<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>prose_contemporary</genre><author><first-name>Эльза</first-name><last-name>Триоле</last-name></author><book-title>Roses &#xE0; cr&#xE9;dit (Lecture &#xE0; domicile)</book-title><annotation><p>Предлагаемый для самостоятельного домашнего чтения роман Эльзы Триоле «Розы в кредит» по своему словарному составу больше всего подходит к тематике, изучаемой на первом курсе специальных языковых вузов и факультетов иностранных языков.</p><p>Роман частично сокращен, но не адаптирован.</p><p>Поскольку роман рекомендуется для чтения первокурсникам, он снабжен подробным комментарием, включающим в себя не только реалии, но и всю идиоматику романа, а также объяснение наиболее трудных для понимания фраз.</p></annotation><date>1958</date><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><src-lang>fr</src-lang><sequence name="L'&#xE2;ge de nylon" number="01"/></title-info><document-info><author><nickname>papamuller</nickname></author><program-used>ABBYY FineReader 11, FictionBook Editor Release 2.6.6, AlReader.Droid, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2012-11-30">30 November 2012</date><src-url>lib.rus.ec</src-url><src-ocr>http://www.twirpx.com/file/408872/</src-ocr><id>{69FD4710-287D-4FCF-9F2C-238BC8F1E5DD}</id><version>1.1</version><history><p>1.0 — Создание fb2. Структурирование книги, форматирование, сноски, беглая вычитка. Обложка, дескриптор. (papamuller, 4PDA; февраль 2014 г.) <strong>Просьба к верстальщикам — не запускать скрипт «Генеральная уборка» — он убьет форматирование текста в соответствии с правилами французской пунктуации и синтаксиса!!!</strong></p></history></document-info><publish-info><book-name>Розы в кредит : Роман (с учебным аппаратом)</book-name><publisher>Высшая школа</publisher><city>Москва</city><year>1979</year><sequence name="Библиотека для домашнего чтения"/></publish-info><custom-info info-type="">Сост. и автор коммент. Тихомирова Н. И. ;
На фр. яз. — 2-е изд., испр. и доп.</custom-info></description><body><title><p>Elsa Triolet</p><p>Roses &#xE0; cr&#xE9;dit</p><p>(deuxi&#xE8;me &#xE9;dition, revue et corrig&#xE9;e)</p></title><section><title><p>От составителя</p></title><p>В своем романе «Розы в кредит» Эльза Триоле затронула проблему, которая достигает особой остроты в наши дни и которой Жорж Перек посвятил свой роман «Вещи». Это проблема отношения человека к вещам в современном капиталистическом обществе.</p><p>Приобретение вещей, которые общество как будто бы и производит на благо человеку, часто приводит к тому, что вещи становятся единственным смыслом жизни, они фактически порабощают человека, обедняют его духовный мир.</p><p>В этом трагедия героини романа Мартины Донель.</p><p>Предлагаемый для самостоятельного домашнего чтения роман Эльзы Триоле «Розы в кредит» по своему словарному составу больше всего подходит к тематике, изучаемой на первом курсе специальных языковых вузов и факультетов иностранных языков.</p><p>Роман частично сокращен, но не адаптирован.</p><p>Поскольку роман рекомендуется для чтения первокурсникам, он снабжен подробным комментарием, включающим в себя не только реалии, но и всю идиоматику романа, а также объяснение наиболее трудных для понимания фраз.</p><p>Во второе издание книги внесены незначительные дополнения в раздел комментариев и необходимые исправления. Текст романа в настоящем издании представлен в более полном виде.</p></section><section><title><p>I. UN UNIVERS BRIS&#xC9;</p></title><p>Il faisait nuit noire quand la porte de la cabane s’ouvrit et sur le pas de la porte apparut la m&#xE8;re Marie Peigner.</p><p>— Amenez-vous, cria-t-elle dans la nuit.</p><p>Ils sortirent de derri&#xE8;re les fagots. Marie les comptait au fur et &#xE0; mesure<a l:href="#n_1" type="note">[1]</a> qu’ils passaient la porte.</p><p>— Un, deux, trois, quatre, cinq… C’est encore Martine qui manque ! Elle veut ma mort, cette garce !</p><p>Les quatre gar&#xE7;ons et la fille s’assirent autour de la table. Une lampe &#xE0; p&#xE9;trole, une suspension, se balan&#xE7;ait au-dessus de leurs t&#xEA;tes. Sur la cuisini&#xE8;re en fonte un pot-au-feu fumait doucement, et cela sentait le feu, le bois et la soupe.</p><p>Les gosses avaient entre quinze et trois ans, tous pareillement les mains noires, le nez qui coulait et les cheveux tirant sur le roux<a l:href="#n_2" type="note">[2]</a>. L’a&#xEE;n&#xE9;e, souffreteuse, avait une bouche aux coins tombants. Les trois gar&#xE7;ons qui la suivaient ressemblaient &#xE0; trois grenouilles de bonne humeur, et seul, le tout-petit ressemblait &#xE0; sa m&#xE8;re, une petite femme aux cheveux cr&#xE9;pus autour du visage encore lisse, le front bomb&#xE9;, le nez petit, et une bouche au sourire permanent.</p><p>Elle servait le pot-au-feu &#xE0; la ronde dans des assiettes. Les gosses la regardaient faire immobiles et muets. La soupe &#xE9;tait grasse, il y nageait de bons morceaux de viande et de l&#xE9;gumes. Pendant un moment on n’entendait que m&#xE2;cher et avaler.</p><p>Pour la deuxi&#xE8;me tourn&#xE9;e un incident &#xE9;tait venu faire diversion<a l:href="#n_3" type="note">[3]</a> : un rat mont&#xE9; par un des pieds de la table.</p><p>— Un rat ! criaient les gosses, pendant que le rat courait entre les assiettes, les verres, les morceaux de pain.</p><p>— Tapez ! criait Marie, mais tapez donc, bon Dieu !..</p><p>C’est l’a&#xEE;n&#xE9; des gar&#xE7;ons qui eut le privil&#xE8;ge d’assommer le rat.</p><p>Martine apparut juste comme Marie, sa m&#xE8;re, tenant le rat crev&#xE9; par la queue, ouvrait la porte pour la jeter dehors. Martine eut juste le temps de faire un bond de c&#xF4;t&#xE9; pour ne pas recevoir le rat en pleine figure. Martine s’adossa &#xE0; la porte.</p><p>— Assieds-toi… dit sa m&#xE8;re. Et mange.</p><p>— J’ai pas faim… — Martine alla vers la cuisini&#xE8;re. — J’ai froid, dit-elle.</p><p>— Tu vas manger. Il y a un pot-au-feu, tu vas te r&#xE9;galer. C’est le premier pot-au-feu comme il faut depuis la Lib&#xE9;ration<a l:href="#n_4" type="note">[4]</a>.</p><p>Martine alla s’asseoir &#xE0; c&#xF4;t&#xE9; de sa s&#x153;ur a&#xEE;n&#xE9;e.</p><p>Outre la cuisini&#xE8;re il y avait dans la pi&#xE8;ce la place pour le buffet et une carcasse de fauteuil, tous ressorts dehors. La porte qui donnait sur la deuxi&#xE8;me pi&#xE8;ce &#xE9;tait ouverte. Les gosses ramassaient avec du pain ce qui restait du jus dans leurs assiettes et commentaient l’incident du rat. Martine passa les deux mains sur ses cheveux qui pendaient en m&#xE8;ches noires et droites.</p><p>— Mange… dit sa m&#xE8;re.</p><p>Martine prit la cuill&#xE8;re et regarda la soupe dans l’assiette, la couche &#xE9;paisse de graisse, un morceau de b&#x153;uf, un os…</p><p>— Mange, dit sa s&#x153;ur a&#xEE;n&#xE9;e &#xE0; voix basse, tu vois que la m&#xE8;re n’est pas contente.</p><p>Martine enfon&#xE7;a la cuill&#xE8;re dans la graisse, la porta &#xE0; sa bouche et s’&#xE9;croula, la t&#xEA;te en avant, dans la soupe.</p><p>Il y eut un remue-m&#xE9;nage, comme pour le rat.</p><p>— Alors ! criait la m&#xE8;re, vous ne voyez pas qu’elle est malade ?</p><p>On d&#xE9;posa Martine sur le grand lit d&#xE9;fait.</p><p>— Qu’est-ce que tu as, mais qu’est-ce que tu as, ma petite ? r&#xE9;p&#xE9;tait Marie pench&#xE9;e au-dessus de Martine. Martine ouvrit les yeux. Elle vit le visage de sa m&#xE8;re qui ne bougeait pas, son sourire…</p><p>— Je veux m’en aller… dit-elle.</p><p>Au-dessus d’elle le visage de Marie ne changea pas d’expression.</p><p>— La maman de C&#xE9;cile me prendrait… J’apprendrai pour &#xEA;tre coiffeuse… continua Martine.</p><p>Marie se mit &#xE0; rire.</p><p>— Tu commenceras par te faire une permanente &#xE0; toi-m&#xEA;me. Et d&#xE9;colorer tes cheveux peut-&#xEA;tre. Sacr&#xE9; Martine ! &#xC7;a va-t-il mieux ?</p><p>— Non, fit Martine. Je veux partir.</p><p>— Non ! cria Marie. Et puis tu vas rendre &#xE0; D&#xE9;d&#xE9; ses billes! Tu les lui as encore vol&#xE9;es ! Une pie, voil&#xE0; ce que tu es, une pie voleuse, il te faut tout ce qui brille, je t’ai vue, de mes yeux vue, enterrer mon petit flacon d’eau de Cologne ! Et le ruban de Francine, c’est toi qui le lui a pris, c’est s&#xFB;r ! Une pie ! Une pie !</p><p>— Une pie ! glapirent les gosses, apparaissant dans la porte, une pie noire ! une pie voleuse !</p><p>Ils s’&#xE9;taient peu &#xE0; peu introduits dans la pi&#xE8;ce, sautillant, criant. Tant d’&#xE9;v&#xE9;nements les avaient d&#xE9;cha&#xEE;n&#xE9;s, ils &#xE9;taient en transes.</p><p>— Assez ! Marie distribua des claques, et les enfants disparurent &#xE0; nouveau derri&#xE8;re la cloison.</p><p>Martine se glissa hors du lit et alla s’asseoir pr&#xE8;s de la cuisini&#xE8;re.</p><p>— Allons, dit Marie, assez de b&#xEA;tises. Tu te feras coiffeuse ou ce que tu voudras, apr&#xE8;s l’&#xE9;cole. La ma&#xEE;tresse dit que tu &#xE9;tudies bien. Dire que moi, ta m&#xE8;re, je n’ai jamais pu apprendre &#xE0; lire, ni &#xE0; &#xE9;crire. Je ne suis pourtant pas plus b&#xEA;te qu’une autre. Et ta s&#x153;ur a&#xEE;n&#xE9;e, c’est moi, toute crach&#xE9;e<a l:href="#n_5" type="note">[5]</a>, &#xE0; quinze ans, ni lire, ni &#xE9;crire ! Tu ne veux pas un peu de soupe chaude, dis, Martine ?</p><p>Elle prit Martine dans ses bras, posa des baisers sonores sur ses cheveux noirs, ses joues p&#xE2;les, ses &#xE9;paules.</p><p>Martine se laissait faire, un corps sans vie, les narines pinc&#xE9;es, les yeux clos. Un corps de fillette-femme, long et lisse. Sa robe de laine fonc&#xE9;e, &#xE9;troite et courte, semblait l’emp&#xEA;cher de bouger, de respirer. Marie la l&#xE2;cha :</p><p>— Tu veux coucher avec moi ? Je te fais une petite place, demanda-t-elle.</p><p>— Je suis malade, maman, j’ai froid, je vais me remuer, je te r&#xE9;veillerai. Voici les billes &#xE0; D&#xE9;d&#xE9;, elles m’ont fait bien plaisir.</p><p>Elle tira deux billes d’une poche profonde.</p><p>— Garde-les, grosse b&#xEA;te… je lui donnerai autre chose.</p><p>Marie fourra les billes dans la poche de Martine.</p><p>— Tu ne vas tout de m&#xEA;me pas passer la nuit pr&#xE8;s de la cuisini&#xE8;re, malade comme tu es, tu risquerais de tomber dessus…</p><p>— Je pourrai aller coucher chez C&#xE9;cile…</p><p>Marie leva la main…</p><p>— Tu resteras &#xE0; la maison ! Je vais m’expliquer avec la coiffeuse… C’est d&#xE9;j&#xE0; &#xE0; cause d’elle et de sa C&#xE9;cile qu’on m’a prise ma grande et qu’on l’a mise dans un pr&#xE9;ventorium<a l:href="#n_6" type="note">[6]</a> ! Elle n’a pas besoin des allocations<a l:href="#n_7" type="note">[7]</a>, la coiffeuse, &#xE7;a se voit, cela lui est &#xE9;gal qu’on enl&#xE8;ve vos enfants ! qu’on arrache une fille &#xE0; sa m&#xE8;re…</p><p>Marie peu &#xE0; peu s’&#xE9;tait remise &#xE0; crier. Martine se leva, adossa sa chaise au mur, en prit une autre, la mit en face pour &#xE9;tendre ses jambes. Marie criait. A c&#xF4;t&#xE9;, on n’entendait plus bouger les gosses : ils dormaient dans le noir ou pr&#xE9;f&#xE9;raient se taire. Martine se demandait si Marie criait depuis longtemps. Engourdie par la chaleur elle ne l’&#xE9;coutait pas et d&#xE9;j&#xE0; Marie se calmait.</p><p>La baraque plong&#xE9;e dans l’obscurit&#xE9; respirait, ronflait, travers&#xE9;e par le trottinement des rats… Martine ne dormait pas : en cette saison, les nuits sont longues. Elle pensait au fils Donelle, Daniel, fils de Donelle Georges, l’horticulteur, qui avait des plantations de rosiers &#xE0; une vingtaine de kilom&#xE8;tres du pays. Daniel Donelle faisait depuis toujours partie du monde familier de Martine, comme la for&#xEA;t, l’&#xE9;glise, les pav&#xE9;s de la rue Centrale. Daniel avait des cousins dans leur village. Pour Martine, Daniel &#xE9;tait le plus beau.</p><p>Daniel faisait ses &#xE9;tudes &#xE0; Paris, o&#xF9; il habitait chez sa s&#x153;ur, Dominique, mari&#xE9;e avec un fleuriste, boulevard Montparnasse<a l:href="#n_8" type="note">[8]</a>.</p><p>En 1944 les Boches l’arr&#xEA;t&#xE8;rent pour v&#xE9;rification de papiers sur la route<a l:href="#n_9" type="note">[9]</a>. Ils trouv&#xE8;rent sous le beurre et les &#x153;ufs, dans le panier attach&#xE9; au porte-bagages de son v&#xE9;lo, du mat&#xE9;riel suspect : de l’encre d’imprimerie et des tampons vierges<a l:href="#n_10" type="note">[10]</a>. Le maire avait beau affirmer<a l:href="#n_11" type="note">[11]</a> qu’il avait demand&#xE9; &#xE0; Daniel de lui rapporter ce mat&#xE9;riel pour les besoins de la mairie. Daniel &#xE9;tait condamn&#xE9; &#xE0; mort avec ses dix-huit ans, sa force et son rire. Il avait failli devenir<a l:href="#n_12" type="note">[12]</a> un jeune martyr, mais gr&#xE2;ce &#xE0; la Lib&#xE9;ration ne fut qu’un jeune h&#xE9;ros quotidien.</p><p>Quant &#xE0; Martine, guerre ou pas, occupation ou pas, et aussi loin qu’elle pouvait se souvenir des jours de sa vie, elle y trouvait l’attente de Daniel. C’&#xE9;tait ainsi depuis toujours. Martine vivait avec l’image de Daniel en elle, et lorsque cette image se mat&#xE9;rialisait, qu’elle voyait Daniel appara&#xEE;tre en chair et en os<a l:href="#n_13" type="note">[13]</a>, le choc &#xE9;tait si fort qu’elle avait du mal &#xE0;<a l:href="#n_14" type="note">[14]</a> garder l’&#xE9;quilibre. Martine sur ses chaises dans le noir pensait &#xE0; Daniel Donelle.</p><p>La cuisini&#xE8;re refroidissait. Martine ne dormait toujours pas et maintenant elle avait froid.</p><p>Elle s’&#xE9;tait install&#xE9;e sur les chaises pour ne pas coucher avec sa m&#xE8;re, dans ses draps lav&#xE9;s deux fois l’an. Mais rester toute une longue nuit sur deux chaises, quand on ne dort pas, c’est dur et c’est long. Elle se serait bien couch&#xE9;e sur la table, mais il y avait des rats qui s’y promenaient &#xE0; cause des restes, on les entendait courir… Ils fr&#xF4;laient Martine au passage. Martine les yeux ouverts dans le noir pensait &#xE0; Daniel Donelle.</p><p>La m&#xE8;re ne devait pas dormir elle non plus, parce qu’elle dit soudain :</p><p>— Apr&#xE8;s tout tu peux aller coucher chez C&#xE9;cile. Le p&#xE8;re peut revenir cette nuit, ivre comme toujours.</p><p>Dans le noir Martine attrapa sa veste et se dirigea vers la porte. Elle entra dans une autre nuit pleine d’air, de pluie et courut sur la grande route. Quelle heure pouvait-il bien &#xEA;tre ? Et s’il &#xE9;tait trop tard pour frapper chez C&#xE9;cile ? Elle ne verrait l’heure que sur le cadran de l’&#xE9;glise, et encore si le clair de lune venait dessus… Mais aux premi&#xE8;res maisons du village elle sa rassura : Puisqu’il y avait encore de la lumi&#xE8;re chez le p&#xE8;re Malloire, il ne pouvait &#xEA;tre bien tard. Les rues &#xE9;taient vides, mais ici et l&#xE0;, c’&#xE9;tait &#xE9;clair&#xE9;… chez le gazier, chez le notaire. L’horloge se mit &#xE0; sonner. Dix heures ! C’&#xE9;tait la limite… Martine arriva &#xE0; la maison de la coiffeuse. Elle frappa &#xE0; la fen&#xEA;tre. La porte s’ouvrit et dans l’ombre apparut la coiffeuse :</p><p>— Martine… C’est &#xE0; cette heure que tu viens ? Il n’y a rien de cass&#xE9; ?<a l:href="#n_15" type="note">[15]</a></p><p>— Maman m’a dit qu’elle aimait mieux que je file, vu que<a l:href="#n_16" type="note">[16]</a> le p&#xE8;re allait venir ce soir.</p><p>— Bon… entre, ma fille.</p></section><section><title><p>II. MARTINE-PERDUE-DANS-LES-BOIS</p></title><p>Le p&#xE8;re… On l’appelait le p&#xE8;re, bien que Marie V&#xE9;nin l’e&#xFB;t &#xE9;pous&#xE9; quand elle avait d&#xE9;j&#xE0; ses deux a&#xEE;n&#xE9;es, de p&#xE8;res diff&#xE9;rents et tous deux inconnus.</p><p>Le mariage &#xE9;tait le r&#xE9;sultat de tractations entre le cur&#xE9; du village et le maire. On disait que le maire &#xE9;tait le p&#xE8;re de l’a&#xEE;n&#xE9;e des gosses ; il &#xE9;tait coureur, or, il y a quinze ans, il n’y a pas &#xE0; dire, Marie &#xE9;tait une fort belle fille, qui faisait courir les hommes.</p><p>Le maire obtint du Conseil municipal qu’on accord&#xE2;t &#xE0; Marie un terrain au bout du village. Il &#xE9;tait entendu qu’elle prendrait pour &#xE9;poux Pierre Peigner, le b&#xFB;cheron.</p><p>Pierre Peigner &#xE9;tait travailleur, bien qu’un peu port&#xE9; sur le boisson<a l:href="#n_17" type="note">[17]</a>. Il accepta la femme avec les deux gosses. Il reconnut les deux a&#xEE;n&#xE9;es, tant il &#xE9;tait &#xE9;pris de Marie, heureux d’avance de tout ce que la vie allait bient&#xF4;t lui apporter d’inattendu, et le bien-&#xEA;tre, et une femme bien &#xE0; lui. Une femme qui ressemblait &#xE0; une grande fleur de soleil, avec ses cheveux dor&#xE9;s autour d’un visage h&#xE2;l&#xE9; et rond. Elle &#xE9;tait coquette, et si elle se lavait rarement, elle mettait une fleur dans ses cheveux jamais peign&#xE9;s, un collier autour du cou. Que pouvait-il r&#xEA;ver de mieux, Pierre Peigner, enfant de l’Assistance ?<a l:href="#n_18" type="note">[18]</a></p><p>Pour commencer, il b&#xE2;tit une cabane en vieilles planches, comme le font les b&#xFB;cherons pr&#xE8;s d’une coupe de bois, le temps de la coupe<a l:href="#n_19" type="note">[19]</a>. Il se mit &#xE0; d&#xE9;fricher le terrain, &#xE0; b&#xEA;cher, &#xE0; semer, &#xE0; planter, et lorsque le maire, qui venait de temps en temps faire une petite visite aux jeunes mari&#xE9;s, lui a reproch&#xE9; que la cabane ne f&#xFB;t pas bien r&#xE9;jouissante &#xE0; voir, Pierre Peigner lui dit avec indignation qu’il ne pouvait s’occuper de tout &#xE0; la fois, que ce n’&#xE9;tait l&#xE0; qu’un d&#xE9;but, qu’il fallait lui laisser le temps de souffler, que tout allait &#xEA;tre refait convenablement avec de jolies couleurs, que Marie planterait des fleurs, et que m&#xEA;me, s’il voulait savoir, il y aurait un jet d’eau et une all&#xE9;e avec du gravier.</p><p>Il y avait de cela des ann&#xE9;es. La premi&#xE8;re fois que Pierre Peigner avait surpris Marie avec un homme, tout changea. Pierre comprit qu’il n’y avait rien &#xE0; faire : il pouvait crier, sortir son couteau, lever et abattre les poings, rien n’aurait pu contrecarrer la passion que Marie avait pour les hommes.</p><p>Pierre allait coucher dans le bois, il buvait. Un beau jour il revint pour annoncer qu’il voulait divorcer. Ils divorc&#xE8;rent au grand &#xE9;tonnement de tout le village o&#xF9; cela ne s’&#xE9;tait jamais vu. Apr&#xE8;s quoi Pierre Peigner revint chez Marie et continua &#xE0; travailler le bout de terrain et &#xE0; rapporter &#xE0; Marie l’argent qu’il gagnait ici et l&#xE0;. Mais il avait des id&#xE9;es sur l’honneur et il ne voulait pas que les gosses que Marie pourrait avoir portassent son nom.</p><p>La baraque en vieilles planches ne devint jamais une jolie maison, il n’y eut ni fleurs, ni jet d’eau, ni gravier… Mais dans cette cabane sans eau, ni lumi&#xE8;re, avec les rats qui passaient sur les visages des dormeurs, Marie &#xE9;tait heureuse.</p><p>Les enfants de Marie &#xE9;taient des enfants bien &#xE9;lev&#xE9;s, bien sages et bien polis, ils disaient toujours « Bonjour, Madame », « Merci, Monsieur ». Marie avait la main leste et dure et les enfants &#xE9;taient habitu&#xE9;s &#xE0; ob&#xE9;ir &#xE0; ses ordres. La premi&#xE8;re excursion ind&#xE9;pendante que la petite Martine fit dans les grands bois environnants se termina par une fess&#xE9;e magistrale. Partie t&#xF4;t le matin, elle s’&#xE9;tait perdue, et elle &#xE9;tait rest&#xE9;e dans les bois toute la journ&#xE9;e, la nuit qui suivit, le jour et encore la nuit. Quand on la trouva elle dormait sur la mousse au pied d’un grand ch&#xEA;ne. Dans le village on ne l’appelait plus que Martine-perdue-dans-les-bois. Les gens s’&#xE9;tonnaient : une petite fille bien courageuse. Deux jours et deux nuits seule dans les bois ! Une autre, on l’aurait trouv&#xE9;e &#xE9;puis&#xE9;e de faim, en larmes. Elle, point du tout ! Quand elle a &#xE9;t&#xE9; r&#xE9;veill&#xE9;e dans le noir par tous ces gens avec les chiens et les lanternes, elle a tendu les bras &#xE0; l’inconnu qui se penchait sur elle et s’est mise &#xE0; rire. On avait parl&#xE9; de son aventure dans les journaux locaux, et m&#xEA;me dans les journaux de Paris. La fess&#xE9;e qui suivit cet exploit, Martine s’en souviendrait ! Elle &#xE9;tait m&#xE9;morable, et ne parut pourtant que naturelle &#xE0; Martine, comme toutes les autres claques et fess&#xE9;es re&#xE7;ues. Comment Martine aurait-elle devin&#xE9; que de se promener dans les bois et dormir sous un arbre entra&#xEE;nerait une pareille racl&#xE9;e. Pourquoi la m&#xE8;re tout en la fessant pleurait-elle et riait-elle en m&#xEA;me temps ? Tandis que les gens du village semblaient au contraire contents de ce qu’elle avait fait, et, quand, avec ses cinq ans, tra&#xEE;nant un cabas plus gros que sa petite personne, elle venait aux commissions<a l:href="#n_20" type="note">[20]</a>, c’&#xE9;tait souvent qu’on lui donnait une sucette, un fruit, une tablette de chocolat, et des sourires, et des tapes amicales, et des caresses. Elle &#xE9;tait si gentille, si mignonne, bronz&#xE9;e, avec ses m&#xE8;ches noires et plates qui pendaient droit autour d’un &#xE9;trange petit visage, comme on n’en voyait point dans le pays. Gentille, gentille comme un petit animal exotique, et r&#xE9;fl&#xE9;chie avec &#xE7;a, une vraie petite femme ! Un jour de grande chaleur, lorsque sa m&#xE8;re lui avait ramass&#xE9; toutes ses m&#xE8;ches sur le sommet de la t&#xEA;te, en chignon comme une dame, avec des &#xE9;pingles &#xE0; cheveux, le village entier a ri, amoureux de cette Martine-perdue-dans-les-bois. De qui tenait-elle ?<a l:href="#n_21" type="note">[21]</a> On se mettait &#xE0; r&#xEA;ver au p&#xE8;re, on n’avait pourtant pas souvenir d’avoir vu passer dans les parages<a l:href="#n_22" type="note">[22]</a> quelqu’un venant des colonies, un jaune, un noir… De qui tenait cet enfant ?</p><p>Martine grandissait. Elle ne comprenait pas pourquoi les draps sales, les rats la faisaient vomir de temps en temps.</p><p>Sa longue promenade dans les bois s’expliquait par le fait que Martine se sentait toujours mal dans la cabane et avec sa famille.</p><p>Martine ne ressemblait pas &#xE0; ses fr&#xE8;res et &#xE0; sa s&#x153;ur et c’&#xE9;tait peut-&#xEA;tre pour cela qu’ils l’&#xE9;vitaient. Ils jouaient sans Martine, ne partageaient rien avec elle, et la traitaient en &#xE9;trang&#xE8;re<a l:href="#n_23" type="note">[23]</a>. Martine ramassait tout ce qui brillait, ce qui avait de la couleur, ce qui &#xE9;tait lisse et verni, billes, galets, bo&#xEE;tes de conserves bien lav&#xE9;es… Elle ne donnait jamais ces choses &#xE0; ses fr&#xE8;res. En m&#xEA;me temps il lui arrivait de donner les jouets que la commune distribuait &#xE0; la No&#xEB;l<a l:href="#n_24" type="note">[24]</a>, et que la m&#xE8;re allait chercher &#xE0; la mairie. Marie n’y menait pas les enfants : se donner la peine de les laver, de les nettoyer. Elle distribuait ensuite les jouets aux enfants. Lorsque Martine recevait, par exemple, un petit n&#xE9;cessaire de couture, elle le donnait &#xE0; sa s&#x153;ur Francine, et ne demandait rien en &#xE9;change. Francine savait coudre des boutons aux culottes des petits, elle savait moucher ses petits fr&#xE8;res et leur donner des taloches, une vraie m&#xE8;re, m&#xEA;me si elle n’avait jamais su apprendre ni &#xE0; lire, ni &#xE0; &#xE9;crire. Martine, &#xE0; l’&#xE9;cole, apprenait tout, sa m&#xE9;moire &#xE9;tait fabuleuse, mais il aurait &#xE9;t&#xE9; vain de lui demander de donner la bouillie au plus petit, pendant que la m&#xE8;re allait aux commissions, la bouillie, elle l’oubliait… L’ann&#xE9;e o&#xF9; Fancine allait d&#xE9;j&#xE0; &#xE0; l’&#xE9;cole — et Marie avait naturellement compt&#xE9; sur Martine pour remplacer l’a&#xEE;n&#xE9;e aupr&#xE8;s des petits — fut d&#xE9;sastreuse. Martine n’avait pas plus d’esprit de responsabilit&#xE9; que le plus petit des petits dans ses langes, elle laissa les gosses s’&#xE9;bouillanter gravement, l&#xE2;cher le chien qui ne revint jamais, noyer le chat dans le puits… A vrai dire, &#xE0; peine la m&#xE8;re avait-elle le dos tourn&#xE9; que Martine s’enfuyait. Elle n’avait ni fibre maternelle, ni fibre familiale.</p><p>Et toujours premi&#xE8;re en classe, tous les prix… Tellement en avance sur les autres enfants que cela creusait un foss&#xE9; entre eux et elle. Non qu’on la maltrait&#xE2;t<a l:href="#n_25" type="note">[25]</a>, elle ne restait pas seule dans un coin… Simplement, elle ne formait pas corps avec eux<a l:href="#n_26" type="note">[26]</a>.</p><p>Et pourtant, ce que Martine apprenait avec cette facilit&#xE9; surprenante ne l’int&#xE9;ressait point. D’une part, elle ne pouvait faire autrement que de retenir les choses qu’elle apprenait, elles lui collaient &#xE0; la m&#xE9;moire, et d’autre part, elle avait le go&#xFB;t du travail proprement fait, elle ne pouvait supporter les ratures, les p&#xE2;t&#xE9;s d’encre, les coins retourn&#xE9;s des cahiers, des livres lui faisaient mal. Les siens &#xE9;taient si bien tenus qu’on les aurait crus tout neufs, sortant de la papeterie.</p><p>La ma&#xEE;tresse d’&#xE9;cole &#xE9;tait dans le pays depuis un quart de si&#xE8;cle, et elle permettait aux enfants Peigner et V&#xE9;nin de faire leurs devoirs apr&#xE8;s la classe, &#xE0; l’&#xE9;cole, parce qu’elle ne connaissait que trop bien Marie et la cabane. Mais il y avait des moments o&#xF9; Marie disait aux gosses : « Vous rentrerez tant&#xF4;t, qu’est-ce que c’est que ces fa&#xE7;ons de rester &#xE0; l’&#xE9;cole apr&#xE8;s la classe ! D’ici l&#xE0; que j’aille dire deux mots<a l:href="#n_27" type="note">[27]</a> &#xE0; la ma&#xEE;tresse… » Alors, rentr&#xE9;e dans la baraque, Martine devenait emb&#xEA;tante : elle prenait toute la place sur la table, y &#xE9;talait un vieux journal pour poser ses cahiers, et il ne fallait pas que les petits s’avisassent de la pousser, de faire trembler la table… Martine faisait r&#xE9;gner la terreur, et si, elle, elle ne criait pas, elle avait la main aussi leste et aussi dure que la m&#xE8;re. Du reste, elle faisait ses devoirs en un clin d’&#x153;il<a l:href="#n_28" type="note">[28]</a> et se mettait aussit&#xF4;t dans un coin &#xE0; ne rien faire, yeux ferm&#xE9;s, ou partait tra&#xEE;ner dans les rues du village.</p><p>Ses cahiers et ses livres, elle les pla&#xE7;ait sur le haut du buffet o&#xF9; ils semblaient le plus en s&#xE9;curit&#xE9;. Le jour o&#xF9; elle d&#xE9;couvrit que les rats les avaient dans la nuit grignot&#xE9;s Martine ne dit rien. Elle posa les cahiers sur la table et les regarda. Mais lorsque les trois petites grenouilles, ses jeunes fr&#xE8;res, curieux de constater ce que les rats avaient fait aux cahiers, grimp&#xE8;rent sur le banc et la table et renvers&#xE8;rent dessus une bouteille d’huile, Martine devint folle &#xE0; lier<a l:href="#n_29" type="note">[29]</a>. Elle criait, elle hurlait, tapait des pieds. C’&#xE9;tait un extraordinaire d&#xE9;cha&#xEE;nement de d&#xE9;sespoir et de rage. Enfin elle se jeta sur le lit de sa m&#xE8;re. Marie lui apporta un verre d’eau… Soudain, tr&#xE8;s calme, Martine se leva, prit ses cahiers et ses livres, d&#xE9;chir&#xE9;s, pleins de taches grasses, les d&#xE9;chira en petits morceaux et jeta le tout dans le feu de la cuisini&#xE8;re.</p><p>Elle qui n’&#xE9;tait jamais en retard, elle arriva &#xE0; l’&#xE9;cole quand la classe avait commenc&#xE9;. Tout le monde la regardait : elle gagna sa place et dit calmement : « J’ai perdu mon cartable avec tous les livres et les cahiers… » Elle &#xE9;tait p&#xE2;le. La ma&#xEE;tresse soup&#xE7;onnant quelque drame dans la cabane, dit simplement : « Bon, je suppose que ce n’est pas de ta faute… On t&#xE2;chera de t’en procurer d’autres… Je continue la dict&#xE9;e… » La voisine de Martine, une petite blonde, C&#xE9;cile Donzert, la fille de la coiffeuse, lui souffla : « Je t’en donnerai un, le cahier d’avant-guerre, un beau… viens &#xE0; la maison apr&#xE8;s la classe… » Ce fut l&#xE0; le d&#xE9;but d’une amiti&#xE9; pour la vie.</p></section><section><title><p>III. LES FONTS BAPTISMAUX<a l:href="#n_30" type="note">[30]</a> DU CONFORT MODERNE</p></title><p>Mme Donzert, la coiffeuse, n’accepta pas d’embl&#xE9;e que sa fille fr&#xE9;quent&#xE2;t la fille de Marie V&#xE9;nin. Elle avait pourtant de la sympathie pour la petite Martine-perdue-dans-les-bois, depuis que celle-ci, encore avant-guerre, toute petite, &#xE9;tait venue lui acheter une savonnette. Mme Donzert le lui avait, en fait, donn&#xE9;, ce savon &#xE0; la violette que Martine avait longuement choisi, ce n’&#xE9;tait pas avec les trois sous qu’elle lui tendait, qu’elle aurait pu acheter quoi que ce f&#xFB;t, mais c’&#xE9;tait pain b&#xE9;nit<a l:href="#n_31" type="note">[31]</a> que d’introduire un savon dans la maison Marie V&#xE9;nin. Seulement lorsqu’il s’agit d’accueillir cette fille devenue grande, chez soi, &#xE0; la maison… Mme Donzert &#xE9;tait une catholique fervente et une brave femme, elle pensa que c’&#xE9;tait son devoir d’aider la fille d’une p&#xE9;cheresse — cette malheureuse enfant qui &#xE9;tudiait si bien — &#xE0; devenir une femme honn&#xEA;te malgr&#xE9; le milieu dont elle sortait. Il n’y avait rien &#xE0; craindre pour C&#xE9;cile, la plus sage, la moins cachotti&#xE8;re des fillettes. Ce premier soir, Mme Donzert avait donn&#xE9; &#xE0; Martine le beau cahier d’avant-guerre que C&#xE9;cile lui avait promis, et l’avait gard&#xE9;e &#xE0; d&#xEE;ner. Martine avait alors onze.</p><p>Depuis, en trois ans, elle &#xE9;tait devenue comme la fille adoptive de la maison. Et m&#xEA;me elle appelait Mme Donzert : « M’man Donzert », ce qui lui &#xE9;tait venu tout naturellement et exprimait bien leurs rapports…</p><p>La toute premi&#xE8;re fois que Martine avait p&#xE9;n&#xE9;tr&#xE9; dans la maison &#xE0; &#xE9;tage de Mme Donzert, elle en avait perdu la parole pour la journ&#xE9;e. Aucun Palais de « Mille et une Nuits »<a l:href="#n_32" type="note">[32]</a> n’a jamais boulevers&#xE9; ainsi un &#xEA;tre humain. Lorsque C&#xE9;cile s’&#xE9;tait mise &#xE0; ramener Martine de plus en plus souvent et &#xE0; insister pour que Martine rest&#xE2;t manger et coucher, Mme Donzert avait impos&#xE9; une r&#xE8;gle : il fallait que Martine pr&#xEE;t tout d’abord un bain. Mme Donzert se m&#xE9;fiait de ce qu’elle pourrait apporter de la cabane de Marie, bien que la petite sembl&#xE2;t toujours bien propre.</p><p>Lorsque Martine vit pour la premi&#xE8;re fois la baignoire, et que C&#xE9;cile lui dit de se tremper dans toute cette eau, elle fut prise d’une &#xE9;motion qui avait quelque chose de sacr&#xE9;, Comme si elle allait &#xEA;tre baptis&#xE9;e… « Le confort moderne » lui arriva dessus d’un seul coup, avec l’eau courante, la canalisation, l’&#xE9;lectricit&#xE9;… Elle ne s’y habitua jamais tout &#xE0; fait et chaque fois que Mme Donzert lui disait : « Va prendre ton bain… » elle &#xE9;prouvait une petite &#xE9;motion d&#xE9;licieuse.</p><p>Le soir o&#xF9; sa m&#xE8;re lui avait conseill&#xE9; d’aller coucher ailleurs, vue l’arriv&#xE9;e possible du p&#xE8;re, Martine avait frapp&#xE9; &#xE0; la fen&#xEA;tre, la coiffeuse avait ouvert et dit :</p><p>— Entre, ma fille… C&#xE9;cile est en train de prendre son bain… &#xC7;a va &#xEA;tre ton tour. Je vais vous monter une infusion<a l:href="#n_33" type="note">[33]</a> quand vous serez au lit. Assieds-toi donc !</p><p>Martine s’assit sagement &#xE0; c&#xF4;t&#xE9; de la coiffeuse devant la table de la salle &#xE0; manger. Mme Donzert &#xE9;pluchait un journal de mode<a l:href="#n_34" type="note">[34]</a>. Ses mains roses et blanches tournaient d&#xE9;licatement les pages :</p><p>— Tiens, dit-elle, c’est joli &#xE7;a… le petit tailleur. Il t’irait bien… — Elle jeta un regard sur Martine : ta robe te serre. S’il y a assez dans les coutures, il faut l’&#xE9;largir.</p><p>— C’est parce que je l’ai lav&#xE9;e, M’man Donzert, elle a r&#xE9;tr&#xE9;ci…</p><p>— C’est plut&#xF4;t toi qui as gonfl&#xE9;<a l:href="#n_35" type="note">[35]</a>, ma fille !</p><p>C&#xE9;cile apparut dans un peignoir rose, toute rose elle-m&#xEA;me, avec les yeux bleus de sa m&#xE8;re. — Martine, d&#xE9;p&#xEA;che-toi, on monte !</p><p>Les murs de la salle de bains &#xE9;taient blancs, le carrelage par terre, le tabouret en tube m&#xE9;tallique… Martine trempa avec d&#xE9;lectation dans l’eau chaude. Elle savonna une jambe, puis une autre.</p><p>L’&#xE9;mail de la baignoire &#xE9;tait lisse, lisse, l’eau &#xE9;tait douce, douce, le savon tout neuf faisait de la mousse nacr&#xE9;e. Une &#xE9;ponge rose et bleu ciel… Le globe laiteux &#xE9;clairait chaque recoin de la salle de bains.</p><p>Mme Donzert criait d’en bas : « Martine, tu vas t’enlever la peau, &#xE0; force de frotter… Assez ! » La sortie-de-bain, pos&#xE9;e sur le radiateur &#xE9;tait chaude, bleu ciel.</p><p>Martine, ses cheveux noirs ramass&#xE9;s en chignon sur la t&#xEA;te descendit l’escalier et alla se mettre sur un petit canap&#xE9; &#xE0; c&#xF4;t&#xE9; de C&#xE9;cile, devant le feu. Elles balan&#xE7;aient leurs pieds nus et bavardaient &#xE0; perdre haleine<a l:href="#n_36" type="note">[36]</a>. Ces deux-l&#xE0;, jamais elles ne se disputaient, et jamais il n’y avait eu entre elles le moindre nuage.</p><p>Mme Donzert posa les tasses sur le plateau :</p><p>— On monte, dit-elle.</p><p>Les deux lits jumeaux &#xE9;taient faits. Des taies brod&#xE9;es de la main de C&#xE9;cile, elle adorait broder. Mme Donzert leur fit promettre qu’elles n’allaient pas bavarder la moiti&#xE9; de la nuit, &#xE0; leur habitude. Non, juste le temps de prendre l’infusion. Elles &#xE9;teignirent. Puis elles se mirent &#xE0; parler de Daniel. Il n’y avait pas de Daniel dans la vie de C&#xE9;cile, d’un an l’a&#xEE;n&#xE9;e de Martine. Jusqu’&#xE0; pr&#xE9;sent elle partageait les &#xE9;motions de Martine. Daniel &#xE9;tait chez son p&#xE8;re et se pr&#xE9;parait au concours de l’&#xC9;cole d’Horticulture de Versailles<a l:href="#n_37" type="note">[37]</a> — on y recevait sans le bac<a l:href="#n_38" type="note">[38]</a>, mais le concours &#xE9;tait si difficile qu’il en fallait savoir plus que pour passer le bac, et avec des connaissances sp&#xE9;ciales que le lyc&#xE9;e, de toute fa&#xE7;on, ne vous donnait pas. Martine rapportait toutes ces nouvelles, mot pour mot, du bureau de tabac<a l:href="#n_39" type="note">[39]</a>, o&#xF9; elle avait entendu le garde-champ&#xEA;tre parler devant le zinc<a l:href="#n_40" type="note">[40]</a>. Elle y &#xE9;tait venue acheter des allumettes pour sa m&#xE8;re.</p><p>Les jeunes filles parlaient toujours : quand Daniel arriverait-il au village ? Son oncle &#xE9;tait mort, ses cousins travaillaient-ils &#xE0; la p&#xE9;pini&#xE8;re. Il n’y avait rien pour l’attirer au village. La baignade seule peut-&#xEA;tre, il fallait attendre l’&#xE9;t&#xE9;. Elles parlaient, elles parlaient.</p></section><section><title><p>IV. L’EMBRASEMENT</p></title><p>C’&#xE9;tait la fin des &#xE9;tudes pour Martine, l’institutrice avait essay&#xE9; de la persuader de continuer, si elle avait le brevet sup&#xE9;rieur<a l:href="#n_41" type="note">[41]</a>, elle aurait plus de chances de r&#xE9;ussite dans la vie… Non, Martine ne voulait pas en entendre parler et puisque M’man Donzert &#xE9;tait d’accord, Martine resterait chez elle et y apprendrait le m&#xE9;tier de coiffeuse.</p><p>Quand Martine avait quelque chose en t&#xEA;te… Maintenant qu’elle avait termin&#xE9; l’&#xE9;cole et qu’elle allait travailler au « salon de coiffure », sa m&#xE8;re n’avait plus rien &#xE0; dire, c’&#xE9;tait r&#xE9;gulier. Mme Donzert vint en personne &#xE0; la cabane et dit &#xE0; Marie qu’elle aimerait prendre Martine en apprentissage : Martine serait log&#xE9;e, nourrie et habill&#xE9;e, ensuite on verrait, selon ses dispositions… Elle aurait ses dimanches pour aller voir la famille. Mme Donzert, assise devant la table, dans la cabane, essayait d’avaler le caf&#xE9; que Marie avait fait sp&#xE9;cialement pour elle. Francine, l’a&#xEE;n&#xE9;e, revenait du sana<a l:href="#n_42" type="note">[42]</a>. A la voir si p&#xE2;le, la poitrine creuse, des rides comme une vieille, on se demandait pourquoi on ne l’y avait pas gard&#xE9;e ? Elle tenait par la main le dernier-n&#xE9;, un petit fr&#xE8;re qui ne savait pas encore marcher, les quatre autres, avec sur le dos des loques, restaient &#xE0; distance, &#xE9;piant Mme Donzert avec curiosit&#xE9;. Ils &#xE9;taient sales, mais ne semblaient pas malheureux, et on avait envie de rire en les regardant, tant ils &#xE9;taient dr&#xF4;les avec leurs faces de grenouilles r&#xE9;jouies. Jamais Mme Donzert n’avait vu un pareil int&#xE9;rieur, une poubelle &#xE9;tait un jardin parfum&#xE9; &#xE0; comparer &#xE0; ce lieu. Martine, la malheureuse enfant, ne lui en fut que plus ch&#xE8;re. Marie et la marmaille accompagn&#xE8;rent Mme Donzert jusqu’au portillon. « Fais bonjour &#xE0; Madame… »<a l:href="#n_43" type="note">[43]</a> disait Francine au tout-petit. Il remua une petite main dans la direction de Mme Donzert. Mme Donzert sortit de cet univers toute boulevers&#xE9;e.</p><p>« C’est entendu, dit-elle &#xE0; Martine, ta m&#xE8;re m’autorise &#xE0; te prendre en apprentissage. Tu pourras aller lui dire bonjour le dimanche… » Et elle monta se changer.</p><p>C’est ainsi que Martine passa d’un univers &#xE0; l’autre. Elle faisait maintenant de droit partie de la maison<a l:href="#n_44" type="note">[44]</a> de Mme Donzert.</p><p>La coiffeuse &#xE9;tait veuve. Une photo agrandie de son mari occupait la place d’honneur au-dessus de la chemin&#xE9;e. Il &#xE9;tait menuisier dans le pays et gagnait bien sa vie. Parisienne, elle avait d’abord souffert de se trouver comme &#xE7;a dans la paix des champs, mais C&#xE9;cile &#xE9;tait n&#xE9;e et elle s’&#xE9;tait habitu&#xE9;e &#xE0; ce calme. Apr&#xE8;s la mort de son mari, elle avait vendu l’atelier qui se trouvait &#xE0; quelques pas de la maison, remis &#xE0; neuf son salon de coiffure, fait venir un appareil moderne pour la permanente, si bien que m&#xEA;me les Parisiennes en vill&#xE9;giature venaient se coiffer chez elle. Pendant les mois de vacances, le salon ne se d&#xE9;semplissait pas et l’aide de Martine n’&#xE9;tait pas de trop. D&#xE8;s ce premier &#xE9;t&#xE9;, elle avait appris &#xE0; faire le shampooing sur les t&#xEA;tes de Mme Donzert et de C&#xE9;cile, mais Mme Donzert ne prenait pas de risque, et elle laissait Martine d’abord s’habituer au salon, &#xE0; la client&#xE8;le, lui faisait balayer les cheveux coup&#xE9;s, nettoyer et astiquer &#xE9;mail et nickel — et dans l’astiquage Martine &#xE9;tait in&#xE9;galable — il fallait voir comment tout cela brillait ! Elle savait aussi sourire &#xE0; la client&#xE8;le, silencieuse et affable, habill&#xE9;e d’une blouse blanche. Mme Donzert, qui croyait faire une bonne action, avait fait une bonne affaire. C&#xE9;cile tenait le m&#xE9;nage, faisait la cuisine, elle n’aimait pas s’occuper du salon, et allait suivre des cours compl&#xE9;mentaires &#xE0; R. : il lui fallait le brevet sup&#xE9;rieur, si elle voulait ensuite apprendre la st&#xE9;nodactylo &#xE0; Paris.</p><p>Mme Donzert faisait des affaires d’or ; elle dut installer le deuxi&#xE8;me lavabo pour les shampooings et acheter un autre s&#xE9;choir. Bient&#xF4;t elle fut oblig&#xE9;e de confier &#xE0; Martine m&#xEA;me les permanentes sinon la coupe… et Marine se d&#xE9;brouillait fort bien.</p><p>Tous les mois, Mme Donzert se rendait &#xE0; Paris. Il lui arrivait de rester coucher chez une cousine. Il fallait renouveler les stocks du savon, et acheter ce dont ses filles et elle-m&#xEA;me pouvaient avoir besoin. Elle disait et pensait mes filles, au pluriel, ne distinguant plus entre elles, les habillant souvent pareil, admirant autant sa petite blonde-tendre que Martine. C&#xE9;cile ressemblait &#xE0; sa m&#xE8;re, sauf qu’elle &#xE9;tait toute mince, mince comme sa m&#xE8;re avait d&#xFB; &#xEA;tre &#xE0; son &#xE2;ge, tandis que maintenant Mme Donzert &#xE9;tait grassouillette, gourmande et n’aimait pas se priver<a l:href="#n_45" type="note">[45]</a>. Et elle et C&#xE9;cile &#xE9;taient des cordons bleus<a l:href="#n_46" type="note">[46]</a>.</p><p>C&#xE9;cile avait un petit amoureux qui, lui aussi, allait &#xE0; R… pour son travail, et ils faisaient tous les jours le chemin ensemble, en car ou &#xE0; pied. Mme Donzert trouvait qu’ils &#xE9;taient trop jeunes pour se marier, ce qui &#xE9;tait vrai. L’amoureux avait dix-huit ans et &#xE9;tait compagnon chez un ma&#xE7;on, mais les parents avaient de quoi<a l:href="#n_47" type="note">[47]</a>, son p&#xE8;re &#xE9;tait entrepreneur ma&#xE7;on. Le petit devait apprendre le m&#xE9;tier pour &#xEA;tre patron : c’est indispensable pour savoir ensuite faire faire le travail aux autres. C&#xE9;cile avait le droit de fr&#xE9;quenter Paul.</p><p>Martine n’avait pas d’amoureux, elle pensait &#xE0; Daniel et continuait &#xE0; vivre dans l’attente. Elle n’avait pas eu &#xE0; attendre la reprise de la baignade. Tout d’abord Daniel faisait des visites r&#xE9;guli&#xE8;res chez le docteur Foisnel : &#xEA;tre condamn&#xE9; &#xE0; mort &#xE0; dix-huit ans, cela vous secoue l’organisme. Deux fois par semaine, Daniel venait chez le docteur pour des piq&#xFB;res et il rencontrait toujours sur son chemin, &#xE0; l’entr&#xE9;e du village assise sur une borne, Martine-perdue-dans-les-bois. Ce n’&#xE9;tait pas sorcier de deviner pourquoi elle &#xE9;tait l&#xE0;… Pourtant, Daniel passait sur son v&#xE9;lo, avec un sourire dans sa direction et m&#xEA;me pas un bonjour.</p><p>Pour le retour il arrivait &#xE0; Martine de le rater, ou le docteur le gardait &#xE0; d&#xEE;ner, ou il filait sur Paris… A le voir comme &#xE7;a sur son v&#xE9;lo, on n’aurait pas cru vraiment qu’il avait besoin de piq&#xFB;res ! Chang&#xE9;, c’est vrai, un homme, mais toujours robuste, comme il l’avait &#xE9;t&#xE9; gamin. Il &#xE9;tait net, luisant et solide, comme sa moto neuve — car bient&#xF4;t il eut une moto. Martine l’entendait venir de loin sur la route, et c’&#xE9;tait merveilleux et effrayant.</p><p>En &#xE9;t&#xE9; le promis de C&#xE9;cile avait beaucoup de travail, toujours sur un chantier ou un autre, et elles allaient &#xE0; la baignade toutes les deux, sans gar&#xE7;ons. Naturellement l&#xE0;-bas, elles en rencontraient, mais on savait qu’elles &#xE9;taient s&#xE9;rieuses et personne ne leur manquait de respect.</p><p>La baignade se trouvait entre R… et le village : c’&#xE9;tait un grand &#xE9;tang dans le bois. La municipalit&#xE9; de R… avait fait construire les cabines. Pendant les vacances, surtout le dimanche la baignade &#xE9;tait envahie. Des voitures arr&#xEA;t&#xE9;es, des tentes de campeurs, des gens qui mangeaient sur l’herbe, leurs chiens qui couraient ici et l&#xE0;. Et apr&#xE8;s leur d&#xE9;part partout des papiers gras, des bo&#xEE;tes de conserves laiss&#xE9;s par les pique-niqueurs.</p><p>On pouvait aller au bal &#xE0; R… il y avait un dancing en plein air, mais Mme Donzert ne voulait pas que les petites y allassent seules, elles y allaient seulement quand Mme Donzert les accompagnait elle-m&#xEA;me ou la pharmacienne, une femme s&#xE9;rieuse. Depuis l’&#xE9;t&#xE9; 1946 il y avait deux innovations : l’embrasement du ch&#xE2;teau historique<a l:href="#n_48" type="note">[48]</a>, un ch&#xE2;teau auquel on &#xE9;tait si habitu&#xE9; qu’on ne le remarquait plus et qui devenait dans cette robe de bal qu’on lui mettait pour un soir, beau, solennel, inaccessible derri&#xE8;re sa grille forg&#xE9;e. Les indig&#xE8;nes, les touristes, les estivants, accroch&#xE9;s &#xE0; cette grille regardaient longuement cette apparition lumineuse. L’autre innovation &#xE9;tait l’&#xE9;lection de Miss Vacances au cours du bal : un jury, &#xE9;lu parmi les personnalit&#xE9;s de l’assistance, s’&#xE9;tait trouv&#xE9; compos&#xE9; d’un ch&#xE2;telain — pas celui de ce ch&#xE2;teau historique l&#xE0;, mais d’un autre non moins historique — d’une vedette de cin&#xE9;ma, qui avait achet&#xE9; une ferme aux environs de R… d’un membre du Conseil municipal de R… d’un des d&#xE9;put&#xE9;s du d&#xE9;partement, etc. Les jeunes filles de R… et d’ailleurs ne r&#xEA;vaient pas de monter sur l’estrade &#xE0; c&#xF4;t&#xE9; de l’orchestre, alors on allait les p&#xEA;cher parmi le public. C’est ainsi qu’un soir Martine, tra&#xEE;n&#xE9;e de force, se trouva parmi d’autres, aupr&#xE8;s du jury souriant, et devant le public riant et applaudissant chaque nouvelle candidate qui apparaissait l&#xE0;-haut… Chaque candidate devait sortir du rang et faire quelques pas sur l’estrade, accompagn&#xE9;e des commentaires du speaker &#xE0; son micro.</p><p>Le public, ravi de la nouveaut&#xE9; du jeu, s’amusait &#xE9;norm&#xE9;ment, et les gar&#xE7;ons au fond de la salle faisaient un chahut qui couvrait l’orchestre lorsque les filles qu’ils connaissaient depuis toujours apparaissaient l’une apr&#xE8;s l’autre dans les feux de la rampe. Martine remporta la victoire. Elle avait une robe blanche, une jupe pliss&#xE9;e. Sans fards ses traits se dessinaient nettement de loin. Mme Donzert et C&#xE9;cile dans la salle regardaient Martine, boulevers&#xE9;es, &#xE9;mues, le c&#x153;ur battant. C&#xE9;cile n’&#xE9;tait ni envieuse, ni jalouse. Mais le comble de cette soir&#xE9;e inoubliable fut la rencontre…</p><p>C’&#xE9;tait &#xE0; la sortie, tard, comme Martine seule, &#xE0; la grille devant le ch&#xE2;teau embras&#xE9;, attendait le pharmacien qui devait les ramener au village et cherchait sa voiture, pendant que sa femme et Mme Donzert plus fatigu&#xE9;es de regarder danser les filles que si elles avaient dans&#xE9; elles-m&#xEA;mes, s’&#xE9;taient assises quelque part sur le banc, et que C&#xE9;cile &#xE9;tait ailleurs avec son amoureux. Cela arriva au moment m&#xEA;me o&#xF9; l’embrasement s’&#xE9;teignit : la silhouette de Daniel surgit dans la nuit &#xE0; c&#xF4;t&#xE9; de Martine… Il avait comme toujours sa moto &#xE0; la main, il souriait.</p><p>— Martine, dit-il tout bas, je me perdrais bien dans les bois avec toi…</p><p>Martine ! Martine ! criait-on. O&#xF9; es-tu ? On t’attend !</p><p>Daniel enfourcha sa moto, leva le bras en signe d’adieu… La moto fila dans un bruit de tonnerre.</p></section><section><title><p>V. LA CORRIDA DES JEUNES</p></title><p>Martine et C&#xE9;cile travaillaient beaucoup au salon de coiffure. Le dimanche elles allaient faire un tour du c&#xF4;t&#xE9; de la baignade, apr&#xE8;s six heures, &#xE0; la fra&#xEE;cheur. Martine esp&#xE9;rait toujours rencontrer Daniel. Depuis deux ans elle se nourrissait encore de cette rencontre apr&#xE8;s le bal.) « Martine, j’aimerais me perdre dans les bois avec toi… » Depuis elle l’avait vu quelques fois traverser le pays, s’arr&#xEA;ter chez son ami, le docteur, qui ne lui faisait plus de piq&#xFB;res. Il n’apparaissait pas plus souvent en hiver qu’en &#xE9;t&#xE9;, il travaillait beaucoup &#xE0; la p&#xE9;pini&#xE8;re, chez son p&#xE8;re, et il avait brillamment pass&#xE9; son concours pour entrer &#xE0; Ecole d’Horticulture… Il allait donc partir pour Paris tout &#xE0; fait. Martine avait ses informateurs : a pharmacienne qui savait bien des choses et aussi Henriette, la petite bonne du docteur avec laquelle Martine avait &#xE9;t&#xE9; en classe.</p><p>Les jeunes filles sortirent du village. Elles marchaient se lisant qu’elles n’auraient pas d&#xFB; mettre leurs ballerines neuves, le chemin &#xE9;tant poussi&#xE9;reux par cette chaleur. Il y avait beaucoup de promeneurs allant tous dans la m&#xEA;me direction, celle de la baignade. C’&#xE9;tait dimanche.</p><p>L’&#xE9;tang brillait &#xE0; terre comme une coul&#xE9;e de m&#xE9;tal chauff&#xE9;e. Des voitures, des caravanes se tenaient entre les arbres, il y avait quelques tentes d’un orange tout neuf. Martine et C&#xE9;cile s’assirent sur un &#xE9;norme tronc d’arbre. En face il y avait un petit pr&#xE9; tout vert. Il y &#xE9;tait interdit de camper. L&#xE0; paissaient les vaches du p&#xE8;re Malloire.</p><p>Soudain, sortant de la baignade, des jeunes gens en slip, des jeunes filles, juste avec un petit quelque chose sur le corps, surgirent dans le pr&#xE9; parmi les vaches. Assises sur leur tronc d’arbre, Martine et C&#xE9;cile assist&#xE8;rent &#xE0; la corrida qui se d&#xE9;roulait de l’autre c&#xF4;t&#xE9; de l’&#xE9;tang…</p><p>— Ce sont les vaches du p&#xE8;re Malloire, dit Martine, pourvu qu’ils n’y touchent pas, cela donnerait du mauvais…</p><p>Justement, trois ou quatre garnements &#xE9;taient en train de se hisser sur le dos des b&#xEA;tes…</p><p>Le p&#xE8;re Malloire et son fils, un gaillard comme le p&#xE8;re, apparurent… Du coup, les bords de l’&#xE9;tang se couvrirent du monde. Dans le pr&#xE9; tout le monde gueulait, mais on pouvait distinguer entre toutes la voix du p&#xE8;re Malloire. Voil&#xE0; d’un coup de poing il avait envoy&#xE9; &#xE0; terre un des gar&#xE7;ons de la bande, mais quatre lui saut&#xE8;rent dessus, de dos, pendant que son fils se battait avec un autre… Quelqu’un du pays partit &#xE0; moto chercher les gendarmes, mais la bande d&#xE9;campa soudain laissant le p&#xE8;re Malloire et son fils sur le terrain…</p><p>Martine et C&#xE9;cile, nerveuses, reprirent le chemin du village. Comme cela aurait &#xE9;t&#xE9; beau si Daniel &#xE9;tait apparu pour les d&#xE9;fendre lors d’une attaque de ces voyous… pensait Martine. C&#xE9;cile &#xE9;tait en froid avec son Paul<a l:href="#n_49" type="note">[49]</a> qui commen&#xE7;ait &#xE0; trouver le temps de chastes baisers un peu long.</p><p>Le lendemain Mme Donzert demandait &#xE0; la pharmacienne :</p><p>— Comment va le p&#xE8;re Malloire ?</p><p>— Deux c&#xF4;tes cass&#xE9;es… Il est fou de rage et ses vaches n’ont plus de lait. On a pris deux voyous &#xE0; l’arr&#xEA;t du car : ce son des Parisiens, des mineurs<a l:href="#n_50" type="note">[50]</a>, des gar&#xE7;ons de bonnes familles ! Le fils d’un avocat et le fils d’un rentier ! Tous les deux probablement ivres et morts de peur. M&#xEA;me pas des campeurs, ils n’avaient rien &#xE0; faire dans le pays. Ils sont venus dans une voiture « emprunt&#xE9;e ».</p><p>— Des fascistes, dit le pharmacien apparaissant dans la porte de l’arri&#xE8;re-boutique o&#xF9; il &#xE9;tait en train de faire ses mixtures. — Il d&#xE9;testait ce pays o&#xF9; on lui avait fait tant de mis&#xE8;res quand il &#xE9;tait rentr&#xE9; de captivit&#xE9;. Ils ont toutes les caract&#xE9;ristiques de fascistes.</p></section><section><title><p>VI. SUR LES PAGES GLAC&#xC9;ES<a l:href="#n_51" type="note">[51]</a> DE L’AVENIR</p></title><p>Mme Donzert leur avait promis de rentrer dimanche pour d&#xE9;jeuner et Martine et C&#xE9;cile l’attendaient &#xE0; l’arr&#xEA;t de l’autocar.</p><p>— Il est en retard, dit C&#xE9;cile.</p><p>Elle parlait du car. Martine pensait &#xE0; Daniel ; il &#xE9;tait en retard. Ne devait-il pas d&#xE9;jeuner chez le docteur. Martine en avait &#xE9;t&#xE9; inform&#xE9;e par Henriette, rencontr&#xE9;e chez la boulang&#xE8;re. Henriette, tr&#xE8;s press&#xE9;e, avait pris trois baguettes : du monde chez le docteur, des gens de Paris et Daniel…</p><p>— Tu crois qu’il viendra chercher les invit&#xE9;s du docteur au car ?</p><p>— Penses-tu<a l:href="#n_52" type="note">[52]</a>, ils viendront en voiture.</p><p>C&#xE9;cile savait bien de qui parlait Martine. Martine continuait &#xE0; vivre son histoire, bien que d’histoire, il n’en e&#xFB;t pas…</p><p>— Le voil&#xE0;… dit C&#xE9;cile.</p><p>L’autocar sortait sa grosse gueule de derri&#xE8;re la maison du notaire. Il en descendit plus de monde qu’il ne pouvait en contenir ! Les gens du pays disaient : « Bonjour, petites… Bonjour, Mesdemoiselles… » Les Parisiens se retournaient admiratif. Enfin apparut Mme Donzert. Elle avait une robe &#xE0; fleurs, neuve, son visage &#xE9;tait radieux. Les filles lui prirent son sac &#xE0; provision, sa valise, un carton… eh bien elle &#xE9;tait charg&#xE9;e ! « Des surprises… Ah quelle course, je suis morte… mes pieds… j’en peux plus !.. »</p><p>Dans la fra&#xEE;cheur de la maison, les volets ferm&#xE9;s, ses filles s’affairaient autour d’elle, lui enlevaient les chaussures, lui apportaient &#xE0; boire, lui pr&#xE9;paraient une douche… Mais Martine ne pouvait rester d&#xE9;jeuner, il lui fallait passer chez sa m&#xE8;re. Il s’agissait d’aller lui faire une visite de temps en temps, sans quoi, il arrivait que Marie commen&#xE7;ait &#xE0; crier qu’on la privait de l’affection de sa fille, qu’elle ne l’avait pas vendue en esclavage ; bref, il valait mieux que Martine y all&#xE2;t… Mme Donzert n’avait pas essay&#xE9; de l’en dissuader, elle avait dit m&#xEA;me avec une certaine pr&#xE9;cipitation : « Va, ma fille, C&#xE9;cile te gardera le d&#xE9;jeuner au chaud, ne te presse pas… »</p><p>La rue &#xE9;tait d&#xE9;serte. C’&#xE9;tait l’heure du d&#xE9;jeuner. Martine &#xE9;tait seule dans la rue. Seule dans la vie. M’man Donzert n’&#xE9;tait pas sa m&#xE8;re, sa m&#xE8;re n’&#xE9;tait pas une m&#xE8;re, et Daniel n’avait pas paru. Le gros vieux chien de l’entrepreneur de ma&#xE7;onnerie, couch&#xE9; devant la porte, ouvrit un &#x153;il &#xE0; son passage. De la petite maison remise &#xE0; neuf par des Parisiens, arriva une bouff&#xE9;e de rire. Dans le potager du p&#xE8;re Malloire, des soleils regardaient leur confr&#xE8;re c&#xE9;leste. Sa maison &#xE9;tait la derni&#xE8;re du pays, apr&#xE8;s la rue devenait une route goudronn&#xE9;e, et commen&#xE7;aient les champs. Il faisait une de ces chaleurs ! A la lisi&#xE8;re de la for&#xEA;t stationnait une petite quatre-chevaux<a l:href="#n_53" type="note">[53]</a> abandonn&#xE9;e : les passagers devaient pique-niqueur quelque part sous les arbres… Voici le tournant…</p><p>Martine avait ralenti le pas : on ne savait jamais ce qui pouvait vous attendre dans la cabane. Elle regardait autour. Rien n’avait boug&#xE9; ici depuis le temps o&#xF9; Martine-perdue-dans-les-bois avait habit&#xE9; sous ce toit de t&#xF4;le rouill&#xE9;… Pas trace d’enfants, mais Martine per&#xE7;ut un chuchotement, elle revint sur ses pas. Ils &#xE9;taient l&#xE0; sous le toit de l’appentis. La grande s&#x153;ur qui tenait dans ses bras le dernier-n&#xE9;, les grenouilles de bonne humeur, cinq en tout maintenant au lieu de quatre… Tout ce monde &#xE9;tait assis sur la poutre.</p><p>— Cht-t-t… firent-ils ensemble.</p><p>— Il y a du monde ? chuchota-t-elle.</p><p>La grande s&#x153;ur montra du doigt le v&#xE9;lo adoss&#xE9; &#xE0; la cabane. Et elle demanda :</p><p>— Tu viens manger ?</p><p>— Je pr&#xE9;f&#xE8;re partir… Tu diras &#xE0; la m&#xE8;re que je suis venue…</p><p>Martine tourna le dos &#xE0; la famille. Ni bonjour, ni au revoir, personne ne dit rien.</p><p>Martine continua &#xE0; marcher sur le petit chemin. Puis elle tourna, prit un sentier, s’enfon&#xE7;a dans la grande for&#xEA;t. Mme Donzert n’&#xE9;tait pas press&#xE9;e de la voir, apr&#xE8;s tout elle n’&#xE9;tait pas sa fille, elle n’&#xE9;tait qu’une &#xE9;trang&#xE8;re… Martine avait abandonn&#xE9; le sentier et s’en allait sur les mousses… des branches s&#xE8;ches craquaient sous ses pas. Elle se sentait malheureuse. Avoir une m&#xE8;re pareille !.. On ne lui en tenait pas rigueur<a l:href="#n_54" type="note">[54]</a> au village, au contraire, on la plaignait, &#xE0; la voir si propre, si travailleuse… Mais si cela n’avait pas &#xE9;t&#xE9; pour Daniel, elle aurait quitt&#xE9; le village, elle serait partie pour Paris, o&#xF9; personne n’aurait su d’o&#xF9; elle venait, ni quelle m&#xE8;re elle avait. Mais quel espoir pouvait-elle avoir de jamais rencontrer Daniel &#xE0; Paris, d’autant plus qu’il habiterait s&#xFB;rement Versailles… ici au moins pendant les jours qu’il passerait au pays, il y avait une chance, une toute petite chance… Non, elle n’avait pas besoin de se d&#xE9;p&#xEA;cher, personne ne l’attendait, sa m&#xE8;re elle-m&#xEA;me ne criait que pour la forme, lorsqu’elle laissait passer les dimanches sans venir, elle criait parce qu’elle ne voulait pas qu’on dise au village : voil&#xE0; Martine devenue une demoiselle, elle ne fr&#xE9;quente plus sa famille. Martine-perdue-dans-les-bois, assise sous un immense h&#xEA;tre, sanglotait et remuait autour d’elle les fa&#xEE;nes sous lesquelles il pouvait y avoir des champignons : c’&#xE9;tait ici un endroit &#xE0; c&#xE8;pes.</p><p>Partir pour Paris… Qu’est-ce que Paris ? Elle n’y avait jamais &#xE9;t&#xE9;, il y avait des gens au pays qui, bien qu’&#xE0; soixante kilom&#xE8;tres de Paris, n’y &#xE9;taient jamais all&#xE9;s… Martine n’avait jamais &#xE9;t&#xE9; au cin&#xE9;ma, elle n’avait jamais vu la t&#xE9;l&#xE9;vision… La radio, &#xE7;a oui, chez M’man Donzert elle laissait la radio ouverte tout le temps &#xE0; tremper dans la musique et dans les mots d’amour… Mais venait M’man Donzert et elle coupait la musique et les mots d’amour avec l’indiff&#xE9;rence du temps qui passe. Le silence qui s’ensuivait &#xE9;tait odieux comme de recevoir un seau d’eau froide sur le dos, comme d’&#xEA;tre r&#xE9;veill&#xE9; au milieu d’un r&#xEA;ve. Pour Martine cette musique &#xE9;tait un vernis qui coulait, s’&#xE9;talait, rendant toute chose comme les images en couleurs des magazines sur papier glac&#xE9;. Mme Donzert &#xE9;tait abonn&#xE9;e &#xE0; un journal de coiffure et elle achetait des journaux de modes o&#xF9; l’on voyait des femmes tr&#xE8;s belles, et du nylon &#xE0; toutes les pages. Sur le papier glac&#xE9;, lisse, net, les images, les femmes, les d&#xE9;tails &#xE9;taient sans d&#xE9;fauts. Or, dans la vie r&#xE9;elle, Martine voyait surtout les d&#xE9;fauts… Dans cette for&#xEA;t, par exemple, elle voyait les feuilles trou&#xE9;es par la vermine, les champignons gluants, v&#xE9;reux. Elle voyait tout ce qui &#xE9;tait malade, mort, pourri. La nature &#xE9;tait sans vernis, elle n’&#xE9;tait pas sur papier glac&#xE9;, et Martine le lui reprochait. Dans la chambre qu’elle partageait avec C&#xE9;cile, les murs &#xE9;taient tapiss&#xE9;s de photos de vedettes. Il y avait aussi aux murs de leur chambre des pages arrach&#xE9;es &#xE0; des magazines avec des images de meubles, d’arrangements de jardin… C’&#xE9;tait l&#xE0; leur monde id&#xE9;al, f&#xE9;erique.</p><p>Martine avait cess&#xE9; de pleurer : elle regardait ses ongles. Si elle quittait le village pour Paris, elle y apprendrait les soins de beaut&#xE9;<a l:href="#n_55" type="note">[55]</a>, elle se ferait manucure. Martine n’aimait pas la coiffure, le shampooing. Les m&#xE9;nag&#xE8;res du village avaient les cheveux sales. Elles se les faisaient laver avant la permanente, et peut-&#xEA;tre jamais entre deux. Martine lavait ses cheveux &#xE0; elle &#xE0; l’eau de pluie de pr&#xE9;f&#xE9;rence, et elle les avait brillants, noirs comme le vernis d’une voiture neuve, et les gardait plats, collant &#xE0; la petite t&#xEA;te ronde. Tout son visage &#xE9;tait net, lisse, sur le front droit, le trait horizontal des sourcils comme dessin&#xE9;s &#xE0; l’encre de Chine, soigneusement, chaque poil, et aussi les cils, pas tr&#xE8;s longs et tr&#xE8;s fournis, tr&#xE8;s noirs. Tout dans son visage &#xE9;tait r&#xE9;gulier.</p><p>Martine se leva et se dirigea vers le village. Elle fit un grand d&#xE9;tour et rentra tard et affam&#xE9;e.</p><p>Mme Donzert et C&#xE9;cile dans la cuisine &#xE9;taient en train de fabriquer une tarte aux fraises. Elles avaient les yeux rouges et cependant elles riaient, tout excit&#xE9;es… Martine en oublia sa faim :</p><p>— Qu’est-ce qu’il y a ? Il est arriv&#xE9; quelque chose ?</p><p>M’man Donzert s’affairait sans r&#xE9;pondre, et c’est C&#xE9;cile qui dit en rougissant :</p><p>— Maman se marie…</p><p>Martine appuya les deux mains contre sa poitrine :</p><p>— Seigneur Dieu ! cria-t-elle, qu’est-ce qui nous arrive !</p><p>Elle s’effondra sur une chaise et se mit &#xE0; sangloter.</p><p>— Mais qui est-ce qui m’a donn&#xE9; des filles pareilles ! A peine l’une a-t-elle cess&#xE9; de pleurer, voil&#xE0; l’autre qui commence. On dirait vraiment un malheur !</p><p>Elles pleuraient maintenant toutes les trois. Mme Donzert se mariait avec un coiffeur de Paris ; elle l’avait connu encore jeune fille, mais alors elle avait &#xE9;pous&#xE9; Papa tandis que le coiffeur &#xE9;tait rest&#xE9; c&#xE9;libataire, et, finalement, voil&#xE0;, c’&#xE9;tait le destin… Mme Donzert vendrait le salon de coiffure et d&#xE9;m&#xE9;nagerait, &#xE0; Paris.</p><p>— Et qu’est-ce que je vais devenir, moi ? dit Martine, plus tard, quand elles &#xE9;taient toutes les trois install&#xE9;es autour de la tarte br&#xFB;lante. Elle se remit &#xE0; pleurer. Mme Donzert allait vendre… Plus de salon de coiffure, de shampooing, plus de radio, plus de M’man Donzert et de C&#xE9;cile !</p><p>— Martine, cesse de pleurer ! J’irai voir ta m&#xE8;re et si elle te laisse partir, je t’emm&#xE8;ne avec nous. Martine, ma ch&#xE9;rie mais ne pleure donc pas comme &#xE7;a ! Il n’y a rien de fait<a l:href="#n_56" type="note">[56]</a>, voyons ! Viens, on va d&#xE9;baller ensemble les surprises…</p><p>M’man Donzert &#xE9;tait comme &#xE7;a, pas tellement tendre, mais attentive et efficace : ces jupes qu’elle avait apport&#xE9;es de Paris, elle savait bien qu’elles allaient distraire les petites malgr&#xE9; l’&#xE9;motion… M’man Donzert les laissa &#xE0; tourner devant l’armoire &#xE0; glace, elle avait besoin de s’&#xE9;tendre un peu se reposer apr&#xE8;s les fatigues de Paris, les &#xE9;motions…</p></section><section><title><p>VII. L’&#xC9;CHANTILLON DU R&#xCA;VE</p></title><p>Parfum&#xE9;s, a&#xE9;r&#xE9;s, silencieux, capitonn&#xE9;s, polis, aimables, souriants, fleuris, &#xE9;taient les salons de l’Institut de Beaut&#xE9;. Les femmes sorties des mains des masseuses, manucures, coiffeurs &#xE9;taient comme repeintes &#xE0; neuf. Martine, manucure, &#xE9;tait au c&#x153;ur m&#xEA;me de son id&#xE9;al de beaut&#xE9;, elle vivait &#xE0; l’int&#xE9;rieur des pages satin&#xE9;es d’un magazine de luxe. L’Institut de Beaut&#xE9; &#xE9;tait la pierre pr&#xE9;cieuse tomb&#xE9;e au centre de Paris et qui faisait des ronds de plus en plus larges, de plus en plus faibles, pour s’effacer dans les faubourgs o&#xF9; son &#xE9;tincellement n’avait pas cours<a l:href="#n_57" type="note">[57]</a>.</p><p>Martine avait appris tr&#xE8;s vite &#xE0; se retrouver &#xE0; Paris, elle &#xE9;tait devenue une Parisienne, y cherchant, y trouvant ce qu’elle cherchait : le neuf, le brillant, le poli, le tout &#xE0; fait propre. Martine disait qu’elle aimait l’impeccable. Impeccable, surtout, &#xE9;tait le mot qu’elle employait souvent.</p><p>Martine elle-m&#xEA;me &#xE9;tait impeccable. L’Institut de Beaut&#xE9; habillait ses employ&#xE9;es de bleu ciel, des blouses que l’on changeait tous les jours, et tout le personnel f&#xE9;minin portait des chaussures blanches sur de hautes semelles de li&#xE8;ge. Les cheveux de Martine se pr&#xEA;taient &#xE0; toutes les coiffures, et c’&#xE9;tait elle-m&#xEA;me qui soignait ses ongles. L’Institut avait des liens avec une maison de couture, Martine apprit &#xE0; acheter en solde<a l:href="#n_58" type="note">[58]</a>, elle avait la « taille mannequin » et sa jeunesse, sa beaut&#xE9; facilitaient les choses, chacun &#xE9;tait content de la rendre plus belle encore : tout lui allait, &#xE0; cette Martine ! A la voir passer dans la rue, c’&#xE9;tait la Parisienne elle-m&#xEA;me. Dans ce Paris, il ne marquait &#xE0; Martine qu’une seule chose : la pr&#xE9;sence de Daniel. Ici, &#xE0; Paris, il n’y avait plus rien, aucun espoir, comme la mort. Elle ne pouvait m&#xEA;me plus retourner au village, les choses s’&#xE9;tant tr&#xE8;s mal pass&#xE9;es avec sa m&#xE8;re quand Martine &#xE9;tait venue lui dire qu’elle voulait partir avec M’man Donzert &#xE0; Paris, pour toujours. La Marie s’en &#xE9;tait all&#xE9;e crier des mal&#xE9;dictions sous les fen&#xEA;tres de M’man Donzert, et Martine &#xE9;tant mineure, il lui aurait fallu se r&#xE9;signer &#xE0; rester au village… La nuit qui avait suivi la terrible sc&#xE8;ne devant le salon de coiffure, Martine &#xE9;tait rentr&#xE9;e &#xE0; la cabane : sa m&#xE8;re dormait… elle l’avait secou&#xE9;e : « Je te pr&#xE9;viens, dit-elle, je viendrai me pendre ici — et elle montrait le gros crochet de la lampe &#xE0; p&#xE9;trole — et je laisserai une lettre que c’est toi qui m’as accul&#xE9;e &#xE0; cette extr&#xE9;mit&#xE9;<a l:href="#n_59" type="note">[59]</a>… Parce que jamais, tu m’entends, jamais, je ne reviendrai vivre dans cette cabane… » Marie s’est mise &#xE0; pleurer d’une petite voix fine ; Martine attendait. « Va, dit enfin Marie, va fille d&#xE9;natur&#xE9;e, mais ne t’avise pas de te montrer dans les parages… » Elle ne pouvait pas revenir au pays dans ces conditions.</p><p>Non, il fallait inventer quelque chose, agir… Il n’y avait pas pour Martine d’autre homme dans ce vaste monde que Daniel Donelle. Elle &#xE9;tait &#xE0; Paris, mais Paris sans Daniel… Elle avait des moments de d&#xE9;sespoir.</p><p>Comme ce soir o&#xF9; elle marchait sous les arcades sombres, froides et d&#xE9;sertes, entre la rue Saint-Florentin et la rue Royale<a l:href="#n_60" type="note">[60]</a>. Il pleuvait tr&#xE8;s fort. Martine se sentait sombre, froide, d&#xE9;serte comme ces arcades avec leurs barreaux de fer. Elle revenait du travail. Elle &#xE9;tait fatigu&#xE9;e ; elle avait froid, ses bas &#xE9;taient &#xE9;clabouss&#xE9;s et mouill&#xE9;s… Martine attendait que la pluie se calm&#xE2;t un peu pour se jeter dans la bouche du m&#xE9;tro, mais combien de temps pouvait-elle attendre, la pluie semblait avoir redoubl&#xE9;. Les autobus passaient tellement pleins qu’ils semblaient avoir du mal &#xE0; avancer. D’habitude Martine prenait l’autobus, mais ce soir-l&#xE0; ce n’&#xE9;tait gu&#xE8;re possible, elle aimait mieux descendre dans le m&#xE9;tro. Allons-y… Martine allait suivre les arcades pour sortir dans la pluie, quand un regard venant par-dessus les barres de fer l’arr&#xEA;ta comme un &#xE9;boulement : droit en face d’elle, t&#xEA;te nue, visage ruisselant, Daniel Donelle, un journal &#xE0; la main, la regardait.</p><p>— Martine… dit-il d’une voix venant de loin, venez prendre un grog, on sera plus heureux.</p><p>Martine marchait sous les arcades noires et Daniel, parall&#xE8;lement sur le trottoir. Ils se trouv&#xE8;rent face &#xE0; face, au coin de la rue Saint-Florentin. Daniel avait pris le coude de Martine pour traverser et entrer dans le premier tabac-bar<a l:href="#n_61" type="note">[61]</a>. Ils trouv&#xE8;rent une petite place au fond.</p><p>— Si on d&#xEE;nait ensemble ? Quand on rencontre une payse, &#xE0; Paris…</p><p>— Il fallait Paris…</p><p>Daniel avait-il saisi tout ce que cela voulait dire : « Il fallait Paris » ?</p><p>— On d&#xEE;ne ensemble, r&#xE9;p&#xE9;ta-t-il affirmatif.</p><p>— On m’attend.</p><p>— Qui ?</p><p>— Mme Donzert…</p><p>— T&#xE9;l&#xE9;phonez.</p><p>Martine se leva pour aller au t&#xE9;l&#xE9;phone. Elle ouvrit la porte sur laquelle &#xE9;tait &#xE9;crit : T&#xE9;l&#xE9;phone… Machinalement, m&#xE9;caniquement, Martine fit le num&#xE9;ro. Son c&#x153;ur battait effroyablement : « C&#xE9;cile, ne m’attendez pas… J’ai rencontr&#xE9; Daniel… » Elle raccrocha sans &#xE9;couter les cris de C&#xE9;cile.</p></section><section><title><p>VIII. LE PETIT POIS</p></title><p>Ils prenaient toujours le petit d&#xE9;jeuner ensemble, dans la cuisine, sur une table vert d’eau, toujours propre. Le caf&#xE9; dans une belle cafeti&#xE8;re, beurre, confiture, pain grill&#xE9;. C&#xE9;cile et Martine prenaient en plus des jus de fruits, M. Georges, des &#x153;ufs sur le plat, une tranche de jambon. La radio ronronnait doucement, chantait ou parlait, on ne distinguait pas tr&#xE8;s bien.</p><p>— L’homme heureux que je suis, — dit M. Georges, d&#xE9;pliant le journal dans une grande odeur de caf&#xE9; et de pain grill&#xE9;, — vous souhaite, Mesdames, une bonne journ&#xE9;e…</p><p>M’man Donzert, autrement dit Mme Georges pr&#xE9;parait les tartines pour son mari, l’&#x153;il sur Martine, silencieuse. C&#xE9;cile regardait Martine et l’heure ; elle travaillait dans une agence de voyages, comme st&#xE9;nodactylo. A eux quatre, ils gagnaient bien leur vie, et M. Georges payait facilement les traites de cet appartement et de la boutique de coiffeur pour hommes qui se trouvait au rez-de-chauss&#xE9;e de la m&#xEA;me maison, une maison toute neuve, &#xE0; la porte d’Orl&#xE9;ans<a l:href="#n_62" type="note">[62]</a>. Mme Donzert, pardon, Mme Georges tenait la caisse<a l:href="#n_63" type="note">[63]</a> de la boutique, et il y avait deux gar&#xE7;ons. Elle aurait pr&#xE9;f&#xE9;r&#xE9; continuer son m&#xE9;tier de coiffeuse, mais le local ne s’y pr&#xEA;tait pas, et elle n’aurait pour rien au monde voulu contrarier en quoi que ce f&#xFB;t son mari.</p><p>— Bon, dit M. Georges, pliant son journal. On descend, M’man Donzert ? Fillettes, fillettes d&#xE9;p&#xEA;chez-vous…</p><p>Il ne pleuvait plus ce matin. C&#xE9;cile et Martine prenaient l’autobus ensemble. Il y en avait toujours plusieurs, c’&#xE9;tait le terminus, et elles choisissaient toujours les m&#xEA;mes places. Le contr&#xF4;leur leur souriait.</p><p>C&#xE9;cile ne posait pas de questions. La veille, il &#xE9;tait d&#xE9;j&#xE0; trop tard quand Martine &#xE9;tait rentr&#xE9;e et s’&#xE9;tait assise sur le bord du lit de C&#xE9;cile… Elle avait des yeux d&#xE9;mesur&#xE9;s, qui ne voyaient rien. Tout ce que C&#xE9;cile avait pu tirer d’elle &#xE9;tait qu’elle avait rencontr&#xE9; Daniel et d&#xEE;n&#xE9; avec lui dans une brasserie pr&#xE8;s de la gare Saint-Lazare. Elle s’&#xE9;tait couch&#xE9;e sans faire sa toilette, chose extravagante, jamais arriv&#xE9;e depuis qu’elles partageaient leur chambre. Et c’&#xE9;tait C&#xE9;cile qui avait eu du mal &#xE0; s’endormir en &#xE9;coutant la respiration r&#xE9;guli&#xE8;re de Martine. C&#xE9;cile &#xE9;tait &#xE0; nouveau fianc&#xE9;e… Depuis Paul, celui du village, elle avait eu d’autres fianc&#xE9;s et toujours les fian&#xE7;ailles se trouvaient rompues pour une raison ou pour une autre. Cette fois c’&#xE9;tait Jacques, un ouvrier de chez Renault<a l:href="#n_64" type="note">[64]</a>, que C&#xE9;cile avait rencontr&#xE9; chez une cousine de sa m&#xE8;re. M’man Donzert avait r&#xEA;v&#xE9; d’un autre gendre, mais puisque C&#xE9;cile y tenait…</p><p>— Tu d&#xE9;jeunes avec Jacques ? demanda Martine, pour dire quelque chose avant de descendre : elles ne s’&#xE9;taient pas dit un mot de tout le trajet, comme si elles avaient &#xE9;t&#xE9; f&#xE2;ch&#xE9;es. Jamais ni &#xE0; l’&#xE9;cole, ni depuis, il n’y avait pas eu une f&#xE2;cherie entre elles<a l:href="#n_65" type="note">[65]</a>.</p><p>— Oui… A ce soir Martine ?</p><p>— Oui, oui… &#xE0; ce soir…</p><p>Elle ne revoyait donc pas Daniel ce soir.</p><p>Mme Denise, une femme tr&#xE8;s grande, mince et majestueuse, habill&#xE9;e de beige, les cheveux blancs, le visage jeune, allait et venait dans les salons, l’&#x153;il &#xE0; tout et &#xE0; la pendule : les premi&#xE8;res clientes allaient arriver. Mme Denise &#xE9;tait la directrice, le bras droit du grand patron qui n’apparaissait que rarement. Les employ&#xE9;es se changeaient au vestiaire, et transform&#xE9;es en anges bleus gagnaient rapidement leurs cabines, y mettaient de l’ordre dans les pots, tubes, flacons, coton, gaze, cr&#xE8;mes, fards… Tout le reste &#xE9;tait aspir&#xE9;, a&#xE9;r&#xE9;, lav&#xE9;, essuy&#xE9;, le linge chang&#xE9;, avec dans les placards des tas de serviettes, peignoirs, etc.</p><p>Martine entra dans la cabine quand la cliente &#xE9;tendue se reposait apr&#xE8;s le massage. Elle avait devant elle, sur le coussin, une main nue. Des doigts presque pointus, roses au bout. Le reste de la femme couch&#xE9;e sur le dos, envelopp&#xE9;e dans un grand drap &#xE9;ponge, &#xE9;tait invisible, le visage couvert d’une serviette mouill&#xE9;e. A son chevet, Mme Dupont, l’esth&#xE9;ticienne, tripotait ses pommades, onguents, lotions… C’&#xE9;tait le silence, la d&#xE9;tente…</p><p>— Vous me les taillez en amande, n’est-ce pas ? dit la femme. Et &#xE0; nouveau le silence…</p><p>— Je vous remets le m&#xEA;me vernis ?</p><p>— Mme Dupont, lib&#xE9;rez-moi un &#x153;il, s’il vous pla&#xEE;t !.. Mme Dupont enleva la serviette et la femme apparut…</p><p>Elle apparut avec l’&#xE9;clat bleu-fonc&#xE9; de ses yeux, dans toute sa beaut&#xE9;. Elle sourit &#xE0; Martine, s&#xFB;re de son effet. C’est avec v&#xE9;n&#xE9;ration que Martine mettait le vernis sur ces ongles taill&#xE9;s en amande. Elle avait de la chance de travailler ici, dans cet Institut de Beaut&#xE9; et si Daniel… Elle s’ab&#xEE;ma dans ses r&#xEA;ves qui avaient maintenant une r&#xE9;alit&#xE9; vivante, effrayante comme toute r&#xE9;alit&#xE9; qu’on ne fa&#xE7;onne pas comme un ongle, en amande, une r&#xE9;alit&#xE9; impossible &#xE0; vernir… un homme qui agissait &#xE0; sa guise. Les mains d&#xE9;filaient devant Martine souriante, affable. Il y eut le d&#xE9;jeuner, au r&#xE9;fectoire. Elle mangeait toujours souriante, mais pr&#xE9;textant un mal de t&#xEA;te<a l:href="#n_66" type="note">[66]</a> pour ne pas &#xEA;tre oblig&#xE9;e de prendre part aux conversations.</p><p>— Vous &#xEA;tes p&#xE2;lotte, Martine… lui dit Mme Denise qui avait un faible pour cette fille si jolie et si pr&#xE9;cise dans son travail, une employ&#xE9;e mod&#xE8;le.</p><p>— Vous avez beaucoup de rendez-vous aujourd’hui ?<a l:href="#n_67" type="note">[67]</a></p><p>— Toute la journ&#xE9;e…</p><p>— Vous travaillez trop bien, tout le monde vous demande !..</p><p>Elle &#xE9;tait bien habitu&#xE9;e &#xE0; son travail, Martine, &#xE0; la maison, aux femmes autour d’elle, &#xE0; Paris… Et si Daniel…</p><p>Le soir toute la famille &#xE9;tait r&#xE9;unie autour du bifteck-frites<a l:href="#n_68" type="note">[68]</a>. On avait mang&#xE9; une omelette flamb&#xE9;e<a l:href="#n_69" type="note">[69]</a> et M. Georges s’installa dans la pi&#xE8;ce commune pendant que les femmes lavaient la vaisselle, mettaient de l’ordre dans la cuisine. Vide-ordures, eau chaude, il n’est pas rest&#xE9; longtemps seul &#xE0; lire le journal, Mme Donzert est venue tr&#xE8;s vite s’installer &#xE0; c&#xF4;t&#xE9; de lui et a sorti son tricot d’une corbeille &#xE0; ouvrages ; Martine faisait des ongles &#xE0; C&#xE9;cile et la radio chantonnait.</p><p>— Tu te rends compte, Martine, que tu as d&#xE9;j&#xE0; gagn&#xE9; deux manches ?<a l:href="#n_70" type="note">[70]</a> Je veux dire, dans ta courte vie… dit M. Georges.</p><p>M’man Donzert regarda son mari par-dessus les lunettes : Georges &#xE9;tait un homme plein de tact, mais les jeunes filles, c’est d&#xE9;licat, se rendait-il compte de ce que cette rencontre de la veille repr&#xE9;sentait pour Martine ?</p><p>— …deux manches. La premi&#xE8;re, quand M’man Donzert t’a recueillie, continua M. Georges….La deuxi&#xE8;me, quand M’man Donzert t’a emmen&#xE9;e &#xE0; Paris. C’est elle ton destin et ta bonne &#xE9;toile. Songe, la petite-perdue-dans-les-bois, la voil&#xE0; dans un grand immeuble moderne &#xE0; Paris ! Elle est belle, elle a du travail dans un Institut de luxe… Ne rate pas la manche suivante, fillette…</p><p>M’man Donzert plia son tricot : elle &#xE9;tait trop &#xE9;nerv&#xE9;e pour continuer &#xE0; tricoter. En v&#xE9;rit&#xE9; toute la maison &#xE9;tait inqui&#xE8;te de ce qui avait bien pu arriver &#xE0; Martine la veille au soir, et personne n’osait lui en parler directement, pas m&#xEA;me C&#xE9;cile. Mais cette rencontre &#xE0; Paris avait quelque chose de surnaturel. Le r&#xEA;ve d’une jeune fille romanesque, un r&#xEA;ve qui aurait d&#xFB; fondre devant un quelconque homme r&#xE9;el, M’man Donzert commen&#xE7;ait &#xE0; trouver ce r&#xEA;ve anormalement tenace. Jusque-l&#xE0;, elle se disait seulement que l’homme r&#xE9;el tardait &#xE0; para&#xEE;tre et que la passion de Martine pour ce Daniel, auquel elle n’avait jamais parl&#xE9;, ressemblait &#xE0; de la folie. Toutes les fillettes commencent par s’amouracher au hasard, il leur faut un objet pour r&#xEA;veries amoureuses, puis vient l’homme r&#xE9;el. Mais cette Martine, qui continuait &#xE0; attendre, avec une patience fervente et t&#xEA;tue, et ce Daniel qui passait sans un regard pour elle… Alors M’man Donzert aurait voulu lui parler, la pr&#xE9;venir… de quoi au juste ? O&#xF9; cela pouvait la mener… mais quoi cela ? Il n’y avait rien &#xE0; dire contre Daniel, jusque-l&#xE0; il n’avait pas profit&#xE9; de la situation, au contraire. Il &#xE9;tait d’une famille respectable et l’on disait que son p&#xE8;re &#xE9;tait fort riche, quand m&#xEA;me il continuait &#xE0; vivre dans sa vieille ferme sans l’am&#xE9;nager.</p><p>Qu’avait-il donc de si inqui&#xE9;tant, ce Daniel ? Probablement la passion que Martine lui vouait. D’ailleurs de lui-m&#xEA;me, qu’en savait-on ? Qu’il ait &#xE9;t&#xE9; h&#xE9;ro&#xEF;que pendant la R&#xE9;sistance, c’&#xE9;tait beau, &#xE7;a… Maintenant il &#xE9;tait un &#xE9;tudiant attard&#xE9;, il avait quand m&#xEA;me vingt-trois ans et il venait d’entrer &#xE0; &#xC9;cole d’Horticulture, &#xE0; Versailles… Alors, quand est-ce qu’il commencerait &#xE0; gagner sa vie ?</p><p>Le p&#xE8;re Donelle passait pour quelqu’un qui avait fait un n&#x153;ud si serr&#xE9; aux cordons de sa bourse<a l:href="#n_71" type="note">[71]</a> qu’il &#xE9;tait difficile &#xE0; d&#xE9;faire. Et puis le fait que Martine avait toujours vou&#xE9; &#xE0; ce Daniel un pareil culte ne voulait pas dire que lui, de son c&#xF4;t&#xE9; aurait du sentiment pour elle, et il serait capable d’en profiter et de la laisser tomber… Cette Martine, une sotte, une folle ! M’man Donzert pensait que c’&#xE9;tait aussi sa faute &#xE0; elle de ne pas avoir su, en bonne catholique, inculquer &#xE0; Martine le sens du p&#xE9;ch&#xE9; pour ainsi dire.</p><p>— Martine a toujours &#xE9;t&#xE9; raisonnable, dit M’man Donzert. Elle n’est pas faite, avec les go&#xFB;ts qu’elle a pour &#xE9;pouser un ouvrier. Elle n’y songe pas. Moi, je suis d’une famille d’ouvriers, et mon premier mari &#xE9;tait un ouvrier, mais je comprends bien que mes filles veulent s’&#xE9;lever au-dessus de notre condition.</p><p>— Maman, dit C&#xE9;cile, personne ne veut s’&#xE9;lever au-dessus de toi. Jacques est un ouvrier et c’est tr&#xE8;s bien comme &#xE7;a…</p><p>— &#xC7;a, on le saura apr&#xE8;s si « c’est tr&#xE8;s bien comme &#xE7;a… », dit M’man Donzert impatient&#xE9;e, mais Martine, encore moins que toi est faite pour &#xE9;pouser un ouvrier. Vous &#xEA;tes des princesses. D’ailleurs il n’en est pas question, du moins pour Martine. Tu sais bien, Martine, comment tu es, tu tournes de l’&#x153;il quand tu vas dans des cabinets qui ne sont pas propres… Et il te faut changer des serviettes tous les jours… Et le lit ! Tu as les reins rompus si tu n’as pas un sommier et un matelas extra.</p><p>— La Princesse sur le petit pois… Curieux… curieux… dit M. Georges et il ajouta :</p><p>— Connaissez-vous ce conte, Mesdames ?</p><p>Une Reine-m&#xE8;re pour marier son fils voulait une vraie princesse… alors les filles qui se pr&#xE9;sentaient, les candidates fianc&#xE9;es, elle leur faisait passer une &#xE9;preuve : elle les gardait &#xE0; coucher, et sur un beau lit faisait &#xE9;chafauder des matelas, l’un plus moelleux que l’autre… Il y en avait tant et tant, que la fille qui voulait &#xE9;pouser le prince et se disait princesse authentique, se trouvait tout en haut, sous le ciel de lit<a l:href="#n_72" type="note">[72]</a> en satin bleu… Or, entre le sommier et tous les matelas, la Reine-m&#xE8;re glissait un petit pois, un seul tout petit pois. Le lendemain matin elle venait r&#xE9;veiller la jeune fille et lui demandait : « Avez-vous bien dormi, Princesse, le lit est-il bon ? » Et toutes les pr&#xE9;tendantes r&#xE9;pondaient : « Oh, oui, Madame la Reine, Votre Majest&#xE9;, j’ai fort bien dormi, ce lit est du duvet… » Alors la Reine-m&#xE8;re disait : « Allez-vous en ! Vous n’&#xEA;tes pas une vraie princesse ». Enfin, un jour, arrive au Palais une fillette… Elle portait une robe de coton et des sabots, ses longs cheveux tress&#xE9;s faisaient deux fois le tour de sa t&#xEA;te, son tour de taille &#xE9;galait son cou, et elle avait les yeux comme deux soleils… « Je suis une princesse lointaine, dit-elle &#xE0; la Reine, et je veux, Madame, me marier avec votre fils, parce que je l’ai toujours aim&#xE9;, depuis que, toute petite, j’ai vu son portrait… »</p><p>— Dans <emphasis>Match</emphasis> ?<a l:href="#n_73" type="note">[73]</a> fit C&#xE9;cile rieuse, mais les autres lui firent : Cht-t-t!</p><p>— Comme vous y allez !<a l:href="#n_74" type="note">[74]</a> r&#xE9;pondit la Reine-m&#xE8;re. Mon fils est encore plus beau que son portrait dans <emphasis>Match,</emphasis> et vous, ma fille, vous n’&#xEA;tes qu’une gardeuse d’oies ! Je veux pourtant vous faire passer la nuit au Palais, histoire de rire<a l:href="#n_75" type="note">[75]</a>… » On conduisit la petite avec sa robe de coton et ses sabots dans la chambre somptueuse, o&#xF9; le lit &#xE9;tait d&#xE9;j&#xE0; fait, avec tous ses matelas, ses beaux draps en dentelles et le petit pois gliss&#xE9; entre le sommier et les matelas. Les femmes de chambre d&#xE9;shabill&#xE8;rent la petite, d&#xE9;firent ses grands cheveux d’or qui tombaient jusqu’&#xE0; terre. Habill&#xE9; de ses cheveux seuls, l’enfant monta l’&#xE9;chelle qu’il fallait appuyer contre le lit, pour se hisser &#xE0; son sommet…</p><p>Le t&#xE9;l&#xE9;phone, grossier comme toujours, vint couper la parole &#xE0; M. Georges.</p><p>Martine laissa tomber la main de C&#xE9;cile… Vas-y, toi, dit-elle tr&#xE8;s bas. C&#xE9;cile courut dans le petit vestibule :</p><p>— All&#xF4; ! All&#xF4; ! Oui, oui, Jacques, c’est moi…</p><p>Mais la porte se fermait, elle l’avait repouss&#xE9;e du pied, et sa voix disparut : elle devait parler tr&#xE8;s bas…</p><p>— Depuis le temps qu’elle fr&#xE9;quente ce gar&#xE7;on, il serait temps qu’il f&#xEE;t sa demande officiellement<a l:href="#n_76" type="note">[76]</a>… dit Mme Donzert.</p><p>D&#xE9;cid&#xE9;ment M’man Donzert &#xE9;tait tr&#xE8;s nerveuse ce soir-l&#xE0;. Tout le monde se taisait, attendant C&#xE9;cile. Elle ne fut pas longue, et s’asseyant &#xE0; nouveau devant Martine, p&#xE2;le et immobile, lui tendit sa main :</p><p>— Alors, P&#xE8;re, continue…</p><p>— Bon… — M. Georges r&#xE9;fl&#xE9;chit un instant et continua : — La voil&#xE0; donc sous le ciel du lit, toute petite dans ses grands cheveux… On tire les rideaux du lit, on &#xE9;teint les lumi&#xE8;res et tout le monde s’en va. La nuit descend sur le Palais… Une longue nuit noire. Le matin, la Reine-m&#xE8;re, entour&#xE9;e de toutes ses femmes d’honneur, fait son entr&#xE9;e dans la chambre &#xE0; coucher. On ouvre les rideaux de satin blanc, brod&#xE9; d’&#xE9;toiles d’argent, qui tombent du ciel de lit, et l’on d&#xE9;couvre un lit tout d&#xE9;fait, les draps de travers, les couvertures qui pendent, et l&#xE0;-haut, l&#xE0;-haut la petite, les cheveux emm&#xEA;l&#xE9;s sur les oreillers boulevers&#xE9;s, toute p&#xE2;le, les cernes autour de ses yeux immenses… Avant qu’on ait pu lui poser une seule question sur la raison de tout ce d&#xE9;sordre la voil&#xE0; qui &#xE9;clate en sanglots, et on entend sa petite voix : « Je vous demande pardon, Majest&#xE9;… mais j’ai pass&#xE9; une nuit atroce, je n’ai pas ferm&#xE9; l’&#x153;il, j’ai mal partout. Je ne sais ce qu’il y a dans ce lit, on dirait un pav&#xE9;, un roc, juste au niveau des reins, c’est simplement horrible… Cela n’aurait pas &#xE9;t&#xE9; pire si j’avais couch&#xE9; sur un tas de cailloux !.. » — « Dans mes bras ! s’&#xE9;cria la Reine-m&#xE8;re, voil&#xE0; une vraie princesse ! Je te donne mon fils, le Prince, pour mari. Soyez heureux ! » Le Prince vint saluer la Princesse, ils se mari&#xE8;rent et eurent beaucoup d’enfants…</p><p>— C’est bien beau &#xE7;a, mais je n’ai pas de prince &#xE0; ma disposition pour en donner un &#xE0; chacune de mes princesses sur le petit pois… dit tristement Mme Donzert. Et elle se leva pour aller &#xE0; la cuisine ; c’&#xE9;tait l’heure de l’infusion qu’on avait l’habitude de prendre avant de se mettre au lit. Elle cria aux deux filles :</p><p>— Reposez-vous, mes enfants, ne bavardez pas trop tard…</p><p>C&#xE9;cile et Martine couchaient dans la m&#xEA;me chambre comme au village. Elles se d&#xE9;shabillaient les robes aussit&#xF4;t pendues dans le placard, le linge de chacune sur une petite chaise Louis XV laqu&#xE9;, gris et recouvert d’un satin vert d’eau : on aimait beaucoup le vert d’eau dans la maison. Et puis comme Martine pr&#xE9;f&#xE9;rait le bleu ciel et C&#xE9;cile le rose, cela faisait une moyenne<a l:href="#n_77" type="note">[77]</a>. Les couvre-lits &#xE9;taient &#xE9;galement verts d’eau en satin artificiel, matelass&#xE9;s. Aux murs il y avait les m&#xEA;mes images qu’au village, des stars et starlettes. Il y avait une table de chevet entre deux lits, un petit fauteuil crapaud au chevet de chacune. Elles avaient chacune sa coiffeuse toute en miroir, et sur laquelle, en ordre parfait, &#xE9;taient align&#xE9;s des produits de beaut&#xE9;<a l:href="#n_78" type="note">[78]</a>. Et il y en avait ! Elles se servaient &#xE0; la boutique de M. Georges, et puis, il y avait l’Institut de Beaut&#xE9;, d’o&#xF9; Martine rapportait toutes les nouveaut&#xE9;s dans ce domaine.</p><p>Quand Martine avait termin&#xE9; ses ablutions, C&#xE9;cile &#xE9;tait, comme d’habitude, d&#xE9;j&#xE0; au lit. Elle &#xE9;teignit.</p><p>— Je n’ai pas voulu le dire tout &#xE0; l’heure… quand M. Georges racontait l’histoire de la princesse… dit Martine, mais je ne suis pas tr&#xE8;s bien couch&#xE9;e. Et toi ?</p><p>— Moi, &#xE7;a va…</p><p>— Je me suis renseign&#xE9;e pour le matelas &#xE0; ressorts… Quand je serai mari&#xE9;e, j’aurai un matelas &#xE0; ressorts… Tu dors C&#xE9;cile ?…</p><p>C&#xE9;cile dormait. Martine retourna &#xE0; Daniel. Ils avaient pris rendez-vous pour le samedi suivant, l&#xE0;-bas, sous les arcades. Daniel habitait au foyer de l’&#xE9;cole &#xE0; Versailles. Il ne lui avait pas propos&#xE9; de la revoir tout de suite, le lendemain… Il &#xE9;tait raisonnable, il faisait ses &#xE9;tudes raisonnablement, il n’avait pas l’intention de s&#xE9;cher des cours<a l:href="#n_79" type="note">[79]</a> pour elle. Il voulait bien la voir le samedi parce que m&#xEA;me s’il rentrait tard, il pouvait dormir le lendemain. Elle, elle &#xE9;tait pr&#xEA;te &#xE0; ne plus jamais dormir de sa vie, pour ne pas en perdre une miette ; pour voir Daniel, entendre sa voix, sentir ses l&#xE8;vres sur sa main… Il n’avait m&#xEA;me pas essay&#xE9; de l’embrasser. Mais il fallait que Martine dorm&#xEE;t pour Daniel, de quoi aurait-elle l’air ce samedi prochain… Et Martine s’endormit aussit&#xF4;t.</p></section><section><title><p>IX. AU SEUIL D’UNE FOR&#xCA;T OBSCURE</p></title><p>Daniel Donelle se rappelait bien Martine-perdue-dans-lesbois, assise sur une borne, &#xE0; l’entr&#xE9;e du village : elle attendait, et il savait bien que c’&#xE9;tait lui qu’elle attendait. M&#xEA;me &#xE0; Paris, lorsqu’il l’avait rencontr&#xE9;e, sous les arcades, place de la Concorde, &#xE0; la fa&#xE7;on dont elle l’avait regard&#xE9; sans un bonjour, on aurait pu croire que Daniel &#xE9;tait en retard pour un rendez-vous qu’ils s’&#xE9;taient donn&#xE9;s ici m&#xEA;me ; et qu’elle boudait &#xE0; cause de ce retard. Elle l’aurait s&#xFB;rement suivi d&#xE8;s le premier soir, seulement l’id&#xE9;e ne lui en &#xE9;tait pas venue. Une jeune fille si jeune fille, sans coquetterie, et une payse pardessus le march&#xE9;<a l:href="#n_80" type="note">[80]</a>. Au village, cette enfant amoureuse qu’il voyait grandir, lui inspirait une sorte de respect. Pourtant, une nuit, devant le ch&#xE2;teau embras&#xE9;, elle lui avait paru admirable. Alors troubl&#xE9; il lui avait dit : « Martine, je me serais bien perdu dans les bois avec toi… » Heureusement quelqu’un avait appel&#xE9; : « Martine !.. » et le charme rompu il avait pris la route.</p><p>Dans cette brasserie, pr&#xE8;s de la gare Saint-Lazare o&#xF9; ils &#xE9;taient all&#xE9;s le soir de leur premi&#xE8;re rencontre sous les arcades, il avait voulu lui parler de cet instant. Curieux<a l:href="#n_81" type="note">[81]</a>, ce n’&#xE9;tait pas si simple… Il parla d’abord de la f&#xEA;te, de l’&#xE9;lection de Miss Vacances, et comment Martine l’avait emport&#xE9; sur toutes les candidates… Martine trouvait cette histoire ridicule. Pourquoi donc ridicule, ce n’est pas gentil qu’une bonne centaine de gar&#xE7;ons, entre autres, vous assimilent au beau temps, &#xE0; la libert&#xE9;, au grand air, au ciel ?</p><p>— Les vacances, c’est les papiers gras.</p><p>— Des papiers gras, les vacances ? Daniel &#xE9;tait scandalis&#xE9; : Retenir des vacances les papiers gras ! D’ailleurs nos propres papiers gras sont des souvenirs de bons sandwichs, d’un d&#xE9;jeuner sur l’herbe…</p><p>Martine l’avait regard&#xE9; curieusement :</p><p>— Vous avez de la chance de sentir ainsi. Moi je suis n&#xE9;e d&#xE9;go&#xFB;t&#xE9;e.</p><p>Daniel n’avait pas insist&#xE9;… Il &#xE9;tait un peu d&#xE9;go&#xFB;t&#xE9; de cette fille.</p><p>— Ce soir, dit-il, ce n’&#xE9;tait pas les vacances des papiers gras… Il y avait eu le ch&#xE2;teau, blanc de lumi&#xE8;res, et, soudain, la nuit… J’&#xE9;tais pr&#xE8;s de vous…</p><p>— Je me souviens.</p><p>Oui, elle l’aurait suivi, d&#xE8;s ce premier soir. Et lorsque, une nuit, au-dessus de la Seine, dans le noir et le froid, il l’eut embrass&#xE9;e, il se sentit tomber verticalement dans une passion profonde et noire comme la nuit. A l’entr&#xE9;e de cette nuit, &#xE0; l’or&#xE9;e d’une sombre for&#xEA;t, il y avait un app&#xE2;t et un danger mortel : Martine. Daniel Donelle avait le go&#xFB;t du risque et de l’aventure, cette fille l’attirait.</p><p>Martine l’avait suivi dans une chambre d’h&#xF4;tel d&#xE8;s qu’il le lui avait demand&#xE9;.</p><p>Depuis ils se voyaient souvent. De plus en plus souvent. Il fallait la jeunesse et la robustesse de Daniel pour suffire &#xE0; ses deux passions : Martine et les &#xE9;tudes. Car il avait la chance d’&#xEA;tre amoureux de la science ; mais il ne pouvait, ni ne voulait dominer aucune de ses deux passions et vivait comme un poss&#xE9;d&#xE9;.</p><p>Une fille qui se donne &#xE0; vous avec cette confiance, sans rien demander, ni avant, ni apr&#xE8;s, ni promesses, ni mots d’amour… Elle &#xE9;tait &#xE0; lui et n’en faisait pas myst&#xE8;re. Une fille si jeune, si belle, jamais Daniel n’avait connu une cr&#xE9;ature aussi parfaite de la t&#xEA;te aux pieds !</p><p>Ils n’avaient pas beaucoup de temps de se parler, leurs rendez-vous &#xE9;taient brefs. Parfois un dimanche ils sortaient dans les rues de Paris, marchaient sans but ; press&#xE9;s de rentrer. Ils n’avaient pas toujours o&#xF9; rentrer, l’h&#xF4;tel &#xE9;tait cher, m&#xEA;me quand il &#xE9;tait m&#xE9;diocre. Daniel avait un copain de la R&#xE9;sistance qui &#xE9;tait Parisien, &#xE9;tudiant &#xE0; la Facult&#xE9; des Lettres, en train de passer sa licence<a l:href="#n_82" type="note">[82]</a> et qui habitait chez ses parents, mais avait une chambre ind&#xE9;pendante, &#xE0; un autre &#xE9;tage. Quand ce copain ne l’occupait pas lui-m&#xEA;me, il en donnait la clef &#xE0; Daniel. Il y avait un lit-divan large et bas, et en l’absence d’une table de chevet, &#xE0; c&#xF4;t&#xE9;, sur le carrelage, des paquets de cigarettes vides, des allumettes us&#xE9;es, des livres et des feuilles de papier couvertes d’une &#xE9;criture serr&#xE9;e… Des livres, il y en avait un peu partout, saupoudr&#xE9;s de cendres et aussi des affaires qui tra&#xEE;naient, le pantalon de pyjama en boule, les pantoufles chacune &#xE0; un bout de la pi&#xE8;ce, une cravate frip&#xE9;e sur le dossier de l’unique chaise. Il y faisait froid en hiver, et assis c&#xF4;te &#xE0; c&#xF4;te ils attendaient que le petit radiateur ait un peu r&#xE9;chauff&#xE9; l’air… Pendant les f&#xEA;tes de P&#xE2;ques, ils avaient eu &#xE0; leur disposition l’appartement de la s&#x153;ur de Daniel, la fleuriste, partie avec les enfants chez le p&#xE8;re Donelle. Ici il fallait faire dispara&#xEE;tre toute trace de leur passage, Dominique, sa s&#x153;ur, aurait peut-&#xEA;tre trouv&#xE9; mauvais que Daniel amen&#xE2;t « des femmes » chez elle. Au printemps, c’&#xE9;tait la campagne, les arbres du parc &#xE0; l’Hay-les-Roses<a l:href="#n_83" type="note">[83]</a>. Ils se parlaient, peut-&#xEA;tre un peu chacun pour soi, il y aurait eu trop &#xE0; dire, toute une vie… La cabane de Martine, la prison de Daniel, ce jeune pass&#xE9; trop lourd, ils l’&#xE9;vitaient, mais d&#xE9;j&#xE0; le pr&#xE9;sent seul… Comment, par exemple, introduire Martine dans la passion que Daniel avait pour la g&#xE9;n&#xE9;tique ? Daniel cherchait &#xE0; obtenir par des croisements une rose qui aurait le parfum des roses anciennes, et la forme, le coloris des roses modernes… Martine s’&#xE9;tonnait : il y avait des roses anciennes et modernes ? Jamais elle ne se serait dout&#xE9;e de cela ! Daniel aurait voulu lui montrer tout de suite, les dessins et les catalogues r&#xE9;cents des rosi&#xE9;ristes, elle aurait vu que les roses se d&#xE9;modaient comme les robes, exactement. Tous les ans, au mois de juin, les rosi&#xE9;ristes, comme les couturiers pr&#xE9;sentent leur nouvelle collection… Mais la cr&#xE9;ation de roses nouvelles &#xE9;tait une affaire scientifique… c’est &#xE0;-dire lui, Daniel, comme en g&#xE9;n&#xE9;ral ceux qui ont fait des &#xE9;tudes, consid&#xE9;rait que l’on peut obtenir des nouveaux hybrides non pas &#xE0; t&#xE2;tons, mais scientifiquement. Son p&#xE8;re &#xE0; lui n’avait pas le temps de s’occuper de cr&#xE9;ations nouvelles, il se contentait de reproduire les cr&#xE9;ations des autres… C’est une grande famille, les Donelle : il y a Dominique et les petits, elle est veuve depuis trois ans, et sans son mari, les affaires ne marchent pas ; il y a les trois cousins, ceux du village, que Martine conna&#xEE;t, eux aussi travaillent dans les p&#xE9;pini&#xE8;res et il faut assurer leur vie… Daniel devenait distrait, il y avait quelque chose qui n’allait pas ? Oh, non, c’est-&#xE0;-dire que, lui, aurait voulu profiter du fait que son p&#xE8;re avait ces grandes plantations de rosiers pour faire des exp&#xE9;riences, et si son p&#xE8;re avait des objections c’est que les exp&#xE9;riences co&#xFB;taient cher, mais Daniel en serait venu &#xE0; bout<a l:href="#n_84" type="note">[84]</a>, s’il n’y avait pas le cousin Bernard, tu sais l’a&#xEE;n&#xE9;, eh bien, lui est contre les exp&#xE9;riences, parce que c’est un r&#xE9;actionnaire… Mais parlons d’autre chose, veux-tu ?</p><p>Martine comprenait tout ce que disait Daniel, m&#xEA;me lorsqu’il se lan&#xE7;ait dans des histoires compliqu&#xE9;es des chromosomes et de g&#xE8;nes… seulement, elle s’ennuyait ! C’&#xE9;tait visible. De ce que Daniel lui racontait, l’int&#xE9;ressait seulement les &#xE9;l&#xE9;ments qui lui permettaient de comprendre les conditions de vie de Daniel, des rapports familiaux, et ceci dans la mesure o&#xF9; son avenir en d&#xE9;pendait. Bernard, pensait Martine, l’a&#xEE;n&#xE9; des cousins en voulait &#xE0; Daniel<a l:href="#n_85" type="note">[85]</a>, parce que les Boches dans lesquels il avait mis sa confiance avaient perdu la guerre, les cochons, et que Daniel, au lieu d’&#xEA;tre fusill&#xE9;, &#xE9;tait devenu un h&#xE9;ros ! Et lorsqu’ils n’&#xE9;taient pas ensemble, elle s’endormait en pensant &#xE0; ce Bernard qui voulait emp&#xEA;cher Daniel de d&#xE9;couvrir la rose tr&#xE8;s parfum&#xE9;e, et lui bouchait l’avenir. Elle le ha&#xEF;ssait.</p><p>Elle p&#xE9;n&#xE9;trait dans le monde de Daniel bien plus facilement que lui dans le sien. Il se perdait dans les noms de ses amis de l’Institut de Beaut&#xE9;, confondait Mme Denise et Ginette, bien que Mme Denise la directrice f&#xFB;t une femme tr&#xE8;s distingu&#xE9;e, les cheveux blancs, le visage jeune, toujours impeccable… et que Ginette ne f&#xFB;t qu’une petite manucure comme Martine, c’est elle d’ailleurs qui lui avait appris le m&#xE9;tier lorsque Martine &#xE9;tait entr&#xE9;e &#xE0; l’Institut de Beaut&#xE9;. Mme Denise &#xE9;tait d’une bonne famille… Maintenant elle a un ami, repr&#xE9;sentant d’auto, ancien coureur<a l:href="#n_86" type="note">[86]</a>, un type tr&#xE8;s chic, s&#xFB;r qu’ils vont se marier…</p><p>Daniel s’ennuyait : que Mme Denise se marie ou non, lui &#xE9;tait indiff&#xE9;rent, il faut dire. C&#xE9;cile et Mme Donzert r&#xE9;veillaient son attention, parce qu’il les connaissait un peu. Martine partageait la chambre de C&#xE9;cile… L’appartement avait trois pi&#xE8;ces, salle de bains et cuisine tr&#xE8;s modernes… un tapis dans l’escalier, l’ascenseur… impeccable ! Mais maintenant on construisait des maisons encore plus modernes. C&#xE9;cile n’avait pas d’appartement pour se marier avec Jacques, ni d’argent pour en acheter un, m&#xEA;me pas &#xE0; cr&#xE9;dit. M. Georges et M’man Donzert n’avaient pas fini de payer le leur.</p><p>Quand il eut entendu ces histoires une fois, deux, etc… elles perdirent de leur int&#xE9;r&#xEA;t, m&#xEA;me tombant des l&#xE8;vres de Martine. Daniel les arr&#xEA;tait en l’embrassant. Le monde de Martine &#xE9;tait si petit, et elle ne voulait point l’agrandir. Et, par exemple, elle ne lisait jamais. Daniel avait fini par s’en apercevoir, il voulut savoir pourquoi.</p><p>— Les histoires des autres m’emb&#xEA;tent, dit-elle tranquillement, j’ai d&#xE9;j&#xE0; assez de mal avec la mienne.</p><p>Daniel &#xE9;tait stup&#xE9;fait, il ne trouva rien &#xE0; dire… Martine semblait ne pas savoir ce que c’&#xE9;tait que l’art. Curieux, Daniel l’avait emmen&#xE9;e &#xE0; une exposition dans une galerie de tableaux, il y avait des &#x153;uvres classiques et modernes. Qu’allait-elle aimer l&#xE0;-dedans ?</p><p>— Rien, dit Martine, j’aime mieux la toile sans peinture dessus, lisse, propre…</p><p>Daniel &#xE9;tait encore stup&#xE9;fait. Formidable, cette n&#xE9;gation de l’art, &#xE0; l’&#xE9;tat pur ! Martine &#xE9;tait quelqu’un d’exceptionnel. Et combien &#xE9;trange &#xE9;tait l’emportement avec lequel elle disait : « C’est beau ! » devant une devanture o&#xF9; &#xE9;taient expos&#xE9;s des objets pour orner les int&#xE9;rieurs. Martine aimait ce qui &#xE9;tait neuf, poli, verni, net, lisse, « impeccable » ! Daniel avait d&#xE9;couvert cela et la taquinait l&#xE0;-dessus. Il lui disait qu’elle &#xE9;tait une affreuse, une adorable, une parfaite, une impeccable petite bourgeoise ! Dans ses go&#xFB;ts esth&#xE9;tiques bien s&#xFB;r… Parce que pour la force des sentiments, la libert&#xE9;, elle &#xE9;tait une femme v&#xE9;ritable. Alors son ignorance de l’art, sans pr&#xE9;c&#xE9;dent, son go&#xFB;t de la camelote en m&#xEA;me temps ne jouaient aucun r&#xF4;le… Daniel &#xE9;tait en extase devant ce que Martine avait pour lui d’in&#xE9;dit, et, par l&#xE0; m&#xEA;me, de myst&#xE9;rieux… Dire que m&#xEA;me dans la nature Martine &#xE9;tait touch&#xE9;e par l’impeccable, par le ciel, le soleil, la lune. Une fois Daniel lui demanda :</p><p>— Alors, si je perdais mes cheveux, ou si je prenais du ventre<a l:href="#n_87" type="note">[87]</a>… ou s’il m’arrivait un accident, ou si, simplement, il y avait la guerre et que je rentre d&#xE9;figur&#xE9; ?…</p><p>— Toi… Toi tu es le commencement et la fin. Toi tu pourrais te rouler dans l’ordure… Je te laverais, r&#xE9;pondit Martine.</p><p>C’est cette petite conversation qui d&#xE9;cida de tout. Daniel &#xE9;tait un personnage romanesque, un savant, mais aussi un paysan. Comme les paysans, ses a&#xEF;eux, il construisait sa vie de fa&#xE7;on qu’elle t&#xEE;nt, avec des gros murs, du ch&#xEA;ne, des poutres &#xE9;normes… L’amour de Martine &#xE9;tait fait d’un mat&#xE9;riau imp&#xE9;rissable, tel qu’on en concevait jadis.</p></section><section><title><p>X. L’UNI-PRIX<a l:href="#n_88" type="note">[88]</a> DES R&#xCA;VES</p></title><p>M’man Donzert pleura. De soulagement, d’attendrissement. Depuis un an que cela durait, la maison &#xE9;tait &#xE9;cras&#xE9;e sous le poids d’un secret, le poids du silence sur ce que chacun savait. Et voil&#xE0; que Martine annon&#xE7;ait son mariage avec Daniel Donelle ! M. Georges baisa les mains de toutes les femmes et C&#xE9;cile, les joues en feu, les yeux humides, regardait Martine comme si elle ne l’avait jamais vue.</p><p>A l’Institut de Beaut&#xE9; aussi, l’annonce des fian&#xE7;ailles avait fait sensation… Mme Denise fit apporter du Champagne. Il y avait d&#xE9;j&#xE0; trois ans que la petite Martine &#xE9;tait entr&#xE9;e dans la maison et l’on n’avait qu’&#xE0; s’en Jouer. Mais qui &#xE9;tait l’heureux &#xE9;lu ? On grillait de curiosit&#xE9;<a l:href="#n_89" type="note">[89]</a>. &#xC9;tudiant ?</p><p>Il sera ing&#xE9;nieur-horticole. Il s’occupera de roses ?… C’est extraordinaire ! Et c’est une famille o&#xF9; c’est comme &#xE7;a de p&#xE8;re en fils ! Son fianc&#xE9; apprenait &#xE0; cr&#xE9;er des roses nouvelles comme on cr&#xE9;e des robes, expliquait Martine. Dieu, que c’est &#xE9;trange… On trouvait aussi que Daniel Donelle &#xE9;tait un joli nom. Et &#xE0; quand le mariage ? D&#xE9;j&#xE0; cet &#xE9;t&#xE9; ? « Vous m’inviterez bien &#xE0; la noce ? » dit Mme Denise au comble de la gentillesse.</p><p>Le lendemain, Martine re&#xE7;ut une immense corbeille de roses venant du fleuriste le plus chic de Paris, avec une carte portant les signatures de tout le personnel de l’Institut de Beaut&#xE9;.</p><p>Depuis toujours Martine r&#xEA;vait avoir pour mari Daniel. Lui ou personne. Mais c’&#xE9;tait son seul r&#xEA;ve chim&#xE9;rique. Tous les autres r&#xEA;ves de Martine &#xE9;taient modestes et r&#xE9;alisables. Maintenant qu’elle avait Daniel, elle r&#xEA;vait d’un petit appartement moderne dans une maison neuve, aux portes de Paris. Comme Daniel devait, apr&#xE8;s &#xC9;cole d’Horticulture, travailler chez son p&#xE8;re &#xE0; la p&#xE9;pini&#xE8;re, cet appartement n’avait aucun sens, disait-il. Mais Martine insistait : ne pas avoir de logis &#xE0; Paris, voulait dire s’enterrer &#xE0; la campagne pour toujours ! Il fallait, pour ne pas la d&#xE9;sesp&#xE9;rer qu’ils aient un appartement bien &#xE0; eux, ni &#xE0; M. Donelle p&#xE8;re, ni &#xE0; M’man Donzert, &#xE0; eux. Il fut d&#xE9;cid&#xE9; en conseil de famille que M’man Donzert, M. Georges et C&#xE9;cile ach&#xE8;teraient pour Martine un appartement, cela serait leur cadeau de mariage. Et Daniel regardait avec stup&#xE9;faction pleurer Martine qui avait rat&#xE9; un appartement, le dernier qui &#xE9;tait disponible, dans une maison qui lui plaisait. Pleurer pour un appartement ! Voyons, toi, perdue-dans-les-bois, qui ne pleures jamais, pour un appartement ! Quelle fille &#xE9;trange !</p><p>Elle r&#xEA;vait d’un mariage &#xE0; l’&#xE9;glise… « &#xC9;coute, Martine, disait Daniel, tu ne dis pas cela s&#xE9;rieusement. D&#xE9;j&#xE0; la mairie, c’est bouffon<a l:href="#n_90" type="note">[90]</a>, mais alors l’&#xE9;glise ! Voyons, si tu &#xE9;tais croyante ! Tu vis comme une pa&#xEF;enne, selon la nature, ma douce enfant, qu’est-ce qui te prend maintenant ? Tout cet argent &#xE0; des cur&#xE9;s, quand on pourrait se payer un petit voyage, une lune de miel<a l:href="#n_91" type="note">[91]</a> un peu plus longue, &#xE9;coute, je n’ose pas demander au paternel de l’argent pour une noce ! »</p><p>Au d&#xEE;ner chez M’man Donzert, o&#xF9; Daniel avait &#xE9;t&#xE9; invit&#xE9; au titre officiel de fianc&#xE9; il avait trouv&#xE9; &#xE0; ce sujet une entente parfaite : C&#xE9;cile parlait sans arr&#xEA;t de sa robe de demoiselle d’honneur<a l:href="#n_92" type="note">[92]</a>, rose, bien s&#xFB;r, ah, mais cette fois-ci Martine serait en blanc et non en bleu ciel ! Le voile irait divinement &#xE0; Martine… Et lorsque Daniel, courageusement, proposa un mariage civil seul, et le d&#xE9;part imm&#xE9;diat, sans noces et banquet… Mme Donzert posa sa fourchette et se pr&#xE9;cipita dans la cuisine, pour cacher ses larmes. M. Georges se mit &#xE0; parler de l’attitude qu’un galant homme devait avoir vis-&#xE0;-vis des femmes… Puisque les femmes r&#xEA;vaient &#xE0; la solennit&#xE9; de l’&#xE9;glise, un galant homme se devait de leur donner cette joie…</p></section><section><title><p>XI. LE “WHO IS WHO”<a l:href="#n_93" type="note">[93]</a> DES ROSES</p></title><p>Le repas de noces, apr&#xE8;s l’&#xE9;glise et la mairie, eut lieu dans une auberge sur une route nationale<a l:href="#n_94" type="note">[94]</a>. La rapidit&#xE9; avec laquelle Martine avait fait son choix parmi tous les restaurants laissait supposer qu’il y avait belle lurette<a l:href="#n_95" type="note">[95]</a> que ce choix &#xE9;tait fait. En effet, un jour que Ginette avait emmen&#xE9; Martine dans cette auberge, encore bien avant que celle-ci n’e&#xFB;t rencontr&#xE9; Daniel sous les arcades, Martine s’en &#xE9;tait dit qu’elle aurait aim&#xE9; revenir ici pour le repas de ses noces avec Daniel.</p><p>Une maison pimpante neuve, en plein sur la nationale. Les voitures arrivaient l’une apr&#xE8;s l’autre et se garaient dans une sorte de cour. La quatre-chevaux des jeunes mari&#xE9;s, cadeau de M. Donelle p&#xE8;re, &#xE9;tait d&#xE9;j&#xE0; l&#xE0;. Puis est arriv&#xE9; le car avec les amies de C&#xE9;cile, des dactylos et des &#xE9;tudiants de &#xC9;cole d’Horticulture, des copains de Daniel. Le p&#xE8;re de Daniel descendait de sa vieille Citro&#xEB;n<a l:href="#n_96" type="note">[96]</a> familiale, accompagn&#xE9;e de Dominique, la s&#x153;ur de Daniel et les deux enfants de celle-ci… Le nez en l’air, M. Donelle se mit au milieu de la route pour regarder l’auberge. Il &#xE9;tait grand, maigre, courb&#xE9; comme la premi&#xE8;re moiti&#xE9; d’une parenth&#xE8;se, la poitrine rentr&#xE9;e, habill&#xE9; de v&#xEA;tements flottants, fonc&#xE9;s, comme pour un enterrement.</p><p>— Imaginez-vous, criait-il, que cette maison m’int&#xE9;resse ! Ravi d’y venir… Depuis le temps que je passe devant quand je vais &#xE0; Paris… Une vieille, brave maison. Et comme enseigne, c’est trouv&#xE9; ! <emphasis>« Au coin du bois… »</emphasis></p><p>— Papa, tu vas te faire renverser par une voiture &#xE0; rester au milieu de la route…</p><p>Dominique, sa fille, lui ressemblait, grande et un peu vo&#xFB;t&#xE9;e, avec une lourde chevelure noire, mais probablement aussi r&#xE9;serv&#xE9;e que son p&#xE8;re &#xE9;tait bavard.</p><p>M’man Donzert et M. Georges, le pharmacien et la pharmacienne arriv&#xE8;rent aussi. M’man Donzert, tr&#xE8;s excit&#xE9;e, traversa la salle pour aller au jardin : on mangeait dehors.</p><p>— Les enfants sont d&#xE9;j&#xE0; l&#xE0;, monsieur Donelle, j’ai vu leur voiture, un petit bijou… Je me d&#xE9;p&#xEA;che, j’aimerais voir comment cela se passe pour le d&#xE9;jeuner…</p><p>— Tout est en ordre, Madame, vous serez satisfaite, et la jeune mari&#xE9;e aussi, dit le patron qui se tenait au milieu de la salle et saluait les invit&#xE9;s.</p><p>La salle &#xE9;tait sombre et fra&#xEE;che. Le patron salua tr&#xE8;s bas Mme Denise, impeccable avec ses cheveux blancs et sa robe de chez Dior<a l:href="#n_97" type="note">[97]</a>, accompagn&#xE9;e de son ami, un ancien coureur d’auto. Sa voiture blanche, d&#xE9;capotable, &#xE9;tait une merveille. Mme Denise avait pris dans leur voiture Ginette et son petit gar&#xE7;on Richard. Ginette habill&#xE9;e de couleurs pastel, &#xE9;tait tout poudre de riz, cr&#xE8;mes et parfums.</p><p>Au fond de la salle il y avait une porte qui menait au jardin. C’&#xE9;tait l&#xE0; qu’&#xE9;tait dress&#xE9;e la table.</p><p>Le repas fut excellent, mieux que &#xE7;a, succulent, abondant. On &#xE9;tait quelque chose comme quarante &#xE0; table… Il faisait une chaleur ! M’man Donzert avait enlev&#xE9; ses chaussures sous la table, clandestinement. Les jeunes filles et les jeunes gens s’&#xE9;taient sauv&#xE9;s dans la salle fra&#xEE;che, avant la bombe glac&#xE9;e<a l:href="#n_98" type="note">[98]</a> et les fruits : on allait les servir &#xE0; l’int&#xE9;rieur… En attendant ils faisaient marcher le pick-up. L’ombre de la maison recouvrait maintenant un tiers du jardin, les trois gar&#xE7;ons qui servaient &#xE0; table avaient install&#xE9; dans cette ombre des transatlantiques<a l:href="#n_99" type="note">[99]</a>, des tables, et l’on pouvait un peu se reposer apr&#xE8;s le repas dans la fra&#xEE;cheur, avec caf&#xE9; et alcools…</p><p>Mme Denise &#xE9;tait tr&#xE8;s contente de sa journ&#xE9;e, elle avait eu bien raison de faire ce geste, d’assister au mariage d’une gentille employ&#xE9;e, et elle ne s’&#xE9;tait gu&#xE8;re attendue &#xE0; y trouver un homme aussi distingu&#xE9; que M. Donelle. La s&#x153;ur du mari&#xE9; n’&#xE9;tait pas mal non plus. Sans parler du repas ! Daniel &#xE9;tait certainement un gar&#xE7;on bien &#xE9;lev&#xE9;, un peu intimidant m&#xEA;me… Assez attirant.</p><p>— Vous avez un beau m&#xE9;tier, monsieur Donelle… dit-elle au p&#xE8;re de Daniel, sirotant un caf&#xE9; d&#xE9;licieux.</p><p>— C’est un m&#xE9;tier qu’on a chez nous dans le sang, Madame… Daniel et ses cousins sont la quatri&#xE8;me g&#xE9;n&#xE9;ration des Donelle rosi&#xE9;ristes…</p><p>— Rosi&#xE9;riste de p&#xE8;re en fils… quand on est quelque chose de p&#xE8;re en fils, monsieur Donelle, on est aristocrate, dit-elle. Et votre fils va continuer cette lign&#xE9;e aristocratique ?</p><p>— Aristocratique ? M. Donelle regarda Mme Denise avec un petit sourire. Il y a eu quelques horticulteurs qui ont appartenu &#xE0; la noblesse, mais ils ont perdu leurs pr&#xE9;rogatives de gentilshommes parce qu’ils se sont mis dans le n&#xE9;goce<a l:href="#n_100" type="note">[100]</a>. Mais les dynasties de rosi&#xE9;ristes ne poss&#xE8;dent ni titres, ni particules…<a l:href="#n_101" type="note">[101]</a> Notre Gotha<a l:href="#n_102" type="note">[102]</a> c’est celui des Roses ou — ne soyons pas trop ambitieux ! — notre « who is who » des roses…</p><p>Mme Denise ressentit une surprise agr&#xE9;able : cet homme parlait l’anglais…</p><p>— L’antiquit&#xE9;, Madame, nous a transmis peut-&#xEA;tre une dizaine de vari&#xE9;t&#xE9;s de roses d&#xE9;crites… aujourd’hui nous en avons quelque chose comme vingt mille. Il y a des hommes qui ont donn&#xE9; leur vie &#xE0; l’obtention de roses nouvelles… Ce sont des cr&#xE9;ateurs et mon p&#xE8;re en &#xE9;tait un… Chaque rose nouvelle est port&#xE9;e sur un registre, sur un catalogue avec son nom &#xE0; c&#xF4;t&#xE9; du nom de celui qui l’a cr&#xE9;&#xE9;e, et la date de sa cr&#xE9;ation.</p><p>— C’est inou&#xEF; ! s’exclama Mme Denise.</p><p>— Et vous dites qu’&#xE0; ce jour il y a vingt mille roses enregistr&#xE9;es ? demanda le pharmacien.</p><p>— Mais oui, Monsieur, et on lit le nom de Donelle assez souvent &#xE0; c&#xF4;t&#xE9; du nom de la rose… Mon p&#xE8;re en a cr&#xE9;&#xE9; un grand nombre, il a obtenu beaucoup de prix. C’&#xE9;tait un ma&#xEE;tre en mati&#xE8;re d’hybridation… il n’a jamais fait d’&#xE9;tudes sp&#xE9;ciales et pourtant au Congr&#xE8;s International de G&#xE9;n&#xE9;tique il a &#xE9;t&#xE9; tr&#xE8;s &#xE9;cout&#xE9;… Daniel tient de son grand-p&#xE8;re, mais c’est un scientifique. Il veut cr&#xE9;er les roses nouvelles scientifiquement. On verra bien… C’est chez lui une passion telle qu’&#xE0; la place de Martine, j’en serais jalouse…</p><p>Les gar&#xE7;ons apportaient du Champagne. Cette noce &#xE9;tait d&#xE9;cid&#xE9;ment r&#xE9;ussie. Dans la salle on s’amusait beaucoup, il en venait des rires et des cris et des applaudissements. On dansait une java<a l:href="#n_103" type="note">[103]</a>. Le patron lui-m&#xEA;me &#xE9;tait entr&#xE9; dans la danse. Il s’&#xE9;tait permis d’inviter la jeune mari&#xE9;e.</p><p>— C’est vraiment &#xE9;patant chez vous… dit Martine en dansant.</p><p>— Il n’y tient qu’&#xE0; vous<a l:href="#n_104" type="note">[104]</a>, Mademoiselle, pardon, Madame, d’y revenir aussi souvent que possible.</p><p>— Certainement, Monsieur… Mais on ne se marie pas tous les jours. Je vous suis tr&#xE8;s reconnaissante, &#xE0; vous et Ginette, d’avoir si bien fait les choses.</p><p>La java s’arr&#xEA;ta et les jeunes cri&#xE8;rent d’un seul c&#x153;ur : « Assez ! » et ensemble : « Cha-cha-cha !<a l:href="#n_105" type="note">[105]</a> Cha-cha-cha !.. »</p><p>Martine retourna dans les bras de Daniel, qui attendait les mains dans les poches et s’amusait beaucoup &#xE0; regarder les autres faire les fous<a l:href="#n_106" type="note">[106]</a>.</p><p>— C’est dr&#xF4;le, dit Martine : les maris ne savent jamais danser. C’est-il que<a l:href="#n_107" type="note">[107]</a> les bons danseurs ne se marient pas ?</p><p>— Je te comprendrais aussi bien, mon c&#x153;ur, si tu disais : est-ce que les bons danseurs ne se marient pas ? Qu’est-ce qu’on vous apprend &#xE0; votre Institut de Beaut&#xE9; ?…</p><p>— N’emp&#xEA;che que tu danses comme un pied !<a l:href="#n_108" type="note">[108]</a></p><p>— Tr&#xE8;s juste ! Je t’aime, ma f&#xE9;e, ma danseuse. Si on partait tout de suite… J’ai vu que la porte derri&#xE8;re les lavabos donne sur le large<a l:href="#n_109" type="note">[109]</a>…</p><p>Personne ne semblait avoir vu leur disparition. Le pick-up continuait &#xE0; s’&#xE9;poumoner. Tout le monde avait trop mang&#xE9;, trop bu…</p><p>Les d&#xE9;parts commen&#xE7;aient &#xE0; s’organiser. Mme Donzert remerciait l’ami de Daniel qui voulait bien les ramener &#xE0; Paris. L&#xE9; pharmacien partait maintenant dans l’autre sens, il rentrait au village.</p><p>— On a pass&#xE9; une belle journ&#xE9;e… — Mme Denise montait dans la voiture de son ami.</p><p>Il ne restait devant l’auberge que la vieille Citro&#xEB;n de M. Donelle.</p></section><section><title><p>XII. UNE PLACE FORTE<a l:href="#n_110" type="note">[110]</a></p></title><p>Martine serait-elle une autre fois dans sa vie heureuse comme elle le fut ce soir, cette nuit et le lendemain encore ? Ce bonheur n’&#xE9;tait pas &#xE0; cr&#xE9;dit, comme l’appartement et la quatre-chevaux, ce bonheur ne devait rien &#xE0;’ personne, ou plut&#xF4;t, elle l’avait pay&#xE9; elle-m&#xEA;me pendant tant et tant d’ann&#xE9;es et maintenant il lui appartenait, on ne pouvait plus le lui reprendre.</p><p>Ils avaient travers&#xE9; des pays qui leur paraissaient &#xE9;tranges parce qu’ils surgissaient soudain au sortir des arbres et des baisers… Ils n’avan&#xE7;aient pas vite, m&#xEA;me lorsqu’ils avan&#xE7;aient parce que Daniel conduisait d’une main, il ne savait peut-&#xEA;tre pas danser, mais il savait conduire, les maris savent conduire, hein, Martine ? et vous embrasser… La vall&#xE9;e de la Seine autour d’eux &#xE9;tait sonore. Pour Martine c’&#xE9;tait un vrai voyage, elle qui n’avait jamais rien vu d’autre que son village et Paris.</p><p>Ils soup&#xE8;rent dans le jardin d’un h&#xF4;tel isol&#xE9; dans la campagne, quelque part pr&#xE8;s du Louviers<a l:href="#n_111" type="note">[111]</a>. Il &#xE9;tait plus de dix heures du soir, mais le temps &#xE9;tait si doux, &#xE0; rester dehors sans fin. Martine et Daniel, avant de se mettre &#xE0; table marchaient dans le parc de l’h&#xF4;tel…</p><p>Martine &#xE9;tait saoule de bonheur, et elle se mit &#xE0; rire comme une folle, parce que sur la table pr&#xE9;par&#xE9;e pour eux, si bien ordonn&#xE9;e, servie, fleurie, une pie se promenait ! Une vulgaire pie noire qui &#xE9;tait en train de mettre son bec partout, et lorsque le gar&#xE7;on tenta de la chasser, la pie se mit &#xE0; pousser des cris, attrapa la nappe dans son bec et tira dessus. Toute une affaire pour la chasser ! Le patron s’approcha, le sourire complice :</p><p>— Cet oiseau est insupportable, dit-il, mais il amuse tant les clients ! Et nous aussi ! On s’y est attach&#xE9;… Il faut seulement le surveiller. Et il emporte tout ce qui brille, m&#xE9;fiez-vous, Madame !</p><p>Daniel regardait rire Martine et trouvait que la pie &#xE9;tait un oiseau fantastique.</p><p>— Ah, disait Martine, ah !.. Cette pie noire et voleuse… Quand j’&#xE9;tais encore Martine-perdue-dans-les-bois, ma m&#xE8;re, la Marie, m’appelait une pie noire et voleuse, parce que je fauchais tout ce qui &#xE9;tait lisse et brillant !.. Les billes de mes petits fr&#xE8;res… &#xC7;a me faisait un plaisir ! de les tripoter dans la poche de ma blouse… Ma m&#xE8;re criait : une pie noire et voleuse ! Et tous les petits fr&#xE8;res reprenaient en c&#x153;ur : une pie ! Et voil&#xE0; qu’on me met une pie sur la table, la nuit de mes noces ! Crevant !<a l:href="#n_112" type="note">[112]</a></p><p>— Crevant n’est pas le mot, je t’assure, mon Martinot — Daniel versait &#xE0; boire — une pie, ce n’est ni crevant, ni impeccable… C’est une sorci&#xE8;re comme toi… Donne-moi tes petites mains Martine… Je te tiens…</p><p>Daniel tenait les mains de Martine, solidement.</p><p>A d’autres tables on se disait d’autres contes… Des couples &#xE9;taient venus ici dans ces grosses voitures qui les attendaient au fond du vaste garage, brillant dans les p&#xE9;nombres de leur vernis impeccable, les hommes avaient de quoi se payer la voiture, la femme, et les poulets froids en gel&#xE9;e, et le vin d&#xE9;licieux. Tout &#xE9;tait ici fra&#xEE;cheur et plaisir… les femmes belles, les hommes soign&#xE9;s… La seule personne de mauvaise humeur &#xE9;tait la pie. Martine et Daniel se lev&#xE8;rent. Une chambre minuscule, toute tapiss&#xE9;e d’une &#xE9;toffe &#xE0; fleurs. La fen&#xEA;tre ouvrait sur le ciel et les parfums de la nuit.</p><p>Le matin, ils d&#xE9;couvrirent devant eux une pelouse, et plus loin, &#xE0; l’infini<a l:href="#n_113" type="note">[113]</a>, la verdure des champs… Martine &#xE0; nouveau &#xE9;prouva un bonheur aigu devant l’excellence du petit d&#xE9;jeuner, les tasses fines, les petits pots de confitures, les croissants… Et il y avait des roses sur le plateau. Martine les serra contre sa chemise, pas du nylon, de la soie pure : pour sa nuit de noces, Martine avait voulu de la soie et des dentelles…</p><p>— Dieu, ce que tu es belle ! — dit Daniel la regardant stup&#xE9;fait, comme on est stup&#xE9;fait, lorsqu’on se l&#xE8;ve le matin, de la beaut&#xE9; d’un jardin avec les oiseaux et la ros&#xE9;e.</p><p>Ils allaient maintenant tout droit &#xE0; la ferme familiale des Donelle pour y passer les vacances de lune de miel : apr&#xE8;s toutes les d&#xE9;penses faites on ne pouvait gu&#xE8;re en faire d’autres.</p><p>Daniel &#xE9;tait un peu &#xE9;mu &#xE0; l’id&#xE9;e d’introduire Martine dans le monde de son enfance.</p><p>Ils approchaient : la ferme isol&#xE9;e grandissait &#xE0; vue d’oeil<a l:href="#n_114" type="note">[114]</a>. Rien que des murs… En pierre grise, une forteresse rectangulaire avec trois tourelles, deux rondes et une carr&#xE9;e. La partie du mur donnant sur la route &#xE9;tait tr&#xE8;s haute, devenait maison, perc&#xE9;e de quelques fen&#xEA;tres et d’un portail en bois. A c&#xF4;t&#xE9; portail il y avait une porte vernie avec une plaque du cuivre : « Donelle, horticulteur ». Ils &#xE9;taient arriv&#xE9;s.</p><p>— N’aie pas peur, mon Martinot, disait Daniel pour la centi&#xE8;me fois, toi qui n’aimes pas le d&#xE9;sordre…</p><p>Le portail s’ouvrit. Un jeune ouvrier tr&#xE8;s blond enleva son chapeau de paille. Il referma le portail derri&#xE8;re eux et disparut] dans la maison. Daniel rangea la voiture &#xE0; c&#xF4;t&#xE9; de la Citro&#xEB;n paternelle. Les chiens aboyaient et bondissaient.</p><p>La cour &#xE9;tait pav&#xE9;e, jonch&#xE9;e de paille, de paniers, de vieux journaux… Pr&#xE8;s du vieux puits, c’&#xE9;tait une large mare o&#xF9; barbotaient des canards. Des poules suivies de poussins cherchaient leur bonheur entre les pav&#xE9;s o&#xF9; poussait l’herbe… Des chats… ils &#xE9;taient couch&#xE9;s ici et l&#xE0; au soleil…</p><p>M. Donelle p&#xE8;re &#xE9;tait heureux d’accueillir les enfants. Dominique serra la main de Martine et dit rapidement « Soyez la bienvenue… »<a l:href="#n_115" type="note">[115]</a>, poussant devant elle la petite Sophie qui portait un gros bouquet de roses. Cela se passait dans la Salle &#xE0; manger sombre &#xE0; cause de la glycine. Elle devait &#xEA;tre humide. Les papiers peints du plafond pendaient en lambeaux. Il y avait un buffet en bois sculpt&#xE9;<a l:href="#n_116" type="note">[116]</a> et des chaises recouvertes d’un cuir sombre. Aux murs des agrandissements de photos de famille, un barom&#xE8;tre, et un paysage repr&#xE9;sentant un village, avec, dans le clocher de l’&#xE9;glise une vraie petite pendule !</p><p>— Voyons, ma fille, aimes-tu le croupion ? Parce que si tu l’aimes, il est &#xE0; toi, on ne refuse rien &#xE0; une jeune mari&#xE9;e !</p><p>M. Donelle d&#xE9;coupait les poulets d’une main de ma&#xEE;tre. Ils &#xE9;taient assez nombreux &#xE0; table : outre M. Donelle, Dominique et les enfants, Martine et Daniel, il y avait aussi les trois cousins que Martine connaissait du village. Martine n’aimait pas le croupion, et elle n’avait plus faim apr&#xE8;s le p&#xE2;t&#xE9; maison<a l:href="#n_117" type="note">[117]</a>, le saucisson et jambon maison, le melon… La tarte r&#xE9;concilia Martine avec la tr&#xE8;s vieille femme bougonne qui faisait la cuisine et servait &#xE0; table. On l’appelait la m&#xE8;reaux-chiens, et des chiens, il y en avait !.. Ils &#xE9;taient couch&#xE9;s autour de la table, bien &#xE9;lev&#xE9;s, sans mendier, ob&#xE9;issant au doigt et &#xE0; l’oeil. De temps en temps on leur jetait un morceau de viande, de pain tremp&#xE9; dans le jus et ils ne disputaient m&#xEA;me pas.</p><p>Les trois cousins regardaient Martine &#xE0; la d&#xE9;rob&#xE9;e<a l:href="#n_118" type="note">[118]</a>, parlaient peu. Bernard, celui qui avait aim&#xE9; les Allemands, disait-on se portait &#xE0; merveille. Les deux autres, Pierrot et Jeannot avec leur bonne t&#xEA;te ronde, ressemblaient &#xE0; Daniel.</p><p>Au caf&#xE9;, tout le monde semblait un peu absent, et avec la derni&#xE8;re gorg&#xE9;e aval&#xE9;e, chacun fila comme un chien d&#xE9;tach&#xE9; : le travail !.. Daniel et Martine, eux, &#xE9;taient en vacances, ils pouvaient aller se reposer. Daniel avait pris le bras de Martine, il allait la mener dans la chambre, la leur, on s’&#xE9;tait mis &#xE0; table &#xE0; peine arriv&#xE9;s, et elle n’avait encore rien vu…</p><p>La chambre de Daniel &#xE9;tait au bout du couloir. Une grande pi&#xE8;ce basse de plafond. Des rayonnages avec des livres… Une grande vieille table de ferme en face d’une fen&#xEA;tre donnant sur les champs. Un fauteuil d&#xE9;fonc&#xE9;… Un lit d’acajou presque noir et une table de chevet du m&#xEA;me bois. Le plancher &#xE9;tait fait de grosses planches grises d’&#xE2;ge. Cela sentait tr&#xE8;s fort les roses rouges : il y en avait partout. Telle &#xE9;tait la chambre de Daniel. Telle &#xE9;tait la maison o&#xF9; il &#xE9;tait n&#xE9;. Il fallait que Martine s’y pl&#xFB;t.</p><p>Martine s’approcha de la fen&#xEA;tre qui donnait sur la cour.</p><p>— J’imagine cette ferme am&#xE9;nag&#xE9;e… dit Martine, r&#xEA;veuse. Elle tourna le dos &#xE0; la fen&#xEA;tre, vint pr&#xE8;s de Daniel.</p><p>— Tu aimes ma maison, Martine ? dit-il &#xE9;mu.</p><p>— Je t’aime, toi.</p><p>Il s’&#xE9;carta un peu :</p><p>— Moi je n’aime pas les fermes am&#xE9;nag&#xE9;es…</p><p>Bon, c’&#xE9;tait clair : Martine n’aimait pas la maison de son enfance. Il ne lui ferait pas partager son pass&#xE9;. C’&#xE9;tait pourtant une belle maison ! Mais elle, elle aimait la « ferme am&#xE9;nag&#xE9;e » comme sur les images de la <emphasis>Maison Fran&#xE7;aise</emphasis><a l:href="#n_119" type="note">[119]</a> brillante et satin&#xE9;e. Tant pis.<a l:href="#n_120" type="note">[120]</a></p><p>— Et o&#xF9; se lave-t-on ? demanda Martine se regardant dans la petite glace, au mur.</p><p>— Dans la cuisine, mignonne, au-dessus de l’&#xE9;vier, il n’y a pas de salle de bains. Il faut que je t’explique : mon p&#xE8;re n’aime pas le confort moderne. Il y a un ch&#xE2;teau d’eau<a l:href="#n_121" type="note">[121]</a> pour les roses, toute l’eau qu’on veut pour les arroser, et dans la maison pour nous autres, c’est toujours l’eau de puits et, si on a la pompe, c’est que Dominique, quand elle est rentr&#xE9;e ici avec ses enfants, apr&#xE8;s la mort de son mari, a menac&#xE9; d’envoyer le linge &#xE0; laver &#xE0; la ville… Il y a eu un scandale. Envoyer son linge sale au-dehors, le laver en public ! Alors le p&#xE8;re a c&#xE9;d&#xE9;, on a eu la pompe.</p><p>— Il est avare, ton p&#xE8;re…</p><p>— Non, il n’est pas avare, mon Dieu ! Pas pour les roses… Mais donner un coup de t&#xE9;l&#xE9;phone pour cette pompe, avoir des ouvriers dans la maison, &#xE7;a l’emb&#xEA;te, quoi ! Il aime mieux installer un local climatis&#xE9; pour conserver les rosiers arrach&#xE9;s, que le chauffage central pour nous autres. Avare ! &#xC7;a m’ennuie que tu puisses croire que mon p&#xE8;re est avare… Je suis s&#xFB;r qu’il n’a aucune id&#xE9;e de ce qu’il poss&#xE8;de…</p><p>— C’est compliqu&#xE9; ce que tu me racontes… — Martine, ses jupes sorties des valises, sur les bras, inspectait la pi&#xE8;ce : o&#xF9; allait-elle les mettre ?</p><p>Daniel regardait Martine mettre ses v&#xEA;tements sur les cintres qu’elle avait apport&#xE9;s avec elle et les pendre &#xE0; des clous dans le mur. Les tiroirs de la grosse commode &#xE9;taient ouverts, elle y rangeait des choses fines, jolies…</p><p>— Tu n’es pas fatigu&#xE9;e, ma ch&#xE9;rie ? Si ? On fait la sieste ?… La sieste se prolongea. Ils pass&#xE8;rent le reste de la journ&#xE9;e dans leur chambre. Personne ne vint les d&#xE9;ranger. Le soir ils travers&#xE8;rent l’&#xE9;tage d&#xE9;sert pour descendre l’escalier de pierre dans le vestibule et sortir sur la route goudronn&#xE9;e. La nuit embaumait, il faisait beau. Lorsqu’ils revinrent sur leurs pas, la ferme, de loin, parut &#xE0; Martine tr&#xE8;s grande, un ch&#xE2;teau fort<a l:href="#n_122" type="note">[122]</a> du moyen &#xE2;ge.</p><p>— On dirait un ch&#xE2;teau inhabit&#xE9;, murmura-t-elle, pas de lumi&#xE8;re…</p><p>— Tout le monde dort… On se l&#xE8;ve avec le soleil…</p></section><section><title><p>XIII. SOUS LES PAS DU GARDIEN DES ROSES</p></title><p>Les rang&#xE9;es parall&#xE8;les de rosiers s’en allaient devant eux, tr&#xE8;s loin, ils &#xE9;taient en pleine floraison. Il y en avait de d&#xE9;j&#xE0; fan&#xE9;es, les bords des p&#xE9;tales dess&#xE9;ch&#xE9;s… Martine se dit qu’une roseraie, ce n’est jamais impeccable.</p><p>— C’est ici, dit M. Donelle, que grand-p&#xE8;re a plant&#xE9; ses premiers rosiers, c’est l&#xE0; que tout a commenc&#xE9;… Depuis la Rose des Mages<a l:href="#n_123" type="note">[123]</a> nous nous sommes compliqu&#xE9;s…</p><p>— P&#xE8;re, il fait chaud, dit Daniel, qui avait l’impression que Martine s’ennuyait.</p><p>— Bon, bon… Je disais que grand-p&#xE8;re avait plant&#xE9; ici m&#xEA;me les premiers rosiers. On n’a qu’&#xE0; rentrer si vous trouvez qu’il fait trop chaud. J’essaie de t’int&#xE9;resser &#xE0; la question, Martine… Il faut bien, puisque d’une fa&#xE7;on ou d’une autre Daniel s’occupera des roses… Un membre de la famille Donelle qui ne s’int&#xE9;ressait pas &#xE0; la culture des roses, cela ne s’est encore jamais vu !.. Tu iras voir tout de m&#xEA;me comment les hommes l&#xE0;-bas greffent ces quelques milliers de petits &#xE9;glantiers ? Et ton mari qui est une t&#xEA;te br&#xFB;l&#xE9;e<a l:href="#n_124" type="note">[124]</a>, au lieu de se contenter du pain quotidien que lui donnent ces rosiers, s’est fait chercheur d’or… Cr&#xE9;er les roses nouvelles revient aussi cher qu’une &#xE9;curie de courses !</p><p>— Tu dois ton commerce &#xE0; grand-p&#xE8;re. — Daniel avait une voix blanche<a l:href="#n_125" type="note">[125]</a>. — Tu n’aurais pas ton pain quotidien, s’il n’y avait eu d’abord un chercheur d’or : grand-p&#xE8;re…</p><p>Martine, saisie, regardait Daniel. Elle savait que cette question de la cr&#xE9;ation de roses nouvelles &#xE9;tait une question malade entre eux, mais elle ne savait pas que c’&#xE9;tait aussi grave.</p><p>— Grand-p&#xE8;re s’amusait sur des rosiers qui ne lui co&#xFB;taient pas cher… Tes hybrides, &#xE0; toi, c’est une distraction pour les rois, mon fils ! Si tu as de l’influence sur lui, Martine, tu lui feras peut-&#xEA;tre passer son go&#xFB;t de la g&#xE9;n&#xE9;tique… Il m’ab&#xEE;me tr&#xE8;s scientifiquement mes meilleurs rosiers, il en fait des sujets d’exp&#xE9;rience… Ah, je t’assure que j’aurais pr&#xE9;f&#xE9;r&#xE9; qu’il joue aux cartes, &#xE0; la roulette ! Au moins il n’ab&#xEE;merait pas la marchandise !</p><p>— P&#xE8;re… Daniel &#xE9;tait rouge fonc&#xE9; — p&#xE8;re, je ne sais pas ce qui te prend… Qu’est-ce qu’il t’a racont&#xE9; hier soir, Bernard ? Qu’est-ce qu’il a fait ?… Viens, Martine, tu vas attraper mal…</p><p>Daniel mit sa main sur le bras de Martine.</p><p>— On se verra au d&#xE9;jeuner ! leur cria M. Donelle.</p><p>Martine suivit Daniel dans le sentier, parmi les herbes folles<a l:href="#n_126" type="note">[126]</a>. Le dos athl&#xE9;tique de Daniel, sa nuque h&#xE2;l&#xE9;e, la t&#xEA;te ronde aux cheveux coup&#xE9;s ras… quelle tendresse elle avait pour cette t&#xEA;te ronde…</p><p>Les chiens les re&#xE7;urent par un ensemble d’aboiements mal orchestr&#xE9;s : ils ne connaissaient pas encore Martine, bien s&#xFB;r, depuis la veille qu’elle &#xE9;tait l&#xE0;… A la porte de la cuisine Daniel dit : « Je vais faire un tour<a l:href="#n_127" type="note">[127]</a>… », et elle n’insista pas.</p><p>Martine monta dans sa chambre, celle de Daniel… Ici il faisait frais, le store &#xE9;tait baiss&#xE9;, le dessus de lit net et bien tir&#xE9;. Martine changea de souliers, se refit une beaut&#xE9;<a l:href="#n_128" type="note">[128]</a>. Des voix en bas… Martine jeta encore un coup d’&#x153;il dans la petite glace au mur : il faudrait changer de rouge &#xE0; l&#xE8;vres, celui-ci commen&#xE7;ait &#xE0; para&#xEE;tre trop p&#xE2;le pour sa peau br&#xFB;l&#xE9;e<a l:href="#n_129" type="note">[129]</a>.</p><p>Martine descendit l’escalier et s’arr&#xEA;ta &#xE0; la derni&#xE8;re marche curieuse et g&#xEA;n&#xE9;e : il y avait une dizaine d’hommes, en pantalon bleu plein de terre. Ceux qui &#xE9;taient d&#xE9;j&#xE0; assis autour de la table se lev&#xE8;rent &#xE0; son apparition…</p><p>— Je ne te pr&#xE9;sente personne, — dit M. Donelle, le seul en pantalon kaki, en bras de chemise<a l:href="#n_130" type="note">[130]</a>. — C’est la jeune mari&#xE9;e, les gars, Mme Donelle… Elle est belle, hein ?</p><p>On rit. On la trouvait belle, c’&#xE9;tait clair… M. Donelle dit &#xE0; Martine de venir s’asseoir aupr&#xE8;s de lui. Daniel n’&#xE9;tait pas l&#xE0; et Martine ne pensait qu’&#xE0; cette absence. D&#xE8;s le premier jour… Mais personne n’y faisait attention. Dominique apporta un plat de viande, les hommes sortirent leurs couteaux et se mirent &#xE0; manger. Les chiens se tenaient autour de la table et de temps en temps on leur jetait un os. On faisait circuler le fromage. Daniel n’&#xE9;tait toujours pas l&#xE0;. Dr&#xF4;le que personne n’en dise rien. Puis ce fut le caf&#xE9;. Il &#xE9;tait bon et Martine aimait un bon caf&#xE9;. On mangeait bien dans la maison. M. Donelle fit servir pour le caf&#xE9; un marc et on but &#xE0; sa sant&#xE9;… Il &#xE9;tait l’heure : les hommes se levaient, allumaient une cigarette, sortaient ; Dominique ramassait les assiettes. La-m&#xE8;re-aux-chiens se mit &#xE0; laver la vaisselle. Martine sur le pas de la porte regardait les ouvriers s’en aller. La-m&#xE8;re-aux-chiens parlait &#xE0; ses pensionnaires-chiens. Si elle croyait que Martine allait s’amuser &#xE0; faire la vaisselle ! M&#xEA;me &#xE0; Paris, o&#xF9; tout &#xE9;tait pr&#xE9;vu pour faciliter le travail, jamais M’man Donzert n’aurait permis &#xE0; C&#xE9;cile et &#xE0; Martine de s’ab&#xEE;mer les mains. Martine monta dans sa chambre.</p><p>Elle s’&#xE9;tait couch&#xE9;e, ne sachant plus que devenir, inqui&#xE8;te… et tous ces gens qui ne semblaient point s’en faire<a l:href="#n_131" type="note">[131]</a>, comme si Daniel n’avait pas disparu apr&#xE8;s avoir dit qu’il allait « faire un tour ».</p><p>Enfin le voil&#xE0;, bien vivant, poussi&#xE9;reux, sale. Il avait apparu avec la nuit, lorsqu’en bas, dans la cuisine tout &#xE9;tait d&#xE9;j&#xE0; calme. Martine n’&#xE9;tait pas descendue d&#xEE;ner et personne n’&#xE9;tait venu la chercher. Cela devait &#xEA;tre le genre de la maison<a l:href="#n_132" type="note">[132]</a> : on ne s’occupait pas de vous…</p><p>La nuit &#xE9;tait calme comme une usine une fois les machines arr&#xEA;t&#xE9;es, les ouvriers partis. Elle lui avait ramen&#xE9; Daniel.</p><p>Couch&#xE9; sur le dos, les bras en croix, fatigu&#xE9; et sombre il parlait :</p><p>— C’est la faute &#xE0; Bernard. Tout ce qu’il fait depuis que nous &#xE9;tions m&#xF4;mes, il le fait contre moi… Et je ne lui ai jamais rien fait, je ne sais pas ce que c’est, une haine inn&#xE9;e. Je suis s&#xFB;r qu’il a collabor&#xE9; avec les Boches parce que moi, j’&#xE9;tais de l’autre c&#xF4;t&#xE9;.</p><p>Martine touchait Daniel d’une main fra&#xEE;che et caressante, il avait mal, le pauvre, le pauvre…</p><p>— &#xC9;coute ! Daniel se souleva pour donner plus d’importance &#xE0; ce qu’il allait dire. L’ann&#xE9;e derni&#xE8;re, &#xE0; cette &#xE9;poque, il a jet&#xE9; par la fen&#xEA;tre tous les r&#xE9;cipients avec les &#xE9;tamines que j’ai recueillies. Je les avais mis ici, dans le tiroir de la table, &#xE0; l’ombre et &#xE0; la chaleur… je rentre, je trouve le tiroir entrouvert, et j’ai tout de suite comme un pressentiment : il &#xE9;tait vide ! Je ne savais m&#xEA;me pas o&#xF9; chercher, c’&#xE9;tait fou, j’ai couru &#xE0; la fen&#xEA;tre : ils &#xE9;taient en bas, en miettes ! Je suis parti, comme aujourd’hui courir sur les routes… Je l’aurais tu&#xE9;… Parce que je savais, j’&#xE9;tais s&#xFB;r que c’&#xE9;tait Bernard. J’avais perdu une ann&#xE9;e, une ann&#xE9;e enti&#xE8;re &#xE0; cause de ce monstre !</p><p>Daniel se retourna sur le ventre d’un seul bond. Martine siffla entre ses dents : « La salope »<a l:href="#n_133" type="note">[133]</a> comme l’aurait fait Marie, sa m&#xE8;re.</p><p>— Je cherche un hybride qui aurait le parfum de la rose ancienne et la forme et la couleur d’une rose moderne. Je t’en ai d&#xE9;j&#xE0; parl&#xE9;, seulement cela ne semblait pas t’int&#xE9;resser… J’essaie d’&#xEA;tre un savant, je me refuse d’&#xEA;tre un sorcier.</p><p>Daniel donnait des coups de poing sur le matelas. Sa col&#xE8;re avait enti&#xE8;rement gagn&#xE9; Martine.</p><p>— Tu comprends, reprit Daniel, pour bien faire, il me faudrait essayer des centaines de combinaisons diverses. Pas au hasard, mais des combinaisons bas&#xE9;es sur des consid&#xE9;rations scientifiques de g&#xE9;n&#xE9;tique…</p><p>Il semblait &#xE0; Daniel que Martine, ce soir, l’&#xE9;coutait avec int&#xE9;r&#xEA;t… Qui sait, peut-&#xEA;tre prendrait-elle go&#xFB;t<a l:href="#n_134" type="note">[134]</a> &#xE0; ce qui &#xE9;tait sa passion &#xE0; lui ? Cela serait merveilleux…</p><p>— Maintenant je te dirai un grand secret…</p><p>— Dis vite…</p><p>— J’ai un complice : le cousin Pierrot. Alors…</p><p>Martine, la t&#xEA;te appuy&#xE9;e sur le bras, &#xE9;tait toute attente, toute curiosit&#xE9;.</p><p>— Sur l’un des jeunes rosiers, &#xE0; la suite d’une f&#xE9;condation clandestine, nous avons obtenu une rose ! Et quelle rose ! C’est un hybride nouveau, &#xE9;tonnant ! Bernard a d&#xE9;couvert le pot aux roses<a l:href="#n_135" type="note">[135]</a>. Il a couru chez mon p&#xE8;re et il a d&#xFB; lui en parler. Et si Bernard d&#xE9;truisait l’hybride ? J’en tremble…</p><p>— Tu crois vraiment qu’il serait assez salaud pour l’arracher.</p><p>— S’il le faisait, je le tuerais.</p><p>Et soudain il d&#xE9;borda de rire.</p><p>— Je me vois expliquant au tribunal que c’est une histoire de chromosomes… Viens pr&#xE8;s de la fen&#xEA;tre, mon amour, j’ai besoin d’air, j’&#xE9;touffe…</p><p>Martine accourut pr&#xE8;s de lui, ils s’assirent sur l’appui de la fen&#xEA;tre ouverte. Daniel disait :</p><p>— Je payerais bien de ma vie la joie de t’approcher, toi, mon amour, ma beaut&#xE9;, ma rose…</p></section><section><title><p>XIV. SUSPENSE<a l:href="#n_136" type="note">[136]</a> A DOMICILE</p></title><p>Cette lune de miel ensoleill&#xE9;e &#xE9;tait encastr&#xE9;e dans la vie quotidienne de la ferme, monotone comme la ronde du soleil. Tout le monde travaillait ; eux pas… Ils vivaient &#xE0; part, mangeaient seuls, ce qui arrangeait tout le monde, on se sentait plus libre sans la jeune dame &#xE0; Daniel. La m&#xE8;re-aux-chiens leur pr&#xE9;parait de petits plats. Aussit&#xF4;t apr&#xE8;s le repas du soir les ouvriers partaient, ils ne couchaient pas &#xE0; la ferme, et avec leur d&#xE9;part, la maison d’un seul coup tombait au fond de la nuit immobile et calme.</p><p>Daniel et Martine dormaient, marchaient, mangeaient, prenaient la quatre-chevaux… Jamais personne ne s’imposait, ne les accompagnait, ne posait de questions…</p><p>On montait la garde autour du nouvel hybride, on le surveillait de loin, on allait faire un tour par l&#xE0;… Et il y avait de nouvelles combinaisons &#xE0; faire. Daniel et Pierrot avaient invent&#xE9; un syst&#xE8;me de fausses &#xE9;tiquettes… Parfois Martine devait retenir Bernard, par exemple le dimanche, apr&#xE8;s le repas pris ensemble, au caf&#xE9;<a l:href="#n_137" type="note">[137]</a>. Elle se mettait &#xE0; parler du village o&#xF9; ils &#xE9;taient n&#xE9;s l’un et l’autre et o&#xF9; Martine ne retournait jamais bien qu’ici elle ne f&#xFB;t qu’&#xE0; une vingtaine de kilom&#xE8;tres de sa m&#xE8;re, de ses fr&#xE8;res et s&#x153;ur. Non, elle n’avait aucun complexe &#xE0; ce sujet, mais pourquoi r&#xE9;veiller de vieilles histoires, comment savoir ce que la Marie, sa m&#xE8;re, allait inventer en la voyant… Elle avait donn&#xE9; par le notaire son autorisation pour le mariage, c’&#xE9;tait tout ce qu’on lui demandait. Martine parlait de la nuit o&#xF9; elle s’&#xE9;tait perdue dans le bois. Bernard la d&#xE9;vorait des yeux, en oubliant son caf&#xE9;. Martine, les yeux mi-clos, se disait avec haine qu’il s’&#xE9;tait bien, tr&#xE8;s bien remis de la peur qu’il avait eue lors du d&#xE9;part des Allemands, personne ne s’&#xE9;tait occup&#xE9; de lui, quelques hu&#xE9;es, c’&#xE9;tait tout, ah, les Fran&#xE7;ais ne sont pas vindicatifs… Lorsque Daniel &#xE9;tait revenu de prison, et qu’il avait trouv&#xE9; &#xE0; la ferme le cousin Bernard, son p&#xE8;re lui avait dit : « Personnellement, je m’en fous…<a l:href="#n_138" type="note">[138]</a> Il travaille, les roses ne se plaignent pas. Laisse-le tranquille. Daniel l’avait laiss&#xE9; tranquille. Apr&#xE8;s ce qu’il venait de vivre, il avait assez &#xE0; faire pour rattraper le temps perdu, &#xE0; respirer, &#xE0; bouger, &#xE0; &#xE9;tudier… Il s’en fichait<a l:href="#n_139" type="note">[139]</a> de Bernard, il ne le remarquait pas. C’&#xE9;tait Bernard qui avait l’air de sortir de prison, non Daniel. « Et cet air, il l’a gard&#xE9; ! » pensait Martine, faisant les yeux doux<a l:href="#n_140" type="note">[140]</a> &#xE0; Bernard.</p><p>— Avec celte affaire-l&#xE0; — disait Martine &#xE0; Daniel qui revenait en nage<a l:href="#n_141" type="note">[141]</a> d’avoir fait on ne sait trop quoi d’ill&#xE9;gal sur des rosiers, et Bernard parti aussit&#xF4;t Daniel revenu — tu n’as pas besoin de cin&#xE9;ma, tu as ton suspense &#xE0; domicile…</p><p>Peut-&#xEA;tre, apr&#xE8;s tout, Martine se serait-elle ennuy&#xE9;e sans ce suspense, parmi le travail des autres, peut-&#xEA;tre Martine et Daniel auraient-ils vite &#xE9;puis&#xE9; les sujets de conversations, si grande &#xE9;tait la divergence de leurs pens&#xE9;es… Mais la vie quotidienne se para&#xEE;t pour Martine de la lutte pour un r&#xEA;ve : puisqu’elle avait &#xE9;pous&#xE9; Daniel, elle s’&#xE9;tait mise &#xE0; croire &#xE0; la r&#xE9;alisation de ses r&#xEA;ves. La rose parfum&#xE9;e que Daniel allait cr&#xE9;er pimentait<a l:href="#n_142" type="note">[142]</a> la chaude monotonie des jours. Martine r&#xEA;vait… Cette rose aurait le Grand Prix<a l:href="#n_143" type="note">[143]</a>. La rose porterait son nom &#xE0; elle : Martine Donelle. Il y aurait des millions de rosiers Martine Donelle dans le monde entier, et le cr&#xE9;ateur de la rose Martine Donelle serait couvert de gloire et d’argent.</p><p>Un membre de la famille Donelle qui ne s’int&#xE9;ressait pas aux roses, cela ne s’&#xE9;tait encore jamais vu, avait dit M. Donelle, lorsque Martine &#xE9;tait arriv&#xE9;e &#xE0; la ferme. Pourtant, en arrivant, elle ne s’y int&#xE9;ressait nullement. La voil&#xE0; prise au jeu. Par le mauvais c&#xF4;t&#xE9; peut-&#xEA;tre, le c&#xF4;t&#xE9; intrigues et luttes. Elle voulait que Daniel gagn&#xE2;t, elle &#xE9;tait son supporter ardent et elle ne protestait pas quand il disparaissait d&#xE8;s l’aurore, pour aider les autres dans les plantations, elle se disait qu’en m&#xEA;me temps il surveillerait Bernard. Martine se levait paresseusement, allait prendre sa douche, dans la cour, derri&#xE8;re un vieux paravent que Daniel avait descendu pour elle du grenier… remontait, s’habillait, se maquillait aussi soigneusement qu’&#xE0; Paris.</p><p>Elle passait la journ&#xE9;e &#xE0; r&#xEA;ver, renvers&#xE9;e dans une chaise-longue que Daniel avait install&#xE9;e pour elle pr&#xE8;s du mur de la ferme, avec la vue sur les plantations de rosiers et des champs &#xE0; l’infini. Tous les jours elle y prenait son bain de soleil… Avec &#xE0; la main le petit poste sans fil, cadeau de mariage de Mme Denise.</p><p>Elle r&#xEA;vait comment elle transformerait, am&#xE9;nagerait la ferme le jour o&#xF9; elle reviendrait ici, ma&#xEE;tresse des lieux.</p><p>Mais plus souvent, elle r&#xEA;vait &#xE0; Paris, &#xE0; cet appartement qui serait le leur une fois la maison en construction termin&#xE9;e. Elle avait vu une chambre &#xE0; coucher<a l:href="#n_144" type="note">[144]</a>… Elle la voulait. Elle savait d&#xE9;j&#xE0; dans tous les d&#xE9;tails comment seraient les papiers peints, les rideaux. Elle voyait les fleurs dans les vases, les lampes…</p><p>Un soir Martine entreprit Daniel<a l:href="#n_145" type="note">[145]</a> au sujet de la chambre &#xE0; coucher : elle voulait en acheter une pour leur nouvel appartement. Daniel &#xE9;coutait mal sur le point de s’endormir, mais &#xE0; force de poser des questions, de se tourner et de se retourner Martine finit par le r&#xE9;veiller. Quelle chambre &#xE0; coucher ? Pourquoi fallait-il acheter une chambre &#xE0; coucher ? Puisqu’ils n’avaient pas d’argent ! C’est tr&#xE8;s joli &#xE0; dire, &#xE0; cr&#xE9;dit ! Les facilit&#xE9;s du paiement… parlons-en, des facilit&#xE9;s… Ce sont plut&#xF4;t des difficult&#xE9;s de paiement. Mais o&#xF9; veux-tu qu’on prenne l’argent ! On va devenir les esclaves de tout le monde ! Il me faut terminer mes &#xE9;tudes, j’en ai encore pour un an…</p><p>— Bon, dit Martine, n’en parlons plus. On couchera par terre.</p><p>— Tu ne coucheras par terre, on apportera un lit d’ici, et tout ce qu’il faut…</p><p>— J’aime mieux coucher par terre que dans les lits d’ici. Des cercueils.</p><p>— Ah, mon Dieu… Qu’est-ce que c’est que cette calamit&#xE9; !<a l:href="#n_146" type="note">[146]</a></p><p>Daniel retomba dans les oreillers.</p><p>— Daniel, j’ai eu tort de t’en parler… J’ai choisi une chambre &#xE0; coucher qui me pla&#xEE;t follement, et je l’aurai… Tu verras. Peut-&#xEA;tre seras-tu encore fier de moi. J’ai eu tort de t’emb&#xEA;ter avec &#xE7;a. C’est fini. Embrasse-moi.</p><p>Il ne fut plus question de la chambre &#xE0; coucher. On n’en avait gu&#xE8;re le temps d’ailleurs, les jours ensoleill&#xE9;s filaient de plus en plus vite. Il fallait que Daniel men&#xE2;t &#xE0; bien les travaux d’hybridation commenc&#xE9;s, et il restait avec les autres dans les plantations, travaillait comme eux : d’une part il voulait par le travail au moins rendre &#xE0; son p&#xE8;re le prix des rosiers qu’il lui volait pour ses exp&#xE9;riences, d’autre part il lui &#xE9;tait bien plus facile de proc&#xE9;der, sans se faire remarquer &#xE0; ses propres travaux<a l:href="#n_147" type="note">[147]</a>.</p><p>Un jour Daniel dit &#xE0; Martine :</p><p>— Si la vie d’un rosi&#xE9;riste n’&#xE9;tait pas si courte, si dramatiquement courte… Pour savoir si la rose « Martine Donelle » vaut quelque chose, il nous faut attendre encore trois ans. Ah, si j’avais tous les rosiers de mon p&#xE8;re, les terres, les serres que les Donelle ont un peu partout… Je te mettrais, toi et nos enfants, sur la paille<a l:href="#n_148" type="note">[148]</a>, mais quelle vie, ma ch&#xE9;rie, quelle vie !</p><p>Cette passion de Daniel commen&#xE7;ait &#xE0; faire peur &#xE0; Martine. Elle songeait que dans ces conditions il ne serait pas facile de ne pas vivre &#xE0; la ferme. Pourtant elle &#xE9;tait r&#xE9;solue &#xE0; ne pas revenir ici : apr&#xE8;s tout la passion des roses ne l’avait pas gagn&#xE9;e. Le premier cas dans la famille Donelle.</p></section><section><title><p>XV. LE MERVEILLEUX D’UN MATELAS &#xC0; RESSORTS</p></title><p>C’&#xE9;tait ridicule que d’&#xEA;tre mari&#xE9;s et de vivre s&#xE9;par&#xE9;ment. Martine r&#xEA;vait &#xE0; leur appartement. Daniel aimait mieux ne pas y penser, ne pas en parler. Puisqu’ils devaient habiter la ferme… Il faudra que j’abandonne mon travail ? disait Martine. Tu t’occuperas des roses… Alors Martine se taisait. Souvent cela tournait &#xE0; la dispute. En attendant, M. Georges, M’man Donzert et C&#xE9;cile payaient leur cadeau de mariage. L’appartement se profilait dans l’avenir. Les roses n’y poussaient pas. Daniel et Martine s’aimaient, se cherchaient…</p><p>D’ailleurs, juste maintenant, avec ou sans appartement, Daniel &#xE9;tait oblig&#xE9; de rester &#xE0; Versailles, au foyer de &#xC9;cole d’Horticulture, il travaillait comme un damn&#xE9; et n’avait pas le temps pour le va-et-vient entre Paris et Versailles. Et Martine ne pouvait pas laisser tomber son Institut de Beaut&#xE9;<a l:href="#n_149" type="note">[149]</a>, il fallait bien travailler, le mariage n’avait pas augment&#xE9; les mensualit&#xE9;s que M. Donelle — envoyait &#xE0; son fils.</p><p>Il y avait une autre raison pour laquelle Martine aimait ne pas abandonner juste maintenant M’man Donzert. En rentrant de la ferme-roseraie, elle &#xE9;tait tomb&#xE9;e en plein dans le drame : C&#xE9;cile avait rompu avec Jacques. Personne n’arrivait &#xE0; en d&#xE9;m&#xEA;ler les raisons. Peut-&#xEA;tre n’&#xE9;tait-ce qu’une brouille d’amoureux ? Peut-&#xEA;tre que cela allait s’arranger ? « Oh, il ne m’aime pas…. », disait C&#xE9;cile d’une voix lasse.</p><p>— Tu as peut-&#xEA;tre appris que Jacques te trompait ? demanda Martine lorsqu’elles &#xE9;taient seules dans leur chambre.</p><p>C&#xE9;cile secoua la t&#xEA;te : non, ce n’&#xE9;tait pas &#xE7;a. Et soudain elle se mit &#xE0; parler, &#xE0; vider son c&#x153;ur. C’&#xE9;tait compliqu&#xE9;, elle avait toujours tout compliqu&#xE9; elle-m&#xEA;me. En r&#xE9;alit&#xE9; elle n’avait pas envie de quitter M’man Donzert, la maison, quoi… Elle y &#xE9;tait si bien. Qu’est-ce qu’elle aurait eu en se mariant avec Jacques ? Jacques vit chez ses parents, des ouvriers, il n’a m&#xEA;me pas de chambre &#xE0; lui. Il aurait fallu coucher dans la salle &#xE0; manger… dans un appartement sans salle de bains, avec les cabinets dans l’escalier…<a l:href="#n_150" type="note">[150]</a> Jacques avait beau gagner sa vie, ils n’auraient pas eu de quoi acheter un appartement.</p><p>Martine &#xE9;tait devenue toute p&#xE2;le :</p><p>— Alors, c’est moi qui ai d&#xE9;truit ton mariage, C&#xE9;cile ? L’appartement que vous m’avez donn&#xE9;, il aurait pu &#xEA;tre <emphasis>&#xE0;</emphasis> toi… C’est trop affreux !</p><p>— Non ! non, non !.. cria C&#xE9;cile, je n’en veux pas de ton appartement. C’est moi qui ai tout fait pour qu’on te le donne. Si je l’avais, je serais oblig&#xE9;e de me marier avec Jacques. Je ne veux pas me marier avec Jacques. Je ne l’aime pas ! Il allait encore &#xE0; peu pr&#xE8;s comme fianc&#xE9;, mais comme mari — jamais ! Martine, surtout ne me donne pas ton appartement, tu m’obligerais &#xE0; me marier. Je ne veux pas me marier !</p><p>C&#xE9;cile &#xE9;clata en sanglots et tomba au cou de Martine. Elles pleuraient toutes les deux.</p><p>— Qu’est-ce que tu veux, qu’est-ce que tu veux vraiment, ma ch&#xE9;rie ? chuchotait Martine.</p><p>— Ah ! mais tu sais bien comment je suis ! C’est plus facile de ne pas me marier, de rester ici avec Maman, avec toi et M. Georges, que de me marier…</p><p>— Alors ? — M’man Donzert &#xE9;tait &#xE0; la cuisine. — Martine tu as pleur&#xE9; ! Qu’est-ce qu’elle a dit ?</p><p>— Oh, rien… Que Jacques ne l’aimait pas. Qu’elle ne l’aimait pas… &#xC7;a fait triste. Vous nous ferez bien une petite tasse de chocolat, M’man Donzert ? C&#xE9;cile se repose, je vais la lui porter.</p><p>M’man Donzert sortait le chocolat du placard.</p><p>— Je ne tenais pas &#xE0; ce que C&#xE9;cile &#xE9;pouse un ouvrier<a l:href="#n_151" type="note">[151]</a> et je n’aime pas Jacques. Mais j’aime encore mieux en passer par Jacques que de la voir recommencer des fian&#xE7;ailles. Elle va bient&#xF4;t avoir vingt-trois ans, &#xE7;a ne para&#xEE;t pas, mais le temps passe. Fais quelque chose, Martine…</p><p>— C&#xE9;cile est trop bien ici… Il faudra lui trouver un homme paternel qui l’emporte dans ses bras &#xE0; un endroit fin pr&#xEA;t pour la recevoir… Alors peut-&#xEA;tre se d&#xE9;cidera-t-elle.</p><p>C’&#xE9;tait un lundi, jour libre pour la famille. Ils all&#xE8;rent ensemble au cin&#xE9;ma, &#xE0; l’heure creuse<a l:href="#n_152" type="note">[152]</a> avant le d&#xEE;ner, comme jadis, avant la rencontre avec Daniel, avant la rupture avec Jacques, quand tout &#xE9;tait tranquille.</p><p>— D&#xE9;p&#xEA;chez-vous, Mesdames…</p><p>M. Georges v&#xE9;rifia que l’&#xE9;lectricit&#xE9; &#xE9;tait &#xE9;teinte partout et qu’il avait bien ses clefs.</p><p>Le cin&#xE9;ma &#xE9;tait d&#xE9;sert, le film quelconque… &#xC7;a ne fait rien, la vie en couleurs tendres vous changeait les id&#xE9;es. « J’ai bien ri… » dit C&#xE9;cile sur le chemin de retour, et tout le monde &#xE9;tait content que C&#xE9;cile e&#xFB;t ri. A la maison le couvert &#xE9;tait mis : M’man Donzert mettait le couvert avant de partir, cela faisait accueillant en rentrant. Il y avait du vol-au-vent<a l:href="#n_153" type="note">[153]</a> ce soir, C&#xE9;cile aimait le vol-au-vent, l’app&#xE9;tit revenait.</p><p>Vint l’heure de se mettre au lit… C&#xE9;cile couch&#xE9;e sur le dos, le visage plein de cr&#xE8;me, essayait de ne pas salir la taie d’oreiller. Martine revenue de la salle de bains passait sa chemise de nuit :</p><p>— J’ai pens&#xE9; dans mon bain… dit-elle, se glissant dans les draps, — au fond, le jour o&#xF9; je m’en irai, ton mari pourrait coucher &#xE0; ma place… Comme &#xE7;a, il n’y aurait rien de chang&#xE9;.</p><p>— Oh, non ! Jacques, c’est fini. Et puis, maman ne l’aime pas. Il ne va pas du tout avec le genre de la maison<a l:href="#n_154" type="note">[154]</a>.</p><p>— Alors… pas de Jacques.</p><p>Martine tourna le bouton de la radio qui &#xE9;leva la voix. Puis au bout d’un moment elle la lui baissa.</p><p>— C&#xE9;cile… Tu ne dors pas ? Qu’est-ce que tu penses de M. Genesc, tu sais celui que Mme Denise a amen&#xE9; avec elle, au bar rue de la Paix… quand nous sommes rentr&#xE9;s de la ferme… Un homme pas grand… il est quelque chose dans une usine de mati&#xE8;res plastiques…</p><p>C&#xE9;cile ne r&#xE9;pondait pas, et Martine croyait d&#xE9;j&#xE0; qu’elle dormait, quand elle entendit sa voix r&#xEA;veuse :</p><p>— Cela ne serait pas pour me d&#xE9;plaire… les mati&#xE8;res plastiques…</p><p>Martine n’arrivait pas &#xE0; s’endormir. Les aveux de C&#xE9;cile, lorsqu’elle avait compris le r&#xF4;le que pouvait jouer un appartement… Tout l’&#xE9;chafaudage de ses r&#xEA;ves avait failli s’&#xE9;crouler autour d’elle ! Si C&#xE9;cile avait tenu &#xE0; Jacques…<a l:href="#n_155" type="note">[155]</a> Heureusement, non, elle n’y tenait pas. Martine pouvait garder son appartement et ses r&#xEA;ves sans remords. Mais elle avait envie que C&#xE9;cile se mari&#xE2;t.</p><p>Martine passa &#xE0; ses songes familiers : elle ne pouvait pas se d&#xE9;cider pour le lit… un matelas &#xE0; ressorts, c’est entendu, mais de quelle marque ? Il y avait aussi la question de la toile : &#xE0; ramages, c’est entendu… mais blanc sur gris, ou bleu ciel et gris ? Martine se tourmentait. Il fallait que Daniel se d&#xE9;p&#xEA;ch&#xE2;t de gagner sa vie. On ach&#xE8;terait tout &#xE0; cr&#xE9;dit. Martine &#xE9;tait tout &#xE0; fait d&#xE9;cid&#xE9;e de ne pas aller s’enterrer &#xE0; la ferme du p&#xE8;re Donelle. Daniel devait se faire « paysagiste », puisque, &#xE0; son &#xE9;cole, il y avait un cours sp&#xE9;cial pour la cr&#xE9;ation des parcs et jardins… Il « paysagerait » les propri&#xE9;t&#xE9;s de gens riches et gagnerait beaucoup d’argent.</p><p>C’est tr&#xE8;s joli, la rose &#xE0; parfum, mais Martine &#xE9;tait finalement de l’avis du p&#xE8;re de Daniel. Cela pouvait devenir plus co&#xFB;teux que la Bourse ou les cartes. Elle esp&#xE9;rait bien que la passion de Daniel se tasserait, il ne fallait pas le brusquer.</p><p>Daniel l’attendait dans la quatre-chevaux, devant la porte de l’immeuble :</p><p>— Tu vas bien ?</p><p>— Et toi ?</p><p>Ils ne s’embrassaient pas, ils se regardaient, Martine assise &#xE0; c&#xF4;t&#xE9; de Daniel, Daniel ne d&#xE9;marrant pas. C’est &#xE0; peine s’ils se parlaient avant d’arriver &#xE0; cet h&#xF4;tel o&#xF9; ils avaient pris l’habitude d’aller quand Daniel venait de Versailles.</p><p>Ils ne s’&#xE9;taient pas vus depuis huit jours.</p><p>Le lendemain matin Daniel se r&#xE9;veilla avec Martine dans ses bras. Il avait une faim de loup et une soif extraordinaire. Martine disait quelque chose. Qu’est-ce qu’elle racontait ? Elle s’&#xE9;tait d&#xE9;cid&#xE9;e pour un matelas… Quel matelas ? A ressorts ? Et alors ? &#xC9;coute, Martine, je ne comprends rien &#xE0; ton histoire… Hop ! on va manger !</p><p>Un mois de septembre, on dirait un mois d’ao&#xFB;t… Au caf&#xE9; boulevard Saint-Michel on &#xE9;tait les uns sur les autres. Des jeunes, barbes en collier, des blue-jeans collant aux mollets… Martine &#xE9;tait la plus belle de toutes les filles, un oiseau lisse et brillant, parmi les autres avec leurs pantalons collants, leurs queues de cheval, les pieds nus en sandales… Martine &#xE9;tait en blanc avec des rangs de perles au cou, les cheveux noirs coup&#xE9;s tr&#xE8;s court, parfaitement coiff&#xE9;e, le visage lisse, chaque poil des sourcils bien horizontaux brillait, les cils noirs, courts et drus, encadraient nettement les yeux. Une d&#xE9;esse !</p><p>— Alors, un matelas &#xE0; ressorts ? A quoi bon ? demanda Daniel apr&#xE8;s avoir mang&#xE9;.</p><p>Martine se f&#xE2;chait presque : cette fa&#xE7;on qu’il avait de prendre &#xE0; la l&#xE9;g&#xE8;re quelque chose qui la pr&#xE9;occupait tant ! Elle le regarda. Avec ses cheveux en brosse, ses larges &#xE9;paules et ce regard d’une innocence v&#xE9;g&#xE9;tale c’&#xE9;tait un homme, c’&#xE9;tait un enfant, c’&#xE9;tait Daniel qu’elle avait attendu toute sa vie et qu’elle avait.</p><p>Martine se mit &#xE0; lui raconter l’histoire de C&#xE9;cile. Soudain il s’assombrit.</p><p>— Qu’est-ce que tu as, Daniel ?</p><p>— Rien…</p><p>— Tu n’es pas content d’&#xEA;tre avec moi ?…</p><p>— Hein ?… Si, si…</p><p>Sa bouche crisp&#xE9;e devint tr&#xE8;s grande. Les joues se creus&#xE8;rent. Il fumait sa pipe par petites bouff&#xE9;es rapides. Son &#x153;il vague se posa sur Martine :</p><p>— Tu sais ce qu’elle est ta C&#xE9;cile ? Une hu&#xEE;tre…</p><p>Martine se ramassa<a l:href="#n_156" type="note">[156]</a> ; alors il se taisait pour penser &#xE0; C&#xE9;cile. Elle ne dit rien.</p><p>— Toutes pareilles… On sait que c’est en vie quand on met du citron dessus… C’est muet, c’est nacr&#xE9;, et c’est rare quand on y trouve une perle… Pourquoi ne lui donnes-tu pas ton appartement ? demanda Daniel.</p><p>Martine joignit les mains :</p><p>— Lui donner mon appartement ?…</p><p>— Elle y sera bien. C’est semi v&#xE9;g&#xE9;tal. Tandis que toi… — Daniel regardait Martine de ses yeux vagues — tu es du monde animal, sauvage… Malheureusement, un animal dans les mati&#xE8;res plastiques ! Si je te suivais, ce n’est pas dans la jungle que je me retrouverais, mais dans les grands magasins, rayon m&#xE9;nage et hygi&#xE8;ne.</p><p>— Tant pis… — Martine sortit sa bo&#xEE;te &#xE0; poudre. — Je ne crois pas que &#xE7;a soit flatteur. Un animal dans les mati&#xE8;res plastiques… Demande l’addition et on s’en va.</p><p>Daniel devait &#xEA;tre &#xE0; Versailles le lendemain &#xE0; la premi&#xE8;re heure. Ils auraient pu retourner &#xE0; l’h&#xF4;tel, cela leur arrivait. Daniel alors se levait &#xE0; six heures… Mais il ne le lui proposa pas. Il demanda l’addition et reconduisit Martine chez elle. « A bient&#xF4;t ! » dit-il, et la quatre-chevaux disparut &#xE0; toute vitesse.</p></section><section><title><p>XVI. OUVERTURE DE CR&#xC9;DIT</p></title><p>L’appartement &#xE9;tait tel que l’avait r&#xEA;v&#xE9; Martine : a&#xE9;r&#xE9;, clair, color&#xE9;, lisse. Vide encore, juste le lit &#xE0; ressorts, trois tabourets en tube m&#xE9;tallique et le dessus d’un jaune &#xE9;tincelant en mati&#xE8;re plastique, une table de cuisine en bois blanc, pliante, pr&#xEA;t&#xE9;e par M’man Donzert. On ne pouvait encore inviter personne. Daniel &#xE9;tait plong&#xE9; dans l’&#xE9;tonnement… Il &#xE9;tait suppos&#xE9; vivre ici, bien s&#xFB;r, mais tout cela &#xE9;tait &#xE0; Martine, et il n’y avait que Martine elle-m&#xEA;me l&#xE0;-dedans qui &#xE9;tait &#xE0; lui. Martine avait mis dans le lit toutes ses &#xE9;conomies, et elle obt&#xEE;nt de Daniel qu’il demand&#xE2;t &#xE0; son p&#xE8;re l’argent pour acheter des chaises : il fallait bien s’asseoir sur quelque chose… Daniel grin&#xE7;a des dents, mais &#xE9;crivit &#xE0; son p&#xE8;re et re&#xE7;ut l’argent, sans commentaires. Cet appartement allait &#xEA;tre une source d’emb&#xEA;tements, pourquoi Martine s’&#xE9;tait-elle lanc&#xE9;e l&#xE0;-dedans ! Apr&#xE8;s cette lettre Daniel ne revint pas dans l’appartement de deux semaines<a l:href="#n_157" type="note">[157]</a>, aussi Martine ne lui demandait-elle plus rien. Elle se d&#xE9;brouillait bien toute seule.</p><p>Mais Daniel restait &#xE0; Versailles pas seulement parce qu’il boudait, il y avait les examens qui approchaient, et Martine pensait qu’apr&#xE8;s tout il valait mieux ne pas laisser envahir son royaume par les examens de Daniel, les livres, les cahiers, les cendres de sa pipe secou&#xE9;es n’importe o&#xF9;, la cafeti&#xE8;re toujours sur la table et des verres, des bouteilles… Bref, l’univers de Daniel o&#xF9; elle ne pouvait pas mettre de l’ordre.</p><p>Elle pr&#xE9;f&#xE9;rait n’avoir de Daniel que sa personne, nette de tous ces bagages<a l:href="#n_158" type="note">[158]</a>. Pendant ce temps, Martine s’habituait &#xE0; sa vie ind&#xE9;pendante sans M’man Donzert, sans C&#xE9;cile, sans M. Georges.</p><p>La vie secou&#xE9;e pendant quelques jours par le d&#xE9;m&#xE9;nagement, avait repris son rythme. Martine sortait, entrait, pr&#xE9;parait &#xE0; manger, se couchait, se levait. Tous les samedis elle allait d&#xEE;ner chez M’man Donzert, avec ou sans Daniel, et tous les jours en rentrant du travail elle t&#xE9;l&#xE9;phonait &#xE0; C&#xE9;cile d’un bistrot, &#xE0; c&#xF4;t&#xE9; de sa maison pour prendre des nouvelles de tout le monde. Il n’y avait pas de t&#xE9;l&#xE9;phone dans son nouvel appartement et cela rendait les absences de Daniel plus profondes. Martine &#xE9;tait patiente. Elle avait d&#xE9;j&#xE0; tant attendu Daniel. Elle attendrait encore et bient&#xF4;t ils seraient ensemble tout &#xE0; fait, toujours et pour toujours.</p><p>Daniel commen&#xE7;ait &#xE0; s’habituer &#xE0; ces deux pi&#xE8;ces vides, avec de l’eau bouillante distribu&#xE9;e par la maison<a l:href="#n_159" type="note">[159]</a>, les trois tabourets en tube m&#xE9;tallique &#xE0; si&#xE8;ge jaune, l’ampoule sans abat-jour, les couverts, les deux tasses, les deux assiettes achet&#xE9;es &#xE0; l’Uni-Prix… C’&#xE9;tait bon de camper ainsi, comme on a besoin de peu de choses en r&#xE9;alit&#xE9;… Ils avaient une joie d’&#xEA;tre ensemble, une joie haletante…</p><p>Une fois, arrivant comme toujours &#xE0; l’improviste, &#xE0; cause de cette absence de t&#xE9;l&#xE9;phone, Daniel trouva Martine dans la cuisine avec un monsieur. Elle parut g&#xEA;n&#xE9;e. C’&#xE9;tait un homme correctement v&#xEA;tu, assez grand, une petite moustache en brosse. Il fallait le regarder de pr&#xE8;s pour voir que ses manchettes &#xE9;taient &#xE9;lim&#xE9;es et le visage avait beaucoup de rides. Martine un peu plus rose que d’habitude, dit :</p><p>— Monsieur est repr&#xE9;sentant d’une maison<a l:href="#n_160" type="note">[160]</a> qui vend &#xE0; cr&#xE9;dit.</p><p>— &#xC9;tablissement Portes et Cie… Monsieur Donelle, je crois ?</p><p>Le monsieur se leva.</p><p>— Parfaitement… — Daniel se versa de l’ap&#xE9;ritif<a l:href="#n_161" type="note">[161]</a> dans le verre de Martine et s’assit sur le radiateur.</p><p>— Madame a choisi un ensemble-studio<a l:href="#n_162" type="note">[162]</a>, le voici, — le repr&#xE9;sentant ouvrait devant Daniel un catalogue, — Madame a un go&#xFB;t excellent… C’est jeune, moderne… du ch&#xEA;ne verni, naturel, de qualit&#xE9; irr&#xE9;prochable. L’armoire &#xE0; glace, la table-portefeuille<a l:href="#n_163" type="note">[163]</a>. Le bahut pour la vaisselle est tout &#xE0; fait suffisant pour un service de table et la verrerie…</p><p>— Tu comprends, dit Martine, excit&#xE9;e, l’armoire on la mettrait dans la chambre…</p><p>— Madame est tr&#xE8;s pratique, approuva le repr&#xE9;sentant, le petit divan vaut plusieurs chaises, et si vous avez quelqu’un &#xE0; coucher… Au-dessus il y a un rayon pour les livres…</p><p>— Vous ne vendez pas de livres &#xE0; cr&#xE9;dit ? s’enquit Daniel.</p><p>— Non, Monsieur… Je regrette.</p><p>— Vous en vendriez, je crois… Au m&#xE8;tre, juste ce qu’il faut pour remplir le rayon.</p><p>Le repr&#xE9;sentant le regarda furtivement :</p><p>— Laissez-moi le catalogue, Monsieur, dit Martine, je vais r&#xE9;fl&#xE9;chir… Je ne sais pas si je ne pr&#xE9;f&#xE8;re pas carr&#xE9;ment une salle &#xE0; manger.</p><p>Le repr&#xE9;sentant parti, Martine disparut dans la salle de bains et Daniel resta seul &#xE0; siroter l’ap&#xE9;ritif. Elle revint d’ailleurs tr&#xE8;s vite, en peignoir de bain, une serviette autour des cheveux. Belle comme un beau jour. Daniel lisait un journal. Elle cassa les &#x153;ufs, fit une omelette… Ils mang&#xE8;rent en silence.</p><p>— J’aimerais autant, dit enfin Martine, que tu ne me couvres pas de ridicule devant les gens<a l:href="#n_164" type="note">[164]</a>.</p><p>— Tu n’as pas besoin de moi pour cela… r&#xE9;pondit Daniel. Il se leva, posa son couteau, le morceau de pain qu’il allait porter &#xE0; la bouche… Martine entendit claquer la porte d’entr&#xE9;e.</p><p>Au bout d’une semaine, elle re&#xE7;ut de lui un petit mot tendre : il &#xE9;tait en plein boulot. Encore une dizaine de jours, et voil&#xE0; Daniel revenu, les traits tir&#xE9;s, p&#xE2;le, mais plein d’un rire pr&#xEA;t &#xE0; d&#xE9;border… « Mon Martinot ! » Et pas un mot sur ces malheureux meubles &#xE0; cr&#xE9;dit.</p></section><section><title><p>XVII. DANS UN DE CES IMMEUBLES NEUFS</p></title><p>Les meubles n’arriv&#xE8;rent qu’au mois de juin. Et avec les meubles, le service de table, la verrerie, les casseroles… D’un seul coup Daniel trouva l’appartement meubl&#xE9;. Comme dans un dessin anim&#xE9;. Tout cela, Martine l’avait fait dans son dos<a l:href="#n_165" type="note">[165]</a>. Mais il venait de passer les examens brillamment : class&#xE9; premier de sa promotion, le minist&#xE8;re le gratifiait d’une m&#xE9;daille de vermeil<a l:href="#n_166" type="note">[166]</a>, il allait b&#xE9;n&#xE9;ficier d’une bourse de stage<a l:href="#n_167" type="note">[167]</a> dans une exploitation publique ou priv&#xE9;e. Daniel n’avait pas le c&#x153;ur de<a l:href="#n_168" type="note">[168]</a> d&#xE9;truire sa propre joie, ni le bonheur excessif de Martine, allant et venant parmi ses affaires neuves…</p><p>Ce soir, en pendant la cr&#xE9;maill&#xE8;re<a l:href="#n_169" type="note">[169]</a>, on f&#xEA;tait le dipl&#xF4;me de Daniel dans le nouveau studio-salle &#xE0; manger. Il y avait C&#xE9;cile et ce Pierre Genesc qui &#xE9;tait quelque chose dans les mati&#xE8;res plastiques, Mme Denise avec son ami, Ginette… Martine &#xE9;tait une de ces cuisini&#xE8;res qui jamais ne ratent une mayonnaise, ni un souffl&#xE9;. C&#xE9;cile avait apport&#xE9; radio et pick-up. D’ailleurs elle allait les laisser &#xE0; Martine, on ne pouvait imaginer Martine sans musique, pauvre Martine qui n’avait que le petit poste merveille, sans fil re&#xE7;u comme cadeau de mariage de Mme Denise, il lui fallait un vrai. Martine resplendissait, elle jetait de la lumi&#xE8;re sur l’ensemble studio, sur les casseroles, sur les dessous-de-plat, les assiettes en mati&#xE8;re plastique de couleurs vives, sur les tableaux au mur.</p><p>— Je croyais, dit Daniel, que tu pr&#xE9;f&#xE9;rais la toile propre &#xE0; la toile couverte de peinture ?</p><p>— Laisse donc, Daniel… tu ne comprends rien &#xE0; l’ameublement. — Martine s’enfuit dans la cuisine.</p><p>Daniel regardait avec stupeur les tableaux : il s’&#xE9;tait souvent demand&#xE9; en passant avenue de l’Op&#xE9;ra qui pouvait bien acheter ces &#x153;uvres d’art expos&#xE9;es chez les grands papetiers, ces t&#xEA;tes de chiens, ces chasseurs… Eh bien, c’&#xE9;tait Martine qui achetait ces tableaux…</p><p>A part Pierre Genesc tous les invit&#xE9;s avaient &#xE9;t&#xE9; &#xE0; la noce de Martine avec Daniel. Un an d&#xE9;j&#xE0; ! Daniel submerg&#xE9; par les examens n’avait pas song&#xE9; &#xE0; amener quelques camarades de &#xC9;cole D’ailleurs o&#xF9; les aurait-on mis. C’&#xE9;tait petit, petit, l&#xE0;-dedans. Oui, mais Ginette n’avait pas de cavalier…</p><p>— Vous en avez, je suis seule, moi… Pierre n’a d’yeux que pour C&#xE9;cile, tous les hommes sont en main… dit Ginette. On riait. « Curieux, se disait Daniel, voil&#xE0; une femme qui travaille, qui &#xE9;l&#xE8;ve son fils, en fille-m&#xE8;re<a l:href="#n_170" type="note">[170]</a> m&#xE9;ritante, et, pourtant, on l’imagine, tr&#xE8;s bien &#xE0; un coin des boulevards attendant les clients… » Daniel exag&#xE9;rait, Ginette &#xE9;tait une petite femme gentille, moelleuse, avec de la poitrine, des hanches, la taille fine, les mains et les pieds potel&#xE9;s.</p><p>— Formidable, dit Daniel, pensif, quand on avait d&#xE9;j&#xE0; bu aux jeunes mari&#xE9;s, &#xE0; la fin de ses &#xE9;tudes, &#xE0; l’ensemble-studio, aux talents de cuisini&#xE8;re de Martine, — formidable, dit-il, de voir d’un coup quatre femmes comme vous autres…</p><p>Ce cri de c&#x153;ur fit rire tout le monde. Les femmes en &#xE9;taient heureuses, c’est agr&#xE9;able, les compliments aussi sinc&#xE8;res…</p><p>— Les hommes ne sont pas mal non plus… dit l’ami de Denise.</p><p>— Il en manque un… C’est vrai personne ne veut me pr&#xEA;ter le sien ? dit Ginette.</p><p>N’ayant pas d’homme elle jouait &#xE0; pr&#xE9;f&#xE9;rer Daniel. Daniel jouait l’insensible, elle l’&#xE9;prise… On s’amusait beaucoup. Ginette, Martine et Denise s’&#xE9;taient mises &#xE0; raconter des histoires de l’Institut de Beaut&#xE9;.</p><p>Martine installait une table de bridge, Mme Denise lui avait appris &#xE0; jouer, et Martine avait des dons : si elle jouait plus souvent, elle deviendrait une bridgeuse de premier ordre… Mais ce soir, on ne jouait pas s&#xE9;rieusement, on se levait pour danser, Pierre Genesc allait &#xE0; la cuisine aider C&#xE9;cile &#xE0; pr&#xE9;parer les orangeades et &#xE0; d&#xE9;boucher encore une bouteille de Champagne.</p><p>Finalement Ginette entra&#xEE;na Daniel sur le balcon…</p><p>— Si vous saviez ce que c’est pour une femme seule que d’&#xE9;lever un gosse… Il est n&#xE9; en 44. Je ne devais pas revoir le p&#xE8;re… disait Ginette.</p><p>« Tiens ! Le p&#xE8;re serait-il parti avec nos gracieux vainqueurs ? » se demanda Daniel ; il regarda Ginette, curieusement &#xE9;clair&#xE9;e par la lumi&#xE8;re de l’int&#xE9;rieur. Elle ressemblait &#xE0; une Allemande.</p><p>Ginette continuait :</p><p>— Maintenant mon fils est demi-pensionnaire, il d&#xE9;jeune &#xE0; l’&#xE9;cole et rentre coucher… Une femme qui travaille ne peut pas faire autrement… Ah, je n’ai pas de chance avec les hommes !</p><p>— Ce n’est peut-&#xEA;tre pas une question de chance, mais de choix ?</p><p>— Vous croyez qu’on peut choisir ? Quand on n’a pas eu de chance la premi&#xE8;re fois, cela vous suit toute la vie. Avec un enfant… Le temps passe, et ensuite tous les hommes sont pris. Comme vous.</p><p>Elle exag&#xE9;rait, elle n’avait pas besoin de jouer &#xE0; l’&#xE9;prise en t&#xEA;te &#xE0; t&#xEA;te, cela cessait d’&#xEA;tre un jeu.</p><p>— Venez, dit Daniel, on va prendre un verre. Martine &#xE9;tait une excellente ma&#xEE;tresse de maison : il y avait &#xE0; boire sur le bahut &#xE0; vaisselle, et comme il &#xE9;tait d&#xE9;j&#xE0; tard pour songer &#xE0; souper, un peu de viande froide… De petites saucisses d&#xE9;licieuses… &#xC9;videmment la glace manquait, Martine en avait fait apporter avant le d&#xEE;ner, mais elle avait eu le temps de fondre. Un frigidaire est n&#xE9;cessaire si on veut bien recevoir.</p><p>Ginette essaya de faire danser Daniel. Rien &#xE0; faire ! Les maris ne savent pas danser, c’&#xE9;tait la r&#xE8;gle. Toutes les femmes essay&#xE8;rent apr&#xE8;s Ginette, sans succ&#xE8;s ! L’ami de Denise dansait &#xE0; la perfection, il conduisait sa danseuse comme une voiture. Pierre Genesc, plut&#xF4;t que danser, savait tenir sa danseuse fermement et doucement : peut-&#xEA;tre oublierait-il la danse pour devenir un mari ?</p><p>Daniel &#xE9;tait &#xE9;puis&#xE9;. Apr&#xE8;s toutes les nuits blanches avant les examens, cette soir&#xE9;e &#xE9;tait la derni&#xE8;re goutte. Un peu saoul, heureux, il tombait de sommeil.</p><p>— Savez-vous, Mesdames, &#xE0; quoi vous me faites penser ? cria-t-il, pour se r&#xE9;veiller, — &#xE0; de la mati&#xE8;re plastique, neuve, fra&#xEE;che, de couleur tendre…</p><p>Personne ne se f&#xE2;cha, on trouvait le mari de Martine tr&#xE8;s, tr&#xE8;s amusant…</p><p>Lorsque tout le monde fut parti, Martine se mit &#xE0; laver la vaisselle et &#xE0; remettre tout en ordre. Elle &#xE9;tait infatigable ! Daniel dormait ferme lorsqu’elle se coucha, non sans avoir fait sa toilette du soir, bien que le jour per&#xE7;&#xE2;t d&#xE9;j&#xE0; derri&#xE8;re les fen&#xEA;tres nues, sans volets ni rideaux… Il en fallait encore des choses dans cet appartement ! Martine essaya de penser aux rideaux, mais s’endormit aussit&#xF4;t.</p><p>Le lendemain Daniel partait pour la ferme : il avait besoin de se reposer et de travailler. Le stage dans une exploitation, il allait le faire chez son p&#xE8;re. Martine ne pouvait pas l’accompagner, elle passerait son cong&#xE9; pay&#xE9; &#xE0; l’Institut de Beaut&#xE9;, o&#xF9; cela lui ferait un salaire double. Il lui fallait de l’argent pour payer les &#xE9;ch&#xE9;ances<a l:href="#n_171" type="note">[171]</a> de l’ensemble-cosy<a l:href="#n_172" type="note">[172]</a>. C’&#xE9;tait affreusement triste de se s&#xE9;parer, mais il n’y avait pas de choix.</p></section><section><title><p>XVIII. LE DOMAINE DIVIN DE LA NATURE</p></title><p>La ferme n’&#xE9;tait apr&#xE8;s tout qu’&#xE0; quatre-vingts kilom&#xE8;tres. Il y avait un boulot &#xE0; y faire, c’&#xE9;tait l’&#xE9;poque des hybridations, mais Daniel allait quand m&#xEA;me &#xE0; Paris. C’&#xE9;tait encore et toujours l’amour &#xE0; la sauvette<a l:href="#n_173" type="note">[173]</a>. Daniel press&#xE9; de rentrer, Martine oblig&#xE9;e d’aller &#xE0; l’Institut de Beaut&#xE9;.</p><p>Martine avait devin&#xE9; juste : le p&#xE8;re ne songeait pas, &#xE0; payer son fils. Daniel laissa passer un mois, deux. Puis il eut une conversation avec son p&#xE8;re et lui annon&#xE7;a que le temps de trouver un emploi<a l:href="#n_174" type="note">[174]</a> et il s’en irait.</p><p>— Il n’y a pas de raison, dit-il pour que Martine te paye tes jardiniers…</p><p>M. Donelle regarda Daniel curieusement.</p><p>— Et la bourse du stage qu’on t’a donn&#xE9;e ?</p><p>— Tu voudrais peut-&#xEA;tre que je te paye pour le droit de travailler chez toi !</p><p>M. Donelle partit d’un grand &#xE9;clat de rire :</p><p>— Allons, allons… Je dirai &#xE0; Dominique d’envoyer &#xE0; Martine tant par mois…<a l:href="#n_175" type="note">[175]</a></p><p>La somme allou&#xE9;e par mois &#xE9;tait honn&#xEA;te.</p><p>— Tu vois, que je tiens &#xE0; te garder… conclut M. Donelle. Et m&#xEA;me je te pr&#xE9;viens que ton cousin Bernard est encore en train de te jouer un tour…<a l:href="#n_176" type="note">[176]</a> Je tiens &#xE0; te garder, Daniel, mon fils…</p><p>Dans sa chambre au-dessus de la cuisine, celle qui avait &#xE9;t&#xE9; leur chambre l’an pass&#xE9;, Daniel ouvrait ses livres. Il travaillait tard toutes les nuits et se couchait sans parvenir &#xE0; arr&#xEA;ter ce qui grouillait dans sa t&#xEA;te. Il ne souffrait pas de ces insomnies… Jamais ce qu’il avait eu en t&#xEA;te n’avait &#xE9;t&#xE9; plus clair, ne s’&#xE9;tait mieux ordonn&#xE9; que la nuit, face &#xE0; la fen&#xEA;tre ouverte… La science le visitait d’habitude, ici, chez lui. Cette nuit-ci, &#xE0; cause de la conversation avec son p&#xE8;re, il pensait &#xE0; Martine… Bient&#xF4;t deux heures du matin, elle devait d&#xE9;j&#xE0; dormir. Petite perdue-dans-les-bois, petite courageuse, seule dans Paris… Daniel alluma la lumi&#xE8;re, secoua sa pipe dans le cendrier, soigneusement, pour faire plaisir &#xE0; Martine, &#xE9;teignit. Ce n’&#xE9;tait pas bon en lui, il n’&#xE9;tait pas heureux. Pas content, se sentant coupable, sans bien savoir de quoi, mal &#xE0; l’aise<a l:href="#n_177" type="note">[177]</a>, inquiet, Daniel r&#xE9;solut, soudain, de ne plus retourner &#xE0; Paris pendant un mois au moins. Si Martine tenait &#xE0; le voir, elle pouvait tr&#xE8;s bien venir en week-end &#xE0; la ferme. Mais elle pr&#xE9;f&#xE9;rait le confort. Dans la nuit, Daniel se f&#xE2;chait, vex&#xE9; et triste… L’absence d’une salle de bains &#xE0; la ferme d&#xE9;cidait de leur vie commune. Elle &#xE9;tait tout de m&#xEA;me un peu folle, Martine. Se tuer de travail pour acheter un ensemble-cosy. Elle voulait des choses, des affaires, des objets… on dirait une drogue ! Il les lui fallait co&#xFB;te que co&#xFB;te<a l:href="#n_178" type="note">[178]</a>. Daniel se f&#xE2;chait de nouveau : c’&#xE9;tait trop idiot ! Le myst&#xE8;re, la grandeur de Martine s’&#xE9;vanouissaient parmi les tabourets en tube m&#xE9;tallique, le bahut, le tapis en caoutchouc de la salle de bains, le matelas &#xE0; ressorts… Daniel ralluma sa pipe.</p><p>Le soleil se levait. Daniel entendit de petits bruits dans la cuisine. Il s’endormit dans une bonne odeur de caf&#xE9; qui montait dans sa chambre.</p><p>— O-h&#xE9; ! Daniel ! criait Pierrot au bas de l’escalier. Daniel sauta du lit…</p><p>Le soir il partit pour Paris. Cette sacr&#xE9;e quatre-chevaux n’avan&#xE7;ait pas… il avait tellement h&#xE2;te de retrouver Martine, sa petite, sa ch&#xE9;rie…</p><p>Daniel partait pour le Midi faire un stage aux p&#xE9;pini&#xE8;res de Meilland, le grand cr&#xE9;ateur de roses nouvelles. Il avait propos&#xE9; &#xE0; Martine de l’emmener. Elle n’avait qu’&#xE0; envoyer promener son Institut de Beaut&#xE9;…<a l:href="#n_179" type="note">[179]</a> Mais il fallait payer les meubles et les objets achet&#xE9;s &#xE0; cr&#xE9;dit ! Maintenant qu’elle avait les mensualit&#xE9;s envoy&#xE9;es par M. Donelle, plus son salaire, elle &#xE9;tait tranquille, mais si elle ne travaillait plus, elle retomberait dans les difficult&#xE9;s.</p><p>Le frigidaire avait apparu dans la cuisine en plein hiver. Il y tr&#xF4;nait comme un Mont-Blanc<a l:href="#n_180" type="note">[180]</a>, beau, encombrant et utile.</p><p>Martine, avec Mme Denise, Pierre Genesc et C&#xE9;cile, autour d’une table de bridge, faisait une partie. Daniel, en arrivant, fit se lever tout le monde… il eut le sentiment de d&#xE9;ranger. Il y avait des boissons glac&#xE9;es. Ce n’est que le lendemain qu’il demanda avec quoi Martine comptait payer ce confort ?</p><p>— Avec quoi payes-tu tes exp&#xE9;riences co&#xFB;teuses ? Ton p&#xE8;re est pauvre, r&#xE9;pondit Martine, insolente, mais quand on a bien envie de quelque chose, on s’arrange… Et elle ajouta gentiment : — On m’a augment&#xE9;<a l:href="#n_181" type="note">[181]</a>, je le dois &#xE0; Denise. Ton p&#xE8;re ne peut vraiment pas faire mieux ?<a l:href="#n_182" type="note">[182]</a></p><p>Daniel s’assit lourdement sur le matelas &#xE0; ressort :</p><p>— Je ne sais pas. Peut-&#xEA;tre est-il riche… Peut-&#xEA;tre a-t-il du mal &#xE0; joindre les deux bouts…<a l:href="#n_183" type="note">[183]</a> Mais je sais que je ne lui demanderai plus rien.</p><p>Mais quand, peu de temps apr&#xE8;s, la t&#xE9;l&#xE9;vision fit son entr&#xE9;e dans la salle &#xE0; manger, Daniel se f&#xE2;cha. Malgr&#xE9; les facilit&#xE9;s du paiement<a l:href="#n_184" type="note">[184]</a> et l’augmentation de Martine, il fallait tous les mois, courir pour trouver l’argent des &#xE9;ch&#xE9;ances… Daniel avait beau crier, il ne pouvait pas laisser tomber Martine dans ses difficult&#xE9;s<a l:href="#n_185" type="note">[185]</a>. Il entreprit la traduction de l’anglais d’un ouvrage scientifique, il y passait ses nuits… il demanda &#xE0; M. Donelle une « prime » pour son voyage dans le Midi… Pour la derni&#xE8;re &#xE9;ch&#xE9;ance du frigidaire, Martine avait &#xE9;t&#xE9; oblig&#xE9;e d’aller mendier chez M’man Donzert. Daniel le reprocha &#xE0; Martine.</p><p>— Comment le sais-tu ? Martine &#xE9;tait sombre.</p><p>— Par C&#xE9;cile ! Elle m’a t&#xE9;l&#xE9;phon&#xE9; et elle m’a dit que pour payer ton &#xE9;ch&#xE9;ance, M’man Donzert a d&#xFB; mettre au clou<a l:href="#n_186" type="note">[186]</a> sa cha&#xEE;ne en or… en cachette de son mari. C&#xE9;cile m’a demand&#xE9; si je ne pourrais pas rembourser, avant qu’il ne s’en soit aper&#xE7;u…</p><p>— Et pourquoi n’est-elle pas venue me le dire, &#xE0; moi ?</p><p>— Parce que ces femmes t’aiment, imagine-toi, qu’elles ne veulent pas te faire de la peine !</p><p>— Alors, toi ? Toi, tu me le dis parce que tu ne m’aimes pas ?</p><p>Martine sur le petit divan-cosy se mit &#xE0; sangloter… Daniel h&#xE9;sita, mais n’y tint pas et la prit dans ses bras… Il fallait que Martine comprenne, qu’il ne pouvait plus demander de l’argent &#xE0; son p&#xE8;re… la rose parfum&#xE9;e ne semblait pas vouloir tenir ce qu’elle promettait, il y avait cette d&#xE9;ception, il fallait chercher encore, faire des exp&#xE9;riences. Peut-&#xEA;tre cr&#xE9;erait-il quand m&#xEA;me la rose Martine Donelle qui leur donnerait tout ce que Martine souhaitait, parce que, lui, ne souhaitait qu’une chose : la voir heureuse. Et c’&#xE9;tait incompr&#xE9;hensible qu’un bonheur d&#xE9;pendait d’objets inanim&#xE9;s. Daniel se sentait r&#xE9;volt&#xE9; de voir son bonheur &#xE0; la merci d’un frigidaire<a l:href="#n_187" type="note">[187]</a>. Mais que pouvait-il contre l’id&#xE9;al &#xE9;lectrom&#xE9;nager de Martine ? Elle adorait le confort moderne comme une pa&#xEF;enne, et on lui avait donn&#xE9; le cr&#xE9;dit, anneau magique des contes de f&#xE9;e que l’on frotte pour faire appara&#xEE;tre le d&#xE9;mon &#xE0; votre service. Oui, mais le d&#xE9;mon qui aurait d&#xFB; servir Martine l’avait asservie.</p><p>Daniel se sentait battu par les objets.</p></section><section><title><p>XIX. DIFFICULT&#xC9;S DES FACILIT&#xC9;S</p></title><p>Daniel continuait &#xE0; habiter la ferme, et il allait fr&#xE9;quemment dans le Midi. Les jours et les nuits qu’ils passaient ensemble, Daniel et Martine pouvaient les compter sur les doigts. De temps en temps Daniel demandait &#xE0; Martine si elle ne voulait pas quitter l’Institut de Beaut&#xE9;. Elle ne voulait pas. Il y avait des &#xE9;ch&#xE9;ances…</p><p>Les &#xC9;tablissements Portes et Cie vendaient de tout, et ayant &#xE9;t&#xE9; r&#xE9;guli&#xE8;rement pay&#xE9;s pour les premiers achats, ils accord&#xE8;rent &#xE0; Martine d’autres cr&#xE9;dits, d&#xE9;passant la couverture que constituait son salaire : on se doutait bien que Mme Donelle avait des moyens d’existence en dehors de son salaire, C’&#xE9;tait tout de m&#xEA;me la femme de Daniel Donelle, un fils Donelle, des fameux &#xE9;tablissements horticoles.</p><p>Martine avait emprunt&#xE9; de l’argent &#xE0; Denise. L’achat de certains objets demandait un premier paiement assez massif et ce n’&#xE9;tait qu’ensuite que venaient les « facilit&#xE9;s » mensuelles… Denise &#xE9;tait compr&#xE9;hensive. Simplement, elle retenait une certaine somme sur le salaire de Martine. Martine aurait pu tenir le coup<a l:href="#n_188" type="note">[188]</a>, si elle n’avait eu le d&#xE9;sir de mettre des stores oranges ext&#xE9;rieurs<a l:href="#n_189" type="note">[189]</a>, aux fen&#xEA;tres, cinq en tout. &#xC7;a co&#xFB;te cher, les stores.</p><p>A son retour du Midi, Daniel n’avait pas remarqu&#xE9; les stores, au grand soulagement de Martine. Mais fallait-il que l’enqu&#xEA;teur<a l:href="#n_190" type="note">[190]</a> des &#xC9;tablissements Portes et Cie tomb&#xE2;t sur lui… Il y avait peut-&#xEA;tre de la pr&#xE9;m&#xE9;ditation de la part de ce jeune homme qui &#xE9;tait bien avec la concierge : une carte postale de Daniel avait annonc&#xE9; son arriv&#xE9; pour ce mardi, il serait l&#xE0; vers cinq heures, apporterait une tarte &#xE0; l’ananas et attendrait Martine… A cinq heures l’enqu&#xEA;teur &#xE9;tait l&#xE0;.</p><p>C’&#xE9;tait un jeune homme pimpant, que l’argent sorti par Daniel mit de charmante humeur :</p><p>— Les dames, dit-il, veulent toujours se d&#xE9;brouiller toutes seules. En fin de compte, elles s’aper&#xE7;oivent qu’un mari, cela a du bon…</p><p>Il ne refusa pas le verre que Daniel lui offrait.</p><p>— Dites-moi, demanda Daniel, il vous arrive souvent s&#xE9;vir ?..<a l:href="#n_191" type="note">[191]</a></p><p>— Souvent, non… Quelquefois tout de m&#xEA;me.</p><p>— Qu’est-ce que vous faites ? Vous reprenez la marchandise ?</p><p>— Rarement… La plupart des choses s’usent, les meubles, le linge… En cas de non-paiement on passe par le juge de paix…<a l:href="#n_192" type="note">[192]</a> De toute fa&#xE7;on, avant d’accorder le cr&#xE9;dit, nous prenons nos renseignements, nous nous adressons &#xE0; l’employeur, en premier lieu… &#xE0; la concierge, aux commer&#xE7;ants du quartier… Si une personne est honorablement connue, et si, par exemple elle gagne, disons, soixante mille francs par mois, nous pouvons sans risque lui vendre pour cent vingt mille de marchandises.</p><p>— Mais, insista Daniel, il y a quand m&#xEA;me des gens qui sans &#xEA;tre malhonn&#xEA;tes croient pouvoir payer et ensuite ne peuvent pas…</p><p>— Bien s&#xFB;r cela arrive… Je vous remercie, Monsieur, de votre aimable accueil. Au plaisir.</p><p>Le jeune homme partit.</p><p>Daniel n’avait plus le sou, c’&#xE9;taient vingt mille francs que Daniel avait donn&#xE9;s &#xE0; l’enqu&#xEA;teur pour deux traites<a l:href="#n_193" type="note">[193]</a>.</p><p>Martine &#xE9;tait en retard. La tarte &#xE0; l’ananas que Daniel, &#xE0; cause de l’enqu&#xEA;teur, n’avait pas eu le temps de poser sur une assiette, coulait sur la table… Daniel entreprit de l’essuyer, fit d’autres d&#xE9;g&#xE2;ts, jeta la serviette sale sur la table de cuisine et s’allongea sur le divan-cosy. Il &#xE9;tait tard. Pourquoi Martine ne rentrait-elle pas ? Il y avait plus d’un mois qu’ils ne s’&#xE9;taient vus. Quelle vie idiote, songeait Daniel, se marier et ne pas &#xEA;tre ensemble… Il n’avait pas su faire entrer Martine dans sa vie, et il ne pouvait tout de m&#xEA;me pas partager la sienne. Ils &#xE9;taient mari&#xE9;s depuis deux ans et demi.</p><p>On dit que deux ans et demi c’est le moment crucial d’une vie conjugale, le cap dangereux. Si on le franchit, on peut dire que tout danger est pour longtemps &#xE9;cart&#xE9;. Allaient-ils franchir ce cap ? En v&#xE9;rit&#xE9;, ils n’avaient plus grand-chose &#xE0; se dire… On lui avait chang&#xE9; sa petite-perdue-dans-les-bois. Martine n’allait plus au cin&#xE9;ma ni au th&#xE9;&#xE2;tre, elle se disait trop fatigu&#xE9;e le soir, pr&#xE9;f&#xE9;rait la t&#xE9;l&#xE9;vision, un bon d&#xEE;ner, une partie de bridge. Il n’y avait pas un seul livre dans son appartement… Pas un journal. Rien que la radio et la t&#xE9;l&#xE9;vision. Alors quoi ? Se quitter ? Affreux ! Quitter Martinot ! Ne plus la voir appara&#xEE;tre avec sa petite t&#xEA;te si ch&#xE8;re, le menton relev&#xE9;, sa taille si douce… sa mani&#xE8;re de l’accueillir, ce bonheur illumin&#xE9;… Pourquoi Martine s’ing&#xE9;niait-elle &#xE0; aplatir leur existence. Daniel sur le petit divan-cosy fondait de piti&#xE9; pour Martine, il ne fallait pas oublier d’o&#xF9; elle sortait, la cabane de Marie. Mais il &#xE9;tait l&#xE0;, elle aurait pu le suivre… Tout ce qu’elle avait su, c’&#xE9;tait devenir une petite bourgeoise. En attendant elle ne rentrait toujours pas… Daniel avait faim… Il &#xE9;tait &#xE0; la cuisine en train de fouiller dans le frigidaire, quand il entendit la clef de Martine.</p><p>— Oh, je vais te raconter, disait-elle de sa ch&#xE8;re voix qui lui p&#xE9;n&#xE9;trait le c&#x153;ur, j’ai pris du travail en dehors de l’institut… Attends, mon ch&#xE9;ri… J’ai apport&#xE9; un vol-au-vent cl une bouteille… Qu’est-ce que c’est que ce torchon ?</p><p>— J’ai fait des malheurs… avoua Daniel.</p><p>— &#xC7;a ne fait rien aujourd’hui… On va manger dans la salle &#xE0; manger… Quelqu’un est venu ?</p><p>C’&#xE9;taient les verres et la bouteille d’ap&#xE9;ritif qui lui faisaient poser cette question.</p><p>— Oui, l’enqu&#xEA;teur des Portes et Cie. Il m’a pris vingt mille francs.</p><p>— Je vais te les rendre… Il ne s’agit pas de &#xE7;a…</p><p>Martine mettait la table avec des gestes rapides, adroits.</p><p>— Alors, comment cela se fait que tu travailles si tard, maintenant ?</p><p>— Je vais chez des clientes, &#xE0; domicile… C’est tr&#xE8;s bien pay&#xE9;, tu sais…</p><p>— Viens, que je t’embrasse…</p><p>— Attends, Daniel… je voudrais qu’on se mette vite &#xE0; table.</p><p>Au lieu de l’embrasser… Ils allaient d’abord manger, pensait Daniel. Martine sortait des dessous-de-plat et des verres de trois tailles<a l:href="#n_194" type="note">[194]</a> et des porte-couteaux. Deux couteaux, deux fourchettes, des petites cuill&#xE8;res, des tas d’assiettes, des grandes, des petites, des creuses.</p><p>— Tu en fais des pas… dit Daniel d&#xE9;sol&#xE9;, en la regardant aller et venir :</p><p>— C’est pour ne plus me d&#xE9;ranger apr&#xE8;s.</p><p>Mais il fallait r&#xE9;chauffer le vol-au-vent, mettre au frais la bouteille apport&#xE9;e… Et ils ne s’&#xE9;taient pas vus depuis un mois.</p><p>— Alors, tu travailles maintenant encore apr&#xE8;s les heures &#xE0; l’Institut ?</p><p>— Oui, figure-toi… C’&#xE9;tait trop tentant de gagner tant de sous<a l:href="#n_195" type="note">[195]</a>.</p><p>— Alors, laisse tomber l’Institut !</p><p>— Oh non, je m’y plais…<a l:href="#n_196" type="note">[196]</a> Tu sais, l’ambiance… Martine mangeait le vol-au-vent excellent en effet. Daniel &#xE9;clatait de tout ce qu’il avait &#xE0; lui raconter…<a l:href="#n_197" type="note">[197]</a> Mais elle ne lui posait m&#xEA;me pas de questions, elle ne lui demandait m&#xEA;me pas — comment vas-tu — pr&#xE9;occup&#xE9;e : n’avait-elle rien oubli&#xE9; sur la table ? Est-ce que tout &#xE9;tait bon ?</p><p>Une m&#xE9;chante envie de se taire s’insinuait dans Daniel, puisque rien de ce qui faisait sa vie ne semblait int&#xE9;resser sa femme. Martine se levait, s’asseyait, d&#xE9;gustait, ajoutait du sel, du sucre, versait &#xE0; boire.</p><p>— Je crois, dit-elle d&#xE9;coupant le poulet, que C&#xE9;cile va vraiment se marier avec Pierre Genesc… Cette fois-ci, &#xE7;a a l’air s&#xE9;rieux… Il y a aussi Mlle Beno&#xEE;t qui se marie avec Adolphe…</p><p>Daniel n’avait aucune id&#xE9;e de qui &#xE9;taient et Mlle Beno&#xEE;t et Adolphe, mais il ne posa aucune question, expr&#xE8;s. D’ailleurs il s’en fichait pas mal.</p><p>— La petite de la Faisanderie &#xE0; qui je fais les ongles depuis trois ans a &#xE9;pous&#xE9; son Fr&#xE9;d&#xE9;ric… Tu as remarqu&#xE9; les porte-couteaux, Daniel, n’est-ce pas qu’ils sont mimi<a l:href="#n_198" type="note">[198]</a> ?</p><p>Elle n’attendait pas la r&#xE9;ponse, tout occup&#xE9;e &#xE0; peler une poire pour Daniel. Elle ne savait pas qu’il &#xE9;tait d&#xE9;sesp&#xE9;r&#xE9;.</p><p>— Elle est bonne, la tarte, elle est bonne ! Je vais te faire du caf&#xE9;…</p><p>Elle se leva, mais avant de dispara&#xEE;tre &#xE0; nouveau dans la cuisine, elle s’approcha de Daniel, s’assit par terre &#xE0; ses pieds et appuya le front contre son genou :</p><p>— Je fais caniche…<a l:href="#n_199" type="note">[199]</a> dit-elle. Je t’aime…</p><p>Daniel caressait sa t&#xEA;te brune, son cou ploy&#xE9;, cette merveille… Il n’y avait rien &#xE0; dire. C’&#xE9;tait ainsi. Martine se releva, lui sourit et s’en fut &#xE0; la cuisine.</p><p>— Je deviens tr&#xE8;s forte au bridge, dit-elle en revenant. Mme Denise m’a emmen&#xE9;e chez des amis, et maintenant ils n’arr&#xEA;tent pas de lui demander quand je reviendrai. Si tu avais vu l’appartement !.. Aux Champs-&#xC9;lys&#xE9;es… Des tableaux modernes, il para&#xEE;t que cela vaut des fortunes…</p><p>Martine raconta en d&#xE9;tail sa soir&#xE9;e aux Champs-&#xC9;lys&#xE9;es.</p><p>Puis elle se mit &#xE0; d&#xE9;barrasser la table, &#xE0; laver la vaisselle, &#xE0; tout ranger.</p><p>Daniel ouvrit la porte du balcon, malgr&#xE9; le froid. Les maisons rang&#xE9;es comme les cubes de glace d’un immense frigidaire. Le ciel bas enveloppait les grands immeubles avec la gaze sale de ses nuages. Puis le paysage cria. Un long cri montait de ses entrailles de fer. Qu’est-ce que cela pouvait &#xEA;tre ? Une locomotive ? Un avertisseur ? Daniel eut froid et ferma la porte.</p><p>— Assez, Martine… dit-il brusquement. Elle s’arr&#xEA;ta de frotter et le regarda.</p><p>— Assez, je suis fatigu&#xE9;, j’ai pass&#xE9; la nuit dans le train.</p><p>Elle abandonna son chiffon et lui sourit.</p><p>— Viens, dit-elle… C’est fou de perdre tout ce temps.</p><p>Daniel resta &#xE0; Paris quelques jours. Il ne r&#xE9;ussit pas &#xE0; sortir Martine o&#xF9; que cela f&#xFB;t<a l:href="#n_200" type="note">[200]</a>. C’est vrai que le soir elle soit fatigu&#xE9;e. Elle se levait t&#xF4;t, Daniel encore au lit. Et ils avaient si peu d’argent avec toutes ces &#xE9;ch&#xE9;ances. Ensuite Daniel allait &#xE0; ses affaires &#xE0; lui. Des gens &#xE0; voir, des confr&#xE8;res, des fournisseurs… Les roses, comme des &#xE9;pouses exigeantes avaient constamment besoin de quelque chose qu’il devait commander &#xE0; Paris… De l’engrais, des insecticides.</p><p>C’&#xE9;tait pendant ce s&#xE9;jour-l&#xE0; qu’avait eu lieu l’accident. Daniel trouva dans le linge de Martine une feuille &#xE0; l’ent&#xEA;te d’un fourreur<a l:href="#n_201" type="note">[201]</a>, avec dans un coin &#xE0; droite : « Attestation pour d&#xE9;claration d’achat &#xE0; cr&#xE9;dit… »<a l:href="#n_202" type="note">[202]</a> La feuille &#xE9;tait remplie &#xE0; toutes les cases, de la main de Martine, avec les sommes &#xE0; payer chaque mois.</p><p>Daniel oublia le mouchoir qu’il &#xE9;tait venu chercher : dans le tiroir de sa femme. Il fouilla dans sa poche, trouva sa pipe, l’alluma machinalement, sortit sur le balcon sans m&#xEA;me sentir le froid. Daniel avait tr&#xE8;s peur de tout ce qui touchait aux lois, papiers timbr&#xE9;s, officiels. Il avait peur de toute machine administrative, de tout ce qui touchait aux obligations envers l’&#xC9;tat, de la pr&#xE9;fecture, la mairie, les banques. Cet engagement, pris par Martine l’&#xE9;pouvanta. La rage tenait Daniel tout droit. Il n’y avait pas assez d’humiliation vis-&#xE0;-vis de son p&#xE8;re, des rapports p&#xE9;nibles avec M’man Donzert, de l’impossibilit&#xE9; d’aller voir un film, voil&#xE0; qu’elle s’achetait un manteau de fourrure, se mettait une nouvelle dette sur le dos. Elle ne s’arr&#xEA;terait donc jamais ?</p><p>On ne pourrait donc jamais &#xEA;tre tranquilles ? Quand on avait largement de quoi vivre…</p><p>Lorsque Martine rentra, comme toujours ivre de fatigue, elle d&#xE9;couvrit pour la premi&#xE8;re fois que la bonne t&#xEA;te de Daniel, sa voix pouvaient se transformer ainsi. Il parut &#xE0; Martine effrayant.</p><p>— Tu veux nous faire rendre l’&#xE2;me pour des commodit&#xE9;s, pour le confort ? Tu veux qu’on devienne des esclaves des choses ?</p><p>Et il arracha du mur les tableaux, achet&#xE9;s par Martine, les emporta &#xE0; la cuisine pour mieux les casser sur le carrelage.</p><p>Il ne lui laissa pas le temps de r&#xE9;agir, et sortit.</p><p>Martine pouvait recommencer &#xE0; l’attendre comme jadis. Il &#xE9;tait capable de ne plus revenir, jamais. Elle ne pleurait pas. Elle regardait autour d’elle, ces murs, ces choses qu’elle aimait tant, qui la rendaient si heureuse, malgr&#xE9; les difficult&#xE9;s, le travail… Daniel les m&#xE9;prisait, il la m&#xE9;prisait.</p><p>Il ne l’avait pas tra&#xEE;n&#xE9;e par les cheveux, mais dans ses yeux, il y avait eu du meurtre et &#xE0; la fa&#xE7;on dont il &#xE9;crasait du talon le verre du tableau, elle imaginait comment il aurait pu pi&#xE9;tiner autre chose. Leur amour peut-&#xEA;tre.</p></section><section><title><p>XX. A LA DISCR&#xC9;TION DE VOS D&#xC9;SIRS<a l:href="#n_203" type="note">[203]</a></p></title><p>Ce fut le jour le plus terrible de sa vie. Ce jour-l&#xE0;, elle avait perdu ce qu’elle avait eu : le bonheur. Parce que, malgr&#xE9; tout, elle avait &#xE9;t&#xE9; heureuse. Elle travaillait comme une brute, c’est vrai, et &#xE0; l’Institut et chez des clientes &#xE0; domicile, pour couvrir les traites. Elle vivait dans l’inqui&#xE9;tude : si jamais &#xE0; l’Institut de Beaut&#xE9;, cela se savait, si on apprenait qu’elle d&#xE9;tournait des clientes<a l:href="#n_204" type="note">[204]</a> pour se faire une client&#xE8;le particuli&#xE8;re !.. Elle &#xE9;tait heureuse quand m&#xEA;me, fatigu&#xE9;e, inqui&#xE8;te, mais heureuse. Elle supportait tout courageusement, m&#xEA;me de ne plus voir les siens, porte d’Orl&#xE9;ans, tant elle se sentait fautive d’avoir oblig&#xE9; M’man Donzert &#xE0; porter sa cha&#xEE;ne d’or au clou. M’man Donzert qui ne savait pas que Martine le savait, ne s’expliquait pas ses absences, &#xE9;tait malheureuse de ne pas la voir, s’inqui&#xE9;tait et pleurait souvent, ce que M. Georges pardonnait mal &#xE0; Martine.</p><p>Mais fallait-il que M. Georges e&#xFB;t-il choisi pour faire une visite &#xE0; Martine juste ce soir-l&#xE0; o&#xF9; Daniel venait de partir…</p><p>— Je passais…<a l:href="#n_205" type="note">[205]</a> dit M. Georges, tu n’as pas bonne mine, fillette ! Tu n’es pas malade ?</p><p>— Fatigu&#xE9;e… Je vais me mettre du rouge &#xE0; l&#xE8;vres, et &#xE7;a n’y para&#xEE;tra plus. Tout va bien &#xE0; la maison ?</p><p>— Tout le monde est en bonne sant&#xE9;. Je ne vais pas m’attarder, ni y aller par quatre chemins…<a l:href="#n_206" type="note">[206]</a> C’est de toi qu’il s’agit, Martine.</p><p>Martine se mettait du rouge &#xE0; l&#xE8;vres devant la glace au-dessus du bahut &#xE0; vaisselle. Sa coiffure &#xE9;tait correcte.</p><p>— Je vous &#xE9;coute, monsieur Georges… Vous ne voulez pas boire quelque chose ? Un caf&#xE9; ?</p><p>— Martine, je ne veux rien. Je suis venu te parler.</p><p>Ils &#xE9;taient maintenant l’un devant l’autre sur des chaises droites et inconfortables.</p><p>— Je te disais dans le temps, fillette, que tu avais de la chance dans la vie, que tu avais d&#xE9;j&#xE0; gagn&#xE9; deux manches. Tu es en train de rater la troisi&#xE8;me : ton mariage, ton avenir…</p><p>— Comment &#xE7;a ? dit Martine. La g&#xEA;ne que lui causait cette visite inhabituelle, et le d&#xE9;part de Daniel, le terrible bouleversement l’amollissait, elle &#xE9;tait dans un &#xE9;trange &#xE9;tat de faiblesse.</p><p>— Je vais te raconter une histoire. Il y avait une fois un p&#xEA;cheur qui vivait avec sa femme au bord de la mer. Ils &#xE9;taient tr&#xE8;s pauvres et mis&#xE9;rables, un peu comme les tiens dans la cabane au village. Un jour le p&#xEA;cheur a pris dans le filet un petit poisson d’or qui lui dit d’une voix humaine : P&#xEA;cheur, donne-moi la libert&#xE9; et je te la revaudrai<a l:href="#n_207" type="note">[207]</a> !..</p><p>— Comment me la revaudras-tu ?</p><p>— Je te donnerai par trois fois tout ce que tu souhaiteras.</p><p>Le p&#xEA;cheur sortit le poisson d’or du filet, et le vit dispara&#xEE;tre dans les flots…</p><p>Martine &#xE9;coutait M. Georges. Il lui faudrait &#xE9;couter jusqu’au bout et tirer la morale de l’histoire. M. Georges &#xE9;tait le meilleur des hommes, mais il avait ses fa&#xE7;ons &#xE0; lui<a l:href="#n_208" type="note">[208]</a>… Ce soir elle avait du mal &#xE0; les supporter. M. Georges racontait son histoire de poisson d’or et elle &#xE9;tait tr&#xE8;s, tr&#xE8;s loin…</p><p>— Le p&#xEA;cheur rentra &#xE0; la maison et raconta l’histoire &#xE0; sa femme qui &#xE9;tait en train de bouillir son linge dans une vieille lessiveuse rouill&#xE9;e. « Conteurs d’histoires ! cria-t-elle. Imb&#xE9;cile ! Tu as cru &#xE0; des bobards et maintenant on n’a m&#xEA;me pas de quoi manger ce soir ! — Essayons voir, r&#xE9;pondit le p&#xEA;cheur. Souhaite quelque chose &#xE0; haute et intelligible voix. » La femme du p&#xEA;cheur haussa les &#xE9;paules, mais cria pour se moquer de son mari : « Je veux que ma vieille lessiveuse devienne neuve, et les loques que j’y fais bouillir, du beau linge !.. » A peine avait-elle prononc&#xE9; ces paroles qu’il se fit un grand bruit, et une machine &#xE0; laver, pleine d’un linge magnifique, apparut &#xE0; la place de la vieille lessiveuse rouill&#xE9;e. La femme du p&#xEA;cheur en fut heureuse pendant vingt-quatre heures. Puis elle se mit &#xE0; gronder son mari : « Pourquoi m’as-tu laiss&#xE9; souhaiter si peu de choses ? Eh bien, dit le p&#xEA;cheur, fais un deuxi&#xE8;me souhait, puisque tu y as droit. Mais j’imagine que ces souhaits sont comme un pari &#xE0; discr&#xE9;tion : lorsqu’on a gagn&#xE9;, il faut savoir &#xEA;tre discret ! » — Oh toi ! dit la femme du p&#xEA;cheur… Cette fois j’ai bien r&#xE9;fl&#xE9;chi, et je souhaite avoir une belle maison, &#xE0; la place de cette vieille cabane, toute meubl&#xE9;e, avec tout le confort, et des voitures, et des bijoux ! Et cette fois, comme la pr&#xE9;c&#xE9;dente, il se fit un grand bruit, les planches de la cabane craquaient et finalement disparurent. Le p&#xEA;cheur et sa femme, magnifiquement habill&#xE9;s, se trouvaient dans un palais, orn&#xE9; d&#xE9; dorures, de tapis, avec tout le confort moderne, vide-ordures et ascenseurs dans tous les coins, et devant la porte la plus’ grosse des voitures am&#xE9;ricaines. A chaque pas, des domestiques bien styl&#xE9;s les saluaient et leur servaient ce qu’ils voulaient &#xE0; boire et &#xE0; manger. Le p&#xEA;cheur et sa femme pass&#xE8;rent une tr&#xE8;s bonne nuit dans un lit de duvet. La deuxi&#xE8;me nuit, la femme s’endormit tard, et la troisi&#xE8;me elle s’agita si fort que le p&#xEA;cheur finit par lui demander ; « Femme, qu’est-ce que tu as ? — Vieil imb&#xE9;cile, r&#xE9;pondit-elle, pourquoi m’as-tu laiss&#xE9; souhaiter si peu de choses ? »</p><p>« Nous en sommes &#xE0; la troisi&#xE8;me fois, pensait Martine, &#xE7;a touche &#xE0; la fin… Sainte Vierge, je n’en peux plus, je n’en peux plus… »</p><p>— Tu trouves cela peu de choses ? r&#xE9;pondit le p&#xEA;cheur. Qu’est-ce qui te manque donc ? Songe qu’apr&#xE8;s cela sera fini. Tu n’auras plus de poire pour la soif<a l:href="#n_209" type="note">[209]</a>, quoi qu’il t’arrive, une maladie, un malheur… Et puis tu risques de passer pour indiscr&#xE8;te.</p><p>— J’ai r&#xE9;fl&#xE9;chi &#xE0; tout cela, dit la femme du p&#xEA;cheur, c’est pourquoi je souhaite que le poisson d’or vienne nous servir en personne… A peine avait-elle prononc&#xE9; ces mots qu’un &#xE9;norme bruit, avec &#xE9;clairs et tonnerre, se fit autour d’eux, dans un ciel devenu noir ! Le monde se trouva plong&#xE9; dans un &#xE9;tat de catastrophe, les murs du palais s’&#xE9;croul&#xE8;rent, on avait cru que le ciel allait tomber sur la t&#xEA;te des hommes… La bombe atomique n’aurait pas fait mieux… Quand le p&#xEA;cheur et sa femme ont pu se relever, une fois les &#xE9;l&#xE9;ments calm&#xE9;s<a l:href="#n_210" type="note">[210]</a>, le silence revenu, ils se sont retrouv&#xE9;s dans leur cabane en planches et la lessiveuse rouill&#xE9;e remplie de vieilles loques…</p><p>M. Georges se leva :</p><p>— L&#xE0;-dessus, fillette, je te dis bonsoir… Un enqu&#xEA;teur est venu nous voir. Il para&#xEE;t que tu as achet&#xE9; une cuisini&#xE8;re &#xE9;lectrique et que les traites reviennent non pay&#xE9;es. C’est Mme Denise qui a eu l’id&#xE9;e de donner notre adresse… Daniel n’est pas &#xE0; Paris, par hasard ?</p><p>— Non, il n’est pas l&#xE0;.</p><p>— Alors je te dis bonsoir, r&#xE9;p&#xE9;ta M. Georges, prenant ses gants et son chapeau dans la petite entr&#xE9;e. Martine ferma la porte derri&#xE8;re lui.</p><p>Des jours, des nuits… Des Heures, des minutes, des secondes. Le printemps. Daniel n’avait &#xE9;crit qu’une seule fois. Une lettre d’une m&#xE9;chancet&#xE9;… Il la pr&#xE9;venait ‘ bien &#xE0; l’avance qu’il comptait passer ses vacances &#xE0; la ferme. Son p&#xE8;re avait besoin de lui. Martine pouvait se payer des vacances &#xE0; cr&#xE9;dit<a l:href="#n_211" type="note">[211]</a>. Cela se faisait maintenant…</p><p>A la porte d’Orl&#xE9;ans, tout le monde &#xE9;tait occup&#xE9; par les fian&#xE7;ailles de C&#xE9;cile avec Pierre Genesc.</p><p>Cette fois-ci, &#xE7;a y &#xE9;tait, ils allaient s&#xFB;rement se marier. Comme C&#xE9;cile avait eu raison de rester sage et d’envoyer promener son Jacques et les fianc&#xE9;s pr&#xE9;c&#xE9;dents ! Pierre Genesc &#xE9;tait fait pour elle, sur mesure. Ils se ressemblaient m&#xEA;me un peu, d&#xE8;s maintenant, quand d’habitude cela n’arrive qu’au bout de longues ann&#xE9;es, &#xE0; des couples tr&#xE8;s unis. Pierre Genesc n’&#xE9;tait pas grand — plus grand que C&#xE9;cile tout de m&#xEA;me ! Il avait le teint frais, les yeux bleus, tr&#xE8;s doux, des cheveux ch&#xE2;tain-clair, qu’il portait assez longs, et, sans &#xEA;tre gras, il remplissait bien ses v&#xEA;tements. Il avait trente-huit ans, une situation confortable dans une soci&#xE9;t&#xE9; de mati&#xE8;res plastiques : il venait d’&#xEA;tre promu directeur de la succursale parisienne et d&#xE9;tenait &#xE9;galement des actions<a l:href="#n_212" type="note">[212]</a>. C&#xE9;cile &#xE9;tait heureuse. Elle portait sa bague de fian&#xE7;ailles avec un plaisir qui ne faiblissait pas.</p><p>Pierre envoyait &#xE0; sa fianc&#xE9;e des fleurs, des chocolats, venait la prendre presque tous les soirs pour aller au th&#xE9;&#xE2;tre ou pour d&#xEE;ner dans un bon restaurant. Il avait gard&#xE9; les agr&#xE9;ables habitudes du c&#xE9;libataire qui courtise une femme pour coucher avec elle. D’ailleurs il serait certainement rest&#xE9; c&#xE9;libataire s’il n’avait pas rencontr&#xE9; C&#xE9;cile, il avait d&#xE9;j&#xE0; pris quelques manies. Avec elle tout devait changer ! Le vieil appartement de ses parents, rue de Richelieu, morts tous les deux depuis bien des ann&#xE9;es, allait retrouver une nouvelle jeunesse. Pierre Genesc &#xE9;tait heureux de ne pas l’avoir refait plus t&#xF4;t, sa jeune femme l’arrangerait &#xE0; son go&#xFB;t. Il avait d&#xE9;j&#xE0; toutes les attentions d’un mari pour une femme beaucoup plus jeune que lui, et, c’est vrai que C&#xE9;cile avec sa fragilit&#xE9;, semblait &#xE0; c&#xF4;t&#xE9; de Pierre une enfant, quand il n’y avait entre eux que quatorze ans de diff&#xE9;rence.</p><p>Parfois les fianc&#xE9;s restaient toute la soir&#xE9;e avec M. Georges et M’man Donzert et on mangeait &#xE0; la cuisine, sans c&#xE9;r&#xE9;monies, entre soi. Pierre, on l’appelait d&#xE9;j&#xE0; Pierre, &#xE9;tait si heureux de se sentir en famille, lui si seul depuis si longtemps. On disait &#xE0; Martine de venir, il n’y avait rien de chang&#xE9;, l’histoire de la cha&#xEE;ne d’or, on n’y pensait plus. Mais Martine n’y allait pas souvent, elle continuait &#xE0; travailler chez des clients &#xE0; domicile, rentrait tard, &#xE9;tait fatigu&#xE9;e.</p><p>Il n’y avait rien de chang&#xE9; et pourtant les rares fois qu’elle montait &#xE0; la porte d’Orl&#xE9;ans, dans cet appartement o&#xF9; elle avait v&#xE9;cu, elle s’y sentait &#xE9;trang&#xE8;re. Quand c’&#xE9;tait &#xE0; elle qu’on devait le bonheur actuel de C&#xE9;cile, que c’&#xE9;tait elle qui avait eu l’id&#xE9;e de pr&#xE9;senter &#xE0; C&#xE9;cile Pierre Genesc des mati&#xE8;res plastiques. M’man Donzert s’occupait du trousseau de C&#xE9;cile. Si on avait donn&#xE9; un appartement &#xE0; Martine, on donnait un trousseau &#xE0; C&#xE9;cile : lingerie de princesse, et aussi des draps, des nappes, le linge de cuisine. Et C&#xE9;cile qui ne devait plus travailler &#xE0; l’Agence de voyage apr&#xE8;s son mariage — elle allait aider son mari au bureau, faire du secr&#xE9;tariat — voulait partir en beaut&#xE9; et continuait &#xE0; y aller r&#xE9;guli&#xE8;rement, pour laisser le temps &#xE0; l’Agence de trouver une rempla&#xE7;ante : on y avait &#xE9;t&#xE9; toujours si gentil pour elle. Alors entre ses heures de bureau et son fianc&#xE9;, elle &#xE9;tait occup&#xE9;e &#xE0; en perdre la t&#xEA;te. Sa m&#xE8;re et M. Georges &#xE9;taient en adoration devant elle sans compter son fianc&#xE9;, chacun courant au-devant de ses d&#xE9;sirs. Martine pensait que cela n’avait pas &#xE9;t&#xE9; ainsi pour elle. Elle oubliait son histoire, elle pensait simplement que, bien s&#xFB;r, M’man Donzert avait beau l’aimer, elle n’&#xE9;tait quand m&#xEA;me pas sa fille… Et M. Georges, toujours si affectueux avec elle, il y avait entre eux une certaine visite, il &#xE9;tait venu au moment crucial de sa vie, il est vrai, qu’il n’en savait rien, n’emp&#xEA;che<a l:href="#n_213" type="note">[213]</a> qu’il &#xE9;tait venu non pour l’aider, mais pour lui faire de la morale… Enfin C&#xE9;cile occupait ici tous les c&#x153;urs, elle &#xE9;tait la vedette.</p><p>Une fois de plus Martine passait les vacances &#xE0; Paris. Elle, pourrait se reposer quand m&#xEA;me, sa client&#xE8;le priv&#xE9;e quitterait Paris pour au moins trois mois, &#xE0; l’Institut de Beaut&#xE9; venaient surtout des &#xE9;trang&#xE8;res, c’&#xE9;tait calme… Dans ce Paris vide, elle se reposerait. Martine avait besoin de repos, elle se sentait toute dr&#xF4;le.</p><p>Le docteur dit : « Aucun doute… Vous &#xEA;tes enceinte… Cinqui&#xE8;me mois. Quelle sant&#xE9; vous avez, Madame ! C’est magnifique ! »</p><p>Ensuite que s’est-il pass&#xE9; ? Pourquoi ? Elle avait &#xE9;t&#xE9; si heureuse… Incompr&#xE9;hensible. Martine sortit de la clinique le ventre vide, un sentiment de vide. Sa m&#xE8;re, la Marie, lui &#xE9;tait sup&#xE9;rieure, elle savait au moins faire des enfants. Si elle avait eu un enfant… L’enfant, Daniel revenu comme avant…</p><p>Elle n’en dit rien &#xE0; Daniel. Il &#xE9;tait venu la voir quand m&#xEA;me, enfin, il &#xE9;tait venu ! Par une chaude journ&#xE9;e d’ao&#xFB;t, h&#xE2;l&#xE9; noir, maigri, le regard plus innocent, plus clair que jamais… Il n’avait fait que passer<a l:href="#n_214" type="note">[214]</a>. Lui avait dit qu’elle avait certainement besoin de repos, lui avait propos&#xE9; encore une fois de l’emmener &#xE0; la ferme. Mais, elle ne pouvait pas, mon Dieu ! elle ne pouvait pas ! Elle dit n’importe quoi. Pour rien au monde elle n’aurait dit &#xE0; Daniel qu’elle devait aller &#xE0; la clinique r&#xE9;guli&#xE8;rement, se soigner…</p><p>Elle se d&#xE9;go&#xFB;tait. Elle avait pour elle-m&#xEA;me des gestes de r&#xE9;pulsion. Tout cela &#xE9;tait sale, ignoble… Si Daniel l’apprenait, cela serait la fin, il serait d&#xE9;go&#xFB;t&#xE9; d’elle pour la vie, elle deviendrait un objet de r&#xE9;pulsion.</p><p>Daniel repartit, convaincu que Martine ne voulait plus de lui, que sa pr&#xE9;sence m&#xEA;me lui &#xE9;tait p&#xE9;nible, qu’elle ne l’aimait plus.</p></section><section><title><p>XXI. T&#xC9;L&#xC9;PARADE</p></title><p>Martine avait t&#xE9;l&#xE9;graphi&#xE9; &#xE0; Daniel : « Arrange-toi pour voir la t&#xE9;l&#xE9;vision ce jeudi vingt heures trente ». Daniel arriva &#xE0; Paris. Qu’est-ce que cela voulait dire ?</p><p>Martine n’&#xE9;tait pas l&#xE0;. Daniel alluma toutes les lampes partout. L’appartement vide l’accueillait dans un ordre parfait. Il y avait des fleurs dans les vases : des roses. Le tic tac sonore d’une pendule fit lever les yeux &#xE0; Daniel : c’&#xE9;tait une pendule neuve. Huit heures. Peut-&#xEA;tre Martine rentrerait-elle bient&#xF4;t ? Qu’est-ce que c’&#xE9;tait que cette histoire de t&#xE9;l&#xE9;vision ?</p><p>Comme il y avait longtemps qu’il n’&#xE9;tait pas venu ici… Des mois. Il avait pens&#xE9; que tout &#xE9;tait fini, et au premier signe, il accourait, angoiss&#xE9;, fi&#xE9;vreux d’impatience.</p><p>A quel jeu jouaient-ils donc tous les deux ?</p><p>Daniel alla se laver les mains avec l’impression d’&#xEA;tre indiscret, tant il se sentait « chez quelqu’un » et pas chez lui.</p><p>Si Martine ne rentrait pas &#xE0; temps, il ne saurait m&#xEA;me pas faire marcher le t&#xE9;l&#xE9;viseur, il n’y avait jamais touch&#xE9;. La t&#xE9;l&#xE9; dormait sur son pi&#xE9;destal.</p><p>Daniel &#xE9;teignit les lumi&#xE8;res et se mit &#xE0; tripoter les boutons. Lequel &#xE9;tait celui qui mettait en marche ? Il les essaya tous, d&#xE9;r&#xE9;gla tout ce qui pouvait se d&#xE9;r&#xE9;gler. Enfin tout s’organisa &#xE0; peu pr&#xE8;s et sur l’&#xE9;cran se pr&#xE9;cisa un monsieur souriant et qui disait :</p><p>— Donc r&#xE9;capitulons : le candidat a vingt-trois ans, il est vendeur dans un grand magasin, et il a choisi les questions d’histoire…</p><p>Un jeune homme avan&#xE7;ait la main pour tirer une carte parmi celles que le monsieur souriant lui tendait en &#xE9;ventail, quand l’image se mit &#xE0; tourner.</p><p>Daniel commen&#xE7;a &#xE0; tripoter nerveusement les boutons… Cela prit un bon moment avant que l’image ne se redress&#xE2;t, ne se stabilis&#xE2;t… Et alors Daniel vit Martine. Une toute petite Martine, debout &#xE0; c&#xF4;t&#xE9; du monsieur souriant :</p><p>— Alors, Mademoiselle la candidate n° 4, pardon, Madame… Vous vous appelez Martine Donelle, vous &#xEA;tes manucure, mari&#xE9;e et vous n’avez pas d’enfants… Vous vous pr&#xE9;sentez pour la chanson… Voyons, voyons, voyons… si vous &#xEA;tes aussi cal&#xE9;e que belle. Bonne chance, Madame !</p><p>La petite Martine tira une carte parmi celles que lui tendait le monsieur affable. Elle &#xE9;tait &#xE9;l&#xE9;gante comme un mannequin<a l:href="#n_215" type="note">[215]</a>… Une robe &#xE9;troite, fonc&#xE9;e…</p><p>— Donc, Madame, vous serez fort aimable de r&#xE9;pondre aux questions qui se trouvent sur le carton que vous avez tir&#xE9;.</p><p>« Premi&#xE8;rement : De qui sont les trois chansons suivantes : <emphasis>« Les Parigots »</emphasis><a l:href="#n_216" type="note"><emphasis>[</emphasis>216]</a>, <emphasis>« Que reste-t-il de nos amours ? », « J’attendrai… »</emphasis></p><p>« Deuxi&#xE8;mement : qui sont les interpr&#xE8;tes qui les ont rendues c&#xE9;l&#xE8;bres ? »</p><p>« Troisi&#xE8;mement : vous nous combleriez<a l:href="#n_217" type="note">[217]</a>, si vous vouliez bien gazouiller le refrain de chacune de ces chansons. »</p><p>Martine se taisait et le c&#x153;ur de Daniel battait tr&#xE8;s fort.</p><p>— Allons, Madame, dit le monsieur gentiment, un petit effort, il ne reste plus que vingt secondes…</p><p>— Vandair… Tr&#xE9;net… Goehr…<a l:href="#n_218" type="note">[218]</a></p><p>— Parfait, cria le monsieur, magnifique, exact !..</p><p>La salle invisible applaudissait.</p><p>— Bon, je recommence !.. Mademoiselle…. Madame voulais-je dire. Premi&#xE8;re manche gagn&#xE9;e… La deuxi&#xE8;me question…</p><p>Martine dit :</p><p>— Oui, Monsieur… — et se tut.</p><p>— Cinquante secondes… trente… cinq secondes…</p><p>— Maurice Chevalier… Tr&#xE9;net… Claveau…<a l:href="#n_219" type="note">[219]</a></p><p>— Bravo, cria le monsieur joyeusement, exact, parfait, magnifique !..</p><p>La salle croulait sous les applaudissements.</p><p>— D’apr&#xE8;s le r&#xE8;glement, la premi&#xE8;re enti&#xE8;rement bonne r&#xE9;ponse, c’est-&#xE0;-dire bonne trois fois, vous rapporte trois mille francs. La deuxi&#xE8;me enti&#xE8;rement bonne r&#xE9;ponse, c’est-&#xE0;-dire trois fois bonne, vous rapporte trois mille francs multipli&#xE9;s par trois<a l:href="#n_220" type="note">[220]</a>… Vous en &#xEA;tes &#xE0; neuf mille francs. Attention ! Voici le troisi&#xE8;me devoir, Madame : vous allez nous gazouiller le refrain de chacune de ces chansons sans une faute… et vous aurez aussit&#xF4;t &#xE0; votre disposition vingt-sept mille francs. OK ?<a l:href="#n_221" type="note">[221]</a></p><p>Martine fit oui de la t&#xEA;te. L’orchestre se mit &#xE0; jouer et elle &#xE0; chanter de cette petite voix juste, vulgaire, acide… Elle chanta sans fautes les trois refrains.</p><p>— Parfait ! Je suis ravi, dit le meneur de jeu. Je vous rappelle le r&#xE8;glement : si vous r&#xE9;pondez s&#xE9;ance tenante<a l:href="#n_222" type="note">[222]</a> &#xE0; la question difficile que vous trouverez dans le billet tir&#xE9; pur vous la deuxi&#xE8;me fois, nous multiplierons vos vingt-sept mille francs par cinq ! Mais si vous vous trompez, vous perdez ce que vous avez gagn&#xE9; &#xE0; la sueur de votre front… On y va pour la quatri&#xE8;me question ?</p><p>— On y va… dit Martine.</p><p>Bref &#xE0; la fin de l’&#xE9;mission qu’elle occupa &#xE0; elle seule Martine avait gagn&#xE9; cinq cent mille francs…</p><p>La salle &#xE9;clata en applaudissement… Et le meneur de jeu dit :</p><p>— Bravo, Madame, vous avez beaucoup de connaissances. Si vous reveniez souvent, vous ferez sauter la banque ! Permettez que je vous baise votre main… Et mille choses &#xE0; votre &#xE9;poux<a l:href="#n_223" type="note">[223]</a>…</p><p>L’&#xE9;cran se couvrit de zigzags lumineux. C’&#xE9;tait la fin de l’&#xE9;mission. Daniel &#xE9;teignit le poste et resta dans le noir jusqu’&#xE0; ce qu’il entendit la porte d’entr&#xE9;e s’ouvrir…</p><p>Martine, grandeur nature, &#xE9;tait l&#xE0;.</p><p>— Tu as gagn&#xE9; ! dit Daniel. Je te fais cr&#xE9;dit, tu es une fille courageuse…</p></section><section><title><p>XXII. TOUTES LES ROSES QUI N’&#xC9;TAIENT PAS &#xC0; CR&#xC9;DIT</p></title><p>Beaucoup de gens avaient vu Martine &#xE0; la t&#xE9;l&#xE9;vision. Des clientes, la concierge, des camarades de l’Institut de Beaut&#xE9;.</p><p>La concierge, toujours aimable avec Martine, si travailleuse, si jolie, si rang&#xE9;e, et que son mari laissait seule, un scandale ! La concierge, &#xE9;tait simplement en extase devant elle. Comme Mme Donelle &#xE9;tait jolie &#xE0; l’&#xE9;cran, et comme elle avait bien chant&#xE9;. Quand on en voit tant d’autres, ah ! l&#xE0; l&#xE0;, on se demande comment elles osent se pr&#xE9;senter devant des millions de t&#xE9;l&#xE9;spectateurs.</p><p>A l’Institut de Beaut&#xE9;, depuis cette &#xE9;mission le prestige de Martine avait grandi d&#xE9;mesur&#xE9;ment. Elle n’&#xE9;tait donc pas simplement belle et habile dans son travail, mais encore savante, intelligente, et musicienne. Bien des clientes l’avaient vue aussi et lui en parl&#xE8;rent amus&#xE9;es et respectueuses. C’&#xE9;tait agr&#xE9;able d’&#xEA;tre soudain trait&#xE9;e un peu comme une vedette.</p><p>Martine dut tenir une v&#xE9;ritable conf&#xE9;rence de presse pendant le d&#xE9;jeuner au r&#xE9;fectoire. Ginette l’embrassa &#xE0; l’&#xE9;touffer.</p><p>Comment en avait-elle eu l’id&#xE9;e, qui demandait-on, comment s’&#xE9;tait-elle d&#xE9;cid&#xE9;e &#xE0; prendre part &#xE0; cette &#xE9;mission ? Eh bien, elle avait &#xE9;t&#xE9; tout d’abord &#xE0; l’immeuble de la radio… Il y en avait d’autres comme elle, des hommes et des femmes, et un homme de la t&#xE9;l&#xE9;, tr&#xE8;s gracieux, les avait re&#xE7;us, vous savez quelqu’un qui vous met tout de suite &#xE0; l’aise… Parce que c’est tout de m&#xEA;me impressionnant le studio, le monde qui va et vient, des portes &#xE9;paisses avec « Silence ! » &#xE9;crit dessus, et des dr&#xF4;les de murs comme pour &#xE9;touffer les cris, quand c’est le contraire ! et puis soudain, une des portes s’ouvre et on voit une grande pi&#xE8;ce, et l&#xE0;-dedans, tout un orchestre et pas d’auditeurs !.. Et le jour o&#xF9; elle s’y &#xE9;tait rendue, une veine ! Il y avait Andr&#xE9; Claveau qui passait ! Je l’ai vu comme &#xE7;a, comme je vous vois… Enfin on les a tous emmen&#xE9;s dans un petit bureau et c’est l&#xE0; que se tenait le monsieur gracieux. Il leur a distribu&#xE9; des questionnaires avec des questions semblables &#xE0; celles de l’&#xE9;mission et ceux qui ont &#xE0; peu pr&#xE8;s bien r&#xE9;pondu, on les a invit&#xE9;s &#xE0; prendre part &#xE0; l’&#xE9;mission publique… Voil&#xE0; ! Eh bien, s’exclamaient toutes les femmes autour de Martine, c’est vite dit, voil&#xE0; ! Mais qu’est-ce qu’il lui a fallu comme courage… Toutes ces femmes, avec leurs blouses bleu ciel, les bas d’une finesse extr&#xEA;me et les mules blanches &#xE0; talons tr&#xE8;s hauts &#xE9;taient plaisantes, jolies, ravissantes. Les hommes portaient, eux aussi, des blouses bleu ciel boutonn&#xE9;es sur le c&#xF4;t&#xE9;, avec le col montant, comme les blouses russes. Tous ras&#xE9;s de pr&#xE8;s<a l:href="#n_224" type="note">[224]</a>, les cheveux lisses brillantin&#xE9;s… M. Paul, un tr&#xE8;s jeune coiffeur, cria : « Martine, une chanson ! » Et tout le monde scanda : « Une chanson ! Une chanson ! »</p><p>— Martine, sans se faire prier, chanta « La goualante du pauvre Jean »<a l:href="#n_225" type="note">[225]</a> de sa petite voix acide et raide. Il lui fallut en chanter d’autres, chacun en commandait une : elle les connaissait toutes ; avec toutes les paroles ! A deux heures Mme Denise tapa des mains :</p><p>— A vos places, Mesdames, Messieurs, il y a du monde dans les salons ! Allez, Martine, ma petite vedette, au travail !..</p><p>Avec les cinq mille francs que Martine avait gagn&#xE9;s elle allait payer toutes les &#xE9;ch&#xE9;ances qui lui empoisonnaient l’existence. Ne restait que le manteau de fourrure, mais avec ce qu’elle gagnait c’&#xE9;tait un jeu d’enfant… Un jour ils auraient une petite maison de campagne… Puisque Daniel &#xE9;tait revenu, tous les r&#xEA;ves &#xE9;taient &#xE0; nouveau possibles ; Daniel… Partiel &#xE9;tait revenu.</p><p>Ils &#xE9;taient tous les deux dans un &#xE9;tat d’euphorie<a l:href="#n_226" type="note">[226]</a> qui permettait tous les r&#xEA;ves, tous les espoirs… Ils habitaient ensemble &#xE0; Paris, en hiver Daniel avait beaucoup de choses &#xE0; faire en ville. Ah, s’il avait voulu l’&#xE9;couter, s’il s’&#xE9;tait fait paysagiste comme elle le lui avait demand&#xE9; dans le temps !</p><p>Daniel riait : il n’avait pas de dispositions artistiques ; il &#xE9;tait un scientifique et non un artiste.</p><p>Daniel poussa l’optimisme si loin qu’il crut pouvoir emmener Martine &#xE0; la ferme. Dans sa 403<a l:href="#n_227" type="note">[227]</a> toute neuve. C’est que Daniel prenait de l’importance<a l:href="#n_228" type="note">[228]</a> dans l’&#xC9;tablissement horticole Donelle.</p><p>Il n’y avait rien de chang&#xE9; &#xE0; la ferme. Sauf que c’&#xE9;tait l’hiver. Dans la salle &#xE0; manger, un po&#xEA;le &#xE9;maill&#xE9; chauffait m&#xE9;diocrement. Dominique dit : « Soyez la bienvenue, Martine… » et la petite Sophie, devenue une grande fille avec des nattes noires offrit &#xE0; Martine un bouquet de roses.</p><p>M. Donelle &#xE9;tait affable et s’occupait du verre de Martine<a l:href="#n_229" type="note">[229]</a>, lui servait les meilleurs morceaux. Puis Daniel mena Martine &#xE0; l’une des tours.</p><p>— Je voulais te montrer… dit-il. On pourrait am&#xE9;nager cette tour comme habitation pour nous deux.</p><p>Martine sentit le c&#x153;ur lui manquer<a l:href="#n_230" type="note">[230]</a>. Elle suivit Daniel &#xE0; l’int&#xE9;rieur de la tour.</p><p>— Regarde, comme il est beau, cet escalier en colima&#xE7;on, dit Daniel. Passe devant, il est un peu raide…</p><p>Tout en haut il y avait une plate-forme d’o&#xF9; l’on voyait un immense paysage circulaire. Vivre ici… La peur s’&#xE9;tait empar&#xE9;e de Martine. La peur de ceux qui avaient &#xE9;t&#xE9; ici vivants, de leurs voix qui s’&#xE9;taient tues, de leurs destins…</p><p>— Cela co&#xFB;terait une fortune, dit-elle tranquillement, des millions pour am&#xE9;nager &#xE7;a… Et toi qui d&#xE9;testes les fermes am&#xE9;nag&#xE9;es, qu’est-ce qui te prend ?</p><p>— Peut-&#xEA;tre… C’&#xE9;tait pour toi. J’ai r&#xEA;v&#xE9;, c’est tout.</p><p>Ils avaient descendu l’escalier en silence, travers&#xE9; la cour, la cuisine… La chambre de Daniel, <emphasis>leur</emphasis> chambre &#xE9;tait encombr&#xE9;e de livres. Il y avait de nouveaux rayonnages, d&#xE9;j&#xE0; pleins, les livres &#xE9;taient entass&#xE9;s, empil&#xE9;s de tous les c&#xF4;t&#xE9;s. <emphasis>Leur</emphasis> chambre… <emphasis>Leur</emphasis> pass&#xE9; &#xE0; tous les deux.</p><p>— Martinot ! appela Daniel. Il lui ouvrit les bras. C’&#xE9;tait le Daniel d’alors. C’&#xE9;tait le Daniel de maintenant. C’&#xE9;tait le temps qui passe, le souvenir, c’&#xE9;tait la vie qui s’&#xE9;coulait comme le sable &#xE0; travers les doigts, la mort soudain pressentie… Martine jeta un cri. Non, jamais, jamais, elle ne pourrait vivre ici !</p><p>Comme ils rentraient de la ferme, le dimanche, silencieux dans la voiture qui roulait vite, Daniel avait soudain frein&#xE9;.</p><p>C’&#xE9;tait au d&#xE9;bouch&#xE9; de la route nationale, d&#xE9;j&#xE0; dans Paris.</p><p>Daniel avait fait grimper la voiture sur l’&#xE0;-c&#xF4;t&#xE9; de la route<a l:href="#n_231" type="note">[231]</a>, dans l’herbe jaune, sale. Daniel et Martine descendirent. Il lui fit traverser un petit foss&#xE9; pour monter sur le sentier-trottoir. Dans la rang&#xE9;e d&#xE9;sordonn&#xE9;e de vieilles maisons, il y avait un trou derri&#xE8;re une grille. Un portillon… En contrebas, de longues rang&#xE9;es de rosiers d&#xE9;nud&#xE9;es s’en allaient loin.</p><p>— Imagine-toi cela en &#xE9;t&#xE9;… Ici, en cachette, comme un miracle, une apparition, les roses… Vingt mille rosiers, ce qui reste ici des plantations des Donelle. Paris a tout mang&#xE9;. Je voulais te dire au revoir ici…</p><p>— Il fait froid, Daniel…</p><p>— Les roses ne savent pas te faire r&#xEA;ver, ni absentes, ni pr&#xE9;sentes. Elles &#xE9;taient toutes &#xE0; toi. Des roses qui n’&#xE9;taient pas &#xE0; cr&#xE9;dit… Ma ch&#xE9;rie…</p><p>Il embrassa Martine l&#xE9;g&#xE8;rement, fr&#xF4;lant des l&#xE8;vres sa joue… Elle eut du mal &#xE0; sortir ses talons pointus de la terre humide, ils s’enfon&#xE7;aient &#xE0; chaque pas, la terre voulait la retenir, aux abords du grand Paris.</p></section><section><title><p>XXIII. LA PIE VOLEUSE</p></title><p>Martine voyait souvent Mme Denise. Mme Denise l’appelait « ma petite prot&#xE9;g&#xE9;e » et aimait l’emmener avec elle, tout le monde est toujours content de voir arriver une jeune et jolie fille. Et excellente bridgeuse. L’ami de Mme Denise, le repr&#xE9;sentant d’autos — en fait d&#xE9;j&#xE0; son mari<a l:href="#n_232" type="note">[232]</a>, ils s’&#xE9;taient mari&#xE9;s sans tambours ni trompettes<a l:href="#n_233" type="note">[233]</a> — aimait la compagnie de jolies dames et devenait souriant &#xE0; la vue de Martine. Cet ancien coureur n’&#xE9;tait pas toujours facile &#xE0; manier<a l:href="#n_234" type="note">[234]</a>, souvent il s’ennuyait, devenait sombre ; l’excitation des courses, le risque, la foule, les acclamations, le gain facile, si on ne compte pas le danger de mort lui manquaient. Mais actuellement, il &#xE9;tait en train de monter une bo&#xEE;te de nuit<a l:href="#n_235" type="note">[235]</a> ultra-chic, son nom de coureur, assez connu dans un certain monde, l’aiderait &#xE0; r&#xE9;ussir, avec toutes les relations de Denise, &#xE0; eux deux, il devait faire une bonne affaire. Ils sortaient beaucoup, voyaient des gens. Mme Denise s’&#xE9;tonnait de la r&#xE9;ticence de Martine &#xE0; les suivre, &#xE0; s’amuser. Dr&#xF4;le de fille, une autre, &#xE0; sa place, avec ce mari… Parce que Martine avait beau pr&#xE9;tendre, &#xE7;a ne tournait pas rond<a l:href="#n_236" type="note">[236]</a> dans le m&#xE9;nage. Elle n’allait tout de m&#xEA;me pas toute sa vie attendre Daniel ! Bref, si Martine avait voulu, elle aurait pass&#xE9; toutes les soir&#xE9;es avec Mme Denise et son mari, elle aurait &#xE9;t&#xE9; de toutes les premi&#xE8;res et galas<a l:href="#n_237" type="note">[237]</a>. Mais la plupart du temps elle refusait. Parfois Mme Denise se disait qu’elle avait peut-&#xEA;tre un amant ? Il lui arrivait d’inviter Martine &#xE0; d&#xE9;jeuner, mais il n’y avait pas d’intimit&#xE9; entre elles, elles parlaient chiffons, parties de bridges. Martine pr&#xE9;f&#xE9;rait d&#xE9;jeuner avec Ginette, une manucure comme elle. A la place du d&#xE9;jeuner elles se bourraient de g&#xE2;teaux. Elles se tutoyaient avec Ginette. Mme Denise, il fallait la vouvoyer. Elle &#xE9;tait trop aristocratique, ses cheveux blancs impressionnaient Martine, Mme Denise s’en rendait compte, et cela lui plaisait. Sans se faire de confidences, elles &#xE9;taient tout de m&#xEA;me bien ensemble.</p><p>Alors, le jour o&#xF9; Mme Denise avait envoy&#xE9; chercher Martine dans la cabine, Martine ne s’en &#xE9;tonna pas. Elle termina tranquillement son travail sur les mains d’une cliente et alla retrouver Mme Denise au r&#xE9;fectoire, vide &#xE0; cette heure.</p><p>Mme Denise n’y alla pas par quatre chemins :</p><p>— Savez-vous, Martine, qu’il y a des choses qui ne se font pas ; m&#xEA;me si elles ne sont pas punies par la loi ? C’est une question de correction &#xE9;l&#xE9;mentaire<a l:href="#n_238" type="note">[238]</a> et jamais chose pareille n’est arriv&#xE9; ici…</p><p>— De quoi parlez-vous, Madame ?</p><p>— Faites pas la b&#xEA;te, Martine, vous &#xEA;tes p&#xE2;le jusqu’aux l&#xE8;vres, vous savez fort bien de quoi je parle…</p><p>Martine ne dit rien.</p><p>— Vous avez profit&#xE9; de nos clientes pour vous faire une client&#xE8;le particuli&#xE8;re… Et ce trafic dure depuis un an. Avec quelqu’un d’autre, on s’en serait vite aper&#xE7;u plus t&#xF4;t, mais avec vous notre confiance a &#xE9;t&#xE9; aveugle…</p><p>— J’avais besoin d’argent… et vous payez mal…</p><p>— Des revendications maintenant !.. En tout cas, vous avouez… le besoin d’argent n’a jamais excus&#xE9; le vol. Vous pouvez passer &#xE0; la caisse<a l:href="#n_239" type="note">[239]</a>. Nous n’employons que des gens corrects.</p><p>Une pie. Une pie voleuse et noire. M&#xE9;chante. Martine marchait dans la rue et ne voyait pas les belles devantures du faubourg Saint-Honor&#xE9;<a l:href="#n_240" type="note">[240]</a>, les belles choses brillantes. Elle avait dans sa poche les billes rondes et lisses, chip&#xE9;es &#xE0; ses fr&#xE8;res, et sa m&#xE8;re glapissait : « Une pie ! Une pie voleuse et noire, voil&#xE0; ce que tu es ! » Elle revoyait la pie sur la table couverte d’une nappe blanche, dans le jardin de l’auberge o&#xF9; elle avait pass&#xE9; sa premi&#xE8;re nuit de femme mari&#xE9;e. La rage de l’oiseau parce qu’on la chassait de la table. Comme il attrapait la nappe dans son bec et tirait dessus. Parce qu’on la chassait.</p><p>Il faudra qu’elle avoue &#xE0; Daniel qu’on l’avait chass&#xE9;e. Quand il reviendra. Parce que depuis la visite &#xE0; la ferme, il ne revenait plus, n’&#xE9;crivait plus. Il n’y avait pas eu de dispute entre eux. C’&#xE9;tait pire. Et voil&#xE0; que maintenant elle avait peur qu’il ne rev&#xEE;nt trop vite. Que lui dirait-elle ? Il faudrait lui raconter une histoire. Quelle histoire ? Elle ne trouvait rien…</p><p>Elle alla s’asseoir dans un caf&#xE9; des Champs-&#xC9;lys&#xE9;es<a l:href="#n_241" type="note">[241]</a>. On &#xE9;tait au d&#xE9;but du mois. Elle esp&#xE9;rait qu’on ne lui payerait pas ces quelques jours. Surtout ne pas retourner l&#xE0;-bas, ne voir personne… Le gar&#xE7;on attendait… Ah oui c’est vrai, je suis au caf&#xE9;… « Un grog… » commanda-t-elle au gar&#xE7;on qui souriait de la voir ainsi perdue dans ses pens&#xE9;es.</p><p>Elle regarda autour d’elle… Un caf&#xE9; moderne, tel que Daniel d&#xE9;testait. Sur les murs de la peinture d&#xE9;corative. Les si&#xE8;ges &#xE9;taient recouverts de vinyle de toutes les couleurs, le carrelage par terre &#xE9;tait d’un bleu ciel, lisse, propre. Tout cela &#xE9;tait pimpant, neuf. C’est comme cela que Martine comprenait la vie : elle devait &#xEA;tre pimpante, propre. Qu’est-ce que c’&#xE9;tait pour l’Institut de Beaut&#xE9; que ce petit peu de travail qu’elle avait d&#xE9;tourn&#xE9; ? Elle, cela lui permettait de r&#xEA;ver, d’&#xEA;tre heureuse… du moins l’aurait-elle &#xE9;t&#xE9; un jour on l’autre parce que jusqu’ici avec la fatigue et le peu de temps &#xE0; elle, elle n’avait m&#xEA;me pas eu le temps de sentir quelque chose d’autre.</p><p>Autrefois Daniel lui parlait beaucoup… La g&#xE9;n&#xE9;tique et tout le bazar o&#xF9; il en &#xE9;tait. « Le cr&#xE9;dit, disait Daniel, est une bonne chose, mais les gens sont poss&#xE9;d&#xE9;s de d&#xE9;sirs ! Les ouvriers se sont battus pour une journ&#xE9;e de huit heures, et maintenant qu’ils l’ont, ils font des heures suppl&#xE9;mentaires, ils se cr&#xE8;vent pour avoir une moto ou une machine &#xE0; laver. » On Voyait bien que c’&#xE9;tait un fils &#xE0; papa, qu’il n’avait jamais v&#xE9;cu dans une cabane en planches, couch&#xE9; sans draps et mang&#xE9; avec les rats… Il avait toujours pu se laver… Il connaissait son p&#xE8;re, et ses parents ne se saoulaient pas, ne se battaient pas, &#xE7;a lui &#xE9;tait facile de parler.</p><p>« Je suis pour le progr&#xE8;s, disait encore Daniel, mais pas pour un progr&#xE8;s en mati&#xE8;re plastique ». Ils se disputaient… Il ne voulait pas admettre que sa passion du confort moderne valait la sienne. Comme il devenait m&#xE9;chant, ses l&#xE8;vres serr&#xE9;es s’&#xE9;crasaient l’une contre l’autre : « Si tu oses comparer mon petit travail scientifique &#xE0; ton cosy, je n’ai plus rien &#xE0; faire avec toi ! » Daniel partait, Daniel claquait la porte…</p><p>Toujours il claquait la porte. Elle l’avait rattrap&#xE9; avec son histoire de l’&#xE9;mission, mais cela n’avait pas dur&#xE9;. Apr&#xE8;s le voyage &#xE0; la ferme, elle ne l’avait plus revu.</p><p>Le grog la r&#xE9;chauffait doucement. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas &#xE9;t&#xE9; dehors &#xE0; cette heure… Le caf&#xE9;, ou plut&#xF4;t le snack<a l:href="#n_242" type="note">[242]</a>, s’&#xE9;tait soudain rempli jusqu’aux bords : C’&#xE9;tait l’heure de l’ap&#xE9;ritif du soir.</p><p>Quand Daniel l’aimait encore, Martine lui parlait de son enfance. Cette enfance &#xE9;tait un des atouts de Martine, une des raisons de l’admiration et de la piti&#xE9; respectueuse que Daniel avait pour elle. Maintenant qu’il ne l’aimait plus, cette enfance se retournait contre elle, elle le savait, bien que Daniel ne lui e&#xFB;t encore jamais dit : « Tu as de qui tenir »<a l:href="#n_243" type="note">[243]</a>… Mais elle l’en sentait tout pr&#xE8;s.</p><p>Absorb&#xE9;e par ses pens&#xE9;es Martine ne voyait rien. Autour d’elle on parlait, on buvait, on riait. Une bande d’hommes bien habill&#xE9;s, riaient fort, se disputaient pour payer le gar&#xE7;on. Sous les yeux de ces hommes souvent tourn&#xE9;s vers elle, sa solitude &#xE9;tait humiliante. Elle paya et sortit. Elle traversa la chauss&#xE9;e pour prendre un taxi, imaginant que les autres la regardaient faire. « Au Bois… »<a l:href="#n_244" type="note">[244]</a> dit-elle. A l’&#xC9;toile<a l:href="#n_245" type="note">[245]</a> d&#xE9;j&#xE0;, elle arr&#xEA;ta le taxi : elle n’allait pas d&#xE9;penser de l’argent comme &#xE7;a pour aller o&#xF9; ? O&#xF9;, o&#xF9; aller ? Le chauffeur maugr&#xE9;ait. Il y a des gens qui ne savent pas ce qu’ils veulent. Martine s’&#xE9;loigna rapidement, descendit l’escalier du m&#xE9;tro.</p><p>Dans la foule dense, fatigu&#xE9;e et absorb&#xE9;e, Martine se sentit coup&#xE9;e de tous, du monde, ni travail, ni mari. Correspondance. Martine marcha par les couloirs, remonta dans le train, reprit ses pens&#xE9;es. Seule, ni travail, ni mari.</p><p>Porte d’Orl&#xE9;ans, les wagons se vid&#xE8;rent. Martine descendit lentement. Elle n’&#xE9;tait pas press&#xE9;e : qu’allait-elle dire &#xE0; M’man Donzert, &#xE0; M. Georges ? Ils seraient contre elle. Et C&#xE9;cile ? Bien s&#xFB;r que C&#xE9;cile ne serait pas contre Martine, mais elle irait imm&#xE9;diatement raconter l’histoire &#xE0; son Pierre et son Pierre &#xE9;tait un patron, alors…</p><p>Elle monta quand m&#xEA;me chez eux. En comparaison avec l’ascenseur de sa maison, celui-ci &#xE9;tait d&#xE9;j&#xE0; d&#xE9;mod&#xE9;. Chez elle les portes s’ouvraient d’elles-m&#xEA;mes, apr&#xE8;s l’arr&#xEA;t. Daniel en avait toujours peur. « Et si cela s’arr&#xEA;te ? » disait-il ; « Ni sortir, ni appeler… » Il pr&#xE9;f&#xE9;rait monter les six &#xE9;tages &#xE0; pied.</p><p>On lui fit f&#xEA;te. Mais C&#xE9;cile devait sortir avec Pierre et courut vite s’habiller. Il l’attendrait &#xE0; 19 heures 50 devant la maison. Comme Daniel autrefois…</p><p>— Je quitte mon Institut… dit-elle n&#xE9;gligemment. C&#xE9;cile s’immobilisa devant le miroir.</p><p>— Qu’est-ce qu’il arrive ? Mon Dieu !</p><p>— Oh, j’ai trouv&#xE9; mieux… fit Martine. Elle avait menti comme malgr&#xE9; elle.</p><p>— O&#xF9; ? Tu &#xE9;tais si bien l&#xE0; ! Une maison si chic ! Et Denise ? Et toutes les clientes ?</p><p>— Habille-toi. Tu vas te mettre en retard… On m’a propos&#xE9; quelque chose de tr&#xE8;s int&#xE9;ressant. Je te le raconterai demain.</p><p>— Quelle histoire ! Tu l’as dit &#xE0; maman ?</p><p>— Pas encore.</p><p>C&#xE9;cile mettait un manteau du soir.</p><p>— Je n’ai pas encore vu ce manteau… Tu es belle !</p><p>— Pierre m’a men&#xE9; chez un client &#xE0; lui… Une maison de couture tr&#xE8;s chic. Mon Dieu, j’ai oubli&#xE9; mes perles ! Je suis toute retourn&#xE9;e<a l:href="#n_246" type="note">[246]</a> par ce que tu m’as dit…</p><p>Martine resta d&#xEE;ner avec M’man Donzert et M. Georges. Ils ne parlaient que du mariage de C&#xE9;cile. M’man Donzert ne pouvait penser &#xE0; rien d’autre. Martine les laissait parler, la soir&#xE9;e s’&#xE9;coulait lentement. Martine ne dit rien de ses ennuis.</p><p>Elle ne dirait rien &#xE0; Daniel non plus. D’abord se d&#xE9;brouiller, trouver une autre place… O&#xF9; peut-&#xEA;tre ne plus faire que de la client&#xE8;le priv&#xE9;e, pensait Martine sur le chemin de retour et chez elle et au lit dans ses draps fins pas encore finis de payer… Que faisait Daniel &#xE0; cette heure de la nuit ? Dormait-il dans leur chambre &#xE0; la ferme ? Il ne voulait plus la voir. Mais chaque fois en rentrant chez elle, Martine avait un petit espoir d&#xE9;raisonnable — peut-&#xEA;tre serait-il l&#xE0;-haut, &#xE0; l’attendre ?</p><p>Martine s’endormit.</p></section><section><title><p>XXIV. LE BEAU GACHIS<a l:href="#n_247" type="note">[247]</a></p></title><p>L’espoir que peut-&#xEA;tre Daniel l’attendait l&#xE0;-haut n’&#xE9;tait aussi d&#xE9;raisonnable que Martine le croyait, puisqu’il l’avait attendue… Daniel ne pouvait pas ne pas revenir, il y avait toujours en lui une &#xE9;trange inqui&#xE9;tude pour Martine. Et pendant que Martine &#xE9;tait au caf&#xE9; des Champs-&#xC9;lys&#xE9;es, Daniel &#xE9;tait l&#xE0; &#xE0; l’attendre chez elle. Il avait fini par s’endormir sur le petit divan de la salle &#xE0; manger, il manquait tellement de sommeil. La sonnette de la porte d’entr&#xE9;e le r&#xE9;veilla en sursaut. Il alla ouvrir : c’&#xE9;tait Ginette.</p><p>— Martine n’est pas l&#xE0; ? dit-elle en le suivant dans la salle &#xE0; manger.</p><p>— Non, je l’attends…</p><p>— Vous ne l’avez donc pas encore vue &#xE0; la fin de la journ&#xE9;e ? C’est dr&#xF4;le, elle a quitt&#xE9; le salon vers cinq heures.</p><p>— Ah oui… — Daniel ne trouvait pas cela dr&#xF4;le. — Mais pourquoi est-elle partie si t&#xF4;t ?</p><p>— Pourquoi ?… Elle a eu une conversation avec Mme Denise, Mme Denise a d&#xE9;couvert quelque chose que personne d’entre nous ne savait…</p><p>— Et quoi donc ? Daniel dressait l’oreille.</p><p>— Martine avait une client&#xE8;le particuli&#xE8;re.</p><p>— Et alors ?</p><p>— Mais, c’est que ces clientes &#xE9;taient celles de la maison !</p><p>— Et alors ?</p><p>— Mais voyons, monsieur, elle soulevait des clientes &#xE0; la maison ! Cela ne se fait pas ! Mme Denise l’a renvoy&#xE9;e… Remarquez que si je suis l&#xE0;, c’est pour dire &#xE0; Martine que moi, leurs id&#xE9;es sur la correction, je m’en balance<a l:href="#n_248" type="note">[248]</a>… On est amies ou on ne l’est pas. Denise est une vache, toujours du c&#xF4;t&#xE9; du patron…</p><p>Daniel bourrait sa pipe. Encore une histoire ! A tout bout de champ<a l:href="#n_249" type="note">[249]</a>, une histoire…</p><p>— Mais les autres sont un peu de l’avis de Denise, ils pr&#xE9;tendent que cela ne se fait pas, que c’est une ind&#xE9;licatesse… Vous &#xEA;tes, ennuy&#xE9;, monsieur, je vois bien… Il ne faut pas, je venais justement dire &#xE0; Martine que j’avais une copine qui travaillait dans une maison tr&#xE8;s bien et qu’elle pourrait y entrer facilement. Ne soyez pas ennuy&#xE9; comme &#xE7;a, monsieur Donelle…</p><p>Elle posa une main d&#xE9;gant&#xE9;e, tr&#xE8;s douce, molle, aux ongles nacr&#xE9;s, roses sur la main de Daniel. Daniel prit sa main et se pencha sur Ginette pour baiser ses l&#xE8;vres d’un si joli rouge. Elle se laissa faire.</p><p>— On s’en va ? dit Daniel.</p><p>Elle se leva sans un mot. Ils descendirent l’escalier sans un mot, conscients tous les deux qu’ici ils &#xE9;taient encore chez Martine. Dans la rue Daniel dit :</p><p>— On va chez vous ? O&#xF9; habitez-vous ?</p><p>Daniel la fit monter dans la voiture. Il avait soup&#xE9; de Martine<a l:href="#n_250" type="note">[250]</a>. Il en avait marre<a l:href="#n_251" type="note">[251]</a> de Martine. Elle &#xE9;tait tout ce qu’il d&#xE9;testait au monde, vulgaire, commune dans sa mani&#xE8;re de vivre et de penser, une petite bourgeoise… Tout chez elle &#xE9;tait mesquin et de mauvais go&#xFB;t. Il conduisait, freinait et d&#xE9;brayait, malmenait la voiture comme s’il avait sous la main Martine.</p><p>Ginette habitait aux Ternes, un immeuble comme tous les immeubles, avec une odeur de soupe aux poireaux dans l’escalier. Sur les paliers, de derri&#xE8;re les portes, venaient des voix, des cris d’enfants, le bruit de la radio… Ginette ouvrit une de ces portes.</p><p>— N’allume pas… demanda Daniel.</p><p>Martine eut tout le temps de se remettre du coup qu’avait &#xE9;t&#xE9; pour elle le renvoi de l’Institut de Beaut&#xE9; : la disparition de Daniel durait, jamais il n’avait disparu si longtemps. Et pas un mot, pas un signe. Martine s’&#xE9;tait d&#xE9;cid&#xE9;e &#xE0; t&#xE9;l&#xE9;phoner &#xE0; la ferme et m&#xEA;me plusieurs fois. On lui r&#xE9;pondait que Daniel &#xE9;tait absent. Avec l’aide de Ginette elle avait tr&#xE8;s rapidement trouv&#xE9; du travail dans un salon de coiffure, elle y &#xE9;tait mieux pay&#xE9;e qu’&#xE0; l’Institut. Mais ce n’&#xE9;tait pas la m&#xEA;me chose, un endroit cossu et cher d’accord, pour femmes riches, mais pas pour le Tout-Paris<a l:href="#n_252" type="note">[252]</a> qui donne le ton, et Martine, qui avait appris &#xE0; &#xEA;tre snob, se sentait diminu&#xE9;e.</p><p>Apr&#xE8;s la fermeture du salon de coiffure, elle allait chez les clientes &#xE0; domicile.</p><p>Dans cette triste affaire, elle avait au moins acquis le droit d’avoir une client&#xE8;le particuli&#xE8;re sans se cacher : elle ne devait pas cette client&#xE8;le &#xE0; ses patrons actuels.</p><p>Martine se tuait au travail pour tuer le temps. Elle allait rarement voir les siens, porte d’Orl&#xE9;ans, o&#xF9; les pr&#xE9;paratifs du mariage de C&#xE9;cile battaient leur plein<a l:href="#n_253" type="note">[253]</a>.</p><p>Il fut c&#xE9;l&#xE9;br&#xE9; avec pompe &#xE0; l’&#xE9;glise Sainte-Marguerite, avenue d’Al&#xE9;sia. Une foule de badauds attendait l’apparition de la mari&#xE9;e… jamais on n’en avait vu de plus adorable et de plus virginale. Un monde fou. Des voitures, des voitures, des toilettes. Il faisait un temps divin, le lunch<a l:href="#n_254" type="note">[254]</a> attendait les invit&#xE9;s au Bois. C&#xE9;cile en tailleur rose ciel &#xE9;tait incomparable. Il venait de la m&#xEA;me maison que sa robe de mari&#xE9;e, et le jeune couturier, pour qui ce grand mariage &#xE9;tait un test<a l:href="#n_255" type="note">[255]</a>, s’&#xE9;tait surpass&#xE9;. Au Bois la terrasse &#xE9;tait d&#xE9;cor&#xE9;e de lilas blancs, uniquement. C&#xE9;cile avait t&#xE9;l&#xE9;phon&#xE9; &#xE0; Daniel pour demander un conseil concernant la d&#xE9;coration florale, les prix. Pour C&#xE9;cile, Daniel avait &#xE9;t&#xE9; l&#xE0;, &#xE0; elle il avait r&#xE9;pondu, Il &#xE9;tait m&#xEA;me venu au mariage. Il &#xE9;tait l&#xE0;…</p><p>Il avait apparu chez Martine pendant qu’elle s’habillait pour le mariage. Elle &#xE9;tait dans un &#xE9;tat &#xE9;trange, les mains tremblantes, des tics autour de la bouche… Daniel dit d’une voix dure :</p><p>— Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ?</p><p>Sur quoi les larmes coul&#xE8;rent sur les joues de Martine, et elle dut recommencer le maquillage.</p><p>— Allons, allons… dit Daniel, et c’est assez pour que le sang rafflue et colore les levers bl&#xEA;mes de Martine. Elle avait eu si peur d’avoir &#xE0; para&#xEE;tre seule &#xE0; ce mariage, seule dans cette foule o&#xF9; elle ne connaissait presque personne… Et Denise qui serait l&#xE0; verrait imm&#xE9;diatement combien elle &#xE9;tait seule, abandonn&#xE9;e.</p><p>Daniel la regardait refaire son maquillage et dit encore une fois :</p><p>— Allons, Martine-perdue-dans-les-bois…</p><p>Elle leva sur lui ses yeux &#xE9;teints, tourment&#xE9;s, et sourit.</p><p>Martine portait le m&#xEA;me tailleur que C&#xE9;cile, mais en bleu ciel. C&#xE9;cile avait tenu &#xE0; ce qu’elles fussent habill&#xE9;es pareil, comme dans le temps…</p><p>Mme Denise l’embrassa, tr&#xE8;s naturellement, souriante :</p><p>— Vous avez l’air fatigu&#xE9;, Martine, dit-elle, mais m&#xEA;me la fatigue vous va bien… Vous exag&#xE9;rez<a l:href="#n_256" type="note">[256]</a>, probablement, comme toujours !</p><p>Martine se laissa embrasser, mais ne r&#xE9;pondit rien…</p><p>Il n’y eut qu’un lunch. Les jeunes mari&#xE9;s partaient pour l’Italie le jour m&#xEA;me.</p><p>Daniel ramena Martine chez elle et lui dit au revoir dans la rue. Elle ne lui demanda rien, ni s’il voulait monter, ni s’il allait revenir, et quand ?… Elle poussa la porte, et, le temps de se retourner<a l:href="#n_257" type="note">[257]</a>, la voiture de Daniel avait disparu. L’ascenseur la monta au sixi&#xE8;me &#xE9;tage en un clin d’oeil. Martine &#xE9;tait chez elle, pimpante dans son tailleur bleu ciel, belle, seule, ne sachant que faire de cet apr&#xE8;s-midi, de la soir&#xE9;e. Il n’y avait personne pour l’emmener, pour passer la soir&#xE9;e avec elle. Bon, elle allait profiter de cette journ&#xE9;e vide pour se reposer.</p><p>Les rideaux tir&#xE9;s, couch&#xE9;e sur son matelas &#xE0; ressorts, Martine songeait &#xE0; la vie… Elle &#xE9;tait physiquement &#xE9;puise. Peut-&#xEA;tre fallait-il qu’elle se repos&#xE2;t ? Si elle partait pour les vacances, comme tout le monde ? Eh bien, c’est &#xE7;a, elle prendrait des vacances…</p></section><section><title><p>XXV. CHIENLIT<a l:href="#n_258" type="note">[258]</a></p></title><p>Il n’y avait de place nulle part. Enfin &#xE0; Antibes<a l:href="#n_259" type="note">[259]</a>, elle trouva une chambre &#xE0; un prix exorbitant. Et ici comme &#xE0; Paris, elle avait l’impression que la vie passait &#xE0; c&#xF4;t&#xE9; d’elle, la laissait en dehors.</p><p>A la plage tous les gens semblaient se conna&#xEE;tre, se baignaient, jouaient, se disputaient ensemble, allaient par deux ou par bandes… Elle restait sur le sable, belle et seule. Des jeunes gens avaient essay&#xE9; de plaisanter avec elle, mais elle, comme une sotte, s’&#xE9;tait tue, et ils l’avaient laiss&#xE9;e, g&#xEA;n&#xE9;s de leur propre audace. Un jour comme elle prenait un jus de fruit &#xE0; la terrasse du caf&#xE9; quelqu’un lui adressa la parole, de la table voisine… Un colon, venant d’Alg&#xE9;rie pour affaires. Il faisait une randonn&#xE9;e d’agr&#xE9;ment sur la C&#xF4;te<a l:href="#n_260" type="note">[260]</a> avant de s’embarquer &#xE0; Marseille, racontait-il. Elle accepta l’invitation &#xE0; d&#xEE;ner. Il &#xE9;tait encore t&#xF4;t, et ils tra&#xEE;n&#xE8;rent un peu dans les rues, sur les remparts au-dessus de la mer. Le colon n’&#xE9;tait pas d&#xE9;sagr&#xE9;able &#xE0; voir. Il parla de la guerre.</p><p>— L’Alg&#xE9;rie restera fran&#xE7;aise, au bout du compte, dit-il les yeux sur l’horizon.</p><p>Martine l’&#xE9;coutait distraitement… c’&#xE9;tait loin, l’Alg&#xE9;rie derri&#xE8;re toute cette eau, derri&#xE8;re l’horizon. Elle avait entendu Daniel dire que les jeunes qui se laissaient embarquer pour faire cette guerre &#xE9;taient des veaux.</p><p>Le colon devenait pressant, banal. Une si jolie femme ! Seule ! Si lui, avait &#xE9;t&#xE9; son mari…</p><p>Martine regardait la mer, fascinante comme les yeux d’un serpent. Elle sentait une h&#xE9;sitation dans la voix du colon lorsqu’il r&#xE9;p&#xE9;ta son invitation &#xE0; d&#xEE;ner… Et l’accepta quand m&#xEA;me.</p><p>Le colon avait une voiture et l’emmena dans un petit bistrot manger la bouillabaisse. On y &#xE9;tait les uns sur les autres. Des femmes et des hommes, br&#xFB;l&#xE9;s, noirs, en short, en pull-over de laine se conduisaient mal. On ne s’entendait pas dans ce bruit.</p><p>Le colon continuait &#xE0; dire des banalit&#xE9;s ; il parlait maintenant de la fid&#xE9;lit&#xE9; des femmes.</p><p>— Vous &#xEA;tes contre la fid&#xE9;lit&#xE9; ? demanda Martine.</p><p>— Quand il s’agit de ma femme je suis pour ; quand il s’agit des femmes des autres je suis contre !</p><p>Martine s’effor&#xE7;a de rire.</p><p>— H&#xE9; ! — cria un des hommes bronz&#xE9; noir, — la belle poup&#xE9;e et son amoureux, venez avec nous &#xE0; « La Grande Bleue », plus on est fou, plus on s’amuse !</p><p>— Vous voulez ? demanda le colon qui commen&#xE7;a &#xE0; trouver qu’avec Martine cela n’allait pas assez vite… Il n’avait pas de temps &#xE0; perdre, le lendemain, il s’embarquait, et ce d&#xEE;ner &#xE9;tait de l’argent jet&#xE9; &#xE0; l’eau. Il y avait des filles pas mal &#xE0; c&#xF4;t&#xE9;.</p><p>— Pourquoi pas ?</p><p>La soir&#xE9;e &#xE0; « La Grande Bleue » fut tout ce qu’il y a de chienlit. Martine avait des naus&#xE9;es, la bouillabaisse<a l:href="#n_261" type="note">[261]</a> et un Champagne ex&#xE9;crable lui barbouillait le c&#x153;ur. Le colon, enti&#xE8;rement occup&#xE9; par une des filles, semblait l’avoir oubli&#xE9;e et Martine se demandait comment elle allait retourner &#xE0; l’h&#xF4;tel… Elle se leva, la baraque tournait autour d’elle. De l’air !</p><p>Un escalier ext&#xE9;rieur menait directement &#xE0; la plage. Martine le descendit. Elle eut un moment de d&#xE9;sespoir… comment rentrer &#xE0; cette heure de la nuit… Martine enleva ses chaussures et marcha pieds nus sur le sable dur. Cela lui fit du bien. Elle n’avait plus devant elle que la mer, bougeant &#xE0; peine. Martine respirait profond&#xE9;ment.</p><p>— Vous &#xEA;tes comme moi, Madame…</p><p>Martine sursauta… qu’est-ce que c’&#xE9;tait que celui-l&#xE0; encore ? Dans la nuit, une silhouette, en slip, avec une serviette-&#xE9;ponge sur les &#xE9;paules.</p><p>— Vous venez vous baigner ? dit-elle d’une voix lasse.</p><p>— Mais… si vous voulez…</p><p>Martine ne s’&#xE9;tait pas chang&#xE9;e pour aller d&#xEE;ner, elle avait gard&#xE9; sous sa robe son maillot de bain. Elle d&#xE9;boutonna la robe, l’enleva.</p><p>— Ne me quittez pas, dit-elle &#xE0; l’inconnu, j’ai trop bu et mang&#xE9;, je ne sais pas ce que l’eau froide va me faire…</p><p>Elle lui fit du bien. Martine nageait bien et l’inconnu aussi. Ils revinrent sur la plage essouffl&#xE9;s, mouill&#xE9;s, tomb&#xE8;rent sur le sable et s’embrass&#xE8;rent, le c&#x153;ur battant &#xE0; &#xE9;clater.</p><p>— Non, dit Martine.</p><p>Il la laissa aussit&#xF4;t.</p><p>— Comme vous voulez.</p><p>— Je n’ai pas de voiture pour rentrer &#xE0; Antibes…</p><p>— Je vous ram&#xE8;ne.</p><p>L’homme d&#xE9;posa Martine devant l’h&#xF4;tel. Ils ne s’&#xE9;taient pas dit un mot. Il d&#xE9;marra aussit&#xF4;t.</p><p>Martine subit le regard du portier de nuit : elle avait les cheveux qui pendaient en m&#xE8;ches mouill&#xE9;es, elle &#xE9;tait nu-pieds…</p><p>Durant les deux semaines qu’elle avait encore &#xE0; passer &#xE0; Antibes, elle n’eut jamais &#xE0; supporter la rencontre<a l:href="#n_262" type="note">[262]</a> avec quelqu’un d’entre les gens de cette nuit, &#xE0; croire que cette nuit, elle l’avait r&#xEA;v&#xE9;e. Elle ne parlait plus qu’&#xE0; une gentille dame dont elle avait fait la connaissance &#xE0; la plage : la gentille dame lui confiait ses deux gosses qui faisaient des p&#xE2;t&#xE9;s &#xE0; c&#xF4;t&#xE9; de Martine, pendant que la dame prenait des jus de fruits avec des messieurs, au bar, &#xE0; deux pas.</p></section><section><title><p>XXVI. AVEUX SPONTAN&#xC9;S DES MIROIRS</p></title><p>Quand C&#xE9;cile revint en automne de son voyage de noce, elle &#xE9;tait enceinte. M’man Donzert se mit aussit&#xF4;t &#xE0; tricoter la layette. C&#xE9;cile aussi. Entour&#xE9;e d’attentions et de pr&#xE9;venances, combl&#xE9;e d’amour et de cadeaux, elle installait mollement son nid.</p><p>C’est cet hiver-l&#xE0; o&#xF9; C&#xE9;cile attendait un enfant que Martine acheta &#xE0; cr&#xE9;dit une machine &#xE0; laver. Elle n’avait plus rien achet&#xE9; depuis longtemps, depuis qu’elle avait gagn&#xE9; les cinq cent mille francs et pay&#xE9; les traites les plus ennuyeuses. Et, soudain, voil&#xE0; qu’elle se remettait &#xE0; acheter &#xE0; tour de bras<a l:href="#n_263" type="note">[263]</a> ! Et comme elle n’avait pas le temps de faire marcher la machine &#xE0; laver et de repasser elle-m&#xEA;me, il lui fallut, en plus, prendre une femme de m&#xE9;nage. La premi&#xE8;re femme de m&#xE9;nage de toute sa vie, jusqu’ici tous les travaux domestiques elle les avait faits elle-m&#xEA;me.</p><p>Ensuite elle acheta une salle de s&#xE9;jour, en rotin<a l:href="#n_264" type="note">[264]</a>. Le prix en &#xE9;tait exorbitant, d&#xE9;raisonnable ! Mais ces meubles, elle en avait besoin : il n’&#xE9;tait pas rare maintenant que l’on v&#xEE;nt pour une partie de bridge chez Madame Donelle, et des gens tr&#xE8;s bien, tr&#xE8;s chics. Cela avait commenc&#xE9; par une invitation chez une de ses clientes, une bridgeuse acharn&#xE9;e… dr&#xF4;le d’id&#xE9;e avait grogn&#xE9; le mari de la dame, un haut fonctionnaire du minist&#xE8;re des Finances, inviter sa manucure ! Il changea d’id&#xE9;e en voyant Martine, si belle, et, pour le bridge, sensationnelle. De fil en aiguille<a l:href="#n_265" type="note">[265]</a>, Martine fit connaissance avec les amis de sa cliente et les amis des amis… On l’invitait &#xE0; d&#xEE;ner avant le bridge, &#xE0; souper apr&#xE8;s. En dehors du jeu ces relations ne devenaient ni amicales, ni intimes.</p><p>Elle ne voyait que rarement les siens. Dans sa nouvelle place, elle ne s’&#xE9;tait point fait d’amis et, au bout du compte, le bridge &#xE9;tait encore son lien le plus s&#xFB;r avec l’humanit&#xE9;. Elle sortait, elle recevait… De l&#xE0;, l’id&#xE9;e de meubler &#xE0; neuf son appartement. Martine avait vu maintenant des « int&#xE9;rieurs » des h&#xF4;tels particuliers avec des meubles anciens et modernes, le luxe, la qualit&#xE9;. Elle &#xE9;tait s&#xFB;re qu’on devait se moquer d’elle, de sa salle &#xE0; manger-cosy.</p><p>Il lui fallait des meubles qui la feraient passer d’un panier &#xE0; l’autre<a l:href="#n_266" type="note">[266]</a>, pensait-elle. Si Daniel &#xE9;tait revenu comme avant, elle n’aurait eu besoin de rien… Mais Daniel se contentait de lui rendre une petite visite de temps en temps. Martine adh&#xE9;ra &#xE0; un club de bridge et elle acheta une voiture. Il lui avait fallu, pour la voiture, emprunter de l’argent &#xE0; l’une de ses clientes.</p><p>Au salon de coiffure la patronne lui avait d&#xE9;j&#xE0; dit avec un certain &#xE9;tonnement o&#xF9; per&#xE7;ait l’inqui&#xE9;tude : « Vous en achetez des choses, Martine ! On vient &#xE0; chaque instant me demander le montant de votre salaire<a l:href="#n_267" type="note">[267]</a> et si vous &#xEA;tes une employ&#xE9;e s&#xE9;rieuse… Je ne comprends pas comment vous vous en sortez ! Vous &#xEA;tes s&#xE9;rieuse, c’est vrai, mais point millionnaire, ou vous ne vous mettriez pas manucure<a l:href="#n_268" type="note">[268]</a>. »</p><p>Dans le nouveau salon de Martine, les invit&#xE9;s, avant le jeu admiraient l’appartement, la fa&#xE7;on dont tout &#xE9;tait pr&#xE9;vu pour le moindre effort. Ils s’&#xE9;merveillaient de voir comment &#xE0; Paris on pouvait cr&#xE9;er avec trois sous un int&#xE9;rieur ravissant ! En allant se laver les mains, on remarquait avec discr&#xE9;tion le pyjama du mari, de ce mari toujours invisible, mythique. Les cocktails, les sandwiches, les petits fours &#xE9;taient parfaits, ainsi que le souper froid. « Une ma&#xEE;tresse-femme »<a l:href="#n_269" type="note">[269]</a>, disaient les partenaires de Martine. Mais il est certain que si un jour, elle avait eu l’id&#xE9;e Saugrenue d’aller voir quelqu’un d’entre ces gens, hommes ou femmes, si elle &#xE9;tait venue leur dire : « J’ai des ennuis… », « Je suis malade… » ou « Mon mari me trompe, je suis malheureuse… » ils n’en seraient pas revenus d’&#xE9;tonnement<a l:href="#n_270" type="note">[270]</a>. Martine &#xE9;tait devenue pour eux, finalement, quelque chose comme le jeu de cartes lui-m&#xEA;me.</p><p>Il y avait Ginette. Martine n’oubliait pas que Ginette ne l’avait pas abandonn&#xE9;e lors de cette affreuse histoire, quand Mme Denise l’avait chass&#xE9;e. Mais les rapports avec Ginette n’&#xE9;taient pas faciles, elle &#xE9;tait devenue une femme hyst&#xE9;rique, tant&#xF4;t elle vous embrassait, tant&#xF4;t elle pleurait, tant&#xF4;t elle devenait hargneuse… Des ennuis avec son fils qui s’&#xE9;tait fait mettre &#xE0; la porte du lyc&#xE9;e. Mais ce n’&#xE9;tait pas une raison pour passer du rire aux larmes et des larmes au rire, avec cette facilit&#xE9;. Il y avait certainement un homme l&#xE0;-dessous, et, comme toujours, cela ne devait pas marcher. Elle en devenait parfois odieuse, ne s’&#xE9;tait-elle pas un jour permis de demander &#xE0; Martine :</p><p>— Pourquoi ne divorces-tu pas ?</p><p>Martine sentit un &#xE9;clair lui traverser le corps en zigzag. Elle n’avait jamais pens&#xE9; au divorce, mais cette id&#xE9;e pouvait bien venir &#xE0; Daniel, si elle &#xE9;tait venue &#xE0; une &#xE9;trang&#xE8;re…</p><p>— Qu’est-ce qui te fait poser cette dr&#xF4;le de question ? dit-elle &#xE0; Ginette.</p><p>— Dr&#xF4;le ? Elle me semble normale. Vous ne vivez pas ensemble. Vous devriez chacun refaire votre vie. Tu n’as plus vingt ans. Plus ce sera tard, plus tu auras du mal &#xE0; trouver un autre homme… Comme moi.</p><p>Ils ne vivaient pas ensemble, c’&#xE9;tait vrai… Qu’est-ce que cela changeait ? Rien, pour Martine. Un autre homme… Refaire sa vie ! C’&#xE9;tait risible, c’&#xE9;tait &#xE0; se tuer !</p><p>— Tu ne comprends rien &#xE0; rien, ma pauvre Ginette ! dit-elle, sup&#xE9;rieure.</p><p>— Tu crois ? — Ginette se mit &#xE0; rire. — Tu sais ce que j’en dis…</p><p>Ginette partie, Martine alla consulter son miroir. Dieu sait que Martine connaissait son reflet, c’&#xE9;tait son m&#xE9;tier que d’&#xE9;tudier ce qui allait le mieux &#xE0; son teint d’or, &#xE0; sa stature…</p><p>Martine se regardait dans la glace : la voil&#xE0; de la t&#xEA;te aux pieds. Tout &#xE9;tait bien en place, la nettet&#xE9; irr&#xE9;prochable du front, l’ovale de joues, la soie des paupi&#xE8;res… S’il y avait eu le moindre soup&#xE7;on de rides, vous pensez que Martine l’aurait remarqu&#xE9; aussit&#xF4;t, elle qui se regardait comme &#xE0; travers une loupe tous les jours. Il n’y en avait pas. Ce n’&#xE9;tait pas &#xE7;a. Et ce n’est pas &#xE0; cause d’une ride que Martine ressentit soudain comme une d&#xE9;charge &#xE9;lectrique : elle n’avait plus vingt ans ! et cela se voyait ! elle n’avait plus vingt ans ! Martine se regardait… Quelque chose lui avait &#xE9;chapp&#xE9;, quelque chose s’&#xE9;tait infiltr&#xE9;e sans qu’elle s’en aper&#xE7;&#xFB;t… Elle se rejeta en arri&#xE8;re, se d&#xE9;tourna de la glace, y revint d’un seul coup, pour se surprendre l&#xE0;-dedans… Elle ne se reconnut pas ! Qui &#xE9;tait cette femme au teint bilieux, &#xE0; l’expression intense et dure ? Elle avait toujours si bien regard&#xE9; les d&#xE9;tails qu’elle avait n&#xE9;glig&#xE9; l’ensemble. Elle n’avait pas gagn&#xE9; de rides, mais elle avait perdu quelque chose… l’aimable, le f&#xE9;minin…</p><p>Martine se mit au lit &#xE0; huit heures du soir, sans faire sa toilette, laissant ses v&#xEA;tements sur le tapis… Elle &#xE9;tait malade s&#xFB;rement. Des naus&#xE9;es. Il lui fallut courir &#xE0; la salle de bains…</p><p>Elle alla se recoucher. Le divorce. Si cette id&#xE9;e &#xE9;tait venue &#xE0; Ginette, d’autres devaient penser comme elle. Daniel voulait peut-&#xEA;tre divorcer ? La quitter pour tout &#xE0; fait ! Un violent coup de rasoir au foie<a l:href="#n_271" type="note">[271]</a> vint la distraire de sa peine : une crise h&#xE9;patique<a l:href="#n_272" type="note">[272]</a>, voil&#xE0; ce qu’elle avait ! Et pas de t&#xE9;l&#xE9;phone, personne pour aller chercher un docteur.</p><p>La douleur se calmait. Elle n’avait plus vingt ans parce qu’elle &#xE9;tait malade. « Tu n’as plus vingt ans ! » Comme elle avait dit &#xE7;a, Ginette. Il n’y avait plus que le sens, il y avait quelque chose d’autre encore… l’intonation… Celle de Daniel ! C’&#xE9;tait &#xE7;a ! Exactement. Ginette et Daniel ! Martine ressentit une &#xE9;motion si aigu&#xEB; que tout son corps y participa.</p><p>Comme dans un livre de compte, Martine suivait les colonnes des heures et des jours : les arriv&#xE9;es et les d&#xE9;parts de Daniel, les visites de Ginette… les paroles, les rendez-vous… Elle avait &#xE9;t&#xE9; confiante, elle avait eu de l’affection pour cette putain de Ginette. Comment vivre maintenant avec cette id&#xE9;e ? Alors, quoi… se tuer ? Laisser la place &#xE0; Ginette ?</p><p>Martine se leva… Le foie se tenait tranquille, mais elle avait le vertige, des points noirs devant les yeux…</p></section><section><title><p>XXVII. LE CRI DU COQ</p></title><p>Daniel roulait vers la maison de Martine et pensait &#xE0; elle… Y a-t-il des passions anachroniques ?… Lorsque jadis, Daniel avait amen&#xE9; Martine pour la premi&#xE8;re fois dans une chambre d’h&#xF4;tel, il avait senti s’ouvrir devant lui l’ab&#xEE;me d’une passion profonde comme une for&#xEA;t la nuit. Martine se tenait &#xE0; l’or&#xE9;e de cette sombre for&#xEA;t, y attirant le voyageur. Daniel l’y avait suivie : c’&#xE9;tait un homme. Au XX<sup>e</sup> si&#xE8;cle, on ne croit pas aux fant&#xF4;mes. Daniel &#xE9;tait un scientifique, mais un scientifique romanesque. Avec Martine il croyait s’aventurer dans un pays myst&#xE9;rieux. Ce n’&#xE9;tait pas l&#xE0; une passion pr&#xE9;fabriqu&#xE9;e, en mati&#xE8;re plastique, elle avait quelque chose d’&#xE9;ternel, d’unique. Daniel n’&#xE9;tait pas un homme moyen, c’&#xE9;tait un paysan et un chevalier, il aimait le durable et l’h&#xE9;ro&#xEF;que. Il se maria avec Martine et aussit&#xF4;t ce fut comme un cri de coq &#xE0; l’aube, comme un signe de croix devant les diableries : tout se dissipa et prit des formes connues et quotidiennes. Martine, sa femme, n’&#xE9;tait qu’une affreuse petite bourgeoise, s&#xE8;che, &#xE9;go&#xEF;ste. Avec des d&#xE9;sirs en mati&#xE8;re plastique et des r&#xEA;ves en nylon. Ginette avait raison, Martine &#xE9;tait s&#xE8;che et n’avait de passion que pour son propre confort. Ginette disait encore que si Martine perdait sa beaut&#xE9; c’&#xE9;tait que son manque de c&#x153;ur, commen&#xE7;ait &#xE0; percer… s&#xFB;r qu’elle n’avait pas de c&#x153;ur, autrement elle aurait senti que Daniel la trompait.</p><p>C’&#xE9;tait cela ou &#xE0; peu pr&#xE8;s ce que disait Daniel dans sa voiture… Dans huit jours il s’embarquait pour New York, et il comptait rester aux &#xC9;tats-unis un an ou plus, pour confronter leurs m&#xE9;thodes de culture des rosiers avec celles de France. M. Donelle p&#xE8;re se faisait vieux, il fallait que Daniel se d&#xE9;p&#xEA;ch&#xE2;t de faire ce voyage, tant qu’il pouvait encore s’absenter. Un Donelle des &#xC9;tablissements Donelle ne pouvait qu’&#xEA;tre bien re&#xE7;u par les rosi&#xE9;ristes du monde entier, mais Daniel Donelle s’&#xE9;tait d&#xE9;j&#xE0; fait lui-m&#xEA;me conna&#xEE;tre par des travaux remarquables dans le domaine de la g&#xE9;n&#xE9;tique, et c’&#xE9;tait une des plus grandes firmes productrices de rosiers en Californie qui lui avait propos&#xE9; d’entrer chez elle comme charg&#xE9; de recherches et hybrideur<a l:href="#n_273" type="note">[273]</a>.</p><p>Daniel imaginait mal comment Martine allait prendre la nouvelle de son d&#xE9;part. Il ne lui annoncerait qu’un court voyage, qu’un aller et retour, c’&#xE9;tait plus prudent… Il aurait pu partir sans prendre cong&#xE9; d’elle<a l:href="#n_274" type="note">[274]</a>, mais cela ne ressemblerait-il pas &#xE0; une fuite ? Avec Martine on ne pouvait jamais savoir… Elle pouvait aussi bien simplement dire « Tiens, tu pars… » et passer &#xE0; autre chose, comme elle &#xE9;tait capable de d&#xE9;clarer : « Je ne te laisserais pas partir… » ou « Je partirai avec toi… » Cette derni&#xE8;re variante n’&#xE9;tait pas &#xE0; craindre, Martine n’avait ni passeport, ni visa…</p><p>Il arr&#xEA;ta la voiture devant la maison de Martine. Il &#xE9;tait si fatigu&#xE9; qu’il se r&#xE9;signa, cette fois-ci, &#xE0; prendre cet ascenseur coffre-fort qui lui faisait toujours peur. Il pouvait &#xEA;tre onze heures du soir, Martine n’&#xE9;tait probablement pas encore rentr&#xE9;e de son bridge quotidien… A moins qu’il ne trouv&#xE2;t une foule de bridgeurs chez elle !</p><p>Daniel ouvrit avec sa clef. Il y avait de la lumi&#xE8;re sous la porte de la chambre &#xE0; droite ; &#xE0; gauche, la porte de la cuisine &#xE9;clair&#xE9;e &#xE9;tait ouverte. Daniel appela : « Martine ! » et entra dans la chambre. Il y r&#xE9;gnait un &#xE9;trange d&#xE9;sordre, des v&#xEA;tements &#xE9;pars sur le tapis, les couvertures d&#xE9;faites… Martine sortait de la salle de bains, en chemise de nuit, d&#xE9;coiff&#xE9;e, hagarde…</p><p>— Qu’est-ce qui se passe ? — Daniel &#xE9;tonn&#xE9; regardait cette Martine inhabituelle.</p><p>— Je suis malade. — Martine s’affala sur le lit.</p><p>— Qu’est-ce que tu as ? O&#xF9; as-tu mal ?</p><p>— Le foie, je crois…</p><p>— Mais couche-toi sous les couvertures, comme il faut !.. Tu veux quelque chose ? Une bouillotte ?</p><p>Martine voulait n’importe quoi ; pourvu que Daniel s’occup&#xE2;t d’elle.</p><p>Il lui apporta la bouillotte, arrangea la couverture d&#xE9;faite, ramassa les v&#xEA;tements.</p><p>— Tu as pris la temp&#xE9;rature ? Tu ne veux vraiment pas de m&#xE9;decin ? demandait Daniel.</p><p>Peut-&#xEA;tre l’aimait-il encore ?… Peut-&#xEA;tre ne la trompait-il pas avec Ginette ? La chaleur de la bouillotte remplissait le corps de Martine d’un bien-&#xEA;tre qui lui remontait au c&#x153;ur. Daniel s’&#xE9;mut lorsqu’il vit les larmes couler sur les joues de Martine :</p><p>— Tu as toujours mal, petite perdue ?</p><p>— Non, c’est parce que j’ai moins mal…</p><p>Daniel compr&#xE9;hensif hocha la t&#xEA;te :</p><p>— Une salet&#xE9;, ces crises h&#xE9;patiques… Je vais te faire une tisane<a l:href="#n_275" type="note">[275]</a>.</p><p>Le soir, Daniel, de crainte que la nouvelle de son d&#xE9;part ne m&#xEE;t en mouvement le foie de Martine, ne lui parla de rien. Mais le matin, elle se leva comme d’habitude &#xE0; sept heures… Doucement, sans ouvrir les doubles rideaux, pour laisser Daniel dormir encore un moment, pendant qu’elle s’habillerait dans la salle de bains, qu’elle pr&#xE9;parerait le petit d&#xE9;jeuner… Daniel ne dormait pas, il se disait que maintenant il lui faudrait parler de son voyage, l’embrasser avant de partir… Pauvre Martinot…</p><p>Martine disposait sur la table de cuisine les tasses du petit d&#xE9;jeuner, la cafeti&#xE8;re, le sucrier… les tasses qui avaient des anses si courtes que Daniel avait laiss&#xE9; &#xE9;chapper la sienne le jour m&#xEA;me o&#xF9; Martine les avait achet&#xE9;es.</p><p>Daniel tenait des deux mains sa tasse sans anse. Comme Martine l’aimait ainsi, le matin, dans son pyjama frip&#xE9;, soufflant sur son caf&#xE9; bouillant, pendant qu’elle lui faisait des tartines…</p><p>— Tu vas mieux, ma vieille ?</p><p>Elle allait bien, un peu de faiblesse dans les jambes. Les traits tir&#xE9;s, les yeux battus.</p><p>— Tu as des yeux !.. dit Daniel. Ta nouvelle coiffure te va bien, ajouta-t-il admiratif, mais tout te va… Je n’ai pas pens&#xE9; te dire hier… tu &#xE9;tais malade… Je pars pour les &#xC9;tats-unis pour un voyage d’&#xE9;tudes.</p><p>— Pour longtemps ? — Martine posa Une tartine dans l’assiette de Daniel.</p><p>— Je ne sais pas.</p><p>— Tu pars seul ?</p><p>— Mais oui… — Daniel &#xE9;tait un peu &#xE9;tonn&#xE9; par celte question. — Je ne pars pas avec une d&#xE9;l&#xE9;gation, c’est une invitation personnelle qui m’a &#xE9;t&#xE9; faite. Une firme californienne…</p><p>Martine n’avait pas pens&#xE9; &#xE0; une d&#xE9;l&#xE9;gation, mais &#xE0; Ginette. Clairement il n’en &#xE9;tait rien, Daniel partait seul.</p><p>— Quand pars-tu ? — Martine prenait son caf&#xE9; tranquillement.</p><p>— Apr&#xE8;s-demain… Le train pour Le Havre<a l:href="#n_276" type="note">[276]</a> part assez t&#xF4;t, j’irai directement &#xE0; la gare, de la ferme. On s’embrassera aujourd’hui. As-tu ce qu’il faut pour la traite de la voiture ? Je t’ai amen&#xE9; un peu d’argent…</p><p>— &#xC7;a me rendra service…</p><p>Martine ne lui dit pas qu’elle n’avait pas le premier sou<a l:href="#n_277" type="note">[277]</a> ni pour la voiture, ni pour le reste. Elle &#xE9;tait si profond&#xE9;ment endett&#xE9;e qu’elle ne voyait absolument aucune issue, &#xE0; bout de souffles et de ressources<a l:href="#n_278" type="note">[278]</a>. C’&#xE9;tait un gouffre, le cr&#xE9;dit. Avec le cr&#xE9;dit, on croit toujours pouvoir y arriver, on se croit riche. Quand on ne l’est pas.</p><p>Daniel partit tranquillis&#xE9;. Martine l’avait embrass&#xE9; et lui avait dit :</p><p>— Va… Ne m’oublie pas. Si tu m’oubliais, gare &#xE0; toi<a l:href="#n_279" type="note">[279]</a> ! Et que Dieu te garde…</p><p>Un peu solennelle. Cela lui arrivait parfois.</p></section><section><title><p>XXVIII. « …ET LES CHAUVES-SOURIS QUE TOUT SABBAT R&#xC9;CLAME… »<a l:href="#n_280" type="note">[280]</a></p></title><p>En l’absence de Daniel, Martine de toutes ses forces essaya d’en sortir. Mais rien ne voulait s’arranger, rien n&#xE9; marchait. Par exemple, l’&#xE9;mission publique &#xE0; laquelle Martine s’&#xE9;tait inscrite dans l’espoir de se faire une somme importante d’un coup fut un d&#xE9;sastre. Elle n’avait pas r&#xE9;fl&#xE9;chi qu’avec les occupations nombreuses, elle n’&#xE9;coutait plus la radio, qu’elle n’achetait plus de disques et qu’entre temps de nouvelles chansons se cr&#xE9;aient, de nouvelles vedettes surgissaient. Or, comme par un fait expr&#xE8;s, toutes les questions qu’elle avait tir&#xE9;es concernaient des succ&#xE8;s r&#xE9;cents. Le meneur de jeu eut beau l’aider comme il pouvait, elle rentra avec une bo&#xEE;te de savonnettes, c’&#xE9;tait tout. Ceux qui l’avaient vue et entendue se moqu&#xE8;rent gentiment d’elle : qu’est-ce qui lui avait pris d’aller chercher le ridicule, quelle id&#xE9;e !</p><p>« Ce n’est plus de ton &#xE2;ge… » lui avait dit Ginette. Martine voyait souvent Ginette… Elle l’&#xE9;piait, la surveillait. En travers de Ginette &#xE9;taient &#xE9;crits les mots : Danger de mort !</p><p>Ce fut la machine &#xE0; laver qu’on enleva la premi&#xE8;re. Mais s&#xE9;rieusement, Martine n’en avait pas besoin. C’&#xE9;tait dommage pour l’argent d&#xE9;pens&#xE9;, encore trois mois, et elle la gardait, mais voil&#xE0;… Martine n’avait pas les quelques billets de mille… La place r&#xE9;cup&#xE9;r&#xE9;e dans la petite cuisine facilitait les mouvements, avec la machine on ne pouvait plus s’y retourner. Et, pourtant, ce coin lib&#xE9;r&#xE9; de la machine &#xE0; laver, vide, &#xE9;tait comme le symbole d’une d&#xE9;faite, il rappelait &#xE0; Martine comment elle s’&#xE9;tait trouv&#xE9;e sur la sc&#xE8;ne d’un th&#xE9;&#xE2;tre incapable de r&#xE9;pondre &#xE0; une seule question, muette…</p><p>Puis ce fut le tour de l’argenterie. On ne pouvait lui reprendre son salon en rotin, cela ne se faisait pas &#xE0; cause de l’usure. L&#xE0;, elle pourrait avoir des ennuis d’une autre sorte. Mais, peut-&#xEA;tre si on lui donnait le temps de se retourner. En attendant, ce salon &#xE9;tait si joli !</p><p>Martine se d&#xE9;battait, empruntait &#xE0; l’un pour rendre &#xE0; l’autre, faisait des &#xE9;conomies de bouts de chandelle<a l:href="#n_281" type="note">[281]</a>. Dans un an cela serait fini, un an, oui… Si tout se passait bien, parce qu’elle marchait sur une corde raide et qu’il ne fallait pas qu’elle s’&#xE9;nerv&#xE2;t et recommen&#xE7;&#xE2;t &#xE0; faire des mouvements d&#xE9;sordonn&#xE9;s.</p><p>Comme pour ne pas mentir &#xE0; Martine, Daniel rentra des &#xC9;tats-unis au bout de trois mois. Mais c’&#xE9;tait parce qu’il y avait rencontr&#xE9; une jeune fille dont il &#xE9;tait tomb&#xE9; &#xE9;perdument amoureux. La fille du patron qui revenait de France apr&#xE8;s avoir fait un stage justement dans cette &#xC9;cole de Versailles d’o&#xF9; sortait Daniel. Daniel retournait en France pour divorcer…</p><p>Rien ne peut se comparer &#xE0; l’&#xE9;clatement qui se produisit dans le petit appartement, lorsque Daniel vint tr&#xE8;s simplement demander le divorce &#xE0; Martine. Il y avait surgi un grand oiseau noir. Il se d&#xE9;battait, se cognait contre les murs, renversait de ses ailes des meubles, des objets, se faisait mal.</p><p>Non, pas un oiseau, une chauve-souris ! Le vol d&#xE9;sordonn&#xE9; d’une chauve-souris aveugl&#xE9;e par la lumi&#xE8;re. Les chauves-souris tournent &#xE0; l’entr&#xE9;e des t&#xE9;n&#xE8;bres, n’osant ni rester, ni quitter le monde pour l’ab&#xEE;me, l&#xE0;-bas…</p><p>Daniel se retrouvait devant ces t&#xE9;n&#xE8;bres qui l’avaient jadis attir&#xE9;. Jadis Martine se tenait &#xE0; l’or&#xE9;e de ce monde de myst&#xE8;re, et elle avait alors l’aspect d’une belle fille… La voil&#xE0; transform&#xE9;e en chauve-souris et l’exploration de son monde t&#xE9;n&#xE9;breux n’attirait plus Daniel. Il avait rencontr&#xE9; une femme avec laquelle il voulait vivre au grand jour, sans laquelle le monde plongeait dans un ennui &#xE9;norme. C’est dire que Martine ne pesait pas lourd dans la vie de Daniel, telle qu’il se repr&#xE9;sentait cette vie maintenant. Elle n’&#xE9;tait qu’une des choses qui l’emp&#xEA;chaient de rester avec Marion sans attendre et qu’il fallait liquider au plus vite. Il avait &#xE9;crit dans son agenda : Acte de naissance, papiers militaires, Martine, &#xC9;cole, chemises, cravates… Et puis soulign&#xE9; deux fois : ODE, EAU DE LAVANDE. &#xC7;a, c’&#xE9;taient des parfums pour Marion.</p><p>Il ne s’attendait pas &#xE0; cette explosion. Il avait bien pens&#xE9; que Martine, tout d’abord s’insurgerait, pleurerait, crierait… Mais il y avait si longtemps qu’en r&#xE9;alit&#xE9; tout &#xE9;tait fini entre eux. Martine &#xE9;tait devenue si s&#xE8;che, si &#xE9;go&#xEF;ste. Et voil&#xE0; que… Non, ce qui se passait l&#xE0; &#xE9;tait un mauvais r&#xEA;ve !</p><p>Daniel avait recul&#xE9; vers l’extr&#xEA;me bord de l’appartement… Il n’osait sortir sur le balcon, de crainte qu’elle ne le projet&#xE2;t sans le vide. Et m&#xEA;me, il avait eu le temps de fermer portes et fen&#xEA;tres avant que l’orage &#xE0; l’int&#xE9;rieur n’atteign&#xEE;t son apog&#xE9;e. Ensuite, il ne put que rester coll&#xE9; &#xE0; la porte du petit vestibule. Il aurait pu se glisser dehors, mais n’y songea m&#xEA;me pas. Il fallait intervenir, peut-&#xEA;tre jeter sur Martine une couverture, un manteau. De l&#xE0; o&#xF9; Daniel &#xE9;tait, il ne pouvait rien attraper… Si elle ne s’attaquait pas &#xE0; lui directement, le plus sage &#xE9;tait d’attendre sans bouger qu’elle s’&#xE9;puise. Cela durait dans un silence atroce, pas un mot, pas un son, rien que ces mouvements d&#xE9;ments et ce silence qui augmentaient la ressemblance avec une chauve-souris…</p><p>Soudain elle s’immobilisa, &#xE9;tendue par terre, et reprit forme humaine. Daniel fit un mouvement, un pas, s’approcha, resta debout au-dessus de ce corps de femme : « Martine ! » appela-t-il. Elle eut une moue de douleur, essaya de se mettre debout, n’y parvint pas, et rampa jusqu’au lit. Il l’aida &#xE0; s’y hisser, s’en fut chercher un verre d’eau… Mais elle repoussa le verre avec assez de force pour que l’eau se r&#xE9;pand&#xEE;t, et elle se mit &#xE0; parler :</p><p>— Ignoble, abject, ordure, salope… Tu m’as pris la vie… exploiteur, fils &#xE0; papa, buveur de sang… et moi, moi alors ? Je suis d&#xE9;chue, d&#xE9;molie… Le cr&#xE9;dit m’a eue…<a l:href="#n_282" type="note">[282]</a> les difficult&#xE9;s du cr&#xE9;dit. Tes roses, elles &#xE9;taient &#xE0; cr&#xE9;dit, tu me les as reprises, salaud ! Comme la machine &#xE0; laver… Pince-moi, que je me pince pour savoir si je suis vivante, si ce cauchemar est la r&#xE9;alit&#xE9;… Fianc&#xE9;e ! Mon mari a une fianc&#xE9;e !</p><p>Elle sombra dans l’injure, un r&#xE9;pertoire in&#xE9;puisable, vari&#xE9;, immonde. Daniel, dans la salle de bains d&#xE9;laya une triple dose de somnif&#xE8;re… Martine dit : « Merci… » et but le verre entier. « Allez, dors… Je suis &#xE0; c&#xF4;t&#xE9;. »</p><p>Elle s’endormit tr&#xE8;s vite. Daniel allait et venait dans l’appartement. Cette absence de t&#xE9;l&#xE9;phone &#xE9;tait infernale ; il aurait aim&#xE9; appeler un m&#xE9;decin. Daniel &#xE9;tait pris entre le d&#xE9;go&#xFB;t et la piti&#xE9;. Il avait assez de griefs contre Martine, mais peut-&#xEA;tre n’avait-il pas su y faire ?..<a l:href="#n_283" type="note">[283]</a> Peut-&#xEA;tre. Il n’&#xE9;tait plus temps d’y penser, il &#xE9;tait enti&#xE8;rement l&#xE0;-bas, pr&#xE8;s de Marion, de sa gaiet&#xE9;, de son &#xE9;nergie, ses connaissances scientifiques, son sens des affaires. Elle n’&#xE9;tait pas belle comme Martine, comme une vedette de Hollywood<a l:href="#n_284" type="note">[284]</a>, elle &#xE9;tait belle comme une femme avec laquelle on veut faire sa vie, avec laquelle c’est si naturel, si normal de vivre tous les jours, toutes les nuits, que c’est impossible que cela ne soit pas. Il n’&#xE9;tait plus temps de penser qui avait tort… Maintenant il y avait Marion. Daniel balaierait Martine, si elle devenait un obstacle &#xE0; son union avec Marion. Mais pour l’instant, Martine &#xE9;tait une pauvre loque<a l:href="#n_285" type="note">[285]</a> dont il lui fallait s’occuper, tant pis, une malade.</p><p>Il alla s’asseoir dans un fauteuil de rotin. Le petit divan du cosy &#xE9;tait plus pratique, mais il n’y &#xE9;tait plus. Apr&#xE8;s tout, avec le somnif&#xE8;re, Martine dormait si profond&#xE9;ment qu’il pouvait descendre pour t&#xE9;l&#xE9;phoner au docteur… Il &#xE9;tait tard. Daniel descendit quand m&#xEA;me au tabac et appela le docteur qui promit de venir dans la matin&#xE9;e. Il remonta les escaliers. Tout &#xE9;tait calme dans le petit appartement, Martine dormait. Daniel se coucha &#xE0; c&#xF4;t&#xE9; d’elle, tout habill&#xE9;.</p><p>Il faisait jour… quelle heure ?… depuis combien de temps Martine le regardait-elle dormir, agenouill&#xE9;e pr&#xE8;s du lit ?</p><p>— Pourquoi dors-tu tout habill&#xE9; ? dit Martine d&#xE8;s qu’il eut les yeux ouverts.</p><p>Daniel bougea faiblement, prudemment, comme devant une b&#xEA;te dangereuse, sortie de sa cage :</p><p>— Tu &#xE9;tais malade…</p><p>— Malade ? Menteur ! Je n’&#xE9;tais pas malade. Le malheur n’est pas une maladie. Non ! Reste couch&#xE9;… Je serai mieux pour te cracher au visage.</p><p>Martine cracha. Daniel sauta &#xE0; bas du lit et une gifle renversa Martine… Debout il s’essuyait avec une &#xE9;charpe de Martine, soigneusement pli&#xE9;e sur le dossier d’une chaise, avant le drame. Martine siffla comme un chat et se ramassa pour sauter sur Daniel. Daniel n’avait plus piti&#xE9;, il ne voyait plus devant lui qu’une b&#xEA;te malfaisante &#xE0; assommer.</p><p>Ce n’&#xE9;tait pas si facile, Martine &#xE9;tait forte. Il lui fallut l’attacher &#xE0; une chaise avec cette &#xE9;charpe et sa ceinture.</p><p>Lorsque le docteur fit son apparition, il trouva l’appartement saccag&#xE9;… tout ce qui pouvait se renverser y &#xE9;tait renvers&#xE9;, tout &#xE9;tait cass&#xE9;, d&#xE9;moli… au milieu de ce chaos, une femme &#xE0; peine couverte d’une chemise de nuit en loques, bras et jambes li&#xE9;s comme dans un vieux film am&#xE9;ricain. M. Donelle qui lui avait t&#xE9;l&#xE9;phon&#xE9; la veille &#xE9;tait dans un triste &#xE9;tat, le visage &#xE9;gratign&#xE9;, la chemise d&#xE9;chir&#xE9;e, nu-pieds, le pantalon frip&#xE9;… Le docteur avait rencontr&#xE9; Mme Donelle chez C&#xE9;cile o&#xF9; ils avaient d&#xEE;n&#xE9; ensemble et ensuite fait une partie de bridge ; une joueuse de bridge remarquable, une femme si calme, si pond&#xE9;r&#xE9;e… Il se rappelait &#xE9;galement Daniel Donelle, des « &#xC9;tablissements Donelle », il l’avait vu chez leur ami commun, Jean, qui ne tarissait pas d’&#xE9;loges pour lui<a l:href="#n_286" type="note">[286]</a>. Le docteur, un jeune psychiatre, &#xE9;tait impressionn&#xE9;, presque &#xE9;mu : on a beau avoir l’exp&#xE9;rience…</p><p>— Elle est compl&#xE8;tement folle, dit Daniel &#xE0; voix basse. Je crois qu’il vaut mieux que je reste &#xE0; c&#xF4;t&#xE9;…</p><p>Le docteur sortait sa trousse :</p><p>— Voulez-vous que je vous fasse une piq&#xFB;re, Madame ? Vous vous sentirez mieux apr&#xE8;s.</p><p>— Faites… r&#xE9;pondit Martine attach&#xE9;e &#xE0; sa chaise, d’une voix normale, triste…</p><p>— Voil&#xE0;, dit le docteur, — vous verrez comme dans un instant vous irez mieux.</p><p>— Oh, mais je vais tr&#xE8;s bien, Docteur… Il n’y a pas de piq&#xFB;re contre le malheur… Voulez-vous me d&#xE9;tacher s’il vous pla&#xEE;t, cette brute m’a trait&#xE9;e d’une fa&#xE7;on abjecte.</p><p>— Mais bien s&#xFB;r ! Vous allez vous &#xE9;tendre, vous reposer un peu, n’est-ce pas ?</p><p>Il d&#xE9;tacha Martine et l’aida &#xE0; se coucher. Elle s’assoupit presque instantan&#xE9;ment, et le docteur vint trouver Daniel qui attendait dans le salon.</p><p>— Alors ? dit Daniel anxieux, comment l’avez-vous trouv&#xE9;e ?</p><p>— Vous n’avez pas de t&#xE9;l&#xE9;phone ? Il faudrait faire venir une ambulance… Je vais descendre t&#xE9;l&#xE9;phoner pendant qu’elle dort.</p><p>Le docteur d&#xE9;gringolait l’escalier. Il semblait prendre la chose &#xE0; c&#x153;ur<a l:href="#n_287" type="note">[287]</a>… C’&#xE9;tait donc grave ? Pourquoi ne lui avait-il pas r&#xE9;pondu ? Daniel essayait de mettre un peu d’ordre dans le chaos, relevait les si&#xE8;ges, essuyait l’eau des vases renvers&#xE9;s, ramassait les roses &#xE9;parses et pi&#xE9;tin&#xE9;es, balayait les d&#xE9;bris…</p><p>Dans la chambre, Martine dormait, respirant bruyamment. Daniel ramassa ses affaires, son jupon, ses bas… La robe de Martine dans ses bras, Daniel se mit &#xE0; la regarder : couch&#xE9;e sur le dos, la t&#xEA;te de profil sur l’oreiller, pench&#xE9;e sur l’&#xE9;paule, la joue humide, les cheveux noirs en d&#xE9;sordre, elle &#xE9;tait belle &#xE0; ne pas y croire, des femmes comme &#xE7;a on ne les voit que sur un pi&#xE9;destal dans les verdures des parcs… Ceci &#xE9;tait une femme vivante, c’&#xE9;tait Martine, la petite perdue-dans-les-bois qui l’attendait dans les rues du village. Martine, n&#xE9;e d&#xE9;go&#xFB;t&#xE9;e, couchant sur de la paille pourrie, avec les rats qui couraient sur les corps des dormeurs, des- corps jamais lav&#xE9;s… Martine qui &#xE9;tait venue avec lui sans rien demander, qui travaillait comme une damn&#xE9;e pour avoir des fauteuils en rotin, des choses propres et qui brillent, un matelas &#xE0; ressorts, et qui n’avait jamais regard&#xE9; un autre homme que lui… Daniel se retint de g&#xE9;mir, posa la robe de Martine et se sauva &#xE0; la cuisine pour se mettre la t&#xEA;te sous le robinet.</p><p>Il n’allait pas pleurer tout de m&#xEA;me. De piti&#xE9;, de rage, d’&#xE9;nervement. Il se sentit mieux apr&#xE8;s s’&#xEA;tre ras&#xE9;. Qu’est-ce qu’il faisait, le docteur ? Voil&#xE0; la porte de l’ascenseur… Daniel avait ouvert avant que le docteur e&#xFB;t le temps de sonner.</p><p>— Bon, fit l’autre, l’ambulance sera l&#xE0; dans une demi-heure… Maintenant, dites-moi : que s’est-il pass&#xE9; ?</p><p>Daniel emmena le docteur dans le salon en rotin, avec la porte ouverte sur la chambre de Martine, de fa&#xE7;on &#xE0; voir Martine dans son lit… Bien que le docteur ne f&#xFB;t gu&#xE8;re plus &#xE2;g&#xE9; que lui, la trentaine &#xE0; peine d&#xE9;pass&#xE9;e, Daniel avec sa bonne t&#xEA;te ronde et les cheveux en brosse, ressemblait &#xE0; un potache<a l:href="#n_288" type="note">[288]</a> appel&#xE9; chez le directeur…</p><p>— Ah, docteur… Ce qui s’est pass&#xE9; ? Nous sommes ensemble depuis une dizaine d’ann&#xE9;es, et nous nous connaissons depuis toujours… Alors, quand je lui ai annonc&#xE9; que je voulais divorcer pour &#xE9;pouser une autre femme, elle est devenue comme folle. Cela dure depuis hier. Elle a dormi la nuit avec un somnif&#xE8;re. Et &#xE7;a a recommenc&#xE9;.</p><p>Martine dormait. Le docteur sortit son stylo et se mit &#xE0; poser les questions habituelles :…&#xE2;ge, maladies, enfants… Puis il dit qu’on allait l’emmener et lui faire un &#xE9;lectrochoc… Ensuite, on verrait. La psychanalyse peut-&#xEA;tre…</p><p>Il fallait habiller Martine pour la transporter. Ils s’y mirent &#xE0; deux.</p><p>— Je m’excuse… — dit le docteur, tout en croisant un grand ch&#xE2;le sur la poitrine de Martine, inconsciente, — mais c’est d’un point de vue purement esth&#xE9;tique… J’ai rarement vu une femme aussi parfaitement faite… Vous me pardonnerez cette remarque personnelle : c’est &#xE9;trange qu’elle n’ait pas su vous retenir…</p><p>— J’ai trouv&#xE9; une femme moins parfaite, dit Daniel, il faut croire que c’est ce qu’il me fallait. Ce qu’il me faut co&#xFB;te que co&#xFB;te.</p><p>On sonnait &#xE0; la porte : c’&#xE9;tait l’ambulance.</p></section><section><title><p>XXIX. LA LESSIVEUSE ROUILL&#xC9;E</p></title><p>Daniel est parti pour la Californie pendant que Martine &#xE9;tait dans une « maison de repos ».</p><p>Il y avait eu des d&#xE9;marches &#xE0; faire, l’avocat, l’avou&#xE9;… Il lui fallait partir, mais Martine sortie de cet &#xE9;tablissement, on se mettrait en rapport avec elle, et le n&#xE9;cessaire serait fait. Il y avait des soucis d’argent : le divorce, le prix de la « maison de sant&#xE9; »… Daniel ne voulait pas m&#xEA;ler la famille &#xE0; ses affaires et l’Assurance sociale ne remboursait qu’une faible partie des frais<a l:href="#n_289" type="note">[289]</a>… Mais il n’allait tout de m&#xEA;me pas mettre Martine &#xE0; l’h&#xF4;pital ! Finalement il avait d&#xFB; s’embarquer sur un cargo, mais il serait parti &#xE0; pied &#xE0; travers les vagues pour rejoindre Marion.</p><p>La d&#xE9;sapprobation autour de lui &#xE9;tait g&#xE9;n&#xE9;rale. Il avait communiqu&#xE9; &#xE0; M. Donelle p&#xE8;re et &#xE0; Dominique son intention de divorcer et de se remarier et tout d’abord il avait rencontr&#xE9; chez eux la discr&#xE9;tion habituelle. A peine les avait-il vu ciller &#xE0; l’annonce que sa future femme &#xE9;tait une &#xE9;trang&#xE8;re. Martine ne comptait pas pour eux depuis longtemps, elle n’&#xE9;tait pas entr&#xE9;e dans la famille des roses, mais la nouvelle de sa maladie leur avait fait une impression p&#xE9;nible. Dominique avait les yeux pleins de larmes.</p><p>Quant &#xE0; M’man Donzert, C&#xE9;cile, M. Georges, ils le consid&#xE9;r&#xE8;rent &#xE9;videmment comme un monstre, comme un assassin… On lui avait d&#xE9;p&#xEA;ch&#xE9; Pierre Genesc<a l:href="#n_290" type="note">[290]</a> pour lui parler d’homme &#xE0; homme… Ce n’&#xE9;tait pas un bon choix, car si M. Georges souffrait pour Martine et d&#xE9;sapprouvait Daniel avec toute la violence dont il &#xE9;tait capable, Pierre Genesc en parlant &#xE0; Daniel f&#xFB;t plut&#xF4;t de son c&#xF4;t&#xE9;…</p><p>— Martine est une s&#x153;ur pour C&#xE9;cile, et elle m’est d&#xE9;j&#xE0; ch&#xE8;re par l&#xE0;, disait-il, assis avec Daniel au « Caf&#xE9; de la Paix »<a l:href="#n_291" type="note">[291]</a> ou il lui avait donn&#xE9; rendez-vous, — je connais ses qualit&#xE9;s, mais elle m’a toujours incommod&#xE9;, imaginez-vous… C’est une femme rang&#xE9;e, s&#xE9;rieuse, mais je suis tr&#xE8;s sensible sur tout ce qui chez une femme peut devenir emmerdant pour un homme… Entre nous, cher ami, je vous comprends fort bien. Martine a toujours eu quelque chose d’inqui&#xE9;tant… Ne le prenez pas mal, mais elle a un c&#xF4;t&#xE9; sorci&#xE8;re, malgr&#xE9;, je dirais m&#xEA;me &#xE0; cause de sa grande beaut&#xE9;… Je me suis toujours m&#xE9;fi&#xE9; d’elle.</p><p>Daniel ne disait rien. Devant ce Pierre Genesc et ses yeux bleus, il &#xE9;tait du c&#xF4;t&#xE9; de Martine, ce qui ne changeait rien, mais le rendait malheureux. Il avala son whisky sans, dire un mot, appela le gar&#xE7;on : « Vous m’excuserez, Monsieur, j’ai des choses &#xE0; r&#xE9;gler avec mon d&#xE9;part. »</p><p>— Il n’y a rien &#xE0; faire, — racontait Pierre Genesc &#xE0; sa femme qui l’attendait impatiemment, — un mur ! Martine n’a rien &#xE0; esp&#xE9;rer, et je t’assure, ma ch&#xE9;rie, cela vaut mieux qu’ils se s&#xE9;parent… entre ces deux-l&#xE0;, &#xE7;a ne pourrait que mal finir.</p><p>C&#xE9;cile se mit &#xE0; pleurer. Elle &#xE9;tait profond&#xE9;ment malheureuse pour Martine. Et dire que personne ne pouvait la voir, et Dieu sait ce qu’on lui faisait l&#xE0;-bas, dans cette « maison ». On ne permettait pas de lui porter une douceur, d’aller l’embrasser comme une malade ordinaire. Et qui sait, peut-&#xEA;tre Daniel la faisait-il s&#xE9;questrer pour aller rejoindre sa poule<a l:href="#n_292" type="note">[292]</a>.</p><p>— Ne dis pas &#xE7;a, ma ch&#xE9;rie, tu sais bien ce que nous a dit le docteur Mortet, elle est folle &#xE0; lier !</p><p>— Mais il n’a jamais dit &#xE7;a, voyons, Pierre ! Il a dit qu’elle a eu un choc, et que cela allait se passer…</p><p>— On ne va pas se disputer ! un choc qui l’a rendue folle &#xE0; lier, et cela va se passer, on est d’accord…</p><p>Ils all&#xE8;rent embrasser le b&#xE9;b&#xE9; dans son berceau. Il ou plut&#xF4;t elle, &#xE9;tait aussi blonde que sa maman, impossible d’imaginer quelque chose de plus tendre, de plus touchant…</p><p>— Ma pauvre Martine ! Ah, elle n’a pas eu son d&#xFB;<a l:href="#n_293" type="note">[293]</a> dans ce monde…</p><p>C&#xE9;cile pleurait au-dessus du berceau, sur l’&#xE9;paule de son mari.</p><p>Martine &#xE9;tait revenue de la « maison de sant&#xE9; » et avait repris son travail. Elle &#xE9;tait si calme, si pond&#xE9;r&#xE9;e et exacte que les bruits qui avaient couru sur sa maladie s’&#xE9;teignirent rapidement. On qualifiait m&#xEA;me de risible ces potins ! Son mari ? Eh bien quoi, son mari, il est en Am&#xE9;rique pour ses affaires, et apr&#xE8;s ?<a l:href="#n_294" type="note">[294]</a> La myst&#xE9;rieuse maladie ? Mais une fausse-couche bien s&#xFB;r ! Martine pench&#xE9;e sur les mains f&#xE9;minines, faisait son travail, rempla&#xE7;ant la conversation par un rapide sourire, lorsque les yeux de la cliente rencontraient les siens.</p><p>Elle laissa partir sa voiture dont les traites n’&#xE9;taient pas pay&#xE9;es depuis plusieurs mois, sans montrer ennui ou regrets. Elle ne s’opposait plus au divorce, et n’avait demand&#xE9; &#xE0; l’avocat de Daniel qu’une seule chose : qu’on ne le rend&#xEE;t pas public imm&#xE9;diatement. Lorsque Daniel serait de retour en France avec sa nouvelle &#xE9;pouse, on verrait bien. Elle exposa tout cela tr&#xE8;s pos&#xE9;ment &#xE0; son avocat.</p><p>Martine reprit ses parties de bridge, mais ne jouait que rarement et jamais chez elle. Pour sortir elle gardait son apparence habituelle, soign&#xE9;e, parfum&#xE9;e, et personne n’aurait pu se douter de la salet&#xE9; qui r&#xE9;gnait derri&#xE8;re la porte de son appartement, ferm&#xE9; &#xE0; tout le monde. Elle ne vidait pas la bo&#xEE;te &#xE0; ordures, ne lavait pas la vaisselle, ne changeait pas les draps. C’&#xE9;tait sa vengeance. Sur qui s’exer&#xE7;ait-elle ? Personne ne pouvait le sentir.</p><p>Une lettre lui &#xE9;tait arriv&#xE9;e du village le jour m&#xEA;me o&#xF9; elle avait eu des nouvelles de son proc&#xE8;s : c’&#xE9;tait fait, en moins d’un an Daniel avait obtenu le divorce et &#xE9;tait libre d’&#xE9;pouser l’autre. La lettre du village l’attendait chez la concierge. Martine l’ouvrit dans l’ascenseur : le notaire, M<sup>e</sup> Valatte, lui annon&#xE7;ait la mort de sa m&#xE8;re, et lui demandait de se rendre &#xE0; son &#xE9;tude<a l:href="#n_295" type="note">[295]</a> pour r&#xE9;gler les questions de la succession. La succession… Marrant !<a l:href="#n_296" type="note">[296]</a> La vieille cabane, on n’avait qu’&#xE0; la br&#xFB;ler… Elle pensa d’abord &#xE0; la baraque et ensuite &#xE0; la morte. Il y avait bien dix ans qu’elle n’avait entendu parler de sa famille. Qu’&#xE9;tait devenue la marmaille ? La grande s&#x153;ur ? Aller l&#xE0;-bas, les rencontrer… Pourquoi pas ?</p><p>Elle devait ce soir d&#xEE;ner chez M’man Donzert. Martine s’assit sur le lit, sans allumer, et se mit &#xE0; attendre l’heure de partir en mangeant du chocolat. Elle pouvait manger &#xE0; n’importe quelle heure, n’importe quoi. Sa commode &#xE9;tait bourr&#xE9;e de sucreries, de biscuits, et elle se levait la nuit pour aller chercher un bout de pain, un morceau de sucre, du fromage, une sardine… La pendule du salon sonna sept heures. Elle pouvait y aller.</p><p>Chez M’man Donzert, on l’attendait, il y avait des fleurs sur la table, ses plats pr&#xE9;f&#xE9;r&#xE9;s… On la voyait si rarement, c’&#xE9;tait une f&#xEA;te que de l’avoir ! disait M. Georges. Dommage que C&#xE9;cile et Pierre n’aient pas pu &#xEA;tre des leurs<a l:href="#n_297" type="note">[297]</a>, Pierre venait de signer un contrat important avec une firme &#xE9;trang&#xE8;re, et avait invit&#xE9; les repr&#xE9;sentants de cette derni&#xE8;re &#xE0; d&#xEE;ner ? M’man Donzert embrassait Martine &#xE0; tout bout de champ.</p><p>— M’man Donzert, aujourd’hui on pourrait se payer une bonne pinte de larmes<a l:href="#n_298" type="note">[298]</a> si on y tenait… — dit Martine, mangeant avec app&#xE9;tit du saucisson chaud aux pommes de terre en salade. Elle sortit de son sac la lettre du notaire et la tendit &#xE0; M. Georges.</p><p>M. Georges posa sa fourchette et lut la lettre &#xE0; haute voix. Martine mangeait. M’man Donzert, pr&#xE8;s de la cuisini&#xE8;re, s’essuyait les larmes ; elle faisait des beignets aux pommes<a l:href="#n_299" type="note">[299]</a>.</p><p>— Que Dieu ait son &#xE2;me… — dit M. Georges. — Je ne l’ai pas connue, et c’&#xE9;tait m’a-t-on dit une grande p&#xE9;cheresse…</p><p>— Savez-vous, Monsieur Georges, interrompit Martine, qu’on m’a emport&#xE9; aujourd’hui mon salon en rotin ?</p><p>M. Georges ne broncha pas :</p><p>— Comment &#xE7;a ? dit-il seulement.</p><p>— Je n’ai pas pu payer les &#xE9;ch&#xE9;ances… Trois traites.</p><p>— Mais tu aurais d&#xFB; nous le dire ! s’&#xE9;cria M’man Donzert laissant l&#xE0; ses beignets, — on t’aurait donn&#xE9; le n&#xE9;cessaire, voyons, Martine ! Une chose apr&#xE8;s l’autre… J’en suis malade…</p><p>— Je n’ai pas voulu faire mentir M. Georges. Il m’avait dit dans le temps, que je resterais avec ma lessiveuse rouill&#xE9;e…</p><p>— Je n’&#xE9;tais press&#xE9; de voir ma pr&#xE9;diction s’accomplir.</p><p>M. Georges essayait de blaguer.</p><p>— Quelle lessiveuse ? grondait M’man, Donzert, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Tu fais expr&#xE8;s pour te rendre aussi malheureuse que possible ! Et C&#xE9;cile et nous, on t’aurait donn&#xE9; ce qu’il te fallait… Tu n’es qu’une sotte ! Passe-moi ton assiette, les beignets sont &#xE0; point<a l:href="#n_300" type="note">[300]</a>.</p><p>Martine avait menti : le salon en rotin n’avait pas boug&#xE9; de son appartement, bien trop endommag&#xE9; le jour o&#xF9; elle avait eu sa crise… D’ailleurs, Daniel avait pay&#xE9; les derni&#xE8;res &#xE9;ch&#xE9;ances et le salon &#xE9;tait bien &#xE0; elle. C’&#xE9;tait par pure m&#xE9;chancet&#xE9; qu’elle avait invent&#xE9; cette fable, elle savait bien que cela ferait de la peine &#xE0; M. Georges et &#xE0; M’man Donzert…</p><p>— C’est vrai… Ils sont &#xE0; point ! Je n’ai jamais pu les r&#xE9;ussir comme vous, M’man Donzert. Ce que j’ai pu bouffer !<a l:href="#n_301" type="note">[301]</a> On prend le caf&#xE9; au salon ?</p><p>Elle se leva. M’man Donzert s’&#xE9;tait arr&#xEA;t&#xE9;e de remuer les assiettes et les casseroles et la regardait avec d&#xE9;sapprobation :</p><p>— Tu engraisses trop… dit-elle. Tu devrais faire un peu attention. J’ai fais une tarte, mais peut-&#xEA;tre vaudrait-il mieux…</p><p>— Voulez-vous rire ! Moi, me priver !..</p><p>Martine riait, et M’man Donzert ne dit plus rien : elle n’aimait pas cette nouvelle fa&#xE7;on qu’elle avait de rire. Ce rire lui faisait aussit&#xF4;t penser &#xE0; la « maison de sant&#xE9; »… Pauvre Martine…</p><p>Ils pass&#xE8;rent au salon.</p><p>— C’est vrai que j’ai un peu engraiss&#xE9;, reprit Martine, &#xE7;a pla&#xEE;t aux hommes ! Jamais les hommes ne m'ont couru apr&#xE8;s comme maintenant…<a l:href="#n_302" type="note">[302]</a></p><p>M. Georges et M’man Donzert la laissaient parler… Elles pouvaient &#xEA;tre vraies, ces histoires, mais cela lui ressemblait si peu de les raconter et elles sonnaient si faux…</p><p>— Vous ne m’avez rien dit sur ma nouvelle coiffure, papotait Martine, n’est-ce pas qu’elle est ravissante ?</p><p>Les cheveux de Martine, coup&#xE9;s tr&#xE8;s court, en chien fou faisaient des franges de tous les c&#xF4;t&#xE9;s.</p><p>— &#xC7;a te cache ton joli front, dit M. Georges, je n’aime pas cette nouvelle mode.</p><p>— Je crois que vous n’aimez que le d&#xE9;mod&#xE9;… Vous &#xEA;tes un peu comme Daniel. Il cherchait le parfum des roses anciennes.</p><p>Il y eut un silence. M’man Donzert fit un effort :</p><p>— O&#xF9; vas-tu passer les vacances ? Tu ne veux pas venir avec C&#xE9;cile et avec nous, dans le Midi ? Pierre a lou&#xE9; une villa…</p><p>— Je crois qu’avec cette lettre du notaire, il me faudra tout d’abord aller au village… Et qui sait, peut-&#xEA;tre que je m’y plairai tant que j’y retournerai pour les vacances… C’est ma petite patrie ! Il y a la baignade… Et la cabane, n’oublions pas la cabane ! Une vill&#xE9;giature impeccable !<a l:href="#n_303" type="note">[303]</a> Non, cette histoire de succession… Il y a de quoi mourir de rire !</p><p>Martine su&#xE7;ait un sucre. Elle avait d&#xE9;j&#xE0; mang&#xE9; presqu’&#xE0; elle seule la tarte et tous les sabl&#xE9;s<a l:href="#n_304" type="note">[304]</a> que M’man Donzert avait faits avec le restant de la p&#xE2;te.</p></section><section><title><p>XXX. SPARGE, PRECOR, ROSAS SUPRA MEA BUSTA, VIATOR<a l:href="#n_305" type="note">[305]</a></p></title><epigraph><p>« Passant, je t’en supplie, r&#xE9;pands des roses sur ma tombe »</p><text-author>(Inscription romaine sur la tombe d’un pauvre des temps imp&#xE9;riaux.)</text-author></epigraph><p>Elle n’y &#xE9;tait jamais retourn&#xE9;e depuis qu’elle avait suivi M’man Donzert &#xE0; Paris. Une dizaine d’ann&#xE9;es. Elle ne reconnaissait pas cette roue, presqu’aussi large que l’autoroute de l’Ouest, elle qui l’avait faite pour venir &#xE0; Paris, et plus tard pour aller &#xE0; l’auberge « Au coin du bois », pour aller &#xE0; la ferme. Le paysage &#xE9;tait ici comme &#xE0; la Porte o&#xF9; elle habitait, toutes les sorties de Paris se ressemblent… Des immeubles neufs, en construction ou &#xE0; peine construits, blancs, tr&#xE8;s hauts et tr&#xE8;s plats, ceintur&#xE9;s de balcons de couleurs vives.</p><p>Le car traversa un joli patelin<a l:href="#n_306" type="note">[306]</a> qui tenait de la petite ville et du village, sur un fond de collines bois&#xE9;es o&#xF9; se mon-, traient parmi les arbres, les tuiles oranges des toits. Il y eut des virages, mont&#xE9;es et descentes, et la plaine s’&#xE9;tala &#xE0; nouveau… On roulait.</p><p>Voici l’auberge « Au coin du bois », o&#xF9; avait eu lieu sa noce. Martine sortit de son sac un bonbon. L’auberge &#xE9;tait aussi pimpante. On ne voyait personne autour. Le car d&#xE9;passa l’auberge. Ce pavillon &#xE0; c&#xF4;t&#xE9; n’existait pas alors… Volets verts, toit orange. Le car roulait, grosse b&#xEA;te maladroite, ronflante. Les passagers, des habitu&#xE9;s, restaient tranquilles &#xE0; leurs places, ils savaient o&#xF9; ils &#xE9;taient, o&#xF9; ils allaient descendre, les noms des villages que l’on d&#xE9;passait, le temps, les kilom&#xE8;tres… Martine ne savait rien de tout cela, et elle avait perdu l’habitude de voyager en car, toujours dans sa voiture, avec Daniel ou seule, ou avec des amis et amies… Martine sortit un autre bonbon de son sac.</p><p>La route avait depuis longtemps perdu ses airs d’autoroute et coulait modestement traversant des pays, plongeant dans les bois. C’est en bordure d’une grande for&#xEA;t o&#xF9; se tenait la petite ville de R… que Martine se retrouva en pays de connaissance. L’autobus s’arr&#xEA;ta longuement pr&#xE8;s de la gare, se vida et continua son chemin, &#xE0; travers le centre de la ville. Voici la place avec le ch&#xE2;teau historique… « J’aimerais me perdre dans les bois avec toi… »</p><p>Chaque pierre, chaque arbre, chaque maison, changement, disparition, rien ne pouvait &#xE9;chapper ici &#xE0; Martine, &#xE0; sa m&#xE9;moire infaillible… Elle reconnaissait et remarquait chaque d&#xE9;tail. Le car entrait dans la profondeur humide des grands bois. Ici, on n’avait touch&#xE9; &#xE0; rien, ici Martine &#xE9;tait chez elle. Elle n’aurait pas pu se perdre parmi ces arbres, elle les connaissait presque un &#xE0; un.</p><p>La « gendarmerie nationale » &#xE9;tait la premi&#xE8;re maison du village. Martine croqua son bonbon, l’avala et en mit un autre dans la bouche.</p><p>Elle reconnaissait les cahots de la rue mal pav&#xE9;e du village. Le village avait rajeuni, de vieilles fa&#xE7;ades disparues sous un cr&#xE9;pi neuf… Il y avait des maisons r&#xE9;cemment b&#xE2;ties, une pompe &#xE0; essence… Le car tourna p&#xE9;niblement et s’arr&#xEA;ta sur la place. Martine descendit.</p><p>Elle fit quelques pas, tout engourdie… Fouilla nerveusement dans son sac pour chercher un bonbon. Martine traversa la place, entra sous la vo&#xFB;te, poussa la porte sur laquelle on pouvait lire : ETUDE.</p><p>— Ma&#xEE;tre<a l:href="#n_307" type="note">[307]</a> Valatte ? De la part de ?… Mais certainement ! Je vais pr&#xE9;venir M<sup>e</sup> Valatte… asseyez-vous, Madame…</p><p>Le clerc disparut derri&#xE8;re une porte matelass&#xE9;e, pendant que les quatre dactylos jetaient &#xE0; Martine des regards en dessous… Martine portait un vaste manteau, tr&#xE8;s court, et lorsqu’elle s’&#xE9;tait assise, croisant les jambes on lui voyait les genoux… ses cheveux coup&#xE9;s &#xE0; la derni&#xE8;re mode &#xE9;taient tenus par un petit carr&#xE9; de soie nou&#xE9; sous le menton… elle tapotait d’un gant nerveux ses doigts d&#xE9;gant&#xE9;s, aux ongles parfaits, longs, roses nacr&#xE9;s. Son visage savamment fard&#xE9; &#xE9;tait, bien qu’un peu bouffi, d’une grande beaut&#xE9;…</p><p>— Voulez-vous donner la peine d’entrer…</p><p>M<sup>e</sup> Valatte avait la t&#xEA;te toute blanche ! Lui si brun autrefois. Le visage encore jeune pourtant.</p><p>— Vous m’annoncez une « succession », ma&#xEE;tre Valatte… De quoi s’agit-il ?</p><p>M<sup>e</sup> Valatte avan&#xE7;ait un si&#xE8;ge, s’installait lui-m&#xEA;me devant son bureau, ouvrait un dossier, le feuilletait :</p><p>— Eh bien, Madame, il s’agit d’un terrain qui a quand m&#xEA;me deux mille m&#xE8;tres carr&#xE9;s… Et qui vous revient enti&#xE8;rement puisque de tous les enfants encore vivants de la d&#xE9;funte Marie V&#xE9;nin, vous &#xEA;tes la seule l&#xE9;gitime…</p><p>— Ah bien, fit Martine, je ne m’en doutais pas…</p><p>— C’est ainsi pourtant… Votre s&#x153;ur a&#xEE;n&#xE9;e est morte, comme vous devez le savoir.</p><p>— Non, Monsieur… je ne sais rien… Je n’avais plus aucun contact avec ma famille…</p><p>— Eh bien… votre p&#xE8;re adoptif, Pierre Peigner, s’est tu&#xE9; en tombant d’un arbre… Ici, au village. On avait souvent recours &#xE0; lui pour l’&#xE9;lagage…<a l:href="#n_308" type="note">[308]</a> Malheureusement, il buvait…</p><p>— Et les petits ?</p><p>— Les petits sont depuis longtemps des grands, ch&#xE8;re Madame. Ceux qui sont vivants, car deux d’entre eux sont morts, de tuberculose, comme leur s&#x153;ur… Leur demi-s&#x153;ur. L’un apr&#xE8;s l’autre. Les conditions de vie… Il y en avait un qui s’est engag&#xE9; dans la L&#xE9;gion<a l:href="#n_309" type="note">[309]</a>, et les deux autres sont all&#xE9;s le retrouver en Alg&#xE9;rie. Je ne saurais pas vous dire ce qu’ils y font… je suppose, la guerre. Votre m&#xE8;re vivait toute seule les derniers temps.</p><p>— Toujours dans la m&#xEA;me baraque ?</p><p>— Oui, je regrette…</p><p>Martine rit d’une fa&#xE7;on si d&#xE9;plac&#xE9;e que l’&#x153;il de M<sup>e</sup> Valatte s’&#xE9;teignit.</p><p>— Alors, dit Martine, qu’est-ce que je dois faire ?</p><p>— Il y a quelques formalit&#xE9;s &#xE0; r&#xE9;gler<a l:href="#n_310" type="note">[310]</a>…</p><p>— Il y a &#xE0; payer ? Parce que s’il y a &#xE0; payer, je ne marche pas<a l:href="#n_311" type="note">[311]</a>… Je ne veux rien d&#xE9;bourser.</p><p>— Alors, il faut vendre, madame Donelle…</p><p>— Bien s&#xFB;r… — Martine se leva. — Je laisse cela entre vos mains… Il n’y a pas de clef ?</p><p>— Non, Madame, j’avoue… Je me demande d’ailleurs si une clef existe. — M<sup>e</sup> Valatte ouvrit la porte : — Vous avez votre voiture, Madame ?</p><p>— Non, je suis venue par le car.</p><p>— Si vous vouliez visiter les lieux, je suis &#xE0; votre disposition pour vous y conduire…</p><p>— Vous &#xEA;tes trop aimable… Ce n’est vraiment pas loin, je vais y aller &#xE0; pied.</p><p>M<sup>e</sup> Valatte s’inclina encore une fois :</p><p>— Je m’occupe de votre affaire, Madame… Mes hommages…<a l:href="#n_312" type="note">[312]</a></p><p>Martine suivit la rue… Le bureau de tabac o&#xF9; elle venait chercher des allumettes. La devanture de la marchande de couleurs &#xE9;tait aussi poussi&#xE9;reuse que dans le temps… Devant la maison du p&#xE8;re Malloire, un vieillard &#xE9;tait assis dans un fauteuil de rotin d&#xE9;verni… Serait-ce le p&#xE8;re Malloire lui-m&#xEA;me ? Son potager, au-del&#xE0; de la maison, n’&#xE9;tait pas cultiv&#xE9;, un rosier sauvage s’appuyait lourdement &#xE0; la cl&#xF4;ture. Le vieux, le menton sur sa canne, suivait Martine du regard. La maison du p&#xE8;re Malloire &#xE9;tait la derni&#xE8;re du village, apr&#xE8;s il n’y avait que les champs et la route goudronn&#xE9;e. Martine d&#xE9;passa le tournant, le chemin qui menait directement &#xE0; la cabane : elle ne voulait pas l’affronter tout de suite, elle avait envie de se promener dans la for&#xEA;t… Personne ne l’attendait, nulle part, elle n’avait pas d’heure.</p><p>Martine s’enfon&#xE7;ait dans la for&#xEA;t… Elle &#xE9;prouvait un soulagement, elle respirait de toute sa peau, elle &#xE9;tait le poisson qui a retrouv&#xE9; l’eau. C’&#xE9;tait pour la premi&#xE8;re fois depuis l’annonce faite par Daniel, qu’elle sentait quelque chose en dehors de l’intol&#xE9;rable. Les parfums de la for&#xEA;t venaient au-devant d’elle. Voici la clairi&#xE8;re qu’elle savait. Elle s’assit sur une grosse pierre et se mit &#xE0; regarder la surface verte, d’un vert pas naturel, chimique v&#xE9;n&#xE9;neux, les herbes gorg&#xE9;es d’eau recouvrant le mar&#xE9;cage… S’enfoncer l&#xE0;-dedans… La pire de morts lentes. Martine renversa la t&#xEA;te. Le ciel &#xE9;tait bleu et les troupeaux de moutons blancs et fris&#xE9;s y passaient en paix. Martine se leva et tout de suite obliqua de c&#xF4;t&#xE9;<a l:href="#n_313" type="note">[313]</a> cherchant la terre ferme… Les grands sapins, les aiguilles jonchant la terre vernies et brillantes comme un parquet <emphasis>vitrifi&#xE9;</emphasis><a l:href="#n_314" type="note">[314]</a>. Oh ! une coupe… Martine sentit un vide dans la t&#xEA;te et pressa le pas dans la direction de la nationale qu’on voyait tr&#xE8;s bien maintenant que les arbres &#xE9;taient abattus.</p><p>Elle marchait entre les souches toutes fra&#xEE;ches. Devant elle, sur la route, filaient des voitures. Un petit foss&#xE9;, et la voil&#xE0; sur le bord de la nationale… Les voitures se suivaient dans les deux sens… Bjik… bjik… faisaient-elles au passage.</p><p>Martine d&#xE9;cida de marcher jusqu’&#xE0; l’hostellerie. De l&#xE0;, elle prendrait le chemin direct pour la cabane. Si l’hostellerie &#xE9;tait encore l&#xE0;.</p><p>Elle &#xE9;tait toujours l&#xE0;. Trop t&#xF4;t encore pour le « poulet &#xE0; l’estragon », sans quoi Martine se le serait pay&#xE9;<a l:href="#n_315" type="note">[315]</a>. Elle s’approcha, c&#xF4;t&#xE9; for&#xEA;t, de ce treillage &#xE0; travers lequel, autrefois, elle avait regard&#xE9; les gens manger… Martine regardait les gar&#xE7;ons en veste blanche qui finissaient de mettre le couvert. Des gens arrivaient… Elle sera toujours celle qui regarde vivre les autres, sans qu’ils s’en doutent, comme une voleuse. Une pie noire et voleuse.</p><p>Martine fit le tour et se pr&#xE9;senta &#xE0; l’entr&#xE9;e de l’hostellerie, c&#xF4;t&#xE9; route. Il y avait d&#xE9;j&#xE0; plusieurs voitures devant et du monde sur la terrasse. Martine traversa le restaurant et se hissa sur un tabouret du bar, au fond. Ici il n’y avait encore personne. Comme c’est joli… encore des meubles en rotin, et plus beaux que les siens… et les appliques ! Dans l’immense chemin&#xE9;e, des poulets tournaient sur des broches au-dessus d’un feu rougeoyant…</p><p>Le chasseur<a l:href="#n_316" type="note">[316]</a> regarda Martine avec curiosit&#xE9;, lorsqu’elle lui dit qu’elle n’avait pas de voiture. Martine s’&#xE9;loignait sur le bas-c&#xF4;t&#xE9; de la grande route, les voitures la fr&#xF4;laient presque. Le jour baissait, Martine prit le raccourci<a l:href="#n_317" type="note">[317]</a> pour gagner le chemin de la cabane, derri&#xE8;re le rideau d’arbre.</p><p>De loin, Martine distingua devant la cabane un camion. Martine cherchait des yeux le conducteur : personne. Un grand silence. Elle sentait la nuit la cerner, le brouillard lui brouillait la vue. Il n’y avait pas trace de passage vers la porte de la cabane, comme si c’&#xE9;tait une tombe oubli&#xE9;e. Dans la porte de la cabane parut un homme. Il regardait venir Martine. Elle s’approcha, s’arr&#xEA;ta devant lui… L’homme &#xE9;tait tr&#xE8;s grand, il portait sur ses muscles un pantalon bleu, un maillot de corps &#xE0; larges mailles, et des bottes en caoutchouc. On pouvait encore voir que ses yeux &#xE9;taient d’un bleu tr&#xE8;s clair… il n’&#xE9;tait pas ras&#xE9;…</p><p>— Qu’est-ce que vous voulez ?</p><p>— Je suis chez moi… dit Martine.</p><p>L’homme la regardait, intens&#xE9;ment :</p><p>— La fille &#xE0; Marie ?</p><p>— Oui…</p><p>— Ah ! en ce cas… A vous la place. Je vais vous dire une chose : vous &#xEA;tes peut-&#xEA;tre sa fille, mais vous ne la pleurerez jamais autant que moi.</p><p>— Alors… venez m’aider &#xE0; la pleurer.</p><p>— Martine passa devant, entra dans la cabane. Il y faisait compl&#xE8;tement noir et il y avait un remue-m&#xE9;nage &#xE0; faire tomber les murs pourris.</p><p>— Les rats… — dit l’homme derri&#xE8;re Martine, et il alluma le briquet. — Bon, il y a encore du p&#xE9;trole dans la suspension. Des r&#xE9;giments de rats… Ce sont les provisions de Marie qui les attirent… des pommes de terre, la farine… les derniers temps, elle n’allait plus au village, elle &#xE9;tait trop malade… Sans moi, que serait-elle devenue, Marie ! Personne ne se d&#xE9;rangeait pour elle. Et moi, moi je n’&#xE9;tais pas toujours l&#xE0;… quand on est routier… c’est l’absence, la s&#xE9;paration. Mon chemin ne passait pas toujours par ici. Ma pauvre Marie ! J’arrive, je ne trouve personne… C’est au pays qu’on m’a appris. Morte et enterr&#xE9;e… Et me voil&#xE0; seul !</p><p>L’homme baissa la t&#xEA;te, et des larmes, de grosses gouttes tomb&#xE8;rent sur la table, sous la suspension o&#xF9; ils s’&#xE9;taient assis tous les deux. Les rats ne semblaient pas &#xEA;tre g&#xEA;n&#xE9;s par leur pr&#xE9;sence. L’&#xE9;norme botte de l’homme s’abattit sur l’un d’entre eux… Il se leva, attrapa le rat par la queue, alla le jeter dehors et revint s’asseoir en face de Martine.</p><p>— Ma m&#xE8;re avait quarante-huit ans, dit-elle.</p><p>— Et alors ? Ce n’est pas un &#xE2;ge. On s’aimait nous deux, quand moi je n’ai que trente. Et je l’aurais aim&#xE9;e jusqu’&#xE0; ma mort…</p><p>Un rat courait sur la table. L’homme l’abattit du poing et balaya le cadavre par terre.</p><p>— Quand ils sont nombreux comme &#xE7;a, dit-il, il faut s’en m&#xE9;fier, des fois ils passent &#xE0; l’attaque. Je vais aller chercher une bouteille dans le camion. Venez avec moi, les femmes n’aiment pas la compagnie des rats… Du moment que vous &#xEA;tes la fille &#xE0; Marie, on est comme qui dirait parents. Je suis content de vous avoir rencontr&#xE9;e, on partage le chagrin… Vous pouvez &#xEA;tre tranquille, personne ne l’aura aim&#xE9;e comme moi.</p><p>L’homme aida Martine &#xE0; grimper dans le camion. Il y faisait noir et cela sentait l’essence…</p><p>— Asseyez-vous, par l&#xE0;…</p><p>L’homme guida Martine et elle tomba sur quelque chose de rembourr&#xE9; : un si&#xE8;ge d’auto &#xE0; ressorts… L’homme d&#xE9;boucha une bouteille.</p><p>— Tenez… — Il tendit un verre &#xE0; Martine. — Attendez, je vais sortir mon casse-cro&#xFB;te…</p><p>— Je n’y vois pas…</p><p>— On va allumer… — je m’appelle B&#xE9;bert, dit-il et il alluma la bougie d’une lanterne et la suspendit sous le toit du camion. — Marie, elle aimait venir ici…</p><p>Et soudain B&#xE9;bert laissa tomber le pain et le couteau et des sanglots secou&#xE8;rent son corps g&#xE9;ant.</p><p>— Allons, B&#xE9;bert… Martine passa une main l&#xE9;g&#xE8;re sur les &#xE9;paules de l’homme. — Est-ce que je pleure, moi ?</p><p>B&#xE9;bert se ramassa, s’assit aux pieds de Martine et posa la t&#xEA;te sur ses genoux. Il pleurait encore un peu.</p><p>— Tu t’appelles Martine, hein, petite ? La Marie aimait r&#xEA;ver de toi, elle disait, ma petite, elle pense &#xE0; moi, &#xE0; sa m&#xE8;re, elle doit se souvenir comme je lui faisais une petite place dans mon lit… et comme je la grondais des fois… Si la Marie nous voit de l&#xE0;-haut, elle doit &#xEA;tre heureuse avec ses cheveux comme des fils d’or sur l’arbre de No&#xEB;l. Toi t’es brune, t’es noire comme une hirondelle.</p><p>— Comme une pie…</p><p>— Non, une pie, c’est bavard, et toi tu ne dis rien.</p><p>Il entoura les jambes de Martine de ses bras durs…</p><p>— La petite &#xE0; ma Marie, disait-il, Martine, sa pr&#xE9;f&#xE9;r&#xE9;e, la petite-perdue-dans-les-bois…</p><p>— Elle t’a dit ?</p><p>— Oui… Comme on t’a cherch&#xE9;e, tout le monde, tout le village, et comme on t’a trouv&#xE9;e sous un arbre, dormant comme un petit ange et comme tu as tendu les bras au garde forestier et tu as ri, pas effray&#xE9;e, contente… La petite pr&#xE9;f&#xE9;r&#xE9;e &#xE0; Marie… N’attrape pas froid, il commence &#xE0; faire frais… Il prit une couverture et la mit sur les &#xE9;paules de Martine : — Et puis, viens, tu seras mieux l&#xE0;-bas… Dans le coin… Quand on voyage &#xE0; deux, c’est ici qu’on dort pendant que l’autre conduit. Couche-toi.</p><p>Martine se laissa aller sur un matelas. B&#xE9;bert se mit &#xE0; c&#xF4;t&#xE9; d’elle. Il pleurait &#xE0; nouveau, murmurait des mots sans suite, l’embrassait… Voil&#xE0;, voil&#xE0; son destin d&#xE9;ment… Elle qui n’a &#xE9;t&#xE9; qu’&#xE0; un seul homme ! &#xC9;tait-ce la nuit ou la mort… le couvercle de sa tombe s’abattait sur elle.</p><p>Au petit jour, elle vit le visage de B&#xE9;bert au-dessus du sien, il parlait :</p><p>— Martine, il faut que je parte… Je perdrais mon boulot, si je n’allais pas prendre le chargement… Je reviens dans huit jours… Mardi, tu m’entends, Martine ? Mardi en huit…<a l:href="#n_318" type="note">[318]</a> Tu seras l&#xE0;, tu me promets ? Jure-moi que tu reviendras ?</p><p>— C’est promis… dit Martine.</p><p>B&#xE9;bert la prit dans ses bras de fer et la descendit du camion et la d&#xE9;posa sous un arbre, face &#xE0; la cabane.</p><p>— Ne retourne pas &#xE0; la cabane, lui recommanda-t-il, c’est un cauchemar l&#xE0;-dedans… La prochaine fois, je t’emm&#xE8;nerai d’ici. Tu verras, je gagne bien ma vie, je te rendrai heureuse. Ne retourne pas &#xE0; la cabane. Rentre chez toi &#xE0; Paris ! Je te donne rendez-vous ici, dans huit jours… Fais de moi ce que tu veux, mais viens ! Sinon, gare &#xE0; toi !</p><p>Il remonta dans le camion. Martine n’ouvrait pas les yeux, elle entendit seulement le bruit d&#xE9;mesur&#xE9; du camion qui d&#xE9;marrait.</p><p>Elle se d&#xE9;barrassa de la couverture dont B&#xE9;bert l’avait envelopp&#xE9;e.</p><p>Le monde &#xE9;tait l&#xE0;, nettoy&#xE9; par la nuit, calm&#xE9;, rajeuni.</p><p>Tout allait recommencer avec le soleil, il faudrait prendre le car… il y aurait les doigts des dames, les traites… Martine se leva et tra&#xEE;na son corps endolori jusqu’&#xE0; la cabane. Se retrouver ici… Elle regardait le lit, le buffet, la table… Le jour avait du mal &#xE0; p&#xE9;n&#xE9;trer &#xE0; travers les vitres sales, mais les rats se tenaient tranquilles. Il faisait plus froid que dehors, humide : d’un geste retrouv&#xE9;, Martine tira un fagot de derri&#xE8;re la cuisini&#xE8;re… Les allumettes &#xE9;taient par-l&#xE0;… elle attendait que les fagots prennent bien<a l:href="#n_319" type="note">[319]</a> pour ajouter de petites b&#xFB;ches, puis elle sortit prendre de l’eau au puits. L’eau qu’elle ramena dans un seau &#xE9;tait d’un froid propre, transparent. Il devait y avoir dans le buffet de la menthe ou du tilleul… il y en avait toujours eu.</p><p>Il y en avait. L’eau bouillait. Du revers de la main, Martine nettoya la table, y posa un bol, sucra sa menthe d’un bonbon… Elle &#xE9;tait chez elle… Apr&#xE8;s tout, elle pouvait attendre B&#xE9;bert ici. Ici o&#xF9; sa m&#xE8;re a &#xE9;t&#xE9; heureuse avec tant d’hommes, un seul suffira &#xE0; son malheur &#xE0; elle. L’amour, quand ce n’&#xE9;tait pas celui de Daniel &#xE9;tait le plus violent, le plus atroce des poisons. Le crochet de la suspension &#xE9;tait toujours l&#xE0;, mais se pendre devenait inutile : B&#xE9;bert ferait l’affaire<a l:href="#n_320" type="note">[320]</a>.</p><p>Elle se mit &#xE0; attendre.</p><p>Huit jours plus tard, un camion fou traversait le village, accompagn&#xE9; de cris, de hurlements… Miracle qu’il n’ait tu&#xE9; personne, ni accroch&#xE9; une voiture ! Le camion s’arr&#xEA;ta devant la Gendarmerie Nationale, le conducteur sauta de sa cabine, entra d’un bond dans la pi&#xE8;ce o&#xF9; deux gendarmes faisaient une belote<a l:href="#n_321" type="note">[321]</a>…</p><p>— Dans la cabane de Marie V&#xE9;nin… dit-il, il faut y aller…</p><p>Ses yeux bleus &#xE9;taient inject&#xE9;s de sang, la sueur lui collait les cheveux au cr&#xE2;ne, les muscles du corps tressaillaient.</p><p>— Qu’est-ce qu’il se passe ? demandaient les gendarmes bouclant leurs ceinturons, un accident, un crime ?</p><p>— Les rats ! cria l’homme, les rats ont d&#xE9;vor&#xE9; la fille &#xE0; Marie… Ils ont d&#xFB; l’attaquer en masse…</p><p>Les gendarmes enfourchaient leurs bicyclettes.</p><p>C’est en 1958 qu’est apparue sur le march&#xE9; la rose parfum&#xE9;e MARTINE DONELLE : elle a le parfum in&#xE9;galable de la rose ancienne, la forme et la couleur d’une rose moderne.</p><subtitle>FIN</subtitle></section></body><body name="notes"><title><p>Примечания</p></title><section id="n_1"><title><p>1</p></title><p>au fur et &#xE0; mesure que… — по мере того как…</p></section><section id="n_2"><title><p>2</p></title><p>les cheveux tirant sur le roux — волосы рыжеватого оттенка.</p></section><section id="n_3"><title><p>3</p></title><p>un incident &#xE9;tait venu faire diversion — одно происшествие отвлекло их внимание.</p></section><section id="n_4"><title><p>4</p></title><p>la Lib&#xE9;ration — Освобождение — так во Франции называется период после освобождения страны от гитлеровской оккупации.</p></section><section id="n_5"><title><p>5</p></title><p>c’est moi, toute crach&#xE9;e — вылитая я.</p></section><section id="n_6"><title><p>6</p></title><p>qu’on l’a mise dans un pr&#xE9;ventorium — ее поместили в преванторий — лечебное заведение, куда помещают больных в начальной, незаразной стадии туберкулеза.</p></section><section id="n_7"><title><p>7</p></title><p>elle n’a pas besoin des allocations — ей не нужны пособия (имеются в виду пособия, выдаваемые многодетным семьям).</p></section><section id="n_8"><title><p>8</p></title><p>boulevard Montparnasse — один из бульваров Парижа.</p></section><section id="n_9"><title><p>9</p></title><p>les Boches l’arr&#xEA;t&#xE8;rent pour v&#xE9;rification de papiers sur la route — немцы остановили его на дороге, чтобы проверить документы.</p></section><section id="n_10"><title><p>10</p></title><p>l’encre d’imprimerie et des tampons vierges — типографскую краску и штемпельные подушечки, не бывшие в употреблении.</p></section><section id="n_11"><title><p>11</p></title><p>Le maire avait beau affirmer — напрасно мэр утверждал.</p></section><section id="n_12"><title><p>12</p></title><p>il avait failli devenir — он чуть не стал.</p></section><section id="n_13"><title><p>13</p></title><p>en chair et en os — собственной персоной.</p></section><section id="n_14"><title><p>14</p></title><p>qu’elle avait du mal &#xE0;… — она с трудом…</p></section><section id="n_15"><title><p>15</p></title><p>Il n’y a rien de cass&#xE9; ? — Ничего не случилось?</p></section><section id="n_16"><title><p>16</p></title><p>vu que — из-за того, что ; ввиду того, что…</p></section><section id="n_17"><title><p>17</p></title><p>un peu port&#xE9; sur le boisson — любил немного выпить.</p></section><section id="n_18"><title><p>18</p></title><p>enfant de l’Assistance — приютский ребенок.</p></section><section id="n_19"><title><p>19</p></title><p>le temps de la coupe — <emphasis>зд.</emphasis> на время рубки.</p></section><section id="n_20"><title><p>20</p></title><p>elle venait aux commissions — она приходила за покупками ; aller aux commissions, aller faire les commissions — ходить за покупками.</p></section><section id="n_21"><title><p>21</p></title><p>De qui tenait-elle ? — <emphasis>зд.</emphasis> На кого она была похожа?</p></section><section id="n_22"><title><p>22</p></title><p>dans les parages — в этих краях.</p></section><section id="n_23"><title><p>23</p></title><p>la traitaient en &#xE9;trang&#xE8;re — с ней обращались, как с чужой.</p></section><section id="n_24"><title><p>24</p></title><p>les jouets que la commune distribuait &#xE0; la No&#xEB;l — игрушки, которые коммуна дарила к Рождеству. Коммуна — административное деление Франции.</p></section><section id="n_25"><title><p>25</p></title><p>non qu’on la maltrait&#xE2;t — не то, чтобы с ней плохо обращались.</p></section><section id="n_26"><title><p>26</p></title><p>elle ne formait pas corps avec eux — <emphasis>зд.</emphasis> она не была похожа на них.</p></section><section id="n_27"><title><p>27</p></title><p>d’ici l&#xE0; que j’aille dire deux mots — <emphasis>зд.</emphasis> вот, я сама схожу, скажу ей пару слов.</p></section><section id="n_28"><title><p>28</p></title><p>en un clin d’&#x153;il — в мгновение ока.</p></section><section id="n_29"><title><p>29</p></title><p>Martine devint folle &#xE0; lier — Мартина обезумела.</p></section><section id="n_30"><title><p>30</p></title><p>les fonts baptismaux — купель</p></section><section id="n_31"><title><p>31</p></title><p>pain b&#xE9;nit — <emphasis>зд.</emphasis> это было святое дело.</p></section><section id="n_32"><title><p>32</p></title><p>Le Palais de « Mille et une Nuits » — Дворец из «Тысячи и одной ночи» из сказок Шехерезады.</p></section><section id="n_33"><title><p>33</p></title><p>une infusion — настой из разных трав и цветов, который французы обычно пьют подогретым на ночь.</p></section><section id="n_34"><title><p>34</p></title><p>Mme Donzert &#xE9;pluchait un journal de mode — <emphasis>зд.</emphasis> Мадам Донзер перелистывала журнал мод.</p></section><section id="n_35"><title><p>35</p></title><p>c’est… toi qui as gonfl&#xE9; — ты пополнела (раздалась).</p></section><section id="n_36"><title><p>36</p></title><p>&#xE0; perdre haleine — до изнеможения.</p></section><section id="n_37"><title><p>37</p></title><p>l’Ecole d’Horticulture de Versailles — Высшая школа садоводов в Версале. Версаль — город в 23 километрах от Парижа. Известен Версальским дворцом — бывшей резиденцией королей Франции.</p></section><section id="n_38"><title><p>38</p></title><p>le bac — сокр. от baccalaur&#xE9;at — экзамены, которые сдают после окончания среднего учебного заведения для получения первой ученой степени — степени бакалавра.</p></section><section id="n_39"><title><p>39</p></title><p>le bureau de tabac — табачный магазин.</p></section><section id="n_40"><title><p>40</p></title><p>le zinc — стойка (в баре, в кафе).</p></section><section id="n_41"><title><p>41</p></title><p>le brevet sup&#xE9;rieur — аттестат, который выдавался по окончании специальных курсов после начальной школы.</p></section><section id="n_42"><title><p>42</p></title><p>le sana от sanatorium — санаторий — во Франции это лечебное заведение для больных туберкулезом.</p></section><section id="n_43"><title><p>43</p></title><p>Fais bonjour &#xE0; Madame… — скажи «до свидания» мадам. Bonjour часто употребляется французами и в значении «до свидания».</p></section><section id="n_44"><title><p>44</p></title><p>elle faisait maintenant de droit partie de la maison — теперь она с полным основанием вошла в семью.</p></section><section id="n_45"><title><p>45</p></title><p>n’aimait pas se priver — <emphasis>зд.</emphasis> она любила поесть.</p></section><section id="n_46"><title><p>46</p></title><p>(elles) &#xE9;taient des cordons bleus — они обе умели вкусно готовить.</p></section><section id="n_47"><title><p>47</p></title><p>les parents avaient de quoi — родители были самостоятельными, имели деньги.</p></section><section id="n_48"><title><p>48</p></title><p>l’embrasement du ch&#xE2;teau historique — освещение старого замка, так называемое представление «Звук и Свет» (Son et Lumi&#xE8;re), когда с помощью специального освещения и звукового сопровождения (музыки, песен, шумов) воспроизводится история замка.</p></section><section id="n_49"><title><p>49</p></title><p>C&#xE9;cile &#xE9;tait en froid avec son Paul — Сесиль поссорилась со своим Полем.</p></section><section id="n_50"><title><p>50</p></title><p>des mineurs — несовершеннолетние.</p></section><section id="n_51"><title><p>51</p></title><p>les pages glac&#xE9;es — глянцевые страницы.</p></section><section id="n_52"><title><p>52</p></title><p>penses-tu — еще бы.</p></section><section id="n_53"><title><p>53</p></title><p>une quatre-chevaux — малолитражка.</p></section><section id="n_54"><title><p>54</p></title><p>On ne lui en tenait pas rigueur — ее за это не корили.</p></section><section id="n_55"><title><p>55</p></title><p>elle y apprendrait les soins de beaut&#xE9; — она научится ухаживать за лицом.</p></section><section id="n_56"><title><p>56</p></title><p>il n’y a rien de fait — пока еще ничего не случилось.</p></section><section id="n_57"><title><p>57</p></title><p>son &#xE9;tincellement n’avait pas cours — его блеск (роскошь) там не имел(а) значения.</p></section><section id="n_58"><title><p>58</p></title><p>acheter en solde — покупать по сниженным ценам.</p></section><section id="n_59"><title><p>59</p></title><p>c’est toi qui m’as accul&#xE9;e &#xE0; cette extr&#xE9;mit&#xE9; — это ты довела меня до такой крайности.</p></section><section id="n_60"><title><p>60</p></title><p>la rue Saint-Florentin, la rue Royale — центральные улицы Парижа в районе площади Согласия.</p></section><section id="n_61"><title><p>61</p></title><p>le tabac-bar — кафе.</p></section><section id="n_62"><title><p>62</p></title><p>&#xE0; la porte d’Orl&#xE9;ans — Орлеанские ворота — площадь на юге Парижа. Ворота не сохранились, осталось лишь название.</p></section><section id="n_63"><title><p>63</p></title><p>Mme Georges tenait la caisse — Мадам Жорж сидела за кассой.</p></section><section id="n_64"><title><p>64</p></title><p>un ouvrier de chez Renault — рабочий завода Рено. Рено — одна из самых крупных автомобильных фирм Франции.</p></section><section id="n_65"><title><p>65</p></title><p>il n’y avait pas eu une f&#xE2;cherie entre elles — они никогда не ссорились.</p></section><section id="n_66"><title><p>66</p></title><p>pr&#xE9;textant un mal de t&#xEA;te — под предлогом головной боли.</p></section><section id="n_67"><title><p>67</p></title><p>Vous avez beaucoup de rendez-vous aujourd’hui ? — У вас сегодня много клиенток?</p></section><section id="n_68"><title><p>68</p></title><p>un bifteck-frites — бифштекс с жареной картошкой.</p></section><section id="n_69"><title><p>69</p></title><p>une omelette flamb&#xE9;e — воздушный пирог.</p></section><section id="n_70"><title><p>70</p></title><p>tu as d&#xE9;j&#xE0; gagn&#xE9; deux manches — ты уже выиграла два тура.</p></section><section id="n_71"><title><p>71</p></title><p>qui avait fait un n&#x153;ud si serr&#xE9; aux cordons de sa bourse — он так крепко завязал свой кошелек, т. е. он не любит давать деньги.</p></section><section id="n_72"><title><p>72</p></title><p>le ciel de lit — балдахин.</p></section><section id="n_73"><title><p>73</p></title><p>Dans « Match » — Paris Match — Пари-Матч — иллюстрированный журнал.</p></section><section id="n_74"><title><p>74</p></title><p>Comme vous y allez — <emphasis>зд.</emphasis> какая дерзость!</p></section><section id="n_75"><title><p>75</p></title><p>histoire de rire — смеха ради, чтобы посмеяться.</p></section><section id="n_76"><title><p>76</p></title><p>Depuis le temps qu’elle fr&#xE9;quente ce gar&#xE7;on, il serait temps qu’il f&#xEE;t sa demande officiellement. — Сколько времени она уже встречается с этим молодым человеком, пора бы ему сделать предложение официально.</p></section><section id="n_77"><title><p>77</p></title><p>cela faisait une moyenne — <emphasis>зд.</emphasis> получалось среднее, средний промежуточный цвет.</p></section><section id="n_78"><title><p>78</p></title><p>des produits de beaut&#xE9; — косметические средства, косметика.</p></section><section id="n_79"><title><p>79</p></title><p>s&#xE9;cher les cours — пропускать лекции.</p></section><section id="n_80"><title><p>80</p></title><p>une payse pardessus le march&#xE9; — и к тому же землячка.</p></section><section id="n_81"><title><p>81</p></title><p>curieux — <emphasis>зд.</emphasis> странно.</p></section><section id="n_82"><title><p>82</p></title><p>en train de passer sa licence — он как раз сдавал экзамены на получение степени лиценциата (вторая учебная степень во Франции, после бакалавра).</p></section><section id="n_83"><title><p>83</p></title><p>l’Hay-les-Roses — известный розарий, находящийся недалеко от Парижа в южном направлении.</p></section><section id="n_84"><title><p>84</p></title><p>Daniel en serait venu &#xE0; bout — Даниель справился бы, осилил бы.</p></section><section id="n_85"><title><p>85</p></title><p>l’a&#xEE;n&#xE9; des cousins en voulait &#xE0; Daniel — старший двоюродный брат сердился на Даниеля, питал неприязнь к Даниелю.</p></section><section id="n_86"><title><p>86</p></title><p>ancien coureur — в прошлом гонщик.</p></section><section id="n_87"><title><p>87</p></title><p>si je prenais du ventre — если я обзаведусь брюшком.</p></section><section id="n_88"><title><p>88</p></title><p>l’Uni-Prix — универсальный магазин умеренных (стандартных цен).</p></section><section id="n_89"><title><p>89</p></title><p>On grillait de curiosit&#xE9; — Сгорали от любопытства.</p></section><section id="n_90"><title><p>90</p></title><p>c’est bouffon — это смешно, это комедия.</p></section><section id="n_91"><title><p>91</p></title><p>on pourrait se payer un petit voyage, une lune de miel — можно было бы позволить себе небольшое путешествие, медовый месяц.</p></section><section id="n_92"><title><p>92</p></title><p>sa robe de demoiselle d’honneur — платье подружки невесты.</p></section><section id="n_93"><title><p>93</p></title><p>le « who is who » <emphasis>англ. — </emphasis>биографический словарь.</p></section><section id="n_94"><title><p>94</p></title><p>une route nationale — автодорога (государственная, в отличие от частных, за проезд по которым взимается плата).</p></section><section id="n_95"><title><p>95</p></title><p>il y avait (il y a) belle lurette — давным-давно.</p></section><section id="n_96"><title><p>96</p></title><p>une Citro&#xEB;n — машины фирмы Ситроен. Ситроен — одна из крупнейших автомобильных фирм Франции.</p></section><section id="n_97"><title><p>97</p></title><p>sa robe de chez Dior — ее платье от Диора. Диор — один из наиболее фешенебельных и дорогих домов моделей Франции.</p></section><section id="n_98"><title><p>98</p></title><p>la bombe glac&#xE9;e — мороженное, приготовленное по специальному рецепту.</p></section><section id="n_99"><title><p>99</p></title><p>les transatlantiques — шезлонги.</p></section><section id="n_100"><title><p>100</p></title><p>ils ont perdu leurs pr&#xE9;rogatives de gentilshommes parce qu’ils se sont mis dans le n&#xE9;goce — они потеряли свои дворянские привилегии, потому что начали торговать.</p></section><section id="n_101"><title><p>101</p></title><p>ni titres, ni particules — ни титулов, ни дворянских имен. (Имеется ввиду частичка de, которая ставится перед дворянскими фамилиями.)</p></section><section id="n_102"><title><p>102</p></title><p>Notre Gotha — Наш Готский альманах — генеалогический справочник, опубликованный на немецком и французском языках в период с 1863 по 1944 гг.</p></section><section id="n_103"><title><p>103</p></title><p>une java — ява (танец).</p></section><section id="n_104"><title><p>104</p></title><p>il n’y tient qu’&#xE0; vous — все зависит от вас.</p></section><section id="n_105"><title><p>105</p></title><p>Cha-cha-cha — ча-ча-ча (танец).</p></section><section id="n_106"><title><p>106</p></title><p>faire les fous — валять дурака.</p></section><section id="n_107"><title><p>107</p></title><p>c’est-il que — <emphasis>разг.</emphasis> неправильная форма вопроса. Вместо : est-ce que.</p></section><section id="n_108"><title><p>108</p></title><p>tu danses comme un pied — ты танцуешь, как чурбан.</p></section><section id="n_109"><title><p>109</p></title><p>la porte… donne sur le large — <emphasis>зд.</emphasis> дверь выходит на простор (в поля).</p></section><section id="n_110"><title><p>110</p></title><p>une place forte — крепость.</p></section><section id="n_111"><title><p>111</p></title><p>Louviers — главный город округа Эвре.</p></section><section id="n_112"><title><p>112</p></title><p>Crevant <emphasis>фам. — зд.</emphasis> сдохнуть можно.</p></section><section id="n_113"><title><p>113</p></title><p>&#xE0; l’infini — до бесконечности, насколько хватит глаз.</p></section><section id="n_114"><title><p>114</p></title><p>la ferme… grandissait &#xE0; vue d’oeil — ферма росла на глазах.</p></section><section id="n_115"><title><p>115</p></title><p>soyez la bienvenue — добро пожаловать.</p></section><section id="n_116"><title><p>116</p></title><p>en bois sculpt&#xE9; — из резного дерева.</p></section><section id="n_117"><title><p>117</p></title><p>le p&#xE2;t&#xE9; maison — домашний паштет.</p></section><section id="n_118"><title><p>118</p></title><p>&#xE0; la d&#xE9;rob&#xE9;e — украдкой.</p></section><section id="n_119"><title><p>119</p></title><p>La Maison Fran&#xE7;aise — иллюстрированный журнал.</p></section><section id="n_120"><title><p>120</p></title><p>tant pis — тем хуже.</p></section><section id="n_121"><title><p>121</p></title><p>le ch&#xE2;teau d’eau — водокачка.</p></section><section id="n_122"><title><p>122</p></title><p>un ch&#xE2;teau fort — укрепленный замок, крепость.</p></section><section id="n_123"><title><p>123</p></title><p>la Rose des Mages — Роза Волхвов (сорт роз)</p></section><section id="n_124"><title><p>124</p></title><p>une t&#xEA;te br&#xFB;l&#xE9;e — отчаянная голова.</p></section><section id="n_125"><title><p>125</p></title><p>d'une voix blanche — беззвучным голосом.</p></section><section id="n_126"><title><p>126</p></title><p>les herbes folles — дикие травы.</p></section><section id="n_127"><title><p>127</p></title><p>je vais faire un tour — пойду прогуляюсь.</p></section><section id="n_128"><title><p>128</p></title><p>se refit une beaut&#xE9; — навела красоту.</p></section><section id="n_129"><title><p>129</p></title><p>sa peau br&#xFB;l&#xE9;e — ее загорелая кожа.</p></section><section id="n_130"><title><p>130</p></title><p>en bras de chemise — без пиджака.</p></section><section id="n_131"><title><p>131</p></title><p>qui ne semblaient point s’en faire — которые, казалось, не беспокоились.</p></section><section id="n_132"><title><p>132</p></title><p>cela devait &#xEA;tre le genre de la maison — это было в обычае дома.</p></section><section id="n_133"><title><p>133</p></title><p>la salope — <emphasis>груб.</emphasis> шлюха.</p></section><section id="n_134"><title><p>134</p></title><p>peut-&#xEA;tre prendrait-elle go&#xFB;t — может быть, она заразится.</p></section><section id="n_135"><title><p>135</p></title><p>Bernard a d&#xE9;couvert le pot aux roses — Бернар раскрыл тайну.</p></section><section id="n_136"><title><p>136</p></title><p>suspens <emphasis>англ.</emphasis> — напряженное ожидание ; момент напряженного ожидания.</p></section><section id="n_137"><title><p>137</p></title><p>au caf&#xE9; — во время кофе.</p></section><section id="n_138"><title><p>138</p></title><p>je m’en fous — мне наплевать.</p></section><section id="n_139"><title><p>139</p></title><p>s’en fichait de — ему наплевать на.</p></section><section id="n_140"><title><p>140</p></title><p>faisant les yeux doux — строя глазки.</p></section><section id="n_141"><title><p>141</p></title><p>en nage — весь в поту.</p></section><section id="n_142"><title><p>142</p></title><p>la rose… pimentait — роза… придавала особую остроту.</p></section><section id="n_143"><title><p>143</p></title><p>le Grand Prix — Гран-При.</p></section><section id="n_144"><title><p>144</p></title><p>une chambre &#xE0; coucher — <emphasis>зд.</emphasis> спальный гарнитур.</p></section><section id="n_145"><title><p>145</p></title><p>Martine entreprit Daniel — Мартина завела с Даниелем разговор.</p></section><section id="n_146"><title><p>146</p></title><p>Qu’est-ce que c’est que cette calamit&#xE9; ! — Что же это за мучение!</p></section><section id="n_147"><title><p>147</p></title><p>proc&#xE9;der, sans se faire remarquer &#xE0; ses propres travaux — незаметно заниматься своими собственными делами.</p></section><section id="n_148"><title><p>148</p></title><p>je te mettrais… sur la paille — я тебя… разорю.</p></section><section id="n_149"><title><p>149</p></title><p>laisser tomber son Institut de Beaut&#xE9; — <emphasis>зд.</emphasis> бросить Институт Красоты.</p></section><section id="n_150"><title><p>150</p></title><p>les cabinets dans l’escalier — уборные на лестничной клетке. (В старых домах Франции уборные расположены на лестничных площадках)</p></section><section id="n_151"><title><p>151</p></title><p>Je ne tenais pas &#xE0; ce que C&#xE9;cile &#xE9;pouse un ouvrier — Я не хотела, чтобы Сесиль вышла замуж за рабочего.</p></section><section id="n_152"><title><p>152</p></title><p>&#xE0; l’heure creuse — в свободные часы.</p></section><section id="n_153"><title><p>153</p></title><p>le vol-au-vent — слоеный пирог.</p></section><section id="n_154"><title><p>154</p></title><p>Il ne va pas… avec le genre de la maison — он не подходит к нашему дому.</p></section><section id="n_155"><title><p>155</p></title><p>Si C&#xE9;cile avait tenu &#xE0; Jacques — Если бы Сесиль дорожила Жаком (любила Жака).</p></section><section id="n_156"><title><p>156</p></title><p>Martine se ramassa — Мартина сжалась.</p></section><section id="n_157"><title><p>157</p></title><p>de deux semaines — в течение двух недель.</p></section><section id="n_158"><title><p>158</p></title><p>nette de tous ces bagages — без вещей.</p></section><section id="n_159"><title><p>159</p></title><p>eau bouillante distribu&#xE9;e par la maison — дом с горячей водой.</p></section><section id="n_160"><title><p>160</p></title><p>repr&#xE9;sentant d’une maison — представитель фирмы.</p></section><section id="n_161"><title><p>161</p></title><p>l’ap&#xE9;ritif — крепкие напитки, которые французы пьют перед едой.</p></section><section id="n_162"><title><p>162</p></title><p>un ensemble-studio — гарнитур для однокомнатной квартиры.</p></section><section id="n_163"><title><p>163</p></title><p>la table-portefeuille — складной столик.</p></section><section id="n_164"><title><p>164</p></title><p>que tu ne me couvres pas de ridicule devant les gens — чтобы ты не делал из себя посмешище.</p></section><section id="n_165"><title><p>165</p></title><p>dans son dos — за его спиной.</p></section><section id="n_166"><title><p>166</p></title><p>gratifier d’une m&#xE9;daille de vermeil — наградить эмалевой медалью.</p></section><section id="n_167"><title><p>167</p></title><p>b&#xE9;n&#xE9;ficier d’une bourse de stage — получить стипендию стажера.</p></section><section id="n_168"><title><p>168</p></title><p>Daniel n’avait pas le c&#x153;ur de — Даниелю не хотелось.</p></section><section id="n_169"><title><p>169</p></title><p>en pendant la cr&#xE9;maill&#xE8;re — справляя новоселье.</p></section><section id="n_170"><title><p>170</p></title><p>la fille-m&#xE8;re — мать-одиночка.</p></section><section id="n_171"><title><p>171</p></title><p>les &#xE9;ch&#xE9;ances — взносы по кредиту.</p></section><section id="n_172"><title><p>172</p></title><p>l’ensemble-cosy — гарнитур с кози (кози — диван, у которого вместо спинки полочки).</p></section><section id="n_173"><title><p>173</p></title><p>&#xE0; la sauvette — урывками.</p></section><section id="n_174"><title><p>174</p></title><p>le temps de trouver un emploi — как только он найдет место.</p></section><section id="n_175"><title><p>175</p></title><p>tant par mois — определенную сумму в месяц.</p></section><section id="n_176"><title><p>176</p></title><p>jouer un tour — сыграть шутку.</p></section><section id="n_177"><title><p>177</p></title><p>mal &#xE0; l’aise — не по себе, неловко.</p></section><section id="n_178"><title><p>178</p></title><p>co&#xFB;te que co&#xFB;te — во чтобы то ни стало.</p></section><section id="n_179"><title><p>179</p></title><p>envoyer promener son institut de Beaut&#xE9; — послать к черту институт Красоты.</p></section><section id="n_180"><title><p>180</p></title><p>comme un Mont-Blanc — как Монблан — самая высокая вершина Альп (4807 м).</p></section><section id="n_181"><title><p>181</p></title><p>on m’a augment&#xE9; — мне прибавили.</p></section><section id="n_182"><title><p>182</p></title><p>Ton p&#xE8;re ne peut vraiment pas faire mieux ? — Твой отец действительно не может давать больше?</p></section><section id="n_183"><title><p>183</p></title><p>joindre les deux bouts — сводить конц с концами.</p></section><section id="n_184"><title><p>184</p></title><p>les facilit&#xE9;s du paiement — <emphasis>зд.</emphasis> льготы по платежу.</p></section><section id="n_185"><title><p>185</p></title><p>laisser tomber Martine dans ses difficult&#xE9;s — дать Мартине одной нести все тяготы.</p></section><section id="n_186"><title><p>186</p></title><p>mettre au clou — отнести в ломбард.</p></section><section id="n_187"><title><p>187</p></title><p>voir son bonheur &#xE0; la merci d’un frigidaire — видеть, что ее счастье зависит от холодильника.</p></section><section id="n_188"><title><p>188</p></title><p>tenir le coup — продержаться.</p></section><section id="n_189"><title><p>189</p></title><p>des stores… ext&#xE9;rieurs — наружные шторы, которые вывешивают на окна летом от солнца.</p></section><section id="n_190"><title><p>190</p></title><p>l’enqu&#xEA;teur — агент фирмы.</p></section><section id="n_191"><title><p>191</p></title><p>s&#xE9;vir — <emphasis>зд.</emphasis> наказывать (неплательщика кредита).</p></section><section id="n_192"><title><p>192</p></title><p>on passe par le juge de paix — приходится подавать дело в суд.</p></section><section id="n_193"><title><p>193</p></title><p>les traites — взнос.</p></section><section id="n_194"><title><p>194</p></title><p>de trois tailles — трех размеров.</p></section><section id="n_195"><title><p>195</p></title><p>tant de sous — <emphasis>зд.</emphasis> столько денег.</p></section><section id="n_196"><title><p>196</p></title><p>je m’y plais — мне там нравится.</p></section><section id="n_197"><title><p>197</p></title><p>Daniel &#xE9;clatait de tout ce qu’il avait &#xE0; lui raconter — Даниелю там много надо было ей рассказать.</p></section><section id="n_198"><title><p>198</p></title><p>ils sont mimi — они миленькие <emphasis>(разг.).</emphasis></p></section><section id="n_199"><title><p>199</p></title><p>Je fais caniche — я песик.</p></section><section id="n_200"><title><p>200</p></title><p>sortir Martine o&#xF9; que cela f&#xFB;t — вытащить куда-нибудь Мартину.</p></section><section id="n_201"><title><p>201</p></title><p>une feuille &#xE0; l’ent&#xEA;te d’un fourreur — фирменная бумага какого-то меховщика.</p></section><section id="n_202"><title><p>202</p></title><p>Attestation pour d&#xE9;claration d’achat &#xE0; cr&#xE9;dit — Обязательство при покупке в кредит…</p></section><section id="n_203"><title><p>203</p></title><p>&#xE0; la discr&#xE9;tion de vos d&#xE9;sirs — <emphasis>зд.</emphasis> по прихоти ваших желаний.</p></section><section id="n_204"><title><p>204</p></title><p>d&#xE9;tourner des clientes — переманивать клиентов.</p></section><section id="n_205"><title><p>205</p></title><p>je passais — <emphasis>зд.</emphasis> я проходил мимо.</p></section><section id="n_206"><title><p>206</p></title><p>Je ne vais pas m’attarder, ni y aller par quatre chemins — Я не задержусь и буду говорить без обиняков.</p></section><section id="n_207"><title><p>207</p></title><p>je te la revaudrai — я тебе отплачу.</p></section><section id="n_208"><title><p>208</p></title><p>il avait ses fa&#xE7;ons &#xE0; lui — у него были свои странности.</p></section><section id="n_209"><title><p>209</p></title><p>tu n’auras plus de poire pour la soif — у тебя ничего не останется на черный день.</p></section><section id="n_210"><title><p>210</p></title><p>une fois les &#xE9;l&#xE9;ments calm&#xE9;s — когда стихия успокоилась.</p></section><section id="n_211"><title><p>211</p></title><p>Martine pouvait se payer des vacances &#xE0; cr&#xE9;dit — Мартина могла взять отпуск в кредит.</p></section><section id="n_212"><title><p>212</p></title><p>il venait d’&#xEA;tre promu directeur de la succursale parisienne et d&#xE9;tenait &#xE9;galement des actions — его только что назначили директором филиала, и он имел собственные акции.</p></section><section id="n_213"><title><p>213</p></title><p>n’emp&#xEA;che — тем не менее.</p></section><section id="n_214"><title><p>214</p></title><p>Il n’avait fait que passer — он только проездом.</p></section><section id="n_215"><title><p>215</p></title><p>comme un mannequin — как манекенщица.</p></section><section id="n_216"><title><p>216</p></title><p>« les Parigots » — Парижане — песенка.</p></section><section id="n_217"><title><p>217</p></title><p>vous nous combleriez — вы доставите нам огромное удовольствие.</p></section><section id="n_218"><title><p>218</p></title><p>Vandair — французский певец и композитор ; Tr&#xE9;net — французский певец и композитор ; Goehr — французский певец.</p></section><section id="n_219"><title><p>219</p></title><p>Maurice Chevalier — известный певец ; Claveau — знаменитый тенор.</p></section><section id="n_220"><title><p>220</p></title><p>multipli&#xE9;s par trois — умноженные на три.</p></section><section id="n_221"><title><p>221</p></title><p>OK — о'кей.</p></section><section id="n_222"><title><p>222</p></title><p>s&#xE9;ance tenante — немедленно.</p></section><section id="n_223"><title><p>223</p></title><p>mille choses &#xE0; votre &#xE9;poux — тысячу пожеланий вашему супругу.</p></section><section id="n_224"><title><p>224</p></title><p>ras&#xE9;s de pr&#xE8;s — гладко выбритые.</p></section><section id="n_225"><title><p>225</p></title><p>« La goualante du pauvre Jean » — «Песенка бедняги Жана».</p></section><section id="n_226"><title><p>226</p></title><p>un &#xE9;tat d’euphorie — состояние блаженства.</p></section><section id="n_227"><title><p>227</p></title><p>une 403 — машина марки Пежо (403 — серийный номер).</p></section><section id="n_228"><title><p>228</p></title><p>Daniel prenait de l’importance — Даниель становился значительной фигурой.</p></section><section id="n_229"><title><p>229</p></title><p>(il) s’occupait du verre de Martine — он наливал Мартине вино.</p></section><section id="n_230"><title><p>230</p></title><p>Martine sentit le c&#x153;ur lui manquer — У Мартины упало сердце.</p></section><section id="n_231"><title><p>231</p></title><p>sur l’&#xE0;-c&#xF4;t&#xE9; de la route — на обочину дороги.</p></section><section id="n_232"><title><p>232</p></title><p>en fait d&#xE9;j&#xE0; son mari — <emphasis>зд.</emphasis> кстати сказать, уже ее муж.</p></section><section id="n_233"><title><p>233</p></title><p>sans tambours ni trompettes — без шума.</p></section><section id="n_234"><title><p>234</p></title><p>Cet ancien coureur n’&#xE9;tait pas toujours facile &#xE0; manier — этот бывший гонщик был довольно тяжелым человеком.</p></section><section id="n_235"><title><p>235</p></title><p>monter une bo&#xEE;te de nuit — открыть ночное кабаре.</p></section><section id="n_236"><title><p>236</p></title><p>&#xE7;a ne tournait pas rond — не все шло гладко.</p></section><section id="n_237"><title><p>237</p></title><p>elle aurait &#xE9;t&#xE9; de toutes les premi&#xE8;res et galas — она могла бы ходить на все премьеры и торжественные спектакли.</p></section><section id="n_238"><title><p>238</p></title><p>une question de correction &#xE9;l&#xE9;mentaire — вопрос элементарной порядочности.</p></section><section id="n_239"><title><p>239</p></title><p>vous pouvez passer &#xE0; la caisse — вы можете получить расчет.</p></section><section id="n_240"><title><p>240</p></title><p>le faubourg Saint-Honor&#xE9; — здесь имеется в виду Rue du faubourg Saint-Honor&#xE9; — одна из наиболее оживленных улиц в Париже.</p></section><section id="n_241"><title><p>241</p></title><p>les Champs-&#xC9;lys&#xE9;es — Елисейские поля — одна из центральных магистралей Парижа.</p></section><section id="n_242"><title><p>242</p></title><p>le snack или snack-bar [sn&#x251;k-b&#x251;r] <emphasis>англ.</emphasis> — закусочная или ресторан, где обслуживают очень быстро.</p></section><section id="n_243"><title><p>243</p></title><p>Tu as de qui tenir — Вот ты в кого…</p></section><section id="n_244"><title><p>244</p></title><p>au Bois — в Лес (Булонский лес — le Bois de Boulogne), большой парк в Париже.</p></section><section id="n_245"><title><p>245</p></title><p>&#xE0; l’&#xC9;toile — на площади Звезды в центре Парижа. Теперь Площадь генерала де Голля (La place du g&#xE9;n&#xE9;ral de Gaulle).</p></section><section id="n_246"><title><p>246</p></title><p>je suis toute retourn&#xE9;e — я так взволнована.</p></section><section id="n_247"><title><p>247</p></title><p>le beau g&#xE2;chis — <emphasis>зд.</emphasis> неразбериха, путаница.)</p></section><section id="n_248"><title><p>248</p></title><p>je m’en balance — мне на это наплевать <emphasis>(разг.).</emphasis></p></section><section id="n_249"><title><p>249</p></title><p>&#xE0; tout bout de champ — на каждом шагу.</p></section><section id="n_250"><title><p>250</p></title><p>Il avait soup&#xE9; de Martine — Он сыт по горло Мартиной.</p></section><section id="n_251"><title><p>251</p></title><p>il en avait marre — она ему осточертела.</p></section><section id="n_252"><title><p>252</p></title><p>le Tout-Paris — весь Париж, сливки Парижа.</p></section><section id="n_253"><title><p>253</p></title><p>les pr&#xE9;paratifs… battaient leur plein — приготовления… были в самом разгаре.</p></section><section id="n_254"><title><p>254</p></title><p>le lunch <emphasis>англ.</emphasis> — ленч, завтрак днем.</p></section><section id="n_255"><title><p>255</p></title><p>pour qui ce grand mariage &#xE9;tait un test — <emphasis>зд.</emphasis> для кого эта свадьба была испытанием (пробой).</p></section><section id="n_256"><title><p>256</p></title><p>vous exag&#xE9;rez — <emphasis>зд.</emphasis> вы перерабатываете.</p></section><section id="n_257"><title><p>257</p></title><p>le temps de se retourner — <emphasis>зд.</emphasis> а когда она обернулась.</p></section><section id="n_258"><title><p>258</p></title><p>chienlit — <emphasis>зд.</emphasis> яма, дно.</p></section><section id="n_259"><title><p>259</p></title><p>Antibes — город и порт на берегу Средиземного моря.</p></section><section id="n_260"><title><p>260</p></title><p>la C&#xF4;te или la C&#xF4;te d'Azur — Лазурный берег. Так называется побережье Средиземного моря на юге Франции.</p></section><section id="n_261"><title><p>261</p></title><p>la bouillabaisse — знаменитая марсельская уха.</p></section><section id="n_262"><title><p>262</p></title><p>elle n’eut jamais &#xE0; supporter la rencontre — ей ни разу не пришлось встретиться.</p></section><section id="n_263"><title><p>263</p></title><p>&#xE0; tour de bras — изо всех сил.</p></section><section id="n_264"><title><p>264</p></title><p>une salle de s&#xE9;jour, en rotin — плетеный гарнитур для гостиной.</p></section><section id="n_265"><title><p>265</p></title><p>de fil en aiguille — мало-помалу.</p></section><section id="n_266"><title><p>266</p></title><p>qui la feraient passer d’un panier &#xE0; l’autre — которая помогла бы ей перейти из одного круга в другой.</p></section><section id="n_267"><title><p>267</p></title><p>le montant de votre salaire — общую сумму вашей зарплаты.</p></section><section id="n_268"><title><p>268</p></title><p>vous ne vous mettriez pas manucure — вы бы не стали маникюршей.</p></section><section id="n_269"><title><p>269</p></title><p>une ma&#xEE;tresse-femme — <emphasis>зд.</emphasis> энергичная женщина.</p></section><section id="n_270"><title><p>270</p></title><p>ils n’en seraient pas revenus d’&#xE9;tonnement — они никак не могли бы прийти в себя от изумления.</p></section><section id="n_271"><title><p>271</p></title><p>un violent coup de rasoir au foie — острая режущая боль в печени.</p></section><section id="n_272"><title><p>272</p></title><p>une crise h&#xE9;patique — острый гепатит.</p></section><section id="n_273"><title><p>273</p></title><p>comme charg&#xE9; de recherches et hybrideur — в качестве исследователя и гибридатора.</p></section><section id="n_274"><title><p>274</p></title><p>sans prendre cong&#xE9; d’elle — не попрощавшись с ней.</p></section><section id="n_275"><title><p>275</p></title><p>une tisane — целебный настой из трав.</p></section><section id="n_276"><title><p>276</p></title><p>Le Havre — Гавр, один из самых крупных портов Франции.</p></section><section id="n_277"><title><p>277</p></title><p>elle n’avait pas le premier sou — у нее не было ни гроша.</p></section><section id="n_278"><title><p>278</p></title><p>&#xE0; bout de souffles et de ressources — она исчерпала все силы и средства.</p></section><section id="n_279"><title><p>279</p></title><p>gare &#xE0; toi — берегись.</p></section><section id="n_280"><title><p>280</p></title><p>et les chauves-souris que tout sabbat r&#xE9;clame — нет шабаша без летучих мышей.</p></section><section id="n_281"><title><p>281</p></title><p>faisait des &#xE9;conomies de bouts de chandelle — экономила на пустяках.</p></section><section id="n_282"><title><p>282</p></title><p>le cr&#xE9;dit m’a eue — кредит доконал меня.</p></section><section id="n_283"><title><p>283</p></title><p>Il avait assez de griefs contre Martine, mais peut-&#xEA;tre n’avait-il pas su y faire ? — У него было немало оснований упрекать Мартину, но, может быть, и сам он был виноват?</p></section><section id="n_284"><title><p>284</p></title><p>une vedette de Hollywood — голливудская звезда. Hollywood — Голливуд — центр кинематографической промышленности США. Находится в предместье Лос-Анджелеса.</p></section><section id="n_285"><title><p>285</p></title><p>une pauvre loque — <emphasis>зд.</emphasis> жалкое, беспомощное существо.</p></section><section id="n_286"><title><p>286</p></title><p>qui ne tarissait pas d’&#xE9;loges pour lui — рассыпался в похвалах, не переставая хвалить его.</p></section><section id="n_287"><title><p>287</p></title><p>prendre la chose &#xE0; c&#x153;ur — <emphasis>зд.</emphasis> считать случай серьезным.</p></section><section id="n_288"><title><p>288</p></title><p>un potache <emphasis>(фам.)</emphasis> — школьник.</p></section><section id="n_289"><title><p>289</p></title><p>l’Assurance sociale ne remboursait qu’une faible partie des frais — социальное страхование возмещало лишь небольшую часть расходов.</p></section><section id="n_290"><title><p>290</p></title><p>on lui avait d&#xE9;p&#xEA;ch&#xE9; Pierre Genesc — ему подослали Пьера Женеска.</p></section><section id="n_291"><title><p>291</p></title><p>Caf&#xE9; de la Paix — одно из наиболее фешенебельных кафе Парижа.</p></section><section id="n_292"><title><p>292</p></title><p>poule <emphasis>(фам.)</emphasis> — любовница.</p></section><section id="n_293"><title><p>293</p></title><p>elle n’a pas eu son d&#xFB; — <emphasis>зд.</emphasis> не повезло ей.</p></section><section id="n_294"><title><p>294</p></title><p>et apr&#xE8;s ? — <emphasis>зд.</emphasis> ну и что?</p></section><section id="n_295"><title><p>295</p></title><p>&#xE9;tude — контора нотариуса.</p></section><section id="n_296"><title><p>296</p></title><p>Marrant ! — смех да и только!</p></section><section id="n_297"><title><p>297</p></title><p>&#xEA;tre des leurs — быть с ними.</p></section><section id="n_298"><title><p>298</p></title><p>on pourrait se payer une bonne pinte de larmes — <emphasis>зд.</emphasis> кому охота может поплакать.</p></section><section id="n_299"><title><p>299</p></title><p>des beignets aux pommes — пончики с яблоками.</p></section><section id="n_300"><title><p>300</p></title><p>les beignets sont &#xE0; point — пончики готовы.</p></section><section id="n_301"><title><p>301</p></title><p>Ce que j’ai pu bouffer ! <emphasis>(арго)</emphasis> — Сколько же я сожрала!</p></section><section id="n_302"><title><p>302</p></title><p>jamais les hommes ne m'ont couru apr&#xE8;s comme maintenant — никогда мужчины за мной так не бегали.</p></section><section id="n_303"><title><p>303</p></title><p>Une vill&#xE9;giature impeccable — Безукоризненный курорт!</p></section><section id="n_304"><title><p>304</p></title><p>les sabl&#xE9;s — песочное печенье.</p></section><section id="n_305"><title><p>305</p></title><p>Sparge, precor, rosas supra mea busta, viator (лат.) — Прохожий, молю тебя, возложи розы на мою могилу !</p></section><section id="n_306"><title><p>306</p></title><p>le patelin — местность.</p></section><section id="n_307"><title><p>307</p></title><p>Ma&#xEE;tre — мэтр, обычное во Франции обращение к нотариусу.</p></section><section id="n_308"><title><p>308</p></title><p>on avait souvent recours &#xE0; lui pour l’&#xE9;lagage — при подрезке деревьев часто прибегали к его услугам.</p></section><section id="n_309"><title><p>309</p></title><p>la L&#xE9;gion — Иностранный Легион, куда вербовались французы и иностранцы для ведения войны в Алжире против алжирского народа, боровшегося за свою независимость (1954–1962 гг.)</p></section><section id="n_310"><title><p>310</p></title><p>quelques formalit&#xE9;s &#xE0; r&#xE9;gler — выполнить кое-какие формальности.</p></section><section id="n_311"><title><p>311</p></title><p>je ne marche pas — я не согласна (дело не пойдет)</p></section><section id="n_312"><title><p>312</p></title><p>Mes hommages — Мое почтение.</p></section><section id="n_313"><title><p>313</p></title><p>Martine… obliqua de c&#xF4;t&#xE9; — Мартина свернула в сторону.</p></section><section id="n_314"><title><p>314</p></title><p>un parquet vitrifi&#xE9; — паркет, покрытый лаком.</p></section><section id="n_315"><title><p>315</p></title><p>Martine se serait pay&#xE9; — Мартина заказала бы.</p></section><section id="n_316"><title><p>316</p></title><p>le chasseur — посыльный (в ресторане, в гостинице).</p></section><section id="n_317"><title><p>317</p></title><p>Martine prit le raccourci — Мартина пошла по короткому пути.</p></section><section id="n_318"><title><p>318</p></title><p>mardi en huit — в следующий вторник (во вторник через неделю).</p></section><section id="n_319"><title><p>319</p></title><p>que les fagots prennent bien — чтобы хворост хорошо разгорелся.</p></section><section id="n_320"><title><p>320</p></title><p>B&#xE9;bert ferait l’affaire — это сделает Бебер (Бебер ее доконает)</p></section><section id="n_321"><title><p>321</p></title><p>(ils) faisaient une belote — играли в карты.</p></section></body><binary id="cover" 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