<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>love_history</genre><author><first-name>Anne</first-name><last-name>Golon</last-name></author><author><first-name>Serge</first-name><last-name>Golon</last-name></author><book-title>Ang�lique et le Nouveau Monde Part 2</book-title><date/><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><sequence name="Ang�lique" number="14"/></title-info><document-info><author><first-name>Golon,Anne</first-name><middle-name>et</middle-name><last-name>Serge</last-name></author><program-used>calibre 0.9.22, FictionBook Editor Release 2.6, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2014-06-03">3.6.2014</date><id>3b18abe9-760b-4f16-8886-39fa9e28c429</id><version>1.0</version></document-info></description><body><section><p><strong>La s�rie</strong></p><p>01�: Ang�lique, marquise des anges 1</p><empty-line/><p>02�: Ang�lique, marquise des anges 2</p><empty-line/><p>03�: Le chemin de Versailles 1</p><empty-line/><p>04�: Le chemin de Versailles 2</p><empty-line/><p>05�: Ang�lique et le roi 1</p><empty-line/><p>06�: Ang�lique et le roi 2</p><empty-line/><p>07�: Indomptable Ang�lique 1</p><empty-line/><p>08�: Indomptable Ang�lique 2</p><empty-line/><p>09�: Ang�lique se r�volte 1</p><empty-line/><p>10�: Ang�lique se r�volte 2</p><empty-line/><p>11�: Ang�lique et son amour 1</p><empty-line/><p>12�: Ang�lique et son amour 2</p><empty-line/><p>13�: Ang�lique et le Nouveau Monde 1</p><empty-line/><p>14�: Ang�lique et le Nouveau Monde 2</p><empty-line/><p>15�: La tentation d'Ang�lique 1</p><empty-line/><p>16�: La tentation d'Ang�lique 2</p><empty-line/><p>17�: Ang�lique et la d�mone 1</p><empty-line/><p>18�: Ang�lique et la d�mone 2</p><empty-line/><p>19�: Ang�lique et le complot des ombres</p><empty-line/><p>20�: Ang�lique � Qu�bec 1</p><empty-line/><p>21�: Ang�lique � Qu�bec 2</p><empty-line/><p>22�: Ang�lique � Qu�bec 3</p><empty-line/><p>23�: La route de l'espoir 1</p><empty-line/><p>24�: La route de l'espoir 2</p><empty-line/><p>25�: La victoire d'Ang�lique 1</p><empty-line/><p>26�: La victoire d'Ang�lique 2</p></section><section><p><strong>Troisi�me partie</strong></p><p><strong>Wapassou</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 1</strong></p><p>La temp�te faisait rage. La pluie m�l�e de neige fondue fouettait les visages, alourdissait les manteaux. La caravane avan�ait sous les arbres, tra�nant les pieds lourds d'humus et de boue. Ceux qui portaient les deux canots qui avaient servi � remonter le fleuve et les rivi�res �taient au moins � l'abri de la pluie. Mais alors ils s'emp�traient parmi les branches basses des halliers et il fallait deux hommes arm�s de hachettes pour les escorter. Ang�lique releva la t�te et vit, dans la lueur glauque de la for�t, des chutes d'eau qui se dressaient comme de blanches colonnes, des bornes-fronti�re. Les chutes grondantes sont les sentinelles de la for�t am�ricaine. Partout elles surgissent et proclament�: ��Vous ne passerez pas�!��</p><p>Celles-ci paraissaient plus hautes et plus inexorables que toutes les autres. Des feuillages ruisselants, une averse soudaine glissa sur le visage lev� d'Ang�lique et elle frissonna. Elle �tait tremp�e jusqu'aux os.</p><p>L'eau s'infiltrait partout. La cape de gros drap, si r�sistante pourtant, �tait transperc�e et ne prot�geait plus Honorine qu'elle portait dans ses bras, sous son manteau, pour la prot�ger de l'eau. Chacun s'arr�tait devant les chutes d'eau, d�courag�, et levait vers le sommet de la falaise un regard morne.</p><p>Joffrey de Peyrac les rejoignit, tirant par la bride l'�talon noir. Il poussa ses compagnons � l'abri relatif d'un ressaut de rocher. Leur montrant les chutes d'eau, il leur dit�:</p><p>��Derri�re, l�-haut, c'est Wapassou.</p><p>��Et si nous ne trouvons personne, dit un homme en criant pour dominer le bruit de l'eau. Les Fran�ais sont peut-�tre aussi pass�s par l� ou les Iroquois. Nos compagnons sont morts et la cabane a br�l�.</p><p>��Non, dit Peyrac. Wapassou est trop bien gard�. Pour y venir, il faudrait savoir ce qu'on y trouve, et personne ne le sait encore.</p><p>��Sont p'�tre morts, vos ��quatre�� l�-haut, insista Clovis. O'Connell a dit qu'il ne les avait pas vus depuis deux mois.</p><p>��Non, ils ne sont pas morts, dit Peyrac.</p><p>��Pourquoi�?</p><p>��Parce que le sort ne peut pas nous faire cela.</p><p>Il prit la petite Honorine des bras d'Ang�lique, leur recommanda � tous de n'avancer qu'avec une extr�me prudence et commen�a de gravir la pente escarp�e et glissante qui c�toyait l'eau �cumeuse.</p><p>Des hommes �taient charg�s de guider et de surveiller les deux chevaux qu'ils avaient conserv�s avec eux. Ang�lique aurait voulu se proposer pour s'occuper de la jument, mais elle n'en pouvait plus et il lui �tait d�j� suffisant de se soutenir elle-m�me. Les feuilles arrach�es des arbres la frappaient � la face en tourbillon et l'aveuglaient. Le moindre faux pas pouvait entra�ner la mort.</p><p>Elle regarda autour d'elle pour voir si ses compagnes ou les enfants avaient besoin de secours. Elle vit que le cuisinier Octave Malaprade soutenait Elvire, la portant presque. M. Jonas, calme, bon pied bon �il, quoique son large visage inond� f�t plut�t celui d'un triton � peine surgi des flots, poussait devant lui, la soutenant, la retenant, la pauvre Mme Jonas compl�tement � bout de souffle.</p><p>Florimond et Cantor s'�taient charg�s chacun d'un des petits gar�ons, les portant sur leur dos, et elle voyait ses deux fils s'avancer et s'�lever lentement, ploy�s sous leur charge, leurs cheveux pendant devant eux en rideau ruisselant.</p><p>Un tableau hallucinant de d�sesp�r�s.</p><p>Il y avait trois jours que la caravane avait quitt� les abords de Katarunk d�truit. Les voyageurs n'emmenaient avec eux qu'un seul couple de chevaux. Maupertuis et son fils Pierre-Joseph, charg�s de ramener les autres b�tes, avaient repris la route du Sud, vers Gouldsboro. Aucun de ceux qui avaient d�cid� de continuer � suivre Peyrac vers l'int�rieur n'ignorait que Wapassou n'avait de poste que le nom. Il ne leur avait pas cach�, avant de se mettre en route, que c'�tait � peine une habitation grossi�re, sans palissade, une sorte de tani�re o� les quatre mineurs qu'il y avait laiss�s depuis un an n'avaient d� faire aucune installation particuli�re car, en principe, ils devaient hiverner � Katarunk. Il esp�rait cependant qu'on aurait le temps d'am�nager l'endroit avant les grands froids. Le premier jour du voyage, deux canots avaient remont� le fleuve avec une partie des bagages et les enfants que cette activit� amusait et reposait. Les autres voyageurs suivaient sur la rive.</p><p>Le deuxi�me jour, ils quitt�rent le Kennebec dont le cours devenait agit� et sans cesse coup� de rapides et, obliquant vers l'est, ils suivirent le cours d'une petite rivi�re qui, bleue, paisible, paraissait traverser un parc de prairie, de saules et d'ormes. On n'y rencontrait �me qui vive. C'�tait, pour des raisons myst�rieuses, une rivi�re sacr�e. Ils esp�raient arriver le troisi�me jour au d�but de l'apr�s-midi, mais, apr�s une nuit o� le vent secoua durement leurs abris de branchages, ils furent pris dans une temp�te de pluie glac�e qui ne cessait plus.</p><p>Wapassou, le lac d'Argent gard� par sa rivi�re sacr�e et les g�nies des m�taux nobles, d�fendait farouchement son approche.</p><p>Ang�lique tomba sur les genoux. Elle s'�tait pris le pied dans une racine. Elle crut qu'elle n'aurait pas la force de se redresser et qu'elle devrait achever de gravir la c�te � quatre pattes.</p><p>Elle fit un effort pour redresser la t�te et faillit crier de soulagement. Le sombre puits s'entrouvrait enfin et l'on d�couvrait l'�claircie blafarde d'un ciel parcouru de nuages �chevel�s.</p><p>Joffrey de Peyrac se dressait l�-haut et les regardait venir. Il portait son enfant dans ses bras. Son enfant � elle. Et m�me dans ses r�ves les plus audacieux elle n'avait jamais imagin� cela.</p><p>��O mon amour, c'est bien toi que je voyais dans mes r�ves... Tu nous entra�nes dans la temp�te, toujours plus loin, toujours plus loin. Tu es comme Ca�n fuyant avec les siens, devant la mal�diction... Et pourtant tu n'as rien fait de mal... Pourquoi�?... Pourquoi�?...��</p><p>Peyrac avait vu qu'Ang�lique �tait tomb�e et son regard, de l�-haut, lui enjoignait de se relever dans un dernier effort pour le rejoindre. Elle entrevit dans l'entreb�illement du manteau le regard d'Honorine, tout brillant de joie. Contre la poitrine de ce p�re, enfin trouv� au bout du monde, Honorine regardait le monde sombre dont il la pr�servait, et elle jubilait, l'enfant, elle �tait heureuse.</p><p>Joffrey de Peyrac ne pouvait se faire entendre � cause du bruit du vent et des eaux, mais il fit un signe de t�te pour lui d�signer quelque chose et elle entrevit sur la gauche, de l'autre c�t� de la chute d'eau, une construction de planches avec des aubes dress�es comme de grandes ailes noires.</p><p>Cette trace de travail des hommes leur donna � tous un regain d'esp�rance et de courage. Ils n'�taient pourtant pas encore au bout de leurs peines. Ce moulin n'�tait qu'un poste avanc�.</p><p>Un peu plus loin, les arbres de la for�t s'�cart�rent et un paysage plus vaste se r�v�la. Ils d�couvrirent l'�tendue morne et d�sol�e d'un grand lac, tout gaufr� par le mart�lement de la pluie et bord� de montagnes arrondies. � leurs sommets noircis comme par une suie humide, s'effilochaient des nuages que le vent entra�nait en une course rapide. Joffrey de Peyrac, portant toujours Honorine, guida ses compagnons vers la rive gauche du lac. Apr�s leur avoir fait franchir une petite passerelle de bois, il les engagea dans un sentier assez bien trac�, mais que la pluie transformait en cloaque. Certains �taient si las qu'ils glissaient et tombaient dans la boue visqueuse. Une seule pens�e les ranimait. Se trouver bient�t en un abri o� flamberait un bon feu.</p><p>Mais l'extr�mit� du lac fut atteinte sans qu'apparut aucune lumi�re. Ils franchirent alors un �troit d�fil� qui faisait correspondre le premier lac avec un autre plus petit, environn� de falaises escarp�es. La berge abrupte s'effondrait sous les pas. Il fallait prendre garde de ne pas marcher sur le bord. On passa ensuite un autre �troit goulet de roches, puis un troisi�me lac apparut, plus vaste et bord� sur la gauche de prairies mar�cageuses et de collines basses. Le sentier qui traversait les mar�cages �tait �tay� de planches pour en faciliter le passage. Mais, cette fois encore, on parvint � l'extr�mit� du lac sans apercevoir la silhouette d'une demeure.</p><p>Les malheureux regardaient autour d'eux et ne voyaient rien. Cependant l'odeur acre d'un feu de bois leur parvint � travers la pluie.</p><p>��Je sens la fum�e, s'�cria le petit Barth�l�my d'une voix chevrotante. Je sens la fum�e. Il claquait des dents et grelottait si fort qu'il serait tomb� si Florimond ne l'avait solidement maintenu. Les chevelures des deux fils d'Ang�lique habituellement opulentes �taient dignes en ce jour de toutes celles des na�ades de la Gr�ce antique. Mais Florimond et Cantor affrontaient cette �preuve avec vaillance. Ils disaient qu'ils en avaient vu d'autres. Ce n'�tait rien qu'une petite ond�e�!...</p><p>Sur la demande de son p�re, Cantor fouilla dans son sac et en sortit un gros coquillage, une de ces conques marines dans lesquelles les marins soufflent pour s'annoncer quand il y a brume.</p><p>Le jeune gar�on gonfla ses joues et, � plusieurs reprises, l'�cho des falaises renvoya le son caverneux de la conque.</p><p>Peu apr�s, d'un promontoire rocheux plant� de sapins et de m�l�zes qui s'avan�aient � travers le lac, on vit arriver � travers le brouillard ardois� une barque que guidait un �tre indistinct. Un visage bl�me aux yeux vitreux les examinait en silence�; l'embarcation se rangea contre la rive. Le comte de Peyrac s'adressa en anglais au rameur. Celui-ci ne r�pondit pas. Il �tait muet. C'�tait le nautonier des brumes, p�le comme un fant�me, sous des cheveux blancs. Dans sa barque, les femmes et les enfants mont�rent tout d'abord, puis Joffrey de Peyrac portant Honorine.</p><p>Leur groupe aborda une prairie spongieuse et, tandis que l'embarcation repartait chercher les autres, ils gravirent une pente douce qui les menait vers l'extr�mit� du promontoire. L'odeur de la fum�e se fit plus intense. Elle paraissait sourdre de la terre et se m�lait aux brouillards.</p><p>Un trou s'ouvrit sous leurs pas avec des marches de rondins. Dans ce trou, dans ce terrier, ils descendirent, pouss�rent une porte.</p><p>Alors �clata comme un soleil l'odeur de la graisse cuite, du tabac et du rhum br�lant, de la lumi�re des lampes et des chandelles et aussi la bonne et douce chaleur enveloppante et bienfaitrice du feu.</p><p>Et, sur l'�cran �carlate de ce feu joyeux, un gigantesque n�gre les regardait entrer avec surprise.</p><p>Il �tait v�tu de fourrures et de cuir. Des anneaux d'or brillaient � ses oreilles. Ses cheveux laineux �taient blancs comme la neige. Et dans un cri, Ang�lique reconnaissait ce noir visage du pass�:</p><p>��Kouassi-Ba�!</p></section><section><p><strong>Chapitre 2</strong></p><p>Elle venait donc de retrouver Kouassi-Ba, le bon, le d�vou�, le tr�s capable Kouassi-Ba, le grand esclave qui jadis, harnach� de satin brod� et de son sabre, gardait sa porte au palais de Toulouse. Le comte de Peyrac l'avait achet�, jeune encore, aux Barbaresques et lui avait fait partager sa science. Kouassi-Ba l'avait suivi jusqu'� la condamnation, jusqu'aux gal�res, et c'est avec lui qu'il s'�tait �vad� du bagne et avait disparu en M�diterran�e...1 Comment n'avait-elle pas song� plus t�t � demander � son mari des nouvelles du fid�le servi leur�?... C'est qu'ils n'osaient pas encore parler entre eux de ce qui s'�tait pass� apr�s le b�cher. Et les r�surrections continuaient�!...</p><p>Lui, le grand n�gre, ne la reconnaissait pas tout d'abord. Il s'�tonnait de voir cette femme �chevel�e et tremp�e se pr�cipiter vers lui et serrer ses deux grosses mains noires dans les siennes, fines et glac�es, en r�p�tant�:</p><p>��Kouassi-Ba�! Oh�! mon cher Kouassi-Ba�! tandis que la pluie sur ses joues ressemblait � des larmes.</p><p>Puis le souvenir lui revint devant ces yeux clairs, inoubliables. Il jeta un regard au comte de Peyrac et, comprenant que le miracle pour lequel il priait na�vement depuis tant d'ann�es s'�tait accompli, il explosa d'une joie rayonnante qui ne savait comment s'exprimer dans cet espace �troit o� s'entassaient l'un apr�s l'autre les arrivants de la caravane. Enfin, il tomba � genoux, baisant les mains d'Ang�lique et r�p�tant comme une litanie�:</p><p>��Oh�! M�d�me, Oh�! M�d�me�! Toi, toi, enfin parmi nous�! Toi, le Bonheur du ma�tre�!... Oh�! Maintenant, je puis mourir.</p><p>*****</p><p>Ils avaient �t� quatre mineurs � vivre dans ce terrier enfum�. Un Italien, soigneux et grave, Luigi Porguani�; un m�tis d'Espagnol et d'Indien, Quidoua du P�rou�; un Anglais muet, Lymon White, auquel les puritains de Boston avaient arrach� la langue pour cause de blasph�mes et Kouassi-Ba. Tous, m�me l'Italien, avaient quelque chose qui les diff�renciait du commun des mortels, quelque chose qui sentait le soufre et la poudre, et Ang�lique retrouvait en eux, d�s qu'elle les vit, sa premi�re impression d'autrefois lorsque son mari lui avait fait visiter sa mine de Salsigne. Ils �taient des �tres d'une autre essence, en alliance avec les forces cach�es de la terre, et leur ma�tre � tous c'�tait celui qui venait d'entrer et qu'ils saluaient avec empressement et d�votion, le comte de Peyrac, le savant de Toulouse. Avec lui, tout ici prenait sa signification.</p><p>Et puis le trou s'emplissait. Des ombres dolentes et tremp�es ne cessaient d'arriver. On ne pouvait plus remuer. On entendait les dents claquer, les soupirs de bien-�tre de ceux qui arrivaient � tendre leurs mains vers le feu.</p><p>Le premier choc pass�, Ang�lique parait au plus press�, d�barrassait Honorine et les petits gar�ons de leurs hardes mouill�es.</p><p>��Un linge sec, Kouassi-Ba, disait-elle. Des couvertures. Vite, aide-moi � bouchonner ces petits�!... Enveloppe-les bien�!...</p><p>Et il s'empressait � sa voix, comme autrefois. Elle regardait dans le chaudron suspendu � la cr�maill�re, y voyait une sorte de brouet fumant et remplissait des bols. Les enfants, rassasi�s, r�chauff�s, s'endormaient bient�t sur des lits de sangle et l'on accumulait sur eux des fourrures.</p><p>Le cuisinier Malaprade touchait l'�paule d'Ang�lique.</p><p>��Madame, il y a la petite, l�, qui ne va pas�!...</p><p>��Quelle petite�?</p><p>��L�.</p><p>Elle apercevait Elvire, � demi renvers�e, en proie � une crise de nerfs.</p><p>��Je n'en peux plus�! Je n'en peux plus�!...</p><p>Ang�lique secouait la jeune femme, l'obligeait � avaler quelques gorg�es de grog br�lant.</p><p>��Je veux mourir�! Je veux mourir�! r�p�tait Elvire. Je n'en peux plus... Pourquoi ne suis-je pas morte sur le bateau, avec mon homme�?...</p><p>��Calmez-vous, ma ch�rie, disait Ang�lique en l'entourant de ses bras. Allons, buvez. Vous avez �t� tr�s courageuse�! Maintenant nous sommes saufs. Ici, il fait bon, il fait chaud, nous avons un toit sur la t�te et il y a Kouassi-Ba. Ne voyez-vous pas comme il est bon�! Malaprade, d�chaussez-la. Il faut lui enlever ses v�tements tremp�s... Trouvez-moi encore une couverture...</p><p>C'�tait une bousculade, active, ordonn�e. Peu � peu, les voix se firent plus hautes et plus assur�es. D'un r�duit, la vapeur commen�a � s'�chapper, on y ��faisait suerie�� � l'indienne, en jetant dans une cuve d'eau des pierres rougies au feu. Les quatre mineurs se d�pensaient avec d�vouement, apportant tout ce qu'ils avaient de v�tements de rechange, bourrant le feu, rallongeant la soupe et y jetant leur dernier morceau de lard. Elvire se calma peu � peu. Alors le cuisinier Malaprade l'enleva dans ses bras pour aller l'�tendre pr�s des enfants o� elle s'endormait lourdement tandis qu'il continuait � lui prodiguer doucement des paroles de r�confort. Mais Ang�lique se saisissait de lui.</p><p>��� votre tour, mon ami.</p><p>Octave Malaprade n'�tait pas d'une constitution tr�s robuste. Il pouvait prendre mal dans ses v�tements mouill�s. Elle lui versait un verre d'alcool d'une bouteille qu'on se passait de main en main, l'obligeait � son tour � �ter sa casaque spongieuse, et allait m�me jusqu'� le frictionner malgr� ses protestations confuses, tout en s'assurant que Florimond et Cantor eux aussi avaient quitt� leurs v�tements glac�s. Les loques mouill�es fumaient devant le feu, les bottes et les souliers boueux s'accumulaient. On les jeta dans un coin. On verrait le lendemain ce qu'on pourrait en faire, la place devant l'�tre �tait trop r�duite pour essayer de les s�cher maintenant. � la lueur des lampes de graisse d'ours les corps nus et frissonnants se serraient devant l'�tre unique.</p><p>��Nous n'avons pas beaucoup entam� les marchandises de traite, dit l'Italien Porguani. Il nous reste des couvertures et du rhum.</p><p>��Il ne nous en faut pas plus pour ce soir, dit Peyrac.</p><p>L'Italien distribua des couvertures d'�carlatine et chacun s'en enveloppa�; ce fut une assembl�e d'Indiens solennellement drap�s qui commen�a � se d�tendre et � reprendre vie peu � peu. Alors, le rhum aidant, on �clata de rire et on commen�a � se donner des bourrades et � raconter tout ce qui s'�tait pass� depuis hier et depuis des mois. Les enfants dormaient comme des anges.</p><p>Ang�lique jeta un regard rass�r�n� autour d'elle. Sous la tornade ils avaient �t� les plus mis�rables cr�atures du monde, et la seule flamme humaine qui �tait demeur�e en eux, elle s'en souviendrait toujours, �'avait �t� de secourir et de r�chauffer d'abord les plus faibles. Elle avait vu Malaprade r�conforter Elvire et Yann le Breton tendre un verre d'eau-de-vie aux Jonas avant de boire lui-m�me, et Clovis jeter sa gourde � Yann, et Nicolas Perrot obliger Florimond et Cantor � se d�v�tir rapidement au lieu de rester � claquer des dents devant le feu. Et Joffrey de Peyrac avait lui-m�me surveill� que chacun f�t rassasi� et au sec avant de rejeter sa casaque boueuse. Ang�lique croisa son regard et il vint � elle. Il la prit de Fa�on p�remptoire contre lui.</p><p>��Maintenant, il faut songer � vous, ma bien-aim�e.</p><p>Sa voix vibrait d'une bont� et d'une tendresse profondes. C'est alors qu'elle s'aper�ut qu'elle continuait � grelotter et � trembler comme une poss�d�e saisie du haut-mal. Et il l'obligea � avaler une rasade de rhum dilu� dans de l'eau bouillante avec du sucre noir, de quoi assommer un b�uf�!</p><p>��B�ni soit celui qui inventa le rhum, dit Ang�lique. Qui est-il�? Je ne sais pas, mais on devrait lui �lever une statue.</p><p>� partir de cet instant, ses souvenirs devinrent assez flous. Elle se rappela assez nettement du r�duit o� des boulets de pierre surchauff�s faisaient bouillonner l'eau d'une cuve, et du bienfait de la vapeur br�lante sur sa chair glac�e, et de grandes mains attentives et adroites qui l'avaient aid�e � s'envelopper dans des couvertures, de forts bras solides qui l'avaient soulev�e comme une enfant et l'avaient port�e avant de l'aider � s'allonger, et comment il l'avait recouverte de moelleuses fourrures, et comment son visage et ses yeux sombres, si �loquents, lui apparaissaient dans un brouillard, ainsi qu'une vision comme ses r�ves de jadis... Mais cette fois la vision ne s'�vanouissait pas... Et elle entendait les mots qu'il lui murmurait tout en la soignant et la r�chauffant, des mots doux comme des caresses, comme s'ils �taient seuls au monde... Ce soir-l�, cela n'avait aucune importance. Ils �taient tous comme des b�tes �cras�es par les �l�ments hostiles, par la mar�tre nature... Ang�lique s'�veilla repos�e dans le creux de la nuit et, avec une jubilation intense, elle �couta la pluie frapper au-dehors, et les grands g�missements du vent. Des ombres jouaient dans les poutres noircies du plafond bas. Elle �tait �tendue par terre, parmi d'autres corps envelopp�s, et des ronflements sonores s'�levaient des quatre coins de la pi�ce. Mais elle fut certaine d'avoir entendu derri�re la cloison grogner un porc�! Un porc�! Quelle merveille�!... Il y avait un porc dans cette habitation, qu'on tuerait pour la No�l�! Et des couvertures et du rhum�! Que fallait-il de plus�?</p><p>Elle releva un peu sa t�te qui lui semblait lourde et l�g�re � la fois et vit tous ses gens endormis pesamment les uns contre les autres et, au coin de l'�tre, Kouassi-Ba accroupi, qui veillait sur eux comme un dieu tut�laire, en entretenant le feu. La chaleur �tait �touffante, presque insupportable. Ang�lique se prit � en jouir comme d'une nourriture apr�s la faim, dont on pense qu'on ne sera jamais rassasi�. Et la joie d'Ang�lique brillait comme une lampe au fond de son c�ur. Le rhum chaleureux des Iles y �tait pour quelque chose sans nul doute.</p><p>Cela lui rappelait la Cour des Miracles. La fraternelle communaut� des rejet�s, des maudits... Mais naturellement on ne pouvait pas comparer, car tout ici �tait magnifi� par la pr�sence de celui qu'elle aimait et ce n'�tait pas la mis�re et la d�ch�ance qui les rassemblaient, avec tous leurs compagnons, mais la communaut� d'une �uvre secr�te et grandiose qu'eux seuls pouvaient assumer et mener � bien. C'�tait un commencement et non pas une fin. C'�tait bien que Katarunk e�t disparu. Elle aimerait Wapassou. Katarunk �tait un lieu vou� � la trag�die. Autant le br�ler une supr�me fois et faire place nette. L�-bas, des songes l'avaient tourment�e... Ici, elle dormirait bien. Pour parvenir � Wapassou, il fallait franchir plusieurs passes, comme autant de verrous prot�geant le cirque de montagnes o� reposaient depuis des mill�naires, dans la roche m�me, l'or et l'argent insoup�onn�s. Un tron�on de la piste indienne des Appalaches passait � proximit�, mais les Indiens qui la suivaient parfois ne songeaient pas � faire halte dans ces parages et se h�taient, effray�s par l'ombre des falaises et l'on ne sait quelle farouche expression de solitude inscrite au front des monts. Qui oserait franchir, surtout l'hiver, le haut seuil neigeux qui gardait la vall�e o� s'allongeait la cha�ne des trois lacs�?</p><p>Sous ses paupi�res demi-closes, des images passaient et qui la remplissaient chaque fois d'une �motion profonde qui mettait des larmes au bord de ses cils�: Joffrey de Peyrac se d�tachant sur le ciel de temp�te et portant dans ses bras Honorine, Florimond et Cantor, courb�s sous le poids des enfants et tr�buchant dans la boue, et Yann tendant un verre d'eau-de-vie au vieil horloger transi, et Malaprade frottant pour les r�chauffer les pieds glac�s d'Elvire... Et maintenant... ��Dieu�! Qu'il faisait chaud�!...�� Ang�lique sortit un bras des fourrures et se souleva � demi. Joffrey de Peyrac dormait pr�s d'elle. Elle se souvint dans un �clair. C'�tait lui, ce soir, qui l'avait envelopp�e dans des fourrures et couch�e l�, et qui s'�tait �tendu le dernier pour r�parer ses forces. Il dormait, immobile, comme un gisant, fort et serein. Il avait triomph�, une fois de plus, de la guerre, de la mort, des �l�ments, et il r�parait ses forces pour affronter un jour nouveau.</p><p>Elle le contempla avec passion.</p><p>L'odeur min�rale qu'elle avait retrouv�e sur les v�tements des quatre mineurs, respir�e dans leurs paumes tendues, rugueuses et piquet�es d'�clats de poudre et de pierres, impr�gnait tout ici, et cet encens particulier, c'�tait le m�me dont elle l'avait senti jadis environn�, comme d'un myst�re subtil et personnel. Elle ne savait pas tout de lui. Elle l'avait d�couvert peu � peu. Le comte de Peyrac qui �blouissait Toulouse par ses fastes, ou qui menait un navire dans la temp�te, ou qui affrontait les rois et les sultans, oui, il �tait tout cela... Mais au-del� du guerrier et du gentilhomme, il y avait un autre personnage, presque inavou� parce que personne en son temps ne pouvait le comprendre. C'�tait l'homme de la mine, de la premi�re science, celle qui exprime l'enfantement de la cr�ation par la r�v�lation de secrets enfouis et invisibles... Ici, � Wapassou, il rejoignait les entrailles du sol o� sommeillaient l'or et l'argent, son royaume. Elle voyait bien d�j�, rien qu'� sa fa�on de dormir, qu'il serait mieux ici qu'� Katarunk. Et parce qu'il dormait si profond�ment, si totalement absent de toute pr�sence, m�me de la sienne, elle osa tendre le bras vers lui et passer sur sa joue bless�e une main maternelle.</p></section><section><p><strong>Chapitre 3</strong></p><p>Les deux charpentiers ne quittaient plus leur fosse. Du matin au soir, l'un perch� sur la poutre qu'ils d�bitaient en planches, l'autre dans le trou�; ils maniaient l'�norme scie avec des mouvements d'automate. Certains parmi les autres hommes abattaient des arbres, les �branchaient, les �quarrissaient. Peupliers pour les planches des cloisons et les bat-flanc, ch�ne noir pour les murs ext�rieurs, les bastions, sapin pour les goulottes, les meubles, les bardeaux du toit. D'urgence on agrandissait, on sur�levait. Tout d'abord la salle principale du poste gagna le double de sa longueur, on y adjoignit une grande chambre dans laquelle logeraient les Jonas et les enfants. Un petit r�duit qui, par le fait de la disposition rocheuse du terrain, se trouvait situ� un peu au-dessus du reste de l'habitation, fut d�barrass� des outils et des tonneaux qui l'encombraient et on l'am�nagea en chambre pour le comte de Peyrac et sa femme. On y per�a une fen�tre et l'on b�tit un �tre de galets qui serait reli� � la chemin�e centrale.</p><p>On ajoutait un grenier o� l'on rangerait les provisions et qui, formant matelas d'air, permettrait d'entretenir plus facilement la chaleur dans le reste de l'habitation. Le comte de Peyrac fit �galement creuser une cave pour les boissons, dans le roc, �difier une remise, un abri pour les chevaux. Les �chos r�sonnaient des bruits de cogn�es contre les troncs, des coups de marteau, du chant monotone et grin�ant de la scie, des bruits de planches et des poutres qu'on empilait.</p><p>Vint un jour o� tout le b�timent �tant � ciel ouvert, on s'installa de nouveau pour camper dans la prairie, comme durant le voyage, parmi les coassements des grenouilles et les bavardages des canards dans les roseaux.</p><p>Par bonheur, le ciel �tait redevenu pur.</p><p>La r�mission pr�dite par les augures canadiens se r�alisait. Les derniers jours d'octobre, les premiers de novembre s'�tir�rent dans une subite et miraculeuse s�cheresse, une ti�deur d�licieuse. Seules les nuits �taient froides et parfois, au matin, le poudroiement du gel bleuissait les montagnes.</p><p>D�s le premier matin, Ang�lique avait vu que ses impressions se confirmaient. Wapassou, dont le nom signifiait ��le lac d'Argent��, �tait un endroit cach�, � l'�cart de tout, un endroit o� l'on h�sitait � p�n�trer. Le plus urgent �tait de pr�parer l'hivernage. Les provisions de Wapassou, � part le ma�s et le porc que l'on y avait engraiss� pendant l'�t�, �taient presque �puis�es�; les quatre mineurs s'appr�taient � redescendre vers Katarunk lorsque la caravane �tait arriv�e. Katarunk n'existait plus et une trentaine de personnes devraient survivre aupr�s du lac d'Argent, plus une paire de chevaux.</p><p>S'abriter, se chauffer, manger. Il fallait b�tir, chasser, p�cher, accumuler les provisions de bois et de nourriture.</p><p>Ang�lique disputait aux oiseaux les derniers fruits rouges du sorbier et ceux, noirs, du sureau. Avec ces baies, elle soignerait les fi�vres, les bronchites, les douleurs, les maux de reins... Elle envoyait Elvire et les enfants � la cueillette de tout ce que l'on pouvait trouver encore de comestible sur les buissons, dans les halliers ou dans les landes, baies diverses, airelles, myrtilles, petites pommes ou poires sauvages et rabougries. La r�colte semblait d�risoire au regard des nombreux app�tits qu'il faudrait rassasier, mais sa valeur �tait grande, car ce serait peut-�tre une pinc�e de ces fruits s�ches qui les sauverait du scorbut vers la fin de l'hiver. Le scorbut, le mal des marins. Mais aussi celui des longs hivernages dans les r�gions inconnues. Et c'est pourquoi les marins, eux, l'appellent le mal de la terre. Savary avait enseign� � Ang�lique, au cours de ses voyages, � attacher de la valeur � la moindre �corce de fruit. Ici, il n'y en avait gu�re et l'on n'en reverrait pas m�rir d'ici longtemps. Mais les baies s�ch�es seraient salutaires.</p><p>Les enfants r�colt�rent ensuite des noix de carryer, des champignons dans les fonds rest�s humides, des noisettes, des glands pour le porc. Puis on les chargea de ramasser des galets dans la moraine au-dessus du lac, pour les ma�ons lorsque ceux-ci entreprirent de rehausser la grande chemin�e centrale � quatre foyers et d'en b�tir une autre dans le fond de la pi�ce principale.</p><p>Apr�s quoi ils durent surveiller les berges o� s'abattaient les oiseaux migrateurs, afin de prot�ger l'herbe et les plantes n�cessaires aux chevaux. Ils pataugeaient tout le jour en poussant de grands cris contre les volatiles, et entre-temps d�terraient dans le sable du p�mac, des sortes de patates douces en grappes, disputant ce r�gal aux oies sauvages. Mme Jonas s'�tait charg�e de faire la cuisine pour tout le monde. Chaque jour elle mettait � bouillir dans les marmites ma�s, pur�e de courges, viandes et poissons... � deux bras, elle tournait une louche de Dois aussi grande qu'elle dans trois grands chaudrons, pos�s sur des foyers rudimentaires. Elle demanda � son mari de lui fabriquer dans une vieille corne � poudre une trompe d'appel qui lui permettrait de rassembler tout son monde au moment des repas. Le reste du temps, on la voyait bondir alertement de droite � gauche, parmi les copeaux et les outils, afin de porter de l'eau-de-vie ou de la bi�re aux charpentiers, aux b�cherons dans la for�t, aux ouvriers dans la maison. Ses joues �taient rouges et vernies. Elle riait et disait qu'elle avait toujours r�v� d'�tre cantini�re.</p><p>La plus grande partie des viandes et des poissons rapport�e par l'�quipe des chasseurs et des p�cheurs dont faisaient partie Florimond et Cantor �tait destin�e au fumage. On avait dress� des claies sous lesquelles br�laient sans cesse des feux d'herbes s�ches et odorif�rantes. Ang�lique, assist�e de Kouassi-Ba et d'Eloi Macollet, prit en main l'op�ration. Elle passait ses journ�es agenouill�e dans l'herbe souill�e par le sang du gibier et des entrailles qu'on rejetait, les manches trouss�es, les mains poiss�es, � couper et d�biter en tranches tr�s minces des quartiers de viande d�soss�s au pr�alable par le vieux Macollet. Kouassi-Ba disposait les tranches au-dessus des feux. On avait suspendu tout travail de mine devant l'urgence des besognes et le vieux n�gre ne quittait plus Ang�lique d'une semelle. Comme autrefois, il ne cessait de lui faire des confidences, �voquant le pass�, racontant ses aventures avec le comte de Peyrac en M�diterran�e et au Soudan, toute cette partie de la vie de son mari qu'elle ne pouvait qu'imaginer.</p><p>��Il n'�tait pas heureux sans toi, m�d�me, disait le vieux n�gre... Le travail, oui, la mine, l'or, les voyages, les trafics avec les sultans, le d�sert, oui tout cela contentait son esprit... Mais pour les femmes, c'�tait fini...</p><p>��Humm... Je ne te crois gu�re.</p><p>��Si, si�! Crois-moi, m�d�me�! Les femmes, c'�tait pour le corps seulement. Mais pour le c�ur... c'�tait fini.</p><p>Et elle �coutait parler son ami Kouassi-Ba, tandis que, de sa main experte de restauratrice du Masque Rouge, elle coupait, tranchait, allait m�me jusqu'� d�sosser d'une poigne �nergique un jarret ou une �paule ou brisant des c�tes d'un coup pr�cis de tranchoir. Eloi Macollet la surveillait du coin de l'�il. Il aurait bien voulu critiquer, mais il n'y avait rien � dire.</p><p>��Y a pas, on dirait que vous avez pass� toute votre vie dans un wigwam.</p><p>La t�te pench�e, les yeux rougis par la fum�e, les mains rouges de sang, Ang�lique ne se laissait pas distraire de sa besogne. Chaque pile de tranches bien fum�es qui s'empilait dans les paniers d'�corces ou d'herbes tress�es, c'�tait un repas de gagn�; chaque panier rempli, c'�tait un jour de survie...</p><p>Daims, cerfs, chevreuils abattus �taient tra�n�s sur la prairie et les couteaux aiguis�s se mettaient promptement en besogne. Il y eut m�me un ours que Florimond avait tu�, en lui sautant sur l'�chine, et en plongeant son coutelas au d�faut de la nuque une premi�re fois, puis lui tranchant la carotide d'un second coup port� plus avant.</p><p>��Jamais je n'ai entendu parler d'un ours tu� de cette fa�on-l�, disait Nicolas Perrot.</p><p>Florimond ne faisait jamais les choses comme tout le monde. Il s'en tira avec son justaucorps d�chir� et une estafilade caus�e par un coup de griffes.</p><p>Sur cette jeune poitrine encore lisse, Ang�lique posa une compresse rafra�chissante tandis que Florimond lui contait son exploit en d�tail en d�vorant une aile de dindon r�ti. La force de Florimond �tait prodigieuse et il se cr�ait d�j� une l�gende � son endroit. Les colons d'Am�rique aimaient les superlatifs. Florimond �tait en train de devenir ��le jeune homme le plus fort de l'Am�rique septentrionale��. En le regardant avec fiert�, Ang�lique se rappelait combien il avait �t� fr�le �tant petit.</p><p>La graisse de l'ours fut mise � fondre pour alimenter les lampes et sa peau fut tann�e afin de faire une couverture suppl�mentaire pour l'hiver.</p><p>Bien qu'il f�t tardif, l'hiver maintenant arrivait � grands pas. Parfois un coup de vent r�che venu on ne sait d'o� passait brutalement au ras de la cime des arbres. De rouge en ros�, de ros� en mauve, la for�t �tait devenue grise. Les sommets ronds des montagnes, plant�s de pins et de sapins, semblaient coiff�s d'une calotte plus sombre, brun violac�, qui soulignait le relief ondulant des Appalaches. L'haleine de la for�t avait perdu son parfum surchauff� de b�te fauve et de fruits de ronces. Les animaux � fourrure, ours, renards et marmottes, commen�aient � se retirer dans leur trou�; restait une senteur de champignons et de mousse, de feuilles mortes et d'�corces qui �tait d�j� celle de l'hiver. De plus en plus nombreux chaque soir, des troupeaux d'oiseaux migrateurs, canards et oies surtout, s'abattaient sur les lacs et les �tangs. De jour, le ciel en �tait obscurci. Ils manifestaient une panique bruyante, celle des gens qui se sont attard�s en chemin et qui essaient de rattraper le temps perdu. On ne pouvait plus les chasser des prairies. Un jour, Ang�lique, arm�e d'un b�ton, dut d�fendre Honorine contre les attaques d'une grosse bernache blanche, noire et grise.</p><p>Devant le corps de la b�te qu'elle rapporta par le cou � Mme Jonas pour le prochain repas, elle songea aux bienfaits de la graisse d'oie dans les maladies de l'hiver, les cataplasmes pour les bronches, les onguents pour les br�lures et aussi qu'il serait bon de manger de savoureuses pot�es de volaille pour se d�lasser du pemmican. Tout ce gibier d'eau qui grouillait l� � profusion, que ne pouvait-on s'en emparer, l'enfermer dans des terrines pour les jours d�serts�?... Comment le conserver�? Elle r�fl�chit. Il y avait une abondante provision de graisse d'ours. Peu � peu l'id�e germa en elle d'enrober chaque volatile dans une couche de graisse comme l'on conserve le confit d'oie dans les Charentes ou le P�rigord. Joffrey de Peyrac approuva ce projet, confirmant que la graisse prot�gerait les volailles des alt�rations caus�es par le contact de l'air. Pour plus de pr�cautions, il conseilla de les fumer l�g�rement auparavant. On pr�para pour r�cipients des vessies de femelles d'�lan, et d'ours, que les chasseurs ont coutume de conserver � cet usage car elles ont une grande contenance. Une cabane � boucan fut construite pour permettre un fumage rapide et l'on y entassa du bois de gen�vrier.</p><p>Chaque soir une �quipe d'hommes arm�s de b�tons descendait vers le lac. C'�tait une tuerie parmi la gent ail�e. T�tes vertes, violettes, rouges, blanc candide, hupp�es, scintillantes, s'abattaient, fracass�es, dans un grand �claboussement de plumes. Les trois femmes, assises un peu plus loin, plumaient, plumaient � en avoir les doigts �corch�s, vidaient des entrailles, troussaient, coupaient des cous et des pattes. Les enfants couraient disposer les b�tes ainsi pr�par�es sur les claies de la cabane. Le lendemain matin, on les retirait, d�ment fum�es, et, apr�s les avoir dispos�es dans les pr�cieuses vessies ou, quand celles-ci manqu�rent, dans des r�cipients d'�corce, de bois ou de vannerie, on les arrosait de graisse chaude. Quand il n'y eut plus de r�cipients, on alla jusqu'� coudre les b�tes dans des sacs de peaux de biche. Les enfants, � force de cueillir des brass�es de gen�vrier, avaient les doigts couverts de piq�res. Ang�lique, pour sa part, n'osait plus regarder ses mains. Noircies, rugueuses, bless�es, elles �taient affreuses.</p><p>L'odeur du boucan et des fritures qui stagnait au fond de la vall�e close se m�lait � celle de bois frais du b�cheronnage.</p><p>Un nuage bas, �pais, s'�tendait loin au-dessus des lacs portant jusqu'� leurs confins des parfums de s�ve, de r�sine, d'herbes et d'�pines, de sang et de l'acre chair sauvage. Des hommes travaillaient l�...</p><p>Les quelques Indiens qui passaient encore sur la piste des Appalaches flairaient ces odeurs insolites et se rapprochaient de l'emplacement du camp. Ils �taient sans bagages, des errants, des familles solitaires, � la recherche d'un �tang o� p�cher le castor en hiver. Ils suivaient la cr�te au-dessus du lac et, avant de dispara�tre de l'autre c�t� de la falaise, se penchaient pour guetter curieusement, � travers les draperies noires des conif�res, le camp du lac d'Argent, tout sonore des coups de hache contre les troncs, tout bleu sous la nappe de fum�e qui s'�levait des claies de boucanage.</p><p>Les Blancs cherchaient-ils � demeurer ici quand viendrait l'hiver�? se demandaient-ils. Ils �taient trop nombreux. Ils �taient fous, ils mourraient... C'�tait un lieu tabou. De plus ils avaient d'�tranges animaux qui paissaient sur les berges. Ni des orignals ni des bisons... Ceux-l� exigeaient aussi de manger. Quoi donc en hiver�? Effray�s, les Indiens s'enfuyaient prestement�: cela n'annon�ait rien de bon.</p><p>Cependant, un matin, Ang�lique, toujours occup�e � couper de la viande, �prouva le poids d'une main imp�rieuse sur son �paule. Levant les yeux, elle reconnut Mopountook, le Sagamore des M�tallaks. Toujours superbe, et demi-nu malgr� le froid vif, il lui fit signe de se lever et de le suivre.</p><p>Il l'emmena tout d'abord sur la rive du premier lac, toucha le sable, go�ta � plusieurs reprises l'eau pr�s des berges et celle d'un petit ru qui se d�versait l� formant un bassin tranquille avant de s'�couler dans le lac. Comme certain cristal de roche qui garde en ses transparences des reflets d'ambre, l'eau limpide �tait brune. C'�tait de l'eau des marais, de l'eau mimique, c'est-�-dire filtrant � travers l'humus. On y faisait des lessives merveilleuses. Ang�lique comprit que Mopountook lui demandait si elle �tait satisfaite de la qualit� des eaux en cet emplacement. Elle hocha la t�te � plusieurs reprises affirmativement. Il l'entra�na donc plus loin, lui fit remonter la c�te, puis descendre l'autre versant, l'arr�tant devant des �tangs, des ruisseaux et des sources.</p><p>��Ware�! Ware�! disait-il.</p><p>C'est-�-dire�: l'eau. C'�tait un mot ab�nakis qu'avec lui elle finirait par savoir�!</p><p>Plus loin on rencontra une eau tr�s claire mais qui avait un go�t de calcaire dur. Donc une eau ennemie. Ang�lique secoua la t�te, fit mine de recracher l'eau et d�clara qu'on ne pouvait en boire.</p><p>Mopountook approuva hautement. La femme blanche avait bien du discernement. La promenade continua et ils rencontr�rent des eaux rousses, ferrugineuses, des eaux troubles et inqui�tantes mais savoureuses.</p><p>Alors, tard dans l'apr�s-midi, il lui d�couvrit une source presque invisible au sein d'une petite clairi�re, une eau qui jaillissait et disparaissait simultan�ment, sans un fr�missement, aussit�t bue par le terrain spongieux, une offrande silencieuse et ininterrompue de la terre, une eau � la saveur verte. On avait par elle le go�t de la feuille sur la langue. Le printemps y revivait�: cresson, sauge, menthe m�l�s. Le charme de cette source agit sur Ang�lique jusqu'� lui faire perdre la notion du temps.</p><p>D'abord, elle avait essay� de faire comprendre � Mopountook qu'elle ne devait pas trop s'�loigner du poste. Plus tard, elle dut renoncer car ils avaient tellement tourn� en rond dans la for�t qu'elle craignait de s'�garer en le quittant.</p><p>Le soir tombait lorsqu'on la vit r�appara�tre sur les talons du grand diable rouge. Elle �tait fourbue. Une fois de plus, on avait cherch� dans l'inqui�tude la comtesse de Peyrac. Mopountook se rengorgea. Il �tait extr�mement satisfait de sa journ�e de prospection des sources et des heureuses dispositions d'Ang�lique � les reconna�tre. Digne et familier, il entoura d'un bras protecteur les �paules du comte, plut�t m�content, et lui dit que son c�ur se r�jouissait.</p><p>La femme blanche, expliqua-t-il, �tait, naturellement, comme toutes ses pareilles, les femmes, assez rebelle, et un peu trop encline � persuader un homme qu'il ne savait pas ce qu'il faisait, mais elle reconnaissait l'eau des sources et elle savait en distinguer le go�t. C'�tait un grand don. Un don b�n�fique. Lui, le chef local, car le lac Umbagog �tait de leur voisinage, il souhaitait que les Blancs demeurassent longtemps au lac d'Argent, et la piste des Appalaches rena�trait, cette piste que les Indiens suivaient jadis en commer�ant depuis le grand fleuve du Nord jusqu'aux rives de l'Oc�an.</p><p>Il se r�v�la que cette journ�e eut des cons�quences b�n�fiques. Car, d�s le lendemain, les Indiens M�tallacks se pr�sent�rent disant qu'il serait bon que les Blancs vinssent participer avec eux � une derni�re grande chasse avant l'hiver. Les Blancs apporteraient leurs fusils, poudre et balles et, en �change de l'aide mutuelle, on leur laisserait une part des b�tes pi�g�es.</p><p>Les orignals ou �lans commen�aient � descendre du Canada vers les r�gions moins �pres du Maine. Mopountook, en revenant de Wapassou, �tait venu secouer ses Indiens, leur reprochant leur paresse juste au moment o� le gibier connaissait une recrudescence passag�re, qu'aussi bien leur indolence �tait la cause des famines qui les accablaient chaque ann�e. Ils se figuraient toujours avoir assez de provisions, mais on n'a jamais assez de provisions pour traverser le long hiver. D'ailleurs, Mopountook avait fait un songe�: le Manitou leur ordonnait d'organiser une derni�re grande chasse et d'y convier les Blancs du lac d'Argent qui avaient affront� les f�roces Iroquois et s'en �taient tir�s vivants avec leurs cheveux sur la t�te, par l'habilet� de leurs langues et de leurs magies�! Et il en fallait pour convaincre un Iroquois de renoncer � sa vengeance. Ces Blancs avaient pay� le prix du sang par l'incendie de leurs marchandises. Suivait alors la nomenclature de ces nombreuses et splendides marchandises, sacrifi�es au feu et que les Indiens M�tallaks r�citaient sur un ton de litanies en se d�lectant. Cent balles de fourrures, de l'eau-de-vie, des couvertures d'�carlatine, etc. L'Homme du Tonnerre n'�tait pas un Blanc comme les autres. Il avait des pouvoirs. Mieux valait s'en faire un ami. Mopountook et les siens, les tribus du lac Umbagog, leurs voisins, les prenaient sous leur protection.</p><p>Nicolas Perrot, Florimond, Cantor et un des Anglais partirent, en leur compagnie, pour quatre ou cinq jours vers l'Ouest, afin d'organiser la plus grande chasse de l'ann�e, tandis que l'effort des autres se portait � l'ach�vement du poste.</p><p>Quand les chasseurs du lac Umbagog revinrent vers la fin de la premi�re semaine de novembre, il y eut recrudescence de besognes et de travaux. Enfin, l'on put consid�rer que la r�serve de vivres �tait suffisante. Avec de la chance, un printemps pr�coce, quelques bonnes pi�ces prises aux pi�ges qu'on placerait dans la neige, on franchirait l'hiver. Eloi Macollet hochait la t�te, rassur�.</p><p>��On ne sera peut-�tre pas oblig�s de se manger entre nous.</p><p>��Que racontez-vous l�! Quelle horreur�!...</p><p>��H�! c'est arriv�, ma bonne dame.</p><p>Il plaisantait � peine.</p><p>Ang�lique, en l'entendant, se sentait �treinte d'une brusque appr�hension. Elle oscillait d'un �tat d'euphorie que lui inspirait la beaut� de l'endroit d�sert et cach� � celui d'une crainte naturelle, lorsqu'elle envisageait l'�preuve qui les attendait et combien ils �taient peu arm�s pour l'affronter. Ces hommes et ces quelques femmes entass�s dans un espace restreint avec des vivres insuffisants, pas de rem�des, l'isolement total, pesant, dans un cercle ferm�, ces enfants surtout, vies fragiles, devraient survivre � l'hiver.</p></section><section><p><strong>Chapitre 4</strong></p><p>Joffrey de Peyrac n'avait rien dit lorsqu'il avait vu Ang�lique prendre en main la dure t�che du boucanage. Elle se doutait qu'il l'observait de loin et tenait � se montrer � la hauteur.</p><p>��S'imagine-t-il que je ne suis bonne � rien et que je vais rester les bras crois�s�? Il fallait gagner un an. C'�tait bien ce qu'il avait dit, n'est-ce pas�? Et pour l'instant ils poss�daient � peine plus que leurs v�tements sur le dos.</p><p>L'aider � survivre, � triompher, avec quelle exultation secr�te elle s'y emploierait, elle qui de si longtemps n'avait pu le servir.</p><p>La pens�e d'�uvrer pour lui et de racheter en quelque sorte par ce fait ses trahisons pass�es illuminait les yeux d'Ang�lique. Et les besognes les plus rudes lui paraissaient faciles. Il y a des choses que le temps seul peut prouver. La fid�lit� d'un amour entre autres. Elle r�ussirait � abattre ce mur de m�fiance � son �gard qui hantait parfois Joffrey de Peyrac. Elle lui prouverait qu'il �tait tout pour elle et aussi qu'elle n'empi�tait en rien sur sa libert� d'homme, qu'elle ne p�serait pas sur sa vie, qu'elle ne risquait pas de le d�tourner des travaux et des buts qu'il s'�tait assign�s.</p><p>La crainte qu'il p�t un jour regretter de l'avoir emmen�e avec lui, ou m�me de l'avoir retrouv�e, lui donnait des sueurs froides. Ce fut un temps o� les al�as du campement les s�paraient de nouveau�; elle se tourmentait loin de lui. Comme pendant le voyage les hommes s'entassaient vaille que vaille sous de rustiques abris d'�corce � l'indig�ne�; pour les femmes et les enfants, on avait b�ti un wigwam plus spacieux avec � l'une des extr�mit�s une petite chemin�e h�tivement dress�e. L'abri �tait suffisamment chaud mais Ang�lique recommen�ait � r�ver qu'elle �tait encore seule, cherchant d�sesp�r�ment son amour perdu � travers le monde, ou bien elle le voyait, la rejetant, avec ce regard inflexible qu'il avait eu sur le Gouldsboro.</p><p>Aussi elle travaillait comme une esclave. Et d�s qu'elle avait un instant elle courait avec les enfants dans la for�t pour ramasser des fagots. On manquait de bourr�es et elle savait d'exp�rience que rien n'est pire par un matin d'hiver que de ne pouvoir allumer le feu. Ils se h�taient de ramasser branches et branchettes tomb�es � terre pour les entasser dans la remise avec la r�serve de b�ches.</p><p>Ramasser du bois �tait une besogne qui avait toujours plu � Ang�lique. Au ch�teau paternel, lorsqu'elle �tait fillette, la tante Pulch�rie disait que c'�tait le seul travail auquel elle consentait volontiers. Elle savait faire rapidement d'�normes fagots qu'elle portait sans faiblir. La premi�re fois que les hommes de Peyrac l'avaient vue revenir du bois, comme une for�t en marche, et courb�e comme une vieille femme sous sa charge, avec la petite troupe des enfants derri�re elle, ils �taient demeur�s bouche b�e et n'avaient su que dire ni que faire. Elle accomplissait si parfaitement toutes les besognes entreprises qu'une intervention paraissait d�plac�e, et ils s'en abstinrent. Mais ils s'interrogeaient entre eux et n'arrivaient pas � se faire une opinion. C'�tait une femme qui avait travaill� dur dans sa vie, et que rien ne rebutait, mais c'�tait aussi une grande dame qui avait l'habitude d'�tre servie, de commander, de se payer du bon temps. Seulement, voil�, elle n'aimait pas qu'on m�lange les deux c�t�s de son caract�re.</p><p>Et si un homme, en ces temps de rudes et urgents travaux qui pr�c�d�rent le premier hivernage de Wapassou, s'approchait d'elle pour l'aider, il arrivait qu'elle le renvoy�t un peu s�chement.</p><p>��Laissez donc, mon gar�on, vous avez autre chose � faire de plus press�! Si j'ai besoin de vous, je saurai vous appeler.</p><p>Joffrey de Peyrac l'observait aussi. Il l'avait vue s'activer autour des feux de boucan, avec une comp�tence quasi professionnelle. Il l'avait vue d�pouiller de leurs peaux des daims ou des cerfs, vider des entrailles, briser des os, plumer, couler la graisse naus�abonde, porter les chaudrons hors du feu, tout cela avec une habilet� quasi miraculeuse de ses petites mains fines et rac�es et une �nergie de portefaix.</p><p>Avec un m�lange d'�tonnement et d'estime, il la d�couvrait extr�mement vigoureuse, capable, entendue � mille choses auxquelles son �ducation et surtout la vie dor�e et luxueuse qu'il lui avait donn�e � Toulouse ne semblaient pas l'avoir destin�e. Et dans le mouvement d'irritation qui, parfois, avait �t� sur le point de le porter vers elle pour lui arracher le tranchoir, le couteau de boucher qu'elle maniait avec tant de dext�rit�, ou encore la chaudi�re pesante qu'elle d�pla�ait d'un seul coup de reins, ou la charge de bois mort sous laquelle elle se courbait, il avait senti la violence du mauvais sentiment douloureux que lui causait le souvenir des ann�es de l'absence.</p><p>Car c'�tait l'autre femme, ��l'inconnue��, celle qui avait appris � vivre sans lui, qu'elle lui r�v�lait, et il lui en voulait presque d'�tre si forte, sans faille, et d'avoir tant appris loin de lui. Il se souvenait de la phrase qu'elle lui avait jet�e certain jour, sur le Gouldsboro�: ��Et comment auriez-vous souhait� me retrouver�? M�chante, sotte, inutile, n'ayant rien appris de la vie que j'ai d� affronter�?...��</p><p>Oui, en v�rit�, il n'avait pas compt� avec la valeur r�elle de la personnalit� d'Ang�lique et sur ce qu'elle en ferait, livr�e � elle-m�me. Et il se disait qu'il avait encore beaucoup � apprendre sur les femmes � cause de celle-ci. L'admiration et la jalousie se disputaient son c�ur. Ang�lique n'�tait pas tout � fait dupe de cette faiblesse en lui. Fine, elle en comprenait la cause et cela lui faisait presque plaisir, car il �tait si fort, si sup�rieur, qu'elle �tait comme rassur�e de le sentir un peu vuln�rable. Elle lui lan�ait alors en passant un regard o� il y avait � la fois une douce ironie, de la tendresse, mais aussi quelque chose d'insondable qui lui faisait mal.</p><p>��Ne soyez pas inquiet, disait-elle en secouant la t�te avec un sourire. J'aime ces travaux, et puis... j'ai connu des esclavages pires que de ramasser du bois mort pour l'amour de vous...</p><p>Et il sentait comme une lame aigu� s'enfoncer dans son c�ur. Comment pouvait-elle donc rester ainsi la seule femme capable de le faire souffrir, lui, si blas�, et cela en �tant seulement elle-m�me�?...</p><p>� vrai dire, il ne pouvait rien lui reprocher. Il n'y avait pas de fausse humilit�, ni m�me de provocation dans son attitude. Mais ce qu'elle poss�dait, elle l'avait acquis loin de lui. Et cela le taraudait d'un d�sir farouche de revanche. Pour elle, il �tait d�cid� plus que jamais � triompher des �l�ments contraires, et telle �tait son ardeur de dominer le sort qu'il la communiquait aux siens avec la certitude que rien ne pouvait pr�valoir contre lui. Une activit� de fourmili�re r�gnait � Wapassou. Lui-m�me s'occupait de tout, dirigeant les charpentiers et les ma�ons, conseillant les tanneurs et les menuisiers, et il n'�tait pas rare de le voir prendre de ses mains la haute cogn�e de b�cheron et abattre un arbre en quelques coups pr�cis et violents, comme s'il avait voulu lui-m�me affronter la nature rebelle et la vaincre en combat singulier.</p><p>Ainsi sans se parler, ce temps de labeur continuait de les lier, par ce qu'ils apprenaient d'eux-m�mes, par ce qu'ils ne s'avouaient pas, par ce qu'ils pressentaient l'un de l'autre. Peyrac devinait les inqui�tudes d'Ang�lique. Il avait remarqu� qu'un exc�s de fatigue la rendait sujette � des instants de doute o� elle voyait tout en noir. � ces moments-l�, la vision de Ca�n dans la temp�te revenait la hanter. Et s'il �tait vrai que Dieu f�t contre eux�? s'interrogeait-elle... S'ils �taient vraiment des r�prouv�s�?... Condamn�s d'avance o� qu'ils aillent, elle ou lui�? � quoi bon lutter�?... Il lui revenait aussi le souvenir d'un regard de haine d'un �tre tapi dans les buissons au bord d'un lac, et qui s'�tait pos� sur elle ce jour o� elle se baignait et avait enfonc� en son c�ur une fl�che empoisonn�e... Ce souvenir revenait souvent. Il lui arrivait de s'arr�ter � la lisi�re des arbres, en revenant du bois, afin de pouvoir jeter un long regard d�vorant sur les alentours. Il y avait des constructions bizarres au pied des deux collines sur la gauche, des madriers dress�s et des roues, qui se d�tachaient comme des instruments de supplice, de cauchemar, sur les flancs d�cap�s de la montagne qui montrait des trous b�ants d'ombres ou des plaies livides et fra�ches. Au sommet se dressait la couronne d'une petite for�t d'o� de longs filets de fum�e ne cessaient de s'�lever nuit et jour, comme d'un encensoir. Ce n'�tait � tout prendre, elle le savait, que des huttes de charbonnier, au d�me arrondi et colmat� de glaise, couvrant dans la chaleur d'une combustion ininterrompue le bois de sureau et de bouleau, dont les mineurs tiraient le charbon n�cessaire � ces travaux.</p><p>L'habitation o� ils allaient tous s'enfermer comme dans l'Arche sortait de terre � l'extr�mit� du promontoire, et maintenant on voyait bien nettement son toit de bardeaux blancs et ses trois hautes chemin�es, de cailloux, dress�es.</p><p>Une autre chose inqui�tait Ang�lique d'une fa�on sourde. Malgr� les qualit�s qu'elle avait commenc� d'appr�cier en eux, les compagnons de Peyrac restaient des hommes rudes, peu commodes, et somme toute inqui�tants. Quand on s'enfermerait dans le fort, qu'allait-il se passer avec la promiscuit�, l'opposition des caract�res, les privations, le manque de femmes�? Tout cela n'allait-il pas cr�er une atmosph�re irrespirable�? Lorsqu'elle �tait chef de guerre, en Poitou, elle se souvenait que ses paysans ha�ssaient ceux qu'ils soup�onnaient d'�tre ses amants�: La Morini�re ou le baron du Croisset... Ici, la situation �tait analogue. La r�serve qu'ils �prouvaient � l'�gard de la femme du chef se muerait peut-�tre en un autre sentiment. Ang�lique savait bien que l'attitude distante de son mari devant les autres avait pour but de ne pas �veiller la jalousie de ces hommes solitaires. Mme Jonas y pensait aussi et s'inqui�tait pour Elvire, jeune femme en �ge d'�tre courtis�e. Jusqu'ici les hommes se montraient courtois envers elle, mais lorsqu'on serait tous enferm�s et que l'ennui les gagnerait...</p><p>Un soir, Joffrey de Peyrac prit Ang�lique par le bras et l'emmena au bord du lac. Le froid sec �tait agr�able.</p><p>��Vous �tes en souci, ma belle�? Je le vois � votre visage. Confiez-moi vos peines�!...</p><p>Avec un peu d'embarras, elle lui dit les craintes qui l'assaillaient parfois. Tout d'abord, le mauvais sort, la malchance ne seraient-ils pas plus forts que leur vaillance. La faim, le froid, le travail�? Non, elle ne les redoutait pas. Quand elle �tait � Monteloup, la vie qu'ils menaient tout l'hiver �tait-elle si diff�rente de celle qui les attendait ici�? L'isolement, les gros travaux, et il n'y avait pas jusqu'� la menace d'incursion de bandits, comme ici celle des Indiens ou des Fran�ais, qui ne cr��t le m�me climat d'ins�curit� et d'alerte. Non, ce n'�tait pas cela... Elle aimait Wapassou...</p><p>Il comprit ce qu'elle ne voulait dire.</p><p>��Vous avez peur de la mal�diction qui me pour suit�? Mais, mon amour, il n'y a pas de mal�diction.</p><p>Il n'y a jamais de mal�diction. Au contraire, il n'y a eu qu'un d�saccord entre des �tres qui se sont attard�s sur les voies de l'ignorance et moi-m�me, pour lequel Dieu a bien voulu �clairer des chemins inconnus. Et m�me devrais-je la payer de la pers�cution, je ne regretterais pas qu'Il m'ait fait cette gr�ce. Je suis venu dans ces contr�es pour les valoriser. Y a-t-il en cette action de quoi d�plaire au Cr�ateur�?</p><p>��Non. Ne soyez donc pas superstitieuse et m�fiante � l'�gard de Dieu. C'est l� que r�siderait le Mal...</p><p>Il tire de son pourpoint la petite croix d'or qu'il avait arrach�e du cou de l'Ab�nakis tu�.</p><p>��Regardez ceci... Que voyez-vous�?</p><p>��C'est une croix, dit-elle.</p><p>��Moi, ce qui me frappe, c'est qu'elle est en or... Parce que j'ai vu beaucoup de ces petits bijoux au cou des indig�nes, des croix et d'autres signes, je me suis d�cid� � explorer le pays. La seule explication qu'on m'en donnait c'�tait que ces bijoux avaient �t� offerts aux riverains par des matelots malouins rel�chant sur les c�tes, et cela ne me contentait pas. Nos Bretons ne sont pas si g�n�reux. Une croix de cuivre aurait suffi comme cadeau. Celles-ci avaient donc �t� fa�onn�es sur place, ce qui prouvait qu'il y avait de l'or et de l'argent en ces contr�es o� les Espagnols avides n'avaient rien trouv�, habitu�s qu'ils �taient aux tr�sors incas et azt�ques. Tr�s peu d'or visible, en effet, comme les p�pites qu'on lave au ruisseau, mais peut-�tre beaucoup d'or invisible. Les croix avaient raison. J'ai trouv�. La croix m'a guid� comme vous voyez. Wapassou est la plus riche de ces mines, mais j'en ai d'autres un peu partout dans le Maine. Maintenant que je sais que le gouvernement du Canada a l'�il sur moi, il me faut me h�ter pour faire fructifier mes trouvailles... J'aurais voulu vous installer avec plus de confort � Katarunk. Cependant, en venant ici, nous avons gagn� du temps. Il nous faut seulement franchir l'hiver, ce sera dur. Ici, notre seule ennemie sera la nature. Mais c'est d'elle aussi que je tirerai ma puissance. Autrefois, j'avais la fortune sans la puissance. Il me faut encore acqu�rir la premi�re pour avoir le droit de vivre. Il me sera plus facile d'y parvenir dans le Nouveau Monde que dans l'Ancien.</p><p>Puis, marchant � petits pas le long du lac et la tenant tr�s fort serr�e contre lui, il continua de lui parler.</p><p>���coutez-moi, ma ch�rie, nous sommes tous ici gibier de potence, c'est pourquoi nous survivrons. Mes hommes, je les ai choisis parce que je sais qu'ils connaissent la valeur de la patience. La prison, les gal�res, la captivit�, le fond de l'abjection atteint en compagnie des pires r�sidus de l'humanit�, c'est une �cole de patience... De longs jours de neige � supporter avec parfois le ventre creux�? Ils en sont tous capables. Ils ont �t� capables de plus... Le froid, la faim, la promiscuit�?... Qu'est-ce pour eux�? Ils ont connu pire... Vous craignez peut-�tre que les enfants r�sistent mal. Mais si on leur conserve le n�cessaire et qu'ils se sentent entour�s d'affection, ils ne souffriront pas. Les enfants ont une r�sistance extraordinaire lorsque leur c�ur est content�.</p><p>��J'ai confiance aussi en vos amis Jonas... ces gens �galement connaissent la patience. Ils ont attendu le retour de leurs fils pendant des ann�es. Un jour, ils ont compris qu'ils ne les reverraient jamais. Et ils ont surv�cu. Elvire�? J'ai accept� d'emmener cette jeune femme avec nous parce qu'elle m'en a suppli�. Je sais pourquoi. Elle ne pouvait plus supporter ses compagnons de La Rochelle, les accusant d'avoir caus� la mort de son mari en l'entra�nant dans une r�bellion que j'ai d� briser et o� il a �t� tu�. Elle se remettra mieux avec nous qu'� Gouldsboro. C'est d'ailleurs un sentiment analogue, je crois, qui a pouss� les Jonas � quitter la c�te et � nous accompagner. J'ai accueilli de bon gr� leur venue. Je souhaitais pour vous des compagnes avec lesquelles vous puissiez deviser de vos menus soucis. Et les enfants d'Elvire seraient des compagnons de jeu pour Honorine, afin qu'elle se sente moins solitaire, maintenant que je vous accapare.</p><p>��Je vous remercie d'avoir pens� � tout cela et je suis en effet heureuse d'avoir des amies et de voir Honorine en bonne amiti� avec Barth�l�my et Thomas, qu'elle connaissait d�j� � La Rochelle. Mais je commence � me rendre compte que pour vous, emmener des enfants et surtout des femmes, c'�tait vous cr�er une source d'embarras et de difficult�s.</p><p>��Ce peut �tre au contraire une source d'avantages et de bienfaits, dit Peyrac gaiement. Les pr�sences f�minines ont une excellente influence sur l'esprit des hommes. � vous, mesdames, de nous le prouver.</p><p>��Vous ne craignez donc jamais rien�?</p><p>��J'aime le risque.</p><p>��Mais ne pensez-vous pas que ces hommes priv�s de femmes n'�prouvent � la longue de la jalousie vis-�-vis de vous que j'ai accompagn�, ou de la concupiscence � l'�gard d'Elvire, qui est jeune et jolie, et que cela n'entra�ne des conflits, des disputes entre eux�?</p><p>Elvire commence � se sentir effray�e et troubl�e � la pens�e qu'elle pourrait se trouver en butte � leurs galanteries lorsque nous serons tous enferm�s dans ce petit poste pour de longs mois.</p><p>��A-t-elle eu � se plaindre de quelques-uns d'entre eux�?</p><p>��Je ne crois pas.</p><p>��Qu'elle ne redoute donc rien, dites-le-lui de ma part. Mes hommes ont �t� avertis. La pendaison est le moindre des ch�timents qu'ils risquent s'ils se permettent de manquer de respect � une seule des Femmes qui se trouvent ici.</p><p>��Vous feriez cela�! s'exclama Ang�lique en le regardant avec effroi.</p><p>��Certes�! Ai-je h�sit�, sur le navire, � pendre le Maure Abdullah qui avait voulu violer Bertille Bertelot�? Et pourtant c'�tait pour moi un fid�le serviteur, dont je peux regretter aujourd'hui le d�vouement. Mais la discipline passe avant tout. Mes hommes le savent. Ma ch�re, ici, nous sommes toujours sur un navire. En caravane, nous �tions encore sur un navire. Cela veut dire que je reste le seul ma�tre � bord. Avec tous les droits. Celui de vie et de mort sur mes hommes, celui de r�compenser ou de punir, et aussi celui d'organiser ma vie � ma guise, et m�me d'avoir pour �pouse la plus belle femme du monde.</p><p>Il l'embrassa en riant.</p><p>��Ne craignez rien, ma petite m�re abbesse�!...</p><p>Les femmes se font parfois des id�es fausses sur la v�ritable nature de l'homme. Vous avez trop v�cu parmi des oisifs vicieux au c�ur sec, des impuissants en fait, et qui recherchent dans de perp�tuelles aventures sexuelles un rem�de � leur incapacit�, ou bien parmi des brutes qui n'ont rien en t�te d'autre que l'app�tit de leurs instincts. Les gens de mer sont d'une autre esp�ce. S'ils ne savaient pas se passer des femmes, ils ne s'embarqueraient pas. Ce qui leur tient lieu de passion, de volupt�, c'est l'aventure, le mirage de la fortune, de la d�couverte, c'est le r�ve et la route pour l'atteindre... Pour certains, sachez qu'une t�che aim�e peut occuper sens et c�ur. La femme n'est qu'un surplus, agr�able certes, mais qui ne d�termine pas leur existence. Il y a plus pour nous, ici, je vous le r�p�te, ma ch�re�! N'oubliez pas ce qui nous lie. Nous sommes tous gibier de potence, m�me les Huguenots condamn�s � l'ignominie par les j�suites et le roi de France... Quant aux autres�!... Chacun a son secret... En prison aussi on apprend � se passer de femmes. Il arrive que l'amour de la libert� remplace tous les autres amours. C'est une passion beaucoup plus forte, beaucoup plus br�lante qu'on ne croit... Elle occupe l'�tre entier. Elle l'ennoblit toujours... Ang�lique l'�coutait parler, �mue de ce que cet homme, facilement caustique, l'entret�nt si gravement soudain, dans le d�sir de fortifier son c�ur et son esprit devant l'�preuve, et qu'il lui d�couvr�t un autre aspect de la vie qu'elle n'avait jamais envisag�, et qui �tait le fruit de ses souffrances et de ses m�ditations.</p><p>La nuit les environnait maintenant, dure et claire quoique sans lune. Le ciel avait des luminosit�s orientales. Il semblait constell� d'�toiles. Si petites l�-haut, elles plongeaient dans l'eau frissonnante du lac de tremblants reflets qui ressemblaient � des chapelets de perles. Ang�lique secoua la t�te avec humilit�.</p><p>��Moi aussi, j'ai �t� captive, fit-elle, mais il me semble que je n'ai pas du tout appris la patience comme vous dites. Au contraire, je tremble sans cesse... je ne supporte plus la contrainte. Quant � me passer de votre amour...</p><p>Joffrey de Peyrac �clata de rire.</p><p>��Vous�! Vous �tes diff�rente, ma bien-aim�e, de tous�! D'une autre essence. Vous �tes une source vive qui jaillit avec force pour rafra�chir la terre et l'en chanter... Patience, ma source, un jour vous cheminerez par des vall�es plus tranquilles, pour les enchanter de votre charme et de votre beaut�... Patience, je capterai votre folie, je veillerai jalousement sur elle de peur qu'elle ne s'�gare ou ne se perde... Je commence � vous conna�tre... On ne peut vous laisser seule bien longtemps. Pour ces quelques jours de s�paration, � dormir loin de moi, vous voil� d�j� � battre la campagne. Mais le toit de l'habitation est achev�, et j'ai press� les charpentiers de clouer un grand et beau lit pour notre repos � tous deux. Bien t�t, je vous reprendrai dans mes bras. Et tout ira mieux, n'est-ce pas�?...</p><p>Le lendemain, ils emm�nag�rent dans le fort.</p></section><section><p><strong>Chapitre 5</strong></p><p>Le lit�! Ang�lique le regardait presque avec crainte, le premier soir o� ils p�n�tr�rent, son mari et elle, dans l'esp�ce de trou, au plafond bas, qui serait d�sormais leur chambre. Le lit paraissait l'emplir tout entier. Il �tait vaste et solide, en poutres de noyer sombre, �corc�, �quarri, avec un aspect royal dans sa rusticit�. Couvert de fourrures, c �tait la couche d'un prince viking.</p><p>Une odeur fra�che, aromatique s'exhalait du bois encore � vif. On apercevait en ros�, sur la fibre fonc�e, le fa�onnage du tranchant des hachettes.</p><p>Devant ce meuble, extrait de la for�t dont il apportait toute la po�sie et la saveur, devant ce lit offert, qui parlait de repos bienfaisant et de nuits amoureuses, Ang�lique se sentit troubl�e et d�concert�e... Et elle le contemplait, se tenant debout � son chevet et se mordant les l�vres. Une nouvelle phase de sa vie s'ouvrait � elle. Celle � laquelle elle avait tant r�v�. Mais au moment de l'aborder, elle reculait, pr�te � fuir comme une biche farouche. Cette vie qui commen�ait, c'�tait celle qu'elle devait passer, jour apr�s jour, nuit apr�s nuit, aux c�t�s de son �poux parce qu'elle �tait sa femme. Or, en v�rit�, elle n'avait plus l'habitude. Elle avait �t� toujours une errante de l'amour. Et m�me en ces derniers temps, depuis le jour encore r�cent, trois mois � peine, o�, sur le Gouldsboro, il l'avait reconquise, leur existence mouvement�e et voyageuse ne leur avait gu�re permis d'�tre autre chose que des amants de passage, sous des toits de fortune.</p><p>Et m�me jadis, � Toulouse, s'ils avaient parfois dormi c�te � c�te, ils n'en avaient pas moins eu leurs appartements s�par�s, somptueux et vastes, o�, suivant l'humeur de chacun, ils pouvaient se retirer ou se recevoir.</p><p>Ici, il n'y aurait que ce refuge �troit, cette paillasse de mousse et de lichens, un seul refuge pour tous deux, o� leurs corps s'�tendraient proches, enlac�s dans l'amour et le sommeil, soir apr�s soir, nuit apr�s nuit.</p><p>Pour tous deux, c'�tait nouveau.</p><p>Ang�lique s'apercevait que pour la premi�re fois elle allait commencer � vivre une vraie vie conjugale...</p><p>Et sa perplexit� se lisait sur ses traits tandis que Peyrac la regardait en souriant du coin de l'�il, en retirant sans h�te son justaucorps, devant le feu. Lui, le pirate des mers et des oc�ans, le grand seigneur des palais orientaux, plus qu'elle encore vagabond choisissant ses plaisirs au hasard de ses caprices et de ses richesses, il avait voulu qu'il en soit ainsi�: �tre seul avec elle en cette seule chambre, dans ce seul lit. Un besoin jaloux de sa pr�sence, de s'assurer de sa capture, de ne plus la laisser en rien s'�vader de lui, d�sormais.</p><p>Plus qu'Ang�lique, en homme d'exp�rience qui s'est beaucoup pench� sur la nature humaine et f�minine, il �tait conscient de la fragilit� de ce qui les unissait aujourd'hui�: un mariage ancien, la p�rennit� d'un sentiment qui s'�tait nourri de souvenirs et entre eux ce gouffre de la presque totalit� d'une existence v�cue loin l'un de l'autre. Le lien le plus s�r qui demeurait du d�sastre pass� n'�tait-ce pas, � tout prendre, leur attirance charnelle�? Sur ces braises incandescentes, il fallait souffler, et il avait attendu avec impatience ce moment de la sentir toute � lui, aux yeux de tous, et d'afficher, par la cohabitation commune, cette possession et ses droits. S'il voulait la reconqu�rir, il devait la garder pr�s de lui, dans une �troite d�pendance. Mais il devinait quelque peu les sentiments complexes qui agitaient Ang�lique. Il vint � elle, et lui r�cita les vers d'Hom�re.</p><p>��...��Pourquoi cette m�fiance, femme�?... Certes les dieux n'ont pas voulu que nous connaissions ensemble les jours de la jeunesse, mais non plus que nous ne vinssions au seuil de la vieillesse... Nous pouvons nous reconna�tre encore... Le lit que j'ai b�ti de mes mains, crois-tu que je n'en sache pas le secret�? Seuls toi et moi le partageons, nous qui y avons dormi ensemble...��</p><p>Ainsi parlait Ulysse retrouvant apr�s un long voyage P�n�lope aux bras blancs...</p><p>Le comte de Peyrac pencha sur Ang�lique son grand torse nu et brun. Il l'enla�a avec force et, caressant son front r�tif, il lui murmura tout bas des paroles rassurantes comme aux premiers temps de leurs amours.</p></section><section><p><strong>Chapitre 6</strong></p><p>Tout au long de l'arri�re-automne, l'�pre terre am�ricaine avait paru signer un pacte avec les audacieux de Wapassou. Elle voulait leur accorder, � eux, qui avaient sacrifi� tout ce qu'ils poss�daient, un sursis salvateur. Quand l'hiver vint, ils �taient pr�ts. Il vint apr�s cette r�mission cl�mente. La neige se mit � tomber. Elle tomba pendant plusieurs jours, sans un seul instant d'interruption. Le monde devint aveugle et sourd, �touff� de draperies blanches, �paisses, qui l'enveloppaient comme d'un linceul. Arbres, terre et cieux disparurent. Il n'y eut plus qu'une seule r�alit�. La neige silencieuse, son lent mouvement diluvien que ne d�rangeait aucun souffle. Et elle s'amoncelait, recouvrant la terre endormie.</p><p>On s'enferma donc dans le poste pour y vivre les longs jours annonc�s o� chaleur et nourriture deviendraient les deux pr�occupations essentielles. Peyrac y ajoutait un troisi�me �l�ment, non moins indispensable, estimait-il, au maintien vital�: le travail. Le souterrain de la galerie-tunnel, partant de la salle principale, permettait de gagner les ateliers. Personne ne ch�merait, nul n'aurait le temps de sentir peser sur lui l'�treinte blanche de l'hiver�: il n'y aurait que bien trop de travail pour tous. Pour les femmes, c'�tait simple. Nourriture et chaleur�: tels �taient leurs mots d'ordre. Personne n'avait eu besoin de le leur imposer et elles avaient su se r�partir la besogne avec diligence. C'�tait encore une des facult�s d'Ang�lique.</p><p>Elle besognait aussi dur que les autres, sans avoir l'air de prendre les choses en main.</p><p>Pourtant c'�tait d'elle que venait l'impulsion. Ma�tresse en fait, elle n'en r�clamait pas le titre ni les pr�rogatives. D'instinct elle savait que l'heure viendrait. Ce qui allait de soi, c'�tait de servir et de tout faire pour maintenir le bien-�tre des �tres qui lui �taient confi�s. Et Joffrey continuait de l'observer.</p><p>Nourriture et chaleur���les feux et la cuisine���et puis l'ordre. Sans ordre et propret� la vie deviendrait intenable dans ce terrier surpeupl�. D�s le matin les balais de bruy�re entraient en action.</p><p>On avait auparavant ranim� les braises, pos� sur les chenets fagots et b�ches, accroch� des marmites � bouillir dans les cinq foyers.</p><p>Le temps gagn� sur l'hiver avait permis des agrandissements notables. L'entr�e du poste �tait suivie d'une pi�ce �troite destin�e aux d�p�ts des v�tements et des bottes couverts de neige. Au fond de celle-ci une chemin�e d'angle avec un seul �tre, pr�s des bat-flanc o� s'alignaient les paillasses des hommes, �tait plus sp�cialement destin�e � ce s�chage indispensable qui d�gageait beaucoup de bu�e et des odeurs ent�tantes de cuir et de fourrure d�tremp�s. On se groupait plus volontiers autour de la chemin�e centrale o� mijotaient les soupes et les rago�ts. Elle comportait elle aussi quatre foyers, deux donnant de race et de droite dans la grande salle, les deux autres destin�s � chauffer, l'un la chambre d'Ang�lique et de son mari, l'autre, sur la gauche, la vaste pi�ce, s�par�e par un paravent de planches, o� logeaient les Jonas et les enfants sous la garde d'Elvire. Un ressaut du promontoire rocheux, sur lequel avait �t� b�ti ou plut�t creus� le poste de Wapassou, sur�levait la troisi�me chambre qui �tait celle du comte et de la comtesse de Peyrac.</p><p>De la salle on y acc�dait par quatre �chelons et une estrade qui courait � mi-hauteur et sur laquelle Ang�lique rangeait les �cuelles, bo�tes et paniers, imm�diatement utiles � la cuisine et au repas.</p><p>La porte de gros ch�ne �pais, sur des gonds de cuir, s'ouvrait difficilement et comme � regret. Il fallait baisser la t�te pour entrer. Il n'y avait qu'une seule fen�tre tr�s petite avec des carreaux de parchemin. Et tout le reste �tait de ch�ne noir �quarri. L'�tre s'ouvrait au fond. � droite, une porte donnait sur un cagibi am�nag� pour les bains de vapeur et o� Ang�lique connaissait ses meilleurs instants de d�tente et pouvait satisfaire sa passion pour l'eau chaude. � la Cour des Miracles on le lui avait assez reproch�, mais elle n'en avait pas �t� gu�rie pour autant.</p><p>Ang�lique aima tout de suite ce trou obscur � demi enfoui dans le roc, � demi couvert par la retomb�e des noires branches des sapins qui au-dehors fr�laient son toit de bardeaux. Derri�re la grande salle, il y avait une sorte d'abri sous le roc qui servait d'entrep�t et de cellier. On y brassait la bi�re, on y fabriquait le savon, on y faisait la lessive. Le porc, l'enfant choy� de la maison, y grognait et y recevait les visites de ceux qui veillaient � ce qu'il demeur�t gras et lui apportaient les restes des repas. Puis le couloir couvert menait jusqu'� l'emplacement myst�rieux des ateliers et des forges. Le long de ce souterrain, des canalisations de plomb amenaient de l'eau chauff�e auparavant par les fourneaux de la mine. Parfois Ang�lique s'�criait�:</p><p>��Allez donc voir si Eloi Macollet n'est pas mort�!...</p><p>Car le vieux Canadien n'avait pas voulu s'enfermer avec les autres et il s'�tait install� dans la cour, dehors, comme un vieil ours, dans un wigwam d'�corce b�ti de ses mains, avec un foyer au centre dans un cercle de cailloux. C'�tait seulement devant son refus de partager la vie commune qu'on s'�tait avis� qu'il n'appartenait pas, en fait, � la caravane, mais qu'il n'�tait qu'un vieux coureur de bois solitaire qui, descendant du mont Kathedin, s'�tait arr�t� un soir au poste de Katarunk, alors que l'arm�e canadienne y campait et que Peyrac venait d'y arriver. Pourquoi �tait-il rest� avec eux et les avait-il suivis�? Personne ne le savait que lui. Et il avait son id�e bien ferme l�-dessus. Il ne l'e�t pas avou� � n'importe qui. En fait, � cause d'Ang�lique. Macollet �tait frondeur de nature. Or, ses compatriotes de Qu�bec lui avaient dit que cette femme-l�, c'�tait, presque certainement, la D�mone de l'Acadie, et il se rappelait que sa belle-fille, de L�vis, elle aussi y croyait � cette d�mone qui devait jeter le malheur sur l'Acadie. Alors il s'�tait dit que �a lui ferait dresser les cheveux sous son bonnet, � sa belle-fille, lorsqu'elle apprendrait qu'il avait pass� tout un hiver avec celle qu'on soup�onnait maintenant �tre la D�mone. De plus, il avait bien r�fl�chi�: les d�mons et les d�mones, il s'y connaissait, lui qui avait r�d� dans toutes les for�ts d'Am�rique. Eh bien, celle-l� qu'on accusait, elle n'en �tait pas. Il en aurait mis sa main au feu. C'�tait simplement une femme pas comme les autres, une femme belle et aimable, qui savait rire, bien manger et m�me �tre un peu saoule � l'occasion. Il l'avait vue si gaie et si grande dame � la fois � Katarunk qu'il en gardait le souvenir comme d'un des meilleurs moments de son existence. Il n'y avait pas de d�shonneur � servir une femme comme celle-l�, se disait-il. Sans compter que ces gens-l� avaient besoin de lui, sinon ils ne s'en tireraient pas. Ils avaient trop d'ennemis, alors Macollet restait avec eux. L'ent�tement d'Eloi Macollet � vouloir coucher au-dehors causait beaucoup de soucis � Ang�lique. Un jour, on ne pourrait plus parvenir jusqu'� sa cabane et il risquait de mourir sans qu'on le s�t.</p><p>Pour faire plaisir � Ang�lique, les plus d�vou�s allaient deux fois par jour prendre des nouvelles du vieux et lui porter de la soupe chaude. Ils revenaient en toussant pour avoir p�n�tr� dans l'�paisse atmosph�re enfum�e de la hutte, o� Eloi Macollet, accroupi devant son feu, fumait voluptueusement son calumet de pierre blanche, en savourant sa libert�.</p></section><section><p><strong>Chapitre 7</strong></p><p>La neige tombait toujours.</p><p>��Une chance que �a ne nous ait pas pris huit jours plus t�t, disait-on.</p><p>Chacun y voyait un signe du ciel, et l'on y revenait toujours comme une preuve certaine que chacun sortirait vivant de l'aventure.</p><p>��C'est que �a n'est pas arriv� � tout le monde de s'en tirer�!...</p><p>On se mettait � �voquer des pr�c�dents.</p><p>C'est qu'il y en a eu des colons morts en hivernage sur les c�tes d'Am�rique. Plus encore de faim et de maladie que massacr�s par les sauvages. La moiti� des p�lerins de Plymouth, entre autres, le premier hiver qui suivit leur d�barquement du Mayflower, en Nouvelle-Angleterre, en 1620. Le Mayflower se tenait dans la rade, mais que pouvait ce navire, pas plus riche qu'eux en vivres frais, sinon regarder mourir ces malheureux et leur parler des c�tes lointaines d'Europe. Et les Fran�ais de M. de Monts et de M. Champlain, les uns � l'�le du fleuve Sainte-Croix, les autres pas loin de Gouldsboro justement, en 1606, la moiti� aussi sont morts. La moiti� du contingent d�barqu�, c'est un chiffre classique dans les histoires de famine.</p><p>On se regardait en dessous, en se demandant qui de ceux qui �taient pr�sents se retrouveraient vivants au printemps.</p><p>Et l'hivernage de Jacques Cartier en 1535, dans la rivi�re Saint-Charles, sous Qu�bec. Deux nefs se sont avanc�es trop loin sur le Saint-Laurent et quand l'hiver est venu ils se sont gliss�s prudemment dans la petite rivi�re Saint-Charles, se sont cach�s contre la falaise et maintenant les deux nefs sont transform�es en forteresses de glace. Et l�-dedans les hommes meurent les uns apr�s les autres, les gencives saignantes. Le chef sauvage de Stadacom� leur apporte une d�coction d'�corce et, quand ils ont bu, ils gu�rissent et le reste est sauv�. Et la Demoiselle, l'histoire de la Demoiselle�? C'est la ni�ce du sieur de Roberval, qui vint au Canada en 1590. Son oncle, maudit jaloux, l'a abandonn�e sur une �le du golfe Saint-Laurent avec son amoureux, Raoul de Ferland�; ils ont fini par y mourir, fous. Et l'histoire de la fondation de Jamestown, o� ils se sont mang�s. Tant d'autres histoires. On n'en finit plus quand on se met � raconter des histoires de famine, en Am�rique. La plus tragique, c'est celle des Anglais de sir Walter Raleigh dans l'�le de Roanoke, en Virginie. C'�tait en 1587. Le chef des colons, John White, dut faire un voyage en Angleterre pour chercher des secours. Quand il revint dans l'�le il ne trouva plus aucune trace des colons parmi lesquels se trouvaient sa femme et sa petite fille Virginia, le premier enfant blanc n� sur le sol am�ricain. Il a fouill� toutes les mers, toutes les c�tes, toutes les for�ts, une ann�e durant, il n'a jamais rien retrouv�. Le myst�re continue � planer sur le sort de ces premiers colons.</p><p>En �coutant ces r�cits, Ang�lique pensait � tout ce qu'elle pourrait cependant faire pour �carter d'eux le spectre de la famine et du scorbut. Elle les sentait hant�s par la terreur ancestrale du ��mal de terre��. Trop de naufrages, trop d'hivernage sur des terres d�sol�es et inconnues ont ajout� � la l�gende. Pendant des si�cles on s'est terr� avec du lard sal� et des biscuits. On ignorait ce qui pouvait se manger de la v�g�tation hostile environnante, et d'ailleurs on n'avait rien plant�. Pas eu le temps�!... Et puis ce n'est pas l'affaire des marins que de planter. La terre immobile, qui ne va nulle part, s'endort sous son linceul blanc, mar�tre implacable et indiff�rente, elle se r�tr�cit, se durcit, meurt. Elle s'en va, elle les laisse l�, les hommes, sans rien. Plus rien. Plus un oiseau, plus un animal, plus une feuille. Tout est mati�re inconsommable�: pierres, bois, neige. Plus rien, et le mal de la terre peu � peu se glisse dans les veines, ronge la vie, abat lame. L'air lui-m�me qu'on respire devient ennemi, d�pouill� de toute vitalit� par le gel... Il fait tousser, puis on meurt... Et maintenant, c'�tait leur tour, aux gens de Peyrac, d'affronter tout cela�!... Le fort de Wapassou en plein d�sert, � plus de cent lieues de tout endroit habit�, de Blancs et m�me de Rouges, c'�tait une folie. Ces femmes parmi ces hommes, c'�tait une gageure. Ces vies � maintenir durant le long temps de la mort totale de la nature alentour, c'�tait un exploit insens�. Ces esprits � garder sains parmi les fantasmagories que cr�ent la solitude et la menace silencieuse des espaces illimit�s, c'�tait un pari d'une folle audace. Mais qui dit d�sert dit oasis. Qui dit grands espaces cruels dit refuge et douceur. Qui dit maux et malaises dit soins et rem�des. Qui dit peur et fatigue dit consolation et repos. Qui dit solitude dit accueil. Ainsi Ang�lique avait d�cid� d'�tre pour tous ceux qui �taient sous sa garde le contraire de ce qui les mena�ait.</p><p>Elle voulait que les hommes en rentrant le soir du travail puissent trouver la table mise et une odeur app�tissante flottant d�j� dans la grande salle. Les �cuelles align�es sur la longue table centrale, c'�tait la promesse que leur app�tit serait rassasi�. Il y avait toujours une marmite de grog br�lant au coin de l'�tre, pour leur en verser un bol en attendant. Rien que l'odeur du grog les r�confortait et leur faisait prendre patience et aussi la vue des escabeaux rang�s � l'avance devant l'�tre. Ils �taient leurs v�tements mouill�s, allaient les suspendre devant le foyer du fond, puis revenaient s'asseoir devant la chemin�e, et l'on �changeait quelques propos avec les dames tout en surveillant les pr�paratifs du repas, La plus dure privation pour eux �tait le tabac. Sa raret� donnait une importance aux quelques bouff�es que l'on pouvait s'accorder le soir, pr�cis�ment avant ou apr�s les repas, et la perte ou le bris d'une pipe prenait des allures de drame.</p><p>Ang�lique fit installer � l'entr�e pr�s de la porte une sorte de r�telier o� chacun d�posait sa pr�cieuse pipe apr�s en avoir fait usage, pour la retrouver au soir, apr�s le travail, comme une r�compense. Il y en avait de toutes les formes, des petites br�lots, de tr�s longues hollandaises, en bois, en terre et m�me en pierre. Eloi Macollet fumait un calumet en pierre blanche, flanqu� de deux vieilles plumes toutes roussies, que lui avaient donn� les Maskoutins du lac des Illinois, lorsqu'il avait �t� le premier Blanc � les aborder dans sa jeunesse. Durant le jour les hommes travaillaient � l'atelier ou � des travaux de d�blaiement au-dehors. Le soir venu, ils se regroupaient dans la salle du poste, devenue dortoir, cuisine et r�fectoire. Les paillasses �taient faites de roseaux et de branches de sapin. Jet�s dessus, des v�tements de peaux et des couvertures. D�s le premier jour, Peyrac fit une r�partition et v�rifia que chacun e�t sa suffisance pour se couvrir. Il y eut ensuite quelques trafics entre les gens frileux et ceux dont leur constitution native leur permettait de dormir dans un trou de neige en faisant de beaux r�ves.</p><p>Pour les femmes et les enfants dans les chambres on avait construit des lits. Les rondins qui les composaient gardaient encore l'�corce.</p><p>Les circonstances dans lesquelles ces personnes se trouvaient r�unies pour vivre une �preuve difficile, obligeaient Ang�lique � s'interroger sur le sens de sa pr�sence parmi eux, sur ce qu'elle pouvait leur apporter. Le n�cessaire, l'indispensable. � d'imperceptibles nuances elle d�couvrit que sans le savoir, sans se l'avouer, ses compagnons �taient contents de la retrouver la quand ils rentraient du travail et se rassemblaient dans la salle commune. Et peu � peu, elle cessa de se rendre chaque soir dans l'appartement des Jonas pour y passer des veill�es plus paisibles entre des gens de bonne compagnie. Elle resta parmi les hommes.</p><p>Elle s'asseyait sur la petite estrade devant ��son �tre�� � elle o� elle avait pris l'habitude de pr�parer ses tisanes ou ses m�dications. Elle �pluchait une racine, triait des herbes, rangeait des petits pots d'�corce, pleins d'onguents. Elle �tait l�, un peu en retrait, un peu au-dessus des autres, dans son coin d'estrade, un peu absente et pourtant pr�sente. Elle ne se m�lait pas aux conversations mais il ne se passait pas une soir�e sans qu'on e�t � l'y m�ler.</p><p>��Madame la comtesse, vous qui avez de l'entendement, que pensez-vous de ce qui dit Clovis�?...</p><p>��De quoi s'agit-il, mes amis�?</p><p>��Eh bien voil�, cet imb�cile pr�tend...</p><p>On lui soumettait le dilemme, on se groupait pr�s d'elle, on s'asseyait famili�rement sur la marche de bois. � discourir avec eux de tout et de rien, elle commen�ait � les conna�tre mieux. Quand une querelle s'�levait dans le fond de la salle, il suffisait qu'elle hausse la t�te et regarde dans cette direction pour que l'on baisse le ton aussit�t. Elle encouragea �galement Mme Jonas et Elvire � venir dans la salle commune. Elle sut leur d�montrer combien leurs pr�sences �taient favorables au moral des hommes. Mme Jonas traitait chacun comme un enfant en bas �ge. Quand elle n'�tait pas l�, on se sentait abandonn�s, on aimait son visage rond et bienveillant, son rire apaisant. Elle riait de tout ce qu'on disait avec l'admiration d'une m�re pour sa nombreuse prog�niture, les rendait gais, sans qu'ils fussent tent�s de d�passer les limites de la d�cence ou de la bonne humeur. Elvire, timide et douce, �tait bien parfois l'objet de leurs taquineries. On la plaisantait sur ses yeux baiss�s, sur son air effar� quand s'�levait un �clat de voix ou une dispute, mais, vive et accorte, elle inspirait le respect. Ayant �t� boulang�re � La Rochelle, elle avait aussi l'habitude des gens de toutes sortes. En somme, on finit par bien s'entendre. Le soir, apr�s avoir servi la collation, les femmes s'installaient donc devant l'�tre de droite, les hommes devant le plus vaste, au milieu. Les enfants, en se m�lant aux uns et aux autres, r�clamaient une histoire, �coutant avec de grands yeux, admirant tout ce qu'on voulait bien leur proposer et contribuaient � cr�er cette atmosph�re familiale qui repose et adoucit le c�ur de l'homme. Les enfants �taient heureux � Wapassou. Ils avaient tout ce qui leur fallait�: une existence toujours renouvel�e, des amis pour les g�ter, leur raconter des histoires myst�rieuses ou terrifiantes, les genoux maternels o� l'on peut se blottir. Et lorsqu'elle voyait les trois petits poucets lever vers la haute taille tut�laire de Joffrey de Peyrac leurs frimousses toujours un peu barbouill�es, consid�rant avec confiance le gentilhomme qui leur souriait, Ang�lique se disait�: ��Le bonheur�! C'est cela le BONHEUR�!����</p><p>Ses fils, �galement, Ang�lique pouvait les regarder vivre, dans cette intimit� nouvelle, d�couvrant qu'ils �taient fort instruits et que leur p�re �tait pour eux un magister universel mais exigeant. Les jouvenceaux n'avaient pas le temps de bayer aux corneilles. Ils travaillaient � la mine, au laboratoire, couvraient des parchemins de calculs et dessinaient des cartes. Florimond avait la m�me disposition de caract�re que son p�re, originale et avide de science et d'aventure. Cantor �tait diff�rent, difficile � comprendre, quoiqu'il par�t tout aussi ouvert que son a�n� � l'enseignement qui lui �tait dispens�. Toujours unis, les deux fr�res s'entretenaient en anglais pendant de longues heures et venaient enfin demander � Ang�lique ou � leur p�re de les d�partager. C'�tait souvent des questions religieuses et bibliques qu'on leur avait trait�es � Harvard qui les opposaient, mais aussi des discussions philosophiques plus hardies. Souvent aussi Ang�lique entendait le mot�: ��Mississippi�� revenir. Florimond r�vait du passage de la mer de Chine que tous les navigants recherchaient depuis la d�couverte de l'Am�rique, et il pensait que le grand fleuve qu'un g�ographe canadien et un j�suite, le p�re Marquette, avaient d�couvert r�cemment pouvait y conduire. Joffrey de Peyrac n'en �tait pas convaincu et cela tracassait Florimond.</p></section><section><p><strong>Chapitre 8</strong></p><p>Ang�lique se r�jouissait chaque jour un peu plus de la pr�sence des Jonas. Voil� des gens qui ne se laisseraient pas s�duire par les charmes de la vie indienne. La salet� des sauvages avait donn� des frissons � la bonne m�nag�re huguenote. Elle �tait d'une religion qui enseigne t�t � ses filles que leur bonne volont� envers le Seigneur se manifeste par la belle tenue d'une coiffe immacul�e et repass�e avec soin, par un lit bien fait, bien net, une table bien mise, et que n�gligence signifie p�ch�.</p><p>M. Jonas, lui, �tait �galement pr�cieux. Sa bonhomie, son caract�re bienveillant contribuaient � maintenir un �tat d'�quilibre dans la petite soci�t�. Il avait une fa�on de se redresser et de lancer ��hum�! hum�!�� quand il entendait un propos qui ne lui convenait pas, qui arr�tait le plus hardi. Il avait pris en main les protestants, c'est-�-dire, en plus de sa famille, les trois Anglais, et le dimanche leur lisait la Bible en fran�ais mais d'une voix si solennelle que les Anglais eux-m�mes l'�coutaient, frapp�s de la gravit� du lecteur. Peu � peu les catholiques prirent l'habitude de venir r�der � cette heure-l� dominicale autour de M. Jonas. ��Apr�s tout, c'est la m�me Bible pour tous��, disait-on, et il y a de belles histoires dans ce livre-la... M. Jonas �tait �galement appr�ci� par les mineurs car il n'avait pas son pareil pour fabriquer de petits instruments d�licats n�cessaires � leurs manipulations. Il avait emport� de La Rochelle sa loupe d'horloger.</p><p>Tout le monde fut d�sol� lorsque, vers la fin de novembre, le brave homme souffrit d'une fluxion des dents qui l'obligea de garder le lit. Ang�lique, apr�s avoir essay� en vain tisanes et cataplasmes, s'inqui�ta et comprit qu'il fallait employer les grands moyens.</p><p>��Je dois vous arracher le chicot, monsieur Jonas, sinon votre sang va se g�ter.</p><p>Sur ses indications, il fabriqua lui-m�me les instruments de son supplice�: une petite tenaille et un levier de m�me taille, avec fourche. Ang�lique n'avait jamais pratiqu� ce genre d'op�ration, mais elle avait quelquefois assist� le Grand Mathieu, au Pont-Neuf, � Paris. Malgr� ses rodomontades, son orchestre et ses braillements, le charlatan populaire �tait aussi un homme habile. Il estimait qu'une tenaille pass�e � l'eau-de-vie avant l'op�ration peut avoir une influence b�n�fique. Il avait remarqu� que l'humeur se mettait plus rarement dans les plaies lorsqu'il l'avait trait�e ainsi ou pass�e au feu. Pour plus de pr�caution, Ang�lique fit les deux. Elle trempa les instruments dans l'alcool et les flamba.</p><p>Clovis l'Auvergnat tenait la t�te du patient. Il �tait le partenaire habituel du pauvre horloger dans ses travaux et elle l'avait r�quisitionn� � ce titre et aussi parce qu'il �tait d'une force hercul�enne.</p><p>Ang�lique ayant impr�gn� la gencive d'une d�coction insensibilisante tr�s concentr�e de clous de girofle porta hardiment sa tenaille et le levier � l'emplacement suspect. La dent vint sans trop de douleurs, ni de reprises. Ma�tre Jonas n'en revenait pas.</p><p>��On peut dire que vous avez la main l�g�re�!...</p><p>Il regardait comme s'il n'en croyait pas ses yeux les poignets apparemment fragiles et souples d'Ang�lique. Mais ces poignets de femme pouvaient supporter le poids de lourdes armes, ma�triser des chevaux r�tifs, soulever de pesantes charges. Si un jour elle allait � Qu�bec ou dans les villes de la Nouvelle-Angleterre, elle s'ach�terait des bracelets. En attendant, ses mains avaient trouv� un nouvel emploi�: celui de barbier-chirurgien.</p><p>��� votre tour, ma�tre Clovis, dit-elle en tendant la tenaille vers le forgeron.</p><p>D�j� fort p�le et boulevers� par l'op�ration � laquelle il venait d'assister, l'Auvergnat s'enfuit pr�cipitamment.</p><p>L'habitude s'�tablit donc de venir se faire panser ou soigner par elle, vers la fin de la matin�e.</p><p>Toujours au coin d'une des chemin�es, Ang�lique avait fait fixer une petite tablette sur laquelle elle posait les objets n�cessaires. Elle avait r�quisitionn� � l'usage de ses tisanes et mixtures un petit chaudron. Yann Le Cou�nnec lui avait fabriqu� un coffre l�ger dans du bois de peuplier, o� elle rangeait ses m�decines. Il fallait pr�voir les accidents, les fi�vres, ou l'approche insidieuse des maladies. Une fois pour toutes, Ang�lique avait d�cid� que le mal devait �tre pris � la racine. Si elle poss�dait ce qu'il fallait pour enrayer un simple rhume ou soigner une plaie ou une br�lure, devant des poumons engorg�s par un refroidissement, ou un bras enfl� d'humeur sous l'�volution d'une coupure n�glig�e, les ressources de sa pharmacop�e se r�v�leraient insuffisantes. Aussi, d�s la moindre quinte de toux, l'on se voyait condamn� aux bourgeons de sapin, � la brique chaude aux pieds, et il n'y avait de plaies qu'elle s'oblige�t de laver � grande eau pour y appuyer ensuite un tampon d'eau-de-vie. La plus petite �gratignure faisait de sa part l'objet d'une surveillance attentive. Il fallait se m�fier des douillets et des ��durs��. Ceux qui cachaient leur mal pour n'avoir pas � souffrir l'�preuve du pansement et ceux qui se d�brouillaient avec leur couteau malpropre pour enlever une �charde ou percer un panari.</p><p>Ils surent bient�t qu'elle avait l'�il � tout.</p><p>��Ma�tre Clovis, vous avez re�u une masse sur le pied, ce tant�t.</p><p>��Qui vous a dit �a�?</p><p>��Je vois que vous boitez.</p><p>��Ce n'est pas vrai. Et puis d'abord je n'ai pas mal.</p><p>��Possible, mais montrez-moi votre pied.</p><p>��Jamais de la vie.</p><p>��Montrez-le-moi, je vous prie.</p><p>Elle avait un ton cat�gorique auquel le plus ent�t� ne se d�robait pas. En grommelant, le forgeron se d�chaussait, exhibait un pied gonfl�, bleui, au pouce �cras�. Imm�diatement, Ang�lique le faisait tremper dans une d�coction d'�corce de ch�taignier, l'enveloppait d'�corce de bouleau et l'obligeait, malgr� ses protestations, � poser sa jambe malade sur un escabeau pour la soulager.</p><p>On lui t�moigna vite le respect m�l� d'un peu de crainte d� � ceux et � celles qui peuvent �pargner la souffrance... ou la dispenser. Lorsqu'on �tait entre ses mains, mieux valait se montrer docile. Elle ne se laissait pas facilement attendrir, ni d�sarmer, et il fallait en passer par o� elle voulait.</p><p>Ainsi, peu � peu, la m�fiance initiale s'effa�ait. Ce qu'ils avaient craint d'une femme telle qu'Ang�lique parmi eux, ce n'�tait pas tant son bistouri et ses potions. La voyant si belle, beaucoup avaient pens�: ��Il va y avoir des histoires��... Or, les choses avaient tourn� tout autrement, sans qu'on ait eu le temps de comprendre comment. Avec elle tous les hommes se trouvaient log�s � la m�me enseigne. Et quand elle ouvrait un abc�s d'une lame rapide, ou vous fourrait dans la gorge un tampon imbib� d'on ne savait quoi, on se sentait petit gar�on. Personne n'avait plus envie de faire le faraud.</p><p>Lorsque le comte de Peyrac ne se retirait pas dans sa chambre avec l'un ou l'autre de ses acolytes, pour y discuter loin du brouhaha, il s'asseyait � l'extr�mit� de la grande table et y d�ployait des cartes ou des plans sur lesquels se penchaient Florimond, Cantor, Porguani, Kouassi-Ba. D'un groupe � l'autre il y avait des �changes.</p><p>��Aucun de vous ne mourra, disait Joffrey de Peyrac, celui qui meurt, gare�! Il aura affaire � moi.</p><p>Les hommes mettaient un certain temps � sourire de la boutade. Ils la prenaient tr�s au s�rieux. Certes, la seule pens�e que leur chef p�t venir leur r�clamer des comptes dans l'autre monde emp�cherait certains de se laisser mourir.</p><p>Entre Peyrac et ses hommes il existait une ind�finissable complicit�, des liens indestructibles qui plongeaient leurs racines dans le secret mutuel. Ang�lique �tait certaine que Joffrey connaissait tout de leur vie, tout des pens�es de chacun. Ils �taient li�s � leur chef par des confidences, des aveux qu'il n'avait jamais r�clam�s, mais qu'il avait �t� le seul � recevoir. Ang�lique commen�ait � comprendre que ce lien-l�, aucune mesquinerie, aucune ��histoire de femmes�� ne pourrait le rompre.</p><p>L'atelier, la mine, le laboratoire �taient le centre de la vie des hommes. Il venait de l� des bruits, des odeurs �tranges et parfois des vapeurs, des fum�es...</p><p>��Mieux vaut ne pas savoir ce qui s'y trame��, disait Mme Jonas troubl�e. Ang�lique, en revanche, cherchait des pr�textes pour s'y rendre. Elle pr�tendait avoir besoin d'un mortier pour broyer des racines ou d'un peu de soufre pour une pommade de sa composition.</p><p>C'�tait dans un d�cor semblable de forges, de cailloux broy�s et de moulins grin�ants qu'elle avait commenc� � d�couvrir l'homme qu'elle avait �pous� et � l'aimer. Elle se tenait coite, dans une encoignure, regardant autour d'elle avec passion. C'�tait l'envers de la vie des hommes, leur monde � eux, et elle retrouvait Kouassi-Ba tenant dans ses paumes des braises ardentes. Le gnome auvergnat Clovis se parait de la grandeur des g�nies infernaux en s'activant dans la lueur rouge des feux et l'Anglais, muet et bl�me, versant le plomb scintillant d'un geste d'officiant, paraissait moins mis�rable et semblait le participant d'un drame antique et solennel.</p><p>Ang�lique jadis avait men� des paysans au combat elle aussi. C'�taient des �tres de mentalit� fruste, simples et born�s, facilement domin�s.</p><p>Ceux-ci, sensibles, exalt�s, �taient tr�s diff�rents. Elle avait d�j� senti que chez beaucoup d'entre eux existait la haine de la femme. D'autres, comme Clovis l'Auvergnat, craignaient d'�tre m�pris�s par elle pour leurs fa�ons grossi�res. Ils les accentuaient � plaisir. Il y avait en tous ces hommes quelque chose de terrible.</p><p>��Mais en moi aussi, il y a quelque chose de terrible, songea un matin Ang�lique. Des actes inavouables�! un pass� qui fait peur... Moi aussi j'ai tu�... Moi aussi j'ai fui��... Elle se revit la dague � la main, �gorgeant le grand Coesre, le roi des truands, elle se revit errant pieds nus, couverte de boue, dans les rues de Paris, avec les voleurs, elle se revit dans le lit du capitaine d'armes au Ch�telet, comme une prostitu�e. Un matin o� elle �tait occup�e � soigner le charpentier Jacques Vignot d'une blessure � la main, l'homme���un Parisien � la langue acerbe���jurait bassement, avec le secret d�sir de la scandaliser. Soudain agac�e, elle l'avait fait taire d'un mot bien senti, emprunt� aux nuances les plus secr�tes de la langue argoti�re. Il en resta bouche b�e. Il ne pouvait en croire ses oreilles. D'avoir entendu une telle locution franchir d'aussi belles et respectables l�vres... Il lui arriva une chose qui ne lui �tait pas arriv�e depuis des ann�es, � lui, charpentier de Paris et flibustier de vocation. Il rougit. Et elle p�lit, � cause de tous les souvenirs qui venait de rena�tre en son esprit � ce moment. Ainsi, l'un p�le et l'autre rouge, ils se jet�rent comme un regard de reconnaissance, celui de la ��matterie��. Puis Ang�lique reprit les r�nes.</p><p>��Vous voyez, mon gar�on, dit-elle tr�s calme, avec votre langage nous allons tous nous mettre � jaspiner en bigorne... Ne pourriez-vous vous souvenir que d�sormais vous �tes au service de M. de Peyrac ici, et non chez le grand Coesre.</p><p>��Oui, madame la comtesse, r�pondit-il humblement.</p><p>Il se surveilla d�s lors. Parfois il la suivait d'un regard perplexe, puis tr�s vite il se ravisait. Non, ce n'�tait pas la peine de chercher � savoir�: elle �tait la femme du chef. �pouse ou ma�tresse, n'importe. Si elle avait des choses � oublier, cette femme, c'�tait son droit. Comme pour lui-m�me�! On n'a pas toujours envie de retrouver quelqu'un qui vous rappelle le pass� par son langage ou ses fa�ons. Elle l'appelait parfois ��M. Vignot��, ce qui lui donnait la sensation d'�tre quelqu'un. Il se souvenait � ces moments-l� qu'en effet il avait �t� un honn�te homme et s'il s'�tait m�l�, un jour, � une bande de voleurs, c'�tait qu'il lui fallait sauver de la mis�re sa femme et ses enfants. N'emp�che qu'il avait �t� aux gal�res... Ang�lique ne parlait pas � son mari des difficult�s qui pouvaient surgir entre elle et les fortes t�tes. Mais parfois, le soir, dans leur chambre, tandis qu'ils devisaient tous deux avant de se coucher, elle prit l'habitude de l'interroger sur ses compagnons. Et peu � peu elle les d�couvrait chacun, imaginait leur vie, leur enfance. De leur c�t�, ils se livraient plus volontiers et laissaient �chapper des confidences.</p><p>De l'homme elle avait un sens particulier et s�r. L'exp�rience lui avait appris que de l'un � l'autre, prince ou manant, il n'y a pas si grande diff�rence. Elle avait su poser une main amie sur la solitude d'un roi, conqu�rir l'affection de vieux bourrus intraitables, comme ma�tre Bourjus ou Savary, amadouer aussi bien de dangereux bandits qu'un Philippe du Plessis. Elle pr�f�rait cent fois affronter les rancunes d'un Clovis ou les susceptibilit�s du mineur chilien, que d'avoir � se mesurer avec les criminels sournois et raffin�s de la cour de Versailles. Ici, tout �tait franc. Franc et simple comme le bois, la viande, le froid ou la soupe de ma�s. La vie m�me et le contact humain avaient un go�t rustique qui tonifiait. Dans son esprit elle s'amusait � diviser ses compagnons en trois cat�gories�: les Innocents, les �trangers et les Dangereux.</p></section><section><p><strong>Chapitre 9</strong></p><p>Les Innocents, c'�taient ceux qui avaient lame claire et de la bonne volont�. Elle aimait particuli�rement le jeune Yann Le Couennec et le traitait comme un fils. Il �tait serviable, diligent. Il trouvait toujours le temps de fabriquer dans le bois ce que les dames lui demandaient�: des battoirs pour le linge, des planches � lessive ou � p�tisserie ou pour d�couper la viande, avec une belle rigole pour recueillir tout le sang, ou encore de petits carreaux en dur bois de ch�ne hikory sur lesquels on plaquait les galettes de farine de ma�s avant de les approcher du feu pour les faire cuire. L'hiver venu, il creusa des �cuelles, des pichets. Il ajoutait chaque fois de petits ornements, des guirlandes et des fleurettes. Il sculptait des racines tortueuses, leur donnait des figures de dragons et apprenait � manier la gouge � Florimond et � Cantor qui y r�ussissaient fort bien. Le comte de Peyrac l'avait jadis rachet� � un �quipage barbaresque qui l'employait comme captif sur leurs gal�res. Visitant la chiourme, avec le capitaine marocain qui l'amenait � Sal�, il avait remarqu� cet adolescent au regard celtique et il avait senti que le jeune homme �tait sur le point de mourir. Il l'avait rachet� un bon prix, malgr� les protestations obs�quieuses du Reis arabe qui pr�tendait ne rien pouvoir refuser � celui qui avait la confiance du grand Sultan de Morocco. Il l'avait fait soigner et l'aurait aid� � regagner la France si le jeune Breton ne l'avait suppli� de le garder � son service. Il r�vait d'ailleurs de partir en Am�rique pour y vivre en colon.</p><p>Natif des profondes for�ts de I'Huelgoat, dans le massif armoricain, il y avait appris le m�tier de charpentier comme celui de b�cheron et de charbonnier, un peu celui de sabotier aussi. Il �tait plus homme des bois que de mer. S'il s'�tait embarqu�, c'est que la mer est le chemin naturel du Breton d�s qu'il se hasarde hors de ses for�ts ou de ses landes, et aussi parce qu'il n'y avait plus moyen pour lui de demeurer au pays. Jadis son p�re avait �t� pendu pour braconnage par le seigneur du domaine. Ce n'�tait que pour un li�vre que le pauvre homme avait pris dans ses collets afin de mieux f�ter No�l avec ses petits, trop souvent nourris de bouillies de sarrasin. Mais la vieille loi du servage n'avait pas pardonn�. On l'avait pendu. Devenu homme, Yann avait tu� le garde-chasse responsable de la condamnation. Un soir au d�tour d'un sentier, sous la vo�te des ch�nes et des ch�taigniers, entre deux �boulis de granit, il s'�tait trouv� face � face avec l'homme en livr�e brod�e aux armes du seigneur. Il avait lev� sa hache et l'avait abattu. Ensuite il l'avait jet� dans les profondeurs du torrent qui se faufile sous les polders, en creusant la pierre de ses tourbillons. Puis il avait quitt� le pays. Il oubliait souvent cette histoire. Quand il s'en souvenait, c'�tait pour se f�liciter de ce qu'il avait fait. Aujourd'hui, il n'�tait plus un serf. Il �tait plus �g� que ne le donnait � penser son visage gamin et rieur. Il devait avoir une trentaine d'ann�es. Innocent aussi, c'est-�-dire ami s�r, aux yeux d'Ang�lique, ami qui ne pouvait perp�trer aucune trahison �tait le Maltais Enrico Enzi. Il y avait en lui du Turc, du Grec et du V�nitien et aussi du Crois� franc, avec cet arri�re-fond s�mitique que la population de l'�le de Malte doit � son origine ph�nicienne. De taille moyenne et m�me petite, il �tait beau, glabre, d'une peau oliv�tre, avec une souplesse muscl�e de poisson dont les coups de queue peuvent �tre mortels. Le comte l'avait embauch� � Malte quand il n'�tait encore qu'un gamin de quinze ans, p�cheur de corail et poseur de br�lots sous les flancs des gal�res du grand Turc, pour le service de la Religion. Farouche d�fenseur de la Chr�tient� que cet orphelin dont les chevaliers de Malte exploitaient l'extr�me adresse, la r�sistance �tonnante � pouvoir se maintenir sous l'eau pendant un temps de plong�e que les plus habiles sp�cialistes de Malte consid�raient comme un record. � lui seul il avait caus� plus de mal au Croissant et � la Sublime Porte que bien des chevaliers r�put�s. Que recevait-il en �change�? L'assurance qu'il irait au Paradis. Il r�coltait aussi le plaisir de ces exp�ditions forcen�es, dans les entrailles vertes et froides de la mer. La fureur des musulmans enturbann�s et l'admiration des autres sous-mariniers, ses fr�res, aux membres rong�s par l'eau sal�e, � la poitrine dilat�e par les longs voyages sous les flots, suffisaient � le combler. Si cette existence contentait l'h�r�dit� du chevalier crois�, auquel il devait ses yeux clairs, le c�t� v�nitien et s�mite de sa nature finissait par se lasser. O� le m�nerait cette vie mis�rable�? Quand deviendrait-il riche�? Quand trouverait-il sous les flots un tr�sor qu'il aurait le droit de conserver�?</p><p>Pour lui aussi vint au bon moment le pirate masqu� que l'on disait justicier et invincible, le Rescator, et qui, un matin, sur le quai de La Valette, laissa tomber son regard sur l'enfant assis � l'ombre d'un mur.</p><p>��Tu es Enrico, celui qui nage le plus loin, le plus profond et le plus longtemps�? Veux-tu venir � mon bord et faire partie de mon �quipage de plongeurs�? demanda le Rescator.</p><p>L'enfant, saisi, secoua la t�te farouchement.</p><p>��Je ne veux pas quitter Malte et mes amis.</p><p>��C'est Malte qui te quittera, mon gar�on. Malte te laissera pour d'autres quand tu ne lui seras plus utile avec les entrailles malades. Mais moi, si tu m'as bien servi, je ne t'abandonnerai jamais.</p><p>L'adolescent se leva avec lenteur. Il �tait petit et mince. On lui aurait donn� treize ans. Il vint regarder sous le visage, en levant la t�te, celui qui parlait.</p><p>��Je vous connais. Vous �tes le Rescator. Ceux qui vous servent ne le regrettent pas, je le sais.</p><p>��En effet. Aujourd'hui, je suis venu pour toi sp�cialement car j'ai besoin de toi.</p><p>Les yeux du jeune Maltais s'arrondirent dans son visage maigre couleur de buis.</p><p>��Ce n'est pas possible. Personne ne m'a jamais dit cela. Personne n'a jamais eu besoin de moi.</p><p>Puis il cria avec col�re�:</p><p>��Si je m'embarque, ce sera � condition qu'� tout moment je puisse d�barquer o� que vous soyez et que vous me donniez de quoi revenir � Malte.</p><p>��C'est entendu, j'accepte ton march� car j'ai besoin de toi, r�p�ta Peyrac.</p><p>��Je ne suis pas capable d'�tre esclave de personne. Seul le danger m'attire.</p><p>��Tu en auras plus que ton compte.</p><p>��Je suis bon catholique, me ferez-vous battre contre les gal�res de la Religion�?</p><p>��Tu n'auras pas � le faire si les chevaliers ne m'attaquent pas. Et il n'y a aucune raison pour que cela arrive car j'ai pass� des trait�s avec eux.</p><p>��C'est bon�!</p><p>Enrico s'embarqua donc aussit�t sans autre bagage que le pagne de toile qu'il portait autour des reins. Il s'�tait beaucoup transform� en ces dix ann�es sur les navires du comte de Peyrac. Outre ses talents de mouilleur de mines et de saboteur de navires, il �tait d'une adresse incomparable � la lutte, au lancement du couteau et au tir, ce qui en faisait un �l�ment pr�cieux dans les combats d'abordage. Il n'avait jamais demand� de retourner � Malte.</p><p>Lorsque Joffrey de Peyrac quitta la M�diterran�e il emmena avec lui Enrico dans la mer des Cara�bes et c'est gr�ce � son �quipe de plongeurs maltais, dont Enzi �tait le chef, qu'il avait organis� son entreprise exceptionnelle mais lucrative consistant � rep�cher les tr�sors des galions espagnols coul�s par les Fran�ais de la flibuste. Le jeune Maltais maintenant �tait riche. Le comte lui avait fait don des trois plus beaux vases d'or trouv�s au cours de sa carri�re dans les Cara�bes et il avait toujours eu droit � un salaire fixe d'homme d'�quipage et au partage de tout butin. Aussi Joffrey de Peyrac avait-il �t� surpris, lorsqu'il avait demand� des volontaires pour partir par voie de terre vers l'arri�re-pays, de voir se pr�senter l'homme-poisson qui, depuis dix ann�es qu'il le servait, n'avait jamais voulu s'�loigner � plus de cent pas d'une plage ou d'une ville de la c�te, vers l'int�rieur.</p><p>��Enrico, la for�t, les montagnes et les mar�cages te conviendront-ils�? Tu es fils de la M�diterran�e. Tu vas souffrir du froid.</p><p>��Le froid, dit Enrico avec m�pris, qui le conna�t mieux que moi�?... Celui qui n'a pas plong� aussi profond que je l'ai fait dans l'Oc�an ne sait pas ce que c'est que le froid du linceul de la mort. Monseigneur, il n'y a pas d'hommes aussi bien entra�n�s au froid que moi.</p><p>��Et tu n'auras gu�re l'occasion de plonger non plus. L'or que je vais chercher se trouve sous la terre et non pas cette fois sous la mer.</p><p>��Qu'importe si j'en ai ma part, dit Enrico avec cette d�sinvolture � laquelle il s'autorisait parfois en tant que tr�s ancien ami du ma�tre et estim� par lui, et puis, ajouta-t-il en riant, il y a des lacs, beaucoup de lacs � ce qu'on m'a dit. Je pourrais toujours plonger pour vous rapporter du poisson.</p><p>Il se rapprocha et dit � mi-voix, dans le dialecte sarde que Peyrac comprenait.</p><p>��Il est bon que je t'accompagne, toi, mon ma�tre, toi, mon p�re, car, si je ne viens pas, qui te pr�viendra des menaces qui p�sent sur toi�? Moi qui suis m�tin� de sir�ne et d'albatros, je vois la fl�che invisible qui te guette dans ces bois. Si je savais prier, je resterais sur ces rivages et je prierais pour toi. Mais je sais mal prier, car je crois plus au Diable qu'� la Madone. Aussi, tout ce que je peux faire pour toi, c'est de t'accompagner. Mon couteau sera toujours assez leste pour te d�fendre.</p><p>Peyrac sourit en regardant le petit homme brun, vieilli certes, mais toujours ardent, qui le fixait en levant la t�te comme dix ans plus t�t sur le quai ensoleill� de La Valette. Il r�pondit en italien�:</p><p>��Soit, viens, j'ai besoin de toi.</p><p>C'�tait lui pourtant qui avait montr� le plus de m�fiance envers Ang�lique d�s le Gouldsboro, la suivant d'un regard farouche en marmonnant des r�flexions am�res et des paroles de conjuration. C'�tait lui aussi qui souffrait le plus de jalousie, craignant que la passion du ma�tre pour cette femme n'alt�r�t l'image tr�s haute qu'il avait de lui. Il n'avait pas connu d'homme qui ne se trouv�t diminu� par l'emprise de la femme. Certes, jusqu'ici, il n'en avait vu aucune prendre pouvoir sur le comte. Avec celle-ci tout devenait diff�rent. Il l'observait avec inqui�tude, pr�t � juger avec d�faveur tout ce qu'elle ferait ou dirait. C'�tait aussi pour la surveiller qu'il avait voulu venir dans la for�t. Et aussi pour prot�ger la petite Honorine que son ami le Sicilien, qui �tait mort sur le Gouldsboro, lui avait recommand�e d'un signe. Ang�lique avait d�couvert cette situation durant le long voyage, lorsque, � chaque �tape, Enrico surgissait � l'improviste, avec un air de martyr qui accomplit un v�u secret, pour les aider, elle et Honorine, leur apporter de l'eau et s'efforcer de distraire la petite fille et de satisfaire ses caprices. D'abord �tonn�e, car elle savait qu'il ne l'aimait pas, elle avait enfin compris, et son affection pour lui �tait n�e. De son c�t�, il constatait que l'inqui�tante jeune femme connaissait tr�s bien le port de La Valette, qu'elle avait �t� re�ue par le Grand Ma�tre des chevaliers de Malte, qu'elle avait m�me �t� jusqu'� Candie, enfin bref qu'elle avait ��bourlingu頻 un peu partout en M�diterran�e. Il comprenait mieux les s�ductions qu'elle devait avoir pour son ma�tre et, devinant les liens qui les unissaient, il s'inclinait. Ang�lique veillait sur lui, car sa sant� �tait fragile. La morsure du froid le rendait vert. La s�cheresse de l'air irritait ses muqueuses nasales habitu�es � l'impr�gnation humide des climats marins. Il toussait fr�quemment et saignait du nez.</p><p>Cet agile homme-poisson, attir� au c�ur de la for�t et qui, avec ses vingt-cinq ans, ses traits basan�s et burin�s, et l'expression insondable de ses larges yeux, paraissait plus vieux que son �ge, �tait certes le membre le plus adroit et le plus industrieux de la bande. Habile aux n�uds et aux cordages comme tout homme de mer, il tressait des paniers, des filets et se lan�a sous la direction d'Eloi Macollet dans la fabrication des raquettes. C'�tait son travail � la veill�e en compagnie du charpentier Jacques Vignot et de l'Anglais muet. Il fallait une paire de rechanges. Quand la corde manqua, on employa des boyaux de b�tes � la fa�on indienne. Joffrey de Peyrac utilisait �galement Enrico � l'atelier pour des pr�parations chimiques. L'enfant maltais avait toujours �t� attir� par ces manipulations. Les savants arabes fr�quentaient La Valette. Les gamins pouilleux se hissaient aux grilles des moucharabi�s pour les regarder, dans les laboratoires � cornues, pr�parer leurs m�langes d�tonants et fulminants. Enrico avait �labor� avec le comte plusieurs formules de feu gr�geois dont il avait surpris les recettes. Leurs exp�riences les faisaient tousser � s'en arracher la gorge, mais ils n'en continuaient pas moins leurs manipulations.</p><p>Celui pour lequel Ang�lique craignait le plus les rigueurs de l'hiver, c'�tait le bon et vieux Kouassi-Ba.</p><p>Mais Kouassi-Ba avait tout affront�. Il �tait au-del� de sa race et de sa condition. C'�tait le dieu pa�en de la coupellation de l'or, penchant sa face t�n�breuse sur des r�cipients de cendre d'os o� chatoyait le m�tal en fusion. Il �tait habit� par les secrets de la terre et ne voyait gu�re au-del� de ce labeur magique dont il avait �t� impr�gn� d�s son enfance dans les puits profonds des chercheurs d'or du Soudan, o� l'on descend interminablement, en appuyant son dos et la plante des pieds aux parois. Dans son pays, l'or, on l'offrait au Diable. Son d�vouement � la Terre profonde et � l'or se m�lait �troitement � celui qu'il vouait � son ma�tre. L'assister, le sauver, le servir, veiller sur ses fils, cela aussi faisait partie � ses yeux du labeur de l'or. Il �tait grave, puissant, calme, enfantin et sage. Sa science des m�taux et des mines �tait grande. Il avait tout appris � l'�cole de Peyrac et tout assimil� et m�l� � son intuition g�niale de fils des profondeurs du sol. Aussi s'imposait-il aux Blancs qui travaillaient avec lui. Il avait fait des conf�rences � l'universit� de Pa�enne et � Sal�, au Maroc, et les grands docteurs en hermine, les Arabes lettr�s, avaient �cout� avec respect l'esclave noir. Rien ne l'atteignait. � sa r�signation profonde et douce devant les Forces de la nature, se reconnaissait seul l'h�ritage des fils de Cham. Ses cheveux �taient tout blancs aujourd'hui et les rides profondes de son visage marquaient son h�r�dit� africaine. Car, en r�alit�, il �tait de beaucoup d'ann�es plus jeune que le comte. Mais les fils de Cham vieillissaient t�t. Rien ne l'atteignait et tout lui �tait sensible. Sa pr�sence �tait pour Ang�lique un v�ritable r�confort. Lorsqu'il s'asseyait devant l'�tre, elle sentait qu'il y avait parmi les pr�sents un homme sage et bon, d'une nature �lev�e et qui apportait au sein de leurs passions de civilis�s un �l�ment de simplicit� antique et primitive. D'autres encore pour lesquels Ang�lique �prouvait une amiti� sans appr�hension, c'�tait le Pi�montais Porguani, toujours diligent, disert et, d'une scrupuleuse discr�tion. L'Anglais muet Lymon White, dont on ne savait rien en v�rit�, mais dont on sentait qu'on pouvait compter sur lui, et Octave Malaprade, le cuisinier bordelais. Il y avait entre elle et ce dernier une complicit� de professionnels. Quand on parlait cuisine ou restauration ils se comprenaient � mi-mot. Elle avait dirig� jadis la taverne du Masque Rouge et la chocolaterie du faubourg Saint-Honor�.</p><p>Son exp�rience transparaissait dans ses propos. Et elle ne se doutait pas d'avoir en face d'elle, en ce cuistot des mers � la casaque �lim�e et qu'elle avait vu se d�battre courageusement sur le Gouldsboro dans la temp�te, un authentique ma�tre d'h�tel, de la classe des Vatel et des Audiger.</p><p>Pourquoi l'imaginait-elle lorsqu'il tournait la bouillie de ma�s ou d�coupait d'un couteau diligent une pi�ce de gibier, non pas seulement sous la toque blanche des ma�tres queux, mais plut�t sous la perruque poudr�e, la redingote chamarr�e d'un officier de la bouche du Roi op�rant, manchettes relev�es, parmi la cohue d'un festin de la cour�? Une fois pass� le temps o� il avait d� mettre la main � la cogn�e pour aider � la construction de leur refuge, il avait repris sa place aux alentours des marmites. Il laissait � Mme Jonas et � Elvire le gros de la mise en route, l'�pluchage des l�gumes, mais go�tait lui-m�me le plus grossier potage et v�rifiait l'assaisonnement avec un soin religieux. De temps en temps, il �tait pris de la folie des grandeurs. Il parlait de menus somptueux, disait qu'il allait faire une sauce aux c�pres � la Royale, de la bisque d'�crevisses � la Sauternes, des profiteroles au chocolat.</p><p>On se rapprochait, on �coutait. Ang�lique rivalisait avec lui. Elle rappelait des recettes de pieds de mouton � la lyonnaise et de sorbets � la persane. C'�tait leurs contes des Mille et Une Nuits pour les veill�es.</p></section><section><p><strong>Chapitre 10</strong></p><p>Les �trangers, c'�taient les Espagnols et les Anglais. Eux, ils s'asseyaient � la m�me table que les autres, partageaient les m�mes labeurs et les m�mes dangers, montraient le m�me courage et la m�me patience, et pourtant ils n'en demeuraient pas moins des �trangers. On aurait dit qu'ils venaient juste d'arriver et qu'ils allaient repartir, qu'ils n'�taient l� que de passage, et qu'ils n'avaient vraiment rien � faire parmi ces gens o� pourtant, jour apr�s jour, s'�coulaient leurs vies.</p><p>Les cinq artificiers espagnols et leur chef Don Juan Alvarez �taient � l'image de celui-ci, sombres, hautains, sobres. On ne pouvait leur reprocher de se montrer difficiles, ni de cr�er la zizanie. Ils ex�cutaient les ordres et les travaux qu'on leur commandait. Ils s'occupaient scrupuleusement de leurs armes et de celles dont ils avaient la responsabilit�, travaillaient � la forge et � la mine avec beaucoup de capacit�. C'�taient tous des tireurs d'�lite, des guerriers de la jungle et de la mer. Ils avaient fait partie de ces troupes que Sa Majest� Tr�s Catholique d'Espagne faisait engager sur les galions charg�s d'or pour assurer leur d�fense contre les pirates. Ils avaient tous particip� � ces exp�ditions hasardeuses dans des for�ts humides et chaudes, hant�es de serpents, ou au sommet des montagnes si hautes des Andes qu'il fallait s'y tra�ner � quatre pattes en rendant le sang par les oreilles et par le nez. Ils �taient tous pass�s par les mains des Indiens et en �taient tous sortis avec des cicatrices et des infirmit�s ingu�rissables et une haine solide pour le Peau-Rouge. Les soldats ne parlaient qu'entre eux et ne s'adressaient qu'� leur chef direct�: Don Alvarez. Celui-ci ne s'entretenait qu'avec le comte de Peyrac. M�me au sein chaleureux d'une communaut� qu'encerclait l'hiver, ils conservaient l'isolement de mercenaires en terre �trang�re. Ang�lique ignorait dans quelles conditions ils �taient engag�s les uns ou les autres au service du comte de Peyrac.</p><p>Il �tait certes plus difficile encore de s'occuper de leurs sant�s que de celle du forgeron auvergnat. Ang�lique remarquait souvent que Don Alvarez boitait fort bas et que Juan Carillo p�lissait sous les affres que lui causait un estomac rebelle, mais elle ne se voyait pas faisant d�chausser manu militari le long seigneur castillan, au regard lointain et m�prisant, ou s'informant pr�s du farouche et taciturne Carillo de l'�tat de sa digestion. C'�tait impensable. Elle se bornait donc � faire porter d'office � Juan Carillo des tisanes de menthe et d'absinthe. C'�tait Octave Malaparde qui les lui portait et s'assurait de leur absorption. Le cuisinier, qui ne fumait pas, donnait son tabac au jeune mercenaire andalou. En �change de quoi, celui-ci lui adressait quelquefois quelques mots sur la nature du temps. C'�tait un grand signe de sociabilit� de sa part.</p><p>Quant � Don Juan Alvarez, elle n'avait pas encore trouv� le biais indispensable pour l'aborder et lui faire appliquer sur ses rhumatismes les cataplasmes de farine de lin qui l'auraient soulag�. La peste soit des hommes orgueilleux et d'�ducation mauresque et seigneuriale�! Ils m�prisent la femme, la veulent enferm�e derri�re des barreaux et destin�e � deux seuls buts, prier et enfanter. Don Alvarez �tait bien digne sujet de son souverain Philippe IV qui �tait mort br�l� par un brasero qu'on ne pouvait �carter � cause de l'absence du pr�pos� � l'�tiquette. Civilisation momifi�e, brutale, aust�re, mystique, d'o� pourtant �taient sortis ces prodigieux conquistadores qui en moins de cinquante ans, de 1513 avec Balboa franchissant l'isthme de Panama pour d�couvrir l'Oc�an � Orellana, descendant eh 1547 l'Amazone depuis sa source des Andes jusqu'� l'oc�an Atlantique, avaient conquis la majeure partie d'un continent immense et avaient absorb� et pli� sous leur joug trois brillantes civilisations indiennes�: l'Azt�que, la Maya et l'Inca.</p><p>Parfois Joffrey de Peyrac s'entretenait avec eux en espagnol.</p><p>��Gr�ce � vous quatre, leur disait-il, l'Espagne ne sera pas absente de la conqu�te de l'Am�rique du Nord. Vos fr�res se sont d�courag�s de ne pas trouver des objets d'or dans les bourgades algonquines ou ab�nakis. Cela valait bien la peine d'�tre d'une race de mineurs, comme l'a �t� de tous les temps la race ib�rique, pour ne devenir que des pillards. Parce que vous m'avez suivi, vous seuls saurez renouer avec vos anc�tres qui extrayaient l'argent et le cuivre et l'or secret enfouis dans la terre.</p><p>Alors, en l'�coutant, les yeux de braise des Espagnols brillaient soudain humainement et ils semblaient heureux.</p><p>*****</p><p>Les Dangereux, Ang�lique les recensait au nombre de quatre, c'�tait O'Connell, Vignot, le mineur hispano-p�ruvien et le forgeron auvergnat Clovis.</p><p>Du Parisien Jacques Vignot elle ne s'inqui�tait pas trop. Fort en gueule, port� � la boisson, mais mall�able, sensible au fond et du moment qu'on satisfaisait sa vanit� en le remarquant de temps � autre, il se montrait serviable et bon compagnon. � la longue, Ang�lique lui accorda beaucoup de sa confiance. Il �tait n�cessaire de s'en faire un alli� car par sa gouaille, ses reparties ou ses revendications il pouvait changer l'humeur du groupe. O'Connell n'�tait pas dangereux seulement par son caract�re violent et sa mentalit� de pers�cut�. Pers�cut�, en effet, il l'�tait. On ne pouvait le nier. Pers�cut� par les Anglais parce qu'il �tait catholique, et par les Fran�ais parce qu'il parlait anglais. Il �tait celui qui avait le moins ��encaiss頻 de voir br�ler le fort de Katarunk avec toutes ses richesses. On aurait d� s'en tirer autrement, disait-il, sans br�ler Katarunk�; il ne pouvait pas pardonner. Il en voulait � tout le monde.</p><p>Ang�lique ne savait pas par quel bout le prendre. Son visage sombre, ses grommellements mena�ants, sa ranc�ur permanente lui pesaient, d'autant plus qu'elle comprenait sa peine. Le mineur hispano-p�ruvien Sorrino n'�tait pas g�nant, � condition qu'on l'ignor�t, sans toutefois avoir l'imprudence d'oublier totalement sa pr�sence. Il en voulait � mort � Ang�lique de l'avoir pris, � son arriv�e, pour un Indien. Il lui en aurait voulu autant de l'avoir ensuite pris pour un Espagnol. Il souffrait par-dessus tout d'�tre consid�r� comme un m�tis. Son �tre int�rieur �tait en permanence un champ clos o� se battaient f�rocement en duel deux ennemis irr�ductibles, un Indien Quichua des Andes et un Espagnol de Castille, mercenaire de Pizarro, ennemis qui ne se r�conciliaient un temps bref que pour consid�rer avec un �gal m�pris la personne du sang-m�l� qu'il �tait, souillant aujourd'hui de sa pr�sence la terre noble des Incas. Le comte de Peyrac avait su lui faire comprendre que le travail de la mine �tait une vocation de force �gale dans les deux races qui le composaient et qu'ainsi, sang-m�l� joignant ces deux h�r�dit�s et leurs dons, il �tait n� pour faire le plus remarquable savant sp�cialiste des mines du P�rou. La pr�diction s'av�rait juste. Lorsqu'il se penchait sur ses travaux, la paix se faisait en lui. Il n'y avait qu'� le laisser � ses forges et entre-temps �viter de lui adresser la parole, tout en le traitant avec consid�ration. Le plus dangereux restait donc Clovis, la mauvaise t�te caract�ris�e par sa violence, le c�t� soup�onneux de son esprit, son farouche �go�sme. Ang�lique sentait qu'il n'aimait personne. Il �tait de ceux qui peuvent mordre la main qui les a nourris ou qui les a sauv�s. � certains moments, Ang�lique se demandait si son mari avait bien r�fl�chi en acceptant comme volontaire pour l'exp�dition cet individu douteux et si p�nible � vivre. Il �tait bon forgeron, soit, habile � toutes sortes de travaux de serrurerie et d'armurerie. Un vrai valet de Vulcain, noir, courtaud, suant, toujours barbouill� de sa barbe comme d'une suie. Il ferrait les chevaux mieux que quiconque. Mais cette qualit� pourtant pr�cieuse n'arrivait plus � faire oublier, maintenant que le voyage �tait achev�, sa grossi�ret� et son esprit querelleur. Il d�testait les femmes et �tait le seul � se montrer paillard dans ses propos afin de choquer les oreilles prudes de Mme Jonas et d'Elvire. Avec Ang�lique, il s'�tait montr� parfois d'une insolence rare. Aussi lui menait-elle une guerre aussi acharn�e et sourde que la sienne. Tous deux �taient au moins d'accord sur un point�: c'est que l'�cho de ces d�bats ne devait pas parvenir jusqu'au comte de Peyrac. Elle craignait d'importuner son mari. Lui, craignait... la corde tout simplement. Depuis trois ans qu'il s'�tait embarqu� au service de M. de Peyrac il avait eu le temps d'apprendre que c'�tait un chef qui ne plaisantait pas. Aussi lui restait-il assez de raison pour se contenir devant lui. Ses compagnons lui reprochaient sa sournoiserie. Il se serait cru d�shonor� de faire un effort pour s'entendre avec eux et m�me avec qui que ce soit.</p><p>Un soir, � la veill�e, Ang�lique lui avait mis dans les mains une harde trou�e.</p><p>��Voici une aiguille et de la laine, ma�tre Clovis. Ravaudez-moi cela vivement.</p><p>Le forgeron protesta, non sans s'�tre assur� que le comte n'�tait pas dans les parages.</p><p>��C'est � vous, femme, de faire ce travail-l�.</p><p>��Non, les marins savent tous tirer l'aiguille, cela fait partie de leur m�tier.</p><p>��Pourquoi moi�? Je vous ai vue ravauder les nippes des autres.</p><p>��Possible, mais vous, vous avez besoin de faire p�nitence.</p><p>L'argument porta. Clovis la consid�ra un instant, son v�tement d'une main, son aiguille de l'autre, puis en silence se mit � l'ouvrage. Son voisin d'escabeau, Jacques Vignot, l'entendit murmurer � plusieurs reprises�: ��Faire p�nitence�! faire p�nitence�! Eh ben�!... En voil� du nouveau�!...��</p><p>Il employait souvent une phrase dont le sens demeurait un myst�re pour Ang�lique et les autres.</p><p>��Ah�! ben alors, disait-il, en branlant sa hure noire, �a ne vaudrait pas le coup que je sois all� porter mes cha�nes � Sainte-Foy de Conques pour en arriver l�!</p><p>Un autre jour, entendant le bruit d'une altercation violente au-dehors, Ang�lique sortit juste � temps pour apercevoir l'Auvergnat brandissant une b�che au-dessus de la t�te d'un Indien. Comme il balan�ait son projectile afin de mieux assener son coup, Ang�lique eut le temps de saisir son pistolet et de tirer dans leur direction. La b�che �clata en s'�chappant des mains de celui qui la tenait et qui tomba � la renverse sur le sol gel�. Ang�lique se pr�cipita pour arr�ter le geste de l'Indien qui avait saisi son coutelas et s'appr�tait � scalper la toison hirsute du bougnat. Voyant son agresseur � terre, l'Indien consentit � se calmer. Le bruit du coup de feu attira tout le monde au-dehors. Cette fois, il �tait difficile de dissimuler l'incident. Le comte arriva � grandes enjamb�es, et d'un coup d'�il envisagea les protagonistes du drame.</p><p>��Que s'est-il pass�? demanda-t-il au forgeron qui se relevait p�le comme un mort.</p><p>��Elle... Elle a essay� de me tuer, b�gaya-t-il en d�signant Ang�lique.</p><p>� trois pouces pr�s et c'�tait ma cervelle qui sautait.</p><p>��Grand dommage�! fit Ang�lique en riant. Je n'ai pas essay� de te tuer, pauvre imb�cile, mais de t'�viter une sottise qui t'aurait co�t� la vie. Crois-tu que tu aurais pu �viter le couteau de cet Indien si tu l'avais frapp�? J'ai tir� sur ta b�che et non sur toi. Une b�che en vaut une autre�! Si j'avais vraiment voulu te tuer, ce serait fait, crois-moi.</p><p>Mais Clovis secoua la t�te. Sa face trou�e par la variole �tait couleur de suif sous sa barbe mal ras�e. Il avait vraiment eu tr�s peur et continuait � �tre persuad� qu'Ang�lique avait voulu sa mort, qu'il ne devait qu'au hasard d'�tre en vie. Il y avait longtemps qu'il pensait que �a devait arriver, que cette femme terrible le tuerait, soit avec sa lancette ou son bistouri, soit par quelques sortil�ges. Mais au pistolet, �a, c'�tait le comble�!</p><p>��Je ne crois rien, grogna-t-il. Vous n'avez pas pu viser aussi juste. Les femmes, �a ne sait pas viser...</p><p>��Imb�cile, dit le comte avec col�re. Veux-tu recommencer l'exp�rience�? Tu verras que si madame la comtesse avait voulu t'atteindre tu ne serais plus de ce monde. Ramasse cette b�che, l�ve-la et tu vas pouvoir v�rifier que ce que l'on t'a racont� du tir au gu� de Sakoo �tait exact. Prends la b�che.</p><p>Le forgeron s'y refusa �nergiquement. Mais Yann le Breton se proposa de confiance. Il s'�tait trouv� pr�s d'Ang�lique quand elle avait arr�t� Pont-Briand. Il leva la b�che, et Ang�lique, qui �tait all�e se poster � l'entr�e de la maison, tira, et la b�che vola en �clats. Des applaudissements �clat�rent. On lui demanda encore d'autres d�monstrations. Don Alvarez se r�veilla de son r�ve et voulut la voir se servir d'un mousquet � m�che, puis d'un mousquet � pierre. Elle soulevait sans peine les lourdes armes et ils s'�merveillaient tous de sa force et commen�aient � se sentir fiers de l'avoir parmi eux.</p></section><section><p><strong>Chapitre 11</strong></p><p>Quand il fait si froid � Wapassou, s'imagine-t-on quelle peut �tre la temp�rature dans les villes, plus au Nord�?...</p><p>Trois villes... Trois bourgades perdues dans l'immensit�, au bord du Saint-Laurent. Les navires ne reviendront qu'au printemps. La cuirasse des glaces s'est referm�e sur elles, autour d'elles et elles sont prisonni�res des steppes blanches, prisonni�res du silence, de l'espace infini et morne et d�sert.</p><p>Montr�al, sur son �le, au pied de son petit volcan �teint. Trois-Rivi�res, englu�e parmi les chenaux de son delta gel�. Et la reine de toutes, Qu�bec, sur son roc. Trois villes, couronn�es par le diad�me des blanches fum�es qui ne cessent de s'�tirer, longues et paisibles, de leurs chemin�es dans le ros� glac� des matins et des soirs.</p><p>Trois villes perdues. Que le feu y cr�pite dans l'�tre pour les sauver de la mort�!</p><p>La vie des feux est si ardente qu'on oublie la mort, et le silence, et le d�sert. L'on y grouille dans ces villes, l'on y caquette, l'on y complote, l'on y intrigue, l'on y bataille, tout l'hiver, � coups de langue dans les salons, � coups d'escabeau dans les cabarets, violemment, sourdement, cordialement, entre amis, entre cousins, entre gens du Canada. L'on y prie aussi beaucoup, l'on s'y confesse �norm�ment, l'on y m�dite, l'on y r�ve, le regard tourn� vers le festonnement blanc des montagnes laurentides ou l'horizon gris de la for�t, vers le Sud. L'on r�ve au d�part. Vers la mer et l'Europe, ou vers l'Ouest, vers les fourrures et les sauvages... Par ici ou par l�-bas... Mais partir, toujours partir... Quand reviendra le temps de partir�?...</p><p>On s'y aime aussi, � la sauvette, en cachette avec remords, m�me entre �poux, � cause de l'�il des j�suites qui p�se sur toutes les consciences.</p><p>On y boit beaucoup. C'est le seul plaisir. De l'eau-de-vie, encore de l'eau-de-vie. De l'eau-de-vie de pommes, de seigle, de prunes ou de froment, parfum�, transparent et que l'on a br�l� dans son propre alambic.</p><p>Les rues d'hiver sont pleines de l'odeur du marc, et de celle des feux de Dois,, des soupes au lard et des anguilles fum�es.</p><p>Les jours d'hiver sont impr�gn�s de l'odeur d'encens des messes et des v�pres et de l'odeur parchemin�e des livres reli�s de cuir que l'on a apport�s d'Europe et que l'on feuillette et relit sans cesse au coin de l'�tre.</p><p>Les nuits d'hiver craquent sous le gel. On dirait que les vitres vont �clater. Des fleurs de givre collent aux carreaux.</p><p>C'est dans ces villes qu'explose et se r�pand la nouvelle. Ils sont vivants les �trangers de Katarunk que l'on avait crus massacr�s par les Iroquois. Elle est vivante la femme si belle du fond des bois, qui est apparue, mont�e sur un cheval, aux sources du Kennebec. Elle est vivante, la D�mone�! Triomphe et terreur�! Jubilation de ceux qui croient aux pouvoirs infernaux.</p><p>Vous imaginez-vous, mes comp�res, que le Diable se donne la peine d'envoyer l'un de ses supp�ts sur la terre pour que d'une pichenette d'Iroquois il n'en reste plus que fum�e�?... Que nenni�!... Le Diable est plus puissant que cela�!... Il n'a pas fait encore assez de mal en Acadie pour qu'on puisse augurer de sa d�faite ou de sa victoire. Et la preuve c'est que la D�mone est toujours l�... bien que Katarunk ait br�l�. Lom�nie r�p�te�: ��J'ai vu moi-m�me les cendres de Katarunk...��</p><p>Mais celui qui a apport� la nouvelle transcendante est formel. Il affirme�: ��Les �trangers sont vivants dans les montagnes, au lieu-dit Wapassou, le lac d'Argent.��</p><p>Car celui qui apporte la nouvelle, qui douterait de lui�? Il voit tout � distance. C'est un saint. Il a vu que les �trangers avaient �chapp� aux Iroquois, sans avoir eu m�me � livrer bataille, et voil� bien la preuve qu'ils sont supp�ts de Satan.</p><p>Si ce n'est Dieu qui les a sauv�s miraculeusement, alors ce ne peut �tre que le Diable. Or, Dieu ne peut avoir secouru des �tres qui ne plantent pas la croix, qui pratiquent les h�r�sies et n'approchent pas des sacrements.</p><p>Donc, c'est le Diable�!</p><p>M. de Lom�nie perd l'entendement.</p><p>C'est la D�mone qui l'a envo�t� par son charme, dit-on, comme aussi Pont-Briand que l'on a vu errer morne et hagard dans les rues de Qu�bec, parlant d'une femme belle comme le jour qu'il a rencontr�e au fond des bois...</p><p>Mont�e sur un cheval...</p><p>Comme si cela pouvait exister�! Il n'y a jamais eu de femmes blanches au fond des for�ts. Ceux qui l'ont vue monter sur un cheval se sont tromp�s. C'�tait une licorne sans nul doute... Quelques-uns qui �taient dans le ravin, lorsque la forme est apparue la premi�re fois sur le clair de lune, disent qu'ils ont aper�u la corne pointue... On les presse de questions, on les supplie de rappeler leurs souvenirs, on les entoure, ceux qui ont �t� en exp�dition cet automne avec M. de Lom�nie et qui ont rencontr� le personnage noir et masqu�, et la femme qu'on n'ose nommer encore tout haut�: la D�mone, mais que l'on appelle d�j�: la Dame du lac d'Argent.</p><p>Et maintenant que va-t-il se passer�? Monseigneur l'�v�que a ordonn� des processions et des je�nes. Il est all� visiter la s�ur Madeleine, la visionnaire, en son couvent, puis il s'est rendu chez le gouverneur du Canada, M. de Frontenac, pour y rencontrer M. de Lom�nie et M. d'Arreboust, le pieux syndic de la ville de Qu�bec, et diverses personnalit�s ainsi que plusieurs parmi les j�suites.</p><p>Longtemps les chandelles brillent derri�re les fen�tres du ch�teau, sur le Roc... Le Saint-Laurent, sous la lune, est une vaste plaine blanche.</p></section><section><p><strong>Chapitre 12</strong></p><p>� Wapassou, une petite famille d'Indiens �tait venue s'installer � environ une lieue du poste, pr�s d'un �tang, pour y p�cher le castor. On les voyait souvent r�der dans les parages. L'altercation de l'Auvergnat avec l'un d'entre eux avait eu lieu � propos de la s�ur de celui-ci, une assez jolie sauvagesse aux longues tresses qui montrait, en riant, l'�clat de ses dents blanches, et ne cachait pas ce qu'elle attendait des ��Normands�� que l'on dit port�s aux plaisirs de l'amour. Il y en avait une autre, plus timide en apparence, mais qui n'en accordait pas moins, avec facilit�, d'amoureux rendez-vous.</p><p>Il �tait d'ailleurs �tonnant de voir combien les hommes profitaient peu d'un voisinage pourtant complaisant. Le jeune Yann, Jacques Vignot, un des Anglais furent seuls � en user�: leurs absences �taient rares.</p><p>Il s'av�ra m�me que la dispute de l'Auvergnat avec l'Indien n'�tait pas n�e d'un trafic de galanterie, mais parce que la petite, en tra�nant dans la cour du poste, lui avait vol� du tabac et son couteau.</p><p>Ang�lique se rappelait ce que son mari lui avait expliqu� un jour. Les gens de mer sont continents. Capable lui-m�me de vivre longtemps sans femme lorsqu'il le fallait, Joffrey de Peyrac avait su choisir les hommes qu'il emmenait. Ils avaient suivi Peyrac parce qu'il leur avait promis de l'or. L'attrait de l'aventure et de la r�ussite leur tenait lieu de r�jouissance. La femme faisait partie du butin. La partie n'�tait pas encore gagn�e. On verrait plus tard�!... Une m�fiance instinctive des attachements sentimentaux qui vous engagent sur le chemin de l'esclavage les aidait � ma�triser leurs sens.</p><p>Et Ang�lique pensait aussi � Nicolas Perrot qui depuis trois ans avait laiss� femme et enfant au logis pour courir les bois et � l'occasion la terre enti�re. Pour lors, un peu avant que la neige ne tomb�t, il �tait reparti vers le Sud, pour essayer d'atteindre un petit poste de traite tenu par un Hollandais � l'embouchure du Kennebec et en rapporter des denr�es indispensables, sel, sucre, farine, un peu d'huile... Finalement, celui qui se montrait le plus assidu aupr�s des jolies sauvages, c'�tait���qui l'e�t cru�?���le vieux Macollet. Il �tait sans cesse en all�es et venues, quel que f�t le temps, entre son wigwam enfum� et celui des Indiens. Un fameux lapin, ce Macollet�! Il aimait aussi � s'asseoir pr�s du feu d'un Indien et converser avec lui.</p><p>Le chef de cette tribu �tait un peu sorcier. Il apportait � Ang�lique des racines, des herbes et des r�sines. Le premier moment de frayeur pass�, lorsqu'elle l'avait vu un beau matin derri�re elle, le bras lev� en signe de paix mais aussi h�riss� de fourrures qu'un ours, et naturellement �tant entr� sans bruit, ils �taient devenus bons amis. Elle commen�ait � pouvoir converser avec lui dans sa langue, et elle n'en �tait pas peu fi�re car on lui avait dit que les langues indig�nes �taient tr�s difficiles � apprendre. Les missionnaires qui en parlaient en France disaient qu'il fallait des ann�es, et les coureurs de bois eux-m�mes ne semblaient pas encourager les nouveaux venus � se lancer dans une telle �tude. Il fallait �tre du pays, expliquaient-ils. Mais Joffrey de Peyrac tr�s rapidement s'�tait familiaris� avec ces idiomes et il avait expliqu� � Ang�lique que les difficult�s n'�taient qu'apparentes. Ceux qui se plaignaient manquaient d'esprit d'observation.</p><p>Pour sa part il avait tr�s vite not� que la plupart des tribus indiennes qui les avoisinaient �taient tous d'une m�me souche linguistique, probablement originaire et descendant en partie des Incas, ou des Quichouas du P�rou. Et que c'est ainsi que son mineur m�tis avait pu les comprendre d'embl�e en arrivant, ici, en Am�rique du Nord. Iroquois, Algonquins, Hurons et Ab�nakis �taient cousins par la langue car seul l'accent et l'intonation diff�raient, ou quelques mots usuels comme�: eau ou enfant, et encore parce que simplement, suivant les tribus, on adoptait des interpr�tations diff�rentes de tel mot. Par exemple, eau pouvait se dire source, liquide, ou bien lorsqu'on parlait d'un enfant�: jeune, petit, fils...</p><p>Pour se faire comprendre c'�tait la racine qui indiquait le sens g�n�ral, la pr�cision �tant donn�e par des suffixes et pr�fixes et ces racines �taient relativement peu nombreuses. De sorte qu'avec environ cinq cents mots de base on pouvait se tirer de toutes les situations, malgr� la grande vari�t� apparente de ces langues.</p><p>Nantie de cette cl� que son mari lui donna, Ang�lique fut surprise des progr�s qu'elle accomplissait. �videmment, de longtemps elle ne serait pas puriste en la mati�re et elle continuerait � faire la joie des Indiens qui s'esclaffaient de rire � chacune de ses erreurs. Il fallait d'abord longuement �couter. On enregistrait ainsi l'accent et la tonalit� et surtout la mani�re sp�ciale d'articuler par la gorge sans que les muscles du visage ne bougent, ce qui faisait que les Indiens, en pronon�ant des paroles outrageantes, se trouvaient oblig�s de demeurer impassibles. Quand ils ne parlaient pas, ils �taient au contraire tr�s grimaciers et se fendaient la bouche � rire � toutes occasions. � la longue, Ang�lique retenait qu'il n'y avait que seize sons, mais que l'intervalle de chacun �tait quatre fois plus long que dans les langues d'Europe et parfois au contraire deux fois plus rapide���De sorte que le rythme du temps qu'on mettait � prononcer un mot subissait huit fois plus de variantes qu'en fran�ais ou en anglais et que c'est cela qui cr�ait des nuances de d�tail. Mais, en attendant la perfection, tout le monde s'entra�nait � Wapassou et ceux qui �taient plus avanc�s corrigeaient les autres. Ang�lique se d�brouillait donc fort bien avec son vieux sachem du wigwam des castors qui lui, au moins, soit par indiff�rence soit par s�r�nit� de vieillard, ne la reprenait pas sur ses fautes du langage de sorte qu'avec lui elle osait se lancer dans de grands discours qui amusaient fort Joffrey de Peyrac lorsqu'il la surprenait en discussion avec le rouge magicien emplum�. Sa vicacit�, son app�tit de vivre, son courage, tout en elle le ravissait. Et maintenant c'�tait lui, qui plus souvent la suivait des yeux. Au d�but, il avait pens� ��tout d�pendra d'elle��. Wapassou, ce sera l'heure de v�rit�. Et il s'�merveillait de voir comment elle avait su rassembler autour d'elle ces vagabonds hostiles, pr�ts d�sormais � l'�lire chacun dans leur c�ur�: m�re, s�ur, amie, souveraine. Un soir, Joffrey de Peyrac pria Ang�lique de convoquer. Elvire pour un entretien personnel et de l'accompagner alors qu'il la recevait dans leur �troite chambre. Faute d'un endroit pour se retirer loin des oreilles indiscr�tes lorsqu'il avait � recevoir quelqu'un en particulier, cette pi�ce avait �t� promue comme ��le cabinet du capitaine sur la dunette��, et monter quelques marches compl�tait l'illusion. Le mobilier s'�tait agr�ment� d'un fauteuil rustique couvert de fourrure, dans lequel s'asseyait le comte. L'homme appel� demeurait debout, la t�te fr�lant le plafond, pour peu qu'il f�t d'une taille un peu �lev�e.</p><p>Quand l'entretien �tait amical, Joffrey de Peyrac le faisait alors asseoir sur la pierre de l'�tre devant lui. Il r�clamait une pinte de bi�re et deux gobelets. Fr�quemment, au moment de la veill�e, il se retirait ainsi avec l'un ou l'autre. Les hommes appr�ciaient cette confrontation en apart�, loin de l'assembl�e. On pouvait s'expliquer avec le ma�tre, se plaindre et recevoir des directives qui vous remettaient, si besoin, la t�te � l'endroit. Tr�s �mue, la pauvre Elvire gravit donc en tremblant les cinq �chelons qui menaient ��� la dunette��. La pr�sence d'Ang�lique la rassurait un peu, mais elle se tourmentait car elle �tait scrupuleuse et se sentait toujours en faute.</p><p>La lourde porte retomb�e, les bruits de la salle commune s'estomp�rent. On n'entendait plus dans la petite pi�ce close que le cr�pitement du feu et par instants le bruissement des sapins du dehors que le vent brassait contre le toit.</p><p>Le comte s'assit. La jeune femme demeura debout, et, de dos, Ang�lique voyait se crisper ses �paules �troites, ployer sa nuque fr�le. La pauvre jeune femme ne savait quelle attitude prendre sous le regard sombre qui l'examinait de bas en haut tandis qu'un sourire indulgent errait sur les l�vres du comte. Il savait mettre dans son regard une attention chaleureuse qui �mouvait n'importe quelle femme.</p><p>��Elvire, mon enfant, ma belle enfant, fit-il avec douceur, �coutez-moi dans le plus grand calme.</p><p>��Ai-je commis une faute, monseigneur�? balbutia-t-elle en tordant la toile de son tablier.</p><p>��Je vous ai dit de m'�couter avec calme et sans crainte... Rassurez-vous. Je n'ai qu'� me louer de vous et de votre gentillesse. Mais vous n'�tes pas moins responsable d'un mouvement qui peut avoir ici une certaine gravit�.</p><p>��Moi�?... Oh�! Monseigneur�!...</p><p>��Oui, vous, malgr� votre discr�tion et votre modestie, mais qui avez quand m�me de beaux yeux tendres et des joues ros�s.</p><p>Elvire, de plus en plus d�concert�e, le regarda sans comprendre.</p><p>��J'ai remarqu� qu'un de mes hommes vous fait la cour. Dites-moi sans fard si ces attentions vous importunent, si vous souhaitez les voir cesser, ou s'il a pouss� trop loin � votre go�t l'expression de ses sentiments.</p><p>Et comme elle demeurait muette.</p><p>��Ici, au fort, il n'y a que trois femmes et vous �tes la seule � ne pas �tre en puissance de mari. Les plus strictes consignes ont �t� donn�es � votre sujet. Il est n�cessaire que je sache si la discipline a �t� respect�e. R�pondez�! Jugez-vous importuns les hommages dont vous �tes l'objet depuis quelque temps�? Vous savez de quel homme je veux parler, n'est-ce pas.</p><p>Cette fois elle baissa la t�te en rougissant et fit un signe affirmatif.</p><p>��Octave Malaprade, dit-il.</p><p>Il laissa passer un temps, le temps d'�voquer le personnage du cuisinier, sa silhouette agr�able et son sourire d�f�rent.</p><p>Puis il prit dans l'une des poches de son pourpoint l'un des rares cigares qui lui restaient encore, et se penchant vers le feu l'alluma � un tison.</p><p>Il se renversa en arri�re, tira une bouff�e et reprit avec douceur�:</p><p>��S'il a outrepass� la consigne re�ue il sera pendu.</p><p>Elvire poussa un cri et se voila la face.</p><p>��Pendu�!... Oh�! Monseigneur�! Oh�! non, pauvre gar�on�! Ah�! non pas pour cela�! Pas � cause de moi�!... Je ne le m�rite pas...</p><p>��La femme est reine en ce domaine. Ne le saviez-vous pas, ma belle enfant�?...</p><p>Il la regardait de nouveau avec son inimitable sourire qui retroussait les coins de sa belle bouche en cette expression caustique et c�line qu'Ang�lique connaissait si bien.</p><p>��Ne saviez-vous pas que les femmes sont reines�?... insista-t-il.</p><p>��Non, monseigneur, je ne le savais pas, r�pondit-elle na�vement.</p><p>Elle tremblait de tous ses membres, mais la frayeur qu'elle avait �prouv�e pour Malaprade lui donnait la force de rassembler ses id�es et de d�fendre celui qu'elle sentait menac�.</p><p>��Monseigneur... Je vous jure, je vous fais serment... Jamais il n'a eu un geste d�plac� et dont j'aurais � rougir. Seulement, je sentais bien... que, qu'il...</p><p>��Vous l'aimez�?...</p><p>C'�tait � peine une interrogation. Elle s'interrompait, regardait autour d'elle avec �garement.</p><p>��Non, je... je ne sais pas.</p><p>��Vous avez perdu votre mari, il y a trois mois, sur le Gouldsboro.</p><p>Elle le fixa, h�b�t�e.</p><p>��Mon mari�?</p><p>��Vous l'aimiez�?...</p><p>Il la bousculait, la fouillait, son regard per�ant accrochant ses prunelles enfantines, l'obligeant � le regarder.</p><p>��Vous l'aimiez�? Votre mari�?</p><p>��Oui... bien s�r. C'est-�-dire, je... je ne sais plus.</p><p>De nouveau, il d�tourna les yeux et fuma en silence. Elle ne bougeait pas, ne tremblait plus, restait l� � le fixer, les bras ballants.</p><p>Il reprit, toujours calme�:</p><p>��Octave Malaprade est venu me parler ce tan t�t, il vous aime. Devinant que je ne serais pas sans m'apercevoir de ses sentiments il a pris les devants et m'a fait confidence... Voici ce qu'il m'a charg� de vous dire de lui et de son pass�.</p><p>��Il y a cinq ann�es, en la ville de Bordeaux, o� il tenait un h�tel r�put�, il a tu� sa femme et l'amant de celle-ci apr�s les avoir surpris ensemble. Puis, ne sachant comment �chapper aux cons�quences de son acte, et d�rober la preuve de son double crime aux recherches qui ne manqueraient d'avoir lieu, il a d�coup� les deux cadavres en morceaux, en a br�l� une partie, a r�ussi � faire passer le reste � la voirie...�� Ang�lique retint une exclamation �touff�e et se mordit les l�vres. Elvire avait chancel�. Elle paraissait frapp�e par la foudre. Peyrac continuait de fumer en la consid�rant avec curiosit�.</p><p>��Ceci fait, continua-t-il, il attendit quelque temps, puis s'enfuit en Espagne. Ce fut l� qu'il se pr�senta � mon bord et que je l'engageai.</p><p>Il y eut un long silence.</p><p>Tout � coup, la jeune Rochelaise se redressait, elle se tenait droite et paraissait regarder quelque chose au-del� d'elle-m�me.</p><p>��Monsieur le comte... dit-elle enfin d'une voix affermie et plus nette, une voix qu'on ne lui connais sait pas, que monsieur le comte m'excuse si je lui parais bien peu sensible. Mais voil� les pens�es qui me viennent � l'esprit. Je pense que cet homme a tu� par fureur jalouse, par surprise aussi, et qu'apr�s il �tait seul et perdu devant cette horreur et ne savait plus comment s'en tirer. Il a agi comme il pouvait pour sauver sa vie. Cette chose dans sa vie, c'est un malheur, un accident, comme une infirmit� qui vous arriverait tout � coup.</p><p>Elle respira profond�ment.</p><p>��Mais ce n'est pas cette infirmit� qui m'emp�chera de l'aimer, dit-elle avec force. Ce que vous venez de me dire m'a r�v�l� mes sentiments. Vos questions m'ont aid�e � voir clair en moi. Oui, j'aimais bien mon d�funt mari... sans doute., puisque je l'ai �pous�... autrefois... Mais cela n'a jamais ressembl� � ce que j'�prouve aujourd'hui pour celui-l�. On pourra m'en dire tout ce qu'on voudra. Pour moi, je sens qu'il est rest� bon, droit et d�licat malgr� tout. Je le connais assez maintenant pour affirmer qu'il est malheureux.</p><p>Elle se tut, puis ajouta r�veusement.</p><p>��Il me soutenait sur le chemin dans la temp�te, la nuit o� nous sommes arriv�s � Wapassou, je n'oublierai jamais...</p><p>Joffrey de Peyrac jeta sur elle un regard bienveillant.</p><p>��C'est bien, c'est bien, fit-il. Je souhaitais entendre de vous une telle r�ponse. Votre �me est forte, petite Elvire, votre c�ur est noble. Votre esprit est lucide et ne se laisse pas abuser par une sensible rie qui serait compr�hensive, mais qui n'est pas de mise dans le cas pr�sent. Il est vrai que Malaprade est un homme s�r, courageux et capable. Cet... accident, comme vous dites, l'a marqu� pour la vie. Il l'a m�ri et a donn� une autre dimension � sa vie jusqu'alors assez banale, bien qu'il e�t connu la r�ussite la plus flatteuse dans sa profession de ma�tre d'h�tel. Ayant tout perdu il aurait pu devenir une �pave. Il a surv�cu et a essay� de renouer les fils rompus de son existence. D'aucuns estimeront que la justice n'est pas satisfaite et je le leur conc�de. Mais ses victimes �tant d'autre part d'assez peu int�ressants personnages, je ne l'ai jamais exhort� au remords ou � l'expiation. Celle-ci vient d'elle-m�me, chaque jour, par le souvenir. J'ai plut�t cherch� � l'encourager � devenir ce que vous lui reconnaissez �tre�: un homme bon, d�licat, mais aussi �nergique et clairvoyant, qualit�s qui lui manquaient jadis, avant son drame. Il vous aimera beaucoup, il vous aimera bien.</p><p>La jeune femme, les mains jointes, buvait ses paroles.</p><p>���coutez-moi encore, reprit-il. Je vous doterai de sorte que les d�buts de votre existence conjugale seront faciles. Il aura droit � une part importante de la fortune que nous allons extraire de la mine du lac d'Argent. Mais, en outre, je lui donnerai � titre de cadeau personnel de quoi ouvrir un �tablissement de restauration, auberge ou salon, dans la r�gion qui lui conviendra, Nouvelle-Angleterre ou m�me en Nouvelle-Espagne si le c�ur lui en dit. Et nous veillerons sur l'�ducation de vos deux fils premiers-n�s afin de les �tablir au mieux plus tard...</p><p>��Oh�! Monseigneur, s'�cria-t-elle. Oh�! comment vous dire... Oh�! Monseigneur, soyez b�ni...</p><p>Elle glissa � genoux pr�s de lui, le visage ruisselant de larmes.</p><p>��Comme il sait s'y prendre, songeait Ang�lique. Il pourrait avoir toutes les femmes du monde � ses genoux. Tout amoureuse qu'elle soit d'un autre, celle-ci ne serait-elle pas pr�te � se donner � lui en hommage et en reconnaissance. Droit de prince...��</p><p>Joffrey de Peyrac se pencha avec bont� vers la forme f�minine effondr�e. Il l'obligea � relever la t�te et plongea son regard dans les yeux noy�s, �perdus de reconnaissance.</p><p>��Il ne faut pas pleurer, petite amie. Vous avez souffert avec courage des �preuves injustifi�es. Quant � celui que vous aimez, je sais qu'il a expi�. Il est juste d'essayer maintenant de r�parer tout cela. La vie est cl�mente. Bien plus que les hommes. Elle �prouve, mais r�compense...</p><p>��Oui. Oh�! oui, monseigneur, je comprends... Je comprends ce que vous voulez dire.</p><p>Elle parla d'une petite voix hach�e de sanglots.</p><p>��Lorsque j'�tais � La Rochelle, je n'�tais qu'une femme ordinaire... Je ne pensais a rien. Je m'aper�ois aujourd'hui que j'�tais sans vie... Vous m'avez enseign�e, monseigneur, vous m'avez enseign�e et maintenant je suis autre. Que de choses j'ai comprises depuis... depuis que je vis parmi vous, dit-elle avec timidit�. Oh�! que j'aime Wapassou, que j'aime votre demeure, monseigneur�! Nous ne nous en irons pas. Jamais�! Nous resterons ici, lui et moi, pour vous servir... Il l'interrompit d'un geste indulgent.</p><p>��Calmez-vous�! Ce soir, il est trop tard pour faire des projets. Vous devez d'abord vous reposer. Le choc a �t� rude. Essuyez vos yeux. Il ne faut pas qu'il voie que vous avez pleur�, sinon il sera persuad� que vous le rejetez et il ira se tirer une balle dans la bouche avant que j'aie eu seulement le temps de le rassurer. Ces Bordelais sont impulsifs... Pourtant, je vous conseillerai de ne pas lui donner votre r�ponse avant demain. Retirez-vous dans votre chambre. Il est pr�f�rable que vous laissiez � la nuit le temps de m�rir votre d�cision. Pour lui aussi, une nuit de doute et de m�ditation ne sera pas de trop. Il appr�ciera mieux la valeur de son sentiment. Je vais seulement l'avertir que vous avez demand� � r�fl�chir.</p><p>Elle l'�coutait, docile.</p><p>��Je vous demanderai ensuite � tous deux, reprit-il, de continuer � vivre comme par le pass�, en apparente et simple amiti�. Nous allons entrer dans le c�ur de l'hiver. Ce n'est pas le temps des amours. Nous avons une difficile �tape � franchir, dont nous devons tous sortir vivants, en bonne sant� morale. Vous me comprenez�?</p><p>Elle inclina la t�te, gravement.</p><p>��Quand le printemps viendra, nous redescendrons vers Gouldsboro et l� le pasteur vous mariera... ou le pr�tre comme il vous conviendra selon votre accord.</p><p>��Oh�! c'est vrai que je suis huguenote et lui papiste, s'exclama-t-elle, paraissant atterr�e.</p><p>��Si vous ne le constatez qu'� l'instant, le foss� qui existe entre vous me semble facile � combler. Paix�! Paix sur la terre aux �mes de bonne volont�... Voici une parole qui nous concerne tous. Et bonsoir�!</p><p>Ang�lique raccompagna la jeune femme jusqu'au seuil de sa chambre et l'embrassa avant de la quitter.</p><p>La plupart des hommes s'�taient retir�s derri�re le grand rideau de peaux cousues qui cachait leur dortoir � deux �tages.</p><p>En repassant par la salle elle entendit des marmites et des ustensiles d�gringoler et s'aper�ut qu'ils venaient d'�chapper aux mains troubl�es du pauvre Malaprade. Le cuisinier �tait p�le et il lui jeta un regard d'�pagneul bless�. Ang�lique eut piti�, et, s'approchant, elle lui chuchota vivement�: Elle vous aime.</p></section><section><p><strong>Chapitre 13</strong></p><p>Le lendemain, Elvire alla elle-m�me trouver Malaprade et comme il faisait beau ils descendirent tous deux jusqu'au bord du lac et on les vit longtemps se promener sur le sentier qui longeait la rive.</p><p>Lorsqu'ils revinrent ils �taient rayonnants et se tenaient par la main. On leur fit une petite f�te de fian�ailles qui se d�roula dans une courtoisie de bon aloi. Si Malaprade eut � supporter de la part de ses camarades les plaisanteries d'usage ce fut hors de la port�e des oreilles f�minines.</p><p>Il �tait transfigur�. Ce bonheur faisait plaisir � tout le monde. Malgr� tout, Ang�lique fut quelque temps sans pouvoir oublier les r�v�lations faites par Peyrac sur le ma�tre d'h�tel. Elle en avait certainement �t� beaucoup plus boulevers�e qu'Elvire. Peut-�tre parce qu'elle �tait moins innocente. Cela lui remettait en esprit ses propres souvenirs sordides. Le soir, devant le feu de la petite chambre, elle ne pouvait s'emp�cher d'y penser. Deux amants d�coup�s en morceaux par le couteau d'un cuisinier. Des mains poiss�es de sang, la peur, la sueur au front, la solitude de la b�te traqu�e... Ang�lique songeait.</p><p>Des serpes s'abattant sur des cous endormis, la t�te qu'on lui avait amen�e hideuse et morne, d'un homme dont elle voulait tirer vengeance et qu'un paysan tenait devant elle par les cheveux, et ce sang coulant, dans lequel elle aurait voulu laver avec volupt� ses doigts blancs. Cette haine, ces sursauts de b�te � la fois implacable et terrifi�e, cette abjection de tout l'�tre tra�n� dans sa fange et sa pourriture, elle les avait confess�s au prieur de l'abbaye de Nieul et il l'en avait absoute...</p><p>Mais l'empreinte, le sceau douloureux de tels moments, comment l'effacer�? Agenouill�e devant le feu de sa chambre, elle penchait son fin profil, elle continuait d'avoir la chair de poule, une vague naus�e. Elle comprenait Malaprade. Surtout apr�s�: la terreur sans nom, l'�tre secou� comme par une temp�te, l'horreur de soi-m�me.</p><p>Elle jetait du bois dans le feu pour occuper ses doigts tremblants. Elle pensait qu'Elvire avait �t� tr�s courageuse. Elle avait le courage des �mes pures, de celles qui ne ��savent pas��.</p><p>��Elles ne sont pas faciles � faire parler, ces petites huguenotes, se disait Joffrey de Peyrac songeant � Elvire. Mais on en vient plus facilement � bout que de celle-ci.��</p><p>Et il surveillait Ang�lique agenouill�e � quelques pas de lui, si absente, si lointaine qu'elle n'avait m�me pas conscience de ce regard.</p><p>De ��ses hommes��, des ��siens��, elle �tait bien celle qui se confiait le moins. Il y avait tant de choses inconnues � ne pas blesser en elle. Il fallait attendre qu'elle v�nt chercher son r�confort.</p><p>��Elle est femme. La femme n'est pas faite pour l'enfer, quoi qu'on en pense. Elle garde longtemps la honte de ses l�chet�s, de ses erreurs, de ses abjections... Elle n'est pas cr��e pour l'ombre et le d�sordre, mais pour la lumi�re et l'harmonie... Ne souffre pas si loin de moi, petite �me, je sais ta faiblesse. C'est la blessure de la vie. Il n'y a pas de honte � en �tre frapp�. C'est le sort de l'humain. L'important, c'est de savoir comment on en gu�rit.��</p><p>Autrefois, songeait Peyrac, les femmes, les enfants, le paysan, l'artisan, l'homme du commun, tous les faibles avaient un d�fenseur. C'�tait le chevalier. C'�tait le r�le du chevalier de se battre pour les faibles, d'endosser les revanches, de payer le prix du sang pour ceux dont les poignets et la force d'�me �taient fragiles. C'�tait le r�le du chevalier de d�fendre celui qui n'est pas n� pour la lutte, le crime, le sang, les coups, le malheur, c'�tait son r�le. Aujourd'hui les temps ont chang�. Il n'y a plus de chevalerie. Chacun se d�bat. Les femmes se d�fendent des griffes et des dents, et l'homme du commun, eh bien�! il fait comme Malaprade, il succombe � la peur et � la panique. L'homme du commun est fait pour une existence beno�te. Le jour o� il doit se confronter avec la vie, la passion, le mal, il s'affole, il n'est pas pr�t, il n'a jamais pens� que cela pouvait lui arriver � lui. Dans la peur un homme de cette esp�ce est capable de faire n'importe quoi, le pire, l'impensable. La seule chose qu'il r�alise vraiment, c'est la solitude du p�cheur. J'imagine assez bien cet homme respectable, consid�r� dans sa ville, d�coupant, la sueur au front, des membres encore chauds de deux �tres qu'il a connus et sans doute aim�s, et j'avoue que cette image m'inspirerait plut�t de la piti� que de l'horreur.��</p><p>Pauvre artisan�! O� est ton d�fenseur�? O� est ton justicier�? Lorsqu'on na�t gentilhomme on a le courage de regarder en face le risque, la mort, le pire et tout ce qui peut exister sur terre, n� de l'infirmit� du monde. ��C'est ce qui a manqu� � un Malaprade artisan consciencieux et sans histoires. S'il avait �t� gentilhomme il n'aurait pas assassin� ceux qui le bafouaient, il n'aurait pas c�d� � une agressivit� aveugle et d�mente. Il aurait fait enfermer sa femme � vie dans un couvent et il se serait battu en duel avec l'amant, au grand jour, et il l'aurait tu�, mais sans risquer ni la prison ni la corde, puisque l'impunit� du meurtre en franc combat �tait assur�e au chevalier. Mais la chevalerie est morte, et le cardinal de Richelieu l'a enterr�e en interdisant le duel.</p><p>��Pour quel monde dois-je aujourd'hui enseigner mes fils�? Un monde o� sans conteste la ruse et la patience sont les premi�res armes. Mais pour devenir souterraine la force n'en reste pas moins indispensable.�� Maintenant, soliloquant en son for int�rieur, Peyrac �tait si loin que c'�tait Ang�lique qui, soudain, s'en avisait et levait les yeux vers lui. Elle regardait cet homme assis et tournant vers la flamme son visage burin�, o� les yeux et les l�vres paraissaient seuls dou�s d'une vie sensible, tant le vent, le soleil et la mer avaient fait de sa peau un masque durci comme le cuir. Il ne portait plus la barbe. Les Indiens n'aiment pas les gens � barbe, disait-il. Et il recommandait � ses hommes de l'imiter afin de ne pas indisposer les indig�nes pour lesquels la vue de ce d�sordre de poils �tait aussi p�nible � supporter qu'une obsc�nit�. Si les coureurs de bois ne sacrifiaient pas � cette obligation, c'�tait par paresse et laisser-aller, incompr�hension aussi. Ils auraient �t� mieux avis�s de le faire. On n'ignorait pas que l'admirable p�re Br�b�uf avait pay� par un affreux martyre deux disgr�ces conjugu�es, insupportables aux Indiens�: il �tait chauve et il portait la barbe. Joffrey de Peyrac devinait toujours ce genre de chose. C'�tait le respect qu'il avait de l'interlocuteur qui le guidait dans sa divination.</p><p>Ang�lique se rapprocha de lui et elle posa son front contre ses genoux.</p><p>��Comment faites-vous pour rester impavide, pour n'avoir jamais peur�? demanda-t-elle. On dirait que quoi qu'il arrive vous �tes incapable d'�prouver cette l�chet� avilissante, ce d�go�t de soi-m�me... M�me devant le b�cher, m�me devant la torture... Comment faites-vous�? Avez-vous donc �t� homme d�s l'enfance�?...</p><p>Alors il lui confia les pens�es qui venaient de le traverser, et qu'il leur fallait affronter un temps sans honneur et sans dignit�, o� l'�tre humain n'avait d'autres ressources que de se cacher, de se dissimuler sous le couvert de la docilit� aux forces r�gnantes, ou bien de se battre seul et jusqu'au bout quelles que fussent ses propres forces. Il n'y avait pas � s'�tonner des d�faites. C'�tait d�j� beaucoup que d'�tre vivants. Et puisqu'elle parlait de l'enfance il se rappelait qu'il avait pris fort t�t la mesure de la terreur car il n'avait que trois ans lorsque les soldats catholiques lui avaient fendu, � lui bambin catholique, la joue d'un coup de sabre et l'avaient pr�cipit� par les fen�tres d'un ch�teau en flammes. C'�tait l�, dans l'innocence primitive de l'enfance, qu'il avait �prouv� le choc mythique du Mal, qu'il avait connu toutes les peurs en une seule. Plus jamais ensuite. Ayant surv�cu, il �tait vrai qu'il �tait devenu un homme, c'est-�-dire qu'il s'�tait senti pr�t � affronter n'importe quoi. Et il ne lui avait pas d�plu � l'occasion de retrouver le monstre face � face. Te voil�. Terreur, lui disait-il, te voil�. Massacre�! Te voil�, visage hideux de la peur des hommes. Tu peux m'abattre, mais n'esp�re plus m'�mouvoir... Il lui dit encore qu'il ne fallait pas avoir honte des d�faillances qu'elle avait �prouv�es durant les �preuves terribles dont elle avait �t� frapp�e, car elle �tait femme, et c'�tait dans la l�chet� des hommes, qui avaient failli � leurs r�les de guides et de protecteurs, que se trouvait la gen�se du mal dont elle souffrait.</p><p>��C'est un vieux conflit�: la tentation pour l'homme d'employer la force brutale, la puissance temporelle pour s'ali�ner ce qui le brave, pour �touffer par la contrainte la le�on de l'esprit... Lui-m�me, bien qu'�tant homme, n'en avait-il pas �t� victime�? Car la volont� d'un seul ne peut toujours venir � bout d'une coalition trop puissante. Il y a un temps pour tout, il y a un temps pour la mar�e boueuse, qui monte, irr�sistible...</p><p>��Notre si�cle, faisant fi de la doctrine chr�tienne dont elle se pr�valait, s'est ouvert sur un d�sir exasp�r� de domination... Domination co�te que co�te, venue de tous les points de l'horizon�: les Rois, les Nations, l'�glise... Nous n'en sommes pas encore sortis, et celui qui ne veut pas �tre �cras� n'a d'autres ressources que de dominer � son tour. Mais sous cette avalanche de lourdes pierres, l'esprit doit quand m�me subsister, frayer son chemin... Il caressait d'une main pensive son front lisse. Et les yeux clos, blottie contre sa chaleur et sa force, elle se souvenait des paroles du petit m�decin arabe qui avait �t� l'ami de Joffrey de Peyrac et qui disait que ce dernier �tait le plus grand savant de son temps et que c'�tait pour cela���o� qu'il soit���qu'il serait toujours pers�cut�... ��Car, en effet, ce temps refusait la le�on de l'esprit.��</p></section><section><p><strong>Chapitre 14</strong></p><p>Lorsqu'ils s'�tendaient l'un pr�s de l'autre, Joffrey de Peyrac aimait que la clart� du feu f�t longue � mourir dans la chambre silencieuse o� seuls s'�levaient leurs soupirs d'amour et le doux cr�pitement des flammes.</p><p>Au gr� des lueurs ros�s ou dor�es, il aimait d�couvrir les formes alanguies de sa femme et la carnation de sa peau au parfum l�ger.</p><p>Et lorsqu'il faisait tr�s froid et que sa main devait chercher sous les fourrures le secret de ce corps, il ne restait plus dans la demi-clart� que l'�tonnante chevelure blonde �pandue comme une algue phosphorescente et qui, myst�rieusement, chatoyait au mouvement doux et r�veur de sa belle t�te abandonn�e.</p><p>Ang�lique �tait la seule femme dont il n'ait pu s'abstraire, se d�tacher. M�me au plus intime du plaisir elle lui demeurait pr�sente. Il s'en �tonnait car il avait tenu maintes femmes dans ses bras et il ne s'�tait pas priv� de les n�gliger lorsque son �go�sme masculin y trouvait son compte, plus soucieux des volupt�s charnelles qu'il pouvait retirer de leur commerce que de les contenter dans le domaine des sentiments, quitte � les duper par des protestations aimables.</p><p>Avec Ang�lique il ne pouvait oublier que c'�tait elle qu'il enla�ait, que c'�tait elle qu'il avait le pouvoir d'affaiblir, de transporter, d'enivrer, que c'�tait son corps � elle qu'il pliait � sa volont�, que c'�taient ses l�vres alti�res qui s'entrouvraient, vaincues, sous les siennes.</p><p>Elle lui demeurait sans cesse intens�ment pr�sente.</p><p>C'�tait peut-�tre une habitude qu'il avait prise au temps de leurs premi�res amours. Elle �tait si jeune et si farouche qu'il avait d� se montrer attentif � ses r�actions afin de l'apprivoiser. Mais le sortil�ge se prolongeait.</p><p>On e�t dit que la sensualit� d'Ang�lique �tait toujours reli�e en elle � quelque chose de secret et de spirituel et qui animait, dans le sens propre du terme, les �lans les plus impudiques de son beau corps.</p><p>Et il en arrivait � se demander, sceptique et surpris, si elle n'�tait pas en train de lui rendre ce grisant �moi de la jeunesse qu'un homme m�r a oubli� en se familiarisant avec les plaisirs de la chair. Une certaine anxi�t�, un doute, le souci de l'autre, et, partant de l�, ce c�t� paradisiaque de la volupt� lorsque s'y m�le la conscience d'�tre deux et de vivre ensemble une communion irr�sistible et quasi magique. Moments de transports et d'ivresse, faiblesse consentie, abandons sans retenues, et dans la d�faillance mutuelle comme un go�t de mort et de vie �ternelle�!</p><p>Elle seule avait ce don de le lui dispenser et il �tait ravi de la divination qu'elle avait du plaisir de l'homme. Pas un geste qu'elle ne s�t entreprendre���ou suspendre���quand il le fallait. Et qu'elle f�t plong�e elle-m�me dans l'ab�me, aveugle, morte � tout, pourtant ses mains, son corps, ses l�vres continuaient aie suivre, savaient se d�tacher ou s'offrir, �treindre ou s'abandonner, guid�e par la myst�rieuse science qu'Eve a transmise � ses filles. Elle lui demeurait pr�sente parce qu'en poss�dant son corps il n'�tait jamais s�r qu'il le poss�d�t tout � fait, qu'elle ne lui �chapperait pas encore. Il savait qu'il n'y avait plus en elle la docilit� inh�rente aux tr�s jeunes femmes, qu'elle avait abandonn�e aux ronces du chemin, remplac�e par une ind�pendance lucide, la conscience d'elle-m�me.</p><p>En amour, elle avait ses bons et ses mauvais jours. Ceux o�, par le seul �clat de son sourire, il la devinait accessible, et ceux o�, sans que son comportement ext�rieur par�t changer, il sentait en elle comme un refus, un �loignement.</p><p>Alors, il prenait plaisir, le soir venu, � d�couvrir par quelle man�uvre contourner cette humeur difficile, la r�chauffer, attiser la flamme endormie.</p><p>Plus souvent il respectait ce recul f�minin, ce besoin irraisonn� de se d�tacher, de s'�loigner de l'homme, et qui n'est la plupart du temps que la manifestation d'une fatigue physique mais aussi, parfois, l'ob�issance � des ordres invisibles, la pr�sence de perturbations proches telles que l'approche d'une temp�te, un grand vent, ou d'un malaise moral informul� ou d'un danger qui vient, toutes choses exigeant de la part de celle qui les capte un �tat d'alerte et d'attention.</p><p>Il la laissait se d�tendre, s'endormir. Le sommeil dissipait les phantasmes et, au cours de la nuit, quelque chose changeait en elle ou hors d'elle, il ne sait, et elle se r�veillait diff�rente. C'�tait elle alors qui s'approchait de lui.</p><p>L'aube, le demi-r�ve de ces heures ind�cises qui pr�c�dent le jour donnaient � Ang�lique des audaces qu'elle n'aurait pas eues en plein �veil. Elle �tait plus gaie, moins inqui�te. Sir�ne enj�leuse, elle glissait pr�s de lui et il voyait tout proche dans la lueur du jour naissant l'�clat de ses yeux aux profondeurs marines, l'�clat de ses dents r�v�l�es par son sourire. Il sentait pleuvoir sur lui la soie ti�de de ses cheveux, et l'offrande l�g�re de ses l�vres adorables en multiples baisers.</p><p>Avec la science des esclaves orientales qui m�nagent la peine de leur seigneur et ma�tre, elle le menait au d�sir sans qu'il puisse se d�fendre.</p><p>��Est-ce dans le harem de Moulay Isma�l que vous avez acquis tant de science, madame�? Vous voulez me faire oublier les odalisques qui m'ont servi jadis�?</p><p>��Oui... Je sais comment elles s'y prennent... Que mon sultan me fasse confiance. Elle baisait ardemment ses l�vres, ses yeux, tout ce visage bien-aim�, et il c�dait, se livrait � elle, la laissant lui dispenser habilement le plaisir.</p><p>��Quelle bonne petite compagne d'amour vous faites, madame l'abbesse, lui disait-il encore.</p><p>Il caressait ses reins souples, les emprisonnait dans son �treinte et, lorsqu'elle s'abattait en travers de lui, foudroy�e, il ne se lassait pas de contempler la belle forme renvers�e. Les paupi�res, mi-closes, laissaient filtrer une lumi�re impr�cise. De la bouche entrouverte s'�chappait un souffle imperceptible et haletant.</p><p>C'�tait comme une mort douce. Elle expirait loin de lui, en un lieu inconnu, et cet �loignement m�me lui �tait encore un hommage.</p><p>Il se r�jouissait lorsqu'il la voyait ainsi profond�ment atteinte. La femme qui allait na�tre de l'hiver, et de la dure existence du fort, et de ces nuits accabl�es sous le gel, la femme qui �mergerait de ce p�lerinage aux fronti�res de la vie qu'est un long hiver dans le Nord avec la famine pour compagne et toutes les menaces latentes qui planaient au-dessus d'eux, celle-l� serait quand m�me une femme qu'il aurait fa�onn�e.</p><p>Un jour viendrait o� le pass� douloureux ne laisserait plus de traces. Il s'occupait d'elle. Et lorsque le plaisir avait accompli en elle son �uvre de joie, un hymne de reconnaissance montait � ses l�vres qu'elle lui murmurait tout bas�: ��Oh�! mon amour, mon ma�tre... Toi seul��...</p><p>Il n'y avait pas si longtemps qu'un soir de temp�te sur le Gouldsboro, elle avait livr� son �tre tremblant � la possession. L'instant qu'elle redoutait depuis la nuit du Plessis avait eu lieu et il ne s'�tait rien pass� de terrible. Il n'y avait eu que cette saveur de songe, d'infini, qui, dans le profond bercement du navire, l'entra�nait sur les ailes d'un bonheur renaissant. Ici, c'�tait le creux nocturne des bois et de l'hiver, la stagnation du lit rustique au parfum de s�ve et de mousse.</p><p>Un songe encore, de silence pesant, � peine troubl� par les cris lointains des coyotes ou des loups. Un moment v�cu � l'�cart du temps. Un doux voyage. La r�alisation de ce vague r�ve des humains cl� se blottir au fond d'une tani�re pour y dormir dans la chaleur de l'amour. Il lui arrivait de s'�veiller, et, osant � peine respirer, elle go�tait la merveilleuse sensation de pl�nitude. Il n'avait pu lui donner le palais, la maison qu'il avait r�v�s. Mais il y avait le lit. Le lit�! La nuit�!...</p><p>Autrefois, lorsqu'ils �taient � Toulouse, ils avaient peu dormi ensemble la nuit. Ils avaient des journ�es pour s'aimer et de longues siestes, d�licieuses. Mais ici, pour eux, dans la vie rustique et sauvage, c'�tait comme pour le besogneux, les pauvres gens, il n'y avait que la nuit.</p><p>Elle respirait bien contre sa force tranquille. Parfois elle s'�veillait, et le regardait dormir, pr�sent, vivant. Elle enviait l'insensibilit� masculine qui le faisait si calme alors que les femmes transposent en leur chair toutes leurs imaginations et les pulsations des �toiles, ces mondes inconnus.</p><p>Les braises �taient pourpres dans l'�tre. � peine un reflet sur les solives. Ang�lique ne voyait rien, mais elle �coutait le souffle r�gulier de Peyrac, pr�s d'elle, avec un sentiment de d�lectation.</p><p>Toutes ses nostalgies, toutes ses errances aboutissaient � lui. Et c'�tait son �poux, il ne la quitterait plus�!</p><p>Elle avan�ait la main pour le toucher, le reconna�tre, �mue par la rudesse insolite de ces formes anguleuses. Alors, d'un geste instinctif, il l'attirait dans son sommeil contre son torse vigoureux, tout coutur� de cicatrices. Des cicatrices, il en avait par tout le corps et elle les touchait. Tant de fois la vie de cet homme avait �t� menac�e et sa chair tortur�e. De ces heures atroces, il ne restait que ces traces inscrites dont il ne se souciait pas. Beaucoup s'�taient effac�es.</p><p>��Vous avez dit un jour que chacune de ces marques portait le nom d'une cause diff�rente pour laquelle vous aviez r�pandu votre sang...</p><p>��Il serait plus exact de dire que c'est la signature de mes ennemis, aussi nombreux que divers. Les plus vilaines�? Celle du bourreau du Roi de France. Il m'a tir� ma pauvre jambe et me l'a rendue agile, mais il m'a laiss� dans les nerfs du bras gauche une g�ne dont je me ressens parfois, surtout pour tirer.�� Les plus belles�? Celles de duels ou de batailles en M�diterran�e. On y manie bien le sabre et c'est une arme qui fait de larges et franches estafilades. Un trou profond au c�t�? Une balle dans les Cara�bes, espagnoles ou fran�aises, je ne sais plus. La plus r�cente, l�, au front, que vous avez si d�licatement soign�e de vos belles mains�: un tomahawk ab�nakis, arm� par la Nouvelle-France. La premi�re peut-�tre d'une longue s�rie.</p><p>��Taisez-vous, ch�ri�! vous me faites peur.</p><p>��Et vous, ma belle, ma guerri�re, montrez-moi donc vos marques h�ro�ques.</p><p>Mais Ang�lique tirait � elle le drap et toutes les fourrures pour se dissimuler.</p><p>��Jamais�! Les cicatrices des hommes sont des marques glorieuses. Elles rehaussent leur prestige et racontent leurs exploits. Celle des femmes sont des erreurs, des maladresses, la marque de la vie sur elles, le signe qu'elles sont all�es se fourrer o� elles n'avaient que faire... Une d�ch�ance...</p><p>��Montrez-moi.</p><p>��Non, il n'y a que la br�lure de la fleur de lys.</p><p>Un soir, il r�ussit � se saisir de la fine cheville d'Ang�lique et � la tourner vers la lumi�re pour examiner la marque violac�e de la plaie qu'elle gardait de sa fuite au Maroc. Elle dut raconter. Cela s'�tait pass� dans le d�sert. Un serpent l'avait mordue. Colin Paturel, avec son couteau, avait taill� la chair puis l'avait caut�ris�e... Cruelle op�ration, elle s'�tait �vanouie. Ensuite�!... Eh bien�! Colin l'avait port�e sur son dos de longs jours. Il ne restait plus qu'eux. Les autres compagnons �taient morts en route.</p><p>Elle n'�voquait le souvenir de Colin Paturel qu'avec r�ticence. Comme si Joffrey e�t pu savoir�!</p><p>Mais il savait certainement. Il avait alors une certaine fa�on de la serrer contre lui et de l'observer avec une attention qui l'effrayait un peu.</p><p>Pourtant, si l'�vocation de son odyss�e au Maroc demeurait, malgr� la souffrance, pour elle aur�ol�e de beaut� par la magie du simple amour que le Normand lui avait vou�, elle ne comprenait plus comment elle avait pu se donner � lui.</p><p>Tout ce qu'elle avait connu de jouissance dans les bras de ses amants d'autrefois lui semblait, quand elle essayait de s'en souvenir aujourd'hui, sans importance. Minutes agr�ables, simplement. Mais, � la lumi�re des d�couvertes pr�sentes, ces sensations pass�es lui apparaissaient incompl�tes.</p><p>Elle ne savait plus � quel pouvoir attribuer le renouvellement de son plaisir, lorsqu'elle �tait entre ses bras. Elle se d�couvrait chaque fois comme une inconnue, livr�e � de multiples r�v�lations qui l'�tonnaient et l'�tourdissaient. Alors elle �tait heureuse dans toutes les fibres de son �tre. En elle se m�laient puissance et langueur et le plaisir �tait comme un chant strident, long et intense. Revenue � elle, apr�s un court sommeil, elle se reprochait parfois d'�tre trop sensuelle.</p><p>La mentalit� calviniste qu'elle avait connue chez les protestants de La Rochelle lui revenait et lui mettait une bouff�e de chaleur aux joues.</p><p>Lui, la regardait, du coin de l'�il, s'habiller avec rigueur, mettre sa coiffe blanche de lingerie et y ranger tr�s � l'�troit ses beaux cheveux sans qu'un seul pass�t, dans un souci de correction un peu tardif qui cherchait � effacer ou � r�parer les trop libres �bats nocturnes. Elle ne savait pas que cette lib�ration de tout son �tre, cet �panouissement de ses sens n'avaient rien que de tr�s normal.</p><p>Elle avait trente-sept ans. Elle ignorait que la maturit� est l'�ge du plaisir pour les femmes. � l'app�tit un peu triste de la jeunesse pour les jeux de l'amour succ�de le raffinement des d�couvertes. Peu le savent ou le comprennent.</p><p>L'�veil de la Belle au Bois dormant, cela ne dure pas cent ans. Mais il y faut quand m�me quelques ann�es. Arrive le temps o� ce corps ignorant est devenu sanctuaire. D�sormais les rites �ternels peuvent s'y accomplir dans toute leur magie. Et cela transpara�t dans un regard. Peu d'hommes s'y trompent.</p><p>C'est l'�ge o� souvent la femme atteint au z�nith de sa beaut�. Car le m�me ph�nom�ne de perfection qui lui a fait, sous la pression de la vie, enrichir sa personnalit� semble maintenant atteindre sa forme ext�rieure pour la transfigurer jusque dans ses gestes, sa voix, sa d�marche.</p><p>Elle est elle-m�me, achev�e, en possession de ses richesses propres, le charme, la beaut�, la f�minit�, le c�ur, l'intuition. Et la jeunesse encore...</p><p>Conjonction redoutable et qui, pour peu qu'elle ait su pr�server les valeurs qui la composent, en fait, � cet �ge, la plus dangereuse cr�ature d'amour qu'on puisse r�ver. Telle la vit le lieutenant de Pont-Briand, lorsque Ang�lique lui apparut au bord du lac, en un clair matin glac�, alors qu'apr�s une course insens�e de plusieurs jours il parvenait � Wapassou.</p></section><section><p><strong>Chapitre 15</strong></p><p>Le lac �tait gel�. La neige le recouvrait enti�rement. C'�tait une plaine lisse, immacul�e. Le lieutenant de Pont-Briand le traversa de son pas de barbare qui d�truisait le velours du somptueux tapis blanc en marquant la neige de la trace ronde des raquettes. Il avan�ait, lourd et titubant, les yeux fix�s devant lui. Il venait d'apercevoir Ang�lique�: Elle�! C'�tait elle�!... Elle �tait donc bien vivante. Et il l'atteignait apr�s avoir tant r�v� d'elle. Ang�lique se tenait au bord du lac, sur le sentier, et le regardait venir, n'en croyant pas ses yeux de voir s'avancer une silhouette �trang�re.</p><p>La fra�cheur bleut�e de certains matins d'hiver baignait encore le cirque arrondi de for�ts et de falaises o� se cachait le fort.</p><p>Le ciel�: ni or, ni argent, ni ros�, ni bleu, mais une eau incolore, transparente, avec sur l'horizon, l� o� les falaises s'abaissaient en direction des chutes, des m�andres de nuages lilas. Vers l'ouest, au ras des cimes, se d�couvraient des tra�n�es de ros� subit, reflet d'un soleil levant, qui allait surgir en face mais qui n'avait pas encore franchi la lisi�re des sapins noirs. Toutes ces montagnes entraper�ues semblaient lointaines, leurs sommets perdus dans un r�ve froid et pur, inaccessibles. La clart� du soleil gagna peu � peu sur le lac et la silhouette du lieutenant s'y d�coupait en noir dur, soutach�e de lumi�re, avec son ombre longue, projet�e � ses c�t�s.</p><p>��Qui est-ce�?�� se demandait Ang�lique.</p><p>Le c�ur inquiet, et bien qu'elle e�t d�j� le pressentiment assur� de qui apparaissait l�, elle s'interrogeait.</p><p>Une autre forme, plus lointaine, emmitoufl�e dans des fourrures, surgit � son tour de l'ombre froide, � l'extr�mit� du lac.</p><p>��Des Fran�ais�? Seigneur�! Y en a-t-il beaucoup d'autres�?...</p><p>Le lieutenant canadien traversait le lac en �tat d'hypnose. � son esprit �puis� par deux semaines d'un ext�nuant voyage, il apparaissait comme un signe �vident de sa r�ussite que ce f�t elle la premi�re qu'il v�t en approchant du repaire du comte de Peyrac.</p><p>Comme si elle l'avait attendu�! Comme si elle n'avait cess� d'esp�rer de le voir appara�tre dans sa solitude de femme abandonn�e, avec des brutes, au fond d'une for�t inhumaine�! Voil� ce qu'il imaginait.</p><p>Comme il approchait, il eut un �clair de lucidit�. ��Apr�s tout, ce n'est qu'une femme. D�cevante sans doute, comme les autres. Pourquoi alors cette folie�?��</p><p>Presque aussit�t l'�blouissement le reprit, mais centupl� par la r�alit� de la vision qu'il avait sous les yeux. Un chant d'all�gresse monta en lui, effa�ant toute fatigue et doute. ��Cela valait la peine, oui, cent fois, cela valait la peine��...</p><p>Ang�lique le consid�rait sans paroles, sous le coup de l'incr�dulit�, car il ne semblait pas possible que ce paysage mort et gel� amen�t des voyageurs. Lui, la regardait, les bras ballants. Arr�t�, mais vacillant. Il avait tant march� et si vite que l'immobilit� l'�tourdit et il eut de la peine � se maintenir debout. ��Tant de beaut�, songeait Pont-Briand, tant de beaut�, O mon Dieu�!�� Il n'avait donc pas r�v�. Elle �tait aussi belle qu'il en avait gard� le souvenir, avec un rayonnement qui semblait �maner d'elle, plus encore que de la lumi�re �tincelante du matin. Dans l'ombre de l'�pais capuchon qui couvrait sa t�te, l'�clat de ses l�vres �tait rouge et lui parut avoir la brillance d'un joyau et ses joues la carnation de l'�glantier. C'�tait comme l'�closion d'une douceur printani�re que ces deux nuances d�licates, ros� p�le et ros� rouge, avivant sa chair et marquant ce visage aux traits harmonieux et presque hi�ratiques de Madone, d'une fra�cheur juv�nile. Une m�che d'or p�le fr�lait son front.</p><p>Le regard d'eau verte, grave, intimidant, l'examinait, le sondait. Elle le jugeait et semblait voir au-del� de lui. Un regard qui avait cent ans. Celui des f�es aux cinq g�n�rations dans un corps d'une jeunesse inalt�rable.</p><p>Un �tre qui sait tout, qui conna�t tout, qui a tous les pouvoirs, un corps par� de toutes les s�ductions. Sorci�re, d�esse, f�e.</p><p>Oui, en effet, c'�tait la Femme. Ou peut-�tre la D�mone�!... Celui qui �tait venu voir Pont-Briand en son fort de Sainte-Anne, sur la rivi�re Saint-Fran�ois, celui qui l'avait pouss� � cette folle �quip�e l'en avait averti. ��Si elle est aussi belle que vous le dites, ce ne peut �tre qu'un pi�ge du d�mon...��</p><p>Et il la contemplait. Les sourcils d'Ang�lique, p�lis par le soleil, se fron�aient l�g�rement, projetant une ombre, comme celle d'un nuage qui passe, sur la limpidit� de ses prunelles vertes et leur donnant des profondeurs marines, tout � coup presque sombres. Elle h�sitait � sa vue.</p><p>Il faisait un froid terrible, qui p�trifiait. La bu�e qui s'�chappait des l�vres d'Ang�lique mettait autour d'elle, dans la clart� du soleil, une aur�ole pr�cieuse, �vanescente. Aux premiers instants de transport �prouv�s, succ�da en Pont-Briand un sentiment de crainte dont son �tat de faiblesse l'emp�chait de se d�fendre.</p><p>Il dit d'une voix brusque et enrou�e�:</p><p>��Je vous salue, madame. Ne me reconnaissez-vous pas�?</p><p>��Si fait�! Vous �tes le lieutenant de Pont-Briand.</p><p>Il tressaillit car le son de sa voix, faisant �cho � son souvenir, l'�mouvait.</p><p>��D'o� venez-vous donc�? demanda-t-elle.</p><p>��De l�-haut, fit-il avec un geste dans la direction du Nord. Trois semaines de blizzard ou de neige incessante. C'est miracle que mon Huron et moi nous n'ayons �t� ensevelis.</p><p>Elle s'avisa alors qu'elle manquait � toutes les lois de l'hospitalit� impos�es par la rudesse des contr�es.</p><p>��Mais vous �tes �puis�, s'�cria-t-elle. Venez vite jusqu'au fort. Pouvez-vous marcher jusque-l�?</p><p>��Apr�s avoir couvert tant de lieues, je franchirai bien encore ces quelques toises. Le salut est proche. Que dis-je�? Il est l�. Car la seule vue de votre personne me donne toutes les forces...</p><p>Et il s'effor�a de sourire. Les sentinelles, le mousquet en main, venaient au-devant d'eux. Les deux Espagnols encadr�rent le lieutenant fran�ais et demand�rent par gestes pour savoir s'il �tait seul. Pour plus de s�ret�, l'un d'eux continua dans la direction d'o� �taient venus les voyageurs.</p><p>Le Huron les rejoignait, tra�nant la jambe.</p><p>��Il est tomb� du haut d'une falaise, dit Pont-Briand. J'ai d� le porter pendant deux jours.</p><p>Ang�lique les pr�c�da. Sur le sentier durci, elle marchait sans raquettes. L'emplacement du camp �tait maintenant inond� de soleil. Le son des voix qui s'interpellaient sonnait loin ainsi que le bruit des marteaux, le ronflement de la forge. Les enfants jouaient en poussant des cris joyeux autour du bassin de bois. Des flaques d'eau gel�e favorisaient leurs glissades. Tous les hommes, qui �taient pr�sents, accoururent pour contempler les arrivants. � leur seule vue, il y eut un recul g�n�ral, et l'on fut sur le point de sauter sur les armes. Les Fran�ais�!</p><p>��Ils sont seuls, avertit Ang�lique.</p><p>Et elle envoya chercher le comte de Peyrac. Pont-Briand enleva ses raquettes et les appuya contre le mur, � l'ext�rieur. Il posa son mousquet, qui glissa et tomba, et il n'eut pas la force de le ramasser. Derri�re Ang�lique il descendit lourdement les marches qui acc�daient � la salle commune du petit poste. Celle-ci n'�tait �clair�e que par deux fen�tres. On venait de les ouvrir et le soleil s'y glissait, mais une p�nombre ouat�e de parfum de tabac et de soupe chaude stagnait, ti�de�; il eut l'impression de p�n�trer au Paradis.</p><p>Il s'�croula sur un banc contre la table. L'Indien se glissa comme un chien malade jusqu'� l'�tre et s'accroupit contre le montant de pierre. Leurs v�tements de peaux � tous deux �taient raides de gel. Ang�lique, vivement, ranima les braises des deux foyers. Dans l'un, elle jeta pour les faire rougir des galets de roche verte qui serviraient au bain de vapeur. Les chaudi�res bouillonnaient d�j�. Elles avaient mijot� toute la nuit pour le premier repas.</p><p>��Vous avez de la chance. Aujourd'hui, il y a du lard sal� dans la marmite, des pois et des oignons. Nous f�tions le premier jour de soleil apr�s la temp�te.</p><p>Elle se penchait pour retirer le couvercle de la chaudi�re, et dans ce mouvement il devinait sous les plis du court manteau ses hanches pleines. Un vertige le faisait d�faillir. C'�tait donc vrai�! Elle �tait vivante, elle �tait pr�sente�! Il n'avait pas r�v� en vain�!... Ang�lique remplissait une �cuelle et la lui portait, aussi un gobelet d'eau-de-vie. Puis elle servit le Huron.</p><p>��Nous ne pouvons vous offrir grand confort. Nos r�serves ont Br�l� � Katarunk. Vous l'avez appris sans doute.</p><p>��Oui�! J'ai vu les cendres.</p><p>Il �coutait sa voix harmonieuse et oubliait de manger, la d�vorant des yeux. ��Ce gar�on est encore plus fou que la premi�re fois��, songea-t-elle r�sign�e.</p><p>��Mangez donc, lui intima-t-elle tout haut.</p><p>Il ob�it et se mit � manger lentement, avec conviction, dans une sorte de b�atitude. De la porte, les autres guettaient, et l'on regardait avec soup�on l'intrus. L'Espagnol le tenait toujours en surveillance au bout de son mousquet.</p><p>Pont-Briand n'entendait rien, ne voyait rien d'autre qu'Ang�lique. Il avait gagn� assez cher cet instant...</p><p>��Le fort a br�l�, mais vous avez trouv� le moyen d'�tre saufs, dit-il. Comment avez-vous pu �chapper aux Iroquois�? � Qu�bec, lorsqu'on vous a su vivants, cela a fait l'effet d'un coup de tonnerre...</p><p>��On n'a gu�re d� s'en r�jouir, n'est-ce pas�? Notre arr�t de mort avait �t� sign� en d�pit de M. de Lom�nie.</p><p>Elle le bravait, les prunelles assombries...</p><p>��Qu'elle est belle��, se dit-il.</p><p>Ang�lique avait rejet� sa mante sur un escabeau. Elle y avait �galement pos� un bouquet d'une esp�ce de petit buis noir�tre, qu'elle �tait all�e cueillir ce matin, au bord du lac, en lisi�re de la for�t.</p><p>Pont-Briand admira sa taille fine, d�gag�e du lourd manteau, et, malgr� les habits communs, sa prestance in�gal�e.</p><p>��C'est une reine�! pensait-il. Dans les salons, � Qu�bec, on ne verrait qu'elle�! Que fait-elle au fond de ces bois�? Il faut l'en arracher��...</p><p>Sa vue lui mettait le feu au ventre. M�me dans l'�tat de fatigue o� il se trouvait, elle �veillait sa convoitise. Comme la premi�re fois o� il l'avait aper�ue sous les arbres, il ressentait un choc brusque, une attirance m�l�e de peur, quelque chose d'absolument nouveau. M�me � demi mort, il ne pouvait s'emp�cher de la d�sirer.</p><p>La chaleur du lieu, peu � peu, le p�n�trait, tandis que la nourriture comblait son estomac douloureux, et qu'il c�dait, affal�, � la douce et imp�rieuse tension de son corps sans essayer de la contr�ler, l'accueillant plut�t comme un gage de vie et de renaissance apr�s les heures mortelles qu'il venait de vivre.</p><p>Cette femme avait sur lui un pouvoir �rotique ind�niable. Elle valait la peine d'�tre venu, d'avoir failli y laisser sa peau. C'�tait peut-�tre une d�mone�? Mais qu'importait�!</p><p>��Qui voudrait votre perte�? protesta-t-il en essayant de donner un sourire enj�leur � ses l�vres gerc�es. M�me pas moi, que pourtant vous avez si aimablement canard� lors de notre premi�re rencontre.</p><p>� ce souvenir, Ang�lique, qui le revit sautant le gu� et barbotant dans l'eau, se mit � rire. Ce rire frais et spontan� acheva Pont-Briand. Comme elle s'approchait de lui pour enlever son assiette, il saisit son poignet.</p><p>��Je vous adore, dit-il d'une voix sourde.</p><p>Elle cessa de rire et se d�gagea en lui jetant un regard contrari�. Joffrey de Peyrac entrait dans la pi�ce.</p><p>��Vous voici donc, monsieur de Pont-Briand, dit-il d'un ton qui ne marquait aucun �tonnement.</p><p>On aurait dit qu'il l'attendait.</p><p>Le lieutenant dressa sa haute taille, non sans peine.</p><p>��Restez donc assis. Les forces vous manquent.</p><p>��Vous venez du Saint-Laurent�? Il faut un courage peu commun pour se lancer en cette saison dans l'arri�re-pays d�sert... Il est vrai que vous �tes canadien.</p><p>Pont-Briand, d'une main t�tonnante, cherchait sa pipe dans la poche de sa vareuse. Le comte lui passa du tabac. Le Huron, les yeux mi-clos, avait bourr� son calumet. Ang�lique leur porta � chacun un tison.</p><p>Quelques bouff�es parurent ranimer le lieutenant, et il se mit � d�crire les difficult�s qu'il avait �prouv�es en chemin. Les temp�tes de neige les avaient plusieurs fois �gar�s.</p><p>��Et quelle urgence vous a contraint � ce voyage, seul, en cette saison�? demanda le comte. Si loin de votre port d'attache. Une mission � accomplir�?</p><p>Pont-Briand ne parut pas entendre. Puis il sursauta comme �veill� d'un songe. Il fixa sur Peyrac un regard qui ne comprenait pas.</p><p>��Que voulez-vous dire�?</p><p>��Ce que je dis. Est-ce un hasard qui vous am�ne parmi nous�?</p><p>��Certes, non.</p><p>��Vous aviez donc l'intention de joindre notre poste�? De nous y rencontrer�?</p><p>��Oui.</p><p>��Et dans quel but�?</p><p>De nouveau Pont-Briand tressautait, s'�veillait, et son regard semblait ��voir�� pour la premi�re fois celui auquel il s'adressait et comprendre ��qui�� il �tait. Il ne r�pondait pas.</p><p>��Je crois que cet homme a sommeil, dit Ang�lique � mi-voix�; apr�s un bon repos il nous communiquera les raisons de sa venue.</p><p>Mais le comte de Peyrac insistait.</p><p>��Pourquoi donc�? �tes-vous charg� d'un message�?</p><p>Non, alors pourquoi ce voyage seul en une saison dangereuse�? Le regard de Pont-Briand fit le tour de la salle. Il passa la main � plusieurs reprises sur son front. Enfin il eut une r�ponse �trange.</p><p>��Parce qu'il le fallait, monsieur, il le fallait.</p></section><section><p><strong>Chapitre 16</strong></p><p>Le soir vint���l'obscurit� tombait tr�s vite. Le lieutenant de Pont-Briand �tait comme d�doubl�. Il avait retrouv� sa faconde et distrayait l'assembl�e par ses r�cits et les nouvelles qu'il apportait de Nouvelle-France.</p><p>Son teint avait repris sa franche coloration habituelle. Il parlait de Qu�bec, o� il s'�tait rendu r�cemment, d'un bal qu'on y avait donn�, d'une pi�ce de th��tre qu'on y avait jou�e au coll�ge des J�suites.</p><p>Ang�lique l'�coutait, les l�vres entrouvertes par l'int�r�t, car il contait bien et elle �prouvait pour ce qu'il �voquait, les villes, les trois villes du Nord, Qu�bec, Trois-Rivi�res et Montr�al, une curiosit� d�vorante.</p><p>� plusieurs reprises elle rit, entra�n�e par la gaiet� de ses propos, et Pont-Briand ne pouvait alors s'emp�cher de lui jeter un regard dont il s'effor�ait de ternir la flamme. Une prudence �l�mentaire lui �tait revenue. Il se rappelait seulement qu'il l'avait entendue rire de ce rire de gorge qui lui faisait passer un frisson � la racine des cheveux. Le comte de Peyrac ne lui avait pas redemand� quelle �tait la raison de son voyage, ce qu'il aurait �t� bien en peine de lui expliquer. Ainsi une partie de lui-m�me devisait joyeusement avec la compagnie�; l'autre, dans un sombre tourment, revivait les affres de ces derniers mois, tout d'abord quand il l'avait crue morte et que la vie lui avait paru si d�sol�e qu'il en avait m�me perdu le go�t du tabac. Jamais les jours ne lui avaient paru si longs. Il se revoyait marchant sur les remparts de son fort, regardant vers l'horizon comme si une forme f�minine avait pu en surgir ou se perdant dans la contemplation du fleuve immobile, dont la carapace de glace avait tu le murmure. Il avait brutalement chass� la fille indienne avec laquelle il vivait depuis deux ans�; comme c'�tait la fille d'un chef local, cette d�cision lui avait attir� des ennuis. Il s'en moquait.</p><p>Et puis, tout � coup, la nouvelle �tait survenue, on ne sait comment, que les �trangers de Katarunk n'�taient pas morts sous le couteau des Iroquois. Ils �taient tous vivants, dans les montagnes... Et les femmes�? Oui, les femmes aussi... Des prot�g�s du Diable � coup s�r, pour avoir �chapp� � un tel guet-apens... Alors, pour Pont-Briand, c'�tait devenu encore plus intenable. Il avait voulu revivre, redevenir comme avant. Il avait essay� d'autres femmes indiennes. Des jeunes, des d�lur�es.</p><p>Il les renvoyait toutes. Il �tait d�go�t� de leurs peaux graisseuses et luisantes. Il r�vait de peau lumineuse et fra�che au parfum doux et piquant, parfum que l'on devine tout � coup, sur un geste, un mouvement et qui vous saute aux narines et vous enivre.</p><p>M�me un d�tail, qui lui avait fort plu chez les petites Indiennes � son arriv�e au Canada, leur absence de pilosit�, aujourd'hui, lui r�pugnait comme une anomalie. Il r�vait de toison intime, tranchant sur la blancheur d'une peau. � moins qu'elle ne s'�pil�t comme les grandes dames le font. Mais pourrait-elle rester grande dame dans la sauvagerie de cette for�t o� son redoutable �poux l'avait emmen�e�? Il n'y avait jamais eu de femmes blanches au fond des bois.</p><p>C'�tait la premi�re fois et c'�tait insens�. Immoral. On en parlait dans tout Qu�bec, et tout le long du fleuve jusqu'� Montr�al.</p><p>M. de Lom�nie avait beau rappeler que lorsque M. de Maisonneuve et ses hommes �taient mont�s s'installer dans l'�le de Montr�al pour fonder Ville-Marie, Mlle Mance, qui l'accompagnait, se trouvait dans une situation analogue et m�me plus scabreuse que celle de Mme de Peyrac, on ne l'�coutait pas. On lui r�torquait que M. de Maisonneuve avait avec lui la cohorte des anges et des saints, et la pr�sence de deux aum�niers, eux bien visibles, et qu'il avait plant� lui-m�me la croix sur le Mont-Royal, tandis que ces Peyrac se faisaient accompagner d'hommes impies, paillards et h�r�tiques, parmi lesquels la comtesse, sans doute, choisissait ses amants.</p><p>Pont-Briand savait ce qu'on racontait. Lors d'un voyage qu'il avait d� faire � Qu�bec, il avait comparu devant l'ar�opage du Grand Conseil et il avait �t� interrog� par monseigneur Laval, par les j�suites et, en apart�, par le gouverneur Frontenac. Il r�p�tait � tous que cette femme �tait la plus belle du monde, que���oui, c'�tait certain, il ne pouvait le cacher���elle lui avait ravi le c�ur. Et ses descriptions de plus en plus dithyrambiques achevaient de cr�er un �tat d'hyst�rie autour de la femme inconnue. Dans les rues on le regarder passer avec un m�lange d'effroi et d'envie. ��Voyez dans quel �tat elle l'a mis�!... Mon Dieu�! Est-ce possible�?... d'un seul regard�!...��</p><p>Son ennui ne gu�rissait pas. Il r�vait. Il r�vait d'elle. Parfois c'�tait le son de sa voix qui lui revenait en m�moire�; parfois, la forme parfaite de son genou qu'il avait entraper�u lorsqu'il �tait entr� sans frapper dans la petite habitation.</p><p>Il l'imaginait, ce genou lisse, blanc comme une boule de marbre, il se voyait le caressant, pesant sur lui pour entrouvrir d'admirables jambes... et il se retournait en g�missant sur sa couche.</p><p>Et maintenant il �tait � Wapassou, � deux pas d'elle, et il ressentait d'une fa�on plus aigu� encore ce m�lange de d�sir et de crainte qui l'avait hant� si longtemps. La sueur perlait � son front. Il avait beaucoup parl� ce soir, avec brio, mais son verre �tait vide et on ne le remplissait plus. Les hommes commen�aient � se disperser pour le coucher... C'�tait � la suite d'une visite qu'il avait re�ue en son fort de Sainte-Anne qu'il avait d�cid� de partir et de la rejoindre. Auparavant il n'y avait pas song�. Le voyage en ce d�but d'hiver d�j� rigoureux e�t �t� une imprudence et il avait son poste � garder. Mais celui qui �tait venu avait lev� tous ses scrupules et m�me la crainte de se pr�senter seul et d�sarm� chez des gens suspects...</p><p>Ce soir m�me, alors qu'il restait assis seul � la table de bois, il sentait bien qu'il �tait parmi des ennemis, des �trangers. Il avait not� d'un coup d'�il�: pas de crucifix, pas de pri�res en commun. Et, au-dehors, on n'avait pas plant� la croix. Il entendait parler anglais, espagnol. Le p�re avait raison�! C'�taient des m�cr�ants et des impies, sinon de dangereux h�r�tiques. Il regarda encore autour de lui. Elle n'�tait plus l�. Elle s'�tait retir�e. Et derri�re cette porte close elle allait dormir aux c�t�s du balafr�, peut-�tre m�me se donner � lui. Pont-Briand souffrait mille morts. Ce qu'il avait entrepris �tait folie. Elle lui �chapperait. Elle �tait d'une autre essence... inaccessible...</p><p>Et puis la voix rassurante lui revenait en m�moire. ��Arracher cette femme � une existence immorale est une �uvre pie et qui vous sera compt�e pour votre salut. Vous seul pouvez la mener � bien.��</p><p>Il avait dit alors brusquement�:</p><p>��Et si c'�tait une d�mone, une vraie�?...</p><p>��Mes pri�res vous prot�geront.</p><p>Celui qui �tait venu portait une robe noire et un crucifix de bois et de cuivre sur la poitrine. Au-dessus de l'effigie du crucifix, il y avait un �clat de rubis incrust�. L'homme se tenait un peu vo�t� car il souffrait encore d'une blessure au c�t�, faite par les Iroquois, r�cemment, lors de l'�chauffour�e, pr�s de Katarunk. Il avait des yeux bleu sombre d'une grande beaut�, profond�ment encastr�s sous de broussailleux sourcils, et une barbe fris�e et mordor�e qui cachait une bouche aimable et douce.</p><p>Il �tait de taille moyenne, vigoureux. Pont-Briand ne l'aimait pas. Il en avait peur comme de tous les j�suites qui sont trop intelligents et voudraient vous priver de tous les plaisirs de ce monde.</p><p>Les mains mutil�es par les tortures iroquoises inspiraient au lieutenant de la r�pulsion, bien qu'il n'e�t jamais �prouv� un sentiment analogue vis-�-vis des infirmit�s de ses amis coureurs de bois, comme L'Aubigni�re qui, pourtant, avait eu � subir le m�me supplice. Il s'�tonnait de la visite du p�re d'Orgeval qu'il soup�onnait de le m�priser pour son inculture. Mais celui-ci lui avait parl� avec beaucoup d'am�nit�. Il avait dit qu'il savait que Pont-Briand �tait amoureux fou de la femme �trang�re rencontr�e dans le Haut-Kennebec. Il n'en paraissait pas choqu�, au contraire. Dieu avait peut-�tre inspir� ce sentiment � un honn�te homme, chr�tien et fran�ais de surcro�t, pour aider � �carter les dangers qui mena�aient l'Acadie et la Nouvelle-France, par la pr�sence usurp�e du comte de Peyrac, ren�gat et tra�tre, au service des Anglais.</p><p>��Savez-vous donc qui il est, mon p�re, d'o� il vient�?</p><p>��Je le saurai bient�t. J'ai envoy� mes informateurs dans toutes les directions et m�me en Europe.</p><p>��Est-ce vous, p�re, qui avez encourag� Maudreuil � scalper les chers iroquois � Katarunk�?</p><p>��Maudreuil avait un v�u � accomplir. C'est un enfant pur. La Vierge lui est apparue en r�compense de sa victoire.</p><p>��Comment Peyrac a-t-il �chapp� � la vengeance de ces d�mons�?</p><p>��Diabolisme de sa part. Il n'y a pas d'autre explication. Vous comprenez vous-m�me qu'il faut l'abattre, sinon sa pr�sence contaminera nos contr�es. Et vous pouvez nous y aider...</p><p>Il continuait�:</p><p>��Je doute beaucoup que cette femme, qu'il fait passer pour la sienne, le soit r�ellement devant Dieu. C'est sans doute une malheureuse qu'il a s�duite et d�voy�e.</p><p>��S'il est vaincu, la femme sera pour vous.</p><p>Ces derniers mots, le p�re d'Orgeval ne les avait certes pas prononc�s, mais Pont-Briand n'avait cess� de les entendre tr�s distinctement en lui, autour de lui, tout au long du dialogue.</p><p>��Et si c'est une d�mone, une vraie�?...</p><p>��Mes pri�res vous prot�geront.</p><p>L'assurance tranquille du j�suite avait emport� l'adh�sion de l'officier. Apr�s avoir confi� son poste � son sergent, il avait pris la route du Sud-Est, accompagn� d'un seul Huron. En r�alit�, il n'avait pas vraiment peur qu'elle ne soit une d�mone, mais parfois, devant le tourment d'amour qui �tait le sien, un soup�on l'effleurait, une crainte d'envo�tement. Pr�serv� dans sa mission par les puissances c�lestes, il s'�tait dit par instants qu'apr�s tout il devrait y avoir du piquant � faire l'amour avec une d�mone. Il alla se jeter sur la couche qu'on lui avait r�serv�e, mais fut long � s'endormir. La m�me voix insinuante du p�re d'Orgeval le rassurait dans son demi-sommeil.</p><p>��Croyez-moi, vous serez accueilli par elle comme un sauveur. Le bruit m'est revenu que celui qui se dit son �poux m�ne et a toujours men� une vie libertine. Il a fait venir les quelques familles d'une petite nation indienne dans les environs de Wapassou afin d'avoir des sauvagesses � sa disposition, et bien qu'ayant sous la main une femme blanche dont on dit qu'elle est fort s�duisante, il les visite souvent et les d�bauche. En cette mati�re, ce flibustier n'a jamais suivi que son bon plaisir, para�t-il... Les malheureuses qui s'attachent � lui sont � plaindre...��</p><p>Le p�re d'Orgeval savait toujours tout, tr�s vite, et, malgr� les distances, il �tait renseign� sur chacun d'une fa�on s�re. Indications, divinations et psychologie se m�laient dans sa redoutable science.</p><p>Son regard per�ait le secret des consciences. Il avait plus d'une fois arr�t� quelqu'un dans la rue en lui disant�: ��Confessez-vous vite�! vous venez de commettre le p�ch� de la chair...��</p><p>Quand on le savait r�sider � Qu�bec, ceux qui sortaient de chez leurs ma�tresses prenaient des pr�cautions de Sioux pour �viter de le rencontrer au d�tour des ruelles. De plus, on le disait prot�g� du Pape et du roi de France, et que le sup�rieur des j�suites de Qu�bec, le p�re de Maubeuge lui-m�me, devait parfois s'incliner devant ses d�cisions. Nanti d'un tel laissez-passer, que pouvait craindre Pont-Briand pour son �me, sa carri�re et le succ�s de ses entreprises amoureuses�? Il avait Dieu et l'�glise avec lui. Il s'endormit �puis�, mais r�solu � triompher.</p></section><section><p><strong>Chapitre 17</strong></p><p>Ang�lique revenant du lac rentra dans la grande salle du poste. Elle examina derechef les feuillages dont elle venait de faire cueillette et qui lui avaient co�t� des �gratignures aux doigts, sans compter la morsure du froid. C'�tait bien de la busserole, qu'on appelle commun�ment raisin d'ours, une petite plante en buisson, � feuilles persistantes. Si le fruit, l'arbouse, est pr�cieux, la feuille, elle aussi, poss�de les m�mes propri�t�s bienfaisantes et diur�tiques. Avec cela Ang�lique esp�rait venir � bout de la gravelle de Sam Holton. C'�tait bien sa chance, au pauvre Sam Holton, pudibond et timide, d'�tre en proie � cette douloureuse affection. Les brunes h�ta�res du wigwam des castors n'y �taient pour rien, car il �tait de m�urs sages et on ne l'avait jamais vu se rendre de l'autre c�t� de la montagne. Mais il confondait sa maladie avec celles que l'on doit aux fl�ches de V�nus et Ang�lique, inqui�te, l'avait vu d�p�rir, souffrant visiblement, mais sans qu'elle p�t lui faire dire d'o� et de quoi... Il avait fallu que le comte s'en m�l�t. Somm� d'avouer, l'Anglais puritain s'�tait confess�, mais sous le sceau du secret. Il se croyait puni de quelque faute de jeunesse. Ang�lique devait s'arranger pour le soigner sans qu'il s�t qu'elle savait. Heureusement elle avait pens� � ces buissons de busserole qu'elle croyait avoir remarqu�s sur le sentier du lac. Elle en avait d�j� ramen� hier et aujourd'hui �tait repartie en faire une ample cueillette. Elle prit sa petite marmite, y versa de l'eau et l'accrocha � la cr�maill�re. � cette heure de l'apr�s-midi elle se trouvait seule dans la salle du poste, dont la porte restait ouverte car il faisait dehors un franc soleil.</p><p>Le comte de Peyrac et cinq ou six hommes �taient partis jusqu'� l'extr�mit� des trois lacs, pr�s des chutes d'eau, pour examiner les d�g�ts que la pression des glaces avait fait subir au moulin chilien. Ils ne pourraient �tre de retour avant le soir. Les autres travaillaient � la mine ou prenaient des mesures dans les falaises. Ang�lique, ses amies et les enfants s'�taient tout d'abord rendus en groupe jusqu'au bord du lac pour y r�colter des feuilles de raisin d'ours car Ang�lique voulait en faire une d�coction tr�s concentr�e, susceptible de dissoudre les pierres inopportunes qui torturaient le pauvre Anglais, Sam Holton.</p><p>Lorsque le panier avait �t� plein, les petits avaient r�clam� de pousser plus loin, jusqu'� une petite c�te o� ils feraient des glissades sur la neige durcie en s'asseyant sur des peaux racornies qui leur servaient de tra�neaux.</p><p>Mme Jonas et Elvire les accompagn�rent et Ang�lique rentra car il lui fallait mettre sa tisane en route.</p><p>Elle jeta les feuilles �pluch�es dans l'eau bouillante. Puis coupa de la racine de chiendent, la fit ramollir dans un autre r�cipient, jeta la premi�re eau, la remit � cuire, et finalement pila les fibres dans son petit mortier de fonte.</p><p>En se redressant elle se heurta litt�ralement au lieutenant de Pont-Briand qui se trouvait juste derri�re elle. Il �tait venu sans qu'elle l'entend�t.</p><p>��Oh�! vous�! s'exclama-t-elle. Vous �tes pire qu'un Indien�! Pire que le Sagamore Mopountook ou que le vieux chef du wigwam des castors, sur le pied duquel je marche chaque fois qu'il se pr�sente. Je ne m'habituerai jamais � ces fa�ons qu'on a dans ce pays de s'approcher des gens sans le moindre bruit.</p><p>��Les Indiens me reconnaissent cette qualit�, assez rare chez les Blancs, de me d�placer comme eux.</p><p>��Vous trompez votre monde, dit Ang�lique en lui jetant un regard sans am�nit�.</p><p>��Il ne faut pas se fier aux apparences...</p><p>Pont-Briand n'avait pas fait expr�s de la surprendre.</p><p>Sa d�marche silencieuse �tait chez lui une seconde nature. Et, en effet, elle semblait inattendue chez un tel colosse, aux gestes gauches. En revanche, il avait fort bien calcul� qu'elle devait �tre seule dans la grande salle et que c'�tait le moment ou jamais de l'aborder. Du seuil il l'avait contempl�e, tandis qu'envelopp�e de vapeurs m�dicinales elle maniait ses herbes et ses pots avec une expression concentr�e qui rendait s�v�res ses l�vres longues et douces.</p><p>C'�tait l� un nouveau visage d'elle et, � la lueur du foyer, parmi cet arsenal de r�cipients et de sombres liquides br�lants, elle n'�tait pas sans lui inspirer un peu d'anxi�t�. Pont-Briand s'�tait approch�, le c�ur battant la chamade.</p><p>��D�sirez-vous quelque chose�? demanda Ang�lique en rangeant les ustensiles.</p><p>��Oui, vous le savez bien...</p><p>��Expliquez-vous...</p><p>��Vous ne pouvez ignorer, madame, que vous m'avez inspir� une passion qui me d�vore. (Il haletait dans son �moi.) C'est pour vous que je suis venu...</p><p>Et il essaya de lui expliquer ses aspirations. Comment, pour la premi�re fois, une femme lui �tait apparue comme un objet digne d'amour... Oui, d'amour... Purifi� de la grossi�ret�... Il se r�p�tait le mot surprenant�: l'amour, et il avait envie de pleurer.</p><p>��Vous �tes sot, fit-elle avec indulgence. Si�! Si�! vous l'�tes�! Croyez-moi et puis qu'importe apr�s tout, reprit-elle avec impatience. Avez-vous song�, monsieur, que je n'ai pas �t� cr��e et mise au monde pour contenter vos nostalgies militaires lorsque par hasard il vous prend envie de devenir sentimental. J'ai un �poux, des enfants, et vous devez comprendre que dans ma vie vous ne pouvez avoir d'autre place que celle d'un h�te qu'on accueille avec sympathie. Sympathie que vous perdrez si vous continuez � vous �garer.</p><p>Elle lui tourna le dos pour lui signifier qu'il ne devait pas insister et qu'elle consid�rait l'incident clos.</p><p>Elle n'aimait pas ce genre d'homme, assez courant parmi les officiers, le colosse aux pieds d'argile. Ils n'ont de qualit�s que dans le domaine strictement viril de la guerre, mais pr�s des femmes leur maladresse n'a d'�gale que leur fatuit�. Convaincus d'�tre irr�sistibles, ils consid�rent comme leur appartenant de droit toute femme qui a eu l'heur de leur plaire et ne comprennent pas qu'elle leur soit cruelle.</p><p>Pont-Briand ne manquait pas � la r�gle. Il insista, et l'urgence du d�sir qui le tourmentait tandis qu'il �tait ainsi proche d'elle le rendait presque �loquent. Il lui dit qu'il avait besoin d'elle. Elle n'�tait pas comme les autres. Il n'avait pas cess� de r�ver � elle, � sa beaut�, � son rire, et c'�tait comme une lumi�re dans la nuit... Elle ne pouvait pas le repousser, c'�tait impossible... Demain, il mourrait peut-�tre... Mais avant de se faire griller par les Iroquois, au moins qu'elle lui accorde la joie de sa peau blanche. Il n'en avait pas go�t� depuis si longtemps. Les sauvagesses n'ont pas d'�me. Elles puent... Ah�! retrouver une femme blanche...</p><p>��Et c'est moi que vous avez choisie pour ce r�le n�cessaire, vous faire go�ter un peu de peau blanche�? demanda Ang�lique ne pouvant se retenir de rire tant il lui paraissait maladroit et na�f... Je ne sais pas si je dois �tre flatt�e...</p><p>Pont-Briand s'empourpra sous la moquerie...</p><p>��Je n'ai pas voulu dire cela...</p><p>��Monsieur, vous m'ennuyez.</p><p>Pont-Briand parut un enfant puni. La douceur qu'il avait devin�e en elle se transformait pour lui en pointes ac�r�es. Il ne comprenait plus.</p><p>Renoncer, non, il ne pouvait pas. Il n'avait jamais su contr�ler sa sensualit�, et le besoin imp�rieux qu'il avait en cet instant de prendre cette femme dans ses bras et de la poss�der l'aveugla. Par-dessus l'�paule d'Ang�lique il aper�ut une porte entrouverte et un grand lit de bois.</p><p>La faim qui l'habitait, la fragilit� de l'occasion lui firent perdre toute mesure.</p><p>���coutez, mon amour, nous sommes seuls. Venez avec moi dans cette chambre. Je serai rapide, je vous le promets. Mais apr�s, vous verrez�! Vous comprendrez que nous devons nous aimer. Vous �tes la seule femme au monde qui m'ait jamais inspir� de tels sentiments. Il faut que vous m'apparteniez.</p><p>Ang�lique, qui �tait en train de prendre son manteau pour s'en aller et en finir, le regarda, suffoqu�e, comme s'il venait de perdre la raison.</p><p>Elle n'eut pas le temps de lui dire �nergiquement ce qu'elle pensait de ses propos, car il la saisit � pleins bras et appliqua ses l�vres contre les siennes. Elle ne put se d�gager aussit�t, car il �tait tr�s fort et la passion l'exasp�rait. Il s'imposait � sa bouche, l'obligeait � ouvrir les l�vres, et ce contact, en lui rappelant d'autres mufles humides qui l'avaient contrainte et souill�e, lui donna envie de vomir et l'emplit d'une rage subite et meurtri�re.</p><p>Elle put enfin se reculer d'un coup de reins. Alors, attrapant un tisonnier derri�re elle contre la chemin�e, elle le brandit et frappa le lieutenant � la t�te de toute sa vigueur. Le cr�ne de Pont-Briand sonna dur. Il vit trente-six chandelles, tituba et soudain s'affaissa mollement dans une obscurit� peupl�e d'�toiles.</p><p>Quand il revint � lui, il �tait �tendu sur un banc. Sa t�te �tait douloureuse mais il fut tout de suite conscient de la douceur du coussin sur lequel elle reposait. C'�taient les genoux d'Ang�lique. Il leva les yeux et vit son visage pench� vers lui avec une expression soucieuse. Elle tamponnait une plaie qu'il avait dans le cuir chevelu, et elle avait pos� la t�te du bless� sur ses genoux. Il sentit l'odeur de la chair d'Ang�lique qui venait jusqu'� lui � travers le lainage des v�tements. Il �tait tout pr�s de son sein. Il avait envie de se tourner vers ce ventre ti�de et moelleux et de s'y blottir comme un enfant, mais il se retint. Il avait fait assez de b�tises comme cela pour aujourd'hui. Il ferma les yeux et poussa un profond soupir.</p><p>��Alors, fit-elle, comment vous sentez-vous�?</p><p>��Plut�t mal. Vous avez une rude poigne.</p><p>��Vous n'�tes pas le premier ivrogne que je corrige...</p><p>��Je n'�tais pas ivre.</p><p>��Si fait.</p><p>��Alors, c'est que votre capiteuse beaut� m'a enivr�...</p><p>��Ne recommencez pas � d�lirer, mon pauvre ami.</p><p>Ang�lique �prouvait un peu de remords de l'avoir trait� si durement. Un soufflet aurait suffi... Mais sa r�action avait �t� impulsive.</p><p>��Quelle est donc cette folie qui vous a pris de vous enticher de moi�? dit-elle avec reproche. La prudence seule aurait d� vous retenir. N'avez-vous pas song� que mon mari pourrait prendre ombrage de votre attitude�?</p><p>��Votre mari�? On dit que ce n'est pas votre mari...</p><p>��Si. J'en fais serment sur la t�te de mes deux fils.</p><p>��Alors, je le hais plus encore. Ce n'est pas juste qu'il ait seul le droit de vous aimer.</p><p>��Ces lois exclusives ont �t� institu�es par notre Sainte M�re l'�glise elle-m�me.</p><p>��Lois iniques et injustes.</p><p>��Parlez-en au Pape...</p><p>Boudeur, malheureux, Pont-Briand se sentait compl�tement d�gris�. Ma parole�! elle avait failli le tuer�! Mais en m�me temps, dans un m�lange d'admiration pour elle et d'attendrissement sur lui-m�me, il recommen�ait � se dire que c'�tait un �tre vraiment exceptionnel, et il aurait voulu prolonger la querelle afin de rester plus longtemps contre son sein, � respirer le parfum de sa gorge et de ses bras.</p><p>Mais Ang�lique se leva. Elle l'aida � se redresser et � s'asseoir. Il vacillait et comprenait que tout �tait fini � jamais�; il se sentait las et p�n�tr� de tristesse.</p><p>��Monsieur de Pont-Briand�?...</p><p>��Oui, mon bel amour.</p><p>Il leva les yeux vers elle. Elle le fixait avec une gravit� maternelle.</p><p>��N'abusez-vous pas de la boisson�? Ne m�chez-vous pas de ces herbes indiennes qu'on dit stup�fiantes�?...</p><p>��Pourquoi me demandez-vous cela�?</p><p>��Parce que vous n'�tes pas dans votre �tat normal.</p><p>Il ricana.</p><p>��Comment �tre dans son �tat normal quand on a devant soi la plus belle cr�ature du monde et qu'elle vient de vous flanquer un coup sur la t�te�?...</p><p>��Non, c'�tait avant d�j�... D�s que vous �tes arriv�.</p><p>Elle le consid�rait, perplexe. Pont-Briand �tait une de ces forces de la nature o� se m�lent na�vet�, orgueil et indulgence incommensurables pour leurs propres passions. Ces sortes d'hommes ont l'esprit faible, facilement hypnotis� par des id�es qui les d�passent, ou de volont�s sup�rieures � la leur. Hypnotis�?... Un soup�on lui vint qu'elle ne pouvait d�finir.</p><p>��Que se passe-t-il�? insista-t-elle avec bienveillance. Dites-le-moi...</p><p>��Mais vous le savez, g�mit-il, je suis amoureux de vous.</p><p>Elle secoua la t�te.</p><p>��Non�! pas au point de commettre des folies aussi imb�ciles. Qu'avez-vous donc alors�?...</p><p>Il ne r�pondit pas, il porta deux doigts � sa tempe d'un geste souffrant. Tout � coup, il eut envie de pleurer. Il commen�ait � comprendre ce qui lui �tait arriv�. Certes, il avait �t� tourment� par l'amour depuis qu'il l'avait rencontr�e, mais depuis quand �tait-ce devenu intol�rable�? N'�tait-ce pas devenu intol�rable depuis la visite du j�suite�? Comme si cette voix n'avait cess� de marteler en lui�: ��Va... Va... La femme sera pour toi.�� Au fond de sa nuit, un regard bleu, brillant comme le saphir, ne le quittait pas. Il commen�ait � comprendre. Il avait �t� envoy� pour une �uvre dont il n'�tait que l'instrument. Abattre en l'avilissant la femme qu'il aimait et abattre Peyrac � travers elle. Maintenant, il avait �chou� et se retrouvait d�pouill� de tout. Un pauvre imb�cile. De toute fa�on, il �tait condamn�. M�me s'il avait r�ussi. Surtout s'il avait r�ussi. On l'avait envoy� � la mort... Il comprit soudain dans un �clair qu'il n'avait plus beaucoup d'heures � vivre...</p><p>��Je vais partir, dit-il en se levant, hagard.</p><p>Il gagna en chancelant le retrait o� il avait dormi, prit ses mitasses, sa vareuse, son bonnet de fourrure, se v�tit et revint portant son havresac.</p><p>��Laissez-moi y mettre des provisions, dit Ang�lique, troubl�e � l'id�e qu'il allait se retrouver pour de longs jours, seul avec son Huron, dans cette nature hostile et glac�e.</p><p>Pont-Briand la regarda faire, indiff�rent, et l'esprit habit� d'am�res r�flexions. L'�chec �tait partout, devant lui, derri�re lui. � la lueur crue de cette soudaine lucidit�, des incidents lui revenaient en m�moire et il s'apercevait qu'il n'avait jamais vraiment plu aux femmes comme il se l'�tait autrefois imagin�. Arriv� sur le seuil il voulut se venger de toutes ces femmes en une seule, et blesser celle-l� qui lui avait inflig� toutes les blessures. Il se retourna.</p><p>��Votre mari�? interrogea-t-il. Vous l'aimez�?</p><p>��Oui, certes, murmura-t-elle surprise.</p><p>Il poussa un �clat de rire sardonique.</p><p>��Alors, tant pis pour vous. Car cela ne l'emp�che pas d'aller d�baucher les sauvagesses. Il y en a deux l�-bas dans la for�t qu'il a fait venir afin de se distraire, quand il a assez de vos embrassements. Sotte que Vous �tes de ne pas prendre votre plaisir avec celui qui passe, et de vous garder pour ce libertin qui vous bafoue. Vous n'en savez rien, mais tout le Canada est au courant... Et les hommes ici en rient et se moquent de vous�!...</p><p>Comme appel� par un signe invisible, le Huron surgit � ses c�t�s et se mit � le suivre.</p></section><section><p><strong>Chapitre 18</strong></p><p>Il est parti, avertit Ang�lique lorsque les autres rentr�rent. Et elle d�tourna la t�te. Joffrey de Peyrac s'approcha d'elle. Ainsi qu'il avait coutume de le faire quand il la revoyait apr�s une absence un peu prolong�e, il lui prit la main et lui baisa le bout des doigts. Mais elle se d�roba � cet hommage furtif.</p><p>��Parti�! s'exclamait Malaprade indign�. � la nuit tombante et avec la temp�te qui menace, et sans prendre cong� de personne�! Qu'est-ce qui lui a pris � cet hurluberlu�? D�cid�ment, ces Canadiens sont fous...</p><p>Ang�lique s'affairait aux travaux du soir. Elle appela Florimond et le pria tout bas d'aller porter la tasse de tisane � Sam Holton. Puis elle aida Mme Jonas � disposer les �cuelles sur la table et alla �tendre les casaques mouill�es devant le second feu. Elle faisait ce qu'elle avait � faire avec diligence et un calme apparent, mais son esprit �tait boulevers�.</p><p>Les heures qui s'�taient �coul�es depuis le d�part de Pont-Briand avaient caus� en elle de fulgurants ravages.</p><p>Elle ne pensait plus aux d�clarations du lieutenant, mais la fl�che empoisonn�e qu'il lui avait lanc�e du seuil de la porte en s'en allant avait distill� peu � peu son venin. Ang�lique avait commenc� par hausser les �paules en entendant Pont-Briand l'avertir que son mari la trompait avec des Indiennes du petit campement voisin. Et puis, tout � coup, elle avait trouv� � la vie quotidienne un autre aspect, et elle se demandait, avec une bouff�e de chaleur aux joues, si, apr�s tout, la chose n'�tait pas plausible. L'id�e qu'il p�t se distraire avec ces filles ne l'avait jamais effleur�e, bien que le comte rend�t de fr�quentes visites au chef de tribu et qu'elle e�t remarqu� le man�ge de deux femmes, Argeti et Wannipa, autour de lui. Elles l'aguichaient et il leur r�pondait gaiement dans leur langue, en leur pin�ant le menton et en leur faisant des pr�sents de perles, comme � des enfants g�t�s dont on veut se d�barrasser...</p><p>Ces �changes innocents ne cachaient-ils pas une familiarit� �quivoque dont la signification lui avait �chapp�?</p><p>Elle avait toujours �t� na�ve pour d�couvrir les intrigues et, dans ce genre de m�saventures, les plus int�ress�s sont toujours les derniers avertis.</p><p>Pont-Briand parti, elle avait �t� chercher des perles dans le magasin de traite, dans l'intention de confectionner un collier pour Honorine qu'elle lui offrirait � No�l. Mais ses mains �taient f�briles, sa besogne n'avan�ait pas, et, par instants, elle haussait les �paules comme pour se d�barrasser d'une id�e inopportune. Mais l'id�e faisait son chemin. Elle retrouvait cette sensation d'�loignement que lui donnait celui qui �tait son mari lorsqu'elle songeait � tout l'inconnu qu'il y avait en lui. Son ind�pendance avait toujours �t� un �l�ment profond de sa nature. Devait-il y renoncer parce qu'il se retrouvait une �pouse dont il avait pu se passer pendant quinze ans�? Apr�s tout, il �tait le ma�tre, le seul ma�tre � bord, comme il l'avait d�clar� certain jour. Il avait toujours �t� libre, au-del� de tous les scrupules. Il n'avait peur ni du p�ch� ni de l'enfer. Il pla�ait ailleurs les lois de sa propre discipline... Et soudain elle avait eu si mal qu'elle s'�tait lev�e, laissant l� son ouvrage, et elle avait couru vers les bois comme pour y fuir.</p><p>La neige ne permettait pas d'aller loin. Elle ne pourrait m�me pas marcher longuement dans les bois pour y calmer son agitation. Elle �tait prisonni�re. Alors elle �tait revenue et elle avait commenc� � s'exhorter � la raison.</p><p>��C'est la vie��, se dit-elle, r�p�tant sans y songer le mot d�senchant� des pauvres filles lorsqu'elles sont all�es au-del� de leur courage et qu'elles voient bien qu'elles ne seront pas les plus fortes.</p><p>��C est la vie, tu comprends�! lui disait autrefois, dix fois par jour, la Polak, son amie de la Cour des Miracles. Les hommes sont comme �a.��</p><p>Les hommes n'ont pas de l'amour la m�me conception que les femmes. La fa�on d'aimer des femmes est pleine d'illusions, de r�ves, d'aspirations sentimentales et d�mesur�es. Que s'�tait-elle imagin�? Qu'au-del� de leurs �treintes il y avait des liens renou�s, quelque chose qui ne pouvait exister qu'entre lui et elle, que cette fusion des sens signifiait le sentiment �lectif de leurs deux corps l'un pour l'autre, l'impossibilit� de s'en distraire et de s'en s�parer, symbole de l'accord plus �lev� de leurs c�urs et de leurs esprits. C'�tait croire � un impossible miracle. Cet accord est si rare. Et ce qui leur avait �t� donn� jadis ne pouvait recommencer, car ils avaient chang� l'un et l'autre. Et n'�tait-ce pas d�raisonnable que de donner ce nom d'infid�lit� � des �bats avec des sauvagesses. Il fallait lui cacher sa d�sillusion profonde. Il en aurait vite assez d'une �pouse jalouse et accapareuse. Mais, pour elle, la lumi�re s'�tait �teinte et elle se demandait comment, demain, elle ferait face.</p><p>Le raisonnement �tait bouscul� par certaines visions pr�cises qui la tourmentaient. Il riait avec les sauvagesses, il caressait leurs seins menus, il trouvait plaisir � p�n�trer leurs corps souples, � la forte odeur primitive, et ces visions faisaient tressaillir Ang�lique et la faisaient souffrir dans sa chair et dans sa fiert�.</p><p>Ce sentiment que les hommes ne comprennent jamais�: la fiert� d'une femme. La blessure est sur elle, mais aussi la souillure. Cela ne s'explique pas. Cela est�! Ils ne se rendent pas compte...</p><p>Les enfants �taient rentr�s avec des piaillements aigus anim�s par leur promenade et leurs jeux. Ils contaient leurs aventures. Ils avaient gliss� � des vitesses extraordinaires, ils avaient vu des traces de li�vre blanc, Mme Jonas �tait tomb�e dans une cong�re. On avait eu beaucoup de mal � l'en retirer.</p><p>Les joues d'Honorine �taient rouges comme des pommes d'api et elle �tait tr�s excit�e.</p><p>��C'est moi qui glissais le plus vite, maman�! �coute, maman...</p><p>��Oui, je t'�coute, disait Ang�lique, distraite...</p><p>Elle s'�tait remise � penser � Pont-Briand. Il y avait en lui quelque chose qui lui rappelait cet ogre roux qui avait �t� son gardien au ch�teau du Plessis-Belli�re, quand le roi l'y retenait prisonni�re. Comment s'appelait-il donc�?... Elle ne se souvenait plus. Lui aussi �tait fou de ce d�sir pour elle et gu�re plus subtil que Pont-Briand pour exprimer sa flamme. Il venait, le soir, frapper � sa porte et l'importunait de cent fa�ons... Elle avait toujours �t� persuad�e que c'�tait lui qui avait engendr� Honorine, la nuit du viol. Et Pont-Briand lui ressemblait. � ce seul souvenir, une vague de d�go�t serrait sa gorge.</p><p>Les hommes, quand ils rentr�rent � leur tour, montraient un app�tit f�roce. On leur servit une collation de viande s�ch�e et des galettes de ma�s.</p><p>Ang�lique se br�la les doigts en retournant les galettes sur la cendre.</p><p>��Quelle sotte je fais�! s'exclama-t-elle, les yeux brillants de larmes qu'elle ne put retenir.</p><p>Tout le long de la soir�e elle r�ussit � vaquer sans d�faillance � ses occupations. Elle alluma les lampes une � une, et c'�tait un travail qu'elle aimait. La lumi�re des lampes � graisse �tait rouss�tre et faible. Elle avait de la douceur, du myst�re. D'instinct on se mettait � parler plus bas.</p><p>Ang�lique n'en r�vait pas moins de chandelles, plus fines et � la lueur plus blonde et plus forte.</p><p>��Vous devriez nous fabriquer des moules � chandelles, dit-elle au forgeron. On pourrait y couler de la cire d'abeilles, si l'on en trouve dans ces for�ts.</p><p>��Le missionnaire qui �tait sur le Kennebec, le p�re d'Orgeval, dit Eloi Macollet, je sais qu'il fabriquait les chandelles vertes avec une cire v�g�tale tir�e d'une baie que les Indiens lui apportaient.</p><p>��Oh�! Voil� qui m'int�resse fort...</p><p>Elle s'entretint avec le vieux coureur de brousse, alla coucher Honorine qui n'en pouvait plus. Elle aida au service de table et � la fin elle �tait assez contente d'avoir r�ussi � ne pas laisser transpara�tre le tourment qui la rongeait.</p><p>Joffrey de Peyrac �tait-il dupe�? Par instants il lui semblait sentir peser sur elle son regard inquisiteur, mais il ne pouvait deviner ce qu'elle �prouvait et elle ne lui dirait rien... Non, rien. Mais, au moment de regagner leur chambre commune, Ang�lique �prouva une v�ritable panique. Elle regrettait ce soir de ne pas habiter un vaste ch�teau afin de pouvoir se retirer dans ses appartements en pr�textant une migraine, afin de se d�rober � sa pr�sence, sinon � son �treinte.</p><p>Dans la chambre, elle s'agenouilla devant l'�tre, ranima le feu avec des gestes f�briles. Elle aurait plut�t souhait� qu'il f�t tr�s noir et que Joffrey ne p�t voir son visage.</p><p>Toute la soir�e, elle n'avait fait que soutenir une insupportable com�die. Envol�s ses beaux raisonnements.</p><p>En r�alit�, rien ne passait.</p><p>Dans le lit elle se blottit tout au bord, le dos tourn�, feignant le sommeil. Mais ce soir il ne respecta pas, comme elle l'esp�rait, sa fatigue. Elle sentit sa main sur son �paule nue et, n'osant pas lui donner l'�veil par une attitude inhabituelle, elle se tourna vers lui et se for�a � nouer ses bras autour de son cou.</p><p>Oh�! Pourquoi avait-elle donc tant besoin de lui�! Elle n'avait jamais pu l'oublier et l'amour qu'elle avait pour lui �tait tiss� dans les fibres de son �tre. Qu'allait-elle devenir si elle ne pouvait se r�signer�? Elle devait faire tout ce qu'elle pouvait pour qu'il ne se doute de rien.</p><p>��Distraite, belle amie�?</p><p>Pench� sur elle, il avait interrompu ses caresses et l'interrogeait avec douceur. Elle se maudit de n'avoir pu lui donner le change.</p><p>��Distraite, n'est-ce pas�?</p><p>Elle le sentait aux aguets, et elle s'affola. Il n'admettrait pas qu'elle se taise. Il insista.</p><p>��Qu'y a-t-il�? Vous n'�tiez pas vous-m�me, ce soir. Que se passe-t-il�? Dites-le-moi...</p><p>Elle jeta tout � trac.</p><p>��Est-ce vrai que vous allez avec les sauvagesses�? Que vous les avez pour ma�tresses�?</p><p>Il ne r�pondit pas tout de suite.</p><p>��Qui vous a mis dans la t�te une pareille sottise�? demanda-t-il enfin. C'est ce Pont-Briand, n'est-ce pas�? Il s'est jug� en assez bons termes avec vous pour vous donner ce genre d'avertissement. Ne croyez pas que je n'aie pas remarqu� la passion que vous lui inspiriez�?... Il vous a fait la cour, n'est-ce pas�? Vous l'avez �cout�?</p><p>Les doigts se crispaient brusquement sur son bras et il lui taisait mal.</p><p>��Vous l'avez encourag�? Vous vous �tes montr�e coquette avec lui�?</p><p>��Moi coquette avec ce rustre�! s'�cria Ang�lique en bondissant. Je pr�f�rerais �tre laide comme les sept p�ch�s capitaux si cela pouvait me d�barrasser des nommes de son esp�ce... Vous imaginez-vous que ce soit toujours la Faute d'une femme lorsque n'importe quel imb�cile s'avise de lui faire des avances�!... Et vous�?... Vous saviez que Pont-Briand me ferait des d�clarations d'amour et vous �tes parti expr�s pour voir comment je me conduirais, et si je n'allais pas sauter au cou du premier amant venu, comme vous vous figurez sans doute que je l'ai fait pendant ces quinze ans, alors que j'�tais seule, toujours seule, tellement seule. Oh�! je vous d�teste, vous n'avez aucune confiance en moi�!...</p><p>��Vous non plus il me semble�! Que viennent faire les sauvagesses l�-dedans�?</p><p>La col�re d'Ang�lique �tait tomb�e.</p><p>��Oh�! Je suppose qu'il a dit cela pour me blesser, se venger de ce que je le repoussais.</p><p>��Il a essay� de vous prendre dans ses bras, de vous embrasser�?...</p><p>L'ombre lui d�robait le visage de Peyrac, mais Ang�lique devina qu'il ne devait pas �tre rassurant. Elle minimisa les choses.</p><p>��Il a insist� et je l'ai un peu... malmen�. Ensuite il a compris et il est parti...</p><p>Joffrey de Peyrac respirait tr�s fort.</p><p>Pont-Briand avait essay� de l'embrasser, il en �tait s�r maintenant�! Il avait pos� ses l�vres sur les siennes avec la brutalit� des soudards.</p><p>Lui-m�me n'�tait pas sans responsabilit� dans cette affaire. S'il ne s'�tait pas �loign� volontairement, comme l'en accusait Ang�lique, n'avait-il pas jou� inconsciemment avec la situation cr��e par l'arriv�e de Pont-Briand�? Laisser agir les �v�nements pour contr�ler une exp�rience. Mais on ne joue pas avec le c�ur et la sensibilit� d'une femme comme avec des cornues, des alambics et d'inertes min�raux. Il est vrai que parfois il doutait d'elle en secret. Il le payait maintenant.</p><p>��Est-ce vrai�? murmura-t-elle, d'une voix plaintive qu'il ne lui connaissait pas. Est-ce vrai que vous allez avec les sauvagesses�?</p><p>��Non, mon amour, fit-il avec force et gravit�. Qu'aurais-je � faire de sauvagesses alors que je vous ai�?...</p><p>Elle poussa un bref soupir et partit se d�tendre. Joffrey de Peyrac s'en voulait profond�ment. O� donc Pont-Briand avait-il pu aller chercher une invention aussi basse�?... Parlait-on d'eux au Canada�? Qui parlait d'eux�?... Il se pencha vers Ang�lique pour essayer de la reprendre contre lui. Mais bien qu'elle e�t �t� rassur�e sur la pr�tendue infid�lit� de son mari, l'humeur d'Ang�lique � son �gard demeurait r�tive.</p><p>Elle essayait de se ressaisir, mais elle avait eu mal trop longtemps. Elle avait abandonn� trop d'esp�rances pour parvenir � les rassembler aussit�t. Surtout elle avait �voqu� trop de souvenirs, trop de visages repoussants... Entre autres celui de ce Montadour qui ressemblait � Pont-Briand... Voici qu'elle se rappelait subitement son nom, maintenant du nom de l'ogre roux... Montadour... Montadour...</p><p>Et quand son mari voulut la reprendre dans ses bras, elle se crispa. Peyrac ressentit un violent d�sir d'�gorger Pont-Briand et toute la gent militaire et masculine avec lui. Ce qui s'�tait pass� n'�tait pas qu'une escarmouche sans importance dont une femme exp�riment�e se tire sans dommage, comme il l'avait pens�.</p><p>L'incident avait rouvert des plaies � peine cicatris�es en cette bless�e de la vie. Ce fut l'un des courts moments o� l'homme et la femme s'affrontent, toutes leurs forces contraires h�riss�es l'une contre l'autre, dans une sorte de haine farouche et irr�m�diable, avec de sa part � elle le recul devant la soumission, de sa part � lui de d�sir de la vaincre pour la refaire sienne, parce que, s'ils ne pouvaient se rejoindre ce soir, l'esprit fugace et un peu myst�rieux d'Ang�lique risquait de s'�loigner encore et de lui �chapper.</p><p>Il sentait les mains d�licates de sa femme peser contre ses �paules dans un spasme pour repousser et il ne l'en serrait que plus �troitement, incapable de la l�cher et de s'�carter d'elle. Car si l'esprit d'Ang�lique errait loin de lui, dans une, solitude aride, son corps �tait pr�sent, tout proche de ses l�vres et Peyrac n'�chappait pas � l'attirance de sa beaut�, m�me si cette chair se r�tractait sous ses baisers, si ce recul l'irritait et en m�me temps exasp�rait sa faim. La convoitise, qui, de tout temps, a port� l'homme � la conqu�te de la femme, est parfois une force encombrante. Elle pesait sur ses reins et le poussait � des impulsions de violence qu'il avait de la peine � ma�triser.</p><p>S'ajoutait la pens�e de tous ceux qui l'avaient touch�e et poss�d�e. Lui qui �tait un homme et qui avait beaucoup v�cu, il n'ignorait pas quel �tait l'un des secrets de la s�duction d'Ang�lique et qui laissait ceux qui l'avaient connue, selon le sens biblique, frapp�s d'une nostalgie ingu�rissable. C'est qu'elle �tait merveilleusement faite l� o� il fallait. Des organes parfaits, en bonne place, de ceux dont le Ma�tre en l'Art d'aimer �crit ��qu'ils poss�dent l'art des deux jouissances��... Des entrailles v�nusiennes, �troites, habit�es d'une force pr�hensible et chaleureuse dont elle savait user d'instinct. Il l'avait d�couverte d�s les premiers temps de leurs amours. ��Petite putain qui s'ignore��, avait-il song�, amus�, surpris de trouver en ce corps vierge des perfections qu'il n'avait pas toujours rencontr�es chez de plus brillantes courtisanes.</p><p>Or, ce corps magnifique, cr�� pour l'homme et son plaisir, gardait intacts ses pouvoirs et, quinze ann�es plus tard, Peyrac avait retrouv� en elle avec surprise, avec d�lice, les merveilleuses sensations d'antan.</p><p>En cette nuit sur l'Oc�an, il avait su qu'il serait de nouveau son esclave, comme avant, comme les autres, car on ne pouvait se lasser d'elle, ni l'oublier. Mais si le corps �tait intact, le mal se situait ailleurs. Et Peyrac maudissait la vie qui l'avait meurtrie et toutes les ressouvenances qui dressaient parfois entre elle et lui un mur infranchissable. Toutes ces pens�es d�fil�rent en un �clair dans son esprit, tandis que, toutes les fibres de son �tre tendues vers elle dans un mouvement irr�sistible de possession, il essayait de l'attirer et de la ma�triser. Jamais il n'avait senti aussi jalousement, aussi farouchement qu'elle �tait sienne et que pour rien au monde il ne pouvait la laisser en dehors de lui, l'abandonner aux autres, � elle-m�me, � ses pens�es, � ses souvenirs. Il dut la prendre presque de force.</p><p>Mais d�s qu'il fut en elle, sa col�re et sa violence s'apais�rent. Ce n'�tait pas pour la satisfaction de son seul d�sir qu'il avait, ce soir, fait valoir un peu rudement ses droits d'�poux. Il fallait qu'il l'emmen�t avec lui � Cyth�re, car lorsqu'ils en reviendraient les ombres mauvaises se seraient �vanouies.</p><p>Il n'y a pas de plus magique rem�de aux ranc�urs, aux doutes et aux id�es chagrines qu'un petit voyage r�ussi, � deux, vers l'�le des amours.</p><p>Il sut attendre. Point de h�te �go�ste, d'embarquement en temp�te. Un chamman, qu'il avait connu aux Indes orientales lors de ses premiers voyages dans ces pays o� l'on enseigne l'amour dans les temples, lui avait appris les deux vertus du parfait amant, et qui sont patience et ma�trise de soi, car les femmes sont lentes au plaisir. Cela ne va pas toujours pour un homme �pris sans certains sacrifices, mais la r�compense n'est-elle pas dans ce merveilleux �veil d'une chair indiff�rente�?</p><p>Lorsqu'il la sentit se d�tendre un peu, moins haletante et fr�missante, et comme aveugl�e, il commen�a � la stimuler doucement. Il avait ramen� ses belles jambes autour de lui afin de mieux se mouvoir en elle et elle �tait d�j� ainsi, plus livr�e, plus ind�pendante. Contre sa poitrine, il entendait battre son c�ur � grands coups irr�guliers. Celui d'une petite b�te affol�e. Alors, par instants, il recherchait la fra�cheur de ses l�vres pour un baiser l�ger, rassurant. Et malgr� le joug de la volupt� qui l'envahissait jusqu'aux moelles et faisait courir le long de son �chine de violents frissons, il ne s'abandonnait pas. Jamais, jamais plus il ne consentirait � la laisser seule en chemin. Elle �tait sa femme, son enfant, une partie de sa chair.</p><p>Et Ang�lique, dans le tourment d'un c�ur o� la col�re et d'incontr�lables rancunes se d�battaient �prement, commen�a � le percevoir pench� sur elle avec une attentive curiosit�. Sa pr�sence en elle �tait comme un bien, un baume apaisant qui irradiait sa douceur dans ses membres et jusqu'au tr�fonds d'elle-m�me. Et, tent�e de s'abandonner � ce bien-�tre, elle fit taire les voix agit�es de son esprit qui l'emp�chaient de le savourer. Mais, � peine pouvait-elle y atteindre, que les voix reprenaient leur tintamarre et la sensation d�licate s'enfuyait. Et elle tournait et retournait la t�te avec impatience.</p><p>Alors il se retira d'elle et ce fut comme si elle avait �t� d�pouill�e de tout, une souffrance � crier, un vide qui la laissait vacante, tendue dans un appel douloureux, et elle eut un �lan vers lui et son retour lui procura un tel soulagement qu'elle l'enla�a pour le retenir et il sentit ses doigts l�gers sur ses flancs, sur ses reins et il s'enchanta de la sentir de nouveau avide.</p><p>��Ne me laisse pas, g�missait-elle. Ne me laisse pas... Pardonne-moi, mais ne me laisse pas...</p><p>��Je ne te laisserai pas...</p><p>��Sois patient... je t'en prie... sois patient...</p><p>��Ne t'�nerve pas, je suis bien en toi... J'y resterai ma vie�!... Tais-toi, maintenant. Ne pense � rien.</p><p>Mais il continuait � la faire souffrir en s'�cartant d'elle et paraissait vouloir prolonger cette attente, pench� au-dessus d'elle dans une expectative fr�missante, ou bien il l'effleurait � peine en des caresses vives, insidieuses, qui ne la satisfaisaient point mais �veillaient dans tout son corps des sensations diff�rentes, aigu�s ou doucereuses, tandis que d'incontr�lables frissons h�rissaient sa chair, et qu'elle en ressentait les ondes jusqu'au bout des ongles, jusqu'� la racine des cheveux�!... Ah�! pourquoi avait-elle �t� si r�volt�e ce soir�? Que lui avait-on fait jadis�? Ah�! pourvu qu'il ne l'abandonn�t pas... Qu'il ne se lass�t pas... Et elle s'impatientait contre son propre corps non pas insensible, mais rebelle et qui refusait fa soumission, dans une r�action intime, but�e. Joffrey l'apaisait d'un mot. Il ne se lassait point, car elle lui �tait ch�re plus que sa vie et � chaque instant il ressentait, comme un dard en lui, la force et l'attachement qu'elle lui inspirait et la joie du triomphe commen�ait � se r�pandre dans ses veines. Car il la voyait maintenant tout occup�e de cette lutte voluptueuse qu'elle livrait au fond d'elle-m�me et qu'il suscitait sans rel�che. Ces spasmes l�gers qui couraient � la surface de sa peau satin�e, ces crispations de ses l�vres et de sa gorge quand elle reprenait souffle���et tout � coup il surprenait l'�clat de ses petites dents blanches et serr�es���c'�tait le signe qu'elle cessait d'�tre solitaire, et qu'une fois de plus il avait su la ramener sur les plages lumineuses, loin du gouffre glac�. Et il rit de la voir porter brusquement le revers de sa main � sa bouche pour �touffer une plainte. Les femmes ont d'attendrissantes pudeurs... Au sein des plus aveugles transports, le moindre bruit, un froissement, un craquement les alerte... L'effroi d'�tre surprise, de trahir leur abandon. Oui, d'�tranges, de fuyantes, de difficiles cr�atures, mais quelle ivresse de les captiver, de les ravir � elles-m�mes et de les faire aborder, mourantes, aux rives interdites. Pr�s de celle-ci il connaissait d'indescriptibles sensations, car elle lui rendait au centuple ce qu'il pouvait lui prodiguer. Et Ang�lique voulant demander gr�ce, et ne le voulant pas car il savait comment l'atteindre de toutes parts et qu'elle �tait sans d�fense devant sa science amoureuse, s'alliait enfin de tout son �tre au profond et puissant mouvement de l'amour qui les entra�nait tous deux vers les sommets de leur joie commune. Elle l'adorait, tout � la promesse qui montait en elle et dont il r�clamait maintenant l'accomplissement. Il ne la m�nageait plus, car ils ressentaient tous deux autant de h�te et de passion � atteindre l'�le enchant�e. Pouss�s par le flot violent et irr�sistible, ils �taient deux et seuls � aborder les rivages, et, enlac�s, ils s'�chou�rent ensemble sur des sables d'or, lui, soudain agressif, dans la tension du supr�me assaut, elle, s'affaissant, s'alanguissant dans une lib�ration ultime, d�licieuse, d�lirante...</p><p>Et ils s'�tonnaient en ouvrant les yeux qu'il n'y e�t pas de sables d'or et de mer bleue... Cyth�re... Patrie des amants... Sous tous les cieux on peut la rejoindre... Peyrac se redressa sur un coude�; Ang�lique demeurait absente avec une expression r�veuse sur ses traits et les lueurs d�clinantes du feu allumaient un reflet sous ses paupi�res demi-closes. Il la vit l�cher dans un r�flexe machinal le revers de sa main qu'elle avait mordue tout � l'heure, et ce geste animal l'�mut de nouveau.</p><p>L'homme veut faire de la femme une p�cheresse ou un ange. La p�cheresse pour s'en distraire, l'ange pour en �tre aim� avec un inalt�rable d�vouement. Mais la femme �ternelle d�joue ses plans, car pour elle il n'y a pas de p�ch�, ni de saintet�. Elle est �ve. Il enroula ses longs cheveux autour de son cou et posa sa main sur son ventre ti�de. Cette nuit porterait peut-�tre un fruit nouveau...</p><p>S'il avait �t� imprudent il ne se le reprocherait pas. On ne peut toujours se montrer prudent quand il s'agit de sauver quelque chose d'essentiel entre deux c�urs, et elle-m�me le lui avait demand� de si troublante fa�on � l'instant d�cisif.</p><p>��Et alors, ces sauvagesses�? dit Peyrac � mi-voix.</p><p>Elle sursauta, rit doucement et, tournant la t�te vers lui en un mouvement languissant et soumis�:</p><p>��Comment ai-je pu croire cela de vous�? Je ne sais plus...</p><p>��Petite niaise, peut-on vous berner si facilement quand il s'agit du c�ur�? Vous �tes all�e jusqu'� vous en tourmenter�!... �tes-vous donc si peu s�re de votre puissance sur moi�?... Vraiment, que voulez-vous que j'aie affaire de sauvagesses�?... Je ne nie pas que ces petites couleuvres malodorantes peuvent avoir, � l'occasion, leur agr�ment... Mais en quoi peuvent-elles m'attirer alors que je vous ai�?... Ma parole, me prenez-vous pour le dieu Pan ou l'un de ses acolytes au pied fourchu�? O� et quand voulez-vous donc que je trouve le temps de faire l'amour, avec quelqu'un d'autre que vous�?... Dieu que les femmes sont sottes�!...</p><p>*****</p><p>L'aube �tait encore lointaine lorsque le comte de Peyrac se leva sans bruit. Il se v�tit, ceignit son �p�e, alluma une lanterne sourde et, se glissant hors de la pi�ce, traversa la grande salle, gagna le r�duit o� dormait l'Italien Porguani. Apr�s un rapide conciliabule � voix basse, il revint dans la salle commune, souleva quelques-uns des rideaux et pans de fourrure derri�re lesquels ses compagnons sommeillaient lourdement. Ayant trouv� celui qu'il cherchait, il le secoua doucement pour l'�veiller. Florimond ouvrit un �il et vit � la lueur de la lanterne le visage de son p�re qui lui souriait amicalement.</p><p>��L�ve-toi, fils, dit le comte, et accompagne-moi. Je veux t'apprendre ce qu'est une dette d'honneur.</p></section><section><p><strong>Chapitre 19</strong></p><p>Ang�lique s'�tira longuement, surprise que le jour succ�d�t si subitement au soir. Elle avait dormi d'une traite.</p><p>Une ind�finissable all�gresse flottait au fond de son esprit embrum� et engourdissait ses membres.</p><p>Elle se souvint. Il y avait eu le doute, la peur, les pens�es noires, la d�tresse, et puis tout cela s'�vanouissant dans les bras de Joffrey de Peyrac. Il avait refus� de la laisser se d�battre seule, il l'avait contrainte � se r�fugier en lui, et c'�tait merveilleux... La main d'Ang�lique lui faisait mal. Elle l'examina avec �tonnement, y vit une meurtrissure et se rappela. Elle l'avait mordue pour �touffer ses plaintes dans l'amour. Alors, riant � demi, elle se lova sous les fourrures. Blottie dans leur ti�deur, elle se rem�morait certains gestes, certains mots de la nuit. Ces gestes qu'on Fait, ces paroles que l'on prononce sans presque les entendre dans le myst�re de l'ombre et l'effervescence du plaisir et dont on rougit ensuite...</p><p>Que lui avait-il dit cette nuit�?... ��Je suis si bien en toi... J'y resterais ma vie...��</p><p>Et, � s'en souvenir, elle souriait, et sa main caressait la place vide � ses c�t�s, o� il avait repos�.</p><p>Ainsi, dans la vie des couples, des nuits de pourpre et d'or jalonnent-elles leurs destins, et ces nuits les marquent en secret, avec parfois plus d'intensit� que les bruyants �v�nements des jours.</p><p>*****</p><p>Lorsque Ang�lique, pleine de remords d'assumer plus tard que de coutume ses t�ches m�nag�res, rejoignit ses compagnes dans la salle commune, elle apprit par leur conversation que M. d� Peyrac avait quitt� le fort, t�t le matin, accompagn� de Florimond, Ils avaient chauss� leurs raquettes et s'�taient charg�s de vivres en pr�vision d'un assez long parcours.</p><p>��A-t-il dit dans quelle direction ils se dirigeaient�? demanda Ang�lique surprise d'une d�cision qu'il ne lui avait laiss� en rien pressentir.</p><p>Mme Jonas secoua la t�te. Malgr� ses d�n�gations, Ang�lique eut l'impression que la bonne dame soup�onnait le but de cette exp�dition inattendue. Elle d�tournait les yeux et jetait des regards entendus � sa ni�ce.</p><p>Ang�lique alla interroger le signor Porguani. Il n'en savait gu�re plus long que les autres. M. de Peyrac �tait venu le trouver de grand matin pour l'avertir qu'il s'absentait quelques jours, malgr� la rigueur du froid.</p><p>��Il ne vous a rien dit de plus�? s'�cria Ang�lique, alarm�e.</p><p>��Non, il m'a seulement demand� de lui pr�ter mon �p�e... Elle se sentit p�lir. Elle fixa le gentilhomme italien. Puis s'�loigna, sans insister. Chacun se remit � ses travaux et la journ�e s'�coula comme tous les autres jours de ce paisible et dur hiver. Personne ne s'entretenait du d�part de M. de Peyrac.</p></section><section><p><strong>Chapitre 20</strong></p><p>La poursuite que le comte de Peyrac et son fils avaient entreprise exigeait de leur part un effort double car Pont-Briand, qui les pr�c�dait d'un demi-jour, se h�tait lui-m�me. Ils commenc�rent � marcher une partie des nuits, dans un air si glac� qu'il avait la duret� du m�tal et les �treignait jusqu'� l'oppression. Ils s'arr�taient � l'heure o� la lune commen�ait � d�cro�tre, se r�chauffaient dans une cabane de fortune, dormaient quelques heures et repartaient avec le lever du soleil. Par gr�ce, la neige restait dure et le temps stable. Les �toiles scintillaient avec une acuit� particuli�re et, s'aidant de son sextant, le comte s'�tait par deux fois enhardi � abandonner la piste trac�e par ceux qui les pr�c�daient et � couper par une autre voie qui lui faisait gagner plusieurs heures. Il poss�dait de la r�gion des relev�s tr�s pr�cis faits par ses hommes ou par lui-m�me au cours de l'ann�e pr�c�dente�; il connaissait par c�ur les cartes �tablies d'apr�s ces donn�es, avait recueilli des Indiens et des coureurs de bois tous les renseignements n�cessaires concernant les pistes, les portages, les passages accessibles.</p><p>Tant au cours de l'hiver qu'au temps du d�gel, l'importance de cette �tude cartographique � laquelle Florimond, qui maniait fort bien la plume, le pinceau et les mesures, avait particip�, expliquait l'apparente imprudence avec laquelle tous deux, nouveaux venus dans le pays, s'�taient pourtant lanc�s dans une course qui, � une telle �poque de l'ann�e, pouvait �tre consid�r�e comme une folie.</p><p>Le relief � la fois tourment� et monotone du pays trompeur sous le maquillage uniforme des neiges et des glaces, ses pi�ges multiples et ses rares complaisances, tout cela �tait inscrit sans erreur dans sa m�moire et dans celle de son jeune fils. Florimond n'avait cependant pas �t� sans inqui�tude lorsque, d�laissant la piste visible au clair de tune et qui traversait sans encombre une large plaine, le comte avait d�cid� de couper par le plateau qui formait �peron au travers de cette plaine, �vitant ainsi un long d�tour. Le plateau �tait coup� de failles profondes, dissimul�es sous des arbres surcharg�s de neige, o� l'on risquait de tomber. Mais lorsque, � l'aube, en se laissant glisser des contreforts, ils avaient retrouv� le bivouac du lieutenant et du Huron, o� des braises encore chaudes t�moignaient que ceux-ci venaient � peine de le quitter, Florimond avait repouss� en arri�re son bonnet fourr� en poussant un sifflement admiratif.</p><p>��P�re, je t'avoue que j'ai craint par instants que nous ne nous soyons �gar�s.</p><p>��Et pourquoi donc�? N'as-tu pas �tabli toi-m�me l'existence de ce raccourci�? Mon fils, ne doute jamais des chiffres ni des �toiles... Ce sont m�me les seules choses qui ne d��oivent jamais...</p><p>Apr�s un peu de repos, ils repartirent. Ils parlaient peu, conservant leurs forces pour l'effort intense que repr�sentait la longue marche, avec aux pieds les raquettes de corde, assez encombrantes et qui faisaient de chaque pas une difficult�, insuffisantes cependant pour les maintenir toujours � la surface de la neige molle ou poudreuse. Il fallait alors s'extraire en levant haut le genou, et sentir, au pas suivant, la neige c�der encore sous leur poids. Florimond grommelait, disait qu'il fallait inventer une nouvelle fa�on de marcher dans la neige. La vision que lui offrait son p�re avan�ant d'un pas s�r et infatigable n'�tait pas sans ressembler vivement � celle que devait avoir de lui � l'instant m�me le lieutenant de Pont-Briand. Silhouette sombre et implacable de justicier, il allait de l'avant sans manifester aucune lassitude, et donnait l'impression qu'en effet la nature f�roce, reconnaissant un ma�tre, s'effa�ait et se couchait � ses pieds. Cette for�t qui de loin paraissait infranchissable, voici qu'on la laissait derri�re soi, cette plaine qu'on ne croyait pas pouvoir atteindre, voici qu'on la traversait et qu'on arrivait � ses confins.</p><p>Les muscles de Florimond lui faisaient mal. Lui qui se croyait jeune et fort, il s'apercevait qu'il avait des bras de mauviette lorsqu'il lui fallait r�it�rer dix fois de suite en vingt minutes l'effort n�cessaire pour se hisser hors d'une cong�re en se cramponnant aux branches des sapins. C'�tait la faute de tout ce temps qu'il avait perdu � apprendre l'h�breu et le latin dans cette caverne � pri�res de Harvard. De quoi perdre tout entra�nement et la facult� de bouger dans un pays de glace. C'�tait aussi parce que son p�re se comportait comme une machine � broyer I espace, et si Florimond, dans son arrogante adolescence, avait jamais dout� de l'endurance d'un homme comme Peyrac, ses inqui�tudes �taient aujourd'hui balay�es.</p><p>��Il me m�ne � la mort, songeait-il inquiet.. S'il continue, je vais �tre oblig� de d�clarer forfait.��</p><p>Il supputait combien de temps son amour-propre lui permettrait de tenir sans avouer sa fatigue, se donnait des d�lais et se r�jouissait lorsque l'ordre de Peyrac�: ��Faisons halte un instant��, lui parvenait une demi-minute avant qu'il ne s'�croul�t sur les genoux. Il pouvait alors s'offrir le luxe de dire avec d�sinvolture, d'une voix un peu essouffl�e�:</p><p>��Est-ce n�cessaire, p�re�? Si vous le d�sirez je peux tr�s bien... marcher... encore un peu...</p><p>Peyrac secouait n�gativement la t�te et reprenait souffle en silence, avec une sorte de concentration int�rieure, et Florimond s'effor�ait de l'imiter. � vrai dire, tout au long de cette course, le comte ne se soucia gu�re de la performance qu'il accomplissait. D'une r�sistance � toute �preuve qu'il avait d�j� prouv�e en maintes circonstances, la volont� farouche qu'il avait de rejoindre son rival l'aidait beaucoup � franchir, comme en se jouant, les plus dures �tapes.</p><p>� la ressemblance de celui qu'il pourchassait, l'image d'Ang�lique ne quittait pas son esprit. Elle animait l'�lan de sa course, allumait en son c�ur un feu qui paraissait le rendre m�me insensible aux morsures du froid. Et les pens�es qui s'entrecroisaient dans sa t�te occupaient si bien son temps qu'il franchissait vall�es et montagnes sans en avoir presque conscience. Le visage d'Ang�lique brillait en lui et il le contemplait en y d�couvrant sans cesse des charmes nouveaux. � peine avait-il quitt� sa femme qu'elle lui �tait plus que jamais pr�sente. � peine s'�teignaient les �chos assourdis de leurs joies voluptueuses que la seule �vocation de son �tre endormi, tel qu'il l'avait abandonn� au matin dans l'aube froide, la t�te renvers�e en arri�re et les yeux clos, �veillait en lui de nouvelles convoitises. Tel �tait encore l'un des pouvoirs d'Ang�lique. De savoir si bien apaiser et ravir les sens d'un homme �pris et pourtant de ne le rassasier jamais, au point qu'� peine s'�tait-on �loign� d'elle le d�sir et la langueur de se retrouver � ses c�t�s, de la contempler, de la toucher et de l'�treindre de nouveau, revenaient br�ler le sang. Elle �tait neuve chaque fois, ne trompait jamais l'attente, ne d�cevait pas. Et chaque fois, c'�tait comme une d�couverte qui laissait le corps heureux et vraiment enchant�. Plus il avait licence d'user d'elle au cours des nuits, moins il pouvait se passer de ce plaisir.</p><p>Plus il avait l'occasion de l'approcher, en l'existence quotidienne du fort qu'ils partageaient �troitement, o� il pouvait la regarder vivre sans fard ni dissimulation, et plus l'emprise qu'elle prenait sur lui, par la s�duction de toute sa personne, s'affirmait. Et il s'en �tonnait car il s'�tait attendu � ce qu'elle le d���t.</p><p>N'y avait-il pas de quoi se pencher avec un brin de m�fiance sur le myst�re d'un tel pouvoir�?... De quelle ruse secr�te, de quels dons des f�es re�us � son berceau, de quelles puissances acquises par des magies qu'elle ne trahissait pas, �tait-elle habit�e�?</p><p>Voici qu'il se mettait � discuter comme les hommes de son temps si fortement tent�s de s'en remettre au miracle pour d�couvrir le secret de ce qui les �tonne. D�s le premier instant o� elle avait pos� le pied sur le sol des Am�riques, toutes sortes de choses avaient pris une ampleur nouvelle. Et les Canadiens voyaient d�j� en elle s'incarner la vision d�moniaque qui les effrayait�: une femme s'�levant au-dessus de l'Acadie pour causer sa perte... Bien qu'il voul�t s'en d�fendre, Joffrey de Peyrac �tait tent� de reconna�tre en cette Ang�lique qu'il avait retrouv�e apr�s quinze ans d'absence de surprenants pouvoirs. Si lui-m�me en arrivait l�, il admettait, regardant la r�alit� en face, qu'en ces contr�s arides, o� l'on per�oit avec plus d'acuit� les grands courants primitifs et naturels une telle figure de femme, parce que dou�e de qualit�s exceptionnelles, s'impose, d�s son apparition, comme un �tre inqui�tant, vite suspect, jusqu'� devenir mythe et l�gende. Ph�nom�ne coutumier � un pays de mirages o� d'incroyables manifestations se multiplient�: �tincelles cr�pitantes, sans qu'on puisse en d�terminer l'origine, courant sur le corps et les v�tements et y provoquant des chocs douloureux, draperies color�es se d�ployant dans le ciel en feu d'artifice inexplicable, soleils suspendus dans les t�n�bres, demeurant l� de longues heures pour subitement se fondre � une vitesse insens�e dans l'obscurit� du firmament... Les Canadiens y voyaient l'apparition de canots en flammes, transportant les �mes de leurs morts, coureurs de bois ou missionnaires, tortur�s par les Iroquois�; les Anglais puritains y voyaient la pr�sence d'une plan�te annon�ant de terribles ch�timents pour leurs p�ch�s et ils se mettaient � je�ner et � prier...</p><p>Sur un tel continent, brutal, aust�re, o� l'on recevait toute v�rit� sans m�nagement, il �tait naturel, in�vitable, que le rayonnement d'Ang�lique entra�n�t un mouvement passionnel irr�sistible. Il �tait naturel, se dit-il, que, d�s son joli pied pos� sur le rivage, l'on parl�t d'elle, de la Nouvelle-Angleterre � Qu�bec et des grands lacs de l'Ouest aux �les du golfe Saint-Laurent, � l'est, et pourquoi pas, de la vall�e des Mohawks chez les Iroquois, jusqu'aux Nipissing et Nadessioux des rives glac�es de la baie Saint-James. Mais s'il comprenait les raisons de ce comportement impulsif, il ne s'en dissimulait pas les dangers. Aux difficult�s de son entreprise dans le Nouveau-Monde s'ajouterait maintenant un conflit tr�s particulier et qui avait Ang�lique pour centre.</p><p>Et, avec la lucidit� d'un c�ur �pris, il avait compris aussit�t que la venue du lieutenant de Pont-Briand � Wapassou �tait le r�sultat d'un complot, informul� encore peut-�tre, mais d'une beaucoup plus grande importance que la cons�quence d'une passion amoureuse isol�e. Pont-Briand risquant follement sa chance, ce n'�tait qu'une escarmouche, un pr�texte, l'avant-garde de quelque chose de plus puissant, de plus hostile, qui, en s'attaquant � l'aura privil�gi�e de sa femme, cherchait � l'abattre, lui, � travers elle...</p><p>En la pla�ant � ses c�t�s, il l'avait expos�e aux fl�ches. Il l'avait r�v�l�e, et c'�tait sans doute � un monde qui n'�tait pas pr�t pour cette r�v�lation et s'efforcerait de la rejeter � tout prix. D�s l'instant o�, prenant sa main, il avait dit aux �tres rassembl�s sur la plage de Gouldsboro�:</p><p>��Je vous pr�sente ma femme, la comtesse de Peyrac��, il l'avait fait sortir de l'ombre, o� seule, avec des ruses de petite b�te pourchass�e, elle essayait de passer inaper�ue, il l'avait de nouveau expos�e aux regards et ce ne pourrait �tre que des regards d'amour ou de haine, car elle ne laissait personne indiff�rent.</p><p>Peyrac se surprenait � regarder autour de lui l'immobilit� blanche, la nature glac�e et inhumaine, comme s'il y voyait s'assembler des ennemis aux visages encore dissimul�s mais implacables. En allant ainsi de l'avant, il tombait dans le pi�ge de l'ennemi, il faisait ce qu'on attendait qu'il r�t, mais rien ne pouvait le retenir car, au sein de ces menaces, il y avait une femme qui �tait la sienne par des droits imprescriptibles, une femme dont il savait seul qu'elle �tait fragile, une femme dans toute la vuln�rabilit� de son sexe et qu'il se devait de d�fendre farouchement et de fa�on intraitable...</p><p>��P�re�! P�re�!</p><p>��Quoi donc�?...</p><p>��Rien, disait Florimond, h�b�t� de fatigue.</p><p>Devant la face que le comte tournait vers lui, o� le regard avait la duret� d'une lame ac�r�e, le pauvre gar�on ne pouvait trouver le courage d'avouer que ses pieds �taient de plomb. Son p�re �tait le seul �tre devant lequel il perdait parfois contenance. Et, en m�me temps, il ne pouvait s'emp�cher d'admirer sur l'�clat d'un ciel sombre au couchant nuageux, gris et or, l'homme gigantesque, aux tempes argent�es, au visage marqu� de cicatrices et parfois impressionnant, qu'il �tait parti chercher au-del� des Oc�ans et qui ne l'avait pas d��u�: son p�re.</p><p>Le comte de Peyrac reprit sa route, indiff�rent aux difficult�s de la marche. Il se contentait de les surmonter par les r�flexes de son corps entra�n� aux pires fatigues, et sa pens�e reprenait son monologue int�rieur�: qui �tait ce ��on�� qui s'attaquerait � lui et � elle�? Il ne savait pas encore. S'agissait-il d'une sombre conjuration mat�rielle ou au contraire spirituelle, de la d�fense d'une id�e, d'une mystique, ou d'int�r�ts sordides, d'un mouvement de foule ou de la vindicte d'un seul individu qui symboliserait tous les autres�?... Ce qui �tait certain, c'est que la pr�sence d'Ang�lique, qui avait ajout� � leurs forces mutuelles, les avait aussi d�sign�s � des forces destructives, qui parfois restent endormies et neutres, mais qu'une provocation excessive, soudain, r�veille dans leur f�rocit�. Or, Ang�lique n'�tait-elle pas, � elle seule, si belle, si vivante, une provocation, un d�fi�?... Si lui-m�me pouvait, par la ruse, donner le change, il savait que, pour elle, on voudrait sa perte, sa destruction... C'�tait un peu comme s'il avait �t� ��l'Autre�� et devinait ses pens�es... Il s'arr�ta. Et Florimond en profita pour souffler, en s'�pongeant. Les sourcils fronc�s, Peyrac contemplait au fond de lui ce qu'il venait de d�couvrir. Ang�lique, en abordant le Nouveau Monde, avait �veill� contre elle un ennemi tr�s puissant.</p><p>��C'est bon, fit-il entre ses dents. Nous verrons.</p><p>Les mots ne franchissaient pas ses l�vres car, raidies de froid, elles bougeaient � peine.</p></section><section><p><strong>Chapitre 21</strong></p><p>Ils trouv�rent encore ce soir-l� un abri utilis� par Pont-Briand. Sous l'�paisse retomb�e des branches d'un pin, prot�g� par des remparts de neige souffl�e, le sol � peine humide �tait de mousse s�che, de terre et d'aiguilles de pin et gardait les traces noires d'un feu. Des branches de conif�res �taient jet�es au sol en �pais tapis. D'autres, ajout�es � celles qui formaient vo�te au-dessus de l'emplacement pr�serv�, composaient un entrelacement serr� et particuli�rement herm�tique � travers lequel la fum�e du feu qu'ils allum�rent eut de la peine � se frayer un passage. Peyrac agrandit de son coutelas l'ouverture, tandis que Florimond se pelotonnait au sol en toussant et pleurant, suffoqu�. Il n'avait pas encore acquis l'endurance des Indiens dont les yeux supportent sans dommage la corrosive et habituelle pr�sence de la fum�e qui, en �t�, les prot�ge des moustiques et des maringouins. Mais, au bout de quelque temps, le feu fut clair et haut, dans cet abri naturel que leur offrait la for�t. Les branches ne risquaient pas de prendre feu � cause de la neige amoncel�e au-dehors. Seules quelques aiguilles roussissaient et cr�pitaient alentour de l'orifice d'appel d'air que par instants l�chaient les flammes et r�pandaient une odeur basalmique. Il y avait juste la place pour se tenir � deux assis, les pieds dans le feu, ou couch�s en rond, la t�te pos�e sur les sacs, chacun d'un c�t� du foyer. Assez rapidement, une bonne chaleur r�gna et Florimond cessa de claquer des dents, de grommeler et de se moucher. La circulation, en revenant dans ses extr�mit�s glac�es, lui causa de vives souffrances, mais il se retint de grimacer, car l�, c'�tait une vraie douleur, et il aurait �t� indigne de se plaindre de la part d'un coureur de bois qui doit se pr�parer � subir un jour la torture de la main des Iroquois. Le comte avait pos� sur les charbons un petit r�cipient de fonte contenant de la neige. L'eau vint rapidement � �bullition. Apr�s y avoir fait infuser des fruits d'�glantier, il y ajouta une bonne rasade de rhum, qu'en habitu� des Cara�bes il pr�f�rait � l'eau-de-vie, et quelques morceaux de sucre candi. Au seul parfum de la boisson br�lante, Florimond ressuscita, et, apr�s avoir bu, il se sentit tr�s euphorique. En silence, le p�re et le fils d�vor�rent des morceaux de galette de ma�s avec, � r�gal, des tranches de lard et de viande fum�e. Puis des fruits s�ches, de ces baies acidul�es qu'Ang�lique distribuait parfois avec autant de solennit� que s'il se f�t agi de p�pites d'or. De temps en temps, une grosse goutte d'eau tombait avec un bruit mat sur leurs �pais v�tements. C'�taient quelques morceaux de glace, accroch�s aux aiguilles du pin au-dessus d'eux et qui fondaient doucement � la chaleur du feu.</p><p>La difficult� �tait de garder assez de bois � l'int�rieur de cet abri pour alimenter sans cesse la flamme n�cessaire. De quelques coups de hachette, Florimond avait coup� un fagot, pris aux branches basses des arbres alentour. Florimond se disait que parfois, au temps o� il r�vait � son p�re en �coutant les r�cits du vieux Pascalou, � l'h�tel du Beautreillis2, il avait senti ce p�re plus proche de lui que devant l'homme lui-m�me, retrouv�. Pourtant, la rencontre qu'il en avait faite quelques ann�es plus t�t �tait tr�s semblable au r�ve. Il avait trouv� en Nouvelle-Angleterre un homme de mer, un grand seigneur et un savant qui lui communiquerait sa science � laquelle il aspirait, bien plus que son c�ur n'appelait � l'affection paternelle. Lorsque les j�suites chez lesquels il avait �t� pensionnaire un temps, pr�s de Paris, accueillaient plus que froidement les mirifiques inventions de sire Florimond, celui-ci se consolait en se disant�: ��Mon p�re est bien plus savant que tous ces... imb�ciles pour lesquels seule la scolastique compte, non les faits observ�s��, et c'�tait vrai. S'il lui arrivait, maintenant que son p�re �tait devant lui vivant, de demeurer comme paralys� et muet de confusion, lui, Florimond qui avait convers� famili�rement avec le roi Louis XIV et trait� de haut de si �minents professeurs, c'�tait qu'il se trouvait en v�rit� subjugu� par la personnalit� transcendante de ce p�re dont il d�couvrait un peu plus chaque jour le savoir, l'exp�rience et jusqu'� l'endurance physique exceptionnelle. Joffrey de Peyrac sentait que son fils le consid�rait moins comme un p�re que comme un ma�tre. Florimond, lorsqu'il �tait parti � sa recherche, atteignait ses quatorze ans. Il commen�ait � sentir le besoin d'un magister qu'il p�t suivre avec confiance et ne d�couvrant parmi ceux qu'on lui d�signait que sophisme et l�chet�, faux-fuyant, ignorance et superstition, il les avait fuis.</p><p>Lorsqu'il se penchait vers Florimond, le comte de Peyrac avait l'impression de contempler l'image m�me de sa propre jeunesse, comme en un miroir fid�le. Il reconnaissait en lui l'admirable �go�sme des amoureux de la Science et de l'Aventure, qui les rend insensibles � tout ce qui n'est pas la satisfaction d�vorante de leur passion. Il se souvenait comment il �tait parti � quinze ans, boitant et s'attirant les quolibets pour sa laideur et sa d�marche bancale, faire le tour de la terre. S'�tait-il alors souci� un seul instant de la m�re qu'il laissait derri�re lui et qui le regardait s'�loigner, lui le fils unique qu'elle avait arrach� � la mort�?... Florimond �tait de son esp�ce. Il poss�dait la m�me d�sinvolture sentimentale. Elle lui permettrait d'atteindre les buts qu'il se fixerait sans se laisser distraire. On ne l'e�t vraiment bless� � mort qu'en refusant le savoir � son avidit�. Il r�clamait la satisfaction de l'esprit beaucoup plus que celle du c�ur.</p><p>Peyrac, en m�ditant sur le caract�re de son fils, pensait que, devenu homme, lorsqu'il se serait �loign� d�finitivement des siens, il risquait de se montrer parfois insensible et m�me dur. Avec d'autant plus de morgue qu'il n'aurait pas � surmonter le handicap paternel d'un visage et d'une tournure disgraci�s. Sa beaut� lui faciliterait bien des choses...</p><p>��P�re, dit Florimond � mi-voix, tu es beaucoup plus fort que moi, tu sais�? Comment as-tu acquis une telle endurance�?</p><p>��Par une longue vie, mon fils, o� je n'ai gu�re eu le temps de laisser mes muscles se rouiller.</p><p>��Voil� o� le b�t me blesse, s'�cria Florimond. Comment s'entra�ner � la marche et � la course, dans ce Boston o� notre seule distraction consistait � se pencher sur les livres d'h�breu�?</p><p>��Regrettes-tu la science acquise en ces quelques mois d'internat�?</p><p>��� vrai dire... non, j'ai pu lire l'Exode, dans le texte, et j'ai beaucoup progress�, en grec, en �tudiant Platon.</p><p>��Parfait�! Dans l'internat qui s'ouvre pour vous sous ma juridiction, vous aurez l'occasion de fortifier vos corps ainsi que vos esprits. Aujourd'hui te plains-tu que l'entra�nement ait �t� trop doux�?</p><p>��Ah non, s'exclama Florimond qui se sentait courbatur� des pieds � la t�te.</p><p>Le comte s'�tendit de l'autre c�t� du feu appuy� sur son havresac. Autour d'eux, la for�t les entourait d'un silence glac�, ponctu� de mille bruits secs qu'on ne s'expliquait pas et qui faisaient sursauter.</p><p>��Tu es plus fort que moi, p�re, r�p�ta Florimond.</p><p>Ces derniers jours avaient �t� une le�on pour sa vanit� facilement satisfaite.</p><p>��Pas en tout, mon gar�on. Ton c�ur � toi est net, serein. Ton insensibilit� te prot�ge comme une armure et elle te permettra d'entreprendre certaines choses que, moi, je ne peux plus affronter car mon c�ur, � moi, est encha�n�.</p><p>��Est-ce dire que l'amour affaiblit�? demanda Florimond.</p><p>��Non, mais �tre responsable d'autres vies que la sienne entrave terriblement la libert� ou ce que nous appelons libert� au printemps de nos vies. Vois-tu, l'amour, comme toute connaissance nouvelle, enrichit, mais il est �crit dans la Bible�: ��Accro�tre sa science, c'est accro�tre sa peine.�� Ne sois pas impatient de tout poss�der, Florimond. Mais ne renonce � rien de ce que peut t'offrir l'existence, par peur d'en souffrir. La folie, c'est de vouloir tout poss�der � la fois. Le jeu de l'existence, c'est de remplacer une force par une autre. La jeunesse est libre, soit, mais l'adulte est capable d'aimer, et c'est un sentiment merveilleux.</p><p>��Penses-tu que je conna�trai ces joies�?</p><p>��Quelles joies�?</p><p>��L'amour dont tu parles.</p><p>��Il se m�rite, mon fils, et il se paye.</p><p>��Je m'en doute... Et il se fait m�me payer aux autres, dit Florimond en frottant ses tibias endoloris.</p><p>Le comte de Peyrac rit de bon c�ur. Avec Florimond, ils se comprenaient toujours � demi-mot. Florimond rit aussi et lui lan�a un regard complice.</p><p>��Tu es plus gai, p�re, depuis que tu as ramen� notre m�re parmi nous.</p><p>��Toi aussi, mon fils, tu es plus gai.</p><p>Ils se turent, pensant � des choses vagues o� passait le visage d'Ang�lique et qui peu � peu se cristallisaient autour de l'homme qu'ils poursuivaient et qui s'�tait introduit parmi eux, comme un loup pour leur faire offense.</p><p>��Sais-tu, p�re, qui me rappelle ce lieutenant de Pont-Briand, dit brusquement Florimond. En plus raffin�, en moins vulgaire, certes, mais de la m�me �toffe malgr� tout. Il ressemble, c'est affreux, au capitaine Montadour3.</p><p>��Qui �tait-ce ce capitaine Montadour�?</p><p>��Un ignoble porc qui gardait notre ch�teau avec ses soudards, par ordre du Roi, et qui insultait ma m�re par ses seuls regards. Combien de fois n'ai-je pas eu envie de lui crever la panse�! Mais je n'�tais qu'un enfant et je ne pouvais rien pour la d�fendre. Ils �taient beaucoup trop nombreux, ces soudards et beaucoup trop puissants... Le Roi, lui-m�me, voulait la perte de ma m�re et sa reddition...</p><p>Il se tut et rassembla autour de lui sa lourde casaque doubl�e de peau de loup qui lui tenait lieu de couverture. Son silence se prolongeant, Joffrey de Peyrac le crut endormi, mais le jeune gar�on reprit soudain�:</p><p>��Tu dis que mon c�ur est encore ferm�, insensible, mais l� tu te trompes, p�re.</p><p>��Vraiment�?... Serais-tu amoureux�?</p><p>��Pas dans le sens que tu l'entends. Mais j'ai dans le c�ur une blessure d'amour qui ne me laisse pas souvent en paix et depuis quelque temps une haine profonde me tourmente. Voil�! Je hais les hommes qui ont tu� mon petit fr�re Charles-Henri. Lui, je l'aimais...</p><p>Il se redressa sur un coude et ses yeux brillaient de fi�vre tandis qu'il penchait son visage en avant dans la clart� des flammes.</p><p>��En effet, je me trompais, pensa le comte, son c�ur vit.��</p><p>Florimond expliqua.</p><p>��C'�tait mon demi-fr�re, le fils que ma m�re a eu du mar�chal du Plessis-Belli�re.</p><p>��Je sais.</p><p>��C'�tait un enfant adorable et je l'aimais. Je suis s�r que c'est Montadour qui, de sa main, l'a �gorg� pour se venger de ma m�re qui le repoussait. Un homme � la ressemblance de Pont-Briand qui se pavanait il y a quelques jours encore, satisfait de sa belle prestance, de son sourire jovial... Tout � fait la m�me suffisance�!... Et quand je pense � Montadour, je me prends � ha�r tous les Fran�ais re�tres et paillards, et leurs sourires si contents d'eux-m�mes. Pourtant je suis fran�ais aussi. Parfois j'en veux � ma m�re de m'avoir emp�ch� d'emmener sur mon cheval mon petit fr�re�: je l'aurais sauv�. Il est vrai qu'il �tait si petit. Aurais-je pu le pr�server de tout�? Lorsque je repense � ces choses, c'est l� que je vois que je n'�tais qu'un enfant... Je ne le croyais pas � ce moment-l�, mais je n'�tais qu'un enfant aux mains nues... malgr� mon �p�e. Et ma m�re �tait plus d�sarm�e encore. Je ne pouvais rien faire pour la d�fendre, la soustraire � la l�chet� de ses tourmenteurs. Je n'ai pu que partir � ta recherche. Maintenant, je t'ai trouv� et nous sommes forts tous les deux, toi, son mari, moi, son fils. Mais il est trop tard, ils ont eu le temps d'achever leur �uvre de l�chet�. Rien ne pourra ressusciter le petit Charles-Henri...</p><p>��Si, un jour, il ressuscitera un peu pour toi.</p><p>��Que veux-tu dire�?</p><p>��Le jour o� tu auras toi-m�me un fils.</p><p>Florimond fixa son p�re avec surprise puis poussa un soupir.</p><p>��C est vrai�! Tu as raison de me parler ainsi, merci, p�re�!</p><p>Il ferma les yeux et parut las. Pendant toute cette �vocation, il avait parl� � phrases br�ves et lentes. Comme s'il d�couvrait au fur et � mesure des v�rit�s qu'il n'avait pas encore regard�es en face. Et pour le comte aussi, c'�tait un coin du voile myst�rieux qui se d�chirait sur l'existence inconnue et douloureuse qu'Ang�lique avait v�cue loin de lui. Elle ne parlait jamais du petit Charles-Henri. Par tact envers lui, par crainte aussi peut-�tre. Mais son c�ur de m�re saignait-il moins que celui de Florimond�?...</p><p>La honte, la douleur, l'impuissance br�laient dans le c�ur de l'adolescent et Joffrey de Peyrac sentit que tous deux, p�re et fils, �prouvaient la m�me col�re d'homme bafou� qui l'habitait depuis qu'il avait quitt� le fort de Wapassou � la poursuite de Pont-Briand. Ce ressentiment �tait presque de la m�me nature d'amour bless� et plongeait aux m�mes sources anciennes et br�lantes d'un pass� o� tous deux, l'enfant et l'homme, avaient �t� rejet�s, trahis et vaincus. Il se pencha vers son fils afin d'all�ger le poids insupportable � ce c�ur juv�nile et de le d�tourner de l'amertume vers l'action.</p><p>��On ne peut toujours �chapper � la dure loi des �preuves et des d�faites, mon gar�on, lui dit-il. Mais la roue tourne. Maintenant, tu viens de le dire toi-m�me, nous sommes forts tous les deux et r�unis. Maintenant, le temps de la vengeance est enfin venu pour toi et pour moi, mon fils... Nous pouvons enfin r�pondre aux insultes, d�fendre la faiblesse, rendre les coups re�us. Demain, en tuant cet homme, nous vengerons Charles-Henri, nous vengerons ta m�re bafou�e�; demain, en le tuant, nous tuerons Montadour...</p></section><section><p><strong>Chapitre 22</strong></p><p>Ce fut aux abords du lac M�gantic que la rencontre eut lieu. En ces jours d'hiver, nul cri humain ne peut se faire entendre, qui ne soit aussit�t englouti dans l'indiff�rence infinie de la plaine. Des arbres morts, au-dessus des eaux gel�es, sont autant de colonnes de pur cristal. Ces g�ants de glace peuplent seuls le royaume de lacs, de rivi�res, de chenaux et de mar�cages que la neige dissimule sous un trompeur tapis de velours blanc immacul�.</p><p>� l'�t�, � l'automne, de ce royaume des eaux s'�lanceront de nouveau vers le Sud les gentilshommes canadiens et leurs sauvages pour r�colter les scalps et les ��indulgences�� en Nouvelle-Angleterre, sauvant leurs �mes et leur commerce par le sang r�pandu des h�r�tiques. Le brun et transparent chemin d'eau de la Chaudi�re les aura conduits sans difficult� jusqu'ici. Avant de redescendre vers l'autre versant, ils feront halte et prieront, chanteront des cantiques avec leurs aum�niers autour d'immenses feux de camp. Aussi, lorsque le lieutenant de Pont-Briand, du haut d'un rocher, distingua la r�gion de M�gantic et sa d�solation p�le et miroitante, famili�re � ses yeux de Canadien, l'�tau qui lui serrait le c�ur se rel�cha et il respira mieux. Maintenant, son pays, sa terre de Canada, �tait proche. Ici maints souvenirs l'attendaient et il y avait peu de temps qu'il s'y �tait trouv� avec le comte de Lom�nie lorsqu'ils revenaient de cette d�sastreuse exp�dition au fort Katarunk. Oui, d�sastreuse, se r�p�ta-t-il avec force, car, en rencontrant les gens de Katarunk, il y avait perdu paix du c�ur.</p><p>Mais pour rien au monde il n'aurait voulu ne pas avoir v�cu cette rencontre. Le sentiment qu'il avait nourri depuis pour une femme unique avait enrichi sa vie de telle sorte que la pens�e qu'il allait en �tre priv� d�sormais l'accablait. Ne plus pouvoir r�ver d'elle, ne plus pouvoir la comparer � d'autres pour mieux jouir de son �clat, la contempler, l'adorer. Une inexplicable folie, en v�rit�, mais qui l'avait nourri. Il se r�p�tait ce mot, et sans laquelle il se sentait incapable de survivre car la vie sans elle perdait ses attraits. Il l'avait trop m�l�e � la sienne durant ces derniers mois. ��Je reviendrai, s'�criait-il, avec d�sespoir... Non je ne pourrai pas renoncer, jamais-jamais... C'est elle que je veux... Je ne peux pas mourir sans l'avoir poss�d�e... Si elle n'�tait pas pour moi, alors pourquoi a-t-elle crois� mon chemin�?...�� Et il se r�p�tait que sa chair avait la saveur des fruits m�rs, doux et savoureux, et qu'elle nourrissait l'�tre entier. Il se rem�morait sans cesse, moins l'instant o� il avait viol� sa bouche et dont il avait honte, que celui o� il avait repris conscience la t�te sur ses genoux contre son sein aux courbes maternelles. Plus encore que des gestes de consentement, l'attention apitoy�e qu'elle lui avait t�moign�e alors le bouleversait, le rendait faible et l'exaltait tour � tour. Il revoyait son regard chang�, doux et profond. Une indulgence pour lui dans son regard dont il s'�tait senti indigne, mais qui lui avait fait du bien, et sa voix prenante.</p><p>��Allons, voyons, que se passe-t-il...�? Vous n'�tes pas dans votre �tat normal, monsieur de Pont-Briand...�� Or, il savait que c'�tait vrai. Il s'en �tait aper�u au moment o� elle l'avait regard� de ses yeux merveilleux, mais qui semblaient lire au-del� de lui et avaient su pressentir autour de lui quelque chose d'anormal. Il avait compris qu'il �tait victime d'une volont� effrayante qui lui collait � la peau, dont il ne pouvait pas, par sa seule force, se d�barrasser. D'ailleurs, le mal fix� d'avance s'�tait accompli. Il avait, certes, jou� son r�le, mais il avait manqu� son but et maintenant il serait rejet� et abandonn� par tous. Il �tait parti en titubant, pour un instant d�barrass� par le choc sur la t�te de l'obsession de ses pens�es, mais tr�s vite l'effet obtenu s'�tait dissip� et, escort� de ses hantises habituelles, il avait continu� sa route. Il gardait d'elle plut�t une impression qu'une vision, comme la marche d'un elfe, � ses c�t�s, mais qui avait cess� d'�tre enti�rement sexuelle pour se muer en une pr�sence plus amicale, plus �th�r�e et plus pitoyable � sa d�tresse et parfois il s'adressait � elle, � mi-voix�:</p><p>��Vous, madame... Vous pourriez peut-�tre me sauver de celui qui me dirige et m'asservit. Vous pourriez peut-�tre m'aider � le repousser... Non, h�las�! C'est impossible. Il est plus fort que vous... Il poss�de l'esprit de Force... Nous n'y pouvons rien, n'est-ce pas�? Il est le plus fort de tous.</p><p>Parfois, il croyait distinguer les plis de la robe d'Ang�lique entre les ramures bleut�es des arbres. Mais ce n'�tait toujours qu'une forme floue et impr�cises. En revanche, le regard qu'il distinguait nettement n'�tait pas celui de la femme qu'il aimait. C'�tait un regard bleu, doux et souriant, mais m�le et implacable. La voix qu'il entendait �tait chaude, persuasive�: ��La femme sera pour vous��... Pont-Briand �clatait d'un rire strident qui se r�percutait � travers les for�ts p�trifi�es par le gel ou les vallons aux courbes p�les, et le Huron qui le suivait lui jetait un regard oblique de ses prunelles d'eau noire. Le lieutenant soliloquait � mi-voix avec des ricanements.</p><p>��Non, la femme ne sera jamais pour moi, mon p�re... et vous le saviez avant de m'envoyer, vous qui savez tout... Mon p�re�! Mais cela valait la peine d'�tre tent�, n'est-ce pas�? Et c'�tait aussi le moyen d'atteindre celui que vous vouliez supprimer�! Le moyen d'atteindre Peyrac au c�ur�!��</p><p>Il s'adressait au regard bleu�: Pourquoi vous, p�re�? Et pourquoi moi�? Il continuait � marmonner, en avan�ant de la d�marche lourde et cadenc�e de ses pieds chauss�s de raquettes.</p><p>Une autre peur continuait � se tapir au fond de lui au long de cette course insens�e. S'il s'�tait raisonn�, il aurait pu se dire que Peyrac ne le poursuivrait pas car il n'oserait se lancer � travers le pays en cette saison et il fallait y avoir beaucoup vagabond�, comme lui-m�me, pour l'oser. Mais quelque chose le persuadait que le comte de Peyrac �tait capable de tout, et il le voyait, alli� magiquement aux �l�ments, grande forme noire passant rapide, l� o� l'homme ordinaire se d�bat, accabl� et perdu d'avance.</p><p>Comment avait-il pu �tre assez fou, assez �gar� pour oser braver un tel homme�? Vraiment, il avait fallu avoir perdu l'entendement...</p><p>Et maintenant il �tait arriv� aux confins du Maine et il contemplait la r�gion d�sol�e de M�gantic. Il lui faudrait encore une ou deux longues semaines avant de rejoindre son fort, la s�curit�, les siens�!... Mais du soulagement qu'il �prouvait d'avoir franchi cette �tape, il reconnaissait implicitement que toutes les terres qui s'�tendaient derri�re lui au Sud des Appalaches appartenaient d�j� � celui qui avait dit�: ��Je ferai du Maine mon royaume.�� Il reconnaissait qu'il �tait parvenu aux fronti�res des territoires du comte de Peyrac. D�j� il acceptait que ces terres disput�es fussent sous l'influence du conqu�rant qui en avait forc� la virginit�, p�n�trant � cheval jusqu'au c�ur des for�ts et des lacs sauvages et s'y �tablissant pour y imposer sa loi et la prosp�rit�. Le fort de Wapassou, enfoui l�-bas, au c�ur des rocs noirs, c'�tait comme un navire de guerre qui y aurait jet� l'ancre. L'ancre crochait dur d�j�. On ne la d�tacherait pas facilement. Celui qui l'avait lanc�e n'�tait pas l� par hasard, mais savait ce qu'il faisait et ce qu'il voulait. C'�tait si vrai que, tout au long de sa route, Pont-Briand n'avait pu se distraire du sentiment qu'en parvenant � M�gantic il �chapperait � Peyrac, comme se trouvant hors de ses fronti�res. Maintenant, il y �tait. Encore quelques pas et il s'enfoncerait dans le brouillard scintillant de la plaine, il se perdrait parmi les ombres blanches, se dissimulerait, s'�vanouirait peu � peu aux regards et Peyrac ne pourrait plus le rejoindre. Fuyant toujours, il atteindrait le Saint-Laurent, il rencontrerait un fort de bois, puis quelques villages de pierres autour d'un clocher pointu, une ferme massive o� il entrerait pour manger au coin de l'�tre monumental une portion gargantuesque de porc sal� arros� de marc br�lant.</p><p>Il serait surtout � l'abri l�-bas, au Canada...</p><p>Mais il aurait perdu le plus pr�cieux de lui-m�me, son r�ve accroch�, effiloch�, aux branches aigu�s des arbres morts, d�chiquet� le long de la piste blanche... Il se secoua, s'�broua avec col�re, dispersant la neige autour de lui, comme un orignal que son poids a fait choir au fond d'une cong�re et qui ne peut plus se d�gager. Il se cramponnait � cette vision prosa�que d'une �cuelle d'orme remplie de soupe aux pois et de lard sal�, sur ses genoux, pr�s de la grande chemin�e. Mais cette sc�ne avait un go�t de fiel apr�s les f�licit�s entrevues. Car � Wapassou aussi il s'�tait assis pr�s du feu, devant une chaude et confortable soupe, un gobelet d'alcool au creux du poing, mais alors elle �tait l� � quelques pas, pench�e dans la lueur du feu, avec ses bras robustes et dor�s, et il se repaissait de sa vue�; par sa pr�sence le feu en avait plus d'�clat, les nourritures plus de saveur et il avait go�t� un instant de bonheur total. Pesamment, il descendit la colline, d�serte et glaciale. Chaque pas l'arrachait un peu � d'impossibles esp�rances et, n'ayant ni la force de renoncer ni celle d'assumer leurs cons�quences, il se sentait le plus malheureux des hommes. Comme il suivait le creux du vallon qui d�bouchait sur les rives du lac, l'Indien lui toucha le bras et lui montra quelque chose au-dessus d'eux, un peu avant de d�boucher dans la plaine. Il vit bouger des formes sombres, et la soudaine animation du paysage fig� auparavant dans une paralysie glac�e le fit tressaillir. Il y avait si longtemps que rien ne bougeait plus autour de lui. Le rythme �tait rompu et tout de suite la chose parut ennemie.</p><p>��Des ours�? murmura-t-il.</p><p>Presque aussit�t, il haussa les �paules, se traitant d'imb�cile. En hiver, les ours dorment. Des b�tes non hivernantes, il n'en avait pas rencontr� tout au long de sa course. � certaines p�riodes des mois froids de l'hiver, le loup, le renard et l'�lan-caribou se font si furtifs qu'ils semblent disparus � jamais, comme s'ils voulaient laisser tout son pouvoir � l'empire de l'hiver.</p><p>��Des Indiens�?...</p><p>Mais que feraient des Indiens en ces lieux, � cette �poque de l'ann�e�? Eux aussi se terrent dans leurs cabanes d'�corce, grignotent leurs provisions. Ce n'est pas encore le moment o� la faim les jettera � tout prix sur les pistes glac�es pour y poursuivre le cerf en rut et sauver par la capture d'un gibier rare et amaigri leurs mis�rables existences.</p><p>��Ce sont donc bien des hommes, dit Pont-Briand � voix haute. Des Blancs�!... Des coureurs de bois�!</p><p>Et soudain il ferma les yeux et s'immobilisa entendant r�sonner en lui le coup sourd du destin. D�j� il savait qui venait. Un profond soupir s'�chappa aussit�t de ses l�vres, l'aur�olant d'une vapeur blanch�tre qui s'�tira longuement dans l'air froid comme si d�j� son �me immat�rielle le quittait. Un frisson de peur l'�branla de la t�te aux pieds. Puis il se ressaisit. � quoi n'�tait-il pas r�duit, lui, un guerrier qui n'avait connu que batailles et morts sur son chemin�!</p><p>Il se redressa de toute sa taille et, impassible, un vague sourire aux l�vres, regarda le comte de Peyrac et son fils qui venaient au-devant de lui.</p></section><section><p><strong>Chapitre 23</strong></p><p>En les regardant s'avancer, sombres et insolites dans le vallon �touff� de blanc, les yeux de Pont-Briand se fixaient moins sur la silhouette du comte de Peyrac que sur celle du jeune gar�on dans son sillage. Il l'avait peu remarqu� � Wapassou. Il s'avisait que l'adolescent �tait l'exacte r�plique de l'homme qui l'avait engendr�, mais avec, sur ses traits, dans l'expression surtout, le sourire peut-�tre, quelque chose qui �voquait irr�sistiblement le visage d'Ang�lique. Et voyant en ce jeune homme la conjonction de deux �tres, l'aveu �clatant que la femme dont il avait nourri ses r�ves appartenait � un autre, qu'elle �tait li�e � cet autre et � cet enfant par des liens dont lui, Pont-Briand, ne pourrait jamais deviner la force, il mesura sa solitude. Le jeune gar�on n'atteignait pas encore la taille de son p�re, mais poss�dait d�j� dans ses mouvements une puissance cach�e et nonchalante qui inspirait la m�fiance, et sur son visage lisse, ses l�vres Fra�ches et rouges qui brillaient dans l'entreb�illement des fourrures, le reflet d'une volont� pr�cise, raisonn�e, qui ne se laissait pas facilement �mouvoir. Ils venaient tous deux � lui pour le tuer. Ils le tueraient.</p><p>Pont-Briand pensa au fils qu'il n'aurait jamais, qu'il avait eu peut-�tre, mais il ne s'�tait jamais pr�occup� de ses paternit�s possibles. Une jalousie morose s'�veilla en lui et l'aida � ha�r l'homme qui s'approchait, qui venait lui demander justice et qui avait tout ce qu'il ne poss�dait pas. Une femme, un fils. Il fut sur le point d'�pauler son mousquet et de tirer imm�diatement et de les tuer tous deux. Puis il se m�prisa d'avoir eu cette pens�e peu digne d'un gentilhomme. Il �tait persuad� au surplus que le comte, qui le surveillait, serait plus rapide que lui � tirer. Sa r�putation de redoutable tireur �tait parvenue jusqu'au Canada.</p><p>��Que n'�tait-il rest� sur la mer, ce Peyrac�!�� pensa Pont-Briand, qui aurait donn� toute sa fortune pour ne pas avoir � l'affronter. La personnalit� du comte lui avait caus� d�s le premier jour un grand malaise. Il en avait voulu � M. de Lom�nie d'avoir si rapidement sympathis� avec l'inqui�tant inconnu. Pressentait-il qu'il lui faudrait mourir de sa main�? Si Pont-Briand avait voulu regarder au fond de lui-m�me, il se serait aper�u qu'il souffrait surtout de se d�couvrir si compl�tement inf�rieur � cet homme.</p><p>Ils s'observ�rent en silence, immobiles, � quelques pas l'un de l'autre. Pont-Briand ne manifestait aucune surprise, ne posait aucune question. Il e�t jug� m�prisable de se livrer � une pareille com�die.</p><p>��Monsieur, dit Peyrac, vous savez pourquoi je suis ici�?... Et comme le lieutenant demeurait impassible�:</p><p>��Vous avez essay� de me voler ma femme et je viens vous en demander r�paration. Je suis l'offens�. J'ai le choix des armes.</p><p>L'autre jeta du bout des l�vres�:</p><p>��Quelles armes�?</p><p>��L'�p�e. Vous �tes gentilhomme...</p><p>��Je ne porte pas d'�p�e.</p><p>��En voici une.</p><p>Il lui jeta celle qu'il avait emprunt�e � Porguani et tira la sienne du fourreau.</p><p>��Le terrain me semble peu propice � une rencontre, continua-t-il en jetant un regard autour de lui. En cet emplacement, la neige est molle et pro fonde. Une fois nos raquettes enlev�es, nous ne pourrons nous maintenir. Nous allons donc nous rendre au bord du lac o� le sol est durci. Pendant le combat, mon fils surveillera l'Indien qui vous accompagne afin que celui-ci, ignorant notre code d'honneur, ne cherche pas � vous porter secours en m'attaquant tra�treusement. Pr�venez-le car, au moindre geste de sa part, mon fils l'abattra sans piti�.</p><p>Ils trouv�rent au bord du lac une cro�te de neige glac�e et gaufr�e qui craquait sous les bottes. � l'instar du comte de Peyrac, Pont-Briand d�posa son havresac, son mousquet, sa corne de poudre et ses pistolets, d�boucla son �pais ceinturon et �ta sa casaque doubl�e de fourrure. Il �ta �galement le gilet de cuir sans manches qu'il passait par-dessus une camisole de lainage. Il �ta aussi ce dernier v�tement. Le froid mordit sa peau nue. Peyrac l'avait imit�. Pont-Briand vint se placer devant lui.</p><p>Il regarda le soleil qui descendait vers l'horizon et plongeait dans les brumes, un soleil ros� et ouat�, immense, et qui r�pandait soudain des lueurs d'aurore sur la blancheur fade du paysage. Des ombres que l'on n'avait pas soup�onn�es durant le jour s'allongeaient au pied des arbres, bleues et minces, avec des vivacit�s de reptiles. Le soir tombait. Pont-Briand eut un regard tragique. La sc�ne qu'il vivait lui paraissait irr�elle. Il aurait voulu s'�chapper... �tait-il vrai qu'il allait mourir�?... La rage qui le saisit ranima sa confiance. Il ne valait rien � l'�p�e, soit�! Il le savait, mais la neige au moins serait sa complice. Peyrac n'�tait pas accoutum� � se battre dans la neige. M�gantic ne trahirait pas un Canadien de la Nouvelle-France. Pont-Briand se redressa et gouailla�:</p><p>��D�cid�ment, vous n'�tes pas commodes dans votre famille�!... Mme de Peyrac m'a d�j� assomm� avec un tisonnier.</p><p>��Un tisonnier, vraiment�? dit Peyrac qui parut enchant�. Ah�! La m�tine�!...</p><p>��Riez toujours�! s'�cria Pont-Briand avec amertume. Un jour vous rirez moins car il vous s�parera d'elle, je m'en porte garant.</p><p>����Il���? Qui donc�? De qui voulez-vous parler�? interrogea vivement le Comte en relevant sa garde et en fron�ant le sourcil.</p><p>��Vous le savez aussi bien que moi�!</p><p>��Mais encore�?... J'aimerais vous entendre prononcer un nom. Parlez�!</p><p>Le lieutenant regarda autour de lui le d�cor p�trifi� comme si des esprits invisibles eussent pu l'entendre.</p><p>��Non, fit-il en soufflant tr�s fort, non, je ne dirai rien. Il est puissant. Il pourrait m'atteindre.</p><p>��En attendant, c'est moi qui vais vous atteindre, et s�rement.</p><p>��Que m'importe�! Je ne dirai rien, je ne le trahirai pas. Je ne veux pas qu'il m'abandonne.</p><p>Il eut une sorte de sanglot.</p><p>��Je veux qu'il prie pour moi quand je serai en Purgatoire�!...</p><p>Le d�sespoir de nouveau l'envahissait. Il se voyait seul, nu et glac�, dans ce paysage pr�figurant les limbes o� son �me, bient�t, allait errer.</p><p>��C'est lui qui m'a pouss�, cria-t-il. Sans lui, je n'aurais jamais commis cette faute. Je n'aurais jamais �t� me jeter, t�te baiss�e, sur votre �p�e... Mais il triomphera quand m�me. Il est le plus fort... Ses armes sont de l'autre monde... Il vous abattra... Il vous s�parera de la femme que vous aimez. Il ne peut pas supporter l'amour... Il vous s�parera d'elle... Vous verrez�!...</p><p>Il avait commenc� par crier, puis sa voix s'affaiblit, devint rauque, tandis que ses prunelles agrandies brillaient d'une lueur fixe.</p><p>Tr�s bas, il r�p�ta plusieurs fois avec une poignante intensit�:</p><p>��Vous verrez�! Vous verrez�!...</p><p>Puis il baisa les m�dailles qu'il portait au cou et il se mit en garde.</p></section><section><p><strong>Chapitre 24</strong></p><p>L'absence de Joffrey de Peyrac et de Florimond durait depuis trop longtemps. L'anxi�t� d'Ang�lique s'�tait mu�e en angoisse folle. Elle s'effor�ait de demeurer calme, mais ses traits se tiraient. Ses nuits �taient sans sommeil. Si par hasard elle s'endormait, elle se r�veillait brusquement, en sursaut, guettant des bruits, les craquements du gel dans lesquels elle esp�rait reconna�tre l'approche d'un pas, un chuchotement de voix. Mais les sifflements du vent n'annon�aient que le d�cha�nement d'une temp�te dont les tourbillons �gareraient et enseveliraient � jamais son mari et son fils a�n�. Le jour, elle ne pouvait r�sister � l'impulsion de venir vingt fois sur le seuil de la porte pour les guetter ou de descendre jusqu'au lac, de suivre longtemps la rive, esp�rant le miracle de deux silhouettes lointaines �mergeant de la for�t. � la fin, elle n'y put tenir. Ses nerfs craqu�rent. C'�tait un soir o� un ciel violac� s'�tait appesanti sur la nature, d�vorant peu � peu toute la clart�. � 3 heures, il faisait nuit. Un vent d�mentiel se levait. Ceux qui avaient voulu ressortir pour chercher dans la cour un outil ou fermer une barri�re avaient �t� renvers�s par le vent et avaient d� revenir vers l'abri en rampant. On �coutait malgr� soi, malgr� les portes bien closes, les cris forcen�s de la nuit d'hiver, et la conscience de la fragilit� humaine s'infiltrait dans les c�urs. On mit les enfants au lit de bonne heure et l'on servit plus t�t le souper. Les hommes mangeaient en silence, sombres et inquiets.</p><p>Ang�lique sentait qu'elle n'en pouvait plus. Sa r�sistance s'effondrait. Elle se mit � aller et venir � travers la salle, se tordant les mains, les appliquant sur sa bouche pour retenir les plaintes, les croisant convulsivement en murmurant�: ��Mon Dieu�! Mon Dieu�!...�� Au bout d'un instant de ce man�ge, les hommes lev�rent la t�te et prirent conscience de son agitation, puis de-son d�sespoir. D'abord avec �tonnement, puis avec effroi et �motion, elle avait si bien su se placer au-dessus d'eux, devenir la ch�telaine dont ils pouvaient attendre soit secours, soit aide ou conseil et m�me remontrances, que de la d�couvrir faible et avouant sa peur les bouleversait.</p><p>��M�re, m�re ch�rie�! marmonna Cantor.</p><p>Et bondissant de son si�ge, il se pr�cipita vers elle pour l'embrasser. Ils se lev�rent alors tous, l'entourant, l'accablant de protestations bourrues.</p><p>��Mais pourquoi vous tourmenter, madame la comtesse�?... Mais qu'est-ce que vous voulez qu'il leur arrive, apr�s tout�?... C'est pas raisonnable de se faire de la bile pour si peu�! Ils sont endurants, ces deux-l�, croyez-moi, ce sont de fameux coureurs de bois�!... J'ai d�j� vu M. le comte � l'�uvre�!... M�me par la temp�te, dans un bon abri d'�corces, on ne craint rien... Je crois bien qu'il y a un village d'Algonquins sur la route... On ne pr�cisait pas quelle route. On avait su depuis le d�but que le comte �tait parti vers le Nord, � la poursuite d'un homme qui l'avait offens�. C'�tait la loi... Et il y en avait beaucoup auxquels les fa�ons du lieutenant de Pont-Briand avaient donn� envie d'en d�coudre...</p><p>Ang�lique sentit cependant que pas un de ces hommes frustes ne doutait d'elle ni de la fa�on dont elle avait accueilli les assiduit�s du Fran�ais. Dans leur petite communaut�, on ne pouvait rien se dissimuler. Si la sc�ne avec Pont-Briand n'avait pas eu de t�moins, chacun en devinait l'essentiel. Pont-Briand lui avait fait des d�clarations, et elle l'avait remis en place et le comte ensuite, quand il avait appris la chose, �tait parti pour le tuer. Tout cela �tait dans l'ordre. Mais maintenant il y avait cette femme angoiss�e qui se tordait les mains et les regardait tour � tour comme pour leur demander r�confort. Et ils se sentaient accabl�s et obscur�ment concern�s par l'acte inqualifiable de ce Canadien qui avait os� ce qu'ils ne se permettaient pas eux-m�mes en pens�e.</p><p>��Il fallait bien qu'il y aille, madame, dit Jacques Vignot, mais vous verrez, il reviendra.</p><p>��Il reviendra�! Il reviendra�!��... Ils r�p�taient ces mots comme une incantation b�n�fique. Ang�lique sentit la chaleur de leurs sentiments et tout � coup elle sanglota sur l'�paule du vieux Macollet, qui se trouvait l�, juste ce soir. N'�tait-il pas toujours l� quand on avait besoin de lui comme un vieil arbre ind�racinable r�sistant � toutes les temp�tes�? Il la tint solidement contre lui en disant�:</p><p>��Allez-y�! Allez-y, pleurez�! �a fait du bien.</p><p>Mais les autres �taient absolument atterr�s.</p><p>Curieusement, ce fut le forgeron auvergnat qui �tait rest� � l'�cart d'un air f�roce qui trouva la meilleure phrase susceptible de la rassurer.</p><p>��Que pouvez-vous craindre�? Il est avec Florimond�!...</p><p>Ang�lique redressa la t�te et le regarda avec espoir.</p><p>��C'est vrai�! Vous avez raison, Clovis�! Il est avec Florimond�! Et Florimond ne s'�gare jamais, n'est-ce pas�?...</p><p>��Jamais, nous disons m�me, nous autres, que ce gar�on a d� avaler une boussole quand il �tait petit.</p><p>Et ils se rass�r�naient de la voir �baucher, en s'essuyant les yeux, un p�le sourire. Ils se press�rent derechef autour d'elle, avec des mots simples, cordiaux. Le solennel Don Alvarez lui montra son chapelet de buis noir, lui faisant comprendre qu'il priait ardemment et quotidiennement pour le retour du comte de Peyrac et de son fils. Devant tant de sinc�re et franche amiti�, Ang�lique se remit � pleurer de plus belle, sans pouvoir s'arr�ter.</p><p>Mme Jonas la prit par les �paules�:</p><p>��Venez avec moi, mon ange, vous n'en pouvez plus�! Il faut vous �tendre et vous reposer, sinon c'est vous qui aurez l'air d'un spectre quand ils reviendront bient�t tout dispos et gaillards.</p><p>*****</p><p>Jamais Ang�lique ne s'�tait rendu compte � quel point Mme Jonas pouvait �tre bonne. La brave Femme la soutint jusqu'� sa chambre, l'aida � se d�v�tir, la mit au lit apr�s avoir gliss� entre les draps deux galets bien chauds, puis lui apporta une infusion calmante tout en ne cessant de parler.</p><p>Ang�lique s'apaisa peu � peu. D'avoir partag� ses appr�hensions avait all�g� son inqui�tude et Mme Jonas ne lui laissait pas le temps d'y revenir.</p><p>��L'endurance des hommes, on ne peut pas se l'imaginer... Nous autres, les femmes, de loin, on se fait une montagne... Pensez-vous, le froid, la neige, la distance, ils en font leur affaire du moment que �a ne dure pas trop longtemps. Ils ont la peau dure, les hommes, le sang chaud et la cervelle froide. Avez-vous jamais vu M. le comte manifester un seul signe de fatigue ou de crainte�?... Moi pas�!...</p><p>��Je sais, dit Ang�lique en humant son infusion et en commen�ant de la boire � petites gorg�es, mais il peut tout de m�me s'�garer, par ce blizzard surtout.</p><p>��S'�garer, �a m'�tonnerait de ces deux-l�!... M. le Rescator n'est-il pas le meilleur pilote de tous les Oc�ans�?... Nous en savons quelque chose, n'est-ce pas�? Le d�sert, �a n'est pas bien diff�rent de la mer, et les �toiles sont toujours l� pour celui qui sait lire dans le firmament. M. Porguani m'a dit que M. le comte avait emport� son sextant.</p><p>��Oh�! oui vraiment�? fit Ang�lique r�confort�e par la nouvelle.</p><p>Puis, de nouveau assombrie�:</p><p>��Mais il y a la temp�te, la nuit. Cette neige infernale qui brouille les pistes et cache les �toiles.</p><p>��Ils se seront terr�s dans des trous, peut-�tre dans une cabane d'Indiens, pour attendre la fin de la tourmente. Au jour, ils se retrouveront. M. le comte n'est pas un savant pour rien et Florimond, lui, ne s'�gare jamais.</p><p>��Oui, c'est vrai, il y a Florimond, r�p�ta Ang�lique en �bauchant un sourire.</p><p>Elle ferma les yeux�; Mme Jonas lui reprit le bol des mains, tapota les oreillers et lui tressa les cheveux pour qu'elle se sent�t plus � l'aise.</p><p>��Comment vous remercier�? murmura la jeune femme qui sentait un bienfaisant sommeil la gagner.</p><p>��Il est bien juste qu'on vous entoure un peu, mon pauvre ange, vous qui nous portez tous � bout de bras, fit la brave Rochelaise �mue.</p><p>Ang�lique d�couvrait ce soir-l� la place qu'elle avait prise dans le c�ur des gens de Wapassou.</p><p>En revanche, de tout ce qu'elle leur avait dispens� de courage, d'aide, de patience, de bonne humeur, de gaiet�, ils la prenaient en charge. Elle �tait l'une des leurs.</p><p>��Les hommes ont dit que si demain nous ne voyons pas M. le comte revenir, ils organiseront une exp�dition pour aller � sa rencontre, dit encore Mme Jonas.</p><p>��On ne sait m�me pas dans quelle direction il est parti...</p><p>��On s'en doute. Il est parti vers le Nord, � la poursuite de ce m'as-tu-vu de Pont-Briand...</p><p>Ang�lique rouvrit les yeux et regarda fixement le visage rubicond de la brave dame, puis elle plongea son visage dans ses deux mains avec accablement.</p><p>��C'est de ma faute, g�mit-elle. Qu'ai-je donc fait au ciel pour qu'un homme sens� se croit autoris� � venir insulter mon �poux sous son propre toit�? Madame Jonas, soyez sinc�re, je vous en supplie�! Dites-moi, y a-t-il eu dans mon comportement quelque chose qui ait pu encourager tant soit peu le lieutenant de Pont-Briand � me manquer de respect�?</p><p>��Non, et ne commencez pas � battre votre coulpe... Je vous connais bien, ma mie, je vous ai vue vivre � La Rochelle, et sur le navire, avec ou sans mari. L� et ailleurs, il y a toujours eu des hommes pour admettre que vous pouviez rester sage et d'autres pour ne pas l'admettre. Ce n'est pas votre faute si vous �tes trop belle�! Seulement, cela cr�e des malentendus.</p><p>��Ah�! il sera toujours le m�me, mon mari, s'�cria Ang�lique, que lui importent mes tourments�! Il suit son impulsion, son code d'honneur, il s'en va sans m�me m'avertir... et s'il...</p><p>��Vous ne pourriez l'aimer autant s'il �tait diff�rent. Avec un homme plus rassis, vous seriez plus tranquille, certes, mais moins amoureuse, croyez-moi. Votre part est belle�!... Voyez-vous, un tr�sor, �a attire l'envie. Il ne faut pas vous �tonner si l'on essaye de d�truire ce que vous poss�dez, et maintenant assez caus�. Je vais rester pr�s de vous cette nuit. Si vous vous r�veillez et ne pouvez retrouver le sommeil, nous ferons un brin de causette.</p><p>Avant de s'endormir, elles �cout�rent siffler le vent, grincer les poutres, s'abattre les arbres avec des craquements d�chirants, de grands hurlements qui semblaient soudain s'�touffer, comme sous le b�illon suffoquant des rafales de neige poudreuse. La neige, on la sentait l�, s'amoncelant.</p><p>��Nous serons ensevelis demain, disait Mme Jonas.</p><p>Elles s'endormirent enfin, s'�veill�rent encore, parl�rent un peu � mi-voix, de La Rochelle et des gens de Gouldsboro et de petites choses urgentes � faire.</p><p>��Il faudra que je demande � Clovis de nous fabriquer un deuxi�me fer � repasser, dit Mme Jonas, mais il a si mauvais caract�re�!</p><p>��Il n'y a pourtant que lui pour r�ussir ces fers lourds et l�gers � la fois. On n'a jamais besoin de souffler sur les braises.</p><p>Le matin vint sans bruit. Un monde �puis� n'osait reprendre vie. Dans les chambres du Fort, le jour �tait gris car la neige obstruait jusqu'aux carreaux. Mais d�s que la porte eut �t� tir�e vers l'int�rieur, non sans peine, un jour glorieux d'hiver, de nacre et d'or apparut. La nature souriait, dans l'�clat d'une beaut� virginale presque excessive, tant �taient purs la blancheur de la neige, le satin bleu du ciel, la blondeur du soleil, et parfaites les formes douces des arbres dress�s alentour comme de longs cierges consum�s.</p><p>��Il ne faut pas y toucher, c'est trop beau, s'�cria Honorine qui, tout aussit�t, se pr�cipita sur le tapis blanc pour s'y rouler avec d�lice.</p><p>Les hommes s'arm�rent de pelles pour d�gager l'entr�e. Par endroits, du c�t� o� le vent avait souffl� le plus violemment, la neige montait jusqu'au toit. On se battait au milieu des nu�es impalpables et cristallines, de bu�es glac�es insaisissables, on se d�battait dans cet envahissement suave et le souffle des humains jaillissait en petits nuages translucides � la surface de la terre ensevelie.</p><p>Ang�lique, plus sensible � la beaut� iris�e du paysage qu'� tout ce qu'il repr�sentait de menace mortelle, d�cida que par un tel jour il ne pouvait y avoir ni deuil ni d�sespoir. Ils reviendraient�!... Elle entreprit avec s�r�nit� son travail, s'�vertuant de ne pas laisser courir son imagination.</p><p>Vers le milieu de la matin�e, un cri l'attira au-dehors. On se montrait vers la falaise d'�normes pans de neige qui se d�tachaient.</p><p>��Une avalanche...</p><p>��Mais qui provoque l'avalanche, qui�? beugla Jacques Vignot. Regardez, madame. Ce sont eux�!...</p><p>On distingua alors deux silhouettes humaines sur la face noire et abrupte de la falaise descendant lentement d'un roc � l'autre en se cramponnant aux branches des arbustes et buissons.</p><p>��Ce sont eux�!...</p><p>Les hommes poussaient des ��hourra�� et lan�aient en l'air leur bonnet de fourrure. Il y eut une course, assez embarrass�e, vers le pied de la montagne car, sans les raquettes, il �tait impossible d'avancer. On dut renoncer � aller au-devant des deux voyageurs et le temps qui s'�coula avant qu'ils apparussent aux abords du fort parut interminable.</p><p>Enfin ils surgirent, proches, vivants.</p><p>Ang�lique agissait comme si elle avait perdu l'esprit. Elle �tait rentr�e, puis sortie, puis rentr�e encore. Elle tournait en rond dans la salle. Elle se souvint enfin de ce qu'elle �tait venue y chercher et attrapa le flacon d'eau-de-vie que l'on gardait dans un bahut sous clef et se pr�cipita de nouveau sur le seuil.</p><p>Joffrey de Peyrac y parvenait. Son regard accrocha le sien. Il avait un demi-sourire dans un visage sali de barbe et qui lui parut plus �maci�, presque grima�ant avec les lignes blafardes de ses cicatrices, et ses yeux br�lants, sombres, et qui s'attachaient � elle avec une sorte de fi�vre. Ce jour-l�, il la regardait.</p><p>Il la regardait, indiff�rent � ceux qui l'entouraient, il la regardait comme le seul �tre au monde. Et pour elle il surgissait comme le soleil sans lequel elle ne pourrait survivre, elle ne voyait plus que lui. Vignot dut lui prendre la bouteille des mains.</p><p>��Buvez, monsieur le comte, fit-il en versant une rasade dans un gobelet et en le tendant � son chef.</p><p>��Bonne id�e, dit Peyrac.</p><p>Il avala l'alcool d'un seul coup, marcha d'un pas un peu raide et claudiquant vers la chemin�e et s'assit sur un escabeau.</p><p>Ang�lique alors courut jusqu'� lui et s'agenouilla � ses pieds. Il serait plus juste de dire qu'elle tomba � genoux devant lui tant le bonheur l'accabla � cet instant d'une �trange faiblesse. Son dessein �tait de lui �ter ses bottes, mais lorsque ses mains touch�rent la dure r�alit� de ses jambes muscl�es sous l'�toffe raidie de glace du haut-de-chausses, de nouveau elle d�faillit. Elle ne savait pas si c'�tait d'all�gresse, d'amour ou de la crainte � la pens�e qu'un �tre si cher pourrait un jour lui �tre �t�, mais son esprit, comme frapp� d'une r�v�lation, perdit conscience, pour ne plus subsister qu'en lui, avec lui. Elle jeta ses bras autour de lui, enserrant ses genoux, l'�treignant et le contemplant de ses larges yeux lumineux d'o� coulaient des larmes silencieuses, et comme si elle n'e�t pu jamais se lasser de regarder ce visage d'homme dont les traits exceptionnels n'avaient cess� de hanter sa vie depuis le jour o� elle les avait vus pour la premi�re fois. Et lui aussi, s'inclinant un peu, la regarda intens�ment. Ce fut tr�s bref. L'�change de deux regards. Mais assez pour que les t�moins de la sc�ne en retirassent une impression inoubliable. Aucun pourtant n'aurait pu dire ce qui le bouleversa le plus en cet instant, de l'adoration que r�v�lait l'attitude d'Ang�lique agenouill�e ou de la passion chaleureuse qui illumina le visage imp�rieux du comte, de celui qu'ils �taient habitu�s � consid�rer comme un homme inaccessible aux faiblesses humaines, voire invuln�rable. Un sentiment de contentement et une vague nostalgie leur �treignirent le c�ur. Une pudeur soudaine leur fit baisser les yeux. Chacun d'entre eux, avec ses souvenirs tristes, ses r�ves et ses d�senchantements, apercevait en cet instant, comme sous l'�clair, jaillissant d'une nu�e et illuminant deux �tres tendus l'un vers l'autre, le visage m�me de l'Amour. Le comte de Peyrac posa doucement ses deux mains sur les �paules d'Ang�lique pour la ramener � elle et il se tourna vers les hommes immobiles.</p><p>��Je vous salue, mes amis, dit-il de sa voix rauque que la fatigue �touffait, je suis content de vous revoir.</p><p>��Nous aussi, monsieur le comte, r�pondirent-ils avec un ensemble d'�coliers.</p><p>Leurs esprits �taient encore embrum�s et le temps qui venait de s'�couler comptait double. Le silence retomba. Elvire soudain �crasa une larme et serra la main de Malaprade � ses c�t�s.</p><p>��Et moi�! Et moi�! cria la voix de Florimond. Je suis � demi mort et personne ne s'occupe de moi.</p><p>Tout le monde se retourna et l'on �clata de rire.</p><p>Florimond, couvert de neige, des franges de glace � son bonnet, �tait �chou� contre la porte. Le comte jeta � son fils un regard d'affectueuse complicit�.</p><p>��Aidez-le. Il n'en peut plus�!</p><p>��On m'y reprendra � te suivre, grommela Florimond, on m'y reprendra...</p><p>On s'avisa en effet que le pauvre gar�on �tait litt�ralement gel� et � bout de forces. Cantor et Jacques Vignot se saisirent de lui et le port�rent sur sa couchette. Ils lui �t�rent ses v�tements et ses bottes, Ang�lique courut � lui et l'examina.</p><p>��Pauvre petit gars�! dit-elle en l'embrassant.</p><p>Elle le frictionna de la t�te aux pieds avec de l'eau-de-vie, puis elle s'assit � son chevet pour lui masser longuement, de ses belles mains, ses mollets raidis. Il s'endormit, b�at comme un enfant, tandis que Mme Jonas se mettait en devoir de pr�parer des grogs pour toute la compagnie.</p></section><section><p><strong>Chapitre 25</strong></p><p>��Ainsi vous l'avez tu�? demanda Ang�lique lors qu'elle se retrouva seule avec son mari dans le r�duit qui leur servait de chambre... Vous l'avez tu�, n'est-ce pas�? Vous avez risqu� votre vie pour cette folie�? Parce qu'un homme m'avait fait la cour�?... Dites-moi, est-ce raisonnable, monsieur de Peyrac�?</p><p>Le comte s'�tait jet� d'un seul coup en travers du lit o� il �tendait ses membres las. D'un regard ironique, de bas en haut, il affrontait le courroux d'Ang�lique.</p><p>��Pont-Briand, c'�tait quelqu'un de l�-haut, dans le Nord, reprit-elle en se penchant. Maintenant, que vont-ils faire au Canada quand ils apprendront cela�? Ils vont chercher � en tirer vengeance, d�noncer les trait�s...</p><p>��Il y a longtemps que les trait�s ont �t� d�nonc�s, dit Peyrac�; � peine l'encre avait-elle s�ch� qu'on nous a condamn�s � mort et envoy� les Patsuiketts.</p><p>Il se leva � demi et la prit aux cheveux, sur le front sans brutalit�, mais pour qu'elle le regarde en face.</p><p>���coutez-moi bien, mon c�ur. Il y a une chose qui n'est pas pr�s de mourir en moi. C'est le besoin ardent que j'ai de vous et il est naturel que je veuille que vous n'apparteniez qu'� moi seul et tout enti�re. Appelez cela jalousie si vous le d�sirez, qu'importe�! Nous n'avons atteint ni vous ni moi l'�ge des apaisements de la chair, loin de l�. Je ne vous laisserai jamais � vos seules forces et � celles des tentateurs...</p><p>��Avez-vous pu craindre que je ne sois s�duite par un tel individu�?</p><p>��Non, m�me pas. Mais je pressens qu'il pourrait y en avoir de plus hardis que celui-ci. La faiblesse des uns est bonne conseill�re des autres. Sachez que d�fendre son honneur dans ces contr�es sauvages est une question de vie ou de mort�!... Or, vous �tes ma vie�!... Je tuerai tous ceux qui chercheront � vous enlever � moi... Voil�! il fallait que cela f�t dit...</p><p>Et comme elle se penchait sur lui, il l'attira brusquement � lui et baisa sa bouche, avec force, de ses l�vres s�ches et bless�es par le gel.</p><p>*****</p><p>Florimond faisait � Cantor ses confidences.</p><p>��J'ai cru p�rir. Notre p�re a autant de souffle � la course qu'un Peau-Rouge ou qu'un Canadien.</p><p>��� l'�p�e ou au pistolet�?</p><p>��� l'�p�e. C'�tait magnifique. Mon p�re conna�t toutes les feintes, et une botte qu'il faut �tre jongleur pour r�ussir, ma parole... L'autre s'est bien d�fendu. Il �tait m�diocre, mais prompt et endurant.</p><p>��Et... il est mort�?</p><p>��S�r qu'il est mort. Une botte comme celle-l�, �a ne pardonne pas�! En plein front�!...</p><p>Florimond se rejetait sur son grabat, les yeux brillants.</p><p>��Ah�! L'�p�e�! Voil� une arme de gentilhomme. Ici, dans ce pays de culs-terreux, on ne sait plus ce qu'est l'�p�e. On se bat au casse-t�te, � la hache, comme les Indiens, ou au mousquet comme un mercenaire. Il faut se souvenir de l'�p�e. C'est le dard des �mes nobles�!... Ah�! �tre cocu un jour et pouvoir m'offrir un beau duel�!...</p></section><section><p><strong>Chapitre 26</strong></p><p>Remis de ses fatigues, Florimond, un jour, monta au grenier et y choisit en grand myst�re une citrouille pansue, couleur de soleil. De son couteau bien aiguis� il y creusa des yeux, un nez, une bouche largement fendue en une courbe hilare.</p><p>Ayant pratiqu� une ouverture au sommet, il vida le fruit de sa pulpe et installa une chandelle � l'int�rieur. Puis il cacha son �uvre dans un coin. No�l approchait. La coutume voulait qu'on �clat�t en liesse � la venue des Rois Mages, � l'Epiphanie, qu'on f�t bombance apr�s avoir couronn� l'heureux souverain d'un soir et qu'� leur imitation l'on s'offr�t mutuellement quelques pr�sents.</p><p>En pr�vision, chacun rivalisa d'ing�niosit�. Elvire alla en lisi�re du bois cueillir des branches de houx garnies de boules rouges. Octave Malaprade l'accompagna et l'aida. Il l'aida aussi � en installer dans les trois grands mortiers de fonte emprunt�s � l'atelier pour la circonstance. Le coup d'�il fut du plus bel effet et lorsqu'ils se recul�rent pour juger de l'ensemble, admirant l'�clat du feuillage verniss� avec ses perles rouges luisantes, dans les grands vases sombres pos�s aux deux extr�mit�s de la table, ils se regard�rent et se sourirent, p�n�tr�s d'une joie sereine et douce.</p><p>Toute la joie et la paix des vrais jours de No�l semblaient les envelopper, et ils se tenaient timidement par la main.</p><p>Il y avait d'ailleurs quelque chose de chang� depuis le retour du comte de son exp�dition dans le Nord, depuis exactement qu'ils avaient vu Ang�lique s'agenouiller devant lui et l'�treindre entre ses bras avec un regard qu'ils n'oublieraient jamais.</p><p>��Si on pouvait aimer comme �a, �a vaudrait la peine de prendre femme... Oui, �a vaudrait la peine, avait dit un peu plus tard le vieux Macollet en hochant la t�te. (Et tous autour de lui avaient hoch� la t�te aussi en tirant sur leurs pipes. Ils avaient d�couvert qu'un grand amour, cela pouvait exister.)</p><p>Ce n'�tait pas pour eux, �videmment, les bannis, les malchanceux, �a ne leur arriverait jamais. Mais �a existait...</p><p>De quoi embellir la vie, faire r�ver...</p><p>Ils sentaient aussi qu'ils ne d�pendaient plus seulement d'un seul chef, mais de la rassurante autorit� d'un couple.</p><p>La sempiternelle bouillie de ma�s et de viande boucan�e s'avalait gaiement et avec des quolibets au cours des joyeux repas o� l'on se tenait chaud par des propos de bon aloi. On �tait tous bons amis, bons compagnons, se comprenant, se serrant les coudes. Et qu'ils y viennent un peu ceux qui voudraient leur chercher noise�!... Des agapes se pr�paraient en grand secret. � tout seigneur tout honneur�; il y aurait d'abord les mille et une savoureuses vari�t�s de messire cochon, enfin immol�. On avait mang� tout de suite, en r�compense, les pieds, la t�te et les tripes assaisonn�s de diverses Fa�ons, mais l'on avait r�serv� les plus d�licates cochonnailles pour la nuit de f�te. Sur ce, Nicolas Perrot �tait revenu du Sud et sa bonne figure amicale �tait � elle seule un pr�sent inestimable. Il parlait du petit poste de traite o� il avait fait ses acquisitions sur le Kennebec tenu par un Hollandais taciturne et indomptable, seul avec deux commis anglais, sur son �le au milieu du fleuve devenu gris comme un serpent et charriant des gla�ons. Il rapportait du sucre, du sel, de la farine de froment, de l'huile de tournesol et du loup-marin4, des pruneaux secs, des pois, des citrouilles s�ch�es, des couvertures, trois paires de draps de toile de lin et du drap de lainage pour les v�tements. Le tout, sur une tra�ne qu'il avait pouss�e pendant des lieues avec son Indien panis. Ang�lique enferma les pr�cieuses denr�es dans un bahut que Joffrey de Peyrac lui avait fait confectionner � son usage avec cl� et serrure et qui �tait plac� dans leur chambre. Elle se relevait parfois la nuit pour v�rifier que tout �tait bien l�. Mme Jonas aurait voulu cuire un jambon dans la p�te. On discuta pour savoir si une partie de la petite r�serve de farine de froment qu'Ang�lique avait tenue cach�e serait affect�e � cet usage ou servirait plut�t � confectionner la traditionnelle galette. On opta pour la fabrication de la galette o� se cacherait la f�ve au moment du rituel tirage au sort de la royaut�.</p><p>Le jambon, ros� et parfum� de graines de geni�vre, se suffirait � lui-m�me. Ang�lique travaillait elle-m�me la p�te de la galette, manches retrouss�es sur ses bras vigoureux, avec un peu de sel, de levure de bi�re et de graisse de porc. Jamais depuis son enfance elle n'avait particip� avec autant de joie et d'amusement aux pr�paratifs d'une f�te.</p><p>La p�te, mati�re ami cale et famili�re depuis l'Auberge du Masque Rouge, �tait docile sous ses doigts. Les fant�mes du po�te Crott�, de ma�tre Bourjus, de Flipot et de Linot tournoyaient autour d'elle.</p><p>Ici, rien ne l'atteindrait plus. Elle �tait � l'abri de tout. De tout... Loin, loin, si loin, dans la for�t.</p><p>Elle s'arr�tait pour guetter, avec un sourire, le silence profond de la neige appesantie sur eux. Et c'�tait la r�alisation d'un r�ve tr�s ancien qu'elle avait fait souvent�: de pr�parer des g�teaux, avec des enfants qui l�veraient le nez vers elle. Les enfants la surveillaient en remuant en tous sens, les yeux brillants. Ils criaient�: ��Bravo�� chaque fois qu'avec plus de vigueur le grand rouleau de bois mani� par les doigts d'Ang�lique allongeait un peu plus loin sur la table polie son disque p�le de plus en plus l�ger, de plus en plus mince, d'o� montait une subtile odeur boulang�re, ti�de et enivrante. Ang�lique admit les enfants pr�s d'elle pour la pr�paration. Ce fut Honorine qui dessina, en tirant la langue, de nombreux losanges et quadrillages sur le grand disque tendre et Barth�l�my le badigeonna d'huile de tournesol, car Ang�lique avait remarqu� que l'huile tir�e des graines noires de la grande fleur produisait au feu un beau vernis dor�, au moins aussi flatteur que celui obtenu par le badigeon habituel des jaunes d'�ufs qui leur manquaient ici. Enfin Thomas y glissa la f�ve de son doigt innocent. �galement suivie de toute son escorte enfantine � laquelle se joignirent sans fausse honte Florimond et Cantor, Ang�lique enfourna la galette dans la cavit� m�nag�e � cet effet entre les deux foyers de la grande chemin�e. Ce four �tait le meilleur qu'elle e�t jamais utilis�. On y faisait d'excellents gratins sans jamais risquer de rien br�ler. Les enfants furent charg�s d'entretenir les feux, tout en humant les vapeurs qui ne tard�rent pas � s'�chapper par les interstices de la porte de fonte. Mais elle les chassa des lieux lorsque le moment fut venu de d�fourner�: la surprise du soir d'�piphanie devait rester enti�re.</p><p>Ils se r�fugi�rent avec des cris de plaisir et d'impatience dans l'ombre du cellier sous la roche o� ce jour-l� Jacques Vignot brassait de la bi�re.</p><p>��Nous ne devons pas voir la galette, Jacques... Devines-tu comme tout sera beau�!... La galette est grande comme un soleil...</p><p>Oui, elle le fut, grande et brillante et craquante comme un soleil avec des luisances d'or bruni soulignant la mosa�que gonfl�e des quadrillages.</p><p>Bref, un chef-d'�uvre�!</p><p>Ang�lique le dressa au sommet d'une pyramide compos�e d'un gril � pieds garni de houx et de trois coloquintes aux couleurs somptueuses�: vert-or, flamme, citron p�le. Cet assemblage au centre de la table en composait un surtout qui n'avait peut-�tre pas la richesse de ceux que Mme du Plessis-Belli�re dressait jadis parmi des couverts �tincelants lorsqu'elle recevait dans son h�tel du Beau treillis, mais il avait beaucoup de majest�. La table, elle, fut napp�e de blanc tra�nant jusqu'au sol. Deux paires de draps du poste furent requises pour la circonstance et si bien repass�s qu'on ne voyait plus la cassure des plis. Pendant les derni�res heures pr�c�dant la soir�e solennelle, tout le monde fut refoul� vers l'atelier, les greniers, m�me l'�curie.</p><p>Eloi Macollet invita les enfants dans sa cabane afin de leur faire prendre patience. Cela doubla leur r�jouissance car l'antre de Macollet �tait un endroit myst�rieux qu'ils br�laient de conna�tre et o� ils n'avaient jamais eu le droit de p�n�trer. Lorsque, appel�s plus tard dans la nuit par le son de l'olifant et le bruit des sonnailles qu'agitaient Florimond et Cantor, ils se pr�cipit�rent, courant, glissant et tombant sur la neige glac�e, sur le seuil, ils s'arr�t�rent, �blouis, les enfants du lac d'Argent, aussi �blouis et �merveill�s que tous les enfants du monde.</p><p>��Oh�!...</p><p>La salle scintillait de mille lumi�res et la table qui en occupait le centre semblait surcharg�e d'un amoncellement de tr�sors et de joyaux. Et l'on ne savait ce qu'il y avait de plus important entre la joie des yeux et la satisfaction de l'odorat, flatt� par le parfum du boudin frit et des confiseries.</p><p>Ils rest�rent sur le seuil, les trois petits Poucets du lac d'Argent, leurs yeux brillant comme des �toiles dans leurs minois rougis de froid.</p><p>Honorine avait cess� d'�tre la petite fille charg�e d'opprobres secrets. Les gar�onnets protestants oubliaient les incompr�hensibles trag�dies qui les avaient arrach�s � leur terre natale de France et faits orphelins.</p><p>On dut les prendre par la main pour les faire approcher. Sur la table, des deux c�t�s du surtout monumental et bizarre supportant la galette, il y avait deux oiseaux dress�s avec toutes leurs plumes. Malaprade, auteur de ce chef-d'�uvre, avait reconstitu� leurs formes avec des p�t�s et des pi�ces de gibier fum�. Les becs d'origine avaient �t� pass�s � la poudre d'or et �tincelaient avec arrogance. Les yeux �taient des morceaux de pierres de jais. Octave Malaprade hochait la t�te avec un sourire satisfait. Il ne se souvenait pas d'avoir jamais si bien r�ussi une pi�ce mont�e de gibier lorsqu'il officiait � Bordeaux. Les oiseaux princiers reposaient sur un lit de courgettes odorif�rantes et tr�naient sur deux plats d'un rouge profond qui ajoutaient � leur somptuosit�. Du m�me rouge changeant, avec toutes les variantes du feu mourant, �taient les larges assiettes qui avaient �t� dispos�es devant chaque convive. Ce service de fa�ence inusit� sortait de l'antre des mineurs. Il �tait le pr�sent des servants de Vulcain. Certains l'avaient model� dans l'argile�; Joffrey de Peyrac avait compos� la formule des �maux � l'oxyde de plomb.</p><p>D'autres avaient compos� et distribu� les dessins, et les assiettes d'Epiphanie avaient cuit au four � coupellation qu'animaient les soufflets de Kouassi-Ba et de Clovis l'Auvergnat. Elles rutilaient maintenant sur la nappe blanche, accompagn�es chacune d'une plus modeste �cuelle de bois blanc pour le pain et d'une petite soucoupe d'�tain dans laquelle on pouvait poser des noisettes, des bonbons et des fruits s�ches.</p><p>Et Florimond �tait l'auteur de deux grandes soupi�res avec des anses en forme de t�te de loup. Mme Manigault n'aurait pas regrett� ses Palissy. Pas un emplacement vide tout au long de cette longue table. Aux deux extr�mit�s fumaient un plat de boudin noir et un plat de boudin blanc.</p><p>On avait install� sur une desserte, � l'�cart, des gobelets et des r�cipients destin�s � la boisson. Un Barillet de vin de Bordeaux ramen� par Nicolas Perrot, un d'eau-de-vie, un de rhum tr�naient sur des supports de bois.</p><p>Une autre table, plus basse, supportait les pr�sents amoncel�s que l'�ph�m�re souverain du jour distribuerait tout � l'heure.</p><p>Et, pendue aux solives, la citrouille creus�e par Florimond, et dans laquelle il avait allum� la chandelle, riait d'un grand rire lumineux.</p><p>Il la pr�senta aux enfants.</p><p>��Miss Pumpkin�!...</p></section><section><p><strong>Chapitre 27</strong></p><p>Ce fut le petit Barth�l�my qui gagna la f�ve. Il choisit Honorine pour reine. La main de Florimond, qui s'�tait gliss�e sous le linge blanc pour y choisir les morceaux de galette, aida peut-�tre le hasard. Mais pourquoi ce soup�on�? Le hasard �tait assez bon comp�re pour r�pondre au v�u de tous et favoriser l'enfance. Ang�lique se r�jouissait pour Barth�l�my. Il �tait tr�s gentil. Il louchait toujours un peu et il avait une grande m�che raide qui lui retombait dans les yeux. Rouge de joie, il re�ut la pr�cieuse couronne d'argent des mains du comte de Peyrac, posa lui-m�me l'autre couronne sur le front d'Honorine que l'�motion rendait rouge et qui parut se demander un instant si elle n'allait pas rejeter violemment l'insigne d'une encombrante royaut�. Mais la fiert� et le contentement l'emport�rent. On sur�leva un peu leurs si�ges, et ils r�gn�rent, pr�sidant c�te � c�te la table du banquet. Les couronnes d'argent pur �tincelaient sur leurs t�tes na�ves. Les cheveux d'Honorine lui faisaient sur les �paules une cape cuivr�e qui paraissait aussi de m�tal pr�cieux et, avec son maintien de reine, la t�te bien pos�e et droite sur son petit cou rond et blanc, elle �tait belle. Honorine �tait si heureuse et si p�n�tr�e de la grandeur de son destin qu'elle e�t trouv� au-dessous de sa dignit� de jeter un regard vers sa m�re. Mais elle savait que sa m�re la regardait. Et la joie lui faisait une sorte d'aur�ole tandis que les compliments, les rires, les plaisanteries l'environnaient comme un encens.</p><p>Chaque fois qu'elle portait sa timbale � ses l�vres tout le monde criait�: ��La reine boit�! La reine boit�!�� Ang�lique avait les yeux riv�s sur elle. Tout au long de la soir�e, elle ne cessa de penser que ce qu'elle avait souffert autrefois n'�tait d'aucune importance en face de ce bonheur d'enfant.</p><p>Elle ne pouvait d�tacher son regard de sa fille tant elle la trouvait belle.</p><p>*****</p><p>Tout le monde, ce soir, avait fait toilette, certains m�me, comme M. Jonas, Porguani, Don Alvarez, arboraient d'�l�gantes perruques. Venues d'o��?... Le comte de Peyrac avait rev�tu l'habit rouge sombre qu'il portait le jour o� il avait affront� les Iroquois sur la colline de Katarunk. Cet habit de gala, il l'avait emport� avec lui sur son dos, ainsi que la cravate de dentelle et les revers des manches. C'�tait, en fait, son seul costume qu'il gardait pli� dans un coffre. Habitu� � une �l�gance raffin�e et tr�s personnelle, il ne semblait pas trouver de g�ne � se v�tir de cuir et de grossiers lainages. Mais ce soir, sous sa livr�e seigneuriale, Ang�lique retrouvait sa prestance unique. C'�tait un prince sombre et �clatant.</p><p>Il revenait du royaume des morts.</p><p>Sous son chapeau de soie cramoisie, bord� de plumes, ses cheveux tombant sur ses �paules restaient drus et noirs, � part cet �clat argent� qui luisait pr�s de sa tempe brunie. Ang�lique, elle, avait mis un col de dentelle sur sa robe et coiff� habilement ses cheveux, sa seule parure. Avec quelques plumes, une broche pr�t�e par Mme Jonas, elle e�t pu se pr�senter � Versailles.</p><p>Ces dames avaient fait entre elles des �changes. Mme Jonas portait un beau fichu de satin rouge et vert et des boucles d'oreilles appartenant � sa ni�ce et que celle-ci ne voulait pas mettre � cause de son deuil.</p><p>Elvire portait une robe claire gris perle appartenant � Ang�lique, et celle-ci l'avait aid�e � se coiffer � ravir.</p><p>M. Jonas avait, sur son chapeau noir � haut fond, une boucle d'argent, emprunt�e � un soulier hors d'usage, et la boucle de l'autre soulier servait de broche � Elvire. Jusqu'� Eloi Macollet que personne n'avait reconnu lorsqu'il s'�tait pr�sent� sous l'apparence d'un vieillard alerte, aimable et poudr�, avec les boucles blanches d'une perruque sortant d'un chapeau rond de castor de la plus belle qualit�, galonn� d'or sur le rebord. Jabot de dentelle, gilet fleuri, redingote tabac...</p><p>��C'est nous qui l'avons aid� � s'habiller, dirent les enfants. On imaginait mal ces appr�ts dans le wigwam enfum� du vieux traitant. Mais s'il tenait du miracle, le r�sultat �tait l�.</p><p>Eloi avait pris place sous les exclamations admiratives et les applaudissements. Il sirotait son vin, les yeux mi-clos, en songeant � ce que dirait sa garce de bru si elle le voyait ainsi festoyer en habit.</p><p>Enfin, chacun �tait d'autant plus satisfait de sa personne que, pour atteindre une apparence civilis�e, on avait d�ploy� des tr�sors d'ing�niosit�. Et il fallait reconna�tre que quiconque aurait surgi de la neige et de la nuit, sur le seuil, serait demeur� stup�fi� devant cette tabl�e du fond des bois. Ebloui par le flot de lumi�re, et le bruit de la musique et les chants, et les rires et les �l�gances, comme l'on en �voque dans les contes, il se serait cru la victime d'une de ces visions de l�gendes, comme il en est �voqu� dans les contes et que les premi�res lueurs de l'aube font s'�vanouir � jamais.</p><p>En fils du seigneur ma�tre des lieux, Florimond et Cantor assuraient le service, aid�s de Yann, qui avait �t� valet de chambre d'un officier de la Marine avant de se rallier � la flibuste.</p><p>��N'oublions pas que pour ma part j'ai �t� page � la table du roi de France, disait Florimond en brandissant les plats sur cinq doigts ouverts.</p><p>Sa vie aventureuse ne fui avait pas fait oublier les r�flexes acquis dans un dur apprentissage. Il d�coupa les oies et le jambon � merveille, en singeant M. Duchesne et les grands officiers de la Bouche du Roi. On parla du grand Louis le Quatorzi�me et de Versailles et de sa splendeur, ce qui enchantait les Fran�ais du Canada pr�sents et impressionnait les Anglais et les Espagnols.</p><p>Cantor versait � boire. D'abord du vin, puis de l'eau-de-vie, et du rhum pour faire passer toutes ces nourrissantes victuailles. Apr�s la maigre ch�re, c'�tait la f�te. On ne devait plus songer au lendemain. Et tout � coup Sam Holton parla. Il �voqua le temps o� il �tait petit gar�on, sur la baie de Sacoo, en Nouvelle-Angleterre, dans une cabane aux planches mal jointes. Tous les jours on mangeait de la bouillie d'orge et de la morue. Mais, � No�l, on tuait le porc, et la m�re sortait les r�serves de myrtilles. On partait pour la ��meeting-house��, l'�glise, � quatre lieues de l�, les hommes avec leurs mousquets encadrant les femmes et les enfants. Au passage, les voisins se joignaient � eux. On marchait dans la for�t glac�e en chantant des cantiques. Un matin, comme ils s'en revenaient du culte, des Ab�nakis surgirent et les massacr�rent tous, sauf Sam, qui avait dix ans et s'�tait promptement r�fugi� au sommet d'un sapin.</p><p>Apr�s quoi, il avait gagn� Springfield en claquant des dents. Et depuis lors il n'avait plus connu de f�tes qui valaient la peine de s'en souvenir, � l'exception de cette f�te des Rois qu'il �tait en train de vivre aujourd'hui, � Wapassou.</p><p>Ainsi parla Sam Holton dans un fran�ais tr�s correct et m�me po�tique. Ce fut son cadeau d'�piphanie, offert � l'assembl�e qui l'�couta dans un silence religieux et ravi, malgr� la conclusion tragique de son r�cit.</p><p>On en garda l'impression d'avoir assist� � l'un de ces miracles dont les temps de la Nativit� sont fertiles.</p><p>Apr�s avoir remerci� et f�licit� chaleureusement le narrateur, on commen�a la distribution des pr�sents et il y avait l� encore mati�re � s'�baubir.</p><p>Qui avait sculpt� dans le bois ces jouets d'enfants�?... Un moulin pour Thomas, une toupie pour Barth�l�my, et pour Honorine une poup�e aux joues bien rouges. Ang�lique sourit aux artistes qui avaient su manier la gouge avec une habilet� aussi remarquable qu'anonyme�: Yann, Cantor et le vieil Eloi.</p><p>Ils avaient �galement, avec l'aide de Florimond���et c'est Ang�lique qui le leur avait sugg�r頖�taill� les personnages d'un jeu d'�checs, mont� l'�chiquier et aussi un damier avec ses pions et son cornet d'�corce, pour les joueurs de trictrac. La paix des longues soir�es d'hiver �tait ainsi assur�e.</p><p>Ang�lique re�ut deux paires de gants finement peauss�s pour pr�server ses mains dans ses travaux. Dans une petite bo�te d'argent elle trouva un cam�e napolitain repr�sentant un profil de d�esse en blanc pur sur le fond rouge-ros� du coquillage. Elle jeta un regard � Cantor�; elle savait que ce cam�e lui servait de talisman depuis son enfance en M�diterran�e. Il s'en �tait s�par� pour elle.</p><p>��Moi, j'ai forg� la petite bo�te d'argent et les couronnes des rois, dit Florimond un peu jaloux du regard �mu d�di� � son cadet.</p><p>Malgr� sa grande taille, il re�ut sa part de baisers.</p><p>Honorine contemplait sa poup�e d'un air circonspect.</p><p>Elle n'avait jamais manifest� beaucoup de go�t pour les jeux de son sexe. Ang�lique craignait un �clat qui e�t d��u les artisans de cet objet con�u avec tant d'amour. Mais, apr�s quelques instants de r�flexion, Honorine prit la poup�e dans le creux de son bras d'un air tr�s entendu, et chacun sourit d'aise, tandis qu'Ang�lique poussait un soupir de soulagement. De l'autre main, Honorine d�nombrait les multiples tr�sors qui iraient bient�t rejoindre ceux d�j� accumul�s dans sa ch�re bo�te, emmen�e de La Rochelle�; les colliers de perles enfil�es par sa m�re l'enchantaient. Elle les passait � ses bras, � son cou, et en garnissait sa couronne d'argent et celle de son petit comp�re.</p><p>Dans une bonbonni�re d'argent, elle trouva encore des pastilles qu'Ang�lique avait confectionn�es avec de la p�te de noix de caryer m�l�e de miel jalousement conserv�. Il y avait beaucoup d'objets d'argent parmi ces pr�sents du c�ur, et des mains habiles les avaient fa�onn�s dans le secret de la forge, avec le minerai m�me extrait de la terre. C'�tait la richesse min�rale de Wapassou qui commen�ait de surgir et de scintiller, pure, de ses limbes... Lorsqu'on se fut exclam� et extasi� � loisir, on rappela au comte de Peyrac qu'il avait annonc� deux ��surprises��.</p><p>La premi�re, le comte l'avoua volontiers, seuls les anciens de la M�diterran�e en appr�cieraient la valeur.</p><p>C'�tait un petit sachet contenant de la poudre de caf�. Des ��hourra�!�� bruyants s'�lev�rent, combattus par les protestations des adversaires de cette sombre mixture. Comment, disaient les Anglais et les Canadiens pour une fois d'accord, �tait-il possible de se pourl�cher d'une telle boue acre�? Il fallait �tre d'origine aussi barbare que les Turcs pour le moins. En revanche, les partisans du divin breuvage chang�rent de place et se group�rent autour du comte pour ne rien perdre de la c�r�monie de sa pr�paration.</p><p>Tandis que Kouassi-Ba apportait sur un plateau de cuivre le service d'usage, rescap� des divers d�sastres o� Ang�lique l'avait cru disparu, le comte fit distribuer aux autres des tresses de tabac de Virginie de la qualit� la plus fine.</p><p>Florimond passa les pipes et les calumets, approcha les braises des fourneaux bien bourr�s. Il n'aimait pas le caf�. Il pr�f�rait le chocolat, dit-il... avec un clin d'�il complice � Ang�lique. Cantor, lui, ne d�daignait pas de humer le parfum qui lui rappelait ses courses d'enfance en M�diterran�e, avec son p�re, les escales, les combats et Palerme o� il �tudiait chez les j�suites, � l'ombre d'anciennes mosqu�es et de palais normands. Ang�lique, elle, jubilait, et elle avait battu des mains. Sa pr�dilection pour le caf� �tait peut-�tre pu�rile. Mais l'annonce de son mari avait fait briller ses yeux et son visage �tait tout illumin� de contentement. Avec Cantor, Enrico Enzi, Porguani, les Espagnols, les P�ruviens, on se pressait nombreux autour du comte de Peyrac.</p><p>��Te souviens-tu de ce vieux Turc � Candie qui faisait le plus merveilleux caf� du monde�?... dit Peyrac � Enzi.</p><p>Ang�lique humait l'ar�me �vocateur, et comme chaque fois elle revoyait dans les fantasmagories de la fum�e bleue le batistan de Candie, les silhouettes de carnaval, turbans et longues robes, elle revivait des impressions violentes qui s'�taient grav�es en elle�: terreur d'abord, puis un soulagement enivr� aux c�t�s de l'homme masqu� qui venait de l'acheter... Elle but le caf� br�lant. ��Oui, monseigneur le Rescator, c'�tait vous�!... Comment n'avais-je pas devin�?�� Elle maudissait le sort ironique qui s'�tait jou� d'elle.</p><p>��Tu m'en as voulu, n'est-ce pas, de ne pas t'avoir reconnu�? chuchota-t-elle en se penchant vers lui.</p><p>Et, c�te � c�te, serr�s l'un contre l'autre, au bout de la grande table, perdus au creux de la for�t du Nouveau Monde, ils se regardaient avec tendresse et pensaient que tout �tait bien ainsi.</p></section><section><p><strong>Chapitre 28</strong></p><p>��Certains d'entre vous savent ce qui va se passer maintenant, dit le comte de Peyrac en se levant. Pour les autres, ce sera vraiment une surprise. Mais pour tous, je pense que la joie sera �gale, car vous l'avez tous m�rit�e.</p><p>L'Italien Porguani et Clovis s'�taient �loign�s vers l'atelier. Lorsqu'ils reparurent �mergeant lentement de l'obscurit�, on vit qu'ils portaient un brancard de bois, dont la charge pesante faisait saillir leurs muscles. Sur le brancard un objet luisait doucement. Ils s'approch�rent et l'on distingua mieux une sorte de bloc grossier d'o� �manait une lumi�re myst�rieuse, secr�te et froide. Les deux porteurs d�pos�rent le brancard sur l'extr�mit� de la table devant Peyrac. C'�tait de l'or.</p><p>Ce bloc, sur le brancard, �tait form� de plusieurs pav�s d'or empil�s. Le comte en prit un et l'�leva � la lumi�re des chandelles et des lampes.</p><p>��Voici le fruit de nos travaux. Durant ces derniers mois d'hiver nous nous sommes livr�s activement � la coupellation du minerai extrait pendant l'�t�. Chaque lingot repr�sente soit 3 livres avoir du pois d'or pur ou 1 700 onces. C'est la premi�re part que je remettrai � chacun de vous en ce soir d'�piphanie. Le r�sultat a d�pass� notre attente. Songez que notre production d'or vaut un total de 150 000 livres, soit davantage que tout le budget annuel du Canada. Le r�sultat est donc l�, consid�rable. Souvenez-vous qu'au si�cle dernier les M�dicis, la famille la plus riche du monde, ne poss�dait dans ses coffres que 100 livres d'or. Nous avons extrait de la terre moiti� plus en moins de deux ans. Nous sommes plus riches que les M�dicis. L'an prochain, lorsque notre fort sera agrandi, bien arm�, bien d�fendu, lorsque nous aurons fait monter par le Kennebec une recrue de mercenaires, des canons, des vivres, nous pourrons nous livrer en paix � nos travaux et � la production qui augmentera encore.</p><p>��Selon le contrat que nous avons sign�, un quart de cette production sera partag� r�guli�rement entre vous tous, mes premiers compagnons, vous permettant de constituer chacun une fortune personnelle. Avec le reste, j'assumerai l'am�lioration et l'agrandissement de nos postes, la r�mun�ration de nos mercenaires, l'armement de nos navires, etc. Ainsi, les uns li�s aux autres avec la force de l'or et de l'argent, gros sous-produit, nous deviendrons puissants.</p><p>��Nous augmenterons notre flotte qui se livrera au commerce, Gouldsboro �tant un de ses ports d'attache. Nous �tablirons des comptoirs le long du Kennebec et du P�nobscot.</p><p>��Nous ouvrirons d'autres chantiers dont certains d'entre nous pourront devenir propri�taires s'ils sont pr�ts � recommencer de difficiles d�buts pour les mettre en valeur... Le Maine, pays de for�ts et de rivi�res, et d'autre part pays aux rives ouvertes sur un oc�an poissonneux, pays jusqu'alors sauvage et que de nombreuses nations se sont disput� sans profit, le Maine, pays de l'argent et de l'or invisibles, deviendra notre royaume parce que nous serons les seuls � avoir d�couvert le secret de sa richesse. Regrettez-vous de m'avoir suivi�?...</p><p>��Non�!... Non�! monseigneur, dirent des voix enrou�es.</p><p>Mais la plupart ne purent rien articuler.</p><p>Kouassi-Ba passant pr�s d'eux d�posa, devant chacun, de sa main noire, sa main de Roi Mage, un lingot d'or.</p><p>Ils osaient � peine y toucher.</p><p>Leurs yeux un peu troubl�s par les vapeurs de l'alcool et de la tabagie se fixaient sur ce doux reflet et ne pouvaient plus s'en d�tacher. Dans la brillance de l'or comme dans la boule de cristal des voyants, ils apercevaient la vision de leurs vieux r�ves les plus enfouis, de leurs ambitions les plus irr�alisables. Et Ang�lique fut prise de peur. L'or corrompt. D�j� une fois il avait �t� la cause de la destruction de son bonheur. Ces hommes n'allaient-ils pas perdre la t�te devant le miroitement de la richesse�? Elle regarda son mari. Il �tait comme le magicien qui observe les passions humaines apr�s les avoir provoqu�es. Ceux qu'il avait form�s � son image en un labeur quotidien le d�cevraient-ils, succomberaient-ils � ces mythes irraisonn�s qui semblent mener l'humanit� depuis ses plus lointaines origines�? Elle ressentait une oppression qui troublait sa joie de tout � l'heure.</p><p>��L'or�! Toujours l'or�! murmura-t-elle. J'ai peur�! C'est en son nom qu'on vous a maudit jadis�!</p><p>Il lui jeta un regard de c�t�.</p><p>��Il ne faut pas avoir peur de l'or et de son pouvoir, dit-il. Il n'y a pas de chose cr��e qui puisse avilir l'homme s'il n'y consent pas lui-m�me. Mais l'homme se voudrait pur esprit, semblable � Dieu, et quand il mesure sa mat�rialit� il en accuse la mati�re. Il ne veut pas s'accepter terrestre... C'est ainsi que tour � tour il maudit ou idol�tre tout ce qui le fascine le plus dans la cr�ation�: l'or, la femme, la science, la richesse... alors qu'il devrait seulement chercher � se les concilier. Dans toute mati�re, l'esprit habite pour celui qui aime l'esprit.</p><p>Jacques Vignot, le charpentier, tournait le lingot entre ses doigts d'un air dubitatif.</p><p>��Moi, pour l'instant, je ne demande rien de plus qu'�tre ici. Un bon boulot, avec l'espoir au bout, pas d'argousins � mes trousses... Mais n'emp�che, �a fait du bien de tenir �a dans sa main�: j'en ai tant vu...</p><p>��Cela vous impressionnera moins quand vous le verrez � Boston, transform� en �cus sonnants et tr�buchants. Alors vous saurez qu'en faire, dit Peyrac.</p><p>��Une bourse pleine d'�cus�? fit l'autre en le regardant avec perplexit�.</p><p>��Deux, trois... Il y en a pour mille livres dans ce que vous tenez en main.</p><p>��Ah�! Mes amis, quelles franches ripailles, quelles tourn�es on s'offrira, s'�cria le charpentier en envoyant une claque retentissante sur l'omoplate de son voisin.</p><p>Tout le monde se mit � parler � la fois, faisant des projets, se livrant � des calculs compliqu�s, dans une atmosph�re d'excitation qui rendait les voix aigu�s. Mme Jonas se leva pour retirer les plats. Elle trouvait inconvenant de m�ler du si bel or aux reliefs d'un repas, si bon f�t-il.</p><p>Elle et son mari avaient re�u chacun un lingot d'or, soit 3 400 onces�; Elvire en avait un pour elle, un pour ses deux gar�onnets.</p><p>Le vieil Eloi brandit sa part.</p><p>��Vous faites erreur, monsieur le comte. Moi, je ne suis pas des v�tres. Je suis venu comme �a, je suis rest�. Vous ne me devez rien.</p><p>��Tu es l'ouvrier de la onzi�me heure, vieux forban, r�pondit Joffrey de Peyrac. Connais-tu ton �vangile�?... Oui. Eh bien�! M�dite-le et garde ce qu'on te donne. Tu t'offriras un canot neuf et deux ans de marchandises de traite pour ramasser toutes les fourrures de l'Ouest. Tous tes concurrents en �toufferont de jalousie...</p><p>Le vieux Canadien ouvrit des yeux �blouis, il �clata de rire et se mit � r�ver tout haut, d�crivant d�j� la fa�on dont il ravagerait les rivi�res du pays d'En-Haut. Puis ils se regard�rent d'un air embarrass�, et, apr�s avoir tenu conciliabule, ils dirent�:</p><p>��Qu'allons-nous faire de tout cet or�? Monsieur le comte, en attendant que nous soyons partis chacun de notre c�t� et que nous soyons revenus dans les villes, monsieur le comte, gardez-le avec vous, vous qui n'avez pas peur de l'or, car c'est trop pour nous, et sous notre oreiller il nous emp�cherait de dormir.</p><p>��Soit, dit Peyrac en riant, mais pour ce soir, regardez-le bien. C'est votre �uvre et le don de Dieu qui a cr�� la terre.</p></section><section><p><strong>Chapitre 29</strong></p><p>Ce fut � cet instant qu'Ang�lique crut entendre un appel. Par-del� le brouhaha des refrains chant�s, des accords de la guitare et des ritournelles de la vielle un peu grin�ante dont jouait Mme Jonas, une voix l'appelait.</p><p>��� l'aide�! � l'aide�!...</p><p>Mais c'�tait mat�riellement impossible et elle comprit tout de suite qu'elle l'avait entendue, cette voix, au-dedans d'elle-m�me. Presque aussit�t elle crut entendre frapper � la porte. Ang�lique se dressa d'un bond.</p><p>��Qu'avez-vous�? lui demanda Joffrey la retenant par la main, surpris de sa brusquerie.</p><p>��On a frapp� � la porte.</p><p>��Frapp�?... Vous r�vez, ma mie.</p><p>Les chanteurs s'arr�taient et se tournaient vers eux.</p><p>��Que se passe-t-il�?</p><p>��On a frapp�.</p><p>��Frapp�! s'esclaffa Nicolas Perrot avec une d�sinvolture dont il n'�tait pas coutumier et que de trop larges libations excusaient, qui frapperait � notre porte en cette nuit�? Il n'y a que les esprits ou les Fran�ais du Canada pour oser �tre dehors par ce temps-l�!</p><p>Puis ils se turent et se regard�rent, les yeux vagues. Les esprits�!</p><p>Ils sentirent qu'ils �taient des humains seuls, enfouis au fond des neiges, au fond de l'hiver comme au fond d'une crevasse.</p><p>L'�treinte glac�e les enserrait f�rocement, et maintenant que le feu baissait un peu, ils devinaient le froid insinuant et mortel qui persistait � se glisser par les moindres interstices, et ils entendaient le sifflement doux, permanent, de la bise qui raclait la neige gel�e au-dehors et les environnait comme d'une incantation mal�fique.</p><p>Ils savaient qu'en cette saison nul n'oserait plus les rejoindre. Qui pourrait frapper en cette nuit glaciale et venteuse�?</p><p>Les esprits�!</p><p>Ang�lique crut entendre de nouveau des coups.</p><p>��N'entendez-vous pas�? demanda Ang�lique en sursautant.</p><p>Mais les sons lui avaient sembl� moins pr�cis et, en voyant les mines incr�dules de ceux qui l'entouraient, elle commen�ait � se demander si elle n'�tait pas la proie d'une illusion.</p><p>��Peut-�tre une branche d�plac�e par le vent, qui frappe par moments contre la cloison, murmura-t-elle.</p><p>��Nous l'entendrions, nous aussi...</p><p>Joffrey de Peyrac se leva � son tour et se dirigea vers la porte.</p><p>��Prends garde, p�re, cria Florimond en s'�lan�ant.</p><p>Et pr�c�dant son p�re ce fut lui qui ouvrit la premi�re porte, puis, au fond du couloir d'entr�e, la seconde que la neige bloquait et sur laquelle il fallut s'acharner pour la tirer vers l'int�rieur. Le froid aussit�t p�n�tra en sifflant, avec un l�ger tourbillon de neige poudreuse. Florimond tenait son pistolet haut, et se rejeta sur le c�t�. De loin, Ang�lique et les autres ne virent en se penchant qu'une vague clart� dans laquelle s'�levaient les panaches de neige, soulev�s par la bise. Un clair de lune inattendu avait surgi des nuages, ce qui expliquait la luminosit� ext�rieure, d'une phosphorescence argent�e, dans l'encadrement de la porte.</p><p>��Il n'y a personne, dit Florimond. Et il fait un froid terrible, ajouta-t-il en repoussant le vantail.</p><p>Il revint dans la salle commune et referma la seconde porte. On en con�ut du soulagement.</p><p>Il fallait mieux se sentir bien au chaud au fond de ce trou que de penser � ce qui se passait dehors. La bouff�e d'air glac� avait p�n�tr� comme une vague mortelle �cartant les nuages de fum�e de tabac stagnantes, et les brassant dans un courant, de sorte qu'on ne s'apercevait plus qu'� travers des rubans de vapeurs blanch�tres serpentant et se lovant autour des visages.</p><p>Les flammes des lampes et des chandelles s'�taient couch�es dans ce souffle brutal et certaines s'�taient �teintes et fumaient en volutes �paisses et malodorantes.</p><p>��Je crois que les bons vins vous troublent un peu l'entendement, dit Peyrac.</p><p>Et sa voix dispersa le malaise. Seule Ang�lique restait ind�cise. ��Et si quelqu'un se meurt dans la neige, loin ou proche, je ne sais��, pensa-t-elle.</p><p>Elle regarda anxieusement autour d'elle, d�nombrant les siens. Les �tres chers � son c�ur �taient tous l�, en s�curit�, sous sa garde.</p><p>Joffrey de Peyrac la prit par la taille comme pour la rassurer. Il pencha son visage vers elle en une question muette. Elle se d�roba.</p><p>Apr�s avoir un peu trop abus� de la bonne ch�re et des boissons ��r�chauffantes��, on l'accuserait d'entendre ��des voix��.</p><p>Mais l'incident marqua la fin des festivit�s. Les enfants s'endormaient. On les porta dans leurs lits avec tous leurs jouets. On installa devant eux sur un escabeau Mistress Pumpkin, pour les surveiller de son sourire �carlate, un peu macabre. Longtemps Barth�l�my, Thomas et Honorine s'efforc�rent de garder les paupi�res ouvertes pour voir si les yeux et le sourire de Mistress Pumpkin s'�teindraient les premiers.</p><p>Leur lutte fut de courte dur�e et ils s'endormirent dans la douce lueur translucide de la citrouille magique.</p><p>Ang�lique chercha un pr�texte pour jeter un coup d'�il au-dehors. Elle n'aurait pas pu dormir tranquille avec cette id�e qui lui trottait dans la t�te qu'un �tre humain �gar� mourait dans la neige � quelques pas de leur refuge.</p><p>Elle d�clara qu'elle allait porter quatre morceaux de sucre aux chevaux qui, eux aussi, m�ritaient bien d'�tre f�t�s un soir d'�piphanie.</p><p>Personne n'y prit garde. Elle enfila ses grosses jambi�res de peau sous sa jupe, ses bottes fourr�es et jeta sur ses �paules un manteau doubl� de peau de loup. Avec une paire de gros gants, cela suffirait pour une br�ve incursion au-dehors. Devant la seconde porte, Eloi Macollet, �quip� lui aussi par-dessus ses habits de f�te, allumait une lanterne sourde.</p><p>��Vous retournez chez vous�? lui demanda-t-elle.</p><p>��Non, je vous accompagne, madame, puisque vous voulez absolument voir ce qui se passe dehors.</p></section><section><p><strong>Chapitre 30</strong></p><p>La lumi�re de la lanterne �tait inutile.</p><p>Une fois franchi l'�troit boyau entre deux murs de glace qui, du seuil, montait vers la surface durcie de la cour, il faisait clair � cause de la lune.</p><p>Des nuages de suie couraient, voilant de temps � autre l'astre �blouissant. Au d�but de la soir�e, cependant, le ciel avait �t� assez bas pour qu'il neige�t, amoncelant une couche de la hauteur d'une main que le gel rendait farineuse, grin�ante sous les semelles. En �mergeant, ils furent saisis par la morsure de la poussi�re de glace, aussi redoutable que la fine poudre d'un m�tal abrasif, que le vent transportait avec lui. Sur les v�tements cela faisait un bruit de sable�; sur le visage, un effet de br�lure. T�tes baiss�es, ils se dirig�rent en tr�buchant vers l'�curie. Mais au passage Ang�lique lan�a aux alentours un regard d�vorant, cherchant � percer le secret des ombres de cette nuit exceptionnellement claire.</p><p>On voyait assez loin, jusqu'� l'autre bout du premier lac. Enrob� dans la poudre neigeuse que le vent raclait � la surface du sol, le paysage semblait �merger d'une bu�e trouble �tincelante, qui noyait ses contours. C'�tait de la poussi�re de diamant tourbillonnant en halo autour de la cime des bois, ou nimbant la courbe des collines, soulignant les rives du lac qui sous son �tendue de neige lisse et glac�e, dans laquelle se refl�tait la lune, m�ritait plus que jamais son nom de lac d'Argent. Sifflements et chuintements continus, sur le mode aigu, composaient le chant irascible d'un paysage nocturne livr� � toute la rigueur de l'hiver septentrional. Les yeux d'Ang�lique se mirent � pleurer des larmes irritantes qui gelaient aussit�t et lui collaient les cils. Tout � coup un fant�me blanc r�da l�-bas � l'autre bout du lac, un spectre transparent qui agitait les bras et qui, apr�s avoir tourn� sur lui-m�me, disparut comme dissous par les tourbillons implacables du vent. La jeune femme et le vieil homme se tenaient, stup�faits, � l'extr�mit� du promontoire.</p><p>��Avez-vous vu, cette fois, avez-vous vu, Eloi�?... cria Ang�lique.</p><p>Le vieux coureur de bois hocha la t�te.</p><p>��Ce sont des esprits, balbutia-t-il... Nicolas Perrot l'avait bien dit�: des esprits... Il ne peut y avoir que des esprits pour �tre dehors par ce temps...</p><p>��Mais non, vous divaguez... ce sont peut-�tre des vivants.</p><p>Elle toussa car l'air glac�, en lui emplissant les poumons, la suffoquait. Ils �taient oblig�s de se parler nez contre nez pour s'entendre, et de crier.</p><p>��Des �tres vivants, vous dis-je... et qui se meurent...</p><p>Pr�cipitamment, ils revinrent au fort. Leur t�moignage jeta un grand trouble. Ang�lique essayait de convaincre ses compagnons de ce qu'elle avait aper�u � l'autre bout du lac. Mais le vieux Macollet r�p�tait avec ent�tement�:</p><p>��Ce sont des esprits, j'vous dis... Apr�s tout, c'est des choses qui arrivent... C'est pas la premi�re fois que j'en vois, pour ma part...</p><p>��Et moi donc�! Et moi, rench�rirent des voix.</p><p>Ang�lique arr�ta, en tapant du pied et en criant plus fort qu'eux, le flot des histoires de fant�mes et d'apparitions qui allaient d�ferler.</p><p>��Assez, ce sont des vivants�! vous dis-je. Et ce cri que j'ai entendu�! Et ces coups � la porte�?...</p><p>��Eh�! oui. Justement, ce cri, ces coups, madame... S'ils viennent de vivants que vous avez aper�us l�-bas au bout du lac, comment auriez-vous pu les entendre ici, � l'int�rieur, � plus d'un mille�?</p><p>��C'est bien � des esprits de r�dailler ainsi et de frapper et d'effrayer les gens dans les temps de la No�l, dit ma�tre Jonas en levant un doigt sentencieux. Il ne nous reste plus qu'� bien nous calfeutrer et � faire des pri�res.</p><p>Ang�lique passa la main sur son front si froid qu'il lui semblait fait d'un bois dur et insensible. Que croire�? Que penser�?... Si ce qu'elle avait entendu pouvait se confondre avec une hallucination, ce qu'elle avait vu, non�!...</p><p>Le comte de Peyrac sortit de la chambre, o� il s'�tait retir�. Il descendit les degr�s de l'estrade qui menaient � la salle et s'informa des causes de l'agitation.</p><p>��Nous avons vu... quelque chose, l�-bas, au bout du lac, lui expliqua Ang�lique.</p><p>��Des fant�mes, oui, affirma Macollet... S�r que c'�taient des �mes en peine, je voyais la for�t � travers leurs corps.</p><p>Ang�lique ne sut que dire car elle avait �prouv� la m�me impression de transparence.</p><p>��Des trombes de neige souffl�es par le vent�? sugg�ra Peyrac.</p><p>Mais cette fois Ang�lique et Macollet furent d'accord.</p><p>��Non�! Non�! C'�tait... autre chose.</p><p>Joffrey de Peyrac regardait sa femme avec attention. Il lui trouva un regard perdu qu'elle avait parfois lorsque quelque chose se saisissait d'elle par l'int�rieur. Alors elle �tait absente, uniquement pr�occup�e de questions qu'elle ne formulait pas et dont elle devait trouver seule la r�ponse. Il commen�ait � la conna�tre, et elle �tait sensible � l'extr�me aux ph�nom�nes qui, tout en faisant partie de la physique mat�rielle, n'en demeurent pas moins inexplicables. Pour sa part, il croyait volontiers aux possibilit�s de transmettre des messages, des appels sur des ondes invisibles, car il avait �t� t�moin dans ses voyages de faits troublants.</p><p>Le comte demeurait songeur.</p><p>Nicolas Perrot lui aussi partageait ces doutes. Il posa sur Ang�lique le m�me regard perplexe et sagace que celui de son chef et brusquement se dressa�:</p><p>��Il faut y aller, d�cida-t-il.���Et, avec un coup de menton interrogateur vers Ang�lique.���C'est bien cela que vous voulez, madame�? Oui�?... Alors, si c'est cela, allons-y...</p><p>��Soit, dit Peyrac se d�cidant. Apr�s tout, nous ne risquons qu'une promenade un peu d�sagr�able, et ainsi vous aurez la conscience tranquille, n'est-ce pas, ch�rie�?</p><p>Clovis l'Auvergnat se r�cusa avec de grands gestes.</p><p>��Courir apr�s des fant�mes, moi�? �a, jamais, s'�cria-t-il en se cachant sous ses couvertures.</p><p>Et le m�cr�ant se signa � plusieurs reprises.</p><p>Suivis de Nicolas Perrot, de deux Espagnols, de Jacques Vignot, de Florimond et de Cantor, Ang�lique et son mari descendirent vers le lac, portant des lanternes. On avait jug� inutile de d�ranger Porguani qui s'�tait d�j� couch� dans sa cambuse pr�s de l'atelier, Eloi Macollet suivait de loin en grommelant et en serrant son chapelet dans une des poches de sa vareuse. De temps en temps la lune se cachait. La neige �tait si dure qu'il �tait inutile de chausser des raquettes.</p><p>Le petit groupe suivit la rive droite du lac. La marche n'�tait pas facile et chacun se taisait. On n'entendait que le crissement des bottes et des mocassins sur la neige et les bruits rauques et heurt�s des respirations dont l'air gel� amplifiait le son. Arriv�s � l'extr�mit� du lac, ils firent halte.</p><p>��Eh bien, c'�tait l�, fit Ang�lique en regardant autour d'elle.</p><p>Tout �tait si calme, si solennellement calme, que leur anxi�t� pr�c�dente paraissait sans objet.</p><p>Le vent m�me s'�tait apais� un peu, ne soufflant plus qu'au ras du sol, en soulevant la neige fra�che.</p><p>En s'avan�ant encore on aurait pu voir briller les cascades de glace, au bouillonnement fig�, en un tuyau d'orgue de cristal. Tout semblait morne et endormi.</p><p>��Cherchons, dit Peyrac.</p><p>Ils s'�loign�rent les uns des autres en promenant au sol le rond de lumi�re de leurs lanternes. Mais le tapis de neige �tait vierge.</p><p>Ang�lique, transie, n'�tait pas loin de s'adresser des reproches. Demain, au r�veil, les vapeurs du vin dissip�es, elle rirait de sa sottise, et il lui faudrait se pr�parer � supporter pendant quelque temps les lazzi de l'entourage. Puis un brusque d�sir inquiet et ent�t� de trouver absolument quelque chose la reprenait, et elle cherchait, en se heurtant aux arbres, aux buissons, en tr�buchant dans des fondri�res.</p><p>Un peu plus tard, ils se rassembl�rent de nouveau et d�cid�rent de revenir vers le fort. Mais pour Ang�lique, c'�tait comme si une main invisible continuait de la tirer en arri�re. Elle ne se d�cidait pas � quitter l'endroit et elle laissa les autres la distancer. Elle regrettait que l'Indien panis de Nicolas Perrot ne f�t pas venu, car il avait un flair de chien de chasse. Mais il craignait trop les esprits de la nuit, et m�me son ma�tre n'aurait pu le d�cider.</p><p>Une supr�me fois, les yeux d'Ang�lique all�rent de la rive du lac � la lisi�re de la for�t.</p><p>��Il y a un amoncellement l�-bas...</p><p>� cet instant, la lune parut dans toute sa splendeur, un pinceau de lumi�re argent�e glissa entre les branches et fr�la le monticule neigeux. Elle faillit pousser un cri.</p><p>La clart� diffuse, en modelant des ombres nouvelles, en redessinant les bosses et les m�plats de l'emplacement, avait fait surgir, comme en une vision fugitive, des silhouettes humaines �tendues.</p><p>Elle avait vu, oui vu, sous ce blanc linceul aux courbes douces le bossellement d'une t�te, suivi de la courbe des reins.</p><p>Et l�, n'�tait-ce pas un bras �tendu�?...</p><p>Elle se pr�cipita, le c�ur battant. L'emplacement �tait retomb� dans une demi-obscurit�. Elle se jeta � genoux, grattant avec fr�n�sie. Elle trouva quelque chose, elle ne savait pas quoi, mais cela venait dans ses doigts crisp�s � mesure qu'elle tirait et ce n'�tait ni des feuilles, ni de la terre, ni... quoi�?... qu'est-ce qu'on pouvait bien s'attendre � trouver sous la neige�?... Elle retira son gant afin de mieux palper�: c �tait de l'�toffe�!... Alors, elle se mit � tirer, tirer encore. Et quelque chose de pesant et de raidi vint, qui �tait un bras humain.</p><p>Elle continuait, d�gageait une �paule, soulevait tout un buste, et la neige glissait de part et d'autre avec facilit�, car la couche �tait l�g�re et mince. Juste assez �paisse pour dissimuler aux regards le corps de l'homme qui �tait tomb� l� d'�puisement. Elle leva sa lanterne et �claira autour d'elle. Il y en avait d'autres. Elle les devinait maintenant avec nettet�. Comment avait-on pu passer tout � l'heure si pr�s d'eux sans les voir�? Elle reprit sa t�che, r�ussit � d�gager le premier corps et � le tirer hors du couvert des arbres, en se cramponnant � ses v�tements durcis de ses doigts nus et douloureux. Dans son �motion, elle avait respir� si pr�cipitamment que sa gorge la br�lait. Elle n'avait plus la force d'appeler.</p><p>Heureusement, une voix proche la h�la, c'�tait le comte qui �tait revenu sur ses pas.</p><p>��O� �tes-vous�?...</p><p>��Ici, r�pondit-elle, venez vite�: ils sont l�!</p><p>��Sang Dieu�! s'exclama-t-il.</p><p>Il la vit sortir de l'ombre des arbres portant sur son dos une forme inerte et noire.</p></section><section><p><strong>Chapitre 31</strong></p><p>On en d�gagea huit. Des �tres indistincts sous la carapace gel�e de leurs capotes, de leurs mitasses et de leurs couvertes. Inertes, mais souples encore.</p><p>��Ils vivent. Ils ont d� s'�crouler il y a moins d'une heure, et la petite neige que le vent a souffl�e les a recouverts.</p><p>��Qui est-ce�? demanda Vignot.</p><p>��Qui veux-tu que ce soit�? r�pondit Macollet.</p><p>��Tu as entendu ce qu'a dit Perrot, ce n'est pas des esprits, �a peut �tre que des Fran�ais du Canada pour se promener dans les d�serts, en cette saison.</p><p>Un seul �tait tout � fait raide comme un tronc d'arbre. Celui que transportait Jacques Vignot.</p><p>��P�se autant qu'un �ne mort �ui-l�, grognait le Parisien en se tra�nant sur le chemin, c'est un macchab�e que tu portes l�, mon fils�! Pas de doute. C'est le mort que tu as sur ton dos, Jacques, mon ami�!...</p><p>La sueur, en gelant sur son visage, lui faisait un masque visqueux. Tout pa�en qu'il f�t, Jacques Vignot, perclus, finit par penser � J�sus portant sa croix. C'�tait la nuit de l'�piphanie. Une nuit pas comme les autres. Au fort on aurait dit qu'il n'y avait plus de place dans la salle. Ceux qui �taient rest�s regardaient avec effroi. Il en arrivait toujours et rescap�s aussi bien que sauveteurs avaient tous le m�me aspect fantomatique, couverts de neige, les sourcils, le menton, blanchis de gel. Tous des spectres glac�s aux yeux br�lants qui, chez certains, paraissaient contempler encore les t�n�bres de l'au-del�.</p><p>Jacques Vignot d�chargea son cadavre � m�me la table, o� le corps raidi et durci chut entre des plats et quelques lingots d'or avec un bruit mat. Le pauvre homme n'en pouvait plus. Il soufflait comme un loup-marin et secouait ses doigts bleuis. On �tendit les plus inertes � terre, mais on assit d'autres sur les bancs car ils semblaient revenir � eux. Autant qu'il �tait possible de se rendre compte en examinant leurs visages blanchis et jaunis par le gel, il y avait cinq Europ�ens et trois sauvages. Des Fran�ais, tous barbus.</p><p>La glace fondait entre les poils de leurs barbes et tombait � terre avec un petit bruit de verre bris�. On leur glissa entre les l�vres des gobelets d'eau-de-vie. Ils burent et leur respiration devint plus rauque et profonde. Leur immobilit� d'un dangereux sommeil, dans le froid de la nuit, sous la neige qui les ensevelissait, n'avait pas exc�d� deux heures. Pourtant l'un �tait bien mort. Celui qui �tait sur la table. Nicolas Perrot s'approcha et tira le capot de laine qui cachait le visage du mort. Il poussa une exclamation �touff�e.</p><p>��Dieu�! Vierge M�re�!... Quelle piti�!...</p><p>Il se signa.</p><p>Les autres s'approch�rent aussi, reconnurent le mort et se recul�rent avec des exclamations �touff�es. La peur, une crainte superstitieuse se partageaient leurs c�urs. Car celui dont il venait de contempler la face fig�e dans une immobilit� de pierre, il le savait mort, il le devinait, mort depuis longtemps, depuis pr�s de trois semaines au moins, l�-bas, aux bords du lac M�gantic.</p><p>C'�tait le lieutenant de Pont-Briand�!...</p><p>Ils se tournaient vers le comte de Peyrac. Celui-ci s'approcha, les sourcils fronc�s, et observa sans �motion le visage aux yeux clos, � la chair de marbre coll�e sur les os. D'un doigt, il acheva d'�carter la capote, vit une �toile noire � la tempe. La blessure avait tr�s peu saign�, � cause du froid.</p><p>Il hocha la t�te. Oui, l'homme qui �tait l� �tait bien celui qu'il avait tu� de la pointe de son �p�e. Les yeux qu'il avait ferm�s lui-m�me, comme � un loyal adversaire, ne s'�taient pas rouverts.</p><p>Le mort �tait tout simplement un mort de trois semaines conserv� par le gel, dans les branches de l'arbre o� le Huron l'avait hiss�. S�pulture traditionnelle de l'hiver � l'abri des renards ou des loups, en attendant que le sol reparaisse pour qu'on puisse y creuser une tombe.</p><p>��Le mort, chuchota Mme Jonas en se penchant vers Ang�lique qui s'affairait � ranimer les feux et � r�chauffer les soupes et les viandes.</p><p>��Eh bien�?...</p><p>��C'est M. de Pont-Briand.</p><p>Ang�lique sursauta et se redressa. Elle �tait pr�s de l'�tre sur�lev� et pouvait voir toute la salle qui offrait un spectacle �trange, avec ces personnages fig�s autour de la table, contemplant un corps de pierre, �tendu parmi les reliefs du festin et les lingots d'or qui y brillaient encore.</p><p>��Oui, le lieutenant de Pont-Briand, dit avec force une voix �trang�re.</p><p>Vacillant, un des inconnus se dressait, dressait sa face bl�me, encore marqu�e des stigmates tragiques. Les yeux br�laient, agrandis et fixes.</p><p>��Oui, Pont-Briand, que vous avez assassin� et au nom duquel nous tous venons vous r�clamer justice, monsieur de Peyrac.</p><p>Joffrey le consid�ra avec calme.</p><p>��D'o� me connaissez-vous, monsieur�?</p><p>��Je suis le comte de Lom�nie-Chambord, dit la voix. Ne me reconnaissez-vous pas�? Je vous ai rencontr� � Katarunk.</p><p>Nicolas Perrot, qui �tait absent lorsque le lieutenant de Pont-Briand �tait venu au fort, ne comprenait pas et fixait tour � tour les assistants de cette sc�ne extraordinaire.</p><p>��Non, ce n'est pas possible, s'�cria-t-il en se pr�cipitant vers le comte de Peyrac et en le saisissant impulsivement par son pourpoint, geste qu'il n'aurait pas os� s'il n'avait �t� sous le coup d'une violente �motion. Vous avez tu� cet homme�?... Mais c'�tait mon ami... Mon fr�re... Et c'est vous, vous, qui l'avez tu�!... Non, ce n'est pas vrai.</p><p>��Si, c'est vrai, dit la voix affaiblie d'un des autres rescap�s. Voil� le ma�tre que vous servez, Nicolas�!... Il n'h�sitera jamais � abattre un de vos compatriotes si cela lui convient...</p><p>Joffrey de Peyrac, jusque-l� impassible parmi l'assistance troubl�e et anxieuse, parut soudain saisi d'une violente col�re, surtout lorsqu'il croisa le regard d�sempar� de l'honn�te Canadien Perrot.</p><p>��Oui, je l'ai tu�, fit-il d'une voix sourde et rauque. Mais Nicolas Perrot est mon ami. N'essayez pas de le s�parer de moi.</p><p>Les yeux noirs fulgur�rent et devinrent terribles.</p><p>��Hypocrites�! Hypocrites�! Vous savez pourquoi je l'ai tu�. Alors, pourquoi feignez-vous l'indignation�?... Et m'accusez tous d'un crime. Alors que je n'ai fait que venger mon honneur bafou�!... N'avez-vous donc pas dans les veines du sang de gentil homme�!...</p><p>��Pouvez-vous ignorer que cet homme convoitait ma femme... Et il est venu jusqu'ici pour essayer de la s�duire... se l'approprier, l'enlever... Il est venu pour me la voler et l'outrager sous mon propre toit... Et je devrais accepter cette f�lonie�? Je devrais laisser son geste et ses passions impunis�?... S'il a �t� assez fou pour les tenter, qu'il paye sa folie�!... C'est la loi�!... Nous nous sommes battus en duel franc et r�gulier... Il est mort. Et sachez que quiconque osera convoiter mon �pouse conna�tra le m�me sort, � quelque race ou nation qu'il appartienne.</p><p>Sa voix fl�chit dans un silence p�trifi�. Les regards allaient de lui, dress� dans son v�tement pourpre et magnifique, � celle qui �tait debout, au-dessus d'eux, dans la lumi�re mouvante des flammes, et qui leur apparaissait dans sa beaut� exceptionnelle, avec l'aur�ole de ses cheveux lumineux et l'�clat de ses prunelles d'eau verte o� passait en cet instant une expression effray�e... On sentit que les Fran�ais qui ne la connaissaient pas encore fr�missaient comme sous un choc. Elle �tait bien aussi belle que tout ce qu'on en disait d'elle, la Dame du lac d'Argent�! Et sa vue subjuguait leurs esprits troubl�s. Ils rest�rent stupides un long moment. Puis l'un d'eux passa la main sur son front.</p><p>��Dieu juste�! fit-il � mi-voix. Quel insens�!</p><p>Et, se tournant vers Lom�nie�:</p><p>��Vous aviez raison...</p><p>Nul n'ignorait que Pont-Briand �tait amoureux de la femme �trang�re du fond des bois. Il avait paru � demi d�ment...</p><p>Nicolas Perrot baissa la t�te.</p><p>��Si les choses se sont pass�es ainsi, vous deviez agir ainsi, monseigneur. Vous le deviez... Pardon, pour mon ami�!</p><p>Il �ta son bonnet de fourrure et resta inclin� devant le corps.</p><p>��Pouvait-on imaginer race plus terrible et outranci�re que celle de ces gens du Canada��, se disait Peyrac. Il les voyait courant � travers l'hiver, couleur de linceul, avec ce cadavre rigide de l'ami � venger...</p><p>��Qu'�tes-vous encore venus faire chez moi, mes sieurs de la Nouvelle-France�? reprit Peyrac d'une voix empreinte d'amertume. Vous vouliez que Kata runk soit br�l�?... Eh bien�! c'est fait�; vous �tes par venus � vos fins. Vous vouliez que mon nom soit effac� de l'Am�rique septentrionale ou que je tombe sous le coup de la haine �ternelle des Iroquois, qu'au moins je me range � vos c�t�s dans la lutte que vous souteniez contre eux. Mais l� vos plans ont �chou�.</p><p>��Monsieur, je n'ai jamais d�savou� les promesses que je vous ai faites � Katarunk, protesta Lom�nie.</p><p>��Si ce n'est pas vous, ce sont vos fr�res. Maudreuil et surtout le j�suite qui �tait sur le Kennebec et ne voulait pas accepter les accords que vous passiez avec moi, un �tranger... C'est lui qui a pouss� Maudreuil et les Patsuiketts et, apparemment, le gouvernement de la Nouvelle-France ne s'engagerait en rien dans ce crime...</p><p>��Vous vous m�prenez. Notre d�sir de faire alliance avec vous a �t� sinc�re et je vous en donne pour preuve que, d�s que M. de Frontenac a su que vous �tiez vivant, il m'a d�p�ch� vers vous, malgr� la saison peu cl�mente, porteur d'un message et de propositions nouvelles.</p><p>��Vous voulez dire qu'en quittant Qu�bec vos intentions cette fois, � mon �gard, n'�taient pas hostiles�?...</p><p>��Non�! aussi bien, nous ne sommes pas nombreux, vous le voyez bien.</p><p>Le comte jeta un regard sur les quatre hommes �puis�s et les trois sauvages qui, malgr� les soins prodigu�s, ne paraissaient pas se remettre.</p><p>��Que vous est-il donc arriv�?</p><p>��L'expliquer est difficile. Nous avons l'habitude de ces exp�ditions hivernales. Tout a bien march� jusqu'� M�gantic. C'est l� que nous avons trouv� les traces de votre duel et le corps de ce malheureux. D�s lors, un sort funeste s'est-il attach� � nos pas avec ce cadavre que nous portions�?... On e�t dit qu'un sortil�ge s'abattait sur nous � mesure que nous approchions...</p><p>��Wapassou est un lieu interdit.</p><p>��Nos sauvages le savaient. Ils avaient peur. Ils se sont affaiblis, et nous-m�mes, nous sentions que nous perdions nos forces un peu plus chaque jour. Il nous �tait impossible de rebrousser chemin sans courir � une mort certaine. Enfin, nous n'avions plus qu'un espoir, c'est d'arriver malgr� tout � votre poste. Mais, apr�s l'effort que nous avions d� fournir pour franchir les cataractes, la fatigue nous a abattus, inconscients, et... Comment avez-vous pu nous trouver � temps�?...</p><p>On ne lui donna pas de r�ponse.</p><p>��Comment avez-vous pu nous trouver�? r�p�ta l'un des Fran�ais en les regardant avec suspicion.</p><p>��C'est la nuit de l'�piphanie�! r�pondit Peyrac avec un sourire caustique.</p><p>Et il fixa l'homme longuement d'une fa�on �nigmatique.</p><p>��Les choses ne tournent pas toujours comme nous le voulons, reprit-il. Vous avez quitt� Qu�bec, je veux bien le croire, avec l'intention de me joindre en toute... neutralit�, pourrais-je dire�? En chemin, votre esprit, �mu du spectacle de votre ami mort, s'est fait plus belliqueux et vengeur. Mais l'hiver est un ennemi plus f�roce que moi, et, en fin de compte, vous �tes bien aises de m'avoir trouv� ici pour vous garder de lui. D�cid�ment, nos rencontres semblent devoir se faire chaque fois sous le signe d'une certaine ambigu�t�. Dois-je vous consid�rer comme des prisonniers, des otages en consid�ration des projets de vengeance que vous avez nourris contre moi, ou comme des h�tes, du fait de vos intentions premi�res�?</p><p>Une fois encore le groupe des Fran�ais parut se consulter du regard et l'un d'eux, qui �tait un homme bien b�ti et d'une certaine distinction, prit la parole.</p><p>��Je me pr�sente. Je suis le baron d'Arreboust, premier syndic de la ville de Qu�bec, et je peux vous confirmer les paroles de M. de Lom�nie comme quoi nous avons �t� charg�s par M. le gouverneur Frontenac de vous joindre dans des intentions pacifiques. Il avait � c�ur de vous pr�senter un projet qui... Mais nous pourrons peut-�tre en converser plus tard, dit le pauvre baron en frottant ses doigts gourds o� la circulation revenait et qui devaient le faire souffrir atrocement.</p><p>Il jeta un regard vers le cadavre de l'officier canadien qui, d�j� rong� par les morsures de la bise et du gel, et jet� parmi l'�clat des lingots, paraissait symboliser, en une image fun�bre et fulgurante, la vanit� des biens de ce monde.</p><p>���tant donn� les circonstances qui vous ont pouss� � tuer cet homme, nous voulons bien consid�rer qu'il n'y a pas eu de votre part acte d'hostilit� envers la Nouvelle-France, encore que nous ne puissions nous emp�cher de d�plorer tant de brutalit�. M. de Lom�nie et moi-m�me, qui avons longtemps v�cu dans ces communaut�s restreintes des premiers temps de la colonie, nous n'ignorons pas qu'il faut une discipline stricte pour emp�cher le d�mon de luxure de se d�cha�ner, mais nous avions la pri�re...</p><p>��Je ne tiens pas couvent�! dit Peyrac. Moi, j'ai la poudre et la corde... et l'�p�e pour les gentilshommes...</p><p>��Il n'y a pas de saintet� en vous.</p><p>��Non�! Dieu m'en garde�!...</p><p>Ils se dressaient l'un contre l'autre comme pr�ts � prendre les armes. L'ironie violente et paradoxale de la r�ponse les scandalisait. Lui aussi ressemblait bien � ce qu'on en avait cont�: le d�mon noir, aupr�s de la d�mone, les bravant de son visage grima�ant et de son regard �tincelant.</p><p>La tension s'accentua jusqu'� devenir insupportable.</p><p>Ang�lique descendit les degr�s de l'estrade et s'avan�a vers eux.</p><p>��Venez vous asseoir aupr�s du feu, messieurs, dit-elle de sa voix harmonieuse et calme. Vous �tes �puis�s...</p><p>Voyant que le comte de Lom�nie d�faillait, elle l'entoura de son bras et le soutint.</p><p>��Que faut-il faire du cadavre�? chuchota Jacques Vignot � l'oreille de Peyrac.</p><p>Le ma�tre de Wapassou fit signe qu'on le port�t au froid, dehors, dans les t�n�bres glac�es. Il n'y avait pas d'autre solution. C'�tait la place pour les morts.</p></section><section><p><strong>Quatri�me partie</strong></p><p><strong>La menace</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 1</strong></p><p>�tait-ce l'insuffisance d'un trop court sommeil, une surexcitation due aux �v�nements de la nuit, le froid accentuant encore sa rigueur oppressante�? Ang�lique �veill�e ne pouvait faire un mouvement.</p><p>Elle n'osait pas bouger de peur de sentir un grand frisson l'�branler. Une cro�te de givre se devinait sur les petits carreaux en peau de poisson de l'�troite fen�tre. La lueur qui filtrait �tait parcimonieuse. Suffisante, cependant, pour que l'heure par�t avanc�e. D'habitude, le lever avait toujours lieu dans la nuit la plus profonde... Or, ce matin, personne ne bougeait encore. Ang�lique se r�p�tait qu'elle devait se lever pour aller allumer le feu, mais, de minute en minute, elle replongeait dans une torpeur dont il lui semblait qu'elle n'aurait jamais la force de s'arracher.</p><p>Parce que cette pens�e l'avait effleur�e quelques semaines plus t�t, au lendemain de certaine nuit d'amour, l'id�e lui vint qu'elle �tait peut-�tre enceinte. Une telle perspective la tira de sa somnolence, son sentiment h�sitait entre la d�pression et ce vague contentement qu'inspire � la plupart des femmes l'apparition d'une nouvelle vie dans leur existence. Elle secoua n�gativement la t�te. Non�! Ce n'�tait pas ��cela��. C'�tait autre chose.</p><p>Une appr�hension, presque une peur, s'appesantissait sur le fort, et c'�tait la premi�re fois qu'elle l'�prouvait depuis leur arriv�e � Wapassou.</p><p>Elle se souvint.</p><p>Il y avait des �trangers sous leur toit.</p><p>Elle ne regrettait pas de les avoir sauv�s, mais avec eux une menace �tait entr�e dans la maison.</p><p>*****</p><p>Elle se leva sans bruit pour ne pas �veiller son mari qui dormait pr�s d'elle de son habituel sommeil r�gulier et paisible.</p><p>Une fois v�tue de ses houseaux de laine par-dessus son linge, de sa robe de futaine, d'un mantelet de peau, sans manches mais doubl� de fourrure, et de sa mante, elle se sentit mieux.</p><p>Chaque semaine on rajoutait une pi�ce de plus au ��harnachement��. Mme Jonas disait que, quand l'hiver prendrait fin, elles auraient l'air, toutes trois, sous leurs nombreuses superpositions de v�tements, plut�t de rouler que de marcher. � son habitude, Ang�lique ceignit la ceinture de cuir qui supportait � droite un �tui et son pistolet, � gauche deux fourreaux, l'un � poignard, l'autre � couteau. � cette ceinture aussi on ne cessait d'ajouter divers petits objets indispensables, ficelle, gants, moufles, bourses... Mais quand elle avait tout sous la main, Ang�lique se sentait mieux, pr�te � affronter le monde et � r�pondre � tout ce qu'on r�clamait d'elle. Et Dieu sait qu'on en r�clamait�!... Le plus souvent, Ang�lique tordait ses cheveux en chignon haut et les enserrait sous une coiffe �troite aux bords l�g�rement retrouss�s sur les tempes, � la fa�on des grandes dames bourgeoises de La Rochelle.</p><p>Cette coiffure d�gageait bien l'ovale pur de son visage, donnait � ses traits quelque chose de hi�ratique, de s�v�re. Ang�lique �tait de celles qui pouvaient supporter sans dommage une si aust�re parure. Elle �tait � l'aise ainsi. Mais parfois elle jetait sur la coiffe blanche l'aur�ole d'un feutre mousquetaire couleur de ch�taigne sombre, avec une plume lilas. Les rebords de ce chapeau n'�taient pas trop �troits qu'elle ne p�t rabattre sur lui, quand il neigeait, le grand capuchon doubl� de son manteau.</p><p>Par-dessus ses souliers elle enfilait dans la maison des gu�tres de peau chamois�e, fa�onn�e et cousue � l'indig�ne et qui gardait la chaleur. Quand elle sortait elle avait des jambi�res de peau s'arr�tant sous les genoux et de grosses bottes.</p><p>Chaque jour, un rabat propre, bien blanc et amidonn�, parfois un col � la petite dentelle, ornait le cou des dames et �clairait leur mise aust�re.</p><p>C'�tait, avec la tenue des coiffes immacul�es et empes�es, leur unique mais constante coquetterie.</p><p>*****</p><p>� l'instant o� Ang�lique quittait sa chambre quelqu'un s'appr�tait � frapper � l'huis. Lorsqu'elle entrouvrit la porte, elle se trouva nez � nez avec celui qui se tenait derri�re. La face d'Eloi Macollet, taill�e en ar�tes vives dans un bois noueux, avec la fente noire de sa bouche �dent�e et son bonnet �carlate de nouveau viss� sur son front scalp�, n'�tait pas de celles qu'une personne tant soit peu nerveuse peut rencontrer sans tressaillir, dans la p�nombre.</p><p>Ang�lique sursauta.</p><p>Le vieux avait failli tomber sur elle et de tout pr�s elle avait vu ses petits yeux brillant comme des lucioles.</p><p>Il �tait inhabituel de le rencontrer au fort, � cette heure matinale. Elle ouvrit la bouche pour le saluer, mais il lui fit signe de se taire, en avan�ant les l�vres contre son index lev�. Puis, en marchant sur la pointe des pieds avec des gr�ces de gnome, il repartit vers la porte d'entr�e, en l'enjoignant du geste � le suivre. Dans le fond de la pi�ce, des hommes s'�tiraient et b�illaient. Le grand feu n'�tait pas encore allum�.</p><p>Ang�lique rassembla sa mante autour d'elle pour affronter le froid du petit matin, aux transparences de saphir.</p><p>��Qu'y a-t-il, Macollet�?...</p><p>Il continuait � lui faire signe de se taire et s'avan�ait le long de la tranch�e de neige toujours comme s'il marchait sur des �ufs, les genoux plies et �cart�s. La neige gel�e couinait bizarrement sous leurs pas.</p><p>C'�tait le seul bruit.</p><p>Vers l'est, une lumi�re d'or ros� s'�tirait et le monde, peu � peu, �mergeait en masse p�trifi�e du bleu nocturne.</p><p>L'odeur de la fum�e �tait particuli�rement dense. Elle filtrait, lente, �paisse, des interstices entre les plaques d'�corce et au sommet arrondi du wigwam de Macollet. Ang�lique dut se mettre presque � genoux pour y p�n�trer, � la suite du vieux. Dans la p�nombre enfum�e on ne distinguait pas grand-chose. Les braises �taient insuffisantes pour �clairer la hutte, assez vaste mais encombr�e d'objets h�t�roclites. Ang�lique discerna seulement les trois sauvages recroquevill�s autour du foyer et tout de suite leur immobilit� lui parut �trange.</p><p>��Vous voyez�? grommela le vieux.</p><p>��Non, pr�cis�ment, je ne vois rien, dit Ang�lique en toussant � cause de la fum�e qui lui piquait la gorge.</p><p>��Patientez, j'vas allumer...</p><p>Il se d�battit avec une petite lanterne de corne.</p><p>Ang�lique consid�rait avec appr�hension les silhouettes �tendues des Indiens sous des couvertures.</p><p>��Qu'est-ce qu'ils ont�? Sont-ils morts�?...</p><p>��Non... C'est pire�!...</p><p>Il avait enfin r�ussi � faire jaillir la flamme.</p><p>Macollet attrapa sans fa�on un des Murons par sa m�che de scalp et lui redressa la t�te en exposant sa face � la clart� vive de la lanterne...</p><p>Le sauvage se laissait faire, inerte et inconscient. Un souffle br�lant s'�chappait de ses l�vres tendues, dess�ch�es par la fi�vre, d'une vilaine couleur violac�e. Son teint �tait tr�s sombre, r�ellement rouge et tout tavel� de taches pourpres.</p><p>��La picotte�!... dit Eloi Macollet.</p><p>La terreur ancestrale inspir�e par le mal terrible passa par la bouche du vieillard et dans l'�clair qui illumina subrepticement son regard sous ses sourcils broussailleux. La picotte�!... La variole rouge... l'affreuse petite v�role... Ang�lique sentit un frisson lui parcourir l'�chine. Aucun son ne put franchir ses l�vres. Elle tourna vers Eloi Macollet de grands yeux dilat�s et ils rest�rent l� � se regarder tous les deux en silence.</p><p>Enfin, le vieux chuchota�:</p><p>��Voil� pourquoi ils se sont effondr�s dans la neige cette nuit. Ils l'avaient d�j�, le mal rouge�!...</p><p>��Que va-t-il se passer�? fit-elle dans un souffle.</p><p>��Ils vont mourir. Les Indiens ne r�sistent pas � cette saloperie... Quant � nous autres... Nous allons mourir aussi... PAS TOUS, bien s�r. On peut s'en sortir � condition de garder le visage trou� comme un moule � plomb�!</p><p>Il laissa retomber la t�te de l'Indien qui g�mit longtemps puis retrouva son immobilit� accabl�e.</p><p>Ang�lique courait vers le poste en tr�buchant. Il lui fallait retrouver Joffrey avant de se mettre � penser. Sinon la panique allait la saisir. Elle savait qu'alors elle n'aurait plus qu'une id�e en t�te�: saisir Honorine � pleins bras et se sauver avec elle, dans les bois glac�s, en hurlant. Comme elle entrait dans la salle, Cantor allumait les feux et Yann Le Cou�nnec balayait devant l'�tre pour l'aider. Ils la salu�rent gentiment, gaiement. Et en les regardant la v�rit� lui apparaissait, �crasante, atroce.</p><p>Ils allaient tous mourir.</p><p>Il ne resterait qu'un seul survivant�: Clovis l'Auvergnat. Il avait d�j� eu la petite v�role et en avait r�chapp�.</p><p>Il irait les enterrer les uns apr�s les autres... Les enterrer�? Plut�t les abriter sous quelques blocs de glace, en attendant le printemps pour les enterrer. Sa chambre parut � Ang�lique le dernier refuge et l'homme endormi devant elle dans le lit, avec sa force saine, le dernier rempart devant la mort.</p><p>Quelques instants auparavant il n'y avait autour d'elle que bonheur. Un bonheur rustique, enfoui, cach�, qui ne ressemblait � rien de commun, mais un bonheur malgr� tout parce que leur couple avait pour lui le bien le plus pr�cieux�: la vie, la vie triomphante. Maintenant, la mort se glissait parmi eux comme un brouillard, une fum�e � ras de terre, et l'on aurait beau clore toutes les issues, elle p�n�trerait partout. Elle appela � mi-voix�:</p><p>��Joffrey�! Joffrey�!</p><p>Elle n'osait m�me plus le toucher de peur de d�j� le contaminer. Pourtant, comme il ouvrait les yeux et la regardait de ses prunelles vives et sombres, qui souriaient, elle esp�rait follement que de ce danger-l� aussi il pourrait la d�fendre.</p><p>��Qu'y a-t-il, mon ange�?</p><p>��Les Hurons de M. de Lom�nie sont atteints de variole...</p><p>Elle l'admira de ne pas m�me sursauter, de se lever sans h�te, sans mot dire. Elle lui passa ses v�tements. Il n�gligea seulement de s'�tirer longuement comme il le faisait souvent au r�veil avec une satisfaction de grand fauve qui se pr�pare � affronter le monde. Il ne parla pas.</p><p>Il n'y avait rien � dire et il savait qu'elle n'�tait pas femme � se leurrer sur la situation, ni � s'accrocher � de vaines paroles de r�confort. Mais elle sentait qu'il r�fl�chissait. Il dit enfin�:</p><p>��La variole�? Cela m'�tonne. Il faudrait admettre que ce soit une �pid�mie apport�e de Qu�bec. Or, ce genre de maladie arrive toujours avec les navires, au printemps. Si aucun cas ne s'est d�clar� dans Qu�bec depuis l'automne, c'est-�-dire depuis que le Saint-Laurent est pris dans les glaces, ce ne peut �tre la variole...</p><p>Le raisonnement lui parut juste, �vident. Et elle se prit � respirer mieux et retrouva des couleurs.</p><p>Avant de sortir, il lui posa la main sur l'�paule, d'une pression ferme et rapide, et dit ��courage��.</p></section><section><p><strong>Chapitre 2</strong></p><p>Dans le wigwam, Joffrey de Peyrac se pencha longuement sur les Hurons malades. Ceux-ci, couleur de Fonte rougie, �taient impressionnants � voir. Lorsqu'on soulevait leurs paupi�res on se rendait compte que leurs yeux �taient inject�s de sang. Leur respiration demeurait sifflante et ils avaient perdu conscience.</p><p>��Ils �taient d�j� � peu pr�s dans cet �tat hier soir quand on les a ramass�s sous la neige, expliqua Macollet, et quand je les ai install�s ici je croyais que leur abrutissement �tait d� au froid.</p><p>��Qu'en pensez-vous, Macollet�? interrogea Peyrac. On ne peut se prononcer, hein�? Ces sympt�mes sont bien ceux de la variole, je ne le nie pas, mais on ne voit pas encore sur leur corps les pustules caract�ristiques. Rien que des taches rouges...</p><p>Le Canadien hocha la t�te, dubitatif. Il fallait attendre... Rien d'autre � faire. Ils parl�rent tous trois � voix basse des pr�cautions � prendre et des directives � donner. Macollet d�clara qu'il se chargerait des Hurons. L'alcool �tait, � son exp�rience, un bon protecteur de toutes les �pid�mies et infections.</p><p>Il s'installerait ici avec un baril d'eau-de-vie.</p><p>Le vieux reconnut en hochant la t�te que les pires situations ont apr�s tout leurs avantages. Il en boirait et, plus souvent, s'en rincerait la bouche, et aussi les mains qui touchaient les sauvages.</p><p>On installerait � proximit� de son wigwam un petit cabanon pour y faire suerie. Il y passerait chaque fois qu'il se rendrait au fort et changerait de v�tements.</p><p>��Ne vous en faites pas pour moi, j'ai �t� aux Montagnais et aux Hurons lors de la grande �pid�mie de picotte qui les a d�cim�s en 1662. J'allais d'un village � l'autre et je ne trouvais que des morts. Je suis pass� au travers. � ceux-l� je vais leur faire boire du bouillon d'herbes et leur entretenir le feu. Et puis apr�s, eh bien�! on verra...</p><p>��Je vais vous chercher des provisions et des herbes pour les tisanes, dit Ang�lique.</p><p>Son pas �tait plus ferme sur le sentier du retour. Elle devait garder tout son calme. Le jour �tait venu, ros�, froid, serein.</p><p>Comme elle entrait dans la salle, elle se trouva nez � nez avec le plus authentique j�suite qu'on e�t pu imaginer � cent lieues � la ronde.</p><p>C'�tait un religieux de taille moyenne, plut�t rond, une expression de bonhomie inscrite sur ses traits am�nes. Les yeux �taient rieurs, le front d�garni, la barbe opulente. Sa soutane, sa robe noire �taient de bon et solide droguet. Il portait une ceinture de cuir noir, supportant quelques petits objets, couteau, bourse... et sur la poitrine une assez grande croix noire aux quatre coins de cuivre, retenue par un cordon de soie. Le cou, un peu fort, d�bordait d'un col dur droit, doubl� d'un revers de linge blanc.</p><p>��Je me pr�sente, fit-il. Je suis le p�re Masserai de la Compagnie de J�sus.</p><p>Sa vue, en un tel instant, avait frapp� Ang�lique comme une apparition. Elle recula de plusieurs pas et dut s'appuyer au mur.</p><p>��Mais, balbutia-t-elle, d'o� sortez-vous�?...</p><p>��De ce lit, madame, fit-il avec un geste vers le fond de la pi�ce, de ce lit o� vous m'avez bord� vous-m�me, hier au soir, avec tant de soins.</p><p>Elle comprit alors qu'il �tait l'un des rescap�s arrach�s la veille de justesse � l'ensevelissement mortel. N'�tait-ce pas celui, pr�cis�ment, qu'elle avait d�couvert le premier et tir� tant bien que mal hors de la neige�?</p><p>Sous la capote raidie de gel, elle n'avait pas devin� la soutane.</p><p>��Oui, c'est bien moi, fit-il comme s'il suivait le cours de ses pens�es. Vous m'avez port� sur votre dos, madame. J'en ai eu conscience, mais j'�tais trop raide et paralys� par le froid pour me pr�senter � ce moment-l� et vous remercier.</p><p>Les yeux continuaient de sourire, mais l'observaient avec une attention aigu�, et derri�re leur gaiet� on pouvait d�celer une retenue madr�e et lucide de paysan. Ang�lique passa sur son visage deux mains hagardes.</p><p>��Mon p�re, comment vous pr�senter mes excuses... J'�tais si loin de penser que nous avions un j�suite parmi nos h�tes... et je suis sous le coup d'une terrible nouvelle.</p><p>Elle se rapprocha, lui murmura�:</p><p>��On craint que vos Hurons ne soient atteints de variole rouge.</p><p>Le visage bonhomme du p�re Masserai changea de couleur.</p><p>��Diable�! fit-il en bl�missant.</p><p>Une telle exclamation dans sa bouche �tait le signe d'une vive �motion.</p><p>��O� sont-ils�?</p><p>��Dans le wigwam du vieux Macollet.</p><p>Et comme il s'�lan�ait au-dehors�:</p><p>��Attendez�! ne sortez pas ainsi, mon p�re�! Il fait un froid terrible.</p><p>Elle attrapa le grand manteau noir � haut collet qu'il avait pos� sur un coin de table et elle le lui jeta elle-m�me autour des �paules en l'enveloppant bien. Elle n'aurait peut-�tre pas agi ainsi dans d'autres circonstances. Par exemple si ce respectable j�suite lui avait �t� pr�sent� dans un salon.</p><p>Mais, �tourdie par l'inqui�tude, ses gestes commen�aient � la d�passer et elle se sentait surtout intens�ment responsable de la sant� de chacun, au point de redouter de voir ce j�suite donner prise � la maladie en attrapant froid. Elle lui tendit �galement son chapeau. Il s'�loigna � grands pas.</p><p>Ang�lique pensa qu'il lui fallait absolument boire quelque chose de chaud pour se ressaisir. Elle s'approcha de l'�tre, se versa un peu d'eau bouillante dans un bol de bois et prit sur la table le flacon de marc de pommes.</p><p>Quelques hommes achevaient une soupe qu'ils avaient r�chauff�e eux-m�mes. Certains trempaient des morceaux de galette de ma�s refroidie dans une rasade d'eau-de-vie.</p><p>��N'avez-vous pas encore vu Mme Jonas�? leur demanda Ang�lique.</p><p>Ils secou�rent n�gativement la t�te.</p><p>Ils �taient intimid�s par la pr�sence des �trangers qui se tenaient assis au bout de la table. Il y avait celui qui s'�tait pr�sent� comme le baron d'Arreboust. Il �tait large et fort, les tempes grisonnantes, une allure de gentilhomme, et il avait pris le temps de se raser. L'autre �tait un long jeune homme � mine aust�re. Mais Ang�lique, absorb�e, ne les remarqua m�me pas. Elle s'inqui�tait de l'absence de Mme Jonas, qui �tait toujours la premi�re lev�e et se chargeait de mettre en route les feux et les marmites.</p><p>M. Jonas non plus, ni Elvire ne s'�taient montr�s. La maladie avait-elle d�j� frapp�? Et les enfants�? Elle s'obligea � ne pas aller qu�rir de leurs nouvelles avant d'avoir pris les pr�cautions recommand�es par le comte de Peyrac, regagna sa chambre, �changea ses v�tements de dessus, qu'elle exposa � l'air glac�, avec sa robe de la veille qu'elle avait port�e pour le repas d'�piphanie, changea de coiffe, se frotta les mains et se rin�a la bouche avec de l'eau-de-vie. Puis elle alla gratter le c�ur battant � la chambre des Jonas. Elle fut soulag�e d'entendre des voix r�pondre.</p><p>Les enfants �taient lev�s et habill�s et s'amusaient dans un coin, mais les trois Rochelais, assis chacun sur un escabeau, tr�s raides, tourn�rent vers elle des visages p�les et chagrins.</p><p>��Vous savez�? murmur�rent-ils.</p><p>��H�las�!</p><p>��Qu'allons-nous devenir�?</p><p>��Mais comment �tes-vous d�j� inform�s�? demanda Ang�lique.</p><p>��Oh�! Nous nous en sommes aper�us presque tout de suite quand vous les avez ramen�s, hier soir.</p><p>��Vous auriez pu nous en parler aussit�t.</p><p>��Pourquoi faire�? On n'y peut rien.</p><p>��Nous aurions pris d�s l'instant les pr�cautions n�cessaires... M. Jonas la regarda sans comprendre�:</p><p>��Des pr�cautions�?</p><p>��Mais... de quoi parlez-vous�? s'�cria Ang�lique.</p><p>��Du j�suite, pardi�!</p><p>Ang�lique rit nerveusement.</p><p>��Je m'en �tais un peu dout�e, hier soir, que c'�tait un j�suite, expliqua Mme Jonas, il y avait quelque chose dans ce barbu-l� qui ne m'inspirait pas confiance bien qu'il f�t tout aussi gel� que les autres. Mais ce matin, quand je l'ai aper�u en entrant dans la salle, tout sombre de pied en cap avec sa robe noire, son col, sa croix, j'ai cru m'�vanouir. Le frisson me tient encore...</p><p>��Il y a ici pire que le p�re j�suite, dit Ang�lique, tristement.</p><p>Elle leur exposa la situation.</p><p>L'isolement �tait le meilleur moyen de d�fense contre la contagion. Jusqu'� nouvel ordre, les Jonas resteraient dans leur appartement avec les enfants. On leur passerait des provisions et ils pr�pareraient les repas pour eux-m�mes et pour les enfants. Ils prendraient l'air en sortant par l'arri�re de la maison. La neige �tait assez haute pour qu'on p�t l'atteindre presque de plain-pied en empruntant leur fen�tre. Gr�ce � ces pr�cautions, peut-�tre �viterait-on qu'ils fussent frapp�s du terrible fl�au. En retournant dans la salle, Ang�lique vit qu'un groupe entourait l'un des lits, dans le fond de la salle, du c�t� du dortoir des hommes.</p><p>Elle s'approcha et reconnut sur l'oreiller le visage empourpr� du comte de Lom�nie qui d�j� avait sombr� dans l'inconscience.</p></section><section><p><strong>Chapitre 3</strong></p><p>L'un des Hurons mourut le soir de ce jour, d�ment confess� et administr� par le p�re Mass�rat.</p><p>��Au moins, disait Nicolas Perrot, nous aurons, � port�e, les secours de l'�glise. Ce n'est pas si fr�quent pour ceux qui meurent l'hiver au fond des bois.. On avait transport� le comte de Lom�nie dans un des greniers.</p><p>La colonne de la chemin�e le traversait, ce qui entretenait une certaine ti�deur. On y mit un brasero et on laissa la trappe ouverte.</p><p>Par crainte de l'incendie, qui est la grande peur de l'hivernage, quelqu'un resterait en permanence au chevet du malade. Il �tait n�cessaire d'ailleurs de le veiller car il �tait tr�s agit� et essayait de se lever. Il fallait le faire boire, lui bassiner les tempes, le recouvrir sans cesse. Ang�lique se fit aider de Clovis l'Auvergnat. Il n'avait pas de dispositions particuli�res pour le r�le d'infirmier, mais lui seul avait eu la variole et il �tait le seul � ce titre qui p�t approcher impun�ment le malade.</p><p>Ang�lique enfilait les gants de peau qu'on lui avait offerts la veille pour se livrer aux soins que r�clamait l'�tat du pauvre comte. Elle n'�tait pas tout � fait certaine que ces mesures suffiraient. Elle laissait ses gants au chevet du malade et les mettait quand elle revenait. Elle passa le reste de sa journ�e � faire bouillir d'�normes quantit�s d'eau et � y effeuiller tout ce qu'elle pouvait avoir de racines ou de feuilles m�dicinales. Elle avait de plus � assumer les travaux de Mme Jonas et d'Elvire. Ce que voyant le comte de Peyrac mit deux hommes � sa disposition. Il travaillait � l'atelier, comme d'habitude, mais se rendait plusieurs fois au chevet du comte de Lom�nie et au wigwam d'Eloi Macollet qui se d�brouillait philosophiquement avec ses malades en fumant pipe sur pipe et en absorbant rasade sur rasade.</p><p>Lorsqu'il revint de sa derni�re visite du soir, il �tait accompagn� du p�re j�suite et il annon�a la mort du premier des Hurons.</p><p>Le souper �tait pr�t. On se mit � table, mais beaucoup avaient la gorge serr�e. Chacun guettait sur le visage de l'autre le reflet d'une condamnation � plus ou moins br�ve �ch�ance. On regardait tout d'abord les trois �trangers, le p�re j�suite, le baron d'Arreboust et le tr�s long jeune homme qui ne desserrait pas les dents sauf pour manger. L'on se rassurait de les voir avaler de bon app�tit, car dans l'ordre logique des choses ils auraient d� �tre aussi frapp�s par la variole. L'on discutait de la pratique courante, dans les pays du Levant, de se pr�server de la maladie en trottant une plaie artificiellement provoqu�e par la pointe d'un couteau ou d'un rasoir �br�ch� avec les pustules encore humides d'un varioleux gu�ri. Certains de ces gu�ris en faisaient m�me commerce, entretenant quelques-unes de leurs pustules au long des ann�es, et allant de ville en ville proposer aux gens leur contact salvateur.</p><p>Mais ici en Am�rique les conditions de ce traitement de pr�servation n'�taient pas les m�mes. Les pustules du seul varioleux qu'on e�t � disposition, Clovis, �taient s�ches et inefficaces depuis trop longtemps, le Huron �tait mort d'ailleurs avant que les pustules caract�ristiques eussent fait leur apparition... Pas de chance�!...</p><p>Ces discussions � table achev�rent de couper l'app�tit � Ang�lique qui, d�j�, devait se forcer pour avaler quelques cuiller�es.</p><p>Comme il se doit, au cours de telles journ�es, les enfants lib�r�s d'une �troite tutelle par l'anxi�t� concentr�e des adultes ob�irent � l'instinct s�r de leur �ge en se livrant � d'impr�visibles exploits.</p><p>On entendit soudain un cri terrible venant de l'appartement des Jonas et Ang�lique, se pr�cipitant la premi�re, se trouva devant une Elvire sanglotante et M. et Mme Jonas muets de saisissement.</p><p>Ils lui d�signaient quelque chose dans un coin, ou plut�t quelqu'un qu'elle ne reconnut pas tout d'abord. C'�tait Honorine.</p><p>Profitant de ce miracle gr�ce auquel l'attention des grandes personnes s'�tait d�tourn�e d'elle, Honorine avait d�cid� de se faire une coiffure � l'iroquoise et elle avait convaincu le petit Thomas de l'y aider.</p><p>Ce n'avait pas �t� une mince besogne et, malgr� l'activit� successive et simultan�e d'une paire de ciseaux et d'un rasoir, il avait fallu une bonne heure aux deux enfants pour faire tomber � terre la lourde chevelure d'Honorine, en m�nageant au sommet du cr�ne le seul cimier glorieux de la m�che du scalp. Lorsque Elvire, inqui�te � la longue de leur silence, d�couvrit les deux enfants, ils essayaient de se rendre compte du r�sultat en se penchant sur un morceau d'armure qui leur servait de miroir.</p><p>Les cris de la jeune femme, les exclamations d�sol�es des Jonas, l'irruption d'Ang�lique les immobilis�rent dans leur coin, tout petits et les yeux �carquill�s. Ils �taient d�concert�s mais nullement persuad�s de leur sottise.</p><p>��On n'a pas encore fini, dit Thomas. Je suis en train de lui mettre les plumes.</p><p>Ang�lique s'effondra sur un escabeau. Elle se laissa aller � un rire inextinguible. La frimousse ronde d'Honorine surmont�e de cette cr�te rouge et h�riss�e �tait vraiment trop dr�le. Il y avait une bonne dose de nervosit� dans son rire, mais que faire d'autre�? Il y a des jours o� les d�mons semblent avoir particuli�rement licence de tourmenter les humains. Si l'on se laisse atteindre, ils vous dominent et vous r�duisent � la d�mence. � Elvire, qui continuait de verser des larmes et que scandalisait sa r�action maternelle, elle tenta d'expliquer qu'il se passait aujourd'hui des �v�nements beaucoup trop graves pour qu'on attache de l'importance � celui-ci.</p><p>Le miracle �tait qu'Honorine s'en tirait sans une oreille coup�e, ni m�me une estafilade. Qui sait�? Le petit Thomas avait peut-�tre des dispositions pour le m�tier de barbier�!... M. et Mme Jonas proposaient de graves sanctions�: on devait les priver de pain et de fromage. Mais l� encore Ang�lique s'interposa. Non pas aujourd'hui, et surtout pas en les privant de pain et de fromage�; ils devaient garder toutes leurs forces pour avoir quelques chances de r�sister � la terrifiante �pid�mie.</p><p>D�j�, ayant repris son s�rieux, elle s'approcha des deux moutards et leur fit remarquer avec s�v�rit� qu'en empruntant sans demander la permission des ciseaux et un rasoir ils avaient gravement d�sob�i. Elle se retint de leur administrer � chacun une sonore paire de gifles bar crainte de la contagion.</p><p>D�cid�ment, les diablotins avaient bien choisi leur jour. On les envoya tous deux au lit, dans l'obscurit�. Cette seule punition, � laquelle ils �taient sensibles, ne pouvait leur faire que du bien.</p><p>Dans la grande salle, Ang�lique raconta les exploits d'Honorine. Le r�cit obtint un franc succ�s de rire. Cela d�tendit l'atmosph�re.</p><p>Chacun pressentait que cette fa�on de faire la nique au mauvais sort �loignerait peut-�tre les g�nies funestes. Honorine venait de proclamer bien haut par ses actes qu'elle ne se pr�occupait pas de la variole.</p><p>Elle avait d'autres chiens � fouetter.</p><p>Cela risquait de d�concerter, de d�cevoir les esprits t�n�breux qui ne sont pas toujours tr�s subtils � comprendre les r�actions des humains., Un autre facteur de r�confort avait �t� la d�couverte du pain et du fromage faite dans les bagages des Canadiens. Trois hommes �taient retourn�s � l'extr�mit� du lac pour d�gager de la neige et de la glace le reste de l'�quipement des Fran�ais. Parmi les vivres habituels de viande s�ch�e et de lard sal�, de farine de bl� dinde5 et de tabac, ainsi que des provisions suffisantes d'eau-de-vie, on avait trouv� la moiti� d'une grosse forme de fromage et une miche enti�re de pain de froment. Le tout durci comme du caillou.</p><p>Mais il suffit de passer le pain au four et de d�poser le fromage au bord des cendres pour rendre � chacun les qualit�s de leur premier �tat. Le pain �tait ti�de, le fromage tendre sans exc�s et son parfum r�jouissait.</p><p>Les Fran�ais insist�rent pour partager entre leurs h�tes ces victuailles dont ils se nourrissaient commun�ment � Qu�bec, mais dont �taient priv�s les habitants des for�ts. Certains parl�rent de la contagion possible apport�e par ces mets. Mais la gourmandise fut la plus forte. Ang�lique h�sita. Et puis tant pis�! Elle tra�a une croix sur les morceaux de pain et de fromage pour conjurer les mauvais esprits et en envoya aux deux enfants punis dont les larmes se firent moins am�res.</p></section><section><p><strong>Chapitre 4</strong></p><p>Les hommes du fort Wapassou avaient accueilli avec sang-froid l'annonce de la menace qui pesait sur eux. Dans leur fatalisme il y avait chez beaucoup de r�els sentiments chr�tiens, de r�signation � la volont� de Dieu.</p><p>Ang�lique ne poss�dait pas ce genre de r�signation. Elle aimait la vie avec une passion d'autant plus forte qu'il lui semblait n'en conna�tre que depuis peu toute la magnificence. Et elle ne voulait pas qu'Honorine ni ses fils fussent priv�s dans la fleur de l'�ge de ce fruit savoureux. La mort d'enfants ou de jeunes hommes �tait un crime dont elle se serait sentie responsable.</p><p>Mais il y a des moments o� il faut savoir faire le sacrifice de sa vie, pour soi-m�me et pour les siens, admettre que le couperet peut tomber � tout moment un jour, s'abandonner, sans r�volte inutile, � ce sort qui est le sort commun...</p><p>��C'est ainsi que l'on chemine avec la vie et la mort pour compagnes���toutes deux ont leur importance���il ne faut pas avoir peur de la mort...��</p><p>Qui lui avait dit ces mots empreints de grandeur�? Colin Paturel, le roi des esclaves de Miquenez, un Normand, un simple marin, de la m�me esp�ce que ceux qui �taient l�, rassembl�s sur une terre �trang�re et captifs de l'hiver... Lorsque Joffrey de Peyrac d�cida de veiller une partie de la nuit aupr�s du gentilhomme malade, pour laisser ensuite le tour de sarde au forgeron, Ang�lique ne trembla pas pour lui. Elle le sentait invuln�rable devant la maladie.</p><p>Le huiti�me jour, le dernier des Hurons mourut � son tour, consum� de fi�vre et le corps cribl� de taches rouges.</p><p>Mais toujours pas de pustules.</p><p>� l'aube du jour suivant, en venant relever Clovis l'Auvergnat de sa garde, Ang�lique le d�couvrit presque inconscient, le souffle court, la face rougie comme le m�tal de sa forge et beaucoup plus mal en point que le malade qu'il veillait.</p><p>Ang�lique le consid�ra un long moment. Puis elle tomba � genoux en s'�criant�: ��Dieu soit lou�!��...</p><p>L'Auvergnat devait lui en vouloir longtemps de son exclamation. On pouvait lui raconter ce qu'on voulait. Il n'en d�mordrait pas. Mme la comtesse s'�tait vraiment r�jouie de le voir malade.</p><p>Elle ne s'�tait m�me pas pr�occup�e de le secourir. Elle avait dit�: ��Dieu soit lou�!�� Elle l'avait d'embl�e plant� l� pour courir annoncer � tout le monde�: ��Clovis est malade. R�jouissez-vous...��</p><p>Il l'avait exactement entendu de ses propres oreilles. Et elle avait saut� au cou de la premi�re personne rencontr�e, en l'occurrence Nicolas Perrot.</p><p>Personne ne r�ussit � faire entendre � l'Auvergnat que ce qui avait tant r�joui Ang�lique en le voyant, lui, un ancien varioleux, frapp� par la contagion, c'�tait la preuve et la certitude, enfin, que ce n'�tait pas la variole�!... C'�tait une rougeole maligne, et certes beaucoup la contract�rent. Elle ne pr�sentait pas pour autant la gravit� du terrible fl�au. Les Hurons �taient bien morts�; cependant, ils meurent pour peu de chose, les Canadiens en t�moignaient. Un simple rhume les met � la derni�re extr�mit�. C'est une race fragile depuis qu'ils ont fait alliance avec les Blancs. Leurs g�nies protecteurs semblent les avoir abandonn�s et beaucoup parmi eux ont �t� jusqu'� accuser le bapt�me d'�tre la cause de leur d�ch�ance et de l'extinction de leur race.</p><p>Frapp�s d'une fi�vre maligne, ils ne pouvaient r�sister.</p><p>Pendant plusieurs semaines, la maladie allait requ�rir toutes les forces des habitants de Wapassou.</p><p>Passions, ranc�urs, projets devaient faire silence. On les mettait de c�t�, pour apr�s. Mais tout d'abord il fallait sortir de ce tunnel rouge o� demeurait tapie dans l'ombre, l'ennemie, la mort. Jusqu'au dernier convalescent qui se l�verait, p�le et vacillant pour venir s'asseoir � la table commune et dont on c�l�brerait la pr�sence par des vivats et des verres lev�s, la mort peut frapper�; mais il faut se battre pied � pied, faire reculer la fi�vre, faire face aux d�faillances, aux rechutes, aider � franchir la crise, prendre dans ses bras un malade qui se d�bat br�lant et le porter pendant de longues heures, comme au creux d'une vague ou � son sommet, de l'autre c�t�, l� o� il va �chouer enfin �puis�, couvert de sueur, sur la plage de la vie. Alors, Ang�lique contemplait le corps inerte, gisant. L'attitude �tait la m�me. Le souffle qui s�parait la vie de la mort �tait imperceptible. Mais Ang�lique savait que le plus dur �tait franchi, qu'il vivrait. Pour �tre bien s�re, elle posait encore sa main sur le front, les tempes, d'o� s'�loignaient, comme un orage, les pulsations incandescentes de la fi�vre, puis, rassur�e, elle le couvrait soigneusement, veillait � ce qu'il ne p�t se refroidir et s'en allait au chevet d'un autre.</p><p>La vue d'un malade triomphant de l'�preuve lui redonnait de grandes forces et elle gardait pour lui la sympathie et l'estime qu'inspire un bon combattant. De la reconnaissance aussi. Au moins celui-ci ne l'avait pas l�ch�e, ne l'avait pas d�savou�e, ne l'avait pas laiss�e vaincue, avec ses pauvres armes d�risoires.</p><p>��Ne me l�chez pas. Ne me l�chez pas, lui disait-elle. Je ne peux pas tout faire, il faut que vous m'aidiez.</p><p>Et apr�s, il restait entre elle et ceux qu'elle avait contribu� � gu�rir la solidarit� de s'�tre battus c�te � c�te. � la vie, � la mort.</p><p>Devant la maladie les hommes ont tendance � s'abandonner, � lui faire la partie belle. C'est une ennemie qui les subjugue facilement parce qu'elle leur r�pugne et qu'ils ne veulent pas la regarder en face. Ang�lique les secouait, les obligeait � doser le pouvoir de l'adversaire et � s'organiser pour en venir � bout. Elle leur expliquait�:</p><p>��Demain, vous serez tr�s mal. Ne m'appelez pas toutes les cinq minutes car je ne peux pas m'occuper de tout le monde � la fois, et cela durant sans doute plusieurs heures... Je laisserai pr�s de vous une cruche de tisane et un gobelet. Tout ce que vous aurez � faire, c'est de boire, mais alors faites-le. Quand on est devant quelqu'un qui vous veut du mal, on prend son couteau. On n'attend pas que quelqu'un le fasse pour vous...</p><p>Elle paraissait ainsi les laisser se d�brouiller. Mais ils ne cessaient de la sentir pr�sente. Elle passait, ne jetait qu'un bref regard, mais son sourire disait ��bravo�! vous ne me d�cevez pas��, et cela les revigorait, dans leur lassitude, leur demi-d�lire, leur d�sir de s'abandonner b�tement. Et puis, quand il le fallait, elle pouvait s'asseoir longtemps � leur chevet, y rester des heures sans impatience ni d�couragement.</p><p>Au d�but, les trois femmes se relayaient pour la garde de nuit. Joffrey de Peyrac assumait souvent les heures de l'aube les plus mauvaises, mais il constatait que la pr�sence d'Ang�lique avait en elle-m�me la vertu d'une panac�e. Il aurait voulu lui �pargner une fatigue inhumaine qui peu � peu tirait ses traits, cernait ses yeux. Le manque de sommeil fut bient�t ce qui l'�prouva le plus. Malgr� cela il lui semblait que, si elle passait une nuit tout enti�re sans aller voir ses malades, elle les retrouverait tous morts ou mourants en s'�veillant. Elle se contraignit au moins une fois par nuit � effectuer une ronde, allant de l'un � l'autre, se penchant sur chacun. Elle relevait des couvertures, posait sa main sur des fronts br�lants, aidait � boire quelques gorg�es, murmurait des paroles de r�confort.</p><p>Dans la torpeur du malaise ils entendaient sa voix, savouraient l'inflexion, douce comme un baume, comme une caresse, r�serv�e � eux seuls, et lorsqu'elle se penchait plus encore, voilant de son ombre la lueur diffuse venue du feu ou de la lanterne, leurs sens, � la fois engourdis et exacerb�s par la sensibilit� particuli�re � la fi�vre, se r�jouissaient de percevoir son odeur de femme et dans l'entreb�illement du corsage la clart� de sa gorge ronde, jouissance furtive, moins paillarde que nostalgique, celle d'une pr�sence chaude et maternelle qui leur rendait la s�curit� lointaine, d�licieuse et jamais oubli�e de l'enfance. Un soir, il semblait � Lom�nie-Chambord qu'il allait mourir. Dans son esprit s'estompait toute sa vie pass�e. Il �tait dans un autre monde, de l'autre c�t� de la porte qu'il n'avait jamais os� pousser. Par l'ouverture de la trappe lui venaient des bruits de voix, des odeurs de repas, un bourdonnement confus, et ces bruits familiers prenaient une densit� et une signification nouvelles. Il leur trouvait une saveur exceptionnelle, celle m�me de la vie. La vie qu'il n'avait jamais go�t�e. Et maintenant qu'il allait mourir, tout son �tre en avait la perception charnelle quoique diffuse. Et lui qui avait pass� son existence � aspirer au jour de sa mort et � la rencontre avec Dieu, il regrettait de quitter la terre mat�rielle et rude, au point que des larmes coulaient de ses yeux. Il �touffait. Il se sentait seul. Alors il se prit � guetter la visite de Mme de Peyrac dans le grenier sombre comme celle d'un ange salvateur. Lorsqu'elle �tait venue, elle avait compris tout de suite, d'un seul regard, ses angoisses, et elle l'avait rassur� avec des mots calmes et s�rieux�: ��Vous vous sentez mal parce que vous allez aborder une crise... La gu�rison viendra aussit�t apr�s... Soyez confiant... Vous allez franchir ce mauvais pas... Si vous �tiez en danger, je le saurais... J'ai une grande exp�rience des malades et des bless�s... Vous n'�tes pas en danger...��</p><p>Il l'avait crue aussit�t et d�j� il respirait mieux. Elle l'avait envelopp� dans une couverture, l'avait aid� � se lever et l'avait soutenu pour le guider jusqu'� un si�ge o� elle l'avait fait asseoir. Il ressentait encore la pression de ce bras ferme soutenant sa faiblesse.</p><p>��Tenez-vous sage, ne bougez pas.</p><p>Puis elle avait chang� les draps moites, avait secou� la paillasse �cras�e par le poids du corps fi�vreux, avait a�r� les couvertures et remis des draps propres, tout cela avec des gestes amples, nets, mais si harmonieux dans leur vivacit� qu'il n'en �prouvait pas de fatigue � la regarder. Elle l'avait aid� de nouveau � s'�tendre et il se rappelait le bien-�tre des linges frais autour de lui. Enfin elle s'�tait assise � son chevet et, tandis qu'il se laissait aller � l'engourdissement de la fi�vre, elle posa sa main sur son Front moite, sa main comme un talisman, un gage pr�cieux, une force ind�fectible, qui barrait la route aux phantasmes, sa main comme une certitude, une promesse, une calme attention, une lumi�re qui veille... Un c�ur qui veille. Il s'�tait endormi comme un enfant et s'�tait r�veill�, faible mais dispos, gu�ri�!... Lorsqu'il descendit, de son grenier et prit place � la table commune, on lui fit f�te comme aux autres. Pour les Fran�ais l'exigu�t� du poste s'accordait mal avec leur situation de prisonniers. Apr�s les avoir soign�s comme des nouveau-n�s, Ang�lique pouvait difficilement les �carter et ne pas veiller sur leur convalescence... Il y eut une p�riode, vers la fin de janvier, o� plus de la moiti� du contingent se trouva alit�. La maladie battit son plein environ trois semaines.</p><p>Joffrey de Peyrac lui-m�me fut atteint et avec une certaine violence, mais il fut sur pied plus t�t que les autres. Pendant quelques jours l'intensit� de la fi�vre le laissa presque inconscient. Ang�lique le veillait en s'�tonnant de n'�tre pas plus inqui�te. Ainsi �tendu, rigide, il semblait qu'une force ind�fectible continu�t d'�maner de lui et la maladie n'arrivait pas � l'abaisser, � le rendre pitoyable. Ang�lique rappelait ses souvenirs et, en effet, elle ne le voyait jamais inspirant la piti�. M�me lorsqu'il �tait une �pave en chemise, la corde au cou, sur le parvis de Notre-Dame, dans l'abjection de son corps tortur�, il n'en semblait pas moins plus fort que les autres. Et c'est de la foule haineuse et sotte, du moine hyst�rique, � demi fou, que l'on e�t �t� plut�t tent� d'avoir piti�... Ce qu'il poss�dait, rien ni personne ne pouvait le lui �ter jamais. Parmi les rescap�s du soir de l'�piphanie le p�re Mass�rat fut le seul � ne pas contracter le mal rouge et il se montra pour Ang�lique un aide pr�cieux. Infatigable, d'une obligeance � toute �preuve, il se chargeait avec bonhomie des corv�es les plus rebutantes, lui �vitant ainsi les plus lourdes fatigues, car soulever sans cesse ces hommes inertes, dont certains �taient parmi les plus athl�tiques sp�cimens de l'humanit�, l'�puisait. Le p�re j�suite, lui, saisissait son bonhomme comme un poupon, retournait les paillasses, tendait les couvertures, puis, lorsque son malade �tait bien sagement recouch�, il lui donnait sa soupe � la cuill�re avec une patience de nourrice. Comme beaucoup de ses coll�gues, il avait soign� les sauvages dans les �pid�mies, parfois seul valide pour des villages entiers, allant de cabane en cabane. Il racontait avec humour que cela finissait toujours mal, car les sauvages l'accusaient comme des enfants de vouloir les faire mourir de faim en ne leur donnant que du bouillon et gardant pour lui seul la viande et les l�gumes, et comme il �tait bien portant le pas �tait vite franchi de le rendre responsable des malheurs qui les accablaient.</p><p>Les temps de calamit� sont favorables aux sorciers qui ont t�t fait de raconter � leurs ouailles que les dieux sont irrit�s parce que les villages ont accueilli la Robe Noire... � peine ses malades reprenaient-ils quelques forces qu'il lui fallait s'enfuir au fond des bois pour �viter la mort... Le p�re avait toujours une histoire � raconter pour distraire ses patients. Il amusait les enfants et leur tenait compagnie, jouant avec eux dans leur convalescence, sans se formaliser des trois huguenots qui se r�fugiaient dans un coin de la chambre sans oser bouger, attendant le pire...</p><p>Lorsque le soin des malades lui laissait un peu de r�pit, il ceignait sa taille courte et carr�e d'un tablier de toile gomm�e et allait brasser de la bi�re dans le cellier, fabriquer du savon ou m�me se livrer � d'�nergiques lessives.</p><p>� Ang�lique qui, confuse, essayait de s'interposer, il opposa une force d'inertie toute j�suitique.</p><p>Comment apr�s cela demeurer ennemis�?</p><p>Aussi, ce fut sans passion ni animosit� pr�con�ue qu'on aborda les questions rest�es pendantes depuis le soir de l'�piphanie.</p><p>M. de Lom�nie, d�s qu'il fut remis, ne cacha pas � Peyrac qu'il avait �t�, en fait, envoy� par M. de Frontenac pour lui demander de financer l'exp�dition qui avait pour but d'explorer le cours du grand fleuve Mississippi, lequel, � coup s�r, d�bouchait dans la mer de Chine. Il voulait en charger son homme de confiance, Robert Cavelier de La Salle, qui �tait pr�cis�ment ce long jeune homme froid et aust�re qui les avait accompagn�s au fort de Wapassou. � celui-l� la vue des lingots d'or parmi lesquels on avait couch� Pont-Briand, le premier soir, n'avait pas �chapp�. Apr�s quoi il avait �t� malade comme un chien. Mais, sit�t remis, il avait entrepris Lom�nie et Arreboust, les poussant � mener � bien leurs pourparlers avec le ma�tre de Wapassou.</p><p>��Vous �tes donc vraiment aussi riche qu'on le dit�? demanda le chevalier de Malte au comte.</p><p>��Je le suis et je le deviendrai plus encore par la t�che que, pr�cis�ment, je suis venu entreprendre ici.</p><p>Florimond �tait dans tous ses �tats car explorer le Mississippi et d�couvrir la mer de Chine �tait sa marotte secr�te. Il pr�tendait l'avoir eue depuis qu'il �tait tout petit. Cartographe accompli, il r�vait devant l'inconnu des parchemins qu'il dessinait lui-m�me et sur lesquels il se livrait � des calculs et � des recoupements sans nombre.</p><p>D�s qu'il sut les intentions de M. de La Salle, il ne le quitta plus. C'�tait un homme froid qui paraissait beaucoup plus jeune que son �ge et qui avait pourtant derri�re lui l'exp�rience aune vie assez diverse. Il �tait d'une susceptibilit� d'adolescent, exigeait qu'on l'appel�t tant�t M. de La Salle, tant�t Cavelier, lorsque la pens�e que le Canada devait �tre cr�� et conquis par des hommes simples lui traversait l'esprit. Il avait �t� r�cemment anobli, et pour qu'Ang�lique ne p�t le mettre en doute, ce � quoi elle ne songeait gu�re, il lui montra les lettres sign�es du Roi. ��� notre cher et bien-aim� Robert Cavelier de La Salle, pour le bon et louable rapport qui nous a �t� fait de bonnes actions qu'il a Faites dans le pays du Canada...��</p><p>Un l�vrier courant sur fond de sable surmont� d'une �toile � huit raies d'or devenait l'armoirie symbolique du nouveau seigneur. Avec cela, il poss�dait une �rudition certaine, un courage � toute �preuve, une t�nacit� de visionnaire. Persuad� d'�tre un jour le d�couvreur du fameux passage de la Chine, le r�ve de tous les audacieux qui avaient os� se lancer vers l'ouest, sur la mer des T�n�bres, au si�cle dernier, il s'impatientait de n'�tre pas encore parvenu � son but... ni d�j� revenu. Florimond le comprenait�: ��Je suis certain que ce fleuve immense que les Indiens nomment le P�re des eaux nous m�ne sans quitter le canot jusqu'en Chine. Ne croyez-vous pas, p�re�?��</p><p>Non, Joffrey de Peyrac ne le croyait pas et il opposait aux enthousiasmes de son fils une moue dubitative qui tourmentait le jeune gar�on mais ne le d�courageait pas pour autant. Ang�lique �tait d�sol�e pour Florimond. En m�re admirative et touch�e par ces enthousiasmes juv�niles, elle aurait bien voulu lui offrir la mer de Chine sur un plat, mais d'autre part la confiance d�votieuse qu'elle avait dans le g�nie scientifique de son mari ne lui permettait pas d'esp�rer. Joffrey de Peyrac reconnaissait volontiers que ses doutes ne reposaient pas sur des donn�es pr�cises.</p><p>��En fait, disait Florimond, votre scepticisme n'est pas �tay� par des calculs...</p><p>��En effet�! Dans l'�tat actuel de nos connaissances, il serait difficile de les �tablir...</p><p>��Le mieux serait donc d'y aller voir...</p><p>��Certes...</p><p>*****</p><p>��Je pense qu'il serait bon de laisser Florimond accompagner ces gens fanatiques, illumin�s et g�niaux dans leur exp�dition, dit-il un soir � Ang�lique. Il apprendrait � leur contact la valeur des qualit�s contraires�: celles de mesures, d'organisation, et qu'une solide formation scientifique peut parfois remplacer ais�ment le g�nie. D'autre part, il r�aliserait son r�ve d'exploration en compagnie d'hommes que rien ne peut rebuter et qui ne se montrent jamais aussi ing�nieux que dans les situations difficiles et m�me d�sesp�r�es. C'est le don propre du Fran�ais. Florimond, qui en est fort peu pourvu, pourra l'y d�velopper � loisir, sans que la s�v�re et prudente mentalit� anglo-saxonne ne vienne refroidir ses ardeurs.</p><p>��D'autre part, s'ils r�ussissent, cela me donnera une place d�cisive en Am�rique du Nord. S'ils �chouent, il n'en restera pas moins que j'aurai financ� l'exp�dition et �vit� � M. de Frontenac d'en faire porter le poids au Tr�sor public. Par simple reconnaissance���et c'est un homme honn�te, gascon de surcro�t���il aura � c�ur de pr�server ma situation aux fronti�res de sa colonie.</p><p>��Si j'avance cet or � fonds perdu, j'en retirerai au moins un avantage moral, et pour notre fils a�n� une �cole sans prix, sans compter les plans, notes et renseignements qu'il me rapportera sur le sous-sol des pays travers�s. Ce que Cavelier, malgr� une certaine comp�tence, ne pourrait faire. Florimond est d�j�, sur ce point, plus savant que lui...</p></section><section><p><strong>Chapitre 5</strong></p><p>Lorsqu'il apprit la d�cision de son p�re, Florimond retrouva la spontan�it� du jeune �ge pour se pr�cipiter vers lui et l'embrasser, puis, s'agenouillant, il lui baisa la main. La temp�te qui fut presque ininterrompue pendant deux mois, remplac�e par d'abondantes tomb�es de neige, emp�chait tout d�part pour un tr�s long parcours. Nanti du viatique accord� par Peyrac, Cavelier de La Salle ne comptait pas remonter vers Qu�bec, mais s'�loigner vers l'Ouest, afin de regagner Montr�al par le lac Champlain. Il avait, aux environs de Ville-Marie, une seigneurie avec un modeste manoir que les habitants de la contr�e avaient surnomm�e ��La Chine�� tant leur propri�taire leur rebattait les oreilles de ses projets. L� il pr�parerait son exp�dition, ach�terait de la marchandise de traite, des armes, des canots. Puis ce serait le d�part vers les grands lacs et Cataracoui, premi�re �tape. Peyrac remettrait � son fils un certain nombre de lingots d'or et une lettre de cr�dit pour un nomm� Lemoyne, commer�ant � Ville-Marie de Montr�al, qui se chargerait de leur remettre son �quivalent en marchandises.</p><p>��Quoi�! s'exclama Cavelier, vous ne me ferez pas croire que ce vieux bandit est capable de monnayer de l'or pur.</p><p>��Il en fait bien d'autres, dit le baron d'Arreboust. Croyez-vous qu'il serait aussi riche s'il ne s'en allait pas � Orange trafiquer avec les Anglais�? Le papier de Canada ne vaut pas l'or de ces messieurs�! Regardez�!...</p><p>Il tira de son gousset une pi�ce d'or qu'il jeta sur la table.</p><p>��Voici une pi�ce de monnaie courante que portait sur lui un prisonnier anglais que des Ab�nakis nous ont vendu � Montr�al � l'automne. Lisez ce qui est �crit alentour de l'effigie de Jacques II�: roi d'Angleterre, duc de Normandie, de Bretagne et... roi de France�!... Vous entendez bien�: roi de France. Comme si nous ne leur avions pas repris l'Aquitaine, le Maine et l'Anjou depuis plus de trois cents ans, avec la sainte fille Jehanne d'Arc... Mais non, ils s'ent�tent. Ils nomment une des nouvelles provinces qu'ils pr�tendent coloniser le Maine�; sous pr�texte que la reine d'Angleterre �tait souveraine jadis de cette province fran�aise. Voil� de quel or insultant ose se faire payer un Lemoyne...</p><p>��Ne vous f�chez pas, baron, dit Peyrac en sou riant, tant que les Anglais ne se bornent qu'� quelques coups de poin�on sur leurs �cus pour affirmer leur souverainet� sur la France, voil� qui n'est pas grave. Et ne cherchez donc pas � savoir ce que font ces grands bonshommes du Canada, des Lemoyne ou des Le Ber, lorsqu'ils s'enfoncent dans la for�t, car ce sont les piliers de votre colonie, non seule ment les premiers venus, mais les plus hardis, les plus forts et aussi... les plus riches.</p><p>Le p�re Masserai retira de sa bouche la petite pipe courte, en racine de bruy�re, qu'il fumait volontiers.</p><p>��Ces personnes sont fort pieuses, d�vou�es � l'�glise, on dit qu'une fille de Le Ber va se faire religieuse...</p><p>��Qu'ils soient donc absous�! s'�cria Peyrac. Et pour les marchandises, vous pouvez leur faire confiance, monsieur de La Salle.</p><p>Ang�lique tendit la main vers la pi�ce jet�e par M. d'Arreboust.</p><p>��Me la donnerez-vous�?...</p><p>��Volontiers, madame... Si cela peut vous complaire... Qu'en ferez-vous donc�?</p><p>��Un talisman peut-�tre.</p><p>Elle la faisait sauter dans le creux de la main. C'�tait une pi�ce ordinaire, du poids d'un louis. Mais elle trouvait � son arrondi imparfait, � ses inscriptions en vieil anglais, un charme �trange. Il y avait beaucoup de choses contenues dans cette pi�ce�: l'or, l'Angleterre, la France, des haines h�r�ditaires, qui se poursuivaient jusqu'au fond des for�ts de l'Autre Monde, et elle imaginait l'ahurissement du pauvre puritain anglais arrach� � sa gr�ve de Casco et � ses morues pour �tre tra�n� par des Indiens emplum�s jusqu'� ces affreux marchands de fourrures papistes du Saint-Laurent.</p><p>��Il ne comprenait rien � notre col�re, expliqua encore d'Arreboust. Nous lui mettions sous le nez la pi�ce trouv�e dans son gousset... Roi de France�! ��Ah�! yes��, disait-il. Pourquoi pas�! Il avait toujours vu cela inscrit sur sa monnaie nationale... Tenez, c'est justement Mme Le Ber qui a rachet� cet homme pour en faire un valet. Elle esp�re bient�t le convertir.</p><p>��Vous voyez�! dit le p�re Masserai avec b�nignit�.</p><p>Dans cette atmosph�re de projets et de r�cits, les veill�es retrouvaient leur ambiance amicale. On se surveillait pour ne pas fatiguer les malades par des �clats de voix. On se r�jouissait lorsqu'un convalescent revenait se m�ler au cercle.</p><p>Ang�lique prenait Honorine sur ses genoux et la ber�ait pour l'endormir, ou bien elle �pluchait quelques racines, mais elle �tait tout oreilles. Il fallait reconna�tre � ces Canadiens le don d'entra�ner leur auditoire et de lui faire partager le pass� aussi bien que l'avenir, de faire surgir un monde, une �pop�e avec une ou deux anecdotes.</p><p>Ce soir, voil� qu'ils parlaient de ces Lemoyne, de ces Le Ber, pauvres artisans ou man�uvriers lou�s par de durs fermiers, et qui, las de cette servitude � vie, �taient arriv�s avec les navires. On leur avait mis dans les mains une houe, une faucille, un mousquet. Ils se mariaient avec des filles du roi. Ils avaient quatre, cinq, dix, douze enfants. Tous, hardis, vigoureux, intraitables. Tr�s vite, ils avaient abandonn� la faucille et, malgr� les remontrances de M. de Maisonneuve, ils s'en allaient acheter la fourrure aux Indiens toujours plus loin, toujours plus � l'ouest. Ils d�couvraient les grands lacs, les chutes, les sources de fleuves inconnus, des tribus de plus en plus diverses. Eux aussi disaient qu'il n'y avait pas de mer de Chine et que le continent ne finissait pas et ils se disputaient avec ce fou de Cavelier de La Salle devant une chopine de bon cidre. Du cidre des pommes de leurs pommiers normands qui avaient quand m�me fini par pousser dans leurs champs du Canada, gr�ce aux soins des femmes. Ils ramenaient des fortunes, des montagnes de fourrures douces et splendides sur lesquelles ils passaient leurs doigts mutil�s par les tortures iroquoises. Leurs fils maintenant les accompagnaient sur les routes liquides des pays-hauts. Leurs filles se paraient de dentelles et de satin comme les bourgeoises de Paris. Ils faisaient des dons � l'�glise...</p><p>� son tour, M. de Lom�nie se remettait � �voquer les premiers temps de Montr�al, quand les Iroquois p�n�traient la nuit dans les jardins, et restaient tapis dans les feuilles de moutarde � �couter les voix des hommes blancs. Malheur � celui ou � celle qui se serait aventur� dehors ces nuits-l�... Car Ville-Marie de Montr�al n'avait pas de remparts ni de palissade pour le prot�ger. Son fondateur voulait que les Indiens pussent venir � eux, sans difficult�s comme vers des fr�res. Ils n'y manquaient pas. Et combien de fois les religieuses de la M�re Bourgoys plong�es dans leurs pri�res n'avaient-elles pas vu, en relevant les yeux, la face horrible d'un Iroquois, coll�e au carreau, et les regardant...</p><p>Le p�re, lui, �voquait ses premi�res missions, Macollet ses premiers voyages, Cavelier le Mississippi, et d'Arreboust les premiers temps de Qu�bec. Et telle �tait la puissance d'�vocation de leurs voix, dans le cr�pitement des feux et l'accompagnement d'orgue incessant de la temp�te au-dehors, ou le silence de tombeau que conf�re � la nature la neige tombant � longs rideaux, telle �tait la vari�t� des souvenirs, bross�s comme des tableaux par ces voix d'hommes, qu'Ang�lique ne se serait pas lass�e de les �couter.</p><p>��Des douze j�suites que j'ai vus aux Iroquois, dix sont morts martyrs, disait fi�rement Macollet. Croyez-moi, la s�rie n'est pas termin�e.</p><p>Le p�re Masserai �voquait les falaises violettes de la Baie g�orgienne, tintant de l'�cho d'une cloche fr�le, une mission perdue dans les herbes et les arbres, des forts de bois plant�s �a et l�, tous avec la m�me odeur de fum�e, de viande sal�e, de fourrures et d'eau-de-vie. C'�tait l'envers du d�cor qu'Ang�lique avait vu � la Cour ou � Paris. Dans les salons, on se passionnait pour les r�cits des j�suites et le salut du Canada. On jetait des bagues et des pendants d'oreilles dans les mains affreusement mutil�es d'un martyr qu'un vaisseau, apr�s d'incroyables aventures, avait ramen� du Canada. Beaucoup de grandes dames �taient bienfaitrices des �uvres lointaines.</p><p>Certaines m�me �taient venues en Am�rique payer de leur personne. Mme de Guermont, Mme d'Aurole et la plus c�l�bre, Mme de la Pagerie, qui avait fond� les Ursulines de Qu�bec. Ang�lique avait une telle fa�on de regarder le p�re j�suite que celui-ci bient�t ne parlait plus que pour elle. Il �tait vrai que leurs �vocations � tous la passionnaient aussi bien. Un monde totalement �tranger se r�v�lait � elle et Versailles semblait loin avec ses mesquines intrigues et le royaume semblait loin avec ses pers�cutions, ses mis�res, le poids des temps pass�s pesant sur lui de fa�on in�luctable, en face de ces existences neuves et de la fougue des �tres qui se lan�aient � l'assaut d'un monde. La Libert�!</p><p>Dans les yeux d'Ang�lique, ils apprenaient qu'ils avaient �t� ��choisis et mis au large��, qu'ils �taient d'une autre esp�ce, touch�s sans le savoir par la gr�ce de la libert�. Et lorsqu'elle les interrogeait ou qu'elle �clatait de rire � la suite de quelques �pisodes tragi-comiques comme toute �pop�e en fourmille, d'Arreboust et Lom�nie la contemplaient, sans se rendre compte qu'une expression extasi�e transparaissait sur leurs visages aust�res. ��, Ah�! si on la voyait � Qu�bec, songeaient-ils, � c�t� de ces femmes hargneuses qui ne cessent de se plaindre de leur sort... toute la ville serait � ses pieds... Ah�! que sommes-nous en train de penser l�!...��</p><p>Et soudain ils croisaient le regard ironique du p�re Masserai. Ce qu'ils ne pouvaient deviner, c'est qu'Ang�lique, en partie � son insu, et parce qu'elle flairait en eux l'ennemi possible, le danger, n'h�sitait pas � user des pouvoirs de sa s�duction. Comment n'auraient-ils pas �t� perdus d'avance�? Il y a certains gestes, certains regards, certaines expressions du sourire, invisibles aux autres et qui ne tirent pas � cons�quence, mais qui, par leur simplicit� complice, encha�nent l'amiti� d'un homme. Ang�lique en avait la science instinctive et �prouv�e. Joffrey de Peyrac s'en apercevait aussi, mais ne disait rien. L'habilet� d'Ang�lique, sa rouerie f�minine, et tout ce qu'il y avait en elle de si totalement femme dans ses fa�ons l'enchantait, comme la contemplation d'une �uvre d'art, d'une r�ussite parfaite. Et il lui arrivait de s'en amuser franchement car il voyait chaque jour se pr�ciser la d�faite des gentilshommes fran�ais et m�me du j�suite qui pourtant se croyait tr�s fort.</p><p>� d'autres moments, Peyrac grin�ait des dents. Le jeu lui semblait dangereux et il �tait assez fin pour discerner que le comte de Lom�nie inspirait � sa femme une r�elle sympathie. Il pourrait y avoir un jour, entre ces deux-l�, un peu plus que de l'amiti�. Mais il laissait faire, conscient que rien dans l'attitude d'Ang�lique ne pouvait inspirer du courroux � un mari �pris, conscient �galement que d'essayer de transformer, de contraindre une telle nature chaleureuse, spontan�e, s�ductive par essence, e�t �t� inutile et presque criminel. Elle avait r�gn� sur Versailles, sur des princes... Elle gardait le charme imp�rieux et irr�sistible de ceux qui sont faits pour �tre au-dessus des autres, car le don de s�duction conf�re aussi une sorte de royaut�.</p></section><section><p><strong>Chapitre 6</strong></p><p>D�s ces premiers jours, en h�tesse qui conna�t ses devoirs, Ang�lique avait propos� au p�re Mass�rat un r�duit pour qu'il p�t r�citer sa messe quotidienne. Le j�suite s'en �tait montr� tr�s reconnaissant, bien que, lui expliqua-t-il, la r�gle de saint Ignace dispensait ses religieux de cette obligation de c�l�brer chaque jour le Saint Sacrifice. Ils pouvaient se contenter de deux oraisons par semaine, m�me solitaires. Ils n'�taient pas tenus � entendre des confessions, ni d'officier, m�me � la demande des croyants.</p><p>La seule chose qu'ils ne pouvaient refuser, c'�tait l'extr�me-onction, en cas de danger de mort par accident du prochain.</p><p>Quant � leurs propres devoirs envers Dieu, la communion de la messe devrait �tre remplac�e par la communion par l'Esprit. Soldats d'avant-garde de l'arm�e du Christ, ils avaient la libert� de ceux qui tracent la route, le choix de leurs actes, et de trop rigides ou absorbantes disciplines ne devaient pas venir entraver leurs mouvements. Il n'en restait pas moins fort heureux de pouvoir c�l�brer � Wapassou le Saint Sacrifice, source de r�confort pour le missionnaire isol�. Il avait avec lui sa chapelle de voyage, un coffre modeste en bois, recouvert de cuir noir, clout�, contenant un calice, une pat�ne, des burettes, un ciboire, divers linges sacr�s, un missel et un �vangile. Le tout avait �t� offert par la duchesse d'Aiguillon, bienfaitrice.</p><p>Nicolas Perrot, les Espagnols, Yann Le Cou�nnec se rendaient � la messe et ils �taient visiblement contents de pouvoir pratiquer leur religion.</p><p>Le p�re Mass�rat, lui, ne s'en r�jouissait pas. S'il �tait fort obligeant dans la vie commune, il n'avait pas le sens s�culier paroissial. Il �tait venu en Am�rique pour les Indiens. Les Blancs ne l'int�ressaient pas.</p><p>De plus, th�ologien remarquable, grand lettr�, fascin� par la splendeur de Dieu qu'il d�couvrait un peu plus dans chacune de ses m�ditations, la pi�t� grossi�re de l'homme humble et ignare, qui ose se m�ler de converser avec son Cr�ateur, l'aga�ait. Pour un peu, il e�t d�plor� que Dieu lui-m�me l'y autoris�t.</p><p>Comme beaucoup de ses coll�gues, il pr�f�rait la solitude, le t�te-�-t�te avec le divin myst�re. Il fron�ait les sourcils lorsqu'il voyait se glisser sur ses traces, dans les lueurs pauvres des deux cierges, de chaque c�t� de son autel de fortune, l'un ou l'autre des soldats espagnols, ou le jeune Breton, ou m�me Perrot, qui appuyait sa grosse �paule au chambranle de la porte et qui restait l�, bras crois�s, sa tignasse broussailleuse de Canadien inclin�e pieusement. Ne pas oublier que saint Ignace �tait Espagnol�!... Le p�re Mass�rat s'�vertuait � la patience envers les compatriotes du fondateur. Alors le jeune Breton lui servait la messe avec pi�t�. � tous ces fid�les tass�s dans la p�nombre, il distribuait le pain de vie, la petite hostie blanche. Le p�re Mass�rat pensait qu'� quelques pas il y avait des h�r�tiques qui ne pouvaient voir un crucifix sans tomber du haut mal, et qui, en ce m�me temps, se livraient � leurs pri�res coupables.</p><p>Dans la cuisine, des femmes commen�aient d'aller et de venir, de couper du petit bois, de frapper le briquet. On entendait cr�piter les flammes et le bruit des chaudrons qu'on accrochait aux cr�maill�res, celui de l'eau qu'on versait. Des b�illements d'hommes qui s'�veillent.</p><p>Parfois une petite voix d'enfant, gr�le comme un grelot, et qui fusait pour s'interrompre subitement sur sa note la plus haute car on avait d� lui faire signe de se taire. Plus pr�s encore, dans l'atelier, des sons plus rudes, ceux des instruments qui se posaient sur l'�tabli, le chuintement d'un soufflet de la forge qui se mettait en marche, et des murmures de voix graves, pos�es, qui l� aussi �changeaient les r�pons d'un rituel en termes sibyllins. Un n�gre immense, jovial et intimidant, si savant qu'on en demeurait confondu, un m�tis � t�te de fanatique, un M�diterran�en qui lui ressemblait et qui connaissait les profondeurs de la mer, un muet blafard, un Auvergnat brutal, des jeunes gens beaux comme des archanges... On entendait des bruits de pierres, de rocs, de terre qu'on tamisait, qu'on broyait, des odeurs de braise, de fer, de soufre.</p><p>Le p�re Mass�rat se disait qu'il aurait un rapport fort int�ressant � faire lorsqu'il regagnerait Qu�bec.</p></section><section><p><strong>Chapitre 7</strong></p><p>Ang�lique entreprit de nettoyer les armes, de les examiner, de s'assurer de leur bon fonctionnement et de les faire briller de tous leurs feux. C'�tait une t�che dont elle s'acquittait avec tant de soin et de minutie, un tel savoir-faire digne d'un v�t�ran un peu maniaque, que le plus jaloux des coureurs de bois, quant � son arme famili�re, la lui confiait sans inqui�tude. On avait pris l'habitude de lui demander une ��r�vision�� comme � un armurier de m�tier, et Clovis lui-m�me lui confiait sa vieille arbal�te � rouet de braconnier dont il ne se d�partait jamais.</p><p>Messieurs d'Arreboust, de Lom�nie et de La Salle ainsi que le p�re Mass�rat la trouv�rent un beau matin au milieu de tout un arsenal et si absorb�e qu'elle oublia de les saluer. Intrigu�s, ils consid�raient ces mains de femme, fines, menues, pos�es sur des crosses brutales ou suivant du doigt la ligne d'un canon rev�che, son profil pench� sur le myst�re d'un bassinet de mise � feu qui puait la poudre, la graisse froide, le m�tal br�l�, et l'examinant avec l'attention d'une m�re pour son nouveau-n�.</p><p>Ang�lique regrettait qu'Honorine ne f�t pas pr�s d'elle en cette op�ration, comme chaque fois quelle s'y livrait, mais la petite �tait encore malade. La fi�vre commen�ait tout juste de la quitter. D'habitude, elle venait s'asseoir pr�s de sa m�re. Ses petits doigts avaient les m�mes gestes que les siens, une familiarit� avis�e, pour toucher les armes. Elle avait �t� �lev�e au milieu des armes.</p><p>Ang�lique avait sur la table toutes sortes de crochets, tringles, al�nes, des huiles raffin�es qu'elle filtrait elle-m�me, des cires, tout un mat�riel qu'elle avait fait � sa main et dont elle �tait seule � savoir se servir. Ces messieurs de Qu�bec la regardaient agir, gratter, polir, examiner, froncer les sourcils et murmurer. Ils ne comprenaient pas. Elle releva enfin la t�te, les aper�ut et leur adressa un sourire distrait.</p><p>��Bonjour. Avez-vous d�jeun�? Comment vous portez-vous�? Monsieur de Lom�nie, dites-moi donc, avez-vous jamais vu plus belle arme que ce fusil de Saxe�?</p><p>Florimond entra, salua les personnes pr�sentes et dit�:</p><p>��Ma m�re est le meilleur tireur de toutes les colonies d'Am�rique. Voulez-vous voir�?</p><p>Apr�s plusieurs jours de temp�te, il faisait beau, clair, et le groupe se rendit au centre de tir pr�s des falaises. Florimond portait deux mousquets � pierre, un � m�che et deux pistolets. Il voulait que sa m�re f�t une d�monstration compl�te de ses talents et, comme elle souhaitait v�rifier les armes, elle se pr�ta de bonne gr�ce � sa demande. Elle avait dans les muscles le poids de chaque mousquet, devinait � l'avance la prise qu'il ferait contre son �paule, le recul, la meurtrissure.</p><p>��Une femme ne peut pas soulever cela�! dit M. d'Arreboust quand il la vit s'emparer du mousquet saxon.</p><p>Elle l'enleva cependant sans difficult� apparente.</p><p>Elle visa, la t�te pench�e, le pied droit en avant, puis dit qu'en effet l'arme �tait lourde et qu'elle allait s'accoter pour tirer contre le faux-parapet qui servait � l'entra�nement. Elle s'agenouilla � demi, pench�e dans une expression attentive de tout son corps qui la prenait des reins aux �paules. Son attitude ne r�v�lait pas de tension, c'�tait celle d'un calme profond, si complet qu'elle poss�dait la facult� de passer en quelques secondes de la vivacit� des gestes � cet �tat proche du sommeil qui ralentit les battements du c�ur et rend imperceptible le souffle. Et dans la lumi�re aigu� de l'hiver, le miroitement �toile du gel autour d'elle, sa joue rosie par le froid o� s'allongeait l'ombre d'une paupi�re � demi-close, semblait s'incliner en un geste d'abandon.</p><p>Le coup partit.</p><p>La fum�e montait doucement, blanche, au bout du canon, avec des tortillements de reptile. La plume pos�e � cent pas avait disparu.</p><p>��Qu'en dites-vous�? s'exclama Florimond.</p><p>Ils balbuti�rent des approbations.</p><p>��Vous �tes jaloux�! Je le comprends, commentait le jeune homme.</p><p>Ang�lique ne faisait qu'en rire.</p><p>Elle aimait la sensation de puissance �prouv�e dans tout son �tre par le prolongement de l'arme docile. C'�tait quelque chose qui paraissait lui avoir �t� donn�. Un don�! Elle aurait pu toujours l'ignorer si des circonstances ne lui avaient plac� des armes en main. Dans ses chevauch�es de la for�t de Nieul, elle avait d�couvert la correspondance inn�e qu'il y avait entre elle et ces objets cruels d'acier et de bois. Elle oubliait qu'ils �taient forg�s pour tuer, qu'ils tuaient. Elle oubliait la vie et la mort qui se trouvaient au bout de leur trajectoire. Et bien que cela par�t �trange, elle pensait parfois que l'attention qu'elle avait port�e � cet art, le calme et la concentration qu'il avait exig�s d'elle, la t�nacit� qu'elle avait montr�e pour devenir une tireuse habile, avaient beaucoup aid� son cerveau enfi�vr� par les malheurs � se pr�server des dangers de la folie. Les armes l'avaient d�fendue de tout.</p><p>��Les armes sont choses saintes et bonnes, pensait-elle. Il faut des armes pour les faibles dans un monde sans doctrine, sans conscience.�� Elle les aimait. Elle en parla encore avec eux, et elle se demandait quel sentiment les agitait et donnait au beau visage de Lom�nie-Chambord une expression presque douloureuse. Elle finit par les quitter et s'�loigna avec son fils qui portait les fusils dans ses bras. Ils devisaient tous deux avec animation.</p><p>Le comte de Lom�nie et M. d'Arreboust se regard�rent.</p><p>Le p�re Masserai d�tourna les yeux et prit son livre de pri�res dans une des poches de sa soutane. Cavelier les fixa tous trois, en frottant ses mains froides qu'il avait oubli� de ganter. Il eut un petit ricanement.</p><p>��Eh bien�! une chose est certaine, cette femme tire comme une sorci�re... Peut-�tre comme une d�mone.</p><p>Il fourra les mains dans les poches de sa vareuse et s'�loigna avec une indiff�rence affect�e et orgueilleuse.</p><p>Il n'�tait pas loin de se r�jouir en voyant dans l'embarras ces �difiants personnages. Il pouvait deviner mieux qu'un autre � quelles sortes de tourments th�ologiques et mystiques il les livrait. Il avait l'habitude des cas de conscience. Il avait �t� j�suite lui-m�me pendant dix ann�es.</p><p>*****</p><p>��H� oui�! dit M. d'Arreboust, voil� bien pourquoi nous sommes venus ici. D�mone ou non�? Esprit dangereux ou non�?... C'est le tout de notre enqu�te. Demander au comte de Peyrac de soutenir l'exp�dition du Mississippi n'�tait qu'un pr�texte�!... Nous ne connaissions que votre jugement, Lom�nie. Il fallait l'�tayer d'opinions diff�rentes. J'ai �t� choisi. Le p�re Mass�rat aussi. � vrai dire, je ne peux vous le cacher, mon cher Lom�nie, j'�tais persuad� que vous vous �tiez laiss� �garer, circonvenir. Et maintenant, qu'allons-nous faire�? Le baron d'Arreboust se racle la gorge. Il regarde tour � tour le ciel bleu, couleur de fleur de lin, � la douceur trompeuse, le poste de bois � quelques pas, enfoui sous ses neiges, les falaises, l'�chapp�e blanche des lacs.</p><p>Voyant que le p�re Mass�rat ne paraissait pas entendre, il continua de parler, s'adressant au seul chevalier de Lom�nie.</p><p>��H�! il fallait en arriver l�. Nous sommes venus, nous avons vu... Nous avons vu, r�p�ta-t-il � mi-voix et comme pour lui-m�me. Qu'en pense le p�re Mass�rat de la Compagnie de J�sus�?... Le p�re Mass�rat fait mine de ne pas comprendre. Et savez-vous pourquoi, mon cher chevalier�?... Parce que le cas le d�passe... Oui, car il a d�j� jug�, lui. Pendant que nous nous engourdissions dans un bien-�tre trompeur, lui avait fait d�j� son bilan. Il a cess� de se poser la question qui nous taraude tous aujourd'hui et qui nous para�t folle�: Qui est-elle�? D�mons�? S�ductrice�? Magicienne�? Inoffensive�? Ennemie�? Il est bien tranquille. Son art de la dialectique lui a au moins servi � cela�: � voir noir sur blanc que le cas le d�passe et qu'il ne faut surtout pas���oh�! non, surtout pas���qu'il ait l'imprudence de se m�ler de tout cela. Alors il se plonge dans son br�viaire�!... P�re Mass�rat, dites-moi donc, suis-je dans l'erreur en m'exprimant ainsi�?...</p><p>La voix de M. d'Arreboust, qui s'�tait peu � peu �lev�e avec hargne, r�sonna encore deux secondes dans l'air cristallin, puis son �cho l�ger s'�teignit ironiquement. Le p�re Mass�rat releva les yeux, regarda ses deux amis avec �tonnement, �baucha un petit sourire aimable. L'on ne pourrait jamais savoir si Arreboust avait touch� juste�; si, au contraire, le j�suite consid�rait son attaque comme une inoffensive plaisanterie ou s'il n'avait finalement rien entendu, car il �tait de nature r�veuse. Il se replongea dans son livre de pri�res et s'�loigna d'un pas tranquille en remuant les l�vres.</p><p>M. d'Arreboust leva les bras dans un geste d'impuissance.</p><p>��Voil� bien les j�suites, dit-il. � c�t� d'eux, Ponce Pilate �tait un enfant de ch�ur.</p><p>��Ce serait pourtant au P�re Mass�rat de trancher cette question, d�cida Lom�nie. Je suis religieux certes, mais ne poss�de pas les titres et la formation qu'on exige des j�suites. Et si l'on exige c'est pour qu'ils soient � m�me de juger, avec la lumi�re de l'Esprit-Saint, des situations qui d�passent le simple mortel la�c. Apr�s tout, le p�re Mass�rat est venu ici pour cela�!</p><p>��Il ne dira rien, vous le savez bien, dit l'autre, d�sabus�. Il a d�j� trouv� une bonne raison pour avoir le droit de se taire�; il la gardera pour lui avec le reste.</p><p>��N'est-ce pas justement une preuve que nous n'avons rien � craindre de ces gens�? Si le p�re Mass�rat avait jug� qu'ils �taient suspects, il parlerait, il s'opposerait aux accords que nous sommes en train d'�tablir.</p><p>��Peut-�tre avez-vous raison�? Peut-�tre aussi juge-t-il qu'il n'est pas en force, que nous ne l'�coute rions pas, subjugu�s que nous sommes d�j� par l'influence de notre h�tesse�? Peut-�tre attend-il que nous soyons � Qu�bec pour faire sauter le br�lot que nous y aurons gar� na�vement, annoncer que toute cette affaire sent le soufre, la damnation, et qu'il faut exterminer tous ces criminels jusqu'au dernier, sous peine de p�rir avec toute la cause catholique du Canada. Alors, nous appara�trons vraiment ridicules sinon coupables. Les j�suites seront les sauveteurs, le p�re d'Orgeval, l'archange saint Michel.</p><p>��� quoi peut-on reconna�tre au juste qu'une personne qui ne se conduit pas de fa�on insens�e est sorci�re ou d�mone�? reprit Lom�nie soucieux. Elle est tr�s belle et, il est vrai, d'une beaut� qui peut para�tre suspecte par le fait qu'elle n'est pas... ordinaire. Mais la beaut� est-elle jamais ordinaire�?</p><p>��Les sorci�res ne pleurent pas, affirma M. d'Arreboust. L'avez-vous jamais vue pleurer�?</p><p>��Non, fit le chevalier, saisi, �mu malgr� lui par l'image suscit�e, mais l'occasion peut m'en avoir �chapp�...</p><p>��On dit aussi que les sorci�res surnagent lorsqu'on les jette � l'eau. Mais nous, il nous est difficile de nous livrer � ce genre d'�preuve sur Mme de Peyrac.</p><p>Il promena alentour un sourire inqui�tant.</p><p>��L'eau manque, tout est gel�, murmura-t-il.</p><p>Le comte de Lom�nie le consid�rait avec stupeur. Il ne l'avait jamais vu se livrer ainsi � l'humour noir.</p><p>M. d'Arreboust le pria de l'excuser. La rigueur du climat et les inqui�tudes l'aigrissaient. Il allait profiter de ce beau temps pour marcher.</p><p>Lom�nie dit qu'il allait se retirer pour prier et demander � Dieu conseil. Le baron s'�loigna vers le lac.</p><p>Il marchait avec difficult� car la cour n'offrait � la promenade qu'un r�seau de galeries glac�es, petits sentiers creus�s � la b�che ou au pic, aussi compliqu�es que les circonvolutions d'un travail de taupe et qui conduisaient soit � la fontaine glac�e, soit � la cabane de Macollet, soit vers l'atelier, l'�curie, le centre de tir ou de jeux, ou vers nulle part, c'est-�-dire vers la for�t inaccessible.</p><p>Apr�s avoir tr�buch�, le premier syndic de Qu�bec r�ussit � gagner les bords du lac. On en suivait la rive lorsque la neige �tait assez dure. � la longue, une sente glac�e et durcie permettait d'y cheminer, et, lorsqu'il faisait beau comme ce jour-l�, des silhouettes suivaient � pas lents, au soleil, cette �bauche de piste vers d'autres horizons, puis revenaient, apr�s s'�tre heurt�es � l'autre bout du lac aux portes closes des cong�res. Lorsque le baron fut � l'extr�mit� du lac, il r�va en contemplant ces lieux o� il avait failli trouver la mort. Il se souvenait de l'impression de faiblesse r�sign�e qu'il avait �prouv�e en se laissant aller � bout de forces dans la neige, l'oppression du froid et de la nuit pesant sur sa poitrine comme une dalle de pierre, et il avait song�: pourvu que cela aille vite�! La derni�re sensation avait �t� une br�lure aux pommettes, lorsqu'il avait compris que, sur son visage, la neige tombait et que ses traits, d�j� fig�s en un masque glac�, plus jamais ne fr�miraient. Il ne pouvait pas plus expliquer la torpeur mortelle � laquelle ils avaient succomb� que leur sauvetage, leur r�surrection. Tout cela tenait aux lieux m�mes, des lieux interdits. Et Peyrac avait eu l'audace de s'y installer.</p><p>En approchant de Wapassou on devait entrer dans une zone �trang�re, aux pi�ges subtils et inconnus. Il ne pouvait rien expliquer et pourtant c'�tait son devoir de le faire�; tout au moins il avait celui de se promener. On l'en avait charg� � Qu�bec. Il se souvenait combien lui avait paru insolite et peu en accord avec le caract�re mesur� du comte de Lom�nie l'enthousiasme d�lirant que celui-ci manifestait � propos des gens de Katarunk. Il parlait avec une grave estime de ces aventuriers qu'on l'avait envoy� r�duire par la force et dont il se f�licitait d'�tre devenu un ami. Il s'�tait r�joui de les savoir en vie alors que la solution de les voir dispara�tre de la main des Iroquois avait paru � tous excellente, et s'il ne parlait pas de Mme de Peyrac dans les m�mes termes outr�s que le lieutenant de Pont-Briand, on avait devin� � plusieurs reprises qu'il ne laisserait prononcer contre elle aucune parole insultante.</p><p>Frontenac, qui ne les avait lui-m�me jamais vus, prenait volontiers le parti de Lom�nie. Mais Frontenac �tait une t�te chaude. Il aimait le paradoxe et le beau sexe, d�testait les j�suites�; sa nomination comme gouverneur du Canada avait �t� plut�t une disgr�ce qu'un honneur. Louis XIV ne lui pardonnait pas d'avoir eu l'imprudence de faire la cour � Mme de Montespan. Bon politique cependant quand il s'agissait de g�rer un pays. Il avait fait confiance d'embl�e au nouveau venu, Peyrac, qu'on lui d�non�ait comme un ennemi de la Nouvelle-France, parce qu'il portait, comme lui, un nom gascon, mais aussi parce qu'il avait pris ses renseignements. Le comte de Peyrac �tait riche. L'id�e de lui demander des gages tangibles de son amiti� envers la Nouvelle-France lui vint... Il lui exp�dia donc Lom�nie et l'ambitieux Cavelier... M. d'Arreboust et le P�re Masserai leur �taient adjoints avec des recommandations particuli�res de l'�v�que pour d�m�ler les soup�ons qui pesaient sur les intrus. Surtout se prononcer sur la qualit� d�moniaque ou non de la femme qui les accompagnait, dont on parlait tant et trop.</p><p>Et voil�! Ils �taient maintenant dans ce repaire de Wapassou et rien ne s'�tait pass� comme pr�vu. Un vrai gu�pier. Un sortil�ge�!</p><p>Lui, Fran�ois d'Arreboust, que l'on avait plac� ainsi que le p�re Masserai aux c�t�s du comte de Lom�nie, pour, en somme, le surveiller et aussi pour faire la part des choses dans son opinion sur le comte et la comtesse de Peyrac, lui, homme rassis, pieux, de m�urs sages et modestes, occup� de son salut, du bien des autres et de la colonie, il n'avait pourtant rien vu, rien devin�.</p><p>Il s'�tait r�veill� de son sommeil de mort et avait commenc� de vivre d'une fa�on toute diff�rente, sans r�fl�chir, ce qui ne lui �tait peut-�tre jamais arriv� de son existence. Il avait mang�, bu, fum� dans une qui�te chaleur, et l'on avait parl�, l'on avait jet� entre soi des souvenirs et ses r�ves et il s'�tait anim� dans le rayonnement d'un regard vert qui transformait la cour.</p><p>��Mais dans ce moment-l�, monsieur d'Arreboust, quand les Mascoutins vous ont menac� de vous faire la chevelure, n'avez-vous �prouv� aucune crainte, n'avez-vous pas senti la partie perdue�?...</p><p>��Non, disait-il en se redressant�; tout semble simple au moment de para�tre devant Dieu. Il n'avait jamais su, jusqu'� ce jour, qu'il �tait un homme h�ro�que. Pas plus que les autres.</p><p>C'�tait un homme modeste. Mais cela lui faisait du bien de s'apercevoir qu'en r�alit� il avait l'�me vaillante, le c�ur bien plac�, et qu'il m�ritait l'admiration d'une femme. Il avait oubli�, compl�tement oubli�, que c'�tait elle qu'on soup�onnait � Qu�bec d'�tre peut-�tre la d�mone de l'Acadie, elle, cette m�me femme avec laquelle il conversait si courtoisement et gaiement.</p><p>Jusqu'� ce matin�!...</p><p>En la trouvant les armes � la main, il avait ressenti un choc. Les armes �veillent-elles l'id�e de danger, et la peur inspir�e par la vision inattendue de la femme aux belles mains, maniant des armes et en usant avec une habilet� inqui�tante, �tait venue se m�ler, se tresser � toutes les peurs enfouies dans le c�ur de l'homme�; peur de la femme, de la s�duction, de la magicienne�?... Il s'�tait souvenu des bruits qui couraient, de l'opinion du p�re d'Orgeval. Lom�nie-Chambord avait ressenti le m�me choc, il en �tait certain�! Et peut-�tre le p�re Mass�rat. Mais, pour lui, on n'en saurait jamais rien... M. d'Arreboust frissonnait en ramenant les pans de son manteau sur sa bouche.</p><p>��Voil� ce qui est arriv� � notre insu, se disait-il. C'est arriv�, je le sens. Je suis soucieux, j'ai mal et la pri�re me fuit. Depuis une heure, je ne peux m'emp�cher de penser � elle, de penser aux femmes, � l'amour... � ma femme�!...��</p><p>Il voyait sa femme, l'imaginait, elle si parfaite, si pudique, dans des postures incongrues, lubriques, qu'elle n'avait jamais eues, m�me aux premiers temps de leur mariage, lorsque, par d�f�rence et devoir, il l'honorait en h�te et en se reprochant les satisfactions qu'il prenait � cet acte honteux. Il se rappelait aussi la r�flexion paillarde d'un de ses amis, mauvais gar�on, qui lui avait fait remarquer, lors d'un bal, que Mme d'Arreboust, sa femme, avait des petits seins charmants et qu'il ne devait pas s'emb�ter.</p><p>Il n'aimait pas, mais pas du tout ce genre de r�flexion. L'amour, le mariage le d�tournaient de sa vocation de pi�t�. Si les �tudes de la compagnie de J�sus n'avaient pas �t� si difficiles et si longues, il y serait entr�. Ayant renonc� � la vie religieuse, il s'�tait mari� pour complaire � ses parents. Mais, ceux-ci morts, il avait d�finitivement renonc� � leur offrir un h�ritier en la personne d'un petit-fils. Pourquoi cette vanit� de perp�tuer un nom�?... Plut�t consacrer � Dieu sa fortune. Or, il se trouvait que sa femme partageait sa mani�re de voir. Elle aussi aurait voulu se faire religieuse�; ils s'entendaient donc fort bien. Tous deux r�vaient de se consacrer � Dieu, � une grande �uvre difficile. Le Canada avait r�pondu � leur attente, � leur id�e de sacrifice...</p><p>M. d'Arreboust poussa un soupir. Enfin, les visions coupables commen�aient � s'estomper. Il parvenait � �voquer sa femme autrement qu'en lubrique courtisane. Il la voyait telle qu'elle lui �tait le plus famili�re, priant dans la p�nombre d'une chapelle ou d'un oratoire, la t�te inclin�e, et justement un peu pench�e de c�t� comme ce matin celle de Mme de Peyrac sur le verrou du mousquet. Ce geste l'avait toujours �mu et, sans le savoir, il l'associait � l'abandon d'une femme contre l'�paule masculine, et l'inclinait � la tendresse. Mme d'Arreboust �tait tr�s menue et lui arrivait � peine � l'�paule. Aux premiers jours de leur mariage, il l'appelait ��petite�!�� dans un effort de familiarit� conjugale, mais il s'�tait aper�u que cela lui d�plaisait, car, en fait, elle n'avait pas du tout la mentalit� d'une femme ��petite�� et fragile. Elle �tait audacieuse, entreprenante, d'une sant� � toute �preuve, avec quelque chose d'implacable que les ann�es avaient accentu�. Quel dommage�! quel regret�!</p><p>Elle e�t pu �tre une femme charmante et gaie, mais elle avait trop la pens�e de la perfection. Elle reniait son corps, n'�tait que c�r�bralit� et grands �lans mystiques.</p><p>��C'est � cause de cette femme du lac l'Argent que me viennent ces regrets, cette langueur, cette incertitude. � cause d'un rire de femme heureuse, � cause d'un regard qu'elle l�ve vers un homme, un seul homme, et du geste qu'a cet homme pour l'entourer de son bras, et de la porte qui se referme sur eux le soir... C'est � cause de la d�pendance de cette femme � l'homme qu'elle aime que je me prends � souffrir. ��Car ma femme ne d�pend plus de moi. Je suis � peine plus pour elle que son directeur de conscience, le p�re d'Orgeval�; m�me beaucoup moins, je suis comme un directeur de conscience qui ne s'occuperait que de chiffres et d'affaires. Quand nous nous voyions une fois l'an, apr�s la venue des premiers navires qui apportent le courrier de France, nous parlions de l'�tat de notre fortune, et � quelle �uvre employer le montant de nos fermages. Ma femme ne me doit rien, m�me pas un peu de sollicitude. Elle ne se doit qu'� Dieu.</p><p>��C'est une �me sainte. Elle �difie la communaut� de Montr�al�!...</p><p>��Elle a de petits seins charmants... Ils sont encore fort beaux... Oh�! Seigneur, pourquoi penser � cela�? Que suis-je all� faire dans ce lieu maudit�?... Que vais-je leur raconter � Qu�bec�?... Si nous y retournons jamais... Nous laissera-t-il partir, cet homme ricanant, car apr�s tout nous sommes ses prisonniers... Il pourrait fort bien... Mais qu'est-ce donc l�-bas qui s'avance sur le lac�?... On dirait...��</p><p>M. d'Arreboust mettait sa main en auvent sur ses yeux.</p></section><section><p><strong>Chapitre 8</strong></p><p>Deux, toujours par deux, vont les voyageurs de l'hiver.</p><p>La mort s'attacherait aux pas du solitaire.</p><p>Deux par deux, un Fran�ais et un Indien. Il n'y a que les Fran�ais pour avoir l'id�e saugrenue d'affronter les pi�ges du froid, de la neige, les temp�tes, les espaces d�sert�s de toute vie humaine. Et il n'y a que l'Indien pour le suivre parce que le Blanc a le pouvoir, par sa faconde imp�nitente, d'�carter les d�mons de la neige.</p><p>Semblables sous leurs capotes fourr�es � franges de cuir et de la m�me d�marche alourdie par les raquettes, le Fran�ais et l'Indien s'avan�aient � travers le lac. Leurs ombres �taient courtes car on �tait � l'heure de midi. Lorsqu'ils furent proches, Fran�ois d'Arreboust crut reconna�tre un visage qui lui �tait familier, mais, avant d'avoir situ� l'homme et retrouv� son nom, il �prouva une sensation d�sagr�able, une crispation de tout l'�tre vis-�-vis d'un intrus. Il ne se d�cidait pas � le h�ler. Il le regardait s'avancer avec un sentiment de m�fiance, presque d'hostilit�. Il avait envie de leur crier�: ��Que venez-vous faire ici�? Pourquoi venez-vous troubler ces lieux o� l'on est heureux�?... �cartez-vous�!...��</p><p>Du fort on avait aper�u les arrivants et Florimond et Yann Le Cou�nnec descendaient vers la berge, mousquets en main L'homme qui s'avan�ait tenait haut la t�te, un peu renvers�e sur la nuque, dans le geste de ceux qui cherchent � capter le plus de lumi�re possible sous leurs paupi�res demi-closes. Lorsqu'il fut plus proche, Arreboust comprit. Le voyageur �tait aveugle, il avait eu les yeux br�l�s par la r�verb�ration de la neige, un des maux les plus terribles de ces randonn�es hivernales.</p><p>Ses paupi�res rouges et boursoufl�es avaient des cro�tes blanch�tres de l�preux. Il �tait affreux � voir. Il cria�:</p><p>��Y a-t-il quelqu'un par l�? Je vous devine, mais je ne vous vois pas bien...</p><p>L'Indien, � ses c�t�s, tenait son fusil et regardait d'un air sombre les armes braqu�es sur lui.</p><p>��Qui �tes-vous�? D'o� venez-vous�? demanda d'Arreboust.</p><p>��Je suis Pacifique Jusserand, de Sorel, mais je viens de Noridgewook sur le Kennebec, et je suis porteur d'un pli pour le colonel de Lom�nie-Chambord de la part du p�re d'Orgeval...</p><p>Il ajouta�:</p><p>��Est-ce que vous allez me tirer dessus�? Je n'ai rien fait de mal. Je suis fran�ais comme vous autres qui parlez fran�ais...</p><p>Sa demi-c�cit� g�nait beaucoup le voyageur. Il devait se sentir � la merci de ceux qu'il abordait, incapable m�me de lire sur leurs visages leurs sentiments de refus ou d'accord. D'Arreboust avait fini par reconna�tre l'homme qu'il avait souvent rencontr� � Qu�bec et qui �tait le ��donn頻 du p�re d'Orgeval depuis quatre ans.</p><p>Et son premier mouvement �tait comme d'avaler quelque chose de p�nible, � go�t de fiel�; mais la charit� l'emporta et il s'empressa�:</p><p>��Malheureux�! Dans quel �tat �tes-vous�?</p><p>Et, tourn� vers Florimond�:</p><p>��Cet homme est au service du p�re d'Orgeval et de sa mission.</p><p>��Il me semble que ce serviteur est d�j� venu � Katarunk�? jeta le jeune homme en fron�ant les sourcils.</p><p>��Ne me tirez pas dessus, r�p�ta l'homme en tournant son visage successivement dans l�s directions diff�rentes d'o� venaient les voix, je ne suis pas un ennemi. Je suis seulement porteur d'un message pour le comte de Lom�nie.</p><p>��Et pourquoi craindriez-vous que l'on vous fusille � seule vue�? interrogea Florimond. Auriez-vous quelques m�faits � vous reprocher vis-�-vis du ma�tre et propri�taire de ce fort, le comte de Peyrac�?</p><p>Visiblement embarrass�, l'homme ne r�pondit pas. Il voulut faire quelques pas dans la direction des ombres qu'il devait percevoir tr�s faiblement, mais il tr�bucha contre le talus de la rive. D'Arreboust le prit par le bras pour l'aider � suivre la piste jusqu'au fort. Le comte de Lom�nie-Chambord tenait en main le message. Cette lettre, pli�e, �paisse et ferm�e d'un sceau de cire fonc�e o� s'inscrivaient les armes de S�bastien d'Orgeval, lui causerait des blessures profondes�; il le savait�; il temporisa, ne l'ouvrit pas aussit�t et interrogea le ��donn頻 que M. d'Arreboust avait fait asseoir sur un banc. Les ��donn�s�� �taient des hommes ou des jeunes gens pieux qui s'engageaient volontairement � servir les missionnaires pendant une ou plusieurs ann�es afin de gagner des indulgences. Cet homme, Pacifique Jusserand, �tait au service du p�re d'Orgeval depuis quatre ann�es.</p><p>��Comment le p�re a-t-il pu apprendre ma pr�sence au fort Wapassou�?... demanda le chevalier de Malte.</p><p>L'homme tourna vers lui son visage farouche et tum�fi� et r�pondit fi�rement�:</p><p>��Vous savez bien que le p�re sait tout. Les anges le lui apprennent.</p><p>Ang�lique nettoyait la br�lure qui gonflait les paupi�res, y posait des compresses rafra�chissantes. Puis elle lui servit de la soupe et de l'eau-de-vie. Les yeux band�s, Pacifique Jusserand mangea, tr�s droit et d�daigneux.</p><p>C'�tait un homme qu'Ang�lique devina, d�s le premier instant, inqui�tant et singulier. Il n'avait r�pondu que par monosyllabes aux questions et aux paroles qu'elle lui avait adress�es. Il ne s'animait que lorsqu'on parlait de son ma�tre, le p�re d'Orgeval. C'�tait une particularit�, qu'elle apprendrait par la suite, que le p�re d'Orgeval, religieux d'une remarquable urbanit�, s'entourait comme volontairement d'�tres farouches en lesquels il semblait que se projet�t le c�t� sombre et tortur�, bien cach�, de sa nature. Tels furent, entre autres, le p�re Le Guirande et le p�re Louis-Paul Mara�cher, qui jou�rent un r�le pr�pond�rant � ses c�t�s dans la lutte qu'il livra pour conserver l'Acadie et le grand territoire du Maine � l'�glise catholique et au roi de France. Il est � remarquer que ces deux religieux, auxquels il faut joindre Pacifique</p><p>Jusserand, moururent tous de mort violente au cours de cette lutte. Et, plus tard, on pouvait se demander si ��lui��, qui savait tout, n'avait �galement ��vu�� avant bien d'autres ce qui s'annon�ait lorsqu'il �crivait � Lom�nie-Chambord pour le mettre en garde.</p><p>��Mon cher ami, disait la missive, j'ai surpris que vous aviez gagn� l'endroit de Wapassou, o� Peyrac et sa bande se sont r�fugi�s apr�s le d�sastre de Katarunk. Un tel courage, d�ploy� par vous pour le joindre malgr� l'hiver, ne restera pas sans fruit, je l'esp�re. Pourtant, je veux vous �crire pour vous adjurer de ne montrer cette fois aucune faiblesse dans vos d�cisions. Je tremble que vous ne succombiez � je ne sais quelle subtile dialectique et fausse apparence de vertu que ces aventuriers ont su vous pr�senter pour mieux se glisser parmi nous et d�truire notre �uvre. Quand je vous ai vu � Qu�bec, vous arguiez de la loyaut� de M. de Peyrac, de ses protestations d'amiti�. Depuis, il a tu� Pont-Briand, un des n�tres, et il s'est avanc� un peu plus avant dans le territoire de la Nouvelle-France.</p><p>��Vous arguiez que vous ne voyiez en lui qu'un homme de grande valeur, int�ress� seulement � faire fructifier une terre sauvage. Mais, vous dirai-je, pour le b�n�fice de quel roi, pour la gloire de quelle religion�?... De plus, la pr�sence d'une femme en ces lieux ne paraissait pas vous �mouvoir, pas dans le sens que je souhaitais.</p><p>��Vous ne vouliez voir en eux qu'un couple comme les autres, plus exemplaire que les autres m�me, et vous me vantiez la qualit� d'un sentiment que vous aviez cru remarquer entre eux et qui les unissait d'un amour ind�fectible.</p><p>��Eh bien, soit, admettons-le et parlons de ce sentiment.</p><p>��Parlons de cette s�duction habile, mais qui consiste � parer le mal de toutes les apparences du bien et � laquelle vous semblez avoir succomb�, dans votre franchise un peu na�ve.</p><p>��Vous m'avez dit et r�p�t� que vous admiriez en-cet homme qu'il soit libre et vraiment libre.</p><p>��Mais n'a-t-on pas dit que le Satanisme �tait enti�rement contenu dans le probl�me de la libert�?</p><p>��D'apr�s saint Thomas, Satan n'a-t-il pas �t� jusqu'� vouloir �tre Dieu�? Mais Satan n'a voulu tenir son honneur et son bonheur que de lui-m�me. C'EST CELA SON SIGNE CERTAIN ET DISTINCTIF. Je ne sais si vous vous rendez compte de tout ce que ce sentiment d'amour, que vous reconnaissez entre deux personnes qui se sont ouvertement s�par�es de Dieu jusqu'� soutenir les ennemis de leur religion native, peut avoir de d�voy�, �tre � proprement parler une insulte � Dieu. L'adoration ne peut aller de la cr�ature � la cr�ature, mais seulement de la cr�ature � Dieu. L'amour corrompu, ce n'est plus l'amour.</p><p>��Et c'est bien l�, finalement, que se trouve le danger le plus grave et terrible parmi tous ceux que j'ai cru discerner depuis que ces gens ont d�barqu� dans les parages de nos fronti�res,, que dis-je�? en notre Acadie fran�aise m�me.</p><p>��Car, en offrant un mod�le trompeur, ils induisent en erreur les �mes simples et les font aspirer � des f�licit�s qui ne sont pas de ce monde et dont on ne peut jouir qu'en Dieu et dans la mort.</p><p>��Et il me vient de terribles anxi�t�s. Si c'�tait pr�cis�ment en cette douceur et cette tendresse qui vous �meuvent que la d�mone voulait offrir ses pi�ges les plus subtils�?</p><p>��Si c'�tait en ce savoir qui vous subjugue chez cet homme, que le mal montrait son visage le plus tentateur�? Tous les th�ologiens sont d'accord pour admettre que Dieu a laiss� au Malin son pouvoir sur la Connaissance, sur la chair, sur la femme et sur la richesse. C'est pourquoi l'�glise, en sa prudence et en sa sagesse, refuse � la Femme, un pouvoir, une influence, car une soci�t� qui lui accorderait de tels droits se livrerait en m�me temps � l'empire de tout ce que la Femme repr�sente, c'est-�-dire la chair. Et, partant de l�, la chute est proche, la retomb�e dans le paganisme le plus aveugle.</p><p>��Chair et idol�trie, voil� les dangers qui guettent l'esprit s�duit par les gr�ces de l'autre sexe, quelles que soient ces gr�ces morales ou physiques, je le souligne. Dans votre admiration pour Mme de Peyrac, o� j'ai cru discerner quelque nostalgie, combien n'entre-t-il de concupiscence�? Pont-Briand n'en a-t-il pas perdu la t�te et la vie�? Je dois donc vous rappeler que s'attarder � des f�licit�s terrestres, c'est se d�tourner du seul et unique but auquel nous sommes vou�s, notre salut personnel en union avec le salut de tous, c'est retarder l'�panouissement de notre �me qui doit, pour atteindre Dieu, se lib�rer de la chair.</p><p>��Relisez la cinqui�me �p�tre de saint Paul aux Cal�tes. Il donnera mati�re � vos m�ditations.</p><p>��Mes fr�res, conduisez-vous selon l'esprit et vous n'accomplirez pas les d�sirs de la chair. Car la chair a des d�sirs contraires � ceux de l'esprit... Or, il est facile de conna�tre les �uvres de la chair�: ce sont la fornication, l'impuret�, l'impudicit�, la luxure, l'idol�trie, les empoisonnements, les inimiti�s, les contestations, les jalousies, les querelles, les divisions, les h�r�sies, les envies, les meurtres, les ivrogneries, les d�bauches et autres crimes semblables...</p><p>��...Souvenez-vous que ceux qui sont � J�sus-Christ ont crucifi� leur chair avec ses vices et ses convoitises...</p><p>��Apr�s les paroles du grand ap�tre, que pourrais-je ajouter�?...</p><p>��Je conclurai donc en vous disant�: je vous adjure, mon cher fr�re, oui, je vous adjure de nous d�livrer du danger que repr�sente le comte de Peyrac pour nous, pour le Canada, pour les �mes dont nous avons la charge.</p><p>��Ce n'est pas certes le premier aventurier ni les premiers h�r�tiques qui d�barquent sur ces c�tes, mais un pressentiment m'avertit que si l'on ne le met aussit�t hors d'�tat de nuire je verrais par lui, par eux, l'effondrement de toute notre �uvre en Acadie, ma d�faite et aussi ma mort. Je le vois, je le sens... je vous le jure�!��</p><p>��Oh�! Mon Dieu, que vais-je devenir�? s'�cria presque � haute voix le pauvre Lom�nie en se prenant la t�te � deux mains.</p><p>Son c�ur se brisait. Le dilemme que lui posait le p�re d'Orgeval le torturait. Il posa ses doigts sur la lettre comme s'il avait voulu d�rober � sa vue ces mots dont chacun lac�rait cruellement sa sensibilit�.</p><p>Il ne se posait pas de questions, ne cherchait pas si l'on pouvait choisir encore, trouver une autre solution � une situation qu'il n'avait m�me plus en main. Mais ce qu'il consid�rait avec effroi, c'�tait le gouffre qui commen�ait de s'ouvrir entre lui et son ami le plus cher et une panique le saisissait � la pens�e de ne plus le trouver, toujours pr�sent, fort, illumin�, � ses c�t�s, en cette vie aride.</p><p>��Ne me quitte pas, mon ami, essaye de comprendre. Mon fr�re, mon p�re, suppliait-il, mon p�re, mon p�re�!...��</p><p>Et, se reprochant de ne pas s'adresser � Dieu�: ��Oh�! mon Dieu, ne me s�parez pas de mon ami. �clairez nos �mes afin que, chacun comprenant mieux l'autre, nous ne connaissions pas l'immense douleur de nous regarder en �trangers... Mon Dieu, d�signe-nous Ta v�rit�...�� Il leva les yeux et vit Ang�lique � quelques pas de lui. ��La voil� donc, songea-t-il, la femme que le p�re d'Orgeval voudrait abattre � tout prix.��</p><p>Elle regardait au fond d'un bol, puis se penchait vers la marmite pour y prendre de l'eau. Elle se redressait, lan�ait un coup d'�il vers le comte de Lom�nie et, voyant son visage, venait vers lui.</p><p>���tes-vous triste, monsieur de Lom�nie�?...</p><p>Sa voix basse aux inflexions tendres le faisait tressaillir et gonflait en lui une vague lourde, pr�te � se briser en un sanglot sur une plainte enfantine.</p><p>��Oui... je suis triste... tr�s triste...</p><p>Il la consid�rait, debout, pr�s de lui, d�concert�, s�duit, d�j� vaincu par elle, tandis que la voix rude le fustigeait en lui-m�me.</p><p>��Les temps ne sont pas venus de nous livrer � la femme et � tout ce qu'elle repr�sente, c'est-�-dire la chair...</p><p>��La chair�?... oui, peut-�tre, songeait-il, mais aussi le c�ur... La b�nignit�, la tendresse qui fleurissent au c�ur des femmes et sans lesquelles le monde ne serait que froids combats.��</p><p>Il la revoyait, le soutenant dans ses bras lorsqu'il �tait malade.</p><p>*****</p><p>Ang�lique �tait sensible plus qu'elle ne se l'avouait au charme du comte de Lom�nie-Chambord. Il y avait en lui de la douceur et un grand courage, et son apparence �tait � l'image de son caract�re. Rien de trompeur en lui. Son aspect bien d�coupl� d'officier rompu aux exploits et �preuves de la guerre et son regard gris � l'expression grave indiquaient un c�ur chevaleresque. De le mieux conna�tre, on ne pouvait �tre d��u. Certaines h�sitations dans son comportement ne venaient jamais de la l�chet�, mais d'une conscience scrupuleuse, d'un souci de loyaut� vis-�-vis de ses amis ou de ceux qu'il avait le devoir de d�fendre et de servir.</p><p>Il �tait de ces hommes que l'on r�ve de prot�ger contre les entreprises de femmes m�chantes ou d'amis exclusifs car on est tent� d'abuser de leur sensibilit� et de leur fid�lit�. C'�tait ce que faisait ce p�re d'Orgeval, elle en �tait certaine. Elle aurait voulu dire � Lom�nie devant la lettre blanche � l'�criture orgueilleuse�: ��Ne lisez pas cela, je vous en prie. N'y touchez pas...��</p><p>Mais c'�tait le domaine de toute une vie qu'avaient v�cue en amiti� le comte de Lom�nie et le p�re d'Orgeval, et Ang�lique ne pouvait encore y p�n�trer. Le chevalier de Malte se leva pesamment comme accabl� et s'en alla, le front pench�.</p></section><section><p><strong>Chapitre 9</strong></p><p>La pens�e du p�re d'Orgeval���sa pr�sence, aurait-il pu dire���ne le quitta pas de tout le jour. Elle l'accompagnait comme une ombre qui l'adjurait avec force tout bas. Mais, � mesure que la nuit tombait, la voix se transformait, prenait des inflexions tragiques et presque enfantines pour lui murmurer�: ��Ne m'abandonne pas... Ne me trahis pas dans ma lutte...��</p><p>C'�tait la voix de S�bastien d'Orgeval, dans son adolescence, au coll�ge des j�suites, o� leur amiti� s'�tait nou�e.</p><p>Parce que le comte de Lom�nie-Chambord, � quarante-deux ans, ne manquait pas d'exp�rience, il ne pouvait s'illusionner tout � fait sur les impulsions qui engageaient son ami d'Orgeval dans une lutte aussi sourde que violente contre les nouveaux venus. Il y avait des souvenirs qui expliqueraient son intransigeance. Lui, Lom�nie, il n'avait pas connu, comme S�bastien d'Orgeval, les t�n�bres glac�es d'une enfance orpheline. Il avait eu une m�re aimable, attentive bien que mondaine, et qui ne s'�tait jamais d�sint�ress�e du petit �l�ve des j�suites, ni du chevalier de Malte qu'il �tait devenu plus tard. Elle lui �crivait souvent, lui faisait porter dans son enfance de surprenants pr�sents qui parfois le g�naient, parfois le ravissaient�: une botte de fleurs du premier printemps, un coutelas v�nitien, serti de gemmes, un m�daillon d'�caille contenant une m�che de ses cheveux, des confitures et, pour ses quatorze ans, tout un �quipement de mousquetaire avec un cheval de race... Les P�res j�suites ne trouvaient pas tout cela tr�s s�rieux. Voil� bien les m�res�!... Il avait eu aussi deux s�urs, dont l'une �tait entr�e en religion. Elles �taient gaies, enjou�es, primesauti�res. Quand sa m�re �tait morte, dix ann�es auparavant, Lom�nie l'avait pleur�e comme une amie. Il restait en relation avec ses s�urs qui l'aimaient beaucoup et avaient toute son affection.</p><p>Ce soir-l�, � Wapassou, dans le r�duit de l'Italien Porguani, il relut plus attentivement la lettre du j�suite et lorsqu'il s'endormit il �tait comme impr�gn� de l'amer d�go�t latent qu'il sentait derri�re les mots de l'�p�tre et dont lui seul connaissait la source. R�va-t-il ou ressuscita-t-il, � demi �veill�, cette nuit qu'il avait v�cue aux c�t�s de son ami dans leur enfance�?</p><p>S�bastien en avait �t� la victime, mais lui-m�me y avait �t� inconsciemment m�l�, dormant de tout son c�ur, avec ses boucles sur le front, tandis que dans l'ombre proche, se d�battant comme dans un cauchemar glauque dont il avait voulu nier plus tard la r�alit�, S�bastien �tait aux prises avec la Femme.</p><p>C'�tait une nuit o� on avait envoy� des �l�ves coucher dans les communs, car il y avait un �v�que et sa suite qui d�barquaient impromptu. Ils avaient dormi sur la paille. Orgeval �tait tout au bout de la grange. Il n'aimait pas se m�ler aux autres et, tout � coup, dans l'ombre, il avait vu une femme belle comme la nuit, qui le regardait avec un sourire �quivoque, et ce sourire br�lait comme du feu et le rendait tout tremblant.</p><p>��Vade r�tro, Salarias�!... lan�a-t-il comme il l'avait appris dans ses livres, mais il sentit que cet ordre restait vain.</p><p>Il tendit sa main pour toucher sous son v�tement une clochette de fer grav�e � l'image de saint Ignace et qui avait le pouvoir, quand on l'agitait, de chasser les apparitions diaboliques.</p><p>Mais l'apparition elle-m�me avait le rire de la clochette d'argent. Elle chuchota�: ��Ne crains rien, mon ch�rubin��... Elle posa sa main sur son corps, fit des gestes auxquels il ne pouvait r�sister, et il s'�tait laiss� entra�ner par une force inconnue et charnelle dont la violence l'avait submerg�. Il avait accept� les caresses impudiques, il avait tout admis, il avait r�pondu � ce qu'elle attendait de lui, se livrant dans une sorte de folie horrifi�e... Au r�veil�:</p><p>��Tu as vu, n'est-ce pas�? Tu as vu�?</p><p>Orgeval secouait son voisin, le petit Lom�nie. Celui-ci ne se souvenait de rien de pr�cis. C'�tait un enfant innocent bien portant et qui dormait comme un ange. Il se souvenait quand m�me d'avoir vu une femme, entendu des bruits, senti des parfums, aper�u des mouvements troublants. Ces sc�nes avaient travers� son sommeil candide. Tels �taient le trouble et le d�sespoir de l'a�n� qu'il racontait tout � son ami, qui ne comprenait pas grand-chose. Mais ce que le jeune Lom�nie n'oublierait jamais, c'�tait le regard bleu, tour � tour travers� d'�clairs de d�sespoir et de fureur, de celui qu'il admirait tant. Il sentait trembler pr�s de lui ce corps d'adolescent violent� et que venaient de terrasser, de subjuguer les forces irr�sistibles de la luxure. Jusqu'� l'aube, il avait essay� de le consoler avec des mots faibles d'enfant�:</p><p>��Ne t'en fais pas... On le dira au p�re Sup�rieur... C'est pas ta faute. C'est celle de la femme.</p><p>Ils n'avaient rien dit... Ou plut�t ils n'�taient pas parvenus � se faire comprendre... D�s les premiers mots, on les avait interrompus...</p><p>��Tranquillisez-vous, mes enfants, vous n'avez pas �t� visit�s par une apparition, mais par une grande bienfaitrice de nos �uvres. C'est elle qui subvient � l'entretien si co�teux d'�l�ves n�cessiteux dont vous �tes, d'Orgeval, et elle a le privil�ge de venir � l'improviste visiter ses prot�g�s ��privilegiae mulieres sapientes���; c'est une r�gle fort ancienne que bien d'autres communaut�s chr�tiennes et �ducatrices ont adopt�e, cela prouve que nous n'avons rien � cacher ni de nuit, ni de jour...</p><p>��Mais...</p><p>Ils �taient effar�s. Les p�res �taient-ils dupes�? Ou bien �taient-ce eux, les adolescents, qui avaient r�v�...</p><p>Ils avaient fini par oublier. Ils avaient impos� le silence � leurs esprits fragiles que le jour rassurait.</p><p>Devenu plus tard le p�re d'Orgeval, l'ancien condisciple du comte de Lom�nie �tait maintenant au fa�te d'une carri�re exceptionnelle. Dans la force de l'�ge, la s�r�nit� de sa vie sacerdotale, l'�quilibre d'une existence mortifi�e, d'un corps qui, � force de mac�rations, �tait devenu insensible au froid, � la faim, aux tortures, ne sourirait-il pas de ces souvenirs ou de ces songes impr�cis de son enfance�?</p><p>Deux fois, trois fois, Lom�nie-Chambord sortit d'un sommeil naus�eux, essuya la sueur froide qui poissait son visage. Il �coutait la nuit de Wapassou et se rassurait. Il replongeait dans une torpeur inqui�te et voyait la d�mone avec le visage de la s�ductrice nocturne qu'il avait imagin�e d'apr�s les descriptions de son ami, avec des serpents noirs se tordant dans ses boucles et du feu sortant de ses paupi�res mi-closes. Elle chevauchait une licorne et ravageait les contr�es enneig�es de l'Acadie. Vers la fin de la nuit, il remarqua un changement dans cette vision, lui vit des cheveux d'or, des yeux couleur d'�meraude. Le p�re d'Orgeval, depuis qu'il avait re�u les ordres et avait �t� rendu au monde, apr�s ses quinze ans de noviciat, n'avait jamais �t� pris en d�faut de clairvoyance. Clairvoyance des �mes, des �v�nements, des situations. Jusqu'� des proph�ties, des avertissements que rien ne semblait justifier, qu'il lan�ait comme par m�garde et dont on voyait peu apr�s s'accomplir l'improbable r�alisation...</p><p>De toutes les confessions qu'il avait eu le bonheur d'adresser � ce grand j�suite, le chevalier de Malte �tait toujours ressorti meilleur, plus instruit de lui-m�me, plus certain de sa route. Et il comprenait qu'on se batt�t � son confessionnal, qu'on f�t queue des heures, dans la petite et glaciale chapelle de l'ancienne mission de la rivi�re Saint-Charles, o� il descendait quand il venait � Qu�bec.</p><p>Rien n'autorisait � ce qu'on dout�t de lui, aujourd'hui.</p><p>Lom�nie �tait un homme sage, observateur, et qui avait su profiter de l'exp�rience acquise dans la vie des communaut�s coloniales. Il avait �t� t�moin, bien des fois, de la patience, de la t�nacit�, de la ruse invraisemblables que certaines femmes peuvent montrer. Il r�solut d'�tre plus prudent, plus s�v�re et, apr�s avoir pris conseil de M. d'Arreboust, d'essayer de d�masquer, en Ang�lique, le c�t� diabolique... s'il en existait un.</p></section><section><p><strong>Chapitre 10</strong></p><p>La nuit reprit. Une nuit qui dura six jours. Neige et vent se liguaient pour �treindre le poste dans leurs tourbillons et pas une once de clart� ne pouvait plus p�n�trer par les fen�tres rendues opaques par la neige. Ouvrir la porte �tait une t�che � laquelle on dut, certains jours, renoncer. Le vent renvoyait, � l'int�rieur des chemin�es, des bouff�es de fum�e et l'on �touffait, n'ayant pas de possibilit� d'a�rer. Pourtant le fort tint bon, le trou de Wapassou resta un abri s�r, malgr� les coups de boutoir qui, de temps � autre, faisaient craquer le toit. Les deux madriers de ch�ne �quarris et comme soud�s l'un � l'autre par un sable durci, ne trahirent pas.</p><p>On se groupait dans la chaleur du refuge, on se serrait les uns contre les autres. Ce fut au cours de cette longue nuit que l'un des chevaux fut enlev� par les loups, un �talon noir.</p><p>Joffrey de Peyrac prit alors la d�cision d'abattre l'animal qui restait, la jument Wallis. L'�curie et les communs �taient d�molis. Il n'y avait plus d'abri pour les b�tes, plus de fourrage ni de nourriture pour elles, et les humains avaient faim.</p><p>Joffrey de Peyrac se reprochait d'avoir recul� cette ex�cution par l'espoir a un impossible miracle. Il savait bien que les r�serves en viande touchaient � leur fin, et m�me si l'on avait pu chasser tous les jours, il �tait peu probable que le gibier aurait suffi � assurer l'ordinaire. Et maintenant la perte de l'�talon noir restreignait les chances de survie. Ang�lique ne dit rien.</p><p>L'urgence des besoins d�pla�ait le centre des valeurs. Ils s'�taient tous battus pour ces chevaux. Les amener dans l'arri�re-pays avait pris, � leurs yeux, un sens symbolique, et les sauver, les y maintenir, leur avait paru � tous d'une importance capitale. Maintenant, il s'agissait de sauver la vie des hommes. Ce n'�tait plus l� pr�sence des chevaux dans le Haut-Kennebec qui �tait en jeu, mais celle de Peyrac et des siens. On se tut. Il y a dans l'�chec imm�rit� une grande amertume. L'exploit n'avait pu �tre accompli jusqu'au bout. Mais Ang�lique se r�p�tait qu'on ne peut exiger que tout r�ussisse et l'on ne peut parvenir au but fix� sans rien sacrifier en chemin. Son amertume disparut, remplac�e par une grande vague euphorique qui l'envahit lorsqu'elle se vit dans la possibilit� de faire boire � ses malades et � ses convalescents un bouillon bien cors� et tonifiant et, pendant quelques jours, l'abondance de la viande fra�che, l'odeur des grillades qui venait stimuler les estomacs fatigu�s leur communiqu�rent une gaiet� un peu �nerv�e qui les aidait � reprendre force et � patienter.</p><p>Jamais Ang�lique n'aurait pu imaginer qu'un jour elle mangerait du cheval. Pour les gens de la noblesse, cet animal ne pouvait en rien se comparer avec l'animal domestique destin� � l'abattoir�: le b�uf, le mouton, le veau...</p><p>C'�tait l'ami, d�s la plus tendre enfance, le compagnon des promenades, des voyages et des guerres.</p><p>En temps normal, elle e�t �prouv� autant d'horreur � manger du cheval qu'� se livrer au cannibalisme.</p><p>On pouvait deviner les diff�rences d'origine de ceux qui �taient r�unis l� � la r�action qu'ils eurent dans la circonstance. Les Canadiens, les Anglais paysans, les marins, et m�me des jeunes comme Florimond et Cantor, ne sourcill�rent pas. Ils regrettaient qu'on se f�t donn� tant de mal pour amener les chevaux jusque-l�, et qu'on f�t oblig� de les abattre. Mais, plus tard, on en am�nerait d'autres. On recommencerait.</p><p>Ils n'�prouvaient pas ce recul int�rieur du gentilhomme pour lequel le cheval fait partie int�grante de lui-m�me.</p><p>Ang�lique repenserait � tout cela plus tard. Sur le moment, elle, �tait bien trop lasse pour se livrer � ces digressions. Ce qu'elle voyait, c est qu'Honorine reprenait des bonnes joues, que tout le monde ressuscitait, et elle se mettait � mieux comprendre la d�ification de l'Indien pour la nourriture, et comment s'assembler autour du feu, entre amis, pour ��faire festin�� est une v�ritable c�r�monie religieuse.</p></section><section><p><strong>Chapitre 11</strong></p><p>Ang�lique consid�ra le lingot d'or dans sa main. Il lui appartenait. Le comte de Peyrac le lui avait remis comme aux autres, comme � un de ��ses hommes��... Elle souhaitait mettre � ex�cution un projet qui lui tenait � c�ur depuis quelque temps. Ayant promis un fagot de cierges � tous les saints du Paradis s'ils �chappaient � la variole, elle souhaitait maintenant offrir ce lingot au sanctuaire de Sainte-Anne de Beaupr�, dont les Canadiens parlaient souvent.</p><p>Il avait �t� �difi� par des marins bretons, sauv�s d'un naufrage, sur les rives du Saint-Laurent, et l'on disait qu'il s'y faisait de nombreux miracles.</p><p>En entrant dans la salle commune cet apr�s-midi-l� Ang�lique jugea que le moment �tait propice car M. d'Arreboust et le colonel de Lom�nie s'y trouvaient seuls, assis � la table et lisant leurs missels.</p><p>Ang�lique vint � eux et leur remit le lingot en leur faisant part de ses intentions. Elle souhaitait que cet or f�t employ� par les desservants de la paroisse et du lieu de p�lerinage, comme bon leur semblerait, soit � l'achat de chasubles et d'ornements sacerdotaux pour le rehaussement des offices, soit � l'ex�cution d'un chemin de croix ou d'un beau ma�tre-autel. Elle demandait seulement que son nom f�t grav� sur une plaque de marbre blanc, comm�morant � c�t� de tant d'autres ex-voto, sur les murs de l'�glise, sa reconnaissance au ciel qui les avait pr�serv�s de l'horrible maladie. Les deux gentilshommes se lev�rent d'un bond et se recul�rent avec tant de pr�cipitation que M. d'Arreboust renversa un si�ge.</p><p>Ils regardaient avec horreur l'or qui luisait doucement sur la table, devant eux.</p><p>��Impossible, balbutia le baron. Jamais � Qu�bec on n'acceptera cet or surtout lorsqu'on saura d'o� il vient et qui l'a offert.</p><p>��Que voulez-vous dire�?</p><p>��Monseigneur l'�v�que pr�f�rerait certainement br�ler le sanctuaire ou le faire exorciser...</p><p>��Mais encore�?...</p><p>��Cet or est maudit.</p><p>��Je ne vous comprends pas, dit Ang�lique. Vous n'avez pas fait tant de mani�res pour accepter l'or que mon mari mettait � votre disposition pour le voyage du Mississippi. Je croirais m�me que vous �tiez venus le qu�mander.</p><p>��Ce n'est pas la m�me chose.</p><p>��Pourquoi donc�?...</p><p>��De votre main�!... Pensez donc�!... On nous lapiderait.</p><p>Elle les consid�ra en silence. Elle ne croyait pas qu'ils �taient fous. C'�tait pire.</p><p>��Madame, dit Lom�nie en baissant la t�te, je suis navr�. Je dois m'acquitter d'une t�che d�plaisante en vous r�v�lant qu'un bruit s'est form� � votre sujet, qui a pris de l'ampleur, et qui divise nos concitoyens de Qu�bec et m�me du Canada tout entier. D'aucuns, surpris de votre venue, de vos exploits m�me, se sont inqui�t�s, ont cru voir dans certaines co�ncidences...</p><p>Le regard d'Ang�lique fix� sur lui ne facilitait pas ses aveux. Elle savait d�j� ce qu'il voulait dire, mais cela lui semblait si aberrant qu'elle pr�f�rait le laisser se d�p�trer sans l'aider. Ce qui �tait certain, c'est que... la moutarde commen�ait � lui monter au nez. Certes, elle ne r�clamait pas une reconnaissance �perdue, mais tout de m�me�!... N'exag�raient-ils pas un tout petit peu, ces pieux militaires�? Elle les avait soign�s. Elle les servait � toute heure du jour. Elle �tait fourbue. � l'instant m�me, les muscles de son dos et de ses bras lui faisaient mal car elle venait de casser au pic le seuil de la tranch�e transform� en patinoire. M. Jonas avait gliss�, ce matin, et s'�tait fait une douloureuse entorse. Pour �viter que pareil accident ne se renouvelle, Ang�lique avait travaill� deux heures d'affil�e, puis r�pandu de la cendre et du poussier. Et c'�tait le moment qu'ils choisissaient pour venir lui jeter � la figure des imb�cillit�s insultantes, l'accuser de pouvoirs diaboliques. D'Arreboust, voyant que Lom�nie ne s'en sortait pas, jeta�:</p><p>��On vous soup�onne d'incarner la D�mone de l'Acadie. Avez-vous entendu parler de cette pr�diction�?</p><p>��Oui�! Il s'agit, je crois, d'une vision qu'a eue une de vos religieuses, r�v�lant qu'un d�mon femelle cherchait � perdre les �mes de l'Acadie. Ce sont des choses qui arrivent, dit Ang�lique avec un l�ger sourire. Et ainsi donc, je rassemble les conditions n�cessaires pour tenir ce r�le�?</p><p>��Madame, nous ne pouvons, h�las�! plaisanter sur de si tragiques conjonctures, soupira Lom�nie. Le sort a voulu que M. de Peyrac s'install�t en Acadie dans les m�mes temps que cette pr�diction inqui�tait les esprits�; au Canada, on sut qu'il avait � ses c�t�s une femme dont la description paraissait correspondre � celle donn�e par la voyante, et les soup�ons se sont port�s sur vous.</p><p>Ang�lique malgr� tout se sentait inqui�te. Quand elle avait vu le recul des deux gentilshommes elle avait tout de suite pressenti que c'�tait grave. Elle ne se leurrait pas enti�rement. Elle avait entendu parler de la vision. Nicolas Perrot y avait d�j� fait allusion... Elle devinait qu'on pourrait �tre tent� de faire des rapprochements. Elle ne pensait pas que cela deviendrait s�rieux.</p><p>Maintenant elle voyait ce qui arrivait. La b�te se mettait en marche... Elle entendait son pas lourd...</p><p>L'Inquisition�!</p><p>Le monstre qui l'attendait en Am�rique, ce n'�tait donc pas la nature indompt�e, mais toujours le m�me ennemi plus virulent encore peut-�tre que dans l'Ancien Monde. Car elle n'ignorait pas que dans les territoires espagnols l'Inquisition n'avait cess� d'allumer les plus gigantesques autodaf�s de l'Histoire. Les Indiens y avaient �t� br�l�s par millions pour n'avoir pas voulu servir les serviteurs de l'�glise.</p><p>L�-bas, en France, on l'avait pers�cut�e parce qu'elle �tait une jeune femme belle, aim�e, vaillante et diff�rente des autres... Ici, on lui jetterait un nom�: la d�mone... comme jadis on avait cri� � Peyrac�: sorcier... En Am�rique, tout est plus net. Les passions s'y tranchent, s'y exasp�rent. Il lui faudrait apprendre � affronter le mythe, s'en d�fendre, le vaincre, et c'�tait comme si elle avait d�j� eu vraiment devant elle un esprit mauvais qui se f�t gliss� dans sa demeure. Mais, m�me les esprits mauvais, il faut les affronter.</p><p>��Expliquez-vous, monsieur de Lom�nie, dit-elle d'une voix malgr� tout alt�r�e. Vous ne voulez pas pr�tendre qu'� Qu�bec il y a des personnes d'importance, de qualit�, qui accordent quelque cr�ance � cette histoire, qui croient s�rieusement que je puisse �tre... l'incarnation de cette d�mone que l'on pr�dit�?...</p><p>��H�las�! Tout vous accuse, s'�cria Lom�nie avec un geste de d�sespoir. Vous avez d�barqu� � l'endroit m�me o� l'on a pu d�terminer que se situait la vision. On vous a vue avancer � cheval, � travers ces m�mes contr�es que la religieuse disait menac�es par la d�mone... Et vous �tes... tr�s belle, madame. Tous ceux qui vous ont vue n'ont fait qu'en t�moigner... Aussi, il �tait du devoir de monseigneur l'�v�que de s'informer plus avant...</p><p>��Vous ne voulez tout de m�me pas dire que les autorit�s eccl�siastiques attachent de l'importance � ces ragots... et surtout � leur interpr�tation�? s'�cria Ang�lique.</p><p>��Si fait, madame�! Les rapports du p�re d'Orgeval, du fr�re Marc de la rivi�re Saint-Jean ne pouvaient �tre trait�s � la l�g�re par monseigneur. De plus, l'aum�nier des Ursulines de Qu�bec, M. de Jorras, atteste de la sant� mentale et de l'�quilibre de la S�ur Madeleine dont il est le confesseur depuis de longues ann�es. Le p�re de Maubeuge, sup�rieur des j�suites, est �galement convaincu de trouver en votre venue des signes irr�futables des calamit�s annonc�es...</p><p>Ang�lique ouvrait des yeux horrifi�s.</p><p>��Mais pourquoi�? s'�cria-t-elle. Pourquoi tous ces pr�tres contre moi�?...</p><p>Joffrey de Peyrac qui entrait, venant de l'atelier, entendit ce cri. Il l'entendit comme un cri symbolique. Le cri de la Femme outrag�e. Outrag�e, rejet�e depuis tant de si�cles.</p><p>��Pourquoi�?... Pourquoi ces pr�tres contre moi�?...</p><p>Il resta dans l'ombre, n'avan�a pas. C'�tait � elle de se d�fendre. Depuis tant de si�cles que la chose s'accomplissait, ce rejet de la femme par une �glise misogyne, il �tait temps que ce cri f�t jet�. Et il �tait juste que ce f�t par la plus belle, la plus ��femme�� que la terre ait jamais port�e.</p><p>Il s'immobilisa, invisible, la contemplant de loin, avec une fiert�, une tendresse profondes, si belle dans sa surprise, et son indignation qui montait peu � peu et mettait une tache rouge � ses pommettes et des �tincelles dans ses yeux verts.</p><p>Seul le baron d'Arreboust s'aper�ut de la pr�sence de Peyrac. Il devina l'�clat de son sourire tandis qu'il regardait Ang�lique et une acre jalousie tordit son c�ur.</p><p>��Ce Peyrac poss�de un tr�sor, et il le sait, se dit-il. Il le sait... Moi, ma femme ne m'a jamais appartenu...��</p><p>Le fiel lui venait aux l�vres, le venin emplissait son c�ur, et il avait envie de cracher tout son d�go�t en mots violents, d�nonciateurs, pour abattre ce triomphant amour, mais, en m�me temps, il discernait que tout ce qu'il dirait viendrait d'une source pollu�e du tr�fonds de lui-m�me. Il se tut. Lom�nie, courageusement, consciencieusement, continuait. Il tirait de son pourpoint un pli qu'il d�ployait avec un air de souffrance.</p><p>��J'ai l�, consign�s, les termes exacts de la pr�diction, madame. Certaines descriptions de paysages sont troublantes. R�cemment, un R�collet, le fr�re Marc, qui est aum�nier de M. de Vauvenart, sur la rivi�re Saint-Jean, reconnaissait sans nul doute l'emplacement o� vous avez d�barqu� r�cemment, vous-m�me, madame, ainsi que M. de Peyrac...</p><p>Ang�lique lui arracha le papier sans ambages, et se mit � le lire. La visionnaire d�crivait d'abord le lieu o� elle avait �t� transport�e en songe.</p></section><section><p><strong>Chapitre 12</strong></p><p>��...Je me trouvais au bord de la mer. Les arbres s'avan�aient jusqu'au bord de la plage... Le sable avait un reflet ros�... Sur la gauche �taient b�tis un poste de bois, avec une haute palissade, et un donjon o� flottait une banni�re... Partout dans la baie, des �les en grand nombre comme des monstres assoupis... Au fond de la plage, sous la falaise, des maisons de bois clair... Dans la baie, deux navires qui se balancent � l'ancre... De l'autre c�t� de cette plage, � quelque distance, et apr�s qu'on eut d� franchir environ un ou deux miles, il y avait un autre hameau de cabanes avec des ros�s autour... J'entendais piailler les mouettes et les cormorans...��</p><p>Le c�ur d'Ang�lique se mit � battre de fa�on d�sordonn�e. Plus tard elle devait se reprocher cette �motion car d�s lors elle e�t pu remarquer dans la lecture de ce document des d�tails qui lui auraient permis de r�futer aussit�t l'accusation que l'on portait contre elle. Un jour, ce texte lui reviendrait en m�moire. Et elle comprendrait tout. Mais il serait presque trop tard... Aujourd'hui elle �tait surtout frapp�e par ce qui d�signait plus s�rement Gouldsboro et elle se sentait envahie d'une col�re impuissante.</p><p>��...Tout � coup une femme d'une tr�s grande beaut� s'�leva des eaux et je sus que c'�tait un d�mon f�minin. Elle resta suspendue au-dessus des eaux dans lesquelles son corps se refl�tait, et sa vue m'�tait insupportable car c'�tait une femme... et je voyais en elle le symbole de ma condition de p�cheresse... Tout � coup, du fond de l'horizon, un �tre, dans lequel je crus d'abord reconna�tre un d�mon, s'avan�a en un galop rapide et je m'aper�us que c'�tait une licorne dont la longue pointe �tincelait au soleil couchant comme un cristal. La d�mone la chevaucha et s'�lan�a � travers l'espace.</p><p>��Alors je vis l'Acadie, comme une immense plaine que j'aurais contempl�e du haut des cieux.</p><p>��Je sus que c'�tait l'Acadie. Aux quatre coins, des d�mons la tenaient comme une couverture et la secouaient violemment. La d�mone la parcourut d'un sabot ail� et y mit le feu... Tout le temps que dura cette vision je me souviens que je gardais la sensation qu'il y avait, comme dans le coin du d�cor, un d�mon noir et grima�ant qui semblait veiller sur la cr�ature �tincelante et d�moniaque, et j'avais, par instants, la crainte terrible que ce ne f�t Lucifer Lui-m�me...</p><p>��J'�tais l� et je me d�sesp�rais car je voyais que c'�tait l� le d�sastre pour le cher pays que nous avions pris sous notre protection, lorsque tout parut s'apaiser.</p><p>��Une autre femme passa dans le ciel. Je ne saurais dire si c'�tait la Sainte Vierge ou quelque sainte protectrice de nos communaut�s. Mais son apparition parut avoir calm� la d�mone. Elle reculait, effray�e... Et je vis sortir des taillis une sorte de monstre velu qui se jeta sur elle et la d�chiqueta et la mit en pi�ces, tandis qu'un jeune archange � l'�p�e �tincelante s'�levait dans les nu�es...��</p><p>Ang�lique replia les feuillets. Elle laissa le temps � sa peur, m�l�e d'agacement, de se calmer... Ce n'�tait l� que ramassis d'insanit�s, �lucubrations de nonne clo�tr�e visiblement folle. Et il y avait des gens s�rieux pour y ajouter cr�dit�!</p><p>On sait pourtant que les couvents sont pleins de ces visionnaires�!... Pourtant, il y avait en ce r�cit quelque chose qui lui faisait craindre on ne sait quelle parcelle de v�rit�. Aussi, au lieu de protester, demeura-t-elle songeuse, tout d'abord.</p><p>��S'il est vrai, murmura-t-elle enfin, qu'on a cru reconna�tre en les lieux d�crits le cadre de Gouldsboro j'admets que l'interpr�tation des pr�tres ait �t� troubl�e par l'arriv�e de femmes, de chevaux, sur ce rivage... Par ma venue, soit�!... Mais comment m'en d�fendre�? Le symbolisme des images cache tant de r�alit�s diverses, vous le savez. Les co�ncidences ne me semblent pas convaincantes. Ainsi votre visionnaire ne pr�cise pas si la d�mone �tait brune ou blonde�?,.. Cela semble curieux apr�s la description si pr�cise du paysage.</p><p>��En effet. Mais s�ur Madeleine nous a pr�cis� elle-m�me que l'apparition s'�tait �lev�e des eaux comme � contre-jour et qu'elle ne pouvait discerner ses traits.</p><p>��Voil� qui est bien commode, dit Ang�lique. Et comment a-t-elle pu pr�tendre que cette femme �tait belle, si elle n'a pas vu son visage�?</p><p>��Elle parlait surtout de la beaut� de son corps Elle a bien insist� l�-dessus. Le corps de cette femme lui a paru d'une si surprenante beaut� que la sainte fille elle-m�me en a �t� frapp�e, troubl�e...</p><p>��Je veux bien vous croire, mais cela me para�t insuffisant pour qu'on vienne m'honorer de cette incarnation. Personne ne peut pr�tendre m'avoir vue, nue, sortant des eaux...</p><p>Elle s'interrompit net et subitement une grande p�leur envahit ses joues. Le souvenir du petit lac bleu o� elle s'�tait baign�e au cours du voyage lui revenait en m�moire. Joint � cet instant o� la peur l'avait saisie car elle avait eu l'impression qu'un regard la guettait entre les arbres. C'�tait donc vrai�! Quelqu'un l'avait vue�! Elle fixa �perdument Lom�nie et d'Arreboust, et � leurs expressions comprit qu'ils pensaient � la m�me chose qu'elle�!... Ils savaient... quelqu'un l'avait vue et avait parl�...</p><p>Elle posa la main sur le poignet de Lom�nie-Chambord et le lui serra � le briser.</p><p>��Qui m'a vue�? Qui m'a vue lorsque je me suis baign�e dans le lac�?</p><p>Ses yeux fulguraient. Le pauvre chevalier de Malte baissa les siens.</p><p>��Je ne puis vous le dire, madame�! Mais il est vrai que vous avez �t� aper�ue, et cela n'a fait qu'ajouter � la crainte qui commen�ait � se r�pandre � cause de cette vision.</p><p>Ang�lique ressentait une impression de panique. Elle n'avait donc pas r�v� lorsqu'au bord du lac elle avait ressenti une g�ne et une crainte malgr� l'endroit d�sert.</p><p>��Qui m'a vue�? r�p�ta-t-elle, les dents serr�es.</p><p>Il secoua la t�te, d�cid� � ne pas r�pondre. Elle le l�cha. Qu'importait�!... Elle avait cru longtemps que son impression �tait fausse, ou bien, � cause de la peur, qu'elle avait �t� guett�e par des Iroquois, peut-�tre par Outtak� lui-m�me, mais voici donc que c'�tait par un de ces Canadiens fran�ais qui r�daillaient, soldat, officier ou coureur de bois, dans la for�t�! Et la l�gende s'�tait mat�rialis�e. Tout s'encha�nait. Elle avait �t� aper�ue ��nue, sortant des eaux...��. Mal�diction�!</p><p>La col�re la reprit et son poing s'abattit sur la table.</p><p>��Que le Diable vous emporte�! dit-elle, les dents serr�es, vous, votre roi, vos religieuses et vos pr�tres�! Il n'y a donc pas de pays assez lointains pour s'y trouver � l'abri de ces sottises�? Il faut que vous soyez partout � brouiller les cartes, sous pr�texte de sauver des �mes ou de servir le roi. Il faut que vous surgissiez partout pour emp�cher les honn�tes gens de vivre en paix�!... De se laver en paix�!... Cinquante mille lacs�! Il y a cinquante mille lacs dans ce pays, et je ne pourrai pas en choisir un seul pour m'y rafra�chir par une journ�e de canicule sans que l'un des v�tres se trouve l� pour transformer cette baignade en ph�nom�ne de l'Apocalypse...</p><p>��Parce qu'un malotru se croit, lui aussi, honor� de visions c�lestes, vous lui embo�tez le pas... Vous vous f�licitez de ce qu'il soit averti des dangers qui menacent la Nouvelle-France par la pr�sence d'une femme qui se baigne dans un lac... Et qui m'a guid�e, moi, lorsque l'id�e m'est venue d'aller vous chercher dans la neige o� vous mouriez�?... Si c'est le Diable, mon ma�tre, il faut croire qu'il vous a bien en amiti�, car c'est vos vies que j'ai sauv�es. Nous vous avons soign�s, nous avons partag� avec vous nos derniers vivres, nous avons �t� oblig�s de tuer notre dernier cheval...</p><p>��Et, non contents de nous avoir flanqu� la peste avec vos Hurons, non contents d'avoir accept� nos soins, notre hospitalit�, d'avoir partag� nos derni�res r�serves, d'avoir re�u la promesse d'appui pour l'exp�dition de M. de La Salle, vous en �tes encore � vous demander si nous ne sommes pas des supp�ts de Satan, si je ne suis pas la d�mone annonc�e... Jusqu'� quand resterez-vous des enfants born�s�? lan�a-t-elle, envahie de m�pris et presque de piti� pour eux.</p><p>��� cause des ma�tres qui vous gouvernent, vous vous �tes montr�s, aujourd'hui, l�ches, stupides et ingrats... Je ne veux plus vous voir. Sortez�!...��</p><p>Elle r�p�ta d'un ton plus uni, mais tout aussi glac�.</p><p>��Sortez�! Sortez de ma maison�!</p><p>Les deux gentilshommes se lev�rent, t�te basse, et se dirig�rent vers la porte.</p></section><section><p><strong>Chapitre 13</strong></p><p>Un cr�puscule viol�tre et blafard, d'un froid de m�tal coupant, les accueillit au-dehors. Ils all�rent au hasard en tr�buchant sur le sol glac�, s'arr�t�rent au bord du lac, les yeux tourn�s vers l'horizon � la fois sombre et livide, d'o� venait un peu de clart�.</p><p>Il leur arrivait cette aventure, extraordinaire pour des hommes de leur �ge et de leur trempe, qu'en cette heure dans le soir o� sifflait la bise inlassable au ras de la neige ils se sentaient aussi d�munis que des orphelins.</p><p>Ils �taient en train de comprendre que, s'ils perdaient l'amiti� de Mme de Peyrac, la vie leur deviendrait proprement insupportable.</p><p>��Nous n'avions pas m�rit� cela, fit Lom�nie d'une voix lugubre.</p><p>��Non... Mais de sa part � elle, si... Je comprends sa col�re. Je me damnerai de m'�tre fait le porte-parole de ces ragots qui ont bless� cette jeune femme adorable de laquelle nous n'avions re�u que bienfaits.</p><p>��Elle a raison, Chambord�! Nous sommes les derniers des saligauds�! Et c'est la faute de ces j�suites. Ils nous ont bourr� l'esprit avec leurs sottises�! Nous ne sommes m�me plus des hommes.</p><p>��Ma parole�! dit Lom�nie avec stupeur. Je vous croyais tr�s d�vou� � ces messieurs de la compagnie de J�sus. Presque un des leurs�!... Vous et votre femme, n'�tes-vous pas un exemple qui...</p><p>��Les j�suites m ont pris ma femme, dit le baron. Je ne savais pas qu'elle m'appartenait. Ils en ont profit� pour me la prendre. Autant dire que je n'existe plus. Ils ont fait de moi un eunuque au service de l'�glise... �tat d'excellence���car le mariage, m�me chr�tien, est coupable � leurs yeux. C'est la dame du lac d'Argent qui m'a fait prendre conscience de tout cela. Elle est si belle, si femme... J'aime sa fougue, la chaleur de sa pr�sence... Une femme que l'on peut prendre dans ses bras...</p><p>Il toussa car il avait parl� tr�s fort, et l'air glac� lui br�lait les poumons.</p><p>��Comprenez-moi, vous, mon ami, car personne ne comprendra quand � Qu�bec j'irai jeter ce pav� dans cette mare de grenouilles. La dame du lac d'Argent n'appartient qu'� Peyrac. Elle est faite pour �tre prise dans les bras d'un homme... Voil� ce que j'ai dit. Elle est faite pour les bras de cet homme. Et cela est bon�! Et cela est bien�! Voil� ce que je veux dire.</p><p>��Mon ami, vous d�lirez, vous n'�tes plus vous-m�me.</p><p>��Peut-�tre, ou suis-je en train de le redevenir�? Car ce nous-m�me, ardent, joyeux, un brin paillard, qui faisons confiance � Dieu et � la vie, nous l'avons laiss� bien loin derri�re nous, � un tournant de la jeunesse, sous le fatras de contraintes et d'exigences inconciliables avec la v�rit�. Peyrac, lui, ne s'est jamais reni�. Il est rest� comme un roc au milieu d'une vie de turpitudes. J'envie Peyrac et pas seulement parce qu'il est l'homme de cette femme. Parce qu'il ne s'est jamais reni�, r�p�ta d'Arreboust avec ent�tement, d�t-il en mourir, � aucune des �tapes de son existence. Et celle de la jeunesse est la plus dangereuse � franchir. C'est celle o� l'on tombe sous des emprises dont rien ne vient d�livrer parce qu'on s'imagine qu'elles sont le fait de notre propre volont�. La soup�onnez-nous encore d'�tre d�mone�? demanda-t-il en pointant un index farouche vers Lom�nie qui claquait des dents de froid.</p><p>��Non, je ne l'ai jamais soup�onn�. Souvenez-vous qu'� Qu�bec je m'opposais � ces racontars, et tout le monde m accablait, m'accusait d'avoir �t� envo�t�. Vous le premier.</p><p>��Oui, c'est vrai, pardonnez-moi�! Maintenant, je comprends. Dieu du ciel�! Je meurs de froid. Rentrons vite�! Et allons pr�senter nos excuses � cette charmante femme que nous avons si gravement offens�e.</p></section><section><p><strong>Chapitre 14</strong></p><p>��Vous avez si peur que je ne vous donne plus � manger�?... interrogea Ang�lique lorsqu'elle les vit debout derri�re elle, dans une attitude contrite.</p><p>����Rejet�s dans les t�n�bres, parmi les pleurs et les grincements de dents��, cita le comte de Lom�nie, et un froid � fendre les pierres, ajouta-t-il avec un sourire piteux.</p><p>Demeur�e seule, Ang�lique s'�tait calm�e peu � peu. D'abord bless�e et inqui�te, son sens de l'humour reprit le dessus et � la pens�e que sa venue en Am�rique avait pu jouer un tel tour aux superstitieux Canadiens, en se m�langeant avec leurs visions, elle se surprenait � sourire. L'embarras des pl�nipotentiaires de l'�v�que la vengeait un peu. Le pauvre Lom�nie �tait rest� sur les charbons ardents. Quant � d'Arreboust, elle n'avait pu d�finir ce qui le rendait si furieux. L'ennui d'avoir � palabrer avec une suppos�e servante de Lucifer ou celui de jouer ce r�le d'inquisiteur devant elle. Elle penchait pour ce dernier propos. Chacun avait appris � s'estimer au cours de ces derni�res semaines. Aussi, quand elle les vit penauds derri�re elle, inclina-t-elle � l'indulgence.</p><p>Le chevalier de Malte lui expliquait qu'il comprenait sa p�nible �motion, qu'il la priait de l'excuser d'avoir �t� maladroit. Elle s'�tait m�prise. Loin de leurs pens�es, celle de la soup�onner d'accointances avec les l�gions infernales. Ils voulaient seulement l'avertir d'une situation de fait, d'un danger... Leurs compatriotes s'�garaient. Ils sauraient le leur faire comprendre en retournant � Qu�bec. Ang�lique leur tendit sa main � baiser et leur pardonna.</p><p>��C'est une tr�s grande dame, disait le baron d'Arreboust, Je jurerai qu'elle a �t� re�ue dans tous les salons de Paris et m�me � la Cour du roi, pour la seule fa�on qu'elle a de tendre la main.</p><p>Au cours de l'entretien mouvement� qu'Ang�lique avait eu avec les deux gentilshommes, elle n'avait pas remarqu� la pr�sence de son mari. Il s'�tait retir� sans bruit. Il attendit qu'elle lui parl�t de l'incident, mais elle se tut. Elle pensait, � la r�flexion, que l'affaire ne valait pas la peine d'�tre comment�e. Pas encore�! Plus tard, peut-�tre, si elle prenait une ampleur susceptible de leur causer un dommage. Elle craignait les r�actions de Peyrac lorsqu'elle-m�me se trouvait en cause. D'autre part, l'explication qu'elle avait eue avec les deux repr�sentants canadiens leur avait gagn� des alli�s s�rs. Deux influents personnages du Canada avaient �t� oblig�s de se prononcer pour elle.</p><p>Le p�re Mass�rat ne semblait pas hostile. Quant � Cavelier de La Salle, il avait eu son argent. Il se moquait bien qu'il v�nt du d�mon ou de la Providence. Seule la r�alisation de ses projets importait. Dur, mat�riel, tout occup� de ses propres affaires, on se demandait comment ce jeune homme froid et entreprenant avait pu se croire pendant dix ann�es appel� par une vocation religieuse.</p><p>Tant qu'Ang�lique se sentait parmi les siens, au fort, elle n'avait pas peur. La situation �tait bien diff�rente de celle que Joffrey de Peyrac avait d� affronter lorsqu'on l'avait accus� d'�tre sorcier et que l'autorit� du roi et de l'Inquisition pouvait s'insinuer partout jusque dans son propre palais.</p><p>Libre�! Elle commen�ait � mieux comprendre la r�alit� de ce mot lorsque son regard errait sur les monts enneig�s, vierges, indompt�s. Une terre sans prince, non vassale, et qui se moquait bien des droits du roi de France ou du roi d'Angleterre.</p><p>Elle �tait trop immense pour les quelques hommes qui essayaient de se l'approprier. Au fort, Ang�lique sentait plus profond�ment encore que le seul ma�tre dont d�pendait leur sort, c'�tait Joffrey de Peyrac et qu'il avait le pouvoir, et qu'il aurait la force, de la d�fendre envers et contre tous. Il lui promettait qu'au printemps une recrue d'au moins vingt ou trente mercenaires monterait � Wapassou, ce qui leur laisserait en permanence une garnison trois fois plus importante que toutes celles que pouvaient avoir les plus d�fendus des �tablissements fran�ais. Ces hommes construiraient un fort dont les plans promettaient d�j� qu'il serait le plus beau et le mieux con�u de l'Am�rique du Nord. Ang�lique aimait � se pencher avec son mari et ses fils sur ces plans. Elle se pr�occupait, elle, du confort de la maisonn�e, pr�voyait des appartements pour les couples, une salle � manger familiale, et aussi une grande salle attenante � un magasin o� les Indiens pourraient p�n�trer, cracher et roter � leur aise... Un jardin, un potager, des �curies... En mars, une accalmie du temps parut propice au d�part des diff�rents groupes. En attendant, ils risquaient d'�tre pris dans la neige molle de la fin de l'hiver, parfois plus abondante encore, mais lourde, mouill�e, tra�tresse.</p><p>Nicolas Perrot partait vers le Sud reconduire � la mission de Noridgewook Pacifique Jusserand, dont les yeux ne lui permettaient pas encore de se guider seul. L'Indien qui avait accompagn� le ��donn頻 fut d�l�gu� aupr�s de MM. d'Arreboust et de Lom�nie et du p�re Mass�rat pour les accompagner jusqu'� Qu�bec.</p><p>Enfin, le groupe qui avait le plus long parcours � franchir car se dirigeant vers l'Ouest, dans la direction du lac Champlain, �tait celui compos� par Cavelier de La Salle, Florimond, Yann Le Cou�nnec et un jeune Indien de la petite tribu voisine qui avait demand� � �tre du voyage. Le partage des vivres posa d'�pineux probl�mes. Viande sal�e, viande fum�e, farine de ma�s, eau-de-vie... Si l'on donnait � tous le n�cessaire pour plusieurs semaines de voyage, les habitants du fort se retrouveraient presque enti�rement d�munis. On fit confiance � la Providence qui mettrait du gibier sur leur route.</p><p>Le jour du d�part, Ang�lique se tint sur le seuil de la maison avec un gobelet et une cruche d'eau-de-vie en mains. Chacun dut boire le coup de l'�trier, encore qu'on n'e�t pas � sauter en selle. Les raquettes �taient sur le dos. La neige, encore �lastique et dure, permettrait d'avancer assez longtemps sans les chausser.</p><p>Le froid sec demeurait, mais c�dait un peu. Pas trop. Les voyageurs auguraient bien de la temp�rature. Qu'elle dur�t six jours et l'on serait hors de danger... Florimond embrassa sa m�re sans montrer d'�motion, ni m�me, dans l'excitation du d�part, une joie trop juv�nile. Il �tait calme. Il v�rifia une derni�re fois avec son p�re les instruments et les cartes qu'il emportait, �changea quelques mots avec lui. � c�t� de Cavelier de La Salle et m�me du Breton, Florimond paraissait le plus �g�. On ne savait pas a quels d�tails subtils cela se devinait, mais ce que chacun sentait, c'est qu'en cas de difficult�s les autres peu � peu prendraient l'habitude de se tourner vers lui. Sang de gentilhomme s'impose. Lorsque Florimond tourna vers le lointain son regard noir, jaugeant la nature avant de l'affronter, puis se mit � marcher en direction du lac, Ang�lique sentit son c�ur se serrer, mais c'�tait d'admiration et de joie. De satisfaction aussi.</p><p>Un nouveau Joffrey de Peyrac s'en allait � travers le monde... Un peu avant ces d�parts, Octave Malaprade et Elvire, profitant de la pr�sence du p�re Masserai, s'�taient mari�s. Tout d'abord, le j�suite avait refus� tout net d'approuver une union entre un bon catholique et une protestante notoire. Apr�s quoi il fit � Malaprade un petit discours lui rappelant que le mariage est un sacrement que les �poux s'administrent l'un � l'autre, que l'intervention d'un ministre du culte n'y est d'aucune obligation, sauf en ce qui concerne l'inscription de son t�moignage sur les registres d'une nation. S'il avait bien compris, c'�tait M. de Peyrac qui repr�sentait ici l'officier de leur nation. Quant � la b�n�diction divine, rien n'emp�chait des �poux qui souhaitaient couronner ainsi leur serment de la recevoir au m�me titre que les membres d'une assembl�e de fid�les lors de leur assistance � un office religieux.</p><p>Malaprade avait l'esprit d�li�. Il dit qu'il avait compris et partit sans insister. Mais, le lendemain matin, le r�duit o� le p�re Masserai c�l�brait sa messe fut �trangement bond� de pr�s de la totalit� de la population du fort, en habits propres, et lorsque l'officiant se retourna pour tracer sur l'assembl�e le signe de paix, il ne put discerner particuli�rement deux humbles silhouettes, c�te � c�te, et dont la main ce jour-l� s'ornait d'un anneau d'or. Ainsi Octave Malaprade et Elvire furent mari�s devant Dieu et devant les hommes. On leur am�nagea dans le grenier un nouvel appartement.</p><p>*****</p><p>Lorsque arriv�rent � Qu�bec les envoy�s de M. de Frontenac, que l'on croyait morts, dans les neiges ou assassin�s par le comte de Peyrac depuis longtemps, ils furent accueillis comme des ressuscites.</p><p>On avait l'impression qu'ils revenaient pour le moins de l'Enfer et on les entourait avec effroi et respect. Le grave baron d'Arreboust jeta aussit�t le trouble par un comportement jovial qu'on ne lui connaissait pas et des d�clarations pour le moins stup�fiantes.</p><p>��Le mal est fait, dit-il... Je suis amoureux. Je suis amoureux de la dame du lac d'Argent�!...</p><p>Le comte de Lom�nie-Chambord, lui, n'avait pas vari� dans ses opinions premi�res. Malgr� les r�v�lations de la visionnaire, malgr� la mort de Pont-Briand qui bouleversa tout le monde, il continuait � voir dans les �trangers de Wapassou des amis. Il s'enferma une journ�e au ch�teau Saint-Louis avec le gouverneur. Puis il se rendit chez les j�suites dans l'intention d'y faire retraite.</p><p>Quand on parlait de la mort de Pont-Briand�:</p><p>��Il l'a m�rit�e, d�clarait le baron.</p><p>Il se montrait prolixe sur ses aventures et son s�jour chez les ��dangereux h�r�tiques��, d�crivait chacun des personnages devenus presque l�gendaires�: la haute stature et la science de Peyrac, les mineurs tenant dans leurs mains noires des lingots d'or, et sa beaut� � elle�!</p><p>Alors il devenait intarissable.</p><p>��J'en suis amoureux, r�p�tait-il avec une obstination enfantine. Le bruit de ces d�sordres parvint jusqu'� Montr�al, et sa femme, � laquelle le d�pit donnait une tournure d'esprit, lui �crivit�:</p><p>��On me fait des rapports f�cheux sur vous... Moi qui vous aime...��</p><p>Il lui r�pondit�:</p><p>��Non, vous ne m'aimez pas, madame, et moi je ne vous aime pas non plus...��</p><p>Jamais autant de messagers, en cette saison, n'eurent � parcourir, chauss�es de raquettes, les cinquante lieues qui s�paraient les deux villes. Jamais le mot ��amour�� n'avait �t� tant prononc� tant � Qu�bec qu'� Montr�al, effleurant au passage Trois-Rivi�res, qui n'y comprenait rien, et jamais l'on n'avait tant discouru pour d�finir la signification de ce sentiment essentiel.</p><p>M. d'Arreboust reconnaissait lui-m�me que quelque chose s'�tait d�rang� en lui, mais l� o� on ne le suivait plus, c'est qu'il n'admettait pas que ce f�t dans le mauvais sens. Il se montrait assez glorieux de ses d�clarations scandaleuses, faisait rire Frontenac enchant�. Le gouverneur avait souhait� que les n�gociations nou�es avec le comte de Peyrac se maintinssent et le baron et lui se congratulaient dans les hautes salles du ch�teau, devant un tronc flambant, sur le charme des belles femmes et les plaisirs et d�plaisirs de l'amour, car Frontenac avait laiss� en France une femme brillante, volage ou oublieuse, qu'il aimait beaucoup.</p><p>Discussions passionn�es, r�veries br�lantes, projets grandioses, soutenaient les c�urs, r�chauffaient les esprits, et cela aidait les Canadiens en cette fin d'hiver � survivre. Car venaient le temps de la faim, l'usure du froid et jusque dans les villes la lassitude des humains priv�s de nourriture, �puis�s par la lutte contre une temp�rature cruelle. On craignait de ne pas durer jusqu'� l'arriv�e des premiers navires de France. On savait que, dans les �tendues d�sol�es, la mort allait passer comme un blizzard coupant. Les garnisons des forts lointains enterraient leurs scorbutiques. Au sein des peuplades impr�voyantes, le missionnaire rongeait sa ceinture de caribou. Des villages entiers, pouss�s par la famine, partaient vers on ne sait quel refuge et mouraient sur les pistes blanches. D'autres attendaient la mort, envelopp�s dans leurs couvertures de traite, rouges et bleues, pr�s d'un feu languissant... Lorsque, au d�but d'avril, il neigea de nouveau longuement, une neige lourde et glac�e, M. le colonel de Castel-Morgeat, gouverneur militaire, qui �tait un des ennemis irr�ductibles des gens de Wapassou, r�p�tait partout dans Qu�bec, avec un sourire sardonique, qu'il n'�tait plus besoin de discuter des m�rites ou des inconv�nients de ceux-ci car certainement, maintenant, ils �taient morts, au fond de leurs bois, avec leurs femmes, leurs enfants et leurs chevaux.</p></section><section><p><strong>Chapitre 15</strong></p><p>Peu � peu Ang�lique s'�tait sentie envahie d'une grande fatigue. Elle la ressentait d�s le matin. Les yeux � peine ouverts, lucide et pourtant d�sireuse d'entamer sa journ�e, elle se sentait un corps de plomb, �chou� au creux du matelas, comme une �pave dans les sables. Pourtant, elle n'avait mal nulle part. Cela se tenait � l'int�rieur d'elle-m�me, bien qu'elle s�t maintenant qu'elle n'�tait pas enceinte. Quelque chose s'�tait cass� en elle qu'elle n'avait pas la force de rassembler. ��Je suis fatigu�e��, se r�p�tait-elle avec �tonnement. Prolonger son repos ne servait � rien, au contraire. Elle en devenait encore plus lourde, plus apathique, un morceau de bois � l'esprit �veill� et qui aurait voulu se pr�cipiter pour agir, mais qui en fait ne bougeait pas plus qu'une b�che. Florimond lui manquait. Il �tait si gai, constant dans son humeur, avec d�j� ce refus de s'attendrir sur lui-m�me qui caract�risait son p�re. S'il le faisait, c'�tait avec humour comme le jour o� il avait cri�: ��Et moi�? Et moi�?�� alors que personne ne s'occupait de lui et qu'il s'�croulait d'�puisement. Il �tait tr�s fran�ais de temp�rament, ayant ce don populaire, et qu'on retrouvait jusque dans l'antichambre du roi, que plus la situation est inconfortable ou m�me �pineuse, plus les plaisanteries fusent. Elle n'�tait pas inqui�te pour lui. Elle l'aurait peut-�tre �t�, comme toutes les m�res, si elle avait eu la force de r�fl�chir. Mais elle �tait si lasse qu'elle laissait de c�t� ce souci. Il y avait, celui, plus lancinant, de la nourriture qui chaque jour s'amenuisait. L'insipide bouillie de ma�s ne passait plus. On manquait de nouveau totalement de sel. La viande �tait si dure qu'il fallait la m�chonner longuement.</p><p>��Je suis fatigu�e, se r�p�tait Ang�lique.</p><p>Et parfois elle le disait � voix haute comme pour se r�conforter par une confidence qu'elle n'osait faire � personne.</p><p>D'un effort elle s'arrachait � sa couche. Chaque geste lui co�tait, mais quand elle se trouvait habill�e, apr�s avoir fait de scrupuleuses ablutions, sa coiffe bien mise, ses nombreuses jupes et v�tements de fourrure bien ajust�s, l'�tui de son pistolet favori contre sa hanche, elle se sentait mieux. Sa fatigue avait presque disparu. En revanche, tant qu'elle n'avait pas mang� un peu, sa nervosit� �tait telle qu'elle �vitait d'adresser la parole � son entourage, de peur d'�clater en reproches ou impr�cations. Cela lui �tait arriv� deux ou trois fois, une fois contre Honorine qui avait pleur� toute la journ�e, car elle avait la larme facile en ce temps-l�, une fois contre Cantor, qui depuis boudait, une fois contre Clovis, qui avait crach� par terre, et peu s'en fallut qu'elle se soit battue comme une m�g�re avec ce ��bougnat��. Apr�s, on s'�tait r�concili�s. Enfin, il fallait faire la part des choses, admettre que le corps est vuln�rable et que l'esprit, sans ce soutien charnel, est faible. Elle �prouvait un perp�tuel mouvement d'humeur contre elle-m�me, comme si elle se f�t sentie coupable, qu'elle e�t � se reprocher un manquement. Elle s'en ouvrit un soir � son mari alors qu'�tendue � ses c�t�s elle laissait aller sa t�te contre son �paule.</p><p>��C'est simplement la faim, petite dame, lui dit-il en caressant doucement son ventre crisp� et douloureux. Quand vous mangerez de nouveau votre content, la vie retrouvera pour vous ses couleurs aimables.</p><p>��Mais vous-m�me, vous ne vous plaignez jamais, votre caract�re reste �gal... Comment faites-vous�?</p><p>��Je suis une vieille carcasse durcie au feu.</p><p>Et il la serrait longtemps contre lui comme pour lui communiquer la force virile de son corps indomptable. Elle entrem�lait ses jambes aux siennes, l'entourait de ses bras et dormait le front contre ce torse dur.</p><p>��Je sens, lui dit-elle un jour, que la femme est r�ellement sortie du flanc de l'homme, comme l'enfant est sorti de la femme.</p><p>Souvent elle souffrait de migraines intol�rables. Et, le lendemain, la neige tombait � grands rideaux. � cause de cette neige qui descendait en masses compactes et ne gelait plus, Nicolas Perrot ne revint qu'� la fin de mars. Malgr� les raquettes, il avait failli �tre plusieurs fois enseveli avec son Indien dans des cong�res. � la mission de Noridgewook, il n'avait trouv� qu'un adjoint du p�re d'Orgeval, le p�re de Gu�rande, auquel il avait remis Pacifique Jusserand. Il avait h�sit� � poursuivre vers le Sud jusqu'au magasin de traite du Hollandais, mais, devant le temps horrible qui aurait allong� sa course et l'incertitude du printemps qui, lorsque le d�gel aurait commenc�, rendrait impraticables toutes les pistes et les rivi�res, il avait pr�f�r� revenir � Wapassou. Il proposait une grande chasse. Une partie des hommes l'accompagnerait vers l'Ouest, jusqu'au lac Umbagog, dans le domaine du Mopountook. C'�tait le temps o� les indig�nes, pouss�s par la faim et l'obligation de rechercher des fourrures pour la traite, se remettaient � chasser en bandes. Le cerf en rut, qui commen�ait � envahir les bois glac�s de son appel v�h�ment, �tait une proie facile, quoique amaigrie par l'hiver et les combats avec ses rivaux. On trouverait peut-�tre aussi des troupeaux de biches, on tuerait l'ours endormi dans sa tani�re rep�r�e � l'automne, enfin on abattrait � coups de b�ton tous les castors que la glace des �tangs et des chenaux commen�ait � lib�rer. Pour les Indiens, les chasseurs blancs arrivant avec des r�serves de poudre et de plomb seraient les bienvenus dans la tribu. Nicolas Perrot d�cida que, pour laisser plus de vivres au fort, ils n'emporteraient, par homme, qu'une petite provision de suif, de farine, de bl� dinde et de viande s�ch�e pil�e avec des herbes. De quoi manger deux fois par jour durant le voyage, en d�layant une poign�e de ces ingr�dients dans le creux de la main, � la fa�on indienne. Il calcula la ration pour six jours de marche.</p><p>��Et si vous �tes retard�s par la temp�te ou le d�gel�? demanda Ang�lique, � qui ces provisions de course paraissaient nettement insuffisantes.</p><p>��Nous chasserons�! Les oiseaux recommencent � s'agiter dans le sous-bois. Des perdrix blanches, des courlis polaires, parfois m�me des oies du Labrador. Il y a aussi des li�vres... Ne vous pr�occupez pas de nous, madame. C'est ainsi que nous faisions la guerre du temps de M. de Tracy. Cent vingt lieues en plein hiver, jusqu'aux bourgades iroquoises de la vall�e des Mohawks. Malheureusement, dans la fi�vre de la guerre, nous avons mis le feu aux greniers des Iroquois sans songer que nous n'avions nous-m�mes pas de r�serves pour le retour.</p><p>��Et alors�?</p><p>��Beaucoup sont morts, fit Nicolas, philosophe.</p><p>Il se harnacha de sa poire � poudre, de ses car touches en bandouli�re, de son couteau de sauvage dans l'�tui brod� de perles et de poils de porc-�pic, de sa gourde d'eau-de-vie, de sa hache et de son casse-t�te, de son briquet � la longue tige d'amadou, et de sa pipe, et de sa bourse � pierres de silex, et de celle � tabac, et de sa capote frang�e de cuir, et de sa ��touque�� de laine rouge, et de sa ceinture multicolore cinq fois roul�e, et il repartit, infatigable errant des bois, avan�ant du pas lourd et plantigrade de ses raquettes, � la t�te de sa petite escouade.</p><p>Il oublia son sac � provisions sur la table et Ang�lique dut courir pour les h�ler. Ils �taient d�j� loin de l'autre c�t� du lac et ils firent signe que cela ne faisait rien. � Dieu vat�!</p><p>Ils s'enfonc�rent dans le sous-bois, dans l'univers duveteux et candide des arbres surcharg�s de neige qui se dressaient autour d'eux en pyramides onctueuses, en cierges, en fant�mes bl�mes, et leur passage laissait derri�re eux, longtemps, un sillage poudreux soulev� aux mille particules scintillantes.</p><p>Il ne resta donc au poste, � part les femmes et les enfants, qu'un petit nombre d'hommes et, m�me pour ce groupe, les vivres se r�v�laient insuffisants. Cantor, une fois de plus, avait �t� furieux que son p�re lui refus�t de se joindre aux chasseurs, comme il lui avait refus� de partir avec Florimond. Ang�lique partageait avec son mari la pens�e que l'adolescent, ayant �t� malade, n'avait pas assez de r�sistance pour affronter la marche jusqu'au lac Umbagog. Sans compter que, parvenus l�-bas, on risquait de d�couvrir les tribus d�cim�es par la famine ou ayant �migr� vers le Sud dans un impossible espoir de fuir l'hiver meurtrier.</p><p>Peyrac r�conforta son fils cadet en lui disant qu'on avait besoin de garder quelqu'un de valide pour relever les pi�ges. Le jeune gar�on partait courageusement chaque matin. Parfois il ramenait un li�vre, parfois il revenait bredouille. Il �tait difficile d'app�ter les pi�ges. Malgr� sa vaillance, Cantor se fatiguait vite. Il revenait avec une telle faim qu'il aurait d�vor� � lui seul le maigre gibier rapport�. Il retomba malade et l'on cessa la rel�ve des pi�ges. Les Indiens du petit camp des Castors �taient venus � plusieurs reprises r�clamer du ma�s. Il fallait bien leur en donner. Ils offraient en �change un peu de viande de castor. Un jour, ils pli�rent bagage et s'en all�rent on ne sait o�.</p><p>� part Joffrey de Peyrac, ceux qui restaient au fort �taient faibles ou invalides. Il y avait deux Espagnols, dont Juan Alvarez qui ne quittait plus sa couche, l'Anglais muet, Enrico Enzi, toujours grelottant, M. Jonas et Kouassi-Ba, jug�s trop �g�s pour prendre part � la chasse. Ces deux-l� gardaient bon pied et bon �il et assumaient une bonne partie des travaux les plus durs�: casser du bois, d�gager la neige, briser la glace, r�parer ce qui pouvait l'�tre. Clovis aurait d� accompagner les chasseurs, mais la veille du d�part il fut victime d'un empoisonnement grave par les sels de plomb.</p><p>Kouassi-Ba s'aper�ut � temps que le forgeron avait la langue gonfl�e et s'�tonnait d'un go�t sucr�, inexplicable. En allant dans le petit appentis o� l'Auvergnat se livrait d'habitude � ses op�rations m�tallurgiques, le noir constata que Clovis, sans doute devenu plus frileux, avait bouch� tous les interstices et orifices permettant au froid mais aussi � l'air de p�n�trer, sans r�fl�chir que les vapeurs nocives de la coupellation risquaient de stagner. Kouassi-Ba avertit aussit�t le comte de Peyrac et l'on fit boire � l'artisan des infusions calmantes pour att�nuer les douleurs des effroyables coliques qui commen�aient � le tordre. Mais le v�ritable m�dicament pouvant lutter contre ce genre d'empoisonnement grave manquait�: le lait. Ils n'en avaient pas vu ni bu une goutte depuis qu'ils avaient mis le pied sur le sol d'Am�rique. Depuis, en fait, leur d�part de La Rochelle, si l'on ne comptait pas les quelques �cuelles du lait de ch�vre r�serv� aux enfants, sur le Gouldsboro. � d�faut, les mineurs savaient que des entrailles de lapin, broy�es et absorb�es crues, surtout le foie et le c�ur, pouvaient �tre efficaces. Mais o� les trouver�? Cantor avait �t� visiter ses pi�ges et l'on y trouva deux li�vres blancs. Ang�lique en �tait si heureuse qu'elle commen�ait � comprendre pourquoi les Fran�ais du Canada voyaient des miracles partout en ce pays.</p><p>D�s qu'il eut ing�r� la mixture que le comte de Peyrac pr�para et lui fit absorber lui-m�me, le forgeron se sentit mieux et on le sut hors de danger. Mais il dut rester de longs jours allong� et frissonnant sous ses couvertures malgr� les galets br�lants qu'on ne cessait de poser autour de lui pour le r�chauffer.</p><p>Ang�lique n'avait plus la force n�cessaire pour le soutenir.</p><p>��Heureusement qu'il s'agit de vous, Clovis. Vous �tes assez mauvais pour vous d�fendre tout seul, car moi je n'en peux plus.</p><p>Mais Clovis refusait les soins de Mme Jonas et d'Elvire avec des g�missements pleurards.</p><p>��Je veux qu'elle me soigne, elle, disait-il. Vous autres, c'est pas la m�me chose. Elle, elle a dans les mains quelque chose qui gu�rit...</p><p>Force fut donc � Ang�lique d'aller s'asseoir parfois � son chevet, lui parlant un peu afin qu'il ne s'affaibl�t pas en r�flexions moroses.</p><p>��Que ferez-vous de l'or que vous aurez gagn� au service de M. de Peyrac�? lui demanda-t-elle un jour.</p><p>Il lui fit une r�ponse si �tonnante qu'elle crut d'abord qu'il divaguait.</p><p>��Lorsque j'aurai rassembl� assez d'or, j'irai l'enterrer au rond de la mer, dans une crique du mont D�sert que je connais sur la baie de Gouldsboro et apr�s je me rendrai en Nouvelle-Grenade, au c�ur de l'Am�rique du Sud. L� on dit qu'on y trouve des �meraudes grosses comme des briquettes. J'en trouverai. Et apr�s je me rendrai dans les Indes orientales, o� l'on dit que l'on trouve des rubis, des saphirs et des diamants, et s'il le faut j'irai les arracher aux yeux des idoles dans les temples. Et quand j'aurai rassembl� ce que je veux de pierres pr�cieuses, j'irai reprendre mon or et je forgerai une robe � la petite Foy, de Conques. Je lui forgerai une couronne et des pantoufles, couvertes de gemmes, bien plus belles que tout ce qu'ils lui ont fait d�j�...</p><p>Ang�lique, perplexe, demanda qui �tait cette Foy, de Conques. S'agissait-il d'un amour ancien, d'une fianc�e disparue�?</p><p>Clovis lui jeta un regard aussi furibond que scandalis�.</p><p>��Comment, vous, madame, vous ne connaissez pas Sainte-Foy de Conques�? Mais c'est le plus grand sanctuaire du monde. Vous n'en avez jamais entendu parler�?...</p><p>Ang�lique reconnut qu'elle �tait impardonnable et son manque de m�moire devait �tre d� � la fatigue. Certes, elle avait entendu parler du sanctuaire de Conques-en-Rouergue, dans les montagnes d'Auvergne. L�, au sein d'une �glise fortifi�e, dans un reliquaire d'or pur, on conservait une dent, quelques cheveux de la petite martyre romaine du IIe si�cle, qui avait la r�putation de faire de nombreux miracles, particuli�rement en interc�dant pour les prisonniers et en les aidant dans leurs �vasions.</p><p>��Trois fois je lui ai port� mes cha�nes, dit Clovis avec fiert�. Les plus grosses cha�nes qu'on puisse voir. Celles de la prison d'Aurignac, celles du donjon de Mancousset et celles du cul-defosse de cette putain de prison de l'�v�que de Riom.</p><p>��Vous vous �tiez donc �vad�? demand�rent les enfants en se rapprochant.</p><p>��Eh�! Oui. Et de quelles belles mani�res, gr�ce � la petite sainte qui venait m'aider...</p><p>Lorsque Ang�lique �tait appel�e ailleurs, Honorine prenait l� garde aupr�s du malade et le veillait en tenant sa grosse patte noire dans ses petites mains comme elle l'avait vu faire � sa m�re.</p><p>Ang�lique avait remarqu�, au cours de l'hiver, combien sa fille savait jeter son d�volu sur les plus inabordables parmi leurs compagnons. Jacques Vignot et Clovis �taient les pr�f�r�s. Elle leur faisait tant d'avances et avait pour eux tant d'attentions qu'ils finissaient par capituler.</p><p>��Pourquoi donc est-ce que je te plais tant�? avait demand� un jour le charpentier � la fillette.</p><p>��Parce que tu cries tr�s fort et que tu dis de tr�s vilains mots�!... Honorine devenait longue et p�le et prenait une apparence maladive. Les cheveux tardaient � repousser et Ang�lique la voyait d�j� chauve pour la vie. Vingt fois par jour, elle jetait vers l'enfant un regard inquiet. Elle remarquait que la petite retroussait souvent ses l�vres en grima�ant sur ses gencives enfl�es et elle tremblait, pressentant la venue du mal terrible de l'hivernage�: le scorbut, le mal de terre.</p><p>Elle savait comme son mari que seule l'absoption de l�gumes ou de fruits frais pouvait �viter la maladie, mais la neige recouvrait encore toute la terre.</p></section><section><p><strong>Chapitre 16</strong></p><p>Peyrac devinait la lassitude profonde de sa femme. Elle �tait moins gaie, parlait peu, ne luttait que pour l'essentiel, ne gardant en �veil que ce qu'il fallait de force pour le maintien de la vie quotidienne et celui de sa propre sant� et de celle des autres dont elle avait la charge. L'inqui�tude, pour sa fille et son fils, pour les malades ou ceux dont elle sentait la r�sistance fragile et pr�te � c�der, pour lui-m�me enfin, occupait tout son �tre et l'affaiblissait. Lorsqu'il s'�tendait pr�s d'elle le soir, l'abandon de ce corps charmant �veillait son d�sir et il savait qu'elle se serait montr�e docile s'il l'avait sollicit�e, mais il y avait en elle une absence dont elle n'�tait plus ma�tresse. Une absence naturelle, propre � la femme, que toute rupture d'harmonie tourmente, que toute menace retient en �tat de veille. Car m�me lorsqu'elle dormait, d'un sommeil lourd et accabl�, il la devinait en alerte. Elle guettait tout ce qui se passait autour d'elle�: la temp�te qui siffle, le froid qui se fait plus �pre. D�s le r�veil, ses soucis �taient l�. Les vivres qui diminuaient, Honorine qui p�lissait, Cantor qui toussait depuis trois jours, Mme Jonas qui maigrissait et se montrait moins joviale, les chasseurs qui ne revenaient pas et semblaient s'�tre dissous, �vanouis dans l'empire cotonneux et glac� de la for�t enneig�e, et le printemps qui se refusait � rena�tre. En elle, il y avait donc absence et indiff�rence, absence et pr�sence. Pr�sence scrupuleuse � tout ce qu'il fallait d�fendre. Absence � ce qui n'�tait pas ce but de survie. Et il admirait, � la r�flexion, l'instinctive soumission de la cr�ature f�minine aux lois naturelles et terrestres. En cette femme qui reposait pr�s de lui, p�le et lasse, � la fois distraite et inqui�te, apathique et aux aguets, il reconnaissait le malaise pr�sent de la terre, de la nature enti�re, qui �puisait ses derni�res r�serves pour franchir la fin de l'hiver, qui les rassemblait aussi pour subir l'assaut forcen� du printemps. C'�tait le temps de la mort avant la renaissance. Des arbres mouraient, des animaux mouraient, lass�s d'une lutte �puisante, des hommes mouraient, les mains vides de la derni�re poign�e de ma�s, � quelques jours de l'espoir. Alors qu'au bois le bourgeon indomptable per�ait d�j� le rameau momifi�, les cr�atures rendaient le dernier soupir... Ang�lique se mettait sans le savoir � l'unisson de cette lutte supr�me. Il fallait �viter tout gaspillage. Dans la soci�t� iroquoise, les femmes pr�voient les provisions � rassembler pour l'hiver, les d�placements � faire si la terre devient aride, les guerres � entreprendre si la survie de la communaut� en d�pend. Les hommes disent�: ��Nous autres hommes sommes cr��s pour le pr�sent, l'action. Nous faisons la guerre, nous ne la d�cidons pas... Ce sont les femmes qui savent...��</p><p>Il se penchait sur elle avec un demi-respect et caressait sa douce chevelure, en lui murmurant des paroles de r�confort. Ils calculaient tous deux le temps que les chasseurs pourraient mettre � revenir avec du gibier frais, repartageaient une fois de plus en pens�e les rations, d�cidaient d'augmenter celle de Clovis, qui se remettait mal... Et fallait-il laisser faire le vieil Eloi Macollet qui parlait d'aller casser la glace des �tangs pour p�cher du castor ou n'importe quoi�?... Il risquait de s'�garer, de tomber malade, malgr� son endurcissement car il �tait fort vieux...</p><p>*****</p><p>Souvent Ang�lique prenait Honorine sur ses genoux et restait pr�s de l'�tre, � regarder danser les flammes. L'enfant, d'habitude si remuante, cherchait un refuge. Elle se blottissait dans la ti�deur des bras maternels, referm�s sur elle, contre ce sein qui l'avait nourrie. De temps en temps, Ang�lique lui murmurait une histoire ou lui fredonnait une chanson. Mais elles pouvaient se taire aussi longtemps. Ang�lique ne se sentait plus coupable, ni ne s'adressait de reproches. La situation autorisait une inaction qui, en d'autres temps, ne lui e�t pas �t� naturelle. C'est au contraire un signe de bonne sant� morale que de pouvoir s'accepter amoindri, ou malheureux, quand les circonstances le justifient, sans en ressentir d'anxi�t�, sans se chercher d'excuses, sans tenter de, s'en d�fendre. Il y a de l'orgueil dans une attitude qui refuse la faiblesse humaine. Son estomac �tait un creux froid, avide, et sa t�te bourdonnait. �c�ur�e souvent par la fadeur des aliments, elle �tait tent�e de distribuer sa part aux enfants, mais se for�ait n�anmoins � l'avaler. Elle constatait que, malgr� son d�sir de tout affronter, elle n'�tait pas de la trempe physique du comte de Peyrac. Rien ne semblait l'atteindre, lui, et son entrain, son calme n'�taient ni feints, ni forc�s. Ang�lique n'ignorait pas que son inqui�tude rongeait sa r�sistance. Mais on ne peut enti�rement r�former sa nature. Elle, qui avait durement lutt� comme un homme, dans une solitude �crasante et charg�e d'un fardeau qui d�passait souvent les forces nerveuses de son sexe, elle pouvait, cette fois, s'accepter femme dans l'�preuve et se reposer enti�rement sur l'homme.</p><p>Il y avait pourtant en Peyrac un changement dont elle ne s'avisait pas sur le moment, mais dont elle devait se souvenir plus tard avec �motion. De ma�tre, il s'�tait fait serviteur. Il se d�vouait sans compter pour ces �tres faibles et menac�s qui lui �taient confi�s. Parce qu'il savait qu'il leur demandait beaucoup, c'est-�-dire de survivre, il en exigeait moins. Aussi aidait-il Mme Jonas � accrocher les lourdes marmites dans l'�tre, � porter les seaux d'eau, refaisant lui-m�me les pansements des bless�s ou soignant les malades afin d'�viter � Ang�lique le renouvellement trop fr�quent de ces t�ches. Il dissipait la mauvaise humeur de Cantor avec des plaisanteries amicales, arr�tait d'une pression bienveillante de la main sur l'�paule les querelles stupides et involontaires qui �clataient, distrayait les enfants en leur montrant, dans la forge et le laboratoire o� l'on ne travaillait plus qu'au ralenti, des petits tours de magie qui les enchantaient. D'habitude, ces enfants n'avaient pas le droit aller dans les ateliers, mais maintenant on les y accueillait.</p><p>Il allait relever les pi�ges en compagnie de Lymon White ou de Cantor, et Ang�lique le vit un jour, au retour, d�pouiller lui-m�me la b�te, un rat musqu�, avec une d�sinvolte dext�rit�. De quelques mots tranquilles, il sut mettre Elvire en garde contre une d�pression qui la faisait douter de son nouvel amour et lui donnait des remords. L'absence de Malaprade la torturait. Pour la punir de s'�tre si rapidement consol�e de la mort de son premier mari, le Seigneur lui reprendrait le second, pensait-elle.</p><p>��Ne r�fl�chissez � rien tant que vous aurez faim, lui dit Peyrac, et ne m�lez donc pas la grande et majestueuse pens�e de Dieu aux phantasmes n�s de vos simples crampes d'estomac. La faim est mauvaise conseill�re. Elle attaque l'estime de soi-m�me et avilit. Elle d�gage les forces �go�stes, r�duit � une solitude abjecte. Restez donc forte. Votre mari reviendra et vous mangerez ensemble.</p><p>L'attention aux gestes soutenait les corps d�faillants. On agissait un peu comme des automates, lentement mais avec soin. Lorsque l'indispensable �tait accompli, Peyrac conseillait de se mettre au lit et de dormir�: ��qui dort d�ne��, c'est un vieux proverbe. L� encore on le vit porter des galets chauffants sous les couvertures de ceux qui avaient oubli� de s'en pr�parer. Il se relevait la nuit pour surveiller et entretenir les feux. Il dit un jour � Ang�lique�:</p><p>��Prenons Honorine avec nous dans notre lit pour l'aider � conserver sa chaleur.</p><p>Il s'�tait aper�u qu'Ang�lique chaque soir �prouvait une appr�hension plus grande � laisser Honorine lutter seule dans son petit lit contre l'hostilit� noire de la nuit. La temp�rature descendait si bas que les corps affaiblis se r�chauffaient difficilement. � l'aube, on grelottait sous les couvertures. Honorine, entre son p�re et sa m�re, �tait si heureuse que les couleurs revinrent � ses joues. Le vent hurlait dans la nuit. Honorine dormait entre eux comme un petit animal bien heureux.</p><p>Quand il faisait beau, les habitants de Wapassou se contraignaient � faire quelques pas dehors et on rentrait vite dans la chaleur renferm�e du poste. Il fallait longtemps pour se r�chauffer. Honorine avait toujours les mains blanches et glac�es. Ang�lique les lui faisait tremper dans l'eau chaude et elle-m�me se r�chauffait ainsi avec ses compagnes. On se prenait d'affection pour le bois, le bois toujours fid�le, cr�pitant sans se lasser dans la chemin�e, mais le comte de Peyrac veillait avec un soin toujours plus attentif au risque d'incendie. L'attention des autres se rel�chant par faiblesse, lui redoublait de vigilance, faisait chaque soir la tourn�e de chaque chambre et sortait avec une lanterne pour v�rifier que rien n'obstruait les abords des chemin�es, qu'aucune �tincelle ne mena�ait le toit de bardeaux.</p><p>*****</p><p>Brusquement, il fit tr�s chaud. L'atmosph�re devint celle d'une serre. Les corps �puis�s se couvraient de sueur et on passait son temps � retirer ses v�tements fourr�s, � ouvrir portes et fen�tres, � �teindre les feux dans les chemin�es, quitte � rallumer vivement le soir, au moment o� le soleil se couche, pr�cipitant le monde dans des t�n�bres redevenues glac�es. Durant le jour, la neige fondait, fondait avec un ruissellement souterrain et in�puisable. Elle ressemblait � du coton gonfl� d'eau, une moelle de sureau impr�gn�e de liquide. Elle d�gringolait des arbres en paquets pesants. En deux jours, la for�t, d'immacul�e, devint grise, puis noire, toute constell�e de gouttelettes brillantes. Les franges de glace au bord du toit se d�tachaient et tombaient avec des bruits de verre bris�.</p><p>Le seul r�sultat imm�diat de ce retour de la chaleur fut de g�ter les derni�res provisions de viande conserv�e gel�e dans les greniers. Lorsque l'id�e vint aux hivernants que cette chaleur pouvait nuire � la fra�cheur de la viande qui leur restait, Ang�lique gravit promptement l'�chelle qui menait au grenier � provisions o� �taient pendues quelques pi�ces de gibier et de cheval, le dernier jambon, le dernier carr� de lard�; une odeur naus�abonde l'avertit aussit�t des d�g�ts. M�me les pi�ces fum�es paraissaient avoir souffert et, en outre, toutes sortes de petites b�tes, qu'on aurait pu croire mortes ou endormies, des souris, des rats, des �cureuils, avaient surgi de tous les recoins et rongeaient partout, achevant de rendre immangeable ce qui aurait pu encore �tre utilis�. Trop abattue pour commenter ce malheur, Ang�lique, aid�e de ses deux auxiliaires, Kouassi-Ba et Mme Jonas, tria ce qui ne paraissait pas trop atteint dans cette pourriture. On jeta le reste au loin, charogne qui attirerait peut-�tre chacals et loups.</p><p>Ang�lique ne se pardonnait pas d'avoir oubli� la viande au grenier.</p><p>��J'aurais d� y songer, r�p�tait-elle. Il aurait �t� si facile de mettre aussit�t � l'abri le peu qui nous restait, dans le cellier entre de gros morceaux de glace...</p><p>��J'aurais d� y songer aussi, dit Peyrac pour calmer l'humeur d�prim�e de sa femme. Vous voyez, ma mie, que moi aussi les privations m'influencent, dit-il � Ang�lique en souriant, puisque j'ai omis de penser aux d�g�ts que pouvait causer sur nos vivres ce brusque adoucissement du temps.</p><p>��Mais vous n'�tiez pas l�! Vous �tes parti de grand matin avec Cantor pour profiter de la neige durcie afin de relever les pi�ges. Non, c'est moi qui suis impardonnable.</p><p>Elle passait la main sur son front.</p><p>��J'ai si mal � la t�te. Cela peut-il vouloir dire qu'il va neiger de nouveau�?</p><p>Ils levaient les yeux vers le ciel d'un bleu dor� et tressaillaient de crainte en y voyant tournoyer dans sa limpidit� un vol de corneilles. Les sombres oiseaux annon�aient la neige aussi s�rement que la migraine.</p><p>Et, d�s le lendemain, la neige arriva, pr�c�d�e par un nouvel envol d'oiseaux noirs. Le printemps marquait un recul. Aux chutes de neige succ�d�rent des jours de brouillard blanc. La neige qui tombait maintenant �tait menue et dure comme au verre et on l'entendait gr�siller contre le bois et les peaux des fen�tres, entra�n�e par un vent rapide. Il ne restait plus que pour deux jours de vivres au camp. Le matin, chacun re�ut sa portion, mais Ang�lique se f�licita de n'�prouver pour la sienne aucun attrait. Elle mit l'�cuelle de c�t� contre les cendres. Cela donnerait un repas de plus � Honorine. Elle se tenait debout devant la chemin�e, les bras ballants, � regarder r�veusement les flammes. Ses id�es �taient vagues et sans relation entre elles, mais chacune �tait claire. Elle n'�prouvait pas de d�sesp�rance, ni m�me d'inqui�tude. Les hivernants ne mourraient pas, ils survivraient�; de cela elle �tait certaine�!... Il fallait attendre et ne pas c�der. N'allait-il pas se passer quelque chose�? Le printemps �tait en marche. Un jour il serait l� et les animaux recommenceraient � courir dans les sous-bois et le long des rivi�res aux rives couvertes de fleurs. Et les fleuves recommenceraient � couler, les petits canots rouges des Indiens et des traitants, charg�s de marchandises, recommenceraient � descendre et remonter le cours des eaux, charriant la vie comme le sang dans les veines. Il fallait seulement attendre. Elle ne savait pas l'�v�nement qu'elle attendait ainsi, mais il �tait d�j� en marche et plus proche qu'on ne croyait. Il s'approchait et voici que d�j� il �tait sur eux.</p><p>Elle se redressa, l'oreille tendue�: ��Il y a quelqu'un dehors�!��</p><p>Le vent sifflant seul tourbillonnait autour de l'habitation et pourtant Ang�lique savait�; elle �tait certaine.</p><p>Il y a quelqu'un dehors�!</p><p>Elle s'enveloppa dans son manteau et marcha p�niblement vers la porte. On ne remarqua pas sa sortie.</p><p>Dehors, la neige cinglante meurtrit son visage de mille pointes. Bien qu'on f�t au milieu du matin, le jour �tait couleur de cr�puscule. On ne voyait que la masse grise du brouillard. Ang�lique leva les yeux. Au-dessus d'elle, des silhouettes humaines se penchaient et l'observaient. C'�taient des Indiens. Les rafales neigeuses leur donnaient un aspect flou, irr�el. Elle les reconnut cependant aussit�t � leur panache. C'�tait des Iroquois. Mais ce qu'il y avait de plus extraordinaire et de plus effrayant encore dans leur apparition, c'�tait que, � part un morceau de pagne entre leurs jambes, ils �taient nus.</p></section><section><p><strong>Chapitre 17</strong></p><p>Ils �taient nus. Ils se penchaient vers elle dans la bise f�roce, et le vent couchait de c�t� leurs chevelures dress�es, emm�l�es de plumes et les bords effrang�s de leurs pagnes claquant. Le cou tendu au-dessus du trou, ils paraissaient �tudier avec curiosit� la femme blanche qui venait d'appara�tre � la sortie du poste. Le vent sifflait autour d'eux une chanson �pre et irrit�e. Pourtant, ils ne fr�missaient pas. Leurs yeux noirs brillaient, calmes. Mme Jonas sortit � son tour. Elle ne perdit pas son temps en commentaires et adressa aux nouveaux venus un geste v�h�ment pour les inviter � entrer.</p><p>��Venez donc, jeunes gens, et d�p�chez-vous. Vous nous faites geler rien qu'� vous regarder�! A-t-on id�e de se promener tout nus par un temps pareil�!</p><p>Ils comprirent aussit�t la mimique. En riant aux �clats, ils salu�rent les deux femmes en levant la main, paume ouverte. Puis ils entr�rent � la file dans le poste. Ils �taient six, et celui qui les conduisait �tait Tahoutagu�te, le chef des Oneiouts � la face hideuse, gr�l�e par la petite v�role. D�daigneux, ils n'adress�rent pas un regard aux pitoyables cr�atures, engonc�es dans leurs v�tements et leurs fourrures, qui les regardaient avec des yeux �carquill�s. Leur chair impassible, ointe de graisse, luisait comme un marbre jaune et poli.</p><p>Lorsque Peyrac fut devant eux, Tahoutagu�te lui tendit � deux mains un collier de wampum compos� de plusieurs branches de cuir, enfil�es de petites porcelaines violettes et blanches qui composaient un dessin symbolique.</p><p>��C'est Outtak� qui m'envoie, le grand chef des Cinq Nations. Ce collier contient sa parole. Il dit qu'il se souvient de toi et des richesses que tu as donn�es aux �mes des grands chefs... Ce collier est le gage de son amiti�. Outtak� t'attend...</p><p>Peyrac comprenait maintenant assez la langue iroquoise pour traduire et remercier lui-m�me. Se tournant ensuite vers Ang�lique, l'Iroquois au visage gr�l� lui remit � elle aussi un collier de wampum. Elle h�sitait � le prendre, ne sachant si le c�r�monial acceptait cette intronisation d'une femme dans la solennit� des alliances, mais Tahoutagu�te insista et dit�:</p><p>��Accepte, Kawa�! Ce collier contient la parole des femmes de notre tribu. Le Conseil des M�res s'est r�uni au moment de la lune rousse et a dit�: ��Voici. L'homme-qui-�coute-l'univers, l'homme-du-tonnerre est en p�ril avec sa tribu, car il a donn� � nos chefs morts jusqu'� la derni�re parcelle de ses r�serves afin d'effacer la honte. S'il meurt, de quoi nous servira son alliance et ce qu'elle nous a co�t�? S'il meurt, il emportera avec lui les richesses de son esprit et de son c�ur, et nous aurons perdu un ami de notre race. Si ses enfants meurent, sa femme nous maudira. Si sa femme meurt, il nous maudira, car il se souviendra que sa femme a sauv� la vie d'Outtak�, et Outtak� l'aura laiss�e p�rir. Non, ni lui, ni sa femme, ni ses enfants ne doivent mourir. Cela ne sera pas. Nous donnerons chacune une poign�e de nos r�serves pour conserver la vie de Kawa, la femme blanche, qui a conserv� la vie d'Outtak�, notre chef. Sans lui, nous �tions orphelins. Sans elle, nous tous �tions orphelins. Nos enfants crieront un peu plus souvent, dans l'hiver�: ��J'ai faim.�� La faim est un mal qui se gu�rit d�s que vient le printemps, mais la perte d'un ami, c'est l� un mal qui ne se gu�rit pas. Prends-le sur tes mains, femme, ce collier contient l'offrande de nos tribus. L�! Vois-tu, sur ce dessin, ce sont les femmes assises au Conseil, et l� c'est toi et l� ce sont les poign�es de haricots qu'elles t'envoient pour que tu puisses te rassasier, toi et tes enfants.</p><p>Sur ces entrefaites, il fit un signe, l'un de ses suivants alla ouvrir la porte et six autres Indiens nus qui avaient attendu dehors���qui avaient attendu dehors�!...���entr�rent en portant de lourds sacs de peaux cousues. Tahoutagu�te d�noua les liens de l'un des sacs et fit couler sur la table de bois des haricots, l�gume avec lequel le Vieux Monde commen�ait � se familiariser depuis que les premiers voyageurs en avaient ramen� d'Am�rique du Sud, au si�cle dernier. Ces graines avaient �t� m�ries sur les rives des six grands lacs iroquois, sur les coteaux ensoleill�s de la vall�e des Mohawks et leurs gousses �clat�es, couleur d'or et de miel, se m�laient encore � leur sombre et rutilante splendeur. Il y avait l'esp�ce qu'affectionnent surtout les rives du lac Cayuga, rouge-ros� vein� de blanc, celle que cultivent les Mohawks de l'Est dans les environs d'Orange, presque ronde, d'un noir brillant o� dort une lueur violette et d'autres plus allong�es d'un ros� lisse et uni de gravier roul� par le torrent, d'autres aux courbes �l�gantes, couleur de caf� et curieusement piquet�es de pourpre, d'autres d'un blanc pur.</p><p>Sous leur rev�tement verniss� et luisant, les haricots r�pandaient une odeur fra�che et potag�re comme s'ils avaient gard�, enferm� dans l'ombre de l'hiver, un peu de l'air pur des collines, au moment de la r�colte, avant que l'automne ne roussisse les ormes et les am�lanchiers, alors que les citrouilles et les courges sont encore p�les sous leurs feuilles velues, et que le ma�s dress� s'empaquette de vert acide et que l'air est si pur, si sec, si br�lant au creux de la vall�e des Mohawks que ne suit plus aucun fleuve, que les gousses y m�rissent plus vite et �clatent comme des grenades.</p><p>Les trois enfants se gliss�rent jusqu'au bord de la table. Ils plong�rent leurs mains dans les graines et les firent glisser entre leurs doigts avec des rires de joie. Le regard d'Ang�lique allait du tas de haricots au collier de wampum et se relevait sur les faces impassibles des barbares cr�atures qui venaient de franchir une centaine de lieues, � travers les solitudes glac�es, pour leur amener, sur des tra�neaux, l'offrande des Cinq Nations. Elle ne savait que dire, son c�ur �tait �mu au point que des larmes brillaient dans ses yeux devant l'inattendu, l'inexplicable de cette d�marche beaucoup plus encore que de joie et de soulagement de la s�curit� qu'elle leur apportait.</p><p>��Que la Nation iroquoise soit remerci�e, dit Joffrey de Peyrac avec gravit�, et sa voix parut basse et enrou�e, comme si maintenant il pouvait se laisser aller � la fatigue. � cette m�me place o� tu viens de d�poser ton pr�sent, Tahoutagu�te, je d�poserai des pr�sents pour que tu les rapportes � tes fr�res. Mais, si pr�cieux que je les choisisse, ils n'�galeront jamais ceux-ci�! Car c'est nos vies que tu as apport�es dans ces sacs de peaux et chacun de ces grains est un des battements de nos c�urs que nous te devons.</p><p>��Peut-on accrocher la marmite�? demanda Mme Jonas.</p><p>��Soit�! Faisons chaudi�re, admit l'impressionnant Tahoutagu�te, qui devait avoir l'oreille fine et, lui aussi, quelques notions de fran�ais.</p><p>Et derechef on se m�la, Iroquois nus, couleur de cuir, et Europ�ens � la face bl�me, emmitoufl�s jusqu'au nez, hommes et femmes et enfants, autour de la grande marmite de fonte noire.</p><p>Ang�lique la maintint tandis que Mme Jonas la remplissait d'eau et que Tahoutagu�te y versait avec componction plusieurs mesures de haricots.</p><p>Joffrey de Peyrac y jeta lui-m�me un dernier pain de graisse d'ours et Eloi Macollet sugg�ra d'y m�ler un peu de potasse de cendres afin d'obtenir une cuisson rapide. � d�faut de sel ou de petits fruits de bois, on ajouta nombre de feuilles odorif�rantes, et la marmite fut suspendue � la cr�maill�re, tandis que les enfants amoncelaient b�ches et fagots sous son large fond charbonneux. L'assembl�e s'assit religieusement. Le feu �tait si ardent que la soupe bouillonna bient�t furieusement. On �tait assis qui sur des peaux d'ours jet�es au sol, qui sur les pierres de l'�tre et jusque dans les cendres. Et d�j� les petits enfants, pench�s vers le chaudron, se nourrissaient de sa vapeur parfum�e.</p><p>Les Indiens accept�rent le tabac de Virginie et bourr�rent leurs calumets, surgis de leurs ceintures, mais ils refus�rent avec m�pris l'eau-de-feu.</p><p>��Crois-tu que nous pourrions affronter le d�mon de l'hiver comme tu nous as vus le faire, dit Tahoutagu�te � Peyrac, si nous buvions ce poison que les Blancs ont apport� pour voler nos �mes�?...</p><p>��Quelle est la force, quel est le Dieu qui vous permet d'affronter l'hiver, sans m�me vous couvrir comme nous sommes oblig�s de le faire nous autres, Blancs�? demanda le comte.</p><p>��C'est l'Oranda, dit l'Indien gravement, ce n'est pas un Dieu. C'est l'�me de la vie. C'est partout, c'est dans le grain de ma�s qui te nourrit, dans l'air qui t'entoure et que tu respires et dans le ciel immense.</p><p>��Croyez-vous qu'ils soient venus ainsi depuis le pays des Iroquois�? chuchota Ang�lique, prenant en apart� le vieux Canadien Eloi, tandis qu'il l'aidait � rassembler les �cuelles et les bols de bois afin de servir le festin.</p><p>��Pensez-vous�! fit le vieux en haussant les �paules, leur endurance et leurs sacr�es sorcelleries ont quand m�me des limites�! Mais ils sont com�diens en diable et ils ont pr�par� leur petit effet. Ils ont planqu� leurs v�tements de fourrures, leurs couvertures et leurs vivres dans une cache non loin d'ici et, apr�s avoir fait leurs exercices sp�ciaux de respiration, ils se sont pr�sent�s dans le simple appareil pour nous �poustoufler. Avouez, ce n'est d�j� pas si mal. Moi, j'en ai vu tenir ainsi dehors deux jours et deux nuits d'hiver...</p><p>Ang�lique remplit une � une les �cuelles tendues tandis que les paroles prononc�es par l'Iroquois r�sonnaient encore � ses oreilles.</p><p>��C'est pour toi, Femme-M�re, qui a tenu les Cinq Nations entre tes bras quand tu y as tenu Outtak�...�� Ils sont lyriques et superstitieux, ces Iroquois, mais ils osent exprimer des choses que nous autres, Blancs, nous ne voudrions jamais regarder en face... Ils osent en accomplir d'autres que nous autres, chr�tiens, nous n'irions m�me pas jusqu'� concevoir... Son exaltation �tait si grande qu'elle ne se rendait plus compte de sa faiblesse. Elle remplit d'une portion de haricots une petite marmite et courut la porter dans sa chambre, la posa sur les braises pr�s du feu, dans la chemin�e. Elle disposa aussi sur l'escabeau son collier de coquillages offert par le Conseil des M�res, puis revint pr�s des autres. Elle ne mangea pas en leur compagnie. Elle fit absorber � Honorine son assiette et la coucha ensuite tout engourdie par cette nourriture nouvelle qu'elle avait pu avaler � sati�t�. Apr�s avoir bassin� le lit, elle la borda bien, la regardant avec amour sombrer dans un sommeil enfin reposant. Tahoutagu�te, m�nageant ses effets, avait sorti, vers la fin du repas, d'une sorte de havresac, la valeur d'un boisseau de petit riz tr�s fin et allong�, et si transparent qu'on l'e�t dit d'une mati�re min�rale.</p><p>��C'est ce que l'on ramasse dans l'eau au pays des Folles-Avoines du c�t� du lac Sup�rieur, dit Eloi Macollet. On en fait r�colte, mais il n'y a jamais de quoi nourrir grand monde avec cela.</p><p>��Mais assez pour le sauver, dit Tahoutagu�te.</p><p>Et il traita Macollet d'ignorant. Cela, dit-il, n'�tait pas une nourriture mais une m�decine. Il expliqua au comte de Peyrac qu'il fallait �taler ces grains sur un grand plat, les humecter d'eau et les maintenir � la chaleur. D�s que pointerait la petite tige verte du germe, il suffirait au Blanc d'absorber une bouch�e de riz pour �tre gu�ri du mal qui les d�cime si souvent. Et l'Indien frappait de son doigt crasseux ses dents blanches, magnifiques et carr�es, que le scorbut n'avait jamais effleur�es.</p><p>��Si je comprends bien, ce riz nous mettrait � l'abri du scorbut, commenta Peyrac. H�! Pardieu, oui�! c'est �vident, le germe, si infime qu'il soit, ce n'en est pas moins la v�g�tation nouvelle qui pr�serve des carences de l'hiver. Mais suffit-il d'en absorber si peu�?...</p><p>Il fit cependant confiance � l'exp�rience de l'Iroquois et il se leva avec lui pour aller disposer le riz comme celui-ci le lui conseillait.</p><p>��Remercions Dieu, conclut Mme Jonas en rangeant les assiettes. M. Jonas alla chercher son livre de pri�res.</p></section><section><p><strong>Chapitre 18</strong></p><p>Quand elle vit tout le monde rassasi�, dormant, ou presque, Ang�lique se glissa dans sa chambre. Le bruit du vent au-dehors lui semblait d�j� moins implacable. La chambre �tait tout embaum�e de l'odeur de rago�t qui avait mijot� contre les braises. Elle ranima un peu la flamme afin de voir plus clair. Elle s'assit et prit le collier de wampum sur ses genoux. Et elle passait ses doigts sur les grains serr�s et satin�s des coquillages, assembl�s en un travail long et patient. Au d�but, elle ne comprenait pas la valeur des colliers de wampum. Elle avait vu avec �tonnement ces �changes de quelques brins de cuir et de perles enfil�es, qui arr�taient des guerres, instauraient la paix et repr�sentaient pour les sauvages un tr�sor plus pr�cieux que jadis, pour les M�dicis, leurs cent livres d'or. La tribu qui poss�dait de nombreux colliers de porcelaine �tait riche. Elle les donnait dans la d�faite et se retrouvait appauvrie. Ang�lique, maintenant, voyait en ces morceaux de calcaire roul�s par les flots marins, us�s par les sables, subtilement teint�s par l'alchimie adorable de la nature, en ces d�bris myst�rieux, concass�s et perc�s par un artisan qui gardait son secret, tri�s par les doigts des petites filles, assembl�s par des mains de femmes, enfin port�s religieusement par celles des chefs, l'expression la plus haute de la race rouge am�ricaine. Son c�ur transmissible, car elle ne connaissait pas l'�criture. Dans ces liens de cuir et de porcelaine entrelac�s la race am�ricaine inscrivait son histoire et les chargeait de sauvegarde. Ang�lique compta le dessin de cinq femmes assises des deux c�t�s de la forme hi�ratique qui �tait cens�e la repr�senter. Les grains de haricots �voqu�s �taient dispers�s un peu partout, comme des �toiles bleu sombre sur la mosa�que blanche du fond. Le bandeau �tait cern� d'un train de perles violettes, soulign� d'un second trait blanc moins �pais. C'�tait une �uvre d'art parfaite, large et longue, les franges de cuir r�guli�res sur les deux c�t�s.</p><p>On la jalouserait un jour de poss�der ce t�moignage de la consid�ration des Iroquois. Elle ne se lassait pas de le faire passer et repasser entre ses mains. Quand son enthousiasme et sa ferveur furent apais�s, elle revint � des consid�rations plus terre � terre. Elle versa alors dans une �cuelle la soupe qui fumait. Puis, elle se mit � manger lentement, en tenant l'�cuelle serr�e contre elle, les yeux mi-clos, et en r�vant � la vall�e des Mohawks o� elle irait un jour, et o� r�gnent les trois dieux�: le ma�s, la courge et le haricot... Elle est claire cette vall�e. Sa lumi�re est couleur de ros�. Il y stagne une odeur de fum�e � cause des innombrables bourgades, aux longues maisons, qui s'y assemblent. Elle les voyait, au sommet des collines, ces longues maisons, si �tranges, dont lui avait parl� Nicolas Perrot, o� vivent dix, quinze familles, elle les voyait align�es avec leurs toitures arrondies toutes empanach�es par les filets de fum�e qui s'�chappent des divers foyers, et rutilantes comme des ch�sses au soleil couchant sous le rev�tement d'or sombre qui couvre leur fa�ade et leurs murs et que forment les �pis de ma�s suspendus � s�cher.</p><p>Par l� il r�gne aussi une odeur de campagne � cause des cultures nombreuses qui s'�talent au flanc des collines, encloses de bois plus l�gers et moins sombres que ceux de la for�t du Nord. Sans l'avoir jamais vue, elle devinait qu'il y avait une diff�rence entre la vall�e fertile des Iroquois, entre ses peuples jaunes et graves, et les p�n�plaines rabot�es et farouches creus�es de gorges et de failles comme des pi�ges, le pays qui ne cultivait rien, des Ab�nakis Rouges et moqueurs.</p><p>Joffrey de Peyrac entra et la vit, assise seule, mangeant sagement, son collier de wampum sur les genoux, et les yeux clos.</p><p>��Vous aviez faim, mon amour�!</p><p>Il l'enveloppait d'un regard tendre et songeait qu'elle ne ressemblait � aucune autre femme et que tout ce qu'elle accomplissait �tait marqu� du sceau de son charme. M�me � lui, elle ne saurait expliquer la nature de sa joie. Cela transparaissait dans ses yeux. Elle revivait. Loin, par-del� les solitudes glac�es, des �tres �trangers, ennemis, sauvages, l'avaient reconnue, et maintenant elle existait pour ces c�urs primitifs.</p><p>��Que veut dire Kawa, ce nom qu'ils m'ont donn�? demanda-t-elle.</p><p>��Femme sup�rieure, Femme au-dessus des autres femmes�!... murmura-t-il. Femme, �toile fixe�!</p></section><section><p><strong>Cinqui�me partie</strong></p><p><strong>Le printemps</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 1</strong></p><p>��M�re, la premi�re fleur�!...</p><p>La voix de Cantor monta dans le soir frais et clair. Ang�lique l'entendit par la fen�tre ouverte de sa chambre, o� elle balayait dans l'�tre les cendres du feu �teint. Elle bondit.</p><p>��Que dis-tu�?</p><p>Cantor levait vers elle un visage �panoui et souriant.</p><p>��La premi�re fleur�!... L�! sous les fen�tres�!...</p><p>Ang�lique se pr�cipita en appelant les enfants.</p><p>��Honorine�! Thomas�! Barth�l�my�! Venez vite�! Venez voir�: la premi�re fleur�!</p><p>C'�tait un safran printanier, pur et blanc, jailli tout droit de la terre boueuse. Ses p�tales translucides laissaient deviner la lueur d'or du pistil �troitement prot�g�.</p><p>��Oh�! mon Dieu�! Oh�! quelle merveille�! dit Ang�lique en tombant � genoux sur le sol humide.</p><p>Et ils demeur�rent l� dans le ravissement � contempler le miracle. La fleur avait pouss� � la lisi�re m�me de la neige.</p><p>� partir de ce jour on en d�couvrit beaucoup. Lorsqu'on pelletait les monceaux de neige aqueuse, on d�couvrait des tiges d'un jaune p�le, d�j� toutes assembl�es et pr�tes � fleurir, qui d�s le lendemain prenait au soleil une couleur verte et drue, tandis que le calice des fleurs virait doucement au mauve ou au blanc.</p><p>Il y avait aussi, jusqu'au bord du toit, des violettes surgies d'un doigt de mousse et qui se penchaient parmi le ruissellement ininterrompu de la neige fondante. On �tait � la fin d'avril.</p><p>Sous le soleil br�lant, le d�gel se pour suivait avec h�te. Avant que la neige e�t disparu du pied des arbres, on alla en for�t inciser des troncs d'�rable, afin de recueillir une eau sucr�e et d�lectable.</p><p>Eloi Macollet, apr�s, la fit cuire dans une chaudi�re, obtint une sorte de miel liquide, dont les enfants se pourl�chaient.</p><p>Dans la for�t la neige �tait sale. Toute recouverte de mousse noir�tre, de branchages cass�s, de c�nes de pin pourris, rejet�s par les �cureuils. Le d�gel y menait un bruit l�ger d'averse, des �cureuils sautaient d'une branche � l'autre.</p><p>Beaucoup d'arbres et d'arbrisseaux portaient des plaies livides faites par les dents rongeuses des b�tes affam�es, li�vres ou biches. Il y en avait d'�clat�s par le gel, de bris�s sous le poids des neiges, ou d'autres encore inclin�s, le fa�te enfoui sous des blocs de glace et qui, s'abritant au revers des collines dans des creux d'ombre froide, refusaient de fondre ou de dispara�tre. Mais d�j� le noisetier allongeait ses chatons verts en forme de chenille, form�s d�s l'automne. Il les balan�ait au gr� du vent, r�pandant en l'air son pollen, qui teintait de jaune la neige � ses pieds.</p><p>Le bouleau, la veille encore couleur d'os, squelette d'ivoire d�charn�, se couvrait de pendeloques, mauves et grises, comme d'un rideau de franges. Les ormes �pandus en �ventail solennel mettaient leur voilette d'�meraude. Les chasseurs �taient revenus rapportant les morceaux fum�s de deux cerfs, la moiti� d'un orignal et les entrailles farcies d'un ours, r�gal et pr�sent de la part de Mopountook qui promettait sa prochaine visite. On n'osait encore semer des graines de l�gumes car il n'y avait pas assez de terre visible, et les craintes de gel ou de tomb�e de neige n'�taient pas totalement �cart�es. Mais chaque jour le printemps gagnait.</p><p>Le lac rigide avait commenc� � ressembler � un grand miroir terni, puis s'�tait couvert d'eau et se divisait maintenant en �les translucides.</p><p>Ce qui �merveillait Ang�lique dans le printemps, c'�tait le bruit des eaux ressuscit�es. Cela avait commenc� par un chuchotement l�ger, naissant du grand silence de l'hiver. Puis l'on avait per�u les sanglots des cascades. Et maintenant la nature tout enti�re �tait sonore, emplissant les nuits d'un grondement immense et continu.</p><p>Ang�lique songeait. C'est le printemps�!</p><p>L'aube �tait plus prompte. Le soleil, le soir, s'attardait au seuil de la porte et l'on n'allumait plus les chandelles.</p><p>Ce bruit des eaux entourait le poste et ses lacs d'un cercle magique.</p><p>��Les Canadiens et leurs sauvages sont pass�s � l'Est...�� renseigna un jour l'esclave Panis, qui, pataugeant sur ses raquettes, se livrait parfois � d'interminables surveillances aux alentours. Il les avait aper�us se dirigeant vers le Kennebec. Tr�buchant dans les fondri�res, la pur�e glac�e, les fosses des branches cass�es et pourries, les Canadiens indomptables, intraitables, s'en allaient donc � nouveau vers le Sud pour y surprendre les villages d'Anglais. Qui �taient-ils, on ne sut�! Ils d�daign�rent le poste. Peut-�tre avaient-ils des ordres... Les h�tes du lac d'Argent s'affairaient dans la lumi�re p�le du soleil � r�parer leurs forces et � reb�tir leurs cl�tures. Beaucoup de choses �taient d�molies, bris�es, barri�res, toits, tout mena�ait ruine et, � mesure que la terre se d�couvrait, elle offrait un aspect de carnage. Les hommes levaient vers le soleil leurs visages amaigris et p�les, clignant des yeux malades et laissant la lumi�re ruisseler sur leur peau comme une eau de Jouvence. Les enfants se tenaient parfois immobiles dans la ti�deur de la lumi�re comme des poussins frileux. Au d�but, Ang�lique prit patience. Demain, elle soignerait ses mains ab�m�es et gerc�es, demain elle baignerait son visage dans l'eau des premi�res pluies, elle entreprendrait avec Mme Jonas d'immenses nettoyages. Mais, aujourd'hui, elle resterait assise avec Honorine sur ses genoux, comme au temps de la fatigue et de la faim. Elle attendrait que ses forces reviennent et remontent en elle ainsi que la s�ve au long des arbres. L'effort m�ritait un peu de convalescence. Elle avait toujours trop r�clam� � son �nergie. L'exp�rience lui avait appris qu'elle pouvait payer assez cher les lendemains de victoire. Une fois, � Paris, elle avait failli se suicider, alors qu'elle touchait au but... Si �a n'avait pas �t� Desgrez, elle ne serait plus du monde des vivants6.</p><p>Consciente de sa fragilit�, elle se laissait aller, travaillant � dessein sans h�te et remettant au lendemain les t�ches urgentes dont la liste se pressait dans sa t�te. Et d'abord courir vers la montagne et vers les rivi�res, et vers les rives des lacs pour y d�couvrir les fleurs, les plantes, les arbustes, les racines, dont elle remplissait les bo�tes et les pots de son apothicairerie�? Elle n'en laissait pas �chapper une seule�! Elle les traquait jusque dans les moindres fentes de rochers. Et m�me les inconnues, elle percerait leur secret. Elle se promettait de ne jamais plus traverser un aussi p�nible hiver, sans autre ressources, bien souvent, pour soigner les malades que de l'eau bouillie et de la graisse d'oie ou d'ours. Ses greniers embaumeraient. Les pots et les bo�tes �tiquet�s de couleurs vives s'aligneraient sur des �tag�res. C'est au fort Wapassou que de vingt lieues � la ronde on viendrait se faire gu�rir.</p><p>Un jour enfin, elle partit avec Honorine � la d�couverte du printemps, des fleurs et des rem�des.</p><p>Dans la paillasse jaun�tre des herbes couch�es, les violettes clignaient un �il p�le, �bloui. La primev�re dressait son plumet ros�, la renoncule blanche �carquillait ses corolles si l�g�res qu'un rien de vent les malmenait. L'an�mone-du-foie, celle qu'on appelle en Poitou ��la-fille-avant-la-m�re��, car elle ha�t avant ses feuilles du terreau couleur de suie, allumait des fleurs bleues dans les sous-bois clairs, couleur de tilleul.</p><p>Au versant des pentes rocheuses, le menu tussilage multipliait ses houppes d'or, accompagnant les crocus et les perce-neige. Toutes fleurs fragiles et nues, qui tremblaient au bord des neiges dans une bise encore �pre. Ang�lique allait d'un pas alerte de collines en vallons, heureuse de marcher sur le sol spongieux et ne s'embarrassant pas des boues et des marais. Les jours de r�coltes, elle emmenait aussi avec elle les autres enfants et demandait le secours d'Elvire ou d'un des jeunes gens du poste car il fallait faire vite. Les cueillettes des simples ne peuvent avoir lieu que par temps sec et ensoleill� dans le milieu du jour afin d'�viter la ros�e du soir et du cr�puscule, la moindre humidit� corrompant les fragiles p�tales et les privant de leurs qualit�s th�rapeutiques. Il y avait abondance de tussilage, solide et efficace m�decine des maux de gorge et de bouche. La violette �tait plus rare, grande dame de la pharmacop�e, r�serv�e �galement � la toux et aux rhumes. L'infusion de violette est rem�de de princesse. Le tussilage, d�coction de paysan.</p><p>Honorine aimait s'occuper des violettes et les installait � s�cher dans le grenier avec toutes sortes de soins. Sa m�re lui avait dit qu'elle en ferait un sirop parfum� pour les enfants qui toussent et qui n'aiment pas se laisser soigner. Le pissenlit �toilait partout de sa rosette aigu� l'herbe encore jaune. Les enfants, arm�s de petits couteaux, extrayaient, nettoyaient sa racine blanche et duveteuse et le soir on le mangeait en salade avec un peu de vinaigre de bouleau. Plus tard, lorsque sa racine devint rouge�tre, Ang�lique la conserva et la fit s�cher. Elle coupait en deux dans la longueur les rhizomes de la benoite jaune, curieuse petite fleur timide, qui tra�ne derri�re elle sous la terre une longue queue noire et ligneuse au suc amer, ami des estomacs douloureux, et le rhizome de l'acore, le roseau aromatique cueilli au bord des marais. Elle grattait les racines de la bardane, ou glouteron ou bouillon noir, l'herbe aux teigneux de sa province. Elle n'�tait pas tr�s s�re de l'avoir reconnue. D'imperceptibles diff�rences camouflaient parfois les fleurs du Nouveau Monde en �trang�res. Elle les retournait et les retournait pensivement. Un jour, Honorine lui apporta un petit bouquet d'une fleur en clochettes qui ressemblait � de la bruy�re, sauf qu'elles �taient molles et fra�ches. Les feuilles l�g�res arachn�ennes �taient vert-gris et les clochettes ros�s. Ang�lique reconnut enfin la fume-terre, dit fiel-de-terre ou herbe-�-la-veuve on ne sait pourquoi. Elle savait qu'on en tirait une eau cosm�tique qui purifiait la peau, et les fleurs bouillies dans l'eau, le lait et le petit lait d�barrassaient du haie. La lotion oculaire faisait l'�il clair et brillant. L'infusion ouvrait l'app�tit. Enfin, elle avait aussi la r�putation de gu�rir du scorbut. Honorine fut f�licit�e pour cette belle trouvaille et l'Anglais Sam Holton qui avait des lettres, cita Shakespeare, lorsqu'il parle du roi ��Lear�� couronn� de fumeterre luxuriante, et d'herbes folles...</p><p>Lorsqu'elle partait � la recherche des plantes et non � fa cueillette, Ang�lique n'emmenait qu'Honorine.</p><p>L'hiver achev�, Honorine cessait d'�tre une enfant comme les autres, pr�occup�e de feux et de nourritures, et de farces, et redevenait la compagne de sa m�re. Il y avait entre elles, pour les armes et les fleurs, une entente. Honorine �tait endurante, marchait cr�nement sur les pas d'Ang�lique, m�me souvent faisait le double de trajet � force de courir et fureter en tous sens. Pour �tre certaine de ne pas la perdre dans ces bois immenses, Ang�lique lui accrocha au poignet une petite clochette. Ainsi partout ce bruit joyeux r�v�lait sa pr�sence.</p><p>��Ne vous encombrez pas de la petite, madame, laissez-la-nous... disait parfois Elvire obligeante.</p><p>Mais Ang�lique secouait la t�te. Honorine ne l'encombrait pas. Elle n'e�t pas aim� aller seule � la d�couverte de la nature en fleurs. Les richesses au printemps �taient faites pour �tre partag�es.</p><p>Alors, devant une fleur d�couverte, elles restaient agenouill�es l'une pr�s de l'autre. Le pays �tait � la mesure d'Ang�lique. Elle se sentait parfois si heureuse qu'elle prenait Honorine dans ses bras et l'embrassait �perdument�; elle dansait avec elle et les �chos sauvages r�p�taient longtemps le rire de l'enfant.</p><p>Les ours s'�veillaient. Certain jour, Honorine trouva dans le creux d'un vallon une petite boule noire et fac�tieuse qui lui fit aussit�t mille amiti�s. Ang�lique n'eut que le temps de se pr�cipiter en entendant le grognement de la m�re ourse et le craquement des branches qu'elle brisait sur son passage. Elle abattit la b�te f�roce qui se dressait sur ses pattes de derri�re pour se rendre plus redoutable. Une balle bien tir�e dans la gueule rouge ouverte arr�ta l'�lan du fauve.</p><p>Honorine �tait attrist�e de cette ex�cution qui laissait le charmant ourson orphelin.</p><p>��Elle a d�fendu son petit comme moi j'ai d� te d�fendre, lui dit Ang�lique. Elle avait ses griffes et sa force, et moi mon pistolet.</p><p>L'ourson, ramen� au fort, fut nourri de sirop d'�rable et de bouillie de ma�s. Il �tait assez grand pour se passer du lait maternel.</p><p>Pour Honorine, c'�tait le plus beau jouet de la cr�ation. Elle se prit � l'aimer d'une passion qui effa�ait toutes les autres. Il fallut la raisonner pour qu'elle perm�t � ses compagnons de jeu habituels, Barth�l�my et Thomas, de l'approcher.</p><p>L'ourson, qu'on nomma Lancelot, car c'�tait un h�ros des histoires que l'on racontait aux enfants, fut la cause d'un conflit grave entre Cantor et Honorine. D�s les premiers beaux jours, Cantor �tait lui aussi parti vers les collines, dans un but tr�s pr�cis. Il �tait � la recherche d'un animal qu'il ha�ssait, celui qui m�chamment, sournoisement, avait d�vor� presque tous les quelques li�vres ou lapins pris dans ses pi�ges l'hiver, alors qu'il se tra�nait, �puis�, dans l'espoir de procurer enfin un peu de nourriture aux siens. L'auteur de pareils m�faits, ce pirate honni de la for�t, on le conna�t bien... c'est le glouton. Il est tout � fait � part dans la faune des bois. Cruel comme l'hermine ou la belette � l'esp�ce desquelles il appartient, il n'en est pas moins plus volumineux qu'un castor. Cantor trouva son ennemi jur�, une femelle, le tua, mais ramena le rejeton, une petite pelote � poil h�riss� grosse comme un chat, qui d�j� retroussait les l�vres d'un air agressif sur des dents aigu�s.</p><p>��T'as tort de t'encombrer de cette bestiole, mon fils, dit Eloi Macollet qui fron�a les sourcils devant la trouvaille, �a, c'est rien que du mal et de la menterie. C'est la pire de toutes les b�tes de la for�t. M�me les Indiens disent que les diables s'y cachent et ils ne passent plus par un vallon o� ils savent qu'un glouton a fait son terrier. Ils ne viendront plus ici.</p><p>��Eh bien�! nous n'en serons que plus tranquilles, dit Cantor qui garda l'animal.</p><p>Il lui donna son nom anglais, Wolverines. Wolverines allait menacer de ses crocs le pauvre Lancelot terrifi�. Le jour o� il r�ussit � le mordre, Honorine fit une col�re qui ameuta tout le poste. Elle cherchait un b�ton, un couteau, une hache, n'importe quoi pour tuer le glouton. Le jeune gar�on, ayant mis son pr�f�r� � l'abri, se moqua de la rage de la petite personne.</p><p>��Je sais maintenant qui je veux scalper, dit Honorine. C'est Cantor�!...</p><p>Cantor rit de plus belle et s'en alla en l'appelant�: miss Beaver. C'�tait le sobriquet qu'il lui avait donn� car il pr�tendait qu'elle avait des petits yeux de castor.</p><p>��Il m'appelle miss Beaver, sanglota Honorine s'effondrant sous la supr�me insulte.</p><p>Ang�lique r�ussit � la consoler en lui faisant valoir que les castors �taient des animaux fort sympathiques, qu'il n'y avait pas de quoi se f�cher. Elle l'emmena avec Lancelot les voir, nouveaux pensionnaires de l'�tang derri�re la montagne, qui menaient aussi grand tapage, qui construisaient avec une merveilleuse activit� leurs petites maisons rondes.</p><p>��Les castors sont bien jolis et toi tu es aussi jolie qu'eux. Honorine s'amusa tant � voir les castors plonger, souples et actifs, s'�battant � travers l'eau transparente, qu'elle fut rass�r�n�e.</p><p>Mais le diff�rend entre elle et son demi-fr�re n'�tait pas r�gl� et se ranima � propos du Vieil Homme sur la montagne. Il fallait peu de chose pour allumer la guerre entre l'adolescent taciturne et la petite fille susceptible. � l'Ouest, les falaises qui bordaient le cirque de Wapassou s'avan�aient en un long �peron rocheux, assez d�coup�, dessinant le profil d'un vieil Indien, ou plut�t d'un vieil homme un peu pirate. Surtout lorsque le soleil couchant ciselait dans la roche des reflets de cuivre son expression devenait saisissante. Tout le monde l'admirait. Au matin le Vieil Homme paraissait ronchon, au soir il ricanait. Seule la petite Honorine ne parvenait pas � le distinguer. Elle �carquillait les yeux, cherchait � fixer les points qu'on lui indiquait, mais si elle disait�: ��Je le vois��, c'�tait sans conviction et pour �viter les quolibets. En r�alit�, elle ne le voyait pas. Cantor ne se privait pas de la taquiner, disant que ce n'�tait m�me pas un castor qu'elle �tait mais plut�t une taupe, et Honorine fixait la montagne d'un �il sombre cherchant parmi les arbres et les roches le r�bus dont la r�v�lation lui �tait ferm�e. Une fois de plus, ce matin-l�, Cantor la prit pour cible�; une fois de plus, elle se rua sur lui les poings lev�s et ses cris furent tels que Joffrey de Peyrac vint lui-m�me sur place.</p><p>��Que se passe-t-il�?</p><p>��Tout le monde veut ma mort, dit Honorine en larmes, et je n'ai m�me pas une arme pour me d�fendre.</p><p>Le comte s'�gaya et s'agenouilla devant l'enfant. Il passa sa main sur la joue humide et lui promit que si elle se calmait il lui fa�onnerait un pistolet pour elle seule qui pourrait tirer de petits plombs et dont la crosse d'argent pourrait servir de casse-t�te. Il lui prit la main et ils s'�loign�rent ensemble vers l'atelier.</p><p>Ang�lique se tourna vers Cantor qui avait suivi la sc�ne d'un air farouche.</p><p>��Laisse-la donc tranquille avec cette histoire du Vieil Homme sur la montagne. Si elle ne le voit pas, c'est sans importance. Tu l'humilies � plaisir.</p><p>��Elle est sotte et paresseuse.</p><p>��Non. Elle a quatre ans. Quand deviendras-tu raisonnable, Cantor�? Tu es stupide de chercher querelle � une enfant de cet �ge.</p><p>��Tout le monde la g�te et l'encense, dit Cantor but�.</p><p>Il s'�loigna en marmonnant � la cantonnade.</p><p>��Libre aux autres d'�tre l'esclave de cette b�tarde. Moi, non�!...</p><p>Ang�lique re�ut le choc au c�ur. Elle fut la seule � entendre ces paroles. C'�tait bien � elle qu'elles �taient destin�es. Elle demeura sur place, fig�e, paralys�e sous une douleur soudaine, puis elle se rendit dans sa chambre et s'y enferma. Sa premi�re r�action aurait �t� de gifler Cantor, de le secouer comme un prunier et de... oui, elle aurait bien �t� capable de l'assommer � coups de crosse. Elle �tait vibrante de rage contre la morgue et la grossi�ret� de ce gamin, qu'on aimait, qu'on entourait, qui avait un p�re qui l'instruisait avec patience, des amis, presque des serviteurs d�f�rents, car il �tait le fils du ma�tre et savait tenir sa place, et qui se permettait encore de jouer en face d'elle � l'enfant outrag�. Il avait �t� son secret tourment pendant leurs mois d'hiver, car, malgr� les bons moments o� elle parlait avec ses fils, riait ou chantait avec eux���Cantor grattant sa guitare et alors il devenait gai et bon compagnon���elle n'avait cess� de sentir en lui une r�ticence, et peu � peu une animosit� secr�te. Le temps, loin d'arranger les choses, semblait les envenimer. Les sentiments de Cantor demeuraient enfouis, inavou�s, et elle ne savait s'il lui en voulait toujours d'avoir �t� si longtemps s�par�e d'eux, ce qui �tait pu�ril, ou si, la jugeant avec une intransigeance enfantine, il n'acceptait pas qu'elle e�t men� une vie libre loin de son p�re. Il y avait de tout cela sans doute et Ang�lique avait recul� devant la difficult� d'expliquer � son fils qu'un ��veuvage�� de quinze ann�es avait donn� quelques excuses aux libert�s qu'elle avait prises et qui �taient le plus souvent impos�es par les circonstances. Ang�lique pensait�: la jeunesse est intransigeante et doit m�rir pour comprendre certaines choses. Dans l'existence elle s'�tait donn� ces pr�textes pour garder le silence. Mais elle ne pouvait plus se dissimuler qu'elle avait choisi l� une solution de paresse. Ang�lique savait parfaitement que la jeunesse peut tout comprendre si on l'�claire. C'�tait elle qui ne s'�tait pas sentie m�re pour ce r�le.</p><p>Elle n'avait pas eu le courage de toucher au pass� terrible, et surtout en face d'eux. Elle avait eu peur aussi de leurs r�actions, peur des siennes surtout. Car elle savait bien que, dans la jeunesse, il y a le meilleur de tout�: jugement s�r, c�ur ardent, esprit de justice infini. Elle avait consid�r� ses fils comme des enfants et non comme les jeunes gens de quinze et dix-sept ans qu'ils �taient. Elle ne leur avait pas fait confiance et maintenant Cantor r�pondait � cette m�fiance par l'hostilit� d'un c�ur bless� qui n'a pas re�u r�paration. Avec Florimond, la situation �tait plus simple. D'embl�e il acceptait. Il avait le caract�re plus l�ger, plus d�tach� que son fr�re. Depuis l'antichambre du roi jusqu'aux cales des navires, il en avait tant vu�! Tr�s peu lui importait � lui s'il arrivait toujours � son but et s'en tirait sans dommage.</p><p>Elle aurait jur� qu'il avait d�j� une certaine exp�rience des choses de l'amour. Son fr�re, en revanche, plus jeune, moins souple, de temp�rament moins heureux, prenait tout au s�rieux. Et Ang�lique se demandait si elle avait eu raison de le tenir � l'�cart ou si au contraire il ne se serait pas h�riss� plus encore devant des confidences. Elle se le demandait, ne pouvant d�cider. Elle tournait en rond dans sa chambre, le traitant en elle-m�me de petit imb�cile, d'ingrat, de sans-c�ur, prise de l'envie de lui crier qu'il s'en all�t... qu'elle ne le revoie plus puisque c'�tait ainsi. Ce n'�tait pas la peine que Dieu leur ait permis de se retrouver tous�!... Puis elle se calmait, car le sentiment la p�n�trait qu'il �tait encore un enfant, son enfant, et que c'�tait donc � elle d'aller � lui et d'essayer de d�nouer ce n�ud de ranc�urs qui le rendait si difficile � vivre... Mais ne valait-il pas mieux qu'il part�t en effet�? Il d�testait Honorine. Il avait retrouv� sa m�re trop tard. Il y a des choses qui ne se rattrapent pas... Il aurait pu partir avec Florimond et d'ailleurs il l'avait sollicit�. Mais son p�re lui avait r�pondu�: ��Tu n'es pas pr�t...��</p><p>Ang�lique se reprochait de n'avoir pas demand� � son mari des explications au sujet de ce verdict abrupt car alors elle aurait pu en discuter avec Cantor et dissiper la bouderie morose dans laquelle il s'enfermait.</p><p>Il y a des choses qui ne se rattrapent pas, certes, mais l'on peut se rejoindre... on peut essayer... Maintenant, Cantor �tait l�, ferm頖�comme une palourde���et elle ne voyait pas par quel bout elle pourrait le prendre tant elle sentait qu'il l'accueillerait en ennemie. Il fallait pourtant agir. Cantor finirait par rendre Honorine m�chante. Une enfant de quatre ans�! Qui savait que ce printemps d'Am�rique rappelait pour la quatri�me fois sa naissance honteuse dans l'antre de la sorci�re de la for�t druidique�? Ang�lique, seule, le savait, et elle n'avait os� le dire � personne.</p><p>Elle s'assit sur son lit. Le d�part de Cantor lui semblait in�vitable, n�cessaire. L'envoyer � Gouldsboro en mission�? Peut-�tre. Voyager lui plaisait. Tout � coup, elle craignit que Cantor ne lui pardonn�t jamais cette sorte d'exil impos� par elle et qu'elle perde � jamais la possibilit� de retrouver son fils.</p><p>Elle ne savait vraiment quoi d�cider et jugeant sa science, en ce cas, d�pass�e, elle s'en remit au sort.</p><p>Elle prit dans la poche de sa ceinture la pi�ce d'or anglaise qu'elle gardait � titre de talisman. Face, c�t� de l'effigie royale�: elle d�cidait de parler de l'insolence de Cantor � son mari et discuterait avec lui de la n�cessit� de l'�loigner. Pile�: c�t� des armes de la Grande-Bretagne et de l'inscription outrageante�: roi de France�! elle irait aussit�t trouver le jeune r�volt� et lui avouerait tout.</p><p>Elle lan�a la pi�ce en l'air�: Ce fut pile.</p><p>Cantor, qui travaillait � une pi�ce de forge, vit arriver sa m�re et se leva aussit�t car il n'avait pas la conscience tranquille.</p><p>��Viens avec moi dans les bois, lui dit-elle.</p><p>Le ton �tait sans r�plique. Il la suivit non sans inqui�tude. Elle paraissait r�solue � tout. C'�tait un jour de printemps clair, mais tr�s frais, presque froid car il avait beaucoup plu la veille. La terre, gorg�e d'eau, avait une teinte violac�e � travers le timide envahissement des herbes. Le vent lui-m�me �tait frais et l�ger. Le sous-bois bleu et or. Ang�lique marchait vite. Elle connaissait chaque piste, et bien qu'elle all�t sans but et l'esprit pr�occup�, elle ne s'�garait pas. Cantor avait peine � la suivre et se sentait lourdaud pour se glisser subrepticement parmi l'entrelacement des rameaux emperl�s de vert par les premi�res feuilles. Ang�lique disait parfois�:</p><p>��Tiens�! Il y a du bois gentil dans ce ravin. Il faudra y revenir, � l'automne les champignons poussent � leurs pieds.</p><p>Ou bien�:</p><p>��Le laurier blanc va fleurir... Quelle est cette odeur�?... Ah�! De la val�riane.</p><p>Elle ne s'arr�tait pas, l'�il alerte, le visage un peu lev�, captant le plus subtil parfum, et la voyant s'avancer ainsi devant lui d'un pas si l�ger, comme si les branches s'�cartaient devant elle, il songeait ��une f�e...��.</p><p>Ils furent au haut de la montagne et l� le sol r�che s'ouvrait sous leurs pas tandis qu'entre les troncs de la pin�de le vent passait murmurant. Aux pins, il y avait des bourgeons d'or jaune et d'or vert. Rouge cerise, aux sapins. Ros� sur l'�pinette, lilas pour le m�l�ze. Une odeur d�licieuse et balsamique s'�vaporait comme un encens.</p><p>Ang�lique s'arr�ta � l'extr�mit� du plateau et regarda vers l'horizon. Au-dessous d'eux, on voyait serpenter la rivi�re sacr�e qui suivait son cours et s'en allait vers l'est. Elle se retourna vers Cantor.</p><p>��Tu ne l'aimes pas, dit-elle. Mais un enfant, quel qu'il soit, d'o� qu'il vienne, quel que soit son p�re, quelle que soit sa m�re, est toujours un enfant, et accabler la faiblesse est toujours une l�chet�.</p><p>Cantor �tait un peu essouffl�. Les mots l'atteignirent et il resta muet... ��un enfant, une l�chet頻.</p><p>��...Si le sang de tes anc�tres chevaliers ne te l'a pas appris, je te le rappelle aujourd'hui.</p><p>Ang�lique reprit sa marche. Elle descendit un peu et s'engagea dans un sentier qui, � mi-c�te, suivait le trac� de la rivi�re et s'abaissait peu � peu pour rejoindre la vall�e.</p><p>��Quand tu es n�, reprit-elle, c'�tait le jour o� ton p�re fut br�l� en effigie sur la place de Gr�ve. Mais moi, je le croyais mort... Quand je t'ai ramen� au Temple, si petit dans mes bras, c'�tait le jour de la Chandeleur et je me rappelle que Paris embaumait de l'odeur des beignets au citron que les enfants orphelins vendent ce jour-l� dans les rues. J'avais vingt ans. Tu vois, je n'�tais pas beaucoup plus �g�e que toi aujourd'hui. Quand je suis arriv�e dans la cour du Temple j'entendis un b�b� qui pleurait et je vis Florimond que des gamins poursuivaient en lui jetant des pierres et de la neige et en criant�:</p><p>��Petit sorcier�! Petit sorcier�! Montre-nous tes cornes...��</p><p>Cantor s'arr�ta net et devint rouge tandis que ses poings se serraient de fureur.</p><p>��Oh�! s'exclama-t-il, que n'�tais-je l�! Que n'�tais-je l�!</p><p>��Mais tu �tais l�, dit Ang�lique en riant�; seulement tu n'�tais qu'un enfant de quelques jours � peine.</p><p>Elle le regarda en riant toujours, comme si elle se moquait de lui.</p><p>��Tu serres les poings aujourd'hui, Cantor, mais ton poing en ce temps-l�, il n'�tait pas plus gros qu'une noix�!...</p><p>Et elle rit encore, car elle revoyait ce petit poing ros� de b�b� dress� vers le ciel. Mais son rire r�sonnait d'une fa�on �trange, am�re, dans les bois, et il la regardait perplexe, tandis qu'une souffrance ind�finissable commen�ait � sourdre en lui. Le rire d'Ang�lique s'arr�ta et elle parut retrouver son s�rieux.</p><p>��Tu es content d'�tre en vie, Cantor, n'est-ce pas�?</p><p>��Oui, balbutia-t-il.</p><p>��Cela n'a pas �t� facile de te la conserver ta vie. Je te raconterai cela un jour, si tu le veux. Au fait, tu n'y as jamais pens�, n'est-ce pas�! Tu ne t'es jamais demand�: comment se fait-il que je sois en vie, moi, fils de sorcier, condamn� � mort avant de vivre�? Tu n'en as pas gard� le souvenir�! Alors, que t'importe�! Tu es l�, vivant. Tu n'as pas � te demander tout ce que ta m�re de vingt ans a pu faire, a d� faire, pour te conserver ce tr�sor que tu as l� aujourd'hui dans ta poitrine solide, ta vie�!</p><p>Et elle le frappa de son poing fragile et fort, le touchant � la place du c�ur. Et il recula effar�, la regardant de ses yeux d'eau claire, si semblables aux siens, comme s'il la voyait pour la premi�re fois.</p><p>Alors Ang�lique se remit � marcher descendant le chemin. Maintenant, le bruit de l'eau de la rivi�re leur parvenait avec le murmure des arbres agit�s. Aunes, peupliers, saules sur les rives avaient tous leurs chevelures de longues feuilles remu�es mollement dans la brise, et l'on voyait qu'en cet endroit le printemps avait �t� plus pr�coce car l'herbe des bas-fonds �tait d�j� haute et drue.</p><p>Ang�lique s'aper�ut qu'elle n'en voulait plus � son fils. Le regard d�sempar� du jeune gar�on lui avouait qu'il n'avait jamais r�fl�chi � tout ce qu'elle venait de lui dire. Bien s�r�! C'�tait un enfant.</p><p>Elle avait eu tort de ne pas parler plus t�t, au moins des souvenirs qui le concernaient. Cela l'aurait rendu plus indulgent, moins intol�rant. Les enfants aiment qu'on leur parle de ce temps dont ils n'ont pas souvenir. Ces r�cits vont combler l'inconnu angoissant de leur m�moire.</p><p>Ils aiment qu'on les dirige dans ce monde de sensations primitives et souvent incoh�rentes que sont leurs propres souvenirs. Cantor avait �t� oblig�, faute d'�tre guid�, de juger selon les apparences.</p><p>Devenu plus grand, il avait souffert de jalousie devant une m�re infid�le, descendue de ce pi�destal o� il l'avait plac�e dans sa petite enfance na�ve. Le plus dur restait � faire... � dire. Et Ang�lique en revenait toujours � Honorine qu'il fallait prot�ger d'injustes rancunes.</p><p>Ils arrivaient pr�s des prairies du bord de l'eau. Elle se retourna brusquement vers son fils.</p><p>��Je t'ai d�j� dit qu'on ne devait jamais accabler l'innocence. Je te le r�p�te. Moi, tu peux me ha�r si tu veux. Pas elle. Elle n'a pas demand� � vivre. Mais l� encore tu aurais tort de me juger�!,.. Quand on ignore ce qui s'est pass�, il est mauvais de laisser le fiel couler de son c�ur et, de plus, c'est stupide.</p><p>Elle regardait Cantor avec fixit� et celui-ci voyait peu � peu les yeux de sa m�re devenir glauques dans la temp�te et y na�tre une lueur de haine qu'il croyait dirig�e contre lui et qui l'effrayait.</p><p>��Tu es un enfant, reprit-elle... Mais bient�t tu seras un homme. Un homme, r�p�ta-t-elle d'un ton r�veur. Tu feras la guerre, mon fils, tu combattras, f�rocement, jusqu'au bout... et c'est bien. Un homme ne doit pas avoir peur de tuer. Et tu p�n�treras dans les villes avec les droits du vainqueur et tu c�l�breras ta victoire et tu t'enivreras et tu prendras des femmes... Et tes victimes, est-ce que tu te pr�occuperas d'elles ensuite�? Non�! c'est la guerre, n'est-ce pas�? Est-ce que tu te pr�occuperas de savoir si elles sont mortes de honte, si elles se sont jet�es dans un puits�? Non�! car c'est la guerre�! Et apr�s tout il n'y a pas de quoi faire tant d'histoires, c est moi qui te le dis...</p><p>��Quand l'enseigne chevauche, la femme perd l'honneur...�� C'�tait la vieille R�becca qui r�p�tait souvent cette phrase. R�ponds-moi. � ton avis, que doit faire une femme qui porte en son sein un enfant de la guerre�? Que crois-tu qu'elle puisse faire. Le tuer ou se tuer�? Il arrive qu'if y ait des femmes qui mettent cet enfant au monde, qui l'�l�vent et qui l'aiment et qui veulent lui assurer une vie heureuse, parce que c'est un enfant. Comprends-tu�? Comprends-tu�? Elle r�p�ta encore une fois�: ��Comprends-tu�?�� en le fixant au visage. Puis son regard revint vers la vall�e, douce et murmurante, devant eux.</p><p>��Tant pis, songeait-elle, s'il ne comprend pas, s'il est dur comme la pierre�! Tant pis pour lui�! Qu'il s'en aille, qu'il devienne un homme sans c�ur, une brute, un re�tre... qu'il s'en aille. J'aurai fait ce que je pouvais.�� Elle attendit et osa le regarder de nouveau. Elle vit que les l�vres de son fils tremblaient.</p><p>��Si c'est cela, dit-il d'une voix enrou�e, si c'est vraiment cela, oh�! Alors, m�re, pardonne-moi, par donne-moi�! Je ne savais pas...</p><p>Il tomba � genoux devant elle le visage cach� dans ses mains et il �clata en sanglots bruyants. Elle ne s'attendait pas � ce geste et elle le serra �perdument dans ses bras. Et elle lui caressait les cheveux en r�p�tant machinalement�:</p><p>��Calme-toi�! Ce n'est rien�!... Calme-toi, mon petit.</p><p>Comme lorsqu'il �tait enfant. Et elle se rappelait combien ses cheveux �taient l�gers et doux alors que maintenant ils �taient si drus, si touffus et si rudes.</p><p>��Calme-toi, r�p�ta-t-elle. Je t'en prie, le pass� ne doit plus avoir le droit de nous faire souffrir. Nous sommes saufs, Cantor. Nous sommes ensemble, nous tous qui �tions n�s les uns pour les autres et que le sort avait s�par�s. Pour moi, c'est la seule chose qui compte�!... Ne pleure plus.</p><p>Peu � peu, il s'apaisa. Par sa voix tranquille, sa main douce et ferme, elle �cartait de lui le drame, les remords, elle lui r�p�tait que le don de vie �tait le seul qui importait, que, pour elle, �tre parmi les siens �tait le paradis, et que la seule joie d'avoir retrouv� son Cantor, qu'elle avait cru mort et qu'elle avait tant pleur�, compensait largement pour elle les quelques �pines a supporter de son ombrageux caract�re. Il sourit alors timidement, sans oser encore relever la t�te. Et elle le serrait sur son c�ur, p�n�tr�e de ce sentiment qu'il �tait son fils, n� de sa chair, et qu'elle pouvait pour lui beaucoup et longtemps encore, par le myst�re de la parent� qui les liait et que rien d'autre ne pouvait remplacer. Il s'�carta d'elle, mais, avant de se relever, il la regarda, soudain grave, d'une gravit� qui le changeait, lui donnait plusieurs ann�es de plus.</p><p>��Pardonne-moi, r�p�ta-t-il.</p><p>Et elle eut l'intuition que c'�tait l'homme en lui qui lui demandait pardon au nom de tous les autres hommes. Elle prit ce jeune visage entre ses mains.</p><p>��Oui, je te pardonne, dit-elle tout bas, je te par donne.</p><p>Puis, comme il se relevait, elle se mit � rire.</p><p>��N'est-ce pas ridicule�? Tu me d�passes d'une demi-t�te.</p><p>Comme ils restaient l�, encore boulevers�s et cherchant � retrouver leur calme, Ang�lique crut entendre la for�t prolonger ind�finiment l'�cho des sanglots de Cantor. C'�tait un ph�nom�ne incompr�hensible. Elle se crut d'abord la victime de son �motion. Mais peu � peu elle dut reconna�tre une r�alit� certaine bien que surprenante. Car les sanglots se rapprochaient au lieu de s'�loigner et de s'�teindre. Et bient�t il s'y m�la des voix geignardes qui se lamentaient.</p><p>��Entends-tu, toi aussi�? demanda-t-elle en regardant son fils qui avait dress� la t�te.</p><p>Il eut un signe affirmatif, et, avec une prudence instinctive, il l'entra�na aussit�t � l'abri d'un bouquet d'arbres. Des voix, des pleurs en ces lieux d�serts�!...</p><p>��Chut, fit Cantor.</p><p>Les voix se rapprochaient et l'on per�ut nettement les pas de plusieurs personnes qui marchaient dans les herbes.</p><p>Un Indien apparut au tournant de la rivi�re, suivant la rive. Il �tait grand, le teint couleur d'argile, d�figur� par les peintures de guerre rouges et blanches, son chignon huileux, tourment� de fourrures, de plumes et de poils de porc-�pic. Il portait entre les bras un mousquet. Sa couverture sur ses �paules paraissait alourdie par l'humidit�. Il avait plu le matin. Cet Indien venait de loin. Il avait d� marcher sans s'arr�ter, m�me pendant l'averse. Il allait d'un pas lent, quoique r�gulier, la t�te pench�e et l'air fatigu�. Il suivait la rivi�re. D�j� il parvenait � la hauteur du bouquet d'arbres derri�re lequel se dissimulaient Ang�lique et son fils, et ceux-ci, connaissant le flair subtil des Indiens, craignaient qu'il ne tomb�t en arr�t. Mais d'autres personnages surgissaient � leur tour � l'or�e de la clairi�re. Un Indien encore, puis une femme blanche, les v�tements en lambeaux, les cheveux d�nou�s, le visage macul� de boue et qui s'appuyait sur l'Indien.</p><p>Une autre femme suivait. Elle tenait dans ses bras un enfant d'environ deux ans. C'�tait lui dont on entendait les pleurs. Sa m�re, � bout de forces, s'avan�ait comme une somnambule. Vinrent ensuite deux Indiens qui portaient l'un un gar�onnet de cinq � six ans, l'autre une fillette un peu plus �g�e, endormie, � moins qu'elle ne f�t � demi morte. Puis un Blanc qui en tra�nait un autre, tous deux en loques, la chemise d�chir�e, le visage et les bras z�br�s d'�gratignures, puis un enfant de douze ans � l'air ahuri, charg� comme un �ne d'un assemblage h�t�roclite de ballots et d'objets divers et jusqu'� une cruche d'�tain couronnant le tout.</p><p>Enfin, en queue de groupe et paraissant pousser devant lui ce troupeau, un Indien solennel, balan�ant d'une main sa hache, de l'autre son tomahawk.</p><p>Le curieux cort�ge d�fila devant Ang�lique et Cantor sans prendre garde � leur pr�sence. Les Indiens eux-m�mes paraissaient las.</p><p>Tout � coup, la jeune femme qui portait l'enfant tomba � genoux. L'Indien au mousquet revint sur ses pas et lui assena un bon coup de crosse entre les omoplates. L'enfant se mit � hurler d'une fa�on suraigu�. L'Indien, soudain furieux, attrapa le petit par la jambe et, apr�s l'avoir balanc� � bout de bras, le jeta dans la rivi�re. Ang�lique eut un cri.</p><p>��Cantor, vite�!</p><p>Le jeune homme bondit, traversa la prairie en deux enjamb�es et plongea sous les yeux abasourdis de la bande. Ang�lique s'avan�ait � d�couvert. Elle avait la main sur son pistolet. Elle n'ignorait pas qu'avec les Indiens Ab�nakis ou Iroquois Te moindre incident peut tourner facilement au carnage. Mais tout aussi peut s'arranger le mieux du monde. Question de hasard et de diplomatie.</p><p>��Je te salue, dit-elle en s'adressant au chef. N'es-tu pas le grand sachem Scacho, des Etchemins�?</p><p>� la disposition de son collier de dents d'ours et des aiguilles de porc-�pic vermillon plant�es dans sa chevelure, elle avait identifi� � quelle tribu il appartenait. Il r�pondit�:</p><p>��Non�! Mais je suis son parent, Quandequiba.</p><p>��Dieu soit lou頻, pensa Ang�lique. Cependant, Cantor sortait de l'eau, ruisselant, tenant d'enfant qui suffoquait, crachait, mais n'avait pas eu le temps de perdre connaissance. La terreur remplissait les yeux bleus du petit et le rendait muet. Sa m�re le saisit sauvagement et l'�treignit. Tous deux claquaient des dents, tremblaient avec tant de violence qu'ils n'aurait pu se tenir debout, mais restaient silencieux, sous l'effet d'une peur animale.</p><p>��Ce sont des Anglais, dit Cantor. Ce parti d'Ab�nakis a d� les capturer dans le Sud.</p><p>Les Etchemins, devant l'intervention inattendue, s'�taient group�s pr�cipitamment autour de leurs captifs. Soup�onneux, ils attendaient un mot de leur chef pour d�terminer si cette rencontre devait �tre mal interpr�t�e. Le fait que la femme blanche qui venait de surgir des bois employait leur langue les disposait favorablement.</p><p>��Tu sais donc parler notre langue, toi, femme�? interrogea le chef, comme doutant de ses oreilles.</p><p>��Je m'y essaye�! Une femme ne peut-elle parler le langage des Vrais Hommes�?...</p><p>C'�tait le titre que la race Ab�nakis se donnait volontiers. Les Enfants de l'Aurore, mais aussi les Vrais Hommes. Les seuls par excellence. Les autres, tous les autres, y compris Algonquins et Iroquois, n'�tant que chiens b�tards. Le chef parut appr�cier qu'elle distingu�t cette nuance et qu'elle f�t �galement consciente de l'honneur d'employer un tel langage. Sa col�re semblait �cart�e.</p><p>Dans le silence peupl� de froissements de feuilles et de chants d'oiseaux les deux groupes se regard�rent et se jaug�rent.</p><p>� ce moment, un des Anglais, celui qui �tait bless� et que son camarade avait d�pos� � terre, toucha le bord de la jupe d'Ang�lique.</p><p>��Vous�? Fran�ais�?</p><p>��Yes, r�pondit Cantor. We are French.</p><p>Aussit�t, tous les malheureux se rapproch�rent et se jet�rent aux pieds d'Ang�lique et de Cantor, les entourant et les suppliant�:</p><p>��Pray, purchase us�! Pray, do purchase us�!7... Ils s'accrochaient � eux de leurs mains glac�es.</p><p>Ils �taient bl�mes, le visage stri� d'ecchymoses par la flagellation des branches dans la for�t. Les hommes portaient des barbes de plusieurs jours.</p><p>Les Indiens les regardaient avec m�pris.</p><p>Dominant les lamentations et les supplications, Ang�lique essaya de persuader le chef de se rendre avec eux jusqu'au fort, o� de vaillants guerriers comme eux trouveraient repos, tabac et sagamite. Mais les Indiens secou�rent la t�te n�gativement. Ils avaient h�te, disaient-ils, de parvenir � la rivi�re Saint-Fran�ois et de gagner par l� le village qu'ils avaient sur les bords du Saint-Laurent. Plus tard, ils emm�neraient leurs prisonniers � Montr�al pour les vendre un bon prix. Et tout d'abord les Blancs de ce fort Wapassou n'�taient-ils pas amis des Anglais�? La Robe Noire l'avait dit�!</p><p>Ils devinrent mena�ants. Ang�lique prit la pr�caution de s'appuyer au tronc d'un arbre et elle vit que Cantor en faisait autant. Un coup de tomahawk par-derri�re est vite arriv�! Tout en se reculant avec toujours la grappe des malheureux captifs accroch�s � elle, Ang�lique continuait de discourir assist�e de Cantor, moiti� en fran�ais, moiti� en ab�nakis. Elle leur parla de Piksarett, de Mopountook et du vieux Massawa avec lequel l'Homme du Tonnerre avait fait alliance.</p><p>De nouveau ils parurent tent�s, curieux.</p><p>��Est-ce vrai que l'Homme du Tonnerre fait sauter la montagne�? demand�rent-ils. Est-ce vrai que les Iroquois se sont enfuis devant lui�?</p><p>Ang�lique disait�:</p><p>��Oui, l'Homme du Tonnerre faisait sauter la montagne. Non, les Iroquois ne s'�taient pas enfuis. Simplement, les Iroquois avaient fait alliance avec l'Homme du Tonnerre, car celui-ci avait pay� le prix du sang au del� de tout ce qu'on n'avait jamais vu.</p><p>��Est-ce vrai, demandaient les Ab�nakis, qu'il y avait dans les pr�sents aux Iroquois des perles rouges comme le sang, jaunes comme l'or et translucides comme la s�ve qui coule de l'arbre, des perles inconnues des autres traitants�?</p><p>��Oui, c'�tait vrai, qu'ils viennent donc jusqu'au fort. Ils les verraient de leurs propres yeux.</p><p>La pluie se mit � tomber doucement sur les feuilles.</p><p>Un cri gr�le s'�leva, une sorte de miaulement de chat... Les Indiens �clat�rent de rire devant les mines stup�faites d'Ang�lique et de Cantor. Content de les �tonner � leur tour, l'un d'eux sortit d'une esp�ce de sac qu'il avait en bandouli�re un petit �tre rouge et nu qu'il pr�sentait par les pieds et qui se mit � s'�gosiller avec toute l'�nergie d'un nouveau-n� m�content. Une des femmes alors, en pleurant, parla. Elle s'adressait � Cantor car elle avait constat� qu'il comprenait bien l'anglais.</p><p>��Elle dit que c'est son enfant. Qu'il est n� il y a six jours, dans la for�t...</p><p>��Seigneur�! murmura Ang�lique. Il faut absolument d�cider les Indiens � venir jusqu'au fort afin de donner quelques Soins � ces pauvres gens.</p><p>Enfin, multipliant les promesses de perles, de tabac, de munitions pour le mousquet, de couvertures splendides, ils r�ussirent � convaincre les Indiens. Durant le trajet, tandis que Cantor soutenait l'homme bless�, celui qui �tait valide racontait son odyss�e.</p><p>Ils �taient tous habitants d'un petit hameau de l'int�rieur, des ��habitants des fronti�res��, comme les d�signaient ceux du rivage. Biddeford, pr�s du lac S�bago. Le fort gardait � l'int�rieur de ses palissades une trentaine de familles. Mais certains fermiers plus ind�pendants, comme les William, s'�taient install�s au-dehors. Lui-m�me, Daugherty et son fils, le jeune Samuel, �taient ��engag�s�� dans cette famille. En arrivant un matin avec son fils pour prendre son travail, � peine la porte de la maison s'ouvrait-elle qu'on avait vu surgir des fourr�s un groupe d'Ab�nakis qui devaient s'y �tre cach�s la nuit et qui attendaient une occasion de ce genre pour p�n�trer dans l'habitation.</p><p>En un tournemain, les sauvages se saisirent de tous ceux qui se trouvaient l�, arrachant les enfants de leurs lits, ce qui expliquait pourquoi ces pauvres petits �taient pieds nus et v�tus d'une seule chemise, ainsi que Mistress William elle-m�me qui venait juste de se lever. Ils rafl�rent tout ce qu'ils purent trouver de v�tements, d'ustensiles, de provisions, et entra�n�rent tout le monde en courant jusqu'� la lisi�re de la for�t.</p><p>Puis ils s'enfonc�rent dans les bois avec leurs captures. Le raid s'�tait accompli si promptement et dans un tel silence que du fort ou du village on n'avait rien pu entendre. Ni rien voir, car ce matin-l� la brume �tait si �paisse qu'on ne se distinguait pas � dix pas. Alors avait commenc� pour les malheureux une marche torturante. Les Indiens, soucieux de s'�loigner au plus vite des lieux de leurs exploits, les pressaient et les harcelaient. Le fermier, qui n'avait qu'une chaussure au pied���il �tait en train d'enfiler ses bas lorsque les sauvages l'avaient empoign頖�donna ces bas � sa femme qui �tait pieds nus. Ce que voyant un des sauvages, comprenant que la captive, enceinte et presque � terme, ne pourrait soutenir la marche sur une paire de bas, lui passa une paire de chaussons en peau d'orignal. William se blessa � son pied nu en s'y enfon�ant une �pine. Le lendemain, ils �taient parvenus sur les rives de la rivi�re Androscoggin. Les sauvages avaient fabriqu� deux radeaux pour la traverser. Ensuite, comme on s'�loignait des �tablissements anglais, les Indiens avaient consenti � ralentir un peu l'allure. Le pied de William enflait. Il fallait le soutenir. Puis Mistress William avait �t� prise des douleurs de l'enfantement...</p><p>La voix du pauvre ��engag頻, qui se nommait Phileas Daugherty, ne cessait de s'�lever et de s'abaisser dans ses lamentations comme une litanie ininterrompue�; tant de confidences de leurs mis�res � une oreille enfin complaisante lui apportaient du soulagement, et la pluie redoublait, rendant plus p�nible leur marche dans la glaise mouill�e. Lorsqu'ils arriv�rent en vue du fort Wapassou et long�rent les lacs, la bourrasque s'�leva et les bouleaux tordant leurs cimes les asperg�rent au passage.</p><p>Enfin Ang�lique et ses convives indiens s'engouffr�rent dans la salle bien chauff�e et tandis que Joffrey de Peyrac, tout de suite au fait de la situation, recevait avec d�f�rence les Indiens, Ang�lique put se d�vouer aux prisonniers de ceux-ci. On coucha Mistress William dans le lit, bien bassin�, de Mme Jonas. Lav�e, pans�e, r�chauff�e, la pauvre femme retrouva des couleurs sur son visage d'un blanc de craie. L'autre femme, celle dont l'enfant de deux ans avait �t� jet� � la rivi�re, �tait rest�e sur le banc � grelotter. Lorsque Ang�lique voulut l'emmener dans une chambre pour la d�barrasser de ses v�tements tremp�s le sachem Quandequiba s'y opposa. Selon la coutume des Ab�nakis, celui qui le premier mettait la main sur un prisonnier en �tait consid�r� comme le ma�tre et le propri�taire, et il devait d�sormais �tre ob�i sous peine des plus durs traitements. La jeune femme et son fils appartenaient � Quandequiba qui ne semblait pas dispos� � �tre un ma�tre particuli�rement tendre.</p><p>��Ce Quandequiba est mauvais comme la teigne, confia Ang�lique � Nicolas Perrot, qu'elle prit en apart�. Essayez donc de le convaincre, vous, Canadien, de me laisser soigner cette malheureuse.</p><p>Elle �tait indign�e de l'indiff�rence que manifestait Perrot pour le sort de ces gens, surtout des femmes. Bien qu'il f�t fort brave homme il �tait avant tout Canadien, et pour lui l'Anglais h�r�tique n'appartenait pas � une esp�ce qu'il soit n�cessaire de m�nager. Mais, voyant une d�ception m�l�e d'horreur dans les yeux d'Ang�lique, il essaya de se disculper.</p><p>��N'allez pas croire, madame, que ces femmes sont tellement � plaindre. Certes, les Indiens les traiteront peut-�tre comme des servantes corv�ables mais ne craignez pas pour leur honneur. Les Indiens ne violent jamais leurs prisonni�res8 comme cela se fait en Europe. Ils estiment qu'une femme contrainte attire le malheur sur un wigwam. Et, de plus, je crois que les femmes blanches leur inspirent une certaine r�pugnance. Si ces Anglaises et leurs enfants se montrent dociles, elles ne seront pas malheureuses.</p><p>Et si elles ont la gr�ce d'�tre rachet�es par une honorable famille montr�alaise elles seront en outre baptis�es et ainsi leurs �mes seront sauv�es. Ces Anglais ont de la chance d'�tre tir�s de l'h�r�sie.</p><p>Il lui rappela aussi que les Canadiens avaient eu beaucoup � souffrir des Iroquois qui, eux aussi, enlevaient des Blancs, mais c'�tait pour les torturer affreusement, ce que ne faisaient pas les Ab�nakis, alli�s des Fran�ais.</p><p>Apr�s cette petite mise au point, il alla trouver Quandequiba et le convainquit de laisser reposer et nourrir sa prisonni�re, car si celle-ci mourait en chemin quel b�n�fice tirerait-il de son exp�dition, � part quelques hardes et casseroles qu'il aurait tra�n�es sur plusieurs centaines de miles�? Plong� dans l'euphorie d'un tabac de Virginie, Quandequiba voulut bien laisser faire.</p><p>La jeune femme �tait une s�ur de Mistress William. Elle habitait le poste de Biddeford, mais son mari, �tant parti faire un voyage de quelques jours � Portland, elle en avait profit� pour rendre visite � sa s�ur avec son petit gar�on. Que dirait le pauvre James Darwin, son �poux, en retrouvant son foyer vide�? Elle pleurait intarissablement. Ang�lique, aid�e d'Elvire, lui fit prendre un bain de vapeur, lui donna du linge et des v�tements secs, lui coiffa les cheveux et elle finit par sourire faiblement, surtout lorsqu'elle vit son petit bonhomme, rassasi� et r�chauff�, s'endormir sur son sein.</p><p>Elle tremblait pour lui. L'enfant, tout au long du voyage, n'avait cess� de pleurer bruyamment et ses g�missements exasp�raient les Indiens qui par deux fois avaient failli le tuer pour s'en d�barrasser. Aujourd'hui, sans l'intervention de Cantor, c'e�t �t� chose faite. Elle baisait la main d'Ang�lique et continuait � la supplier de les racheter. Enfin, elle s'endormit allong�e aux c�t�s de sa s�ur. Mme Jonas vint demander les conseils d'Ang�lique pour le pied du fermier William, qui trempait dans une bassine d'eau additionn�e de benjoin et de consoude. Ang�lique vit tout de suite que seul le bistouri �viterait la gangr�ne � la jambe enfl�e et distendue. Les Indiens la regard�rent avec admiration manier sans h�sitation le petit couteau �tincelant que M. Jonas lui avait forg� pour ses op�rations d�licates. Les sauvages �taient contents de l'accueil qu'on leur faisait. Le ma�tre de William remercia Ang�lique de lui rendre un captif en �tat de marche.</p><p>Par intermittence, le miaulement du nouveau-n� sortait de la carnassi�re d'un des Indiens o� celui-ci le conservait comme un levreau �corch� en r�serve pour son d�ner. Il fallut encore � Ang�lique beaucoup de diplomatie pour obtenir la petite cr�ature. Enfin elle l'emporta dans ses deux mains. Elle fit sa toilette sur le lit de sa m�re.</p><p>��Dieu soit lou�, c'est une fille�! Elle survivra... les filles sont plus r�sistantes que les gar�ons...</p><p>Elle prot�gea d'huile de tournesol la peau fragile, langea le b�b� et le mit au sein de sa m�re qui heureusement avait un peu de lait. La pauvre femme racontait les affres qu'elle avait travers�es, la marche insens�e dans la for�t, le froid, la faim, la peur, les pieds meurtris. Mme Jonas, qui savait l'anglais comme toute bonne commer�ante de La Rochelle, traduisait. L'Anglaise racontait que lorsqu'elle avait �t� prise des douleurs de l'enfantement, elle croyait sa derni�re heure venue. Les Indiens, en l'occurrence, s'�taient montr�s humains. Ils avaient b�ti une cabane afin qu'elle s'y abrit�t et l'avait laiss�e aux soins de son mari et de sa s�ur, emmenant les autres enfants � l'�cart. Apr�s la naissance, qui s'�tait pass�e sans trop de peine, ils avaient paru r�jouis de l'�v�nement et l'avaient m�me c�l�br� en dansant et en poussant des hurlements �pouvantables. Ils avaient consenti � demeurer un jour sur place pour laisser � la malade le temps de se reposer et avaient, durant cette journ�e, confectionn� une liti�re avec des branchages. Pendant deux jours c'est ainsi qu'elle avait �t� transport�e par son mari et ��l'engag頻 blanc. Mais ensuite ceux-ci, �puis�s, et surtout William dont le pied s'infectait, ne purent plus soutenir leur effort. Les Indiens r�pugnaient � transporter la liti�re. C'�tait au-dessous de leur dignit�. Comme ils discutaient d'abandonner la femme et l'enfant</p><p>dans la for�t, apr�s les avoir tu�s d'un coup de hache, Mistress William dans sa torpeur avait trouv� la force de marcher et c'est ainsi que leur calvaire avait continu�. Elles se croyaient en Paradis, mais demain leur martyre reprendrait. Ang�lique s'indignait � la pens�e d'abandonner ces femmes blanches aux mains des sauvages. Elle s'entretint avec son mari de la possibilit� de les arracher � leur triste sort. Le comte de Peyrac avait d�j� propos� de racheter tous les captifs, mais les Ab�nakis se montraient intraitables. Ils acceptaient les pr�sents pour avoir consenti � s'arr�ter dans le fort et quand on y eut ajout� plusieurs rasades de perles, six couteaux, une couverture pour chacun, ils accept�rent de rester encore un jour afin de permettre � l'�tat des prisonniers de s'am�liorer.</p><p>Mais ils tenaient trop � leur entr�e glorieuse dans leur village poussant devant eux les prisonniers ��matachi�s�� de couleurs vives, au milieu des cris d'enthousiasme, pour revenir les mains vides d'une si p�rilleuse exp�dition. Ils avaient aussi � Montr�al des amis canadiens qui les f�liciteraient fort de contribuer � sauver des �mes pour le paradis des Fran�ais. Et qui les paieraient un bon prix. Les Fran�ais �taient fort g�n�reux quand il s'agissait de gagner des �mes � leur foi. Sans doute, parce qu'ils �taient si peu nombreux, ils avaient besoin de toutes les forces invisibles avec eux. Et dans ce domaine, la cohorte �tait belle�: les saints, les anges, les �mes de leurs morts, les �mes converties... Voil� pourquoi les Fran�ais de Canada finiraient par triompher des Iroquois et des Anglais, malgr� leur petit nombre. Quandequiba ne pouvait pas trahir les Fran�ais en les privant de ces �mes sur lesquelles ils comptaient tant. Peyrac pouvait-il se porter garant qu'il ferait baptiser les ��Yenngli�� par la ��Robe Noire���? Non, n'est-ce pas�? Alors, pourquoi ces vaines discussions�? Ang�lique, quand la nuit vint, commen�ait � �prouver de la compr�hension, sinon de l'indulgence, � l'�gard des conqu�rants espagnols qui avaient br�l� vive une bonne partie de la race rouge sur d'�normes b�chers. Ils avaient d� avoir, � certains moments, des excuses. Ang�lique aurait volontiers pris les armes, mais, malgr� le d�plaisir qu'ils avaient tous de laisser des Blancs aux mains des sauvages, Peyrac ne pouvait envisager de risquer une guerre avec la Nouvelle-France et les nations Ab�nakis pour une poign�e de laboureurs anglais. Ang�lique finit, la mort dans l'�me, par se rendre � leurs raisons. Elle avait encore beaucoup de choses � apprendre sur l'Am�rique.</p><p>Elle passa la matin�e du lendemain au chevet de la fillette anglaise. M�me avec des soins attentifs, il n'�tait pas certain qu'elle p�t �tre sauv�e. La m�re ne se faisait pas d'illusions sur l'�tat de sa fille a�n�e qui s'appelait Ros� Ann. Elle suivait les all�es et venues d'Ang�lique d'un regard path�tique.</p><p>Elle dut comprendre l'entretien qu'Ang�lique eut avec Mme Jonas. Les deux femmes discutaient de l'intransigeance des sauvages � ne pas vouloir c�der leurs prisonniers et, pensant au froid humide des nuits dans la for�t qu'affronterait la petite malade lorsqu'il faudrait repartir, des larmes coul�rent sur le visage de la fermi�re puritaine.</p><p>��My daughter will die9, murmura-t-elle.</p><p>Dans l'apr�s-midi, Ang�lique aper�ut l'Indien qui �tait le propri�taire de la petite Ros� Ann assis sur la pierre de l'�tre et fumant sa pipe. Elle vint s'asseoir en face de lui.</p><p>��As-tu jamais vu sauter la montagne�? lui demanda-t-elle. As-tu jamais vu la chenille verte descendre du ciel et les �toiles tomber en pluie�?</p><p>L'homme parut int�ress�. C'est-�-dire que les prunelles vir�rent un peu dans la fente � demi close de ses paupi�res. Ang�lique avait appris � interpr�ter ces signes et ne se laissa pas d�courager par son visage de bois.</p><p>��Les Iroquois, eux, l'ont vu. Et ils sont tomb�s la face contre terre.</p><p>Le sauvage, qui se nommait Squanto, retira le tuyau de sa pipe de ses l�vres et se pencha en avant.</p><p>��Si tu le vois, toi aussi, continua Ang�lique, et que tu puisses le raconter aux tiens, tu n'auras pas besoin de captive pour qu'on te f�licite et qu'on s'int�resse � toi. Bien au contraire, crois-moi�! Un tel spectacle, pour toi seul, vaut bien que tu consentes � nous vendre ta captive. Aussi bien, tu n'ignores pas qu'elle va mourir. Alors�?</p><p>Ces paroles tentatrices et perfides provoqu�rent entre Squanto et les siens une discussion qui faillit d�g�n�rer en pugilat. Les autres �taient jaloux que Squanto assist�t � ce spectacle magique. Ils n'en voulaient pas pour autant l�cher leurs prises personnelles. C'�tait un cas de conscience. Joffrey de Peyrac les d�partagea en leur disant que si Squanto seul pouvait voir, eux, malgr� tout, pourraient entendre et porter t�moignage de ce qu'ils avaient entendu. Squanto leur ferait le r�cit de ce qu'il avait vu. Et ce ne serait pas mauvais non plus pour les Canadiens de savoir ce qui se passait � Wapassou.</p><p>Au cr�puscule, on entra�na Squanto derri�re la montagne. Il put voir la falaise s'ouvrir, se fendre et cracher ses entrailles dans un bruit terrifiant. Et quand la nuit fut venue, trois ou quatre p�tards, qui voulurent bien partir malgr� l'humidit�, achev�rent de l'�blouir. Il revint parmi ses fr�res avec sur son visage l'expression de Mo�se descendant du Sina�.</p><p>��Oui, j'ai vu les �toiles tomber du ciel�!</p><p>Le lendemain, � l'aube, Mistress William embrassa son enfant inconsciente, mais sauv�e, qu'elle ne reverrait sans doute jamais.</p><p>Elle laissa � Ang�lique des indications sur l'�tablissement du Brunswick Falls, sur la rivi�re Androscoggin, o� habitaient les grands-parents de l'enfant. Peut-�tre pourrait-on un jour l'y conduire. Serrant sur son sein sa fille nouveau-n�e, elle suivit courageusement ses farouches gardiens.</p><p>Ang�lique regarda le petit groupe s'�loigner sous la pluie qui tombait doucement. Brumes et brouillards r�daient � la surface des lacs. La cime des arbres s'estompait dans les nu�es aqueuses et lourdes. Les Indiens et leurs captifs long�rent le lac, les enfants port�s par leurs ma�tres�; Samuel Daugherty, le gar�on de douze ans, toujours charg� comme un �ne, ��l'engag頻 soutenant William qui boitait.</p><p>Les femmes plus chaudement v�tues, mieux chauss�es, portaient leur b�b�. Ang�lique avait drogu� Corn�lius, Tentant braillard, afin qu'il se t�nt tranquille, et avait confi� un flacon de la potion � sa m�re. Les deux captives redressaient la t�te et marchaient vaillamment afin de suivre le pas souple et rapide des Indiens et de ne pas s'attirer leur m�contentement. On vit le petit groupe s'enfoncer, dispara�tre � travers la for�t verd�tre, comme au sein d'un �l�ment trouble, spongieux, liquide...</p></section><section><p><strong>Chapitre 2</strong></p><p>� mesure qu'on avan�ait dans la saison, les Indiens arrivaient de partout pour la traite. Ils entraient sans ambages, jetaient leurs fourrures sur la table, et s'installaient tout de go sur les lits avec leurs calumets et leurs mocassins boueux. Ils r�clamaient de l'eau-de-feu et touchaient � tout. C'�tait le d�sespoir de Mme Jonas.</p><p>La fi�vre de la fourrure gagnait les plus indiff�rents. Peyrac r�p�tait qu'il ne voulait pas de ce commerce et que les b�n�fices qu'on en tirerait seraient vite un leurre. Il savait aussi que pour les Fran�ais de la Nouvelle-France il y avait deux choses sacr�es�: la croix et le monopole du castor, et il trouvait inutile de s'attirer l'inimiti� du gouvernement de Qu�bec par un commerce dont il n'avait pas besoin. Mais il �tait difficile de se tenir tout � fait � l'�cart de la traite. C'�tait � la fois la maladie du pays et du printemps. Elle secouait les gens comme une fi�vre saisonni�re.</p><p>Comment r�sister � la fascination de ces fourrures riches et ti�des, � leur inimitable douceur, � la blancheur immacul�e des hermines, au noir profond des loutres, � la suavit� grise, mauve ou bleut�e des visons ou des renards argent�s et surtout � l'or sombre bruni des castors, m�daillons parfaits, parfois de dix pouces de large, ou enfin aux peaux d'ours noirs, de loups, de belettes ros�s, de skunks ray�s...</p><p>Des coureurs de bois canadiens apparurent, tel Romain de L'Aubigni�re, charg�s de peaux qu'ils avaient ramass�es dans les pays hauts, sur l'autre rive du Saint-Laurent. Ils osaient ce voyage � l'insu de leurs compatriotes pour demander � Peyrac de vendre leurs fourrures dans les villes anglaises ou hollandaises ce qu'ils ne pouvaient faire eux-m�mes sous peine d'�tre accus�s de trahison. Mais ils savaient qu'ils gagneraient le double par cette voie, et qu'on trouvait chez les Anglais, en �change, de la quincaillerie deux fois meilleur march� et de meilleure qualit� qu'au Canada. Leur b�n�fice serait donc quadrupl� s'ils ne vendaient pas � Qu�bec.</p><p>Le comte accepta de leur servir d'interm�diaire, � charge de revanche pour eux de l'assister et de lui �tre amicaux quand l'occasion s'en pr�senterait.</p><p>Apr�s la visite de L'Aubigni�re, le vieil Eloi Macollet n'y put tenir. Au milieu de toutes ces odeurs de poils et de b�tes, il �tait comme le vieux cheval de bataille qui entend le son des fifres et des tambours.</p><p>Il leva des �corces de bouleaux, cercla, cousit, colla, colmata et, ayant achev� son petit canot, le mit sur la t�te et partit � la recherche d'un petit cours d'eau qui le m�nerait jusqu'� la rivi�re Saint-Fran�ois et, de l�, au pays des Outaouais. Ang�lique et les enfants l'accompagn�rent en cort�ge aussi loin qu'ils purent et lui firent de grands signes d'adieux tandis qu'il se lan�ait, tout alerte, parmi les remous d'un torrent.</p><p>La jeune Anglaise Ros� Ann maintenant �tait gu�rie. C'�tait une enfant longue, fr�le, p�le, que l'exub�rance d'Honorine paraissait effrayer. Celle-ci l'appelait d'un air protecteur ��la petite�� bien que Ros� Ann e�t le double de son �ge. Elles se r�conciliaient autour de la poup�e merveilleuse et passaient des heures � pr�parer pour la princesse d'�tranges mixtures que Lancelot engouffrait ensuite.</p><p>Ang�lique remarquait que Cantor avait cess� de provoquer Honorine et parfois se montrait bon pour elle. Il courait la montagne tout le jour, et m�me la nuit, suivi de la petite boule sombre du glouton. Et son p�re le laissait faire. Il ramenait de curieux r�cits de ses promenades nocturnes et promettait � Honorine de l'emmener une nuit observer un couple de loups et leurs petits, au clair de lune.</p><p>Il �tait devenu plus bavard, communiquant plus facilement ses pens�es.</p><p>��J'aime les loups, disait-il, ils sont sensibles, intelligents. Le chien est f�roce. Le loup, pas�; seulement, il se d�fend. Le chien compte sur l'homme. Le loup, non. Il sait qu'il est seul, qu'il n'a pas d'amis.</p><p>Des tipis s'�levaient tout alentour du poste avec leurs fum�es nonchalantes et leurs cris d'enfants et de chiens.</p><p>Un jour, le superbe Piksarett survint. Il longea le bord du lac, en secouant fi�rement la parure de plumes de corbeaux qui ornait son chignon entrem�l� de chapelets de perles. Il entra en souriant dans la cour, jetant autour de lui des regards arrogants. Il ne parut pas remarquer l'�motion que sa venue suscitait et marcha droit vers les hommes qui se trouvaient dans la cour, ainsi qu'Elvire et Ang�lique. L'Indien leva la main en un salut cordial. Puis il tendit vers le charpentier Vignot une poign�e de ce qu'ils prirent tout d'abord pour des fourrures et qui ressemblaient surtout � des queues de rats assez malpropres.</p><p>��Voulez-vous des scalps de ��Yenngli���?... Des scalps d'Anglais�?...</p><p>Elvire porta la main � ses l�vres, eut une naus�e et s'enfuit.</p><p>��Voulez-vous des scalps de ��Yenngli���? r�p�ta le sauvage. Ils sont entiers�! Je les ai coup�s moi-m�me � Jamestook, sur la t�te de ces inf�mes coyotes qui ont tu� N�tre-Seigneur J�sus... H�! voulez-vous pendre cela � votre porte si vous �tes de bons chr�tiens�?...</p><p>Et, �clatant de rire devant les visages effar�s de ses interlocuteurs, le grand Ab�nakis pirouetta et s'en alla comme il �tait venu, plein de morgue et brandissant � bout de bras ses hideux troph�es.</p><p>Vers le d�but de juin, le bruit courut que des hommes arm�s montaient en canots le fleuve Kennebec. On avait �t� trop tranquilles depuis quelque temps. On en riait parfois lorsqu'on s'imaginait les id�es qu'on s'�tait faites en s'enfermant dans le fort pour l'hiver. On croyait qu'on n'allait voir personne pendant de longs mois. Qui oserait franchir des d�serts mortels�? Mais les Fran�ais de Canada osent tout. Voil� ce que l'hiver leur avait appris. Des visites, on n'en avait pas manqu�! Et maintenant qu'on avait des forces � revendre et qu'il y avait de la poudre et des balles fabriqu�es � la mine, eh bien�! on ne demandait pas mieux d'en recevoir encore...</p><p>Mais bient�t, � certains d�tails donn�s par les Indiens qui avaient apport� la nouvelle, il apparut qu'il s'agissait des mercenaires recrut�s par Curt Ritz, l'homme de confiance que Peyrac avait laiss� � cette fin en Nouvelle-Angleterre.</p><p>L'excitation changea d'objectif. Nicolas Perrot partit en estafette tandis qu'on h�tait les travaux de construction destin�s � abriter ce nouveau contingent. Quelques jours plus tard, le Panis de Nicolas Perrot surgit.</p><p>��Ils arrivent�!... Ils arrivent�!...</p><p>On l�cha tout. Les gens de Wapassou et les Indiens couraient le long des rives. Comme ils parvenaient � l'extr�mit� du troisi�me lac, le premier homme �mergea du trou feuillu o� s'engouffrait l'eau de la d�charge. Il �mergea, cuirass� d'acier, carr�, germanique, le poil dur, l'�il clair sous un sourcil broussailleux, image parfaite du mercenaire des champs de bataille de l'Europe posant son pied lourd sur la terre du Nouveau Monde. Ils l'entour�rent et le salu�rent avec �motion. Il r�pondit en allemand.</p><p>D'autres arrivaient � leur tour guid�s par Perrot. Ils �taient une trentaine�: Anglais, Su�dois, Allemands, Fran�ais et Suisses.</p><p>Joffrey de Peyrac vit tout de suite que Curt Ritz ne se trouvait pas parmi eux, mais le lieutenant et ami fid�le de celui-ci se pr�senta. C'�tait un gentilhomme helv�tique d'un canton de langue fran�aise, nomm� Marcel Antine. Il salua le comte de Peyrac et lui remit un pli assez �pais dans lequel, disait-il, �tait expliqu�e l'absence du commandant de la troupe. Lui-m�me en avait pris la charge et �tait heureux d'�tre arriv� � bon port. Il disait aussi qu'une barque � voiles avait remont� le fleuve avec eux, d'autres suivraient. D�j� du ravitaillement avait �t� exp�di� avec les hommes. Chacun portait un tonnelet d'eau-de-vie ou de vin, pr�vu pour les r�jouissances de l'arriv�e.</p><p>Aux questions que lui posait Peyrac demandant si Ritz �tait malade, bless�, il r�pondit �vasivement, disant que l'explication �tait contenue dans cette lettre et que, si monseigneur voulait, il en discuterait plus tard avec lui.</p><p>Le comte se rendit � ses raisons. Il �tait pr�f�rable de ne pas troubler la joie de ces premi�res heures de r�union.</p><p>� Wapassou, de longues tables sur des tr�teaux attendaient les arrivants. On festoya sous les yeux des Indiens �baubis. Ang�lique allait de l'un � l'autre, les servant ou s'asseyant pr�s d'eux pour les interroger et �changer quelques mots avec chacun des nouveaux venus. Son c�ur exultait. Un chant de joie vibrait en elle. ��Nous avons gagn�, nous avons gagn頻, pensait-elle.</p><p>Et, avec les anciens de Wapassou, elle �changeait de longs regards complices, pleins de lumi�re, et, en passant, on se serrait la main tr�s fort. Elle aurait voulu les embrasser tous, m�me Clovis, et les remercier en pleurant. Elle se rappelait ce que son mari lui avait dit avant qu'ils s'enfermassent tous dans le fort pour l'hiver. Ce qu'il lui avait fait comprendre en la fixant de son regard sombre et flamboyant�: ce qui allait se passer d�pendrait de la valeur de chacun.</p><p>Et l'hiver s'�tait �coul�. Et ils �taient tous l�. Chacun des habitants de Wapassou avait prouv� sa valeur, m�me les enfants, m�me les femmes�! Ils avaient �t� fid�les � eux-m�mes et � celui qui leur avait pos� la gageure de survivre. Et maintenant la victoire �tait l�. Car, trente hommes, c'est la Puissance en ce Nouveau Monde, o� la plupart des fortins ne peuvent s'honorer que de la pr�sence de cinq ou six soldats. Quelle nation d�sormais pourrait pr�valoir contre le fort du lac d'Argent�?... Demain les mercenaires se mettront � l'ouvrage, abattront des arbres et les remparts inexpugnables s'�l�veront. Ils avaient gagn�.</p><p>Cette Am�rique o� ils avaient d�barqu�, trompeuse car elle paraissait d�serte, � tout prendre qu'avait-elle � leur opposer�? Six mille Canadiens au Nord, deux cent mille Anglais au Sud, s'�chelonnant le long des rivages et de l'embouchure des grands fleuves, � l'ouest deux cent mille Iroquois pro-anglais, et � peu pr�s autant d'Ab�nakis, Algonquins, Hurons, � l'est, pro-Fran�ais. Peu de chose en v�rit� car le pays �tait immense et tout ce monde blanc ou rouge divis� en querelles perp�tuelles et d�bilitantes.</p><p>C'est pourquoi soixante personnes r�solues �taient une force imbattable car l'esprit dominait tout. Les Canadiens de Nouvelle-France le prouvaient d�j�, eux pourtant trente fois moins nombreux, qui r�ussissaient � terroriser toute l'Am�rique septentrionale, jusqu'� New York, et peut-�tre bient�t jusqu'� la mer de Chine.</p><p>Aujourd'hui Joffrey de Peyrac avait gagn� sa libert� et son ind�pendance. Et quand la Tune se leva on recommen�a � festoyer. Les Indiens avaient re�u leur part et se joignirent au tapage. Au c�ur de la nuit, on ripaillait, on buvait encore, et l'on chantait, et l'on dansait au son de la guitare de Cantor et du violon endiabl� d'un Irlandais nouveau venu. Et, s'�levant du campement des Indiens, les battements des tambours et des grelots de tortues scandaient les farandoles, les bourr�es et les tarentelles que dansait Enrico Enzi en jonglant avec des poignards.</p><p>Les trois femmes de Wapassou ne pouvaient se plaindre de manquer de cavaliers. Ang�lique et Elvire essay�rent, en cette soir�e, tous les pas des provinces de France, et Mme Jonas elle-m�me dut y aller de son rigodon. Les falaises renvoyaient des �chos surprenants de rires et de refrains, de musique et d'applaudissements, et la lune voyageait doucement au-dessus des Trois Lacs. Un peu apr�s minuit, Ang�lique rentra dans le poste. Son mari l'y faisait appeler. Elle le trouva dans leur chambre devant une sorte de sac de cuir ouvrag�, apport� avec les bagages de la troupe, et qui, en s'ouvrant, r�v�la une tr�s belle robe de satin bleu clair, � la collerette de filigrane d'argent. Il l'avait fait venir de Gouldsboro, ainsi que pour lui un costume de velours vert et toutes ses garnitures.</p><p>Ang�lique rev�tit la toilette presque avec timidit�.</p><p>Lorsqu'ils parurent tous deux au seuil du poste sur le promontoire, une immense acclamation s'�leva de la prairie o� les hommes et les Indiens �taient rassembl�s. Et dans ce cri vibraient la fiert�, le contentement, l'exaltation de la r�ussite et aussi l'amour de bien des c�urs, pour ce couple qui se tenait l�, tourn� vers leurs compagnons avec un sourire qui les r�compensait de tout...</p><p>Au clair de lune, la robe d'Ang�lique semblait d'argent et ses cheveux �pandus d'or p�le.</p><p>��M�tin, dit l'un des Fran�ais qui avait fait amiti� avec Jacques Vignot, tu parles d'une princesse�! Si jamais je m'�tais dout� que vous aviez �a ici�!...</p><p>��C'est pas une princesse, fit le charpentier en le regardant avec m�pris, c'est une reine�!...</p><p>Il tourna les yeux vers Ang�lique qui venait au-devant d'eux, la main pos� sur le poing de Joffrey de Peyrac.</p><p>��Notre reine�! marmonna-t-il. La reine du lac d'Argent�!</p></section><section><p><strong>Chapitre 3</strong></p><p>Cette nuit-l�, dans les bras de Joffrey de Peyrac, elle go�ta l'amour avec un sentiment de gaiet� et de l�g�ret� qu'il lui semblait ne pas avoir �prouv� depuis sa jeunesse. Peyrac devinait � l'�clat du sourire d'Ang�lique qu'elle �tait lib�r�e des tensions qui trop longtemps avaient contraint la spontan�it� de ses �lans. Leur joie �tait neuve. Des chants d'oiseaux commen�aient � sourdre sous la ram�e. L'ombre p�lissait. Au bord des lacs, il y avait encore des mouvements de flammes, quelques feux autour desquels on fumait le calumet. Les bruits de la for�t et des eaux entraient par la petite fen�tre. Le creux du lit rustique accueillait leurs transports. Ce lit avait �t� la barque qui les avait men�s de l'autre c�t� de l'hiver. Elle y avait dormi si proche de lui que parfois elle percevait son souffle sur sa joue, que le parfum de sa peau la poursuivait en r�ve, qu'au matin elle n'avait qu'� entrouvrir les l�vres pour sentir le doux attouchement de sa langue contre la sienne. Gestes, imperceptibles, chaleur, tendresse. Sa gu�rison �tait n�e de ce sommeil d'amants.</p><p>Aujourd'hui, ils avaient retrouv� le fil d'Ariane et renou� le dialogue interrompu quinze ann�es auparavant par les feux de l'Inquisition et l'ostracisme du roi de France.</p><p>*****</p><p>Le lendemain seulement, Joffrey de Peyrac lut la lettre. Elle avait �t� �crite par ma�tre Berne. Le marchand rochelais donnait des nouvelles de la colonie de Gouldsboro et de la fa�on dont elle avait pass� l'hiver. Dans l'ensemble, tout allait bien, mais, r�cemment, des ennuis leur avaient �t� suscit�s par un �cumeur de mer connu sous le nom de Barbe d'or et qui piratait dans la Baie Fran�aise. Pourchass� par les uns et les autres, il s'�tait r�fugi� dans les �les Gouldsboro, et c'�tait lui qui avait enlev頖�le diable savait pourquoi���le nomm� Curt Ritz qui venait de d�barquer au port avec ses hommes.</p><p>Malgr� cet incident f�cheux, Manigault et Berne avaient cependant encourag� les recrues, arriv�es de Nouvelle-Angleterre avec un des petits navires du comte, � continuer leur route comme pr�vu, jusqu'au Haut Kennebec, car M. de Peyrac pouvait avoir besoin de leur renfort. Mais ils souhaitaient tous deux voir arriver M. de Peyrac afin de r�gler cette question du pirate et diverses autres.</p><p>Berne avait ajout� un post-scriptum�: sa femme, Abiga�l, se portait bien, mais attendait un enfant pour l'�t�. Elle �tait un peu effray�e par cet �v�nement et elle souhaitait beaucoup avoir Mme de Peyrac � ses c�t�s lorsque l'heure serait venue. Si Mme de Peyrac pouvait accompagner son �poux dans son inspection � Gouldsboro, tous en seraient fort heureux... Le comte resta assez longtemps pensif. ��Que signifie tout cela�?�� se disait-il. Il pensait � l'enl�vement �trange de l'Allemand Ritz. Bien que des visites de pirates fussent dans l'ordinaire de la vie du rivage, il trouvait � cet enl�vement quelque chose d'insolite. Il s'entretint avec Marcel Antine sur les conditions dans lesquelles s'�tait pass� cet enl�vement. C'�tait myst�rieux. Curt Ritz �tait all� faire quelques pas sur la gr�ve un soir, puis des Indiens �taient venus l'avertir qu'ils avaient vu les matelots du bateau de Barbe d'or se jeter sur lui, apr�s l'avoir assomm�, et l'emmener dans leur chaloupe.</p><p>Joffrey de Peyrac avertit qu'il allait partir pour Gouldsboro. Soudain la vie famili�re de Wapassou fut boulevers�e. Peyrac ne semblait pas envisager de se s�parer d'Ang�lique�; et celle-ci ne voyait pas tr�s bien comment elle trouverait le moyen de s'�loigner pour au moins deux bons mois. Elle aurait tant souhait� assister � la construction du nouveau fort. Et puis, n'�tait-ce pas imprudent de laisser une pareille troupe derri�re soi�?... Elle avait aussi � ranger et � entreposer tous les vivres amen�s par le fleuve puis, � dos d'homme, jusqu'� la mine. Et toutes les cueillettes � faire pour les rem�des, les confitures... En revanche, elle �tait tent�e aussi � la pens�e de revoir Gouldsboro, ses amis... De parler avec Abiga�l, d'embrasser S�verine et Laurier, et le petit Charles-Henri, enfin de revoir la mer, manger des hu�tres et des homards...</p><p>��Je ne vous aurais pas laiss�e, dit Peyrac. Mon amour, je ne puis plus vivre sans vous...</p><p>��Mais Wapassou�?...</p><p>Joffrey de Peyrac dit que Wapassou �tait entre d'excellentes mains. Les anciens se chargeraient d'accueillir les nouveaux, de leur faire place et de leur inculquer la discipline du ��navire��. Il avait toute confiance dans la bonne influence des deux m�nages Jonas et Malaprade, ainsi qu'en Marcel Antine, gentilhomme helv�tique de langue fran�aise, mais qui parlait aussi facilement l'allemand, l'italien, l'espagnol et l'anglais. Il d�l�guerait ses pouvoirs � l'Italien Porguani, dont il avait toujours appr�ci� la loyaut�, la diligence et l'�nergie. Ce c�libataire aux beaux yeux sombres �tait une �nigme pour Ang�lique, mais elle savait que la confiance de son mari serait bien plac�e.</p><p>Ils emm�neraient avec eux les plus fortes t�tes�: Vignot, Clovis, O'Connell, et aussi Cantor. Mais Peyrac dissuada Ang�lique de prendre Honorine. Malgr� l'apparent d�tachement avec lequel Berne parlait de ce pirate qui cabotait dans la Baie Fran�aise et celle de Gouldsboro, il pourrait y avoir l�-bas de mauvais moments. Peyrac n'�tait pas d�cid� � se laisser enlever ainsi un homme qu'il avait engag� � New York lors de son premier voyage en Am�rique et qui le servait depuis lors avec d�vouement.</p><p>Wapassou lui semblait, en revanche, d�sormais � l'abri des surprises. La palissade s'�l�verait rapidement et la troupe bien arm�e pourrait tenir t�te du haut des remparts � n'importe quel Canadien, Iroquois ou Ab�nakis qui s'aviserait de venir lui chercher noise. Apparemment, on ne pourrait jamais savoir, avec cette engeance, quelle mouche la piquerait. Mais il semblait qu'aucun pr�texte de conflit ne f�t envisag�. � Qu�bec, le gouverneur s'occupait de l'exp�dition de Cavelier, devenue possible par la g�n�rosit� de Peyrac. Les Iroquois avaient prouv� leurs sentiments amicaux. Les Ab�nakis, absorb�s par la traite, descendaient vers le Sud.</p><p>Ang�lique �tait un peu anxieuse et aussi d��ue de laisser sa fille. Il ne lui �tait jamais arriv� de s'en s�parer. Honorine, heureusement, prit bien la chose. Elle �tait fort occup�e par son ourson et tous les changements qu'apportait l'arriv�e des mercenaires. Elle perdrait une compagne de jeu en la personne de la petite Ros� Ann que Peyrac allait emmener pour essayer sur la c�te de la rendre � sa famille anglaise. Mais il lui restait ses deux ins�parables, Barth�l�my et Thomas, et Elvire et Malaprade l'adoptaient de grand c�ur pendant l'absence de ses parents.</p></section><section><p><strong>Chapitre 4</strong></p><p>Le soir tombait sur Wapassou, un soir nouveau dans la paix de la nature exub�rante. Joffrey de Peyrac glissa son bras autour de la taille d'Ang�lique, et la serrant contre lui, il l'entra�na vers la for�t. Ils travers�rent le camp indien, puis mont�rent sur la rive gauche du lac, vers le bois de pins. Ils marchaient du m�me pas vif, alerte, accord� l'un � l'autre. Sit�t qu'ils eurent franchi la ligne de cr�te, le silence revint, uniquement troubl� par l'ample souffle du vent qui remuait les feuillages. La roche �tait � fleur de terre, sous des mousses, et ils marchaient sans difficult�s, suivant sans y r�fl�chir un sentier qui leur �tait familier. Celui-ci conduisait � un surplomb au-dessus de la plaine, ouverte sur les lointains montagneux. La couleur en avait encore chang�. La for�t prenait sa parure d'�t�, d'un �meraude somptueux. Une brume s�che, impalpable comme une poudre d'acier, estompait les lignes et conf�rait au paysage une lourde moiteur. Mais partout les rayons du soleil renvoyaient l'�clat vif des lacs multiples. Ils s'arr�t�rent.</p><p>C'�tait ce soir leur derni�re promenade en ce lieu. Demain ils reprendraient la caravane. Ils se rendraient � pied jusqu'au Kennebec, et l�, avec barques et canots, ils descendraient le fleuve et rejoindraient l'oc�an. Avant de s'�loigner, il �tait agr�able pour Joffrey de Peyrac et Ang�lique de contempler ainsi, dans le soir tombant, le pays qui leur avait �t� donn�.</p><p>��J'ai �t� heureuse ici, dit Ang�lique.</p><p>Et elle go�tait en son c�ur ce mot d�licat�: bonheur... Car les dangers, les �preuves partag�s, c'est aussi le bonheur�!</p><p>Un myst�rieux ferment peut soudain se m�ler � la p�te grossi�re de la vie, et alors il est l�, il ne nous quitte plus, lui, l'insaisissable�: le bonheur�!... Elle respirait doucement, � pleins poumons, l'air odorif�rant.</p><p>��Mon petit amour�! Ma compagne, se disait-il en la d�vorant des yeux. Tu as partag� mon existence, et je ne t'ai pas vue faiblir... Aucune mesquinerie en toi... La t�che accept�e, tu l'as charg�e sur tes �paules...</p><p>Ils �taient heureux, ils avaient triomph� de l'hiver, ils avaient abattu les barri�res entre eux.</p><p>��Il me faut gagner un an, avait dit Peyrac.</p><p>Et d�j� l'on pouvait constater que la virulence de leurs ennemis se faisait moins dangereuse. Il n'en restait plus qu'un.</p><p>Leurs pens�es suivaient le m�me cours, leurs yeux s'attardaient sur la for�t lointaine qui se muait doucement en une mer t�n�breuse.</p><p>��J'ai peur de ce pr�tre, dit Ang�lique � voix basse. Je ne peux m'emp�cher de croire � son don de voyance, � l'ubiquit� de son esprit. Du fond de sa for�t, il voit tout, devine tout. Il a su tout de suite que nous �tions le contraire de tout ce qu'il �tait lui-m�me.</p><p>��Oui�! Moi, je pr�tends � l'or et � la richesse, et lui � la croix et au sacrifice. Je suis du c�t� des impies, des h�r�tiques, des rebelles et lui du c�t� des justes, des dociles. Enfin, il y a le pire�: je vous adore, je vous v�n�re, femme.</p><p>��Femme charmante � mes c�t�s, ma vie, ma joie, ma chair... Et cela, c'est le pire pour lui... Je vous aime, Femme, vous l'�ternelle tentatrice, la m�re de tous les maux. Je suis du c�t� de la Cr�ation et lui du c�t� du Cr�ateur. Maintenant, je vois bien qu'il n'y a plus de conciliation possible entre lui et nous. Ce sera lui ou nous. Il s'est dress� pour d�fendre la chr�tient� indienne. Il se battra � mort�! Et je le comprends... Il s'agit pour lui de d�fendre ce qui est la signification m�me de son existence, la trame de sa vie. Il se battra � mort, n'admettra aucune concession. Eh bien�! soit, moi aussi je me battrai... Assez de l�chet�. Adam�!... Accepte le monde que tu as m�rit�! Je me battrai pour les impies et pour les h�r�tiques et pour l'Or, et pour la Cr�ation... et pour la Femme qui m'a �t� donn�e pour compagne.</p><p>Et comme il pronon�ait ces mots, une pens�e fulgurante traversa son esprit, de part en part, et d'une fa�on si aigu� qu'il en �prouva une souffrance physique.</p><p>��Et si c'�tait cela, songea-t-il, cela, ce poignard dont il cherchera � me frapper�; m'enlever la femme qui m'a �t� donn�e pour compagne�?��</p><p>La voix haletante et sourde de Pont-Briand r�sonnait � ses oreilles�:</p><p>��Il vous s�parera, vous verrez�! Vous verrez�!... il hait l'amour...</p><p>� ce moment, Joffrey de Peyrac, l'homme de la raison et du froid jugement, redouta la magie invisible et sournoise qui pourrait d�tourner de lui le c�ur d'Ang�lique. � mesure que ce c�ur cesserait de l'aimer, sa force et sa vie � lui s'�couleraient comme du sang. Il ne pourrait survivre.</p><p>��C'est �trange, pensa-t-il. Quand je suis arriv� ici � l'automne, je n'avais pas peur. J'ignorais si les jours que nous allions conna�tre ensemble me la r�v�leraient sous un jour d�cevant ou, au contraire, nous rapprocheraient, mais je ne redoutais nullement l'�preuve... Aujourd'hui, ce n'est plus pareil...��</p><p>Aujourd'hui, il apprenait la crainte. Il la regarda en essayant de s'imaginer ce qu'il �prouverait si un jour ce regard clair et tendre se mettait � briller d'amour en se posant sur un autre homme que lui... Il ressentit une telle impression de douleur qu'Ang�lique per�ut son tressaillement et le regarda avec �tonnement.</p><p>� ce moment un long cri harmonieux et l�ger s'�leva derri�re eux, venant de la haute falaise noire qui les surplombait. C'�tait un appel qui s'enflait peu � peu avec des tr�molos d�faillants, des reprises, pour se prolonger en un chant d'une seule note, qui ne semblait jamais vouloir finir, et o� il y avait � la fois de l'extase et de la peine.</p><p>���coutez, dit Ang�lique, le ch�ur des louveteaux�!...</p><p>Elle les imaginait tels que Cantor les avait d�crits, les six louveteaux assis de chaque c�t� du grand loup, leurs naseaux ronds et ros�s tendus dans un effort candide pour imiter leur p�re, et celui-ci renversant son profil tragique comme une pointe, vers la lune.</p><p>��On dirait que la for�t chante, murmura Ang�lique. Je ne sais pas si j'ai raison, mais je crois que je ressemble � Cantor. Moi aussi, j'aime les loups.</p><p>Il la regarda avec intensit�, sensible � chaque nuance de sa voix, � chaque mot qu'elle pronon�ait.</p><p>��C'est �trange, r�vait-il, jadis je l'aimais follement, et pourtant, pendant des ann�es, j'ai pu vivre loin d'elle, savourer la vie, et m�me go�ter avec d'autres femmes le plaisir... Mais, maintenant, je ne le pourrai plus... On ne peut l'�loigner de moi sans arracher, en m�me temps, des lambeaux de ma chair... Sans elle, maintenant, je ne pourrais plus supporter la vie... Et comment cela s'est-il fait�?... Je ne le sais m�me pas... ��</p><p>� la pens�e qu'on pourrait essayer de la lui ravir, non par la mort, mais de fa�on plus subtile, il serrait les poings, car si, de ce pi�destal o� il l'avait plac�e, cr�ature de beaut� et de lumi�re, elle �tait pr�cipit�e dans les enfers en le trahissant, il y tomberait avec elle, atteint et sap� dans ses forces vives, ivre de col�re et de vengeance, au point d'oublier toute autre �uvre humaine et toute sagesse. � travers elle, les fl�ches qui le frapperaient seraient toutes empoisonn�es.</p><p>Les sourcils fronc�s, il lui serrait doucement la main, tandis qu'elle se laissait envo�ter par la nostalgique po�sie de l'appel des loups. Puis le regard de Peyrac se d�tourna d'elle et se fixa au loin vers les fourr�s t�n�breux, comme si ses prunelles attentives venaient d'y d�couvrir un ennemi cach�.</p><p>Ce fut alors que la chose se produisit. Une lueur trembla � l'horizon, vers le Sud, s'�leva en grandissant au-dessus des arbres et des montagnes jusqu'� dessiner un immense ovale lumineux o� semblait se profiler une silhouette g�ante drap�e de voiles, puis ces draperies vir�rent au ros�, au vert, se superposant en une spirale tuyaut�e qui commen�a � se d�sagr�ger en faisant pleuvoir alentour de grands �clats luminescents.</p><p>��Qu'est-ce�? s'�cria Ang�lique, saisie.</p><p>��Une aurore bor�ale, dit Peyrac.</p><p>Il expliqua, d'une voix paisible, que ce ph�nom�ne aux causes encore inconnues �tait fr�quent en cette saison, dans ces parages. Ang�lique, qui �tait demeur�e fig�e, respira.</p><p>��J'ai eu peur, j'ai cru un instant que nous allions �tre victimes d'une apparition c�leste, nous aussi... Cela m'aurait... enfin, je crois que cela m'aurait beaucoup embarrass�e�!... Ils rirent tous les deux. Le comte de Peyrac se pencha et ramena autour d'elle les pans de son manteau, car un froid soudain paraissait monter des ravines. Il l'enveloppait avec soin, passant � plusieurs reprises ses mains sur ses �paules, puis, prenant entre ses paumes le visage frais de sa femme, il baisa longuement sa bouche. Des lueurs fugaces les illuminaient tous deux par intermittence, tandis que la pluie ros� et verte achevait de ruisseler sur les t�n�bres du firmament.</p><p>Puis ils rest�rent silencieux, p�n�tr�s de la sensation indescriptible d'�tre deux, complices et amants, devant la vie, et tellement p�n�tr�s de la valeur de ce qu'ils avaient re�u en ce monde avec l'amour qu'ils comprenaient qu'on les en jalous�t. Une crainte furtive, par instants, les parcourait. Alors Peyrac �treignait plus fort Ang�lique contre lui. Tous deux, en regardant vers le sud, songeaient � un homme seul, �tendu sur une couche de branchages pour un court repos. Quand sonnera minuit, il se rel�vera et il ira, parmi la ronde susurrante des maringouins, s'agenouiller dans une cahute au sol de terre battue, devant un autel o� veille une lampe rouge. � droite de l'autel, il y a une banni�re qui repr�sente quatre c�urs rouges � chaque coin et un glaive. Au milieu de l'autel, au-dessous de la croix, le mousquet de la Guerre Sainte.</p><p>La croix est de bois.</p><p>Joffrey de Peyrac songeait. Quelle forme prendrait la lutte sourde et obstin�e qui avait commenc� � se nouer entre eux et lui, sans qu'ils se soient jamais rencontr�s�? Peyrac avait appris toutes les fa�ons de combattre, et pourtant il avait l'impression que ce qui allait survenir ne ressemblerait � rien de connu.</p><p>Un espoir subsistait. Dans tout antagonisme, il existe un point de rencontre, une possibilit� de se rejoindre...</p><p>Les valeurs engag�es �taient assez �lev�es de part et d'autre pour que cette gr�ce leur f�t donn�e.</p><p>��� Dieu vat�! murmura-t-il.</p><p><strong>FIN</strong></p><p>1 Cf. ��<emphasis>Ang�lique, marquise des Anges</emphasis>��.</p><p>2 Cf. ��<emphasis>Ang�lique et le Roy</emphasis>��.</p><p>3 Cf. ��<emphasis>Ang�lique se r�volte</emphasis>��.</p><p>4 Phoque.</p><p>5 Ma�s.</p><p>6 Cf. ��<emphasis>Ang�lique et le Roy</emphasis>��.</p><p>7 De gr�ce, achetez-nous ! De gr�ce, achetez-nous !</p><p>8 Ces m�urs indiennes du respect de la femme, g�n�rales au d�but du XVIIe si�cle, disparurent peu � peu devant l'exemple des Blancs et sous l'influence de l'eau-de-vie. Vers la fin du XVIIe si�cle beaucoup d'Indiens ne se privaient pas de violer les femmes blanches.</p><p>9 Ma fille va mourir.</p></section></body><binary id="cover" 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