corps m�me mort parle et dit comment il a succomb�. Les cendres sont
muettes. On peut, si les familles insistent et si elles ont des appuis,
remettre aux proches ces petites urnes grises. Celle de la veuve de l'Oberf�hrer
Hoffmann porte le n� 262 et celle contenant les cendres de Gregor Strasser est
marqu�e du n� 16.</p><empty-line/><p>� VOUS AVEZ SAUVE LE PEUPLE ALLEMAND. �</p><empty-line/><p>Mais le conformisme et la terreur p�sent sur l'Allemagne et
personne ne veut savoir. Les prisonniers eux-m�mes se taisent, portant l'effroi
sur leur visage, et quand ils parlent, c'est pour louer la Gestapo, ses
prisons, ses m�thodes, le F�hrer juste et magnanime. Les proches du Reichspr�sident
Hindenburg eux-m�mes ont peur : le fils du secr�taire g�n�ral Meissner,
volontaire S.S., a �t�, au cours des �v�nements plac� d�lib�r�ment par ses
chefs dans une unit� charg�e de la r�pression. Le fils de Hindenburg a �t�
soumis � des pressions. Et, ce lundi 2 juillet, la presse rend public un
t�l�gramme qui est dat� de Neudeck et sign� du mar�chal Hindenburg :</p><empty-line/><p>� Au Chancelier du Reich, le F�hrer Adolf Hitler,</p><empty-line/><p>D'apr�s les rapports qui m'ont �t� pr�sent�s, il appara�t
que gr�ce � la fermet� de votre d�cision et gr�ce au courage dont vous avez
fait preuve, payant de votre personne, les tentatives de haute trahison ont �t�
�touff�es. Vous avez sauv� le peuple allemand d'un grave danger. Je dois vous
en exprimer mes profonds remerciements et toute ma reconnaissance.</p><empty-line/><p>Le Pr�sident du Reich, Mar�chal Hindenburg �</p><empty-line/><p>La plus haute autorit� du Reich, le plus grand des
militaires vivants, ce vieillard de 87 ans, symbole de toute la tradition
germanique, approuve donc toutes les violations du droit, les assassinats, les
exactions commises dans la longue nuit, et Hitler se voit sacr� sauveur du peuple
allemand. Le m�me jour, Hindenburg remercie aussi Hermann Goering :</p><empty-line/><p>� Je vous exprime, �crit-il, ma gratitude et ma
reconnaissance pour votre action �nergique et couronn�e de succ�s, lors de
l'�crasement de la tentative de haute trahison. Avec mes salutations de
camarade.</p><empty-line/><p>Von Hindenburg �</p><empty-line/><p>Peut-�tre ces messages n'ont-ils pas �t� r�dig�s par Hindenburg
lui-m�me. Plus tard, en 1945, alors que sont r�unis Papen, G�ring et le
mar�chal Keitel dans une cellule de Nuremberg, durant le proc�s fait par les
Alli�s aux criminels de guerre, Papen veut en avoir le c�ur net : � Quand je
demandai � G�ring, raconte-t-il, si � son avis, Hindenburg avait vu le t�l�gramme
de f�licitations envoy� en son nom � Hitler, il cita une boutade de Meissner,
secr�taire d'Etat � la pr�sidence. A plusieurs reprises, Meissner parlant de ce
t�l�gramme, s'�tait enquis, avec un sourire entendu : ��A propos, Monsieur
le Premier ministre, �tiez-vous satisfait de la teneur du message?"�</p><empty-line/><p>Mais ce qui compte, ce 2 juillet 1934, c'est que, par ce
message, le lien soit �tabli entre le vieux mar�chal, le g�n�ral G�ring et
l'homme de main que celui-ci a dirig�. De Hindenburg � l'Hauptsturmf�hrer
Gildisch qui tire dans le dos d'hommes sans d�fense, la cha�ne de la complicit�
est tendue et c'est la conscience des Allemands qui, ce lundi matin, vaquent
tranquillement � leurs habituelles occupations, la conscience d'un peuple
qu'elle emprisonne dans le nazisme. Ainsi la journ�e du lundi 2 juillet
apporte-t-elle de nouveaux succ�s au F�hrer : la voie vers la pr�sidence du
Reich est ouverte, royale, il n'y a plus qu'� attendre la mort du vieil
Hindenburg.</p><empty-line/><p>� ALLEMANDS, PAVOISEZ�!��</p><empty-line/><p>Et la vie continue. Les bureaux sont pleins d'employ�s qui
ont bronz� le samedi apr�s-midi et le dimanche sur les rives du Havel ou du
Tegelsee ou de l'un quelconque de ces lacs aux eaux froides qui entourent
Berlin. Ils retrouvent leurs coll�gues, leurs si�ges, leurs papiers et parfois
un huissier leur murmure � comme au minist�re des Transports ou � la vice-chancellerie
� que deux ou trois personnes ne reviendront pas, qu'elles ont disparu, samedi.
Personne ne pose de questions. La machine a recommenc� � tourner sans �-coups.
Comme l'�crit Gisevius : � Le 2 juillet, la loi et la bureaucratie reprennent
leurs droits ; du jour au lendemain tout doit suivre � nouveau sa marche
r�guli�re. Des gens appliqu�s essayent de faire cadrer avec les r�glements et
les prescriptions l�gales, m�me ce qui s'est pass� la veille �.</p><empty-line/><p>Les parades aussi ont recommenc�. A Essen, � partir de 19
heures, la police fait circuler ou enlever les voitures en stationnement. Des
v�hicules de la municipalit� et du Parti, avec des S.S. sur les marchepieds, et
un haut-parleur sur le toit, parcourent lentement les rues de la ville toujours
recouverte du brouillard gris que le soleil de juillet irise. Il fait tr�s
lourd comme si un gros orage allait �clater mais ce n'est que la chape des
fum�es industrielles, des poussi�res en suspension qui �crase la ville,
alourdit l'atmosph�re. Inlassablement, les haut-parleurs r�p�tent la
proclamation � la population.</p><empty-line/><p>� Habitants d'Essen, Allemands du III<sup>eme</sup> Reich,
la ville d�Essen c�l�brera la victoire sur le soul�vement criminel, la haute
trahison et la r�action en d�corant d'une mani�re massive la ville avec des
drapeaux. C'est pourquoi : pavoisez ! �</p><empty-line/><p>L'injonction n'admet pas de r�plique et peu apr�s le passage
des voitures, des �quipes distribuent des drapeaux � croix gamm�e qui bient�t
vont pendre, immenses, le long des fa�ades. A 20 h 45, les sir�nes retentissent
: il fait encore jour et l'on distingue les couleurs des uniformes, le rouge
des brassards. Les unit�s de S.A. se sont regroup�es sur les diff�rentes places
de la ville et la S.A.-Standarte 219 est m�me rassembl�e sur le terrain de
sports en direction de la Kopfstadtplatz. Mais la gloire revient aux S.S. et �
l'organisation du Parti qui sont r�unis sur l'Adolf-Hitler Platz. Et la foule
aussi est l�, innombrable, disciplin�e, moins vive qu'� Berlin, plus passive :
mais elle est pr�sente, employ�s des firmes m�tallurgiques, ouvriers, femmes,
enfants se pressant derri�re les S.S. et les S.A. A 20 h 45 pr�cises, le
Gauleiter Terboven monte � la tribune dress�e sur l'Adolf-Hitler Platz.
Terboven grave, les m�choires serr�es, fier, hautain, transform� depuis que le
F�hrer a assist� � ses noces, pr�cis�ment quelques heures avant de r�duire dans
sa poigne de fer les tra�tres. Maintenant il parle et son discours est
retransmis sur les cinq places d'Essen de la Kopfstadtplatz � la
Pferdemarktplatz et l'on entend les applaudissements de la foule qui viennent
parfois � contretemps.</p><empty-line/><p>� La fid�lit� est quelque chose de fondamental, d�clare Terboven,
l'abc�s a �t� vid�, il existe des �l�ments corrompus comme il en existe
partout. Mais ce qui compte, c'est de savoir comment on r�agit contre la
gangr�ne �.</p><empty-line/><p>La foule de temps � autre interrompt Terboven pour applaudir
et quand il lance le Sieg Heil�! �un immense cri repris par les unit�s de
S.S. et de S.A. roule de place en place. D'autres responsables s'avancent et
parlent, � leur tour, puis c'est le d�fil� qui commence cependant que la
musique S.S. impressionnante, ses musiciens v�tus de noir frappant en cadence
les tambours drap�s d'embl�mes � t�te de mort, joue Im Ruhrgebietnmarschiere
wir (nous marcherons dans la Ruhr). Passent les unit�s S.S. et la foule qui les
regarde, la foule qui ne sait rien de pr�cis, � les voir ainsi en t�te du
cort�ge objet de toutes les attentions officielles, devine qu'ils sont le
nouveau visage du r�gime hitl�rien. Dans d'autres villes d'Allemagne, partout les
S.S. sont � l'honneur. Dans la chaude nuit d'�t�, la foule se disperse
silencieuse et les unit�s S.S., acclam�es et flatt�es, regagnent leurs
cantonnements. Les hommes de l'Ordre noir, officiers ou soldats sentent qu'ils
ont, au terme de cette Nuit des longs couteaux, gagn� la partie.</p><empty-line/><p>LE FUHRER ET LA JUSTICE SUPREME</p><empty-line/><p>Ce m�me soir, Frau Papen et ses filles regagnent Berlin.
Elles sont inqui�tes : Frau Tschirschky les a pr�venues que son mari avait �t�
arr�t� et elles ne savent pas quel a �t� le sort r�serv� au vice-chancelier.
Devant la villa, la voiture de police stationne toujours et le capitaine charg�
de la surveillance est encore pr�sent, install� dans l'entr�e. Mais Franz von
Papen est vivant, hors de lui, maudissant les nazis et cette mise � l'abri
forc�e qu'on lui a impos�e. Pourtant le lendemain, mardi 3 juillet, sa ligne
t�l�phonique est r�tablie et le premier appel vient de Hermann G�ring : � Il
eut l'impudence de me demander pour quelle raison je n'assistais pas � la
r�union du cabinet qui allait commencer, explique Papen. Pour une fois, je
r�pliquais d'un ton nettement trop vif pour un diplomate. G�ring exprima sa
surprise d'apprendre que j'�tais toujours plus ou moins aux arr�ts et me pria
d'excuser cette omission. Un peu plus tard, en effet, les hommes qui me gardaient
furent retir�s et je pus me rendre � la Chancellerie. �</p><empty-line/><p>Dans la vaste salle o� se tiennent les conseils des
ministres, le Chancelier Hitler va de l'un � l'autre. Il para�t d�tendu, au
mieux de sa forme. Aujourd'hui, alors que plus de vingt-quatre heures se sont
�coul�es depuis les derni�res salves, que le g�n�ral Blomberg et le mar�chal
Hindenburg l'ont f�licit�, que les foules allemandes ont accept� passivement
les assassinats, il est s�r d'avoir vaincu. Une nouvelle fois. S�r d'avoir eu
cet �il d'aigle qui permet de faire au moment opportun, ni trop t�t ni trop
tard, les choix importants : quand il faut d�cider de briser, en un seul coup,
l'adversaire. La Providence l'a prot�g�, il est le F�hrer. Autour de lui, la
soumission, l'exaltation de sa personne se confirment Carl Schmitt, le juriste
nazi qui refait le droit et l'adapte selon les circonstances, n'h�sitera pas �
�crire, �voquant les �v�nements des jours pr�c�dents : � L'acte accompli par le
F�hrer est un acte de juridiction pure. Cet acte n'est pas soumis � la justice,
il est lui-m�me la justice supr�me. � Le F�hrer peut donc tout. Pour le Conseil
des ministres du 3 juillet, le ministre de la Justice a pr�par� une loi dont l'adoption
est certaine. Son article unique pr�cise : � Les mesures ex�cut�es le 30 juin,
le 1<sup>er</sup> et le 2 juillet 1934 pour r�primer les atteintes � la
s�curit� du pays et les actes de haute trahison sont conformes au droit en tant
que mesures de d�fense de l'Etat. �</p><empty-line/><p>Il n'est donc plus n�cessaire de juger. Il suffit, si le F�hrer
le veut, de tuer n'importe comment.</p><empty-line/><p>Quand le vice-chancelier est introduit dans la salle, Hitler
se dirige vers lui, amical. � Comme il m'invitait � prendre ma place
habituelle, raconte Papen, je lui d�clarai qu'il n'en �tait m�me pas question
et lui demandai un entretien entre �������������� quatre yeux �. Les deux
hommes passent dans une pi�ce voisine. Hitler semble compr�hensif, bienveillant.
Comme chaque fois qu'il a obtenu ce qu'il voulait, il para�t pr�t � toutes les
concessions et se pr�sente comme l'homme de conciliation. Que lui �importe
puisque ses adversaires sont morts et que la Gestapo, avec r�ticence, rend aux
familles ce qui reste d'eux : quelques cendres ?</p><empty-line/><p>� Je lui appris de fa�on fort s�che, continue Papen, ce qui
s'�tait pass� � la vice-chancellerie et chez moi et r�clamai une enqu�te
imm�diate sur les mesures prises � l'encontre de mes collaborateurs �.</p><empty-line/><p>Le F�hrer se tait. Son silence peut tout signifier : qu'il
ne savait pas, qu'il est pr�t � ordonner une enqu�te, qu'il se moque de Papen
ou qu'il approuve ses propos. Mais quand le vice-chancelier annonce qu'il
d�missionne, qu'il veut que l'on rende cette d�mission publique imm�diatement
Hitler s'insurge et refuse nettement.</p><empty-line/><p>� La situation n'est d�j� que trop tendue, dit-il. Je ne
pourrai annoncer votre d�mission que lorsque tout sera rentr� dans le calme. En
attendant ce moment voulez-vous au moins me faire le plaisir d'assister � la
prochaine s�ance du Reichstag, o� je rendrai compte de mon action ? �</p><empty-line/><p>Papen refuse � son tour. � Je ne vois pas la possibilit�
pour moi de m'asseoir au banc minist�riel � dit-il.</p><empty-line/><p>Le F�hrer pourtant sur le point essentiel de la d�mission du
vice-chancelier a obtenu ce qu'il d�sirait : la d�mission restera secr�te.
L'opinion ne saura rien des divergences entre le Chancelier et le
vice-chancelier. L'unit� du gouvernement du Reich, de Hindenburg � Papen, de
Blomberg � Rudolf Hess, parait compl�te : R�hm et les autres victimes ont �t�
�gorg�s dans l'unanimit�. C'est cette fa�ade qui importe au F�hrer. Si Papen
n'est pas � la s�ance du Reichstag, assis � son banc avec les autres membres du
cabinet, il sera toujours temps d'aviser. La s�ance est fix�e au 13 juillet �
l'Op�ra Kroll ; dans une dizaine de jours le sang aura s�ch�.</p><empty-line/><p>LE CONSEIL DES MINISTRES DU 3 JUILLET.</p><empty-line/><p>Hitler rentre donc seul et tranquille dans la salle du
Conseil des ministres. Le g�n�ral Blomberg, Hess, G�ring, tous les ministres
ont pris place autour de la longue table rectangulaire et Hitler, debout, les
poings appuy�s sur son dossier, va pr�senter sa version des �v�nements.</p><empty-line/><p>Au fur et � mesure qu'il parle, la violence s'empare de lui.
� Sous l'�gide de R�hm, dit-il, s'�tait form�e une coterie unie par l'ambition
personnelle et des pr�dispositions particuli�res... � La voix est charg�e de
m�pris, de col�re. Le F�hrer parle et comme chez tous les visionnaires, chez
tous les hommes habitu�s � tromper souvent, il se p�n�tre peu � peu de sa
vision, il finit par croire � ce qu'il dit, dont il a su pourtant qu'il
s'agissait d'une supercherie. � R�hm m'avait donn� sa parole d'honneur �
maintes reprises, continue-t-il, je l'avais constamment prot�g� et il m'a
trahi, il a perp�tr� la plus horrible des trahisons � mon �gard, moi, le F�hrer
�. R�hm assassin� ne peut �tre que coupable, il doit l'�tre, il l'est. � R�hm
avait des dispositions funestes... � Tout cela, Hitler le savait depuis de
longues ann�es, mais voici que c'est devenu insupportable. � R�hm s'�tait
entour� de gardes qui tous avaient subi de lourdes peines infamantes... � Le
sang de R�hm, en coulant, purifie le nazisme. � Et R�hm voulait aussi trahir
son pays... Des liaisons avaient �t� �tablies entre lui, Schleicher, M. von
Alvensleben, Gregor Strasser et un diplomate fran�ais...� Hitler mart�le les
noms, les mots, il tue une seconde fois. En cons�quence, conclut-il, lui, le F�hrer,
a d�cid� une intervention imm�diate dont le d�tail et les succ�s sont connus
des membres du gouvernement.</p><empty-line/><p>Hitler s'assied. Son visage est couvert de sueur. Il vient
de revivre la Nuit des longs couteaux, de jouer la sc�ne du Justicier punissant
la trahison, de r�p�ter le grand discours � la Nation qu'il pr�pare. C'est le
g�n�ral Blomberg qui se l�ve pour lui r�pondre. L'officier est grave, digne,
pos�, calme. Il inspire, dans son uniforme sobre, avec ses d�corations discr�tes,
le respect que l'on doit aux guerriers nobles et g�n�reux, � la Reichswehr qui
a le sens du devoir et de l'honneur.</p><empty-line/><p>� Je remercie, au nom du gouvernement, annonce Blomberg, le
Chancelier qui, par son intervention d�cid�e et courageuse, a �vit� au peuple
allemand la guerre civile�.</p><empty-line/><p>Une pause de Blomberg. Tous les visages sont tourn�s vers
lui, et le F�hrer, les yeux fixes, regarde dans sa direction mais le voit-il ?</p><empty-line/><p>� Homme d'Etat et soldat, continue Blomberg, le Chancelier a
agi dans un esprit qui a suscit� chez les membres du gouvernement et dans
l'ensemble du peuple allemand la promesse solennelle d'accomplir de grands
exploits, de rester fid�les et de faire preuve de d�vouement en cette heure si
grave. �</p><empty-line/><p>Puis, c'est le ministre de la Justice qui souligne que le F�hrer
a prot�g� le droit contre les pires abus, qu'il cr�ait le droit de fa�on
imm�diate en vertu de son pouvoir de F�hrer et de juge supr�me.</p><empty-line/><p>Le F�hrer para�t absent : il �coute, semble-t-il, un vague
sourire sur les l�vres, ironique et m�prisant. Ces g�n�raux, ces juristes, ces
aristocrates, tous ces hommes au col empes�, bourgeois, monarchistes, juges,
professeurs, Junkers, diplomates, ils sont l�, autour de lui, � l'approuver, �
l'encenser dans leurs journaux. Et jusqu'� ce Monsieur Franz von Papen qui
proteste et s'incline. Lui, F�hrer, il est d'une autre trempe, il sait, �
l'aube, prendre un avion, frapper � la porte d'un ancien camarade, le revolver
au poing. Il sait agir lui-m�me, et il s'emparera du pouvoir supr�me, il remplacera
le Vieux devant lequel il s'est inclin� tant de fois humblement. Ce mar�chal
qui agonise et qui lui t�l�graphie ses remerciements.</p><empty-line/><p>Le Conseil des ministres du 3 juillet se termine et Hitler
reconduit ses ministres jusqu'� la porte, respectueux des usages, en Chancelier
du Reich qui estime ses collaborateurs.</p><empty-line/><p>Quelques heures plus tard, il re�oit Hermann Rauschning, ce
pr�sident du S�nat de Dantzig, avec qui il aime � parler, � soliloquer. L�,
dans son salon, avec quelques intimes, il se lib�re, �voque la mort prochaine
du mar�chal Hindenburg, le vieux. Les mots d�ferlent comme un torrent de
violence, de d�termination et de m�pris.</p><empty-line/><p>�� Ils se trompent.. Ils croient que je suis au bout de
mon rouleau, commence Hitler. Ils se trompent tous. Ils ne me connaissent pas.
Parce que je viens d'en bas, parce que je suis sorti de la � lie du peuple �
comme ils disent parce que je manque d'�ducation, parce que j'ai des mani�res
et des m�thodes qui choquent leurs cervelles d'oiseau. �</p><empty-line/><p>Hitler part d'un rire sonore. Ils : ce sont les Papen, les
Blomberg, les Hindenburg, les autres, tous ces Junkers, ces �l�ves des Ecoles
des Cadets, ces membres du Herrenklub. � Ah, si j'�tais des leurs, je serais un
grand homme, d�s aujourd'hui. Mais je n'ai pas besoin qu'ils viennent me
certifier ma capacit� et ma grandeur. L'insubordination de mes S.A. m'a d�j�
co�t� de nombreux atouts. Mais j'en ai encore d'autres en main. Je saurais
encore m'en tirer si les choses allaient mal. �</p><empty-line/><p>Et le monologue continue, fascinant : Rauschning note mentalement
et son effroi au fur et � mesure que le F�hrer parle augmente. Voil� des ann�es
qu'admis dans l'intimit� de Hitler, consid�r� comme un alli� inconditionnel il
d�couvre le m�canisme d'un esprit en proie � la passion du pouvoir, que rien
n'arr�te et que chaque succ�s pousse plus avant dans la voie des certitudes et
du m�pris d'autrui. Hitler s'est lev�, sa diatribe gagne encore en violence.
�� Ils n'ont pas la moindre vision des r�alit�s, ces arrivistes impuissants,
ces �mes de bureaucrates et d'adjudants ! �</p><empty-line/><p>Tous ces officiers sup�rieurs de la Reichswehr, ces membres
hautains de l'Etat-major que leurs voitures officielles d�posent ponctuellement
devant les b�timents gris de la Bendlerstrasse, les voici qualifi�s d'un mot �
adjudants � !</p><empty-line/><p>� Avez-vous remarqu�, ajoute Hitler, comme ils tremblent
comme ils s'humilient devant moi ? �</p><p>La satisfaction du F�hrer est intense : celle du parvenu qui
tient � sa botte les hommes issus des lentes s�lections hi�rarchiques.</p><p>� J'ai bouscul� leurs combinaisons. Ils s'imaginaient que je
n'oserais pas, que je serais l�che. Ils me voyaient d�j� pris dans leurs
filets. J'�tais d�j�, pensaient-ils, leur instrument. Et derri�re mon dos, ils
se moquaient de moi, ils pensaient que j'�tais fini, que j'avais perdu jusqu'�
l'appui de mon parti. �</p><p>Et la joie �clate encore, qui plisse le visage en un sourire
vengeur :</p><p>� Je leur ai donn� une vol�e de bois vert dont ils se souviendront.
Ce que j'ai perdu dans la purge des S.A., je le regagne en me d�barrassant de
ces conspirateurs f�odaux, de ces aventuriers, des Schleicher et consorts. �</p><empty-line/><p>Ainsi, lucidement, le F�hrer tire parti de la situation : il
a sacrifi� des hommes qui avaient fait sa force � R�hm, Strasser, et les S.A.
�, mais il s'est d�barrass� d'une autre menace venue de certains conservateurs
: ces morts � � droite � et � � gauche �, lui permettent de monter vers le
pouvoir absolu.</p><p>� Le plan de ces beaux messieurs ne r�ussira pas,
lance-t-il. Ils ne pourront pas, pour la succession du Vieux passer pardessus
ma t�te... Avancez donc, Messieurs Papen et Hugenberg, je suis pr�t pour le
round suivant. �</p><empty-line/><p>LE ROUND SUIVANT.</p><empty-line/><p>Papen sent ce m�pris et devine les intentions du F�hrer
derri�re la fa�ade respectueuse. Aussi essaie-t-il de lutter, de freiner. Apr�s
avoir annonc� � Hitler qu'il d�missionnait, il s'est fait conduire � la
Bendlerstrasse. Le minist�re de la Guerre est toujours s�v�rement gard� comme
si un coup de main �tait � craindre : les chevaux de frise sont en place dans
la cour et les sentinelles sont nombreuses et lourdement arm�es. Dans les
couloirs, le vice-chancelier croise l'aide de camp du g�n�ral Fritsch � une
vieille relation de l'�poque heureuse o� je courais en obstacles, raconte
Papen. Il avait l'air d'avoir vu un fant�me :</p><empty-line/><p>� � Seigneur ! s'exclama-t-il, que vous est-il arriv� ?</p><p>� � Comme vous voyez, je suis toujours bien vivant, grondai-je.
Mais il va falloir mettre fin � cette Schweinerei (saloperie) �.</p><empty-line/><p>Le vice-chancelier est introduit aupr�s de Werner von
Fritsch qui est son ami, mais le g�n�ral ne peut que r�p�ter ce qui s'est pass�
: l'assassinat de Schleicher et de sa femme. Pour le reste, que faire ?</p><empty-line/><p>� Fritsch admit, raconte Papen, que tout le monde d�sirait
en effet l'intervention de la Reichswehr mais que Blomberg s'y �tait
cat�goriquement oppos� ; quant � Hindenburg, chef supr�me des forces arm�es, on
ne pouvait arriver � le joindre. D'ailleurs, le Pr�sident �tait certainement
mal inform� de la situation. �</p><empty-line/><p>En fait Fritsch ne devait s�rement pas ignorer que des
camions, des armes et des casernes de la Reichswehr avaient �t� pr�t�s aux S.S.
Qu'� Munich, la Reichswehr avait encercl� la Maison Brune et les S.A., et que
dans les mess d'officiers on avait, dans la nuit du lundi 2 juillet, sabl� le
Champagne pour c�l�brer la fin de R�hm. Le Generalmajor von Witzleben avait
m�me regrett�, disait-on, que l'arm�e n'ait pu intervenir contre la racaille de
la Sturmabteilung. � J'aurais voulu �tre de la partie �, aurait-il lanc� en
levant son verre � l'avenir de l'arm�e allemande.</p><empty-line/><p>Les conservateurs de la Reichswehr ne peuvent donc rien, ils
ont choisi l'alliance avec Hitler quand il �tait faible, et se f�licitent de
l'�volution de la situation. Papen peut bien �crire des lettres au F�hrer pour
protester, demander la lib�ration de ses collaborateurs arr�t�s. Il peut le
rencontrer : Hitler ne recule pas. Au contraire, le 13 juillet, face au
Reichstag, dit-il au vice-chancelier, � j'assumerai devant la nation la
responsabilit� enti�re des �v�nements. � Et Papen ne peut qu'�crire encore pour
avertir le F�hrer qu'il n'assistera pas � la s�ance. Mais qu'importe ? L'Op�ra
Kroll est plein de tous les d�put�s nazis : ceux qui ont �t� inqui�t�s, ceux
qui ont eu peur sont l� parmi les premiers, scandant d'applaudissements
fr�n�tiques le discours du F�hrer.</p><empty-line/><p>A c�t� de la place laiss�e vide par Karl Ernst, qui jamais
ne verra Mad�re, le prince August Wilhelm de Hohenzollern, qui a �t� soumis �
de rudes interrogatoires, qui a �t� F�hrer des S.A. et l'ami de Ernst, est l�,
dans son uniforme, manifestant l'enthousiasme le plus sinc�re. Il s'est dress�
� plusieurs reprises quand Hitler a lanc� � et la nation tout enti�re est �
l'�coute et le Tiergarten est rempli d'une foule dense : � J'ai donn� l'ordre
de fusiller les principaux coupables et j'ai donn� l'Ordre aussi de caut�riser
les abc�s de notre empoisonnement int�rieur et de l'empoisonnement �tranger,
jusqu'� br�ler la chair vive. J'ai �galement donn� l'ordre de tuer aussit�t
tout rebelle qui, lors de son arrestation, essaierait de r�sister. �</p><empty-line/><p>Le prince Auwi applaudit � tout rompre et c'est � sa vie
pr�serv�e qu'il applaudit et c'est la peur qui l'�treint qu'il exprime. Et
combien comme lui sur les fauteuils rouges de la salle brillamment illumin�e de
l'Op�ra Kroll ce 13 juillet ? Combien comme lui qui se renient, abandonnent
jusqu'� la m�moire de leurs camarades abattus et s'inclinent devant la force
triomphante du F�hrer ! Comment Hitler ne m�priserait-il pas de tels hommes
pr�ts � de tels abandons ? Il les croit capables de tout, m�me si parfois il se
trompe ou agit trop t�t.</p><empty-line/><p>Franz von Papen re�oit aussi dans cette premi�re quinzaine
de juillet la visite du docteur Lammers. C'est le secr�taire d'Etat du
Chancelier, la discussion s'engage, courtoise. Lammers, de la part du F�hrer, propose
� Papen le poste d'ambassadeur au Vatican. Naturellement, pr�cise Lammers, si
le montant des �moluments ne parait pas suffisant, Papen pourra lui-m�me fixer
le chiffre qu'il jugera conforme � ses capacit�s. L'intention est claire,
Hitler traite les hommes brutalement. Mais Papen, soufflet� par la proposition,
explose :</p><p>� Est-ce que le F�hrer et vous, croyez que l'on puisse
m'acheter ? crie-t-il. C'est bien l'impudence la plus grossi�re que j'aie
jamais entendue ! Allez dire cela � votre Hitler.</p><p>Et Papen montre la porte � l'envoy� de Hitler. Mais, moins
d'un mois plus tard, il sera ambassadeur du III<sup>eme</sup> Reich � Vienne.</p><empty-line/><p>D'AUTRES MEURTRES.</p><empty-line/><p>Ce n'est pas l'or qui a s�duit Papen. Une nuit, � la fin de
juillet, le 26, des coups violents �branlent la porte de sa villa. Trois S.S.
sont l�, mena�ants dans l'ombre et depuis la Nuit des longs couteaux, Papen
sait � quoi s'en tenir sur le respect des lois. Son fils, revolver au poing, va
ouvrir. Mais les S.S. ne sont pas, cette nuit-l�, des tueurs : ils annoncent
seulement que le F�hrer qui est � Bayreuth, demande � Papen de l'appeler au
t�l�phone d'urgence. Il est � peine 2 heures du matin. Tout cela para�t
�trange. Papen est inquiet. � Ne s'agissait-il pas de quelque stratag�me
destin� � nous faire entrer dans la cabine t�l�phonique afin de nous exp�dier
ensuite quelques rafales de mitraillette ? � s'est-il demand�.</p><empty-line/><p>Mais l'heure n'est pas encore venue pour Papen. Le F�hrer
est au rendez-vous t�l�phonique.</p><empty-line/><p>� Herr von Papen, dit-il d'une voix nerveuse, il faut que
vous partiez imm�diatement pour Vienne comme mon ministre pl�nipotentiaire. La
situation est alarmante. Vous ne pouvez refuser.</p><empty-line/><p>Papen ignore encore tout dans cette nuit de juillet de ce
qui s'est d�roul� � Vienne et qui n'est qu'une autre Nuit des longs couteaux.
Les nazis autrichiens, dirig�s par l'inspecteur du Parti nazi Habicht, viennent
d'essayer de s'emparer du pouvoir et, comme c'est leur habitude, ils ont tu� :
le chancelier Dollfuss a �t� abattu sans h�sitation.</p><empty-line/><p>25 juillet 1934 : moins d'un mois apr�s les assassinats
d'Allemagne, d'autres meurtres. �A-t-on voulu forcer la main de Hitler ? Car il
est �tonnant, alors que le �III<sup>eme</sup> Reich vient d'enregistrer la
secousse de la liquidation de R�hm, que le F�hrer engage, dans la lanc�e,
l'entreprise risqu�e de l'Anschluss ? En fait, tout est curieux dans ces
semaines o� la Nuit des longs couteaux est encadr�e par la rencontre avec Mussolini
et l'assassinat de Dollfuss. A moins qu'il ne s'agisse d'un moyen imagin� par
quelques Machiavels d'un clan politique ou militaire pour profiter d'une
difficult� internationale afin de se d�barrasser du F�hrer ou peut-�tre, tout
simplement, se trouve-t-on en pr�sence d'une action pr�matur�e, aventureuse, de
quelques nazis locaux ? C'est le plus probable.</p><empty-line/><p>Mais le putsch �choue et Mussolini rassemble des troupes sur
la fronti�re des Alpes. Hitler doit reculer. Il apprend la nouvelle de
l'assassinat de Dollfuss, alors que, dans l'extase, il �coute l�Or du Rhin �
Bayreuth.</p><empty-line/><p>�� Apr�s la repr�sentation, raconte Friedelind Wagner,
qui �tait � ses c�t�s, le F�hrer �tait au comble de l'�nervement...� C'�tait
terrible � voir. Bien qu'il p�t � peine d�guiser son exultation, Hitler prit
soin de commander le d�ner au restaurant comme les autres jours. "Je dois
para�tre en public, me montrer pendant une heure, dit-il, ou les gens croiront
que je suis pour quelque chose dans tout ceci." �</p><empty-line/><p>Au fur et � mesure que les nouvelles arrivent de Vienne, le
F�hrer s'assombrit. Quand il t�l�phone � Papen, il semble �tre un homme aux
abois : � Nous sommes en pr�sence d'un deuxi�me Sarajevo �, crie-t-il d'une
voix hyst�rique. Et pour sauver l'Allemagne d'un d�sastre il demande � Papen de
le rejoindre � Bayreuth.</p><empty-line/><p>L�, Papen rencontre Hitler qui est entour� de G�ring, de
Goebbels et de Hess. Les chefs nazis sont anxieux. Hitler � maudit la stupidit�
et la brutalit� des nazis autrichiens qui l'ont plac� dans une situation
terrible �. Il supplie Papen d'accepter, pour l'Allemagne, le poste d'envoy� du
F�hrer � Vienne. Et Papen s'incline et sert le nazisme. �� En acc�dant �
la requ�te de Hitler, �crit Papen, pour se justifier, je pouvais encore tr�s
probablement rendre un service � mon pays, � la condition toutefois d'obtenir
au pr�alable des garanties pr�cises �. Naturellement Hitler les accorde : il
sait faire la part du feu. Ainsi ce n'est pas l'or qui a s�duit Papen, mais une
fois de plus l'id�e que servir le F�hrer c'est aussi servir l'Allemagne. D�j�,
en janvier 1933, au moment de la prise du pouvoir, le patriotisme avait �t� la
grande excuse : en juillet 1934, elle sert � nouveau. Et pourtant, le Reichstag
a br�l�, et pourtant les baraques de bois des camps de concentration ont �t�
construites � Dachau et � Buchenwald, pourtant Schleicher, Jung, Bose et
Klausener ont �t� assassin�s et dans la Nuit des longs couteaux le visage du
nazisme est apparu sans masque. Visage brutal de tueur implacable. Et Papen
n'ignore rien de cela.</p><empty-line/><p>Tschirschky est rentr� de Dachau avec sa t�te ras�e et
Papen, au cimeti�re, a prononc� devant Frau Bose et ses enfants un �loge de son
collaborateur, abattu sans sommation comme le font les gangsters. Mais Papen
s'incline et sert le F�hrer parce qu'il veut croire servir l'Allemagne. Il sait
aussi que partir � Vienne � et plus tard il partira comme ambassadeur de Hitler
� Ankara � c'est se mettre � l'abri. Et, dans le comportement de chaque
Allemand il y a, comme chez Papen, ce m�lange de peur et d'illusion qui fait
finalement la force du F�hrer et du nazisme.</p><empty-line/><p>LA REICHSWEHR NAZIE.</p><empty-line/><p>Pour Papen, le sang de Bose ou de Jung a donc s�ch� vite.
Comme a s�ch� vite, pour la Reichswehr, le sang des g�n�raux Schleicher et
Bredow.</p><empty-line/><p>Le 15 juillet, se d�roulent, dans la campagne �panouie au
nord de Berlin, les grandes man�uvres de l'arm�e. Les nouvelles unit�s se
montrent particuli�rement efficaces, bien entra�n�es, �quip�es d'un mat�riel
neuf. L'attach� militaire fran�ais est impressionn�, l'arm�e allemande
redevient rapidement une force. Surtout, elle se rallie en bloc, sans
r�ticence, � Hitler. � Les sentiments qu'ont montr�s les officiers allemands
qui �taient avec nous, �crit � Paris l'attach� militaire, aussi bien ceux du
minist�re avec qui nous vivions que ceux de la troupe que nous avons pu
interroger semblaient unanimes : c'�tait une approbation nette de l'action
conduite par Hitler. On les sentait pleinement satisfaits du triomphe de la
Reichswehr. �</p><empty-line/><p>Car, pour eux, la Nuit des longs couteaux c'est cela : la
victoire du g�n�ral von Blomberg sur R�hm. Ils veulent oublier le r�le des
S.S., ex�cuteurs des basses besognes. Sans doute pensent-ils qu'ils ont habilement
r�ussi � utiliser l'Ordre noir pour vaincre un adversaire et qu'ils sont rest�s
ainsi, int�gres, fid�les au code de l'honneur de la Reichswehr. Apr�s tout, ce
ne sont pas des soldats qui ont abattu Schleicher ou R�hm�! Les officiers
sont d�finitivement s�duits : Hitler les flatte. Hitler a pli� ce qui reste de
la S.A. � leur autorit� et c'est le g�n�ral Reichenau qui, sur le plan
militaire, est charg� de r�organiser les Sections d'Assaut Alors, ils se
rallient � Hitler.</p><empty-line/><p>�� Un officier de la Reichswehr dont je connais bien
les sentiments antinationaux-socialistes, �crit l'attach� militaire fran�ais,
m'a dit et a r�p�t� � plusieurs de mes coll�gues : "L'an dernier, la
Reichswehr �tait peut-�tre nazie � 60 % ; il y a quelques semaines, elle ne
l'�tait sans doute que pour 25 % ; aujourd'hui elle l'est � 95 %". �</p><empty-line/><p>Et les soldats, endoctrin�s par leurs officiers, par les
proclamations de von Blomberg suivent et m�me vont au-del� des sentiments de
leurs officiers. Vers la mi-juillet Hitler qui assiste � une phase des
man�uvres, remonte en voiture le long d'une colonne de fantassins. C'est le
plein �t�. La voiture du F�hrer est d�couverte. Les soldats, sous leur casque
lourd, transpirent. Tout � coup des rangs de la troupe en marche, des cris
d'enthousiasme s'�l�vent ; on a reconnu le F�hrer, et de file en file les
acclamations se prolongent rudes et viriles, issues de cette jeunesse en armes.
Apr�s avoir �voqu� cet �pisode avec des officiers de la Reichswehr, l'attach�
militaire fran�ais conclut : � Cette manifestation spontan�e d'enthousiasme
n'est pas habituelle dans l'arm�e allemande, elle a frapp� les officiers
eux-m�mes. �</p><empty-line/><p>LA MORT DE HINDENBURG.</p><empty-line/><p>Hitler l'emporte donc dans le c�ur m�me des hommes : la
jeunesse le suit, l'arm�e l'approuve, il tient le Parti, les S.S., les S.A. Il
gagne. Et bient�t, couronnement, commence l'agonie du Reichspr�sident, le
mar�chal Hindenburg. Ainsi, dans cet �t� 1934, les �v�nements se succ�dent
rapidement, comme si l'histoire changeait de rythme, rapprochant symboliquement
les faits, sans pour autant r�ussir � ouvrir les yeux des hommes qui � �
Berlin, � Paris ou � Londres � ne veulent pas voir. L'agonie commence et le
testament que Hindenburg a r�dig� � sous l'influence de Papen � et qui doit
conduire � une restauration de la monarchie est lettre morte avant m�me que ne
s'ach�ve la vie de Hindenburg.</p><empty-line/><p>A la h�te, un Conseil de cabinet se r�unit � la Chancellerie
le 1<sup>er</sup> ao�t, sous la pr�sidence de Hitler. Et il donne son accord �
la proclamation d'une loi � d�s le d�c�s du Vieux � qui pr�voit le cumul des
fonctions de Pr�sident et de Chancelier. Fr�missant de ce triomphe enfin si
proche Hitler se rend � Neudeck. Le silence enveloppe les vastes b�timents et
la brise est tomb�e. Les visages disent la mort qui vient, in�luctable. Le
vieux monsieur est allong� sur son lit dur et aust�re de soldat prussien. Le F�hrer
est introduit aupr�s de l'agonisant par Oskar von Hindenburg.</p><empty-line/><p>����� P�re, voici le Chancelier, r�p�te le fils du mar�chal.</p><p>����� Pourquoi n'�tes-vous pas venu plus t�t ?</p><empty-line/><p>Hindenburg ouvrant les yeux reconna�t dans la personne du
Chancelier, Hitler. ����� Probablement, �crit Papen, il avait cru jusqu'� ce moment-l�,
que le chancelier arriv� de Berlin, s'appelait von Papen. � Mais peu importe au
F�hrer l'humiliante m�prise. Hindenburg va mourir et rien ne pourra emp�cher
que le nouveau pr�sident du Reich soit le F�hrer.</p><empty-line/><p>Le 2 ao�t des salves d'artillerie, tir�es r�guli�rement
annoncent que vient de s'�teindre, � 9 heures du matin, le combattant de Sadowa
et de Sedan. Ce vieux Prussien qui avait assist�, dans la galerie des Glaces �
Versailles, � la proclamation de l'Empire d'Allemagne, le Mar�chal Hindenburg,
Pr�sident du Reich. Papen se rend imm�diatement � Neudeck et, laiss� seul dans
la chambre mortuaire, il se recueille devant le vieux mar�chal qui ��
reposait sur un lit de camp Spartiate, les mains jointes sur une bible, le
visage empreint de la sagesse, de la bont�, de la r�solution que j'avais tant
v�n�r�es. �</p><empty-line/><p>Quelques heures � peine apr�s l'annonce de la mort alors que
d�j� s'organisent au m�morial de Tannenberg les fun�railles, que le nazisme va
ainsi utiliser la mort du Pr�sident pour mettre en sc�ne l'une de ces c�r�monies
de masse, impressionnantes, o� les foules communient et abdiquent leur autonomie,
la loi accordant au F�hrer les pr�rogatives du Pr�sident est promulgu�e. Et
quand Papen apporte au F�hrer la lettre de Hindenburg qui fait figure de
testament du vieux Pr�sident, Hitler d�clare : � Notre regrett� Pr�sident m'a
destin� cette lettre � moi personnellement. Je d�ciderai plus tard, si, et �
quel moment je puis autoriser sa publication �. Papen ne peut que supplier,
plaider pour une publication imm�diate, puis finalement s'incliner. Que
pourrait-il faire d'ailleurs ? Le pr�sident Hindenburg est mort � 9 heures le 2
ao�t ; la loi faisant de Hitler son successeur a �t�, en fait adopt�e d�s le 1<sup>er</sup>
ao�t au soir et � 9 h 30 la Reichswehr a pr�t� serment au nouveau chef de
l'Etat.</p><empty-line/><p>Ainsi le sc�nario peut-�tre r�gl� sur le croiseur
Deutschland, dans les brumes de la Baltique, a-t-il �t� respect� : R�hm est
mort et Hindenburg mort Hitler remplace le Pr�sident du Reich. Les journaux du
soir paraissent encadr�s de noir. Ils donnent les �tats de service du Mar�chal
d�funt et souvent ils r�p�tent le premier vers du beau chant du souvenir de
l'arm�e allemande :</p><empty-line/><p>� Ich hatt' einen Kameraden�! �</p><empty-line/><p>Les officiers publient des �tudes sur le pass� h�ro�que de
leur chef disparu et, en m�me temps, les journaux communiquent le texte du
nouveau serment que le g�n�ral von Blomberg impose � tous les membres de la
Reichswehr.</p><empty-line/><p>�� Je fais, devant Dieu, le serment sacr� d'ob�issance
absolue au chef du Reich et peuple allemand, Adolf Hitler, chef supr�me de la
Wehrmacht. Je jure de me conduire en brave soldat et d'�tre toujours pr�t � sacrifier
ma vie plut�t que de rompre ce serment �</p><empty-line/><p>Ce m�me 2 ao�t dans toutes les unit�s, les officiers et les
soldats ont commenc� de pr�ter serment. Tendant le bras, la main ouverte, ils
jurent, leurs officiers d'abord, puis par groupes, la fid�lit� au F�hrer. Les
cours de casernes retentissent du claquement des talons des soldats, des
phrases solennelles r�p�t�es avec la voix sonore des commandements militaires.</p><empty-line/><p>Les jeunes soldats impressionn�s, la gorge serr�e, m�lent
leurs mains au-dessus des �tendards. Pour eux, pour beaucoup d'officiers qui
ont grandi dans la conviction que la parole donn�e est intangible, ce serment
est un lien qu'ils ne sauront jamais briser. Ou derri�re lequel ils
s'abriteront pour continuer d'ob�ir aveugl�ment.</p><empty-line/><p>Ainsi Hitler a-t-il gagn� le deuxi�me round comme il le pr�disait
� Rauschning et quand, le 2 ao�t au soir, il re�oit le t�l�gramme de Blomberg
lui annon�ant que � les officiers, sous-officiers, et soldats de toute la
Wehrmacht ont solennellement pr�t� serment au F�hrer et chancelier du Reich,
devenu chef supr�me de la Wehrmacht � il sait qu'il l'a d�finitivement emport�.
Qu'il a eu raison, dans cette nuit rh�nane, de d�cider, seul, de s'envoler pour
Munich, qu'il a eu raison de frapper, revolver au poing, contre la porte de
R�hm et de laisser abattre ses vieux camarades.</p><empty-line/><p>Il ne lui reste plus qu'� pr�sider les obs�ques de
Hindenburg, qu'� marcher derri�re le cercueil du vieux soldat sur lequel
s'inclinent les centaines de drapeaux et de banni�res de tous les r�giments du
Reich, qu'� proclamer dans une langue proph�tique que Hindenburg va entrer au �
Walhalla �, qu'� organiser le pl�biscite pour faire approuver par 88 % des Allemands,
le 19 ao�t, la loi � d�j� en vigueur ! � qui fait de lui le chef de l'Etat. Le
20 ao�t, il peut enfin adresser au g�n�ral Blomberg une lettre de remerciements.
L'arm�e a tenu parole en lui pr�tant serment. Elle n'a pas affaire � un ingrat.</p><empty-line/><p>� De m�me que les officiers et soldats, �crit Hitler, se
sont engag�s vis-�-vis du nouvel Etat repr�sent� par moi, je consid�rerai
toujours comme mon devoir le plus sacr� de d�fendre l'existence et
l'intangibilit� de la Wehrmacht et, pour ex�cuter le testament de feu le
mar�chal et rester fid�le � ma propre volont�, d'ancrer solidement l'arm�e dans
son r�le unique d'organisme militaire de la Nation. �</p><empty-line/><p>Le F�hrer peut alors savourer son triomphe et c'est � Nuremberg,
le 4 septembre, qu'a lieu sa c�l�bration. Les morts, les assassin�s de la Nuit
des longs couteaux sont bien oubli�s. Au Luitpold Hall de Nuremberg, dans
l'immense salle d�cor�e de milliers de drapeaux � croix gamm�e, Hitler avance
dans l'all�e centrale ; les musiques jouent le Badeniveilermarsch, les mains se
dressent pour le salut nazi, les cris montent : Heil Hitler�! Heil
Hitler�! Sieg Heil ! Le Fhrer marche lentement vers l'estrade ; qui se
souvient de cette aube grise de Munich-Oberwiesenfeld, des for�ts travers�es
pour gagner Bad Wiessee ? Adolf Wagner peut-�tre, dans le bureau de qui, le
samedi matin 30 juin 1934, Hitler avait insult�, bouscul�, envoy� � la mort
Schneidhuber ? Mais Wagner est ici, aux c�t�s de Hitler. C'est lui qui lit la
proclamation qui ouvre le Congr�s du Parti nazi :</p><empty-line/><p>� La forme de vie allemande est d�finitivement fix�e pour
les mille ans � venir. L'�ge des nerfs du XIX<sup>eme</sup> si�cle s'est clos
avec nous. Il n'y aura pas d'autre r�volution en Allemagne pendant les mille
ans � venir. �</p><empty-line/><p>Et, pour la premi�re fois, le haut commandement de la
Reichswehr, les Etats-majors des grandes unit�s sont l�, pr�sents, aux c�t�s du
F�hrer, � ce Congr�s du Parti. Dizaines et dizaines d'officiers de tradition,
raides dans leurs uniformes, impassibles, assistant au Congr�s du Parti, � la
journ�e qui, au sein de ce congr�s est consacr�e � une revue et � des exercices
militaires ; l'arm�e officiellement li�e au Parti. L'arm�e qui croit, apr�s la
Nuit des longs couteaux, avoir gagn� la premi�re place dans le III<sup>eme</sup>
Reich, le Reich mill�naire de Adolf Hitler. Dans Nuremberg pavois�e, les
officiers sup�rieurs regagnent leurs h�tels ou les casernes o� certains d'entre
eux sont h�berg�s. Le soir alors que retentissent dans les rues les chants de
jeunesses hitl�riennes, ils boivent � l'Allemagne �ternelle et � la nouvelle
Wehrmacht qui, dans le nouveau Reich, comme jadis, l'arm�e de Prusse, reste
l'�me inalt�rable de la patrie.</p><empty-line/><p>CES MEMES HOMMES, UNE AUTRE NUIT.</p><empty-line/><p>30 juin 1934. 20 juillet 1944.</p><empty-line/><p>Autre temps, autre nuit, dix ans � peine. Aux corps de R�hm,
de Schleicher, de l'innocent critique musical de Munich, Wilhelm Eduard
Schmidt, tant d'autres corps, des millions, se sont ajout�s ! La Gestapo et les
S.S. ne remettent plus les cendres de leurs victimes aux familles. Elles
s'envolent dans le ciel bas de Dachau, de Buchenwald ou d'Auschwitz. Autre
temps, autre nuit : Hitler, depuis son quartier g�n�ral, la Wolfsschanze, sa
tani�re de loup, Hitler parle � la nation allemande :</p><empty-line/><p>�� Je m'adresse aujourd'hui � vous, d'abord pour que
vous entendiez ma voix et sachiez que je suis indemne et en bonne sant�,
ensuite pour vous apprendre le crime le plus monstrueux de l'histoire
allemande. Une petite clique d'officiers ambitieux, aussi irresponsables que
stupides, a form� un complot pour m'�liminer, moi et le haut commandement des
forces arm�es. La bombe plac�e par le comte von Stauffenberg a explos� � deux
m�tres de moi... Je n'ai re�u que quelques �gratignures, contusions et
blessures. Je consid�re cela comme une confirmation de la t�che que m'a confi�e
la Providence... Cette fois, nous allons leur r�gler leur compte de la fa�on
qui nous est coutumi�re, � nous nationaux-socialistes ! �</p><empty-line/><p>Et c'est une nouvelle Nuit des longs couteaux : dans le
Reich en ruine, on traque et on tue. 4980 personnes au moins sont ex�cut�es.
Des milliers sont envoy�es dans les camps de concentration. S.S., Gestapo,
S.D., ces forces qui avaient surgi dans la nuit du 30 juin 1934, elles sont
toujours l�, cent fois plus puissantes, nourries de l'exp�rience de tant de
crimes. Et leurs victimes ce 20 juillet, ce sont les officiers qui avaient cru
vaincre le 30 juin 1934.</p><empty-line/><p>Voici le mar�chal du Reich Erwin von Witzleben. Il avait,
dans la nuit du 2 au 3 juillet 1934 c�l�br� la victoire de la Reichswehr sur
les S.A. et regrett� de ne pas avoir particip� � l'action. Maintenant il est
dans le box des accus�s. Il n'a m�me pas droit � une ceinture pour retenir son
pantalon. Et le juge du Parti, Freisler, lui crie : � Ne tiraillez donc pas
sans cesse votre pantalon, Witzleben. C'est d�go�tant. Ne pouvez-vous pas le
tenir ? �</p><empty-line/><p>Witzleben, Hoepner, Stieff, Hagen, Hase, Bernardis, Klausing,
York von Wartenburg, tous officiers de la Wehrmacht, g�n�raux, commandants en
chef ou lieutenants, tous promis au bourreau, au supplice. Pendus avec une
corde � piano qui serre lentement, tue en sept ou douze minutes parce que le
supplici� est �trangl� comme au garrot Et les op�rateurs sont l� qui filment
sur l'ordre du F�hrer cette interminable agonie. Un drap noir dissimule les
visages, mais on a laiss� les jambes visibles pour que les spectateurs puissent
assister aux soubresauts des victimes. Tous officiers de la Reichswehr.</p><empty-line/><p>Ces m�mes hommes qui avaient laiss�, un 30 juin 1934, assassiner
d'autres hommes, Schleicher, Bredow, Klausener, qui avaient pr�t� serment �
Hitler et qui, r�volt�s d'une autre nuit, dix ans plus tard, alors que gisaient
sur toutes les terres d'Europe des millions de victimes, connaissaient � leur
tour la mort � de la fa�on qui nous est coutumi�re, � nous
nationaux-socialistes � avait dit le F�hrer.</p><empty-line/><p>Ils avaient cru, dans cette Nuit des longs couteaux, gagner
la partie, comme d'autres � les Papen, les Hindenburg � avaient cru la gagner
le 30 janvier 1933 oubliant que le nazisme ne pouvait se tenir � bout de bras
comme un �pervier docile et aveugl�, qui une fois l�ch� et accomplie sa chasse,
sa nuit de meurtres, revient se poser sur le poing. Ils n'avaient pas compris
que le nazisme, nourri de tous les ferments anciens, puisant sa force
destructrice dans les mythologies violentes, cherchant et utilisant dans chaque
homme la zone sombre o� se terrent les instincts refoul�s, que le nazisme, cet
ordre nouveau, avec ses embl�mes, ses cris, ses parades, ses tueurs, �tait la
barbarie surgie du pass� mill�naire et d�cupl�e par les inventions du si�cle.
Et que la barbarie n'a d'autre fin qu'elle-m�me.</p><empty-line/><p>�Paris-Nice 1969-1970</p><empty-line/><p><strong>ANNEXES</strong></p><empty-line/><p>I � EXTRAITS DU DISCOURS DU MINISTRE D'�TAT ET CHEF
D'�TAT-MAJOR ERNST R�HM AU CORPS DIPLOMATIQUE ET A LA PRESSE �TRANG�RE A
BERLIN, LE 18 AVRIL 1934</p><empty-line/><p>La nouvelle Allemagne nationale-socialiste sous le signe de
la croix gamm�e n'a pas que des amis dans le monde. On a beaucoup parl�, on a
beaucoup �crit � son sujet... Dans leur ensemble ou presque les �trangers n'ont
compris ni le sens ni la nature de la r�volution allemande. On oublie presque
toujours qu'il ne s'agit pas d'un changement de main du pouvoir politique. Non
! C'est le surgissement d'une nouvelle conception du monde.</p><empty-line/><p>... La r�volution nationale-socialiste signifie la rupture
spirituelle avec la pens�e de la grande r�volution fran�aise de 1789.</p><p>Cette pens�e, qui ne tient compte que des �l�ments
mesurables et d�nombrables, a vu se dresser contre elle dans le national-socialisme
une nouvelle forme de l'id�alisme devant lequel la d�mocratie n'�prouve que
d�sarroi, parce que par une n�cessit� naturelle elle est incapable d'en saisir
le principe int�rieur.</p><empty-line/><p>A la place des valeurs de la d�mocratie, le
national-socialisme a mis des forces que l'on ne peut mesurer avec l'aune et la
balance, que l'on ne peut comprendre uniquement par raison et calcul, les
forces de l'�me et du sang.</p><empty-line/><p>L'univers moral du national-socialisme et celui de la d�mocratie
se situent donc � deux niveaux conceptuels diff�rents...</p><p>Je vais vous parler de la S.A. La S.A. est l'h�ro�que
incarnation de la volont� et de la pens�e de la r�volution allemande. On ne peut
comprendre la nature et la t�che de la S.A. que si l'on comprend la nature et
les buts de la r�volution nationale-socialiste...</p><empty-line/><p>La r�volution allemande a commenc� par d�truire les formes
int�rieures de la R�publique de Weimar. A la place du syst�me rouge et noir de
novembre, elle a institu� le r�gime national-socialiste dont elle a fait
l'incarnation de l'autorit� politique de l'Etat.</p><empty-line/><p>Mais comme conception du monde � et le but premier et
dernier de notre combat durant toutes ces ann�es a �t� d'imposer int�gralement
une nouvelle conception du monde � le national-socialisme n'est pas un probl�me
constitutionnel et il n'existe pas entre lui et la forme terrestre de l'Etat,
quel qu'il soit, de rapport causal...</p><empty-line/><p>La S.A., r�p�tons-le, est l'incarnation h�ro�que de la
volont� et de la pens�e de la r�volution nationale-socialiste.</p><p>La r�volution nationale-socialiste est un processus de
p�dagogie morale. Il y a longtemps qu'il a commenc� et il ne sera termin� que
lorsque le dernier Allemand repr�sentera et confessera, par ses actes et ses
pens�es, le national-socialisme.</p><empty-line/><p>Lorsque Hitler a commenc� son combat c'�tait un soldat... Le
combat, le combat et encore le combat voil� ce qui a marqu� sa vie. Aussi, il
allait de soi que dans cette lutte il soumette ses auxiliaires � des imp�ratifs
militaires.</p><empty-line/><p>Pour garantir l'ex�cution coh�rente de la ligne politique de
sa volont�, il a ainsi �difi� l'arm�e brune de la r�volution sur deux piliers
solides : l'autorit� du chef et la discipline.</p><p>Une seule d�cision du S.A. est volontaire : celle d'entrer
dans les rangs des troupes d'assaut de la r�novation allemande. D�s l'instant
o� il rev�t l'uniforme brun, il se soumet sans restriction � la loi de la S.A.</p><empty-line/><p>Celle-ci est :</p><p>�� Ob�issance jusqu'� la mort au chef supr�me de la
S.A. : Adolf Hitler. Mes biens et mon sang, ma force et ma vie, tout ce que j'ai
appartient � l'Allemagne. �</p><empty-line/><p>D�s le d�but Hitler n'a pas lutt� pour des buts mesquins...
D�s le premier jour, quand sept hommes sans nom, sans alli�s, sans journaux,
sans argent song�rent � relever l'Allemagne de ses ruines, ce qui �tait en jeu,
c'�tait le pouvoir tout entier.</p><empty-line/><p>Dans ce combat, son arme fut la SA.</p><p>Ce n'est pas une bande de conjur�s intr�pides mais une arm�e
de croyants et de martyrs, d'agitateurs et de soldats qu'il lui fallait dans
cette lutte gigantesque dont l'enjeu �tait l'�me du peuple allemand.</p><empty-line/><p>Comme ces t�ches l'exigeaient, Adolf Hitler a cr�� un type
nouveau de combattant: le soldat d'une id�e politique. A ses soldats
politiques, il a donn� le drapeau rouge � croix gamm�e, symbole nouveau de
l'avenir allemand, il a donn� la chemise brune que rev�t le S.A. dans le
combat, les honneurs et dans la mort.</p><p>Par l'�clat de la couleur, la chemise brune distingue pour
tous le S.A. de la masse. C'est dans ce fait qu'elle trouve sa justification :
elle est le signe distinctif du S.A. ; elle permet � l'ami comme � l'ennemi de
reconna�tre au premier coup d'�il celui qui professe la conception du monde
national-socialiste.</p><empty-line/><p>... La S.A. est l'incarnation du national-socialisme. A
coups de poing, la S.A. a ouvert � l'id�e nationale-socialiste la voie qui m�ne
� la victoire. Et dans sa marche, la S.A. a entra�n� les sceptiques, les
h�sitants au milieu de cette prodigieuse lev�e en masse de la nation.</p><empty-line/><p>L'assaut de la vague brune sous le signe de la croix gamm�e
ne cessait de crier aux attentistes : Viens avec nous, camarade�!</p><empty-line/><p>Des centaines de milliers de travailleurs n'auraient pas
retrouv� le chemin de la patrie s'il n'y avait pas eu la S.A... C'est la S.A.
qui les a enlev�s � la rue, � la faim, et au ch�mage. Les bataillons bruns ont
�t� � l'�cole du national-socialisme. Car dans leurs rangs il n'y a ni
privil�ge de naissance, de rang ou de fortune : seuls comptent l'homme et les
services qu'il a rendus au mouvement.</p><empty-line/><p>Aujourd'hui, l'Etat national-socialiste repose sur des bases
solides. Par millions, les soldats politiques du national-socialisme veillent
sur le nouvel Etat qui est leur Etat.</p><empty-line/><p>... Malheureusement � la suite de la r�volution nationale-socialiste
des cercles r�actionnaires se sont accroch�s � nos chausses. Certes, ils se
sont �� align�s �, ils ont m�me piqu� � leurs revers la croix gamm�e en
affirmant vivement qu'ils avaient toujours �t� des nationaux.</p><empty-line/><p>Mais nous n'avons pas fait une r�volution nationale, mais
une r�volution nationale-socialiste et nous mettons l'accent sur le mot
socialiste... Par une inconcevable cl�mence, le nouveau r�gime, quand il a pris
le pouvoir, n'a pas �limin� impitoyablement tous les repr�sentants de l'ancien
syst�me et de celui qui l'avait pr�c�d�... Nous leur tordrons le cou et sans le
moindre mouvement de piti� s'ils osent mettre en pratique des convictions
r�actionnaires.</p><empty-line/><p>R�actionnaires, conformistes bourgeois, sp�cialistes du d�nigrement,
tous par disposition naturelle d'esprit, consid�rent la r�volution comme une
monstruosit�. Il est vrai en revanche que nous avons envie de vomir lorsque
nous pensons � eux.</p><empty-line/><p>Mais, rempart in�branlable de la r�volution, la S.A. se
dresse contre la r�action, le d�nigrement et le conformisme. En elle est
incarn� tout ce qui fait l'esprit de la r�volution.</p><empty-line/><p>Dans les ann�es de lutte, la chemise brune �tait costume
d'apparat. Elle �tait aussi linceul. Apr�s la victoire, elle est devenue le
symbole de l'unit� nationale-socialiste, elle est devenue le costume de
l'Allemand et le restera.</p><p>L'ordre et la discipline de la S.A. ont �t� tout d'abord une
n�cessit�. C'est la S.A. qui faisait l'unit� des forces r�volutionnaires qui, �
l'origine, ne constituaient qu'un agr�gat mal li�. Plus tard, la S.A. est
devenue un instrument d'�ducation et le ciment de la communaut� nationale qui
ne peut subsister si l'individu ne se soumet en tout.</p><empty-line/><p>Aujourd'hui, elle est l'expression du nouveau style de vie
allemand. Ayant son origine dans la S.A., il s'impose � toutes les formes de la
vie en Allemagne.</p><empty-line/><p>La S.A. c'est la r�volution nationale-socialiste !</p><empty-line/><p>II � EXTRAITS DU DISCOURS PRONONC� PAR LE CHANCELIER HITLER
DEVANT LE REICHSTAG A L'OP�RA KROLL LE 13 JUILLET 1934 A 20 HEURES</p><empty-line/><p>D�put�s,</p><p>Hommes du Reichstag allemand,</p><empty-line/><p>A la demande du gouvernement, votre pr�sident, Hermann
G�ring, vous a convoqu�s aujourd'hui pour me donner la possibilit� devant ce
forum le plus qualifi� de la nation, de donner au peuple des �claircissements
sur des �v�nements qui, je le souhaite, demeureront, pour l'�ternit�, dans
notre histoire, un souvenir aussi plein d'enseignements qu'il l'est de
tristesse.</p><empty-line/><p>Par suite d'une s�rie de circonstances et de fautes personnelles,
de l'insuffisance de certains hommes, des dispositions de certains autres, une
crise a �clat� au sein de notre jeune Reich ; elle n'aurait pu avoir que trop
facilement, dans un avenir assez rapproch�, des suites v�ritablement
destructrices. Exposer devant vous, et ainsi devant la nation, la naissance et
le d�veloppement de cette crise est le but de mon discours. Mon expos� sera
franc et sans m�nagement. Il faudra toutefois que je m'impose certaines
r�serves � et ce seront les seules � celles qu'impose le souci de ne pas
franchir les limites trac�es par le sentiment de la pudeur.</p><empty-line/><p>Lorsque le 30 janvier 1933, le Mar�chal Pr�sident du Reich
von Hindenburg me confia la direction du nouveau gouvernement allemand qui
venait d'�tre constitu�, le Parti national-socialiste prenait la charge d'un
Etat qui, aussi bien au point de vue politique qu'au point de vue �conomique,
�tait en pleine d�cadence. Toutes les formations politiques de l'�poque pass�e
avaient contribu� � cette d�cadence et en portaient donc leur part de
responsabilit�. Depuis que l'empereur et les princes allemands avaient �t�
cong�di�s, le peuple allemand s'�tait trouv� livr� � des hommes qui, en tant
que repr�sentants du monde des partis, avaient sciemment provoqu� cette
d�cadence, ou l'avaient accept�e par faiblesse. Des r�volutionnaires marxistes
aux nationalistes bourgeois, en passant par le centre catholique, tous les
partis et leurs chefs avaient d�montr� leur incapacit� � gouverner l'Allemagne.</p><empty-line/><p>Le 30 janvier 1933 n'a donc pas marqu� la simple transmission
de pouvoirs d'un gouvernement � un autre gouvernement mais la liquidation
d�finitive, � laquelle toute la nation aspirait, d'un �tat de choses
insupportable.</p><empty-line/><p>Pr�ciser ces faits est n�cessaire parce que (les �v�nements
l'ont montr�) dans certaines t�tes il semble avoir �t� oubli� que l'on a eu
jadis toute possibilit� de manifester ses capacit�s politiques. Personne en
Allemagne ne pourrait reprocher au mouvement national-socialiste d'avoir barr�
le chemin � des forces politiques dans lesquelles on pouvait encore placer de
l'espoir.</p><empty-line/><p>Pour des raisons imp�n�trables, le destin a condamn� notre
peuple � servir pendant quinze ans de champ d'exp�rience et de cobaye aux
politiciens de toutes sortes.</p><empty-line/><p>Il fut peut-�tre int�ressant et amusant pour notre entourage
de suivre ces exp�riences, mais, pour le peuple allemand, elles furent aussi
douloureuses qu'�puisantes. Que l'on se rappelle cette �poque et l'on �voquera
tous ceux qui tour � tour se succ�d�rent comme chanceliers du Reich. Nous,
nationaux-socialistes, avons le droit de ne pas figurer dans leur s�rie. Le 30
janvier 1933 l'on n'a pas form� comme tant de fois auparavant, un nouveau
minist�re ; un nouveau r�gime, � cette date, a rejet� de c�t� une �poque
p�rim�e.</p><empty-line/><p>Cet acte historique que fut la liquidation de la p�riode la
plus triste qui nous ait pr�c�d�s dans la vie de notre nation a �t� l�gitim�
par le peuple allemand lui-m�me. Car nous n'avons pas, comme les hommes de
novembre 1918, pris possession du pouvoir en usurpateurs ; nous l'avons pris
par les moyens l�gaux. Nous n'avons pas, comme des anarchistes sans scrupules,
fait une r�volution, mais, comme ex�cuteurs de la volont� de la nation, nous
avons rejet� le r�gime que nous avait donn� une �meute. Nous n'avons pas cru
devoir assurer notre pouvoir gr�ce aux ba�onnettes ; nous l'avons ancr� dans
les coeurs de nos compatriotes.</p><empty-line/><p>Si aujourd'hui je lis dans un certain journal �tranger que
je suis plein de pr�occupations, et, surtout actuellement tr�s inquiet de la
situation �conomique, je n'ai � donner qu'une r�ponse � ce barbouilleur de
papier : oui, j'ai des soucis mais j'en ai depuis toujours ; c'est parce que
nous avions souci de notre peuple que nous l'avons d�fendu lorsque lui fut
impos�e une guerre dont il n'�tait en rien responsable; plus tard, apr�s le
d�sastre, ce sont des pr�occupations encore plus graves qui ont fait de nous
des r�volutionnaires. Et enfin, quand apr�s quinze ans nous avons pris la direction
du pays, nos soucis et nos pr�occupations ne nous ont pas abandonn�s. Au contraire.
On doit me croire quand je d�clare que je n'ai encore jamais eu souci de
moi-m�me, mais que depuis que la confiance du Mar�chal m'a plac� l� o� je suis,
je sens tout le poids du souci que me donne la vie pr�sente et l'avenir de
notre peuple. Car le 30 janvier nous n'avons pas pris possession d'un Etat sain
et en ordre mais d'un chaos �conomique et politique que ceux-l� m�mes qui me
critiquent aujourd'hui consid�raient et proclamaient alors irr�parables. Quant
� nous, nous avons os� engager la lutte sur tous les terrains contre un destin
qui paraissait inexorable.</p><empty-line/><p>L'enseignement d'une ann�e et demie de gouvernement national-socialiste
est significatif et clair. Celui qui veut �tre juste doit comparer notre
r�ussite avec ce qui serait arriv� si nous n'avions pas vaincu. Car c'est
seulement celui qui voit encore o� allait le pays avant le 30 juin qui peut
mesurer la grandeur de notre �uvre ; non contents d'arr�ter le cours du destin,
nous avons pu le redresser dans tous les domaines.</p><empty-line/><p>Lorsque que je me suis install� comme Chancelier � la Wilhelmstrasse,
l'autorit� gouvernementale n'�tait plus qu'un mythe... Aujourd'hui le Reich allemand
n'est plus seulement une r�gion g�ographique mais aussi une entit� politique.
Nous avons engag� le destin de notre peuple dans une voie qui, il y a deux ans,
paraissait impossible � atteindre. Et, de m�me qu'� l'int�rieur nous avons
solidement assur� l'unit� et par l� m�me l'avenir du peuple allemand, nous
avons � l'ext�rieur su faire valoir ses droits.</p><empty-line/><p>Mais il ne nous a pas suffi d'arracher le peuple � ses
d�chirements politiques. Apr�s six mois de r�gime national-socialiste, notre
vie politique ancienne, nos querelles de partis �taient oubli�es. Chaque mois,
le peuple allemand s'�loignait davantage de cette �poque qui nous est devenue
incompr�hensible. Je n'ai pas besoin d'insister ; chaque Allemand s'en rend
compte aujourd'hui : la simple pens�e d'un retour au r�gime des partis est
aussi inconcevable qu'absurde.</p><empty-line/><p>En face de cette Allemagne positive, de cette incarnation de
toutes les valeurs qui y existent, il y avait, naturellement aussi quelque
chose de n�gatif.</p><empty-line/><p>A l'�uvre d'assainissement et de rel�vement de l'Allemagne
ne prennent aucune part :</p><empty-line/><p>1)����� La petite �quipe des d�sagr�gateurs internationaux
qui, en leur qualit� de champions du communisme doctrinal politique et
�conomique, luttent contre tout ce qui est ordonn� et s'efforcent de provoquer
le chaos. Nous voyons autour de nous les preuves qui rendent manifeste l'action
de cette conjuration internationale. �� et l�, de pays en pays, montent les
flammes de l'insurrection. Des incidents de rue, des combats de barricades, des
paniques ou l'intervention de la propagande individuelle dans un but de destruction
troublent aujourd'hui presque tous les pays du monde.</p><empty-line/><p>En Allemagne aussi quelques fous ou criminels isol�s
essayent encore de d�velopper leur activit� n�faste. Depuis la disparition du
Parti communiste, nous enregistrons, bien qu'elles deviennent de plus en plus
faibles, une tentative apr�s l'autre de fonder et de rendre agissantes des
organisations communistes � caract�re plus ou moins anarchisant.</p><empty-line/><p>La m�thode est toujours la m�me. Alors qu'ils pr�sentent
notre destin actuel comme insupportable, ils font l'�loge du paradis communiste
de l'avenir et n'aboutissent, en r�alit�, qu'� faire combattre pour un enfer.
Car les cons�quences de leur victoire dans un pays comme l'Allemagne seraient
plus destructives que tout. Heureusement le peuple allemand est maintenant si
bien renseign� sur leur compte que l'immense majorit� des ouvriers allemands
s'est d�barrass�e de ces juifs internationaux � bienfaiteurs de l'humanit� �.
Si c'est n�cessaire, l'Etat national-socialiste livrera une guerre int�rieure
de cent ans pour extirper et exterminer les derniers restes d'un mouvement qui
r�pand dans le peuple le poison et la folie.</p><empty-line/><p>2)����� Le second groupe de m�contents est compos� de ces
chefs politiques qui ont vu le 30 janvier mettre fin � leurs perspectives
d'avenir et qui n'ont pas pu se r�signer � admettre que ce fait �tait irr�vocable.
Plus le temps passe leur apportant la gr�ce de l'oubli, plus ils se croient en
droit de se rappeler peu � peu au souvenir de la nation. Mais comme leur
incapacit� n'�tait pas due seulement aux circonstances, qu'elle �tait inn�e
chez eux, ils sont incapables aujourd'hui encore, de d�montrer leur valeur en
effectuant un travail utile ; ils croient leur t�che remplie quand ils se sont
livr�s � une critique aussi perfide que mensong�re. L'Etat national-socialiste
ne peut vraiment �tre ni menac� ni g�n�, en quelque mani�re, par ces gens-l�.</p><empty-line/><p>3) Un troisi�me groupe d'�lements destructeurs est constitu�
par cette esp�ce de r�volutionnaires qui, en 1918, ont perdu leur situation et
n'ont trouv� d'autre situation que d'�tre r�volutionnaires. Install�s dans la
r�volution, ils voudraient en faire un �tat permanent. Nous avons tous souffert
de ces heures tragiques pendant lesquelles nous autres soldats disciplin�s et
fid�les � leur devoir, nous sommes trouv�s en pr�sence de mutins qui
pr�tendaient �tre devenus l'Etat. Tous nous avions �t� �lev�s dans le respect
des lois et habitu�s � ob�ir aux repr�sentants de l'Etat... Mais nous ne pouvions
tenir compte de ces usurpateurs. Notre honneur nous commanda de leur refuser
l'ob�issance et ainsi nous sommes devenus des r�volutionnaires mais, m�me comme
r�volutionnaires, nous ne nous consid�rions pas comme lib�r�s de l'obligation
de respecter les lois naturelles impos�es par la puissance souveraine de notre
peuple. Et lorsque, enfin, nous avons �t� l�gitim�s par la confiance de ce
peuple et que nous avons tir� les cons�quences de nos quatorze ann�es de lutte,
il ne s'agissait pour nous que de cr�er un ordre nouveau, meilleur que
l'ancien... Pour nous la r�volution n'�tait pas un �tat permanent.</p><empty-line/><p>Parmi les innombrables documents que j'ai d� lire la semaine
pass�e, j'ai trouv� le journal d'un homme qui, en 1918, a �t� amen� � r�sister
� des lois et qui, depuis lors, vivait dans un monde o� c'�tait la loi, quelle
qu'elle f�t, qui semblait l'objectif � d�truire. C'est l� un document troublant
qui r�v�le un �tat d'esprit de conspirateur �ternel et qui ouvre des aper�us
sur la mentalit� des gens, qui, sans se l'avouer, �taient devenus des
nihilistes.</p><empty-line/><p>Incapables de collaborer, d�cid�s � prendre position contre
tout ordre �tabli, haineux � l'�gard des autorit�s quelles qu'elles fussent,
beaucoup parmi ces aventuriers, conspirateurs-n�s, furent avec nous jadis, dans
notre lutte contre les gouvernements pass�s, la plupart d'entre eux avaient,
d'ailleurs, bien avant le 30 janvier, �t� �cart�s d'un mouvement dont la discipline
�tait la caract�ristique. Ces indisciplin�s n'avaient qu'un trait commun : ils
ne pensaient jamais au peuple allemand, mais uniquement � lutter contre les
institutions et contre l'ordre...</p><empty-line/><p>L'enqu�te a montr� que dans les rangs de quelques chefs
sup�rieurs de la S.A. s'�taient fait jour des tendances qui ne pouvaient que
provoquer les plus graves inqui�tudes.</p><empty-line/><p>On fit d'autres constatations sans d�celer encore clairement
leur connexion entre elles :</p><empty-line/><p>1)����� Contrairement � mon ordre expr�s et aux d�clarations
que m'avait faites l'ancien chef d�Etat-major R�hm, les Sections d'Assaut
s'�taient remplies d'�l�ments qui risquaient de d�truire l'homog�n�it� de cette
organisation.</p><empty-line/><p>2)����� L'instruction de nouveaux miliciens dans les
principes du national-socialisme passait de plus en plus � l'arri�re-plan des
pr�occupations de certaines autorit�s sup�rieures.</p><empty-line/><p>3)����� Les relations naturelles entre le Parti et les
milices se rel�chaient lentement. On a pu �tablir qu'il y avait une tendance
syst�matique � d�tourner de plus en plus les Sections d'Assaut de la mission
que je leur avais assign�e pour les employer � d'autres t�ches ou les mettre au
service d'autres int�r�ts.</p><empty-line/><p>4)����� Les promotions des chefs de la S.A. ont �t� trop
souvent dict�es par la prise en consid�ration de qualit�s purement ext�rieures.
La grande masse des v�t�rans fid�les �tait de plus en plus n�glig�e dans ces
promotions tandis que la classe 1933, qui n'avait jamais �t� particuli�rement
estim�e dans le Parti, �tait avantag�e d'une mani�re incompr�hensible. Souvent,
il a suffi d'appartenir depuis quelques mois seulement � la S.A. pour obtenir
des postes importants qu'un vieux chef de S.A. ne pouvait atteindre apr�s des
ann�es...</p><empty-line/><p>La d�cision de la direction du Parti de mettre fin aux exc�s
dont je viens de parler a provoqu� une r�action tr�s vive de la part du chef
d'Etat-major. Des v�t�rans de nos luttes dont certains combattaient depuis
quinze ans avec nous et dont certains repr�sentaient le Parti dans de hautes
fonctions de l'Etat furent d�f�r�s devant les tribunaux d'honneur compos�s
partiellement de membres tr�s jeunes du Parti ou m�me de gens n'y appartenant
pas du tout.</p><empty-line/><p>Il en est r�sult� de graves discussions entre R�hm et moi.
C'est alors que, pour la premi�re fois, j'ai con�u des doutes sur la loyaut� de
cet homme...</p><empty-line/><p>A partir du mois de mai, il �tait hors de doute que le chef
d'Etat-major R�hm s'occupait de plans ambitieux qui, s'ils �taient r�alis�s, ne
pouvaient qu'amener les changements les plus graves.</p><empty-line/><p>Si j'ai h�sit�, pendant ces mois, � prendre une d�cision, ce
fut pour deux raisons :</p><empty-line/><p>1)����� Je ne pouvais pas, sans nouveaux indices, m'habituer
� l'id�e que des relations que j'avais �difi�es sur la confiance mutuelle
reposaient sur un mensonge.</p><p>2)����� J'avais toujours le secret espoir d'�pargner au
mouvement et � mes Sections d'Assaut la honte d'une telle explication et de
limiter les d�g�ts sans avoir � combattre...</p><empty-line/><p>Peu � peu, trois groupes se sont form�s au sein de la direction
de la S.A. D'abord un petit groupe d'�l�ments que rapprochaient leurs
dispositions ou leurs vices et qui, pr�ts � tout, �taient compl�tement entre
les mains de R�hm. C'�tait en premier lieu les chefs de S.A. Ernst � Berlin,
Heines en Sil�sie, Hayn en Saxe, Heydrebreck en Pom�ranie. A c�t� d'eux se
trouvait un second groupe de chefs qui, en r�alit�, n'appartenaient pas � cette
secte, mais qui se consid�raient comme oblig�s d'ob�ir � R�hm par sentiment de
discipline. Oppos� � ces deux groupes en existait un troisi�me ; les chefs qui
en faisaient partie ne cachaient pas leur aversion pour ce qui se passait :
pour cette raison, ils se trouvaient �cart�s des postes � responsabilit� et,
dans bien des cas, compl�tement laiss�s de c�t�. A la t�te de ce groupe se trouvaient
Lutze, le chef d'Etat-major actuel, et le chef de la S.S. Himmler.</p><empty-line/><p>Sans me mettre jamais au courant, sans que j'en aie eu
jamais la moindre id�e, le chef d'Etat-major R�hm �tait entr� en relations avec
le g�n�ral von Schleicher par l'entremise d'un aventurier totalement corrompu,
M. von Alvenleben Schleicher fut l'homme qui donna une forme concr�te aux
intentions de R�hm. II d�cida que :</p><empty-line/><p>1) �����Le r�gime allemand actuel ne pouvait plus durer.</p><p>2)����� L'arm�e et les organisations nationales devaient
�tre plac�es sous les ordres d'un m�me chef.</p><p>3)����� Le seul homme qualifi� pour �tre ce chef �tait R�hm.</p><p>4)� ��� M. von Papen devait �tre �loign� et lui-m�me
prendrait sa place � la Chancellerie, ce qui supposait d'autres changements
importants dans le gouvernement..</p><empty-line/><p>J'ai toujours affirm� depuis quatorze ans que les Sections
d'Assaut �taient des organisations politiques qui n'avaient rien � voir avec
l'arm�e. C'e�t �t� � mes yeux un d�saveu de mes affirmations ant�rieures et de
toute ma politique que de placer un officier � la t�te de l'arm�e et non pas
celui qui �tait le chef de la S.A., le capitaine G�ring...</p><empty-line/><p>Le chef supr�me de l'arm�e est le mar�chal von Hindenburg,
Pr�sident du Reich. En tant que chancelier, je lui ai pr�t� serment Sa personne
nous est sacr�e...</p><empty-line/><p>Il n'y a dans l'Etat pour porter les armes que l'arm�e et
pour penser politiquement que le Parti national-socialiste. Le plan de R�hm fut
con�u de mani�re � forcer la r�sistance :</p><empty-line/><p>1)����� On devait tout d'abord cr�er les conditions
psychologiques favorables � une seconde r�volution. Les services de propagande
de la S.A. r�pandirent le bruit dans les sections que la Reichswehr voulait
leur dissolution, et qu'elle m'avait, malheureusement acquis � ce projet qui
�tait un mensonge forg� de toutes pi�ces.</p><p>2)����� Pour parer � cette attaque, les S.A. devaient faire
une seconde r�volution, se d�barrasser des r�actionnaires d'une part et prendre
eux-m�mes le pouvoir.</p><p>3)����� Gr�ce aux qu�tes effectu�es sous des pr�textes de
charit�, R�hm avait r�ussi � amasser douze millions pour r�aliser ses desseins.</p><p>4)����� Pour pouvoir mener sans scrupules ni h�sitations les
batailles d�cisives, on avait form� des groupes sp�ciaux de mercenaires pr�ts �
tout sous le nom de � Gardes d'Etat-major �...</p><empty-line/><p>La pr�paration politique de l'action sur le plan int�rieur
fut confi�e � M. von Detten tandis que le g�n�ral von Schleicher s'en chargeait
sur le plan ext�rieur, agissant personnellement et aussi par l'entremise de son
courrier, le g�n�ral von Bredow. Gregor Strasser fut entra�n� dans le complot</p><empty-line/><p>Au d�but de juin, je fis une derni�re tentative aupr�s de
R�hm. Je le fis venir et eus avec lui un entretien qui dura pr�s de cinq
heures. Je lui dis avoir acquis l'impression que des �l�ments sans conscience
pr�paraient une r�volution nationale-bolcheviste, r�volution qui ne pouvait
amener que des malheurs sans nom. Je lui dis aussi que le bruit m'�tait parvenu
que l'on voulait m�ler l'arm�e � cette action, Je d�clarai au chef d'Etat-major
que l'opinion selon laquelle la SA. devait �tre dissoute �tait absolument
mensong�re, que je ne pouvais m'opposer � la diffusion de ce mensonge, mais
qu'� toute tentative d'�tablir du d�sordre en Allemagne, je m'opposerais
imm�diatement moi-m�me et que quiconque attaquerait l'Etat devrait d'embl�e me
compter comme ennemi...</p><empty-line/><p>Si l'on pouvait encore �pargner un malheur, ce ne pouvait
�tre qu'en agissant avec la promptitude de l'�clair. Seule une r�pression
f�roce et sanglante pouvait �touffer la r�volte dans l'�uf. Et il ne pouvait
�tre question de se demander s'il valait mieux an�antir une centaine de mutins,
de tra�tres et de conspirateurs ou laisser tuer d'un c�t� de la barricade dix
mille innocents S.A. et de l'autre c�t� dix mille autres innocents. Car si le
mouvement du criminel Ernst avait pu se d�clencher � Berlin, les cons�quences
en eussent �t� incalculables. Comme les mutins s'�taient servis de mon nom, ils
avaient r�ussi entre autres � obtenir d'officiers de police sans d�fiance la
livraison de quatre auto-mitrailleuses...</p><empty-line/><p>A 1 heure dans la nuit j'avais re�u les derni�res nouvelles.
A 2 heures du matin, je volais vers Munich. Le ministre-pr�sident G�ring avait
entre-temps re�u l'ordre d'agir, de son c�t�, � Berlin et en Prusse. Avec son
poing d'acier, il a bris� l'attaque contre l'Etat national-socialiste avant
m�me que cette attaque ait eu lieu.�</p><empty-line/><p>Les mutineries se jugent par leurs propres lois. Si
quelqu'un me demande pourquoi nous n'avons pas eu recours aux tribunaux
r�guliers, je lui r�pondrai ceci : � cette heure, j'�tais responsable de la
nation allemande et en cons�quence, c'est moi qui, pendant ces vingt-quatre
heures, �tais, � moi seul, la Cour supr�me de justice du peuple allemand. Dans
tous les temps d'ailleurs on a d�cim� les mutins. Un seul pays n'a pas fait
usage de cette disposition de son code militaire et c'est pourquoi ce pays a
�t� bris� et vaincu, ce pays c'est l'Allemagne. Je ne voulais pas exposer le jeune
Reich au destin de l'ancien.</p><empty-line/><p>J'ai donn� l'ordre de fusiller les principaux coupables et
j'ai donn� l'ordre aussi de caut�riser les abc�s de notre empoisonnement
int�rieur et de l'empoisonnement �tranger, jusqu'� br�ler la chair vive. J'ai
�galement donn� l'ordre de tuer aussit�t tout rebelle qui lors de son
arrestation, essaierait de r�sister. La nation doit savoir que son existence ne
peut �tre impun�ment menac�e par personne et que quiconque l�ve la main contre
l'Etat, en meurt. De m�me chaque national-socialiste doit savoir qu'aucune
situation ne le mettra � l'abri de ses responsabilit�s et par cons�quent du
ch�timent..</p><empty-line/><p>Un diplomate �tranger d�clare que sa rencontre avec Schleicher
et R�hm �tait de nature tout � fait inoffensive. Je n'ai � discuter avec
personne cette question. Les opinions sur ce qui est inoffensif ou ne l'est pas
ne pourront jamais co�ncider en politique. Mais, quand trois hommes coupables
de haute trahison organisent une rencontre en Allemagne avec un homme d'Etat
�tranger, rencontre qu'ils qualifient eux-m�mes de rencontre de � service �,
quand ils �cartent les domestiques et donnent des ordres rigoureux pour que je
ne sois pas tenu au courant de cette rencontre, je fais fusiller ces hommes,
m�me s'il est exact que dans ces conversations si secr�tes l'on n'ait parl� que
du beau temps, de vieilles monnaies et d'autres choses semblables.</p><empty-line/><p>La ran�on de ces crimes a �t� s�v�re : 19 chefs sup�rieurs
des Sections d'Assaut, 31 chefs des Sections d'Assaut et membres de ces
sections ont �t� fusill�s. De m�me 3 �chefs des Sections Sp�ciales de
protection (S.S.) qui avaient particip� au complot 13 chefs des Sections
d'Assaut ou des civils ont perdu la vie en essayant de r�sister lors de leur
arrestation. 2 autres se sont suicid�s. 5 membres du Parti qui n'appartenaient
pas � la S.A. ont �t� fusill�s pour leur participation au complot. Enfin,
furent encore fusill�s trois S.S. qui s'�taient rendus coupables de mauvais
traitement envers des prisonniers.</p><empty-line/><p>L'action est termin�e depuis le dimanche 1<sup>er</sup>
juillet dans la nuit. Un �tat normal est r�tabli. Une s�rie d'actes de violence
qui n'avaient rien � voir avec cette action seront d�f�r�s aux tribunaux
normaux...</p><empty-line/><p>J'esp�rais qu'il ne serait plus n�cessaire de d�fendre cet
Etat les armes � la main. Puisqu'il n'en a pas �t� ainsi, nous nous f�licitons
tous d'avoir �t� assez fanatiques pour avoir maintenu dans le sang ce qui avait
�t� acquis par le sang de nos meilleurs camarades...</p><empty-line/><p><strong>BIBLIOGRAPHIE
SOMMAIRE</strong></p><empty-line/><p>Outre les archives allemandes, divers t�moignages oraux et les
diff�rents journaux de l'�poque, nous avons consult� de nombreuses publications
dont :</p><empty-line/><p>I) DOCUMENTS</p><empty-line/><p>Archives de l'Institut f�r Zeitgeschichte de Munich.</p><p>Forschungsstelle zur Geschichte des Nationalsozialismus, Hambourg.</p><p>Tribunal militaire international de Nuremberg : Proc�s des
grands criminels de guerre. Baden-Raden, 1947-1949.</p><p>Protokoll des Schwurgerichts in dem
Strafverfahren gegen, Josef Dietrich und Michael Lippert (Munich, 6-14 mai
1967).</p><p>Weissbuch �ber die Erschiessungen des 30
juin 193k, Paris, 1934.</p><p>Norman H. Raynes : The speeches of Adolf
Hitler 1922-1939, Oxford, 1942.</p><p>Charles Bloch : La Nuit des longs couteaux (pr�sentation de
documents dont certains sont in�dits), collection Archives, Paris, 1964.</p><empty-line/><p>II) MEMOIRES ET TEMOIGNAGES</p><empty-line/><p>Andr� Fran�ois-Poncet : Souvenirs d'une ambassade � Berlin,
Paris, 1946.</p><p>Ruth Andreas-Friedrich : A Berlin sous les nazis, Paris,
1946.</p><p>H.B. Gisevius : Jusqu'� la lie, Paris, 1948, O� est Nebe ? Paris, 1967.</p><p>Joseph Goebbels : My part in Germany fight,
Londres, 1935.</p><p>Adolf Hitler : Mein Kampf, Paris, 1938.</p><p>Franz von Papen : M�moires, Paris, 1953.</p><p>Hermann Rauschning : Hitler m'a dit, Paris, 1939.</p><p>Ernst Rohm : Die Memoiren des Stabschefs Rohm, Sarrebruck,
1934.</p><p>Die Geschichte eines
Hochverr�ters, 1934.</p><p>Ernst von Salomon : Les R�prouv�s, Paris, 1931.</p><p>Les Cadets, Paris, 1969. Otto
Strasser : Hitler et moi, Paris, 1940.</p><empty-line/><p>III) ETUDES DIVERSES</p><empty-line/><p>William Sheridan Allen : Une petite ville nazie, Paris,
1967.</p><p>Gilbert Badia : Histoire de l'Allemagne contemporaine,
Paris, 1962.</p><empty-line/><p>H. Bennecke : Die Reischswehr und der R�hm-Putsch,
1957.</p><p>Hitler und die
SA., 1959.</p><p>����� J.
Benoist-M�chin : Histoire de l'arm�e allemande, Paris, 1938.</p><p>����� D. Bracher : Die nationalsozialistische
Machtergreifung, Cologne, 1960.</p><p>Alan Bullock : Hitler ou Les m�canismes de la tyrannie,
Paris, 1963.</p><p>Georges Castellan : Le R�armement clandestin du Reich,
Paris, 1954.�������� L'Allemagne de Weimar, Paris, 1969.</p><p>Jacques Delarue : Histoire de la Gestapo, Paris, 1962.</p><p>Jean Fran�ois : L'affaire R�hm-Hitler, Paris, 1939.</p><p>Walter
Hofer : Die Diktatur Hitlers bis zum Beginai deszweiten Weltkrieges, 1960. Heinz
H�hne : L'Ordre noir, histoire de la SJS., Paris, 1968.</p><p>Roger
Manvell et Heinrich Franckel : Hermann G�ring, Paris, 1962.</p><p>G�bbels,
Paris, 1964. William L. Shirer : Le Troisi�me Reich, Paris, 1961.</p><p>Otto Strasser :
Die deutsche Bartholoma�snacht, 1935.</p><p>J.W.
Wheeler-B�nnett : Le drame de l'arm�e allemande, Paris,</p><empty-line/><p>ACHEV� D'IMPRIMER</p><p>LE 8 F�VRIER 1974</p><p>SUR LES PRESSES DE</p><p>L'IMPRIMERIE H�RISSEY</p><p>A �VREUX (EURE)</p><empty-line/><p>N� ISBN :
2-245-00062-5</p><p>D�p�t l�gal : 1er
trimestre 1974</p><p>N� d'imprimeur :
14602</p><p>N� d'�diteur : 1811</p><empty-line/><p>[1] Andr� Fran�ois-Poncet, Souvenirs d'une ambassade � Berlin,
Paris, 1946.</p><empty-line/><p>[2] Andr� Fran�ois-Poncet : Souvenirs d'une ambassade �
Berlin. Paris, 1946.</p><empty-line/><p>[3] n sera r�tabli par Hitler en octobre 1933.</p><empty-line/><p>[4] Essentiellement pour les sc�nes concernant l'arriv�e de
Hitler � Tempelhof nous utilisons Gisevius, Jusqu'� la lie, Paris, 1948, tome
I, page 183 et suivantes.</p></section></body><binary id="cover" 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