<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>love_history</genre><author><first-name>Anne</first-name><last-name>Golon</last-name></author><author><first-name>Serge</first-name><last-name>Golon</last-name></author><book-title>Ang�lique et le Nouveau Monde Part 1</book-title><date/><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><sequence name="Ang�lique" number="13"/></title-info><document-info><author><first-name>Golon,Anne</first-name><middle-name>et</middle-name><last-name>Serge</last-name></author><program-used>calibre 0.9.22, FictionBook Editor Release 2.6, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2014-06-03">3.6.2014</date><id>f6c825a2-9351-4dfc-8345-7d659fd8f1af</id><version>1.0</version></document-info></description><body><section><p><strong>La s�rie</strong></p><p>01�: Ang�lique, marquise des anges 1</p><empty-line/><p>02�: Ang�lique, marquise des anges 2</p><empty-line/><p>03�: Le chemin de Versailles 1</p><empty-line/><p>04�: Le chemin de Versailles 2</p><empty-line/><p>05�: Ang�lique et le roi 1</p><empty-line/><p>06�: Ang�lique et le roi 2</p><empty-line/><p>07�: Indomptable Ang�lique 1</p><empty-line/><p>08�: Indomptable Ang�lique 2</p><empty-line/><p>09�: Ang�lique se r�volte 1</p><empty-line/><p>10�: Ang�lique se r�volte 2</p><empty-line/><p>11�: Ang�lique et son amour 1</p><empty-line/><p>12�: Ang�lique et son amour 2</p><empty-line/><p>13�: Ang�lique et le Nouveau Monde 1</p><empty-line/><p>14�: Ang�lique et le Nouveau Monde 2</p><empty-line/><p>15�: La tentation d'Ang�lique 1</p><empty-line/><p>16�: La tentation d'Ang�lique 2</p><empty-line/><p>17�: Ang�lique et la d�mone 1</p><empty-line/><p>18�: Ang�lique et la d�mone 2</p><empty-line/><p>19�: Ang�lique et le complot des ombres</p><empty-line/><p>20�: Ang�lique � Qu�bec 1</p><empty-line/><p>21�: Ang�lique � Qu�bec 2</p><empty-line/><p>22�: Ang�lique � Qu�bec 3</p><empty-line/><p>23�: La route de l'espoir 1</p><empty-line/><p>24�: La route de l'espoir 2</p><empty-line/><p>25�: La victoire d'Ang�lique 1</p><empty-line/><p>26�: La victoire d'Ang�lique 2</p></section><section><p><strong>Premi�re partie</strong></p><p><strong>Les premiers jours</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 1</strong></p><p>��Ainsi donc, je suis avec lui�!��</p><p>Cette pens�e voletait autour d'Ang�lique. Elle n'aurait su dire si c'�tait une r�flexion int�rieure n�e de son esprit���car elle se sentait tout � fait incapable, en cet instant, d'en �laborer une���ou plut�t quelque chose d'ext�rieur ressemblant au vol bourdonnant des moustiques et des mouches alentour... Cela venait, repartait, recommen�ait, insistait, s'envolait...</p><p>��Ainsi donc, je suis avec lui�!...</p><p>Toute son attention requise pour maintenir avec s�ret� le pas de son cheval dans une sente escarp�e, Ang�lique n'aurait pu dire qu'elle pr�tait le moindre int�r�t � la signification de ce bourdonnement lancinant.</p><p>��Je suis avec lui�!... Je suis avec lui�!</p><p>Cela se r�p�tait sur deux notes. L'une qui doutait, l'autre qui affirmait. L'une qui s'effrayait, l'autre qui se r�jouissait. Et cela accompagnait doucement, comme un leitmotiv, le pas fatigu� de sa monture.</p><p>La jeune femme qui, par ce jour d'automne am�ricain, cheminait � cheval sous la retomb�e des pourpres feuillages d'�rable, portait un grand feutre d'homme, contourn� d'une plume, dans l'ombre duquel ses yeux paraissaient clairs comme l'eau d'une source. Pour �pargner � ses cheveux la poussi�re de la piste, elle les avait serr�s dans une coiffe de toile. Elle avait renonc� � monter en amazone et ses longues jupes d�couvraient jusqu'aux genoux ses jambes gain�es de bottes de cavalier. Elle avait emprunt� ces bottes � son fils Cantor tr�s empress� de lui venir en aide. Ses doigts, autour des r�nes dont le cuir �tait ti�de et comme spongieux � force d'�tre serr� entre ses paumes moites, blanchissaient aux jointures, dans l'effort qu'elle faisait pour maintenir la t�te du cheval bien dirig�e vers le sommet, l'emp�chant ainsi de se d�tourner vers le creux de la faille, sur la gauche, dont l'ombre et les r�sonances sonores paraissaient � la fois l'attirer et l'affoler. �tait-ce le vide ou les bruits d'eau torrentielle irritant sa soif qui rendaient nerveuse cette jument, r�pondant au nom de Wallis. C'�tait une b�te endurante, et fort belle, mais qui, depuis le d�but du voyage, paraissait d�concert�e par la marche qu'on lui imposait. Il y avait de quoi, en y r�fl�chissant, car rien ne semblait moins destin� � la noble course d'un cheval que ces pistes sinueuses, serpentant de c�te en vall�e, � peine visibles sous les arbres, s'�garant par des landes br�l�es ou des mar�cages, se diluant dans des rivi�res o� il fallait patauger de longues heures lorsque la for�t �tait trop imp�n�trable, escaladant des sommets et plongeant dans les gouffres avec une hardiesse commune � tous les chemins par o� passe l'homme qui veut couper au plus court et qui n'a � m�nager que ses pieds nus, mais non pas les jarrets trop pr�cieux d'un cheval. La sente qu'ils suivaient �tait tapiss�e d'une herbe s�che et glissante, presque ros� � force d'�tre p�lie par la br�lure du soleil. Le cheval la couchait � chaque instant, ne trouvant pas de prise � ses sabots impatients. Ang�lique, d'une main ferme, le retenait, le calmait, par sa seule pression attentive, et le contraignait d'avancer. Elle le connaissait maintenant et, s'il lui demandait un effort constant, elle ne craignait plus de le voir se d�rober � ses injonctions. Il ferait ce qu'elle lui enjoindrait de faire et si elle devait se retrouver le soir p�trie de courbatures, c'�tait une autre question.</p><p>On avan�ait. On atteignait la cr�te et c'�tait alors une sorte de plateau o� passait un vent l�ger au parfum de r�sine.</p><p>Ang�lique respira profond�ment.</p><p>Devant elle, s'�tendait un bois de conif�res. Les pins, les c�dres bleus, les �pinettes bourrues plantaient une arm�e sombre, o� les nuances graves et douces du vert �meraude et du gris bleut� chatoyaient, brod�es par des aiguilles en touffes, en bouquets, en rosaces, en guirlandes et composaient une tapisserie au petit point, ton sur ton, vert sur vert. Le sol �tait redevenu pierreux, sur lequel les sabots du cheval r�sonnaient. Ang�lique rel�cha son �treinte, celle de ses doigts sur les r�nes, celle de ses genoux contre les flancs de la b�te. La petite pens�e tenace revient voleter autour d'elle, m�l�e cette fois au souffle bienfaisant de la brise.</p><p>��Ainsi donc, c'est vrai, je suis avec lui�!</p><p>Elle s'y arr�te et, comme on sort d'un r�ve, en �couta l'�cho. Elle sursauta, redressa la t�te, et son regard chercha, au del� de la caravane, une silhouette. Lui�! c'�tait l�-bas, en t�te de la caravane, le comte Joffrey de Peyrac, grand voyageur, aventurier des deux mondes, l'homme au dramatique destin, qui, apr�s avoir connu toutes les grandeurs et toutes les mis�res, s'avan�ait, cavalier sombre, tra�nant derri�re lui, jour apr�s jour, sa troupe, avec une d�sinvolture hautaine qui parfois paraissait inconsciente, mais se r�v�lait toujours s�re.</p><p>��Jamais nous ne passerons par l�, s'�tait dit � maintes reprises Ang�lique, devant l'obstacle. Joffrey ne devrait pas...��</p><p>Et d�j� l'on s'engageait, l'un apr�s l'autre, cavalier apr�s pisteur, porteur apr�s cavalier, dans le trou d'un taillis semblable � quelque terrier, dans le tunnel d'un d�fil�, dans le courant de la rivi�re, dans le no man's land mouvant d'un mar�cage, dans l'inconnu d'une montagne sur laquelle glissait le soir. Et l'on passait, l'on avan�ait, l'on d�couvrait au bout la lumi�re, la rive, l'abri pour la nuit. Cela semblait chaque fois ne pas avoir �t� possible ni pr�visible et, pourtant, cela �tait. Joffrey de Peyrac n'avertissait jamais personne de ces surprises. Il les offrait comme allant de soi. Ang�lique en �tait encore � se demander s'il savait r�ellement o� il allait ou si c'�tait le hasard qui le conduisait � bon port. Cent fois on aurait d� se perdre, p�rir. Mais c'�tait un fait. Personne n'avait p�ri. Et depuis trois semaines, ceux qui composaient la petite caravane partie de Gouldsboro aux derniers jours de septembre s'�taient soumis � leurs destins, roul�s, so�l�s par la for�t et son cheminement, comme galets dans le flot d'un torrent, le teint bruni, tann� aux angles des visages, les yeux lav�s de lumi�re vive, de bleus �blouissants, du bleu du ciel entrevu � travers un kal�idoscope color� des feuillages, et dans les plis de leurs v�tements, des odeurs de feu de bois et d'automne, de r�sine et de framboise. Dans la chaleur de cette arri�re-saison l'haleine des lacs s'�vaporait aux premi�res heures du matin, laissant les surfaces d'eau brillantes et limpides, et dans le sous-bois une s�cheresse craquante qui r�sonnait loin.</p><p>Au soir, la fra�cheur s'enflant brusquement et d'une fa�on presque inattendue, un froid brusque laissait pressentir l'hiver, mais il y avait encore beaucoup d'arbres verts, � peine virant au jaune. Comme par miracle alors, apparaissait l'aire du campement, dans un endroit l�g�rement �cart�, pour dissiper les maringouins et les moustiques. Les feux s'allumaient. Avec dext�rit�, les Indiennes coupaient dans le sous-bois de longues perches. Il fallait moins d'une heure pour voir s'�lever dans la clairi�re des ��tipis�� pointus sur lesquels un paravent d�roulait des �corces de bouleau cousues les unes aux autres, ou encore de grosses �cailles d'�corce d'orme superpos�es comme les tuiles d'un toit. Les premi�res fois, Ang�lique s'�tait demand� comment on avait pu ��lever�� ces plaques d'�corce sur les arbres en aussi peu de temps. Elle s'�tait aper�ue par la suite que Joffrey de Peyrac envoyait une �quipe en avant charg�e de d�broussailler le chemin et parfois m�me de le tracer, et de pr�parer �galement le bivouac. D'autres fois, personne n'attendait la caravane au lieu de l'arriv�e, mais alors, avec l'adresse d'un chien d�terrant un os, les uns et les autres allaient soulever, en quelques coins du bois, de grands pans de mousse ou bien roulaient des pierres � l'entr�e d'une caverne et l'on d�couvrait une cache bien fournie en �corces d'orme, empil�es l� pour le voyageur, ainsi que quelques provisions de ma�s enterr�.</p><p>C'�tait certes primitif mais suffisant. Pour les trois femmes blanches, Ang�lique, Mme Jonas, sa ni�ce Elvire, et les trois enfants qui les accompagnaient, on dressait une tente de coutil. Le sol �tait recouvert de branchages de sapin et de peaux d'ours, qui servaient �galement de couvertures. Une bonne chaleur r�gnait sous ces abris et l'on y dormait bien, pour peu qu'on ne f�t pas accoutum� aux couettes et au duvet, ce qui n'�tait pas le cas d'Ang�lique et de sa fille, dont la vie aventureuse avait connu des haltes bien plus inconfortables encore. Le temps immuablement beau facilitait le voyage. Il n'y avait pas, au moins, � faire s�cher les effets tremp�s de pluie. La chasse, la p�che fournissaient chaque soir une nourriture savoureuse qui compl�tait l'ordinaire de biscuits et de lard emport�s de Gouldsboro. Cependant, au fur et � mesure que passaient les jours, puis les semaines, leur marche pr�cautionneuse cachait une lassitude extr�me. Ang�lique la ressentait particuli�rement, en cette matin�e, alors que les sabots de son cheval r�sonnaient sur le sol pierreux. Ce bruit lui semblait amplifi� par les troncs gris des pins et, par contraste, accusait le silence dans lequel ils avan�aient. Elle s'avisa que, depuis quelques jours, la guitare de Cantor s'�tait tue, ainsi que les voix joyeuses de Maupertuis et de Perrot se lan�ant des plaisanteries ou des conseils. L'on marchait et l'on ne parlait plus. Fatigue, ou bien instinctive ruse d'�tres menac�s qui, � chaque pas, se gardent et cherchent � se faire oublier. Le matin, Honorine avait voulu monter en croupe d'Ang�lique. C'�tait la premi�re fois depuis leur d�part. Jusque-l� elle avait impos� tour � tour sa compagnie � tous les cavaliers, compagnie d'ailleurs fort recherch�e, car elle �tait distrayante. Elle s'�tait m�me fait transporter sur les �paules graisseuses de quelques Indiens avec lesquels elle pr�tendait avoir soutenu de tr�s int�ressantes conversations. Aujourd'hui, elle voulait sa m�re. Ang�lique la sentait endormie contre son dos. Aux passages difficiles, l'enfant risquait de glisser. Mais Honorine avait �t� �lev�e � cheval, toute son enfance berc�e par le pas des montures, chevauchant dans des for�ts profondes, et instinctivement, dans son sommeil, elle resserrait son �treinte autour de la taille de sa m�re. Le chemin se perdit dans une tra�n�e de sable gris, m�l� d'aiguilles de pin, et, sur ce velours, les bruits s'�touff�rent � nouveau. Le souffle des respirations, les grincements des selles, l'�brouement l�ger des chevaux se d�fendant des mouches se confondaient avec le souffle du vent. Il passait entre les pins avec un chuchotement grave qui rappelait la mer. Les arbres �taient devenus tr�s grands. Leurs troncs droits, d'un gris clair, s'�lan�aient haut, �talant leurs ramures horizontales avec une rigueur architecturale. Ces arbres auraient m�rit� d'�tre plant�s de la main de l'homme. On pensait irr�sistiblement aux cath�drales, aux grands parcs d'Ile-de-France et � Versailles. Mais ce n'�tait qu'un parc de la nature sauvage, spontan�ment ordonn� par la volont� farouche des vents, des sols et de fragiles graines et qui, pour la premi�re fois depuis l'aube du monde, r�sonnait en ce jour de l'�cho du pas d'un cheval. Les pins altiers d'Am�rique regardaient passer ces chevaux. Ils n'en avaient jamais vu. Les chevaux respiraient la fra�cheur odorante. Leurs sens les avertissaient de ce qu'il y avait d'inusit� dans cette premi�re rencontre avec les g�ants d'un monde inexplor�, mais en cr�atures civilis�es, de noble sang anglais et irlandais, elles ma�trisaient leur appr�hension. Une pomme de pin d�gringola de branche en branche, un de ces fruits ronds et h�riss�s, ouverts comme des n�nuphars et givr�s de r�sine blanche. Au bruit, Ang�lique tressaillit. Sa monture broncha. Honorine s'�veilla.</p><p>��Ce n'est rien, dit sa m�re.</p><p>Elle avait parl� � voix basse. Il y avait des �cureuils l�-haut qui les suivaient du regard. Cela faisait d�j� pr�s d'une heure que l'on marchait � plat parmi les colonnades grises des pins.</p><p>Le terrain commen�a � s'incliner doucement vers la vall�e, entra�nant les pins puis les sapins dans sa course et � mesure que l'on glissait sur la pente, y m�lant � nouveau les bouleaux et les trembles aux feuilles encore presque vertes, puis les ormes d�j� mordor�s, les ch�nes bourrus nou�s de feuilles �normes brunes ou lie-de-vin, enfin toute la symphonie des �rables, une esp�ce qu'Ang�lique n'avait jamais encore rencontr�e en si grande profusion. C'�taient eux qui donnaient � l'automne ses plus belles teintes, du miel � l'or bruni, en passant par l'�carlate.</p><p>Un peu avant de plonger dans un sous-bois tendu de pourpre, l'on d�couvrit sur la gauche un horizon immense bord� de sombres montagnes. C'�taient les premi�res que l'on apercevait car, jusqu'ici, bien que l'on par�t sans cesse descendre et remonter, les voyageurs n'avaient parcouru, depuis la mer, qu'une vaste p�n�plaine, creus�e de failles brusques par les cours d'eau et les lacs.</p><p>Ces montagnes ne paraissaient pas tr�s �lev�es mais nombreuses et interminables, se d�roulant � l'infini avec des mouvements doux et prolong�s, en superposant les bleus et les gris, pour se fondre tr�s au loin, sous le moutonnement d'une masse nuageuse � leur ressemblance qui encombrait le fond du ciel.</p><p>� leurs pieds, au premier plan, une vall�e s'�pandait, ros�tre sous des brumes l�g�res. Elle �tait vaste, calme et sereine. Et d�serte � en mourir.</p><p>Ce panorama entrevu, et qui lui donnait brusquement l'�chelle du monde o� elle se trouvait, saisit Ang�lique. Elle en fut oppress�e. C'�tait comme la d�couverte, apr�s beaucoup d'illusions, des v�ritables dimensions d'une t�che quasi irr�alisable. Elle se demandait si elle avait jamais v�cu ailleurs, si elle avait jamais pu se trouver dans une foule, parmi d'autres femmes, � la Cour, � Versailles, s'il �tait possible qu'il y e�t, par le monde, des villes grouillantes d'humains et de cris, des peuples entass�s, des nations d�bordantes et agit�es. Cela ne paraissait pas concevable. On �tait aux premiers jours du monde, dans l'orgueil de la mati�re muette�: eaux, terre, rocs, mar�cages et nuages, feuilles et ciel. Et pour elle, tout s'�tait tu. Le rideau �tait retomb� sur la bruyante com�die du pass�, o� elle avait men� son destin fulgurant et solitaire, de jeune femme belle, convoit�e, menac�e. C'�tait comme un rideau rouge de th��tre qui �tait retomb� et derri�re lequel elle entendait des rires, des ricanements, des caquetages.</p><p>Ang�lique tressaillit, se redressa sur sa selle, avec une impression douloureuse�: ��J'ai failli m'endormir, c'est stupide, j'aurais pu me rompre les c�tes et entra�ner Honorine.��</p><p>��Tu n'as pas mal, Honorine, ma ch�rie�?</p><p>��Non, maman.</p><p>��C'est tout ce rouge aussi...</p><p>La colonne avan�ait en plein �carlate, � travers une for�t d'�rables que l'automne rendait parfaitement rouges, de la cime au pied, car les feuilles tomb�es formaient d�j� un �pais tapis. � peine distinguait-on, dans la masse du feuillage, les troncs noirs et les branches soutenant toute cette panoplie. La lumi�re en la traversant avait les incandescences du feu de forge, des luminosit�s de vitrail. Trois pies noir et blanc, effront�es, d�lirantes, sautaient de branche en branche, en caquetant � grand fracas.</p><p>��Ah�! ce n'est que cela... J'avais cru pourtant entendre Mme de Montespan.</p><p>Ang�lique se mit � rire doucement. Mme de Montespan, sa rivale de Versailles, �tait loin et son �vocation pouvait, en effet, participer � celle d'un cauchemar pittoresque. Cela n'avait pas plus de consistance que l'�corce vide d'un fruit qu'on �craserait entre deux doigts. La Cour, l'amour du roi Louis XIV pour elle, Ang�lique. Le rideau �tait retomb�. Tout �tait derri�re elle. Voil� ce qu'elle ressentait. Et, devant elle, il y avait le d�sert et cet homme retrouv�. Un commencement en toutes choses.</p><p>Elle avait �prouv� quelque chose d'analogue jadis, quand elle traversait les solitudes du Maghreb avec Colin Paturel. Une d�cantation de tout l'�tre, une rupture d'avec soi-m�me. Mais ce n'�tait pas la m�me chose car alors elle fuyait le d�sert et Colin Paturel ne faisait que croiser sa route. Tandis qu'aujourd'hui le d�sert � traverser ne finirait jamais d'�tre travers� et elle �tait li�e � l'homme qu'elle aimait.</p><p>Elle �tait avec lui.</p><p>Et cette pens�e autour d'elle et en elle la transper�ait subitement de sensations contraires, celle d'une paix et d'un bonheur ineffables, puis celle d'un effroi glac� et brusque comme la soudaine apparition d'un gouffre ouvert sous ses pas. De sorte quelle �tait comme secou�e de frissons de fi�vre qui la laissaient bris�e int�rieurement. L'effroi venait de ces mots qu'elle pronon�ait sans en avoir conscience, comme de se dire qu'elle �tait ��li�e�� ou que le d�sert ne finirait jamais d'�tre travers�. Elle regardait ses mains tenant les r�nes du cheval et les reconnaissait. Elles �taient fines et longues, et bien des hommes les avaient bais�es sans deviner la vigueur qu'elles cachaient. C'�tait cette vigueur exerc�e au cours des ann�es qui lui permettait aujourd'hui de manier des armes pesantes, de brasser la p�te ou de tordre le linge dans les durs travaux m�nagers, de monter un cheval ombrageux. Elles �taient nettes, bien � elle, sans une bague, sans un anneau. Ses mains�!</p><p>Ang�lique avait confiance en ses mains, elles �taient ses meilleures alli�es. Mais, pour le reste, elle se sentait lasse, par moments. Une faiblesse enfantine. Le c�ur et l'esprit en d�route, une sensibilit� � fleur de peau, les larmes proches du rire, en d�sarroi pour un mot, en joie pour un autre, l'incertitude, la perplexit�, et cette oppression qui montait en elle, sans nom et sans objet, et l'envahissait comme l�-bas les nuages entass�s au-dessus des vall�es commen�aient insidieusement � s'enfler et � envahir un ciel pur.</p><p>Tout avait �t� trop vite. Maintenant tout allait trop lentement. Trop rapide, trop fulgurante la joie de ce matin o� il lui avait pris la main devant tous en disant�: ��Je vous pr�sente ma femme, la comtesse de Peyrac.�� Trop �blouissante, douloureuse comme l'�clair qui frappe, celle du moment o� elle avait aper�u ses fils vivants et r�alis� leur pr�sence.</p><p>Trop violente, trop �mouvante la joie des nuits o� son corps � elle, ressuscit�, retrouvait l'�lan du d�sir.</p><p>C'�tait comme un tourbillon qui l'avait saisie, violent�e. Le fer rouge de la joie, du bonheur, la marquant, la traversant, mais sans qu'elle p�t encore s'arracher � tout ce qu'elle avait �t� trop longtemps, cette autre elle-m�me difficilement enfant�e de la douleur, la femme marqu�e par le sceau du roi, la R�volt�e. De sorte que, parfois, elle se retrouvait veuve et solitaire, avec des r�flexes anciens et irraisonn�s.</p><p>C'�tait � ces moments-l� que la r�alit� la frappait comme une balle, et la laissait en �tat de choc et de stupeur.</p><p>��Mais, c'est vrai. Il est l�. Je suis avec lui.</p><p>La joie et la peur se m�laient. Il lui semblait d�faillir.</p><p>� ces prises de conscience br�lantes ou glac�es.</p><p>Ang�lique pr�f�rait finalement l'atonie de la pens�e, cet engourdissement que favorisait la marche lente et laborieuse du cheval. Il n'y avait pas � proprement parler de passages dangereux dans ce voyage, mais tout �tait insolite. L'attention demeurait en alerte. Mais la r�flexion sommeillait, vague et comme refusant de concevoir quoi que ce soit au del� de cette piste �troite, de ses m�andres et de ses ressauts, de ses signes et de ses odeurs, refusant surtout d'imaginer plus loin que des marques tangibles et imm�diates, cailloux, feuilles, herbes � franchir, � �carter. Ce qu'il pouvait y avoir autour... C'est-�-dire, rien, rien, rien, � perte de vue, le silence et la terre morte dans un linceul de feuilles bruissantes.</p><p>��Pourtant j'ai toujours eu trop d'imagination se disait Ang�lique. Je r�vais... Je m'installais dans des images, je m'y complaisais si bien que j'avais peine ensuite � me replacer dans une r�alit� diff�rente... et souvent d�cevante. Si je commence � m'imaginer que derri�re ces masses d'arbres interminables il y a un monstrueux d�sert hostile, je vais m'user � l'avance... Autant attendre de SAVOIR ce que signifie r�ellement ce pays et ne pas penser. Oh�! ce rouge�!... murmurait-elle en secouant la t�te. Peut-on r�ver de pareilles splendeurs�? Peut-on seulement les voir en songe�?�� se disait-elle, soudain exalt�e et attir�e hors d'elle-m�me par un sentiment d'admiration impulsif qui la plongeait dans une d�lectation quasi surnaturelle, les yeux ouverts, se gorgeant de ce ruissellement de couleurs, o� la lumi�re et l'ombre rivalisaient pour donner aux moindres nuances leur �clat de joyaux. Le rouge, le safran et le ros� se drapaient sur l'arri�re-fond bronz� des sous-bois emm�l�s de ronces noir et rouille d'o� s'exhalait une haleine ti�de au parfum de m�res et de miel. Ang�lique crut voir bouger quelque chose le long d'un tronc proche et d�couvrit deux oursons noirs qui grimpaient, accroch�s de leurs quatre pattes griffues � l'�corce, et qui tournaient � l'apparition du cheval leurs museaux curieux, � la fois d�lur�s et pleins de candeur. Elle faillit r�veiller Honorine pour les lui montrer�; tant ils �taient dr�les. Mais elle r�fl�chit que la m�re ourse n'�tait peut-�tre pas loin. Elle constata dans la poche de la selle la pr�sence des pistolets que Joffrey lui avait remis. Assez loin derri�re elle, le cheval de ma�tre Jonas d�bouchait sous une double ogive incarnate. Comme ploy� sous le poids, de ces feuillages incandescents, le dos de l'horloger rochelais s'arrondissait. Il devait, lui aussi, sommeiller � demi. Ang�lique surveilla la fa�on dont il s'engageait � travers le chemin de feuilles mortes. Si la m�re ourse se remuait l�-bas dans les taillis, les chevaux ne manqueraient pas de s'effrayer. Mais il ne se passa rien. Ma�tre Jonas et son cheval d�fil�rent sous le nez des petits oursons, prodigieusement int�ress�s, et qui suivirent longtemps de leurs yeux vifs cet animal apocalyptique dont le bas, � quatre pattes, ressemblait � celui de l'�lan et dont le haut, surmont� d'une sorte de c�ne noir���les oursons ne savaient pas que cela s'appelait un chapeau���laissait �chapper un ronflement sonore. Ma�tre Jonas et sa femme avaient demand� au comte de Peyrac de se joindre � son exp�dition plut�t que de rester � Gouldsboro. Avec leur ni�ce Elvire, la veuve du boulanger et ses deux jeunes enfants, ils repr�sentaient le contingent huguenot de la caravane, c'est-�-dire les relations personnelles d'Ang�lique. Les autres parmi lesquels il y avait des Italiens, des Allemands, des Anglais, peut-�tre des �cossais, elle les connaissait mal encore et m�me ne les distinguait pas entre eux. Elle se reprochait cette confusion qui ne lui �tait pas habituelle car elle avait toujours eu une certaine curiosit� de ses semblables qui la poussait � faire rapidement connaissance. Mais c'�taient les ��hommes�� de Peyrac, pas les siens, et vis-�-vis d'elle chacun restait encore dans l'expectative.</p><p>Seul, continuait � se d�tacher du lot, le coureur de bois canadien Nicolas Perrot, plus que jamais omnipotent et indispensable qui avait le don de surgir au moment opportun pour lui rendre service. Il allait � pied, de pr�f�rence, du pas infatigable et silencieux des Indiens, son fusil, crosse en l'air, contre l'�paule. Il passait souvent, en avant, pour pr�parer la piste et le campement du soir. Ang�lique avait l'impression que ce gar�on � la fois paisible et myst�rieux pourrait lui rendre accessible tout ce qui l'effrayait, mais sans doute aurait-il �t� fort �tonn� d'apprendre les pens�es de la jeune femme car tout ce qui entourait Nicolas �tait familier � ce Canadien�: un arbre �tait un arbre, rouge ou non qu'importe, une rivi�re �tait une rivi�re, un Indien un Indien, l'important �tait de d�terminer tr�s rapidement s'il s'agissait d'un ami ou d'un ennemi. Un ami �tait un ami, un ennemi �tait un ennemi, un scalp �tait un scalp, une halte autour d'un calumet bourr� de tabac, la plus excellente chose du monde, une fl�che dans le c�ur, la plus d�sagr�able.</p><p>C'est en cela qu'il �tait simple et son myst�re ne lui venait que de cette connaissance qu'il avait de choses �tranges et inusit�es. Il n'en �tait pas conscient. Ang�lique regretta qu'il ne f�t pas dans les parages. Elle lui aurait demand� le nom des plantes aper�ues le long de la piste. Certaines lui �taient connues, d'autres pas. Elle lui aurait demand� comment on pouvait envisager de nourrir des chevaux dans un pays o� il n'y avait pas de prairies, pas de clairi�res et o� le sous-bois n'�tait que taillis, feuilles mortes et branches tomb�es, sans herbe. Elle devinait que cette question des chevaux le tracassait. Il lui avait d�j� expliqu� longuement que, dans ces r�gions, les seules voies de p�n�tration �taient les rivi�res, et les seuls moyens de transport, les petits cano�s indiens en �corce de bouleau que l'on peut charger sur sa t�te au passage des rapides, pour les remettre ensuite en eaux calmes, un peu plus loin. ��Mais �videmment, avec des chevaux et des femmes�!...�� disait-il en hochant la t�te.</p><p>La for�t s'achevait, couleur de couchant pourpre entre des pans de rochers qui se r�tr�cissaient de plus en plus pour former une sorte de d�fil�. De l'eau descendait par gradins � leur rencontre, mais cette fois la c�te ne fut pas trop difficile � gravir. Avant de continuer sa route, Ang�lique, cette fois, fit halte et se retourna pour jeter un coup d'�il aux membres de la caravane, qui, certains � cheval, d'autres � pied, s'extrayaient les uns apr�s les autres de la ravine comme d'un puits.</p><p>Elle nota leur d�marche pesante. Tous, m�me les jeunes, paraissaient accabl�s de fatigue et de chaleur.</p><p>Honorine, la petite fille de trois ans, elle, dormait les bras pass�s autour de la taille de sa m�re, contre son dos. � l'emplacement o� s'appuyait la joue ronde de l'enfant, Ang�lique �prouvait une sensation de br�lure. Le moindre contact �tait presque insupportable par cette chaleur intense qu'apportait l'air sec et fr�missant.</p><p>La sueur ruisselait sur son �chine et collait ses v�tements � sa peau. Malgr� son chapeau � larges bords, sa nuque �tait douloureuse.</p><p>Un des hommes de la caravane parvint � sa hauteur et la d�passa avec un vague salut. Il n'avait m�me pas relev� la t�te, ses pas tra�nants laissaient au sol un petit sillage de poussi�re soulev�e. Ang�lique regarda encore en arri�re. Elle ne voyait pas Cantor et s'inqui�tait pour son fils cadet.</p><p>Les hommes passaient les uns apr�s les autres courb�s sous le poids de leurs charges. Certains, �trangers, parlaient, anglais entre eux. Ils jetaient en passant un regard bref � la jeune femme, au bord de la sente sur son cheval, saluaient parfois, mais ne s'arr�taient pas. Au cours de ces trois semaines, Ang�lique avait seulement appris, en observant ces hommes, choisis par le comte de Peyrac pour l'accompagner dans son exp�dition vers l'arri�re-pays du continent am�ricain, qu'ils �taient de nature peu causante, d'une endurance � toute �preuve et d'un grand d�vouement � leur chef. C'�taient des brutes et il ne fallait pas �tre grand devin pour comprendre que chacun en lui cachait un secret. Cette esp�ce d'hommes n'�tait pas inconnue � Ang�lique. Elle savait aussi qu'on ne l'apprivoise pas facilement. Elle verrait plus tard � les aborder. Sa t�che de mener un cheval r�tif, de veiller sur sa petite fille et sur ses quelques amis huguenots qui l'accompagnaient, requ�rait toutes ses forces. Malgr� l'habitude qu'elle avait des longues chevauch�es par for�ts, monts et vaux, elle avait eu des moments d'inqui�tude. Elle se souvenait de l'expression dubitative de son mari lorsqu'elle l'avait suppli� de l'emmener et commen�ait de comprendre. L'aventure qui les attendait dans l'arri�re-pays de la province du Maine o� le comte de Peyrac avait d�cid� d'exploiter les mines d'or et d'argent, cette aventure, maintenant elle le comprenait, serait h�riss�e de difficult�s inconnues, impr�visibles, � l'exemple de cette piste qu'ils suivaient depuis de si longs jours.</p><p>Des Indiens passaient aussi, hommes et femmes, laissant dans l'air surchauff� un relent fauve. Ils s'�taient m�l�s � la caravane, lorsque celle-ci atteignit les rives du fleuve P�nobscot. Ils appartenaient � une petite tribu de race ab�nakise, les M�tallaks qui, � la suite d'une exp�dition de traite sur les rives de l'oc�an, regagnaient leurs terrains de chasse habituels du c�t� du lac Umbagog. Ils avaient demand� la protection du comte de Peyrac dans leur voyage, craignant les rencontres possibles avec les Iroquois, l'ennemi cruel et h�r�ditaire, qui ravageaient souvent leurs contr�es durant la saison d'�t�. M. Jonas, l'horloger rochelais, survint � son tour, tenant par la bride son cheval. Il s'arr�ta, �tant son chapeau. Il en essuya soigneusement la coiffe, puis son front, puis ses lunettes.</p><p>��Ouf�! la c�te est rude�! Et dire qu'il y en a vingt comme cela � grimper par jour�!...</p><p>��Votre femme n'�prouve-t-elle pas trop de difficult�s�?</p><p>��J'ai demand� � un homme de l'aider pendant la grimp�e. Un faux pas et j'aurais craint que ma pauvre femme ne se fasse broyer par une cataracte... Ah�! les voici�!</p><p>La bonne dame rochelaise les rejoignit. Le jeune Breton Yann Le Cou�nnec, un homme de Gouldsboro, assez obligeant, guidait son cheval. Mme Jonas �tait cramoisie, mais montrait de la bonne humeur�; forte et accorte femme dans la cinquantaine, elle s'�tait r�v�l�e une cavali�re endurante.</p><p>���a me change de mon arri�re-boutique de La Rochelle, disait-elle.</p><p>Et elle avait expliqu� � Ang�lique que fille de gros fermiers elle avait eu une jeunesse rustique.</p><p>��Avez-vous vu Cantor�? lui demanda Ang�lique.</p><p>��Oui, il aide Elvire qui n'est pas tr�s bonne cavali�re. La pauvre petite�! Je me demande l'id�e qui lui a pris de nous accompagner dans cette aventure, avec ses deux fils, plut�t que de rester � Gouldsboro. Il est vrai que c'est notre ni�ce et que nous sommes sa seule famille�!...</p><p>Cantor apparut au bord du ravin et Ang�lique �prouvait de la fiert� � voir surgir sa silhouette d'adolescent, bien d�coupl�e, guidant d'une main s�re le cheval sur lequel une jeune femme se cramponnait ainsi qu'un petit gar�on de six ans.</p><p>Elvire paraissait effray�e et avoua que c'�tait surtout le bruit des chutes d'eau qui lui faisait peur. Maintenant elle allait reprendre son chemin sans aide. Elle remercia gentiment Cantor et demanda si l'on avait vu son fils a�n� Barth�l�my qui avait huit ans. Ang�lique la rassura. Barth�l�my �tait devant avec Florimond qui l'avait pris en charge et que l'enfant ne quittait plus d'une semelle.</p><p>Le groupe des Rochelais s'�branla et Cantor les observa en hochant la t�te tandis qu'ils s'�loignaient.</p><p>��Si je n'�tais pas l�, je me demande comment cette pauvre fille s'en tirerait, lan�a-t-il avec un m�pris teint� de piti�. S'encombrer de femmes et d'enfants dans une caravane, c'est une folie. Je ne dis pas cela pour vous, ma m�re... Vous �tes la femme de mon p�re, c'est normal que vous nous accompagniez. Mais avouez que de voyager en caravane dans un pays inconnu, c'est autre chose que de danser dans les salons de Versailles�!</p><p>��J'avoue, Cantor, j'avoue... reconnut Ang�lique en dissimulant un sourire, devant le ton grave du jeune gar�on, et j'admire ton endurance, car toi tu vas � pied avec un lourd chargement, alors que nous, les femmes et les enfants, nous sommes � cheval�!</p><p>��Bast�! L'habitude�! Nous ne sommes pas des mauviettes.</p><p>��N'es-tu tout de m�me pas las par cette chaleur terrible�?</p><p>Il redressa les �paules et se d�fendit d'�prouver la moindre lassitude. Elle devinait qu'il mentait un peu. Car dans la caravane m�me des hommes endurcis se plaignaient parfois de la longueur et de la rudesse des �tapes. Elle remarquait qu'il avait maigri et que des cernes ombraient ses yeux clairs, de la m�me couleur verte que ceux de sa m�re. Elle se demanda une fois de plus pourquoi Joffrey leur faisait mener ce train presque inhumain. Voulait-il les �prouver, savoir ce qu'il pouvait attendre de chacun�? Se prouver � lui-m�me que femmes et enfants n'entravaient en rien ses projets�? Ou bien une raison secr�te l'obligeait-elle � se h�ter vers un but, qui pour Ang�lique �tait encore impr�cis�?...</p><p>��Et vous, m�re, comment vous portez-vous�? Ce cheval continue-t-il � faire des siennes�? demanda Cantor en contraignant au sourire ses l�vres craquel�es par la s�cheresse.</p><p>Sa taille robuste �tait d�j� celle d'un jeune homme, mais, sous la couche de poussi�re et de sueur, ses joues ros�s gardaient la douceur de l'enfance. � cause de cette joue imberbe et fra�che, Ang�lique reconnaissait en lui le petit page joufflu qui jadis chantait devant la reine � Versailles, et elle avait envie de caresser sa chevelure boucl�e, et de lui sourire avec tendresse en attirant tout contre elle, tout contre sa hanche, la t�te de ce fils ressuscit�, de son fils enfin retrouv�, et qui �tait devant elle, miraculeusement vivant... Mais elle se retenait de faire ce geste, car l'adolescence est pudique dans l'expression des sentiments et, apr�s plusieurs ann�es de s�paration, le c�ur de ce fils lui �tait inconnu. Elle aspirait au jour o�, la caravane faisant halte enfin sous un toit qu'on ne quitterait plus, la pesante fatigue s'envolerait, et elle pourrait se rapprocher des siens, les rassembler autour d'elle, son �poux et ses deux fils, et r�apprendre � les mieux conna�tre dans la paix de la vie quotidienne.</p><p>Mais ce voyage les �loignait d'elle, lui paraissait-il. Chacun avait � se d�battre avec ses propres difficult�s, hant� par le souci de ne pas �tre celui ou celle qui retarderait la marche. Elle r�pondit � Cantor que tout allait bien. Wallis semblait s'�tre assagie et lui ob�issait maintenant.</p><p>��C'�tait trop dur, dit Cantor avec souci. Nous avions bien vu, Florimond et moi, que cette b�te �tait difficile et nous �tions inquiets que vous en soyez charg�e. Nous avons cru maintes fois qu'elle allait vous pr�cipiter dans un ravin ou que vous ne parviendriez pas � la faire avancer dans un endroit difficile...</p><p>��Et estimez-vous, mes fils, que je m'en suis bien tir�e�?</p><p>��Euh�! Oui, oui, certainement, dit Cantor avec une condescendance qui cachait un certain �tonnement. Vous �tes une tr�s bonne cavali�re, reconnut-il en appuyant sur les termes.</p><p>��Je te remercie. Tu m'encourages � poursuivre mon chemin, car j'�tais ce matin sur le point de d�clarer forfait. Il fait si chaud.</p><p>��Voulez-vous boire un peu d'eau�? proposa-t-il avec empressement. J'ai rempli ma gourde au pied de la cascade, elle est encore fra�che.</p><p>��Non, merci, mais je vais en donner un peu � Honorine.</p><p>��Alors, ce n'est pas la peine. Elle dort, fit vivement le jeune gar�on en retirant la gourde qu'il tendait.</p><p>Il la reboucha et l'accrocha de nouveau � sa ceinture.</p><p>��Je vais aller en avant. Apr�s la travers�e de ce bois on peut s'attendre � rencontrer un autre seuil rocheux, dur � passer, et il me faudra aider cette pauvre Mme Elvire.</p><p>Il partit � grands pas.</p><p>Ang�lique remit le cheval dans le sentier. Elle suivait des yeux Cantor, et elle pensait qu'il �tait beau, qu'il se montrait gentil et attentionn� pour elle et qu'elle n'aurait pas de peine � le reconqu�rir, mais elle avait compris aussi d�j� depuis un certain temps qu'il n'aimait pas Honorine.</p><p>Elle soupira et pencha un peu la t�te.</p><p>Aurait-elle un jour le courage de parler d'Honorine � ses deux fils a�n�s�? Que leur dire�?... Il �tait normal que ces deux grands gar�ons s'interrogeassent sur la demi-s�ur que leur m�re leur avait rapport�e de l'Ancien Monde�!</p><p>De quel amant de leur m�re �tait-elle n�e�? Voici la pens�e qui devait parfois leur venir � l'esprit. Comment l'un et l'autre r�agissaient-ils dans le secret de leurs c�urs � ces d�cevantes r�v�lations�?... Comment jugeaient-ils l'attitude de leur p�re qui pardonnait et accueillait l'enfant�?</p><p>Honorine �tait le signe de tout ce que l'on aurait voulu oublier. Le pass� cruel, la s�paration et ses in�vitables trahisons...</p><p>��Aurais-je d� la laisser � Gouldsboro�? se demanda Ang�lique. Abiga�l se serait charg�e d'elle et s'en serait occup�e avec tendresse.</p><p>��Non, je ne pouvais pas�! je sais bien que tu serais morte loin de moi, ma pauvre petite enfant b�tarde, se dit-elle en regardant par-dessus son �paule la t�te ronde appuy�e avec tant de confiance contre elle. Et moi-m�me, pourrais-je t'oublier et vivre en paix apr�s t'avoir �cart�e une fois encore de ma route�?... Pauvre petite, jet�e avec tant de violence et d'horreur dans ce monde si dur�!...</p><p>��Non, je ne le pourrais pas.</p><p>Pourquoi, Honorine, ce matin avait-elle voulu, avec exigence, ent�tement, retrouver sa m�re�? N'�tait-ce pas un signe�?... Quand quelque chose angoissait l'enfant, elle r�clamait Ang�lique. Jusqu'alors, elle s'�tait montr�e gaie et fort sociable. Mais aujourd'hui de quelle sorte de danger inattendu se gardait-elle�? Un passage plus difficile � franchir�? L'orage�? Une tornade�? Une rencontre d'Iroquois�?</p><p>Tout au long de ce voyage, l'Indien, ami ou ennemi, �tait demeur� presque invisible. Perrot et Maupertuis expliquaient que les tribus �taient parties pour la traite des fourrures vers les rivages de l'Oc�an, o� les navires les attendent avec leur cargaison d'eau-de-vie, de colifichets et de perles. Les multiples tribus ab�nakises qui constituent la race originelle du Maine ont le nomadisme dans le sang.</p><p>Il y avait eu, au d�but du voyage, la rencontre avec les M�tallaks qui s'�taient joints � la caravane des Blancs.</p><p>� part eux, on n'avait vu personne, pas plus d'Iroquois que d'Ab�nakis. Et cette absence d'humains qui longtemps semblait les avoir prot�g�s, aujourd'hui pesait � leurs c�urs lass�s. Sur la droite, les montagnes reparaissaient � la faveur d'un long pan de terrain calcin�. Ang�lique regarda avec espoir dans la direction des montagnes. Elle savait qu'au pied des Appalaches devait se trouver le poste de Katarunk, qui appartenait au comte de Peyrac et qui �tait le but de leur voyage. On hivernait l�, quitte � rejoindre au printemps des mines plus lointaines. La jument s'avan�a � travers le plateau couleur de suie. Une forte odeur de bois br�l� et de r�sine flottait comme un encens lourd.</p><p>Dans la s�cheresse cr�pitante de l'�t�, les incendies �clataient facilement. Pour une �tincelle �chapp�e d'un foyer, c'�tait la mise en marche d'une arm�e de flammes ronflantes ravageant, d�vorant la for�t avec une gloutonnerie de dragon f�roce, chassant devant elle les animaux affol�s et ne s'arr�tant qu'au bord des falaises ou des ruisseaux, dans un chuintement infernal. Longtemps apr�s, au loin, flottait dans l'air limpide un relent de fum�e qui semblait la senteur m�me et d�finitive de ces grands espaces forestiers.</p><p>Ici le sinistre devait �tre r�cent. Le pas des chevaux souleva des cendres ti�des. Des rameaux laissaient au passage des tra�n�es noires, les souches et les troncs encore dress�s �taient charbonneux et arides. Entre leurs piques h�riss�es, la vall�e ros� et mauve miroitait de tous ses lacs. La caravane atteignit les rives de l'un d'eux. Le feu avait rong� les bords et il n'y avait gu�re d'herbe � brouter pour les chevaux affam�s.</p><p>Alors on longea, parmi les cendres, le rivage jusqu'� un gu�, o� les b�tes, d'un sabot pr�cautionneux, franchirent un barrage de galets ronds. De l'autre c�t�, on remontait dune fa�on assez abrupte, sous la fra�cheur d'arbres et de sapins intacts. Ce n'�tait pas encore les abords des montagnes, mais un �lot dress� au c�ur de la vall�e, un rempart de rocs �chou�s parmi les lacs qui, jadis, avaient d� �tre des fleuves, ou ne former qu'une seule mer d'eau douce. Apr�s avoir franchi cet �peron assombri par les pins et les c�dres, on redescendait et le scintillement d'un autre lac apparut bient�t, � travers les ramures d'un jaune agressif d'un bosquet de jeunes bouleaux.</p><p>Sous le ciel couleur de perle, le miroir d'eau �tincelait dans la lumi�re directe de midi. C'�tait un lac extr�mement limpide, contrairement � ceux qu'ils avaient rencontr�s jusqu'ici, toujours encombr�s d'algues et de mousses. � travers l'eau lumineuse, on apercevait le sable gris.</p><p>��Je voudrais me baigner les pieds dans cette eau, s'�cria Honorine.</p><p>Il y avait les signes avant-coureurs d'une halte. L�-bas en avant, derri�re les saules, on entendait des appels et l'�brouement des montures. Un des coureurs de bois, qui l'avait pr�c�d�e, reparut et fit signe du bras pour avertir ceux qui descendaient encore qu'un moment de repos �tait accord�. Pour ceux qui risquaient de ne pas le voir, il poussa un cri guttural, auquel les Indiens qui venaient en arri�re-garde r�pondirent d'assez loin. Ang�lique se laissa glisser � terre et aida Honorine � descendre. La petite, aussit�t, �ta ses souliers et ses bas et, retenant ses jupes, entra dans l'eau.</p><p>��C'est tr�s froid, cria-t-elle en riant de plaisir.</p><p>Le cheval, qui avait bu, penchait sa t�te lasse.</p><p>Ang�lique caressa le col pench� de la b�te dont la robe avait, dans la lumi�re intense, les m�mes reflets somptueux que la for�t.</p><p>��Ne t'affole pas, lui dit-elle � mi-voix. Regarde, il y a quand m�me peut-�tre un tout petit peu � manger. Nous trouverons un jour de grands espaces pour que tu galopes. Bient�t, nous serons au but.</p><p>Le cheval remuait les oreilles et l'on aurait dit que des soupirs gonflaient son poitrail. Car les chevaux n'aiment pas la for�t. Ang�lique se souvenait de la guerre du Poitou et des longues randonn�es qu'elle avait faites avec ses partisans dans les coins les plus recul�s des for�ts de l'Ouest1.</p><p>L'inqui�tude de leurs montures ne venait point alors du danger pressenti, de l'ennemi aux aguets, mais du silence si particulier des bois, ce silence tiss� de mille bruits vifs et mena�ants et des jeux d'ombre et de lumi�re entre les troncs et les ramures qui cr�ent des visions fantasmagoriques, donnent licence aux imaginations superstitieuses et aux menaces r�elles ajoutent celle des esprits et des d�mons.</p><p>La grande for�t du nord de l'Am�rique �tait peut-�tre moins effrayante et r�barbative que celle qui avait vu se d�rouler l'enfance d'Ang�lique. Des lacs multiples la trouaient de grandes surfaces azur�es.</p><p>L'atmosph�re cristalline, vibrante d'une s�cheresse que m�me les brumes de l'hiver ne semblaient pas combattre, donnait � ses contours une nettet� sans myst�re. Ici ce n'�tait pas une for�t � fant�mes2.</p><p>Ang�lique se tint debout au bord du lac. Elle ne voulait pas l�cher la bride de Wallis car, un jour qu'elle broutait ainsi, la b�te s'�tait brusquement enfuie fon�ant � travers les taillis. Elle avait failli s'empaler sur des branches rompues, se briser les jambes dans des fondri�res, et il avait fallu l'habilet� des Indiens, familiers de ce sous-bois touffu, pour retrouver sa trace. Le sang battait aux tempes de la jeune femme, et sa nuque surtout �tait pesante. Le chant strident des cigales l'�tourdissait.</p><p>Voyant que la jument paraissait calme, elle s'enhardit � passer l'extr�mit� de la bride � la branche d'un arbrisseau, et s'avan�a jusqu'� la rive pour recueillir un peu d'eau dans le creux de la main et la porter � ses l�vres.</p><p>Une exclamation derri�re elle arr�ta son geste. Le grand Sagamore Mopountook, le chef des M�tallaks, lui faisait signe de ne pas boire. Toujours par gestes, il lui expliqua qu'il y avait plus haut, en amont, une source dont l'eau �tait meilleure que celle-l� et � laquelle ses guerriers s'�taient arr�t�s pour se rafra�chir. Il la conviait � s'y rendre. Ang�lique lui montra son cheval, lui signifiant qu'elle ne pouvait s'�loigner. Il comprit et, d'une main imp�rative, l'encouragea � attendre. Peu apr�s, il revenait accompagn� d'une Indienne qui portait dans un bol de bois l'eau de la pr�cieuse source. L'ennui, c'�tait que le bol ayant contenu de la bouillie de ma�s et peut-�tre diverses autres mixtures sans pour cela avoir �t� lav� autrement que par un raclage de doigts et d'ongles, l'eau qu'il contenait �tait troubl�e de fa�on peu app�tissante. Ang�lique se for�a cependant � y porter ses l�vres et � avaler quelques gorg�es. Elle avait eu l'occasion de remarquer que les Indiens �taient fort susceptibles. Le grand chef restait l�, plant�, � la regarder boire, s'attendant certainement � ce qu'elle manifest�t la plus vive admiration pour cette eau remarquable qu'il s'�tait donn� la peine de lui pr�senter.</p><p>Son odeur forte de grand m�le, oint de graisse d'ours de la t�te aux pieds, �tait incommodante.</p><p>Sur sa poitrine lisse �taient tatou�s des signes noirs et bleus. Deux serpents soulignaient ses seins muscl�s et un collier de dents d'ours y projetait des ombres h�riss�es. C'�tait un chef, un Sagamore. Sa qualit� se voyait aux plumes d'aigle ornant sa chevelure en chignon � l'arri�re du cr�ne, ainsi qu'� une queue touffue de mouffette. Au long du rivage on entendait les plongeons bruyants et les exclamations joyeuses des hommes savourant le bienfait de l'eau fra�che.</p><p>Florimond surgit, venant saluer sa m�re comme il le faisait � chaque �tape. Il retint un �clat de rire en voyant la situation d�licate dans laquelle elle se trouvait, et tout de suite intervint avec tact.</p><p>��Oh�! j'�prouve une terrible soif. Ma m�re, ne pourriez-vous m'accorder un peu de cette eau merveilleuse que vous avez le bonheur de boire�?...</p><p>Ce Florimond�! Quel bon gar�on�!...</p><p>Ang�lique lui tendit la calebasse avec soulagement, mais une fois encore Mopountook arr�ta son geste d'une exclamation outr�e. Il s'ensuivit une discussion � laquelle Nicolas Perrot fut appel� pour s'en m�ler au titre d'interpr�te et de diplomate.</p><p>��Si je comprends bien, disait Florimond, un blanc-bec comme moi ne serait pas digne de se rafra�chir � la m�me source que son honorable m�re...</p><p>��Il y a de cela...</p><p>��N'y aurait-il pas plut�t une arri�re-pens�e de m�pris pour les femmes dans l'ostracisme de notre grand chef�? demanda Ang�lique.</p><p>��Non, c'est plut�t le contraire. En vous pr�sentant � boire la meilleure eau qu'il p�t trouver, le Sagamore a voulu honorer en vous la Femme, la M�re. Les femmes sont tr�s honor�es chez les Indiens...</p><p>��Vraiment�? interrompit Ang�lique surprise en regardant l'esclave aux yeux baiss�s qui se tenait derri�re le chef.</p><p>��En effet, madame, c'est difficile � comprendre. Il faut avoir �t� jusqu'� la Vall�e Sacr�e des Iroquois pour se rendre compte... dit le coureur de bois.</p><p>Il rendit le bol � l'Indien avec un flot de paroles qui parurent enfin donner satisfaction � celui-ci.</p><p>��Et maintenant, gar�on, que diriez-vous d'un saut dans l'onde fra�che�?</p><p>��Hourra�! s'�cria Florimond.</p><p>Ils disparurent derri�re le rideau de saules et d'aunes dont les longues feuilles s'inclinaient vers la surface de l'eau et peu apr�s elle les vit nageant avec entrain, leurs t�tes apparaissant � la surface scintillante du lac.</p><p>Ang�lique aurait donn� tout au monde pour les imiter.</p><p>��Moi aussi je veux me baigner, dit Honorine en commen�ant � �ter ses petits v�tements.</p><p>Mme Jonas et Elvire surgissaient avec les gar�onnets, fils d'Elvire, Thomas et Barth�l�my. On convint de permettre aux trois enfants de barboter � leur aise. Nus, ils dansaient pr�s du rivage parmi les gerbes d'eau, en poussant des cris de joie aigus. De grands �chassiers, outrag�s, s'envol�rent des buissons avec des bruyants battements d'aile.</p><p>Des canards branchus, qui avaient sur la t�te une aigrette couleur de feu et de violet, cancan�rent hautement de m�contentement et s'�loign�rent en tra�ant leurs sillages � la surface du lac �tincelant.</p><p>Ang�lique soupirait d'envie en regardant l'eau fra�che. Victime du devoir elle restait pr�s de son cheval.</p><p>Ce fut ainsi que la trouva Joffrey de Peyrac lorsqu'il parut � son tour sur la plage �troite au bord du lac.</p></section><section><p><strong>Chapitre 2</strong></p><p>Peyrac tenait encore en main le sextant avec lequel il venait de faire le point. Il le remit au matelot bordelais nomm� Octave Malaprade qui l'escortait, portant l'�critoire de cuir et le parchemin. L'homme s'installa pr�s d'un rocher pour ranger les instruments et les cartes dans le secr�taire portatif dont il �tait charg�.</p><p>Ang�lique regardait son mari s'avancer dans la lumi�re crue. Sa haute taille y prenait une densit� brutale. Il semblait traverser et bousculer sans m�nagement le d�cor fascinant. L'indiff�rence de ce paysage qui blessait Ang�lique, il ne s'en souciait pas. On entendit crisser le gravier sous ses bottes de cuir, sous son pas scand� et pesant.</p><p>��Il boite encore un peu, songea Ang�lique. Sur le Gouldsboro, on s'en rendait moins compte, avec le balancement du navire, mais ici, � terre, c'est perceptible.��</p><p>��Quelle est la pens�e subite qui fait briller vos yeux�? demanda Joffrey de Peyrac.</p><p>��Je constate que vous boitez encore un peu.</p><p>��Et cela vous fait plaisir�?</p><p>��Oui�!</p><p>��Les femmes sont vraiment des �tres aux r�actions impr�visibles�! Ainsi tous mes efforts pour vous restituer un �poux pr�sentable n'aboutissent qu'� �veiller vos regrets�? Ou vos soup�ons�? Vous n'�tes pas loin de craindre qu'il n'y ait eu substitution de personne... On raconte tant de plaisantes histoires de ce genre, aux veill�es, dans les provinces de France... Ah�! le r�le de ressuscit� n'est pas toujours facile � tenir. Je vais finir par regretter ma jambe courte.</p><p>��C'est que je vous ai aim� ainsi, jadis�!</p><p>��Et vous n'�tes plus s�re de m'aimer sans elle, aujourd'hui�?</p><p>Il sourit avec malice.</p><p>Puis, sans attendre sa r�ponse, il salua Mopountook.</p><p>Il �tait toujours extr�mement c�r�monieux envers le chef indien. Il avait �t� son feutre emplum� et sa chevelure drue brilla au soleil d'un �clat m�tallique. Des reflets d'acier couraient dans ses boucles serr�es de Gascon, d'un noir encore intense, mais qui, aux tempes, avaient une luisance argent�e. Son h�r�dit� m�ridionale, m�l�e d'Espagnol et de Sarrasin, lui faisait au soleil le teint aussi sombre et recuit que celui de son interlocuteur de race rouge. On voyait aux pommettes la trace plus p�le du masque qu'il mettait parfois. Les sourcils, touffus, gardaient une gr�ce ample au-dessus du prodigieux regard. Mais le profil restait abrupt, tourment�, avec, comme une provocation agressive et sensuelle, la ligne sinueuse des l�vres. Ses l�vres �taient fortes, larges, d'une soie mince mais � peine ros�e pr�s du cuir tann� de la peau. Elles fr�missaient, se durcissaient ou s'entrouvraient sur l'�clat des dents. Elles avaient leur vie propre dans ce visage extraordinaire o� chaque �l�ment semblait un signe destin� � recomposer la personnalit� du gentilhomme�: front immense et burin� par l'intelligence, raffinement de l'arcade sourcili�re r�v�lant la noblesse de sa race, feu de l'esprit au profond des yeux sombres. Le nez et le menton hardis, rocailleux, �taient ceux du conqu�rant, du montagnard, de l'�tre habitu� � lever la t�te, � regarder les aigles, et puis entre eux se dessinait cette bouche l�g�rement mauresque, imp�rieuse, exigeante semblait-il, m�me quand elle se taisait et restait impassible, une bouche d'homme terrestre, un signe de mat�rialit� parmi des traits sublim�s, et qui n'en prenait que plus de force ambigu�, inqui�tante. Une telle bouche, les sculpteurs antiques l'avaient donn�e � leurs images des dieux, sans savoir qu'ils traduisaient sous leur ciseau tout l'app�tit de vie et de jouissance des premi�res civilisations m�diterran�ennes.</p><p>Quand elle regardait cette bouche si vivante et sensible, dans un visage parfois s�v�re et assez redoutable, Ang�lique avait des envies subites de la sentir se poser sur la sienne. Comme en cet instant, par exemple, o� il r�pondait par gestes et par quelques mots indiens au chef des M�tallaks. Il se tournait ensuite pour regarder au loin, vers l'autre rive, cherchant � percer on ne sait quel myst�re de l'ind�chiffrable paysage. Un instant il �tait absent, peut-�tre soucieux � la suite des paroles �chang�es. Il r�fl�chissait et sa bouche fr�missait. Et en l'observant, Ang�lique sentait le rythme de son c�ur s'acc�l�rer. Elle d�sirait ces l�vres sur les siennes, leur attouchement tendre, puis violent. Elle le d�vorait des yeux.</p><p>La chaleur de la chevauch�e avait mouill� le front du cavalier et quelques gouttes de sueur glissaient le long de ses tempes et suivaient, sans qu'il en e�t conscience, les sillons de ses cicatrices. Ang�lique aurait voulu essuyer tendrement ce visage marqu�. Elle n'osait pas. Il y avait encore de ces gestes spontan�s qu'elle s'interdisait, retenue par Une sorte de crainte. Elle se disait qu'il avait longtemps v�cu sans avoir de femme � ses c�t�s, sans entraves. Il �tait habitu� � une grande libert� sexuelle et sentimentale. Ne risquait-il pas d'�tre importun� par les attentions quotidiennes d'une �pouse�?</p><p>Ici, plus encore que sur son navire, elle sentait l'ind�pendance de cet homme. Il en �tait entour� comme d'un halo. Un homme qui avait eu plusieurs vies. Un homme compliqu� sous une apparente simplicit�. Et dans les m�andres de cet esprit sup�rieur elle devait trouver sa place.</p><p>Dans la lumi�re �blouissante, elle voyait son �ge qui en faisait un homme au z�nith de son existence, en pleine possession de sa force, de ses facult�s et de son exp�rience. Il �tait achev�, dense, personnel, sans incertitudes, forg� par l'aventure, la guerre, la mort, la torture, la passion. Quand il se figeait ainsi immobile, son souffle �tait presque imperceptible. Elle ne voyait pas fr�mir sa poitrine, sangl�e dans un pourpoint de velours noir, ni la taille serr�e par un haut ceinturon de cuir, et cela avait quelque chose d'un peu effrayant. Elle ne se souvenait pas avoir remarqu�, chez lui, jadis, cette particularit� qui est celle des grands fauves au repos, jusqu'� l'instant m�me de bondir. Mais jadis elle ne songeait gu�re � l'observer, � le d�tailler, � part cette cicatrice qui lui avait fait si peur. C'�tait pourquoi elle avait si vite oubli� ses traits apr�s sa disparition. Comme elle �tait �tourdie alors�! La vie lui avait enseign� � lire sur les visages, � scruter une physionomie, � discerner dans une expression la pens�e fugitive. Quand on a eu l'occasion de voir sa vie d�pendre du verdict des autres, ce sont des choses qui s'apprennent...</p><p>Autrefois, elle avait v�cu deux ans pr�s de lui, mais elle ne l'avait jamais d�taill� comme aujourd'hui. Elle le faisait avec une avidit� singuli�re. Il s'imposait � elle au del� de sa volont�. Ses gestes, les inflexions de sa voix qu'elle commen�ait � trouver plus famili�re l'intriguaient et la passionnaient, sans qu'elle p�t s'en d�fendre, ni s'expliquer pourquoi, Il n'y avait peut-�tre rien � expliquer en fait. C'�tait dans l'ordre de cette attirance excessive et naturelle qui pousse vers une autre chair celle qui lui est pr�destin�e.</p><p>Son c�ur battait plus vite quand il s'approchait d'elle, ses attentions la comblaient, la crainte l'envahissait d�s qu'il s'�loignait. Surtout elle n'�tait pas encore habitu�e � ne plus le perdre, � ne plus l'attendre.</p><p>��Comme je t'aime, toi que je redoute�!...�� Immobile, elle le contemplait. Apr�s avoir devis� avec le chef Mopountook il mit l'�il � sa lorgnette, examinant les alentours. Puis il replia l'instrument, le rendit � Malaprade et vint de nouveau vers Ang�lique. Avec cette courtoisie inimitable, qui contrastait d�sormais avec la rudesse de son personnage de condottiere, il lui prit les deux mains dans les siennes, les retourna et les �levant jusqu'� ses l�vres en baisa l�g�rement le creux des paumes, geste furtif qu'accompagnait le regard complice de ses yeux chauds, soudain emplis d'une grande douceur lorsqu'ils se posaient sur elle.</p><p>��Ces belles mains me semblent moins meurtries qu'hier. Dois-je comprendre que votre monture se montre plus docile�?</p><p>��En effet. Elle s'apprivoise. J'ai cess� d'avoir les poignets engourdis � force de la ma�triser.</p><p>��C'est parce que je connaissais votre force que je vous l'ai confi�e. Vous seule pouviez en venir � bout. Pour moi, j'ai mat� l'�talon. Il est de la m�me race qu'elle. Il y en a encore deux autres qui sont anglais. Le reste vient du Mexique.</p><p>��Est-ce ici un pays pour des chevaux�? demanda-t-elle laissant transpara�tre son inqui�tude.</p><p>��Il le deviendra�! L� o� doit vivre l'homme, l� doit parvenir le cheval. C'est un principe de civilisation bien �tabli. Les Huns n'ont-ils pas amen� leurs chevaux�? Alexandre le Grand n'a-t-il pas conquis l'Inde � cheval�? Et les Arabes l'Afrique�?</p><p>Mopountook s'�tait �loign�. Il revint avec de l'eau et fit boire Honorine toujours dans la m�me calebasse douteuse. La petite fille ne s'en formalisait pas et riait et plaisantait avec l'Indien comme s'ils eussent pu se comprendre. Elle l'�claboussait en pataugeant dans le lac et le fier M�tallak n'en �tait pas offusqu�.</p><p>Joffrey de Peyrac avait pris l'un des pistolets et le chargeait. Ses mains patriciennes avaient les gestes pr�cis et vifs que conf�re une longue habitude.</p><p>��Vos armes sont-elles aussi charg�es�?</p><p>��Oui, je les ai v�rifi�es ce matin et ai remplac� l'amorce qui �tait g�ch�e par l'humidit�.</p><p>��C'est bien. Il est pr�f�rable, dans ces parages, que les armes soient toujours pr�tes � tirer.</p><p>��Le pays m'a paru cependant fort d�sert et les b�tes sauvages s'enfuiraient plut�t que de nous attaquer.</p><p>��Il n'y a pas que les b�tes sauvages. Et les d�serts sont trompeurs.</p><p>Il passa � une autre id�e.</p><p>��Aucun des dix chevaux que nous avons emmen�s depuis l'oc�an n'est mort. C'est d�j� une victoire et nous pouvons nous estimer heureux d'avoir men� � bien ce voyage. C'�tait une aventure jamais os�e que de l'entreprendre par terre, au lieu de suivre les fleuves.</p><p>��Je sais. Nicolas Perrot me l'a dit. Mais j'avais d�j� compris que les chevaux n'�taient pas l� pour nous transporter, mais nous plut�t pour les mener � bon port. De m�me que ce ne sont pas les Indiens qui nous escortent, mais nous qui les escortons.</p><p>��C'est exact. Les M�tallaks craignaient trop de rencontrer des Iroquois, dont les partis de guerre ne cessent de r�der dans leurs contr�es durant l'�t�. Ils se sont mis sous la protection de nos mousquets, acceptant en �change, non sans soupirs, de porter quelques-uns de nos bagages. Ce sont d'ailleurs leurs femmes qui les portent. L'Am�rique n'est pas l'Afrique, ma mie, que vous avez connue et qui pullule d'esclaves. L'homme blanc ici est SEUL, � la fois son seul ma�tre mais aussi son seul serviteur.</p><p>��Il existe pourtant des esclaves noirs dans les colonies anglaises du Sud.</p><p>��Mais pas au Nord. C'est du reste pourquoi j'ai choisi le Nord... Parce qu'il y avait aussi des mines d'argent et d'or, ajouta-t-il comme s'il se souvenait brusquement des raisons v�ritables de son choix. L'esclavage a du bon... surtout pour les ma�tres. Ici il faut se passer de domestiques et d'esclaves. Car l'Indien est tout ce que l'on veut mais pas un serf. S'il est contraint au travail, il meurt.</p><p>Ang�lique osa se rapprocher de Peyrac, toucha sa manche et inclina un instant sa joue contre son �paule. Elle craignait, devant ses hommes, de lui manifester sa tendresse.</p><p>��J'ai h�te de vous retrouver un peu � moi. Il me semble que lorsque je dors loin de vous je vous perds � nouveau. Quand arriverons-nous � Katarunk�?</p><p>��Peut-�tre bient�t... Peut-�tre jamais�! Vivement, elle l'interrogea�:</p><p>��Craignez-vous quelque chose�?</p><p>��Rien, ch�rie�! Une vieille m�fiance�! Je ne me croirai rendu � Katarunk que lorsque les portes de sa palissade se refermeront sur nous, et que ma banni�re flottera au sommet du m�t pour affirmer � quiconque que je suis sur mes terres. Ch�rie, plus je vous regarde, plus je vous trouve merveilleusement belle. Vous ne pouvez imaginer combien vous �tes troublante. Quand vos yeux brillent ainsi dans votre visage empourpr�, quand vos paupi�res se cernent un peu de lassitude, que vous avez chaud, et que vous vous retenez de laisser para�tre votre fatigue... Je vous adore.</p><p>��Oh�! certes, je n'en peux plus et j'ai chaud, s'�cria Ang�lique. Et ce n'est pas seulement dans un but de s�duction, croyez-le�; je donnerai ma vie pour pouvoir me plonger dans cette eau fra�che.</p><p>��Qu'� cela ne tienne.</p><p>D'un geste il appela Nicolas Perrot, qui �tait sorti de l'eau et s'�tait rhabill�.</p><p>��Mon cher ami, puis-je vous instituer le gardien de la vertu de ces dames�?... J'ai rep�r� non loin d'ici une petite crique abrit�e par des saules o� elles pourront se livrer � loisir au plaisir de la baignade. Je vous demanderai seulement de vous poster en faction � l'entr�e du chemin qui y conduit afin d'�loigner les indiscrets ou les �tourdis qui se dirigeraient dans cette direction. Postez �galement une autre sentinelle � l'extr�mit� du promontoire afin d'�carter les nageurs. Nous prolongerons la halte une heure encore.</p></section><section><p><strong>Chapitre 3</strong></p><p>Ce fut avec une joie sans pareille qu'Ang�lique d�couvrit la petite crique, en effet calme et abrit�e � souhait. Ses deux compagnes h�sitaient. Se baigner ainsi, toutes nues, � ciel ouvert, non vraiment, elles n'oseraient jamais�!... Ang�lique avait beau leur affirmer qu'elles �taient � l'abri des regards et gard�es par des sentinelles, elles ne se d�cidaient pas. Elles se d�termin�rent quand m�me � profiter de leur isolement pour �ter leurs bas et leurs coiffes et se rafra�chir un peu. Ang�lique les laissa et s'�loigna. Derri�re un bouquet d'arbres, elle commen�a � rejeter ses v�tements en contemplant avec jubilation la surface lisse du lac, toute dor�e de soleil.</p><p>Lorsqu'elle se fut d�v�tue, elle s'avan�a avec pr�caution sur la pente inclin�e de la rive. L'eau �tait tr�s froide, en effet. Elle en fut presque suffoqu�e. Mais au bout d'un moment, la r�action bienfaisante de l'eau glac�e sur sa chair br�lante se fit sentir. Elle entra dans l'eau jusqu'au cou et se laissa glisser en arri�re avec un soupir de bien-�tre. L'eau encerclait sa nuque douloureuse. Elle ferma les yeux. Le froid monta jusqu'� la racine de ses cheveux. Elle se sentit revivre.</p><p>D'un geste lent des mains elle se maintenait � la surface. Elle savait un peu nager. Autrefois elle allait durant l'�t� parisien aux bains de la Seine. � Marly aussi, avec la Cour, on se baignait dans la Seine.</p><p>Mais la Seine �tait loin.</p><p>Ang�lique ouvrit les yeux. Tout un monde de fra�cheur, de beaut�, de lumi�re et d'ombrages lui apparut, ce monde lui appartenait. Elle roula un peu sur elle-m�me et se mit � nager doucement. Ses cheveux tra�naient au fil de l'eau comme des algues blondes. Elle s'�loigna de la rive.</p><p>Elle contourna un promontoire, et trouva de l'autre c�t� une nouvelle crique plus large et qui devait former Tune des extr�mit�s du lac.</p><p>Dans le fond, au bord d'une petite plage, un immense �rable rouge �talait de grosses racines � fleur de sable, dans un parterre d'asters mauves.</p><p>Pr�s du rivage, � la surface, tant�t p�le, tant�t bleue du lac, des rochers arrondis �mergeaient.</p><p>Ang�lique gagna l'un d'eux et se hissa, ruisselante, sur le socle de granit. Elle contemplait autour d'elle ce d�sert.</p><p>Lentement, et comme engourdie, s'�veillant d'un sommeil enchant� elle se dressa toute, pr�sentant � la ti�deur du soleil son corps blanc et dor� dans la lumi�re. � deux mains elle tordait sa chevelure, la levait au-dessus d'elle comme un hommage ou une incantation, et, la t�te � demi renvers�e en arri�re, les yeux dans l'azur s�raphique du ciel, elle se grisait des mots spontan�s qui lui venaient aux l�vres.</p><p>Merci, � Cr�ateur, pour cet instant... Merci pour le rouge de l'�rable et pour l'or des peupliers, et pour l'odeur du cerf dans le sous-bois, et celle de la framboise... Merci pour le silence et l'eau glac�e... Merci d'�tre vivante et sauve... Merci, merci, � Cr�ateur, d'�tre amoureuse. Merci pour mon corps... Merci de me l'accorder encore beau, jeune et vivant, � Cr�ateur... Elle laissa retomber ses mains, ouvertes maintenant � ses flancs, tandis que ses yeux s'emplissaient des merveilles de ce jour.</p><p>��Gloire � toi, Nouveau Monde�!... Nouveau Monde�!...</p><p>Subitement elle glissa � l'eau d'un mouvement souple de sir�ne. Arrach�e � son extase, elle sentait son c�ur battre follement. Le visage lev� vers la frondaison d'or, au-dessus des rochers gris, elle s'effor�ait de percer le myst�re.</p><p>��Qu'y a-t-il l�-haut�?... J'ai entendu un bruit. J'ai vu bouger quelque chose de noir... Qui est l�? QUI M'� VUE�?...</p><p>Elle fixait intens�ment la frange �tincelante sur le bleu fonc� du ciel. Rien ne bougeait si ce n'est le lent et convulsif frissonnement des arbres sous la brise. Mais ce calme apparent ne pouvait la distraire d'un sentiment d'angoisse qui l'avait assaillie subitement.</p><p>��L�, tout � l'heure�! un regard�: Oui, un regard m'a transperc� l'�me.</p><p>Et elle frissonna. Un profond malaise la saisit et elle crut qu'elle allait s'enfoncer sans force sous l'eau limpide. Elle r�ussit � nager jusqu'� la plage. S'aidant aux branches des buissons elle regagna la crique o� elle avait laiss� ses v�tements. Elle se tra�na sur le sable et resta assez longtemps � demi �tendue � reprendre souffle. Elle ne comprenait pas tr�s bien ce qui lui �tait arriv�, mais elle tremblait de tous ses membres. Avait-elle entendu un bruit insolite�? Avait-elle vu ou cru voir quelque chose bouger � travers les feuillages, alors qu'elle �tait dress�e, nue, sur le socle de pierre, et que la surface lisse du lac renversait dans l'eau le reflet de sa blanche image�?</p><p>En tout cas ce ne pouvait �tre le regard d'un �tre humain. C'�tait quelque chose de surnaturel. Les membres de la caravane se groupaient l�-bas sur la rive droite du lac et elle entendait leurs rires et leurs appels. Le reste du pays �tait d�sert. Des histoires que racontaient Perrot et Maupertuis le soir, pr�s du feu, aux �tapes, lui revenaient soudain en m�moire, sur les choses �tranges qui se passaient dans les grands bois du Nouveau Monde, non exorcis�s encore et o� souvent missionnaires, voyageurs, trafiquants ont senti les effleurer le souffle de l'�pouvante et des mal�fices. Le monstre sauvage aux aguets, l'�me f�roce des peuples pa�ens, errant et prenant des formes inconnues pour mieux attirer dans ses pi�ges... Elle se dit que son malaise �tait d� peut-�tre � la r�action de l'eau glac�e sur sa peau surchauff�e. Mais elle savait aussi que quelque chose d'inexplicable venait de survenir qui lavait frapp�e en plein c�ur. � l'instant o� l'amour du pays qui lui �tait donn� p�n�trait son �tre, une autre force contraire s'�tait interpos�e, et l'avait rejet�e dans les t�n�bres. ���carte-toi, lui criait-elle, tu n'as pas droit de vie, ici�! Aucun droit de cit�...�� Voil� le message myst�rieux qu'elle avait re�u comme un ouragan subit et aussi vite disparu.</p><p>Elle demeurait immobile, �tendue sur la berge.</p><p>Tout � coup elle se redressa � demi et fixa � nouveau ardemment un point de la for�t l�-bas. Rien ne bougeait. Tout �tait impassible.</p><p>Elle se releva et s'habilla en h�te. Elle se sentait mieux, mais l'inqui�tude et l'angoisse demeuraient. Ce pays la rejetait, ce pays �tait son ennemi. Elle se disait n'avoir aucune des qualit�s n�cessaires pour l'affronter, ni pour affronter la vie qui l'attendait aux c�t�s d'un �poux inconnu.</p></section><section><p><strong>Chapitre 4</strong></p><p>Ang�lique regagna la plage o� le jeune Breton Yann gardait sa jument. Les cavaliers �taient d�j� en selle. Honorine � demi rhabill�e pataugeait toujours. Elle regardait dans le creux de sa main quelque chose qui requ�rait toute son attention. C'�tait une peau d'hermine blanche, si bien trait�e qu'on aurait dit une petite b�te vivante et souple.</p><p>��C'est Mopountook qui me l'a donn�e.</p><p>Elle sortit de l'eau en ajoutant�:</p><p>��Nous avons fait du troc. Il m'a donn� ce petit animal et moi je lui ai donn� mon diamant.</p><p>��Le diamant que ton p�re t'avait offert � Gouldsboro�?</p><p>��Oui�! C'est de cela que Mopountook avait envie. Il le mettra sur le haut de ses cheveux quand il dansera. Il sera tr�s beau, tu verras�!</p><p>Dans l'�tat o� se trouvait Ang�lique, l'annonce de sa fille la mit � deux doigts de la crise de nerfs.</p><p>��Je ne sais vraiment de quelle fa�on prendre cette affaire, se dit-elle en se contenant avec peine. Joffrey a bien dit que ce diamant avait moins de valeur qu'un �pi de ma�s, mais tout de m�me�!... Et il le lui avait donn� ce soir o� il lui avait d�clar�: ��Je suis ton p�re.�� Elle est parfois exasp�rante�!��</p><p>Elle hissa sans m�nagement sa fille en selle, s'installa � son tour et rassembla les r�nes pour d�tourner Wallis de l'eau et la ramener vers le sentier aride. Elle chevaucha un long moment sans avoir conscience du chemin parcouru. On montait par un sentier encore argileux o� les racines formaient gradins. Un mulet s'y serait trouv� � l'aise, mais l'aristocratique Wallis manifestait de l'appr�hension. � un d�tour du chemin, des chutes d'eau apparurent et leur fracas emplit les oreilles. L'eau d�valait de trois seuils abrupts de roches noires, pour exploser dans le lit de la rivi�re profond�ment encaiss�. Les arbres enserraient �troitement le pr�cipice, le recouvraient presque. Le ciel �tait invisible, l'ombre caverneuse, et cependant la lumi�re, se glissant partout, impitoyable, blessait les yeux, burinait le sous-bois comme un cuivre. Ang�lique ne distinguait plus les Indiens qui la pr�c�daient. Le bruit de la chute d'eau l'isolait des quelques �chos qui, jusque-l�, lui avaient r�v�l� la pr�sence de la caravane, m�me lorsque la for�t �tait trop touffue pour qu'ils s'aper�ussent les uns les autres. Elle �tait comme la voyageuse de quelque mauvais r�ve, aux confins de domaines redoutables, o� elle ne percevait m�me pas le bruit du pas de son cheval.</p><p>Le fracas devenait assourdissant.</p><p>Devant elle un caillou �norme, un bloc rond se d�tacha et vint s'�chouer en travers de la route. L�, ce bloc dur, inerte, parut, sous les incantations de la glauque lumi�re, s'animer. Il se gonfla, se boursoufla, bulle �norme et grise, creva de toutes parts comme un fruit hideux, �clata, et ainsi, dress�, mouvant et min�ral, il dardait vers elle une t�te reptilienne et cruelle, au balancement morbide.</p><p>Horrifi�, le cheval d'Ang�lique se cabra de toute sa hauteur. Elle cria, mais son cri se perdit. Honorine devait crier aussi. On n'entendait rien. Le cheval, dress� battant l'air de ses sabots, reculait. Il allait tomber, entra�nant la cavali�re et l'enfant sous son poids, et ils rouleraient tous trois emp�tr�s dans les ar�ons, les r�nes, la selle, puis ce serait la chute vertigineuse dans le gouffre.</p><p>D'un �lan surhumain, Ang�lique se jeta contre l'encolure du cheval, se hissa jusque sur sa t�te, pour l'obliger, par sa pes�e, � retomber au moins sur ses quatre fers. Elles n'en �taient pas sauv�es pour autant, Wallis continuait toujours � reculer sur la pente fatale.</p><p>Ang�lique le savait bien. Ce n'�tait qu'une �norme tortue terrestre. Mais comment l'expliquer � la jument hagarde�? L'�pouvantable bruit montait autour d'elle et semblait �touffer tous les autres sons. Elle n'entendait m�me plus craquer les branches, mais elle les voyait se briser, �clater en gerbes. Elle voyait la blancheur des eaux furieuses caracoler de plus en plus proche et envahissante, un ballet d'�cume vomie par quelque monstre mythique, mais ne r�alisait pas que, du d�ferlement de cette mati�re d�lirante, venait le vacarme qui les �tourdissait. Soudain, une large tache sanglante lui sauta aux yeux. Une fraction de seconde. Il lui sembla entendre la chute, l'envol p�le-m�le dans les profondeurs du ravin. Elle crut m�me qu'elle y tombait, happ�e par le grondement torrentiel.</p><p>Une baguette la frappa en plein front et l'arracha � cette mortelle sensation. La terre rocheuse s'�boulait sous les sabots de Wallis, � quelques pouces du pr�cipice, mais elle pouvait encore ne pas c�der � la mort. La pens�e d'Honorine, dont les petites mains se cramponnaient � elle, la galvanisait. Il lui parut que toute sa conscience et sa lucidit� se r�fugiaient dans ses mains. Elle sut ce qu'il fallait faire. Ses mains crisp�es s'ouvrirent sur les r�nes, les laissant flotter compl�tement et rendant la libert� au cheval. Celui-ci, lib�r�, secoua la t�te, �tonn� de ce soulagement. Alors elle l'�peronna jusqu'au sang. Il bondit en avant, rattrapant un peu d'espace sauveur. Avec fermet�, elle r�ussit � le guider jusqu'au sentier. Il restait la, les jarrets tremblants. La chute imm�diate �tait conjur�e, mais la tortue g�ante continuait � barrer la route.</p><p>��Une tortue�! Ce n'est qu'une tortue�! cria Ang�lique, comme si sa monture devait la comprendre.</p><p>Elle n'entendit pas le son de sa propre voix. La douleur de ses poignets et de ses jambes lui devint perceptible. Personne ne viendrait donc l'aider � maintenir cette b�te ou, tout au moins, � chasse l'�pouvantail qui barrait le chemin.</p><p>Les Indiens les entouraient immobiles. Ils la regardaient lutter, se d�battre, fr�ler la mort avec une impassibilit� qui, m�me venant de la part d'�tres aussi myst�rieux, avait quelque chose d'insolite. Subitement, elle crut percevoir dans leur attitude de la stupeur et de l'effroi. Cependant leur odeur puissante de graisse ti�de et de charogne lui montait aux narines. On aurait dit que c'�tait l'odeur de la tortue ou de la for�t, ou du gouffre. Honorine �tait toujours l�!...</p><p>Ang�lique r�ussit � se tourner vers sa fille, lui cria de descendre. L'enfant finit par comprendre.</p><p>Sa m�re la vit, avec soulagement, rouler dans les feuilles mortes puis, se relevant, courir vers l'Indien le plus proche.</p><p>Alors, � son tour, elle sauta de cheval. Ce ne fut pas sans peine. Wallis cherchait � lui �chapper, � s'�lancer � travers le taillis. Elle se cabra encore et Ang�lique �vita de justesse un coup de sabot ferr�. Avec promptitude, elle se pla�a � la t�te du cheval, d'une main le tenant fermement et de l'autre le cravachant avec violence sur les naseaux, elle r�ussit peu � peu � faire entrer l'animal sous le couvert des arbres. Elle voulait surtout l'�loigner de l'objet de son effroi.</p><p>Enfin Wallis parut se calmer. Tremblante, couverte d'�cume, elle se laissa attacher solidement � un arbre, cessa de s'agiter et de se r�volter, et sa fine t�te s'abaissa soudainement vers le sol dans un geste d'abandon et de renoncement. Ang�lique faillit en faire autant. Revenant sur le sentier, elle s'approcha de la tortue. Les Indiens ne faisaient pas un geste. Ils semblaient fig�s l� pour l'�ternit�. La carapace de la tortue �tait large comme un gu�ridon. Les pattes, aux �cailles reptiliennes, avaient la grosseur d'une main d'adulte. La col�re d'Ang�lique fut plus forte que la r�pugnance que lui inspirait ce monstre ant�diluvien qui, � son approche, commen�ait � se r�tracter hideusement. S'arcboutant contre la carapace, elle l'envoya d'une pouss�e hors du passage. Entra�n�e par la pente, l'�norme chose bascula, roula, rebondit. Ce fut elle, finalement, qui fit un saut dans la rivi�re, au milieu d'�claboussures d'eau.</p><p>Ang�lique s'assit, s'essuya vaguement les mains avec des feuilles mortes, puis retourna chercher le cheval. Elle le tint par la bride jusqu'en haut de la c�te. Elle d�boucha dans une plaine couverte de myrtilles rouges et de petits sapins bleus. Comme par magie, le grondement des eaux se tut, englouti par la profondeur de la faille. On recommen�a � entendre les cigales, les oiseaux, le vent. Maintenant les voyageurs se trouvaient dans une vall�e haute, d�serte au pied des monts, domaine des mille lacs. Les Indiens parurent � leur tour�; redevenus bavards, ils se mirent � discuter entre eux avec des caquetages d'oiseaux. Ang�lique entendit les g�missements d'Honorine qui sanglotait de plus belle. La jeune femme remonta � cheval. Elle aurait tout donn� pour s'�tendre dans les myrtilles et dormir lourdement, ne serait-ce qu'un court moment. Mais Wallis aurait �t� capable d'en profiter pour s'enfuir d�finitivement.</p><p>��Viens, dit-elle � Honorine.</p><p>Elle l'assit devant elle, sur la selle, la moucha, essuya son visage tum�fi�, l'embrassa en la serrant contre elle. Elle se sentait h�b�t�e. Elle vit tout � coup, � quelques pas, le comte de Peyrac � cheval, ses fils et la plupart des hommes qui �taient revenus en arri�re.</p><p>��Que se passe-t-il donc�?</p><p>��Ce n'est rien, dit Ang�lique qui �tait p�le comme la mort. Avec ses v�tements d�goutants, sa fille larmoyante entre les bras, sa monture aux commissures ensanglant�es, elle avait conscience d'offrir le plus affligeant des spectacles � un homme qui n'a pas coutume d'�tre charg� de famille dans ses exp�ditions.</p><p>��On me parle d'une rencontre avec les Iroquois�! insistait Joffrey de Peyrac.</p><p>Ang�lique secoua la t�te n�gativement. Heureusement, le vent dissipait l'odeur naus�abonde des sauvages. Ceux-ci, devenus prolixes, donnaient d'amples explications. Florimond et Cantor s'en m�laient, utilisant toutes leurs connaissances de dialecte indien.</p><p>��Mopountook est formel. Il dit qu'il y a des Iroquois par ici.</p><p>On entendit le bruit de plusieurs mousquets qui s'armaient au seul nom �voqu�. Les soldats espagnols se dispos�rent autour d'eux.</p><p>Ang�lique ne pouvait s'expliquer. Elle r�ussit enfin � articuler.</p><p>��Ce n'�tait qu'une tortue... Une tortue en travers du chemin.</p><p>Elle raconta bri�vement l'incident. Le comte de Peyrac fron�a les sourcils et lan�a � la jument un regard si s�v�re qu'Ang�lique se sentit coupable.</p><p>Les sanglots d'Honorine redoubl�rent.</p><p>��Pauvre tortue�! g�mit-elle. Elle �tait si b�te et maladroite. Et tu l'as pouss�e dans le pr�cipice. Tu es m�chante.</p><p>Du coup, Ang�lique faillit se mettre � pleurer � son tour. D'autant plus qu'elle s'avisait, au m�me instant, qu'Honorine �tait pieds nus. Elle avait d� oublier ses bas et ses chaussures pr�s du petit lac o� elle avait pataug�. C'�tait une catastrophe. O� trouver d'autres bas et des chaussures d'enfant dans ce d�sert�? Ce fut la goutte d'eau qui fit d�border le vase. Si elle ne s'�tait trouv�e dans l'obligation de maintenir � deux mains sa fille et son cheval, elle aurait cherch� son mouchoir pour y enfouir sa d�solation. Elle d�tourna la t�te pour dissimuler ses yeux trop brillants.</p><p>Les Indiens maintenant paraissaient en proie � une agitation hyst�rique et se livraient � une pantomime bruyante pour s'expliquer avec les Blancs qui leur posaient des questions dans toutes les langues et essayaient de comprendre ce qui s'�tait pass�. Les Espagnols r�clamaient qu'on leur montr�t l'ennemi.</p><p>Le comte se dressa un peu sur sa selle et dit�:</p><p>��Silence�!</p><p>Le ton sur lequel il s'exprima produisit un effet imm�diat. Les Indiens se soumirent. Lorsqu'il y avait une certaine expression sur les traits de Joffrey de Peyrac, l'�vidence apparaissait qu'il fallait ob�ir. ��Il serait capable d'abattre un homme sur-le-champ��, pensa Ang�lique avec un frisson. Joffrey de Peyrac posa une main apaisante sur la t�te d'Honorine.</p><p>��Les tortues savent nager, dit-il doucement. Celle qui vous a effray�es est d�j� sortie de l'eau et se prom�ne le long de la rivi�re et mange des mouches.</p><p>L'enfant parut consol�e comme par enchantement. Puis le comte mit pied � terre et s'approcha du Saga-more pour l'�couter. Aussi grand que l'Indien, il apportait beaucoup d'attention � ses explication�?. L'arriv�e de Nicolas Perrot acheva de dissiper le malentendu. Joffrey de Peyrac sourit, remonta en selle et vint se placer pr�s d'Ang�lique.</p><p>��C'est encore une interpr�tation de leur mentalit� superstitieuse, dit-il. La tortue est pour eux le symbole de l'Iroquois. La rencontre leur a port� un mauvais pr�sage, l'annonce presque certaine que leurs ennemis les plus redoutables r�dent non loin. D'o� leur stupeur et leur effroi � la vue de cette b�te inoffensive, assez commune dans ces parages.</p><p>Nicolas Perrot rench�rit.</p><p>��Ils disent aussi que le signe de l'iroquois s'est dress� devant la femme blanche pour causer sa mort, mais elle ne s'est pas laiss� abattre et lui a tenu t�te. D�sormais, madame, les M�tallaks estiment qu'aucune des cinq Nations iroquoises ne pr�vaudra contre vous.</p><p>��J'en accepte l'augure, fit-elle en s'effor�ant de sourire aussi.</p><p>��Vous allez marcher pr�s de moi, ce chemin est assez large. Car nous d�bouchons sur une piste fr�quent�e par les Indiens, un long ��trail��, comme disent les Anglais, et qui sur des centaines de lieues suit la ligne des cr�tes des Appalaches. Ne me quittez plus, ch�rie.</p><p>La voix pos�e de son mari lui faisait du bien. Et de chevaucher pr�s de lui la rassura. Pourtant il demeurait intimidant, et elle se demandait s'il n'�tait pas secr�tement m�content d'un incident qui avait failli tourner en drame. Mais, avec sa ma�trise habituelle, il n'en laissait rien para�tre.</p><p>Vers l'extr�mit� d'un grand lac vert p�le aux sinuosit�s de rivi�res et qui d�roulait ses reflets entre des promontoires h�riss�s de sapins maigres, ils d�couvrirent � leurs pieds une autre vall�e assez profonde et �troite. La montagne vis-�-vis n'�tait qu'un parterre de houppes ros�s, rouges, orang�es, ponctu�es de bleu et de mauve, avec �a et l� encore des taches d'un vert surprenant. Quelque chose, dans cette montagne fleurie, arr�ta le regard de Joffrey de Peyrac et il fit faire halte en lisi�re du bois.</p><p>Il demanda sa longue-vue. Le ciel, envahi de nuages maintenant, descendait � la rencontre des brouillards terrestres.</p><p>��Dans quelques instants, nous risquons de ne plus rien voir, dit le comte.</p><p>Il tendit rapidement sa longue-vue � Ang�lique.</p><p>��Regardez � votre tour et dites-moi ce que vous croyez discerner.</p><p>Ang�lique prit la longue-vue. Les troncs blancs, noirs semblaient soutenir avec un hi�ratisme �tudi� les masses ardentes des feuillages. Dans le cercle de la lorgnette, elle s'�tonna de voir bouger des silhouettes humaines. Cependant, il n'y avait pas � se tromper sur le chatoiement des plumages qui les surmontaient.</p><p>��Que voyez-vous�?</p><p>��Je vois des sauvages�: deux ou trois�? Non, davantage�!</p><p>��Remarquez-vous leur chevelure�?</p><p>��Ils sont ras�s avec une touffe de cheveux au milieu o� des plumes sont plant�es.</p><p>Elle abaissa la longue-vue.</p><p>��...Joffrey, les Cayugas �taient coiff�s ainsi...</p><p>��C'est bien cela�!</p><p>Il replia lentement l'appareil.</p><p>��Faudrait-il vraiment croire que votre rencontre de la tortue avait une signification�? Je ne voudrais pas passer pour cr�dule, mais il y a quand m�me beaucoup � parier que nous nous trouvons devant un parti d'Iroquois...</p><p>Deux ou trois hommes grommel�rent. Peu � peu la petite caravane se rassembla et les Indiens de l'escorte eux-m�mes se m�laient aux Blancs et regardaient avec la m�me rancune lass�e vers la petite montagne chamarr�e o� couvait l'invisible danger.</p><p>��C'est de la malchance, dit l'intendant Malaprade. Nous �tions presque aux portes de Katarunk. Bient�t nous allions saluer ce brave O'Connell et nous jouissions de tous les bienfaits de la civilisation. Monsieur de Peyrac, j'�tais d�cid� de vous cuisiner des quenelles de volaille aux choux d�s l'arriv�e. Mais n'est-ce pas nous qui allons �tre transform�s en quenelles�?...</p><p>��Bast�! dit Florimond, ne faites pas si triste mine, braves gens. Nous mangerons votre pot�e, Malaprade. Les Iroquois abusent un peu de leur r�putation dans le Nord. On y prend la fuite avant m�me de les avoir aper�us. Pourtant j'en ai vu en Nouvelle-Angleterre o� on les appelle Mohawks. Ils ne paraissent gu�re plus mauvais que les Mohicans. Ils ont m�me pr�t� mainforte, du c�t� de New York, aux Anglais contre le roi Philippe, un Narrangasset qui massacre de temps � autre les habitants blancs des fronti�res.</p><p>��Le tout est de savoir si ceux que nous avons devant nous, de l'autre c�t� du ravin, nous prendront pour des Fran�ais ou pour des Anglais. De toute fa�on, ils n'aiment pas les M�tallaks qui nous accompagnent. Tout ressortissant de la race algonquine est pour eux sujet d'esclavage ou objet de grillade. Les M�tallaks aussi le savent bien. Regardez-les�!</p><p>En effet, sous les ordres de leur Sagamore, ils se pr�paraient au combat. Les bagages furent prestement d�pos�s � terre. Les femmes et enfants indiens disparurent, comme aspir�s par la profondeur de la for�t rouge. Les hommes se maquillaient en h�te avec des poudres rouges, noires et blanches, mais o� le rouge dominait de loin. Les porteurs d'arc v�rifiaient la corde, son ballant, puis l'empennage des fl�ches munies de trois plumes pour assurer leur pr�cision.</p><p>Chacun se trouva porteur d'un �norme casse-t�te accroch� au bras gauche et t�ta de la droite le couteau de scalp, puis le prit entre les dents, pour s'occuper finalement de l'arc. Plusieurs �claireurs se gliss�rent comme des serpents sous les taillis jaune et rouge. Le chef et le principal contingent des guerriers se tinrent en rempart serr� contre les Blancs. Une joie f�roce illuminait tous les Indiens.</p><p>Les Europ�ens, � l'exception peut-�tre des jeunes comme Florimond, ne partageaient gu�re leur enthousiasme devant la perspective d'un combat. Leurs visages noircis par les journ�es de marche d'un long voyage exprimaient la lassitude et l'ennui. S'il �tait vrai que, juste quelques heures de marche les s�parassent du poste o� ils pouvaient trouver la s�curit� d'une palissade et le confort peut-�tre rustique, mais malgr� tout bienvenu, que procurent des marchandises de premi�re n�cessit�, c'�tait, en effet, tr�s d�cevant d'�tre retard� par une embuscade, de risquer des morts et des bless�s. Ang�lique jeta un regard vers son mari, qu�tant son verdict.</p><p>��Attendons, dit celui-ci. Lorsque les �claireurs reviendront, nous serons fix�s. Si ces Iroquois manifestent l'intention de nous attaquer, nous nous retrancherons et nous d�fendrons�; s'ils passent outre, nous ferons de m�me�! J'ai pr�venu Mopountook que s'il voulait, lui, entamer le combat sans qu'il y ait eu de manifestations d'hostilit� de la part des autres, je ne l'assisterais pas.</p><p>Ils attendirent l'arme au poing.</p><p>Lorsque les Indiens revinrent ils avaient l'air d��us. Non seulement les Iroquois n'avaient montr� aucun d�sir d'attaquer la caravane, mais il �tait probable qu'ils ne l'avaient pas aper�ue, car ils avaient litt�ralement disparu. On n'en trouvait plus aucune trace. Les M�tallaks tournaient vers Ang�lique leurs visages lourds grotesquement bariol�s et hochaient la t�te. La femme blanche avait fait fuir l'Iroquois.</p></section><section><p><strong>Chapitre 5</strong></p><p>��Il y a le Loup, il y a le Chevreuil, il y a l'Ours, et le Renard, et l'Araign�e, mais, au-dessus d'eux tous, il y a la Tortue.</p><p>Ainsi s'exprimait Nicolas Perrot, ce soir-l�, au bivouac. Le froid commen�ait � d�border des ravines et l'on s'�tait group�s autour des feux.</p><p>Joffrey de Peyrac avait d�sign� au loin, comme on parvenait � l'emplacement du camp, un long ruban liquide qui brillait, un fleuve.</p><p>��L�-bas, le Kennebec...</p><p>Comme les H�breux contemplant la Terre promise, les gens de Peyrac se r�jouirent, chacun � sa fa�on. On se f�licitait d'autant plus de se trouver bient�t � l'abri d'une bonne et solide palissade que les silhouettes inqui�tantes d'Indiens aper�ues entre les arbres, et plus encore l'incident �trange quoique fortuit de la tortue laissaient peser sur la caravane une vague appr�hension.</p><p>Les moustiques susurraient. Ang�lique, assise, tenait contre elle sous son manteau d'�pais lainage Honorine qui s'endormait. Par instants, ses yeux se tournaient vers la ligne brillante du Kennebec sinuant � travers la plaine. L�-bas �tait Katarunk, le havre�!</p><p>��Le Loup pour les Mohawks, le Chevreuil pour les Onnontagues, le Renard pour les Oneiouts, l'Ours pour les Cayugas et l'Araign�e pour les S�n�cas, mais pour eux tous, peuples iroquois des Cinq Nations, la Tortue... signe de ralliement et Esprit commandant en Chef.</p><p>Lorsque Nicolas Perrot r�fl�chissait profond�ment, le cuir tann� de son front se plissait et il faisait remuer son bonnet de fourrure.</p><p>��Les nations de par ici, Ab�nakis, Etchemins ou Souriquois, sont des gens accoutum�s � la vie nomade. Ils vivent sans ordre, ni ordinaire, sans pain, ni sel... Les Iroquois, eux, sont d'une essence sup�rieure. Une grande nation d'agriculteurs...</p><p>��On dirait que vous les aimez, fit remarquer Ang�lique.</p><p>Le coureur de bois sursauta.</p><p>��Dieu m'en garde�! Ce sont des d�mons. Il n'y a pas de plus grand ennemi pour un Canadien que l'Iroquois. J'ai v�cu avec eux, reprit-il apr�s un instant de r�flexion. Cela ne peut s'oublier. Celui qui a partag� la vie de l'Iroquois me comprendra. J'ai connu, moi, la Vall�e Sacr�e o� r�gnent les trois dieux v�n�r�s par les Cinq Nations...</p><p>��Trois dieux�?...</p><p>��Oui�! Le Ma�s, la Courge et le Haricot, r�pondit Nicolas Perrot, sans sourire.</p><p>Honorine s'�tait endormie. Prenant garde de ne pas l'�veiller, Ang�lique se leva et revint vers la tente de coutil dress�e le soir pour les femmes et les enfants. Apr�s avoir soigneusement envelopp� sa fille dans les fourrures, elle retourna au-dehors pour aider Mme Jonas qui s'affairait aux cuisines avec Octave Malaprade.</p><p>Dans les reflets du soleil couchant les Appalaches brillaient de lueurs pourpres. Le vent balayait le promontoire avanc� o� le campement avait �t� dress� afin d'�viter, par le passage d'une brise continue, les piq�res des moustiques et des maringouins. Ce promontoire avait aussi �t� choisi afin de mieux surveiller les alentours.</p><p>Florimond et Cantor s'occupaient � cuire sous la cendre des poissons envelopp�s de feuilles qu'ils avaient p�ch�s � la main dans la rivi�re.</p><p>Des quartiers d'�lan r�tissaient sur une broche, et dans une marmite la langue, morceau de choix, mijotait accompagn�e d'herbes et de l�gumes. Une autre marmite contenant le ma�s bouilli avait �t� tir�e du feu et Mme Jonas commen�ait la distribution. Elle �tait toujours un peu outr�e de voir ces Indiens crasseux se m�ler sans vergogne aux Blancs et tendre les premiers leurs �cuelles malpropres. Ils se m�laient � tout, touchaient � tout, d�rangeaient tout, avec une insolence tranquille�: n'�taient-ils pas chez eux et ces Blancs n'�taient au fond que leurs prot�g�s�!</p><p>La pauvre dame pin�ait les l�vres et jetait des regards qu'elle esp�rait �loquents vers le comte de Peyrac. Elle ne parvenait pas � comprendre comment un homme aussi raffin� tol�rait cette promiscuit� malodorante, et Ang�lique aussi se le demandait parfois. Maintenant une froide lumi�re bleue s'�tendait sur la nature. Les sentinelles allaient et venaient en lisi�re du bois. Le Kennebec resta longtemps � �tinceler, seul visible dans la vall�e.</p><p>Une journ�e fertile en �motions, une �tape, encore, s'achevait. Que r�servait la suivante�? Des yeux Ang�lique chercha son mari et elle l'aper�ut un peu � l'�cart, regardant vers le lointain.</p><p>Il �tait seul.</p><p>Une profonde concentration de pens�e se devinait dans son attitude. Ang�lique avait d�j� remarqu� que lorsqu'il se retirait ainsi personne n'osait venir interrompre sa m�ditation.</p><p>Un singulier respect entourait le chef auquel ces hommes divers et pour la plupart fort ombrageux avaient remis leur sort. Ils n'avaient pas vu sans jalousie et inqui�tude Ang�lique appara�tre dans la vie de celui qu'ils v�n�raient.</p><p>��Les femmes, on sait ce que �a fait d'un homme digne de ce nom, disait Clovis l'Auvergnat en plissant ses petits yeux de Mongol, �a en fait une andouille�!</p><p>��Non pas celui-l�, protestait Yann Le Cou�nnec, le Breton.</p><p>Et jetant un regard admiratif vers la silhouette de la jeune femme�:</p><p>��Et pas avec celle-l�!</p><p>��Tu n'es qu'un innocent�! r�pliquait l'Auvergnat en haussant les �paules.</p><p>Ses tombantes moustaches noires lui faisaient un pli amer autour des l�vres. Ang�lique devinait sans peine leurs propos. Elle-m�me avait �t� chef de bande. Or ces hommes n'�taient pas ��ses�� hommes � elle�; une existence de dangers et de victoires partag�s les avait r�unis autour du Comte de Peyrac. Des liens personnels, pr�cieux, indestructibles, et que dans leur pudeur d'hommes ils ne d�voileraient jamais, les attachaient chacun � celui que l'exp�rience leur avait appris � consid�rer comme leur seigneur et leur seul espoir. Ensemble, avec lui, ils avaient combattu le Sarrasin ou le Chr�tien, sond� les Cara�bes, affront� les temp�tes. Avec lui, ils avaient partag� le butin. Encourag�s par lui, ils avaient fait ripaille, ils avaient men� grande vie au cours des voyages dans les ports. On s'arrosait de vin, l'on faisait venir des femmes et le ma�tre g�n�reux distribuait l'or � pleines mains. Dans ce pass� qu'elle n'avait pas partag�, Ang�lique essayait de s'imaginer parfois la vie de son mari.</p><p>C'�tait au milieu de ses appareils de savant qu'il lui apparaissait le plus souvent. Elle le voyait pench� sur un globe, sur une carte, dans le balancement de sa cabine, ou bien au sommet d'une terrasse mauresque sous le ciel de Candie, observant les �toiles dans une lunette astronomique de grand prix. Mais, dans ce pass�, un moment venait, le soir, o� un serviteur entrait, introduisant une forme f�minine voil�e, ou bien, quand ils �taient aux Cara�bes, c'�tait une belle Espagnole, une m�tisse indienne ou noire. Pour cette femme, d�laissant ses travaux, il r�servait l'accueil de son in�galable gentillesse, se faisant empress� et riant pour l'amadouer et gagner ainsi le plaisir des sens qu'elle �tait venue lui dispenser.</p><p>Un homme seul�!... Voil� ce qu'il �tait.</p><p>Un homme achev�, en pleine possession de sa force et de ses facult�s, et se suffisant � lui-m�me. Aupr�s de cet homme, aujourd'hui, elle, Ang�lique, r�clamait sa place. Mais quand il se figeait ainsi, lointain et absorb�, elle n'osait s'approcher. La nuit se fit profonde. Aupr�s du feu, Cantor pr�luda sur sa guitare une cantil�ne toscane. Sa voix d�j� ample et s�re, mais avec des inflexions velout�es d'adolescent, �tait s�duisante. Quand il chantait il paraissait heureux. Jusqu'alors Ang�lique avait eu fort peu de temps pour s'entretenir avec ses deux fils, conna�tre leurs pens�es et gagner leur confiance... Quand sera-t-on � Katarunk�?</p><p>Le souci de son cheval revint � Ang�lique et, avant de rejoindre le groupe, elle descendit vers les bords de la rivi�re o� l'on avait mis les chevaux � pa�tre. Wallis s'�tait enfuie�! sa longe rompue pendant pr�s de l'arbre o� on l'avait attach�e. Un pressentiment avertit Ang�lique que la b�te ne pouvait �tre loin. Apr�s �tre remont�e prendre une bride et un mors, elle suivit le bord de la rivi�re en appelant doucement, calmement.</p><p>Une lune embu�e se levait. La rivi�re presque � sec murmurait entre les cailloux. Des branches craqu�rent.</p><p>Ang�lique se dirigea dans cette direction. Elle aper�ut la jument dans un reflet de lune broutant l'herbe d'une petite clairi�re, mais, lorsqu'elle y parvint, le volage animal s'�tait encore �loign�.</p><p>Quand enfin Ang�lique r�ussit � l'atteindre au sommet d'une colline, elle s'aper�ut qu'elle avait perdu de vue les feux du campement. Ce n'�tait pas grave. Elle allait descendre vers le lit de la rivi�re encaiss�e et suivre celle-ci en aval. Apr�s avoir solidement sangl� les naseaux de la b�te, et la tenant d'une poigne ferme, elle se fit attentive afin de rep�rer le murmure de l'eau en contrebas.</p><p>Seule au sein de cette nuit �paisse elle n'�prouvait plus de crainte. Une fois encore elle go�ta, de fa�on furtive mais intense, la sensation d'�tre vivante, pleine de force et de jeunesse, au seuil d'une vie nouvelle, qu'elle aurait � b�tir de toutes pi�ces. Elle recevrait l'alliance de ces grands espaces inconnus et o� ils avaient abord� apr�s tant de p�rils. Et le m�me sentiment d'amour pour la terre vierge, qu'elle avait ressenti tant�t lorsqu'elle se baignait parmi les chatoiements magiques du lac, gonfla son c�ur. Ce fut � cet instant que les hallucinations commenc�rent.</p><p>M�l�s aux appels lointains d'un orignal, aux froissements du vent, au grondement sourd des cataractes dans le fond des bois, elle entendit des chants d'�glise.</p></section><section><p><strong>Chapitre 6</strong></p><p><emphasis>Ave Marie Stella </emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Gratia Mater Alma...</emphasis></p><p>Les paroles d'un cantique voyageaient � travers la nuit primitive. Ang�lique regarda vers la cime des arbres, comme si elle se f�t attendue � voir le ciel entre leurs branches s'entrouvrir sur un ch�ur d'anges. Elle frissonna et avec pr�caution elle se retourna. Derri�re elle, au bord de la falaise, se levait comme une aurore inqui�tante, une lueur ros�tre d�coupant des ombres dansantes parmi les pins.</p><p>Tenant Wallis par la bride, Ang�lique, � pas de loup, s'approcha du bord du ravin. De l� s'�levaient des voix d'hommes chantant un cantique.</p><p>Ang�lique n'�tait pas loin de se croire revenue au temps de la for�t de Nieul o� les Huguenots pers�cut�s se r�fugiaient dans les for�ts pour y prier et y psalmodier3. Elle s'approcha plus encore et se penchant d�couvrit un tableau �trange, inimaginable. Au fond de la gorge, les roches �taient rouges du reflet de deux grands feux allum�s au bord de la rivi�re. Un religieux en robe noire, levant les bras en un geste de b�n�diction, se tenait debout en face d'une assembl�e d'hommes agenouill�s.</p><p>Parmi ceux-ci dont elle voyait les visages, alors que le religieux lui tournait le dos, il y en avait qui �taient �quip�s de v�tements de daim et de fourrures, mais d'autres portaient des uniformes bleus sou tach�s de dorures et Ang�lique remarqua deux gentilshommes � collet et manchettes de dentelle.</p><p>Sur les derni�res strophes, le chant s'interrompait. Puis la voix du pr�tre s'�leva seule, sonore et ardente.</p><p>��Reine du ciel...</p><p>��Priez pour nous, r�pondit l'assembl�e dans un murmure.</p><p>Ang�lique se recula. Des Fran�ais�!...</p><p>��Tour de David�!...</p><p>��Priez pour nous�!...</p><p>��Arche d'alliance�!...</p><p>��Priez pour nous�!...</p><p>��Refuge des p�cheurs�! Consolatrice des afflig�s�!...</p><p>��Priez pour nous�! Priez pour nous�!... r�pondait � chaque invocation le ch�ur.</p><p>Les coureurs de bois, soldats et seigneurs, agenouill�s, la t�te pieusement inclin�e, tandis qu'un chapelet glissait entre leurs doigts.</p><p>��Des Fran�ais�!...</p><p>Le c�ur d'Ang�lique battait follement.</p><p>Elle e�t pens� �tre la proie d'un cauchemar o� elle aurait rev�cu toutes les affres de sa guerre du Poitou si elle n'e�t distingu�, derri�re les Fran�ais, les silhouettes de cuivre rouge d'Indiens � demi nus. Certains de ceux-ci priaient et chantaient �galement. D'autres assis pr�s du second foyer raclaient de leurs doigts quelques restes de nourriture dans le fond d'un bol de bois. L'odeur de la soupe flottait et une chaudi�re de taille moyenne avait �t� tir�e � l'�cart apr�s distribution de son contenu.</p><p>Pench� sur les braises ardentes, un grand diable luisant de graisse, � la chevelure h�riss�e, se redressa en retirant des flammes une hache dont le m�tal incandescent jeta un �clair. Tenant l'arme avec soin, le sauvage s'�loigna du cercle de quelques pas. Ce fut seulement alors qu'Ang�lique remarqua � demi dans la p�nombre un autre Indien nu, attach� au tronc d'un arbre.</p><p>Sans h�te et comme s'il faisait la chose la plus naturelle du monde l'homme � la hache appliqua contre la cuisse le m�tal embras�. Aucun cri ne s'�leva. Seule une insupportable odeur de chair grill�e parvint peu apr�s aux narines d'Ang�lique. Horrifi�e, celle-ci eut un mouvement brusque, retint un cri, et Wallis broncha en faisant craquer des branches. Comprenant qu'elle allait �tre aper�ue, Ang�lique bondit, � califourchon, sur le cheval.</p><p>Le sauvage qui venait de remettre sa hache dans les braises leva la t�te et tendit vers le sommet de la falaise son bras muscl�, aux bracelets de plumes. Ils furent tous debout aussit�t et la virent, silhouette cavali�re, femme aux longs cheveux, se d�tachant sur le ciel lunaire.</p><p>Alors un cri terrible jaillit de leur poitrine.</p><p>��La D�mone�! La D�mone de l'Acadie�!</p></section><section><p><strong>Chapitre 7</strong></p><p>��Vous dites qu'ils ont cri�: ��La D�mone de l'Acadie���?</p><p>��C'est ce que j'ai cru entendre.</p><p>��Dieu�! Pourvu qu'ils ne vous aient pas prise pour ��elle���! s'exclama Nicolas Perrot en se signant.</p><p>Et Maupertuis l'imita.</p><p>��Je ne sais pas pour qui ils m'ont prise, en tout cas ils se sont lanc�s � ma poursuite comme des furieux. L'un d'eux, une sorte de s�ant, a bien failli m'atteindre alors que je lan�ais Wallis dans la rivi�re.</p><p>��L'avez-vous tu�? demanda vivement Peyrac.</p><p>��Non. J'ai tir� dans son chapeau et il est tomb� � la renverse dans l'eau�; ce sont des Fran�ais, vous dis-je, qui campent dans le ravin de l'autre c�t� de cette montagne m�me o� nous avons dress� nos tentes.</p><p>��Si vous le permettez, monsieur de Peyrac, nous irons nous. Canadiens, au-devant d'eux, Maupertuis, son fils Pierre-Joseph et moi, dit Nicolas Perrot. Ce serait bien le diable si nous ne trouvons pas parmi ces gens de Qu�bec quelques bons amis et connaissances avec lesquels s'expliquer.</p><p>��N'oublie pas, Perrot, que nous sommes con damn�s � mort par le gouvernement de Qu�bec, objecta Maupertuis, et m�me excommuni�s par mon seigneur l'�voque. Bast�! Sottises que tout cela. Lorsqu'on est natif du Saint-Laurent, on se retrouve entre amis avec plaisir.</p><p>Les deux Canadiens, suivis du fils de Maupertuis, un gar�on m�tis de vingt ans qu'il avait eu d'une Indienne, s'enfonc�rent dans les taillis obscurs.</p><p>Le camp �tait sous les armes depuis qu'Ang�lique l'avait regagn� et y avait jet� l'alerte. Lorsque les trois Canadiens se furent enfonc�s dans le bois, Ang�lique se tourna vers Peyrac. Elle avait peine � r�primer un tremblement et sa voix �tait un peu agressive.</p><p>��Vous ne m'aviez pas avertie que nous risquions de rencontrer des Fran�ais l� o� nous nous rendons.</p><p>��On risque toujours de rencontrer des Fran�ais lorsqu'on se prom�ne en Am�rique du Nord. Je vous ai d�j� dit qu'ils �taient peu nombreux, mais virulents, et aussi voyageurs et badauds que les Indiens. Il �tait in�vitable que nous attirions leur curiosit�... Rapprochez-vous du feu, ch�rie. Vous �tes glac�e. Cette mauvaise rencontre vous a �mue. C'est encore la faute de votre insupportable jument.</p><p>Ang�lique offrit ses deux mains � la chaleur de la flamme. Glac�e, certes, elle l'�tait, et jusqu'au fond du c�ur.</p><p>Des questions se bousculaient sur ses l�vres. Elle aurait voulu � la fois �tre rassur�e et d�couvrir sans faux-fuyant toute l'ampleur du danger.</p><p>��C'�tait cela que vous craigniez, n'est-ce pas�? La raison pour laquelle vous nous faisiez h�ter�? Vous redoutiez une incursion des Fran�ais sur les terres o� vous comptez vous installer�?</p><p>��Oui�! Non loin de Gouldsboro, mon plus proche voisin, le baron de Saint-Castine de Pentago�t, qui tient le poste fran�ais d'Acadie, et avec lequel j'ai toujours entretenu de bons rapports, �tait venu m'avertir que des missionnaires catholiques, qui cat�chisent les Ab�nakis du Maine, s'inqui�taient de ma venue aux sources du Kennebec, et avaient demand� l'envoi d'une exp�dition contre moi au gouvernement de Qu�bec.</p><p>��Mais de quel droit les Fran�ais peuvent-ils prendre ombrage de votre venue en ces lieux�?</p><p>��Il les consid�rent comme leur appartenant sous le nom d'Acadie.</p><p>��� qui appartiennent ces d�serts en fait�?</p><p>��Au plus entreprenant. Le trait� de Br�da, sign� par la France, l'a reconnu aux Anglais, mais ceux-ci craignent la for�t et n'osent quitter la c�te pour faire valoir les articles du trait�.</p><p>��Et si un jour ces Fran�ais du Nord d�couvrent qui vous �tes, qui je suis...</p><p>��Ce n'est pas demain que la chose arrivera... Et alors je serai plus fort que cette pauvre colonie abandonn�e aux antipodes par le roi de France... Non, ne craignez rien. La main de Louis XIV ne peut s'�tendre jusqu'� nous. En tout cas, s'il l'ose, nous pourrons le combattre. L'Am�rique est grande et nous sommes libres... Rassurez-vous. R�chauffez-vous, ma ch�rie...</p><p>��Que signifie ce cri qu'ils ont jet� en m'apercevant�: ��La D�mone de l'Acadie�?��...</p><p>��Ils ont d� vous prendre pour une apparition. Castine et Perrot m'avaient averti que la Nouvelle-France �tait boulevers�e par les r�v�lations d'une sainte religieuse de Qu�bec qui avait vu en songe un d�mon femelle arrachant � l'�glise les �mes de tous les Indiens, baptis�s ou non, de l'Acadie. D'o� leur suspicion et leur agitation. Et aussi, peut-�tre, la raison de leur exp�dition pr�sente jusqu'ici... On disait que la D�mone chevauchait un animal mythique, une licorne...</p><p>��Ah�! Je comprends, s'exclama Ang�lique avec un rire nerveux, quand ils m'ont aper�ue�: une femme, un cheval... C'�tait impensable par ici... Et cela correspondait � leur vision...</p><p>Peyrac paraissait contrari�.</p><p>��C'est stupide... mais c'est grave. Cette confusion qui s'est faite dans leur esprit peut nous �tre une cause d'ennuis suppl�mentaires. Ces gens-l� sont des fanatiques.</p><p>��Mais enfin, ils ne peuvent nous attaquer sans aucun geste hostile de notre part...</p><p>��Attendons�! l'avenir nous renseignera sur leurs intentions... Ce matin, Perrot a envoy� son Indien Mazok en reconnaissance. � son retour, il nous informera des mouvements dans la r�gion�: Fran�ais, Iroquois, ou encore ceux des alli�s des Fran�ais qui les accompagnent dans leurs exp�ditions�: Ab�nakis, Algonquins ou Hurons. J'y songe, fit-il tout � coup, il se peut fort bien que les sauvages que nous avons aper�us tant�t n'aient �t� que des Hurons de la suite des Fran�ais. Ces gens-l�, bien que farouches ennemis des Iroquois, appartiennent � la m�me race et en ont conserv� les m�urs, et entre autres la fa�on de se coiffer d'une seule m�che de scalp au sommet du cr�ne. Mais nous avons eu vent qu'il y avait �galement un parti de guerre d'Iroquois qui r�de dans la r�gion et les Fran�ais ne sont peut-�tre l� que pour eux et nous pourrions...</p><p>��C'est cela l'Am�rique, voyez-vous... Des d�serts qui tout � coup s'animent et grouillent d'�tres humains plus divers, tous ennemis.</p><p>Des torches brillaient dans le sous-bois, s'avan�ant vers le campement. On entendit claquer le chien des mousquets et l'odeur des tiges d'amadou que certains allumaient. Mais ce n'�taient que les trois Canadiens qui revenaient bredouilles. Ils avaient bien trouv� en amont de la rivi�re les traces du camp fran�ais, ainsi qu'un prisonnier iroquois � demi grill�, attach� � un arbre, mais de militaires et de Hurons, point. En vain avaient-ils h�l� � pleine voix.</p><p>��Oh�, du Saint-Laurent, o� �tes-vous, cousins�? O� �tes-vous, fr�res�?...</p><p>Rien de r�pondait.</p><p>Quant au prisonnier iroquois qu'on avait d�tach�, il avait trouv� le moyen, tout grill� qu'il f�t, de profiter d'un moment d'inattention pour se redresser d'un bond et dispara�tre � son tour dans les fourr�s obscurs.</p><p>D�sormais, on n'�tait plus entour� que de fant�mes grouillants, d'esp�ces diverses�: Fran�ais, Algonquins, Hurons, Ab�nakis, Iroquois, et la for�t myst�rieuse continuait � murmurer sous le souffle du vent, sans autres bruits que celui des eaux lointaines et l'appel de l'orignal en rut. Joffrey de Peyrac laissa une partie de ses hommes sous les armes et organisa des tours de ronde�; on ne se laisserait pas surprendre.</p><p>Il conseilla � Ang�lique d'aller prendre du repos, dans la tente r�serv�e aux femmes et aux enfants.</p><p>Il l'accompagna jusque-l�, et comme l'ombre �tait profonde il la prit dans ses bras et voulut baiser ses l�vres. Mais elle �tait trop agit�e et trop inqui�te et ne put r�pondre � ses caresses. Elle lui en voulait aussi en des moments comme celui-ci de s'�tre s�par� d'elle pendant le voyage en ne la prenant pas pr�s de lui, la nuit. La discipline de la caravane et la venue r�cente des femmes parmi ce monde d'hommes l'exigeaient. Ang�lique l'admettait. Elle se souvenait que lorsqu'elle s'�tait enfuie de Miquenez, avec les captifs chr�tiens, au Maroc, Colin Paturel, leur chef, avait pratiqu� le m�me ostracisme. ��Cette femme n'appartient � personne, avait-il dit, pas d'histoires d'amour avant que nous ne soyons sains et saufs en terre chr�tienne...��</p><p>Il y avait un peu de ce principe dans la rigueur avec laquelle Joffrey de Peyrac tenait � rassembler femmes et enfants sous un m�me abri, tandis que les hommes couchaient � l'�cart, trois par trois, dans les huttes d'�corce.</p><p>Lui-m�me demeurait ainsi un chef seul, sans privil�ges, se devant � ceux qu'il avait pris sous sa garde.</p><p>Il faisait sienne la loi des vieilles tribus primitives qui veut que le guerrier, � la veille du combat ou lorsqu'il doit affronter quelque danger, s'�loigne de la femme afin de garder intactes sa lucidit� et sa force.</p><p>Mais Ang�lique ne partageait pas cette force. Elle �tait faible, elle, se disait-elle parfois, et elle avait terriblement besoin de lui. Son esprit se rassurait imparfaitement lorsqu'elle �tait loin de lui. Elle craignait de le perdre � nouveau. Le miracle de leurs retrouvailles �tait si r�cent. Elle savait certes que la ma�trise, la froideur de Joffrey de Peyrac cachaient une sensualit� vive et ardente et qui � son �gard ne se d�mentait pas. Mais, par instants, elle craignait de n'�tre pour lui que cet objet de plaisir qui le charmait certes, mais qu'il �cartait de sa vie plus personnelle, de ses joies, de ses ambitions et de ses soucis. Elle s'�tait aper�ue au fil des jours qu'elle �tait li�e � un homme qu'elle connaissait mal, auquel elle devait cependant soumission et d�vouement, et qu'elle se heurterait souvent � sa volont� de fer, car il avait des aspects durs, secrets, positifs, et qu'il �tait plus rus� encore qu'autrefois. On ne savait jamais ce qu'il pr�parait.</p><p>Elle dormit mal, s'attendant � chaque instant � des coups de feu et, pour le moins, � une invasion bruyante des Fran�ais.</p><p>� l'aube, elle se glissa hors de la tente, entendant des murmures. L'Indien Mazok surgissait du brouillard. Le Panis avait retrouv� en abordant l'Am�rique, apr�s son voyage en France, son pagne et ses mocassins de peau. Les cheveux tress�s �taient � nouveau tout emm�l�s de plumages. Il tenait en main son arc, et un carquois rempli de fl�ches barrait son dos.</p><p>Il saluait son ma�tre et Joffrey de Peyrac qui venait � sa rencontre. Ang�lique s'approcha. On lui communiqua la nouvelle apport�e par l'Indien. Depuis deux jours un petit d�tachement de Fran�ais, accompagn� de leurs alli�s Algonquins et Hurons, occupait le poste de Katarunk.</p><p>Tr�s t�t � l'aube, la caravane de Peyrac plia bagage. Il faisait toujours froid. Un brouillard iris� enveloppait les alentours et l'on ne distinguait rien � trois pas. Les uns derri�re les autres, tenant les chevaux par la bride, les voyageurs quitt�rent la clairi�re et s'enfonc�rent dans les halliers mouill�s. Les consignes se passaient dans un murmure et l'on disait aux enfants transis de retenir leurs toussotements. La ros�e pleuvait sur eux. Une atmosph�re de myst�re accompagnait leur marche feutr�e. Peu � peu la brume devint moite et lorsque le soleil parut, disque d'un jaune p�le s'�panouissant au-dessus de la terre invisible, il ne fallut que quelques instants pour que le brouillard se dissipe, r�v�lant le paysage luisant et lav� rayonnant de toutes ses couleurs violentes. Ils achevaient alors de traverser un espace d�couvert et la consigne courut de se h�ter vers l'abri d'un bois de ch�nes un peu en contrebas. L�, l'ordre fut donn� de se regrouper et de faire halte.</p><p>La chaleur montait peu � peu sous la ramure aux sombres feuillages violets des grands ch�nes trapus. La plus stricte consigne de silence continuait � �tre respect�e. Les quatre militaires espagnols commenc�rent � descendre vers le fond du ravin. Ils marchaient lourdement en faisant craquer la futaie, tandis que les Indiens de Mopountook avaient paru se fondre � travers les taillis et se trouvaient les premiers en bas, plus silencieux que des fant�mes. Dissimul�s par une haie de taillis dess�ch�s, les Espagnols plant�rent leurs fourches dans le gravier de la rivi�re et y appuy�rent leurs arquebuses � m�che. C'�taient des armes beaucoup plus puissantes et portant trois fois plus loin que des mousquets, mais moins pr�cises, des sortes de petites couleuvrines portatives.</p><p>Ang�lique s'interrogeait sur la conduite � tenir car un combat semblait se pr�parer, lorsque le comte de Peyrac vint � elle.</p><p>��Madame, il me faut requ�rir vos talents comme �tant ceux du plus habile tireur que j'aie dans ma compagnie. Ils vont nous �tre indispensables...</p><p>Il recommanda � Honorine de rester sagement aupr�s de Jonas et des autres enfants et deux hommes furent promus � leur garde et � la surveillance des chevaux. Puis il emmena Ang�lique jusqu'au bord extr�me de la falaise, garni de gros rochers en surplomb. C'�tait un excellent observatoire et l'�il embrassait assez loin en amont et en aval la rivi�re coulant au-dessous entre deux rives profond�ment encaiss�es. Le cours d'eau �tait large et, m�me en cette saison tardive, paraissait torrentiel. Un gu� le traversait mais en dehors des affleurements rocheux qui permettaient de passer sans difficult� et presque � pied sec, la rivi�re �tait profonde, creus�e de tourbillons. C'�tait encore un seuil, un sault, comme disent les Canadiens, descendant par degr�s vers le lac, dont le scintillement se discernait plus loin � travers les frondaisons pourpres.</p><p>��Le gu� de Sakoos, dit Nicolas Perrot � voix basse.</p><p>Le gu� �tait coup� en plein milieu de la rivi�re par une petite �le de sable plant� de boqueteaux.</p><p>Le comte la d�signa � Ang�lique apr�s lui avoir montr� sur la rive en face la trou�e sombre � travers les taillis, par laquelle des voyageurs, suivant la piste de la for�t, d�boucheraient sur la gr�ve.</p><p>��Tout � l'heure, des hommes vont surgir l� et s'engageront sur le gu� et ce seront vraisemblablement nos Fran�ais d'hier soir et leurs Indiens... Vous les reconna�trez, vous qui les avez vus d�j� en face. Lorsqu'ils seront engag�s sur la petite �le, mais seulement lorsqu'ils seront l�, vous tirerez pour les emp�cher de franchir la deuxi�me partie du gu�.</p><p>��L'�le est bien loin pour un tir pr�cis, dit Ang�lique en fron�ant les sourcils.</p><p>��C'est ce que m'ont aussi all�gu� les tireurs que j'ai d�sign�s pour cette t�che, mais nous ne pouvons nous poster ailleurs. Une faille nous s�pare d'un meilleur emplacement, en face de l'�le, et nous n'avons plus le temps de la franchir�; cela demanderait plusieurs heures. Il faut donc tirer d'ici et arr�ter la t�te du convoi afin que personne ne puisse aller donner l'alerte au poste. Les arr�ter, sans pourtant atteindre personne. Je ne veux aucune effusion de sang.</p><p>��C'est un tour de force que vous me demandez l�.</p><p>��Je sais, ma ch�re, Florimond lui-m�me s'est r�cus� et pourtant il se pr�sente comme un habile fusil...</p><p>Le jeune gar�on �tait l�, consid�rant sa m�re et son p�re d'un �il dubitatif, tent� de faire montre de ses talents, mais assez loyal pour douter de lui-m�me.</p><p>��� la pointe de l'�le, p�re, cela me semble impossible, s'�cria-t-il. Si c'�tait au moment o� ils s'engageront, oui...</p><p>��� ce moment-l� une partie de la troupe sera encore dans la for�t. Je veux que personne ne puisse s'enfuir. Quelques tireurs sont post�s sur la rive en amont, pour rattraper les fuyards possibles, mais s'il y en a un trop grand nombre, cela va faire une vraie bataille et il s'en �chappera toujours un ou deux. Non, je veux les tenir tous, ou presque, hors du bois, engag�s sur le gu� ou dans l'�le, avant de tirer. Nos Espagnols, en bas, pourront alors leur couper compl�tement la retraite de ce c�t�-ci, ainsi ils seront encercl�s de toutes parts.</p><p>��Mais l'�le s'allonge droit, devant nous. Arr�ter la t�te du convoi au moment o� elle s'engagera sur la seconde partie du gu�, � une distance pareille et sans blesser personne me semble une gageure...</p><p>��Pouvez-vous la tenir, madame�?</p><p>Ang�lique avait observ� les lieux avec une attention aigu�. Son regard revint vers lui.</p><p>��Et vous-m�me, Joffrey�?... N'�tes-vous pas un tireur entra�n�?</p><p>��� une telle distance, je suis persuad� que vos yeux valent mieux que les miens...</p><p>��S'il en est ainsi...</p><p>Elle h�sitait. Ce qu'il lui demandait l� �tait extr�mement difficile. Le soleil emplissait la gorge. D'autre part, elle �tait heureuse de la confiance que le comte lui t�moignait par ce geste et de pouvoir passer � l'action. Ses fils et les hommes qui se trouvaient post�s l� la regardaient perplexes, �tonn�s par la d�marche du comte, et elle n'�tait pas m�contente de leur prouver que des guerres et des coups de feu elle en avait connus autant, sinon plus qu'eux, tous pirates qu'ils �taient.</p><p>Et comme Joffrey r�p�tait�:</p><p>��Pouvez-vous tenter cette gageure, madame�?</p><p>Elle r�pondit.</p><p>��J'essaierai... Quelle arme me donnez-vous�?</p><p>Un des hommes tendit le mousquet qu'il venait de charger, mais elle le refusa.</p><p>��Je veux une arme que j'aurai bourr�e moi-m�me.</p><p>On lui remit le propre fusil de M. de Peyrac que le Breton Yann Le Cou�nnec portait et entretenait. C'�tait une arme � silex et qui pouvait tirer deux coups sans �tre recharg�e. La crosse incrust�e de nacre �tait de bois de noyer, c'est-�-dire l�g�re et robuste � la fois, et elle l'essaya avec satisfaction contre son �paule. Elle examina la poudre, les balles et les amorces qu'on lui pr�sentait, nettoya le double canon, bourra une fois, fit glisser les balles, bourra encore. Des regards curieux suivaient chacun de ses gestes. Quand l'amorce fut pos�e, elle s'accota contre les rebords de pierre. Une l�g�re excitation qu'elle connaissait bien commen�ait de l'envahir. L'odeur de la guerre�!</p><p>L�-bas, dans la lumi�re, elle voyait la pointe de l'�le, la cr�te �tincelante des cailloux qui entamaient la seconde partie du gu�.</p><p>Son c�ur battait plus vite. Cela, c'�tait avant. Quand le moment serait venu, au contraire, elle serait d'un calme �trange. Elle se redressa.</p><p>��Il faudrait tenir pr�tes deux armes charg�es pour me les passer si jamais les premiers ne suffisent pas � les arr�ter.</p><p>Puis elle attendit.</p><p>Moins d'une heure plus tard, le cri de l'engoulevent r�sonna dans la for�t. Cri si familier, avec celui des tourterelles, qu'on n'y pr�tait plus garde. Mais Nicolas Perrot parut trouver � cet appel un sens particulier car il s'inclina l�g�rement vers Ang�lique et chuchota dans un souffle�:</p><p>��C'est le signal de Marok.</p><p>Sur la gr�ve un Indien surgit le premier, un Huron, puis un coureur de bois qu'Ang�lique avait aper�u la veille, dans le ravin. Puis un officier, suivi de plusieurs Indiens et d'un Fran�ais, un tr�s jeune homme celui-l�, juste un enfant aux boucles blondes, v�tu de la redingote bleue des officiers du roi sous son harnachement d'armes diverses, hache, coutelas et corne � poudre. Sa cravate de dentelles �tait assez frip�e et nou�e � la diable, son chapeau, fort caboss�, �tait orn� de couteaux d'aigles blancs et noirs qui n'avaient rien � voir avec le tour de plumes r�glementaires, mais les broderies de ses revers de manches et de ses boutonni�res rappelaient quand m�me celles d'un uniforme. Il �tait chauss� de jambi�res de cuir et de mocassins. On le vit se jeter fort joyeusement dans l'eau au bord de la plage, s'asperger le visage et s'�brouer dans une gerbe d'�cume. L'officier, qui �tait ce colosse dont Ang�lique avait la veille trou� le chapeau le rappela � l'ordre�:</p><p>��Du calme, Maudreuil�! Vous faites autant de raffut qu'un orignal en train de charger.</p><p>��H�! r�pliqua l'autre gaiement, nous ne sommes plus qu'� une demi-lieue de Katarunk. Craignez-vous encore une mauvaise rencontre avec des esprits diaboliques comme hier soir�?...</p><p>Les voix portaient, claires et distinctes, r�percut�es par l'�cho de la vall�e.</p><p>��Je ne sais pas ce que je crains, r�pliqua le lieutenant, mais cet endroit ne me dit rien qui vaille.</p><p>��J'ai toujours pens� que c'�tait un vrai coupe-gorge...</p><p>Il leva la t�te vers les falaises et ses yeux paraissaient vouloir percer le secret des feuillages que le vent remuait doucement.</p><p>��Flairez-vous l'Iroquois�? demanda le jeune militaire en riant, vous avez pour eux un odorat d'une finesse particuli�re.</p><p>��Non�! Mais je flaire autre chose, je ne sais pas quoi. Pressons-nous. Plus vite nous serons de l'autre c�t�, mieux cela vaudra. Allons-y... Je passe le premier. L'Aubigni�re, dit-il au coureur de bois, restez � l'arri�re-garde, voulez-vous�?</p><p>Il s'engagea � travers le gu�, franchissant les cailloux en grandes enjamb�es souples. L�-haut, sous les arbres qui les dissimulaient, Nicolas Perrot posa le bout des doigts sur l'�paule d'Ang�lique...</p><p>��Par gr�ce, ne les tuez pas, chuchota-t-il. Celui-l�, le g�ant, c'est le lieutenant de Pont-Briand, mon meilleur ami. L'autre, c'est Trois-Doigts de Trois-Rivi�res et le plus jeune, c'est le petit baron de Maudreuil, le plus merveilleux enfant du Canada.</p><p>D'un battement des paupi�res, Ang�lique fit signe qu'elle l'avait compris. Soit, elle m�nagerait de si pr�cieux ennemis, mais toutes ces pr�sentations n'�taient pas faites pour simplifier sa t�che.</p><p>Le colosse que Nicolas avait d�sign� comme le lieutenant de Pont-Briand venait d'aborder l'�le. L�, encore, il se tenait immobile, les poings sur les hanches, le visage lev�, examinant les alentours avec une suspicion de chien. Et, en effet, il paraissait flairer. Il ne portait pas de chapeau. Ses cheveux ch�tain fonc� s'�bouriffaient autour de sa t�te et de ses �paules. � contre-jour, le soleil lui dessinait une petite aur�ole rouge�tre. Il ne parut relever rien de suspect et, haussant les �paules, commen�a � traverser l'�le, suivi des Hurons qui avaient d�j� franchi le gu�.</p><p>Ang�lique rassembla toute son attention, assura l'arme contre son �paule. Du bout de son canon, elle commen�a de suivre la silhouette de Pont-Briand s'�loignant le long de la plage. Plus proche, le coureur de bois, L'Aubigni�re, dit Trois-Doigts, demeur� sur la gr�ve, pressait les sauvages qui continuaient de sortir de la for�t.</p><p>Pont-Briand venait d'atteindre l'extr�mit� de la petite �le. Il s'arr�ta, consid�rant sa troupe engag�e dans le passage de la rivi�re. Sans le savoir, il faisait le jeu de ceux qui le guettaient du haut de la falaise. Bient�t tout son contingent serait rassembl� dans le d�fil�, et c'est ce qu'avait d�sir� Joffrey de Peyrac.</p><p>Enfin le lieutenant se dirigea vers la seconde partie du gu�. C'�tait l'instant.</p><p>Ang�lique ne fut plus qu'un regard, occup� d'un seul point�: la pierre plate du gu� sur lequel le pied de l'homme allait se poser.</p><p>Son doigt pressa la g�chette. La pointe de la pierre l�-bas vola en �clats, tandis que la gorge s'emplissait du bruit soudain et grondant de la d�tonation. L'officier fran�ais avait fait un bond en arri�re.</p><p>��� terre�! cria-t-il, tandis qu'Indiens et Fran�ais rassembl�s dans l'�le se jetaient � plat ventre et rampaient � l'abri de quelques maigres buissons.</p><p>Mais le lieutenant, au lieu de les imiter, bondit de nouveau en avant vers le gu�. Ang�lique tira. Il �tait d�j� � mi-chemin du gu�. Une pierre �clata encore � ses pieds. On le vit perdre l'�quilibre et tomber � l'eau. Ang�lique pensa que c'�tait le deuxi�me bain qu'il lui devait en deux jours, quand il la poursuivait dans le ravin, car hier soir il �tait aussi tomb� dans la rivi�re. Elle �tait certaine de ne pas l'avoir atteint.</p><p>��L'autre arme, fit-elle bri�vement.</p><p>La t�te du lieutenant reparut. Il se d�battait dans le courant et s'�loignait encore. Ang�lique �paula de nouveau, visa, tira. La balle ricocha � la surface de l'eau. Elle passa si proche qu'il dut en �tre �clabouss�.</p><p>��Ne le tuez pas, supplia Nicolas Perrot � mi-voix.</p><p>��Du diable�! songeait Ang�lique �nerv�e. Il ne voyait donc pas que l'autre ne se laissait pas arr�ter, et comment emp�cher cet enrag� d'atteindre la rive sans le tuer�?��</p><p>Elle tira encore. Cette fois, le gentilhomme fran�ais parut comprendre. Entre les courants mortels de la rivi�re et un feu roulant qui lui encadrait la t�te � quelques pouces pr�s, il n'y avait plus � h�siter. Il regagna l'�le, s'y hissa et se tra�na � son tour � l'abri d'un aune rabougri. Ang�lique put alors un peu rel�cher son attention, tout en continuant � surveiller le passage. Mais personne ne semblait d�sireux d'imiter la folie de l'officier. Il �tait peu vraisemblable que quelqu'un se risqu�t d�sormais vers cet endroit si bien surveill�. Elle se d�tendit, se releva � demi. La sueur ruisselait de ses tempes. Elle essuya machinalement son front d'une main noire de poudre, prit l'arme recharg�e que lui tendait un de ses fils �bahi et se remit en position de tir continuant sa surveillance. Bien lui en prit, car de nouveau le lieutenant tenta sa chance, s'�lan�a comme un diable... Une balle ricocha sous ses pieds, dans le sable de la plage. Promptement, il r�int�gra son abri. Durant ce temps l'attaque surprise s'�tait d�roul�e sur tous les fronts. � l'instant o� d'un premier coup de feu Ang�lique arr�tait la marche du convoi, les Hurons qui se trouvaient au milieu du premier gu� voulurent reculer pour se mettre � l'abri de la for�t, mais, de cette rive m�me qu'ils venaient de quitter, des coups de feu partirent. L'Aubigni�re se jeta derri�re un arbre et commen�a de riposter en direction de la falaise. Les Hurons, encadr�s d'un tir assez fourni de part et d'autre, au milieu du premier passage, n'osaient plus ni avancer, ni reculer. L'un d'eux, cependant, avec l'audace coutumi�re � sa race, se jeta dans la rivi�re tourbillonnante, mais comme il abordait plus bas, un peu au-dessus des chutes, un coup de feu tir� par les Espagnols l'atteignit et le blessa � la jambe. Un autre avait r�ussi � plonger dans les fourr�s. L'ennemi invisible post� l� par Peyrac l'y rencontra, car on entendit un bruit de lutte et une exclamation de rage. Puis le silence retomba, si complet que le cri des cigales parut s'�lever, strident, et couvrir tout autre bruit, jusqu'� ceux de la rivi�re tumultueuse...</p><p>Une odeur de poudre emplissait le d�fil�.</p><p>Ang�lique serrait les dents. Elle avait oubli� o� elle se trouvait. Il lui semblait qu'elle �tait � nouveau aux aguets, au c�ur de la for�t poitevine et, sous le canon de son arme, les soldats du roi s'abattaient. Derri�re ses dents serr�es, montait le cri ancien de son c�ur, qui si souvent avait jailli de ses l�vres�: ��Tue�! Tue�!...��</p><p>Elle fr�mit. Une main se posa sur son �paule.</p><p>��Voil�, c'est fini�! dit la voix calme de Peyrac.</p><p>Elle se redressa un peu hagarde, son arme fumante � la main. Elle le consid�rait comme si elle ne le reconnaissait pas. Il la fit se relever et doucement, avec un mouchoir, essuya de son front la poudre noire qui le maculait.</p><p>Il y avait un sourire au fond de ses yeux et aussi quelque chose d'ind�finissable o� se disputaient la piti� et l'admiration, tandis qu'il contemplait ce visage de femme d'une beaut� si raffin�e et que souillait la sueur de la guerre.</p><p>��Bravo, mon amour�! dit-il � mi-voix.</p><p>Pourquoi lui disait-il ��bravo���? � quoi applaudissait-il�? � sa r�ussite pr�sente�? Ou bien � sa lutte ancienne�? � sa lutte folle, d�sesp�r�e contre le roi de France�? � tout ce que cachait la prodigieuse habilet� de ses mains pos�es sur une arme de mort�?... Avec respect, il baisa sa main ravissante et noircie de poudre. Ses fils et les hommes de Peyrac regardaient Ang�lique avec des yeux �carquill�s. D'en bas, les Canadiens tir�rent. Au mouvement des feuillages, Pont-Briand avait devin� des pr�sences. La roche en saillie �clata, tout pr�s d'eux.</p><p>��Ah non alors�! s'�cria Perrot � pleine voix. Assez, bonnes gens�! Assez de d�g�ts. Cessons ce petit jeu, voulez-vous�? Pont-Briand, mon cousin, calme-toi ou je te provoque � la lutte et je te fais toucher des �paules comme ce fameux jour de la Saint-M�dard dont tu dois te souvenir�!</p><p>La voix de stentor du Canadien r�sonna longuement � travers le d�fil� envahi de fum�e aigre. Il y eut un silence, puis, de l'�le�:</p><p>��Toi qui parles, qui es-tu�?</p><p>��Nicolas Perrot, de Ville-Marie, en l'�le de Montr�al.</p><p>��Qui t'accompagne�?</p><p>��Des amis, des Fran�ais�!</p><p>��Mais encore�?...</p><p>Perrot se tourna vers le comte. Il lui fit un petit signe interrogateur, Joffrey y r�pondit d'un hochement de t�te affirmatif.</p><p>Alors le Canadien, mettant ses mains en cornet autour de sa bouche.</p><p>���coutez tous, bonnes gens de Saint-Laurent, �coutez qui j'annonce. Ici M. le comte de Peyrac de Morens d'Irristru, seigneur de Gouldsboro, de Katarunk et d'autres lieux, et les gens de sa recrue.</p><p>Ang�lique tressaillit en entendant la for�t indienne vibrer de ce nom vou� depuis tant d'ann�es au silence de l'opprobre et de la tombe. Joffrey de Peyrac de Morens d'Irristru�!... �tait-il �crit que le vieux patronyme gascon pouvait revivre, oserait rena�tre, si loin de son berceau originel�? N'�tait-il pas sans danger�?...</p><p>Elle se tourna vers son mari, mais le visage de celui-ci ne r�v�lerait rien. Debout, � l'extr�mit� du promontoire, dissimul� par les branches retombantes d'un pin auquel il s'appuyait, il continuait � observer avec autant d'attention le lieu de l'escarmouche, comme indiff�rent � ces appels qui s'�changeaient.</p><p>La fum�e ne se dissipait que lentement. Les sons s'amortissaient dans cette matit� poudreuse. L'on voyait peu et la prudence voulait, de part et d'autre, qu'on demeur�t sur le qui-vive. Joffrey de Peyrac continuait de tenir � la main son pistolet charg�. Enfin quelqu'un se dressa sur l'�le de derri�re les buissons. C'�tait le grand Pont-Briand.</p><p>��Viens � moi sans armes, Nicolas Perrot, si c'est bien toi et non ton fant�me�!...</p><p>��J'arrive.</p><p>Le Canadien remit son fusil aux mains de son serviteur et d�vala la c�te jusqu'� la gr�ve. Lorsqu'il apparut sur la petite plage de la rive, dans ses v�tements de daim et sous son bonnet de fourrure, des exclamations d'enthousiasme l'accueillirent. Fran�ais et Hurons courant � sa rencontre l'acclamaient. Il leur cria de remonter un peu en amont, au tournant de la rivi�re, et de franchir un pont l�ger en troncs d'arbre que les Espagnols avaient jet� � un endroit o� les rives �taient proches l'une de l'autre. Ce passage �tait rarement utilis�, car seul le gu� �vitait un d�tour de plusieurs heures en �pargnant le passage d'une faille tr�s prof onde. Quand tout le monde se fut rejoint, on entendit des embrassades �nergiques et des congratulations bruyantes. Le Canadien et ses compatriotes s'enveloppaient mutuellement de grandes claques sur les �paules et de grandes bourrades dans les c�tes.</p><p>��Fr�re�! Te voici�! On te croyait mort�!</p><p>��On te croyait parti � jamais�!</p><p>��Retourn� aux Iroquois�!</p><p>��Habitu� � vivre avec les sauvages jusqu'� la fin de tes jours�!</p><p>��C'est bien ce qui a failli m'arriver, r�pondait Nicolas Perrot, et c'�tait dans mes intentions de retourner aux Iroquois lorsque je quittai Qu�bec, il y a trois ans. Mais j'ai rencontr� M. de Peyrac et j'ai chang� d'avis.</p><p>Les Hurons reconnaissaient Perrot avec plaisir. Mais certains rechignaient en r�clamant le prix du sang, car un des leurs, Anahstaha, avait �t� bless�.</p><p>Perrot leur dit en langue huronne�:</p><p>��Mon fr�re Anahstaha n'avait qu'� ne pas essayer de me filer comme couleuvre entre les doigts alors que nos mousquets lui ordonnaient de faire halte. Que celui qui ne comprend pas le langage de la poudre ne se m�le pas de faire la guerre... Venez, messeigneurs, je vous prie, conclut-il en s'adressant aux officiers fran�ais, tandis que les Hurons, subjugu�s par cette voix m�le qu'ils connaissaient trop bien, s'asseyaient pour palabrer et d�cider finalement de laisser les Blancs se d�brouiller entre eux.</p></section><section><p><strong>Chapitre 8</strong></p><p>Les trois hommes qui, � la suite de Nicolas Perrot, montaient le flanc abrupt de la montagne n'�taient pas sans curiosit�, malgr� la m�saventure dont ils venaient d'�tre l'objet. Le nom de comte de Peyrac avait d�j� atteint une certaine c�l�brit� en Am�rique septentrionale. Peu de gens l'avaient vu, mais on parlait beaucoup de ce personnage �nigmatique, depuis les rivages du Massachusetts et de la Nouvelle-�cosse jusqu'aux confins du Canada. De plus, ayant occup� militairement l'�tablissement que le comte de Peyrac avait sur le Kennebec, les Fran�ais se sentaient en mauvaise posture, et sans la pr�sence de leur ami Perrot, ils auraient mal augur� de leur sort. Au passage, ils entrevirent des nommes post�s derri�re les buissons, vrais visages de flibustiers aux races diverses, qui les suivaient d'un regard sombre.</p><p>Comme ils arrivaient au sommet, ils s'immobilis�rent subitement, saisis d'une crainte m�l�e d'�tonnement.</p><p>Dans la p�nombre toute piquet�e de points lumineux par le jeu des feuilles, il venait d'apercevoir un cavalier masqu� de noir, mont� sur un �talon d'�b�ne, aussi immobile qu'une statue.</p><p>Derri�re lui se dessinaient d'autres silhouettes cavali�res et des femmes.</p><p>��Je vous salue, messieurs, dit le cavalier mas qu� d'une voix sourde. Approchez, je vous prie.</p><p>Malgr� leur vaillance, ils avaient de la peine � se ressaisir. Ils salu�rent cependant, et comme le grand lieutenant semblait incapable de prononcer un mot, ce fut le coureur de bois, Romain de L'Aubigni�re, dit Trois-Doigts de Trois-Rivi�res, qui prit la parole. Il se pr�senta et ajouta�:</p><p>��Monsieur, nous sommes � votre disposition pour converser avec vous, quoique vos proc�d�s pour ouvrir les d�bats nous aient paru un peu... d�tonnants.</p><p>��Les v�tres le sont-ils moins�? J'ai appris que vous vous �tiez crus en droit d'occuper le poste qui m'appartient sur les rives du Kennebec�?...</p><p>L'Aubigni�re et Maudreuil se tourn�rent vers Pont-Briand. Le lieutenant passa la main sur son front et revint sur terre.</p><p>��Monseigneur, dit-il, employant spontan�ment cette appellation d�f�rente���et plus tard il s'en �tonna���monseigneur, il est vrai que nous avons �t� charg�s par le gouvernement de la Nouvelle-France de nous rendre aux sources du Kennebec afin d'obtenir tous renseignements sur vos agissements et vos intentions�; nous pensions que vous arriveriez par le fleuve et vous attendions dans l'espoir de pouvoir entamer avec vous des pourparlers d'entente.</p><p>Peyrac eut un vague sourire au bord de son masque, le lieutenant avait dit�: ��Nous vous attendions par le fleuve.�� Leur venue, � cheval, par terre, les prenait au d�pourvu.</p><p>��Et mon Irlandais, comment l'avez-vous trait�?</p><p>��Oh�! Vous voulez dire ce gros Anglais rouge, si dr�le, s'exclama le petit baron de Maudreuil... Il nous a donn� du fil � retordre. � lui seul, il nous aurait fait croire qu'il y avait l�-dedans toute une garnison. Les Hurons voulaient le scalper, mais notre colonel s'y est oppos� et, pour lors, il est seulement au frais dans la cave, bien ficel� comme un saucisson.</p><p>��Dieu soit lou�! dit Peyrac. Je n'aurais pu vous pardonner la mort de l'un des miens et la question se serait alors r�gl�e par les armes. Quel est le nom de votre colonel�?</p><p>��Le comte de Lom�nie-Chambord.</p><p>��J'ai entendu parler de lui. C'est un grand soldat et un fort honn�te homme.</p><p>��Sommes-nous vos prisonniers, monsieur�?</p><p>��Si vous pouvez vous porter garant qu'aucune tra�trise ne nous attend � Katarunk et que votre exp�dition n'a d'autre but que d'entamer avec moi des pourparlers d'entente, je serais heureux de pouvoir vous traiter en amis plut�t qu'en otages, ainsi que me le recommande mon conseiller, votre compatriote, M. Perrot.</p><p>Le lieutenant pencha la t�te et parut r�fl�chir un long moment.</p><p>��Je crois pouvoir me porter garant de cela, monsieur, dit-il enfin. Je sais que si vos agissements ont paru inqui�tants � certains qui voulaient y voir une incursion des Anglais sur nos territoires, d'autres, et en particulier M. le gouverneur Frontenac, envisageaient avec int�r�t la possibilit� d'une alliance avec vous, c'est-�-dire avec un compatriote qui aurait � c�ur sans doute de ne pas nuire � la Nouvelle-France.</p><p>��S'il en est ainsi, je consentirai � m'entretenir avec M. de Lom�nie avant d'engager d'inutiles hostilit�s. Monsieur de L'Aubigni�re, voulez-vous vous charger d'aller annoncer � votre colonel ma venue ainsi que celle de la comtesse de Peyrac, mon �pouse.</p><p>D'un geste il avait invit� Ang�lique � s'avancer. Elle poussa la jument hors de l'ombre et vint se placer aux c�t�s de son mari. Elle ne se sentait pas d'humeur � leur prodiguer des amabilit�s apr�s la frayeur qu'ils lui avaient caus�e la veille au soir, mais l'expression qui naquit sur leurs trois visages lorsqu'ils la d�couvrirent et la virent s'approcher d'eux la d�rida. Ils reculaient d'un m�me mouvement et leurs l�vres bougeaient sur ce mot �trange qui ne les franchissait pas, mais qui se devinait�: ��La D�mone�!... La D�mone de l'Acadie�!...��</p><p>��Madame, je vous pr�sente ces messieurs du Canada.</p><p>��Messieurs, la comtesse de Peyrac, ma femme...</p><p>Il observa avec ironie les sentiments divers dont le reflet se jouait sur leurs visages.</p><p>��La comtesse m'a fait part de votre rencontre hier soir. Je crois que vous vous �tes mutuellement effray�s... �videmment, l'apparition d'une femme blanche mont�e sur un cheval dans ces parages avait de quoi surprendre, mais comme vous le voyez il ne s'agit pas d'une vision...</p><p>��Et pourtant si�! s'�cria Pont-Briand avec une galanterie toute fran�aise. Mme de Peyrac dans sa beaut� et sa gr�ce continue � nous faire douter de nos yeux comme si nous �tions vraiment le jouet d'une vision ou d'une apparition.</p><p>Ang�lique ne put s'emp�cher de sourire de cet aimable r�tablissement.</p><p>��Soyez remerci� de votre courtoisie, lieutenant. Je regrette que votre premi�re rencontre ait manqu� d'�l�gance. Je vous dois un chapeau, je crois�!...</p><p>��Pour un peu, c'aurait �t� une t�te, madame. Mais qu'importe�! J'aurais aim� mourir d'une si belle main.</p><p>Et Gaspard de Pont-Briand, la jambe cambr�e, s'inclina avec la courtoisie d'un homme de cour. Ang�lique le fascinait visiblement.</p><p>La caravane avait repris sa marche dans un certain d�sordre. L'accord s'�tant fait, on avait cherch� le Huron bless� pour le transporter sur un cheval, mais il �tait trop effray� par cette b�te inconnue.</p><p>Le baron de Maudreuil avait pr�sent� le capitaine des Indiens, un nomm� Odessonik, splendide sous son harnachement de dents d'ours et de plumes qui h�rissaient la cr�te touffue de sa chevelure. Lorsqu'on n'avait pas l'habitude des Indiens, on pouvait les confondre entre eux, mais Ang�lique fut persuad�e de reconna�tre en lui le guerrier qui l'autre soir torturait avec beaucoup d'application le prisonnier iroquois. Les Hurons se pressaient autour d'eux, maintenant amicaux et curieux, voulant tous voir les nouveaux Blancs. Leurs panaches de cheveux et de plumes dress�s sur leurs cr�nes ras�s menaient une sarabande autour des cavaliers.</p><p>��Ils me font peur, dit Mme Jonas. Ils ressemblent trop � des Iroquois. Toute cette engeance, c'est du pareil au m�me.</p><p>Les protestants �taient terrifi�s. Ils ressentaient plus encore peut-�tre qu'Ang�lique tout le tragique de cette rencontre avec des Fran�ais catholiques et militaires, cette engeance qu'ils avaient fuie de La Rochelle au prix de mille dangers. Ils se taisaient et cherchaient � ne pas se faire remarquer des deux officiers.</p><p>D'ailleurs, l'int�r�t de ceux-ci se portait successivement du visage masqu� de Peyrac, qui les intriguait au plus haut point, � celui d'Ang�lique. Malgr� la fatigue et la poussi�re qui la marquaient dans l'ombre de son grand chapeau, Pont-Briand ne cessait de se demander si en fait elle n'avait pas le plus beau visage du monde. D�mone ou non, ses yeux rayonnaient d'une lumi�re �trange, et il ne pouvait s'emp�cher de d�tourner les siens pr�cipitamment quand ils rencontraient son regard.</p><p>Le choc �motionnel qu'il avait �prouv� en l'apercevant sur son cheval, cr�ature de chair et non plus vision, lui nouait encore la gorge, et ses pens�es se d�sint�ressaient totalement de la situation pr�sente, cependant assez d�licate pour lui. Plus il allait et plus il se persuadait que cette femme surgie des bois �tait la plus belle qu'il e�t jamais rencontr�e. Le lieutenant de Pont-Briand �tait un colosse haut en couleur, une masse de muscles � laquelle seule l'aristocratie de ses anc�tres pouvait communiquer une certaine allure. N� militaire, sans nul doute, et, de plus, contraint � ce destin par sa situation de cadet de famille, il avait la voix sonore, le rire large. C'�tait un sabreur extraordinaire, un m�cheur de cartouches � la dent rapide, un tireur infatigable, un guerrier d'une endurance � toute �preuve, mais bien qu'il f�t un homme dans la force de l'�ge ayant d�pass� la trentaine, il semblait avoir gard� une mentalit� d'adolescent. Cela expliquait qu'il f�t rest� dans un grade relativement subalterne pour un homme de haute naissance, car s'il faisait merveille sous les ordres d'un chef �clair�, son caract�re impulsif rendait souvent ses initiatives dangereuses. Cependant, il avait �t� nomm� chef de poste d'un des forts fran�ais les plus importants, le Saint-Fran�ois, et sa popularit� chez les sauvages de la r�gion �tait grande. Malgr� sa force et sa corpulence, en for�t il marchait aussi silencieusement qu'un Indien. Ang�lique, consciente de l'attention qu'il lui t�moignait, en �prouvait de l'agacement. Il y avait en cet nomme sanguin � l'�tonnante d�marche f�line quelque chose qui �veillait aussit�t sa m�fiance.</p><p>� certains moments, elle regrettait qu'il n'y ait pas eu, d�s ce matin, une bonne et franche bataille. Son mari voulait n�gocier, mais elle, de tout son instinct, de tous ses souvenirs, rejetait la conciliation avec les Fran�ais.</p><p>Cependant la montagne couleur de flamme s'endormait et soudain l�-bas, dans le passage qu'elle ne d�fendait plus, on voyait miroiter une flaque d'eau azur�e. En moins d'une heure, ils atteignirent le fleuve...</p><p>De pr�s, le Kennebec se r�v�lait a un bleu d'armure, et l'on se surprenait � lever les yeux vers le ciel p�le pour y chercher quelle sorte de reflet se mirait en ses eaux. Non sans joie, Ang�lique surprit l'odeur des feux humains. Et tout � coup, elle aper�ut le fort. Son visage s'irradia et elle se dressa un peu sur sa selle.</p><p>Le fort �tait b�ti en retrait au-dessus de la rive, au centre d'une surface d�bois�e d'o� l'on avait tir� les solides pieux de sa palissade. Celle-ci, rectangulaire, ne laissait d�passer que les toits couverts de bardeaux de deux habitations dont les chemin�es fumaient paresseusement. Alentour, le terrain paraissait boursoufl�, chaotique, bien que verdoyant. Il n'�voquait ni la sym�trie du jardin, ni la belle tenue d'une prairie, et cela s'expliquait lorsqu'on distinguait que les souches des arbres abattus n'avaient pas �t� arrach�es et que les quelques cultures �tablies autour de l'enceinte prolif�raient parmi des racines noueuses et des f�ts tronqu�s... Mais c'�taient l� les premi�res cultures rencontr�es en plusieurs semaines de marche dans la for�t. Les l�vres s�ches d'Ang�lique s'�tir�rent dans un sourire. L'endroit lui plaisait. Elle serait heureuse d'y trouver sa demeure enfin, apr�s tant d'errance. Pont-Briand la regardait.</p><p>Elle ne se rendait pas compte de ce regard fix� sur elle. Elle �tait toute � la contemplation des lieux d�couverts du haut de la c�te, et sur lesquels semblait flotter � contre-jour un brouillard dor�, fait de fum�es et de poussi�res m�l�es.</p><p>Ce n'�tait encore qu'un emplacement lointain, sans contours pr�cis, et ridiculement restreint au c�ur de la for�t sans limites, mais pour qui avait chemin� depuis de longs jours, sans discerner nulle trace de travaux humains sinon quelques wigwams mis�rables, quelques canots d'�corce oubli�s dans une crique, l'apparition de ce coin de terre semblait promettre au voyageur le r�confort souhait� d'un monde moins primitif. En face, le fleuve s'�largissait jusqu'� former comme un grand lac paisible o� les cano�s glissaient vivement, avec la l�g�ret� des libellules, certains s'�loignant vers une petite �le proche, d'autres longeant les berges, d'autres au contraire venant rejoindre une flottille au repos de ces l�gers esquifs, mass�s les uns contre les autres, vers l'extr�mit� sud de la plage en demi-lune.</p><p>On distinguait mal encore les hommes qui man�uvraient ces canots, ni ceux qui ne devaient pas manquer de s'agiter sur les rives, mais l'on enregistrait du premier coup d'�il en ce coin pel� une impression de mouvance, comme celle qui vous avertit, � quelque distance d'une fourmili�re, qu'elle est habit�e et non d�sert�e.</p><p>Plus bas, Ang�lique discernait la plage de sable gris et de gros galets, plant�e de nombreux ��tipis�� d'�corce, huttes indiennes en forme de c�nes pointus et d'o� la fum�e montait en filets blancs et lents car l'endroit avait d� �tre choisi pour �tre � l'abri des vents capricieux de la montagne.</p><p>� l'annonce de la caravane qu'un long cri signala, tous les Indiens �pars autour du poste converg�rent dans la direction annonc�e avec des exclamations aigu�s et des jacassements et commenc�rent � gravir les pentes dans leur direction. L'Aubigni�re avait d� les avertir de l'arriv�e de Blancs inconnus, mont�s sur des chevaux...</p><p>Joffrey de Peyrac, apr�s avoir fait halte, observait aussi le poste et la plage du haut de son cheval.</p><p>��Monsieur de Maudreuil�!</p><p>��Monsieur�?</p><p>��N'est-ce pas un pavillon blanc que je vois flotter au m�t central�?</p><p>��Si fait�! Monsieur, le drapeau blanc du roi de France.</p><p>Peyrac porta la main � son chapeau et, l'�tant, le tint �cart� � bout de bras en un salut respectueux, lequel pour ceux qui le connaissaient bien n'�tait pas sans comporter une pointe d'exag�ration.</p><p>��Je m'incline devant la majest� de celui que vous servez, baron, et m'honore de ce qu'il visite ma demeure en votre personne.</p><p>��Et en celle de mes sup�rieurs, fit pr�cipitamment le jeune Maudreuil intimid�.</p><p>��Je m'en r�jouis � l'avance...</p><p>Il se recoiffa. Il y avait tant de hauteur dans l'attitude de Peyrac que son amabilit� m�me semblait dangereuse.</p><p>��L'usage f�odal veut cependant que, lorsque le seigneur rentre en son domaine, sa banni�re flotte au sommet du m�t. Pourriez-vous courir donner des ordres dans ce sens, baron, car je crois que personne ne s'en soucie. O'Connel sait o� trouver mon pavillon.</p><p>��Certainement, monseigneur, dit le jeune Canadien qui s'�lan�a en courant le long de la piste caillouteuse.</p><p>Il passa en bondissant � travers les sauvages qui montaient, il s'engloutit dans les taillis et courut jusqu'au fort. Peu apr�s, les portes de celui-ci s'ouvrirent, tandis que montait le long du m�t un pavillon bleu � l'�cu d'argent.</p><p>��Les armes du Rescator, fit Peyrac � mi-voix. Peut-�tre leur gloire est-elle obscure, voire douteuse, mais le temps n'est pas encore venu de les incliner sans combat, n'est-ce pas, madame�?</p><p>Ang�lique ne sut que r�pondre.</p><p>Une fois de plus l'attitude de son mari la d�concertait. Elle sentait pour sa part que les Fran�ais n'�taient pas tout � fait sinc�res lorsqu'ils disaient qu'ils �taient venus � Katarunk sans desseins hostiles. Occuper un poste militairement n'a jamais �t� une d�monstration tr�s amicale. Mais la situation s'�tait retourn�e. Peyrac �tait survenu et les avait surpris. Il avait avec lui pour amis Perrot et Maupertuis, des anciens du Canada et parmi les plus r�put�s. Il n'en restait pas moins que l'on marchait sur une poudri�re. Et ce n'est pas sans effroi qu'elle voyait la nu�e des guerriers sauvages, alli�s des troupes fran�aises, monter vers eux avec des hurlements �pouvantables qui, pour l'instant, n'�taient que des exclamations cordiales d'amusement et de bienvenue.</p><p>� la jumelle, Joffrey de Peyrac continuait d'observer le port et l'esplanade. En face, les deux battants de la porte de la palissade �taient grands ouverts. Les soldats s'�taient rang�s de part et d'autre comme pour la parade et, un peu en avant d'eux, se tenait un officier en grand uniforme, sans doute ce Lom�nie-Chambord qu'on lui avait annonc�. Alors il replia sa longue-vue et, t�te inclin�e, parut m�diter. C'�tait le dernier moment, il le savait, o� il lui restait la possibilit� de r�pondre � l'attaque des armes par les armes. Ensuite, il serait dans la gueule du loup. M�l�s, lui et les siens, � des gens versatiles qui pouvaient se transformer d'un moment � l'autre en ennemis f�roces. Tout d�pendrait de la loyaut� du colonel, de son ascendant sur ses hommes, de la sagesse en somme de celui que Peyrac allait trouver en face de lui, repr�sentant le roi de France.</p><p>Il regarda encore. Dans le cercle de la lorgnette s'inscrivait la silhouette d'un homme distingu� qui, les mains derri�re le dos, paraissait attendre sans nervosit� l'arriv�e du propri�taire de Katarunk, dont Maudreuil venait de l'avertir.</p><p>��Allons, dit Peyrac.</p><p>Il demanda aux cavaliers et cavali�res de se grouper derri�re lui, les Espagnols en cuirasse marchant en t�te avec leurs armes, puis Florimond, Cantor portant les banni�res � la marque de Peyrac et ses hommes tenant chacun leur mousquet, et la m�che en main allum�e. Les Indiens surgissaient de toutes parts avec de grandes manifestations de curiosit�. Nicolas Perrot se d�pensait dans toutes les langues de sa connaissance, pour les saluer tout en leur r�clamant un peu de calme, car les b�tes �nerv�es par le subit tintamarre, ce remue-m�nage de plumets, de faces peintes, d'arcs et de tomahawks brandis, hennissaient et se cabraient. Enfin le cort�ge se forma, et peu apr�s le sabot fin de Wallis longeait la gr�ve au bord du fleuve parmi une haie de guerriers. Peyrac avait pri� Ang�lique de se tenir � ses c�t�s. Elle �tait ennuy�e � cause des pieds nus d'Honorine. Elle aurait bien aim� aussi ajuster un peu sa coiffure, mais elle avait assez affaire � maintenir sa monture au pas de parade. Voici qu'apr�s la solitude des contr�es infiniment d�sertes les voyageurs se trouvaient le point de mire de toute une foule brune, houleuse, emplum�e, � l'odeur piment�e, qui voulait les voir, les toucher, Perrot, les coureurs de bois et autres Sagamores, chefs parmi les diff�rentes tribus assembl�es, s'�gosillaient en vain pour faire �carter les plus forcen�s. Il arriva fatalement que Wallis se cabr�t et ses sabots heurt�rent sans douceur quelques t�tes graisseuses. Elle se lan�a ensuite dans un rapide galop jusqu'au fleuve. Ang�lique r�ussit � l'arr�ter et � la ramener, fr�missante mais docile et superbe, sous l'�il dilat� d'�tonnement de tous les spectateurs indiens transport�s et hurlant de joie. � part cet incident, qui fut consid�r� comme un interm�de de choix, l'arriv�e du comte de Peyrac et de sa recrue � Katarunk se d�roula avec tout le protocole voulu.</p><p>Peyrac se tint immobile devant les portes de bois ouvertes, sa femme pr�s de lui, ses compagnons derri�re, tandis que deux jeunes tambours canadiens, en uniforme militaire bleu, s'avan�aient � sa rencontre en faisant r�sonner leurs caisses. Derri�re eux, au pas, six soldats et sergents se rang�rent en vis-�-vis pour former une haie d'honneur, petite, mais d'une tenue impeccable, bien qu'improvis�e � la h�te.</p><p>Le colonel s'avan�a, sangl� dans la redingote bleue sou tach�e d'or des officiers du r�giment de Carignan-Sali�re avec revers chamois des manches et du col, retenus par de gros boutons guilloch�s.</p><p>C'�tait un homme d'une quarantaine d'ann�es, de beaucoup de prestance, bott�, l'�p�e au c�t�, nou�e par une �charpe blanche, raffinement qui trahissait le souci, pour un militaire en campagne, de ne pas se d�partir d'une certaine discipline de tenue. Sa courte barbe en pointe un peu d�mod�e convenait � la distinction de son visage, aux traits fins et s�duisants sous le haie qui tannait ses joues et son front et rendait plus p�le son regard gris, calme et p�n�trant. Ce qui frappa aussit�t Ang�lique en ce personnage, ce fut la douceur qui semblait �maner de lui, et comme une sorte de lumi�re diffuse, int�rieure qui l'habitait. Il ne portait pas perruque, mais sa chevelure �tait soign�e. Il salua, la main � la poign�e de l'�p�e, et se pr�senta.</p><p>��Comte de Lom�nie-Chambord, chef de l'exp�dition du lac M�gantic.</p><p>��Un grand nom�! dit Peyrac en inclinant la t�te. Monsieur de Lom�nie, dois-je comprendre que l'emplacement de mon modeste comptoir vous a simplement permis de bivouaquer en toute qui�tude�? Ou dois-je consid�rer votre pr�sence ici, en compagnie de vos alli�s sauvages, comme une prise de possession de mon territoire�?</p><p>��Prise de possession�! Dieu, que non pas�! s'exclama l'autre, monsieur de Peyrac, nous vous savons fran�ais, quoique non mandat� par le roi, notre ma�tre, mais nous n'aurions garde, � Qu�bec, de vouloir consid�rer votre pr�sence ici comme nuisible aux int�r�ts de la Nouvelle-France, au contraire�! Tout au moins, avant que vous ne nous ayez donn� des raisons d'y croire.</p><p>��C'est bien ainsi que je l'entends de mon c�t� et je suis heureux que nous �cartions aussit�t toute ambigu�t�. Je ne nuirai pas aux int�r�ts de la Nouvelle-France, ni par mes travaux, ni par ma pr�sence sur les bords du Kennebec, si l'on ne nuit pas aux miens. Voici un engagement que vous pouvez porter, tel que je vous le sers, � votre gouverneur.</p><p>Lom�nie s'inclina derechef sans r�pondre. Malgr� une exp�rience fort nuanc�e des situations �pineuses dont sa carri�re n'�tait pas chiche, celle qu'il vivait aujourd'hui lui paraissait la plus �tonnante. Certes, on avait commenc� � raconter bien des choses, en pays du Canada, sur le Fran�ais aventurier, au pass� obscur, chercheur de m�taux nobles, fabricant de poudre de guerre, ami des Anglais au surplus, qui s'avisait, depuis plus d'un an, de planter quelques pieux � son nom parmi l'immense pays inexploit� de l'Acadie fran�aise. Mais la rencontre d�passait en piquant ce que la curiosit� la plus all�ch�e pouvait esp�rer.</p><p>��Il faudrait raconter � Qu�bec cette chose stup�fiante et qui m�ritait qu'on y pr�t garde. L'arriv�e d'Europ�ens venus du Sud � cheval et non par voie d'eau, dans des contr�es qui n'avaient jamais entendu le hennissement d'un tel animal. Parmi eux, des femmes et des enfants. � leur t�te, un cavalier masqu�, � la voix lente et rauque, et qui d�s les premiers mots osait prendre position, parlait en ma�tre. Comme si deux cents sauvages arm�s, alli�s des Fran�ais, pr�ts � r�pondre au moindre signe, n'eussent pas �t� l�, le pressant de toutes parts, ainsi que sa tr�s petite escorte.</p><p>Le comte de Lom�nie aimait le courage, la grandeur...</p><p>Lorsqu'il redressa la t�te, il y avait dans son regard une lueur o� l'estime se joignait � un sentiment affectif spontan�, incalcul�, qui venait de l'envahir subitement. ��C'est peut-�tre cela le coup de foudre, si on devait l'appliquer � l'amiti�...�� pensa-t-il. Ces mots, il les �crivit bien des ann�es plus tard au R. P. Daniel de Maubeuge dans une lettre dat�e du mois de septembre 1682, et qui resta inachev�e. Il �voquait dans ces pages sa premi�re rencontre avec le comte de Peyrac, et malgr� le temps �coul� il en retrouvait chaque d�tail avec une m�lancolique admiration.</p><p>��Ce soir-l�, �crivit-il encore, au bord d'un fleuve sauvage dans ces d�serts que nous avons essay� en vain de conqu�rir � la pens�e civilisatrice et chr�tienne, je sus que j'avais rencontr� l'un des hommes les plus extraordinaires de notre temps. Il �tait l�, � cheval, et je ne sais, mon P�re, si vous mesurez tout ce que signifie ce ��� cheval��, si vous �tes jamais venu tra�ner vos bottes vers les lieux maudits et majestueux du Haut-Kennebec. Il �tait l�, entour� de sa femme, d'enfants, de jeunes hommes, soumis � toutes les aust�rit�s, femmes qui ne connaissaient pas leur courage, enfants paisibles, adolescents audacieux et fervents. Il ne semblait pas se douter qu'il venait d'accomplir un exploit ou peut-�tre, s'il le savait, n'en avait-il cure. J'eus le pressentiment que cet homme vivait sa vie au sommet, avec le naturel que l'on apporte aux actes quotidiens. Je me pris � l'envier. Tout cela en un �clair tandis que j'essayais de percer le secret de son masque noir.��</p><p>Sourdement, les tambours continuaient � battre, � petits coups, et leur roulement �touff� scandait on ne savait quel drame en puissance.</p><p>Lom�nie s'approcha du cheval et leva la t�te vers le cavalier masqu�. Sa grande simplicit� en avait fait un homme aim� de son entourage. On voyait dans son regard calme et droit que la ruse et la peur lui �taient des sentiments �trangers.</p><p>��Monsieur, dit-il sans ambages, je crois que nous n'aurons jamais besoin de beaucoup de paroles pour nous entendre. Je crois aussi que nous venons de nous accorder amiti�. Pouvez-vous nous en donner un gage�? Peyrac le consid�rait avec attention.</p><p>��Peut-�tre�? De quelle sorte, ce gage�?</p><p>��Un ami n'a pas besoin de cacher ses traits � ses amis�? Pouvez-vous nous montrer votre visage�?</p><p>Peyrac h�sita l�g�rement, puis il eut un demi-sourire et porta les mains � sa nuque pour d�nouer le masque de cuir.</p><p>Il l'�carta, le remit dans son pourpoint.</p><p>Tous les Fran�ais avaient eu un mouvement de curiosit�. Ils consid�raient en silence ce visage de condottiere marqu� par les combats. Ils pouvaient y lire la certitude qu'ils avaient devant eux un adversaire de taille.</p><p>��Je vous remercie, dit Lom�nie gravement.</p><p>Il ajouta avec un imperceptible humour�:</p><p>��Maintenant que je vous vois, je suis convaincu que nous avons mieux fait de nous entendre avec vous... et nous avons bien fait.</p><p>Un �change de regards puis, dans un grand rire�:</p><p>��Monsieur de Lom�nie-Chambord, vous m'�tes tr�s sympathique, dit Peyrac.</p><p>Il sauta � terre, jetant les brides de sa b�te � un de ses serviteurs. Il retira son gant et les deux gentilshommes se serr�rent la main avec force.</p><p>��J'accepte l'augure que nos relations se poursuivront pour un avantage mutuel, dit encore Peyrac. Avez-vous trouv� ici, � Wapassou, les rafra�chissements n�cessaires pour vous remettre apr�s votre campagne�?</p><p>��Plus qu'il n'en faut, car votre poste est � n'en pas douter l'un des mieux pourvus qu'on puisse rencontrer. J'avoue que mes officiers et moi-m�me ayons... tap� sans vergogne dans vos provisions de vins fins. Il est bien entendu que nous vous revaudrons cela sinon par des vins d'aussi bonne qualit� que nous ne saurions vous faire parvenir, au moins par les avantages que notre pr�sence pourrait vous apporter en cas de menace d'Iroquois. On dit qu'il en r�de dans les parages.</p><p>��Nous avions fait un prisonnier, hier, un Mohawk, mais il s'est �chapp�, intervint le lieutenant de Pont-Briand.</p><p>��Nous-m�mes avons eu affaire � un parti de Cayugas, dans le Sud, dit Peyrac.</p><p>��Cette race tra�tresse s'infiltre partout, soupira le comte de Lom�nie.</p><p>Sur ces entrefaites son regard tomba sur Nicolas Perrot et il prouva que ce regard qui avait paru � Ang�lique si plein de douceur pouvait se faire tr�s s�v�re. Celui qu'il adressa au bras droit du comte de Peyrac aurait fait entrer sous terre n'importe qui d'autre que le tr�s d�tendu Canadien.</p><p>��Est-ce vous, Nicolas, ou ai-je la berlue�? demanda le comte de Lom�nie avec froideur.</p><p>��C'est bien moi, monsieur le chevalier, fit joyeusement Perrot, un large sourire sur sa face r�jouie, fameusement content de vous revoir...</p><p>Et d'un geste, il ploya le genou devant l'officier, lui prit la main que celui-ci ne lui tendait pas et la baisa.</p><p>��Je n'ai jamais oubli� les beaux et bons combats que vous nous avez men�s jadis contre l'Iroquois, monsieur. J'ai maintes fois pens� � vous durant mes voyages.</p><p>��Vous auriez mieux fait de penser � votre femme et � votre enfant que vous avez abandonn�s en Canada, sans souci de leur fournir, pendant plus de trois ans, la moindre nouvelle.</p><p>Confus, le pauvre Perrot courba la t�te sous la mercuriale, se releva avec une expression d'enfant grond�.</p><p>Les soldats fran�ais avaient rompu les rangs et s'�taient empress�s de venir tenir les chevaux des dames. Elles purent mettre pied � terre, salu�es � grands coups de chapeau, et le groupe se dirigea vers l'entr�e du poste.</p><p>De pr�s, ce n'�tait en v�rit�, comme l'avait d�sign� Peyrac, qu'un comptoir pour l'�change commercial et non pour la d�fense fortifi�e d'un point strat�gique. Sa palissade d�passait � peine la taille d'un homme, et quatre petites couleuvrines, aux angles regardant le fleuve, repr�sentaient sa seule artillerie.</p><p>L'int�rieur de l'enceinte offrait un peu l'aspect d'un pacage � moutons tant y grouillaient des gens et des objets divers. S'y avancer repr�sentait une aventure. Ce qu'Ang�lique remarqua tout d'abord ce furent les cadavres de deux ours noirs pendus comme de monstrueuses past�ques d'un rouge �clatant et que des Indiens commen�aient � d�pecer habilement.</p><p>��Voyez, nous n'entamerons pas vos r�serves de venaison, dit M. de Lom�nie, la chasse a �t� belle aujourd'hui et nos sauvages ont d�cid� de faire promptement festin. Il y a d�j� deux autres b�tes qui cuisent dans ces chaudi�res. Avec un bouquet d'outardes et de dindons, toute la compagnie sera restaur�e, et demain aussi.</p><p>��Pouvez-vous me dire si la petite habitation est accessible�? demanda Peyrac. Je voudrais y installer ma femme et ma fille afin qu'elles puissent prendre du repos, ainsi que les dames et les enfants qui les accompagnent.</p><p>��J'y avais pris mes quartiers ainsi que mes officiers, mais la place va �tre nette. Si vous voulez patienter encore quelques instants... Maudreuil, allez donc passer l'inspection de la petite habitation.</p><p>Le jeune baron de Maudreuil se pr�cipita, toujours bondissant, tandis que Peyrac avertissait le colonel qu'il avait dans son escorte le grand Saga-more Mopountook, des M�tallaks. Lom�nie le connaissait de r�putation, mais ne l'avait jamais rencontr�. Il le congratula beaucoup, employant avec facilit� la langue ab�nakis.</p><p>La poussi�re commen�ait � s'�lever, sous le pi�tinement de la foule, m�l�e aux fum�es des divers foyers. Le vent �tait faible en cet endroit et ne les dispersait pas. Ang�lique aspirait � se retirer de ce bruit. Enfin la cour fut travers�e, par toutes petites �tapes, cahin-caha, � travers l'embarras de r�cipients divers, de boyaux sanglants �tal�s, de cendres et braises, de tonnelets et de carquois, de peaux de b�tes et de plumes, de mousquets et de cornes � poudre. Ang�lique �crasa par inadvertance une sorte de mati�re bleu�tre et grasse qui servait, para�t-il, aux Indiens pour se peindre la figure. Honorine faillit tomber dans une marmite. Elvire glissa sur de visqueuses entrailles, ses deux gar�ons furent invit�s affectueusement par les sauvages � go�ter de la cervelle d'ours crue, mets r�serv� aux seuls m�les. Tout cela finit par les mener jusqu'au seuil de la maison qui leur �tait r�serv�e. Le baron de Maudreuil en sortait, tandis qu'un Indien d'une race indistincte achevait de nettoyer le sol avec un balai de feuilles. Le jeune enseigne avait fait diligence�; la pi�ce o� ils entr�rent �tait petite, mais d�barrass�e de tout objet superflu, et c'est � peine s'il y flottait encore une in�vitable odeur de tabac et de cuir. Dans la chemin�e, au centre, on avait jet� une grosse bourr�e de gen�vriers sur une poign�e d'�corces, pr�te � �tre enflamm�e quand le frais du soir se ferait sentir.</p></section><section><p><strong>Chapitre 9</strong></p><p>Ang�lique ne put s'emp�cher de soupirer d'aise quand la porte se referma. Elle se laissa choir sur un tabouret de bois. L'ameublement �tait pauvre. Mme Jonas s'assit sur un autre tabouret.</p><p>��N'�tes-vous pas trop lasse, ma pauvre amie�? demanda Ang�lique songeant avec commis�ration aux cinquante ans pass�s de cette brave femme.</p><p>��Ma foi, je vous dirai que, pour la route, cela s'est bien pass�, mais c'est toute cette cohue qui me fend la t�te. Dans ce pays, tant�t on ne voit pas assez de monde, tant�t on en voit trop...</p><p>��Comment te sens-tu, Elvire�?</p><p>��J'ai peur, oh�! j'ai peur, dit la jeune veuve. Tous ces hommes vont nous massacrer.</p><p>Ma�tre Jonas regardait par un interstice de la fen�tre, en �cartant un des morceaux de peau qui servait de vitre et qui �tait l�g�rement d�coll�. Son visage grave et d�bonnaire trahissait aussi la crainte.</p><p>Ang�lique fit taire ses propres appr�hensions pour essayer de les rassurer.</p><p>��Ne vous inqui�tez pas. Ici vous �tes sous la protection de mon mari. Les militaires fran�ais n'y ont pas le m�me pouvoir que dans le royaume de France.</p><p>��Il n'emp�che que ces messieurs nous regardaient d'un dr�le d'�il. Ils ont d�couvert, sans nul doute, que nous sommes Huguenots�!</p><p>��Ils ont vu aussi que, parmi nous, il y avait des Espagnols et m�me des Anglais, personnes qu'ils consid�rent comme bien pires ennemis que vous autres. Mais ici nous sommes loin du royaume de France, vous dis-je.</p><p>��Cela est vrai�! consentit l'horloger, en observant les Indiens qui grouillaient autour de l'habitation.</p><p>��Ne dirait-on pas de ces masques qui courent dans les campagnes � car�me-prenant�? Il y en a qui ont le nez peint en bleu, les yeux, les sourcils, les joues en noir, le reste du visage en rouge. Quelle mascarade�!</p><p>Les petits gar�ons all�rent regarder � leur tour. Ang�lique retira sa botte droite et sous la semelle gratta d'un canif le reste du fard bleu�tre qui y �tait coll�.</p><p>��Je me demande avec quels ingr�dients ils fabriquent de telles p�tes. La couleur est tenace. On pourrait s'en faire de belles paupi�res pour aller au bal...</p><p>Puis elle retira son bas pour examiner une meurtrissure � la cheville qui la faisait souffrir depuis quelques jours.</p><p>La porte s'ouvrit bruyamment, et le lieutenant de Pont-Briand se tint sur le seuil, p�trifi�, s'apercevant qu'il avait oubli� de frapper.</p><p>��Pardonnez-moi, balbutia-t-il, j'apportais... de la chandelle.</p><p>Ses yeux s'attachaient, malgr� lui, � la jambe nue d'Ang�lique et � son pied pos� sur la pierre de l'�tre.</p><p>Elle rabattit sa jupe et lui jeta un regard hautain.</p><p>��Entrez, lieutenant, je vous en prie, et merci de votre obligeance.</p><p>Deux hommes accompagnaient le lieutenant, portant les bagages. Tandis qu'ils d�posaient dans un coin les sacs et les coffres de cuir bouilli, le lieutenant disposait lui-m�me sur la table les chandelles dans leurs bougeoirs d'�tain, ainsi qu'un pichet de bi�re et les gobelets, et parlait d'abondance pour faire oublier sa b�vue.</p><p>��Rafra�chissez-vous, mesdames. Je devine sans peine que votre chevauch�e a d� �tre longue et rude.</p><p>Mes camarades et moi sommes pleins d'admiration pour votre courage. Dites-moi sans crainte ce que je peux faire pour votre installation. M. de Lom�nie-Chambord nous a charg�s, M. de Maudreuil et moi, de nous mettre � votre service, tandis qu'il re�oit M. le comte de Peyrac. De pr�f�rence, je vous recommanderai de ne pas trop mettre le nez dehors ce soir. Nos sauvages sont nombreux et ont d�cid� de festoyer. Ils peuvent devenir importuns. Demain, la plupart d'entre eux poursuivront leur route et vous pourrez faire mieux connaissance de l'endroit. De toute fa�on, n'en laissez entrer aucun et veillez � votre bien. Ce n'est point tant pour les Ab�nakis ou autres Algonquins que je vous fais cette recommandation, mais il y a parmi eux beaucoup de Hurons et, selon un proverbe bien connu en Canada, ��qui dit Huron dit larron��. Tout en discourant, il jetait parfois des regards pleins de hardiesse vers Ang�lique. Celle-ci ne pr�tait gu�re d'attention � ses propos et attendait avec impatience qu'il s'en all�t. Elle �tait lasse. Elle avait mal partout. Malgr� sa rusticit�, ce poste de Katarunk lui aurait tellement plu si la caravane avait pu y arriver en ma�tresse des lieux. Malgr� les protestations d'amiti�, la situation manquait d'agr�ments. Les voyageurs n'�taient pas encore chez eux et Ang�lique voyait d�j� comment les choses allaient se passer. Son mari allait �tre accapar� par ses h�tes forc�s et oblig� de les surveiller. Pour commencer, elle ne le verrait pas de la soir�e. Bienheureuse encore si le lendemain il ne partait pas en reconnaissance avec eux on ne sait o�, en la laissant dans ce cloaque empuanti par la pr�sence d'Indiens impudents, dont elle ne connaissait pas la langue.</p><p>D'un geste brusque, machinal, elle �ta son grand chapeau qui lui serrait le front et, renversant la t�te en arri�re, les yeux clos, elle passa la main sur sa tempe o� elle sentait poindre une migraine.</p><p>Pont-Briand arr�ta de parler et sa gorge se contracta. D�cid�ment elle �tait belle�! Belle � vous couper le souffle.</p><p>Ang�lique, le regardant, lui trouva l'air stupide et se retint de hausser les �paules.</p><p>��Soyez remerci� de vos bons offices, monsieur, dit-elle assez froidement, et faites-nous confiance. Mes compagnes et moi n'avons aucun d�sir d'aller nous m�ler aux sauvages, ni de perdre nos quelques biens � cause de leur convoitise. Ma fille d�j� est sans souliers. Elle les a oubli�s au bord d'un lac. Je ne vois gu�re d�sormais o� je pourrais me procurer une paire � sa taille.</p><p>Pont-Briand bredouilla qu'il s'en chargerait. Il demanderait � une Indienne de tailler des mocassins pour la jeune enfant. Demain elle serait chauss�e. Il gagna la porte � reculons, attrapa encore quelques hardes militaires qui tra�naient sur un banc, et se retrouva au seuil de la cabane, l'esprit aussi aiguis� et vacillant que s'il avait bu trois verres d'eau-de-vie de seigle canadien.</p><p>��Bigre, marmonna-t-il entre ses dents, que signifie�? Est-ce que par hasard il va se passer quel que chose dans ce pays du diable�?</p><p>Le sentiment d'amour commen�ait � ramper en lui comme un serpent. Il en devinait l'approche et en fr�missait int�rieurement. Cela ressemblait � l'excitation de la chasse ou de la guerre. Et il ne savait pas pourquoi. Mais le go�t de l'existence lui parut chang�. En s'avan�ant � travers la cour, il leva le visage vers le ciel et poussa un cri rauque o� �clatait une joie farouche et folle.</p><p>��Pourquoi pousses-tu ton cri de victoire�? lui demand�rent les Indiens les plus proches.</p><p>Il les bouscula, imitant leur danse syncop�e autour du foyer, la danse de guerre, tomahawks et fl�ches brandis. Les Indiens riaient. � leur tour, ils �bauch�rent les mouvements de danse en poussant des cris stridents et subits qui semblaient destin�s � d�chirer les nues.</p><p>��Dieu, quel tintamarre�! soupira Ang�lique.</p><p>Elle en ressentait un d�sagr�able frisson tout au long de l'�chine. Elle saisit Honorine dans ses bras et Ta serra �perdument contre elle. Le danger de mort violente �tait partout�! Il infestait l'air m�me qu'on respirait. Elle en avait le go�t sur la langue. Comment s'expliquer�? C'�tait cela, l'Am�rique. La mort violente �tait partout, mais on avait le droit de vivre et de se d�fendre.</p><p>��Madame, appelait Elvire, venez voir. Il y a deux pi�ces voisines avec des lits et m�me trois, et chacune a une chemin�e. Nous allons pouvoir nous accommoder fort bien.</p><p>Les chambres, tr�s petites, �taient dispos�es autour de la chemin�e centrale comme autour d'un pilier, ce qui permettait � chaque pi�ce d'avoir son foyer individuel. La chemin�e elle-m�me �tait assez grossi�re, �difi�e apparemment avec des galets de la rivi�re li�s par un mortier de sable, de chaux et de graviers. Les lits rustiques, dont certains aux montants de rondins n'�taient m�me pas �corc�s, portaient des paillasses de mousse, mais ils �taient confortablement garnis de couvertures de laine et de fourrures. Celui qui se trouvait dans la pi�ce de droite �tait un meuble de bonne facture, solide quoique �l�gante, avec un baldaquin et des courtines de brocatelle retenues par des cordeli�res. Il y en avait un autre plus simple, mais �galement garni de rideaux, dans la pi�ce de gauche. Celle sur l'arri�re comportait plusieurs couchettes � montants de rondins, mais toutes ces paillasses �taient nanties de couvertures de laine ou de fourrures. Elvire d�cida qu'elle y coucherait avec les trois enfants. Le m�nage Jonas prendrait celle de gauche et Mme de Peyrac, celle de droite. On y avait d'ailleurs d�j�, d'office, d�pos� son coffre. Quelque chose dans l'ameublement de cette petite pi�ce rustique, qui tenait moins de la chambre de ferme que de la cabane de b�cheron, avec ses parois de gros rondins � peine �quarris, r�v�lait � Ang�lique que c'�tait l� le logement que Joffrey de Peyrac s'�tait r�serv� lorsqu'il avait log� � Katarunk, l'an pass�. En tirant un rideau, elle d�couvrit, sur les rayons d'une �tag�re, des livres reli�s de cuir, portant des titres latins, grecs ou arabes.</p><p>Il avait d� pr�voir les autres chambres pour y loger ses fils ou bien le second, l'homme de confiance qu'il emmenait avec lui. Ce n'�tait qu'un campement � ses yeux, un g�te d'�tape, pour vivre entre hommes�; mais � des d�tails, elle reconnaissait sa main, ce go�t d'un confort, ou d'un certain agr�ment dans le choix des objets, dont il avait toujours fait preuve. Le chandelier sur la table massive, dans un coin, �tait de bronze ouvrag�. Par la d�licatesse de ses arabesques il r�confortait, bien que sa beaut� par�t �trang�re et assez inutile dans cette hutte, au fond des bois. Malheureusement, personne n'avait pris soin de le d�barrasser des montagnes de suif que l'on y avait fait couler, chandelle apr�s chandelle, tous ces derniers soirs. La pierre de l'�tre �tait garnie de chenets bien forg�s, mais des cendres et des tisons noircis se r�pandaient sur le plancher. Partout les traces d'un d�sordre militaire. Ang�lique comprit que la premi�re chose � faire �tait de se saisir d'un balai. Il y en avait de feuilles ou de fagots dans les coins. Les femmes s'affair�rent, prises du besoin de d�barrasser leur domaine de tous ces relents de soldatesque.</p><p>Elles d�cid�rent ensuite que cette petite maison bien abrit�e, avec ses quatre foyers, o� les bourr�es eurent t�t fait de p�tiller joyeusement, leur plaisait. Elles avaient h�te d'y imprimer leur marque, d'y faire leur trou, avec leurs propres habitudes de rangement et de propret�, afin de s'y sentir bien chez elles, et non plus comme des errantes, des vagabondes qu'elles avaient �t� depuis trois longues semaines.</p><p>La porte referm�e, le loquet bien mis, on se sentait d�cid�ment de mieux en mieux. Ma�tre Jonas mit � s�cher devant son �tre ses bas et ses souliers tremp�s depuis la travers�e du dernier mar�cage. Elvire d�shabilla les trois enfants et les plongea dans le baquet. Ang�lique, apr�s avoir fini de balayer, chercha si l'on ne trouverait pas de draps pour les paillasses. En rabattant le couvercle d'un coffre contre la paroi de sa chambre elle d�couvrit un grand miroir, fix� au couvercle. Cela encore, c'�tait la marque de Joffrey de Peyrac. Comme une surprise souriante, un signe complice.</p><p>��Oh�! je l'adore��, pensa-t-elle.</p><p>Elle restait agenouill�e devant le coffre � se contempler. Elle se reposait. Il n'y avait pas de linge dans ce coffre, mais seulement des v�tements d'homme. Apr�s les avoir examin�s, elle se releva et referma le couvercle. Le moment pass� devant le miroir lui avait donn� l'envie de changer de robe et de s'habiller plus �l�gamment. Elle ouvrit ses propres bagages. Elle s'occupa tout d'abord de trouver une chemise fra�che pour Honorine. Par bonheur, les enfants avaient sommeil, et on put les �tendre dans la petite chambre derri�re o� le brouhaha de la cour leur parvenait affaibli.</p><p>Dans la remise, Mme Jonas avait d�nich� un grand chaudron pour pendre � la cr�maill�re. Il fallait aller chercher de l'eau. Mais aucune des trois femmes ne se sentait le courage d'affronter la cohue de la cour pour se rendre jusqu'au puits. Ma�tre Jonas se d�voua. Il revint accompagn� d'une nu�e d'Indiens qui lui posaient mille questions et se bousculaient sur le seuil pour voir les femmes blanches. Ils ne lui auraient pas port� pour autant sa charge. Car ils trouvaient d'ailleurs scandaleux que le ��tcn�no�� 4 l'homme �g�, se f�t charg� de cette corv�e, alors que ses femmes ne faisaient rien. La maisonnette risqua d'�tre envahie d'une populace malodorante, anim�e et revendicatrice.</p><p>��Je n'ai jamais vu race plus effront�e que celle de ces barbares, fit l'horloger en s'�poussetant et s'�pongeant, lorsque la porte fut enfin referm�e et barricad�e. Du moment o� ils vous ont choisi pour cible de leur amusement, vous leur appartenez.</p><p>Afin de ne pas l'obliger � une seconde exp�dition, les dames d�cid�rent de se partager �quitablement le pr�cieux liquide pour leurs ablutions.</p><p>On mit le chaudron sur le feu qui cr�pitait joyeusement. En attendant que l'eau f�t chaude, on s'assit en cercle devant l'�tre et on versa de la bi�re dans les verres. Cette fois, on frappa quelques coups l�gers. Nicola Perrot se pr�senta � son tour, un gros pain de fleur de froment, de la charcuterie et des petits fruits de ronces, framboises et m�res dans un petit panier. Son Indien �tait charg� d'une provision de b�ches. Les victuailles r�jouirent les c�urs�; on en porta aux petits qui s'endormirent sur la derni�re bouch�e.</p><p>��Mais qu'est-ce que cette histoire que vous �tes mari� et que vous avez un enfant, Nicolas�? interrogea Ang�lique. Vous ne nous en aviez jamais parl�?</p><p>��Je ne le savais pas, dit pr�cipitamment le Canadien en rougissant beaucoup.</p><p>��Comment, vous ne saviez pas que vous �tiez mari�?...</p><p>��Non, je veux dire, je ne savais pas que j'avais un enfant. Je suis parti tout de suite apr�s.</p><p>��Apr�s quoi�?</p><p>��Apr�s le mariage, pardi�! vous comprenez, j'�tais oblig�. Si je ne m'�tais pas mari�, j'aurais d� payer une amende �norme et, � l'�poque, je n'�tais pas riche. D'autant plus qu'il �tait vraiment question de me condamner pour �tre parti faire la traite sans permis du gouverneur du Canada et de m'excommunier de surcro�t pour avoir port� de l'eau-de-vie aux sauvages. Alors, vrai, j'ai pr�f�r� me marier... C'�tait plus simple.</p><p>��Qu'aviez-vous fait � cette pauvre jeune fille pour �tre contraint ainsi�? demanda Mme Jonas.</p><p>��Rien. Je ne la connaissais m�me pas.</p><p>��R�ellement�?</p><p>��C'�tait une Fille du roi, qui venait d'arriver par le dernier bateau. Je crois d'ailleurs qu'elle est honn�te et gentille.</p><p>��Vous n'en �tes pas s�r�?</p><p>��Je n'ai pas eu le temps de m'en aviser...</p><p>��Expliquez-vous mieux, Nicolas, dit Ang�lique. Nous ne comprenons rien � vos histoires.</p><p>��C'est pourtant simple. Le roi de France veut qu'on travaille au peuplement de sa colonie. Il nous envoie de temps en temps un bateau de demoiselles et les c�libataires du lieu sont contraints de se marier dans les quinze jours sous peine de payer l'amende, ou m�me d'aller en prison. Bon, il fallait donc y passer, j'y suis pass�. Mais apr�s, adieu la compagnie, je retourne chez les sauvages...</p><p>��Votre �pouse vous a donc tant d�plu�? demanda El vire.</p><p>��Je n'en sais rien, nous n'avons pas eu le temps de faire connaissance, vous dis-je.</p><p>��Assez cependant, remarqua Ang�lique, pour que vous soyez p�re de famille.</p><p>��Dame, il fallait bien�! Si elle s'�tait plainte que le mariage n'avait pas �t� consomm�, j'�tais passible d'une autre amende.</p><p>��Ainsi donc, d�s le lendemain de votre nuit de noces, vous �tes parti sans d�tourner la t�te�? Et vous n'avez jamais eu de remords pendant ces trois derni�res ann�es, Nicolas�? demanda Ang�lique, en feignant la s�v�rit�.</p><p>��Ma foi, non�! reconnu le Canadien en soupirant. Mais j'avoue que depuis que M. de Lom�nie m'a regard� d'une certaine fa�on tout � l'heure je me sens mal � l'aise. Cet homme-l�, c'est l'�tre le plus saint que je connaisse. Dommage que lui et moi nous ne soyons pas de la m�me esp�ce, conclut l'homme du Saint-Laurent avec une grimace.</p><p>*****</p><p>Malgr� la parcimonie de la distribution de l'eau, Ang�lique se lava avec plaisir devant le feu de sa chambre. Elle avait emport� deux robes dont l'�l�gance pouvait para�tre bien inutile en ces lieux sauvages, mais elle avait r�fl�chi que m�me s'il n'y avait aucune soci�t� pour l'admirer il fallait savoir se faire plaisir � soi-m�me. Il y avait, de plus, son mari, ses jeunes fils et m�me Honorine. Bref, le prestige�! Pourquoi ne pas, de temps � autre, leur offrir l'image d'une femme �l�gante, comme celles qui existent dans les cit�s lointaines, l� o� les carrosses passent dans les rues, et o� derri�re chaque fen�tre il y a un regard pour guetter et une bouche pour s'exclamer�: ��Avez-vous vu la nouvelle toilette de Mme X...�?��</p><p>Elle rev�tit donc sa robe gris argent, avec des galons d'argent soulignant les coutures des manches et des �paules, accompagn�e d'un col et de revers de linon blanc, soulign�s d'une fine dentelle argent�e. Elle secoua ses cheveux hors de sa coiffe et les brossa longuement en se servant des brosses d'�caille et d'or contenues dans le ravissant n�cessaire de voyage que son mari lui avait offert avant de quitter Gouldsboro. Ces objets de luxe � port�e de la main r�confortaient.</p><p>Avant de partir en caravane, Ang�lique avait demand� � son amie, Abiga�l Berne, de lui couper un peu ses longs cheveux. Elle les portait sur la nuque, au bord des �paules, encadrant son visage de leur masse lumineuse. Ils �taient abondants et soyeux, largement ondes avec des boucles vaporeuses aux extr�mit�s et une frange l�g�re retombait sur son front que le soleil avait bruni.</p><p>Il y avait un peu de coquetterie et de provocation dans la fa�on dont Ang�lique de Peyrac aimait � se parer de ses cheveux. Car � l'or �tincelant de leur teinte originelle se m�laient d�j�, bien qu'elle n'e�t que trente-sept ans, de pr�coces cheveux blancs. Mais elle ne s'en d�solait pas. En fait, elle savait que leurs reflets argent�s ajoutaient un charme ambigu � l'�clatante jeunesse que conservait son visage.</p><p>Pour fixer dans sa chevelure un petit diad�me surmont� de perles, elle alla se pencher sur le miroir du coffre.</p><p>Ce fut � cet instant qu'une ombre passa devant le parchemin jaun�tre de la fen�tre, et des doigts y gratt�rent doucement de l'ongle.</p></section><section><p><strong>Chapitre 10</strong></p><p>Apr�s une l�g�re h�sitation, Ang�lique souleva le loquet de bois et tira � elle un des battants de la petite fen�tre grossi�rement fa�onn�e.</p><p>Un homme �tait l�, pench�, avec un air de myst�re et regardait autour de lui, comme s'il craignait de se faire remarquer. Elle reconnut le jeune Yann, le Breton qui faisait partie de l'�quipage du Gouldsboro et que Peyrac avait emmen� avec lui, car c'�tait un habile charpentier et un gar�on plein d'endurance. Il souriait avec un peu de g�ne. On aurait dit qu'il pr�m�ditait une plaisanterie. Soudain, il lui jeta tout � trac�:</p><p>��Monseigneur veut faire abattre votre Wallis. Il dit que cette b�te est vicieuse et il a d�cid� depuis hier de s'en d�barrasser.</p><p>Puis il s'�clipsa. Ang�lique n'avait pas eu le temps de comprendre, � peine celui d'entendre. Elle se pencha pour l'appeler�:</p><p>��Yann�!</p><p>Disparu�! Elle m�dita, appuy�e au chambranle�; l'avertissement du petit Breton commen�ait � p�n�trer dans son esprit. En quelques instants, il y causa de fulgurants ravages. Ses yeux flamboy�rent. La col�re lui fit battre le c�ur avec tant de violence qu'elle faillit �touffer. Elle chercha sa mante en se heurtant aux meubles, car le jour avait baiss� et la p�nombre devenait �paisse... Abattre Wallis, sa jument qu'elle avait men�e au port au prix de difficult�s inou�es�!...</p><p>C'est par de tels gestes que les hommes donnent aux femmes l'impression qu'elles ne comptent pas�!... Et c'est l� une sensation qu'un �tre humain bien constitu�, f�t-il du sexe faible, ne peut supporter sans r�volte.</p><p>Ainsi, sans m�me l'informer, Joffrey voulait faire abattre Wallis�? Cette b�te qu'elle avait conduite � s'en rompre les reins et les poignets, au p�ril de sa vie parfois�! Toute cette peine qu'elle s'�tait donn�e pour la rassurer, la dresser, la plier � ce pays inculte, dont chaque parcelle semblait faire lever en cet animal hypersensible un effroi et une r�pulsion insurmontables�! Wallis ne pouvait supporter l'odeur des sauvages par exemple, ou celle des sous-bois de l'�ternelle for�t que la main de l'homme n'avait jamais domestiqu�e. Elle souffrait dans sa chair et dans son esprit d'impond�rables qu'on lui imposait�: l'immensit�, l'incivilisation des lieux, l'hostilit� latente d'une nature ferm�e sur elle-m�me, et on aurait dit qu'elle �prouvait une souffrance physique � poser son fin sabot sur ce sol jamais labour�. Combien de fois Ang�lique avait-elle demand� au forgeron bourguignon qui suivait d'examiner ses fers�? Mais il n'y avait rien aper�u. C'�tait donc dans l'esprit de Wallis que se jouait le drame. Pourtant, sa ma�tresse en �tait venue � bout, ou presque... Sur le point de traverser en trombe l'autre pi�ce, elle se retint. Elle devait temp�rer un peu la violence de ses impulsions afin de ne pas causer de tort au jeune Breton. Il avait fait preuve d'un certain courage en venant l'informer, alors qu'il n'en avait pas �t� charg�. Joffrey de Peyrac �tait un ma�tre dont on �tait peu port� � discuter les d�cisions. L'indiscipline et m�me les erreurs se payaient cher sous son commandement. Yann Le Cou�nnec avait d� beaucoup h�siter.</p><p>C'�tait un gar�on d'une certaine finesse pr�s de ses compagnons plus grossiers. Durant le voyage, il s'�tait souvent pr�sent� pour offrir son aide � Mme de Peyrac, tenir la bride dans une c�te, bouchonner sa monture � l'�tape, et ils �taient devenus bons amis. Alors ce soir, apprenant que le comte avait donn� l'ordre d'abattre la jument, il avait d�cid� de venir l'en avertir. Ang�lique se promit d'�tre calme lorsqu'elle s'expliquerait avec son mari, et de ne pas prononcer le nom du jeune homme.</p><p>Elle prit le temps de s'envelopper dans son manteau de taffetas ros� amarante, doubl� de peau de loup qu'elle n'avait pas eu l'occasion d'�trenner. Mme Jonas leva les bras au ciel en la voyant.</p><p>��Pr�tendez-vous aller au bal, dame Ang�lique�?</p><p>��Non�! seulement rendre visite � ces messieurs dans l'autre habitation. Il me faut au plus t�t m'entretenir avec mon mari.</p><p>��Non, vous n'irez pas, protesta ma�tre Jonas. Tous ces Indiens�!... La place d'une femme n'est pas de se trouver seule au milieu de ces barbares�!...</p><p>��Je n'ai que la cour � traverser, dit Ang�lique en ouvrant la porte.</p><p>Un tumulte effrayant lui sauta au visage.</p></section><section><p><strong>Chapitre 11</strong></p><p>Le jour n'�tait pas encore tomb�. Une grande lueur d'or venue de l'ouest laissait r�gner une luminosit� diffuse, poudr�e, un brouillard color� o� se m�laient poussi�re, fum�e, vapeur. Des �normes chaudrons noirs pos�s sur les trois foyers s'�chappait, dans un nuage, l'odeur fade et sucr�e du ma�s bouilli. Les soldats distribuaient le rago�t avec de grandes cuill�res de bois et les sauvages se pressaient autour des marmites en tendant des �cuelles d'�corce ou de bois ou m�me leurs deux mains rapproch�es pour y recevoir la portion fumante, sans en para�tre autrement incommod�s.</p><p>Ang�lique parvint jusqu'� la porte du corps de logis central o� une sentinelle veillait vaguement en �changeant avec les Indiens des feuilles de tabac contre une demi-douzaine de peaux de loutre noire.</p><p>Elle ne se pr�occupa pas de lui demander le passage et entra dans la pi�ce o� elle esp�rait trouver le comte de Peyrac. Il �tait l�, en effet, occup� � festoyer avec toute une compagnie indistincte parmi laquelle elle eut quelque peine � reconna�tre le comte de Lom�nie et ses lieutenants. La tabagie �tait si �paisse que l'obscurit� semblait r�gner dans la grande salle du poste. On avait pourtant d�j� allum� des lampes � graisse contre les murs, mais leurs lueurs �taient jaunes et tremblantes comme celles de lointaines �toiles. Cependant, l'ouverture de la porte dissipa le brouillard, laissant p�n�trer un peu d'air respirable, et aussi la lumi�re du dehors. Elle put voir que cette salle assez grande �tait occup�e depuis le seuil, qui y descendait en deux marches, jusqu'� la chemin�e, dans le fond, par une longue table de bois massif, fort encombr�e de r�cipients fumants et de gobelets d'�tain et de quelques flacons de verre sombre, ainsi que d'une cruche en terre, pansue d'o� s'�chappaient de l'�cume blanche et une odeur de bi�re. Apr�s celle du tabac, c'�tait cette odeur acidul�e qui �tait la plus forte, puis celle de la graisse chaude et de la viande bouillie, celle att�nu�e de cuirs et de fourrures et, sur tout cela, m�l� comme un contrepoint aigu, d'une extr�me finesse, qu'on entendrait au sein d'un concert d'instruments divers, la tonalit� subtile de l'eau-de-vie.</p><p>Des pipes �taient au coin des l�vres, un verre ou un gobelet � port�e de chaque main. Le jeu des couteaux d�pe�ant les pi�ces de viande paraissait fort actif. Les m�choires allaient bon train. Les langues aussi. Le brouhaha des conversations en rauque langue indienne s'accommodait du clapement des l�vres happant la nourriture, pour former un bruit de fond continu que coupait, de temps � autre, un �clat de rire explosant comme un coup de tonnerre. Puis l'on se reprenait � manger et � discourir dans le m�me grondement sourd. Elle distingua au centre de la table le Sagamore Mopountook essuyant ses mains � ses longues tresses et non loin le Huron Odessonik coiff� du feutre galonn� d'or du lieutenant de Fali�res. Ang�lique crut qu'elle �tait tomb�e en plein campement indien. Mais les chefs indiens n'�taient l� que convi�s, selon l'usage, � la table des Blancs et c'�taient bien des Blancs qui, malgr� quelques apparences d�concertantes, se restauraient en cette fin de journ�e d'octobre pour f�ter une rencontre d'autant plus fortuite qu'elle avait lieu en un point quasi ignor� de continent, entre des personnes qui, venues de diff�rentes directions, avaient eu chacune, en secret, le d�sir d'�viter l'autre ou de l'�charper. Sous l'apparente cordialit�, l'on se guettait. La tension, le choc des pens�es contraires ne s'ext�riorisaient pas. Le comte de Lom�nie-Chambord �tait peut-�tre sinc�re en affirmant qu'il s'estimait heureux de cette rencontre pacifique avec le comte de Peyrac, mais Don Juan Alvarez, le capitaine espagnol de ce dernier, assis, sombre et d�daigneux, entre un Indien et un Fran�ais, s'irritait de la pr�sence de ces envahisseurs en un lieu que les d�cisions du Pape avaient depuis 1506 et pour l'�ternit� des temps d�volu aux sujets de Leurs Majest�s Tr�s Catholiques le roi et la reine d'Espagne. L'Irlandais O'Connell, rouge comme une tomate, m�ditait sur les explications qu'il devrait fournir un peu plus tard sur cet envahissement � son ma�tre le comte de Peyrac�; les deux ou trois coureurs de bois fran�ais venus avec celui-ci du Sud du Dawn-East pr�f�raient ne pas avoir � fournir d'explications, quant � leurs occupations au cours de l'ann�e pr�c�dente, aux deux ou trois coureurs de bois leurs amis, venus du Nord, qui, certains comme L'Aubigni�re, s'�taient dirig�s vers le poste de traite du Kennebec avec la vague id�e d'y rencontrer le nouveau trafiquant de fourrures, mais non point les soldats et les officiers de Sa Majest� Louis XIV.</p><p>Quant au tr�s vieil Eloi Macollet qui, voici deux lunes, avait �chapp� aux soins d�vou�s de sa belle-fille, au village de Levis, pr�s de Qu�bec, et avait pagay� au profond de la for�t � l'intention ferme de ne plus revoir personne, non, personne d'autre que des ours ou des �lans, � la rigueur quelques castors, il se disait que l'Am�rique n'�tait vraiment plus un lieu pour les gens qui aiment la solitude. C'�tait un pays compl�tement ��gaspill頻. Son bonnet de laine rouge, garni de deux plumes de dindon, enfonc� jusqu'� ses sourcils broussailleux, le vieux rem�chait, ainsi que son tuyau de pipe de bruy�re, sa d�convenue, mais l'alcool aidant, au troisi�me verre, ses yeux avaient recommenc� � p�tiller joyeusement et il se disait qu'au moins sa belle-fille ne viendrait pas le chercher ici et qu'en attendant il n'�tait pas d�sagr�able de se retrouver avec de bons amis � un ��nap�opounano�� dans les r�gles, le ��festin de l'ours�� qu'on ne partage qu'entre hommes, selon les rites, apr�s avoir insuffl� du tabac dans les narines de la b�te et avoir jet� dans le feu une bouch�e de viande et une cuiller�e de graisse pour la chance.</p><p>Pont-Briand, qui avait tu� l'ours, avait �t� le premier � en manger, pr�levant le morceau autour du cou et distribuant la fesse, un r�gal, � ses amis. C'�tait l'automne, la saison o� les ours nourris du fruit des bluets sont particuli�rement savoureux. � peine le vieux achevait-il ses r�flexions qu'il faillit s'�trangler avec un osselet et le cracha en jurant. Il avait cru � travers la fum�e apercevoir sa belle-fille se dressant devant lui. Mais non�! Ce n'�tait pas Sidonie, mais c'�tait quand m�me une femme et elle se tenait sur le seuil, les regardant.</p><p>Une femme dans un ��nap�opounano���! Quel sacril�ge�! Une femme au creux de la plus d�serte r�gion du Sud de la Chaudi�re, l� o� l'on n'aime gu�re descendre lorsqu'on vient du SaintLaurent, o� l'on ne monte jamais lorsqu'on est des rivages de l'Acadie, sur l'Oc�an, o� l'on �viterait de se fourvoyer s'il n'y avait de temps � autre quelques h�r�tiques � aller scalper en Nouvelle-Angleterre.</p><p>Le vieux poussa des cris inarticul�s en se d�battant parmi les volutes de fum�e et les vapeurs �paisses de la bouillie de ma�s. Son voisin, Fran�ois Maupertuis, le rabattit sur son si�ge.</p><p>��Tiens-toi tranquille, grand'p�re�!��</p><p>Le Sagamore leva la main et parla solennellement en d�signant la femme. Il racontait une obscure histoire de tortue et d'Iroquois et il disait que cette femme avait vaincu la tortue et avait le droit de s'asseoir parmi les guerriers.</p><p>Ainsi donc ce n'�tait plus un ��nap�opounano��, le festin des hommes, mais un ��mokouchano��, et cela ne valait pas la peine de courir si loin pour �viter de rencontrer un jupon. D'ailleurs ces M�tallaks des lacs Umbagog sont les plus imb�ciles parmi les Algonquins, des chasseurs bien s�r, car c'est le paradis du gibier par l�, mais les plus stupides des Indiens, car on ne pouvait leur apprendre le simple signe de croix.</p><p>��Tais-toi donc, vieux g�teux, lui cria Fran�ois Maupertuis, en lui enfon�ant son bonnet jusqu'aux yeux, tu n'as pas honte d'insulter une dame�?</p><p>La barbe de Maupertuis �tait tout agit�e d'indignation et d'excitation. Il trouvait Ang�lique tr�s troublante dans son apparition � travers les voiles bleut�s de la fum�e du tabac, avec ses cheveux clairs et brillants, sur lesquels la lumi�re du soir, venant de la porte ouverte, jetait une lueur dor�e. Il la reconnaissait � peine. Pourtant il �tait venu avec elle de Gouldsboro, en caravane. Mais elle n'�tait plus la m�me avec sa chevelure libre, et drap�e dans ce grand manteau couleur d'aurore.</p><p>Elle semblait descendre d'un cadre, d'un de ces tableaux qu'on voit chez M. le gouverneur � Qu�bec, avec ses cheveux sur les �paules et sa main blanche sortant d'un petit revers de dentelle et pos�e contre le bois rugueux. Elle lui apparut fragile, et non plus la cavali�re infatigable des semaines pass�es.</p><p>Le coureur de bois voulut se porter � son secours, se prit les pieds dans son escabeau et tomba la t�te la premi�re sur le sol de cailloutis. Tout en tenant son nez meurtri, il accusait l'eau-de-vie tra�tresse d'O'Connell. Cet Irlandais devait y mettre de l'orge ferment�e et des racines bouillies pour la rendre si brutale.</p><p>Ang�lique, h�sitant entre le rire et l'effroi, se disait que tout compte fait, m�me lorsqu'elle pr�sidait jadis aux destin�es de la taverne du Masque Rouge, elle n'avait jamais contempl� une aussi belle assembl�e de m�les. Et parmi lesquels, le sien ne lui semblait pas le moins redoutable�!...</p><p>Il n'avait pas encore remarqu� son entr�e. Il �tait assis tout au bout de la table et fumait sa longue pipe hollandaise s'entretenant avec M. de Lom�nie. Lorsqu'il riait, on voyait l'�clair de ses dents serr�es autour du tuyau de la pipe. Son profil noir et abrupt se d�tachait sur les flammes dansantes du foyer.</p><p>Il y avait dans ce tableau quelque chose qui rappelait irr�sistiblement � Ang�lique des images pass�es�: le grand comte de Toulouse recevant au palais de Gai Savoir ses h�tes parmi le faste de la vaisselle d'or et des mets luxueux. Il pr�sidait ainsi et, derri�re lui, les flammes de l'�tre monumental � la plaque armori�e, au fronton sculpt�, se tordaient et projetaient leurs clart�s joyeuses sur les velours, les cristaux et les dentelles... Ici on aurait dit la parodie de ces temps heureux. Tout semblait concorder pour faire mesurer � Ang�lique l'abaissement dans lequel, lui et elle, au cours des ann�es, avaient �t� jet�s. Ce n'�taient plus de gracieux seigneurs et de gentes dames qui s'asseyaient d�sormais � sa table, mais des �tres de toutes conditions�: des coureurs de bois, des sauvages, des soldats, et m�me, parmi les officiers, on sentait la touche grossi�re que conf�re une existence rude, dangereuse, uniquement tourn�e vers les p�rip�ties de la guerre et de la chasse. M�me la distinction du marquis de Lom�nie se diluait dans ce concentr� d'�l�ments par trop virils�: tabac, cuir, gibier, alcool, poudre � feu. On d�couvrait qu'il avait lui aussi la peau h�l�e, les dents carnassi�res, le regard r�veur et fixe du fumeur de p�tun. On d�couvrait que Joffrey de Peyrac �tait lui aussi accord� � ce monde brutal. La mer, les temp�tes, la course, les batailles incessantes, les combats sans merci, la lutte men�e chaque jour, l'�p�e ou le pistolet au poing, pour faire triompher des ambitions, dominer des nommes, atteindre un but, vaincre une nature extr�me�: d�sert, oc�an ou for�t, avaient accentu� en lui ce c�t� aventureux qui se devinait parfois, jadis, sous les �l�gances du grand seigneur et les gestes mesur�s du savant. Devenu chef de guerre par n�cessit�, mais aussi par go�t, il avait fait sa vie parmi les hommes.</p><p>Ang�lique �baucha un mouvement de recul.</p><p>Mais Pont-Briand avait bondi. Plus heureux que Maupertuis, il r�ussit � se tenir sur ses jambes et � parvenir jusqu'� elle. Il n'�tait d'ailleurs pas ivre. Il n'avait bu encore que deux bons gobelets d'eau-de-vie pour se mettre en train.</p><p>��Madame, mes hommages...</p><p>Il lui tendit la main et l'aida � descendre les deux marches, puis la guida, pour lui trouver un si�ge, vers le centre de la tabl�e. Elle h�sitait, r�sistait un peu.</p><p>��Je crains, monsieur, que ma pr�sence ne soit jug�e offensante pour les chefs indiens. On dit qu'ils n'accueillent pas volontiers les femmes dans leur festin...</p><p>Le Sagamore Mopountook, qui �tait proche, leva la main et pronon�a derechef quelques paroles. Pont-Briand s'empressa de les traduire � Ang�lique.</p><p>��Vous voyez, madame, le Sagamore nous r�p�te que vous �tes digne de vous asseoir parmi les guerriers car vous avez vaincu le Signe des Iroquois... N'ayez donc aucun scrupule de nous donner la joie de votre pr�sence.</p><p>Avec des gestes vigoureux, il fit place nette au centre de la tabl�e. Ne pouvant rattraper le caporal Jean-son qu'il avait un peu trop vivement �cart� et qui se d�battait sous la table, il alla chercher un jeune colosse au beau visage et le fit s'affaler de force � la droite d'Ang�lique, lui-m�me s'installant � sa gauche. L'intervention de Pont-Briand et de Mopountook avait attir� l'attention. Le bourdonnement des voix s'arr�ta et tous les regards converg�rent vers Ang�lique. Elle aurait pr�f�r� se trouver aux c�t�s de son mari pour lui donner les raisons de sa venue c�ans. Mais il lui �tait difficile d'�chapper � l'accueil p�remptoire du lieutenant et de ses amis. Son voisin de droite s'inclinait et tentait de lui baiser la main, mais il la manqua, saisi par un hoquet qu'il eut beaucoup de peine � ma�triser. Il s'excusa d'un sourire.</p><p>��Je me pr�sente�: Romain de L'Aubigni�re�! Je crois que vous m'avez d�j� vu. Pardonnez-moi, je manque de pr�cision. Si vous �tiez venue un peu plus t�t... Mais, rassurez-vous, je suis encore assez lucide pour ne pas vous faire l'injure, en voyant double, de croire qu'il y a une autre femme aussi belle que vous sur cette terre. Je vois et �a suffit. J'affirme que vous �tes seule... unique...</p><p>Ang�lique commen�ait � rire, mais son rire se figea comme son regard tombait sur les mains du jeune homme. � celle de gauche, manquaient le pouce et le m�dius�; � celle de droite, l'annulaire. Les doigts restants pr�sentaient des extr�mit�s boursoufl�es, certaines sans ongle avec � la place des morceaux de peau racornis et noircis. Quand on le lui avait pr�sent� dans la for�t elle n'avait pas remarqu� ses infirmit�s.</p><p>��Ne faites pas attention, belle dame, fit joyeusement L'Aubigni�re. Ce ne sont que quelques souvenirs que je dois � l'amiti� des Iroquois. Ce n'est pas beau, j'en conviens, mais cela ne m'emp�che pas de faire claquer mon fusil.</p><p>��Les Iroquois vous ont tortur�?</p><p>��Ils m'ont attrap� lorsque j'avais seize ans, un automne o� j'�tais all� tirer le canard dans les marais, aux environs de Trois-Rivi�res. C'est pourquoi on m'appelle aussi maintenant Trois-doigts de Trois-Rivi�res.</p><p>Et, comme elle rie pouvait s'emp�cher de regarder avec piti� ces mains horribles�:</p><p>��Ils ont commenc� par me couper trois doigts avec des coquillages tranchants. Ce pouce-l� qui me reste a �t� br�l� dans un calumet. Pour les autres, les ongles ont �t� arrach�s avec les dents, et puis certains doigts ont encore �t� br�l�s.</p><p>��Et vous avez r�sist�?</p><p>C'�tait la voix de Florimond. Il tendait sa t�te embroussaill�e par-dessus la soupi�re. Ses yeux brillaient d'excitation.</p><p>��Pas un cri, jeune homme�! Crois-tu que j'aurais donn� la jubilation � ces loups de me voir grimacer et me tortiller. Aussi bien, c'�tait me condamner � mourir, mais de plus de la main des femmes. Quelle honte�! Quand ils ont vu que j'avais la r�sistance d'un guerrier, ils m'ont adopt� et je suis rest� plus d'un an avec eux.</p><p>��Vous parlez l'iroquoise�?</p><p>��Mieux peut-�tre que Swanissit le Grand Chef des S�n�cas lui-m�me...</p><p>Il ajouta soudain avec un regard circulaire qui semblait d�couvrir quelque chose au del� des apparences�:</p><p>��C'est lui que je cherche ici.</p><p>Il avait des yeux noirs dans un visage brun. Ses cheveux �taient ch�tains, assez boucl�s, et tombaient sur sa veste de peau � l'indienne garnie de grandes bandes de cuir. Autour de la t�te, il portait un bandeau brod� de toutes petites perles et qui retenait deux plumes par-derri�re. C'�tait sans doute ce ruban parmi ses boucles qui lui donnait un visage eff�min� et presque pu�ril, malgr� sa carrure d'ours et une taille au-dessus de la moyenne.</p><p>��Si c'est Swanissit que vous cherchez, alors, mon gar�on, vous feriez croire que vous le fuyez car il �tait dans le Nord, au lac Mistassin, le mois dernier, avec un parti de sa Nation, dit le comte de Lom�nie. Nous l'avons su par deux sauvages qui se sont heureusement �chapp�s de leurs mains alors qu'ils approchaient du bourg de ces deux indig�nes.</p><p>��Et moi je vous affirme qu'il est ici, fit L'Aubigni�re avec un coup de poing sur la table. Il est venu joindre Outtak�, le grand capitaine des Mohawks. Nous avons captur� un Iroquois l'autre soir. Il a parl�... L� o� est Outtak�, vous trouverez aussi Swanissit. Scalpons ces deux t�tes et les Cinq Nations iroquoises sont abattues.</p><p>��Tu veux venger tes trois doigts, dit Maupertuis en riant.</p><p>��Je veux venger ma s�ur et mon beau-fr�re et aussi les parents de mon voisin Maudreuil ici pr�sent. Cela fait six ans que nous traquons ce vieux renard de Swanissit pour lui faire la chevelure.</p><p>��Prends patience, �liacin, dit-il en s'adressant au petit baron � ses c�t�s. Un jour le scalp de Swanissit sera � ton poing. Et celui d'Outtak� au mien.</p><p>��Lorsque j'�tais aux Iroquois, reprit-il, Outtak� fut mon fr�re. C'est l'�tre le plus �loquent que je connaisse, le plus sournois, le plus vindicatif. Il est un peu sorcier et �troitement li� � l'Esprit des Songes. Je l'aime et je le hais. Disons que je l'estime pour sa valeur, mais je le tuerais volontiers car c'est bien la plus mauvaise b�te qu'un Fran�ais puisse croiser sur son chemin.</p><p>��Allez-vous finir par donner � manger � cette dame, cousin�? l'interrompit avec hargne Eloi Macollet.</p><p>��Oui-da, grand-p�re, ne vous f�chez pas, Madame, je suis confus. Pont-Briand, ne pourriez-vous pas faire quelque chose, vous aussi�?</p><p>��Si fait, je cherche un morceau dans cette infecte ragougnasse qui soit digne de la fourchette d'une jolie femme, mais...</p><p>��Et ceci, la patte de l'ours, c'est le meilleur, tu n'y connais rien, Pont-Briand, mon fr�re, on voit bien que tu n'es qu'un d�barqu� de fra�che date...</p><p>��Moi�? J'ai quinze ans de Canada�!...</p><p>��Allez-vous lui donner � manger�? grogna de nouveau le vieux, mena�ant.</p><p>��Voil�, voil�.</p><p>Ils attiraient l'�norme plat o� baignaient dans une graisse couleur d'ambre de g�latineuses et sombres rouelles. Romain de L'Aubigni�re y plongea sans souci de br�lure ses doigts mutil�s. Avec dext�rit�, il d�tachait de la viande bouillie les griffes ac�r�es, chacune autant de petits stylets courbes et cruels, que la cuisson avait ramollis un peu, mais qui faisaient un bruit cliquetant en s'amoncelant sur la table.</p><p>��Notre ami Mopountook s'en fera une parure fort �l�gante autour des hanches ou autour du cou.</p><p>Voici, madame, un morceau que vous allez pouvoir appr�cier sans risquer qu'une des armes d�fensives de Maskwa���Seigneur l'Ours���ne vous reste en travers de la gorge. Ang�lique consid�rait avec circonspection la part de viande d'ours que ses voisins s'�taient empress�s de jeter si courtoisement dans son assiette en l'arrosant de sauce onctueuse. Elle �tait venue pour traiter avec son mari la question de la jument et se trouvait prise au pi�ge d'un festin presque officiel. Elle jetait des regards vers son mari qui �tait assez �loign� d'elle, tout au bout de la grande table, mais par la faute de la fum�e et de l'agitation des convives elle ne pouvait croiser son regard et distinguait mal l'expression de ses traits. Elle avait conscience qu'il la fixait par instants de fa�on �nigmatique. Elle d�cida de faire preuve de politesse pour satisfaire les Fran�ais un peu �m�ch�s qui l'avaient convi�e pr�s d'eux et risquaient de se formaliser de son d�dain. Elle ne se sentait gu�re en app�tit, mais elle avait tout de m�me fait dans sa vie des choses plus difficiles que de manger de l'ours et elle en porta un morceau � sa bouche.</p><p>��Buvez�! dit Pont-Briand. Il faut boire pour faire passer toute cette graisse.</p><p>Ang�lique but et faillit tomber raide.</p><p>Toute la tabl�e suivait chacun de ses gestes dans un silence pesant. On aurait dit des chasseurs � l'aff�t.</p><p>Heureusement, Ang�lique avait appris � boire � la Cour de France et put faire bonne figure.</p><p>��Je commence � comprendre pourquoi les Indiens appellent votre alcool l'eau-de-feu, fit-elle quand elle eut retrouv� ses esprits.</p><p>Ils �clat�rent de rire et la contempl�rent avec ravissement. Puis chacun se replongea dans son �cuelle et le brouhaha des conversations reprit.</p><p>Ang�lique aper�ut le cuisinier Octave Malaprade qui venait du fond de la salle, pr�sentant de la volaille r�tie. Songeant � ses amis Jonas, elle se leva � demi dans l'intention de lui demander d'aller porter quelques plats � la petite habitation. Mais Pont-Briand la retint avec une telle force qu'elle en eut l'avant-bras meurtri.</p><p>��Ne vous �loignez pas, dit-il d'une voix pressante. Je ne pourrais le supporter.</p><p>� l'autre bout de la table, le comte de Lom�nie capta le mouvement de col�re de Peyrac � demi dress�. Il s'interposa�:</p><p>��Permettez-moi, comte, fit-il tout bas, je vais aller d�liver Mme de Peyrac et la conduire � la place d'honneur. Soyez tranquille, je la prends sous ma garde. �vitons les incidents... Il sont tous saouls.</p><p>Ang�lique voyait soudain s'incliner devant elle le colonel fran�ais.</p><p>��Madame, permettez-moi de vous conduire � la place qui vous revient de droit comme ch�telaine de ces lieux.</p><p>Ce disant, d'un regard bref mais imp�rieux, il intimait � Pont-Briand l'ordre de l�cher prise. Prenant le bras d'Ang�lique, il la conduisit tr�s galamment � l'autre extr�mit� de la table qui �tait inoccup�e, la fit placer au bout, s'assit � sa droite. Ang�lique se trouvait maintenant encore plus �loign�e de son mari, mais elle le voyait tout au bout en face d'elle, et c'�tait tout � fait comme au temps du Gai Savoir. Le colonel s'empressa et lui fit servir du dindon r�ti accompagn� de quelques l�gumes brais�s.</p><p>��Voici une nourriture plus en accord avec vos go�ts de jeune femme � peine d�barqu�e de France.</p><p>Elle protesta. Tout compte fait, le brouet d'ours noir ne lui avait pas paru une pitance si grossi�re. Elle pr�sageait qu'elle s'y habituerait sans peine.</p><p>��Mais ne contraignons pas la nature inutile ment, dit Lom�nie. Vous verrez, nous avons en automne beaucoup de gibier � plume auquel nos palais d'Europ�ens sont accoutum�s. Autant en profiter. Monsieur, dit-il � Malaprade, Mme de Peyrac souhaite faire porter un souper confortable � ses amis de la petite habitation. Voulez-vous avoir l'obligeance de vous en charger�?</p><p>Il recommanda au cuisinier de joindre � ce repas une fiasque de bon vin.</p><p>*****</p><p>Si ivre que f�t le lieutenant de Pont-Briand, l'intervention de son colonel avait suffi � le d�griser.</p><p>��Je ne sais pas ce qui m'a pris, glissa-t-il, piteux, � L'Aubigni�re.</p><p>��Tu es fou�! fit l'autre avec souci. Fou ou alors envo�t�... Mais prends garde�! La D�mone de l'Acadie n'est peut-�tre pas un mythe�!... Cette femme est vraiment trop belle... Et si c'�tait ��elle���? Souviens-toi des paroles du p�re d'Orgeval�!...</p><p>*****</p><p>Assise aux c�t�s du colonel de Lom�nie-Chambord, Ang�lique commen�ait � se d�tendre. Son mari �tait en face d'elle, comme autrefois. Elle l'apercevait au bout de la table, dans un halo, un peu trouble, et comme autrefois, quand il commen�ait � l'aimer, elle sentait son regard attentif pos� sur elle. Cela lui communiquait une sensation d'euphorie, le d�sir de briller et de participer � ce qui l'entourait. Elle �tait heureuse. L'alcool commen�ait � lui brouiller un peu les id�es. Elle oubliait pourquoi elle �tait venue. Le charme courtois du colonel agissait sur elle. La sympathie qu'il lui avait inspir�e d�s le premier abord se muait en un sentiment de confiance.</p><p>La simplicit� de ses mani�res, de ses gestes nets et pr�cis, s'accompagnait d'une sorte de gr�ce enveloppante et douce en laquelle l'esprit observateur d'Ang�lique ne manquait pas de d�celer l'habitude que cet homme avait de s'entretenir avec les femmes. Non pas dans le sens de galanterie qu'on lui pr�te trop souvent, mais dans celui, plus rare, qui consiste � savoir parler aux femmes un langage qui leur est familier et les met � l'aise, et qui, en bref, sans chercher � les s�duire, les rassure et les apprivoise. Il l'intriguait et il y avait en lui quelque chose d'inusit�.</p><p>Elle l'�couta lui parler des pays du Nord, des trois villes fran�aises au bord du Saint-Laurent, des tribus multiples qui fourmillaient autour et, comme elle l'interrogeait sur les Hurons, il lui confirma qu'ils �taient en effet d'origine iroquoise. Ils s'�taient s�par�s de leurs fr�res de la Vall�e Sacr�e en des temps d�j� lointains, � la suite d'on ne savait quelle dispute, et d�sormais se consid�raient comme ennemis ancestraux. C'�taient des Hurons que le premier explorateur fran�ais Jacques Cartier avait appris le nom des Iroquois, ce mot voulant dire ��vip�res cruelles��.</p><p>Quoi qu'on d�t, on en revenait toujours � parler des Iroquois. Les voisins imm�diats d'Ang�lique �taient contents de trouver une occasion de se m�ler � la conversation en parlant d'un sujet qu'ils connaissaient et qui paraissait l'int�resser. Ils �taient subjugu�s par ses fa�ons de grande dame. Chacun, ici m�me, pressentait que cette femme s'�tait assise � la table du Roi. Ils ne doutaient pas qu'elle avait r�gn� � la Cour parmi des hommes qui l'entouraient d'hommages. Ils pressentaient qu'elle avait �t� adul�e par des princes... Ils d�taillaient chacun de ses gestes, sa mani�re de croiser ses mains flexibles, d'y appuyer son menton, de fixer hardiment son interlocuteur ou au contraire de baisser ses longues paupi�res d'un air secret, en l'�coutant, de grignoter quelque chose distraitement, d'attraper son gobelet et de le vider d'un trait, sans fa�on, et d'�clater de rire soudain, d'un rire irr�sistible qui vous prenait au ventre.</p><p>Et c'�tait un �trange paradis qui s'ouvrait ce soir pour la bizarre humanit� rassembl�e � Katarunk.</p><p>Avec cette femme � leur table, c'�tait le ciel sur la terre, le printemps en plein hiver, la beaut� descendue parmi eux, brutes qu'ils �taient � l'odeur de cuir et de suint, c'�tait la lumi�re du soleil per�ant les brumes de leur tabagie, et un sourire de femme comme un baume sur leurs c�urs endurcis. Us se sentaient des h�ros, lame ferme et l'esprit agile et les mots leur venaient tout seuls pour d�crire les contr�es qu'ils avaient parcourues ou exposer leur point de vue.</p><p>Romain de L'Aubigni�re parla de la Vall�e Sacr�e des Iroquois, de la lumi�re ros� qui baigne les coteaux o� s'alignent les longues maisons d'�corces aux toits arrondis, de l'odeur du ma�s vert�����...Rares sont ceux qui reviennent vivants de cette vall�e... Rares sont ceux qui reviennent avec tous leurs doigts...��</p><p>��Moi, dit Perrot en �talant ses mains ouvertes.</p><p>��Toi, tu es consid�r� par eux comme un magicien. Tu as d� faire alliance avec le diable, mon ami, pour t'en sortir...</p><p>��N'est-ce pas �trange que le seul nom de Fran�ais jette les Iroquois dans des transes de fureur d�mentielle et n'est-ce pas la preuve que les g�nies du mal les habitent plus particuli�rement, �mit un des coureurs de bois nomm� Aubertin. Ils semblent surtout craindre dans les Fran�ais la puissance de la religion qu'ils apportent. Voyez comme ils ont trait� nos missionnaires�!... Nous ne pouvons jamais nous vanter d'�tre � l'abri de leurs coups, m�me pas l'hiver. N'est-ce pas en plein mois de f�vrier qu'ils ont assailli vos seigneuries, � toi Maudreuil et � toi L'Aubigni�re�? Scalp� vos parents et vos serviteurs, mis le feu � vos domaines�? Et ceux qui restaient bless�s sont morts de froid...</p><p>��Oui, c'est bien ainsi que les choses se sont pass�es, dit �liacin de Maudreuil.</p><p>Ses yeux bleus brill�rent d'un feu sombre et l'on aurait dit que la couleur y stagnait comme du plomb fondu.</p><p>��C'est Swanissit qui a fait cela, avec ses S�n�cas, et il n'a gu�re cess� de courir depuis, semant la terreur partout. Je ne le laisserai pas aujourd'hui rentrer dans sa tani�re que je n'aie sa chevelure.</p><p>��Et moi, j'aurai la chevelure d'Outtak�, dit Romain de L'Aubigni�re.</p><p>Mopountook leva la main et se dressa pour parler. On l'�couta dans un silence religieux. Les Blancs pr�sents avaient appris des sauvages � ne pas se couper la parole et � s'�couter mutuellement avec respect. Chacun ici paraissait comprendre le discours du chef des M�tallaks. Lom�nie, devinant la curiosit� d'Ang�lique, se pencha vers elle et lui murmura la harangue du Sagamore.</p><p>��L'Iroquois est l� autour de nous. Il r�de comme un coyotte affam�. Il veut la destruction des enfants de l'Aurore. Nous l'avons rencontr� au bord de nos territoires. Il nous annon�ait la guerre. Mais la femme blanche n'a pas craint de l'affronter et l'a pr�cipit� dans les eaux. Et maintenant l'Iroquois a perdu sa force. Il le sait. Il va demander la paix.</p><p>��Dieu t'entende, r�pondit Perrot.</p><p>��Encore cette histoire de tortue�!... dit Ang�lique � Lom�nie. Sur le moment j'ai eu peur, je l'avoue. Mais j'�tais loin de donner � cet accident une port�e aussi mystique. Cela a-t-il vraiment tant d'importance�?</p><p>Elle but une gorg�e d'eau-de-vie et huma dans le fond du verre un parfum de marc de pommes. Lom�nie l'observait en souriant.</p><p>��Je crois que vous commencez � vous rassurer, dit-il. Vous en �tes au stade o� les histoires d'�pouvante quotidienne ne vous font pas plus d'effet que les derniers ragots du voisinage. Vous verrez, on s'habitue tr�s vite.</p><p>��C'est peut-�tre gr�ce � cette g�n�reuse eau-de-vie, et aussi gr�ce au soutien de votre gentillesse pour moi, fit-elle en lui glissant un regard affectueux. Vous savez si bien vous y prendre avec les femmes... Oh�! ne vous m�prenez pas. Je veux dire que vous avez une fa�on � vous, rare chez un homme de guerre, de leur inspirer confiance, de les rassurer, de leur donner l'impression qu'elles existent. O� avez-vous acquis ces talents, monsieur de Lom�nie�?</p><p>��Eh bien, fit le comte sans se d�concerter, je pense que c'est durant les ann�es pendant lesquelles je me suis trouv� au service de M. de Maisonneuve.</p><p>Et il raconta comment il �tait arriv� au Canada lorsque ce courageux gentilhomme �tait venu fonder Ville-Marie en l'�le de Montr�al. Alors des couples arrivaient de France ou des filles du roi qu'on envoyait ici pour se marier avec les colons. Lui, Lom�nie, �tait charg� d'aller les accueillir au bord du fleuve Saint-Laurent, de les guider et de les encourager dans leur existence nouvelle, combien d�concertante.</p><p>��Nous vivions alors en butte aux attaques incessantes des Iroquois et il n'y avait pas homme qui ne risqu�t de se faire enlever la chevelure d�s le seuil de sa propre maison. Les colons moissonnaient leur fusil � port�e de la main. Les filles du roi qu'on nous envoyait �taient pour la plupart gentilles, accortes et de bonnes m�urs, mais peu avis�es dans la tenue d'une maison ou des travaux des champs. Mlle Bourgoys et moi nous �tions charg�s de faire leur instruction.</p><p>��Qui �tait cette demoiselle Bourgoys�?</p><p>��Une sainte fille venue de France � seule fin d'instruire les enfants des colons.</p><p>��Seule�?</p><p>��Seule tout d'abord, sous la protection de M. de Maisonneuve. Notre gouverneur ne jugeait pas possible � l'�poque d'amener en un poste si avanc� un ordre de religieuses. Nous vivions le plus souvent tous rassembl�s dans le fort. Mlle Bourgoys soignait les bless�s, lavait le linge, apprenait aux femmes � tricoter et s'occupait d'apaiser les petites querelles.</p><p>��J'aimerais conna�tre cette femme, dit Ang�lique. Est-elle encore au Canada�?</p><p>��Certes�! Au cours des ann�es, elle s'est trouv� des compagnes pour l'aider dans sa t�che et elle est maintenant � la t�te d'une petite congr�gation qui instruit plus d'une centaine d'enfants � Ville-Marie, et aussi dans les villages �loign�s aux environs de Qu�bec et � Trois-Rivi�res. Pour ma part, Montr�al pouvant vivre maintenant de ses seules forces et M. de Maisonneuve ayant �t� rappel� en France, j'ai repris du service sous les ordres de M. de Castel-Morgeat, gouverneur militaire de la Nouvelle-France. Mais je ne suis pas pr�s d'oublier le temps o� je me travestissais en ma�tre-queux pour enseigner aux petites Fran�aises nouvellement d�barqu�es des recettes culinaires capables de retenir leur mari au foyer.</p><p>Ang�lique riait en imaginant l'officier ceint d'un tablier bleu et inculquant les rudiments de la cuisine familiale � quelque goton de village, ou orpheline de l'h�pital g�n�ral dont l'Administration s'�tait g�n�reusement d�barrass�e en l'envoyant se marier au del� des mers.</p><p>��Cela devait �tre merveilleux de vivre en votre compagnie, d'�tre accueilli par vous. Toutes ces femmes devaient �tre folles de vous�?...</p><p>��Non, je ne crois pas, dit Lom�nie.</p><p>��Vous m'�tonnez. Vous �tes si charmant�!...</p><p>Lom�nie riait, se rendant compte qu'elle commen�ait � �tre un peu ivre.</p><p>��Cela ne faisait pas des drames passionnels�? interrogea Ang�lique.</p><p>��Non, je vous assure, madame. Voyez-vous, nous, nous �tions une tr�s pieuse assembl�e aux m�urs rigoureuses. Sans cela, nous n'aurions pu nous maintenir ainsi aux avant-postes de la chr�tient�. Moi-m�me je suis un religieux, j'appartiens � l'ordre des Chevaliers de Malte. Ang�lique ouvrit la bouche avec stupeur.</p><p>��Oh�! quelle folle je suis�!</p><p>Puis elle s'�cria avec extase�:</p><p>��Un chevalier de Malte�! Quel bonheur�! J'aime tellement les chevaliers de Malte. Ils ont essay� de me racheter lorsque j'ai �t� vendue comme esclave au batistan de Candie... Enfin, ils ont fait de leur mieux... Les ench�res �taient trop lourdes, mais je n'oublierai jamais leur geste... Et quand je pense � toutes les sottises que je vous ai dites�! Oh�! je suis impardonnable�!</p><p>Elle renversa en arri�re son cou ravissant et �clata de rire... Tous, y compris Lom�nie, la regardaient avec enchantement. Le rire d'Ang�lique leur r�v�lait sa pr�sence f�minine avec une r�alit� troublante.</p><p>Peyrac serra les m�choires. Il l'avait observ�e avec passion, subissant son charme, mais maintenant il se sentait envahi de col�re contre elle, lui en voulait de sa s�duction �clatante, de ses regards et de son fou rire, et de son attitude teint�e de coquetterie envers Lom�nie. L'homme lui plaisait, c'�tait visible�! Et puis elle avait trop bu. Qu'elle �tait belle, mordious�!</p><p>Ce rire remuait du bonheur au fond des c�urs.</p><p>Non�! d�cid�ment, on ne pouvait lui en vouloir d'�tre si belle et d'attirer tous les regards. Elle avait �t� cr��e pour �blouir...</p><p>Il saurait lui rappeler, cette nuit, qu'elle n'appartenait qu'� lui seul�!... Clovis l'Auvergnat, gnome t�n�breux, en bonnet de laine, surgit soudain aux c�t�s de Peyrac. Il portait un mousquet sous le bras.</p><p>��J'm'en va abattre la jument, monsieur le comte, chuchota-t-il. Peyrac lan�a encore un regard dans la direction d'Ang�lique. Si elle �tait un peu folle, en revanche, � Lom�nie, on pouvait faire confiance.</p><p>��Bien, je t'accompagne, dit-il en se levant.</p></section><section><p><strong>Chapitre 12</strong></p><p>Ang�lique sursauta si fort que Lom�nie, surpris, avan�a la main comme pour la retenir.</p><p>��Ce n'est rien, balbutia-t-elle, mais est-ce que�?...</p><p>Elle venait de s'apercevoir que la place de son mari �tait vide. Elle se dressa d'un bond.</p><p>��Excusez-moi, il faut que je me retire...</p><p>��D�j�, madame, nous en sommes tous d�sol�s�; ne pouvez-vous pas rester encore un peu�?</p><p>��Non, non, il faut que je dise deux mots � M. de Peyrac... et je vois qu'il est sorti.</p><p>��Permettez-moi au moins de vous accompagner.</p><p>��Non, je vous en prie... Restez avec vos amis... Je peux tr�s bien...</p><p>Mais Lom�nie se comporta comme doit le faire tout galant homme � l'�gard d'une aimable femme qu'il devine l�g�rement prise de boisson. Sans insister, il ne l'en soutint pas moins jusqu'au seuil, lui ouvrit la porte et ne la quitta que lorsqu'il se fut assur� que l'air du dehors lui avait fait du bien et qu'elle se tenait sur ses jambes et se trouvait � deux pas de son habitation.</p><p>D�s qu'il l'eut quitt�e, Ang�lique se jeta � travers la cour. Celle-ci �tait plus encombr�e que jamais.</p><p>Ang�lique se fraya un passage sans douceur jusqu'� la porte de la palissade. Elle aper�ut son mari qui descendait vers les prairies basses au bord du fleuve avec � ses c�t�s la silhouette courte du forgeron auvergnat portant un mousquet.</p><p>Elle s'�lan�a en courant.</p><p>Il n'�tait pas facile de circuler parmi les souches tra�tresses, elles-m�mes tout enchev�tr�es par des plantations de haricots grimpants.</p><p>Ang�lique s'y prit les pieds et tomba rudement sur les genoux. Elle jura comme un larron. Mais le choc la d�grisa un peu. Relev�e, elle prit le temps de poser le pied avec plus de prudence. Elle tremblait d'impatience. Elle craignait d'arriver trop tard... En ombres noires sur le couchant �tincelant, elle voyait se profiler les silhouettes des chevaux broutant l'herbe rare n�e des vases dess�ch�es.</p><p>Enfin elle fut � port�e de voix.</p><p>��Joffrey�! Joffrey�!</p><p>Le comte se retourna.</p><p>��Vous allez tuer Wallis�?</p><p>��Oui�!... Qui vous en a pr�venue�?</p><p>Ang�lique d�daigna de r�pondre. Elle suffoquait, hors d'elle-m�me. Elle ne pouvait voir le visage de Joffrey de Peyrac, � contre-jour, et il lui semblait qu'elle ha�ssait cette forme d'homme noire et opaque, dress�e devant elle, comme un roc.</p><p>��Vous n'avez pas le droit d'agir ainsi, cria-t-elle. Pas le droit. Sans m'en pr�venir... J'ai port�... oui, j'ai port� cette b�te jusqu'ici, au prix de difficult�s et de fatigues inou�es. Et voici que vous allez an�antir tout d'un geste.</p><p>��Ma ch�re je m'�tonne que vous preniez sa d�fense. La jument a prouv� qu'elle �tait une b�te vicieuse et indomptable. Par sa panique hier, devant la tortue, elle a failli �tre la cause de votre mort et de celle de votre fille. Et en brisant sa longe, le soir, elle vous a contrainte � une recherche qui aurait pu fort mal se terminer...</p><p>��Qu'importe�! C'est � moi d'en juger. Cela ne vous regarde pas...</p><p>Son souffle continuait d'�tre hach� et sa voix fr�missante.</p><p>��Vous me l'aviez confi�e pour que j'en vienne � bout et j'y suis parvenue. Simplement, il y a eu le bruit de la chute d'eau qui l'emp�chait d'entendre ma voix. Et l'odeur impossible de ces Indiens qu'elle ne peut supporter. Tout comme moi, d'ailleurs. Je comprends Wallis. Ce n'est pas elle qui est coupable, c'est le pays. Et vous alliez l'abattre sans m�me m'en avertir�! Ah, je ne pourrai jamais m'entendre avec l'homme que vous �tes devenu... j'aurais mieux fait de...</p><p>Ang�lique eut un hoquet. Elle crut qu'elle allait �clater en sanglots. Elle se d�tourna et s'enfuit aussi vite qu'elle pouvait dans un tel �tat de surexcitation qu'elle vola sans tr�bucher une seule fois.</p><p>Elle ne s'arr�ta qu'� bout de souffle pr�s d'un petit ruisseau o� le couchant se refl�tait. D'instinct, elle avait couru vers la lumi�re, l� o� la plaine et les montagnes se montraient encore tout embras�es par les rayons du soleil disparu. Elle avait tourn� le dos � la nuit et au brouhaha du camp et, maintenant, dans le silence, le bruit de sa propre respiration lui paraissait �norme, comme amplifi�. On aurait dit que tout un paysage grandiose et taciturne se figeait soudain pour �couter cette femme solitaire reprendre haleine.</p><p>��D�cid�ment, je suis compl�tement saoule, songeait-elle. On m'y reprendra � boire de leur fichu alcool canadien�!... Qu'ai-je donc racont� � M. de Lom�nie, tout � l'heure�?... Il me semble m�me que je lui ai dit qu'on m'avait vendue comme esclave au batistan de Candie�! Oh�! c'est �pouvantable�!... Et � Joffrey�? Comment ai-je pu lui parler sur ce ton�?... Et encore devant l'un de ses hommes, justement Clovis, le pire de tous�!... Joffrey ne me pardonnera jamais. Mais pourquoi aussi�! Pourquoi est-il tellement... tellement...�� Les mots la fuyaient. Sa vue �tait encore brouill�e. Elle respira profond�ment et les battements de son c�ur commenc�rent � s'apaiser. Son grand manteau couleur d'amarante se gonflait sous les assauts du vent...</p><p>Au bord de l'horizon, de petits nuages gris perle, allong�s, entass�s, se confondaient avec les sommets des Appalaches. Vers l'ouest, peu � peu, les monts s'effa�aient, dans une brume couleur de safran. En revanche, la plaine allong�e � ses pieds devenait sombre, mais d'une obscurit� p�trie de lumi�re qui faisait songer � la translucidit� fugace du mercure, sur des lieues et des lieues, et se rayait de mille lacs d'or pur d'un �clat insoutenable. Sous cette armure, sous ce voile �pandu, aux approches de la nuit, Ang�lique devinait la vraie nature de cette terre abandonn�e aux Arbres et aux Eaux, dans un renouvellement incessant et cependant st�rile, et le lent mouvement des montagnes �tir�es jusqu'� l'infini lui donnait envie de g�mir sourdement comme devant un mal immense. Pas une fum�e ne s'�levait lentement d'un point quelconque pour trahir une pr�sence humaine. Le d�sert�! La terre morte�!</p><p>Elle tomba � genoux, accabl�e.</p><p>Pr�s d'elle, des feuillages bordant le ruisseau exhalaient une odeur t�nue, un peu acre, mais qu'elle reconnut. Elle s'en saisit, froissa la plante entre ses paumes.</p><p>��De la menthe�! De la menthe sauvage...</p><p>Soudain, elle plongeait son visage entre ses mains, se grisait de cet ar�me enfin familier qui lui rappelait les bosquets de son enfance. Elle s'�broua dans cette odeur avec une sorte d'exaltation et elle soupirait en passant sur ses joues, sur ses tempes, ses mains parfum�es. Ang�lique regarda autour d'elle, lentement, et elle l�chait sur ses l�vres la saveur du vent. Mais lorsque son regard atteignit la lisi�re du bois, elle d�tourna vivement la t�te. Elle continua � fixer les montagnes lointaines, l'esprit vide, se demandant si elle avait r�v�. Qu'avait-elle donc vu briller � travers les troncs immobiles�? Des yeux�!</p><p>Elle regarda encore deux fois dans la m�me direction et, chaque fois, ensuite, elle revenait � la contemplation de la plaine obscure o� les lacs continuaient d'�tinceler comme de longues flaques d'or parsem�es d'�les brunes.</p><p>Enfin, la troisi�me fois, elle ne se d�tourna plus.</p><p>C'�tait un arbre devenu homme, une colonne de chair vivante parmi les troncs de bois, mais de la m�me sombre et impassible couleur.</p><p>Il y avait l� un Indien debout, qui la regardait, si intimement m�l� � la p�nombre de la for�t et si parfaitement immobile que rien ne semblait le distinguer, dans son essence, des arbres qui l'entouraient. Il �tait dress� parmi eux comme parmi ses semblables. Il vivait de la m�me vie v�g�tale, aux pulsations cach�es, n� de l'humus, prisonnier de ses racines et, comme eux, t�moin secret et muet, plein d'orgueil, des temps et des saisons. Un arbre aux yeux vivants. Deux fentes d'agate dans une �corce lisse.</p><p>La lueur soufr�e, qui filtrait les branches, descendait le long de ses �paules, de ses bras et de ses hanches et accusait sa musculature puissante.</p><p>Un collier de dents d'ours, blanches et luisantes, soulignait la base de son cou tr�s long, mais cependant tr�s large et fortement muscl�, et des deux c�t�s duquel se gonflaient des pendants d'oreilles, en forme de boules �carlates. La face �tait courte et ronde, avec des m�plats puissants, nez, pommettes, orbites largement model�es au-dessus d'une bouche longue et farouche.</p><p>Les oreilles �cart�es, grandes et pointues vers le sommet, ne semblaient pas tout � fait appartenir � cette t�te taill�e dans la masse, mais y avoir �t� rajout�es, avec leurs pendeloques comme ornements.</p><p>Partant du milieu du front, une �norme touffe de cheveux allait en s'�paississant jusqu'au sommet du cr�ne ras�, o� l� elle s'�panouissait en gerbe m�l�e � des plumes d'aigles, � des queues de mouffettes noires et blanches.</p><p>Il �tait coiff� comme un Huron.</p><p>MAIS CE N'�TAIT PAS UN HURON�! C'�tait une certitude glac�e qui la faisait examiner l'Indien, proche pourtant d'elle de six pas, avec l'attention que l'on porte � un animal dangereux. Mais, en m�me temps il y avait au fond d'elle quelque chose qui se refusait � l'accepter comme une r�alit� humaine car il ne bougeait pas. Il avait l'immobilit� du rocher. Et m�me ses yeux brillants perdaient de leur vie, � force d'�tre fixes et sans mouvement.</p><p>Elle fut tout � coup persuad�e qu'il n'existait pas, qu'elle avait la berlue. Alors elle sentit son odeur dans le vent, l'odeur fauve de l'Indien, oint de graisse d'ours rance, impr�gn�e de tabac et de sang, et cachant peut-�tre dans les plis de son brayet de peau des scalps mal s�ches.</p><p>Cette odeur-l� �tait bien r�elle, la fit bondir sur ses pieds, dans un r�flexe d'horreur. L'Indien ne bougeait toujours pas. Ang�lique se mit � reculer doucement. Bient�t, elle ne le vit plus car le cr�puscule tombait et l'ombre sur la terre �tait dense. Alors, se retournant, elle courut vers le fort, avec la terreur de sentir une fl�che se planter entre ses �paules.</p><p>�tonn�e d'�tre en vie, elle se retrouva sans mal devant le poste, parmi le mouvement bruyant du campement indien. Elle fut sur le point de crier ��Alerte aux Iroquois��... mais se retint. Elle n'�tait plus tr�s s�re de ce qu'elle avait aper�u l�-haut... Pourtant ce n'�tait pas un Huron... Les Hurons vivent depuis trop longtemps � l'ombre des Fran�ais, suivant leurs traces, participant � leurs guerres, campant aux abords de leurs villes, mangeant leurs restes, priant leur Dieu.. Ce sont des chacals, toujours en bandes. Ils ne r�dent pas ainsi, seuls et farouches dans les bois, comme les loups.</p><p>Elle les voyait l�, dansant, secouant leurs grelots, leurs panaches, leurs m�dailles et, au passage, des mains sales essayaient de caresser son manteau. Elle franchit l'entr�e, traversa la cour et tr�s vite elle put fermer sur elle la porte de la petite habitation.</p><p>Toute cette course, cette rencontre, ces all�es et venues dans un silence peupl� d'ombres, travers� de vent et de bruits indistincts, avaient eu l'incoh�rence d'un cauchemar. Ang�lique se sentait dans l'�tat d'esprit de l'�tre qui r�ve, conscient de vivre certains actes, mais ayant oubli� qui il est et ce qu'il recherche. Elle se rappelait qu'elle avait couru � droite, � gauche dans le cr�puscule, comme fuyant d'insupportables menaces, elle avait cru trouver la paix en cueillant la menthe sauvage, elle avait regard� vers un arbre et elle avait vu que ce n'�tait pas un arbre mais un Indien et, en regardant l'Indien, elle avait vu que ce n'�tait pas un �tre humain mais l'image de la haine, et maintenant elle ne savait vraiment plus si elle avait vu tout cela. Le feu mourait dans l'�tre de la salle d'entr�e. Il n'y avait personne. L'impression d'irr�alit� se prolongeait et, pendant un instant, Ang�lique ne se rappela plus au juste ce qu'elle avait esp�r� trouver ici. Un bruit obs�dant, qui s'amplifiait, puis retombait, se renouvelant sans cesse, la rappela � elle. Elle tressaillit. Elle n'arrivait pas � saisir la signification de ce bruit qui troublait le silence pesant, � intervalles r�guliers. Enfin, elle comprit. C'�tait simplement Ma�tre Jonas ronflant dans la chambre voisine. Ang�lique respira et se moqua d'elle-m�me. Ses amis s'�taient mis au lit, profitant du rustique confort si bien gagn� apr�s des semaines de caravane. Tout le monde dormait � poings ferm�s, y compris Honorine, sans doute. Sur la table, des �cuelles empil�es apr�s avoir �t� lav�es trahissaient le souci des m�nag�res protestantes de laisser la maison en ordre avant de prendre du repos. Le baquet qui avait servi aux ablutions s�chait dans un coin. On avait soigneusement �pong� les flaques d'eau � terre et les d�bris de repas sur la table de gros bois.</p><p>Une chandelle, plant�e dans un bougeoir, attendait avec, � c�t�, un briquet � tige d'amadou. La jeune femme battit le briquet et, le bougeoir en main, gagna la porte sur la gauche. La chambre d'o� elle �tait sortie quelques heures auparavant �tait vide aussi. Mais quelqu'un, discr�tement, peut-�tre Elvire, avait enlev� ses v�tements de voyage et ses bottes, pour les nettoyer, et avait relev� les courtines du lit grossier et rabattu le coin du drap de lin comme pour un appr�t � une nuit reposante. Ang�lique d�dia un remerciement amical � la gentille jeune femme et alla s'agenouiller devant l'�tre pour ranimer le feu. Machinalement ses doigts d�li�s, habiles � toutes les besognes, cassaient les branchettes, rassemblaient les b�ches, �vitaient les longues �pines des gen�vriers avant d'en jeter une bourr�e sur les flammes pour les rendre odorantes. Le feu en s'�lan�ant eut des craquements vivants.</p><p>Ang�lique songeait � celui qu'elle avait aper�u entre les arbres, pr�s de la source... Aux Fran�ais qui �taient venus du Nord, du froid Saint-Laurent, pour les guetter, les abattre peut-�tre... � ses deux fils et � leur �nigmatique jeunesse. Elle songeait � Honorine... N'y aurait-il pas toujours quelque chose d'insurmontable entre sa fille et elle et qu'elles ne pourraient franchir�? Elle pensait aussi � son mari et aspirait tour � tour � ce qu'il v�nt la rejoindre et � ce qu'il la laiss�t seule.</p><p>L'angoisse continuait � l'oppresser. Elle ne savait pas exactement pourquoi. Elle tendit ses mains � la flamme.</p><p>La flamme jaillit et cr�pita. Ang�lique se raccrochait � des choses connues et qu'elle pouvait encore domestiquer�: le feu, la menthe sauvage...</p><p>Le loquet d'une porte sauta et, en apercevant sur le seuil de la chambre la haute stature de Joffrey de Peyrac, elle songea, envahie d'une joie et d'une faim qui faisaient courir plus vite son sang dans ses veines�: ��Il est revenu... Il ne me laissera pas... Il sait que j'ai besoin de lui... Il a besoin de moi... Heureusement que nos corps s'entendent...��</p></section><section><p><strong>Chapitre 13</strong></p><p>Lorsqu'il avait franchi la porte de l'habitation, Joffrey de Peyrac avait �t� saisi par la crainte de ne pas la trouver l�. Elle l'avait fui si brusquement, tout � l'heure au bord du fleuve. � ce moment-l� il avait h�sit� � s'�lancer derri�re elle, puis il avait craint que son humeur ombrageuse s'en irrit�t.</p><p>D'ailleurs, avant de la rejoindre, il lui fallait placer des sentinelles pour la nuit. Des sentinelles qui surveilleraient les sentinelles fran�aises. Il y aurait un de ses hommes pour chaque groupe de Fran�ais ou d'Indiens. Durant les heures de la nuit, Cantor gratterait de la guitare pour les soldats et leur chanterait des chansons du pays.</p><p>��Alouette, gentille alouette... Alouette, je te plumerai... � savoir qui plumerait l'autre�?</p><p>Florimond viendrait le relayer aux premi�res heures du jour et si les soldats se d�cidaient enfin � dormir, Florimond en ferait autant, mais d'un �il. Telles �taient les consignes de Peyrac.</p><p>Octave Malaprade offrirait ses services aux officiers�; lorsque ceux-ci auraient regagn� leurs couches, Yann Le Cou�nnec prendrait la rel�ve pr�t � bondir au moindre mouvement de ces messieurs.</p><p>Toute la nuit, Perrot, Maupertuis et son fils iraient de wigwam en wigwam parmi les Algonquins, les Hurons et les Ab�nakis, parlant avec les capitaines indiens, fumant avec eux, les entretenant de bons souvenirs.</p><p>Car on �tait tous bons amis, n'est-ce pas�? Mais il valait mieux ne pas se perdre de vue un seul instant.</p><p>Enfin, le comte de Peyrac avait pu regagner l'habitation et tout � coup il avait song�: Et si elle n'�tait pas l�?</p><p>Tant de jours, tant d'ann�es il a v�cu sans elle, avec la plaie de son absence � son flanc�!</p><p>Maintenant qu'ils sont r�unis, parfois cela lui semble fou. Il doute. Elle n'est plus l�. Elle a de nouveau disparu.</p><p>Elle est redevenue une ombre, souvenir amer, souvenir torturant, lorsqu'il l'imaginait dans les bras d'autres hommes ou bien morte dans les sables du d�sert, au Maroc5. Atterr�, il contemplait la premi�re pi�ce d�serte. Puis il vit une lumi�re sur la gauche par l'entreb�illement d'une porte et entendit craquer un feu. D'un grand pas, il bondit et la vit. Elle �tait l�, agenouill�e devant l'�tre, avec ses cheveux dor�s sur ses �paules et tournant vers lui ses grands yeux au regard inoubliable.</p><p>Alors il repoussa sans bruit le battant de la porte et tourna la grosse cl� grossi�rement forg�e dans la serrure.</p><p>Puis il s'approcha � pas lents et s'appuya � l'auvent de la chemin�e de galets.</p><p>��Rien ne pouvait les s�parer, songeaient-ils tous deux, en cet instant. Rien, tant que leur seule vue les emplirait chaque fois d'un si pressant besoin de se rejoindre, de s'aimer.��</p><p>Elle pensait que pour avoir la joie de le sentir l�, pr�sent, solide, plant� sur ses hautes jambes dures, bott�es de cuir noir, elle accepterait tout.</p><p>Il pensait que pour avoir le droit de la prendre dans ses bras, de poser ses l�vres sur ses l�vres, de caresser sa taille pleine et flexible, il lui pardonnerait tout... Elle le regarda de bas en haut et vit qu'il souriait � demi.</p><p>��Je crois que la boisson m'a �gar� l'esprit ce soir, dit-elle � mi-voix avec une confusion sinc�re. Voulez-vous me pardonner des paroles qui ont d�pass� ma pens�e�?... Vous n'avez pas tu� Wallis, n'est-ce pas�?</p><p>��Non, je m'en voudrais de vous causer une telle peine. Il n'en reste pas moins que cette b�te est dangereuse et que je lui garde rancune des dangers qu'elle vous a fait courir... Mais je reconnais que j'ai commis une grosse b�vue en ne vous avertissant pas de mes intentions de l'abattre, une erreur indigne d'un homme qui se posait jadis en ma�tre de l'Art d'Aimer. � votre tour, madame, veuillez me pardonner. Il y a trop longtemps que je ne consid�re plus les femmes comme j'aimais � le faire, au temps de Toulouse. La M�diterran�e est une mauvaise �cole pour ce propos. La fr�quentation des odalisques molles et sottes vous d�shabitue de voir en une femme un �tre pensant. Jouet, objet de plaisir ou esclave, on est port� � les m�priser... Dites-moi o� �tes-vous all�e courir, ce soir, pour vous calmer, apr�s m'avoir quitt�?...</p><p>��L�-haut, sur les collines vers l'ouest. J'ai d�couvert un ruisseau pr�s duquel pousse de la menthe sauvage...</p><p>��Prenez garde�!... C'est une grave imprudence de s'�loigner ainsi du camp... Les dangers sont partout et... je ne suis s�r de personne. Promettez-moi de ne plus recommencer, ma ch�rie�!</p><p>De nouveau le serpent de l'angoisse se leva dans le c�ur d'Ang�lique.</p><p>��J'ai peur, murmura-t-elle.</p><p>Et, le regardant en face, avec tout son courage�:</p><p>��J'ai peur, r�p�ta-t-elle. Je vous d��ois, n'est-ce pas�? Je vous avais dit que je n'aurais jamais peur, que vous pouviez m'emmener et que je serais forte et que je vous aiderais, et puis voil�!...</p><p>Elle tordit ses mains avec angoisse.</p><p>��Rien ne va comme je l'avais pr�vu. Je ne sais pas si j'ai pris les choses par le mauvais bout ou si... tout ici me r�vulse. Je me demande ce que nous sommes all�s chercher dans ces solitudes effrayantes et dangereuses o� trop d'ennemis nous guettent. Il me semble que ces �normes distances ne peuvent que nous s�parer, que ce n'est pas une vie pour nous et que je n'ai pas ou je n'ai plus les qualit�s n�cessaires pour l'affronter.</p><p>Elle r�p�ta�:</p><p>��Je vous d��ois, n'est-ce pas�?</p><p>Elle pr�f�rait qu'il le dise tout de suite, qu'il l'accuse, qu'il se d�voile, enfin�! Mais il resta silencieux et elle voyait les lueurs du feu jouer sur sa face ravin�e et durcie, ind�chiffrable.</p><p>��Non, vous ne me d�cevez pas, mon amour, dit-il enfin. Au contraire, j'aime savoir que vous n'�tes ni dupe ni inconsciente... De quoi avez-vous peur exactement�?</p><p>��Je ne sais pas, avoua-t-elle avec un geste d'impuissance.</p><p>Car il y avait trop de choses et, s'il lui avait fallu pr�ciser, aurait-elle pu dire que ce qui la faisait trembler, c'�taient des choses informul�es, comme ce poids d'un regard invisible derri�re les arbres�?... Et lui aurait-elle parl� de l'Indien entrevu ce soir�?... Elle secoua la t�te...</p><p>��Dommage, r�pondit-il, cela nous aurait peut-�tre �clair�s que vous sachiez nettement ce qui vous effraye.</p><p>Dans une poche de son justaucorps, il prit une feuille de tabac roul�e en forme de cigare. Parfois il d�laissait la pipe. Elle aimait le revoir fumer comme au temps du Gai Savoir. Avec empressement, elle lui tendit une petite branche au bout incandescent. Il laissa lentement la fum�e s'�chapper de ses l�vres.</p><p>��Ce dont j'ai peur, reprit-elle en h�sitant, c'est surtout de m'apercevoir que je me suis fourvoy�e. Et que je suis incapable de m'habituer � ce pays, ni aux gens qui l'habitent... ni m�me � vous, acheva-t-elle avec un sourire qui att�nuait sa d�claration. C'est encombrant une femme, n'est-ce pas, mon seigneur�?...</p><p>Et elle lui d�diait, avec la gr�ce de son sourire, l'hommage du sentiment ardent qui l'habitait. Il eut un petit hochement de t�te affirmatif.</p><p>��Oui, certes, c'est encombrant une femme qu'on ne peut regarder sans avoir envie de faire l'amour.</p><p>��Ce n'est pas cela que je voulais dire.</p><p>��Moi si�!</p><p>Il marchait � travers la pi�ce en s'enveloppant de fum�e bleue.</p><p>��C'est vrai, ma ch�re, vous m'embarrassez fort. Je dois garder la t�te froide et pourtant, quelle que soit l'heure du jour, votre approche me trouble. J'ai des envies terribles de m'isoler avec vous, de vous serrer dans mes bras, de vous embrasser longue ment, de vous �couter ne parlant qu'� moi seul, de vous contempler... Mais d'autres t�ches me requi�rent et, pour un peu, elles me para�traient superflues d�s que vous apparaissez. Votre voix me donne des frissons, votre rire me laisse interdit. J'oublie o� je suis...</p><p>Il avait quand m�me r�ussi � la faire rire. Un peu de ros� revenait � ses joues.</p><p>��Je ne vous crois pas. Vous dites des folies.</p><p>��Folies, peut-�tre, mais r�alit�s. Je ne nie rien. Et je ne suis pas encore au bout du compte. C'est encombrant, certes, une femme qu'aucun homme ne peut s'emp�cher de regarder sans �merveillement et qui, si loin qu'on l'emm�ne au fond des plus arides d�serts, risque de me susciter les pires ennemis. Au Gai Savoir de Toulouse, j'�tais au moins le ma�tre, j'�tais connu, consid�r�, craint. Bien peu auraient os� se poser en rivaux. Ici, il n'en va pas de m�me, il me reste � enseigner aux gens du Dawn-East comme � ceux de la Nouvelle-France que je ne suis pas un mari complaisant. Je pr�vois duels, embuscades et d�monstrations sanglantes. Mais qu'importe�! Je n'�changerais pas les tourments que me cause votre pr�sence contre la tranquillit�, parfois am�re, de ma solitude.</p><p>Il revint s'appuyer � l'�tre, au-dessus d'elle, et le visage lev�, les mains jointes sur ses genoux, elle ne pouvait d�tacher ses yeux de ce regard sombre qui l'admirait.</p><p>��Votre maturit� m'impressionne fort, reprit Peyrac doucement. Vous �tiez une petite fille neuve lorsque je vous ai prise. Votre cerveau comme votre corps �taient vierges. Aujourd'hui, que d'empreintes � la place de la mienne�! Vous n'�tes pas le fruit de mon amour comme je l'avais r�v�. R�ve qui �tait d'ailleurs utopique, m�me si nous �tions demeur�s ensemble. Les temps ont pass�. Aujourd'hui, vous �tes vous�! C'est-�-dire une femme dans toute l'acception du mot. Une femme avec ses myst�res. Une femme qui a perdu l'habitude de se refl�ter dans un autre pour se conna�tre. Une femme seule... qui n'appartient qu'� elle-m�me, qui s'est faite elle-m�me. Et c'est cela qui parfois m'�loigne de vous.</p><p>��Mais... Je vous appartiens, fit-elle timidement.</p><p>��Non... Pas encore tout � fait. Mais cela viendra...</p><p>Il l'obligea � se lever, entoura de son bras ses �paules et l'amena devant une carte qu'il avait fait �pingler au mur de bois grossier. Son doigt se posa en diff�rents points.</p><p>��L�... au Nord et � l'Est�: la Nouvelle-France. Au Sud�: la Nouvelle-Angleterre. � l'Ouest�: les Iroquois. Et moi, l�, au milieu, avec une poign�e d'hommes. Comprenez-vous�? Il ne me reste qu'un seul parti�: les alliances. Avec la Nouvelle-Angleterre, c'est chose faite. Avec la Nouvelle-France, la rencontre du colonel de Lom�nie-Chambord, providentielle, va peut-�tre me permettre de la r�aliser... Quant aux Iroquois, je leur ai envoy�, il y a un an, avant mon d�part en Europe, des pl�nipotentiaires et des pr�sents. L'attaque des Cayugas me fait mal augurer de ces d�marches, mais... attendons, cependant. Toute d�claration de guerre, tout combat serait pour moi en ce moment catastrophique. Il faut attendre, tisser la trame. Si nous sortons vivants des pi�ges qui nous entourent, je me porte garant que nous serons un jour plus forts qu'eux tous... Et maintenant, venez, mon amour... il est temps de penser aux choses s�rieuses.</p><p>Il la tourna vers lui en riant, la serra contre son torse dur, et doucement sa main commen�a de caresser son �paule, sa nuque pench�e, ses formes pleines qui tendaient un peu le corsage, l�, sous le bras.</p><p>��L'Iroquois ne viendra pas cette nuit, mon amour... Et le Fran�ais va dormir. Il a bu, chant�, festoy�. � demain les projets de massacre... Une nuit�! Qu'importe le lendemain si une nuit nous est encore donn�e... Une nuit, c'est toute une vie�!...</p><p>Il releva son menton entre ses doigts et baisa inlassablement ses l�vres offertes. Puis il cacha la belle t�te alti�re contre son �paule et, de nouveau, il �treignit Ang�lique jusqu'� la briser.</p><p>��Nous sommes des �tres neufs, ch�rie. Le monde qui nous observe l'est aussi. Autrefois, dans nos vieux palais, nous nous figurions libres. Cependant, tous nos gestes �taient sanctionn�s par mille yeux impitoyables, ceux d'une soci�t� mesquine et jalouse, � bout de course. Il n'�tait pas facile, m�me avec des id�es neuves, de se diff�rencier des autres dans le Vieux Monde. Ici, c'est autre chose...</p><p>Tout bas, les l�vres dans ses cheveux, il ajouta�:</p><p>��Et m�me si nous devions mourir, m�me demain, m�me affreusement, au moins ce serait ensemble et non plus pour de st�riles et stupides servitudes.</p><p>Elle sentait sa main sur ses hanches, � travers l'�toffe de la robe, et puis tout � coup elle la sentait, glissant plus haut sur sa poitrine d�nud�e, elle voyait les �toiles partout. Oui, il avait raison... Rien n'avait plus d'importance... M�me s'ils devaient mourir demain, m�me affreusement... Elle �tait sa chose, soumise � sa force d'homme. Il avait d�graf� sa robe, rabattait le haut de sa chemise sur ses bras.</p><p>��Laissez-moi faire, ma toute belle. Il faut pouvoir respirer librement quand on a le c�ur serr� par la peur du Fran�ais ou de l'Iroquois. N'�tes-vous pas mieux ainsi�?... Laissez-moi donc faire... Il y a longtemps que je n'ai pas eu le plaisir de d�lacer ces compliqu�s ajustements d'Europe. En Orient, les femmes s'offrent sans faire aucun myst�re pour l'homme.</p><p>��Ah�! Ne me parlez plus de vos odalisques.</p><p>��Pourtant vous ne pourrez que gagner � la comparaison...</p><p>��C'est possible�! Mais je les d�teste.</p><p>��J'adore quand vous �tes jalouse, fit-il en la renversant contre le lit rustique.</p><p>Et comme elle, tout � l'heure, il songeait dans un �clair�: ��Heureusement que nos corps s'entendent�!��</p></section><section><p><strong>Chapitre 14</strong></p><p>Dans la nuit close de la couche o� leurs corps rassasi�s reposent, elle a fait un r�ve. L'Iroquois aper�u ce soir surgissait de la for�t et la fixait de ses yeux cruels. Le jour avait remplac� le cr�puscule et le soleil transformait en cuirasse d'or vif sa poitrine huileuse. Son visage �tait frapp� de lumi�re et la touffe du scalp, dress�e dans le vent, emm�l�e de plumes, ressemblait � l'aigrette d'un oiseau �trange. Il se dressait au-dessus d�lie, brandissant un tomahawk pour lui briser la t�te. Il la frappait avec fureur, mais elle ne sentait rien. Soudain elle voyait dans sa propre main le poignard que lui avait donn� la Polak, son amie de la Cour des Miracles, lorsqu'elle vivait parmi les brigands. ��Je sais m'en servir��, se souvint-elle. Et elle frappa � son tour, vif et net. Et l'Iroquois disparaissait, comme un nuage qui s'�vapore. Elle s'est tellement agit�e que l'homme �tendu � ses c�t�s s'est �veill�.</p><p>��Qu'y a-t-il, bien-aim�e�?</p><p>��Je l'ai tu�, murmure-t-elle.</p><p>Et elle retombe dans son sommeil.</p><p>Il a battu le briquet, il a allum� la chandelle pos�e sur une planchette au-dessus du lit. Pour se d�fendre du froid de la nuit, ils ont tir� autour d'eux les rideaux de toile de l'alc�ve. Dans l'�paisse nuit o� se forme au-dessus du petit poste perdu un voile froid de brumes pr�sageant l'hiver, ils sont seuls et c'est comme s'ils �taient seuls au monde. Joffrey de Peyrac, � demi soulev� sur un coude, approche un peu de lumi�re pour examiner sa femme endormie.</p><p>Elle semble retomb�e dans l'obscurit� d'un sommeil paisible. Sa main tendue est retomb�e. Les l�vres qui tout � l'heure ont murmur� ��Je l'ai tu頻 sont � demi entrouvertes sur un souffle l�ger. Dans le creux du grossier matelas de mousse et d'herbes s�ches, son corps prend une ampleur nouvelle. �tendue pr�s de lui, dans l'abandon de sa nudit� superbe, elle a des reins plus opulents, les seins plus lourds, une beaut� marmor�enne que sa vivacit� d'allure, le jour venu, d�robe.</p><p>D�esse aux courbes f�condes, elle dort. Et son visage lisse garde ses secrets. Rien ne subsiste des expressions qui peuvent y na�tre, subites comme des flammes, des lueurs affleurant � la surface et pour un instant r�v�lant l'�me secr�te d'Ang�lique. Des sentiments multiples et surprenants�: la haine, par exemple, comme lorsqu'elle se redressait ce tant�t, le mousquet fumant � la main, et qu'il avait vu saillir sa m�choire d�licate, tandis qu'elle murmurait comme une incantation entre ses dents serr�es�: ��Tue�! tue�!...��</p><p>Et la s�duction, ce soir, lorsqu'elle riait parmi ses hommes�; au festin, muet et apparemment d�tach� d'elle, il a laiss� la jalousie saigner dans son c�ur, d�sireux de tout savoir d'elle, car il n'a jamais refus� la lumi�re de la v�rit�. Ne vaudrait-il pas mieux �tre un peu aveugle quand l'amour s'est infiltr� en vous avec une si profonde exigence�? Pour lui, que d�sire-t-il de plus que tout ce qu'il poss�de aujourd'hui�? Rien. Il a tout. Le danger, la lutte, la conqu�te et la r�ussite, et chaque nuit ce corps de femme pour lui seul, dans son exub�rance charnelle.</p><p>Un des bras d'Ang�lique, � demi rejet� en arri�re, est comme une souple tige p�le ouverte sur le calice sombre, odorant de l'aisselle.</p><p>Quoi souhaiter de plus pour lui�? Le bonheur�? Le bonheur, mais c'est cela�! Il a tout re�u sur terre. Mais elle�? Qui est-elle�? Quelle innocence ou quelles ruses cache cette enveloppe o� tout le charme de la f�minit� semble s'�tre r�fugi�? Quelles plaies ouvertes se dissimulent encore derri�re la s�r�nit� de ce visage�?</p><p>La main de Peyrac effleure la joue immobile, la chair douce. Si d'une m�me caresse il pouvait atteindre son esprit inquiet, la meurtrissure des blessures qu'il soup�onne s'apaiserait. Il la gu�rirait. Mais elle se livre peu. Et quand elle dort, elle s'�loigne encore plus. Elle est seule. C'est comme si un rideau s'ouvrait sur ces quinze ann�es d'absence, et la r�v�lait, telle qu'elle fut, fragile et passionn�e, entra�n�e par le tourbillon d'une vie bris�e. Il commence � comprendre la v�racit� de ses protestations�: ��Loin de vous je n'ai pas v�cu, mais seulement surv�cu...��</p><p>Des aventures pour tromper sa faim, pour se d�fendre... Malgr� les sollicitations multiples dont elle �tait l'objet et les propres emballements de son c�ur, les longues p�riodes de continence que lui imposait sa vie de femme sans �poux en avaient fait une femme au corps solitaire et souvent frustr�.</p><p>Le farouche �loignement qu'elle a �prouv� durant ces derni�res ann�es pour les manifestations physiques de l'amour l'a model�e � son insu, l'a marqu�e d'un sceau �trange. Tout est � recommencer, � entreprendre. Mais il est l'amant qu'il lui faut. Elle est donc l�, � son flanc, femme qui a connu de nombreuses exp�riences, et pourtant habit�e d'une sorte de virginit� qui attire, une amazone incorruptible qu'il est d'autant plus doux de parvenir � vaincre... Avec tendresse, presque avec d�votion, il baise sa douce �paule, et comme elle fr�mit un peu, il s'�carte et enfouit son visage dans ses cheveux d�nou�s, au parfum de vent et de for�t.</p><p>Elle garde sur elle l'odeur des contr�es parcourues. Le soleil lui a fait le teint dor� et ses attitudes ont pris une langueur primitive. D�j� les pays sauvages l'enrobent de leurs myst�res. Que va-t-il se passer entre elle et ces pays sauvages�? Les vraies femmes ne savent pas demeurer en dehors des choses. Elles les p�n�trent, s'en enveloppent, les font leurs. Lui, la M�diterran�e ne l'a pas atteint, ni l'Oc�an, ni les Cara�bes. Il passera par l'Am�rique du Nord en y imprimant son sceau, mais l'Am�rique ne le marquera pas... ou � peine... Tandis qu'elle�?... que se passera-t-il entre Ang�lique et le Nouveau Monde�?</p><p>��Dors, mon myst�rieux amour. Dors�! je ne te quitterai pas. Je resterai aupr�s de toi pour te d�fendre...</p><p>*****</p><p>Un oiseau nocturne hulule au-dehors, lance � plusieurs reprises son cri velout� et lugubre. Des chiens lui r�pondent et l'on entend les Indiens s'interpeller autour de wigwams d'�corces. Puis le silence retombe.</p><p>Joffrey de Peyrac s'est dress�. Ses armes sont pr�tes � son chevet, un pistolet charg� sur la table, un mousquet contre le pied du lit.</p><p>Puis il s'allonge � nouveau, tend le bras vers sa femme endormie et l'attire contre son c�ur. Une nuit, c'est toute une vie.</p><p>Dans la nuit gel�e, l�-haut sur la colline, au sein de la for�t t�n�breuse, les Iroquois nus et seuls guettent et observent le fort et leurs yeux de chat brillent entre les branches.</p></section><section><p><strong>Chapitre 15</strong></p><p>Le jour se leva et la veille semblait loin. Cette journ�e d'automne, aux sources du Kennebec, qui e�t pu retentir de l'�cho de mousquets fratricides entre des hommes de race blanche et de m�me langue, s'�tait achev�e dans la paix.</p><p>Ce matin, aux alentours du petit poste, la fum�e s'�levait de tous les abris d'�corces et dessinait des arabesques d'un blanc pur sur le ciel bleu. Avec la facult� de r�surrection des femmes, Ang�lique se r�veillait heureuse, ses appr�hensions envol�es. Pr�s d'elle, la couche o� elle avait repos� gardait la forme d'un corps aim� et lui rappelait ces moments d'oubli, de vie intense qu'il lui avait dispens�s. Et c'�tait comme un r�ve miraculeux, et sa main caressait la place vide � ses c�t�s pour se convaincre. Elle pensa qu'il lui fallait s'occuper de la maison et faire pr�parer un excellent d�jeuner. Ang�lique �tait une errante. Depuis Toulouse, la vie l'avait chass�e de tant de lieux qu'elle avait pris l'habitude de se sentir chez elle partout. Peu de choses lui suffisaient pour recr�er le climat d'intimit� qui lui �tait n�cessaire�: un bon feu, de la chaleur, quelques objets dans un sac, quelques v�tements confortables, et pour Honorine, sa bo�te � tr�sors. Elle avait aim� ses demeures successives. Elle ne s'�tait attach�e � aucune. La petite loge de la rue des Francs-Bourgeois, o� elle avait v�cu avec ses deux petits gar�ons, lui laissait meilleur souvenir que l'h�tel du Beautreillis, o� elle donnait de si belles r�ceptions. Son appartement de Versailles ne valait pas, en souvenirs heureux, l'�tre de La Rochelle, sous l'auvent duquel, le soir avec la vieille R�becca, elle ��grattait�� un crabe cuit sur les braises, ou m�me l'�table de l'abbaye de Nieul, o� elle dormait pr�s de son enfant dans la paix surnaturelle des chants d'�glise. Pourtant, depuis qu'elle avait retrouv� son mari et ses fils, une nostalgie lui �tait venue d'avoir enfin une maison � elle, o� elle les accueillerait et les entourerait de soins. L'�lan naturel qui porte les femmes � b�tir et reb�tir sans cesse le nid d�truit n'�tait pas mort en elle. Aussi, ce matin, avait-elle toutes sortes de projets en t�te, qu'elle �tait d�cid�e � r�aliser, m�me sans attendre le d�part des Fran�ais.</p><p>Elle trouva dans la salle voisine les Jonas pench�s sur les interstices de la petite fen�tre afin d'examiner la cour du poste.</p><p>��Dame Ang�lique, nous ne sommes point tranquilles, lui dirent-ils en baissant la voix et en jetant autour d'eux un regard circulaire comme s'ils s'attendaient � voir surgir le diable du plancher. Il para�t qu'il est venu un missionnaire dire la messe pour les militaires fran�ais... Un j�suite...</p><p>Ils prononc�rent ce dernier mot avec des yeux si exorbit�s qu'Ang�lique se retint de ne pas sourire.</p><p>Il y avait un drame dans la vie de ces gens-l�. Huguenots de La Rochelle, ils avaient des ann�es auparavant vu un certain matin leurs deux petits gar�ons �g�s de sept et huit ans partir pour l'�cole, et ceux-ci n'�taient jamais revenus. On avait su que les deux enfants protestants ayant commis l'imprudence de s'arr�ter sur le passage d'une procession catholique pour contempler avec curiosit� les chasubles brod�es et les ostensoirs d'or, des bonnes �mes s'�taient avis�es de leur d�sir certain de conversion manifest� par cet int�r�t et les avaient conduits aux j�suites. Une charrette d'enfants protestants, enlev�s � la garde de leurs parents, quittait pr�cis�ment la ville. On y avait fait monter les deux gar�onnets. Toute d�marche pour les retrouver, ou m�me savoir ce qu'ils �taient devenus, �tait demeur�e vaine. Il fallait comprendre leur effroi aujourd'hui. Elle-m�me, Ang�lique, avait partag� les dangers sans nombre �prouv�s par les Huguenots fran�ais, oblig�s de fuir un royaume o� la pers�cution � leur endroit s'aggravait chaque jour, mais elle �tait catholique, elle avait �t� �lev�e au couvent, et l'un de ses fr�res, Raymond, appartenait � la Compagnie de J�sus.</p><p>��Ne vous affolez pas, leur recommanda-t-elle. Nous ne sommes plus � La Rochelle. Je vais aller aux nouvelles, je suis persuad�e d'avance que ce brave missionnaire n'a rien de bien dangereux.</p><p>Dans la cour, elle d�couvrait un objet, inattendu certes, mais qui n'avait en soi rien d'alarmant�! C'�tait un autel portatif, en bois dor� sculpt�. De grands Indiens, couverts de m�dailles, s'occupaient � l'arrimer sur un cadre de bois que deux esclaves portaient sur leurs �paules. Leur chef �tait un homme d'une haute stature, mince et souple. Il se drapait dans une fourrure d'ours noir et il tenait � la main une lance. Son profil aigu, � la l�vre sup�rieure s'avan�ant sur deux dents pro�minentes, lui donnait une expression d'�cureuil moqueur.</p><p>En passant, Ang�lique crut bon de le saluer, mais il ne r�pondit pas � son salut. Quelques instants plus tard, ils �taient sortis de l'enceinte du poste. Apr�s leur d�part, la cour apparut � peu pr�s d�serte. Il restait encore trace du festin de la veille�: cendres et tisons refroidis � l'emplacement des trois foyers, lambeaux de charogne qu'un chien jaune flairait et grignotait sans app�tit. D'ossements point, et tous les r�cipients, depuis les grandes chaudi�res jusqu'aux bols d'�corce, avaient �t� enlev�s. Le vieillard Eloi Macollet, son bonnet de laine rouge sur les sourcils, fumait, assis sur un banc, au soleil, appuy� contre le mur de l'habitation. Il lui jeta un regard oblique, � l'indienne, et ne parut pas entendre son salut, lui non plus.</p><p>Dans un coin, pr�s du magasin, elle trouva Honorine et les deux petits gar�ons d'Elvire occup�s � admirer les exercices du plus jeune des tambours. Ce gamin, assez malingre, qui ne semblait gu�re avoir plus de douze � treize ans, disparaissait litt�ralement sous son tricorne et sa capote militaire bleue. Cependant ses poignets maigres �taient dou�s d'une agilit� et d'une force peu communes. On ne voyait plus passer ses baguettes lorsqu'il se lan�ait dans des roulades surprenantes.</p><p>��Il nous a promis de nous apprendre, dit Honorine, tr�s excit�e.</p><p>La caisse du tambour �tait plus haute que sa petite personne, mais elle ne doutait pas de parvenir tr�s vite � une parfaite ma�trise.</p><p>Ang�lique repartit. En chemin, elle se heurta au Bordelais Octave Malaprade.</p><p>��Madame, nous ne sommes pas des sauvages, lui dit cet homme, et nous ne pouvons continuer � nous sustenter avec de la graisse d'ours. Il me faut dresser un menu avec des vivres de bon chr�tien. Pouvez-vous m'y aider�?</p><p>Il avait �t� cuisinier sur le Gouldsboro et se comportait moins comme un ma�tre-gargotier que comme un intendant. Les Bordelais sont fins gourmets de race. L'accent chantant du M�doc, qui relevait ses paroles d'une pointe m�ridionale, �voquait des agapes de c�pes � la cr�me et d'entrec�tes onctueuses napp�es de la c�l�bre sauce au vin rouge et aux �chalotes, que l'on d�guste dans les tavernes de Bordeaux.</p><p>On �tait loin, dans ce pays barbare, de pouvoir s'offrir de tels chefs-d'�uvre, mais, avec l'imagination de l'artiste, Malaprade voyait d�j� le parti que l'on pouvait tirer des produits locaux.</p><p>En compagnie d'Ang�lique, il p�n�tra dans le magasin pr�pos� aux vivres. Il avait d�j� inventori�, dit-il, la petite cave qui ne contenait que des barriques de vin, de la bi�re et des flacons d'eau-de-vie.</p><p>Tandis qu'Ang�lique se livrait � l'inspection, elle e�t �t� bien �tonn�e d'apprendre qu'elle occupait d'une fa�on tout � fait imp�rieuse et inusit�e les pens�es des deux hommes aussi diff�rents l'un de l'autre que le chevalier de Malte Lom�nie-Chambord et son lieutenant, M. de Pont-Briand.</p><p>Ce dernier revenait en compagnie de Romain de L'Aubigni�re et du second lieutenant Fali�res de l'esplanade o� la messe avait �t� c�l�br�e.</p><p>Il eut le temps d'apercevoir Ang�lique avant qu'elle ne dispar�t par la porte du magasin, et se figea net.</p><p>��Cette femme�! Oh�! cette femme�!</p><p>L'Aubigni�re poussa un soupir exc�d�.</p><p>���a te tient encore�?... J'esp�rais qu'apr�s avoir cuv� tes chopines d'eau-de-vie tu cesserais de faire l'imb�cile.</p><p>��Tais-toi donc�! tu n'y connais rien. Est-ce que tu n'es pas capable de voir qu'une femme comme celle-l�, �a ne se rencontre qu'une fois dans l'existence�? Elle est belle, oui, mais elle a quelque chose de plus. Veux-tu que je te dise�?... On sent que c'est une femme qui aime faire l'amour, et qui le fait bien...</p><p>��Et tu as devin� tout cela d'un coup�?... fit le coureur de bois ironique. Qu'as-tu besoin de d'amouracher d'une Blanche�? Tu as la fille du chef Faronho, et toutes les sauvagesses que tu veux, au fort Saint-Fran�ois, o� tu r�gnes en prince�!...</p><p>��J'aime bien les sauvagesses, dit le petit Fali�res. C'est dr�le... Elles n'ont pas de poils�!... Elles sont lisses partout comme des enfants.</p><p>��Justement, moi, j'ai envie de retrouver du poil, c'est doux � la main...</p><p>��Tais-toi, paillard. Tu perds l'entendement.</p><p>��J'en ai assez des sauvagesses. Je veux de la peau blanche�! Une femme qui me rappelle celles de ma jeunesse, que je basculais dans les bourdeaux de Paris. Ah�! c'�tait bon et l'on riait bien...</p><p>��Retournes-y donc dans ton Paris�!... Qu'est-ce qui t'en emp�che...</p><p>L'Aubigni�re et Fali�res �clat�rent de rire car ils savaient tr�s bien pourquoi Pont-Briand n'�tait pas retourn� en France. Il souffrait du mal de mer et son premier voyage lui avait laiss� un si atroce souvenir qu'il avait jur� de ne plus jamais remettre les pieds sur un navire.</p><p>��Pas besoin de retourner � Paris si je trouve ce qu'il me faut ici, grommela-t-il en adressant un regard de d�fi � ses deux camarades.</p><p>Ceux-ci redevinrent s�rieux et le coureur de bois lui posa la main sur le bras.</p><p>���coute, Pont-Briand, je te vois mal parti dans cette affaire, mon cousin. N'oublie pas qu'il y a le comte de Peyrac. Et lui aussi, tu peux m'en croire, il a sa r�putation, Castine me l'a dit qu'il est port� sur la galanterie et qu'il sait s'offrir des sauvagesses et qui il veut quand �a lui pla�t. Lui aussi c'est un homme qui aime faire l'amour et qui le fait bien. Assez bien en tout cas pour contenter une femme et qu'elle n'ait gu�re de go�t pour les autres de ce fait. Il n'y a qu'� voir la fa�on extasi�e dont elle le regarde. Crois-moi, tu as peu de chances de ce c�t�. Et lui... il y tient � sa belle garce�!...</p><p>��Garce�!... Mais c'est sa femme, protesta le jeune Fali�res, choqu� de la d�sinvolture avec laquelle ces deux grossiers parlaient d'une femme qu'il avait pour sa part plac�e, d�s le premier coup d'�il, parmi les grandes dames aussi fascinantes qu'inaccessibles.</p><p>��Sa femme�!... Savoir�: ce sont eux qui le disent�!... Et tout d'abord ils ne portent d'anneaux ni l'un ni l'autre�!...</p><p>Pont-Briand �tait de ces hommes qui sont capables de faire abstraction totale de r�alit�s �videntes pour plier les faits � leurs seuls d�sirs et se donner bonne conscience. Il se persuada donc de plus en plus qu'Ang�lique �tait libre. Il imaginait volontiers qu'elle �tait une de ces belles condamn�es de droit commun dont le royaume se d�barrassait dans ses colonies et qu'on peut ramasser dans les �les des Cara�bes. Si Peyrac se l'�tait adjug�e, pourquoi pas lui�? Ses amis partis, il resta appuy� contre la palissade, � fumer, sans quitter des yeux la porte du magasin par laquelle elle avait disparu.</p><p>*****</p><p>De l'autre c�t� de la cour, le comte de Lom�nie-Chambord, assis devant une barrique dress�e qui lui servait d'�critoire, lisait la lettre du r�v�rend p�re d'Orgeval. Car ce n'�tait pas le directeur de la mission d'Acadie qui avait c�l�br� la messe ce matin � Katarunk, mais l'un de ses adjoints, le p�re Lespinas. Celui-ci avait apport� au colonel une missive de son sup�rieur. Le comte de Lom�nie lisait.</p><p>�� Mon tr�s cher ami,�� C'est pour moi une grande privation de ne pouvoir vous rencontrer. Alors que j'allais vous joindre, un �v�nement inattendu���je pourrais presque dire surnaturel���m'a boulevers� et m'a caus� une si violente fi�vre qu'apr�s avoir d� interrompre mon voyage et avoir regagn� � grand-peine le petit village de Modesean, je ne peux quitter la couche o� je grelotte encore. Il faudra bien pourtant que je trouve la force de vous �crire.</p><p>��Au village o� je suis, nos Ab�nakis fid�les, les Patsuikett et leur chef sont assembl�s, venus des sources du Connecticut. Ils n'attendent qu'un signe de vous pour se joindre � vos troupes et vous aider � achever votre sainte campagne en r�duisant � l'impuissance non seulement ce parti d'Iroquois qui r�de dans les parages, mais aussi les �trangers ind�sirables qui s'y installent. Ce serait cl�turer notre action par une double victoire et aujourd'hui, o� nous c�l�brons la f�te du grand archange Rapha�l, je n'ai pu m'emp�cher de penser � vous en lisant les paroles du graduel�: ��Rapha�l, l'Ange du Seigneur, saisit le d�mon et l'encha�na...��</p><p>��Ainsi la force, soutenue par la gr�ce, n'a pas besoin de mille ruses et de mille combats pour parvenir � ses fins.��</p><p>Lom�nie savait traduire en clair les symboles de son ami d'enfance le j�suite. Peyrac aux sources du Kennebec, c'�tait ��l'Anglais h�r�tique p�n�trant � sa suite au c�ur de nos contr�es��...</p><p>��Le voici encha�n� et r�duit � l'impuissance gr�ce � vos soins.��</p><p>Le comte de Lom�nie tirailla sur sa barbe avec souci. Il y avait un malentendu... Le r�v�rend p�re j�suite n'avait pas l'air de mettre un seul instant en doute l'arrestation du comte de Peyrac et de sa troupe�; il ne semblait pas envisager qu'une entente p�t �tre possible. Pourquoi alors n'�tait-il pas venu lui-m�me jusqu'� Katarunk, apr�s avoir joint l'avant-veille Pont-Briand, Maudreuil et L'Aubigni�re�? L'incident qu'ils avaient pris dans la nuit pour une apparition d�moniaque�: une femme sur un cheval, la d�mone mont�e sur sa licorne mythique, justifiait-il sa brusque fuite�?...</p><p>C'�tait lui-m�me, ce p�re S�bastien d'Orgeval, qui au printemps dernier avait demand� du secours arm� contre les �trangers qui s'installaient en Acadie. Lom�nie fut sur le point de s'embarquer pour rejoindre le j�suite en aval du fleuve. Il y serait le soir m�me et reviendrait le surlendemain. Mais il se ravisa. Il sentait qu'il ne devait pas quitter ses hommes, ni ses alli�s sauvages. La situation �tait instable, explosive, et sa pr�sence ici indispensable pour �viter l'�tincelle dangereuse.</p><p>��J'attends avec impatience de vos nouvelles, �crivait encore le p�re. Si vous saviez comme il m'est doux, mon cher ami, mon cher fr�re, de vous sentir proche...��</p><p>Ici, per�ait sous la plume volontairement froide et p�remptoire du j�suite cette sensibilit� qui faisait son charme et le bonheur de ceux auxquels il donnait son amiti�. Lom�nie �tait de ceux-l�. Leur amiti� �tait lointaine. Elle datait du coll�ge. C'�tait celle de deux enfants sous de sombres vo�tes, serr�s l'un pr�s de l'autre, dans la tristesse des aubes froides � l'odeur d'encre et d'encens, le murmure des messes et le marmonnement des le�ons. S�bastien d'Orgeval, taciturne et sensible, supportait mal l'aust�rit� de l'internat. Lom�nie, paisible, doux, mais fort physiquement, de caract�re heureux, le soutenait, l'entourait, �cartait les ombres qui s'appesantissaient sur cette �me enfantine et qui, peut-�tre, sans cette amiti�, aurait �t� bris�e. Beaucoup de jeunes enfants meurent de langueur et s'�teignent dans l'infirmerie des coll�ges.</p><p>Avec l'adolescence, les r�les s'�taient intervertis, S�bastien d'Orgeval, se d�veloppant magnifiquement, br�lant d'un feu sombre, supportant toutes les mac�rations et les aust�rit�s avec une endurance � toute �preuve, entra�nait Lom�nie, aussi robuste mais moins fervent, sur les chemins de la saintet�.</p><p>S�par�s par leurs �tudes th�ologiques, les deux amis s'�taient retrouv�s, des ann�es plus tard, au Canada. Lom�nie-Chambord, d�barqu� le premier en ce pays avec un autre chevalier de Malte, M. de Maisonneuve, y avait fond� l'�tablissement de Montr�al. Il n'�tait pas �tranger � la venue de son ami le j�suite. Ses lettres avaient �veill� en celui-ci, qui �tait alors professeur de philosophie et de math�matiques au coll�ge d'Annecy, une ardente vocation pour la conversion des Indiens.</p><p>Depuis dix ans qu'il se trouvait en Nouvelle-France, le p�re d'Orgeval faisait merveille. Il y connaissait toutes les contr�es, toutes les tribus, toutes les langues, il y avait tout v�cu, m�me le martyre. Aux yeux de Lom�nie, sa propre action d'expatri� paraissait d'un m�rite bien mince, et d'une relative b�nignit�, � c�t� de celle de son ami. Il se sentait inf�rieur, se reprochant parfois d'avoir sacrifi� � sa passion des armes une vocation religieuse qui aurait d� �tre, estimait-il, plus compl�te. Aussi �tait-il touch� jusqu'au fond du c�ur lorsque, dans la correspondance qu'ils �changeaient, un mot, une phrase le rapprochait de cet ami dont l'�me exceptionnelle avait fini par lui inspirer une sorte de v�n�ration. Et � l'instant m�me il �voquait, pench� sur l'�critoire, le profil au front tr�s haut qu'ombrageait une frange touffue de cheveux ch�tains. Orgeval avait un front immense qui r�v�lait l'intelligence transcendante.</p><p>��Avec un tel front, cet enfant ne pourra vivre, se plaisaient � r�p�ter les professeurs de leur coll�ge, sa pens�e le tuera.��</p><p>Sous des sourcils broussailleux, un regard bleu, �tonnamment limpide et tr�s enfonc�, des traits taill�s avec noblesse que ne d�parait pas le nez d�sormais cass� par les coups des Iroquois, une bouche opulente et grasse dans une barbe de Christ, c'�tait l� le portrait d'un homme, supportant sereinement d'�crasantes t�ches.</p><p>Lom�nie imaginait la plume courant vivement, quoique tremblante � cause de la fi�vre, sur l'�corce de bouleau qui lui servait de parchemin. La main qui tenait cette plume �tait bizarrement boursoufl�e et ros�, � la suite d'affreuses br�lures, certains doigts, trop courts comme ceux des l�preux, d'autres noircis par le feu, d'autres boudin�s par l'arrachement des ongles. Son courage dans le martyre avait inspir� une telle admiration aux Iroquois qu'ils lui avaient laiss� la vie sauve. Gu�ri de ses blessures affreuses, le p�re d'Orgeval s'�tait enfui et avait gagn� au prix de mille p�rils la Nouvelle-Hollande d'o� un navire l'avait conduit en Europe. Malgr� ses mutilations, le Pape lui avait accord� l'autorisation de c�l�brer la Sainte Messe, et, � Versailles ainsi qu'� Notre-Dame de Paris, le grand j�suite avait pr�ch� devant une assembl�e en larmes, et dix femmes s'�taient �vanouies. � son retour en Canada, on l'avait envoy� en Acadie, province abandonn�e parce que trop lointaine et tr�s menac�e parce que trop voisine des possessions anglaises. En y r�fl�chissant, on ne pouvait trouver homme plus apte et plus pr�par� � cette mission difficile et qui comportait bien des aspects inconnus. La pr�sence du p�re d'Orgeval sur les bords du Kennebec et du P�nobscot, grandes voies de p�n�tration fluviale, prenait une signification politique. Il avait re�u ses instructions du roi m�me.</p><p>��Sans vous, sans votre aide, la t�che me semblerait lourde, je ne vous cache pas que depuis de longues semaines un pressentiment terrible m'agite...��, poursuivait la lettre du j�suite. Lui aussi, Lom�nie, se sentait accabl� de pressentiments. Vers la fin de l'hiver ou vers la fin de l'�t�, on se sent environn� de g�nies malfaisants. C'est le temps des taches sur le soleil. C'est la saison des drames, sanglants ou mesquins. Dans les villes, le mari tromp� tue son rival, et, dans le fond des for�ts, l'ami assassine son meilleur ami pour une peau de castor ou de loutre. Le gouverneur de Qu�bec envoie des remontrances � l'�v�que qui ne l'a pas fait encenser � la Saint-Louis, pourtant f�te non seulement de son pr�nom, mais aussi celle du roi de France qu'il repr�sente. Le marchand vide une caisse de bouteilles pourtant co�teuses par la fen�tre, sur la t�te d'un matelot qui ne l'a pas pay�, les petits Indiens s�minaristes sautent les murs et retournent aux bois, les religieuses dans leur cl�ture souffrent mille passions tandis que le d�mon va la nuit tirer les pieds des plus saintes, en claquant les volets, et en faisant surgir � leurs yeux effar�s des visions de femmes nues aux prunelles �tincelantes, chevauchant des licornes apocalyptiques...</p><p>Le comte de Lom�nie-Chambord mit vivement la phrase de pr�diction sur la d�mone de l'Acadie.</p><p>��Une femme tr�s belle, nue, sortait des eaux, chevauchant une licorne...��</p><p>Une femme tr�s belle...</p><p>Et il s'aper�ut qu'il n'avait pas cess� pendant tout ce temps de penser � Ang�lique de Peyrac. C'�tait comme si son visage, sa pr�sence �taient inscrits en filigrane dans la lettre qu'il lisait, et il avait l'intuition que le p�re d'Orgeval, en �crivant, n'avait cess� de l'�voquer aussi, bien qu'il ne l'e�t pas rencontr�e. Le missionnaire martyr savait tout � distance. Le comte de Lom�nie-Chambord mit vivement la main dans la poche de sa casaque militaire. Il y rencontra les grains d'un chapelet et ce contact lui fut bienfaisant�: la paix revint en lui. Il n'allait pas se laisser �garer. S'asseyant devant la barrique, il r�digea la r�ponse destin�e au p�re d'Orgeval.</p><p>��...Pour l'instant une politique temporelle et non religieuse s'impose... Voici ce qu'il en est... La guerre ne me para�t pas la seule solution souhaitable quand on recherche la paix des peuples et il m'a sembl� sage et dans les int�r�ts du Canada comme dans ceux du Roy... Monsieur de Peyrac nous a d�j� donn� des gages de son amiti� en ravitaillant des postes fran�ais sur la c�te de l'Acadie, durant l'hiver... Au surplus, l'Aubigni�re, Pont-Briand et Maudreuil �tant tomb�s entre ses mains, hier, nous avons �t� oblig�s de parlementer et d'engager notre parole. Croyez bien que nous n'en serions venus � bout qu'� la suite de combats sanglants qui de toute fa�on ne m'ont pas paru s'imposer... J'ai confiance en la loyaut� de cet homme...��</p><p>Ayant termin�, il sabla vivement l'encre fra�che. Son ordonnance soufflait sur une tige d'amadou afin de faire fondre l'extr�mit� d'un b�tonnet de cire rouge avec lequel le comte ferma d'un cachet la missive repli�e. Dans la cire encore ti�de, il y apposa le sceau de sa bague qu'il portait et ses armoiries�: deux tours de sable sur champ de gueules, somm�es d'un soleil d'or.</p><p>Absorb� et pr�occup�, il ne prenait pas garde aux Indiens qui couraient de part et d'autre, habitu� qu'il �tait � leur agitation infantile.</p></section><section><p><strong>Chapitre 16</strong></p><p>En compagnie d'Octave Malaprade, Ang�lique achevait son inventaire. Dans le magasin de Katarunk, il y avait d'amples provisions de ma�s, de salaisons et deux coffres en Dois assez bien garnis, des pi�ces de viande s�ch�e pendues aux solives et m�me des jambons qui ne paraissaient point de chair sauvage. O'Connell avait �lev� des cochons. Pour les chevaux �tait pr�vue une sorte de choucroute d'herbages suris dont Ang�lique avait vu l'amoncellement dans un coin de la cour, derri�re les b�timents.</p><p>��L'Irlandais, auquel M. le comte a confi� ce poste pendant son dernier voyage, m'a dit qu'il avait �lev� quelques porcs venus d'Europe, disait Malaprade. Il en reste encore quatre ou cinq qui paissent dans la for�t et qu'il faudra ramener avant les premi�res neiges dans l'enclos. On les engraissera quelque temps avec des d�chets et on pourra ensuite les tuer pour la No�l. Ainsi pr�voyons-nous cinq cents aunes de saucisses, trois cents livres de petit sal�, une dizaine de beaux jambons et cent aunes de boudin noir ou blanc. Voici donc de quoi tirer l'hiver sans ennui, m�me si le gibier se rar�fie...</p><p>��Cela d�pend surtout de la communaut� que nous aurons � nourrir, monsieur Octave, r�pondit Ang�lique. Si nous devons entretenir toute une garnison, comme en ce moment...</p><p>L'homme grima�a�:</p><p>��Telle n'est pas l'intention de M. le comte. Il m'en a inform� ce matin. Si j'en crois les pr�visions, ces messieurs du Canada et leurs sauvages nous quitteront demain, � la prime aube.</p><p>��O'Connell, c'est ce gros homme rond et roux, n'est-ce pas�? Il n'est jamais l� et quand on l'aper�oit, il semble un peu �gar�.</p><p>��Pr�cis�ment, c'est la vivacit� de ces messieurs canadiens qui l'�gare et, surtout, celle du r�v�rend p�re j�suite qui est pass� ce matin. O'Connell s'est embarqu� avec les Indiens Ab�nakis pour descendre le fleuve jusqu'� la mission o� il veut recevoir la b�n�diction du grand missionnaire et se confesser. Je suis moi-m�me bon catholique, madame, mais j'estimais qu'aujourd'hui le plus press� �tait de savoir o� nous en �tions de nos vivres. L'hiver approche et ce n'est pas une plaisanterie d'hiverner en ces contr�es m�me si l'on s'est assur� des r�serves importantes...</p><p>��Vous avez d�j� s�journ� dans ce pays�?</p><p>��J'y ai tra�n� mes bottes avec M. le comte l'an dernier, oui.</p><p>Tout en devisant avec son majordome d'occasion, Ang�lique continuait � d�nombrer les produits d'alimentation entrepos�s. Il y avait quantit� de baies s�ch�es, m�me des champignons �galement s�ches... Un appoint, mais qui ne serait pas � n�gliger lorsque, vers la fin de l'hiver, les corps fatigu�s se lasseraient des salaisons et des conserves. Elle se souvenait de la th�orie du vieux Savary, le voyageur, qui disait que, sur les bateaux de haute mer, on mourait moins de scorbut si l'on consommait chaque jour une poign�e de fruits s�ches, � d�faut de fruits frais.</p><p>��On les fera tremper dans l'eau et l'on en garnira ensuite des tartes ou tourtes. Oh�! Je sais ce qui me manque, Octave, c'est de la farine blanche pour p�trir un g�teau, ou � d�faut une bonne miche de pain. Voici des jours que nous en sommes priv�s.</p><p>��Je crois qu'il y a l� quelques sacs, dit le Bordelais.</p><p>Ang�lique se r�jouit de la trouvaille. Mais Malaprade fron�ait les sourcils en examinant le contenu des sacs.</p><p>��Nous n'avons gu�re plus de vingt livres de farine blanche. Le reste, c'est du seigle et de l'orge. Et, de plus, il s'agit de farine achet�e aux Bostoniens. Donc un bl� pauvre, mal moulu. De la poussi�re... les Anglais, vraiment, n'y connaissent rien. Qu'importe, nous allons quand m�me nous offrir un quignon de pain ce soir. Avec comme levain de la bi�re d'�pinette...</p><p>Octave Malaprade mit de c�t� dans une calebasse la quantit� de farine n�cessaire � la r�alisation de ce projet luxueux. Il inscrivait au fur et � mesure la liste des provisions sur une �corce de bouleau tendue entre deux baguettes de sapin. Il nota trois roues de fromage, des barils de choux aigres, des tonneaux d'huile ainsi que des pots de graisse, des pois secs, des haricots et, sur des bat-flanc, un �talage de courges et de citrouilles bien rang�es. Leur inspection les ayant r�confort�s tous les deux, Ang�lique se sentit plus utile devant un avenir qui reprenait des tournures famili�res.</p><p>H�las�! L'instant suivant se chargea de lui rappeler les r�alit�s de sa nouvelle existence. En sortant du magasin, ils se trouv�rent nez � nez avec une foule d'Indiens qui s'�taient mass�s l� en silence. C'est � peine s'ils purent franchir le seuil pour se glisser tous deux au-dehors. Le Bordelais, croyant � une tentative de pillage, s'empressa de refermer le vantail de bois derri�re lui en bloquant tous les loquets.</p><p>��S'ils r�ussissaient � p�n�trer ici, ils nous d�valiseraient�!... Que veulent-ils�? Qu'est-ce qui leur prend�?</p><p>Il connaissait quelques mots de langue indig�ne. Mais ses questions demeur�rent sans r�ponse.</p><p>Le lieutenant de Pont-Briand, � grands coups de coude, se fraya un passage jusqu'� eux. Il saisit Ang�lique par le bras et interposa entre elle et l'assaut malodorant des Indiens le rempart de sa remarquable carrure.</p><p>��Ne vous affolez pas, madame. Je me suis aper�u que vous �tiez en difficult�; que se passe-t-il�?</p><p>��Le sais-je moi-m�me�? Je ne comprends rien � ce qu'ils r�clament�!</p><p>Les Indiens s'adress�rent au lieutenant. Ils criaient tous � la fois et paraissaient ou angoiss�s ou extasi�s.</p><p>��La l�gende de votre rencontre avec la tortue, signe de l'Iroquois, a voyag� toute la nuit d'un wigwam � l'autre. Ils veulent savoir par vous-m�me si l'Iroquois est vraiment vaincu et si vous l'avez encha�n�... Pour eux, voyez-vous, le symbole et le songe ont plus d'importance que la vie r�elle... Mais ne craignez rien. Je vais vous d�barrasser de leur curiosit�.</p><p>Il parla aux Indiens avec beaucoup de conviction et ceux-ci consentirent � s'�loigner, tout en palabrant entre eux avec animation.</p><p>Pont-Briand �tait heureux de cette occasion qui lui avait �t� donn�e d'approcher Ang�lique et de se pencher vers elle comme pour la prot�ger. Il percevait le parfum de sa peau, mais elle ne fut pas dupe, et se d�gagea de la main qui tenait son bras.</p><p>��Madame, j'aurais voulu vous poser une question.</p><p>��Posez toujours votre question.</p><p>��Est-ce vraiment bien vous le tireur infernal qui hier m'a mis en si mauvaise posture�? On me l'a dit mais je ne peux y croire.</p><p>��C'est pourtant exact. Et croyez que je n'ai jamais eu affaire � pareil ent�t�. J'ai bien cru que j'allais �tre oblig�e de vous casser au moins un bras pour vous arr�ter, car j'avais ordre de vous emp�cher d'atteindre l'autre rive. D�cid�ment, lieutenant, je crois qu'il vous en faut beaucoup pour comprendre ce que l'on vous signifie, ajouta-t-elle en lui glissant un regard entendu.</p><p>Il comprit qu'elle trouvait sa cour trop pressante, et d�plac�e. Mais il ne pouvait se r�signer � la quitter. Comme il �tait venu pour la tirer d'embarras, elle s'entretint encore quelques instants avec lui, puis le laissa sur un signe de t�te et un sourire discrets. Il resta troubl� et titubant, comme un homme ivre. L'air fr�missait devant lui et il y voyait danser l'�clat de son sourire�; il y avait eu du chemin parcouru depuis la veille et l'avant-veille. Le monde, pour lui, s'�tait boulevers�, et n'avait plus le m�me go�t, ni la m�me couleur. Mais pourquoi Lom�nie avait-il refus� le combat avec Peyrac�? Lui, Pont-Briand, le premier, il aurait mis la main sur elle et il aurait acquis ainsi le droit de l'emmener captive � Qu�bec... pour la convertir. ��N'ai-je pas le droit, moi aussi, de gagner au ciel une �me �gar�e�?... Et, ainsi, je l'aurais prise dans ma maison.��</p><p>Par quel mal�fice le grand diable noir au visage masqu� les avait-il tous circonvenus, au point de les rendre, eux Fran�ais de Canada, doux et dociles comme des moutons�?...</p><p>��M�fie-toi, fr�re, m�fie-toi des mal�fices�! et qu'importe, apr�s tout, se dit-il, si c'est elle la D�mone de l'Acadie et si elle vient de l'Enfer�! Je veux bien y aller avec elle�!...��</p></section><section><p><strong>Chapitre 17</strong></p><p>Malgr� les apparences, la journ�e s'�coula lentement et l'on restait tendu.</p><p>��Qu'allons-nous devenir�? g�missait Mme Jonas en pleurant. (La venue du j�suite avait eu raison de son courage.) Fais rentrer tes enfants, Elvire, ils vont les massacrer.</p><p>Au cours des derni�res journ�es, Ang�lique avait acquis une estime particuli�re pour les compagnons de Peyrac. L'esprit de discipline des hommes avait �t� admirable et par leur calme ils avaient t�moign� de la confiance en leur chef. Pourtant, il y avait parmi eux des �trangers�: des Anglais, des Espagnols, des Fran�ais en rupture de ban, qui pouvaient s'attendre d'�tre trait�s en ennemis par ceux qui les guettaient � Katarunk. Mais cependant ils �taient entr�s dans le fort, la t�te haute, derri�re le comte de Peyrac, et les Fran�ais n'avaient pas protest�. On avait festoy� ensemble de compagnie, et m�me bien ri et bien chant�. Mais on se surveillait constamment. Peyrac allait s'entretenir avec M. de Lom�nie, puis allait saluer les capitaines algonquins ou hurons et leur faisait porter du tabac et des perles. On s'occupait ensemble, on se racontait des histoires.</p><p>��Qu'ils s'en aillent�! Mon Dieu�! Qu'ils s'en aillent enfin au diable��, se disait Ang�lique. En attendant, il fallait jouer le jeu, avoir l'�il � tout, ne pas montrer sa crainte et son impatience.</p><p>Ang�lique essayait de conserver � la vie une apparence quotidienne, s'installait ostensiblement dans ses meubles. Mais c'�tait difficile. Tout le monde avait les nerfs � fleur de peau.</p><p>Comme elle �tait all�e au puits et remontait le lourd seau de bois, cercl� de fer, elle interpella Cantor qui se trouvait proche.</p><p>��Veux-tu venir m'aider, mon gar�on�?</p><p>Il lui r�pondit avec arrogance�:</p><p>��Pour qui me prenez-vous�? Ce sont l� des besognes de femmes�!</p><p>Ang�lique se sentit p�lir et, d'un r�flexe, elle saisit le seau et lui envoya tout le contenu � la vol�e.</p><p>��Voil� de quoi rafra�chir les id�es d'un grand guerrier de ton esp�ce, trop r�put� pour aider sa m�re � porter une charge.</p><p>Elle raccrocha avec fracas le seau vide � la cha�ne et le fit redescendre, les l�vres serr�es de col�re. Cantor �tait tremp� de la t�te aux pieds et ses yeux brillaient, farouches. Mais Ang�lique le lui rendait bien.</p><p>Cet �change de regards pareillement verts et furibonds parut distraire au plus haut point le vieil Eloi Macollet, seul t�moin proche de la sc�ne. Il se rapprocha en ricanant de sa bouche �dent�e.</p><p>��Bravo, c'est ainsi qu'il faut dresser la jeunesse�!</p><p>Derechef accouraient les Indiens badauds, s'esclaffant devant l'adolescent et ses v�tements mouill�s, se racontant la chose vue de loin et venant regarder Ang�lique sous le nez, en riant aux �clats, comme si elle avait �t� d�cid�ment l'animal le plus comique de la cr�ation... Ils la bousculaient tellement qu'elle faillit l�cher le seau vide dans le puits et presque y tomber.</p><p>��Arri�re�! arri�re�! fit Macollet. (Il les �carta avec des bourrades et quelques paroles �nergiques.)</p><p>��Je vais vous aider, belle dame. J'aime les femmes de caract�re, moi. Ah�! ces jeunes aujourd'hui�!... Leur faut faire la le�on, pas vrai�? Connaissent rien. Je m'en vas vous le porter, votre seau. Y a pas honte quand c'est pour une femme de votre rang. Et pourtant je suis bien plus guerrier que ce petit imb�cile...</p><p>��Cela vous va bien de faire le galant, cria Cantor dont la voix se cassait de col�re. Des le�ons de politesse, oui da�! Vous qui n'arrivez pas � d�visser votre bonnet de dessus votre cr�ne, m�me devant les dames, et m�me � la messe. Je vous ai bien vu ce matin, quand le p�re officiait�!</p><p>��Mon bonnet, c'est mon bonnet, fit le vieux. Si ce n'est que �a pour te faire plaisir, j'm'en vas l'�ter, mon gars...</p><p>��Oh�! non, faites pas �a, cri�rent d'une m�me voix L'Aubigni�re et Perrot qui passaient par l�, qui se pr�cipit�rent sur lui et qui le retinrent chacun par un bras... Ne regardez pas, Madame. Il a le cr�ne le plus hideux de la Nouvelle-France.</p><p>��Il a �t� scalp� dans sa jeunesse, expliqua Perrot.</p><p>��Sous Montr�al, pr�cisa Macollet, tr�s fier.</p><p>��C'est rare qu'on se remette d'une telle op�ration. Mais lui, si�! C'est la m�re Marguerite Bourgeois qui l'a sauv� de la mort. Mais le r�sultat n'est pas beau � voir. Vaut mieux qu'il garde son bonnet. Tiens-toi tranquille, Eloi.</p><p>��Non, je veux donner une le�on � ce petit jean-foutre...</p><p>Cantor s'enfuit pour cacher son d�pit et changer de v�tements.</p><p>*****</p><p>Le jour s'�coulait lentement, dans une lumi�re ardente, et plus lentement encore quelques Hurons et Algonquins commen�aient � s'en aller. On leur avait dit qu'il n'y aurait pas la guerre. On leur avait donn� de beaux pr�sents pour calmer leur d�ception. De loin, Peyrac surveillait leurs mouvements et chaque fois qu'une embarcation se d�tachait de la rive, et pagayait en direction de l'amont du fleuve, il �prouvait une impression de soulagement. Son regard perspicace allait de la barri�re noire des sapins, vers le nord, aux souples m�andres du fleuve, lov� comme un serpent d'or � travers l'empire des arbres, et poursuivant sa route vers le sud-est. Pour l'instant, le spectre de la guerre s'�loignait, laissant reprendre leur rythme de vie habituel aux grands espaces incivilis�s�: chasse, p�che, sommeil, tabagie...</p><p>Si la plage redevenait grouillante, c'�tait de l'animation bon enfant d'un jour de march�. Les indig�nes des petites tribus locales�: M�tallaks, Narrandsouaks, Sokokis, pliaient aussi bagage � leur tour, insoucieux des �v�nements qui les avaient fr�l�s et dont ils auraient pu �tre les victimes comme toutes petites nations neutres entre deux forces adverses et puissantes. Un cri fr�le et gai s'�leva dans l'air limpide du soir et Joffrey de Peyrac se tourna dans cette direction. C'�tait la petite Honorine qui jouait avec ses habituels compagnons Barth�l�my et Thomas, les gar�onnets huguenots de La Rochelle.</p><p>Peyrac l'observa un instant. Elle paraissait heureuse, les joues rouges et barbouill�es de poussi�re, avec cet air de sant� et d'ivresse des enfants qu'on laisse de pleines journ�es livr�s � eux-m�mes.</p><p>Son c�ur tressaillit de tendresse. Il avait pour l'enfant b�tarde un attachement singulier, n� de ces sentiments riches et complexes que rec�lent les c�urs masculins, dont ils ont en outre rarement l'occasion de se servir, et parmi lesquels on trouverait, en premier examen, si l'on s'en pr�occupait, le sentiment de la justice.</p><p>Devant ce petit �tre humain, particuli�rement faible et d�sarm�, qui n'avait rien re�u en venant au monde, m�me pas l'amour de sa m�re, il estimait qu'il devait en �change, puisqu'elle avait �t� remise � sa protection, lui donner tout. Il demeurait attentif � l'enfant�; il voyait qu'Honorine, au fort Katarunk, jouissait d'�tre chez elle avec une famille qui �tait sienne, et dans une soci�t� o� elle n'�tait pas seulement tol�r�e, comme jadis � La Rochelle, o� sa m�re �tait servante. Mais maintenant elle �tait � la premi�re place, la toute premi�re place, ainsi qu'elle en avait d�cid� dans sa petite t�te au front bomb�, car elle �tait la fille du comte de Peyrac.</p><p>De celui qu'on appelait monseigneur en s'inclinant devant lui, de celui qui d�cidait de la vie ou de la mort, de la paix ou de la guerre. Donc, �tant la fille d'un si grand chef, elle �tait la personne n�cessairement la plus importante apr�s lui et l'orgueil d'un si haut rang �clatait dans sa joie de vivre, dans ses cris d'hirondelle gris�e. Tout �tait bien. Il sourit. Oui, c'�tait sa vraie fille d'�lection, libre, elle l'avait choisi et jamais n'en douterait.</p></section><section><p><strong>Deuxi�me partie</strong></p><p><strong>Les Iroquois</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 1</strong></p><p>Le soir fumeux �tait venu, avec son cort�ge de feux rouges et de lumi�res per�ant le bleu froid de l'obscurit�.</p><p>Dans la petite habitation, un hurlement s'�leva, aigu, hyst�rique. Ang�lique �tait en train de disposer des �cuelles sur la table pour le souper des enfants. Le cri venait de la chambre de gauche, de sa propre chambre, o� quelques instants auparavant Elvire venait d'entrer pour pr�parer le lit.</p><p>Ang�lique pensa�:</p><p>���a y est, voil� le massacre qui commence�!��</p><p>Et elle bondit, la main sur la crosse de son pistolet qui ne la quittait pas. Au milieu de la pi�ce, elle aper�ut un Indien qui tenait par le poignet Elvire � moiti� folle de terreur. Celui-l� �tait encore plus hideux et effrayant que celui qu'elle avait aper�u hier sur la colline. Son visage grumeleux, d�figur� par les marques de la petite v�role, �tait en outre barbouill� de suie ainsi que son torse et les membres nus. Un lambeau de chiffon rouge et sale retenait sa m�che de scalp si haute et si �chevel�e qu'elle lui donnait l'aspect d'un porc-�pic. Son odeur emplissait la pi�ce. Elle pensa�:</p><p>��Un Iroquois�!��</p><p>Il venait de plaquer son autre main sur la bouche d'Elvire qui, apr�s s'�tre d�battue, suffoqu�e, glissa �vanouie.</p><p>Ang�lique leva lentement son arme, h�sita. L'Indien, les yeux fulgurants, pronon�ait des mots �touff�s qu'elle ne comprenait pas, mais elle devinait, � sa mimique, qu'il l'adjurait de se taire.</p><p>��Ne bougez pas, dit-elle aux Jonas qui se tenaient contre la porte de la chambre.</p><p>Voyant qu'ils ne donnaient pas l'alerte et que le silence �tait retomb�, l'Indien porta la main � son pagne crasseux et en retira un petit objet qu'il tendit dans la direction d'Ang�lique. Il lui faisait signe de venir jusqu'� lui, comprenant que, s'il s'approchait d'elle, elle s'effraierait. Avec circonspection, elle s'avan�a. L'objet qu'il lui pr�sentait �tait une bague de cornaline et elle reconnut, inscrit dans la pierre rouge, le sceau du Rescator... le sceau de son mari. Une parole qu'il avait prononc�e la veille au soir lui revint en m�moire.</p><p>��J'ai l�-bas, aux Iroquois, quelques capitaines qui me sont acquis.��</p><p>Elle interrogeait du regard les yeux obliques du sauvage.</p><p>��Tekonderoga, Tekonderoga, r�p�tait-il de sa voix rauque et monocorde.</p><p>��Peyrac�?</p><p>Il approuva �nergiquement.</p><p>��Nicolas Perrot�? demanda-t-elle encore.</p><p>Un nouveau signe affirmatif tandis qu'une lueur de contentement glissait sur l'horrible visage.</p><p>��Je vais aller lui porter cette bague...</p><p>L'Indien jeta sur son bras, comme une serre, sa main graisseuse. Il r�p�tait un mot d'un air mena�ant et elle comprenait qu'il r�clamait son silence. Les Jonas se cramponnaient � elle.</p><p>��Ne nous laissez pas seuls avec ce d�mon...</p><p>��Eh bien, allez-y, vous, monsieur Jonas. Dites � mon mari que... quelqu'un le demande. En voyant cette bague, il comprendra, sans doute, et ne parlez � personne. Il me semble que ce sauvage nous recommande la plus grande discr�tion.</p><p>��C'est un Iroquois, je suis s�re que c'est un Iroquois, balbutia Mme Jonas en s'effondrant � genoux pr�s de sa ni�ce �vanouie.</p><p>L'Indien aux aguets tenait toujours Ang�lique par le bras. Lorsque le comte de Peyrac et le coureur de bois canadien apparurent dans l'encadrement de la porte, il la l�cha et salua en lan�ant une rauque onomatop�e de bienvenue.</p><p>��Tahoutagu�te�! s'exclama Nicolas Perrot.</p><p>Et, apr�s s'�tre congratul� avec le sauvage�:</p><p>��C est Tahoutagu�te, le chef en second des Onnontagu�s, dit-il.</p><p>��Alors ce n'est pas un Iroquois�? demanda Mme Jonas pleine d'espoir.</p><p>��Si fait�! C'en est un et m�me des plus f�roces... Un grand personnage des Cinq Nations. Ah�! Ce vieux Tahoutagu�te, quel plaisir de le revoir�! Mais par o� est-il entr�?</p><p>��Par la chemin�e, fit la voix faible d'Elvire qui revenait � elle. J'�tais l� en train de faire la couverture du lit, lorsqu'il a d�gringol� dans le feu, sans aucun bruit, comme le diable de l'Enfer.</p><p>Peyrac regardait avec satisfaction l'Iroquois.</p><p>��Il m'a rapport� la bague que je lui avais confi�e. Elle devait m'aider � reconna�tre leur messager si un jour leur Conseil acceptait de parlementer avec moi...</p><p>��Ce jour donc me semble arriv�, dit Perrot, mais le moment de la rencontre est plut�t mal choisi. Si jamais les Hurons, Algonquins et Ab�nakis et tous les Fran�ais qui r�dent au-dehors se doutent qu'il y a un Iroquois ici, et surtout que c'est Tahoutagu�te, je ne donne pas cher de son scalp. �coutez, vous autres, dit Perrot aux Jonas. Vous allez vous retirer dans la salle voisine et vaquer � votre repas. Si jamais quelqu'un se pr�sente, ne dites rien et oubliez que vous avez vu cet homme.</p><p>��Ce sera difficile, murmura Elvire qui se relevait.</p><p>Ang�lique �tait all�e chercher une portion de rago�t, et Joffrey de Peyrac la pr�senta � l'Iroquois ainsi qu'une tresse de tabac en signe d'hospitalit�. Mais le sauvage s'�carta avec des gestes de d�n�gation v�h�mente.</p><p>��Il dit qu'il ne veut ni manger ni fumer avant que nous ayons fait conna�tre nos d�cisions au Grand Conseil des Cinq Nations.</p><p>L'Iroquois alla s'accroupir devant l'�tre. Il rassemblait les braises que sa chute avait dispers�es, jetait dessus du petit bois. Puis il prit � sa ceinture une bourse contenant un peu de farine jaun�tre et tr�s fine. Apr�s en avoir fait tomber une certaine quantit� dans le creux de sa main, il jeta un mot en tendant la main dans la direction de Nicolas Perrot.</p><p>��De l'eau, dit celui-ci.</p><p>Dans un coin il y avait une cruche d'eau fra�che. Ang�lique la tendit � Perrot qui en versa quelques gouttes dans la main du sauvage.</p><p>De l'index, celui-ci m�la eau et farine. Cela donna une p�te translucide, de peu app�tissant aspect, qu'il avala par petites bouch�es. Ce frugal repas achev�, il rota, s'essuya les mains � ses mocassins et commen�a � parler.</p><p>Nicolas Perrot, accroupi dans la m�me position, en face de lui, l'�coutait avec une patience amicale, sans laisser para�tre aucun de ses sentiments et traduisait ensuite scrupuleusement. Joffrey de Peyrac se tenait sur un escabeau, entre eux deux. Ang�lique s'�tait assise sur le lit, dans l'ombre. Voici les paroles que Tahoutagu�te, sans para�tre songer aux dangers qui pesaient sur lui, seul Iroquois, ayant p�n�tr� au c�ur du camp ennemi, apporta � celui qu'ils avaient surnomm� Tekonderoga, c'est-�-dire l'Homme du Tonnerre.</p><p>��Il y a dix lunes, toi, Tekonderoga, que nous appelons l'Homme du Tonnerre parce qu'il para�t que tu peux faire exploser les montagnes, tu nous as envoy� des pr�sents et deux colliers de Wampum. Il n'a �chapp� � personne que ces porcelaines �taient d'une valeur inestimable, de celles que l'on �change entre grandes nations, pour les grands trait�s seulement. Aussi, Swanissit, chef supr�me, s'est-il inform� de l'homme blanc qui d�sirait l'alliance des peuples de la Longue Maison au point d'y mettre un prix consid�rable jamais encore pay�.</p><p>��Tu m'avais aussi donn� ta bague et je parlais pour toi. Et ces autres pr�sents, lui dis-je, �taient-ils � n�gliger�? De la poudre, des balles, des pi�ces de drap rouge que ni la pluie ni le soleil ne peuvent faire p�lir, des chaudrons sonnant sous les doigts, d'un m�tal si noir et si solide que nous n'avons pas voulu les consacrer � la prosa�que nourriture de chaque jour, mais les r�server � nos morts, des haches et des coutelas si �tincelants qu'on pouvait y mirer son visage, et enfin une poign�e de coquillages si rares que je ne sais sur quel Wampum d'alliance solennelle nous oserions les coudre, et enfin un fusil sans m�che, qui cache son �tincelle dans ses entrailles, et dont la crosse est tout incrust�e de nacre et que Swanissit porte avec lui depuis, sans qu'il ne l'ait jamais trahi.</p><p>��De plus, tu nous promettais une poudre magique pour fertiliser nos plantations et tu nous conviais � venir � Katarunk, ici m�me, conclure une alliance.</p><p>��Ayant vu tout cela, Swanissit a pens� dans son c�ur, et il a r�uni le Conseil des M�res et aussi celui des Anciens et il leur a dit qu'il fallait accepter de s'entendre avec un Blanc qui n'ob�issait ni aux Anglais, ni aux Fran�ais, ni aux Robes Noires et qui, de plus, �tait g�n�reux.</p><p>��Car Swanissit est vieux, comme je suis vieux moi-m�me, et nous savons, tous les deux, que les peuples des Cinq Nations ne sont plus, h�las�! ce qu'ils �taient jadis. Les guerres incessantes nous ont affaiblis et la traite des fourrures qui nous occupe trop fait que nous n�gligeons nos cultures, de sorte qu'il y a de grandes famines qui nous d�ciment l'hiver. La jeunesse voudrait toujours �tre sur le sentier de la guerre pour venger ses morts et ses insultes, mais ��Assez de morts, dit Swanissit, sinon le peuple iroquois cessera d'�tre grand et redout�. Gr�ce � ce Blanc puissant et providentiel, nous voyons le moyen de reprendre haleine car un jour proche il sera plus fort que les Fran�ais de Canada et il r�ussira l'alliance des peuples dans la paix, ainsi qu'il est pr�dit et chant� dans notre ��saga de Hiawatha��.��</p><p>��Voil� ce que disait Swanissit, et une grande partie de la nation l'a compris. Nous sommes donc venus pour te rencontrer, Blanc du Tonnerre, mais qu'avons-nous trouv� � Katarunk�? Nos ennemis qui nous attendaient pour nous achever�!</p><p>Nicolas Perrot ne se laissa pas impressionner par son indignation peut-�tre feinte. La d�l�gation � l'Homme du Tonnerre n'avait pas �t� le seul but du voyage des envoy�s iroquois.</p><p>��Est-ce que, durant ce voyage vers Katarunk, vous n'avez pas pouss� un peu plus loin � l'Est�? demanda Perrot d'un ton innocent.</p><p>��Certes, nous avions un petit compte � r�gler avec les Iroquois de la rivi�re Saint-Jean.</p><p>��Est-ce que vous n'avez pas aussi br�l� quelques villages par l�-bas, massacr� les habitants�?</p><p>��Bah�! � peine quelques-uns de ces putois rouges que les Fran�ais adorent tant, mais qui, en fait, ne savent m�me pas planter dans la terre un �pi de ma�s et une graine de tournesol, des sauvages et esclaves, quoi�!</p><p>��Bon�! disons alors qu'au retour de votre campagne de guerre sur la rivi�re Saint-Jean vous avez d�cid� de passer par Katarunk pour y rencontrer l'Homme du Tonnerre...</p><p>��Mais qu'avons-nous trouv�? r�p�ta Tahoutagu�te avec d�sespoir et col�re. Est-ce toi, Tekonderoga, qui as pr�par� ce pi�ge pour nous y faire tomber�? Tous nos pires ennemis rassembl�s�!... Et je ne parle pas seulement de ces tra�tres de Hurons et d'Algonquins qui r�vent de nos scalps pour en obtenir un bon prix � Qu�bec. Mais il y a aussi ce Lom�nie, le colonel, celui qui a promis � son Dieu fou de nous d�cimer tous avant de mourir, car cela est vrai que rien ne peut l'atteindre, lui, dans les combats, et il y a Pont-Briand qui marche sans bruit sur le sentier de la guerre, un Blanc qu'on n'entend pas venir, bien qu'il soit lourd comme un bison des plaines, et qu'y a-t-il encore avec eux�? Ah�! comment ai-je pu supporter la vue de ces f�lons�? Trois-Doigts qui fut mon fr�re aux Onnontagu�s, et Maudreuil qui fut le fils de Swanissit. Ils sont l�, ils parlent de vengeance, eux qui ont agi avec une si grande tra�trise�! Trois-Doigts n'a-t-il pas tu� deux de nos fr�res quand il s'est enfui de notre village, alors que pendant plus d'une ann�e nous avions partag� la m�me chaudi�re�? Et Maudreuil, Swanissit l'a eu petit enfant. Il �tait beau, habile � la chasse, et nos c�urs ont �t� remplis de tristesse lorsque nous avons d� l'�changer contre deux de nos Principaux que les Fran�ais avaient faits prisonniers. Eh bien�! celui-l� aussi, Trois-Doigts, il ne se souvient pas des bienfaits re�us de nos mains, ni de la chaleur de notre cabane, mais il est l�, aujourd'hui, et il raconte qu'il veut venger la mort de sa famille, de son p�re, de sa m�re, de ses s�urs que Swanissit a tu�s, jadis. Or ce n'est pas vrai. Swanissit n'a jamais scalp� de ses mains ni une femme, ni un enfant. Et Maudreuil le sait mieux que quiconque. Ce sont les Blancs qui nous ont appris � tuer les femmes et les enfants et qu'y pouvons-nous, nous les Anciens, si nos jeunes guerriers se sont mis � les imiter�? Mais pour moi qui suis vieux, je mourrai aussi dans la tradition de mes p�res, sans avoir jamais tu� ni une femme ni un enfant.</p><p>��Lorsque j'allais � Qu�bec, combien de fois n'ai-je pas entendu moi-m�me les Fran�ais dire�: ��Fourbe comme un Iroquois���?... Mais, dis-moi, qui est le plus fourbe de nous ou de ceux qui, comme Maudreuil et Trois-Doigts, trahissent les lois de l'adoption dont ils ont �t� nantis plut�t que de la mort... Vakia Toutavesa�!</p><p>Il r�p�ta � plusieurs reprises�: ��Vakia Toutavesa��, ce qui signifie�: ��Cela me fait fr�mir et trembler jusqu'aux moelles��...</p><p>��Et la Robe Noire Etskon-Honsi qui est � Modesean�? Pour qui est-il venu�? Pour le Sortil�ge�? et notre envo�tement�? Et Piksarett, le chef des Patsuiketts, l'un de nos pires ennemis, et qui a bien trente chevelures de nos fr�res accroch�es � la porte de son wigwam�? Pour qui est-il venu celui-l�?...</p><p>��Les Ab�nakis ont fait la paix avec les Anglais et avec le Blanc Tekonderoga, dit Perrot.</p><p>��Mais pas Piksarett. Piksarett n'est pas un Ab�nakis comme les autres. Pour un scalp d'Anglais ou d'Iroquois il trahira n'importe quelle paix�!... Il n'entend qu'une voix, celle de la Robe Noire. Il proclame que le bapt�me est bon pour les Ab�nakis et que c'est ce Dieu des Blancs qui leur donne la victoire... La Robe Noire a tout pouvoir sur lui et la Robe Noire veut la destruction des Iroquois.</p><p>��Pourtant la Robe Noire ne commande pas aux arm�es. C'est le colonel de Lom�nie qui d�cide du combat. Or, le colonel veut lui aussi la paix avec Tekonderoga.</p><p>��Mais arrivera-t-il � retenir ses amis Ab�nakis�? Cela fait plusieurs jours que ceux-ci flairent nos traces... Ils ont m�me captur� Anhisera, le chef des On��outs, et l'ont � moiti� grill� l'autre soir. Il leur a �chapp� et a pu nous rejoindre. En ce moment nous vivons dans des trous et n'osons nous approcher de ta demeure, tout empest�e par la pr�sence de ces chacals et de ces loups. Est-ce toi, Tekonderoga, qui nous as pr�par� ce pi�ge�? r�p�ta-t-il d'un ton solennel. Peyrac, par l'interm�diaire de Nicolas Perrot, lui expliqua bri�vement que lui-m�me avait �t� surpris par l'incursion des Fran�ais et qu'il s'effor�ait actuellement de les faire repartir chez eux sans dommages.</p><p>Contrairement � ce que l'on pouvait craindre, le pl�nipotentiaire iroquois ne parut pas mettre sa parole en doute, mais resta soucieux. Il avait d�j� pressenti la v�rit�. La situation n'en demeurait pas moins grave pour eux.</p><p>��Sur l'autre rive nous leur �chapperions plus facilement. Mais maintenant nous ne pouvons plus franchir le fleuve. Il y a trop de monde qui r�de entre Katarunk et Modesean. Nous sommes traqu�s dans la for�t. Crois-tu que nous puissions plus longtemps �chapper � ces chiens qui sont sur nos pas�?... Tekonderoga, si tu es vraiment puissant, garantis-nous le passage du Kennebec... garantis-nous contre ces coyotes...</p><p>��Je pense pouvoir obtenir cela du colonel de Lom�nie, dit Peyrac. Vous n'avez commis aucun acte r�pr�hensible dans les parages�?</p><p>��C'est toi seul que nous venions voir.</p><p>��Patientez encore jusqu'� apr�s-demain. Les alli�s des Fran�ais commencent � s'embarquer pour remonter vers le Nord. Beaucoup se seront alors �loign�s et vous pourrez vous pr�senter en d�l�gation de paix devant Katarunk.</p><p>Le visage de Tahoutagu�te qui ressemblait � un gros tubercule terreux se plissa sous le fait de la r�flexion. Puis il se redressa.</p><p>��Je crois que cela peut aller ainsi, dit-il. Si nos propositions de paix sont rejet�es et que nous ne puissions passer le fleuve, au moins nos ennemis � combattre auront-ils diminu� en nombre. Tu dis que les tribus repartent vers le Nord�?...</p><p>��Du moins, nous nous emploierons � h�ter ce d�part plus encore, dit Perrot.</p><p>��Maintenant le plus dur pour moi reste � faire, dit l'Indien. Convaincre Outtak�, le chef des Mohawks, qu'il est n�cessaire de faire la paix avec toi. Tu sais qu'il faut l'accord de chacun des chefs de nos Cinq Nations pour qu'une action puisse �tre entreprise. Or, Outtak� ne veut rien entendre. Il dit que des Blancs on ne peut attendre que trahison et qu'il n'y a pas de Blanc qui puisse faire exception. Il est pour la guerre et pour la guerre seule. Il veut se jeter avec ses guerriers sur les Patsuiketts, tandis que nous attaquerions ici.</p><p>��Folie, tu le sais, toi, Tahoutagu�te, et Swanissit le sait aussi. Ne peut-il convaincre Outtak�?</p><p>��Tu connais Outtak�, dit l'autre d'un ton d�sabus�, son cr�ne est encore plus dur que le granit. Et surtout il a dit � Swanissit une chose terrible. Il a dit qu'il avait appris en songe que toi, Tekonderoga, l'Homme du Tonnerre, tu seras cause de sa propre mort, de la mort de Swanissit, le grand chef des Cinq Nations.</p><p>��Moi�? s'�cria Peyrac en se levant � demi avec un �lan de col�re dans la meilleure tradition indienne, m'accuserait-il de tra�trise, ce mis�rable chef Mohawk que je n'ai jamais vu�!</p><p>��Comment pourrais-tu �tre la cause de la mort de Swanissit puisque tu souhaites son alliance�?... C'est ce que Swanissit a r�pondu � Outtak�. Mais nous sommes troubl�s car nous n'ignorons pas que Outtak� est en amiti� avec l'Esprit des Songes... Nous savons que c'est aussi un grand menteur car il raconte encore qu'il a entendu les Algonquins dire au bivouac que ton �pouse avait vaincu le signe de l'Iroquois aux chutes de Moxie, preuve que tu pr�pares notre perte.</p><p>Les petits yeux rouge�tres du vieux Tahoutagu�te all�rent de Peyrac � Ang�lique assise dans la p�nombre. On sentait qu'il voulait recevoir des paroles d'espoir, mais que ces deux graves objections pr�sent�es par le chef Outtak� avaient trop �branl� sa propre confiance envers le Blanc, Homme du Tonnerre, dont il avait �t� un des chauds partisans au Conseil.</p><p>��L'Iroquois souhaite-t-il la mort de mon �pouse�? interrogea Peyrac. Swanissit et toi-m�me et les autres, aviez-vous d�cid� d'appara�tre subitement devant elle afin que sa monture effray�e la pr�cipite avec son enfant dans le gouffre�? Non, n'est-ce pas�? Et c'est cependant ce que la tortue a fait. Or, pas plus que je ne vous tiens responsables, toi et les tiens, de la faute de la tortue, pas plus vous ne devez pr�ter � ma femme qui l'a �cart�e de son chemin pour sauver sa vie l'intention d'avoir voulu nuire aux Cinq Nations�? Tu sais comme moi que la tortue est un animal capricieux et r�veur, et l'esprit de vos anc�tres qui sommeille en elle ne la guide pas toujours dans ses actes.</p><p>Ce subtil raisonnement parut plaire � Tahoutagu�te qui, apr�s l'avoir repass� � plusieurs reprises � travers les circonvolutions de sa cervelle indienne, approuva par de petits hochements de t�te.</p><p>��J'ai toujours pens� que cet Outtak� est un peu fou. Sa haine l'�gar�. Swanissit, lui, est un sage. Il veut sauver l'avenir des Cinq Nations et il lui est apparu que tu pourrais l'y aider.</p><p>��Je l'y aiderai, dit Peyrac en posant sa main sur celle du sauvage.</p><p>Il jugeait inutile, pour l'instant, de lui demander des explications au sujet de l'attaque des Cayugas dans le sud.</p><p>��Retourne dans la for�t et dit � Swanissit de continuer � me faire confiance. Je vais faire en sorte de h�ter le d�part de la plupart des Indiens qui campent autour de mon poste et je vais essayer d'obtenir une tr�ve pour vous, de la part des officiers fran�ais, afin qu'ils laissent passer le fleuve � vos guerriers. Dans deux jours, nous vous ferons savoir si les Fran�ais acceptent la tr�ve et si vos Principaux peuvent se pr�senter sans danger devant Katarunk.</p><p>Le messager iroquois se leva et, apr�s avoir renforc� avec un peu de charbon de bois le maquillage de suie qui lui avait permis de se rendre invisible dans la nuit, il �carta d'un coup de macassin les braises du foyer et d'un souple �lan se hissa dans la chemin�e. Ils rest�rent immobiles un long moment attendant les cris qui auraient trahi la cur�e des sauvages lanc�s sur la piste de l'ennemi d�couvert. Mais rien ne vint.</p><p>��Bizarre�! dit Nicolas Perrot en grattant sa tignasse sous son bonnet de fourrure. Quelle affaire�! J'ai l'impression que tout cela ne va pas tarder � faire un galimatias du diable.</p><p>��Je croyais que ce chef hostile Outtak� avait �t� enlev� par les Fran�ais � la suite d'un festin o� il avait �t� convi� et qu'on l'avait m�me envoy� en France et condamn� aux gal�res�!</p><p>��Oui-da�! Mais il est revenu. M. de Frontenac a obtenu sa lib�ration et son retour.</p><p>��Quelle sottise�! s'exclama Peyrac avec violence. On ne comprendra donc jamais en haut lieu qu'une erreur se paye plus cher qu'un crime et lorsqu'on a �t� jusqu'� commettre un crime d'une ampleur telle que celui d'enlever un h�te qu'on recevait � sa table, et d'envoyer un grand chef iroquois pousser la rame sur les gal�res de la M�diterran�e comme esclave, au moins qu'on ait le courage politique de le commettre jusqu'au bout et de l'y laisser mourir. Comment ont-ils pu avoir la na�vet� de s'imaginer que, revenu en son pays, il ne redeviendrait pas aussit�t leur pire ennemi�? Comment voulez-vous qu'il oublie jamais la fa�on dont on l'a trait�?</p><p>��Qui est cet Outtak�? demanda Ang�lique.</p><p>��Un grand chef iroquois, de la nation des Mohawks, expliqua Perrot. Son destin n'est pas ordinaire. Il avait �t� adopt� tout enfant par M. d'Arreboust qui le fit �lever � ses frais au s�minaire de Qu�bec. Contrairement aux autres jeunes Indiens il �tait grave, �tudiant tr�s bien. Il parle encore aujourd'hui un fran�ais fort correct ce qui est rare pour un Indien. Mais, � l'adolescence, il disparut, et l'on apprit qu'il �tait devenu un des plus ardents propagateurs parmi les siens de la haine des Fran�ais. Il a tortur� lui-m�me certains de nos missionnaires avec des raffinements d'une cruaut� incroyable. En fait, c'est une b�te fauve, cet Outtak�. Ang�lique �voquait le visage d'idole aux pendants d'oreilles �carlates qu'elle avait entr'aper�u � la lisi�re du bois, et dont les yeux refl�taient une haine farouche.</p><p>��Comment est-il�? murmura-t-elle. Je veux dire quel est son aspect�?</p><p>Mais ils ne l'entendirent pas...</p></section><section><p><strong>Chapitre 2</strong></p><p>Dans la for�t ensoleill�e, le chef Mohawk Outtak� se glisse entre les branches � grandes foul�es silencieuses.</p><p>Il ne se soucie ni des broussailles, ni des racines, ni de l'entrem�lement des ramures. Tout ce rempart touffu que la for�t oppose � l'�tre vivant, il le franchit, le traverse comme un esprit traverserait magiquement un mur, et rien ne ralentit son avance, le rythme �gal et vif de ses mollets durs, dont il a fendu la peau jadis pour en �ter la graisse afin que seuls les muscl�s infatigables y vivent et s'y d�veloppent.</p><p>Il va � travers la for�t ab�nakise, for�t ennemie, mais qu'il conna�t, car il les avait toutes parcourues, depuis sa jeunesse, pour y traquer le Huron, l'Algonquin et le Fran�ais. Il va et il traverse des ruisseaux, des rivi�res, il longe des lacs, il remonte d'abruptes falaises, il suit des lignes de cr�te �corch�es de rocs saillants et de pins trapus, il redescend dans les frondaisons t�n�breuses o� s'allument les masses pourpres et dor�es des arbres. Il songe � ses fr�res, les chefs des Cinq Nations, qu'il a laiss�s l�-bas, accroupis comme des lapins peureux �coutant les paroles que Tahoutagu�te leur a rapport�es de Katarunk. Non, jamais il ne se joindra � eux pour faire la paix avec un Blanc... Car il n'est pas dupe, lui�! Il ne peut plus l'�tre. C'est en vain qu'il les a mis en garde. Fr�res insens�s�!... Les Blancs se sont moqu�s de lui. Et pourtant lui, Outtak�, les a vus en songe, coiff�s de sang. Ils se sont moqu�s de lui aussi, ses propres fr�res rouges, quand ils lui ont rappel� que l'�pouse de Tekonderoga avait �cart� de son chemin le signe de l'Iroquois. Et pourtant, lui, Outtak�, il l'a vue, en chair et en os, au cr�puscule, la femme blanche agenouill�e et qui rendait hommage au dieu de la terre. Non, elle ne priait pas comme prient les Blancs, qui enferment leur ferveur en eux et lui interdisent de s'�chapper. Elle priait en froissant les feuilles de menthe entre ses mains, puis en �levant ses mains vers le ciel, puis en les passant sur son visage, et elle baissait les paupi�res, et son visage �tait tout illumin� par le soleil couchant. Depuis qu'il l'a vue, il a vraiment peur, il est oppress�. Le voici qui traverse de son pas rapide un espace d�nud� par les incendies, et son regard erre sur le d�sert de for�ts, de montagnes, de chapelets de lacs et de serpents de rivi�res qui composent le paysage morne et splendide des sources du Haut-Kennebec. Ces lieux ont-ils jamais vu telle affluence qu'en ces jours o� s'y est achemin� l'Homme du Tonnerre avec sa colonne de chevaux et ses femmes, et ses guerriers tra�nant leurs canons, pour y rejoindre les Canadiens venus du Nord avec leurs alli�s rouges, arm�s d'arcs, de lances et de tomahawks, alors que du Sud montaient les Patsuiketts du Connecticut et les Etchemins, tous Ab�nakis, ennemis de l'Iroquois, tout le long du fleuve Kennebec bleu et noir et que se tenait, en proue de leur flottille, la Robe Noire au regard de feu, le j�suite Etskon-Honsi�?</p><p>Et cette multitude arm�e finalement a converg� vers le poste de Katarunk. Dans quel but, si ce n'est pour faire �chec aux Iroquois�?</p><p>Outtak� plonge de nouveau dans la for�t.</p><p>Il songe � la femme blanche qui a rencontr� la Tortue sur son chemin et ne s'est pas d�tourn�e.</p><p>Et comme il l�ve les yeux vers le soleil qui darde entre les troncs des fl�ches br�lantes, il ressent une sorte d'�blouissement et une douleur au creux de l'estomac qui n'est peut-�tre due qu'aux fatigues de la faim, de la marche et de la guerre qui forment depuis trois mois la trame de son existence, mais aussi la ressouvenance de ce qu'il a �prouv� lorsque, cach� par les arbres, il l'a vue s'avancer, esprit �tranger et inqui�tant, toute par�e de son manteau couleur de flamme. Sentiment d�testable o� il a cru reconna�tre la peur, l'inqui�tude pour ce qui est insolite et qu'on ne comprend pas.</p><p>La faim lui donne des vertiges subtils, une vision transcendante et sublime. Son esprit se d�tache de son �tre et flotte devant lui. Son esprit est comme un oiseau ivre qui le pr�c�de en g�missant d�sesp�r�ment. Ainsi doivent g�mir les �mes abandonn�es. Son �me g�mit sur l'�ternelle tentation qu'inspirent les Blancs, l'�ternelle s�duction qui ram�ne l'Indien aux pieds de ces tra�tres et grossiers bourreaux, avec l'espoir � jamais ancr� que cette fois ce sera lui, l'Anc�tre-�-la-face-blanche, porteur de la torche de gloire annonc� par tous les pr�tres indiens et les plus anciennes l�gendes du Culte de l'Oiseau.</p><p>Depuis le temps, ne sais-tu donc pas que ce n'est pas lui, que ce n'est jamais lui�? Mais bien le Faux-Messie, comme dirait la Robe Noire. L'Anc�tre-�-la-face-blanche n'existe pas, ne viendra plus... ��Quelle faiblesse va donc te ramener Swanissit, songe Outtak�, aux pieds d'une illusion, pour y chercher la grandeur, la force, la victoire, la protection, et n'en recevoir que poisons...</p><p>��N'avez-vous pas re�u assez de coups de mousquet, Indiens, ne vous a-t-on pas assez abreuv�s d'eau-de-feu qui ronge votre race comme le feu ronge la for�t�?��</p><p>Mais Swanissit esp�re encore contre toute �vidence, contre toute exp�rience. Il esp�re en l'Homme du Tonnerre. Et lui-m�me, Outtak�, qui marche en ce moment pour aller guetter le poste des Blancs, n'esp�re-t-il pas, lui aussi, h�las�!</p><p>Il faudrait, pour �chapper � la tentation des Blancs, les tuer tous, atteindre leur �me. Mais voil�: d'�mes ils n'en ont pas�! C'est une peau de castor, leur �me... Le soleil commen�a � d�cliner. L'Iroquois fait halte, flairant alentour. Il se dissimule derri�re un tronc et voit s'avancer deux Ab�nakis. Ce sont des Patsuiketts, de</p><p>ce peuple qui, venant des sources du Connecticut, s'est introduit par ruse dans le pays des Enfants de l'Aurore, et qui ont le nez long, les dents saillantes comme celles du lapin et le menton court. Leur peau est de la couleur de l'argile rouge. Ils tressent leurs cheveux, et leur m�che de scalp est si mal nou�e qu'on ne sait pas o� la saisir pour leur ��faire�� la chevelure. L'Iroquois, dissimul�, les regarde avec m�pris passer � quelques pas de lui. Leurs longs nez busqu�s pench�s vers le sol, ils suivaient une piste.</p><p>Cette piste va les conduire jusqu'au lieu o�, tout � l'heure, les cinq chefs iroquois ont d�lib�r�. Encore qu'il ait pris soin d'effacer ses traces, les Ab�nakis les retrouveront fatalement car ce sont des limiers plus efficaces que les coyotes, sans doute � cause de leur long nez. Ils parviendront ainsi au lieu de la d�lib�ration et l� ils percevront sans nul doute le fumet de l'ennemi.</p><p>Tel une ombre furtive l'Iroquois les rejoint, se glissant d'arbre en arbre, et quand il est derri�re eux il leur casse la t�te de deux coups de tomahawk si pr�cis et si vifs que les deux Peaux-Rouges s'�croulent sans un soupir, le cr�ne �clat�. Ne se souciant pas de leurs cadavres, ni m�me de leur scalp, l'Iroquois poursuit sa route.</p><p>Comme il atteint les abords du fort Katarunk, il entend hennir les chevaux et ce bruit est si inusit� et impressionnant qu'il est parcouru de frissons. Il reste l� longtemps, comme en transe, �coutant ces rumeurs en lesquelles il discerne un son nouveau et mena�ant. Sans l'avoir vu, il hait ce Blanc subitement survenu, car il semble leur promettre, � son tour, un appui, une esp�rance, une aventure nouvelle, et peut-�tre salvatrice. Et pourtant, il sait que tout cela n'est que mirages...</p><p>Comment atteindre l'�me du Blanc, si l'on ne peut le faire dispara�tre par les armes, avant qu'il ne les ait, une fois de plus, tromp�s�?</p><p>Au risque de se faire d�couvrir par un Ab�nakis ou un Huron, de se faire d�busquer comme un vulgaire gibier par les chiens qui jappent l�-bas au bord du fleuve, l'Iroquois demeure l�, comme fascin�.</p><p>� cet endroit, il a vu la femme blanche agenouill�e parmi l'encens des plantes, ses cheveux flottant comme des plumes sur l'ombre du soir.</p><p>��Oranda�! Oranda�! murmure-t-il.</p><p>Il appelle l'Esprit Supr�me qui se m�le �troitement aux choses cr��es et leur communique sa force.</p><p>Il entend sangloter la source et la chaleur exasp�re l'odeur ti�de des menthes. Alors sa r�solution est prise.</p><p>��Demain, je reviendrai ici. J'appellerai la femme blanche. Et, lorsqu'elle viendra, je la tuerai.</p><p>L'exode des Indiens alli�s �tait arr�t�. Par la voix des tambours, leur �tait parvenu un message. On avait trouv� dans les bois deux Patsuiketts, le cr�ne �clat�. Crime d'Iroquois sans nul doute.</p><p>Nicolas Perrot d�pensa beaucoup d'�loquence � d�montrer aux Hurons et autres Algonquins que les affaires des Patsuiketts ne les concernaient pas. Ce n'�tait m�me pas des Ab�nakis comme les autres, pr�cisa-t-il, leur nom signifie�: ceux-qui-sont-venus-en-fraude. Ils �taient en fait des �trangers, arriv�s de l'autre c�t� du Connecticut, qui se sont infiltr�s parmi ��les Enfants du Pays de l'Aurore�� pour y piller leurs terrains de chasse et de p�che. Qu'ils se d�brouillent donc avec les Iroquois, leur dit-il. Ceux-ci �taient si peu nombreux que cela ne valait pas que de hardis guerriers du Nord se mettent en chasse pour eux. Et la preuve, c'�tait que sans nul doute les Iroquois eux-m�mes se terraient en ce moment et n'osaient pas attaquer les puissantes tribus assembl�es � Katarunk. Cela ne valait m�me pas la peine de d�terrer la hache de guerre enterr�e par Onontio, le gouverneur du Canada, pour quelques putois d'Iroquois et de Patsuiketts en querelle. Le pauvre Perrot, tout en parlant avec feu, ne pouvait s'emp�cher d'avoir mauvaise conscience vis-�-vis des Patsuiketts, car c'�taient en fait les meilleurs guerriers et les meilleurs Indiens convertis de l'Acadie. Quelque peu �trangers, en effet, ils n'en formaient pas moins une des tribus les plus d�vou�es aux missionnaires catholiques.</p><p>Le comte de Peyrac � son tour avait parl� � Lom�nie, l'avertissant que les Iroquois �taient dans la for�t et demandaient le passage du Kennebec. En r�alit� l'incident des deux Patsuiketts tu�s remettait tout en question.</p><p>Cependant, les ordres de Peyrac rest�rent formels.</p><p>��Que les Patsuiketts se battent avec les Iroquois en aval du fleuve, s'ils veulent venger leurs morts.</p><p>Mais pour moi, je ne veux pas que Katarunk soit engag� en rien, ni les miens ni ceux qui s'y trouvent aujourd'hui. La d�plorable habitude que les Fran�ais ont prise de participer aux multiples querelles des tribus conduit � la ruine de la colonisation, dit-il � Lom�nie qui h�sitait. Finalement, celui-ci acquies�a. Il se contenta d'envoyer un petit parti d'Etchemins vers le sud pour le cas o� le p�re d'Orgeval aurait besoin de secours. On exploita la haine qui existait entre les Patsuiketts et les autres Ab�nakis et vers la fin de l'apr�s-midi la situation se d�tendit. Combl�s de cadeaux, les capitaines indiens pr�f�raient rentrer chez eux et abandonner Patsuiketts et Iroquois � leur sort. Seul le baron de Maudreuil n'�tait pas d'accord et voulait courir sur l'ennemi.</p><p>��Et si le p�re d'Orgeval est attaqu� avec ses cat�chum�nes�? interrogea-t-il avec passion.</p><p>��Les Iroquois se sont engag�s, si on les laisse passer le fleuve sans encombre, � regagner leur pays sans causer aucun dommage parmi les populations qu'ils rencontreront en route, dit Peyrac.</p><p>��La preuve�! Ils commencent d�j� par tuer deux Patsuiketts...</p><p>Peyrac devait s'avouer qu'il ne s'expliquait pas cet acte de violence apr�s la conversation qu'il avait eue avec Tahoutagu�te la veille au soir.</p><p>��Vous aussi apprendrez � les conna�tre, ricanait Maudreuil. Il ne peut y avoir que fourberie et trahison sous le cr�ne d'un Iroquois.</p><p>Lom�nie le rappela � l'ordre. Les Canadiens oubliaient trop facilement que leur gouverneur royal avait pass� des trait�s de paix avec les Cinq Nations...</p><p>��Avec cette esp�ce-l�, les trait�s n'existent pas, riposta l'autre. (Et, les regardant farouchement d� ses yeux bleus�:) La guerre, la guerre sans merci�!... Il ne peut y avoir d'autre solution entre Fran�ais et Iroquois.</p><p>N�anmoins les guerriers indiens continu�rent � se r�embarquer et, le soir venu, les femmes et les enfants, qui �taient partis se cacher dans les bois en pr�vision de la guerre annonc�e, revinrent et remirent les chaudi�res sur le feu pour le repas du soir. Quelqu'un s'avisa alors de l'absence de Mme de Peyrac.</p><p>On la chercha partout. On fit le tour des habitations et de l'enceinte. On l'appela dans les ��br�l�s�� et au bord du fleuve.</p><p>Un sentiment de catastrophe s'empara d'eux tous.</p><p>Ang�lique avait disparu.</p></section><section><p><strong>Chapitre 3</strong></p><p>Cela l'avait prise d'une fa�on curieuse, alors qu'elle �tait seule dans la petite habitation. Un malaise qui lui appesantissait l'�me.</p><p>Et soudain, elle avait eu envie de retourner l�-bas sur la colline, derri�re le fort, pour y cueillir de la menthe.</p><p>Elle dut chasser � plusieurs reprises cette pens�e qui revenait et � la longue elle se sentit un peu mieux.</p><p>Inoccup�e, incapable de se livrer � une t�che quelconque, elle se tenait appuy�e � la fen�tre et regardait par les petits carreaux de parchemin, bien qu'elle ne p�t distinguer rien d'autre que des ombres qui allaient et venaient, indistinctes, dans la cour. Elle r�fl�chissait � l'humeur et au caract�re de son fils cadet Cantor, qui la boudait depuis qu'elle lui avait envoy� un seau d'eau dans les jambes. Il n'avait jamais �t� facile de conna�tre les pens�es de ce gar�on, m�me lorsqu'il n'�tait qu'un ch�rubin boucl�. Maintenant qu'il se pr�sentait en robuste et solide adolescent, avec cette beaut� saine, un peu rustique, qu'elle avait connue � certains de ses fr�res de Sanc�, il devenait encore plus difficile de l'apprivoiser. Machinalement, Ang�lique tapotait des doigts les petits carreaux de parchemin. Elle �voqua le regard de Cantor. Ses yeux de fille dans un corps de jeune athl�te.</p><p>��Qu'y a-t-il, jeune homme�? s'interrogea-t-elle � mi-voix pour elle-m�me. Ne sommes-nous d�j� plus rien l'un pour l'autre, quoique toujours m�re et fils�?...</p><p>Cela faisait �cho � la question qu'elle se posait souvent sans conna�tre encore la r�ponse, depuis qu'elle avait retrouv� ses deux fils � Gouldsboro.</p><p>��� quoi peut donc bien servir la m�re de deux grands gar�ons de quinze et dix-sept ans, qui ont appris � se passer d'elle depuis longtemps�?...��</p><p>Il y eut un coup violent � la porte, pr�c�dant l'apparition l�g�re et souriante du brun Florimond.</p><p>Ang�lique, qui avait port� la main � son c�ur, lui demanda s'il se souvenait qu'il avait �t� le page le plus courtois de Versailles et s'il ne pouvait adopter de fa�ons moins militaires lorsqu'il se pr�sentait chez les dames. Ne serait-ce que pour leur �pargner des �motions inutiles�? Le coup de poing dans la porte est bien souvent celui de la soldatesque, et Dieu sait que cela n'annonce, en g�n�ral, rien de bon pour personne.</p><p>Florimond reconnut avec bonne humeur que ses voyages et en particulier sa vie de mousse � bord d'un navire marchand avaient rapidement effac� les bonnes mani�res de salons et de cour, inculqu�es par son pr�cepteur l'abb�. Ce n'�tait pas sa faute�: il avait toujours �t� de nature �tourdie.</p><p>Et si, en Nouvelle-Angleterre, les fa�ons qu'il avait trouv�es �taient plus gourm�es que sur des navires, elles manquaient de gr�ce.</p><p>L�, au moins, on ne se compliquait pas la vie avec des ronds de jambe ridicules. Enfin, il argua habilement que l'�paisseur des vantaux de bois dans un poste forestier interdisait qu'on y gratt�t de l'ongle du petit doigt comme une donzelle de bonne compagnie �lev�e selon les principes de civilit� honn�te, car on risquait de demeurer fort longtemps sur le seuil avant d'�tre entendu.</p><p>Ang�lique rit et en convint. Elle le regardait avec plaisir tandis qu'il allait et venait, et se disait que c'�tait vraiment un superbe gar�on. Pourtant, il lui avait donn� bien du tracas quand il �tait petit � cause de sa sant� fragile.</p><p>Entre-temps, il s'�tait coiff� � la mani�re de Romain de L'Aubigni�re et du baron de Maudreuil, avec un bandeau de perles dans ses longs cheveux, surmont� de plumes et de queues de fourrures. Cela lui allait � merveille.</p><p>Lui aussi �tait beau, de la beaut� qui aurait �t� celle de Joffrey de Peyrac s'il n'avait pas �t� d�figur� par un coup de sabre, dans son enfance.</p><p>C'�tait presque un homme, d�sormais, par sa taille, mais encore un enfant par le sourire. Il dit qu'il venait pour s'expliquer au sujet de Cantor. Son fr�re �tait, reconnut-il, ��une t�te de lard��, mais bon, courageux et, en ce moment, ��il avait des difficult�s��... Il ne s'expliqua pas l�-dessus.</p><p>Ang�lique fut �mue de la sollicitude � la fois fraternelle et filiale de Florimond. Elle affirma qu'elle n'en voulait nullement � Cantor, mais qu'il fallait trouver un terrain d'entente.</p><p>Ils devis�rent ensuite amicalement et Florimond parla des projets qui lui tenaient � c�ur. Il dit qu'il voulait profiter de la progression de son p�re � l'int�rieur des terres am�ricaines pour pousser plus loin encore une exp�dition vers l'Ouest et d�couvrir sans doute le passage de la mer de Chine que l'on cherchait depuis si longtemps.</p><p>Il avait son id�e l�-dessus. Il n'en avait pas encore parl� � son p�re. Il fallait mieux attendre le printemps.</p><p>Le soir tombait. Tout en commen�ant de pr�parer les lampes et d'installer les chandelles dans les bougeoirs, Ang�lique s'entretenait avec son fils. Et puis, tout � coup, brutalement, le souvenir du r�ve qu'elle avait fait de l'Iroquois brandissant au-dessus d'elle son tomahawk lui revint et de fa�on si poignante qu'elle crut qu'elle allait d�faillir. La voyant p�lir, Florimond interrompit pile son discours et s'informa. Elle reconnut qu'elle ne se sentait pas bien. Elle avait l'impression d'�touffer. Elle allait sortir respirer un peu l'air frais du soir. Elle irait cueillir de la menthe, l�-haut, pr�s de la source, car, bient�t, le gel br�lerait ces feuilles fragiles qui noirciraient et ne seraient plus bonnes aux m�decines. Ang�lique parlait comme dans un r�ve. La n�cessit� de cette cueillette lui paraissait imp�rieuse et elle s'�tonnait de l'avoir oubli�e et de ne s'en souvenir qu'� cette heure tardive.</p><p>Elle jeta une mante de lainage sur ses �paules et prit un panier. Sur le seuil, il lui sembla qu'elle oubliait encore quelque chose et elle consid�ra longuement Florimond qui, sans se formaliser de ce d�part brusqu�, se versait de la bi�re.</p><p>��Florimond, veux-tu me pr�ter ton coutelas�?</p><p>��Volontiers, m�re, dit-il, sans s'�tonner.</p><p>Il lui tendit l'objet, un couteau choy� comme il se doit par un gar�on de dix-sept ans qui se prend d�j� pour un chasseur confirm� et pour un coureur de bois chevronn�. Cette arme �tait sur les deux faces aussi coupante qu'un rasoir. Le manche poli, sculpt� � l'emplacement des doigts, tenait bien en main.</p><p>��Je te le rendrai tout � l'heure, dit Ang�lique.</p><p>Elle sortit pr�cipitamment.</p><p>*****</p><p>Lorsqu'un peu plus tard on se mit � sa recherche, Florimond jouait du flageolet dans les cuisines, en surveillant l'�laboration par M. Malaprade d'un g�teau o� entraient farine de bl�, sucre et vanille, et tel qu'il n'en avait pas mang� depuis son enfance. Un peu de graisse d'�lan rempla�ait le beurre, denr�e inconnue dans ces r�gions. Florimond questionn�, raconta que sa m�re �tait partie cueillir de la menthe l�-bas, sur la colline, pr�s de la source, et qu'elle lui avait emprunt� son coutelas.</p><p>Il fut surpris de voir son p�re sursauter et lui lancer un regard terrible.</p><p>��Vite, dit-il � Nicolas Perrot. Allons l�-bas. Je suis s�r qu'elle est en danger.</p></section><section><p><strong>Chapitre 4</strong></p><p>Ang�lique �tait mont�e le long de la c�te entre les souches d'arbres abattus. Elle avait d�pass� cette zone de d�broussaillement et continu� plus loin, le long de la pente herbeuse.</p><p>Enfin, elle aper�ut la source. Et elle sut que l'endroit, comme hier, �tait habit� d'une pr�sence, invisible encore, mais certaine, quoique cette fois elle n'aper��t rien entre les troncs des arbres. Tout �tait calme.</p><p>Et pourtant l'Iroquois �tait l�.</p><p>Elle sut aussi qu'il �tait trop tard pour reculer et qu'il fallait que le songe s'accomplisse. La nervosit� un peu hagarde qui l'avait pouss�e jusque-l� la quitta. Une force, qu'elle connaissait bien, monta en elle. C'�tait celle qui pr�c�de le combat. Elle avait connu d�j� cela maintes fois, et notamment quand il lui avait fallu d�fendre ses enfants, le poignard � la main. Sa paix int�rieure devenait alors si grande qu'elle se souvenait ensuite de ces instants comme des moments les plus exaltants de sa vie.</p><p>Elle prit dans son poing le poignard de Florimond et, le dissimulant dans les plis de sa jupe, continua d'avancer jusqu'au bord de la source o� elle s'agenouilla. Et celui qui la guettait, la voyant le dos tourn� et apparemment sans soup�on, ne s'attendait pas � la voir subitement lui faire face lorsqu'il bondit. Elle l'aper�ut, ombre noire, dress�e sur le soleil couchant, avec son tomahawk lev� et la touffe de ses cheveux transform�e en aigrette brillante et ressemblant � un grand oiseau de proie, silencieux et immense, qui s'abattait sur elle. Elle se d�roba d'un coup de reins. Il tr�bucha, manqua son but et, comme elle le saisissait d'une main vive � la cheville, il tomba lourdement dans les feuillages au bord du ruisseau. Son casse-t�te lui �chappa et, presque aussit�t, la pointe aigu� du poignard s'appuya sur sa gorge.</p><p>Tout ceci s'�tait d�roul� avec une rapidit� extraordinaire, sans bruit et sans m�me que le hal�tement de leur souffle f�t perceptible.</p><p>Cependant, au moment de trancher cette vie, Ang�lique h�sita. Elle pesait de tout son poids sur l'Indien renvers�. Entre les fentes obliques des paupi�res, des prunelles noires et brillantes traduisaient une indicible stupeur.</p><p>L'Iroquois ne pouvait comprendre comment un guerrier aussi fort, aussi habile, aussi invuln�rable que lui, se trouvait � la merci d'une femme, et encore d'une femme blanche�! Il ne commen�a � revivre qu'au moment o� l'id�e qu'elle n'�tait pas une femme r�elle, mais un �tre d'une essence sup�rieure et sans doute divine, p�n�tra en lui. Alors il respira. Il pouvait admettre sa d�faite. Ce n'�tait plus un d�shonneur.</p><p>Sa voix s'�leva, rauque et basse�:</p><p>��Femme, donne-moi ma vie�!</p><p>Dans l'instant d'h�sitation qu'elle avait marqu� � l'�gorger, il e�t pu essayer de lutter contre elle, mais il semblait y renoncer.</p><p>��Si je te donne ta vie, tu prendras la mienne, murmura-t-elle.</p><p>Sa voix douce et musicale trembla et p�n�tra dans l'esprit du sauvage.</p><p>��Non, fit-il avec force. J'en fais serment par le Grand-Esprit. Ta vie est sacr�e si tu es incarn�e. D�sormais nul ne peut y attenter.</p><p>Et elle s'aper�ut qu'ils avaient �chang� ces r�pliques en fran�ais.</p><p>��N'es-tu pas Outtak�, chef des Mohawks�?</p><p>��En v�rit�, je le suis�!</p><p>Alors Ang�lique se releva avec lenteur et le lib�ra. L'Iroquois se roula lentement sur le c�t�, ne la quittant pas des yeux, puis il se redressa, � son tour, avec des gestes souples de f�lin. Il ne chercha pas � ramasser son casse-t�te. Il restait l�, les mains nues, immobile, � la contempler.</p><p>��Et toi, tu es l'�pouse de Tekonderoga�?</p><p>Comme elle ne semblait pas comprendre�:</p><p>��L'Homme du Tonnerre, celui qui fait sauter les montagnes et � qui appartient le poste de Katarunk�?</p><p>Elle inclina la t�te affirmativement.</p><p>��Alors, conduis-moi � lui, dit-il.</p><p>*****</p><p>Ceux qui montaient vivement la c�te, l'arme au poing, se pr�cipitant au secours d'Ang�lique, virent venir � eux deux formes, d'abord impr�cises car la nuit tombait sur ce versant de la montagne.</p><p>Ils reconnurent la jeune femme, mais tr�s vite, � leur soulagement, se m�la un sentiment soup�onneux � l'�gard de celui qui l'accompagnait. Ils s'arr�t�rent, aux aguets. Et chez beaucoup se levait ce vague sentiment de crainte et de timidit� que devaient �prouver, jadis, ceux qui voyaient revenir de la montagne les saintes l�gendaires tra�nant derri�re elles le monstre, le dragon, la Tarasque encha�n�e et, enfin, inoffensive. Car l'on pouvait �prouver que l'�tre qui la suivait n'�tait pas d'une esp�ce commune. Il semblait qu'il y e�t en lui la chaleur terrifiante du monstre vaincu. C'�tait bien le souffle du dragon incendiaire et vorace qui gonflait son buste tatou� et faisait briller comme des charbons incandescents ses prunelles dilat�es. Et le fumet sauvage qui �manait de sa personne, relent de tani�re et de crimes, paraissait plus lourd et plus agressif pr�s de la silhouette fine de la femme qui le pr�c�dait. Certains des hommes de Peyrac, pourtant gens de mer aguerris, eurent un recul. Les Indiens M�tallaks, qui s'�taient m�l�s au groupe, tourn�rent les talons et s'enfuirent � toutes jambes pour saisir leurs armes et se mettre en position d'embuscade. Au campement, leurs femmes, pr�venues par eux, fix�rent de nouveau sur leurs �paules, enfants, chaudrons et victuailles et d�tal�rent jusqu'aux bois pour s'y cacher, une fois de plus.</p><p>��C'est Outtak�, le chef Mohawk, pr�senta Ang�lique. Il est seul et il veut parlementer. Je lui ai promis la vie sauve.</p><p>Alors, en silence, ils contempl�rent l'irr�ductible chef des Mohawks. Outtak� d�sirait parlementer... C'�tait incroyable�!</p><p>Ceux qui l'avaient d�j� rencontr� reconnaissaient pourtant sa forme trapue, habit�e d'une ardeur farouche et contenue, qui donnait une impression de force g�ante. C'�tait bien lui.</p><p>On le retrouvait, � son habitude, comme travers� par les d�charges d'une nature inqui�tante qui h�rissaient son panache, chevelure et plumes dress�es, droites et dures, � la fa�on des poils d'une b�te qu'habite la col�re ou la peur. La pr�sence d'Outtak�, le Mohawk, dramatisait toujours l'atmosph�re autour de lui.</p><p>Le jeune baron de Maudreuil jeta quelques mots en iroquois. L'Indien y r�pondit d'une br�ve onomatop�e. L'autre bondit.</p><p>��Il me dit que Swanissit est avec lui... Je le savais. Je l'ai suivi � la trace. L'odeur de ce renard ne trompe pas. Enfin, nous les tenons, ces Indiens, ces barbares�!...</p><p>��Tais-toi, dit Nicolas Perrot imp�rieusement, tu oublies qu'on ne doit jamais injurier un pl�nipotentiaire.</p><p>���a, un pl�nipotentiaire�!... Non, le pire ennemi de Dieu qui s'introduit dans notre camp. Je ne me fierai pas � un seul des mots qui sortent de sa bouche.</p><p>L'Iroquois restait impassible. Puis il parla et l'on �tait surpris de l'entendre s'exprimer en un fran�ais guttural presque parfait.</p><p>��O� est Tekonderoga, l'Homme du Tonnerre�? Est-ce toi�? interrogea-t-il en se tournant vers Peyrac. Oui�! Je te reconnais. Je te salue. Je suis Outtak�, chef des Mohawks. Swanissit, le S�n�ca, chef des Cinq Nations, veut la paix avec toi. Je viens en son nom te demander ton alliance et ta m�diation avec les Fran�ais pour que ceux-ci nous laissent franchir le Kennebec.</p><p>Le comte de Peyrac porta la main � son chapeau o� le vent du soir tordait des plumes noires et rouges. Il l'�ta et il s'inclina tr�s bas devant le sauvage en signe de consid�ration et de bienvenue.</p><p>��Je savais, raconta plus tard Outtak�, je savais que ces sortes de salut, les Blancs ne les adressaient qu'au roi. Et pourtant, c'est ainsi qu'il me salua, cet homme blanc, et alors mon c�ur devint br�lant comme si le feu de l'amiti� s'y �tait allum�.</p><p>*****</p><p>Quelques heures plus tard, Outtak� repartit, charg� de porter � Swanissit des propositions d'entente. Si on laissait le parti iroquois traverser le fleuve sans encombre, ses chefs devaient s'engager � ne molester aucun des peuples ab�nakis ou algonquins qu'ils rencontraient sur leur longue route du retour.</p><p>��H�, pourquoi donc vous, Fran�ais, vous pr�occupez-vous de ces renards rouges�? disait le Mohawk avec m�pris.</p><p>Maudreuil demeurait irr�ductible, et m�me les deux lieutenants Pont-Briand et Fali�res le soutenaient volontiers lorsqu'il protestait.</p><p>��Vous verrez, ils prendront des engagements et n'en respecteront aucun.</p><p>Les ��capitaines�� alli�s �taient m�contents.</p><p>��Nous sommes venus pour la guerre, dit le chef des Hurons, et, maintenant que l'ennemi est l�, on ne parle que de trait�s... Que diront ceux de notre nation en nous voyant revenir sans un seul scalp�?</p><p>Lom�nie tint bon. Obtenir des Iroquois qu'ils retournassent chez eux sans causer de d�pr�dations sur leur passage valait mieux que de rouvrir, par une victoire facile, les luttes sanglantes que M. de Frontenac avait eu � c�ur de suspendre.</p><p>��N'oubliez pas que la hache de guerre a �t� enterr�e entre Outtak� et les Cinq Nations, r�p�tait le colonel.</p><p>��Nous ne l'oublions pas, r�pondait l'Iroquois, nous n'avons plus attaqu� de Fran�ais depuis longtemps.</p><p>��Mais vous avez attaqu� nos tribus amies...</p><p>��Nous n'avons pas enterr� la hache de guerre avec d'autres tribus que celle des Fran�ais, redisait l'Indien rus�. Pourquoi les Fran�ais se m�lent-ils de cela�?</p><p>Au d�but de la palabre, Ang�lique avait voulu se retirer, mais le cher Mohawk l'avait arr�t�e d'un geste.</p><p>��Qu'elle reste�!</p><p>Sa voix imp�rieuse et col�reuse exigeait. Personne ne pouvait deviner � quels sentiments il ob�issait lorsqu'il r�clamait la pr�sence de cette femme blanche au conseil. Un myst�re planait. On s'interrogeait sur ce qui avait bien pu se passer, l�-haut, sur la colline. Et les regards, � la d�rob�e, se levaient vers Ang�lique, non d�nu�s parfois d'anxi�t�. Et celle-ci commen�ait � se dire que les choses se compliquaient et qu'elle aurait pr�f�r�, � la r�flexion, n'avoir � s'occuper que de la cuisine et de la maison. La migraine serrait ses tempes et elle passait la main sur son front d'un air absent. Elle ne voyait pas du tout comment elle pourrait logiquement expliquer � son mari la gen�se de sa rencontre avec le chef Mohawk. Parfois son regard tombait sur le tomahawk d'Outtak� accroch� maintenant � sa ceinture, et, � la vue de cette arme terrible qui s'�tait lev�e sur elle, un frisson r�trospectif la secouait d'une peur qu'elle n'avait pas ressentie sur le moment.</p><p>Lorsque l'Iroquois s'en fut all� vers la for�t, elle regagna son habitation, sans se m�ler aux commentaires qui continuaient bon train, se mit au lit et s'endormit d'un sommeil profond. Le lendemain, au r�veil, elle se sentit en bonne forme.</p><p>Elle vit que son mari �tait venu se reposer pr�s d'elle, mais il n'�tait d�j� plus l�. Elle n'avait eu conscience ni de sa venue ni de son d�part. Elle s'interrogeait encore sur ce qu'elle lui dirait, et d�cidait de lui demander de l'aider, avec son exp�rience, � voir clair dans tous ces �v�nements inqui�tants. Apr�s avoir voulu la tuer, pourquoi le Mohawk l'avait-il suivie avec un subit d�sir de loyaut� et d'alliance�?</p><p>D�s qu'elle fut pr�te, elle sortit et courut jusqu'au petit bastion d'angle qui permettait d'observer les alentours, � l'abri de la palissade.</p><p>Les portes du poste �taient ferm�es, mais, d�s que l'arriv�e des Iroquois fut signal�e par des signaux de fum�e envoy�s des collines voisines, elles se rouvrirent, et le comte de Peyrac ainsi que Lom�nie-Chambord sortirent sur l'esplanade, avec, derri�re eux, les soldats et les hommes arm�s de Peyrac.</p><p>Les Indiens alli�s surgirent de la for�t o� ils s'�taient cach�s, arm�s d'arcs et de tomahawks, et se r�pandirent autour du poste, mais en silence, comme une mar�e rouge. Les Jonas et les enfants �taient venus rejoindre Ang�lique sur la plate-forme. Ils regardaient tous avec curiosit� entre les pointes des pieux grossi�rement �quarris. � l'angle d'un bosquet de saules, pr�s du fleuve, ils virent enfin appara�tre les Iroquois. Ils �taient six � demi nus, et qui, comme indiff�rents � la populace en armes qui les attendait, long�rent, sans h�te, la rive caillouteuse, puis, parvenus � la plage, vinrent s'aligner face au poste. C'�taient les chefs iroquois.</p><p>Ang�lique reconnut facilement le Mohawk Outtak� avec ses pendants d'oreilles en peau de vessies gonfl�es, peintes de vermillon.</p><p>� c�t� de lui, il y avait un homme �g�. Les cheveux travers�s de plumes d'aigle �taient gris. Il �tait maigre et son corps paraissait compos� d'un faisceau de cordages serr�s par ses muscles vigoureux en relief sous sa peau de cuir jauni. Avec l'expression hautaine de sa face allong�e, creus�e de petites rides autour des yeux et de la bouche, il inspirait la crainte. Des tatouages nombreux soulignaient ses c�tes, ses seins et l'ossature des clavicules. Ang�lique devina en lui Swanissit, le chef des S�n�-cas, Te ma�tre supr�me de la Ligue iroquoise. Ils s'avanc�rent un peu, puis tous s'assirent � terre au bord de l'eau, sauf l'un d'eux, Outtak�, qui se dirigea lentement vers le poste des Blancs. Lorsqu'il s'arr�ta devant le compte de Peyrac et le comte de Lom�nie, il leur tendit d'un mouvement des deux bras un objet qui ressemblait � une sorte d'�charpe � franges brod�e de petites perles serr�es formant des dessins g�om�triques violets sur fond blanc. L'ayant pr�sent�e, il la posa � terre, puis, sortant de sa ceinture une pipe de pierre rouge, ail�e de deux plumes noires, il la d�posa �galement � c�t� de l'�charpe. Enfin, se reculant de deux pas, il croisa les bras sur sa poitrine, fixa son regard un peu au del� des t�tes de la foule assembl�e et demeura aussi immobile qu'une statue de pierre. Maintenant, tout le monde paraissait parfaitement calme, m�me les Ab�nakis, m�me les Hurons, m�me Maudreuil qui souriait vaguement tandis que ses cheveux d'archange flottaient au vent.</p><p>Nicolas Perrot reprit son r�le d'interpr�te.</p><p>Il mena la palabre selon le rituel consacr�. Longues p�riodes solennelles, grands gestes pour d�signer le ciel, la terre, les uns ou les autres, patientes r�p�titions des questions et des r�ponses. Ang�lique �tait �tonn�e de la subtilit� avec laquelle l'Iroquois embrouillait son interlocuteur. Nicolas Perrot ne se laissait pas faire. Il connaissait toutes les nations des lacs et leurs dialectes, il avait cent fois servi de ��truchement�� entre eux dans leurs guerres, ou encore dans les campagnes militaires des Fran�ais. De plus, il avait �t� un an prisonnier chez les On�iouts. Aucune nuance du discours de son interlocuteur ne lui �chappait. � un certain moment, le guerrier iroquois perdit son impassibilit� et laissa �chapper une r�flexion plus vive, laquelle provoqua l'hilarit� bruyante de l'interpr�te canadien.</p><p>��Il dit que, s'il avait su que je me trouverais l�, il aurait pr�f�r� ne pas venir et se saisir aussit�t de son tomahawk.</p><p>Puis le chef Outtak� se retira sur la plage avec les siens, et les Europ�ens revinrent vers l'habitation pour y d�lib�rer. Le soleil dardait haut ses rayons et le moment �tait venu de verser � boire.</p><p>Ang�lique nota au passage que les officiers canadiens paraissaient soucieux. Elle alla au-devant d'eux pour les saluer.</p><p>��Monsieur, que vous en semble�? demanda-t-elle � Lom�nie. �tes-vous satisfait de vos n�gociations avec ces sauvages�? Le combat pourra-t-il �tre �vit� comme le souhaite M. de Peyrac�?</p><p>��Que dire�? C'est toujours la m�me chose avec ces Iroquois, dit Lom�nie. Seraient-ils un contre dix, ils estiment toujours faire une grande gr�ce � leur adversaire en demandant la paix. Cela suffit � leurs yeux pour justifier toutes nos indulgences. Dans le cas pr�sent, ils ne veulent m�me pas s'engager � ne pas molester les populations. Si nous nous retirons dans ces conditions, notre acte prendra aux yeux de tous l'apparence d'une d�faite dont ils s'enorgueilliront en ricanant.</p><p>��Courons-leur sus et exterminons-les, dit Maudreuil violemment. Pont-Briand se taisait.</p><p>Il regardait Ang�lique et ne pouvait d�tacher ses yeux de ce profil pur et parfait.</p><p>Joffrey de Peyrac se taisait aussi. Son regard se posait successivement sur les uns et sur les autres, mais l'on ne pouvait lire ses pens�es. Lom�nie-Chambord se tourna vers lui.</p><p>��Et vous-m�me, monsieur�? Ne craignez-vous pas un pi�ge de leur part�? Supposons que leurs protestations d'alliance avec nous ne soient que fausset�s�? Nous ayant �loign�s, ils fonceront sur votre poste et le pilleront. Quant � vous et aux v�tres...</p><p>��Je prends ce risque...</p><p>��Nous ignorons jusqu'� leur nombre... Trop peu nombreux pour nous tenir t�te, peut-�tre, mais vis-�-vis de votre seule troupe...</p><p>��Ne vous pr�occupez pas de mon sort, fit Peyrac tandis qu'une subtile ironie faisait briller ses yeux. Admettons que je mise sur la mauvaise carte en comptant sur la loyaut� des Iroquois � mon �gard. Voil� qui doit r�jouir � l'avance ceux qui, hier encore, voulaient ma perte�! Pour l'instant le probl�me est autre. Va-t-il y avoir r�ouverture des hostilit�s entre la Nouvelle-France et les Cinq Nations�? Allez-vous en prendre la responsabilit�?...</p><p>��Oh�! Regardez qui vient l�, dit Fali�res.</p><p>Dans l'encadrement de la porte, le chef Mohawk reparaissait. Ce n'�tait pas protocolaire qu'il se pr�sent�t ainsi avant la fin des d�lib�rations.</p><p>��Aurais-tu oubli� de nous communiquer quelques remarques importantes�? demanda Perrot.</p><p>��Tu as devin� juste�! Voici�: Mon fr�re Swanissit me charge de te dire ceci. Dans la for�t, non loin, il y a, avec mes guerriers, un enfant de votre race. C'est le fils de ta s�ur, ton neveu, dit-il en s'adressant � Romain de L'Aubigni�re. Le grand Consid�rable des S�n�cas est pr�t � vous rendre l'enfant si les Fran�ais et leurs alli�s consentent � nous laisser continuer notre voyage vers la vall�e des Mohawks sans nous causer de tort.</p><p>La surprise se lisait sur les visages.</p><p>��Le petit Marcelin, mon neveu, s'�cria L'Aubigni�re. Il avait donc �chapp� au massacre�!...</p><p>��Le salaud�! grommela Maudreuil, il a senti que le torchon br�lait et que sa n�gociation avait �chou�. Ils ont jet� leur derni�re carte.</p><p>Tourn� vers Lom�nie, L'Aubigni�re supplia�:</p><p>��Monsieur le comte, il faut tout faire pour sauver ce petit�! L'arracher � ces mis�rables qui l'�l�vent dans la haine de son Dieu et de ses anc�tres�!...</p><p>Lom�nie inclina la t�te avec gravit�.</p><p>��Je pense que nous devons accepter, dit-il apr�s un regard vers Peyrac. Et, s'adressant � l'Iroquois�:</p><p>��Soit, rendez l'enfant et vous pourrez vous en aller sans dommage au del� du Kennebec.</p><p>Jusqu'au d�part du messager, le jeune baron de Maudreuil se contint. Mais il �clata aussit�t.</p><p>��Non, c'est impossible�! Ces mis�rables ne peuvent quitter la r�gion dans l'impunit�. Il ne sera pas dit que Swanissit sera pass� si pr�s de moi sans que je me sois offert son scalp...</p><p>��Tiens-tu pour si peu la vie de mon neveu et le salut de son �me�? s'�cria L'Aubigni�re en le saisissant au collet.</p><p>��Ce n'est pas Swanissit qui a scalp� les tiens�! Il est l� et je ne peux le laisser repartir vivant. J'ai promis ses cheveux � Notre-Dame...</p><p>��Calmez-vous, dit Lom�nie en s�parant les deux jeunes gens.</p><p>Avec un regard fou, �liacin de Maudreuil se pr�cipita vers sa cabane pour y boucler son paquetage.</p><p>Ces jeunes gens avaient la t�te pr�s du bonnet et Ang�lique admirait chaque jour un peu plus Lom�nie qui, malgr� un long s�jour au Canada, avait gard� son am�nit�. Comprenant qu'il �tait n�cessaire d'�loigner le jeune Maudreuil, le colonel ne s'opposa pas � son d�part.</p><p>Il le fit venir, le sermona et d�cida de transformer son coup de t�te en mission officielle. Il le chargea tout d'abord d'un message � remettre au p�re d'Orgeval, puis d'une lettre pour le baron de Saint-Castine qui �tait gouverneur du poste de Pentagou�t, � l'embouchure du P�nobscot. Le long voyage que Maudreuil se voyait oblig� d'entreprendre calmerait le bouillant Canadien.</p><p>��Le poste de Pentagou�t est voisin de cette plage de Gouldsboro o� M. de Peyrac a install� une recrue de Fran�ais huguenots et je veux lui donner mes instructions � ce sujet. Si, � votre arriv�e, vous trouvez par l� un navire de la compagnie qui pense pouvoir regagner Qu�bec avant les glaces, embarquez-vous, sinon hivernez � Pentagou�t avec Castine. Une derni�re consigne. N'emmenez pas de Hurons avec vous. Vous vous �chaufferiez mutuellement � la vengeance. Je vous donne mon ami Outaouais, Massonk, comme compagnon de route.</p></section><section><p><strong>Chapitre 5</strong></p><p>L'�change du neveu de L'Aubigni�re eut lieu le lendemain vers le d�but de l'apr�s-midi. Cette fois, les Iroquois vinrent par le fleuve. On les vit para�tre en aval, remontant le courant sur quelques canots rouge�tres qu'ils avaient d� voler aux tribus riveraines. Ils d�barqu�rent sur la plage de gravier et mont�rent vers le poste.</p><p>Comme la veille, les Blancs �taient group�s devant l'entr�e. Les Indiens Hurons, Algonquins, Ab�nakis, sur les c�t�s en masse compacte et silencieuse. Ang�lique se tenait un peu en retrait avec Honorine et les deux autres femmes. Le spectre de la guerre paraissait certes �cart�, mais telle �tait la r�putation des Iroquois qu'on, ne pouvait s'emp�cher d'�tre chaque fois inquiets � leur apparition.</p><p>Ils n'�taient qu'une dizaine et ne portaient pas d'armes � feu. Ils s'avan�aient avec une d�sinvolture m�prisante, affectant de ne pas consid�rer les autres indig�nes dont la haine � leur vue se manifestait par un murmure houleux.</p><p>Le collier de wampum pos� � mi-chemin entre le fleuve et le poste assurait l'immunit� des parlementaires ennemis.</p><p>� leur t�te marchaient Swanissit et Outtak� et, entre eux, leur donnant la main, trottinait un petit gar�on d'environ sept � huit ans, v�tu d'une seule bande de peau entre les jambes et chauss� de mocassins. Malgr� ses cheveux oints de graisse, on voyait qu'il �tait blond comme les bl�s, et dans son visage bronz� ses yeux �taient limpides ainsi que l'eau d'un lac. Sa ressemblance avec le coureur de bois aux doigts mutil�s ne faisait aucun doute et trahissait leur parent�.</p><p>� sa vue, Ang�lique se sentit �treinte de piti� et d'angoisse et serra contre elle Honorine. Elvire, la jeune veuve, lan�a un regard vers ses deux gar�ons assis sagement dans l'herbe, quelques pas plus loin. Toutes deux �taient travers�es de la m�me pens�e. Le destin jetterait-il un jour leurs enfants � demi nus, dans la for�t, aux mains d'Indiens barbares�? La preuve �tait visible que de telles choses pouvaient survenir. Les femmes se sentirent �mues et oppress�es devant ce petit malheureux. D�j� elles chauffaient en pens�e le bain qu'elles allaient lui donner, dans quelques heures, quand enfin il serait sain et sauf parmi les siens. Ce jour-l�, on s'assit de part et d'autre devant le collier de wampum. Les n�gociations n'all�rent pas sans �clat.</p><p>��Pourquoi, demanda Nicolas Perrot, n'avez-vous pas apport� votre calumet�? �tes-vous donc venus en repoussant d'avance toutes possibilit�s de paix�?</p><p>��Nous sommes venus pour obtenir simplement notre passage en �change de l'enfant. Notre calumet, nous le fumerons plus tard avec Tekonderoga, l'Homme du Tonnerre, quand vous serez partis et que nous serons assur�s qu'il ne nous a pas trahis avec vous autres, Fran�ais, qui �tes de sa race, et surtout avec ces chacals qui vous accompagnent, r�pondit Swanissit brutalement.</p><p>��Pourquoi avais-tu emmen� un si jeune enfant dans un parti de guerre�? interrogea � son tour Romain de L'Aubigni�re.</p><p>Les yeux du S�n�ca s'�tir�rent, rus�s.</p><p>��Je l'aime, et il n'a que moi au monde. Il ne voulait pas me quitter.</p><p>��Dis plut�t que tu voulais l'avoir sous la main quand les choses tourneraient mal pour toi et que le moment serait venu de te faire payer tes crimes parmi nous et nos tribus amies...</p><p>Florimond allait et venait pour tenir obligeamment les dames au courant de ce qui se passait. Il put enfin leur annoncer qu'une amnistie g�n�rale paraissait sur le point de s'�tablir. Les Fran�ais voulaient bien d�clarer qu'ils se d�sint�ressaient de ce mis�rable parti d'Iroquois qui s'�tait laiss� coincer entre le fleuve et le chemin de leur vall�e natale. Onontio, le gouverneur de Qu�bec, depuis le trait� de Michilimakinac, voulait bien consid�rer les Iroquois comme ses enfants, et les Fran�ais ci-pr�sents oublieraient leurs griefs, � l'exemple de leur p�re Onontio, pour ne se souvenir que de l'agr�ment que Swanissit leur causait en leur rendant le petit gar�on.</p><p>Un tonnelet d'eau-de-vie, que Romain de L'Aubigni�re remit lui-m�me � Swanissit, scella cette nouvelle �re de paix ainsi que la restitution du minuscule otage. Ce fut � ce moment que les choses se g�t�rent.</p><p>Chacun �tait maintenant debout. Swanissit et Outtak� amen�rent l'enfant � quelques pas de son oncle. Puis, le l�chant, lui dirent�: ��Va�!�� avec un grand geste qui le rendait aux hommes de sa race.</p><p>Mais le petit gar�on, apr�s avoir jet� un regard effar� autour de lui, se mit � pousser des cris per�ants. Il se rejeta contre Swanissit, serrant � pleins bras les longues cuisses maigres du chef S�n�ca et, levant vers lui sa face barbouill�e de larmes, il lui adressait, en langue iroquoise, des supplications effray�es.</p><p>Le plus grand trouble s'empara aussit�t du groupe des guerriers iroquois. Perdant leur impassibilit�, ils laiss�rent transpara�tre sur leurs faces tatou�es des sentiments atterr�s et perplexes. Ils se press�rent autour de l'enfant et se mirent � lui adresser des adjurations et des admonestations volubiles.</p><p>��Mais que se passe-t-il�? s'inqui�ta Ang�lique s'adressant au vieux Macollet qui fumait sa pipe � l'ombre de la palissade, en surveillant la sc�ne d'un air ironique.</p><p>Il hocha son bonnet de laine rouge.</p><p>��Ce qui devait arriver, pardieu�! Le gamin ne veut pas venir avec son oncle et refuse de quitter les sauvages�!</p><p>Toujours ricanant, il eut un mouvement d'�paule fataliste.</p><p>��Fallait s'y attendre, pour s�r...</p><p>Les hurlements de l'enfant continuaient � dominer le tintamarre. Avec leurs voix haut perch�es, aux onomatop�es claquantes et la houle de leurs chevelures emplum�es, les Iroquois ressemblaient � un groupe de perroquets en d�lire. Sans aucun souci de sa dignit�, Outtak� s'agenouilla pour se placer � la hauteur de l'enfant afin de mieux le raisonner, mais c'�tait � lui aussi que le petit Fran�ais se cramponnait maintenant, un bras pass� autour du cou puissant, son autre main crisp�e sur le lien de cuir que Swanissit portait autour des reins pour retenir son pagne. Les Fran�ais, tr�s ennuy�s, se concert�rent.</p><p>��Finissons-en�! dit le comte de Lom�nie. L'Aubigni�re, attrapez votre neveu de gr� ou de force, et emmenez-le rapidement � l'�cart. Qu'on n'entende plus ses cris, sinon tout le monde finira par tomber en transes.</p><p>Le Canadien marcha vers les Iroquois afin de saisir �nergiquement l'objet du conflit, mais � peine avait-il avanc� la main que les guerriers farouches se port�rent vers lui d'un air mena�ant.</p><p>��N'y touchez pas�!</p><p>���a se g�te, on dirait, monologua Eloi Macollet. Dame�! Fallait s'y attendre�! Fallait s'y attendre�!... Ils disent qu'on sait bien que les Fran�ais sont des brutes avec leurs enfants, mais qu'on ne touchera pas un cheveu de celui-l� devant eux... Faut s'y prendre avec patience, qu'y disent. �a promet. Si le gamin est aussi obstin� que son oncle L'Aubigni�re, on sera encore l� demain. D'ailleurs, tous ces L'Aubigni�re, c'est des t�tes de mule�!...</p><p>Ang�lique se glissa un peu en avant et se rapprocha de son mari.</p><p>��Que pensez-vous de cet incident�? lui chuchota-t-elle.</p><p>��Que �a peut tourner au pire.</p><p>��Qu'allons-nous faire�?</p><p>��Nous, rien pour le moment. Prendre patience�! C'est ce que nous recommandent ces messieurs les Iroquois.</p><p>Il demeurait calme, affichait de se tenir � l'�cart de ces n�gociations qui ne le concernaient pas encore directement. Ang�lique, comme lui, comprenait qu'il �tait essentiel de ne pas s'�nerver, mais la fi�vre montait.</p><p>Cramoisi, l'enfant braillait de plus belle, les yeux clos, comme s'il refusait � jamais le sort affreux qu'on lui r�servait�: quitter les sauvages, revenir parmi ces monstres aux visages p�les�!</p><p>Ses joues ruisselaient de larmes.</p><p>Ang�lique se sentait prise de piti� pour ce d�sespoir enfantin. Il fallait faire quelque chose... Elle regagna le fort et vola jusqu'au magasin de vivres. En t�tonnant, elle trouva ce qu'elle cherchait�: un pain de sucre blanc dont elle cassa promptement quelques morceaux�: puis elle plongea la main dans une caisse de pruneaux, en prit une poign�e et revint en toute h�te sur les lieux du drame.</p><p>Lom�nie avait attir� ses lieutenants � l'�cart.</p><p>��Laissons-les s'�loigner avec cet insupportable moutard et ensuite entrons en campagne pour le reprendre et les r�duire � merci.</p><p>��Et s'ils le tuaient pour se venger, dit Maudreuil.</p><p>��Non, ils y sont trop attach�s.</p><p>Peyrac intervint.</p><p>��Au point o� nous en sommes, la rupture des n�gociations am�nerait non seulement les ennuis que nous avons voulu �viter, mais de bien pires encore. Je vous demande de demeurer calmes et de prendre patience.</p><p>Ang�lique se pencha vers Honorine.</p><p>��Regarde ce pauvre petit gar�on l�-bas, qui pleure�; il a peur de toutes ces grandes personnes qu'il ne conna�t pas. Va lui porter un morceau de sucre et des pruneaux et ensuite prends-le par la main et am�ne-le-moi.</p><p>On ne faisait jamais appel en vain au bon c�ur d'Honorine. Sans aucune crainte, la petite fille s'avan�a toute droite devant les Iroquois qu'elle consid�ra avec familiarit�. Elle avait l'air d'une petite poup�e sortie d'un cadre avec sa robe � gros plis et son tablier de toile verte. Son bonnet vert, d'o� s'�chappaient ses boucles cuivr�es, brillait au soleil. Les pieds �taient chauss�s de mocassins, aux revers brod�s de perles. D'un grand geste spontan�, elle tendit les pr�sents au gar�onnet. Swanissit et Outtak� entr�rent aussit�t dans le jeu et s'empress�rent de vanter � leur pupille les merveilles que lui offrait Honorine. Le d�sesp�r� consentit � ouvrir les yeux. Il reniflait spasmodiquement en consid�rant les offrandes. Connaissait-il le sucre blanc�? Il pr�f�ra se saisir des pruneaux qui lui �taient plus familiers, mais son regard demeurait fix� sur ce morceau de mati�re blanche qu'on lui disait comestible. Honorine alors prit l'enfant-sauvage par une main et l'amena � petits pas vers Ang�lique.</p><p>Toutes les nations retinrent leur souffle.</p><p>La faible distance parcourue par les pieds enfantins d�cidait de la paix ou de la guerre. Ang�lique s'�tait agenouill�e et le regardait s'approcher en retenant tous mouvements qui p�t l'effaroucher.</p><p>Lorsqu'il fut devant elle, elle lui parla avec douceur.</p><p>��C est du sucre�! Pose ta langue dessus. Tu verras.</p><p>Il ne comprenait pas, mais le son de cette voix parut lui plaire. Il leva vers elle ses grands yeux d'azur et comme fascin� parut oublier sa peur et jusqu'� l'endroit o� il se trouvait. Ce visage de femme blanche, aux cheveux clairs retenus par une coiffe, �voquait-il pour lui celui de la jeune Fran�aise qui avait �t� sa m�re et qui �tait morte scalp�e, par une nuit infernale�? On aurait dit qu'il essayait de se souvenir.</p><p>Elle continuait de lui parler de fa�on rassurante. Le vieux Macollet vint � la rescousse. Adoucissant sa voix bourrue, il r�p�ta en iroquois les paroles d'Ang�lique.</p><p>��C'est du sucre. Go�te...</p><p>L'enfant alors se d�cida � poser sa langue sur le morceau de sucre, puis il mordit � pleines dents. Un sourire illumina sa petite frimousse barbouill�e et soudain, �merveill�, il �clata d'un rire clair.</p><p>Le soulagement fut immense.</p><p>La d�l�gation iroquoise se d�tendit. Tout le monde se rapprocha, coude � coude, et l'on fit cercle autour d'Ang�lique et des deux enfants.</p><p>Ang�lique avait fait appeler pr�s d'elle les gar�ons d'Elvire.</p><p>��N'avez-vous pas dans vos poches quelque chose qui pourrait l'int�resser�?</p><p>Elle avait devin� juste. Toute poche de gar�on de sept � dix ans qui se respecte rec�le des tr�sors. Barth�l�my y trouva deux billes d'agate, vestige d'une derni�re partie disput�e sur les pav�s de La Rochelle.</p><p>Il n'en fallait pas plus pour s�duire d�finitivement le petit. L'encadrant �troitement, le groupe form� par les femmes et les enfants l'entra�na sans heurts vers la cour, puis vers la maison. Enfin ils se trouv�rent � l'abri derri�re une porte close, avec leur capture.</p><p>Ang�lique redoutait que, se voyant enferm�, il ne se remette � pousser des cris per�ants. Mais, apr�s avoir jet� un regard sur les murs alentour et marqu� un imperceptible recul, il parut se r�signer et d'une fa�on assez inattendue il alla s'asseoir sur la pierre de l'�tre devant le feu flambant. Elle fut persuad�e que le d�cor lui avait rappel� d'anciennes joies dans sa ferme canadienne. Il subissait l'ascendant du ��d�j� vu��. Il grignota son sucre en regardant Barth�l�my faire rouler ses billes sur le sol. De temps en temps, il pronon�ait quelques mots en iroquois. Pour achever de l'apprivoiser, Ang�lique envoya chercher le vieux Canadien � la ��toque rouge��. Elle l'installa, lui aussi, devant la chemin�e avec un verre de vieux marc.</p><p>��Soyez gentil, monsieur Macollet, servez-nous de ��truchement��, comme on dit chez vous, avec ce jeune barbare. Je crains sans cesse qu'il ne s'impatiente s'il sent qu'on ne le comprend pas...</p><p>De plus, elle donna � chaque enfant un morceau du pr�cieux sucre pour les r�compenser de leur aide.</p><p>��Sans vous, mes enfants, nous aurions eu beau coup d'ennuis. Vous avez �t� de tr�s utiles interm�diaires.</p><p>Ce fut aussi l'avis de M. de Lom�nie lorsqu'un peu plus tard il vint en personne remercier Mme de Peyrac. Il annon�a que les Iroquois s'�taient retir�s dans le calme, rassur�s sur le sort de leur pupille.</p><p>��Nous vous devons mille civilit�s, madame. Sans vous et vos aimables enfants, nous nous trouvions dans une impasse. Nous oublions trop souvent, nous autres militaires, qu'il y a des situations o� seul le tact d'une femme peut trouver la solution. Nous nous serions tous massacr�s � cause de ce vermisseau, alors que par votre seul sourire...</p><p>Tourn� vers les petits, il d�cida imprudemment�:</p><p>��Je veux vous donner une r�compense. Que d�sirez-vous�?</p><p>La jeunesse, gris�e par ses succ�s et des semaines de grand air, ne fit aucun embarras. Barth�l�my se d�clara aussit�t�:</p><p>��Je veux du tabac et une pipe.</p><p>��Et moi, je veux un louis d'or, dit le jeune Thomas qui conservait encore le sens des valeurs de l'Ancien Monde.</p><p>��Et moi, je veux un couteau � scalper... et puis aussi aller � Qu�bec, dit Honorine.</p><p>Le comte se montra tr�s surpris de la vari�t� de ces d�sirs.</p><p>��Un couteau � scalper pour une demoiselle�? Et qui voulez-vous donc scalper�?</p><p>Honorine h�sitait. Ang�lique �tait sur des charbons ardents. Heureusement, Honorine d�cida qu'elle ne savait pas encore et qu'elle r�fl�chirait.</p><p>��Et toi, mon gar�on, que veux-tu faire d'une pipe�?</p><p>��La fumer, pardi�!</p><p>Le comte de Lom�nie rit de bon c�ur. Il donna � Thomas une pi�ce d'or, confirma � Barth�l�my qu'il aurait sa pipe, mais seulement pour faire des bulles de savon.</p><p>��Quant � vous, damoiselle Honorine, j'attendrai pour le couteau que vous ayez d�cid� de vos ennemis. Mais je puis d�j� vous transmettre de la part de monsieur le gouverneur Frontenac sa plus cordiale invitation en sa bonne ville de Qu�bec.</p></section><section><p><strong>Chapitre 6</strong></p><p>Comprenant ce qu'un tel changement d'existence pouvait avoir d'�prouvant pour un jeune enfant, Ang�lique renon�a au bain de son nouveau pupille.</p><p>��Mais il sent terriblement mauvais, protest�rent Mme Jonas et Elvire. Et regardez, ces cheveux... Ils sont s�rement pleins de vermine.</p><p>��Oui. Mais nous risquerions de l'effrayer en le plongeant aujourd'hui dans un baquet. Patientons. Demain, nous pourrons peut-�tre tenter la d�licate op�ration. Mais les choses s'arrang�rent d'elles-m�mes.</p><p>Durant la fin de la journ�e l'enfant n'eut que de br�ves r�voltes. Il pleurait parfois, et Eloi Macollet le calmait avec conviction.</p><p>��Je lui dis que s'il est sage Swanissit et Outtak� vont le remmener demain � la chasse et � la guerre.</p><p>Voyant les autres enfants barboter avec entrain dans un baquet d'eau chaude, le petit avait consenti � se joindre � eux. On n'avait pu le d�crasser qu'en surface. Le m�lange de graisse d'ours et de poussi�re formait sur sa peau une sorte de r�sine. Ang�lique r�ussit � lui faire avaler une tisane dans laquelle elle avait jet� quelques gouttes de d�coction de pavot, trouv�e dans la pharmacie assez pauvre du poste. L'Irlandais O'Connell ne devait pas �tre souvent malade, et si, par hasard, ce d�sagr�ment lui arrivait, il se soignait sans doute � l'eau-de-vie. Elle pensa aux sachets de plantes qu'elle avait laiss�s � La Rochelle, aux onguents, aux sirops et aux �lixirs qu'elle s'�tait plu � fabriquer pour la famille Berne, en appliquant les recettes qu'elle tenait de la sorci�re M�lusine et des bons conseils de l'apothicaire Savary. Tout cela lui aurait �t� fort utile ici, mais la saison �tait d�j� trop avanc�e pour y cueillir des plantes parmi les plus n�cessaires. En supposant qu'on p�t les trouver en ce nouvel h�misph�re... Malgr� tout, certaines �corces et rhizomes pourraient se r�colter en cet arri�re-automne. D�s demain elle y songerait.</p><p>*****</p><p>Vers le soir, Romain de L'Aubigni�re vint prendre des nouvelles de son neveu. Celui-ci �tait en train de s'endormir doucement, roul� dans une couverture, sur un grabat de fortune, car il avait refus� de se laisser mettre dans un lit. Le coureur de bois le contempla avec m�lancolie.</p><p>��Je sais bien ce qu'il ressent, murmura-t-il en hochant la t�te. Moi aussi, j'ai �t� prisonnier des Iroquois, l�-bas, dans la vall�e des Mohawks... Comment l'oublier jamais, ce temps-l�? Comment l'oublier, cette vall�e�?</p><p>��Mais enfin, s'impatienta Ang�lique, les Iroquois sont-ils finalement vos amis ou vos ennemis�? La vie chez eux est-elle une b�n�diction ou un enfer�? D�cidez une bonne fois�!...</p><p>Il parut surpris. Comme Perrot, il ne voyait, pour sa part, aucun illogisme entre ses regrets nostalgiques et des sentiments sanguinaires. Il conc�da�:</p><p>��Certes, j'ai �t� heureux chez les Iroquois. Mais je n'oublierai pas pour autant qu'ils ont massacr� toute ma famille et celle de Maudreuil. Je sais que mon de voir est de les scalper et je les scalperai. Je reconnais qu'aujourd'hui nous avons fait accord avec eux. C'est le prix de la vie de mon neveu. Mais nous nous retrouverons un jour face � face, soyez-en s�re�!</p><p>� mi-voix, elle s'informa�:</p><p>��Que comptez-vous faire de ce petit�?</p><p>��Je le confierai aux j�suites�! Ils ont un s�minaire � Qu�bec pour les orphelins et les jeunes Indiens qu'ils veulent �lever � la pr�trise.</p><p>Le regard d'Ang�lique se reporta sur l'enfant endormi. Avec sa dr�le de petite figure, ombr�e de crasse, sa moue chagrine, il paraissait tellement innocent et d�sarm�. Que seraient pour cet enfant des bois les murs du s�minaire de Qu�bec�? Ceux d'une prison, sans doute�? Elle releva la t�te pour communiquer ses doutes au jeune L'Aubigni�re. �tait-ce la peine d'avoir donn� tant de prix � sa libert� pour l'enfermer ensuite�? Ils n'avaient, eux, que le souci de l'arracher � des pa�ens pour sauver son �me. Noble souci. Mais elle se demandait si celui du bien-�tre et du bonheur de l'enfant �tait entr� en ligne de compte. Comme elle ouvrait la bouche, elle s'aper�ut que le Canadien s'�tait �clips�. Ces Canadiens vont et viennent comme des ombres.</p><p>Dans la pi�ce voisine, les autres enfants se couchaient sous la surveillance d'Elvire. M. et Mme Jonas, dans leur chambre, vaquaient � divers rangements. Eloi Macollet �tait parti chercher du tabac. Pendant quelques instants Ang�lique fut seule au chevet de l'enfant, dans la salle d'entr�e. Il s'agitait, geignait et paraissait chercher quelque chose pr�s de lui qu'il ne trouvait pas. Doucement, pour le calmer, la main d'Ang�lique effleura d'une caresse les cheveux gras et �bouriff�s. Puis elle ramena doucement la couverture qui avait gliss� sur ses minces �paules nues.</p><p>Il n'y avait, en cet instant, aucun bruit dans la pi�ce que le craquement du feu. Pourtant, quand elle se releva, les grands chefs iroquois, Swanissit et Outtak�, se tenaient derri�re elle si proches que les franges de leurs pagnes effleuraient son �paule. M�dus�e, elle les consid�ra de bas en haut. Comment �taient-ils entr�s�? La main du chef des Mohawks �tait � la hauteur de son regard serrant le manche de son casse-t�te de bois poli, que terminait une �norme �pine d'ivoire aigu� et brillante. Un seul coup de cette arme traversait le cr�ne jusqu'� la cervelle. Surtout lorsqu'elle �tait tenue par une telle main, large et lisse elle aussi, une main d'ambre aux muscles saillants. Ang�lique se retint de sursauter. Les yeux d'Outtak� n'�taient que deux fentes noires presque invisibles, et le grand S�n�ca, lui, ne regardait pas vers elle. � son tour il contemplait l'enfant endormi.</p><p>Au bout de quelques instants, il se pencha et d�posa sur le lit un petit arc et un petit carquois contenant des fl�ches, les armes dont le gar�onnet fran�ais avait appris � se servir sous son �gide.</p><p>Puis, se secouant et paraissant revenir � lui, il se mit � aller et venir dans la pi�ce, suivi d'Outtak�, regardant de part et d'autre avec une insolence compl�te, touchant � tout, affectant toujours de ne pas voir la jeune femme pr�sente. Ils entr�rent dans la chambre voisine.</p><p>Ang�lique entendit le cri de Mme Jonas, stup�faite par leur apparition grima�ante et emplum�e, alors qu'elle se relevait de tisonner le feu. Les deux Iroquois �clat�rent d'un rire bruyant. Jusque-l� silencieux, ils se mirent � parler avec volubilit�, �changeant leurs impressions sur un ton moqueur. Mme Jonas poussa un second cri lorsqu'ils saisirent de leurs mains douteuses une �charpe de dentelle qu'elle venait d'�taler sur le lit pour la d�froisser. Mal lui en avait pris de sortir aujourd'hui ses tr�sors, la pauvre femme�!... Dans la chambre des enfants, les deux chefs men�rent grand tapage. Elvire, recroquevill�e dans un coin, tremblait de tous ses membres, mais les enfants regardaient les Indiens comme des masques de carnaval. D��us de n'y rien trouver d'int�ressant, les deux Indiens entr�rent dans la chambre d'Ang�lique. Leur curiosit� sembla enfin trouver satisfaction. Ils ouvrirent les coffres, sortirent les v�tements, attrap�rent les livres sur les �tag�res pour les feuilleter en les retournant en tous sens.</p><p>Ang�lique les avait suivis en essayant de ne pas s'impatienter. Elle priait le ciel pour que quelqu'un se pr�sent�t afin de les sortir d'ici, quelqu'un qui s�t employer leur langage. Les sentiments d'Outtak� � son �gard lui semblaient douteux. Si Swanissit �tait venu pour revoir une derni�re fois son fils adoptif, visiblement l'autre �tait l� pour lui chercher querelle, � elle la femme qui l'avait humili�.</p><p>��Dois-je les jeter dehors�? lui chuchota l'horloger.</p><p>��Gardez-vous-en bien�! Vous vous feriez fendre le cr�ne.</p><p>Si bas qu'ils eussent parl�, les deux sauvages pivot�rent brusquement dans leur direction comme pour les surprendre. Ils ne purent lire qu'une expression de calme sur le visage d'Ang�lique, appuy�e contre le montant de la porte.</p><p>Ils s'amusaient visiblement de ces Europ�ens effray�s.</p><p>Soudain Swanissit d�couvrit le n�cessaire de voyage et les objets pr�cieux qui le garnissaient. L'Indien parut �bloui. Il se mit � manier le peigne et la brosse, le bougeoir et le sceau � cire, pour finalement jeter son d�volu sur le miroir � main, o� il se servit d'abondantes grimaces en riant de bon c�ur. Mais plus encore que le reflet limpide de la glace, l'enchantait la guirlande d'�caille et d'or qui la sertissait et le manche fa�onn� des m�mes pr�cieuses mati�res. Outtak� ne paraissait pas partager cet enthousiasme. Il jeta quelques mots d'une voix s�che. Rappelait-il au chef S�n�ca que les Blancs ne sont pas pr�teurs, qu'ils marchandent leurs pr�sents et que cette femme appartenait � la m�me race accapareuse�?... Swanissit, subitement, redevint un grand chef froid et hostile. Il se figea, long, maigre dans son pagne de peau, et reposa le miroir dans le coffret�! T�te baiss�e, il observait Ang�lique d'un regard dur d'aigle bless�. Son visage creus� avait un pli d'amertume, comme tout � l'heure, lorsqu'il s'�tait pench� sur le petit Canadien. Se ravisant, il parut prendre une d�cision. Un �clair de triomphe passa sur ses traits. Il ressaisit le miroir et le passa � sa ceinture d'un geste possessif. Ce faisant, il jetait de nouveau � Ang�lique un regard de d�fi. Mais c'�tait en fait un regard de gamin, sournois et provocant.</p><p>Alors Ang�lique s'approcha de lui, regarda dans le n�cessaire et trouva un lien de soie rouge. Reprenant le miroir � la ceinture de Swanissit, elle le lui posa sur la poitrine, au-dessous de son collier de dents d'ours, et, se servant du cordonnet rouge pour y entrelacer le manche, elle ajouta ce nouveau et somptueux ornement aux parures barbares. Les deux chefs avaient suivi ses gestes, d'un air intrigu�.</p><p>��Toi qui parles et comprends le langage des Fran�ais, dit-elle � Outtak�, veux-tu traduire au Grand S�n�ca mes paroles. Moi, la femme de Tekonderoga, au nom de mon �poux, je lui fais pr�sent de ce miroir qui lui pla�t.</p><p>Outtak�, avec r�ticence, r�p�ta les paroles. Swanissit contemplait le miroir qui, maintenant, brillait sur son sein et il parla pr�cipitamment�:</p><p>��La femme blanche veut-elle tromper le Grand Chef des S�n�cas�? traduisit Outtak�. Swanissit n'ignore pas que les Blancs ne r�servent d'aussi beaux objets qu'au service de leur Dieu. D�j� Robe Noire lui a refus� le miroir dans lequel il se regarde chaque matin et qu'il baise de ses l�vres, et pourtant Swanissit lui avait propos� cent peaux de castor en �change...</p><p>��Que veulent-ils insinuer�?�� s'interrogeait Ang�lique.</p><p>Sans doute un p�re j�suite a d� leur refuser sa pat�ne ou quelque autre objet du culte. Comment lui expliquer que ce n'est pas la m�me chose...</p><p>��Pourquoi le Grand Chef des S�n�cas craint-il d'�tre tromp�? demanda-t-elle � voix haute. Cet objet n'est-il pas digne d'orner la poitrine du Grand Consid�rable des Cinq Nations�? Et, tout � coup, elle �tait certaine que Swanissit comprenait le sens de ses paroles car il y avait une jubilation presque enfantine dans les prunelles de l'Indien aux cheveux gris.</p><p>Il rayonnait de joie et de fiert�. Il s'�vertua � retrouver sa dignit� et jeta quelques mots dont Outtak� accentua le ton m�prisant.</p><p>��Les Blancs ne savent pas faire de pr�sents. C'est une vile race de marchands. Que veut donc obtenir la femme blanche pour avoir fait un tel geste�?</p><p>��La femme blanche a d�j� �t� pay�e de son geste, r�pondit-elle, par l'honneur de recevoir en sa demeure le grand Swanissit, chef des Cinq Nations.</p><p>��La femme fran�aise n'a-t-elle donc pas �t� effray�e de la visite des f�roces Iroquois�? demanda encore Swanissit par l'interm�diaire d'Outtak�.</p><p>��Oui, j'ai �t� effray�e, dit-elle. La venue des grands guerriers iroquois m'a surprise. Je ne suis qu'une Femme faible... qui serait incapable de manier des armes pour se d�fendre.</p><p>Ce disant, elle regardait Outtak� bien en face. Elle pensait qu'il serait le seul � discerner la fl�che qu'elle lui d�cochait, mais Swanissit devait avoir eu vent de la m�saventure de son second qui avait failli se faire �gorger par une femme blanche, ou bien il �tait devin. Il �clata de rire d'une fa�on fort bruyante et offensante pour le grand chef des Mohawks et il se tapait sur les cuisses en lui jetant des regards moqueurs. Ang�lique craignit d'avoir d�pass� les bornes en humiliant Outtak�. Elle d�cida d'apaiser son humeur en donnant des explications.</p><p>��Pourtant, une fois, j'ai eu un songe, dit-elle. Je me trouvais pr�s de la source qui est l�-haut, vers te couchant, et un ennemi me guettait et surgissait pour me frapper... Aussi, le lendemain, quand je m'�veillai, je m'armai d'un poignard avant de monter sur la colline, car les songes, souvent, sont un avertissement...</p><p>Au mot songe, ils �taient redevenus graves. Toute haine, toute ironie, toute m�fiance les avaient quitt�s.</p><p>��Parle, alors�! dit Outtak� d'une voix rauque. Parle, � femme blanche, conte-nous ta vision.</p><p>Et ils se rapproch�rent d'elle, et se pench�rent vers elle comme des enfants attendant la suite d'une passionnante et effrayante histoire.</p><p>Sur ces entrefaites, la porte fut litt�ralement rejet�e avec fracas. Des coureurs de bois et des militaires arm�s parurent sur le seuil. Nicolas Perrot, Pont-Briand, Maupertuis et Trois-Doigts les menaient. Ils jet�rent un regard vers le plancher et Ang�lique eut nettement l'impression qu'ils s'attendaient � y d�couvrir son cadavre, la t�te �clat�e. De l'apercevoir debout bien vivante, et en apparence dans les meilleurs termes avec les deux redoutables Iroquois, ils en rest�rent pantois.</p><p>��Madame�! balbutia Pont-Briand, n'avez-vous pas�? N'�tes-vous pas�?...</p><p>��Non, je ne suis pas morte, dit Ang�lique, que d�sirez-vous�?</p><p>��On nous a avertis que l'on avait vu p�n�trer chez vous Swanissit et Outtak�.</p><p>��En effet, et les voici, ils venaient s'informer de l'�tat de leur pupille et lui rapporter ses armes. C'est l� un souci de leur part qui me les rend tr�s sympathiques.</p><p>Nicolas Perrot fr�mit en la regardant calme, entre les deux sombres et terrifiants guerriers qui se tenaient � ses c�t�s.</p><p>��Vous, alors�! s'exclama-t-il, depuis que je vous ai rencontr�e � La Rochelle, vous ne cessez de m'�tonner. Soit�! Puisque tout va bien, nous n'allons pas nous f�cher de leur incursion audacieuse.</p><p>Il s'adressa dans leur langue aux deux chefs et Ang�lique comprit vaguement � leur mimique qu'il les conviait � venir festoyer avec les Blancs. Mais ils secou�rent n�gativement la t�te.</p><p>��Ils disent qu'ils ne festoy�rent qu'avec Tekonderoga et lorsque tous les Fran�ais de Qu�bec seront partis, traduisit Perrot. Ils vous saluent et disent qu'ils reviendront.</p><p>Puis, avec dignit�, les deux chefs se laiss�rent escorter jusqu'au seuil et jusqu'� la sortie du fort. Ensuite, on ferma les portes.</p></section><section><p><strong>Chapitre 7</strong></p><p>Partiront-ils enfin�? Partiront-ils tous�? Quand pourrons-nous rester seuls, dans le silence et le d�sert�?</p><p>Ainsi soupirait Ang�lique. Elle esp�rait la faveur d'un bref instant d'isolement o� elle retrouverait son mari loin des regards �trangers. Elle laisserait alors son front tomber sur l'�paule de Peyrac et l'�treindrait convulsivement, puisant avec avidit� sa force pour soulager la sienne d�faillante, car elle sentait qu'il �tait calme et sans angoisse. L'angoisse �tait un sentiment qu'il n'avait jamais connu ou presque, dans son existence. M�me � l'heure de la mort ou de la torture. � l'avance, il ne se dissimulait pas les menaces d'une situation difficile et s'en gardait dans la mesure du possible, mais ce qui n'appartenait qu'au seul futur, ou � l'imagination, ne l'influen�ait pas. Le fait seul, tangible, pr�sent, lui importait. Cette d�couverte en faisait presque un �tranger pour elle, mais un �tranger rassurant. Il �tait vraiment, profond�ment calme au sein de la temp�te, tandis que, pour sa part, elle sentait que, si cette situation se prolongeait encore un jour ou deux, ses nerfs l�cheraient. Cette tension � fleur de peau, ces alternances brusqu�es d'espoir ou de catastrophe, passant comme des coups de vent capricieux, elle allait craquer nerveusement. Depuis qu'elle avait ramen� le chef Outtak� de la montagne, ce n'�tait plus tout � fait la m�me chose pour elle. Il y avait quelque chose de chang� dans le comportement des autres. Elle se sentait maintenant � l'int�rieur du cercle, concern�e par des existences et des drames qui �taient nagu�re totalement ignor�s d'elle.</p><p>Elle comprenait qu'insensiblement elle commen�ait � faire parti du Nouveau Monde, � adopter ses querelles et ses passions.</p><p>��Ils partiront, r�p�tait Joffrey de Peyrac d'un ton si assur� que la chose semblait d�j� faite. Ils partiront tous et nous resterons seuls � Katarunk.</p><p>Et peu � peu les groupes de cano�s se d�tachaient de plus en plus nombreux de la rive. Vint un jour o� le comte de Lom�nie-Chambord, lui-m�me, monta le dernier dans la derni�re embarcation.</p><p>Les choses n'avaient pas tourn� comme on le pr�voyait lorsqu'on avait d�val� vers Katarunk pour l'investir, mais le comte de Lom�nie ne le regrettait pas. Il regardait ce couple sur le rivage et se prenait � le consid�rer comme le symbole de quelque chose que lui-m�me n'aurait pu vivre, mais qu'il avait toujours souhait� rencontrer. Au loin, des chevaux paissaient dans les p�tures. Le crissement des criquets emplissait l'air.</p><p>��Je vous laisse seuls, dit le comte de Lom�nie-Chambord.</p><p>��Je vous en remercie.</p><p>��Et si vous ne parvenez pas � convaincre les Iroquois de vos bonnes intentions et qu'il leur prend la tentation aigu� de vous faire la chevelure et de rafler vos richesses avant de s'en retourner chez eux�?</p><p>��Inch Allah�!6</p><p>Le comte de Lom�nie sourit car lui aussi �tait un ancien de la M�diterran�e.</p><p>��Allah Mobarek�!7 r�pondit-il.</p><p>Au tournant de la rivi�re, il agita longuement son chapeau.</p></section><section><p><strong>Chapitre 8</strong></p><p>Avec leur subite solitude, leur aventure � eux commencerait. Ils �taient seuls, n'appartenant � aucune nation, ne repr�sentant aucun roi. Lorsque les Iroquois viendraient demander son alliance, ils traiteraient avec Joffrey de Peyrac, comme avec un monarque, parlant en son propre nom.</p><p>Sans oser trop y croire, ils regardaient le poste reconquis. Et, le soir, ils f�t�rent joyeusement ��en famille�� leur victoire et leur ind�pendance sauv�e. Les gobelets de vin lev�s vers Joffrey de Peyrac honoraient l'habilet� du chef qui, une fois de plus, les avait sortis d'une mauvaise passe.</p><p>Et cette nuit-l�, Ang�lique ressentit une exaltation nouvelle � serrer dans ses bras celui qui les d�fendait tous et ne les trompait pas dans leur confiance et � sentir ses l�vres imp�rieuses qui savouraient les siennes, comme s'il avait voulu, le danger pass�, go�ter la revanche du sort.</p><p>*****</p><p>Pour attendre la d�l�gation iroquoise, Joffrey de Peyrac rev�tit son pourpoint de velours rouge, brod� de fleurs d'argent et de perles de jais. Il avait des �perons d'argent � ses bottes de cuir noir. La main sur la poign�e d'argent de son �p�e, il attendit devant le fort. Les six Espagnols de sa garde portaient des armures et des morions �tincelants, et se tenaient � sa gauche, fig�s avec leurs hallebardes, alors qu'� sa droite six de ses matelots se tenaient �galement au garde-�-vous, habill�s d'une sorte d'uniforme aux coloris �clatants�: casaques mi-partie jaune et �carlate, culotte �carlate, bottes de cuir fauve, uniforme qu'il avait fait composer par un tailleur de S�ville pour la livr�e de sa maison. Les occasions �taient rares o� il donnait aux siens l'ordre de se mettre en costume de parade. Le Nouveau Monde, sauf en ses territoires d'ob�dience espagnole, se pr�tait mal aux fastes de l'Ancien. Le plus souvent, on abordait les terres du Nord riche de sa seule chemise. Tel �tait le cas de ceux qui avaient fui les pers�cutions religieuses, comme les Puritains d'Angleterre ou les Huguenots de France, et les Jonas tra�naient depuis La Rochelle le m�me modeste baluchon contenant tous leurs biens.</p><p>Joffrey de Peyrac, lui, �tait venu apr�s s'�tre enrichi par la recherche des tr�sors dans les Cara�bes. Il pouvait donc donner � sa propre colonisation une allure plus somptueuse. En montant vers le poste, les Iroquois s'interrogeaient sur les brillances, les �tincellements et les chatoiements qui les accueillaient et qui s'ajoutaient � ceux du d�cor automnal. Le vent qui �tait vif couchait l'herbe nacr�e.</p><p>Swanissit portait son fusil � crosse de nacre en travers de ses bras. Ils �taient cinq�: Swanissit, Outtak�, Anhisera, Ganatuha et Onasat�gan. Le torse nu, l'estomac vide, et leurs simples pagnes de peau flottant au vent.</p><p>Onasat�gan �tait le chef des Onnontagu�s, et Ganatuha l'un des plus valeureux capitaines des On�iouts, et Anhisera qui pouvait porter la parole des Cayugas, car il �tait fr�re de sang de leur chef, quoique lui-m�me de race S�n�ca...</p><p>C'�taient donc les plus consid�rables parmi les repr�sentants des Cinq Nations de la vall�e du ma�s qui venaient faire alliance avec l'Homme du Tonnerre, et ils avaient pris ce risque par amour de leurs peuples, mais les sentiments qui emplissaient leurs c�urs �taient mitig�s de m�fiance qu'ils essayaient de d�guiser sous de l'arrogance. Ang�lique se demandait en les regardant s'avancer, du haut du rempart, quels sentiments v�ritables emplissaient ces c�urs farouches et elle croyait percevoir leur m�fiance, leur inqui�tude et leur douleur. Car Swanissit leur avait dit�: ��Les Cinq Nations ne sont plus ce qu'elles �taient jadis. Il nous faut maintenant essayer de nous entendre avec les Blancs.��</p><p>Le destin des Iroquois �tait en train de se ��tisser�� de fa�on subtile avec l'existence d'Ang�lique. �tait-ce pour avoir tenu la vie du chef Outtak� � la pointe de son poignard ou � cause de cette histoire de la tortue qui flottait entre eux et elle�?... Le matin, avec Honorine, elle avait tri� les plus belles perles parmi les ��rassades�� de pacotilles destin�es � la traite.</p><p>��C'est pour remettre personnellement au vieux Swanissit, s'il vient encore nous visiter. C'est un homme tr�s respectable.</p><p>��Oui, je l'aime bien aussi, d�clara Honorine. Il �tait gentil avec le petit gar�on. Pourquoi le petit gar�on est-il parti avec les Fran�ais�? Il nous aurait appris � tirer de l'arc.</p><p>Ang�lique aurait, elle aussi, volontiers gard� l'enfant canadien. Mais la question ne s'�tait pas pos�e.</p><p>� mi-chemin de la colline, les Iroquois trouv�rent les pr�sents que Joffrey de Peyrac avait fait d�poser pour eux, ainsi qu'une ceinture de wampum d'une grande valeur, qu'il avait sortie de ses coffres.</p><p>Swanissit et les siens, lorsqu'ils eurent d�chiffr� le message trac� par les perles de porcelaine blanc et bleu de nuit, manifest�rent leur contentement.</p><p>Ils se regardaient en hochant la t�te et en disant�: ��Cela est bien�! cela est de valeur�!...��</p><p>Swanissit devait rappeler aux autres que ce collier faisait partie, nagu�re encore, du plus grand tr�sor des Mohicans. Que le comte de Peyrac l'e�t en sa possession montrait la valeur de ses alliances et quelle importance les grandes tribus du Sud lui octroyaient. Mais qu'il le leur pr�sent�t faisait battre leur c�ur. � la seule pens�e qu'ils pourraient le ramener parmi eux, ils �taient envahis de fi�vre. Swanissit se voyait d�j� p�n�trant dans les cit�s des Longues Maisons, en portant la pr�cieuse bande de wampum sur ses deux mains � plat. L'�motion du peuple � cette vue faisait d�j� tressaillir ses entrailles. Ils pos�rent leurs armes�: arcs et carquois, et le mousquet � la crosse de nacre, et le calumet de pierre rouge. Il n'en avait qu'un, pauvre et grossier, et sa pierre �tait froide car il n'avait pas �t� bourr� depuis de bien longs mois...</p><p>Ils le pos�rent et ils soupir�rent, en voyant proches, parmi les pr�sents des Blancs, sur des peaux tann�es, des tresses brunes de tabac, du meilleur, celui de Virginie, dont l'odeur d�licieuse flatta leurs narines.</p><p>Qu'il serait agr�able de fumer bient�t, autour d'un feu, dans la joie des promesses �chang�es�!</p><p>Mais il ne fallait pas, par tentation du bien-�tre, n�gliger les arcanes rituelles et compliqu�es de pourparlers aussi importants o� se jouait l'avenir de la Ligue iroquoise. Ang�lique, cette fois, avait demand� � son mari de ne pas �tre oblig�e d'assister � la c�r�monie. Malgr� le r�le qu'elle avait, un peu malgr� elle, jou� dans la pr�paration de cette entrevue, elle ne pensait pas que sa pr�sence f�t n�cessaire. Nicolas Perrot lui avait expliqu�, insista-t-elle, que si, dans la soci�t� iroquoise, les femmes et surtout les m�res ont le droit de parole, elles ne s'expriment devant le Conseil des Hommes que par la voix de leur secr�taire qui est, en g�n�ral, choisi parmi les jeunes gens. De plus, elle souffrait depuis le matin d'une migraine affreuse et elle ne se sentait plus le courage d'affronter pendant des heures les caquetages criards des Indiens, leur odeur puissante, leurs rots et leurs reniflements essuy�s de la main ou des cheveux. Joffrey de Peyrac convint que si les chefs ne r�clamaient pas imp�rativement sa pr�sence, elle �tait libre de ne pas se pr�senter. Tout au fond, elle �prouvait de l'appr�hension � se retrouver devant Outtak�, le chef des Mohawks. Plus volontiers, elle aurait salu� Swanissit et elle lui fit porter par Nicolas Perrot, pour excuser son absence, la ��rassade�� de perles de Venise qu'elle avait tri�es pour lui. Lorsqu'elle vit que les salutations avaient �t� �chang�es et que les pourparlers commen�aient, elle se retira, un peu frileuse, dans la petite habitation et passa l'apr�s-midi en compagnie de ses amis et des enfants.</p><p>De temps � autre quelqu'un venait les tenir au courant des n�gociations.</p><p>*****</p><p>Par scrupule, par amour-propre, parce qu'il avait tr�s faim et que les vapeurs app�tissantes qui venaient de la cour du poste le torturaient du d�sir de b�cler ses longues p�riodes oratoires, le vieux Swanissit avait prolong� les discours au del� des limites de la patience humaine. Mais celle du comte de Peyrac paraissait infinie. Swanissit avait rappel� longuement que s'ils n'�taient que cinq aujourd'hui, c'est qu'il avait laiss� Tahoutagu�te � la t�te de ses partisans, ceux qui �taient encore dans la for�t et ceux qui commen�aient � passer le fleuve en aval. Ils �taient nombreux, tr�s nombreux, 1 000 peut-�tre, beaucoup plus que ne le soup�onnaient les Fran�ais qui �taient partis. Si, lui, Swanissit, discernait que l'Homme du Tonnerre avait cherch� � l'endormir, que ses promesses �taient fallacieuses, qu'il voulait seulement affaiblir l'Iroquois en lui faisant enterrer la hache de guerre, pour aider ensuite les Fran�ais � mieux tromper les Cinq Nations, qu'il prenne garde et qu'il bourre tout de suite ses armes, car, avant de regagner leurs terres, les Iroquois se r�jouiraient de r�tir quelques-uns de ces Blancs audacieux et trompeurs. Il y avait de belles chevelures parmi eux. ��La tienne et celle de tes fils, Tekonderoga. Et celle de ta femme aussi. Mais ce n'est pas moi qui l'arracherai, celle de ta femme, commenta le vieux chef comme s'il s'y voyait d�j�, car si, je te le r�p�te, il faut que tu l'entendes, de ma vie, je n'ai tu�, ni scalp� une femme ou un enfant. Je mourrai sans avoir attent� � la vie d'une seule femme ou d'un seul enfant, dans la tradition ancienne de nos peuples.</p><p>��Je ne pourrais en dire autant de la nouvelle g�n�ration de guerriers, fit-il en jetant un regard m�prisant aux trois autres chefs, qui �taient pourtant des hommes faits, ceux-l� ont appris de vous, Blancs, � ne pas respecter ce qui donne la vie, et ce qui assure l'avenir, ceux-l� ont accroch� des chevelures de femmes � la porte de leur wigwam. Pouah�! Les hommes de mon peuple seront bient�t des �tres aussi vils et d�nu�s de noblesse que vous autres Blancs. Mais je dois quand m�me les d�fendre et pr�parer cet avenir.</p><p>Peyrac, calme et digne, laissa passer menaces et commentaires. Il sut apaiser la m�fiance de Swanissit qui se traduisait par cette hargne anticip�e. L'�uvre fut longue et ils se seraient tous retrouv�s l� encore, au cr�puscule, si le temps ne s'�tait subitement assombri. Le vent tomba, remplac� par une brume �paisse qui monta du fleuve et des lacs avec une rapidit� foudroyante, recouvrant tout jusque par-del� les cimes de sapins et les sommets des montagnes � la fa�on irr�sistible d'un oc�an.</p><p>Il fallut donc ramasser, pr�sents, wampums et calumets, et s'enfermer dans le poste. On alluma dans l'�tre de la grande salle des feux �normes. On fit bombance, de viande grasse, de ma�s odorant et de baies acides. On s'enivra de tabac, de fum�e bleue et d'alcool transparent. L'acc�s de ce paradis fut refus� � tous ceux qui n'avaient pas des capacit�s d'absorption et de r�sistance reconnues par l'exp�rience d'une longue vie de banquets sauvages ou d'orgies flibusti�res.</p><p>Florimond et Cantor, entre autres, furent renvoy�s � la petite habitation afin de partager le repas des enfants, des femmes et des gens sobres ou de ceux qui avaient le foie d�licat. Ang�lique rit beaucoup de leur mine d�confite. Le jeune Breton Yann s'�tait joint � eux disant franchement qu'il n'aimait pas trop boire, ni manger sans cesse de l'ours bouilli et que les saouleries monstrueuses des Indiens le faisaient vomir.</p><p>Le Maltais Enrico Enzi vint aussi demander l'hospitalit�. C'�tait lui qui avait le foie d�licat. �'avait �t� la honte de sa vie, mais comme il avait aussi la r�putation d'un habile manieur de couteau, il ne trouvait plus gu�re de moqueurs devant lui lorsque, le teint plus jaune, il repoussait un verre de vin ou d'alcool.</p><p>Les dames firent en sorte que la soir�e en leur compagnie se pass�t gaiement. L'on joua de la guitare et du fifre, l'on chanta. Il y avait des beignets et des bonbons de sucre parfum� � l'anis que les enfants avaient confectionn�s sur la pierre de l'�tre. Ma�tre Jonas raconta une histoire de loup-garou de la province saintongeaise. Il y avait longtemps qu'il ne l'avait pas racont�e. De temps en temps il perdait le fil. Ce n'�tait pas tant par d�faut de m�moire. Il s'en souvenait fort bien, au contraire, mais c'est qu'il ne l'avait plus cont�e depuis que ses deux fils avaient �t� enlev�s un beau matin par les j�suites de La Rochelle et n'avaient jamais �t� retrouv�s.</p><p>Il parvint courageusement jusqu'� l'�pilogue, et l'int�r�t que tous t�moign�rent � son r�cit fut sa r�compense. Florimond et Cantor n'�taient pas les derniers � r�clamer un autre r�cit. Ensuite chacun alla dormir. Ang�lique recommanda � ses deux gar�ons de rester � dormir l�, car, dans l'autre maison o� ils se logeaient, le bruit des festivit�s les emp�cherait de reposer. Ils s'enroul�rent dans des couvertures et s'�tendirent � m�me le dallage devant le feu. La brume donnait sommeil sans qu'on s'en avis�t.</p><p>Elle pesait sur la nature d'une pression douce et ouat�e, toute travers�e dans son opacit� de bruits mouill�s et confus, impr�gn�e d'un silence trouble. Aux quatre coins du poste sur les plates-formes, les sentinelles �carquillaient en vain les yeux et les oreilles, cherchaient � surprendre la signification de ces �gouttements, de ces froissements, de ces clapotements qui leur parvenaient de fa�on impr�cise, plut�t des soupirs, des �chos feutr�s que les brumes changeantes se renvoyaient. Il y avait des batraciens du c�t� du fleuve, des engoulevents et des chouettes du c�t� de la for�t. L'absence des Indiens M�tallaks et Narandsouaks, qui avaient d�sert� leur campement, faisait la nuit plus opaque. Une autre nuit, on y e�t vu briller, m�me � travers le brouillard, les tisons des foyers, on e�t per�u l'odeur de la fum�e filtrant entre les �corces des ronds wigwams, on e�t entendu les pleurs des b�b�s.</p><p>Mais, ce soir, rien.</p><p>Le poste de Katarunk gisait au fond de la nuit, comme une �pave au fond de l'oc�an.</p></section><section><p><strong>Chapitre 9</strong></p><p>Au poste de Katarunk, brumes au-dehors des murs et brumes au-dedans. Brumes glac�es au-dehors et brume chaude dedans.</p><p>Dans la nuit, brume grise, toute constell�e par les �toiles fugaces du gel, et, � l'int�rieur, brume bleue de la tabagie.</p><p>Au-dehors, brume des vastes espaces � l'odeur fade et froide de tombeau tra�nant sur la terre obscure ainsi qu'une b�te mena�ante qui veut forcer l'abri des hommes, et dans la salle du poste, brume odorante, aux volutes harmonieuses s'�chappant du fourreau des pipes que l'on fume � sati�t�, le ventre plein, le cerveau vide.</p><p>Swanissit est heureux. Le vieux S�n�ca a mang� � s'en faire �clater la panse. Peu bu, car les pouvoirs d�lirants de l'eau-de-vie l'effraient, et il ne s'y est jamais adonn�. De m�me, il a repouss� la bi�re et le vin offerts. Mais l'eau, � la saveur terreuse, tir�e du puits profond, lui a paru d�lectable, arrosant les �cuell�es abondantes de la ��sagamit頻 ou bouillie de ma�s. L'exc�s de nourriture et de tabac, apr�s un long je�ne, et les fatigues de la guerre, ont sur lui les m�mes effets que les boissons excitantes, et il est aussi saoul que les autres. Il r�ve au collier de wampum qu'il portera sur ses deux mains devant le conseil des M�res et des Anciens. Il r�ve aux pr�sents re�us, aux promesses �chang�es. Au pays des grandes chasses qui attend le guerrier valeureux de l'autre c�t� de la vie. Il y a des soirs de festin o� le c�ur se d�lecte de satisfaction. Bien qu'il soit encore de ce monde, il s'imagine assez bien que la joie des esprits r�compens�s est de la m�me sorte que celle qu'il �prouve ce soir. Rien n'y manque. Et m�me, � surprise, tout � coup il voit dress� devant lui le baron de Maudreuil, un autre enfant adopt� par lui jadis, qui rit de toutes ses dents en brandissant son coutelas...</p></section><section><p><strong>Chapitre 10</strong></p><p>Vers la fin de la nuit, mais alors qu'elle �tait encore profonde, les chevaux hennirent. Quelqu'un, au-dehors, cria.</p><p>��Les ours�!...</p><p>Joffrey de Peyrac se dressa et se h�ta vers la porte. Malgr� son endurance habituelle, il n'�tait pas tr�s s�r de lui, tandis qu'il franchissait tant bien que mal d'autres corps �croul�s d'ivresse. Si solide que l'on soit en face de toutes les manifestations d'hospitalit�, il n'en est gu�re de plus �prouvante que celle d'honorer un important trait� avec des chefs indiens et particuli�rement iroquois.</p><p>Leur r�sistance aux discours, � la mangeaille et � la boisson est de celles qu'on d�sesp�re de voir jamais c�der.</p><p>Heureusement sa patience � lui �tait d'une �toffe �prouv�e. Et il pouvait au moins se dire qu'en une seule nuit il avait grandement progress� dans la langue iroquoise. Peyrac s'�tonnait de ne pas entendre le bruit de ses pas, tandis qu'il marchait � travers la cour, vers la porte du fort. Aucune lumi�re ne brillait plus. Il entendit encore crier quelqu'un, un cri rauque et �trange, et reconnut la voix de l'Espagnol Pedro Majorque, une de ses sentinelles.</p><p>Au m�me instant, un coup violent s'abattit sur son �paule et le fit vaciller. � vrai dire, ce coup aurait d� l'atteindre � la t�te, mais les r�flexes de d�fense avaient jou�. Il l'avait senti venir et avait fait un mouvement de c�t�. D'autres coups suivirent qui tombaient au hasard, sur lui, dans la brume �paisse. Il empoignait � t�tons des membres visqueux, les nouait, en ces prises mortelles dont il avait appris le secret dans certains ports orientaux, et il entendit craquer des os. Mais ceux qui l'attaquaient paraissaient dou�s d'une vie sans cesse renaissante comme l'hydre aux cent t�tes. Un autre coup���de hache celui-lࠖ, et qui e�t pu le prendre en plein front, mais qu'il �vita encore, lui effleura le cuir chevelu, un peu au-dessus de la tempe. Le sang coula et un go�t sal� lui poissa les l�vres.</p><p>Il se d�roba. D'un bond il r�ussit � s'�carter de ce n�ud de serpents qui le retenait prisonnier et cherchait sa mort.</p><p>Il courut devant lui, dans un silence �trange dont il ne comprenait pas la raison. Ses yeux s'habituaient � l'ombre opaque, mais il savait qu'il ne pouvait y voir dans l'obscurit� aussi bien que les Indiens. Il distingua pourtant une silhouette qui venait � lui, ombre grossie encore par la dense atmosph�re. Cette fois, il put frapper le premier, de la crosse d'argent massif de son pistolet, en pleine face. L'ombre tomba, s'effa�a, mais, dans l'opacit� de la nuit, d'autres ombres affluaient, nombreuses, et l'entouraient, pr�tes � se saisir de lui. Sa blessure l'affaiblissait.</p><p>Courant, Peyrac fon�a vers le fleuve pour leur �chapper. Il s'�lan�ait vers l'eau. D�s qu'il sentit que ses pieds atteignaient la berge, il plongea.</p><p>L'asile noir et glac� lui parut secourable. Il lui sembla revivre son �vasion dans les eaux de la Seine, quinze ann�es auparavant, lorsqu'il s'�tait laiss� glisser de la barque o� les mousquetaires du roi avaient charg� le demi-cadavre qu'il �tait alors. Un choc l'arr�ta. Il s'accrocha � des branches, s'accota � des racines. Une lumi�re ros� et froide blessait ses yeux. Il eut l'impression qu'on projetait une fus�e de feu d'artifice en sa direction. Mais tout de suite il sut que c'�tait le ros� de l'aurore et l'�clat du soleil levant. Des pendeloques d'or et de diamants l'environnaient. Une blancheur �tincelante avait remplac� le rideau noir de la nuit et, bien qu'il cr�t ne pas avoir perdu conscience, il comprit qu'il avait d� rester un certain temps �vanoui apr�s s'�tre hiss� sur la rive. Aussit�t il songea�: ��ELLE�!... Ang�lique�!... L�-bas, au poste... que s'est-il pass�?... Elle est en danger�!... Les enfants�!...��</p><p>Il redevint imm�diatement lucide, et, malgr� le sang qu'il avait perdu, la rage qui l'envahit lui communiqua une force terrible. Il fut pr�t, aux aguets, habit� de cette sorte d'atonie qui l'envahissait � l'instant pr�cis de la lutte et qui le rendait sourd et aveugle � tout ce qui n'�tait pas les �l�ments m�mes de cette lutte et les composantes du danger � affronter. Avec lenteur, il se dressa et regarda autour de lui. La neige �pandue partout expliquait la blancheur aveuglante, le silence, l'�touffement subit des bruits et des pas. Elle �tait tomb�e au c�ur de la nuit, m�l�e aux brumes. Il avait suffi des premiers rayons de soleil pour effacer l'�pais voile du brouillard et restituer le paysage dans sa limpidit� �tincelante. Le comte de Peyrac comprit qu'il �tait loin du poste. Il apercevait le rempart sombre de la palissade au sommet de la c�te et les lents panaches de fum�e des deux chemin�es et qui tra�aient leurs sillons de la m�me blancheur que la neige dans le ciel matinal. Prudemment, il commen�a d'avancer � d�couvert. Il tenait son pistolet par le canon, pr�t � frapper. Son regard per�ant fouillait les alentours. Il n'aper�ut aucune silhouette humaine. Un peu plus haut, il croisa une piste de pas, visible dans la neige fra�che, et qui suivait la berge. � mesure qu'il s'approchait du poste, les traces se multipliaient, se divisant vers la droite et vers la gauche. On avait encercl� le poste avant de l'assaillir. L'assaillir�? Non, mais bien plut�t on y avait p�n�tr� sans difficult�. Car c'�tait dans la cour qu'il avait �t� frapp�.</p><p>Enfin, comme il s'engageait dans le sentier, visible sous la mince couche de neige, qui de la plage montait vers l'entr�e principale du fort, il distingua une forme humaine �tendue. Il s'en approcha avec prudence, puis retourna le corps. L'Indien avait le front d�fonc�, ouvert.</p><p>La cervelle et le sang en jaillissaient. C'�tait celui qu'il avait frapp� dans la nuit de sa crosse. Il s'attarda � l'examiner.</p><p>Bien qu'il f�t � d�couvert et pr�sent�t une cible facile � un ennemi, il savait tout � coup qu'il n'avait plus � redouter d'agression imm�diate.</p><p>L'Indien appartenait � ceux qui viennent la nuit, qui se retirent avec l'aurore. Ceux qui n'ont pas � craindre de mourir dans les t�n�bres car leurs �mes �chappent � la mal�diction ancestrale, les seuls qui osent...</p><p>Ils n'appartiennent qu'� une seule esp�ce, et, en se penchant vers le mort, Joffrey de Peyrac en eut la confirmation. Un objet brillait au cou de l'Indien. Le Comte tira d'un coup sec afin de briser le lien de l'amulette. Apr�s y avoir jet� un bref coup d'�il, il la glissa dans son pourpoint.</p><p>Puis, lentement, il continua de monter, vers Katarunk.</p></section><section><p><strong>Chapitre 11</strong></p><p>Ang�lique avait �t� longue � s'endormir. La migraine serrait ses tempes et ses yeux �taient douloureux.</p><p>Dans la nuit, quelques jongleurs ab�nakis, que Nicolas Perrot avait d�cid�s � venir pour honorer par un peu de musique les chefs iroquois, secouaient leurs grelots, frappaient les tambours, sifflaient dans des fl�tes de ch�ne � six trous. Le reflet des feux jetait des lueurs ros�s et intermittentes sur les parchemins de la petite fen�tre. Ang�lique craignait sans cesse d'y voir s'y profiler des ombres mena�antes. Les Indiens dansaient � petits pas syncop�s dans la cour et, dans la salle du poste, elle imaginait les chefs et les Blancs festoyant, se passant les bols de bois remplis de bl� dinde recouvert d'huile d'ours et de graines de tournesol, les quartiers de viande bouillie et surtout les gobelets d'eau-de-vie. De temps � autre, des clameurs rauques et uniformes dominaient le bruit strident et lancinant de la musique, et Ang�lique tressaillait, mal � l'aise. La pr�sence de son mari lui manquait et elle avait peur.</p><p>��Je voudrais tant que tu sois l�, songeait-elle enfantinement. J'ai un tel besoin de toi...��</p><p>Puis tout s'�tait brouill�, et elle avait sombr� dans un sommeil profond. Lorsqu'elle s'�veilla le silence r�gnait. La lueur du jour ressemblait � celle qui sourd � travers une lampe d'alb�tre. � son chevet, elle vit le Mohawk Outtak�. Il �tait nu et d'une p�leur mortelle. On aurait dit une statue de marbre jauni. Il inclinait la t�te en la regardant, et tout � coup elle aper�ut un sang vermeil qui coulait de son �paule, ou de sa poitrine�; ce n'�tait pas tr�s net. Dans un souffle, il murmura�:</p><p>��Femme, donne-moi ma vie�!</p><p>D'un bond, elle fut hors de sa couche, et cela suffit pour que l'ombre dolente du Mohawk se dissip�t. Il n'y avait personne dans la pi�ce.</p><p>��Je deviens folle, songea-t-elle. Vais-je me mettre � avoir des visions comme tous ces gens de par ici�?��</p><p>Elle passa sur son visage une main qui tremblait un peu. Son c�ur battait la chamade. Elle tendit l'oreille. Que signifiait ce silence�? Il �tait anormal et elle sut qu'il �tait le r�sultat d'un �v�nement.</p><p>Il est arriv� quelque chose�!</p><p>Rapidement, elle se v�tait. Dans sa h�te, elle attrapa un manteau au hasard. C'�tait le manteau de faille rouge amarante qu'elle avait mis sur ses �paules pour se rendre au banquet, l'autre soir. Elle ne savait pas que ce geste sans pr�m�ditation l'aiderait � sauver une vie... Dans la pi�ce voisine, ses deux fils dormaient toujours, du sommeil profond de la jeunesse�; apr�s avoir coll� l'oreille � la porte des Jonas et des enfants, et avoir per�u le souffle l�ger de personnes endormies, elle commen�a de se rassurer.</p><p>Mais le silence ambiant continuait � lui para�tre insolite. Sans bruit, elle alla d�verrouiller la porte d'entr�e et re�ut en plein visage l'�clat de la lumi�re p�le qui, ce matin, filtrait � travers les petits carreaux presque opaques et qui l'avait intrigu�e � son r�veil.</p><p>Simultan�ment, un souffle glac� l'enveloppa, tandis que ses yeux cillaient �blouis et qu'elle retenait une exclamation.</p><p>La NEIGE�!...</p><p>La neige �tait venue au cours de la nuit, une neige pr�coce, inattendue, qui s'�tait mise � tomber doucement, enrobant le fort de son manteau ouat�, ensevelissant toute vie, tout bruit, tout mouvement.</p><p>Au matin, les flocons avaient suspendu leur danse furtive, mais l'impression de surprise demeurait. Tout �tait d�sert. Cependant le tapis blanc � l'int�rieur de l'enceinte portait la trace de nombreuses all�es et venues r�centes.</p><p>Ang�lique vit que le porche �tait grand ouvert et, au del�, quelque chose de sombre lui parut un corps �tendu.</p><p>Elle allait s'�lancer lorsqu'un paquet de brume plus �paisse et basse d�ferla derri�re elle, pardessus le toit, en rouleaux de fum�e grise, �teignant la lueur du soleil, et elle fut presque aussit�t plong�e dans un monde opaque et sourd.</p><p>Un cri per�ant, aigu, bizarre. Elle n'y voyait pas. Elle dut t�tonner pour s'avancer le long de la palissade jusqu'� la porte. Et quand elle fut au-dehors, elle ne savait plus dans quelle direction elle avait cru apercevoir un homme �tendu.</p><p>Elle appela. Sa voix rendit un son mat et qui ne portait pas. Presque aussi subitement qu'il s'�tait abattu, le brouillard commen�a � s'all�ger faiblement, ruisselant de gouttelettes �tincelantes. Sur la droite, au-dessus d'elle, une haute apparition incarnate prenait forme. C'�tait l'�rable solitaire pr�s de l'entr�e du poste. La neige ne parvenait pas � dissimuler sa somptueuse v�ture. L'ourlet blanc ne faisait qu'aviver son �clat rouge, tandis que la lumi�re diffuse du soleil qui luttait pour triompher se refl�tait � travers les feuilles pourpres comme � travers le rubis d'un vitrail.</p><p>Le brouillard se retira lentement jusqu'au bord du fleuve. Une silhouette humaine en venait, montant la c�te. Beau et rayonnant comme l'archange saint Michel lui-m�me, c'�tait le petit baron �liacin de Maudreuil.</p><p>Ses cheveux blonds scintillaient sous sa parure indienne de plumes et de perles. Dans l'�chancrure de sa veste de daim ouverte sur sa poitrine nue on voyait briller, avec des �tincelles intermittentes, trois m�dailles, tandis que les m�mes miroitements jouaient sur la lame du long coutelas qu'il tenait en son poing lev�.</p><p>Le visage dress�, il montait, et la neige �touffait ses pas. Un r�ve paradisiaque emplissait ses prunelles claires.</p><p>Ce qu'il voyait � travers la brume, sous l'�rable rouge aux chatoiements de vitrail, c'�tait une apparition aur�ol�e de lumi�re, d'une beaut� surnaturelle, le visage p�le de la blancheur des lys, des yeux admirables.</p><p>Elle l'attendait, elle le regardait venir, sereine et grave, drap�e dans les plis d'un manteau de couleur ros�.</p><p>Terrass� d'�motion, il ploya le genou.</p><p>��O Notre-Dame, murmura-t-il d'une voix bris�e, O M�re de Dieu, b�ni soit ce jour�! Je savais bien qu'il me serait donn� de te voir � l'heure de ma victoire�!</p><p>Devant lui, la neige s'�toilait de fleurs rouges. Du sang, qui tombait goutte � goutte... Et dans son poing lev�, il brandit un objet noir, humide, lov� de ruisselets rosaires.</p><p>��Voici la chevelure du d�mon�! Voici la d�pouille que je t'avais promise�! O Notre-Dame�!... Voici le scalp de Swanissit.</p><p>Un nuage glissa, les enveloppant tous deux d'ombre froide et d�robant � la vue d'Ang�lique l'homme agenouill�.</p><p>Elle l'entendit encore crier d'une voix d�mente�:</p><p>��Swanissit est mort�! Gloire � Dieu au plus haut des cieux�!...</p><p>T�tonnant, elle se recula, cherchant un point d'appui. Elle marchait � travers la cour, cherchant l'habitation principale o�, cette nuit, on festoyait. Soudain, elle aper�ut � quelques pas d'elle la porte b�ante comme un trou noir ouvert sur de l'ombre froide. Au gr� du vent, le lourd panneau de bois grin�ait sur ses gonds de cuir.</p><p>Une appr�hension affreuse lui �treignit le c�ur.</p><p>��La salle du festin�! murmura-t-elle, et elle marcha jusqu'au seuil.</p><p>Il n'y avait plus que quatre hommes assis devant la table. Tout de suite, elle vit que son mari n'�tait pas parmi eux. C'�taient les quatre chefs iroquois, Swanissit, Anhisera, Onasat�gan et Ganatuha. Le front contre la table, ils paraissaient cuver leur ivresse. Une odeur fade montait de la salle o� le brouillard s'�tait infiltr�. Les feux �taient �teints. Ang�lique per�ut un bruit sinistre et qui la fit frissonner jusqu'� la racine des cheveux. C'�tait le bruit d'une averse lente, comme le suintement d'une eau visqueuse au fond d'une caverne obscure. Qu'importaient le froid de la porte ouverte et les feux �teints�!... Ceux qui se tenaient l� n'avaient plus besoin de chaleur. Car ils dormaient, le cr�ne � vif, dans une mare de sang. Et ce bruit qu'Ang�lique entendait, c'�tait celui de ce sang s'�coulant de la table au sol. Une naus�e la saisit.</p><p>Et l'inqui�tude m�me qu'elle �prouvait pour le sort de son mari fut submerg�e par l'horreur, la terrifiante infamie de cette sc�ne.</p><p>Les chefs iroquois avaient �t� scalp�s, � la table de leur h�te, sous le toit de Joffrey de Peyrac. Une ombre bougea derri�re elle. Elle se retourna vivement, portant la main � la crosse de son arme.</p><p>Elle vit Nicolas Perrot, qui se frottait la t�te sous son bonnet et la regardait avec des yeux vagues. Lui aussi contemplait la sc�ne et ses l�vres bougeaient sur des jurons qu'il n'avait pas la force d'exhaler.</p><p>��Monsieur Perrot, fit Ang�lique presque bas, savez-vous qui a fait cela�?</p><p>Il eut un geste d'ignorance...</p><p>��O� est mon mari�?</p><p>��Nous le cherchons.</p><p>��Qu'est-il arriv�?</p><p>��Cette nuit, nous �tions tous assez �m�ch�s, dit Perrot. Quand je suis sorti dans la cour, j'ai re�u un coup sur la t�te. Je viens de m'en r�veiller.</p><p>��Qui vous a frapp�?...</p><p>��Je n'en sais rien encore... Mais je parie que c'est le Sagamore Piksarett avec les guerriers enrag�s, les Patsuiketts.</p><p>��Et Maudreuil�!... Je l'ai vu tout � l'heure devant le poste...</p><p>Perrot dit vaguement, en regardant vers les Iroquois�:</p><p>��Il en manque un...</p><p>Il comptait les morts.</p><p>��Il en manque un... Il me semble que c'est Outtak�. Il a d� s'enfuir.</p><p>��Comment ont-ils pu entrer et vous surprendre�?...</p><p>��On a ouvert de l'int�rieur. Les sentinelles ont cru � un retour des Fran�ais...</p><p>��Et lui�? O mon Dieu, o� peut-il �tre�? Je vais alerter mes fils.</p><p>Ang�lique traversa � nouveau la cour que la matit� grise du brouillard transformait en d�sert. � chaque pas elle pouvait se heurter � un ennemi.</p><p>Elle reconnut le b�timent du magasin et s'y arr�ta, s'appuyant au mur et tenant haut son pistolet car elle croyait surprendre un fr�lement.</p><p>Le bruit se renouvela.</p><p>Et quelque chose de lourd glissa le long du toit de bardeaux, entra�nant des pans de neige. Un corps tomba lourdement devant elle. C'�tait Outtak�, inerte dans la blancheur de la neige. Son corps �tait d'une p�leur cireuse.</p><p>Au bout d'un instant, voyant qu'il ne bougeait pas, elle se pencha sur lui. Il respirait � peine. Ses mains ouvertes venaient de l�cher le fa�te du toit o� il avait d� s'accrocher, bless� depuis de longues heures.</p><p>Les paupi�res de l'Iroquois s'ouvrirent, laissant filtrer l'�clair du regard. Ses l�vres boug�rent. Elle devina plut�t qu'elle n'entendit la phrase qu'il lui avait d�j� dite une fois au bord de la source et qu'il lui avait r�p�t�e en songe�:</p><p>��Femme, donne-moi ma vie�!</p><p>Elle l'attrapa sous les aisselles, le tra�na, le tira. Il �tait pesant. Les mains d'Ang�lique glissaient sur sa peau grasse.</p><p>Elle chercha dans la poche de sa robe la cl� du magasin, ouvrit, poussa du coude le vantail, tira encore le bless� � l'int�rieur, le fit tomber dans un coin et jeta sur lui quelques vieux sacs pour le dissimuler.</p><p>Puis elle sortit et referma la porte.</p><p>Derri�re elle quelqu'un, surgi du brouillard, la regardait faire. Quand elle se retourna, elle eut un sursaut violent. Un Indien se tenait devant elle et elle reconnut le grand chef � la peau d'ours qu'elle avait aper�u l'autre matin, pr�s de l'autel de bois dor�. Sa taille �tait vraiment gigantesque, mais il �tait fort maigre. Son abondant chignon huil� �tait entrem�l� avec les grains d'un gros chapelet de bois et, des deux c�t�s de son visage, des m�ches de cheveux tress�s �taient retenues dans les �tuis de pattes de renard roux.</p><p>Plusieurs rang�es de m�dailles et de petites croix enfil�es autour de son cou tombaient bas sur sa poitrine tatou�e.</p><p>Il observait Ang�lique, la t�te pench�e, les yeux pliss�s de malice. Il s'approcha d'elle avec lenteur.</p><p>Son rire muet d�couvrit sa m�choire aux dents blanches et pointues de rongeur. Avec ses deux incisives sup�rieures pro�minentes, il avait un air malicieux d'�cureuil. Elle ne sut pourquoi, elle n'en �prouva pas de peur.</p><p>��Est-ce toi le Sagamore Piksarett�? lui demanda-t-elle.</p><p>Comme tous les Ab�nakis fr�quentant les Fran�ais, il devait comprendre un peu cette langue s'il ne la parlait pas.</p><p>Il hocha la t�te affirmativement.</p><p>Elle se glissa entre lui et la porte du magasin, d�cid�e � l'emp�cher d'entrer. Pourtant, elle ne voulait pas le tuer. Seulement l'�carter, l'emp�cher d'achever le bless�. Conclure un march� avec lui.</p><p>Elle fit glisser de ses �paules son grand manteau rouge.</p><p>��Prends ce manteau... Voici pour toi... Voici pour tes morts...</p><p>Ce manteau avait �bloui les Indiens. Ils en parlaient d�j� loin sur les rives du Kennebec. Ils en r�vaient, hallucin�s qu'ils sont toujours de trouver un linceul digne d'envelopper les ossements de leurs anc�tres. Bien des pr�tres catholiques n'ont-ils pas connu le martyre pour avoir refus� le don d'une chasuble�?... Ce geste �tait le seul capable de d�tourner l'attention du Sagamore Piksarett. Il fixa avec extase le v�tement offert et qui brillait comme un morceau d'aurore taill� � m�me le ciel.</p><p>Il s'en saisit fougueusement, le d�ploya, le drapa autour de lui, puis le roula en boule pour le serrer contre son c�ur.</p><p>Il regarda encore la porte close, puis Ang�lique, puis le manteau. � ce moment le soleil enfin triomphant parut, jetant en tous sens ses rayons, et l'on aper�ut les maisons, la palissade, tandis que la neige commen�ait � fondre. Nicolas Perrot, � l'autre bout de la cour, aper�ut Piksarett pr�s d'Ang�lique. Il s'�lan�a dans leur direction.</p><p>Mais l'Ab�nakis s'enfuit et, tenant toujours le manteau, bondit par-dessus le mur du fond de la palissade, comme un immense �cureuil qu'il �tait, et disparut. C'�tait l'instant o� Joffrey de Peyrac atteignait le poste et entrait dans l'enceinte. Ang�lique courut vers lui et se jeta dans ses bras, effray�e de le voir bless�, mais folle de joie de le retrouver sauf.</p><p>��Dieu soit lou�! Vous �tes vivante, dit-il en l'�treignant.</p><p>���tes-vous bless�?</p><p>��Ce n'est rien. Et les enfants�? Les gar�ons�?</p><p>��Ils n'ont rien. Je crois qu'il n'y a pas de morts � d�plorer... parmi nous.</p><p>Les yeux de Peyrac se fixaient d�j� sur la porte ouverte de la grande habitation pr�s de laquelle des hommes commen�aient � se rassembler et il s'approcha, saisi, comme l'avait �t� un peu plus t�t Ang�lique, par le pressentiment de la trag�die qui l'attendait. Du seuil il contempla les personnages de cire, fig�s dans l'attitude du sommeil ou de l'ivresse, leurs t�tes sanglantes inclin�es reposant parmi les plats. Puis une col�re farouche fit briller ses yeux noirs. Il jura, les dents serr�es�:</p><p>��Damned�! Damned�!... Que soit maudit celui � qui nous devons cela�!</p><p>��Ce sont s�rement les Patsuiketts, dit Nicolas Perrot.</p><p>��Je sais... je sais qui ils sont, ceux qui sont venus nous trahir sous le couvert de la nuit. J'ai vu leur signe...</p><p>Il tira de sa casaque tremp�e l'objet qu'il avait arrach� du cou de l'Indien mort et ils virent briller sur sa paume une petite croix d'or.</p><p>��La croix, dit Peyrac avec amertume. N'y aurait-il pas un lieu en ce monde o� je puisse entreprendre une �uvre sans qu'on me jette la croix entre les jambes pour me faire tr�bucher�!...</p><p>��Monsieur, ne blasph�mez pas, je vous en conjure, s'�cria Nicolas Perrot en p�lissant.</p><p>��Qu'importe le blasph�me�! Ce sont les actes qui comptent�!...</p><p>Il leur jeta un regard sombre. Une violence sourde faisait trembler sa voix. Ces mots blasph�mateurs qu'il br�lait de prononcer, aucun de ceux qui l'entouraient, m�me eux ses fr�res, ses compagnons, ne les comprendraient. Sauf, ELLE. Car elle avait d�j� souffert avec lui, comme lui, et pour les m�mes causes. Il la serra d'un bras, contre lui, avec passion, contemplant avec une intensit� d�sesp�r�e son beau visage p�le aux yeux clairs. Avec lui elle avait �t� rejet�e hors du monde des Croyants et des Justes�; pour l'amour de lui elle avait �t� marqu�e si jeune, � vingt ans, du sceau de la mal�diction, et maintenant il d�couvrait, dans un �clair, qu'elle �tait devenue son double, peut-�tre la seule cr�ature au monde qui f�t semblable � lui.</p><p>���a doit �tre un coup des Patsuiketts, r�p�ta Maupertuis pour dire quelque chose. Ils ne peuvent voir un Iroquois sans lui planter les dents � la gorge. Quand ils ont vu que ceux-l� leur �chapperaient...</p><p>��Certes, ce sont eux. Il faut �tre un Indien fanatiquement chr�tien pour oser venir la nuit risquer le combat. Fanatique et fanatis�. Il n'y a que les Patsuiketts de cette esp�ce. Assez croyants pour ne pas souscrire aux superstitions de leur race qui affirme qu'un guerrier tu� la nuit errera �ternellement dans les t�n�bres. Assez hypnotis�s par la Robe Noire pour faire confiance � son pouvoir mystique lorsqu'il leur affirme que la mort d'un Iroquois ou d'un Anglais leur assure le Paradis.</p><p>��Parlez-vous du p�re d'Orgeval�? s'�cri�rent Nicolas Perrot et Maupertuis. Mais c'est impossible, c'est un saint�!...</p><p>��C'est un saint qui combat pour son Dieu. Il y a longtemps que je suis renseign� sur son compte. C est le pape et le roi de France qui l'ont nomm� en Acadie, et son seul but doit �tre de pousser les Ab�nakis � la Guerre Sainte contre les h�r�tiques anglais et tous ceux qui peuvent �tre consid�r�s comme les ennemis des Catholiques et des Fran�ais.</p><p>��C'est lui qui a demand� du secours � Qu�bec et qui a fait occuper notre poste. Quand il a vu que j'entamais des n�gociations pacifiques avec le comte de Lom�nie, il s'est jug� d�savou�, et il a voulu frapper un coup d�finitif, irr�versible... Ce n'est pas la premi�re fois qu'il envoie de son propre chef les Patsuiketts au combat.</p><p>��Et maintenant, dit Peyrac, d'une voix rauque qui se brisait, maintenant par sa faute���et il consid�rait dans le creux de sa main la croix d'or scintillante���par sa faute j'ai sur les mains le sang de la trahison... Souvenez-vous, Perrot, des paroles de Tahoutagu�te lorsqu'il est venu ici en messager. Il doutait. Outtak� leur avait dit qu'il ne pouvait pas y avoir d'entente possible avec les Blancs. Mais eux, les Iroquois, voulaient encore esp�rer en un Blanc qui ne les trahirait pas. Et maintenant, que puis-je leur r�pondre�? Ma demeure est souill�e par un crime inexpiable...</p><p>Sa voix fr�mit. Et en m�me temps, Ang�lique, qu'il tenait toujours d'un bras contre lui, eut l'impression que cette derni�re phrase venait de projeter en lui comme une illumination subite, lui faisant apercevoir obscur�ment peut-�tre une solution. Il s'apaisa, retrouva sa ma�trise habituelle et r�p�ta � mi-voix�:</p><p>��Ma demeure est souill�e...</p><p>Son regard �tait fixe et songeur.</p><p>��Outtak� s'est enfui, dit Perrot.</p><p>��Ce n'en est que pis�! Il va rejoindre ses guerriers au del� du fleuve et dans deux jours, sinon demain, ils seront l�. Nous n'aurons plus qu'� les tuer jusqu'au dernier ou qu'� mourir nous-m�mes. O� sont les sentinelles qui �taient charg�es de la surveillance cette nuit�?</p><p>Jacques Vignot et deux Espagnols s'avanc�rent.</p><p>Le Parisien raconta que vers les 2 heures du matin, alors que leur tour de garde se terminait, il avait entendu � l'ext�rieur de la palissade une voix fran�aise leur demander d'ouvrir les portes pour M. de Lom�nie-Chambord qui, pr�tendait-on, avait �t� oblig� de revenir sur ses pas. Forts des congratulations �chang�es avec le corps exp�ditionnaire de Lom�nie, les sentinelles avaient cru bien faire en ouvrant, donnant le passage. Un brouillard � couper au couteau. � peine le vantail �tait-il ouvert qu'ils s'�taient retrouv�s proprement assomm�s et ligot�s. Ce n'�tait pas le colonel de Lom�nie. C'�tait le baron de Maudreuil � la t�te d'un petit parti d'Ab�nakis Patsuiketts.</p><p>Le cri ��Des Ours�!�� ayant pr�cipit� au-dehors ceux qui conservaient � la fin du repas suffisamment de lucidit� et la facult� de se tenir sur leurs jambes, les Indiens, profitant de l'obscurit�, les avaient assomm�s � leur tour.</p><p>L'on d�couvrait maintenant un fait troublant. En cette �chauffour�e nocturne, rapide, silencieuse, aucun des Blancs de la troupe de Peyrac n'avait �t� tu�, ni m�me bless� s�rieusement.</p><p>Certains avaient �t� assomm�s, la plupart n'avaient rien vu, dormant du sommeil du juste ou de celui de l'ivrogne.</p><p>Un mot d'ordre pr�cis semblait avoir �t� donn� de laisser la vie aux Europ�ens du poste. Ce que voulaient Maudreuil et Piksarett, n'�tait-ce pas seulement les scalps des chefs iroquois�? Les Patsuiketts n'avaient pas compt� avec la d�fense acharn�e du comte de Peyrac et sa force prodigieuse. L'un d'entre eux �tait mort.</p><p>Tandis qu'il se battait dans la cour et, pour se soustraire aux coups de ses assaillants, se pr�cipitait dans le fleuve, dans la salle enfum�e, Don Juan Alvarez, Maupertuis, Macollet, Malaprade, et ceux qui ne ronflaient pas encore, avaient vu surgir le baron de Maudreuil et le Sagamore Piksarett.</p><p>��J'ai compris tout de suite, expliqua le vieux Macollet, mais qu'est-ce que je pouvais faire�? Je ne pouvais pas me d�coller du banc. Et m�me que j'aurais pu... C'�tait d�licat comme situation, n'est-ce pas�?</p><p>Maudreuil, c'est un petit seigneur plein de saintet� et d'argent. Et moi, je ne suis qu'un vieux pa�en, sans le sou. Et il avait raison, l'enfant, de venir chercher le scalp de Swanissit qui a massacr� tous les siens... Quand il a vu, il a compris lui aussi, Swanissit, mais il ne pouvait plus se bouger tant il �tait gav�... Anhisera et Ganatuha �taient aussi abrutis et Onasat�gan n'a rien vu car il ronflait d�j�. Seul Outtak� s'est dress�. Il s'est battu comme un diable avant de s'enfuir par la fen�tre dont il a bris� les montants avec ses poings... Regardez. Joffrey de Peyrac passa la main sur son front. Il sentit la plaie dont il r�veillait la blessure importune. C'�tait le premier sang qu'il versait pour la conqu�te du Nouveau Monde. Cette blessure se nommerait Etskon-Honsi, la Robe Noire.</p><p>Ce ne serait pas la derni�re.</p><p>L'ordre d'�pargner les Europ�ens ne m�nageait que les apparences. Ils n'en �taient pas moins condamn�s. Quel peuple primitif, quel peuple tout court pouvait accepter l'outrage de ce tra�tre assassinat sans en r�clamer vengeance�?</p><p>Malgr� les efforts de Lom�nie et du comte de Peyrac, malgr� la raison, la sagesse, malgr� toutes les feintes et la patience qu'ils avaient d�ploy�es tous deux en hommes loyaux pour �loigner le spectre d'une guerre inutile, elle se dressait maintenant devant eux, folle et stupide, in�vitable.</p></section><section><p><strong>Chapitre 12</strong></p><p>Ang�lique se glissa dans le magasin et s'immobilisa contre la porte, guettant les bruits de la p�nombre.</p><p>L'Iroquois bless� �tait-il encore en vie�? �tait-il mort�? Allait-il bondir sur elle�? Tout �tait possible.</p><p>Elle attendit. Rien ne bougeait.</p><p>Elle s'agenouilla et rampa, progressant � t�tons vers l'emplacement o� elle l'avait tra�n�. L'amoncellement de vieux sacs qu'elle avait jet�s sur lui ne semblait pas avoir boug�. Tout � l'heure, quand on avait fait remarquer que le chef des Mohawks, Outtak�, n'�tait pas parmi les morts, elle avait pr�f�r� ne rien dire encore. Avant d'avertir son mari qu'ils poss�daient un otage, il fallait s'assurer que celui-ci vivait. Elle glissa la main sous les sacs et ses doigts rencontr�rent la duret� d'un corps rigide. Il �tait toujours l�. Il n'avait pas boug�. Mais Ang�lique constata que la chair �tait ti�de et souple. Avec un soupir de soulagement elle s'affaira.</p><p>Elle avait apport� un lumignon qu'elle posa sur une caisse et alluma. Elle s'�tait charg�e �galement d'une gourde d'eau-de-vie, de quelques onguents et de morceaux de charpie trouv�s dans la pharmacie assez d�munie du poste ainsi que d'une calebasse d'eau fra�che tir�e du puits. Elle �carta les objets poussi�reux qu'elle avait jet�s sur le bless� pour le dissimuler en cas de recherches. � la lueur jaun�tre de la lampe � graisse, le corps marmor�en se d�couvrit tout entier, inerte. Elle le retourna, � plat sur le dos, et approcha la lampe. Son regard exerc� interrogeait, �tudiait la pose des mains, le pli des l�vres, le creux des paupi�res closes, la crispation des narines.</p><p>Il lui suffit d'un instant.</p><p>��Il vivra��, d�cida-t-elle.</p><p>Car elle s'�tait pench�e sur beaucoup de bless�s au cours de sa vie, tant au Maroc que dans ses guerres du Poitou. Elle reposa la lampe, commen�a un examen plus approfondi afin de d�couvrir la blessure qui contribuait � plonger l'Iroquois dans ce sommeil proche de la mort. Lorsqu'elle posait sa main sur un malade ou un bless�, c'�tait pour elle comme si le corps humain lui devenait transparent. Des indices invisibles lui �taient r�v�l�s au del� du toucher. Elle cherchait, toute son attention en �veil, l'effleurant � peine. Doucement, ses doigts avan�aient sur cette chair tatou�e. Leur pression �tait si l�g�re que, dans son inconscience, il ne pouvait la percevoir. Pourtant le Mohawk ouvrit les yeux. Il vit le profil de la femme blanche et sa chevelure flottante qui se d�ployait mollement, sous la lumi�re, comme un rayon de clair de lune. Il vit ses paupi�res baiss�es, le pli grave de ses l�vres qui donnait � son visage une expression tendue. Et il ressentit vivement l'attouchement de ses mains sur lui et le courant ti�de et magn�tique qui semblait s'�chapper de ces doigts effil�s aux ongles brillants et nacr�s comme des coquillages et se r�pandait en lui pour le ranimer. Soudain, il la vit s'immobiliser, en arr�t, tel un Indien devant la trace ennemie, et il entendit sa br�ve exclamation�:</p><p>��Ah�!</p><p>Et elle hochait la t�te � plusieurs reprises. En �cartant son pagne souill� de sang, elle venait de d�couvrir la blessure qu'il portait � la cuisse droite et qui s'�tendait presque jusqu'au pli de l'aine. Un coup de lance qui avait voulu atteindre le ventre et qui avait d�vi�. Un cordonnet �troitement serr� autour de la cuisse avait arr�t� l'h�morragie. D�s qu'il s'�tait �chapp� de la salle, Outtak� se l'�tait li� lui-m�me afin qu'on ne p�t le poursuivre � la trace de son sang. Th�rapeutique efficace mais dangereuse car l'abord de la plaie et la jambe ellem�me �taient d�j� vilainement gonfl�s. L'embolie mortelle mena�ait. Ang�lique reprit la lampe. Elle se pencha avec plus d'attention encore sur la blessure. Avec pr�caution, elle se risqua � rel�cher le lien. Un peu de sang coula. Il �tait rouge et aurait d� jaillir par saccades. Elle ne comprenait pas. Le sang ne coulait plus. � l'int�rieur de ce corps fig�, un impossible travail de gu�rison s'�tait d�j� accompli... Par quel miracle�? Elle leva les yeux vers le visage du bless� et tressaillit en s'apercevant qu'il la regardait fixement. Des pouvoirs �tranges�! Oui, certes. Ignorait-elle donc qu'Outtak� en poss�dait plus qu'un autre�?... Elle avait r�fl�chi � l'impulsion qui l'avait pouss�e, l'autre jour, vers la source, o� il l'attendait pour la tuer. Elle savait maintenant qu'il l'avait attir�e par envo�tement. Elle pouvait deviner qu'il �tait capable d'arr�ter son propre sang de couler et de faire reculer la mort pas � pas par une science � la fois acquise et surnaturelle dont il �tait possesseur. Pendant des heures, immobile, en attendant que la femme blanche rev�nt le secourir, il avait retenu la mort qui voulait le ravir � la vie, et ceci par le seul pouvoir de sa volont�. Elle se prit � l'�tudier, soup�onneuse. L'odeur fauve de l'Indien lui portait au c�ur et elle retrouvait l'impression qu'elle avait �prouv�e plusieurs fois en sa pr�sence de ne pas avoir affaire � un �tre tout � fait humain, mais � un animal issu de mondes inconnus, et elle s'�tonnait presque, en le consid�rant, nu et abandonn� devant elle, de lui d�couvrir des mains, des pieds avec des doigts, des c�tes saillantes, un nombril, un sexe d'homme comme les autres. Elle �tancha le sang, nettoya la plaie avec de l'eau pure et y appliqua un onguent � base de racines �moilientes de consoudre.</p><p>Elle serra �nergiquement le pansement. L'empl�tre d�gonflerait les chairs tum�fi�es et, avec la forte constitution du sauvage, cette terrible blessure ne serait sans doute plus bient�t qu'un souvenir.</p><p>L'Indien savait qu'elle savait. Il savait aussi qu'il pouvait l'atteindre, mais il avait appris qu'elle �tait de force � d�jouer ses plans. Il lavait ��appel�e�� pr�s de la source, mais elle �tait venue avec un poignard. Elle �tait de force. Et ceci, sans doute, parce qu'elle aussi avait pour ami l'Esprit des Songes. Une puissance sinon contraire, au moins diff�rente de la sienne, animait la femme �trang�re, venue des continents lointains, et il en avait senti le fr�missement insolite lorsqu'elle avait pos� les mains sur lui.</p><p>Ainsi, d'un regard � l'autre, ainsi Ang�lique et le Mohawk �changeaient leurs pens�es sans se dire un mot. Elle voulait se persuader qu'il �tait inconscient et que, malgr� cette lueur oblique qui filtrait entre ses paupi�res, il ne la voyait pas. Elle l'accusait d'�tre un esprit incarn�, dangereux, poss�d�, diabolique, et lui, de son c�t�, faisait de m�me. Et � chaque regard, ce qu'ils captaient mutuellement l'un de l'autre, ce qu'ils apprenaient sur leurs pouvoirs, leurs forces, leur nature rendait ces regards de plus en plus farouches, mais aussi de plus en plus compr�hensifs.</p><p>C'�tait un duel magique. Mais un duel � �galit�.</p><p>Qui l'e�t devin� en voyant cette forme blanche agenouill�e au chevet d'un sauvage mourant�?...</p><p>On n'e�t vu qu'une Europ�enne de condition soignant avec d�vouement un malheureux Indien bless�, alors que c'�taient deux �tres de force �gale, d'affinit�s proches, et qui commen�aient, sans le savoir, une incroyable aventure...</p><p>Les sourcils fronc�s, Ang�lique noua le dernier n�ud de charpie, lan�a un dernier regard furieux au bless� et se leva. Elle alla chercher dans un ballot de marchandises trois couvertures de traite.</p><p>S'effor�ant de d�placer sans trop le remuer ce corps qui semblait aussi lourd que la pierre, elle r�ussit � glisser une des couvertures entre le sol et lui. Avec l'autre, elle le recouvrit des pieds au menton, et elle pla�a sous sa t�te la troisi�me, apr�s l'avoir roul�e. Ensuite elle s'accorda de le contempler avec satisfaction. Enfin, il avait l'air maintenant d'un vrai bless�, d'un malade bien sage. Elle trouva le courage de glisser sa main sous sa nuque, parmi les cheveux poiss�s de r�sine du panache h�riss�, et de soulever un peu sa t�te, tandis qu'elle approchait de ses l�vres une calebasse pleine d'eau. Les traits fig�s du Mohawk s'anim�rent. Il but avidement comme un enfant. Un profond soupir souleva sa poitrine. Lorsqu'elle laissa reposer la t�te sur l'oreiller, les paupi�res de l'Iroquois �taient closes�: elle crut qu'il �tait mort puis elle s'aper�ut qu'il dormait.</p></section><section><p><strong>Chapitre 13</strong></p><p>Ang�lique attendit jusqu'au soir pour trouver le moment opportun. Son mari resta une partie de la journ�e hors du camp. Et le reste du temps il discuta avec Nicolas Perrot et Maupertuis. Ceux-ci, apr�s s'�tre montr�s r�ticents, semblaient de plus en plus partager et approuver les projets qu'il leur exposait. Ang�lique avait une inqui�tude�: Peyrac ne semblait pas organiser avec fi�vre la d�fense du poste.</p><p>De toute �vidence il fallait s'attendre � ce que la troupe iroquoise surgisse d'un jour � l'autre, sinon d'une heure � l'autre. Or, les portes demeuraient ouvertes, les hommes de Peyrac allaient et venaient sans h�te. Il y avait bien quelques colloques brefs, des ordres que l'on jetait et que d'autres partaient ex�cuter. L'on creusait des trous en dehors du fort sur la colline et au bord du fleuve, mais ces travaux ne ressemblaient gu�re � des fortifications... Ang�lique trouva Florimond dans un coin de la cour occup� � bourrer des tubes de carton fort avec des poudres de soufre, de chlorate et d'oxyde de cuivre.</p><p>��Que fabriques-tu l�?</p><p>��Des p�tards.</p><p>��Est-ce le moment de s'occuper de p�tards�?</p><p>��C'est mon p�re qui m'en a charg�.</p><p>��Pourquoi faire�?</p><p>��Je ne sais pas. Une id�e � lui.</p><p>Ang�lique regarda autour d'elle. La neige avait fondu en quelques heures, laissant sur la terre et les feuilles une humidit� brillante.</p><p>��Florimond, quelles sont les intentions de ton p�re�? Les portes restent ouvertes. Et pourtant les Iroquois peuvent surgir d'un instant � l'autre.</p><p>��Mon p�re a envoy� des �claireurs en reconnaissance pour nous avertir de leurs mouvements et de leur approche.</p><p>��Que compte-t-il faire�?</p><p>��Je ne sais pas. Mais ne vous inqui�tez pas, M�re. La situation est grave, je le reconnais, mais avec notre p�re les choses s'arrangent toujours.</p><p>C'�tait l� leur formule magique � tous. ��Avec notre p�re, avec notre chef, les choses s'arrangent toujours...��</p><p>Lorsqu'ils reconnaissaient sur la physionomie de Joffrey de Peyrac certaines expressions, ses hommes, ses fils savaient qu'il n'�tait plus n�cessaire de lui poser des questions, qu'il fallait seulement ob�ir.</p><p>Elle avait �t� pay�e, elle, Ang�lique, pour savoir que les choses ne s'arrangeaient pas toujours, m�me avec lui. Tout au fond, elle ne parvenait pas encore � oublier, � pardonner, le souvenir de cette seule fois o� Joffrey de Peyrac avait paru m�sestimer l'ennemi, ou tout au moins sa promptitude � frapper. Il est vrai que l'ennemi �tait alors le tr�s secret, tr�s courtois, tr�s puissant roi de France, Louis Dieudonn�, le quatorzi�me. Il est vrai aussi que le comte Joffrey de Peyrac avait fait fi de la prudence qui lui recommandait de s'enfuir sur l'heure. Car il avait voulu passer une derni�re nuit pr�s d'elle, sa femme, Ang�lique... et Louis XIV avait frapp� comme l'�clair. Et leur vie � tous deux avait �t� bris�e. Encore aujourd'hui, il y avait des moments o� elle ne pouvait compter que sur ses propres forces � elle, et souvent, h�las�! elle avait d� mesurer combien elles �taient sujettes � l'�chec�!</p><p>Dans un �v�nement, elle percevait plus facilement la menace que la part de chance ou l'habilet� qui pouvait permettre de l'�viter.</p><p>Elle doutait du sort tandis que Joffrey de Peyrac envisageait le c�t� optimiste et affirmait que dans la pire situation il y a toujours un moyen de s'en sortir. Pour cela, elle l'enviait, et m�me le jalousait un peu. Il �tait calme. Pourtant, ce calme, il faillit le perdre une seconde fois, dans la m�me journ�e, lorsque, le trouvant enfin seul, Ang�lique lui apprit que le chef Mohawk Outtak� �tait vivant, qu'elle l'avait sauv� et soign�, et que, loin de pouvoir rallier ses fr�res et les exciter � la vengeance, il �tait au contraire � leur merci, entre leurs mains.</p><p>��Pourquoi ne m'en avez-vous pas averti plus t�t�! s'exclama-t-il en frappant presque du poing sur la table. L'annonce est d'importance, il me semble�! Elle peut influencer �norm�ment mes projets. Que dis-je�? Elle les renforce et m'assure presque de leur r�ussite, � coup s�r.</p><p>��De quels projets s'agit-il�?</p><p>��Ceci me regarde.</p><p>��Envisagez-vous de d�fendre le fort�? Devons-nous combattre�?</p><p>��Oui�!... Peut-�tre, � la derni�re extr�mit�. Nous sommes bien arm�s et nous pourrions gagner. Mais l'extermination de ce parti signerait notre �chec aux sources du Kennebec. Nous serions oblig�s d'abandonner t�t ou tard car les Iroquois ne cesseraient de nous harceler. Je pr�f�re essayer une autre voie.</p><p>��Laquelle�?</p><p>��Je ne peux encore en parler.</p><p>��Naturellement, je suis trop sotte pour comprendre, s'exclama Ang�lique. Vous oubliez que j'ai �t� chef de guerre, moi aussi... Vous me renvoyez � mes casseroles�! Vous ne me dites jamais rien�! C'est exasp�rant�!</p><p>��Et vous�! s'�cria Peyrac. �tes-vous donc si prodigue d'explications sur vos agissements ou vos sentiments�? M'avez-vous dit � la suite de quels �v�nements, de quelles imprudences de votre part vous vous �tiez assur�e d'Outtak� l'autre jour, lorsque vous l'avez ramen� comme en laisse, lui, le plus terrible ennemi des Blancs�?... Il n'y a rien d'�trange dans cela, n'est-ce pas�? Cela ne n�cessite aucune explication, vraiment�!... Vous allez, vous venez, vous risquez votre vie � votre guise, vous r�alisez des choses �tonnantes et folles�!... Cela ne me concerne en rien, moi, votre �poux�?... Et aujourd'hui encore, apr�s avoir sauv� l'Iroquois, vous vous taisez pendant des heures comme si j'�tais un �tranger que l'on n'ose aborder... Et tous ces Fran�ais, qui vous regardaient l'autre soir et que vous fasciniez avec un art consomm�... Croyez-vous que ce soit de mon go�t�?... Croyez-vous que ce soit facile de vous avoir pour femme�?</p><p>Ils se fix�rent avec col�re, dress�s face � face, l'�il sombre. Puis soudain leurs traits fr�mirent et se d�tendirent et ils �clat�rent de rire ensemble.</p><p>��Mon amour�! dit Peyrac en l'attirant contre lui, mon amour, pardonnez ma violence. Je vous aime trop, voil� le mal. Je crains que vous ne m'�chappiez et qu'une imprudence de votre part ne cause votre perte.</p><p>��Avouez que si vous me trouvez secret, vous me rendez bien la pareille... Mais chaque jour, je m'aper�ois combien vous m'�tes pr�cieuse.</p><p>��Ce matin encore, j'aurais �touff� d'amertume sans vous si vous n'aviez �t� l�, pr�s de moi. Et je lisais dans vos yeux que vous partagiez tout ce que j'�prouvais. Peut-�tre m'avez-vous inspir�? Nous sommes proches l'un de l'autre, ma bien-aim�e, beaucoup plus que nous ne le pensons, et je crois m�me que nous nous ressemblons. Pourtant, je ne parlerai pas. Pas encore, petite dame�!... Je ne peux que vous demander de la patience. C'est un coup de d�s que je vais risquer. J'ai pour me soutenir deux solides conseillers, Perrot et Maupertuis. Ils approuvent ce que je veux tenter.</p><p>Il prit le visage d'Ang�lique entre ses deux mains et plongea ses yeux dans les siens.</p><p>��Faites-moi confiance, voulez-vous, ma ch�rie�?</p><p>Et, sous ce regard caressant qui la dominait, elle ne pouvait qu'abaisser les paupi�res en un signe qui disait�: ��oui�� et se soumettre.</p><p>*****</p><p>Outtak� ouvrit les yeux. Il vit les deux silhouettes dress�es � son chevet, dans l'�cran lumineux de la porte ouverte. Un homme et une femme appuy�s l'un � l'autre. Il referma les yeux, d�faillant. Car il savait d�j� que sur ce rempart sa haine se briserait.</p><p>��Outtak�, je te salue, dit pos�ment le comte de Peyrac. Je t'apporte une nouvelle. Mon fr�re, prends courage�! Swanissit, Onasat�gan, Anhisera et Ganatuha sont morts cette nuit, l�chement frapp�s par les tomahawks des Patsuiketts.</p><p>��Je sais. J'ai vu.</p><p>��Outtak�, je me souviens des paroles dont Swanissit m'avait fait confidence. Tu es son h�ritier. Je salue donc en toi le chef des Cinq Nations.</p><p>L'Indien demeura silencieux un long moment avant de r�pondre d'une voix sourde�:</p><p>��Tu nous as appel�s dans ton fort, tu nous as fait entrer � l'int�rieur de ta palissade et la tra�trise nous attendait derri�re ces pieux�!</p><p>��Qui a frapp�? Dis-le-moi�! Qui a frapp�, puisque tu as vu�?</p><p>��C'est le baron de Maudreuil et ses alli�s maudits, les Patsuiketts, enfants de la Robe Noire.</p><p>��Tu sais donc que ce n'est pas moi. Tu sais donc que ceux qui sont entr�s dans mon fort pour frapper m'ont trahi moi aussi�! N'essaye donc pas de faire rougir de honte mon front car il est d�j� rouge du sang que ces m�mes Patsuiketts ont fait couler par leurs coups. Vois�!</p><p>Et il d�signa le pansement qui entourait sa t�te.</p><p>Outtak� parut h�siter, puis il se dressa � demi sur un coude. Une grimace am�re tordait ses traits impassibles.</p><p>��Que m'importe les querelles des Blancs�? dit-il avec m�pris. Ils sont tous solidaires et je ne vois en eux qu'un seul ennemi.</p><p>��La fi�vre te brouille l'entendement. Outtak�. Pour ma part, je ne reporte pas la tra�trise d'un Huron sur la t�te d'un Iroquois, et pourtant Hurons et Iroquois, vous �tes de la m�me race comme je le suis moi-m�me des Fran�ais.</p><p>Il laissa passer un long silence pour donner � l'Indien le temps de peser la comparaison. Puis il reprit d'un ton persuasif�:</p><p>��Outtak�, prends courage. R�fl�chis � mes paroles et, avant de te d�clarer, m�dite sur le sort de ton peuple.</p><p>��Nous avons laiss� des guerriers au del� du fleuve, dit le Mohawk, et Tahoutagu�te dans la for�t. Bient�t ils apprendront ce qui s'est pass�, bient�t ils seront l�.</p><p>Et il retomba en arri�re.</p><p>��Tu peux me tuer, Tekonderoga, mais jamais tu n'emp�cheras les Cinq Nations de venger leurs morts.</p><p>��Et qui te dit que je veux les en emp�cher�? fit le Comte avec douceur. Oui, Peuples de la Longue Maison, venez tous � Katarunk�! Venez, les Cinq Nations de la Ligue iroquoise�! Venez venger vos morts�!</p><p>Et il s'�loigna entra�nant Ang�lique et laissant le chef des Mohawks perplexe et inquiet.</p><p>*****</p><p>L'air �tait si sec et si transparent qu'il sembla porter jusqu'� Katarunk l'�cho de la bataille f�roce que Patsuiketts et Iroquois se livr�rent en aval du fleuve, pr�s de Modesean. On sut plus tard que presque tous les guerriers Patsuiketts pr�sents furent massacr�s. Quelques-uns s'enfuirent et Piksarett restait le dernier. Le p�re d'Orgeval fut bless� d'une fl�che au c�t�. Piksarett, se voyant seul, l'attrapa sur son dos et s'enfon�a dans les taillis en courant. Malgr� la poursuite dont il fut l'objet, les Iroquois ne purent le rattraper. Il porta le missionnaire jusqu'au P�nobscot, o� il y avait un poste fran�ais dans l'�le de Norumb�ga. De longtemps on ne sut ce qu'�tait devenu Maudreuil. Les Iroquois victorieux, apr�s avoir mis le feu au village, firent griller vifs deux Ab�nakis dont ils avaient pu s'emparer.</p><p>Le lendemain, ils repartirent vers Katarunk, o� ils avaient appris que leurs chefs avaient connu une mort ignominieuse.</p></section><section><p><strong>Chapitre 14</strong></p><p>Ang�lique agenouill�e �tait occup�e � panser l'Iroquois couch� sur un grabat dans la salle commune de la petite habitation, lorsqu'un bruit ind�finissable, aigu et grondant � la fois, monta dans le ciel pur, s'enfla jusqu'� tout envahir, puis mourut, soudain, coup� net. Ang�lique jeta un regard vers la fen�tre ouverte cherchant un signe d'orage ou de temp�te. Le ciel �tait bleu.</p><p>Outtak� s'�tait redress�, les prunelles brillantes.</p><p>Alors, elle comprit, et un frisson lui secoua l'�chine.</p><p>Ce qu'elle venait d'entendre, c'�tait le cri de guerre des Iroquois. Mais le silence r�gnait de nouveau. Aucun coup de mousquet ne r�pondait � cette clameur terrifiante.</p><p>Ang�lique acheva de panser le sauvage. Elle rangea soigneusement m�dicaments et charpie, mit le tout dans le sac qu'elle avait pr�par�. La consigne avait �t� donn�e sans plus d'explication de tenir un petit bagage pr�t, pour faire face � n'importe quelle �ventualit�. Dans le sac, elle avait mis une robe et du linge de rechange, son n�cessaire de toilette d'�caille et d'or, o� manquaient le miroir donn� � Swanissit et la bo�te � tr�sors d'Honorine. Par moments, elle commen�ait � soup�onner comment Peyrac esp�rait sauver leurs vies tout en conservant son influence intacte dans le pays. Puis elle secouait la t�te car cela lui paraissait impossible d'y parvenir sans un combat sanglant. Elle v�rifia la pr�sence de son pistolet contre sa hanche. Ils devaient tous �tre arm�s. Mme Jonas tenait un mousquet dans ses bras comme un enfant. Ils �taient sortis de leur chambre en entendant le cri et s'�taient group�s, avec les petits, autour d'Ang�lique dont le calme les rassurait. Ils attendaient avec armes et bagages, en regardant l'Iroquois � leurs pieds comme une b�te venimeuse.</p><p>Quand on viendrait les pr�venir, ils devraient traverser la cour et sortit du fort sans marquer de frayeur. C'�tait tout ce qu'ils avaient � faire. Ils n'avaient aucune id�e de la fa�on dont les choses allaient se passer.</p><p>Maupertuis et son fils surgirent et, saisissant le Mohawk sous les �paules, le dress�rent et le soutinrent afin qu'il p�t se tenir debout.</p><p>Le comte de Peyrac entra � son tour, superbement v�tu de rouge.</p><p>��Tes fr�res sont l�, dit-il.</p><p>Il enfilait sans h�te des gants de cuir � crispins noirs ouvrag�s d'argent et souriait presque.</p><p>��Ils sont l�! Nicolas Perrot les regarde du haut de la colline et eux le regardent. Ils ne savent s'ils doivent le percer de fl�ches. Ils attendent que tu viennes le leur dire.</p><p>��Quel r�le veux-tu me faire jouer, Tekonderoga�? fit l'Indien fr�missant. Tu sais bien que si j'ouvre la bouche ce sera pour appeler mes fr�res � la vengeance.</p><p>��Contre qui�?</p><p>��C'est dans ton camp, sous ton toit, que la trahison s'est accomplie...</p><p>��Je sais. J'effacerai la honte. C'est mon affaire. Mais toi�? Tu as demand� ta vie � la femme blanche de Katarunk, mon �pouse, et elle te l'a accord�e. � ce signe, tu as pu mesurer que nous ne voulions pas la mort des Iroquois. Mais, il y a plus... Outtak�, souviens-toi pour quelle cause Swanissit est mort. Il a tout risqu� pour me joindre et obtenir mon alliance. Car tu es aujourd'hui le chef des Cinq Nations. O� donc veux-tu les conduire�? � la paix ou � l'extermination�?...</p><p>Il dominait l'Indien de sa haute taille, et, autant l'autre soir il s'�tait inclin� devant lui, autant cette fois il s'effor�ait de le subjuguer. Capter cette �me r�tive �tait chose � peine concevable. Mais c'�tait une question de vie ou de mort. Leur vie � tous tenait dans cette �tincelle vacillante.</p><p>��L'extermination, cria Outtak�. Oui�! Mais tu mourras avant...</p><p>��Soit, nous mourrons tous�! dit Peyrac avec philosophie. Monsieur Macollet, dit-il en s'adressant au vieillard canadien qui �tait entr� avec lui, vous savez ce que vous avez � faire. Je vous confie ces dames et leurs enfants. Placez-vous de fa�on � ne pas perdre de vue Nicolas Perrot. S'il vous adresse certain signe convenu, vous saurez qu'il vous faut ramener imm�diatement vos prot�g�s � l'abri de la palissade et vous pr�parer au combat.</p><p>��J'aurai l'�il, dit le vieux.</p><p>Peyrac consid�ra le chef iroquois que soutenaient Maupertuis et son fils. Sa carte ma�tresse gr�ce � Ang�lique...</p><p>��Donnez-lui un coup de rhum, dit-il, afin qu'il puisse tenir debout�! Et, maintenant, venez tous.</p><p>Et, tandis qu'il traversait la cour � grands pas, il arracha vivement le pansement qu'il portait au front sur sa blessure. La plaie suinta � vif et le sang se remit � couler lentement. Yann Le Cou�nnec l'attendait en tenant par la bride son �talon noir. Peyrac se mit en selle d'un bond. Il s'�lan�a vers la porte ouverte du poste. Il disparut dans la trou�e lumineuse.</p><p>� son apparition, le cri de guerre des Iroquois monta une seconde fois et Ang�lique s'arr�ta, le c�ur �treint d'angoisse. Mais cette fois encore il n'y eut pas de d�tonations en r�ponse � ce rugissement belliqueux.</p><p>��Allons�! dit Macollet. Quand on joue la com�die, faut la jouer jusqu'au bout, mesdames. Il n'y a rien qui arr�te plus, dans son �lan, une b�te enrag�e que quelque chose qui l'�tonn� et qu'elle ne comprend pas. Il y en a, parmi ces barbares, qui n'ont jamais vu de chevaux�!... Et n'oubliez pas, mesdames, si vous vous sentez un peu inqui�t�es d'un chevalier servant tel que moi, vous n'en aurez jamais plus d'autre, apr�s moi...</p><p>Il fit tant qu'elles arriv�rent, en riant presque, � la porte du fort.</p><p>Et, en effet, Nicolas Perrot �tait l�, les mains derri�re le dos, les franges de ses v�tements de daim et la queue de son bonnet de fourrure flottant au vent, et regardant tranquillement vers le bas de la c�te dans la direction du fleuve et de l'arm�e iroquoise... Joffrey de Peyrac caracolait sur son cheval fougueux et il semblait passer en revue ses hommes assembl�s qui tenaient des banni�res.</p><p>La cuirasse noire des Espagnols �tincelait au soleil.</p><p>Maupertuis et son fils, soutenant le chef Outtak�, all�rent se placer aupr�s de Nicolas Perrot. Une rumeur confuse monta d'en bas.</p><p>En regardant dans cette direction, Ang�lique sentit le sang se retirer de ses joues. Les deux rives et la plage �taient couvertes d'une multitude de sauvages emplum�s, sales et sanglants. Des canots charg�s de guerriers couvraient le fleuve et arrivaient sans cesse. Dans le halo de poussi�re soulev�e par leur d�barquement ils formaient une masse mouvante et agit�e, brandissant des arcs et des tomahawks, et pourtant presque silencieuse. Ils avaient tous les yeux lev�s, en direction du poste.</p><p>Ils regardaient ce Nicolas Perrot, qui �tait venu si souvent tra�ner ses mocassins dans la Vall�e Sacr�e et naviguer sur les cinq lacs des Cinq Nations. Un presque Indien pour eux�!... Ils regardaient Outtak� et ne comprenaient plus. On leur avait dit que tous leurs chefs �taient morts � Katarunk�!...</p><p>Et la vue du comte de Peyrac sur cet animal noir et fabuleux les remplissait manifestement d'un effroi superstitieux.</p><p>Ils continuaient � s'agglom�rer en contrebas, mais se tenaient dans l'expectative. Joffrey de Peyrac descendit de cheval et vint � son tour se placer en avant pr�s de Perrot et d'Outtak�.</p><p>Le vent faisait voler son manteau, sa chevelure, son jabot de dentelle et le flot de rubans accroch�s aux �paules de son pourpoint.</p><p>Ang�lique serrait dans la sienne la petite main d'Honorine. Elle chercha des yeux ses fils. Elle les vit, bien droits, un peu en retrait, tenant chacun l'une des grandes banni�res brod�es de rouge, de bleu et d'or, dont les flammes se tordaient dans le vent. Elle ne savait pas ce que repr�sentaient ces banni�res. Il faudrait qu'elle le leur demand�t un jour... si un autre jour les trouvait en vie.</p><p>Tout le monde �tait si calme qu'aucun drame ne semblait possible.</p><p>��Que va-t-il se passer�? demanda � mi-voix Ang�lique � Macollet.</p><p>��Ben, pour l'instant, on se regarde. On se jauge�! On prend la mesure�! Ils ne s'attendaient pas � trouver Outtak� vivant. Et puis, ces gars-l�, ils ont peur des palissades et des terrains d�couverts. Si, en plus, ils trouvent les Blancs rassembl�s pour les attendre au-dehors, ils ne comprennent plus rien... Ils se demandent ce qu'il faut faire�!... Voyez, il y en a qui commencent � danser pour se donner du courage. Ils font comme le chat qui essaye d'effrayer la souris. Mais en ce moment, qui est le chat et qui est la souris�? On n'en sait rien. Attention�! Ils vont encore pousser leur cri de guerre. Ne bougez pas... Ne montrez pas de peur...</p><p>La clameur inhumaine monta de tous ces gosiers rauques, de toutes ces bouches ouvertes. Mme Jonas et Elvire se serr�rent contre Ang�lique et elle retint les enfants, effray�s, en disant�: Ne craignez rien, c'est seulement parce qu'ils crient tous ensemble que cela fait tant de bruit�!...</p><p>Les petits se cach�rent le visage dans ses jupes.</p><p>Cette fois il y a eut une r�ponse. Deux violentes explosions s'entendirent, l'une venant de la rive, non loin de l'endroit o� se tenaient les avant-gardes de l'arm�e iroquoise, l'autre, de la falaise, derri�re le poste.</p><p>D'�normes morceaux de roches jaillirent dans les airs, retombant avec un fracas que multipliaient les �chos.</p><p>Un vent de panique s'�leva sur les Iroquois qui oscill�rent en tous sens. Plusieurs reflu�rent vers les bosquets de saules pour s'y cacher, d'autres se r�embarqu�rent pr�cipitamment.</p><p>Les plus courageux essayaient de se rassembler, en portant leurs fl�ches sur les cordes de leurs arcs. Mais les explosions successives d�tournaient leur attention et ils ne savaient dans quelle direction se tourner.</p><p>��Qu'est-ce donc�? demanda Outtak� qui avait p�li.</p><p>��Tes fr�res m'ont salu� d'un cri, dit Peyrac. Voici ma r�ponse. As-tu oubli� que je suis l'Homme du Tonnerre�?...</p><p>Il ajouta avec ironie�:</p><p>��Que crains-tu, Outtak�? Que craignent-ils, tous�?</p><p>Ce ne sont que des cailloux qui tombent.</p><p>Le chef Mohawk le regarda fixement.</p><p>��Que veux-tu de moi�?</p><p>��Discuter avec toi et les tiens le prix du sang.</p><p>��De quel prix peut �tre celui du sang de nos chefs�?</p><p>��Discutons-en et tu le sauras.</p><p>Outtak� se tourna vers ses guerriers et se mit � les invectiver. Mais sa voix affaiblie ne portait pas. Perrot le relaya et, les mains en porte-voix, il leur cria, de la part de leur chef, de solides injures.</p><p>��Chiens�! Chacals�! Revenez donc�! Montrez-vous�! Ce ne sont que des cailloux qui tombent. Que les Principaux s'avancent. Nous allons discuter le prix du sang...</p><p>� la longue, les guerriers se calm�rent et ils parurent d�cid�s a accepter la palabre d�cidant du prix du sang.</p><p>C'�tait d�j� une r�mission.</p><p>Le code de la tradition allait permettre aux ennemis de s'asseoir dans l'apparence de l'amiti�, et opposer � l'impulsivit� indienne le barrage des arguments, des propositions et de la r�flexion.</p><p>Les principaux s'�taient avanc�s avec, � leur t�te, le vieux Tahoutagu�te au visage sombre, hideux, tout perc� de trous. Mais derri�re eux les autres mont�rent aussi, et s'�tal�rent comme une mar�e, couvrant la colline de leurs corps agglom�r�s, les uns pr�s des autres, assis ou �tendus. Au soleil, l'odeur de ces corps nus d�ferlait en vagues puissantes, et des centaines de prunelles noires, au regard �nigmatique, formaient comme un cercle magique referm� autour de Katarunk.</p><p>��Y a plus beaucoup de recul, dit Macollet. Tant pis�! Asseyons-nous � notre tour, mesdames. Ici, nous sommes bien plac�s. Si Perrot me fait le signe, c'est que �a se g�te et qu'il n'y a plus d'espoir. Alors faudra faire vite pour se mettre � l'abri. Et en avant pour la p�tarade�!</p><p>��Ils sont nombreux, dit Ang�lique...</p><p>��Peuh�! pas plus de cent. Et ils sont mal arm�s et fatigu�s. �a se voit. �a devrait �tre des bandes qui se sont donn� rendez-vous ici, apr�s leur campagne de guerre. Avec tout notre arsenal, on pourrait en venir facilement � bout.</p><p>��Mon mari souhaite que les choses s'arrangent � l'amiable.</p><p>��Pourquoi pas�? Dans ce pays, madame, tant que vous n'�tes pas mort, on ne peut jamais dire que la situation est d�sesp�r�e. Cette fois, faut pas oublier qu'on leur a tu� quatre grands chefs. Mais on peut toujours essayer.</p><p>Et il agita la main en direction d'un Iroquois qui �tait assis non loin de lui et il lui cria quelque chose en soulevant � demi son bonnet de laine rouge.</p><p>��Je lui ai dit que c'�tait pas la peine de venir me scalper, que c'�tait d�j� fait. Ha�! Ha�! Ha�!</p><p>��Vous avez le courage de rire�! soupira Mme Jonas en le regardant avec admiration.</p><p>��C'est la coutume. Faut toujours rire, m�me au poteau de torture.</p><p>Cependant Outtak�, les deux Canadiens, le comte de Peyrac s'�taient assis en face des principaux capitaines. Les autres hommes de Peyrac �taient �galement group�s derri�re lui, en des attitudes calmes, voire nonchalantes, mais Ang�lique, qui les surveillait � la d�rob�e, s'apercevait qu'ils demeuraient tous en �tat d'alerte, chacun charg� d'un r�le pr�cis. Et pas un instant leur attention ne se rel�cha. Parfois l'un d'eux entrait dans le fort ou en revenait, et tout ce qui fut accompli ce jour-l� le fut avec une si compl�te ma�trise, une si parfaite discipline qu'Ang�lique comprit que tous les hommes emmen�s par son mari, et dont certains lui avaient paru autrefois peu int�ressants, inutilisables m�me, avaient �t�, en r�alit�, tri�s sur le volet. S'ils avaient leurs d�fauts et leurs travers, ils se r�v�laient, en cas de danger, rus�s comme des serpents aveugl�ment fid�les et d'un courage � toute �preuve. Le comte de Peyrac commen�a par rappeler aux guerriers iroquois, par le truchement de Nicolas Perrot, les accords qu'il avait pass�s avec Swanissit avant que celui-ci ne f�t tra�treusement assassin�.</p><p>D'o� elle se trouvait, Ang�lique suivait sans peine les mimiques, elle entendait les �clats de voix, les expos�s en fran�ais que Nicolas Perrot, inlassablement, traduisait aux Iroquois, ou les longues p�riodes de ceux-ci qu'il r�p�tait sans en manquer un mot, m�me lorsque ce n'�tait qu'un flot d'injures et de menaces � l'�gard de Peyrac.</p><p>Alors, celui-ci se levait, se d�ployait, dans sa v�ture �tincelante, fixant sur eux son regard de feu, et il ajoutait la force de son magn�tisme personnel � celle de son �loquence. Il leur rappelait les avances qu'il avait faites aux Cinq Nations et comment Swanissit les avait consid�r�es comme �tant de valeur. Et, l'autre soir, avec le vieux chef prudent qui, durant plus de vingt ans, avait men� les siens sur le sentier de la guerre, il avait convenu d'une paix mutuelle,���des colliers de wampum en t�moignaient���qui s'�tendait � tous les Blancs au service de Peyrac, ou alli�s avec lui, bref � tous ceux qui se recommanderaient de sa banni�re ou de son entente avec lui.</p><p>Un signe de reconnaissance devait leur permettre de passer impun�ment parmi les peuples iroquois, quelle que f�t leur nationalit�, Fran�ais, Anglais, Espagnols ou Flamands, c'est-�-dire Hollandais.</p><p>En contre-partie, Peyrac et les siens s'�taient engag�s � ne jamais porter les armes contre les Iroquois, m�me s'ils s'y trouvaient sollicit�s par leurs compatriotes fran�ais de Qu�bec ou par les Ab�nakis et les Algonquins, avec qui ils avaient sign�, d'autre part, des trait�s de paix. Il y avait ajout� la promesse, particuli�rement exig�e par le vieux chef, de ne pas faire de commerce d'eau-de-vie avec les Peuples de la Longue Maison, et de ne pas les pousser � la traite des peaux de castor, afin de ne pas les d�tourner de la chasse au cerf et des semailles. Comme un p�re jusqu'� son dernier souffle, le vieux S�n�ca avait cherch� � pr�server son peuple des deux grandes tentations qui risquaient d'amener sa fin rapide par la d�g�n�rescence et la famine, soit�: l'eau de feu et la traite des peaux. Car, pouss�s par les Blancs mercantiles � chasser le castor et toujours le castor, les Iroquois d�laissaient chasses et plantations, et par les rudes ou trop longs hivers, des tribus p�rissaient car elles n'avaient pu amasser assez de provisions. La troisi�me tentation, la plus aigu� pour le peuple iroquois, c'�tait la guerre. Swanissit l'avait expliqu� � Peyrac. Et l� encore le vieux chef avait cherch� � �carter ce p�ril mortel des siens en leur imposant l'obligation de vivre en paix, au moins avec un Blanc�: l'Homme du Tonnerre et sa tribu.</p><p>� l'appui de ces promesses, et pour en rappeler le souvenir � ceux qui seraient tent�s de les oublier dans les ann�es � venir, le comte de Peyrac s'�tait engag� � offrir, chaque ann�e, en pr�sent, � chacun des cinq chefs des Cinq Nations, un fusil � silex, � long canon, d'y ajouter deux barils de poudre et deux barils de balles de plomb de chasse, cinq filets de fibre anglaise pour la p�che, dix couvertures de drap anglais �carlate, et cinq vestes de drap �carlate ou bleu suivant le choix, ne d�teignant pas � la pluie ou au soleil, deux cent cinquante couteaux, deux cents haches, cinq scies pour abattre les arbres, cinq tonneaux de salp�tre qui est la poudre miracle pour faire pousser le ma�s. Plus quelques-unes de ces marmites qu'on appelle chaudi�res, de taille diverse, en la meilleure fonte des forges d'Iron Mills dans le Massachusetts.</p><p>De tels accords, si avantageux pour le peuple iroquois, devaient-ils �tre d�nonc�s avant seulement d'avoir �t� mis en pratique, ne serait-ce qu'une ann�e�? Tahoutagu�te cria quelque chose et la voix de Nicolas Perrot r�p�ta apr�s lui�:</p><p>��C'est toi, Blanc, qui as d�nonc� tes accords avant qu'ils aient seulement re�u un d�but d'application. Car tes pr�sents, nous ne les avons pas vus, mais la mort tra�tresse, l'attaque, nous les avons vues. La guerre entre toi et nous c'est toi qui l'as provoqu�e, � peine avait-on d�cid� de l'�carter.</p><p>Peyrac ne se troubla pas. Il fit r�pondre par Nicolas Perrot que Tahoutagu�te se trompait. Les pr�sents re�us par Swanissit et ses pl�nipotentiaires pour la conclusion des accords �taient tous l�, il les verrait tout � l'heure. Mais, tout sabord, il priait Outtak� de faire � ses fr�res le r�cit de l'attaque et dans quelles circonstances les chefs iroquois avaient trouv� la mort. Le Mohawk s'ex�cuta de mauvaise gr�ce.</p><p>Perrot, Maupertuis et tous ceux qui parmi les Blancs connaissaient la langue iroquoise surveillaient attentivement son r�cit. � deux reprises, ils l'oblig�rent � reconna�tre qu'il avait vu, de ses yeux, les hommes de Peyrac frapp�s � mort par les assaillants et que le baron de Maudreuil et les Patsuiketts �taient entr�s par tra�trise dans le poste. Et, qu'ensuite la femme blanche, l'�pouse de Tekonderoga, l'avait sauv� de Piksarett qui le cherchait pour l'achever. Peyrac alors �carta ses cheveux et, montrant la plaie encore sanglante, rappela qu'elle lui avait �t� faite par un casse-t�te ab�nakis.</p><p>C'�tait un duel de paroles �puisant. M�me pas un duel, plut�t une lutte qu'il menait, aid� de ses interpr�tes, mais qu'il livrait seul. Pour les sauvages, l'affaire �tait d�j� entendue. Il devait mourir. Mais la vue des coups qui lui avaient �t� port�s parut, n�anmoins, les frapper. Il faisait tr�s chaud. Cela durait depuis des heures.</p><p>De temps en temps, quelqu'un descendait boire ou se doucher au fleuve. Ang�lique se rappela qu'elle avait pr�par� � tout hasard des tartines avec une tranche de lard dans son bagage et les distribua aux enfants pour leur faire prendre patience. On �tait si fatigu� qu'on cessait d'�tre inquiet. Et puis soudain la fi�vre montait � nouveau, et il y avait un mouvement imperceptible des Espagnols de Peyrac vers leurs armes pr�tes � tirer.</p><p>L'effervescence de la bataille et de la vengeance est lente � se calmer dans un c�ur iroquois. On devinait que, venus pour tuer, ces sauvages n'entendaient pas �tre frustr�s de leur plaisir, car c'est une volupt� sans nom que de venger au centuple la mort d'un fr�re, � plus forte raison celle d'un chef aim� et v�n�r�. D�vor�s de chagrin � la seule id�e qu'ils ne pourraient assouvir leur soif de sang, ils s'agitaient et murmuraient. Un jeune guerrier, plus impatient que les autres, s'approcha de Florimond et, soulevant sa lourde chevelure, fit avec son couteau un geste autour de sa t�te. Ang�lique retint, avec peine, un cri devant cette mimique. Florimond, imitant le sang-froid de son p�re, ne broncha pas. L'autre s'�loigna, renon�ant � l'effrayer. Ang�lique admira son fils a�n�. Son fin profil brun se dressait en m�daille dans le ciel d'azur, et elle pensa avec �motion qu'il �tait le fils de Joffrey de Peyrac. Et parce que, autrefois, au bord de la Garonne, sous le ciel �toile de l'Aquitaine, cet homme avait pris Ang�lique dans ses bras et l'avait faite femme, aujourd'hui la haute qualit� de ses vertus coulait dans les veines de ce jeune homme. Et elle pensa�: notre fils�! Pour Florimond, elle n'arrivait pas � avoir vraiment peur, mais elle trouvait que Cantor �tait encore trop jeune pour �tre expos� ainsi, bien qu'il se t�nt cr�nement et sans bouger, sa banni�re au poing. La sueur coulait sur son visage rond. Elle aurait voulu qu'il v�nt s'asseoir pr�s d'elle, avec les autres enfants, mais il ne le lui aurait jamais pardonn�. Elle s'inqui�tait aussi pour ��son�� bless�, le chef Outtak�. Comment un homme aussi atteint pouvait-il soutenir une telle s�ance de vindicte et d'animation�?</p><p>��Ne vous en faites pas pour lui, dit Eloi Macollet, auquel elle confiait son souci. Ces animaux-l�, je les connais. �a a plusieurs vies de rechange, et du moment qu'il peut palabrer � perdre haleine il ne s'en portera que mieux.</p><p>��Ne pourriez-vous aller lui porter � boire�? le pria Ang�lique. S'il mourait l�, en plein conseil, cela n'arrangerait pas nos affaires.</p><p>Le Canadien s'ex�cuta et alla pr�senter une calebasse d'eau au chef rescap� de la tuerie ab�nakise. Ce geste de consid�ration et d'attention parut lui �tre agr�able. Les murmures s'�taient calm�s. Les Iroquois dig�raient le r�cit de l'attaque qui leur avait �t� fait et leur imagination vive leur en montrait toutes les p�rip�ties. Ils lan�aient parfois une question puis se remettaient � songer.</p><p>Joffrey de Peyrac se leva et entama un long discours. Il s'interrompait souvent pour permettre � Nicolas Perrot, qui s'�tait lev� aussi, de traduire avec solennit� ses paroles et de les faire entendre aux plus lointains.</p><p>��Maintenant, �coutez-moi tous. Je sais que la vengeance sacr�e vous interdit de toucher � quelque aliment que ce soit avant que vos morts ne soient veng�s. Vous avez attaqu� les Patsuiketts au del� du fleuve et les avez tu�s et dispers�s. Vous pourriez consid�rer que votre devoir vis-�-vis de vos chefs tu�s est accompli, car ceux-l� seuls sont coupables. Mais je connais aussi les sentiments de haine qui animent vos c�urs � mon �gard. N�anmoins, me consid�rant li� avec Swanissit, m�me au del� de la mort, je vous consid�rerai en amis. Je vous re�ois sans crainte comme vous le voyez, ne voulant faire � Swanissit l'insulte de consid�rer ses fils comme des ennemis avant qu'ils n'aient eux-m�mes donn� le signe de leur hostilit�.</p><p>��Ainsi, j'ai pr�par� l'accueil que l'on doit � des guerriers amis. Voici, en trois tas, ce qui vous est destin�:</p><p>��Tout d'abord des vivres. Vous n'y toucherez pas tant que votre c�ur ne sera pas apais� et que vous n'ayez ressenti en vous le sentiment de votre honneur apais�. Alors vous vous rassasierez. Vingt jarres de ma�s, quatre de viande d'�lan, deux d'ours ainsi que des courges et des baies s�ch�es pour aromatiser votre ��sagamite��. Ceci, pour raffermir le corps de guerriers fatigu�s par une longue campagne, au point de se laisser aller � la faiblesse de la col�re aveugle plut�t que de songer � l'avenir de leur race. Quelqu'un se leva et protesta avec hargne, mais ceux qui l'entouraient le firent taire. On sentait qu'ils �taient curieux de savoir ce qu'il y avait comme pr�sents dans le second tas.</p><p>��Des haches et des couteaux anglais pour vous d�fendre, deux barils de poudre et deux de balles, trois mousquets � m�che et un fusil � silex.</p><p>��� Swanissit aussi tu avais donn� un fusil... cria-t-on.</p><p>��Il ne lui sera pas �t�. Il l'emportera avec lui dans sa tombe afin de pouvoir abattre sans peine son gibier au Pays des Grandes Chasses. Du troisi�me tas, vous pouvez user tout de suite. Ne faites pas le signe du m�pris et du refus, guerriers des Cinq Nations. C'est du tabac de Virginie, et il n'y a rien de d�shonorant � fumer avant de se d�cider pour la paix ou la guerre car le tabac vous permettra d'agir avec sagesse dans le r�confort de vos esprits.</p><p>Outtak� et Tahoutagu�te se consult�rent puis acquiesc�rent. La tentation �tait trop forte pour les Iroquois, qui sentaient � certains moments le vertige de l'�garement les gagner.</p><p>Nicolas Perrot, Maupertuis et Pierre-Joseph, le m�tis, leur distribu�rent les liasses de tabac s�ch� ainsi que quelques calumets qu'ils se passeraient les uns aux autres.</p><p>��Je vous quitte un instant, dit le vieux Macollet aux dames, il faut que j'aille faire amiti� avec toute cette racaille. On dirait que �a commence � sentir un peu moins le roussi. Il faut en profiter.</p><p>Et il alla s'asseoir parmi les Iroquois, alluma sa pipe au calumet de l'un d'eux et se mit � discourir en bon voisin. Maupertuis, son fils et le m�tis huron descendirent jusqu'au fleuve, saluant bruyamment ceux qu'ils reconnaissaient, et Ang�lique fr�mit de leur courage en les voyant seuls et d�sarm�s parmi les sauvages pleins d'hostilit�. Les Iroquois fumaient avidement. Des volutes �paisses et bleues s'�chappaient de leurs l�vres et l'on sentait qu'en s'abandonnant � la magie bienfaisante du tabac leurs c�urs s'apaisaient, leur douleur et leur irritation sombraient dans une br�ve l�thargie. Une heure s'�coula ainsi dans un demi-silence, que troublaient parfois des cris d'outardes et d'oies sauvages au bord du fleuve.</p><p>Ang�lique sentit une main qui se posait sur son bras. Le vieux Macollet �tait revenu pr�s d'elle et il lui d�signait le soleil qui commen�ait de descendre vers l'horizon. Alors, elle regarda vers son mari. Elle le vit tousser � deux reprises. Depuis des heures, il n'avait cess� de parler. Sa gorge malade devait le faire souffrir. De toute son �me elle souhaitait �tre pr�s de lui, l'entourant de sa tendresse, de sa d�votion passionn�e.</p><p>Depuis des heures il luttait, il les portait tous � bout de bras. Quand donc la victoire lui serait-elle donn�e�?... Oh�! mon Dieu�?... Tahoutagu�te se leva soudain et lan�a quelques phrases sur un ton de violence.</p><p>��Voil� ce que d�clare Tahoutagu�te au nom des Cinq Nations, dit Nicolas Perrot.</p><p>��Homme du Tonnerre, crois-tu donc que c'est par des pr�sents que tu ressusciteras nos chefs bien-aim�s�! Car nous avons re�u des pr�sents et de la nourriture, mais eux n'ont rien re�u que la honte et la mort.</p><p>Une houle courut parmi les rangs des sauvages � ces paroles. Une fois de plus Joffrey de Peyrac leur fit face. Il parut rassembler ses forces et parla avec une passion persuasive qu'il communiquait � Nicolas Perrot, et la voix de celui-ci s'�levait ferme et forte, alternant avec celle de Peyrac.</p><p>��C'est ce qui vous trompe, guerriers iroquois�! Vos chefs n'auront pas re�u que la mort et la honte en ces lieux car apprenez que, depuis que la vall�e Sacr�e a recueilli dans son sein les Nations iroquoises, aucun de vos chefs n'est descendu dans sa tombe accompagn� d'autant de richesses et de pr�sents et d'honneurs que ceux-ci... Vous pensez dans vos c�urs�: ��Ils sont morts loin de leurs bourgades, et nous ne pourrons m�me pas envelopper leurs corps de robes, de fourrures, nous ne pourrons leur donner ni chaudi�res ni armes pour le Pays des Grandes Chasses�!... Eh bien�! Voyez�!...��</p><p>Sur un geste solennel, les Espagnols en armes, qui s'�taient tenus �troitement group�s un peu en avant du poste sur la gauche, s'�cart�rent et d�voil�rent ce que le comte de Peyrac avait voulu dissimuler jusqu'ici � l'arm�e iroquoise.</p><p>Le moment �tait venu. Au pied du grand �rable rouge, Swanissit, Onasat�gan, Anhisera et Ganatuha �taient assis, les jambes crois�es, leurs armes entre les bras, la t�te droite et les yeux ferm�s.</p><p>De magnifiques coiffures de plumes et d'aigrettes dissimulaient la plaie infamante de leurs fronts scalp�s et un doigt habile avait par� la peau froide et bl�me de leurs visages morts d'un tatouage de f�te, ocre et vermillon. �'avait �t�, l� encore, l'�uvre des deux coureurs de bois canadiens qui s'�taient pench�s sur ces faces iroquoises en �voquant leurs propres souvenirs de l�-bas, dans un entrem�lement d�sormais si �troit qu'on ne saurait plus jamais tr�s bien ce qu'il y avait d'indien et d'europ�en dans ces c�urs-l�.</p><p>Pieusement, le gros doigt de Maupertuis avait soulign� de rouge les pommettes de Swanissit tandis que Nicolas Perrot tra�ait sur la joue d'Anhisera un long trait jaune, �voquant sa premi�re blessure de jeune guerrier.</p><p>Puis ils les avaient rev�tus de manteaux somptueux de fourrure ou de soie broch�e que le comte de Peyrac avait apport�s dans ses coffres, et, derri�re eux, ils avaient plant� un piquet qui soutenait leurs dos et leurs cous attach�s, leur permettant de se tenir assis, droits � la face de leurs peuples, et ces piquets �taient orn�s de rubans et de plumes qui flottaient au vent.</p><p>� leur vue, un g�missement sourd et g�n�ral parcourut les rangs des partisans iroquois. Loin de leur vall�e, en terre ennemie, ils contemplaient leurs chefs morts, et les voyaient v�tus et honor�s au del� de tout ce qu'ils auraient pu recevoir des leurs dans un tr�pas de guerre. Ils se dress�rent et se port�rent en avant.</p><p>��Parle-leur, dit Peyrac en posant une main imp�rieuse sur l'�paule de Nicolas Perrot. Parle-leur vite�!... Dis-leur n'importe quoi�! Montre-leur les pr�sents des morts�!</p><p>Aussit�t, de sa m�me voix calme mais ferme et qui leur imposait parce qu'elle leur �tait famili�re, le Canadien entreprit de leur faire l'article avec une fa�on de marchand de bazar. Il retenait leur attention, d�tournait leurs pens�es de l'horrible r�alit� l� sous leurs yeux, leurs chefs morts, distrayait leur peine avec des habilet�s de jongleur. Il leur montrait les quatre arcs d'argent avec leurs fl�ches multicolores incrust�es de coquillages dans des carquois de cuir brod�s de mille perles, les couvertures �carlates, les rouleaux de tabac, les peaux d'hermine cousues ensemble, d'ours blanc et de lynx et de loup et qui allaient �tre jet�es dans la fosse pour y coucher les morts. Il leur d�nombra les jarres de ma�s et de riz, de graisse et de viande, une par chef mort afin qu'ils puissent manger durant leur long voyage avant d'atteindre le Paradis des Grandes Chasses. Il leur expliqua la signification symbolique de quatre �tranges objets inconnus, des sortes de fleurs jaunes qui ressemblaient � de l'amadou et qui �taient l� pour �tancher leurs larmes, car, en effet, ces objets �normes et l�gers, qu'on appelait �ponges, et qui venaient de fort lointaines �les, avaient la propri�t� d'�tancher l'eau. Il en fit aussit�t la d�monstration dans une calebasse.</p><p>��Ainsi que l'eau pure disparue soudain par le contact de l'�ponge, leurs larmes de honte et de d�sespoir seraient �tanch�es, affirma-t-il.</p><p>Il leur d�crivit le message des deux magnifiques wampums, tandis que les larmes des Iroquois coulaient sur leurs faces lisses et que les �ponges humides passaient de main en main, effa�ant sur les joues bariol�es les peintures de guerre. C'�tait pour les Europ�ens, nouveaux venus, un spectacle stup�fiant que celui de ces sauvages pleurant et s'essuyant les yeux avec des �ponges, un spectacle grotesque, �mouvant, tragique, et qui donnait envie de rire et de pleurer aussi. Nicolas montra le c�l�bre collier de la fid�lit� des Ab�nakis, un tr�sor sans prix, ancien et v�n�rable, qui repr�sentait un soleil levant, bleu sur fond blanc, et une procession de poissons et de loups-marins se donnant la main���ou les nageoires���selon l'interpr�tation personnelle���deux colliers parmi les plus beaux du tr�sor de Tekonderoga, et que Swanissit pourrait pr�senter au Grand Esprit en r�paration de la trahison dont il avait �t� victime de la part des Ab�nakis. Enfin, se risquant davantage, il leur d�tailla le magnifique costume que portait Swanissit tout en passementerie d'argent et de fils d'or, le costume m�me que Hiawatha, le grand fondateur de la Ligue iroquoise, avait annonc� comme devant �tre port� par celui qui consacrerait son �uvre, en pr�servant les Iroquois de la guerre continuelle et les garderait dans la paix, fructueuse aux moissons et aux chasses.</p><p>Les guerriers se pressaient pour voir et t�ter les splendides pr�sents des morts. Ils se bousculaient et s'excitaient. Ils �taient dangereusement proches. Et si la plupart t�moignaient une admiration sinc�re, chez d'autres transparaissait la convoitise. Ils jetaient des regards vers le fort et discutaient entre eux.</p><p>Ang�lique sentit le changement d'atmosph�re. On atteignait un point d'oscillation. La partie allait �tre perdue ou gagn�e.</p><p>Elle s'aper�ut que ceux des hommes de Peyrac qui se trouvaient le plus en arri�re, portant les banni�res, commen�aient � s'�loigner subrepticement et � se fondre dans l'obscurit�. D'autres, profitant de l'ombre, avaient emmen� les chevaux vers la for�t, et Yann vint vers Ang�lique lui chuchoter qu'elle e�t a s'�carter ainsi que les autres femmes et enfants, et � doucement descendre vers les berges du fleuve sans faire trop remarquer leurs mouvements. Les Espagnols couvraient cette retraite silencieuse, ayant charg� et pr�par� leurs armes sans qu'on e�t entendu le moindre tintement.</p><p>��Je vous confie Honorine, descendez avec Yann, dit Ang�lique aux Jonas. Je vous rejoindrai tout � l'heure.</p><p>Rien n'aurait pu la d�cider � quitter la place tant qu'elle ne verrait pas son mari hors de danger.</p><p>Elle remarquait que des Iroquois se glissaient en avant et regardaient par l'entr�e � l'int�rieur du poste.</p><p>L'ombre s'�paississait, bleu�tre, mais une grande tache rouge � l'ouest continuait de projeter sur la sc�ne des lueurs de cuivre.</p><p>Elle se rapprocha du groupe que formaient Joffrey de Peyrac, Nicolas, Maupertuis et son fils, Eloi Macollet et quelques hommes encore du Gouldsboro, comme Malaprade ou le Maltais Enrico Enzi qui se tenaient en gardes du corps derri�re leur ma�tre. Outtak� �tait au milieu, debout et appuy� � l'�paule de Pierre-Joseph Maupertuis, mais ils �taient tous entour�s maintenant par les Iroquois qui s'enhardissaient de plus en plus � venir regarder le fort de plus pr�s.</p><p>Ce n'�tait pas Joffrey de Peyrac que regardait Ang�lique, mais Outtak�. Elle le fixait avec une telle intensit� que peu � peu, comme attir�, le Mohawk tourna l�g�rement la t�te et ses yeux impavides et sans lueurs crois�rent le regard de la jeune femme blanche.</p><p>��Je t'ai donn� ta vie l'autre soir, pr�s de la source, lui criait ce regard, je t'ai sauv� bless� des mains de Piksarett qui voulait ton scalp... Et maintenant, sauve-le, sauve-le�! toi qui le peux, je t'en conjure.��</p><p>C'�tait � la fois un ordre et une supplication et une onde de sentiments ind�finissable passa sur le visage jaune du Mohawk.</p><p>Un groupe de guerriers s'�taient approch�s de Peyrac et lui parlaient sur un ton d'insolence.</p><p>��Et l'eau-de-feu, la liqueur pr�cieuse des Blancs, o� est-elle�? Nous voyons que vous l'avez refus�e � nos chefs...</p><p>Celui qui s'�tait fait le porte-parole des autres ricanait en balan�ant indolemment son casse-t�te au bout de sa main brune.</p><p>��L'eau-de-vie et le rhum sont � l'int�rieur du poste, r�pondit le comte. Ils sont r�unis en un seul lot, qui est r�serv� en hommage au Grand Esprit, ce n'est pas pour vous.</p><p>L'autre poussa une exclamation ironique et lan�a une parole sur un ton de rage et de triomphe.</p><p>Nicolas Perrot retint une grimace, mais traduisit d'une voix qui ne fl�chissait pas�:</p><p>��Il d�clare�: Nous allons le prendre nous-m�mes sans te demander ta permission, Tekonderoga, toi, l'alli� des tra�tres qui ont tu� nos chefs.</p><p>Peyrac, � cette d�claration de mauvaise foi, fit un pas vers le sauvage jusqu'� presque le toucher et il le fixa durement dans les yeux.</p><p>��Comment te nommes-tu, toi qui oses disputer au Grand Esprit ce qui lui est offert en hommage�?</p><p>L'Indien bondit en arri�re et leva son tomahawk. Mais d'un mouvement prompt Peyrac se d�roba au coup qui siffla au-dessus de sa t�te, puis, se redressant, il brandit son pistolet qu'il tenait par le canon et frappa de la crosse son adversaire � la tempe. L'Indien recula en titubant et alla s'effondrer, assomm�, parmi ses compagnons. Le cri d'Ang�lique se perdit dans la clameur grondante des Iroquois. Mais un cri plus imp�rieux encore domina le tumulte. C'�tait Outtak� qui l'avait jet�. Le bras lev�, il se porta devant Peyrac, le prot�geant de son corps. Le silence revint. Les armes s'abaiss�rent. Outtak� fit signe � un jeune guerrier de venir l'aider � se soutenir. Puis il se tourna vers Peyrac et lui parla � mi-voix, en fran�ais.</p><p>��Je ne veux pas ta mort, Tekonderoga. L'esprit de la justice veut que je t'accorde la vie, car il est vrai que si la vengeance est une des lois de nos peuples, celle de la reconnaissance la pr�c�de et je serais f�lon si j'oubliais que ton �pouse Kawa, l'�toile Fixe, a sauv� ma vie par deux fois... oui, par deux fois... Mais mes guerriers accepteront-ils de te laisser en vie et de se retirer sans combattre�? Je ne peux m'y engager�!</p><p>��N�anmoins, je vais essayer de les convaincre... Tu me rendras cette justice que je l'ai fait, si j'�choue...</p><p>Aux instants les plus extr�mes, il y a toujours des pens�es incongrues qui vous traversent l'esprit. Ang�lique se rappellerait plus tard que ce qui l'avait frapp�e � ce moment pr�cis, c'�tait que le Mohawk, � la fa�on des Canadiens, coureurs de bois ou seigneurs qu'il avait fr�quent�s dans sa jeunesse, employait un fran�ais assez ch�ti� et rien n'�tait plus surprenant qu'un tel langage choisi sur ses l�vres barbares.</p><p>��Notre c�ur n'est pas prompt � oublier les affronts, continua-t-il. Demander de vous �pargner entachera mon pouvoir.</p><p>��Je ne vous demande pas d'oublier, dit Peyrac.</p><p>Ang�lique n'en pouvait plus. Elle savait maintenant que m�me l'intervention d'Outtak� ne sauverait rien. Elle n'avait plus qu'une id�e. Se rejeter � l'int�rieur du fort, refermer enfin sur eux les portes de rondins et saisir des mousquets. C'en �tait assez�! Elle ne pouvait plus supporter de voir ainsi Joffrey expos�, et � chaque instant en danger de perdre la vie... Mais il ne paraissait pas press� de quitter la place, ni �mu par la fatigue et la tension de cette journ�e.</p><p>��Je ne veux pas que vous oubliiez, r�p�ta-t-il plus haut. Et je vais m�me faire en sorte que vous n'oubliiez jamais ce qui s'est pass� � Katarunk. Vous �tes tous en train de vous demander, dans vos contes�: ��Si nous �pargnons ces Blancs, qui effacera la honte que le renom des Iroquois a subie en ces lieux�? Et je vous r�ponds�: Moi...</p><p>��Perrot, traduisez, je vous prie... Vous croyez tous que la palabre est finie. Mais non�! Tout commence. Vous n'avez encore rien vu, rien entendu, peuple iroquois�! C'est maintenant que je vais parler. �coutez bien�! Je veux que mes paroles et mes actes s'enfoncent comme des fl�ches dans vos c�urs car apr�s seulement vous pourrez vous �loigner sans amertume, le c�ur satisfait. Il n'est pas vrai, mes fr�res, que le c�ur de l'homme blanc et que le c�ur de l'Indien ne peuvent �prouver les m�mes sentiments. Car, ainsi que le v�tre, en regardant ce poste de Katarunk, mon c�ur est empli d'horreur. Comme vous, je ne peux m'emp�cher de songer que ces lieux ont connu le plus l�che attentat, la plus r�pugnante trahison que j'aie vu commettre dans ma vie d�j� longue�!... Comme vous, je crois que les lieux de tra�trise portent en eux, � jamais, une tache ind�l�bile, et que leur vue en perp�tue le souvenir, m�me lorsque l'esprit des hommes justes souhaite l'effacer... Or, ceux qui viendront en ce poste dans les temps futurs diront-ils chaque fois�: C'est l� que Swanissit fut scalp�, sous le toit de l'h�te qui le recevait, l'homme blanc, Tekonderoga, l'Homme du Tonnerre�?... Non�!... Non�! Je ne le supporterai pas, s'�cria le comte de Peyrac avec une violence et une col�re qui les impressionn�rent, et qui en cet instant���Ang�lique le sentit���n'�taient pas feintes. Non, je ne le supporterai pas. Que tout s'efface plut�t... que tout s'efface�!... Il toussa, ayant cri� ces derniers mots. Nicolas Perrot r�p�tait lentement ses paroles, avec une sorte d'exaltation, que tout s'efface plut�t�!... Que tout s'efface, et maintenant l'on sentait, dans la nuit, tous les yeux fix�s sur ces deux silhouettes dress�es, celle du coureur de bois et celle du comte de Peyrac, dans son v�tement couleur d'orage, tous deux �clair�s encore par une vague lueur du couchant.</p><p>��Je sais, reprit le comte. Il y en a quelques-uns d'entre vous qui pensent�: ��Dans ce poste se trouvent de belles marchandises�!�� Ils voudraient satisfaire � la fois leur cupidit� et leur d�sir de vengeance�!</p><p>Que ces chacals cessent de gronder et de flairer et s'�loignent la queue basse. Car c'est moi qui vous dis, c'est aux m�nes de vos anc�tres qu'appartient d�sormais tout ce qu'il y a dans ce fort. Ainsi seulement seront-elles satisfaites�!</p><p>��Vous, vous avez d�j� re�u vos pr�sents. Ils sont de valeur. Et quand vous aurez � les charger sur votre dos, vous vous apercevrez qu'ils sont d'importance.</p><p>��Mais ce qu'il y a dans ce fort de Katarunk, vous n'avez pas le droit de le prendre, pas plus que je n'ai celui d'en user. Je l'ai donn� aux m�nes de vos chefs morts, en revanche de la f�lonie dont ils ont �t� victimes.</p><p>���coutez-moi bien, et souvenez-vous de mes paroles�! Il y a dans ce fort des vivres pour plusieurs mois, peut-�tre des ann�es, de la viande de cerf, d'�lan et d'ours, de la morue s�ch�e et sal�e, du sel marin, dix barriques d'huile de tournesol, de baleine et de loup-marin. Du sucre d'�rable et du sucre des �les lointaines. Du rhum et des vins pour les Blancs et les chefs indiens. Vingt sacs de farine de bl� et de ma�s. Deux cents tresses de tabac de Virginie. Cent tresses de tabac du Mexique. Cinquante ballots de cotonnades hollandaises. Dix ballots de soie de Chine et d'Orient. Des casaques de laine et de coton d'�gypte, des tapis, des fusils, des balles, de la poudre. Quinze pi�ges � loups, ours, renards ou lynx. De la quincaille�: aiguilles et ciseaux... Des fourrures. Tout cela ne vous appartient pas, et ne m'appartient plus.</p><p>��Tout cela appartient � vos chefs morts.</p><p>��Vous qui disiez�: Ils n'ont rien que la honte voici ce qu'ils poss�dent. Tout. Sauf les barils d'eau-de-vie et de vin, dont je sais que Swanissit n'aurait pas voulu et qui sont r�serv�s au Grand Esprit qui, seul, peut les purifier par sa puissance de leur pouvoir nocif.</p><p>��Et maintenant, �cartez-vous�! Outtak�, commande � tes guerriers de se reculer jusqu'au fleuve afin d'�viter qu'ils ne soient bless�s ou tu�s.</p><p>��Je vais faire �clater le tonnerre�!��</p><p>Un silence stup�fait r�gna apr�s ces paroles. Puis lentement la masse des sauvages commen�a de refluer lentement vers le bas de la c�te jusqu'aux rives du fleuve. � leur crainte superstitieuse, se m�lait une avide curiosit�. O� voulait-il en venir ce Blanc � la langue habile et qui pr�tendait mieux les venger que leurs armes�?... Le comte de Peyrac donna encore quelques ordres � ceux de ses hommes qui se trouvaient pr�s de lui. Puis, apercevant Ang�lique, il la prit par la taille et l'entra�na.</p><p>��Venez vite�! Il ne faut pas rester ici. Maupertuis, voulez-vous v�rifier que tous, les n�tres sont bien en bas, sur la rive, et que plus personne ne se trouve dans l'enceinte du fort�!</p><p>Sur la rive o� commen�ait de s'�lever la brume nocturne, ils se retrouv�rent tous m�l�s avec les Iroquois. Ang�lique sentit que Peyrac la pressait fortement contre lui avant de la l�cher, pour prendre tranquillement, dans une bourse de cuir, � sa ceinture, un un briquet � tige d'amadou. Les Indiens se bousculaient autour d'eux comme des enfants au spectacle. Tous voulaient voir Peyrac et savoir ce qu'il faisait. Ang�lique chercha des yeux Honorine, les Jonas et ses fils. On n'y voyait plus rien, mais Maupertuis vint lui dire que tout le monde �tait bien l�, rassembl� pr�s d'un petit bois, sous la protection des Espagnols arm�s. Yann Le Cou�nnec descendait la colline en d�roulant une m�che de chanvre. Profitant de l'ombre, des hommes de Peyrac remont�rent vers le poste, et h�tivement d�pos�rent dans la tombe d�j� creus�e les cinq chefs iroquois, y jet�rent p�le-m�le les pr�sents et referm�rent la fosse � grandes pellet�es.</p><p>Comme ils achevaient leur besogne, le son rauque d'une trompe s'�leva. Ils s'�cart�rent et descendirent en courant jusqu'aux bosquets pr�s du fleuve o� les femmes et les enfants se trouvaient rassembl�s. Une seconde fois, le son de la trompe �clata. Alors, le comte de Peyrac prit son briquet, fit jaillir l'�tincelle et, se penchant, il enflamma l'extr�mit� de la m�che de chanvre que le Breton avait d�roul�e jusqu'� lui.</p><p>La flamme s'�leva, preste et vive, se h�ta vers le sommet, se faufilant � travers les souches, les herbes et les cailloux, comme un serpent fugace et dor�. Elle atteignit la porte du fort et ils ne Ta virent plus. Puis soudain une �norme explosion illumina le ciel obscur. Aussit�t le poste se mit � flamber avec d'�normes flammes qu'avivait le vent. Le bois des habitations et de la palissade avait �t� auparavant impr�gn� d'huile et de rhum et saupoudr� de salp�tre. Il �clatait avec furie.</p><p>Dans l'atmosph�re aride et s�che de cette fin d'�t�, imm�diatement ce fut un brasier ronflant et d�vorant. Les spectateurs recul�rent sur la plage, atteints par l'haleine br�lante de l'incendie.</p><p>Subitement sortis de l'ombre, dans ce rayonnement rouge�tre, tous les visages lev�s trahissaient � la fois l'admiration et la terreur, l'atterrement et la joie, ce m�lange de sentiments complexes qu'inspirent � l'homme les manifestations des forces naturelles d�cha�n�es dans leur splendeur et leur force indomptable. Au bout d'un long moment, une voix s'�leva de la foule oppress�e et haletante et c'�tait celle du vieux Tahoutagu�te. Il posait une question.</p><p>��Il voudrait savoir, dit Outtak�, si tu avais des peaux de castor entrepos�es dans ton fort�?...</p><p>��Oui�! Oui�! il y en avait, s'�cria l'Irlandais O'Connell en s'arrachant les cheveux. Trente paquets�! Pour 10 000 livres au moins de peaux de castor dans le grenier. Ah�! monsieur de Peyrac, si vous m'aviez dit ce que vous comptiez faire, si j'avais su�!... Mes castors�!... Mes castors�!...</p><p>Il y avait un tel d�sespoir dans sa voix, tant de comique dans l'expression de sa d�tresse que les Iroquois �clat�rent de rire.</p><p>Enfin, voil� un Blanc qui avait un cri du c�ur�! Un Blanc qui ressemblait aux autres... Un vrai fils de cette race de marchands. On se retrouvait en terrain connu...</p><p>��Et cette peau-l�? lui dit Peyrac en pin�ant ses grosses joues tremblantes de chagrin. � combien l'estimes-tu�? 10 000�? 20 000 livres�? Et ce scalp qu'on t'a laiss�, continua-t-il en empoignant la chevelure rouge du pauvre traitant. � combien�? 30 000 livres�?...</p><p>Les guerriers rirent de plus belle. Ils se tenaient les c�tes et contrefaisaient les mimes de l'Irlandais en le montrant du doigt.</p><p>Leurs �clats de rire effrayants �taient comme un �cho au bruit des flammes.</p><p>��Ris-tu avec nous, Swanissit, s'�cria soudain Outtak� en levant la face vers le sommet embras� de la c�te, ris-tu avec tes guerriers�? Es-tu consol� par les richesses et les pr�sents qu'ils te laissent�?</p><p>Et soudain, comme une r�ponse extravagante � cet appel, une gerbe d'un blanc-bleu jaillit du panache rouge et ronflant des flammes, et s'�leva tr�s haut, dans le ciel noir, pour retomber, apr�s quelques explosions, en une pluie argent�e.</p><p>� peine les cris de surprise et d'effroi avaient-ils jailli qu'un autre long serpent rouge se d�roula � travers l'ombre, creva, s'�panouit en �toiles dont, � leur tour, les extr�mit�s explos�rent en couronnes de rubis qui, lentement, se d�sagr�g�rent, se liqu�fi�rent, coulant comme du sang sur le voile sombre de la nuit.</p><p>Des Indiens tomb�rent � genoux. D'autres, en se reculant, tomb�rent dans le fleuve. Maintenant les gerbes et les tra�n�es lumineuses ne cessaient de s'�lancer en tous sens dans une p�tarade qui dominait jusqu'aux craquements des derniers pans de mur se consumant. C'�tait une profusion de vert, de bleu, de rouge et d'or, retombant en fleurs, en lianes, en coupoles, en longs serpentins entrecrois�s qui se poursuivaient � travers l'obscurit�, formaient de bizarres dessins, des formes d'animaux, qui s'�teignaient et s'�vanouissaient � l'instant o� ils paraissaient pr�ts � bondir...</p><p>Au hasard d'une accalmie, Ang�lique entendit les cris de joie des enfants. Avec l'�merveillement commun, la peur s'�tait enfuie. La haine aussi, et la crainte, le soup�on... Et Florimond, l'artificier qui avait pr�par� ces fus�es, prenait pour lui les acclamations. Elle entendit sa jeune voix dire�:</p><p>��Hein�!,., que pensez-vous de mes talents�?... Cela vaut bien Versailles�!</p><p>Peu s'en fallut que le capitaine Alvarez et ses hommes n'oubliassent un instant la s�v�re consigne de se tenir aux aguets, un doigt sur la g�chette. Mais il n'y avait plus rien � redouter. Les farouches Iroquois, la t�te lev�e, �taient fascin�s comme des enfants. L'enchantement habitait leurs c�urs. L'enivrement de ces visions leur faisait, comme les songes, oublier la r�alit� de leur corps et les raisons pour lesquelles ils se trouvaient l�, au bord du Kennebec.</p><p>Une immense chenille d'�meraude tombait vers eux en ondulant. Un papillon de feu s'envolait dans les t�n�bres, une citrouille g�ante incandescente �clatait... Lorsque les derni�res fus�es dispers�rent � travers la nuit leurs poudres color�es, le poste de Katarunk avait disparu. Ses remparts s'�taient effondr�s dans des gerbes d'�tincelles et l'emplacement o� il s'�tait �lev� nagu�re n'�tait plus qu'une immense plaie lumineuse qui lentement virait au sombre.</p></section><section><p><strong>Chapitre 15</strong></p><p>� cet instant, la lune se leva. C'�tait une lune tardive, du milieu de la nuit. Et sa lumi�re sereine, se m�lant � la lumi�re mouvante du brasier s'�teignant, fit r�gner sur la sc�ne une clart� surprenante. Ils attendirent. Dans cette ombre et cette clart�, les guerriers demi-nus s'�veillaient d'un songe incroyable.</p><p>Dans le silence, le murmure du fleuve, � leurs pieds, s'enfla. Lentement, Outtak� revint � lui. Son regard dissimul� entre ses longues paupi�res �troites se fixa sur le couple des Blancs qui �taient devant lui et parut le voir d'une vision nouvelle. C'�tait un homme et une femme appuy�s l'un � l'autre, et qui attendaient de lui un verdict de vie ou de mort.</p><p>Alors son c�ur se gonfla sous l'�lan des incantations po�tiques et ardentes qui, si souvent, s'emparaient de lui, et il s'adressait en secret � l'homme debout devant lui et qui l'avait subjugu�.</p><p>��Est-ce toi l'Anc�tre annonc� par l'Oiseau qui devait revenir sous la forme d'un homme � la peau blanche�?... Je ne sais pas... Je ne sais pas qui tu es r�ellement encore... Mais jamais je n'oublierai ce que j'ai vu � Katarunk... Jamais je n'oublierai... Parle, toi... fit-il � haute voix, en s'adressant � Nicolas Perrot. R�p�te � mes guerriers ce que je vais te dire. Je ne sais pas qui tu es, Tekonderoga, mais jamais je n'oublierai ce que j'ai vu � Katarunk.</p><p>Nicolas r�p�ta, et les guerriers r�pondirent par un long cri en ch�ur dont l'�cho parut se r�percuter � travers la vall�e nocturne.</p><p>��Nous n'oublierons jamais...</p><p>��J'ai vu aussi que tu n'�tais pas un Fran�ais comme les autres, Tekonderoga, reprit Outtak� en fran�ais d'une voix qui s'affermissait et devenait plus claire. Je vois que tu n'es pas un Fran�ais de Qu�bec, ni du roi de France. Tu es vraiment seul et tu ne parles qu'en ton nom. Est-ce que r�ellement cela t'importe peu d'avoir perdu toutes ces peaux�?</p><p>��Cela m'importe, mais, plus encore que le castor, il m'importe d'avoir perdu des instruments qui me permettaient de d�couvrir les secrets de la nature, de voir des choses invisibles. Avant ce sacrifice je pouvais converser avec les �toiles. Mais maintenant ce seront Swanissit et vos capitaines morts qui se serviront de ces instruments et conna�tront le secret des �toiles.</p><p>��Heureux soient-ils�! murmura l'Iroquois.</p><p>��Pour vous autres, vous savez o� se trouve leur tombe. Devant le fort, au bord des cendres. Nul ne b�tira plus en ces lieux et vous pourrez y revenir sans honte et sans douleur laver leurs ossements m�morables.</p><p>��Et toi, que vas-tu faire, Tekonderoga�? Tu n'as plus rien que ces chevaux et ces v�tements. La for�t est autour de toi et la nuit et le froid de l'hiver proche.</p><p>��Cela importe peu car mon honneur est sauf et j'ai pay� le prix du sang.</p><p>��Vas-tu redescendre vers l'Oc�an�?</p><p>��Non. La saison est trop avanc�e et ce voyage comporterait trop de dangers. Je vais aller dans la montagne rejoindre quatre des miens qui ont l�-bas une cabane. Puis-je leur r�p�ter que tu nous gardes ton alliance�?</p><p>��Oui, tu le peux. Lorsque le Conseil des M�res et des Anciens aura approuv� ma d�cision, je t'enverrai un collier de porcelaine. Tekonderoga, penses-tu vraiment pouvoir triompher de tous tes ennemis�?</p><p>��Le r�sultat d'un combat est entre les mains du Grand Esprit. Pourtant, je suis d�cid� � lutter et � triompher.</p><p>��Ton courage, ta ruse et ta science sont grands et j'augure bien de ta victoire. Cependant, prends garde, Tekonderoga, car tes ennemis restent nombreux et le plus terrible, tes mousquets ne pourront l'abattre. Je veux te l'indiquer, fr�re�: c'est Etskon Honsi, la Robe Noire. Il parle pour son Dieu, il parle pour son roi. Il est invincible. Maintes fois nous avons essay� de le tuer, mais il a toujours surv�cu, car il ne peut pas mourir, comprends-tu�? Et il veut t'�carter de sa route et il te poursuivra sans r�pit, car toi tu es de l'autre c�t� de sa vie. Tu appartiens au monde terrestre tandis que lui appartient au monde des esprits invisibles et m�me l'odeur de la terre lui est insupportable...</p><p>��Je crains pour toi, maintenant que tu es mon ami. Je sais qu'il veut ta perte. Je l'ai su, je l'ai vu, que de fois en songe j'ai vu briller son �il bleu. Et je tremblais, moi grand guerrier, car je ne connais rien au monde de plus redoutable que cet �il-l�. Lorsqu'il me regardait ainsi jadis lorsque j'�tais chez les Fran�ais, je sentais mon �me et mon esprit m'�chapper... Prends garde, Tekonderoga, r�p�ta-t-il d'un ton pressant, et veille bien, tu poss�des un tr�sor, toi qui n'as plus rien, et ce dernier tr�sor il voudra te l'arracher, surtout celui-l�. (Il d�signa Ang�lique.) La haine d'Etskon Honsi est d�j� sur ELLE. Il voudra t'en s�parer. Avec toute la puissance de ta foudre pourras-tu te d�fendre de ses pouvoirs�? Il est tr�s puissant, tu sais, et on ne peut le tuer.</p><p>Outtak� paraissait tout � coup extr�mement inquiet.</p><p>Et ce fut peut-�tre � cet instant que le c�ur d'Ang�lique s'ouvrit � l'amour des Indiens. Au del� de la peur, de la r�pugnance que pouvaient inspirer ces �tres sauvages, c'�tait un sentiment qui prenait sa source dans tout ce qu'il y avait en elle d'amical pour les autres, de fraternel, de maternel. Elle les voyait maintenant nus, na�fs, d�sarm�s, des fl�ches aux doigts en face des mousquets meurtriers et, devant la puissance mystique des j�suites, sans autre d�fense que des magies grossi�res. La piti� et l'estime s'insinu�rent en son c�ur. La voix hach�e de l'Iroquois, qui apr�s tant de paroles de haine leur prodiguait maintenant des conseils, lui r�v�lait soudain l'aspect humain de ces races cruelles. Avec la versatilit� pleine de passion des �tres primitifs, les voici qui se pr�occupaient ardemment de ceux qu'ils voulaient massacrer quelques heures auparavant et, puisqu'ils �taient d�sormais leurs amis, ils �prouvaient � leur sujet une anxi�t� plus grande encore que pour leur propre sort.</p><p>Joffrey de Peyrac s'approcha d'Outtak� et lui parla sur un ton de confiance.</p><p>��Je vais te dire une chose que tu peux comprendre. Mes g�nies particuliers sont de telle sorte qu'ils ne redoutent ni les mal�fices de l'homme rouge ni ceux de l'homme blanc. Or, Etskon Honsi reste, malgr� ses pouvoirs, un homme blanc. Comme moi...</p><p>��C'est vrai, constata le Mohawk qui parut subitement rassur�, tu es blanc, toi, tu peux le deviner, alors que nous, notre t�te quelquefois s'y perd. Bon�! Je comprends. Tu sauras le d�jouer comme tu as su nous circonvenir quand nous voulions ta mort. C'est bien�! Reste fort, Tekonderoga. Nous aussi avons besoin de ta force. Et maintenant va o� bon te semble. Aussi loin que vous marcherez, toi et les tiens, si vous rencontrez un guerrier des Cinq Nations, il chantera pour vous le chant de paix. J'ai dit�! Adieu.</p></section><section><p><strong>Chapitre 16</strong></p><p>Le vent de la nuit passait sur les cendres et maintenant tout �tait sombre et silencieux. Joffrey de Peyrac marchait � pas lents le long de la berge. Il �tait seul et, de temps en temps, il s'arr�tait pour regarder pensivement vers le haut de la c�te, l� o� quelques heures auparavant s'�levait le poste de Katarunk.</p><p>Ang�lique, un peu plus loin, devinait son ombre, la voyait s'immobiliser, puis reprendre sa marche m�ditative.</p><p>Elle aussi �tait revenue en ce lieu, irr�sistiblement attir�e. Dans la caverne, o� la veille le comte avait fait transporter les couvertures et quelques vivres, les enfants venaient de s'endormir aupr�s d'un feu. La plupart des adultes, � bout de forces, les imitaient. Ang�lique s'�tait �loign�e. Elle avait march� doucement dans la nuit et, pour la premi�re fois, elle n'avait plus peur. Les esprits mauvais semblaient s'�tre enfuis. Un vent de temp�te et de trag�die, en ce jour, les avait dispers�s et entra�n�s au loin. Elle marchait d�sormais au sein d'une for�t amicale, et tous les sons qui parvenaient � ses oreilles prenaient une autre signification. Ce n'�tait l'�cho que d'un monde vivant, renaissant sous les branches, un petit monde animal, se pr�parant � l'hiver, s'affairant � ses derni�res besognes, chantant ses derni�res chansons, et rien d'autre. Le dernier parfum des mousses, les derniers grattements des �cureuils enterrant des noisettes et tr�s loin par-del� des ravins, comme un cor m�lancolique, un appel d'orignal.</p><p>Ang�lique avait cess� d'avoir peur. Par son geste, Joffrey de Peyrac l'avait d�livr�e de l'angoisse.</p><p>Un geste fou, mais le seul � accomplir. Br�ler Katarunk. Et il �tait le seul � pouvoir oser et accomplir. La pens�e avait d� l'en traverser lorsqu'il avait dit�: ��Ma demeure est souill�e par un crime inexpiable�!��</p><p>Alors il avait su ce qu'il fallait faire. Et il s'�tait apais�. Maintenant rien ne se passerait plus de mal, qui leur v�nt de la terre d'Am�rique. L'holocauste avait �t� offert et accept� par le ciel. Ang�lique avait �prouv� d'abord une sensation impr�cise, puis une forte r�v�lation l'avait touch�e. Et elle marchait sous les arbres, le c�ur l�ger, car elle sentait que les rites avaient �t� accomplis et cela satisfaisait son �me, impr�gn�e de christianisme. Ce n'�tait pas seulement pour leurs vies sauves qu'il �tait bon que ce sacrifice ait �t� accompli, mais aussi pour leur bonheur. Et il lui revenait � la m�moire des paroles qu'elle avait si souvent murmur�es machinalement au couvent, � la messe�: Hanc igitur oblationem...</p><p>��Voici donc l'offrande que nous vous pr�sentons, Seigneur, nous vos serviteurs et, avec nous, notre famille enti�re. Acceptez-la, Seigneur, avec bienveillance. Disposez maintenant dans votre paix les jours de notre vie...��</p><p>La terre d'Am�rique ne leur serait plus hostile. Le sacrifice de Joffrey de Peyrac avait touch� son c�ur ombrageux. Les Iroquois n'oublieraient jamais. Mais au del�, Ang�lique contemplait ce d�pouillement total dans lequel ils se retrouvaient lui et elle, et de son c�ur s'�levait la pri�re sereine�: ��Disposez, maintenant, dans votre paix, Seigneur, les jours de notre vie...��</p><p>Tout avait br�l�! Que pourrait-on leur prendre d�sormais�? Il ne leur restait qu'un tr�sor merveilleux et secret�: leur amour. C'�tait sans doute cela que le sort avait voulu en les rendant l'un � l'autre, car il leur fallait en conna�tre le prix pour ne pas le m�sestimer. Pur amour d'un homme pour une femme, et d'une femme pour un homme, deux flammes en une seule, br�lant dans la solitude aride, dans le d�sert glac�, deux c�urs br�lants dans la nuit du monde, comme aux premiers temps...</p><p>Et maintenant elle regardait de loin l'ombre de Joffrey de Peyrac qui marchait le long de la berge, d'un pas de m�ditation.</p><p>L'emplacement gardait l'odeur de l'incendie et, malgr� le froid, celle de la foule qui y avait longuement pi�tin�, et en contraste tout �tait si calme qu'Ang�lique se sentait envahie de bien�tre. De loin elle contemplait l'homme seul qui s'arr�tait et levait la t�te vers le haut de la colline o� le vent ravivait par instants une lueur rouge.</p><p>Puis elle marcha vers lui, sans h�te, s�re de le trouver dans la nuit et de le rencontrer. Lorsqu'elle fut � quelques pas elle s'arr�ta de nouveau.</p><p>Il l'aper�ut, forme de femme profil�e dans l'ombre bleue avec la tache claire de son visage, et, apr�s l'avoir observ�e un instant, il vint � elle. Les mains de Joffrey de Peyrac touch�rent les �paules d'Ang�lique et elle s'approcha de lui comme elle l'e�t fait d'une source de chaleur, posant ses paumes sur sa poitrine, puis les glissant autour de lui pour se blottir tandis qu'il resserrait l'�treinte de ses bras et l'amenait contre lui, rassemblant autour d'elle les pans de son manteau pour la couvrir, et l'attirant, l'attirant encore plus pr�s jusqu'� ce qu'ils fussent �troitement enlac�s, serr�s l'un contre l'autre, sans d�sir, sans autre d�sir que ce sentiment animal de vouloir �tre proches, comme des b�tes qui s'endorment en posant chacune leur t�te sur le cou l'une de l'autre afin de se communiquer le r�confort de leur ti�deur et de leurs pr�sences mutuelles.</p><p>Joffrey de Peyrac faillit parler. Mais il se tut. Qu'aurait-il pu dire, songeait-il, qui ne f�t affreusement banal�? ��Avez-vous eu peur�? M'en voulez-vous d'avoir br�l� cette maison que vous consid�riez d�j� comme v�tre�? Et vous condamner � des difficult�s sans nombre�?��</p><p>Des choses banales qu'il aurait dites � n'importe quelle femme. Mais celle-l�, celle-l� qui fr�missait contre lui, �'aurait �t� l'offenser que de lui parler ainsi. Elle �tait bien plus loin que tout cela. Elle �tait bien plus loin que tout ce qu'il avait imagin� d'elle. Et il frottait sa joue contre sa joue fine comme pour s'assurer de la pr�sence de cette chose vivante, ti�de et douce, qui �tait l�, dans ses bras, et qui �tait sa femme. Et elle avait �t� sur le point de parler aussi et de lui dire des mots qui emplissaient son c�ur�:</p><p>��Aujourd'hui, comme je vous ai admir�, mon amour�! Vous nous avez tous sauv�s par votre courage�! Vous avez �t� extraordinaire...��</p><p>Mais tous ces mots �taient pauvres et n'exprimaient pas absolument ce qu'elle voulait dire. Elle avait seulement envie de lui confier ce qu'elle venait de d�couvrir, que le sacrifice avait �t� accompli, que les dieux �taient satisfaits... ��Il n'y a plus que nous deux sur la Terre, mon amour, que nous deux, pauvres et seuls... Je suis heureuse...��</p><p>Mais cela, il le savait comme elle. Ils se taisaient donc. Et ils s'�treignaient de plus en plus fort, en silence, avec d�lices.</p><p>Et par instants elle rejetait la t�te en arri�re pour chercher la lumi�re de ses yeux, comme deux �toiles au-dessus d'elle, et elle devinait qu'il lui souriait.</p></section><section><p><strong>Chapitre 17</strong></p><p>Vers le Nord, il est un lieu o� les eaux �tales forment un immense d�sert argent�. Des for�ts mortes, aux racines noy�es, dressent sur le ciel couleur de perle des cand�labres aigus, d'un blanc d'os. Un nuage l�ger de moustiques et de maringouins embrume les rives incertaines. La terre est mouvante et sournoise.</p><p>C'est la r�gion du lac M�gantic.</p><p>Lorsque les militaires fran�ais y parvinrent quelques jours apr�s avoir quitt� Katarunk, l'automne leur apparut beaucoup plus avanc� que sur l'autre versant. D�j�, dans l'air glac� qu'on respirait et dans la rude d�solation de ces parages, on retrouvait l'atmosph�re du Canada. Les soldats, les Hurons et les Algonquins le sentirent et convinrent entre eux que, de ce c�t�-ci, on se sentait bien ��chez soi��.</p><p>Le temps de remettre les canots � l'eau, de traverser le lac, et l'on rencontrerait la bonne rivi�re de la Chaudi�re, qui sans dommage vous descendrait jusqu'au Saint-Laurent. Son embouchure s'ouvrait face � Qu�bec.</p><p>Pendant les derni�res lieues, on d�filerait entre les villages aux massives fermes de pierre plant�es sur la rive, tandis que du haut des c�tes des paysans, occup�s � moissonner un bl� tardif ou � cueillir des pommes, agiteraient leurs bonnets pour saluer l'exp�dition guerri�re de retour. Le clocher blanc et pointu de L�vis appara�trait au tournant et brusquement on serait sous Qu�bec.</p><p>On l�verait alors les yeux pour saluer la ville alti�re, perch�e sur son roc, tandis qu'elle r�pondrait par toutes les cloches de ses nombreuses �glises. Fini le d�sert, finis les sauvages, la ��sagamite�� fade et le chien bouilli. � nous le calvados, le rhum et le marc apport�s par les navires, le pain de froment largement beurr�, la pi�ce de b�uf juteuse et le jambon aux choux, le fromage et le vin rouge, et les filles accortes que l'on rencontre chez Janine Gonfarel, dans la ville basse...</p><p>� M�gantic, le soleil miroitait, aveuglant dans le ciel p�le, les eaux miroitaient, m�talliques, les arbres �taient morts, l'haleine de l'hiver r�dait.</p><p>Vivement, les canots d'�corce glissaient � la surface du lac et l'on cherchait dans cet archipel monotone le d�part de la Chaudi�re, car il fallait �tre du pays pour la d�nicher entre les �les et les replis sans fin des chenaux.</p><p>Le comte de Lom�nie restait sur la rive, surveillant l'embarquement de ses troupes. D�j� Fali�res, L'Aubigni�re et son neveu, une partie des Indiens �taient loin. D'autres arrivaient, les canots sur la t�te, par le sentier de portage.</p><p>Un Indien, qui avait remont� toute la colonne en courant, surgit devant l'officier. Lom�nie-Chambord reconnut en lui l'esclave panis que Nicolas Perrot tra�nait partout derri�re lui. Il lan�a quelques phrases. Personne ne comprenait sa langue car if appartenait � une tribu lointaine, d'au del� les Mers Douces, un petit peuple dispers�, disparu�: les Panis. Il affectait de ne comprendre aucun des dialectes des nations pr�sentes. Il consentit � employer un mauvais fran�ais.</p><p>Aid� de Pont-Briand, le colonel d�m�la son message�: ��� Katarunk, les chefs iroquois avaient �t� scalp�s par Maudreuil et les Patsuiketts. Les troupes iroquoises marchaient sur Katarunk pour r�clamer vengeance. Le comte de Peyrac et sa famille allaient �tre massacr�s.��</p><p>��Partons�! Partons tout de suite, s'�cria Pont-Briand. Retournons l�-bas. Ils ne sont pas en nombre pour r�sister � ces hordes...</p><p>Lom�nie ne fit aucun commentaire, mais donna aussit�t l'ordre � ceux qui se trouvaient encore avec lui de faire demi-tour. Une bonne partie des Hurons et des Ab�nakis consentirent � les accompagner ainsi que la moiti� des soldats. Pour d�coudre de l'Iroquois, on trouvait toujours des volontaires.</p><p>Lorsque, quelques jours plus tard, ils se retrouv�rent dans les parages du Kennebec, ils esp�raient entendre des coups de feu, ce qui leur aurait prouv� que la d�fense du fort tenait toujours. Mais le silence �tait total, le pays paraissait mort. Lom�nie s'inqui�tait aussi pour le sort du p�re d'Orgeval. Pont-Briand, lui, �tait sombre et comme habit� d'un tourment int�rieur.</p><p>Avant d'aborder le tournant qui devait les amener devant la plage de Katarunk, les deux officiers firent arr�ter la flottille et tirer les canots sur la rive parmi les saules. Chacun pr�para ses armes sans le moindre bruit. Lom�nie et Pont-Briand gravirent des rochers afin d'observer les abords sans �tre aper�us. L'air �tait limpide et pourtant ils lui trouvaient comme un go�t de fum�e froide. Arriv�s au sommet et d�s qu'ils eurent jet� un regard entre les feuillages, ils comprirent.</p><p>Katarunk n'existait plus.</p><p>Une aire noircie de cendres et de tron�ons calcin�s s'�tendait � l'emplacement o� nagu�re s'�levait le poste.</p><p>� ses pieds, le Kennebec continuait de d�rouler ses eaux d'un bleu cru, presque sombre, dans l'�crin rouge des sumacs, des sorbiers et des cerisiers sauvages. Nulles traces humaines aux alentours.</p><p>Pont-Briand poussa une exclamation sourde. Il se frappa le front � plusieurs reprises contre le tronc d'un arbre.</p><p>��Elle est morte, cria-t-il, elle est morte, et maintenant comment avoir le courage de vivre�?... Vous voyez, ce n'�tait pas une d�mone... Ce n'�tait qu'une femme�!... Une femme belle et faible... Une adorable femme�? Oh�! mon Dieu, pourquoi faut-il rester sur la terre maintenant�?...</p><p>��Taisez-vous, vous divaguez, dit Lom�nie en le secouant par l'�paule.</p><p>Mais soudain, lui-m�me, il fermait les yeux et un deuil amer se r�pandait sur son �me. Il revoyait le cavalier au masque noir, parmi ses oriflammes, en face de Katarunk. Et aupr�s de lui la femme de cet homme, si belle�!...</p><p>Une douleur, un regret cuisant lui tordirent le c�ur. Et puis la raison lui revint. Il pensa que c'�tait la main du p�re d'Orgeval qui avait tout dirig�. Ce pr�tre n'�tait-il pas guid� par Dieu pour lequel il avait d�j� vers� son sang�? Lorsque Lom�nie �tait descendu de Qu�bec � la t�te de ses hommes, un mois plus t�t, il avait re�u du j�suite un mot d'ordre.</p><p>���cartez-les � tout prix�! Supprimez-les, s'il le faut, la situation sera plus nette�!</p><p>S�duit par les �trangers, il s'�tait �cart� de ces directives. Le ciel avait d�cid� pour lui.</p><p>��Mission accomplie�!�� songea-t-il.</p><p>Et l'amertume emplit son c�ur. Il resta longtemps avec Pont-Briand, ne pouvant s'arracher � ces lieux. Puis il donna l'ordre du retour vers le Nord.</p><p>Quand les Fran�ais se furent d�finitivement �loign�s, l'esclave panis sortit de la for�t et descendit � son tour de la montagne jusqu'au rivage.</p><p>Ses longs cheveux noirs flottaient dans le vent. Il alla d'un pas pr�cautionneux jusqu'au rivage et marcha en se penchant vers le sol. Apr�s avoir suivi la gr�ve jusqu'au petit embarcad�re, il remonta jusqu'aux rives calcin�es, r�da aux alentours de l'emplacement d�truit, puis revint vers le fleuve.</p><p>Sur le sol il lisait le r�cit d'une �tonnante aventure.</p><p>Enfin, il redressa la t�te, parut flairer le vent, puis, d'un pas r�solu, il prit la direction du Nord-Est, vers le c�ur des montagnes.</p><p><strong>� suivre</strong></p><p>1 Cf. ��<emphasis>Ang�lique se r�volte</emphasis>��.</p><p>2 Cf. ��<emphasis>Ang�lique, marquise des Anges</emphasis>��.</p><p>3 Cf. ��<emphasis>Ang�lique se r�volte</emphasis>��.</p><p>4 Noter l'analogie du terme indien avec ��chenu��.</p><p>5 Cf. ��<emphasis>Indomptable Ang�lique</emphasis>��.</p><p>6 Si Dieu le veut !</p><p>7 Dieu est grand !</p></section></body><binary id="cover" 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