<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>love_history</genre><author><first-name>Anne</first-name><last-name>Golon</last-name></author><author><first-name>Serge</first-name><last-name>Golon</last-name></author><book-title>Indomptable Ang�lique Part 2</book-title><date/><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><sequence name="Ang�lique" number="8"/></title-info><document-info><author><first-name>Golon,Anne</first-name><middle-name>et</middle-name><last-name>Serge</last-name></author><program-used>calibre 0.9.22, FictionBook Editor Release 2.6, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2014-06-03">3.6.2014</date><id>8f759732-0391-43f5-bc96-063e823ff1ae</id><version>1.0</version></document-info></description><body><section><p><strong>La s�rie</strong></p><p>01�: Ang�lique, marquise des anges 1</p><empty-line/><p>02�: Ang�lique, marquise des anges 2</p><empty-line/><p>03�: Le chemin de Versailles 1</p><empty-line/><p>04�: Le chemin de Versailles 2</p><empty-line/><p>05�: Ang�lique et le roi 1</p><empty-line/><p>06�: Ang�lique et le roi 2</p><empty-line/><p>07�: Indomptable Ang�lique 1</p><empty-line/><p>08�: Indomptable Ang�lique 2</p><empty-line/><p>09�: Ang�lique se r�volte 1</p><empty-line/><p>10�: Ang�lique se r�volte 2</p><empty-line/><p>11�: Ang�lique et son amour 1</p><empty-line/><p>12�: Ang�lique et son amour 2</p><empty-line/><p>13�: Ang�lique et le Nouveau Monde 1</p><empty-line/><p>14�: Ang�lique et le Nouveau Monde 2</p><empty-line/><p>15�: La tentation d'Ang�lique 1</p><empty-line/><p>16�: La tentation d'Ang�lique 2</p><empty-line/><p>17�: Ang�lique et la d�mone 1</p><empty-line/><p>18�: Ang�lique et la d�mone 2</p><empty-line/><p>19�: Ang�lique et le complot des ombres</p><empty-line/><p>20�: Ang�lique � Qu�bec 1</p><empty-line/><p>21�: Ang�lique � Qu�bec 2</p><empty-line/><p>22�: Ang�lique � Qu�bec 3</p><empty-line/><p>23�: La route de l'espoir 1</p><empty-line/><p>24�: La route de l'espoir 2</p><empty-line/><p>25�: La victoire d'Ang�lique 1</p><empty-line/><p>26�: La victoire d'Ang�lique 2</p></section><section><p><strong>Troisi�me partie</strong></p><p><strong>Le grand eunuque</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 1</strong></p><p>Alger-La-Blanche s'�veille. Le soleil dore les deux vieilles tours espagnoles, vestige de l'occupation ib�rique, qui dut, au XVIe si�cle, c�der le pas au Turc asiatique. La lumi�re atteint la pointe des minarets d'un vert ou d'un gris tr�s doux, de hauts minarets quadrangulaires, osseux et volontaires qui ne ressemblent pas aux �normes cierges d'Orient. Sali Hassan, Pacha de la Sublime Porte, songe une fois de plus qu'il n'aime pas ces minarets d'Alger. Ils sont � l'image de ces Alg�riens anguleux, toujours au bord de la dissidence, et plus encore de ces reis ren�gats qui apportent parmi l'oisivet� ch�re aux Orientaux l'ardeur, l'activit�, l'�pret� au gain des Chr�tiens et des races septentrionales. Maudits soient Endj'Ali, le Calabrais, et Ali Bitchin le V�nitien, et le Flamand Uver, et le Rochelois Soliman, et les Danois Simon Dantsat et Eric Jansen, et les Anglais Sanson et Edward, et le pire de tous, ce Mezzo-Morte, lui aussi fils de Calabre, en Italie. Ce sont eux, les ren�gats qui ont fait d'indolents musulmans des aigles de mer rapaces et infatigables et qui ont transmis le virus de la Course aux janissaires euxm�mes. Peu s'en fallut l'an dernier que Sali Hassan, Pacha d'Alger, f�t assassin� par ses propres troupes, pour les avoir encourag�es � se contenter de leur solde. Il a fallu c�der et les laisser s'embarquer � leur tour comme volontaires pour tenter leur chance. Sali Hassan Pacha, d�l�gu� du grand Divan turc en cette forteresse sauvage d'Alger, se console en se disant que ce sont eux aussi, les ren�gats, qui ont fait d'Alger la grande �cumeuse des mers. Et le huiti�me des richesses razzi�es ne revient-il pas de droit au Pacha�? Il a achet� son pachalik1 par de co�teux pr�sents. Il lui faut rentrer dans ses d�bours et faire fortune dans le court d�lai de trois ans qui lui est accord�. S'il n'est pas assassin� ou empoisonn� d'ici l�, il retrouvera Constantinople et son luxe indolent. Mezzo-Morte a bien raison d'armer sans cesse, d'encourager les reis, d'entra�ner ses troupes et ses mariniers. La ville ne vit que d'eux et par eux. Il n'est � Alger ni industrie ni commerce. Si la Course s'arr�tait, la population mourrait litt�ralement de faim. Le Pacha, priv� du plus important de ses revenus, ne pourrait m�me plus payer la solde mensuelle des janissaires�; l'�meute �claterait et se terminerait par le meurtre du souverain vice-roi et de ses conseillers, le renversement du Divan. Le maintien de l'ordre et de l'existence d'une population de cent mille �mes d�pend de la piraterie, depuis la subsistance du plus mis�rable fellah jusqu'� celle du chef supr�me de l'�tat. Pour cela il faut razzier encore, razzier toujours. Le jour qui se l�ve am�nera-t-il au port d'autres vaisseaux victorieux�?</p><p>Sali Hassan Pacha se pourl�che les l�vres en songeant au grand galion de Naples que Mezzo-Morte a captur� la semaine pass�e. Charg� de bl�, de dix mille paires de bas de soie, 20 caisses de fil d'or, 10 000 caisses de brocatelle, 76 canons, 10 000 boulets et 130 captifs dont beaucoup de qualit�, qui vont payer d'�normes ran�ons. Mais de telles aubaines ne se renouvellent pas tous les jours. Cependant on peut toujours les esp�rer. C'est l� l'attrait subtil de la Course, la chance, le coup de d�s.</p><p>Le Pacha s'installe devant la fen�tre de son palais, qui domine la mer. Et tandis que ses pages entreprennent d'enrouler autour de son auguste t�te des aunes et des aunes de mousseline verte, il demande sa longue-vue de marine, d'�b�ne cercl� d'or, et guette l'horizon.</p><p>*****</p><p>Le soleil est descendu de la pointe des minarets, o� les muezzins psalmodient la pri�re du matin, jusqu'aux toits plats qui s'�tagent de terrasse en terrasse. On voit alors s'y �tirer de souples formes blanches. Les femmes ont dormi l�, chass�es de leurs appartements par la chaleur �touffante. Elles se sont �tendues face aux �toiles, �coutant avec curiosit� les rumeurs de la ville et celles de la mer, l'aboiement des chiens maigres et les cris des rixes qui viennent du bagne des esclaves chr�tiens. Maintenant, c'est le jour. Les eunuques vigilants pressent leurs administr�es de rentrer au bercail, c'est-�-dire de regagner les profondeurs grillag�es et ombr�es du harem, au sein des riches habitations des citadins d'Alger. Ces habitations sont group�es pr�s de la mer, dans la partie occidentale de la ville. C'est le quartier de la Marine, fief de la puissante corporation des reis, le ta�ffe, que le Pacha r�sident de Constantinople consid�re non sans inqui�tude du haut de la colline. L� vit l'amiral d'Alger, et les grands reis, ceux qui prennent encore la mer et ceux qui se sont retir�s apr�s fortune faite. Ils y ont pour voisins et pour vassaux leurs �quipages et aussi toute cette population qui vit de la mer�: cordiers, constructeurs de b�timents, fabricants de goudron et de brai, marchands de biscuits et de poissons sal�s et, un peu plus loin, les marchands d'esclaves et ceux qui trafiquent sur les cargaisons prises, et les Juifs, changeurs de monnaie, accroupis � la turque devant leurs petites tables o� ils ont des paras, des piastres ou patagons, des �cus d'or en piles.</p><p>*****</p><p>Un rayon de lumi�re s'est gliss� par les �troites ouvertures du bagne du Pacha, ou de celui d'Ali-Rami, ou de celui des Corlourlis, celui du Beylik derri�re la casserie des janissaires ou d'Ali Arabadji pr�s de la mosqu�e. Sur leurs nattes de jonc ou leurs lits de bois grossier, les esclaves s'�veillent. Ils ont r�v� du ciel gris de l'Angleterre ou de la Normandie, de la terre rouge espagnole, des oliveraies d'Italie. Ils ouvrent les yeux et voient la pi�ce froide et nue du bagne. Le mot vient de bano, le bain en espagnol, et s'est longtemps prononc� ��baing��. C'est dans le b�timent isol� r�serv� au bain qu'on a enferm� tout d'abord les esclaves, mais plus tard, les particuliers n'ayant pas de bain assez vaste pour contenir leurs centaines d'esclaves, on a fait construire des b�timents sp�ciaux. Le nom est rest�. L'int�rieur du bagne ressemble � celui de toutes les maisons d'Alger�: une cour int�rieure entour�e d'une galerie surmont�e d'un �tage. Des cloisons y am�nagent des chambres qui peuvent contenir de quinze � vingt personnes. Aucun ameublement en dehors des nattes et des lits fabriqu�s par les captifs euxm�mes, quelques �cuelles et jarres de terre cuite destin�es � contenir l'eau et � pr�parer les aliments. Le patron s'occupe peu de la nourriture de l'esclave. Celui-ci a deux heures par jour pour se trouver � manger.</p><p>Le gardien Bachi presse les esclaves de partir au travail. Cet utile fonctionnaire est habituellement un ren�gat qui parle toutes les langues. Sa place est fort recherch�e, car lucrative et peu fatigante. Quelques aides l'assistent. Son r�le se borne � maintenir un certain ordre � l'int�rieur du bagne, � exiger que les chambres et les galeries soient nettoy�es et blanchies � la chaux une fois par semaine et � s'assurer que tous les captifs sont bien rentr�s au moment du couvre-feu. C'est encore lui qui, lors de la formation des �quipes de Course, r�partit la chiourme par escouades et d�signe � chacun la place qu'il devra occuper � bord comme bogavant, postice ou tercerol. Il va les inspecter soigneusement pour s'assurer qu'aucun d'entre eux n'est atteint de maladie contagieuse et les faire enti�rement laver et raser avant le d�part. Il leur distribue en m�me temps cinq aunes de toile pour se fabriquer un cale�on et une chemise de gal�re�: c'est la seule occasion o� le patron daigne s'occuper de l'habillement de ses esclaves.</p><p>On rencontre de tout aux bagnes d'Alger�: L'Italien souple et retors c�toie le Moscovite brutal et dur. L'Espagnol hautain et vindicatif m�prise l'Anglais qui se laisse facilement gagner par la m�lancolie. Catholiques, Luth�riens, Calvinistes, Puritains, Schismatiques et Nicola�tes, toutes les prolif�rations de l'arbre chr�tien s'y rassemblent et princes et valets, militaires et marchands. Et les bonnets de laine et les culottes godronn�es et frip�es se m�lent aux soutanes et aux robes de bure, aux bol�ros brod�s et aux vestes bariol�es d'Albanie ou d'Italie.</p><p>*****</p><p>La clart� du jour p�n�tre de plus en plus au c�ur de la ville. Elle r�de pr�s de la porte Bab-Azoum et d�couvre un haut mur. Le long de ce mur sont fix�s d'�normes crochets en forme d'hame�on, la pointe dress�e en l'air. Ce sont les ��ganches��, le mur du supplice favori des Alg�rois. Du haut de la muraille, la victime a �t� jet�e sur ces crocs qui la transpercent au hasard dans une partie quelconque du corps. Et ce clair matin, deux corps agonisent, retenus par les aisselles, le ventre traverse. C'est le troisi�me matin qui ramen� sur eux la br�lure du soleil et le lent tournoiement des mouettes voraces et criardes qui leur ont d�j� crev� les yeux.</p></section><section><p><strong>Chapitre 2</strong></p><p>Pour les gal�res venant du large ce fut d'abord le silence subit. On ne percevait plus que le bruit de l'�trave dans une eau qui se calmait peu � peu. Ang�lique redressa sa nuque engourdie. Elle vit que le baron de Nesselhood avait le visage tourn� vers l'avant.</p><p>��Alger, murmura-t-il.</p><p>Et soudain, ils commenc�rent � entendre la ville. Elle envoya vers eux la rumeur grondante, sa voix faite de mille voix.</p><p>Entre deux m�les prolong�s de tours, elle apparut blanche, aride. La gal�re capitane p�n�tra dans le port tra�nant derri�re elle, dans les flots, la banni�re de l'Ordre de Saint-Jean-de-J�rusalem.</p><p>Le pavillon en lam� d'or du reis Ali-Hadji, au sommet du m�t, se joignait aux multiples banderoles qui flottaient au vent. L'�tendard rouge � figurine blanche et le pavillon vert aux croissants de lune �taient d�ploy�s. La premi�re gal�re tira un coup de canon, auquel r�pondirent les canons des forts d'Alger. La foule s'assembla sur le quai, poussant des cris aigus de joie.</p><p>Les captifs furent descendus � quai, les deux chevaliers de Malte les premiers, dans leurs cottes de mailles rouges de combat, puis les mariniers et les soldats, enfin les passagers. Ang�lique fut isol�e du groupe par des janissaires en armes. Les autres, encha�n�s deux par deux et escort�s par l'�quipage triomphant des Barbaresques, furent pouss�s le long de la rampe de la Marine et achemin�s vers le Jemina, la demeure du Pacha, auquel ils devaient d'abord �tre pr�sent�s afin que celui-ci p�t faire son choix parmi eux.</p><p>La foule continuait � les presser de toutes parts. Une clameur aigu�, lancinante, jaillissait de cette masse de spectres blancs, aux faces d'ocr� o� roulaient des yeux terribles. Il s'y m�lait des faces bl�mes d'esclaves chr�tiens, barbus et d�guenill�s, qui braillaient dans toutes les langues. Ils criaient leurs noms avec l'espoir que dans le nouvel �quipage captur� se trouvaient des compatriotes qui pourraient leur donner des nouvelles de leurs familles.</p><p>��Je suis Jean Paraguz, de Collioure... Connaissez-vous les miens�?</p><p>��Je suis Robert Toutain, de S�te...</p><p>Les janissaires turcs, aux paupi�res brid�es et aux shakos emplum�s, brandissaient des fouets de nerfs de b�uf dont les coups tombaient au hasard, tandis que sur Alger-laBarbaresque, le soleil d'Afrique achevait de tirer son tendelet de soie d'or. D�s l'arriv�e au batistan, Ang�lique fut conduite � l'�tage dans une petite pi�ce obscure, blanchie � la chaux. Elle se recroquevilla dans un coin, �coutant les rumeurs d�mentes qui venaient du dehors.</p><p>Peu apr�s le rideau se souleva et une vieille musulmane, brune et rid�e comme une n�fle, se pr�senta.</p><p>��Mon nom est Fatima, dit-elle avec un beau sourire sympathique, mais les captives m'appellent Mireille-la-Proven�ale.</p><p>Elle apportait deux galettes de miel, de l'eau vinaigr�e et l�g�rement sucr�e, ainsi qu'un carr� de dentelles pour mettre sur son visage afin de ne pas le h�ler. Pr�caution qui venait un peu tard. Ang�lique se sentait cuite par le soleil, et m�me des sensations de br�lures lui d�mangeaient le front. Elle aspirait aussi � se laver. Sa robe �tait toute frip�e par les embruns et le goudron fondu des planchers.</p><p>��Je te conduirai aux bains apr�s la vente des autres esclaves, dit la vieille femme. Il faut attendre un peu car cela ne peut avoir lieu avant la pri�re d'Ed Dohor.</p><p>Elle parlait le franco, ce sabir des esclaves fait d'espagnol, d'italien, de fran�ais, de turc et d'arabe.</p><p>Mais peu � peu le fran�ais, qui avait �t� sa langue natale, lui revint. Elle raconta qu'elle �tait n�e pr�s d'Aix-en-Provence. � seize ans, elle �tait entr�e en service chez une grande dame marseillaise. C'�tait en accompagnant sa ma�tresse qui allait rejoindre son �poux � Naples, qu'elle avait �t� razzi�e par les Barbaresques. Petite servante sans attraits elle avait �t� vendue quelques sequins � un musulman pauvre, tandis que la grande dame �tait gard�e pour un harem princier.</p><p>Mireille-Fatima, devenue vieille et veuve, gagnait maintenant quelques piastres en allant au batistan s'occuper des nouvelles captives. Des marchands, soucieux d'exposer une marchandise attrayante, demandaient ses services. Elle lavait, peignait, r�confortait les malheureuses, souvent mises � mal par une travers�e �pouvantable et la terreur de leur nouvelle condition.</p><p>��Que je suis fi�re, s'exclama-t-elle, d'avoir �t� d�sign�e pour m'occuper de toi�! Tu es cette Fran�aise que le pirate Rescator a achet�e 35 000 piastres et qui s'est enfuie aussit�t. Mezzo-Morte avait jur� de te capturer avant que son rival ne remette la main sur toi.</p><p>Ang�lique la regardait avec des yeux horrifi�s.</p><p>��Ce n'est pas possible, b�gaya-t-elle. Mezzo-Morte pouvait-il savoir o� j'�tais�?</p><p>��Oh�! il sait tout. Il a des espions partout. Avec Osman Ferradji, le Grand Eunuque du Sultan du Maroc qui est venu sur la c�te pour trouver des femmes blanches, ils ont fr�t� une exp�dition pour te capturer.</p><p>��Mais pourquoi�?</p><p>��Parce que tu as la r�putation d'�tre la plus belle captive blanche de la M�diterran�e.</p><p>��Oh�! Je voudrais �tre horrible, s'�cria Ang�lique en se tordant les mains. Difforme, affreuse, un laideron...</p><p>��Comme moi, dit la vieille Proven�ale. Lorsqu'on m'a captur�e je n'avais pour moi que mes dix-huit ans et une grosse poitrine. Je claudiquais un peu. Celui qui m'a achet�e, mon mari, �tait un brave artisan, un potier, qui est rest� pauvre toute sa vie et n'a jamais eu de quoi se payer une concubine. J'ai trim� comme un �ne, mais je pr�f�rais cela. Nous autres, Chr�tiennes, nous n'aimons pas le partage.</p><p>Ang�lique passait sa main sur son front douloureux.</p><p>��Je ne comprends pas. Comment ont-ils pu tendre ce pi�ge�?</p><p>��J'ai entendu dire que Mezzo-Morte avait envoy� vers toi, � Malte, son conseiller favori Amar Abbas afin de te d�cider � t'embarquer pour une destination o� l'on pourrait te surprendre.</p><p>Ang�lique secouait la t�te, ayant peur de comprendre.</p><p>��Non... Je n'ai re�u personne... Seul un ancien serviteur de mon mari, nomm�</p><p>Mohamed Raki...</p><p>��C'�tait lui, Amar Abbas.</p><p>��Non, impossible�!</p><p>��L'homme que tu as re�u n'�tait-il pas un Berb�re, avec une petite barbe sans couleur�?...</p><p>Ang�lique �tait incapable d'articuler un mot.</p><p>��Attends, reprit la vieille esclave, il me vient une id�e. Tout � l'heure j'ai vu Amar Abbas qui discutait sur la place int�rieure du batistan avec le Oulik, Sadi Hassan. Je vais voir s'il est encore l� et te le d�signerai.</p><p>Elle revint quelques instants plus tard, portant sur ses bras un grand voile.</p><p>��Enveloppe-toi l�-dedans. Cache ton visage. Ne montre que tes yeux.</p><p>Elle la guida le long de la galerie couverte qui faisait le tour de l'�tage. De l� leurs regards plongeaient sur la cour carr�e du batistan.</p><p>La vente �tait commenc�e. Les nouveaux esclaves �taient nus. Leurs corps p�les et velus d'Europ�ens, entass�s, tranchaient sur l'assembl�e de djellabas blanches, de caftans orang�s, vieux rose ou vert Nil, des turbans cr�me qui sertissaient �troitement les m�dailles de bronze des visages mauresques et des amples potirons de mousseline dominant la face pain d'�pices des Turcs. � droite, on voyait assis sur de somptueux coussins les chefs de la milice des Chaouchs et de la Ta�ffe et aussi tous les anciens corsaires maures ou ren�gats que des exp�ditions heureuses avaient enrichis et qui jouissaient maintenant de leur fortune pr�s de leurs harems sans cesse renouvel�s par des nouvelles captives, dans leurs maisons de campagne o� des centaines d'esclaves plantaient des oliviers, des orangers et lauriers-roses. Entour� de n�grillons qui l'�ventaient mollement de grands �ventails � long manche, un des favoris du Pacha, son Oulik ou charg� d'affaires, avait pris place. Avec les grands bourgeois et les officiers de la Ta�ffe, il repr�sentait les ma�tres du march�.</p><p>��Regarde, dit la vieille Mireille, l'homme qui se trouve � c�t� de lui et qui parle...</p><p>Ang�lique se pencha et reconnut Mohammed Raki.</p><p>��C'est lui, dit-elle.</p><p>��Oui, c'est bien lui Amar Abbas, le conseiller de Mezzo Morte.</p><p>��Non, non, cria Ang�lique d�sesp�r�e, il m'a montr� la topaze et la lettre.</p><p>*****</p><p>Tout le jour elle demeura prostr�e, cherchant � comprendre ce qui �tait arriv�. Savary n'avait-il pas eu raison de se m�fier du messager berb�re�? O� �tait Savary�? Elle n'avait pas pens� � le chercher parmi la masse mis�rable des esclaves mis en vente. Elle savait seulement qu'elle n'avait pas aper�u les deux chevaliers.</p><p>Peu � peu les rumeurs du batistan s'�taient apais�es. Les acheteurs �taient repartis vers leurs demeures, emmenant leurs nouveaux esclaves. Le banquier hollandais apprendrait-il ce soir � tourner la noria du puits dans la cour de quelque fellah�?...</p><p>La nuit tombait sur Alger-la-Blanche.</p><p>Seul, dans le silence nocturne de l'Islam, un lieu demeurait rouge, bruyant, sonore. Jusqu'au batistan, on entendait ses clameurs.</p><p>Fatima-Mireille s'�tait couch�e sur sa natte, pr�s du divan o� Ang�lique essayait de trouver le sommeil. Elle souleva sa t�te rid�e et dit�:</p><p>��C'est la Taverne du Bagne.</p><p>Pour endormir la prisonni�re, elle lui parla longuement de ce lieu unique, la Taverne du Bagne d'Alger, o� le vin et l'eau-de-vie coulaient � flots. L� les esclaves venaient �changer ce qu'ils avaient d�rob� contre une petite portion de nourriture, l� ceux qui �taient malades ou bless�s venaient se faire soigner.</p><p>Et lorsqu'� l'aube les quinquets d'huile commen�aient � fumer et � gr�siller, c'�tait l� qu'on entendait les plus belles histoires du monde. Les Danois et les Hambourgeois contaient leurs p�ches � la baleine, en Groenland, en quel temps le soleil para�t en Islande et quand la nuit de six mois s'ach�ve, les Hollandais parlaient des Indes orientales, du Japon et de la Chine, les Espagnols r�vaient aux d�lices de Mexico et aux richesses du P�rou et les Fran�ais d�crivaient Terre-Neuve, le Canada ou la Virginie. Car presque tous les esclaves sont gens de mer.</p></section><section><p><strong>Chapitre 3</strong></p><p>Le lendemain, on fit sortir de nouveau Ang�lique et on la conduisit au m�le d'embarquement. Elle se trouva devant le reis-bachi, Ali-Hadji, entour� d'une nu�e de jeunes gar�ons v�tus d'un simple pagne de soie jaune dans le n�ud duquel �tait piqu� un couteau. Un turban de m�me couleur les coiffait. La plupart �taient maures ou n�gres, mais certains ne devaient leur peau brune qu'au soleil, et m�me l'un d'eux ouvrait des yeux bleus de Nordique dans son visage couleur de pain dor�.</p><p>Ils semblaient consid�rer la captive d'un air o� le m�pris le disputait � l'arrogance et � une froide haine. Elle eut l'impression de se trouver entour�e de lionceaux, ou plut�t de jeunes tigres f�roces, � c�t� desquels le corsaire arabe dans la force de l'�ge semblait un �tre am�ne et sympathique.</p><p>Un ca�que se balan�ait au pied du m�le. Dix gal�riens encha�n�s, blonds et roux, sans doute des Russes, tenaient les rames et un chaouch turc � grande courbache attendait, impassible, croisant ses forts bras muscl�s. Un des enfants sauta en voltige jusqu'� l'arri�re et prit la barre.</p><p>Ang�lique s'installa, sous les regards insolents des enfants aux couteaux, perch�s comme des cormorans sur le rebord.</p><p>O� allait ce ca�que�? Pas vers le quai. Il se dirigea vers le large, contourna le m�le, puis fila � toutes rames hors d'Alger, vers un promontoire montagneux. De l� s'entendaient des coups sourds de mousquet, auxquels r�pondaient les claquements plus nasillards des pistolets.</p><p>��O� allons-nous�? demanda-t-elle.</p><p>Personne ne r�pondit. Un des jeunes gar�ons cracha dans sa direction sans l'atteindre et ricana ouvertement lorsque le reis lui adressa une observation mena�ante. Ces voyous ne semblaient craindre personne.</p><p>L'�claboussure de quelques balles de fusil ricochant sur les flots rejaillit. Ang�lique eut un geste nerveux et consid�ra tour � tour les occupants du ca�que. Le reis-bachi n'avait pas eu un tressaillement mais voyant le regard interrogateur de sa captive, sa bouche s'�tira dans un sourire suave et il eut un geste empress� comme s'il l'invitait � assister � un spectacle de choix.</p><p>Deux groupes apparurent au d�tour du promontoire. Une felouque � deux m�ts mont�e par des Chr�tiens barbus, arm�s de sabres et de fusils et un essaim de jeunes nageurs � turbans jaunes, qui s'�taient jet�s de quelques barques fort �loign�es avaient rejoint la felouque � la nage et entreprenaient de l'assaillir. Ils plongeaient, passant sous le bateau pour repara�tre � un endroit moins d�fendu, grimpaient comme des singes, coupaient les cordages et se battaient � mains nues contre les esclaves, esquivant leurs coups de plat de sabre pour finalement en venir � bout dans une lutte corps � corps. Du haut de la dunette, un homme en djellaba courte et coiff� �galement d'un turban jaune, encadr� de deux pages chamarr�s, suivait avec attention la feinte de combat, qu'il dirigeait. De temps en temps, il saisissait son porte-voix et vomissait un flot d'injures en arabe, franco et italien, destin� aux maladroits cadets qui se faisaient exp�dier par-dessus bord ou ceux qui, bless�s et rompus de fatigue, h�sitaient � repartir � l'assaut. L'escorte des jeunes lions du ca�que entra en transes � la vue du combat. Press�s de reprendre part � l'exercice, ils saut�rent comme une nu�e de grenouilles et nag�rent vivement vers le navire. Les rameurs, distraits par le spectacle, ralentissaient leur vogue. Un coup de courbache les rappela � l'ordre. Le ca�que bondit en avant et s'approcha de la poupe du navire.</p><p>*****</p><p>��Ye souis Mezzo-Morte soi-m�me, dit l'homme en un fran�ais teint� d'un fort accent italien.</p><p>Il bomba le torse sous la djellaba de satin rouge, qui le faisait ressembler � un bourgeois du Moyen Age. Ses longues babouches de cuir niell�es d'or et d'argent compl�taient la ressemblance. Il �tait assez trapu et les multiples bijoux dont il se couvrait les mains, les diamants qui scintillaient sur son turban, ne donnaient pas le change sur ses origines. Parti de tr�s bas, on devinait, sous sa d�froque de prince des Mille et Une Nuits, le pauvre p�cheur calabrais rustaud, affam�, avide, qu'il avait �t� dans sa jeunesse. Cependant l'�il �tait noir, perspicace, avec une flamme d'ironie mordante. De son temps de pauvre p�cheur calabrais, il conservait � l'oreille un petit anneau d'or. Ang�lique se souvint � temps qu'elle avait devant elle le grand amiral d'Alger, chef de la Ta�ffe et de la flotte corsaire la plus redout�e de la M�diterran�e. Il pouvait dicter ses ordres au Pacha et la ville enti�re d�pendait de lui. Elle esquissa une r�v�rence, ce qui parut combler d'aise l'�minent personnage. Il la consid�ra d'un air de satisfaction profonde, puis s'adressant au reis Ali-Hadji, il lui parla avec volubilit�. Ang�lique devina � leur mimique et aux quelques mots d'arabe qu'elle comprenait qu'il le f�licitait d'avoir si parfaitement accompli sa mission. Elle �tait angoiss�e car ces clins d'�il entendus lui semblaient plus charg�s de menaces que le regard de connaisseur dont un marchand d'esclaves jauge une nouvelle captive.</p><p>��Amiral, dit-elle, lui donnant le titre que la Chr�tient� m�me lui reconnaissait, voulez-vous avoir la bont� de me rassurer sur mon sort�? Consid�rez que je n'ai pas cherch� � tromper vos gens par un nom d'emprunt ni � leur cacher que je poss�de une fortune en France et que j'ai entrepris ce voyage pour retrouver mon mari, qui r�side � B�ne et pourra s'interposer pour ma ran�on.</p><p>Mezzo-Morte l'�coutait en branlant la t�te affirmativement. Ses yeux se plissaient de plus en plus et elle fut �tonn�e de le voir pouffer et s'�trangler dans une quinte de rire silencieux.</p><p>��C'est tr�s juste, madame, fit-il en reprenant souffle. C'est une grande satisfaction pour moi de savoir que nous n'aurons pas � aller plus loin que B�ne pour les papiers de votre r�demption. Mais �tes-vous bien s�re de ce que vous avancez�?</p><p>Ang�lique affirma avec force qu'elle ne mentait pas, n'y ayant par ailleurs aucun avantage. Si l'on doutait d'elle, on pouvait questionner le musulman Mohamed Raki qui se trouvait avec elle sur la gal�re de Malte. C'�tait un messager que son mari avait envoy� de B�ne.</p><p>��Je sais, je sais, marmonna Mezzo-Morte, tandis que la terrible lueur ironique de son regard prenait une intensit� presque cruelle.</p><p>��Conna�triez-vous mon mari�? demanda Ang�lique. En Islam, il s'est fait nommer Jeffael-Khaldoum.</p><p>Le ren�gat branla la t�te d'un geste qui ne signifiait ni oui ni non. Puis il �clata de rire de nouveau. Ses deux pages, ennuag�s de soieries vert pistache et framboise, firent chorus. Il leur jeta un ordre bref. Les deux gar�onnets se pr�cipit�rent pour apporter un coffret rempli de rahat-lokoum. Mezzo-Morte s'en emplit la bouche, puis le visage imp�n�trable, il se remit � examiner le combat qui se d�roulait toujours sur le pont, tout en m�chonnant les sucreries. C �tait un travers qu'il partageait avec son coll�gue d'en face, le grand amiral de la flotte fran�aise, le duc de Vivonne.</p><p>��Amiral, insista Ang�lique soulev�e d'espoir, je vous en supplie, dites-moi la v�rit�! Vous connaissez mon mari�?</p><p>Mezzo-Morte fixa sur elle son regard noir.</p><p>��Non�! fit-il brutalement. Et vous n'avez pas � me parler sur ce ton�! Vous �tes une captive, ne l'oubliez pas�! Nous vous avons trouv�e sur une gal�re de Malte, la pire nation ennemie de l'Islam, et command�e par mon pire ennemi le baron de Nesselhood, qui m'a coul� 1 050 barques, 31 gal�res, 11 vaisseaux, 11 000 hommes d'�quipage, d�livr� 15 000 captifs. Pourtant, c'est un beau jour pour moi. Nous avons fait d'une pierre deux coups. C'est ainsi que l'on dit en fran�ais, je crois�?</p><p>Malgr� son fort accent, son fran�ais �tait fourni et volubile. Elle avait peine � le suivre. Elle protesta avec v�h�mence que si elle se trouvait � Malte, c'est qu'elle avait �t� recueillie par une gal�re de la Religion alors qu'elle �tait sur le point de faire naufrage sur une malheureuse barque venant de Candie.</p><p>��Vous veniez de Candie�? Que faisiez-vous l�-bas�?</p><p>��� peu pr�s la m�me chose qu'ici, dit Ang�lique avec amertume. J'avais �t� captur�e par un pirate chr�tien et j'ai �t� vendue comme esclave. Mais j'ai r�ussi � m'�chapper, acheva-t-elle en le regardant avec d�fi.</p><p>��C'est donc bien vous cette esclave fran�aise que le Rescator avait acquise pour le prix extravagant de deux gal�res et qui lui a �chapp� le soir m�me�?</p><p>��Oui, c'est moi, en effet.</p><p>Brusquement, un rire hom�rique secoua Mezzo-Morte. Il sautillait et s'administrait des claques sur les cuisses, accompagn� dans cette danse exub�rante par ses deux mignons poussant des cris aigus.</p><p>Un peu calm�, il demanda comment elle avait fait pour �chapper au Magicien de la M�diterran�e.</p><p>��J'ai mis le feu au port, r�pondit Ang�lique en exag�rant � peine.</p><p>��C'est donc bien vrai, cet incendie dont ils se lamentaient tous�?</p><p>Les yeux de Mezzo-Morte p�tillaient d'une joie int�rieure difficilement contenue. Il demanda encore s'il �tait exact que le Rescator l'avait ��souffl�e�� au sultan de Constantinople et � l'Ordre de Malte, qui avait pouss� ses ench�res jusqu'� 25 000 piastres�?</p><p>��Et pourquoi n'�tes-vous pas rest�e � go�ter les d�lices de ce damn� magicien�? Ne venait-il pas de vous prouver qu'il vous comblerait de richesses�?</p><p>��Je ne cours pas apr�s la richesse, r�pondit Ang�lique. Je ne suis pas partie en M�diterran�e pour jouer les odalisques pr�s des pirates chr�tiens ou musulmans, mais pour retrouver mon �poux dont j'ai �t� s�par�e dix ann�es et que j'ai cru longtemps mort.</p><p>Mezzo-Morte se tordit � nouveau de rire et Ang�lique fut saisie de rage. Cet homme �tait-il fou�? Ou bien, �tait-ce elle qui le devenait�?</p><p>Le ren�gat ne se calmait pas�: il en pleurait. De temps en temps son hilarit� s'apaisait, puis il paraissait songer � un d�tail particuli�rement comique de ce qu'il venait d'apprendre et il �clatait de nouveau.</p><p>��C'est la m�me, hoquetait-il, entends-tu, Ali-Hadji, c'est la m�me�!...</p><p>Le reis arabe, quoique avec plus de discr�tion, riait aussi. Ang�lique avec patience r�p�ta ce qu'elle avait d�j� expos� et qui pourrait les ramener, esp�rait-elle, � une plus saine raison�: elle avait de l'argent, elle pourrait en faire venir de France pour son propre rachat. Mezzo-Morte se d�dommagerait largement des frais d'exp�dition du guet-apens organis� par lui � l'�le de Cam... Le rire de l'Italien se cassa net, sa voix se fit incisive.</p><p>��Car vous jugez que c'est un guet-apens�?</p><p>Elle fit un signe affirmatif. Mezzo-Morte leva le doigt et dit que dans sa longue carri�re de marin et de razzieur, c'�tait la seule femme qu'il e�t rencontr�e ayant un jugement s�r et le conservant malgr� le trouble de la captivit�.</p><p>��C'est bien la m�me. Ali-Hadji. Cette Fran�aise qui avait rendu fou cet idiot d'Escrainville qui n'a pu en venir � bout, � ce qu'il para�t, et que le Rescator a pay�e le prix qu'on ne vit jamais payer une esclave et pour la perdre ensuite... parce qu'elle a mis le feu au port. Haha�!</p><p>Il observa Ang�lique avec acuit�, d�taillant sa silhouette dans sa robe fatigu�e, son visage rougi par le soleil, ses cheveux qu'elle n'avait pu coiffer et que le vent emm�lait. Elle soutint son regard avec fermet�. Mezzo-Morte �tait un rustre, mais il avait re�u en don du Ciel, avec un flair de marin infaillible, celui de sentir les �tres, ce qui l'avait men� assez rapidement � les dominer. L'apparence piteuse de sa captive ne le trompa pas. Ses yeux de bandit calabrais se mirent � briller comme du jais et un rictus f�roce et sardonique d�couvrit ses dents blanches.</p><p>��Je comprends maintenant, fit-il � mi-voix. C'est bien la m�me, Ali-Hadji, la m�me femme de la lettre, et la m�me qu'��IL�� a achet�e � Candie. C'est vraiment trop beau, c'est inesp�r�! Maintenant je le tiens, le Rescator, maintenant il lui faudra bien s'humilier, passer par les fourches caudines. J'ai trouv� le d�faut de la cuirasse, celle de tous ces imb�ciles�: ��la Femme��. Ah�! il nous dominait. Ah�! il s'amusait � nous d�sorganiser notre trafic d'esclaves. Ah�! Il se croyait d�j� le ma�tre, avec son argent in�puisable. Sans lui, je serais d�j� grand amiral du Sultan, mais je sais qu'il m'a desservi pr�s du Grand Seigneur. Il se glissait partout et du Maroc � Constantinople, les mains pleines d'or et d'argent, il n'avait que des alli�s. Mais maintenant, je le r�duirai � merci. Il devra quitter la M�diterran�e, entends-tu, Ali-Hadji. Il quittera la M�diterran�e et JAMAIS N'Y REVIENDRA�!</p><p>Il �tendit les bras comme en extase.</p><p>��Et alors je serai LE MA�TRE. J'aurai vaincu mon pire ennemi, le Rescator... Mon pire ennemi.</p><p>��Vous avez beaucoup de pires ennemis, ce me semble, dit Ang�lique, ne pouvant dissimuler son ironie.</p><p>Son ton cinglant coupa net le d�lire du ren�gat.</p><p>��Oui, beaucoup en effet, riposta-t-il, glacial, et vous verrez bient�t comment je les traite. Per Bacco, je commence � comprendre comment vous avez failli rendre fou ce pauvre Escrainville qui n'a d�j� pas la t�te tr�s solide. Asseyez-vous donc.</p><p>Ang�lique se laissa tomber plut�t qu'elle ne s'assit sur le matelas de velours vert qu'il lui d�signait. Elle ne voyait plus clair. L'amiral d'Alger s'accroupit � la turque pr�s d'elle et prenant le coffret de rahat-lokoum le lui tendit. Dans son �tat de faiblesse et d'inanition Ang�lique accueillit avec joie ces friandises � base d'algues qui lui avaient fort d�plu � Candie. Elle avan�a la main, mais la retira aussit�t, frapp�e d'une vive douleur. Sur sa chair quatre longues raies saignaient. Les ongles rouges d'un des mignons de l'amiral l'avaient griff�e cruellement. L'incident rendit sa bonne humeur � Mezzo-Morte.</p><p>��Ah�! Ah�! les petits agneaux, fit-il avec un rire gras. Vous avez �veill� leur jalousie. Ils n'ont pas coutume de me voir m'int�resser de si pr�s � une femme, jusqu'� partager avec elle les sucreries qui leur sont r�serv�es. Il est vrai que la chose est inhabituelle. Pas de femme�! C'est le principe qui fait la puissance des grands chefs et des grands eunuques. La femme c'est le d�sordre, la faiblesse, les id�es troubl�es, la t�te � l'envers et finalement la cause des plus grosses sottises que peut commettre un homme qui, � part cela, avait tout pour triompher. Mais la m�thode des eunuques pour se pr�server de ce p�ril me para�t par trop radicale. J'ai d'autres go�ts.</p><p>Il rit encore, caressa la t�te cr�pue de son farouche favori, un jeune n�gre fard� jusqu'aux yeux. L'autre favori, fard� aussi, �tait un Blanc aux yeux noirs. Un petit Espagnol sans doute. Ces enfants razzi�s sur les c�tes m�diterran�ennes �taient destin�s � devenir ren�gats, de gr� ou de force. En employant tour � tour les caresses et les menaces, leur ma�tre finissait toujours par obtenir leur adh�sion, car ce consentement �tait n�cessit�: nul ne pouvait �tre circoncis avant d'avoir prononc� la formule sacramentelle�: ��Il n'y a de Dieu que Dieu et Mahomet est son proph�te.�� Les nouveaux croyants pouvaient devenir ensuite les Narcisse et les Pallas des grands reis et des pachas.</p><p>��Les enfants sont fanatiques. On peut se les attacher corps et �me. Si je leur en donnais l'ordre, mes cadets vous d�p�ceraient comme des loups. Voyez les regards qu'ils vous jettent. Quand ils monteront � l'abordage d'une barque chr�tienne, ils boiront du sang des Chr�tiens. Ils n'ont pas droit au vin, que voulez-vous�!...</p><p>Ang�lique �tait trop lasse pour montrer sa r�pugnance. Mezzo-Morte la couva d'un regard lourd. Elle l'avait mortellement offens�, tout � l'heure, et il n'�tait pas homme � pardonner.</p><p>��Vous �tes fi�re, dit-il. Je hais la fiert� chez les femmes comme je la hais chez les chr�tiens. Ils n'en sont pas dignes.</p><p>Brusquement il se remit � rire, d'un rire f�roce qui n'en finissait pas.</p><p>��Pourquoi riez-vous�? demanda Ang�lique.</p><p>��Parce que vous �tes fi�re, arrogante, et parce que moi seul JE SAIS CE QUI VA VOUS ARRIVER. C'est cela qui me fait tant rire, comprenez-vous�?</p><p>��J'avoue que non.</p><p>��Qu'importe�? Vous comprendrez bient�t.</p></section><section><p><strong>Chapitre 4</strong></p><p>Cette nuit-l�, Ang�lique dormit � bord d'une gal�re de Mezzo-Morte, mouill�e dans le port. Fatima-Mireille se pr�senta pour la servir.</p><p>Ang�lique lui donna un de ses bracelets et lui demanda de passer la nuit aupr�s d'elle. La pr�sence haineuse et jalouse des cadets � turbans jaunes qui gardaient le navire, la hantait. La vieille s'installa sur une natte, en travers de sa porte. Ang�lique dormit comme une masse, recrue de fatigue. Le lendemain, la vieille dut aller � terre et ne revint que le soir, tr�s excit�e. La ville �tait en liesse. Ce matin, on avait vu surgir une vingtaine de vaisseaux ronds que l'on croyait � jamais perdus sous les flots. C'�tait ce qui restait de l'�norme flotte qui avait quitt� Alger deux ans plus t�t pour une exp�dition vers la plus grande mer, celle qu'on atteint en passant sous le feu des Espagnols, entre Ceuta et Gibraltar. Dans les lointains de l'Oc�an immense, les Barbaresques s'�taient engloutis et voici qu'ils revenaient, les yeux remplis de visions �tranges, d'un pays de brumes s'ouvrant sur des montagnes de glace. Ils d�crivaient le monde immobile et gel� o� trois soleils tournent dans des halos bleus et ros�s au cours d'une nuit sans fin. Bien des navires avaient p�ri dans des temp�tes d�moniaques o� tous les djinns des vents se rassemblent pour craquer les vaisseaux comme des noix. Ceux qui avaient �chapp� ramenaient cependant 800 esclaves, toute la colonie islandaise install�e l�-bas par le roi de Danemark.</p><p>Tout Alger d�filait pour contempler ces cr�atures du Septentrion, blanches comme la neige avec des cheveux d'une blondeur de lune. Les femmes entass�es nues sur le quai, avec leurs chevelures irr�elles flottant sur le bleu de la mer, ressemblaient � des sir�nes exil�es. Mais la vieille Proven�ale hochait la t�te�: elles �taient camardes, disait-elle, sans cils et sans sourcils, les yeux chassieux et qui ne semblaient pas pouvoir supporter l'�clat du soleil d'Afrique, et l'affreux voyage qu'elles venaient de subir les avait r�duites � l'�tat de squelettes. Le premier mouvement de curiosit� pass� elles ne se vendraient pas cent patagons2 chacune. On n'imaginait pas un de ces bons musulmans quelque peu superstitieux mettant volontiers dans sa couche une de ces larves gel�es et h�b�t�es. Ce qu'il leur fallait aux hommes de l'Islam, c'�tait des femmes bien en chair, au sang chaud, le muscle souple, le temp�rament affam� et jamais lass� du travail de l'amour, tout ce qu'elle avait �t� elle-m�me, Fatima, dans son jeune temps. Et Allah pouvait t�moigner que son mari avait eu tant � faire pour la contenter, qu'il en perdait l'envie de courir apr�s d'autres concubines. Elle les connaissait les m�les de l'Islam. Ils �taient avides de femmes blanches et blondes, mais pas trop blanches ni trop blondes. Ang�lique correspondait exactement � leur id�al. C'�tait pourquoi, sans doute, elle avait b�n�fici� d'un traitement sp�cial, ce qui avait failli cr�er une �meute entre le Divan turc et la Ta�ffe alg�roise. Mais l'arriv�e des hardis navigateurs d'Islande avait d�tourn� l'attention. La vieille Fatima se demandait � quel haut personnage Mezzo-Morte la r�servait.</p><p>��Je ne serai pas vendue car je dois payer ran�on, affirma Ang�lique.</p><p>��L'un n'emp�che pas l'autre, dit sentencieusement la vieille ren�gate.</p><p>*****</p><p>Alger se pr�parait � une grande f�te le lendemain. Peut-�tre la captive d'honneur pourrait-elle y assister�? Ang�lique s'impatientait, car elle n'avait pas revu le grand amiral d'Alger et elle aurait voulu obtenir des pr�cisions sur son sort � elle. Sur le navire-palais, elle �tait en r�alit� plus isol�e et gard�e que dans une prison terrestre. Mezzo-Morte s'�tait vant� que ce navire �tait de conception personnelle, empruntant � la fois � la galiote v�nitienne par sa densit� d'armement et la force de son artillerie, � la gal�re antique par ses huit paires de rames et au ch�bec alg�rois par sa ligne renfl�e et basse sur l'eau, malgr� ses deux m�ts. Bien plus qu'un palais flottant, c'�tait un tr�s puissant navire de guerre, doubl� d'une autre felouque d'exercice. Les deux bateaux portaient nuit et jour une garde double des f�roces cadets janissaires � turbans jaunes. Ils �taient en �tat permanent d'alerte et pr�ts � appareiller en quelques minutes, au cas d'un soul�vement de la ville, une r�volte servile �tant toujours pr�visible avec ses 30 000 esclaves chr�tiens ou un coup de main de la Ta�ffe, syndicat des reis d'Alger, le jour o� le Grand Amiral aurait cess� de leur plaire. Ou encore une r�bellion des janissaires turcs en garnison d'occupation, ces terribles joldaks qui avaient maintes fois assassin� d�j� soit le Dey ou le Pacha, soit le reis amiral en place, pour obtenir une augmentation de solde ou le droit au partage des prises. Mezzo-Morte r�gnait sur un volcan et il le savait. C'est pourquoi du reste il r�gnait. Car il avait tout pr�vu. La darse construite par le c�l�bre Barberousse au XVIe si�cle qui prot�geait le port, �tait min�e par ses soins et, en cas d'alerte extr�me, les guetteurs � ses ordres avaient mission de la faire sauter, tandis que Mezzo-Morte, � bord de ses navires charg�s de ses richesses, appareillerait vers un autre destin.</p><p>L'autre c�t� de la tenaille referm�e sur Ang�lique �tait la presqu'�le de la Marine, avec ses remparts bourr�s de canons et de garnison, presqu'�le montagneuse ne formant qu'une seule forteresse, o� l'on voyait ce matin-l� r�gner une grande activit�. Des files d'esclaves accompagn�s de chaouchs y tra�naient des poutres, m�ts et planches et installaient une sorte de tribune comme si on devait, du haut des remparts suivre des r�gates dans le bassin m�me du port d'Alger.</p><p>� bord de sa prison, Ang�lique remarqua aussi une agitation, pr�lude de la f�te. Tous les cadets avaient rev�tu leur tenue de parade�: turban de soie jonquille et pantalon saroual de m�me couleur, veste verte, babouches rouges et poignards ou sabres � la place du simple couteau. Les plus �g�s s'armaient de mousquets � la crosse incrust�e d'or et d'argent. Certains des jeunes guerriers �changeaient des quolibets en se d�signant deux petits pontons qu'on venait d'ancrer au milieu du bassin du port et sur chacun desquels un m�t dress� se reliait � l'autre par une longue perche. Cela repr�sentait l'ossature d'un porche ou d'un arc de triomphe flottant, sous lequel trois barques eussent pu passer de front mais pas une felouque cependant. Ang�lique se demanda qui on devait recevoir en si modeste �quipage. Les regards des jeunes cadets ne lui semblaient pas rassurants. Enfin elle vit arriver sa vieille esclave qui monta all�grement l'�chelle de la coup�e. Ses yeux p�tillaient d'excitation au-dessus de son ha�k noir. Comme elle l'avait devin�, la ��captive d'honneur�� devait aussi �tre amen�e au spectacle. Tous les captifs d'ailleurs �taient convi�s et l'on irait jusqu'� sortir ceux de la prison souterraine ou mazmore, dont certains reverraient � cette occasion le jour pour la premi�re fois depuis des ann�es.</p><p>Deux esclaves suivaient, portant un gros ballot. Ang�lique y d�couvrit ses robes achet�es � Malte et plusieurs autres, plus belles encore, provenant de diverses rapines de mer.</p><p>*****</p><p>Un peu plus tard elle se trouva install�e en bonne place sur l'un des gradins couverts de tapis qu'elle avait vu dresser le matin au sommet de la forteresse, aux c�t�s d'un Noir gigantesque, v�tu comme un roi, un vrai mage d'enluminure. Une longue toge en poil de chameau, tiss�e et brod�e de dessins g�om�triques aux teintes profondes o� dominaient le rouge, le vert et le noir sur une trame blanche, se drapait en plis antiques sur ses larges �paules. Ce manteau �trange, une merveille de go�t et de sobri�t�, s'ouvrait sur un caftan incarnat boutonn� de multiples petits boutons jusqu'au col et rebrod� d'arabesques de fil d'or. La couleur faisait para�tre plus sombre le noir bleut� du visage, �troitement encadr� d'un turban de soie blanche dont les plis passaient sous le menton avant de s'�lever en une haute coiffure qu'enserrait une bande de lam� or qui lui donnait des allures de diad�me. Au regard d'Ang�lique, hypnotis�e par ce somptueux voisinage, le Noir r�pondit en se levant et en s'inclinant profond�ment. Il avait le nez aquilin des s�mites, leurs joues l�g�rement �vid�es sur une ossature d�licate.</p><p>��Vous admirez mon manteau, je crois, dit-il.</p><p>Elle sursauta, surprise de l'entendre parler un fran�ais h�sitant, mais sa voix agr�able, aux inflexions un peu hautes, causa � la jeune femme une impression rassurante.</p><p>��Oui, dit-elle. Il ressemble � l'�tendard des Crois�s, dit-elle.</p><p>Le visage docte du grand n�gre se contracta, un sourire effleura sa bouche sinueuse. Il s'accroupit de nouveau, jambes crois�es � la turque, sur les coussins, et commen�a d'un air affable�:</p><p>��Il y a fort longtemps que je n'ai plus parl� fran�ais et vous m'excuserez, noble dame... Exactement depuis la mort malheureuse de mon professeur, un J�suite de grand renom et de grande science qu'Allah a mis sur ma route pour le b�n�fice de mon esprit... Nous pr�f�rons les Chr�tiens fran�ais aux Espagnols fanatiques. Leur esprit est plus proche de la souriante sagesse voulue d'Allah... Un �tendard des Crois�s, dites-vous en parlant de ma pauvre djellaba�? C'est ma v�n�r�e m�re qui me l'a tiss�e, sur le Haut-Nil, au Soudan. Elle en posa le premier fil huit jours apr�s ma naissance et commen�a le manteau que je devais porter arriv� � l'�ge d'homme. Et ces dessins sont ceux que toutes les femmes soudanaises ex�cutent depuis les temps les plus recul�s. Vos Crois�s chr�tiens les ont en effet copi�s sur leurs �tendards, s�duits qu'ils furent par leur grande beaut�.</p><p>Ang�lique inclina la t�te. Elle n'�tait pas en �tat d'entamer une pol�mique sur l'origine des tapisseries occidentales et orientales, mais la personnalit� du Noir l'attirait. Il n'�tait pas particuli�rement beau, ni laid. Son regard �tait franc et doux et surtout p�n�tr� d'une profonde sagesse et d'une sorte de bienveillance non d�pourvue d'une pointe d'humour. Elle ne voulut pas lui d�plaire et se borna � le f�liciter de la fa�on dont il parlait fran�ais.</p><p>��J'ai toujours eu plaisir � m'entretenir avec les Fran�ais, affirma-t-il. Ce sont des gens plaisants et sans arrogance, mais ils ont le grand tort d'�tre chr�tiens.</p><p>Ang�lique r�pondit que les Chr�tiens �taient persuad�s que les pa�ens, juifs et musulmans avaient le grand tort de ne pas �tre chr�tiens, mais qu'elle �tait femme et savait que le domaine religieux n'�tait pas de son ressort.</p><p>Le Mage approuva cette preuve de modestie. La science de Dieu n'est pas un domaine o� les esprits fragiles des femmes peuvent se hasarder inconsid�r�ment.</p><p>��C'e�t �t� mon ambition d'�tre pr�tre, avoua-t-il, mais Allah en a d�cid� autrement. Et il m'a remis en main un troupeau moins facile � mener que les moutons que je gardais dans mon enfance.</p><p>��Vous �tiez berger�?</p><p>��Oui, belle Firouz�.</p><p>Ang�lique tressaillit. Le Noir poss�dait-il la double vue�? Comment devinait-il qu'un prince persan l'avait appel�e jadis Firouz�: Turquoise. Ce souvenir, en �veillant celui de Versailles et de la jalousie que le Roi avait �prouv�e contre le ministre du Chah de Perse, fit mesurer � Ang�lique l'ab�me qui la s�parait d'une existence encore si proche. Combien, parmi les esclaves qui s'assemblaient l�-bas sur les quais d'Alger, pouvaient faire la m�me comparaison�? La foule blanche et rousse, ponctu�e de la noirceur des visages, montait et gonflait comme la mar�e, dans la touffeur ardente, pr�c�d�e de la ligne bl�me des captifs dans leurs oripeaux, certains tra�nant leurs fers. Les toits des maisons �taient garnis ainsi que les embrasures des cr�neaux de la forteresse.</p><p>Un silence se fit. Un gros poussah maure, somptueusement v�tu, prenait place sur les gradins apr�s s'�tre extrait p�niblement d'une chaise � porteurs. Deux hommes, couverts sommairement d'un suaire rouge et portant pour tout attirail un long cordon noir en bandouli�re, l'escortaient.</p><p>��C'est Son Excellence le dey d'Alger, dit le grand Noir en se penchant famili�rement vers Ang�lique. Il est parent du sultan de Constantinople et poss�de l'honneur insigne d'avoir dans sa garde deux ��muets du S�rail��, de la fameuse cohorte des �trangleurs.</p><p>��Pourquoi des �trangleurs�? Que font-ils�?</p><p>��Ils �tranglent, dit le n�gre avec un petit sourire, puisque telle est leur raison d'�tre.</p><p>��Qui sont leurs victimes�?</p><p>��Nul ne le sait puisqu'ils sont muets. On leur a arrach� la langue. Ce sont des serviteurs utiles. Mon ma�tre en poss�de aussi.</p><p>Ang�lique pensa que ce devait �tre un haut diplomate barbaresque, peut-�tre un ambassadeur de ce Soudan auquel il avait fait allusion�? Le Dey le salua profond�ment, et Mezzo-Morte fit de m�me, portant la main � son turban lorsqu'il parut, pr�c�dant le Pacha Sali Hassan que son insolence faisait grimacer de rage.</p><p>Les trois ma�tres d'Alger s'install�rent parmi les compagnies de joldaks en vestes et turbans �carlates, les minces de la ville et les chaouchs d'Alger et de leurs officiers. Les grands bourgeois, honn�tes marchands d'esclaves, les reis les plus r�put�s prenaient place � leur tour. Une clameur subite comme un ouragan courut. Les regards se tourn�rent vers le fond de la baie, o� abordait une escorte de cavaliers turcs pr�c�d�e d'un groupe de gardes turcs plus semblables � des porte-faix, torse et jambes nus et leurs cr�nes ras�s couverts d'une calotte rouge. Ils encadraient un prisonnier chr�tien nu et charg� de cha�nes. Un frisson violent secoua Ang�lique tandis qu'une horrible appr�hension l'envahissait. Malgr� l'�loignement elle �tait certaine de reconna�tre, dans ce mis�rable encha�n�, le chevalier de Nesselhood, amiral de la Religion.</p><p>Au bas du quai un grand ca�que engloutit le prisonnier, ses quatre ge�liers, les hommes d'escorte et deux autres gal�riens, charg�s de rouleaux de corde. Le ca�que vogua vers les deux pontons au centre de la rade, o� ses occupants d�barqu�rent. Simultan�ment, quatre gal�res quitt�rent les rangs de la flotte ancr�e le long des quais et de la darse glissant sur les flots lentement, elles s'approch�rent des pontons, comme des squales guettant leur proie. Alors Ang�lique se souvint des paroles que le chevalier germanique avait lanc�es un jour�: ��Mezzo-Morte a jur� de me faire tirer par quatre gal�res�� et encore ��Souvenez-vous, Fr�re, que la vraie mort d'un chevalier, c'est le martyre��. Ces paroles prenaient soudain une signification aveuglante. Et aussi celles de Mezzo-Morte�: ��Je vous montrerai bient�t comment je traite mes ennemis.��</p><p>Elle tourna des yeux horrifi�s vers le ren�gat. Celui-ci la fixait d'un regard o� luisait une satisfaction d�moniaque. Elle �tait l� pour assister � l'un des plus affreux supplices, sur la personne d'un �tre qu'elle estimait et qui repr�sentait l'un des grands noms du monde chr�tien. Elle se raidit, se jurant aussit�t qu'elle ne se donnerait pas en spectacle � ces Infid�les. Elle aurait voulu crier d'horreur et s'enfuir mais elle �tait gard�e de toutes parts et plac�e de telle sorte qu'aucun d�tail de ce qui allait se d�rouler au centre de l'ar�ne bleue ne pourrait lui �chapper.</p><p>Par une man�uvre compliqu�e mais impeccable, les quatre gal�res avaient vir� de bord afin de pr�senter leurs poupes en direction des pontons, et stoppaient � une trentaine de toises. Maintenant le chevalier de Nesselhood �tait suspendu tel un pantin humain au centre de la poutre. Une ceinture de cuir le retenait au bout d'une corde, et de ses poignets et de ses chevilles partaient, comme des fils d'araign�e, les c�bles qui le reliaient � l'arri�re de chacune des quatre gal�res.</p><p>Le public haletait d'un m�me souffle�; toute une foule hyst�rique, sous l'�il rond des canons braqu�s de la forteresse.</p><p>��La Illa Ha illa la�!...</p><p>La clameur pointue s'�leva sous le ciel de feu.</p><p>Ang�lique se couvrit le visage de ses mains.</p><p>Les hululements des femmes et des enfants se frappant la bouche en cadence, vrillaient l'air de mille endroits diff�rents.</p><p>��Le ch�ur des cigales de l'Enfer, dit la voix du grand Mage.</p><p>Il souriait. La folie gagnait les spectateurs, les dressant, d�cha�n�s. Plus encore qu'� un supplice c'�tait � une comp�tition qu'on assistait, au triomphe de la premi�re gal�re qui r�ussirait � arracher un membre du corps pantelant et � dominer la force des autres. Les comit�s � bord couraient comme des bourdons en furie, hurlant, abattant leurs fouets sur les dos nus et sanglants des gal�riens. Ce soir on d�nombrerait des morts dans les chiourmes.</p><p>L'immense clameur ne cessait de rouler, couvrant le cri rauque du supplici�.</p><p>��Dieu�! Dieu�! Mis�ricorde�!...</p><p>��La Illa Ha illa la�!...</p><p>��Mon Dieu, suppliait Ang�lique. Mon Dieu, vous qui avez cr�� les hommes�!</p><p>Une voix demanda, venue de tr�s loin�:</p><p>��La croyance des Chr�tiens n'accorde-t-elle pas le Paradis � ceux qui meurent pour la Foi�?</p><p>Le grand Mage �tait le seul � demeurer impassible, parmi le courant de violence qui ravageait et tordait les gens autour de lui. D'un �il sagace, il consid�rait l'�pre lutte des gal�res, puis reportait un int�r�t discret sur la captive chr�tienne, � ses c�t�s. Elle ne tremblait pas, elle ne s'�vanouissait pas, mais il ne voyait d'elle qu'une ample chevelure �pandue, couvrant ses �paules, et son front inclin� dans l'attitude de ces pleureuses bibliques que peignent les Chr�tiens idol�tres, sur leurs livres de pri�re, les missels, dont le J�suite lui avait laiss� un exemplaire en souvenir.</p><p>Cependant lorsqu'une clameur triomphante tonna, puis une autre, il la vit redresser la t�te et, au vu de tous les Infid�les, elle tra�a sur elle le signe de la Croix. Deux cadets de Mezzo-Morte l'aper�urent. Ils bondirent comme des loups, l'�cume aux l�vres. Mais le grand n�gre se dressa de toute sa haute stature, et tirant son poignard, les yeux �tincelants, leur enjoignit imp�rativement de se tenir tranquilles.</p><p>Ang�lique n'avait pas eu conscience de cette courte sc�ne. Au silence morne et comme �puis� qui tombait sur la foule, elle savait que c'�tait fini. Quatre gal�res fuyaient vers le large, tra�nant dans leur sillage sanglant les lambeaux du corps du chevalier-martyr. Elles accompliraient une sorte de vogue triomphale dans la direction du soleil levant, o� se trouve La Mecque, p�lerinage des Croyants, puis reviendraient � l'heure o� la pri�re du muezzin du haut du minaret incline l'Islam prostern�.</p><p>Mezzo-Morte, le ren�gat, vint se planter devant Ang�lique. Elle refusait de le voir, regardant au loin s'�loigner les gal�res. Elle �tait p�le, mais il enragea qu'elle ne se montr�t pas plus boulevers�e et abattue. Un rictus f�roce tordit sa bouche.</p><p>��� vous, maintenant, dit-il.</p></section><section><p><strong>Chapitre 5</strong></p><p>Un petit cort�ge montait du chemin qui du quartier de la Marine conduisait � l'une des portes de la ville. Ce chemin �tait bord� d'un c�t� par les remparts, de l'autre par des masures s�par�es de ruelles �troites comme des gouffres, o� le cr�puscule d�j� s'amoncelait. Ang�lique marchait en butant parfois sur les cailloux pointus, pr�c�d�e de Mezzo-Morte, qu'escortait sa garde habituelle. � la porte Bab-Azoum, ils firent halte. Les officiers des gardes vinrent s'incliner devant le Grand Amiral qui fr�quemment se livrait � des inspections de ce genre. Mais tel n'�tait pas son but ce soir. Il semblait attendre quelqu'un. Peu apr�s, d'une rue, d�boucha un cavalier suivi d'une garde noire arm�e de lances. � son manteau versicolore Ang�lique reconnut son voisin noir du spectacle des gal�res. Il mit pied � terre, salua Mezzo-Morte qui lui rendit son salut, encore plus profond que le sien. Le redoutable Italien semblait porter au sombre prince qui le d�passait de trois t�tes, une grande consid�ration. Ils �chang�rent des salamalecs et de nombreuses protestations d'amiti� en arabe. Puis d'un m�me mouvement se tourn�rent vers la captive. Les mains tendues, paumes tourn�es vers le ciel, le Noir la salua encore. Les yeux de Mezzo-Morte scintillaient d'un sardonique plaisir.</p><p>��J'oubliais, s'exclama-t-il. J'oubliais les bons usages de la Cour du Roi de France. Je ne vous ai pas pr�sent�, madame, mon ami Son Excellence Osman Ferradji, Grand Eunuque de Sa Majest� le Sultan du Maroc Moulay Isma�l.</p><p>Ang�lique jeta sur le gigantesque n�gre un regard plus surpris que terrifi�. Eunuque�? � la r�flexion, oui, elle aurait pu s'en aviser d�j�. Elle avait mis sur le compte de la race s�mite la f�minit� de ses traits et sa voix trop harmonieuse. Son menton imberbe ne pouvait �tre un signe r�v�lateur, car la plupart des Noirs ne voient pousser leur barbe qu'� un �ge avanc�. La haute stature trompait par l'impression de vigueur et de majest� qu'elle inspirait et il semblait moins gras que ne le sont en g�n�ral les eunuques, dont bajoues et double menton donnent � leur physionomie l'aspect maussade de femmes quadrag�naires. Tels se pr�sentaient les six Noirs de sa garde particuli�re.</p><p>Ainsi c'�tait lui, Osman Ferradji, ce Grand Eunuque du Sultan du Maroc. Elle en avait beaucoup entendu parler mais elle ne savait plus o�, ni par qui. Elle �tait si lasse, au point de ne plus se poser de questions.</p><p>��Nous attendons encore quelqu'un, la pr�vint Mezzo-Morte. Il jubilait, semblant se r�jouir de mettre en place une excellente com�die, dont chaque acteur jouerait le r�le par lui d�volu.</p><p>��Ah�! le voici.</p><p>C'�tait Mohamed Raki qu'Ang�lique n'avait pas revu depuis le combat de l'�le de Cam. L'Arabe ne lui jeta pas un regard mais se prosterna servilement devant l'amiral d'Alger.</p><p>��Allons maintenant.</p><p>*****</p><p>Ils sortirent de la ville, et hors des remparts re�urent au visage l'�claboussure rouge d'un soleil qui se couchait derri�re les collines fauves et mauves. La sente � peine trac�e dans le cailloutis suivait l'enceinte � gauche, bordant � droite une pente assez raide qui, tr�s vite, aboutissait � une faille � pic et qui, pleine d'ombres empourpr�es par le couchant, ressemblait � un gouffre de l'enfer. L'endroit avait un aspect maudit qu'accentuaient les vols incessants et tournoyants des mouettes, des corbeaux et des vautours. Leurs cris d�sol�s emplissaient le ciel et le frisson de la peur gagnait avec les ombres du soir.</p><p>��L�!</p><p>Mezzo-Morte d�signait sur la pente en contrebas un monticule de pierres et de cailloux amoncel�s. Ang�lique regarda sans comprendre.</p><p>��L�! insista le ren�gat.</p><p>Elle discerna alors, d�passant l'amas de ferraille, une main humaine, une main blanche.</p><p>��Ci-g�t le second chevalier qui commandait votre gal�re, un Fran�ais comme vous, Henri de Roguier. Les Tagarins et les Andaleuces l'ont amen� l� pour le lapider � l'heure de la pri�re El Dharoc.</p><p>Ang�lique se signa.</p><p>��Cessez vos simagr�es, hurla le ren�gat. Vous allez attirer le malheur sur la ville.</p><p>Il reprit sa marche et �vita de lui faire remarquer plus loin un second tas de pierres blanches. L� gisait le corps mutil� du jeune homme espagnol, autre passager de la gal�re. Mezzo-Morte n'�tait pas tout � fait responsable de ces deux ex�cutions, dues � la fureur des Maures espagnols qui, venant d'apprendre la nouvelle d'un autodaf� de l'Inquisition � Grenade, o� six familles musulmanes avaient �t� br�l�es vives, r�clamaient vengeance. On leur avait livr� deux victimes�: un Espagnol et un chevalier de Malte. Alors pour Henri de Roguier, l'ancien page de la Cour de France, insouciant cadet de famille, et pour l'�tudiant espagnol, avait commenc� un douloureux calvaire � travers la ville. Pr�c�d�s par les ma�tres qui les avaient achet�s la veille et qui, au son d'une musique barbare, faisaient la qu�te pour rentrer dans leurs d�bours, suivis par la foule hurlante, les malheureux, nus jusqu'� la ceinture, les mains attach�es derri�re le dos, s'�taient achemin�s lentement, sous les injures et les coups des femmes et des enfants, jusqu'� l'emplacement situ� hors de la porte Bab-el-Oued. Quand ils y �taient parvenus, ils n'avaient plus figure humaine. Les cheveux arrach�s par poign�es, la face meurtrie de coups et couverte de boue et d'ordures, le corps h�riss� de petits morceaux de roseaux pointus que les enfants s'�taient amus�s � leur planter dans les chairs, ils offraient l'aspect pitoyable d'infortun�s livr�s � une foule bestiale qui s'enivrait de sa propre f�rocit�. La lapidation avait mis fin � leurs tortures. Ang�lique ne savait pas tout cela, mais elle le devinait. �tait-ce vers son propre calvaire qu'elle s'�levait � son tour�?</p><p>Enfin l'escorte s'arr�ta devant un haut mur de la citadelle. Des crochets en forme d'hame�on �taient plant�s � intervalles irr�guliers du haut en bas de la muraille. C'�taient les ��ganches��, Du rempart on jetait les supplici�s, qui s'empalaient dans leur chute et agonisaient ensuite pendant de longs jours. Deux corps accroch�s et � demi d�vor�s par les oiseaux de proie, pendaient encore, lambeaux horribles, d�tachant leurs ombres supplici�es sur la muraille que le soleil couchant patinait de vieil or.</p><p>Ang�lique recrue d'horreurs pour la journ�e d�tourna les yeux. Alors Mezzo-Morte insista d'une voix doucereuse�:</p><p>��Regardez-les bien�!</p><p>��Pourquoi�? Est-ce l� le sort que vous me r�servez�?</p><p>��Non, dit le ren�gat en riant, ce serait dommage. Je ne suis pas grand connaisseur mais une femme comme vous doit servir � autre chose qu'� d�corer les murs d'Alger pour la seule satisfaction des corbeaux et des cormorans. Regardez bien cependant. Vous connaissez l'un d'eux�!</p><p>Ang�lique fut travers�e d'un horrible doute�: Savary�? Malgr� sa r�pugnance elle jeta un regard vers la muraille et vit qu'il ne s'agissait que de deux Maures.</p><p>��Excusez-moi, fit-elle, ironique, mais je n'ai pas comme vous l'habitude de contempler des cadavres. Ceux-ci ne me rappellent aucun souvenir.</p><p>��Je vous dirai donc leurs noms. � gauche c'est Ali-Mektoub, l'orf�vre arabe de Candie auquel vous aviez confi� une lettre pour votre mari... Ah�! je vois que ��mes�� cadavres commencent � vous int�resser. �tes-vous curieuse de savoir le nom de l'autre�?</p><p>Elle le regarda intens�ment. Il jouait d'elle comme un gros chat avec une souris. Pour un peu il se serait l�ch� les babines.</p><p>��L'autre�? Eh bien, c'est Mohamed Raki, son neveu.</p><p>Ang�lique poussa une exclamation et se tourna vers l'homme qui s'�tait pr�sent� � elle � l'Auberge de Malte.</p><p>��Je vois ce que vous pensez, dit Mezzo-Morte, mais le ph�nom�ne est simple, simplissime. Celui-ci est un espion que j'ai envoy� vers vous, mon conseiller Amar Abbas. Un ��faux�� Mohamed Raki. Le vrai est l�-haut.</p><p>Ang�lique eut un simple mot�:</p><p>��Pourquoi�?</p><p>��Comme les femmes sont curieuses�!... Vous voulez des explications�? Je suis bon prince, je vous en donnerai. Ne perdons pas de temps sur les circonstances qui ont amen� entre mes mains cette lettre d'Ali-Mektoub... Je la lis. J'apprends qu'une grande dame fran�aise est � la recherche de son �poux disparu depuis de longues ann�es, qu'elle est pr�te � faire n'importe quoi et � se rendre n'importe o� pour le rejoindre. L'id�e germe en mon cerveau. J'interroge Ali-Mektoub�: la femme est-elle belle, riche�? ��Oui��.</p><p>��Ma d�cision est prise. Je la capturerai. Il s'agit de pouvoir l'attirer dans un pi�ge et le mari servira d'app�t. J'interroge le neveu, Mohamed Raki. Il a connu cet homme et l'a servi de longues ann�es � T�touan o� celui-ci avait �t� achet� par un vieux savant alchimiste avant de devenir son aide et quasi son h�ritier. Le signalement est facile � retenir�: le visage couvert de cicatrices, grand, maigre, brun. Et pour comble de chance il a donn� � son fid�le serviteur Mohamed Raki un bijou personnel que sa femme ne pourra pas manquer de reconna�tre. Mon espion �coute et garde le bijou. Ensuite, le plus difficile est de retrouver la femme qui risque d'avoir �t� vendue � Candie dans l'intervalle. Mais bien vite je suis renseign頻 Elle est � Malte, apr�s avoir �chapp� au Rescator, qui l'a achet�e 35 000 piastres...</p><p>��Je croyais vous avoir appris ce d�tail que vous ignoriez�?</p><p>��Non, je ne l'ignorais pas. Mais cela m'amusait tellement de me l'entendre dire... ah�! Tellement�! Apr�s, tout a �t� facile. J'ai envoy� mon espion � Malte sous le nom de Mohammed Raki et nous avons pr�par� le guet-apens de l'�le de Cam qui a fort bien march�, gr�ce aux complicit�s que mon espion s'est m�nag�es � bord. Entre autres, un jeune mousse musulman. D�s que j'ai eu appris, par pigeon voyageur, la r�ussite du guet-apens, j'ai fait ex�cuter Ali-Mektoub et son neveu.</p><p>��Pourquoi�? dit encore Ang�lique d'une voix blanche.</p><p>��Seuls les morts ne parlent pas, fit Mezzo-Morte avec un sourire cynique.</p><p>Ang�lique fr�mit. Elle le m�prisait et le ha�ssait tellement qu'il ne lui faisait m�me plus peur.</p><p>��Vous �tes ignoble, dit-elle, mais surtout vous �tes un menteur�!... Votre histoire ne tient pas debout�! cria-t-elle. Est-ce � moi que vous allez faire croire que pour capturer une femme que vous n'avez jamais vue et dont vous ne pouvez mesurer la ran�on � l'avance vous mettez en branle une flotte de six gal�res et de trente felouques et ca�ques et sacrifiez au moins la valeur de deux �quipages dans le combat de Cam�? Sans compter les munitions, 20 000 piastres, le radoub des gal�res, 10 000 piastres, les reis que vous avez engag�s et pay�s pour cette unique exp�dition qui ne devait gu�re leur rapporter, 50 000 piastres. Une d�pense d'au moins 100 000 piastres pour une seule captive�! Je veux bien croire � votre cupidit� mais pas � votre stupidit�!</p><p>Mezzo-Morte l'�coutait avec attention, les yeux mi-clos.</p><p>��Comment avez-vous eu connaissance de ces chiffres�?</p><p>��Je sais calculer. C'est tout.</p><p>��Vous feriez un bon armateur.</p><p>��Je SUIS armateur... Je poss�de un vaisseau qui fait le commerce des Indes occidentales. Oh�! je vous en prie, reprit-elle ardemment, �coutez-moi. Je suis tr�s riche et je peux, oui... je peux, non sans peine, mais je peux vous payer une ran�on exorbitante. Que pouvez-vous demander de plus de ma capture qui fut peut-�tre une erreur de votre part et que vous regrettez d�j�?</p><p>��Non, dit Mezzo-Morte en secouant la t�te doucement, ce n'est pas une erreur et je ne regrette rien... Au contraire, je me f�licite.</p><p>��Je vous dis que je ne vous crois pas�! cria de nouveau Ang�lique, emport�e par la col�re. M�me si vous avez gagn� dans l'affaire la mort de deux chevaliers de Malte, vos pires ennemis, cela ne justifie pas toutes vos ruses � mon sujet. Vous n'�tiez m�me pas s�r que je m'embarquerais sur une gal�re de Malte. Et pourquoi n'avoir pas song� plut�t � vous mettre en relation avec mon mari pour parachever votre guet-apens�? Il a fallu ma sottise pour me contenter des faibles preuves que m'apportait votre espion. J'aurais d� douter, exiger une preuve �crite de cet appel de mon mari.</p><p>��J'y ai pens�, mais c'�tait impossible.</p><p>��Pourquoi�?</p><p>��Parce qu'il est mort, fit sourdement Mezzo-Morte. Oui, votre �poux, ou suppos� tel, est mort de la peste il y a trois ans. Il y a eu � T�touan plus de dix mille victimes. Le ma�tre de Mohamed Raki, ce savant chr�tien nomm� Jeffa-el-Khaldoum a termin� l� sa vie.</p><p>��Je ne vous crois pas, dit-elle, je ne vous crois pas. Je ne vous CROIS pas. Elle lui criait au visage pour dresser un barrage entre son esp�rance et l'effondrement que ces quelques mots venaient de creuser en elle. ��Si je pleure maintenant, je suis perdue��, songeait-elle.</p><p>Les cadets du Grand Amiral, qui n'avaient jamais vu un �tre au monde parler sur ce ton � leur chef, grondaient et s'excitaient, la main sur le manche de leur poignard. Les eunuques, �nergiques et sereins, s'interposaient entre eux et c'�tait un spectacle singulier que celui de cette femme criant au centre du ballet form� par la garde noire des eunuques et celle des turbans jaunes, tandis qu'une ombre bleu-indigo, venue de la mer, envahissait jusqu'au sommet de la muraille sinistre o� s'attardaient quelques lueurs rouges.</p><p>��Vous ne m'avez pas tout dit�!...</p><p>��C'est possible, mais je ne vous dirai rien de plus.</p><p>��Lib�rez-moi. Je paierai ran�on.</p><p>��Non�!... Pour tout l'or du monde, entendez-vous, pour tout l'or du monde je ne le ferais pas. Je cherche plus loin que la richesse, moi aussi�: la PUISSANCE. Et vous m'�tes un moyen de l'atteindre. C'est pour cela que votre capture �tait sans prix... Vous n'avez pas besoin de comprendre.</p><p>Ang�lique leva les yeux vers la muraille. Le soir effa�ait les d�tails, noyait dans l'ombre les ��ganches�� et leur charge macabre. Ce Mohamed Raki, joaillier arabe, neveu d'Ali-Mektoub, �tait le seul homme dont elle e�t la certitude qu'il avait connu Joffrey de Peyrac dans sa seconde existence. Et maintenant il ne parlerait plus�!</p><p>��Si j'allais � T�touan peut-�tre retrouverais-je des gens qui l'ont connu... Mais pour cela il me faut ma libert�...��</p><p>��Voici quel sera votre sort, disait Mezzo-Morte. �tant donn� que votre beaut� est aussi grande que votre r�putation le laissait pr�voir, je vais vous compter parmi les pr�sents que j'envoie par l'interm�diaire de Son Excellence Osman Ferradji � mon tr�s cher ami le Sultan Mouley Isma�l. Je vous remets � Son Excellence. Vous apprendrez � �tre moins fi�re sous son �gide. Il n'y a que les eunuques qui sachent dresser les femmes. Voil� une institution qui manque fort � l'Europe...</p><p>Ang�lique l'avait � peine �cout�. Elle ne comprit qu'en le voyant s'�loigner suivi de son escorte, tandis que la main noire du Grand Eunuque se posait sur son �paule.</p><p>��Veuillez me suivre, noble dame...</p><p>��Si je pleure maintenant, je suis perdue... Si je crie, si je me d�bats, je suis perdue... enferm�e dans un harem...��</p><p>Elle ne dit pas un mot, ne fit pas un geste, suivit, calme et docile, les Noirs qui redescendaient vers la porte Bab-el-Oued.</p><p>��Dans quelques secondes ce sera la nuit... ce sera le moment... Si je manque ce moment-l�, je suis perdue...��</p><p>*****</p><p>Sous la vo�te de la porte Bab-el-Oued les quinquets n'avaient pas encore �t� allum�s. L'obscurit� d'un tunnel engloutit le groupe. Ang�lique se glissa comme une anguille, bondit, plongea dans une ruelle aussi noire que la vo�te. Elle courait, ne sentant pas ses pieds effleurer le sol. D'une ruelle quasi d�serte, elle d�boucha dans une art�re plus large et encombr�e�; elle dut ralentir sa marche, se faufilant entre les djellabas laineuses, les paquets blancs et mouvants qu'�taient les femmes voil�es, les petits �nes charg�s de couffins. Pour l'instant, l'heure sombre la prot�geait, mais on ne tarderait pas � remarquer cette captive au visage d�voil� et � l'air hagard. Elle obliqua vers la gauche dans un autre boyau �troit et s'arr�ta pour reprendre haleine. O� pourrait-elle se diriger�? � qui demander secours�? Elle avait renouvel� victorieusement le coup de son �vasion de Candie mais ici il n'y avait pas de complicit� pr�par�e. Elle ignorait ce qu'avait pu devenir Savary. Tout � coup, elle crut entendre des clameurs qui allaient en se rapprochant. On la poursuivait. Elle reprit sa course �perdue. La ruelle descendait en marches vers la mer. C'�tait une impasse bord�e de murs aveugles que marquait � rares intervalles une petite porte noire en fer � cheval. L'une de ces portes s'ouvrit. Ang�lique bouscula un esclave qui sortait, une gargoulette sur l'�paule. La gargoulette alla � terre et se brisa en mille miettes. Ang�lique entendit un ��Cornebleu���! retentissant suivi d'une bord�e de jurons que n'e�t pas d�savou� un vaillant militaire de Sa Majest� Louis XIV. Ang�lique revint sur ses pas.</p><p>��Monsieur, fit-elle haletante, vous �tes fran�ais�? Monsieur, pour l'amour du ciel, sauvez-moi�!</p><p>La clameur se rapprochait. D'un geste presque instinctif, l'esclave la poussa dans l'entreb�illement de la porte, qu'il referma. Une galopade de pieds nus et de babouches passa dans un tourbillon de hurlements. Ang�lique �treignait les �paules de l'esclave. Son front s'appesantit contre une large poitrine v�tue d'une inf�me souquenille. Elle eut une courte d�faillance. La rumeur des d�mons lanc�s � sa poursuite dans les rues d'Alger d�crut. Elle respira un peu.</p><p>��C'est fini, murmura-t-elle, ils sont pass�s.</p><p>��H�las, ma pauvre petite, qu'avez-vous fait�! Vous avez essay� de vous enfuir�?</p><p>��Oui.</p><p>��Malheureuse�! Vous allez �tre fouett�e jusqu'au sang et estropi�e peut-�tre pour la vie...</p><p>��Mais ils ne pourront pas me reprendre. Vous allez me cacher. Vous allez me sauver�!</p><p>Elle parlait, cramponn�e dans une obscurit� totale � un inconnu dont elle ignorait tout mais qui �tait de sa race et qu'elle devinait jeune et sympathique, comme lui-m�me pouvait pressentir, aux formes du corps qui se serrait �troitement contre lui, que cette femme �tait jeune et belle.</p><p>��Vous n'allez pas m'abandonner�?</p><p>Le jeune homme poussa un profond soupir.</p><p>��C'est une situation affreuse�! Vous �tes ici chez mon patron, Mohammed Celibi Oigat, un marchand d'Alger. Nous sommes entour�s de Musulmans. Pourquoi vous �tes-vous enfuie�?</p><p>��Pourquoi�?... Mais je ne veux pas �tre enferm�e dans un harem.</p><p>��H�las�! C'est le sort de toutes les captives.</p><p>��Il vous semble donc si l�ger que je doive m'y r�signer�?</p><p>��Celui des hommes n'est pas meilleur. Croyez-vous que je m'amuse depuis cinq ann�es que, moi, comte de Lom�nie, je transporte des gargoulettes d'eau et des fagots d'�pines pour la cuisine de ma patronne�? J'ai les mains dans un �tat�! Que dirait ma d�licate ma�tresse parisienne, la belle Suzanne de Raigneau, qui doit m'avoir, h�las, remplac� depuis longtemps�!</p><p>��Le comte de Lom�nie�? Je connais l'un de vos parents, M. de Brienne.</p><p>��Oh�! Quel heureux hasard�! O� l'avez-vous rencontr�?</p><p>��� la Cour.</p><p>��Vraiment�? Puis-je savoir votre nom, madame�?</p><p>��Je suis la marquise du Plessis-Belli�re, dit Ang�lique apr�s une h�sitation (elle se souvenait que d'avoir revendiqu� son titre de comtesse de Peyrac ne lui avait pas port� chance).</p><p>Lom�nie rappela ses souvenirs.</p><p>��Je n'ai pas eu le plaisir de vous rencontrer � Versailles, mais voici cinq ann�es que je subis mon dur esclavage et les choses ont d� bien changer. N'emp�che�! Vous connaissez mon parent et peut-�tre pourrez-vous me donner quelque raison pour expliquer le silence de ma famille. C'est en vain que j'ai envoy� ma demande de ran�on. J'ai confi� ma derni�re lettre aux P�res R�demptoristes qui sont venus en Alger le mois dernier. Esp�rons qu'enfin elle atteindra son but. Mais que vais-je faire pour vous�? Ah�! je crois avoir une id�e... Attention, on vient.</p><p>Le halo d'une veilleuse s'avan�ait du fond de la cour profonde o� tra�naient des relents de graisse de mouton et de semoule ti�de.</p><p>Le comte de Lom�nie fit passer Ang�lique derri�re lui et la dissimula en attendant de reconna�tre qui s'avan�ait.</p><p>��C'est ma patronne, murmura-t-il avec soulagement. Une brave et honn�te femme. Je crois que nous allons pouvoir lui demander son aide. Elle a pour moi quelque faiblesse...</p><p>La Musulmane levait haut sa lampe � huile afin de distinguer les silhouettes qui murmuraient sous le porche. Se trouvant en sa propre demeure elle �tait d�voil�e et montrait un visage de femme m�re et grasse aux vastes prunelles orn�es de kohl. On comprenait sans peine le r�le que jouait pr�s d'elle l'esclave chr�tien, beau gar�on, aimable et vigoureux, sur lequel elle avait jet� son d�volu en allant le choisir au batistan. Le petit marchand Mohammed Celibi Oigat n'avait pas les moyens de se payer un eunuque pour garder ses trois ou quatre femmes. Il laissait � sa premi�re �pouse le soin de gouverner sa maison et comprenait la n�cessit� d'un esclave chr�tien pour les basses besognes, sans aller chercher plus loin.</p><p>La femme avait aper�u Ang�lique. Le comte de Lom�nie, � voix basse, commen�a � lui parler en arabe. La femme hochait la t�te, faisait la moue, haussait les �paules. Toute sa mimique exprimait qu'� son avis le cas d'Ang�lique �tait d�sesp�r� et qu'il e�t mieux valu la rejeter aussit�t dans les t�n�bres ext�rieures. Enfin, elle se laissa prendre aux arguments de son favori et s'�loigna, pour revenir un instant plus tard avec un voile dont elle fit signe � Ang�lique de se draper. Elle accrocha elle-m�me le ha�k, qui est le tchabek des mauresques puis ouvrit la porte, guetta la ruelle, fit signe � l'esclave et � la captive �vad�e de sortir. Au moment o� ils franchissaient le seuil elle se mit soudain � glapir un flot d'injures.</p><p>��Que se passe-t-il�? chuchota Ang�lique. Va-t-elle se raviser et nous perdre�?</p><p>��Non, mais elle a aper�u les morceaux de la gargoulette et ne me m�che pas ce qu'elle en pense. Il faut d'ailleurs avouer que je n'ai jamais �t� tr�s adroit et que je lui consomme pas mal de sa vaisselle plate. Baste�! Je sais le moyen de l'amadouer et m'en chargerai tout � l'heure. Nous n'allons pas loin.</p><p>En quelques enjamb�es, ils atteignaient une autre petite porte de fer et le jeune homme frappait deux ou trois coups de reconnaissance. Une lueur filtra, une voix chuchota�:</p><p>��C'est vous, monsieur le comte�?</p><p>��C'est moi, Lucas.</p><p>La porte s'ouvrit et la main d'Ang�lique se crispa sur celle de son compagnon en apercevant un Arabe drap� dans sa djellaba et coiff� d'un turban. Il tenait haut une chandelle.</p><p>��N'ayez pas peur, dit le comte en poussant la jeune femme � l'int�rieur, c'est Lucas, mon ancien valet de chambre. Il a �t� captur� en m�me temps que moi sur le vaisseau de guerre qui m'emmenait � mon nouveau poste militaire de G�nes. Mais comme � mon service il avait d�j� fait ses armes de fin larron, les courtiers d'Alger ont appr�ci� ses qualit�s et son ma�tre l'a press� de se faire musulman, afin de pouvoir lui confier ses affaires�; le voici devenu un gros bonnet de la sp�culation.</p><p>L'ancien valet, sous son turban pas tr�s bien drap�, ouvrait des yeux m�fiants. Il avait un nez en pied de marmite et des taches de rousseur.</p><p>��Que m'amenez-vous l�, monsieur le comte�?</p><p>��Une compatriote, Lucas. Une captive fran�aise qui vient de fausser compagnie � son acheteur.</p><p>Lucas eut la m�me r�action que son ex-ma�tre.</p><p>��Seigneur�! Pourquoi a-t-elle fait cela�?</p><p>Le comte de Lom�nie fit claquer ses doigts, d�sinvolte.</p><p>��Caprice de femme, Lucas. Maintenant le fait est l�. Tu vas la cacher.</p><p>��Moi, monsieur le comte�?</p><p>��Oui, toi�! Tu sais bien que je ne suis qu'un pauvre esclave qui doit partager sa natte de jonc avec les deux chiens de la maison et qui n'a m�me pas un coin de cour � lui. Toi, tu es un homme arriv�. Tu ne risques rien.</p><p>��Que le feu, la croix, le pal, les fl�ches, les ganches, l'enterrement tout vif ou la lapidation�! Il y a le choix pour la mort des convertis qui cachent des Chr�tiens.</p><p>��Tu refuses�?</p><p>��Oui, je refuse�!</p><p>��Je te ferai donner une vol�e de coups de b�ton�!</p><p>L'autre se drapa avec dignit� dans sa djellaba.</p><p>��Monsieur le comte oublie-t-il qu'un esclave chr�tien n'a pas le droit de porter la main sur un Musulman�?</p><p>��Attends un peu que nous soyons retourn�s au pays. Je te flanquerai mon pied au cul et je te ferai br�ler vif comme relaps par le Saint-Office... Lucas, n'as-tu pas mis quelques petites douceurs de c�t� pour moi�? Depuis ce matin, je n'ai dans le ventre qu'une poign�e de dattes et un gobelet d'eau pure. Et je ne sais si cette dame s'est nourrie d'autre chose que d'�motions aujourd'hui.</p><p>��Si fait, monsieur le comte, j'avais pr�vu votre visite et je vous ai pr�par�... ah�! Devinez, vous aimiez tant cela autrefois... un vol-au-vent.</p><p>��Un vol-au-vent�! s'exclama le pauvre esclave, les yeux brillants de convoitise.</p><p>��Chut�!... Installez-vous. Le temps de me d�barrasser de mon commis et de fermer boutique je suis � vous.</p><p>Il posa la chandelle et revint peu apr�s avec un flacon de vin et une petite marmite d'argent d'o� s'�chappait une odeur d�licieuse.</p><p>��C'est moi-m�me qui ai confectionn� la p�te, monsieur le comte, avec du beurre de chamelle et la sauce avec du lait d'�nesse. �a ne vaut pas du bon lait et du bon beurre de vache, mais il faut prendre ce qu'on a. Je manquais de quenelles de brochet et de champignons, mais je pense que les petites langoustines et les choux palmistes que j'ai utilis�s feront l'affaire. Si madame la marquise veut prendre la peine de se servir...</p><p>��Ce Lucas, dit le comte attendri, c'est un ma�tre Jacques exceptionnel. Il sait tout faire. Fameux, ton vol-au-vent�! Je te ferai bailler cent �cus, mon gars, quand nous serons de retour au pays.</p><p>��Monsieur le comte est bien bon.</p><p>��Sans lui, je serais mort, madame�! Ce n'est pas que mon patron, Mohammed Celibi Oigat, soit mauvais homme et ma patronne encore moins, mais elle est tant soit peu avare et ce sont des �tres qui se nourrissent d'un rien. Ce n'est pas assez pour un homme auquel on demande des travaux de force. Je ne parle pas seulement du portage de l'eau et du bois... Mais les Musulmanes ont trop de go�t pour les Chr�tiens. Le Coran aurait d� pr�voir cela... D'un autre c�t�, cela peut procurer des avantages.</p><p>Ang�lique d�vorait. L'ancien valet de chambre d�boucha le flacon.</p><p>��Du vin de Malvoisie�! J'en ai distrait quelques gouttes au chargement de barriques qu'Osman Ferradji est venu acqu�rir pour le Harem du Sultan du Maroc. Quand on pense, monsieur le comte, que nous sommes originaires tous les deux de Touraine et que l'on voudrait nous contraindre � nous abreuver d'eau claire ou de th� � la menthe, quelle d�ch�ance�! J'esp�re que nos petites libations ne vont pas m'attirer d'ennuis avec le Grand Eunuque. C'est qu'il a l'�il, cet homme. Enfin, quand je dis cet homme, c'est une fa�on de parler... Je ne peux gu�re m'habituer � ce genre d'individus comme il en pullule dans ce coin. Quand il me parle, il m'arrive de l'appeler�: Madame�! Mais il a l'�il, croyez-moi. Ce n'est pas lui qu'il faut essayer de tromper sur la quantit� et la qualit� de la marchandise.</p><p>Le nom d'Osman Ferradji avait coup� l'app�tit d'Ang�lique. Elle reposa la petite tasse d'argent. L'angoisse revenait. Le comte de Lom�nie se leva en disant que sa patronne allait s'impatienter. Sa chemise crasseuse et en loques jurait avec son profil de jeune muguet qu'il avait conserv� malgr� les rigueurs de la captivit� et du soleil d'Afrique. Il se tourna vers Ang�lique et la voyant mieux � la lueur de la chandelle, il s'exclama�:</p><p>��Mais c'est que vous �tes ravissante�!</p><p>Doucement, il d�gagea de son front une m�che blonde.</p><p>��Pauvre petite�! murmura-t-il, assombri.</p><p>Ang�lique lui dit qu'il fallait essayer de retrouver son ami Savary. C'�tait un vieillard industrieux et plein d'exp�rience, qui aurait certainement une id�e. Elle donna son signalement et aussi celui des passagers de la gal�re de Malte�: le banquier hollandais, les deux Fran�ais trafiquants de corail et le jeune Espagnol. Le comte s'�clipsa, courbant l'�chine � l'avance pour subir les reproches de son irascible et exigeante patronne.</p><p>��Que madame la marquise se mette � son aise, dit Lucas en retirant les plats.</p><p>Ang�lique savoura la br�ve d�tente que lui procurait la pr�sence d'un valet styl� qui l'appelait ��madame la marquise��. Elle se lava les mains et le visage dans l'eau parfum�e qu'il lui pr�sentait, avec une serviette, et s'�tendit sur les coussins. Lucas le Tourangeau allait et venait, tra�nant ses babouches et s'emp�trant dans sa longue djellaba arabe.</p><p>��Ah�! ma pauvre dame, soupira-t-il, faut-il en voir quand on navigue�! Pourquoi diable avons-nous eu l'id�e saugrenue, mon ma�tre et moi, de mettre les pieds sur cette gal�re�!</p><p>��Oui, pourquoi�? soupira Ang�lique, qui pensait � sa propre incons�quence.</p><p>Elle avait pris pour des outrances m�ridionales les avertissements de Melchior Pannassave qui, � Marseille, lui avait pr�dit qu'elle finirait dans le harem du Grand Turc.</p><p>Maintenant, cela se r�v�lait une sinistre r�alit� et le Grand Turc aurait peut-�tre �t� encore pr�f�rable � Moulay Isma�l, le sauvage souverain du royaume marocain.</p><p>��Voyez, madame, o� �a m'a men�. Un brave bougre comme moi qui me suis toujours bien entendu avec la Sainte Vierge et les Saints, me voici devenu ren�gat�!... Bien s�r, je ne voulais pas, mais quand on vous b�tonne, qu'on vous br�le la plante des pieds, qu'on vous menace de vous �corcher vif, de vous couper certaine partie et de vous enterrer dans le sable pour vous �craser la t�te avec des galets, que voulez-vous�?... On n'a qu'une vie et qu'une... enfin, vous me comprenez. Comment avez-vous fait pour vous �chapper�? Les femmes vendues pour les grands harems on ne les revoit jamais et � vous regarder on se doute que vous avez �t� achet�e pour un grand personnage.</p><p>��Pour le Sultan du Maroc, dit Ang�lique.</p><p>Et cela lui parut si dr�le tout � coup qu'elle pouffa de rire. Le petit vin de Malvoisie commen�ait � faire son effet.</p><p>��Hein�? dit Lucas, qui ne trouvait pas l'annonce plaisante. Voudriez-vous dire que vous faisiez partie des mille et un pr�sents que Mezzo-Morte se propose d'envoyer � Miquenez pour gagner les bonnes gr�ces du sultan Moulay Isma�l�?</p><p>��C'est quelque chose comme cela, d'apr�s ce que j'ai compris.</p><p>��Comment avez-vous fait pour vous �chapper�? R�p�ta-t-il.</p><p>Ang�lique lui fit le r�cit de sa fuite, profitant d'un coin d'obscurit� et de l'inattention des eunuques qui formaient la garde d'Osman Ferradji.</p><p>��Et c'est cet individu que vous avez � vos trousses�? Mis�ricorde�!</p><p>��Vous �tes en affaires avec lui�?</p><p>��Il le faut bien, mais quel calvaire�! J'ai essay� de lui refiler quelques jarres d'huile avari�e, comme il se doit sur une grosse commande de 500 jarres. Pensez-vous�! Il est revenu ici avec des esclaves portant exactement les dix jarres en question et peu s'en est fallu qu'il ne me coupe la t�te. C'est ce qu'il a fait par ailleurs � un de mes coll�gues qui lui avait vendu de la semoule un peu trop piqu�e des vers.</p><p>��Parlons-nous du m�me homme�? fit Ang�lique r�veusement. Je l'avais pris pour un haut personnage et il m'avait paru affable et courtois, et presque timide.</p><p>��C'EST un haut personnage, madame, et il est affable et courtois, c'est vrai. �a ne l'emp�che pas de couper les t�tes... courtoisement. Ces �tres-l�, faut comprendre, �a n'a pas d'entrailles. �a leur est aussi �gal de regarder une femme nue que de la couper en morceaux. C'est pour cela qu'ils sont dangereux. Quand je pense que vous lui avez fait ce coup-l� sous son nez�!...</p><p>Maintenant Ang�lique se rappelait qui lui avait parl� d'Osman Ferradji. C'�tait le marquis d'Escrainville. Il avait dit ��Un grand bonhomme sous tous les rapports�: g�nial, f�lin, f�roce. C'est lui qui a aid� Moulay Isma�l � conqu�rir son royaume...��</p><p>��Que ferait-il s'il me reprenait�?</p><p>��Ma pauvre dame, il vaudrait mieux pour vous que vous avaliez tout de suite une boulette de poison. � c�t� de ces Marocains, les Alg�rois sont des agneaux. Mais ne vous faites pas trop de bile. On va t�cher de vous tirer de l�. Je ne sais pas trop comment, par exemple�!</p><p>*****</p><p>Le comte de Lom�nie revint le lendemain, laissant dans un coin de la cour de son ancien valet sa charge de fagots. Il n'avait pu trouver trace de Savary. Les marchands de corail qui se trouvaient au bagne de la Jenina comme esclaves de ran�on, ne savaient rien du petit vieillard.</p><p>��Il a d� �tre achet� par des paysans et men� � l'int�rieur... Par contre, Lom�nie avait entendu parler de la fuite d'une superbe captive fran�aise r�serv�e au harem du sultan du Maroc. Cinq Noirs de la garde du Grand Eunuque, responsables de cette �vasion, avaient �t� ex�cut�s, le sixi�me b�n�ficiant de la circonstance att�nuante d'avoir �t� nouvellement engag� par Osman Ferradji. Mezzo-Morte, furieux de l'affront fait � son h�te, ordonnait de son c�t� des recherches et les janissaires fouillaient les maisons accompagn�s de l'eunuque, qui, m�ticuleux, d�voilait chaque femme.</p><p>��Peut-on te soup�onner, Lucas�?</p><p>��Je ne sais. Malheureusement, je me trouve dans le quartier o� on soup�onne l'esclave fugitive d'avoir trouv� refuge. Votre patronne saura-t-elle se taire, monsieur le comte�?</p><p>��Tant que sa jalousie ne prendra pas ombrage de l'int�r�t que j'ai montr� � ma compatriote.</p><p>L'angoisse des deux Fran�ais n'�tait pas feinte. Ang�lique les �coutait discuter � mi-voix. Le dernier voyage des P�res R�demptoristes, ces hardis religieux qui n'h�sitaient pas � affronter les pires difficult�s pour le rachat des captifs, avait eu lieu le mois dernier. Leur petit groupe �tait reparti emmenant � peine une quarantaine d'esclaves. Et d'ailleurs, leur intervention n'aurait pu �tre d'aucun secours pour Ang�lique, puisqu'il ne s'agissait pas d'une question de ran�on. Fallait-il essayer de la faire monter � bord du navire marchand fran�ais libre�? C'�tait une id�e que bien d'autres captifs avaient lorsque la voile d'un bateau libre de leur nation se balan�ait dans le port. Certains se jetaient � la nage, d'autres s'amarraient sur des bouts de planche et pagayaient avec leurs mains, cherchant � gagner l'asile inviolable. Mais les Alg�riens faisaient bonne garde, la Marine et le m�le �taient couverts de sentinelles et les felouques croisaient incessamment. Avant le d�part du navire, celui-ci �tait fouill� de fond en comble par une escorte de janissaires ou de chaouchs, de sorte que ces ��fuites � bord�� �taient devenues quasiment impossibles. Il n'y avait donc pas de regrets � avoir. Plus impossible encore �tait la fuite par terre. Joindre Oran, autre enclave espagnole, le point le plus rapproch� o� se trouvaient des troupes chr�tiennes, cela repr�sentait des semaines de marche dans un pays inconnu, hostile et d�sertique, livr� aux dangers de s'�garer ou d'�tre d�vor� par les fauves. Aucun de ceux qui parfois tentaient l'aventure n'avait r�ussi. On les ramenait pour subir la bastonnade ou les mutilations et les tortures si leur �vasion s'�tait accompagn�e de la moindre violence commise sur les gardiens. Lom�nie parla des Majorquins. En effet, les �les Bal�ares n'�taient pas tr�s �loign�es. � la rigueur, une bonne balancelle pouvait faire le trajet en vingt-quatre heures environ et les audacieux �liens depuis pr�s de deux si�cles avaient eu le temps de mettre au point une entreprise prosp�re de lib�ration d'esclaves. Ils avaient des b�timents l�gers affr�t�s presque uniquement � cet usage. La plupart du temps ils avaient �t� captifs eux-m�mes et connaissaient parfaitement les lieux.</p><p>Les entrepreneurs d'�vasions risquaient beaucoup. S'ils �taient pris, ils �taient br�l�s vifs. Mais l'industrie �tait lucrative et la plupart des hardis marins qui l'entreprenaient avaient dans le sang la haine des Musulmans, trop proches voisins de leurs petites �les catholiques. Aussi l'on trouvait toujours des �quipages pr�ts � affronter tous les p�rils pour arracher aux Alg�rois quelques-uns de leurs captifs chr�tiens.</p><p>Par des espions, on prenait contact avec un groupe de captifs d�cid�s � la fuite et qui avaient r�uni la somme n�cessaire. On arr�tait le jour et l'heure. On choisissait une nuit sans lune et l'on convenait d'un signal et d'un mot de passe. Lorsque le moment �tait venu, le navire sauveteur qui, pendant le jour, avait abattu sa m�ture et �tait rest� assez �loign� des c�tes pour ne pas �tre aper�u, s'approchait avec pr�caution du lieu d�sign�. Cependant les captifs, qui avaient eu soin de se faire employer � la culture des jardins situ�s en dehors de la ville, s'�taient silencieusement embusqu�s le long du rivage et attendaient impatiemment l'heure du d�part. Enfin une barque arrivait sans bruit, port�e par des avirons graiss�s et garnis d'�toupe. Le mot de passe �tait �chang�, l'embarquement se faisait, silencieux et rapide, et l'on reprenait imm�diatement le large. Mais aussi combien de p�rils�! On �tait � la merci d'une barque de p�che attard�e, de l'insomnie d'un riverain, de l'aboiement d'un chien de garde. Aussit�t retentissait le cri�: ��Les Chr�tiens�! Les Chr�tiens�!�� Les postes aux portes de la ville donnaient l'alarme, les gal�res de garde, toujours arm�es et pr�tes, sortaient en toute h�te de la darse. Et, maintenant surtout, o� la construction de forts r�cents sur les c�tes rendait les abords de la c�te plus p�rilleux�! On essayait de se d�brouiller seul. Lucas rappela l'odyss�e de Yossef-le-Candiote qui �tait parti sur un petit bateau construit par lui, de roseaux et de toile cir�e. Et les cinq Anglais qui avaient gagn� Majorque sur leur esquif de toile � voiles. Et les deux aventuriers brestois qui avaient r�ussi � d�tourner la felouque o� ils �taient employ�s comme mariniers pour la conduire � Civita-Vecchia. Mais voil�. Pas question de ce genre d'exploits pour une jeune dame�! D'ailleurs, on n'avait jamais vu de femme s'enfuir�!...</p><p>Enfin le comte de Lom�nie se leva en disant qu'il chercherait � voir Alf�rez le Majorquin, le tenancier de la taverne du bagne, qui se plaisait tant en Alger qu'il ne voulait plus rentrer chez lui, mais qui cependant gardait quelques contacts avec ses compatriotes. Le comte revint le soir, cette fois plus encourageant. Il avait vu Alf�rez et celui-ci en grand secret lui avait assur� qu'il se pr�parait une �vasion et qu'un nouveau captif serait bien accueilli dans l'exp�dition, car un de ceux qui devaient y prendre part, venait de mourir.</p><p>��Je n'ai pas dit qu'il s'agissait d'une femme, ni de vous, expliqua Lom�nie car votre �vasion a fait d�j� trop de bruit et l'on a promis une grosse prime � qui d�noncerait le lieu de votre retraite. Mais donnez-moi un gage et j'obtiendrai le lieu du rendez-vous et la date, pour vous y conduire.</p><p>Ang�lique donna des bracelets et des �cus d'or qu'elle conservait dans une poche int�rieure de son vaste jupon.</p><p>��Mais vous-m�me, monsieur de Lom�nie, pourquoi ne profitez-vous pas de ces renseignements pour vous enfuir aussi�?</p><p>Le gentilhomme eut l'air �tonn�. Il n'avait jamais envisag� d'affronter les risques d'une �vasion.</p><p>*****</p><p>Ang�lique put dormir cette nuit-l� dans le r�duit �touffant o� le fid�le Lucas la consignait. Comme beaucoup de captifs qu'exc�dent la chaleur et le ciel trop serein d'Afrique, elle r�va d'une nuit de neige, une nuit de No�l froide et ouat�e. Elle arrivait dans une �glise dont les cloches sonnaient et elle pensait qu'elle n'avait jamais rien ou� de plus agr�able que le carillon de ces cloches catholiques. Il y avait une cr�che dans cette �glise avec des santons bien rang�s sur la mousse�: la Sainte Vierge, saint Joseph, l'Enfant J�sus, les bergers et les rois Mages. Le roi Balthazar avait un curieux manteau et un haut turban d'or semblable � un diad�me.</p><p>Ang�lique bougea et crut s'�veiller. Mais il y avait d�j� un moment qu'elle avait les yeux ouverts et qu'elle le voyait.</p><p>Osman Ferradji, le Grand Eunuque, �tait devant elle�!</p></section><section><p><strong>Chapitre 6</strong></p><p>C'�tait le silence de la nuit. Et sur le sol envahi de clart� lunaire, la grille de la fen�tre projetait une dentelle noire. Un parfum de menthe et de th� vert flottait. Ang�lique sortit de sa prostration et se redressa. C'�tait le silence, parfois rompu d'un long cri aigu et lointain. Elle savait qui poussait ce cri d'animal pris au pi�ge�: l'une des deux Islandaises que le Grand Eunuque ramenait dans ses bagages, comme pr�sent pour son ma�tre. Elle, Ang�lique, n'avait pas cri�. Elle s'�tait laiss� emmener, maintenue par deux eunuques qui l'avaient charg�e dans un palanquin escort� d'une garde de dix eunuques. Ce qui ne l'avait pas emp�ch�e de surprendre au passage les clameurs du pauvre comte de Lom�nie, que son ma�tre Mohammed Celibi Oigat faisait b�tonner vigoureusement. Elle ignorait ce qu'�tait devenu le valet Lucas et qui les avait trahis. Peut-�tre le commis, peut-�tre la Musulmane jalouse�?... Cela n'avait plus d'importance maintenant. Elle �tait s�par�e du monde. ��Enferm�e dans un harem�� et la solitude dans laquelle on l'avait laiss�e depuis sa reprise ne pr�sageait rien de bon. C'�tait moins la peur qui l'accablait qu'un sentiment de d�faite totale. En lui d�voilant son pi�ge tortueux, Mezzo-Morte lui avait �t� jusqu'au go�t de se d�battre. Rien n'�tait vrai dans ce qui l'avait soutenue et lui avait donn� tous les courages. La pr�sence proche de son mari qui pendant quelques jours l'avait habit�e comme d'une certitude, n'�tait plus qu'un leurre. Il n'y avait RIEN derri�re cela. Il n'�tait pas � B�ne, il n'�tait nulle part�! Il �tait peut-�tre mort, peut-�tre vivant, mais Mohamed Raki, lui, �tait mort certainement. Et l'insaisissable souvenir de l'�vad� fran�ais se perdait donc, s'estompait. Et Ang�lique s'�tait laiss� capturer pour ��rien��. Elle s'�tait jet�e t�te baiss�e dans la destin�e absurde et dramatique promise trop souvent aux voyageuses imprudentes de l'�poque. La sourici�re �tait close. Le clapet aux d�licieuses arabesques de fer forg� �tait retomb�. Comme maintes fois en des occasions o� son impulsivit� l'avait jet�e dans des situations sans issue, elle tourna sa col�re contre elle-m�me et la pens�e de ce que dirait Mme de Montespan si elle venait � apprendre le sort fait � sa rivale la br�la comme un fer rouge.</p><p>��Mme du Plessis-Belli�re... Savez-vous�? Ha�! ha�! ha�! Captur�e par les Barbaresques�!... Ha�! ha�! ha�! On dit que le Grand Amiral d'Alger l'a offerte en pr�sent au Sultan du Maroc ha�! ha�! Que c'est dr�le�! La pauvre ch�re�!...��</p><p>Le rire moqueur de la belle Ath�na�s r�sonna � ses oreilles. Ang�lique se leva, cherchant quelque chose � briser. Il n'y avait rien. Elle �tait dans une cellule nue que le rev�tement � la chaux e�t rendue monastique sans l'opulence du divan garni de coussins o� on l'avait jet�e comme un paquet. Pas de fen�tres, et pour seule ouverture cette sacr�e grille de fer forg�!</p><p>Ang�lique se rua sur cette grille pour la secouer. Elle eut la surprise de la sentir c�der au premier chef. H�sitante d'abord, puis rapidement elle enfila la galerie qui s'ouvrait devant elle. La silhouette sombre d'un eunuque se leva, sortit de l'ombre et la suivit. Un autre, avec sa hallebarde se trouvait au sommet d'un escalier. Il avan�a le bras pour lui barrer le passage. Ang�lique se sentait la force d'un torrent. Elle �carta l'homme d'un coup d'�paule. Il la saisit au poignet. Toute la ma�trise de la tenanci�re du ��Masque Rouge�� qui jetait les ivrognes � la porte lui revint. Elle gifla les joues flasques du garde, le saisit au collet et l'envoya rouler � terre. Les deux eunuques se mirent � glapir comme des singes, tandis qu'Ang�lique d�valait les marches, pour trouver au bas trois autres Noirs hurlant � leur tour et contre lesquels elle se d�battit en vain. Leurs voix de fausset s'entrecroisaient au-dessus d'elle. Elle se d�battait comme une tigresse, mais elle fut bient�t immobilis�e. Un gros poussah brandissant son fouet, un martinet garni de n�uds, s'approcha. Osman Ferradji, qu'on �tait all� chercher de toute urgence, le calma d'un signe. Il n'avait pas son grand manteau et son turban d'apparat, ne portant qu'une sorte de gilet de satin cramoisi sans manches et un long pantalon bouffant retenu par une ceinture de m�tal pr�cieux. Son turban, ferm� d'une aigrette, coiffait �troitement sa t�te fine. Dans cette tenue d'int�rieur on distinguait mieux l'ambigu�t� de son sexe. Ses bras lisses et ronds, garnis de bracelets et ses mains bagu�es eussent pu appartenir � une tr�s belle n�gresse.</p><p>Il abaissa un regard serein sur Ang�lique �chevel�e et dit en fran�ais, de sa voix harmonieuse�:</p><p>��Voulez-vous boire du th�? Ou du sirop de citron�? Voulez-vous qu'on vous fasse porter des brochettes de mouton grill�? Du hachis de pigeon � la cannelle�? Ou des cornes de p�te d'amandes�? Vous devez avoir faim et soif�!</p><p>��Je veux l'air libre, cria Ang�lique. Je veux voir le ciel, je veux sortir de cette prison.</p><p>��N'est-ce que cela�? dit doucement le Grand Eunuque. Veuillez me suivre, je vous prie.</p><p>Si l'offre �tait lib�rale, les gardes n'en l�ch�rent pas pour autant la jeune femme qui �tait devenue leur terreur depuis que son �vasion avait entra�n� l'ex�cution de cinq d'entre eux. Elle dut remonter l'escalier �troit, puis un autre. Tout � coup elle se trouva sur un toit en terrasse avec toute l'immense vo�te �toil�e du ciel, d�ploy�e au-dessus d'elle. La lueur lunaire impr�gnait la fra�che brume exhal�e de la mer et qui devenait d'un bleu�tre clair enveloppant tout, donnant un aspect vaporeux jusqu'� la lourde coupole d'une mosqu�e proche. Et son haut minaret semblait transparent, perm�able aux rayons de la lune, donnant le vertige � regarder dans ce brouillard de lumi�re bleue tant il semblait agrandi, inconsistant et l�ger.</p><p>Des aboiements de chiens voguaient par intermittence dans le silence, port�s sur la ti�deur lourde de la nuit avec le soupir du ressac. Les clameurs de la taverne du bagne ne parvenaient pas jusqu'� ce quartier environn� de beaux jardins o� les aristocrates d'Alger avaient leur s�rail. C'�tait le silence nocturne des nuits musulmanes, aussi passionn�es et fertiles que le jour et peut-�tre plus encore, car c'est la nuit que se trament les intrigues, que s'ex�cutent les complots, que les muets �tranglent et que les femmes prisonni�res ont le droit d'aller r�ver devant l'immensit� du monde interdit. Leurs formes blanches se devinaient de toits en toits lov�es sur les divans et les coussins ou bien se mouvant en de lentes promenades. Elles avaient le visage enfin d�couvert, et go�taient la brise et le sel venus de la mer. Au murmure des flots r�pondait le murmure de leurs voix caquetant avec des rires discrets, dans un tintement de gobelets d'argent et une odeur fra�che de th� � la menthe et de p�tisserie.</p><p>De temps � autre un des eunuques gardiens se levait et faisait sa ronde, suivant le rebord �troit des toits et les cours des maisons. Ils allaient, noirs et lents sur le ciel lunaire, l'�il soup�onneux, fouillant le creux des ruelles o� pourrait se cacher l'amant audacieux, mais se montrant indulgents aux �changes de rires et de salutations entre voisinage. Les gardiens avaient l�ch� Ang�lique. Elle se tourna et d�couvrit la mer, immense nappe d'am�thyste sillonn�e d'argent. Il �tait difficile d'imaginer que de l'autre c�t� de cette f�erie existaient les rives europ�ennes et leurs hautes maisons de pierres brunes ou grises, ouvertes de mille yeux curieux, mais closes vers le ciel. Ang�lique s'assit au bord du rempart. Sur cette terrasse o� elle se trouvait, il y avait aussi d'autres femmes, accroupies sur des coussins, mais elles demeuraient silencieuses et m�me les servantes qui leur versaient le th� et passaient les plateaux de g�teaux semblaient timides car elles �taient toutes des esclaves acquises par le Grand Eunuque ou offertes par Mezzo-Morte et elles ne se connaissaient pas encore.</p><p>Osman Ferradji observait Ang�lique avec une grande attention. Il dit, comme saisi d'une inspiration subite�:</p><p>��Voulez-vous du caf� turc�?</p><p>Les narines d'Ang�lique palpit�rent. Elle sut brusquement que ce qui lui manquait le plus depuis qu'elle �tait � Alger, c'�tait le caf� turc�!</p><p>Sans attendre son approbation, Osman Ferradji frappa dans ses mains et donna des ordres brefs. En quelques instants un tapis fut d�roul�, des coussins amoncel�s, une table basse apport�e, et la vapeur odorante du caf� noir s'�leva. Osman Ferradji fit signe aux servantes de s'�carter. Assis sur le tapis, ses longues jambes crois�es, il tenait � servir lui-m�me la captive fran�aise. Il lui pr�senta le sucre et lui proposa le poivre pil� et la liqueur d'abricots, mais elle refusa. Elle buvait le caf� juste � peine sucr�. Ses yeux se ferm�rent sous l'effet d'une nostalgie violente.</p><p>��L'odeur du caf� me rappelle Candie... et la salle des ventes o� son parfum se m�lait si fort � celui de la fum�e du tabac... et je voudrais retourner � Candie, � ce moment o� une main m'a relev� la t�te... le caf� sentait bon. J'�tais heureuse � Candie...��</p><p>Elle but trois gorg�es et enfin se mit � pleurer, la gorge remu�e de sanglots v�h�ments qu'elle essayait en vain de retenir. Elle n'aurait pas voulu cette faiblesse, cette d�faite devant les yeux du Grand Eunuque, d'autant plus que l'absurde de son sentiment lui apparaissait total. � Candie, elle n'�tait qu'une malheureuse esclave brutalis�e, elle avait �t� mise en vente au batistan. Mais � Candie, elle avait encore de l'espoir � revendre, un but�! Elle avait aussi l� son vieil ami l'industrieux Savary pour l'encourager, la secouer, la guider, pour lui passer des lettres � signer par les grilles de son cul-de-basse-fosse, ou lui faire des signes cabalistiques sous ses oripeaux de mendiant. O� se trouvait-il, le pauvre Savary�? Peut-�tre lui avait-on crev� les yeux pour tourner la noria du puits � la place de l'�ne�? Ou l'avait-on jet� � la mer ou aux chiens�?... Ils en �taient bien capables�!...</p><p>��Je ne comprends pas, dit la voix douce d'Osman Ferradji, que vous pleuriez, ni que vous criiez, que vous vous d�battiez et vous �nerviez ainsi...</p><p>��Ah�! vraiment, fit Ang�lique entre deux sanglots. Vous ne comprenez pas qu'une femme qu'on s�pare des siens et qu'on emprisonne puisse pleurer�! Je ne suis pas la seule, il me semble. �coutez donc l'autre en bas qui hurle.</p><p>��Mais vous, ce n'est pas la m�me chose.</p><p>Il leva la main, ouvrant en �ventail ses longs doigts bagu�s aux ongles rouges et compta.</p><p>��La femme qui a rendu fou le marquis d'Escrainville la Terreur de la M�diterran�e, qui a pouss� Don Jos� de Almada, le plus prudent commer�ant de ma connaissance, � monter jusqu'� 25 000 piastres une ench�re dont il n'avait que faire, celle qui a �chapp� � l'invincible Rescator, celle qui a parl� en face � Mezzo-Morte sur un ton injurieux qu'aucun de ses ennemis m�me n'e�t os�. Et j'ajouterai�: la premi�re femme qui se soit �vad�e des mains du Grand Eunuque Osman Ferradji�! C'est une grande r�f�rence cela. Quand on est cette femme-l�, madame, on ne pleure pas et on n'a pas de crises de nerfs�!...</p><p>Ang�lique chercha son mouchoir et avala d'un coup sa tasse de caf� qui refroidissait. Le palmar�s que lui d�diait Osman Ferradji n'�tait pas sans l'impressionner sur ses propres ressources et r�veillait sa combativit�. Elle songea�:</p><p>��Pourquoi, apr�s tout, ne serais-je pas aussi la premi�re femme qui r�ussirait � s'�chapper d'un harem�?��</p><p>Ses yeux verts se pos�rent sur le Grand Eunuque, en face d'elle. Elle retrouvait le sentiment de sympathie et de d�f�rence qu'il lui avait spontan�ment inspir� quand elle s'�tait, assise � ses c�t�s, le jour du supplice du chevalier allemand. Eclair� par la lune, ce visage semblait d'un bronze d�licat, aux ombres pleines et trop cisel�es pour un homme, mais ses sourcils bas lui donnaient un air de gravit� s�v�re lorsqu'il ne souriait pas. Mais le Grand Eunuque sourit. Il pensait que les yeux verts de cette femme pouvaient ressembler � ceux d'une panth�re. Elle �tait de la m�me race et ses pleurs ne signifiaient rien d'autre que le d�pit de s'�tre laiss� vaincre. Il saurait captiver son ambition.</p><p>��Non, fit-il en secouant la t�te, moi vivant vous ne vous �chapperez pas�! Voulez-vous des pistaches�? Elles viennent de Constantinople. Sont-elles au moins bonnes�?</p><p>Ang�lique grignota du bout des dents et dit qu'elle en avait mang� de meilleures.</p><p>��O� cela�? fit Osman Ferradji, subitement tr�s anxieux. Avez-vous retenu le nom et l'adresse du marchand�?</p><p>Il ajouta que c'�tait un souci pour lui que de satisfaire la gourmandise des centaines de femmes de Moulay Isma�l. On attendait monts et merveilles de son voyage en Alger o� il �tait venu pour se r�approvisionner en vins grecs de Malvoisie et en bonbons d'Orient. Les harems de Moulay Isma�l �taient les mieux fournis de Barbarie gr�ce � ses soins. Quand elle serait � Miquenez, elle verrait...</p><p>Ang�lique se dressa, toutes griffes dehors.</p><p>��Je n'irai jamais � Miquenez. Je veux ma libert�.</p><p>��Qu'en ferez-vous�?</p><p>C'�tait une question si doucement �tonn�e que la r�volte d'Ang�lique se d�gonfla comme une baudruche crev�e. Elle aurait pu crier qu'elle voulait retrouver les siens, revoir son pays, mais tout � coup elle ne savait plus, et son existence lui apparaissait comme une d�rision. Elle n'avait plus d'attaches, � part ses deux jeunes fils, et eux-m�mes ne les avait-elle pas entra�n�s d�j� dans la confusion de ses projets insens�s�!</p><p>��Ici ou l�, murmura la voix du Grand Eunuque, o� Allah nous veut, go�tons les saveurs de la vie. Les femmes ont une grande facult� de s'adapter. Vous avez peur car nos peaux sont noires ou brunes et notre langue vous est inconnue�; mais qu'y a-t-il parmi nos m�urs qui puisse vous causer tant d'effroi�?</p><p>��Vous croyez qu'un petit spectacle comme l'ex�cution du chevalier de Malte � laquelle nous avons assist� l'autre jour, me pr�dispose � trouver agr�ables les m�urs musulmanes�?</p><p>Osman Ferradji parut sinc�rement surpris.</p><p>��N'y a-t-il pas dans votre pays des ex�cutions o� l'on tire les hommes � quatre chevaux�? Les Fran�ais avec lesquels j'ai parl� m'en ont fait le r�cit.</p><p>��C'est exact, convint Ang�lique. Mais... pas tous les jours. Ce supplice ne s'applique qu'aux r�gicides.</p><p>��Celui du chevalier de Malte �tait aussi un �v�nement rare. C'est reconna�tre la valeur d'un ennemi, la peur qu'il inspire et le mal qu'il a inflig� que de l'avoir trait� ainsi. C'�tait un grand honneur pour lui. Vous avez peur, madame, parce que vous �tes ignorante comme tous les Chr�tiens qui ne veulent pas savoir ce qu'est l'Islam. Ils s'imaginent que nous sommes des sauvages. Vous verrez nos villes du Maghreb, du pays du couchant supr�me, Marocco qui est rose comme un feu au pied des montagnes de l'Atlas o� la neige scintille comme des pointes de diamants, Fez dont le nom veut dire�: or, et Miquenez, capitale du Sultan, qui semble b�tie dans de l'ivoire. Nos villes sont plus belles et plus riches que les v�tres.</p><p>��Non, c'est impossible. Vous ne savez pas ce que vous dites. Vous ne pouvez comparer � Paris ce ramassis de cubes blancs...</p><p>Elle eut un geste vers Alger endormie � leurs pieds et s'arr�ta. C'�tait un monde inimaginable, hors du temps, comme un r�ve.</p><p>L�, � ses pieds, une ville b�tie par la magie de la lune, dans une porcelaine translucide, au bord d'une mer d'am�thyste�; un r�ve, et sous les oripeaux criards de la ville des pirates, la r�v�lation de l'�me lente et m�ditative de l'Islam.</p><p>��Vous n'�tes point faite pour la peur, disait Osman Ferradji en hochant la t�te. Soyez docile et il ne vous sera fait aucun mal. Je vous laisserai le temps de vous habituer � nos m�urs islamiques.</p><p>��Je ne sais si je m'habituerai jamais � ce m�pris que vous avez de la vie humaine.</p><p>��La vie humaine m�rite-t-elle tant d'inqui�tude�? Il est vrai, en effet, que les Chr�tiens ont une peur effroyable de la mort et de la torture. Votre culte semble mal vous pr�parer � supporter la vue de Dieu.</p><p>��Mezzo-Morte m'a d�j� dit quelque chose de ce genre.</p><p>��Ce n'est qu'un ren�gat, un ��Turc de profession��, fit le Grand Eunuque sans cacher son d�dain, mais j'aime � croire qu'il ne fut pas seulement attir� vers nous par l'esprit de lucre et d'ambition, mais aussi par cette libert� de croyance qui donne le go�t de vivre et le go�t de mourir et non la peur de l'un et de l'autre, comme chez vous, Chr�tiens.</p><p>��Il est en effet regrettable que vous n'ayez pu vous faire marabout, Osman Bey. Vous pr�chez bien. Croyez-vous parvenir � me convertir�?</p><p>��Vous n'aurez pas le choix. Vous deviendrez Musulmane en �tant l'une des femmes de notre grand seigneur Moulay Isma�l.</p><p>Ang�lique serra les l�vres pour �viter de r�pondre. Elle pensa irr�v�rencieusement</p><p>��Compte l�-dessus�!��.</p><p>Le croque-mitaine marocain qu'on lui r�servait pour ma�tre �tait loin, heureusement�!</p><p>D'ici l�, il lui faudrait bien trouver la possibilit� de s'�chapper. Et elle la trouverait. Osman Ferradji avait eu raison de lui faire boire du caf�!...</p></section><section><p><strong>Chapitre 7</strong></p><p>Et tout d'abord elle retrouva ma�tre Savary. Signe certain que le Ciel veillait sur elle. Le caravans�rail o� les Marocains recevaient l'hospitalit� d'Alger �tait un b�timent d�passant en dimensions le batistan de Candie et qui tenait, comme lui, de l'h�tel et de l'entrep�t. M�me plan g�n�ral�: un immense rectangle, comme un cadre de tableau, comportant deux �tages de chambres en profondeur, s'ouvrant sur un grand patio int�rieur � colonnes, encadrant lui-m�me une cour-jardin avec trois jets d'eau, des lauriers-roses, des citronniers et des orangers.</p><p>On ne pouvait entrer que par une seule porte, d�fendue par un corps de gardes en armes. Pas une fen�tre ne donnait sur la rue. Tous les murs vers l'ext�rieur �taient aveugles, les toits �taient plats, avec rebords et cr�neaux � meurtri�res, o� les sentinelles se tenaient en permanence.</p><p>Les quarante ou soixante pi�ces de cette imposante construction, v�ritable forteresse au c�ur d'Alger, �taient bourr�es de monde et de b�tes. Plusieurs pi�ces du bas servaient d'�curie, d'�table, aux chevaux de selle fougueux, aux �nes, aux chameaux. C'�tait par l� qu'Ang�lique avait vu surgir un curieux animal, au long cou serpentin et tachet�, surmont� d'une minuscule t�te avec deux larges yeux attendrissants et de minuscules oreilles. L'animal ne semblait pas m�chant, se contentant d'allonger son long cou par-del� les colonnades du patio pour atteindre et brouter les feuilles d'un laurier-rose. Ang�lique le contemplait avec �tonnement quand une voix fran�aise l'avertit�:</p><p>��C'est une girafe.</p><p>Un tas de paille remua pour laisser appara�tre la silhouette courb�e et de plus en plus haillonneuse de son ami le vieil apothicaire.</p><p>��Savary, oh�! mon cher Savary, murmura-t-elle en �touffant un cri de joie. Comment �tes-vous l�?</p><p>��Quand j'ai su que vous �tiez entre les mains du Grand Eunuque Osman Ferradji, je n'ai eu de cesse de p�n�trer jusqu'� vous. Le hasard m'a aid�. J'avais �t� achet� par un portefaix turc qui est charg� de balayer la cour de la Casserie des janissaires. Mais l'importance de cet indispensable fonctionnaire l'obligeait � avoir un esclave pour pousser le balai � sa place. Il avait pour ami le gardien de cette m�nagerie. J'appris que l'�l�phant �tait malade. Je me proposai et je pus le gu�rir. Le gardien m'a rachet� au portefaix et me voici dans la place.</p><p>��Savary, qu'allons-nous devenir�? On veut m'emmener au Maroc, pour le harem de Moulay Isma�l.</p><p>��Ne vous d�solez pas. Le Maroc est un pays tr�s int�ressant et voici longtemps que je souhaitais avoir l'occasion d'y retourner. J'ai laiss� l�-bas des connaissances.</p><p>��Encore un autre fils�? interrogea Ang�lique avec un p�le sourire.</p><p>��Non, deux. L'un est fils d'une juive. Il n'y a que ces liens de sang pour cr�er de sinc�res complicit�s. Je dois vous l'avouer, � mon grand regret, je n'ai point d'h�ritier � Alger. Cela rend toute possibilit� d'�vasion extr�mement difficile. Vous avez vu vous-m�me ce que vous risquiez en cherchant � vous �vader...</p><p>��Vous avez entendu parler de mon �vasion�?</p><p>��Les choses s'apprennent vite ici. Une esclave fran�aise en fuite et introuvable�: ce ne pouvait �tre que vous. N'avez-vous pas �t� trop s�v�rement ch�ti�e�?</p><p>��Non. Osman Ferradji s'est montr� plein d'attentions � mon �gard.</p><p>��La chose est fort singuli�re, mais r�jouissez-vous.</p><p>��Je suis m�me assez libre. On me laisse aller et venir dans la maison et m�me quitter l'appartement des femmes. En somme, ce n'est pas encore le harem, Savary. La mer est proche. Ne serait-ce pas le moment d'essayer encore une tentative de fuite�?</p><p>Savary soupira, prit une brosse dans un baquet et se mit � frotter vigoureusement la girafe. Il demanda enfin ce qu'�tait devenu Mohamed Raki. Ang�lique lui fit le r�cit des r�v�lations de Mezzo-Morte. Tout espoir pour elle s'effondrait. Elle n'aspirait plus qu'� une chose�: fuir, regagner la France.</p><p>��On veut toujours fuir, constata Savary, et apr�s l'on regrette. C'est �a la magie de l'Islam. Vous verrez. Mais commen�ons toujours par fuir, puisque tels se pr�sentent les premiers sympt�mes de la maladie.</p><p>*****</p><p>Le soir Osman Ferradji vint trouver Ang�lique et lui demanda courtoisement si le vieil esclave chr�tien qui nettoyait les �curies �tait son p�re ou son oncle ou quelqu'un de ses parents. Ang�lique rougit devant ce t�moignage d'une surveillance � laquelle elle croyait �chapper. Elle r�pliqua vivement que cet homme �tait un compagnon de voyage pour lequel elle avait de l'amiti� et que c'�tait de plus un grand savant, mais que les Musulmans l'avaient mis � balayer le crottin car telle �tait leur fa�on d'humilier les Chr�tiens en mettant le valet � la place du ma�tre et les grands esprits dans la fange. Osman Ferradji secoua la t�te avec indulgence devant ces �clats de fillette r�volt�e.</p><p>��Vous �tes dans l'erreur, comme tous les Chr�tiens le sont. Car le Coran a dit�: ��Au jour du Jugement l'encre du savant p�sera plus dans la balance que la poudre du guerrier.�� Ce digne vieillard est-il m�decin�?</p><p>Sur la r�ponse affirmative le visage du Grand Eunuque s'�claira. La femme islandaise �tait malade et aussi l'�l�phant, deux pr�cieux pr�sents de l'Amiral d'Alger au Sultan et il �tait lamentable d'envisager que ces pr�sents se trouveraient endommag�s avant m�me d'avoir quitt� la ville.</p><p>Savary joua de bonheur et parvint � faire tomber la fi�vre des deux malades, gr�ce � un rem�de de sa composition. Ang�lique s'�tonnait qu'il r�uss�t � conserver, au milieu de toutes les intemp�ries et au fond des poches de plus en plus trou�es ces poudres, ces pastilles, ces herbes dont il avait le secret. Le Grand Eunuque lui fit donner une djellaba d�cente et l'attacha � sa maison.</p><p>��Et voil�, conclut Savary. On commence toujours par vouloir me jeter � la mer ou aux chiens et puis, bien vite, on ne peut plus se passer de moi.</p><p>Ang�lique se sentait maintenant moins seule. La vieille esclave chr�tienne Fatima, avec son fran�ais enfantin, contribuait aussi � lui d�voiler le langage et les coutumes de ce monde �tranger.</p><p>Lorsqu'elle avait demand� au Grand Eunuque l'autorisation de prendre � son service la vieille Fatima, Osman Ferradji avait dit qu'il doutait qu'elle consent�t � p�n�trer dans le royaume de Marocco o� il n'existait pas de propri�taires priv�s d'esclaves, mais o� le roi seul �tait propri�taire de tous les esclaves chr�tiens, pr�s de 40 000�! Or, la vieille Fatima �tait libre dans tout l'Islam, bien qu'elle s'ent�t�t � toujours se consid�rer comme esclave et elle aurait peur, certainement, d'aller chez des Arabes ayant un autre accent et que les Alg�rois, malgr� leurs courbettes, consid�raient comme des sauvages.</p><p>Mais, contre toute attente, Fatima �tait venue d�clarer qu'elle sentait qu'elle n'avait plus beaucoup d'ann�es � vivre et qu'�tant d�sormais seule � Alger, elle pr�f�rait mourir sous la protection d'une compatriote qui �tait marquise comme sa premi�re ma�tresse, au temps o� elle s'appelait Mireille.</p><p>��C'est la preuve, commenta Osman Ferradji, que la vieille sorci�re vous voit environn�e d'heureux pr�sages et que ��l'ombre de Moulay Isma�l tombera sur vous�� pour vous appeler � la tr�s grande faveur que votre beaut� et votre intelligence m�ritent.</p><p>Ang�lique se retenait de le d�tromper. Elle se disait que le chef du harem pr�sentait pour elle le seul espoir de quelque humanit� � c�t� des autres puissants du jour qu'elle avait pu c�toyer dans ce pays hostile�: Mezzo-Morte et ses jeunes loups, le dey d'Alger et ses ��muets�� du s�rail, les reis et leur Ta�ffe, tous associations de pirates et de voleurs de grands chemins. Le grand n�gre avait par contre fait montre � son �gard d'une indulgence dont il n'�tait pas coutumier, car pour lui la discipline et l'ordre primaient tout. Pour �tre apparue d�voil�e au patio de l'�tage alors que des chameliers se trouvaient dans la cour, la petite Circassienne Matriamti avait �t� fouett�e sur l'ordre du Grand Eunuque. Par contre Ang�lique, qui s'�tait permis de descendre dans cette m�me cour, non seulement d�voil�e, mais dans ses ��ind�cents�� v�tements europ�ens, n'avait re�u aucun bl�me. Il ne lui demandait de se voiler que pour l'accompagner deux ou trois fois dans les rues, chez des commer�ants. Depuis son s�jour sur le palais flottant de Mezzo-Morte, elle �prouvait une peur terrible des gamins musulmans. Outre les cadets aux turbans jaunes, il y avait ces bandes d'enfants qui jetaient des tessons de bouteilles dans les ouvertures des prisons mazmores ou qui enfon�aient des roseaux dans le dos des gal�riens chr�tiens encha�n�s. On imaginait assez bien ce que pouvait �tre le sort d'une esclave pourchass�e lorsque l'hallali �tait donn�. Elle avait donc �chapp� au pire�! Elle constatait aujourd'hui une inqui�tante invasion d'enfants dans son caravans�rail. Car il y en avait maintenant des centaines, parqu�s sur les pelouses et autour des jets d'eau, et ils paraissaient n'avoir rien d'autre � faire que de croquer des noisettes et manger des beignets et des sucreries.</p><p>Elle s'informa pr�s d'Osman Bey.</p><p>��Ils font partie des pr�sents que daigne accepter de ces chiens d'Alg�rois, mon illustre seigneur le roi de Marocco. Le roi adore la jeunesse qui vient de tous les points du monde�: du lointain Caucase comme de l'Egypte, de Turquie comme du sud de l'Afrique, de Gr�ce ou d'Italie. Il formera ces pages pour ses troupes d'assaut. Car ce n'est point pour un luxurieux usage que Moulay Isma�l aime les jeunes gar�ons mais parce qu'ils sont des guerriers en puissance. N'oubliez pas qu'il est appel� ��l'Ep�e de l'Islam��. Il sait ce qu'il doit � Allah. Chez nous le Ramadan, ou grand je�ne, dure DEUX mois et non un seul comme chez ces mollassons d'Alg�rois. Il nous faut doublement souffrir pour parer � la ti�deur religieuse des soi-disant musulmans d'ici. Certes, ils se battent assez bien contre les Chr�tiens, mais ils sont trop malhonn�tes en affaires et ils abhorrent le travail. O� sont leurs constructions�? Chez nous au Maroc, on b�tit beaucoup. J'ai sugg�r� au Sultan de former des phalanges de conqu�rants � la fois guerriers et b�tisseurs. Quinze mille enfants noirs apprennent d'abord � construire et � faire des briques. Cela dure deux ans. Apr�s, pendant deux ans encore, ils montent � cheval et gardent les troupeaux. � seize ans, ils font leur apprentissage des armes et participent aux combats.</p><p>La compagnie du Grand Eunuque et sa conversation ne manquaient jamais d'int�r�t. Il paraissait avoir pour la captive fran�aise une estime singuli�re qui n'�tait pas sans la flatter, bien qu'elle s'en d�fend�t. Elle se demandait dans quelle mesure ce Noir � la froide intelligence pourrait devenir son alli�. Pour l'instant, elle d�pendait enti�rement de lui. Les autres femmes, esclaves chr�tiennes auxquelles se m�laient une dizaine de belles Kabyles et des Noires �thiopiennes, le redoutaient beaucoup. D�s que la haute stature d'Osman Ferradji projetait son ombre sur le dallage, elles se figeaient, �touffaient leurs rires et prenaient des mines de pensionnaires en faute. L'�il olympien du grand n�gre errait sur ce troupeau indocile et sournois. Il leur parlait sans violence, mais aucun d�tail ne lui �chappait. Ce jour-l�, il lui parut pr�occup�. Il finit par lui avouer son tracas. La noble captive fran�aise qu'il avait l'honneur de conduire au s�rail du roi de Maroc, n'avait-elle pas parl� un jour de commerce qu'elle faisait pour son compte�? M�urs �tranges d'ailleurs que celles de grandes dames s'occupant de trafics jug�s par ailleurs vils. Bien � tort, puisque Mahomet lui-m�me, dans sa grande sagesse qu'il tenait de Dieu en personne, ne s'�tait point fait faute de rappeler que tous les m�tiers �taient nobles pour un vrai croyant, et que sur les quarante ap�tres reconnus par l'Islam Adam n'avait-il point �t� cultivateur, J�sus, charpentier, Job, gueux, Salomon, roi, et plusieurs autres des marchands�? La Fran�aise n'avait donc pas � avoir de honte pour s'�tre livr�e autrefois au n�goce avant sans doute de parvenir au titre �lev� de marquise et, cela �tant, elle devait s'y conna�tre en drap, cette �toffe si sp�cifiquement chr�tienne mais dont un bon Musulman sait mal reconna�tre la qualit�. Le saurait-elle toujours, l'inestimable Turquoise�?</p><p>Ang�lique avait �cout� avec bonne volont� la longue complainte commerciale du Grand Eunuque. Elle accepta de le suivre pr�s d'un ballot dont l'emballage laissait voir du drap vert et du drap �carlate. Ce n'�tait gu�re sa sp�cialit�, mais les dol�ances de Colbert l'avaient initi�e jadis aux fluctuations de cette monnaie d'�change la plus courante avec les pays musulmans. Elle en t�ta un coin froiss� et le regarda � la lumi�re.</p><p>��Voici deux draps qui ne valent pas grand-chose... L'un, ce rouge, est fait de laine, je n'en disconviens pas, mais avec de la laine ��morte��, c'est-�-dire des poils de mouton perdus et ramass�s sur les ronces et non pas tondus, comme il se devrait. De plus, il est teint non avec de la garance, mais avec je ne sais quoi d'autre�: �a m'�tonnerait qu'il ne p�lisse pas au soleil.</p><p>��Et l'autre ballot�? demanda Osman Bey, dont l'habituelle s�r�nit� c�dait devant une anxi�t� qu'il avait peine � dissimuler.</p><p>Ang�lique palpa l'�toffe verte, trop raide.</p><p>��C'est du dernier rebut�! Meilleure laine, certes, � la vue, mais m�lang�e de fil et trop empes�e�; si l'�toffe re�oit de l'eau, elle se chiffonnera, r�tr�cira et ne p�sera que moiti�.</p><p>Le Grand Eunuque devint cendreux. D'une voix mal assur�e, il demanda encore � sa captive d'expertiser deux autres rouleaux de drap. Ang�lique affirma que ceux-ci �taient de la meilleure qualit� possible. Elle ajouta apr�s un moment de r�flexion�:</p><p>��Je suppose que ce sont ces deux rouleaux qui vous ont �t� pr�sent�s comme �chantillons pour vous encourager � commander un lot plus important�?</p><p>Le visage d'Osman Ferradji s'�claira.</p><p>��Et vous devinez juste, madame Firouz�. C'est Allah qui vous a envoy�e vers moi. Sinon, je risquais de perdre la face devant le royaume de Marocco et les r�gences d'Alger et de Tunis. Et la reine si difficile, la sultane Le�la A�cha aurait beau jeu de me discr�diter dans l'esprit de mon ma�tre. Ah�! vraiment, c'est Allah lui-m�me qui a arr�t� mon bras lorsque, dans ma col�re devant votre fuite, j'avais d�cid� de vous torturer sous les yeux des femmes esclaves afin que votre ex�cution leur serve de le�on. Et ensuite de vous trancher la t�te de mon sabre, que j'avais fait sp�cialement aff�ter pour cela. Mais la sagesse a arr�t� mon bras et mon plus beau sabre en est r�duit � se garnir d'ignobles taches de rouille dans ce trou de rats qu'est Alger, nid d'immondes marchands trompeurs. Ah�! mon sabre, console-toi�! L'heure est venue de t'arracher � cette p�nible inaction pour une �uvre utile et de Justice.</p><p>La derni�re phrase avait �t� prononc�e en arabe, mais Ang�lique en comprit sans peine le sens en voyant l'immense Osman Ferradji tirer son cimeterre d'un geste th��tral et le faire miroiter au soleil. Des servantes accourues rev�tirent la captive d'un ample ha�ck de soie, elle fut enfourn�e dans une chaise � porteurs escort�e de gardes en armes et se retrouva aux c�t�s du Grand Eunuque dans la boutique du marchand v�reux. Celui-ci en �tait d�j� � se prosterner le front contre terre. Le Marocain, tr�s serein, pria Ang�lique de r�p�ter les avis qu'elle avait donn�s sur la qualit� des draps. Les ballots d'�toffe avaient �t� apport�s et d�roul�s. Un esclave fran�ais, commis du marchand, traduisait en b�gayant un peu et en louchant vers le sabre que le Grand Eunuque tenait en main. Le n�gociant alg�rois protesta hautement de sa bonne foi. Il y avait un malentendu �vident. Jamais il ne se serait permis de tromper sciemment l'envoy� du grand Sultan du Maroc. Il allait lui-m�me se rendre dans son arri�re-boutique pour trier toutes les pi�ces de la commande du V�n�r� et tr�s Haut Vizir du roi Moulay Isma�l. Le dos rond, il fila vers son antre obscur.</p><p>Osman Ferradji consid�ra Ang�lique avec un sourire satisfait. Ses yeux �taient brillants et se plissaient comme ceux d'un chat qui s'appr�te � sauter sur une souris. Il eut un clin d'�il vers l'arri�re-boutique. On entendit des cris affreux et le marchand r�apparut solidement maintenu par trois gardes noirs qui l'avaient cueilli alors qu'il essayait de s'�chapper par-derri�re. On le fit s'agenouiller et poser la t�te sur l'un de ses ballots de drap.</p><p>��Non, vous n'allez pas lui couper la t�te�? s'�cria Ang�lique.</p><p>La voix fran�aise arr�ta le bras d�j� lev� du Grand Eunuque.</p><p>��N'est-ce pas un devoir de supprimer une b�te puante�? demanda-t-il.</p><p>��Non, non vraiment, protesta la jeune femme, horrifi�e.</p><p>Le sens de son intervention �chappait totalement au chef du S�rail de Moulay Isma�l. Mais il avait ses raisons pour vouloir m�nager la sensibilit� de la captive fran�aise. En soupirant il remit l'ex�cution du marchand qui avait failli le d�shonorer, lui le plus avis� intendant de l'�norme maison du roi du Maroc. Il lui couperait seulement la main, comme aux voleurs. Ce qu'il fit imm�diatement, d'un coup sec, comme s'il e�t tranch� banalement un morceau de canne � sucre.</p><p>*****</p><p>��Il est vraiment temps que nous quittions cette ville et ce pays de voleurs�! disait quelques jours plus tard Osman Ferradji.</p><p>Ang�lique sursauta. Elle ne l'avait pas entendu s'approcher. Trois n�grillons le suivaient, l'un apportant du caf�, l'autre un gros livre, un rouleau de papier, de l'encre et un stylet de roseau, le troisi�me un tison ardent et une brass�e d'�pines. Ang�lique demeura dans l'expectative. Avec cet �trange personnage ne fallait-il pas s'attendre � tout�? N'�tait-ce pas l'attirail d'un supplice sp�cial et raffin�, � son intention�? Le Grand Eunuque souriait. Il sortit � son tour de sa djellaba un grand mouchoir � carreaux rouges et noirs dont il d�fit le n�ud et y prit une bague.</p><p>��Ceci est un cadeau personnel pour vous�: une bague. Certes, elle est bien petite, car bien que je sois tr�s riche, je dois laisser au Roi, mon ma�tre, le seul privil�ge de vous faire des pr�sents de grande valeur. Je vous offre celle-ci en signe d'alliance. Et maintenant je vais commencer � vous apprendre l'arabe.</p><p>��Mais... ce feu�? demanda Ang�lique.</p><p>��C'est pour purifier l'air autour du Coran que vous allez commencer � �tudier. N'oubliez pas que vous �tes encore une chr�tienne, donc que vous polluez tout ce qui vous entoure. Partout o� vous passerez au cours du voyage, je serai oblig� de purifier la place par des rites, et souvent par le feu. C'est fort d�rangeant, je vous prie de le croire...</p><p>*****</p><p>Il se r�v�la un professeur am�ne, patient et cultiv�. Ang�lique ne tarda pas � trouver de l'agr�ment � ces le�ons. Elles la distrayaient. Apprendre l'arabe ne pouvait que lui �tre utile, et l'aiderait � se cr�er des complicit�s et � s'�chapper un jour. Comment�? Quand�? Et o��? Cela elle n'en savait rien. Elle se r�p�tait seulement que si elle restait en vie et en possession de sa raison, elle parviendrait � fuir�!</p><p>Parmi les choses qu'il lui fallait apprendre, c'�tait que la notion du temps n'existe pas en Orient. Ainsi, lorsque le Grand Eunuque lui avait r�p�t� un certain nombre de fois ��qu'ils partaient incessamment�� pour le Maroc, Ang�lique avait pris d'abord cette affirmation � la lettre. Elle s'attendait tous les jours � se voir jucher sur un chameau d'une caravane. Mais les jours passaient. Osman Ferradji ne manquait pas de vitup�rer une nouvelle fois contre les paresseux et voleurs Alg�rois ��dont plus voleurs encore il n'y avait que Juifs et Chr�tiens��, mais visiblement rien n'�tait pr�vu pour le d�part.</p><p>Par contre, un jour il apportait � la Fran�aise une coupe de velours de Venise pour conna�tre son avis, une autre fois il la consultait sur le choix d'un cuir de Cordoue destin� � fabriquer des selles.</p><p>Il l'avertissait qu'il attendait un chargement d'un certain musc d'Arabie, de m�me que des pistaches et des abricots de Perse, et aussi du ��giaze�� persan, ce nougat dont celui d'Alger et du Caire n'�tait qu'une infecte imitation.</p><p>Ang�lique, entra�n�e malgr� elle par ces confidences m�nag�res, se laissa aller � lui confier que le Persan Bachtiari Bey lui avait donn� la recette exacte du nougat d'origine fait de miel m�lang� avec de la p�te d'amandes et certaines farines dont l'une n'�tait autre que la fameuse manne du d�sert, ces cristaux de sucre exsud�s par des arbustes en assez grande quantit� formaient parfois, lorsque le vent entra�nait ces flocons, de v�ritables dunes neigeuses. Le m�lange �tait p�tri au pied dans des cuves de marbre et fourr� de pistaches et de noisettes.</p><p>L'aust�re Noir battit des mains comme un enfant et se mit aussit�t en qu�te de faire venir de cette manne, sp�cialit� des d�serts bibliques. Cela promettait une prolongation ind�finie de s�jour. Ang�lique ne savait si elle devait s'en r�jouir. Tant qu'elle se trouvait devant la mer, elle gardait l'illusion d'une �vasion possible. La servitude de milliers d'esclaves dont certains se trouvaient l� depuis vingt ans donnait pourtant un d�menti � cette esp�rance. Alger �tait une ville dont on ne s'�vadait pas. Un moment, Ang�lique envisagea que la caravane f�t une partie du voyage par mer. Toute une nuit, elle se persuada que les vaisseaux marocains ne pourraient manquer d'�tre arraisonn�s par des chevaliers de Malte ou des pirates chr�tiens et cette certitude �clairait son visage, lorsque le Grand Eunuque, au cours d'une de ses le�ons d'arabe, lui dit, comme s'il concluait une conversation � ce sujet.</p><p>��S'il n'y avait pas sur la mer cette maudite flotte de Malte, c'est dans moins de vingt jours que j'aurais pu avoir l'avantage de vous pr�senter � votre ma�tre, le puissant commandeur des Croyants, Moulay Isma�l.</p><p>Il plissait ses yeux de Noir s�mite jusqu'� les fermer presque et qu'ils ne soient plus qu'une fente d'or, au rayonnement intense.</p><p>La jeune femme savait d�j� que c'�tait sa mani�re de solliciter son appr�ciation, voire son conseil d�guis�, et aussi parfois de lui signifier qu'il la devinait.</p><p>*****</p><p>Maintenant le chef du S�rail semblait avoir mis la derni�re main � son imposante caravane. Chaque jour le d�part �tait imminent. Mais chaque jour, pour des motifs myst�rieux���peut-�tre n'y en avait-il aucun���l'ordre de d�part �tait annul� et Osman Ferradji se remettait � attendre quelque nouveau signe invisible, voire impr�visible. Entre autres, une des causes du retard fut le souci que donnait la sant� de l'�l�phant nain. On ne pouvait entra�ner sur les routes de montagnes et de d�sert un animal aussi pr�cieux que rare et auquel Sa Majest� ferait un accueil enthousiaste. Moulay Isma�l raffolait des animaux. Il avait mille chevaux dans ses �curies et quarante chats dans ses jardins, tous r�pondant � leur nom. Il fallait attendre que l'�l�phant f�t bien remis. Chaque jour, son docteur, le vieil esclave Savary, �tait longuement consult�. Ensuite, il fallut attendre la capture par des Tripolitains d'un navire qu'on savait charg� du meilleur vin de Malvoisie. � cette occasion, Ang�lique dut subir un interrogatoire attentif. Que fallait-il penser des vins sucr�s fran�ais, portugais, espagnols et italiens�? �tait-ce des vins de liqueur � servir aux dames du harem ou fallait-il les consid�rer comme vins enivrants et donc interdits par la religion de l'Islam�?</p><p>Ang�lique sugg�ra, avec une pointe d'ironie, de s'adresser aux ��talbes�� ou docteurs coraniques pour r�gler ce point �pineux et l'eunuque fut charm� d'une telle r�ponse montrant la sagesse de son �l�ve et la compr�hension de sa le�on o� il lui enseignait qu'Islam signifie ��soumis � Dieu��.</p><p>Les vins de Malvoisie furent accept�s par Mahomet et l'on attendit leur capture. Le Grand Eunuque e�t �t� fort marri de revenir en son pays sans rapporter une boisson rare et savoureuse pour flatter la gourmandise de ces dames toujours � l'aff�t de nouveaut�s derri�re les grilles de leur harem. Au d�but de son s�jour � Alger, il avait fait achat de plusieurs barriques d'un vin qu'on lui avait dit r�put�, mais Ang�lique lui ayant r�v�l� que c'�tait une piquette d�testable, il s'�tait trouv� encore une fois sur le point d'�tre d�shonor�. Et rien n'avait retenu son sabre vengeur de s'abattre sur le cou du fripon qui lui avait vendu lesdites barriques et qui osait par-dessus le march� exciper de sa qualit� d'ancien p�lerin de La Mecque et de son titre de ��Hadj���!...</p><p>Ang�lique �coutait patiemment ces bavardages qui ressemblaient d'assez pr�s � des comm�rages de femme. Parfois, elle s'�tonnait d'avoir au d�but pris ce Noir pour un authentique descendant des Rois Mages. Elle se disait qu'il �tait mesquin comme une comm�re, aussi bavard et m�me plus vell�itaire qu'une femme. On avait l'impression qu'il pi�tinait toujours et recherchait � t�tons sa voie�:</p><p>��D�trompez-vous, madame, lui dit le vieux Savary en hochant la t�te alors qu'elle lui confiait ses doutes. Cet Osman Ferradji, c'est LUI qui a fait de Moulay Isma�l le Sultan du Maroc et qui cherche en ce moment � l'�tablir comme le Commandeur de tout l'Islam et peut-�tre de l'Europe. M�nagez-le, madame, et priez Dieu qu'il nous aide � sortir de ses mains, car Dieu seul le peut.</p><p>Ang�lique haussait les �paules. Voici que Savary parlait comme ce fou d'Escrainville. Peut-�tre commen�ait-il � baisser un peu�? Il y avait certes de quoi, avec toutes ces aventures. Pour que le vieil apothicaire, toujours ing�nieux et mijotant des complots secrets, s'en rem�t soudain au ciel, c'�tait qu'il ne se trouvait plus dans son �tat normal�! Ou qu'il jugeait la situation particuli�rement grave...</p><p>Savary �tait libre de circuler en ville, en qualit� de ��moukanga��, ce qui signifie m�decin ou f�ticheur en soudanais. Aussi fouillait-il les souks et les bazars � la recherche des herbes ou des produits chimiques n�cessaires � ses m�dicaments et rapportant surtout moisson de nouvelles glan�es aupr�s des esclaves r�cemment captur�s. � Alger, rassemblant des gens venus de tous les points d'Europe, on connaissait les nouvelles peut-�tre mieux que les rois de France, d'Angleterre ou d'Espagne. On apprenait d�j� que Ragoszki �tait devenu roi de Hongrie et que Louis XIV s'�tait lanc� dans une campagne contre la Hollande. Ces nouvelles paraissaient � Ang�lique d�risoires et irr�elles. Ce roi de France qui d�clenchait la guerre contre l'Europe �tait-ce le m�me que celui qui l'avait tenue dans ses bras, la suppliant tout bas de ne pas se montrer cruelle envers lui�? Et si elle l'appelait � son secours, ferait-il tonner ses canons pour la d�livrer�? Elle n'y avait pas encore song� et elle refusa cette pens�e, car c'�tait d�j� pour elle une d�faite. Ces innombrables esclaves, venant du monde entier, ne parlaient jamais d'un homme d�figur� et boiteux qui se serait nomm� Joffrey de Peyrac. Elle avait pu �tablir avec certitude qu'il �tait venu en M�diterran�e, mais sa trace semblait s'�tre �vanouie depuis plusieurs ann�es d�j�. Fallait-il accepter la version de Mezzo-Morte que le comte f�t mort de la peste depuis longtemps�? Quand cette id�e s'imposait � elle, peu � peu, elle en �prouvait une sorte de soulagement. L'incertitude est parfois la pire des tortures. Mieux vaut que la plaie soit d�brid�e, ouverte. ��J'ai trop couru apr�s mon esp�rance...��</p><p>Par moments, elle croyait mieux comprendre Savary. Il avait v�cu ardemment des ann�es pour sa ��moumie min�rale��. Son acte de bravoure, l'incendie de Candie, n'�tait qu'une exp�rience scientifique. Et maintenant, il t�tonnait. Le squelette de l'�l�phant nain et les soins � prodiguer � son descendant vivant ne semblaient pas une mati�re suffisante � sa cervelle de savant. Il �tait, comme elle, entra�n� ailleurs par un destin aveugle. Toute la vie n'�tait-elle, au fond, qu'un pi�tinement sans but�? Non, elle ne voulait pas se laisser amollir par la chaleur et la claustration dor�e dont on l'environnait. Elle voulait fuir, et c'�tait d�j� un but�!</p><p>Avec une nouvelle ardeur, elle se pencha vers le parchemin o� elle inscrivait des signes. Et elle tressaillit, parce que le regard d'Osman Ferradji la fixait. Elle avait oubli� sa pr�sence. Il lui semblait qu'il avait toujours �t� l�, hi�ratique et myst�rieux, avec ses longues jambes crois�es sous les plis de sa djellaba de laine blanche. Il portait un caftan gris tourterelle et un haut bonnet noir dont les broderies �taient du m�me rouge que ses ongles.</p><p>��La volont� est une arme magique et dangereuse, fit-il.</p><p>Ang�lique le regarda, secou�e d'une brusque col�re comme chaque fois qu'elle se sentait devin�e par lui.</p><p>��Voulez-vous dire qu'il est pr�f�rable de se laisser mener par la vie et les �v�nements comme un chien crev� au gr� des flots�?</p><p>��Notre destin�e n'est pas entre nos mains et ce qui est �crit est �crit.</p><p>��Voulez-vous dire qu'on ne peut jamais changer le sort�?</p><p>��Si, on le peut, fit-il gravement. Tous les humains poss�dent une infime possibilit� de contrarier le sort. Cela ne s'obtient qu'� force de volont�. Et c'est pourquoi je dis que la volont� est une forme de magie, puisqu'elle force la nature. Et qu'elle est dangereuse, car un tel r�sultat ne peut se payer que fort cher et entra�ne les �preuves de la vie. C'est pourquoi les Chr�tiens qui emploient la volont� personnelle � tout propos et pour des buts mesquins sont sans cesse en d�saccord avec leurs destin�es et accabl�s des maux dont on les entend si souvent se plaindre.</p><p>Ang�lique secoua la t�te.</p><p>��Je ne puis vous comprendre, Osman Bey. Nous appartenons � deux mondes diff�rents.</p><p>��La sagesse ne peut s'acqu�rir en un jour, surtout lorsqu'on a �t� �lev� parmi la folie et l'incoh�rence. Et parce que vous �tes sage et belle je veux vous mettre en garde contre ces maux qui vont vous accabler si vous vous obstinez � forcer le sort dans le sens que vous r�clamez, alors que vous ignorez les voies et les buts qu'Allah vous r�serve.</p><p>Ang�lique e�t voulu d�tourner les yeux et r�pliquer hautainement qu'on ne pouvait comparer l'�ducation coranique avec les richesses de la civilisation gr�co-latine. Cependant elle ne parvenait pas � se sentir offusqu�e. Elle �prouvait l'impression apaisante d'�tre ��suivie�� et gard�e au del� d'elle-m�me par un esprit lucide et serein qui avait le don de projeter de hardis coups de clart� dans les t�n�bres encore �paisses de son destin.</p><p>��Osman Bey, �tes-vous un mage�?</p><p>Le sourire qui erra sur les l�vres du Grand Eunuque ne manquait pas de bont�.</p><p>��Non, je ne suis qu'un �tre humain d�pouill� des passions qui �tent � beaucoup la clairvoyance. Et je voudrais surtout te rappeler ceci, Firouz�: qu'Allah accorde toujours ce qu'on veut si la pri�re est juste et quotidienne�!</p></section><section><p><strong>Chapitre 8</strong></p><p>Ainsi qu'une immense chenille, la caravane s'�tirait, ondulant � travers le paysage fauve, sous un ciel d'indigo fonc�, dans un lent et irr�sistible assaut des monts Ouarsenis du Moyen Atlas alg�rien.</p><p>Le ��safari�� comprenait deux cents chameaux, autant de chevaux et trois cents bourricots, sans compter l'�l�phant nain et la girafe.</p><p>Un gros contingent de cavaliers arm�s, en majorit� des Noirs, marchait en t�te, un autre formait l'arri�re-garde, enfin des paquets de d�fenseurs s'�parpillaient en flancs-gardes. Une centaine de pi�tons cheminaient par groupes, r�partis en chapelet le long de l'�norme caravane, ��la plus importante depuis les cinquante derni�res ann�es�� faisait remarquer, non sans fiert�, le chef du safari, le Grand Eunuque Osman Ferradji. Du groupe d'avant-garde se d�tachaient constamment des m�haristes ou des cavaliers qui se portaient en avant, acc�l�rant l'allure chaque fois que l'approche d'un col ou d'un d�fil� pouvait faire craindre une embuscade dangereuse. Les guetteurs se postaient sur des pitons d'o� les pillards pouvaient �tre rep�r�s et ils les signalaient � coups de fusil, alors que d'autres d�tails �taient signal�s � coups de miroirs solaires.</p><p>Ang�lique avait pris place sous un palanquin hiss� entre les bosses d'un chameau velu. C'�tait un insigne honneur pour elle car beaucoup de femmes, m�me celles r�serv�es au harem, allaient � pied ou � dos d'�ne.</p><p>Le voyage progressait au travers des montagnes tant�t nues, tant�t couvertes de c�dres ou d'acacias. Les porteurs �taient surtout des Arabes, mais tous les Noirs, m�me les enfants de dix ans, �taient par contre � cheval et arm�s. Les m�mes enfants qui � Alger se montraient indolents, gourmands et sournois, se r�v�laient d'embl�e sur la route d'infatigables cavaliers, rieurs, sobres et disciplin�s et la seule contrainte qui semblait leur peser �tait de ne pouvoir se pr�cipiter sans cesse � la poursuite des bandits et de ne pas faire de continuels assauts de prouesses �questres, comme de se lancer au galop en d�capitant au sabre les branches des arbres.</p><p>Contrastant avec cette jeunesse turbulente, cheminaient, hi�ratiques et les traits fig�s, les Noirs adultes de l'escorte, encore plus richement arm�s, porteurs de fusils et de lances et v�tus d'un uniforme � turban rouge et ��saroual�� de soie rouge. C'�taient les terribles ��bouakers�� faisant partie du corps d'�lite du Sultan du Maroc. � c�t� d'eux les quelques sections de janissaires turcs que le Pacha d'Alger et Mezzo-Morte avaient convi�s � escorter la caravane de leur h�te tr�s illustre pendant la travers�e du Moyen Atlas, faisaient figure de parents pauvres.</p><p>Osman Ferradji �tait le berger incontest� de ce troupeau qui s'avan�ait lentement dans un nuage de poussi�re dor�e.</p><p>Mont� sur son cheval blanc, il inspectait sans cesse la colonne, maintenait le contact avec les officiers, surveillait l'exub�rance des cadets, prenait soin de faire porter fr�quemment des rafra�chissements aux plus int�ressantes de ses captives. Il �tait drap� dans son manteau soudanais aux vives couleurs et son haut turban de lam� d'or �tincelait au soleil lorsqu'il se dressait sur son cheval, guettant les lointains ou se retournant pour lancer un ordre de sa voix harmonieuse de femme qui contrastait si curieusement avec son apparence aust�re de g�ant.</p><p>C'�tait lui qui entrait en pourparlers avec les chefs des bandits lorsque l'escarmouche amorc�e mena�ait de d�g�n�rer en combats s�rieux. Les pillards �taient si nombreux que les massacrer tous e�t exig� une d�pense de munitions anormales. Mieux valait en de nombreuses circonstances r�gler le droit de p�age de quelques sacs d'or et de bl�. Ces brigands �taient pour la plupart des Berb�res, des Kabyles v�tus de bleu, � la peau presque blanche, tribus de montagnards ou d'agriculteurs, que leur existence mis�rable poussait � ran�onner les caravanes.</p><p>Arm�s d'arcs et de fl�ches, ils n'�taient pas de taille � lutter contre les mousquets du roi de Marocco.</p><p>��Voici bien l'image du d�sordre que les R�gences d'Alger et de Tunisie font r�gner sur leur pays, disait Osman Ferradji, m�prisant. Voil� ce que co�te � l'Islam de se laisser diriger par des ren�gats occidentaux qui ne songent qu'au profit imm�diat. Cela changera, vous verrez, quand nous arriverons au Maroc. Les chefs adouars r�pondent de leur t�te que le moindre objet appartenant � un voyageur qu'ils abritent ne lui soit d�rob�. Aussi les routes sont-elles plus s�res que dans nul autre pays du monde�!</p><p>Osman Ferradji avait h�te d'atteindre les fronti�res de son royaume de pr�dilection. L'importance de la caravane et les richesses qu'elle transportait attiraient les bandits comme des mouches � miel. Fatima avait d�crit par le menu la liste des pr�sents que l'amiral d'Alger envoyait � son tr�s puissant souverain Moulay Isma�l.</p><p>Un tr�ne d'or �tincelant de pierreries qui avait son histoire. Mezzo-Morte l'avait razzi� sur une gal�re de Venise, laquelle l'avait saisi sur un corsaire venant de Beyrouth, o� ce tr�ne avait �t� vol� au Shah de Perse lors de son voyage d'inspection pr�s de ses tribus chiites et isma�liennes. Rien qu'en poids d'or sa valeur �tait de 80 000 piastres. Il y avait aussi deux exemplaires du Coran incrust�s de joyaux. Un rideau richement brod� de la porte de la Casbah.</p><p>Trois sabres enrichis de pierreries, un lavabo dont les 79 pi�ces �taient d'or, mille pi�ces de mousseline pour les turbans, deux charges de soie de Perse, de la plus fine, et cinq cents charges plus communes de soie de Venise.</p><p>Cent jeunes gar�ons, vingt eunuques noirs de la Somalie, de Ta Libye et du Soudan, dix �thiopiens noirs et sept blancs, de la race dite chald�enne, soixante chevaux arabes, dont les sept premiers avec des selles. Plus des harnais garnis d'or, des housses brod�es de perles, le petit �l�phant nain du Soudan, recouvert d'�carlate, la girafe du Bahr el Ghazel, dans le Haut-Nil, et vingt-cinq charges de fusils druzes. Et vingt femmes, parmi les plus belles de toutes les races...</p><p>Il y a des inventaires qu'une personne habitu�e au luxe ne peut s'emp�cher d'appr�cier. La valeur de ce tr�sor n'�tait sans doute pas loin de repr�senter deux millions de livres, estima Ang�lique, impressionn�e. Cela relevait singuli�rement le prestige du Calabrais ren�gat qu'elle avait trait� si cavali�rement. Oui, Mezzo-Morte �tait puissant�! Mais elle lui avait tenu t�te. Et elle tiendrait t�te aussi � ce Moulay Isma�l, si redoutable f�t-il�! L�, Ang�lique commen�ait � frissonner et sortait de la torpeur o� la plongeaient les longues journ�es aux balancements naus�eux de sa monture.</p><p>C'�tait le soir lorsque les tentes �taient dress�es et que les fum�es de bivouacs commen�aient � troubler la limpidit� d'un ciel rafra�chi, couleur d'orange ou de citron. Pour distraire les femmes du harem, Osman Ferradji leur envoyait quelques jongleurs, un charmeur de serpents � la fl�te angoiss�e et lancinante, un derviche qui avalait des scorpions, du verre pil� et des cactus, un danseur qui au son d'un tambourin garni de m�dailles ex�cutait des bonds prodigieux. Il y avait aussi un chanteur aveugle grattant une minuscule guitare. Accroupi devant la tente et dressant vers le ciel son visage de prune violette, il d�vidait d'interminables m�lop�es � la gloire de Moulay Isma�l, et l'arabe �tait d�sormais une langue assez accessible � Ang�lique pour qu'elle suiv�t le d�roulement de la complainte�:</p><p>��Il est beau et jeune et d'une force peu commune. Il change souvent de couleur suivant la passion qui l'�treint. La joie le rend presque blanc. La col�re le rend noir et ses yeux deviennent rouges de sang. Il a l'esprit vif et pr�sent. Il pr�vient les pens�es de ceux qui s'adressent � lui. Il est fin et rus� et sait toujours venir � son but. Il pr�vient les p�rils et est sans cesse sur la d�fensive. Il est intr�pide et courageux quand le danger est arriv� et d'une constance et fermet� merveilleuses dans la mauvaise fortune... Il est plus fier que feu le calife Haroun Al-Rachid et plus humble que le dernier mendiant galeux. Il est grand en tout, car c'est le Proph�te qui voit en lui.��</p><p>Ang�lique �coutait machinalement, berc�e par la voix criarde et monotone. Elle se tenait � l'entr�e de la tente confortable et garnie de moelleux coussins qu'elle partageait avec une adolescente, Circassienne, ravissante et triste, et qui ne cessait de pleurer en pensant � son pays et � ses parents.</p><p>La marche � dos de chameau avait converti Ang�lique au port du costume des femmes turques qu'elle avait mis incidemment � Candie. Long saroual d'�toffe l�g�re, chemise � longues manches de mousseline, bol�ro l�che garni de broderies. La vie de caravane au d�sert ne se pr�tait gu�re � la raideur des vertugadins, des plastrons et des corsets. Ang�lique grignotait des pistaches roul�es dans du gros sucre et frites � la graisse de mouton, en se disant que, pour achever ses malheurs, elle allait fatalement devenir ob�se... Le chanteur continuait � psalmodier�:</p><p>��Il a vaincu ses ennemis et il r�gne seul.</p><p>��Que d'infid�les, le soir, ont eu la t�te s�par�e du tronc�! Combien r�lent encore alors qu'on les tra�ne au sol�!</p><p>��� combien de gorges nos lances servent de colliers�! Que de pointes de javelot se sont plant�es dans les poitrines ennemies�!</p><p>��Que de captifs, que de morts gisent � terre�! Que de bless�s dont le sang se r�pand�!</p><p>��Les oiseaux de proie passent et s'en abreuvent.</p><p>��Pendant toute la nuit les chacals s'en nourrissent.</p><p>��Les chacals et les vautours disent�: ��Moulay Isma�l est pass� par l࠻.</p><p>��Le matin ses troupes �taient gris�es et pleines d'ivresse sans avoir bu de boissons ferment�es.</p><p>��Son lieutenant Ahmet lui a envoy� du Tafilelt six mille t�tes coup�es dans deux chars. En arrivant � Miquenez, il manquait dix t�tes. Moulay Isma�l a pris son sabre et a coup� les dix t�tes des gardes n�gligents...��</p><p>La longue taille d'Osman Ferradji se ploya aux c�t�s d'Ang�lique et le Grand Eunuque s'informa, aimable�:</p><p>��Comprenez-vous assez l'arabe pour suivre les paroles du po�te�?</p><p>��Oui, assez pour avoir des cauchemars. Votre Moulay Isma�l me semble surtout un sauvage assoiff� de sang�!</p><p>Osman Ferradji ne r�pondit pas aussit�t. Il prit entre trois doigts la petite tasse dans laquelle un esclave lui pr�sentait le caf� bouillant.</p><p>��Quel empire ne s'est pas construit sur le meurtre, les guerres et le sang�? dit-il. Moulay Isma�l parvient � peine � la fin de sa haute lutte contre son fr�re Moulay Archy. Il descend de Mahomet par son p�re. Sa m�re �tait une n�gresse soudanaise.</p><p>��Osman Ferradji, vous ne pensez pas s�rieusement � me pr�senter � votre souverain pour �tre de ses innombrables concubines�?</p><p>��Non pas, mais pour �tre sa troisi�me femme et sa favorite en titre.</p><p>Ang�lique s'�tait r�solue � employer un stratag�me auquel nulle femme au monde ne se r�signe de plein gr�. Elle avait d�cid� d'ajouter cinq... non, sept... finalement, dix bonnes ann�es � son �ge v�ritable.</p><p>Elle avoua donc au chef du S�rail qu'elle atteignait la quarantaine. Comment pouvait-il songer, lui, pourvoyeur des plaisirs d'un souverain aussi difficile, � pr�senter comme favorite une femme sur son d�clin, alors que lui-m�me lui confiait derni�rement les soucis que lui causait l'entretien des concubines d�laiss�es qu'il devait parquer dans quelque lointaine casbah, tandis que le harem se renouvelait sans cesse de fra�ches jouvencelles entre quinze et vingt ans�?</p><p>Osman Ferradji l'�coutait, un sourire gouailleur au coin des l�vres.</p><p>��Ainsi vous �tes tr�s �g�e, dit-il.</p><p>��Oui, tr�s, confirma Ang�lique.</p><p>��Ce n'est pas pour d�plaire � mon ma�tre. Il est fort capable d'appr�cier l'esprit, la sagesse et l'exp�rience d'une femme �g�e, surtout lorsque cet esprit se dissimule dans un corps qui a gard� toutes les s�ductions de la jeunesse.</p><p>Il la regarda en face, un peu moqueur.</p><p>��Un corps de jeune fille, un regard de femme m�re, la force, la langueur, la science amoureuse et peut-�tre la perversit� d'une femme au sommet de son �panouissement, il y a tout cela en toi, et ces contrastes piquants ne sont pas pour d�plaire � mon ma�tre. Lui-m�me les devinera au seul regard qu'il posera sur toi, car il est vrai que sa divination des autres est p�n�trante malgr� sa jeunesse et malgr� son temp�rament fr�n�tiquement voluptueux, que sa filiation n�gre a contribu� � lui conserver. Il pourrait sombrer, la flamme de ses sens br�lant d'un feu toujours aviv� par la vari�t� des s�ductions qu'on lui pr�sente. Il pourrait perdre son temps et ses forces dans une lutte �puisante pour la satisfaction de ses app�tits. Mais d�j�, il se r�v�le homme de g�nie. Il se montre physiquement et moralement sup�rieur � la tentation comme � la fatigue. Sans n�gliger les attraits de ses concubines ou plut�t sachant les n�gliger � temps, il est capable de s'attacher � une seule femme s'il reconna�t vraiment en elle le reflet de sa propre force morale. Sais-tu l'�ge de sa premi�re femme, sa favorite, pr�s de laquelle il vient chercher conseil�? Au moins quarante ann�es... mais bien r�elles cette fois. Elle est �norme et si grande qu'elle le domine d'une t�te, lui d�j� de belle taille... Et noire comme le fond d'un chaudron. En la voyant on peut se demander par quel endroit elle a tellement gagn� le c�ur du Roi qu'elle a si grand pouvoir sur son esprit.</p><p>��Sa seconde femme, par contre, ne doit pas avoir beaucoup plus de vingt ans. C'est une Anglaise, que les corsaires de Sal� ont captur�e alors qu'elle se rendait avec sa m�re � Tanger, o� son p�re �tait en garnison. Elle est blonde et rose et d'une gr�ce extraordinaire. Elle e�t pu asservir l'esprit de Moulay Isma�l, mais...</p><p>��Mais�?</p><p>��Mais Le�la A�cha, la premi�re femme, l'a prise sous sa domination et elle ne fait rien sans lui en r�f�rer et lui ob�ir. C'est en vain que j'ai essay� de former son esprit et de la d�gager de cette influence. La petite Daisy, qu'on appelle Valina depuis qu'elle est musulmane, n'est point sotte pourtant, mais la sultane Le�la A�cha ne la laissera point d'�chapper.</p><p>��N'�tes-vous pas le fid�le serviteur de votre souveraine Le�la A�cha�? demanda Ang�lique.</p><p>Le Grand Eunuque s'inclina � plusieurs reprises, portant la main � l'�paule et au front et protestant hautement qu'il �tait tout d�vou� � la Sultane des sultanes.</p><p>��Et la troisi�me femme�?</p><p>Les yeux d'Osman Ferradji se r�tr�cirent, selon sa mimique habituelle.</p><p>��La troisi�me femme aura la cervelle solide et ambitieuse de Le�la A�cha et le corps de neige et d'or de l'Anglaise. En elle mon ma�tre go�tera � toutes les volupt�s, au point qu'il n'y aura plus d'autres femmes � ses yeux.</p><p>��Et elle suivra aveugl�ment et en tout les conseils du Grand Eunuque, chef du S�rail�?</p><p>��Et elle s'en trouvera fort bien et mon ma�tre aussi, et le royaume de Marocco �galement.</p><p>��C'est pour cela que vous ne m'avez pas fait couper la t�te, � Alger�?</p><p>��Sans doute.</p><p>��Pourquoi ne m'avez-vous pas fait fouetter jusqu'au sang, comme chacun me le promettait�?</p><p>��Tu ne me l'aurais jamais pardonn�! Aucune parole, aucune promesse, aucune attention n'aurait pu d�sormais effacer ton ressentiment, n'est-il pas vrai, petite Firouz�?</p><p>Pendant qu'ils parlaient, la nuit tombait et les feux rouges s'�panouissaient �� et l�, au sein de la caravane assembl�e pour la nuit dans un bourdonnement confus de voix, de sons de fl�tes gr�les et de tambourins. Parfois �clataient les cris hideux des chameaux, le hennissement des chevaux, les b�lements des moutons, dont on emmenait tout un troupeau pour en immoler un chaque soir.</p><p>� chaque foyer, on voyait se soulever dans les chaudrons le c�ur onctueux de la semoule de bl� dur. Arabes, porteurs, guerriers, esclaves aussi, se pressaient, avalant � petites gorg�es la soupe br�lante, parfum�e de coriandre, relev�e d'un semblant d'huile, douce comme de la cr�me. Les plats de k�bab circulaient offrant les morceaux de viande hach�e, roul�s sur la cuisse et frits au suif de mouton. La viande n'�tait r�serv�e qu'aux ma�tres, mais les esclaves avaient cependant droit aux l�gumes bouillis cors�s de piment. La chaleur ne tombait plus du ciel mais s'exhalait de la terre, baignant les �tres et les choses dans une haleine de four o� s'exasp�raient des odeurs de suint et de friture domin�es par des bouff�es d'exquise menthe fra�che.</p><p>La voix d'un chanteur s'�leva, puissante, effa�ant les sons monocordes et criards de la musique musulmane. C'�tait un esclave napolitain auquel le ciel �toile et le r�confort du bivouac dans le silence du d�sert redonnaient la joie du c�ur. Il oubliait sa servitude. Tout � coup, il se sentait uni aux charmes de cette vie errante, image de libert� m�me pour celui qui marche encha�n�.</p><p>Et parce qu'Ang�lique se sentait glisser sur la pente d'une tentation semblable, celle de consentir � sa captivit�, elle dit vivement�:</p><p>��Ne comptez pas sur moi, Osman Ferradji�! Ma destin�e n'est pas de devenir l'odalisque d'un sultan demi-n�gre.</p><p>Le Grand Eunuque ne se froissa pas.</p><p>��Qu'en sais-tu�? La vie que tu laisses derri�re toi vaut-elle la peine d'�tre regrett�e�?...</p><p>��O� voudrais-tu donc vivre�? Pour quel monde as-tu �t� cr��e, ma s�ur Ang�lique�?�� lui disait Raymond, son fr�re, en la regardant de ses yeux per�ants de j�suite.</p><p>��Dans le harem du grand sultan Isma�l tu auras tout ce qu'une femme peut d�sirer�: puissance, volupt�, richesse...</p><p>��Le roi de France lui-m�me a mis toutes ses richesses et sa puissance � mes pieds et je les ai refus�es�!</p><p>Elle avait quand m�me r�ussi � l'�tonner.</p><p>��Est-ce possible�? Tu t'es refus�e � ton souverain alors qu'il t'en suppliait�? Serais-tu alors une femme insensible aux jouissances de l'amour�? C'est impossible. Il y a en toi une libert�, une d�marche de femme qui se trouve � l'aise parmi les hommes. Tu poss�des l'�lan vital, la hardiesse du sourire et du regard des courtisanes-n�es. Je ne peux m'y tromper...</p><p>��Pourtant c'est ainsi, insista Ang�lique, enchant�e de le voir soucieux. J'ai d��u tous mes amants et devenue veuve j'ai pr�f�r� mener une vie tranquille et d�pouill�e de ces ennuis que causent les intrigues amoureuses. Ma froideur a d�sesp�r� le roi Louis XIV, il est vrai, mais qu'y puis-je�? Bien vite, je l'aurais d��u lui aussi et il me l'aurait fait payer cher car pour un monarque certains d�dains sont des insultes. Votre Moulay Isma�l vous saura-t-il gr� de mettre dans sa couche une ma�tresse indiff�rente�?</p><p>Osman Ferradji se d�ploya, immense, en frottant ses longues mains princi�res avec perplexit�. Il avait de la peine � dissimuler la contrari�t� profonde que lui causaient ces r�v�lations. C'�tait un obstacle (et de taille�!) surgi dans l'engrenage bien huil� de son plan. Que faire d'une esclave d'une beaut� surprenante, promettant, selon les apparences, d'apporter la fougue de son temp�rament � satisfaire les app�tits du blas� Isma�l et qui se montrerait d'une passivit� maladroite entre ses bras�? D�plorable vision�! Osman Ferradji en avait � l'avance des sueurs froides. D�j� il croyait entendre rugir Moulay Isma�l. Celui-ci ne s'�tait-il pas plaint de la lassitude que lui causaient trop de vierges insipides, belles mais ne lui apportant que la gaucherie d�cevante de l'inexp�rience�! Plus savantes, les femmes �taient d�j� fl�tries.</p><p>Le Grand Eunuque avait entrepris un long et p�nible voyage aux confins des grandes for�ts du c�ur de l'Afrique, o� il savait trouver les sectes des ��tchicombi��, vierges initi�es par les sorciers. Mais Moulay Isma�l avait fait la moue. Il en avait assez des Noires. Il voulait des Blanches. Le Grand Eunuque �tait parti pour Alger. Sauf Ang�lique, ce qu'il en ramenait n'�tait pas � priori pour satisfaire le Sultan. Son Grand Eunuque avait tri� un nombre incalculable d'esclaves, en avait retenu de fort belles, mais trop vertes sans aucun doute. L'Islandaise aux cheveux de lune et aux yeux de poisson frit ne pouvait figurer qu'� titre de curiosit�. Rien ne la sortait de sa torpeur et d'ailleurs elle mourrait vite. Il avait donc tout mis� sur cette femme aux yeux de turquoise, aux brusques sursauts de tigresse ardente, aux impr�visibles gaiet�s enfantines. La M�diterran�e avait parl� d'elle. C'�tait sur les instances du Grand Eunuque que Mezzo-Morte s'�tait mis en t�te de la capturer et, contrairement � ce qu'Ang�lique s'imaginait, elle ne faisait pas partie des pr�sents mais Osman Ferradji l'avait achet�e � prix d'or au ren�gat calabrais, car c'�tait lui seul qui avait financ� toute l'exp�dition de l'�le.</p><p>Et voici qu'elle lui faisait l'aveu d'une infirmit� impardonnable pour une courtisane qu'il voulait voir s'�lever au rang de favorite appel�e � retenir la passion de Moulay Isma�l par toutes les d�ductions de l'intelligence et des sens.</p><p>Brusquement, il devint inquiet car, en effet, il avait remarqu�, en la laissant aller et venir librement dans le caravans�rail qu'elle ne cherchait jamais � attirer les hommes. Elle ne se troublait pas sous les regards hardis des chameliers ou des guerriers et elle n'avait jamais de ces coups d'�il sournois des femmes vers les jambes muscl�es ou les reins d'un beau m�le. Il savait que les Chr�tiennes occidentales sont souvent froides et tr�s peu savantes aux travaux de l'amour, qu'elles semblent redouter et consid�rer avec honte. Il trahit son d�sarroi en s'exclamant tout haut en arabe.</p><p>��Que vais-je faire de toi�?</p><p>Ang�lique comprit et envisagea l'occasion inesp�r�e de gagner du temps.</p><p>��Vous n'avez pas besoin de me pr�senter � Moulay Isma�l. Dans ce harem o� vous dites qu'il y a pr�s de 800 femmes je pourrai fort bien me tenir � l'�cart, me m�ler aux servantes. J'�viterai toutes occasions de me trouver en face du Sultan. Je porterai toujours un voile et vous pourrez raconter que je suis une malheureuse d�figur�e par une maladie de peau...</p><p>Osman Ferradji arr�ta d'un geste agac� ces imaginations. Il dit qu'il allait r�fl�chir. Ang�lique, avec ironie, le regarda s'�loigner. Tout au fond, elle �prouvait un certain remords de l'avoir tellement attrist�...</p></section><section><p><strong>Chapitre 9</strong></p><p>L'arriv�e au Maroc marqua un changement imm�diat. Les bandits s'�vanouirent de l'horizon. � leur place se dress�rent les casbahs de pierres grossi�res, trapues, que Moulay Isma�l taisait b�tir par ses l�gions en tous les coins de son royaume. La garnison, compos�e des n�gres � turban rouge, galopait au-devant de la caravane. On campait aux alentours de douars dont le chef s'empressait aussit�t d'apporter volailles, lait et moutons. Apr�s le d�part de la caravane, il faisait br�ler des fagots de roseaux blancs avec leurs feuilles afin de purifier la terre du passage des esclaves chr�tiens. On �tait dans un pays s�rieux et tr�s religieux. Des nouvelles parvinrent. Moulay Isma�l �tait en guerre contre un de ses neveux, Abd-el-Malek, qui avait soulev� des tribus et s'�tait enferm� dans Fez. Mais d�j� l'on c�l�brait la victoire du grand Sultan. Un messager apporta � Osman Ferradji les souhaits de bienvenue de son souverain qui se r�jouissait de revoir son meilleur ami et conseiller. Fez venait de tomber entre ses mains et les bouakers noirs y passaient au tranchant du cimeterre tous ceux qu'ils trouvaient les armes � la main.</p><p>Le ��safari�� se trouvait alors � deux journ�es de Fez, bivouaquant au pied d'une haute forteresse aux tours carr�es et cr�nel�es. L'Alca�d Alizin qui la gouvernait d�cida d'offrir de grandes r�jouissances en l'honneur de ces triomphes et de la visite du Grand Eunuque et Grand Vizir Osman Ferradji.</p><p>Au milieu du vacarme des longs fusils jetant leurs flammes dans la z�brure des fl�ches lanc�es vers le ciel, dans l'envol des burnous jaunes, verts, rouges, les magnifiques chevaux noirs et blancs tournoy�rent la ��fantasia��, ��la diffa��. Ang�lique avait �t� convi�e au repas de l'Alca�d. Elle n'avait point os� refuser cette invite qui avait pris la rigidit� d'un ordre sur les l�vres du Grand Eunuque, fort sombre depuis quelques jours. La tente �tait dress�e au pied de la citadelle. Elle �tait immense, faite de poil de chameau et de tapis et les pans relev�s laissaient apercevoir la foule des curieux, lumineux, sous le soleil.</p><p>Jusqu'au soir les plats d�fil�rent�: moutons r�tis, salmis de pigeons accompagn�s de f�ves et d'amandes, p�tisseries feuillet�es, le tout rehauss� de poivre qui incendiait la bouche. Maintenant, c'�tait le soir, l'heure des danses et des chants. Deux grands brasiers rempla�aient la lueur du soleil, �clairant en arri�re-plan la falaise rouge du mur de la casbah. Aux sons fr�les des fl�tes et du battement des tambourins, les danseuses se dressaient, prenaient place, empaquet�es dans leurs jupes de couleur superpos�es, faisant tinter leurs bracelets d'or. Elles avaient le visage d�couvert, marqu� de signes bleus. Elles formaient un demi-cercle, �troitement serr�es l'une contre l'autre. Derri�re elles, s'amassaient les hommes, puis les cavaliers.</p><p>La danse commen�a. C'�tait la danse de l'amour ��l'ahidou��. Peu � peu on devinait, derri�re le voile �pais des robes superpos�es, le tressautement spasmodique des ventres, tandis que les musiciens, courant �a et l� comme des diables, excitaient de leurs instruments la fi�vreuse incantation. Cela dura longtemps, le rythme s'acc�l�rant sans cesse. Les danseuses ruisselaient de sueur.</p><p>Leurs visages aux yeux clos, aux l�vres entrouvertes d�voilaient leur volupt� secr�te. Sans un attouchement, elles atteignaient au paroxysme du plaisir et sous les yeux d�vorants des hommes tendus, avides, livraient le visage myst�rieux de la femme combl�e o� se refl�te � son insu joie et douleur, extase et peur. Comme frapp�es par la foudre invisible que la danse avait d�velopp�e en elles, elles d�faillaient, ne tenaient plus debout que par leur pression �troite, �paule contre �paule. L'instant allait venir o� elles se renverseraient sur le sol, offertes. La sensualit� qui �manait de cette foule �tait si oppressante qu'Ang�lique baissa les yeux. La contagion de cette fi�vre d'amour la gagnait.</p><p>� quelques pas d'elle, un Arabe fixait son visage d�voil�. C'�tait un des officiers de l'alca�d, son neveu, Abd-el-Kharam. Ang�lique avait remarqu� sa beaut� de statue, son teint de palissandre o� luisaient deux prunelles sombres et une denture blanche quand il avait souri aux compliments d'Osman Ferradji.</p><p>Maintenant, il ne souriait plus. Il ne quittait pas des yeux la captive fran�aise dont le visage si blanc et surprenant luisait dans la p�nombre. Ang�lique finit par �tre attir�e et tourna la t�te. Elle tressaillit en recevant l'appel de ses grands yeux noirs exigeants et passionn�s. Elle voyait fr�mir ses l�vres fortes et son menton glabre, frapp� d'une fossette, qui avait la beaut� pleine des bronzes romains. Ang�lique chercha � ses c�t�s Osman Ferradji. Le Grand Eunuque s'�tait-il aper�u de l'attention dont sa captive �tait l'objet�?...</p><p>Mais il venait de s'�loigner et c'�tait peut-�tre cette absence qui avait donn� au jeune prince l'audace de la fixer ainsi.</p><p>Les flammes se mouraient, projetant des ombres gigantesques sur le mur, dont peu � peu la tache pourpre rentrait dans les t�n�bres.</p><p>Les soubresauts des flammes semblaient accompagner ceux des corps et des voix qui ne s'�levaient que pour s'�teindre, passant d'un cri rauque � un sourd murmure, � un r�le informul�, pour s'�lancer � nouveau... retomber...</p><p>Des silences naissaient o� l'on entendait se froisser sur le sable les pi�tinements infatigables des danseuses. Lorsque le pi�tinement s'arr�terait, lorsque le dernier tison aurait jet� sa lueur, un �lan pousserait l'un vers l'autre le groupe des hommes et des femmes.</p><p>*****</p><p>Inlassablement, les yeux d'Ang�lique revenaient vers ce visage immobile et comme fascin� du jeune prince. D'autres la regardaient aussi, mais celui-ci la d�sirait avec une ardeur presque effrayante comme l'avait d�sir�e Naker-Ali. Le go�t de r�pondre � ce d�sir se glissa en elle. Elle reconnut la faim qui creuse soudain jusqu'aux entrailles et se sentit faible et prise de vertige. Elle voulut baisser les yeux puis le regarda encore. Elle devait avoir une expression �loquente, car un sourire triomphant �tira les l�vres du jeune homme. Il fit un signe. Ang�lique d�tourna vivement la t�te et ramena son voile sur son visage. La nuit s'�paississait. Dans cette ombre complice le mouvement des danseuses se ralentissait. Elles s'effondraient une � une, et c'�tait vers elles, du rang des hommes, des glissements furtifs, des bonds silencieux de chasseur sur la proie longtemps guett�e. Apr�s l'attente infinie des danses et des rites, venait l'instant de l'aboutissement, du rite supr�me.</p><p>Les instruments de musique s'�taient tus. Le feu lan�ait un dernier �clat.</p><p>La captive, gard�e par les eunuques, fut ramen�e � sa tente, � travers les t�n�bres. Elle fut jet�e sur son divan de soieries et le pan de l'ouverture retomba. Elle appela sa compagne la Circassienne, mais celle-ci n'�tait pas l� ce soir. Ang�lique se retrouva devant la solitude et son trouble d�vorant.</p><p>Au-dehors les eunuques, indiff�rents � la fi�vre �rotique qui envahissait le campement, reprenaient la garde des femmes r�serv�es.</p><p>Ang�lique respirait avec peine. La nuit �tait lourde. Tous les bruits semblaient s'�tre tus, hormis ceux, r�v�lateurs, de l'immense accouplement qui se d�cha�nait au-dehors, � m�me le sol, r�it�r�, inlassable.</p><p>Elle se sentait malade et honteuse de sa fi�vre, les nerfs � fleur de peau. Elle ne per�ut pas le crissement l�ger d'un poignard fendant l'�toffe, � l'arri�re de la tente, ni le glissement d'un corps souple � l'int�rieur. Ce ne rut que lorsqu'une main fra�che et ferme se posa sur sa chair br�lante qu'elle sursauta, mortellement effray�e. Une lueur diffuse lui permit de reconna�tre le visage triomphant et alt�r� qui se penchait sur elle.</p><p>��Vous �tes fou�!</p><p>� travers la mousseline de sa chemise, elle sentait qu'il la caressait et la cherchait, tandis que le sourire du prince Abd-el-Kharam ressemblait � un �clat de lune au-dessus d'elle. D'un coup de reins, elle se mit � genoux sur les coussins. Les mots arabes fuyaient sa m�moire. Elle r�ussit cependant � composer une phrase�:</p><p>��Va-t'en�! Va-t'en�! Tu risques la mort.</p><p>Il r�pondit�:</p><p>��Je sais. Mais qu'importe�! Il faut... C'est la nuit d'amour.</p><p>Il �tait aussi � genoux pr�s d'elle. Ses bras muscl�s entour�rent sa taille d'un cercle d'acier. Alors elle vit qu'il �tait venu � demi nu, v�tu seulement d'un pagne, pr�t pour l'amour. Sa chair lisse, � l'odeur poivr�e, se collait � la sienne. Elle essaya de le repousser sans bruit, mais il la ployait d�j� sous la force sauvage de son d�sir. Il la renversait lentement et elle d�faillait, livr�e � cette possession inconnue, irr�sistible et violente. La menace de mort, qui planait sur eux, augmentait la tension de son corps. Le silence redoutable accompagna leurs gestes � la fois mesur�s et passionn�s et rendit plus savoureux, comme un fruit interdit, le d�ferlement du plaisir.</p><p>Soudain les ennuques furent l�, les entourant. Ils �taient entr�s, noirs et furtifs comme des d�mons. Ang�lique les devina avant son amant, plong� dans les d�lices de sa voluptueuse besogne. Elle poussa un cri aigu...</p><p>Ils se saisirent de l'homme, les arrach�rent l'un � l'autre, et le tra�n�rent au-dehors...</p><p>*****</p><p>Au matin, la caravane passa sous les remparts rouges de la forteresse. Ang�lique �tait � cheval. Aux branches d'un vieil olivier argent�, elle aper�ut un corps supplici�. L'homme �tait suspendu par les pieds. � terre, au-dessous de lui, fumaient les restes d'un feu qui avait calcin� la t�te et les �paules. Ang�lique tira sur les mors. Elle ne pouvait d�tacher les yeux de l'affreux spectacle. Elle �tait s�re, certaine que ce corps �tait celui du beau dieu bronz� qui l'avait visit�e cette nuit-l�. Le cheval blanc du Grand Eunuque vint se ranger � ses c�t�s. Ang�lique se tourna lentement vers lui.</p><p>��Vous l'avez fait expr�s, Osman Bey, fit-elle d'une voix entrecoup�e. Vous l'avez fait expr�s, n'est-ce pas�?... C'�tait pour cela que la Circassienne n'�tait pas sous ma tente. Vous saviez qu'il allait chercher � m'atteindre... Vous l'avez laiss� glisser, ramper, parvenir jusqu'� moi. J'ai de la haine pour vous, Osman Bey... DE LA HAINE�!...</p><p>� son regard farouche, Osman Ferradji opposait le miroir imp�n�trable de ses vastes yeux �gyptiens. Il r�pondit par un sourire.</p><p>��Sais-tu qu'il a parl� avant de mourir�? Il a dit que tu �tais chaude et fougueuse et que la mort n'�tait rien pour l'homme qui avait go�t� le plaisir entre tes bras... Tu m'avais menti, Fizour�! Tu n'es pas indiff�rente, ni inexp�riment�e aux t�ches de l'amour.</p><p>��J'ai de la haine pour vous, r�p�ta Ang�lique.</p><p>Mais elle avait peur aussi. Elle commen�ait � comprendre qu'elle ne serait pas de force avec lui.</p><p>*****</p><p>Aux approches de Fez, les traces des batailles qui s'y �taient d�roul�es se r�v�l�rent. Chevaux morts, cadavres couch�s dans les plis du sol rose et gris. Un nuage tournoyant de vautours remuait son ombre au-dessus de la ville. Aux remparts couleur d'or trois mille t�tes saignaient, fich�es aux crocs de fer pr�vus pour ces macabres exhibitions et une vingtaine de croix de bois, plant�es par trois, o� agonisaient des corps li�s et mutil�s, donnaient aux collines environnantes des allures de Golgotha.</p><p>La puanteur des charniers �tait telle qu'Osman Ferradji ne voulut pas entrer dans la ville et alla camper � l'�cart.</p><p>Le lendemain, des messagers apparurent, portant au Grand Eunuque les souhaits de son roi et l'heureuse annonce que le neveu f�lon Abd-el-Melek avait �t� captur� et que des r�giments de janissaires le ramenaient vivant. Moulay Isma�l venait lui-m�me au-devant du vaincu avec deux mille chevaux et mille fantassins, quarante esclaves chr�tiens qui portaient une grande chaudi�re, un quintal de goudron et autant de suif et d'huile. Ils �taient suivis d'une charret�e de bois et de six bouchers, tous le couteau � la main. On �tait proche de Miquenez. La caravane se divisa, certains groupes prenant les chemins de la ville, d'autres �tablissant le campement, tandis qu'Osman Ferradji prenait avec lui un groupe de cavaliers, les jeunes gar�ons de Mezzo-Morte mont�s sur leurs chevaux, trois des plus belles femmes qu'il installa, l'une sur un chameau blanc, l'autre sur un chameau gris, la troisi�me sur un chameau roux. Des porteurs et des esclaves suivaient, avec quelques-uns des plus beaux cadeaux de l'amiral d'Alger. Le Grand Eunuque aborda Ang�lique, qui se tenait � l'�cart sur son cheval.</p><p>��Enveloppe-toi �troitement dans ton ha�ck de laine si tu ne veux pas que Moulay Isma�l te connaisse aujourd'hui, recommanda-t-il s�chement.</p><p>La jeune femme ne se le fit pas dire deux fois. Fatima, sa suivante, l'aida � se transformer en cocon, ce qui ne la mettait pas � l'aise pour conduire sa monture. Elle e�t souhait� que le chef du S�rail la laiss�t au campement ou la dirige�t sur la ville, mais le ma�tre tenait � ce qu'elle F�t pr�sente. Cependant trois eunuques, auxquels le chef du S�rail avait fait des recommandations sp�ciales de silence, escortaient la captive fran�aise et �taient charg�s � l'occasion de d�courager les curiosit�s � son endroit. Elle devait voir sans �tre vue. Tr�s vite d'ailleurs il se pr�cisa que la foule qui s'assemblait sous le ciel de feu aurait le choix d'un spectacle qui lui �terait l'envie de toute autre curiosit�.</p></section><section><p><strong>Chapitre 10</strong></p><p>En d�bouchant sur le rebord d'un petit plateau rocheux, Ang�lique d�couvrit la cavalerie de Moulay Isma�l, en pleine fantasia. D'admirables chevaux paraissaient voler sans densit� dans la lumi�re incandescente, avec lesquels semblaient faire corps les cavaliers dont le vent et la charge gonflaient les burnous. Ils parcouraient la plaine dans un �bouriffement de crini�res et de queues, voletant, repartant, s'arr�tant net en fr�missant. Formant contraste avec ce tableau exub�rant de couleurs et de vivacit�, d�bouchait sur la gauche un groupe d'esclaves chr�tiens couverts de sueur et de poussi�re, la barbe et les cheveux hirsutes, leurs cale�ons haillonneux retrouss�s jusqu'en haut des cuisses laissant voir leurs jambes stri�es de coups de cour-b�che, et qui portaient en ahanant un �norme chaudron de fonte qu'on e�t dit d�rob� aux cuisines de l'Enfer. Plus prosa�quement, cette vaste cuve, o� deux hommes entiers eussent pu cuire comme des poulets, avait �t� destin�e aux rhumeries des Am�ricains, mais les corsaires sal�ites3 en avaient fait don � leur souverain. Les esclaves l'avaient port�e sur quatre lieues depuis Miquenez et se demandaient avec angoisse si l'on avait l'intention de prolonger longtemps Ta promenade. Ils arrivaient � un carrefour o� poussaient au bord d'un puits des palmiers indolents. La charrette avec les bourreaux et le bois venait d'arriver. Aupr�s d'eux, assis, jambes crois�es sur un carr� de pourpre, se tenait un personnage v�tu de jaune que deux petits Noirs �ventaient. Ce fut vers lui qu'Osman Ferradji descendu de sa monture se dirigea, ployant sa haute taille en multiples saluts pour se prosterner et, enfin le front dans la poussi�re. Le personnage en jaune, sans doute un alca�d haut plac�, r�pondit en touchant de la main son front et son �paule et en la posant ensuite sur la t�te d'Osman Ferradji. Puis il se leva et le Grand Eunuque l'imita. Tout homme pr�s de ce dernier paraissait de petite taille. L'alca�d, plus grand que la moyenne, lui atteignait l'�paule. Ses v�tements �taient simples�: une ample robe dont il relevait les manches pour laisser ses bras nus et un burnous d'un safran plus fonc� que la robe, avec une capuche termin�e d'une touffe noire. Un turban de mousseline cr�me assez volumineux le coiffait. Comme il approchait, Ang�lique vit que c'�tait un jeune homme aux traits n�gro�des dont le teint fonc� montrait cependant des zones de clart�, des luisances de bois clair aux pommettes, au front, � l'ar�te du nez. Une courte barbe noire garnissait son menton bien model�. Il se mit � rire avec gaiet� en voyant sept des caravaniers d'Osman Ferradji s'avancer vers lui, tenant chacun par la bride les splendides chevaux sell�s qu'envoyait Mezzo-Morte au Sultan du Maroc. Les Noirs se prostern�rent le front contre terre.</p><p>Ang�lique se pencha vers l'un des eunuques, le gros poussah Rafa� et lui chuchota en arabe�:</p><p>��Qui est cet homme�?</p><p>Les yeux du Noir brill�rent.</p><p>��C'est LUI... Moulay Isma�l, notre souverain...</p><p>Il ajouta, en roulant ses prunelles blanches comme des billes d'agate�:</p><p>��Il rit, mais c'est nous qui devons trembler. Car il a rev�tu le jaune, la couleur de sa col�re.</p><p>Cependant les captifs, croulant sous le poids de leur charge, entam�rent un concert de g�missements.</p><p>��Que faisons-nous du chaudron, Seigneur�? Que faisons-nous du chaudron�?</p><p>Moulay Isma�l le leur fit d�poser sur un vaste feu de bois qu'on venait d'allumer. On versa la poix, l'huile et le suif pour la d�lier. Les heures suivantes se pass�rent � pr�senter les premiers cadeaux alg�rois. Dans la chaudi�re, le goudron commen�ait � fumer lorsqu'un vacarme assourdissant de tambourins, de salves de mousquets et de cris d�chirants annon�a l'arriv�e du rebelle vaincu.</p><p>Le neveu du sultan, Abd-el-Malek, �tait du m�me �ge que l'oncle qu'il avait combattu, c'est-�-dire fort jeune. Il �tait mont� sur une mule, les poings li�s derri�re le dos. Son lieutenant, Mohammed-el-Hamet, le suivait, �galement ligot� sur une mule, et toute sa smala pouss�e en avant par les janissaires qui les avaient rattrap�s dans leur fuite. Les femmes se d�chiraient le visage avec leurs ongles et poussaient des hurlements farouches. Moulay Isma�l, d'un signe, fit avancer son cheval noir et bondit en selle. Il parut soudain se transformer, grandir, se gonfler �trangement dans l'envol de son burnous couleur de soleil, tandis qu'il faisait cabrer � plusieurs reprises sa monture aux yeux de feu. Sur l'�mail bleu du ciel, son visage prit des reflets de bronze, les nuances mouvantes de l'acier en fusion travers� d'�clairs et de zones obscures. Son regard, sous l'arcade des sourcils charbonneux, devint p�n�trant et redoutable. Il brandit son javelot et se lan�a dans un court galop, stoppant net � quelques pas de ses ennemis encha�n�s. Abd-el-Malek descendu de sa mule et se jetant � terre se prosterna � plusieurs reprises. Le roi lui appuya sa lance sur l'estomac. Le malheureux prince jetait ses regards sur la chaudi�re o� bouillonnait la poix et sur Tes bouchers arm�s de leurs coutelas et l'effroi le gagnait. Il ne craignait pas la mort, mais Moulay Isma�l �tait r�put� pour la cruaut� des supplices qu'il infligeait � ses ennemis. Abd-el-Malek et Moulay Isma�l avaient �t� �lev�s ensemble dans le m�me harem. Ils avaient fait partie de la m�me bande redoutable que repr�sentait la descendance d'un grand ch�rif, troupe de petits loups cruels que personne n'osait corriger et dont la plus innocente des distractions consistait � cribler des fl�ches de leurs sarbacanes les esclaves chr�tiens au travail. Ils avaient le m�me jour mis les pieds dans leurs premiers �triers, tu� ensemble leurs premiers lions au javelot et ensemble particip� aux raids de soumission du Tafilelt. Ils s'aimaient comme des fr�res, jusqu'au jour o� les tribus du Sud et des montagnes de l'Atlas s'�taient tourn�es vers Abd-el-Malek pour lui faire remarquer que ses droits au tr�ne de Marocco �taient plus certains que ceux d'un fils de concubine soudanaise. Abd-el-Malek, de race pure, Maure d'ascendance kabyle, avait r�pondu � l'appel de son peuple. Ses chances, au d�part, d�passaient de loin celles de son oncle. La t�nacit�, le sens de la guerre, l'imp�rieux pouvoir que Moulay Isma�l avait sur les �tres, avaient amen� la victoire de ce dernier.</p><p>Abd-el-Malek s'�cria�:</p><p>��Pour l'amour d'Allah, n'oublie pas que je suis ton parent�!</p><p>��Tu l'as bien oubli� toi-m�me, chien�!</p><p>��Souviens-toi que nous avons �t� comme des fr�res, Moulay Isma�l�!...</p><p>��Mes propres fr�res, j'en ai tu� six de ma main et fait occire dix autres. Alors que m'importe toi, un neveu�!</p><p>��Pour l'amour de Mahomet, pardonne-moi.</p><p>Le roi ne lui r�pondit pas. Il fit signe qu'on le pr�t et qu'on le f�t monter sur la charrette.</p><p>Deux gardes s'y juch�rent avec lui. Ils lui prirent le bras droit, l'un par le coude, l'autre par la main et appuy�rent son poignet sur un billot...</p><p>Le roi appela l'un des bouchers et lui ordonna de faire l'ex�cution. Le Maure h�sitait. Il �tait de ceux qui avaient secr�tement d�sir� la victoire d'Abd-el-Malek. Seul, ce jeune prince avait drain� avec lui toutes les aspirations des tribus, avides de se fonder une dynastie de noble extraction comme celle des Almoravides ou des Almohades. Avec sa mort, ce r�ve disparaissait. L'obscur boucher-bourreau avait dissimul� ses sentiments, mais il fallait croire que l'�il de Moulay Isma�l l'avait perc� � jour. Il s'appr�ta � monter, puis s'arr�ta et faisant un pas en arri�re dit qu'il ne couperait jamais la main � un homme d'une aussi noble naissance, au propre neveu de son souverain, qu'il pr�f�rait qu'on lui coup�t la t�te.</p><p>��Qu'il en soit donc fait ainsi�! cria Moulay Isma�l, et tirant son sabre il la lui trancha d'un seul coup pr�cis qui r�v�lait une longue habitude de ce cruel exercice.</p><p>L'homme s'effondra, sa t�te roula, le sang s'�largit sur le sable br�lant. Un autre boucher d�sign�, intimid� par cet exemple, monta en chancelant sur la charrette. Pendant qu'il montait, le roi fit approcher les enfants, les femmes et les parents d'Abd-el-Malek et leur dit�:</p><p>��Venez voir couper la main de ce cornard qui a os� prendre les armes contre son roi et voyez couper ce pied qui a os� marcher contre lui�!</p><p>Des hurlements d�sesp�r�s s'�lev�rent dans l'air surchauff� et couvrirent le cri du prince, auquel le boucher venait de couper la main. On lui coupa ensuite le pied. Le Sultan s'approcha et lui dit�:</p><p>��Eh bien, Cara, me reconnais-tu � pr�sent pour ton roi�? Tu ne me connaissais pas auparavant�?</p><p>Abd-el-Malek ne r�pondit pas, regardant couler le sang de ses art�res. Moulay Isma�l se mit � caracoler sur place, tournant vers le ciel son visage terrible, en proie � une agitation qui gla�ait de terreur tous ceux qui le regardaient. Soudain, il leva sa lance et tua d'un coup au c�ur le boucher qui avait fait l'ex�cution.</p><p>Ce que voyant, son ancien rival �croul� dans son sang cria�:</p><p>��Voyez donc le vaillant homme, voyez sa bravoure�! Il tue celui qui lui ob�it, il tue celui qui ne lui ob�it pas. Tout ce qu'il fait est vain. Allah est juste. Allah est grand�!</p><p>Moulay Isma�l se prit � rugir pour couvrir la voix de sa victime. Il criait qu'il avait apport� la chaudi�re pour y faire conna�tre au tra�tre le supr�me supplice, mais que parce qu'il �tait grand et magnanime, la poix de ce supplice servirait au contraire � le sauver, qu'il avait agi comme un roi outrag� devait agir, mais qu'il laisserait � Allah le soin de d�cider si Abd-elMalek devait vivre ou mourir. Ainsi il ne serait point dit que c'est lui qui avait tu� son fr�re car trop de choses les liaient et il connaissait aujourd'hui la plus grande douleur de sa vie. Le couteau du boucher lui avait tranch�, � lui aussi, la main et le pied semblait-il. Et pourtant Abdel-Malek n'�tait qu'un tra�tre qui, s'il avait triomph�, l'aurait �gorg� de sa propre main. Il le savait. Pourtant il lui faisait gr�ce�!...</p><p>Il ordonna qu'on m�t le bras et la jambe de son neveu dans le goudron bouillant, afin d'arr�ter le sang.</p><p>Ensuite, il fit faire une d�charge g�n�rale par ses mascarins et chargez quatre alca�ds de conduire son neveu vivant � Miquenez.</p><p>Les officiers s'inform�rent du sort qu'il r�servait au lieutenant Mohammed-el-Hamet. Moulay Isma�l le livra � ses chasserots qui �taient des petits n�gres de douze � quinze ans. Ils entra�n�rent le cheik sous les murs de la ville. On ne sait ce qu'ils lui firent, mais quand ils le ramen�rent � la tomb�e du jour il �tait mort et bien mort et aucun des siens n'e�t pu le reconna�tre...</p><p>Moulay Isma�l et son escorte, et la caravane brune et multicolore d'Osman Ferradji avaient atteint Miquenez � l'heure du couchant, � l'heure o� les banni�res montaient aux boules d'or des minarets, et que l'appel imp�rieux et plaintif des muezzins planait sur la ville couleur de bel ivoire, allong�e sur son �peron rocheux dans l'ardeur d'un ciel �carlate. La gueule noire de la massive porte de guerre engouffrait les silhouettes fourmillantes, avalait sa ration de guerriers et de cavaliers, d'esclaves et de princes, de chameaux et d'�nes, avant de laisser le bled d�sertique � la nuit. La ville emmagasinait derri�re ses remparts tous ces bruits humains, les cris et les pleurs, la fi�vre et les passions. En passant sous la Porte Neuve, Ang�lique d�tourna les yeux. Un esclave nu et qui lui parut gigantesque �tait clou� au vantail par les deux mains. Sa t�te blonde et embroussaill�e retombait en avant comme celle d'un christ mort.</p></section><section><p><strong>Chapitre 11</strong></p><p>Ang�lique se boucha les oreilles. Du fond du palais les cris hyst�riques des femmes d'Abd-el-Malek montaient, vrillaient, se prolongeaient, en une m�lop�e coup�e de hoquets, qui durait depuis des heures.</p><p>Une migraine lancinante martelait les tempes d'Ang�lique. Des frissons la secouaient. Fatima essayait en vain de lui proposer quelque boisson chaude ou glac�e, des fruits ou des g�teaux. Leur seule vue, la vue de ce confort sucr� et gourmand des odalisques, la r�vulsait comme si tout cet amas de p�tisseries ros�s et vertes, de parfums choisis, d'onguents douce�tres dont les servantes mauresques l'avaient mass�e pour la reposer des fatigues du voyage, lui rappelaient obstin�ment sa condition effroyable�: enferm�e dans un harem du prince le plus cruel que l'Univers ait enfant�.</p><p>��J'ai peur. Je veux m'en aller d'ici, r�p�tait-elle d'une voix hach�e, enfantine.</p><p>La vieille esclave proven�ale ne comprenait pas les raisons de cette subite d�pression alors qu'on �tait arriv� enfin au terme d'un long voyage durant lequel sa ma�tresse avait fait preuve de courage et de r�signation �difiante. Fatima-Mireille estimait d�j� qu'on ne pouvait trouver mieux que cet immense caravans�rail o� la poigne de fer du Grand Eunuque faisait r�gner une discipline rassurante. Malgr� le d�sordre des �v�nements r�cents, l'effervescence dans laquelle se trouvait la ville, l'appr�hension que faisait peser sur tous la fureur de Moulay Isma�l bafou� par son neveu, bien que le Grand Eunuque e�t �t� imm�diatement retenu par le roi pour l'entretenir et le conseiller apr�s cette longue absence, les arrivantes et tous les membres de la caravane avaient trouv� accueil opulent et efficace. Les bains des sultanes �taient pr�ts, la vapeur fumait dans les hammam de mosa�ques vertes et bleues o� une arm�e de jeunes eunuques et de servantes s'empressaient. La vieille Mireille s'�tait imm�diatement d�couvert plac�s sous ses ordres trois n�gresses et autant de n�grillons et de n�grillonnes qu'il lui fallait pour aller chercher les innombrables choses qui manquent fatalement dans tout nouveau lieu, f�t-il royal. Les cuisines d�versaient sans cesse des plateaux de victuailles odorantes. Chaque courtisane nouvelle avait trouv� son appartement personnel pr�par� selon sa valeur, les jeunes gar�ons de grands dortoirs o� des magisters, la r�gle � la main, commen�aient d�j� � dresser cette jeunesse turbulente tandis que des jongleurs �taient promus � les distraire en cette premi�re p�riode de leur adaptation. Les chevaux avaient �t� conduits vers ��l'estable�� magnifique pour y �tre pans�s et bichonn�s. Il �tait de source connue que Moulay Isma�l avait encore plus de passion pour ses chevaux que pour ses femmes. L'�l�phant nain d�vorait une montagne de douce herbe s�che et odorif�rante, la girafe un enclos de bananiers, et les autruches avaient la joie de renouer dans une autrucherie mod�le, d'agr�ables relations avec leurs cong�n�res venant du lointain Sud. C �tait une maison bien r�gl�e que le s�rail du Grand Eunuque. Fatima jouissait d'en sentir l'abri se refermer sur elle apr�s les ann�es difficiles qu'elle avait v�cues dans la casbah puante d'Alger, petite vieille sans racines, nourrie d'une poign�e de figues et d'une gorg�e d'eau pure. Ici il y avait beaucoup de vieilles femmes, pleines d'exp�rience et de ragots � colporter en toutes les langues anciennes, esclaves �lev�es au rang de servantes ou de gouvernantes de grande maison ou, au contraire, anciennes concubines du roi et de son pr�d�cesseur�; celles-ci n'ayant pas droit � la retraite dor�e des sultanes pr�f�r�es, dans de lointaines forteresses, apportaient leur fiel et leur go�t des intrigues dans les rangs de la domesticit�.</p><p>Responsables de chacune des courtisanes ou des favorites, de leurs v�tements, de leur parure, de leur beaut�, elles avaient fort � faire, occup�es de les farder, de les �piler, de les coiffer, de les conseiller, de satisfaire leurs caprices, de leur glisser de pr�cieuses recettes d'amour pour retenir les faveurs de leur seigneur et ma�tre. Fatima se sentait en force. On lui avait m�me parl� d�j� d'une suivante de la sultane Le�la A�cha, tr�s appr�ci�e de sa ma�tresse et qui �tait comme elle marseillaise. Et puis c'�tait un harem o� les eunuques se montraient en g�n�ral fort polis. Ce n'est pas le cas dans tous les harems. Mais Osman Ferradji ne m�sestimait pas l'influence des vieilles servantes sur ses pensionnaires et savait se les attacher pour en faire d'excellentes ge�li�res.</p><p>Plus elle y r�fl�chissait, plus Fatima trouvait ce s�rail plein de qualit�s. Elle n'�tait pas loin de penser que m�me celui du grand Sultan de Constantinople ne pouvait le d�passer en opulence et en raffinement. La seule ombre au tableau �tait le comportement de la captive fran�aise. Bient�t elle aussi semblait sur le point de se mettre � pleurer, � hurler et � s'�gratigner le visage, comme les femmes indig�nes d'Abd-el-Malek dans la pi�ce voisine, ou comme la petite Circassienne promise au lit royal d�s ce soir, et que les eunuques avaient emport�e hurlante de terreur � travers le d�dale des couloirs et des patios. Quand les femmes se mettent � s'�nerver, quand il y en a plus de mille assembl�es, on peut pr�voir un beau tapage et de regrettables exc�s. En Alger, Fatima avait vu des captives se jeter du haut des balcons et se fracasser le cr�ne sur les dalles des cours. D'�tranges nostalgies saisissent parfois les �trang�res. Ang�lique lui paraissait sur le point de c�der � l'une de ces humeurs dangereuses et sombres. Fatima ne savait plus o� donner de la t�te. Il lui fallut d�gager sa responsabilit�. Elle requit les avis du second parmi les eunuques, le bras droit d'Osman Ferradji, le gros Rafa�. Celui-ci prescrivit de lui faire boire un calmant. On en avait d�j� pr�par� pour la Circassienne.</p><p>Ang�lique, h�b�t�e, hagarde, la t�te bris�e d'�lancements douloureux, les regardait comme des figures de cauchemar, ha�ssant la pr�sence de la vieille ren�gate, celle des n�grillons na�fs aux yeux �carquill�s et plus encore celle du sournois Rafa� avec son faux air de bonne nourrice navr�e. C'�tait lui qui ordonnait toujours la flagellation des femmes indociles. Son martinet ne le quittait jamais. Elle les ha�ssait tous... L'odeur p�n�trante des boiseries de c�dre augmentait sa migraine. Les cris aigus mais lointains, tout � coup la faisaient moins souffrir que des rires f�minins, parvenant d'une baie grillag�e avec un parfum de menthe et de th� vert.</p><p>Elle sombra dans un sommeil naus�eux, pour retrouver, en s'�veillant dans la nuit, un autre visage noir pench� sur elle, qu'elle pensa tout d'abord �tre celui d'un eunuque. Mais � la fa�on dont il �tait voil� et au signe bleu de Fatma, la fille de Mahomet, marquant son front, elle comprit que c'�tait une grande et �norme femme, drapant dans des plis de mousseline bleu sombre son ample poitrine de n�gresse abreuv�e du lait gras des chamelles. Elle penchait sur Ang�lique sa face lippue, au regard per�ant et avis�, tenant en main une lampe � huile qui noyait d'un halo de lumi�re jaune son apparition nocturne et celle, � ses c�t�s, claire comme une aurore, d'un ange au teint de drag�e rose, aux cheveux de miel sous des mousselines nuageuses. Les deux femmes, la Blanche et la Noire, parlaient � mi-voix en arabe.</p><p>��Elle est belle, disait l'ange rose.</p><p>��Beaucoup trop belle, disait le d�mon noir.</p><p>��Crois-tu qu'elle le captivera�?</p><p>��Elle a tout ce qu'il faut pour cela. Maudit soit Osman Bey, ce tigre sournois�!</p><p>��Que vas-tu faire, Le�la�?</p><p>��Attendre. Il se peut qu'elle ne plaise pas au roi. Qu'elle ne soit pas assez habile pour le retenir.</p><p>��Et si cela �tait�?</p><p>��J'en ferais ma cr�ature.</p><p>��Et si elle restait celle d'Osman Ferradji�?</p><p>��Il y a de l'esprit de sel ou de l'esprit de vitriol pour d�truire les visages trop beaux et des cordelettes de soie pour �touffer les trop brillants.</p><p>Ang�lique poussa un cri per�ant, un cri de Musulmane en transes tels que ceux qui continuaient � s'�lever dans les profondeurs du palais. L'ange et le d�mon se fondirent dans la nuit.</p><p>Ang�lique se leva br�lante, d�vor�e d'un feu qui la soulevait et lui donnait une force d�mente. Elle criait sans arr�t.</p><p>Fatima, affol�e, et les servantes et les n�grillons couraient en tous sens, tr�buchaient dans les coussins tandis que la vieille s'�vertuait � allumer toutes les lampes pour �clairer la situation.</p><p>Osman Ferradji apparut. Son ombre gigantesque s'allongea sur le dallage, et comme l'autre fois la seule apparition de cette ombre calma Ang�lique. Lui, �tait grand et serein, implacable, et son intelligence �tait vaste comme le monde. Elle n'�tait pas enferm�e parmi les d�mons, puisqu'il y avait cet homme dans ce harem. Elle glissa � genoux, enfouit son visage dans les plis de Ta djellaba du roi mage, et sanglota en r�p�tant�:</p><p>��J'ai peur�! J'ai peur�!</p><p>Le Grand Eunuque s'inclina pour poser sa main sur ses cheveux.</p><p>��De quoi peux-tu avoir peur, Firouz�, toi qui n'as pas craint la col�re de Mezzo-Morte ni de t'enfuir dans Alger�?</p><p>��J'ai peur de cette brute sanguinaire, votre Moulay Isma�l, j'ai peur de ces femmes qui sont venues et qui veulent m'�trangler...</p><p>��Tu es br�lante de fi�vre, Firouz�. Lorsque ta fi�vre sera calm�e tu n'auras plus peur.</p><p>Il donna des ordres pour qu'on la rem�t sur son lit, qu'on la couvr�t bien et qu'on all�t chercher des bouillons f�brifuges.</p><p>Ang�lique haletait, appuy�e sur les coussins. La fatigue du voyage, l'ardeur du soleil, l'horreur des spectacles auxquels elle avait d� assister et aussi les exhalaisons malsaines des charniers avaient r�veill� en elle un nouvel acc�s de cette fi�vre m�diterran�enne qui l'avait abattue lorsqu'elle �tait prisonni�re sur le voilier d'Escrainville. Le Grand Eunuque s'accroupit pr�s de sa couche. Elle g�mit�:</p><p>��Osman Bey, pourquoi m'avez-vous inflig� cette �preuve�? Il ne demanda pas laquelle. Il admettait fort bien qu'Ang�lique e�t, devant le spectacle de Moulay Isma�l rendant la justice, des r�actions extr�mes car il avait d�j� remarqu� que les Chr�tiennes des nations d'Occident sont plus enclines � s'�mouvoir de la vue du sang que les Mauresques ou les Chr�tiennes d'origine orientale. Il n'avait pas encore d�cid� s'il s'agissait l� d'une hypocrisie de fa�ade ou d'une r�pulsion sinc�re. Toute femme n'est-elle pas, au fond d'elle-m�me, une panth�re qui sommeille et qui se pourl�che jusqu'� la jouissance de voir souffrir�? Ses pensionnaires, aussi bien les silencieuses Moscovites que les riantes petites n�gresses, ne pr�f�raient-elles pas � toutes les jongleries, danses ou festins qu'il organisait pour les distraire, la r�compense d'aller voir martyriser les Chr�tiens�? Mais l'Anglaise DaisyVanila, depuis dix ans Musulmane et fort amoureuse du roi, continuait � tenir son voile devant ses yeux ou � regarder entre ses doigts lorsque certains spectacles devenaient trop sanglants. Il fallait patienter. Celle-ci, plus intelligente, se d�barrasserait vite de sensibleries st�riles. Il l'avait vue r�agir avec fermet� devant le cadavre de celui qui avait �t頖�un bref instant���son amant. Et il s'�tonnait de la trouver maintenant plus profond�ment boulevers�e par l'ex�cution d'un prince comme Abd-el-Malek qui ne lui �tait rien et qu'elle n'avait jamais vu auparavant.</p><p>Il murmura, perplexe�:</p><p>��J'ai cru n�cessaire de te faire conna�tre, dans sa force et sa gloire, le ma�tre que je t'ai choisi... et que tu dois asservir.</p><p>Ang�lique �clata d'un rire nerveux qui s'interrompit en portant la main � ses tempes. Chaque soubresaut la faisait souffrir.</p><p>Asservir un Moulay Isma�l�! Elle le revoyait tourbillonnant, gonfl� de rage et de douleur dans son manteau jaune couleur de sa col�re et tranchant d'un seul coup la t�te du boucher n�gre.</p><p>��Je ne sais pas si vous comprenez bien le sens du mot fran�ais�: asservir, que vous venez d'employer, Osman Bey�? Votre Moulay Isma�l ne me semble pas d'une p�te assez molle pour qu'une femme puisse le mener par le bout du nez.</p><p>��Moulay Isma�l est un prince d'une force �crasante. Il voit clair et loin. Il agit promptement et � l'heure juste. Mais c'est un taureau insatiable. Il a besoin de femmes et il est sans cesse menac� de tomber sous l'influence d'une cervelle fragile et mesquine. Il a besoin d'une femme pr�s de lui pour discipliner les lubies de son esprit inquiet... pour combler la solitude de son c�ur... pour magnifier ses songes de conqu�rant. Alors il sera un grand prince. Il pourra aspirer au titre d'Emir-El-Moumeunine, le Commandeur des Croyants...</p><p>Le Grand Eunuque parlait avec lenteur et non sans h�sitation. Cette femme, qu'il avait beaucoup cherch�e et enfin trouv�e, qui l'aiderait � faire passer en Moulay Isma�l ses propres ambitions, il n'�tait pas encore s�r d'elle. Il la voyait abattue mais la sentait soudain glisser entre ses mains, loin de lui, bien qu'elle se f�t accroch�e pu�rilement � sa robe. Les femmes sont des �tres difficiles. Leurs pires faiblesses cachent d'implacables r�veils. Une fois de plus Osman Ferradji, Grand Eunuque du s�rail de Sa Majest� le Sultan du Maroc, remerciait le Tr�s-Haut que le sort et la main habile d'un f�ticheur soudanais l'eussent mis � l'�cart, d�s sa jeunesse, des servitudes naturelles qui poussent parfois un homme � l'esprit �lev� � se transformer en grotesque hochet de ces poup�es capricieuses.</p><p>��Ne l'as-tu pas trouv� beau et jeune�? s'informa-t-il encore avec douceur.</p><p>��Et plus charg� de crimes que d'ann�es d'�ge, sans doute. � combien s'�value le nombre des meurtres qu'il a commis de sa propre main�?</p><p>��Mais � combien d'attentats n'a-t-il pas �chapp�? Tous les grands empires s'�difient sur le meurtre, je te l'ai d�j� dit, Firouz�. C'est la Loi de la Terre. Inch Allah�! Je voudrais, Firouz頖��coute-moi, car telle est ma volont頖�je voudrais que tu glisses en Moulay Isma�l ce poison subtil que toi seule poss�des, qui met au c�ur des m�les une langueur, une soif de toi dont ils ne peuvent gu�rir, comme ce pantin, le pirate Escrainville, mais aussi comme ton grand souverain, le roi des Francs, que tu as bless� � jamais. Tu le sais bien que ton roi des Francs ne peut t'oublier. Il t'a laiss� t'enfuir et maintenant il se consume. Je veux que tu uses de ton pouvoir sur Moulay Isma�l. Je veux que tu lui enfonces dans le c�ur le dard de ta beaut�... Mais moi, je ne te laisserai pas t'enfuir, ajouta-t-il plus bas. Les yeux clos, Ang�lique �coutait cette voix claire et jeune comme celle d'une amie, qui parlait fran�ais avec un accent un peu enfantin, et elle s'�tonnait en soulevant ses paupi�res endolories de d�couvrir une face si noire � l'expression aust�re et marqu�e de la sagesse s�culaire des grands peuples africains.</p><p>���coute-moi, Firouz�. Rassure-toi, aussi. Je laisserai � ta fi�vre et � ta peur le temps de s'apaiser, � ta raison le temps de comprendre, � ton corps le temps de d�sirer. J'attendrai pour faire mention de toi aupr�s du souverain. Il t'ignorera jusqu'au jour o�, toi consentante, je te r�v�lerai � lui.</p><p>Ang�lique sentit s'all�ger subitement ses malaises. Elle avait gagn� la premi�re manche�!</p><p>Elle serait plus cach�e dans cette m�l�e de courtisanes qu'une aiguille dans une botte de foin et elle comptait bien mettre ce temps � profit pour se lib�rer et s'enfuir. Elle demanda�:</p><p>��Ne bavardera-t-on pas�? Une indiscr�tion ne risque-t-elle de me r�v�ler � Moulay Isma�l�?</p><p>��Je donnerai des ordres. Mes ordres priment tout dans le s�rail, m�me ceux du roi.</p><p>Tous doivent s'y plier... y compris Le�la A�cha, la reine. Elle se taira, y trouvant son avantage, car elle ne tardera pas � te redouter.</p><p>��Elle veut d�j� me vitrioler et m'�trangler, murmura Ang�lique. C'est un d�but. Osman Ferradji balaya d'un geste indulgent ces menaces banales�:</p><p>��Toutes les femmes qui convoitent les faveurs d'un seul ma�tre se ha�ssent et se combattent. Les Chr�tiennes sont-elles diff�rentes�? N'as-tu jamais connu de rivalit�s autour du roi des Francs�?</p><p>Ang�lique avala p�niblement sa salive.</p><p>��Certes, dit-elle voyant passer dans un �clair d'azur l'invincible Montespan.</p><p>Ici ou l�, la vie n'�tait que luttes, r�ves tronqu�s, illusions meurtries. Elle �tait lasse � mourir.</p><p>Osman Ferradji observait son visage p�li, creus� par la fi�vre. Loin de voir dans ce masque �puis� les pr�mices d'une d�faite, il d�couvrait ce que la vivacit� d'expression d'Ang�lique et ses joues habituellement pleines dissimulaient parfois�: l'ossature harmonieuse trahissant une volont� farouche. La base d'un caract�re indomptable se lisait trac�e comme une �pure sous la tendresse de la chair. Ce fut comme s'il la voyait telle qu'elle serait plus tard, dans sa vieillesse. Elle ne s'affaisserait pas, ne conna�trait ni les bajoues ni les bourrelets gonfl�s, mais s'affinerait. Sa chair se r�tracterait, tendue sur l'admirable dessin des os. Elle vieillirait comme l'ivoire, en s'ennoblissant comme les femmes volontaires, au g�nie personnel, qui surgissent enfin dans leur pl�nitude des trompeurs travestis de la jeunesse. Elle serait, tr�s longtemps, tr�s belle, m�me griff�e de rides, m�me sous une couronne de cheveux blancs. L'�clat de ses yeux ne s'�teindrait qu'avec sa vie. Le cr�puscule des ann�es p�lirait, �claircirait encore leur eau turquoise et leur donnerait une limpidit� insondable, un pouvoir magn�tique. C'�tait cette femme qu'il fallait aupr�s de Moulay Isma�l car si elle le voulait, il la r�clamerait toujours pr�s de lui. Osman Ferradji connaissait quels doutes assaillaient parfois le tyran. Ses tourbillons de fureur fauchant des t�tes � coups de sabre �taient souvent l'expression d'un vertige qui le saisissait devant la sottise des humains, devant l'immensit� de la t�che � accomplir et la conscience de sa propre faiblesse ou des emb�ches qui l'attendaient. Il �tait saisi alors d'un besoin d�moniaque de se prouver � lui-m�me et aux autres son pouvoir.</p><p>S'il trouvait dans une femme sensuelle et attentive un refuge, il ne s'en lasserait point�!</p><p>Elle serait l'assise, le point d'appui d'o� il s'�lancerait pour conqu�rir l'Univers dans les plis de l'�tendard vert du Proph�te.</p><p>Il murmura en arabe�:</p><p>��Toi, tu peux tout...</p><p>Ang�lique l'entendit dans son demi-sommeil. Elle donnait bien souvent � d'autres cette impression d'�tre invincible. Et pourtant elle se sentait si faible. ��Vous POUVEZ tout��, lui disait le vieux Savary lorsqu'il lui demandait de reprendre sa ch�re moumie min�rale au roi Louis XIV. Et elle avait r�ussi. Il �tait loin, ce temps-l�! Le regrettait-elle�? Mme de Montespan avait voulu l'empoisonner, tout comme Le�la A�cha et l'Anglaise...</p><p>��Voulez-vous que je fasse venir pr�s de vous ce vieil esclave qui conna�t de nombreuses m�decines et avec lequel vous aimez vous entretenir�? demanda Osman Ferradji.</p><p>��Oh�! oui. Oh�! Je voudrais tant revoir mon vieux Savary. Le laisserez-vous donc p�n�trer dans le harem�?</p><p>��Il le peut avec ma haute permission. Son �ge, sa grande science et ses vertus l'y autorisent. Personne ne se scandalisera de le voir, car il a toutes les qualit�s et l'aspect d'un santon4. S'il n'�tait pas Chr�tien je serais tent� de le prendre pour un de ces �tres que nous v�n�rons comme �tant p�n�tr�s de l'esprit d'Allah. Durant le voyage il a paru se livrer � des travaux magiques, car des vapeurs �tranges s'�chappaient du chaudron o� il faisait cuire ses ��bilongos�� et j'ai vu deux Noirs qui �taient hallucin�s et �tourdis pour avoir respir� ces vapeurs. T'a-t-il r�v�l� les secrets de sa magie�? interrogea le Grand Eunuque avec int�r�t.</p><p>Ang�lique secoua la t�te.</p><p>��Je ne suis qu'une femme, dit-elle, sachant que cette modeste r�ponse rehausserait l'estime d'Osman Ferradji pour la sagesse et la science myst�rieuse de Savary.</p></section><section><p><strong>Chapitre 12</strong></p><p>Elle eut quelque peine � le reconna�tre. Il s'�tait teint la barbe en rouge-brun, ce qui lui donnait l'apparence d'un ermite marocain, apparence accentu�e par une sorte de djellaba couleur de rouille en poil de chameau dans laquelle se perdait son corps fluet. Il paraissait en bonne forme physique quoique maigre comme un vieux sarment et tann� comme une noix. Elle le reconnut � sa paire de grosses lunettes, derri�re lesquelles ses yeux rayonnaient.</p><p>��Tout va bien, chuchota-t-il en croisant ses jambes pour s'asseoir pr�s d'elle, jamais je n'aurais pu imaginer que les �v�nements s'arrangeraient si merveilleusement. Allah... hum�! je veux dire Dieu, nous a guid�s par la main.</p><p>��Vous avez trouv� des complices, un moyen de fuir�?</p><p>��Fuir�?... Ah�! oui, oui, cela viendra en son temps, ne vous impatientez pas. En attendant, regardez.</p><p>Des plis de sa houppelande, il mit au jour une sorte de poche d'�toffe et, avec un sourire qui joignait les deux oreilles, se mit � en extraire des fragments d'une mati�re noire et poisseuse.</p><p>Les yeux fatigu�s par la fi�vre, Ang�lique dit avec lassitude qu'elle ne voyait pas ce qu'il lui pr�sentait.</p><p>��Eh bien�! si vous ne voyez pas, sentez, dit Savary en lui mettant sous le nez la chose innommable.</p><p>L'odeur fit sursauter Ang�lique, et malgr� elle un sourire lui �chappa.</p><p>��Oh�! Savary... La MOUMIE�!...</p><p>��Oui, la moumie, dit Savary, jubilant. La moumie min�rale, la m�me que celle qui coule des rochers sacr�s en Perse, mais cette fois � l'�tat solide.</p><p>��Mais... comment est-ce possible�!...</p><p>��Je vais tout vous raconter, dit le vieil apothicaire en se rapprochant encore.</p><p>Avec des regards furtifs et des accents de proph�te il fit le r�cit de sa d�couverte. C'�tait arriv� au cours de la longue marche de la caravane, en traversant la r�gion des �tangs sal�s, les Chotts Naama aux confins de l'Alg�rie et du Maroc.</p><p>��Vous vous souvenez de ces longues �tendues arides, miroitantes de sel au soleil�?</p><p>Rien de pr�cieux ne semble �tre d�tenu par ces paysages d�sol�s. Et c'est alors... devinez ce qui s'est pass�?</p><p>��Un miracle, sans doute, dit Ang�lique, touch�e de tant de foi na�ve.</p><p>��Oui, un miracle, vous l'avez dit, ch�re marquise, s'exclama Savary, exalt�. Si j'�tais un fanatique je parlerais du ��miracle du chameau��... �coutez...</p><p>Il avait remarqu�, dit-il, un chameau squameux, pareil � un vieux rocher de mousse jaune, que la gale avait mis � nu en partie. Un soir, � la halte, ce chameau s'�tait mis � humer le sol. Il avait pris le vent et s'�tait enfonc� vers le d�sert, reniflant � intervalles le sol des dunes. Savary, qui ne dormait pas, le suivit, d�sireux de ramener la b�te vagabonde au chamelier qui r�compenserait l'esclave d'une ration suppl�mentaire de semoule. Ou peut-�tre pouss� par une ��pr�monition��, le doigt d'Allah... hum... de Dieu. Les sentinelles qui le confondaient souvent avec un Arabe ou un juif ne prirent gu�re garde � lui. Elles somnolaient pour la plupart. Il n'y avait pas � craindre d'attaques de bandits et encore moins d'�vasions d'esclaves chr�tiens, dans ces zones o� l'on pouvait marcher des jours et des jours sans trouver trace de nourriture et d'eau potable.</p><p>Le chameau alla, longtemps, d�passant les dunes, o� Savary faillit �tre englouti par du sable meuble, puis il sortit sur un espace plus dur, de terre et de sel agglutin�. Avec ses pattes �tranges qui ne sont pas des sabots mais des sortes de semelles �lastiques, le chameau s'�tait mis � �carter les blocs de cette cro�te, puis � arracher avec sa gueule des morceaux et � creuser un trou.</p><p>��Un chameau creusant un trou avec ses pattes qui ne peuvent supporter le contact des cailloux, avec ses genoux, avec ses dents, j'ai vu cela. Vous ne me croyez pas�? interrogea Savary en regardant Ang�lique avec un soudain soup�on.</p><p>��Mais si...</p><p>��Vous vous imaginez que j'ai r�v�?</p><p>��Certes non.</p><p>��...Alors cette b�te d�terra de cette terre brune, que vous-m�me n'avez pas manqu� de reconna�tre aussit�t. Puis il en sortit avec sa gueule de pleines pellet�es, qu'il aligna sur le bord du trou, formant m�thodiquement un matelas, sur lequel il se roula et se frotta de toutes parts.</p><p>��Et sa gale gu�rit miraculeusement�?</p><p>��Elle gu�rit mais vous devriez savoir qu'il n'y a l�-dedans rien de miraculeux, rectifia Savary. Vous avez d�j� constat�, comme moi, l'heureux effet m�dicinal de la moumie sur les maladies de peau. Cependant, faisant moi-m�me provision de ces morceaux de terre, je n'avais pas encore remarqu� l'analogie existant entre eux et la divine liqueur persane et je comptais m'en servir aussi comme onguent pour mes malades. Mais voici que je LA reconnus�!</p><p>Et, en m�me temps, je faisais une d�couverte scientifique prodigieuse.</p><p>��Ah�? Encore�? Laquelle�?</p><p>��Celle-ci, madame. Le SEL SUIT la moumie min�rale. C'est exactement comme en Perse. D'ailleurs, plus n'est besoin pour moi d'aller en Perse. Je sais qu'en retournant dans le Sud-Alg�rien, je retrouverai des gisements peut-�tre immenses de la substance pr�cieuse et qui ont au moins le m�rite de n'�tre pas gard�s comme les gisements de Perse r�serv�s au Shah. Je pourrai y retourner librement.</p><p>Ang�lique soupira.</p><p>��Les gisements ne sont peut-�tre pas gard�s comme en Perse mais c'est vous qui l'�tes, au Maroc, mon cher Savary. Est-ce que cela change beaucoup votre sort�?</p><p>Elle se reprocha son scepticisme envers son seul ami et, se ravisant, f�licita chaudement Savary qui fondit de gratitude, proposant aussit�t de faire venir une brass�e d'�pineux et un plat de cuivre ou de terre.</p><p>��Pour quoi faire, grand Dieu�?</p><p>��Pour vous distiller de ce produit. J'ai fait l'exp�rience de le br�ler dans un pot de terre clos et cela explosa comme un coup de canon.</p><p>Ang�lique le dissuada de proc�der de nouveau � cette exp�rience, en plein harem. Son mal de t�te se dissipait sous l'action des tisanes que lui avait fait boire le Grand Eunuque. Une sueur abondante commen�ait � mouiller son corps.</p><p>��La fi�vre vous quitte, lui dit Savary en jetant par-dessus ses lunettes un coup d'�il professionnel.</p><p>L'esprit d'Ang�lique devenait en effet plus lucide.</p><p>��Croyez-vous que votre moumie pourrait encore nous servir � quelque chose dans notre fuite�?</p><p>��Vous songez donc toujours � fuir�? demanda Savary d'un ton neutre, en remettant avec soin les morceaux de sable bitumineux dans leur enveloppe.</p><p>��Plus que jamais, s'�cria Ang�lique en se redressant d'un sursaut indign�.</p><p>��Moi aussi, dit Savary. Je ne vous cache pas que j'ai d�sormais h�te de rentrer � Paris pour me livrer aux travaux qu'exig� ma r�cente d�couverte. L� seulement, dans mon laboratoire, j'ai les alambics de distillation et les cornues convenant � la poursuite de l'�tude scientifique de ce combustible min�ral qui m�nera, je le sens, l'humanit� enti�re vers l'avant...</p><p>Il ne put se retenir, reprit un fragment de terre et l'examina avec une petite loupe d'�caill� et d'�b�ne. C'�tait un des arts du vieux Savary que de poss�der, dans le plus complet d�nuement, les objets les plus vari�s qu'il semblait cr�er pour les besoins de la cause, avec une habilet� de prestidigitateur. Ang�lique lui demanda d'o� il tenait cette loupe.</p><p>��C'est mon gendre qui m'en a fait pr�sent.</p><p>��Je ne l'avais jamais remarqu�e auparavant.</p><p>��Je ne la poss�de que depuis quelques heures. Mon gendre, ce charmant gar�on, voyant ma convoitise, me l'a remise en signe de bienvenue.</p><p>��Mais... QUI est votre gendre�? demanda Ang�lique, croyant que le vieillard divaguait.</p><p>Savary plia la minuscule loupe et l'escamota dans les plis de son v�tement.</p><p>��Un juif du mellah de Miquenez, murmura-t-il, un changeur en m�taux pr�cieux, ainsi que l'�tait d�j� son p�re. C'est vrai, je n'ai pas eu l'occasion de vous tenir au courant, mais j'ai assez bien employ� les quelques heures qui se sont �coul�es depuis notre arriv�e dans cette bonne ville de Miquenez. Elle a beaucoup chang� depuis le temps de Moulay Archy. Moulay Isma�l fait construire partout�; on circule au milieu des �chafaudages comme � Versailles.</p><p>��Mais... et votre gendre�?</p><p>��J'y arrive. Je vous avais dit que j'avais eu deux agr�ables aventures marocaines du temps de mon premier esclavage.</p><p>��Et deux fils.</p><p>��C'est cela, sauf que mes souvenirs �taient un peu impr�cis, car de R�becca Ma�moran j'avais eu, para�t-il, la joie d'avoir une fille et non un fils. C'est donc cette fille que j'ai retrouv�e aujourd'hui dans la fleur de l'�ge et mari�e � Samuel Cayan, le changeur qui a eu l'amabilit� de me donner cette loupe...</p><p>��...En signe de bienvenue. Oh�! Savary, dit Ang�lique, ne pouvant se retenir de rire faiblement, vous �tes tellement fran�ais que cela me fait du bien de vous �couter. Quand vous prononcez les mots ��Paris�� ou ��Versailles��, il me semble que j'�chappe � cette odeur bizarre de c�dre, de santal, de menthe, et que je suis � nouveau la marquise du Plessis-Belli�re.</p><p>��Vous d�sirez vraiment le redevenir�? Vous d�sirez vraiment fuir�? insista Savary.</p><p>��Mais je vous l'ai d�j� r�p�t�! s'exclama Ang�lique avec un brusque mouvement de col�re. Pourquoi faut-il que je vous r�p�te cette affirmation cent fois�?</p><p>��Parce qu'il faut que vous sachiez � quoi vous vous exposez. Vous aurez l'occasion de mourir cinquante fois avant de vous trouver seulement hors du s�rail, de mourir vingt fois avant de franchir les portes de l'alcassave, le palais de Moulay Isma�l, de mourir dix fois avant d'avoir quitt� Miquenez, de mourir quinze fois avant d'avoir atteint �enta ou Sainte-Croix5, de mourir trois fois avant de p�n�trer dans l'un ou l'autre de ces bastions chr�tiens...</p><p>��De sorte que vous ne me laissez que deux chances sur cent de r�ussir dans une pareille entreprise�?</p><p>��Certes.</p><p>��Je r�ussirai quand m�me, ma�tre Savary�!</p><p>Le vieil apothicaire secoua la t�te d'un air soucieux.</p><p>��Je me demande parfois si vous n'�tes pas trop t�tue. Forcer le sort dans cette mesure, ce n'est pas sain.</p><p>��Oh�! vous parlez maintenant comme Osman Ferradji, dit Ang�lique d'une voix �touff�e.</p><p>��Souvenez-vous�; � Alger, vous vouliez absolument essayer une �vasion que m�me les plus anciens esclaves, ennuy�s par quinze ou vingt ann�es de captivit� n'auraient os� tenter. J'ai eu bien de la peine � vous faire prendre patience. Eh bien�! voyez, n'avons-nous pas �t� r�compens�s... J'ai trouv� la ��moumie�� sur les chemins du d�sert et de l'esclavage�! Alors, parfois, je pensais si ce s�rail princier vous avait convenu, si la... personnalit� du grand Moulay Isma�l ne vous avait pas trop d�plu... ce serait plus simple... Oh�! je n'ai rien dit, consolez-vous...</p><p>Il lui avait pris la main et la tapotait doucement. Pour rien au monde, il n'aurait voulu faire pleurer cette grande dame qui s'�tait toujours montr�e pour lui une amie hors pair, qui avait toujours �cout� avec patience ses �lucubrations de vieillard et qui avait re�u pour lui, des mains de Louis XIV, la bonbonne du pr�cieux liquide persan. Pourquoi cette jeune femme qui pouvait tout n'�tait-elle pas devenue la ma�tresse du Roi�? Ah�! oui, il y avait l'histoire de ce mari dont Mezzo-Morte s'�tait servi comme app�t pour l'attirer dans un pi�ge. Il e�t �t� plus raisonnable qu'elle n'y pens�t plus.</p><p>��Nous fuirons, lui dit-il, indulgent, nous fuirons, c'est entendu�!</p><p>Il lui exposa qu'� Miquenez les chances de r�ussir un pareil exploit �taient quand m�me meilleures qu'� Alger. Les captifs, tous aux mains du roi, formaient une sorte de caste qui commen�ait � s'organiser. Ils avaient un chef �lu, un Normand de Saint-Val�ry-en-Caux nomm� Colin Paturel, esclave depuis douze ans, et qui avait pris un grand ascendant sur ses compagnons de mis�re. Pour la premi�re fois dans l'histoire de l'esclavage, les chr�tiens de diff�rentes confessions cessaient de se ha�r et de s'entre-d�chirer, car il avait form� une esp�ce de Conseil o� un Moscovite et un Candiote repr�sentaient les orthodoxes, un Anglais et un Hollandais les protestants, un Espagnol et un Italien les Catholiques. Lui, le Fran�ais, rendait la justice et tranchait les diff�rends.</p><p>Il avait toutes les hardiesses pour s'adresser � Moulay Isma�l, que bien peu osaient aborder car ils y risquaient leur vie, et on ne savait pas par quelle persuasion ou habilet� il avait r�ussi � se faire �couter du tyran. De ce fait, la situation des esclaves, tout en demeurant terrible et sans espoir en apparence, s'�tait am�lior�e. Un tr�sor commun, fond� sur le montant des fortunes de chacun, permettait de payer des complicit�s. Piccinino-le-V�nitien, ancien commis de banque, avait la haute main sur les comptes de ce tr�sor secret. Des Maures, attir�s par l'app�t d'un gros gain, acceptaient de servir de guides aux fugitifs. On les appelait les m�tadores. Sous leur �gide, six �vasions d�j� avaient �t� tent�es le mois dernier. Une avait r�ussi. Le roi des captifs, Colin Paturel, jug� responsable, avait �t� condamn� � �tre attach� aujourd'hui m�me par les deux mains avec de gros clous � la porte de la ville et � demeurer ainsi suspendu jusqu'� ce qu'il expir�t. La r�volte avait grond� parmi les captifs devant cette condamnation qui les privait de leur chef. � coups de b�ton et bient�t de lance, les gardes noirs faisaient reculer les esclaves jusque dans leur enclos, lorsqu'on avait vu repara�tre Colin Paturel, appelant au calme ses fr�res. Ses mains s'�tant d�chir�es apr�s douze heures de supplice, il �tait tomb� vivant au pied de la porte et loin de s'enfuir il �tait rentr� paisiblement dans la ville et avait demand� � parler au Roi.</p><p>Moulay Isma�l n'�tait pas loin de le consid�rer comme prot�g� d'Allah. Il craignait et estimait l'hercule normand et se distrayait � s'entretenir avec lui.</p><p>��Tout ceci pour vous expliquer, madame, qu'il est infiniment pr�f�rable d'�tre esclave dans le royaume de Maroc que dans ce nid pourri d'Alger. Ici, l'on vit intens�ment, vous comprenez�?</p><p>��Et l'on meurt pareillement�!</p><p>Le vieux Savary eut un mot superbe�:</p><p>��C'est la m�me chose. Le principal, madame, pour un esclave, c'est de pouvoir se battre, et lorsqu'un homme traverse assez de tourments pour se f�liciter chaque soir d'�tre encore vivant, cela le maintient en bonne sant�. Le roi du Maroc s'est constitu� un peuple d'esclaves pour b�tir ses palais, mais cela deviendra bient�t une plaie � son flanc. L'on murmure que le Normand vient de r�clamer hautement au Roi de faire venir des P�res de la Trinit� pour la r�demption des captifs, comme dans les autres �tats barbaresques. J'ai song� � une chose. Si jamais une Mission parvenait jusqu'� Miquenez, pourquoi ne lui confieriez-vous pas une missive � remettre � Sa Majest� le roi de France pour lui exposer votre triste �tat�?</p><p>Ang�lique rougit et sentit la fi�vre battre � nouveau ses tempes.</p><p>��Croyez-vous que le roi de France l�verait des l�gions pour venir � mon secours�?</p><p>��Il se peut que son intervention et ses r�clamations ne soient pas indiff�rentes � Moulay Isma�l. Il professe une grande admiration pour ce monarque qu'il voudrait imiter en tout et surtout dans son ambition de b�tisseur.</p><p>��Je ne suis pas tellement s�re que Sa Majest� soit vraiment soucieuse de me tirer de ce mauvais pas.</p><p>��Qui sait�?...</p><p>Le vieil apothicaire parlait la voix de la sagesse, mais Ang�lique e�t pr�f�r� souffrir mille morts qu'une humiliation de ce genre. Tout s'embrouillait dans sa t�te. La voix de Savary devint lointaine et elle s'endormit profond�ment tandis qu'une nouvelle aube se levait sur Miquenez.</p></section><section><p><strong>Chapitre 13</strong></p><p>��Nous irons au spectacle�! Nous irons au spectacle�!... p�piaient les petites courtisanes en faisant tinter leurs bracelets.</p><p>��Voyons, mesdames, un peu de calme, recommanda Osman Ferradji, solennel. Il passa entre les deux rangs de silhouettes voil�es v�rifiant s�v�rement la tenue et le luxe de chacune et la bonne fermeture des ha�cks de soie ou de mousseline qui ne laissaient para�tre que des yeux tant�t sombres, tant�t clairs, mais tous p�tillants d'excitation. Toutes ces femmes par�es pour la promenade se ressemblaient, offrant la m�me apparence de tas de linge amoncel�s, en forme de poire, mont�s sur de minuscules babouches de cuir jaune ou rouge. Il n'y avait l� que l� premi�re centaine des favorites du harem, celles parmi lesquelles Moulay Isma�l aimait venir faire son choix, tenant en main le mouchoir qu'il laisserait tomber devant l'�lue du jour ou plut�t de la nuit. On lui avait dit que c'est ainsi que proc�dait le grand seigneur de Constantinople dans son s�rail. Lorsqu'une femme avait depuis fort longtemps �t� n�glig�e par l'attention du Roi, Osman Ferradji la retirait du cercle et la renvoyait � d'autres �tages et � d'autres travaux. C'�tait le pire des bannissements que de ne plus �tre parmi les ��pr�sent�es��. On perdait d�sormais l'espoir de se voir admise � partager les plaisirs du Sultan. C'�tait le commencement de l'oubli, de la vieillesse, un exil cruel � quelques pas du lieu des f�licit�s. Le Grand Eunuque, ma�tre de ces renvois ou de ces promotions, savait � bon escient suspendre la menace audessus de la t�te des indociles. Quand on ne faisait plus partie des ��pr�sent�es��, on �tait d�sormais priv�e de bien des agr�ments, par exemple des promenades, des spectacles, des multiples voyages et vill�giatures dans lesquels Osman Ferradji n'h�sitait pas � emmener la plus importante partie du harem.</p><p>Ce jour-l�, les d�laiss�es, qui entendaient les coups de fusil et la rumeur de la foule annon�ant la f�te, �clat�rent en sanglots et hululements d�sesp�r�s. Osman Ferradji alla lui-m�me leur recommander de se calmer. Le roi �tait las d'entendre des plaintes dans son s�rail. Voulaient-elles donc subir le sort des femmes et des filles d'Abd-el-Amed�? L'exemple �tait pourtant r�cent. � la mort d'Ab-el-Amed, survenue huit jours apr�s son ex�cution, la gangr�ne s'�tant mise dans ses plaies, ses femmes avaient recommenc� leurs cris et leurs pleurs, en sorte que le roi avait �t� contraint de menacer de mort toutes celles qu'il entendait pleurer. Pendant plusieurs jours, tant que le roi �tait dans l'alcassave, elles avaient retenu leurs soupirs, mais d�s qu'il �tait sorti les lamentations recommen�aient. Alors le roi en fit �trangler quatre sous ses yeux. � ce salutaire rappel, les d�laiss�es revinrent � un silence exemplaire et ce fut � qui chercherait une issue, une meurtri�re o� grimper sur les terrasses pour essayer d'apercevoir quand m�me quelque chose du spectacle.</p><p>En revenant, le Grand Eunuque passa par l'appartement d'Ang�lique. Ses servantes achevaient de l'envelopper de voiles. Ce n'est pas elle qui aurait pleur� parce qu'on la laissait au bercail, mais le chef du s�rail voulait multiplier pour la future favorite toutes les occasions de voir son futur ma�tre sans que celui-ci la remarqu�t. Ang�lique devait donc sans cesse se m�ler aux groupes de femmes qui escortaient le Sultan dans ses promenades ou ses distractions en public. Si le tyran, se tournant vers ses courtisanes, promenait un regard un peu trop p�n�trant sur l'amas de cocons blancs, ros�s ou verts qui l'escortaient, trois eunuques aux aguets �taient charg�s de dissimuler la jeune femme, ou de l'escamoter � l'occasion. Osman Ferradji pensait, � raison d'ailleurs, que pour vaincre les r�ticences d'Ang�lique et l'initier � ses responsabilit�s, rien n'�tait meilleur que de la familiariser avec la pr�sence et le caract�re de Moulay Isma�l. Certes les violences de ce dernier pouvaient encore la choquer. Mais elle s'y ferait peu � peu. Car c'�tait en pleine conscience qu'elle devait accepter le ma�tre et le r�le qu'il lui avait choisis. Ang�lique dut donc se m�ler au groupe des femmes qui descendaient vers les jardins. L'Anglaise au teint de drag�e rose apparut d�voil�e, tenant par la main deux adorables petites mul�tresses aux cheveux blonds et au teint d'ambre, les jumelles qu'elle avait eues du Sultan et dont la naissance l'avait �cart�e du rang de premi�re femme, laissant le titre � Le�la A�cha, qui �tait m�re d'un prince.</p><p>Pour marquer son rang, Le�la A�cha parut la derni�re, elle aussi d�voil�e et venant de son appartement par un autre escalier que l'escalier commun. Elle avait sa garde d'eunuques personnelle et faisait porter devant elle, par une servante, le sabre du pouvoir. Son imposante stature se drapait dans des voiles rouges et bariol�s. Par leurs visages nus, les deux femmes montraient � Osman Ferradji qu'elles ne se sentaient plus tenues envers lui � une stricte ob�issance. Le�la A�cha m�ditait depuis longtemps de faire monter au rang de Grand Eunuque du s�rail le chef de ses gardes, Raminan, sa cr�ature d�vou�e, un eunuque d'anthracite aux tempes parsem�es des graines bleues d'un tatouage, qui �tait celui de la famille des Loudais alors qu'Osman Ferradji �tait un Harrar. La petite guerre qui se livrait dans les secrets du harem n'�tait autre que la suite, sous le feu couvant, de s�culaires rivalit�s africaines. Le petit prince Zidan suivait sa m�re. Il devait � sa double descendance n�gro�de, un rond visage de chocolat enfoui sous des turbans de mousseline cr�me, enrob� de satin noisette et de soie pistache ou framboise. Ang�lique, qu'il amusait, le surnommait�: le prince Bonbon, bien que son caract�re ne t�nt pas d'aussi douces promesses. Du haut de ses six ans, ce jour-l�, il contemplait le sabre de vrai acier que son p�re venait de lui donner. Enfin, ce n'�tait plus un sabre de bois et il pourrait couper la t�te � Mathieu et Jean Badiguet, les deux petits esclaves fran�ais qui partageaient ses jeux. Il s'y essaierait d�s aujourd'hui, apr�s le spectacle.</p><p>Les deux favorites ne se voil�rent qu'en franchissant la derni�re porte donnant sur les jardins du palais, o� l'on risquait de rencontrer des esclaves depuis que Moulay Isma�l y faisait construire une mosqu�e, des bains, un amphith��tre, et creuser un �tang. Mais aujourd'hui, les chantiers �taient d�serts, les outils, les �chelles et les moellons gisaient parmi l'�bauche des murs �difi�s, parmi le miroitement argent� des oliviers. Une rumeur lointaine et grondante parvenait au del� des premiers murs de l'alcassave. On n'en finissait plus de passer d'un compartiment � l'autre de l'immense palais que Moulay Isma�l entreprenait d'�difier pour y loger avec son imp�rieuse magnificence ses femmes, ses courtisans et ses esclaves. Seul le b�timent principal, qui renfermait quarante-cinq pavillons avec chacun sa fontaine dans sa cour, �tait achev� et les �curies colossales et somptueuses pour 12 000 chevaux. Ensuite s'allongeait un �norme d�dale de cours, de magasins, de mosqu�es, de jardins, certains clos �troitement de murs, d'autres se confondant avec les faubourgs de la ville. C'�tait de l� que venait la rumeur et du camp des esclaves, o� chacun avait sa case de terre battue et de roseaux, chaque nation son quartier sous la direction d'un chef et d'un Conseil.</p><p>Le groupe des femmes, �troitement entour� par les eunuques, fut pris en charge par les gardes � cheval du roi. Ils se heurt�rent au cort�ge royal qui arrivait, Moulay Isma�l marchant � pied sous un parasol tenu par deux n�grillons. Ses principaux alca�ds l'entouraient, ainsi que ses conseillers pr�f�r�s, le Juif Samuel Ba�doran, le ren�gat espagnol Juan di Alfero appel� Sidi Mouhady depuis son apostasie, et cet autre ren�gat fran�ais, Romain de Montfleur, dit Rodani, qui pr�sidait aux magasins de guerre.</p><p>Le Sultan fit de grandes d�monstrations � la vue d'Osman Ferradji qui prit place parmi les notables.</p><p>La foule arabe bouillonnait dans la touffeur ardente et des cris violents noyaient les ritournelles de fl�tes et les battements de tambourins essayant de se faire jour � travers le tumulte.</p><p>Ceux qui poussaient ces cris apparurent soudain lorsque le cort�ge d�boucha sur la place centrale de Miquenez. La foule des burnous blancs repouss�s laissa � d�couvert sur l'esplanade une masse grise et blafarde, un grouillement de haillons et de faces bl�mes et barbues qui criait f�rocement.</p><p>Pareils aux damn�s de l'Enfer de Dante, les captifs chr�tiens maintenus en respect par les Noirs, le b�ton ou le fouet lev�s, tendaient leurs mains en direction de Moulay Isma�l. De ces cris en toutes les langues d'Europe un nom se d�tachait�:</p><p>��Le Normand�! Le Normand�! Gr�ce pour Colin-le-Normand�!</p><p>Moulay Isma�l fit halte, un sourire aux l�vres comme s'il se d�lectait de ces cris et de ces supplications au m�me titre que d'applaudissements. Il n'avan�ait plus, se maintenant � une certaine distance de la foule des esclaves, houleuse. Puis il monta sur une petite estrade avec les gens de sa suite. Ses femmes turent install�es en bonne place. Ang�lique vit alors ce qui s�parait le roi et son cort�ge de la masse des esclaves. C'�tait, au centre de la place, un trou rectangulaire large, et profond de vingt pieds environ. Le sol en �tait tapiss� de sable blanc. Des rochers et quelques plantes du d�sert lui donnaient l'aspect d'un petit jardin. Une odeur �cre de fauves s'en exhalait dans l'air surchauff�: la fosse aux lions�! Des d�bris de carcasses dans les coins. Au fond, deux trappes ferm�es par des vantaux de bois dissimulaient l'orifice des couloirs menant aux cages des fauves.</p><p>Moulay Isma�l leva la main. L'un des clapets fut actionn� invisiblement et glissa pour d�gager une entr�e.</p><p>Les esclaves se port�rent en avant d'un mouvement irr�sistible qui faillit pr�cipiter ceux des premiers rangs dans la fosse aux lions. Ils tomb�rent � genoux, cramponn�s des deux mains au rebord, le cou tendu vers le rectangle noir que dessinait l'ouverture b�ante dans la lumi�re.</p><p>Une forme bougea et �mergea lentement. Celle d'un esclave aux mains et aux pieds charg�s de lourdes cha�nes. Derri�re lui, la trappe se refermait. L'esclave cligna des yeux pour s'habituer � l'�clat du soleil. De l'estrade, on pouvait distinguer un homme d'une taille et d'une vigueur peu communes. La chemise et le cale�on court qui repr�sentaient l'habillement des esclaves, d�couvraient ses bras et ses jambes muscl�s, une poitrine large comme un bouclier, velue comme celle d'un ours o� brillait une m�daille sainte. La barbe et les cheveux incultes �taient blonds. Dans leur broussaille couleur de paille mangeant les joues, on ne distinguait plus que la lueur de deux petits yeux bleus et rus�s. De pr�s, on aurait pu voir que sa chevelure de Viking �tait touch�e d'argent aux tempes et que sa barbe se salissait de fils gris. C'�tait un homme de quarante ans et qui �tait esclave depuis douze ans. Un murmure courut, qui d�g�n�ra de nouveau en clameurs�:</p><p>��Colin�! Colin Paturel�! Colin-le-Normand�!...</p><p>Un maigre gar�on roux cria en fran�ais, pench� vers lui�:</p><p>��Colin, mon compagnon, bats-toi. Tue, assomme, mais ne meurs pas, NE MEURS PAS�!</p><p>L'esclave, dans la fosse aux lions, leva ses deux mains massives d'un geste apaisant. Ang�lique vit � cet instant les trous sanglants au creux de ses paumes et se souvint que c �tait lui l'homme qui avait �t� crucifi� sur la Porte Neuve. D'un pas tranquille, en se dandinant l�g�rement, il s'avan�a jusqu'au centre de la fosse et leva la t�te vers Moulay Isma�l.</p><p>��Je te salue, Seigneur, fit-il en arabe, d'une voix bien timbr�e et qui ne tremblait pas. Comment te portes-tu�?</p><p>��Mieux que toi, chien, r�pondit le Sultan. As-tu compris enfin que le jour est venu de payer les insolences dont tu m'abreuves depuis des ann�es�? Hier encore, tu as os� m'�chauffer les oreilles de ta demande de faire venir des ��pappas��6 dans mon royaume pour leur vendre mes propres esclaves... Mais je ne veux pas vendre mes esclaves, cria Moulay Isma�l en se dressant dans sa robe blanche. Mes esclaves m'appartiennent. Je ne suis pas d'Alger ni de Tunis, je n'ai pas � imiter ces marchands pourris qui oublient ce qu'ils doivent � Allah pour ne se souvenir que de leurs int�r�ts... Tu as us� ma patience. Non dans le sens que tu l'esp�rais. T'imaginais-tu hier, quand je t'ai combl� de caresses et de promesses en te renvoyant, que tu te trouverais aujourd'hui dans la fosse aux lions�? Ha�! Ha�! le pensais-tu�?</p><p>��Non, Seigneur, r�pondit le Normand d'un ton humble.</p><p>��Ha�! Ha�! et tu jubilais et tu te vantais pr�s des tiens de me tourner comme tu le voulais. Colin Paturel, tu vas mourir.</p><p>��Oui, Seigneur.</p><p>Moulay Isma�l se rassit d'un air sombre. Les cris recommenc�rent � fuser dans les rangs des esclaves et les gardes noirs lev�rent leurs mousquets dans leur direction. Le Sultan regarda aussi dans cette direction. Son expression s'assombrit.</p><p>��Il ne me pla�t pas de te condamner � mort, Colin Paturel. Je m'y suis d�j� r�sign� plusieurs fois et me suis f�licit� ensuite de te voir revenir sain et sauf des tourments dans lesquels je voulais te faire p�rir. Mais, cette fois, sois-en certain, je ne laisserai pas aux d�mons la possibilit� de te secourir. Je ne quitterai la place que devant ton dernier os rong�. Cependant, il me d�pla�t tant de te voir mourir�! De penser surtout que toi tu meurs dans l'aveuglement de tes croyances et que tu seras damn�. Je peux encore t'accorder ta gr�ce. Fais-toi Maure�!</p><p>��C'est impossible, Seigneur.</p><p>��Quelle impossibilit�, rugit Moulay Isma�l, y a-t-il pour un homme qui sait l'arabe � prononcer ces mots�: ��Il n'y a de Dieu que Dieu et Mahomet est son proph�te���?</p><p>��Si je les pronon�ais, je serais Maure. Et alors tu serais bien marri, Seigneur. Car pourquoi te d�pla�t-il de me voir mourir et souhaites-tu me conserver la vie�? Simplement parce que je suis le chef de tes captifs de Miquenez, que gr�ce � moi ils ont plus de c�ur et d'ob�issance pour construire tes palais et tes mosqu�es et que tu as besoin que je demeure parmi eux. Mais si je me fais Maure, je deviens ren�gat et qu'ai-je � faire d�sormais parmi les esclaves chr�tiens�?... Je me coifferai du turban, j'irai � la mosqu�e et je n'aurai plus � manier la truelle � ton service. Ren�gat, tu me perds par ta gr�ce, Chr�tien tu me perds par tes lions.</p><p>��Chien, ta langue fourchue m'a d�j� assez tourn� la t�te. Meurs donc�!</p><p>Un pesant silence �tait tomb� sur la foule, car, alors que l'esclave parlait encore on avait vu se lever derri�re lui la seconde trappe. Avec lenteur, un superbe lion de Nubie sortit de l'ombre. Il dodelinait sa lourde t�te couronn�e d'une crini�re noire et s'avan�ait de la d�marche � la fois souple et pesante des fauves. Derri�re lui s'�tira une lionne, plus fine, puis encore un lion de l'Atlas au pelage de sable chaud, � la crini�re presque rousse. Ils firent quelques foul�es, silencieusement, et se trouv�rent pr�s de l'esclave qui n'avait pas bronch�. Le lion de Nubie se mit � se fouetter nerveusement les flancs, mais c'�tait beaucoup plus la pr�sence des t�tes avides pench�es l�-haut qui paraissait l'agacer plut�t que la pr�sence de l'humain immobile dans leur demeure. Il grommela, promenant le regard de ses yeux impavides sur la foule, puis tout � coup rugit � plusieurs reprises, les reins tendus. Ang�lique se cacha le visage dans son ha�ck. Elle entendit murmurer la foule et regarda de nouveau. Le lion, compl�tement d�go�t� par la curiosit� malsaine dont il �tait l'objet, �tait all� se coucher � l'ombre d'un rocher, passant pr�s du captif avec une indiff�rence totale. Pour un peu, il lui aurait fr�l� les jambes comme un gros matou. La foule arabe, frustr�e dans son attente, se mit � pousser des cris hyst�riques, � jeter des pierres et des mottes de terre pour exciter les fauves. Ceux-ci rugirent en ch�ur, puis apr�s avoir tourn� en rond all�rent se coucher devant les trappes ferm�es, manifestant ainsi le d�sir de retourner poursuivre leur sieste dans un endroit plus tranquille. Les yeux de Moulay Isma�l lui sortaient des orbites.</p><p>��Il a la baraka, hoqueta-t-il � plusieurs reprises, il a la baraka.</p><p>Il se leva et, dans son excitation, s'approcha tout au bord de la fosse.</p><p>��Colin Paturel, les lions ne veulent pas te faire de mal. Quel est ton secret�? Dis-le-moi et je t'accorde la vie.</p><p>��Accorde-moi d'abord la vie et je te dirai mon secret.</p><p>��Soit�! Soit�! dit le roi avec impatience.</p><p>Il fit un signe et les valets des cages lev�rent les trappes. Les lions en b�illant r�int�gr�rent l'ombre et disparurent tandis que les vantaux retombaient. Une immense acclamation jaillit de la poitrine oppress�e des esclaves. Les Chr�tiens se jetaient dans les bras les uns des autres en pleurant. Leur chef �tait sauv�!</p><p>��Parle�! Parle�! cria Moulay Isma�l impatient.</p><p>��Encore une gr�ce, Seigneur. Permets que les P�res de la Trinit� viennent jusqu'� Miquenez pour s'occuper du rachat des esclaves.</p><p>��Ce chien a donc jur� de me donner sa peau�! Qu'on me passe mon mousquet que je l'abatte de ma propre main�!</p><p>��J'emporterai mon secret avec moi.</p><p>��Eh bien�! soit encore. Faites venir vos sacr�s ��pappas��. On verra bien ce qu'ils m'apporteront comme cadeaux et si je leur dois quelque chose en �change. Sors de l�, Colin Paturel.</p><p>Avec agilit� malgr� ses lourdes cha�nes, l'hercule escalada les �chelons de pierre incrust�s dans la fa�ade sur un c�t� de la fosse. Il �mergea parmi les Arabes haineux et d��us, mais ceux-ci n'os�rent ni le toucher ni l'injurier. Devant le tr�ne de Moulay Isma�l, l'esclave chr�tien se prosterna, front contre terre. Les l�vres �paisses du tyran eurent comme une crispation, une sorte de sourire ind�finissable et il appuya sa babouche sur l'�chine noueuse.</p><p>��Rel�ve-toi, chien maudit�!</p><p>Le Normand se dressa de toute sa haute taille. Ang�lique ne put s'emp�cher d'observer avec intensit� les deux personnages qui s'affrontaient. Elle �tait plac�e si pr�s qu'elle n'osait pas bouger et � peine respirer.</p><p>L'un avait tous les pouvoirs, l'autre �tait charg� de cha�nes, mais il se trouvait que le roi et l'esclave, le Musulman et le Chr�tien, se reconnaissaient un adversaire commun�: Azra�l, l'ange de la mort.</p><p>Devant des humains de cette esp�ce, Azra�l reculait, �pouvant�. Il s'en allait ailleurs cueillir des vies bl�mes, faucher des herbes folles et languides... Il faudrait bien qu'un jour il arrach�t leurs vies, � Moulay Isma�l malgr� la cotte de mailles qu'il portait en permanence sous son burnous, � Colin Paturel malgr� sa ruse, mais la lutte qu'ils livreraient � l'ange serait acharn�e et ce n'�tait pas encore pour demain qu'Azra�l triompherait. Il n'y avait qu'� les regarder l'un et l'autre�!...</p><p>��Parle donc, dit Moulay Isma�l. De quelle magie te sers-tu pour apaiser les lions�?</p><p>��Il n'est pas question de magie, Seigneur. Mais en ordonnant pour moi ce supplice as-tu oubli� que j'ai �t� longtemps employ� aux cages et que j'aide encore souvent les belluaires�? Les lions me connaissent donc. J'ai d�j� impun�ment p�n�tr� dans leur cage. Hier encore, je me suis propos� pour remplacer les valets portant la nourriture des fauves et je leur ai fait servir double ration. Double�!... que dis-je�! Triple ration. Ces trois b�tes que tu as choisies parmi les plus f�roces pour me d�vorer sont entr�es dans la rosse bourr�es jusqu'� la gueule comme un canon. C'est trop peu dire qu'elles n'avaient pas faim. La seule vue d'un morceau de viande sur pied ou saignante leur soulevait l'estomac, d'autant que j'avais joint � leur nourriture une herbe qui pr�dispose � la somnolence.</p><p>Moulay Isma�l devenait noir de rage.</p><p>��Chien impudent�! Tu as l'audace de dire � la face de mon peuple que tu t'es moqu� de moi�! Je vais te faire sauter la t�te.</p><p>Il se dressa et tira son sabre. Le roi des captifs protesta�:</p><p>��Je t'ai donn� mon secret, Seigneur. J'ai tenu ma promesse. Tu as la r�putation d'�tre un prince qui tient les siennes. Tu me dois la vie pour ce jour et tu as promis de faire venir les P�res de la Trinit� pour notre r�demption.</p><p>��Ne m'�chauffe pas � nouveau les oreilles�! hurla le tyran en faisant tournoyer son cimeterre.</p><p>Mais il le rengaina en marmonnant�:</p><p>��Pour ce jour�! Oui, POUR CE JOUR�!...</p><p>Le d�fil� des serviteurs apportant dans un grand bassin de cuivre la nourriture du roi, cr�a une diversion. Moulay Isma�l avait donn� l'ordre qu'on lui serv�t son d�ner sur la place, car il pr�voyait que l'app�tit des lions exciterait le sien. Les serviteurs manqu�rent tomber � la renverse en voyant le ��repas des lions�� debout pr�s de leur ma�tre.</p><p>Le roi s'assit sur son matelas de coussins et fit assembler autour de lui ses notables qui partageaient son d�ner.</p><p>Il demanda encore�:</p><p>��Comment as-tu pu deviner que je me pr�parais � te faire jeter dans la fosse aux lions�? Je n'en ai dit mot � quiconque avant le chant du coq. Au contraire, le bruit que je t'avais �cout� favorablement se r�pandait dans le palais.</p><p>Les yeux bleus du captif se r�tr�cirent.</p><p>��Je te connais, Seigneur, je te connais�!</p><p>��Veux-tu dire que mes ruses sont grossi�res et que je ne sais pas tromper ceux qui m'approchent�?</p><p>��Tu es habile comme un renard, mais moi je suis normand.</p><p>Les dents blanches du sultan jet�rent un �clair sur sa face t�n�breuse. Il riait. Ce qui d�clencha l'hilarit� des esclaves, parmi lesquels le ��secret�� de Colin Paturel circulait.</p><p>��J'aime les Normands, dit Moulay Isma�l, d�bonnaire. Je vais donner des ordres aux corsaires de Sal� d'aller croiser du c�t� de Honfleur et du Havre de gr�ce pour m'en ramener des tas. Il n'y a qu'une chose qui me d�pla�t en toi, Colin Paturel. Tu es vraiment trop grand. Tu me d�passes par la taille et c'est une insolence que je ne peux supporter.</p><p>��Tu as plusieurs moyens de rem�dier � cela, Seigneur. Tu peux me couper la t�te. Ou bien me faire asseoir � tes c�t�s. Tu seras ainsi plus grand que moi avec ton turban.</p><p>��Soit, dit le roi apr�s un moment de r�flexion o� il d�cida de ne pas se f�cher. Assieds-toi.</p><p>L'esclave plia ses longues jambes et s'assit sur les soieries somptueuses, pr�s du redout� Sultan qui lui tendit un pigeonneau.</p><p>Les alca�ds et les grands personnages de la suite du roi et jusqu'aux deux reines Le�la A�cha et Daisy Valina murmur�rent, outr�s.</p><p>Moulay Isma�l jeta un regard � la ronde.</p><p>��Qu'avez-vous � marmonner�? Ne vous a-t-on pas servi, � vous aussi, des viandes�?</p><p>L'un des vizirs, Sidi Acmeth, un ren�gat espagnol, r�pondit avec humeur�:</p><p>��Ce n'est pas de la nourriture que nous nous plaignons, Seigneur, mais de voir un esclave puant assis � tes c�t�s.</p><p>Les yeux du roi jet�rent des �clairs.</p><p>��Et pourquoi donc suis-je oblig� de traiter d'�gal � �gal avec un esclave puant�? interrogea-t-il. Je vais vous le dire. Parce qu'aucun de mes ministres ne veut se salir � prendre la parole pour eux. Si les esclaves veulent me demander quelque chose, il faut qu'ils s'adressent directement � moi et cela est cause que je me vois dans la peine de les punir de leur insolence et que je perds ainsi chaque fois un esclave par votre faute. Ne serait-ce pas � vous de vous interposer entre eux et moi, � vous surtout, Sidi Acmeth Mouchady et � toi, Rodani, qui f�tes Chr�tiens jadis�? Pourquoi n'est-ce pas toi, Acmeth, qui t'es charg� de me demander de faire venir des ��pappas�?�� N'as-tu pas piti� de tes anciens fr�res�? Moulay Isma�l s'�chauffait � mesure qu'il parlait. L'Espagnol ne se troubla pas. Il connaissait la solidit� de ses positions. Il �tait le lieutenant principal du roi dans ses campagnes contre les tribus rebelles. Officier de Sa Majest� Philippe IV, il se rendait en Am�rique du Sud avec des troupes de conqu�te lorsqu'il avait �t� captur� par les Barbaresques. Le Sultan avait eu l'occasion de constater ses qualit�s de strat�ge au cours d'une retraite dans le Moyen Atlas, o� Juan di Afero, parti comme esclave, �tait revenu � la t�te d'une compagnie de janissaires. Moulay Isma�l, qui voulait se l'attacher, avait su le convaincre, par les tortures, d'embrasser la foi de Mahomet. Aux reproches v�h�ments du Sultan, il r�pondit, en jetant un regard m�prisant vers les captifs chr�tiens�:</p><p>��J'ai reni� le Ma�tre. Je ne vois pas pourquoi je m'occuperais des serviteurs.</p></section><section><p><strong>Chapitre 14</strong></p><p>��Puis-je manger, Seigneur�? demanda humblement Colin Paturel qui, son pigeonneau aux doigts, attendait.</p><p>Il subissait l� un supplice digne de ceux que Moulay Isma�l se plaisait � inventer, car son estomac sous-aliment� depuis des ann�es n'avait connu de longtemps pareille aubaine.</p><p>La question jeta le roi dans une nouvelle fureur. En effet, il s'aper�ut que les alca�ds s'�taient mis � manger sans l'attendre et il �clata en impr�cations.</p><p>��Mange�! hurla-t-il au Normand, et vous autres, goinfres, cessez de vous empiffrer comme si c'�tait vous qui �tiez esclaves et nourris de pain et d'eau et non pas riches de tout l'or que vous me volez.</p><p>Il ordonna � ses Noirs de les desservir et de porter imm�diatement ce qui restait aux captifs. Les alca�ds voulaient au moins retirer le plat, disant que les Chr�tiens �taient indignes de manger dans le m�me bassin que le roi. Mais il le leur fit donner tel qu'il �tait, rempli de poules, de pigeons et de riz au safran.</p><p>Les captifs se ru�rent sur la provende royale et ce fut une bataille de chiens enrag�s autour de la mangeoire.</p><p>Ang�lique regardait avec piti� ces pauvres malheureux, avilis par une captivit� rigoureuse et sans esp�rance. Il y avait certainement parmi eux des nobles, de grands noms, des eccl�siastiques, des gens de qualit�, mais la mis�re les rev�tait tous de la m�me grisaille uniforme, des m�mes loques. Elle remarqua leur maigreur et pensa � ma�tre Savary dont les doigts lui avaient paru secs et durs comme des petits b�tons. Le pauvre homme mourait en r�alit� de faim et elle n'avait m�me pas song� � lui donner un massepain�!... De sa place, elle avait pu entendre le colloque du roi et du Normand et en comprendre presque tout le sens. Elle s'aper�ut que la personnalit� violente, sans cesse en mouvement de Moulay Isma�l, l'attirait et la r�vulsait � la fois. Dompter un homme de cette sorte, c'�tait domestiquer un fauve et qui resterait toujours un fauve, gardant sa d�tente sauvage, son go�t du sang.</p><p>Contre son �paule, la petite Circassienne voil�e de vert Nil s'appuya. Ses prunelles ne quittaient pas le profil du Sultan. Elle avait fait � Ang�lique des confidences h�sitantes, dans un arabe aussi inhabile que celui de sa compagne, mais ses gestes et sa mimique langoureuse suppl�aient � son �loquence.</p><p>��Il n'est pas terrible, tu sais... Il a cherch� � me faire rire pour s�cher mes larmes... Il m'a donn� un bracelet. Sa main �tait douce sur mon �paule. Sa poitrine est comme un bouclier d'argent... Je n'�tais pas femme et maintenant je le suis... Et j'apprends chaque nuit de nouveaux plaisirs.</p><p>����La Circassienne pla�t � Moulay Isma�l, avait dit Osman Ferradji. Elle le distrait et le retient comme une petite chatte. C'est bien ainsi. Cela me donne le temps de lui pr�parer sa tigresse.��</p><p>Ang�lique haussait les �paules. Elle disait non, mais soutenait chaque jour plus difficilement une lutte insidieuse, fourr�e de p�tes d'amandes et de confitures, de soins de beaut� et de confidences �rotiques que se chuchotaient l'une � l'autre les courtisanes, jalouses de se prouver les attentions du ma�tre. Dans le harem, tous les sens �taient exalt�s, soigneusement nourris et ne tournaient qu'autour de la personne omnipotente et invisible de Moulay Isma�l. Il �tait partout pr�sent. Cela devenait une obsession. Ang�lique se r�veillait en sursaut la nuit, certaine de le voir surgir de l'ombre. Quand elle avait l'occasion de l'apercevoir pour de bon, en chair et en os, comme maintenant, elle �tait satisfaite. Il reprenait forme et densit�, un homme avec ses limites, et non plus un mythe abstrait, quasi religieux. Ang�lique n'avait jamais perdu pied devant un homme. Elle prendrait la mesure de celui-ci, comme des autres, et alors... on verrait bien.</p><p>*****</p><p>��Quand feras-tu venir nos p�res�? demandait Colin Paturel tout en d�vorant � belles dents.</p><p>Il fon�ait vers son but avec la t�nacit� de l'aurochs.</p><p>��Ils n'ont qu'� venir en toute assurance quand ils voudront. Fais-leur savoir que je veux bien traiter avec eux.</p><p>Le Normand sugg�ra d'�crire imm�diatement deux lettres. L'une de la part du roi � l'alca�d Ali, fils d'Abdallah, qui assi�geait Ceuta, la ville espagnole, afin qu'il nou�t cette n�gociation. L'autre aux P�res de la Trinit�, qui la recevraient par l'interm�diaire de marchands fran�ais de Cadix.</p><p>Tous deux exp�ditifs en affaires, sur-le-champ Moulay Isma�l fit prendre la plume � son talbe et Colin Paturel fit approcher son �crivain, le maigre rouquin qui tout � l'heure l'avait encourag�: ��Tue. Ne meurs pas�!�� On l'appelait Jean-Jean de Paris. Il �tait l'un des rares captifs � �tre de la capitale de la France. Ancien clerc de magistrat, il avait accompagn� son patron en Angleterre pour une affaire. Le bateau, pris dans la temp�te avait d�riv�, failli se briser vingt fois contre les c�tes de Bretagne et s'�tait enfin retrouv� dans le Golfe de Gascogne o� des corsaires barbaresques les avaient pris en chasse et captur�s. Colin Paturel lui dicta une lettre adress�e au sup�rieur, le suppliant d'organiser une mission de rachat pour les captifs de Miquenez, qui avaient �t� jusque-l� fort d�laiss�s par rapport � ceux d'Angleterre et de Tunis. Il recommandait d'apporter de riches pr�sents pour plaire au roi, particuli�rement des pendules, oui, des pendules, tr�s grandes, avec un battant d'or repr�sentant le soleil. Les yeux du Sultan brill�rent. Il fut soudain plein de h�te de faire partir ses messagers.</p><p>Piccinino-le-V�nitien, banquier des captifs, tira de la cagnotte commune quatre ducats pour le talbe qui avait �crit la lettre de l'alca�d Ali. Celle-ci fut sabl�e, scell�e, gliss�e dans un �tui que le messager devait porter � m�me la peau, sous l'aisselle. Un souci obscurcissait encore le visage d'Isma�l.</p><p>��Les ��pappas�� se nomment P�res de la Trinit�, as-tu dit�?</p><p>��Oui, Seigneur. Ce sont de d�vou�s religieux qui parcourent nos campagnes et r�coltent les oboles des gens pieux afin de pouvoir racheter aussi les captifs sans fortune.</p><p>Le souci du Sultan �tait d'un autre ordre.</p><p>��La Trinit�? N'est-ce pas ce dogme que vous professez, que Dieu se divise en trois personnes�? Ce n'est pas vrai. Il n'y a de Dieu que Dieu seul. Je ne veux pas faire venir dans mon royaume des Infid�les qui rel�vent d'une aussi insultante croyance.</p><p>��Eh bien�! adressons ma lettre aux P�res de la R�demption dit, bonasse, le Normand en faisant rectifier l'adresse.</p><p>Le messager partit enfin dans un nuage de poussi�re rousse et Moulay Isma�l continua son r�quisitoire.</p><p>��Vous autres Chr�tiens, vous dites qu'il y a le P�re, le Fils et le Saint-Esprit. Vous infligez une insulte � Dieu. Je crois que J�sus �tait le Verbe de Dieu. Je crois qu'il �tait l'un des plus grands parmi les proph�tes car le Coran a dit ��Tout homme qui na�t du sein de sa m�re est soufflet� par Satan, except� J�sus et sa M�re��. Mais je ne crois pas qu'il �tait Dieu en personne, car si je le croyais... Si je le croyais je ferais br�ler tous les Juifs qui sont dans mon royaume, rugit-il en tendant le poing vers Samuel Ba�doran.</p><p>Le ministre juif arrondit l'�chine. Le c�ur de Moulay Isma�l �tait un maquis de violentes rancunes religieuses qui l'envahissaient jusqu'� l'�touffement. La plupart de ses actes d�coulaient du sentiment d'un Dieu frustr�, bafou�, avili par la sottise des Incroyants et qu'il devait, lui, Commandeur des Croyants, faire respecter.</p><p>Le Sultan respira profond�ment.</p><p>��Je voudrais discuter de la Loi avec toi, Colin Paturel. Comment un homme de bon sens peut-il se complaire dans le mal qui apporte la damnation�?</p><p>��Je ne suis pas bon th�ologien, r�pondit Colin Paturel en rongeant son aile de pigeon, mais qu'appelles-tu Bien et Mal, Seigneur�? Pour nous, tuer son semblable repr�sente un crime.</p><p>��Imb�ciles�! Imb�ciles qui m�lez des d�tails terrestres aux grandes v�rit�s. Le Mal... Le seul Mal impardonnable, c'est de refuser son salut, c'est de refuser la V�rit�! Et c'est le crime que vous commettez tous les jours, vous autres Chr�tiens, et dont vous vous rendez coupables, et plus encore les Juifs, qui ont re�u, les premiers, la V�rit�... Les Juifs et les Chr�tiens ont pollu� nos saints livres, le Livre de Mo�se, les Psaumes de David, les �vangiles... et leur ont fait dire ce qu'ils n'ont jamais dit. Comment peux-tu vivre ainsi dans l'erreur�? Vivre ainsi dans le p�ch�? R�ponds, chien b�tard�!</p><p>��Je ne peux te r�pondre. Je ne suis qu'un pauvre marinier normand, natif de Saint-Val�ry-en-Caux. Mais je t'enverrai Renaud de Marmondin, un chevalier de Malte, qui est tr�s vers� dans la science de Dieu.</p><p>��O� est-il, ton chevalier�? Am�ne-le-moi.</p><p>��Il n'est pas dans Miquenez. Il est parti de grand matin avec la colonne qui va � l'oued chercher les paniers de gravier pour le mortier.</p><p>Ces mots arrach�rent soudain Moulay Isma�l � ses pr�occupations m�taphysiques. Son sang de b�tisseur ne fit qu'un tour en r�alisant qu'une partie de ses esclaves se reposaient depuis trois heures.</p><p>��Que font l� ces chiens � se repa�tre des restes de ma table�? hurla-t-il. Je les avais convi�s � assister � ton supplice et non � se gausser de l'humiliation que tu m'as impos�e. Hors de ma vue, inf�me pourceau�! Je t'ai fait gr�ce pour ce jour. Mais demain... Prends garde�!... DEMAIN�!...</p><p>Et il fit administrer cent coups de b�ton � tous les Fran�ais captifs qui, ce matin, avaient manqu� le travail pour voir mourir Colin Paturel.</p></section><section><p><strong>Chapitre 15</strong></p><p>Les jardins de Miquenez �taient merveilleux. Ang�lique s'y rendait souvent, m�l�e au groupe de quelques femmes, ou dans une chaise � deux roues tir�e par deux mules. Les porti�res gliss�es la dissimulaient aux regards, mais elle pouvait voir et jouir de la beaut� des fleurs et des arbres, exalt�e par la lumi�re ardente du soleil. Elle appr�hendait parfois ces promenades, anxieuse que la diplomatie du Grand Eunuque n'ait pr�vu une rencontre avec le ma�tre au d�tour d'une all�e.</p><p>Or, cela arrivait souvent, Moulay Isma�l ayant pour la promenade dans les jardins un go�t qui l'apparentait � son lointain exemple de souverain, � Louis XIV. Il voulait voir, lui aussi en personne, la marche des travaux. Cependant l'heure �tait favorable pour l'aborder sous son meilleur jour. Principalement lorsqu'il tenait entre ses bras un de ses fils derniers-n�s ou l'un de ses chats, tout en parcourant d'un pas tr�s mesur� les all�es ombrag�es, suivi de quelques grands personnages de sa Cour. Chacun savait que c'�tait le moment de lui pr�senter une requ�te difficile. Moulay Isma�l ne se f�chait alors jamais, de peur de troubler la petite poup�e brune et par�e qu'il tenait contre son sein ou l'opulent matou qu'il caressait. Il avait pour les b�b�s et les animaux une passion et une douceur qui frappaient tous ceux qui l'approchaient, autant qu'�tonnait sa brutalit� sauvage envers ses semblables. Les jardins, les palais �taient pleins d'animaux rares. Les chats de toutes les esp�ces, soign�s par une arm�e de serviteurs, �talaient partout, dans les arbres, dans les cours, sur les pelouses, sous les fleurs, leurs opulentes fourrures grises, blanches, noires ou tachet�es. Leurs yeux pers, leurs prunelles d'or fluide suivaient longuement les promeneurs au long des all�es. Cela faisait de multiples pr�sences invisibles et velout�es, qui hantaient les jardins comme des djinns protecteurs et leur donnaient une �me r�veuse et secr�te.</p><p>Les chats n'�taient pas dress�s � garder les esclaves ou les tr�sors, comme en Orient. On les choyait pour eux-m�mes, ce qui les rendait doux et satisfaits. Les b�tes �taient heureuses chez Moulay Isma�l. Les chevaux, l'esp�ce animale qu'il adorait le plus avec les chats, avaient des �curies splendides, aux vo�tes de marbre, avec, de place en place, entre les deux galeries, des fontaines et abreuvoirs de mosa�ques vertes et bleues. Au bord d'un �tang des flamants ros�s, des ibis, des p�licans s'�battaient sans frayeur. Par endroits, la verdure �tait si dense, l'alignement des oliviers et des grands eucalyptus si bien ordonn�, que la perspective d'un grand bois s'offrait � la vue faisant oublier la prison des murailles cr�nel�es qui les gardaient.</p><p>Les eunuques accompagnaient g�n�ralement les femmes dans leurs promenades car, malgr� les remparts de l'alcassave, trop d'all�es et venues suspectes avaient lieu � l'int�rieur de l'immense enceinte, � cause des travaux. Seules les petites cours des patios avec leurs jets d'eau et leurs buissons de lauriers-roses leur �taient librement accessibles.</p><p>*****</p><p>Ce matin-l� Ang�lique songeait � aller rendre visite � l'�l�phant nain. Elle esp�rait ainsi rencontrer Savary, qui �tait le premier m�decin du pr�cieux animal. La petite Circassienne et deux autres concubines de Moulay Isma�l se joignirent � elle�: une grande et gaie �thiopienne, Mou�ra, et une Peuhl � l'impassible visage tr�s clair, couleur de bois de citronnier. Elles prirent le chemin de la m�nagerie sous l'�gide de trois eunuques dont Ramidan, le chef de la garde de la Reine, qui portait sur son bras le petit prince Zidan. Celui-ci ayant entendu parler de l'�l�phant avait r�clam� � cor et � cri qu'on l'emmen�t. Les pr�visions d'Ang�lique s'av�r�rent justes. On trouva Savary arm� d'une �norme seringue de plomb et qui s'appr�tait, avec l'aide de deux autres esclaves, � administrer un clyst�re � son patient. L'�l�phant avait mang� trop de goyaves. Le petit prince voulut imm�diatement lui en offrir encore. Le m�decin n'eut garde de s'opposer � ce caprice. Quelques goyaves de plus ou de moins n'ajouteraient rien � l'indisposition du pachyderme et mieux valait ne pas encourir la col�re du royal n�grillon. Ang�lique en profita pour glisser � Savary deux petits pains mollets qu'elle gardait sous ses voiles. Le poussah Rafa� la vit mais ne dit rien. Il avait des ordres tr�s pr�cis en ce qui concernait la captive fran�aise. Il ne fallait pas la braver par une discipline tatillonne. Ang�lique murmura�:</p><p>��Pr�voyez-vous quelque plan pour notre �vasion�?</p><p>Le vieil apothicaire jeta un regard inquiet et r�pondit entre ses dents�:</p><p>��Mon gendre, le Juif Samuel Cayan, ce charmant gar�on, est pr�t � m'avancer une somme importante pour payer les m�tadores qui nous serviraient de guides. Colin Paturel en conna�t et qui ont d�j� r�ussi des �vasions.</p><p>��Sont-ils s�rs�?</p><p>��Il s'en porte garant.</p><p>��Pourquoi alors ne s'est-il pas encore �chapp� lui-m�me�?</p><p>��Il est toujours encha�n�... Son �vasion est au moins aussi difficile que la v�tre. Il dit que jamais une femme n'a essay� de s'�vader... Ou, si elle a essay� on ne l'a jamais su. � mon avis, attendez plut�t la venue des P�res de la R�demption et faites intervenir Sa Majest� le roi de France.</p><p>Ang�lique voulut r�pliquer vivement, mais un grognement de Rafa� lui fit comprendre que le colloque secret, dont il ne pouvait comprendre un mot, n'avait que trop dur�. D�s lors les gardes press�rent les femmes de repartir. On eut plus de peine � convaincre le prince Bonbon. Ramidan dut le reprendre sur son bras. Sa col�re se calma lorsqu'il rencontra autour d'une all�e un vieil esclave � demi chauve, Jean-Baptiste Calo�n, un Flamand, qui ramassait les feuilles tomb�es. L'enfant cria qu'il voulait lui couper la t�te parce qu'il �tait chauve et ne servait plus � rien. Il fit un caprice �pouvantable, si bien que les eunuques conseill�rent � l'esclave de tomber aussit�t qu'il aurait �t� frapp�. Le petit prince leva son cimeterre miniature et frappa de toutes ses forces. Le vieux se laissa tomber � terre et fit le mort. Il n'en avait pas moins le bras bien entam� d'une grosse coupure. � la vue du sang, le charmant marmot fut rass�r�n�, et continua gaiement sa promenade. Ils pass�rent pr�s d'un jardin tr�s enfonc� qui �tait rempli de tr�fle pour les chevaux du palais. Une balustrade suivait la terrasse. Un peu plus loin ce fut un petit bois d'orangers et de ros�s. C �tait le lieu le plus charmant de l'alcassave dont le plan avait �t� trac� par un jardinier espagnol et qui mariait non seulement les coloris des arbres d'un vert-bleu o� s'allumaient les grosses lanternes des oranges, avec ceux des massifs de ros�s qui �taient � leur pied, mais aussi les parfums d�licats des fruits et des fleurs. Deux esclaves �taient au travail. En passant, Ang�lique les entendit parler fran�ais. Elle se retourna pour les regarder. L'un des deux, beau gaillard � l'air fin, rac�, qu'on imaginait fort bien avec une perruque et un jabot de dentelles, lui adressa un clin d'�il joyeux. Il faut qu'un Fran�ais soit bien accabl� par le joug de l'esclavage pour ne pas sourire au passage de myst�rieuses beaut�s voil�es, d�t-il y laisser sa vie. La petite Circassienne s'�cria tout � coup�:</p><p>��Je veux cette orange si belle, l�-haut. Dites aux esclaves de me la cueillir.</p><p>En r�alit�, elle avait remarqu� le beau gar�on et d�sirait s'arr�ter, l'examiner. L'exp�rience de l'amour aux bras du voluptueux Isma�l avait fait de la fillette ignorante une femme curieuse et d�sireuse d'essayer de ses charmes sur d'autres m�les. Ceux-ci, malgr� leur carcasse de mal nourris et leurs haillons mis�rables, �taient les premiers qu'elle rencontrait en dehors du roi depuis que celui-ci lui avait r�v�l� les premi�res r�gles du jeu subtil et violent qui depuis que le monde est monde oppose et rapproche �ve et Adam. Ses yeux magnifiques au-dessus du voile de mousseline examinaient avidement les esclaves � la peau blanche. Ils �taient vraiment tr�s muscl�s et poilus�!... Mais le grand jeune homme au sourire d'ange avait des poils blonds et soyeux. Cela devait �tre �trange de se trouver nue dans ses bras. Comment les Chr�tiens se comportent-ils dans l'amour�?... On dit qu'ils ne sont point circoncis...</p><p>��Je veux qu'on me cueille cette belle orange l�-haut, insista-t-elle.</p><p>Le gros Rafa� lui fit remarquer s�v�rement qu'elle n'avait pas le droit de r�clamer des fruits qui tous appartenaient exclusivement au roi. La petite se mit en col�re et riposta que ce qui appartenait au roi lui appartenait � elle aussi. Car elle avait tout pouvoir sur lui d�sormais. Il le lui avait assur�. Et elle se plaindrait au roi de l'insolence des eunuques, qui seraient ch�ti�s.</p><p>Les deux esclaves suivaient du coin de l'�il la discussion. Le jeune homme blond qui �tait le marquis de Vaucluse, captif depuis quelques mois, souriait avec indulgence heureux d'entendre une voix f�minine et capricieuse, mais son compagnon, un Breton, Yan Le Go�n, vieux routier de l'esclavage avec ses vingt ans de Maroc, lui conseilla vivement � voix basse de d�tourner son regard et de s'absorber dans sa t�che, car il �tait interdit aux esclaves de regarder les femmes du roi sous peine de mort. Le marquis haussa les �paules. Elle �tait gentille cette petite, du moins ce qu'on en devinait. Qu'est-ce qu'elle voulait au juste�?</p><p>��Elle veut qu'on lui cueille une orange, traduisit le Breton.</p><p>��Peut-on refuser cela � une aussi jolie fille�? dit le marquis de Vaucluse qui, laissant l� sa serpette, redressa sa taille �l�gante sous un pourpoint d�fra�chi pour tendre la main vers l'oranger.</p><p>Il cueillit le fruit et, s'inclinant devant la Circassienne comme il l'e�t fait devant Mme de Montespan, il lui remit l'orange.</p><p>Ce qui fondit sur eux ensuite arriva avec la vitesse de l'ouragan. Quelque chose siffla dans l'air et la pointe d'un javelot lanc� presque � bout portant, transper�a la poitrine du marquis de Vaucluse qui s'effondra. � l'or�e d'un sentier herbeux, Moulay Isma�l dress� sur son cheval blanc apparaissait, le visage convuls� de fureur. Il enleva sa b�te d'un coup d'�peron pour s'approcher, arracha sa lance du cadavre et se tourna vers l'autre esclave pour le transpercer � son tour. Mais le Breton, plongeant en avant, s'�tait pr�cipit� entre les pattes du cheval, criant lamentablement en arabe�:</p><p>��Gr�ce, Seigneur, gr�ce par la saintet� de ton cheval sacr�, p�lerin de La Mecque. Mouley Isma�l cherchait � l'atteindre sous le ventre de l'animal, mais le captif, au risque de se faire assommer par les sabots de l'animal inquiet, ne quittait pas son abri. Certains des chevaux de Moulay Isma�l avaient la r�putation d'�tre sacr�s, particuli�rement ceux qui avaient �t� � La Mecque et qui �taient hadj. Yan Le Go�n avait reconnu � temps une des b�tes, la plus admir�e et la plus aim�e du Sultan. Celui-ci finit par c�der, par amour pour Lanilor.</p><p>��C'est bon, dit-il � l'esclave, au moins tu connais nos usages sacr�s. Mais �te-toi de ma vue, immonde vermisseau, et que je n'entende plus jamais parler de toi�!</p><p>Le Breton s'�lan�a de sous le cheval, enjamba le corps de son compagnon mort et s'enfuit � toutes jambes � travers le petit bois fleuri et parfum�. Moulay Isma�l se retourna, la lance lev�e. Il cherchait parmi les eunuques celui qu'il allait frapper le premier pour les punir de leur n�gligence, mais � son tour Ramidan trouva le moyen de l'attendrir en tendant vers lui le petit Zidan que tout ce spectacle enchantait.</p><p>��Par la gr�ce de ton fils, Seigneur, par la gr�ce de ton fils�!...</p><p>Avec volubilit�, l'eunuque expliqua que la Circassienne s'�tait vant�e de les faire punir par lui, le ma�tre, alors qu'il avait toujours accord� enti�re confiance � ses eunuques pour dompter ces indociles. Elle voulait une orange�! Elle pr�tendait que ce qui appartenait au roi lui appartenait�!</p><p>Moulay Isma�l devint sombre comme la nuit, puis un sourire sardonique d�couvrit ses dents.</p><p>��Tout ici m'appartient � moi seul. Tu l'apprendras � tes d�pens, Marryamti, fit-il d'un ton lourd.</p><p>Faisant faire volte-face � sa monture il partit au galop.</p><p>*****</p><p>Les femmes furent ramen�es dans le harem. Tout le jour une atmosph�re angoiss�e pesa sur les appartements et les cours o� les courtisans prenaient languissamment le th� en chuchotant.</p><p>La petite Circassienne �tait bl�me. Ses immenses yeux erraient sur les visages de ses compagnes, cherchant � y lire le secret de sa condamnation. Moulay Isma�l allait la supplicier. L'horrible verdict ne faisait pas de doute.</p><p>Lorsqu'elle avait appris, par Ramidan, l'incident, la n�gresse Le�la A�cha avait pr�par� elle-m�me sur un brasero une boisson d'herbes connues d'elle seule et avait envoy� deux servantes la porter � la Circassienne. Que l'enfant la b�t tout de suite�: elle s'endormirait sans douleur dans la mort�! Ainsi elle �chapperait aux tortures atroces que le ma�tre lui pr�parait pour la ch�tier de son insolence.</p><p>Lorsque la Circassienne comprit enfin ce qu'on lui recommandait, elle jeta un cri d'horreur et repoussa le bol de poison, qui se renversa. Le�la A�cha fit une moue de guenon vex�e. Elle avait agi par pure bont� d'�me, disait-elle. Maintenant qu'importait�! On laisserait faire le Destin...</p><p>Cependant l'un des chats ayant lap� le liquide r�pandu, tr�passait � l'instant. Les femmes, affol�es, l'enterr�rent en secret. Il ne manquait plus que le roi appr�t le d�c�s d'un de ses animaux ch�ris.</p><p>La petite Circassienne s'�tait r�fugi�e dans les bras d'Ang�lique. Elle ne pleurait pas. Elle tremblait comme une b�te forc�e par la meute. Et pourtant tout �tait silence. Le parfum des fleurs s'exhalait dans le soir qui doucement tendait au-dessus des patios un ciel de jade. Mais l'esprit du chasseur sadique et invisible planait sur sa proie d�sign�e et dispersait dans l'ombre des appartements les cr�atures muettes et oppress�es. Ang�lique caressait les cheveux bleu de nuit de la Marryamti. Elle rassemblait quelques mots d'arabe pour la rassurer.</p><p>��Pour une orange�!... Ce n'est pas possible qu'il te punisse si cruellement... Peut-�tre te fera-t-il fouetter. Mais il l'aurait d�j� ordonn�... Rien ne se passera. Rassure-toi�!...</p><p>Mais elle-m�me ne parvenait � se rassurer. Elle sentait battre, in�gal, le c�ur de la malheureuse.</p><p>Soudain la Circassienne poussa un hurlement.</p><p>Du fond de la galerie, les eunuques s'avan�aient. En t�te marchait Osman Ferradji. Ils avaient leurs bras crois�s sur leur gilet de satin rouge. Un sarroual du m�me rouge �tait serr� � la taille par une ceinture noire o� pendait leur cimeterre. Ils ne portaient pas de turban et l'on voyait leurs cr�nes ras�s avec une seule m�che natt�e sur l'occiput. Ils s'avan�aient sombres et muets et aucune expression ne se jouait sur leurs visages gras. Les femmes s'enfuirent. Elles avaient reconnu le costume des ex�cutions. La jeune fille tourna sur elle-m�me comme une b�te affol�e cherchant une issue. Puis elle se jeta de nouveau aux genoux d'Ang�lique, s'accrochant � elle de toutes ses forces. Elle ne criait pas mais son regard path�tique appelait d�sesp�r�ment au secours. Osman Ferradji d�tacha lui-m�me les doigts fr�les.</p><p>��Que va-t-on lui faire�? interrogea Ang�lique haletante, en fran�ais. Ce n'est pas possible qu'on lui fasse du mal... pour une orange�!</p><p>Impassible, le Grand Eunuque d�daigna de r�pondre. Il remit la victime � deux autres des gardes qui l'entra�n�rent. Elle criait maintenant, dans sa langue natale, appelant son p�re et sa m�re que les Turcs avaient tu�s, suppliant les saintes ic�nes de la Sainte Vierge de Tiflis de la sauver.</p><p>La terreur d�cuplait ses forces. Ils durent la tra�ner sur le dallage. Ainsi l'avaient-ils d�j� emmen�e vers l'Amour. Ce soir, ils l'emmenaient vers la Mort. Ang�lique demeura seule, les nerfs � bout. Elle vivait un cauchemar, et le doux murmure du jet d'eau, dans sa perfection, lui causa une terreur animale comme un objet monstrueux dans son inconscience. Elle vit l'�thiopienne qui de la galerie du haut lui faisait signe de venir, avec un large sourire. Elle rejoignit un groupe de femmes pench�es par-dessus la balustrade.</p><p>��D'ici on entend tout�!</p><p>Un long cri monta aigu, puis d'autres, d'autres encore. Ang�lique se boucha les oreilles et s'�carta comme d'une tentation. Pour ces accents d'agonie et de douleur inhumaines qu'un tyran sadique arrachait au corps d'une petite esclave coupable seulement d'avoir cueilli une orange, elle �prouvait une sorte de fascination horrible, quelque chose qu'elle n'avait jamais �prouv� depuis sa toute petite enfance. Elle revit la nourrice, une flamme dans ses yeux de Mauresque, leur contant � elle et � ses s�urs les tourments que Gilles de Rais infligeait aux innocents qu'il enlevait pour Satan... Elle erra le long des galeries.</p><p>��Il faut faire quelque chose�! On ne peut pas laisser faire cela�!</p><p>Mais elle n'�tait qu'une esclave enferm�e dans un harem, dont la vie �tait aussi en jeu. Elle aper�ut une femme qui se penchait, l'oreille tendue vers les appartements du roi. Ses longues tresses blondes pendaient. C'�tait l'Anglaise, Daisy. Ang�lique s'approcha d'elle. Elle se sentait de sa race parmi les trop brunes Orientales, Espagnoles et Italiennes. C'�tait la seule blonde avec la pauvre Islandaise, inutilisable et qui n'en finissait plus de mourir. Elles ne s'�taient encore jamais parl�. Cependant quand elle s'approcha, l'Anglaise lui mit un bras autour des �paules. Et sa main �tait glac�e. De l� aussi, on ��entendait��.</p><p>� un g�missement plus inhumain, Ang�lique r�pondit par un g�missement sourd. L'Anglaise l'�treignit. Elle murmura en fran�ais�:</p><p>��Oh�! pourquoi, pourquoi n'a-t-elle pas bu le poison que Le�la A�cha lui a envoy�? Je ne peux m'habituer � ces choses�!</p><p>Elle parlait le fran�ais avec un fort accent mais assez couramment, car elle �tudiait les langues pour se distraire, ne parvenant pas � c�der � la paresse intellectuelle des autres courtisanes. Longtemps, Osman Ferradji avait aussi mis� sur cette chr�tienne nordique, sans passions, mais Le�la A�cha la lui avait prise.</p><p>Ses yeux clairs cherch�rent le visage d'Ang�lique.</p><p>��Il vous fait peur, n'est-ce pas�?... Pourtant vous �tes une femme dure comme un sabre. Quand Le�la A�cha vous regarde, elle dit que vous portez des couteaux dans vos yeux... La Circassienne prenait la place qu'Osman Ferradji vous r�serve... Et vous tremblez de son supplice�?...</p><p>��Mais enfin, que lui font-ils�?</p><p>��Oh�! l'imagination du seigneur n'est pas � court pour inventer des supplices raffin�s. Savez-vous comment il a fait p�rir Mina Varadoff, la belle Moscovite qui lui avait parl� avec insolence�? En lui coupant les seins avec le couvercle d'un coffre sur lequel il fit peser deux bourreaux. Et ce n'est pas la seule femme qu'il a fait torturer ainsi... Regardez donc mes jambes.</p><p>Elle releva le bas de son sarroual. Ses pieds et ses chevilles portaient les traces ros�s et boursoufl�es d'affreuses br�lures.</p><p>��On m'a plong� les pieds dans l'huile bouillante pour me faire apostasier. Je n'avais que quinze ans. J'ai c�d�... Et l'on aurait dit qu'il m'aimait doublement de la r�sistance que je lui avais oppos�e. J'ai connu des jouissances merveilleuses entre ses bras...</p><p>��Est-ce de ce monstre que vous parlez�?</p><p>��Il a besoin de faire souffrir. C'est chez lui une forme de luxure... Chut�! Le�la A�cha nous observe.</p><p>L'�norme n�gresse se tenait debout au seuil d'une porte.</p><p>��La seule, l'unique femme qu'IL aime, chuchota Daisy avec un m�lange de ranc�ur et d'admiration. Il faut �tre AVEC elle. Alors il ne vous arrivera rien de f�cheux... Mais m�fiez-vous du Grand Eunuque, ce tigre doucereux et implacable...</p><p>Ang�lique s'enfuit, suivie du regard des deux femmes. Elle se r�fugia dans son appartement. Fatima et les servantes lui pr�sent�rent en vain des p�tisseries et du caf�. Sans cesse, elle les envoyait aux nouvelles�: la Circassienne �tait-elle morte�? Non. Moulay Isma�l ne se rassasiait pas de ses tortures et les pires pr�cautions �taient prises pour que la mort ne surv�nt pas trop vite.</p><p>��Oh�! que la foudre tombe sur ces d�mons�! disait Ang�lique.</p><p>��Mais ce n'�tait ni ta fille ni ta s�ur, s'�tonnaient les servantes.</p><p>Elle finit par s'an�antir sur son divan, les mains sur les oreilles, des coussins par-dessus la t�te. Quand elle �mergea, la lune se levait. Le silence r�gnait. Elle crut voir passer dans la galerie le Grand Eunuque faisant sa ronde. Elle se pr�cipita et descendit � sa rencontre.</p><p>��Elle est morte, n'est-ce pas�? cria-t-elle. Ah�! pour l'amour du ciel, dites-moi qu'elle est morte�!</p><p>Osman Ferradji regarda avec perplexit� ces mains suppliantes, ce visage d�fait par l'angoisse.</p><p>��Oui, elle est morte, dit-il. Elle vient d'expirer...</p><p>Ang�lique poussa un soupir de soulagement qui ressemblait � un sanglot.</p><p>��Pour une orange�! POUR UNE ORANGE�! Et voil� le sort que vous me r�servez, Osman Bey. Vous voudriez que je devienne SA favorite pour qu'il me fasse mourir ainsi dans les supplices, au moindre geste.</p><p>��Non, cela ne pourra t'arriver. Je te prot�gerai.</p><p>��Vous ne pouvez rien contre la volont� de ce tyran�!</p><p>��Je peux beaucoup... Presque tout.</p><p>��Alors pourquoi ne l'avez-vous pas prot�g�e, elle�? Pourquoi ne l'avez-vous pas d�fendue�?</p><p>Un �tonnement pein� parut sur le visage du Grand Eunuque.</p><p>��Mais... elle n'�tait gu�re int�ressante, Firouz�. C'�tait une toute petite cervelle. Avec un beau corps certes, une science instinctive de l'amour et d�j� perverse. C'est par ce c�t� qu'elle s'attachait Moulay Isma�l. Il commen�ait m�me � avoir beaucoup trop de go�t pour elle. Il le savait et lui en voulait. Sa col�re a �t� bonne conseill�re. L'ex�cution d'aujourd'hui l'a d�barrass� d'une obsession qui l'avilissait... et laisse la place libre pour toi�!...</p><p>Ang�lique se recula jusqu'� sa couche, le revers de sa main sur ses l�vres.</p><p>��Vous �tes un monstre, dit-elle � mi-voix. Vous �tes tous des monstres. Vous me faites horreur�!</p><p>Elle se rejeta sur les coussins, secou�e d'un tremblement convulsif. Un peu plus tard Fatima-Mireille se pr�senta avec un bol de tisane calmante que le Grand Eunuque l'avait charg�e de porter. Avec le bouillon, elle ramenait des cuisines des d�tails tout chauds sur les divers supplices qu'avait subis la Circassienne et br�lait d'en faire le r�cit horrifi� � sa ma�tresse. Mais, d�s les premiers mots, celle-ci la gifla et piqua une crise de nerfs dont la vieille Proven�ale eut bien de la peine � venir � bout.</p></section><section><p><strong>Chapitre 16</strong></p><p>Elle �coutait la nuit. � l'int�rieur du harem, les bruits s'�touffaient. Chacune des femmes devait rentrer dans son pavillon ou son appartement. Assez libres d'aller et venir, le jour, d'un patio � l'autre et de se rendre visite, la nuit elles demeuraient chez elles, sous la garde d'un eunuque et de leurs servantes noires. Qui aurait os� passer outre � ces prescriptions�? La nuit, la panth�re Alchadi �tait l�ch�e en libert�. Toute imprudente, qui aurait par hasard �chapp� � la surveillance des gardes, risquait de se trouver soudain en face du f�lin qui avait �t� dress� � bondir sur les silhouettes f�minines.</p><p>Que de petites servantes maures, envoy�es par leurs ma�tresses aux cuisines pour leur chercher telles ou telles gourmandises dont elles voulaient sur-le-champ, �taient ainsi �gorg�es�! Le matin, deux eunuques qui avaient �lev� le f�lin galopaient � travers le palais, � sa recherche. Lorsqu'il �tait enfin rattrap�, ils sonnaient d'une sorte de trompe ��Alchadi est encha�n�e��. Alors seulement chacune respirait et le harem commen�ait � s'animer. Une seule femme trouvait gr�ce devant la panth�re�: Le�la A�cha, la magicienne. L'�norme n�gresse ne craignait ni les fauves, ni le roi, ni ses rivales. Elle ne craignait qu'Osman Ferradji, le Grand Eunuque. C'est en vain qu'elle convoquait contre lui ses sorciers et leur faisait pr�parer des charmes. Le Grand Eunuque y �chappait car lui aussi poss�dait la Science de l'Invisible.</p><p>Ang�lique regardait du bord de son balcon la flamme sombre des cypr�s dress�s sur la p�leur des murs. Ils jaillissaient de la petite cour int�rieure, d'o� montait leur parfum amer et celui des ros�s, et le bruit du jet d'eau.</p><p>Cette cour ferm�e serait d�sormais tout son horizon�! De l'autre c�t�, du c�t� o� se trouvaient la vie et la libert�, les murs �taient aveugles. C'�taient les murs d'une prison. Et elle en arrivait � envier les esclaves, hommes certes affam�s et accabl�s de travaux, mais qui pouvaient aller et venir de l'autre c�t� de ce mur. Eux se plaignaient d'�tre contraints et dans l'impossibilit� de sortir de Miquenez et de gagner le bled.</p><p>Mais pour Ang�lique, il lui semblait que si elle arrivait � franchir ce mur clos du harem, le reste de l'�vasion ne serait que facilit�. Il y avait d'abord l'impossibilit� de gagner des complicit�s au-dehors. C'�tait miracle qu'elle ait pu, gr�ce � l'indulgence tr�s calcul�e du Grand Eunuque, parler deux rois � Savary.</p><p>Il pouvait organiser l'�vasion du dehors, elle seule pourrait s'�chapper du harem. Et son esprit inventif se trouvait en d�faut, se heurtait � trop d'obstacles sournois. D'abord, tout semblait facile. Tout �tait dur et cruel, en fait.</p><p>La nuit�: la panth�re. Le jour et la nuit�: les eunuques, qu'aucune passion ne pouvait affaiblir, dress�s aux portes dans le clair de lune avec leurs lances, ou faisant la ronde, au sommet des terrasses, le yatagan en main. Immuables�! Implacables�!</p><p>Les servantes�? Ang�lique s'interrogeait. La vieille Fatima l'aimait bien et lui �tait profond�ment d�vou�e. Mais ce d�vouement n'irait pas jusqu'� aider sa ma�tresse dans une aventure o� elle risquerait elle-m�me, si elle �chouait, la mort, et qu'elle jugeait pour sa part stupide. Ang�lique lui avait demand� un jour de faire passer un petit papier � Savary. La vieille s'�tait d�fendue de son mieux. Si on la surprenait avec un papier de la part d'une concubine du roi pour un esclave chr�tien, elle serait jet�e au feu comme un vieux fagot. Pour le moins�!</p><p>Quant � l'esclave chr�tien�; on n'osait pas imaginer ce que serait son sort. Craignant pour Savary, Ang�lique n'insista pas.</p><p>Mais elle ne savait plus que faire. Parfois, pour se rendre courage, elle �voquait ses deux petits gar�ons chr�tiens, si lointains�: Florimond et Charles-Henri, mais cela ne suffisait plus � stimuler sa volont�. Elle ne pouvait franchir tant d'obstacles pour les rejoindre�!</p><p>Elle pensait que l'odeur des ros�s �tait exquise et que la timide m�lodie d'un ukele, dont une petite esclave maure pin�ait les cordes un peu plus loin pour endormir sa ma�tresse, semblait la voix m�me de cette nuit pure. Pourquoi lutter�? Il y aurait de la ��bestilla�� demain, ce g�teau feuillet� a la finesse de dentelle recelant la surprise d'un hachis de pigeons o� le poivre lutte avec la cannelle et le sucre... Et elle avait aussi terriblement envie d'une tasse de caf�. Elle savait qu'elle n'avait qu'� frapper dans les mains pour que la vieille proven�ale, ou la n�gresse qui l'assistait, ranim�t les charbons ardents d'un r�chaud de cuivre et f�t bouillir l'eau toujours pr�te dans la bouilloire �tincelante.</p><p>L'ar�me du noir breuvage dissiperait son angoisse et lui ram�nerait comme un songe apaisant le souvenir d'une heure �trange qu'elle avait connue � Candie. Alors Ang�lique mettait ses bras sous sa nuque et r�vait... Sur la mer bleue, il y avait un navire blanc, pench� comme une mouette sous le vent... Un homme qui l'avait achet�e le prix d'un navire�! Cet homme qui l'avait follement voulue pour lui, o� �tait-il�? Se souvenait-il encore de la belle captive qui lui avait �chapp�? Pourquoi avait-elle fui�? se demandait-elle maintenant. Certes, c'�tait un pirate, mais c'�tait aussi un homme de sa race. Certes, c'�tait un homme inqui�tant, peut-�tre hideux sous son masque, mais il ne lui avait pourtant inspir� aucune crainte... � partir de l'instant o� son regard obscur et magn�tique avait capt� le sien, elle avait su qu'il n'�tait pas venu pour la prendre mais pour la sauver. Elle savait maintenant de quoi�: de sa propre folie imprudente. Folie na�ve de s'�tre imagin� qu'en M�diterran�e une femme seule pouvait �tre libre de son destin. Or, elle n'�tait libre���et encore���que de choisir son ma�tre. Et pour avoir refus� celui-l�, elle �tait tomb�e entre les mains d'un autre, combien plus implacable.</p><p>Ang�lique versa des larmes am�res, sentant peser sur elle son double esclavage de femme et de captive.</p><p>��Prends donc du caf�, chuchota la Proven�ale, cela ira mieux apr�s. Demain, je te porterai de la bestilla toute chaude. Les marmitons font d�j� la p�te aux cuisines... Le ciel verdissait au-dessus de la pointe noire des cypr�s. Port�e par les ailes de l'aube, du haut des minarets, la voix plaintive des muezzins appelait les fid�les � la pri�re et dans les couloirs du harem les eunuques couraient, appelant Alchadi la panth�re.</p></section><section><p><strong>Chapitre 17</strong></p><p>Un jour, tout pr�s de son appartement mais dissimul�e par un recoin du mur, Ang�lique regarda par une meurtri�re de la fa�ade aveugle qui donnait du cot� de la ville. C'�tait une fen�tre en forme de serrure, trop �troite pour qu'elle p�t s'y pencher, trop �lev�e pour qu'elle p�t appeler quiconque, mais qui donnait sur une vaste place, o� passait beaucoup de monde.</p><p>D�sormais, elle y restait de longues heures. De l� elle voyait les esclaves chr�tiens s'�puisant aux incessants travaux de Moulay Isma�l. Il b�tissait, b�tissait. Pour n'avoir, semblait-il, que la satisfaction de d�molir pour reb�tir encore. Ses proc�d�s de b�tisseur permettaient une grande rapidit� d'ex�cution. Il faisait faire du mortier avec une terre graveleuse, de la chaux et un peu d'eau, et la faisait battre fortement entre deux planches �cart�es l'une de l'autre, de l'�paisseur de la muraille � �lever. Les briques et la pierre n'�taient employ�es qu'aux jambages et aux linteaux des portes. Ce fut vite pour Ang�lique un spectacle tr�s familier que celui de ces chantiers dont elle n'apercevait qu'un coin au bord de la place. Les chaouchs noirs aux b�tons sans cesse lev�s sur l'�chine des captifs, ceux-ci poursuivaient leurs t�ches sans rel�che sous l'implacable soleil. Et souvent apparaissait Moulay Isma�l, surgissant � cheval ou � pied sous son parasol, suivi de ses alca�ds.</p><p>Alors le morne tableau s'animait. Ang�lique se laissait prendre au pi�ge de sa curiosit� d'oisive forc�e.</p><p>Moulay Isma�l paraissait et tout de suite il se passait quelque chose. C'�tait Colin Paturel venant lui demander de c�l�brer demain la f�te de P�ques en ne travaillant pas, et le Sultan lui faisant donner cent coups de b�ton sur-le-champ. C'�tait un esclave abattu par lui d'un coup de mousquet parce qu'il se reposait un peu, ne l'ayant pas aper�u, et qu'il faisait d�gringoler du haut de la muraille de trente pieds. C'�taient deux ou trois gardes noirs d�capit�s de sa main parce qu'il les rendait responsables de la lenteur des travaux.</p><p>Elle n'entendait ni les voix ni les paroles. Le th��tre de la petite meurtri�re jouait pour elle de courtes sc�nes, tragiques jusqu'au burlesque dans leurs mimiques silencieuses. Des marionnettes qui tombaient, fuyaient, suppliaient, qui frappaient, qui grimpaient le long des �chelles et des �chafaudages, qui ne s'arr�taient jamais qu'avec l'ombre du soir. � cette heure, la place blanche voyait se prosterner les Musulmans le front dans la poussi�re, tourn�s vers La Mecque, la ville du tombeau du Proph�te. Les esclaves regagnaient leurs quartiers ou les prisons souterraines des mazmores.</p><p>Ang�lique finissait par en reconna�tre quelques-uns. Sans savoir leurs noms elle distinguait leurs races�: les Fran�ais qui pouvaient accueillir un coup de b�ton avec le sourire et se mettaient souvent � discourir avec leurs noirs ge�liers jusqu'� ce que ceux-ci, ahuris sans doute de leurs arguments, les laissassent faire ce qu'ils voulaient�: se reposer un peu, fumer une pipe � l'ombre de la muraille.</p><p>Les Italiens qui savaient chanter. Chanter dans la poussi�re �cre de la chaux vive et des moellons. On voyait bien qu'ils chantaient, parce que leurs compagnons s'arr�taient pour les �couter. Les Italiens prenaient aussi des col�res noires, quitte � y laisser leur vie. Les Espagnols se remarquaient par la condescendance hautaine avec laquelle ils maniaient la truelle et ne se plaignaient jamais de l'ardeur du soleil, ni de la faim ni de la soif. Par contre, les Hollandais accomplissaient avec soin leur besogne, ne se m�lant pas des querelles, vivant les uns pr�s des autres. On reconnaissait les Protestants � cette m�me s�r�nit� s�v�re. Les Catholiques et les Schismatiques se ha�ssaient cordialement et se livraient � de vraies batailles de chiens enrag�s que les b�tons des ��chaouchs�� s�paraient difficilement. Les gardes en �taient souvent r�duits � aller chercher Colin Paturel, dont l'autorit� ramenait vite le calme.</p><p>Le Normand �tait toujours charg� de cha�nes. Il avait fr�quemment les bras et le dos couverts de plaies sanglantes dues aux flagellations et bastonnades que son audace � r�clamer justice lui occasionnait. Il n'en chargeait pas moins sur son �chine hercul�enne de pesants sacs de chaux, montait ainsi, avec ses cha�nes ballantes, les degr�s des �chelles jusqu'au plus haut sommet des constructions. Il prenait les charges des plus faibles et personne n'osait rien lui dire. Un jour, des cha�nes de ses poignets rassembl�es dans une main, il assomma l'un des Noirs qui s'acharnait sur le ch�tif Jean-Jean de Paris. Les gardes accourus le sabre en main recul�rent�: c'�tait Colin-le-Normand�! Seul le roi avait le droit de le ch�tier.</p><p>Lorsque celui-ci vint le soir sur les travaux des esclaves, comme il en avait l'habitude, il posa sa lance sur la poitrine de l'esclave.</p><p>Ang�lique croyait entendre le fatidique�:</p><p>��Maure�? Fais-toi Maure�!</p><p>Colin Paturel secouait la t�te n�gativement. Allait-il s'effondrer l�, expirer enfin, l'invincible g�ant blond, en butte depuis des ann�es � une pers�cution dont il aurait d� cent fois mourir�? Azra�l allait-il enfin saisir sa proie�?</p><p>Ang�lique se mordait les poings. Elle avait envie de lui crier, en fran�ais, d'apostasier, et ne comprenait pas l'esp�ce d'ent�tement qui maintenait l'homme en face de son bourreau, la mort sur son c�ur.</p><p>Moulay Isma�l jeta enfin sa lance de c�t� avec col�re. Ang�lique sut plus tard qu'il avait dit�: ��Ce chien veut donc �tre damn�!��</p><p>L'ent�tement de Colin Paturel � vouloir br�ler parmi les d�mons et � refuser le Paradis des Croyants causait au roi du Maroc une amertume proche du chagrin. Ang�lique soupira de soulagement derri�re ses murs et alla boire une tasse de caf� pour se remettre. Avec �tonnement, elle s'interrogeait sur ces milliers de captifs, la plupart de braves gens ordinaires, des gars de mer de tous les pays du monde, qui trouvaient le courage de braver la mort ou des ann�es de captivit� pour un Dieu dont ils ne se souciaient peut-�tre gu�re du temps de leur libert�. Si l'un de ces mis�rables, affam�s, tortur�s, d�sesp�r�s apostasiait, il avait aussit�t de quoi manger. Une vie confortable, une charge honorable et autant de femmes que Mahomet en permettait � ses fid�les. Et il y avait certes beaucoup de ren�gats dans Miquenez et en Barbarie, mais peu en regard des centaines de milliers de captifs qui passaient aux mains des sultans depuis des g�n�rations.</p><p>Ce qu'Ang�lique contemplait du haut de sa meurtri�re, c'est ce qu'un homme peut tirer de mieux de sa pauvre carcasse tent�e. Eux ne le savaient m�me pas�! Ils travaillaient, ils souffraient, ils esp�raient...</p><p>Par la fen�tre Ang�lique vit passer un convoi de nouveaux captifs envoy�s au roi par les corsaires de Sal�. Ils n'avaient pas mang� depuis huit jours. Leurs v�tements frip�s et salis n'avaient pas eu encore le temps de ressembler aux uniformes loqueteux des esclaves. On distinguait les dorures du grand seigneur sur son habit et Te gilet ray� du matelot. Bient�t, ils seraient tous fr�res�: chr�tiens captifs en Barbarie. Et certains avaient d� porter les t�tes de leurs camarades morts en chemin, les gardes craignant d'�tre accus�s de les avoir vendus pour leur compte.</p><p>L� aussi, au centre de cette place o� le soleil de feu projetait des ombres couleur d'indigo, dans leur intensit�, un lieu pour cr�er des mirages, Ang�lique aper�ut un matin le personnage le plus �tonnant, le plus incongru qu'elle se f�t attendue � voir�: un homme en habit et qui portait perruque. Ses hauts talons et ses souliers � boucles ne t�moignaient pas d'une longue marche, ses manchettes �taient propres.</p><p>Il fallut qu'un alca�d s'approch�t du personnage avec trois salutations pour qu'elle f�t persuad�e qu'elle ne r�vait pas.</p><p>Alors elle se pr�cipita � l'int�rieur pour envoyer une servante demander de quoi il s'agissait. Puis elle r�fl�chit que cela trahirait son poste d'observation. Elle dut donc attendre que la nouvelle se r�pand�t d'elle-m�me... ce qui vint vite. L'envoy� extraordinaire � la perruque n'�tait autre qu'un honn�te marchand fran�ais de Sal�, le sieur Bertrand, qui, � titre d'ancien r�sident sur les c�tes du Maroc, s'�tait charg� de venir annoncer � Miquenez l'arriv�e des P�res de la R�demption tant r�clam�e. Bon Chr�tien, d�sireux de venir en aide � ses fr�res malheureux, le marchand avait mis son exp�rience du pays et des Marocains au service des R�demptionnistes, qui d�barquaient pour la premi�re fois dans le royaume jalousement clos de Moulay Isma�l. Les religieux arrivaient avec leurs pr�sents et leurs lettres de recommandation, par petites �tapes, mont�s sur des �nes.</p><p>Ce fut aussit�t l'effervescence parmi les captifs. Les gens de mer. dont certains avaient d�j� subi plusieurs esclavages en Alger ou � Tunis et n'en �taient sortis que par l'intervention des p�res, aimaient ces religieux, qu'ils appelaient aussi les Mathurins, ou les Fr�res-aux-�nes, car on s'�tait habitu� � les voir courageusement s'enfoncer � l'int�rieur des terres, jusque dans les douars les plus �loign�s, pour racheter les captifs. Mais l'acc�s du Maroc leur avait �t� interdit depuis quinze ans.</p><p>Ce n'�tait pas une mince victoire qu'avait obtenue Colin Paturel en faisant c�der l'humeur bizarre du roi sur ce point.</p><p>Ils arrivaient. Le vieux Calo�ns, le doyen des captifs, avec ses 70 ans et ses vingt ann�es de bagne, s'�croula � genoux et remercia le ciel. Enfin, il entrevoyait la libert�! Ses compagnons s'�tonnaient car le vieux Calo�ns, jardinier du roi dont il soignait avec amour les gazons, avait toujours paru tr�s heureux de son sort. Il expliqua que c'�tait vrai et qu'il ne quitterait pas la terre du Maroc sans verser de larmes, mais il devait partir car il devenait chauve. Or, le Roi n'aimait pas les chauves. Quand il en apercevait un, il lui courait sus et lui fracassait le cr�ne avec le pommeau de cuivre de sa grosse canne. Le vieux Calo�ns, si vieux qu'il f�t, n'avait pas encore envie de mourir, surtout de cette fa�on-l�. Les Fr�res-aux-�nes arrivaient. Le roi laissa aller tous les esclaves � leur rencontre, avec des palmes vertes en signe de bienvenue.</p><p>*****</p><p>Ang�lique n'y put tenir. Pour la premi�re fois elle demanda au Grand Eunuque de lui accorder une faveur�: celle d'assister � l'audience que Moulay Isma�l donnerait aux religieux fran�ais. Osman Ferradji ferma � demi ses longs yeux de chat, parut supputer ce que pouvait cacher cette demande et l'accorda.</p><p>Il fallut attendre longtemps, la Mission avait �t� log�e dans le quartier des Juifs et y resta enferm�e une semaine, sous pr�texte qu'il n'�tait point permis aux P�res de faire la moindre visite avant d'avoir �t� re�us par le roi.</p><p>Les alca�ds, les ministres, les ren�gats haut plac�s vinrent visiter les pr�sents des pauvres P�res et t�ter de l'argent qu'ils pourraient obtenir d'eux. Enfin, un matin, la captive fran�aise re�ut avis de se pr�parer pour la promenade. Osman Ferradji la conduisit jusqu'� sa chaise � rideaux rouges attel�e d'une mule et solidement escort�e. Le v�hicule franchit plusieurs enceintes. � la porte qui donnait sur l'esplanade de l'alcassave, le Grand Eunuque fit arr�ter la chaise. Ang�lique pouvait voir � travers l'entreb�illement des rideaux.</p><p>Le roi �tait d�j� install�, assis � terre les jambes nues et crois�es, avec des babouches jaunes � ses pieds. Ce jour-l�, ses habits et son turban �taient verts, signe de son excellente humeur. Il se couvrait la bouche d'un pan de son burnous et cela donnait un �clat intense � son regard. Lui aussi �tait curieux de voir de pr�s les pr�tres chr�tiens et avide de contempler les pr�sents qu'ils lui avaient apport�s. Le ren�gat Rodani lui avait affirm� qu'il y avait deux horloges. Mais surtout, Moulay Isma�l se concentrait pour livrer un assaut qui lui tenait � c�ur. S'il pouvait arracher l'impi�t� du c�ur de ces ��pappas�� qui sont les imans des religions chr�tiennes, quelle victoire pour Allah�! Il avait bien pr�par� son discours�; i�! se sentait plein de feu et de conviction.</p><p>Il n'avait voulu avoir autour de lui qu'une trentaine de ses gardes noirs arm�s de leurs longs mousquets � crosse d'argent. Derri�re lui, �taient deux petits Noirs dont l'un remuait l'�ventail tandis que l'autre tenait le parasol.</p><p>Des alca�ds et des ren�gats en grand habit, coiff�s de turbans � aigrettes et v�tus de robes broch�es, l'entouraient, assis sur les talons.</p><p>Les P�res de la R�demption arriv�rent du fond de la place, suivis de douze esclaves qui portaient leurs pr�sents. Ils �taient pr�sent�s par le ren�gat fran�ais Rodani, le Juif Zacharie et l'alca�d Ben Messaoud.</p><p>Pour cette mission extraordinaire et qu'ils avaient essay� en vain d'obtenir depuis des ann�es, les P�res de la R�demption avaient choisi avec soin leurs repr�sentants. Ils �taient six, dont trois parlaient l'arabe commun et tous l'espagnol�; ils avaient chacun accompli au moins trois missions de rachat en Alger et Tunis et �taient connus pour leur grande habitude du monde musulman. Leur sup�rieur �tait le r�v�rend p�re de Valombreuze, cadet d'une grande famille berrichonne, docteur en Sorbonne. Il apportait aux pourparlers des subtilit�s de paysan et une dignit� de grand seigneur. On ne pouvait trouver homme mieux pr�par� � affronter Moulay Isma�l.</p><p>Les robes de religion, blanches frapp�es d'une croix rouge sur le devant, les barbes des p�res, firent bonne impression sur le roi. Ils ressemblaient aux pieux ermites appel�s</p><p>��santons�� et tant r�v�r�s par les musulmans.</p><p>Le roi parla le premier, commen�ant par le salut de bienvenue et louant le z�le et la charit� des pr�tres qui leur avaient fait chercher leurs fr�res si loin. Il loua ensuite le grand roi de France. Le r�v�rend p�re de Valombreuze, bien en Cour � Versailles, put lui donner la r�plique sur ce point et lui assurer que le roi Louis XIV repr�sentait, par sa magnificence et la valeur de ses actes, le plus grand roi de la Chr�tient�. Moulay Isma�l approuva, puis entama l'�loge de son grand proph�te et de sa Loi. Ang�lique, lointaine, ne pouvait suivre ce long discours mais elle voyait Moulay Isma�l s'animer de plus en plus. Son visage alors resplendissait comme les nu�es d'orage que le soleil traverse un instant. Il devenait curieusement, par le jeu du soleil, tant�t noir tant�t d'or. Il tendait ses poings serr�s comme deux masses, abjurant ses interlocuteurs de reconna�tre leurs erreurs et de voir enfin avec clart� que la religion de Mahomet �tait la seule vraie, la seule pure, d�sign�e et d�finie par les proph�tes depuis Adam. Certes, il ne leur commandait pas d'abjurer car ils �taient venus en ambassadeurs et non en esclaves, mais il les y exhortait pour ne pas avoir � r�pondre devant Dieu de ne l'avoir point fait. C'�tait une grande souffrance pour lui d'avoir sur son sol des �tres aussi born�s et enfonc�s dans l'erreur. Heureux encore qu'ils n'appartinssent pas � ce dogme sacril�ge de la Trinit�, qui ose avancer qu'il y a trois dieux en Dieu�!</p><p>��...Certes, Dieu est le Seul, et bien au-dessus de la qualit� d'avoir un fils. J�sus est semblable � Adam, qu'il a cr�� avec de la terre. Il est seulement l'envoy� de Dieu et son Verbe est un esprit de Lui qu'il a projet� sur Marie, fille d'Amram. Il n'a pas �t� soufflet� par Satan, ni elle. Croyez donc en Dieu et en son Proph�te et ne dites pas que Dieu a trois personnes, vous vous en trouverez bien...</p><p>Les courageux P�res de la R�demption subirent avec patience ce long pr�che, qui les punissait de tous ceux qu'ils avaient inflig�s aux autres. Ils se gard�rent de faire remarquer au roi que leur Ordre �tait bien, en fait, celui des P�res de la Trinit�, qui portait comme autre titre, � l'occasion�: ��P�res de la R�demption��. Colin Paturel, dans sa lettre, leur avait recommand� instamment de se pr�senter sous ce vocable et ils comprenaient maintenant pourquoi.</p><p>Ils remerci�rent le roi du soin qu'il prenait de vouloir les rendre saints et que c'�tait bien pour atteindre ce but, selon les maximes du christianisme, qu'ils venaient de si loin pour d�livrer leurs fr�res et que malgr� le d�sir qu'ils avaient de lui plaire ils ne pouvaient apostasier puisqu'ils n'avaient accompli ce p�nible voyage que pour racheter des captifs chr�tiens.</p><p>Le roi se rendit � leurs raisons et fit effort pour ne pas montrer sa d�ception. Les esclaves avaient d�fait les cordes autour des caisses contenant les pr�sents et fait sauter les couvercles. Les religieux offrirent au roi plusieurs pi�ces de riches �toffes en des toiles de Cambrai et de Bretagne, envelopp�es d'�tuis damasquin�s d'or. Ils offrirent aussi, � d�couvert, trois bagues et trois colliers. Moulay Isma�l mit les bagues � ses doigts et posa les colliers � terre pr�s de lui. De temps en temps, il les prenait et les examinait. Enfin on d�balla les horloges. Leurs cadrans n'avaient pas trop souffert du voyage. La plus grande avait un battant d'or repr�sentant le soleil et les chiffres �taient d'�mail bleu cloisonn� d'or. Leur vue remplit Isma�l d'une joie pu�rile. Il assura qu'il �couterait favorablement la demande des p�res et qu'il leur rendrait deux cents esclaves. Jamais l'on n'avait os� esp�rer un tel chiffre�!...</p><p>Le soir m�me, pour montrer leur joie et remercier le roi, les esclaves vinrent pr�s du canal de l'alcassave et firent un grand feu d'artifice�; Jean Davias, du Pouliguen et Joseph Thomas, de Saintonge, �taient tous deux de savants artificiers et organis�rent un spectacle tel que les Maures n'en avaient jamais vu.</p><p>Un vaisseau de feu, une gal�re, un arbre voguaient sur le canal et un oiseau voltigeant embrasait tous ces �l�ments du feu sortant de son bec.</p><p>Du haut de sa terrasse, Moulay Isma�l contemplait ces merveilles. Il �tait fort �mu. Il dit qu'il n'y avait que les esclaves qui l'aimaient vraiment, car lorsqu'il accordait des bienfaits aux siens ou � son peuple, ceux-ci au lieu de le remercier en demandaient d'autres, tandis que les captifs chr�tiens le ravissaient de leur joie.</p><p>Il s'�tait fait faire dans le jour m�me un v�tement de drap vert de Bretagne, qu'il trouvait particuli�rement beau.</p></section><section><p><strong>Chapitre 18</strong></p><p>Ang�lique et ses compagnes avaient aussi contempl�, de loin, le feu d'artifice. Apr�s beaucoup d'h�sitation, voyant que le climat �tait � l'indulgence, Ang�lique demanda au Grand Eunuque s'il ne pouvait lui permettre une entrevue avec l'un des P�res de la Mission. Elle avait besoin des secours de sa religion. Osman Ferradji ne crut pas devoir lui refuser cette rencontre.</p><p>Deux eunuques furent envoy�s � la maison des Juifs, o� les P�res attendaient le r�sultat des pourparlers en cours et recevaient sans cesse les visites des captifs, chacun venant supplier d'�tre sur la liste des deux cents Fran�ais rachet�s. Le r�v�rend p�re de Valombreuze fut pri� de suivre les gardes noirs�: une des femmes de Moulay Isma�l d�sirait lui parler. � l'entr�e du harem, on lui banda les yeux. Il se retrouva devant un grillage de fer forg� derri�re lequel se trouvait une femme tr�s voil�e et ce ne fut pas sans �tonnement qu'il l'entendit parler fran�ais.</p><p>��Je crois que vous �tes satisfait de votre mission, mon p�re�? demanda Ang�lique.</p><p>Le p�re fit remarquer, avec prudence, que tout n'�tait pas encore achev�. L'humeur du roi pouvait tourner. Les r�cits que lui faisaient � chaque heure les captifs venant le voir n'�taient pas pour le rassurer. Avec quelle h�te, il souhaitait se retrouver � Cadix en compagnie de ses pauvres captifs, dont l'�me �tait en si grand p�ril sous le r�gne de ce roi sanguinaire.</p><p>��Et puisque vous f�tes chr�tienne vous-m�me, madame���je n'en doute pas � votre langue���je vous prierai d'interc�der aupr�s du roi, votre seigneur, pour que son indulgence et ses bonnes dispositions nous soient conserv�es.</p><p>��Mais je ne suis pas ren�gate, protesta Ang�lique. Je suis chr�tienne.</p><p>Le p�re de Valombreuze caressa sa longue barbe avec embarras. Il avait entendu dire que toutes les femmes ou concubines du Sultan �taient consid�r�es comme Musulmanes et devaient suivre ouvertement la religion de Mahomet. Elles avaient une mosqu�e pour elles, b�tie � l'int�rieur de l'alcassave.</p><p>��J'ai �t� captur�e, r�p�ta Ang�lique, ce n'est pas de mon plein gr� que je suis ici.</p><p>��Je n'en doute pas, mon enfant, murmura le pr�tre, conciliant.</p><p>��Mon �me aussi est en grand p�ril, dit Ang�lique en se cramponnant � la grille avec un subit d�sespoir, mais cela vous est bien �gal. Personne ne cherchera � me sauver, personne ne cherchera � me racheter. Parce que je ne suis qu'une femme...</p><p>Elle ne parvenait pas � s'exprimer, dire qu'elle commen�ait � redouter plus que les tortures cette vague de sensualit� dor�e qui ouatait le harem, la lente d�sagr�gation de son �me qu'envahissaient peu � peu les plantes v�n�neuses de la paresse, de la volupt� et de la cruaut�. C'�tait cela qu'avait voulu Osman Ferradji. Il connaissait l'�ternel f�minin en sommeil et les moyens de le mettre au jour. Le religieux entendit pleurer cette femme voil�e. Il hocha la t�te avec compassion.</p><p>��Prenez votre sort en patience, ma fille. Vous au moins vous n'avez pas � souffrir de la faim et de la fatigue de travaux dont vos fr�res sont accabl�s.</p><p>M�me aux yeux du bon p�re, la perte de l'�me d'une femme paraissait moins importante que celle d'un homme. Moins par d�dain que parce qu'il pensait que la complexion et l'irresponsabilit� f�minines lui m�ritaient quelque indulgence de la part de Dieu. Ang�lique se reprit. Elle tira une des bagues de son doigt, un tr�s gros diamant qui portait � l'int�rieur la devise et le nom des Plessis-Belli�re. Elle h�sita, g�n�e par la pr�sence du Grand Eunuque, qui la surveillait. Elle avait bien r�fl�chi. Le temps lui �tait compt� maintenant, elle le savait, o� Osman Ferradji la ferait conduire dans l'appartement de Moulay Isma�l. Il lui avait donn� la possibilit� de comprendre qu'elle devait suivre ses avis. Elle perdrait son appui � le d�cevoir, elle s'ali�nerait le roi � le braver, elle y laisserait sa vie et p�rirait dans les tortures.</p><p>Et elle en arrivait � se demander, avec terreur, si elle n'�tait pas impatiente que l'heure de sa d�faite sonn�t, plut�t que de se nourrir de fausses esp�rances. Nul ne pouvait l'aider, ni au-dedans ni au-dehors. L'industrieux Savary n'�tait qu'un pauvre vieil esclave qui avait trop pr�sum� de ses Forces. On ne jouait pas n'importe quel tour au sultan Moulay Isma�l. Et si les captifs chr�tiens se lan�aient dans une de ces impossibles �vasions que quelques audacieux m�ditaient, ils n'iraient pas s'encombrer d'une femme. ��On ne s'�chappe pas d'un harem.�� Au moins pouvait-elle essayer de n'y point finir ses jours. Elle ne voyait qu'un seul �tre qui p�t se dresser et subjuguer l'intraitable Isma�l jusqu'� lui faire rendre une de ses proies. Elle tendit le bijou � travers les fleurons de la grille.</p><p>��Mon p�re, je vous supplie... Je vous adjure de vous rendre � Versailles d�s votre retour. Vous demanderez audience au roi, vous lui remettrez cette bague. Il y verra mon nom grav�. Alors vous lui raconterez tout, que j'ai �t� captur�e, que je suis prisonni�re. Vous lui direz...</p><p>Son ton baissa et elle acheva d'une voix �touff�e�:</p><p>��Vous lui direz que je lui mande son pardon et que je l'appelle � mon secours.</p><p>*****</p><p>Les n�gociations n'�taient, h�las, pas termin�es lorsque Moulay Isma�l apprit par un ren�gat fran�ais que le vocable des P�res de la R�demption cachait l'Ordre des P�res de la Trinit�. Sa col�re fut terrible.</p><p>��Tu m'as encore tromp� avec ta langue fourchue, rus� Normand, dit-il � Colin Paturel. Mais cette fois-ci tu n'as pas eu le temps de mener � bien ta plaisanterie.</p><p>Il lui fit remplir la barbe, le nez et les oreilles de poudre � canon avec l'intention d'y mettre le feu. Puis il se ravisa. Il ne ferait pas encore mourir Colin Paturel. Il se contenta de le faire lier sur une croix et de l'exposer, nu, au soleil br�lant de la place, avec deux Noirs arm�s d'un mousquet�; ceux-ci devaient tirer sur les vautours qui essayaient de lui crever les yeux. L'un des gardes ayant tir� maladroitement blessa le Chr�tien � l'�paule. Le roi, l'ayant appris, vint et trancha la t�te du garde d'un coup de sabre.</p><p>Ang�lique frissonnante, l'�il coll� � la fente �troite de la meurtri�re, ne pouvait d�tacher le regard de ce gibet horrible. Elle voyait parfois se tordre les muscles du captif cherchant � se redresser pour lib�rer ses membres tum�fi�s par les cordes. Sa grosse t�te blonde aux longs cheveux retombait en avant. Mais tr�s vite, il se redressait. Il tournait lentement son visage de droite � gauche, regardait vers le ciel. Il bougeait sans cesse, comme pour emp�cher la circulation de se ralentir dans ses membres tortur�s. Sa complexion prodigieuse eut raison du supplice. Lorsque le soir on le descendit, non seulement il n'�tait pas mort, mais le roi lui ayant fait donner � boire un bouillon d'�pices, il se redressa, et ses compagnons, qui d�j� le pleuraient, le virent arriver vers eux, marchant la t�te haute, malgr� le sang de ses blessures.</p><p>Les nouvelles circulaient tr�s vite et l'on vivait dans une tension orageuse. Dans sa col�re, le roi avait crach� sur les pr�sents des p�res. Il avait donn� les colliers et les bagues � ses n�grillons. Il avait d�chir� le v�tement de drap vert. Il n'alla pas cependant jusqu'� casser les pendules.</p><p>Les p�res, qui re�urent l'ordre de sortir incessamment de Miquenez sous peine d'�tre br�l�s vifs dans leur maison, �taient dans la consternation. Ils se consult�rent sur ce qu'ils devaient faire. Tr�s courageusement les deux marchands de Sal�, les sieurs Bertrand et Chappe-de-Laine, qui n'avaient pas �t� d�sign�s pour l'ex�cution de ce d�part, dirent qu'ils allaient demander audience au roi et obtenir des explications tandis que les religieux, pour m�nager son humeur intraitable et fantasque, rassemblaient d�j� leurs affaires et montaient sur leurs �nes. Mais Colin Paturel, pr�voyant les obstacles, avait allum� un contre-feu moral que cette lamentable situation d�clencha. Les jours pr�c�dant l'arriv�e des p�res, il �tait all� voir toutes les familles de Maures ayant des captifs sur les gal�res de France et leur avait fait miroiter l'espoir qu'un �change allait se n�gocier, qui bient�t leur permettrait de les faire revenir. Maintenant, voyant que par l'humeur du roi les n�gociateurs s'en allaient sans que rien f�t trait�, les Maures se ru�rent en foule vers l'alcassave, injuriant et suppliant tour � tour le roi de ne pas laisser passer cette occasion qu'ils avaient, pour la premi�re fois, de faire revenir leurs captifs musulmans pris par les Chr�tiens.</p><p>Moulay Isma�l fut oblig� de c�der. Ses gardes galop�rent derri�re les p�res et leur ordonn�rent de rentrer dans Miquenez sous peine d'�tre d�capit�s. Les pourparlers reprirent et furent orageux�; ils dur�rent trois semaines. Enfin les p�res obtinrent douze captifs au lieu des deux cents promis. Chacun devait �tre �chang� contre 3 Maures et 300 piastres. Les p�res les ram�neraient sous Ceuta o� ils attendraient jusqu'� ce que l'�change f�t fait.</p><p>Le roi choisit lui-m�me les douze esclaves, parmi les plus vieux et les plus faibles. Il les fit passer en revue devant lui et, naturellement, ils marchaient de l'air le plus pitoyable qu'ils pouvaient. Moulay Isma�l se frottait les mains et dit avec satisfaction�:</p><p>��Ils sont vraiment tous pauvres et mis�rables...</p><p>Le gardien approuva�:</p><p>��Tu dis bien, Seigneur�!</p><p>Pour plus de certitude le roi se tourna vers son talbe et s'enquit de ce qu'il en pensait. Le talbe approuva.</p><p>��Tu as bien dit, Seigneur, quand tu as dit qu'ils �taient pauvres et mis�rables.</p><p>On allait les enregistrer quand un captif boiteux se pr�senta soudain et fit remarquer que le vieux Calo�ns n'�tait pas fran�ais, car il avait �t� pris sous la banni�re d'Angleterre. L'affaire datait de vingt ans et on n'avait gu�re le temps de v�rifier. Le vieux Calo�ns se retrouva � la porte de la cour comme � celle du Paradis terrestre. Le boiteux prit sa place. Les p�res h�t�rent leur d�part, voyant que chaque jour on leur suscitait de nouvelles avanies. La jalousie et le chagrin aigrissaient les captifs qui les poursuivaient de leurs plaintes. Il fallait payer et combler de cadeaux tous ceux des alca�ds et des ren�gats qui pr�tendaient leur avoir rendu service.</p><p>Ils quitt�rent Miquenez sous les hu�es et les pierres, tant des Musulmans que des Chr�tiens, qui d�sormais ne voyaient plus de fin � leur mis�re. Le vieux Calo�ns pleurait.</p><p>��Ah�! Quand reviendront les Fr�res-aux-�nes�!... Moi, je suis perdu�!</p><p>Il croyait sentir sur sa t�te chauve le pommeau de la canne du roi. Il se rendit dans la palmeraie et se pendit. Colin Paturel arriva � temps pour le d�pendre.</p><p>��Ne d�sesp�re pas, grand-p�re, dit-il, nous avons tout essay� pour am�liorer notre sort. Maintenant, il reste encore une issue�: la fuite. Il faut que je m'en aille. Mes jours sont compt�s. Renaud de Marmondin, le chevalier, prendra ma place. Si tu ne te sens pas trop vieux, tu viendras avec nous.</p><p>Ce n'est pas sans raison que Colin-le-Normand avait insist� pr�s des p�res pour qu'ils apportassent des pendules. Au bout de quinze jours, elles ne marchaient plus. Un horloger genevois, Martin Camisart, se proposa pour les r�parer. Il lui fallait seulement une multitude de petits instruments, des tenailles, des limes, des pinces... Quelques-uns s'�gar�rent on ne sait comment, et lorsque les pendules retrouv�rent leur tic-tac le Genevois avait mis de c�t� assez d'outils pour venir � bout des cha�nes de Colin Paturel et le lib�rer le jour venu. Il briserait aussi celles de Jean-Jean de Paris, le ��talbe�� des captifs. Avec ces deux-l�, ins�parables depuis dix ans, il y aurait encore Piccinino-le-V�nitien, le marquis de Kerm�ur, gentilhomme breton, Francis Bargus surnomm� l'Arl�sien, natif de Martigues, Jean d'Harrostegui, un Basque de Hendaye.</p><p>Les fortes t�tes du bagne, tous assez fous pour risquer cent fois la mort avant de se retrouver en terre chr�tienne. � eux se joindrait le pauvre Calo�ns, le chauve condamn�, et ce vieil apothicaire nomm� Savary qui avait su leur soumettre, id�e apr�s id�e, les mille fa�ons les plus saugrenues de fausser compagnie � Moulay Isma�l et les convaincre enfin que l'impossible �tait devenu possible.</p></section><section><p><strong>Chapitre 19</strong></p><p>Quel pouvait �tre le visage de Moulay Isma�l lorsqu'il se penchait sur une femme d�sir�e�? Son visage de bronze dor�, inqui�tant comme celui d'une idole africaine, durement taill� et pourtant lisse et model� par le pouce audacieux d'un sculpteur antique. Des l�vres et des narines de n�gre, des prunelles de f�lin. Non celles du tigre, mais celles du lion, qui peut regarder en face le soleil et voir au del� des apparences. Quelle pouvait �tre l'expression du conqu�rant achevant sa conqu�te�?... Ang�lique sentait le pi�ge se refermer sur elle. On ne pouvait s'emp�cher de s'interroger sur Moulay Isma�l et lorsqu'elle errait � travers les all�es des jardins d�licieux peu � peu le vertige la prenait � consid�rer la nature du ma�tre qui les avait cr��s, le gouffre d'un �tre oscillant entre les extr�mes des passions.</p><p>Il jetait ses captifs dans la fosse aux lions, inventait des cruaut�s si affreuses que le suicide, pour y �chapper, �tait le plus doux recours, mais aimait les fleurs rares, l'eau murmurante, les oiseaux et les b�tes, et croyait en Allah mis�ricordieux de toute son �me. H�ritier du Proph�te dont il avait la bravoure froide et illimit�e, il e�t pu avouer comme Mahomet�: ��J'ai toujours aim� les femmes, les parfums et la pri�re. Mais seule la pri�re a satisfait mon �me...��</p><p>Autour d'elle les courtisanes chuchotaient, r�vaient, intriguaient. Toutes ces femelles, � l'aise dans la ti�deur des coussins, se laissaient aller � l'animalit� de leurs beaux corps vou�s � l'amour.</p><p>Lisses et douces, parfum�es, par�es, elles �taient faites, avec leurs courbes fondantes, pour l'�treinte d'un ma�tre imp�rieux. Elles n'avaient d'autres raisons d'exister et vivaient dans l'attente du plaisir qu'il leur donnerait, enrag�es de leur oisivet� et de leur continence forc�e. Car trop peu souvent y en avait-il parmi ces centaines de femmes assembl�es qui recevaient l'hommage princier.</p><p>Les chaudes ��houris��7 r�serv�es � la volupt� d'un seul trompaient leur attente en de sournois complots. On jalousait Daisy l'Anglaise et la sombre Le�la A�cha, les seules qui semblaient avoir retenu et d�couvert les secrets de son �trange c�ur. Elles le servaient dans ses repas. Il les consultait parfois. Mais nulle n'oubliait que le Coran autorise au croyant seulement quatre femmes l�gitimes. Quelle serait alors la troisi�me�?</p><p>La vieille Fatima �tait vex�e que sa ma�tresse, qu'elle embellissait chaque jour, n'e�t pas encore �t� pr�sent�e au roi et ne f�t pas encore devenue favorite. Cela ne pourrait manquer.</p><p>Le roi n'aurait qu'� la voir. Il n'y avait pas dans le harem de femme plus belle que la Fran�aise. Son teint, pr�serv� par la p�nombre des appartements, s'�tait purifi�. Dans la carnation chaleureuse, les yeux verts brillaient d'un �clat qui ne semblait pas naturel. Fatima avait fonc� la couleur des cils et des sourcils avec du henn� bleu m�l� de lait de chaux qui leur donnait la douceur d'un sombre velours. Par contre, elle avait �clairci l'abondante chevelure avec des bains de plantes sp�ciales et chaque m�che en �tait souple et brillante comme de la soie. La chair �tait nacr�e, ayant mac�r� dans des bains d'huile d'amandes ou d'extrait de n�nuphars. Elle �tait � point, estimait Fatima.</p><p>Qu'attendait-on alors�?</p><p>La Proven�ale entretenait Ang�lique de ses doutes et de ses impatiences. Elle finissait par lui communiquer ses ranc�urs d'artiste qui voit n�gliger son �uvre. � quoi bon �tre si belle�? L'instant �tait propice pour s'imposer au tyran et devenir sa troisi�me Femme. D�sormais, elle n'aurait plus � craindre la vieillesse ni d'�tre rel�gu�e au fond d'un lointain caravans�rail de province ou pire, envoy�e aux cuisines pour y mener jusqu'� la fin de ses jours une vie de servante.</p><p>Le Grand Eunuque les laissait s'engluer dans une attente peut-�tre propice � ses desseins, mais peut-�tre non calcul�e. Voyait-il seulement passer les jours�? Une fois encore, il semblait guetter un signe et consid�rait, songeur, l'odalisque nouvelle qu'il avait cr��e, belle comme les images impies des peintres d'Italie. Il hochait la t�te longuement ��J'ai vu dans les astres...�� murmurait-il. Ce qu'il avait vu, et ne disait pas, le rendait ind�cis. Il passait de longues nuits au sommet de la tour carr�e du ksar � interroger le ciel de ses instruments d'optique. Il poss�dait les plus beaux et les plus perfectionn�s du monde civilis�. Le Grand Eunuque avait des faiblesses de collectionneur. Avec les instruments d'optique, pour l'acquisition desquels il s'�tait rendu non seulement � Venise et � V�rone, mais jusqu'en Saxe, o� les verreries commen�aient � �tre r�put�es pour leurs lentilles de pr�cision, il collectionnait aussi les plumiers persans, de nacre et d'�maux cloisonn�s, dont il poss�dait les plus rares.</p><p>Il aimait aussi les tortues. Il en faisait �lever de toutes esp�ces dans les jardins des villas de la montagne, o� Moulay Isma�l parquait ses concubines d�laiss�es. Non seulement, les pauvres femmes �taient �loign�es � jamais de Miquenez, mais il leur fallait finir leurs jours en la compagnie de cette multitude d'aimables monstres, ces lentes tortues, g�antes ou minuscules, qui leur attiraient au surplus les visites fr�quentes du redout� Grand Eunuque. Le long personnage paraissait avoir le don d'ubiquit�. Pour les pensionnaires du harem, il se trouvait toujours l� au moment pr�cis o� on le pr�f�rait ailleurs. Moulay Isma�l l'avait � ses c�t�s chaque fois qu'une soudaine inspiration lui faisait souhaiter l'avis imm�diat de son Grand Eunuque.</p><p>Il visitait fr�quemment chaque ministre, recevait journellement le rapport de multiples espions, se livrait � de nombreux voyages et pourtant paraissait passer ses jours � m�diter sur la perfection des �maux persans et ses nuits, l'�il riv� � une lunette d'astronome. Ce qui ne l'emp�chait pas d'accomplir religieusement les rites musulmans des cinq pri�res le front contre terre.</p><p>��Le Proph�te a dit�: Travaillez pour ce monde comme si vous deviez toujours y vivre, et pour l'autre comme si vous deviez mourir demain, aimait-il � r�p�ter.</p><p>Sa pens�e semblait demeurer en communication invisible avec ceux et celles qu'il tenait sous sa juridiction. Telle une araign�e guetteuse, il tissait d'eux � lui la toile dont ils ne pourraient jamais se d�gager.</p><p>��Ne te languis-tu pas, Firouz�? lui demanda-t-il un jour, ne te languis-tu pas de l'heureux d�lire de la volupt�? Il y a longtemps que tu n'as point connu d'homme...</p><p>Ang�lique d�tourna les yeux. Elle se serait fait plut�t hacher que d'avouer la fi�vre qui rendait ses nuits agit�es et l'�veillait, exacerb�e, souhaitant tout bas�: Un homme�! N'importe quel homme�!...</p><p>Osman Ferradji insista�:</p><p>��Ton corps de femme qui ne craint point l'homme, qui a de l'amiti� et du go�t pour lui, et ne redoute pas sa violence comme tant de filles trop neuves, ne br�le-t-il pas de le rencontrer � nouveau�? Moulay Isma�l te comblera... Oublie tes pens�es et ne songe qu'� ton plaisir... Veux-tu que je te pr�sente enfin�?...</p><p>Il �tait assis pr�s d'elle sur un escabeau bas. L'attention d'Ang�lique fut attir�e par lui. Elle le contempla d'un air songeur, ce grand exil� de l'amour�!... Il lui inspirait des sentiments complexes de r�pulsion et d'estime et elle ne pouvait se d�fendre d'une bizarre tristesse lorsqu'elle distinguait sur cet homme les signes de son �tat�: la courbe alourdie du menton, les bras lisses et trop beaux et, sous le gilet de satin, la forme des seins qui viennent parfois aux eunuques dans leur �ge m�r.</p><p>��Osman bey, dit-elle, � br�le-pourpoint, comment pouvez-vous parler de ces choses�? Ne regrettez-vous jamais de ne pas y avoir droit�?</p><p>Osman Ferradji haussa les sourcils�; il eut un sourire indulgent et presque gai.</p><p>��On ne regrette pas ce qu'on n'a point connu, Firouz�! Envies-tu le fou qui traverse la rue en riant aux phantasmes de son esprit d�bile�? Il est pourtant heureux � sa mani�re, ce fou, sa vision le comble. Pourtant tu ne voudrais en rien partager ce qui le contente et tu remercies Allah de ne point �tre � sa place. Ainsi m'appara�t le comportement auquel entra�ne l'imp�rieuse servitude du d�sir et qui d'un homme plein de bon sens peut faire un bouc b�lant derri�re la plus stupide des ch�vres. Et je remercie Allah de ne pas m'y avoir assujetti. Je n'en admets pas moins la r�alit� de cette force premi�re et je travaille � la mener vers le but que je poursuis, qui est la grandeur du royaume de Marroco et la purification de l'Islam�!</p><p>Ang�lique se dressa � demi, �prouvant l'exaltation d'un strat�ge remaniant le monde � son gr�.</p><p>��Osman Bey, on dit que vous avez guid� Moulay Isma�l au pouvoir, que pour y parvenir vous lui avez indiqu� ceux qu'il devait tuer ou faire tuer. Mais il y a encore un assassinat que vous n'avez pas perp�tr�. LE SIEN�! Pourquoi conserver ce fou sadique sur le tr�ne du Maroc�? N'y seriez-vous pas mieux que lui�? Sans vous il ne serait qu'un aventurier d�bord� par ses ennemis. Vous �tes sa ruse, sa sagesse et sa protection occulte. Pourquoi ne pas prendre sa place�?... Vous le pourriez. N'a-t-on pas couronn� jadis des eunuques, empereurs de Byzance�?</p><p>Le Grand Eunuque souriait toujours.</p><p>��Je te suis tr�s oblig�, Firouz�, de la si haute opinion que tu as de moi. Mais je ne tuerai pas Moulay Isma�l. Il est bien sur le tr�ne du Maroc�! Il a exactement la fougue des conqu�rants. Que peut cr�er celui qui ne poss�de pas la s�ve de la f�condation�?... Le sang de Moulay Isma�l est une lave br�lante. Le mien est glac� comme celui d'une source ombreuse. Et c'est bien ainsi�! Il est le glaive de Dieu. Et je lui ai transmis ma sagesse et ma ruse. Je l'ai �lev� et enseign� depuis qu'il n'�tait qu'un petit ch�rif, perdu parmi les cent cinquante fils de Moulay Archy qui ne se pr�occupait gu�re de leur �ducation. Il s'occupa seulement de Moulay Hamet et de Abd-el-Ahmed. Mais moi, je m'occupais de Moulay Isma�l. Et il a vaincu les deux autres. Moulay Isma�l est mon fils plus qu'il ne l'est de Moulay Archy qui l'a engendr�... Je ne puis donc le d�truire. Il n'est pas un fou sadique, comme tu le juges dans ton esprit �troit de Chr�tienne. Il est le glaive de Dieu�! N'as-tu pas entendu dire que Dieu fit pleuvoir le feu sur les villes coupables de Sodome et de Gomorrhe�?... Moulay Isma�l r�prime les vices honteux pratiqu�s par tant d'Alg�riens et de Tunisiens, il n'a jamais pris une femme ayant un mari vivant, car l'adult�re est interdit par la Loi et il prolonge d'une lune enti�re le je�ne du Ramadan... Lorsque tu seras sa troisi�me femme, tu apaiseras les exc�s de sa nature exalt�e... Mon �uvre sera accomplie. Veux-tu que je t'annonce � Moulay Isma�l�?</p><p>��Non, fit-elle avec agitation, non... pas encore.</p><p>��Laissons donc faire le Destin�!...</p><p>*****</p><p>Le couperet du destin tomba, un matin fluide et frais o� Ang�lique fit conduire sa chaise � rideaux tir�e par deux mules dans la palmeraie. Elle avait re�u de Savary un billet, remis non sans r�ticence par Fatima, o� il la priait de se rendre dans la palmeraie pr�s de la case r�serv�e aux jardiniers. La femme de l'un d'eux, une esclave fran�aise, dame Badiguet, lui indiquerait alors o� se trouverait son vieil ami.</p><p>Sous la molle retomb�e des palmes luisait l'ambre des dattes m�res. Des esclaves les ramassaient. � la case des jardiniers, dame Badiguet s'approcha de la chaise dont Ang�lique entrouvrit � peine les rideaux. Cette esclave avait �t� prise alors qu'elle se rendait avec son mari, pour s'�tablir, des Saintes-Mari�s � Cadix. Ses deux s�urs, captur�es avec elle, avaient �t� mises dans le harem d'Abd-el-Ahmed, mais elle avait eu le droit de rester avec son mari, car Moulay Isma�l pratiquait la Loi qui dit que l'adult�re est interdit et il n'aurait jamais s�par� une femme de son mari vivant. Elle avait eu quatre gar�ons, tous n�s dans l'esclavage et qui �taient les compagnons de jeux du petit prince Zidan.</p><p>Elle glissa un regard furtif aux alentours et chuchota que le vieux Savary travaillait non loin dans la palmeraie. Il ramassait les dattes tomb�es qui fournissaient un apport au pain ranci des esclaves. La troisi�me all�e sur la gauche... �tait-elle s�re des deux eunuques qui conduisaient l'attelage�? Oui. C'�taient heureusement deux jeunes gardes qui ne savaient qu'une chose�: qu'Osman Ferradji leur avait recommand� de ne pas contrarier la captive fran�aise.</p><p>Elle fit donc conduire la chaise dans l'all�e d�sign�e et ne tarda pas � apercevoir Savary, petit gnome brun�tre, ramassant all�grement sa provende, dans le chatoiement �meraude et or des palmiers. L'endroit �tait d�sert. On n'entendait que le bourdonnement incessant des mouches autour des r�gimes poiss�s de sucre. Savary s'approcha. Les eunuques voulurent s'interposer.</p><p>��Arri�re, mes gros b�b�s�! leur dit aimablement le vieillard. Laissez-moi pr�senter mes hommages � cette dame.</p><p>��C'est mon p�re, intervint Ang�lique, vous savez bien qu'Osman Bey me le laisse quelquefois rencontrer...</p><p>Ils n'insist�rent pas.</p><p>��Tout va bien, chuchota Savary, le regard rayonnant derri�re ses lunettes.</p><p>��Avez-vous encore trouv� un gisement de moumie min�rale�? interrogea Ang�lique avec un p�le sourire.</p><p>Elle le regardait avec attendrissement. Il ressemblait de plus en plus aux lutins barbus et malicieux qui viennent danser autour des tables de pierre dress�es dans les champs du Poitou. Elle n'�tait pas loin de croire que Savary n'�tait autre qu'un des vieux g�nies de son enfance qu'elle avait si longtemps guett�s dans l'herbe humide de ros�e et qui la suivait fid�lement pour la prot�ger.</p><p>��Six esclaves vont risquer une �vasion. Leur plan est parfait. Ils ne vont pas se lier avec des m�tadores qui trop souvent trahissent ceux qu'ils doivent emmener en terre chr�tienne. Ils ont rassembl� les renseignements d'esclaves �vad�s et qui avaient �t� repris. Ils ont trac� la route jusqu'� Ceuta, les chemins qu'il faut suivre et ceux qu'il faut �viter. Le temps propre pour fuir sera dans un ou deux mois. C'est la saison des �quinoxes parce que les Maures ne couchent plus dans la campagne, n'ayant ni bl� ni fruits � garder. Il ne faut voyager que la nuit. Je les ai persuad�s d'emmener une femme avec eux. Ils ne voulaient pas. On n'a jamais vu une femme s'�vader, une femme fugitive. Je leur ai fait remarquer que pr�cis�ment votre pr�sence les prot�gerait, car si l'on aper�oit la pr�sence d'une femme parmi eux, on pensera qu'il s'agit de marchands et non de captifs chr�tiens.</p><p>Ang�lique lui serra la main avec effusion.</p><p>��Oh�! mon cher Savary, et moi qui vous accusais de m'abandonner � mon triste sort�!</p><p>��Je tissais ma toile, dit le vieil apothicaire, mais tout n'est pas dit. Il faut que vous puissiez sortir de la forteresse. J'ai �tudi� toutes les issues qui du harem s'ouvrent hors de l'alcassave�; il y a du c�t� Nord, sur l'une des fa�ades qui donne sur une colline d'immondices, non loin du cimeti�re des Juifs, une petite porte qui n'est pas toujours gard�e. Je me suis inform� pr�s des servantes. Elle donne sur une cour appel�e ��cour du secret��, � deux pas d'un escalier qui communique avec le harem. C'est par l� que vous pourriez en sortir. L'un des conjur�s vous attendrait au-dehors une nuit. Maintenant, il faut savoir que cette petite porte ne s'ouvre que de l'ext�rieur et que deux personnes seulement en ont la clef�: le Grand Eunuque et Le�la A�cha. Cela leur permet des retours impromptus alors qu'on les a vus sortir en grande pompe par-devant... Vous arriverez bien � leur subtiliser cette clef et � la faire passer � l'un de nous, qui viendra vous ouvrir...</p><p>��Savary, soupira Ang�lique, vous avez tellement l'habitude de soulever les montagnes que tout vous semble simple. Subtiliser une clef au Grand Eunuque, affronter la panth�re�!...</p><p>��Vous avez bien une servante dont vous �tes s�re�?</p><p>��C'est-�-dire... je ne sais...</p><p>Ma�tre Savary subitement posa un doigt sur ses l�vres. Il s'�loigna avec une vivacit� de furet, sa vannerie � demi pleine de dattes sous le bras. Ang�lique entendit un galop de cheval se rapprocher. Moulay Isma�l surgit d'une all�e transversale, son burnous jaune flottant au vent, et suivi de deux alca�ds. Il s'arr�ta en apercevant entre les arbres la chaise aux rideaux rouges. Savary renversa son panier au milieu de l'all�e et se mit � pousser des lamentations.</p><p>L'attention du Sultan se d�tourna vers lui. Il vint au petit pas de son cheval. La maladresse et la terreur feinte du vieil esclave excitaient son imp�rieux besoin de tourmenter.</p><p>��Oh�! n'est-ce pas le petit ��santon�� chr�tien d'Osman Ferradji�? On raconte des merveilles sur toi, vieux sorcier. Tu soignes admirablement mon �l�phant et ma girafe.</p><p>��Sois remerci� de ta bont�, Seigneur, chevrota Savary en se prosternant.</p><p>��Rel�ve-toi. Il n'est pas bon qu'un ��santon��, qui est un �tre sacr� par lequel parle Dieu, se tienne dans des postures humiliantes.</p><p>Savary se redressa et reprit son panier.</p><p>��Attends�!... Je te dirai qu'il ne me pla�t pas qu'on t'attribue le titre de santon, � toi qui demeures dans l'erreur de tes inf�mes croyances. Si tu as des secrets magiques, ils ne peuvent venir que de Satan. Fais-toi Maure et je t'attacherai � moi pour me traduire mes songes.</p><p>��J'y r�fl�chirai, Seigneur, affirma Savary.</p><p>Mais Moulay Isma�l �tait d'humeur mauvaise. Il leva sa lance et raccourcit son bras, pr�t � frapper.</p><p>��Fais-toi Maure, r�p�ta-t-il, mena�ant. Maure�!... Maure�!...</p><p>L'esclave fit mine de ne pas entendre. Le roi le frappa une premi�re fois. Le vieux Savary tomba � demi et porta les doigts � son flanc, o� suintait le sang. De l'autre main, tremblante, il redressa ses lunettes, et leva alors vers le Sultan un regard brillant d'indignation�:</p><p>��Maure�?... Un homme comme moi�! Pour qui me prends-tu, Seigneur�?...</p><p>��Tu insultes la religion d'Allah�! rugit Moulay Isma�l en lui enfon�ant de nouveau le fer de sa lance dans le ventre.</p><p>Savary l'y arracha et chercha � se redresser pour fuir. Il r�ussit � peine quelques pas en titubant, mais Moulay Isma�l le suivait � cheval, r�p�tant�: ��Maure�? Maure�?�� et chaque fois le per�ant de sa lance.</p><p>Le vieillard s'�croula de nouveau.</p><p>Horrifi�e, Ang�lique regardait l'affreuse sc�ne, entre ses rideaux. Elle mordait ses doigts pour ne pas crier. Non�! elle ne pouvait pas laisser ainsi massacrer son vieil ami. Elle s'�lan�a hors de la chaise et courut comme une folle, s'accrocher � l'ar�on de Moulay Isma�l.</p><p>��Arr�te, Seigneur, arr�te�! supplia-t-elle en arabe, Piti�, c'est mon p�re�!...</p><p>Le Sultan demeura la lance lev�e, stup�fait de l'apparition de cette femme splendide et inconnue, dont les cheveux d�nou�s s'�pandaient comme une nappe dans un rayon de soleil. Il baissa le bras.</p><p>Ang�lique hagarde s'�lan�a vers Savary. Elle souleva le petit vieillard, si fluet qu'elle ne sentait pas son poids, et le tra�na jusqu'au pied d'un arbre pour l'y appuyer. Sa vieille robe �tait toute poiss�e de sang. Ses lunettes �taient bris�es. Elle les lui �ta doucement. Les taches rouges s'�largissaient, envahissant l'�toffe us�e de la robe et Ang�lique voyait avec effroi le teint du vieillard blanc comme le suif, sur lequel ressortait sa petite barbe rouge teinte au henn�.</p><p>��Oh�! Savary�! dit-elle, la voix hach�e par les battements de son c�ur, oh mon cher vieux Savary, je vous en supplie, ne mourez pas�!</p><p>La dame Badiguet qui avait assist� de loin au drame se pr�cipita vers sa maison pour y chercher un rem�de.</p><p>La main de Savary t�tonna pour trouver dans un repli de v�tement un petit morceau de terre noire et visqueuse. Ses yeux troubles aper�urent Ang�lique.</p><p>��La moumie�!... dit-il. H�las�! Madame, PERSONNE ne conna�tra plus le secret de la terre.... Il n'y avait que moi qui savais... et je m'en vais... je m'en vais.</p><p>Ses paupi�res prirent une teinte plomb�e.</p><p>La femme du jardinier revenait, portant un breuvage de graines de tamaris additionn� de cannelle et de poivre.</p><p>Ang�lique le porta aux l�vres du vieillard. Il parut humer la vapeur br�lante. Un sourire s'�baucha.</p><p>��Ah�! les �pices�! murmura-t-il, l'odeur des voyages heureux... J�sus, Marie, recevez-moi...</p><p>Ce fut sur ces mots que le vieil apothicaire de la rue du Bourg-Tibourg expira. Sa t�te chenue s'inclina et il rendit l'�me.</p><p>Ang�lique tenait entre ses mains les mains devenues inertes et froides.</p><p>��Ce n'est pas possible, r�p�tait-elle �gar�e, ce n'est pas possible�!</p><p>Ce n'�tait pas l'agile et invincible Savary qui gisait l� comme un pitoyable pantin bris� dans la lumi�re d'�meraude de la palmeraie�!</p><p>C'�tait un mauvais r�ve�! Un de ses tours de g�nial baladin�!... Il allait repara�tre, lui chuchoter ��Tout va bien, madame��.</p><p>Mais il �tait mort, perc� de coups de lance.</p><p>Elle sentit alors un poids terrible s'appesantir sur elle. Le poids d'un regard qui la fixait. Elle aper�ut pr�s d'elle dans le sable les sabots d'un cheval arr�t� et elle leva la t�te. Moulay Isma�l la couvrait de son ombre...</p></section><section><p><strong>Chapitre 20</strong></p><p>Osman Ferradji entra dans le ��hammam�� o� les servantes aidaient Ang�lique � sortir de la grande piscine de marbre. L'on y descendait par des marches de mosa�que. De mosa�ques bleues, vertes et or, fleuries d'arabesques, �taient aussi les vo�tes du hammam que l'on disait imit� des bains turcs de Constantinople. Un architecte chr�tien schismatique qui avait travaill� en Turquie avait �difi� cette d�licate merveille pour le confort des femmes de Moulay Isma�l.</p><p>La vapeur, au parfum de benjoin et de rose, ouatait le contour des colonnes serties d'or et cr�ait l'apparence d'un palais de r�ve, entrevu � travers les Fantasmagories d'un conte d'Orient.</p><p>� la vue du Grand Eunuque, Ang�lique chercha vivement un voile pour se couvrir. Elle ne s'�tait jamais habitu�e � voir les eunuques participer � l'intimit� de la vie f�minine et moins encore supportait-elle la pr�sence du haut personnage chef du s�rail. Osman Ferradji avait une expression imp�n�trable. Deux jeunes eunuques aux joues rebondies le suivaient, portant des �chafaudages de mousselines iris�es ros�s, finement rebrod�es d'argent.</p><p>D'un ton sec, Osman Ferradji pria les servantes de les d�baller un � un.</p><p>��Les sept voiles y sont-ils�?</p><p>��Oui, Ma�tre.</p><p>D'un �il critique, il consid�ra le corps harmonieux d'Ang�lique. Ce fut la seule fois de sa vie o� elle souffrit d'�tre femme et d'�tre belle. Elle se sentit un objet d'art dont un collectionneur appr�cie les qualit�s, l'originalit�, suppute la valeur et compare. C'�tait un sentiment odieux, r�voltant, comme si on lui avait enlev� son �me�!... La vieille Fatima d'une main respectueuse attacha autour des hanches de la jeune femme un premier voile qui tombait jusqu'aux chevilles et laissait deviner sous sa transparence les jambes fusel�es, aux reflets lisses de porcelaine, les reins �panouis et les model�s ombreux du ventre. Deux autres voiles couvrirent avec la m�me indiscr�te impudeur les �paules et le buste. Un autre, plus vaste enroba les bras. Le cinqui�me avait la longueur d'une chape. Ensuite la chevelure fut couverte, prise dans le tr�s vaste enveloppement d'un voile plus grand que les autres. Le dernier �tait le ha�ck, qu'on lui attacherait tout � l'heure devant le visage, ne laissant plus de visibles que ses yeux verts, auxquels les sentiments contenus qui l'agitaient donnaient un �clat particulier. Ang�lique fut reconduite � son appartement. Osman Ferradji l'y rejoignit. Ang�lique trouva que sa peau noire avait aujourd'hui un reflet d'ardoise bleue. Elle-m�me devait �tre un peu p�le sous les fards. Elle le fixa bien en face.</p><p>��Pour quelle c�r�monie propitiatoire me pr�parez-vous ainsi, Osman Bey�? demanda-telle d'une voix concentr�e.</p><p>��Tu le sais fort bien, Firouz�. Je dois te pr�senter tout � l'heure � Moulay Isma�l.</p><p>��NON, dit Ang�lique, cela ne sera pas�!</p><p>Ses fines narines palpitaient et elle devait lever la t�te pour regarder au visage le Grand Eunuque.</p><p>Les prunelles de celui-ci se r�tr�cirent, devinrent aigu�s et brillantes comme une lame.</p><p>��Tu t'es montr�e � lui, Firouz�... Il t'a vue�! J'ai eu quelque peine � lui expliquer pourquoi depuis si longtemps je t'ai cach�e. Il s'est rendu � mes raisons. Mais maintenant, il veut tout conna�tre de ta beaut�, qui l'a �bloui.</p><p>Sa voix devenait basse et lointaine.</p><p>��Mais tu n'as jamais �t� si belle, Firouz�! Tu le s�duiras, n'aie aucune crainte. Il ne sera pour toi qu'attentions et d�sir. Tu as tout pour lui plaire. Ta blancheur, tes cheveux dor�s, ton regard�! Il n'est pas jusqu'� ta fiert� qui ne frappera son esprit habitu� � trop de faiblesses. Il n'est pas jusqu'� ta pudeur, si �trange chez une femme qui a d�j� connu l'amour et dont tu ne peux te d�fendre m�me devant moi, qui n'�tonnera et n'adoucira son c�ur. Je le connais. Je sais la soif qui le tourmente. Tu peux �tre pour lui la source. Tu es celle qui peut lui apprendre la douleur. Tu es celle qui peut lui apprendre fa crainte... Tu peux tenir son destin entre tes deux mains fragiles... Tu peux tout, Firouz�!</p><p>Ang�lique se laissa tomber sur son divan.</p><p>��NON, dit-elle, non, cela ne sera pas�!</p><p>Elle prit une attitude aussi d�sinvolte que le lui permettaient les nombreux voiles qui l'enveloppaient.</p><p>��Vous n'avez jamais eu de Fran�aises dans votre collection, Osman Bey�? Vous allez apprendre � vos d�pens de quelle �toffe elles sont faites...</p><p>L'on vit alors le solennel Osman Ferradji porter ses deux mains � ses tempes et se mettre � g�mir en se balan�ant comme une femme dolente.</p><p>��Hay�! Hay�! Oh�! mais qu'ai-je fait � Allah pour avoir � r�pondre d'une t�te de mule pareille�!</p><p>��Qu'avez-vous�?</p><p>��Mais malheureuse, tu ne comprends donc pas qu'il ne peut �tre question pour toi de te REFUSER � Moulay Isma�l�? Bouder un peu, si tu le veux, au d�but... Une l�g�re r�sistance n'est pas pour lui d�plaire. Mais tu dois l'accepter pour ma�tre. Sinon, il te tuera et te fera p�rir dans les tortures.</p><p>��Eh bien�! tant pis, dit Ang�lique, je mourrai. Je p�rirai dans les tortures�!</p><p>Le Grand Eunuque leva les bras au ciel.</p><p>Puis il changea de tactique, se pencha vers elle.</p><p>��Firouz�, comment n'es-tu pas avide de sentir les bras d'un homme se refermer sur ton beau corps�? La chaleur du d�sir te tourmente... Tu n'ignores pas que Moulay Isma�l est un m�le exceptionnel. Il est b�ti pour l'amour comme il est b�ti pour la chasse et pour la guerre car il a du sang noir en lui... Il peut contenter une femme sept fois dans une nuit... Je te ferai boire des liqueurs qui exalteront ta fi�vre amoureuse... Tu conna�tras de telles jouissances que tu ne vivras plus que dans l'attente de les sentir se renouveler...</p><p>Ang�lique, le visage enflamm�, le repoussa. Elle se leva et marcha vers le fond de la galerie. Il la suivit comme un f�lin patient, intrigu� de la retrouver en contemplation devant une petite meurtri�re qui donnait sur la place o� travaillaient les esclaves. Et il se demandait quel spectacle avait ramen� sur sa physionomie tourment�e par de f�minins d�sirs, cette expression de paix.</p><p>��Chaque jour � Miquenez, murmura Ang�lique, des captifs chr�tiens meurent, martyrs de leur foi. Pour y �tre fid�les, ils acceptent le travail, la faim, les coups, les tortures... Et pourtant ce ne sont pour la plupart que de simples gens de mer, frustes et sans instruction. Et moi, Ang�lique de Sanc� de Monteloup, qui ai eu des rois et des Crois�s dans mon ascendance, ne serais-je pas capable d'imiter leur constance�? On ne m'a certes pas mis une lance sur la gorge en me disant ��Maure���? Mais on m'a dit par contre�: ��Tu te donneras � Moulay Isma�l, le tortionnaire des Chr�tiens, celui qui a massacr� mon vieux Savary�!�� Et cela revient exactement au m�me que si l'on m'avait demand� de renier ma foi. Je ne renierai pas ma foi, Osman Ferradji�!</p><p>��Vous p�rirez dans les tortures les plus atroces�!</p><p>��Eh bien�! tant pis�! Dieu et mes anc�tres m'assisteront�!</p><p>Osman Ferradji soupira. Il �tait pour l'instant � bout d'arguments. Il savait bien qu'il finirait par la faire c�der. Lorsqu'il lui aurait montr� les instruments du bourreau et d�crit quelques-uns des supplices que Moulay Isma�l r�servait � ses femmes, sa belle ardeur fl�chirait�! Mais aussi le temps pressait... le Sultan attendait, impatient.</p><p>���coutez, dit-il en fran�ais. Ne me suis-je pas montr� un AMI pour vous�? Je n'ai point manqu� � ma parole, et sans votre propre imprudence Moulay Isma�l ne vous r�clamerait pas aujourd'hui. Ne pouvez-vous alors, par consid�ration pour moi, accepter seulement d'�tre pr�sent�e�? Moulay Isma�l nous attend. Je ne peux plus trouver aucune excuse pour vous d�rober � lui. M�me � moi, il me fera sauter la t�te. Mais la pr�sentation n'engage � rien... Qui sait, peut-�tre lui d�plairez-vous m�me�? Ne serait-ce pas la meilleure solution�? J'ai pr�venu le Sultan que vous �tiez tr�s farouche. Je saurais le faire patienter encore un peu de temps. Le temps de quoi�? D'avoir peur�? De faiblir�? Mais aussi, pensait Ang�lique�: peut-�tre le temps de fuir...</p><p>��J'accepte... � cause de vous, dit-elle.</p><p>Cependant, elle refusa avec col�re l'escorte des dix eunuques.</p><p>��Je ne veux pas �tre conduite comme une prisonni�re ou un mouton qu'on va �gorger�!</p><p>Osman Ferradji c�da, d�cid�ment pr�t � toutes les conciliations. Il l'accompagnerait seul avec un petit eunuque, charg� de tenir les voiles, que le chef du s�rail �terait un � un. Moulay Isma�l attendait dans une chambre �troite o� il aimait se retirer solitaire et m�diter.</p><p>Sur des cassolettes de cuivre br�laient des parfums qui embaumaient la pi�ce. Ang�lique eut l'impression de se trouver pour la premi�re fois en sa pr�sence. Elle n'�tait plus s�par�e de lui par les barri�res de l'inconnu. Le fauve, aujourd'hui, la voyait. Il se redressa � leur entr�e.</p><p>Le Grand Eunuque et son petit acolyte se prostern�rent le front contre terre. Puis Osman Ferradji se releva, passa derri�re Ang�lique et la prit aux �paules pour l'amener doucement devant le Sultan.</p><p>Celui-ci se tendit ardemment vers la silhouette voil�e. Les yeux dor�s du roi et ceux d'Ang�lique se rencontr�rent. Elle baissa les paupi�res. Pour la premi�re fois depuis des mois, un homme la regardait en femme d�sirable. � l'apparition de son visage, que la main du Grand Eunuque venait de d�couvrir, elle savait qu'il manifesterait cet enchantement surpris que la vue de ses traits parfaits, de sa bouche renfl�e, grave et un peu moqueuse avait �veill� en tant de regards d'homme. Elle savait que les larges narines de Moulay Isma�l palpiteraient � la vue de la si rare chevelure croulant comme une soie d'or sur ses �paules. Les mains d'Osman Ferradji l'affleuraient et, les paupi�res obstin�ment baiss�es, elle ne voyait, ne voulait voir que la danse de ces longues mains noires aux ongles rouges et aux bagues de rubis et de diamants. C'�tait curieux�! Elle n'avait jamais remarqu� que leurs paumes fussent si p�les, comme d�teintes, et d'une couleur de rose s�ch�e... Elle s'effor�ait de penser � autre chose pour supporter le supplice de l'exhibition sous le regard du ma�tre intraitable auquel elle �tait destin�e. Pourtant elle ne put s'emp�cher de se crisper lorsqu'elle sentit ses bras d�nud�s. Les mains d'Osman Ferradji lui impos�rent une rapide pression. Il lui rappelait le danger... Sa main se porta sur le sixi�me voile, qui d�nuderait ses seins et r�v�lerait la finesse de sa taille, son dos souple et long comme celui d'une jeune fille.</p><p>La voix du roi lui dit, en arabe�:</p><p>��Laisse... Ne l'importune pas. Je devine qu'elle est tr�s belle�!</p><p>Il se leva du divan et vint pr�s d'elle.</p><p>��Femme, dit-il en fran�ais de sa voix rauque qui savait �tre si sauvage, femme... montre-moi... TES YEUX�!...</p><p>Il dit cela d'un tel ton qu'elle ne put r�sister, et leva ses prunelles sur la face redoutable.</p><p>Elle vit un signe tatou� pr�s de ses l�vres, et le grain de sa peau, curieusement jaune et noire. Un lent sourire �tira ses l�vres �paisses.</p><p>��Des yeux semblables je n'en ai jamais vu�! dit-il en arabe � Osman Ferradji. Il ne doit pas y en avoir d'autres au monde.</p><p>��Tu l'as dit, Seigneur, approuva le Grand Eunuque.</p><p>Il ramenait les nombreux voiles autour d'Ang�lique. � mi-voix il lui conseilla, en fran�ais�:</p><p>��Incline-toi devant le roi. Il sera satisfait.</p><p>Ang�lique ne broncha pas. Moulay Isma�l, s'il comprenait peu le fran�ais dont il n'avait que quelques rudiments, �tait assez fin pour saisir la mimique. Il eut encore un sourire et ses yeux brill�rent d'un �clat all�gre et sauvage. Pour cette femme, surprise in�dite et merveilleuse que lui avait r�serv�e le Grand Eunuque, il se sentait � l'avance plein de patience et d'int�r�t. Elle portait en elle tant de promesses qu'il n'�prouvait m�me pas de h�te � les d�couvrir aussit�t. Elle �tait comme un pays inconnu et dont se d�couvre lentement l'horizon, un lieu ennemi � conqu�rir, un adversaire � p�n�trer. Une ville close dont il faut trouver la faiblesse. Il faudrait qu'il interroge�t le Grand Eunuque qui la connaissait bien. Cette femme �tait-elle sensible � l'attrait des pr�sents, � la douceur, ou � la brutalit�? Avait-elle le go�t de l'amour�? Oui. L'eau limpide de ses yeux avouait son trouble�; la chaleur des �lans qu'elle dissimulait sous la froideur de son corps de neige. Ce n'�tait pas de peur qu'elle tremblait. Elle �tait d'une race inaccessible � la peur, mais d�j�, sous le regard lourd du roi, son visage, qui cherchait � se d�rober, prenait cette expression �puis�e et vaincue qu'elle devait avoir apr�s l'amour. Elle n'en pouvait plus�!... Elle voulait �chapper � l'emprise et, comme l'oiseau fascin�, cherchait des yeux une issue, paralys�e entre ces deux hommes cruels et attentifs � son �moi. Moulay Isma�l sourit encore...</p></section><section><p><strong>Chapitre 21</strong></p><p>Ang�lique avait �t� conduite dans un autre appartement, plus vaste et plus riche que celui qu'elle avait occup� jusque-l�.</p><p>��Pourquoi ne me ram�ne-t-on pas chez moi�?</p><p>Les eunuques et les servantes ne lui r�pondaient pas. Fatima, le visage fig� pour dissimuler sa satisfaction, lui servit son repas mais elle n'y put toucher. Elle attendait avec anxi�t� qu'Osman Ferradji repar�t, afin de lui parler. Il ne vint pas. Elle le r�clama. L'eunuque lui dit que le cher du s�rail allait venir mais les heures s'�coul�rent en vain. Elle se plaignit que l'odeur p�n�trante des bois pr�cieux qui garnissaient l'appartement lui donnait la migraine. Fatima sur un r�chaud fit br�ler des graines d'encens et l'odeur devint encore plus envo�tante. Engourdie, Ang�lique sentait la nuit venir sur elle. � la lueur de veilleuses allum�es le visage de la vieille esclave ressemblait � celui de la sorci�re M�lusine qui jadis, dans la for�t de Nieul, faisait br�ler des herbes pour convoquer le diable. La sorci�re M�lusine �tait de ces Poitevines auxquelles une goutte de sang arabe donne des yeux noirs et farouches. Si loin jadis �tait remont�e la vague des conqu�rants aux sabres courbes et aux verts oriflammes�!...</p><p>Ang�lique enfouit son visage dans les coussins, tourment�e de la honte qui la poursuivait depuis que le regard de Moulay Isma�l avait �veill� en elle l'appel �ternel. Il l'avait tenue sous son regard comme il allait la tenir dans ses bras, attendant peut-�tre, en arr�t, qu'elle s'offr�t elle-m�me. Elle ne pourrait r�sister au contact de ce corps exigeant.</p><p>��Je ne suis pas de force, songea-t-elle, oh�! je ne suis qu'une femme... Que puis-je faire�?��</p><p>Elle s'endormit, dans ses larmes, comme une enfant. Son sommeil restait troubl�. La chaleur du d�sir la poursuivait. Elle entendait la voix rauque et ardente de Moulay Isma�l�:</p><p>��Femme�! Femme�!...�� Une invocation�! Une pri�re�!...</p><p>Il fut l�, pench� sur elle � travers les vapeurs de l'encens, avec ses l�vres d'idole africaine et ses prunelles immenses, insondables comme le d�sert. Elle sentit la douceur de sa bouche sur son �paule et le poids de son corps sur le sien. Elle �prouva la d�licieuse oppression de son �treinte qui la soulevait, la soudait � la poitrine lisse et muscl�e. Alors, d�faillante, elle jeta les bras autour de ce corps dont la r�alit� peu � peu �mergeait de son r�ve. Ses doigts gliss�rent sur la peau d'ambre, au parfum de musc, caress�rent le flanc dur que serrait � la taille une ceinture d'acier. Alors ses doigts rencontr�rent la forme anguleuse et froide d'un petit objet�: c'�tait le manche d'un poignard. Sa main se crispa dessus et ce fut comme un souvenir venu du tr�fonds d'une vie ancienne�: Marquise des Anges�! Marquise des Anges�! Te souviens-tu du poignard de Rodogone l'�gyptien que tu tenais en main lorsque tu �gorgeas le Grand Co�sre de Paris�?... Comme tu savais alors le tenir, ce poignard�!... Et elle le tenait, ce poignard. Ses doigts le serraient et la froideur du m�tal la p�n�trait, l'arrachait � sa torpeur. De toutes ses forces elle le tira et frappa... Ce furent les muscles d'acier de Moulay Isma�l qui le sauv�rent. La d�tente qui le projeta en arri�re � l'instant o� il sentit la lame effleurer sa gorge �tait celle d'un tigre aux r�flexes foudroyants.</p><p>Il demeura courb� en avant, les yeux agrandis d'une stupeur immense. Il sentait le sang couler sur sa poitrine, r�alisait qu'� une seconde pr�s il aurait eu la carotide tranch�e... Sans la quitter du regard���mais maintenant elle ne pouvait plus rien���il alla vers un gong et frappa.</p><p>Osman Ferradji, qui ne devait pas �tre loin, fit irruption. Un seul coup d'�il lui suffit pour comprendre la sc�ne. Ang�lique � demi-soulev�e sur sa couche, le poignard � la main. Moulay Isma�l sanglant, fou de rage, les yeux exorbit�s, incapable de parler. Le Grand Eunuque fit un signe. Quatre Noirs entr�rent en courant, saisirent la jeune femme aux poignets, la tir�rent hors de sa couche, la jet�rent aux pieds du sultan, le front contre les dalles...</p><p>Le roi �clatait enfin, il mugissait comme un taureau. Sans la protection d'Allah il giserait maintenant la gorge ouverte par la faute de cette Chr�tienne maudite qui avait voulu l'�gorger avec son propre poignard. Il la ferait mourir dans des tourments �pouvantables. Et sur l'heure... Sur l'heure�!... Qu'on all�t donc chercher les captifs, les fortes t�tes�!... Surtout les Francs. Ils verraient supplicier une femme de leur propre race. Ils verraient comment doit p�rir l'audacieuse qui ose porter la main sur la personne sacr�e du Commandeur des Croyants...</p></section><section><p><strong>Chapitre 22</strong></p><p>Maintenant tout allait tr�s vite, tout �tait d�clench�. Il n'y avait plus � se poser de questions. On nouait les poignets d'Ang�lique, on les tirait vers le haut pour les lier � l'une des colonnes de la salle.</p><p>Son dos fut d�nud�. Elle commen�a � sentir les coups de fouet comme l'attouchement de br�ves flammes, qui se pr�cipitaient, devenaient br�lure intense. Elle pensa�: ��Je voyais cela autrefois dans les belles images de mon livre des saints martyrs de l'�glise...�� Maintenant c'�tait ELLE qui �tait li�e au poteau. Son dos la br�lait de plus en plus. Elle sentit le long de ses jambes le ruissellement ti�de du sang. Alors elle pensa ��Ce n'est pas si terrible�!...��</p><p>Mais la suite viendrait�!... Qu'importe�! Tout �tait d�clench�!... Elle ne pouvait plus l'arr�ter. Elle �tait le galet roul� par les eaux du torrent. Elle revit les gaves bondissants des Pyr�n�es qu'elle avait connus au temps de son premier mariage. Elle commen�ait � avoir tr�s soif et sa vue se brouillait...</p><p>Les coups cess�rent et dans cette accalmie la douleur de sa chair s'irradia et devint intol�rable.</p><p>On d�noua ses poignets mais ce n'�tait que pour la retourner face � la salle et la lier de nouveau au poteau.</p><p>� travers la brume qui tremblait devant ses yeux elle aper�ut le bourreau avec son brasero o� rougeoyaient des charbons ardents et d'effrayants instruments qu'il d�posait sur une petite planche. C'�tait un eunuque envahi de graisse, � la face de gorille. D'autres eunuques l'entouraient. Ils n'avaient pas eu le temps de rev�tir la tenue des ex�cutions. Ils avaient seulement �t� leurs turbans...</p><p>Moulay Isma�l �tait assis sur la gauche. Il avait refus� qu'on le pans�t. Sa blessure n'�tait que superficielle. Il voulait qu'on v�t le sang qui d�j� se coagulait. Il voulait qu'� cette vue chacun pr�t conscience du sacril�ge.</p><p>Et dans le fond de la pi�ce une vingtaine d'esclaves fran�ais �taient assembl�s. Colin Paturel et ses cha�nes, Jean-Jean de Paris le petit rouquin, les traits chavir�s, le marquis de Kerm�ur et d'autres, regardant atterr�s, bouche b�e, cette femme si blanche � demi nue qu'on torturait. Des gardes les tenaient en respect, le fouet et le sabre en main. Osman Ferradji se pencha vers Ang�lique. Il parla en arabe, tr�s lentement�:</p><p>���coute. Le grand roi de Marocco est pr�t � pardonner ton acte insens�. Consens � lui ob�ir et il te fait gr�ce. Consens-tu�?</p><p>Le visage noir d'Osman Ferradji dansait, impr�cis. Elle pensa que c'�tait le dernier visage qu'elle verrait en ce monde. Et c'�tait bien ainsi... Osman Ferradji �tait si grand�! Et la plupart des �tres sont si petits, si mesquins. Puis ce fut la face bourrue et blonde de Colin Paturel aux c�t�s de celle du Grand Eunuque.</p><p>��Ma pauv'petite... Il me demande de vous adjurer dans notre langue de consentir... Vous n'allez pas vous laisser massacrer ainsi... Ma pauv'petite�!...</p><p>��Pourquoi vous �tes-vous laiss� crucifier, Colin Paturel�?�� avait-elle envie de lui demander.</p><p>Mais ses l�vres ne pouvaient plus s'entrouvrir que sur un seul mot�:</p><p>��NON�!</p><p>��On va t'arracher les seins�! On va te mutiler avec des tenailles rougies au feu, dit Osman Ferradji.</p><p>Les paupi�res d'Ang�lique retomb�rent. Elle voulait rester seule avec elle-m�me et la douleur. Les �tres s'effa�aient. Ils �taient d�j� tr�s loin... Est-ce que ce serait long�?...</p><p>Elle entendit gronder les captifs dans le fond de la salle et frissonna. Que pr�parait le bourreau�?...</p><p>Puis il y eut une attente interminable. Puis ses mains furent d�nou�es et elle glissa le long de la colonne tr�s loin, tr�s loin, tr�s longtemps...</p><p>*****</p><p>Quand elle reprit conscience, la joue sur un coussin de soie, elle �tait couch�e sur le c�t� et les mains d'Osman Ferradji semblaient pos�es non loin de l�, immobiles. Ang�lique se souvint. � ces mains patriciennes, aux ongles plus rouges que les rubis de ses bagues, elle s'�tait cramponn�e dans son d�lire.</p><p>Elle se tourna un peu. La m�moire lui revint tout � fait et elle fut envahie par l'all�gresse particuli�re qu'elle avait �prouv�e au moment o� ses enfants venaient de na�tre et quand elle comprenait que les douleurs �taient finies et qu'elle avait accompli quelque chose de merveilleux.</p><p>��Est-ce que c'est fini�? demanda-t-elle. Est-ce que j'ai �t� martyris�e�? Est-ce que j'ai bien r�sist�?</p><p>��Est-ce que je suis morte�? la singea Osman Ferradji en ricanant. Sotte petite rebelle�!</p><p>Allah fut bien peu mis�ricordieux lorsqu'IL, te pla�a sur ma route. Je t'apprendrai que si tu es encore en vie et sans autre mal que ton dos un peu flagell�, c'est que j'ai averti Moulay Isma�l de ton consentement. Mais comme tu n'�tais pas en �tat de prouver � l'instant ta docilit�, il a bien voulu te laisser emmener soigner. Il y a trois jours que tu te d�bats dans la fi�vre et tu ne seras � nouveau pr�sentable qu'� la prochaine lune.</p><p>Les yeux d'Ang�lique se remplirent de larmes.</p><p>��Alors, tout est � recommencer�? Oh�! pourquoi avez-vous fait cela, Osman Ferradji�? Pourquoi ne m'avoir pas laiss� mourir cette fois-ci�? Je n'aurai plus le courage de recommencer.</p><p>��Tu c�deras�?</p><p>��NON�! Vous savez bien que non�!</p><p>��Alors, ne pleure pas, Firouz�. Tu as jusqu'� la prochaine lune pour te pr�parer � ton nouveau martyre, dit le Grand Eunuque avec ironie.</p><p>*****</p><p>Il revint la voir dans la soir�e. Elle reprenait des forces et pouvait appuyer � demi sur les coussins son dos couvert d'empl�tres.</p><p>��Vous m'avez vol� ma mort, Osman Ferradji, dit-elle. Mais vous ne gagnerez rien pour attendre. Je ne serai jamais la troisi�me femme, ni m�me la favorite de Moulay Isma�l, et je le lui dirai en face d�s que l'occasion se pr�sentera... Et... tout recommencera�! Je n'ai pas peur. Il est vrai que Dieu envoie sa gr�ce aux martyrs. Apr�s tout, cette flagellation, ce n'�tait pas si terrible.</p><p>Le Grand Eunuque renversa la t�te en arri�re et se permit de rire, ce qui lui arrivait rarement.</p><p>��Je m'en doute, fit-il. Sais-tu seulement, sotte, qu'il y a plusieurs mani�res de fouetter�? Des coups appliqu�s d'une certaine fa�on arrachent des lambeaux de chair � chaque fois et d'autres effleurent � peine la surface de la peau, suffisamment pour la faire saigner et offrir le spectacle impressionnant de l'autre jour. Il y a aussi des fouets dont les lani�res ont �t� tremp�es dans des narcotiques et dont l'attouchement engourdit la plaie et communique au patient un abrutissement bienfaisant. Ce n'�tait pas si terrible�?... Pardi�! Mais j'avais donn� des ordres pour te m�nager.</p><p>Ang�lique passa par des sentiments divers et sa surprise finit par dominer sa vexation d'avoir �t� dup�e.</p><p>��Oh�! pourquoi avez-vous fait cela pour moi, Osman Bey�? demanda-t-elle avec gravit�. Je vous avais pourtant d��u. Esp�riez-vous que je me raviserais encore�? Non. Je ne me raviserai jamais. NON. Je ne c�derai jamais. Vous savez bien que c'est IMPOSSIBLE�!</p><p>��Certes, je le sais, dit le Grand Eunuque avec amertume.</p><p>Ses traits hi�ratiques s'affaiss�rent et il eut, fugitive, cette expression de singe triste des Noirs accabl�s par le Destin.</p><p>��J'ai �prouv� la force de ton caract�re... Tu es comme le diamant. Rien ne te brisera.</p><p>��Alors pourquoi�?... Pourquoi ne pas m'abandonner � mon triste sort�?</p><p>Il se mit � branler la t�te de plus en plus rapidement.</p><p>��Je ne peux pas... Je ne pourrai jamais voir Isma�l te massacrer. Toi la plus belle et la plus parfaite des femmes. Je ne crois pas qu'Allah ait cr�� souvent un �tre semblable � toi. Tu es La Femme, en v�rit�. Enfin je t'ai trouv�e, apr�s tant de recherches sur les march�s du monde�!... Je ne laisserai pas Moulay Isma�l te d�truire�!</p><p>Ang�lique se mordait les l�vres avec perplexit�. Il vit son regard incertain et dit avec un sourire�:</p><p>��Ces propos te semblent �tranges, venant de moi. Je ne puis te d�sirer en effet, mais je puis t'admirer. Et peut-�tre as-tu inspir� mon c�ur... Un c�ur�? Lui qui avait suspendu le cheik Abd-el-Kharim au-dessus du feu et qui avait conduit sans sourciller la petite Circassienne au supplice�?...</p><p>Il se mit � parler d'une voix lente et m�ditative.</p><p>��C'est ainsi. J'aime l'accord de ta beaut� et de ton esprit... La perfection avec laquelle ton corps refl�te ton �me. Tu es un �tre noble et fantasque... Tu connais les pi�ges de la femme, tu as sa cruaut� et ses ongles pointus et tu as su garder pourtant la tendresse des m�res�!... Tu es changeante comme l'horizon et immuable comme le soleil... Tu sembles t'adapter � tout et tu restes cependant na�vement latine dans ta volont� braqu�e sur un seul but... Tu ressembles � toutes les femmes et tu ne ressembles � aucune... J'aime les promesses non encore �closes derri�re ton front sage, les promesses de ta vieillesse...</p><p>��J'aime aussi que tu aies pu d�sirer follement Moulay Isma�l, impudique comme J�zabel et que tu aies essay� de le tuer, comme Judith tua Holopherne. Tu es la jarre pr�cieuse o� le Cr�ateur semble avoir vers� les tr�sors universels de la f�minit�... Il conclut�:</p><p>��Je ne peux pas te laisser d�truire. Dieu me punirait�!</p><p>Ang�lique l'avait �cout�, un faible sourire sur ses l�vres p�lies.</p><p>��Si un jour l'on me demande, songea-t-elle, quelle a �t� la plus belle d�claration d'amour que j'ai re�ue dans ma vie, je r�pondrai�: Ce fut celle du Grand Eunuque Osman Ferradji, gardien du harem de Sa Majest� le sultan du Maroc.��</p><p>Un immense espoir se levait en elle. Elle fut sur le point de lui demander de l'aider � s'enfuir. Une prudence instinctive la retint cependant. Elle avait trop p�n�tr� les lois implacables du s�rail pour savoir que la complicit� du Grand Eunuque �tait une utopie. Il fallait �tre na�vement latine, comme il disait, pour l'envisager.</p><p>��Alors que va-t-il se passer�?... demanda-t-elle.</p><p>Les yeux du Noir regardaient au loin, � travers la muraille.</p><p>��Il y a encore trois semaines avant la nouvelle lune.</p><p>��Que peut-il se passer avant la nouvelle lune�?</p><p>��Comme tu es impatiente�! Ne peut-il se passer mille et mille choses en trois semaines, alors qu'Allah d'un signe peut d�truire le monde dans la seconde qui va suivre nos paroles�!... Firouz�, cela te plairait-il de respirer l'air frais de la nuit du haut de la tour Mazagreb�?... Oui. Alors suis-moi, je vais te montrer les �toiles.</p><p>*****</p><p>L'observatoire du Grand Eunuque se trouvait au sommet de la tour Mazagreb, moins haute que les minarets, mais plus �lev�e que les murailles. Entre les merlons pointus, on voyait luire le bled d�sertique tachet� par les houppes sombres de quelques oliviers et, plus loin, nu et pierreux sous la lune.</p><p>La puissante lunette d'astronome, le sextant, les compas, les globes et tous les beaux instruments de pr�cision accrochaient dans leurs cuivres et leurs vernis le reflet de l'astre nocturne et celui des �toiles particuli�rement brillantes sur un ciel qu'aucune vapeur n'alt�rait. Un savant turc qu'Osman Ferradji avait ramen� de Constantinople, fr�le petit vieillard croulant sous le poids de son turban et le nez chauss� d'�normes b�sicles, servait d'assistant. Lorsqu'il pratiquait l'astrologie, Osman Ferradji aimait rev�tir son manteau soudanais et coiffer son turban de lam� or. Ainsi grandi encore, il se d�ployait sous la coupole immense du firmament ponctu� d'�toiles et seul un trait argent� d�tachait son noir profil de la nuit. Il devenait un peu immat�riel.</p><p>Intimid�e, Ang�lique s'assit � l'�cart sur des coussins. Le sommet de la tour Mazagreb avait l'aspect d'un sanctuaire de l'esprit. ��Une femme n'aurait jamais d� y p�n�trer��, pensa-telle. Mais le Grand Eunuque n'avait pas pour l'intelligence des femmes le m�me d�dain que les vrais hommes. � l'abri de l'aveuglement des sens, il les jugeait � leur mesure, avec une objectivit� attentive, �loignait la sotte mais se rapprochait de celle dont la forme d'esprit paraissait digne d'int�r�t et dont il se trouvait lui-m�me instruit agr�ablement. Ang�lique lui avait beaucoup appris, non seulement en ce qui concernait le drap fran�ais et le nougat persan, mais sur le caract�re des Occidentaux et sur celui du grand roi Louis XIV. Tous les renseignements qu'il avait obtenus seraient pr�cieux � l'occasion de l'ambassade qu'un jour Moulay Isma�l enverrait au potentat de Versailles.</p><p>C'aurait �t� trop simple d'affirmer qu'Osman Ferradji avait une fois pour toutes renonc� � voir Ang�lique devenir la troisi�me femme de Moulay Isma�l. Le projet mirifique s'�loignait seulement, fuyait dans l'espace comme ces plan�tes capricieuses qu'on n'aper�oit qu'une fois par existence, mais qui n'en demeurent pas moins suspendues au-dessus des destin�es humaines. Les conjonctions et quadratures myst�rieuses ne s'�taient pas encore prononc�es.</p><p>Les n�buleuses s'assemblaient-elles ou se divisaient-elles�?... Aux yeux d'un Latin, la situation �tait sans issue autre que tragique. Mais Osman Ferradji attendait... Les astres �taient l�, qui les premiers lui avaient r�v�l� qu'il allait vers une am�re d�convenue. Le destin de la Fran�aise ne croisait que bri�vement celui de Moulay Isma�l. Elle s'�loignait, comme l'�toile filante. Mais encore, �tait-ce dans la mort�?... Les signes pressentis avaient fait courir un long frisson sur sa nuque et depuis il en demeurait oppress�, comme par le passage d'Azra�l. Au point que ses doigts ne touchaient plus qu'avec appr�hension le m�tal froid de la lunette d'optique. Ce soir, o� il voulait arracher au Ciel de plus profonds secrets, il avait fait venir la femme dont il interrogeait le Destin, afin de renforcer le magn�tisme qui, des �tres humains, rejoint les courants naturels �manant des objets de la Cr�ation. La force invisible que poss�dait Ang�lique �tait d'une nature tr�s particuli�re. Il en avait m�sestim� l'attrait en premier lieu. Il s'avouait aujourd'hui qu'elle �tait l'un des rares �tres dont il n'avait pas su mesurer aussit�t le fluide r�el. Grave erreur, qu'il n'expliquait que par le myst�re de sa f�minit�, enrobant comme un d�guisement trompeur une Force Invincible. Il devait se rendre � l'�vidence que sa beaut� de femme voilait un caract�re inattendu et un destin exceptionnel, dont elle �tait elle-m�me inconsciente. Tout en mettant au point le m�canisme de son instrument d'observation, il se demandait s'il ne s'�tait pas �gar� jusqu'au leurre.</p><p>*****</p><p>Ang�lique regardait les �toiles. Elle pr�f�rait les voir petites et allum�es de reflets ainsi que des bijoux sur un velours noir, plut�t que grossies au bout de la lorgnette. Que cherchait donc Osman Ferradji dans cette assembl�e de mondes immenses�? Sa propre cervelle � elle, Ang�lique, ne se sentait plus � la hauteur d'une science aussi herm�tique. Et parce que, de se voir ainsi �tendue au sommet d'une tour, sous un ciel �toile, lui rappelait les lointaines nuits de Toulouse, elle se souvint que son mari, le savant comte de Peyrac, l'avait aussi parfois introduite dans son laboratoire et s'�tait donn� la peine de lui expliquer certains de ses travaux. Maintenant sans doute il la trouverait b�te. Il valait mieux qu'il ne l'e�t point revue�! Son �me �tait si lasse et si cruellement d�senchant�e... Sa vie l'avait ramen�e au niveau commun d'o� il �tait vain de vouloir s'�lever�: une simple femme. Une femme qui n'avait d'autre choix que de c�der � Moulay Isma�l, ou de mourir b�tement, par ent�tement. De se donner au roi de France ou d'�tre bannie�? De se vendre pour ne pas �tre vendue�? De frapper pour ne pas �tre �cras�e�?... L'issue de vivre serait-elle impossible�? Vivre�!... Elle renversait son visage en arri�re, vers la libert� immense du ciel. Vivre, Seigneur�!... Ne pas toujours �touffer entre l'avilissement et la mort�!... Si seulement les captifs pouvaient l'aider � fuir�? Mais maintenant que Savary n'�tait plus, ils n'iraient pas se pr�occuper d'elle et s'encombrer d'une femme. Pourtant, si elle parvenait � mettre la main sur la cl� de la petite porte et � sortir de la premi�re enceinte du harem, Colin Paturel refuserait-il de l'emmener�?... Elle le supplierait � deux genoux. Comment entrer en possession de cette cl�, que seuls le Grand Eunuque et Le�la A�cha poss�daient�?...</p><p>*****</p><p>��Pourquoi t'es-tu enfuie...</p><p>Ang�lique tressaillit. Elle avait oubli� la pr�sence du Grand Eunuque et son inqui�tant pouvoir de lire les pens�es. Elle ouvrit la bouche et ne dit rien, car il ne la regardait pas. Il avait parl� comme pour lui-m�me, les yeux perdus vers les �toiles.</p><p>��Pourquoi t'es-tu enfuie de Candie�?</p><p>Il prit son menton dans sa main d'un geste m�ditatif et ferma les yeux.</p><p>��Pourquoi as-tu quitt� ce pirate chr�tien qui venait de t'acheter, le Rescator�?</p><p>Sa voix �tait si �trange, si troubl�e, qu'Ang�lique, stup�faite chercha vainement une r�ponse.</p><p>��Parle�! Pourquoi t'es-tu enfuie�? N'as-tu pas senti que le destin de cet homme et le tien se rejoignaient�? R�ponds�!... Ne l'as-tu pas senti�?</p><p>Maintenant il la regardait et sa voix se faisait imp�rieuse. Elle balbutia humblement�:</p><p>��Oui, je l'ai senti.</p><p>��Oh�! Firouz�, s'�cria-t-il presque douloureusement, te souviens-tu de ce que je t'ai dit�? ��On ne doit pas forcer le sort et lorsque les signes vous avertissent, il ne faut pas les ignorer.�� Le Signe particulier de cet homme croise ton chemin et... je ne peux pas tout voir, Firouz�. Il faudrait me livrer � des calculs infinis pour discerner dans les astres la plus �trange histoire que je crois y lire. Ce que je sais c'est que cet homme est de la m�me race que toi...</p><p>��Voulez-vous dire qu'il est fran�ais�? interrogea-t-elle timidement. On le disait espagnol ou m�me marocain...</p><p>��Je l'ignore... Je veux dire... Il est d'une race non encore cr��e, comme toi...</p><p>Ses mains dessin�rent dans l'espace des r�gles myst�rieuses.</p><p>��Une spirale ind�pendante,... rejoignant l'autre et qui...</p><p>Il se mit � parler rapidement en arabe. Le vieil effendi �crivait, hochant son lourd turban de mousseline verte. Ang�lique, en plein d�sarroi, essayait de comprendre le sens de leur discussion et de lire sur leurs visages et dans le mouvement des compas qu'ils maniaient et des globes qu'ils consultaient, la signification d'un verdict auquel sa vie �tait suspendue. Tout � l'heure elle �tait loin de songer au Rescator, image d�j� estomp�e et que la violence du conflit qui l'avait oppos�e � Moulay Isma�l avait compl�tement rejet�e � l'arri�re-plan. Et tout � coup la prenait � la gorge le souvenir de l'apparition au masque noir. Voyant Osman Ferradji disposer � nouveau vers le ciel l'instrument d'optique, elle osa l'interrompre.</p><p>��L'avez-vous connu, Osman Bey�? N'est-ce pas, comme vous, un magicien�?</p><p>Il secoua la t�te lentement.</p><p>��Peut-�tre, mais sa magie est d'une autre source que la mienne... Mais je l'ai rencontr�, en effet, ce Chr�tien. Il parle l'arabe et plusieurs langues, mais ses paroles ont de la difficult� � rejoindre ma pens�e. Je me tiens devant lui comme un homme du pass� devant un voyageur venu de l'horizon charg� de la provende des temps futurs. Qui donc peut l'accueillir�? Qui donc peut l'entendre�? En v�rit�, personne ne peut l'entendre encore...</p><p>��Mais ce n'est qu'un vulgaire pirate, s'�cria-t-elle, indign�e, un vil trafiquant d'argent...</p><p>��Il cherche sa voie parmi un monde qui le rejette. Il marchera ainsi jusqu'au jour o� il rencontrera son lieu d'�lection. Ne peux-tu comprendre cela, toi qui as d�j� v�cu tant de destins contraires et qui cherches en vain � rev�tir ton vrai visage�?</p><p>Ang�lique se mit � trembler de la t�te aux pieds. Non�! Ce n'�tait pas vrai�! Le Grand Eunuque ne pouvait pas conna�tre sa vie. Il ne pouvait pas avoir lu dans les astres... Avec effroi, elle sonda le ciel nocturne. La nuit �tait pure et parfum�e. Venant du d�sert, la brise glanait au passage l'encens exhal� par les jardins clos de Miquenez. C'�tait une nuit comme toutes les nuits, mais au sommet de la tour Mazagreb elle se chargeait d'effluves inqui�tants. Ang�lique aurait voulu s'enfuir, laisser l�, dans le d�cor de leurs �tranges instruments, le mage noir et son scribe � b�sicles qui grattait des chiffres cabalistiques comme un insecte affair�. Elle ne voulait plus rien savoir�! Elle �tait fatigu�e. Mais elle demeurait immobile, incapable de d�tacher son regard du lent mouvement de l'objectif braqu� vers le firmament. La science d'Osman Ferradji soulevait un coin du rideau tir� sur l'Invisible. Qu'allait-il encore annoncer�?... Elle croyait lui voir ce teint ardois� qui �tait sa fa�on de p�lir et soudain il la fixa avec une expression presque horrifi�e, comme s'il contemplait � ses pieds un d�sastre qu'il aurait lui-m�me d�cha�n�.</p><p>��Osman Bey, s'�cria-t-elle, oh�! qu'avez-vous lu dans les astres�?...</p><p>Un long silence s'�tablit. Le Grand Eunuque avait baiss� les paupi�res.</p><p>��Pourquoi as-tu fui le Rescator�? murmura-t-il enfin. Il aurait �t� le SEUL homme assez fort pour s'allier � toi... et peut-�tre aussi Moulay Isma�l mais... je ne sais maintenant si le risque n'e�t �t� pire�! Les hommes qui s'attachent � toi, tu leur apportes la mort... Voil�!</p><p>Elle poussa un cri d'agonie et supplia � mains jointes.</p><p>��Non, Osman Bey, non, ne dites pas cela�!...</p><p>C'�tait comme s'il l'accusait d'avoir frapp� de sa main son �poux qu'elle aimait. Elle courba la t�te comme une coupable et ferma les yeux avec force pour chasser la vision d'autres visages qui remontaient du pass�.</p><p>��Tu leur apportes la mort, ou la d�faite, ou la peine qui corrompra leur go�t de vivre. Il faut �tre d'une force exceptionnelle pour y �chapper. Tout �a parce que tu t'obstines � aller o� nul ne peut te suivre... Ceux qui sont trop faibles, tu les laisses en chemin. La force que la Cr�ateur a mise en toi ne te permettra pas de t'arr�ter avant que tu n'aies rejoint le lieu o� tu dois te rendre.</p><p>��Quel est-il, Osman Bey�?</p><p>��Je l'ignore. Mais tant que tu ne l'auras pas atteint tu ravageras tout sur ton passage et jusqu'� ta propre vie... J'ai voulu capter cette force et je me suis leurr�, car elle n'est pas de celles que l'on peut dompter. Toi-m�me l'ignores en grande partie. Tu n'en es pas moins redoutable...</p><p>Ang�lique se mit � pleurer, � bout de nerfs.</p><p>��Oh�! Osman Bey, je vois bien que vous regrettez maintenant de ne pas m'avoir laiss� mourir sous les tortures de Moulay Isma�l. Oh�! Pourquoi avez-vous regard� les �toiles ce soir�? Pourquoi�?... Vous �tiez mon ami et maintenant vous me dites des choses horribles�!</p><p>La voix du Grand Eunuque s'adoucit. Mais elle demeura alt�r�e et voil�e d'une profonde anxi�t�.</p><p>��Ne pleure pas, Firouz�! Ce n'est pas ta faute.</p><p>C'est en dehors de toi. Tu ne portes pas le malheur. Tu portes le bonheur. Mais il y a certains �tres qui sont trop faibles pour supporter le poids de certaines richesses. Tant pis pour eux�! H�las�! Oui, je suis toujours ton ami. Et tant pis pour moi�! Ce n'est pas sans risque qu'on pourrait prendre la responsabilit� de ta mort et en l'�vitant j'ai voulu aussi �pargner � Moulay Isma�l d'invisibles sanctions. Mais maintenant il va falloir que j'accomplisse quelque chose de terrible, quelque chose de surhumain�: Lutter contre ce qui est �crit. Lutter contre le sort, afin que TU NE SOIS PAS PLUS FORTE QUE MOI...</p></section><section><p><strong>Chapitre 23</strong></p><p>Un groupe de femmes traversa le patio o� s'�battaient les colombes. L'esclave qui r�parait le m�canisme du jet d'eau dit � mi-voix�:</p><p>��La Fran�aise�?...</p><p>Ang�lique l'entendit et ralentit son pas, laissant ses compagnes aller devant. Elles n'�taient pas accompagn�es d'eunuques, se trouvant dans leur cour int�rieure. Comment un esclave fran�ais pouvait-il travailler l� impun�ment�? Si un eunuque l'apercevait, il se ferait �gorger.</p><p>Pench� sur la canalisation qu'il d�vissait�:</p><p>��C'est vous la captive fran�aise�? chuchota-t-il.</p><p>��Oui, mais prenez garde. Il est interdit aux hommes de p�n�trer dans cette enceinte.</p><p>��Vous en faites pas pour moi, grommela-t-il. J'ai droit de circuler � mon aise dans le harem. Faites mine de vous int�resser aux colombes pendant que je vous parle... Colin Paturel m'envoie vers vous.</p><p>��Oui�?</p><p>���tes-vous toujours d�cid�e � fuir�?</p><p>��Oui.</p><p>��Moulay Isma�l vous a �pargn�e parce que vous lui c�diez�?...</p><p>Ang�lique n'avait pas le temps de lui expliquer la ruse du Grand Eunuque.</p><p>��Je ne lui ai pas c�d�, je ne lui c�derai jamais. Je veux fuir. Aidez-moi�!</p><p>��Nous le ferons � cause du vieux Savary, qui s'�tait mis dans la t�te de vous sortir de l�. C'�tait votre p�re, je crois. On ne peut pas vous laisser derri�re, bien que ce soit un risque suppl�mentaire de prendre une femme en charge. Enfin, voil�. Un soir, dont on fixera la date, Colin Paturel ou un autre vous attendra � la petite porte du Nord qui donne sur un tas d'immondices. S'il y a une sentinelle il la tuera, il ouvrira la porte avec la cl�, car elle ne s'ouvre que de l'ext�rieur, vous serez derri�re et il vous prendra en charge. Votre partie � vous, c'est de vous procurer cette cl�.</p><p>��Il para�t que le Grand Eunuque en poss�de une et la n�gresse Le�la A�cha une autre.</p><p>��Hum�! Pas commode. Enfin, nous, sans cette cl�, on ne voit gu�re d'autre moyen. Cherchez, ayez donc une id�e. Vous �tes dans la place, vous pouvez payer des servantes. Quand vous l'aurez, vous me la remettrez. Je suis toujours � r�der par l�. J'ai entrepris de r�viser tous les jets d'eau des patios du harem. Demain, je serai � travailler dans celui de la sultane Ab�chi. C'est une brave dame aimable et qui me conna�t bien, elle nous laissera causer sans histoires.</p><p>��Comment parvenir � avoir cette cl�?</p><p>��Faut vous d�brouiller, ma petite�! De toute fa�on vous avez quand m�me quelques jours devant vous. Nous attendrons les nuits sans lune pour l'�vasion. Bonne chance�! Quand vous voudrez me voir, vous demanderez Esprit Cavaillac, de Frontignan, l'ing�nieur de Sa Majest�...</p><p>Il ramassa ses outils et la salua d'un petit sourire encourageant. Elle devait apprendre plus tard son histoire par la sultane Ab�chi, tr�s bavarde. Pour le faire apostasier, Moulay Isam�l lui avait impos� des supplices particuli�rement odieux, lui faisant attacher par une ficelle ce que l'on n'ose nommer et arracher par l'�lan de son cheval. Esprit Cavaillac avait �t� soign� par ses compagnons et avait surv�cu � ses horribles blessures. Gr�ce � sa mutilation, il avait libre acc�s � l'int�rieur du s�rail et pourrait servir de messager entre Ang�lique et les conjur�s de l'ext�rieur.</p><p>Sa rencontre r�veilla le courage de la jeune femme. On ne l'oubliait pas�! On pensait encore � elle�! On envisageait encore possible son �vasion�!... Eh bien�! cela serait. Osman Ferradji n'avait-il pas dit que sa force �tait celle d'un volcan�? Alors qu'elle se sentait si faible, malade, le dos meurtri, ces paroles lui avaient paru d�risoires. Maintenant, il lui revenait tout ce qu'elle avait os� et accompli en quelques ann�es dans sa vie et elle ne voyait pas���non elle ne voyait pas���pourquoi elle ne r�ussirait pas cette chose insens�e�: s'�chapper du harem�! Vivement, elle contourna le patio, enfila d'un pas l�ger une longue galerie, traversa un jardin o� deux figuiers renversaient sur une vasque d'eau leurs ombres bibliques, p�n�tra � l'int�rieur d'un autre patio et de l�, sous les arceaux formant clo�tre qui pr�c�daient les porches sombres des appartements. Raminan, le cher des gardes de la sultane Le�la A�cha parut devant elle.</p><p>��Je voudrais voir ta ma�tresse, lui dit Ang�lique.</p><p>L'�il froid du n�gre la d�visagea, h�sitant. Que voulait l'inqui�tante rivale, la cr�ature du Grand Eunuque, pour laquelle Le�la A�cha et Daisy-Valina convoquaient depuis huit jours les charmes mal�fiques de leurs sorciers�? L'imp�rieuse Soudanaise de la tribu de Loub� ne s'�tait pas tromp�e sur le sens de la flagellation subie par Ang�lique. En lui r�sistant, elle avait adopt� le plus s�r moyen de s'attacher Moulay Isma�l. La pointe du poignard que la r�volt�e avait pos� sur sa gorge, aiguillonnait son d�sir. Il lui tardait de mater cette tigresse, de la rendre roucoulante comme les colombes. Il en avait fait la confidence � Le�la A�cha elle-m�me. Il disait que cette femme ne pouvait r�sister � l'amour. Sans l'imprudence d'avoir gard� son poignard � sa ceinture, la Fran�aise serait d�j� p�m�e entre ses bras. Il se faisait fort de la maintenir sous la d�pendance de la volupt�. Il endormirait son esprit et captiverait son corps. Pour la premi�re fois, Moulay Isma�l se laissait aller � l'invraisemblable ambition de s'attacher une femme, pr�t � tout pour lui arracher un sourire et un seul geste d'abandon. La lucide n�gresse �tait tr�s sensible � ce changement. La col�re et la peur l'envahissaient de leurs flots noirs. Pour peu que la Fran�aise f�t habile, elle s'attacherait le tyran de fa�on ind�fectible, elle le m�nerait en laisse comme un gu�pard apprivois�, comme elle-m�me Le�la A�cha retenait la panth�re Alchadi.</p><p>Diabolique, Osman Ferradji jouait le jeu de l'�trang�re. Il faisait courir le bruit que la Fran�aise �tait mourante. Le Sultan demandait sans cesse de ses nouvelles. Il voulait aller la voir. Le Grand Eunuque s'y opposait. La malade �tait encore terrifi�e et l'aspect de son seigneur et ma�tre pourrait faire revenir la fi�vre. Cependant elle avait souri en recevant le pr�sent que Moulay Isma�l lui avait fait porter�: un collier d'�meraudes, razzi� sur une gal�re italienne. La Fran�aise aimait donc les bijoux�!... Du coup, le Sultan recevait les orf�vres de la ville et examinait � la loupe leurs plus belles pi�ces.</p><p>Toutes ces folies agitaient Le�la A�cha et Daisy. Elles avaient envisag� toutes les solutions et la plus simple, d'abord, puisque leur inqui�tante rivale �tait mourante�: d'aider par des tisanes appropri�es une �uvre si bien commenc�e. Mais les servantes les plus habiles et les f�ticheurs les plus retors, charg�s d'apporter le rem�de, s'�taient heurt�s � la surveillance renforc�e des gardes d'Osman Ferradji.</p><p>Et maintenant la Fran�aise �tait l� de nouveau, en sant� semblait-il, et demandant � s'entretenir avec celle qui la poursuivait de ses impr�cations et de sa haine. Raminan, apr�s r�flexion, la pria d'attendre. Le prince Bonbon���turban framboise et robe blanc sucre���jouait non loin de l� � couper des t�tes avec son sabre de bois. On lui avait �t� son sabre d'acier, qui avait occasionn� trop de blessures autour de lui. L'eunuque revint et d'un geste introduisit Ang�lique dans la pi�ce o� l'�norme n�gresse tr�nait parmi un amoncellement de braseros, de r�chauds et de cassolettes de cuivre o� br�laient des herbes odorif�rantes. Daisy-Valina �tait pr�s d'elle. Deux tables basses supportaient des hanaps cisel�s en verrerie de Boh�me, dans lesquels les sultanes buvaient leur th� � la menthe, et un grand nombre de bo�tes de cuivre contenant du th�, des confiseries ou du tabac.</p><p>La premi�re femme de Moulay Isma�l retira de ses l�vres sa longue pipe et envoya une bouff�e de fum�e vers les plafonds en bois de c�dre. C'�tait son vice secret, car le Sultan r�prouvait hautement les pratiques de fumer comme celles de boire, interdites par Mahomet. Lui-m�me ne buvait que de l'eau et n'avait jamais port� � ses l�vres le bec d'un narguil�, comme le font ces Turcs corrompus qui jouissent de la vie sans se pr�occuper de la grandeur de Dieu.</p><p>Le�la A�cha se procurait tabac et eau-de-vie par des esclaves chr�tiens qui seuls pouvaient en consommer et en acheter.</p><p>Ang�lique s'avan�a puis s'agenouilla humblement sur les somptueux tapis. Elle demeura ainsi la t�te basse devant les deux femmes qui l'observaient en silence. Puis elle �ta de son doigt la bague avec une turquoise que lui avait donn�e jadis l'ambassadeur persan Bachtiari bey et la posa devant Le�la A�cha.</p><p>��Voici mon pr�sent, dit-elle en arabe. Je ne peux rien t'offrir de mieux, car je ne poss�de rien d'autre.</p><p>Les yeux de la n�gresse flamboy�rent.</p><p>��Je refuse ton pr�sent�! Et tu es une menteuse. Tu poss�des aussi le collier d'�meraudes que t'a donn� le Sultan.</p><p>Ang�lique secoua la t�te et dit en fran�ais � l'Anglaise�:</p><p>��J'ai refus� le collier d'�meraudes. Je ne veux pas �tre la favorite de Moulay Isma�l et je ne le serai jamais... si vous m'y aidez.</p><p>L'Anglaise traduisit et la n�gresse s'inclina soudain vers elle d'un mouvement avide et attentif.</p><p>��Que veux-tu dire�?</p><p>��Que vous avez mieux � faire pour me supprimer que de m'empoisonner ou de me vitrioler�: Aidez-moi plut�t � fuir.</p><p>Elles parl�rent tout bas et longtemps, rapproch�es et complices. Ang�lique avait transform� a son service la haine que ses rivales lui portaient. Au fond, que risquaient-elles dans l'aventure�? Ou bien Ang�lique r�ussissait son �vasion et elles ne la reverraient de leur vie�; ou elle �tait reprise et cette fois, vou�e � une mort horrible. De toute fa�on, on ne pourrait faire porter aux deux premi�res sultanes la responsabilit� de sa disparition, comme il en serait si on la retrouvait morte des effets d'un poison. Elles n'�taient nullement responsables du harem. La fuite d'une concubine ne pouvait leur �tre incrimin�e.</p><p>��Jamais une femme ne s'est enfuie du harem, dit Le�la A�cha. Le Grand Eunuque aura la t�te tranch�e�!</p><p>Les prunelles jaun�tres inject�es de sang brill�rent d'un feu rouge.</p><p>��Je comprends. Tout s'ordonne... Mon astrologue a bien lu dans les astres que tu serais la cause de la mort d'Osman Ferradji...</p><p>Un long frisson parcourut l'�chin� d'Ang�lique.</p><p>��Lui aussi l'a lu, sans doute, songea-t-elle. Voil� pourquoi Ferradji me regardait de cet air �trange. ����Maintenant il va me falloir lutter contre le sort, Firouz�, pour que tu ne sois pas plus forte que moi�!...��</p><p>L'angoisse �prouv�e au sommet de la tour Mazagreb l'envahit de nouveau. L'odeur des herbes, du th� et du tabac l'�touffait et elle sentait la sueur mouiller ses tempes. Elle s'employa avec une t�nacit� �puisante � obtenir de Le�la A�cha la petite cl� de la porte Nord. Celle-ci la lui remit enfin. Elle n'avait oppos� de r�sistance que par habitude et go�t des longues palabres. En fait, d�s les premiers mots d'Ang�lique, elle avait �t� ralli�e � son plan. Il la d�barrasserait de sa dangereuse rivale et entra�nerait du m�me coup la perte de son ennemi le Grand Eunuque�; il la mettait � l'abri de la col�re de Moulay Isma�l qui ne lui aurait pas pardonn� de mettre � mal sa nouvelle passion et elle s'arrangerait pour conna�tre par Ang�lique le plan des fugitifs et les faire rattraper, ce qui assi�rait son prestige et ses dons de divination aupr�s du Ma�tre. Il fut entendu que la nuit de l'�vasion, Le�la A�cha en personne accompagnerait Ang�lique et la guiderait � travers le harem jusqu'au petit escalier donnant sur la cour du secret o� s'ouvrait la porte d�rob�e. Ainsi pourrait-elle lui �viter d'�tre la proie de la panth�re, tapie dans quelque coin. Elle connaissait le langage de l'animal et lui apporterait des friandises pour T'amadouer. Les gardes aussi laisseraient passer la Sultane des sultanes dont ils craignaient la vindicte et le mauvais �il.</p><p>��Il n'y a que le Grand Eunuque dont il faut nous m�fier, objecta Daisy. Lui seul est redoutable. Que vas-tu lui raconter s'il te demande pourquoi tu es venue nous rendre visite�?</p><p>��Je lui dirai que j'avais appris votre col�re � mon �gard et que je voulais vous amadouer par une docilit� apparente.</p><p>Les deux femmes hoch�rent la t�te, approuv�rent.</p><p>��Il se peut qu'il te croie. Oui, TOI, il te croira�!</p><p>L'apr�s-midi, Ang�lique rendit visite � la sultane Ab�chi, grosse musulmane d'origine espagnole, � laquelle le roi prodiguait encore quelques hommages. Il avait failli en faire sa troisi�me femme.</p><p>Elle vit Esprit Cavaillac et lui glissa la cl�.</p><p>��Vous alors�! dit-il stup�fait, on peut dire que vous avez fait vite�! Le vieux Savary avait bien dit que vous �tiez maligne et courageuse et qu'on pouvait compter sur vous comme sur un homme. Il vaut mieux savoir cela que d'emmener une empot�e. Bon, maintenant vous n'avez plus qu'� attendre. Je vous pr�viendrai le jour convenu.</p><p>*****</p><p>Cette attente fut ce qu'Ang�lique avait connu de plus cruel et de plus angoissant. � la merci de deux femmes venimeuses et sournoises, sous l'�il d� devin du Grand Eunuque, il lui fallait feindre, et calmer jusqu'� l'impatience de sa propre pens�e. Son dos se remettait. Elle se soumettait avec docilit� aux soins que lui prodiguait la vieille Fatima. Celle-ci esp�rait bien que sa ma�tresse avait fini de faire la mauvaise t�te. Tous les ennuis qu'elle �prouvait pour l'heure, avec ses onguents et ses m�decines, et sa peau arrach�e et ab�m�e, lui d�montraient bien qu'elle ne serait pas la plus forte. Alors pourquoi s'ent�ter�?</p><p>Sur ces entrefaites le bruit courut que le Grand Eunuque partait en voyage. Il allait voir ses tortues et les vieilles sultanes. Son absence n'exc�derait pas un mois, mais en l'apprenant, Ang�lique poussa un grand soupir de soulagement.</p><p>Il fallait absolument mettre cette absence � profit pour s'�vader. Ainsi les choses seraient facilit�es et le Grand Eunuque �tant absent ne pourrait avoir la t�te coup�e. Elle ne voulait pas croire � cette �ventualit�, estimant que m�me pour l'�vasion d'une esclave, le grand Noir �tait trop bien en cour pour risquer la col�re d'Isma�l, mais elle ne pouvait aussi s'emp�cher de songer aux pr�dictions de l'astrologue de Le�la A�cha�: ��Il a lu dans les astres que tu serais la cause de la mort d'Osman Ferradji...��</p><p>Il fallait �viter cela � tout prix�! L'occasion s'en offrait�: son d�part.</p><p>*****</p><p>Le Grand Eunuque �tait venu lui faire ses adieux et lui recommander une grande prudence. Il �tait admis qu'elle �tait fort malade encore et terrifi�e donc Moulay Isma�l patienterait. C'�tait un miracle�! Qu'elle ne g�ch�t donc pas ses chances en s'acoquinant avec Le�la A�cha qui ne cherchait qu'� lui nuire�!... Dans un mois, il serait de retour et alors les choses s'arrangeraient. Elle pouvait lui faire confiance.</p><p>��Je vous fais confiance, Osman Bey, dit-elle.</p><p>Lui parti, elle entreprit de d�cider les captifs, par l'interm�diaire d'Esprit Cavaillac, d'avancer le jour de leur d�part. Colin Paturel lui fit r�pondre qu'il fallait attendre les nuits sans lune. Mais alors le Grand Eunuque risquait � nouveau d'�tre de retour. Elle se mordait les doigts d'impuissance. Est-ce qu'elle pourrait leur faire comprendre, � ces Chr�tiens barbares, qu'elle avait entrepris une course contre la montre, contre la marche inexorable du Destin�? Une lutte monstrueuse contre l'oracle qui voulait qu'elle f�t cause de la mort d'Osman Ferradji�!</p><p>Un combat titanesque contre les astres�! Et elle voyait dans ses cauchemars le ciel �toile fondre sur elle en tournoyant, et l'�craser.</p><p>Enfin Esprit Cavaillac lui dit que le roi des captifs se rendait � ses raisons. Mieux valait pour elle que son �vasion e�t lieu en l'absence du chef du s�rail. Pour les autres, la clart� de la lune ajouterait un risque suppl�mentaire, mais tant pis�! Colin Paturel d�pouill� de ses cha�nes ferait le tour de l'alcassave, tuant les sentinelles pour p�n�trer dans la seconde, puis dans la troisi�me enceinte. Il lui faudrait traverser le petit bois d'orangers et une cour qui menait jusqu'� la petite porte. Il n'y avait plus qu'� prier Dieu que des nuages, cette nuit-l�, vinssent voiler le dernier quartier encore trop indiscret de la lune. Date fut prise.</p><p>*****</p><p>Ce soir-l�, Le�la A�cha lui envoya des poudres � glisser dans les boissons de ses servantes-gardiennes.</p><p>Ang�lique offrit du caf� � Rafa�, venu s'informer de sa sant�. En l'absence du Grand Eunuque, il �tait responsable du s�rail. Le poussah aimait � prendre les airs mi-familiers, mi-protecteurs du Grand Eunuque, vis-�-vis de ses pensionnaires. Cette attitude, si naturelle � la personnalit� princi�re d'Osman Ferradji, n'allait pas du tout au gros Rafa�. Il s'attirait les rebuffades des moqueuses. Aussi se r�jouit-il de voir Ang�lique s'humaniser et but-il jusqu'au fond la tasse de caf� qu'elle lui offrait. Apr�s quoi, il alla m�ler ses ronflements � ceux des servantes, prostr�es.</p><p>Ang�lique attendit un temps qui lui parut infini. Quand l'appel d'un oiseau de nuit lui parvint, elle descendit � pas de loup dans le patio. Le�la A�cha �tait l� avec, pr�s d'elle, la silhouette fr�le de Daisy. L'Anglaise portait une lampe � huile. La lumi�re �tait inutile pour l'instant car, h�las, la lune brillait comme une voile latine voguant sur l'oc�an de la nuit, dans un ciel qu'aucun nuage ne brouillait.</p><p>Les trois femmes travers�rent le petit jardin et s'engag�rent sous une longue galerie vo�t�e. De temps en temps, Le�la A�cha tirait de son ample poitrine un son �trange, une sorte de roucoulement rauque et Ang�lique comprit qu'elle appelait la panth�re. Elles arriv�rent au bout du passage vo�t� sans encombre. Elles suivirent encore les galeries � colonnades encadrant un autre jardin � la douce haleine de ros�s. Soudain, la n�gresse s'arr�ta.</p><p>��Elle est l�! chuchota Daisy, crispant sa main sur le bras d'Ang�lique.</p><p>La b�te sortit des buissons, le museau au sol, les reins hauts, dans la posture d'un �norme chat qui va bondir sur une souris.</p><p>La sultane noire lui tendit une carcasse de pigeon, tout en continuant son roucoulement sauvage. La panth�re parut se calmer. Elle s'approcha et Le�la A�cha lui passa une cha�ne � son collier.</p><p>��Restez � deux pas derri�re moi, dit-elle aux deux Blanches.</p><p>Elles reprirent leur marche. Ang�lique s'�tonnait de ne pas rencontrer plus souvent des eunuques mais Le�la A�cha avait choisi de passer par le quartier des anciennes concubines, les d�laiss�es, qui n'�taient jamais gard�es avec trop de rigueur. La discipline se rel�chant encore en l'absence du chef du s�rail, les eunuques pr�f�raient se r�unir dans leur causerie personnelle pour s'y livrer � d'interminables parties d'�checs. Des servantes ensommeill�es les virent passer et s'inclin�rent devant la Sultane des sultanes.</p><p>Maintenant, elles montaient un escalier conduisant aux remparts. C'�tait l'endroit le plus difficile � franchir�! Elles suivirent le chemin de ronde dominant d'un c�t� le gouffre sombre des jardins entourant la mosqu�e dont on voyait luire la coupole de tuiles vertes, de l'autre une place de sable d�serte o� se tenait parfois le march� int�rieur de l'alcassave, vraie ville fortifi�e. Moulay Isma�l s'�tait construit un palais dans lequel il pourrait r�sister des mois aux r�voltes possibles de la ville qui l'entourait. Au bout du chemin de ronde il y avait un garde, debout sur un des merlons, le dos tourn�, surveillant la place, sa lance dress�e vers les �toiles. Les trois femmes se rapproch�rent, se glissant dans l'ombre des merlons. � quelques pas de l'eunuque immobile, Le�la A�cha eut un geste brusque. Elle lan�a dans sa direction la carcasse de pigeon, qu'elle n'avait pas encore donn�e � la panth�re. La b�te fit un bond en avant pour attraper son morceau. Le garde se retourna, vit le fauve sur lui. Il poussa un cri, terrifi�, tr�bucha et bascula dans le vide. On entendit le bruit sourd de son corps s'�crasant au pied des remparts.</p><p>Les femmes attendirent, retenant leur souffle. D'autres gardes seraient-ils attir�s par les cris de leur compagnon�? Mais rien ne bougea.</p><p>Le�la A�cha recommen�a son man�ge pour calmer la panth�re, puis reprit en main l'extr�mit� de sa cha�ne.</p><p>Ensuite, elles p�n�tr�rent � l'�tage d'un autre bloc d'habitation, d�saffect�. On �tait sur le point d'entreprendre sa d�molition pour reb�tir une autre construction. Les Sultanes conduisirent Ang�lique jusqu'au sommet d'un raide petit escalier qui plongeait dans l'ombre d'une courette profonde comme un puits.</p><p>��C'est l�, dit la n�gresse. Tu descendras�! Tu verras la cour et la porte ouverte. Si elle ne l'est pas, tu attendras. Ton complice ne peut tarder. Tu lui diras de remettre la cl� dans une petite anfractuosit� du mur sur la droite. J'enverrai demain Raminan la reprendre. Maintenant, va�!</p><p>Ang�lique commen�a de descendre, leva la t�te, se crut oblig�e de dire�: ��Merci�� et pensa qu'elle n'avait jamais rien vu de plus singulier que la vision de ces deux femmes qui, pench�es c�te � c�te, la regardaient s'�loigner�: la blonde Anglaise levant haut sa lampe � huile et la sombre n�gresse retenant par le collier la panth�re Alchadi. Elle descendit. La clart� de la veilleuse cessa de la suivre. Elle tr�bucha un peu aux derni�res marches mais tout de suite aper�ut le dessin de la porte en forme de serrure qui se d�coupait, inond�e de clair de lune. Ouverte�!... D�j�! Le captif �tait en avance... Ang�lique s'approcha h�sitante, et malgr� elle angoiss�e au moment d'accomplir les derniers pas.</p><p>Elle appela � mi-voix en fran�ais�:</p><p>��Est-ce vous�?</p><p>Une silhouette humaine se courba pour p�n�trer dans l'�troite ouverture, l'obstruant et voilant du m�me coup la clart�, si bien qu'Ang�lique ne put distinguer aussit�t celui qui entrait. Elle ne le reconnut que lorsqu'il se redressa et qu'un rayon de lune fit miroiter son haut turban de lam� or.</p><p>Le Grand Eunuque, Osman Ferradji, �tait devant elle.</p><p>��O� vas-tu, Firouz�? demanda-t-il de sa voix douce.</p><p>Chavir�e, Ang�lique s'appuya au mur. Elle aurait voulu y dispara�tre. Elle croyait faire un cauchemar.</p><p>��O� vas-tu, Firouz�?</p><p>Il fallait l'admettre. Il �tait l�. Elle se mit � trembler, � bout de forces.</p><p>��Pourquoi �tes-vous l�, dit-elle, oh�! pourquoi �tes-vous l�? Vous �tiez en voyage.</p><p>��Je suis rentr� depuis deux jours, mais je n'ai pas cru n�cessaire de r�pandre le bruit de mon retour.</p><p>Diabolique, Osman Ferradji�! Tigre doucereux et implacable. Il se tenait dress� entre elle et la porte de son salut. Elle tordit ses mains jointes en un geste d�sesp�r�.</p><p>��Laissez-moi fuir, supplia-t-elle haletante. Oh�! laissez-moi fuir, Osman Bey. Vous seul le pouvez. Vous �tes tout-puissant. Laissez-moi fuir�!</p><p>L'expression du Grand Eunuque fut aussi outr�e qu'� l'�nonc� d'un sacril�ge.</p><p>��Jamais une femme n'a fui le harem dont j'�tais le gardien, affirma-t-il, farouche.</p><p>��Alors ne dites pas que vous voulez me sauver�! cria Ang�lique avec col�re. Ne dites pas que vous �tes mon ami. Vous savez bien qu'ici je n'ai d'autre destin que la mort�!</p><p>��Ne t'ai-je pas demand� de me faire confiance�?... Oh�! Firouz�, pourquoi veux-tu toujours forcer le sort�?... �coute, petite rebelle, ce n'est pas pour aller voir les tortues que je suis parti mais pour essayer de joindre ton ancien ma�tre.</p><p>��Mon ancien ma�tre�? r�p�ta Ang�lique, ne comprenant pas.</p><p>��Le Rescator, ce pirate chr�tien qui t'a achet�e 35 000 piastres � Candie.</p><p>Tout se mit � tourner autour d'Ang�lique. Comme chaque fois que ce nom �tait jet� devant elle, elle �prouvait le m�me trouble fait d'esp�rance et de regrets, et ne savait plus que penser.</p><p>��J'ai pu joindre un de ses navires en escale � Agadir et le capitaine m'ayant indiqu� o� il se trouvait j'ai pu correspondre avec lui par deux messages de pigeons voyageurs... Il vient... Il vient pour te chercher�!</p><p>��Il vient pour me chercher�? r�p�ta-t-elle, incr�dule.</p><p>Et peu � peu le poids qui oppressait son c�ur s'all�gea. Il allait venir la chercher... C'�tait sans doute un pirate, mais c'�tait tout de m�me un homme de sa race. Jadis il ne lui avait inspir� aucune crainte. Il n'aurait qu'� para�tre, noir et maigre, qu'� poser sa main sur sa t�te si humili�e aujourd'hui, pour que la chaleur de la vie rev�nt en elle. Elle le suivrait et elle lui demanderait�: ��Pourquoi m'avez-vous achet�e 35 000 piastres � Candie�? Me trouviez-vous si belle ou bien aviez-vous lu dans les astres, comme Osman Ferradji, que nous �tions faits pour nous rejoindre�?��...</p><p>Que r�pondrait-il�? Elle se souvenait de sa voix difficile et rauque, qui avait fait passer un frisson en elle. C'�tait pourtant un inconnu, mais elle se voyait pleurant sur son c�ur, lorsqu'il l'aurait emmen�e loin d'ici, loin. QUI �tait-il�? Il �tait le voyageur venant de l'horizon, charg� de la provende des temps futurs. Il l'emm�nerait...</p><p>��C'est impossible, Osman Bey. C'est de la folie de votre part�! Comment Moulay Isma�l consentirait-il jamais � cela�! Il n'est pas de ceux qui l�chent ais�ment leur proie. Le Rescator devra-t-il encore me racheter le prix d'un navire�?</p><p>Le Grand Eunuque secoua la t�te. Il se prit � sourire et elle vit appara�tre dans ses yeux ce regard plein de s�r�nit� et de bont� qu'elle avait cru y lire lorsque pour la premi�re fois elle l'avait rencontr� et qu'elle l'avait pris pour un mage.</p><p>��Ne te pose plus de questions, madame la Turquoise, fit-il d'un ton heureux. Sache seulement que les �toiles n'ont pas menti. Moulay Isma�l aura plus d'une raison de consentir � la demande du Rescator. Ils se connaissent et se doivent de nombreuses obligations. Le tr�sor du royaume ne saurait se passer du pirate chr�tien qui l'alimente d'argent frais en �change de sa banni�re. Mais il y a plus. Notre Sultan, si respectueux des lois, ne pourra que s'incliner. Car c'est l� que le doigt d'Allah intervient, Firouz�. �coute. Cet homme �tait jadis...</p><p>Il s'interrompit et eut une sorte de hoquet.</p><p>Ang�lique, qui le regardait, vit ses yeux s'agrandir, s'emplir de l'expression �tonn�e et horrifi�e qu'il avait eue pour elle l'autre soir, au sommet de la tour Mazagreb.</p><p>Il eut un nouveau hoquet. Tout � coup un flot de sang gicla de sa bouche, �claboussant la robe d'Ang�lique, et il s'abattit d'une masse, les bras en croix, la face contre le sol. Derri�re lui se d�couvrit un g�ant blond et barbu, v�tu de haillons, et dont la main tenait le poignard dont il venait de frapper.</p><p>��Pr�te, petite�? demanda Colin Paturel.</p></section><section><p><strong>Chapitre 24</strong></p><p>Hagarde, Ang�lique franchit le cadavre du Grand Eunuque. Elle passa sous la porte que le captif referma soigneusement comme s'il en avait la garde. Ils rest�rent un instant immobiles dans l'ombre de la muraille avec, devant eux, la d�chirure blanche de la place qu'il fallait traverser. La main de Colin Paturel saisit le bras de la jeune femme � travers son v�tement et d'une poigne sans r�plique il l'entra�na comme on se jette � l'eau. En quelques foul�es, ils furent de l'autre c�t�, de nouveau abrit�s par l'ombre noire. Ils attendirent. Rien ne bougeait. Le seul garde qui e�t pu les apercevoir �tait celui qui �tait tomb� tout � l'heure, du haut du rempart.</p><p>Ils franchirent la porte vo�t�e. Ang�lique buta contre quelque chose de mou�: un corps �tendu. Celui d'une autre sentinelle que le poignard du captif avait ex�cut�e lorsqu'il lui avait fallu p�n�trer dans la derni�re enceinte. Ensuite, une odeur naus�abonde leur parvint. Un tas d'immondices formait colline aux abords de l'alcassave. Ang�lique dut s'y engager � la suite de son guide. Il bougonna�:</p><p>��Rien de mieux pour brouiller les pistes... brouiller les odeurs si demain ils lancent leurs chiens...</p><p>Ang�lique ne demandait pas d'explications. En acceptant de fuir, elle avait tout accept� d'avance.</p><p>Colin Paturel se laissa glisser dans le caniveau visqueux o� l'eau coulait avec la louable intention d'entra�ner les d�tritus mais sans y parvenir. Il �tait pr�f�rable de ne rien voir. P�niblement, ils pataug�rent, offusqu�s par l'odeur, avan�ant � t�tons. Ang�lique glissait, se rattrapait aux haillons du captif qui d'une pression la remettait sur pied. Quand il la soutenait, elle se sentait aussi l�g�re qu'un f�tu. Elle se souvint que la force du roi des captifs �tait l�gendaire. Certaines femmes du harem l'avaient vu un jour tordre le cou � un taureau dans un combat singulier o� Moulay Isma�l lui avait fait affronter le fauve � main nue.</p><p>��C'est l�, je crois, murmura-t-il.</p><p>Il se fondit dans la nuit et elle se retrouva seule.</p><p>��O� �tes-vous�? cria-t-elle.</p><p>��L�-haut. Tendez la main.</p><p>Ang�lique leva le bras et se sentit happ�e, enlev�e dans les airs et maintenue en �quilibre sur la branche d'un gros arbre.</p><p>��Bonne m�thode aussi pour brouiller les pistes, hein, petite�? Maintenant, attention�!</p><p>Il ex�cuta une difficile man�uvre o� Ang�lique jouait le r�le assez encombrant de paquet que l'on hisse et que l'on balance par-dessus le bord d'un mur. Elle se retrouva, un peu contusionn�e, dans un massif d'herbe fra�che. Colin Paturel avait saut� � c�t� d'elle.</p><p>��Pas de mal, petite�?</p><p>��Non. O� sommes-nous�?</p><p>��Dans les jardins du Sidi Rodani.</p><p>��C'est un de vos complices�?</p><p>��Non, plut�t pas. Mais je connais les lieux. J'ai b�ti la r�sidence de Rodani. Les lumi�res qu'on voit briller entre les feuilles, c'est sa terrasse. En passant par ses jardins, on gagne de ne pas avoir � traverser la moiti� de la ville.</p><p>Le c�ur d'Ang�lique se sentit oppress� d'une naus�e due � l'odeur d'�gout dont �taient impr�gn�s ses v�tements. � pas de loup, ils se gliss�rent sous les feuillages des oliviers longeant le mur du fond.</p><p>Tout � coup des aboiements sonores parvinrent de la maison. Colin Paturel fit halte. Les aboiements redoubl�rent. Les chiens s'excitaient, ayant flair� les intrus. � travers les branches on ne pouvait voir les mouvements que l'alerte des chiens provoquait aux abords de la maison, mais l'on distinguait de nouvelles lumi�res, des torches que les serviteurs apportaient, des voix arabes qui se h�laient.</p><p>��On dirait... on dirait qu'ils organisent une battue dans le jardin, murmura Ang�lique.</p><p>��C'�tait � pr�voir.</p><p>��Oh�! qu'allons-nous faire�?</p><p>��Ne craignez rien, petite.</p><p>Ce fut � cet instant qu'Ang�lique comprit l'ascendant que le Normand Colin Paturel avait pris pendant douze ann�es sur les milliers de captifs de toutes nations et de toutes origines qui emplissaient le bagne de Miquenez. Sa voix�! Sa voix persuasive et lente, avec un accent un peu rugueux, une voix qui ne craignait rien et qui refl�tait exactement sa nature physique. C'�tait un homme qui ne connaissait pas la panique, l'�moi int�rieur qui tord les boyaux et tend les nerfs.</p><p>Il n'avait pas � se dominer. Il ne pouvait pas trembler. Les battements de son c�ur avaient toujours gard� le m�me rythme r�gulier en sa vaste poitrine. Rarement son sang avait acc�l�r� sa course. Et c'�tait cet extraordinaire �quilibre de la chair servie par un esprit modeste et courageux qui finissait par d�concerter la mort elle-m�me. � ses c�t�s la comparaison du roc que rien n'entame venait d'elle-m�me. Pourtant la situation �tait tragique. Des serviteurs avaient pris en laisse les deux shloughis noirs qui avaient donn� l'alarme. Suivis du ma�tre de maison et d'autres nombreux domestiques qui portaient des torches, ils parcouraient les all�es. Les chiens allaient droit vers le lieu o� se tenaient les fugitifs.</p><p>On entendait se rapprocher les voix, et jusqu'au gr�sillement des torches de r�sine. Leur clart� fluide environn�e d'�tincelles, tremblait � travers les frondaisons.</p><p>��Nous sommes perdus�! souffla Ang�lique.</p><p>��Ne craignez rien, petite. Mettez votre voile sur votre visage et quoi qu'il arrive ne dites rien. Ob�issez-moi.</p><p>Il l'enleva dans ses bras et avec beaucoup d'autorit� et de douceur la coucha sur la mousse. La masse de son corps lui cacha la brusque clart� que les torches projetaient � l'int�rieur du bosquet, et la surprenante sensation qu'elle �prouvait au contact de cette poitrine muscl�e l'�crasant et de ce visage barbu contre le sien, la dispens�rent d'autres �motions. Colin Paturel resserra son �treinte. Elle n'�tait qu'un oiseau entre ses bras noueux, qu'il e�t pu �touffer d'une seule pression. Elle suffoqua, rejetant la t�te en arri�re pour trouver de l'air et ne pouvant retenir un g�missement.</p><p>Les exclamations se croisaient en arabe au-dessus d'eux. Jurons du ma�tre, ricanements des serviteurs.</p><p>Le ma�tre se mit � donner des coups de pied � Colin Paturel, qui se d�cida � se lever � demi, d'un air sournois.</p><p>��Oh�! Joseph Gaillard, s'�cria-t-il en fran�ais, ne seras-tu pas indulgent � de pauvres amoureux�? Dieu sait que je n'ai point dix femmes, comme toi.</p><p>Sidi Rodani, qui n'�tait autre que Joseph Gaillard, le ren�gat fran�ais employ� aux magasins de guerre, passait par toutes les couleurs. Dans sa rage, il tendit le poing.</p><p>��Paillard de roumi�! Je t'apprendrai � venir forniquer dans mes jardins�! Quand donc paieras-tu ton toupet infernal, Colin Paturel�? Tu oublies que tu es un esclave, un...</p><p>��Je suis un homme comme les autres et je suis un Fran�ais comme toi, allons�!... dit le Normand, bonasse. Allons, allons, l'ami, tu n'en es pas � me faire des histoires pour une petite de je ne sais quelle couleur que j'ai trouv�e � me mettre sous la dent, pauvre esclave que je suis�!</p><p>��Je me plaindrai au roi d�s demain.</p><p>��Tu veux donc que mes gardiens aient la t�te tranch�e�? Le roi ne me donnera pas plus de vingt coups de b�ton. Il me conna�t. Il m'accorde quelques extras � ce sujet, et quand je lui ai obtenu un bon travail il sait qu'il ne peut pas mieux me r�compenser qu'en m'envoyant une de ses mauresques au rebut. J'aurais bien tort de faire le difficile. Tu n'es pas de mon avis�?...</p><p>��Mais pourquoi dans mes jardins�? dit Sidi Rodani outr�.</p><p>��L'herbe y est douce, et, comme �a, les camarades ne sont pas jaloux.</p><p>Le ren�gat haussa les �paules.</p><p>��Les camarades�! Tu veux me faire croire qu'il y en a qui ont conserv� le go�t des femmes parmi ces mal nourris, accabl�s de besogne. Il faut que ce soit toi, l'increvable, pour chercher encore l'aventure.</p><p>���a, tu l'as dit, l'ami. Le cur� de mon village m'avertissait d�j� lorsque j'allais sur mes seize ans�: ��Colin, mon fils, c'est la galanterie qui te perdra�!�� Te souviens-tu, Gaillard, de la vir�e que l'on a faite en rel�chant � Cadix quand...</p><p>��Non, je ne me souviens pas, hurla le ren�gat, et je veux te voir d�guerpir d'ici. Dans MES jardins... Par o� es-tu entr�?</p><p>��Par la petite porte du fond. La serrure n'a pas de secret pour moi. C'est moi qui l'ai pos�e.</p><p>��Bandit�! Je la ferai changer demain.</p><p>Sous une gr�le de coups de b�ton, Colin Paturel et Ang�lique furent raccompagn�s jusqu'� la petite porte du fond. Elle �tait close mais les serviteurs, ennuy�s de l'incident qui mettait en cause leur vigilance ne cherch�rent pas � �lucider le myst�re. On l'ouvrit. Le captif et sa compagne furent jet�s dehors sans douceur.</p><p>La rue �tait obscure. Colin Paturel marchant le premier, elle le suivant � quelques pas, ils travers�rent encore un lacis de ruelles �troites qui rappelait � Ang�lique le d�dale o� elle s'�tait perdue, dans Alger. Son guide s'y avan�ait d'un pas s�r. Cependant le labyrinthe ne semblait devoir jamais finir.</p><p>��Quand allons-nous sortir de la ville�! murmura-t-elle.</p><p>��Nous n'allons pas sortir de la ville.</p><p>Il s'arr�ta et frappa � une porte, pr�s d'une fen�tre aux grilles peintes en rouge qu'�clairait une lanterne.</p><p>Apr�s leur avoir parl� � travers un judas, quelqu'un leur ouvrit. Un homme en l�vite, aux longs yeux velout�s sous sa calotte noire.</p><p>��C'est Samuel Ma�moran, le gendre du vieux Savary, pr�senta Colin Paturel. Nous sommes dans le mellah, le quartier juif. Nous sommes � l'abri. Les autres �vad�s attendaient dans la pi�ce voisine.</p><p>Sous la lueur de curieuses lampes v�nitiennes, aux verreries de couleur qui accentuaient l'aspect peu engageant de leurs visages bl�mes mang�s de barbe, Piccinino-le-V�nitien, le marquis de Kerm�ur, Francis l'Arl�sien, Jean d'Harrostegui, le vieux Calo�ns et Jean-Jean de Paris, tous parurent � Ang�lique de la derni�re esp�ce humaine. Elle avait peine � admettre qu'ils parlaient fran�ais. Elle resta appuy�e pr�s de la porte tandis que le Normand faisait part � ses compagnons de son exp�dition. Elle les entendit s'esclaffer lorsqu'il leur conta l'incident des jardins de Sidi Rodani.</p><p>��Quand ils s'apercevront que tu �tais en train de soulever la favorite en titre de Moulay Isma�l�!... Tu pourras te plaindre apr�s, Colin-le-Paillard, de n'avoir que du rebut�!...</p><p>Ils tourn�rent leurs faces hilares vers Ang�lique et leur expression se figea. Jean-Jean de Paris sifflota�:</p><p>��Phunt�! On dirait qu'il y a eu du vilain�! Elle est bless�e, la fille�?</p><p>��Non. Le sang, c'est celui du grand d�mon que j'ai d�cousu par-derri�re.</p><p>Ang�lique en abaissant les yeux sur elle se vit souill�e de sang et de boue. Une jeune Juive entra, son beau visage d�couvert entre les bijoux pendant de sa coiffure. Elle prit Ang�lique par la main et l'emmena dans une pi�ce voisine. Un baquet d'eau chaude y fumait. Ang�lique commen�a � se d�barrasser de ses v�tements. La Juive voulut l'aider mais elle d�clina l'offre. Elle se sentait � bout. Ses mains se joignirent autour du linge macul�, le serrant avec force contre sa poitrine. Elle revoyait l'immense corps sans vie du mage. ��Ne te pose plus de questions, madame la Turquoise. Sache seulement que les �toiles n'ont pas menti...��</p><p>Ses nerfs l�ch�rent. Elle �clata en sanglots et ses larmes coul�rent, intarissables, tandis qu'elle effa�ait sur son voile le sang du Grand Eunuque Osman Ferradji.</p></section><section><p><strong>Quatri�me partie</strong></p><p><strong>L'�vasion</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 1</strong></p><p>La ruse de Colin Paturel �tait audacieuse. La plus dangereuse qu'on ait imagin�e de m�moire d'�vad�. Tandis que les gardes se lanceraient � leur poursuite sur les pistes du Nord et de l'Ouest, les fugitifs resteraient terr�s trois jours, � quelques pas de leurs tourmenteurs, dans les entrailles du mellah. Ils partiraient ensuite pour le Sud. Une complicit� de minorit� pers�cut�e rapprochait Juifs et Chr�tiens. Le vieux Savary avait cr�� le lien. � l'aise dans l'ombre du mellah o� son gendre, ��ce charmant gar�on��, Samuel Ma�moran posait du bout d'une pince �meraudes et rubis sur sa balance de joaillier, � l'aise au sein putride des prisons Mazmore ou du camp des esclaves, o� il passait, affair� et industrieux, il avait su rapprocher des int�r�ts d'argent, des ambitions �gales et s'attirer des d�vouements ind�fectibles. Il avait mis en rapport Piccinino-le-V�nitien avec le p�re de son gendre, ce Ma�moran si bien en cour que Moulay Isma�l le consultait chaque jour. Ma�moran avait �t� le pourvoyeur de toutes ses exp�ditions guerri�res. L'Arabe, impr�voyant de nature, soumis � des �lans de g�n�rosit� passionnels, ne pouvait subsister sans les pr�teurs et les changeurs. La ville musulmane n'aurait pas surv�cu sans l'autre agglom�ration pouss�e contre son flanc, ha�e comme une tumeur�: le mellah, in�puisable r�servoir de denr�es et d'argent frais, alors que famine et ruine mena�aient le peuple. On s'interrogeait sur le myst�re qui, entre les m�mes remparts, enfermait cigales et fourmis.</p><p>L'Arabe savait que le monde �tait � lui. La conqu�te et le pillage rempliraient ses coffres lorsqu'ils seraient vides. Le Juif n'avait d'autres esp�rances que l'�pargne, et le pressentiment des mauvais jours le portait � pr�voir, toujours pr�voir. Aux primitives donn�es commerciales du troc pratiqu�es par les Africains, il opposait sa connaissance des cours boursiers et par d'incessants voyages se maintenait au courant des fluctuations commerciales du monde entier. C'�tait de l'un � l'autre de ces deux mondes oppos�s et soud�s par la force de la n�cessit�, un combat intense, un conflit de puissance, sourd, terrible et in�vitable. Le drame montait. Un jour tout explosait. Les Musulmans, cimeterre au poing, envahissaient le mellah. La force du sabre triomphait de celle de l'argent... et tout recommen�ait. Il n'�tait pas prudent pour un Juif de se trouver � la nuit tomb�e dans la ville arabe. Il n'�tait pas bon non plus pour un Musulman de s'attarder dans le mellah.</p><p>R�fugi�s l�, les sept Chr�tiens se trouvaient prot�g�s par les cloisons �tanches de plusieurs si�cles de haine et de luttes f�roces. Les Juifs de Miquenez en �taient � ce degr�, atteint une ou deux fois par g�n�ration, o� ils triomphaient ayant en main les plus grosses fortunes de la ville, tenant Moulay Isma�l par les fils emm�l�s d'obligations diverses. Ils en �taient � songer qu'ils pouvaient tout se permettre et jusqu'� commettre, vis-�-vis du roi, des actes aussi fous que de donner asile � des esclaves fugitifs���satisfaction int�rieure que go�tait le grand personnage, Zacharie Ma�moran, se rendant � l'alcassave et se prosternant devant le Sultan �cumant de rage, l'�coutant parler de Colin Paturel et des siens disparus.</p><p>Mais il avait envoy� des gardes dans toutes les directions. On les ram�nerait encha�n�s et ils p�riraient dans des supplices atroces. Abraham Ma�moran caressait sa longue barbe et hochait la t�te.</p><p>��Tu feras bien, Seigneur�! Je comprends ta col�re.</p><p>Moulay Isma�l avait un regard p�n�trant et presque devin mais il savait qu'il ne p�n�trerait jamais les pens�es de ce Juif qui avait d�j� fait la fortune de son p�re Moulay Archy. C'�tait pour lui un sujet de malaise, de col�re rentr�e qui gonflait au fond de son �me tumultueuse comme un levain de trag�die. ��Un jour�!...�� se promettait-il, tourn� vers les murs clos du mellah, ��un jour�!...��</p><p>En la demeure du fils de Zacharie, Samuel, trois journ�es s'�coul�rent lentes et lourdes pour les captifs. Le soir du second jour, il y eut un remue-m�nage dans la ruelle, des cavalcades et des ruades de chevaux se heurtant � l'�troitesse des murs. La femme de Samuel, Rachel, se hissant pour regarder � la grille rouge, murmura dans un jargon mi-fran�ais, mi-arabe�:</p><p>��Ce sont deux gardes du Sultan, des n�gres. Ils vont chez Jacob et Aaron, les saleurs de t�tes...</p><p>Les gardes �taient venus pr�venir ces soigneux artisans de pr�parer leurs tonneaux de saumure. Le roi, dans sa col�re de l'�vasion des captifs, avait d�capit� de sa main plus de vingt gardes. Il ne s'�tait arr�t� qu'� bout de forces. Les t�tes seraient expos�es aux carrefours de la ville, apr�s avoir �t� plong�es dans le sel par les soins de Jacob et Aaron Le�on ou de quelque autre confr�re.</p><p>Basse besogne, d�volue aux seuls Juifs, d'o� le nom du quartier o� s'accomplissait l'impure salaison�: le mellah, venant du mot mehl�: le sel. Un voisin vint en chuchotant porter des nouvelles. Les soldats lanc�s sur les traces des fugitifs n'�taient pas encore revenus. Ils tremblaient sans doute de retourner bredouille. Et selon toute apparence le bruit ne s'�tait pas encore r�pandu de la fuite d'une esclave du harem et de l'assassinat du Grand Eunuque. Jusqu'o� s'�tendrait alors sa col�re�!... Du travail en perspective pour Jacob et Aaron Le�on.</p><p>Ang�lique attendait, assise pr�s des Juives chatoyantes, par�es comme des ch�sses avec leurs bijoux d'or pur incrust�s de gemmes et leurs satins vert pomme, rouge, orange ou citron, leurs voiles ray�s, entre lesquels leurs yeux noirs et leur teint d'ambre avaient la m�me luisance de richesse. Pr�s des hommes, aux allures de chats maigres, dans leurs l�vites noires, elles �taient l'�clat, l'opulence, ainsi que les enfants, merveilleusement beaux et subtils, eux aussi v�tus de toutes les couleurs. Sarah, la m�re, Rachel, Ruth, les filles, Agar la bru, le petit Joas, Josu� et la ravissante poup�e Abiga�l.</p><p>Avec Ang�lique, elle partageait les galettes de pain azyme, le riz au safran, la morue portugaise et les concombres sal�s. Mais concombres et morue ne passaient pas. L'attention d'Ang�lique se reportait aux exclamations de la rue, au bruit grin�ant de la charrette qui apportait les t�tes.</p><p>��Belek�! Belek�! Fissa�!8</p><p>Les gardes eux-m�mes n'aimaient pas s'attarder dans le mellah. Enfin, ils s'�loignaient. Ils reviendraient demain avec d'autres t�tes...</p><p>Rachel posait une main rassurante sur celle d'Ang�lique et lui souriait. Pourquoi ces hommes et ces Femmes acceptaient-ils de tels risques�? se demandait-elle alors. Car le glaive suspendu sur sa propre t�te l'�tait aussi sur celle des shoudi9, sur la calotte noire du joaillier paisible, sur la chevelure boucl�e de la petite Abiga�l endormie entre les genoux de sa m�re, les disques d'or de ses boucles d'oreilles caressant ses joues rondes de b�b� de deux ans.</p><p>��Tout va bien, disait Rachel.</p><p>C'�taient presque les seuls mots fran�ais qu'elle savait. Et lorsqu'elle les disait, la lueur all�gre de son regard et son sourire tr�s fin rappelaient tout � coup � Ang�lique que cette femme �trang�re �tait la fille du vieux Savary.</p><p>En v�rit�, elle n'avait pas eu le temps de pleurer assez le vieux Savary. Elle s'apercevait qu'elle l'attendait encore. Elle n'imaginait pas de se retrouver sur les routes sans lui trottinant, infatigable, prodiguant ses conseils et flairant dans le vent ��l'odeur des voyages heureux��.</p><p>��Maudit soit Moulay Isma�l�! s'�criait-elle en arabe.</p><p>��Maudit�! Maudit cent fois soit Moulay Isma�l�! r�pondaient les Juives dans un murmure de pri�res.</p><p>*****</p><p>Le deuxi�me soir vint l'artisan Cavaillac accompagn� d'un autre captif, un chevalier de Malte, M. de M�ricourt. Ils racontaient que Miquenez enti�re vivait comme accabl�e sous le poids de l'orage. On avait eu � la fin la r�v�lation de l'invraisemblable scandale�: une captive s'�tait �vad�e du harem du Sultan�! On avait d�couvert le corps du Grand Eunuque assassin�. Que disait, que faisait Moulay Isma�l�? Il restait prostr�, le front contre terre.</p><p>��Je n'avais que deux amis proches de mon c�ur, r�p�tait-il�: Osman Ferradji et Colin-le-Normand. En un jour je les ai perdus tous les deux�!</p><p>Il ne parlait pas de la femme. Sa pudeur d'Arabe s'y opposait. Mais nul ne doutait que le r�veil de sa douleur serait terrible. Quels gestes, quels massacres pourraient soulager le d�sespoir de son �trange c�ur�?...</p><p>��Il faut rester ici encore un jour, dit Colin Paturel.</p><p>Les autres en avaient la sueur au front. Ils ne pouvaient plus tenir ainsi, � attendre des heures dans le silence du mellah. Moulay Isma�l finirait par les sentir � travers les murs.</p><p>��Encore un seul jour, r�p�ta le Normand de sa voix paisible.</p><p>Et le calme revint en leur esprit. La force du Normand brouillait les effluves r�v�lateurs, de m�me que le sang-froid du Juif Ma�moran, sa ma�trise exceptionnelle, neutralisaient le flair du ma�tre sanguinaire. Ils les cherchaient sur les routes du bled vers Mazagran et envoyait des courriers pr�venir les cheiks des adouars, que si les fugitifs ne lui �taient pas ramen�s prochainement ils en r�pondraient de leur t�te.</p><p>Ang�lique entendit ensuite le roi des captifs s'entretenir avec le chevalier de Malte, M. de M�ricourt. Ce dernier, un homme d'une cinquantaine d'ann�es, aurait charge, apr�s l'�vasion de Colin Paturel, de poursuivre chez les captifs la t�che entreprise par le Normand. Maintenir l'ordre, rendre la justice, r�gler les diff�rends.</p><p>��Tu peux compter sur un tel, disait Colin Paturel, m�fie-toi de cet autre. Ne laisse jamais Schismatiques et Catholiques en voisinage...</p><p>Puis Cavaillac et M. de M�ricourt s'en all�rent, pour regagner le campement des esclaves. Ils avaient r�ussi � se faire charger d'une mission au quartier juif, mais il ne fallait pas que leur absence prolong�e attir�t la suspicion. Ils promirent de venir donner des nouvelles, le jour pr�vu pour le d�part des fugitifs.</p><p>*****</p><p>Une autre journ�e s'�coula. Le lendemain matin, comme Ang�lique �tait seule dans la chambre des femmes, l'un de ses futurs compagnons d'�vasion, le marquis de Kerm�ur, vint lui demander un peu d'eau bouillante du samovar dans un bol. Il profitait de ses loisirs forc�s pour se faire la barbe, soin qu'il n'avait pu prendre que fort rarement, et a coups de tesson de bouteille, durant ses six ann�es de captivit�.</p><p>��Bienheureuse �tes-vous, ma ch�re enfant, de ne pas conna�tre de tels soucis�! dit-il en lui effleurant la joue d'un doigt. Dieu, que votre peau est douce�!</p><p>Ang�lique lui demanda de tenir son bol � deux mains, afin de ne pas risquer de s'�bouillanter pendant qu'elle versait l'eau. Le gentilhomme breton la regardait avec int�r�t.</p><p>��Quel d�lice de contempler enfin un aussi joli minois fran�ais�! Ah�! ma belle, vous me voyez au regret de me pr�senter en si piteux �quipage. Mais, patience�! D�s que nous serons � Paris, je vais me faire confectionner une rhingrave de satin rouge qui hante mes r�ves de pauvre captif.</p><p>Ang�lique �clata de rire.</p><p>��Il y a belle lurette qu'on ne porte plus de rhingrave parmi les �l�gants, monsieur.</p><p>��Ah�? Que porte-t-on�?</p><p>��La culotte serr�e un peu au-dessus du genou et l'habit descendant jusqu'� cette hauteur et tr�s juponn�.</p><p>��Expliquez-moi cela, supplia le marquis en s'asseyant sur le matelas de coussins, pr�s d'elle.</p><p>De bonne gr�ce elle lui donna quelques d�tails. Avec une perruque, il aurait pu ressembler au duc de Lauzun. Un Lauzun v�tu de la chemise des for�ats et dont l'�chine aurait connu souvent les b�tons des chaouchs.</p><p>��Donnez-moi votre main, mignonne, dit-il tout � coup.</p><p>Elle la lui tendit et il la baisa. Ensuite, il regarda la jeune femme avec �tonnement.</p><p>��Mais vous avez �t� � la Cour, sans aucun doute, s'exclama-t-il. Il faut avoir l'habitude des mille baisemains de la Grande Galerie pour accomplir ce geste avec tant d'aisance. Et je parierais m�me que vous avez �t� pr�sent�e au Roi. N'est-ce pas vrai�?</p><p>��Monsieur, qu'importe�!</p><p>��Myst�rieuse beaut�, comment vous nommez-vous�? Par quel �trange hasard �tes-vous tomb�e aux mains de ces pirates�?</p><p>��Et vous-m�me, monsieur�?</p><p>��Marquis�!...</p><p>La voix de Colin Paturel les interrompit. Le g�ant se tenait sur le seuil de la porte, scrutant la p�nombre de son �il bleu, clart� incisive sous ses sourcils touffus. Kerm�ur r�pondit�:</p><p>��Oui, Majest�.</p><p>Il le faisait sans ironie. Les captifs avaient pris l'habitude d'appeler ainsi celui qui pendant des ann�es avait fait r�gner l'ordre dans leur monde disparate et f�roce. Nuanc� d'affection chez ceux qui l'admiraient et d'une certaine crainte chez ceux qui le redoutaient, le titre leur �tait familier. Ils avaient besoin de se sentir command�s, soutenus, et Dieu sait quel porte-parole audacieux Colin Paturel avait �t� pour ses fr�res captifs�! Il avait obtenu pour eux un lazaret o� les chirurgiens soignaient les malades, de meilleures rations de nourriture, du vin, de l'eau-de-vie et du tabac, et de ch�mer les quatre grandes f�tes chr�tiennes... et la venue des P�res de la R�demption. Cette derni�re initiative avait �t� en partie un �chec mais elle ouvrait la porte � d'autres n�gociations. Le marquis de Kerm�ur admirait avec sinc�rit� Colin Paturel et go�tait un singulier plaisir � lui ob�ir car c'�tait, estimait-il, un chef intelligent, ce qu'il ne lui �tait pas toujours arriv� de rencontrer dans sa propre carri�re d'officier de la marine royale. Jeune enseigne de vingt-deux ans lorsqu'il avait �t� captur�, il avait ��servi�� sous les ordres du roi des captifs comme garde du corps, car ce bretteur de race maniait l'�p�e et la rapi�re comme nul autre dans tout le bagne et Colin avait obtenu pour lui le port de son �p�e sur ses hardes d'esclave. En apprenant que son chef entreprenait pour la troisi�me fois une �vasion, il s'�tait joint � lui. Colin-le-Normand d�m�nageait en somme avec tout son �tat-major.</p><p>Tourn� vers l'autre salle, il les appela.</p><p>��Compagnons, venez par ici�!</p><p>Les captifs entr�rent et se rang�rent devant lui. Kerm�ur se joignit � eux.</p><p>��Compagnons, demain soir nous nous mettrons en route. Je vous donnerai plus tard les derni�res recommandations, mais auparavant il y a encore une chose que je voudrais vous dire. Nous serons sept fugitifs, six hommes... et une femme. Cette femme, c'est plut�t un embarras pour nous, mais apr�s tout, elle a bien m�rit� qu'on l'aide � recouvrer sa libert�. Seulement, attention�; si nous voulons parvenir � bon port faut nous tenir les coudes. Nous allons forc�ment conna�tre la faim, la soif, la fatigue, le soleil du d�sert et la peur. Qu'au moins nous ne connaissions pas la haine entre nous... Cette haine de ceux qui sont oblig�s de vivre ensemble et qui convoitent le m�me objet... Vous m'avez compris, je pense... Pas de �a, les amis, ou nous sommes tous perdus�! Cette femme qui est l�, dit-il en �tendant le doigt vers Ang�lique, elle n'est pour aucun de nous, elle n'appartient � aucun... Elle risque sa chance au m�me titre que nous, c'est tout. Ce n'est pas une femme � nos yeux, c'est un compagnon. Le premier qui se donnera des airs de lui faire la cour ou qui lui manquera de respect, je le corrigerai et vous savez comment, dit-il en montrant ses deux poings noueux. Et s'il r�cidive nous le jugerons selon nos lois et il servira de p�ture aux charognards du bled...</p><p>��Comme il parle bien et comme il est dur�!�� songeait Ang�lique.</p><p>Elle avait tant aper�u Colin Paturel du haut de la meurtri�re qu'elle le connaissait mieux qu'il ne la connaissait. Il lui �tait familier mais, � le voir de pr�s, il lui donnait la chair de poule et elle avait peur des traces du martyre inscrites dans sa chair, des sillons noirs et profonds de br�lures et de ses chevilles us�es par les fers et surtout celles, �mouvantes, qui marquaient les paumes et le dos de ses mains, d�chir�es aux clous de la Porte Neuve. Il n'avait pas la quarantaine mais d�j� ses tempes grisonnaient, seul signe de faiblesse trahi par ce temp�rament de roc.</p><p>���tes-vous d'accord�? demanda-t-il apr�s leur avoir laiss� un instant de r�flexion.</p><p>��Nous sommes d'accord, r�pondirent-ils en ch�ur.</p><p>Le marquis posa cependant une restriction�:</p><p>��Jusqu'� ce que nous soyons en terre chr�tienne.</p><p>���a va de soi, sacr� gamin, s'�cria Colin, jovial, en lui assenant une claque sur l'�paule. Apr�s, chacun pour soi, vive la libert�, toutes les libert�s�! Ah�! les amis, quelle bord�e nous allons faire�!</p><p>��Moi je vais manger pendant trois jours, dit Jean-Jean de Paris, les yeux exorbit�s.</p><p>Ils sortirent en se confiant ce qu'ils feraient dans la premi�re heure o� ils se retrouveraient � l'abri des remparts portugais de Mazagran ou de ceux, espagnols, de Ceuta. Colin Paturel resta dans la pi�ce et s'approcha d'Ang�lique.</p><p>��Vous avez entendu ce que j'ai dit�? Vous �tes d'accord aussi�?</p><p>��Certainement. Je vous en remercie, monsieur.</p><p>��Ce n'est pas seulement pour vous que j'ai parl�. Pour nous aussi. C'est le d�sastre si la discorde se met dans une exp�dition comme la n�tre. Et qui tient la pomme de la discorde depuis que le monde est monde�?... La femme�! Comme disait mon cur� de Saint-Val�ry-enCaux�: ��La femme est de flamme, l'homme est d'�toupe, le diable souffle.�� J'�tais pas d'accord pour vous emmener. On vous a prise � cause du vieux Savary. Les Juifs, m�me pour de l'argent, ne marchaient pas sans vous. Ils sont difficiles � s'ouvrir, mais quand ils ont adopt� quelqu'un ils le tiennent pour l'un des leurs. Le vieux Savary �tait ainsi. Ils l'avaient adopt� pour l'un des leurs. Il voulait � tout prix qu'on vous tire du harem, alors il fallait ex�cuter sa supr�me volont�... Je veux bien. Je l'aimais ce vieux Savary... Un merveilleux petit homme, oui-da. Et qui en savait des choses�!... Cent et mille fois plus que nous tous r�unis n'en savons�! Bon, on vous emm�ne. Mais, � vous, je dois vous demander de vous tenir � votre place. Vous �tes une femme et qui a v�cu. �a se voit � votre fa�on d'�tre avec les hommes. Alors, n'oubliez pas que les gars qui sont l�, ils ont �t� quasiment priv�s de femme pendant des ann�es. Pas la peine de leur rappeler trop t�t ce qu'ils ont manqu�. Restez dans votre coin et tenez votre voile sur la figure � la mani�re des mauresques. La mode n'en est pas si b�te... Compris�?</p><p>Ang�lique �tait vex�e. Tout en reconnaissant qu'il avait raison dans le fond, le ton sur lequel il la mettait en garde ne lui plaisait gu�re. S'imaginait-il qu'elle les trouvait tellement inspirants, ces Chr�tiens velus, barbus, p�les et puants�? Elle n'en aurait pas voulu pour une fortune�! Puisqu'on lui demandait de garder ses distances, elle les garderait bien volontiers. Elle r�pondit, un peu ironique�:</p><p>��Oui, Majest�.</p><p>Le Normand plissa les yeux.</p><p>��Il ne faut plus m'appeler ainsi, petite. J'ai d�pos� ma couronne et l'ai c�d�e au chevalier de M�ricourt. D�sormais je suis Colin Paturel, natif de Saint-Val�ry-en-Caux. Et vous, comment vous nomme-t-on�?</p><p>��Ang�lique.</p><p>Un sourire �claira la face hirsute du chef des captifs et il la consid�ra avec attention.</p><p>��Oui-da�?... Eh bien, restez-le10.</p><p>Le chevalier de M�ricourt �tait revenu.</p><p>��Je crois que l'heure est bonne pour vous, expliqua-t-il. On a signal頖�hasard ou imagination���des esclaves fugitifs sur la route de Santa-Cruz. Toute l'attention se porte par l�. C'est le moment d'agir.</p><p>La main de Colin Paturel fourragea dans sa tignasse blonde et une expression de panique crispa son rude visage.</p><p>��C'est que je me demande tout � coup si je dois... Oh�! Chevalier, quand je pense � tous ces pauvres gars qui restent en esclavage et que j'abandonne...</p><p>��Ne te reproche rien, mon fr�re, dit doucement le chevalier de M�ricourt, le temps �tait venu pour toi de partir, sinon c'est la mort qui t'aurait enlev� � tes compagnons.</p><p>��Quand je serai en terre chr�tienne, dit Colin Paturel, je ferai conna�tre ton sort aux chevaliers de Malte afin qu'ils s'entremettent pour te racheter.</p><p>��Non, c'est inutile.</p><p>��Que dis-tu�?</p><p>��Je ne tiens pas � quitter Miquenez. Je suis moine et pr�tre et je sais que ma place est ici, captif des Infid�les.</p><p>��Tu finiras sur le pal.</p><p>��Peut-�tre. Mais l'on nous apprend dans notre Ordre que le martyre est la seule mort digne d'un Chevalier. Et maintenant, adieu mon tr�s cher fr�re...</p><p>��Adieu, monsieur le chevalier.</p><p>Les deux hommes se donn�rent l'accolade. Puis M. de M�ricourt embrassa de m�me chacun des six autres captifs qui allaient tenter la difficile aventure de l'�vasion. Il les nommait � mi-voix tour � tour, comme pour graver leurs noms en son c�ur.</p><p>��Piccinino-le-V�nitien, Jean-Jean de Paris, Francis l'Arl�sien, le marquis de Kerm�ur, Calo�ns-le-Flamand, Jean d'Harrostegui le Basque.</p><p>Devant Ang�lique, il s'inclina en silence.</p><p>Alors ils sortirent tous dans la ruelle obscure.</p></section><section><p><strong>Chapitre 2</strong></p><p>Les Chr�tiens avaient ramen� sur le bas du visage les pans de leur burnous. Ils �taient tous v�tus de v�tements � la mauresque, le visage ras� et barbouill� de brou de noix pour l'assombrir. Seul Jean-Jean de Paris, le rouquin, portait une l�vite et une calotte noire de Juif. Ang�lique, envelopp�e d'autant de voiles qu'il fallait, le ha�k �troitement serr� au-dessous des yeux, b�nissait l'exclusive jalousie des Maures qui lui permettait de se dissimuler ainsi.</p><p>��Et baissez les yeux le plus possible, lui avait recommand� Colin Paturel. Des Mauresques qui ont des yeux comme les v�tres on n'en rencontre pas au coin des rues�!</p><p>Il ne lui disait pas que Moulay Isma�l avait lanc� un commando sp�cial de recherche de la femme ��aux yeux verts��. Lui-m�me �tait assez embarrass� de son regard bleu et de sa carrure. Dans tout le Maroc il �tait courant de rappeler que deux hommes seulement poss�daient la taille imposante de 6 pieds et 12 pouces�: Osman Ferradji le Grand Eunuque et Colin Paturel, le roi des captifs.</p><p>Aussi avait-il choisi de passer pour un commer�ant poss�dant quelques biens et pouvant de ce fait voyager � dos de chameau. Ang�lique, sa femme, suivrait sur une mule. Les autres, serviteurs, et Jean-Jean de Paris, son intendant juif, �taient � pied portant les javelots, arcs et fl�ches, qui composaient l'armement d'une petite caravane en un temps o� les mousquets �taient rares et r�serv�s au roi et � son arm�e. Dans l'obscurit� profonde, �clair�e d'une seule lanterne, chacun se mit en place. Ma�moran murmurait ses derni�res recommandations. � Fez, Rabi, son fr�re, les attendait pr�s de l'oued Cebon. Il leur donnerait le repos dans sa maison et un guide s�r pour poursuivre leur route jusqu'� Xauen, o� ils seraient confi�s � un autre m�tadore dont le commerce lui permettait d'entrer fr�quemment pour affaires dans Ceuta. Ce m�tadore leur ferait franchir le camp des Maures assi�geant la ville, les cacherait dans les rochers et irait pr�venir le gouverneur de la ville, qui enverrait des chaloup�s ou une escorte de soldats pour les chercher. Il leur recommandait encore de veiller � leur comportement, de ne pas oublier de se prosterner vingt fois en direction de La Mecque et surtout, lorsqu'ils seraient contraints par les besoins de la nature, de ne pas ��faire de l'eau�� debout, car cela suffirait � ceux qui les observaient de loin, pour les d�noncer comme chr�tiens. Petits d�tails qui avaient une grande importance. Heureusement les �vad�s parlaient tous parfaitement l'arabe et connaissaient les usages. Ang�lique, en tant que femme mauresque, n'aurait qu'� se taire et se taire encore. Le chameau se d�ploya � grands coups brusques. Ils avanc�rent dans l'�troit tunnel des rues dans un silence aussi �pais que la nuit.</p><p>��Si la nuit pouvait durer toujours�!�� pensait Ang�lique.</p><p>Un souffle d'air plus frais parut rabattre vers eux une �cre odeur de fum�e. Elle discerna que les parois aveugles des murs du mellah semblaient s'�tre effac�es, remplac�es par des huttes de bambous et de roseaux, Les portes en �taient ouvertes, laissant apercevoir la fleur rouge d'un petit feu dont la fum�e s'�chappait � travers les feuilles s�ches des toits. Autour du foyer, des formes �taient accroupies. Des chiens se mirent � aboyer apr�s les fugitifs. Ceux-ci savaient qu'ils traversaient maintenant les deux ou trois mille cabanes de la garde noire du roi qui formaient de ce c�t�, au sortir du mellah, une sorte de faubourg. Des voix aux rauques murmures s'�lev�rent et des ombres s'approch�rent. Cependant il n'y avait aucune lumi�re, les Noirs se guidant ais�ment dans l'obscurit�. Jean-Jean de Paris expliqua que son ma�tre Si Mohamed Rachid, commer�ant � Fez, regagnait sa demeure, voyageant de nuit pour �viter les ardeurs du soleil. Le brave petit clerc imitait jusqu'� l'accent particulier des Juifs et les n�gres s'y laiss�rent prendre. Le chameau allait avec une lenteur d�sesp�rante, les chiens leur aboyant aux talons. Des cabanes, toujours des cabanes�!... et l'odeur p�n�trante des feux de bouse et du poisson s�ch� grillant dans l'huile des marmites...</p><p>Enfin, ce premier danger pass�, ils se retrouv�rent sur un chemin assez bien trac� o� ils avanc�rent tout le reste de la nuit. L'aube se leva et Ang�lique regarda avec angoisse le ciel s'�claircir et prendre des teintes ravissantes de nacre tour � tour verte et rose. Ils parcouraient un paysage parsem� d'oliviers mais qui semblait aller vers des r�gions plus d�sertiques. Une cabane, un fondouk, apparut au d�tour du chemin. Ang�lique n'osait demander aucun renseignement. Son angoisse se doublait de celle d'ignorer o� elle se trouvait et de ne pouvoir envisager les obstacles qui les attendaient et les perspectives de r�ussite qui se pr�sentaient. De nature active, elle s'�nervait d'�tre r�duite � l'�tat de ballot qu'on transporte sur une mule. Si la d�faite ou la mort arrivait, elle voulait au moins s'en rendre compte�! �tait-on loin de Fez, o� un juif devait leur donner un guide�?... La caravane continuait d'avancer. Colin Paturel n'avait-il pas vu la cabane�? Lorsqu'un Arabe en sortit, Ang�lique eut toutes les peines � retenir un cri.</p><p>Mais l'homme vint au-devant d'eux. Le chef fit agenouiller le chameau et en descendit.</p><p>��Descendez, petite, dit le vieux Calo�ns � Ang�lique.</p><p>� son tour, elle quitta sa monture. Les sacs de vivres furent distribu�s entre eux. Ang�lique re�ut un sac aussi gros que les autres. Le marquis de Kerm�ur ne put s'emp�cher de protester derri�re son burnous�:</p><p>��Charger ainsi les �paules d'une faible femme�!... Voil� qui me choque, Majest�!...</p><p>��Y a-t-il rien de plus suspect aux yeux d'un musulman qu'une femme qui se prom�ne les bras ballants derri�re des guerriers charg�s comme des �nes�? riposta Colin Paturel. On ne peut pas se permettre cette sottise. Nous pouvons encore �tre aper�us.</p><p>Il cala lui-m�me la charge sur les �paules de la jeune femme.</p><p>��Faut nous excuser, petite. D'ailleurs nous n'allons pas loin. Nous nous cacherons le jour et voyagerons la nuit.</p><p>L'Arabe avait pris par la bride le chameau et la mule et les avait fait entrer dans le fondouk. Piccinino lui compta une somme d'argent, puis les fugitifs reprirent leur marche par une sente trac�e � travers les cailloux. Bient�t, derri�re un monticule, apparut une vaste �tendue de roseaux environnant les abords d'une rivi�re.</p><p>��Nous allons nous cacher tout le jour dans les marais, expliqua Colin Paturel. Chacun se mettra dans son coin, afin que notre pr�sence ne se r�v�le pas par un trop grand espace de roseaux �cras�s. � la nuit, je lancerai le cri du ramier en signal et nous nous rejoindrons � l'or�e du bois l�-bas. Chacun a un peu d'eau et de provisions... � ce soir...</p><p>Ils s'�gaill�rent � travers les hautes tiges soyeuses et coupantes. Le sol �tait tour � tour spongieux ou craquel� par la s�cheresse. Ang�lique trouva un coin couvert d'un peu de mousse. Elle s'allongea. La journ�e serait longue. Une chaleur �touffante r�gnait dans ce mar�cage�; des insectes et des moustiques ne cessaient de tournoyer autour d'elle. Heureusement, ses nombreux voiles la prot�geaient. Elle but un peu d'eau et mangea une galette. Au-dessus d'elle, le ciel paraissait chauff� � blanc et les longues feuilles aigu�s des roseaux y projetaient des ombres noires.</p><p>Ang�lique s'endormit�; lorsqu'elle s'�veilla, elle entendit parler et pensa que ses compagnons la cherchaient. Pourtant ce n'�tait pas encore le soir. Le ciel �tait toujours aveuglant comme un acier au feu. Tout � coup, elle vit, � deux pas d'elle, surgir des roseaux un buste envelopp� d'une djellaba blanche. La figure brune ne regardait pas de son c�t� et elle ne distinguait pas ses traits.</p><p>��L'Arl�sien ou le V�nitien�? se demanda-t-elle.</p><p>L'homme se tourna l�g�rement. Son teint de pain br�l� ne devait rien au brou de noix. C'�tait un Maure�!</p><p>Le c�ur d'Ang�lique s'arr�ta. Le Maure ne l'avait pas encore aper�ue. Il parlait � un compagnon qu'elle ne voyait pas.</p><p>��Les roseaux, par ici, ne sont pas beaux, disait-il. Il y en a beaucoup qui ont �t� �cras�s par le passage d'une b�te. Allons sur l'autre rive et si nous n'en trouvons pas de meilleurs, nous reviendrons.</p><p>Elle les entendit s'�loigner, ne pouvant croire � une telle chance. Tout � coup sa chair se h�rissa. Une autre voix s'�levait non loin de l�. Et elle la reconnut. C'�tait Francis l'Arl�sien, qui s'�tait mis � chanter.</p><p>��L'imb�cile�!�� songea-t-elle, hors d'elle.</p><p>Il allait alerter les Maures qui reviendraient sur leurs pas. Elle n'osait se pr�cipiter pour le faire taire. Enfin, rien ne bougeant, elle se d�cida � se glisser doucement vers la place o� devait se tenir l'imprudent Proven�al.</p><p>��Qui va l�? demanda-t-il. Ah�! c'est vous, charmante Ang�lique�!</p><p>Elle tremblait de col�re et d'�nervement.</p><p>��N'�tes-vous pas fou de chanter ainsi�? Il y a des Maures qui sont venus tailler des roseaux. C'est miracle qu'ils ne vous aient point entendu.</p><p>Le joyeux gar�on bl�mit.</p><p>��Bigre�! Je n'y ai pas song�! Je me suis senti si heureux tout � coup d'�tre libre pour la premi�re fois depuis huit ann�es que de vieux refrains du pays me sont revenus. Croyez-vous qu'ils m'ont entendu�?</p><p>��Esp�rons que non. Et ne bougeons plus�!</p><p>��De toute fa�on, s'ils n'�taient que deux... fit l'Arl�sien entre les dents.</p><p>Il retira son couteau de sa ceinture pour en v�rifier le coupant. Le gardant au poing, il se remit � r�ver.</p><p>��J'avais une promise du c�t� d'Arles. Croyez-vous qu'elle m'ait attendu�?</p><p>��Cela m'�tonnerait, dit Ang�lique s�chement. Huit ans, c'est long... Elle doit plut�t maintenant avoir une ribambelle de gosses... d'un autre.</p><p>��Ah�! vous croyez�? fit-il, d�senchant�.</p><p>Au moins, il ne chanterait plus pour exprimer la joie de son c�ur. Ils se turent, �coutant le froissement des roseaux. Ang�lique leva les yeux et retint un soupir de soulagement. Le ciel rosissait enfin. Le soir allait venir, leur donnant la nuit complice avec ses �toiles pour les guider.</p><p>��Dans quelle direction marchons-nous�? demanda-t-elle.</p><p>��Le Sud.</p><p>��Que dites-vous�?</p><p>��La seule direction dans laquelle Moulay Isma�l ne risque pas d'�tendre ses recherches. Quels sont les esclaves qui s'enfuient vers le Sud, vers le d�sert�?... Ensuite nous obliquerons vers l'Est, puis nous remonterons vers le Nord, passerons au large de Miquenez et de Fez et continuerons, sous la conduite d'un m�tadore, vers Ceuta ou Melville. Cet itin�raire multiplie, certes, la longueur du voyage mais diminue les risques. La souris ruse avec le gros chat. Alors qu'il nous guette au Nord ou � l'Ouest, nous sommes au Sud et � l'Est. Quand nous reprendrons la bonne direction, il faut esp�rer qu'il se sera lass�. De toute fa�on, ceux qui prennent la route directe ne parviennent jamais au but. On pouvait donc tenter le contraire... Il ne faut pas oublier que les chefs des adouars r�pondent de leur t�te du passage de captifs chr�tiens �vad�s. Aussi je vous prie de croire qu'ils font bonne garde. Ils ont dress� des l�vriers � rechercher les Chr�tiens.</p><p>��Chut�! fit-elle, n'avez-vous pas entendu l'appel�?...</p></section><section><p><strong>Chapitre 3</strong></p><p>L'ombre s'�tait �tendue, violette et embu�e par les exhalaisons des mar�cages. Le doux appel du ramier s'�leva � plusieurs reprises. Avec des pr�cautions infinies, les fugitifs sortirent de leurs cachettes. Ils se r�unirent en silence, v�rifi�rent la pr�sence de chacun et se remirent en marche.</p><p>Ils march�rent toute la nuit, moiti� dans un bois, moiti� dans de grands espaces pierreux o� il �tait difficile de se rep�rer. Ils voulaient �viter les adouars et se fiaient aux chants des coqs et aux aboiements des chiens pour s'en �loigner. Les nuits �taient fra�ches, mais de nombreux Maures couchaient encore dans la campagne, pour garder leurs r�coltes non recueillies ou fauch�es. Le nez de Piccinino-le-V�nitien rep�rait la plus subtile odeur de fum�e et l'ou�e tr�s fine du marquis de Kerm�ur le moindre bruit suspect. Fr�quemment, il mettait l'oreille au sol. Ils durent se cacher dans un fourr� pour laisser passer deux cavaliers, heureusement non accompagn�s de chiens.</p><p>Au matin, ils se dissimul�rent dans un bois et pass�rent une nouvelle journ�e d'attente. La soif commen�ait � les tourmenter car leur provision d'eau �tait �puis�e. Ils cherch�rent dans le bois et au cri d'une grenouille trouv�rent une mare d'eau croupie pleine d'insectes mais dont ils burent en la filtrant dans un linge. Ang�lique s'�tait �tendue dans son coin, non loin des hommes assembl�s entre eux. Elle r�vait du bain des sultanes avec son eau transparente parfum�e � la rose et ses servantes empress�es. Ah�! se baigner, se d�barrasser de ces v�tements qui collaient � sa chair en sueur�! Et ce tortionnaire de Colin Paturel qui l'obligeait encore � maintenir un voile sur son visage�!... Ang�lique se livra � de profondes m�ditations sur le triste sort de la femme musulmane de pauvre condition. Elle comprenait enfin que l'accession � la vie ouat�e du harem f�t pour celle-ci le sommet de la r�ussite, comme pour la vieille Fatima-Mireille. Elle avait aussi tr�s faim. Un estomac accoutum� � se bourrer de p�tisserie et de confiserie ne se r�signe gu�re du jour au lendemain au morceau de galette de bl� dur que le chef leur distribuait avec parcimonie.</p><p>Les captifs souffraient moins qu'elle. Leur ordinaire ne les changeait pas beaucoup de celui du bagne et ils pourraient vivre de moins encore. Ils avaient pris � leurs ma�tres, les Arabes, le don de sobri�t� des h�ritiers du d�sert, que contentent un peu de farine d'orge d�lay�e dans le creux de la main et trois dattes.</p><p>Ang�lique les entendait deviser.</p><p>��Te souviens-tu, disait le Basque Jean d'Harrostegui, de ce jour o� tu as fait manger un morceau de notre pain pourri au Pacha Ibrahim, venu en visite de Sal�? Le Turc se donnait des airs de faire remontrance � Moulay Isma�l. Quelle palabre il y a eu � ce propos�!</p><p>��Il s'en est fallu de peu que la guerre n'�clate entre la Sublime Porte et le Royaume de Marocco, tout cela � cause des esclaves.</p><p>��Les Turcs ne peuvent plus rien sur ces gens-l�, dit Colin Paturel. Ils en arrivent, avec tout leur immense empire, � craindre seul notre fanatique Isma�l. Oui sait s'il ne fera pas trembler Constantinople�?</p><p>��N'emp�che que tu as obtenu du couscous pour nous et surtout l'eau-de-vie et le vin.</p><p>��Je leur ai expliqu� que les Chr�tiens ne peuvent pas travailler en buvant de l'eau. Et comme il tenait � voir sa mosqu�e rapidement finie...</p><p>Ang�lique les entendit rire.</p><p>��C'est � se demander, songea-t-elle, si ces hommes auront jamais de meilleurs souvenirs que leur temps de captivit� chez les Barbaresques�?��</p><p>*****</p><p>Le soir venu, ils se remirent en marche. La lune commen�ait � se montrer, croissant d'argent parmi les �toiles. Vers le milieu de la nuit, ils approch�rent d'un hameau dont les chiens aboy�rent. Colin Paturel fit halte.</p><p>��Il faut que nous passions par l�, sinon nous nous �garerons.</p><p>��Prenons par le bois sur la gauche, proposa le marquis de Kerm�ur.</p><p>Apr�s avoir d�lib�r�, ils entr�rent dans le bois, mais celui-ci �tait si �pais qu'apr�s avoir parcouru environ une demi-lieue � travers les fourr�s d'�pines, ils furent contraints, les mains en sang et les v�tements d�chir�s, � rebrousser chemin. Ang�lique avait perdu sa sandale et elle n'osait le dire. Les captifs se retrouv�rent aux abords de l'adouar. Il fallait prendre une d�cision.</p><p>��Passons, dit Colin Paturel, et � Dieu vat�!</p><p>Aussi rapidement qu'ils purent et silencieux comme des fant�mes, ils plong�rent � travers les ruelles �troites entre les huttes de boue rassembl�es. Des chiens s'�gosillaient, mais personne ne bougea sauf aux derni�res maisons, o� un homme sortit en criant. Colin Paturel lui r�pondit sans arr�ter sa marche. Il lui dit qu'ils allaient voir le santon r�put�, faiseur de miracles, � une lieue de l�, Adour Smali, mais qu'ils se h�taient car il leur avait bien recommand� d'arriver avant le lever du soleil, sinon il ne r�pondait pas de l'efficacit� de ses charmes. Le Maure n'insista pas.</p><p>Les captifs, cette alerte pass�e, continu�rent sans s'arr�ter, en prenant un chemin de traverse, dans le cas o� les habitants de l'adouar, se ravisant, les poursuivraient. Mais les gens de la r�gion n'�taient pas coutumiers de voir tra�ner, vers le Sud, des captifs �vad�s, et leurs chiens n'�taient pas dress�s � les poursuivre.</p><p>Ils purent faire halte aux premi�res lueurs de l'aube. Ang�lique se laissa tomber, � bout de forces. Elle avait march�, soulev�e par l'appr�hension, dans une sorte d'�tat second et s'apercevait que son pied nu avait �t� d�chir� par les pierres aigu�s du chemin et commen�ait � la faire souffrir de fa�on intol�rable.</p><p>��Quelque chose ne va pas, petite�? demanda Colin Paturel.</p><p>��J'ai perdu une sandale, r�pondit-elle, au bord des larmes devant cette catastrophe.</p><p>Le Normand ne parut pas s'�mouvoir. Il posa son sac � terre et en tira une autre paire de sandales de femme.</p><p>��J'ai demand� � Ruth, la femme de Samuel, de m'en donner une de rechange pour vous, en pr�vision d'un incident de ce genre. Nous, � la rigueur on pourrait marcher pieds nus, mais pour vous il fallait pr�voir.</p><p>Il s'agenouilla devant elle, un flacon en main, et avec un tampon de toile lui imbiba les plaies de ce baume.</p><p>��Pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus t�t, demanda-t-il, au lieu d'attendre d'avoir le pied dans cet �tat�?</p><p>��Il fallait passer l'adouar. Je ne sentais rien. J'avais tellement peur�!</p><p>Son pied meurtri dans la grande main du Normand paraissait un objet fragile et d�licat. Il la pansa avec de la charpie puis la regarda, attentivement, de son �il bleu.</p><p>��Vous aviez peur et vous marchiez quand m�me�? C'est fort bien, ma mie. Vous �tes un bon compagnon�!</p><p>��Je comprends pourquoi on l'a nomm� roi, pensa-t-elle un peu plus tard. Il effraie et rassure � la fois.��</p><p>Elle avait la certitude profonde que Colin Paturel ne pouvait pas �tre vaincu. Sous sa protection, elle parviendrait en terre chr�tienne�! Elle verrait la fin de ce voyage, quelles que fussent les souffrances � endurer encore. Le paysage hostile, le peuple farouche et haineux qui le hantait, le danger dans lequel ils avan�aient, aussi menac�s que le danseur de corde environn� de vide, tout cela s'effacerait. Elle d�boucherait enfin � l'air libre. La force de Colin Paturel la porterait en terre chr�tienne. Elle dormit, dissimul�e par des cailloux br�lants, le visage contre la terre pour y chercher une impossible fra�cheur. Les traces du d�sert se faisaient sentir � travers l'immense �tendue parsem�e de quelques palmiers. Mais aucun cours d'eau ni �tang ne s'apercevait plus. Seulement dans les bas-fonds miroitaient de grosses plaques de sel des ergs dess�ch�s, des d�bris de natron d'un blanc de neige. Colin Paturel en ramassa des morceaux et les mit dans son sac en pr�vision des orgies de gibier qu'ils comptaient faire lorsqu'ils seraient remont�s vers le Nord. On tuerait des gazelles et des sangliers, on les ferait r�tir sur un bon feu, frott�s de sel, de thym et de piment sauvage, et on les d�vorerait arros�s de l'eau claire des oueds.</p><p>Bon Dieu�! O� �tait cette eau claire�? La soif leur collait la langue au palais. La soif r�veilla Ang�lique, la joue br�l�e par le soleil, car son voile avait gliss� dans son sommeil. Sa peau devait �tre aussi rouge que la carapace d'une �crevisse cuite. Elle ne pouvait la toucher tant elle �tait sensible. Derri�re le rocher qui la dissimulait, elle entendit des coups sourds. C'�tait Colin Paturel qui, indiff�rent � la soif et � la fatigue, avait profit� de la halte pour se livrer � des travaux de force. Il avait d�racin� une souche d'arbre, l'avait taill�e, polie, et en avait fait une massue �norme, que son poing se chargerait de rendre redoutable. Il l'essayait en la frappant contre le rocher.</p><p>��Voici une arme qui vaut bien l'�p�e de M. de Kerm�ur, triompha-t-il. Certes, il n'y a pas plus habile que lui pour transpercer une bedaine, mais pour faire entrer des id�es saines dans la t�te d'un Maure je crois que mon bout de bois saura s'y prendre.</p><p>Le cr�puscule se d�ployait dans ses voiles de feu. Les fugitifs jet�rent un regard morne sur les collines dont le soir estompait la s�cheresse. Un velours bleu ouatait le creux des vall�es et l'on croyait y voir luire des rivi�res.</p><p>��Colin, nous avons soif�!...</p><p>��Prenez patience compagnons�! Les montagnes que nous allons franchir gardent de profonds ravins o� l'ombre entretient les sources. Avant demain soir, nous trouverons de quoi nous abreuver.</p><p>La promesse parut trop lointaine aux assoiff�s mais, faute de mieux, ils s'en content�rent. Colin Paturel remit � chacun un fragment d'une noix qui pousse au c�ur de l'Afrique et que les gardes noirs de Moulay Isma�l aimaient � m�cher lorsqu'ils avaient de longues marches � faire. Sa saveur �tait am�re. Il fallait la garder en bouche aussi longtemps que possible car elle donnait de la force et calmait les affres de la faim et de la soif. Ils se remirent en route � la nuit tomb�e. Tr�s vite, l'escalade commen�a � travers les rochers, rendue difficile par l'obscurit� presque totale. La lune �tait insuffisante pour vraiment les guider et leur r�v�ler les meilleurs passages. � certains moments, ils durent se hisser � bout de bras, prenant place tour � tour sur une table rocheuse, puis s'�levant de nouveau et n'avan�ant qu'avec une extr�me lenteur. Leurs pieds d�tachaient des morceaux de pierre que l'on entendait rouler et rebondir en �chos sonores au fond de lointains pr�cipices. L'air devenait glac�, s�chant la sueur sur leurs fronts et les faisant frissonner dans leurs v�tements moites. � plusieurs reprises, Colin qui marchait en t�te battit le briquet pour se retrouver. Mais c'�tait dangereux, car les Arabes de la plaine pouvaient apercevoir la lumi�re insolite au c�ur des rocs inaccessibles et s'�tonner de sa pr�sence.</p><p>Ang�lique avan�ait, surprise de sa propre endurance, due sans doute aux bienfaits de la noix de kola. Les burnous clairs de ses compagnons se discernaient au flanc de la montagne et elle r�ussissait � ne pas trop se laisser distancer. Tout � coup, elle entendit comme un bruit d'avalanche. Quelque chose passa � c�t� d'elle, s'engloutit dans l'obscurit�, puis un cri inhumain et l'�cho d'un choc sourd monta des profondeurs invisibles. Cramponn�e � un �peron rocheux, elle resta l�, n'osant plus ni avancer ni reculer. La voix du Basque s'�leva, criant�:</p><p>��Paturel, y en a un qui est tomb�!</p><p>��Qui cela�?</p><p>��Je ne sais pas.</p><p>��La petite�?</p><p>Ang�lique claquait des dents, incapable d'articuler un son.</p><p>��Ang�lique�? cria le chef, persuad� que la jeune femme, moins exp�riment�e, avait fait une chute mortelle.</p><p>Brute qu'il �tait de n'avoir pas pens� � la mettre sous la garde de Calo�ns, alerte pour sa part comme une vieille bique. Ils l'avaient laiss�e se d�brouiller toute seule et maintenant...</p><p>��Ang�lique�! tonna-t-il, comme si les �chos de sa voix pouvaient vaincre la catastrophe accomplie.</p><p>Le miracle eut lieu.</p><p>��Je suis l�, r�ussit-elle enfin � articuler.</p><p>��Bon, ne bougez pas. Jean le Basque�?...</p><p>��Pr�sent�!</p><p>��Jean-Jean de Paris�?</p><p>��Pr�sent�!</p><p>��Francis l'Arl�sien�?</p><p>Rien ne r�pondit...</p><p>��Francis l'Arl�sien�?... Piccinino�?...</p><p>��Pr�sent.</p><p>��Le marquis�? Calo�ns�?...</p><p>��Pr�sents...</p><p>��C'est donc l'Arl�sien, dit Colin Paturel, en redescendant vers eux avec pr�caution.</p><p>Ils se group�rent, s'interrogeant sur les circonstances du drame. L'Arl�sien devait se trouver un peu au-dessus d'Ang�lique. Elle dit qu'elle l'avait entendu rouler parmi le cailloutis � la suite d'un faux pas, puis, apr�s un cri rauque et un instant de silence, le bruit mat d'un corps s'�crasant dans l'ab�me.</p><p>��Il faut attendre le jour, d�cida le Normand.</p><p>*****</p><p>Ils attendirent, grelottant de froid, engourdis par leur inconfortable posture au creux des rochers. L'aube fut rapide et tr�s claire. Les montagnes apparurent rousses, sous un ciel couleur de citron o� planait un aigle aux �normes ailes �tendues. � contre-jour du soleil levant, l'oiseau redoutable apparaissait beau comme un �cusson du Saint-Empire frapp� dans le bronze. Doucement, il descendait en cercles concentriques au-dessus d'un ravin. Le Normand suivit du regard son vol majestueux.</p><p>��Ce doit �tre l�! marmonna-t-il.</p><p>D�s les premi�res lueurs, il avait examin� ceux qui l'entouraient, esp�rant contre toute attente y d�couvrir les yeux noirs et la barbe boucl�e de l'Arl�sien. Mais le gai Proven�al avait disparu...</p><p>On l'aper�ut enfin, gisant au fond du pr�cipice, tache blanche au milieu de roches noires et h�riss�es.</p><p>��Il n'est peut-�tre que bless�?...</p><p>��Kerm�ur, passe-moi la corde�!</p><p>Celle-ci fut solidement arrim�e � un rocher et Colin Paturel se passa l'autre extr�mit� autour de la taille avec l'habilet� du marin dont les doigts nouent et manient sans cesse c�bles et cordages. Au moment de descendre dans le vide, il se ravisa, apr�s avoir jet� un coup d'�il vers le vol mena�ant de l'aigle.</p><p>��Passez-moi ma massue.</p><p>Il la fixa � sa ceinture. Son poids devait entraver sa descente, mais il s'en tira agilement.</p><p>Pench�s au-dessus du gouffre ses compagnons suivaient, haletants, chacun de ses mouvements. Ils le virent prendre pied sur la corniche o� gisait le corps, se pencher vers lui et le retourner. Puis ils le virent poser les doigts sur les paupi�res de l'Arl�sien et se signer.</p><p>��L'Arl�sien�!... Oh�! l'Arl�sien, murmura Jean-Jean de Paris avec douleur.</p><p>Eux savaient ce qui disparaissait avec lui. Des souvenirs imp�rissables de travaux, de tortures, d'esp�rances et de rires dans le monde maudit des esclaves, et ces chansons que l'Arl�sien lan�ait vers le ciel �toile d'Afrique, alors que la brise des nuits fra�ches balan�ait l'ombre des palmiers au-dessus de leur mis�re. Ang�lique sentit leur douleur collective profonde. Elle aurait voulu leur serrer la main tant il y avait d'humanit� soudaine sur ces visages noircis et creus�s.</p><p>��Attention, Colin�! L'aigle�!... hurla soudain le marquis de Kerm�ur.</p><p>L'oiseau qui s'�tait �lev�, comme renon�ant � sa proie, brusquement fon�ait du ciel avec la vitesse de l'�clair. Ils entendirent au passage le claquement de voile de ses ailes d�ploy�es qui soudain leur cach�rent Colin Paturel. Pendant quelques instants, ils ne purent se rendre compte du combat qui se d�roulait entre l'homme et la b�te puis enfin ils virent � nouveau le roi des captifs faisant tournoyer sa massue en moulinets terribles. Il �tait en �quilibre instable sur l'�troite corniche, mais il combattait avec autant de sang-froid et de vigueur que s'il avait pu disposer du recul n�cessaire. Il s'�tait camp� � l'extr�me bord du pr�cipice et non contre la paroi qui aurait g�n� ses mouvements. Le moindre faux pas ou �lan mal calcul� le ferait basculer dans le vide. Il frappait son adversaire sans reprendre haleine et l'aigle n'en revenait pas d'une telle d�fense. � plusieurs reprises, il s'�tait �loign�. Une de ses ailes, bris�e, pendait mais sans cesse il revenait, l'�il m�chant, les serres en avant. Enfin Colin Paturel put le saisir par le cou, d'une main. Il l�cha sa massue, arracha son couteau de sa gaine et �gorgea le rapace, avant de le rejeter dans le vide o� le roi des airs tomba en tournoyant parmi ses plumes.</p><p>��Seigneur�! Vierge Marie�! marmotta le vieux Calo�ns.</p><p>Tous �taient p�les et ruisselants de sueur.</p><p>��Eh bien, les gars, vous me remontez�? Qu'est-ce que vous attendez l�-haut�?</p><p>��C'est juste, Majest�. On y va�!</p><p>Colin Paturel avait hiss� le cadavre de l'Arl�sien en travers de son �paul�. Avec ce poids suppl�mentaire, la remont�e fut longue et harassante. En abordant, le Normand resta un moment courb�, sur les genoux, reprenant son souffle avec peine�; le sang coulait de sa poitrine � travers les lambeaux de son burnous, d�chir� par les serres de l'oiseau.</p><p>��J'aurais pu laisser le camarade en bas, dit-il, haletant, mais j'ai pas eu le courage�; l'Arl�sien ne m�ritait pas qu'on le laiss�t manger par les charognards.</p><p>��Tu as eu raison. Colin�! On va lui donner une s�pulture chr�tienne. Tandis qu'ils �cartaient les cailloux pour essayer de creuser une tombe avec leur coupecoupe, Ang�lique s'approcha de Colin Paturel, assis sur un rocher.</p><p>��Laissez-moi vous soigner, comme vous m'avez soign�e hier, Colin.</p><p>��C'est pas de refus, ma mie. Ce volatile m'a endommag� s�rieusement. Prenez la bouteille d'eau-de-vie dans mon havresac et allez-y carr�ment�!</p><p>Il ne sourcilla pas tandis qu'elle impr�gnait d'alcool les profonds sillons dont les ongles ac�r�s de l'aigle avaient labour� sa poitrine. � le toucher, Ang�lique ne pouvait s'emp�cher de sentir cro�tre son respect pour lui. Un homme b�ti de cette fa�on faisait honneur � son Cr�ateur.</p><p>Mais Colin Paturel ne pensait plus au combat avec l'aigle. Il pensait � Francis l'Arl�sien et son c�ur lui faisait mal, beaucoup plus mal que sa poitrine d�chir�e...</p></section><section><p><strong>Chapitre 4</strong></p><p>Ils err�rent trois jours ainsi parmi les rochers br�lants et d�serts. La soif recommen�ait � les tourmenter. Ils ne marchaient plus la nuit afin de ne pas risquer de terribles accidents dans les t�n�bres. La r�gion �tait peu fr�quent�e. Cependant, le deuxi�me jour, deux bergers maures qui faisaient pa�tre leurs moutons au flanc d'une ravine herbeuse, les h�l�rent de l'autre c�t�. Ils consid�raient avec soup�on cette troupe haillonneuse parmi laquelle on entrevoyait une femme et la l�vite noire d'un juif.</p><p>Colin Paturel leur r�pondit qu'ils se rendaient � Meld'jani. Les bergers pouss�rent des exclamations outr�es. Qui se rendait � Meld'jani en passant par la montagne alors que la route la plus courte �tait trac�e dans la vall�e et si bien trac�e depuis que Moulay Isma�l y avait envoy� ses Noirs travailler�?... �taient-ils des �trangers qu'on avait induits en erreur�? Ou des bandits�? Ou, qui sait, des chr�tiens �vad�s�?... Les deux bergers ayant �mis cette derni�re supposition en ricanant, chang�rent subitement d'expression. Ils se consult�rent � voix basse en jetant des regards aigus vers les voyageurs de l'autre bord de la faille.</p><p>��Passe-moi ton arc, Jean d'Harrostegui, dit Colin Paturel, et toi, Piccinino, mets-toi devant moi pour qu'ils ne voient pas ce que je pr�pare.</p><p>Les Maures soudain se mirent � glapir et s'enfuirent � toutes jambes. Mais les fl�ches du Normand les rattrap�rent dans le dos et, transperc�s, ils roul�rent sur la pente tandis que leurs moutons d�valaient en mar�e brune et b�lante et se brisaient les pattes dans les ravins.</p><p>��Ils ne risquent plus de donner l'alarme. Nous aurions trouv� tous les villageois � nous attendre au passage du col.</p><p>Ils demeur�rent en alerte jusque-l�. Ils apercevaient la route dont avaient parl� les bergers. Mais il n'�tait pas question pour eux de la suivre. Leurs v�tements d�chir�s, leur aspect fatigu� et inqui�tant les trahiraient au premier passant. Il fallait continuer d'avancer � travers la rocaille coupante, sous le soleil de feu et le ciel indigo, pesant et vertigineux, qui donnait aux pierres un aveuglant aspect d'ossements, la langue gonfl�e par la soir, les pieds en sang. Vers le soir, ils virent miroiter l'eau salvatrice au bord d'un pr�cipice et malgr� la raideur des parois entreprirent d'y descendre. Mais comme ils en approchaient un grondement monta, r�percut� par les �chos.</p><p>��Les lions�!</p><p>Ils demeuraient accroch�s au flanc de la falaise, tandis que les fauves, qu'avaient irrit�s les morceaux de roches d�tach�s par eux �clataient en rugissements sonores. R�percut�s par les falaises, le bruit devenait un tapage affreux et redoutable. Ang�lique voyait les formes blondes des gros fauves s'agiter � quelques pieds au-dessous d'elle. Elle se cramponna � une touffe de gen�vriers avec l'horrible impression que les racines allaient s'en arracher. Le Normand qui se trouvait un peu au-dessus d'elle la vit p�lir tandis que ses prunelles vertes s'emplirent de panique.</p><p>��Ang�lique�! appela-t-il.</p><p>Quand il commandait, sa voix habituellement lente et calme changeait. On n'�chappait pas � l'emprise de ce ton bas et bref.</p><p>��Ang�lique, ne regardez pas en bas, petite�! Ne bougez plus. Tendez-moi la main.</p><p>Il l'enleva comme un f�tu et elle se laissa aller contre lui, cachant son front contre l'�paule massive pour �chapper au cauchemar de la vision dantesque. Il attendit avec patience qu'elle e�t fini de trembler puis, profitant d'un moment d'accalmie dans le roulement orageux des clameurs, il cria�:</p><p>��On remonte, les gars�! Pas la peine d'insister...</p><p>��Et l'eau�? Et l'eau�? g�mit Jean-Jean de Paris.</p><p>��Va la chercher si le c�ur t'en dit�!</p><p>*****</p><p>Le soir de ce jour Ang�lique alla s'asseoir � l'�cart, tandis que les captifs installaient un petit campement autour d'un maigre feu qu'ils os�rent allumer pour cuire des tubercules sauvages sous la cendre.</p><p>Elle appuya son front contre une pierre et resta l�, hant�e jusqu'� la torture par des visions de sorbets, de boissons glac�es et transparentes, d'eau miroitante sous les palmes.</p><p>��Me laver�! Boire�! Je ne puis plus. Je ne pourrai pas aller plus avant.</p><p>Une main se posa sur sa t�te. Une main aussi large ne pouvait appartenir qu'au Normand. Comme elle n'avait pas la force de bouger, il tira l�g�rement sur ses cheveux pour la contraindre � relever le front et elle vit une gourde de peau qu'il lui pr�sentait avec la valeur d'une tasse d'eau au fond.</p><p>Son regard vacilla, interrogateur.</p><p>��C'est pour vous, dit-il. On l'a gard�e pour vous. Chacun a donn� la derni�re goutte de son outre.</p><p>Elle but l'eau ti�die, comme un nectar. La pens�e que ces hommes rudes s'�taient priv�s pour elle ranimait son courage.</p><p>��Merci, cela ira mieux demain, dit-elle en essayant un sourire de ses l�vres gerc�es.</p><p>��S�rement�! S'il y en a qui restent en route, ce ne sera certainement pas vous, r�pondit-il avec une si intime conviction qu'elle en fut �branl�e.</p><p>��Les hommes me croient toujours beaucoup plus forte que je ne suis��, pensa-t-elle en s'�tendant, un peu r�confort�e, sur son dur lit de pierre.</p><p>Elle se sentait extr�mement solitaire, envelopp�e dans sa fatigue, sa mis�re et sa peur comme une gangue qui l'isolait du monde entier. Dante, lorsqu'il descendit les cercles infernaux pour y entendre aboyer le Cerb�re � trois t�tes, �prouvait-il cette impression�? L'Enfer �tait-ce cela�?... Sans doute, mais sans le geste d'un compagnon tendant le dernier verre d'eau, ans l'esp�rance. Or, l'esp�rance demeurait. ��Un jour, nous apercevrons les clochers d'une ville chr�tienne sur le ciel �toile, un jour nous respirerons, nous boirons...��</p></section><section><p><strong>Chapitre 5</strong></p><p>Le lendemain ils descendirent vers la plaine. Ils aper�urent encore des lions qui d�voraient les restes d'un cheval, ce qui leur fit penser qu'ils n'�taient pas loin d'un adouar. Des aboiements de chiens leur parvinrent et ils obliqu�rent de nouveau vers la montagne. La vue d'un puits les ramena vers les parages dangereux des r�gions habit�es. Par bonheur, personne ne paraissait aux environs. H�tivement, une corde fut nou�e autour du plus mince, Jean-Jean de Paris, qui descendit avec deux gourdes dans le puits. Ils l'entendirent pousser un cri, patauger et gargouiller, et le remont�rent en h�te. Le pauvre gar�on vomissait � rendre l'�me. Il avait pos� les pieds sur la carcasse d'un animal crev� qui obstruait le fond du puits. Pouss� par la soif, il n'avait pu se retenir de se pencher pour boire, mais l'eau qu'il avait puis�e dans le ventre de cette b�te morte �tait si infecte qu'il avait cru en mourir sur place. Tout le reste du jour, il fut secou� de malaises, se tra�nant avec peine. Les gaz v�n�neux accumul�s au fond du puits l'avaient comme empoisonn�.</p><p>Ce fut encore une journ�e �prouvante et, seulement vers le soir, le salut parut miroiter � leurs yeux sous l'image d'une eau bleue au creux d'un vallon ombrag� de figuiers et de grenadiers, au-dessus desquels se balan�ait le haut panache des dattiers. N'en pouvant croire ce mirage, ils d�val�rent la pente. Le vieux Calo�ns arriva le premier et courut sur la petite plage de graviers blancs. Il n'�tait qu'� quelques pas de l'eau merveilleuse lorsqu'un bruit sourd s'entendit et la silhouette d'une lionne traversa l'espace et s'abattit sur le vieillard. Colin-le-Normand bondit et frappa le fauve de sa massue � coups redoubl�s. Il lui fit �clater la t�te et lui brisa les vert�bres. La lionne retomba de c�t�, se d�battant en de violentes convulsions d'agonie.</p><p>Le cri du marquis de Kerm�ur se confondit avec un autre rugissement.</p><p>��Prends garde, Paturel�!</p><p>� son tour, l'�p�e haute, il s'�tait jet� entre le Normand qui tournait le dos et le bond d'un lion � crini�re brune surgissant des fourr�s. L'�p�e transper�a le fauve dans la r�gion du c�ur, mais avant d'expirer les griffes redoutables fendirent en deux coups le ventre du gentilhomme breton et r�pandirent ses entrailles sur le sable... Ainsi, en quelques instants, l'oasis enchanteresse offrait une sc�ne de carnage, o� le sang des hommes et des fauves coulait jusqu'� l'eau limpide. Debout, sa massue rougie � la main, Colin Paturel guetta une autre apparition des redoutables b�tes. Mais le lieu avait retrouv� sa tranquillit�. L'arriv�e des esclaves avait d� d�ranger un couple isol� � la saison des amours.</p><p>��Faites le guet � droite et � gauche avec les lances�!</p><p>Il se pencha vers le marquis de Kerm�ur�:</p><p>��Mon compagnon, tu m'as sauv� la vie�!</p><p>Le regard vitreux du marquis chercha � le distinguer.</p><p>��Oui, Majest�, bredouilla-t-il.</p><p>Sa vision se brouillait, se superposait � d'autres r�miniscences.</p><p>��Votre Majest�... est-ce qu'� Versailles... Versailles...</p><p>Il mourut sur ce mot lointain et prestigieux.</p><p>Calo�ns respirait encore. Il avait l'�paule arrach�e. L'os apparaissait � vif.</p><p>��L'eau, murmura-t-il avec avidit�, l'eau�!...</p><p>Colin alla puiser dans une gourde l'eau si ch�rement acquise et lui donna � boire. Tel �tait son ascendant sur ses compagnons que malgr� leur soif torturante, les autres, frapp�s de stupeur, ne songeaient m�me pas � s'approcher de l'oued.</p><p>��Buvez donc, imb�ciles�! leur lan�a-t-il avec col�re.</p><p>C'�tait la seconde fois qu'il devait fermer les yeux d'un de ses compagnons qu'il s'�tait jur� de mener vivants � la libert�. Et il pouvait pressentir qu'il accomplirait bient�t une troisi�me fois ce triste rite...</p><p>On d�couvrit sous une retomb�e de lianes blanches l'antre des fauves o� tra�nait encore le cadavre � demi d�vor� d'une gazelle. Le bless� y fut port�, �tendu sur une liti�re d'herbes s�ches. Colin avait vid� sur ses plaies le fond de sa gourde d'eau-de-vie et l'avait pans� de son mieux. De toute fa�on, il fallait attendre pour savoir dans quel sens r�agirait le vieillard. Peut-�tre gu�rirait-il�? Il en �tait bien capable... Mais combien de temps pourrait-on s'attarder dans ces parages, o� l'eau attirait les b�tes et les humains�? Le chef calcula sur ses doigts le nombre de jours dont ils disposaient avant le rendez-vous de l'oued Cebon. M�me en se remettant en route ce soir, ils auraient deux jours de retard�! Et c'�tait impossible avec le vieux Calo�ns moribond. Il d�cida de passer la nuit sur place. Il fallait enterrer le marquis de Kerm�ur et r�fl�chir � la situation. Tous avaient besoin de repos. Demain, on aviserait.</p><p>Lorsque la nuit fut tomb�e, Ang�lique se glissa hors de la grotte. Ni la crainte des lions ni l'angoisse qui planait sur eux avec le souffle rauque du vieillard, ne pouvaient la d�tourner du d�sir excessif qu'elle avait de se plonger dans l'eau. L'un apr�s l'autre, les captifs avaient savour� les d�lices de la baignade, mais durant ce temps-l�, elle �tait demeur�e au chevet du bless�. Calo�ns la r�clamait avec cette soudaine exigence des hommes qui dans la douleur se tournent vers la femme, maternelle, cr�atrice de douceur, qui comprend les plaintes et les �coute avec patience.</p><p>��Petite, tiens-moi la main. Petite, ne t'�loigne pas.</p><p>��Je suis l�, grand-p�re.</p><p>��Donne-moi encore de cette belle eau � boire.</p><p>Elle lui avait lav� le visage, cherchant � l'installer le mieux possible sur sa couche d'herbes. De minute en minute, il souffrait plus atrocement. Colin Paturel distribua les derniers morceaux de galette. Il restait une provision de lentilles. Cependant, le chef s'opposa � ce qu'on f�t du feu.</p><p>Maintenant, Ang�lique s'avan�ait dans l'obscurit� complice. La clart� de la lune plongeait discr�tement � travers le bois, o� s'allumait et s'�teignait, intermittente, l'�tincelle d'or des lucioles dansantes. La source apparut, calme miroir, qui ne se troublait qu'au bord du roc sombre d'o� l'eau jaillissait � petit bruit. Le coassement d'une grenouille, le crissement continu des criquets s'int�graient au silence.</p><p>La jeune femme retira ses v�tements couverts de poussi�re et impr�gn�s de la transpiration de ces longs jours de fatigue inhumaine. Elle poussa un soupir de soulagement en se laissant glisser dans l'eau fra�che. Jamais, pensa-t-elle, elle n'avait �prouv� une sensation aussi merveilleuse. Apr�s s'�tre abondamment arros�e, elle nettoya ses v�tements, ne gardant que le burnous, dont elle s'envelopperait en attendant que la brise de la nuit e�t s�ch� les autres. Elle lava aussi ses longs cheveux poiss�s de sable et ternis�; avec volupt�, elle les sentit revivre sous ses doigts. La lune glissa derri�re un palmier et r�v�la le long filet d'argent de la source qui coulait le long de la noire. Ang�lique se hissa sur une pierre et livra ses �paules � l'�claboussement presque glac� de la douche. L'eau �tait vraiment la plus belle invention du Cr�ateur�! Elle se souvint du porteur d'eau criant � travers les rues de Paris ��Qui veut l'eau pure et saine�?... C'est l'un des quatre �l�ments...��. Le visage lev�, elle regarda avec amiti� les �toiles clignoter entre l'�ventail sombre des palmiers. L'eau ruisselait sur son corps nu, brillait sous le rayonnement de la lune et elle devina son propre reflet, tremblant d'une blancheur de marbre, dans les t�n�bres de la vasque.</p><p>��Je suis vivante, dit-elle � mi-voix. Je suis VIVANTE�!</p><p>Chaque instant qui passait effa�ait en elle et sur elle, les traces de l'�puisante lutte. Elle resta ainsi longtemps, jusqu'au moment o� un craquement de brindilles qui eut la s�cheresse d'un coup de feu, dans le sous-bois, l'alerta.</p><p>Alors la peur lui revint. Elle se souvint des fauves aux aguets et des Maures haineux. Le doux paysage redevint ce pi�ge hostile dans lequel ils se d�battaient depuis d'interminables jours. Elle glissa dans l'eau pour regagner la rive. Maintenant, elle en �tait s�re, il y avait quelqu'un qui l'observait, cach� dans les fourr�s. � vivre en b�te pourchass�e, elle en avait acquis l'instinct. Elle sentait le danger � fleur de peau. Une b�te ou un Maure�?... Elle s'entortilla dans son burnous et se mit � courir pieds nus � travers le maquis des lianes et des agaves pointus qui la blessaient. Elle se heurta avec violence contre le dur obstacle d'une pr�sence humaine en travers du sentier, poussa un faible cri et crut qu'elle allait partir � la renverse, dans un vertige de la terreur, quand elle reconnut, � la lueur crayeuse de la lune, la barbe blonde de Colin Paturel. Une �tincelle brillait au fond des orbites du g�ant normand, profondes comme deux trous d'ombre. Pourtant sa voix fut �gale quand il dit�:</p><p>��Vous �tes folle�? Vous �tes all�e vous baigner seule�?... Et les lions qui peuvent venir boire, et les gu�pards et, qui sait�? les Maures qui peuvent r�der...</p><p>Ang�lique eut envie de se jeter contre cette large poitrine pour y calmer sa terreur, d'autant plus violente qu'elle l'avait saisie apr�s un moment de paix, de joie rare et presque surnaturelle. Toujours, elle se souviendrait de la source de l'oasis�! La B�atitude du Paradis doit �tre de cette nature...</p><p>Maintenant elle retrouvait les hommes et la dure lutte pour pr�server sa vie.</p><p>��Les Maures�? fit-elle, la voix tremblante, je crois qu'ils sont l�. Il y avait quelqu'un tout � l'heure qui me regardait, j'en suis s�re...</p><p>��C'�tait moi. Je suis parti � votre recherche, voyant que votre absence se prolongeait anormalement... Maintenant, venez. Et ne recommencez pas de pareilles imprudences ou, foi de Paturel, je vous �tranglerai de mes propres mains.</p><p>Une nuance d'ironie att�nuait la menace du ton. Mais il ne plaisantait pas. Elle sentit qu'il avait r�ellement envie de l'�trangler ou tout au moins de la battre et de la secouer d'importance.</p><p>*****</p><p>Le sang de Colin Paturel s'�tait glac� dans ses veines quand il s'�tait aper�u que leur compagne s'�tait �loign�e et ne revenait pas. ��Encore un drame, avait-il pens�... encore une tombe � creuser�!... Dieu juste, abandonnerais-tu les tiens�?...�� Sans bruit, il avait suivi le bord de l'oued, en esclave habitu� � r�der et � se glisser dans la nuit. Et elle lui �tait apparue, dress�e sous le filet d'argent de la source, ses longs cheveux de na�ade couvrant ses �paules et son corps de neige se refl�tant dans l'eau nocturne.</p><p>*****</p><p>Ang�lique comprit soudain qu'il avait d� la voir lorsqu'elle se baignait. Elle se troubla. Puis elle se dit que c'�tait sans importance. Cet homme �tait une brute et ne professait � son �gard que la condescendance d�daigneuse du fort pour le faible, pour l'�tre encombrant dont il avait d� se charger contre son gr�. Elle se d�fendait mal d'une certaine rancune � son �gard, car il �tait responsable de la quarantaine dans laquelle elle s'�tait courageusement maintenue vis-�-vis des autres captifs, ne se m�lant � eux que lorsqu'il fallait soigner les bless�s. Et c'�tait plus difficile de supporter tant de mis�res � l'�cart, seule, et non aim�e. Il n'avait peut-�tre pas tort, mais il �tait dur, intransigeant et il continuait � l'impressionner jusqu'� la timidit�. L'�quilibre moral et physique de l'hercule normand semblait un d�fi � tout ce qu'elle sentait trembler en elle d'incertitude, de faiblesse, de fragilit� f�minine, de nerveux et d'�motif. Ce regard bleu qui d'un coup d'�il per�ant enregistrait sa lassitude ou son effroi ou constatait ses imprudences, la m�prisait un peu, lui semblait-il. ��Il a pour moi le d�dain du chien de berger pour la brebis stupide��, se dit-elle.</p><p>Elle s'assit au chevet de Calo�ns, mais son regard revenait malgr� elle vers le profil broussailleux du chef, qu'�clairait la lueur d'une lanterne sourde. Colin Paturel dessinait sur le sable, � l'aide d'un court b�tonnet, un plan de la route � suivre et le commentait pour le V�nitien, Jean-Jean de Paris et le Basque, pench�s pr�s de lui.</p><p>��Vous vous arr�terez en lisi�re du bois. Si vous apercevez un mouchoir rouge � la branche du deuxi�me ch�ne, vous avancerez et pousserez le cri de l'engoulevent. Alors le Juif Rabi sortira des fourr�s...</p><p>��Petite es-tu l�? dit la voix faible du vieux Calo�ns. Donne-moi la main. J'avais une petite fille de dix ans qui agitait son bonnet quand j'ai pris la mer il y a vingt ans. Elle doit te ressembler � pr�sent. Elle s'appelait Mariejke.</p><p>��Vous la reverrez, grand-p�re.</p><p>��Non. Je ne crois pas. La mort va me prendre. Et c'est mieux ainsi. Que ferait Mariejke d'un vieux marinier de p�re qui s'en revient d'esclavage apr�s vingt ans pour lui salir les beaux carreaux de sa cuisine et radoter des histoires de pays de soleil�? C'est mieux ainsi... Je suis heureux de reposer dans la terre du Maroc. Je vais te dire, petite... Mes jardins de Miquenez commen�aient � me manquer et de ne plus voir Moulay Isma�l y galoper comme la col�re de Dieu... J'aurais mieux fait d'attendre qu'il me casse la t�te avec sa canne...</p></section><section><p><strong>Chapitre 6</strong></p><p>Les trois hommes, le V�nitien, le Parisien et le Basque, partirent � l'aube. Colin Paturel avait d'un signe appel� Ang�lique pr�s de lui.</p><p>��Je vais rester pr�s du vieux, dit-il, on ne peut pas l'emmener, on ne peut pas le laisser, non plus. Faut attendre�! Les autres vont continuer, afin de ne pas manquer le rendez-vous de Rabi Ma�moran. Ils le pr�viendront et ils aviseront du mieux � faire. Que voulez-vous, partir avec eux ou les suivre�?</p><p>��Je ferai ce que vous m'ordonnerez.</p><p>��Je pense qu'il est pr�f�rable que vous restiez. Les autres iront plus vite sans vous et le temps presse.</p><p>Ang�lique inclina la t�te et fit mine de s'�loigner vers le grabat. Colin Paturel la retint, semblant regretter son peu d'am�nit�.</p><p>��Je pense aussi, dit-il, que le vieux Calo�ns a besoin de vous pour mourir en paix. Mais si vous pr�f�rez partir...</p><p>��Je resterai�!</p><p>On partagea les provisions et la r�serve des fl�ches. Colin Paturel gardait un arc, un carquois, sa massue, une boussole et l'�p�e du marquis de Kerm�ur. D�s que la nuit fut tomb�e, les trois hommes s'�loign�rent, apr�s s'�tre arr�t�s un instant pr�s de la tombe du gentilhomme breton. L'on ne pr�vint pas le vieux Calo�ns. Celui-ci s'affaiblissait de plus en plus. Il d�lirait en flamand. Il se cramponnait � la main d'Ang�lique avec la puissance des moribonds et toute la force de ce vieux corps r�sistant lui revint lorsque, apr�s avoir lutt� encore la nuit et le jour suivant, il se dressa sur sa couche. Il fallut la vigueur de Colin Paturel pour le maintenir et le bless� lutta contre lui comme il luttait contre la mort, avec une �nergie farouche.</p><p>��Tu ne m'auras pas�! disait-il, tu ne m'auras pas�!</p><p>Il parut soudain reconna�tre le visage qui s'opposait a lui.</p><p>��Ah�! Colin, mon gars, fit-il d'une voix douce, il est donc temps de partir, ne crois-tu pas�?</p><p>��Oui, compagnon, il est temps. Va�! ordonna la voix lente du roi.</p><p>Et le vieux Calo�ns mourut dans les bras du Normand avec une confiance d'enfant. Ang�lique, qu'avait boulevers�e l'agonie terrible, se mit � pleurer en les contemplant, le maigre vieillard � la t�te chenue et d�garnie, appuy� contre la poitrine de l'homme comme sur celle de son fils. Colin Paturel, apr�s lui avoir ferm� les yeux, lui croisa les mains.</p><p>��Aidez-moi � le transporter, dit-il. La tombe est d�j� creus�e. Il faut faire vite. Apr�s, nous partirons�!</p><p>Ils le couch�rent aupr�s du marquis de Kerm�ur, jet�rent la terre en h�te. Ang�lique voulut tailler deux croix.</p><p>��Pas de croix�! dit le Normand. Des Maures qui viendraient comprendraient que des Chr�tiens ont r�cemment �t� enterr�s ici et se lanceraient � notre poursuite.</p><p>*****</p><p>Et ce fut de nouveau la marche harassante � travers le paysage que la pleine lune aiguisait de vives ar�tes m�talliques. Ang�lique, repos�e par ces deux jours de halte, s'�tait promis que Colin Paturel ne pourrait lui reprocher de tra�ner, mais elle avait beau faire elle ne pouvait soutenir l'allure de ses longues foul�es et elle s'�nervait de le voir l'attendre en se retournant, dress� comme une statue, sa massue sur l'�paule. Elle avait h�te qu'on retrouv�t les autres qui au moins, grognant, jurant et peinant, marchaient comme de simples mortels et non comme des h�ros de mythologie inaccessibles � toute fatigue terrestre. Est-ce qu'il n'�tait jamais fatigu�, ce diable de Colin Paturel�? Est-ce qu'il n'avait jamais peur�? Est-ce qu'il �tait inaccessible � toutes souffrances, celles du corps ou celle du c�ur�? C'�tait une brute, au fond. Elle l'avait d�j� pens�, mais cette marche qu'elle fit en sa seule compagnie l'ancra dans sa conviction. Cependant, ils firent tant et si bien qu'au lendemain soir ils parvenaient � l'or�e du bois de ch�nes o� devait avoir lieu la rencontre avec le Juif. Le carrefour des chemins creus�s dans le sable o� les ch�nes-li�ges enfoncent leurs profondes racines s'apercevait au-dessus d'eux.</p><p>Colin Paturel fit halte. Ses yeux se pliss�rent et elle fut surprise de voir qu'il regardait vers le ciel. Ses yeux suivirent cette direction et le soleil lui parut soudain obscurci par une nu�e de vautours qui s'�levaient lentement des arbres. Les nouveaux arrivants avaient d� les d�ranger. Apr�s quelques tours, ils s'abaiss�rent de nouveau, leurs cous pel�s tendus, et se pos�rent alentour d'un gros ch�ne qui �tendait ses branches � la crois�e des chemins. Ang�lique aper�ut enfin ce qui les attirait.</p><p>��Il y a deux corps pendus, dit-elle d'une voix �touff�e.</p><p>L'homme les avait d�j� vus.</p><p>��Ce sont deux Juifs. Je reconnais leurs l�vites noires. Restez l�. Je vais m'en approcher en rampant et en contournant le bois. Quoi qu'il arrive, ne faites pas un mouvement�!</p></section><section><p><strong>Chapitre 7</strong></p><p>L'attente fut interminable et crucifiante. Les vautours battaient des ailes, trahissant par leur envol et leurs cris aigus l'approche de l'importun, mais Ang�lique ne pouvait l'apercevoir. Il reparut subitement, sans bruit, derri�re elle.</p><p>��Eh bien�!...</p><p>��L'un est un Juif que je ne connais pas, probablement Rabi Ma�moran. L'autre est... Jean-Jean de Paris.</p><p>��Mon Dieu�! fit-elle, en cachant son visage dans ses mains.</p><p>C'en �tait trop�! L'�chec total de l'�vasion se dessinait, in�vitable. Les Chr�tiens, en arrivant au lieu du rendez-vous, �taient tomb�s dans un pi�ge.</p><p>��J'ai aper�u un adouar sur la droite. Le village des Maures qui les ont pendus. Peut-�tre le V�nitien et Jean d'Harrostegui y sont-ils encore, encha�n�s�?... Je vais aller jusque-l�.</p><p>��C'est de la folie�!</p><p>��Il faut tout tenter�! J'ai rep�r� une grotte un peu plus haut dans la montagne. Vous allez vous y cacher et m'attendre.</p><p>Elle n'e�t jamais os� discuter ses ordres. Mais elle savait que c'�tait de la folie. Il ne reviendrait pas.</p><p>Cette grotte, dont l'entr�e se dissimulait derri�re des touffes de gen�ts, serait sa tombe. Elle attendrait en vain le retour de ses compagnons morts. Colin Paturel l'installa avec toutes les provisions, la derni�re gourde d'eau. Il laissa m�me sa massue, ne gardant que son poignard � sa ceinture. Il �ta ses sandales pour �tre plus � l'aise. Il donna �galement � Ang�lique sa tige d'amadou et sa pierre � fusil. Si une b�te se pr�sentait, elle n'aurait qu'� faire un petit feu d'herbes s�ches pour l'effrayer. Sans un mot de plus, il se glissa hors de la grotte et s'�loigna. Et elle commen�a d'attendre. La nuit vint, avec ses cris confus de b�tes lointaines dans les fourr�s. Des fr�lements et des grattements paraissaient emplir la caverne de toutes parts. De temps en temps, n'y tenant plus, elle battait le briquet et promenait sa lueur autour d'elle, rassur�e de n'apercevoir que les parois rocheuses. � la vo�te, elle d�couvrit de curieux petits sacs de velours noir accroch�s les uns contre les autres et comprit�: les chauves-souris�!</p><p>C'est de l� que venaient ces fr�lements, ces cris aigus qui la faisaient sursauter. Les yeux ouverts dans l'obscurit�, elle s'effor�ait de ne plus penser et de supporter la lenteur angoissante du temps qui s'�coulait. Un craquement au-dehors la fit se dresser d'espoir. �tait-ce d�j� le Normand qui revenait avec Piccinino-le-V�nitien et Jean d'Harrostegui�? Comme ce serait bon d'�tre r�unis�!... Mais tout de suite apr�s, et tr�s proche, un hululement lugubre s'�leva. Une hy�ne r�dait. Son ricanement triste, et comme d�sesp�r�, d�crut. Elle descendait vers le carrefour, l� o� le corps de Jean-Jean de Paris se balan�ait. Il �tait mort, le joyeux clerc, l'ami pr�f�r� de Colin Paturel et son talbe attitr�, et d�j� sans doute les charognards avaient crev� ses yeux moqueurs. Il �tait mort, comme �taient morts l'Arl�sien, le gentilhomme breton et le vieux p�cheur flamand. Comme ils allaient mourir les uns apr�s les autres... Le royaume du Maroc ne rend pas ses captifs�!... Moulay Isma�l triomphait.</p><p>Que deviendrait-elle si nul ne revenait�? Elle ne savait m�me pas o� elle se trouvait. Qu'adviendrait-il lorsque, chass�e par la faim et l'incertitude, elle quitterait son refuge�? Elle ne pouvait attendre aucune complicit� des Maures, ni m�me de leurs femmes, cr�atures soumises et terrifi�es. Elle serait d�couverte et ramen�e au sultan. Et Osman Ferradji ne serait plus l� pour la prot�ger.</p><p>Un soupir monta � ses l�vres�:</p><p>��Oh�! Osman Ferradji, si votre grande �me erre au Paradis de Mahomet...</p><p>*****</p><p>L'aube lui fut annonc�e par le piaillement des vautours reprenant leur ronde autour des pendus. Un brouillard laiteux envahissait la grotte. Ang�lique remua, engourdie par l'immobilit� qu'elle avait gard�e toutes ces longues heures et elle pensa qu'elle traversait l'�preuve la plus dure de son existence. Subir, ne pas pouvoir agir, ni crier, se plaindre ou essayer quelque chose�!... Elle se terrait, le c�ur battant comme celui d'un li�vre peureux, et elle ne bougeait pas parce que Colin Paturel lui en avait donn� l'ordre. Et d�j� le soleil montait.</p><p>Les captifs ne revenaient pas... Ils ne reviendraient plus...</p><p>Elle attendit encore, reprenant espoir parce qu'elle ne voulait pas que le sort f�t aussi in�luctable, puis se d�courageant � nouveau. Lorsque la massive silhouette de Colin Paturel obstrua l'entr�e de la grotte, elle connut un tel sentiment de d�livrance, de joie immense qu'elle se pr�cipita vers lui, se cramponnant � son bras pour bien se persuader qu'enfin il �tait l�!</p><p>��Vous �tes revenu�! Oh�! vous �tes revenu�!</p><p>Il ne semblait ni la voir ni sentir les doigts qu'elle crispait inconsciemment sur sa chair et son mutisme �trange finit par alarmer Ang�lique.</p><p>��Et les autres, demanda-t-elle, les avez-vous vus�?</p><p>��Oui, je les ai vus. Ils n'avaient plus figure humaine. Toutes les tortures, ils les ont subies avant d'�tre empal�s, au pied de la casbah... Je ne sais pas, je ne saurai jamais qui nous a trahis, mais Moulay Isma�l a �t� au courant de ce que nous avons fait. J'ai �cout� parler les Maures... La col�re du Sultan a d�ferl� sur Miquenez. Le mellah n'est plus qu'un charnier. Tous les Juifs ont �t� massacr�s.</p><p>Tous les Juifs�!... Et la petite Abiga�l... et Ruth, et Samuel, ce ��charmant gar�on��...</p><p>��Ici, ils �taient pr�venus, le Rabi a servi d'app�t. Apr�s, ils avaient ordre de les pendre et d'ex�cuter les Chr�tiens sans attendre. Ils ont pendu Jean-Jean parce qu'ils ont cru que c'�tait aussi un Juif. Je viens de le d�pendre en passant et de le ramener... enfin, ce que les vautours en ont laiss�. Je vais enterrer ce qui en reste...</p><p>Il s'assit, regarda autour de lui avec une sorte d'�tonnement les roches vein�es de rouge que le reflet du matin empourprait et il dit pesamment�:</p><p>��Tous mes compagnons sont morts�!...</p><p>Il resta l� ensuite un long moment, le menton appuy� sur son poing. Avec effort, il se releva et sortit. Elle entendit Te bruit que faisait contre le cailloutis, l'acier du large coupecoupe dont il s'�tait servi pour creuser les autres tombes et elle sortit � son tour pour l'aider dans la p�nible besogne de l'ensevelissement.</p><p>Mais il lui cria avec rudesse�:</p><p>��Restez l�, n'approchez pas�! C'est pas pour vous... Allez, c'est pas beau � voir...</p><p>Glac�e, elle demeura � l'�cart. Ses mains �taient jointes mais malgr� son d�sir, elle ne parvenait pas � prier.</p><p>� grands gestes d'homme habitu� aux rudes travaux de terrassement, le Normand menait sa besogne de fossoyeur. Quand la terre fut ramen�e en un petit tumulus, elle le vit, prenant une subite d�cision, briser deux bouts de bois et en fa�onner une croix. Il la planta d'un geste farouche.</p><p>��Je poserai la croix, dit-il, cette fois, je la poserai, cette croix�!</p><p>Ensuite il retourna s'asseoir � l'int�rieur de la grotte, dans la m�me attitude de sombre m�ditation.</p><p>Ang�lique essaya de lui parler mais il ne l'entendait pas. Vers midi, elle prit une poign�e de dattes et les posant sur une feuille de figuier, les lui porta. Colin Paturel releva la t�te. Les dures phalanges de son poing laissaient des marques blanches dans le cuir brun de son front. Il fixa avec stupeur la jeune femme qui se penchait vers lui et elle lut clairement dans son regard sa d�ception et sa ranc�ur. ��Tiens, elle est encore ici, celle-l�!��</p><p>Il mangea en silence. Depuis qu'il lui avait jet� ce regard �trange, mal �veill�, Ang�lique se sentait paralys�e, habit�e d'une nouvelle peur qu'elle ne voulait pas pr�ciser. Il lui fallait veiller, garder les yeux ouverts... Pourtant, elle ne parvint pas � r�sister � la fatigue qui appesantissait ses paupi�res. Elle avait march� une nuit et un jour sans presque se reposer et la nuit derni�re n'avait pu fermer l'�il un seul instant. � la fin, elle s'endormit, pelotonn�e dans un coin de la grotte. Quand elle s'�veilla, elle �tait seule. Elle avait �t� habitu�e � ces r�veils solitaires car, toujours, elle s'�cartait des autres pour dormir. Mais, cette fois, le silence lui parut insolite. Elle regarda autour d'elle et peu � peu la v�rit� s'imposa � elle. La derni�re galette et la provision de lentilles �taient soigneusement pos�es sur une pierre ainsi que la gourde d'eau, � c�t� d'un javelot et d'un coupe-coupe. Mais l'arc, les fl�ches et la massue de Colin-le-Normand avaient disparu. Il �tait donc parti. Il l'avait abandonn�e�!</p><p>Ang�lique demeura longtemps an�antie, pleurant tout bas, la t�te dans ses bras.</p><p>��Oh�! vous avez fait cela�! disait-elle � mi-voix avec douleur. C'est mal. Dieu vous punira�!</p><p>Mais elle n'�tait pas tr�s s�re que Dieu ne donnerait pas raison � Colin Paturel qui avait �t� crucifi� en son nom. Elle n'�tait qu'une femme, charg�e du p�ch� originel et responsable des malheurs de l'humanit�, objet m�prisable, qu'on prend ou rejette.</p><p>��Eh bien�! Qu'est-ce qui se passe, petite�? Un coup de noir�?...</p><p>La voix du Normand r�sonnant sous les vo�tes lui fit l'effet du tonnerre. Il �tait l�, devant elle, portant au travers des �paules un marcassin ray� � la gueule poiss�e de sang.</p><p>��Je... j'ai cru que vous �tiez parti, balbutia-t-elle, mal remise de son �motion.</p><p>��Parti�?... oui-da�! Je me suis dit qu'il fallait se mettre quelque chose sous la dent et j'ai eu la chance d'attraper un cochonnet sauvage. Et je vous retrouve en train de pleurer...</p><p>��J'ai cru que vous m'aviez abandonn�e.</p><p>Les yeux de l'homme s'agrandirent et ses sourcils se hauss�rent comme s'il entendait la chose la plus stup�fiante de sa vie.</p><p>���a alors�! dit-il, ben, �a alors�! Faut-il que vous me preniez pour un beau salaud�! Vous abandonner, moi... vous abandonner, moi qui...</p><p>Son teint fon�a sous la mont�e d'une noire fureur.</p><p>��Moi qui mourrais plut�t sur votre corps, gronda-t-il avec une violence sauvage.</p><p>Il jeta son gibier � terre et s'en alla ramasser des morceaux de bois sec qu'il rassembla au milieu de la grotte, agissant avec des gestes de col�re rentr�e. Son briquet refusant de s'enflammer, il jura comme un templier.</p><p>Ang�lique vint s'agenouiller pr�s de lui et posa sa main sur la sienne.</p><p>��Pardonnez-moi, Colin. Je suis une sotte. Il est vrai que j'aurais d� me souvenir que vous aviez maintes fois risqu� votre vie pour vos fr�res. Mais je n'�tais pas l'un d'eux et je ne suis qu'une femme.</p><p>��Raison de plus, marmotta-t-il.</p><p>Il consentit � lever les yeux sur elle et la duret� de son regard s'adoucit tandis qu'il lui prenait le menton.</p><p>���coute-moi bien, petite, et que ce soit dit une bonne fois. Tu es comme nous, captive chr�tienne en Barbarie. Tu as �t� attach�e � la colonne et tortur�e et tu n'as pas c�d�. Tu as support� la soif et la peur sans jamais te plaindre. Une femme aussi courageuse que toi j'en ai jamais rencontr�e, m�me en bourlinguant � travers tous les ports du monde. Tu vaux toutes les autres r�unies et s'ils ont march� comme ils ont march� les compagnons, sans se d�courager, c'est parce que tu �tais l�, avec ta vaillance et qu'ils n'auraient pas voulu fl�chir devant toi. Maintenant nous restons seuls, toi et moi. Nous sommes li�s � la vie � la mort. Nous gagnerons la libert� ensemble. Mais si tu meurs, je mourrai pr�s de toi, J'EN FAIS SERMENT�!</p><p>��Il ne faut pas dire cela, murmura-t-elle, presque effray�e. Seul, Colin, vous auriez toutes les chances de r�ussir.</p><p>��Toi aussi, ma mie. Tu es b�tie d'acier, de bel acier souple comme l'�p�e du cher Kerm�ur. Je crois bien te conna�tre, maintenant.</p><p>La lumi�re bleue de son regard, tr�s enfonc�, se voilait d'un sentiment informul� et son front rude se plissa sous l'effort de sa pens�e.</p><p>��Toi et moi, ensemble... nous sommes invincibles.</p><p>Ang�lique tressaillit. Qui lui avait d�j� dit cela�? Un autre roi�: Louis XIV�! Et la lumi�re de ses yeux alors s'enfon�ait en elle de la m�me fa�on. � la r�flexion, n'y avait-il pas entre le Normand, madr�, � l'intelligence p�n�trante, � la vigueur exceptionnelle et le grand souverain de France, des analogies de caract�re et de temp�rament�? Les peuples reconnaissent ceux qui sont faits pour r�gner et, dans la servitude, Colin s'�tait impos� roi � la mani�re antique par sa g�n�rosit�, sa sagesse et sa force physique.</p><p>Ang�lique lui sourit.</p><p>��Vous m'avez rendu confiance, Colin. Confiance en vous et en moi-m�me. Je CROIS que nous devons �tre sauv�s.</p><p>Un frisson la secoua.</p><p>��Il faut qu'il en soit ainsi. Je n'aurais jamais l� courage de recommencer � �tre tortur�e. J'accepterais n'importe quoi...</p><p>��Baste�! Tu l'auras, le courage. On l'a toujours, le courage. Une seconde, une troisi�me fois, et chaque fois en croyant que c'est la bonne... Crois-moi�!</p><p>Il consid�ra avec un demi-sourire d'ironie, les cicatrices de ses mains.</p><p>��C'est une bonne chose de ne pas vouloir mourir, dit-il. � condition de ne pas avoir peur de mourir. La mort, elle fait partie de notre jeu, � nous, les vivants. J'ai toujours pens� qu'il fallait la consid�rer comme une bonne compagnie, attach�e � nos pas. Ainsi, nous cheminons avec la vie et la mort comme compagnes. Chacune a les m�mes droits sur nous. Faut pas s'en faire un �pouvantail. Ni de l'une ni de l'autre. C'est ainsi et c'est le jeu. Le tout c'est que l'esprit ne reste pas en chemin... Assez caus�, petite. Nous allons nous offrir un bon repas de Balthazar. Regarde ce bon feu qui nous r�jouit le c�ur. Le premier que nous contemplons depuis longtemps...</p><p>��N'est-ce pas dangereux�? Si les Maures aper�oivent la fum�e�?</p><p>��Ils dorment sur leurs lauriers. Ils croient que nous sommes tous morts. Le V�nitien et le Basque���oh�! les braves gars���ils ont pens� � leur dire que les autres avaient �t� d�vor�s par les lions, qu'il n'y avait qu'eux qui restaient. La femme�? Ils demandaient ce qu'elle �tait devenue. Morte dans la montagne, piqu�e par un serpent. La nouvelle a �t� port�e � Moulay Isma�l. Tout est donc en r�gle. Alors, tant pis. Faisons un peu de feu. Il faut absolument se remonter le moral. Ne crois-tu pas�?</p><p>��Cela va d�j� mieux�! dit-elle en le regardant avec affection.</p><p>L'estime de Colin Paturel ranimait ses forces. C'�tait la meilleure r�compense � la constance dont elle avait fait preuve jusqu'ici.</p><p>��Maintenant que je sais que vous �tes mon ami, je n'aurai plus peur. La vie est simple pour vous, Colin Paturel.</p><p>��Voire�! fit-il en s'assombrissant subitement. Des fois, je me dis que je n'ai peut-�tre pas connu le pire. Baste�! �a ne sert � rien de se frapper � l'avance.</p><p>Ils firent r�tir le marcassin apr�s l'avoir frott� de natron, de thym et de baies de gen�vrier, en se servant de l'�p�e du pauvre marquis, en guise de broche. Pendant une heure toute leur attention fut requise par la pr�paration du festin. L'odeur d�licieuse de la viande grill�e les faisait d�faillir d'impatience et ils mang�rent les premi�res tranches avec voracit�, ayant peine � retenir des soupirs de satisfaction.</p><p>��Bien le moment de faire de beaux discours sur l'�ternit�, dit enfin le Normand, moqueur. Y a pas, c'est quand m�me le ventre qui parle en premier. Sacr� cochonnet, je m'en l�cherais les doigts jusqu'au coude�!</p><p>��Je n'ai jamais rien mang� d'aussi bon, affirma Ang�lique avec conviction.</p><p>��Pourtant, il para�t que les Sultanes sont nourries aux ortolans. Qu'est-ce qu'on mangeait dans le harem�? Raconte-moi �a pour �toffer un peu le menu�?</p><p>��Non, je ne d�sire pas me souvenir du harem.</p><p>Ils se turent. Rassasi�s, rafra�chis par l'eau claire qui coulait au pied de la montagne et dont le Normand avait rempli sa gourde en revenant de la chasse, ils laissaient le bienfait du repos les envahir.</p><p>��Colin, o� avez-vous acquis tant de science profonde�? Vos paroles ouvrent la porte � de vastes m�ditations, je l'ai remarqu� souvent. Qui vous a enseign�?</p><p>��La mer. Et le d�sert... et la servitude. Petite, tout ce qu'on rencontre porte son enseignement au m�me titre que les livres. Je ne vois pas pourquoi ce qu'on a l�-dedans, fit-il en se frappant le cr�ne, ne servirait pas � r�fl�chir de temps en temps.</p><p>Il se mit � rire tout � coup. Quand il riait, l'�clair de ses dents blanches au milieu de sa barbe hirsute, le rajeunissait et ses yeux, habituellement graves et durs, p�tillaient de malice.</p><p>��De vastes m�ditations�!... r�p�ta-t-il. Tu en as de bonnes, toi�! Parce que j'ai dit que la vie et la mort nous tiennent compagnie�? �a ne te semble pas �vident � toi�?... Comment alors vis-tu�?</p><p>��Je ne sais pas, dit Ang�lique en secouant la t�te. Je crois que je suis au fond tr�s sotte et superficielle et que jamais je n'avais r�fl�chi � rien.</p><p>Elle s'interrompit, ses prunelles se dilat�rent et elle lut sur le visage de son interlocuteur la m�me expression d'inqui�tude. Il lui saisit le poignet. Ils attendirent, retenant leur souffle. Le bruit qui les avait alert�s recommen�a. Des hennissements de chevaux au-dehors�!... L'homme se leva et s'approcha � pas de loup de l'entr�e de la grotte. Ang�lique le rejoignit. Au pied de la colline quatre cavaliers arabes �taient arr�t�s et ils levaient la t�te vers les rochers d'o� ils avaient vu s'�chapper la fum�e suspecte. Leurs casques � hautes pointes, brillant hors de l'enveloppement de leurs burnous d'un blanc immacul�, r�v�laient des soldats de l'arm�e riffaine charg�s d'assi�ger les villes espagnoles de la c�te et dont certains r�giments �taient cantonn�s � l'int�rieur. L'un des Maures portait un mousquet. Les autres �taient arm�s de lances. Trois d'entre eux mirent pied � terre et commenc�rent � gravir la colline en direction de la caverne, tandis que l'Arabe au mousquet restait en selle et prenait la garde des chevaux.</p><p>��Passe-moi mon arc, dit Colin Paturel � mi-voix. Combien reste-t-il de fl�ches dans le carquois�?</p><p>��Trois.</p><p>��Ils sont quatre�! Tant pis�! On s'arrangera.</p><p>L'�il toujours fix� sur les Maures qui s'avan�aient, il prit l'arme, posa le pied sur un rocher devant lui afin de bien s'assurer et mit la fl�che en place. Ses gestes �taient assur�s, plus lents que d'habitude.</p><p>Il tira. Le cavalier au mousquet s'abattit en travers de sa selle et son cri se perdit dans le hennissement des chevaux affol�s. Les Arabes qui montaient ne comprirent pas sur-le-champ ce qui se passait. Une seconde fl�che, en plein c�ur de l'un d'eux, l'abattit. Les deux autres se ru�rent en avant.</p><p>Colin Paturel ajusta la troisi�me fl�che et transper�a presque � bout portant le premier Maure qui arrivait. L'autre eut un mouvement d'h�sitation et de recul. Brusquement, il tourna le dos et d�vala la colline vers les chevaux.</p><p>Mais le Normand avait jet� � terre son arc inutile. Ramassant sa massue, il rejoignit en quelques bonds son adversaire qui lui fit face, tirant son cimeterre. Ils tourn�rent l'un devant l'autre, s'observant, pr�cautionneux comme des fauves sur le point de s'affronter. Puis la massue de Colin Paturel entra en action.</p><p>En quelques instants, l'Arabe, malgr� son casque, gisait la face �cras�e, la nuque bris�e. Le Normand s'acharna sur lui jusqu'� ce qu'il f�t certain de sa mort. Ensuite, il s'approcha de l'homme au mousquet. Celui-ci aussi �tait bien mort. Aucune des trois fl�ches n'avait manqu� son but.</p><p>��C'�tait mon arme quand je braconnais dans les bois de ma Normandie, en mon jeune temps, confia-t-il, hilare, � Ang�lique, qui l'avait rejoint et calmait les chevaux nerveux.</p><p>L'horreur des gestes meurtriers accomplis faisait trop partie de leur vie menac�e pour qu'ils s'y attardassent. M�me la jeune femme n'eut qu'un bref regard aux quatre corps abattus parmi les touffes des gen�vriers.</p><p>��Nous allons prendre les chevaux. Nous en monterons deux et en m�nerons chacun un. Les corps cach�s dans la caverne, cela retardera les recherches. Les chevaux ne revenant pas sans cavalier � la casbah ne donneront pas l'alerte aussit�t et on ne s'avisera de leur absence que beaucoup plus tard.</p><p>Tous deux coiff�rent les casques pointus, s'envelopp�rent des burnous, sangl�s de courroies et ayant effac� les traces du carnage, se lanc�rent au grand galop sur la route. Les habitants de l'adouar devaient raconter aux alca�ds lanc�s trois jours plus tard � la recherche des soldats disparus qu'ils avaient vu passer � travers leurs villages deux cavaliers, volant comme des hirondelles et menant chacun un cheval de rechange. Ils s'�taient bien gard�s de les apostropher ou de les arr�ter, car un pauvre fellah peut-il se permettre un tel geste vis-�-vis de nobles guerriers�?</p><p>Les chevaux furent retrouv�s au pied des montagnes du Rif. On accusa des bandits dont les m�faits troublaient la r�gion et des exp�ditions punitives furent envoy�es vers leurs repaires.</p><p>*****</p><p>Colin Paturel et Ang�lique avaient abandonn� les chevaux d�s les premi�res marches en montagne, o� seuls des mulets pouvaient voyager.</p><p>C'�tait la plus dure �tape, mais la derni�re. Pass� ces contreforts arides du Rif, appara�trait la mer. De plus, le Normand, ayant r�sid� deux ann�es, au d�but de sa captivit�, dans la ville myst�rieuse et sainte de Mechaouane11, connaissait fort bien la r�gion o� ils allaient s'engager. Il en connaissait les asp�rit�s, les dangers innombrables, mais aussi les sentiers les plus courts et il savait que de longs jours, plus ils s'�l�veraient vers les hauteurs, plus ils seraient tranquilles, � l'abri de toutes rencontres dangereuses. Leurs seuls ennemis seraient la montagne, le froid des nuits, le soleil br�lant du jour, la faim et la soif, mais les hommes les laisseraient en paix et les lions seraient moins nombreux. Il faudrait se m�fier encore des sangliers. Singes, gazelles et porcs-�pics n'�taient pas � craindre et fourniraient du gibier. Il avait conserv� le mousquet et ses munitions, les vivres des soldats pris dans les poches de l'ar�on, les burnous solides et chauds qui les prot�geraient.</p><p>��Encore quelques jours et nous apercevrons Ceuta.</p><p>��Combien de jours�? demandait Ang�lique.</p><p>Le Normand, m�fiant, se refusait � pr�ciser. Sait-on jamais�?... Avec de la chance on pouvait dire�: quinze jours... Avec de la malchance...</p><p>*****</p><p>La malchance surgit un apr�s-midi o� ils peinaient � travers des roches br�lantes. Ang�lique avait profit� d'un tournant qui la cachait � son compagnon pour s'asseoir sur un gros caillou. Elle ne voulait pas qu'il la v�t faiblir. Il lui avait tant r�p�t� qu'il la jugeait infatigable. Mais elle �tait loin d'�galer son endurance. Lui n'�tait jamais fatigu�. Sans elle, il e�t certainement march� jour et nuit sans s'arr�ter plus d'une heure. Ang�lique reprenait souffle, assise sur son rocher, lorsqu'elle ressentit une violente douleur au mollet et, se penchant, elle eut le temps d'apercevoir l'�clair rapide d'un reptile filant sous les pierres.</p><p>��J'ai �t� piqu�e par un serpent.</p><p>Le souvenir de quelque chose d'in�luctable s'embrouilla dans son esprit. ��La femme est morte piqu�e par un serpent��, avaient dit le V�nitien et le Basque avant de mourir. Le pass� avait anticip� sur le pr�sent mais le temps n'existe pas et ce qui est �crit est �crit�!... Elle eut cependant le r�flexe de d�nouer sa ceinture et de la lier au-dessous du genou et elle resta l�, glac�e, les pens�es s'entrechoquant dans sa t�te.</p><p>��Que va dire Colin Paturel�? Jamais il ne me pardonnera cela�!... Je ne peux plus marcher... Je vais mourir...��</p><p>La haute stature de son compagnon r�apparut. Ne l'apercevant plus, il �tait retourn� sur ses pas.</p><p>��Qu'y a-t-il�?</p><p>Ang�lique essaya de sourire.</p><p>��J'esp�re que ce n'est pas grave, mais je... je crois que j'ai �t� mordue par un serpent.</p><p>Il s'approcha et s'agenouilla pour examiner la jambe, qui commen�ait de noircir et d'enfler. Puis il tira son couteau, en essaya le tranchant de la lame sur son doigt, alluma rapidement quelques brindilles s�ches et fit flamber la lame jusqu'au rouge.</p><p>��Qu'allez-vous me faire�? demanda la jeune femme, effray�e. Il ne r�pondit pas.</p><p>Il lui prit la cheville avec fermet� et vivement trancha un morceau de chair � l'emplacement de la piq�re, caut�risant du m�me coup la plaie, de la lame incandescente.</p><p>Sous l'atroce douleur, Ang�lique poussa un hurlement et s'�vanouit.</p><p>*****</p><p>Quand elle revint � elle, le cr�puscule tombait sur la montagne. Elle �tait �tendue sous un des burnous qui leur servaient de couverture et Colin Paturel lui faisait boire une tasse de th� � la menthe br�lant et tr�s fort.</p><p>��Te voil� mieux, fillette�; le plus dur est pass� maintenant. Et quand elle eut un peu rassembl� ses esprits�:</p><p>��J'ai d� ab�mer ta jolie jambe. Dommage�! Tu ne pourras plus remonter ton cotillon pour danser la bourr�e sous l'ormiau, ma mie�!... Mais fallait que je le fasse. Sans cela, tu n'en avais plus que pour une heure�!...</p><p>��Je vous remercie, dit-elle faiblement.</p><p>Elle sentait la br�lure de sa plaie, qu'il avait pans�e apr�s y avoir appliqu� des feuilles rafra�chissantes. ��Les plus jolies jambes de Versailles...�� Elle aussi, comme les autres, porterait sur son corps les traces de sa captivit� en Barbarie. Traces glorieuses sur lesquelles elle s'attendrirait ou ferait la grimace en enfilant avec un soupir ses bas de soie � baguettes d'or... plus tard. Il la vit sourire.</p><p>��Bravo�! le courage est toujours l�. Nous allons repartir. Elle le regarda, un peu effar�e, mais d�j� pr�te � lui ob�ir.</p><p>��Croyez-vous que je vais pouvoir marcher�?</p><p>��Pas question. Tu ne pourras remettre le pied � terre avant huit jours, sinon ta plaie risque de s'infecter. Ne crains rien. Je te porterai.</p></section><section><p><strong>Chapitre 8</strong></p><p>Ce fut ainsi qu'ils continu�rent leur lente ascension. L'hercule normand pliait � peine sous ce nouveau poids et il allait du m�me pas mesur�. Il avait d� abandonner sa massue, trop encombrante. Il gardait le mousquet et le sac de vivres accroch�s � une �paule. La jeune femme �tait sur son dos, les deux bras autour de son cou et il sentait le parfum de sa chevelure lorsque parfois, lasse, elle laissait aller son front contre la nuque massive de son porteur. C'�tait cela le plus dur, le plus difficile. Plus dur que la fatigue, que la marche pesante, interminable, sous l'�il froid de la lune qui les suivait � travers le paysage d�sertique, projetant une seule ombre biscornue sur le sol cendreux. La porter, sentir ce poids doux et accablant riv� � lui, ses reins sous ses mains qui les soutenaient...</p><p>Ang�lique s'en voulait de la fatigue qu'elle imposait � son compagnon. Elle s'en voulait de se sentir trop bien port�e ainsi comme une enfant, par cette �chine puissante. En fait, les rudes �paules de Colin Paturel avaient �t� accoutum�es � des charges plus �crasantes au cours de ses douze ann�es d'esclavage. R�put� pour sa force, il avait �t� soumis � des t�ches surhumaines. Ses muscles, son c�ur m�me, exerc�s au del� des possibilit�s humaines, avaient acquis une r�sistance extraordinaire. � peine allait-il plus lentement, � peine son souffle se faisait-il un peu plus rauque, s'�levant dans le silence de la nuit et des vastes espaces blancs sous le clair de lune.</p><p>Ang�lique regardait, �blouie et croyant r�ver, la beaut� du paysage d�roul� sous ses yeux. Trop de nuits, elle avait march�, tendue vers l'unique but de ne pas se laisser distancer. Maintenant, elle s'apercevait que le ciel avait des profondeurs bleues intenses et les �toiles des reflets d'or. Un ciel d'enluminure, sur lequel se d�tachaient, dessin�s par un fin pinceau charg� de blanc et d'argent, le profil des monts lointains sur la gauche, et le ruban des oueds au creux des vall�es.</p><p>Aujourd'hui encore elle avait �chapp� � la mort. Son sang reprenait dans ses veines le chant victorieux ��Je suis vivante�! VIVANTE�!��.</p><p>Elle dut s'endormir, car soudain le ciel se d�ploya devant elle, rose et rouge. L'homme marchait toujours de son pas lent et m�thodique. Ang�lique eut un brusque �lan de tendresse et de v�n�ration et faillit baiser la chair boucan�e, si proche de ses l�vres.</p><p>��Colin, supplia-t-elle, oh�! je vous en prie, arr�tez-vous, reposez-vous. Vous devez �tre � bout de forces.</p><p>Il lui ob�it en silence. Il la laissa glisser � terre et alla s'asseoir � l'�cart, mettant son front contre ses genoux. Elle voyait ses larges �paules se mouvoir sous son souffle pr�cipit�.</p><p>��C'est trop��, songea-t-elle. ��M�me un homme de son endurance ne peut accomplir un tel exploit.��</p><p>Si elle avait pu seulement marcher un peu�! Elle se sentait repos�e et pleine de forces et de courage. Mais d�s qu'elle essaya de mettre le pied � terre des �lancements violents lui firent comprendre qu'en insistant elle risquerait d'ab�mer la plaie et d'aggraver son �tat. Elle se tra�na jusqu'au sac de vivres, pr�para une poign�e de dattes et de figues s�ches et les porta � Colin Paturel, ainsi que la gourde de peau.</p><p>Le Normand releva la t�te. Ses traits �taient tir�s et son regard vague. Il fixa la nourriture sans para�tre la voir.</p><p>��Laisse �a, dit-il avec rudesse. T'occupe pas.</p><p>��Vous n'en pouvez plus, Colin, et c'est de ma faute. Oh�! je suis d�sol�e.</p><p>��Laisse �a, r�p�ta-t-il, presque f�roce.</p><p>Il secoua sa chevelure de Viking comme un lion importun�.</p><p>��T'en fais pas. Une heure de sommeil et �a ira.</p><p>Il laissa retomber lourdement son front sur ses genoux. Elle s'�loigna � son tour, se reposa apr�s avoir mang� quelques fruits s�ches. L'air �tait frais et � des lieues � la ronde on n'apercevait aucun adouar, aucune trace de vie humaine. C'�tait merveilleux�!</p><p>Faute d'avoir mieux � faire, elle dormit encore. Quand elle rouvrit les yeux, Colin Paturel revenait de la chasse, un jeune faon en travers des �paules.</p><p>��Colin, vous �tes fou�! s'�cria Ang�lique. Vous devriez �tre recru de fatigue.</p><p>Le Normand haussa les �paules.</p><p>��Pour qui me prends-tu, petite�? Pour une mauviette de ton esp�ce�?</p><p>Il �tait d'humeur morose et se montra taciturne, �vitant de la regarder. Ang�lique s'inqui�ta, craignant qu'il ne lui cach�t un nouveau danger.</p><p>��Les Maures pourraient-ils nous surprendre ici, Colin�?</p><p>��Pense pas. Pour plus de s�ret�, nous allumerons le feu dans le ravin.</p><p>La jambe d'Ang�lique allait si bien qu'elle put enfin descendre, avec pr�caution, jusqu'au ruisseau.</p><p>C'est l� qu'ils rencontr�rent leur dernier fauve. Ils l'aper�urent trop tard, de l'autre c�t� du ruisseau. C'�tait une lionne, tapie dans la posture d'un gros chat aux aguets. Il lui aurait suffi d'un bond pour les atteindre.</p><p>Colin Paturel se figea comme une statue de pierre. Ses yeux ne quittaient pas la lionne et il se mit � lui parler lentement. Quelques instants apr�s, l'animal, perplexe, se retira en tapinois. On vit luire ses yeux derri�re un fourr�, puis le mouvement des herbes marqua le chemin de sa retraite.</p><p>Le Normand poussa un soupir � faire tourner tous les moulins de Hollande. Son bras entoura les �paules d'Ang�lique et la serra contre lui.</p><p>��M'est avis que le ciel est avec nous. Qu'est-ce qui a bien pu se passer dans la cervelle de cette b�te pour qu'elle nous laisse en paix�?</p><p>��Vous lui parliez en arabe. Que lui avez-vous dit�?</p><p>��Est-ce que je sais�? Je ne me suis m�me pas rendu compte de la langue que j'employais. Seulement, j'ai pens� que je pouvais essayer de communiquer avec elle, qu'entre elle et moi il y avait moyen de s'entendre. Avec un Maure, �'aurait �t� impossible.</p><p>Il hocha la t�te.</p><p>��Je m'entendais bien avec les lions de Miquenez.</p><p>��Je me souviens, dit Ang�lique en essayant de rire, ils n'ont pas voulu vous manger...</p><p>L'homme abaissa son regard vers le visage d�compos� de la jeune femme.</p><p>��Tu n'as pas pouss� un cri�? Tu n'as pas fait un geste�?... C'est bien, ma mie.</p><p>Les couleurs revenaient aux joues d'Ang�lique. Le bras de Colin Paturel �tait un rempart inviolable. Elle ressentait son �treinte comme une source de forces. Levant les yeux, elle lui sourit avec confiance.</p><p>��Pr�s de vous, je ne peux �prouver aucune peur.</p><p>Les m�choires du Normand se crisp�rent et derechef son visage s'assombrit.</p><p>��Restons pas l�, grommela-t-il. Faut pas jouer avec le sort. Allons plus loin.</p><p>Ils remplirent leurs gourdes au ruisseau et cherch�rent une crique de rochers �loign�e de la rive pour allumer leur feu. Mais ce repas ne leur apporta d'autre satisfaction que d'apaiser leur faim. L'atmosph�re demeurait pesante. Colin Paturel, le front pliss� et soucieux, ne desserrait pas les dents. Ang�lique, apr�s avoir vainement cherch� � combler le silence, se laissait envahir par un trouble subtil qu'elle ne d�finissait pas et qui lui mettait les nerfs � vif. Pourquoi Colin Paturel �tait-il si sombre et inquiet�? Lui en voulait-il de les avoir attard�s par sa blessure�? Quel danger pressentait-il, r�dant autour d'eux, et que signifiait le regard rapide qu'il lui jetait parfois � la d�rob�e de sous ses blonds sourcils touffus�? Le vent du soir passa sur eux comme une aile velout�e. La lumi�re �teinte laissait de froids coloris bleus, des pastels sombres et doux poudrant les montagnes, le ciel et les vall�es, et s'�paississant peu � peu. Dans l'ombre envahissante, Ang�lique tourna vers Colin Paturel son blanc visage angoiss�.</p><p>��Je... Je crois que je pourrai marcher, cette nuit, dit-elle. Il secoua la t�te.</p><p>��Non, petite, tu ne pourras pas. Ne crains rien. Je te porterai.</p><p>Sa voix �tait empreinte d'une sorte de tristesse.</p><p>��Oh�! Colin��, faillit-elle s'�crier en pleurant, ��que se passe-t-il�? Allons-nous vers la mort tous deux�?��</p><p>Sur son dos, les bras autour de son cou, elle ne go�ta pas la paix de l'autre nuit. Le souffle de l'homme se r�percutait en elle avec les battements sourds de son c�ur et lui rappelait ces �mouvants aveux de volupt� que tant d'hommes haletants lui avaient faits entre ses bras fr�les de femme. C'�tait elle alors qui semblait les porter et voici que dans la somnolence qui la gagnait, le front enfoui contre la nuque moite et muscl�e de son rude compagnon, elle sentait qu'elle appesantissait sur lui le poids de son invincible f�minit�. L'air des montagnes descendait vers eux, presque glac� et charg� de senteurs p�n�trantes, d'un riche et myst�rieux parfum, �vocateur de beaut� et de somptuosit�. Le soleil levant leur montra les c�dres couvrant le flanc de la montagne de leurs longs branchages, �vas�s comme l'asile de sombres tentes autour des troncs courts et puissants. Leur ombre couvrait un gazon l�ger piquet� de fleurs blanches en �toiles, et partout l'odeur unique du bois flottait, embaumant chaque souffle du vent. Colin Paturel franchit un torrent bondissant en remous neigeux, monta encore et d�couvrit l'entr�e d'une grotte, petite, au tapis de sable blanc.</p><p>��Arr�tons-nous ici, dit-il. Apparemment aucune b�te n'y habite. Nous pourrons peut-�tre allumer du feu sans danger.</p><p>Il parlait entre les dents et sa voix �tait tr�s rauque. �tait-ce d'�puisement... Ang�lique le suivit des yeux avec anxi�t�. Il y avait quelque chose de bizarre en lui et elle ne pouvait plus supporter de ne pas savoir quoi. Peut-�tre �tait-il malade�? Se sentait-il gravement atteint�? L'id�e ne l'avait jamais effleur�e qu'il pourrait lui aussi fl�chir. Ce serait affreux�! Mais elle ne l'abandonnerait pas�! Elle le soignerait, elle le ranimerait, comme il l'avait ranim�e. Il se d�roba � l'interrogation muette des grands yeux verts qui le fixaient.</p><p>��Je vais dormir, dit-il laconiquement.</p><p>Il sortit. Ang�lique soupira. L'endroit �tait charmant et la faisait r�ver. Pourvu qu'il ne cach�t pas quelque pi�ge atroce qui viendrait encore les abattre�!... Elle disposa leurs pauvres vivres sur un galet plat�: les figues s�ch�es, les tranches de gibier r�ties la veille. Les gourdes �taient vides. Le murmure du torrent en contrebas l'attira. Elle y descendit sans trop de difficult�s, se souvint � temps de regarder avec pr�caution autour d'elle, mais seuls quelques oiseaux au plumage chatoyant s'�battaient sur les bords. Ang�lique remplit les gourdes, puis se lava avec soin dans l'eau tr�s froide. Son sang courait vif sous sa peau. Elle se pencha vers une vasque d'eau m�nag�e, dans le creux d'un rocher et s'y vit tout � coup comme dans un miroir. Alors elle faillit pousser un cri de surprise. La femme qui se refl�tait l�, blonde sous l'indigo du ciel, paraissait avoir vingt ans. Les traits affin�s, les yeux agrandis d'un cerne mauve, habitu�s � guetter l'horizon et qui interrogeaient avec une sorte de candeur nouvelle, la courbe de la bouche sans fard, gerc�e et d�color�e, n'�taient plus ceux d'une femme aux exp�riences am�res, mais ceux d'une jeune fille sans appr�t qui s'ignore encore et se livre sans d�guisement. Le vent �pre, le soleil implacable, l'oubli de toute coquetterie dans les angoisses qui l'avaient accabl�e, avaient redonn� � son visage, trop habilement mis en valeur jadis, une sorte de virginit�. Son teint �tait horrible, certes�: brun comme celui d'une boh�mienne, mais en contraste ses cheveux devenaient blonds comme un rayon de lune sur les sables. La maigreur de son corps fr�le perdu dans l'enveloppement du burnous de laine, sa chevelure d�nou�e, ses pieds nus �taient ceux d'une sauvageonne.</p><p>Elle d�fit le bandage de sa jambe. La br�lure �tait saine mais la cicatrice serait fort laide. Tant pis�! La jeune femme refit le pansement avec philosophie. En se baignant tout � l'heure, elle avait senti la finesse de sa taille, vu ses jambes fusel�es et agiles, des jambes qui avaient perdu l'exc�dent de graisse gagn� dans le harem. � tout prendre, elle s'en tirait � bon compte.</p><p>Une fois encore, elle se pencha sur le miroir improvis� et se sourit.</p><p>��Je crois que je suis encore pr�sentable, dit-elle aux oiseaux qui la regardaient sans effroi.</p><p>Tandis qu'elle remontait la pente, elle chantonnait. Tout � coup, elle s'interrompit. Elle venait d'apercevoir Colin Paturel, �tendu sur le gazon parmi les fleurettes blanches. Il avait un bras sous sa t�te et ne bougeait pas.</p><p>L'inqui�tude qu'elle �prouvait � son �gard la reprit et elle s'approcha � pas de loup pour l'observer.</p><p>Le Normand dormait. Son souffle paisible et r�gulier soulevait sa large poitrine, velue, que d�couvrait le burnous entrouvert. Non, il n'�tait pas malade. Son teint recuit, la s�r�nit� de ses l�vres closes, hautaines dans le sommeil et jusqu'� sa posture abandonn�e, le visage un peu d�tourn� sur son bras, un genou relev�, �taient ceux d'un homme en pleine sant�, r�parant ses forces apr�s un dur labeur. Et � le contempler ainsi, endormi sous les c�dres, elle trouva qu'il ressemblait � Adam. Il y avait tant de primitive perfection dans ce corps immense et vigoureux, en cet homme simple, chasseur errant, justicier, pasteur de son peuple. Elle s'agenouilla, attir�e par lui. Le vent faisait danser une m�che sur le front burin� elle y posa la main et l'�carta doucement.</p><p>Colin Paturel ouvrit les yeux. Le regard qu'il fixa sur elle lui parut �trange. Elle eut un recul instinctif. Le Normand semblait avoir peine � reprendre ses esprits.</p><p>��Que se passe-t-il�? bredouilla-t-il d'une voix rauque. Les Maures�?</p><p>��Non, tout est calme. Je vous regardais dormir. Oh�! Colin, ne me fixez pas ainsi, cria-telle subitement hors d'elle, vous me faites peur�! Qu'avez-vous depuis quelques jours�? Que se passe-t-il�? Si un danger nous menace, dites-le-moi. Je suis capable de partager vos soucis, mais je ne peux pas souffrir votre... oui, c'est cela, votre rancune � mon �gard. On dirait � certains moments que vous me d�testez, que vous m'en voulez... De quoi�? Est-ce d'avoir �t� piqu�e par le serpent et de retarder notre marche�? Je ne comprends plus. Vous aviez su vous montrer si g�n�reux. Je croyais... Colin, pour l'amour du Ciel, si vous avez quelque chose � me reprocher, dites-le-moi, mais je ne peux plus le supporter... Si vous me ha�ssez que vais-je devenir�?...</p><p>Des larmes perl�rent � ses cils. Perdre son seul et dernier ami lui paraissait la pire �preuve. Debout maintenant, il la consid�rait, tellement impassible qu'elle e�t pu croire qu'il ne l'avait point entendue. Son regard lourd pesait sur elle et elle pensa que les captifs jug�s par leur souverain, dans le bagne de Miquenez, ne devaient pas �tre � leur aise.</p><p>��Ce que je te reproche�? dit-il enfin. D'�tre ce que tu es�: une femme.</p><p>Ses sourcils se fron�aient durcissant la prunelle bleue et la rendant noire et mauvaise.</p><p>��Je ne suis pas un saint, ma belle. T'aurais tort de te l'imaginer. Je suis un gars de la mer, un ancien flibustier. Tuer, piller, bourlinguer, courir les ports et les filles, voil� ma vie. Et m�me en captivit�, j'ai pas chang� de go�ts. Des femmes, il m'en a toujours fallu. J'attrapais celles que je pouvais. Fallait pas faire le difficile. Moulay Isma�l, quand il voulait me r�compenser, m'envoyait une de ses n�gresses. L'aubaine �tait rare. En douze ans, faut bien le dire, �a a �t� surtout je�ne et abstinence�!... Alors quand, au bout de douze ans, on se met � vivre tout � coup aux c�t�s d'une femme...</p><p>Il s'anima, masquant son embarras sous la col�re.</p><p>��Est-ce que tu ne peux pas comprendre�?... Tu n'as donc pas v�cu, toi, avant d'�tre vendue � Moulay Isma�l�? Tu as pourtant l'�il assez hardi pour qu'on se doute du contraire... Tu ne t'es jamais demand� si, pour un gars comme moi, c'�tait supportable de vivre ainsi des jours et des nuits avec une femme... Et quelle femme�!...</p><p>Ses paupi�res se ferm�rent. Sa rude physionomie s'�claira d'une na�ve expression d'extase.</p><p>��La plus belle que j'aie jamais vue�!</p><p>Et il continua de parler � mi-voix pour lui-m�me�:</p><p>��Tes yeux, comme le fond de la mer... et qui me regardent, et qui me supplient... Ta main sur la mienne, ton odeur, ton sourire... Si, au moins, je ne savais pas comment tu es faite. Mais je t'ai vue... quand tu �tais attach�e � la colonne et que les d�mons noirs approchaient de toi la tenaille rougie au feu... Je t'ai vue, l'autre nuit, lorsque tu te baignais dans la cascade... Et maintenant, il faut encore que je te porte sur mon dos...</p><p>Sa fureur �clata de nouveau.</p><p>��Non... c'est pas supportable... Ce qu'a endur� saint Antoine, ce n'�tait rien � c�t�. Il y a des jours o� je pr�f�rerais, oui, je pr�f�rerais me retrouver li� sur la croix, avec les vautours � me claquer du bec autour de la t�te ou clou� � la Porte Neuve... Et avec �a, tu te demandes pourquoi je me mets en col�re�!</p><p>Il tendit les poings, prenant le ciel � t�moin de ses tourments. Puis, en jurant, il se d�tourna et s'�loigna � grands pas vers la caverne.</p><p>Son explosion laissait Ang�lique stup�faite.</p><p>��Oh�! ce n'�tait donc QUE CELA��, se dit-elle.</p><p>Un sourire effleura ses l�vres. Autour d'elle, un vent l�ger remuait l'ample voilure des c�dres et brassait leur senteur p�n�trante. Les cheveux d'Ang�lique caressaient ses joues et ses �paules, � demi nues sous le burnous de laine qui avait gliss�. Tout � l'heure, dans la vasque d'eau, elle s'�tait vue telle que la voyait Colin Paturel, avec l'ovale affin� de son visage dor� o� les yeux agrandis avaient des transparences myst�rieuses. Elle se souvenait avoir d�sir� poser ses l�vres sur la nuque courb�e de l'homme et lorsque la nuit tombait portant l'angoisse de ces contr�es sauvages, du besoin �perdu qui la saisissait de chercher refuge contre la ti�deur de sa vaste poitrine. Pr�mices informul�es d'un d�sir plus profond qui dormait en sa chair et qu'elle n'avait point voulu �veiller. Maintenant qu'il avait parl�, l'�lan �ternel s'�tirait en elle comme un oiseau. Ses membres repos�s sentaient la vie circuler dans leurs veines. La vie�!... Elle cueillit une fleurette blanche, fleur fr�le des montagnes, parfaite et fragile, et la porta � ses l�vres. Sa poitrine se gonfla. Elle respira plusieurs fois profond�ment. La peur aux aguets avait recul� derri�re l'horizon. Le ciel �tait pur, l'air candide et parfum�. Le monde �tait d�sert.</p><p>Ang�lique se releva. Pieds nus sur le doux gazon, elle courut vers la caverne. Colin Paturel se tenait pr�s de l'entr�e, appuy� contre le rocher. Les bras crois�s, il contemplait les lointains jaunis et vert p�le �tendus au pied des montagnes mais sa m�ditation devait suivre un autre cours et son dos �tait celui d'un homme extr�mement embarrass� et qui se demande comment il va se tirer du mauvais pas o� il a eu la sottise de se mettre. Il ne l'entendit pas venir et elle s'arr�ta, le regardant avec attendrissement. Cher Colin�! Cher vaillant c�ur�! Indomptable et modeste. Qu'il �tait grand et large�!... Ses bras � elle n'en feraient jamais le tour...</p><p>Elle se glissa � ses c�t�s et il ne la vit que lorsqu'elle appuya sa joue contre son bras. Il tressaillit violemment et se d�gagea.</p><p>��T'as donc pas compris ce que je t'ai expliqu� tout � l'heure, petite�? fit-il, rogue.</p><p>��Si, je crois que j'ai compris, murmura-t-elle.</p><p>Ses mains remont�rent doucement sur la poitrine de Colin Paturel, vers ses larges �paules.</p><p>Il recula encore et devint rouge.</p><p>��Ah�! non, fit-il, c'est pas cela�!... Non, tu n'as pas compris. Non, je ne t'ai rien demand�. Ma petite�! Ma pauvrette... Qu'est-ce que tu vas croire�?</p><p>Il lui prenait les deux mains dans les siennes, pour la maintenir � l'�cart. Si elle le touchait, s'il sentait encore cette approche caressante, il succomberait, il perdrait la t�te.</p><p>��Qu'est-ce que tu vas penser�! Moi qui me donnais tant de mal pour que tu ne te doutes de rien... Je n'aurais jamais ouvert la bouche, tu n'aurais jamais rien su si tu ne m'avais pris en tra�tre... alors que je m'�veillais... de mon sommeil plein de r�ves de toi... Oublie mes paroles... Je m'en voudrais trop. Va, je sais... Je me doute, pauvrette�! Tu as connu l'esclavage des femmes, qui n'est pas moins pire que celui des hommes. C'est assez pour toi d'avoir �t� vendue, d'�tre pass�e d'un ma�tre � l'autre. Il ne sera pas dit que je serai un ma�tre de plus � te prendre de force.</p><p>Les yeux d'Ang�lique s'emplissaient de lumi�re. Les mains de Colin Paturel rayonnaient en elle leur chaleur et son rude visage lui apparaissait �mouvant dans son d�sarroi. Elle n'avait jamais remarqu� que ses l�vres fussent aussi charnues et fra�ches dans l'encadrement de la barbe blonde. Certes, il �tait assez fort pour la tenir � distance, mais il ne connaissait pas le pouvoir du regard d'Ang�lique. Et elle fut � nouveau sur son c�ur, �levant ses deux bras vers lui.</p><p>��Petite, murmura-t-il, va-t'en... Je ne suis qu'un homme.</p><p>��Et moi, dit-elle avec un rire trembl�, je ne suis qu'une femme... Oh�! Colin, cher Colin, n'avons-nous pas assez de choses � supporter, au-dessus de nos forces�?... Je crois que celle-ci nous est donn�e pour notre consolation.</p><p>Et elle posa son front contre sa poitrine, comme elle l'avait obscur�ment souhait� au cours de ce dur voyage. Et elle se grisa de sa vigueur, du m�le parfum qu'elle osait savourer enfin, go�tant des l�vres, � petits baisers timides, sa chair drue. Le Normand re�ut cet aveu muet comme un arbre la foudre�: avec un fr�missement qui l'�branla tout entier. Il se pencha. Un �tonnement sans bornes l'envahissait. Cette cr�ature, un peu trop fi�re, un peu trop intelligente pour lui, pensait-il parfois, que le sort lui avait donn�e pour compagne dans leur cruelle odyss�e, voici qu'il la d�couvrait femme, comme les autres, c�line et qu�mandeuse, comme celles qui dans les ports s'accrochent aux beaux gars � barbe blonde.</p><p>Coll�e � lui, elle ne pouvait ignorer la passion qui le poss�dait et elle y r�pondait d'un imperceptible mouvement de tout son corps tent�, timide par pudeur mais d�j� �gar�e, l'appelant en silence avec ce mouvement de gorge des colombes amoureuses qu'ont certaines femmes que le d�sir oppresse.</p><p>�perdu, il l'enleva contre lui, pour la regarder au visage.</p><p>��C'est-y possible�! murmura-t-il.</p><p>Pour toute r�ponse elle se laissa aller contre son �paule. Alors il l'emporta dans ses bras. Il tremblait. Il l'emporta jusqu'au fond de la caverne comme s'il e�t craint de voir � la lumi�re son �blouissant bonheur. L� o� l'ombre �tait profonde et le sable froid et doux.</p><p>L'�lan le plus instinctif du monde passant par le sang d'un Colin Paturel avait l'intensit� d'un torrent, ravageant tout sur son passage et jusqu'� la d�fense que son esprit d�licat avait si longtemps oppos� � la violence de ses d�sirs.</p><p>Lib�r�, il ne pouvait plus rien que s'y abandonner sauvagement, ivre du pouvoir qu'elle lui avait donn�. Il la d�vorait comme un affam�, ne se rassasiant pas de sa nudit� lisse, de la sentir contre lui, de sentir sa peau de femme, ses cheveux fluides, la surprise grisante et voluptueuse de ses tendres seins sous ses paumes.</p><p>Si avide et � bout de patience, apr�s tant de secrets tourments, qu'il la violentait presque, exigeant inlassablement l'aveu de son corps, expirant sur elle et demeurant l�, silencieux et foudroy�, ses bras noueux l'�treignant jalousement comme le plus pr�cieux tr�sor. L'ombre s'�tait �paissie lorsque Ang�lique rouvrit les yeux. Au-dehors, le cr�puscule devait s'�teindre.</p><p>La jeune femme bougea un peu, engourdie par ce dur cercle de fer autour d'elle�: les bras de Colin Paturel. Il chuchota�:</p><p>��Tu dors�?</p><p>��J'ai dormi.</p><p>��Tu ne m'en veux pas�?</p><p>��Vous savez bien que non.</p><p>��Je suis une brute, hein, ma jolie, dis-le... Mais dis-le donc�!</p><p>��Non... N'avez-vous pas senti que vous me rendiez heureuse�?</p><p>��Vrai�?... Alors, il faut me dire ��tu�� maintenant.</p><p>��Si tu le veux... Colin, ne crois-tu pas qu'il fait nuit dehors et qu'il faut repartir�?</p><p>��Oui, mon agneau.</p><p>*****</p><p>Ils marchaient dans l'all�gresse sur le dur sentier, lui la portant, elle reposant sa t�te contre sa nuque solide. Plus rien ne les s�parait. Ils avaient scell� l'alliance de leurs deux vies menac�es, et les dangers, les souffrances ne viendraient plus d'eux-m�mes. Colin Paturel ne cheminerait plus les nerfs tendus, tourment� du feu de l'Enfer comme un damn�, l'esprit obs�d� par la crainte de se trahir. Ang�lique n'aurait plus � s'effrayer de ses regards m�chants et de sa sauvagerie. Elle ne se sentirait plus trembler de solitude. Quand elle en aurait envie, elle pourrait poser ses l�vres sur cette rugueuse cicatrice qu'il avait au cou depuis que Moulay Isma�l lui avait impos� dix jours un carcan h�riss� de pointes.</p><p>��Doucement, mignonne, disait-il en riant, tiens-toi tranquille. Nous avons encore de la route � faire.</p><p>Il mourait d'envie de la faire glisser vers lui pour prendre ses l�vres, de la coucher dans le sable, sous la lune, pour retrouver l'ivresse qu'il avait go�t�e pr�s d'elle. Il se domina. Il y avait encore de la route � faire, oui-da, et la petite �tait lasse. Il ne fallait pas oublier qu'elle souffrait de la faim et qu'elle avait �t� mordue par une de ces salet�s de vip�re cornue�! Il l'avait diablement oubli� lui-m�me, pendant un certain moment. Brute qu'il �tait�!... Il n'avait jamais trop pens� � m�nager une femme mais, pour celle-ci, il apprendrait. S'il avait pu la combler, lui �viter toute peine�! S'il avait pu faire surgir devant elle une table couverte de mets d�lectables, lui offrir l'asile de ��ce grand lit carr�, couvert de taies blanches... avec, aux quatre coins des bouquets de pervenches�� dont parle une vieille chanson du pays... � Ceuta ils iraient boire ensemble l'eau de la source dont Ulysse se d�lecta pendant sept ans, alors qu'il �tait prisonnier des yeux de Calypso, fille d'Atlante. C'est ce que racontent les marins...</p><p>Il marchait, en r�vant �veill�. Elle donnait contre lui, elle �tait lasse. Lui, il n'�tait pas las�! Il portait sur son dos toute la joie du monde.</p><p>*****</p><p>� l'aube, ils firent halte. Ils s'�tendirent dans une prairie d'herbe courte. Ils ne cherchaient plus l'abri, s�rs d'�tre seuls d�sormais. Leurs yeux s'interrog�rent. Cette fois il n'avait plus peur d'elle. Il voulait savoir tout d'elle et il put contempler son visage de mourante heureuse, renvers�e sur la nappe de ses beaux cheveux.</p><p>�merveill�, il s'extasia.</p><p>��C'est ma foi vrai que tu aimes l'amour�!... Je n'aurais pas cru.</p><p>��Je t'aime aussi, Colin.</p><p>��Chut�! Faut pas dire ces mots-l�... Pas encore. Tu te sens bien maintenant�?</p><p>��Oui.</p><p>��C'est vrai, que je t'ai donn� du plaisir�?</p><p>��Oh�! oui, tellement.</p><p>��Dors, mon agneau.</p><p>*****</p><p>Priv�s de tout ils jouissaient, en affam�s, de s'aimer. L'�lan qui les poussait � s'unir �tait aussi puissant que celui qui les aurait port�s vers une source pour y puiser la force de survivre. L'oubli de toutes les douleurs et la revanche sur le sort jaillissaient de leurs �treintes, les emportaient sur les eaux vives de l'esp�rance et ils go�taient sur les l�vres l'un de l'autre la sublime d�couverte que l'amour a �t� cr�� pour la consolation du premier homme et de la premi�re femme et pour leur donner le courage de mener � bien leur dur p�lerinage terrestre. Jamais Ang�lique n'avait �t� dans les bras d'un homme aussi grand et fortement b�ti. Elle aimait s'asseoir sur ses genoux, se blottir contre cette massive charpente et tandis que ses mains puissantes la caressaient, ils s'embrassaient, les yeux baiss�s, longtemps, religieusement.</p><p>��Te souviens-tu de ce que j'avais ordonn� aux pauvres compagnons�? murmurait-il�:</p><p>��Elle n'est pour aucun de vous et elle n'appartiendra � aucun...�� Et voil� que je t'ai prise et que tu es mon tr�sor. Je suis un parjure�!...</p><p>��C'est moi qui t'ai voulu.</p><p>��J'avais dit cela pour me d�fendre contre toi. D�j� de t'avoir tenue dans mes bras dans le jardin de Rodani, j'avais le sang qui bouillait. Alors j'ai pos� des barri�res. Comme cela, je me disais�: ��Colin, tu seras bien forc� de tenir le coup...��</p><p>��Tu avais l'air si s�v�re, si rude.</p><p>��Toi, tu ne disais rien, jamais. Tu as tout subi avec humilit� et comme en t'excusant d'�tre l�. Je sais toutes les fois o� tu as eu peur, o� tu n'en pouvais plus. D�j�, j'aurais voulu te porter. Mais il y avait le pacte avec les camarades.</p><p>��C'�tait mieux ainsi. C'�tait vous qui aviez raison, Majest�.</p><p>��Quelquefois, quand on t'observait, tu souriais. C'est ton sourire qui est le plus beau de tout ce que j'aime en toi. Tu m'as souri lorsque le serpent t'avait piqu�e et que tu m'attendais sur le chemin... Comme si tu avais eu peur de moi, plus encore que de la mort... Bon Dieu�! Je ne savais pas ce qu'�tait la douleur avant cet instant o� j'ai cru que tu �tais perdue. Si tu �tais morte, je me serais �tendu � tes c�t�s et je ne me serais jamais relev�!</p><p>��Ne m'aime pas si fort, Colin, ne m'aime pas si fort�! Mais embrasse-moi encore.</p></section><section><p><strong>Chapitre 9</strong></p><p>Pas par pas, caillou apr�s caillou, ils avan�aient. Le Rif autour d'eux avait chang�. Les c�dres avaient disparu et les pentes d'herbe verte. Avec leur disparition, le gibier s'�tait fait rare et les sources aussi. La faim et la soif avaient recommenc� � tenailler les fugitifs. Cependant, la jambe d'Ang�lique �tait gu�rie et elle avait fini par convaincre son compagnon de la laisser marcher un peu. Avan�ant tranquillement, ils allaient de jour et de nuit, par petites �tapes, gravissant lentement les d�fil�s et les cols, entre les falaises sombres et les broussailles monotones.</p><p>Ang�lique n'osait plus demander s'ils �taient encore loin du but. Celui-ci semblait reculer ind�finiment avec l'�cran roux des montagnes. Il fallait marcher, marcher encore�!</p><p>Ang�lique s'arr�ta.</p><p>��Cette fois, je vais mourir��, se dit-elle.</p><p>Sa faiblesse s'�leva en elle, devint immense. Dans ses oreilles naissait un bourdonnement confus, un carillon d'�glise et ce signe pr�monitoire l'emplit d'effroi.</p><p>��Cette fois, c'est la mort...</p><p>Elle tomba � genoux en poussant un faible cri. Colin Paturel qui �tait d�j� presque au sommet d'une falaise dont l'ar�te se dessinait durement sur le ciel implacable, redescendit vers elle.</p><p>Il s'agenouilla, la releva contre lui. Elle sanglotait sans larmes.</p><p>��Qu'y a-t-il, ma douce�? Allons, encore un peu de courage...</p><p>Il caressait sa joue et baisait ses l�vres dess�ch�es comme pour y insuffler son in�puisable force.</p><p>��Rel�ve-toi, je vais te porter un peu.</p><p>Mais elle secouait la t�te, d�sesp�r�e.</p><p>��Oh�! non, Colin... Cette fois c'est trop tard. Je vais mourir. J'entends d�j� des cloches d'�glises qui sonnent mon glas.</p><p>��Fariboles que tout cela�! Reprends courage. Au del� de cette falaise...</p><p>Il s'arr�ta, l'�il vaguement fixe devant lui, attentif.</p><p>��Qu'y a-t-il Colin�? Les Maures�?</p><p>��Non, mais il y a que... moi aussi j'entends...</p><p>Il se dressa brusquement et cria d'une voix �trangl�e�:</p><p>��J'ENTENDS LES CLOCHES�!...</p><p>Comme un fou, il se mit � courir vers le sommet de la falaise. Elle le vit agiter les bras et hurler quelque chose qu'elle n'entendit pas. Mais oubliant toute fatigue et sans souci des pierres aigu�s qui la blessaient, elle se redressa et se h�ta.</p><p>��La mer�!�!�!</p><p>C'�tait cela que criait le Normand. Comme elle arrivait, il la happa par le bras, la jeta contre lui, la serrant �perdument et ils rest�rent l� �blouis, n'en pouvant croire leurs yeux. Devant eux la mer s'�tendait, blonde et ourl�e de vagues dor�es et sur la gauche une ville h�riss�e de clochers, bien close dans ses remparts.</p><p>CEUTA�! Ceuta-la-Catholique. C'�taient les cloches de la cath�drale Saint-Ange, sonnant l'Ang�lus du soir qu'ils avaient entendues et prises pour une hallucination de leur esprit �puis�.</p><p>��Ceuta�! murmura le Normand, Ceuta�!</p><p>Puis il se ressaisit, retrouva sa pens�e prudente et soup�onneuse. Car Ceuta, c'�tait aussi la ville assi�g�e par les Maures�!... Un lointain coup de canon fit r�sonner les contreforts du mont Acho et un nuage de fum�e fleurit au bord des remparts pour s'�vaporer doucement dans le cr�puscule paisible.</p><p>��Allons par l�, marmonna Colin Paturel en ramenant sa compagne � l'abri des rochers.</p><p>Tandis qu'elle se reposait, il se glissa en rampant le long de la cr�te. Il revint, ayant aper�u le camp des Maures et ses mille tentes dress�es, surmont�es d'oriflammes vertes, juste au pied de la falaise. Peu s'en e�t fallu que dans leur marche hasardeuse, ils ne tombassent d'embl�e sur les sentinelles. Il fallait maintenant attendre la nuit. Il avait un plan�! Avant le lever de la lune, ils se glisseraient au bas de la montagne et gagneraient la plage. De rocher en rocher ils essaieraient d'atteindre l'isthme sur lequel �tait construit la ville, ils ramperaient jusqu'au pied de la muraille et chercheraient � se faire reconna�tre des sentinelles espagnoles. Quand l'obscurit� fut assez profonde, ils laiss�rent l� armes et bagages et descendirent, retenant leur souffle, craignant jusqu'� la chute d'un caillou. Comme ils atteignaient la plage, ils entendirent des chevaux marchant au pas. Trois Arabes pass�rent, regagnant le camp. Par chance, leurs f�roces l�vriers ne les accompagnaient pas. D�s qu'ils se furent �loign�s, Colin Paturel et Ang�lique travers�rent la plage en courant et se jet�rent dans les rochers du rivage. � demi plong�s dans l'eau, ils commenc�rent � s'avancer d'une anfractuosit� � l'autre. Ils t�tonnaient, s'�corchant aux asp�rit�s des coquillages, de temps � autre tr�buchant dans un trou d'eau, se hissant de nouveau tout en prenant garde de ne pas se redresser, car peu � peu la clart� de la lune s'�tait r�pandue alentour. La masse haute de la ville semblait proche avec ses cr�neaux ourl�s d'argent, ses d�mes et ses clochers dress�s sur le ciel �toil�.</p><p>La vision � laquelle ils avaient tant r�v� d�cuplait leur courage. Ils n'�taient plus loin de la premi�re tour, b�tie en avanc�e fortifi�e, lorsque des bruits de voix arabes, se m�lant au souffle l�ger du ressac, les immobilis�rent, coll�s � la roche visqueuse, essayant de faire corps avec elle. Un groupe de cavaliers maures apparut. Leurs casques pointus brillaient au clair de lune. Ils mirent pied � terre et s'install�rent sur la plage o� ils allum�rent un grand feu.</p><p>� quelques pas � peine des fugitifs, cramponn�s aux rochers et tremp�s d'eau de mer, ils s'installaient pour veiller. Colin Paturel les entendit deviser. Ils n'aimaient pas, disaient-ils, cette corv�e que l'alca�d leur imposait d'aller veiller juste sous les remparts de Ceuta. Une bonne affaire pour recevoir, d�s que l'aube se l�verait, une fl�che en plein c�ur d'un de ces diables d'archers espagnols. Mais l'alca�d Ali disait que cet endroit devait �tre gard� la nuit, car c'�tait par l� que les m�tadores faisaient passer les Chr�tiens �vad�s.</p><p>��Ils partiront au lever du jour, chuchota le Normand � Ang�lique. Il faut tenir jusque-l�.</p><p>Tenir, � demi immerg�s dans l'eau froide, le sel sur leurs plaies, malmen�s par le ressac, luttant contre la fatigue et le sommeil pour ne pas l�cher prise... Enfin, un peu avant l'aube, les Maures s'�brou�rent, sangl�rent leurs montures et d�s que le soleil rougit l'horizon ils saut�rent en selle et galop�rent vers le camp. � bout de forces, Colin Paturel et Ang�lique se hiss�rent hors de l'eau et se tra�n�rent � genoux, ivres de fatigue. Alors qu'ils reprenaient souffle un autre groupe de cavaliers maures apparut de derri�re la montagne et les aper�ut. Ils pouss�rent de rauques exclamations et firent virevolter leurs montures dans leur direction.</p><p>��Viens, dit Colin Paturel � Ang�lique.</p><p>L'espace qui s'�tendait devant eux jusqu'� la ville leur parut immense comme le d�sert. Se donnant la main ils couraient, ils volaient, ne sentant plus leurs pieds nus d�chir�s, soulev�s par une seule pens�e�: courir, courir, atteindre la porte. Les Arabes qui les poursuivaient �taient arm�s de mousquets, arme plus difficile � manier au galop du cheval. Une arquebuse n'e�t pas manqu� la cible qu'ils offraient, � d�couvert, sur le terre-plein sableux. Mais les balles ricoch�rent � leurs c�t�s. Tout � coup Ang�lique eut l'impression de voir surgir devant eux d'autres cavaliers.</p><p>��Cette fois, c'est fini... Nous sommes cern�s.</p><p>Son c�ur �clata, rompu. Elle tr�bucha, roula parmi les sabots des chevaux. La masse du Normand s'effondra sur elle et elle s'�vanouit, emportant l'�cho de sa voix hach�e, haletante.</p><p>��Chr�tiens�!... Chr�tiens captifs... Au nom du Christ, amigos�!... Au nom du Christ...</p></section><section><p><strong>Chapitre 10</strong></p><p>��Pourquoi as-tu mis tant de poivre dans le chocolat, David�? Je te l'ai dit cent fois�: moins de poivre, moins de cannelle. Il ne s'agit pas de fabriquer l'horrible mixture espagnole...��</p><p>Ang�lique se d�battait et ne voyait pas pourquoi il lui fallait recommencer l'�puisant labeur d'imposer le chocolat aux Parisiens. H�las�! elle comprenait qu'elle n'y arriverait jamais tant que ce stupide David s'obstinerait � mettre du poivre en grains et des doses de cannelle �c�urantes. De quoi r�veiller un mort, de d�go�t�! Elle repoussa la tasse avec violence, sentit le liquide la br�ler et entendit une petite exclamation d�sol�e. Ang�lique ouvrit les yeux avec effort. Elle se trouvait dans un lit aux draps blancs enti�rement macul�s de l'horrible chocolat noir qu'elle venait de renverser. Une femme dont la mantille encadrait un assez joli visage de brune, essayait d'�ponger le d�sastre.</p><p>��Je suis navr�e, balbutia Ang�lique.</p><p>La femme eut aussit�t l'air enchant�. Elle se mit � parler avec volubilit� en espagnol, serra avec effusion les mains de la jeune femme et finit par se jeter � genoux devant une statue de la Vierge v�tue d'or et couronn�e de diamants qui tr�nait sous la lampe � huile d'un petit oratoire.</p><p>Ang�lique comprit que son h�tesse remerciait Notre-Dame d'avoir enfin rendu la sant� � la pauvre Fran�aise qui n'avait cess� de d�lirer depuis trois jours, consum�e par la fi�vre. Apr�s quoi, l'Espagnole appela une servante mauresque et toutes deux chang�rent prestement les draps, les rempla�ant par d'autres, immacul�s, brod�s de fleurs et sentant la violette. C'�tait une sensation stup�fiante que de se retrouver �tendue ainsi entre des draps, sous le baldaquin d'un �norme lit aux colonnes de bois dor�. La malade tourna la t�te avec pr�caution. Sa nuque �tait encore engourdie et douloureuse. Ses yeux la br�laient, inhabitu�s � la p�nombre. Par une fen�tre grill�e aux arabesques de fer forg�, l'aveuglante lumi�re du dehors versait de parcimonieux rayons d'or, dessinant sur le dallage de marbre noir le reflet de la grille. Mais le reste de la pi�ce, o� s'entassaient meubles et bibelots espagnols, deux petits l�vriers noirs et jusqu'� un nain aux l�vres lippues d�guis� en page, gardait le myst�re ombreux du harem. De sourdes d�tonations par instants se r�percutaient jusqu'� ce refuge ouat� de la citadelle et Ang�lique se souvint�: Les canons de Ceuta�!... Ceuta, l'extr�me pointe de l'Espagne, accroch�e � son rocher br�lant et faisant retentir de ses cloches la terre de Mahomet. Les carillons de la cath�drale cent fois meurtrie et �corn�e par les boulets et la mitraille, se m�laient encore � l'�branlement sourd des pi�ces d'artillerie.</p><p>Agenouill�e devant son oratoire, l'Espagnole se signait et r�citait l'Ang�lus. Pour elle, le temps �tait fort paisible, l'�cho des canons, un bruit tr�s familier. Son fils �tait n� � Ceuta et maintenant ce ��mouchacho�� de six ann�es �tait le premier � courir sur les remparts avec les autres enfants de la garnison, pour injurier les Maures. La haine du Maure �tait dans le sang de l'Espagnol, dont l'�me et le regard demeuraient tourn�s vers l'Afrique beaucoup plus que vers l'Europe. L'Andalou se souvenait de l'oppresseur arabe qui lui avait l�gu� son teint br�l� et ses dents blanches, et le Castillan se souvenait de l'ennemi, grignot� pied � pied durant des si�cles. L'art de la gu�rilla, sous un ciel de feu, �tait inh�rent aux deux races. L'audace des Espagnols assi�g�s les poussait souvent � quitter l'abri des murs pour harceler les troupes de l'alca�d Ali.</p><p>Un groupe de caballeros, casqu�s d'acier noir, la haute lance au poing, revenait d'une exp�dition nocturne contre les Maures, lorsqu'ils avaient aper�u deux esclaves chr�tiens fugitifs courant vers la citadelle. Ils �taient intervenus, se portant au-devant des Arabes poursuivants et c'�tait parmi eux que s'�taient �croul�s Colin Paturel et sa compagne. Un violent accrochage avait eu lieu. Le groupe enfin s'�tait retir� � l'abri des portes de la ville, tra�nant les deux captifs sauv�s.</p><p>Ang�lique connaissait assez d'espagnol pour suivre l'essentiel de ce long r�cit volubile que la dame lui faisait, entrecoupant son d�bit de blancs regards vers le ciel. La m�moire lui revenait, �veillant tour � tour les cuisantes douleurs de son corps. Elle sentait ses pieds meurtris, couverts d'ampoules et de coupures, la peau de son visage r�che et pel�e, la maigreur de son corps amenuis� dans les coussins et elle voyait ses mains brunes comme du pain d'�pices, aux ongles cass�s.</p><p>��Santa Maria�! Dans quel �tat �tait-elle, la pauvre dame�! Avec ses loques tremp�es, ses jolis pieds en sang, ses cheveux d�nou�s pleins de sable et d'eau de mer�! Pourtant, le fait �tait si rare d'accueillir une captive �vad�e qu'on �tait imm�diatement all� chercher M. de Breteuil, l'envoy� du roi de France.</p><p>Ang�lique tressaillit. M. de Breteuil�? Le nom ne lui �tait pas inconnu. Elle avait rencontr� ce diplomate � Versailles. Dona In�s de Los Cobos y Perrandez rench�rit � grands cris. ��Si, si.�� M. de Breteuil �tait en effet � Ceuta en mission sp�ciale. Il venait d'y aborder avec le brigantin ��La Royale��, pour le service de Louis XIV, au secours d'une grande dame qui �tait tomb�e, disait-on, aux mains de Moulay Isma�l, au cours d'un dangereux voyage. Ang�lique ferma les paupi�res et le battement de son c�ur �puis� s'acc�l�ra. Ainsi, le message confi� au r�v�rend p�re de Valombreuze �tait parvenu � son destinataire�! Le souverain avait entendu l'appel de la transfuge. M. de Breteuil, charg� de pleins pouvoirs et de cadeaux somptueux pour amadouer le seigneur barbaresque devait essayer de se rendre � Miquenez et d'y n�gocier co�te que co�te la lib�ration de l'imprudente marquise. L'annonce qu'une femme � demi-morte, �vad�e des harems marocains, se trouvant dans les murs de Ceuta, avait �t� port�e au diplomate fran�ais qui s'�tait rendu au petit couvent des P�res de la R�demption o� l'on avait conduit les malheureux. Le gentilhomme avait eu un geste de recul et de doute devant ces deux cr�atures arriv�es, semblait-il, au dernier degr� de la privation... Non, cette mis�rable esclave ne pouvait �tre la belle marquise du Plessis-Belli�re.</p><p>La main d'Ang�lique doucement glissa pr�s d'elle sur le drap. Elle cherchait quelque chose, une autre main, calleuse et bonne, pour y blottir la sienne. O� �tait-il son compagnon�? Que lui �tait-il advenu�? L'angoisse se mit � peser sur son c�ur comme une pierre qu'elle ne parvenait plus � soulever. Elle n'osait poser aucune question. D'ailleurs, elle n'avait pas la force de parler. Elle se souvenait qu'il �tait tomb� avec elle, entre les sabots des chevaux espagnols...</p><p>*****</p><p>Maintenant M. de Breteuil se trouvait devant elle, � son chevet. Les boucles de sa perruque tombaient soigneusement rang�es sur son habit de soie brod� de dorures. Le chapeau au creux du bras, il la salua, le pied cambr�, le talon rouge bien pos�.</p><p>��Madame, on m'a port� les plus heureuses nouvelles de votre sant� et je me suis empress� de me rendre aupr�s de vous.</p><p>��Je vous remercie, monsieur, dit Ang�lique.</p><p>Elle avait d� s'endormir tandis que l'Espagnole parlait tout � l'heure. � moins que ce ne f�t hier... Elle se sentait tout � fait repos�e. Des yeux elle chercha Dona In�s. Mais celle-ci s'�tait retir�e, n'approuvant pas la visite d'un homme dans l'appartement secret des femmes. Ces Fran�ais ont des m�urs si libres et si l�g�res�!...</p><p>M. de Breteuil s'assit sur un tabouret d'�b�ne, sortit un drageoir de ses basques, en offrit � Ang�lique, et se mit � su�oter des bonbons. Il se r�jouissait, disait-il, que sa mission e�t connu un si prompt et si complet succ�s. Gr�ce���il le reconnaissait���� la vaillance de Mme du Plessis-Belli�re qui avait �chapp� elle-m�me � la servitude o� son inconsciente audace et son m�pris des ordres du Roi l'avaient entra�n�e, il n'aurait pas � d�penser les cadeaux pr�vus pour Moulay Isma�l. Il p�rorait, un rien m�prisant et sup�rieur. Dieu sait que la col�re du Roi avait �t� grande lorsqu'il avait d�couvert l'inqualifiable conduite de la mar�chale du Plessis. M. de la Reynie, responsable de sa pr�sence dans Paris, avait �t� tanc� d'importance et peu s'en �tait fallu que ce digne et haut magistrat ne f�t priv� de sa charge de lieutenant de police, � cause de l'incurie de ses services. La Cour���et la police���s'�taient longuement interrog�es sur les moyens employ�s par la charmante �vad�e pour sortir de Paris. On disait qu'elle avait s�duit un policier de haut rang qui l'avait fait passer, d�guis�e en argousin�?... Mais le plus dr�le avait bien �t� la satisfaction na�ve du chevalier de Rochebrune, se vantant devant le Roi d'avoir recueilli Mme du Plessis-Belli�re � Malte. Il n'avait rien compris � la froideur dont il avait �t� l'objet par la suite.</p><p>M. de Breteuil pouffa derri�re ses manchettes. Son �il curieux�����l'�il rond et b�te d'un coq�����se disait-elle, guettait la jeune femme �tendue. Il se pourl�chait � l'avance des confidences qu'elle lui ferait et qu'il serait le premier � recueillir. Elle semblait encore lasse et comme absente, mais elle retrouverait sa verve sans nul doute. D�j� elle �tait transform�e et il avait peine � reconna�tre l'�mouvante �pave devant laquelle il s'�tait trouv� quelques jours auparavant. Il raconta. Il l'avait aper�ue � demi nue dans ses loques tremp�es, les pieds sanglants, le teint cireux, les yeux clos marqu�s d'un cerne mauve. Elle s'abandonnait aux bras d'une sorte de g�ant hirsute qui essayait d'introduire entre ses l�vres le bol de tisane rhum�e pr�par�e par le Fr�re infirmier du lazaret. En quel �tat la captivit�, chez ces cruels barbares peut-elle r�duire des �tres civilis�s�!...</p><p>Seigneur�! �tait-ce possible�? �tait-ce bien la superbe marquise qu'il avait vue danser � Versailles et que le Roi conduisait par la main le long du tapis vert�!... Il ne pouvait en croire ses yeux. Non, ce n'�tait pas celle pour laquelle Sa Majest� l'avait pri� de fr�ter un vaisseau et de faire appel � tous ses talents de diplomate aupr�s de Moulay Isma�l. Pourtant quelque chose en cette mis�rable cr�ature, peut-�tre ses cheveux et la finesse de ses attaches, le faisait h�siter.</p><p>Alors, interrog�, le captif qui l'accompagnait avait dit qu'il ignorait le nom de cette femme mais qu'il savait qu'elle se pr�nommait Ang�lique. C'�tait donc bien elle�! Ang�lique du Plessis-Belli�re�! La tr�s-aim�e du roi Louis XIV�!</p><p>L'�pouse du grand mar�chal mort � l'ennemi�! La rivale de Mme de Montespan et la parure de Versailles�!...</p><p>Imm�diatement elle avait �t� conduite chez le gouverneur de la place, Don de Los Cosbos y Perrandez, dont la femme s'�tait empress�e de lui prodiguer ses soins.</p><p>*****</p><p>Ang�lique avala p�niblement sa salive. La faim et la soif avaient creus� en elle d'�tranges r�flexes. La vue d'une simple nourriture, f�t-ce de quelques bonbons, la faisait d�faillir et pourtant aussit�t qu'elle en avait absorb� elle ressentait des malaises.</p><p>��Et mon compagnon, qu'est-il devenu�? demanda-t-elle.</p><p>M. de Breteuil l'ignorait. Les P�res de la R�demption avaient d� s'occuper de lui, lui donner � manger et le v�tir d�cemment. Le gentilhomme se leva et prit cong�. Il souhaitait que Mme du Plessis se r�tabl�t promptement. Elle devait comprendre qu'il ne d�sirait pas s'attarder dans cette forteresse assi�g�e. Pas plus tard que ce matin un boulet de pierre �tait venu rouler � ses pieds alors qu'il prenait le frais sur les remparts. En r�alit�, la place �tait intenable. On n'y mangeait que des f�ves et de la morue sal�e. Il fallait �tre ces damn�s Espagnols, aussi sauvages et asc�tiques que les Maures, pour se cramponner ainsi. Il soupira, balaya le dallage des plumes de son chapeau et lui baisa la main. Lorsqu'il fut sorti elle pensa qu'elle avait lu dans son regard une ironie m�chante dont elle ne comprenait pas la cause.</p><p>*****</p><p>Dans la soir�e, Dona In�s l'aida � se lever et � faire quelques pas. Le lendemain, elle s'habilla avec des effets fran�ais que M. de Breteuil avait apport�s dans ses bagages. La dame espagnole, engonc�e de vertugadins et d'�normes paniers ��� l'infante��, regarda avec admiration et envie les souples satins se draper autour de la taille mince de la grande dame fran�aise. Ang�lique lui demanda des cr�mes pour se soigner le teint et la peau. Elle brossa longuement ses cheveux devant un miroir encadr� d'angelots qui lui rappelait une vasque d'eau assombrie par le ciel au creux d'un rocher. Elle y voyait, comme alors, sa chevelure presque blanche � force d'�tre d�color�e par le soleil encadrant un path�tique visage de jeune fille, neuve et anxieuse. Elle s'interrogeait, la main pos�e sur sa poitrine o� une ligne dor�e soulignait au d�collet� la fronti�re du h�le et de la peau plus p�le. Elle �tait marqu�e, oui, profond�ment. Et pourtant elle n'avait pas vieilli. Elle �tait autre�! Elle noua un collier d'or pour dissimuler la transition disgracieuse.</p><p>Le corset la tenait bien droite. Elle en retrouvait l'armature non sans plaisir. Mais elle avait parfois des gestes instinctifs autour d'elle pour chercher les plis du burnous et le ramener sur ses �paules nues.</p><p>Elle examina ensuite son appartement, o� de noires tapisseries suspendues ne parvenaient pas � dissimuler les pierres de la forteresse. Mi-casbah, mi-ch�teau fort, le palais �tait, comme toutes les maisons de Ceuta, semblable aux constructions mauresques. Aveugles sur la rue et s'ouvrant sur des patios plant�s de maigres cypr�s et d'o� les colombes avaient fui, effray�es par la mitraille. Seules quelques cigognes se posaient encore au bord des remparts, par habitude ancestrale. Cependant, pr�s de l'appartement d'Ang�lique, une loggia permettait d'observer les all�es et venues de la ruelle �troite descendant vers le port. On apercevait les m�ts et les vergues assembl�s dans le bassin fortifi�, la mer tr�s bleue et, au loin, la ligne rose de l'Espagne.</p><p>Pench�e, son �ventail aux doigts elle regardait vaguement en cette direction, vers le rivage de l'Europe, lorsqu'elle vit deux matelots passer au pied de la maison se dirigeant vers le port. Ils allaient pieds nus, coiff�s de bonnets de laine rouge, leurs gros sacs sur l'�paule. L'un d'eux avait des anneaux d'or aux oreilles. La silhouette de l'autre parut famili�re � Ang�lique. Qu'�voquaient pour elle ces larges �paules sous l'habit de drap bleu des marins, nou� � la taille par une ceinture ray�e blanc et rouge�? Ce ne fut qu'au moment o� il passa sous la porte vo�t�e pr�c�dant l'escalier du port et que la lumi�re crue d�coupa en noir sa haute taille qu'elle le reconnut.</p><p>��Colin�! Colin Paturel�!</p><p>L'homme se retourna. La barbe blonde taill�e plus court, sangl� dans ces v�tements de gros drap qui avaient remplac� la chemise et le cale�on haillonneux de l'esclave, c'�tait bien lui. Elle lui fit des signes v�h�ments. Sa gorge �tait tellement serr�e qu'elle ne pouvait l'appeler. Il h�sita, puis revint sur ses pas, le regard fix� sur la femme en grands atours pench�e � la loggia. Elle put enfin lui crier�:</p><p>��La porte en bas est ouverte. Montez vite�!</p><p>Ses mains �taient devenues glac�es sur son �ventail. Lorsqu'elle se retourna, il �tait d�j� l�, camp� dans l'encadrement de la porte, mont�, silencieux et rapide, sur ses pieds nus. Si diff�rent de la vision qu'elle en avait gard�, avec son bonnet, ses lourds v�tements, ses yeux durs et froids, qu'elle fut oblig�e de regarder ses mains et d'y voir inscrites les �mouvantes cicatrices des clous pour le reconna�tre.</p><p>Quelque chose allait mourir�! Elle ne savait pas quoi mais elle savait d�j� qu'elle ne pouvait plus le tutoyer.</p><p>��Comment allez-vous, Colin�? demanda-t-elle avec douceur.</p><p>��Bien... et vous aussi, � ce que je vois�?</p><p>Il la fixait de son �il bleu dont elle connaissait la lumi�re incisive sous les arcades sourcili�res broussailleuses�: Colin Paturel, le roi des captifs�!</p><p>Et il la voyait avec cette cha�ne d'or autour du cou, sa chevelure bien rang�e, ses amples jupes �vas�es autour d'elle et son �ventail aux doigts.</p><p>��O� alliez-vous avec ce sac sur l'�paule�? interrogea-t-elle encore pour rompre le silence.</p><p>��Je descendais au port. Je m'embarque tout � l'heure sur le ��Bonnaventure��, un navire de commerce qui fait voile pour les Indes Orientales.</p><p>Ang�lique se sentit devenir p�le jusqu'aux l�vres�: Elle eut un cri�:</p><p>��Vous partiez�?... Vous partiez sans me dire au revoir�!...</p><p>Colin Paturel respira profond�ment tandis que son regard se durcissait encore.</p><p>��Je suis Colin Paturel, de Saint-Val�ry-en-Caux, dit-il. Et vous... vous �tes une grande dame, � ce qu'il para�t, une marquise�!... Une femme de mar�chal... Et le roi de France envoie un vaisseau pour vous chercher... N'est-ce pas vrai�?</p><p>��Oui, c'est vrai, balbutia-t-elle, mais ce n'est tout de m�me pas une raison pour partir sans me dire au revoir.</p><p>��Des fois, �a pourrait �tre une raison, dit-il, sombre.</p><p>Ses yeux la fuirent et il parut s'�loigner d'elle, quitter la p�nombre de la pi�ce o� flottait un parfum d'encens.</p><p>��Des fois quand vous dormiez, murmura-t-il, je vous regardais et je me disais�: cette petite je ne sais rien d'elle et elle n'en conna�t gu�re de moi non plus. Chr�tiens captifs en Barbarie, voil� tout ce qui nous rapproche l'un de l'autre. Mais... je la sens comme moi. Elle a souffert, elle a �t� humili�e, salie... Mais, elle sait diablement relever la t�te. Elle a bourlingu�, elle a ouvert les yeux sur le vaste monde. Je la sens de ma race... Et, � cause de cela, je me disais�: Un jour, plus tard, quand nous serons sortis de cet enfer et que nous d�barquerons tous les deux dans un port, un vrai port de chez nous... avec du ciel gris et de la pluie qui tombe, alors je t�cherai de la faire causer un peu... Et si elle est seule au monde... Et si elle veut bien, alors je l'emm�nerai dans mon pays, � Saint-Val�ry-en-Caux. J'y ai l�-bas une chaumi�re. Quelque chose de pas grand, mais de gentil, avec un toit de chaume et trois pommiers. J'y ai aussi un magot cach� sous la pierre de l'�tre. Peut-�tre que si le coin lui pla�t, alors je m'arr�terai de naviguer... elle s'arr�tera d'errer... Nous ach�terions deux vaches...</p><p>Il s'interrompit. Sa m�choire se serra et, se redressant, il eut ce regard hautain et redoutable avec lequel il bravait le cruel Moulay Isma�l.</p><p>��Et voil�! Vous n'�tes pas pour moi. C'est tout�!</p><p>La col�re l'envahissait. Il gronda�:</p><p>��J'aurais tout pardonn�... J'aurais tout accept� de votre pass�. Mais pas CELA�!... Si j'avais su, je ne vous aurais pas touch�e avec des pincettes. Les gens de la noblesse, j'ai jamais pu les souffrir.</p><p>Ang�lique eut un cri indign�.</p><p>��Colin, ce n'est pas vrai�!... Vous mentez. Et le chevalier de M�ricourt... et le marquis de Kerm�ur�?...</p><p>Il eut un furtif regard vers la fen�tre, comme s'il cherchait au del� des remparts de Ceuta-la-Catholique, les murs de Miquenez.</p><p>��C'�tait l�-bas... C'�tait diff�rent. Nous �tions tous des Chr�tiens, de pauvres esclaves...</p><p>Et soudain, il courbait la t�te comme accabl�, comme s'il portait encore sur ses �paules les �normes pierres dont les chaouchs de Moulay Isma�l l'�crasaient.</p><p>��Je pourrai oublier les tortures, fit-il d'une voix lourde, je pourrai oublier la croix. Mais CELA je ne pourrai jamais l'oublier... Vous m'avez charg�, madame, vous m'avez charg�... Et elle savait de quel poids elle avait charg� son c�ur et qu'il tra�nerait d�sormais avec lui le souvenir de deux voix murmurant dans le silence du d�sert.</p><p>��Je t'aime aussi, Colin.</p><p>����Chut�! Il ne faut pas dire ces mots-l�. Pas encore... Tu te sens bien maintenant�?</p><p>����Oui.</p><p>����C'est vrai que je t'ai donn� du plaisir�?</p><p>����Oh�! oui, tellement.</p><p>����Dors, mon agneau...��</p><p>Les coins de la bouche d'Ang�lique se mirent � trembler et la haute stature de Colin Paturel s'estompa, parut s'�loigner derri�re l'�cran de ses larmes.</p><p>Il se baissait. Il ramassait son sac, le jetait sur son �paule et soulevait son bonnet de laine en marmonnant�:</p><p>��Adieu, madame�! Bon voyage�!</p><p>Il s'en allait.</p><p>Non, pas ainsi. Pas avec ce regard hostile et r�volt�. Colin�! Colin, mon fr�re�!... Elle se pr�cipita dans la galerie, se pencha sur l'escalier. Mais il �tait d�j� en bas. Vit-il en levant les yeux, ses larmes sur ses joues�? Les emporta-t-il, comme un baume, pour panser ses blessures�?</p><p>Elle ne le saurait jamais�! Elle resta immobile, la poitrine agit�e de sanglots p�nibles.</p><p>Puis elle s'en alla marcher sur les remparts. Elle ne pouvait plus rester enferm�e. Les plafonds bas, les murs pesaient sur elle comme ceux d'une prison. Elle voulait respirer le vent de la mer pour se d�livrer de l'oppression. Au large, croisaient des barques barbaresques. Les canons du port d�fendaient le d�part des navires. L'un d'eux s'�loignait, les voiles tendues, d'un blanc de craie sur l'azur du ciel. �tait-ce celui qui emmenait Colin Paturel, le roi des captifs, le pauvre marin normand et sa peine�? ��C'est b�te, la vie�!�� se disait Ang�lique. Et elle pleurait tout bas, les yeux aveugl�s par l'�clat des courtes vagues au pied de la citadelle. O, M�diterran�e�! Nostra mare�! Nostra madr�!</p><p>Notre m�re. Berceau bleu, vaste sein amer de l'humanit�, portant toutes les races, ber�ant tous les r�ves.</p><p>M�diterran�e, chaudron de sorci�re, brassant toutes les passions�!... Ang�lique s'�tait embarqu�e sur ses flots trompeurs et elle avait abandonn� les lambeaux de son r�ve et de son esp�rance � des mirages d'azur et d'or... Il semblait qu'elle n'e�t entrepris ce voyage que pour effacer l'image trop tenace de son mari et, partie pour le faire revivre, d�couvrir aujourd'hui que jusqu'� son souvenir s'�tait enfin dispers� en elle. Sur ces rives qui avaient vu s'�crouler tant d'empires, tout retournait en poussi�re�!...</p><p>Lasse, elle songeait qu'elle avait assez sacrifi� � un impossible but, � une chim�re cruelle.</p><p>Comme le petit Cantor, victime premi�re, criant ��Mon p�re�! Mon p�re�!�� avant de dispara�tre sous les flots, elle avait cri� ��Mon amour�!�� mais rien n'avait r�pondu. Les phantasmes, les utopies, se dispersaient dans le lent mouvement des voiles sur l'horizon, dans l'odeur du caf� brun et le nom des villes passionn�es ou myst�rieuses�: Candie-le-pirate, Miquenez o� les esclaves expirent dans les jardins de Paradis, Alger-la-Blanche. � l'instant, elle pleurait moins sur son �chec et sa d�ception, que sur des souvenirs imp�rissables de visages qui avaient nom Osman Ferradji, le Grand Eunuque, Colin Paturel-le-crucifi� et jusqu'� ce bizarre Moulay Isma�l qui mettait la pri�re au rang des volupt�s. Et jusqu'� ce personnage mince et sombre, M�phisto des mers, le Rescator, dont le mage avait dit�:</p><p>��Pourquoi l'as-tu fui�? Les �toiles racontent ton histoire et la sienne, la plus extraordinaire histoire du monde�!</p><p>Dans le lointain, la voix d�mente d'Escrainville hurlait�: ��C'est pour toi qu'elle aura son visage d'amante, maudit Magicien de la M�diterran�e...��</p><p>Mais ce n'�tait m�me pas vrai. Une fois encore, le vent trompeur avait brouill� tous les destins, et son visage d'amante elle ne l'avait offert qu'� un pauvre marin qui l'emportait d�sormais comme un tr�sor vol� au cours de la plus incroyable des aventures. Tout �tait brouill�, tout �tait remis en question. Cependant Ang�lique commen�ait � percevoir une v�rit� dans ce chaos. La femme qu'elle avait contempl�e dans la vasque d'eau, celle qui s'�tait lav�e � la source de l'oasis et qui avait dress� au clair de lune son corps rajeuni, n'avait plus rien de commun avec celle qui, moins d'un an plus t�t, affrontait Mme de Montespan sous les lambris de Versailles.</p><p>C'�tait alors une femme d�j� touch�e de corruption, avide, rou�e, flairant l'intrigue, � l'aise parmi les eaux troubles. Son esprit s'�tait obscurci � force de se commettre avec tant de repoussants personnages.</p><p>� ce seul souvenir une naus�e la saisissait, une envie de vomir. Jamais, se dit-elle, jamais elle ne pourrait se retrouver parmi EUX�! Elle s'�tait lav�e et purifi�e � respirer l'air embaum� des c�dres. Le soleil du d�sert avait br�l� les herbes v�n�neuses. Maintenant elle LES verrait toujours tels qu'ils �taient�; elle ne pourrait plus supporter d'affronter la stupidit� vaniteuse inscrite sur la face d'un Breteuil et faire l'effort d'y r�pondre avec politesse.</p><p>Certes, elle irait chercher Florimond et Charles-Henri, et ensuite elle partirait. Oui, elle s'en irait�!...</p><p>O� cela�?...</p><p>Seigneur, ne pourrait-on cr�er un monde sur cette terre o� un Breteuil n'aurait pas le droit de m�priser un Colin Paturel, o� un Colin Paturel n'aurait pas � se sentir humili� par son amour inaccessible pour une grande dame de la Cour�?...</p><p>Un nouveau monde o� ceux qui poss�deraient la bont�, le courage, l'intelligence, seraient plac�s en haut, o� resteraient en bas ceux qui en seraient d�pourvus�? N'y aurait-il pas une terre vierge pour accueillir les hommes de bonne volont�? O�, Seigneur�?... Sur quelle terre�?...</p><p>Elle revint en m�ditant. Elle parlerait ce soir � M. de Breteuil. Le Roi avait envoy� un vaisseau pour la chercher. Dans un mouvement de panique et pour �chapper � une situation sans issue, elle avait fait appel � lui. Il ne s'�tait pas d�rob�. Mais Ang�lique ne voulait pas voir se refermer sur elle les tenailles d'un pi�ge ancien. Se trouvait-elle engag�e vis-�-vis du Roi�? Elle d�cida que rien n'avait encore �t� formul� � cet �gard. � peu de choses pr�s, les pi�ces de l'�chiquier pouvaient se retrouver plac�es de la m�me fa�on que l'ann�e pr�c�dente. Sans plus attendre, le soir m�me, elle avertit le diplomate fran�ais qu'elle ne pensait pas devoir le retenir � Ceuta plus longtemps. Elle-m�me pour sa part y prolongerait son s�jour, sa sant� �tant encore d�faillante, mais M. de Breteuil pourrait rentrer en France et avertir le Roi de la bonne r�ussite de sa mission. Encore qu'il n'e�t pas � faire les d�penses pr�vues puisqu'elle avait pu �chapper elle-m�me � Moulay Isma�l, elle n'en demeurait pas moins tr�s reconnaissante � Sa Majest� de son incroyable bont� � son �gard. Le diplomate eut un sourire mince et la regarda en jubilant de joie mauvaise. Il ne l'avait jamais aim�e. Il se souvenait que lors de l'ambassade de Bachtiari Bey elle avait r�ussi l� o� lui-m�me et ses coll�gues avaient �chou� et le Roi ne s'�tait pas priv�, � cette occasion, de les traiter de maladroits.</p><p>Il dit que Mme du Plessis-Belli�re se m�prenait. Croyait-elle que Sa Majest� n'avait pas con�u une profonde ranc�ur � son �gard�?... L'exemple �tait rare d'une d�sob�issance aussi ouverte et il n'�tait pas dans les habitudes du Roi de prendre � la l�g�re une fa�on d'agir proche de la r�bellion. Mme du Plessis-Belli�re, par son influence, ses nombreuses relations, sa place de premier plan � la Cour, �tait une personnalit� trop importante pour que ses actes n'entra�nassent pas de d�sastreuses r�flexions. On avait ri sous cape du ��bon tour�� jou� au Roi et les pamphl�taires de Paris s'en �taient donn� � c�ur joie de mettre en couplets l'�vasion myst�rieuse de la belle amazone. Autant de contrari�t�s que le Roi n'�tait pas pr�t � pardonner facilement...</p><p>Si son incroyable g�n�rosit� l'avait certes pouss� � venir au secours de celle qui s'�tait mise dans une si triste situation, il ne convenait pas � sa dignit� de souverain de passer l'�ponge facilement. Et la prudence lui conseillait de se m�fier d'une personne qui r��ditait, h�las�! la scandaleuse conduite des frondeuses de jadis... Ang�lique, outr�e, coupa net la mercuriale.</p><p>��Eh bien, raison de plus pour ne pas abuser de la g�n�rosit� de Sa Majest�. Retournez en France, monsieur. Je rentrerai par mes propres moyens.</p><p>��Il n'en est pas question, madame.</p><p>��Et pourquoi�?</p><p>��Parce que j'ai ordre de vous arr�ter, madame, au nom du Roi.</p><p><strong>FIN</strong></p><p>1 Sa charge.</p><p>2 10 livres fran�aises de l'�poque ou 3 piastres turques.</p><p>3 Sal� �tait le principal port des corsaires marocains, se trouvant fort proche du Rabat actuel.</p><p>4 Personnage religieux qu'on nommait aussi marabout.</p><p>5 Agadir, l'ancien Santa-Cruz portugais.</p><p>6 P�re-protecteur : du grec papyros. On d�signait ainsi les pr�tres orthodoxes.</p><p>7 Femmes du Paradis musulman.</p><p>8 Attention ! Vite !</p><p>9 Shoudi : juif en arabe.</p><p>10 Pour le traducteur : ang�lique, adjectif, signifie qui poss�de la vertu d'un ange.</p><p>11 Xauen</p></section></body><binary id="cover" 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