<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>love_history</genre><author><first-name>Anne</first-name><last-name>Golon</last-name></author><author><first-name>Serge</first-name><last-name>Golon</last-name></author><book-title>Ang�lique Marquise des anges Part 1</book-title><date/><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><sequence name="Ang�lique" number="1"/></title-info><document-info><author><first-name>Golon,Anne</first-name><middle-name>et</middle-name><last-name>Serge</last-name></author><program-used>calibre 0.9.22, FictionBook Editor Release 2.6, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2014-06-02">2.6.2014</date><id>8b75dc2e-aa9b-4e3a-b38e-a9f1b580ab7b</id><version>1.0</version></document-info></description><body><section><p><strong>La s�rie</strong></p><p>01�: Ang�lique, marquise des anges 1</p><empty-line/><p>02�: Ang�lique, marquise des anges 2</p><empty-line/><p>03�: Le chemin de Versailles 1</p><empty-line/><p>04�: Le chemin de Versailles 2</p><empty-line/><p>05�: Ang�lique et le roi 1</p><empty-line/><p>06�: Ang�lique et le roi 2</p><empty-line/><p>07�: Indomptable Ang�lique 1</p><empty-line/><p>08�: Indomptable Ang�lique 2</p><empty-line/><p>09�: Ang�lique se r�volte 1</p><empty-line/><p>10�: Ang�lique se r�volte 2</p><empty-line/><p>11�: Ang�lique et son amour 1</p><empty-line/><p>12�: Ang�lique et son amour 2</p><empty-line/><p>13�: Ang�lique et le Nouveau Monde 1</p><empty-line/><p>14�: Ang�lique et le Nouveau Monde 2</p><empty-line/><p>15�: La tentation d'Ang�lique 1</p><empty-line/><p>16�: La tentation d'Ang�lique 2</p><empty-line/><p>17�: Ang�lique et la d�mone 1</p><empty-line/><p>18�: Ang�lique et la d�mone 2</p><empty-line/><p>19�: Ang�lique et le complot des ombres</p><empty-line/><p>20�: Ang�lique � Qu�bec 1</p><empty-line/><p>21�: Ang�lique � Qu�bec 2</p><empty-line/><p>22�: Ang�lique � Qu�bec 3</p><empty-line/><p>23�: La route de l'espoir 1</p><empty-line/><p>24�: La route de l'espoir 2</p><empty-line/><p>25�: La victoire d'Ang�lique 1</p><empty-line/><p>26�: La victoire d'Ang�lique 2</p></section><section><p><strong>Premi�re partie</strong></p><p><strong>Marquise des anges</strong></p><empty-line/><p><strong>(1645)</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 1</strong></p><p>��Nourrice, demanda Ang�lique, pourquoi Gilles de Retz tuait-il tant de petits enfants�?</p><p>��Pour le d�mon, ma fille. Gilles de Retz, l'ogre de Machecoul, voulait �tre le seigneur le plus puissant de son temps. Dans son ch�teau ce n'�taient que cornues, fioles, marmites pleines de bouillons rouges et de vapeurs affreuses. Le diable demandait le c�ur d'un petit enfant offert en sacrifice. Ainsi commenc�rent les crimes. Et les m�res atterr�es se montraient du doigt le donjon noir de Machecoul, environn� de corbeaux tant il y avait de cadavres d'innocents dans les oubliettes.</p><p>��Les mangeait-il tous�? interrogea Madelon, la petite s�ur d'Ang�lique, d'une voix tremblante.</p><p>��Pas tous, il n'aurait pu, r�pondit la nourrice.</p><p>Pench�e sur le chaudron o� le lard et le chou mijotaient, elle tournait la soupe quelques instants en silence.</p><p>Hortense, Ang�lique et Madelon, les trois filles du baron de Sanc� de Monteloup, la cuiller dress�e pr�s de leurs �cuelles, attendaient la suite du r�cit avec angoisse.</p><p>��Il faisait pis, reprit enfin la conteuse, d'une voix pleine de rancune. Tout d'abord il laissait amener devant lui le pauvret ou la pauvrette effray�e, appelant sa m�re � grands cris. Le seigneur allong� sur un lit se repaissait de son effroi. Ensuite il obligeait d'accrocher l'enfant au mur � une sorte de potence qui le serrait � la poitrine et au cou et qui l'�touffait, pas assez cependant pour qu'il mour�t. L'enfant se d�battait, comme un poulet pendu, ses cris s'�tranglaient, les yeux lui sortaient de la t�te, il devenait bleu. Et dans la grande salle on n'entendait que les rires des hommes cruels et les g�missements de la petite victime. Alors Gilles de Retz le faisait d�crocher�; il le prenait sur ses genoux, appuyait le pauvre front d'angelot contre sa poitrine. Il pariait doucement, rassurait.</p><p>��Tout cela n'�tait pas grave, disait-il. On avait voulu s'amuser, mais maintenant c'�tait fini. L'enfant aurait des drag�es, un beau lit de plume, un costume de soie comme un petit page. L'enfant se rassurait. Une lueur de joie brillait dans son regard plein de larmes. Alors subitement le seigneur lui plongeait sa dague dans le cou.</p><p>��Mais le plus affreux se passait lorsqu'il enlevait de tr�s jeunes filles.</p><p>��Que leur faisait-il�? demanda Hortense.</p><p>C'est alors que le vieux Guillaume, assis au coin de l'�tre, en train de r�per une carotte de tabac, intervint, grommelant dans sa barbe jaun�tre�:</p><p>��Taisez-vous donc, vieille folle�! Moi qui suis un homme de guerre, vous arrivez � me retourner le c�ur avec vos sornettes.</p><p>La lourde Fantine Lozier lui fit face avec vivacit�.</p><p>��Sornettes�!... On voit bien que vous n'�tes pas Poitevin, tant s'en faut, Guillaume L�tzen. Pour peu que vous remontiez vers Nantes, vous ne tarderez pas � rencontrer le ch�teau maudit de Machecoul. Cela fait deux si�cles que les crimes ont �t� commis et les gens se signent encore en passant aux alentours. Mais vous n'�tes pas du pays, vous ne connaissez rien aux a�eux de cette terre.</p><p>��Beaux a�eux s'ils sont tous comme votre Gilles de Retz�!</p><p>��Gilles de Retz �tait si grand dans le mal qu'aucun pays, hors le Poitou, ne peut se vanter d'avoir poss�d� un tel criminel. Et lorsqu'il mourut, jug� et condamn� � Nantes, mais battant sa coulpe et demandant pardon � Dieu, toutes les m�res dont il avait mang� et tortur� les enfants prirent le deuil.</p><p>��Voil� qui est fort, s'exclama le vieux Guillaume.</p><p>��Et voil� comme nous sommes, nous, gens du Poitou. Grands dans le mal, grands dans le pardon�!</p><p>Farouche, la nourrice rangea des pots sur la table et embrassa le petit Denis avec fougue.</p><p>��Certes, poursuivit-elle, j'ai peu fr�quent� l'�cole, mais je sais distinguer ce qui est conte de veill�e et r�cit des temps pass�s. Gilles de Retz fut un homme qui exista vraiment. Il se peut que son �me erre encore du c�t� de Machecoul, mais son corps a pourri dans cette terre. C'est pourquoi on ne peut en parler � la l�g�re comme des f�es et des lutins qui se prom�nent autour des grandes pierres dress�es dans les champs. Encore qu'il ne faille pas trop se moquer de ces esprits malins...</p><p>��Et des fant�mes, Nounou, peut-on s'en moquer�? demanda Ang�lique.</p><p>��Il vaut mieux pas, ma mignonne. Les fant�mes ne sont pas m�chants, mais la plupart sont tristes et susceptibles, et pourquoi ajouter par des moqueries aux tourments de ces pauvres gens�?</p><p>��Pourquoi pleure-t-elle la vieille dame qui appara�t au ch�teau�?</p><p>��Le saura-t-on jamais�? La derni�re fois que je l'ai rencontr�e, il y a six ans, entre l'ancienne salle des gardes et le grand couloir, je crois qu'elle ne pleurait plus, peut-�tre � cause des pri�res que monsieur votre grand-p�re avait fait dire pour elle dans la chapelle.</p><p>��Moi, j'ai entendu son pas dans l'escalier de la tour, affirma Babette la servante.</p><p>��C'�tait un rat sans doute. La vieille femme de Monteloup est discr�te et ne veut point d�ranger. Peut-�tre fut-elle aveugle�? On le pense � cause de cette main qu'elle tend en avant. Ou bien elle cherche quelque chose. Parfois elle s'approche des enfants endormis et passe la main sur leur visage.</p><p>La voix de Fantine baissait, devenait lugubre.</p><p>��Peut-�tre cherche-t-elle un enfant mort�?</p><p>��Bonne femme, votre esprit est plus macabre que la vue d'un charnier, protesta encore le p�re Guillaume. Possible que votre seigneur de Retz soit un grand homme dont vous vous honorez d'�tre payse... � deux si�cles de distance et que la dame de Monteloup soit fort honorable, mais moi je dis que ce n'est pas bon d'affoler ces mignonnes qui en oublient de remplir leurs petits ventres tant vous les effrayez.</p><p>��Ah�! cela vous va de faire le sensible, soldat grossier, grivois du diable�! Combien de petits ventres de mignonnes semblables n'avez-vous pas transperc�s avec votre pique lorsque vous serviez l'empereur d'Autriche sur les champs d'Allemagne, d'Alsace et de Picardie�? Combien de chaumi�res n'avez-vous pas fait griller en fermant la porte sur toute la famille � r�tir�? N'avez-vous donc jamais pendu de manants�? Tant et tant que les branches des arbres en cassaient. Et les femmes et les filles, ne les avez-vous pas viol�es jusqu'� les faire mourir de honte�!</p><p>��Comme tout le monde, comme tout le monde, ma bonne. C'est la vie du soldat. C'est la guerre. Mais ces petites filles que nous voyons l�, leur vie est faite de jeux et d'histoires riantes.</p><p>��Jusqu'au jour o� les soldats et les brigands passeront comme nu�es de sauterelles sur le pays. Alors la vie des petites filles devient la vie du soldat, de la guerre, de la mis�re et de la peur...</p><p>Am�ne, la nourrice ouvrait un grand pot de gr�s plein de p�t� de li�vre et beurrait des tartines qu'elle distribuait � la ronde sans oublier le vieux Guillaume.</p><p>��Moi qui vous parle..., moi, Fantine Lozier, �coutez, mes enfants. Hortense, Ang�lique et Madelon, qui avaient profit� de la discussion pour s�cher leurs �cuelles, lev�rent le nez de nouveau, et Gontran, leur fr�re de dix ans, quitta le coin noir o� il boudait et se rapprocha. C'�tait maintenant l'heure de la guerre et des pillages, des soudards et des brigands, les uns et les autres confondus dans le m�me �clat rouge d'incendie, de bruits d'�p�es, et de cris de femmes...</p><p>��Guillaume L�tzen, vous connaissez mon fils qui est charretier de notre ma�tre le baron de Sanc� de Monteloup dans ce ch�teau ici m�me�?</p><p>��Je le connais, c'est un fort beau gar�on.</p><p>��Eh bien, tout ce que je puis vous dire de son p�re, c'est qu'il faisait partie des arm�es de M. le cardinal de Richelieu lorsque celui-ci se rendit � La Rochelle pour exterminer les protestants. Moi, je n'�tais pas huguenote et j'avais toujours pri� la Vierge pour demeurer sage jusqu'au mariage. Mais, lorsque les troupes de notre roi tr�s chr�tien Louis XIII furent pass�es sur le pays, le moins qu'on puisse dire c'est que je n'�tais plus pucelle. Et j'ai appel� mon fils Jean la Cuirasse en souvenir de tous ces diables dont l'un d'eux est le p�re et dont les cuirasses pleines de clous m'ont d�chir� la seule chemise que je poss�dais en ce temps-l�.</p><p>��Quant aux brigands et aux bandits que la faim a jet�s sur les routes tant de fois, je pourrais vous tenir �veill�s toute une nuit � vous conter ce qu'ils m'ont fait dans la paille des granges tandis qu'ils r�tissaient les pieds de mon nomme sur l'�tre afin de lui faire avouer o� �tait son magot. Et moi, � l'odeur, je croyais qu'ils �taient en train de faire griller le cochon.</p><p>L�-dessus la grande Fantine se mit � rire, puis se versa de la piquette de pommes pour rafra�chir sa langue dess�ch�e d'avoir tant parl�.</p><p>*****</p><p>Ainsi la vie d'Ang�lique de Sanc� de Monteloup commen�a sous le signe de l'Ogre, des fant�mes et des brigands.</p><p>La nourrice avait dans les veines un peu de ce sang maure que les Arabes ont port�, vers le XIe si�cle, jusqu'au seuil du Poitou. Ang�lique avait suc� ce lait de passion et de r�ves o� se concentrait l'esprit ancien de sa province, terre de marais et de for�ts ouverte comme un golfe aux vents ti�des de l'oc�an.</p><p>Elle avait assimil� p�le-m�le un monde de drames et de f�erie. Elle en avait pris le go�t et une sorte d'immunit� contre la peur. Avec piti�, elle regardait la petite Madelon qui tremblait ou son a�n�e Hortense, fort pinc�e et qui, cependant, br�lait d'envie de demander � la nourrice ce que les brigands lui avaient fait dans la paille des granges.</p><p>Ang�lique, � huit ans, devinait fort bien ce qui s'�tait pass� dans la grange. Combien de fois n'avait-elle pas conduit la vache au taureau ou la ch�vre au bouc�? Et son ami le jeune berger Nicolas lui avait expliqu� que pour avoir des petits, les hommes et les femmes font de m�me. Ainsi la nourrice avait eu Jean la Cuirasse. Mais ce qui troublait Ang�lique c'�tait que pour parler de ces choses la nourrice pr�t tour � tour un ton de langueur et d'extase ou de la plus sinc�re horreur. Cependant il ne fallait pas chercher � comprendre la nourrice, ses silences, ses col�res. Il suffisait qu'elle f�t l�, vaste et mouvante avec ses bras puissants, la corbeille de ses genoux ouverte sous sa robe de futaine, et qu'elle vous accueill�t comme un oiselet pour vous chanter une berceuse ou vous parler de Gilles de Retz.</p><p>*****</p><p>Plus simple �tait le vieux Guillaume L�tzen qui parlait d'une voix lente � l'accent rocailleux. On le disait Suisse ou Allemand. Voici bient�t quinze ans qu'on l'avait vu venir boitant et marchant pieds nus sur la voie romaine qui va d'Angers vers Saint-Jean-d'Ang�ly. Il �tait entr� au ch�teau de Monteloup et avait demand� une �cuelle de lait. Il �tait rest� depuis, domestique � tout faire, r�parant, bricolant, et le baron de Sanc� lui faisait porter des lettres aux amis voisins, le faisait recevoir le sergent des aides quand celui-ci venait r�clamer les imp�ts. Le vieux Guillaume �coutait longuement le sergent, puis lui r�pondait dans son patois de montagnard suisse ou tyrolien, et l'autre s'en allait d�courag�.</p><p>�tait-il venu des champs de bataille du Nord ou de l'Est�? Et par quel hasard ce mercenaire �tranger semblait-il descendre de Bretagne lorsqu'on l'avait rencontr�? Tout ce qu'on connaissait de lui c'est qu'il avait �t� � L�tzen sous les ordres du condottiere Wallenstein et qu'il avait eu l'honneur de percer la panse du gros et magnifique roi de Su�de Gustave-Adolphe lorsque celui-ci, �gar� dans le brouillard, au cours de la bataille, �tait tomb� sur les piquiers autrichiens. Dans le grenier o� il habitait, on voyait luire au soleil, entre les toiles d'araign�es, sa vieille armure et son casque, dans lequel il buvait encore son vin chaud et mangeait parfois sa soupe. Sa pique immense, trois fois haute comme lui, servait � gauler les noix � la saison.</p><p>Mais par-dessus tout, Ang�lique lui enviait sa petite r�pe � tabac, d'�caille et de marqueterie, qu'il appelait sa grivoise selon la coutume des militaires allemands au service de la France qu'on appelait eux-m�mes <strong>��</strong>grivois��.</p><p>*****</p><p>Dans la vaste cuisine du ch�teau, tout au long de la soir�e, des portes s'ouvraient et se fermaient. Portes sur la nuit d'o� venaient, dans une Forte odeur de fumier, des valets, des servantes, et le charretier. Jean de la Cuirasse, aussi noir que sa m�re. Les chiens aussi se faufilaient, les deux longs l�vriers Mars et Marjolaine, les bassets crott�s jusqu'aux yeux.</p><p>De l'int�rieur du ch�teau les portes livraient passage � l'accorte Nanette qui s'exer�ait au m�tier de chambri�re en esp�rant qu'elle apprendrait assez de bonnes mani�res pour quitter ses ma�tres pauvres et aller servir chez M. le marquis du Plessis de Belli�re, � quelques kilom�tres de Monteloup. Allaient et venaient �galement les deux chambrillons, la tignasse dans les yeux, portant le bois pour la grande salle et l'eau pour les chambres. Puis Mme la baronne apparaissait. Elle avait un doux visage fl�tri par l'air des champs et par ses nombreuses maternit�s. Elle portait une robe de serge grise et un capulet de laine noire, car l'atmosph�re de la grande salle o� elle se tenait entre le grand-p�re et les vieilles tantes �tait plus humide que celle de la cuisine.</p><p>Elle demandait si la tisane de M. le baron �tait bient�t pr�te et si le b�b� avait t�t� sans se faire prier. Elle caressait au passage la joue d'Ang�lique � demi endormie et dont les longs cheveux d'or bruni s'�talaient sur la table et brillaient � la lueur du feu.</p><p>��Voici l'heure d'aller au lit, fillettes. Pulch�rie va vous conduire. Et Pulch�rie, l'une des vieilles tantes, se pr�sentait, toujours docile. Elle avait voulu assumer le r�le de gouvernante pr�s de ses ni�ces, n'ayant trouv� ni mari ni couvent pour la recevoir, faute de dot, et parce qu'elle se rendait utile, au lieu de geindre et de piquer de la tapisserie � longueur de journ�e, on la traitait avec un peu de m�pris et moins d'attentions que l'autre tante, la grosse Jeanne.</p><p>Pulch�rie rassemblait ses ni�ces. Les nourrices coucheraient les plus jeunes, et Gontran, le gar�on sans pr�cepteur, irait quand il le voudrait rejoindre sa paillasse sous les combles.</p><p>� la suite de la maigre demoiselle, Hortense, Ang�lique et Madelon gagnaient la salle du ch�teau o� le feu et trois chandelles dissipaient � peine des amas d'ombre, accumul�s par les si�cles sous les hautes vo�tes moyen�geuses. �tendues sur les murs, quelques tapisseries essayaient de les prot�ger de l'humidit�, mais elles �taient si vieilles et si mang�es des vers qu'on ne distinguait rien des sc�nes qu'elles repr�sentaient, � part les yeux hagards de livides personnages qui vous surveillaient avec reproche.</p><p>Les petites filles faisaient leur r�v�rence � M. leur grand-p�re. Il �tait assis devant le feu, dans sa houppelande noire garnie de fourrure pel�e. Mais ses mains si blanches, pos�es sur le pommeau de sa canne, �taient royales. Il portait un vaste feutre noir, et sa barbe coup�e carr�e, comme celle de feu notre roi Henri IV, reposait sur une petite collerette godronn�e, qu'Hortense jugeait, en cachette, absolument d�mod�e. Une seconde r�v�rence � la tante Jeanne, dont la l�vre boudeuse ne daignait pas sourire, et c'�tait le grand escalier de pierre humide comme une grotte. Les chambres �taient glaciales l'hiver, mais fra�ches l'�t�. On n'y p�n�trait que pour se mettre au lit. Celui o� dormaient les trois fillettes r�gnait comme un monument dans le coin d'une pi�ce d�vast�e, dont tous les meubles avaient �t� vendus au cours des derni�res g�n�rations. Le dallage, couvert de paille l'hiver, �tait cass� en maints endroits. On montait jusqu'au lit par un escabeau de trois marches. Ayant rev�tu leurs camisoles et leurs bonnets de nuit, et apr�s avoir � genoux remerci� Dieu de ses bienfaits, les trois demoiselles de Sanc� de Monteloup grimpaient jusqu'� leur couche de bonne plume et se glissaient sous leurs couvertures perc�es. Ang�lique cherchait aussit�t le trou du drap correspondant � celui de la couverture par lequel elle passerait son pied ros� et remuerait les orteils pour faire rire Madelon. La petite �tait plus tremblante qu'un lapin � cause des histoires que racontait Nounou. Hortense aussi, mais elle n'en disait rien, car c'�tait l'a�n�e. Seule Ang�lique go�tait cette crainte avec une joie exalt�e. La vie �tait faite de myst�res et de d�couvertes. On entendait les souris grignoter dans les boiseries, les chouettes et les roussettes voleter dans les combles des deux tours en poussant des cris pointus. On entendait les l�vriers se plaindre dans les cours, un mulet de la prairie venir frotter sa teigne au pied des murailles.</p><p>Et parfois, les nuits de neige, on entendait les hurlements des loups descendant de la sauvage for�t de Monteloup vers les lieux habit�s. Ou encore, � partir des premiers soirs du printemps, parvenaient jusqu'au ch�teau les chants des paysans du village qui donnaient quelque rigodon au clair de lune...</p><p>*****</p><p>L'une des murailles du ch�teau de Monteloup regardait du c�t� des marais. C'�tait la partie la plus ancienne, construite par un lointain seigneur de Ridou� de Sanc�, compagnon de du Guesclin au XIIe si�cle. Elle �tait flanqu�e de deux grosses tours, aux chemins de ronde en tuiles de bois, et quand Ang�lique en faisait l'escalade avec Gontran ou Denis, ils s'amusaient � cracher dans les m�chicoulis par lesquels les soldats du Moyen Age avaient jet� des seaux d'huile bouillante sur leurs assaillants. Les murailles prenaient racine dans un petit promontoire de calcaire au del� duquel commen�aient les marais. Jadis, au temps des premiers hommes, la mer s'�tait avanc�e jusque-l�. En se retirant elle avait laiss� un r�seau de rivi�res, de chenaux, d'�tangs, maintenant encombr�s de verdure et de saules, royaume de l'anguille et de la grenouille o� les paysans ne circulaient qu'en barques. Les hameaux et les huttes �taient construits sur les �les de l'ancien golfe. Pour avoir parcouru cette province des eaux, M. le duc de la Tr�moille, qui fut l'h�te un �t� du marquis du Plessis et qui se piquait d'exotisme, l'appela�: Venise verte.</p><p>La vaste prairie liquide, le marais doux, s'�tendait de Niort et Fontenay-le-Comte jusqu'� l'oc�an. Elle rejoignait un peu avant Marans, Chaill� et m�me Lu�on, les marais amers, c'est-�-dire les terres encore sal�es. Enfin c'�tait le rivage avec sa barri�re blanche de sel pr�cieux, disput� �prement par les douaniers et les contrebandiers.</p><p>Si la nourrice ne contait gu�re des histoires de gabelous et de faux-sauniers, qui passionnaient tout le marais, c'est qu'elle �tait du c�t� de la terre et se montrait fort m�prisante pour ces gens qui vivent les pieds dans l'eau et sont d'ailleurs tous protestants.</p><p>Du c�t� de la terre le ch�teau de Monteloup ouvrait une fa�ade plus r�cente, perc�e de nombreuses fen�tres. � peine si un vieux pont-levis aux cha�nes rouill�es garnies de poules et de dindons s�parait l'entr�e principale des prairies o� paissaient les mulets. Sur la droite il y avait le pigeonnier seigneurial avec son toit de tuiles rondes et une m�tairie. Les autres m�tairies se trouvaient au del� du foss�. Plus loin on apercevait le clocher du village de Monteloup.</p><p>Et puis la For�t commen�ait dans un moutonnement serr� de ch�nes et de ch�taigniers. Cette for�t pouvait vous mener sans un trou de clairi�re jusqu'au nord de la G�tine et du Bocage vend�en�; presque jusqu'� la Loire et l'Anjou, pour peu que vous eussiez le go�t de la traverser de part en part sans peur des loups ou des bandits.</p><p>Celle de Nieul, la plus proche, appartenait au seigneur du Plessis. Les gens de Monteloup y envoyaient pa�tre leurs troupeaux de porcs et c'�taient des proc�s sans fin avec le r�gisseur du marquis, le sieur Molines, aux mains rapaces. Il s'y trouvait aussi quelques sabotiers et charbonniers, et une sorci�re, la vieille M�lusine. Celle-ci, l'hiver, en sortait parfois et venait boire une �cuelle de lait au seuil des portes en �change de quelques plantes m�dicinales.</p><p>� son exemple, Ang�lique cueillait des fleurs et des racines, les faisait s�cher, bouillir, les �crasait, les enfermait en sachets dans le secret d'une retraite que seul connaissait le vieux Guillaume. Pulch�rie pouvait l'appeler des heures sans qu'elle repar�t.</p><p>Pulch�rie pleurait parfois lorsqu'elle songeait � Ang�lique. Elle voyait en elle l'�chec non seulement de ce qu'elle pensait �tre une �ducation traditionnelle mais aussi de sa race et de sa noblesse perdant toute dignit� pour cause de pauvret� et de mis�re. D�s l'aube, la petite s'enfuyait, cheveux au vent, � peine plus v�tue qu'une paysanne d'une chemise, d'un corselet et d'une jupe d�teinte, et ses petits pieds aussi fins que ceux d'une princesse �taient durs comme de la corne, car elle exp�diait sans fa�on ses chaussures dans le premier buisson venu, afin de trotter plus l�g�rement. Si on la rappelait, elle tournait � peine son visage rond et dor� par le soleil o� brillaient deux yeux. d'un bleu-vert, de la couleur de cette plante qui pousse dans les marais et qui porte son nom.</p><p>��Il faudrait la mettre au couvent, g�missait Pulch�rie.</p><p>Mais le baron de Sanc�, taciturne et rong� de soucis, haussait les �paules. Comment aurait-il pu mettre sa seconde fille au couvent alors que d�j� il ne pouvait y envoyer l'a�n�e, qu'il avait � peine quatre mille livres de revenus annuels et qu'il lui fallait donner cinq cents livres pour l'�ducation de ses deux fils a�n�s chez les augustins de Poitiers�?</p><p>*****</p><p>Du c�t� des marais, Ang�lique avait pour ami Valentin, le fils du meunier. Du c�t� des for�ts, c'�tait Nicolas, l'un des sept enfants d'un laboureur et qui d�j� �tait berger chez M. de Sanc�.</p><p>Avec Valentin elle allait en barque, en ��niole��, au long des chemins d'eau bord�s de myosotis, de menthe et d'ang�lique. Valentin cueillait � pleins rameaux cette plante haute et drue � l'odeur exquise. Il allait ensuite la vendre aux moines de l'abbaye de Nieul qui en faisaient, avec la racine et les fleurs, une liqueur de m�decine, et avec les tiges de la confiserie. Il recevait en �change des scapulaires et des chapelets dont il se servait pour les lancer � la t�te des enfants des villages protestants qui s'enfuyaient alors en hurlant comme si le diable lui-m�me leur e�t crach� au visage. Son p�re le meunier d�plorait ces �tranges mani�res. Bien. qu'il f�t catholique, il affichait la tol�rance. Et qu'avait donc besoin son fils d'entretenir un commerce de bott�es d'ang�lique alors qu'il recevait en h�ritage la charge de meunier, et qu'il n'aurait qu'� s'installer dans le confortable moulin, b�ti sur pilotis au bord de l'eau�? Mais Valentin �tait un gar�on difficile � comprendre�: Haut en couleur et d�j� taill� en Hercule pour ses douze ans, plus muet qu'une carpe, il avait un regard vague et les gens qui �taient jaloux du meunier le disaient presque idiot. Nicolas, le berger bavard et h�bleur, entra�nait Ang�lique � la cueillette des champignons, des m�res et des myrtilles. Avec lui elle allait ramasser les ch�taignes. Il lui creusait dans le bois de noisetier des pipeaux.</p><p>Ces deux gar�ons �taient jaloux � s'entretuer des faveurs d'Ang�lique. Elle �tait si jolie d�j� que les paysans la regardaient comme la vivante incarnation des f�es qui habitaient le gros dolmen du Champ sorcier.</p><p>Elle avait des id�es de grandeur.</p><p>��Je suis marquise, d�clarait-elle � qui voulait l'entendre.</p><p>��Ah�! oui�? Et pourquoi donc�?</p><p>��Parce que j'ai �pous� un marquis, r�pondait-elle.</p><p>Le ��marquis��, c'�tait tour � tour Valentin ou Nicolas, ou l'un des quelques garnements, pas plus m�chants que des oiseaux, qu'elle tra�nait derri�re elle � travers pr�s et bois.</p><p>Elle disait encore si dr�lement�:</p><p>��Je suis Ang�lique, je m�ne en guerre mes petits anges.</p><p>D'o� lui vint son surnom�: la petite marquise des anges.</p><p>*****</p><p>Au d�but de l'�t� 1648, alors qu'Ang�lique atteignait onze ans, la nourrice Fantine commen�a d'attendre les brigands et les arm�es. Le pays pourtant paraissait paisible, mais la nourrice, qui devinait tant de choses, ��sentait�� les brigands dans la chaleur de ce lourd �t�. On la voyait le visage tourn� vers le nord, du c�t� de la route, comme si le vent poussi�reux e�t apport� leur odeur. Il lui suffisait de tr�s peu d'indices pour savoir ce qui se passait au loin, non seulement dans le pays, mais encore dans la province et jusqu'� Paris.</p><p>Apr�s avoir achet�, au colporteur auvergnat, un peu de cire et quelques rubans, elle �tait capable d'informer M. le baron des nouvelles les plus importantes concernant la marche du royaume de France.</p><p>Un nouvel imp�t allait �tre lev�, une bataille �tait en cours dans les Flandres, la reine m�re ne savait plus quoi inventer pour trouver de l'argent et contenter les princes avides. Elle-m�me, la souveraine, n'�tait pas � l'aise, et le roi aux boucles blondes portait des chausses trop courtes, ainsi que son jeune fr�re qu'on appelait le Petit Monsieur, puisque son oncle, Monsieur, fr�re du roi Louis XIII, vivait encore. Cependant, M. le cardinal Mazarin entasse bibelots et tableaux d'Italie. La reine l'aime. Le Parlement de Paris n'est pas content. Il �coute le cri du pauvre peuple des campagnes ruin� par les guerres et les imp�ts. � pleines carross�es et en beaux costumes fourr�s d'hermine, ces messieurs du Parlement se transportent au palais du Louvre o� vit le petit roi accroch� d'une main � la robe noire de sa m�re, l'Espagnole, et de l'autre � la robe rouge du cardinal Mazarin, l'Italien. � ces grands qui ne r�vent que puissance et richesses, ils d�montrent que le peuple ne peut plus payer, que les bourgeois ne peuvent plus commercer, qu'on est las d'�tre tax� pour le moindre bien. Bient�t ne devra-t-on pas payer pour l'�cuelle dans laquelle on mange�? La reine m�re n'est pas contente. M. Mazarin non plus. Alors les grands seigneurs transportent le petit roi sur son lit de justice. D'une voix bien timbr�e quoiqu'un peu h�sitante sur la le�on apprise, il r�pond � tous ces graves personnages qu'il faut de l'argent pour les arm�es, pour la paix que l'on va signer bient�t. Le roi a parl�. Le Parlement s'incline. Un nouvel imp�t va na�tre. Les intendants des provinces vont lancer leurs sergents. Les sergents vont menacer. Les bonnes gens vont supplier, pleurer, saisir leurs faux pour tuer les commis et les collecteurs, s'en aller sur les routes se joindre aux soldats d�band�s, les bandits vont venir...</p><p>� entendre la nourrice, on ne pouvait croire que ce seul abruti de colporteur e�t pu lui conter tant de choses. On la taxait d'imagination alors que c'�tait divination. Un mot, une ombre, le passage d'un mendiant trop hardi, d'un marchand inquiet, la mettaient sur le chemin de la v�rit�. Elle flairait les bandits dans la chaleur orageuse de ce bel �t� 1648 et, comme elle, Ang�lique les attendait...</p></section><section><p><strong>Chapitre 2</strong></p><p>Ce soir-l�, Ang�lique avait d�cid� d'aller p�cher l'�crevisse avec le berger Nicolas..</p><p>Sans pr�venir, elle avait galop� vers la chaumi�re des Merlot, les parents de Nicolas. Le. hameau de trois ou quatre masures qu'ils habitaient �tait situ� en lisi�re de la grande for�t de Nieul. Les terres qu'ils cultivaient appartenaient cependant au baron de Sanc�.</p><p>En reconnaissant la fille du ma�tre, la paysanne souleva le couvercle du chaudron sur le feu et jeta dans la soupe un morceau de lard pour en corser le go�t. Ang�lique posa sur la table une volaille qu'elle avait �trangl�e tout � l'heure dans la basse-cour du ch�teau. Ce n'�tait pas la premi�re fois qu'elle s'invitait ainsi chez les paysans et elle ne manquait jamais d'apporter un petit pr�sent, les ch�telains �tant presque les seuls � poss�der dans le pays pigeonnier et poulailler, par droit seigneurial.</p><p>L'homme assis pr�s de l'�tre mangeait du pain noir. Francine, l'a�n�e des enfants, vint embrasser Ang�lique. Elle avait deux ans de plus qu'elle mais, depuis longtemps charg�e de petits fr�res et de travaux des champs, elle ne courait plus l'�crevisse et le champignon comme son vagabond de fr�re Nicolas. Elle �tait douce, polie, avec de belles joues ros�s et fra�ches, et Mme de Sanc� souhaitait la prendre pour chambri�re en remplacement de Nanette qui la d�concertait par son insolence. Lorsqu'on eut mang�, Nicolas entra�na Ang�lique.</p><p>��Viens par l'�table, nous allons prendre la lanterne.</p><p>Ils sortirent. La nuit �tait tr�s noire, car l'orage couvait encore. Ang�lique se souvint plus tard qu'elle avait tourn� son visage en direction de la route romaine qui passait � une demi-lieue de l� et qu'il lui avait sembl� entendre une vague rumeur. Dans le bois il faisait plus sombre encore.</p><p>��N'aie pas peur des loups, dit Nicolas. L'�t�, ils ne viennent pas jusqu'ici.</p><p>��Je n'ai pas peur.</p><p>Ils arriv�rent bient�t jusqu'au ruisseau et install�rent les paniers, garnis d'un morceau de lard, au fond de l'eau. Ils les relevaient de temps � autre ruisselants et charg�s en grappe d'�crevisses bleues que la lumi�re avait attir�es. On les jetait dans une hotte apport�e � cette intention. Ang�lique ne pensait pas le moins du monde que les gardes du ch�teau de Plessis auraient pu les surprendre et que cela aurait fait scandale de d�couvrir l'une des filles du baron de Sanc� en train de braconner � la lanterne avec un jeune croquant.</p><p>Tout � coup, elle se redressa et Nicolas fit de m�me.</p><p>��Tu n'as rien entendu�?</p><p>��Si, on a cri�.</p><p>Les deux enfants rest�rent sans bouger un instant, puis retourn�rent � leurs paniers. Mais ils �taient pr�occup�s et bient�t s'arr�t�rent encore.</p><p>��Cette fois, j'entends bien. On crie l�-bas.</p><p>��C'est du c�t� du hameau.</p><p>Rapidement Nicolas ramassa les instruments de p�che et mit la hotte sur son dos. Ang�lique prit la lanterne. Ils revinrent, marchant sans bruit, par un petit sentier de mousse. Comme ils approchaient de la lisi�re du bois, ils s'immobilis�rent brusquement. Une lueur ros� p�n�trait sous les arbres et illuminait les troncs.</p><p>��Ce... ce n'est pas le jour�? murmura Ang�lique.</p><p>��Non, c'est le feu�!</p><p>��Mon Dieu, c'est peut-�tre chez toi que �a br�le�? Viens vite. Mais il la retint.</p><p>��Attends�! �a crie trop pour un incendie. Il y a autre chose.</p><p>Ils avanc�rent � petits pas jusqu'aux premiers arbres. Au del� un long pr� en pente descendait jusqu'� la premi�re maison qui �tait celle. des Merlot, et cinq cents m�tres plus loin se groupaient au bord du chemin les trois autres chaumi�res. C'�tait l'une d'elles qui flambait. Les flammes s'�chappant du toit �clairaient une foule grouillante d'hommes qui criaient et couraient, p�n�traient dans les chaumi�res, en ressortaient, charg�s de jambons, ou tirant les vaches et les �nes. Leur troupe, venant de la voie romaine, coulait dans le chemin creux comme un fleuve �pais et noir. Le flot h�riss� de b�tons et de piques passa sur la ferme Merlot, la submergea, continua en direction de Monteloup. Nicolas entendit crier sa m�re. Il y eut un coup de feu. C'�tait le p�re Merlot qui avait eu le temps de d�crocher son vieux mousquet et de le charger. Mais un peu apr�s il fut tra�n� dans la cour comme un sac et assomm� � coups de b�ton.</p><p>Ang�lique vit une femme en chemise traverser la cour d'une maison et s'enfuir�; elle criait et sanglotait. Des hommes la poursuivaient. La femme essayait de gagner les bois. Les enfants recul�rent et, se prenant la main, s'enfuirent en tr�buchant dans les ronces.</p><p>Quand ils revinrent, fascin�s malgr� eux par l'incendie et ce cri uniforme, fait de cris m�l�s, qui montait dans la nuit, ils virent que la femme avait �t� rejointe par ses poursuivants et qu'ils la tra�naient � travers la prairie.</p><p>��C'est la Paulette, chuchota Nicolas.</p><p>Serr�s l'un contre l'autre derri�re le tronc d'un �norme ch�ne, ils regardaient haletants, les yeux agrandis, l'horrible spectacle.</p><p>��Ils ont pris notre �ne et notre porc, dit encore Nicolas.</p><p>L'aube vint, p�lissant les lueurs de l'incendie qui d�j� s'apaisait. Les brigands n'avaient pas mis le feu aux autres masures. La plupart ne s'�taient pas arr�t�s � ce petit hameau sans importance. Les hommes avaient continu� vers Monteloup. Ceux qui s'�taient charg�s du pillage des quatre maisons quittaient maintenant les lieux de leurs �bats. On voyait leurs v�tements en guenilles, leurs joues h�ves et sombres de barbe. Quelques-uns avaient de grands chapeaux � plumes et l'un d'eux portait m�me une sorte de casque qui e�t pu le faire prendre pour un militaire. Mais la plupart �taient v�tus d'oripeaux sans forme et sans couleurs. Dans le brouillard du matin qu'apportaient les marais, on les entendit s'appeler les uns les autres. Ils n'�taient plus maintenant qu'une quinzaine. Un peu au del� des Merlot, ils s'arr�t�rent pour se montrer leur butin. � leurs gestes et � leur discussion on voyait qu'ils le trouvaient maigre�: quelques draps et mouchoirs pris dans les coffres, des pots, de gros pains, des fromages. Cependant l'un d'eux mordait dans un jambon qu'il tenait par le manche. Les b�tes vol�es �taient parties devant. Les derniers pillards rassembl�rent en deux ou trois ballots les pauvres objets r�colt�s et s'�loign�rent sans m�me jeter un regard derri�re eux.</p><p>*****</p><p>Ang�lique et Nicolas furent longs � quitter l'abri des arbres. Le soleil brillait d�j� et faisait reluire la ros�e de la prairie lorsqu'ils se hasard�rent � descendre vers le hameau maintenant �trangement silencieux.</p><p>Comme ils approchaient de la ferme des Merlot, un cri de b�b� s'�leva.</p><p>��C'est mon p'tit fr�re, chuchota Nicolas, au moins, lui, il n'est pas mort.</p><p>Craignant que quelque bandit ne se f�t attard�, ils p�n�tr�rent sans bruit dans la cour. Ils se donnaient la main, s'arr�tant presque � chaque pas. Ils se heurt�rent d'abord au corps du p�re Merlot, le nez dans son fumier. Nicolas se pencha, essaya de soulever la t�te de son p�re.</p><p>��Dis, p'pa, t'es mort�?</p><p>Il se redressa.</p><p>��Je crois qu'il est mort. Regarde comme il est blanc, lui qui est toujours si rouge.</p><p>Dans la masure, le b�b� s'�gosillait. Assis sur le lit boulevers�, il agitait ses petites mains avec d�tresse. Nicolas courut � lui et le prit dans ses bras.</p><p>��Merci, Sainte Vierge, il n'a rien, le petiot.</p><p>Ang�lique, les yeux dilat�s d'horreur, regardait Francine. La fillette �tait �tendue sur le sol, blanche et les yeux clos. Elle avait sa robe relev�e jusqu'au ventre, et du sang coulait entre ses jambes.</p><p>��Nicolas, murmura Ang�lique d'une voix �touff�e, qu'est-ce... qu'est-ce qu'ils lui ont fait�?</p><p>Nicolas regarda et une expression terrible vieillit son visage. Il tourna les yeux vers la porte, gronda�:</p><p>��Les maudits, les maudits�!...</p><p>D'un geste brusque, il tendit le b�b� � Ang�lique.</p><p>��Tiens-le.</p><p>Il s'agenouilla pr�s de sa s�ur, rabaissant pudiquement la jupe d�chir�e.</p><p>��Francine, c'est moi, Nicolas. R�ponds, tu n'es pas morte�?</p><p>Dans l'�table voisine il y eut des g�missements. La m�re parut, geignante et courb�e en deux.</p><p>��C'est toi, fils�? Ah�! mes pauvres enfants, mes pauvres enfants�! Quel malheur�! Ils ont pris l'�ne et le porc et notre petite provision d'�cus. J'avais pourtant bien dit � l'homme qu'il fallait l'enterrer.</p><p>��M'man, t'as mal�?</p><p>��Moi c'est rien. Je suis une femme, j'en ai vu d'autres.</p><p>Mais Francine, la pauvrette qui est si sensible, ils sont bien capables de l'en avoir fait mourir. Elle ber�ait sa fille dans ses grands bras de paysanne et pleurait.</p><p>��O� sont les autres�? interrogea Nicolas.</p><p>Apr�s de longues recherches, on finit par d�couvrir les trois autres enfants, un gar�on et deux filles, dans la huche o� ils s'�taient blottis alors que les pillards, apr�s avoir pris le pain, avaient commenc� � violenter leur m�re et leur s�ur. Cependant un voisin vint aux nouvelles. Les pauvres gens du hameau se rassemblaient pour faire le compte de leurs malheurs. On n'avait que deux morts � d�plorer�: le p�re Merlot et un vieillard qui avait voulu se servir aussi de son mousquet. Les autres paysans avaient �t� ligot�s sur leurs chaises et b�tonn�s sans exc�s. Aucun des enfants n'avait �t� �gorg� et l'un des m�tayers avait r�ussi � ouvrir la porte de l'�table � ses vaches qui s'�taient enfuies et qu'on retrouverait sans doute. Mais que de bon linge et de v�tements pill�s, de vaisselle d'�tain pour garnir l'�tre disparue, de fromages et de jambons, et m�me de cet argent si rare, si compt�!</p><p>La Paulette continuait de pleurer et de crier.</p><p>��Six, qu'ils ont �t� � me passer sur le corps�!</p><p>��Tais-toi, lui dit brutalement son p�re. Telle qu'on te conna�t � toujours courir les gars dans les buissons, on se doute que �a t'a fait plaisir. Tandis que notre vache qui �tait pleine�! Je ne la retrouverai pas aussi facilement que tu ne retrouveras un galant.</p><p>��Faut s'en aller d'ici, dit la femme Merlot qui tenait toujours Francine �vanouie dans ses bras, il peut y en avoir d'autres qui viennent derri�re.</p><p>��Allons dans les bois avec les b�tes qui restent. On l'a fait autrefois quand les arm�es de Richelieu sont pass�es.</p><p>��Allons � Monteloup.</p><p>��� Monteloup�! Vous pensez bien qu'ils y sont.</p><p>��Allons au ch�teau, dit quelqu'un.</p><p>Chacun approuva aussit�t.</p><p>��Oui, allons au ch�teau.</p><p>L'instinct ancestral les rejetait vers la demeure seigneuriale, la protection du ma�tre qui, au cours des si�cles, avait �tendu sur leurs travaux l'ombre de ses murailles et de ses donjons.</p><p>Ang�lique, qui portait le b�b�, sentit son c�ur se serrer d'un obscur remords.</p><p>��Notre pauvre ch�teau, pensa-t-elle. Il tombe en ruine. Comment pouvons-nous prot�ger ces malheureux maintenant�? Qui sait si les bandits ne sont pas all�s jusque-l�? Et ce n'est pas le vieux Guillaume avec sa pique qui aura pu les emp�cher d'entrer.��</p><p>��Oui, dit-elle tout haut, allons au ch�teau. Mais il ne faut pas venir par la route, ni m�me par les raccourcis des champs. Si jamais les bandits tra�naient par l�, on ne pourrait pas arriver jusqu'� l'entr�e. La seule chose � faire, c'est de descendre jusqu'aux marais dess�ch�s et d'aborder le ch�teau par le grand foss�. Il y a une petite porte dont on ne se sert jamais, mais je connais la fa�on de l'ouvrir.</p><p>Elle n'ajouta pas que cette petite porte � demi combl�e par les gravats d'un souterrain lui avait servi � plus d'une �vasion et que dans l'une de ces oubliettes dont les actuels barons de Sanc� connaissaient � peine l'existence, se trouvait la cachette o� elle pr�parait des plantes et des philtres comme la sorci�re M�lusine. Les paysans l'avaient �cout�e avec confiance. Certains s'avisaient seulement de sa pr�sence, mais ils �taient si bien habitu�s � consid�rer Ang�lique comme une incarnation des f�es que son apparition au sein de leur malheur les �tonnait � peine. L'une des femmes la d�barrassa du b�b� qu'elle portait. Apr�s quoi, Ang�lique entra�na la petite troupe par un long d�tour � travers les marais, sous le soleil br�lant, le long du promontoire abrupt qui avait jadis domin� ce golfe du Poitou envahi d'eau marine. Le visage sali de poussi�re et de boue, elle encourageait les paysans.</p><p>Elle les fit p�n�trer par l'ouverture �troite de la poterne d�saffect�e. La fra�cheur des souterrains les saisit et les soulagea, mais l'ombre fit pleurer les enfants.</p><p>��Tout doux. Tout doux, rassura la voix d'Ang�lique. Bient�t nous serons dans la cuisine et nounou Fantine donnera la soupe.</p><p>L'�vocation de nounou Fantine encouragea tout le monde.</p><p>Derri�re la fille du baron de Sanc�, les paysans, geignant et tr�buchant, grimp�rent les escaliers � demi �boul�s, travers�rent des salles combl�es de d�bris o� s'enfuyaient des rats. Ang�lique s'y dirigeait sans h�sitation. C'�tait son domaine. Lorsqu'ils atteignirent le grand vestibule, des bruits de voix les inqui�t�rent un instant. Mais Ang�lique, pas plus que les paysans, n'osait envisager que le ch�teau e�t pu �tre attaqu�. En se rapprochant du c�t� des cuisines, l'odeur de la soupe et du vin chaud s'accentua. Il y avait certainement beaucoup de monde par l�, mais ce n'�taient pas des bandits, car le ton des conversations �tait bas, mesur� et m�me triste. D'autres paysans du village et des m�tairies voisines �taient venus d�j� se mettre sous la protection des vieilles murailles croulantes. Lorsque les nouveaux venus parurent, il y eut un cri d'effroi g�n�ral, car on les prit pour des brigands. Mais � la vue d'Ang�lique, la nourrice s'�lan�a et la saisit dans ses bras.</p><p>��Ma gazoute�! Vivante�! Merci, Seigneur�! Sainte Radegonde�! Saint Hilaire�! Merci.</p><p>Pour la premi�re fois, Ang�lique se raidit contre la fougueuse �treinte. Elle venait de mener ��ses�� gens � travers les marais. Des heures elle avait senti derri�re elle ce troupeau pitoyable.</p><p>Elle n'�tait plus une enfant�! Presque avec violence, elle se d�gagea des embrassements de Fantine Lozier.</p><p>��Donne-leur � manger, dit-elle.</p><p>*****</p><p>Plus tard, comme dans un r�ve, elle vit sa m�re dont les yeux �taient pleins de larmes et qui lui caressait la joue.</p><p>��Ma fille, quelles inqui�tudes vous nous avez donn�es�!</p><p>Pulch�rie, consum�e comme un cierge, sa couperose enflamm�e par les pleurs, s'approcha aussi, et son p�re, et son grand-p�re...</p><p>Ang�lique trouvait tr�s amusant ce d�fil� de marionnettes. Elle avait aval� un grand bol de vin chaud et �tait compl�tement ivre, plong�e dans une torpeur bienheureuse. Autour d'elle, les gens �changeaient leurs commentaires sur les p�rip�ties de la nuit tragique�: l'envahissement du village, les premi�res maisons br�l�es, comment le syndic avait �t� jet� par la fen�tre de son premier �tage qu'il �tait si fier d'avoir fait construire derni�rement.</p><p>Ces pa�ens de ��picoreurs�� avaient de plus envahi la petite �glise, vol� les vases sacr�s et attach� le cur� avec sa servante sur son propre autel. Des gens poss�d�s du diable�! Sinon ils n'auraient pas invent� des choses pareilles�!</p><p>Devant Ang�lique, une vieille femme ber�ait dans ses bras sa petite-fille, grande gamine au visage gonfl� de larmes. La grand-m�re hochait la t�te et r�p�tait sans cesse avec un m�lange d'admiration et d'horreur�:</p><p>��Ce qu'ils ont pu lui faire�! Ce qu'ils ont pu lui faire�! C'est pas croyable�!...</p><p>On ne parlait que de femmes renvers�es, d'hommes b�tonn�s, de vaches enlev�es, de ch�vres emmen�es. Le sacristain avait retenu son �ne par la queue tandis que deux bandits le tiraient par les oreilles. Et celui qui criait le plus fort dans tout ceci, c'�tait bien encore le pauvre animal�!</p><p>Enfin beaucoup de gens avaient r�ussi � s'enfuir. Les uns vers les bois, les autres vers les marais, la plupart vers le ch�teau. Il y avait assez de place dans les cours et les salles pour ranger les �tes sauv�es � grand-peine. Malheureusement, leur fuite avait attir� dans cette direction quelques pillards et malgr� le mousquet de M. de Sanc� la chose aurait pu mal finir, si le vieux Guillaume n'avait eu soudain une id�e de g�nie. S'arcboutant aux cha�nes rouill�es du pont-levis, il avait r�ussi � le relever.</p><p>Comme des loups cruels mais peureux, les bandits avaient recul� devant le pauvre foss� d'eau pourrie.</p><p>On avait vu alors un spectacle �trange. Le vieux Guillaume, debout pr�s de la poterne, criant des injures dans sa langue et tendant le poing vers l'ombre o� s'enfuyaient des silhouettes d�guenill�es. Tout � coup, l'un des hommes l�-bas s'�tait arr�t�, et lui avait r�pondu. Et c'avait �t� un bizarre dialogue entre eux, � travers la nuit toute rouge de l'incendie, dans cette langue tudesque qui vous r�pait l'�chin� � vous faire trembler.</p><p>On ne savait pas exactement ce que Guillaume et son compatriote avaient pu se dire. Toujours, est-il que les brigands n'�taient pas revenus et que d�s l'aube ils s'�taient �loign�s du village. On consid�rait Guillaume comme un h�ros, on se reposait � son ombre militaire.</p><p>L'incident prouvait en tout cas que la bande qui avait paru compos�e de gueux campagnards ou de mis�reux des villes, comportait aussi des soldats venus du Nord, d�band�s � la suite du trait� de paix de Westphalie. Il y avait de tout dans ces arm�es que les princes levaient pour le service du roi�: Wallons, Italiens, Flamands, Lorrains, Li�geois, Espagnols, Allemands, tout un monde que des Poitevins paisibles ne pouvaient imaginer. Bient�t certains affirm�rent qu'il y avait m�me parmi les bandits un Polaque, un de ces sauvages que le condottiere Jean de Werth menait nagu�re en Picardie �gorger les enfants � la mamelle. On l'avait vu. Il avait un visage tout jaune, un bonnet de fourrure, et sans doute une �norme capacit� amoureuse, car � la fin de la journ�e toutes les femmes du village assuraient l'avoir subi.</p><p>*****</p><p>On reconstruisit les maisons br�l�es du village. C'�tait vite fait�: de la boue entrem�l�e de paille et de roseau donnait un pis� assez solide. On alla aux moissons qui n'avaient pas �t� pill�es et qui furent bonnes, ce qui consola bien des gens. Seules deux petites filles, dont Francine, ne purent se remettre des violences que les brigands leur avaient fait subir. Elles eurent une grande fi�vre et moururent. On disait que la mar�chauss�e de Niort avait envoy� quelques soldats � la poursuite de cette bande de pillards qui paraissait isol�e et mal command�e. Ainsi l'incursion des brigands sur les terres des barons de Sanc� ne changea pas grand-chose au train de vie habituel du ch�teau. Tout au plus entendit-on grommeler plus souvent le vieux grand-p�re sur les malheurs qu'avaient entra�n�s la mort du bon roi Henri IV et l'insubordination des protestants.</p><p>��Ces gens personnifient l'esprit de destruction d'un royaume. Jadis, j'ai bl�m� M. de Richelieu de se montrer si dur, mais il ne l'a pas encore �t� assez.</p><p>Ang�lique et Gontran, qui �taient ce jour-l� les seuls auditeurs de la profession de foi de leur grand-p�re, se regard�rent d'un air d� connivence. L'actualit� �chappait compl�tement � ce brave grand-p�re�!</p><p>Tous ses petits-enfants adoraient le vieux baron, mais acceptaient rarement ses jugements p�rim�s.</p><p>Le petit gar�on qui atteignait maintenant presque douze ans osa observer�:</p><p>��Ces brigands, grand-p�re, n'�taient pas des huguenots. C'�taient des catholiques, mais d�serteurs des arm�es affam�es, et des �trangers qui n'�taient pas pay�s, dit-on, ou encore des paysans des champs de bataille.</p><p>��Ils n'avaient pas alors � venir jusqu'ici. Et puis tu ne me feras pas croire qu'ils n'ont pas �t� aid�s par les protestants. De mon temps l'arm�e payait mal ses troupes, je le veux bien, mais r�guli�rement. Crois-moi, tout ce d�sordre est d'inspiration �trang�re, peut-�tre anglaise et hollandaise. Ils manifestent et se groupent, d'autant plus que l'�dit de Nantes a �t� trop indulgent pour eux, en leur laissant non seulement le droit de leur confession, mais encore l'�galit� des droits civiques...</p><p>��Grand-p�re, qu'est-ce que c'est que ce droit qu'on a laiss� aux protestants�? demanda soudain Ang�lique.</p><p>��Tu es trop jeune pour comprendre, petite fille, dit le vieux baron, puis il ajouta�:</p><p>��Les droits civiques repr�sentent quelque chose qu'on ne peut pas enlever aux gens, sans perdre l'honneur.</p><p>��Donc, ce n'est pas de l'argent, fit la petite.</p><p>Le vieux gentilhomme la f�licita�:</p><p>��C'est bien cela, Ang�lique, tu comprends vraiment des choses au-dessus de ton �ge.</p><p>Mais Ang�lique estimait que le sujet demandait encore des explications.</p><p>��Alors, si les brigands nous pillent compl�tement et nous laissent nus, ils nous laissent quand m�me nos droits civiques�?</p><p>��Exactement, ma fille, r�pondit son fr�re.</p><p>Mais il y avait de l'ironie dans sa voix et elle se demanda s'il ne se moquait pas d'elle.</p><p>Gontran �tait un gar�on dont on ne savait que penser. Il parlait peu et vivait tr�s seul. Ne pouvant avoir de pr�cepteur ni aller au coll�ge, il devait se contenter, pour ses �tudes, des rudiments intellectuels que lui dispensaient le ma�tre d'�cole et le cur� du village. Le plus souvent il se retirait dans son grenier pour y �craser des cochenilles rouges ou malaxer des argiles de couleur afin d'ex�cuter d'�tranges compositions qu'il baptisait ��tableaux�� ou ��peintures��.</p><p>Bien que tr�s n�glig� de sa personne comme tous les enfants de Sanc�, il reprochait souvent � Ang�lique de vivre en sauvageonne et de ne pas savoir tenir son rang.</p><p>��Tu n'es pas si b�te que tu en as l'air, ajouta-t-il ce jour-l� en guise de compliment.</p></section><section><p><strong>Chapitre 3</strong></p><p>Mais depuis un instant, le vieux baron tendait l'oreille du c�t� de la cour d'o� venaient des interpellations, des cris m�l�s de gloussements de poules �pouvant�es.</p><p>Puis il y eut une galopade et enfin des cris plus violents, o� l'on reconnut les accents de Guillaume. C'�tait par un glorieux apr�s-midi d'automne et tous les autres habitants de la maison devaient �tre dehors.</p><p>��N'ayez pas peur, mes enfants, dit le grand-p�re, c'est quelque mendiant que l'on chasse...</p><p>Mais d�j� Ang�lique avait bondi sur le perron et criait�:</p><p>��On attaque le p�re Guillaume, et on lui veut du mal�!</p><p>En clopinant, le baron alla chercher un sabre rouill� et Gontran revint nanti d'un fouet � chiens. Ils arriv�rent � leur tour sur le seuil pour voir le vieux serviteur arm� de sa pique et Ang�lique � son c�t�.</p><p>L'adversaire n'�tait pas tr�s loin non plus. Il se tenait hors de port�e de l'autre c�t� du pont-levis, mais faisait face encore. C'�tait un grand gars � aspect fam�lique, et qui paraissait furieux. En m�me temps il s'effor�ait de retrouver un air compass� et officiel.</p><p>Aussit�t Gontran abaissa son fouet et tira son grand-p�re en arri�re en chuchotant�:</p><p>��C'est le sergent qui vient pour l'imp�t. On l'a d�j� chass� plusieurs fois...</p><p>Le fonctionnaire houspill�, tout en continuant � reculer doucement sans toutefois tourner le dos, reprenait de l'assurance devant l'h�sitation des nouveaux renforts. Il s'arr�ta � distance respectueuse et sortant un rouleau de papier de sa poche, tr�s froiss� par la bataille, se mit � le d�rouler amoureusement, en soupirant. Puis, se contorsionnant beaucoup, il commen�a � lire une sommation comme quoi le baron de Sanc� devait payer sans retard une somme de 875 livres, 19 sols et 11 deniers pour tailles de m�tayers en retard, dixi�me des rentes du seigneur et taille r�ale, taxes de saillie de juments, ��droits de poussi�re�� des troupeaux passant par la route royale et amende pour retard de paiement.</p><p>Le vieux seigneur devenait rouge de col�re.</p><p>��Tu te figures peut-�tre, faquin, qu'un gentilhomme va payer rien qu'en entendant ce galimatias du fisc, comme un vulgaire vilain le ferait�! cria-t-il courrouc�.</p><p>��Vous savez bien que monsieur votre fils a jusqu'ici acquitt� assez r�guli�rement les taxes annuelles, dit l'homme en ployant l'�chin�. Je reviendrai donc quand il sera l�. Mais je vous pr�viens�: demain � la m�me heure, si, pour la quatri�me fois, il n'est pas l� et ne paie pas, aussit�t je l'assigne et on vendra votre ch�teau et tous vos meubles pour dettes � l'�gard du tr�sor royal.</p><p>��Hors d'ici, laquais d'usuriers de l'�tat�!</p><p>��Monsieur le baron, je vous avertis que je suis un serviteur asserment� de la loi et peux �tre d�sign� aussi comme agent d'ex�cution.</p><p>��Pour l'ex�cution il faut un jugement, fulmina le vieil hobereau.</p><p>��Votre jugement vous l'aurez sans mal, croyez-m'en, si vous ne payez pas...</p><p>��Comment voulez-vous qu'on vous paie si nous n'avons pas de quoi�! cria Gontran en voyant que le vieillard se troublait. Puisque vous �tes huissier, venez donc constater que les brigands nous ont encore enlev� un �talon, deux �nesses et quatre vaches et que, dans ce que vous r�clamez comme d�, la plus grande somme vient des tailles des m�tayers de mon p�re. Il a bien voulu payer jusqu'ici pour eux, puisque ces pauvres paysans ne le pouvaient pas, eux, mais lui-m�me ne doit rien sur cela. D'ailleurs du fait de la derni�re attaque des brigands, nos paysans ont souffert encore plus que nous et ce n'est certes pas aujourd'hui, apr�s ce pillage, que mon p�re pourra r�gler votre facture...</p><p>L'agent du fisc fut plus apais� par ce langage raisonnable que par les injures du vieux seigneur. Tout en jetant des regards prudents du c�t� de Guillaume, il se rapprocha un peu et d'un ton plus adouci et presque compatissant, mais ferme, il expliqua qu'il ne pouvait que recevoir et signifier des ordres requis de l'intendance fiscale. � son avis, la seule chose qui �tait capable de retarder la saisie serait que le baron adress�t une supplique � l'intendant g�n�ral du fisc, sous couvert de l'intendant provincial � Poitiers.</p><p>��Entre nous, ajouta l'officier judiciaire, ce qui fit grimacer de d�go�t le vieux seigneur, entre nous, je vous dirai que m�me mes simples chefs directs, comme le procureur et le contr�leur des collectes, ne sont pas habilit�s pour vous accorder d�rogation ou dispense. Toutefois, puisque vous �tes de la noblesse, vous devez conna�tre du monde tr�s haut plac�. Alors, conseil d'ami, agissez par l�!</p><p>��Ce n'est pas moi qui me flatterai de vous citer comme ami�! observa sur un ton acerbe le baron de Ridou�.</p><p>��Aussi je dis cela pour que vous le r�p�tiez � monsieur votre fils. La mis�re est pour tout le monde, allez�! Croyez-vous que je m amuse, moi, quand je fais � tous l'effet d'un revenant, et que je ramasse plus d'horions qu'un chien galeux�? L�-dessus, bonsoir la compagnie et sans rancune�!</p><p>Il remit son chapeau et s'en alla en boitillant et en observant avec chagrin que la manche de sa casaque d'uniforme avait �t� d�chir�e dans la bagarre. En sens inverse, s'�loigna, boitant aussi, le vieux baron. Derri�re lui, venaient Gontran et Ang�lique, tous deux silencieux.</p><p>Le vieux Guillaume, maugr�ant contre des ennemis imaginaires, ramena son antique lance dans sa tani�re de d�bris historiques.</p><p>Le grand-p�re revenu dans le salon se mit � marcher de long en large et les enfants n'os�rent pas parler pendant longtemps. Enfin la voix de la fillette s'�leva dans la p�nombre du soir.</p><p>��Dis, grand-p�re, si les brigands nous ont laiss� les droits civiques, est-ce que maintenant ce bonhomme tout noir ne les a pas emport�s avec lui�?</p><p>��Va rejoindre ta m�re, dit le vieillard dont la voix chevrota tout � coup.</p><p>Il retourna s'asseoir dans son haut fauteuil de tapisserie us�e et ne parla plus. Apr�s lui avoir fait la r�v�rence, les enfants s'�loign�rent.</p><p>*****</p><p>Quand Armand de Sanc� apprit la r�ception qu'on avait faite au collecteur d'imp�ts, il soupira et gratta longuement la petite touffe de poils gris qu'il portait sous la l�vre � la mode de Louis XIII.</p><p>Ang�lique aimait d'une affection un peu protectrice ce p�re bon et tranquille, dont les difficult�s quotidiennes avaient barr� le front h�l� de rides profondes. Pour �lever sa nombreuse nich�e, ce fils de noble imp�cunieux avait d� renoncer a tous les plaisirs de sa condition. Il voyageait rarement, ne chassait m�me plus, contrairement � ses voisins hobereaux qui n'�taient gu�re plus riches que lui mais se consolaient de leur mis�re en passant leur vie � traquer li�vres et sangliers. Tout son temps, Armand de Sanc� le consacrait aux soins de ses petites cultures. Il �tait � peine mieux v�tu que ses paysans et transportait comme eux une odeur puissante de fumier et de chevaux. Il aimait ses enfants. Il s'en amusait et en �tait fier. Ceux-ci repr�sentaient sa meilleure raison de vivre. Pour lui, il y avait d'abord ses enfants. Et ensuite ses mulets. Pendant un certain temps, le gentilhomme avait r�v� d'installer un petit haras de ces b�tes de somme, moins d�licates que des chevaux, plus solides que des �nes.</p><p>Mais voici que les bandits lui avaient pris son meilleur �talon et deux �nesses. C'�tait un d�sastre, et il songeait un peu � vendre ses derniers mulets et les parcelles que jusqu'ici il r�servait � leur �levage.</p><p>Le lendemain de la visite du sergent, le baron Armand tailla avec soin une plume d'oie et s'installa devant son bureau pour r�diger une supplique au roi, afin d'�tre exempt� de ses imp�ts annuels.</p><p>Dans cette lettre, il exposa l'�tat de son d�nuement de gentilhomme.</p><p>Tout d'abord il s'excusa de ne pouvoir �voquer que neuf enfants vivants, mais que d'autres na�traient encore sans doute, car ��sa femme et lui �taient encore jeunes et les faisaient volontiers��.</p><p>Il ajouta qu'il avait � sa charge un p�re impotent, sans pension, qui �tait arriv� au grade de colonel sous Louis XIII. Que lui-m�me avait �t� capitaine et propos� pour un grade plus �lev�, mais qu'il avait d� quitter le service du roi parce que sa solde d'officier de Royal-Artillerie, 1 700 livres par an, ��ne lui avait pas fourni le moyen de se soutenir dans le service��. Il mentionna aussi qu'il avait � charge deux vieilles tantes ��dont ni maris ni couvents n'ont voulu, faute de dot et qui ne peuvent que se consumer en humbles besognes��. Qu'il avait quatre domestiques dont un vieux militaire sans pension, n�cessaire � son service. Deux de ses gar�ons plus �g�s �taient au coll�ge et co�taient ainsi 500 livres rien que pour leur �ducation. Une fille devait �tre mise au couvent, mais l'on demandait encore 300 livres. Il conclut en disant qu'il payait les imp�ts de ses m�tayers depuis des ann�es pour les maintenir au sol et n�anmoins se trouvait endett� devant ce fisc qui r�clamait 875 livres 19 sols et 11 deniers, rien que pour l'ann�e en cours. Or son revenu total se montait � peine � 4 000 livres par an, alors qu'il devait nourrir dix-neuf personnes et garder son rang de gentilhomme, au moment o�, pour comble de malheur, des brigands avaient pill�, tu� et saccag� sur ses terres, plongeant ses m�tayers survivants dans une mis�re accrue. Pour terminer il demandait de la bont� royale la remise gracieuse des imp�ts exig�s, un secours ou une avance d'au moins mille livres et sollicitait ��en gr�ce du roi��, si l'on armait pour l'Am�rique ou les Indes, d'employer comme enseigne son ��chevalier��, son fils a�n�, qui �tait en classe de logique chez les p�res, auxquels il devait d'ailleurs une ann�e de pension.</p><p>Il ajoutait que, de son c�t�, il �tait toujours pr�t � accepter n'importe quelle charge compatible avec son �tat de gentilhomme, pourvu qu'il p�t nourrir les siens, attendu que sa terre, m�me vendue, ne le permettait plus... Ayant sabl� pour la s�cher cette longue missive qui lui avait demand� plusieurs heures de labeur, Armand de Sanc� �crivit encore un mot � son protecteur et cousin M. le marquis du Plessis de Belli�re qu'il chargeait de remettre cette supplique au roi lui-m�me ou � la reine m�re, en l'accompagnant des recommandations susceptibles de la faire agr�er.</p><p>Il achevait avec courtoisie�:</p><p>��Je souhaite, Monsieur, vous revoir bient�t et trouver des occasions dans cette province de pouvoir vous �tre utile soit en mules de portage dont j'ai de fort belles, soit pour votre table en fruits, ch�taignes, fromages et pots de caill�.</p><p>*****</p><p>Quelques semaines plus tard, le pauvre baron Armand de Sanc� e�t pu ajouter un nouveau d�boire � sa liste.</p><p>En effet, certain soir o� les premiers frimas s'annon�aient, on entendit le galop d'un cheval dans le chemin, puis sur le vieux pont-levis qui avait retrouv� sa garniture de dindons.</p><p>Les chiens aboy�rent dans la cour. Ang�lique, que la tante Pulch�rie avait r�ussi � emprisonner dans sa chambre pour lui faire faire quelques travaux d'aiguille, se pr�cipita � la fen�tre.</p><p>Elle vit un cheval d'o� descendaient deux cavaliers longs et maigres, v�tus de noir, tandis qu'un mulet charg� de malles apparaissait dans le sentier, conduit par un petit paysan.</p><p>��Ma tante�! Hortense�! appela-t-elle, venez voir. Je crois que ce sont nos deux fr�res Josselin et Raymond.</p><p>Les deux fillettes et les vieilles demoiselles descendirent pr�cipitamment. Elles arriv�rent dans le salon alors que les �coliers saluaient leur grand-p�re et la tante Jeanne. Les domestiques accouraient de toutes parts. On �tait parti chercher M. le baron aux champs et madame au potager.</p><p>Les adolescents r�pondaient d'assez mauvaise gr�ce � ce tapage de bienvenue. Ils avaient quinze et seize ans, mais on les prenait souvent pour des jumeaux, car ils �taient de la m�me taille et se ressemblaient. Ils avaient tous deux le m�me teint mat, les yeux gris et des cheveux noirs et raid es qui pendaient sur le col blanc, froiss� et sali de leur uniforme. L'expression seule diff�rait. Les traits de Josselin avaient plus de brutalit�, ceux de Raymond plus de r�serve.</p><p>Tandis qu'ils r�pondaient par monosyllabes aux questions de leur grand-p�re, la nourrice, tout heureuse, d�ployait une belle nappe sur la table et apportait des pots de p�t�, du pain, du beurre et une chaudronn�e des premi�res ch�taignes. Les yeux des adolescents brill�rent. Sans plus attendre, ils s'attabl�rent et mang�rent avec une voracit� et une malpropret� qui remplirent Ang�lique d'admiration. Elle remarqua cependant qu'ils �taient maigres et p�les, et que leurs costumes de serge noire montraient la trame aux coudes et aux genoux.</p><p>Ils baissaient les yeux en parlant. Aucun n'avait paru la reconna�tre, et pourtant elle se souvenait qu'elle avait aid� jadis Josselin � d�nicher les oiseaux, comme maintenant Denis l'aidait elle-m�me.</p><p>Raymond portait � la ceinture une corne creuse. Elle lui demanda ce que c'�tait.</p><p>��C'est pour mettre l'encre, r�pondit-il d'un ton rogue.</p><p>��Moi, je l'ai jet�e, dit Josselin.</p><p>Le p�re et la m�re arriv�rent avec les flambeaux. Le baron, malgr� sa joie, �tait un peu inquiet.</p><p>��Gomment se fait-il que vous voil�, mes gar�ons�? Vous n'�tes point venus � l'�t�. N'est-ce pas un curieux temps de vacances que le d�but de l'hiver�?</p><p>��Nous ne sommes pas venus � l'�t�, expliqua Raymond, parce que nous n'avions pas un sou pour louer un cheval et m�me pour prendre le carrosse public qui va de Poitiers � Niort.</p><p>��Et si nous sommes l� maintenant ce n'est pas parce que nous sommes plus riches..., continua Josselin.</p><p>��...Mais parce que les p�res nous ont mis dehors, acheva Raymond. Il y eut un silence contraint.</p><p>��Par saint Denis, s'�cria le grand-p�re, quelle sottise avez-vous commise, messieurs, pour qu'on vous fasse une si grande injure�?</p><p>��Aucune, mais voil� pr�s de deux ans que les augustins n'ont pas re�u notre pension. Ils nous ont fait comprendre que d'autres �l�ves dont les parents �taient plus g�n�reux avaient besoin de nos places...</p><p>*****</p><p>Le baron Armand se mit � marcher de long en large, ce qui �tait chez lui signe d'une grande agitation.</p><p>��Enfin, ce n'est point possible. Si vous n'avez pas d�m�rit�, les p�res ne peuvent vous mettre � la porte sans autre forme de proc�s�: vous �tes des gentilshommes�!</p><p>Pourtant les p�res le savent...</p><p>Josselin, l'a�n�, prit un air mauvais�:</p><p>��Oui, ils le savent fort bien et je peux m�me vous redire les paroles de l'�conome qu'il nous a donn�es pour tout viatique�: il a dit que les nobles �taient les plus mauvais payeurs et que s'ils n'avaient pas d'argent ils n'avaient qu'� se passer de latin et de sciences.</p><p>Le vieux baron redressa son buste cass�.</p><p>��J'ai peine � croire que vous me dites la v�rit�: songez donc que l'�glise et la Noblesse ne font qu'un et que les �coliers repr�sentent la future fleur de l'�tat. Les bons p�res le savent mieux que quiconque�!</p><p>Ce fut le deuxi�me gar�on, Raymond, se destinant � la pr�trise, qui r�pliqua, les yeux fix�s obstin�ment � terre�:</p><p>��Chez les p�res on nous a enseign� que Dieu saurait choisir les siens, et peut-�tre ne nous a-t-il pas jug�s dignes�?...</p><p>��Ferme ton sottisier, Raymond, dit son fr�re. Je t'assure que ce n'est pas le moment de l'ouvrir�: si tu veux devenir moinillon mendiant, libre � toi�! Mais moi, je suis l'a�n� et je suis de l'avis de grand-p�re�: l'�glise nous doit consid�ration, � nous autres nobles�! Maintenant si elle nous pr�f�re des roturiers, fils de bourgeois et de boutiquiers, libre � elle. Elle aura choisi sa perte et elle s'�croulera�!</p><p>Les deux barons se r�cri�rent en m�me temps.</p><p>��Josselin, tu n'as pas le droit de blasph�mer ainsi.</p><p>��Je ne blasph�me pas�: je me borne � constater. Dans ma classe de logique dont je suis le plus jeune et second sur 30 �l�ves, il y a exactement vingt-cinq fils de bourgeois et de fonctionnaires qui paient rubis sur l'ongle et cinq gentilshommes, dont deux seulement paient r�guli�rement...</p><p>Armand de Sanc� voulut se raccrocher � cette mince satisfaction de prestige.</p><p>��Il y a donc �galement deux autres fils de nobles qu'on a renvoy�s en m�me temps que vous�?</p><p>��Pas du tout�: les parents de ceux qui ne paient pas sont des gens haut plac�s dont les p�res ont peur.</p><p>��Je te d�fends de parler ainsi de tes �ducateurs, dit le baron Armand, tandis que son vieux p�re maugr�ait comme pour lui-m�me.</p><p>��Heureusement que le roi est mort afin de ne pas voir des choses pareilles�!</p><p>��Oui, heureusement, grand-p�re, comme vous dites, dit en ricanant Josselin. M�me que c'est un brave moine qui a assassin� Henri IV.</p><p>��Josselin, tais-toi, d�clara tout � coup Ang�lique. Les paroles, ce n'est pas ton fort et quand tu parles, tu ressembles � un crapaud. Et puis d'ailleurs c'est Henri III qui a �t� assassin� par un moine et non Henri IV.</p><p>L'adolescent sursauta et regarda avec surprise la petite fille boucl�e qui l'apostrophait tranquillement.</p><p>��Tiens, te voil�, toi, grenouille, princesse des marais�! ��Marquise des Anges��... Et dire que j'avais m�me oubli� de te saluer, petite s�ur.</p><p>��Pourquoi m'appelles-tu grenouille�?</p><p>��Parce que tu m'as appel� crapaud. Et puis n'es-tu pas toujours � dispara�tre dans l'herbe et les roseaux des marais�? Serais-tu devenue aussi sage et pimb�che qu'Hortense�?</p><p>��J'esp�re que non, dit Ang�lique modestement.</p><p>Son intervention avait amen� une d�tente.</p><p>D'ailleurs les deux fr�res avaient fini de manger et la nourrice desservait d�j�. L'atmosph�re de la maison restait cependant assez lourde. Confus�ment chacun recherchait une solution � ce nouveau coup du sort.</p><p>Dans le silence, on entendit hurler le plus jeune b�b�. La m�re, les tantes et m�me Gontran profit�rent de ce pr�texte ��pour aller voir��. Mais Ang�lique resta entre les deux barons et ses deux a�n�s revenus de la ville en si pitoyable �quipage. Elle se demandait si c'�tait cette fois-l� qu'on allait perdre l'honneur. Elle avait bien envie de le demander, mais elle n'osait pas. Cependant ses fr�res lui inspiraient quelque chose qui ressemblait vaguement � de la piti� m�prisante. Le vieux L�tzen, qui �tait absent au moment de l'arriv�e des gar�ons, apporta de nouveaux flambeaux en l'honneur des voyageurs. Il renversa un peu de cire en embrassant maladroitement l'a�n�. Le cadet esquiva avec un peu de d�dain la rude caresse de bienvenue.</p><p>Mais, sans se d�monter, le vieux soldat n'h�sita pas � proclamer son point de vue�:</p><p>��C'est pas trop t�t que vous soyez rentr�s�! D'abord � quoi cela vous sert-il de rab�cher du latin et de ne presque pas savoir �crire votre propre langue�? Quand la Fantine m'a dit que les jeunes ma�tres s'en retournaient d�finitivement, je me suis dit tout de suite que M. Josselin allait enfin pouvoir partir en mer...</p><p>��Sergent L�tzen, dois-je te rappeler la vieille discipline�? fit soudain tr�s sec le vieux baron.</p><p>Le vieux n'insista pas et se tut. Ang�lique �tait surprise du ton rogue et alt�r� de son grand-p�re. Celui-ci se tournait vers l'a�n�.</p><p>��J'esp�re, Josselin, que tu as oubli� tes projets d'enfant�: devenir navigateur�?</p><p>��Et pourquoi l'oublierais-je, grand-p�re�? Il me semble m�me qu'il n'y a pas d'autre solution pour moi maintenant�?</p><p>��Tant que je vivrai, tu ne seras pas marin. Tout, mais pas cela�! Et le vieillard frappa de sa canne le dallage �br�ch�.</p><p>Josselin paraissait atterr� du soudain ent�tement de son grand-p�re sur un projet qui lui tenait au c�ur et qui lui avait permis de supporter sans trop de rancune l'expulsion dont il avait �t� victime.</p><p>��Finies les paten�tres et les r�citations de latin, avait-il pens�. Maintenant je suis un homme et je vais m'embarquer sur un vaisseau du roi.��</p><p>Armand de Sanc� essaya d'intervenir.</p><p>��Voyons, p�re, pourquoi cette intransigeance�? Ce serait peut-�tre une solution aussi bonne qu'une autre. Je vous dirais d'ailleurs que, dans la supplique que j'ai derni�rement envoy�e au roi, j'avais entre autres choses demand� de faciliter un embarquement �ventuel de mon fils a�n� sur un corsaire ou un bateau de guerre.</p><p>Mais le vieux baron s'agitait avec col�re. Jamais Ang�lique ne l'avait vu si F�ch�, m�me le jour o� il y avait eu l'altercation avec le sergent des imp�ts.</p><p>��Je n'aime pas ces gens dont les pieds br�lent sur le sol de leurs a�eux. Au del� des mers ils ne trouvent jamais monts et merveilles, mais des sauvages tout nus, aux bras tatou�s. Le fils a�n� d'un noble doit servir aux arm�es du roi. C'est tout.</p><p>��Je ne demande pas mieux que de servir le roi, mais sur la mer, r�pliqua le gar�on.</p><p>��Josselin a seize ans. Il est temps apr�s tout qu'il choisisse sa destin�e, �mit son p�re avec une h�sitation.</p><p>Une expression de douleur passa sur le visage rid� qu'encadrait la courte barbe blanche. Le vieillard leva la main.</p><p>��Il est vrai que d'autres avant lui, dans la famille, ont choisi leur destin�e. Faut-il que vous me d�ceviez aussi, mon fils�? ajouta-t-il d'un ton de grande tristesse.</p><p>��Loin de moi l'id�e de vous rappeler des souvenirs p�nibles, mon p�re, s'excusa le baron Armand. Je n'ai jamais song� moi-m�me � m'exiler et je suis attach� plus que je ne puis le dire � nos terres du Poitou. Mais j'ai en m�moire combien �tait dure et pr�caire ma situation � l'arm�e. M�me noble, on ne peut sans argent acc�der aux grades sup�rieurs. J'�tais cribl� de dettes et par-Fois oblig� pour subsister de vendre tout mon �quipage�: cheval, tente, armes, et jusqu'� louer mon propre valet. Vous rappelez-vous de toutes les bonnes terres que vous avez d� monnayer pour me maintenir en service�?...</p><p>Ang�lique suivait la conversation avec beaucoup d'int�r�t. Elle n'avait jamais vu de marins mais elle �tait d'un pays o�, par les vall�es de la Sevr� et de la Vend�e, s'engouffrent les grands appels de l'oc�an. Sur la c�te de La Rochelle � Nantes, par les Sables-d'Olonne, elle savait qu'il y avait des bateaux de p�cheurs qui partaient pour des terres lointaines o� l'on rencontrait des hommes rouges comme le feu ou ray�s comme des marcassins. On racontait m�me qu'un matelot breton, du c�t� de Saint-Malo, avait ramen� en France des sauvages � qui les plumes poussaient sur la t�te comme aux oiseaux.</p><p>Ah�! si elle avait �t� un homme, elle n'aurait pas demand� l'avis de son grand-p�re�!... Elle serait d�j� partie, entra�nant vers le Nouveau Monde tous ses petits anges.</p><p>*****</p><p>Le lendemain matin, comme Ang�lique r�dait dans la cour, elle vit un petit paysan apporter un bout de papier froiss� au baron.</p><p>��C'est l'intendant Molines qui me demande de passer chez lui. Je ne serai sans doute pas de retour pour le d�ner, dit le baron en faisant signe � un palefrenier de seller son cheval.</p><p>Mme de Sanc� qui, un chapeau de paille pos� sur son foulard de t�te, s'appr�tait � partir pour le potager, pin�a les l�vres.</p><p>��N'est-ce pas inou�, soupira-t-elle, ce temps o� nous vivons�! Tol�rer qu'un voisin roturier, un intendant huguenot, se permette de vous convoquer tout bonnement, vous qui �tes un authentique descendant de Philippe Auguste�? Je me demande quelles affaires honn�tes un noble gentilhomme peut avoir � traiter avec le r�gisseur d'un ch�teau voisin. Il doit encore s'agir de mulets...</p><p>Le baron ne r�pondit rien et sa femme s'�loigna en secouant la t�te. Ang�lique, durant cet interm�de, s'�tait faufil�e dans la cuisine, o� elle savait trouver ses chaussures et sa mante.</p><p>Puis elle rejoignit son p�re � l'�curie.</p><p>��Puis-je vous accompagner, p�re�? demanda-t-elle avec sa mine la plus gracieuse. Il ne put r�sister et la prit en travers de sa selle. Ang�lique �tait sa fille pr�f�r�e. Il la trouvait fort jolie et r�vait parfois qu'elle se marierait � un duc.</p></section><section><p><strong>Chapitre 4</strong></p><p>Ce jour d'automne �tait clair et la for�t toute proche, non encore d�pouill�e de ses feuilles, d�roulait sur le ciel ses frondaisons rouill�es.</p><p>En passant devant la grille du ch�teau de Plessis-Belli�re, Ang�lique se pencha pour essayer d'apercevoir, au bout de l'all�e de marronniers, la vision blanche du ravissant �difice se refl�tant dans son �tang comme un nuage de r�ve. Tout �tait silencieux, et le ch�teau, de style Renaissance, que ses ma�tres d�laissaient pour vivre � la cour, semblait dormir dans le myst�re de son parc et de ses jardins. Les biches de la for�t de Nieul, � laquelle il s'adossait, passaient dans les all�es d�sertes...</p><p>L'habitation du r�gisseur Molines se trouvait deux kilom�tres plus loin, � l'une des entr�es du parc. Beau pavillon de briques rouges � combles d'ardoise bleue, il semblait, dans sa solidit� bourgeoise, le gardien avis� d'une construction fragile dont la gr�ce italienne �tonnait encore les gens du pays, accoutum�s aux ch�teaux du Moyen Age.</p><p>Le r�gisseur �tait � l'image de sa maison. Aust�re et cossu, solidement install� dans ses droits et dans son r�le, c'�tait lui en fait qui semblait le ma�tre de ce vaste domaine du Plessis dont le possesseur �tait perp�tuellement absent. Tous les deux ans peut-�tre, � l'automne pour les ch�sses ou au printemps pour cueillir le muguet, une nu�e de seigneurs et de dames s'abattait au Plessis avec leurs carrosses, leurs chevaux, leurs l�vriers et leurs musiciens. Quelques jours durant c'�tait une farandole de f�tes et de distractions, dont s'affolaient un peu les hobereaux du voisinage, convi�s pour qu'on s'en moqu�t. Puis tout le monde repartait pour Paris et la demeure retombait dans son silence, sous l'�gide du s�v�re intendant. Au bruit des sabots du cheval, Molines s'avan�a dans la cour de sa maison et s'inclina plusieurs fois avec une souplesse d'�chin� qui ne lui co�tait pas, car elle faisait partie de ses fonctions. Ang�lique, qui savait combien l'homme pouvait �tre dur et arrogant, n'appr�ciait pas cette politesse outr�e, mais le baron Armand en �tait manifestement tr�s heureux.</p><p>��J'�tais libre ce matin de mon temps, et n'ai pas cru devoir vous faire attendre, monsieur Molines.</p><p>��Je vous rends gr�ce, monsieur le baron. Je craignais que vous ne trouviez cavali�re ma fa�on de vous convier par un valet.</p><p>��Je ne m'en suis pas offusqu�. Je sais que vous �vitez de venir chez moi � cause de mon p�re qui persiste � voir en vous un dangereux huguenot.</p><p>��Monsieur le baron a l'esprit tr�s p�n�trant. En effet, je ne voudrais d�plaire � M. de Ridou�, ni � Mme la baronne qui est tr�s d�vote. Aussi je pr�f�re vous aborder chez moi et je pense que vous me ferez l'honneur de partager notre repas ainsi que votre petite demoiselle.</p><p>��Je ne suis plus petite, dit vivement Ang�lique. J'ai dix ans et demi et � la maison il y a encore apr�s moi Madelon, Denis, Marie-Agn�s, Albert et un nouveau b�b� qui vient de na�tre.</p><p>��Que demoiselle Ang�lique m'excuse. �tre l'a�n�e demande en effet jugement et maturit� d'esprit. Je serais heureux que ma fille Bertille vous fr�quente, car, h�las, les religieuses de son couvent me confirment que c'est une cervelle d'oiseau dont il n'y aura pas grand-chose � tirer.</p><p>��Vous exag�rez, monsieur Molines, protesta le baron Armand courtoisement.</p><p>��Pour une fois je suis de l'avis de Molines��, pensa Ang�lique qui d�testait la fille de l'intendant, une petite noiraude sournoise.</p><p>� l'�gard de l'intendant, ses sentiments �taient plus vagues. Tout en le trouvant d�plaisant, elle avait pour lui une certaine estime, caus�e sans doute par l'aspect confortable de sa personne et de sa maison. Les v�tements de l'intendant, toujours sombres, �taient de belle �toffe et l'on devait les donner ou plut�t les revendre avant la moindre trace d'usure. Il chaussait des souliers � boucle avec un talon assez �lev�, � la nouvelle mode.</p><p>Et chez lui, l'on mangeait merveilleusement. Le petit nez d'Ang�lique fr�mit lorsqu'ils p�n�tr�rent dans la premi�re salle, carrel�e et luisante de propret�, attenante � la cuisine. Mme Molines plongea dans ses jupes pour une profonde r�v�rence, puis retourna � ses g�teaux.</p><p>L'intendant emmena ses h�tes dans un petit bureau o� il fit apporter de l'eau fra�che et un flacon de vin.</p><p>��Je suis assez gourmet de ce vin, dit-il apr�s avoir lev� son verre, c'est le produit d'un coteau qui a �t� longtemps en friche et qu'avec des soins j'ai pu vendanger le dernier automne. Les vins du Poitou ne valent pas ceux de la Loire, mais ils ont de la finesse.</p><p>Il ajouta apr�s un silence�:</p><p>��Je ne saurais trop vous r�p�ter, monsieur, combien je suis heureux que vous vous soyez rendu en personne � ma convocation. C'est pour moi le signe que l'affaire � laquelle je songe a des chances d'aboutir.</p><p>��En somme, vous me soumettez � une sorte d'�preuve�?</p><p>��Que monsieur le baron ne m'en veuille pas. Je ne suis pas un homme de haute �ducation et n'ai re�u qu'une modeste instruction de village. Mais je vous confesserai que la morgue de certains nobles ne m'a jamais paru une preuve d'intelligence. Or, il faut de l'intelligence pour parler affaires, celles-ci seraient-elles fort modestes.</p><p>Le gentilhomme campagnard se renversa sur sa chaise de tapisserie et consid�ra l'intendant avec curiosit�. Il �tait un peu anxieux de ce qu'allait lui exposer ce voisin dont la r�putation n'�tait pas excellente.</p><p>Il passait pour tr�s riche. Au d�but, il s'�tait montr� dur avec les paysans et autres fermiers, mais depuis les derni�res ann�es il s'effor�ait d'�tre plus aimable, m�me envers les manants les plus pauvres.</p><p>On ne savait pas grand-chose sur les causes de ce revirement et de cette bont� insolite. Les paysans s'en d�fiaient, mais comme il se montrait d�sormais arrangeant pour les tailles et autres prestations dont le ch�teau �tait redevable � l'�gard du roi et du marquis, on le traitait avec respect.</p><p>Les m�chants insinuaient qu'il agissait ainsi pour endetter son ma�tre toujours absent. Quant � la marquise et � son fils Philippe, ils ne s'int�ressaient pas plus au domaine que le marquis lui-m�me.</p><p>��Si ce qu'on raconte est vrai, vous seriez simplement en passe de reprendre � votre compte tout le domaine des Plessis, dit un peu brutalement Armand de Sanc�.</p><p>��Pure calomnie, monsieur le baron. Non seulement je tiens � rester un serviteur loyal de M. le marquis, mais je ne verrais aucun int�r�t � ce genre d'acquisition. Pour rassurer vos scrupules, je vous confierai, encore que je ne trahisse aucun secret, que cette propri�t� est tr�s hypoth�qu�e d�j�!</p><p>��Ne me proposez pas de l'acheter, je n'en ai pas les moyens...</p><p>��Loin de moi une telle pens�e, monsieur le baron... Un peu de vin�?...</p><p>Ang�lique, que la conversation ne passionnait point, se glissa hors du bureau et revint vers la grande salle o� Mme Molines s'affairait � rouler la p�te d'une �norme tarte. Elle sourit � la fillette et lui tendit une bo�te d'o� s'exhalait une d�licieuse odeur.</p><p>��Tenez, mangez cela, mignonne. C'est de l'ang�lique confite. Vous en portez le nom. Je la fabrique moi-m�me avec du beau sucre blanc. Elle est meilleure que celle des p�res de l'abbaye qui n'emploient que de la cassonade. Comment voulez-vous que les p�tissiers de Paris appr�cient ce condiment lorsqu'il a perdu toute saveur apr�s avoir bouilli grossi�rement dans d'�normes cuves mal nettoy�es de leurs soupes et de leurs boudins�?</p><p>Tout en l'�coutant, Ang�lique mordait avec d�lices dans les minces tiges poisseuses et vertes. Ainsi voil� ce que devenaient apr�s leur cueillette ces grandes et fortes plantes de marais dont le parfum, � l'�tat naturel, avait plus d'amertume.</p><p>Elle regardait avec admiration autour d'elle. Les meubles �taient brillants. Dans un coin il y avait une horloge, cette invention que grand-p�re disait diabolique. Pour mieux la voir et pour surprendre son murmure, elle se rapprocha du bureau o� causaient les deux hommes. Elle entendit son p�re qui disait�:</p><p>��Par saint Denis, Molines, vous me d�concertez. On raconte beaucoup de choses sur vous, mais enfin, dans l'ensemble, tout le monde est d'accord pour vous reconna�tre une forte personnalit� et du flair. Or, j'apprends par votre bouche, qu'en r�alit� vous cultivez les pires utopies.</p><p>��En quoi ce que je viens de vous exposer vous para�t-il si d�raisonnable, monsieur le baron�?</p><p>��Voyons, r�fl�chissez. Vous savez que je m'int�resse aux mulets, que j'ai r�ussi par croisement une assez belle race, et vous m'encouragez � intensifier cet �levage dont vous voudriez vous charger d'�couler les produits. Tout cela est fort bien. Mais l� o� je ne vous suis pas, c'est quand vous envisagez un contrat de longue dur�e avec... l'Espagne. Or, nous sommes en guerre avec l'Espagne, mon ami...</p><p>��La guerre ne durera pas toujours, monsieur le baron.</p><p>��Nous l'esp�rons aussi. Mais on ne peut pas fonder un commerce s�rieux sur une esp�rance de ce genre.</p><p>L'intendant eut un demi-sourire condescendant qui �chappa au gentilhomme ruin�. Celui-ci reprit avec v�h�mence�:</p><p>��Comment voulez-vous commercer avec une nation qui est en guerre avec nous�? Tout d'abord c'est interdit et c'est justice, car l'Espagne est l'ennemi. Ensuite les fronti�res sont ferm�es et les communications et p�ages surveill�s. Je yeux bien admettre que fournir des mulets � un ennemi, ce n'est pas aussi grave que de fournir des armes, d'autant plus que les hostilit�s ne se d�roulent plus ici, mais en territoire �tranger. Enfin j'ai trop peu de b�tes pour que �a vaille la peine d'un trafic quelconque. Cela demanderait fort cher et des ann�es de mise en route. Mes moyens financiers ne me permettent pas cette exp�rience.</p><p>Il n'ajouta pas, par amour-propre, qu'il �tait m�me sur le point de liquider son haras.</p><p>��Monsieur le baron me fera la gr�ce de consid�rer qu'il poss�de d�j� quatre �talons exceptionnels et qu'il lui serait bien plus facile qu'� moi de s'en procurer beaucoup d'autres chez les gentilshommes des environs. Quant aux �nesses, on peut en trouver des centaines � dix ou vingt livres la t�te.</p><p>��Un petit travail suppl�mentaire d'ass�chement de marais peut am�liorer les p�turages, vos mulets de trait �tant d'ailleurs tr�s rustiques. Je crois qu'avec vingt mille livres cette affaire pourrait se lancer s�rieusement et commencer � marcher d'ici trois ou quatre ans.</p><p>Le pauvre baron parut pris de vertige.</p><p>��M�tin, vous voyez grand, vous�! Vingt mille livres�! Vous les croyez donc si pr�cieux, mes malheureux mulets dont tout le monde fait ici des gorges chaudes. Vingt mille livres�! Ce n'est quand m�me pas vous qui allez me les avancer ces vingt mille livres�:</p><p>��Et pourquoi pas�? dit placidement Molines.</p><p>Le gentilhomme le d�visagea avec un peu d'effarement.</p><p>��Ce serait de la folie de votre part, Molines�! Je tiens � vous dire que je n'ai aucun r�pondant.</p><p>��Je me contenterai d'un simple contrat d'association avec parts pour moiti� et hypoth�que sur cet �levage, mais nous le ferions � titre priv� et secret � Paris.</p><p>��Si vous voulez le savoir, je crains de n'avoir pas les moyens, d'ici longtemps, de me rendre dans la capitale. Maintenant votre proposition me para�t trop ahurissante et hasardeuse, et je voudrais consulter au pr�alable quelques amis...</p><p>��En ce cas, monsieur le baron, restons-en l� tout de suite. Car la clef de notre succ�s r�side dans le secret complet. Sinon, il n'y a rien � faire.</p><p>��Mais je ne puis me lancer sans avis dans une affaire qui de plus me para�t �tre contre l'int�r�t de mon propre pays�!</p><p>��Qui est aussi le mien, monsieur le baron...</p><p>��On ne le dirait pas, Molines�!</p><p>��Alors ne parlons plus de rien, monsieur le baron. Disons que je me suis tromp�. Devant vos r�ussites exceptionnelles, j'estimais que vous seul �tiez capable d'installer un �levage en grand et sous votre nom dans ce pays. Le baron se sentit justement appr�ci�.</p><p>��Ce n'est pas la question...</p><p>��Alors, monsieur le baron me permettra-t-il de lui faire observer combien cette question touche de pr�s celle qui le pr�occupe, c'est-�-dire le soin d'installer honorablement sa nombreuse famille...</p><p>��Vous m�riteriez que je vous cravache, Molines, car ce sont l� des affaires qui ne vous concernent pas�!</p><p>��Ce sera comme vous le d�sirez, monsieur le baron. Cependant, encore que mes moyens soient plus modestes que certains ne sont port�s � le croire, j'avais pens� ajouter imm�diatement���� titre d'avance sur notre future affaire naturellement���un pr�t d'une somme analogue�: vingt mille livres pour vous permettre de vous consacrer � votre domaine sans soucis trop harassants au sujet de vos enfants. Je sais, par exp�rience, que les travaux n'avancent pas vite lorsque l'esprit est distrait par l'inqui�tude.</p><p>��Et que le fisc vous harcelle, dit le baron qui avait l�g�rement rougi sous son h�le.</p><p>��Pour que ces pr�ts entre vous et moi ne paraissent pas suspects, il me semble que nous n'aurions aucun int�r�t � divulguer notre accord. J'insiste pour que, quelle que soit votre d�cision, notre conversation ne soit r�p�t�e � personne.</p><p>��Je vous entends bien. Mais vous devez comprendre que ma femme doit �tre mise au courant de la proposition que vous venez de m'exposer. Il s'agit de l'avenir de nos dix enfants.</p><p>��Excusez-moi, monsieur le baron, de vous poser cette question mals�ante, mais Mme la baronne pourra-t-elle se taire�? Je n'ai jamais ou� dire qu'une femme savait garder un secret.</p><p>��Ma femme a la r�putation d'�tre peu bavarde. De plus, nous ne voyons personne. Elle ne parlera pas si je le lui demande.</p><p>� ce moment l'intendant aper�ut le bout de nez d'Ang�lique qui, appuy�e au chambranle, les �coutait sans chercher d'ailleurs � se cacher. Le baron se retournant la vit aussi et fron�a les sourcils.</p><p>��Venez ici, Ang�lique, fit-il s�chement. Je crois que vous commencez � prendre la mauvaise habitude d'�couter aux portes. Vous apparaissez toujours aux moments inopportuns et l'on ne vous entend pas venir. Ce sont des mani�res d�plorables.</p><p>Molines fixait sur elle un regard p�n�trant, mais ne semblait pas aussi contrari� que le baron.</p><p>��Les paysans disent que c'est une f�e, avan�a-t-il avec un sourire mince. Elle s'approcha sans �motion.</p><p>��Vous avez entendu notre conversation�? interrogea le baron.</p><p>��Oui, p�re�! Molines a dit que Josselin pourrait partir pour arm�es et Hortense pour couvent si vous faisiez beaucoup de mulets.</p><p>��Tu as une curieuse fa�on de r�sumer les choses. Maintenant, �coute-moi. Tu vas me promettre de ne parler � personne de cette histoire.</p><p>Ang�lique leva vers lui ses yeux verts.</p><p>��Je veux bien... Mais que me donnera-t-on � moi�?</p><p>Le r�gisseur eut un petit rire �touff�.</p><p>��Ang�lique�!... s'exclama son p�re avec un �tonnement d��u. Ce fut Molines qui r�pondit�:</p><p>��Prouvez-nous d'abord votre discr�tion, mademoiselle Ang�lique. Si, comme je l'esp�re, notre association s'organise avec monsieur le baron votre p�re, il faudra attendre que l'affaire ait prosp�r� sans emb�ches et qu'ainsi rien n'ait �t� divulgu� de nos projets. Alors, en r�compense, nous vous donnerons un mari...</p><p>Elle eut une petite moue, parut r�fl�chir et dit�:</p><p>��Bon, je promets.</p><p>Puis elle s'�loigna. Dans la cuisine, Mme Molines, �cartant les servantes, enfournait elle-m�me sa tarte napp�e de cr�me et de cerises.</p><p>��Madame Molines, mangerons-nous bient�t�? demanda Ang�lique.</p><p>��Pas encore, ma mignonne. Si vous avez trop faim, je vais vous faire une tartine.</p><p>��Ce n'est pas cela, mais je voudrais savoir si j'ai le temps de courir jusqu'au Plessis.</p><p>��Certainement. On enverra un gamin vous chercher lorsque la table sera mise.</p><p>Ang�lique partit en courant et, d�s le tournant de la premi�re all�e, elle enleva ses chaussures et les dissimula sous une pierre o� elle les reprendrait au passage. Puis elle s'�lan�a de nouveau, plus l�g�re qu'une biche. Le sous-bois sentait le champignon et la mousse, une pluie r�cente avait laiss� des petites flaques �� et l�; elle les franchissait d'un bond. Elle �tait heureuse. M. Molines lui avait promis un mari. Elle n'�tait pas tr�s s�re qu'il s'agissait l� d'un pr�sent remarquable. Qu'en ferait-elle�?... Apr�s tout, s'il �tait aussi agr�able que Nicolas, ce serait un compagnon toujours pr�sent pour aller p�cher les �crevisses.</p><p>Elle vit appara�tre au bout de l'all�e la silhouette du ch�teau, d�tach�e en blanc pur sur l'�mail bleu du ciel. Certainement le ch�teau du Plessis-Belli�re �tait une maison de conte de f�es, car aucune ne lui ressemblait dans le pays. Toutes les gentilhommi�res des environs �taient comme Monteloup, grises, moussues, aveugles. Ici, au si�cle dernier, un artiste italien avait multipli� fen�tres, lucarnes, portiques. Un pont-levis en miniature franchissait des douves remplies de n�nuphars. Aux angles, les tourelles n'�taient l� que pour orner. Cependant les lignes de l'�difice �taient simples. Aucune surcharge dans ces arcs liants, ces vo�tes flexibles, mais une gr�ce naturelle de plantes ou de guirlandes.</p><p>Seul au-dessus du porche principal, un �cusson frapp� d'une chim�re tirant sa langue de flamme rappelait la d�coration plus tourment�e du Moyen Age. Ang�lique, avec une agilit� surprenante, grimpa jusqu'� la terrasse, puis, s'agrippant aux d�cors des fen�tres et des balcons, parvint jusqu'au premier �tage o� une goutti�re lui offrait un support Confortable. Alors elle colla son visage au carreau. Elle �tait souvent venue jusque-l� et elle ne se lassait pas de se pencher sur le myst�re de cette chambre close o�, dans la p�nombre, on voyait luire l'argent et l'ivoire des bibelots sur des meubles de marqueterie, les fra�ches couleurs rousses et bleues des tapisseries neuves, l'�clat des tableaux le long des murs. Au fond, il y avait une alc�ve � courtepointe damass�e. Les rideaux de la courtine brillaient, lourds de cette m�me soie d'or entrem�l�e � leur trame. Au-dessus de la chemin�e, le regard �tait attir� par un grand tableau qui confondait Ang�lique d'admiration. Un monde dont elle avait � peine la prescience �tait venu s'enclore en ce cadre, monde l�ger des habitants de l'Olympe, avec leur gr�ce pa�enne et libre�; et l'on voyait un dieu et une d�esse s'�treindre sous l'�il d'un faune barbu, leurs corps magnifiques symbolisant, comme ce ch�teau lui-m�me, la gr�ce �lys�enne aux abords de la for�t sauvage.</p><p>L'�motion envahissait Ang�lique jusqu'� l'oppresser l�g�rement.</p><p>��Toutes ces choses, pensait-elle, je voudrais les toucher, les caresser dans mes mains. Je voudrais qu'elles soient � moi un jour...��</p></section><section><p><strong>Chapitre 5</strong></p><p>En mai, dans ce pays, les gar�ons, un �pi vert � leur chapeau, et les filles, par�es de fleurs de lin, s'en vont danser autour des dolmens, ces grandes tables de pierre que la pr�histoire a dress�es dans les champs.</p><p>Au retour, on s'�gaille un peu, par couples, dans les pr�s et les sous-bois qui sentent le muguet.</p><p>En juin, le p�re Saulier maria sa fille et ce fut une grande f�te. C'�tait l'unique fermier du baron de Sanc� qui, en dehors de lui, n'employait que des m�tayers. L'homme, qui faisait au surplus l'office de cabaretier du village, �tait ais�. La petite �glise romane fut garnie de fleurs et de cierges gros comme le poing. M. le baron lui-m�me conduisit l'�pous�e � l'autel.</p><p>Le repas, qui dura plusieurs heures, d�borda de boudin blanc et noir, d'andouillettes, de saucisses et de fromages. Il y eut du vin.</p><p>Apr�s le repas, toutes les dames du village vinrent selon la coutume faire leurs pr�sents � la jeune mari�e.</p><p>Celle-ci �tait chez elle, dans sa nouvelle demeure, assise sur un banc devant une grande table o� s'empilaient d�j� vaisselle, draps, chaudrons de cuivre et d'�tain. Son visage rond, un peu bovin, brillait de plaisir sous une �norme couronne de marguerites.</p><p>Mme de Sanc� �tait presque g�n�e de n'apporter qu'un cadeau modeste�: quelques assiettes de belle fa�ence qu'elle r�servait pour ces occasions. Ang�lique pensa tout � coup qu'� Sanc� on mangeait dans des �cuelles de paysans. Elle fut � la fois outr�e et bless�e de cet illogisme�; les gens �taient bizarres�! Ne pouvait-on parier d�j� que la villageoise, elle non plus, ne se servirait pas de ces assiettes, les rangerait pr�cieusement dans un coffre, et continuerait � manger dans son �cuelle�? Et, au Plessis, il y avait tant d'objets merveilleux que l'on abandonnait ainsi comme dans une tombe�!...</p><p>Le visage d'Ang�lique se ferma et elle embrassa la jeune femme du bout des l�vres. Cependant, autour du grand lit conjugal, les jeunes gens s'assemblaient et plaisantaient.</p><p>��Ah�! ma belle, cria l'un d'eux, tels qu'on vous voit toi et ton �poux, on se doute que le chaudaut sera le bienvenu quand on vous le portera � la premi�re aube.</p><p>��Maman, demanda Ang�lique en sortant, qu'est-ce que ce chaudaut dont on parle toujours aux mariages�?</p><p>��C'est une coutume de manants comme de porter des pr�sents ou de danser, r�pondit-elle �vasive.</p><p>L'explication ne contenta pas sa fille qui se promit d'assister au ��chaudaut��. Cependant, sur la place du village, on ne dansait pas encore sous le grand ormeau. Les hommes restaient autour des tables, pos�es en plein air sur des tr�teaux. Ang�lique entendit les sanglots de sa s�ur a�n�e qui demandait � rentrer au ch�teau, car elle �tait honteuse de sa robe trop simple et repris�e.</p><p>��Bah�! s'�cria Ang�lique, tu te compliques bien la vie, ma pauvre fille. Est-ce que je me plains de ma robe moi, et pourtant elle me serre et elle, est trop courte. Il n'y a que mes souliers qui me font vraiment mal. Mais j'ai apport� mes sabots dans un balluchon et je les mettrai pour mieux danser. Je suis bien d�cid�e � m'amuser�!</p><p>Hortense insista, se plaignant qu'elle avait chaud et qu'elle n'�tait pas bien, qu'elle voulait rentrer � la maison. Mme de Sanc� rejoignit son mari qui �tait assis parmi les notables et le pr�vint qu'elle se retirait, mais laissait Ang�lique avec lui. La fillette resta un instant pr�s de son p�re. Elle avait beaucoup mang� et se sentait somnolente.</p><p>Il y avait, autour d'eux, le cur�, le syndic, le ma�tre d'�cole qui �tait aussi � l'occasion chantre, chirurgien, barbier et sonneur de cloches, et plusieurs cultivateurs appel�s ��laboureurs�� parce qu'ils �taient possesseurs de charrue � b�ufs et employaient plusieurs ��man�uvriers��, formant ainsi une petite aristocratie de village. Faisait aussi partie de ce groupe Arth�me Callot, l'arpenteur du bourg voisin, d�l�gu� provisoirement afin d'aider � l'ass�chement du marais proche et faisant, lui, un peu figure de savant et d'�tranger, encore qu'il ne f�t que du Limousin. Enfin s'�talait le p�re du mari�, Paul Saulier lui-m�me, �leveur de b�tes � cornes, de chevaux et d'�nes.</p><p>En fait ce corpulent paysan du Poitou �tait le plus important des petits fermiers paysans et, encore que le baron Armand de Sanc� f�t le ��ma�tre��, son fermier �tait certainement plus riche que lui.</p><p>Ang�lique, regardant son p�re dont le front ne se d�ridait pas, devinait sans peine ce qu'il pensait.</p><p>��C'est l� encore un signe de l'abaissement des nobles��, devait-il songer avec m�lancolie.</p><p>*****</p><p>Cependant un remue-m�nage se faisait sur la place autour du grand ormeau, et l'on vit deux nommes, portant chacun sous le bras des sortes de sacs blancs d�j� tr�s gonfl�s, se hisser sur des tonneaux. C'�taient les joueurs de musette. Un joueur de chalumeau se joignit � eux.</p><p>��On va danser, s'�cria Ang�lique, et elle s'�lan�a vers la maison du syndic o� elle avait cach� ses sabots � l'arriv�e.</p><p>Son p�re la vit revenir sautant d'un pied sur l'autre et battant des mains selon le rythme des ballades et des rondes qui se danseraient tout � l'heure. Ses cheveux d'or bruni sautaient sur ses �paules. Peut-�tre � cause de sa robe trop courte et trop �troite, il r�alisa tout � coup combien elle s'�tait subitement d�velopp�e depuis quelques mois. Elle qui avait toujours �t� assez fr�le paraissait maintenant avoir douze ans�; ses �paules s'�taient �largies, sa poitrine gonflait l�g�rement la serge us�e de sa robe. Un sang riche sous le h�le dor� de ses joues lui donnait un �clat vermeil et ses l�vres entrouvertes, humides, riaient sur des petites dents parfaites. Comme la plupart des jeunes filles du pays, elle avait gliss� � l'�chancrure de son corsage un gros bouquet de primev�res jaunes et mauves.</p><p>Les hommes qui �taient l� furent eux aussi frapp�s de son apparition pleine de fougue et de fra�cheur.</p><p>��Votre demoiselle devient fort belle fille, dit le p�re Saulier avec un sourire obs�quieux et un regard entendu � ses voisins.</p><p>La fiert� du baron se teinta d'inqui�tude.</p><p>Elle est trop grande maintenant pour se m�ler � ces rustres, pensa-t-il tout � coup. C'est elle, plus qu'Hortense, qu'on devrait mettre au couvent... Ang�lique, insouciante des regards et des r�flexions qu'elle suscitait, se m�lait gaiement aux jeunes gens et jeunes filles qui accouraient de toutes parts en bande ou par couples.</p><p>Elle se heurta presque � un adolescent qu'elle ne reconnut pas sur le coup tant il �tait bien v�tu.</p><p>��Valentin, ma dou�, s'exclama-t-elle employant le patois du pays qu'elle parlait couramment, ce que tu es beau, mon cher�!</p><p>Le fils du meunier portait un habit coup� certainement � la ville dans un drap gris de si belle qualit� que les basques de sa redingote en semblaient empes�es. Celle-ci et le gilet �taient garnis de plusieurs rang�es de petits boutons dor�s qui �tincelaient. Il avait des boucles de m�tal � ses souliers et � son feutre, et des rosettes de satin bleu comme jarreti�res � bas. Le jeune gar�on qui, � quatorze ans, �tait taill� en Hercule, paraissait assez gauche et emprunt� dans son accoutrement, mais son visage rougeaud �clatait de satisfaction. Ang�lique, qui ne l'avait pas vu depuis quelques mois � cause de ce voyage � la ville qu'il avait fait avec son p�re, s'aper�ut qu'elle lui atteignait � peine � l'�paule et se sentit presque intimid�e. Pour dissiper sa g�ne, elle lui saisit la main.</p><p>��Viens danser.</p><p>��Non�! non�! protesta-t-il. Je ne veux pas ab�mer mon beau costume. Moi, je vais aller boire avec les hommes, ajouta-t-il avec suffisance en se dirigeant vers le groupe des notables pr�s desquels venait de s'attabler son p�re.</p><p>��Viens danser, cria un gar�on en saisissant Ang�lique par la taille. C'�tait Nicolas. Ses yeux sombres comme des ch�taignes m�res �taient pleins de gaiet�.</p><p>Ils se firent face et commenc�rent � battre la terre en cadence aux sons aigus et aux ritournelles des musettes et du chalumeau. � ces danses qu'on aurait pu croire pesantes et monotones, un sens instinctif du rythme ajoutait une harmonie extraordinaire. Avec les musettes et le chalumeau, le principal instrument en �tait pr�cis�ment ce choc sourd des sabots retombant sur le sol dans un ensemble total, et les figures compliqu�es que chacun ex�cutait � la seconde pr�cise ajoutaient de la gr�ce � la perfection du ballet champ�tre.</p><p>Le soir vint. La fra�cheur soulagea les fronts en sueur. Tout � l'obsession de la danse, Ang�lique se sentait heureuse, d�livr�e de ses pens�es. Ses cavaliers se succ�daient et dans leurs yeux brillants et rieurs elle lisait quelque chose qui l'exaltait un peu. La poussi�re montait comme un pastel l�ger, rosi par le soleil couchant. Le joueur de chalumeau avait les joues comme deux balles et les yeux lui sortaient de la t�te � force de souffler dans son instrument.</p><p>Il fallut s'interrompre, aller aux tables garnies de pichets pour se rafra�chir.</p><p>��� quoi pensez-vous, p�re�? demanda Ang�lique en venant s'asseoir pr�s du baron qui ne se d�ridait pas.</p><p>Elle �tait rouge et essouffl�e. Il lui en voulut presque d'�tre insouciante et heureuse alors qu'il se tracassait au point de ne pouvoir plus jouir comme autrefois d'une f�te de village.</p><p>��Aux imp�ts, r�pondit-il en regardant d'un air sombre son vis-�-vis qui n'�tait autre que le sergent Corne, le commis des Aides que l'on avait mis tant de fois � la porte du ch�teau.</p><p>Elle protesta�:</p><p>��Ce n'est pas bien de penser � cela alors que tout le monde s'amuse. Est-ce qu'ils y pensent, eux tous, nos paysans, et pourtant ce sont eux qui paient le plus lourdement. N'est-ce pas, monsieur Corne�? cria-t-elle gaiement � travers la table. N'est-ce pas qu'en un jour pareil personne ne doit plus penser aux imp�ts, m�me pas vous�?...</p><p>Cela fit rire bruyamment. On commen�ait � chanter et le p�re Saulier lan�a le refrain du Collecteur-picoreur que le sergent voulut bien �couter avec un sourire bonhomme. Mais ce serait vite le tour de refrains moins innocents auxquels toutes noces autorisent, et Armand de Sanc�, de plus en plus inquiet des mani�res de sa fille qui buvait rasade sur rasade, d�cida de se retirer.</p><p>Il dit � Ang�lique de le suivre pour prendre cong� et qu'ils allaient regagner tous deux le ch�teau. Raymond et les derniers enfants accompagn�s de la nourrice �taient depuis longtemps rentr�s. Seul le fils a�n� Josselin s'attardait, un bras pass� autour de la taille d'une des plus accortes filles du pays. Le baron se garda de le rappeler � l'ordre. Il �tait content de voir que le maigre et p�le coll�gien retrouvait dans les bras de dame Nature des couleurs et des id�es plus saines. � son �ge il y avait longtemps que lui-m�me avait d�j� culbut� dans le foin une solide berg�re du hameau voisin. Qui sait�? Peut-�tre cela le retiendrait-il au pays�? Persuad� qu'Ang�lique le suivait, le ch�telain commen�a � distribuer des adieux � la ronde.</p><p>Mais sa fille avait d'autres projets. Depuis plusieurs heures, elle cherchait le moyen de pouvoir assister � la c�r�monie du chaudaut lorsque le soleil se l�verait. Aussi, profitant d'une bousculade, se glissa-t-elle hors de la foule. Puis, prenant ses sabots � la main, elle se mit � courir vers l'extr�mit� du village dont toutes les habitations �taient d�sert�es, m�me par les grand-m�res. Elle avisa l'�chelle d'une grange, y grimpa prestement, retrouva le foin doux et odorant.</p><p>Le vin et la fatigue de la danse la faisaient b�iller.</p><p>��Je vais dormir, pensa-t-elle. Quand je me r�veillerai, ce sera l'heure et j'assisterai au chaudaut.��</p><p>Ses paupi�res se fermaient et elle tomba dans un profond sommeil.</p><p>*****</p><p>Elle s'�veilla avec une impression agr�able de bien-�tre et de plaisir. L'ombre de la grange �tait toujours dense et chaude. C'�tait encore la nuit et l'on entendait au loin les cris des paysans en f�te.</p><p>Ang�lique ne comprenait pas tr�s bien ce qui lui arrivait. Son corps �tait envahi d'une grande douceur et elle avait envie de s'�tirer et de g�mir. Elle sentit tout � coup une main qui lentement passait sur sa poitrine, puis descendait le long de son corps, effleurait ses jambes. Un souffle court et chaud lui br�lait la joue. Les doigts tendus rencontr�rent une �toffe raide.</p><p>��C'est toi, Valentin�? chuchota-t-elle.</p><p>Il ne r�pondit pas, mais s'approcha encore.</p><p>Les fum�es du vin et le d�licat vertige de l'ombre embrumaient la pens�e d'Ang�lique. Elle n'avait pas peur. Elle le reconnaissait, Valentin, � son souffle lourd, � son odeur, � ses mains m�me, souvent coup�es par les roseaux et les herbes des marais et dont la rugosit� sur sa peau la faisait frissonner.</p><p>��Tu ne crains plus d'ab�mer ton bel habit�? murmura-t-elle avec une na�vet� qui n'�tait pas exempte d'une inconsciente rouerie.</p><p>Il grogna et son front vint se blottir contre le cou gracile de la fillette.</p><p>��Tu sens bon, soupira-t-il, tu sens bon comme la fleur d'ang�lique. Il essaya de l'embrasser, mais elle n'aima pas sa bouche humide qui la cherchait et le repoussa. Il la saisit plus violemment, pesa sur elle. Cette brutalit� soudaine en r�veillant tout � fait Ang�lique lui rendit sa conscience. Elle se d�battit, essaya de se redresser. Mais le gar�on la ceinturait, haletant. Alors, furieuse, elle le frappa en plein visage de ses poings ferm�s, en criant�:</p><p>��Laisse-moi, manant, laisse-moi�!</p><p>Il la l�cha enfin et elle se laissa glisser de la meule de foin, puis descendit l'�chelle de la grange. Elle �tait en col�re et avait de la peine sans savoir pourquoi... Au-dehors des cris et des lumi�res emplissaient la nuit et se rapprochaient.</p><p>��La farandole�!��</p><p>Se tenant par la main les filles et les gars pass�rent pr�s d'elle�; Ang�lique fut entra�n�e dans le flot. La farandole enfilait les ruelles, sautait les barri�res, d�valait les champs dans la demi-lueur du petit jour. Tous, ivres de vin et de cidre, tr�buchaient sans cesse, et c'�taient des �boulements et des rires. On revint vers la place�; les tables et les bancs �taient renvers�s�; la farandole les franchit. Les torches s'�teignaient.</p><p>��Le chaudaut�! Le chaudaut�! r�clamaient maintenant les voix. (On frappait � la porte du syndic qui �tait parti se coucher.)</p><p>��R�veille-toi, bourgeois�! Nous allons r�conforter les mari�s�!...</p><p>Ang�lique, qui avait r�ussi, les bras rompus, � se d�gager de la cha�ne, vit venir alors un curieux cort�ge.</p><p>En t�te marchaient deux personnages cocasses v�tus d'oripeaux et de grelots � la fa�on des anciens ��fous�� de roi. Puis, deux jeunes gens portant sur les �paules un b�ton auquel �tait pass�e l'anse d'un �norme chaudron. Des compagnons les entouraient portant des pichets de vin et des verres. Tous les gens du village qui avaient encore le courage de se tenir debout, suivaient, et c'�tait d�j� une troupe fort nombreuse.</p><p>On p�n�tra sans plus de mani�res dans la chaumi�re des jeunes mari�s. Ang�lique les trouva gentils, couch�s c�te � c�te dans leur grand lit. La jeune femme �tait toute rouge. Cependant ils burent sans rechigner le vin chaud m�lang� d'�pices qu'on leur servait. Mais un des assistants plus ivre que les autres voulut enlever le drap qui les recouvrait pudiquement. Le mari lui envoya un coup de poing. Une bagarre s'ensuivit au cours de laquelle on entendit les cris de la pauvre jeune femme cramponn�e � ses couvertures. Bouscul�e par ces corps en fureur, suffoqu�e par ces odeurs paysannes de vin et de chairs mal lav�es, Ang�lique faillit �tre jet�e � terre et pi�tin�e. Ce fut Nicolas qui la d�gagea et l'aida � sortir.</p><p>��Ouf�! soupira-t-elle, lorsqu'elle fut enfin � l'air libre. �a n'est pas dr�le, votre histoire de chaudaut. Dis, Nicolas, pourquoi est-ce qu'on leur porte du vin chaud � boire aux mari�s�?</p><p>��Dame�! faut bien les r�conforter apr�s leur nuit de noces.</p><p>��C'est si fatigant que �a�?</p><p>��� ce qu'on dit...</p><p>Il se mit � rire brusquement. Ses yeux �taient luisants, les boucles de ses cheveux noirs tombaient sur son front brun. Elle vit qu'il �tait aussi ivre que les autres. Soudain il lui tendit les bras et se rapprocha d'elle en titubant.</p><p>��Ang�lique, t'es mignonne, tu sais, quand tu parles comme �a... T'es si mignonne, Ang�lique.</p><p>Il lui mettait les bras autour du cou. Elle se d�gagea sans un mot et s'en alla. Le soleil se levait sur la place du village d�vast�e. D�cid�ment la f�te �tait finie. Ang�lique marchait sur le chemin du ch�teau d'un pas mal assur� en m�ditant avec amertume.</p><p>Ainsi, apr�s Valentin, Nicolas lui-m�me s'�tait permis d'�tranges mani�res. Elle venait de les perdre tous les deux � la fois. Il lui semblait que son enfance �tait morte, et � l'id�e qu'elle ne retournerait plus dans les marais ou au bois avec ses compagnons habituels, elle avait envie de pleurer.</p><p>C'est ainsi que le baron de Sanc� et le vieux Guillaume, qui partaient � sa recherche, la rencontr�rent venant vers eux d'une d�marche incertaine, la robe d�chir�e et les cheveux pleins de foin.</p><p>��Mein Gott�! s'�cria Guillaume en s'arr�tant constern�.</p><p>��D'o� venez-vous, Ang�lique�? dit s�v�rement le ch�telain.</p><p>Mais voyant qu'elle �tait incapable de r�pondre, le vieux soldat l'enleva dans ses bras et l'emmena vers la demeure.</p><p>Soucieux, Armand de Sanc� se dit qu'il faudrait trouver absolument le moyen d'envoyer d'ici peu sa seconde fille au couvent.</p></section><section><p><strong>Chapitre 6</strong></p><p>Un jour d'hiver qu'Ang�lique regardait � la fen�tre la pluie tomber, elle aper�ut avec stupeur de nombreux cavaliers et des cal�ches cahotantes s'engager dans le bourbier du chemin qui menait au pont-levis. Des laquais en livr�e � parements jaunes pr�c�daient les voitures et un chariot qui semblait rempli de bagages, de femmes de chambre et de valets.</p><p>D�j� les postillons sautaient du haut de leurs si�ges pour guider l'attelage � travers l'entr�e �troite. Des laquais post�s � l'arri�re du premier carrosse descendirent et ouvrirent les porti�res dont les parois vernies portaient des armoiries rouge et or. Ang�lique vola � travers l'escalier de la tour et parvint sur le perron pour voir tr�bucher dans le fumier de la cour un magnifique seigneur dont le feutre emplum� alla � terre�; un coup de canne violent sur le dos d'un laquais et une bord�e d'injures accompagn�rent cet incident.</p><p>Sautant de pav� en pav�, sur la pointe de ses souliers �l�gants, le seigneur parvint enfin � l'abri de la salle d'entr�e o� Ang�lique et quelques-uns de ses petits fr�res et s�urs le regardaient.</p><p>Un adolescent d'environ quinze ans, v�tu avec la m�me recherche, le suivait.</p><p>��Par saint Denis, o� est mon cousin�? s'exclama l'arrivant en jetant un coup d'�il outr� autour de lui.</p><p>Il aper�ut Ang�lique et s'�cria�:</p><p>��Par saint Hilaire, voici le portrait de ma cousine de Sanc� lorsque je la rencontrai � Poitiers, au temps de son mariage. Souffrez que je vous embrasse, petite, comme le vieil oncle que je suis.</p><p>Il l'enleva dans ses bras et l'embrassa cordialement. Repos�e � terre, Ang�lique �ternua par deux fois tant �tait violent le parfum dont les v�tements du seigneur �taient impr�gn�s.</p><p>Elle s'essuya le bout du nez avec sa manche, songea dans un �clair que Pulch�rie l'en aurait grond�e mais n'en rougit point, car elle ne connaissait pas la honte et la confusion.</p><p>Aimablement elle fit sa r�v�rence au visiteur en lequel elle venait de reconna�tre le marquis du Plessis de Belli�re. Puis s'avan�a pour embrasser le jeune cousin Philippe.</p><p>Celui-ci recula d'un pas et jeta un regard horrifi� au marquis.</p><p>��Mon p�re, suis-je donc oblig� d'embrasser cette... euh... cette jeune personne�?</p><p>��Mais oui, blanc-bec, profitez-en au contraire pendant qu'il est temps�! s'�cria le noble seigneur en �clatant de rire.</p><p>L'adolescent posa pr�cautionneusement ses l�vres sur les joues rondes d'Ang�lique, puis sortant un mouchoir brod� et parfum� de son pourpoint, il le secoua autour de son visage comme s'il chassait des mouches.</p><p>Le baron Armand, crott� jusqu'aux genoux, accourait.</p><p>��Monsieur le marquis du Plessis, quelle surprise�! Pourquoi ne pas m'avoir envoy� un courrier pour me pr�venir de votre arriv�e�?</p><p>��� vrai dire, mon cousin, je comptais me rendre directement en ma demeure du Plessis, mais notre voyage n'a pas �t� sans d�boires�: nous avons eu un essieu bris� du c�t� de Neuchaut. Temps perdu. La nuit vient et nous sommes gel�s. Passant pr�s de votre gentilhommi�re, j'ai pens� vous demander l'hospitalit� sans plus d'histoires. Nous avons nos lits et nos garde-robes que les valets dresseront dans les chambres que vous leur d�signerez. Et nous aurons ainsi le plaisir de converser sans plus attendre. Philippe, saluez votre cousin de Sanc� et toute la charmante troupe de ses h�ritiers.</p><p>Ainsi interpell�, le bel adolescent s'avan�a d'un air r�sign� et inclina profond�ment sa t�te blonde en un salut qui avait quelque exag�ration, �tant donn� l'aspect rustique de celui auquel il s'adressait. Puis il alla baiser docilement les joues rebondies et sales de ses jeunes parents. Apr�s quoi, il sortit de nouveau son mouchoir de dentelle et le respira d'une mine hautaine.</p><p>��Mon fils est un cabotin de la cour qui n'a pas l'habitude de la campagne, d�clara le marquis. Il n'est bon qu'� gratter de la guitare. Je l'avais attach� comme page au service de M. de Mazarin, mais je crains qu'il n'y apprenne la fa�on d'aimer � l'italienne. N'a-t-il pas d�j� assez l'air d'une jolie fille�?... Vous savez en quoi consiste la fa�on d'aimer � l'italienne�?</p><p>��Non, dit na�vement le baron.</p><p>��Je vous raconterai cela un jour, loin de ces oreilles innocentes. Mais l'on meurt de froid dans votre entr�e, mon cher. Pourrais-je saluer ma charmante cousine�?...</p><p>Le baron dit qu'il supposait que ces dames, � la vue des �quipages, s �taient pr�cipit�es dans leurs appartements pour s'habiller, mais que son p�re le vieux baron serait enchant� de le voir.</p><p>Ang�lique nota le coup d'�il m�prisant de son jeune cousin au salon d�labr� et noir. Philippe du Plessis avait des yeux d'un bleu tr�s clair mais aussi froid que de l'acier. Le m�me regard qui avait effleur� les tapisseries us�es, le feu pauvre dans la chemin�e et m�me le vieux grand-p�re avec sa fraise d�mod�e, se tourna vers la porte, et les sourcils blonds de l'adolescent se lev�rent tandis qu'un demi-sourire moqueur se dessinait sur ses l�vres.</p><p>Mme de Sanc� entrait accompagn�e d'Hortense et des deux tantes. Elles avaient, certes, rev�tu leurs meilleurs atours, mais ceux-ci devaient para�tre ridicules au jeune gar�on, car il se mit � pouffer dans son mouchoir.</p><p>Ang�lique, qui ne le quittait pas des yeux, avait une envie terrible de lui sauter au visage toutes griffes dehors. N'�tait-ce pas lui plut�t qui �tait ridicule avec toutes ses dentelles, ses rubans en flots sur l'�paule et ses manches fendues depuis l'aisselle jusqu'aux poignets afin de laisser voir le linge fin d'une chemise�? Son p�re, plus simple, s'inclinait devant ces dames en balayant le carrelage de sa belle plume fris�e.</p><p>��Ma cousine, excusez ma modeste mise. Je viens au d�bott� vous demander l'hospitalit� d'une nuit. Voici mon chevalier, Philippe. Il a grandi depuis que vous l'avez vu et n'en est pas pour cela plus agr�able � vivre. Je vais lui acheter une charge de colonel d'ici peu�; l'arm�e lui fera du bien. Les pages actuels de la cour n'ont aucune discipline.</p><p>La tante Pulch�rie, toujours cordiale, proposa�:</p><p>��Vous prendrez bien quelque chose. De la piquette ou du lait caill�? Je vois que vous venez de loin.</p><p>��Merci. Nous prendrions volontiers un doigt de vin coup� d'eau fra�che.</p><p>��Du vin, il n'y en a plus, dit le baron Armand, mais on va envoyer un chambrillon en qu�rir chez le cur�.</p><p>Cependant le marquis s'asseyait et, tout en jouant avec sa canne d'�b�ne nou�e d'une rosette de satin, racontait qu'il arrivait droit de Saint-Germain, que les routes �taient des cloaques, qu'il s'excusait encore de sa tenue modeste.</p><p>��Que serait-ce s'ils �taient v�tus somptueusement�?�� pensa Ang�lique. Le grand-p�re, que tant de protestations vestimentaires aga�aient, toucha du bout de sa canne les revers des bottes de son visiteur.</p><p>��Si j'en crois les dentelles de vos bas de bottes et votre rabat, l'�dit que M. le cardinal lan�a en 1633 pour interdire toutes franfreluches est bien oubli�.</p><p>��Peuh�! soupira le marquis, pas assez encore. La r�gente est pauvre, et aust�re. Nous sommes quelques-uns � nous ruiner pour maintenir un peu d'originalit� � cette cour d�vote. M. Mazarin a le go�t du faste, mais il porte robe. Il a les doigts charg�s de diamants, mais pour quelques bouts de rubans que les princes s'attachent au pourpoint il fulmine comme son pr�d�cesseur M. de Richelieu. Les revers des bottes... oui...</p><p>Il croisa ses pieds devant lui et les examina avec autant d'attention que le baron Armand faisait de ses mulets.</p><p>��Je crois que cette mode des dentelles aux bottes va cesser brusquement, affirma-t-il. Quelques jeunes seigneurs se sont mis � porter des revers aussi larges que le chapiteau d'une torche, et dont on a tant de peine � fixer la circonf�rence qu'il faut marcher les jambes �cart�es. Lorsqu'une mode devient terrible, elle dispara�t d'elle-m�me. N'est-ce pas votre avis, ma ch�re cousine�? Elle r�pondit avec une hardiesse et une spontan�it� qu'on n'e�t pas attendues de cette maigre libellule.</p><p>��Oh�! mon cousin, je crois que la mode, tant qu'elle n'a pas disparu, a toujours raison. Cependant, sur ce point de d�tail, je ne peux vous donner d'avis, car je n'ai jamais vu de bottes comme les v�tres. Vous �tes certainement le plus moderne de nos parents.</p><p>��Je me f�licite, mademoiselle, de constater que l'�loignement de votre province ne vous emp�che pas d'�tre en avance sur son esprit et sur son �tiquette, car, si vous m'estimez moderne, sachez que de mon temps une demoiselle n'aurait pas fait de compliment la premi�re. Mais c'est pourtant ainsi que les choses se passent dans la g�n�ration nouvelle... et ce n'est pas d�sagr�able, au contraire. Comment vous appelez-vous�?</p><p>��Hortense.</p><p>��Hortense, il faudrait venir � Paris et fr�quenter les ruelles o� se r�unissent nos savantes et nos pr�cieuses. Philippe, mon fils, m�fiez-vous, vous allez peut-�tre avoir affaire � forte partie pendant votre s�jour dans nos bonnes terres du Poitou.</p><p>��Par l'�p�e du B�arnais, s'�cria le vieux baron, j'ai beau conna�tre un peu d'anglais, baragouiner l'allemand et avoir �tudi� ma propre langue, le fran�ais, je dois reconna�tre, marquis, que je ne comprends absolument rien � ce que vous venez de dire � ces dames.</p><p>��Ces dames ont compris, c'est le principal quand on parle dentelle, fit gaiement le gentilhomme. Et mes chaussures�? Qu'en pensez-vous�?</p><p>��Pourquoi sont-elles si longues et avec un bout carr�? demanda Madelon.</p><p>��Pourquoi�? Personne ne pourrait le dire, petite cousine, mais c'est le dernier cri. Et que voil� une mode utile�! L'autre jour, M. de Rochefort, profitant que M. de Cond� parlait avec feu, lui planta un clou � chaque extr�mit� de ses chaussures. Quand le prince voulut s'�loigner, il se trouva clou� au plancher. Songez donc que, si ses chaussures avaient �t� moins longues, il aurait eu les pieds transperc�s.</p><p>��On n'a pas cr�� les chaussures pour faire plaisir aux gens qui plantent des clous dans les pieds des autres�! grommela le grand-p�re. Tout cela est ridicule.</p><p>��Savez-vous que le roi est � Saint-Germain�? interrogea le marquis.</p><p>��Non, dit Armand de Sanc�. En quoi cette nouvelle serait-elle extraordinaire�?</p><p>��Mais, mon cher, � cause de la Fronde.</p><p>Ce verbiage amusait les dames et les enfants, mais les deux hobereaux, habitu�s aux lenteurs paysannes, se demandaient si leur prolixe parent ne se moquait pas d'eux, selon son habitude.</p><p>��La Fronde�? Mais c'est un jeu d'enfants.</p><p>��Un jeu d'enfants�! Vous en avez de bonnes, mon cousin. Ce que nous appelons la Fronde � la cour, c'est tout simplement la r�volte du Parlement de Paris contre le roi. Avez-vous jamais entendu chose pareille�! Voil� d�j� plusieurs mois que ces messieurs en bonnets carr�s se sont pris le bec avec la R�gente et son Italien de Cardinal... Des questions d'imp�ts dans lesquels leurs privil�ges n'�taient m�me pas atteints. Mais ils se posent en protecteurs du peuple. Et les voil� qui font remontrance sur remontrance. Et la R�gente sent la moutarde lui monter au nez. Vous avez tout de m�me entendu parler des agitations qui se sont produites en avril dernier�?</p><p>��Vaguement.</p><p>��Ceci s'est pass� � l'occasion de l'arrestation du parlementaire Broussel. La R�gente le fit arr�ter un matin qu'il avait pris m�decine. La populace s'�tant ameut�e au cri d'une servante, Comminges, le colonel des gardes, ne put attendre qu'il f�t v�tu et le tra�na en robe de chambre de carrosse en carrosse. Il r�ussit enfin, non sans peine, cet enl�vement qu'on lui avait command�. Il m'a confi� plus tard que cette cavalcade parmi les �meutiers l'e�t beaucoup diverti s'il se f�t agi d'une agr�able demoiselle plut�t que d'un vieil �plor� qui n'y comprenait rien.</p><p>��Toujours est-il que la racaille d��ue se mit � faire des barricades � travers les rues. C'est un jeu que le peuple adore pour distraire sa col�re.</p><p>��Et la reine et le petit roi�? demanda avec anxi�t� la tante Pulch�rie qui �tait sentimentale.</p><p>��Que vous dire�? Elle re�ut avec beaucoup de hauteur ces messieurs du Parlement, puis c�da. Depuis on s'est querell� et r�concili� plusieurs fois. N�anmoins, croyez-m'en, Paris me fit l'effet ces derniers mois d'un chaudron de sorci�res bouillonnant de passions. C'est une ville aimable, mais qui cache dans ses tr�fonds un nombre incalculable de mis�reux et de bandits dont on ne pourrait se d�barrasser qu'en les br�lant en tas comme de la vermine.</p><p>��Sans parler des pamphl�taires et des po�tes crott�s dont la plume pique plus dur que le dard de l'abeille. Paris est inond� de libelles r�p�tant en vers et en prose�:</p><p>��Point de Mazarin�! Point de Mazarin�!�� Si bien qu'on les appelle des ��mazarinades��.</p><p>La reine en trouve jusque dans son lit, et rien n'est plus propre � faire passer une mauvaise nuit et � rendre le teint jaune que ces petits papiers d'allure innocente.</p><p>��Bref, le drame a �clat�. Les messieurs du Parlement en avaient l'intuition depuis longtemps�; ils craignaient sans cesse que la reine n'enlev�t le petit roi hors de Paris et venaient par trois fois le soir, en grande troupe, demander � contempler le bel enfant dans son sommeil, en r�alit� pour s'assurer qu'il �tait toujours l�. Mais l'Espagnole et l'Italien sont rus�s. Le jour des Rois nous avons bu et festoy� � la cour avec beaucoup de gaiet� et mang� sans arri�re-pens�e la galette traditionnelle. Vers le milieu de la nuit, alors qu'avec quelques amis je comptais me rendre dans les tavernes, on me donne l'ordre de r�unir mes gens, mes �quipages, et de gagner une des portes de Paris. De l�, � Saint-Germain. J'y trouve, d�j� arriv�s, la reine et ses deux fils, leurs dames d'honneur et pages, tout ce beau monde couch� sur la paille dans le vieux ch�teau � courants d'air. M. Mazarin survient aussi. Depuis, Paris est assi�g� par le prince de Cond� qui s'est mis � la t�te des arm�es du roi. Le Parlement, dans la capitale, continue � brandir l'�tendard de l'insurrection, mais il est bien ennuy�. La coadjuteur de Paris, le prince de Gondi, cardinal de Retz, qui voudrait prendre la place de Mazarin, est aussi avec les r�volt�s. Moi, j'ai suivi M. de Cond�.</p><p>��Vous m'en voyez bien aise, soupira le vieux baron. Jamais, du temps de Henri IV, on n'e�t vu pareil d�sordre. Des parlementaires, des princes en r�bellion contre le roi de France�! Voil� bien encore l'influence des id�es d'outre-Manche. Ne dit-on pas que le Parlement anglais a lui aussi brandi la banni�re de la s�dition contre son roi jusqu'� oser l'emprisonner�?</p><p>��On vient m�me de lui poser la t�te sur un billot. S M. Charles Ier a �t� ex�cut� � Londres le mois dernier.</p><p>��Quelle horreur�! s'�cria toute l'assistance atterr�e.</p><p>��Comme vous le supposez, la nouvelle n'a rassur� personne � la cour de France o� se trouve d'ailleurs la veuve �plor�e du roi d'Angleterre avec ses deux enfants. Aussi a-t-on d�cid� d'�tre f�roce et intransigeant envers Paris. Pr�cis�ment, je viens d'�tre envoy� comme adjoint de M. de Saint-Maur pour lever des arm�es en Poitou et les amener � M. de Turenne, qui est bien le plus vaillant chef d'arm�e au service du roi.</p><p>��Ce serait bien le diable si, sur mes terres et les v�tres, mon cher cousin, je ne recrutais pas au moins un r�giment � offrir � mon fils. Exp�diez donc vos paresseux et vos ind�sirables � mes sergents, baron. On en fera des dragons.</p><p>��Faut-il encore parler de guerre�? fit lentement le baron. On e�t pu croire que les choses allaient s'arranger. Ne vient-on pas de signer � l'automne un trait� en Westphalie qui consacre la d�faite de l'Autriche et de l'Allemagne�?... Nous pensions pouvoir respirer un peu. Et encore j'estime que notre r�gion n'est gu�re � plaindre si l'on songe aux campagnes de Picardie et des Flandres o� restent encore les Espagnols, et qui depuis trente ans...</p><p>��Ces gens-l� ont l'habitude, dit l�g�rement le marquis. Mon cher, la guerre est un mal n�cessaire, et il est presque h�r�tique de r�clamer une paix que Dieu n'a pas voulue pour nous, pauvres p�cheurs. Le tout est d'�tre parmi ceux qui font la guerre et non parmi ceux qui la subissent... Pour ma part, je choisirai toujours la premi�re formule, � laquelle mon rang me donne droit. L'ennui, dans cette affaire, c'est que ma femme est demeur�e � Paris... de l'autre c�t�, oui, avec le Parlement. Je ne pense pas d'ailleurs qu'elle ait un amant parmi ces graves et doctes magistrats qui manquent de brillant. Mais figurez-vous que les dames adorent comploter et que la Fronde les enchante. Elles se sont group�es autour de la fille de Gaston d'Orl�ans, fr�re du roi Louis XIII. Elles portent des �charpes bleues en sautoir et m�me de petites �p�es avec des baudriers de dentelles. Tout cela est tr�s joli, mais je ne peux m'emp�cher d'�tre inquiet pour la marquise...</p><p>��Elle peut recevoir un mauvais coup, g�mit Pulch�rie.</p><p>��Non. Je la crois exalt�e, mais prudente. Mes tourments sont d'un autre ordre et, si coup il y a, je pense que c'est plut�t pour moi qu'il serait mauvais. Vous me comprenez�? Des s�parations de ce genre sont funestes � un �poux qui n'aime pas les partages. Pour mon compte...</p><p>Il s'interrompit en toussant violemment, car le valet d'�curie promu au grade de valet de chambre venait de jeter dans la chemin�e, pour ranimer le feu, une �norme botte de paille humide. Dans le flot de fum�e qui se d�gagea alors on n'entendit pendant quelques instants que des quintes de toux.</p><p>��Jarnibleu, mon cousin, s'exclama le marquis lorsqu'il eut retrouv� son souffle, je comprends votre souci de vouloir respirer un peu. Votre ahuri m�riterait une vol�e de bois vert.</p><p>Il prenait gaiement la chose, et Ang�lique le trouvait sympathique malgr� sa condescendance. Son bavardage L'avait passionn�e. On aurait dit que le vieux ch�teau engourdi venait de s'�veiller et d'ouvrir ses lourdes portes sur un autre monde, plein de vie.</p><p>Mais, en revanche, le fils se renfrognait de plus en plus. Assis, raide, sur sa chaise, ses boucles blondes bien rang�es sur son large col de dentelle, il jetait des regards absolument horrifi�s � Josselin et � Gontran qui, se rendant compte de l'effet qu'ils produisaient, accentuaient encore leur tenue d�braill�e jusqu'� se mettre les doigts dans le nez et � se gratter la t�te. Leur man�ge bouleversait positivement Ang�lique et lui causait un malaise proche de la naus�e. Depuis quelque temps d'ailleurs elle se sentait dolente�; elle souffrait du ventre et Pulch�rie lui avait interdit de manger des carottes crues selon son habitude. Mais ce soir, apr�s les nombreuses �motions et distractions qu'avaient apport�es les extraordinaires visiteurs, elle avait l'impression d'�tre sur le point de tomber malade. Aussi ne disait-elle rien et restait-elle fort tranquille sur sa chaise. Chaque fois qu'elle regardait son cousin Philippe du Plessis, quelque chose lui serrait la gorge, et elle ne savait si c'�tait de d�testation ou d'admiration. Jamais elle n'avait vu un gar�on aussi beau.</p><p>Ses cheveux, dont la frange soyeuse bombait sur son front, �taient d'un or brillant pr�s duquel ses boucles � elle paraissaient brunes. Il avait des traits parfaits. Son costume de fin drap gris, garni de dentelles et de rubans bleus, seyait � son teint blanc et rose. Certes, on l'e�t pris pour une fille sans la duret� de son regard, qui n'avait rien du f�minin.</p><p>� cause de lui, la soir�e et le repas furent un supplice pour Ang�lique. Chaque manquement des valets, chaque incommodit�, �tait soulign�e d'un coup d'�il ou d'un sourire moqueur de l'adolescent.</p><p>Jean la Cuirasse, qui faisait l'office de majordome, apporta les plats, la serviette sur l'�paule. Le marquis s'esclaffa, disant que cette fa�on de porter la serviette ne se pratiquait qu'� la table du roi et des princes du sang, qu'il �tait flatt� de l'honneur qu'on lui faisait, mais qu'il se contenterait d'�tre servi avec plus de simplicit�, c'est-�-dire la serviette enroul�e autour de l'avant-bras. Plein de bonne volont�, le charretier s'�vertua � entortiller le linge crasseux � son bras velu, mais sa gaucherie et ses soupirs ne firent que redoubler l'hilarit� du marquis auquel son fils se joignit bient�t.</p><p>��Voici un homme que je verrais mieux en dragon qu'en valet de pied, dit le marquis en regardant Jean la Cuirasse. Qu'en penses-tu, mon gars�?</p><p>Intimid�, le charretier r�pondit par un grognement d'ours, qui ne faisait gu�re honneur � la langue de sa m�re. La nappe, qu'on venait de retirer d'un placard humide, fumait � la chaleur des assiettes de potage. Un des serveurs, voulant faire du z�le, ne cessait de moucher les quelques chandelles et les �teignit plusieurs fois.</p><p>Enfin, pour comble de disgr�ce, le gamin qu'on avait envoy� chercher du vin � la cure revint et raconta, en se grattant la t�te, que le cur� �tait parti exorciser des rats dans un hameau voisin, et que sa servante, la Marie-Jeanne, avait refus� de donner le moindre tonnelet.</p><p>��Ne vous pr�occupez pas de ce d�tail, ma cousine, intervint tr�s galamment le marquis du Plessis, nous boirons de la piquette de pommes et, si monsieur mon fils ne s'y accoutume pas, il se passera de boire. Mais en revanche veuillez me donner quelques renseignements sur ce que je viens d'entendre. Je comprends assez le patois du pays que j'ai baragouin� en mon temps de nourrice pour avoir compris ce que disait ce jeune croquant. Le cur� serait parti exorciser des rats�!... Qu'est-ce que c'est que cette histoire�?</p><p>��Rien de bien �tonnant, mon cousin. Les gens d'un hameau voisin se plaignent en effet depuis quelque temps d'�tre envahis de rats qui mangent leurs grains de r�serve. Le cur� a d� aller l�-bas porter l'eau b�nite et faire les pri�res d'usage afin que les esprits malins qui habitent ces animaux se retirent et qu'ils cessent d'�tre nuisibles.</p><p>Le seigneur regarda Armand de Sanc� avec quelque stupeur, puis, se renversant sur sa chaise, se mit � rire doucement.</p><p>��Je n'ai jamais ou� dire une chose aussi plaisante. Il faudra que je l'�crive � Mme de Beau-fort�; ainsi, pour d�truire les rats on les asperge d'eau b�nite�?...</p><p>��En quoi cela est-il risible�? protesta le baron qui commen�ait � s'impatienter. Tout mal est l'�uvre des esprits mauvais qui se glissent dans l'enveloppe des b�tes pour nuire aux humains. L'ann�e derni�re, j'ai eu un de mes champs envahi de chenilles. Je les ai fait exorciser.</p><p>��Et elles sont parties�?</p><p>��Oui. � peine deux ou trois jours plus tard.</p><p>��Quand elles n'avaient plus rien � manger dans le champ.</p><p>Mme de Sanc�, qui avait pour principe qu'une femme doit se taire humblement, ne put s'emp�cher de prendre la parole pour d�fendre sa foi qu'elle soup�onnait d'�tre attaqu�e.</p><p>��Je ne vois pas en quoi, mon cousin, des exercices sacr�s n'auraient pas d'influence sur des b�tes malfaisantes. N�tre-Seigneur lui-m�me n'a-t-il pas fait entrer des d�mons dans un troupeau de porcs ainsi que le raconte l'�vangile�? Notre cur� insiste beaucoup sur ce genre de pri�res.</p><p>��Et combien le payez-vous par exorcisme�?</p><p>��Il demande peu, et on le trouve toujours pr�t � se d�ranger et � venir quand on l'appelle.</p><p>Cette fois, Ang�lique surprit le regard de connivence que le marquis du Plessis �changeait avec son fils�: ces pauvres gens, semblait-il dire, sont vraiment d'une na�vet� grossi�re.</p><p>��Il faudra que je parle � M. Vincent de ces coutumes campagnardes, reprit le marquis. Il en fera une maladie, le pauvre homme, lui qui a fond� un ordre sp�cialement charg� d'�vang�liser le clerg� rural. Ces missionnaires sont sous le patronage de saint Lazare. On les appelle les lazaristes. Ils vont trois par trois dans les campagnes pr�cher, et apprendre aux cur�s de nos villages � ne pas commencer la messe par le Pater et � ne pas coucher avec leur servante. C'est une �uvre assez inattendue, mais M. Vincent est partisan de la r�forme de l'�glise par l'�glise.</p><p>��Que voil� un mot que je n'aime pas�! s'exclama le vieux baron. R�forme, toujours r�forme�! Vos paroles ont une r�sonance huguenote, mon cousin. D'ici � ce que vous trahissiez le roi, je crains qu'il n'y ait qu'un pas. Quant � votre M. Vincent, tout eccl�siastique qu'il est, d'apr�s ce que j'ai compris et entendu dire de lui, ses fa�ons ont quelque chose d'h�r�tique dont Rome devrait bien se m�fier.</p><p>��N'emp�che que S. M. le roi Louis XIII, au moment de mourir, l'a voulu mettre � la t�te du Conseil de Conscience.</p><p>��Qu'est-ce que c'est encore que cela�?</p><p>D'un doigt l�ger, M. du Plessis fit bouffer ses manches de lingerie.</p><p>��Comment vous l'expliquer�? C'est une chose �norme. La conscience du royaume�!</p><p>M. Vincent de Paul est la conscience du royaume, c'est tout. Il voit la reine presque tous les jours, est re�u par tous les princes. Avec cela, l'homme le plus simple et le plus riant qui soit. Son id�e est que la mis�re est gu�rissable et que les grands de ce monde doivent l'aider � la r�duire.</p><p>��Utopie�! coupa tante Jeanne avec hargne. La mis�re est, comme vous le disiez tout � l'heure pour la guerre, un mal que Dieu a voulu en punition du p�ch� originel. S'�lever contre son obligation �quivaut � une r�volte contre la discipline divine�!</p><p>��M. Vincent vous r�pondrait, ma ch�re demoiselle, que c'est ��vous�� qui �tes responsable des maux qui nous entourent. Et il vous enverrait sans plus de discours porter des rem�des et des aliments aux plus pauvres de vos laboureurs en vous faisant remarquer que si vous les trouvez, selon son expression, par ��trop grossiers et terrestres��, vous n'avez qu'� retourner l'envers de la m�daille pour y voir le visage du Christ souffrant. Ainsi ce diable d'homme a trouv� le moyen d'enr�ler presque tous les hauts personnages du royaume dans ses phalanges charitables. Tel que vous me voyez, ajouta le marquis d'un air piteux, lorsque j'�tais � Paris, il m'arrivait d'aller deux fois la semaine � l'H�tel-Dieu verser et servir la soupe des malades.</p><p>��Vous n'aurez jamais fini de me stup�fier, s'�cria le vieux baron avec agitation. D�cid�ment, les nobles de votre esp�ce ne savent plus qu'inventer pour d�shonorer leur blason. Je dois constater que le monde ne tourne plus qu'� l'envers�: on cr�e des pr�tres pour �vang�liser les pr�tres, et il faut que ce soit un d�vergond� comme vous, presque un libertin, qui veniez faire la morale � une famille honn�te et saine comme la n�tre. Je n'y puis plus tenir�!</p><p>Hors de lui, le vieillard se leva et, comme le repas �tait fini, tout le monde l'imita. Ang�lique, qui n'avait rien pu manger, se glissa hors de la pi�ce. Inexplicablement, elle avait froid et �tait agit�e de frissons. Tout ce qu'elle venait d'entendre tourbillonnait dans sa t�te�: le roi dans la paille, le Parlement en r�volte, les grands seigneurs versant la soupe, Paris, un monde plein de vie et d'attirance. � c�t� de toute cette agitation et de cette fougue, il lui semblait qu'elle-m�me, Ang�lique, �tait comme morte, vivait enferm�e dans un caveau.</p><p>Tout � coup elle se renfon�a dans une encoignure du couloir. Son cousin Philippe passa pr�s d'elle sans la voir. Elle l'entendit monter � l'�tage et interpeller ses domestiques qui, � la lueur de quelques bougeoirs, installaient les chambres de leurs ma�tres. La voix de fausset de l'adolescent s'�levait avec col�re.</p><p>��C'est inou� qu'aucun de vous n'ait pens� � se munir de chandelles � la derni�re �tape. Vous auriez pu vous douter que dans ces coins perdus les soi-disant nobles ne valent pas mieux que leurs croquants. A-t-on au moins fait chauffer de l'eau pour mon bain�?</p><p>L'homme r�pondit quelque chose qu'Ang�lique n'entendit pas. Philippe reprit d'un ton r�sign�:</p><p>��Tant pis. Je me laverai dans un baquet�! Heureusement mon p�re m'a dit que le ch�teau du Plessis poss�de deux salles d'eau florentines. Il me tarde d'y �tre. J'ai l'impression que l'odeur de cette tribu de Sanc� ne pourra jamais me sortir du nez.</p><p>��Cette fois, pensa Ang�lique, il me le paiera...��</p><p>Elle le vit redescendre � la lueur de la lanterne pos�e sur la console de l'antichambre. Quand il fut tout proche, elle sortit de l'ombre de l'escalier tournant.</p><p>��Comment osez-vous parler de nous avec cette insolence � des laquais�? interrogea-t-elle d'une voix nette qui r�sonna sous les vo�tes. Vous n'avez donc aucun sens de la dignit� de la noblesse�? Cela vient sans doute de ce que vous descendez d'un b�tard de roi. Tandis que nous, notre sang est pur.</p><p>��Aussi pur que votre peau est sale, r�torqua le jeune homme d'un ton glac�.</p><p>D'un bond inattendu, Ang�lique lui sauta au visage toutes griffes dehors. Mais le gar�on, avec une force d�j� virile, lui saisit les poignets et la rejeta violemment contre la muraille. Puis il s'�loigna sans h�ter le pas.</p><p>�tourdie, Ang�lique sentait son c�ur battre pr�cipitamment. Un sentiment inconnu et qui �tait fait de honte et de d�sespoir l'�touffait.</p><p>��Je le hais, pensait-elle, un jour je me vengerai. Il faudra qu'il s'incline, qu'il me demande pardon.��</p><p>Mais pour l'instant elle n'�tait qu'une mis�rable fillette dans l'ombre d'un vieux ch�teau humide.</p><p>Une porte grin�a et Ang�lique discerna la silhouette massive du vieux Guillaume qui entrait portant deux seaux d'eau fumante pour le bain du jeune seigneur. Quand il l'aper�ut, il s'arr�ta.</p><p>��Qui est l�?</p><p>��C'est moi, r�pondit Ang�lique en allemand.</p><p>Quand elle �tait seule avec le vieux soldat, elle parlait toujours cette langue qu'il lui avait apprise.</p><p>��Que faites-vous l�? reprit Guillaume dans le m�me dialecte. Il fait froid. Allez donc dans les salles �couter les histoires de votre oncle le marquis. Voil� de quoi vous �gayer pour l'ann�e.</p><p>��Je d�teste ces gens�! dit sombrement Ang�lique. Ils sont impertinents et trop diff�rents de nous. Ils d�truisent tout ce qu'ils touchent et nous laissent ensuite seuls et les mains vides, tandis qu'ils partent retrouver leurs beaux ch�teaux pleins d'objets magnifiques.</p><p>��Qu'y a-t-il ma fille�? demanda lentement le vieux L�tzen. Votre esprit ne pourrait-il s'�lever au-dessus de quelques moqueries�?</p><p>Le malaise d'Ang�lique s'accentuait. Une sueur froide lui mouillait les tempes.</p><p>��Guillaume, toi qui n'as jamais �t� dans aucune cour de princes, dis-moi�: quand on rencontre � la fois un m�chant et un l�che, que doit-on faire�?</p><p>��Bizarre question pour une enfant�! Puisque vous me la posez, je vous dirai qu'on doit tuer le m�chant et laisser le l�che s'enfuir.</p><p>Il ajouta apr�s un petit moment de r�flexion, en reprenant ses seaux�:</p><p>��Mais votre cousin Philippe n'est ni m�chant ni l�che. Un peu jeune, c'est tout...</p><p>��Alors toi aussi tu le d�fends�! cria Ang�lique d'une voix aigu�, toi aussi. Parce qu'il est beau... parce qu'il est riche...</p><p>Un go�t amer lui emplissait la bouche. Elle vacilla, et glissant le long de la muraille, tomba �vanouie.</p><p>*****</p><p>La maladie d'Ang�lique n'avait rien que de tr�s naturel. Sur ses manifestations qui inqui�taient un peu l'enfant devenue jeune fille, Mme de Sanc� l'avait rassur�e et avertie qu'il en serait ainsi d�sormais chaque mois, jusqu'� un �ge avanc�.</p><p>��Est-ce que je m'�vanouirai aussi chaque mois�? s'informa Ang�lique, surprise de n'avoir pas remarqu� plus souvent les p�moisons soi-disant obligatoires des femmes de son entourage.</p><p>��Non, ce n'est qu'un accident. Vous allez vous remettre et vous vous habituerez fort bien � votre nouvel �tat.</p><p>��N'emp�che�! C'est long jusqu'� un �ge avanc�! soupira la fillette. Et, lorsque je serai vieille, il ne sera plus temps de recommencer � grimper aux arbres.</p><p>��Vous pouvez fort bien continuer � grimper aux arbres, dit Mme de Sanc� qui montrait beaucoup de d�licatesse dans l'�ducation de ses enfants et semblait comprendre les regrets d'Ang�lique. Mais, comme vous le discernez vous-m�me, ce serait en effet l'occasion de cesser des mani�res qui ne conviennent pas � votre �ge et � votre qualit� de jeune fille noble.</p><p>Elle ajouta un petit discours o� il �tait question de la joie de mettre au monde des enfants et de la punition originelle pesant sur les femmes de par la faute de notre m�re Eve.</p><p>��Ajoutons cela � la mis�re et � la guerre��, songea Ang�lique. �tendue sous ses draps, �coutant la pluie tomber dehors, elle �prouvait un certain bien-�tre. Elle se sentait faible et en m�me temps grandie. Elle avait l'impression d'�tre couch�e � bord d'un navire s'�loignant d'un rivage connu pour voguer vers un autre destin. De temps en temps, elle pensait � Philippe et serrait les dents. Apr�s son �vanouissement, mise au lit et veill�e par Pulch�rie, elle ne s'�tait pas rendu compte du d�part du marquis et de son fils.</p><p>On lui raconta qu'ils ne s'�taient pas attard�s � Monteloup. Philippe se plaignait des punaises qui l'avaient emp�ch� de dormir.</p><p>��Et ma requ�te au roi, demanda le baron de Sanc� au moment o� son illustre parent montait en carrosse, avez-vous pu la lui pr�senter�?</p><p>��Mon pauvre ami, je l'ai pr�sent�e, mais je ne crois pas que vous soyez en droit d'esp�rer grand-chose�; le royal enfant est pr�sentement plus pauvre que vous et n'a pour ainsi dire pas un toit o� reposer sa t�te.</p><p>Il ajouta d�daigneusement�:</p><p>��On m'a racont� que vous vous distrayez � faire de beaux mulets. Vendez-en quelques-uns.</p><p>��Je r�fl�chirai � votre suggestion, dit Armand de Sanc�, ironique pour une fois. Il est certes pr�f�rable actuellement pour un gentilhomme d'�tre laborieux que de compter sur la g�n�rosit� de ses pairs.</p><p>��Laborieux�! Pfuit�! quel vilain mot, fit le marquis avec un geste coquet de la main. Alors, adieu, mon cousin. Envoyez donc vos fils aux arm�es, et pour le r�giment du mien, vos croquants les mieux b�tis. Adieu. Je vous baise mille fois.</p><p>Le carrosse s'�loigna en cahotant tandis qu'une main raffin�e s'agitait � la porti�re.</p><p>*****</p><p>Il n'y eut pas d'autres visites des seigneurs du Plessis. On apprit qu'ils donnaient quelques f�tes, puis qu'ils allaient repartir pour l'�le-de-France avec leur arm�e toute neuve. Des sergents recruteurs �taient pass�s par Monteloup.</p><p>*****</p><p>Au ch�teau, il y eut Jean la Cuirasse et un valet de ferme qui se laiss�rent tenter par l'avenir glorieux r�serv� aux dragons du roi. La nourrice Fantine pleura beaucoup au d�part de son fils.</p><p>��Il n'�tait pas mauvais et voil� qu'il va devenir un re�tre de votre esp�ce, dit-elle � Guillaume L�tzen.</p><p>��C'est une question d'h�ridit�, ma bonne. N'eut-il pas comme p�re pr�sum� un soudard�?</p><p>Pour compter les jours, on prit l'habitude de dire ��c'�tait avant�� ou ��apr�s la visite du marquis du Plessis��.</p></section><section><p><strong>Chapitre 7</strong></p><p>Puis il y eut l'incident du ��visiteur noir��.</p><p>De celui-ci, Ang�lique se rappela plus profond�ment et plus longuement. Loin de d�truire et de meurtrir comme l'avaient fait les h�tes pr�c�dents, il apporta avec ses paroles �tranges une esp�rance qui devait suivre la jeune fille au cours de sa vie, une esp�rance si profond�ment ancr�e que, dans les moments de d�tresse qu'elle traversa plus tard, il lui suffisait de fermer les yeux pour revoir cette soir�e de printemps, toute murmurante de pluie, par laquelle il �tait apparu. Ang�lique se trouvait � la cuisine comme d'habitude. Autour d'elle jouaient Denis, Marie-Agn�s et le petit Albert. Le dernier-n� �tait dans son berceau pr�s de l'�tre. De l'avis des enfants, la cuisine �tait la plus belle pi�ce de la maison. Le feu y br�lait en permanence et presque sans fum�e, car la hotte de l'immense chemin�e �tait tr�s haute. La lueur de ce feu �ternel dansait et se mirait dans les fonds rouges de casseroles et de bassines de cuivre lourd qui garnissaient les murs. Le sauvage et r�veur Gontran restait souvent des heures � observer le scintillement de ces reflets o� il voyait des visions �tranges, et Ang�lique y reconnaissait les g�nies tut�laires de Monteloup.</p><p>Ce soir-l�, Ang�lique pr�parait un p�t� de li�vre. Elle avait d�j� fa�onn� la p�te en forme de tourte et coupait le hachis de viande. Au-dehors, on entendit le galop d'un cheval.</p><p>��Voici votre p�re qui rentre, dit tante Pulch�rie. Ang�lique, je crois qu'il serait d�cent que nous paraissions au salon.</p><p>Mais, apr�s un court silence pendant lequel le cavalier dut sauter � terre, la cloche de la porte d'entr�e sonna.</p><p>��J'y vais, s'�cria Ang�lique.</p><p>Elle se pr�cipita, sans souci de ses manches relev�es sur ses bras blanchis de farine. Elle distingua � travers la pluie et la brume du soir un homme grand et sec, dont la cape ruisselait d'eau.</p><p>��Avez-vous mis votre cheval � l'abri�? s'�cria-t-elle. Ici les b�tes prennent froid facilement. Il y a trop de brouillard � cause des marais.</p><p>��Je vous remercie, demoiselle, r�pondit l'�tranger en retirant son large feutre et en s'inclinant. Je me suis autoris�, selon l'usage des voyageurs, � rentrer aussit�t mon cheval et mon bagage dans votre �curie. Me voyant trop loin de mon but ce soir et passant pr�s du ch�teau de Monteloup, j'ai pens� solliciter de M. le baron l'hospitalit� d'une nuit.</p><p>� son costume de grosse �toffe noire � peine garni d'un col blanc, Ang�lique pensa qu'il s'agissait d'un petit marchand ou d'un paysan endimanch�. Cependant son accent, qui n'�tait pas celui du terroir et semblait un peu �tranger, la d�concertait, et aussi la recherche de son langage.</p><p>��Mon p�re n'est pas rentr�, mais venez vous mettre au chaud dans la cuisine. On va envoyer un valet bouchonner votre b�te.</p><p>Lorsqu'elle regagna la cuisine, pr�c�dant le visiteur, son fr�re Josselin venait de p�n�trer par la porte des communs. Couvert de boue, le visage rouge et sale, il avait fait tra�ner sur le dallage un sanglier, tu� par lui d'un coup d'�pieu.</p><p>��Bonne chasse, monsieur�? demanda l'�tranger avec beaucoup de politesse.</p><p>Josselin lui jeta un coup d'�il sans am�nit� et r�pondit d'un grognement. Puis il s'assit sur un tabouret, et tendit ses pieds � la flamme. Plus modestement, le visiteur s'installait aussi au coin de l'�tre, acceptait une assiette de potage de la main de Fantine.</p><p>Il expliqua qu'il �tait originaire du pays, �tant n� du c�t� de Secondigny, mais qu'ayant pass� de longues ann�es � voyager il avait fini par ne plus parler sa propre langue qu'avec un fort accent.</p><p>Cela reviendrait vite, affirma-t-il. Il n'y avait qu'une semaine qu'il avait d�barqu� � La Rochelle.</p><p>� ces derniers mots, Josselin redressa la t�te et le regarda d'un �il brillant. Les enfants l'entour�rent et se mirent � le cribler de questions.</p><p>��Dans quel pays �tes-vous all�?</p><p>��Est-ce loin�?</p><p>��Quel m�tier faites-vous�?</p><p>��Je n'ai pas de m�tier, r�pondit l'inconnu. Pour l'instant, je crois qu'il me plairait assez de parcourir la France et de raconter � qui veut les entendre mes aventures et mes voyages.</p><p>��Comme les po�tes, les troubadours du Moyen Age�? interrogea Ang�lique, qui avait tout de m�me retenu quelques-uns des enseignements de tante Pulch�rie.</p><p>��C'est un peu cela, bien que je ne sache ni chanter ni faire des vers. Mais je pourrais dire des choses tr�s belles sur les pays o� la vigne n'a pas besoin d'�tre plant�e. Les grappes pendent aux arbres des for�ts, mais les habitants ne savent pas faire le vin. C'est mieux ainsi, car No� s'enivra, et le Seigneur n'a pas voulu que tous les hommes se transforment en pourceaux. Il y a encore des peuplades innocentes sur terre. Je pourrais aussi vous parler de ces grandes plaines o�, pour avoir un cheval, il n'y a qu'� guetter derri�re un rocher le passage des troupeaux sauvages qui galopent crini�res au vent. On lance une longue corde munie d'un n�ud coulant et l'on ram�ne sa b�te.</p><p>��Est-ce qu'elle s'apprivoise facilement�?</p><p>��Pas toujours, dit en souriant le visiteur.</p><p>Et Ang�lique comprit soudain que cet homme devait rarement sourire. Il semblait avoir une quarantaine d'ann�es, mais il y avait quelque chose de raide et de passionn� dans son regard.</p><p>��Est-ce que, pour aller dans ces pays, on arrive au moins par la mer�? interrogea avec m�fiance le taciturne Josselin.</p><p>��On traverse tout l'oc�an. L�-bas, � l'int�rieur des terres, se trouvent des fleuves et des lacs. Les habitants sont d'un rouge de cuivre. Ils se garnissent la t�te de plumes d'oiseaux et circulent en canots cousus de peaux de b�tes. J'ai �t� aussi dans des �les o� les hommes sont tout noirs. Ils se nourrissent de roseaux �pais comme le bras qu'on nomme canne � sucre, et c'est en effet de l� que vient le sucre. On fait aussi de ce sirop une boisson plus forte que l'eau-de-vie de grain, mais qui grise moins et donne de la gaiet� et de la force�: le rhum.</p><p>��Avez-vous rapport� de cette boisson merveilleuse�? demanda Josselin.</p><p>��J'en ai un flacon dans les fontes de ma selle. Mais j'en ai laiss� aussi plusieurs f�ts chez mon cousin, qui habite La Rochelle et se promet d'en tirer de bons b�n�fices. C'est son affaire. Moi, je ne suis pas commer�ant. Je ne suis qu'un voyageur curieux de terres nouvelles, avide de conna�tre ces lieux o� personne n'a ni faim ni soif, et o� l'homme se sent libre. C'est l� que j'ai compris que tout le mal venait de l'homme de race blanche, parce qu'il n'a pas �cout� la parole du Seigneur, mais l'a travestie. Car le Seigneur n'a pas ordonn� de tuer, ni de d�truire, mais de s'aimer. Il y eut un silence. Les enfants n'�taient pas accoutum�s � un langage aussi insolite.</p><p>��La vie aux Am�riques est donc plus parfaite qu'en nos pays o� Dieu r�gne depuis si longtemps�? demanda soudain la voix calme de Raymond.</p><p>Il s'�tait rapproch� lui aussi, et Ang�lique trouva dans son regard une expression analogue � celle de l'�tranger. Celui-ci le d�visagea avec attention.</p><p>��Il est difficile de peser dans une balance les perfections diverses d'un monde ancien et d'un monde nouveau, mon fils. Que vous dire�? Aux Am�riques, on vit d'une fa�on tr�s diff�rente. L'hospitalit� entre hommes blancs est large. Il n'est jamais question de payer et, d'ailleurs, en certains endroits la monnaie n'existe pas et l'on vit uniquement de chasse, de p�che et d'�changes de peaux et de verroterie.</p><p>��Et la culture�?</p><p>Cette fois, c'�tait Fantine Lozier qui interrogeait, ce qu'elle n'e�t jamais fait en pr�sence d� ses ma�tres adultes. Mais sa curiosit� �tait aussi d�vorante que celle des enfants.</p><p>��La culture�? Aux �les des Antilles, les Noirs en font un peu. En Am�rique, les Rouges ne la pratiquent gu�re, mais ils vivent de cueillette de fruits et de pousses. Il y a d'autres coins, o� l'on cultive la pomme de terre qu'on appelle truffe en Europe, mais qu'on ne sait pas encore travailler ici.</p><p>��Il y a des fruits surtout�: des sortes de poires et qui sont en r�alit� pleines de beurre, et des arbres � pain.</p><p>��Des arbres � pain�? Alors il n'y a pas besoin de meunier�! s'exclama Fantine.</p><p>��S�rement non. D'autant plus qu'il y a beaucoup de ma�s. Dans d'autres r�gions les gens m�chonnent quelques �corces ou des noix de cola. Avec cela, on n'a faim ni soif de toute la journ�e. On peut aussi se nourrir avec une sorte de p�te d'amande, le cacao, qu'on m�lange avec la cassonade. Et l'on boit un extrait de f�ves appel� caf�. Dans les pays plus d�sertiques se trouve du suc de palme ou d'agave. Il y a des animaux...</p><p>��Est-ce qu'on peut faire du cabotage marchand dans ces pays�? interrompit Josselin.</p><p>��D�j� quelques Dieppois en font, puis quelques gens de par ici. Mon cousin lui-m�me travaille pour un armateur qui arme parfois pour la C�te Franciscaine, comme on disait au temps de Fran�ois Ier.</p><p>��Je sais, je sais, interrompit de nouveau Josselin, impatient. Je sais aussi que des Olonais vont parfois en Terre-Neuve et des gens du Nord en Nouvelle France1, mais il para�t que ce sont des pays froids, et �a ne me dirait rien.</p><p>��En effet, Champlain a �t� envoy� en Nouvelle France en 1608 d�j�, et il y a beaucoup de colons fran�ais l�-bas. Mais c'est r�ellement un pays froid et trop dur � vivre.</p><p>��Et pourquoi donc�?</p><p>��C'est assez difficile � vous expliquer. Peut-�tre parce qu'il s'y trouve d�j� des j�suites fran�ais.</p><p>��Vous �tes protestant, n'est-ce pas�? hasarda vivement Raymond.</p><p>��En effet. Je suis m�me pasteur, quoique sans paroisse, et surtout voyageur.</p><p>��Vous tombez mal, monsieur, ricana Josselin. Je soup�onne mon fr�re d'�tre fortement attir� par la discipline et les exercices spirituels de la Compagnie de J�sus, que vous incriminez.</p><p>��Loin de moi la pens�e de l'en bl�mer, fit le huguenot avec un geste de protestation. J'ai rencontr� maintes fois l�-bas les p�res j�suites, qui ont p�n�tr� � l'int�rieur des terres avec un courage et une abn�gation �vang�liques. Pour certaines tribus de la Nouvelle France, il n'y a pas de plus grand h�ros que le c�l�bre p�re Jogues, martyr des Iroquois. Mais chacun est libre de sa conscience et de ses convictions.</p><p>��Ma foi, dit Josselin, je ne peux gu�re discourir avec vous sur ces sujets, car je commence � oublier quelque peu mon latin. Mais mon fr�re le parle plus �l�gamment que le fran�ais et...</p><p>��Voici justement l'un des plus grands malheurs qui frappent notre France, s'�cria le pasteur. Qu'on ne puisse plus prier son Dieu, que dis-je le Dieu des Mondes, en sa langue maternelle et avec son c�ur, mais qu'il soit indispensable de se servir de ces incantations magiques en latin...</p><p>Ang�lique regrettait qu'il ne f�t plus question de raz de mar�e et de navires n�griers, d'animaux extraordinaires comme les serpents ou ces l�zards g�ants � dents de brochet, capables de tuer un b�uf, ou encore de ces baleines grandes comme des bateaux.</p><p>Elle ne s'�tait pas aper�ue que la nourrice venait de quitter la pi�ce. Elle avait laiss� la porte entrouverte. Aussi surprit-on des chuchotements et la voix de Mme de Sanc�, qui ne pensait pas �tre entendue.</p><p>��Protestant ou non, ma fille, cet homme est notre h�te et il restera ici tant qu'il en aura le d�sir.</p><p>Peu apr�s, la baronne, suivie d'Hortense, p�n�tra dans la cuisine. Le visiteur s'inclina fort civilement, sans baisemain ni r�v�rence de cour. Ang�lique se dit que c'�tait certainement un roturier, mais sympathique quand m�me, encore que hugnenot, et tant soit peu exalt�.</p><p>��Pasteur Rochefort, se pr�senta-t-il. Je dois me rendre � Secondigny o� je suis n�, mais, la route �tant longue, j'ai song� � me reposer sous votre toit hospitalier, madame.</p><p>La ma�tresse de maison l'assura qu'il serait le bienvenu, qu'ils �taient tous des catholiques pratiquants, mais que ceci n'emp�chait pas d'�tre tol�rants, comme l'avait recommand� le bon roi Henri IV.</p><p>��C'est ce que j'ai os� esp�rer en entrant ici, madame, reprit le pasteur en s'inclinant plus profond�ment, car je dois vous avouer que des miens amis m'ont confi� que vous aviez depuis de longues ann�es un vieux serviteur huguenot. Aussi l'ai-je �t� voir d'abord et c'est ce Guillaume L�tzen qui m'a laiss� esp�rer que je pourrais �tre accueilli par vous cette nuit.</p><p>��Vous pouvez en �tre assur� en effet, monsieur, et m�me les jours suivants si tel est votre bon plaisir.</p><p>��Mon seul plaisir est d'�tre aux ordres du Seigneur, en la mani�re dont je puis le servir. Et c'est lui qui m'a bien inspir�, encore, j'avoue, que c'est surtout votre mari que j'aurais d�sir� voir...</p><p>��Vous avez une commission pour mon mari�? s'�tonna Mme de Sanc�.</p><p>��Pas une commission, mais peut-�tre une mission. Souffrez que je n'en fasse communication qu'� lui.</p><p>��Tr�s certainement, monsieur. D'ailleurs j'entends les pas de son cheval.</p><p>*****</p><p>Le baron Armand entra bient�t � son tour. On avait d� l'avertir de la visite inattendue. Il ne t�moigna pas � son h�te sa cordialit� habituelle. Il paraissait contraint et comme anxieux.</p><p>��Est-il vrai, monsieur le pasteur, que vous venez des Am�riques�? s'informa-t-il apr�s les salutations d'usage.</p><p>��Oui, monsieur le baron. Et je serais heureux d'avoir quelques instants de t�te-�-t�te avec vous afin de vous entretenir de qui vous savez.</p><p>��Chut�! f�t imp�rativement Armand de Sanc� en jetant un coup d'�il inquiet vers la porte.</p><p>Il ajouta un peu pr�cipitamment que leur maison �tait � la disposition de M. Rochefort, et que celui-ci n'avait qu'� commander aux chambrillons tout ce qui lui serait n�cessaire pour son confort. On d�nerait dans une heure. Le pasteur remercia et demanda l'autorisation de se retirer afin de ��se laver un peu��.</p><p>��L'averse ne lui suffit donc pas�? songea Ang�lique. Dr�les de gens que ces huguenots�! On a raison de dire qu'ils ne sont pas comme tout le monde. Je demanderai � Guillaume si lui aussi se lave � tout propos.</p><p>���a doit �tre dans leurs rites. C'est pour cela qu'ils ont souvent cet air penaud ou encore si susceptible, comme L�tzen. Ils ont la peau trop racl�e et � vif, et cela doit leur faire mal... C'est comme ce jeune Philippe qui �prouve le besoin de se laver tout le temps. Sans doute cette pr�occupation de soi-m�me le conduira-t-il aussi � l'h�r�sie. On le br�lera peut-�tre et ce sera bien fait pour lui�!��</p><p>Cependant comme le visiteur se dirigeait vers la porte pour se rendre � la chambre o� Mme de Sanc� �tait sur le point de le guider, Josselin le retint par le bras avec sa brusquerie habituelle.</p><p>��Un mot encore, pasteur. Pour pouvoir travailler dans ces pays d'Am�rique, il faut sans doute �tre bien riche, ou encore acheter une commission d'enseigne de navigation, ou tout au moins d'artisan en quelque m�tier�?</p><p>��Mon fils, les Am�riques sont des terres libres. On n'y demande rien, bien qu'il soit n�cessaire d'y travailler fort et dur, et de se d�fendre aussi.</p><p>��Qui �tes-vous, �tranger, pour vous permettre d'appeler ce jeune homme votre fils, et ceci en pr�sence de son propre p�re et de moi, son a�eul�?</p><p>La voix ricanante du vieux baron venait de s'�lever.</p><p>��Je suis le pasteur Rochefort, monsieur le baron, pour vous servir, mais sans d�signation de dioc�se, et de passage seulement.</p><p>��Un huguenot�! gronda le vieillard. Et qui, au surplus, vient de ces pays maudits... Il se tenait sur le seuil, appuy� sur sa canne, mais se redressant de toute sa hauteur. Il avait pris soin doter la vaste houppelande noire dont il se v�tait l'hiver. Son visage parut � Ang�lique aussi blanc que sa barbe. Sans savoir pourquoi, elle eut peur et se h�ta d'intervenir.</p><p>��Grand-p�re, ce monsieur �tait tout tremp� et nous l'avons invit� � se s�cher. Il nous a racont� des histoires passionnantes...</p><p>��Soit. Je ne cache pas que j'aime le courage et, lorsque l'ennemi se pr�sente la face d�couverte, je sais qu'il a droit � des �gards.</p><p>��Monsieur, je ne viens pas en ennemi.</p><p>���pargnez-nous vos pr�ches h�r�tiques. Je n'ai jamais pris part � des controverses qui ne sont pas de la comp�tence d'un vieux soldat. Mais je tiens � vous dire que, dans cette maison, vous ne trouverez pas d'�mes � convertir.</p><p>Le pasteur eut un soupir imperceptible.</p><p>��En v�rit�, je ne suis pas revenu d'Am�rique comme pr�cheur cherchant de nouvelles conversions. Dans notre �glise, les fid�les et les curieux viennent � nous librement. Je sais fort bien que les gens de votre famille sont des catholiques fervents et qu'il y a grande difficult� � convertir des gens dont la religion est codifi�e par les plus anciennes superstitions et qui se pr�tendent seuls infaillibles.</p><p>��Vous reconnaissez donc par l� recruter vos adeptes non parmi les gens de bien, mais parmi les ind�cis, des ambitieux d��us, des moines d�froqu�s heureux de voir sanctifi�s leurs d�sordres�?</p><p>��Monsieur le baron, vous �tes trop prompt dans vos jugements, dit le pasteur dont la voix se durcissait. De hautes figures et des pr�lats du monde catholique se sont d�j� convertis � nos doctrines.</p><p>��Vous ne me r�v�lez rien que je ne sache d�j�. L'orgueil peut faire d�faillir les meilleurs. Mais notre avantage, � nous catholiques, c'est d'�tre appuy�s sur les pri�res de toute l'Eglise, des saints et de nos morts, alors que vous, dans votre orgueil, vous niez cette intercession et pr�tendez traiter avec Dieu lui-m�me.</p><p>��Les papistes nous accusent d'orgueil, mais eux-m�mes se veulent infaillibles et s'arrogent le droit de violence. Quand je suis parti de France, continua le pasteur d'une voix sourde, c'�tait en 1629, je venais d'�chapper tout jeune au si�ge atroce de La Rochelle par les hordes de M. de Richelieu. On signait la paix d'Al�s, enlevant aux protestants le droit de poss�der des places fortes.</p><p>��Il n'�tait que temps. Vous deveniez un �tat dans l'�tat. Avouez que votre but �tait bien d'arracher toutes les contr�es ouest et centrales de la France � l'influence du roi.</p><p>��Je l'ignore. J'�tais trop jeune encore pour embrasser d'aussi vastes desseins. J'ai seulement compris que ces nouvelles d�cisions �taient en d�saccord avec l'�dit de Nantes du roi Henri IV.</p><p>��� mon retour je m'aper�ois avec amertume qu'on n'a cess� d'en contester et d'en d�naturer les points avec une rigueur qui n'a d'�gale que la mauvaise foi des casuistes et des juges. On appelle cela l'��observance minima�� de l'�dit. Ainsi je vois les protestants oblig�s d'enterrer leurs morts la nuit. Pourquoi�? Parce que l'�dit ne porte pas explicitement que l'enterrement d'un r�form� puisse se faire le jour. Donc il doit se faire la nuit.</p><p>��Voici qui doit plaire � votre humilit�, ricana le vieux hobereau.</p><p>��Quant � l'article 28 permettant aux protestants d'ouvrir des �coles dans tous les lieux o� l'exercice du culte est autoris�, comment l'a-ton interpr�t�? L'�dit ne parlant ni des mati�res enseign�es, ni du nombre des ma�tres, ni de l'importance des classes par communaut�, on a donc d�cid� qu'il n'y aurait qu'un ma�tre protestant par �cole et par bourg. C'est ainsi qu'� Marennes j'ai vu six cents enfants protestants n'ayant droit qu'� un seul ma�tre. Ah�! que voil� bien l'esprit sournois auquel a conduit la fausse dialectique de l'�glise ancienne, s'�cria le pasteur avec �clat. Il y eut un silence atterr�, et Ang�lique s'aper�ut que son grand-p�re, esprit droit et juste dans le fond, �tait l�g�rement d�sar�onn� par l'expos� de ces faits qu'il n'ignorait pas.</p><p>Mais la voix calme de Raymond s'�leva soudain�:</p><p>��Monsieur le pasteur, je ne suis pas de taille � appr�cier la justice de l'enqu�te que vous avez pu mener en ce pays sur certains abus de z�lateurs intransigeants. Je vous sais gr� de n'avoir m�me pas cit� les cas de conversions achet�es d'adultes et d'enfants. Mais vous devez savoir que, si ces exc�s existent, S. S. le pape en personne est intervenue � de nombreuses reprises aupr�s du haut clerg� de France et du roi. Des commissions officielles et secr�tes sillonnent le pays pour redresser les torts certains qui ont pu �tre constat�s. Je suis m�me persuad� que si vous-m�me poussiez jusqu'� Rome et remettiez un cahier d'enqu�tes pr�cises au souverain pontife, la plupart des fautes r�elles observ�es seraient redress�es...</p><p>��Jeune homme, ce n'est pas � moi de chercher � r�former votre �glise, dit le pasteur d'un ton acide.</p><p>��Aussi bien, monsieur le pasteur, c'est nous-m�mes qui le ferons et, ne Vous en d�plaise, s'�cria l'adolescent avec un feu soudain, Dieu nous �clairera.</p><p>Ang�lique regarda son fr�re avec �tonnement. Jamais elle ne se f�t dout�e que tant de passion couvait sous son apparence falote et quelque peu hypocrite. C'�tait au tour du pasteur d'�tre d�concert�. Pour essayer de dissiper la g�ne, le baron Armand dit en riant sans malice�:</p><p>��Vos discussions me font penser que, depuis quelque temps, j'ai regrett� souvent de n'�tre pas huguenot. Car il para�t que l'on donne jusqu'� trois mille livres pour un noble se convertissant au catholicisme.</p><p>Le vieux baron bondit.</p><p>��Mon fils, �pargnez-moi vos fac�ties pesantes. Elles sont mals�antes devant un adversaire.</p><p>Le pasteur avait repris son manteau humide sur sa chaise.</p><p>��Je n'�tais point venu en adversaire. J'avais une mission � remplir au ch�teau de Sanc�. Un message des terres lointaines. J'aurais voulu en parler seul � seul avec le baron Armand, mais je vois que vous avez coutume de traiter vos affaires publiquement en famille. J'aime cette fa�on. C'�tait celle des patriarches et aussi des ap�tres.</p><p>Ang�lique s'aper�ut que son grand-p�re �tait devenu aussi blanc que la pomme d'ivoire de sa canne et qu'il s'appuyait au chambranle de la porte. Elle eut piti�. Elle aurait voulu arr�ter les paroles qui allaient venir, mais d�j� le pasteur continuait�:</p><p>��M. Antoine de Ridou� de Sanc�, votre fils, que j'ai eu le plaisir de rencontrer en Floride, m'a demand� de me rendre au ch�teau o� il est n�, de prendre des nouvelles de sa famille, afin que je puisse les lui transmettre � mon retour. Voil� ma t�che accomplie...</p><p>Le vieux gentilhomme s'�tait approch� de lui � petits pas.</p><p>��Hors d'ici�! fit-il d'une voix sourde et haletante. Jamais, moi vivant, le nom de mon fils parjure � son Dieu, � son roi, � sa patrie, ne sera prononc� sous ce toit. Hors d'ici, vous dis-je. Pas de huguenot chez moi�!</p><p>��Je m'en vais, dit le pasteur tr�s calme.</p><p>��Non�!</p><p>La voix de Raymond s'�levait de nouveau.</p><p>��Restez, monsieur le pasteur. Vous ne pouvez vous trouver dehors par cette nuit pluvieuse. Aucun habitant de Monteloup ne voudra vous donner asile et le premier village protestant est trop loin. Je vous demande d'accepter l'hospitalit� de ma chambre.</p><p>��Restez, dit Josselin de sa voix rauque, il faut encore que vous me parliez des Am�riques et de la mer.</p><p>La barbe du vieux baron tremblait.</p><p>��Armand, s'�cria-t-il avec une sorte de d�tresse qui brisa le c�ur d'Ang�lique, voici o� s'est r�fugi� l'esprit de r�volte de votre fr�re Antoine. En ces deux gar�ons que j'aimais. Dieu ne m'�pargnera rien. En v�rit�, j'ai trop v�cu.</p><p>Il chancela. Ce fut Guillaume qui le soutint. Il sortit appuy� au vieux soldat et r�p�tant d'une voix tremblante�:</p><p>��Antoine... Antoine...</p><p>*****</p><p>Quelques jours plus tard, le vieux grand-p�re mourut. On ne put savoir de quelle maladie. En fait, il s'�teignit plut�t, alors qu'on le croyait d�j� remis de l'�motion caus�e par la visite du pasteur.</p><p>La douleur de conna�tre le d�part de Josselin lui fut �pargn�e.</p><p>*****</p><p>En effet, un matin, un peu apr�s l'enterrement, Ang�lique qui dormait encore s'entendit appeler � mi-voix�:</p><p>��Ang�lique�! Ang�lique�!</p><p>Ouvrant les yeux, elle vit avec �tonnement Josselin � son chevet. Elle lui fit signe de ne pas �veiller Madelon, et le suivit dans le couloir.</p><p>��Je pars, chuchota-t-il. Tu t�cheras de leur faire comprendre.</p><p>��O� vas-tu�?</p><p>��D'abord � La Rochelle et ensuite je m'embarquerai pour les Am�riques. Le pasteur Roche-fort m'a parl� de tous ces pays�: Antilles, Nouvelle Angleterre, et aussi des colonies�: Virginie, Maryland, Caroline, le Nouveau Duch� d'York, la Pennsylvanie. Je finirai bien par aborder quelque part dans un endroit o� l'on veut de moi.</p><p>��Ici aussi l'on veut de toi, dit-elle plaintivement.</p><p>Elle grelottait dans sa mince chemise de nuit us�e.</p><p>��Non, fit-il, il n'y a pas de place pour moi dans ce monde-ci. Je suis las d'appartenir � une classe qui poss�de des privil�ges et n'a plus d'utilit�. Riches ou pauvres, les nobles ne savent absolument plus � quoi ils servent. Vois papa. Il t�tonne. Il s'abaisse � faire des mulets, mais n'ose pas exploiter � fond cette situation humiliante pour relever par l'argent son titre de gentilhomme. Finalement il perd sur les deux tableaux. On le montre du doigt parce qu'il travaille comme un maquignon, et nous aussi parce que nous sommes toujours des nobles gueux. Heureusement l'oncle Antoine de Sanc� m'a indiqu� le chemin. C'�tait le fr�re a�n� de papa. Il s'est fait huguenot et a quitt� le continent.</p><p>��Tu ne veux pas abjurer�? supplia-t-elle, effray�e.</p><p>��Non. Les bondieuseries ne m'int�ressent pas. Moi je veux vivre.</p><p>Il l'embrassa rapidement, descendit quelques marches et se retourna, posant sur sa jeune s�ur � demi nue, un regard d'homme avis�.</p><p>��Tu deviens belle et forte, Ang�lique. M�fie-toi. Il te faudrait aussi partir. Ou bien, un de ces jours, tu te retrouveras dans le foin avec un valet d'�curie. Ou bien encore tu vas devenir la chose d'un de ces gros hobereaux que nous avons pour voisins.</p><p>Il ajouta avec une douceur subite�:</p><p>��Crois-en mon exp�rience de mauvais gar�on, ch�rie�: ce serait une vie affreuse pour toi. Sauve-toi aussi de ces vieux murs. Quant � moi, je m'en vais sur la mer.</p><p>Et, en quelques bonds, franchissant les marches deux par deux, le jeune homme disparut.</p></section><section><p><strong>Chapitre 8</strong></p><p>La mort du grand-p�re, le d�part de Josselin et ces mots qu'il lui avait jet�s�: ��Va-t'en, toi aussi�� boulevers�rent Ang�lique profond�ment, � un �ge o� la nature hypersensible est pr�te � toutes les extravagances.</p><p>*****</p><p>Ce fut ainsi qu'aux premiers jours de l'�t� Ang�lique de Sanc� de Monteloup partit pour les Am�riques avec une troupe de petits croquants qu'elle avait recrut�s et gagn�s � ses vues vagabondes. On en parla longtemps dans le pays et beaucoup de gens y trouv�rent une preuve de plus de son ascendance f�erique.</p><p>� vrai dire, l'exp�dition ne d�passa pas la for�t de Nieul. La raison revint � Ang�lique alors que le soir tombait et que le soleil projetait de grands pinceaux de lumi�re rouge � travers les �normes troncs de la for�t centenaire. Depuis des jours elle avait v�cu dans une sorte de fi�vre. Elle se voyait gagnant La Rochelle, se proposant comme mousse aux navires en partance, d�barquant sur les terres inconnues o� des �tres aimables les accueilleraient, des raisins plein les mains. Nicolas avait �t� vite s�duit. ��Matelot, �a me pla�t plus que de garder les b�tes. J'ai toujours eu envie de voir du pays.�� Quelques autres garnements, plus soucieux de courir les bois que de rester aux champs, suppli�rent qu'on les emmen�t, et Denis aussi, naturellement. Ils �taient huit en tout, et Ang�lique, la seule fille, �tait leur chef. Pleins de confiance en elle, c'est � peine si les gamins s'�murent lorsque la nuit commen�a � envahir la for�t. Des fleurs dans la main et le nez barbouill� de m�res, ils trouvaient cette premi�re partie de l'exp�dition fort agr�able. On marchait depuis le matin, mais on avait fait halte, vers le milieu du jour, pr�s d'un petit ruisseau pour d�vorer les provisions de ch�taignes et de pain bis.</p><p>Cependant Ang�lique sentit un frisson la saisir et, tout � coup, Ta conscience de sa sottise l'envahit avec une telle lucidit� que sa bouche devint s�che.</p><p>��On ne peut passer la nuit dans la for�t, songea-t-elle. Il y a des loups.��</p><p>��Nicolas, reprit-elle tout haut, est-ce que cela ne te semble pas bizarre que nous n'ayons pas encore atteint le village de Naill�?</p><p>Le gar�on devenait soucieux.</p><p>��M'est avis qu'on s'est peut-�tre �gar�. La fois que j'y �tais all� avec mon p�re de son vivant, je crois me rappeler qu'on n'avait pas march� si longtemps.</p><p>Ang�lique sentit une petite main crasseuse se glisser dans la sienne. C'�tait celle du plus jeune enfant, �g� de six ans.</p><p>��Il commence � faire nuit, g�mit-il. Peut-�tre qu'on est perdu.</p><p>��Mais peut-�tre qu'on est tout pr�s, rassura Ang�lique. Marchons encore.</p><p>Ils reprirent leur marche en silence. Entre les ramures, le ciel p�lissait.</p><p>��Si nous ne sommes pas arriv�s au village d'ici la nuit, il n'y a pas besoin de s'effrayer, dit Ang�lique. Nous monterons dans les ch�nes pour y dormir. Ainsi les loups ne nous verront pas.</p><p>Mais malgr� son ton paisible, elle se sentait anxieuse. Soudain le son argentin d'une cloche lui parvint et elle eut un soupir de soulagement.</p><p>��Voici le village o� l'on sonne l'Ang�lus, s'�cria-t-elle.</p><p>Ils se mirent � courir. Le sentier commen�ait � descendre, les arbres s'espa�aient. Ils se trouv�rent tout � coup en lisi�re du bois, et s'arr�t�rent �merveill�s. Au fond d'une combe de verdure, elle �tait l�, merveille silencieuse au sein de la for�t, l'abbaye de Nieul.</p><p>Le soleil couchant dorait ses nombreux toits de tuiles ros�s, ses clochetons, ses murs p�les perc�s de lucarnes et de clo�tres, ses vastes cours d�sertes. La cloche sonnait. Un moine charg� de seaux allait vers le puits.</p><p>Muets d'on ne sait quel �moi religieux, les enfants descendirent jusqu'au grand porche principal. La porte de bois en �tait entrouverte�; ils entr�rent. Un vieux moine, dans sa bure brune, �tait assis sur un banc et dormait�; ses cheveux blancs lui faisaient une petite couronne de neige soigneusement pos�e sur son cr�ne nu. Rendus nerveux par les �motions diverses qu'ils venaient d'�prouver, les petits vagabonds le regard�rent et �clat�rent de rire. Ceci attira un gros fr�re jovial sur le seuil d'une porte.</p><p>��Eh�! petits gars, leur cria-t-il en patois, en voil� des fa�ons de malappris�!</p><p>��Je crois que c'est le fr�re Anselme, chuchota Nicolas.</p><p>Le fr�re Anselme parcourait quelquefois le pays avec son �ne. Il distribuait des chapelets et des flacons de liqueur m�dicale extraite de fleurs d'ang�lique, en �change de bl� et de morceaux de lard. La chose �tonnait, car l'abbaye n'abritait pas un ordre mendiant, et on la disait fort riche �tant donn� les revenus pr�lev�s sur ses domaines.</p><p>Ang�lique s'avan�a vers lui, suivie de sa troupe fid�le. Elle n'osa pas lui confier leur projet initial de partir pour les Am�riques. Aussi bien le fr�re Anselme n'avait sans doute jamais entendu parler des Am�riques. Elle lui raconta seulement qu'ils �taient de Monteloup et qu'�tant all�s au bois pour cueillir la fraise et la framboise, ils s'�taient �gar�s.</p><p>��Mes pauvres poulets, dit le fr�re qui �tait fort brave homme, voil� ce que c'est que d'�tre gourmands. Vos m�res vont vous chercher en pleurant et au retour je pr�vois que les fesses vont vous cuire. Mais pour l'instant il n'y a rien d'autre � faire que de vous asseoir l�. Je m'en vais vous donner une �cuelle de lait et du pain bis. Vous dormirez dans la grange, et demain j'attellerai le chariot pour vous reconduire chez vous�; pr�cis�ment j'avais � qu�ter par l�.</p><p>Le programme �tait raisonnable. Ang�lique et ses compagnons avaient march� tout le jour. M�me en chariot elle savait qu'on ne pourrait �tre � Monteloup avant une heure avanc�e de la nuit�; aucune route ne traversait la for�t de part en part, sinon les sentiers que les enfants avaient suivis. Il fallait prendre un chemin beaucoup plus long par les communes de Naill� et Varrout dont ils �taient fort loin.</p><p>��La for�t c'est comme la mer, songea Ang�lique, il faudrait s'y guider avec une pendule, ainsi que l'expliquait Josselin, sinon on marche en aveugle.��</p><p>Un certain d�couragement l'accablait. Elle se voyait mal reprenant son voyage avec sous le bras une pendule aussi lourde que celle de M. Molines. D'ailleurs ses ��hommes�� n'�taient-ils pas sur le point de l'abandonner�? La fillette resta silencieuse, tandis que les autres mangeaient assis au pied du mur dans la ti�deur dont le cr�puscule emplissait les vastes cours.</p><p>La cloche continuait de sonner. Des hirondelles poussaient des cris aigus dans le ciel ros�, et des poules caquetaient sur des tas de paille et de fumier. Le fr�re Anselme passa en rabattant son capuchon�:</p><p>��Je m'en vais � complies. Soyez sages, ou je vous fais cuire dans ma marmite.</p><p>On voyait des silhouettes brunes glisser entre les arceaux d'un clo�tre. Pr�s du porche, le vieux fr�re continuait de dormir. Sans doute �tait-il dispens� des offices... Ang�lique, voulant r�fl�chir, s'�loigna seule.</p><p>Dans l'une des cours elle aper�ut un fort beau carrosse armori� reposant sur ses brancards. Des chevaux de race mangeaient leur foin � l'�curie. Ce d�tail l'intrigua sans qu'elle s�t pourquoi. Elle marchait � petits pas dans le silence, envo�t�e par le charme de cette grande demeure au milieu des arbres. Tandis que la nuit emplirait la for�t, que les loups r�deraient, l'abbaye � l'abri de ses murs �pais poursuivrait sa vie close, secr�te, dont la fillette ne pouvait rien imaginer. Au loin, des chants d'�glise montaient, lents et doux. Ang�lique, guid�e par la musique, commen�a de gravir un escalier de pierre. Jamais elle n'avait entendu une harmonie si suave, car � l'�glise de Monteloup les cantiques brailles par le cur� et le ma�tre d'�cole n'avaient rien qui rappel�t les phalanges c�lestes.</p><p>Tout � coup, elle per�ut un bruit de jupe et, se retournant, vit venir dans la p�nombre du clo�tre une fort belle dame v�tue somptueusement. Ce fut, du moins, ce qu'il lui parut. Jamais Ang�lique n'avait vu ni � sa m�re ni � ses tantes une robe de velours noir incrust�e de fleurs grises. Comment se serait-elle dout�e que c'�tait l� une toilette d'extr�me simplicit�, r�serv�e aux retraites pieuses dans le calme d'une abbaye. La dame portait sur ses cheveux ch�tains une mantille de dentelle noire et � la main un fort gros missel. Elle passa pr�s d'Ang�lique et lui jeta un regard surpris.</p><p>��Que fais-tu l�, fillette�? Ce n'est pas l'heure de l'aum�ne.</p><p>Ang�lique recula en t�chant de prendre l'air niais d'une petite paysanne intimid�e. Dans l'ombre de ces vo�tes, la poitrine de la dame lui apparaissait extr�mement blanche et gonfl�e. � peine si une l�g�re dentelle couvrait ces magnifiques rondeurs que le plastron brod� pr�sentait, comme une corne d'abondance pr�sente ses fruits.</p><p>��Quand je serai grande, je voudrais avoir une poitrine semblable��, pensa Ang�lique en redescendant l'escalier en tournevis.</p><p>Elle caressait son buste encore trop maigre � son gr� et se sentait envahie de trouble. Le claquement de sandales gravissant l'escalier la rejeta nerveusement � l'abri d'un pilier. Un moine la fr�la de sa robe de bure. Elle ne put entrevoir qu'un fort beau visage, soigneusement ras�, des yeux bleus brillants d'intelligence dans l'ombre du froc. Il disparut. Puis sa voix, m�le et douce, s'�leva.</p><p>��On vient seulement de me pr�venir de votre visite, madame. J'�tais dans la biblioth�que du monast�re pench� sur quelques vieux grimoires traitant des philosophies grecques. Mais la salle est lointaine et mes fr�res sont dolents, surtout par temps de chaleur. Tout p�re abb� que je suis, je n'ai �t� averti de votre pr�sence qu'� l'heure des compiles.</p><p>��Ne vous excusez pas, mon p�re. Je connais les �tres et me suis install�e. Ah�! que cet air qu'on respire ici est bon�! Je suis arriv�e hier en mes terres de Richeville, et n'ai eu de cesse de me rendre � Nieul. L'atmosph�re de la cour depuis qu'elle s'est transport�e � Saint-Germain est odieuse. Tout y est brouillon, triste et pauvre. En fait, je ne me plais qu'� Paris... ou � Nieul. D'ailleurs M. Mazarin ne m'aime pas. Je vous dirai m�me que ce cardinal...</p><p>Le reste de la conversation se perdit. Les deux interlocuteurs s'�loignaient. Ang�lique retrouva ses petits compagnons dans la vaste cuisine de l'abbaye o� fr�re Anselme, ceint d'un tablier blanc, s'affairait aid� de deux ou trois gavroches affubl�s de robes trop longues pour eux. C'�taient les novices de l'abbaye.</p><p>��Repas d�licat ce soir, disait le fr�re cuisinier. La comtesse de Richeville est dans nos murs. J'ai ordre de descendre aux caves choisir les vins les plus fins, de r�tir six chapons et de me d�brouiller de n'importe quelle fa�on pour pr�senter un plat de poissons. Le tout d�ment cors� d'�pices, ajouta-t-il en jetant un clin d'�il entendu � un de ses confr�res qui, assis � l'extr�mit� de la table de bois, buvait un verre de liqueur.</p><p>��Les servantes de la dame sont accortes, r�pondit l'autre, un homme gras et rouge dont le ventre �tait difficilement maintenu par une corde nou�e de n�uds � laquelle pendait un chapelet. J'ai aid� ces trois charmantes demoiselles � monter le lit dans la cellule r�serv�e � leur ma�tresse, ainsi que les malles et la garde-robe.</p><p>��Ah�! ah�! ah�! s'exclama fr�re Anselme. Je vous vois fort bien, fr�re Thomas, portant malle et garde-robe�! Vous qui n'avez pas m�me le courage de soulever votre bedaine.</p><p>��Je les ai aid�es de mes conseils, fit dignement le fr�re Thomas. Ses yeux inject�s de sang faisaient le tour de la salle, o� brillaient et cr�pitaient les feux sous les broches et les �normes marmites.</p><p>��Qu'est-ce que cette nu�e de petits croquants que vous abritez dans vos r�serves, fr�re Anselme�?</p><p>��Des enfants de Monteloup qui se sont �gar�s dans la for�t.</p><p>��Vous devriez les faire tremper dans votre court-bouillon, dit le fr�re Thomas en roulant des yeux terribles.</p><p>Deux des petits paysans se mirent � pleurer, effray�s.</p><p>��Allons, allons�! dit fr�re Anselme en ouvrant une porte. Suivez ce couloir. Vous trouverez une grange�; mettez-vous l� et dormez. Je n'ai pas le temps de m'occuper de vous ce soir. Heureusement qu'un p�cheur m'a apport� un beau brochet, sinon notre p�re abb�, dans sa contrari�t�, aurait pu fort bien m'ordonner trois heures de p�nitence les bras en croix. Je me fais vieux pour ce genre d'exercice...</p><p>*****</p><p>Lorsqu'elle eut constat� que ses petits compagnons s'�taient endormis, Ang�lique, couch�e dans le foin odorant, sentit les larmes lui monter aux yeux.</p><p>��Nicolas, chuchota-t-elle, je crois que nous ne pourrons jamais arriver aux Am�riques. J'ai r�fl�chi. Il faudrait avoir une pendule.</p><p>��Ne t'inqui�te pas, r�pondit l'adolescent en b�illant. C'est rat� pour cette fois, niais on s'est bien amus�s.</p><p>��Naturellement, dit Ang�lique furieuse, tu es comme un �cureuil. Incapable de mener � bien de grands projets. Et puis tu t'en moques que nous retournions comme des piteux � Monteloup. Ton p�re ne te rossera pas puisqu'il est mort, mais les autres, qu'est-ce qu'ils vont prendre�!</p><p>��Ne te fais pas de souci pour eux, r�p�ta Nicolas � demi endormi, ils ont la peau dure.</p><p>Trois secondes plus tard, il ronflait bruyamment.</p><p>Ang�lique pensa que tant de pr�occupations l'emp�cheraient de trouver le sommeil, mais peu � peu la voix lointaine du fr�re Anselme houspillant ses moinillons s'estompa et elle s'endormit.</p><p>Elle se r�veilla parce qu'il faisait trop chaud dans le foin. Les enfants dormaient toujours et leurs souffles r�guliers emplissaient la grange.</p><p>��Je vais aller respirer dehors��, se dit-elle.</p><p>Elle t�tonna pour retrouver la porte du petit couloir menant � la cuisine. D�s qu'elle l'eut ouverte, un bruit de voix bruyantes et d'�clats de rire paysans lui parvint. La lueur des feux continuait de danser l�-bas. Il semblait y avoir maintenant nombreuse compagnie dans le domaine de fr�re Anselme.</p><p>La fillette s'avan�a jusqu'au seuil.</p><p>Elle aper�ut une dizaine de moines assis autour de la grande table garnie d'assiettes et de pichets d'�tain. Des carcasses de volailles tra�naient dans les plats. Une odeur de vin et de friture se m�lait � celle plus d�licate d'une bouteille de liqueur ouverte dont chacun des festoyants avait un verre devant lui. Trois femmes, fra�ches paysannes d�guis�es en soubrettes, prenaient part � la f�te. Deux d'entre elles riaient fort et paraissaient d�j� compl�tement ivres�: La troisi�me, plus modeste, r�sistait aux mains gourmandes de fr�re Thomas qui cherchait � l'attirer.</p><p>��Allons, allons, mignonne, disait le gros moine, ne soit pas plus b�gueule que ton auguste ma�tresse. � cette heure, tu peux �tre bien s�re qu'elle ne s'entretient plus de philosophie grecque avec notre p�re abb�. Tu serais la seule � ne pas t'amuser cette nuit, � l'abbaye.</p><p>La servante jetait des regards g�n�s et d��us autour d'elle. Sans doute �tait-elle moins farouche qu'elle ne voulait le para�tre, mais la face rubiconde du fr�re Thomas ne l'inspirait pas.</p><p>L'un des autres moines parut le comprendre, car il se dressa brusquement et saisit la taille de la demoiselle d'un geste engageant.</p><p>��Par saint Bernard, patron de notre clo�tre, s'�cria-t-il, cette petite est trop fine pour vous, gros porc. Qu'en penses-tu�? interrogea-t-il en relevant d'un doigt le menton de la r�calcitrante. Est-ce que je n'ai pas de beaux yeux � d�faut de beaux cheveux�? Et puis, tu sais, j'ai �t� soldat et je sais amuser les filles.</p><p>Il avait en effet des yeux noirs et gais, et un air fut�. La soubrette consentit � sourire. Il s'ensuivit une courte bagarre provoqu�e par le fr�re Thomas vex� d'�tre d�laiss�. Un pot d'�tain fut renvers�, les femmes protest�rent. Tout � coup, quelqu'un cria�:</p><p>��Regardez�! L�!... Un ange�!...</p><p>Tout le monde se tourna vers la porte, o� se tenait Ang�lique. Elle ne recula pas, car elle n'�tait pas de nature craintive. Elle avait assez souvent assist� � des f�tes paysannes pour ne pas s'effrayer des �clats de voix et de l'agitation que provoquent n�cessairement de larges libations. Cependant quelque chose en elle se r�voltait. Il lui semblait que ce spectacle jurait avec la vision qu'elle avait eue sous les yeux du haut de la for�t, lorsque l'abbaye leur �tait apparue dans la lumi�re dor�e du soir, asile et refuge de paix.</p><p>��C'est une gamine qui s'est perdue dans le bois, expliqua le fr�re Anselme.</p><p>��La seule fille d'une bande de gars, rench�rit le fr�re Thomas. �a promet. Peut-�tre qu'elle aime rire aussi�? Tiens, viens boire �a, dit-il en tendant vers la fillette un verre de liqueur, c'est bon, c'est sucr�. C'est nous qui la fabriquons dans nos grandes cornues avec de l'ang�lique des marais�: Angelica sylvestris.</p><p>Elle ob�it, moins par gourmandise que par curiosit�, et go�ta � cette m�decine dont on disait tant de bien, et qui portait son nom. Le breuvage, d'un vert dor�, lui parut d�licieux, � la fois fort et velout�, et lorsqu'elle eut bu, une agr�able chaleur se r�pandit en elle.</p><p>��Bravo�! braillait fr�re Thomas. Toi, au moins, tu sais lever le coude�!</p><p>Il l'attira sur ses genoux. Son haleine avin�e, l'odeur de suint de sa robe de bure d�go�taient Ang�lique, mais elle �tait �tourdie par l'alcool qu'elle venait d'absorber. La main du fr�re Thomas tapotait les genoux d'Ang�lique d'un geste qui se voulait paternel.</p><p>��Elle est tout plein mignonne, cette petite.</p><p>Une voix venue de la porte s'�leva�:</p><p>��Mon fr�re, laissez cette enfant tranquille.</p><p>Un moine coiff� de son capuchon, les mains dans ses vastes manches, se tenait sur le seuil comme une apparition.</p><p>��Ah�! voil� notre rabat-joie, grogna fr�re Thomas. On ne vous demande pas de vous joindre � nous, fr�re Jean, si la bonne ch�re ne vous tente pas. Mais au moins laissez les autres se r�jouir tranquillement. Vous n'�tes pas encore notre prieur.</p><p>��Il n'est pas question de cela, r�pondit l'autre d'une voix alt�r�e. Je vous recommande seulement de laisser cette enfant. C'est la fille du baron de Sanc�, et il ne serait pas bon qu'elle e�t � se plaindre � lui de vos m�urs plut�t que de se f�liciter de votre hospitalit�.</p><p>Il y eut un silence fait d'�tonnement et de g�ne.</p><p>��Venez, mon enfant, dit le moine d'un ton ferme.</p><p>Machinalement Ang�lique le suivit. Ils travers�rent la cour. Levant les yeux, la fillette aper�ut le ciel �toile, d'une puret� indicible, au-dessus du monast�re.</p><p>��Entrez l�, dit fr�re Jean en ouvrant une porte de bois perc�e d'un guichet. C'est ma cellule. Vous pourrez vous y reposer en paix en attendant le jour.</p><p>C'�tait une tr�s petite pi�ce aux murs nus � peine orn�s d'un crucifix de bois et d'une image de la Vierge. Dans un coin, il y avait une couchette basse, presque une planche recouverte de draps grossiers et d'une couverture. Un prie-Dieu de bois dont la tablette �tait charg�e de livres de pri�res se trouvait sous le crucifix. Il r�gnait l� une fra�cheur agr�able, mais qui, l'hiver, devait se transformer en froid atroce. La fen�tre en plein cintre se fermait par un seul volet de bois. Ouverte, ce soir, les effluves de la for�t nocturne, faits d'odeurs de mousse et de champignons, p�n�traient dans la pi�ce. � gauche, le seuil d'une marche donnait acc�s � un r�duit o� brillait une veilleuse. Un pupitre garni de parchemins et de godets l'encombrait. Le moine d�signa sa couchette � Ang�lique.</p><p>���tendez-vous et dormez sans crainte, mon enfant. Pour moi, je vais poursuivre mes travaux.</p><p>Il p�n�tra dans le r�duit, s'assit sur un tabouret et se pencha sur les parchemins. Assise au bord du raide matelas, la fillette ne se sentait aucune envie de dormir. Elle n'avait jamais imagin� des lieux aussi �tranges. Elle se leva et alla regarder � la fen�tre. En dessous d'elle elle devina des rang�es de petits jardins tr�s �troits, s�par�s les uns des autres par de hauts murs. Chaque moine avait le sien, o� il allait chaque jour cultiver quelques l�gumes et creuser sa tombe.</p><p>� pas de loup, la fillette se rapprocha de la chambrette o� travaillait fr�re Jean. La veilleuse �clairait un profil de jeune homme � demi enseveli sous le capuchon. D'une main attentive, il copiait une enluminure ancienne. Ses pinceaux, enduits de rouge, de poudre d'or ou de bleu puis�s dans des godets, reproduisaient habilement les entrelacs de fleurs et de monstres dont l'art du Moyen Age s'�tait plu � enrichir les missels.</p><p>Devinant la pr�sence de la fillette, il redressa la t�te et sourit.</p><p>��Vous ne dormez pas�?</p><p>��Non.</p><p>��Comment vous appelez-vous�?</p><p>��Ang�lique.</p><p>Une �motion soudaine bouleversa le visage creus� par les privations et l'asc�tisme.</p><p>��Ang�lique�! Fille des Anges. C'est bien cela, murmura-t-il.</p><p>��Je suis bien contente que vous soyez venu, mon p�re. Ce gros moine ne me plaisait pas.</p><p>��Tout � coup, dit fr�re Jean dont les yeux brill�rent �trangement, une voix a dit en moi�: ��L�ve-toi, laisse l� ton travail paisible. Veille sur mes brebis perdues...�� J'ai quitt� ma cellule, port� par je ne sais quel �lan. Mon enfant, pourquoi ne vous trouvez-vous pas sagement sous le toit de vos parents, comme il se devrait pour une fille de votre �ge et de votre condition�?</p><p>��Je ne sais pas, murmura Ang�lique en baissant la t�te avec confusion.</p><p>Le moine avait pos� ses pinceaux. Il se leva, et les mains dans ses larges manches, il s'approcha de la fen�tre et regarda longuement le ciel �toile.</p><p>��Voyez, fit-il � mi-voix, la nuit r�gne encore sur la terre. Les paysans dorment dans leurs masures et les seigneurs dans leurs ch�teaux. Ils oublient leurs peines d'hommes dans le sommeil. Mais l'abbaye ne dort jamais... Il y a des lieux o� souffle l'esprit. Ici m�me, dans un combat qui ne finit point, soufflent l'Esprit de Dieu et l'Esprit du Mal...</p><p>��J'ai quitt� le monde tr�s jeune et suis venu m'ensevelir entre ces murs pour y servir Dieu dans la pri�re et le je�ne. J'y ai trouv�, m�l�es � la plus haute culture, � la plus grande mystique, des m�urs inf�mes, corrompues. Des soldats d�serteurs ou invalides, des paysans paresseux recherchent dans le clo�tre sous la bure monacale une vie n�gligente et prot�g�e2�; ils y introduisent leurs habitudes d�prav�es.</p><p>��L'abbaye est comme un grand navire ballott� par les temp�tes et qui craque de toutes parts. Mais elle ne sombrera pas, tant qu'il restera entre ses murs des �mes priantes. Nous sommes ainsi quelques-uns � vouloir, co�te que co�te, mener ici la vie de p�nitence et de sanctification � laquelle nous nous �tions destin�s.</p><p>��Ah�! ce n'est pas chose facile. Que n'invente le d�mon pour nous d�tourner de notre voie... Celui qui n'a pas v�cu dans les clo�tres n'a jamais vu en face le visage de Satan.</p><p>��Il voudrait tant r�gner en ma�tre dans la demeure de Dieu�!... Et comme s'il jugeait insuffisantes les tentations de d�sespoir ou celles qu'il nous envoie par les femmes qui ont droit de cit� dans notre enceinte, il vient lui-m�me la nuit, frappe � nos portes, nous r�veille, nous roue de coups...</p><p>Il releva sa manche, montrant un bras meurtri d'ecchymoses.</p><p>��Regardez, fit-il plaintivement, regardez ce que Satan m'a fait. Ang�lique l'�coutait avec une terreur grandissante.</p><p>��Il est fou��, se disait-elle.</p><p>Mais elle craignait encore plus qu'il ne f�t pas fou. Elle pressentait la v�rit� de ses paroles et la peur lui h�rissait les cheveux. Quand donc finirait cette nuit pesante et d�sol�e�?...</p><p>Le moine �tait tomb� � genoux sur le sol dur et froid.</p><p>��Seigneur, disait-il, secours-moi. Prends piti� de ma faiblesse. Que le Maudit s'�loigne�!</p><p>Ang�lique, assise au bord de la couchette, sentait sa bouche se dess�cher d'un effroi qu'elle ne pouvait d�finir. Les mots ��nuit mal�fique��, dont la nourrice �maillait ses contes, lui revinrent � l'esprit. Il y avait autour d'elle quelque chose d'insupportable qu'elle ne pouvait d�finir et qui l'�touffait jusqu'� l'angoisse. Enfin le son gr�le d'une cloche s'�leva dans la nuit, rompant le silence profond du monast�re.</p><p>Fr�re Jean se redressa. Ang�lique vit que des sillons de sueur brillaient sur ses tempes, comme s'il venait de soutenir un combat physique �puisant.</p><p>��Voici matines, dit-il. Ce n'est pas encore l'aube, mais je dois me rendre � la chapelle avec mes fr�res. Demeurez ici, si vous le d�sirez. Je viendrai vous chercher quand il fera jour.</p><p>��Non, j'ai peur, protesta Ang�lique, qui avait envie de se cramponner � la robe de bure de son protecteur, ne puis-je vous suivre � l'�glise�? Je prierai, moi aussi.</p><p>��Si vous voulez, mon enfant.</p><p>Il ajouta avec un sourire triste�:</p><p>��Autrefois on n'e�t jamais song� � mener une fillette � matines, mais maintenant nous croisons dans nos clo�tres tant d'�tranges visages que plus rien n'�tonne. C'est pourquoi je vous ai conduite chez moi, o� vous �tiez plus � l'abri que dans une grange.</p><p>Et gravement�:</p><p>��Quand vous serez sortie de cette enceinte, puis-je vous demander, Ang�lique, de ne point raconter ce que vous y avez vu�?</p><p>��Je vous le promets, dit-elle en levant vers lui ses yeux purs. Ils sortirent dans le couloir o� une bu�e froide semblait sourdre des vieilles pierres avec l'approche de l'aube.</p><p>��Pourquoi y a-t-il un petit guichet � votre porte�? demanda encore Ang�lique.</p><p>��Jadis nous �tions un ordre de solitaires. Les p�res ne sortaient jamais de leur cellule que pour se rendre aux offices, et m�me ceci �tait interdit en temps de car�me. Les fr�res convers d�posaient leurs repas dans ce guichet. Maintenant taisez-vous, petite, et soyez aussi discr�te que possible. Vous m'obligeriez. Des silhouettes encapuchonn�es passaient pr�s d'eux dans un bruit de chapelets et de pri�res murmur�es.</p><p>Ang�lique se blottit dans un coin de la chapelle et s'effor�a de prier�; mais les chants monotones et l'odeur des cierges allum�s l'endormirent.</p><p>Lorsqu'elle se r�veilla, la chapelle �tait de nouveau d�serte, mais les cierges, � peine �teints, fumaient sous les vo�tes sombres.</p><p>Elle sortit. Le soleil se levait. Sous sa lueur pourpr�e, les toits de tuiles �taient couleur de girofl�e. Des colombes roucoulaient dans le jardin pr�s d'un vieux saint de pierre. Ang�lique s'�tira longuement et b�illa. Elle se demandait si elle n'avait pas r�v�...</p><p>*****</p><p>Le fr�re Anselme, cordial mais lent, n'attela son chariot qu'apr�s le repas de midi.</p><p>��Ne vous inqui�tez pas, petits gars, disait-il gaiement. Je retarde d'autant votre fess�e. Nous n'arriverons � votre village qu'� la nuit. Les paysans auront envie de dormir...</p><p>��� moins qu'ils ne soient par les champs � la recherche de leurs rejetons��, pensait Ang�lique, qui n'�tait pas fi�re. Il lui semblait qu'elle avait subitement vieilli en quelques heures.</p><p>��Je ne ferai plus jamais de b�tises��, se dit-elle avec une r�solution teint�e de m�lancolie.</p><p>Fr�re Anselme, par r�v�rence pour son rang, la fit monter � c�t� de lui sur le si�ge, tandis que les petits paysans s'empilaient � l'arri�re du chariot.</p><p>��Ho�! Ho�! ma douce mule�! ma bonne mule�! chantonnait le moine en secouant ses r�nes.</p><p>Mais la b�te ne se h�tait point. Le soir tombait qu'on se trouvait encore sur la voie romaine.</p><p>��Je vais prendre un raccourci, dit le moine. L'ennui c'est qu'il faut passer pr�s de Vaunou et Chaill�, qui sont des villages protestants. Dieu veuille que la nuit soit venue et que ces h�r�tiques ne nous aper�oivent pas. Ma bure n'est gu�re aim�e par l�.</p><p>Il mit pied � terre pour tirer la mule dans un sentier montant. Ang�lique, qui avait envie de se d�gourdir les jambes, vint marcher � son c�t�. Elle regardait avec �tonnement autour d'elle, s'apercevant qu'elle n'�tait jamais venue dans ce coin, qui n'�tait pourtant qu'� quelques kilom�tres de Monteloup. Le sentier traversait le flanc d'une sorte d'�boulis qui avait un peu l'aspect d'une carri�re abandonn�e. En examinant les lieux avec plus d'attention, Ang�lique vit �merger, en effet, quelques ruines.</p><p>Ses pieds nus d�rapaient sur des scories noircies.</p><p>��Dr�le de pierre ponce, dit-elle en se baissant pour ramasser une pierre boursoufl�e et pesante, qui l'avait bless�e.</p><p>��C'est une tr�s vieille mine de plomb des Romains, expliqua le moine. Elle figure dans nos anciens �crits sous le nom d'Argentum, car on en tirait aussi de l'argent, para�t-il. On avait essay� de la reprendre au XIIIe si�cle, et les quelques fours abandonn�s datent surtout de cette �poque plus r�cente.</p><p>La fillette l'�coutait avec int�r�t.</p><p>��Et le minerai dont on tirait le plomb, c'est sans doute cette lave fig�e noire et lourde�?</p><p>Le fr�re Anselme prit un air doctrinal.</p><p>��Pensez-vous�! Le minerai c'est le terrain jaune, en gros blocs. On dit qu'on en tire aussi des poisons � l'arsenic. Ne ramassez pas cela�! Mais, en revanche, vous pouvez toucher ces cubes brillants couleur argent, mais fragiles, que je vais vous trouver par ici.</p><p>Le moine chercha quelques instants, puis appela Ang�lique pour lui montrer sur un rocher des sortes de bas-reliefs de roche noire et de forme g�om�trique. Il en gratta quelques-uns et une surface brillante couleur argent apparut.</p><p>��Mais si c'est de l'argent massif, observa Ang�lique, pratique, pourquoi personne ne le ramasse-t-il pas�? �a doit valoir tr�s cher et tout au moins pouvoir payer les imp�ts�?</p><p>��Ce n'est pas aussi simple que cela, noble demoiselle. D'abord n'est pas argent tout ce qui brille, et ce que vous voyez l� est en r�alit� un autre minerai de plomb. Toutefois il contient de l'argent, mais, pour l'en sortir, c'est tr�s compliqu�: il n'y a que les Espagnols et les Saxons qui savent le proc�d�. Il parait qu'on en fait des p�t�s avec du charbon et de la r�sine, et qu'on les fond � la. forge sous un feu violent. Alors on obtient un lingot de plomb. Jadis on l'employait fondu pour le d�verser sur les ennemis par le m�chicoulis de votre ch�teau. Mais, quant � en tirer de l'argent, c'est l'affaire d'alchimistes savants, et moi je ne le suis qu'� moiti�.</p><p>��Vous avez dit, fr�re Anselme, de notre ch�teau�; pourquoi ��notre ch�teau���?</p><p>��Pardi�! Pour la raison bien simple que ce coin abandonn� fait partie de vos terres, encore qu'il en soit s�par� par les terres de Plessis.</p><p>��Jamais mon p�re n'en a parl�...</p><p>��Ce terrain est petit, tr�s �troit et aucune culture n'y vient. Que voulez-vous que votre p�re en fasse�?</p><p>��Mais, pourtant, ce plomb et cet argent�?...</p><p>��Bah�! nul doute qu'ils ne soient �puis�s. Au surplus, ce que je vous en dis, c'est d'un vieux moine saxon que je le tiens. Il avait la manie des cailloux et aussi des vieux grimoires. Je crois qu'il �tait un peu fou...</p><p>La mule, tra�nant la carriole, avait continu� son chemin seule et au sommet de la c�te d�bouchait sur un plateau. Ang�lique et le fr�re Anselme la rejoignirent et remont�rent sur le si�ge. L'ombre fut tr�s vite assez dense.</p><p>��Je n'allume pas la lanterne, souffla le moine, pour ne pas nous faire remarquer. Quand je passe par ces villages, croyez-moi, il me vaudrait mieux les traverser tout nu qu'avec mon froc sur le dos et mon chapelet � la ceinture. Ne... n'est-ce pas des torches qu'on aper�oit l�-bas�? demanda-t-il soudain en retenant les r�nes.</p><p>En effet, � quelque cent m�tres, on voyait bouger de nombreux points lumineux, qui peu � peu se multipliaient. Un chant bizarre et triste �tait apport� par le vent de la nuit.</p><p>��Que la Vierge nous prot�ge�! s'�cria fr�re Anselme en sautant � terre, ce sont les huguenots de Vauloup qui vont enterrer leurs morts. La procession vient par l�. Il faut nous en retourner.</p><p>Il saisit la bride de la mule et essaya de lui faire faire volte-face dans le sentier �troit. Mais la b�te refusa la man�uvre. Le moine s'affolait, jurait. Il n'�tait plus question de ��douce mule��, mais de ��sacr�e b�te��. Ang�lique et Nicolas le rejoignirent pour essayer � leur tour de convaincre l'animal. La procession se rapprochait. Le cantique s'amplifiait�: ��Le Seigneur est notre secours dans nos tribulations...��</p><p>��H�las�! H�las�! g�missait le moine.</p><p>Les premiers porteurs de torches d�bouch�rent au d�tour du chemin. La lumi�re subite �claira la carriole � demi engag�e en travers du chemin.</p><p>��Qu'est cela�?</p><p>��Un supp�t du diable, un moine...</p><p>��Il nous barre la route.</p><p>��N'est-ce pas assez d'�tre contraints d'enterrer nos morts la nuit comme des chiens�?...</p><p>��Il veut les profaner encore par sa pr�sence.</p><p>��Bandit�! Libertin�! Chien de papiste�! pourceau�!</p><p>Les premi�res pierres ramass�es sonn�rent contre le bois de la carriole. Les enfants se mirent � pleurer.</p><p>Ang�lique se pr�cipita, les bras �tendus.</p><p>��Arr�tez�! Arr�tez�! ce sont des enfants�!</p><p>Son apparition, cheveux �pars, d�cha�na les passions.</p><p>��Une fille naturellement�! Une de leurs concubines�!</p><p>��Et, dans la carriole, leurs b�tards arros�s d'eau b�nite...</p><p>��Ceux-l� aussi ils ont �t� con�us sans p�ch�!</p><p>��Et par l'op�ration du Saint-Esprit�!</p><p>��Ce sont nos enfants qu'ils ont vol�s pour les immoler devant leurs idoles�!</p><p>��� mort les b�tards du diable�!</p><p>��Au secours pour nos enfants�!</p><p>Les faces grossi�res des paysans v�tus de noir se hissaient autour du chariot. Les gens de la procession, qui ne savaient pas ce qui se passait, continuaient de chanter�:</p><p>��L'�ternel est notre forteresse�!...�� Mais la foule s'amassait de plus en plus. Houspill�, rou� de coups, fr�re Anselme, avec une agilit� qu'on n'e�t pas attendue de ce gros corps, r�ussit � se faufiler et � s'enfuir � travers champs. Nicolas, frapp� � coups de b�ton, essayait n�anmoins de faire tourner la mule affol�e. Des mains griffues s'�taient abattues sur Ang�lique. Se tordant comme une couleuvre, elle s'�chappa, se glissa en contrebas du chemin et se mit � courir. L'un des huguenots la poursuivit, la rejoignit. C'�tait un tr�s jeune gar�on, presque de son �ge, dont l'adolescence devait d�cupler la passion sectaire.</p><p>Ils roul�rent dans l'herbe en se battant. Ang�lique �tait poss�d�e soudain d'un d�lire de rage. Elle griffait, mordait, se cramponnait de toutes ses dents � des morceaux de chair dont le sang sal� coulait sur sa langue. Elle sentit enfin son adversaire faiblir et put s'�chapper encore.</p><p>Devant la carriole, un homme de grande taille s'�tait dress�.</p><p>��Arr�tez�! Arr�tez, malheureux�! criait-il r�p�tant l'appel que la fillette avait lanc� tout � l'heure. Ce sont des enfants.</p><p>��Enfants du diable�! Oui�! Et les n�tres, qu'en a-t-on fait�? On les a jet�s sur des piques par les fen�tres � la Saint-Barth�l�my.</p><p>��Ce sont les choses du pass�, mes fils. Suspendez votre bras vengeur. Il nous faut la paix. Arr�tez, mes fils, �coutez votre pasteur.</p><p>Ang�lique entendit le grincement de la carriole qui s'�branlait, conduite par Nicolas qui avait r�ussi enfin � la faire tourner.</p><p>Se faufilant derri�re les haies, elle le rejoignit au tournant suivant.</p><p>��Sans leur pasteur, je crois que nous serions tous morts, chuchota le jeune paysan dont les dents claquaient.</p><p>Ang�lique �tait couverte d'�gratignures. Elle essayait de ramener sur elle sa robe d�chir�e et boueuse. On lui avait tellement tir� les cheveux qu'elle avait l'impression d'�tre scalp�e et souffrait affreusement.</p><p>Un peu plus loin, une voix �touff�e lan�a un appel et fr�re Anselme sortit des buissons.</p><p>Il fallut redescendre jusqu'� la route romaine. Heureusement, la lune s'�tait lev�e. Les enfants n'arriv�rent qu'au petit jour � Monteloup. On leur apprit que depuis la veille les paysans battaient la for�t de Nieul. N'ayant trouv� que la sorci�re qui cueillait des simples dans une clairi�re, ils l'avaient accus�e d'avoir enlev� leurs enfants et l'avaient pendue, sans plus de fa�ons, � la branche d'un ch�ne.</p><p>*****</p><p>��Te rends-tu compte, dit le baron Armand � sa fille Ang�lique, des soucis et des ennuis dans lesquels je m'emp�tre � cause de vous tous et de toi en particulier�?...</p><p>C'�tait quelques jours apr�s son escapade. Ang�lique, fl�nant par un chemin creux, venait de rencontrer son p�re assis sur une souche tandis que son cheval broutait pr�s de lui.</p><p>��Est-ce que les mulets ne vont pas, p�re�?</p><p>��Si, tout marche bien. Mais je reviens de chez l'intendant Molines. Vois-tu, Ang�lique, � la suite de ta randonn�e insens�e dans la for�t, ta tante Pulch�rie nous a d�montr�, � ta m�re et � moi, qu'il �tait impossible de te garder plus longtemps au ch�teau. Il faut te mettre au couvent. Aussi je me suis r�solu � une d�marche fort humiliante et que j'aurais voulu �viter � tout prix. Je viens d'aller trouver l'intendant Molines pour lui demander de m'accorder cette avance d'aide � ma famille qu'il m'avait propos�e.</p><p>Il parlait d'une voix basse et triste, comme si quelque chose se f�t bris� en lui, comme si quelque chose lui f�t arriv� de plus p�nible encore que la mort de son p�re ou que le d�part de son fils a�n�.</p><p>��Pauvre papa�! murmura Ang�lique.</p><p>��Mais ce n'est pas si simple, reprit le baron. S'il suffisait encore de tendre la main � un roturier, la chose est d�j� bien dure. Cependant, ce qui m'inqui�te, c'est que l'arri�re-pens�e de Molines m'�chappe. Il a pos� � son nouveau pr�t des conditions �tranges.</p><p>��Quelles conditions, p�re�?</p><p>Il la regarda pensivement et, avan�ant sa main calleuse, caressa les magnifiques cheveux d'or sombre.</p><p>��C'est bizarre... J'ai plus de facilit� � me confier � toi qu'� ta m�re. Tu es une grande folle sauvage, mais il semble d�j� que tu es capable de tout comprendre. Certes, je me doutais que Molines, dans cette affaire de mulets, recherchait un substantiel b�n�fice commercial, mais je ne comprenais pas tr�s bien pourquoi il s'adressait � moi pour la lancer, plut�t qu'� un simple maquignon du pays. En fait, ce qui l'int�resse, c'est ma qualit� de noble. Il m'a dit aujourd'hui qu'il comptait sur moi pour obtenir de mes relations ou parents la dispense totale, par l'intendant g�n�ral des Finances Fouquet, des droits de visite de douane, d'octroi et de poussi�re pour le quart de notre production muleti�re, ainsi que le droit garanti pour ce quart d'�tre export� en Angleterre ou en Espagne, lorsque la guerre avec cette derni�re sera termin�e.</p><p>��Mais c'est parfait�! s'�cria Ang�lique enthousiaste. Voil� une affaire habilement mont�e. D'une part Molines est roturier et malin. D'autre part vous, vous �tes noble...</p><p>��Et pas malin, sourit le p�re.</p><p>��Non�: pas au courant. Seulement vous avez des relations et des titres. Vous devez r�ussir. Vous disiez vous-m�me l'autre jour que l'acheminement des mulets vers l'�tranger vous semblait impossible avec tous ces octrois et p�ages qui en multiplient les frais. Et, pour le quart de la production, le surintendant ne peut que trouver la chose raisonnable�! Que ferez-vous du reste�?</p><p>��Pr�cis�ment l'intendance militaire aura le droit de s'en r�server l'achat, aux prix de l'ann�e, sur le march� de Poitiers.</p><p>��Tout a �t� pr�vu. Ce Molines est un homme avis�! Il faudra voir M. du Plessis, et peut-�tre �crire au duc de la Tr�mouille. Mais je crois que tous ces grands personnages vont venir d'ici peu dans la r�gion pour s'occuper encore de leur Fronde.</p><p>��On en parle en effet, dit le baron avec humeur. Toutefois, ne me f�licite pas trop vite. Que les princes viennent ou non, il n'est pas certain que je sois en pouvoir d'obtenir leur accord. Et, d'ailleurs, je ne t'ai pas dit le plus �tonnant.</p><p>��Quoi donc�?</p><p>��Molines veut que je remette en fonction la vieille mine de plomb que nous poss�dons du c�t� de Vauloup, soupira le baron d'un air r�veur. Je me demande parfois si cet homme a toute sa raison et j'avoue que je comprends mal des affaires aussi tortueuses..., si affaires il y a. Bref, il m'a pri� de solliciter du roi le renouvellement du privil�ge d�tenu par mes anc�tres de produire des lingots de plomb et d'argent sortis de la mine. Tu connais bien la mine abandonn�e de Vauloup�?... interrogea Armand de Sanc� en voyant que sa fille avait l'air absent.</p><p>Ang�lique fit oui de la t�te.</p><p>��Savoir ce que ce r�gisseur du diable esp�re tirer de ces vieux cailloux�?... Car, �videmment, le r��quipement de la mine se fera sous mon nom, mais c'est lui qui paiera. Un accord secret entre nous stipulera qu'il aura droit de fermage dix ans durant sur cette mine de plomb, prenant en charge mes obligations de propri�taire du sol et d'exploitation du minerai. Seulement je dois obtenir du surintendant le m�me all�gement d'imp�t sur le quart de la future production, ainsi que les m�mes garanties d'exportation. Tout cela me semble un peu compliqu�, conclut le baron en se levant.</p><p>Ce geste fit sonner dans sa bourse les �cus que venait de lui remettre Molines, et ce bruit sympathique le d�tendit.</p><p>Il rappela son cheval et jeta un regard qu'il voulait s�v�re sur Ang�lique pensive.</p><p>��T�che d'oublier ce que je viens de te raconter, et occupe-toi de ton trousseau. Car cette fois-ci, c'est d�cid�, ma fille. Tu pars au couvent.</p><p>*****</p><p>Ang�lique pr�para donc son trousseau. Hortense et Madelon partaient aussi. Raymond et Gontran les accompagneraient, et apr�s avoir d�pos� leurs s�urs chez les dames ursulines, se rendraient chez les p�res j�suites de Poitiers, �ducateurs dont on disait merveille.</p><p>Il fut m�me question d'entra�ner dans cette �migration le jeune Denis, �g� de neuf ans. Mais la nourrice se r�volta. Apr�s T'avoir accabl�e de la charge de dix enfants, on voulait les lui enlever ��tous��. Elle avait horreur de ces fa�ons extr�mes, disait elle. Denis resta donc. Avec Marie-Agn�s, Albert et un dernier petit gar�on de deux ans qu'on appelait B�b�, Denis suffirait � occuper les ��loisirs�� de Fantine Lozier. Cependant quelques jours avant le d�part, un incident faillit changer le cours de la destin�e d'Ang�lique.</p><p>Un matin de septembre, M. de Sanc� revint tr�s affair� du ch�teau du Plessis.</p><p>��Ang�lique, s'�cria-t-il en entrant dans la salle � manger o� la famille r�unie l'attendait pour se mettre � table, Ang�lique, es-tu l�?</p><p>��Oui, p�re.</p><p>Il jeta un coup d'�il critique � sa fille qui, ces derniers mois, avait encore grandi et dont les mains �taient propres et les cheveux bien peign�s. Tout le monde s'accordait � dire qu'Ang�lique devenait raisonnable.</p><p>��Cela ira, murmura-t-il.</p><p>Et s'adressant � sa femme�:</p><p>��Figurez-vous que toute la tribu du Plessis, marquis, marquise, fils, pages, valets, chiens, vient de d�barquer au domaine. Ils ont un h�te illustre, le prince de Cond� et toute sa cour. Je suis tomb� au milieu d'eux et me sentais assez marri. Mais mon cousin s'est montr� aimable. Il m'a interpell�, m'a demand� de vos nouvelles, et savez-vous ce qu'il m'a demand�? De lui amener Ang�lique pour remplacer une des filles d'honneur de la marquise. Celle-ci a d� laisser � Paris presque toutes ses gamines qui la coiffent, l'amusent et lui jouent du luth. La venue du prince de Cond� la bouleverse�; elle a besoin, assure-t-elle, de petites chambri�res gracieuses pour l'aider.</p><p>��Et pourquoi pas moi�? s'exclama Hortense scandalis�e.</p><p>��Parce qu'il a dit ��gracieuses��, r�torqua son p�re sans ambages.</p><p>��Le marquis m'avait pourtant trouv� beaucoup d'esprit.</p><p>��Mais la marquise veut de jolis minois autour d'elle.</p><p>��Oh�! c'est trop fort, s'�cria Hortense en se pr�cipitant sur sa s�ur, toutes griffes dehors.</p><p>Mais celle-ci avait pr�vu le geste et s'esquiva prestement. Le c�ur battant, elle monta jusqu'� la grande chambre qu'elle partageait seule maintenant avec Madelon. Par la fen�tre, elle appela l'un des petits valets et lui ordonna de monter un seau d'eau et un baquet.</p><p>Elle se lava avec beaucoup de soin, et brossa longuement ses beaux cheveux qu'elle portait sur les �paules en une sorte de capeline soyeuse. Pulch�rie vint la rejoindre en apportant la plus belle robe qu'on lui e�t faite pour son entr�e au couvent.</p><p>Ang�lique admirait cette robe, bien qu'elle f�t d'une teinte grise assez terne. Mais l'�toffe �tait neuve, achet�e expr�s pour la circonstance chez un important drapier de Niort, et un col blanc l'�gayait. C'�tait sa premi�re robe longue. Elle la rev�tit avec un mouvement de plaisir. La tante joignait les mains, attendrie.</p><p>��Ma petite Ang�lique, on te prendrait pour une jeune fille. Peut-�tre faudrait-il relever tes cheveux�?</p><p>Mais Ang�lique refusa. Son instinct f�minin l'avertissait de ne pas diminuer l'�clat de sa seule parure.</p><p>Elle monta sur une jolie mule baie que son p�re avait fait seller � son intention et, en compagnie de celui-ci, prit le chemin du ch�teau du Plessis�!</p><p>*****</p><p>Le ch�teau s'�tait �veill� de son sommeil enchant�. Lorsque le baron et sa fille eurent laiss� leurs b�tes chez le r�gisseur Molines, et qu'ils remont�rent l'all�e principale, des bouff�es de musique vinrent � leur rencontre. De longs l�vriers et de mignons griffons fol�traient sur les pelouses. Des seigneurs aux cheveux boucl�s et des dames en robes chatoyantes parcouraient les all�es. Certains regard�rent avec �tonnement le hobereau v�tu de bure sombre et cette adolescente en tenue de pensionnaire.</p><p>��Ridicule, mais jolie, dit une des dames en jouant de l'�ventail.</p><p>Ang�lique se demanda si c'�tait d'elle qu'il s'agissait. Pourquoi la disait-on ridicule�? Elle regarda mieux les toilettes somptueuses, aux couleurs vives, garnies de dentelles, et commen�a � trouver sa robe grise d�plac�e.</p><p>Le baron Armand ne partageait pas la g�ne de sa fille. Il �tait tout � l'anxi�t� de l'entrevue qu'il comptait demander au marquis du Plessis. Obtenir la remise totale sur le quart d'une production muleti�re et d'une mine de plomb, cela pouvait �tre extr�mement facile pour un noble de haut lignage comme l'�tait en fait l'actuel baron de Ridou� de Sanc� de Monteloup. Mais le pauvre gentilhomme s'apercevait qu'� vivre loin de la cour il �tait devenu aussi gauche qu'un paysan, parmi ces personnages dont les chevelures poudr�es, l'haleine parfum�e, les exclamations de perruche l'ahurissaient. Du temps du roi Louis XIII, il croyait se souvenir qu'on affichait plus de simplicit� et de rudesse. N'�tait-ce pas Louis XIII lui-m�me qui, choqu� par le sein trop d�voil� d'une jeune beaut� de Poitiers, avait crach� sans vergogne dans cet entreb�illement indiscret... et tentateur�?... T�moin, en son temps, de cet acte royal, Armand de Sanc� l'�voquait avec regret tandis que, suivi d'Ang�lique, il se frayait un passage parmi la cohue enrubann�e.</p><p>Des musiciens perch�s sur une petite estrade maniaient des instruments aux sons gr�les et charmants�: vielles, luths, hautbois, fl�tes. Dans une grande salle garnie de glaces, Ang�lique aper�ut des jeunes gens qui dansaient. Elle se demanda si son cousin Philippe �tait parmi eux.</p><p>Cependant le baron de Sanc�, parvenu au fond des salons, s'inclinait, en �tant son vieux feutre garni d'une maigre plume. Ang�lique se mit � souffrir. ��Dans notre pauvret�, pensait-elle, l'arrogance seule e�t �t� de mise.�� Au lieu de plonger dans la r�v�rence que Pulch�rie lui avait fait r�p�ter trois fois, elle resta raide comme un pantin de bois, regardant droit devant elle. Les visages qui l'entouraient se brouillaient un peu, mais elle savait que tout le monde mourait d'envie de rire � sa vue. Un silence m�l� de gloussements �touff�s s'�tait �tabli brusquement au moment o� le valet avait annonc�:</p><p>��M. le baron de Ridou� de Sanc� de Monteloup.</p><p>Le visage de la marquise du Plessis devenait tout rouge derri�re son �ventail et ses yeux brillaient de gaiet� contenue. Ce fut le marquis du Plessis qui vint au secours de tous en s'avan�ant affablement.</p><p>��Mon cher cousin, s'�cria-t-il, vous nous comblez en accourant si vite et en amenant votre charmante fille. Ang�lique, vous �tes encore plus jolie qu'� mon dernier passage. N'est-ce pas�? N'a-t-elle pas l'air d'un ange�? interrogea-t-il en se tournant vers sa femme.</p><p>��Absolument, approuva celle-ci, qui avait repris son sang-froid. Avec une autre robe, elle sera divine. Asseyez-vous sur ce tabouret, mignonne, que nous puissions vous observer � l'aise.</p><p>��Mon cousin, dit Armand de Sanc�, dont la voix rugueuse sonna bizarrement dans ce salon pr�cieux, je d�sirerais vous entretenir sans tarder d'affaires importantes. Le marquis haussa des sourcils �tonn�s.</p><p>��Vraiment�? Je vous �coute.</p><p>��Je regrette, mais ces choses ne peuvent �tre trait�es qu'en priv�. M. du Plessis jeta un regard � la fois r�sign� et cocasse � son entourage.</p><p>��C'est bon�! C'est bon, mon cousin baron. Nous allons nous rendre dans mon cabinet. Mesdames, excusez-nous. � tout � l'heure...</p><p>Ang�lique, sur son tabouret, �tait le point de mire d'un cercle de curieux. L'�motion affreuse qui l'avait �treinte se dissipait un peu. Maintenant elle distinguait nettement tous ces visages qui l'entouraient. La plupart lui �taient �trangers. Mais, pr�s de la marquise, il y avait une tr�s belle femme qu'elle reconnut � sa gorge blanche et nacr�e.</p><p>��Mme de Richeville��, pensa-t-elle.</p><p>La robe brod�e d'or de la comtesse et son plastron fleuri de diamants lui faisaient trop comprendre � quel point sa robe grise �tait laide. Toutes ces dames �tincelaient de la t�te aux pieds. Elles portaient � la ceinture des colifichets �tranges�: petits miroirs, peignes d'�caille, drageoirs et montres. Jamais Ang�lique ne pourrait �tre v�tue ainsi. Jamais elle ne serait capable de regarder les autres avec tant de hauteur, jamais elle ne saurait s'entretenir de cette voix �lev�e et pr�cieuse qui semblait perp�tuellement sucer des drag�es.</p><p>��Ma ch�re, disait l'une, elle a des cheveux s�duisants, mais qui n'ont jamais connu aucun entretien.</p><p>��Sa poitrine est maigre pour quinze ans.</p><p>��Mais, ma tr�s ch�re, elle n'a que treize ans � peine.</p><p>��Voulez-vous mon avis, Henriette�? Il est trop tard pour la d�grossir.</p><p>��Suis-je une mule qu'on ach�te�?�� se demandait Ang�lique, trop stup�faite pour �tre vraiment bless�e.</p><p>��Que voulez-vous, s'�cria Mme de Richeville, elle a les yeux verts, et les yeux verts portent malheur, comme l'�meraude.</p><p>��C'est une teinte rare, protesta l'une.</p><p>��Mais sans charme. Regardez-moi quelle expression dure a cette fillette. Non, vraiment, je n'aime pas les yeux verts.</p><p>��M'enl�vera-t-on jusqu'� mes seuls biens, mes yeux et mes cheveux�?�� pensait l'adolescente.</p><p>��Certes, madame, dit-elle brusquement � voix haute, je ne doute pas que les yeux bleus de l'abb� de Nieul n'aient plus de douceur... et ne vous portent bonheur, acheva-t-elle plus bas.</p><p>Il y eut un silence de mort. Quelques rires jaillirent, puis s'�teignirent. Des dames regard�rent autour d'elles avec �garement, comme si elles doutaient d'avoir entendu de telles paroles prononc�es par cette gamine impassible. Une teinte pourpre s'�tait �tendue sur le visage de la comtesse de Richeville et gagnait sa gorge.</p><p>��Mais je la reconnais�! s'�cria-t-elle.</p><p>Puis elle se mordit les l�vres.</p><p>On regardait Ang�lique avec stupeur. La marquise du Plessis, qui �tait une tr�s m�chante langue, s'�touffait de nouveau de rire dans son �ventail. Mais c'�tait maintenant � sa voisine qu'elle essayait de dissimuler son hilarit�.</p><p>��Philippe�! Philippe�! appela-t-elle pour se donner une contenance. O� est mon fils�? Monsieur de Barre, voulez-vous avoir la bont� de faire venir le colonel�?... Et lorsque le jeune colonel de seize ans fut l�:</p><p>��Philippe, voici ta cousine de Sanc�. Emm�ne-la donc danser. La compagnie des jeunes gens la distraira mieux que la n�tre.</p><p>Sans attendre, Ang�lique s'�tait lev�e. Elle s'en voulait de sentir battre son c�ur. Le jeune seigneur regardait sa m�re avec une indignation non dissimul�e. ��Comment, semblait-il dire, osez-vous me jeter dans les bras une fille aussi mal fagot�e�?��</p><p>Mais il dut comprendre, � l'expression de l'entourage qu'il se passait quelque chose d'anormal et, tendant la main � Ang�lique, il murmura du bout des l�vres�: ��Venez donc, ma cousine.��</p><p>Elle mit dans la paume ouverte ses petits doigts, dont elle ignorait la joliesse. En silence, il la guida jusqu'au seuil de la galerie o� les pages et les jeunes gens de son �ge avaient droit de s'�battre � leur guise.</p><p>��Place�! place�! cria-t-il tout � coup. Mes amis, je vous pr�sente ma cousine la baronne de la Triste Robe.</p><p>Il y eut de grands rires, et tous les jeunes gens se pr�cipit�rent vers eux. Les pages avaient de curieuses petites culottes bouffantes arr�t�es au ras des cuisses, et avec leurs longues jambes maigres d'adolescents, perch�s sur des talons hauts, ils ressemblaient � des �chassiers.</p><p>��Apr�s tout, je ne suis pas plus ridicule avec ma triste robe qu'eux avec cette esp�ce de potiron autour des hanches��, pensa Ang�lique.</p><p>Elle e�t sacrifi� assez volontiers un peu de son amour-propre pour rester encore aupr�s de Philippe. Mais l'un des gar�ons demanda�:</p><p>��Savez-vous danser, mademoiselle�?</p><p>��Un peu.</p><p>��Vraiment�? Et quelles danses�?</p><p>��La bourr�e, le rigodon, la ronde...</p><p>��Ah�! ah�! ah�! s'esclaff�rent les jeunes gens. Philippe, quel oiseau nous am�nes-tu l�!</p><p>Allons, allons, messieurs, tirons au sort�! Qui va faire danser la campagnarde�? O� sont les amateurs de bourr�e�! Pouf�! Pouf�!... Pouf�!</p><p>Brusquement, Ang�lique arracha sa main de celle de Philippe et s'enfuit.</p><p>Elle traversa les grands salons encombr�s de valets et de seigneurs, le hall pav� de mosa�que o� des chiens dormaient sur des carreaux de velours. Elle cherchait son p�re, et" surtout elle ne voulait pas pleurer. Tout ceci n'en valait pas la peine. Ce serait un souvenir qu'il faudrait effacer de sa m�moire, comme un r�ve un peu fol et grotesque. Il n'est pas bon pour la caille de sortir de son fourr�. Pour avoir �cout� avec quelque bonne volont� les enseignements de la tante Pulch�rie, Ang�lique se disait qu'elle avait �t� justement punie des mouvements de vanit� que lui avait inspir�s la demande flatteuse de la marquise du Plessis.</p><p>Elle entendit enfin, venant d'un petit salon �cart�, la voix un peu per�ante du marquis.</p><p>��Mais pas du tout, pas du tout�! Vous n'y �tes pas du tout, mon pauvre ami, disait-il dans un crescendo navr�. Vous vous imaginez qu'il nous est facile � nous, nobles, accabl�s de frais, d'obtenir des exemptions. Et d'ailleurs ni moi-m�me ni le prince de Cond� ne sommes habilit�s pour vous les accorder.</p><p>��Je vous demande simplement de vous faire mon avocat pr�s du surintendant des Finances, M. de Tr�mant, que vous connaissez personnellement. L'affaire n'est pas sans int�r�t pour lui. Il m'exempte d'imp�ts et de tous droits de route sur la seule �tendue du Poitou jusqu'� l'oc�an. Cette exemption ne s'appliquerait d'ailleurs qu'au quart de ma production de mulets et de plomb. En contrepartie, l'Intendance militaire du roi pourra se r�server d'acheter le reste au prix courant, et de m�me le Tr�sor royal sera libre d'achats similaires de plomb et d'argent au tarif officiel. Il n'est pas mauvais pour l'�tat d'avoir quelques producteurs s�rs en mati�res diverses dans le pays plut�t que d'acheter � l'�tranger. Ainsi pour tirer les canons j'ai de fort belles b�tes, drues et de reins solides...</p><p>��Vos paroles sentent le fumier et la sueur, protesta le marquis en portant � son nez une main d�go�t�e. Je me demande jusqu'� quel point vous ne d�rogez pas � votre condition de gentilhomme en vous lan�ant dans une entreprise qui ressemble fort���permettez-moi de dire le mot���� un commerce.</p><p>��Commerce ou pas commerce, il me faut vivre, r�pliqua Armand de Sanc� avec une t�nacit� qui fut bienfaisante � Ang�lique.</p><p>��Et moi, s'�cria le marquis en levant les bras au ciel, croyez-vous que je sois sans difficult�s�? Eh bien, sachez que jusqu'� mon dernier jour, je m'interdirai toute besogne roturi�re pouvant nuire � ma qualit� de gentilhomme.</p><p>��Mon cousin, vos revenus ne sont pas comparables aux n�tres. En fait, je ne vis qu'� l'�tat de mendicit� � l'�gard du roi qui me refuse des secours, et � l'�gard des usuriers de Niort qui me d�vorent.</p><p>��Je sais, je sais, mon brave Armand. Mais vous �tes-vous jamais demand� comment moi, homme de cour et ayant deux charges royales importantes, je pouvais �quilibrer ma bourse�? Non, j'en suis certain�! Eh bien, sachez que mes d�penses d�passent obligatoirement mes recettes. C'est entendu, avec les revenus de mon domaine du Plessis, de ceux de ma femme en Touraine, avec ma charge d'officier de la chambre du roi���environ 40 000 livres���et celle de ma�tre de camp de brigade du Poitou, j'ai un revenu moyen brut de 160 000 livres...</p><p>��Moi, dit le baron, je me contenterais du dixi�me.</p><p>��Un instant, cousin de campagne. J'ai 160 000 livres de revenu. Mais sachez qu'avec les d�penses de ma femme, le r�giment de mon fils, mon h�tel de Paris, mon pied-�-terre de Fontainebleau, mes voyages � suivre la cour dans ses d�placements, les int�r�ts � payer pour emprunts divers, les r�ceptions, habillements, �quipages, valetaille, etc., j'ai 300 000 livres de d�penses.</p><p>��Vous seriez donc en perte de plus de 150 000 livres par an�?</p><p>��Je ne vous le fais pas dire, mon cousin. Et si je me suis permis devant vous cet expos� fastidieux, c'est pour que vous compreniez mon point de vue lorsque je vous dirai qu'actuellement il m'est impossible d'aborder M. de Tr�mant, surintendant des Finances.</p><p>��Pourtant vous le connaissez.</p><p>��Je le connais, mais ne le vois plus. Je me tue � vous r�p�ter que M. de Tr�mant est au service du roi et de la R�gente et qu'il serait m�me d�vou� � Mazarin.</p><p>��Eh bien, pr�cis�ment...</p><p>��Pr�cis�ment pour cette raison nous ne le voyons plus. Vous ne savez donc pas que M. le prince de Cond�, auquel je suis fid�le, est brouill� avec la cour�?...</p><p>��Comment le saurais-je�? fit Armand de Sanc� ahuri. Je vous ai vu il y a � peine quelques mois, et � cette �poque la R�gente n'avait pas de meilleur serviteur que M. le prince.</p><p>��Ah�! le temps a march� depuis, soupira le marquis du Plessis avec agacement. Je ne peux vous en faire l'historique par le menu. Sachez seulement que si la reine, ses deux fils et ce diable rouge de cardinal ont pu r�int�grer le Louvre � Paris, ce n'est que gr�ce � M. de Cond�. Or, en remerciement, on traite ce grand homme de fa�on indigne. Depuis quelques semaines, il y a rupture. Des propositions de l'Espagne ont paru assez int�ressantes au prince�; il s'est rendu chez moi afin d'en �tudier le bien-fond�.</p><p>��Des propositions espagnoles�? r�p�ta le baron Armand.</p><p>��Oui. Entre nous, et sur notre honneur de gentilhomme, figurez-vous que le roi Philippe IV va jusqu'� offrir � notre grand g�n�ral, ainsi qu'� M. de Turenne, une arm�e de dix mille hommes chacun.</p><p>��Pour quoi faire�?</p><p>��Mais pour r�duire la R�gente, et surtout ce voleur de cardinal�! Gr�ce aux arm�es espagnoles dirig�es par M. de Cond�, celui-ci entrerait dans Paris et Gaston d'Orl�ans, c'est-�-dire Monsieur, fr�re du feu roi Louis XIII, serait proclam� roi. La monarchie serait sauv�e et enfin d�barrass�e de femmes, d'enfants et d'un �tranger qui la d�shonore. Dans tous ces beaux projets que puis-je faire, je vous le demande�? Pour soutenir le train de vie que je viens de vous exposer, je ne peux me d�vouer � une cause perdue. Or, le peuple, le Parlement, la cour, tout le monde hait Mazarin. La reine continue � se cramponner � lui et ne c�dera jamais. Vous dire l'existence que m�nent la cour et le petit roi depuis deux ans est indescriptible. On ne peut que la comparer � celle de tziganes d'Orient�: fuites, retours, disputes, guerres, etc.</p><p>��C'en est trop. La cause du petit roi Louis XIV est perdue. J'ajoute que la fille de Gaston d'Orl�ans, Mlle de Montpensier���vous savez cette grande fille au verbe haut���est une frondeuse enrag�e. Elle a d�j� bataill� aux c�t�s des r�volt�s, il y a un an. Elle ne demande qu'� recommencer. Ma femme l'adore, et elle le lui rend bien. Mais, cette fois, je ne laisserai pas Alice s'engager dans un autre parti que le mien. Se nouer une �charpe bleue sur les reins et mettre un �pi de bl� � son chapeau ne serait pas grave, si la s�paration entre �poux n'entra�nait d'autres d�sordres. Or, Alice, de par son caract�re, est ��contre��. Contre les jarreti�res pour les pendants de soie, contre la frange de cheveux pour le front d�couvert, etc. C'est une originale. Actuellement elle est contre Anne d'Autriche, la R�gente, parce que celle-ci lui a fait la remarque que les pastilles dont elle usait pour les soins de la bouche lui rappelaient une m�decine purgative. Rien ne fera revenir Alice � la cour, o� elle pr�tend que l'on s'ennuie parmi les d�votions de la reine et les exploits de ses petits princes. Je suivrai donc ma femme, puisque ma femme ne veut pas me suivre. J'ai la faiblesse de lui trouver du piquant, et certains talents amoureux qui me complaisent... Apr�s tout, la Fronde est un jeu agr�able...</p><p>��Mais... mais vous ne voulez pas dire que M. de Turenne, lui aussi�?... balbutia Armand de Sanc� qui perdait pied.</p><p>��On�! M. de Turenne�! M. de Turenne�! Il est comme tout le monde. Il n'aime pas qu'on m�sestime ses services. Il a demand� Sedan pour sa famille. On le lui a refus�. Il s'est f�ch�, comme de juste. Il para�trait m�me qu'il aurait d�j� accept� les propositions du roi d'Espagne. M. de Cond� est moins press�. Il attend pour se d�cider des nouvelles de sa s�ur de Longueville, qui est partie avec la princesse de Cond� pour soulever la Normandie. Il faut vous dire qu'il y a ici la duchesse de Beaufort, dont les charmes ne lui sont pas indiff�rents... Pour une fois, notre grand h�ros se montre moins impatient de partir en guerre. Vous l'excuserez lorsque vous rencontrerez la d�esse en question... Elle poss�de, mon cher, une peau�!...</p><p>Ang�lique, qui se tenait appuy�e � une tenture, vit de loin son p�re sortir son grand mouchoir et s'essuyer le front.</p><p>��Il n'obtiendra rien, se dit-elle le c�ur serr�. Qu'est-ce que �a peut leur faire, nos histoires de mules et de plomb argentif�re�?��</p><p>Une peine insupportable lui montait � la gorge. Derechef, elle s'�loigna, et gagna le parc o� le soir bleu s'�tendait. On entendait toujours les violons et les guitares se r�pondre au fond des salons, mais les laquais en files apportaient des chandeliers. D'autres, hiss�s sur des escabeaux, allumaient les bougies pos�es en appliques contre les murs, devant des miroirs qui en multipliaient le reflet.</p><p>��Quand je pense, se disait Ang�lique en marchant � petits pas dans les all�es, que mon pauvre papa se faisait des scrupules pour quelques mulets que Molines aurait voulu vendre en Espagne en temps de guerre�! La trahison�?... Voil� qui est bien indiff�rent � tous ces princes, qui pourtant ne vivent que gr�ce � la monarchie. Est-ce possible qu'ils puissent vraiment penser � combattre le roi�?...��</p><p>Elle avait contourn� le ch�teau et se trouvait maintenant au pied de cette muraille qu'elle avait jadis si souvent escalad�e pour aller contempler les tr�sors de la chambre enchant�e. L'endroit �tait d�sert, car les couples qui ne fuyaient pas la brume cr�pusculaire, tr�s fra�che par cette soir�e d'automne, se tenaient de pr�f�rence sur les pelouses du devant.</p><p>Un instinct familier lui fit �ter ses souliers et, avec agilit�, malgr� sa robe longue, elle se hissa jusqu'� la corniche du premier �tage. La nuit �tait maintenant profonde. Personne, passant par l�, n'aurait pu l'apercevoir, blottie au surplus dans l'ombre d'une petite tourelle ornant l'aile droite.</p><p>La fen�tre �tait ouverte. Ang�lique s'y pencha. Elle devinait que pour la premi�re fois la pi�ce devait �tre habit�e, car la lueur dor�e d'une veilleuse � huile y brillait.</p><p>Le myst�re des beaux meubles, des tapisseries, s'en accentuait encore. On voyait luire comme des cristaux de neige les nacres d'un petit chiffonnier d'�b�ne. Tout � coup, en regardant dans la direction du haut lit damass�, Ang�lique eut l'impression que le tableau du dieu et de la d�esse venait de s'animer. Deux corps blancs et nus s'y �treignaient dans le d�sordre des draps rejet�s dont les dentelles tra�naient � terre. Ils �taient si �troitement m�l�s qu'elle crut d'abord � un combat d'adolescents, � une lutte entre pages batailleurs et impudiques, avant de distinguer qu'il y avait l� un homme et une femme.</p><p>La chevelure brune et boucl�e du partenaire masculin couvrait presque enti�rement le visage de la femme que son long corps semblait vouloir �craser enti�rement. Cependant, l'homme se mouvait avec douceur, r�guli�rement, anim� d'une sorte de t�nacit� voluptueuse, et les reflets de la veilleuse r�v�laient le jeu de ses muscles magnifiques.</p><p>De la femme, Ang�lique n'apercevait que des d�tails � demi fondus dans la p�nombre�: une jambe fine, relev�e contre le corps viril, un sein jaillissant des bras qui l'encerclaient, une main l�g�re et blanche. Celle-ci, tel un papillon, allait et venait, caressant comme machinalement le flanc de l'homme pour se rejeter soudain, paume ouverte, pendante au bord du lit, tandis qu'un g�missement profond montait des courtines soyeuses.</p><p>Durant les instants de silence, Ang�lique entendait maintenant deux souffles, se m�lant, de plus en plus pr�cipit�s, pareils au vent d'une temp�te br�lante. Puis une brusque d�tente les apaisait. Alors la plainte de la femme s'�tirait de nouveau dans l'ombre, tandis que sa main s'abattait vaincue sur le drap blanc, comme une fleur coup�e.</p><p>Ang�lique �tait � la fois boulevers�e jusqu'au malaise et vaguement �merveill�e. Pour avoir si souvent contempl� le tableau de l'Olympe, go�t� sa fra�cheur et son �lan empreints de majest�, c'�tait finalement une impression de beaut� qui se d�gageait pour elle de cette sc�ne dont, en petite paysanne avertie, elle comprenait le sens.</p><p>��C'est donc cela l'amour�!�� se disait-elle tandis qu'un frisson d'effroi et de plaisir la parcourait.</p><p>Enfin les deux amants se d�nou�rent. Ils reposaient maintenant l'un pr�s de l'autre, comme des gisants p�les dans l'obscurit� d'une crypte. Leurs souffles s'alanguissaient dans une b�atitude proche du sommeil. Ni l'un ni l'autre ne parlaient. Ce fut la femme qui bougea la premi�re. Allongeant son bras tr�s blanc elle atteignit sur la console, proche du lit, un flacon o� brillait le rubis d'un vin sombre. Elle eut un petit rire contrit.</p><p>��Oh�! tr�s cher, je suis bris�e, murmura-t-elle. Il faut absolument que nous partagions ensemble ce vin du Roussillon que votre pr�voyant valet a d�pos� l�. En voulez-vous une coupe�?</p><p>L'homme, du fond de l'alc�ve, r�pondit par un grognement qui pouvait �tre pris pour un assentiment.</p><p>La dame, dont les forces semblaient tout � fait revenues, remplit deux verres, en tendit un � son amant, avala l'autre avec une joie gourmande. Tout � coup, Ang�lique se dit qu'elle aimerait �tre l�, dans ce lit, ainsi enti�rement nue et d�tendue, savourant le vin chaleureux du Midi.</p><p>��C'est le chaudaut des princes��, songea-t-elle.</p><p>Elle ne sentait pas sa posture incommode. Maintenant elle voyait enti�rement la femme, admirait ses seins parfaitement ronds, soulign�s d'une pointe mauve, son ventre souple, ses jambes longues qu'elle croisait.</p><p>Sur le plateau, il y avait des fruits. La femme choisit une p�che et y mordit � pleines dents.</p><p>��La peste soit des f�cheux�! s'�cria tout � coup l'homme, en bondissant par-dessus sa ma�tresse jusqu'au bas du lit.</p><p>Ang�lique, qui n'avait pas entendu les coups frapp�s � la porte de la chambre, se crut d�couverte et se rencogna dans sa tourelle, plus morte que vive. Lorsqu'elle regarda de nouveau, elle vit que le dieu s'�tait drap� dans une ample robe de chambre brune nou�e d'une cordeli�re d'argent. Son visage de jeune homme d'une trentaine d'ann�es �tait moins beau que son corps, car il avait un long nez et des yeux durs mais pleins de feu qui lui donnaient un peu l'apparence d'un oiseau de proie.</p><p>��Je suis en compagnie de la duchesse de Beaufort, cria-t-il tourn� vers la porte.</p></section><section><p><strong>Chapitre 9</strong></p><p>Malgr� cet avertissement, un valet parut sur le seuil.</p><p>��Que Son Altesse me pardonne. Un moine vient de se pr�senter au ch�teau, insistant pour �tre re�u par M. de Cond�. Le marquis du Plessis a cru bien faire en l'envoyant imm�diatement � Son Altesse.</p><p>��Qu'il entre�! marmonna le prince apr�s un instant de silence.</p><p>Il s'approcha du secr�taire d'�b�ne qui se trouvait pr�s de la fen�tre et ouvrit des tiroirs.</p><p>Du fond de la pi�ce un laquais introduisait un autre personnage, un moine encapuchonn� de bure qui s'approcha en s'inclinant � plusieurs reprises avec une souplesse d'�chin� remarquable.</p><p>En se redressant il r�v�la son visage brun o� brillaient de longs yeux noirs langoureux.</p><p>La venue de cet eccl�siastique ne semblait nullement g�ner la femme �tendue sur le lit. Elle continuait � mordre dans les beaux fruits avec insouciance. C'est � peine si elle s'�tait voil�e d'une �charpe, � la naissance des jambes. L'homme aux cheveux bruns, pench� sur le secr�taire, en tirait de grandes enveloppes scell�es de rouge.</p><p>��Mon p�re, dit-il sans se retourner, est-ce M. Fouquet qui vous envoie�?</p><p>��Lui-m�me, monseigneur.</p><p>Le moine ajouta une phrase en une langue chantante qu'Ang�lique supposa �tre de l'italien. Lorsqu'il s'exprimait en fran�ais, son accent z�zayait l�g�rement et avait quelque chose d'enfantin qui n'�tait pas sans charme.</p><p>��Il �tait inutile de r�p�ter le mot de passe, signor Exili, dit le prince de Cond�, je vous aurais reconnu � votre signalement et � ce signe bleu que vous poss�dez au coin de l'�il. C est donc vous l'artiste le plus habile d'Europe en cette science difficile et subtile des poisons�?</p><p>��Votre Altesse m'honore. Je n'ai fait que perfectionner quelques recettes l�gu�es par mes anc�tres florentins.</p><p>��Les gens d'Italie sont artistes en tout genre, s'�cria Cond�.</p><p>Il �clata d'un grand rire hennissant, puis sa physionomie reprit subitement son expression dure.</p><p>��Vous avez la chose�?</p><p>��Voici.</p><p>De sa large manche le capucin sortit un coffret cisel�. Lui-m�me l'ouvrit en appuyant sur une des moulures de bois pr�cieux.</p><p>��Voyez, monseigneur, il suffit d'introduire l'ongle � la naissance du cou de ce mignon personnage qui porte une colombe sur son poing.</p><p>Le couvercle s'�tait rabattu. Sur un coussinet de satin brillait une ampoule de verre emplie d'un liquide couleur �meraude. Le prince de Cond� prit le flacon avec pr�caution et l'�leva dans la lumi�re.</p><p>��Vitriol romain, dit doucement le p�re Exili. C'est une composition � effet lent, mais s�r. Je l'ai pr�f�r� au sublim� corrosif qui peut provoquer la mort en quelques heures. D'apr�s les indications que j'ai re�ues de M. Fouquet, j'ai cru comprendre que vous-m�me, monseigneur, ainsi que vos amis, ne teniez pas � ce que des soup�ons trop certains se fassent jour dans l'entourage de la personne. Celle-ci sera prise de langueur, r�sistera peut-�tre une semaine, mais sa mort n'aura que l'apparence naturelle d'un �chauffement du ventre caus� par du gibier trop frelat� ou quelque nourriture peu fra�che. Il serait m�me habile de faire servir � la table de cette personne des moules, hu�tres ou autres coquillages dont les effets sont parfois dangereux. Leur faire porter la faute d'une mort si soudaine sera jeu d'enfant.</p><p>��Je vous remercie de vos excellents conseils, mon p�re.</p><p>Cond� fixait toujours l'ampoule vert p�le et ses yeux avaient une lueur haineuse. Ang�lique en �prouvait une d�ception aigu�: le dieu d'amour descendu sur la terre �tait sans beaut� et lui faisait peur.</p><p>��Prenez garde, monseigneur, reprit le p�re Exili, ce poison ne doit �tre mani� qu'avec d'infinies pr�cautions. Pour le concentrer, je suis oblig� moi-m�me de porter un masque de verre. Une goutte tomb�e sur votre peau pourrait y d�velopper un mal rongeur qui n'aurait de cesse d'avoir d�vor� l'un de vos membres. S'il ne vous est pas possible de verser vous-m�me cette m�decine dans les mets de la personne, recommandez bien au valet qui en sera charg� de se montrer s�r et adroit.</p><p>��Mon valet qui vous a introduit est un homme de toute confiance. Par une man�uvre dont je me f�licite, la personne en question ne le conna�t point. Je crois qu'il sera facile en effet de le placer � ses c�t�s.</p><p>Le prince jeta un regard moqueur au moine, qu'il dominait de sa haute taille.</p><p>��Je suppose qu'une vie consacr�e � un tel art ne vous a pas rendu trop scrupuleux, signor Exili. Cependant que penseriez-vous si je vous avouais que ce poison est destin� � l'un de vos compatriotes, un Italien des Abruzzes�?</p><p>Un sourire allongea les l�vres souples d'Exili. Derechef, il s'inclina.</p><p>��Je n'ai pour compatriotes que ceux qui appr�cient mes services � leur juste valeur, monseigneur. Et pour l'instant, M. Fouquet, du Parlement de Paris, se montre plus g�n�reux � mon �gard que certain Italien des Abruzzes que je connais aussi.</p><p>Le rire chevalin de Cond� �clata de nouveau.</p><p>��Bravo, bravissimo, signor�! J'aime avoir avec moi des gens de votre esp�ce.</p><p>Doucement il remit le flacon sur son coussin de satin. Il y eut un silence. Les yeux du signor Exili contemplaient son �uvre avec une satisfaction qui n'�tait pas exempte de vanit�.</p><p>��J'ajoute, monseigneur, que cette liqueur a le m�rite d'�tre inodore et presque sans saveur. Elle n'alt�re pas les aliments auxquels elle est m�l�e, et c'est � peine si la personne, � supposer qu'elle se montre tr�s attentive � ce qu'elle mange, pourra reprocher � son cuisinier d'avoir �t� un peu trop g�n�reux pour les �pices.</p><p>��Vous �tes un homme pr�cieux, r�p�ta le prince, qui semblait devenir r�veur.</p><p>Un peu nerveusement il ramassa sur la tablette du chiffonnier les enveloppes cachet�es.</p><p>��Voici, en revanche, ce que je dois en �change vous remettre pour M. Fouquet. Cette enveloppe-ci contient la d�claration du marquis d'Hocquincourt. Voici celles de M. de Charost, de M. du Plessis, de Mme du Plessis, de Mme de Richeville, de la duchesse de Beaufort, de Mme de Longueville. Comme vous le voyez, les dames sont moins paresseuses... ou moins scrupuleuses que les messieurs. Il me manque encore les lettres de M. de Maup�ou, du marquis de Cr�qui et de quelques autres...</p><p>��Et la v�tre, monseigneur.</p><p>��C'est juste. La voici d'ailleurs. Je la terminais � l'instant et ne l'ai point encore sign�e.</p><p>��Votre Altesse aurait-elle l'extr�me obligeance de m'en lire le texte, afin que je puisse en v�rifier point par point l'ordonnance�? M. Fouquet tient essentiellement � ce qu'aucun terme ne soit oubli�.</p><p>��� votre guise, fit le prince avec un imperceptible haussement d'�paules.</p><p>Il prit le feuillet et lut � voix haute�:</p><p><emphasis>Moi, Louis II, prince de Cond�, je donn� � Monseigneur Fouquet l'assurance de n'�tre jamais � aucune autre personne qu'� lui, de n'ob�ir � aucune autre personne sans exception, de lui remettre mes places, fortifications et autres, toutes les fois qu'il l'ordonnera.</emphasis></p><p><emphasis>Pour l'assurance de quoi je donne le pr�sent billet �crit et sign� de ma main, de ma propre volont� sans qu'il l'ait m�me d�sir�, ayant la bont� de se fier � ma parole qui lui est assur�e.</emphasis></p><p><emphasis>Fait au Plessis-Belli�re, le 20 septembre 1649.</emphasis></p><p>��Signez, monseigneur, dit le p�re Exili dont les yeux luisaient � l'ombre de sa capuche.</p><p>Rapidement et comme press� d'en finir, Cond� prit sur le secr�taire une plume d'oie qu'il tailla. Tandis qu'il paraphait sa lettre, le moine avait allum� un petit r�chaud de vermeil. Cond� y fit fondre de la cire rouge et cacheta la missive.</p><p>��Toutes les autres d�clarations sont faites sur ce mod�le et sign�es, conclut-il. Je pense que votre ma�tre se montrera satisfait et nous le prouvera.</p><p>��Soyez-en certain, monseigneur. Cependant je ne puis quitter ce ch�teau sans emporter devers moi les autres d�clarations que vous m'avez fait esp�rer.</p><p>��Je me fais fort de vous les obtenir avant demain midi.</p><p>��Je demeurerai donc sous ce toit jusqu'� ce moment.</p><p>��Notre amie, la marquise du Plessis, va veiller � votre installation, signor. Je l'ai fait pr�venir de votre arriv�e.</p><p>��En attendant, je crois qu'il serait prudent de renfermer ces lettres dans le coffret secret que je viens de vous remettre. L'ouverture en est invisible, et elles ne seront nulle part plus � l'abri des indiscr�tions.</p><p>��Vous avez raison, signor Exili. � vous entendre je comprends que la conspiration est aussi un art qui demande exp�rience et pratique. Moi, je ne suis qu'un guerrier et ne m'en cache pas.</p><p>��Guerrier glorieux�! s'exclama l'Italien en s'inclinant.</p><p>��Vous me flattez, mon p�re. Mais j'avoue que j'aimerais que M. Mazarin et S. M. la reine partageassent votre avis. Quoi qu'il en soit, je crois cependant que la tactique militaire, bien que plus grossi�re et plus ample, se rapproche un peu de vos man�uvres subtiles. Il faut toujours pr�voir les intentions de l'ennemi.</p><p>��Monseigneur, vous parlez comme si Machiavel lui-m�me e�t �t� votre ma�tre.</p><p>��Vous me flattez, r�p�ta le prince.</p><p>Mais il se rass�r�nait.</p><p>Exili lui indiqua la fa�on de soulever le coussin de satin pour glisser au-dessous les enveloppes compromettantes. Puis le tout fut d�pos� dans le secr�taire. � peine l'Italien s'�tait-il retir� que Cond�, comme un enfant, reprenait le coffret et l'ouvrait de nouveau.</p><p>��Montre, chuchota la femme en tendant le bras vers lui.</p><p>Durant l'entretien, elle n'�tait pas intervenue, se contentant de remettre l'une apr�s l'autre ses bagues � ses doigts. Mais, apparemment, elle n'avait pas perdu un mot des paroles �chang�es.</p><p>Cond� se rapprocha du lit et tous deux se pench�rent sur le flacon d'�meraude.</p><p>��Crois-tu que ce soit vraiment aussi terrible qu'il le dit�? murmura la duchesse de Beaufort.</p><p>��Fouquet assure qu'il n'y a pas de plus habile apothicaire que ce Florentin. Et, de toute fa�on, nous devons passer par Fouquet. C'est lui qui a eu l'id�e de l'intervention espagnole, au Parlement de Paris, en avril dernier. Intervention qui a d�plu � tous, mais qui l'a mis en contact avec Sa Majest� Tr�s Catholique. Je ne tiendrai mon arm�e que par ses soins.</p><p>La dame s'�tait rejet�e sur les coussins.</p><p>��Ainsi M. Mazarin est mort�! fit-elle lentement.</p><p>��C'est tout comme, car voici sa mort que je tiens entre mes mains.</p><p>��Ne dit-on pas qu'il arrive parfois � la reine m�re de prendre ses repas avec celui qu'elle aime passionn�ment�?</p><p>��On le dit, fit Cond� apr�s un moment de silence. Mais je ne partage pas votre projet, ma mie. Et je pense � une autre man�uvre plus habile et plus efficace. Que serait la reine m�re sans ses fils�?... L'Espagnole n'aurait plus qu'� se retirer dans un clo�tre pour les y pleurer...</p><p>��Empoisonner le roi�? dit la duchesse en sursautant.</p><p>Le prince hennit gaiement. Il revint vers le secr�taire et y d�posa le coffret.</p><p>��Voil� bien les femmes�! clama-t-il. Le roi�! Vous vous attendrissez parce qu'il s'agit d'un bel enfant, tout agit� des troubles de l'adolescence et qui depuis quelque temps, � la cour, vous fait des yeux de chien couchant. Le roi, pour vous, c'est cela. Pour nous, c'est un obstacle dangereux � tous nos projets. Quant � son fr�re, le petit Monsieur, un gamin d�voy� qui prend d�j� plaisir � s'habiller en fillette et � se faire c�liner par les hommes, je le vois encore moins bien sur le tr�ne que votre royal puceau. Non, croyez-moi, avec M. d'Orl�ans, aussi peu aust�re que son fr�re Louis XIII l'�tait trop, nous aurons un roi � notre convenance. Il est riche et de caract�re faible. Que nous faut-il de plus�?</p><p>��Ma ch�re, reprit Cond� qui avait referm� le secr�taire et gliss� la clef dans la poche de sa houppelande, je crois qu'il faudrait songer � nous pr�senter devant nos h�tes. Le souper ne va pas tarder. Voulez-vous que je fasse appeler Manon, votre femme de chambre�?</p><p>��Je vous en saurais gr�, mon cher seigneur.</p><p>*****</p><p>Ang�lique, qui commen�ait � �tre courbatue, s'�tait un peu recul�e sur la corniche. Elle pensait que son p�re devait la chercher, mais ne se d�cidait pas � quitter son perchoir. Dans la chambre, le prince et sa ma�tresse, aux mains de leurs domestiques, rev�taient leurs atours dans un grand froissement d'�toffes, avec accompagnement de quelques jurons de la part de Monseigneur qui n'�tait pas patient.</p><p>Lorsque Ang�lique d�tournait les yeux de l'�cran de lumi�re que formait la fen�tre ouverte, elle ne voyait autour d'elle que la nuit opaque d'o� montait le murmure de la for�t proche, remu�e par le vent d'automne.</p><p>Enfin elle se rendit compte que la chambre �tait maintenant d�serte. La veilleuse y brillait toujours, mais la pi�ce avait retrouv� son myst�re. Tr�s doucement, l'adolescente s'approcha de la crois�e et se glissa � l'int�rieur. L'odeur des fards et des parfums se m�lait �trangement � celle venue de la nuit, charg�e de senteurs de bois humide, de mousse, de ch�taignes m�res. Ang�lique ne savait pas encore tr�s bien ce qu'elle allait faire. Elle aurait pu �tre surprise. Elle ne le craignait pas. Tout cela n'�tait qu'un r�ve. C'�tait comme le d�part pour les Am�riques, la dame folle de Monteloup, les crimes de Gilles de Retz...</p><p>D'un geste prompt, elle prit dans la poche de la houppelande abandonn�e sur une chaise, la petite clef du secr�taire, ouvrit celui-ci, tira le coffret � elle. Il �tait de bois de santal et d�gageait une odeur p�n�trante. Ayant referm� le secr�taire, remis la clef en place, Ang�lique se retrouva sur la corniche, le coffret sous le bras. Tout � coup, elle s'amusait prodigieusement. Elle imaginait le visage de M. de Cond�, d�couvrant la disparition du poison et des lettres compromettantes.</p><p>��Ce n'est pas voler, se dit-elle, puisqu'il s'agit d'�viter un crime.��</p><p>D�j� elle savait en quelle cachette elle enfouirait son larcin. Les tourelles d'angle, dont l'architecte italien avait flanqu� les quatre coins du gracieux ch�teau du Plessis, ne servaient que d'ornements, mais on les avait garnies cependant de cr�neaux et de m�chicoulis en miniature, imitant la d�coration guerri�re des �difices du Moyen Age. De plus, elles �taient creuses et perc�es d'une tr�s petite lucarne. Ang�lique glissa le coffret � l'int�rieur de celle qui �tait la plus proche. Bien malin celui qui viendrait le chercher l�!</p><p>Puis, souplement, elle glissa au long de la fa�ade, et retrouva le sol ferme. Elle s'aper�ut seulement alors que ses pieds nus �taient glac�s. Ayant remis ses vieilles chaussures, elle revint vers le ch�teau.</p><p>*****</p><p>Maintenant, tout le monde �tait r�uni dans les salons. Cette nuit trop sombre et brumeuse n'inspirait plus personne.</p><p>En p�n�trant dans le hall, le nez d'Ang�lique fut agr�ablement chatouill� par des effluves culinaires fort app�tissants. Elle vit passer une s�rie de petits valets en livr�e qui portaient fort gravement de grands plats d'argent. Des faisans et des b�casses garnis de leurs plumes, un cochon de lait couronn� de fleurs comme une �pous�e, plusieurs morceaux d'un tr�s beau chevreuil, dress�s sur des fonds d'artichaut et des branches de fenouil, d�fil�rent devant elle. Le bruit des fa�ences et des cristaux entrechoqu�s venait des salles et des galeries o� toute la compagnie s'�tait r�unie autour de petites tables napp�es de dentelles, dispers�es �� et l� avec go�t. Une dizaine de personnes prenaient place � chacune. Ang�lique, arr�t�e sur le seuil du plus grand salon, aper�ut le prince de Cond�</p><p>qu'entouraient Mme du Plessis, la duchesse de Beaufort et la comtesse de Richeville. Le marquis du Plessis et son fils Philippe partageaient �galement la table du prince, ainsi que quelques autres dames et jeunes seigneurs. La bure brune de l'Italien Exili mettait une note insolite parmi tant de dentelles, de rubans, d'�toffes pr�cieuses rebrod�es d'or et d'argent. Si le baron de Sanc� avait �t� pr�sent, il aurait fait pendant � l'aust�rit� monastique. Mais Ang�lique avait beau regarder avec attention, elle ne voyait son p�re nulle part.</p><p>Tout � coup, l'un des pages qui passait porteur d'un flacon de vermeil, la reconnut. C'�tait celui qui s'�tait moqu� d'elle lourdement � propos de la bourr�e.</p><p>��Oh�! voici la baronne de la Triste Robe�! plaisanta-t-il. Que voulez-vous boire, Nanon�? De la piquette de pommes ou du bon lait caill�?</p><p>Elle lui tira vivement la langue, puis, le laissant un peu pantois, continua d'avancer du c�t� de la table princi�re.</p><p>��Seigneur, que nous arrive-t-il l�? s'exclama la duchesse de Beaufort. Mme du Plessis suivit la direction de son regard, d�couvrit Ang�lique, et appela une fois de plus son fils � son secours�:</p><p>��Philippe�! Philippe�! mon ami, ayez la bont� de conduire votre cousine de Sanc� � la table des filles d'honneur.</p><p>Le jeune gar�on leva vers Ang�lique son regard maussade.</p><p>��Voici un tabouret, dit-il en d�signant pr�s de lui une place libre.</p><p>��Pas ici, Philippe, pas ici. Vous aviez r�serv� cette place pour Mlle de Senlis.</p><p>��Mlle de Senlis n'avait qu'� se h�ter. Quand elle nous rejoindra elle verra qu'elle a �t� remplac�e... avantageusement, conclut-il avec un bref sourire ironique.</p><p>Ses voisins s'esclaff�rent.</p><p>Cependant, Ang�lique s'asseyait. Elle �tait all�e trop loin pour reculer. Elle n'osait demander o� �tait son p�re, et les �clats de lumi�re que se renvoyaient les verres, les carafons, l'argenterie et les diamants de ces dames, l'�blouissaient jusqu'au vertige. Par r�action, elle se raidit, bomba sa poitrine, rejeta en arri�re sa lourde chevelure dor�e. Il lui parut que quelques seigneurs lui jetaient des regards qui n'�taient pas d�nu�s d'int�r�t. Presque en face d'elle, l'�il d'oiseau de proie du prince de Cond� la d�visagea un instant avec une attention arrogante.</p><p>��Par le diable, vous avez l� d'�tranges parents, monsieur du Plessis. Qu'est-ce que cette sarcelle grise�?</p><p>��Une jeune cousine de province, monseigneur. Ah�! plaignez-moi�: deux heures durant, ce soir m�me, au lieu d'�couter nos musiciens et les charmants propos de ces dames, j'ai support� le r�quisitoire de son baron de p�re, dont le souffle m'indispose encore���ainsi que le clamerait notre cynique po�te Argenteuil�: Je vous dis, sans mentir, que l'haleine d'un mort ou l'odeur d'un retrait ne sentent pas si fort.</p><p>Un �clat de rire servile secoua l'assembl�e.</p><p>��Et savez-vous ce qu'il me demandait�? reprit le marquis en s'essuyant les paupi�res d'un geste pr�cieux. Je vous le donne en mille�: que je lui fasse remettre ses imp�ts sur quelques mulets de son �curie, ainsi que sur une production���savourez le mot���de plomb qu'il pr�tend trouver tout fondu en lingots sous les plates-bandes de son potager. Je n'ai jamais ou� pareilles stupidit�s.</p><p>��La peste soit des croquants�! grommela le prince. Ils ridiculisent nos blasons avec leurs fa�ons campagnardes.</p><p>Les dames s'�touffaient de gaiet�.</p><p>��Avez-vous vu la plume de son chapeau�?</p><p>��Et ses souliers, qui avaient encore de la paille attach�e aux talons�!...</p><p>Le c�ur d'Ang�lique battait si violemment qu'il lui semblait que son voisin Philippe devait l'entendre. Elle lui jeta un regard et surprit l'�il bleu et froid du beau gar�on attach� sur elle avec une expression ind�finissable.</p><p>��Je ne peux laisser insulter ainsi mon p�re��, pensait-elle.</p><p>Ang�lique devait �tre fort p�le. Elle �voqua la rougeur de Mme de Richeville quelques heures plus t�t, lorsque sa voix � elle, Ang�lique, s'�tait �lev�e dans un silence soudain glac�. Il y avait donc quelque chose que ces gens impertinents craignaient...</p><p>La ��petite de Sanc頻 prit une profonde aspiration.</p><p>��Il se peut que nous soyons des gueux, dit-elle � voix tr�s haute et tr�s distinctement, mais nous, au moins, nous ne cherchons pas � empoisonner le roi�!</p><p>Comme l'autre fois, les rires moururent sur les visages, et un silence si pesant tomba, que les tables voisines s'en �murent. Peu � peu les conversations languirent, l'entrain des d�neurs se ralentit�; on regardait dans la direction du prince de Cond�.</p><p>��Qui... qui... qui�?... b�gaya le marquis du Plessis. Puis il se tut brusquement.</p><p>��Voil� de curieuses paroles, dit enfin le prince, qui se ma�trisait avec peine. Cette jeune personne n'a pas l'habitude du monde. Elle en est encore � ses contes de nourrice...</p><p>��Dans une seconde, il va me ridiculiser et on va me chasser en me promettant une fess�e��, pensa Ang�lique aux abois.</p><p>Elle se pencha un peu, regarda vers le bout de la table.</p><p>��On m'a dit que le signor Exili �tait le plus grand expert du royaume dans l'art des poisons.</p><p>Ce nouveau caillou dans la mare propagea des ondes violentes. Il y eut un murmure effray�.</p><p>��Oh�! cette fille est poss�d�e du diable�! s'�cria Mme du Plessis, mordant avec rage son petit mouchoir de dentelle. C'est la deuxi�me fois qu'elle me couvre de honte. Elle se tient l� comme une poup�e aux yeux de verre, et puis tout � coup elle ouvre la bouche et dit des choses terribles�!</p><p>��Terribles�! Pourquoi terribles�? protesta doucement le prince, dont le regard ne quittait pas Ang�lique. Elles le seraient si elles �taient vraies. Mais ce ne sont que des divagations de fillette qui ne sait pas se taire.</p><p>��Je me tairai quand cela me plaira, dit Ang�lique nettement.</p><p>��Et quand cela vous plaira-t-il, mademoiselle�?</p><p>��Quand vous cesserez d'insulter mon p�re, et que vous lui aurez accord� les pauvres faveurs qu'il demande.</p><p>Le teint de M. de Cond� s'assombrit brusquement. Le scandale �tait � son comble. Des gens au fond de la galerie montaient sur des chaises.</p><p>��La peste soit... La peste soit..., s'�touffa le prince.</p><p>Il se dressa brusquement, le bras tendu comme s'il lan�ait ses troupes � l'assaut des tranch�es espagnoles.</p><p>��Suivez-moi�! rugit-il.</p><p>��Il va me tuer��, se dit Ang�lique.</p><p>Et la vue de ce grand seigneur la dominant la fit tressaillir de peur et de plaisir.</p><p>Cependant, elle le suivit, petite sarcelle grise, derri�re ce grand oiseau enrubann�. Elle remarqua qu'il portait au-dessous des genoux de grands volants de dentelles empes�s et sur son haut-de-chausses une sorte de jupe courte, garnie d'une infinit� de galons. Jamais elle n'avait vu un homme habill� de fa�on aussi extravagante. Cependant elle admirait sa d�marche, la fa�on dont il posait sur le sol ses hauts talons cambr�s.</p><p>��Nous voici seuls, dit brusquement Cond� en se retournant. Mademoiselle, je ne veux pas me f�cher avec vous, mais il faut que vous r�pondiez � mes questions. Cette voix doucereuse effraya plus Ang�lique que des �clats de col�re. Elle se vit dans un boudoir d�sert, seule avec cet homme puissant dont elle bouleversait les intrigues, et comprit qu'elle venait �galement de s'y engager et de s'y perdre comme dans une toile d'araign�e. Elle se recula, balbutia, feignit un peu une sottise paysanne.</p><p>��Je ne pensais pas mal dire.</p><p>��Pourquoi avez-vous invent� pareille insulte � la table d'un oncle que vous respectez�?</p><p>Elle comprit ce qu'il voulait lui faire avouer, h�sita, pesa le pour et le contre. �tant donn� ce qu'elle savait, une protestation d'ignorance totale de sa part ne serait pas crue.</p><p>��Je n'ai pas invent�... j'ai r�p�t� des choses qu'on m'a dites, murmura-t-elle�: que le signor Exili �tait un homme tr�s habile � faire des poisons... Mais pour le roi j'ai invent�. Je n'aurais pas d�. J'�tais en col�re.</p><p>Elle roulait gauchement un pan de sa ceinture.</p><p>��Qui vous a dit cela�?</p><p>L'imagination d'Ang�lique travaillait activement.</p><p>��Un... un page. Je ne sais pas son nom.</p><p>��Pourriez-vous me le montrer�?</p><p>��Oui.</p><p>Il la ramena � l'entr�e des salons. Elle lui d�signa le page qui s'�tait moqu� d'elle.</p><p>��La peste soit de ces marmots qui �coutent aux portes�! grommela le prince. Comment vous appelez-vous, mademoiselle�?</p><p>�Ang�lique de Sanc�.</p><p>���coutez, mademoiselle de Sanc�. Il n'est pas bon de r�p�ter � tort et � travers des paroles qu'une fillette de votre �ge ne peut comprendre. Cela peut vous nuire, � vous et � votre famille. Pour cet incident, je passe l'�ponge. J'irai m�me jusqu'� examiner le cas de votre p�re et voir si je ne peux rien pour lui. Mais quelle garantie aurai-je de votre silence�?</p><p>Elle leva vers lui ses yeux verts.</p><p>��Je sais aussi bien me taire lorsque j'ai obtenu satisfaction que parler quand on m'insulte.</p><p>��Par le diable, lorsque vous serez femme je pr�vois que des hommes se pendront pour vous avoir rencontr�e, dit le prince.</p><p>Mais un vague sourire flottait sur son visage. Il ne semblait pas soup�onner qu'elle p�t en savoir plus long que ce qu'elle lui avait dit. Impulsif et d'ailleurs �tourdi, Cond� manquait de psychologie et d'attention. Le premier �moi pass�, il d�cidait qu'il n'y avait l� que ragots de couloirs.</p><p>En homme habitu� � la flatterie et sensible � tous les charmes f�minins, l'�moi de cette adolescente d'une beaut� d�j� remarquable, aidait � l'apaisement de sa col�re. Ang�lique s'effor�ait de lever vers lui un regard d'une admiration candide.</p><p>��Je voudrais vous demander quelque chose�? fit-elle encore en accentuant sa na�vet�.</p><p>��Quoi donc�?</p><p>��Pourquoi portez-vous une petite jupe�?</p><p>��Une petite jupe�?... Mais mon enfant, il s'agit l� d'une ��rhingrave��. N'est-ce pas d'ailleurs d'une supr�me �l�gance�? La rhingrave dissimule le haut-de-chausse disgracieux et qui ne sied gu�re qu'aux cavaliers. On peut la garnir de galons et de rubans. On s'y sent fort � l'aise. Vous n'aviez point encore vu cela dans vos campagnes�?</p><p>��Non. Et ces grands volants que vous portez sous les genoux�?</p><p>��Ce sont des ��canons��. Ils mettent en valeur le mollet, qui en surgit, fin et cambr�.</p><p>��Il est vrai, approuva Ang�lique. Tout ceci est merveilleux. Je n'ai jamais vu un aussi bel habit�!</p><p>��Ah�! parlez chiffons aux femmes et vous apaisez la plus dangereuse furie, dit le prince enchant� de son succ�s. Mais je dois retourner vers mes h�tes. Me promettez-vous d'�tre sage�?</p><p>��Oui, monseigneur, fit-elle avec un sourire plus c�lin qui d�couvrait ses petites dents nacr�es.</p><p>Le prince de Cond� revint vers les salons, apaisant de gestes b�nisseurs l'�moi de la soci�t�.</p><p>��Mangez, mangez, mes amis. Il n'y a pas de quoi fouetter un chat. La petite insolente va s'excuser.</p><p>D'elle-m�me, Ang�lique s'inclinait devant Mme du Plessis.</p><p>��Je vous fais mes excuses, madame, et vous demande l'autorisation de me retirer.</p><p>On rit un peu du geste de Mme du Plessis qui, incapable de parler, montrait la porte. Mais devant cette porte, un autre attroupement se formait.</p><p>��Ma fille, o� est ma fille�? r�clamait le baron Armand.</p><p>��M. le baron demande sa fille, cria un laquais goguenard.</p><p>Parmi les h�tes �l�gants et les valets en livr�e, le pauvre hobereau ressemblait � un gros bourdon noir prisonnier. Ang�lique courut � lui.</p><p>��Ang�lique, soupira-t-il, tu me rends fou. Voici plus de trois heures que je te cherche dans la nuit entre Sanc�, le pavillon de Molines et le Plessis. Quelle journ�e, mon enfant�! Quelle journ�e�!</p><p>��Partons, p�re, partons vite, je t'en prie, dit-elle.</p><p>Ils �taient d�j� sur le perron lorsque la voix du marquis du Plessis les rappela.</p><p>��Un instant, mon cousin. M. le prince d�sirerait vous entretenir un moment. C'est � propos de ces droits de douane dont vous m'avez parl�...</p><p>Le reste se perdit tandis que les deux hommes rentraient.</p><p>Ang�lique s'assit sur la derni�re marche du perron et attendit son p�re. Tout � coup, il lui semblait qu'elle �tait enti�rement vid�e de toute pens�e, de toute volont�. Un petit griffon blanc vint la renifler. Elle le caressa machinalement. Lorsque M. de Sanc� reparut, il saisit sa fille par le poignet.</p><p>��Je craignais que tu n'aies encore fil�. Tu as vraiment le diable au corps. M. de Cond� m'a adress� sur toi des compliments si bizarres que je ne savais trop s'il ne fallait pas m'excuser de t'avoir mise au monde.</p><p>*****</p><p>Un peu plus tard, alors que leurs montures marchaient � petits pas dans les t�n�bres, M. de Sanc� reprit en hochant la t�te�:</p><p>��Je ne comprends rien � ces gens-l�. On m'�coute en ricanant. Le marquis, chiffres en main, m'expose combien sa situation p�cuniaire est plus pr�caire que la mienne. On me laisse partir sans m�me me proposer un verre de vin pour me rincer le gosier, et puis, tout � coup, on me rattrape, on me promet tout ce que je veux. D'apr�s monseigneur, l'exemption de mes droits de douane me sera accord�e dans le mois qui va suivre.</p><p>��Tant mieux, p�re, murmura Ang�lique.</p><p>Elle �coutait, venant de la nuit, le chant nocturne des crapauds, qui trahissait l'approche des marais et du vieux ch�teau fortifi�. Tout � coup, elle eut envie de pleurer.</p><p>��Crois-tu que Mme du Plessis va te prendre comme fille d'honneur�? demanda encore le baron.</p><p>��Oh�! non, je ne crois pas, r�pondit suavement Ang�lique.</p></section><section><p><strong>Chapitre 10</strong></p><p>Du voyage qu'elle fit pour atteindre Poitiers, Ang�lique ne garda qu'un souvenir cahotant et plut�t d�sagr�able. On avait r�par� pour l'occasion un tr�s vieux carrosse dans lequel elle avait pris place avec Hortense et Madelon. Un valet conduisait les mules de l'attelage. Raymond et Gontran montaient chacun un cheval de belle race dont leur p�re leur avait fait pr�sent. On disait que les j�suites avaient, dans leurs nouveaux coll�ges, des �curies r�serv�es aux montures des jeunes nobles. Deux lourds chevaux de malle compl�taient la caravane. L'un portait le vieux Guillaume, charg� d'escorter ses jeunes ma�tres. Trop de mauvaises nouvelles d'agitations et de guerres circulaient dans le pays. On disait que M. de la Rochefoucauld soulevait le Poitou pour le compte de M. de Cond�. Il recrutait des arm�es et pr�levait une partie des r�coltes pour les nourrir. Qui dit arm�e, dit famine et pauvret�, bandits et vagabonds aux carrefours des routes. Le vieux Guillaume �tait donc l�, sa pique appuy�e � l'�trier, sa vieille �p�e au c�t�. Cependant le voyage fut calme. En traversant une for�t, on aper�ut quelques silhouettes suspectes qui se dispersaient entre les arbres. Mais sans doute la pique du vieux mercenaire, � moins que ce ne f�t la pauvret� de l'�quipage, d�couragea les brigands.</p><p>La nuit se passa dans une auberge, � la crois�e d'un carrefour sinistre o� l'on n'entendait que le sifflement du vent dans la for�t d�pouill�e.</p><p>L'aubergiste consentit � servir aux voyageurs une eau claire baptis�e bouillon et quelques fromages qu'ils mang�rent � la lueur d'une mauvaise chandelle de suif.</p><p>��Tous les ma�tres d'auberges sont complices des brigands, confia Raymond � ses jeunes s�urs terrifi�es. C'est dans les auberges des routes qu'on commet le plus d'assassinats. � notre dernier voyage nous avons couch� dans une halte o� moins d'un mois auparavant on avait coup� la gorge � un riche financier qui n'avait que le tort de voyager seul.</p><p>Regrettant de s'�tre livr� � des r�flexions trop profanes, il ajouta�:</p><p>��Ces crimes commis par des hommes du peuple sont la cons�quence du d�sordre des gens haut plac�s. Tout le monde a perdu la crainte de Dieu.</p><p>Il y eut encore une journ�e de route. Secou�es comme des sacs de noix sur ces routes gel�es et creus�es d'orni�res, les trois s�urs se sentaient bris�es. On ne rencontrait que tr�s rarement les tron�ons de voie romaine avec leurs grandes dalles anciennes et r�guli�res. Le plus souvent c'�taient des chemins en pleine argile boulevers�s par le passage incessant des cavaliers et des carrosses. � l'entr�e des ponts, il fallait stationner parfois des heures jusqu'� en �tre glac�, le pr�pos� au p�age �tant le plus souvent un fonctionnaire peu rapide et bavard, qui profitait de chaque voyageur pour faire un bout de causette. Seuls passaient sans ralentir les grands seigneurs qui, d'une main d�daigneuse, jetaient par la porti�re une bourse aux pieds de l'employ�. Madelon pleurait, transie et cramponn�e � Ang�lique. Hortense, les l�vres pinc�es, disait�:</p><p>��C'est inadmissible�!</p><p>Elles �taient toutes trois fourbues et ne purent s'emp�cher de pousser un soupir de soulagement lorsque, le soir du deuxi�me jour, Poitiers leur apparut, �tageant ses toits d'un rose fan�, au flanc d'une colline entour�e d'une riante rivi�re�: le Clain. C'�tait par un jour pur d'hiver. On aurait pu se croire dans un paysage du Midi, dont le Poitou est d'ailleurs le seuil, tant le ciel avait de douceur au-dessus des toits de tuiles. Les cloches se r�pondaient, sonnant l'Ang�lus.</p><p>Ces cloches, d�sormais, allaient �grener les heures d'Ang�lique, durant pr�s de cinq ann�es. Poitiers �tait une ville d'�glises, de couvents et de coll�giales. Les cloches r�glaient la vie de tout ce peuple de soutanes, de cette arm�e d'�tudiants aussi bruyants que leurs ma�tres �taient chuchoteurs. Pr�tres et bacheliers se rencontraient aux coins des rues montantes, dans l'ombre des cours, sur les places, qui, d'�tage en �tage, proposaient leurs paliers aux p�lerins de la ville.</p><p>Les enfants de Sanc� se quitt�rent devant la cath�drale. Le couvent des ursulines �tait un peu � gauche et dominait le Clain. Le coll�ge des p�res j�suites se trouvait perch� tout en haut. Avec la gaucherie de l'adolescence, on se s�para presque sans un mot, et Madelon seule, en larmes, embrassa ses deux fr�res. Ainsi les portes du couvent se referm�rent sur Ang�lique. Elle fut longue � comprendre que la sensation d'�touffement qui l'oppressait venait de cette brusque rupture avec l'espace. Des murs et toujours des murs, et des grilles aux fen�tres. Ses compagnes ne lui parurent pas sympathiques�: elle avait toujours jou� avec des gar�ons, petits paysans qui l'admiraient et la suivaient. Or ici, parmi certaines demoiselles de haut lignage et de fortune solide, la place d'Ang�lique de Sanc� ne pouvait se trouver que dans les derniers rangs.</p><p>Il lui fallut aussi se soumettre � la torture du corsage balein�, lac� �troitement, qui, en obligeant toute fillette � se tenir droite, lui donnait pour la vie et en n'importe quelles circonstances, un maintien de reine d�daigneuse. Ang�lique, vigoureuse et souplement muscl�e, gracieuse d'instinct, e�t pu se passer de ce carcan. Mais il s'agissait l� d'une institution qui d�passait largement le cadre du couvent. En �coutant parler les grandes, elle ne pouvait douter que le corsage balein� ne t�nt une grande place dans tout ce qui concernait la mode. Il �tait m�me question de busc et de busqui�re, sorte de plastron en bec-de-canard, raidi par du carton fort ou des tiges de fer et que l'on brodait et rebrodait et garnissait de n�uds et de bijoux. La busqui�re �tait destin�e � soutenir les seins, les faisant remonter sous la dentelle au point qu'ils paraissaient toujours pr�ts � s'�chapper de cette contrainte. Naturellement les grandes se passaient de tels d�tails en secret, bien que le couvent f�t sp�cialement charg� de pr�parer les jeunes filles au mariage et � la vie mondaine. Il fallait apprendre � danser, saluer, jouer du luth et du clavecin, soutenir avec deux ou trois compagnes des conversations sur un sujet d�termin�, et m�me jouer de l'�ventail et se mettre du fard. L'importance �tait ensuite accord�e aux soins de la maison. En pr�vision des revers que le Ciel peut envoyer, les �l�ves devaient s'astreindre aux besognes les plus humbles. � tour de r�le, elles travaillaient aux cuisines ou aux buanderies, allumaient et entretenaient les lampes, balayaient, lavaient les carrelages. Enfin quelques rudiments intellectuels leur �taient donn�s�: l'histoire et la g�ographie, s�chement expos�es�; mythologie�; calcul, th�ologie, latin. On accordait plus de soins aux exercices de style, l'art �pistolaire �tant essentiellement f�minin, et l'�change de lettres entre ses amis et ses amants repr�sentant une des occupations les plus absorbantes d'une femme du monde.</p><p>Sans �tre une �l�ve indocile, Ang�lique ne donna gu�re de satisfaction � ses professeurs. Elle ex�cutait ce qu'on lui commandait, mais semblait ne pas comprendre pourquoi on l'obligeait � faire tant de choses stupides. Parfois, aux heures des le�ons, on la cherchait en vain�; on la retrouvait enfin au potager, qui n'�tait qu'un grand jardin suspendu au-dessus de ruelles ti�des et peu passantes. Aux reproches les plus s�v�res, elle r�pondit toujours qu'elle n'avait pas conscience de faire quelque chose de mal en regardant pousser des choux. L'�t� suivant, il y eut � travers la ville une �pid�mie assez grave, qu'on baptisa peste parce que beaucoup de rats remontaient � la surface de leurs trous pour crever dans les rues et dans les maisons.</p><p>La Fronde des Princes, dirig�e par MM. de Cond� et Turenne, amenait la mis�re et la famine dans ces r�gions de l'Ouest jusque-l� �pargn�es par les guerres �trang�res. On ne savait plus qui �tait pour le roi, qui �tait contre, mais des paysans dont les villages avaient br�l� refluaient vers les villes. Cela faisait une arm�e de mis�reux qui s'�chouaient � toutes les portes coch�res, la main tendue. Il y en eut bient�t plus que d'abb�s et d'�coliers.</p><p>Les petites pensionnaires des ursulines firent l'aum�ne, certaines heures, certains jours, aux pauvres stationnant devant le couvent. On leur apprit que ceci entrait �galement dans leurs attributions de futures grandes dames accomplies. Pour la premi�re fois Ang�lique vit devant elle la mis�re sans espoir, la mis�re haillonneuse, la vraie mis�re � l'�il lubrique et haineux. Elle n'en fut ni �mue ni boulevers�e, contrairement � ses compagnes dont certaines pleuraient ou pin�aient les l�vres avec d�go�t. Il lui semblait reconna�tre une image depuis toujours imprim�e en elle, comme le pressentiment de ce qu'une �trange destin�e devait lui r�server.</p><p>*****</p><p>La peste naquit sans mal de cette lie qui engorgeait les ruelles montantes o� juillet br�lant tarissait les fontaines.</p><p>Il y eut plusieurs cas parmi les �l�ves. Un matin, � la cour de r�cr�ation, Ang�lique n'aper�ut pas Madelon. Elle s'informa et on lui dit que l'enfant malade avait �t� port�e � l'infirmerie. Madelon mourut quelques jours plus tard. Devant le petit corps bl�me et comme dess�ch�, Ang�lique ne pleura pas. Elle en voulut m�me � Hortense de ses larmes spectaculaires. Pourquoi cette grande perche de dix-sept ans pleurait-elle�? Elle n'avait jamais aim� Madelon. Elle n'aimait qu'elle-m�me.</p><p>��H�las�! mes petites, leur dit doucement une vieille religieuse, c'est la loi de Dieu. Beaucoup d'enfants meurent. On m'a dit que votre m�re a eu dix enfants et n'en a perdu qu'un seul. Avec celle-ci, cela fera deux. Ce n'est pas beaucoup. Je connais une dame qui a eu quinze enfants et qui en a perdu sept. Vous voyez, c'est ainsi. Dieu donne les enfants, Dieu les reprend. Il y a beaucoup d'enfants qui meurent. C'est la loi de Dieu�!...</p><p>� la suite de la mort de Madelon, la sauvagerie d'Ang�lique s'accentua, et elle devint m�me indisciplin�e. Elle n'en faisait qu'� sa t�te, disparaissant des heures enti�res dans des recoins ignor�s de la vaste maison. On lui avait interdit l'acc�s du jardin et du potager. Elle trouvait cependant le moyen de s'y faufiler. On songea � la renvoyer, mais le baron de Sanc�, malgr� les difficult�s que lui causait la guerre civile, payait fort r�guli�rement la pension de ses deux filles, et ce n'�tait pas le cas de toutes les pensionnaires. De plus, Hortense promettait de devenir l'une des jeunes filles les plus accomplies de sa promotion. Par �gard pour l'a�n�e, on conserva la cadette. Mais on renon�a � s'en occuper.</p><p>*****</p><p>C'est ainsi qu'un jour de janvier 1652 Ang�lique, qui venait d'avoir quinze ans, se trouvait perch�e une fois de plus contre le mur du potager, s'amusant � regarder les all�es et venues de la rue et � se chauffer au ti�de soleil d'hiver. Il y avait une grande animation � Poitiers en ces premiers jours de l'ann�e, car la reine, le roi, et leurs partisans venaient de s'y installer. Pauvre reine, pauvre jeune roi, ballott�s de r�volte en r�volte�! Ils venaient de se rendre en Guyenne afin de combattre M. de Cond�. Au retour ils s'arr�taient en Poitou pour essayer de n�gocier avec M. de Turenne, qui tenait entre ses mains cette province, depuis Fontenay-le-Comte jusqu'� l'oc�an. Ch�tellerault et Lu�on, anciennes places fortes protestantes, s'�taient ralli�es au g�n�ral huguenot, mais Poitiers, qui n'oubliait pas que, cent ans plus t�t, ses �glises avaient �t� pill�es et son maire pendu par les h�r�tiques, avait ouvert sa porte au monarque.</p><p>Aujourd'hui il n'y avait plus, aux c�t�s du prince adolescent, que la robe noire de l'Espagnole. Le peuple, la France enti�re avaient tant cri�: ��Point de Mazarin�! Point de Mazarin�!�� que l'homme � la robe rouge s'�tait enfin inclin�. Il avait quitt� la reine, qu'il aimait, et s'�tait r�fugi� en Allemagne. Mais son d�part ne suffisait point encore � calmer les passions...</p><p>*****</p><p>Appuy�e au mur de son couvent, Ang�lique �coutait le murmure de la ville agit�e, dont l'excitation se r�percutait jusque dans ce quartier �loign�. Les jurons des cochers dont les carrosses se coin�aient dans les ruelles tortueuses se m�laient aux rires et aux criailleries des pages et des servantes, et aux hennissements des chevaux.</p><p>Le bourdonnement des cloches volait sur ce brouhaha. Ang�lique reconnaissait maintenant chacun des carillons, celui de Saint-Hilaire, celui de Sainte-Radegonde, le bourdon de Notre-Dame-la-Grande, les cloches graves de la tour Saint-Porchaire. Tout � coup, au pied du mur, il y eut une farandole de pages qui pass�rent comme une vol�e d'oiseaux des �les dans leurs v�tements de satin et de soie. L'un d'eux s'arr�ta pour renouer le ruban de sa chaussure. En se redressant, il leva la t�te et rencontra le regard d'Ang�lique qui le contemplait du haut du mur. D'un coup de chapeau galant le page balaya la poussi�re.</p><p>��Salut, demoiselle. Vous n'avez pas l'air de vous amuser, l�-haut�?</p><p>Il ressemblait � ces pages qu'elle avait vus au Plessis, portant comme eux la m�me petite culotte bouffante, la ��trousse��, apanage du XVIe si�cle, qui lui faisait des jambes immenses de h�ron.</p><p>� part cela, il �tait sympathique, avec un visage riant, h�l�, et de beaux cheveux ch�tains et boucl�s.</p><p>Elle lui demanda son �ge. Il r�pondit qu'il avait seize ans.</p><p>��Mais ne vous inqui�tez pas, demoiselle, ajouta-t-il, je sais faire la cour aux dames. Il lui lan�ait des regards c�lins, et soudain il lui tendit les bras.</p><p>��Venez donc me rejoindre.</p><p>Une agr�able sensation envahit Ang�lique. La prison grise et triste o� son c�ur s'�tiolait lui parut s'ouvrir. Ce joli rire lev� vers elle promettait elle ne savait quoi de doux et de savoureux dont elle avait faim, comme apr�s le grand je�ne du car�me.</p><p>��Venez, chuchota-t-il. Si vous voulez, je vous conduirai jusqu'� l'h�tel des ducs d'Aquitaine o� la cour est descendue, et je vous montrerai le roi.</p><p>Elle n'h�sita qu'� peine et assujettit sa mante de laine noire � capuchon.</p><p>��Attention, je vais sauter�! cria-t-elle.</p><p>Il la re�ut presque dans ses bras. Ils �clat�rent de rire. Vivement, il la prit par la taille et l'entra�na.</p><p>��Que vont dire les nonnes de votre couvent�?</p><p>��Elles sont habitu�es � mes fantaisies.</p><p>��Et comment ferez-vous pour rentrer�?</p><p>��Je sonnerai � la porte et demanderai l'aum�ne.</p><p>Il pouffa.</p><p>Ang�lique se grisait du tourbillon dont elle �tait soudain environn�e. Parmi les seigneurs et dames dont les beaux atours �merveillaient les provinciaux, des marchands passaient. � l'un d'eux, le page acheta deux baguettes sur lesquelles �taient enfil�es des cuisses de grenouilles frites. Ayant toujours v�cu � Paris, il trouvait ce mets extr�mement cocasse. Les deux jeunes gens mang�rent de bon app�tit. Le page raconta qu'il s'appelait Henri de Roguier et qu'il �tait attach� au service du roi. Celui-ci, gai compagnon, quittait parfois les gens graves de son conseil pour venir gratter un peu la guitare avec ses amis. Les charmantes poup�es italiennes, ni�ces du cardinal Mazarin, �taient toujours pr�sentes � la cour, malgr� le d�part forc� de leur oncle.</p><p>Tout en devisant, le jeune gar�on entra�nait insidieusement Ang�lique vers des quartiers moins anim�s. Elle s'en aper�ut, mais ne dit rien. Son corps subitement en �veil attendait quelque chose, que la main du page contre sa taille promettait. Il s'arr�ta et la poussa doucement dans l'encoignure d'une porte. Puis il se mit � l'embrasser avec vivacit�. Il disait des choses banales et amusantes.</p><p>��Tu es jolie... Tu as des joues comme des p�querettes et des yeux verts comme les grenouilles... Les grenouilles de ton pays... Ne bouge pas. C'est ton corsage que je veux ouvrir... Laisse-toi faire. Je sais m'y prendre... Oh�! Je n'ai jamais vu de seins si blancs et si mignons... Et fermes comme des pommes... Tu me plais, ma mie...</p><p>Elle le laissait divaguer, caresser. Elle rejetait un peu la t�te en arri�re, contre la pierre moussue, et ses yeux regardaient machinalement le ciel bleu au bord d'un toit festonn�.</p><p>Maintenant le page se taisait�; son souffle se pr�cipitait. Il s'agita et regarda plusieurs fois autour de lui avec agacement. La rue �tait assez calme. Cependant, des gens allaient et venaient. Il y eut m�me une cavalcade d'�tudiants qui pouss�rent des Hou�! Hou�! en d�couvrant le jeune couple dans l'ombre de la muraille. Le gar�on recula, tapa du pied.</p><p>��Oh�! J'enrage�! Les maisons sont pleines � craquer dans cette sacr�e ville de province. Les grands seigneurs eux-m�mes doivent recevoir leurs ma�tresses dans des antichambres. Alors, je te le demande, o� pourrons-nous �tre un peu tranquilles�?</p><p>��Nous sommes bien ici, murmura-t-elle. Mais il n'�tait pas satisfait.</p><p>Il jeta un regard dans la petite aum�ni�re qu'il portait � la ceinture, et son visage s'�claira.</p><p>��Viens�! J'ai une id�e�! Nous allons trouver salon � notre taille.</p><p>Il la prit par la main et l'entra�na en courant par les rues, jusqu'� la place de Notre-Dame-la-Grande. Depuis plus de deux ans qu'elle �tait � Poitiers, Ang�lique ne connaissait rien de la ville. Elle regarda avec admiration la fa�ade de l'�glise, ouvrag�e comme un coffret hindou, et flanqu�e de clochetons en pommes de pin. On aurait dit que la pierre m�me avait fleuri sous le ciseau magique des sculpteurs. Le jeune Henri dit alors � sa compagne de rester sous le porche et de l'attendre. Il revint peu apr�s tout content, une clef � la main.</p><p>��Le sacristain de l'�glise m'a lou� la chaire pour un moment.</p><p>��La chaire�? r�p�ta Ang�lique stup�faite.</p><p>��Bah�! Ce n'est pas la premi�re fois qu'il rend ce service aux pauvres amoureux.</p><p>Il l'avait reprise par la taille et descendait les marches conduisant au sanctuaire dont le parvis �tait un peu affaiss�.</p><p>Ang�lique fut saisie par les t�n�bres et la fra�cheur des vo�tes. Les �glises du Poitou sont les plus sombres de France. Solides �difices, pos�es sur d'�normes piliers, elles dissimulent dans leur ombre d'anciennes d�corations murales dont les teintes vives apparaissent peu � peu aux yeux surpris. Les deux adolescents s'avan�aient en silence.</p><p>��J'ai froid, murmura Ang�lique en serrant sa cape contre elle.</p><p>Il lui mit un bras protecteur autour des �paules, mais son exaltation �tait tomb�e et il paraissait intimid�.</p><p>Il ouvrit la premi�re porte de la chaire monumentale, puis, gravissant les degr�s, p�n�tra dans la rotonde r�serv�e au pr�che. On peu machinalement, Ang�lique le suivit.</p><p>Ils s'assirent tous deux sur le plancher recouvert d'un tapis de velours. Cette �glise, cette nuit profonde � l'odeur d'encens paraissait avoir calm� l'humeur entreprenante du gar�on. Il mit encore son bras autour des �paules d'Ang�lique et l'embrassa doucement � la tempe.</p><p>��Comme tu es une belle petite amie, soupira-t-il, comme je te pr�f�re � toutes ces grandes dames qui me taquinent et qui se jouent de moi. Cela ne m'amuse pas toujours, mais je dois leur complaire. Si tu savais...</p><p>Il soupira encore. Son visage avait retrouv� toute sa pu�rilit�.</p><p>��Je vais te montrer quelque chose de tr�s beau, d'exceptionnel, dit-il en fouillant dans son aum�ni�re.</p><p>Il en sortit un carr� de toile blanche bord� d'une petite dentelle et l�g�rement sali.</p><p>��Un mouchoir�? dit Ang�lique.</p><p>��Oui. Le mouchoir du roi. Il l'a laiss� tomber ce matin. Je l'ai ramass� et l'ai gard� en talisman.</p><p>Il la fixa longuement, songeur.</p><p>��Vais-je te le donner en gage d'amour�?</p><p>��Oh�! oui, dit Ang�lique en avan�ant vivement la main.</p><p>Son bras heurta la balustrade de bois plein et cela fit un �cho �norme sous les vo�tes.</p><p>Ils s'immobilis�rent interdits, un peu anxieux.</p><p>��Je crois que quelqu'un vient, murmura Ang�lique.</p><p>Le gar�on avoua d'un air piteux�:</p><p>��J'ai oubli� de fermer la porte de la chaire au bas de l'escalier.</p><p>Puis ils se turent, �coutant le pas qui s'approchait. Quelqu'un gravit les degr�s de leur refuge, et la t�te d'un vieil abb� coiff� d'une calotte noire apparut au-dessus d'eux.</p><p>��Que faites-vous l�, mes enfants�? demanda-t-il.</p><p>Le page � la langue bien pendue avait d�j� son histoire pr�te.</p><p>��J'ai voulu voir ma s�ur qui est pensionnaire � Poitiers, mais je ne savais o� la rencontrer. Nos parents...</p><p>��Ne parle pas si fort dans la maison de Dieu, dit le pr�tre. L�ve-toi et ta s�ur aussi, et suivez-moi.</p><p>Il les emmena dans la sacristie et s'assit sur un tabouret. Puis, les mains appuy�es sur ses genoux, il les regarda successivement l'un et l'autre. Les cheveux blancs d�bordant de sa calotte eccl�siastique aur�olaient un visage qui, malgr� la vieillesse, conservait de fortes couleurs paysannes. Il avait un gros nez, de petits yeux vifs et pr�cis, une courte barbe blanche. Henri de Roguier, tout � coup, paraissait effar� et se taisait avec une confusion qui n'�tait pas feinte.</p><p>��Est-il ton amant�? demanda soudain le pr�tre � Ang�lique, en d�signant le jeune gar�on du menton.</p><p>La rougeur envahit le visage de l'adolescente, et le page s'�cria vivement et franchement�:</p><p>��Monsieur, je l'aurais souhait�, mais elle n'est pas de cette sorte-l�.</p><p>��Tant mieux, ma fille. Si tu avais un beau collier de perles, t'amuserais-tu � le jeter dans ta cour pleine de fumier o� les pourceaux viendraient les rafler de leurs groins morveux�? Hein�? R�ponds-moi, petite�? Ferais-tu cela�?</p><p>��Non. Je ne le ferais pas.</p><p>��Il ne faut pas donner de perles aux pourceaux. Il ne faut pas gaspiller ce tr�sor de ta virginit� qui ne doit �tre r�serv� qu'au mariage. Et toi, grossier personnage, continua-t-il doucement en se tournant vers le gar�on, o� as-tu �t� chercher l'id�e sacril�ge d'amener ton amie dans la chaire de l'�glise pour lui conter fleurette�?</p><p>��O� pouvais-je l'amener�? protesta le page, maussade. On ne peut pas causer tranquillement dans les rues de cette ville qui sont plus �troites que des placards. Je savais que le sacristain de Notre-Dame-la-Grande loue parfois la chaire et les confessionnaux pour qu'on puisse s'y chuchoter quelque secret loin des oreilles indiscr�tes. Dans ces villes de province, vous savez, Monsieur Vincent, il y a beaucoup de demoiselles trop s�v�rement gard�es par un p�re bougon et une m�re acari�tre, et qui n'auraient jamais l'occasion d'entendre un mot doux si...</p><p>��Comme tu m'instruis bien, mon petit�!</p><p>��La chaire c'est trente livres, et les confessionnaux vingt livres. C'est beaucoup pour ma bourse, croyez-moi, Monsieur Vincent.</p><p>��Je te crois sans peine, dit Monsieur Vincent, mais c'est plus cher encore dans la balance o� le diable et l'ange p�sent les p�ch�s sur le parvis de Notre-Dame-la-Grande.</p><p>Son visage qui, jusque-l�, avait gard� une expression sereine, s'�tait durci. Il tendit la main.</p><p>��Donne-moi la clef qu'on t'a confi�e.</p><p>Et lorsque le jeune gar�on la lui eut remise�:</p><p>��Tu iras te confesser, n'est-ce pas�? Je t'attendrai demain soir dans cette m�me �glise. Je t'absoudrai. Je sais trop bien dans quel milieu tu vis, pauvre petit page�! Et il vaut mieux pour toi essayer de jouer � l'homme avec une enfant de ton �ge que de servir de jouet aux dames m�res qui t'entra�nent dans leurs alc�ves pour te d�voyer... Oui, je te vois rougir. Tu as honte devant elle, si fra�che, si neuve, de tes amours frelat�es.</p><p>Le jeune gar�on baissa la t�te, son aplomb avait disparu. Il balbutia enfin�:</p><p>��Monsieur Vincent de Paul, de gr�ce, ne racontez pas cette affaire � S. M. la reine. Si elle me renvoie � mon p�re, celui-ci ne saura plus comment m'�tablir. J'ai sept s�urs qu'il faudra doter et je suis le troisi�me cadet de la famille. Je n'ai pu obtenir cette faveur insigne d'entrer au service du roi que gr�ce � M. de Lorraine qui me... � qui je plaisais, acheva-t-il avec embarras. Il a achet� la charge pour moi. Si je suis chass�, il exigera sans doute que mon p�re la lui rembourse, et cela est impossible.</p><p>Le vieil eccl�siastique le regardait avec gravit�.</p><p>��Je ne te nommerai pas. Mais il est bon qu'une fois de plus je rappelle � la reine les turpitudes dont elle est entour�e. H�las�! Cette femme est pieuse et d�vou�e aux �uvres, mais que peut-elle contre tant de pourriture�? On ne peut changer les �mes avec des d�crets...</p><p>La porte de la sacristie, en s'ouvrant, l'interrompit. Un jeune homme aux longs cheveux boucl�s, v�tu d'un habit noir assez recherch�, entra. Monsieur Vincent se redressa et lui jeta un regard s�v�re.</p><p>��Monsieur le vicaire, je veux croire que vous ignorez les trafics auxquels se livre votre sacristain. Il vient de toucher trente livres de ce jeune seigneur pour lui donner libert� de rencontrer son amie dans la chaire de votre �glise. Il serait temps que vous surveilliez vos clercs avec un peu plus de soin.</p><p>Pour se donner une contenance, le vicaire mit beaucoup de temps � refermer la porte. Quand il se retourna, la p�nombre de la pi�ce dissimulait mal son embarras. Comme il se taisait, Monsieur Vincent reprit�:</p><p>��Je constate, de plus, que vous portez perruque et habit civil. Cela est interdit aux pr�tres. Je vais me voir contraint de signaler de tels manquements et de tels commerces au b�n�ficiaire de votre paroisse.</p><p>L'abb� eut de la peine � dissimuler un haussement d'�paules.</p><p>��Voil� qui lui sera bien indiff�rent, Monsieur Vincent. Mon b�n�ficiaire est un chanoine parisien. Il a achet� la charge il y a trois ans au pr�c�dent cur� qui se retirait dans ses terres. Il n'est jamais venu ici et, comme il a maison canoniale sur l'abside de Notre-Dame de Paris, je parie que Notre-Dame-la-Grande de Poitiers doit lui para�tre fort petite.</p><p>��Ah�! je tremble, s'�cria brusquement Monsieur Vincent, que ce damnable trafic de cures et de paroisses, vendues comme �nes et chevaux sur le march�, n'entra�ne l'�glise � sa perte. Et qui nomme-t-on maintenant �v�ques dans ce royaume�? De grands seigneurs guerriers et libertins, qui parfois m�me n'ont pas re�u les ordres, mais qui, ayant assez de fortune pour acqu�rir un �v�ch�, se permettent de rev�tir la robe et les ornements des ministres de Dieu�!... Ah�! que le Seigneur nous aide � renverser de telles institutions3�!</p><p>Heureux de voir que les foudres se d�tournaient de lui, le vicaire hasarda�:</p><p>��Ma paroisse n'est pas n�glig�e. Je m'en occupe et y donne tous mes soins. Faites-nous le grand honneur, Monsieur Vincent, d'assister ce soir � notre office du Tr�s Saint Sacrement. Vous verrez la nef bond�e de fid�les. Poitiers a �t� pr�serv�e de l'h�r�sie par le z�le de ses pr�tres. Ce n'est pas comme Niort, Ch�tellerault, et...</p><p>Le vieillard lui jeta un regard noir.</p><p>��Ce sont les vices des pr�tres qui ont �t� la premi�re cause des h�r�sies4, cria-t-il rudement.</p><p>Il se leva et, prenant les deux adolescents aux �paules, il les entra�na dehors. Malgr� son grand �ge et son dos vo�t�, il semblait plein de vigueur et de promptitude. Le soir tombait sur la place, devant l'�glise poitevine o� la p�le lumi�re d'hiver animait les fleurs de pierre.</p><p>��Mes agneaux, dit M. Vincent, mes petits enfants du Bon Dieu, vous avez essay� de go�ter au fruit vert de l'amour. Voil� pourquoi vos dents sont agac�es et vos c�urs pleins de tristesse. Laissez donc m�rir au soleil de la vie ce qui est destin� de tout temps � s'�panouir. Il ne faut pas s'�garer lorsqu'on recherche l'amour, car il se peut alors qu'on ne le retrouve jamais. Quel plus cruel ch�timent de l'impatience et de la faiblesse que d'�tre condamn� pour la vie � ne mordre que dans des fruits amers et sans saveur�!</p><p>��Vous allez vous en aller chacun de votre c�t�. Toi, gar�on, � ton service, que tu dois accomplir avec conscience. Toi, fille, � tes religieuses et � tes travaux. Et, quand le jour se l�vera, n'oubliez pas de prier Dieu qui est. notre p�re � tous. Il les laissa. Son regard suivit leurs silhouettes gracieuses jusqu'� ce qu'elles se s�parassent � angle de la place.</p><p>*****</p><p>Ang�lique ne d�tourna la t�te que lorsqu'elle eut atteint la porte du couvent. Une grande paix �tait descendue en elle. Mais son �paule gardait le souvenir d'une vieille main chaleureuse.</p><p>��M. Vincent, pensa-t-elle, est-ce l� le grand Monsieur Vincent�? Celui que le marquis du Plessis appelle la Conscience du Royaume�? Celui qui oblige les nobles � servir les pauvres�? Celui qui voit chaque jour en particulier la reine et le roi�? Comme il a l'air simple et doux�!��</p><p>Avant de soulever le heurtoir, elle jeta encore un coup d'�il sur la ville, qui s'enveloppait de nuit.</p><p>��Monsieur Vincent, b�nissez-moi��, murmura-t-elle.</p><p>Ang�lique accepta sans r�volte les punitions qui lui furent inflig�es pour cette nouvelle �vasion. � partir de ce jour son attitude farouche se transforma. Elle s'appliqua � ses �tudes, se montra enjou�e avec ses compagnes. Elle semblait enfin s'�tre adapt�e � la s�v�rit� du clo�tre.</p><p>Au mois de septembre, sa s�ur Hortense quitta le couvent. Une tante �loign�e la r�clamait � Niort � titre de demoiselle de compagnie. En r�alit�, la dame en question, qui �tait de tr�s petite noblesse et qui avait �pous� un magistrat riche mais d'origine obscure, souhaitait que son fils, en s'alliant � quelque grand nom, redonn�t un peu d'�clat � leurs �cus. Le fils venait de se faire offrir par son p�re une charge de procureur du roi � Paris, et il fallait qu'il par�t � l'aise parmi les blasons. L'occasion �tait pour les deux partis inesp�r�e. Le mariage se fit aussit�t. Simultan�ment le jeune roi Louis XIV rentrait en vainqueur dans sa bonne capitale. La France sortait exsangue d'une guerre civile, au cours de laquelle six arm�es avaient tourbillonn� sur son sol, se cherchant et ne se trouvant pas toujours�: il y avait eu celle du prince de Cond�, celle du roi dirig�e par Turenne qui, tout � coup, avait choisi de ne pas trahir, celle de Gaston d'Orl�ans, alli� aux Anglais et brouill� avec les princes fran�ais, celle du duc de Beaufort brouill� avec tout le monde, mais que les Espagnols aidaient, celle du duc de Lorraine qui op�rait pour son propre compte, et enfin celle de Mazarin qui, d'Allemagne, avait voulu envoyer des renforts a la reine. On faillit nommer Mlle de Montpensier g�n�ral d'arm�e, pour l'initiative qu'elle prit de faire tirer, certain jour, le canon de la Bastille sur les troupes de son propre cousin le roi. Geste que la Grande Mademoiselle paya fort cher, car il effraya bien des pr�tendants � sa main parmi les princes d'Europe.</p><p>��Mademoiselle vient de ��touer�� son mari, avait murmur�, avec son doux accent des Abruzzes, le cardinal Mazarin, lorsqu'on lui apprit la chose.</p><p>Ce dernier restait le grand vainqueur d'une crise atroce et folle. Moins d'un an plus tard on revit sa robe rouge dans les couloirs du Louvre, mais il n'y eut plus de ��mazarinades��. Tout le monde �tait � bout de forces.</p><p>Ang�lique atteignait dix-sept ans lorsqu'elle apprit la mort de sa m�re. Elle pria beaucoup � la chapelle, mais ne pleura point. Elle r�alisait mal qu'elle ne reverrait jamais cette silhouette passant dans sa robe grise et son foulard noir sur lequel se posait en �t� un chapeau de paille d�mod�. Officiante du jardin et du verger, Mme de Sanc� avait peut-�tre prodigu� plus de soins et de caresses � ses poiriers et � ses choux qu'� ses nombreux enfants.</p><p>*****</p><p>Ce fut � l'occasion de la mort de sa m�re qu'Ang�lique revit ses deux fr�res Raymond et Denis, car ils vinrent la lui annoncer. La jeune fille les re�ut au parloir, derri�re les froides grilles qu'exigeait l'ordre des ursulines.</p><p>Denis �tait maintenant au coll�ge. En grandissant, il s'�tait mis � ressembler � Josselin, au point qu'elle crut un moment revoir son fr�re a�n� tel qu'elle en gardait le souvenir, avec son uniforme noir d'�colier et son encrier de corne � la ceinture. Elle �tait tellement frapp�e de cette ressemblance, qu'apr�s avoir salu� l'eccl�siastique qui accompagnait son fr�re, elle ne prit pas garde � lui, et qu'il dut se nommer.</p><p>��Je suis Raymond, Ang�lique, tu ne me reconnais pas�?</p><p>Elle fut presque intimid�e. Dans son couvent, extr�mement rigoriste en regard de tant d'autres, les religieuses consid�raient les pr�tres avec une servilit� d�votieuse qui n'�tait pas exempte de l'instinctive soumission f�minine � l'�gard de l'homme. S'entendre tutoyer par l'un d'eux la troublait. Et c'�tait elle maintenant qui baissait les yeux tandis que Raymond lui souriait. Avec beaucoup de tact, il la mit au courant du malheur qui les frappait tous et parla tr�s simplement de l'ob�issance qu'on devait � Dieu. Il y avait quelque chose de chang� dans sa longue physionomie au teint mat, aux yeux clairs et ardents.</p><p>Il dit aussi que leur p�re avait �t� fort d��u que sa vocation religieuse � lui, Raymond, se maint�nt durant les derni�res ann�es qu'il avait pass�es chez les j�suites. Josselin parti, on esp�rait sans doute que Raymond reprendrait le r�le d'h�ritier du nom. Mais le jeune homme avait renonc� � son h�ritage en faveur de ses autres fr�res, et avait prononc� ses v�ux. Gontran aussi d�cevait le pauvre baron Armand. Loin de vouloir se rendre aux arm�es, il �tait parti pour Paris �tudier on ne savait trop quoi. Il faudrait donc attendre Denis, qui avait treize ans, pour voir le nom de Sanc� retrouver l'�clat militaire de tradition dans les familles de haut lignage.</p><p>Tout en parlant, le p�re j�suite regardait sa s�ur, cette jeune fille qui, pour l'entendre, appuyait contre les froids barreaux son visage au teint de rose, et dont les yeux �tranges prenaient dans l'ombre du parloir une limpidit� d'eau marine. Il eut une sorte de piti� dans la voix quand il interrogea�:</p><p>��Et toi, Ang�lique, que vas-tu faire�?</p><p>Elle secoua ses lourds cheveux aux reflets d'or et r�pondit avec indiff�rence qu'elle ne savait pas.</p><p>*****</p><p>Un an plus tard Ang�lique de Sanc� fut de nouveau demand�e au parloir. Ce fut le vieux Guillaume, � peine plus blanc qu'au temps jadis, qu'elle y trouva. Il avait soigneusement appuy� son ins�parable pique contre le mur de la cellule.</p><p>Il lui dit qu'il venait la chercher pour la ramener � Monteloup. Elle avait maintenant termin� son �ducation. Elle �tait une jeune fille accomplie, et on lui avait trouv� un mari.</p></section><section><p><strong>Deuxi�me partie</strong></p><p><strong>Mariage toulousain</strong></p><empty-line/><p><strong>(1656���1660)</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 1</strong></p><p>Le marquis de Sanc� regardait sa fille Ang�lique avec une satisfaction non dissimul�e.</p><p>��Ces nonnes ont fait de toi une jeune fille parfaite, ma sauvageonne.</p><p>��Oh�! parfaite�! C'est � voir � l'usage, protesta Ang�lique en retrouvant, pour secouer sa crini�re fris�e, un geste d'autrefois.</p><p>L'air de Monteloup, avec sa douce�tre senteur venue des marais, lui donnait un regain d'ind�pendance. Elle se redressait comme une fleur �tiol�e sous une agr�able averse.</p><p>Mais la vanit� paternelle du baron Armand n'acceptait pas de se laisser abattre.</p><p>��En tout cas, tu es plus jolie encore que je ne l'esp�rais. Ton teint est � mon avis plus fonc� que ne l'exigeraient tes yeux et tes cheveux. Mais le contraste n'est pas sans charme. J'ai remarqu� d'ailleurs que la plupart de mes enfants avaient la m�me couleur de peau. Je crains que ce ne soit l� l'ultime survivance d'une goutte de sang arabe que les gens du Poitou ont en g�n�ral conserv�e. As-tu vu ton petit fr�re Jean-Marie�? On dirait un vrai Maure�!</p><p>Il ajouta tout � trac�:</p><p>��Le comte de Peyrac de Morens t'a demand�e en mariage.</p><p>��Moi�? dit Ang�lique. Mais je ne le connais pas�!</p><p>��Aucune importance. Molines le conna�t, lui, et c'est le principal. Il me garantit que je ne pouvais r�ver, pour une de mes filles, une alliance plus flatteuse.</p><p>Le baron Armand rayonnait. Du bout de sa canne, il fauchait quelques primev�res du talus, au bord du chemin creux o� il se promenait avec sa fille en cette ti�de matin�e d'avril.</p><p>Ang�lique �tait arriv�e la veille au soir � Monteloup en compagnie de Guillaume, et de son fr�re Denis. Comme elle s'�tonnait de voir le coll�gien en vacances, il lui dit qu'il avait obtenu un cong� pour venir assister � son mariage.</p><p>��Qu'est-ce donc que cette histoire de mariage�?�� pensa la jeune fille.</p><p>Elle ne prenait pas encore l'affaire au s�rieux, mais maintenant le ton d'assurance du baron commen�ait � l'inqui�ter.</p><p>Il n'avait pas beaucoup chang� au cours des derni�res ann�es. � peine quelques fils gris se m�laient-ils � ses moustaches et � la petite touffe de poils qu'il portait sous la l�vre, � la mode du r�gne de Louis XIII. Ang�lique, qui s'�tait attendue � le trouver abattu et incertain � la suite de la mort de sa femme, s'�tonnait presque de le voir, en somme, assez en train et souriant.</p><p>Comme ils d�bouchaient sur une prairie en pente dominant les marais dess�ch�s, elle essaya de d�tourner la conversation qui mena�ait de cr�er un conflit entre eux alors qu'ils venaient � peine de se retrouver.</p><p>��Vous m'avez �crit, p�re, que vous aviez subi de grosses pertes de b�tail par les r�quisitions et pillages de l'arm�e durant les ann�es de cette terrible Fronde�?</p><p>��Certes, Molines et moi-m�me avons perdu � peu pr�s la moiti� des b�tes et, sans lui, je serais en prison pour dettes, apr�s vente de toutes nos terres.</p><p>��Est-ce que vous lui devez encore beaucoup�? s'inqui�ta-t-elle.</p><p>��H�las�! sur les 40 000 livres qu'il m'a pr�t�es jadis, en cinq ann�es de travail acharn�, de n'ai pu lui en rendre que 5 000, et encore Molines les refusait-il, pr�tendant qu'il me les avait abandonn�es et que c'�tait ma part dans l'affaire. J'ai d� me f�cher pour les lui faire accepter.</p><p>Ang�lique fit remarquer avec simplicit� que puisque le r�gisseur lui-m�me estimait n'avoir pas besoin d'�tre rembours�, son p�re avait eu tort de s'ent�ter dans sa g�n�rosit�.</p><p>��S'il vous a propos� cette affaire, ce Molines, c'est qu'il y gagnait. Ce n'est pas un homme � faire des cadeaux. Mais il poss�de une certaine droiture, et s'il vous abandonne ces quarante mille livres, c'est qu'il estime que le mal que vous vous �tes donn� et les services que vous lui avez rendus, les valent bien.</p><p>��Il est vrai que notre petit commerce de mulets et de plomb avec l'Espagne, exempt� d'imp�ts jusqu'� l'oc�an, marche tant bien que mal. Et les ann�es sans pillage, lorsqu'on peut vendre le reste de la production � l'�tat, on couvre les frais... C'est vrai.</p><p>Il jeta sur Ang�lique un regard perplexe.</p><p>��Mais comme vous parlez net, ma fille�! Je me demande si un tel langage, pratique et m�me cru, sied � une toute jeune fille � peine sortie du couvent�? Ang�lique se mit � rire.</p><p>��Il para�t qu'� Paris ce sont les femmes qui dirigent tout�: la politique, la religion, les lettres, m�me les sciences. On les appelle les pr�cieuses. Elle se r�unissent chaque jour chez l'une d'elles avec de beaux esprits, des savants. La ma�tresse de maison est �tendue sur son lit et ses invit�s s'entassent dans la ruelle de l'alc�ve, et l'on discute. Je me demande si, lorsque j'irai � Paris, je ne cr�erai pas une ruelle o� l'on parlerait commerce et affaires.</p><p>��Quelle horreur�! s'�cria le baron franchement choqu�. Ang�lique, ce ne sont tout de m�me pas les ursulines de Poitiers qui vous ont inculqu� de pareilles id�es�?</p><p>��Elles pr�tendaient que j'�tais excellente en calcul et en raisonnement. Trop m�me... En revanche, elles d�ploraient beaucoup de n'avoir pu faire de moi une d�vote exemplaire... et hypocrite comme ma s�ur Hortense. Celle-ci leur a fait beaucoup esp�rer qu'elle entrerait dans leur ordre. Mais d�cid�ment l'attrait du procureur a �t� plus grand.</p><p>��Ma fille, il ne faut pas �tre jalouse, puisque ce Molines que vous jugez s�v�rement vous a justement trouv� un mari, qui est certainement de beaucoup sup�rieur � celui d'Hortense.</p><p>La jeune fille tapa du pied avec impatience.</p><p>��Ce Molines exag�re vraiment�! � vous entendre, ne dirait-on pas que je suis sa fille et non la v�tre, pour qu'il prenne si grand soin de mon avenir�?</p><p>��Vous auriez vraiment tort de vous en plaindre, petite mule, dit son p�re en souriant. �coutez-moi un peu. Le comte Joffrey de Peyrac est un descendant des anciens comtes de Toulouse, dont les quartiers de noblesse remonteraient plus haut que ceux de notre roi Louis XIV. De plus, c'est l'homme le plus riche et le plus influent du Languedoc.</p><p>��C'est possible, p�re, mais enfin je ne peux pas me marier ainsi � un homme que je ne connais pas, que vous-m�me n'avez jamais vu.</p><p>��Pourquoi�? s'�tonna le baron. Toutes les jeunes filles de qualit� se marient de cette fa�on. Ce n'est pas � elles, ni au hasard de d�cider des alliances qui sont favorables � leurs familles, et d'un �tablissement o� elles engagent non seulement leur avenir, mais leur nom.</p><p>��Est-il... est-il jeune�? interrogea la jeune fille avec h�sitation.</p><p>��Jeune�? Jeune�? grommela le baron avec ennui. Voici une question bien oiseuse pour une personne pratique. En fait, il est vrai que votre futur �poux a douze ann�es de plus que vous. Mais la trentaine, chez un homme, est l'�ge de la force et de la s�duction. De nombreux enfants peuvent vous �tre accord�s par le Ciel. Vous aurez un palais � Toulouse, des ch�teaux en Albi et en B�arn, des �quipages, des toilettes... M. de Sanc� s'arr�ta, � bout d'imagination.</p><p>��Pour ma part, conclut-il, j'estime que la demande en mariage d'un homme qui, lui non plus, ne vous a jamais vue, est une chance inesp�r�e, extraordinaire...</p><p>Ils firent quelques pas en silence.</p><p>��Pr�cis�ment, murmura Ang�lique, je trouve cette chance trop extraordinaire. Pourquoi ce comte, qui a tout ce qu'il faut pour choisir une riche h�riti�re comme �pouse, vient-il chercher au fond du Poitou une fille sans dot�?</p><p>��Sans dot�? r�p�ta Armand de Sanc� dont le visage s'�claira. Rentre avec moi au ch�teau, Ang�lique, afin de t'habiller pour sortir. Nous allons prendre nos chevaux. Je veux te montrer quelque chose.</p><p>Dans la cour du manoir, un valet, sur l'ordre du baron, fit sortir deux chevaux de l'�curie et les harnacha rapidement. Intrigu�e, la jeune fille ne posait plus de questions. Tandis qu'elle se mettait en selle, elle se disait qu'apr�s tout elle �tait destin�e � se marier, et que la plupart de ses compagnes se mariaient ainsi, avec des candidats que leur pr�sentaient leurs parents. Pourquoi ce projet la r�voltait-il � ce point�? L'homme qu'on lui destinait n'�tait pas un vieillard. Elle serait riche... Ang�lique s'aper�ut qu'elle �prouvait tout � coup une agr�able sensation physique et fut quelques instants � en comprendre la raison. La main du valet qui l'avait aid�e � s'asseoir en amazone sur la b�te, venait de glisser sur sa cheville et la caressait doucement, en un geste que la meilleure bonne volont� du monde ne pouvait prendre pour une inattention.</p><p>Le baron �tait entr� dans le ch�teau pour. y changer de bottes et mettre un rabat propre.</p><p>Ang�lique eut un geste nerveux, et le cheval rompit de quelques pas.</p><p>��Qu'est-ce qui te prend, manant�?</p><p>Elle se sentait rouge et furieuse contre elle-m�me, car elle devait s'avouer qu'un frisson d�licieux l'avait parcourue sous cette br�ve caresse. Le valet, un Hercule aux larges �paules, redressa la t�te. Des m�ches de cheveux bruns tombaient dans ses yeux sombres, qui brillaient d'une malice famili�re.</p><p>��Nicolas�! s'�cria Ang�lique, tandis que le plaisir de revoir cet ancien compagnon de jeux et la confusion du geste qu'il avait os� se disputaient en elle.</p><p>��Ah�! tu as reconnu Nicolas, dit le baron de Sanc� qui arrivait � grands pas. C'est le pire diable de la contr�e et personne n'en vient � bout. Ni le labour ni les mulets ne l'int�ressent. Paresseux et trousseur de filles, voil� ton beau compagnon de jadis, Ang�lique�!</p><p>Le jeune homme ne semblait nullement honteux des appr�ciations de son ma�tre. Il continuait � regarder Ang�lique avec un rire qui montrait ses dents blanches, et une hardiesse presque insolente. Sa chemise ouverte d�couvrait sa poitrine massive et noire.</p><p>��H�! gars, prends un bourrin5 et suis-nous, dit le baron, qui ne voyait rien.</p><p>��Bien, not'ma�tre.</p><p>Les trois montures franchirent le pont-levis et s'engag�rent dans le chemin, sur la gauche de Monteloup.</p><p>��O� allons-nous, p�re�?</p><p>��� la vieille carri�re de plomb.</p><p>��Ces fours �croul�s pr�s des terres de l'abbaye de Nieul�?...</p><p>��Ceux-l� m�mes.</p><p>Ang�lique se rappela le clo�tre des moines paillards, la folle �quip�e de son enfance lorsqu'elle avait voulu partir pour les Am�riques, et les explications du fr�re Anselme � propos de plomb et d'argent, et des travaux accomplis dans la carri�re au Moyen Age.</p><p>��Je ne vois pas en quoi ce lopin de terre inculte...</p><p>��Ce lopin de terre, qui n'est plus inculte et qui s'appelle maintenant Argenti�res, repr�sente tout simplement ta dot. Tu te souviens que Molines m'avait demand� de renouveler le droit d'exploitation de ma famille, comme l'exemption des imp�ts sur le quart de la production. Ceci obtenu, il a fait venir des ouvriers saxons. Voyant l'importance qu'il attachait � cette terre jusqu'ici d�sh�rit�e, je lui ai dit un jour que j'en ferais ta dot. Je crois que c'est de ce moment que l'id�e d'un mariage avec le comte de Peyrac a germ� dans sa t�te fertile, car en effet ce seigneur toulousain voudrait l'acqu�rir. Je n'ai pas tr�s bien compris le genre de transaction auquel il se livre avec Molines�; je crois que c'est lui qui est plus ou moins r�ceptionnaire des mulets et des m�taux que nous envoyons par mer � destination espagnole. Cela prouve qu'il y a beaucoup plus de gentilshommes qu'on ne croit qui s'int�ressent au commerce. J'aurais cru cependant que le comte de Peyrac avait assez de propri�t�s et de terres pour ne pas recourir � des proc�d�s roturiers. Mais peut-�tre cela le distrait-il. On le dit tr�s original.</p><p>��Si j'ai bien saisi, fit lentement Ang�lique, vous saviez que l'on convoitait cette mine, et vous avez fait comprendre qu'il fallait prendre la fille avec.</p><p>��Comme tu pr�sentes les choses sous un angle bizarre, Ang�lique�! Je trouve que cette solution de te donner la mine en dot �tait excellente. Le d�sir de voir mes filles bien �tablies a �t� ma pr�occupation principale ainsi que celle de ta pauvre m�re. Or, chez nous, on ne vend pas les terres�; malgr� les pires difficult�s, nous avons r�ussi � garder le patrimoine intact, et pourtant du Plessis, plus d'une fois, a guign� mes fameux terrains des marais dess�ch�s. Mais marier ma fille, non seulement honorablement, mais richement, voil� qui me contente. La terre ne sort pas de la famille. Elle ne va pas � un �tranger mais � un nouveau rameau, � une nouvelle alliance.</p><p>Ang�lique marchait un peu en retrait de son p�re�; aussi celui-ci n� pouvait-il voir l'expression de son visage. Les petites dents blanches de la jeune fille mordaient ses l�vres avec une rage impuissante. Elle pouvait d'autant moins expliquer � son p�re combien la fa�on dont s'�tait pr�sent�e cette demande en mariage �tait humiliante pour elle, que celui-ci �tait persuad� d'avoir tr�s habilement pr�par� le bonheur de sa fille. Elle essaya cependant encore de lutter.</p><p>��Si je me souviens, bien, n'aviez-vous pas lou� cette carri�re pour dix ans � Molines�? Il reste donc environ quatre ans de fermage. Comment peut-on donner ce coin, qui est lou�, en dot�?</p><p>��Molines est non seulement d'accord, mais il continuera d'exploiter pour le compte de M. de Peyrac. Du reste, le travail a d�j� commenc� il y a trois ans, comme tu vas le voir. Nous arrivons.</p><p>*****</p><p>En une heure de trot, ils atteignirent les lieux. Jadis Ang�lique avait cru que cette noire carri�re et ses villages protestants �taient situ�s au bout du monde. Mais maintenant cela paraissait tout proche. Une route bien entretenue confirmait cette nouvelle impression. Un petit hameau pour les ouvriers avait �t� construit. Le p�re et la fille mirent pied � terre, et Nicolas s'approcha pour tenir les brides des chevaux.</p><p>L'endroit � l'aspect d�sol�, dont Ang�lique se souvenait si bien, avait totalement chang�.</p><p>Une canalisation amenait de l'eau courante et actionnait plusieurs meules de pierre verticales. Des pilons de fonte, dans un bruit sourd, �crasaient des pierres, tandis que des gros blocs de roche �taient d�bit�s par des masses � main.</p><p>Deux fours rougeoyaient et d'�normes soufflets de peau en activaient les flammes. Des montagnes noires de charbon de bois �taient dispos�es � c�t� des fours, et le reste du carreau de la mine �tait occup� par des tas de pierres. Dans des goulottes de bois o� coulait de l'eau, des ouvriers jetaient � la pelle le sable de la roche sortant des meules. D'autres, avec des houes, ratissaient, � contrecourant, l'int�rieur de ces canalisations. Un assez grand b�timent, construit en retrait, montrait des portes avec grillages et barreaux de fer, ferm�es par de gros cadenas.</p><p>Deux hommes arm�s de mousquets en gardaient les abords.</p><p>��La r�serve des lingots d'argent et de plomb, dit le baron.</p><p>Tr�s fier, il ajouta qu'il demanderait un jour prochain � Molines d'en montrer � Ang�lique le contenu.</p><p>Ensuite, il la mena voir la carri�re attenante. D'�normes gradins, de quatre m�tres de haut chacun, dessinaient maintenant une sorte d'amphith��tre romain. �a et l�, de noirs souterrains s'enfon�aient sous la roche, d'o� l'on voyait surgir de petits chariots tra�n�s par des �nes.</p><p>��Il y a ici dix familles saxonnes de mineurs de m�tier, fondeurs et carriers. Ce sont eux et Molines qui ont mont� l'exploitation.</p><p>��Et l'affaire rapporte combien par an�? demanda Ang�lique.</p><p>���a, par exemple, c'est une question que je ne me suis jamais pos�e..., avoua avec une pointe de confusion Armand de Sanc�. Tu comprends�: Molines me paie r�guli�rement son fermage. Il a fait tous les frais d'installation. Des briques de fours sont venues d'Angleterre et sans doute m�me d'Espagne, apport�es par des caravanes de contrebande du Languedoc.</p><p>��Probablement, n'est-ce pas, par l'interm�diaire de celui que vous me destinez pour �poux�?</p><p>��C'est possible. Il para�t qu'il s'occupe de mille choses diverses. C'est, d'ailleurs, un savant et c'est lui qui a dessin� le plan de cette machine � vapeur.</p><p>Le baron amena sa fille jusqu'� l'entr�e d'une des basses galeries de la montagne. Il lui montra une sorte d'�norme chaudron de fer sous lequel on faisait du feu, et d'o� s'�chappaient deux gros tuyaux entour�s de bandelettes, qui allaient ensuite s'enfoncer dans un puits. Un jet d'eau en jaillissait p�riodiquement � la surface du sol.</p><p>��C'est une des premi�res machines � vapeur construites jusqu'ici au monde. Elle sert � pomper l'eau souterraine des mines. C'est une invention que le comte de Peyrac a mise au point au cours d'un de ses s�jours en Angleterre. Tu vois que, pour une femme qui veut devenir Pr�cieuse, tu auras l� un mari aussi savant et bel esprit que je suis, moi, ignorant et peu rapide, ajouta-t-il avec une moue piteuse. Tiens, bonjour, Fritz Hau�r.</p><p>Un des ouvriers, qui se tenait pr�s de la machine, �ta son bonnet et s'inclina profond�ment. Il avait un visage comme bleui par les poussi�res de roche incrust�es dans sa peau, au cours d'une longue existence de travaux miniers. Deux doigts manquaient � l'une de ses mains. Trapu et bossu, on e�t dit que ses bras �taient trop longs. Des m�ches de cheveux tombaient dans ses yeux petits et brillants.</p><p>��Je trouve qu'il ressemble un peu � Vulcain, le dieu des enfers, dit M. de Sanc�. Il para�t qu'il n'y a pas un homme qui connaisse mieux les entrailles de la terre que cet ouvrier saxon. C'est peut-�tre pourquoi il a cet aspect curieux. Toutes ces questions de mines ne m'ont jamais paru tr�s claires, et je ne sais pas dans quelle mesure il ne s'y m�le pas un peu de sorcellerie. On dit que Fritz Hau�r conna�t un proc�d� secret pour transformer le plomb en or. Voil� qui serait bien extraordinaire. Toujours est-il qu'il travaille depuis plusieurs ann�es avec le comte de Peyrac, qui l'a envoy� en Poitou pour installer Argenti�res.</p><p>��Le comte de Peyrac�! Toujours le comte de Peyrac�!�� pensa Ang�lique, exc�d�e. Elle dit tout haut�:</p><p>��C'est peut-�tre pour cela qu'il est si riche, ce comte de Peyrac. Il transforme en or le plomb que lui envoie ce Fritz Hau�r. D'ici � ce qu'il me transforme en grenouille...</p><p>��Vraiment vous me peinez, ma fille. Pourquoi ce ton de persiflage�? Ne dirait-on pas que je cherche � faire votre malheur�? Il n'y a rien dans ce projet qui puisse justifier votre m�fiance. Je m'attendais � des cris de joie, et je n'entends que des sarcasmes.</p><p>��C'est vrai, p�re, pardonnez-moi, fit Ang�lique confuse et d�sol�e de la d�ception qu'elle lisait sur l'honn�te visage du hobereau. Les religieuses ont souvent dit que je n'�tais pas comme les autres, et que j'avais des r�actions d�concertantes. Je ne vous cache pas qu'au lieu de me r�jouir, cette demande en mariage m'est extr�mement d�sagr�able. Laissez-moi le temps de r�fl�chir, de m'habituer...</p><p>Tout en parlant, ils �taient revenus vers les chevaux. Ang�lique se mit en selle rapidement afin d'�viter l'aide trop empress�e de Nicolas, mais elle ne put emp�cher que la main brune du valet ne l'effleur�t en lui passant les r�nes.</p><p>��C'est tr�s g�nant, se dit-elle contrari�e. Il faudra que je le remette � sa place s�v�rement.��</p><p>Les chemins creux �taient fleuris d'aub�pine. L'odeur exquise, en lui rappelant les jours de son enfance, apaisa un peu l'�nervement de la jeune fille.</p><p>��P�re, dit-elle tout � coup, je crois comprendre qu'au sujet du comte de Peyrac vous voudriez me voir prendre une d�cision rapide. Je viens d'avoir une id�e�: me permettez-vous de me rendre chez Molines�? Je voudrais avoir une conversation s�rieuse avec lui.</p><p>Le baron jeta un regard au soleil afin de mesurer l'heure.</p><p>��Il va �tre bient�t midi. Mais je pense que Molines se fera un plaisir de te recevoir � sa table. Va, ma fille. Nicolas t'accompagnera.</p><p>*****</p><p>Ang�lique fut sur le point de refuser cette escorte, mais elle ne voulut pas avoir l'air d'attacher la moindre importance au paysan et, apr�s avoir adress� un joyeux signe d'adieu � son p�re, elle s'�lan�a au galop. Le valet, qui n'�tait mont� que sur un mulet, se laissa bient�t distancer.</p><p>Une demi-heure plus tard, Ang�lique, passant devant la grille du ch�teau du Plessis, se penchait pour essayer de d�couvrir, au bout de l'all�e de marronniers, la blanche apparition.</p><p>��Philippe��, pensa-t-elle.</p><p>Et elle s'�tonna que ce nom lui f�t revenu en m�moire comme pour ajouter � sa m�lancolie.</p><p>Mais les du Plessis �taient toujours � Paris. Bien qu'ancien partisan de M. de Cond�, le marquis avait su rentrer en gr�ce pr�s de la reine et du cardinal Mazarin, tandis que Monsieur le Prince, le vainqueur de Rocroi, l'un des plus glorieux g�n�raux de France, s'en allait servir honteusement le roi d'Espagne, dans les Flandres. Ang�lique se demanda si la disparition du coffret au poison avait jou� quelque r�le dans la destin�e de M. de Cond�. En tout cas, ni le cardinal Mazarin ni le roi et son jeune fr�re n'avaient �t� empoisonn�s. Et l'on disait que M. Fouquet, l'�me de l'ancien complot contre Sa Majest�, venait d'�tre nomm� surintendant des Finances. C'�tait amusant de penser qu'une petite campagnarde obscure avait peut-�tre chang� le cours de l'Histoire. Il faudrait qu'elle s'assur�t un jour que le coffret �tait toujours en sa cachette. Et le page qu'elle avait accus�, qu'en avait-on fait�? Bah�! cela n'avait pas d'importance.</p><p>Ang�lique entendit le galop du mulet de Nicolas qui se rapprochait. Elle reprit sa course et arriva bient�t � la maison du r�gisseur.</p><p>*****</p><p>Apr�s le repas, l'intendant Molines fit entrer Ang�lique dans le petit bureau o� quelques ann�es plus t�t il avait re�u son p�re. C'�tait l� qu'avait pris naissance l'affaire des mulets, et la jeune fille se souvint tout � coup de la r�ponse ambigu� que le r�gisseur avait faite � sa question d'enfant pratique�:</p><p>��Et � moi que me donnera-t-on�?</p><p>��On vous donnera un mari.</p><p>Pensait-il d�j� � une alliance avec ce bizarre comte de Toulouse�? Ce n'�tait pas impossible, car Molines �tait un homme dont l'esprit voyait loin et entrela�ait mille projets. En fait, l'intendant du ch�teau voisin n'�tait pas antipathique. Son attitude quelque peu cauteleuse �tait inh�rente � sa condition de subalterne. Un subalterne qui se savait plus intelligent que ses ma�tres.</p><p>Pour la famille du petit ch�telain voisin, son intervention avait �t� une v�ritable providence, mais Ang�lique savait que seul l'int�r�t personnel de l'intendant �tait � l'origine de ses largesses et de son aide. Cela lui plaisait, en lui enlevant le scrupule de se croire son oblig�e et de lui devoir une reconnaissance humiliante. Elle s'�tonnait cependant de la r�elle sympathie que lui inspirait ce huguenot roturier et calculateur.</p><p>��C'est parce qu'il est en train de cr�er quelque chose de neuf et peut-�tre de solide��, se dit-elle tout � coup.</p><p>Mais, par exemple, elle admettait mal d'�tre m�l�e aux projets du r�gisseur au m�me titre qu'une �nesse ou un lingot de plomb.</p><p>��Monsieur Molines, dit-elle nettement, mon p�re m'a parl� avec insistance d'un mariage que vous auriez organis� pour moi avec un certain comte de Peyrac. �tant donn� l'influence tr�s grande que vous avez prise sur mon p�re ces derni�res ann�es, je ne puis douter que vous attachiez, vous aussi, une grande importance � ce mariage, c'est-�-dire que je suis appel�e � jouer un r�le dans vos combinaisons commerciales. Je voudrais bien savoir lequel�?</p><p>Un froid sourire �tira les l�vres minces de son interlocuteur.</p><p>��Je remercie le Ciel de vous retrouver telle que vous promettiez de devenir lorsqu'on vous appelait dans le pays la petite f�e des Marais. En effet, j'ai promis � M. le comte de Peyrac une femme belle et intelligente.</p><p>��Vous vous engagiez beaucoup. J'aurais pu devenir laide et idiote, et voil� qui aurait nui � votre m�tier d'entremetteur�!</p><p>��Je ne m'engage jamais sur une pr�somption. � plusieurs reprises, des relations que j'ai � Poitiers m'ont entretenu de vous et, moi-m�me, je vous ai aper�ue l'ann�e derni�re au cours d'une procession.</p><p>��Ainsi vous me faisiez surveiller, s'�cria Ang�lique furieuse, comme un melon qui m�rit sous cloche�!</p><p>Simultan�ment, l'image lui parut si dr�le qu'elle pouffa de rire et que sa col�re tomba. Au fond, elle pr�f�rait savoir � quoi s'en tenir plut�t que de se laisser prendre au pi�ge comme une oie blanche.</p><p>��Si j'essayais de parler le langage de votre monde, dit gravement Molines, je pourrais me retrancher derri�re des consid�rations traditionnelles�: une jeune fille, tr�s jeune encore, n'a pas besoin de savoir pourquoi ses parents lui choisissent tel ou tel mari. Les affaires de plomb et d'argent, de commerce et de douane, ne sont point du ressort des femmes, surtout des dames nobles... Les affaires d'�levage encore moins. Mais je crois vous conna�tre, Ang�lique, et je ne vous parlerai pas ainsi.</p><p>Elle ne fut pas choqu�e du ton plus familier.</p><p>��Pourquoi pensez-vous pouvoir me parler autrement qu'� mon p�re�?</p><p>��C'est difficile � exprimer, mademoiselle. Je ne suis pas philosophe et mes �tudes ont surtout consist� en exp�riences de travail. Pardonnez-moi d'�tre tr�s franc. Mais je vous dirai une chose. Les gens de votre monde ne pourront jamais comprendre ce qui m'anime�: c'est le travail.</p><p>��Les paysans travaillent beaucoup plus encore, il me semble.</p><p>��Ils triment, ce n'est pas pareil. Ils sont stupides, ignares et inconscients de leur int�r�t, de m�me que les gens de la noblesse qui eux ne produisent rien. Ces derniers sont des �tres inutiles, sauf dans la conduite des guerres destructrices. Votre p�re, lui, commence � faire quelque chose, mais, excusez-moi, mademoiselle, il ne comprendra jamais le travail�!</p><p>��Vous pensez qu'il ne r�ussira pas�? s'effara soudain la jeune fille. Je croyais pourtant que son affaire marchait, et la preuve en �tait que vous vous y int�ressiez.</p><p>��La preuve serait surtout que nous sortions plusieurs milliers de mulets par an, et la deuxi�me et plus importante preuve serait que cela rapporte un revenu consid�rable et croissant�: voil� le signe v�ritable d'une affaire qui marche.</p><p>��Eh bien, n'est-ce pas ce � quoi nous parviendrons un jour�?</p><p>��Non, car un �levage, m�me important et ayant des r�serves d'argent derri�re lui pour les moments difficiles, maladies ou guerres, reste un �levage quand m�me. C'est, comme la culture de la terre, une chose tr�s longue et de tr�s petit rapport.</p><p>D'ailleurs, jamais les terres, ni les b�tes, n'ont enrichi v�ritablement les hommes�: rappelez-vous l'exemple des immenses troupeaux des pasteurs de la Bible, dont la vie �tait cependant si frugale.</p><p>��Si telle est votre conviction, je ne vous comprends pas, monsieur Molines, de vous �tre lanc�, vous si prudent, dans une telle affaire, longue et de tr�s petit rapport.</p><p>��Mais c'est l�, mademoiselle, que M. votre p�re et moi allons avoir besoin de vous.</p><p>��Je ne peux pourtant pas vous aider � faire mettre bas vos �nesses deux fois plus rapidement.</p><p>��Vous pouvez nous aider � en doubler le rapport.</p><p>��Je ne vois absolument pas de quelle fa�on.</p><p>��Vous allez saisir mon id�e facilement. Ce qui compte dans une affaire rentable, c'est d'aller vite, mais, comme nous ne pouvons changer les lois de Dieu, force nous est d'exploiter la faiblesse de l'esprit des hommes. Ainsi donc les mulets repr�sentent la fa�ade de l'affaire. Ils couvrent les frais courants, nous mettent au mieux avec l'Intendance militaire, � laquelle nous vendons du cuir et des b�tes. Ils permettent surtout de circuler librement, avec des exemptions de douane et de p�ages, et de pouvoir mettre sur les routes des caravanes lourdement charg�es. Ainsi nous exp�dions, avec un contingent de mulets, du plomb et de l'argent � destination de l'Angleterre. Au retour les b�tes rapportent des sacs de scories noires que nous baptisons ��fondant��, produits n�cessaires aux travaux de la mine, et qui sont en r�alit� de l' or et de l'argent, venus de l'Espagne en guerre en passant par Londres.</p><p>��Je ne vous suis plus, Molines. Pourquoi envoyez-vous de l'argent � Londres pour en ramener ensuite�?</p><p>��J'en ram�ne double ou triple quantit�. Quant � l'or, le comte Joffrey de Peyrac poss�de en Languedoc un gisement aurif�re. Lorsqu'il aura la mine d'Argenti�res, les op�rations de change que je ferai pour lui sur ces deux m�taux pr�cieux ne pourront plus para�tre en rien suspects, or et argent venant officiellement de ces deux mines lui appartenant. C'est en cela que r�side notre v�ritable affaire. Car, comprenez-moi, l'or et l'argent que l'on peut exploiter en France repr�sentent, une fois encore, peu de chose�; en revanche, sans d�router le fisc, ni l'octroi ni la douane, nous pouvons faire entrer une grande quantit� d'or et d'argent espagnols. Les lingots que je pr�sente aux changeurs ne parlent pas. Ils ne peuvent confesser qu'au lieu de provenir d'Argenti�res ou du Languedoc, ils arrivent d'Espagne par l'interm�diaire de Londres. Ainsi, tout en donnant un b�n�fice l�gal au Tr�sor royal, nous pouvons passer, sous couvert de travaux miniers, une quantit� importante de m�taux pr�cieux, sans payer de main-d'�uvre, de droits de douane, et sans nous voir ruin�s par de trop importantes installations, car personne ne peut se douter combien nous produisons ici, et l'on doit se fier aux chiffres que nous d�clarons.</p><p>��Mais si ce trafic est d�couvert, ne risque-t-il pas de vous conduire aux gal�res�?</p><p>��Nous ne fabriquons aucune fausse monnaie. Nous n'avons d'ailleurs pas l'intention d'en fabriquer jamais. Au contraire, c'est nous qui alimentons r�guli�rement le Tr�sor royal en bon et franc or, et en argent en lingots qu'il v�rifie et estampille et dont il frappera monnaie. Seulement, � l'abri de ces minimes extractions nationales, nous pourrons, lorsque la mine d'Argenti�res et celle du Languedoc seront r�unies sous un m�me nom, conna�tre un rapide b�n�fice des m�taux pr�cieux d'Espagne. Ce dernier pays regorge d'or et d'argent venus des Am�riques�; il en a perdu le go�t de tout travail et ne vit plus que par le troc de ses mati�res premi�res avec d'autres nations. Les banques de Londres lui servent d'interm�diaires. L'Espagne est � la rois le plus riche et le plus mis�rable pays du monde. Quant � la France, ces rapports commerciaux, qu'une mauvaise gestion �conomique l'emp�che d'accomplir au grand jour, l'enrichiront presque malgr� elle. Et nous-m�mes auparavant, car les sommes investies seront rendues plus vite et de fa�on plus importante, qu'avec le march� d'une �nesse qui porte dix mois et ne peut rapporter au plus que 10 % du capital investi.</p><p>Ang�lique ne pouvait s'emp�cher d'�tre tr�s int�ress�e par ces combinaisons ing�nieuses.</p><p>��Et le plomb, que comptez-vous en faire�? Sert-il seulement de d�guisement ou peut-il �tre utilis� commercialement�?</p><p>��Le plomb est d'un tr�s bon rapport. Il en faut pour la guerre et la chasse. Il a pris encore de la valeur ces derni�res ann�es, depuis que la reine m�re a fait venir des ing�nieurs florentins qui compl�tent des installations de salles d'eau dans toutes ses demeures, ainsi que l'avait d�j� fait sa belle-m�re, Catherine de M�dicis. Vous avez d� voir le mod�le d'une de ces salles au ch�teau du Plessis, avec sa baignoire romaine et tous ses tuyaux de plomb.</p><p>��Et le marquis votre ma�tre est-il au courant de tant de projets�?</p><p>��Non, fit Molines avec un sourire indulgent. Il n'y comprendrait rien et le moins qu'il puisse faire serait de me retirer ma charge d'intendant de ses domaines, que je remplis cependant � sa satisfaction.</p><p>��Et mon p�re, que sait-il de vos trafics d'or et d'argent�?</p><p>��J'ai pens� que le seul fait de savoir que des m�taux espagnols passeraient sur ses terres lui serait d�sagr�able. N'est-il pas pr�f�rable de lui laisser croire que les petits rapports qui lui permettent de vivre sont le fruit d'un labeur honn�te et traditionnel�?</p><p>Ang�lique fut froiss�e par l'ironie un peu d�daigneuse de la voix du r�gisseur. Elle dit s�chement�:</p><p>��Et pourquoi ai-je droit, moi, � ce que vous me d�voiliez vos combinaisons, qui sentent la gal�re � dix lieues�?</p><p>��Il n'est pas question de gal�res, et, y aurait-il des difficult�s avec des commis administratifs, que quelques �cus arrangeraient les choses�: voyez si Mazarin et Fouquet ne sont pas des personnages qui ont plus de cr�dit que les princes du sang et que le roi m�me. C'est parce qu'ils sont possesseurs d'une immense fortune. Quant � vous, je sais que vous vous d�battrez dans les brancards tant que vous n'aurez pas compris pourquoi on vous y engage. Le probl�me, au fond, est simple. Le comte de Peyrac a besoin d'Argenti�res. Et votre p�re ne lui c�dera sa terre qu'en �tablissant une de ses filles. Vous savez combien il est t�tu. Il ne vendra jamais une parcelle de son patrimoine. D'autre part le comte de Peyrac, d�sirant se marier dans une famille de bonne noblesse, a trouv� la combinaison avantageuse.</p><p>��Et si, moi, je refusais de partager cet avis�?</p><p>��Vous ne souhaitez pas que votre p�re connaisse la prison pour dettes, fit lentement le r�gisseur. Il suffit de peu de chose pour que vous retombiez tous dans une mis�re plus grande que celle que vous avez connue jadis. Et, pour vous-m�me, quel serait l'avenir�? Vous vieilliriez comme vos tantes dans la pauvret�... Pour vos fr�res et vos jeunes s�urs ce serait le manque d'�ducation, le d�part � l'�tranger plus tard...</p><p>Voyant que les yeux de la jeune fille �tincelaient de col�re, il ajouta d'un ton patelin�:</p><p>��Mais pourquoi me contraindre � brosser ce noir tableau�? Je me suis figur� que vous �tiez d'une autre trempe que ces nobles qui se contentent de leur blason pour tout potage, et qui vivent des aum�nes du roi... On n� sort pas des difficult�s sans les saisir � pleines mains et sans payer un peu de sa personne. C'est-�-dire qu'il faut agir. Voil� pourquoi je ne vous ai rien cach�, afin que vous sachiez dans quel sens porter votre effort.</p><p>Aucune parole ne pouvait atteindre plus directement Ang�lique. Jamais personne ne lui avait adress� un langage aussi proche de son caract�re. Elle se redressa comme sous un coup de fouet. Elle revoyait Monteloup en ruine, ses jeunes fr�res et s�urs vautr�s dans le fumier, sa m�re aux doigts rouges de froid, et son p�re assis � son petit bureau, �crivant avec application une supplique au roi qui n'avait jamais r�pondu...</p><p>Le r�gisseur les avait tir�s de la mis�re. Maintenant il fallait payer.</p><p>��C'est entendu, monsieur Molines, dit-elle d'une voix blanche, j'�pouserai le comte de Peyrac.</p></section><section><p><strong>Chapitre 2</strong></p><p>Elle revenait maintenant par les chemins embaum�s, mais ne voyait rien, tout � ses pens�es.</p><p>Nicolas la suivait sur son mulet. Elle ne pr�tait plus attention au jeune valet. Elle essayait cependant de ne point pr�ciser le vague effroi qui continuait � s'agiter en elle. Sa r�solution �tait prise. Quoi qu'il adv�nt, elle ne retournerait pas en arri�re. Alors, le mieux �tait de regarder en avant et de rejeter impitoyablement tout ce qui pourrait la faire chanceler dans l'ex�cution de ce programme si bien trac�. Tout � coup, une voix m�le l'interpella�:</p><p>��Mademoiselle�! Mademoiselle Ang�lique�!</p><p>Machinalement, elle tira sur ses r�nes, et le cheval qui, depuis quelques minutes, marchait lentement, s'arr�ta.</p><p>En se retournant, Ang�lique vit que Nicolas avait mis pied � terre et lui faisait signe de le rejoindre.</p><p>��Que se passe-t-il�? interrogea-t-elle.</p><p>Assez myst�rieusement, il chuchota�:</p><p>��Descendez, je veux vous montrer quelque chose.</p><p>Elle ob�it, et le valet ayant pass� les brides des deux b�tes au tronc d'un jeune bouleau, la pr�c�da, sous le couvert d'un petit bois. Elle le suivit. La lumi�re printani�re, � travers les feuilles toutes neuves, �tait couleur d'ang�lique. Un pinson sifflait sans r�pit dans les halliers.</p><p>Le front pench�, Nicolas marchait en regardant avec attention autour de lui. Il s'agenouilla enfin, puis, se relevant, tendit, dans ses deux paumes ouvertes, des fruits rouges et parfum�s.</p><p>��Les premi�res fraises, murmura-t-il tandis que la malice de son sourire allumait une flamme dans ses yeux marron.</p><p>��Oh�! Nicolas, ce n'est pas bien, protesta Ang�lique.</p><p>Mais son �motion lui amena des larmes subites au bord des cils, car, dans ce geste, c'�tait tout le charme de son enfance qu'il lui rendait, le charme de Monteloup, des courses dans les bois, des r�ves gris�s d'aub�pines, la fra�cheur des canaux o�</p><p>Valentin l'entra�nait, des ruisseaux o� l'on p�chait l'�crevisse, Monteloup qui ne ressemblait � aucun lieu sur terre parce que s'y m�laient le myst�re douce�tre des marais, l'acre myst�re des for�ts...</p><p>��Te rappelles-tu, murmura-t-il, comme nous te nommions�: Marquise des Anges...</p><p>��Tu es sot, fit-elle d'une voix fragile, tu ne devrais pas, Nicolas...</p><p>Mais d�j�, retrouvant un geste familier, elle picorait dans les mains tendues les fruits menus et d�licieux. Nicolas se tenait tout pr�s d'elle comme au temps jadis, mais maintenant le gar�onnet maigre et preste, au visage d'�cureuil, la dominait de toute la t�te et, par l'�chancrure de sa chemise ouverte, elle respirait l'odeur rustique de cette chair d'homme, h�l�e et velue de poils noirs. Elle voyait la poitrine puissante respirer � coups lents, et cela la troublait au point qu'elle n'osait plus relever la t�te, trop s�re du regard audacieux et br�lant qu'elle rencontrerait. Elle continua de go�ter les fraises, s'absorbant dans sa d�lectation, et, en v�rit�, elle y accordait un prix infini.</p><p>��Une derni�re fois Monteloup�! se disait-elle. Une derni�re fois que je le savoure�! Tout ce qu'il a eu de meilleur pour moi est contenu dans ces mains-l�, les mains brunes de Nicolas.��</p><p>Quand ce fut fini, elle ferma brusquement les yeux et appuya sa t�te contre le tronc d'un ch�ne.</p><p>���coute, Nicolas...</p><p>��Je t'�coute, r�pondit-il en patois.</p><p>Et elle sentit sur sa joue son souffle chaud, au go�t de cidre. Il �tait si proche, presque coll� � elle, qu'il l'enveloppait toute du rayonnement de sa massive pr�sence. Pourtant il ne la touchait pas et subitement, en le regardant, elle vit qu'il avait mis ses mains au dos pour r�sister � la tentation de la saisir, de l'�treindre. Elle re�ut le choc du regard redoutable, d�pourvu de tout sourire, assombri d'une pri�re qui ne laissait place � aucune �quivoque. Jamais Ang�lique n'avait capt� ainsi l'attirance du m�le, n'avait entendu confession plus nette sur les d�sirs qu'inspirait sa beaut�. Le caprice du page de Poitiers n'avait �t� qu'un jeu, une acide exp�rience de jeunes b�tes qui essaient leurs griffes.</p><p>L�, c'�tait autre chose, c'�tait puissant et dur, vieux comme le monde, comme la terre, comme l'orage.</p><p>La jeune fille s'en effraya. Plus exp�riment�e, elle n'e�t pu r�sister � un tel appel. Sa chair s'�mouvait, ses jambes tremblaient, mais elle recula telle la biche devant le chasseur. L'inconnu de ce qui l'attendait et la violence contenue du paysan l'apeur�rent.</p><p>��Ne me regarde pas ainsi, Nicolas, fit-elle en essayant de raffermir sa voix, je veux te dire...</p><p>��Je sais ce que tu veux me dire, interrompit-il d'une voix sourde. Je le lis dans tes yeux et dans la fa�on dont tu redresses la t�te. Tu es Mlle de Sanc� et moi je suis un valet... Et maintenant, c'est fini pour nous de nous regarder m�me en face. Moi, je dois rester t�te basse�! Bien, mademoiselle�; oui, mademoiselle... Et toi, ce sont tes yeux qui passent par-dessus moi, sans me voir... Pas plus qu'une b�che, moins qu'un chien. Il y a des marquises dans leurs ch�teaux qui se font laver par leur laquais, parce qu'un laquais, �a ne tire pas � cons�quence qu'on se montre nue devant lui... Un laquais, �a n'est point un homme, c'est un meuble... un meuble � servir. Est-ce ainsi que tu me traiteras maintenant�?</p><p>��Tais-toi, Nicolas.</p><p>��Oui, je vais me taire.</p><p>Il respirait violemment, mais bouche close comme une b�te malade.</p><p>��Je vais te dire une derni�re chose avant de me taire, reprit-il, c'est qu'il n'y avait que toi dans ma vie. Je ne l'ai compris que lorsque tu es partie, et pendant plusieurs jours je suis devenu comme fou. C'est vrai que je suis paresseux, trousseur de filles, et que j'ai le d�go�t de la terre et des b�tes. Je suis comme quelque chose qui n'est pas � sa place et qui se prom�nera toujours ici et l� sans savoir. Ma seule place c'�tait toi. Lorsque tu es revenue, je n'ai pas pu attendre pour savoir si tu �tais toujours � moi, si je t'avais perdue. Oui, je suis hardi et sans g�ne. Oui, si tu avais voulu, je t'aurais prise, l�, sur la mousse, dans ce petit bois qui est � nous, sur cette terre de Monteloup qui est � nous, rien qu'� nous deux comme autrefois�! Cria-t-il.</p><p>Les oiseaux effray�s s'�taient tus dans les ram�es.</p><p>��Tu divagues, mon pauvre Nicolas, dit doucement Ang�lique.</p><p>��Pas cela, fit l'homme en p�lissant sous son haie.</p><p>Elle secoua ses longs cheveux, qu'elle portait encore �pandus sur les �paules, et une pointe de col�re l'anima.</p><p>��Quel langage veux-tu que je te tienne�? fit-elle employant � son tour le patois. Que je le veuille ou non, je ne suis plus libre d'�couter les propos galants d'un berger. Je dois �pouser prochainement le comte de Peyrac.</p><p>��Le comte de Peyrac�! r�p�ta Nicolas avec stupeur.</p><p>Il recula de quelques pas et la consid�ra en silence.</p><p>��Alors c'est vrai ce qu'on racontait dans le pays�? souffla-t-il. Le comte de Peyrac. Vous�!... Vous�! Vous allez �pouser cet homme-l�?</p><p>��Oui.</p><p>Elle ne voulait pas poser de question�; elle avait dit oui, c'�tait suffisant. Elle dirait�: Oui, aveugl�ment, jusqu'au bout.</p><p>Elle prit le petit sentier qui la ramenait vers la route, et sa cravache abattait un peu nerveusement les pousses tendres en bordure du chemin.</p><p>Le cheval et le mulet broutaient de conserve � la lisi�re du bois. Nicolas les d�tacha. Les yeux baiss�s, il aida Ang�lique � s'asseoir en amazone sur la selle. Ce fut elle qui retint tout � coup la main rude du valet.</p><p>��Nicolas... dis-moi, le connais-tu�?</p><p>Il leva les yeux vers elle et elle y vit briller une ironie m�chante.</p><p>��Oui... je l'ai vu... Il est venu bien des fois au pays. C'est un homme si laid que les filles s'enfuient quand il passe sur son cheval noir. Il est boiteux comme le Maudit, mauvais comme lui... On dit que, dans son ch�teau de Toulouse, il attire les femmes par des philtres et des chants �tranges... Celles qui le suivent, on ne les revoit plus, ou bien elles deviennent folles... Ah�! ah�! ah�! que voil� un bel �poux, mademoiselle de Sanc�!...</p><p>��Tu dis qu'il est boiteux�? r�p�ta Ang�lique, dont les mains se gla�aient.</p><p>��Oui, boiteux�! boiteux�! Demandez � chacun, on vous r�pondra�: c'est le Grand Boiteux du Languedoc.</p><p>Il se mit � rire et marcha vers son mulet en imitant une claudication accentu�e. Ang�lique cravacha sa b�te, la lan�a � corps perdu. � travers les buissons d'aub�pine elle Fuyait la voix ricanante qui r�p�tait�: ��Boiteux�! boiteux�!��</p><p>*****</p><p>Elle arrivait dans la cour de Monteloup lorsqu'un cavalier, derri�re elle, franchit le vieux pont-levis. � son visage suant et poussi�reux et � ses hauts-de-chausses renforc�s de cuir, on vit aussit�t que c'�tait un messager. Tout d'abord, personne ne comprit rien � ce qu'il demandait, car son accent �tait si extraordinaire qu'il fallut un certain temps pour s'apercevoir qu'il parlait fran�ais. � M. de Sanc� accouru, il remit un pli tir� de sa petite bo�te de fer.</p><p>��Mon Dieu, c'est M. d'Andijos qui arrive demain, s'�cria le baron tr�s agit�.</p><p>��Qui est-ce encore�? interrogea Ang�lique.</p><p>��C'est un ami du comte. M. d'Andijos doit t'�pouser...</p><p>��Tiens, celui-l� aussi�?</p><p>��...Par procuration, Ang�lique. Laisse-moi achever mes phrases, mon enfant. Ventre saint-gris, comme disait ton grand-p�re, je me demande ce que les religieuses t'ont appris si elles ne t'ont m�me pas inculqu� le respect que tu me dois. Le comte de Peyrac envoie son meilleur ami pour le repr�senter � la premi�re c�r�monie nuptiale, qui aura lieu ici, dans la chapelle de Monteloup. La seconde b�n�diction se donnera � Toulouse. � celle-ci, h�las, ta famille ne pourra assister. Le marquis d'Andijos t'escortera durant ton voyage jusqu'au Languedoc. Ces gens du Sud sont rapides. Je les savais en route, mais ne les attendais pas de sit�t.</p><p>��Je vois qu'il �tait temps pour moi d'accepter, murmura Ang�lique avec amertume.</p><p>Le lendemain, un peu avant midi, la cour s'emplit du bruit des roues des carrosses grin�ants, des hennissements de chevaux, de cris sonores et de discours volubiles. Le Midi d�barquait � Monteloup. Le marquis d'Andijos, tr�s brun, la moustache en ��pointe de poignard��, l'�il de feu, portait une rhingrave de soie jaune et orange qui dissimulait avec gr�ce son embonpoint de joyeux vivant. Il pr�senta �galement ses compagnons qui seraient t�moins au mariage, le comte de Carbon-Dorgerac et le petit baron Cerbalaud.</p><p>On les conduisit � la salle � manger o�, sur des tables � tr�teaux, la famille de Sanc� avait �tal� ses meilleures richesses, miel des ruches, fruits, lait caill�, oies r�ties, vins du coteau de Chaill�.</p><p>Les arrivants mouraient de soif. Mais, apr�s avoir bu, le marquis d'Andijos se retourna et cracha avec pr�cision sur le dallage.</p><p>��Par saint Paulin, baron, vos vins du Poitou me r�voltent la langue�! Ce que vous venez de me verser l� est un grince-dents du dernier sur. Hol� les Gascons, apportez les barriques�!</p><p>Sa simplicit� sans d�tours, son accent chantant, l'ail de son haleine, loin de d�plaire au baron de Sanc�, l'enchant�rent.</p><p>Quant � Ang�lique, elle n'avait m�me pas la force de sourire. Depuis la veille elle s'�tait tellement d�men�e avec la tante Pulch�rie et la nourrice pour donner au vieux ch�teau un aspect pr�sentable, qu'elle se sentait rompue et ankylos�e. C'�tait mieux ainsi�: elle ne pouvait m�me plus penser. Elle avait enfil� sa robe la plus �l�gante, faite � Poitiers, mais qui �tait grise encore avec cependant quelques petits n�uds bleus sur le corsage�: la sarcelle grise parmi les seigneurs chatoyants de rubans. Elle ne savait pas que son chaud visage, d'une fermet�, d'une finesse de fruit � peine m�r, �mergeant d'un grand col de dentelle bien raide, �tait � lui seul une parure �blouissante. Les regards des trois seigneurs revenaient sans cesse vers elle avec une admiration que leur temp�rament ne leur permettait gu�re de dissimuler. Ils commenc�rent � lui faire de nombreux compliments. Elle ne les comprenait qu'� demi, � cause de leur langage rapide, de cet accent invraisemblable qui faisait rebondir le mot le plus plat dans une gerbe de soleil.</p><p>��Faudra-t-il que j'entende parler ainsi toute ma vie�?�� se dit-elle avec ennui. Cependant les laquais roulaient dans la salle de grandes barriques qu'on hissa sur des tr�teaux et qu'on mit en perce aussit�t. � peine le trou fut-il fait qu'on y enfon�a un robinet de bois�; mais le premier jet laissait � terre de grandes flaques aux transparences ros�s ou mordor�es.</p><p>��Saint-Emilion, disait le comte de Carbon-Dorgerac qui �tait bordelais, Sauternes, M�doc...</p><p>Habitu�s � la piquette de pommes ou au jus de prunelles, les habitants du ch�teau de Monteloup ne go�taient qu'avec circonspection aux diff�rents crus annonc�s. Mais bient�t Denis et les trois derniers devinrent trop gais. L'odeur capiteuse montait aux cerveaux. Ang�lique se sentit envahie de bien-�tre. Elle voyait son p�re rire, ouvrir son justaucorps � l'ancienne mode sans souci de son linge us�. Et d�j� les seigneurs du Sud d�grafaient leurs courtes vestes sans manches�; l'un d'eux �tait sa perruque pour s'essuyer le front et la remettait un peu de travers.</p><p>*****</p><p>Marie-Agn�s, cramponn�e au bras de sa s�ur a�n�e, lui criait dans l'oreille d'une voix aigu�:</p><p>��Ang�lique, mais viens donc�! Ang�lique, viens voir l�-haut, dans ta chambre, des merveilles...</p><p>Elle se laissa entra�ner. Dans la vaste pi�ce o� elle avait si longtemps dormi avec Hortense et Madelon, on avait apport� de grands coffres de fer et de cuir bouilli, qu'on appelait alors ��garde-robe��. Des valets et des servantes les avaient ouverts et �talaient leur contenu sur le plancher et sur quelques fauteuils boiteux. Sur le lit monumental, Ang�lique aper�ut une robe de taffetas vert de la m�me teinte que ses yeux. Une dentelle d'une finesse extraordinaire en garnissait le corsage balein�, et le plastron de la busqui�re �tait enti�rement rebrod� de diamants et d'�meraudes assembl�s en forme de fleurs. Le m�me dessin de fleurs se reproduisait dans le velours cisel� du manteau de robe qui �tait d'un noir soutenu. Des agrafes de diamants le tenaient relev� sur les c�t�s de la jupe.</p><p>��Votre robe de noces, dit le marquis d'Andijos, qui avait suivi les jeunes filles. Le comte de Peyrac a longuement cherch�, parmi des �toffes qu'il a fait venir de Lyon, une couleur assortie � vos yeux.</p><p>��Il ne les avait jamais vus, protesta-t-elle.</p><p>��Le sieur Molines les lui a d�crits avec soin�: la mer, a-t-il dit, telle qu'on l'aper�oit du rivage alors que le soleil plonge dans ses profondeurs jusqu'au sable.</p><p>��Sacr� Molines�! s'�cria le baron. Vous ne me ferez pas croire qu'il est po�te � ce point. Je vous soup�onne, marquis, de broder sur la v�rit� afin de voir sourire les yeux d'une jeune �pous�e, flatt�e d'une telle attention de la part de son mari.</p><p>��Et cela�! Et cela�! Regarde, Ang�lique�! r�p�tait Marie-Agn�s dont la frimousse de petite souris avis�e brillait d'excitation.</p><p>Avec ses deux jeunes fr�res Albert et Jean-Marie, elle soulevait des lingeries fines, ouvrait des bo�tes o� dormaient des rubans et des parures de dentelles, ou encore des �ventails de parchemin et de plumes. Il y avait un ravissant n�cessaire de voyage de velours vert doubl� de damas blanc, ferr� d'argent dor�, et garni de deux brosses, d'un �tui d'or � trois peignes, de deux petits miroirs italiens, d'un carrelet � mettre les �pingles, de deux bonnets et d'une chemise de nuit de fin linon, d'un bougeoir d'ivoire et d'un sac de satin vert contenant six bougies de cire vierge. Il y avait encore des robes plus simples, mais fort �l�gantes, des gants, des ceintures, une petite montre en or et une infinit� de choses dont Ang�lique ne soup�onnait m�me pas l'utilit�, telle une petite bo�te de nacre dans laquelle se trouvait un choix de ��mouches de velours noir sur taffetas gomm頻.</p><p>��Il est de bon ton, expliqua le comte de Carbon, de fixer ce petit grain de beaut� en quelque emplacement de votre visage.</p><p>��Je n'ai pas le teint assez blanc pour qu'il y ait quelque n�cessit� de le souligner, dit-elle en refermant la bo�te.</p><p>Combl�e, elle h�sitait au bord d'une joie enfantine, d'un ravissement de femme qui, ayant le go�t instinctif de la parure et de la beaut�, en prend conscience pour la premi�re fois.</p><p>��Et ceci, demanda le marquis d'Andijos, votre teint refuse-t-il aussi d'en partager l'�clat�?</p><p>Il ouvrit un �crin plat, et il y eut dans la pi�ce o� s'entassaient servantes, laquais et valets de ferme, un cri, puis des murmures d'admiration.</p><p>Sur le satin blanc brillait un triple rang de perles d'une lumi�re tr�s pure, un peu dor�e. Rien ne pouvait mieux convenir � une jeune mari�e. Des boucles d'oreilles compl�taient l'ensemble, ainsi que deux rangs de perles plus petites, qu'Ang�lique prit d'abord pour des bracelets.</p><p>��Ce sont des garnitures de cheveux, expliqua le marquis d'Andijos qui, malgr� sa bedaine et ses fa�ons de guerrier, paraissait tr�s � la page sur les nuances de l'�l�gance. Vous relevez ainsi votre chevelure. � vrai dire, je ne saurais trop vous indiquer de quelle fa�on.</p><p>��Je vais vous coiffer, madame, intervint une grande et forte servante en s'approchant.</p><p>Plus jeune, elle ressemblait �trangement � la nourrice Fantine Lozier. La m�me flamme sarrasine, venue des lointaines invasions, leur avait br�l� la peau. L'une et l'autre se lan�aient d�j� des regards ennemis d'un �il �galement sombre.</p><p>��C'est Marguerite, la s�ur de lait du comte de Peyrac. Cette femme a servi les grandes dames de Toulouse et a suivi longtemps ses ma�tres � Paris. Elle sera d�sormais votre femme de chambre.</p><p>Avec habilet�, la servante relevait la lourde chevelure mordor�e et l'emprisonnait dans l'entrelacs des perles. Puis d'une main sans r�mission elle d�tachait des oreilles d'Ang�lique les petites pierres modestes que le baron de Sanc� avait offertes � sa fille pour sa premi�re communion, et agrafait les somptueux bijoux. Ce fut le tour du collier.</p><p>��Ah�! il faudrait une poitrine plus d�gag�e, s'�cria le petit baron Cerbalaud dont l'�il, noir comme des m�res des bois apr�s la pluie, cherchait � deviner les formes gracieuses de la jeune fille.</p><p>Le marquis d'Andijos lui envoya sans fa�on un coup de canne sur la t�te. Un page se pr�cipitait, portant un miroir.</p><p>Ang�lique se vit en son �clat nouveau. Tout en elle lui paraissait briller, jusqu'� sa peau lisse, � peine teint�e de ros� aux pommettes. Un soudain plaisir se fit jour en elle, monta jusqu'� ses l�vres, qui s'�panouirent dans un sourire charmant.</p><p>��Je suis belle��, se dit-elle.</p><p>Mais d�j� tout se brouillait, et des profondeurs du miroir il lui semblait entendre monter l'affreux ricanement.</p><p>��Boiteux�! Boiteux�! Et plus laid que le diable. Ah�! quel bel �poux vous aurez l�, mademoiselle de Sanc�!</p><p>*****</p><p>Le mariage par procuration eut lieu huit jours plus tard, et les r�jouissances dur�rent trois jours. On dansait dans tous les villages environnants, et le soir du mariage on tira des p�tards et des fus�es � Monteloup.</p><p>Dans la cour du ch�teau et jusqu'aux pr�s voisins, il y avait de grandes tables garnies de pichets de vin et de cidre, et de toutes sortes de viandes et de fruits que les paysans venaient manger tour � tour, s'�baudissant sur ces Gascons et ces Toulousains bruyants dont les tambours de basque, les luths, les violons et les voix de rossignols faisaient la nique au m�n�trier du village et au joueur de chalumeau. Le dernier soir avant le d�part de la mari�e pour le lointain pays du Languedoc, il y eut un grand d�ner dans la cour du ch�teau r�unissant les notables et les ch�telains des environs. Le sieur Molines y vint avec sa femme et sa fille. Dans la grande chambre o� tant de fois, la nuit, Ang�lique avait �cout� grincer les �normes girouettes du vieux ch�teau, la nourrice l'aidait � s'habiller. Apr�s avoir bross� avec amour ses superbes cheveux, elle lui pr�senta le corsage turquoise, agrafa la pi�ce d'estomac orn�e de joyaux.</p><p>��Que tu es belle, ah�! que tu es belle, ma gazoute�! soupirait-elle d'un air navr�. Ta poitrine est si ferme qu'elle n'aurait pas besoin d'�tre soutenue par tous ces corsets. Veille que les plastrons ne t'�crasent pas les seins. Laisse-les bien libres.</p><p>��Est-ce que je ne suis pas trop d�collet�e, Nounou�?</p><p>��Une grande dame doit montrer ses seins. Comme tu es belle�! Et pour qui donc, grands dieux�! soupira-t-elle d'une voix �touff�e.</p><p>Ang�lique vit que le visage de la vieille Poitevine �tait tout sillonn� de larmes.</p><p>��Ne pleure pas, Nounou, tu vas m'�ter mon courage.</p><p>��Il t'en faudra, h�las�! ma fille... Penche la t�te que j'agrafe ton collier. Pour les perles des cheveux, on laissera faire la Margot�; je ne comprends rien � ces entortillements�!... Ah�! ma gazoute, quel cr�ve-c�ur�! Quand je pense que ce sera cette grande bringue qui pue l'ail et le diable � cent m�tres, qui te lavera et te rasera le soir de tes noces�! Ah�! quel cr�ve-c�ur�!</p><p>Elle s'agenouilla pour arranger au sol la tra�ne du manteau de robe. Ang�lique l'entendit sangloter.</p><p>Elle ne s'�tait pas imagin� un si grand d�sespoir, et l'anxi�t� qui lui poignait le c�ur s'en trouva d�cupl�e.</p><p>Toujours � terre, Fantine Lozier murmura�:</p><p>��Pardonne-moi, ma fille, de n'avoir pas su te d�fendre, moi qui t'ai nourrie de mon lait. Mais depuis trop de jours que j'entends parler de cet homme, je ne peux plus fermer l'�il.</p><p>��Que dit-on de lui�?</p><p>La nourrice se redressa�; elle retrouvait d�j� son regard nocturne et fixe de proph�tesse.</p><p>��De l'or�! De l'or plein son ch�teau...</p><p>��Ce n'est pas un p�ch� de poss�der de l'or, nourrice. Regarde tous les pr�sents qu'il m'a faits. J'en suis ravie.</p><p>��Ne t'y trompe pas, ma fille. Cet or est maudit. C'est avec ses cornues, ses philtres qu'il le cr�e. Un des pages, celui qui joue si bien du tambourin, Henrico, m'a dit que dans son palais de Toulouse, un palais rouge comme le sang, il y a tout un b�timent o� personne ne doit aller. Celui qui garde l'entr�e est un homme compl�tement noir, aussi noir que le fond de mes marmites. Un jour que le gardien s'�tait absent�, Henrico a vu par une porte entreb�ill�e une grande salle pleine de boules de verre, de cornues et de tuyaux. Et �a sifflait, et �a bouillait�! Et tout � coup, il y a eu une flamme et un bruit de tonnerre. Henrico s'est enfui.</p><p>��Ce gamin est imaginatif, comme tous les gens du Sud.</p><p>��H�las�! Il y avait un accent de v�rit� et de frayeur dans sa voix auquel on ne se trompe pas. Ah�! c'est un homme qui a cherch� puissance et richesse au prix du Malin que ce comte de Peyrac. Un Gilles de Retz, voil� ce qu'il est, un Gilles de Retz qui n'est m�me pas poitevin�!</p><p>�Ne dis pas de sottises, fit durement Ang�lique. Personne n'a jamais racont� qu'il mangeait les petits enfants.</p><p>��Il attire les femmes, chuchota la nourrice, par des charmes bizarres. Dans son palais, il y a des orgies. Il para�t que l'archev�que de Toulouse l'a d�nonc� en chaire publiquement, a cri� au scandale et au d�mon. Et ce pa�en de valet, qui me racontait la chose, hier, dans ma cuisine en riant comme un fou, disait qu'� la suite du sermon, le comte de Peyrac a donn� l'ordre � ses gens de rosser les pages et les porteurs de l'archev�que, et qu'il y a eu des batailles jusque dans la cath�drale. Crois-tu que de telles abominations se verraient chez nous�? Et tout cet or qu'il poss�de, o� va-t-il le chercher�? Ses parents ne lui ont laiss� que des dettes et des terres hypoth�qu�es. C'est un seigneur qui ne fait pas sa cour au roi, ni aux grands. On dit que, lorsque M. d'Orl�ans, qui est gouverneur du Languedoc, vint � Toulouse, le comte refusa de ployer le genou devant lui sous pr�texte que cela le fatiguait et, comme Monsieur lui faisait remarquer, sans se f�cher, qu'il pourrait lui obtenir de grands bienfaits en haut lieu, le comte de Peyrac a r�pondu que...</p><p>La vieille Fantine s'interrompit et s'affaira � planter quelques �pingles ici et l� dans la jupe, pourtant bien ajust�e.</p><p>��Il a r�pondu quoi�?</p><p>��Que... que d'avoir le bras long ne lui ferait pas la jambe moins courte. C'est d'une insolence�!</p><p>Ang�lique se regardait dans le petit miroir rond de son n�cessaire de voyage, lissait du doigt ses cils soigneusement �pil�s par la servante Marguerite.</p><p>��C'est donc vrai ce qu'on raconte, qu'il est boiteux�? dit-elle, s'effor�ant de donner � sa voix une inflexion indiff�rente.</p><p>��C'est vrai, h�las�! ma gazoute. Ah�! J�sus�! toi si belle�!</p><p>��Tais-toi, nourrice. Tu me lasses avec tes soupirs. Va appeler Margot pour qu'elle me coiffe, et ne parle plus du comte de Peyrac comme tu viens de le faire. N'oublie pas qu'il est d�sormais mon mari.</p><p>*****</p><p>Dans la cour, la nuit venue, on avait allum� des torches. Les musiciens, group�s sur le perron en un petit orchestre de deux vielles, d'un luth, d'une fl�te et d'un hautbois, accompagnaient en sourdine les conversations bruyantes. Ang�lique demanda tout � coup qu'on all�t chercher le m�n�trier du village qui faisait danser les manants dans le grand pr� au pied du ch�teau. Son oreille n'�tait pas habitu�e � cette autre musique un peu mi�vre, faite pour la cour et les r�unions de seigneurs en dentelles. Une fois encore, elle voulait entendre les douces musettes du Poitou, et le son hardi du chalumeau scandant le battement sourd des sabots paysans. Le ciel �tait �toile, mais feutr� d'un l�ger brouillard qui mettait un halo dor� � la lune. Les plats et les bons vins d�filaient sans cesse. Une paner�e de petits pains ronds encore chauds fut pos�e devant Ang�lique et resta l� jusqu'� ce que la jeune femme lev�t les yeux sur celui qui la pr�sentait. Elle vit un homme grand, v�tu d'un habit cossu en ce gris clair que portent les meuniers. Ayant la farine � peu de frais, ses cheveux �taient poudr�s aussi abondamment que ceux des ch�telains. Son rabat et ses canons �taient de linge fin.</p><p>��Voici Valentin, le fils du meunier, qui vient porter son hommage � l'�pous�e, s'�cria le baron Armand.</p><p>��Valentin, dit en souriant Ang�lique, je ne t'avais pas vu depuis mon retour au pays. Est-ce que tu vas toujours dans les chenaux, avec ta barque, cueillir de l'ang�lique pour les moines de Nieul�?</p><p>Le jeune homme s'inclina tr�s bas, sans r�pondre. Il attendit qu'elle se f�t servie, puis relevant sa corbeille la passa � la ronde. Il se perdit dans la foule et la nuit.</p><p>��Si tous ces gens se taisaient, j'entendrais � cette heure les crapauds des marais, pensait Ang�lique. Si je reviens, des ann�es plus tard, peut-�tre ne les entendrai-je plus, car les eaux auront recul� devant les travaux.</p><p>*****</p><p>��Go�tez cela, il le faut absolument, disait � son oreille la voix du marquis d'Andijos.</p><p>Il lui pr�sentait un plat d'un aspect peu engageant, mais dont l'odeur �tait tr�s fine.</p><p>��C'est un rago�t de truffes vertes, madame, venues toutes fra�ches du P�rigord. Sachez que la truffe est divine et magique. Il n'y a pas de mets plus recherch� pour pr�parer le corps d'une jeune �pous�e � recevoir les hommages de son mari. La truffe fait l'entraille chaleureuse, le sang vif et rend la peau facilement �mue aux caresses.</p><p>��Eh bien, je ne vois pas la n�cessit� d'en manger ce soir, dit froidement Ang�lique en repoussant la marmite d'argent. �tant donn� que je ne rencontrerai pas mon mari avant plusieurs semaines...</p><p>��Mais, il faut vous y pr�parer, madame. Croyez-moi, la truffe est la meilleure amie de l'hym�n�e. � son r�gime d�licieux, vous ne serez que tendresse le soir de vos noces.</p><p>��Dans mon pays, dit Ang�lique en le regardant en face avec un petit sourire, avant la No�l on gave les oies de fenouil afin que leur chair soit plus savoureuse pour la nuit o� on les mangera r�ties�!...</p><p>Le marquis, � demi gris, �clata de rire.</p><p>��Ah�! que j'aimerais �tre celui qui croquera cette petite oie que vous �tes�! fit-il en se penchant si pr�s que sa moustache lui effleura la joue. Dieu me damne�! ajouta-t-il en se redressant, une main sur le c�ur, si je me laisse aller � prononcer d'autres paroles mals�antes. H�las�! je ne suis pas enti�rement coupable, car j'ai �t� tromp�. Lorsque mon ami Joffrey de Peyrac m'a demand� de remplir pr�s de vous le r�le et les formalit�s d'un mari sans en avoir les droits charmants, je lui ai fait jurer que vous �tiez bossue et bigle, mais je vois qu'une fois de plus il ne se souciait pas de m'�pargner des tourments. Vraiment vous ne voulez pas de ces truffes�?</p><p>��Non, merci.</p><p>��Je les mangerai donc, fit-il avec une grimace piteuse qui, en toute autre circonstance, e�t �gay� la jeune femme, bien que je sois un faux mari, et c�libataire par surcro�t. Et j'esp�re que la nature me sera favorable en guidant vers moi dans cette nuit de f�te quelques dames ou filles moins cruelles que vous.</p><p>Elle fit effort pour sourire � ces folies. Les torches et les flambeaux d�gageaient une chaleur insupportable. Il n'y avait pas un souffle d'air. On chantait, on buvait. L'odeur des vins et des sauces �tait lourde.</p><p>Ang�lique passa un doigt sur ses tempes et les trouva moites.</p><p>��Qu'est-ce que j'ai, pensa-t-elle, il me semble que je vais �clater brusquement, leur crier des paroles de haine. Pourquoi�?... P�re est heureux. Il me marie presque princi�rement. Les tantes jubilent. Le comte de Peyrac leur a envoy� de grands colliers de roches des Pyr�n�es, et toutes sortes de colifichets. Mes fr�res et s�urs seront bien �lev�s. Et moi, pourquoi me plaindre�? On nous a toujours mis en garde, au couvent contre les r�veries romanesques. Un �poux riche et bien titr�, n'est-ce pas le premier but pour une femme de qualit�?��</p><p>Un tremblement pareil � celui des chevaux fourbus la saisissait. Pourtant elle n'�tait point lasse. C'�tait une r�action nerveuse, une r�volte physique de tout son �tre, qui, au moment le plus inattendu, c�dait.</p><p>��Est-ce la peur�? Encore ces histoires de nourrice qui jubile de voir le diable partout. Pourquoi irais-je la croire�? Elle a toujours exag�r�. Molines, ni mon p�re ne m'ont cach� que ce comte de Peyrac �tait un savant. De l� � imaginer je ne sais quelles orgies d�moniaques, il y a une marge. Si la nourrice croyait vraiment que je puisse tomber entre les mains d'un tel �tre, elle ne me laisserait pas partir. Non, je n'ai pas peur de cela. Je n'y crois pas.��</p><p>Pr�s d'elle, le marquis d'Andijos, serviette au menton, levait d'une main une truffe juteuse, de l'autre son verre de bordeaux. Il d�clamait d'une voix l�g�rement �raill�e o� son accent sombrait de temps � autre dans un hoquet satisfait�:</p><p>��� truffe divine, bienfait des amants�! Verse en mes veines le joyeux entrain de l'amour�! Je caresserai ma mie jusqu'� l'aube�!...</p><p>��C'est cela, pensa tout � coup Ang�lique, c'est cela que je refuse, que je ne pourrai jamais supporter.��</p><p>Elle eut la vision du seigneur affreux et difforme, dont elle allait �tre la proie livr�e. Dans le silence des nuits de ce lointain Languedoc, l'homme inconnu aurait tous les droits sur elle. Elle pourrait appeler, crier, supplier. Personne ne viendrait. Il l'avait achet�e�; on l'avait vendue. Et ce serait ainsi jusqu'� la fin de sa vie�!</p><p>��Voil� ce qu'ils pensent tous et qu'on ne se dit pas, qu'on ne se chuchote peut-�tre qu'aux cuisines, entre valets et servantes. Voil� pourquoi il y a une sorte de piti� pour moi dans les yeux des musiciens du Sud, de ce joli Henrico aux cheveux fris�s qui bat si habilement le tambourin. Mais l'hypocrisie est plus grande que la piti�. Une seule personne de sacrifi�e et tant de gens contents�! L'or et le vin coulent � flots. Est-ce que cela compte ce qui se passera entre leur ma�tre et moi�? Ah�! je le jure, jamais il ne posera ses mains sur moi...��</p><p>*****</p><p>Elle se leva, car elle �tait envahie d'une col�re terrible, et l'effort qu'elle faisait pour se dominer la rendait presque malade. Dans le brouhaha on ne fit pas attention � son d�part.</p><p>Avisant le ma�tre d'h�tel que son p�re avait engag� � Niort, un nomm� Cl�ment Tonnel, elle lui demanda o� �tait le valet Nicolas.</p><p>��Il est aux granges et remplit les bouteilles, madame.</p><p>La jeune femme poursuivit son chemin. Elle marchait comme une automate. Elle ne savait pas pourquoi elle cherchait Nicolas, mais elle voulait le voir. Depuis la sc�ne du petit bois, Nicolas n'avait jamais plus lev� les yeux sur elle, se bornant � accomplir son service de laquais avec une conscience m�l�e de nonchalance. Elle le trouva dans le cellier, o� il versait le vin des barriques dans les cruches et carafons que lui apportaient sans cesse les petits valets et les pages. Il �tait rev�tu d'une livr�e de maison jaune bouton-d'or � revers galonn�s, que M. de Sanc� avait lou�e pour la circonstance. Loin de para�tre gauche dans cette d�froque, le jeune paysan ne manquait pas d'allure. Il se redressa en voyant Ang�lique, et fit un profond salut dans le style que le ma�tre d'h�tel Cl�ment avait enseign� pendant quarante-huit heures � tous les gens de la maison.</p><p>��Je te cherchais, Nicolas.</p><p>��Madame la comtesse...</p><p>Elle jeta un regard sur les chambrillons qui attendaient, leurs pichets en main.</p><p>��Mets un gar�on � ta place pour quelques instants et suis-moi.</p><p>Dehors, elle passa encore la main sur son front. Non, elle ne savait pas du tout ce qu'elle allait faire, mais l'exaltation se r�pandait en elle et l'envahissait avec l'odeur capiteuse des flaques de vin r�pandues sur le sol. Elle poussa la porte d'une grange voisine. L� aussi l'encens lourd du vin continuait de flotter. On y avait rempli les bouteilles une partie de la nuit. Maintenant les barriques �taient vides et la grange d�serte. Il faisait noir et chaud.</p><p>Ang�lique posa ses mains sur la forte poitrine de Nicolas. Et tout � coup elle s'abattit contre lui, secou�e de sanglots secs.</p><p>��Nicolas, g�missait-elle, mon compagnon, dis-moi que ce n'est pas vrai. Ils ne vont pas m'emmener, ils ne vont pas me donner � lui. J'ai peur, Nicolas. Serre-moi, serre-moi fort�!</p><p>��Madame la comtesse...</p><p>��Tais-toi�! cria-t-elle. Ah�! ne sois pas m�chant, toi aussi. Elle ajouta d'une voix rauque et haletante qu'elle reconnut � peine pour la sienne�:</p><p>��Serre-moi�! Serre-moi fort�! c'est tout ce que je te demande. Il parut h�siter, puis ses bras noueux de laboureur se referm�rent sur la taille menue.</p><p>La grange �tait noire. La chaleur de la paille amoncel�e d�gageait une sorte de tension fr�missante pareille � celle de l'orage. Ang�lique, folle, saoul�e, roulait son front contre l'�paule de Nicolas. De nouveau, elle se sentait environn�e par le d�sir sauvage de l'homme, mais cette fois elle s'y abandonnait.</p><p>��Ah�! tu es bon, soupirait-elle. Toi, tu es mon ami. Je voudrais que tu m'aimes... Une seule fois. Une seule fois je veux �tre aim�e par un homme jeune et beau. Comprends-tu�?</p><p>Elle noua ses bras autour de la nuque massive, le contraignit � pencher son visage vers elle. Il avait bu et son souffle avait l'ar�me du vin br�lant. Il soupira�:</p><p>��Marquise des Anges...</p><p>��Aime-moi, chuchota-t-elle, les l�vres contre ses l�vres. Une seule fois. Apr�s je partirai... Ne veux-tu pas�? Est-ce que tu ne m'aimes plus�?</p><p>Il r�pondit par un grondement sourd et l'enlevant entre ses bras, il tituba dans l'ombre et alla s'abattre avec elle sur le tas de paille.</p><p>Ang�lique se sentait � la fois �trangement lucide et comme d�tach�e de toutes contingences humaines. Elle venait de p�n�trer dans un autre monde�; elle flottait au-dessus de ce qui avait �t� sa vie jusqu'alors. �tourdie par l'obscurit� totale de la grange, par la chaleur et l'odeur confin�e, par la nouveaut� de ces caresses � la fois brutales et habiles, elle essayait surtout de dominer sa pudeur, qui se r�tractait malgr� elle. De toute sa volont�, elle voulait que ce f�t fait et vite, car on pouvait les surprendre. Les dents serr�es elle se r�p�tait que ce ne serait pas l'autre qui la prendrait le premier. Elle se vengerait ainsi, ce serait la r�ponse jet�e � l'or, qui croyait pouvoir tout acheter.</p><p>Attentive � suivre les injonctions de l'homme dont le souffle se pr�cipitait, elle se laissait faire, acceptait tout de lui, se divisait docilement sous le poids de ce corps qui maintenant s'appesantissait...</p><p>*****</p><p>Il y eut un brusque �clat de lanterne � travers la grande, et, de la porte, un cri de femme horrifi�e s'�leva. Nicolas, d'un bond, s'�tait rejet� de c�t�. Ang�lique vit une forme massive se ruer sur le valet. Elle reconnut le vieux Guillaume et s'agrippa � lui au passage, de toute sa force. Prestement Nicolas avait d�j� gagn� les poutres du toit, ouvert une lucarne. On l'entendit sauter au-dehors et s'enfuir. La femme sur le seuil continuait � pousser des hurlements. C'�tait la tante Jeanne, un flacon d'une main, l'autre pos�e sur son ample sein palpitant. Ang�lique l�cha Guillaume pour se pr�cipiter sur elle, lui enfoncer dans le bras ses ongles comme des griffes.</p><p>��Allez-vous vous taire, vieille folle�?... Vous tenez donc � ce qu'un scandale �clate, que le marquis d'Andijos plie bagage avec cadeaux et promesses�? Finies vos roches des Pyr�n�es et vos petites douceurs. Taisez-vous ou je vous enfonce mon poing dans votre vieille bouche �dent�e.</p><p>*****</p><p>Des granges voisines, paysans et domestiques se rapprochaient, curieux. Ang�lique vit venir la nourrice, puis son p�re, qui, malgr� de copieuses libations et une d�marche incertaine continuait � veiller, en bon ma�tre de maison, � l'ordonnance du festin.</p><p>��Est-ce vous, Jeanne, qui poussez ces cris de dame chatouill�e par le diable�?</p><p>��Chatouill�e�! clama la vieille demoiselle en perdant le souffle. Ah�! Armand, je me meurs.</p><p>��Et pourquoi, ma bonne�?</p><p>��Je suis venue ici chercher un peu de vin. Et, dans cette grange, j'ai vu... j'ai vu...</p><p>��Tante Jeanne a vu une b�te, interrompit Ang�lique, elle ne sait pas s'il s'agit d'un serpent ou d'une fouine, mais vraiment, ma tante, il n'y a pas de quoi vous �mouvoir ainsi. Vous feriez mieux de retourner � table, on va vous apporter votre vin.</p><p>��C'est �a, c'est �a, approuva le baron d'une voix p�teuse. Pour une fois, Jeanne, que vous essayez de rendre service, cela d�range bien du monde.</p><p>*****</p><p>��Elle n'a pas essay� de rendre service, pensait Ang�lique. Elle m'a guett�e, elle m'a suivie. Depuis le temps qu'elle vit au ch�teau, assise devant sa tapisserie comme une araign�e au milieu de sa toile, elle nous conna�t tous mieux que nous-m�mes, elle nous sent, elle nous devine. Elle m'a suivie. Et elle a demand� au vieux Guillaume de lui tenir sa lanterne.��</p><p>Ses doigts s'enfon�aient toujours dans les avant-bras g�latineux de la grosse femme.</p><p>��Vous m'avez bien comprise�? chuchota-t-elle, pas un mot � quiconque avant mon d�part, sans cela, je vous le jure, je vous empoisonnerai avec des herbes sp�ciales que je connais.</p><p>Tante Jeanne poussa un dernier gloussement et ses yeux chavir�rent. Mais l'allusion � son collier plus encore que la menace, l'avait mat�e. Pin�ant les l�vres, mais silencieuse, elle suivit son fr�re.</p><p>Une main rude retint Ang�lique en arri�re. Sans douceur, le vieux Guillaume lui enleva de ses cheveux et de sa robe les brins de paille qui y restaient accroch�s. Elle leva les yeux vers lui, essaya de deviner l'expression de son visage barbu.</p><p>��Guillaume, murmura-t-elle, je voudrais que tu comprennes...</p><p>��Je n'ai point besoin de comprendre, madame, r�pondit-il en allemand avec une hauteur qui la souffleta. Ce que j'ai vu me suffit.</p><p>Il tendit le poing vers l'ombre en grommelant une injure. Elle redressa la t�te et rejoignit l'endroit du festin. En s'asseyant elle chercha des yeux le marquis d'Andijos, et le d�couvrit �croul� sous son escabeau et dormant de bon c�ur. La table ressemblait � un plateau de cierges d'�glise lorsque les derni�res cires ach�vent de s'effondrer. Une partie des invit�s �taient partis ou endormis. Mais on dansait encore dans les pr�s.</p><p>Raidie, Ang�lique continuait � pr�sider sans sourire son repas de noces. L'irritation de cet acte inachev�, de cette vengeance qu'elle s'�tait promise et qu'elle n'avait pu accomplir, la faisait souffrir jusqu'au bout des ongles. La col�re et la honte se disputaient son c�ur. Elle avait perdu le vieux Guillaume. Monteloup la rejetait. Elle n'avait plus qu'� rejoindre son �poux boiteux.</p></section><section><p><strong>Chapitre 3</strong></p><p>Le lendemain, quatre carrosses et deux lourdes voitures prenaient la route de Niort. Ang�lique avait peine � croire que ce d�ploiement de chevaux et de postillons, de cris et de grincements d'essieux, avait lieu en son honneur. Tant de poussi�re remu�e pour Mlle de Sanc�, qui n'avait jamais connu d'autre escorte qu'un vieux mercenaire arm� d'une pique, �tait inimaginable.</p><p>Les valets, servantes et musiciens s'entassaient dans les grosses voitures avec les bagages. Au soleil du chemin, parmi les vergers fleuris, on voyait passer ce cort�ge de faces brunes. Rires, chansons et grattement de guitares laissaient derri�re eux, dans l'odeur du crottin, un go�t d'insouciance. Les enfants du Sud retournaient vers leur Midi brasillant, parfum� d'ail et de vin.</p><p>Seul dans la joyeuse soci�t�, ma�tre Cl�ment Tonnel affectait un air gourm�. Engag�</p><p>comme extra pour la semaine des noces, il avait demand� qu'on voul�t bien le ramener � Niort, ce qui �vitait de lui payer une escorte. Mais d�s le soir de cette premi�re �tape, le ma�tre d'h�tel vint trouver Ang�lique. Il s'offrait de demeurer � son service, soit comme ma�tre d'h�tel, soit comme valet de chambre. Il expliqua qu'il avait servi � Paris chez quelques seigneurs, dont il donna les noms. Cependant, �tant venu � Niort, dont il �tait originaire, pour r�gler la succession de son boucher de p�re, il avait vu sa derni�re place occup�e par un valet intrigant. Depuis, il recherchait une maison honn�te et de quelque rang, pour y exercer de nouveau ses fonctions.</p><p>D'apparence discr�te et entendue, Cl�ment avait conquis les bonnes gr�ces de la servante Marguerite. Celle-ci affirma qu'un nouveau valet, aussi bien styl�, serait accueilli de fort grand c�ur au palais de Toulouse. M. le comte s'entourait de gens trop divers et de toutes couleurs, ne faisant pas un service convenable. Chacun baguenaudait au soleil, et le plus paresseux de tous �tait certainement l'intendant charg� de les diriger, Alphonso.</p><p>Ang�lique engagea donc ma�tre Cl�ment. Il l'intimidait sans qu'elle s�t pourquoi, mais elle lui savait gr� de parler comme tout le monde, c'est-�-dire sans cet insupportable accent qui commen�ait � l'exasp�rer. Finalement ce serait cet homme froid, souple, presque trop servile dans son respect et ses attentions, ce domestique inconnu hier encore, qui repr�senterait pour elle sa province. D�s que Niort, la capitale des marais., eut �t� abandonn�e avec son lourd donjon noir comme la fonte, l'�quipage de Mme de Peyrac d�gringola d'un trait vers la lumi�re. Sans presque s'en apercevoir, Ang�lique se trouva aux prises avec un paysage inusit�, sans ombrages, ray� en tous sens par les vignobles. On passa non loin de Bordeaux. Puis le ma�s vert alterna avec la vigne. Aux abords du B�arn, les voyageurs furent re�us dans le ch�teau de M. Antonin de Caumont, marquis de P�guilin, duc de Lauzun. Ang�lique regarda avec un �tonnement m�l� d'amusement ce petit homme dont la gr�ce et l'esprit en faisaient affirmait Andijos ��le plus adul� gar�on de la cour��. Le roi lui-m�me, qui se voulait grave dans son adolescence, ne pouvait r�sister aux saillies de P�guilin qui le faisaient pouffer en plein conseil. Pr�cis�ment, P�guilin se trouvait pour l'heure dans ses terres o� il purgeait quelque insolence d�passant les bornes envers M. Mazarin. Il n'en semblait pas plus marri et racontait mille histoires.</p><p>Ang�lique, mal habitu�e au jargon de la galanterie alors en honneur dans les cours, ne comprenait pas la moiti� de ces r�cits, mais l'�tape fut joyeuse et vive, et la d�tendit. Le duc de Lauzun s'extasia sur sa beaut�, la complimenta en vers qu'il improvisa sur-le-champ.</p><p>��Ah�! mes amis, s'�cria-t-il, je me demande si la Voix d'or du royaume ne va pas en perdre sa note la plus haute.</p><p>Ce fut ainsi qu'Ang�lique entendit parler pour la premi�re fois de la Voix d'or du royaume.</p><p>��C'est le plus grand des chanteurs de Toulouse, lui expliqua-t-on. Depuis les grands troubadours du Moyen Age, le Languedoc n'en a pas connu de tel�! Vous l'entendrez, madame, vous ne pourrez pas ne point succomber � son charme.</p><p>Avec application, Ang�lique essayait de ne pas d�cevoir ses h�tes par un visage ferm�. Tous ces gens �taient sympathiques, parfois avec trivialit�, mais aussi avec gentillesse. L'air surchauff�, les toits de tuiles, les feuilles des platanes avaient la couleur du vin blanc, l'esprit en avait la l�g�ret�.</p><p>Mais, � mesure qu'on se rapprochait du but, Ang�lique avait l'impression que son c�ur devenait plus lourd.</p><p>*****</p><p>La veille de l'entr�e � Toulouse, on logea dans l'une des demeures du comte de Peyrac, un ch�teau de pierres claires de style Renaissance. Ang�lique savoura le confort d'une des salles, celle o� se trouvait la piscine de mosa�que. La grande Margot s'affairait pr�s d'elle. Elle craignait que la poussi�re et la chaleur de la route n'eussent assombri encore le teint de sa ma�tresse dont elle d�sapprouvait en secret la matit� chaleureuse.</p><p>Elle l'oignit d'onguents divers et lui ordonna de rester �tendue sur un lit de repos tandis qu'elle la massait avec beaucoup d'�nergie, puis l'�pi lait enti�rement. Ang�lique n'�tait pas choqu�e de cette coutume qui, jadis, alors qu'il y avait des �tuves romaines dans toutes les villes, �tait pratiqu�e m�me par le peuple. Maintenant, seules les jeunes filles de la soci�t� y �taient soumises. Il �tait fort mals�ant qu'une grande dame conserv�t sur elle le moindre duvet superflu. Cependant Ang�lique, alors qu'on s'empressait ainsi � lui faire un corps parfait, ne pouvait s'emp�cher d'�prouver une sorte d'horreur.</p><p>��Il ne me touchera pas, se r�p�tait-elle. Je me jetterai plut�t par la fen�tre.��</p><p>Mais rien n'arr�tait la course folle, le tourbillon dans lequel elle �tait entra�n�e.</p><p>*****</p><p>Le matin suivant, malade d'appr�hension, elle monta une derni�re fois dans le carrosse qui allait l'amener en quelques heures � Toulouse. Le marquis d'Andijos prit place � son c�t�. Il jubilait, chantonnait, bavardait. Mais elle ne l'�coutait pas. Depuis quelques minutes, elle voyait le postillon retenir son attelage. Un peu en avant de la voiture, une foule de gens et de cavaliers barrait la route. Lorsque le carrosse se fut immobilis�, on entendit mieux des chants et des cris que scandait le battement rythm� des tambourins.</p><p>��Par saint S�verin, s'�cria le marquis en bondissant, je crois bien que voici votre �poux qui vient vers nous.</p><p>��D�j�!</p><p>Ang�lique se sentait p�lir. Les pages ouvraient les porti�res. Il lui fallut descendre dans le sable de la route, sous le soleil implacable. Le ciel �tait d'azur fonc�. Une haleine br�lante s'�levait des champs de ma�s jaunis, de chaque c�t� du chemin. Une farandole chatoyante s'avan�ait. Habill�s de costumes �tranges � grands losanges rouges et verts, une nu�e d'enfants bondissaient, faisaient des culbutes �tourdissantes et venaient tr�bucher dans les chevaux des cavaliers, d�guis�s eux-m�mes de livr�es extravagantes de satin ros� et de plumes blanches.</p><p>��Les princes des amours�! Les com�diens d'Italie�! exulta le marquis en ouvrant les bras en un geste d'enthousiasme, dangereux pour ses voisins. Ah�! Toulouse�!</p><p>Toulouse�!...</p><p>La foule venait de s'entrouvrir. Une grande silhouette d�gingand�e et bringuebalante apparut v�tue de velours pourpre et s'appuyant sur une canne d'�b�ne. � mesure que ce personnage progressait en boitant on distinguait, dans l'encadrement d'une ample perruque noire, un visage aussi d�plaisant � regarder que l'ensemble de sa d�marche. Deux profondes cicatrices barraient sa tempe et sa joue gauche, et fermaient � demi la paupi�re. Les l�vres �taient fortes, enti�rement ras�es, ce qui n'�tait pas la mode et ajoutait � l'aspect insolite de ce curieux �pouvantail.</p><p>��Ce n'est pas lui, pria Ang�lique. Mon Dieu, faites que ce ne soit pas lui�!��</p><p>��Votre �poux, le comte de Peyrac, madame, disait pr�s d'elle le marquis d'Andijos.</p><p>Elle plongea dans la r�v�rence apprise. Son esprit aux abois enregistrait des d�tails ridicules�: le n�ud de diamants des souliers du comte, et aussi que l'un d'eux avait un talon un peu plus haut que l'autre pour att�nuer sa boiterie�; les bas pliss�s aux baguettes de soie ouvrag�es, le costume somptueux, l'�p�e, l'�norme col de dentelles blanches.</p><p>On lui parla�; elle r�pondit n'importe quoi. Le battement des tambourins m�l� � de grands d�chirements de trompettes l'�tourdissait.</p><p>Comme elle reprenait place dans son carrosse, une gerbe de ros�s et des bouquets de violettes atterrirent sur ses genoux.</p><p>��Les fleurs ou ��joies principales��, dit une voix. Elles r�gnent sur Toulouse.</p><p>Ang�lique s'aper�ut que ce n'�tait plus le marquis d'Andijos, mais l'autre, qui �tait � son c�t�. Afin de ne plus voir l'affreux visage, elle se pencha vers les fleurs. Peu apr�s, la ville apparut, h�riss�e de tours et de clochers rouges. Le cort�ge s'engagea � travers les ruelles �troites, de profonds couloirs d'ombre o� stagnait une lumi�re pourpre.</p><p>Au palais du comte de Peyrac, Ang�lique fut rev�tue rapidement d'une magnifique robe de velours blanc, incrust� de satin blanc. Les attaches et les n�uds �taient soulign�s de diamants. Tout en l'habillant, ses filles lui passaient des boissons glac�es, car elle mourait de soif. � midi, dans un carillonnement de cloches, le cort�ge s'en fut � la cath�drale, o� l'archev�que attendait les mari�s sur le parvis. La b�n�diction donn�e, Ang�lique, selon la coutume des princes, descendit seule la nef. Le claudicant seigneur la pr�c�dait, et cette longue forme rouge et remuante lui parut soudain aussi extraordinaire sous ces vo�tes embrum�es d'encens que celle du diable lui-m�me. Dehors on e�t dit que la ville enti�re �tait en f�te. Ang�lique n'arrivait pas � concilier tant de tapage avec cet �v�nement personnel que repr�sentait son mariage avec le comte de Peyrac. Inconsciemment, elle cherchait ailleurs le spectacle qui donnait � la foule ces sourires bien fendus et le go�t des cabrioles. Mais les yeux �taient tourn�s vers elle. C'est devant elle que s'inclinaient des seigneurs aux regards de feu, des dames somptueusement par�es. Pour retourner de la cath�drale au palais, les nouveaux �poux mont�rent sur deux chevaux magnifiquement capara�onn�s. Le chemin, suivant les rives de la Garonne, �tait jonch� de fleurs et les cavaliers aux habits ros�s que le marquis d'Andijos avait appel�s les ��princes des amours��, continuaient � y d�verser de pleines paner�es de p�tales.</p><p>Sur la gauche, le fleuve dor� scintillait, des mariniers dans leurs barques poussaient de grands vivats.</p><p>Ang�lique s'aper�ut qu'elle s'�tait mise � sourire un peu machinalement. Le ciel si bleu et l'odeur des fleurs foul�es la grisaient. Tout � coup, elle retint un cri�; elle �tait escort�e par des petits pages � figure de r�glisse qu'elle avait cru tout d'abord masqu�s. Mais elle comprenait soudain qu'ils avaient vraiment la peau noire. C'�tait la premi�re fois qu'elle voyait des N�gres.</p><p>D�cid�ment tout ce qu'elle vivait l� avait quelque chose d'irr�el. Elle se sentait extr�mement seule au sein d'un r�ve ambigu dont, peut-�tre, au r�veil, elle chercherait � se souvenir.</p><p>Et, toujours � son c�t�, elle distinguait, dans le soleil, le profil d�figur� de l'homme qu'on appelait son mari et qu'on acclamait.</p><p>Des pi�cettes d'or tintaient sur les cailloux. Des pages en jetaient � travers la foule, et les gens se battaient dans la poussi�re.</p><p>*****</p><p>Aux jardins du palais, de longues tables blanches �taient dispos�es sous les ombrages. Du vin coulait des fontaines devant les portes, et les gens de la rue pouvaient y boire. Les seigneurs et les grands bourgeois avaient acc�s � l'int�rieur. Ang�lique, assise entre l'archev�que et l'homme rouge, incapable de manger, vit d�nier un nombre incalculable de services et de plats�: terrines de perdreaux, filets de canards, grenades au sang, cailles � la po�le, truites, lapereaux, salades, tripes d'agneau, foie gras. Les desserts, cr�me frite garnie de beignets de p�che, confitures de toutes sortes, p�tisseries au miel, �taient innombrables, les pyramides de fruits aussi hautes que les n�grillons qui les pr�sentaient. Les vins de toutes les nuances, depuis le rouge le plus noir � l'or le plus clair, se succ�daient. Ang�lique remarqua pr�s de son assiette une sorte de petite fourche en or. Regardant autour d'elle, elle vit que la plupart des gens s'en servaient pour piquer leur viande et la porter � leur bouche. Elle essaya de les imiter, mais apr�s quelques essais infructueux, elle pr�f�ra revenir � sa cuiller. On la lui avait laiss�e en voyant qu'elle ne savait pas se servir de ce curieux petit instrument que tout le monde appelait ��fourchette��. Ce ridicule incident ajouta � son d�sarroi. Rien n'est plus difficile � supporter que des r�jouissances auxquelles le c�ur n'a point de part. Raidie dans son appr�hension et sa rancune, Ang�lique se sentait exc�d�e de tant de bruit et d'abondance. Nativement fi�re, elle n'en laissait rien para�tre, souriait et trouvait un mot aimable � dire � tous. La discipline de fer du couvent des ursulines lui permettait de demeurer droite et d'un maintien superbe malgr� la fatigue. Elle �tait seulement incapable de se tourner vers le comte de Peyrac et, consciente de ce que cette attitude avait de bizarre, elle reportait toute son attention sur son autre voisin l'archev�que. Celui-ci �tait un fort bel homme, dans l'�panouissement de la quarantaine. Il avait beaucoup d'onction, de gr�ce mondaine, et des yeux bleus tr�s froids.</p><p>Seul de l'assembl�e, il ne semblait pas partager l'all�gresse g�n�rale.</p><p>��Quelle profusion�! quelle profusion�! soupirait-il en regardant autour de lui. Quand je pense � tous les pauvres qui chaque jour s'amoncellent devant la porte de l'archev�ch�, aux malades sans soins, aux enfants des villages h�r�tiques qu'on ne peut arracher � leurs croyances faute d'argent, mon c�ur se d�chire. �tes-vous d�vou�e aux �uvres, ma fille�?</p><p>��Je sors � peine du couvent, monseigneur. Mais je serais heureuse de me consacrer � ma paroisse sous votre �gide.</p><p>Il abaissa sur elle son regard lucide, et eut un mince sourire tandis qu'il se rengorgeait dans son menton un peu gras.</p><p>��Je vous remercie de votre docilit�, ma fille. Mais je sais combien la vie d'une jeune ma�tresse de maison est pleine de nouveaut�s qui requi�rent toute son attention. Je ne vous enl�verai donc pas � elles avant que vous n'en �mettiez le d�sir. La plus grande �uvre d'une femme, celle � laquelle elle doit apporter tous ses soins, n'est-ce pas d'abord l'influence qu'elle doit prendre sur l'esprit de son mari�? Une femme aimante, habile, de nos jours peut tout sur l'esprit d'un mari.</p><p>Il se pencha vers elle et les cabochons de sa croix �piscopale jet�rent un �clair mauve.</p><p>��Une femme peut tout, r�p�ta-t-il, mais entre nous, madame, vous avez choisi un bien curieux mari...</p><p>��J'ai choisi..., pensait Ang�lique avec ironie. Mon p�re avait-il vu une seule fois cet affreux pantin�? J'en doute. P�re m'aimait sinc�rement. Pour rien au monde il n'aurait voulu faire mon malheur. Mais voil�: ses yeux me voyaient riche�; moi, je me voyais aim�e. S�ur Sainte-Anne me r�p�terait encore qu'il ne faut pas �tre romanesque... Cet archev�que semble de bonne relation. Est-ce avec les gens de son escorte que les pages du comte de Peyrac se sont battus dans la cath�drale�?...��</p><p>Cependant, la chaleur �crasante c�dait devant le soir. Le bal allait s'ouvrir. Ang�lique eut un soupir.</p><p>��Je danserai toute la nuit, se dit-elle, mais, pour rien au monde, je n'accepterai de rester seule un instant avec lui...��</p><p>Nerveusement, elle jeta un coup d'�il � son mari. Chaque fois qu'elle le regardait, la vue de ce visage coutur� o� brillaient des prunelles noires comme du charbon, lui causait un malaise. La paupi�re gauche, � demi ferm�e par le bourrelet d'une cicatrice, donnait au comte de Peyrac une expression d'ironie m�chante. Renvers� en arri�re dans son fauteuil de tapisserie, il venait de porter � sa bouche une sorte de petit b�ton brun. Un domestique se pr�cipita tenant au bout d'une pince un charbon ardent qu'il apposa � l'extr�mit� du b�tonnet.</p><p>��Ah�! comte, votre exemple est d�plorable�! s'exclama l'archev�que en fron�ant les sourcils. J'estime que le tabac, c'est le dessert de l'enfer. Qu'on le consomme en poudre, � seule fin de soigner les humeurs du cerveau et sur conseil du m�decin, je l'admets d�j� � grand-peine, car les priseurs me semblent y trouver une jouissance malsaine et prennent trop souvent pr�texte de leur sant� pour r�per du tabac � tout propos. Mais les fumeurs de pipe sont la lie de nos tavernes, o� ils s'abrutissent durant des heures avec cette plante maudite. Jusqu'ici je n'avais jamais ou� dire qu'un gentilhomme consomm�t du tabac de cette fa�on grossi�re.</p><p>��Je n'ai pas de pipe et je ne prise pas. Je fume la feuille enroul�e tel que je l'ai vu faire � certains sauvages d'Am�rique. Personne ne peut m'accuser d'�tre vulgaire comme un mousquetaire ou mani�r� comme un petit ma�tre de la cour...</p><p>��Quand il y a deux mani�res de faire une chose, il faut toujours que vous en trouviez une troisi�me, dit l'archev�que avec humeur. Ainsi je remarque � l'instant une autre singularit� dont vous �tes coutumier. Vous ne mettez dans votre verre ni pierre de crapaudine, ni morceau de licorne. Chacun sait pourtant que ce sont l� les deux meilleures pr�cautions pour �viter le poison qu'une main ennemie est toujours capable de verser dans votre vin. M�me votre jeune femme a sacrifi� � cet usage de prudence. La crapaudine en effet et la corne de la licorne virent de couleur au contact de breuvages dangereux. Or, vous n'en utilisez jamais. Vous croyez-vous invuln�rable ou... sans ennemis�? ajouta le pr�lat avec un regard dont l'�clair impressionna Ang�lique.</p><p>��Non, monseigneur, r�pondit le comte de Peyrac, j'estime seulement que la meilleure fa�on de se pr�server du poison est de ne rien mettre dans son verre et tout dans son corps.</p><p>��Que voulez-vous dire�?</p><p>��Ceci�: chaque jour de votre vie absorbez une dose infime de quelque poison redoutable.</p><p>��Vous faites cela�? s'exclama l'archev�que avec effroi.</p><p>��Depuis mon plus jeune �ge,. monseigneur. Vous n'ignorez pas que mon p�re fut la victime de quelque boisson florentine, et pourtant la crapaudine qu'il mettait dans son verre �tait grosse comme un �uf de pigeon. Ma m�re qui �tait une femme sans pr�jug�s, chercha le vrai moyen de me pr�server � mon tour. D'un Maure esclave ramen� de Narbonne, elle apprit la m�thode de se d�fendre du poison par le poison.</p><p>��Vos raisonnements ont toujours quelque chose de paradoxal qui m'inqui�te, fit l'archev�que avec souci. On dirait que vous souhaitez de r�former toutes choses, et pourtant nul n'ignore combien ce mot de R�forme a engendr� de d�sordres dans l'�glise et dans le royaume. Encore une fois, pourquoi pratiquer une m�thode de laquelle vous n'avez aucune assurance, alors que les autres ont donn� leurs preuves�? �videmment, il faut poss�der de vraies pierres et de vraies cornes de licorne. Trop de charlatans se sont faits commer�ants de ces objets, et vendent je ne sais quoi en leur place. Mais, par exemple, mon moine B�cher, un r�collet de grande science, qui se livre pour moi � des travaux d'alchimie, vous en procurerait d'excellentes.</p><p>Le comte de Peyrac se pencha un peu pour regarder l'archev�que et, dans ce mouvement, ses abondantes boucles noires effleur�rent la main d'Ang�lique, qui recula. Elle remarqua � cet instant que son mari ne portait pas perruque, mais que cette toison abondante lui �tait naturelle.</p><p>��Ce qui m'intrigue, d�clara-t-il, c'est de savoir comment lui-m�me se les procure. Lorsque j'�tais enfant, je me suis int�ress� � tuer de nombreux crapauds. Jamais je ne trouvais dans leur cerveau la rameuse pierre protectrice qu'on appelle crapaudine et qui, parait-il, doit s'y trouver. Quant � la corne de licorne, je vous dirai que j'ai parcouru le monde et que ma conviction est faite. La licorne est un animal mythologique, imaginaire, bref, un animal qui n'existe pas.</p><p>��Ces choses-l� ne s'affirment pas, monsieur. On doit laisser leur part aux myst�res et ne pas pr�tendre tout savoir.</p><p>��Ce qui est un myst�re pour moi, fit lentement le comte, c'est qu'un homme de votre intelligence puisse s�rieusement croire � de telles imaginations...</p><p>��Seigneur, pensa Ang�lique, je n'ai jamais entendu traiter un eccl�siastique de rang �lev� avec une telle insolence�!��</p><p>Elle regardait tour � tour les deux personnages, dont les prunelles s'affrontaient. Le premier, son mari parut s'apercevoir de l'�motion qu'elle �prouvait. Il lui adressa un sourire, qui plissait bizarrement son visage, mais d�couvrait ses dents tr�s blanches.</p><p>��Pardonnez-nous, madame, de discuter ainsi devant vous. Monseigneur et moi, nous sommes des ennemis intimes�!</p><p>��Nul homme n'est mon ennemi�! s'�cria l'archev�que indign�. Que faites-vous de la charit� qui doit habiter dans le c�ur d'un serviteur de Dieu�? Si vous me ha�ssez, je ne vous hais point. Mais j'ai devant vous l'inqui�tude du berger pour la brebis qui s'�gare. Et, si vous n'�coutez pas mes paroles, je saurai s�parer l'ivraie du bon grain.</p><p>��Ah�! s'�cria le comte avec une sorte de rire effrayant, que voil� bien l'h�ritier de ce Foulques de Neuilly, �v�que et bras droit du terrible Simon de Montfort qui dressa les b�chers des Albigeois, r�duisit en cendres la d�licate civilisation d'Aquitaine�! Le Languedoc, au bout de quatre si�cles, pleure encore ses splendeurs d�truites, et tremble au r�cit des horreurs d�crites. Moi qui suis de la plus ancienne souche toulousaine, qui porte du sang ligure et wisigoth dans mes veines, je fr�mis lorsque mon regard rencontre vos yeux bleus d'homme du Nord. H�ritier de Foulques, h�ritier des grossiers barbares qui ont implant� chez nous le sectarisme et l'intol�rance, voil� ce que je lis dans vos yeux�!</p><p>��Ma famille est une des plus anciennes du Languedoc, clama l'�v�que en se dressant � demi. (Et � cet instant son accent du Midi le rendait � peu pr�s inintelligible aux oreilles d'Ang�lique). Vous savez bien vous-m�me, monstre insolent, que la moiti� de Toulouse m'appartient en h�ritage. Depuis des si�cles, nos fiefs sont toulousains.</p><p>��Quatre si�cles�! quatre si�cles � peine, monseigneur, cria Joffrey de Peyrac, lev� lui aussi. Vous �tes venu dans les chariots de Simon de Montfort, avec les crois�s honnis. Vous �tes l'envahisseur�! Homme du Nord�! Homme du Nord�! que faites-vous � ma table�?...</p><p>Ang�lique, horrifi�e, commen�ait � se demander si la bataille n'allait pas se d�clarer, lorsqu'un grand �clat de rire des convives souligna les derni�res paroles du comte toulousain. Le sourire de l'�v�que fut moins sinc�re. Cependant, quand le grand corps de Joffrey de Peyrac se d�hancha pour aller s'incliner devant le pr�lat en signe d'excuse, il lui tendit avec bonne gr�ce son anneau pastoral � baiser. Ang�lique �tait trop d�concert�e pour se m�ler franchement � cette exub�rance. Les paroles que ces deux hommes venaient de se jeter � la t�te n'�taient point futiles, mais il est vrai que pour les gens du Sud le rire est souvent le pr�lude �clatant aux plus noires trag�dies. Tout � coup, Ang�lique retrouvait l'exaltation br�lante dont la nourrice Fantine avait environn� son enfance. Gr�ce � cela, elle ne se sentirait pas �trang�re en cette soci�t� impulsive.</p><p>��La fum�e du tabac vous importune-t-elle, madame�? demanda brusquement le comte en se penchant vers elle et en cherchant � surprendre son regard.</p><p>Elle secoua la t�te n�gativement. L'odeur subtile du tabac accentuait sa m�lancolie, �voquant pour elle la pr�sence du vieux Guillaume au coin du feu et la grande cuisine de Monteloup. Le vieux Guillaume, la nourrice, les choses famili�res �taient devenues lointaines soudain.</p><p>Dans les bosquets, des violons commen�aient de jouer. Bien qu'elle f�t lasse � mourir, Ang�lique accepta avec empressement le marquis d'Andijos qui venait l'inviter. Les danseurs s'�taient assembl�s dans une grande cour dall�e, rafra�chie d'un jet d'eau. Au couvent, Ang�lique avait appris assez de pas � la mode pour ne pas para�tre embarrass�e parmi les seigneurs et les dames d'une province fort mondaine, dont la plupart faisaient parfois de longs s�jours � Paris. C'�tait la premi�re fois qu'elle dansait ainsi dans une v�ritable r�ception, et elle commen�ait � y prendre go�t lorsqu'il y eut une sorte de remous. Les couples furent disloqu�s sous la pouss�e d'une foule qui courait vers l'emplacement du banquet. Les danseurs protest�rent, mais quelqu'un cria�:</p><p>��Il va chanter.</p><p>D'autres r�p�t�rent�:</p><p>��La Voix d'or�! La Voix d'or du royaume...</p></section><section><p><strong>Chapitre 4</strong></p><p>� ce moment, une main se posa discr�tement sur le bras nu d'Ang�lique.</p><p>��Madame, chuchotait la servante Margot, c'est le moment de vous �clipser. M. le comte m'a charg�e de vous conduire au pavillon de la Garonne, o� vous devez passer la nuit.</p><p>��Mais je ne veux pas partir�! protesta Ang�lique. Je veux �couter ce chanteur dont on dit grand bien. Je ne l'ai pas encore aper�u.</p><p>��Il chantera pour vous, madame, il chantera pour vous dans le priv�, le comte s'y est engag�, affirma la grande femme. Mais la chaise vous attend.</p><p>Tout en parlant, elle avait jet� sur les �paules de sa ma�tresse une mante � capuchon et lui tendait un masque de velours noir.</p><p>��Mettez cela sur votre visage, chuchota-t-elle. Ainsi l'on ne vous reconna�tra pas. Sinon les jeunes gens du charivari seront capables de courir jusqu'au pavillon et de troubler votre nuit de noces par le tintamarre de leurs casseroles.</p><p>Et la servante pouffa dans sa main.</p><p>��C'est toujours ainsi � Toulouse, reprit-elle. Les jeunes mari�s qui ne peuvent s'enfuir comme des voleurs, doivent se racheter � grands coups d'�cus ou subir le charivari de ces d�mons. C'est en vain que monseigneur et la police essaient de supprimer cet usage... Aussi le mieux � faire est de quitter la ville.</p><p>Elle poussa Ang�lique � l'int�rieur d'une chaise que deux solides valets enlev�rent aussit�t sur leurs �paules. Quelques cavaliers sortant de l'ombre form�rent escorte. Apr�s avoir suivi le d�dale des ruelles, le petit groupe atteignit la campagne. Le pavillon �tait une habitation modeste entour�e de jardins qui descendaient jusqu'au fleuve. En mettant pied � terre, Ang�lique fut surprise du silence, que troublait seul le crissement des grillons.</p><p>Marguerite, qui �tait mont�e en croupe d'un des cavaliers, glissa � terre et introduisit la jeune mari�e � l'int�rieur de la maison d�serte. L'�il brillant, un sourire aux l�vres, la servante jouissait apparemment de tous ces myst�res d'amoureux.</p><p>Ang�lique se trouva dans une chambre carrel�e de mosa�que. Une veilleuse br�lait pr�s de l'alc�ve, mais sa lumi�re �tait inutile, car la clart� de la lune plongeait si avant dans la pi�ce qu'elle donnait un �clat neigeux aux draps de dentelles du grand lit.</p><p>Marguerite jeta un dernier coup d'�il critique � la jeune femme, puis chercha dans son sac quelque flacon d'eau des anges pour lui purifier la peau.</p><p>��Laissez-moi, protesta Ang�lique avec impatience.</p><p>��Madame, votre �poux va venir, il faut...</p><p>��Il ne faut rien. Laissez-moi.</p><p>��Bien, madame.</p><p>La servante fit une r�v�rence.</p><p>��Je souhaite une douce nuit � madame.</p><p>��Laissez-moi�! cria une troisi�me fois Ang�lique avec col�re. Elle resta seule, furieuse de n'avoir pas su contenir son d�pit devant une domestique. Mais celle-ci lui �tait antipathique. Ses mani�res assur�es et habiles l'intimidaient, et elle redoutait la moquerie de ses yeux noirs.</p><p>Elle demeura immobile un long moment, jusqu'� ce que le calme trop grand de la chambre lui f�t devenu insupportable.</p><p>La peur que l'agitation et les conversations avaient endormie s'�veillait de nouveau. Elle serra les dents.</p><p>��Je n'ai pas peur, se dit-elle presque � voix haute, je sais ce que je dois faire. Je mourrai, mais il ne me touchera pas�!��</p><p>Elle s'avan�a vers la porte-fen�tre qui s'ouvrait sur la terrasse. Ang�lique n'avait vu qu'au Plessis ces balcons �l�gants que l'architecture de la Renaissance avait mis � la mode.</p><p>Un lit de repos, tendu de velours vert, invitait � s'asseoir et � contempler le paysage plein de majest�. De cet endroit, on ne voyait plus Toulouse, que d�robait un tournant du fleuve. Il n'y avait que les jardins et l'eau brillante, et plus loin encore des champs de ma�s et de vignes.</p><p>Ang�lique s'assit au bord du divan et laissa aller son front contre la balustrade. Sa coiffure compliqu�e d'�pingles � diamants et de perles la faisait souffrir. Elle entreprit de la lib�rer, non sans peine.</p><p>��Pourquoi cette grande sotte ne m'a-t-elle pas d�coiff�e et d�v�tue�? pensa-t-elle. S'imagine-t-elle que mon mari s'en chargera�?��</p><p>Elle eut pour elle-m�me un petit rire railleur et triste.</p><p>��M�re Sainte-Anne ne manquerait pas de me faire un petit discours sur la docilit� que l'on doit montrer envers tous les d�sirs de son mari. Et quand elle disait ce tous, ses yeux roulaient comme des billes et nous pouffions de rire, sachant bien � quoi elle pensait. Mais je n'ai pas le go�t de la docilit�. Molines a raison lorsqu'il dit que je ne m'incline pas devant une chose que je ne comprends pas. J'ai ob�i pour sauver Monteloup. Que peut-on me demander encore�? La mine d'Argenti�res est au comte de Peyrac. Lui et Molines pourront continuer leur trafic. Et mon p�re pourra continuer � faire des mulets pour porter l'or espagnol... Si je mourais en me jetant du haut de ce balcon rien ne serait chang�. Chacun a eu ce qu'il voulait...��</p><p>Elle avait enfin r�ussi � d�nouer ses cheveux. Ils s'�pandirent sur ses �paules nues et elle les secoua avec le mouvement de t�te un peu sauvage de son enfance. Alors elle crut entendre un l�ger bruit. Se retournant, elle retint un cri d'effroi. Appuy� au chambranle de la porte-fen�tre, le boiteux la regardait.</p><p>*****</p><p>Il ne portait plus son habit rouge, mais �tait v�tu d'un haut-de-chausses et d'un pourpoint de velours noir tr�s court qui laissait libres la taille et les manches d'une fine chemise de linon.</p><p>Il s'avan�a de son pas in�gal et salua profond�ment.</p><p>��Me permettez-vous de m'asseoir � votre c�t�, madame�?</p><p>Elle inclina la t�te en silence. Il s'assit, posa son coude sur l'appui de pierre et regarda devant lui avec nonchalance.</p><p>��Il y a plusieurs si�cles, dit-il, sous ces m�mes �toiles, dames et troubadours montaient sur les chemins de ronde des ch�teaux, et l� avaient lieu les cours d'amour. Avez-vous entendu parler des troubadours du Languedoc, madame�?</p><p>Ang�lique n'avait pas pr�vu ce genre de conversation. Elle �tait toute crisp�e dans une tension de d�fense et elle balbutia avec quelque peine�:</p><p>��Oui, je crois... On appelait ainsi des po�tes du Moyen Age.</p><p>��Les po�tes de l'amour. Langue d'oc�! Langue douce�! si diff�rente du rude parler du Nord, la langue d'oil. En Aquitaine, on apprenait l'art d'aimer, car, ainsi que l'a dit Ovide, bien avant les troubadours eux-m�mes, ��l'amour est un art qui peut s'enseigner et dans lequel on peut se perfectionner en �tudiant ses lois��. Vous �tes-vous d�j� int�ress�e � cet art, madame�?</p><p>Elle ne savait que r�pondre�; elle �tait trop fine pour ne pas sentir la l�g�re ironie de la voix. Telle que la question se trouvait pos�e, un oui ou un non eussent �t� pareillement ridicules. Elle n'�tait pas accoutum�e au badinage. �tourdie par trop d'�v�nements, son esprit de repartie l'avait abandonn�e. Elle ne sut que d�tourner la t�te, regarder machinalement du c�t� de la plaine endormie. Elle se rendait compte que l'homme s'�tait approch� d'elle, mais ne bougeait pas.</p><p>��Voyez, reprit-il, l�-bas, dans le jardin, ce petit bassin d'eau verte o� la lune plonge comme une pierre de crapaudine dans un verre d'anis... Eh bien, cette eau a la m�me couleur que vos yeux, ma mie. Jamais, � travers le monde, je n'ai rencontr� de prunelles si �tranges, ni si s�duisantes. Et voyez ces ros�s qui s'accrochent en guirlandes � notre balcon. Elles ont la m�me teinte que vos l�vres. Non, vraiment, jamais je n'ai rencontr� l�vres si ros�s... et si closes. Quant � leur douceur... je vais en juger.</p><p>Soudainement, deux mains l'avaient saisie � la taille. Ang�lique se sentit ploy�e en arri�re par une force qu'elle n'avait pas soup�onn�e chez ce grand homme maigre. Elle se trouva la nuque renvers�e au creux d'un bras dont l'�treinte la paralysait. L'affreux visage se penchait sur elle jusqu'� l'effleurer. Elle cria d'horreur, se tordit, soulev�e de r�pulsion. Presque aussit�t elle se retrouva libre. Le comte l'avait l�ch�e et la regardait en riant.</p><p>��C'est bien ce que je pensais. Je vous fais une peur horrible. Vous aimeriez mieux vous jeter du haut de ce balcon que de m'appartenir. N'est-ce pas vrai�?</p><p>Elle le d�visageait, le c�ur battant. Il se leva et sa longue silhouette de faucheux s'�tira sous le ciel lunaire.</p><p>��Je ne vous forcerai pas, pauvre petite vierge. Ce n'est pas dans mes go�ts. Ainsi, on vous a livr�e toute neuve � ce grand boiteux du Languedoc�? C'est une chose terrible�!</p><p>Il se pencha et elle d�testa son sourire moqueur.</p><p>��Sachez que j'ai poss�d� beaucoup de femmes dans ma vie�: des blanches, des noires, des jaunes et des rouges, mais je n'en ai jamais pris une de force ni n'en ai attir� par de l'argent. Elles sont venues et vous viendrez aussi un jour, un soir...</p><p>��Jamais�!</p><p>La r�plique avait jailli, violente. Le sourire ne s'effa�a pas du curieux visage.</p><p>��Vous �tes une jeune sauvage, mais cela ne me d�pla�t pas. Une conqu�te facile rend l'amour sans valeur, une conqu�te difficile lui donne du prix. Ainsi parle Andr� le Chapelain, le ma�tre de l'Art d'aimer. Adieu, ma jolie, dormez bien dans votre grand lit, seule avec vos membres gracieux, vos petits seins merveilleux, tristes d'�tre sans caresses. Adieu�!</p><p>*****</p><p>Le lendemain, en s'�veillant, Ang�lique vit que le soleil �tait haut dans le ciel. Les oiseaux se taisaient dans les ombrages du jardin, d�j� engourdis par la chaleur. Ang�lique ne se souvenait plus tr�s bien comment elle s'�tait d�v�tue et couch�e dans ce lit dont les draps armori�s avaient un parfum de violette. Elle avait pleur�, de fatigue et de d�pit, peut-�tre de solitude. Ce matin, elle se sentait plus lucide. L'assurance qu'elle avait re�ue de son �trange mari qu'il ne la toucherait pas sans qu'elle le d�sir�t, la tranquillisait pour un temps. ��S'imagine-t-il que je vais trouver magnifiques sa jambe courte et son visage br�l�?...��</p><p>Elle caressa le projet d'une existence agr�able pr�s d'un �poux avec lequel elle vivrait en bonne amiti�. Apr�s tout, la vie pourrait ne pas manquer de charme. Toulouse offrait tant de distractions.</p><p>Marguerite, discr�te et impassible, vint l'habiller. � midi, Ang�lique regagna la ville. Cl�ment se pr�senta et lui dit que M. le comte l'avait charg� d'avertir Mme la comtesse qu'il travaillait � son laboratoire et qu'il ne fallait pas l'attendre pour le repas. Elle en �prouva un soulagement. L'homme ajouta que M. le comte l'avait engag� en qualit� de ma�tre d'h�tel. Il en �tait bien aise. Les gens d'ici �taient bruyants et paresseux mais cordiaux. La maison lui semblait riche et il ferait de son mieux pour satisfaire ses nouveaux ma�tres.</p><p>Ang�lique le remercia de ce petit discours, o� une certaine condescendance se m�lait � de la servilit�. Elle n'�tait pas m�contente de garder pr�s d'elle ce gar�on dont les fa�ons contrastaient avec l'exub�rance de l'entourage. Les jours suivants, Ang�lique put constater que le palais du comte de Peyrac �tait certainement l'endroit le plus fr�quent� de la ville. Le ma�tre de maison prenait une part active � toutes les r�jouissances. Sa grande silhouette d�gingand�e passait d'un groupe � l'autre, et Ang�lique s'�tonnait de l'animation que sa seule pr�sence provoquait. Elle s'habituait � son aspect, et la r�pulsion s'att�nuait. Sans doute l'id�e de la soumission charnelle qu'elle lui devait avait-elle �t� pour beaucoup dans la violence du ressentiment et aussi de la peur qu'il lui avait inspir�e. Maintenant qu'elle �tait rassur�e � ce sujet, elle devait reconna�tre que cet homme � la parole pleine de feu, au caract�re enjou� et curieux, attirait la sympathie. � son �gard, il affichait une grande indiff�rence. Tout en lui prodiguant les attentions dues � son rang, il paraissait � peine la voir. Il la saluait chaque matin et elle pr�sidait en face de lui les repas, auxquels assistaient toujours au moins une dizaine de personnes, ce qui leur �vitait un t�te-�-t�te qu'elle redoutait. Cependant il ne se passait pas de jour qu'elle ne trouv�t chez elle un pr�sent, colifichet ou bijou, une robe nouvelle, un meuble, et jusqu'� des confiseries ou des fleurs. Tout �tait d'un go�t parfait, d'un luxe qui la laissait �blouie, enchant�e... et aussi embarrass�e. Elle ne savait comment t�moigner au comte le plaisir qu'elle �prouvait de ses pr�sents. Chaque fois qu'elle �tait dans l'obligation de lui adresser la parole directement, elle ne pouvait se d�cider � lever ses yeux sur son visage balafr�, elle devenait gauche et balbutiait.</p><p>Un jour, elle trouva, pr�s de la fen�tre devant laquelle elle avait coutume de s'asseoir, un �crin de maroquin rouge orn� au petit fer et, en l'ouvrant, elle d�couvrit la plus magnifique parure de diamants qu'elle e�t jamais imagin�e. Tremblante, elle la contemplait en se disant que certainement la reine n'en avait pas de semblable, lorsqu'elle entendit le pas caract�ristique de son �poux. D'un �lan, elle courut � lui, les yeux brillants.</p><p>��Quelle splendeur�! Comment vous remercier, monsieur�?</p><p>Son enthousiasme l'avait port�e trop vite vers lui. Elle le heurta presque. Sa joue rencontra le velours du pourpoint�; tandis qu'un bras de fer la retenait subitement. Le visage qui la terrifiait lui parut si proche que son sourire s'�teignit et qu'elle se rejeta en arri�re avec un incoercible frisson d'effroi. Le bras de Joffrey de Peyrac retomba aussit�t, et il dit avec une nonchalance un peu m�prisante�:</p><p>��Me remercier�? Pourquoi�?... N'oubliez pas, ma ch�re, que vous �tes la femme du comte de Peyrac, dernier descendant des illustres comtes de Toulouse. � ce titre, vous devez �tre la plus belle, la mieux par�e. D�sormais, ne vous croyez pas oblig�e de me remercier.</p><p>Ainsi ses obligations �taient fort l�g�res, et elle e�t pu se croire une des invit�es du palais, plus libre encore que les autres de disposer de son temps � sa guise. Joffrey de Peyrac ne lui rappelait son titre de mari qu'en de tr�s rares occasions. Par exemple, lorsqu'un bal chez le gouverneur ou l'un des hauts fonctionnaires de la ville exigeait que Mme de Peyrac f�t justement la femme la plus belle et la mieux par�e de la ville.</p><p>Il arrivait alors sans se faire annoncer, s'asseyait pr�s de la coiffeuse et surveillait attentivement la toilette de la jeune femme, guidant d'un mot les mains habiles de Margot et des soubrettes. Aucun d�tail ne lui �chappait. La parure f�minine n'avait pas de secrets pour lui. Ang�lique s'�merveillait de la justesse de ses observations, du soin de ses recherches. Comme elle avait la bonne volont� de devenir une grande dame de qualit�, elle ne perdait pas un mot de la le�on. � ces moments-l�, elle oubliait ses rancunes et ses appr�hensions.</p><p>Mais un soir qu'elle se contemplait dans le grand miroir, �blouissante dans une robe de satin ivoire � haute collerette de dentelle m�l�e de perles, elle distingua � son c�t� la silhouette sombre du comte de Peyrac et un brusque d�sespoir lui tomba sur les �paules comme une chape de plomb.</p><p>��Qu'importent la richesse et le luxe, pensait-elle en face de ce sort terrible�: �tre li�e pour la vie � un mari bancal et affreux�!��</p><p>Il s'aper�ut soudain que c'�tait lui qu'elle regardait dans le miroir, et il s'�carta brusquement.</p><p>��Qu'avez-vous�? Ne vous trouvez-vous pas belle�?</p><p>Elle reporta sur sa propre image un regard morne.</p><p>��Si, monsieur, dit-elle docilement.</p><p>��Alors�?... Vous pourriez au moins sourire...</p><p>Et elle crut l'entendre soupirer tout bas.</p><p>Dans les mois qui suivirent, elle fut bien oblig�e de se rendre compte que Joffrey de Peyrac prodiguait beaucoup plus d'attentions et de compliments aux autres femmes qu'� son �pouse.</p><p>Sa galanterie �tait spontan�e, riante, raffin�e, et les daines la recherchaient avec un plaisir �vident.</p><p>Celles-ci jouaient aux Pr�cieuses, ainsi qu'il �tait de mode � Paris.</p><p>��C'est ici l'h�tel du Gai Savoir, lui dit un jour le comte. Tout ce qui fit la gr�ce et la courtoisie de l'Aquitaine et, partant, de la France, doit se retrouver en ces murs. Ainsi Toulouse vient de conna�tre les c�l�bres Jeux floraux. La violette d'or a �t� d�cern�e � un jeune po�te du Roussillon. De tous les coins de France et m�me du monde, c'est � Toulouse que les faiseurs de rondeaux viennent se faire juger, sous l'�gide de Cl�mence Isaure, la lumineuse inspiratrice des troubadours du temps pass�. Ainsi ne vous effarez pas, Ang�lique, de tous ces visages inconnus qui vont et viennent dans mon palais. S'ils vous importunent, vous pouvez vous retirer au pavillon de la Garonne.</p><p>Mais Ang�lique n'�prouvait pas le d�sir de s'isoler. Peu � peu, elle se laissait gagner par le charme de cette vie chantante. Apr�s l'avoir d�daign�e, quelques dames lui trouv�rent de l'esprit et l'accueillirent dans leurs cercles. Devant le succ�s des r�ceptions que le comte donnait en cette demeure qui �tait malgr� tout la sienne, la jeune femme prenait go�t � diriger leur bonne ordonnance. On la vit courir des cuisines aux jardins et des combles aux caves, suivie de ses trois petits n�grillons. Elle s'�tait accoutum�e � leurs amusantes faces rondes et noires. Il y avait beaucoup de Maures esclaves � Toulouse, car les ports d'Aigues-Mortes et de Narbonne s'ouvraient sur cette M�diterran�e, qui n'�tait qu'un grand lac de piraterie. Se rendre par mer de Narbonne � Marseille repr�sentait une v�ritable exp�dition�! � Toulouse, on riait beaucoup alors de fa m�saventure d'un seigneur gascon, qui durant un voyage avait �t� fait prisonnier par les gal�res arabes. Le roi de France l'avait rachet� imm�diatement au sultan des barbaresques, mais � son retour on le trouvait fort maigri et il ne cachait pas qu'il avait eu tr�s chaud chez les Maures. Seul Kouassi-Ba impressionnait un peu Ang�lique. Lorsqu'elle voyait se dresser devant elle ce sombre colosse aux yeux d'�mail blanc, elle ma�trisait un petit recul de crainte. Il semblait cependant fort doux. Il ne quittait pas le comte de Peyrac, et c'est lui qui gardait au fond du palais la porte d'un appartement myst�rieux. L�, le comte se retirait chaque soir, et parfois m�me le jour. Ang�lique ne doutait pas que ce domaine r�serv� n'abrit�t les cornues et fioles dont Henrico avait parl� � la nourrice.</p><p>Elle aurait �t� fort curieuse d'y p�n�trer, mais n'osait pas. Ce fut un des visiteurs de l'h�tel du Gai Savoir qui lui permit de d�couvrir ce nouvel aspect de l'�trange personnalit� de son mari.</p></section><section><p><strong>Chapitre 5</strong></p><p>Le visiteur �tait couvert de poussi�re. Il voyageait � cheval et venait de Lyon par N�mes.</p><p>C'�tait un homme assez grand, d'environ trente-cinq ans. Il commen�a � parler l'italien, puis passa au latin, qu'Ang�lique comprenait mal, puis finit par s'exprimer en allemand.</p><p>C'est en cette langue, qui �tait famili�re � Ang�lique, que le comte pr�senta le voyageur.</p><p>��Le Pr Bernalli de Gen�ve me fait le grand honneur de venir parler avec moi de probl�mes scientifiques au sujet desquels nous avons entretenu depuis de longues ann�es une abondante correspondance.</p><p>L'�tranger s'inclina avec une galanterie tout italienne et se confondit en protestations. Il allait certainement importuner, par ses discours abstraits et ses formules, une charmante dame dont les soucis devaient �tre plus l�gers. Mi par bravade, mi par r�elle curiosit�, Ang�lique demanda d'assister � la discussion. Cependant, pour ne pas �tre indiscr�te, elle alla s'asseoir dans l'angle d'une haute crois�e ouverte sur la cour.</p><p>On �tait en hiver, mais le froid �tait sec et le soleil continuait de briller. Des cours, montait l'odeur des braseros de cuivre autour desquels se chauffaient les valets. Ang�lique, un travail de broderie � la main, tendait l'oreille aux propos des deux hommes, qui s'�taient assis face � face pr�s de la chemin�e, o� l'on entretenait sans conviction un petit feu de bois.</p><p>Ils parl�rent d'abord de personnalit�s qui lui �taient totalement inconnues�: du philosophe anglais Bacon, du fran�ais Descartes, de l'ing�nieur fran�ais Blondel contre lequel les causeurs s'indign�rent fort, car celui-ci, disait-on, traitait les th�ories de Galil�e de paradoxes st�riles.</p><p>De tout ceci, Ang�lique finit par comprendre que l'arrivant �tait un partisan acharn� du nomm� Descartes, que son mari au contraire combattait.</p><p>Assis au creux de son fauteuil de tapisserie dans une de ces poses nonchalantes qu'il affectionnait, Joffrey de Peyrac semblait � peine plus s�rieux que lorsqu'il discutait avec les dames des rimes d'un sonnet. Son attitude d�sinvolte tranchait avec celle de son interlocuteur, raidi au bord de son tabouret par la passion que lui inspirait leur dialogue.</p><p>��Votre Descartes est assur�ment un g�nie, disait le comte, mais ceci ne veut pas dire qu'en tout et pour tout il ait raison.</p><p>L'Italien s'�chauffait.</p><p>��Je suis bien curieux de savoir comment vous pourrez le prendre en d�faut. Voyons�! Voici un homme qui, le premier, � la scolastique et aux id�es abstraites et religieuses a oppos� sa m�thode exp�rimentale. D�sormais, au lieu de juger les choses comme on le faisait autrefois selon les principes absolus, on les jugera en effectuant des mesures et des exp�riences, pour en d�duire ensuite les lois math�matiques. Cela, nous le devrons � Descartes. Comment vous, qui affectez de poss�der l'esprit r�aliste cher aux hommes de la Renaissance, pouvez-vous ne pas adh�rer � ce syst�me�?</p><p>��J'y adh�re, croyez-moi, mon ami. Je suis convaincu que sans Descartes jamais la science n'aurait pu �merger de la cro�te de sottises dans laquelle ces derniers si�cles l'ont ensevelie. Mais je lui reproche d'avoir manqu� de franchise envers son propre g�nie. Ses th�ories sont entach�es d'erreurs flagrantes. Mais je ne veux, point vous contrarier si vous �tes convaincu.</p><p>��Je suis venu de Gen�ve, et j'ai travers� neiges et fleuves pour accepter votre d�fi concernant Descartes. Je vous �coute.</p><p>��Prenons, si vous voulez, le principe de la gravitation, c'est-�-dire de l'attirance des corps les uns contre les autres et, partant, de la chute des corps vers le sol. Descartes affirme que lorsqu'un corps en choque un autre, il ne peut lui imprimer de mouvement que s'il a une masse sup�rieure � celui-ci. Ainsi une boule de li�ge frappant une boule de fonte ne pourra pas la d�placer.</p><p>��C'est l'�vidence m�me. Et permettez-moi de citer la formule de Descartes�: ��La somme arithm�tique des quantit�s en mouvement des diverses parties de l'univers reste constante.��</p><p>��Non, s'�cria Joffrey de Peyrac en se levant avec une brusquerie qui fit tressaillir Ang�lique. Non, ceci n'est qu'une fausse �vidence et Descartes n'a pas fait-l'exp�rience. Il lui aurait suffi, pour s'apercevoir de son erreur, de tirer au pistolet une balle de plomb d'une once contre une boule de chiffons serr�s d'un poids sup�rieur de deux livres. La boule de chiffons aurait �t� d�plac�e.</p><p>Bernalli regarda le comte avec une expression stup�faite.</p><p>��J'avoue que vous me confondez. Mais votre exemple est-il bien choisi�? Dans cette exp�rience de tir au pistolet il entre peut-�tre un �l�ment nouveau�?... Comment l'appeler�: la violence, la force...</p><p>��C'est l'�l�ment de vitesse tout simplement. Mais il n'est pas sp�cifique au tir. Chaque fois qu'un corps se d�place, cet �l�ment entre en jeu. Ce que Descartes appelle la quantit� de mouvement, c'est la loi de la vitesse et non une addition arithm�tique des choses.</p><p>��Et si la loi de Descartes n'est pas bonne, laquelle voyez-vous d'autre�?</p><p>��Celle de Copernic lorsqu'il parle de l'attraction r�ciproque des corps entre eux, de cette propri�t� invisible, pareille � celle de l'aimant, qu'on ne peut mesurer, mais qu'on ne peut nier aussi.</p><p>Bernalli, un poing sur les l�vres, se recueillait.</p><p>��J'ai d�j� pens� un peu � tout cela, et j'en ai discut� avec Descartes lui-m�me, lorsque je l'ai rencontr� � La Haye, avant qu'il parte en Su�de o� il devait, h�las, mourir. Savez-vous ce qu'il m'a r�pondu�: il m'a d�clar� que cette loi de l'attraction devait �tre �cart�e parce qu'il y avait en elle ��quelque chose d'occulte�� et qu'elle paraissait � priori h�r�tique et suspecte.</p><p>Le comte de Peyrac �clata de rire.</p><p>��Descartes �tait un pleutre, et surtout il ne voulait pas perdre les mille �cus de pension que M. Mazarin lui octroyait. Il se souvenait du pauvre Galil�e qui dut r�tracter sous les tortures de l'Inquisition son ��h�r�sie du mouvement de la terre��, et qui, plus tard, mourut en soupirant�: ��Et pourtant elle tourne�!...�� Aussi lorsque Descartes, dans son Trait� du Monde, reprit la th�orie du Polonais Copernic De Revolutionibus orbium coelestium, se garda-t-il bien d'affirmer le mouvement de la terre. Il se borna � dire�: ��La terre ne se meut pas, mais elle est entra�n�e par un tourbillon.�� N'est-ce pas une hyperbole charmante�?</p><p>��Je vois que vous n'�tes pas pour ce pauvre Descartes, dit le Genevois, et pourtant vous le consid�rez comme un g�nie.</p><p>��J'en veux doublement aux grands esprits de se montrer mesquins. Descartes, malheureusement, avait le souci de sauver sa vie et d'assurer son pain quotidien, qu'il ne pouvait devoir qu'aux largesses des grands. J'ajouterai qu'� mon avis, s'il s'est montr� un g�nie pour les math�matiques pures, il n'�tait pas de force pour la dynamique et la physique en g�n�ral. Ses exp�riences sur la chute des corps, si tant est qu'il se soit livr� � de v�ritables exp�riences mat�rielles, sont embryonnaires. Il aurait fallu, pour les compl�ter, qu'il avan��t un fait extraordinaire mais qui, � mon sens, n'est pas impossible�: c'est que l'air n'est pas vide.</p><p>��Que voulez-vous dire�? Vos paradoxes m'affolent�!</p><p>��J'expose que l'air dans lequel nous nous mouvons ne serait en r�alit� qu'un �l�ment dense, un peu comme l'eau que respirent les poissons�: �l�ment d'une certaine �lasticit�, d'une certaine r�sistance, bref �l�ment invisible � nos yeux, mais r�el.</p><p>��Vous m'effrayez, r�p�ta l'Italien.</p><p>Il se leva et fit quelques pas � travers la pi�ce avec agitation. S'arr�tant, il ouvrit plusieurs fois la bouche comme un poisson, secoua la t�te et revint s'asseoir au coin de la chemin�e.</p><p>��Je serais tent� de vous traiter de fou, ajouta l'Italien, et pourtant en moi-m�me il y a quelque chose qui vous approuve. Votre th�orie serait le parach�vement de l'�tude � laquelle je me suis livr� sur les liquides en mouvement. Ah�! je ne regrette pas ce dangereux voyage, qui me procure la joie insigne de parler avec un grand savant. Mais prenez garde, mon ami�: Si moi-m�me, dont les paroles n'ont jamais atteint l'audace des v�tres, je suis consid�r� comme h�r�tique et contraint de m'exiler en Suisse, qu'adviendra-t-il de vous�?</p><p>��Bah�! dit le comte, je ne cherche � convaincre personne, si ce n'est des esprits initi�s aux sciences et qui peuvent me comprendre. Je n'ai m�me pas l'ambition d'inscrire et de faire �diter le r�sultat de mes travaux. Je m'y livre par plaisir, comme je prends plaisir � versifier quelques chansons avec d'aimables dames. Je suis tranquille dans mon palais toulousain et qui viendrait m'y chercher noise�?</p><p>��L'�il du pouvoir est partout, fit Bernalli en jetant un regard d�senchant� autour de lui.</p><p>� cet instant m�me, Ang�lique eut la perception d'un bruit tr�s l�ger non loin d'elle, et il lui sembla que la tenture d'une porti�re avait boug�. Elle en ressentit une impression d�sagr�able. D�s lors, elle ne suivit plus qu'avec distraction la conversation des deux hommes. Son regard s'attachait inconsciemment au visage de Joffrey de Peyrac. La p�nombre qui envahissait la pi�ce par ce cr�puscule h�tif d'hiver att�nuait les traits d�figur�s du gentilhomme, et seuls s'imposaient les yeux noirs pleins d'une lumi�re passionn�e, l'�clat des dents sur le sourire dont il accompagnait avec d�sinvolture ses paroles les plus graves. Le trouble entrait dans le c�ur d'Ang�lique.</p><p>Lorsque Bernalli se fut retir� pour mettre de l'ordre dans sa toilette avant le repas, Ang�lique ferma la fen�tre. Des valets dispos�rent des flambeaux sur les tables tandis qu'une servante ranimait le feu. Joffrey de Peyrac se leva et se rapprocha de l'embrasure o� se tenait sa femme.</p><p>��Vous voici bien silencieuse, ma mie. C'est d'ailleurs votre coutume. Vous �tes-vous endormie en entendant nos discours�?</p><p>��Non, j'ai �t� vivement int�ress�e, au contraire, fit lentement Ang�lique et pour la premi�re fois son regard ne fuyait pas celui de son mari. Je ne pr�tends pas avoir tout compris, mais je vous avouerai que j'ai plus de go�t pour ce genre de discussions que pour les po�sies de ces dames ou de leurs pages.</p><p>Joffrey de Peyrac posa un pied sur le degr� de l'embrasure et se pencha pour consid�rer Ang�lique avec attention.</p><p>��Vous �tes une curieuse petite femme. Je crois que vous commencez � vous apprivoiser, mais vous ne cessez de m'�tonner. J'ai employ� bien des s�ductions diverses pour conqu�rir la femme que je souhaitais, mais n'avais encore jamais pens� � mettre les math�matiques dans mon jeu.</p><p>Ang�lique ne put s'emp�cher de rire, tandis qu'une flamme montait � ses joues. Elle baissa les yeux avec un peu de g�ne pour son ouvrage. Pour changer de conversation elle demanda�:</p><p>��C'est donc � des exp�riences de physique que vous vous livrez dans ce myst�rieux laboratoire que Kouassi-Ba garde si jalousement�?</p><p>��Oui et non. J'ai bien quelques appareils de mesure, mais mon laboratoire me sert surtout � des travaux de chimie sur les m�taux, tels que l'or et l'argent.</p><p>��L'alchimie, r�p�ta Ang�lique �mue. (Et la vision du ch�teau de Gilles de Retz passa devant ses yeux. ) Pourquoi voulez-vous toujours de l'or et de l'argent�? interrogea-t-elle soudain avec fougue. On dirait que vous les cherchez partout, non seulement dans votre laboratoire mais en Espagne, en Angleterre et jusque dans cette petite mine de plomb que ma famille poss�dait en Poitou... Et Molines m'a dit que vous aviez aussi une mine d'or dans les montagnes des Pyr�n�es. Pourquoi voulez-vous tant d'or�?...</p><p>��Il faut beaucoup d'or et d'argent pour �tre libre, madame. Et voyez ce que dit le ma�tre Andr� le Chapelain, en t�te de son manuscrit L'Art d'Aimer�: ��Pour s'occuper d'amour, il ne faut pas avoir souci de sa vie mat�rielle.��</p><p>��Ne croyez pas que vous me gagnerez avec des pr�sents et des richesses, fit Ang�lique en se r�tractant violemment.</p><p>��Je ne crois rien, ma ch�rie. Je vous attends. Je soupire. ��Tout amant doit p�lir en pr�sence de son amante.�� Je p�lis. Est-ce que vous trouvez que je ne p�lis pas assez�? Je sais bien qu'il est recommand� aux troubadours de se mettre � genoux devant leur dame, mais c'est un mouvement dont ma jambe s'accommode mal. Je m'en excuse. Ah�! soyez s�re que je peux redire comme Bernard de Ventadour, le divin po�te�: ��Les tourments de l'amour que m'inspire cette belle dont je suis l'esclave soumis causeront ma mort�!�� Je me meurs, madame.</p><p>Ang�lique secoua la t�te en riant.</p><p>��Je ne vous crois pas. Vous n'avez pas l'air de mourir... Vous vous enfermez dans votre laboratoire, ou bien vous courez les h�tels de ces pr�cieuses dames toulousaines, afin de les guider dans leurs compositions po�tiques.</p><p>��Vous manquerais-je, madame�?</p><p>Elle h�sita, un sourire aux l�vres, voulant conserver le ton du badinage.</p><p>��Ce sont les distractions qui me manquent, et vous �tes la Distraction et la Vari�t� personnifi�es.</p><p>Elle reprit son ouvrage. Elle ne savait plus si elle aimait ou craignait l'expression avec laquelle Joffrey de Peyrac la regardait parfois � l'occasion de ces joutes plaisantes, que la vie mondaine multipliait entre eux. Tout � coup, il cessait d'ironiser, et dans le silence elle avait l'impression de subir un empire �trange, qui l'enveloppait, la br�lait. Elle se sentait nue, ses petits seins pointaient sous les dentelles de son corsage. Elle avait envie de fermer les yeux.</p><p>��Il profite de ce que ma m�fiance est endormie pour me jeter un charme��, se dit-elle ce soir-l� avec un petit frisson d'effroi et de plaisir.</p><p>Joffrey de Peyrac attirait les femmes. Ang�lique ne pouvait le nier, et ce qui avait �t� pour elle, les premiers jours, une cause de stup�faction, lui devenait compr�hensible. Certaines expressions boulevers�es, certains tressaillements de ses belles amies lorsque s'approchait dans les couloirs le pas h�sitant du gentilhomme boiteux, ne lui avaient pas �chapp�. Qu'il par�t, et un courant de f�brilit� traversait l'assembl�e f�minine. Il savait parler aux femmes. Il avait des mots mordants et doux, connaissait la parole qui donne � celle qui la re�oit l'impression d'�tre remarqu�e entre toutes. Ang�lique se cabrait comme un cheval r�tif sous la voix flatteuse. Avec une sensation de vertige, elle se rem�morait les confidences de la nourrice�: ��Il attire les jeunes femmes par des chants bizarres...��</p><p>Lorsque Bernalli reparut, Ang�lique se leva pour aller � sa rencontre. Elle fr�la le comte de Peyrac, regretta soudain que la main de celui-ci ne se f�t pas tendue pour lui prendre la taille.</p></section><section><p><strong>Chapitre 6</strong></p><p>Un rire hyst�rique �clata � travers la galerie d�serte.</p><p>Ang�lique, qui s'avan�ait, s'immobilisa et regarda autour d'elle. Le rire se prolongeait, montant jusqu'aux notes les plus aigu�s, retombant dans une sorte de sanglot, pour remonter encore. C'�tait une femme qui riait. Ang�lique ne la voyait pas. Cette aile du palais, o� elle s'�tait aventur�e par l'heure chaude, �tait tr�s calme. Avril, avec les premi�res chaleurs, amenait de la torpeur en l'h�tel du Gai Savoir. Les pages dormaient dans les escaliers. Ang�lique, qui n'aimait pas faire la sieste, avait entrepris de parcourir sa demeure, dont elle ne connaissait pas encore tous les recoins. Les escaliers, les salles, les couloirs coup�s de loggia �taient innombrables. Par les crois�es et les lucarnes, on distinguait la ville, ses hauts clochers aux baies emplies d'azur, ses grands quais rouges au bord de la Garonne. Tout dormait. La longue jupe d'Ang�lique faisait un bruit de feuilles sur le dallage. Tout � coup, ce rire per�ant avait �clat�. La jeune femme aper�ut au fond de la galerie une porte � demi ouverte. Il y eut un bruit d'eau jet�e et le rire se coupa net. Une voix d'homme dit�:</p><p>��Maintenant que vous voil� calm�e, je vais vous �couter.</p><p>C'�tait la voix de Joffrey de Peyrac.</p><p>Ang�lique se rapprocha tr�s doucement et regarda par la fente de la porte. Son mari �tait assis. Elle ne voyait que le dossier de son fauteuil et une de ses mains pos�e sur l'accoudoir et qui tenait un de ces b�tons de tabac qu'il appelait cigare. Devant lui, agenouill�e sur le dallage dans une mare d'eau, il y avait une tr�s belle femme qu'Ang�lique ne connaissait pas. Elle �tait habill�e de noir avec richesse, mais apparemment tremp�e jusqu'� la chemise. Pr�s d'elle, un baquet de bronze vide indiquait clairement � quel usage avait servi l'eau de son contenu, r�serv� d'ordinaire � rafra�chir les flacons de vins fins.</p><p>La femme, ses longs cheveux noirs coll�s aux tempes, regardait avec effarement ses poignets de dentelles frip�es.</p><p>��Moi�! s'�cria-t-elle d'une voix �touff�e, c'est moi que vous avez trait�e ainsi�?</p><p>��Il le fallait, ma toute belle, r�pondit Joffrey sur un ton de gronderie indulgente. Je ne pouvais vous laisser plus longtemps perdre votre dignit� devant moi. Vous ne me l'auriez jamais pardonn�. Allons, relevez-vous, Carmencita. Par cette chaleur torride, vos v�tements seront bient�t secs. Asseyez-vous dans ce fauteuil devant moi.</p><p>Elle se redressa avec peine. C'�tait une grande femme dont la beaut� opulente �tait dans le go�t de celles que c�l�braient les peintres Rembrandt et Rubens. Elle s'assit dans le fauteuil d�sign�. Ses yeux noirs, largement dilat�s, regardaient droit devant elle avec une expression hagarde.</p><p>��Qu'y a-t-il�? reprit le comte. (Et Ang�lique tressaillit, car cette voix d�tach�e d'un personnage invisible avait un charme dont elle ne s'�tait jamais avis�e. ) Voyons, Carmencita, voici plus d'un an que vous avez quitt� Toulouse. Vous allez vers Paris avec votre �poux, dont le poste �lev� vous �tait un gage de vie brillante. Vous avez pouss� l'ingratitude envers notre petite soci�t� provinciale jusqu'� ne jamais donner aucune nouvelle. Et voici que vous vous abattez subitement au palais du Gai Savoir, criant, r�clamant... Quoi donc au juste�?</p><p>��L'amour�! r�pondit-elle d'une voix rauque et haletante. Je ne peux plus vivre sans toi. Ah�! ne m'interromps pas. Tu ne peux savoir ce qu'a �t� mon supplice pendant cette longue ann�e. Oui, je croyais que Paris comblerait ma soif de plaisir et de r�jouissances. Mais voici qu'au milieu des plus belles f�tes de la cour une lassitude me prenait. J'�voquais Toulouse, ce palais ros� du Gai Savoir. Je me surprenais � en parler les yeux brillants, et les gens se moquaient de moi. J'ai eu des amants. Leur grossi�ret� me r�voltait. Alors j'ai compris�: c'�tait toi qui me manquais. La nuit je restais les yeux ouverts, et je te voyais. Je voyais tes yeux � toi tout illumin�s du feu de tes forges, si br�lants que j'en d�faillais, tes mains blanches et savantes...</p><p>��Ma d�marche gracieuse�! fit-il avec un petit rire.</p><p>Il se leva et s'approcha d'elle en accentuant sa claudication. Elle le d�visagea.</p><p>��N'essaie pas de me d�tacher de toi par le d�dain, dit-elle. Ta boiterie, tes blessures, est-ce que cela compte aux yeux des femmes que tu as aim�es, en face du don que tu leur fais�?</p><p>Elle tendit les mains vers lui.</p><p>��Toi, tu leur donnes la volupt�, chuchota-t-elle. Avant de te conna�tre, j'�tais froide. Tu as allum� en moi un feu qui me d�vore.</p><p>Le c�ur d'Ang�lique battait � se rompre. Elle craignait elle ne savait quoi, peut-�tre que la main de son mari ne se pos�t sur cette belle �paule dor�e, offerte avec impudeur.</p><p>Mais le comte s'appuyait contre une table et fumait d'un air impassible. Il se pr�sentait de profil, et le c�t� ravag� de sa face �tait invisible. Tout � coup, c'�tait un autre homme qu'elle d�couvrait l�, dont les traits avaient une puret� de m�daille sous la retomb�e des �pais cheveux noirs.</p><p>��Il ne sait pas aimer vraiment celui qui poss�de une trop grande luxure, dit-il, tandis que n�gligemment il soufflait un nuage de fum�e bleue. Rappelle-toi les pr�ceptes de l'amour courtois que l'h�tel du Gai Savoir t'a enseign�s. Retourne �</p><p>Paris, Carmencita, c'est le refuge des gens de ton esp�ce.</p><p>��Si tu me chasses, je me retirerai au couvent. D'ailleurs mon mari veut m'y enfermer.</p><p>��Excellente id�e, ma ch�re. J'entends dire qu'il se fonde � Paris de pieux asiles en grand nombre o� la d�votion est � la mode. La reine Anne d'Autriche ne vient-elle pas d'acheter le tr�s beau couvent du Val-de-Gr�ce pour loger des b�n�dictines�; et la Visitation de Chaillot est fort courue �galement.</p><p>Les yeux de Carmencita flambaient.</p><p>��Alors, c'est tout l'effet que cela te produit�? Je suis pr�te � m'ensevelir sous un voile, et tu ne me plains m�me pas�?</p><p>��Mes ressources de piti� sont minimes. S'il y a quelqu'un � plaindre, je ne vois dans toute cette affaire que le duc de M�recourt, ton �poux, qui eut l'imprudence de te ramener de Madrid dans les chariots de son ambassade. Et ne cherche plus � me m�ler � ton existence volcanique, Carmencita. Encore une fois, je t'indiquerai d'autres pr�ceptes de l'amour galant�: ��Un amant ne doit avoir qu'une amante � la fois.�� Et aussi celui-l�: ��Amour nouveau chasse l'ancien.��</p><p>��Parles-tu pour moi ou pour toi�? interrogea-t-elle.</p><p>Sous ses cheveux noirs, dans ses atours noirs, son visage �tait devenu d'une blancheur de marbre.</p><p>��C'est � cause de cette femme, de ta femme, que tu parles ainsi�? Je croyais que tu l'�pousais pour satisfaire ta cupidit�. Une histoire de terrain, me disais-tu. Mais tu l'as choisie pour amante�?... Ah�! je ne doute pas qu'entre tes mains elle ne devienne une �l�ve remarquable. Comment, toi, as-tu pu te laisser aller � aimer une fille du Nord�?</p><p>��Elle n'est pas du Nord, elle est poitevine. Je connais le Poitou, j'y ai voyag�; c'est un doux pays qui appartint jadis au royaume d'Aquitaine. La langue d'oc se retrouve dans le patois des paysans, et Ang�lique elle-m�me a le teint des filles de chez nous.</p><p>��Je vois bien que tu ne m'aimes plus, s'�cria subitement la femme. Ah�! je te devine plus que tu ne crois.</p><p>Elle glissa � genoux, s'accrochant au pourpoint de Joffrey.</p><p>��Il est temps encore. Aime-moi. Prends-moi. Prends-moi�!</p><p>Ang�lique ne put en entendre davantage. Elle s'enfuit. En courant, elle traversa la galerie, descendit l'escalier en vis de la tour. Au bas des marches, elle se heurta � Kouassi-Ba qui grattait une guitare en fredonnant de sa grosse voix velout�e un refrain de son pays. Il lui sourit de toutes ses dents et gazouilla�:</p><p>��Bonzou, m�d�me.</p><p>Elle ne r�pondit pas, continua sa course. Le palais s'�veillait. Dans la grande salle, quelques dames �taient d�j� r�unies, leurs tablettes en main et sirotant des boissons fra�ches. L'une d'elle appela�:</p><p>��Ang�lique, mon c�ur, trouvez-nous votre mari. Par cette chaleur, notre ��Imaginative6�� souffre de langueur et, pour discourir...</p><p>Ang�lique ne s'arr�ta pas, mais elle eut le courage de lancer aux bavardes un sourire.</p><p>��Discourez�! Discourez�! Je ne vais pas tarder � revenir.</p><p>Elle atteignit enfin sa chambre et s'abattit sur son lit. ��C'en est trop��, se r�p�tait-elle. Mais peu � peu elle dut s'avouer qu'elle ne, savait pas pourquoi elle �tait ainsi boulevers�e. En tout cas c'�tait intol�rable. Cela ne pouvait continuer ainsi. Ang�lique mordit avec rage son petit mouchoir de dentelle et regarda d'un air sombre autour d'elle. Trop d'amour, voil� ce qui l'exasp�rait. Tout le monde parlait d'amour, discourait l'amour dans ce palais, dans cette ville o� les foudres de l'archev�que tonnaient parfois du haut de la chaire, vouant au b�cher, de l'enfer, � d�faut de celui de l'Inquisition, les d�bauch�s, les libertins, et leurs ma�tresses couvertes de bijoux et de riches atours. Discours qui visaient particuli�rement l'h�tel du Gai Savoir.</p><p>Gai Savoir�! Qu'est-ce que cela voulait dire�? Gai Savoir�! Doux Savoir�! Ce secret faisait briller de beaux yeux, roucouler de belles gorges, inspirait les po�tes, entra�nait les musiciens. Et le ma�tre de ce ballet tendre et fou, c'�tait donc l'infirme tour � tour moqueur et lyrique, ce magicien qui s'�tait asservi Toulouse par la richesse et le plaisir�! Jamais, depuis le temps des troubadours, Toulouse n'avait vu pareil essor, pareil triomphe. Elle secouait le joug des hommes du Nord, retrouvait son vrai destin...</p><p>��Oh�! je le d�teste, je le hais��, s'�cria Ang�lique en tapant du pied. Elle secoua violemment une clochette de vermeil et, lorsque Marguerite parut, elle lui ordonna de faire avancer une chaise � porteurs et une escorte, car elle voulait gagner, sans attendre, le pavillon de la Garonne.</p><p>*****</p><p>La nuit venue, Ang�lique resta longtemps sur la terrasse de sa chambre. Peu � peu, le calme du paysage au bord du fleuve apaisait ses nerfs.</p><p>Ce soir, elle aurait �t� incapable de demeurer � Toulouse, d'aller se promener sur la F�ria en carrosse afin d'�couter les chanteurs du soir, et de pr�sider ensuite le grand d�ner que le comte de Peyrac devait donner dans les jardins, avec illumination de lanternes v�nitiennes. Elle s'�tait attendue que son mari la f�t revenir de force pour recevoir leurs h�tes, mais aucun messager n'�tait venu de la ville r�clamer la fugitive. Elle avait bien ainsi la preuve qu'on n'avait pas besoin d'elle. Nul n'avait besoin d'elle ici. Elle �tait �trang�re.</p><p>Voyant Margot d��ue de ne pas assister � la f�te, elle l'avait renvoy�e au palais, ne gardant qu'une jeune soubrette et quelques gardes, la banlieue de Toulouse o� les seigneurs taisaient construire leurs maisons de plaisance n'�tant pas � l'abri des voleurs ou des d�serteurs espagnols.</p><p>Solitaire, Ang�lique cherchait � se recueillir et � voir clair en elle. Elle roula son front contre la balustrade. ��Moi, je ne conna�trai jamais l'amour��, se dit-elle avec m�lancolie.</p></section><section><p><strong>Chapitre 7</strong></p><p>Comme, enfin lasse et d�s�uvr�e, elle allait se retirer dans sa chambre, une guitare pr�luda sous ses fen�tres. Ang�lique se pencha, mais ne distingua personne parmi les ombres noires des bosquets.</p><p>��Henrico serait-il venu me rejoindre�? Il est gentil, ce petit. Il a song� � me distraire...��</p><p>Mais le musicien invisible commen�ait de chanter. Sa voix basse et m�le n'�tait pas celle du page.</p><p>D�s les premi�res notes la jeune femme fut saisie au c�ur. Ce timbre aux inflexions tour � tour velout�es et sonores, � la diction parfaite, �tait d'une qualit� que les amateurs galants dont Toulouse �tait envahie d�s la nuit ne poss�daient pas toujours. En Languedoc, les beaux gosiers ne sont pas rares. La m�lodie na�t spontan�ment sur des l�vres habitu�es au rire et aux d�clamations. Mais cette fois l'artiste s'imposait. Son souffle avait une puissance exceptionnelle. Il semblait que le jardin en f�t envahi, que la lune en vibr�t. Il chantait une complainte ancienne, en cette vieille langue d'oc dont le comte de Peyrac vantait si souvent la finesse. Il en accusait chaque nuance. Ang�lique ne comprenait pas toutes les paroles, mais un mot revenait sans cesse�: Amore�! Amore�!</p><p>Amour�!</p><p>*****</p><p>Une certitude s'imposa � elle�: ��C'est lui, c'est le dernier des troubadours, c'est la Voix d'or du royaume�!��</p><p>Jamais elle n'avait entendu chanter ainsi. On lui disait parfois�:</p><p>��Ah�! si vous entendiez la Voix d'or du royaume�! Il ne chante plus. Quand chantera-t-il de nouveau�?</p><p>Et on lui jetait un regard de malice, la plaignant de ne pas conna�tre cette c�l�brit� de la province.</p><p>��L'entendre une fois et puis mourir�!�� disait Mme Aubertr�, femme du Grand Capitoul de la ville et dont la cinquantaine �tait fort exalt�e.</p><p>��C'est lui�! C'est lui�! se redit Ang�lique. Comment peut-il �tre ici�? Est-ce pour moi�?��</p><p>Elle aper�ut son reflet dans le grand miroir de sa chambre. Elle avait une main pos�e sur la poitrine et des yeux dilat�s. Elle se moquait�: ��Suis-je ridicule�! Ce n'est peut-�tre qu'Andijos ou un autre soupirant qui m envoie un musicien � gages pour me donner la s�r�nade�!...��</p><p>N�anmoins, elle ouvrit la porte. Les mains jointes sur son corsage afin de contenir les battements de son c�ur, elle glissa � travers les antichambres, descendit les escaliers de marbre blanc, sortit dans le jardin. La vie allait-elle commencer pour Ang�lique de Sanc� de Monteloup, comtesse de Peyrac�? Car l'amour, c'est la vie�!</p><p>La voix venait d'une tonnelle situ�e au bord de l'eau et qui abritait une statue de la d�esse Pomone. Comme la jeune femme s'approchait, le chanteur se tut, mais il continua de pincer en sourdine les cordes de sa guitare.</p><p>La lune, ce soir-l�, n'�tait pas encore pleine. Elle avait la forme d'une amande. Sa clart� cependant suffisait pour �clairer le jardin, et Ang�lique devina � l'int�rieur de la tonnelle une silhouette noire assise contre le socle de la statue. � sa vue, l'inconnu ne bougea pas.</p><p>��C'est un N�gre��, pensa Ang�lique d��ue.</p><p>Mais elle s'aper�ut vite de sa m�prise. L'homme portait un masque de velours, mais ses mains tr�s blanches pos�es sur son instrument ne laissaient aucun doute sur sa race. Un foulard de satin noir nou� sur sa nuque, � l'italienne, cachait ses cheveux. Autant que l'on pouvait s'en rendre compte dans l'obscurit� de la tonnelle, son costume un peu �lim� �tait un curieux m�lange entre celui d'un valet et d'un com�dien. Il avait de grosses chaussures de castor comme en portent les gens qui marchent beaucoup�: les routiers et les colporteurs, mais des volants de dentelles d�passaient les manches de sa veste.</p><p>��Vous chantez � merveille, dit Ang�lique voyant qu'il ne faisait pas un mouvement, mais je serais curieuse de conna�tre le nom de celui qui vous a envoy�?</p><p>��Personne, madame. Je suis venu ici sachant que ce pavillon abrite une des plus belles femmes de Toulouse.</p><p>L'homme parlait d'une voix basse et tr�s lente, comme s'il craignait d'�tre entendu.</p><p>��Je suis arriv� � Toulouse ce soir et me suis rendu � l'h�tel du Gai Savoir, o� il y avait joyeuse et nombreuse assembl�e, afin d'y donner mes chansons. Mais, lorsque j'ai appris que vous n'�tiez pas pr�sente, je suis parti pour vous rejoindre, car votre r�putation de beaut� est si grande dans notre province que je souhaite depuis longtemps vous rencontrer.</p><p>��Votre r�putation est �galement grande. N'est-ce pas vous qu'on appelle la Voix d'or du royaume�?</p><p>��C'est moi, madame. Je suis votre humble serviteur.</p><p>Ang�lique s'assit sur le banc de marbre qui faisait le tour de la tonnelle. L'odeur du ch�vrefeuille grimpant �tait enivrante.</p><p>��Chantez encore, dit-elle.</p><p>La voix chaude s'�leva de nouveau, mais plus douce et comme feutr�e. Ce n'�tait plus le chant d'appel, mais un chant de tendresse, une confidence, un aveu.</p><p>��Madame, dit le musicien en s'interrompant, pardonnez mon audace, je voudrais vous traduire en langue fran�aise un refrain que m'inspire le charme de vos yeux.</p><p>Ang�lique inclina la t�te.</p><p>Elle ne savait plus depuis combien de temps elle �tait l�. Rien n'avait plus d'importance. La nuit leur appartenait.</p><p>Il pr�luda assez longuement, comme s'il cherchait le fil de sa m�lodie, puis il poussa un long soupir et commen�a�:</p><p><emphasis>Les yeux verts ont la couleur de l'oc�an</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Les flots se sont referm�s sur moi</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Et naufrag� de l'amour</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>J'erre en l'oc�an profond</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>De son c�ur. </emphasis></p><p>Ang�lique avait ferm� les yeux. Plus encore que les paroles ardentes, la voix l'engourdissait d'un plaisir qu'elle n'avait jamais �prouv�. Lorsqu'elle ouvre ses yeux verts</p><p>Les �toiles s'y refl�tent,</p><p>Comme au fond d'un �tang printanier.</p><p>��C'est maintenant qu'il faut qu'il vienne���se disait Ang�lique���car cet instant-l� ne pourra plus revivre. On ne peut pas vivre cela deux fois. Cela, qui est tellement pareil � toutes les histoires d'amour que nous nous racontions autrefois au couvent.��</p><p>La voix s'�tait tue. L'inconnu se glissa sur le banc. Au bras ferme qui la saisit, � la main qui lui releva le menton avec une douceur imp�rieuse, l'instinct d'Ang�lique reconnut un ma�tre qui avait d� compter plus d'une tendre victoire. Elle eut un petit regret, mais d�s que la l�vre du chanteur effleura la sienne, un vertige la saisit. Elle ne savait pas qu'une l�vre d'homme pouvait avoir cette fra�cheur de p�tale, cette tendresse fondante. Un bras musculeux la broyait, mais la bouche fr�missait encore des paroles charmantes, et ce charme et cette force entra�naient Ang�lique dans un tourbillon o� elle cherchait en vain � retrouver quelque pens�e.</p><p>��Je ne dois pas faire cela... C'est mal�!... Si Joffrey nous surprenait...��</p><p>Puis tout sombra. Les l�vres de l'homme entrouvraient les siennes. Son souffle br�lant lui emplit la bouche, r�pandit dans ses veines un d�licieux bien-�tre. Les yeux clos, elle s'abandonna � l'interminable baiser, voluptueuse possession qui d�j� en pr�figurait et en appelait une autre. Les vagues du plaisir refluaient en elle, plaisir trop neuf pour son corps de jeune fille, si bien qu'elle en ressentit tout � coup une sorte d'irritation et de douleur, et qu'elle recula dans un frisson violent. Il lui semblait qu'elle allait s'�vanouir, ou se mettre � pleurer. Elle vit que les doigts de l'homme caressaient sa poitrine nue qu'il avait sournoisement d�gag�e de son corsage tandis qu'il l'embrassait.</p><p>Elle s'�loigna un peu, remit de l'ordre dans sa toilette.</p><p>��Pardonnez-moi, balbutia-t-elle, vous devez me trouver bien nerveuse, mais je ne savais pas... je ne savais pas...</p><p>��Qu'est-ce que vous ne saviez pas, mon c�ur�?</p><p>Comme elle se taisait, il chuchota�:</p><p>��Qu'un baiser pouvait �tre si doux�?</p><p>Ang�lique se leva et alla s'appuyer � l'entr�e de la tonnelle. Au-dehors, la lune d�clinait et se teintait d'or en descendant vers le fleuve. Il y avait des heures qu'Ang�lique devait �tre dans ce jardin. Elle �tait heureuse, merveilleusement heureuse. Rien n'avait plus d'importance que de pouvoir revivre de telles heures.</p><p>��Vous �tes faite pour l'amour, murmura le troubadour. Cela se devine au seul toucher de votre peau. Celui qui saura �veiller votre corps charmant vous m�nera au sommet des volupt�s.</p><p>��Taisez-vous�! Il ne faut pas parler ainsi. Je suis mari�e, vous le savez, et l'adult�re est un p�ch�.</p><p>��C'est un p�ch� plus grand encore qu'une si belle dame accepte pour mari un tel seigneur boiteux.</p><p>��Je ne l'ai pas accept�: il m'a achet�e.</p><p>Elle regretta aussit�t ces paroles qui troublaient l'heure sereine.</p><p>��Chantez encore, supplia-t-elle. Une fois encore, et puis nous nous quitterons. Il se leva pour prendre sa guitare, mais dans le mouvement qu'il eut, il y eut quelque chose d'insolite qui troubla Ang�lique. Elle le regarda mieux. Elle ne savait pas pourquoi, mais tout � coup elle avait peur.</p><p>*****</p><p>Tandis qu'il chantait un refrain tr�s bas, d'une nostalgie �trange, elle l'�tudiait avec acuit�. Tout � l'heure, alors qu'il l'embrassait, elle avait eu un bref instant l'impression d'une pr�sence famili�re et maintenant elle se souvenait�: l'haleine du chanteur m�lait au parfum de la violette l'ar�me singulier du tabac... Le comte de Peyrac m�chait aussi parfois des pastilles de violette... Il fumait aussi. Un soup�on effrayant envahissait Ang�lique... Tout � l'heure, lorsqu'il s'�tait lev� pour prendre sa guitare, il avait tr�buch� bizarrement...</p><p>Ang�lique poussa un cri de frayeur, suivi d'un cri de col�re, et elle se mit � arracher le ch�vrefeuille de la tonnelle en tr�pignant.</p><p>��Oh�! c'est trop fort, c'est trop fort... C'est monstrueux... Enlevez votre masque, Joffrey de Peyrac... Cessez votre mascarade ou je vous arrache les yeux, je vous �gorge, je vous...</p><p>La chanson coup�e net, s'arr�ta. La guitare �mit un decrescendo lugubre. Sous le masque de velours, les dents blanches du comte de Peyrac brillaient dans un grand rire.</p><p>Il s'approcha de son pas in�gal. Ang�lique �tait terrifi�e, mais surtout hors d'elle-m�me.</p><p>��Je vous arracherai les yeux, r�p�ta-t-elle les dents serr�es. Il lui prit les poignets, riant toujours.</p><p>��Que restera-t-il donc � cet affreux seigneur boiteux si vous lui arrachez les yeux�?</p><p>��Vous avez menti avec une impudence inqualifiable. Vous m'avez fait croire que vous �tiez le... la Voix d'or du royaume.</p><p>��Mais je suis la Voix d'or du royaume.</p><p>Et comme elle le regardait, d�sar�onn�e�:</p><p>��Qu'y a-t-il l� d'extraordinaire�? J'avais quelques dons. J'ai travaill� avec les plus grands maestros d'Italie. Chanter est un art de soci�t� qui se pratique beaucoup de nos jours. Franchement, ma tr�s ch�re, ma voix ne vous pla�t-elle pas�? Ang�lique se d�tourna et essuya vivement les larmes de d�pit qui coulaient sur ses joues.</p><p>��Comment se fait-il que je n'aie rien devin� de votre don, rien soup�onn� jusqu'ici�?</p><p>��J'avais demand� qu'on ne vous en parl�t pas. Et peut-�tre n'�tiez-vous pas tr�s attentive � d�couvrir mes talents�?</p><p>��Oh�! c'est trop fort�! r�p�ta Ang�lique.</p><p>Mais le premier moment de fureur pass�, elle avait brusquement envie de rire. Dire qu'il avait pouss� le cynisme jusqu'� l'encourager � ��le�� tromper avec lui-m�me�! Il avait vraiment le diable au corps�!... C'�tait le diable en personne�!</p><p>��Je ne vous pardonnerai jamais cette odieuse com�die, dit-elle en pin�ant les l�vres et en rassemblant tout ce qu'elle pouvait de dignit�.</p><p>��J'adore jouer la com�die. Voyez-vous, ma ch�rie, l'existence ne m'a pas toujours �t� indulgente, et l'on a si souvent rican� sur mon passage que j'�prouve � mon tour un plaisir infini � me moquer des autres.</p><p>Elle ne put s'emp�cher de lever vers le visage masqu� un regard grave.</p><p>��Vous vous �tes vraiment moqu� de moi�?</p><p>��Pas tout � fait, et vous le savez bien, r�pondit-il.</p><p>*****</p><p>Sans un mot d'adieu, Ang�lique se d�tourna et s'�loigna.</p><p>��Ang�lique�! Ang�lique�!</p><p>Il la rappelait � voix basse.</p><p>Dress� au seuil de la tonnelle, dans l'attitude myst�rieuse d'un Arlequin d'Italie, il posait un doigt sur ses l�vres.</p><p>��Par gr�ce, madame, ne racontez cette histoire � personne, m�me � votre servante pr�f�r�e. Si l'on apprend que je quitte mes h�tes, que je me d�guise et que je me masque pour aller voler un baiser � ma propre femme, je serai ridiculis�.</p><p>��Vous �tes insupportable�! cria-t-elle.</p><p>Elle rassembla ses jupes et remonta en courant l'all�e de sable. Dans l'escalier, elle s'aper�ut qu'elle riait. Elle se d�shabilla en arrachant les agrafes et en se piquant aux �pingles dans son �nervement. Se tournant et se retournant, br�lante, entre les draps, elle ne pouvait trouver le sommeil. Le visage masqu�, le visage bless�, le profil aux traits purs passaient et repassaient devant elle. Quelle �tait l'�nigme de cet homme trompeur�? Tout � coup, elle se r�voltait, et puis le souvenir du plaisir �prouv� dans ses bras l'alanguissait.</p><p>��Vous �tes faite pour l'amour, madame...��</p><p>Elle finit par s'endormir. Dans son sommeil, les yeux de Joffrey de Peyrac lui apparaissaient ��tout illumin�s du feu de ses forges�� et elle y voyait danser des flammes.</p></section><section><p><strong>Chapitre 8</strong></p><p>Ang�lique �tait assise dans la galerie aux glaces v�nitiennes du palais. Elle ne savait pas encore ce qu'elle allait faire et quelle serait son attitude. Depuis son retour du pavillon de la Garonne, le matin m�me, elle n'avait pas revu Joffrey de Peyrac. Cl�ment la pr�vint que M. le comte s'�tait enferm� avec le Maure Kouassi-Ba dans les appartements de l'aile droite, l� o� M. le comte avait coutume de se livrer � des travaux d'alchimie. Ang�lique se mordit les l�vres de d�pit. Joffrey risquait de ne pas repara�tre avant de longues heures. D'ailleurs, elle ne le souhaitait pas. Cela lui �tait bien �gal. Elle �tait trop r�volt�e encore de la mystification dont elle avait �t� l'objet la veille au soir.</p><p>La jeune femme d�cida de se rendre aux offices, o� l'on mettait aujourd'hui en flacons les premi�res liqueurs de la saison. La table du Gai Savoir passait pour la plus raffin�e de la province. Joffrey de Peyrac prenait lui-m�me grand soin des menus qu'il offrait � ses visiteurs et Cl�ment, ayant dans ce domaine des capacit�s ind�niables, avait pris une place tr�s importante dans la tenue de la maison. Cependant, � peine Ang�lique avait-elle p�n�tr� aux cuisines parfum�es de l'odeur des oranges, de l'anis et des �pices aromatiques, qu'un n�grillon essouffl� vint la pr�venir que le baron Beno�t de Fontenac, archev�que de Toulouse, demandait � la saluer ainsi que son mari.</p><p>Le matin n'�tait pas le moment habituel des visites, r�serv�es aux heures fra�ches du soir. Et de plus il y avait d�j� plusieurs mois que l'archev�que, apr�s on ne savait quelle nouvelle dispute de pr�s�ance, n'avait plus remis les pieds au palais du comte de Peyrac, qu'il accusait de combattre son influence sur l'esprit des Toulousains.</p><p>Intrigu�e et vaguement inqui�te, Ang�lique enleva le devantier qu'elle venait d'�pingler sur sa robe, et revint pr�cipitamment en tapotant ses cheveux. Elle les portait, selon la mode, assez longs et tombant en boucles sur sa berthe de dentelles. Elle arriva dans la galerie d'entr�e pour voir se dresser au sommet du perron la haute silhouette du baron archev�que en robe rouge et collet blanc. En contrebas, dans les jardins, l'escorte de monseigneur, ses laquais, l'�p�e au c�t�, ses pages et les grands seigneurs � cheval, menait force bruit autour du carrosse attel� de six chevaux bais.</p><p>Ang�lique se pr�cipita � genoux pour baiser l'anneau pastoral, mais la relevant, ce fut l'archev�que qui lui baisa la main pour pr�ciser par ce geste mondain que sa visite n'avait rien de solennel.</p><p>��De gr�ce, madame, ne me faites pas trop mesurer par vos r�v�rences combien je suis un homme d'�ge en face de votre jeunesse.</p><p>��Monseigneur, je ne cherchais qu'� vous t�moigner le respect que j'�prouve pour un homme illustre et rev�tu d'une dignit� sacerdotale qu'il tient de S. S. le pape et de Dieu m�me...</p><p>Chaque fois qu'Ang�lique pronon�ait des paroles de ce genre, elle ne pouvait s'emp�cher de revoir m�re Sainte-Anne, leur professeur d'�ducation mondaine au couvent de Poitiers. M�re Sainte-Anne aurait �t� satisfaite d'une �l�ve qui avait �t� pourtant bien indocile.</p><p>Cependant le pr�lat �tait son chapeau et ses gants et les remettait � un jeune abb� de sa suite, qu'il cong�dia d'un geste.</p><p>��Mes gens vont m'attendre au-dehors. J'aimerais vous entretenir, madame, loin des oreilles frivoles.</p><p>Ang�lique jeta un regard moqueur au petit abb� accus� d'avoir des oreilles frivoles, et qui rougissait.</p><p>Dans le salon, la jeune femme, apr�s avoir fait venir des rafra�chissements, excusa l'absence de son mari. Elle allait le pr�venir.</p><p>��Moi-m�me je suis au regret de vous avoir fait attendre�; j'�tais � l'office, o� je surveillais la confection de nos liqueurs. Mais j'abuse de votre temps, monseigneur, en vous parlant de ces d�tails mesquins.</p><p>��Rien n'est mesquin devant N�tre-Seigneur. Souvenez-vous du cas de Marthe la servante. Il est si rare de nos jours de voir une grande dame s'occuper des affaires de son m�nage. C'est pourtant la ma�tresse de maison qui donne le ton de la dignit� et de l'activit� � ses domestiques. Et lorsque, au surplus, on m�le comme vous, comtesse, la gr�ce de Marie-Madeleine � la sagesse de Marthe...</p><p>Mais la voix de l'archev�que �tait distraite, et le badinage du monde ne semblait pas un art dans lequel il se compl�t. Malgr� sa prestance et le regard volontairement droit de ses yeux bleus, il y avait en lui quelque chose de soup�onneux qui impressionnait toujours ses interlocuteurs. Joffrey avait fait la remarque, un jour, que l'archev�que �tait un homme qui excellait � mettre les gens dans leur tort. Apr�s s'�tre frott� les mains pensivement, il r�p�ta qu'il �prouvait un grand plaisir � revoir une jeune femme dont les apparitions � l'archev�ch� avaient �t� bien rares, depuis le jour d�j� lointain o� il l'avait mari�e en la cath�drale Saint-S�verin.</p><p>��Je vous aper�ois aux offices, et je n'ai qu'� louer votre assiduit� aux services du car�me. Mais j'avoue, ma fille, que j'ai eu quelque d�ception � ne pas vous entendre � mon confessionnal.</p><p>��J'ai pour aum�nier le chapelain des visitandines, monseigneur.</p><p>��C'est un digne pr�tre, mais pour vous, madame, dont la situation est en vue, il me semble...</p><p>��Monseigneur, pardonnez-moi, s'�cria Ang�lique en �clatant de rire, mais je vais vous expliquer mon point de vue�: je commets de trop petits p�ch�s pour aller les confesser � un homme de votre importance�; j'en serais g�n�e.</p><p>��Il me semble, mon enfant, que vous vous trompez sur la nature m�me du sacrement de p�nitence. Ce n'est pas au p�cheur de mesurer l'�tendue de ses fautes. Et, lorsque l'�cho de la ville me rapporte les d�sordres dont cet h�tel est le th��tre, je doute fort qu'une jeune femme aussi jolie et gracieuse puisse y demeurer intacte comme au jour de son bapt�me.</p><p>��Je n'ai pas cette pr�tention, monseigneur, murmura Ang�lique en baissant les yeux, mais je crois que l'�cho exag�re. En v�rit� les f�tes sont joyeuses ici. On y rime, on y chante, on y boit, on y parle d'amour et l'on rit beaucoup. Mais je n'ai jamais �t� t�moin de d�sordres dont ma conscience aurait pu s'offusquer...</p><p>��Laissez-moi m'imaginer que vous �tes plus na�ve qu'hypocrite, mon enfant. On vous a mise trop jeune entre les mains d'un �poux dont les paroles ont plus d'une fois fr�l� l'h�r�sie, et dont l'habilet� et l'exp�rience acquise pr�s des femmes lui ont permis de fa�onner sans peine votre esprit encore mall�able. Je n'ai qu'� �voquer ces trop c�l�bres cours d'amour qu'il tient chaque ann�e dans son palais, et auxquelles se rendent non seulement les seigneurs de la ville, mais encore des femmes bourgeoises, mais encore tous les jeunes nobles de la province, pour fr�mir et trembler lorsque je constate que par sa fortune il prend chaque jour une influence plus grande sur la ville. D�j� les principaux capitouls, qui sont comme vous le savez les consuls de nos provinces, magistrats aust�res et int�gres, s'inqui�tent de voir leurs �pouses re�ues au palais du Gai Savoir.</p><p>��Voil� des gens bien compliqu�s, fit Ang�lique en affectant un air piqu�. J'ai toujours entendu dire que l'ambition des grands bourgeois �tait pr�cis�ment de se voir accueillis par la haute noblesse jusqu'au jour o� une faveur du roi leur permettrait de se faire anoblir � leur tour. Mon mari n'est pas pointilleux tant sur le blason que sur l'anciennet� de la famille. Il re�oit ceux et celles qui sont gens d'esprit. Je m'�tonne que ces messieurs capitouls fassent pareille moue.</p><p>��L'�me d'abord�! tonna l'�v�que comme s'il se f�t trouv� en chaire, l'�me d'abord, madame, les honneurs ensuite.</p><p>��Croyez-vous vraiment que mon �me et celle de mon mari soient en p�ril grave, monseigneur�? demanda Ang�lique en ouvrant tr�s grands ses yeux d'eau claire.</p><p>Car, si elle se montrait docile aux formes habituelles de la d�votion que pratiquaient toutes les demoiselles et dames de son rang�: offices, je�nes, confessions, communion, elle retrouvait son esprit frondeur d�s que l'exag�ration venait heurter son bon sens natif.</p><p>Or, sans savoir pourquoi, elle pressentait que l'archev�que n'�tait pas sinc�re. Celui-ci, les paupi�res baiss�es, la main sur sa croix de diamants et d'am�thystes, paraissait se recueillir et chercher au plus profond de son c�ur l'�cho de la r�ponse divine.</p><p>��Le sais-je�? soupira-t-il enfin. Je ne sais rien. Ce qui se passe dans ce palais m'a �t� longtemps un myst�re et me devient de jour en jour une inqui�tude plus grande.</p><p>Brusquement, il interrogea�:</p><p>���tes-vous au courant, madame, des travaux d'alchimiste de votre mari�?</p><p>��Non, vraiment, r�pondit Ang�lique sans s'�mouvoir, le comte de Peyrac a le go�t des sciences...</p><p>��On dit m�me que c'est un grand savant.</p><p>��Je le crois. Il passe de longues heures dans son laboratoire, mais ne m'y a jamais introduite. Il estime sans doute que ces choses-l� n'int�ressent pas les femmes.</p><p>Elle ouvrit son �ventail et s'en servit pour dissimuler un sourire, et peut-�tre une g�ne qui commen�ait � l'envahir sous le regard per�ant de l'�v�que.</p><p>��C'est mon m�tier de sonder le c�ur des humains, dit celui-ci comme s'il e�t discern� son embarras. Mais ne vous troublez pas, ma fille. Je vois dans votre regard que vous �tes droite et, malgr� votre jeune �ge, d'une personnalit� exceptionnelle. Et pour votre mari il est peut-�tre temps encore qu'il regrette ses fautes et abjure son h�r�sie.</p><p>Ang�lique poussa un petit cri.</p><p>��Mais je vous jure que vous �tes dans l'erreur, monseigneur�! Mon mari n'a peut-�tre pas la conduite d'un catholique exemplaire, mais il ne s'occupe absolument pas de R�forme et autres croyances huguenotes. Je l'ai m�me entendu se moquer de ces ��tristes barbes de Gen�ve�� qui, disait-il, avaient re�u du Ciel la mission d'�ter le go�t du rire � l'humanit� enti�re.</p><p>��Paroles trompeuses, fit le pr�lat d'un air sombre. Sans cesse ne voit-on pas d�filer chez lui, chez vous, madame, des protestants notoires�?</p><p>��Ce sont des savants avec lesquels il s'entretient de science, et non de religion.</p><p>��Science et religion sont intimement li�es. Derni�rement mes gens m'ont inform� que le c�l�bre Italien Bernalli est venu lui rendre visite. Savez-vous que cet homme, apr�s avoir �t� en conflit avec Rome pour des �crits impies, s'est r�fugi� en Suisse, o� il s'est converti au protestantisme�? Mais ne nous attardons pas sur ces indices r�v�lateurs d'un �tat d'esprit que je d�plore. Voici la question qui m'intrigue depuis de longues ann�es. Le comte de Peyrac est fort riche, de plus en plus riche. D'o� vient une si grande profusion d'or�?</p><p>��Mais, monseigneur, n'appartient-il pas � l'une des plus vieilles familles du Languedoc apparent�es m�me aux anciens comtes de Toulouse, qui avaient autant de pouvoir sur l'Aquitaine que les rois d'alors en Ile-de-France�?</p><p>Le pr�lat eut un petit rire m�prisant.</p><p>��C'est exact. Mais quartiers de noblesse ne signifient pas richesse. Les parents m�mes de votre �poux �taient si pauvres que le magnifique h�tel o� vous r�gnez aujourd'hui tombait en ruine il y a de cela quinze ans � peine. M. de Peyrac ne vous a-t-il jamais parl� de sa jeunesse.</p><p>��N... non, murmura Ang�lique, surprise elle-m�me de son ignorance.</p><p>��Il �tait cadet de famille, et si pauvre, je vous le r�p�te, qu'� seize ans il s'embarqua pour des contr�es lointaines. On ne le revit plus pendant de longues ann�es, et on le croyait mort lorsqu'il reparut. Ses parents et son fr�re a�n� �taient d�c�d�s�; leurs cr�anciers se partageaient leurs terres. Il racheta tout et depuis sa fortune n'a pas cess� de cro�tre. Or, c'est un gentilhomme qu'on ne vit jamais � la cour, qui affecte m�me de s'en tenir �loign� et qui ne jouit d'aucune pension royale.</p><p>��Mais il a des terres, fit Ang�lique, qui se sentait oppress�e peut-�tre � cause de la chaleur grandissante, il a des �levages de moutons dans les montagnes dont il tire de la laine, un grand atelier de drap pour tisser cette laine, des olivaies, des �levages de vers � soie, des mines d'or et d'argent...</p><p>��Vous avez bien dit d'or et d'argent�?</p><p>��Oui, monseigneur, le comte de Peyrac poss�de de nombreuses carri�res en France, d'o� il pr�tend qu'il tire quantit� d'or et d'argent.</p><p>��Comme votre terme est juste, madame�! fit le pr�lat d'une voix doucereuse. D'o� il pr�tend qu'il tire l'or et l'argent�!... Voil� ce que je voulais entendre. L'affreuse supposition se pr�cise.</p><p>��Que voulez-vous dire, monseigneur�? Vous m'alarmez.</p><p>L'archev�que de Toulouse fixa de nouveau sur elle ce regard trop clair qui prenait parfois la duret� de l'acier. Il pronon�a avec lenteur�:</p><p>��Je ne doute pas que votre mari ne soit un des plus grands savants de l'�poque et c'est pourquoi je crois, madame, qu'il a v�ritablement d�couvert la pierre philosophale, c'est-�-dire le secret que poss�dait Salomon de la fabrication magique de l'or. Mais quelle voie a-t-il suivie pour y parvenir�? Je crains fort qu'il n'ait acquis cette puissance d'un commerce avec le diable�!</p><p>*****</p><p>Une fois encore, Ang�lique immobilisa son �ventail sur ses l�vres afin de ne pas �clater de rire. Elle s'attendait � une allusion sur le commerce proprement dit auquel se livrait le comte, et dont elle avait eu quelques aper�us par les confidences de Molines et de son propre p�re�; elle n'�tait pas sans crainte, sachant que de telles activit�s, de la part d'un noble, repr�sentaient une tare qui pouvait jeter le discr�dit sur sa maison. Aussi l'accusation bizarre de l'archev�que qu'on disait homme de grande intelligence, lui parut-elle tout d'abord extr�mement comique. Parlait-il s�rieusement�?</p><p>*****</p><p>Brusquement, dans un fulgurant retour de pens�e, elle se rappela que Toulouse �tait la ville de France o� l'Inquisition conservait encore son quartier g�n�ral. La terrible institution m�di�vale du Tribunal contre les h�r�tiques gardait � Toulouse des pr�rogatives que l'autorit� du roi lui-m�me n'osait pas contester.</p><p>Toulouse, cette ville rieuse, �tait aussi la ville rouge qui depuis un si�cle avait massacr� le plus grand nombre de huguenots. Bien avant Paris, elle avait eu sa Saint-Barth�lemy sanglante. Les c�r�monies religieuses y �taient plus nombreuses qu'ailleurs. C'�tait une v�ritable ���le sonnante�� avec ses cloches appelant perp�tuellement les fid�les aux offices, une ville aussi noy�e sous les crucifix, les saintes images et les reliques, que sous les fleurs. La flamme espagnole y �touffait la pure clart� de latinit� qu'y avaient d�pos�e d'anciens vainqueurs venus de Rome. � c�t� de ces confr�ries du plaisir telles que les ��Princes des Amours�� et les ��Abb�s de la Jeunesse�� c�l�bres par leurs fac�ties, on rencontrait dans les rues des processions de flagellants, l'�il allum� de mystique passion, se d�chirant de verges et d'�pines jusqu'� laisser sur les pav�s des traces sanglantes.</p><p>Ang�lique, entra�n�e dans le tourbillon d'une vie l�g�re, ne s'�tait pas attard�e � cet aspect de Toulouse. Mais elle n'ignorait pas que c'�tait l'archev�que lui-m�me, cet homme assis l� devant elle, dans le haut fauteuil de tapisserie et portant � ses l�vres un verre de limonade glac�e, qui demeurait grand ma�tre de l'Inquisition. Aussi ce fut d'une voix sinc�rement alt�r�e qu'elle murmura�:</p><p>��Monseigneur, il n'est pas possible que vous �mettiez contre mon �poux une accusation de sorcellerie�?... Faire de l'or n'est-il pas chose courante dans ce pays o� Dieu a dispens� ses dons � profusion, r�pandant l'or � l'�tat pur dans la terre�!</p><p>Elle ajouta avec finesse�:</p><p>��Je me suis laiss� dire que, vous-m�me, aviez des �quipes d'orpailleurs qui lavent le gravier de la Garonne dans des paniers, et rapportent souvent un butin de sable d'or et de p�pites avec lequel vous soulagez bien des mis�res.</p><p>��Votre objection n'est pas sans bon sens, ma fille. Mais pr�cis�ment, connaissant ce que Je travail de l'or de la terre peut repr�senter, je peux affirmer ceci�: laverait-on le gravier de tous les fleuves et ruisseaux du Languedoc, qu'on ne pourrait y r�colter la moiti� de ce que le comte de Peyrac semble poss�der. Croyez-moi, je suis bien inform�.</p><p>��Je n'en doute pas, pensa Ang�lique, et c'est vrai qu'il y a de longue date ce trafic d'or espagnol avec les mulets...��</p><p>L'�il bleu guettait son h�sitation. Elle referma un peu nerveusement son �ventail.</p><p>��Un savant n'est pas forc�ment un supp�t du d�mon. Ne dit-on pas qu'� la cour il y a des savants qui ont install� une lunette pour regarder les astres et les montagnes de la lune, et M. Gaston d'Orl�ans, l'oncle du roi, se livre a ces observations guid� par l'abb� Picard.</p><p>��En effet, je connais d'ailleurs l'abb� Picard. Il est non seulement astronome, mais grand g�om�tre du roi.</p><p>��Vous voyez bien...</p><p>��L'�glise, madame, est large d'esprit. Elle autorise toutes sortes de recherches, m�me fort os�es, comme celles de l'abb� Picard que vous citez. Je vais plus loin. J'ai sous mon commandement, � l'archev�ch�, un religieux fort savant, de l'ordre des R�collets, le moine B�cher. Depuis des ann�es, il fait des recherches sur la transmutation de l'or, mais avec mon autorisation et celle de Rome. J'avoue que jusqu'ici il m'a co�t� assez cher, surtout en produits sp�ciaux, que je dois faire venir d'Espagne et d'Italie. Cet homme, qui conna�t les traditions les plus anciennes de son art, affirme que pour r�ussir il faut recevoir une r�v�lation sup�rieure, qui ne peut venir que de Dieu ou de Satan.</p><p>��Et a-t-il r�ussi�?</p><p>��Pas encore.</p><p>��Pauvre homme�! Il est donc mal vu � la fois de Dieu et de Satan, malgr� votre haute protection.</p><p>Ang�lique se mordit les l�vres, en regrettant aussit�t sa malice. Elle avait l'impression qu'elle allait �touffer et qu'il lui fallait dire des sottises pour �chapper � cette contrainte. La conversation lui paraissait aussi sotte que dangereuse. Elle se tourna vers la porte, dans l'espoir d'entendre le pas in�gal de son mari avan�ant dans la galerie, et elle eut un petit sursaut.</p><p>��Oh�! vous �tiez l�?</p><p>��J'arrive � l'instant, dit le comte, et je suis impardonnable, monsieur, de vous avoir fait attendre si longtemps. Je reconnais que j'ai �t� averti de votre visite il y a pr�s d'une heure, mais il m'�tait impossible d'abandonner l'op�ration tr�s d�licate de certaine cornue.</p><p>Il �tait encore rev�tu de sa blouse d'alchimiste descendant jusqu'� terre. C'�tait une sorte de grande chemise o� les signes brod�s du Zodiaque se m�laient aux taches color�es des acides. Ang�lique ne douta pas qu'il e�t conserv� cette tenue par une sorte de provocation, de m�me qu'il affectait de nommer ��monsieur�� l'archev�que de Toulouse, traitant ainsi d'�gal � �gal avec le baron Beno�t de Fontenac. Le comte de Peyrac fit signe � un valet dans l'antichambre, qui l'aida � se d�barrasser de son v�tement.</p><p>Puis il s'avan�a et s'inclina. Un rayon de soleil fit �tinceler sa chevelure sombre aux larges boucles luisantes, de laquelle il prenait grand soin et qui pouvait lutter d'ampleur avec les perruques parisiennes dont la mode commen�ait � se r�pandre.</p><p>��Il a les plus beaux cheveux du monde��, se dit Ang�lique.</p><p>Son c�ur battait plus vite qu'elle ne voulait l'admettre. La sc�ne de la veille revivait � ses yeux.</p><p>��Ce n'est pas vrai, se r�p�ta-t-elle encore, c'�tait un autre qui chantait. Oh�! je ne lui pardonnerai jamais�!��</p><p>Cependant, le comte de Peyrac avait fait avancer un haut tabouret et s'asseyait pr�s d'Ang�lique, un peu en retrait.</p><p>Ainsi elle ne le voyait pas, mais elle �tait effleur�e par un souffle dont le parfum ne lui rappelait que trop un instant grisant. De plus, elle avait conscience que tout en �changeant des paroles banale avec l'archev�que, Joffrey de Peyrac ne se privait pas de caresser du regard la nuque et l'�paule de sa jeune femme, plongeant m�me avec audace dans les ombres douces du corsage o� reposaient de jeunes seins dont il avait �prouv�, la veille m�me, la perfection.</p><p>Man�ge qu'il accentuait par malice en face du pr�lat, dont la vertu passait pour �tre intransigeante.</p><p>En effet, l'archev�que de Toulouse, bien qu'il e�t h�rit� cette charge d'un de ses oncles, avait tenu � recevoir les ordres et � assumer non seulement ses responsabilit�s d'administrateur d'un des plus importants dioc�ses de France, mais aussi de pasteur des �mes. Son existence exemplaire, et qui ne pouvait donner prise � aucune critique, le rendait encore plus redoutable.</p><p>*****</p><p>Ang�lique avait envie de se retourner vers son mari et de le supplier�: ��Je vous en prie, soyez prudent�!��</p><p>En m�me temps, elle jouissait de ce muet hommage. Sa peau virginale, sevr�e de caresses, appelait un contact plus pr�cis, celui d'une l�vre savante qui l'e�t �veill�e � la volupt�. Tr�s droite, un peu raidie, elle sentait une flamme lui monter aux joues. Elle se disait qu'elle �tait ridicule et qu'il n'y avait rien dans tout ceci qui p�t irriter l'�v�que, car, apr�s tout, elle �tait la femme de cet homme, elle lui appartenait. Le d�sir d'�tre sa chose, de s'abandonner, grave, les yeux clos, � son �treinte, l'envahit. Certainement son trouble ne pouvait �chapper � Joffrey de Peyrac, et il devait s'en amuser. ��Il joue avec moi comme le chat avec la souris. Il se venge de mes d�dains��, se disait-elle, d�sorient�e.</p><p>Pour dissiper sa g�ne, elle finit par appeler un des n�grillons, qui somnolait sur un coussin dans un coin de la pi�ce, et lui ordonna d'aller chercher le drageoir. Quand l'enfant eut pr�sent� le meuble d'�b�ne incrust� de nacre contenant noix et fruits confits, drag�es d'�pices et sucre rosat, Ang�lique avait repris son sang-froid et elle suivit avec plus d'attention la conversation des deux hommes.</p><p>*****</p><p>��Non, monsieur, disait le comte de Peyrac en grignotant n�gligemment quelques pastilles � la violette, ne croyez pas que je me sois livr� aux sciences dans le but de conna�tre les secrets du pouvoir et de la puissance. J'ai toujours eu un go�t naturel pour ces choses. Par exemple, si j'�tais rest� pauvre, j'aurais essay� de me faire habiliter comme ing�nieur des Eaux du roi. Vous ne pouvez avoir id�e combien nous sommes en retard en France, sur ces questions d'irrigation, de pompage d'eau, que sais-je�? Les Romains en savaient dix fois plus que nous, et lorsque j'ai visit� l'�gypte et la Chine...</p><p>��Je sais, en effet, que vous avez �norm�ment voyag�, comte. N'�tes-vous pas all� dans ces pays d'Orient o� l'on conna�t encore les secrets des Rois Mages�?</p><p>Joffrey se mit � rire.</p><p>��J'y suis all�, mais je n'ai pas rencontr� les Rois Mages. La magie n'est pas mon affaire. Je laisse cela � votre brave et na�f B�cher.</p><p>��B�cher demande toujours quand il aura le plaisir d'assister � l'une de vos exp�riences et de devenir votre �l�ve en chimie�?</p><p>��Monsieur, je ne suis pas un ma�tre d'�cole. Et, m�me si je l'�tais, je sais que j'en �carterais les gens born�s.</p><p>��Pourtant ce religieux passe pour un fin esprit.</p><p>��Sans doute en scolastique, mais en science d'observation il est nul�: il ne voit pas les choses telles qu'elles sont, mais telles qu'il croit qu'elles sont. Moi j'appelle cela un homme inintelligent et born�.</p><p>��Soit, c'est votre point de vue, et je suis trop ignorant des sciences profanes pour juger du bien-fond� de vos antipathies. Mais n'oubliez pas que l'abb� B�cher, que vous traitez d'ignorant, a fait para�tre en 1639 un livre remarquable sur l'alchimie, pour lequel d'ailleurs j'ai eu quelque mal � obtenir l'imprimatur de Rome.</p><p>��Un �crit scientifique n'a que faire des approbations ou des d�sapprobations de l'�glise, dit le comte un peu s�chement.</p><p>��Permettez-moi d'�tre d'un avis diff�rent. L'esprit de l'�glise n'englobe-t-il pas l'ensemble de la nature et des ph�nom�nes�?</p><p>��Je ne vois pas pourquoi il en serait ainsi�? Souvenez-vous, monseigneur, du ��Rendez � C�sar ce qui est � C�sar�� de N�tre-Seigneur. C�sar c'est le pouvoir ext�rieur des hommes, mais aussi le pouvoir ext�rieur des choses. En parlant ainsi, le Fils de Dieu a voulu affirmer l'ind�pendance du domaine des �mes, du domaine religieux de celui du domaine mat�riel, et je ne doute pas que la science abstraite y soit incluse.</p><p>Le pr�lat hocha plusieurs fois la t�te tandis qu'un sourire doucereux �tirait sa l�vre mince.</p><p>��J'admire votre dialectique. Elle est digne de la grande tradition et d�montre que vous avez bien assimil� l'enseignement th�ologique que vous avez re�u dans l'universit� de notre ville. Toutefois, c'est l� qu'intervient le jugement du haut clerg� pour trancher les d�bats, car rien ne ressemble plus � la raison que la d�raison.</p><p>��Monseigneur, voil� une phrase de votre part qui me ravit. Car, en effet, � moins qu'il ne s'agisse strictement des choses de l'�glise, c'est-�-dire du dogme et de la morale, j'estime que pour la science je dois tirer mon seul argument des faits observ�s et non pas de l'argutie logique. En d'autres termes je dois me fier aux m�thodes d'observation expos�es par Bacon dans son Novum organum paru en 1620, de m�me qu'aux indications donn�es par le math�maticien Descartes dont le Discours de la M�thode restera un des monuments de la philosophie et des math�matiques...</p><p>Ang�lique vit bien que les noms de ces deux savants �taient � peu pr�s inconnus du pr�lat, qui passait cependant pour un �rudit. Elle �tait anxieuse que la discussion ne pr�t un tour plus �pre et que Joffrey ne cherch�t pas � m�nager l'archev�que.</p><p>��Quel besoin ont donc les hommes de discuter sur les m�rites respectifs de t�tes d'�pingle�?�� se disait-elle.</p><p>Mais elle craignait surtout que les habiles digressions de l'archev�que n'eussent pour dessein d'entra�ner Joffrey de Peyrac dans un pi�ge. Cette fois la susceptibilit� de l'homme d'�glise semblait avoir �t� atteinte. Ses joues p�les soigneusement ras�es se color�rent, et il ferma les paupi�res avec une expression de ruse hautaine qui effraya la jeune femme.</p><p>��Monsieur de Peyrac, dit-il, vous parlez de pouvoir�: pouvoir sur les hommes, pouvoir sur les choses. Avez-vous jamais pens� que l'extraordinaire r�ussite de votre existence pouvait para�tre suspecte � beaucoup, et surtout � l'attention vigilante de l'�glise�? Votre richesse, qui s'enfle avec les jours, vos travaux scientifiques qui am�nent chez vous des savants blanchis par le labeur. J'ai convers� avec l'un d'eux l'an dernier, le math�maticien allemand Leibniz. Il s'effarait que vous soyez parvenu � r�soudre, comme en vous jouant, des probl�mes sur lesquels les plus grands esprits de ce temps se sont pench�s en vain. Vous parlez douze langues...</p><p>��Pic de la Mirandole, au si�cle dernier, en parlait dix-huit.</p><p>��Vous poss�dez une voix qui a fait p�lir de jalousie le grand chanteur italien Maroni, vous rimez � merveille, vous poussez au plus haut point���pardonnez-moi, madame���l'art de s�duire les femmes...</p><p>��Et ceci�?...</p><p>Ang�lique devina avec un serrement de c�ur que Joffrey de Peyrac avait port� la main � sa joue ravag�e.</p><p>La confusion de l'archev�que se termina par une grimace d'agacement.</p><p>��H�! vous vous arrangez je ne sais comment pour le faire oublier. Vous avez trop de dons, croyez-moi.</p><p>��Votre r�quisitoire me surprend et me bouleverse, dit lentement le comte. Je n'avais pas encore compris que j'attirais � ce point l'envie. Il me semblait au contraire que je tra�nais avec moi un cruel d�savantage.</p><p>Il se pencha et ses yeux brill�rent comme s'il venait de d�couvrir l'occasion d'une bonne plaisanterie.</p><p>��Savez-vous, monseigneur, que je suis en quelque sorte un martyr huguenot�?</p><p>��Vous, huguenot�? s'�cria le pr�lat effray�.</p><p>��J'ai dit�: en quelque sorte. Voici l'histoire. Apr�s ma naissance ma m�re me confia � une nourrice qu'elle choisit non en rapport avec sa religion mais de la grosseur de ses mamelles. Or, la nourrice �tait huguenote. Elle m'emmena dans son village des C�vennes, sur lequel r�gnait le ch�teau d'un petit seigneur r�form�. Non loin de l� il y avait, comme il se doit, un autre petit seigneur et des villages catholiques. Je ne sais comment la chose s'engrena. J'avais trois ans lorsque catholiques et huguenots se battirent. Ma nourrice et les femmes de son village s'�taient r�fugi�es dans le ch�teau du gentilhomme r�form�. Vers le milieu de la nuit les catholiques le prirent d'assaut. Tout le monde fut �gorg� et on y mit le feu. Pour moi, apr�s avoir eu le visage fendu par trois coups de sabre, on m'exp�dia par une fen�tre et je tombai de deux �tages dans une cour remplie de neige. La neige me sauva des brindilles enflamm�es qui pleuvaient tout alentour. Au matin, un des catholiques qui revenaient pour piller et qui me connaissait comme �tant l'enfant de seigneurs toulousains, me trouva, me ramassa et me mit dans sa hotte � dos avec ma s�ur de lait Margot, qui �tait la seule rescap�e du carnage. L'homme traversa plusieurs temp�tes de neige avant de pouvoir gagner les plaines. Lorsqu'il parvint � Toulouse je vivais encore. Ma m�re m'emmena sur une terrasse ensoleill�e, me d�v�tit et interdit aux m�decins de m'approcher, car elle disait qu'ils m'ach�veraient. Je restai ainsi des ann�es �tendu au soleil. Vers l'�ge de douze ans seulement je pus marcher. � seize ans je m'embarquais. Voici comment j'ai eu le loisir de tant �tudier. Gr�ce � la maladie et � l'immobilit� d'abord, gr�ce � mes voyages ensuite. Il n'y a l� rien de suspect.</p><p>Apr�s �tre rest� un instant silencieux, l'archev�que dit d'un air songeur�:</p><p>��Votre r�cit �claire bien des choses. Je ne m'�tonne plus de votre sympathie pour les protestants.</p><p>��Je n'ai pas de sympathie pour les protestants.</p><p>��Disons alors de votre antipathie pour les catholiques.</p><p>��Je n'ai pas d'antipathie pour les catholiques. Je suis, monsieur, un nomme du pass� et je sais mal vivre en notre �poque d'intol�rance. J'aurais d� na�tre un ou deux si�cles plus t�t, en ce temps de la Renaissance, nom plus doux que celui de R�forme, alors que les barons fran�ais d�couvraient l'Italie, et derri�re elle l'h�ritage lumineux de l'Antiquit�: Rome, la Gr�ce, l'�gypte, les terres bibliques...</p><p>Mgr de Fontenac eut un imperceptible mouvement qui n'�chappa pas � Ang�lique.</p><p>��Il l'a amen� o� il voulait��, se dit-elle.</p><p>��Parlons des terres bibliques, fit doucement l'archev�que. L'Ecriture ne dit-elle pas que le roi Salomon fut un des premiers mages et qu'il envoya des vaisseaux � Ophyr o�, � l'abri des regards indiscrets, il fit transformer par la transmutation des m�taux vils en m�taux pr�cieux�? L'histoire dit qu'il ramena ses vaisseaux charg�s d'or.</p><p>��L'histoire dit aussi qu'� son retour Salomon doubla les imp�ts, ce qui prouve qu'il n'avait pas rapport� beaucoup d'or, et surtout qu'il ne savait trop quand il pourrait renouveler sa provision. S'il avait r�ellement d�couvert la fabrication de l'or il n'aurait pas lev� des imp�ts, ni pris la peine d'envoyer ses vaisseaux � Ophyr.</p><p>��Il pouvait dans sa sagesse ne pas vouloir m�ler ses sujets � des secrets dont ils auraient abus�.</p><p>��Mais je dirais plus�: Salomon n'a pu conna�tre la transmutation des m�taux en or, car la transmutation est un ph�nom�ne impossible. L'alchimie est un art qui n'existe pas, c'est une sinistre farce venant du Moyen Age et qui tombera d'ailleurs dans le ridicule, car personne ne pourra jamais op�rer la transmutation.</p><p>��Et moi je vous dis, s'�cria l'archev�que en p�lissant, que j'ai vu de mes propres yeux B�cher plonger une cuiller d'�tain dans un produit de sa composition, et la retirer transform�e en or.</p><p>��Elle n'�tait pas transform�e en or, elle �tait recouverte d'or. Pour peu que ce brave homme e�t pris la peine de gratter cette premi�re pellicule avec un poin�on, il trouvait imm�diatement l'�tain en dessous.</p><p>��C'est exact, mais B�cher affirme que c'�tait l� un d�but de transmutation, l'amorce du ph�nom�ne lui-m�me.</p><p>Il y eut un silence. La main de Joffrey de Peyrac glissa sur l'accoudoir du fauteuil d'Ang�lique et fr�la le poignet de la jeune femme.</p><p>Le comte dit avec nonchalance�:</p><p>��Si vous �tes persuad� que votre moine a trouv� la formule magique, qu'�tes-vous donc venu me demander ce matin�?</p><p>L'archev�que ne cilla pas.</p><p>��B�cher est persuad� que vous connaissez le secret supr�me qui permet l'ach�vement de la transmutation.</p><p>Le comte de Peyrac �clata d'un rire sonore.</p><p>��Jamais je n'ai entendu une affirmation plus comique. Moi, me lancer dans ces recherches pu�riles�? Pauvre B�cher, je lui laisse bien volontiers toutes les �motions et tous les espoirs de la fausse science qu'il pratique et...</p><p>*****</p><p>Un bruit terrible semblable � un coup de tonnerre ou de canon l'interrompit. Joffrey se dressa et bl�mit.</p><p>��C'est... c'est au laboratoire. Mon Dieu, pourvu que Kouassi-Ba n'ait pas �t� tu�!</p><p>En se h�tant, il se dirigea vers la porte.</p><p>L'archev�que s'�tait dress� tel un justicier. Silencieux il regarda Ang�lique.</p><p>��Je pars, madame, dit-il enfin. Il me semble que, dans cette maison, Satan semble d�j� manifester sa fureur du fait de ma pr�sence. Souffrez que je me retire.</p><p>Et il s'�loigna � grands pas. On entendit le claquement des fouets et les cris du cocher, tandis que le carrosse �piscopal franchissait le grand porche. Rest�e seule, Ang�lique, ahurie, passa son petit mouchoir sur son front en sueur. Cette conversation, qu'elle avait �cout�e cependant avec beaucoup de passion, la laissait d�concert�e. Elle se dit qu'elle en avait par-dessus la t�te de ces histoires de Dieu, de Salomon, d'h�r�sie et de magie. Puis, se reprochant aussit�t des pens�es irr�v�rencieuses, elle fit un acte de contrition. Enfin elle d�cida que les hommes �taient insupportables avec leurs arguties, et qu'au fond Dieu lui-m�me devait en �tre exc�d�.</p></section><section><p><strong>Chapitre 9</strong></p><p>Ind�cise, Ang�lique ne savait que faire. Elle mourait d'envie de gagner l'aile du ch�teau d'o� �tait venu ce bruit de tonnerre. Joffrey avait paru s�rieusement �mu. Y avait-il des bless�s�?... Pourtant elle ne bougeait pas. Le myst�re dont le comte entourait ses travaux lui avait fait comprendre plus d'une fois que c'�tait le seul domaine o� il n'admettait pas la curiosit� des profanes. Les explications qu'il avait consenties � l'�v�que, il ne les avait donn�es que du bout des l�vres et eu �gard � la personnalit� de son visiteur. Encore �tait-ce insuffisant pour calmer les soup�ons du pr�lat.</p><p>Ang�lique frissonna. ��Sorcellerie�!�� Elle jeta un regard autour d'elle. Dans ce d�cor enchanteur, ce mot paraissait une sinistre plaisanterie. Mais il y avait encore trop de choses qu'Ang�lique ignorait.</p><p>��Je vais aller voir l�-bas, d�cida-t-elle. Tant pis s'il se f�che.��</p><p>Mais elle entendit le pas de son mari, et peu apr�s il entra dans le salon. Il avait les mains noires de suie. Cependant il souriait.</p><p>��Dieu merci, rien de grave. Kouassi-Ba n'a que quelques �corchures, mais il s'�tait si bien cach� sous une table que j'ai pens� un moment que l'explosion l'avait volatilis�. En revanche, les d�g�ts mat�riels sont s�rieux. Mes plus pr�cieuses cornues en verre sp�cial de Boh�me sont en miettes�; il n'en reste pas une�!</p><p>Sur un signe de lui, deux pages s'avanc�rent portant un bassin et une aigui�re d'or. Il se lava les mains, puis d�froissa dune chiquenaude ses manchettes de dentelles. Ang�lique rassembla son courage.</p><p>��Est-il n�cessaire, Joffrey, que vous consacriez tant d'heures � ces travaux dangereux�?</p><p>��Il est n�cessaire d'avoir de l'or pour vivre, dit le comte en d�signant d'un geste circulaire le magnifique salon dont il avait fait repeindre derni�rement le plafond de bois dor�. Mais la question n'est pas l�. Je trouve dans ces travaux un plaisir que rien d'autre ne peut me donner. C'est le but de ma vie.</p><p>Ang�lique ressentit un pincement au c�ur comme si de telles paroles la frustraient d'un bien pr�cieux. Mais, s'apercevant que son mari l'observait avec attention, elle s'effor�a de prendre un air indiff�rent. Il eut un sourire.</p><p>��C'est le seul but de ma vie, hormis celui de vous conqu�rir, acheva-t-il avec un grand salut de cour.</p><p>��Je ne me pose pas en rivale de vos fioles et de vos cornues, dit Ang�lique un peu trop vivement. Cependant, les paroles de monseigneur ont �veill� en moi une inqui�tude, je vous l'avoue.</p><p>��Vraiment�?</p><p>��N'y avez-vous pas senti une menace cach�e�?</p><p>Il ne r�pondit pas aussit�t. Appuy� � la fen�tre, il regardait pensivement les toits plats de la ville press�s les uns contre les autres jusqu'� ne former avec leurs tuiles rondes qu'un immense tapis aux nuances m�l�es du tr�fle et du coquelicot. Sur la droite, la haute tour d'Ass�zat avec sa lanterne disait la gloire des trafiquants du pastel, dont les champs s'�tendaient encore aux alentours. Le pastel, plante cultiv�e en abondance, avait �t� pendant des si�cles la seule mati�re colorante naturelle, et avait fait la fortune des bourgeois et des commer�ants de Toulouse. Voyant que son mari ne parlait pas, Ang�lique revint s'asseoir dans son fauteuil et un petit n�grillon posa pr�s d'elle la bo�te de vannerie o� s'entrem�laient les fils de soie brillants de sa tapisserie.</p><p>Le palais �tait calme en ce lendemain de f�te. Ang�lique songea qu'elle se trouverait seule en face du comte de Peyrac pour le repas de midi, � moins que l'in�vitable Bernard d'Andijos ne s'invit�t...</p><p>��Avez-vous remarqu�, dit soudain le comte, l'art de M. le grand inquisiteur�? Il parle tout d'abord de la morale, souligne en passant les ��orgies�� du Gai Savoir, fait allusion � mes voyages, et de l� nous am�ne vers Salomon. Bref, on d�couvre tout � coup ceci�: que M. le baron Beno�t de Fontenac, archev�que de Toulouse, me demande de partager avec lui mon secret de la fabrication de l'or, sinon il me fera br�ler comme sorcier sur la place des Salins.</p><p>��C'est bien la menace que j'ai cru deviner, fit Ang�lique effar�e. Croyez-vous qu'il s'imagine vraiment que vous avez commerce avec le diable�?</p><p>��Lui�? Non. Il laisse cela � son na�f B�cher. L'archev�que a une intelligence trop positive et me conna�t trop bien. Seulement il est persuad� que je poss�de le secret de multiplier scientifiquement l'or et l'argent. Il veut le conna�tre afin de pouvoir l'utiliser lui-m�me.</p><p>��C'est un �tre abject�! s'�cria la jeune femme. Il semble pourtant si digne, si plein de foi, si g�n�reux.</p><p>��Il l'est. Sa fortune passe dans les �uvres. Il a table ouverte chaque jour pour les officiers pauvres. Il prend � charge le bureau des incendies, l'asile des enfants trouv�s, que sais-je�? Il est p�n�tr� du bien des �mes et de la grandeur de Dieu. Seulement, son d�mon � lui, c'est celui de la domination. Il regrette le temps o� le seul ma�tre d'une ville et m�me d'une province �tait l'�v�que, crosse en main, qui rendait la justice, punissait, r�compensait. Aussi, lorsqu'il voit grandir en face de sa cath�drale l'influence du Gai Savoir, il se r�volte. Si les choses continuent ainsi, dans quelques ann�es ce sera le comte de Peyrac, votre �poux, ma ch�re Ang�lique, qui dominera Toulouse. L'or et l'argent donnent le pouvoir, et voici que le pouvoir tombe entre les mains d'un supp�t de Satan�! Alors monseigneur n'h�site pas. Ou nous partagerons le pouvoir, ou bien...</p><p>��Que se passera-t-il�?</p><p>��Ne vous effrayez pas, ma mie. Encore que les intrigues d'un archev�que de Toulouse puissent nous �tre n�fastes, je ne vois pas pourquoi il nous faudrait en arriver l�. Il a d�voil� son jeu. Il veut avoir le secret de la fabrication de l'or. Je le lui livrerai bien volontiers.</p><p>��Vous le poss�dez donc�? murmura Ang�lique en ouvrant de grands yeux.</p><p>��Ne confondons pas. Je ne poss�de aucune formule magique pour cr�er de l'or. Mon but n'est pas tellement de fabriquer des richesses que de faire travailler les forces de la nature.</p><p>��Mais n'est-ce pas d�j� une id�e un peu h�r�tique, comme dirait monseigneur�?</p><p>Joffrey �clata de rire.</p><p>��Je vois que vous avez �t� bien cat�chis�e. Vous commencez � vous d�battre dans tous les fils d'araign�e de ces argumentations sp�cieuses. H�las�! Je reconnais qu'il est difficile d'y voir clair. L'�glise du Moyen-Age n'excommuniait pourtant pas les meuniers dont le vent ou l'eau faisait tourner les aubes des moulins. Mais celle d'aujourd'hui partirait en guerre si j'essayais de construire sur une hauteur, aux environs de Toulouse, le m�me mod�le de pompe � vapeur d'eau condens�e que j'ai fait installer dans votre mine d'Argenti�res�! Cependant ce n'est pas parce que je mets un r�cipient de verre ou de gr�s sur un feu de forge que Lucifer va se glisser subitement dedans...</p><p>��Il faut reconna�tre que l'explosion de tout � l'heure �tait tr�s impressionnante. Monseigneur en a paru vivement �mu, et l� je crois qu'il se montrait sinc�re. L'avez-vous fait expr�s, pour le mettre hors de lui�?</p><p>��Non�! J'ai commis une n�gligence. J'ai laiss� trop se dess�cher une pr�paration d'or fulminant obtenu par de l'or lamin� et de l'eau r�gale, et pr�cipit� ensuite par de l'ammoniaque. Il n'y avait dans cette op�ration aucune g�n�ration spontan�e.</p><p>��Qu'est-ce donc que ce produit que vous appelez ammoniaque�?</p><p>��Un produit que les Arabes fabriquaient d�j� il y a des si�cles, en l'appelant alcalivolatil. Un moine savant espagnol, qui est de mes amis, m'en a envoy� derni�rement une bonbonne. � la rigueur, je pourrais en fabriquer moi-m�me ici�; mais c'est long et, pour avancer mes recherches, je pr�f�re acheter mes produits chaque fois qu'il m'est possible de les trouver tout pr�par�s. Cette fabrication d'ingr�dients purs retarde beaucoup les progr�s d'une science que des imb�ciles, comme ce moine B�cher, d�signent sous le nom de chimie par opposition � l'alchimie, qui. est pour eux la science des sciences, c'est-�-dire un obscur m�lange de fluide vital, de formules religieuses et de je ne sais quoi encore. Mais je vous ennuie...</p><p>��Non, je vous assure, dit Ang�lique, les yeux brillants. Je vous �couterais pendant des heures.</p><p>Il eut ce sourire dont les cicatrices de sa joue gauche accentuaient l'ironie.</p><p>��Quelle dr�le de petite cervelle�! Jamais je n'ai pens� � entretenir une femme de ces choses. Moi aussi, j'aime � vous parler. J'ai l'impression que vous pouvez tout comprendre. Pourtant... n'�tiez-vous pas sur le point de me pr�ter de t�n�breux pouvoirs, lorsque vous �tes arriv�e en Languedoc�? Est-ce que je vous fais toujours grand-peur�?</p><p>Ang�lique se sentit rougir, mais lui rendit bravement son regard.</p><p>��Non�! Vous �tes encore un inconnu pour moi et c'est, je crois, parce que vous ne ressemblez � personne, mais vous ne me faites plus peur.</p><p>Il boitilla pour aller reprendre derri�re elle le si�ge qu'il avait occup� pendant la visite de l'archev�que. Alors qu'� certains moments, avec une provocation insolente, il ne craignait pas de lever en pleine lumi�re son visage ravag�, � d'autres il recherchait l'ombre et la nuit. Sa voix y prenait des intonations nouvelles comme si l'�me de Joffrey de Peyrac, d�livr�e de son enveloppe de chair, pouvait enfin s'exprimer librement.</p><p>Ainsi Ang�lique sentait pr�s d'elle l'invisible pr�sence de l'��homme rouge�� qui l'avait tant effray�e. C'�tait certes le m�me homme, mais son regard � elle avait chang�. Elle fut sur le point de poser l'anxieuse interrogation f�minine�: ��M'aimez-vous�?��</p><p>Soudain son orgueil se cabra, car elle se souvenait de la voix qui lui avait dit�: ��Vous viendrez... Elles viennent toutes.��</p><p>Afin de dissiper son trouble, elle remit la conversation sur ce terrain scientifique o� curieusement leurs esprits s'�taient rencontr�s et leur amiti� s'�tait affirm�e.</p><p>��Puisque vous ne voyez aucun inconv�nient � c�der votre secret, pourquoi refuser de recevoir ce moine B�cher auquel monseigneur semble tellement tenir.</p><p>��Bah�! Il est vrai que je peux d�j� essayer de lui donner satisfaction sur ce point. Ce qui me pr�occupe, ce n'est pas de d�voiler mon secret, c'est de le faire comprendre. En vain m'�puiserai-je � prouver qu'on peut transformer la mati�re, mais non la transmuter. Les esprits qui nous entourent ne sont pas m�rs pour ces r�v�lations. Et l'orgueil de ces faux savants est si grand qu'ils crieront au scandale si je leur affirme que mes deux plus pr�cieux auxiliaires dans mes recherches ont �t� un Maure � la peau noire et un rustique mineur saxon.</p><p>��Kouassi-Ba et le vieux bossu d'Argenti�res, Fritz Hau�r�?...</p><p>��Oui. Kouassi-Ba m'a racont� que lorsqu'il �tait tout enfant et libre, quelque part � l'int�rieur de son Afrique sauvage, o� l'on aborde par la c�te des �pices, il a vu travailler l'or selon d'antiques proc�d�s appris des �gyptiens. Les pharaons et le roi Salomon avaient jusque-l� leurs mines d'or�; mais je vous le demande, ma tr�s ch�re, que dira monseigneur lorsque je lui confierai que le secret du roi Salomon, c'est mon N�gre Kouassi-Ba qui le d�tient�? Pourtant c'est bien lui qui m'a guid� dans mes travaux de laboratoire, et m'a donn� l'id�e de traiter certaines roches � or invisible. Quant � Fritz Hau�r, c'est le mineur par excellence, l'homme des galeries, la taupe qui ne respire qu'au sein de la terre. De p�re en fils, ces mineurs saxons se repassent des recettes et, gr�ce � eux, j'ai pu m'y reconna�tre enfin dans les mystifications bizarres de la nature, et me d�brouiller avec tous mes ingr�dients divers�: plomb, or, argent ou vitriol, sublim� corrosif et autres.</p><p>��Il vous est arriv� de fabriquer du sublim� corrosif et du vitriol�? interrogea Ang�lique, � qui ces mots rappelaient vaguement quelque chose.</p><p>��Pr�cis�ment, et ceci m'a servi � d�montrer l'inanit� de toute l'alchimie, car du sublim� corrosif je peux tirer � volont� soit du vif-argent, soit du mercure jaune et rouge, et ces derniers corps, � leur tour, je peux les retransformer en vif-argent. Le poids en mercure mis au d�part non seulement n'en sera pas augment�, mais au contraire diminuera, car il y a des pertes par les vapeurs. De m�me avec certains proc�d�s je peux extraire l'argent du plomb, et l'or de certaines roches st�riles en apparence. Mais si, � l'entr�e de mon laboratoire j'inscrivais ces paroles ��Rien ne se perd, rien ne se cr�e��, ma philosophie semblerait bien os�e et m�me en opposition avec l'esprit de la Gen�se.</p><p>��N'est-ce pas par un proc�d� de ce genre que vous pouvez faire parvenir jusqu'� Argenti�res les lingots d'or mexicain que vous achetez � Londres�?</p><p>��Vous �tes une fine mouche, et je trouve Molines bien bavard. N'importe�! S'il a parl�, c'est qu'il vous avait jug�e. Oui, les lingots espagnols peuvent �tre refondus sur une forge avec de la pyrite ou de la gal�ne. Ils prennent alors l'aspect d'une scorie pierreuse et gris-noir, que le plus pointilleux des douaniers ne peut absolument pas soup�onner. Et c'est cette ��matte�� que les bons petits mulets de monsieur votre p�re transportent d'Angleterre en Poitou, ou d'Espagne � Toulouse, o� elle est de nouveau transform�e par mes soins, ou ceux de mon Saxon Hau�r, en bel or scintillant.</p><p>��C'est de la ��fraude fiscale��, dit Ang�lique un peu s�v�rement.</p><p>��Vous �tes adorable quand vous parlez ainsi. Cette fraude ne nuit aucunement au royaume, ni � Sa Majest�, et me rend riche. D'ailleurs, d'ici peu, je ferai revenir Fritz afin d'�quiper cette mine d'or que j'ai d�couverte dans un pays nomm� Salsigne, aux environs de Narbonne. Alors, avec l'or de cette montagne et l'argent du Poitou, nous n'aurons plus besoin des m�taux pr�cieux d'Am�rique, ni par cons�quent de cette fraude, comme vous dites.</p><p>��Pourquoi n'avez-vous pas essay� d'int�resser le roi � vos d�couvertes�? Il se peut qu'il y ait d'autres terrains en France qu'on pourrait exploiter selon vos proc�d�s, et le roi vous serait reconnaissant.</p><p>��Le roi est loin, ma toute belle, et je n'ai rien d'un courtisan. Seuls les gens de cette esp�ce peuvent avoir quelque influence sur les destin�es du royaume. M. Mazarin est d�vou� � la couronne, je ne le nie pas, mais c'est surtout un intrigant international. Quant � M. Fouquet, charg� de trouver l'argent pour le cardinal Mazarin, c'est un g�nie de la finance, mais l'enrichissement du pays par une exploitation bien comprise de ses richesses naturelles lui est, je crois, indiff�rent.</p><p>��M. Fouquet, s'exclama Ang�lique, voil�! Je me rappelle maintenant o� j'ai entendu parler de vitriol romain et de sublim� corrosif�! C'�tait au ch�teau du Plessis.</p><p>Toute la sc�ne revivait � ses yeux. L'Italien en robe de bure, la femme nue parmi les dentelles, le prince de Cond� et le coffret de santal o� miroitait un flacon �meraude.</p><p>��Mon p�re, disait le prince de Cond�, est-ce M. Fouquet qui vous envoie�?��</p><p>Ang�lique se demanda tout � coup si, en dissimulant ce coffret, elle n'avait pas arr�t� le bras du Destin.</p><p>��� quoi pensez-vous�? interrogea le comte de Peyrac.</p><p>��� une aventure bizarre qui m'est arriv�e jadis.</p><p>Et soudain, elle qui s'�tait tue si longtemps, elle lui raconta l'histoire du coffret, dont tous les d�tails restaient grav�s dans sa m�moire.</p><p>��L'intention de M. de Cond�, ajouta-t-elle, �tait certainement d'empoisonner le cardinal, et peut-�tre m�me le roi et son jeune fr�re. Mais ce que j'ai moins compris ce sont ces lettres, sorte d'engagements sign�s, que le prince et d'autres seigneurs devaient remettre � M. Fouquet. Attendez�!... le texte m'�chappe un peu... C'�tait quelque chose de ce genre�: ��Je m'engage � n'appartenir qu'� M. Fouquet, � mettre mes gens � son service...��</p><p>Joffrey de Peyrac l'avait �cout�e en silence. � la fin, il ricana.</p><p>��Le joli monde que voil�! Et quand on pense qu'� l'�poque M. Fouquet n'�tait qu'un obscur parlementaire�! Mais, par son habilet� financi�re, il pouvait d�j� mettre les princes � son service. Maintenant le voici le plus riche personnage du royaume, avec M. Mazarin s'entend. Ce qui prouve qu'il y avait de la place pour tous deux au bon soleil de Sa Majest�. Alors,. vous avez pouss� l'audace jusqu'� vous emparer de ce coffret�? Vous l'avez cach�?</p><p>��Oui, je l'ai...</p><p>Une prudence instinctive lui ferma subitement les l�vres.</p><p>��Non, je l'ai jet� dans l'�tang aux n�nuphars du grand parc.</p><p>��Et croyez-vous que quelqu'un vous ait soup�onn�e de cette disparition�?</p><p>��Je ne sais pas. Je ne crois pas qu'on ait attach� une grande importance � ma petite personne. Pourtant je n'ai pas manqu� de faire allusion � ce coffret devant le prince de Cond�.</p><p>��Vraiment�? Mais c'�tait de la folie�!</p><p>��Il fallait bien que j'obtienne pour mon p�re l'exemption des droits de passage pour les mulets. Oh�! c'est toute une histoire, dit-elle en riant, et je sais maintenant que vous y �tiez indirectement m�l�. Mais je recommencerais volontiers des imprudences de ce genre, rien que pour revoir les t�tes effar�es de ces gens pleins de morgue.</p><p>*****</p><p>Lorsqu'elle lui eut fait le r�cit de son escarmouche avec le prince de Cond�, son mari hocha la t�te.</p><p>��Je m'�tonne presque de vous voir encore vivante � mes c�t�s. En effet, vous avez d� para�tre trop inoffensive. Mais c'est une chose dangereuse que d'�tre m�l�e en comparse � ces intrigues des gens de cour. � l'occasion, supprimer une fillette ne les embarrasserait gu�re.</p><p>Tout en parlant, il se levait et Ang�lique le vit s'approcher d'une porti�re voisine qu'il �carta brusquement. Il revint avec une expression de contrari�t�.</p><p>��Je ne suis pas assez leste pour surprendre les curieux.</p><p>��Quelqu'un nous �coutait�?</p><p>��J'en suis certain.</p><p>��Ce n'est pas la premi�re fois que j'ai l'impression que nos conversations sont �pi�es.</p><p>Il revint prendre sa place derri�re elle. La chaleur s'appesantissait, mais soudain la ville se mit � vibrer des mille cloches qui tintaient pour l'ang�lus. La jeune femme se signa d�votement et murmura l'oraison � la Vierge Marie. La mar�e sonore d�ferlait et, pendant un long moment, Ang�lique et son mari, qui �taient assis pr�s de la fen�tre ouverte, ne purent �changer un mot. Ils rest�rent donc silencieux, et cette intimit�, dont les occasions se faisaient plus fr�quentes entre eux, �mouvait profond�ment Ang�lique.</p><p>��Non seulement sa pr�sence ne me d�pla�t pas, mais je suis heureuse, se disait-elle �tonn�e.. S'il m'embrassait encore, est-ce que cela me serait d�sagr�able�?��</p><p>Comme tout � l'heure, pendant la visite de l'�v�que, elle avait conscience du regard de Joffrey sur sa nuque blanche.</p><p>��Non, ma ch�rie, je ne suis pas un magicien, murmura-t-il. J'ai peut-�tre re�u de la nature quelque pouvoir, mais surtout j'ai voulu apprendre. Comprends-tu�? reprit-il d'un ton c�lin qui la charma. J'avais la soif d'apprendre toutes les choses difficiles�: les sciences, les lettres, et aussi le c�ur des femmes. Je me suis pench� avec d�lectation sur ce myst�re charmant. Derri�re les yeux d'une femme, on croit qu'il n'y a rien et l'on d�couvre un. monde. Ou bien on s'imagine un monde et on ne d�couvre rien... qu'un petit grelot. Qu'y a-t-il derri�re tes yeux verts, qui �voquent les prairies na�ves et l'oc�an tumultueux�?...</p><p>Elle l'entendit bouger, et la somptueuse chevelure noire glissa sur son �paule nue comme une fourrure ti�de et soyeuse. Elle tressaillit au contact des l�vres que sa nuque pench�e attendait inconsciemment. Les yeux clos, savourant ce baiser long, ardent, Ang�lique sentait venir l'heure de sa d�faite. Alors, tremblante, r�tive encore, mais subjugu�e, elle viendrait, comme les autres, s'offrir � l'�treinte de cet homme myst�rieux.</p></section><section><p><strong>Chapitre 10</strong></p><p>� quelque temps de l�, Ang�lique revenait d'une promenade matinale sur les bords de la Garonne. Elle aimait � faire du cheval et y consacrait toujours quelques heures � l'aube, quand il faisait encore frais. Joffrey de Peyrac l'accompagnait rarement. Contrairement � la plupart des seigneurs, l'�quitation et la chasse ne l'int�ressaient gu�re. On e�t pu croire qu'il redoutait les exercices violents, si sa r�putation d'escrimeur n'e�t �t� presque aussi c�l�bre que sa r�putation de chanteur. Les voltiges qu'il ex�cutait malgr� sa jambe infirme tenaient, disait-on, du miracle. Il s'entra�nait chaque jour dans la salle d'armes du palais, mais Ang�lique ne l'avait jamais vu tirer. Il y avait beaucoup de choses qu'elle ignorait encore de lui, et parfois, avec une soudaine m�lancolie, elle �voquait les paroles que l'archev�que lui avait gliss�es le jour de son mariage�: ��Entre nous, vous avez choisi un bien curieux mari.��</p><p>*****</p><p>Ainsi, apr�s un apparent rapprochement, le comte semblait avoir repris � son �gard l'attitude respectueuse mais distante qu'il affectait les premiers temps. Elle le voyait tr�s peu et toujours en pr�sence d'invit�s, et elle se demandait si la tumultueuse Carmencita de M�recourt n'�tait pas pour quelque chose dans ce nouvel �loignement. En effet, apr�s un voyage � Paris, la dame �tait revenue � Toulouse, o� son exaltation mettait tout le monde sur le gril. Cette fois on affirmait tr�s s�rieusement que M. de M�recourt l'enfermerait dans un couvent. S'il ne mettait pas sa menace � ex�cution, c'�tait pour des raisons diplomatiques. La guerre continuait avec l'Espagne, mais M. Mazarin qui, depuis longtemps, cherchait � n�gocier la paix, recommandait qu'on ne f�t rien qui p�t envenimer les susceptibilit�s espagnoles. La belle Carmencita appartenait � une grande famille madril�ne. Les fluctuations de sa vie conjugale avaient donc plus d'importance que les batailles rang�es des Flandres, et tout se savait � Madrid, car malgr� la rupture des relations officielles, des messagers secrets rev�tus de d�guisements vari�s�: moines, colporteurs ou marchands, ne cessaient de franchir les Pyr�n�es.</p><p>*****</p><p>Carmencita de M�recourt �talait donc � Toulouse sa vie excentrique, et Ang�lique en �tait inqui�te et froiss�e. Malgr� l'aisance mondaine qu'elle avait acquise au contact de cette soci�t� brillante, elle restait au fond d'elle-m�me simple comme une fleur des champs, rustique et facilement ombrageuse. Elle ne se sentait pas de taille � lutter contre une Carmencita et elle se disait parfois, mordue au c�ur par la jalousie, que l'Espagnole �tait plus appari�e qu'elle-m�me au caract�re original du comte de Peyrac.</p><p>Il n'y avait que dans le domaine des sciences qu'elle se savait la premi�re femme aux yeux de son mari.</p><p>*****</p><p>Pr�cis�ment, ce matin-l�, en s'approchant du palais avec son escorte de pages, de seigneurs galants et de quelques jeunes filles amies dont elle aimait � s'entourer, elle aper�ut de nouveau, stationnant devant le porche, un carrosse aux armoiries de l'archev�que. Elle en vit descendre une longue silhouette aust�re v�tue de bure, puis un seigneur enrubann�, l'�p�e au c�t�, et qui paraissait avoir le verbe haut, car de fort loin l'�cho de sa voix criant des ordres ou des injures leur parvenait.</p><p>��Ma parole, s'exclama Bernard d'Andijos qui �tait toujours l'un des fid�les suivants d'Ang�lique, il semble bien que voil� le chevalier de Germontaz, le neveu de monseigneur. Le Ciel nous pr�serve�! C'est un rustre, et le pire sot que je connaisse. Si vous m'en croyez, madame, passons par les jardins pour �viter sa rencontre.</p><p>Le petit groupe obliqua sur la gauche et, apr�s avoir laiss� les montures � l'�curie, gagna l'orangerie, qui �tait un lieu fort agr�able, entour� de jets d'eau. Mais, � peine les convives �taient-ils attabl�s devant une collation de fruits et de boissons glac�es, qu'Ang�lique fut avertie par un page que le comte de Peyrac la demandait.</p><p>Dans la galerie d'entr�e, elle trouva son mari en compagnie du gentilhomme et du moine aper�us tout � l'heure.</p><p>��Voici l'abb� B�cher, le distingu� savant dont monseigneur nous a d�j� entretenus, lui dit Joffrey. Et je vous pr�sente �galement le chevalier de Germontaz, neveu de Son Excellence.</p><p>Le moine �tait grand et sec. Les sourcils pro�minents cachaient des yeux tr�s rapproch�s, au regard un peu in�gal, qui br�laient d'une lueur fi�vreuse et mystique�; un long cou maigre aux tendons saillants, jaillissait de sa robe de bure. Son compagnon semblait l� pour lui servir de repoussoir. Aussi joyeux vivant que l'autre �tait consum� dans la mac�ration, le chevalier de Germontaz avait le teint fleuri et, pour ses vingt-cinq ans, un embonpoint d�j� honorable. Une opulente perruque blonde cascadait sur son habit de satin bleu garni de flots de rubans ros�s. Sa rhingrave �tait si ample et ses dentelles si abondantes que dans un tel d�bordement de frous-frous, son �p�e de gentilhomme semblait une incongruit�. De la plume d'autruche de son large feutre, il balaya le sol devant Ang�lique, lui baisa la main, mais, en se redressant, il lui adressa une �illade si os�e qu'elle en fut outr�e.</p><p>��Maintenant que ma femme est l�, nous pouvons nous rendre au laboratoire, dit le comte de Peyrac.</p><p>Le moine eut un sursaut et abaissa sur Ang�lique un regard surpris.</p><p>��Dois-je comprendre que Madame p�n�trera dans le sanctuaire et assistera aux entretiens et aux exp�riences auxquelles vous voulez bien m'associer�?</p><p>Le comte eut une grimace ironique et d�visagea son invit� avec insolence. Il savait combien ses expressions impressionnaient ceux qui le voyaient pour la premi�re fois, et il en jouait avec malice.</p><p>��Mon p�re, dans la lettre que j'adressais � monseigneur et o� je consentais � vous recevoir, selon le d�sir qu'il m'avait maintes fois exprim�, je lui ai dit qu'il ne s'agirait en quelque sorte que d'une visite, et que pourraient y assister des personnes de mon choix. Or, il a mis � vos c�t�s M. le chevalier, pour le cas o� vos yeux ne verraient pas tout ce qu'il est d�sirable de voir.</p><p>��Mais, monsieur le comte, vous, un savant, vous n'ignorez pas que la pr�sence d'une femme est en contradiction absolue avec la tradition herm�tique qui assure qu'aucun r�sultat ne peut �tre atteint parmi des fluides contraires...</p><p>��Figurez-vous, mon p�re, que dans ma science les r�sultats sont toujours fid�les, et ne d�pendent ni de l'humeur ni de la qualit� des personnes pr�sentes...</p><p>��Moi, je trouve cela tr�s bien�! s'�cria le chevalier d'un air r�joui. Je ne cache pas que j'ai plus de go�t pour une jolie dame que pour les noies et Tes vieux pots. Mais mon oncle a tenu � ce que j'accompagne B�cher, afin de m'instruire des devoirs de ma nouvelle charge. Oui, mon oncle va me payer une charge de grand vicaire sur trois �v�ch�s�; seulement c est un homme terrible. Il ne me l'accorde qu'� une condition, c'est que j'obtienne les ordres. J'avoue que je me serais content� des b�n�fices.</p><p>Tout en parlant, le petit groupe se dirigeait vers la biblioth�que, que le comte voulait pr�senter et montrer au pr�alable. Le moine B�cher, pour lequel cette visite �tait une aubaine depuis longtemps esp�r�e, posait de multiples questions auxquelles Joffrey de Peyrac r�pondait avec une patience r�sign�e.</p><p>Ang�lique suivait derri�re, escort�e du chevalier de Germontaz. Celui-ci ne perdait pas une occasion de la fr�ler et de lui adresser des �illades provocantes.</p><p>��C'est vraiment un rustre, se dit-elle. Il ressemble � un gros cochon de lait par� de fleurs et de dentelles pour le r�veillon.��</p><p>��Ce que je comprends mal, reprit la jeune femme � haute voix, c'est le rapport qu'une visite au laboratoire de mon mari peut avoir avec votre nouvelle charge eccl�siastique.</p><p>��Moi non plus, je le confesse, mais mon oncle me l'a expliqu� longuement. Il para�t que l'�glise est moins riche et moins puissante qu'elle n'en a l'air et surtout qu'elle ne devrait. Mon oncle se plaint aussi de la centralisation du pouvoir royal au d�triment des droits des �tats tels que le Languedoc. On rogne de plus en plus ses attributions aux assembl�es de l'�glise et m�me du parlement local dont il est, comme vous le savez, le pr�sident. On y substitue l'autorit� de l'intendant provincial et de ses sbires de la police, de la finance et de l'arm�e. Et, � cet envahissement des d�l�gu�s irresponsables du roi, il voudrait opposer l'alliance des hauts personnages de la province. Or, il voit votre mari, qui amasse une fortune colossale sans que ni la ville ni l'�glise en retirent b�n�fice.</p><p>��Mais, monsieur le chevalier, nous donnons aux �uvres.</p><p>��Ce n'est pas suffisant. C'est l'alliance qu'il voudrait.</p><p>��Pour un �l�ve du grand inquisiteur, il manque de nuances, pensa Ang�lique, � moins que ce ne soit une le�on bien apprise�!��</p><p>��En somme, reprit-elle, monseigneur estime que toutes les fortunes de la province doivent �tre remises entre les mains de l'�glise�?</p><p>��L'�glise doit occuper la premi�re place.</p><p>��Avec monseigneur � sa t�te�! Vous pr�chez tr�s bien, savez-vous. Je ne m'�tonne plus qu'on vous destine � l'�loquence sacr�e. Vous ferez mes compliments � votre oncle.</p><p>��Je n'y manquerai pas, tr�s aimable dame. Votre sourire est ravissant, mais je crois que vos yeux manquent de tendresse pour moi. N'oubliez pas que l'�glise reste encore la premi�re puissance, surtout dans notre Languedoc.</p><p>��Je vois surtout que vous �tes un apprenti vicaire convaincu, malgr� vos rubans et vos dentelles.</p><p>��La richesse est un moyen convaincant. Mon oncle a su l'employer � mon �gard. Je le servirai de mon mieux.</p><p>Ang�lique ferma s�chement son �ventail. Elle ne s'�tonnait plus que l'archev�que f�t confiance � son gras neveu. Malgr� leurs caract�res oppos�s, leur ambition �tait la m�me.</p><p>Dans la biblioth�que, o� des contrevents maintenaient la p�nombre, quelqu'un bougea, et se plia en deux � leur approche.</p><p>��Tiens, que faites-vous l�, ma�tre Cl�ment�? demanda le comte avec une nuance de surprise dans la voix. Personne n'entre ici sans ma permission, et je ne croyais pas vous en avoir donn� la clef�?</p><p>��Que Monsieur le Comte m'excuse�; je me livrais moi-m�me au m�nage de cette pi�ce, ne voulant pas confier le soin de ces livres pr�cieux � un grossier domestique. Avec empressement, il rassembla torchon, brosse et escabeau, et s'esquiva tout en �bauchant encore quelques courbettes.</p><p>��D�cid�ment, soupira le moine, je comprends que je verrai ici des choses bien �tranges�: une femme dans un laboratoire, un valet dans la biblioth�que, touchant de ses mains impures les grimoires qui contiennent toutes sciences�!... Enfin, je constate que votre r�putation n'en est pas moins grande�! Voyons ce que vous avez l�?</p><p>Il reconnut, reli�s richement, les classiques de l'Alchimie, tels que�: Principe de Conservation des Corps ou Momie, de Paracelse, Alchimie, du grand Albert, Hermetica, d'Hermann Couringus, Explication 1572, de Thomas Eraste, et enfin, ce qui le combla d'aise, son propre livre De la transmutation par Conan B�cher. Ce fut tout fait rass�r�n� et remis en confiance que le moine suivit son h�te. Le comte fit sortir ses invit�s du palais et les emmena jusqu'� l'aile o� se trouvait son laboratoire.</p><p>*****</p><p>En approchant, les visiteurs virent fumer sur le toit une vaste chemin�e surmont�e d'un coude en cuivre ayant l'apparence d'un bec d'oiseau apocalyptique. Alors qu'ils arrivaient � proximit�, l'appareil, avec un grincement dans leur direction, montra sa bouche noire par laquelle s'�chappait une fum�e fuligineuse. Le moine fit un saut en arri�re.</p><p>��Ce n'est qu'une girouette de chemin�e pour activer le tirage des fourneaux par le vent, expliqua le comte.</p><p>��Chez moi, par temps de vent, le tirage marche tr�s mal.</p><p>��Ici, c'est le contraire, car j'utilise la d�pression provoqu�e par le vent.</p><p>��Et le vent se met � votre service�?</p><p>��Exactement. Comme pour la marche d'un moulin � vent.</p><p>��Dans un moulin, monsieur le comte, le vent fait tourner des meules.</p><p>��Chez moi, les fourneaux ne tournent pas mais l'air se trouve aspir�.</p><p>��Vous ne pouvez pas aspirer l'air, puisqu'il est fait de vide.</p><p>��Vous verrez cependant que j'ai un tirage d'enfer.</p><p>Le moine se signa trois fois avant de passer le seuil derri�re Ang�lique et le comte, tandis que le Noir Kouassi-Ba saluait solennellement de son sabre courbe et le remettait au fourreau.</p><p>Dans le fond de la vaste salle, on voyait rougeoyer deux fours. Un troisi�me, identique, restait sombre. Devant les fours, se trouvaient des appareils bizarres faits de cuir et de fer, ainsi que des tuyaux de terre et de cuivre.</p><p>��Ce sont mes soufflets de forge quand je dois pousser le feu tr�s fort, par exemple quand j'ai besoin de fondre le cuivre, l'or ou l'argent, expliqua Joffrey de Peyrac.</p><p>Des planches dispos�es en �tag�res couraient le long de la salle principale. Elles �taient encombr�es de pots et de fioles portant des �tiquettes marqu�es de signes cabalistiques et de chiffres.</p><p>��J'ai l� une r�serve de produits divers�: soufre, cuivre, fer, �tain, plomb, borax, orpiment, r�algar, cinabre, mercure, pierre infernale, vitriol bleu et vert. En face, dans ces bonbonnes de verre, j'ai de l'ol�um, de l'eau-forte et de l'esprit-de-sel.</p><p>��Sur le rayon le plus haut, vous voyez mes tubes et vaisseaux de verre, de fer, de gr�s verni, et plus loin des cornues et des alambics. Dans la petite salle du fond, voici des roches � or invisible, comme ce minerai arsenical, et diverses pierres donnant par fusion de l'argent. Voici de l'argent corn� du Mexique, que j'ai eu par un seigneur espagnol revenant de l�-bas.</p><p>��Monsieur le Comte veut se moquer du pauvre savoir d'un moine en affirmant que cette mati�re cireuse est de l'argent, car je n'en vois pas un tra�tre point.</p><p>��Je vous le ferai voir bient�t, dit le comte.</p><p>Il prit un gros morceau de charbon de bois sur un tas dispos� � c�t� des fours. Il prit �galement dans un bocal plac� sur un rayon une bougie de suif, l'alluma � la flamme de la braise, creusa avec une pointe de fer un petit trou dans le charbon, y disposa un pois de l'��argent corn頻 qui �tait, en effet, d'un gris-jaune sale et semi-translucide, y ajouta un peu de borax qu'il nomma, puis saisissant un tube de cuivre recourb�, l'approcha de la flamme de la bougie et souffla adroitement celle-ci contre le petit trou rempli des deux substances salines. Elles fondirent, se boursoufl�rent, chang�rent de couleur, puis une s�rie de globules m�talliques apparurent qu'en soufflant plus fort le comte fondit en une seule lentille brillante. Il �loigna la flamme et sortit sur la pointe d'un couteau Te petit lingot �tincelant.</p><p>��Voici de l'argent fondu que j'ai retir� devant vous de cette roche � l'aspect bizarre.</p><p>��Op�rez-vous aussi simplement la transmutation de l'or�?</p><p>��Je ne fais aucune transmutation�; je ne fais qu'extraire les m�taux pr�cieux des minerais qui les contiennent d�j�, mais � un �tat non m�tallique.</p><p>Le moine parut peu convaincu. Il toussota et regarda autour de lui.</p><p>��Quels sont ces tuyaux et ces caisses pointues�?</p><p>��C'est une canalisation d'adduction d'eau � la mani�re chinoise pour faire des essais de lavage et capter l'or par le mercure dans les sables.</p><p>Hochant la t�te, le religieux s'approcha avec circonspection d'un fourneau qui ronflait, et dans lequel plusieurs creusets mijotaient, en partie au rouge.</p><p>��Je vois l� certes une tr�s belle installation, dit-il, mais rien qui de pr�s ou de loin ressemble � l'��athanor�� ou la c�l�bre ��maison du poulet du sage��.</p><p>Peyrac �clata de rire � s'�touffer, puis, devenu plus calme, il s'excusa�:</p><p>��Pardonnez-moi, mon p�re, mais la derni�re collection de ces v�n�rables stupidit�s a �t� d�truite par l'explosion de l'or tonnant dont monseigneur a �t� t�moin l'autre jour.</p><p>B�cher eut une expression d�f�rente�:</p><p>��Monseigneur m'en a parl� en effet. Ainsi vous arrivez � faire un or instable et qui �clate�?</p><p>��J'arrive � fabriquer m�me un mercure fulminant, pour ne rien vous cacher.</p><p>��Mais l'�uf philosophique�?</p><p>��Je l'ai dans ma t�te�!</p><p>��Vous blasph�mez�! fit le moine avec agitation.</p><p>��Qu'est-ce que c'est que cette histoire de poulet et d'�uf�? s'exclama Ang�lique. Personne ne m'en a jamais parl�.</p><p>B�cher lui jeta un regard m�prisant. Mais, voyant que le comte de Peyrac dissimulait un sourire et que le chevalier de Germontaz b�illait sans retenue, il se contenta faute de mieux de ce modeste auditoire.</p><p>��C'est dans l'�uf philosophique que s'accomplit le Grand �uvre, dit-il en vrillant son regard de feu dans les yeux candides de la jeune femme. La conduite du Grand �uvre se fait sur l'or purifi�. Soleil, et l'argent fin. Lune, auquel on doit m�ler du vif-argent, Mercure. L'herm�tiste les soumet dans l'�uf philosophique ou matras scell� aux ardeurs croissantes et d�croissantes d'un feu bien r�gl�, Vulcain. Ce qui a pour effet de d�velopper dans le compost les puissances s�minales de V�nus, dont la pierre philosophale, substance r�g�n�ratrice, est l'esp�ce visible. D�s lors, les r�actions vont se d�velopper dans l'�uf suivant un ordre certain�: elles permettent de surveiller la cuisson de la mati�re. Il importe surtout de pr�ter attention aux trois couleurs�: noir, blanc, rouge qui indiquent respectivement la putr�faction, l'ablation et la rub�faction de la pierre philosophale. Bref, l'alternance de mort et de r�surrection, par o� selon l'ancienne philosophie doit passer pour se reproduire toute substance qui v�g�te.</p><p>��L'esprit du monde, m�diateur obligatoire de lame et du corps universel, est la cause efficiente des g�n�rations de tout ordre, celle qui vitalise les quatre �l�ments.</p><p>��Cet esprit est d�tenu dans l'or, mais, h�las�! il y demeure inactif et prisonnier. C'est au sage de le lib�rer.</p><p>��Et comment proc�dez-vous, mon p�re, pour le lib�rer, cet esprit qui est � la base de tout et qui est prisonnier de l'or�? demanda doucement Peyrac.</p><p>Mais l'alchimiste restait insensible � l'ironie. La t�te rejet�e en arri�re, il suivait son vieux r�ve.</p><p>��Pour le lib�rer, il faut la pierre philosophale. Mais celle-ci ne suffit pas encore. Il faut pouvoir donner l'impulsion � l'aide de la poudre de projection, amorce du ph�nom�ne qui transformera tout en or pur.</p><p>*****</p><p>Il resta silencieux un moment, plong� dans ses pens�es.</p><p>��Apr�s des ann�es et des ann�es de recherches, je crois pouvoir dire que je suis arriv� � certains r�sultats. Ainsi, joignant le mercure de philosophes, principe femelle, avec l'or qui est m�le, mais un or choisi pur et en feuilles, je mis ce m�lange dans l'Athanor ou maison du Poulet du Sage, sanctuaire, tabernacle que tout laboratoire d'alchimiste doit poss�der. Cet �uf, qui �tait une cornue en forme d'ovale parfait et scell�e herm�tiquement afin que rien de la mati�re ne p�t s'exhaler, fut plac� par moi sur une �cuelle pleine de cendres et mis au four. D�s lors ce mercure, par sa chaleur et son soufre int�rieur excit� par le feu que j'entretenais continuellement dans un degr� et une proportion n�cessaires, ce mercure arriva � dissoudre l'or sans violence et le r�duisit � l'�tat d'atomes. Au bout de six mois j'obtins une poudre noire que je nommais t�n�bres cim�riques. Avec cette poudre, il me fut possible de transformer certaines parties d'objets de m�tal vif en or pur, mais, h�las, le germe vital de mon purum aurum n'�tait pas encore assez fort, car je ne pus jamais les transformer en profondeur et compl�tement�!</p><p>��Mais vous avez certainement essay�, mon p�re, de fortifier ce germe moribond�? interrogea Joffrey de Peyrac tandis qu'un �clair amus� brillait dans ses yeux.</p><p>��Oui, et � deux reprises je crois avoir �t� bien pr�s du but. La premi�re fois, voici comment je proc�dai. Je fis dig�rer pendant douze jours des sucs de mercuriale, de pourpier et de ch�lidoine dans du fumier. Ensuite je fis distiller le produit et j'obtins une liqueur rouge. Je la remis dans le fumier. Il en naquit des vers qui se d�vor�rent entre eux, hormis un qui demeura seul. Je nourris ce ver unique avec les trois plantes pr�c�dentes jusqu'� ce qu'il f�t devenu gros. Ensuite je le br�lai, le r�duisis en cendres et m�lai sa poudre � de l'huile de vitriol ainsi qu'� la poudre des t�n�bres cim�riques. Mais celle-ci en fut � peine fortifi�e.</p><p>��Pouah�! dit le chevalier de Germontaz avec d�go�t.</p><p>Ang�lique jeta un regard effar� � son mari, mais celui-ci demeurait impassible.</p><p>��Et la seconde fois�? demanda-t-il.</p><p>��La seconde fois, j'eus un grand espoir. Ce fut lorsqu'un voyageur qui avait fait naufrage sur des rives inconnues me remit de la terre vierge qu'aucun homme avant lui n'avait foul�e, m assura-t-il. En effet, la terre absolument vierge renferme la semence ou le germe des m�taux, c'est-�-dire la vraie pierre philosophale. Mais sans doute cette parcelle de terre n'�tait-elle pas tout � fait vierge, conclut le savant religieux d'un air piteux, car je n'obtins pas les r�sultats esp�r�s.</p><p>Maintenant Ang�lique aussi avait envie de rire. Un peu pr�cipitamment, afin de dissimuler son hilarit�, elle interrogea�:</p><p>��Mais vous-m�me, Joffrey, ne m'avez-vous pas racont� que vous aviez fait naufrage dans une �le d�serte, couverte de brumes et de glaces�?</p><p>Le moine B�cher sursauta et, les yeux illumin�s, saisit le comte de Peyrac par les �paules.</p><p>��Vous avez fait naufrage sur une terre inconnue�? Je le savais, je m'en doutais. Vous �tes donc celui dont parlent nos �crits herm�tiques, celui qui revient de ��la partie post�rieure du monde, l� o� l'on entend gronder le tonnerre, souffler le vent, tomber la gr�le et la pluie. C'est en ce lieu qu'on trouvera la chose si l'on cherche��.</p><p>��Il y avait un peu de votre description, fit nonchalamment le gentilhomme. J'ajouterai m�me une montagne de feu au milieu de glaces qui me paraissaient �ternelles. Pas un habitant. Ce sont les parages de la Terre de Feu. Je fus sauv� par un voilier portugais.</p><p>��Je donnerais ma vie et m�me mon �me pour un morceau de cette terre vierge, s'�cria B�cher.</p><p>��H�las�! mon p�re, j'avoue que je n'ai pas song� � en rapporter.</p><p>Le moine lui jeta un regard sombre et soup�onneux, et Ang�lique vit bien qu'il n� le croyait pas.</p><p>*****</p><p>Les yeux clairs de la jeune femme allaient de l'un � l'autre des trois hommes qui se tenaient devant elle dans ce bizarre d�cor d'�prouvettes, de bocaux. Appuy� au montant de briques d'un de ces fours, Joffrey de Peyrac, le Grand Boiteux du Languedoc, laissait tomber sur ses interlocuteurs un regard hautain et ironique. Il ne se g�nait pas pour affirmer en quelle pauvre estime il tenait le vieux Don Quichotte de l'alchimie et le Sancho Pan�a enrubann�. En face de ces deux grotesques, Ang�lique le vit si grand, si libre et si extraordinaire qu'un sentiment excessif gonfla son c�ur jusqu'� la douleur.</p><p>��Je l'aime, pensa-t-elle soudain. Je l'aime et j'ai peur. Ah�! qu'ils ne lui fassent pas de mai. Pas avant... Pas avant...��</p><p>Craintive, elle n'osait achever son souhait�: pas avant qu'il ne m'ait serr�e dans ses bras...</p></section><section><p><strong>Chapitre 11</strong></p><p>��L'amour, dit Joffrey de Peyrac, l'art de l'amour est la tr�s pr�cieuse qualit� de notre race. J'ai voyag� � travers bien des pays, et partout j'ai vu la chose admise. R�jouissons-nous, messieurs, et vous, mesdames, rengorgez-vous, mais prenons garde tous. Car rien n'est plus fragile que cette r�putation si un c�ur subtil et un corps savant ne viennent la soutenir.</p><p>Son visage, masqu� de velours tr�s noir dans l'encadrement de son abondante chevelure, se pencha et l'on vit �tinceler son sourire.</p><p>��Voil� pourquoi nous sommes r�unis dans ce palais du Gai Savoir. Cependant, je ne vous invite pas � un retour dans le pass�. J'�voquerai, certes, notre ma�tre de l'Art d'Aimer qui jadis �veilla les c�urs des hommes au sentiment amoureux, mais nous ne d�laisserons pas ce que les si�cles suivants ont offert � notre perfectionnement�: ainsi de l'art de converser, d'amuser, de faire briller son esprit, ou bien encore, jouissance plus simple mais qui a son importance, du soin de la bonne ch�re et du bien boire pour mettre en disposition amoureuse.</p><p>��Ah�! cela me convient mieux, beugla le chevalier de Germontaz. Le sentiment, peuh�! moi, je mange un demi-sanglier, trois perdreaux, six poulets, j'avale une bouteille de vin de Champagne, et allez, la belle, au lit�!</p><p>��Et quand cette belle s'appelle Mme de Mont-maure, elle raconte que vous savez fort bien et bruyamment ronfler, mais qu'au lit c'est tout ce que vous savez faire.</p><p>��Elle raconte cela�? Oh�! la tra�tresse�! Il est vrai qu'un soir, me trouvant alourdi...</p><p>Un �clat de rire g�n�ral interrompit le gros chevalier, qui, faisant contre mauvaise fortune bon c�ur, souleva le couvercle d'argent d'un des plats et se saisit entre deux doigts d'une aile de volaille.</p><p>��Moi, quand je mange, je mange. Je ne suis pas comme vous, qui m�langez tout et cherchez � mettre du raffinement l� o� il n'y a pas besoin d'en mettre.</p><p>��Grossier pourceau, dit doucement le comte de Peyrac, avec quel plaisir je vous contemple�! Vous personnifiez si bien tout ce que nous bannissons de nos m�urs, tout ce que nous ha�ssons. Voyez, messieurs, et vous, mesdames, voici le descendant des barbares, de ces crois�s qui vinrent � l'ombre de leurs �v�ques allumer des milliers de b�chers entre Albi, Toulouse et Pau. Ils �taient si f�rocement jaloux de ce pays charmant o� l'on chantait l'amour des dames, qu'ils le r�duisirent en cendres et firent de Toulouse une ville intol�rante, m�fiante, aux yeux durs de fanatique. N'oublions pas...</p><p>��Il ne devrait pas parler ainsi��, pensa Ang�lique.</p><p>Car l'on riait, mais elle voyait briller, dans certains yeux noirs, une lueur cruelle. C'�tait une chose qui la surprenait toujours que la rancune de ces gens du Midi pour un pass� vieux de quatre si�cles. Mais l'horreur de la croisade des Albigeois avait d� �tre telle que l'on voyait encore dans les campagnes des m�res menacer leurs enfants d'appeler le terrible Montfort.</p><p>Joffrey de Peyrac aimait attiser cette ranc�ur, moins par fanatisme provincial que par horreur pour toute �troitesse d'esprit, grossi�ret� et stupidit�. Assis � l'autre bout de l'immense table, Ang�lique le voyait dans un habit de velours cramoisi constell� de diamants. Son visage masqu� et ses cheveux sombres rehaussaient la blancheur de son haut col de dentelles des Flandres, de ses manchettes et aussi de ses mains longues et vivantes, dont chaque doigt portait une bague.</p><p>Elle-m�me �tait en blanc, et cela lui rappelait singuli�rement le jour de son mariage. Comme ce jour-l�, les plus grands seigneurs du Languedoc et de Gascogne �taient pr�sents et garnissaient les deux grandes tables des banquets que l'on avait fait dresser dans la galerie du palais. Mais aujourd'hui ni vieillards ni eccl�siastiques dans cette brillante soci�t�. Maintenant qu'Ang�lique pouvait mettre un nom sur chaque visage, elle reconnaissait que la plupart des couples qui l'entouraient ce soir �taient ill�gitimes. Andijos avait amen� sa ma�tresse, une flamboyante Parisienne. Mme de Saujac, dont le mari �tait magistrat � Montpellier, penchait c�linement sa t�te brune sur l'�paule d'un capitaine aux moustaches dor�es. Quelques cavaliers, venus seuls, se rapprochaient des dames assez audacieuses et ind�pendantes pour s'�tre rendues sans chaperon � la c�l�bre cour d'amour.</p><p>Une impression de jeunesse et de beaut� se d�gageait de ces hommes et de ces femmes luxueusement v�tus. Les flambeaux et les torch�res faisaient briller l'or et les pierres pr�cieuses. Les fen�tres de la salle �taient grandes ouvertes sur la ti�de soir�e printani�re. Pour �loigner les moustiques, on br�lait dans des cassolettes des feuilles de citronnelle et d'encens et l'odeur s'en m�lait, capiteuse, � celle des vins. Ang�lique se sentait rustique et d�plac�e comme une fleur des champs dans un parterre de ros�s.</p><p>Cependant, elle �tait tr�s en beaut�, et son maintien n'avait rien � envier � celui des plus grandes dames.</p><p>La main du petit duc de Forba des Ganges effleura son bras nu.</p><p>��Quelle douleur, madame, chuchota-t-il, qu'un tel ma�tre vous poss�de�! Car je n'ai de regards que pour vous ce soir.</p><p>Elle lui donna, du bout de son �ventail, un petit coup mutin sur les doigts.</p><p>��Ne vous empressez pas � mettre en pratique ce qu'on vous enseigne ici. �coutez plut�t sagement les paroles d'exp�rience�: foin de celui qui se h�te et tourne � tous les vents. N'avez-vous pas remarqu� combien votre voisine de droite a le nez mutin et la joue ros�? Je me suis laiss� dire que c'�tait une petite veuve qui ne demandait qu'� �tre consol�e de la mort d'un tr�s vieux et tr�s grognon mari.</p><p>��Merci de vos conseils, madame.</p><p>����Amour nouveau chasse l'ancien��, dit ma�tre Le Chapelain.</p><p>��Tout enseignement de votre bouche ravissante ne peut qu'�tre suivi. Laissez-moi baiser vos doigts et je vous promets de m'occuper de la petite veuve.</p><p>*****</p><p>� l'autre extr�mit� de la table, une discussion s'�tait engag�e entre Cerbalaud et M. de Castel-Jalon.</p><p>��Je suis pauvre comme un gueux, disait ce dernier, et je ne cache pas que j'ai vendu un arpent de vigne pour me nipper d�cemment et venir en ces lieux. Mais je pr�tends que je n'ai pas besoin d'�tre riche pour �tre aim� pour moi-m�me.</p><p>��Vous ne serez jamais aim� avec d�licatesse. Au plus votre idylle vaudra-t-elle celle d'un croyant qui caresse sa bouteille d'une main et sa mie de l'autre en songeant tristement aux gros sous p�niblement gagn�s qu'il lui faudra donner pour payer l'une et l'autre.</p><p>��Je pr�tends que le sentiment...</p><p>��Le sentiment ne se cultive pas dans la g�ne...</p><p>Joffrey de Peyrac �tendit les mains en riant.</p><p>��Paix, messieurs, �coutez le ma�tre ancien dont l'humaine philosophie doit trancher tous nos d�bats. Voici par quelles paroles s'ouvre son trait� de l'Art d'aimer�: ��L'amour est aristocratique. Pour s'occuper d'amour, il ne faut pas avoir souci de sa vie mat�rielle et il ne faut pas �tre press� par celle-ci au point de compter le temps de chaque jour.�� Donc soyez riches, messieurs, et comblez vos belles de bijoux. L'�clair d'un regard de femme devant une parure est bien proche de se transformer en �clair d'amour. Personnellement, j'adore le regard qu'une femme par�e jette � son miroir. Mesdames, ne protestez pas et ne soyez pas hypocrites. Appr�ciez-vous celui qui vous d�daigne au point de ne pas chercher � rendre plus �clatante votre beaut�?</p><p>Les dames rirent et murmur�rent.</p><p>��Mais, moi, je suis pauvre, s'�cria Castel-Jalon lamentablement. Peyrac, ne sois pas si dur, rends-moi l'espoir�!...</p><p>��Deviens riche�!</p><p>��Facile � dire�!</p><p>��Toujours facile � qui le veut. Au moins alors ne sois pas avare. ��L'avarice est le pire ennemi de l'amour.�� Puisque tu es gueux, ne compte pas ton temps, ni tes prouesses, fais mille folies, fais rire surtout. ��L'ennui est le ver rongeur de l'amour.��</p><p>��N'est-ce pas, mesdames, que vous pr�f�rez un bouffon � un solennel savant�?... Enfin, je te livre en ultime consolation ceci�: ��Le m�rite seul rend digne d'amour...��</p><p>��Comme sa voix est belle et comme il parle bien��, se disait Ang�lique. Le baiser du petit duc avait laiss� sur ses doigts une br�lure. Docile, il s'�tait ensuite d�tourn� d'elle et se penchait sur la petite veuve au teint ros�. Ang�lique �tait seule et � travers la longue table et la fum�e bleue des cassolettes son regard ne quittait pas la silhouette rouge du ma�tre de maison. La voyait-il�? Lui lan�ait-il un appel derri�re ce masque dont il avait voil� son visage bless�? Ou bien d�sinvolte, indiff�rent, savourait-il seulement en �picurien combl� la joute d�licate des mots�?</p><p>��Savez-vous que je suis tr�s d�concert�, s'�cria soudain le jeune duc de Forba des Ganges en se dressant � demi. C'est la premi�re fois que j'assiste � une cour d'amour et je m'attendais, je l'avoue, � un agr�able libertinage et non pas � m'entendre dire une parole d'une telle rigueur. ��Le m�rite seul rend digne d'amour.�� Nous faut-il devenir des petits saints pour conqu�rir nos dames�?</p><p>��Dieu vous en pr�serve, monsieur le duc, glissa la jeune veuve en riant.</p><p>��Le d�fi est s�rieux, fit Andijos. M'aimeriez-vous coiff� d'une aur�ole, ma tr�s ch�re�?</p><p>��Certes non.</p><p>��Pourquoi accordez-vous le m�rite aux autels�? s'�cria Joffrey de Peyrac. Le m�rite c'est d'�tre fou, joyeux, pourfendeur, cavalier, rimeur et surtout���je vous attends la, messieurs���amant habile et toujours dispos. Nos p�res opposaient l'amour courtois � l'amour gaulois. Moi, je vous dirai�: faisons notre ordinaire de l'un et de l'autre. Il faut aimer vraiment et compl�tement, c'est-�-dire charnellement. Il se tut, un instant, puis continua d'une voix plus sourde�: Mais ne m�prisons pas l'exaltation sentimentale qui, sans �tre �trang�re au d�sir, le transcende et l'affine. C'est pourquoi j'estime que celui qui veut conna�tre l'amour doit sacrifier � cette discipline du c�ur et des sens que recommande Le Chapelain�:</p><p>��Un amant ne doit avoir qu'une seule amante. Une amante ne doit avoir qu'un seul amant.�� Choisissez-vous, aimez-vous, s�parez-vous quand la lassitude viendra, mais ne soyez pas de ces amants volages qui pratiquent l'ivrognerie des passions, boivent de toutes les coupes � la fois et transforment les cours des royaumes en basses-cours.</p><p>��Par saint S�verin�! s'exclama Germontaz en �mergeant de son assiette. Si mon oncle l'archev�que vous entendait, il en perdrait le jugement. Ce que vous dites ne ressemble � rien. Jamais on ne m'a appris de telles choses.</p><p>��On vous a appris si peu de choses, monsieur le chevalier�!... Qu'y a-t-il donc dans mes paroles qui vous choque tant�?</p><p>��Tout. Vous pr�chez la fid�lit� et le libertinage, la d�cence et l'amour charnel. Et puis, tout � coup, comme si vous �tiez en chaire, vous fl�trissez ��l'ivrognerie des passions��. Je soumettrai l'expression � mon oncle l'archev�que. Nul doute qu'il la ressorte d�s dimanche prochain, en pleine cath�drale.</p><p>��Mes paroles sont de sagesse humaine. L'amour est ennemi des exc�s. En cela, comme lorsqu'il s'agit de faire bonne ch�re, pr�f�rons la qualit� � la quantit�. La limite du plaisir s'arr�te o� commencent l'effort et l'�c�urement du d�vergondage. Mais est-il capable de d�guster un baiser savant celui qui b�fre comme un porc et boit comme un trou�?</p><p>��Dois-je me reconna�tre dans cette description�? grommela le chevalier de Germontaz la bouche pleine.</p><p>Ang�lique pensa qu'au moins il n'avait pas mauvais caract�re. Mais pourquoi Joffrey semblait-il le provoquer � plaisir�? Lui-m�me ne se dissimulait pas, pourtant, le danger de cette pr�sence d�sagr�able.</p><p>��L'archev�que nous envoie son neveu en espionnage, avait-il annonc� � sa femme, la veille du festin.</p><p>Et il avait ajout� l�g�rement�:</p><p>��Savez-vous que la guerre est d�clar�e entre nous�?</p><p>��Que s'est-il pass�, Joffrey�?</p><p>��Rien. Mais l'archev�que veut le secret de ma fortune, sinon ma fortune elle-m�me. Il ne me l�chera plus.</p><p>��Vous vous d�fendrez, Joffrey�?</p><p>��De mon mieux. Malheureusement, il n'est pas n� encore celui qui pourra an�antir la b�tise humaine.</p><p>*****</p><p>Les valets avaient �t� les plats. Huit petits pages entr�rent portant les uns des corbeilles de ros�s, les autres des pyramides de fruits. Devant chaque convive furent d�pos�es des assiettes contenant des drag�es aux �pices et diverses confiseries.</p><p>��Vous me voyez bien aise de vous entendre parler si simplement de l'amour charnel, dit le jeune Cerbalaud. Figurez-vous que je suis follement amoureux et pourtant me voici seul dans cette assembl�e. Je ne crois pas avoir manqu� d'ardeur dans mes d�clarations, et sans me vanter j'ai eu par instants l'impression que ma flamme �tait partag�e. Mais, h�las�! mon amie est prude. Que j'ose un geste hardi et aussit�t j'en ai pour plusieurs jours de regards cruels et de froideur significative. Voici des mois que je tourne dans ce man�ge diabolique�: la conqu�rir en lui prouvant ma flamme et la perdre chaque fois que j'essaie de la lui prouver�!...</p><p>La m�saventure de Cerbalaud amusa tout le monde. Une dame le saisit � pleins bras et l'embrassa sur la bouche. Quand le brouhaha fut un peu calm�, Joffrey de Peyrac dit avec gentillesse�:</p><p>��Prends patience, Cerbalaud, et souviens-toi que les filles farouches sont celles qui peuvent atteindre aux plus grandes volupt�s. Mais il leur faut un amant habile, afin de d�nouer en elles je ne sais quel scrupule qui leur font confondre l'amour avec le p�ch�. M�fie-toi aussi des demoiselles qui trop souvent confondent amour et mariage. Maintenant je te citerai quelques pr�ceptes�: ��En t'adonnant aux plaisirs de l'amour, n'outrepasse pas le d�sir de l'amante�; que tu donnes ou re�oives les plaisirs de l'amour, observe toujours une certaine pudeur.�� Et enfin ��sois toujours attentif au commandement des dames��.</p><p>��Je trouve que vous faites trop belle la part aux dames, protesta un gentilhomme qui re�ut pour sa peine force coups d'�ventail. � vous entendre, il faudrait sans cesse mourir � leurs pieds.</p><p>��Mais c'est tr�s bien ainsi, approuva la ma�tresse de Bernard d'Andijos. Savezvous comment, � Paris, nous nommons les jeunes gens qui nous font la cour, � nous autres Pr�cieuses�? Des ��mourants��.</p><p>��Je ne veux pas mourir, fit Andijos d'un air sombre. Ce sont mes rivaux qui mourront.</p><p>��Doit-on laisser les dames faire tous leurs caprices�?</p><p>���videmment.</p><p>��Elles nous en m�priseront...</p><p>��Et nous tromperont...</p><p>��Doit-on admettre d'�tre tromp�?</p><p>��Certainement pas, dit Joffrey de Peyrac. Battez-vous en duel, messieurs, et tuez vos rivaux. ��Qui n'est pas jaloux ne peut pas aimer.�������Un soup�on sur mon amante, ardeur d'aimer augmente�!��</p><p>��Ce Chapelain du diable a pens� � tout�!</p><p>*****</p><p>Ang�lique porta un verre � ses l�vres. Son sang circulait plus vite, et elle se mit � rire. Elle aimait la fin de ces repas parmi les gens du Sud, alors que tout � coup l'accent prenait l'�clat d'une fanfare, qu'on se lan�ait � la t�te d�fis et gal�jades et qu'un gentilhomme tirait son �p�e tandis qu'un autre accordait sa guitare.</p><p>��Chante�! Chante�! r�clama-t-on soudain. La Voix du royaume.</p><p>Dans la loggia qui surplombait la galerie, les musiciens se mirent � jouer en sourdine. Ang�lique vit que la petite veuve avait pos� sa t�te sur l'�paule du petit duc. D'un doigt l�ger, elle cueillait des pastilles et les lui glissait entre les l�vres. Ils se souriaient.</p><p>Sur le ciel velout�, la lune apparut, ronde et limpide. Joffrey de Peyrac fit un signe et un valet alla de flambeau en flambeau pour souffler les bougies. Il fit tr�s sombre, puis les yeux peu � peu s'habitu�rent � la douce clart� lunaire�; mais les voix s'�taient assourdies et dans le soudain recueillement on entendait les soupirs de couples enlac�s. D�j� certains s'�taient lev�s. Ils erraient dans les jardins ou dans les galeries ouvertes aux souffles embaum�s de la nuit.</p><p>��Mesdames, dit encore la voix grave et harmonieuse de Joffrey de Peyrac, et vous, messieurs, soyez donc les bienvenus au palais du Gai Savoir. Quelques jours nous deviserons ensemble et mangerons � la m�me table. Des appartements vous sont pr�par�s dans cette demeure. Vous y trouverez vins fins, p�tisseries et sorbets. Et lits confortables. Dormez-y seul si vous �tes d'humeur morose. Accueillez-y l'ami d'une heure... ou de votre vie, si bon vous semble. Mangez, buvez, faites l'amour... mais soyez discrets, car ��l'amour ne doit point �tre divulgu� pour garder toute saveur��. Un conseil encore... et qui est pour vous, mesdames. Sachez que la paresse est aussi une des grandes ennemies de l'amour. Dans ces pays o� la femme est encore l'esclave de l'homme, en Orient et en Afrique, c'est � elle qu'il incombe, le plus souvent, de se d�penser pour mener son ma�tre au plaisir. On vous a fait la part trop belle, en effet, sous nos ci eux civilis�s. Vous en abusez parfois en r�pondant � notre fougue par une langueur... qui n'est pas loin de la torpeur. Apprenez donc � vous prodiguer avec une vaillance dont la volupt� vous r�compensera�: ��Homme h�tif, femme passive, font les amants sans plaisir.�� J'ach�verai sur une confidence d'ordre gastronomique. Messieurs, souvenez-vous que le vin de Champagne, dont quelques bouteilles rafra�chissent � votre chevet, a plus d'imagination que de constance. En d'autres termes, il est pr�f�rable de n'en pas trop boire pour se pr�parer au combat. Mais aucun vin n'est plus glorieux pour c�l�brer la victoire, r�conforter d'une nuit heureuse et entretenir ardeur et force. Mesdames, je vous salue.</p><p>Il repoussa son fauteuil, croisa brusquement ses deux pieds sur la table et prenant sa guitare il se mit � chanter. Son visage masqu� se tournait du c�t� de la lune. Ang�lique se sentait affreusement solitaire. Un monde ancien, cette nuit-l�, renaissait de ses cendres � l'ombre de la tour d'Ars�zat. Toulouse la chaude retrouvait son �me. La volupt� avait droit de cit�, et Cette jeune femme pleine de s�ve et de jeunesse ne pouvait y demeurer insensible. On ne s'entretient pas impun�ment de l'amour et de ses d�lices sans c�der � une langueur d�j� propice. Maintenant presque tous les convives avaient quitt� la salle. Quelques-uns encore dans l'embrasure des fen�tres, un verre de rossolis � la main, se livraient aux c�lineries du badinage. Mme de Saujac embrassait son capitaine. La longue soir�e ti�de, adoucie encore par les vins tins, les mets d�licats rehauss�s d'�pices choisies, la musique et les fleurs, achevait son �uvre en livrant le palais du Gai Savoir � la magie de l'amour.</p><p>L'homme rouge continuait de chanter, mais lui aussi �tait solitaire.</p><p>��Qu'attend-il�? se disait Ang�lique. Que j'aille me jeter � ses pieds en lui disant�: prends-moi.��</p><p>Un long frisson la secoua � cette pens�e, et elle ferma les yeux. Elle n'�tait que trouble et contradictions. Alors que la veille encore l'avait vue pr�te � c�der, elle se r�voltait ce soir contre la s�duction�: ��Il attire les jeunes femmes par des chants.�� De loin cela avait paru si terrible, et de pr�s c'�tait si merveilleux. Elle se leva, et sortit � son tour en se disant qu'elle ���chappait � la tentation��. Puis aussit�t, pensant que cet homme �tait son �poux devant Dieu, elle secoua la t�te d�sesp�r�ment. Elle se sentait perdue et craintive. �lev�e raidement, elle demeurait timide devant une vie trop libre. Elle �tait d'un temps o� toute faiblesse se payait de remords et de scrupules.</p><p>Telle femme qui, cette nuit, se livrerait g�missante � l'�treinte de son amant, demain courrait s'abattre en larmes dans un confessionnal, r�clamerait les grilles d'un couvent et le voile pour expier ses fautes. Ang�lique sentait bien que ce n'�tait pas au mariage mais � l'amour que Joffrey de Peyrac voulait l'asservir. Elle e�t �t� mari�e � un autre qu'il e�t agi de m�me. Est-ce que la nourrice n'avait pas eu raison en disant que cet homme �tait au service du diable�?... En descendant le grand escalier, elle croisa un couple qui s'�treignait. La femme murmurait tr�s vite comme une petite pri�re plaintive. Dans ce palais plein de soupirs, Ang�lique en robe blanche errait le long des jardins. Elle aper�ut Cerbalaud, seul aussi, marchant � travers les all�es et m�ditant, sans doute, aux discours qu'il tiendrait � son amie trop prude. Elle sourit.</p><p>��Pauvre Cerbalaud�! Restera-t-il fid�le � son amour, ou l'abandonnera-t-il pour une fille moins cruelle�?...��</p><p>D'un pas incertain, le chevalier de Germontaz descendait l'escalier. Il s'arr�ta pr�s d'Ang�lique en soufflant bruyamment.</p><p>��La peste soit de ces m�meries et mi�vreries des gens du Sud�! Ma petite amie qui, jusqu'alors, s'�tait montr�e de bon vouloir, vient de me planter un soufflet en travers la figure. Il para�t que je ne suis plus assez d�licat pour elle.</p><p>��Il est vrai qu'entre un maintien paillard et un maintien eccl�siastique, vous avez le choix des attitudes. Ce dont vous souffrez, peut-�tre, c'est de ne pas avoir encore bien d�cid� de votre vocation.</p><p>Tr�s rouge, il se rapprocha d'elle et elle re�ut son haleine avin�e en plein visage.</p><p>��Ce dont je souffre, c'est de me faire banderiller comme un taureau par des petites mijaur�es de votre esp�ce. Moi, les femmes, voil� comment je les traite.</p><p>Avant qu'elle e�t pu �baucher un mouvement de d�fense, il l'avait saisie rudement et il lui plantait sa bouche humide et grasse sur les l�vres. Elle se d�battit, soulev�e de d�go�t.</p></section><section><p><strong>Chapitre 12</strong></p><p>��Monsieur de Germontaz, dit tout � coup une voix.</p><p>Affol�e, Ang�lique aper�ut au sommet de l'escalier la silhouette rouge du comte de Peyrac. Celui-ci portait la main � son masque et le rejetait en arri�re. Elle vit le visage qu'il pouvait rendre terrible au point de faire fr�mir les plus endurcis, lorsqu'il en convulsait les traits d�form�s. Tr�s lentement, en accentuant sa claudication, il descendit, mais � la derni�re marche un �clair brilla, tandis qu'il tirait son �p�e.</p><p>Germontaz s'�tait recul� en titubant un peu. Derri�re Joffrey de Peyrac, Bernard d'Andijos et M. de Castel-Jalon descendaient aussi. Le neveu de l'archev�que jeta un regard du c�t� des jardins et vit Cerbalaud, qui s'�tait rapproch�. Il souffla bruyamment.</p><p>��C'est... c'est un pi�ge, balbutia-t-il, vous voulez m'assassiner�!...</p><p>��Le pi�ge est en toi-m�me, pourceau�! r�pondit Andijos. Qui t'a pri� de d�shonorer la femme de ton note�?</p><p>Tremblante, Ang�lique chercha � ramener sur sa poitrine son corsage d�chir�. Ce n'�tait pas possible�! Ils n'allaient pas se battre�! Il fallait intervenir... Joffrey risquait la mort avec ce grand gaillard en pleine force�!...</p><p>Joffrey de Peyrac continuait d'avancer, et soudain on e�t dit qu'une souplesse de jongleur s'�tait empar�e de ce long corps difforme. Lorsqu'il fut devant le chevalier de Germontaz, il lui appuya la pointe de son arme sur le ventre en disant simplement�:</p><p>��Bats-toi.</p><p>L'autre, ob�issant au r�flexe d'une �ducation militaire, tira son �p�e, et les fers se crois�rent. Quelques instants, la bataille fut serr�e, tendue au point que par deux fois les coquilles s'entrechoqu�rent et que les visages des duellistes furent � quelques pouces l'un de l'autre.</p><p>Mais, chaque fois, le comte de Peyrac rompait avec vivacit�. Il compensait par cette promptitude la g�ne que lui occasionnait sa jambe. Lorsque Germontaz l'eut accul� dans l'escalier jusqu'� le contraindre � remonter plusieurs marches, il passa soudainement par-dessus la balustrade et le chevalier n'eut que le temps de se retourner pour lui faire face de nouveau. Ce dernier se fatiguait. Il connaissait � fond toutes les subtilit�s de l'escrime, mais ce jeu trop rapide le d�concertait. L'�p�e du comte lui fendit sa manche droite et lui �gratigna le bras. Ce n'�tait qu'une blessure de surface, mais qui saignait abondamment�; le bras atteint qui tenait l'�p�e ne tarda pas � s'engourdir. Le chevalier se battait avec une difficult� croissante. Dans ses gros yeux globuleux une panique apparut. Dans ceux de Joffrey de Peyrac, br�lant d'un feu sombre, il n'y avait aucune r�mission. Ang�lique y lut l'arr�t de mort. Elle mordait ses l�vres jusqu'� crier de douleur, mais n'osait faire un mouvement. Brusquement, elle ferma les yeux. Il y eut une sorte de cri sourd et profond comme le han d'effort d'un b�cheron.</p><p>Lorsqu'elle regarda de nouveau, elle vit que le chevalier de Germontaz �tait �tendu tout de son long sur le dallage de mosa�que et que la garde d'une �p�e sortait de son c�t�. Le Grand Boiteux du Languedoc se penchait sur lui avec un sourire.</p><p>��M�meries et mi�vreries�! dit-il avec douceur.</p><p>Il reprit la poign�e de l'arme, tira d'un grand geste. Quelque chose rejaillit avec un bruit mou, et Ang�lique vit sur sa robe blanche des �claboussures de sang. Elle d�faillit et dut s'appuyer au mur. Le visage de Joffrey de Peyrac s'inclinait vers le sien. Il �tait sillonn� de sueur et sous l'habit de velours rouge elle voyait la maigre poitrine aller et venir comme un soufflet de forge. Mais les yeux, attentifs, conservaient leur lueur incisive et all�gre. Un lent sourire �tira les l�vres du comte lorsqu'il rencontra le regard vert, noy� d'�moi.</p><p>Il dit imp�rieusement�:</p><p>��Viens.</p><p>*****</p><p>Le cheval suivait lentement le bord du fleuve, soulevant le sable du petit chemin sinueux. � distance, trois laquais arm�s assuraient la garde de leur seigneur, mais Ang�lique ne se rendait pas compte de leur pr�sence. Il lui semblait qu'elle �tait absolument seule sous le ciel �toile, seule dans les bras de Joffrey de Peyrac, qui l'ayant jet�e en travers de sa selle l'emmenait maintenant au pavillon de Garonne pour y vivre leur premi�re nuit d'amour.</p><p>*****</p><p>Au pavillon de Garonne, les domestiques, styl�s par un ma�tre difficile, demeuraient invisibles. La chambre �tait pr�te. Sur la terrasse une collation de fruits �tait pr�par�e � c�t� du lit de repos et dans un bassin de bronze des flacons �taient mis au frais, mais tout semblait d�sert.</p><p>Ang�lique et son mari se taisaient. L'heure �tait au silence. Pourtant, lorsqu'il l'attira � lui avec une sombre impatience, elle murmura�:</p><p>��Pourquoi ne souriez-vous pas�? �tes-vous toujours f�ch�? Je vous assure que je n'ai pas voulu cet incident.</p><p>��Je le sais, ch�rie.</p><p>Il respira profond�ment et reprit d'une voix sourde�:</p><p>��Je ne peux pas sourire, car j'ai trop attendu cet instant, et il m'�treint jusqu'� la douleur. Je n'ai jamais aim� aucune femme comme toi, Ang�lique, et il me semble que je t'aimais avant m�me de te conna�tre. Et lorsque je t'ai vue... C'�tait toi que j'attendais. Mais tu passais, hautaine, � port�e de ma main, comme un elfe des marais, insaisissable. Et je te faisais des aveux plaisants, de peur d'un geste d'horreur ou d'une moquerie. Jamais je n'ai attendu une femme si longtemps, ni n'ai d�ploy� tant de patience. Et pourtant tu �tais � moi. Vingt fois j'ai �t� sur le point d'user de violence, mais je ne voulais pas seulement ton corps, je voulais ton amour. Aussi lorsque je te vois l�, tout � coup, enfin � moi, je t'en veux de tous les tourments que tu m'as inflig�s. Je t'en veux, r�p�ta-t-il avec une passion br�lante. Elle soutint bravement l'expression du visage qui ne l'effrayait plus et sourit.</p><p>��Venge-toi, murmura-t-elle.</p><p>Il tressaillit, sourit � son tour.</p><p>��Tu es plus femme que je ne croyais. Ah�! ne me provoquez pas�! Vous demanderez gr�ce, belle ennemie�!</p><p>� partir de cet instant, Ang�lique cessa de s'appartenir. En retrouvant les l�vres qui d�j� une rois l'avaient gris�e, elle retrouvait ce tourbillon de sensations inconnues dont le souvenir avait laiss� au fond de sa chair une nostalgie impr�cise. Tout s'�veillait en elle, et avec la promesse d'un �panouissement que rien ne viendrait entraver, son plaisir prit peu � peu une acuit� telle qu'elle en fut effray�e. Haletante, elle se rejetait en arri�re, essayant d'�chapper � ces mains dont chaque geste lui r�v�lait une source nouvelle de jouissance, et alors, comme �mergeant d'un puits de douceur oppressante, elle voyait chavirer autour d'elle le ciel �toile, la plaine embrum�e o� la Garonne �tirait son ruban d'argent.</p><p>Saine et de sant� superbe, Ang�lique �tait faite pour l'amour. Mais la r�v�lation soudaine qu'elle avait de son propre corps la bouleversait et elle se sentait press�e, bouscul�e dans un assaut violent, plus encore int�rieur qu'ext�rieur. Ce ne fut que plus tard, l'exp�rience venue, qu'elle put mesurer combien Joffrey de Peyrac avait fait tr�ve au contraire � la violence de son propre d�sir, afin d'apprivoiser enti�rement sa conqu�te.</p><p>Sans qu'elle en e�t presque conscience, il la d�v�tit, l'�tendit sur le lit de repos. Avec une patience inlassable, il la ramenait vers lui, chaque fois plus soumise, chaude et plaintive, les yeux brillants de fi�vre. Elle se d�battait et se blottissait tour � tour, mais, lorsque cette �motion qu'elle ne pouvait contr�ler eut atteint � son paroxysme, une subite d�tente se produisit en elle. Il parut � Ang�lique qu'un bien-�tre l'envahissait auquel se m�lait une excitation d�licieuse et lancinante�; toute pruderie rejet�e, elle s'offrit d'elle-m�me aux caresses les plus hardies�; les yeux clos elle se laissait couler sans r�volte au courant de la volupt�. Elle ne se cabra pas contre la douleur, car d�j� chaque parcelle de son corps appelait furieusement la domination du ma�tre. Lorsqu'il la p�n�tra, elle ne cria pas, mais ses paupi�res s'ouvrirent d�mesur�ment et les �toiles du ciel printanier se refl�t�rent dans ses yeux verts.</p><p>��D�j�! murmura Ang�lique.</p><p>Allong�e sur le lit de repos, elle reprenait vie. Un moelleux ch�le des Indes, jet� sur elle, prot�geait son corps en sueur du souffle l�ger de la nuit. Elle regardait Joffrey de Peyrac qui, debout, tr�s noir dans le clair de lune, versait le vin frais dans des coupes. Il se mit � rire.</p><p>��Tout doux, ma mignonne�! Vous �tes trop neuve pour me permettre de pousser plus loin la le�on. Le temps viendra des longues d�lices. En attendant, buvons�! Car nous avons fait tous deux, ce soir, un ouvrage qui m�rite r�compense. Son d�licieux visage lev� vers lui, elle lui adressa un sourire dont elle ne savait pas encore toute la s�duction, car en quelques instants une nouvelle Ang�lique venait de na�tre, �panouie, lib�r�e.</p><p>Il ferma les yeux, comme �bloui. Lorsqu'il les rouvrit, il vit une expression d'angoisse sur le charmant visage.</p><p>��Le chevalier de Germontaz, murmura Ang�lique. Oh�! Joffrey�! J'avais oubli�. Vous avez tu� le neveu de l'archev�que�!</p><p>Il l'apaisa d'une caresse.</p><p>��N'y pensez plus. La provocation a eu des t�moins. C est de passer outre que j'aurais �t� bl�m�. L'archev�que lui-m�me, qui est de sang noble, ne pourra que s'incliner. Dieu�! ma ch�rie, chuchota-t-il, vos formes sont plus parfaites encore que je ne soup�onnais.</p><p>D'un doigt, il suivait la courbe blanche et ferme du jeune ventre. Elle sourit et poussa un long soupir de bien-�tre. On lui avait toujours dit que les hommes, apr�s l'amour, �taient brutaux ou indiff�rents...</p><p>*****</p><p>Mais, d�cid�ment, Joffrey ne ressemblerait jamais aux autres hommes. Il vint se blottir pr�s d'elle sur le lit de repos et elle l'entendit rire tout bas.</p><p>��Quand je pense que l'archev�que est en train de regarder du haut de sa tour de l'�v�ch� le palais du Gai Savoir, et de vouer � l'enfer ma vie libertine�! S'il savait qu'� cette m�me heure je savoure les ��coupables d�lices�� avec ma propre femme, dont il a b�ni lui-m�me l'union�!...</p><p>��Vous �tes incorrigible. Il n'a pas tort de vous regarder avec soup�on, car, lorsqu'il y a deux mani�res de faire quelque chose, vous en imaginez une troisi�me. Ainsi vous pourriez ou commettre un adult�re, ou accomplir bien sagement votre devoir conjugal. Non�! Il faut que vous entouriez votre nuit de noces de telles circonstances que j'�prouve dans vos bras une impression de culpabilit�.</p><p>��Tr�s agr�able impression, n'est-ce pas�?</p><p>��Taisez-vous�! Vous �tes le diable�! Avouez, Joffrey, que si vous vous en tirez par une pirouette, la plupart de vos h�tes, ce soir, ne sont pas dans ce cas�! Avec quelle habilet� vous les avez pr�cipit�s dans ce que monseigneur appelle le d�sordre... Je ne suis pas tr�s s�re que vous ne soyez pas un �tre... dangereux�!...</p><p>��Et vous, Ang�lique, vous �tes une adorable petite chanoinesse toute nue�! Et je ne doute pas qu'entre vos mains mon �me n'obtienne merci�! Mais ne boudons pas les douceurs de la vie. Tant d'autres peuples vivent d'autres m�urs et n'en sont pas moins g�n�reux, ni heureux. En face de la grossi�ret� du c�ur et des sens que nous cachons sous nos beaux habits, j'ai r�v�, pour mon plaisir, voir des femmes et des hommes s'affiner et donner au nom de France plus de gr�ce. Je m'en r�jouis, car j'aime les femmes, comme tout objet de beaut�. Non, Ang�lique, mon bijou, je suis sans remords et je n'irai pas � confesse�!...</p><p>*****</p><p>Ang�lique ne pouvait �tre elle-m�me que devenue femme. Avant, elle n'�tait que ros� en bouton, � l'�troit dans. sa chair qu'une goutte de sang maure pimentait d'un penchant pour l'ardeur charnelle.</p><p>Les jours qui suivirent et pendant lesquels se d�roul�rent les festivit�s de la cour d'amour, il lui parut qu'elle avait �t� transplant�e dans un monde nouveau o� tout �tait pl�nitude et d�couvertes enchant�es. Il lui semblait que le reste de l'existence s'�tait effac�, que la vie s'�tait suspendue.</p><p>Elle devenait de plus en plus amoureuse. Son teint rosissait, son rire avait une hardiesse nouvelle. Chaque nuit, Joffrey de Peyrac la trouvait plus avide, plus empress�e, et ses brusques refus de jeune Diane lorsqu'il voulait la plier � de nouvelles fantaisies, c�daient vite � un abandon plein d'entrain. Leurs h�tes paraissaient vivre dans le m�me climat de d�tente et de l�g�ret�. Ils le devaient en partie � un miracle d'organisation, car le g�nie du comte de Peyrac n'oubliait aucun d�tail pour le confort et l'agr�ment de ses invit�s. Il �tait partout pr�sent, d�sinvolte en apparence, et pourtant Ang�lique avait l'impression qu'il ne pensait qu'� elle, qu'il ne chantait que pour elle. Parfois un soup�on de jalousie la poignait lorsqu'elle le voyait plongeant son noir regard dans les yeux hardis d'une coquette qui lui demandait conseil sur une subtilit� de la carte du Tendre. Elle tendait l'oreille, mais elle devait reconna�tre que son mari s'en tirait loyalement par une de ces pointes habiles voil�es de compliment dont il avait le secret.</p><p>Ce fut avec un m�lange de soulagement et de d�ception qu'au bout d'une huitaine de jours, elle vit les lourds carrosses armori�s tourner dans la cour du palais et reprendre le chemin de lointaines gentilhommi�res, tandis que de belles mains charg�es de dentelles s'agitaient aux porti�res. Les cavaliers saluaient de leurs feutres � plumes. Ang�lique, au balcon, faisait des signes d'adieu enjou�s. Elle n'�tait pas f�ch�e de retrouver un peu de calme, et d'avoir d�sormais son mari tout � elle. Mais, secr�tement, elle �tait attrist�e de voir finir ces journ�es d�licieuses. On ne peut vivre deux fois dans une vie de tels moments de bonheur. Jamais���Ang�lique en avait soudain le pressentiment���jamais ne reviendraient ces semaines �blouissantes...</p><p>*****</p><p>D�s le premier soir, Joffrey de Peyrac s'enferma dans son laboratoire, o� il n'avait pas p�n�tr� depuis le d�but de la cour d'amour.</p><p>Cet empressement rendit Ang�lique furieuse et elle se tourna et se retourna de rage dans son grand lit, o� elle l'attendit en vain.</p><p>��Voil� bien les hommes�! se dit-elle avec amertume. Ils daignent vous accorder un peu de temps en passant, mais rien ne les retient lorsque leurs petites manies personnelles sont en jeu. Pour les uns c'est le duel, pour certains c'est la guerre. Pour Joffrey ce sont ses cornues. Autrefois, cela m'int�ressait qu'il m'en parl�t, parce qu'il semblait alors avoir de l'amiti� pour moi, mais maintenant je d�teste ce laboratoire�!��</p><p>Boudeuse, elle finit cependant par s'endormir.</p><p>Elle se r�veilla � la clart� soudaine d'une chandelle et aper�ut � son chevet Joffrey, qui achevait de se d�v�tir. Elle s'assit brusquement et croisa ses bras autour des genoux.</p><p>��Est-ce bien n�cessaire�? interrogea-t-elle. J'entends d�j� les oiseaux du jardin s'�veiller. Ne pensez-vous pas que vous feriez mieux d'achever cette nuit si bien commenc�e dans votre appartement, en serrant sur votre c�ur une cornue de verre bien pansue�?</p><p>Il rit sans aucune contrition.</p><p>��Je suis d�sol�, ma mie, mais j'�tais plong� dans une exp�rience que je ne pouvais abandonner. Savez-vous que notre terrible archev�que est encore pour quelque chose l�-dedans�? Pourtant il a accept� tr�s dignement la mort de son neveu. Mais attention�: Te duel est interdit. C'est un atout de plus dans son jeu. J'ai re�u l'ultimatum de r�v�ler � son idiot de moine B�cher mon secret de la fabrication de l'or. Et, comme je ne peux d�cemment lui expliquer le trafic espagnol, j'ai d�cid� de l'emmener � Salsigne, o� je le ferai assister � l'extraction m�me et � la transformation de la roche aurif�re. Auparavant, je vais rappeler le Saxon Fritz Hau�r, et aussi envoyer un courrier � Gen�ve. Bernalli r�vait d'�tre t�moin de ces exp�riences, et il viendra s�rement.</p><p>��Tout cela ne m'int�resse pas, interrompit Ang�lique avec humeur. Moi, j'ai sommeil.</p><p>Avec ses cheveux qui lui voilaient � demi le visage et sa petite chemise dont le volant de dentelle glissait sur son bras nu, elle avait conscience de ne pas afficher une attitude aussi rigoureuse que ses paroles.</p><p>Il caressa l'�paule douce et blanche, mais d'un mouvement prompt elle lui enfon�a ses dents pointues dans la main. Il lui lan�a une tape et avec une feinte col�re la renversa en travers du lit. Ils lutt�rent un moment. Bien vite Ang�lique succomba � la force de Joffrey de Peyrac, qu'elle �prouvait chaque fois avec la m�me surprise. Cependant son humeur restait rebelle et elle se d�battait sous l'�treinte. Puis son sang se mit � circuler plus vite. Une �tincelle voluptueuse s'alluma au tr�s profond d'elle-m�me et se r�pandit dans tout son �tre. Elle continua de s'agiter, mais elle recherchait avec une curiosit� haletante la surprenante sensation qu'elle venait d'�prouver. Son corps s'embrasait. Les ondes du plaisir l'entra�naient de sommets en sommets dans un d�lire qu'elle n'avait jamais �prouv� encore. La t�te renvers�e sur le bord du lit, l�vres entrouvertes, Ang�lique �voquait soudain les ombres d'une alc�ve dor�e par la lueur d'une lampe. Elle avait dans l'oreille une plainte douce et d�chirante, et elle croyait l'entendre avec une acuit� saisissante. Elle reconnut tout � coup sa propre voix. Au-dessus d'elle, dans la lueur grise de l'aube, elle voyait ce visage de faune qui souriait et qui, les yeux brillants, � demi clos, �coutait le chant qu'il avait su faire na�tre.</p><p>��Oh�! Joffrey, soupira Ang�lique, il me semble que je vais mourir. Pourquoi est-ce toujours plus merveilleux�?</p><p>��Parce que l'amour est un art o� l'on se perfectionne, belle amie, et que vous �tes une merveilleuse �l�ve...</p><p>Repue, elle cherchait maintenant le sommeil en se blottissant contre lui. Comme le torse de Joffrey paraissait brun dans les dentelles de la chemise�!... Et que cette odeur de tabac �tait donc enivrante�!</p></section><section><p><strong>Chapitre 13</strong></p><p>Environ deux mois plus tard, une petite troupe de cavaliers que suivait un carrosse aux armoiries du comte de Peyrac, gravissait une route corniche vers le petit bourg de Salsigne dans l'Aude.</p><p>Ang�lique, que ce voyage avait d'abord enchant�e, commen�ait � se sentir fatigu�e. Il faisait tr�s chaud et il y avait beaucoup de poussi�re. Et surtout le bercement du pas de son cheval l'ayant port�e � la m�ditation, elle avait d'abord observ� sans complaisance le moine Conan B�cher qui, mont� sur une mule, laissait pendre ses longues jambes maigres et ses pieds chauss�s de sandales, puis elle avait r�fl�chi aux cons�quences de la rancune ent�t�e de l'archev�que. Enfin Salsigne �voquant pour elle la silhouette noueuse de Fritz Hau�r, elle avait r�fl�chi � la lettre de son p�re, que le Saxon lui avait apport�e en d�barquant � Toulouse avec son chariot, sa femme et ses trois blonds enfants qui, malgr� leur temps pass� au Poitou, ne parlaient qu'un rugueux patois germanique.</p><p>Ang�lique avait beaucoup pleur� en recevant cette lettre, car son p�re lui annon�ait la mort du vieux Guillaume L�tzen. Elle �tait all�e se cacher dans un coin obscur et avait sanglot� des heures enti�res. M�me � Joffrey, elle n'e�t pu expliquer ce qu'elle ressentait et pourquoi son c�ur se brisait lorsqu'elle imaginait le vieux visage barbu avec ses p�les yeux s�v�res, mais qui avaient su �tre si doux jadis pour la petite Ang�lique. Cependant, le soir, son mari l'ayant caress�e et c�lin�e tr�s doucement, sans lui poser de questions, sa peine s'�tait un peu att�nu�e. Le pass� �tait le pass�.</p><p>Mais la lettre du baron Armand avait fait surgir des petits fant�mes pieds nus et les cheveux pleins de paille, dans les couloirs glac�s du vieux ch�teau de Monteloup o� l'�t� les poules se mettaient � l'ombre.</p><p>Le baron se plaignait aussi. La vie continuait d'�tre difficile, bien que chacun e�t le n�cessaire gr�ce au commerce des mulets et aux g�n�rosit�s du comte de Peyrac. Mais le pays avait �t� ravag� par une affreuse famine�; cela, ajout� aux tracasseries des gabelous contre les faux-sauniers, avait amen� la r�volte des habitants du Marais. �mergeant tout � coup de leurs roseaux, ils avaient pill� plusieurs bourgs, refus� l'imp�t et tu� des commis et agents de perception. Il avait fallu envoyer contre eux les soldats du roi et les poursuivre ��filant comme anguilles dans les chenaux��. Il y avait eu beaucoup de pendus au coin des routes. Ang�lique r�alisait tout � coup ce que cela signifiait que d'���tre�� l'une des plus grandes fortunes de la province. Elle avait oubli� ce monde oppress�, hant� par la crainte des taxes et des exactions. Est-ce que dans l'�blouis s�ment de son bonheur et de son luxe elle n'�tait pas devenue tr�s �go�ste�? Peut-�tre l'archev�que se serait-il montr� moins tracassier si elle avait su le s�duire en s'occupant de ses bonnes �uvres�?</p><p>Elle entendit soupirer le pauvre Bernalli.</p><p>��Quelle route�! C'est pire que nos Abruzzes�! Et votre beau carrosse l�-dedans. Il n'en restera que b�chettes. C'est un v�ritable crime�!</p><p>��Je vous ai pourtant suppli� d'y monter, dit Ang�lique. Il aurait au moins servi � quelque chose.</p><p>Mais le galant Italien protesta, non sans toucher ses reins douloureux.</p><p>��Fi, signora, un homme digne de ce nom ne saurait se pr�lasser dans un carrosse, tandis qu'une jeune dame voyage � cheval.</p><p>��Vos scrupules sont surann�s, mon pauvre Bernalli. Maintenant on ne fait plus tant de mani�res. Enfin, tel que je commence � vous conna�tre, je suis s�re qu'il vous suffira d'apercevoir notre machinerie hydraulique, basculant et projetant de l'eau, pour vous gu�rir de vos courbatures.</p><p>Le visage du savant s'illumina.</p><p>��Vraiment, madame, vous vous souvenez de ma marotte pour cette science que j'appelle l'hydraulique�? Votre mari n'a pas manqu� de m'all�cher en me signalant qu'il avait construit � Salsigne une machine pour �lever l'eau d'un torrent coulant dans une gorge profonde. Il ne m'en fallait pas plus pour me jeter de nouveau sur les routes. Je me demande s'il n'a pas d�couvert l� le mouvement perp�tuel.</p><p>��Vous vous abusez, mon cher, dit derri�re eux la voix de Joffrey de Peyrac, il ne s'agit que d'un mod�le imitant ces b�liers hydrauliques dont j'ai vu des exemples en Chine, et qui peuvent �lever l'eau de cent cinquante toises et plus. Tenez, voyez l�-bas. Nous arrivons.</p><p>Ils se trouv�rent bient�t sur la rive d'un petit gave torrentiel et purent apercevoir une sorte de caisse � bascule qui pivotait subitement autour d'un axe pour projeter p�riodiquement, en une belle parabole, une fus�e d'eau � tr�s grande hauteur. Cette fus�e d'eau retombait dans une esp�ce de bassin situ� en sur�l�vation d'o� elle descendait ensuite tr�s doucement, recueillie par des canalisations en bois. Un arc-en-ciel artificiel nimbait cette machinerie de ses irisations multicolores, et Ang�lique trouva le b�lier hydraulique tr�s joli, mais Bernalli parut d��u et dit avec ressentiment�:</p><p>��Vous perdez l� dix-neuf vingti�mes du d�bit de votre gave. Ceci n'a absolument rien � voir avec le mouvement perp�tuel�!</p><p>��Je me moque de perdre du d�bit et de la force, observa le comte. Ce que j'y vois, c'est que j'ai de l'eau � la hauteur et le petit d�bit me suffit pour concentrer ma roche aurif�re broy�e.</p><p>On remit au lendemain la visite de la mine. Des logements modestes mais suffisants avaient �t� pr�par�s par le capitoul du village. Un chariot avait apport� lits et malles. Peyrac laissa les maisons � la disposition de Bernalli, du moine B�cher et d'Andijos, qui naturellement �tait de la partie.</p><p>Lui-m�me pr�f�rait l'abri d'une grande tente � double toit, qu'il avait rapport�e de Syrie.</p><p>��Je crois que nous avons h�rit� des croisades l'habitude de camper. Par cette chaleur et dans ce pays, qui est le plus sec de toute la France, vous verrez, Ang�lique, que l'on y est bien mieux que dans une construction de pierres et de terre battue.</p><p>En effet, le soir venu, elle savoura l'air frais qui descendait des montagnes. Les pans de la tente, relev�s, laissaient apercevoir le ciel rosi par le couchant, et l'on entendait, sur les bords du Gave, les chants tristes et solennels des mineurs saxons. Joffrey de Peyrac semblait soucieux, contre son habitude.</p><p>��Je n'aime pas ce moine�! s'exclama-t-il soudain avec violence. Non seulement il ne comprendra rien, mais il interpr�tera tout selon sa mentalit� tortueuse. J'aurais pr�f�r� encore m'expliquer avec l'archev�que, mais celui-ci veut un ��t�moin scientifique��. Ah�! ah�! Quelle plaisanterie�! Tout vaudrait mieux que ce fabricant de paten�tres.</p><p>��Pourtant, protesta Ang�lique un peu choqu�e, j'ai entendu dire que bien des savants distingu�s �taient aussi des religieux.</p><p>Le comte retint mal un geste d'agacement.</p><p>��Je ne le nie pas, et je vais m�me plus loin. Je dirai que pendant des si�cles l'�glise a conserv� le patrimoine culturel du monde. Mais actuellement elle se dess�che dans la scolastique. La science est livr�e � des illumin�s pr�ts � nier des faits qui cr�vent les yeux, du moment qu'ils ne peuvent trouver un raccroc th�ologique � un ph�nom�ne qui n'a qu'une explication naturelle.</p><p>Il se tut et, attirant brusquement sa femme contre sa poitrine, il lui dit une parole qu'elle ne devait comprendre que plus tard�:</p><p>��Vous aussi, je vous ai choisie comme t�moin.</p><p>*****</p><p>Le lendemain matin, le Saxon Fritz Hau�r se pr�senta pour conduire les visiteurs � la mine d'or.</p><p>Celle-ci consistait en une grosse excavation formant carri�re au pied du contrefort de Corbi�res. Une �norme lentille de terrain de cinquante toises de long et de quinze toises de large �tait d�cap�e, et sa masse grise �tait d�bit�e � l'aide de coins de bois et de fer, en blocs de moindre importance, charg�s ensuite sur des chariots et transport�s aux meules.</p><p>D'autres pilons hydrauliques attir�rent particuli�rement l'attention de Bernalli. Ils �taient faits d'un rev�tement de feuilles de fer sur des sabots de bois, eux-m�mes basculant lorsqu'un caisson se trouvait rempli d'eau et perdait l'�quilibre.</p><p>��Quelle perte de puissance de l'eau, soupira Bernalli, mais quelle simplicit� d'installation du point de vue de la suppression de main-d'�uvre. Est-ce encore une de vos inventions, comte�?</p><p>��Je n'ai fait qu'imiter les Chinois, o� ces installations existent, m'a-t-on affirm� l�-bas, depuis trois ou quatre mille ans. Ils s'en servent surtout pour d�cortiquer le riz, qui est leur nourriture habituelle.</p><p>��Mais o� est l'or dans tout cela�? observa judicieusement le moine B�cher. Je ne vois qu'une poudre grise et lourde, certes, que vos man�uvres tirent de cette roche verte et grise broy�e.</p><p>��Vous allez avoir la d�monstration � la fonderie saxonne.</p><p>Le petit groupe passa en contrebas, o� des fours catalans couverts �taient install�s dans un hangar sans murs.</p><p>Des soufflets actionn�s chacun par deux gamins envoyaient une haleine br�lante et suffocante. Des flammes livides, exhalant une odeur d'ail tr�s prononc�e, jaillissaient par instants des gueules ouvertes des fours, laissant une sorte de vapeur fuligineuse et lourde qui se d�posait tout alentour sous forme de neige blanche. Ang�lique prit de cette neige dans sa main et voulut en porter � la bouche, � cause de ce go�t d'ail qui l'intriguait.</p><p>Comme un gnome surgi des enfers, un monstre humain en tablier de cuir lui donna un coup violent sur la main pour arr�ter son geste.</p><p>Avant qu'elle ait pu r�agir, le gnome �ructa�:</p><p>��Gift, Gn�dige Dame.7</p><p>Ind�cise, Ang�lique s'essuyait la main, tandis que le regard du moine B�cher s'appesantissait sur elle.</p><p>��Chez nous, fit-il doucement, les alchimistes travaillent avec un masque.</p><p>Mais Joffrey avait aussi entendu et intervenait�:</p><p>��Chez nous, il n'y a justement aucune alchimie, quoique tous ces ingr�dients ne soient pas � manger, bien s�r, ni m�me � toucher. Faites-vous des distributions r�guli�res de lait � toute votre compagnie, Fritz�? interrogea-t-il en allemand.</p><p>��Les six vaches ont pr�c�d� notre arriv�e ici, altesse�!</p><p>��Bon, et n'oubliez pas que ce n'est pas pour le vendre, mais pour le boire.</p><p>��Nous ne sommes pas dans le besoin, altesse, et aussi nous tenons � rester en vie le plus longtemps possible, dit le vieux contrema�tre bossu.</p><p>��Peut-on savoir, monseigneur, quelle est cette mati�re en fusion p�teuse que j'entrevois dans ce four d'enfer�? demanda B�cher en se signant.</p><p>��C'est ce m�me sable lourd lav� et s�ch� que vous avez vu extraire de la mine.</p><p>��Et c'est cette poudre grise qui, selon vous, contient de l'or�? Je n'y ai pas vu briller la moindre paillette, m�me tout � l'heure dans la tra�n�e de la lav�e par l'eau.</p><p>��C'est pourtant bien de la roche aurif�re. Apportes-en une pellet�e, Fritz.</p><p>L'ouvrier enfon�a sa pelle dans un �norme tas de sable granul� gris vert, � l'aspect vaguement m�tallique.</p><p>Avec pr�caution, B�cher en r�pandit dans le creux de sa main, la renifla, la go�ta en la recrachant aussit�t et d�clara�:</p><p>��Vitriol d'arsenic. Poison violent. Mais rien � voir avec de l'or. D'ailleurs l'or vient de gravier et jamais de roche. Et la carri�re que nous avons vue tout � l'heure, ne tient pas un atome de gravier.</p><p>��C'est tr�s exact, distingu� confr�re, confirma Joffrey de Peyrac, qui ajouta � l'adresse du contrema�tre saxon�:</p><p>��Si c'est le moment, ajoute ton plomb�!</p><p>Il fallut cependant attendre encore assez longtemps. La masse dans le four rougissait de plus en plus, fondait et bouillonnait. Les vapeurs lourdes et blanches continuaient de fumer, se d�posant partout, m�me sur les v�tements, en enduits blancs et pulv�rulents.</p><p>Puis, quand il n'y eut presque plus de fum�e et que les flammes diminu�rent, deux Saxons en tablier de cuir amen�rent sur une charrette plusieurs lingots de plomb et les bascul�rent dans la niasse p�teuse.</p><p>Le bain se liqu�fia et s'apaisa. Le Saxon le remua avec un long bois vert. Des bouillons s'en �chapp�rent, puis une �cume monta. Fritz Hau�r �cuma plusieurs fois avec d'�normes passoires et des crochets de fer. Puis il remua encore. Enfin le contrema�tre se pencha au niveau d'une ouverture qui se trouvait pratiqu�e en contrebas de la cuve du four. Il retira le bouchon de gr�s qui l'obstruait, et un filet argent� se mit � couler dans des lingoti�res pr�par�es d'avance. Curieux, le moine s'en approcha, puis dit�:</p><p>��Tout cela n'est jamais que du plomb.</p><p>��Nous sommes toujours d'accord, confirma M. de Peyrac.</p><p>Mais soudain le moine poussa un cri strident�:</p><p>��Je vois les trois couleurs�!</p><p>Il haletait et indiquait des irisations de refroidissement du lingot. Ses mains tremblaient et il bredouillait�:</p><p>��Le Grand �uvre, j'ai vu le Grand �uvre�!</p><p>��Il devient fou, le bon moine, observa Andijos sans respect pour l'homme de confiance de l'archev�que.</p><p>Avec un sourire, Joffrey de Peyrac expliqua�:</p><p>��Les alchimistes en tiennent toujours � leur apparition des ��trois couleurs�� dans l'obtention de la pierre philosophale et de la transmutation des m�taux. Ce n'est pourtant qu'un ph�nom�ne sans grande importance, apparent� � celui de l'arc-en-ciel apr�s la pluie.</p><p>Soudain, le moine tomba � genoux devant le mari d'Ang�lique. B�gayant, il le remerciait de l'avoir fait assister � l'���uvre de sa vie��.</p><p>Agac� de cette manifestation ridicule, le comte dit s�chement�:</p><p>��Relevez-vous, mon p�re. Vous n'avez pr�cis�ment rien vu encore, et vous allez pouvoir vous en rendre compte par vous-m�me. Il n'y a l� aucune pierre philosophale, et je le regrette pour vous.</p><p>Le Saxon Fritz Hau�r suivait la sc�ne avec une expression de r�ticence sur sa curieuse face pigment�e de poussi�re et d'�clats de roches.</p><p>��Mubich das Blei durchbrennen vor allen diesen Herrschaften�?8 demanda-t-il.</p><p>��Fais comme s'il n'y avait que moi seul.</p><p>Ang�lique vit le lingot encore ti�de empoign� avec des torchons mouill�s et pouss� dans un chariot. On le transporta jusqu'� un petit four install� au-dessus d'une forge d�j� tr�s rouge.</p><p>Les briques de la cavit� centrale du four, constituant une sorte de creuset ouvert, �taient tr�s blanches, l�g�res et poreuses. Elles �taient fabriqu�es avec des ossements d'animaux dont les cadavres amoncel�s dans le voisinage d�gageaient une puanteur de charnier. Celle-ci, m�l�e aux odeurs d'ail et de soufre, rendait l'atmosph�re assez p�nible � respirer.</p><p>De rouge qu'il �tait de chaleur et d'excitation, le moine B�cher devint livide en apercevant le tas d'ossements, et il se mit � se signer et � marmonner des exorcismes. Le comte ne put se retenir de rire et dit � Bernalli�:</p><p>��Voyez donc l'effet de nos travaux sur ce moderne savant. Quand je pense que la coupellation sur cendre d'os �tait un jeu d'enfants au temps des Romains et des Grecs�!</p><p>Toutefois, B�cher ne se d�roba pas devant le spectacle terrifiant. Tr�s p�le et continuant d'�grener son chapelet, il demeura les yeux fix�s sur les pr�paratifs du vieux Saxon et de ses adjoints.</p><p>L'un d'eux ajoutait des braises dans la forge et l'autre activait le soufflet � p�dale, pendant que le plomb commen�ait � fondre d'un coup, pour se rassembler ensuite dans le centre de l'excavation ronde constitu�e par des briques d'os du four. Quand tout fondit, on for�a le feu encore et le plomb se mit � fumer. Sur un signe du vieux Fritz, un gamin apparut portant un soufflet dont le bout �tait engag� dans un morceau de tube de terre r�fractaire. Il posa cette pointe au bord de la cuve et se mit � souffler du vent froid � la surface rouge sombre du pain de plomb fondu.</p><p>Soudain, avec un bruit sifflant, l'air souffl� contre le m�tal liquide s'illumina et s'agrandit. La tache lumineuse augmenta d'intensit�, passa au blanc �clatant et s'�tendit � l'ensemble du m�tal.</p><p>Avec h�te, les jeunes aides enlev�rent alors toute braise incandescente au-dessous du four. Les gros soufflets s'arr�t�rent �galement.</p><p>La coupellation se poursuivit seule�: le m�tal �tait bouillonnant et �blouissait par sa vue. De temps en temps, il se recouvrait d'un voile sombre, puis ce voile se d�chirait en formant des plaques obscures dansant � la surface du liquide illumin�, et lorsqu'une de ces �les flottantes arrivait au bord du bain, comme par magie elle �tait happ�e par les briques, et la surface apparaissait plus nette et plus �clatante. Simultan�ment, le m�nisque de m�tal diminuait � vue d'�il. Puis il se r�duisit � la taille d'une grande cr�pe, devint plus sombre et s'embrasa d'un �clair subit. � ce moment Ang�lique vit nettement que le m�tal restant fr�missait violemment et enfin se figeait et devenait tr�s sombre.</p><p>��C'est le ph�nom�ne de l'�clair d�crit par Berz�lius, qui a beaucoup travaill� sur la coupellation et le ��d�part��, dit Bernalli. Mais je suis tr�s heureux d'avoir assist� � une op�ration m�tallurgique que je ne connaissais que livresquement.</p><p>L'alchimiste ne disait rien. Son regard �tait absent et vague. Cependant, Fritz saisissait la galette avec une pince, puis la trempait dans l'eau et la pr�sentait � son ma�tre, jaune et brillante.</p><p>��Or pur, murmura avec respect le moine alchimiste.</p><p>��Pourtant il n'est pas absolument pur, dit Peyrac. Sinon nous n'aurions pas vu le ph�nom�ne de l'�clair, qui trahit la pr�sence de l'argent.</p><p>��Je serais curieux de savoir si cet or r�siste � l'esprit-de-nitre et aussi � l'esprit-de-sel�?</p><p>���videmment, puisque c'est de l'or v�ritable�!</p><p>Remis de son �motion, le religieux demanda s'il pouvait avoir un petit �chantillon de ce produit pour le remettre � son bienfaiteur l'archev�que.</p><p>��Prenez donc pour lui cette galette d'or brut tir� des entrailles de nos Corbi�res, dit le comte de Peyrac, et faites-lui bien comprendre que cet or vient d'une roche qui en contient d�j�, et que c'est � lui de d�couvrir sur ses terres quelque gisement qui le rendra riche.</p><p>Conan B�cher enveloppa soigneusement le pr�cieux g�teau, pesant au moins deux livres, dans un mouchoir et ne r�pondit rien.</p><p>*****</p><p>Le voyage de retour fut coup� par un incident minime en apparence, mais qui, par la suite, devait jouer un certain r�le dans la vie d'Ang�lique et de son mari. � mi-route de Toulouse, le deuxi�me jour du voyage, le cheval bai qu'elle montait se mit � boiter, bless� par un silex de la route caillouteuse. Il n'y avait pas de cheval de rechange, � moins d'en retirer un du carrosse, qui en comportait quatre�; mais Ang�lique e�t cru d�choir en montant une grossi�re b�te de trait. Elle se r�fugia donc dans le carrosse o� Bernalli, pi�tre cavalier, avait d�j� pris place. Le voyant ainsi rompu pour la moindre promenade, Ang�lique l'admirait d'autant plus d'entreprendre ces longs voyages pour venir contempler un b�lier hydraulique ou discuter de la pesanteur des corps. De plus, banni de plusieurs pays, l'Italien �tait pauvre et voyageait sans valets, sur des chevaux de louage. Malgr� le mouvement de tangage de la voiture, il �tait ravi de ce qu'il appelait un ��remarquable confort��, et quand Ang�lique lui demanda en riant une petite place il retira avec confusion ses jambes, qu'il avait �tendues sur la banquette.</p><p>Le comte et Bernard d'Andijos caracol�rent pendant quelque temps � c�t� du carrosse, mais la route �tait �troite et tr�s poudreuse, ils durent suivre � distance, � cause de la poussi�re soulev�e par l'�quipage. Deux valets � cheval pr�c�daient celui-ci.</p><p>La route devenait de plus en plus �troite et en lacet. � la sortie d'un tournant, le carrosse s'arr�ta avec un grincement, et ses occupants virent un groupe de cavaliers qui paraissait leur barrer le passage.</p><p>��Ne vous inqui�tez pas, madame, dit Bernalli en mettant la t�te � la porti�re, ce ne sont que les laquais d'un autre �quipage qui vient en sens inverse.</p><p>��Mais nous n'allons jamais pouvoir nous croiser sur cette corniche, s'�cria Ang�lique.</p><p>Les valets des deux partis s'injuriaient copieusement. Les nouveaux venus, avec beaucoup d'insolence, pr�tendaient faire reculer le carrosse de M. de Peyrac et, pour bien montrer qu'ils estimaient avoir droit de passage en premier chef, l'un des laquais commen�a � distribuer de grands coups de fouet qui touch�rent un peu au hasard les gens du clan oppos� et les chevaux de l'attelage. Les b�tes se cabr�rent, la voiture oscilla et Ang�lique eut l'impression qu'ils allaient verser dans le ravin. Elle ne put s'emp�cher de pousser un cri.</p><p>Joffrey de Peyrac arrivait sur ces entrefaites. Il eut une expression terrible et, allant jusqu'� l'homme au fouet, il le fustigea de sa cravache en pleine face. � ce moment, la seconde voiture arrivait et stoppait dans un grincement d'essieux. Il en jaillit un gros homme apoplectique, engonc� d'un jabot de dentelles et de rubans, et qui �tait aussi couvert de poudre que de poussi�re. Les appr�ts de sa toilette joints � la sueur du voyage composaient un curieux m�lange. Il agita une canne � pomme d'ivoire, nou�e d'une rosette de satin, et s'�cria�:</p><p>��On ose frapper mes gens�! Ignorez-vous, esp�ce de cavalier butor, que vous avez affaire au pr�sident du parlement de Toulouse, baron de Massenau, seigneur de Pouillac et autres lieux�?... Je vous prie de vous �carter et de nous laisser passer.</p><p>Le comte se retourna et salua avec grandiloquence.</p><p>��Tr�s heureux. �tes-vous parent d'un sieur Massenau, clerc de notaire, dont on m'a parl�?</p><p>��Monsieur de Peyrac�! s'exclama l'autre, un peu d�concert�.</p><p>Mais sa col�re, �chauff�e par l'ardeur d'un soleil � son z�nith, ne s'apaisa pas pour autant et son visage tourna au violet.</p><p>��Pour �tre fort r�cente, je vous ferai remarquer que ma noblesse est aussi authentique que la v�tre, comte�! Je pourrais vous montrer les quittances de la chambre du roi certifiant mon anoblissement.</p><p>��Je vous fais confiance, messire Massenau. La soci�t� geint encore de vous avoir hiss� si haut.</p><p>��Je veux que vous me rendiez compte de cette allusion. Que me reprochez-vous�?</p><p>��Ne croyez-vous pas que le lieu est mal choisi pour une telle discussion�? demanda Joffrey de Peyrac, qui avait de la peine � ma�triser son cheval agac� par la chaleur et ce gros homme rouge gesticulant devant lui, une canne � la main.</p><p>Mais le baron de Massenau ne se tenait pas pour battu.</p><p>��Cela vous va bien de parler de la chose publique, Monsieur le Comte�! Alors que vous ne daignez m�me plus para�tre aux assembl�es du parlement.</p><p>��Je ne m'int�resse plus � un parlement sans autorit�. Je n'y rencontrerais qu'arrivistes et parvenus, avides d'acheter leurs titres de noblesse � M. Fouquet ou au cardinal Mazarin. Et ceci, en d�truisant les derni�res libert�s locales du Languedoc.</p><p>��Monsieur, je repr�sente un des plus hauts fonctionnaires de la justice du roi. Le Languedoc est depuis longtemps pays d'�tat, rattach� � la couronne. Il est mals�ant de parler devant moi des libert�s locales.</p><p>��Il est mals�ant pour le mot m�me de libert� de le prononcer devant vous. Vous �tes incapable d'en comprendre le sens. Vous n'�tes bon qu'� vivre des subsides du roi. C'est ce que vous appelez le servir.</p><p>��C'en est d�j� une fa�on, tandis que vous...</p><p>��Moi, je ne lui demande rien, mais je lui envoie sans aucun retard les imp�ts de mes gens, et je les lui paie en bel or sorti de mes terres ou gagn� par commerce. Savez-vous, monsieur Massenau, que sur le million de livres que rapporte le Languedoc, je figure pour le quart�? Avis aux quatre mille cinq cents gentilshommes et aux onze mille bourgeois de la province.</p><p>Le pr�sident du parlement n'avait retenu qu'une chose.</p><p>��Gagn� par commerce�! s'�cria-t-il d'un ton scandalis�. Ainsi c'est donc vrai, vous commercez�?</p><p>��Je commerce et je produis. Et j'en suis fier. Car je n'ai pas le go�t de tendre la main au roi.</p><p>��Ah�! vous faites bien le d�daigneux, monsieur de Peyrac�! Mais souvenez-vous de ceci�: c'est la bourgeoisie et les nouveaux nobles qui repr�sentent l'avenir et la force du royaume.</p><p>��Vous m'en voyez charm�, ironisa le comte en retrouvant son ton persifleur. Que la nouvelle noblesse fasse donc ses classes en ayant la courtoisie de s'�carter pour laisser passer ce carrosse o� Mme de Peyrac s'impatiente.</p><p>Mais le nouveau baron, ent�t�, tr�pignait dans la poussi�re et le crottin.</p><p>��Il n'y a aucune raison pour que je m'�carte le premier. Je vous r�p�te que ma noblesse vaut la v�tre.</p><p>��Mais moi, je suis plus riche que vous, gros magot, s'�cria Joffrey avec �clat. Et puisque seul l'argent compte pour les bourgeois, en bien, �cartez-vous, monsieur Massenau, laissez passer la fortune.</p><p>Il se lan�a en avant, bousculant les valets du magistrat. Celui-ci n'eut que le temps de se rejeter sur le c�t� pour �viter le carrosse aux armoiries du comte. Le cocher, qui n'attendait qu'un signe de son ma�tre, �tait trop heureux de triompher de cette valetaille de roturier.</p><p>Au passage, Ang�lique entrevit la figure cramoisie du sieur Massenau qui, brandissant sa canne enrubann�e, criait�:</p><p>��Je ferai un rapport... Je ferai deux rapports... Mgr d'Orl�ans, le gouverneur du Languedoc, sera avis�... et le Conseil du roi.</p><p>*****</p><p>Un matin, en entrant avec son mari dans la biblioth�que du palais, Ang�lique d�couvrit Cl�ment Tonnel, le ma�tre d'h�tel, qui, sur des tablettes de cire, �tait occup� � inscrire des titres de livres. Comme la premi�re fois o� il s'�tait laiss� surprendre, il parut embarrass� et chercha � dissimuler ses tablettes et son poin�on.</p><p>��M�tin, vous semblez d�cid�ment vous int�resser au latin�! s'�cria le comte qui �tait plus surpris que contrari�.</p><p>��J'ai toujours �t� attir� par les �tudes, monsieur le comte. Mon aspiration e�t �t� de devenir clerc de notaire, et c'est pour moi une grande joie d'appartenir � la maison non seulement d'un grand seigneur, mais d'un distingu� savant.</p><p>��Ce ne sont pas mes livres sur l'alchimie qui pourront vous instruire en mati�re de droit, fit Joffrey de Peyrac en fron�ant les sourcils, car les fa�ons cauteleuses du serviteur ne lui avaient jamais plu. Seul de tous les gens de sa maison il ne le tutoyait pas.</p><p>Lorsqu'il fut sorti, Ang�lique dit avec ennui�:</p><p>��Je n'ai pas � me plaindre du service de ce Cl�ment, mais je ne sais pourquoi, sa pr�sence me p�se de plus en plus. Lorsque je le regarde, j'ai l'impression qu'il me rappelle quelque chose de d�sagr�able�; pourtant je l'ai amen� avec moi du Poitou.</p><p>��Bah�! dit Joffrey en haussant les �paules, il manque un peu de discr�tion, mais du moment que sa passion du savoir ne l'entra�ne pas � aller fouiner dans mon laboratoire...</p><p>Ang�lique resta inexplicablement tourment�e, et � plusieurs reprises au cours de la journ�e, le visage gr�l� par la petite v�role du ma�tre d'h�tel vint troubler ses pens�es.</p><p>*****</p><p>� quelque temps de l�, Cl�ment Tonnel demanda un cong� pour retourner � Niort afin d'y traiter des questions d'h�ritage. ��Il ne finira donc jamais d'h�riter��, pensa Ang�lique. Elle se souvenait qu'il avait d�j� d� quitter une place pour cette m�me raison. Me Cl�ment promettait d'�tre de retour le mois suivant, mais en le voyant arrimer avec beaucoup de soin le harnachement de son cheval, Ang�lique eut le pressentiment qu'elle ne le reverrait pas de sit�t. Sur le point de lui confier une lettre pour sa famille, elle y renon�a.</p><p>Lorsqu'il fut parti, elle fut prise d'un d�sir irraisonn� de revoir Monteloup et sa campagne. Pourtant son p�re ne lui manquait pas. Bien qu'elle f�t devenue heureuse, elle lui gardait une vague rancune pour son mariage. Ses fr�res et s�urs �taient dispers�s. Le vieux Guillaume �tait mort et, d'apr�s les lettres qu'elle recevait, elle devinait que les tantes devenaient hargneuses et radoteuses, et la nourrice de plus en plus autoritaire. Sa pens�e effleura un instant le souvenir de Nicolas�; Nicolas avait disparu du pays apr�s le mariage d'Ang�lique. � force de s'interroger, Ang�lique s'aper�ut qu'elle �tait hant�e par l'id�e de retourner l�-bas pour se rendre au ch�teau du Plessis et constater si le fameux coffret au poison �tait toujours enferm� dans sa cachette de la fausse tourelle. Il n'y avait aucune raison pour qu'il n'y f�t plus. On ne pourrait le d�couvrir qu'en d�molissant le ch�teau. Pourquoi cette vieille affaire revenait-elle la tracasser tout � coup�? Les antagonismes de l'�poque �taient d�j� lointains. M. Mazarin, le roi et son jeune fr�re �taient toujours en vie. M. Fouquet avait obtenu la puissance sans le crime. Et ne parlait-on pas d'un retour en gr�ce du prince de Cond�?</p><p>Elle secoua ses chim�res et retrouva bient�t la tranquillit�.</p></section><section><p><strong>Chapitre 14</strong></p><p>L'air �tait � la joie, aussi bien dans la maison d'Ang�lique que dans le royaume. Et l'archev�que de Toulouse, occup� par de plus importants soucis, faisait tr�ve au guet soup�onneux dont il entourait son rival le comte de Peyrac. En effet, Mgr de Fontenac venait d'�tre convoqu�, ainsi que l'archev�que de Bayonne, pour escorter M. Mazarin dans son voyage dans les Pyr�n�es.</p><p>*****</p><p>La France enti�re se r�p�tait la nouvelle�: dans un apparat � faire trembler le monde, M. le cardinal s'en allait vers une �le de la Bidassoa, en Pays Basque, n�gocier la paix avec les Espagnols. C'en serait donc fini de la guerre �ternelle, renaissant chaque ann�e avec les fleurs du printemps. Mais plus encore que cette nouvelle tant esp�r�e, un projet incroyable remplissait d'aise jusqu'au plus humble artisan du royaume. En gage de paix, l'Espagne alti�re acceptait d'offrir son infante en �pouse au jeune roi de France. Aussi bien, en d�pit des r�ticences et des coups d'�il jaloux, chacun se rengorgeait des deux c�t�s des Pyr�n�es, car dans l'Europe du moment, entre l'Angleterre en r�volte, la poussi�re des petites principaut�s allemandes et italiennes, ou ces peuples roturiers qu'on appelait les ��marins���: Flamands et Hollandais, seuls ces deux princes �taient dignes l'un de l'autre. � quel autre roi pouvait-on destiner l'infante, fille unique de Philippe IV, pure idole au teint de nacre, �lev�e dans l'ombre aust�re des sombres palais�?</p><p>Et pour devenir l'�pouse de ce jeune prince de vingt ans, espoir d'une des plus grandes nations, quelle princesse offrait autant de garanties de noblesse et d'avantages d'alliance�?...</p><p>Naturellement, les cours de province commentaient avec passion cet �v�nement, et les dames de Toulouse disaient que le jeune roi pleurait beaucoup en secret, car il �tait follement amoureux d'une petite amie d'enfance, la brune Marie Mancini, ni�ce du cardinal. Mais la raison d'�tat s'imposait. En l'occurrence le cardinal montrait de fa�on �clatante que pour lui la gloire de son royal pupille et le bien du royaume primaient tout.</p><p>Il voulait la paix comme supr�me r�ussite des intrigues que ses mains italiennes nouaient depuis des ann�es. Sa famille fut impitoyablement �cart�e. Louis XIV �pouserait l'infante.</p><p>*****</p><p>Ainsi, avec huit carrosses pour sa personne, dix chariots pour ses bagages, vingt-quatre mulets, cent cinquante serviteurs en livr�e, cent cavaliers, deux cents fantassins, le cardinal descendait vers les rives d'�meraude de Saint-Jean-de-Luz. Au passage, il r�clama les archev�ques de Bayonne et de Toulouse avec tout leur train, afin d'ajouter � l'apparence somptueuse de la d�l�gation. Cependant, de l'autre c�t� des montagnes, don Luis d� Haro, le repr�sentant de Sa Majest� Tr�s Catholique, opposant � tant de luxe une simplicit� hautaine, traversait les plateaux de Castille en n'emportant dans ses coffres que des rouleaux de tapisseries dont les sc�nes rappelleraient � qui de droit la gloire de l'antique royaume de Charles Quint. Personne ne se pressait, aucun des deux ne voulant arriver le premier, et �tre r�duit � l'humiliation d'attendre l'autre. On finit par pi�tiner m�tre par m�tre, et par un miracle de l'�tiquette, l'italien et l'Espagnol atteignirent le m�me jour, � la m�me heure, les rives de la Bidassoa. Ensuite le temps passa dans l'ind�cision. Oui mettrait le premier la barque � l'eau pour joindre la petite �le des Faisans au milieu du fleuve o� devait avoir lieu la rencontre. Chacun trouva la solution qui devait m�nager son orgueil. Le cardinal et don Luis de Haro se firent dire simultan�ment qu'ils �taient malades. Le pi�ge ayant �chou� par un trop grand accord, il fallut attendre d�cemment que ces ��maladies�� fussent termin�es, mais aucun ne voulait gu�rir. Le monde tr�pignait. La paix se ferait-elle�? Le mariage se ferait-il�? On commentait le moindre geste.</p><p>*****</p><p>� Toulouse, Ang�lique ne suivait les choses que de loin. Elle �tait tout � la joie d'un �v�nement personnel, qui lui semblait bien plus important que le mariage du roi. En effet, son entente avec Joffrey se resserrant chaque jour, elle s'�tait mise � souhaiter ardemment d'avoir un enfant. Alors seulement, lui semblait-il, elle serait vraiment sa femme. Il avait beau lui affirmer qu'il n'avait jamais aim� une femme au point de lui montrer son laboratoire et de lui parler math�matiques, elle restait sceptique et avait des crises de jalousie r�trospective qui le faisaient rire et d'ailleurs le ravissaient secr�tement.</p><p>Elle avait appris � conna�tre la sensibilit� de ce caract�re audacieux, � mesurer le courage qu'il avait d�ploy� pour dominer sa laideur et son infirmit�. Elle l'admirait d'avoir r�ussi une telle gageure. Il lui semblait que, beau et invuln�rable, elle n'e�t pu l'aimer aussi passionn�ment. Elle voulait lui donner un enfant pour le combler. Les jours passant, elle commen�ait � craindre d'�tre st�rile. Enfin, lorsque, au d�but de l'hiver 1658, elle se trouva enceinte, elle pleura de bonheur.</p><p>Joffrey ne cacha pas son enthousiasme et sa fiert�. Cet hiver-l�, alors qu'on s'agitait dans les pr�paratifs du mariage royal non encore d�cid�, mais o� tous les seigneurs de la province esp�raient se rendre, la vie fut tr�s calme au palais du Gai Savoir. Entre ses travaux et sa jeune femme, le comte de Peyrac faisait tr�ve � la vie mondaine qu'il avait maintenue jusqu'alors dans sa demeure. Enfin, et sans en parler � Ang�lique, il profitait de l'absence de l'archev�que pour reprendre en main la vie publique de Toulouse, au grand contentement d'une partie des capitouls et de la population.</p><p>Pour la naissance, Ang�lique se rendit dans un petit ch�teau que le comte poss�dait en B�arn, sur les contreforts des Pyr�n�es, et o� il faisait plus frais qu'en ville. Naturellement, les futurs parents discutaient, beaucoup � l'avance, du pr�nom que l'on donnerait � ce fils, h�ritier des comtes de Toulouse. Joffrey voulait l'appeler Cantor ainsi que le c�l�bre troubadour du Languedoc Cantor de Marmont, mais comme il naquit en pleine f�te, alors que les Jeux floraux se d�cernaient � Toulouse, on l'appela Florimond.</p><p>Ce fut un petit gar�on brun aux abondants cheveux noirs. Pendant quelques jours, Ang�lique lui garda vaguement rancune de l'angoisse et des douleurs de l'accouchement. La sage-femme lui affirmait cependant que, ��pour un premier��, les choses s'�taient fort bien pass�es. Mais Ang�lique avait �t� rarement malade et ignorait la douleur physique. Au cours des longues heures d'attente, elle se sentit peu � peu submerg�e par cette souffrance �l�mentaire, et son orgueil se cabra. Elle �tait seule sur une route o� ni l'amour ni l'amiti� ne pouvait l'aider, ma�tris�e par l'enfant inconnu qui d�j� la revendiquait enti�rement. Les visages qui l'entouraient devenaient �trangers.</p><p>Cette heure pr�figura pour elle l'atroce solitude qu'elle devait un jour affronter. Elle ne le sut pas, mais son �tre en eut l'avertissement, et pendant vingt-quatre heures Joffrey de Peyrac fut inquiet de sa p�leur, de son mutisme et de son sourire contraint.</p><p>Puis, le soir du troisi�me jour, comme Ang�lique se penchait curieusement sur le berceau o� dormait son fils, elle reconnut un visage aux traits cisel�s que lui avait r�v�l� parfois le profil intact de Joffrey. Elle imagina un sabre cruel s'abattant sur cette frimousse d'angelot, le corps gracile projet� par une fen�tre, bris� dans la neige o� pleuvaient des flammes.</p><p>La vision fut si nette qu'elle cria d'horreur. Saisissant le nouveau-n�, elle le serra convulsivement sur sa poitrine. Ses seins �taient douloureux, car le lait montait, et la sage-femme les avait band�s �troitement. Les dames de qualit� n'allaitaient pas leurs enfants. Une jeune nourrice, drue et saine, devait emmener Florimond dans ses montagnes o� il passerait les premi�res ann�es de son existence. Mais, lorsque la sage-femme revint, ce soir-l�, dans la chambre de l'accouch�e, elle leva les bras au ciel, car Florimond y t�tait de fort bon c�ur le sein de sa propre m�re.</p><p>��Madame, vous �tes folle�! Comment faire passer votre lait maintenant�? Vous allez avoir les fi�vres et le sein dur.</p><p>��Je le nourrirai moi-m�me, fit Ang�lique farouchement. Je n'ai pas envie qu'on me le jette par une fen�tre�!</p><p>On parla avec scandale de cette noble dame qui agissait comme une paysanne. Finalement, il fut convenu que la nourrice ferait quand m�me partie de la maison de Mme de Peyrac. Elle compl�terait l'allaitement de Florimond, dont l'app�tit �tait vorace.</p><p>*****</p><p>Sur ces entrefaites, et alors que cette question de lait agitait jusqu'au capitoul du petit village b�arnais d�pendant du ch�teau, on vit arriver Bernard d'Andijos. Le comte de Peyrac avait fini par le nommer premier gentilhomme de sa maison et venait de l'envoyer � Paris pour y pr�parer son h�tel en vue d'un voyage qu'il comptait faire dans la capitale.</p><p>De retour, Andijos avait fil� directement � Toulouse pour y repr�senter le comte aux festivit�s des Jeux floraux.</p><p>On ne l'attendait pas en B�arn. Il paraissait tr�s agit�. Jetant les brides de son cheval � un laquais, il monta quatre � quatre l'escalier et fit irruption dans la chambre d'Ang�lique. Celle-ci �tait �tendue dans son lit, tandis que Joffrey de Peyrac, assis au bord de la fen�tre, grattait sa guitare en fredonnant.</p><p>Andijos n'accorda aucun regard � ce tableau familial.</p><p>��Le roi arrive�! s'�cria-t-il haletant.</p><p>��O� cela�?</p><p>��Chez vous, au Gai Savoir, � Toulouse�!...</p><p>Puis il se laissa tomber dans un fauteuil et s'�pongea.</p><p>��Voyons, dit Joffrey de Peyrac apr�s avoir jou� un petit air sur sa guitare pour laisser le nouveau venu reprendre son haleine, ne nous affolons pas. On m'a bien dit que le roi, sa m�re et la cour s'�taient mis en route pour rejoindre le cardinal � Saint-Jean-de-Luz, mais pourquoi passeraient-ils par Toulouse�?</p><p>��C'est toute une histoire�! Il para�t qu'� force de se faire des politesses, don Luis de Haro et M. Mazarin n'ont pas encore abord� le sujet du mariage. D'ailleurs les rapports, dit-on, s'aigriraient. On se cabre au sujet de M. de Cond�. L'Espagne veut qu'on l'accueille � bras ouverts et qu'on oublie non seulement les trahisons de la Fronde, mais que ce prince de sang fran�ais a �t� pendant plusieurs ann�es un g�n�ral espagnol. La pilule est am�re et difficile � avaler. L'arriv�e du roi, dans ces conditions, serait grotesque. Mazarin a conseill� de voyager. On voyage. La cour se rend � Aix, o� la pr�sence du roi apaisera sans doute la r�volte qui vient d'�clater. Mais tout ce beau monde passe par Toulouse. Et vous n'�tes pas l�! Et l'archev�que n'est pas l�! Les capitouls sont affol�s�!...</p><p>��Ce n'est pourtant pas la premi�re fois qu'ils re�oivent un grand personnage.</p><p>��Il faut que vous soyez l�, supplia Andijos. Je suis venu moi-m�me vous chercher. Il para�t qu'en apprenant qu'on passerait par Toulouse le roi aurait dit�: ��Enfin je vais conna�tre ce Grand Boiteux du Languedoc dont on me rebat les oreilles�!��</p><p>��Oh�! je veux partir pour Toulouse, s'�cria Ang�lique en bondissant sur son lit.</p><p>Mais elle se rejeta en arri�re avec une grimace de douleur. Elle �tait vraiment encore trop ankylos�e et affaiblie pour entreprendre un voyage par les mauvaises routes de montagne et supporter les fatigues d'une r�ception princi�re. Ses yeux se remplirent de larmes de d�ception.</p><p>��Oh�! le roi � Toulouse�! Le roi au Gai Savoir, et je ne verrai pas cela�!...</p><p>��Ne pleurez pas, ma ch�rie, dit Joffrey. Je vous promets d'�tre si empress� et si aimable qu'on ne pourra faire autrement que de nous inviter au mariage. Vous verrez le roi � Saint-Jean-de-Luz et non en voyageur poussi�reux, mais dans toute sa gloire.</p><p>Tandis que le comte sortait pour donner des ordres au sujet de son d�part le lendemain � l'aube, le brave Andijos s'employa � la consoler.</p><p>��Votre mari a raison, ma belle. La cour�! Le roi�! Bah�! qu'est-ce que tout cela�! Un seul repas au Gai Savoir vaut grandement une f�te du Louvre. Croyez-moi, j'ai �t� au Louvre et j'y ai eu si froid dans l'antichambre du Conseil que la goutte me gelait au nez. � croire que le roi de France n'a pas de for�ts pour y couper son bois. Quant aux officiers de la maison royale, je leur ai vu des chausses trou�es � faire baisser les yeux des filles de la reine, qui pourtant ne sont pas timides.</p><p>��On dit beaucoup que le cardinal-pr�cepteur n'a pas voulu habituer son royal pupille � un luxe qui �tait hors de proportion avec les moyens du pays�?</p><p>��Je ne sais pas quelles �taient les intentions du cardinal, qui ne s'est jamais priv� pour son compte d'acheter diamants bruts ou taill�s, tableaux, ��librairies��, tapisseries, estampes. Mais je crois que le roi, sous des airs timides, est impatient de secouer cette tutelle. Il en a assez de la soupe aux f�ves et des remontrances de sa m�re. Il en a assez de rev�tir les malheurs de la France pill�e, et cela se comprend quand on est un beau gar�on et roi par-dessus le march�. Le temps n'est pas loin o� il va secouer sa crini�re de lion.</p><p>��Comment est-il�? d�crivez-le-moi, demanda Ang�lique impatiente.</p><p>��Pas mal�! Pas mal�! Il a de la prestance, de la majest�. Mais d'avoir tant couru de ville en ville au temps de la Fronde, il est rest� plus ignorant qu'un valet, et s'il n'�tait pas roi je vous dirais que je le crois un peu sournois. De plus, il a eu la petite v�role et son visage est tout gr�l�.</p><p>��Oh�! vous essayez de me d�courager�! s'�cria Ang�lique, et vous parlez comme un de ces diables de Gascons, de B�arnais ou d'Albigeois qui se demandent toujours pourquoi l'Aquitaine n'est pas rest�e un royaume ind�pendant du royaume de France. Pour vous, il n'y a que Toulouse et votre soleil. Mais, moi, je meurs d'envie de conna�tre Paris et de voir le roi.</p><p>��Vous le verrez � son mariage. Peut-�tre cette c�r�monie sonnera-t-elle la vraie majorit� de notre souverain. Mais, si vous remontez vers Paris, arr�tez-vous � Vaux pour y saluer M. Fouquet. Voil� le vrai roi de l'heure. Quel luxe, mes amis�! Quelle splendeur�!</p><p>��Ainsi, vous aussi, vous �tes all� courtiser ce financier v�reux et sans �ducation�? interrogea le comte de Peyrac qui rentrait.</p><p>��Indispensable, mon cher. Non seulement la chose est n�cessaire pour �tre re�u partout � Paris, car les princes sont � sa d�votion, mais j'avoue que la curiosit� me d�vorait de voir dans son cadre le grand argentier du royaume, qui est certainement maintenant la premi�re personnalit� du pays apr�s Mazarin.</p><p>��Allez-y plus hardiment et ne craignez pas de dire�: avant Mazarin. Chacun sait que le cardinal ne trouve aucun cr�dit aupr�s des pr�teurs de fonds lorsqu'il s'agit m�me du bien du pays, alors que ce Fouquet a la confiance g�n�rale.</p><p>��Mais le souple Italien n'est pas jaloux. Fouquet fait rentrer l'argent dans le Tr�sor royal pour entretenir les guerres, c'est tout ce qu'on lui demande... pour l'instant. Il ne s'inqui�te pas de savoir si cet argent est emprunt� aux usuriers � vingt-cinq et m�me cinquante pour cent d'int�r�t. La cour, le roi, le cardinal vivent de ces malversations. On ne l'arr�tera pas de sit�t�! et il continuera d'�taler � l'envi son embl�me, l'�cureuil, et sa devise Quo non ascendant�? (Jusqu'o� ne monterai-je pas�?)</p><p>Joffrey de Peyrac et Bernard d'Andijos discut�rent encore un moment sur le faste insolite de Fouquet, qui avait certes commenc� par �tre ma�tre des requ�tes, puis membre du Parlement de Paris, mais n'en restait pas moins fils d'un simple magistrat breton. Ang�lique demeurait songeuse, car, lorsqu'on parlait de Fouquet, elle �voquait le coffret au poison, et chaque fois ce souvenir lui �tait d�sagr�able. La conversation fut interrompue par un petit serviteur qui apportait sur un plateau une collation pour le marquis.</p><p>��Humph�! fit celui-ci en se br�lant les doigts � des brioches chaudes qui renfermaient miraculeusement une noix de foie gras glac�, il n'y a qu'ici qu'on mange de pareilles merveilles. Ici et � Vaux, pr�cis�ment. Fouquet a un cuisinier exceptionnel, un nomm� Vatel.</p><p>Il poussa une soudaine exclamation�:</p><p>��Oh�! ceci me rappelle une rencontre... bizarre. Devinez qui j'ai surpris l�-bas m�me en grande conversation avec le sieur Fouquet, seigneur de Belle-Isle et autres lieux, et quasi vice-roi de Bretagne. Devinez�?</p><p>��C'est difficile. Il conna�t tant de monde.</p><p>��Devinez quand m�me. C'est quelqu'un de votre maison... si l'on peut dire. Apr�s avoir cherch�, Ang�lique �mit qu'il s'agissait peut-�tre de son beau-fr�re, mari de sa s�ur Hortense, qui �tait homme de robe � Paris tout comme l'�tait autrefois le c�l�bre surintendant.</p><p>Mais Andijos secoua la t�te n�gativement.</p><p>��Ah�! si je n'avais pas si peur de votre mari, je ne vous donnerais mon information que contre un baiser, car vous ne devinerez jamais.</p><p>��Eh bien, prenez le baiser, ce qui est de bon ton lorsqu'on revoit pour la premi�re fois une jeune accouch�e et dites-moi, car vous me faites languir.</p><p>��Voil�: j'ai surpris votre ancien ma�tre d'h�tel, ce Cl�ment Tonnel que vous avez eu plusieurs ann�es � Toulouse, en grand conciliabule avec le surintendant.</p><p>��Vous avez d� vous tromper. Il �tait seulement parti pour le Poitou, dit Ang�lique avec une pr�cipitation soudaine. Et il n'y a aucune raison qu'il fr�quente de grands personnages. � moins qu'il ne cherche � entrer en service � Vaux.</p><p>��C'est ce que j'ai cru comprendre d'apr�s leur conversation. Ils s'entretenaient de Vatel, le cuisinier du surintendant.</p><p>��Vous voyez, constata Ang�lique avec un soulagement qu'elle ne s'expliqua pas, il cherchait simplement � travailler sous les ordres de ce Vatel qu'on dit g�nial. Je trouve seulement qu'il aurait pu nous avertir qu'il ne reviendrait pas en Languedoc. Mais allez donc attendre de la d�f�rence de ces gens du commun lorsque vous ne leur �tes plus utile.</p><p>��Oui�! oui�! fit Andijos qui semblait penser � autre chose, mais il y a quand m�me un d�tail qui m'a paru curieux. Je me suis trouv� � entrer impromptu dans la pi�ce o� le surintendant �tait en conversation avec ce fameux Cl�ment. Je faisais partie d'un groupe de seigneurs plus ou moins �gay�s par le vin. Nous nous sommes excus�s pr�s du surintendant, mais j'avais remarqu� que notre homme conversait de fa�on assez famili�re avec M. Fouquet, et il s'�tait redress� dans une attitude plus servile � notre venue. Il m'a reconnu. Alors que nous sortions je l'ai vu dire quelques mots pr�cipitamment � Fouquet. Celui-ci a fix� sur moi un regard froid de serpent, puis a dit�: ��Je ne crois pas que cela ait de l'importance.��</p><p>��C'est donc toi qu'on jugeait sans importance, mon ami�? interrogea Peyrac qui grattait sa guitare nonchalamment.</p><p>��Il m'a sembl�...</p><p>��Que voil� un judicieux avis�!</p><p>Andijos fit mine de tirer son �p�e et la conversation reprit dans les rires.</p></section><section><p><strong>Chapitre 15</strong></p><p>��Il faut absolument que je me rappelle cette chose, se dit Ang�lique. Elle est dans ma t�te, tout � fait enfouie au fond de mes souvenirs. Mais je sais qu'elle est tr�s importante. Il faut que je m'en souvienne�!��</p><p>Elle prenait ses joues � deux mains, fermait les yeux, concentrait sa pens�e. La chose �tait lointaine. Elle avait eu lieu au ch�teau du Plessis. Cela, elle en �tait s�re, mais ensuite tout se brouillait.</p><p>La flamme de l'�tre lui chauffait le front. Elle prit un �cran � feu de soie peinte et se prot�gea en s'�ventant machinalement. Dehors, dans la nuit, la temp�te faisait rage. Temp�te de printemps et de montagne, sans �clairs, mais tordant des paquets de gr�lons qui, par instants, criblaient les vitres. Incapable de dormir, Ang�lique �tait venue s'asseoir devant la chemin�e. Elle souffrait un peu dans le dos et s'en voulait de ne pas reprendre plus vite ses forces. La sage-femme ne manquait pas de dire que cette faiblesse venait de son ent�tement � nourrir, mais Ang�lique faisait la sourde oreille�; lorsqu'elle prenait son b�b� contre elle et qu'elle le regardait t�ter, sa joie chaque fois �tait plus grande. Elle s'�panouissait. Elle se sentait devenir grave, attendrie. Elle se voyait d�j� en matrone solennelle et indulgente, entour�e de marmots tr�buchants. Pourquoi pensait-elle si fr�quemment � son enfance alors qu'en elle-m�me la petite Ang�lique �tait en train de dispara�tre�?... Et ce n'�tait pas un malaise sourd, inexplicable. Peu � peu la question se pr�cisait�: ��Il y a quelque chose dont il faut absolument que je me souvienne�!��</p><p>Ce soir, elle attendait le retour de son mari�: il avait envoy� un courrier pour s'annoncer, mais sans doute, la temp�te l'ayant retard�, il n'arriverait que demain. Elle en �tait d��ue jusqu'aux larmes. Elle attendait avec tant d'impatience le r�cit de la r�ception du roi�! Cela l'aurait distraite. On disait que le repas et la f�te avaient �t� splendides. Quel dommage de n'avoir pu y assister, au lieu de rester l� � se creuser la t�te pour ramener en surface un lambeau de souvenir, un d�tail qui sans doute n'avait aucune importance.</p><p>��C'�tait au Plessis. Dans la chambre du prince de Cond�... Tandis que je regardais par la fen�tre. Il faut que je revoie chaque chose � partir de ce moment-l�, point � point...��</p><p>Une porte claqua, et il y eut un bruit de voix dans le hall du petit ch�teau. Ang�lique bondit sur ses pieds et se pr�cipita hors de sa chambre. Elle reconnut la voix de Joffrey.</p><p>��Oh�! mon ch�ri, c'est vous enfin�! Que je suis heureuse.</p><p>Elle descendit en courant l'escalier, et il la re�ut dans ses bras.</p><p>*****</p><p>Assise � ses pieds sur un coussin, elle se blottissait contre lui. Lorsque les domestiques furent sortis, elle r�clama, impatiente�:</p><p>��Racontez.</p><p>��Ma foi, ce fut tr�s bien, dit Joffrey de Peyrac, en grappillant un peu de raisin. La ville a fait de belles choses. Mais sans me vanter, je crois que la r�ception du Gai Savoir a d�pass� l'ensembl�. J'ai pu faire venir � temps de Lyon un ma�tre en machinerie qui nous a organis� une tr�s belle f�te.</p><p>��Et le roi�? Le roi�?</p><p>��Le roi, ma foi, est un beau jeune homme qui semble go�ter les honneurs qu'on lui rend. Il a des joues pleines, des yeux bruns caressants et beaucoup de majest�. Je lui crois le c�ur dolent. La petite Mancini y a fait une blessure d'amour qui n'est pas pr�s de se refermer, mais comme il a une haute id�e de son m�tier de roi, il s'incline devant la raison d'�tat. J'ai vu la reine m�re, belle, triste et un peu sur son quant-�-soi. J'ai vu la Grande Mademoiselle et le petit Monsieur se quereller pour des questions d'�tiquette. Que vous dire encore�? J'ai vu trop de beaux noms et de laides figures�!... En fait, rien n'a valu pour moi le plaisir de retrouver le petit P�guilin, vous savez le chevalier de Lauzun, ce neveu du duc de Gramont, gouverneur du B�arn�? Je l'ai eu petit page � Toulouse avant qu'il ne monte � Paris. Je le revois encore avec sa figure de chat, au temps o� je chargeais Mme de V�rant de le d�niaiser.</p><p>��Joffrey�!</p><p>��Mais il a tenu ses promesses et mis en pratique les enseignements de nos cours d'amour. Car j'ai pu constater qu'il �tait la coqueluche de toutes ces dames. Et son esprit lui vaut l'amiti� du roi, qui ne peut se passer de ses bouffonneries.</p><p>��Et le roi�? Parlez-moi du roi�? Vous a-t-il exprim� sa satisfaction de la r�ception que vous lui avez faite�?</p><p>��Avec beaucoup de gr�ce. Et, � plusieurs reprises, il a regrett� votre absence. Oui, le roi a �t� satisfait... trop satisfait.</p><p>��Comment ��trop�� satisfait�? Pourquoi dites-vous cela avec votre petit sourire mordant�?</p><p>��Parce qu'on m'a rapport� la r�flexion suivante�: alors que le roi remontait en carrosse, un courtisan lui a fait remarquer que notre f�te pouvait �galer les splendeurs de celles de Fouquet. Alors Sa Majest� a r�pondu�: ��Oui, en effet, et je me demande s'il ne sera pas bient�t temps de faire rendre gorge � ces gens-l�!�� La bonne reine a pouss� une exclamation�: ��Quelle r�flexion, mon fils, au milieu d'une r�jouissance donn�e pour vous plaire�!</p><p>��Je suis las, a r�pondu le roi, de voir mes propres sujets m'�craser de leur faste.</p><p>���a alors�! Quel gar�on jaloux�! s'exclama Ang�lique outr�e. Je ne peux y croire. �tes-vous bien s�r de telles paroles�?</p><p>��C'est mon fid�le Alfonso lui-m�me qui tenait la porti�re et qui me les a rapport�es.</p><p>��Le roi ne peut avoir de lui-m�me des sentiments aussi mesquins. Ce sont ses courtisans qui ont aigri son humeur et qui l'ont mont� contre nous. �tes-vous bien certain de n'avoir pas montr� trop d'insolence envers l'un d'eux�?</p><p>��J'ai �t� tout sucre et miel, je vous l'assure. Je les ai m�nag�s autant que faire se peut. Jusqu'� d�poser dans la chambre de chacun des seigneurs qui logeaient au ch�teau une bourse remplie d'or. Et je vous jure qu'aucun de ces messieurs n'a oubli� de l'emporter.</p><p>��Vous les flattez, mais vous les m�prisez et ils le sentent, dit Ang�lique en secouant la t�te songeusement.</p><p>Elle se redressa et, s'asseyant sur les genoux de son mari, elle se blottit contre lui. Dehors la temp�te continuait de faire rage.</p><p>��Chaque fois que l'on prononce le nom de ce Fouquet, je frissonne, murmura Ang�lique. Je revois ce coffret de poison qui m'�tait sorti de la t�te pendant si longtemps, et cela devient pour moi une hantise.</p><p>��Vous �tes bien nerveuse, ma mie�! Vais-je avoir d�sormais une �pouse tremblant au moindre souffle�?</p><p>��Il faut que je me rappelle quelque chose, g�mit la jeune femme en fermant les yeux.</p><p>Elle frotta sa joue contre la ti�de chevelure au parfum de violette dont les boucles humides frisaient.</p><p>��Si vous pouviez m'aider � me rappeler... Mais c'est impossible. Si je pouvais seulement me souvenir, il semble que je verrais d'o� vient le danger.</p><p>��Il n'y a pas de danger, ma jolie. La naissance de Florimond vous a �branl�e.</p><p>��Je vois la chambre..., continua Ang�lique les yeux clos. Le prince de Cond� a saut� du lit parce qu'on avait frapp� � la porte... Mais je n'avais pas entendu le coup. Le prince s'est envelopp� dans sa robe de chambre et il a cri�: ��Je suis avec la duchesse de Beaufort...�� Mais, au fond de la pi�ce, le valet a ouvert et a introduit le moine en capuchon... Ce moine s'appelait Exili...</p><p>Elle s'interrompit et regarda soudain devant elle avec une fixit� qui effraya le comte.</p><p>��Ang�lique�! s'�cria-t-il.</p><p>��Maintenant je me souviens, fit-elle d'une voix sourde. Joffrey je me souviens... Le valet du prince de Cond� c'�tait... Cl�ment Tonnel.</p><p>��Vous �tes folle, ch�rie, dit-il en riant. Pendant plusieurs ann�es cet homme est rest� � notre service, et vous vous apercevriez seulement maintenant de cette ressemblance�?</p><p>��Je n'avais fait que l'entrevoir rapidement dans la p�nombre. Mais ce visage gr�l�, ces fa�ons cauteleuses... Si, Joffrey, maintenant je suis s�re, c'�tait lui. Je m'explique pourquoi, pendant le temps qu'il a �t� � Toulouse, je n'ai jamais pu le regarder sans d�sagr�ment. Vous vous souvenez de ce que vous disiez un jour�: ��L'espion le plus dangereux c'est celui qu'on ne soup�onne pas���; et vous aviez commenc� � le sentir r�der autour de la maison. L'espion inconnu, c'�tait lui.</p><p>��Vous voici bien romanesque pour une femme qui s'int�resse aux sciences.</p><p>Il lui caressa le front.</p><p>��N'avez-vous pas un peu de fi�vre�?</p><p>Elle secoua la t�te.</p><p>��Ne vous moquez pas. Je suis tourment�e � l'id�e que cet homme me guette depuis des ann�es. Pour le compte de qui a-t-il agi�? M. de Cond�? Fouquet�?</p><p>��Vous n'avez jamais parl� � personne de cette affaire�?</p><p>��� vous... une fois, et il nous a entendus.</p><p>��Tout cela est si vieux. Rassurez-vous, mon tr�sor, je crois que vous vous forgez des id�es.</p><p>*****</p><p>Cependant, quelques mois plus tard, alors qu'elle venait de sevrer Florimond, son mari lui dit n�gligemment un matin�:</p><p>��Je ne voudrais pas vous contraindre, mais il me serait agr�able de savoir que chaque matin vous prenez ceci � votre repas.</p><p>Il ouvrit la main, et elle y vit briller une petite pastille blanche.</p><p>��Qu'est-ce donc�?</p><p>��Du poison... � dose infime. Ang�lique le regarda.</p><p>��Que craignez-vous, Joffrey�?</p><p>��Rien. Mais c'est une pratique dont je me suis toujours trouv� fort bien. Le corps s'habitue peu � peu au poison.</p><p>��Vous pensez que quelqu'un peut chercher � m'empoisonner�?</p><p>��Je ne pense rien, ma ch�re... Simplement, je ne crois pas au pouvoir de la corne de licorne.</p><p>*****</p><p>Au mois de mai suivant, le comte de Peyrac et sa femme furent convi�s au mariage royal. Celui-ci devait avoir lieu � Saint-Jean-de-Luz, sur les bords de la Bidassoa. Le roi Philippe IV d'Espagne amenait lui-m�me sa fille, l'infante Marie-Th�r�se, au jeune roi Louis XIV. La paix �tait sign�e... ou presque. La noblesse fran�aise, encombrant les routes, se dirigeait vers la petite ville basque. Joffrey et Ang�lique quitt�rent Toulouse de grand matin, avant les heures chaudes. Naturellement, Florimond �tait du voyage avec sa nourrice, sa berceuse et le n�grillon qui �tait charg� de le faire rire. C'�tait maintenant un b�b� en belle sant�, bien que peu en chair, avec une ravissante figure de petit J�sus espagnol�: prunelles et boucles noires.</p><p>La servante Marguerite, indispensable, surveillait dans l'un des chariots la garde-robe de sa ma�tresse. Kouassi-Ba, auquel on avait fait faire trois livr�es plus �blouissantes les unes que les autres, prenait des airs de grand vizir sur un cheval aussi noir que sa peau. Il y avait encore Alphonso, l'espion de l'archev�que, toujours fid�le, quatre musiciens dont un petit violoniste, Giovani, qu'Ang�lique affectionnait, et un nomm� Fran�ois Binet, barbier-perruquier, sans lequel Joffrey de Peyrac ne se d�pla�ait pas. Valets, servantes et laquais compl�taient l'�quipage, que les trains de Bernard d'Andijos et de Cerbalaud pr�c�daient. Tout � l'excitation et � la pr�occupation du d�part, Ang�lique s'aper�ut � peine qu'on d�passait la banlieue de Toulouse.</p><p>Comme le carrosse franchissait un pont sur la Garonne, elle poussa un petit cri et mit le nez � la vitre.</p><p>��Que vous arrive-t-il, ma ch�re�? demanda Joffrey de Peyrac.</p><p>��Je veux voir encore une fois Toulouse, r�pondit Ang�lique. Elle contemplait la ville ros� �tendue sur les bords du fleuve, avec les fl�ches dress�es de ses �glises et la raideur de ses tours.</p><p>Une angoisse rapide lui serra le c�ur.</p><p>��Oh�! Toulouse�! murmura-t-elle. Oh�! Le palais du Gai Savoir�!</p><p>Elle avait le pressentiment qu'elle ne les reverrait jamais.</p><p><strong>� suivre</strong></p><p>1 Canada.</p><p>2 Avant la cr�ation des Invalides par Louis XIV, les vieux soldats n'avaient d'autres refuges que les couvents o� ils s'installaient un peu comme � l'hospice, d'o� le rel�chement des m�urs.</p><p>3 Paroles historiques de saint Vincent de Paul.</p><p>4 Paroles historiques de saint Vincent de Paul.</p><p>5 Terme paysan d�signant : �ne, mulet.</p><p>6 Langage des ��pr�cieuses�� du XVIIe si�cle.</p><p>7 Poison, noble dame.</p><p>8 Dois-je faire la coupellation devant tout le monde ?</p></section></body><binary id="cover" 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