<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>love_history</genre><author><first-name>Anne</first-name><last-name>Golon</last-name></author><author><first-name>Serge</first-name><last-name>Golon</last-name></author><book-title>La tentation d'Ang�lique part 1</book-title><date/><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><sequence name="Ang�lique" number="15"/></title-info><document-info><author><first-name>Golon,Anne</first-name><middle-name>et</middle-name><last-name>Serge</last-name></author><program-used>calibre 0.9.22, FictionBook Editor Release 2.6, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2014-06-03">3.6.2014</date><id>fa289ce4-009a-4afc-8f6d-b61ff5be2b4c</id><version>1.0</version></document-info></description><body><section><p><strong>La s�rie</strong></p><p>01�: Ang�lique, marquise des anges 1</p><empty-line/><p>02�: Ang�lique, marquise des anges 2</p><empty-line/><p>03�: Le chemin de Versailles 1</p><empty-line/><p>04�: Le chemin de Versailles 2</p><empty-line/><p>05�: Ang�lique et le roi 1</p><empty-line/><p>06�: Ang�lique et le roi 2</p><empty-line/><p>07�: Indomptable Ang�lique 1</p><empty-line/><p>08�: Indomptable Ang�lique 2</p><empty-line/><p>09�: Ang�lique se r�volte 1</p><empty-line/><p>10�: Ang�lique se r�volte 2</p><empty-line/><p>11�: Ang�lique et son amour 1</p><empty-line/><p>12�: Ang�lique et son amour 2</p><empty-line/><p>13�: Ang�lique et le Nouveau Monde 1</p><empty-line/><p>14�: Ang�lique et le Nouveau Monde 2</p><empty-line/><p>15�: La tentation d'Ang�lique 1</p><empty-line/><p>16�: La tentation d'Ang�lique 2</p><empty-line/><p>17�: Ang�lique et la d�mone 1</p><empty-line/><p>18�: Ang�lique et la d�mone 2</p><empty-line/><p>19�: Ang�lique et le complot des ombres</p><empty-line/><p>20�: Ang�lique � Qu�bec 1</p><empty-line/><p>21�: Ang�lique � Qu�bec 2</p><empty-line/><p>22�: Ang�lique � Qu�bec 3</p><empty-line/><p>23�: La route de l'espoir 1</p><empty-line/><p>24�: La route de l'espoir 2</p><empty-line/><p>25�: La victoire d'Ang�lique 1</p><empty-line/><p>26�: La victoire d'Ang�lique 2</p></section><section><p><strong>Premi�re partie</strong></p><p><strong>Le poste du Hollandais</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 1</strong></p><p>Le bruit du tambour indien s'�leva de la for�t. Il roula, ouat�, rythm� � travers l'�paisse chaleur qui s'appesantissait sur les arbres et le fleuve. Sur la rive, Joffrey de Peyrac et Ang�lique s'immobilis�rent. Ils �cout�rent un instant. C'�tait un battement sourd mais discret. Il s'�chappait des ramures en notes pleines et douces, bien frapp�es comme les battements d'un c�ur vigoureux. Et c'est ainsi que la nature immobile, stagnante sous la bu�e d'un jour torride, rappelait la pr�sence des hommes qu'elle portait en son sein.</p><p>Instinctivement, Ang�lique saisit les mains de son mari, � ses c�t�s.</p><p>��Le tambour, dit-elle, qu'annonce-t-il�?</p><p>��Je ne sais. Attendons.</p><p>Ce n'�tait pas encore le soir. Seulement la fin du jour. Le fleuve �tait une immense plaque d'argent terni. Ang�lique et son mari le comte de Peyrac se tenaient debout sous la retomb�e des aulnes, au bord de l'eau.</p><p>Un peu plus loin vers la gauche, tir�s sur le sable d'une crique, des canots d'�corce de bouleau colmat�e de r�sine s�chaient.</p><p>La crique s'arrondissait, � demi cern�e par un promontoire effil�, tandis qu'au fond de l'anse les falaises, hautes et noires, couronn�es d'ormes et de ch�nes, avaient conserv� une fra�cheur bienfaisante.</p><p>L�, le campement s'�tait install�. On entendait des craquements de branches bris�es pour l'�dification des cabanes ou l'am�nagement des feux, et d�j� une nappe bleue de fum�e s'�levait et s'�tirait nonchalamment au-dessus de l'eau calme. Ang�lique secoua la t�te d'un mouvement vif et l�ger pour chasser un nuage de maringouins qui soudain s'affairaient en bourdonnant autour d'elle. Elle cherchait aussi � dissiper une vague appr�hension qui venait de surgir en entendant bourdonner le tambour de la for�t.</p><p>��C'est �trange, fit-elle presque sans r�fl�chir. Il y avait peu d'hommes dans les quelques villages ab�nakis que nous avons rencontr�s en descendant le Kennebec. Seulement des femmes, des enfants, des vieillards.</p><p>��En effet, tous les sauvages sont partis vers le sud pour la traite des fourrures.</p><p>��Ce n'est pas seulement pour cela. Dans les caravanes et les canots que nous croisons, descendant comme nous vers le sud, il y a surtout des femmes. Ce sont elles apparemment qui vont pour la traite. Mais o� sont les hommes�?...</p><p>Peyrac lui jeta un regard �nigmatique. La question, il se l'�tait pos�e aussi, et la r�ponse, il la soup�onnait comme elle. Les hommes des tribus indiennes n'�taient-ils pas partis se r�unir en un endroit secret pour comploter la guerre�?... Mais quelle guerre�? Et contre qui�? Il h�sita � prof�rer ce soup�on � voix haute et pr�f�ra se taire. L'heure �tait calme, d�nu�e d'inqui�tude. Le voyage se poursuivait depuis plusieurs jours sans encombre. Tous �prouvaient � revenir vers les rivages de l'Oc�an et les r�gions plus habit�es une d�lectation et une impatience juv�niles.</p><p>��Tenez�! dit Peyrac avec un mouvement subit, voici ce qui a sans doute provoqu� l'appel des tambours. Une visite�!</p><p>Trois canots doublaient le promontoire en face d'eux, s'avan�aient et entraient dans la crique. On devinait, � la fa�on dont ils avaient surgi, qu'ils venaient de remonter le cours de Kennebec plut�t que de se laisser glisser vers l'aval comme la plupart des embarcations � cette �poque de l'ann�e.</p><p>Peyrac, suivi d'Ang�lique, fit quelques pas pour s'avancer tout au bord de la gr�ve, l� o� les vaguelettes salies d'�cume laissaient une trace brun�tre sur un fin gravier. Il plissa un peu les yeux et observa les nouveaux venus.</p><p>Les Indiens qui montaient ces trois canots manifestaient l'intention de s'arr�ter. Ils relevaient leurs pagaies ruisselantes, puis se glissaient dans l'eau afin de pousser leurs esquifs vers la rive.</p><p>��En tout cas, il y a l� des hommes et non des femmes, remarqua Peyrac.</p><p>Puis, s'interrompant brusquement, il serra le bras d'Ang�lique. D'un des canots, une sombre silhouette v�tue d'une soutane noire venait de se d�ployer, descendant � son tour dans l'eau afin de gagner la plage sous les saules.</p><p>��Le j�suite, dit Ang�lique � mi-voix.</p><p>Et elle fut saisie d'une telle panique qu'elle faillit s'enfuir pour se cacher au plus profond de la for�t.</p><p>De ses doigts pos�s sur son poignet, le comte arr�ta ce mouvement impulsif.</p><p>��Que craignez-vous donc d'un j�suite, mon amour�?</p><p>��Vous n'ignorez pas l'opinion que le p�re d'Orgeval a de nous. Il nous prend pour de dangereux usurpateurs, si ce n'est pour des supp�ts du Diable.</p><p>��Tant qu'il ne se pr�sente qu'en visiteur, nous devons rester calmes.</p><p>Cependant, de l'autre c�t� de l'eau, la Robe Noire s'�tait mise � suivre la rive d'un pas rapide. Parmi les moirures d'�meraude des arbres refl�t�s son ombre longue et mince se mouvait avec une promptitude qui avait quelque chose d'inusit� dans ce pays accabl� et comme d�j� sombrant dans les brumes d'un soir plein de langueur. La silhouette �tait celle d'un homme jeune et plein de vitalit� allant droit au but, sans prendre garde aux obstacles, refusant m�me de les voir.</p><p>Il disparut un instant, abordant le campement, et il y eut comme un silence lourd qui s'�tablit autour des feux�; puis l'on entendit s'approcher les pas bott�s du soldat espagnol et, juste derri�re lui, la haute forme noire reparut, proche, entre les feuillages drap�s des saules.</p><p>��Ce n'est pas lui, fit Peyrac entre les dents. Ce n'est pas le p�re d'Orgeval.</p><p>Il se sentait presque d��u.</p><p>L'arrivant �tait grand et mince, et paraissait tr�s jeune. Du fait de son ordre qui n�cessite un noviciat fort long, il ne pouvait certainement avoir moins de trente ans. Pourtant, il y avait en lui comme la gr�ce inconsciente de la vingti�me ann�e. Ses cheveux et sa barbe �taient blonds et ses yeux d'un bleu presque incolore. Son visage aurait �t� p�le sans les plaques rouges qu'un soleil, cruel aux gens de sa complexion, lui avait inflig�es sur le front, les joues et le nez.</p><p>Il s'immobilisa en apercevant le comte et sa femme, et � quelques pas d'eux il les fixa un court instant, l'une de ses mains maigres et fines pos�e sur sa poitrine sur le crucifix pendu � son cou par un ruban violet, l'autre tenant son b�ton de marche que surmontait une croix d'argent.</p><p>Ang�lique le jugea d'une surprenante distinction, semblable � ces chevaliers ou ces archanges guerriers que l'on voit en France aux vitraux des �glises.</p><p>��Je suis le p�re Philippe de Gu�rande, d�clara-t-il d'une voix courtoise. Coadjuteur du p�re S�bastien d'Orgeval. Apprenant que vous descendiez le Kennebec, monsieur de Peyrac, mon sup�rieur m'a charg� de venir vous pr�senter ses civilit�s.</p><p>��Qu'il soit remerci� de ses bonnes intentions, r�pondit Peyrac.</p><p>Il �loigna d'un geste l'Espagnol qui se tenait presque au garde-�-vous, subjugu� devant le p�re j�suite.</p><p>��Je regrette de n'avoir que l'hospitalit� rustique d'un campement � vous offrir, mon p�re. Mais vous �tes habitu�, je pense, � ce genre d'inconfort. Voulez-vous que nous nous rapprochions des feux�? La fum�e nous prot�gera un peu des moustiques. C'est l'un des v�tres, je crois, qui disait qu'aux Am�riques il n'est point besoin de porter cilice car les moustiques et les maringouins se chargent abondamment d'en remplir l'office.</p><p>L'autre daigna sourire.</p><p>��Le saint p�re Br�b�uf a eu en effet cette boutade, reconnut-il.</p><p>Ils s'assirent non loin des groupes qui s'affairaient aux pr�parations du repas et du couchage. � l'�cart cependant.</p><p>Joffrey retint d'une pression imperceptible Ang�lique qui voulait s'�loigner. Il souhaitait qu'elle assist�t � l'entretien. Elle prit place � son tour pr�s de lui, sur un gros rocher moussu. D�j�, avec l'intuition imm�diate des femmes, elle constatait que le p�re de Gu�rande affectait de ne pas la remarquer.</p><p>��Je vous pr�sente mon �pouse, la comtesse de Peyrac de Morens d'Irristru, dit Joffrey avec toujours la m�me urbanit� sereine.</p><p>Le jeune j�suite inclina la t�te dans la direction d'Ang�lique d'un geste raide presque m�canique, puis se d�tourna, et son regard erra sur la surface polie de l'eau qui s'assombrissait peu � peu tandis que s'allumaient dans ses profondeurs les reflets pourpres des nombreux foyers brasillant sur la rive.</p><p>En face, les Indiens qui avaient amen� le p�re s'installaient pour cabaner. Peyrac proposa de les convier et de partager avec eux le chevreuil et les dindes qui d�j� r�tissaient sur les broches, ainsi que les saumons p�ch�s l'heure pr�c�dente qui cuisaient � l'�touff�e, entour�s de feuilles, sous les cendres.</p><p>Le p�re de Gu�rande secoua la t�te n�gativement et dit que c'�taient des Kenn�bas, indig�nes fort farouches et qui n'aimaient pas se m�ler aux �trangers. Ang�lique pensa subitement � la petite Anglaise Rose-Ann qu'ils ramenaient avec eux. Elle la chercha des yeux et ne la vit pas. Elle apprit plus tard que Cantor, d�s l'arriv�e du j�suite, l'avait rapidement soustraite � sa vue. Il attendait patiemment dans quelque fourr�, en grattant de la guitare pour distraire l'enfant, que les conversations fussent termin�es.</p><p>��Ainsi, fit le p�re de Gu�rande, vous avez pass� l'hiver au c�ur des Appalaches, monsieur�? Avez-vous eu � souffrir du scorbut�? De la famine�? Avez-vous perdu des membres de votre colonie�?...</p><p>��Non, pas un seul, Dieu soit lou�!</p><p>Le religieux tiqua, et il eut un petit sourire �tonn�.</p><p>��Nous sommes heureux de vous entendre louer Dieu, monsieur de Peyrac. Le bruit courait que vous et votre troupe vous n'�tiez gu�re port�s � la pi�t�. Que vous recrutiez vos gens indistinctement parmi des h�r�tiques, des indiff�rents, des libertins, et m�me qu'il y avait parmi eux de ces fortes t�tes �gar�es par l'orgueil, qui ne se privent pas � tout propos de blasph�mer et de maudire Dieu���b�ni soit son Saint Nom�!...</p><p>D'une main, il refusait le gobelet d'eau fra�che et l'�cuelle de r�ti que Yann Le Couennec, le jeune Breton qui servait d'�cuyer au comte de Peyrac, lui pr�sentait. ��C'est dommage, pensa Ang�lique irr�v�rencieusement, ces j�suites, on ne pourra pas les ��avoir par la gueule��...</p><p>Jadis, le p�re Masserat s'�tait montr� plus sybarite.��</p><p>��Restaurez-vous, mon p�re, insistait Peyrac.</p><p>Le j�suite secoua la t�te.</p><p>��Nous avons fait collation � l'heure m�ridienne. Cela suffit pour une journ�e. Je mange peu. Comme les Indiens... Mais vous n'avez pas r�pondu � ma question, monsieur... Est-ce volontairement que vous recrutez vos hommes parmi des esprits rebelles aux disciplines de l'�glise�?</p><p>��� vrai dire, mon p�re, ce que je demande avant tout � ceux que j'engage, c'est de bien savoir manier les armes, la hache et le marteau, d'�tre capables de supporter le froid, la faim, la fatigue, les combats, en bref, l'adversit�, sans un murmure, de m'�tre fid�les et soumis le temps de leur contrat et d'ex�cuter au mieux les travaux que je leur impose. Mais qu'ils soient pieux et d�vots en sus ne me disconvient pas express�ment.</p><p>��Pourtant, vous n'avez plant� la Croix dans aucun des �tablissements que vous avez fond�s.</p><p>Peyrac ne r�pondit point.</p><p>Le reflet de l'eau miroitante, qu'incendiait subitement le soleil couchant, paraissait allumer dans ses yeux une petite lueur moqueuse qu'Ang�lique connaissait bien, mais il restait patient et comme particuli�rement amical.</p><p>Le p�re insista.</p><p>��Voulez-vous dire qu'il y a parmi les v�tres des individus que ce signe, ce Signe admirable d'amour, de sacrifice���qu'il soit b�ni���que ce Signe, dis-je, risquerait de choquer et m�me d'irriter�?</p><p>��Peut-�tre.</p><p>��Et s'il y avait parmi vos gens des �tres���comme ce jeune homme il me semble, au visage ouvert et franc, qui est venu me pr�senter ce tant�t de la nourriture���qui auraient gard�, par le souvenir d'une enfance pieuse, de l'affection pour le signe de la R�demption, ainsi vous les priveriez d�lib�r�ment du secours de leur Sainte Religion�?...</p><p>��On est toujours plus ou moins contraint de se priver de quelque chose lorsqu'on accepte de vivre en diverse compagnie, dans des conditions difficiles et parfois dans un espace fort restreint. Ce n'est pas � moi, mon p�re, de vous faire remarquer combien la nature humaine est imparfaite, et qu'il est n�cessaire de se faire des concessions pour vivre en bonne intelligence.</p><p>��Celle de renoncer � rendre hommage � Dieu et d'implorer sa mis�ricorde me semble la derni�re des concessions � faire et pour tout dire une concession coupable. Ne d�voilerait-elle pas le peu d'importance que vous accordez, monsieur de Peyrac, aux secours spirituels�?... Le travail, sans le courant divin qui le vivifie, ne compte pas. L'�uvre, sans la Gr�ce sanctifiante, n'est rien. C'est une envelopp� vide, du vent, du n�ant. Et cette gr�ce ne peut �tre accord�e qu'� ceux qui reconnaissent Dieu comme Ma�tre de toutes leurs actions, qui ob�issent � ses lois et qui lui offrent, par la pri�re et chaque jour de leur vie, les fruits de leurs travaux.</p><p>��Pourtant l'Ap�tre Jacques a �crit�: ��Seuls les ouvrages comptent...��</p><p>Peyrac redressa un peu ses �paules qui s'�taient vo�t�es comme sous le poids de la r�flexion. Il prit dans une fente de son gilet de cuir un cigare de feuilles roul�es de tabac et l'alluma au tison que lui pr�sentait presque aussit�t le jeune Breton. Puis celui-ci s'�loigna discr�tement. � la citation du comte, Philippe de Gu�rande avait eu le sourire froid et subtil de l'adversaire qui rend hommage au coup bien port�. Mais il ne r�v�lait pas pour autant son adh�sion. Ang�lique, silencieuse, mordillait nerveusement l'ongle de son petit doigt. Pour qui se prenait-il, ce j�suite�? Oser parler sur ce ton � Joffrey de Peyrac�? Mais en m�me temps il lui revenait comme une bouff�e de son enfance conventuelle, le sentiment de p�nible d�pendance que toute personne la�que �prouvait vis-�-vis des membres du clerg�, et c'�tait une chose admise et �vidente que les j�suites �taient d'une race qui ne craignait rien, ni roi ni pape. Ils avaient �t� fond�s pour enseigner et fustiger les grands de ce monde. Pensive, elle contemplait de ses larges yeux le visage �maci�, retrouvait par cette pr�sence insolite, pr�s d'eux, au sein de la for�t am�ricaine, de tr�s anciennes anxi�t�s, famili�res au Vieux Monde�: la crainte du pr�tre, porteur de mystiques pouvoirs. Puis son regard revenait vers le visage de son mari et elle respirait, soulag�e. Car lui �chappait����chapperait toujours���� ces sortes d'influences. Il �tait fils de l'Aquitaine et h�ritier d'on ne sait quelle lib�rale conception de l'existence, venue de temps tr�s anciens et de civilisations pa�ennes. Il n'�tait pas de la m�me essence qu'elle-m�me ou que ce j�suite, tous deux entra�n�s dans d'incorruptibles croyances. Il �chappait � l'attraction. Et � cause de cela elle l'aimait intens�ment. Elle l'entendit r�pondre d'un ton �gal�:</p><p>��Mon p�re, chez moi, prie qui veut. Et pour les autres, ne croyez-vous pas que le travail bien fait sanctifie�?</p><p>Le j�suite parut r�fl�chir quelques secondes puis secoua la t�te avec lenteur.</p><p>��Non, monsieur, non. Et nous reconnaissons bien l� les d�viations stupides et dangereuses de ces philosophies qui se veulent ind�pendantes de l'�glise.</p><p>��Vous �tes d'Aquitaine, fit-il sur un autre ton. Les gens de votre province se montrent fort nombreux et diligents en Canada ou Acadie. � Pentago�t, le baron de Saint-Castine a nettoy� d'Anglais toute la rivi�re P�nobscot. Il a fait baptiser le chef des Etchevinins. Les Indiens de la r�gion le consid�rent comme l'un des leurs.</p><p>��Castine est en effet mon voisin � Gouldsboro. Je le connais et l'appr�cie, dit Peyrac.</p><p>��Qui avons-nous encore comme Gascons dans notre colonie�? reprit le p�re de Gu�rande avec une bonhomie voulue. Eh bien, il y a Vauvenart sur la rivi�re Saint-Jean...</p><p>��Un pirate de mon cru�!</p><p>��Si l'on veut�! Il est tr�s d�vou� � la cause fran�aise et le meilleur ami de M. de Villedavray, le gouverneur de l'Acadie. Dans le Nord, nous avons M. de Morsac, � Cataracoui. Et je n'oublierai pas de nommer notre bien-aim� gouverneur M. de Frontenac.</p><p>Peyrac fumait doucement, paraissant approuver de quelques signes de t�te. Ang�lique elle-m�me ne pouvait rien lire sur sa physionomie. Entre les feuilles verniss�es des �normes ch�nes qui les surplombaient, la lumi�re du soir passait, filtr�e par les masses de verdure opulente et la clart� en gagnait un reflet vert qui p�lissait les visages, accusait les ombres. L'or maintenant �tait du c�t� du fleuve, la crique devenait couleur d'�tain. Par un jeu de miroirs des eaux et du ciel, il faisait plus clair que tout � l'heure. Les soirs de juin �taient proches qui s'avancent sur la nuit et partagent avec elle son royaume. En ces temps-l�, les humains et les b�tes consacraient peu d'heures au sommeil.</p><p>Dans les feux, on avait jet� de gros champignons noirs dess�ch�s et ronds comme des balles. En br�lant, ils r�pandaient une odeur acre et foresti�re qui avait la propri�t� bienfaisante d'�loigner les moustiques. La senteur des tabacs de traite s'�chappant de toutes les pipes s'y m�lait. La crique �tait brumeuse et odorante. Un refuge cach� au bord du Kennebec. Ang�lique passait la main sur son front et par instants ses doigts plongeaient dans sa chevelure opulente, dor�e, d�gageant ses tempes moites, cherchant � go�ter un peu de fra�cheur, et aussi, inconsciemment, � s'all�ger d'un souci. Ses prunelles allaient de l'un � l'autre des deux hommes avec un int�r�t passionn�. Ses l�vres �taient un peu entrouvertes dans l'attention qu'elle portait � la conversation. Mais ce qu'elle surprenait, c'�tait tout ce qui se cachait derri�re les propos �chang�s. Et soudain le p�re de Gu�rande attaqua�:</p><p>��Pourriez-vous m'expliquer, monsieur de Peyrac, par quel hasard, si vous n'�tes pas hostile � l'�glise, tous les membres de votre recrue de Gouldsboro sont des Huguenots�?</p><p>��Tr�s volontiers, mon p�re. Le hasard auquel vous faites allusion fut celui qui m'amena un jour � mouiller l'ancre aux abords de La Rochelle, alors que cette poign�e de Huguenots, promis aux prisons du roi, s'enfuyaient devant les dragons charg�s de les appr�hender. Je les embarquais pour les soustraire � un sort qui m'apparut funeste lorsque je vis ces m�mes mousquetaires mettre sabre au clair. Et ne sachant qu'en faire, apr�s les avoir embarqu�s, je les amenais � Gouldsboro, afin qu'ils cultivassent mes terres pour payer leur passage.</p><p>��Pourquoi les avoir soustraits � la justice du roi de France�?</p><p>��Le sais-je�? dit Peyrac avec un geste d�sinvolte et son habituel sourire caustique. Peut-�tre parce qu'il est �crit dans la Bible�: Celui qu'on a condamn�, celui qu'on m�ne � la mort, sauve-le�!</p><p>��Vous citez la Bible�?</p><p>��Elle fait partie des �critures Saintes.</p><p>��Dangereusement entach�e de juda�sme, il me semble.</p><p>��C'est tr�s �vident, en effet, que la Bible est entach�e de juda�sme, dit Peyrac qui �clata de rire.</p><p>� la surprise d'Ang�lique, le p�re de Gu�rande se mit � rire aussi, et cette fois il paraissait d�tendu.</p><p>��Oui, �videmment, r�p�ta-t-il, constatant volontiers la sottise de l'aphorisme qu'il avait �nonc�, mais voyez-vous, monsieur, de nos jours ce Livre Saint est m�l� � tant d'inqui�tantes erreurs qu'il est de notre devoir de consid�rer avec suspicion tous ceux qui, imprudemment, s'y r�f�rent.</p><p>��Monsieur de Peyrac, d'o� tenez-vous la charte qui vous a donn� des droits sur la terre de Gouldsboro�? Est-ce du roi de France�?</p><p>��Non, mon p�re.</p><p>��De qui donc alors�? Des Anglais de la baie du Massachusetts qui se pr�tendent ind�ment propri�taires de ces c�tes�?</p><p>Peyrac esquiva habilement le pi�ge.</p><p>��J'ai fait alliance avec les Ab�nakis et les Mohicans.</p><p>��Tous ces Indiens sont sujets du roi de France, la plupart baptis�s, et ils n'auraient d�, en aucun cas, prendre de tels engagements sans en r�f�rer � M. de Frontenac.</p><p>��Allez alors le leur dire...</p><p>L'ironie commen�ait � poindre. Le comte avait une certaine fa�on de s'envelopper de la fum�e de son cigare qui trahissait son impatience.</p><p>��Quant � mes gens de Gouldsboro, ce ne sont pas les premiers Huguenots qui prennent pied sur ces rivages. M. de Monts y fut envoy� jadis par le roi Henri IV...</p><p>��Laissons le pass�. Dans le pr�sent, vous voici sans charte, sans aum�niers, sans doctrine, sans nation pour vous justifier, jetant votre d�volu sur ces contr�es, et vous y poss�dez d�j� � vous seul plus de postes, de comptoirs et de populations que la France enti�re, qui en est poss�dante depuis fort longtemps. � vous seul, et les tenant de vous seul. Est-ce bien cela�?</p><p>Peyrac eut un geste qui pouvait passer pour un acquiescement.</p><p>��De vous seul, r�p�ta le j�suite dont les yeux d'agate brill�rent subitement. Orgueil�! Orgueil�! C'est l�, la faute inexpiable de Lucifer. Car ce n'est pas vrai qu'il voulait �tre semblable � Dieu. Mais il ne voulait tenir sa grandeur que de lui-m�me et de sa propre intelligence. Est-ce l� votre doctrine�?</p><p>��Je tremblerais de vouloir associer ma propre doctrine � un aussi redoutable exemple.</p><p>��Vous vous d�robez, monsieur. Pourtant, celui qui a voulu atteindre � la Connaissance seul et pour sa seule gloire, quel n'a pas �t� son sort�?</p><p>Comme l'apprenti sorcier, il perdit le contr�le de sa science et ce fut la destruction des Mondes.</p><p>��Et Lucifer et ses mauvais Anges churent dans une pluie d'�toiles, murmura Peyrac. Et maintenant ils sont m�l�s � la terre avec leurs secrets. Petits g�nies grima�ants que l'on trouve au fond des mines, gardiens de l'or et des m�taux pr�cieux.</p><p>��Vous n'ignorez pas, mon p�re, vous qui avez sans nul doute �tudi� les secrets de la Kabbale, comment se nommaient dans le langage herm�tique les l�gions des d�mons que forment ces petits gnomes, g�nies de la terre�?</p><p>L'eccl�siastique se redressa et le fixa d'un regard �tincelant o� entrait du d�fi, mais aussi une sorte de reconnaissance d'initi�.</p><p>��Je vous suis bien, fit-il d'un ton lent et songeur. On oublie trop que certains qualificatifs, d�sormais assimil�s dans le langage commun, d�signaient jadis quelques-uns des bataillons de l'arm�e infernale. Ainsi donc, les g�nies de l'Eau, les ondins, formaient la l�gion des Voluptueux. Ceux de l'Air, les sylphes, et les follets celle des L�ches. Les esprits du feu, symbolis�s par la salamandre, la cohorte des Violents. Et ceux de la Terre, les gnomes, avaient pour nom...</p><p>��Les R�volt�s, dit Peyrac avec un sourire.</p><p>��Les vrais fils du Maudit, murmura le j�suite.</p><p>Les yeux d'Ang�lique, avec effroi, allaient de l'un � l'autre des interlocuteurs de cet �trange dialogue.</p><p>Impulsive, elle posa sa main sur celle de son mari pour l'avertir de se montrer prudent. L'avertir�! Le prot�ger�! Le retenir... Au fond de la for�t d'Am�rique r�daient soudain les m�mes menaces que jadis dans le palais de l'Inquisition�! Et Joffrey de Peyrac souriait du m�me sourire sardonique que soulignaient les cicatrices de son visage bless�. Le regard du j�suite effleura la jeune femme.</p><p>Dirait-il le lendemain, revenu au fond de sa mission indienne�: ��Oui, je les ai vus�! Ils sont bien tels qu'on nous les a annonc�s. Lui, esprit dangereux, subtil�; elle, belle et charnelle comme Eve, avec des gestes d'une libert� �trange et in�galable...��</p><p>Dirait-il�: ��Oui, je les ai vus debout sur la rive, refl�t�s par les eaux du bleu Kennebec, debout parmi les arbres, lui, noir, dur et sardonique, elle, �clatante, tous deux appuy�s l'un � l'autre, l'homme et la femme li�s par un pacte... Oh�! de quel pacte peut-il s'agir�? dirait-il en fr�missant au p�re d'Orgeval...��</p><p>Et de nouveau la fi�vre des marais, qui si souvent saisissait le missionnaire, le ferait trembler mis�rablement... ��Oui, je les ai vus, et je suis rest� longtemps pr�s d'eux, et j'ai rempli la mission dont vous m'aviez charg� de sonder le c�ur de cet homme... Mais maintenant je suis bris�.��</p><p>��C'est l'or que vous �tes venu chercher ici�? fit le j�suite d'une voix contenue. Et vous l'avez trouv�!... Vous �tes venu pour soumettre toutes ces r�gions pures et primitives � l'idol�trie de l'or...</p><p>��On ne m'avait pas encore trait� d'idol�tre�! dit Peyrac, et il eut un �clat de rire all�gre. Mon p�re, oubliez-vous qu'il y a cent cinquante ann�es le moine Tritheim enseignait � Prague que l'or repr�sentait l'�me du premier homme�?...</p><p>��Mais il d�finit aussi que l'or contenait en substance le vice, le Mal, r�pliqua avec vivacit� le j�suite.</p><p>��Pourtant, la richesse donne la puissance et peut servir au Bien. Votre ordre l'a compris d�s les premiers temps de sa fondation, il me semble, car c'est l'ordre le plus riche au monde.</p><p>Comme il l'avait fait � plusieurs reprises, le p�re de Gu�rande changea de sujet�:</p><p>��Si vous �tes fran�ais, pourquoi n'�tes-vous pas ennemi des Anglais et des Iroquois qui veulent la perte de la Nouvelle-France�? interrogea-t-il.</p><p>��Les querelles qui vous opposent sont d'origine d�j� ancienne et prendre parti me semblerait trop ardu pour que je m'y r�signe. J'essaierai cependant de vivre en bonne intelligence avec chacun, et qui sait peut-�tre y imposerai-je la paix...</p><p>��Vous pouvez nous faire beaucoup de mal, dit le jeune j�suite d'une voix tendue o� Ang�lique sentit vibrer une v�ritable angoisse. Oh�! Pourquoi, s'�cria-t-il, pourquoi n'avez-vous pas plant� la Croix�?</p><p>��C'est un signe de contradiction.</p><p>��L'or a �t� le promoteur de bien des crimes.</p><p>��La Croix aussi, dit Peyrac en le regardant fixement.</p><p>Le religieux se dressa tout droit. Il �tait si p�le que les br�lures de soleil qui le marquaient parurent saigner comme des plaies dans son visage de craie. � son cou maigre, qui se redressait hors du rabat blanc, unique ornement de la sombre robe noire, une veine battait violemment.</p><p>��J'ai enfin entendu votre profession de foi, monsieur, fit-il d'une voix sourde. C'est en vain que vous protesterez de vos intentions amicales � notre �gard. Toutes les paroles qui sont tomb�es de votre bouche �taient entach�es de ce d�testable esprit de r�volte qui caract�rise les h�r�tiques que vous fr�quentez�: rejet des signes ext�rieurs de pi�t�, scepticisme � l'�gard des v�rit�s r�v�l�es, indiff�rence au triomphe de la V�rit�, et peu vous importe que le reflet exact du Verbe qui fut engendr� soit effac� de ce monde avec l'�glise catholique, que les t�n�bres s'appesantissent sur les �mes�!</p><p>Le comte se leva et posa la main sur l'�paule du j�suite. Son geste �tait plein d'indulgence et d'une sorte de compassion.</p><p>��Soit�! dit-il. Maintenant, �coutez-moi, mon p�re, et veillez ensuite � r�p�ter mes paroles exactes � celui qui vous a envoy�. Si vous �tes venu me demander d'�tre sans hostilit� � votre �gard, de vous aider en cas de famine et de pauvret�, je le ferai comme je l'ai d�j� fait depuis que je me suis �tabli dans ces parages. Mais si vous �tes venu me demander de m'en aller d'ici avec mes Huguenots et mes pirates, je vous r�pondrai�: Non�! Et si vous �tes venu me demander de vous aider � massacrer les Anglais et � combattre les Iroquois par pur principe, sans provocation, je vous r�pondrai�: Non�! Je ne suis pas des v�tres, je ne suis � personne. Je n'ai pas de temps � perdre et je n'estime pas utile de transposer dans le Nouveau Monde les querelles mystiques de l'Ancien.</p><p>��C'est votre dernier mot�?</p><p>Leurs regards s'affront�rent.</p><p>��Ce ne sera sans doute pas le dernier, murmura Peyrac dans un sourire.</p><p>��Pour nous, si�!</p><p>Le j�suite s'�loigna dans l'ombre des arbres.</p><p>��Est-ce une d�claration de guerre�? demanda Ang�lique en levant les yeux vers son mari.</p><p>���a m'en a tout l'air.</p><p>Il souriait et posa sa main sur la chevelure d'Ang�lique, la caressant lentement.</p><p>��Mais nous n'en sommes encore qu'aux pr�liminaires. Une entrevue avec le p�re d'Orgeval s'impose encore et je la tenterai. Ensuite... Eh bien, chaque jour de gagn�, c'est une victoire pour nous. Le Gouldsboro doit �tre revenu d'Europe, et de Nouvelle-Angleterre doivent arriver de petits navires c�tiers bien arm�s, et encore d'autres mercenaires. S'il le faut, j'irai jusqu'� Qu�bec avec ma flotte. Mais j'aborderai le prochain hiver dans la paix et dans la force, j'en fais serment. Apr�s tout, si hostiles et oppos�s qu'ils me soient, ils ne sont que quatre j�suites pour un territoire plus vaste que les royaumes de France et d'Espagne r�unis.</p><p>Ang�lique baissa la t�te. Malgr� l'optimisme et la logique rassurante des paroles du comte de Peyrac, il lui semblait que la partie allait se jouer en un lieu o� chiffres, armes et hommes comptaient peu en rapport des forces myst�rieuses et sans nom qu'ils affrontaient et, presque malgr� eux, repr�sentaient.</p><p>Et elle devinait qu'il le sentait comme elle.</p><p>*****</p><p>��Oh�! Mon Dieu, pourquoi lui avez-vous dit toutes ces sottises�? g�mit Ang�lique.</p><p>��Quelles sottises, mon amour�?...</p><p>��Ces allusions aux petits d�mons qu'on trouve dans les mines ou aux th�ories de je ne sais quel moine de Prague d'autrefois...</p><p>��J'essayais de lui parler son langage. C'est un cerveau sup�rieur, admirablement dou� pour l'�tude. Il doit �tre dix fois bachelier et docteur, bourr� de toute la science th�ologique et occulte dont nos temps peuvent s'enorgueillir. Seigneur�! Qu'est-il venu faire en Am�rique�?... Les sauvages auront raison de lui.</p><p>Peyrac, qui semblait secr�tement joyeux et, en tout cas, nullement �mu, leva les yeux vers la vo�te ent�n�br�e des feuillages. Un oiseau invisible s'y agitait. La nuit �tait l�, bleu sombre et duvet�e, transperc�e par les feux des bivouacs. Une voix h�la derri�re les ramures, conviant la compagnie � venir se restaurer.</p><p>Puis, dans le silence revenu, l'oiseau hulula, si proche qu'Ang�lique tressaillit.</p><p>��Un hibou, dit Joffrey de Peyrac, l'oiseau des sorci�res.</p><p>��Oh�! Mon ch�ri, je vous en prie, s'�cria-t-elle, jetant ses bras autour de lui et cachant son visage dans son pourpoint de cuir, vous m'effrayez�!...</p><p>Il rit un peu et caressa avec douceur et passion sa chevelure soyeuse. Il e�t voulu parler, commenter les paroles qui avaient �t� �chang�es, d�finir le sens de la conversation qu'ils avaient eue avec le j�suite. Et soudain il se taisait, sachant qu'Ang�lique et lui-m�me avaient pressenti, devin�, compris les m�mes choses � chaque instant de ce dialogue. Ils savaient tous deux que cette visite ne repr�sentait rien d'autre qu'une d�claration de guerre. Un moyen aussi, peut-�tre, de s'en procurer les pr�textes.</p><p>Avec la science extraordinaire des membres de son ordre, ce jeune j�suite avait r�ussi � lui faire dire, � lui, Peyrac, beaucoup plus qu'il ne voulait. Il fallait leur rendre cette justice qu'ils savaient manier l'�tre humain. Ils poss�daient aussi d'autres armes, d'une sorte particuli�re, dont le comte ne m�sestimait pas enti�rement la puissance. Insensiblement, l'humeur l�g�re de Joffrey de Peyrac s'assombrit et d'une fa�on assez inexplicable, c'�tait pour elle, Ang�lique, sa femme, surtout qu'il craignait. Il la serra plus �troitement contre lui. Chaque jour, chaque soir, il �prouvait cette soif de la tenir contre lui, l'entourant de ses bras pour s'assurer qu'elle �tait bien l�, et que rien ne pourrait l'atteindre dans ce refuge de ses bras.</p><p>Il aurait voulu parler, craignait qu'en parlant l'appr�hension ne touch�t son �me, pr�f�rait se taire.</p><p>Il dit seulement�:</p><p>��La petite Honorine nous manque, n'est-ce pas�?...</p><p>Elle acquies�a d'un mouvement de sa t�te pench�e, plus proche dans la tendresse que lui inspirait sa remarque. Un peu plus tard, elle demanda�:</p><p>��Est-elle en s�ret� � Wapassou�?</p><p>��Oui, mon amour, elle est en s�ret�, affirma-t-il.</p></section><section><p><strong>Chapitre 2</strong></p><p>Le p�re de Gu�rande cabana avec les Indiens et refusa de partager le repas des Blancs lorsqu'on lui fit porter l'invitation.</p><p>Il partit d�s l'aube, sans prendre cong�, ce qui, pour un homme de son �ducation, �tait la forme souveraine du m�pris.</p><p>Ang�lique fut la seule � l'apercevoir qui, de l'autre c�t� de l'eau, portait son paquetage sur la gr�ve. Quelques Indiens, nonchalamment, tournaient autour des canots �chou�s. La brume matinale r�gnait jusqu'� hauteur des arbres, assez l�g�re pour qu'on p�t distinguer les silhouettes et leurs reflets. La ros�e abondante commen�ait de scintiller sous une clart� translucide, un soleil invisible s'�vertuait de triompher des brouillards de la nuit. Ang�lique avait peu dormi. La tente qui les abritait ne manquait pourtant pas de confort, et si le tapis de branches de sapins recouvert de peaux sur lesquelles elle s'�tendait n'�tait pas des plus doux, elle avait connu des couches plus rudes. Mais la soir�e lui avait laiss� un sentiment de malaise.</p><p>Maintenant, go�tant la fra�cheur de cette prime aube, elle brossait ses longs cheveux devant un petit miroir appuy� contre une branche, en se disant qu'il lui faudrait trouver quelque introduction pour adoucir ce j�suite, d�tendre la fibre de ce c�ur tendu comme un arc de guerre.</p><p>Elle l'aper�ut donc, se livrant � ses pr�paratifs de d�part. Et, apr�s un instant d'h�sitation, elle d�posa sa brosse et son peigne, secoua sa chevelure sur ses �paules. La veille, durant leur conversation, elle n'avait cess� d'avoir une question sur le bout des l�vres, et elle n'avait pu trouver l'occasion de la poser au cours d'un tel �change de phrases aust�res, sibyllines et plus ou moins dangereuses.</p><p>Or, cette question lui tenait � c�ur.</p><p>Ang�lique se d�cida.</p><p>Retenant sa jupe afin d'�viter le contact des foyers �teints et des marmites de graisse du campement, elle se fraya un passage � travers le d�sordre indien habituel, suivit le sentier le long de l'anse du fleuve et, d�rangeant deux chiens fauves qui rongeaient des visc�res de daim, elle s'approcha du religieux qui, en son pauvre �quipage, s'appr�tait � reprendre la route.</p><p>Depuis quelques instants, il l'avait vue venir �mergeant de la brume �vanescente et dor�e du matin. Le m�me reflet brillant que l'aube mettait sur les feuillages jouait sur sa chevelure claire �pandue.</p><p>De complexion d�licate, le p�re de Gu�rande �tait souvent, au lever, atone et avait l'esprit vide. Peu � peu, le souvenir de Dieu lui revenait et il se mettait � prier. Mais il lui fallait un certain temps pour retrouver le fil de ses pens�es. En voyant s'approcher Ang�lique, il ne la reconnut pas, tout d'abord, et il se demandait avec effarement�: qui est-ce�? Qui est cette apparition�?</p><p>Puis, se souvenant�: Elle, la comtesse de Peyrac, il �prouvait comme une brusque douleur au c�t� et elle devina nettement, malgr� ses traits impassibles, son recul de peur et de r�pulsion, un raidissement de tout l'�tre.</p><p>Elle sourit afin de d�rider ce jeune visage de pierre.</p><p>��Mon p�re�! Nous quittez-vous d�j�?</p><p>��Les devoirs de ma charge m'y obligent, madame.</p><p>��Mon p�re, j'aurais voulu vous poser une question qui me pr�occupe.</p><p>��Je vous �coute, madame�?</p><p>��Pourriez-vous m'indiquer avec quelle sorte de plantes le p�re d'Orgeval fabrique ses chandelles vertes�?</p><p>Le j�suite s'attendait visiblement � tout, mais pas � cela. Sous le coup de la surprise, il se d�concerta. Tout d'abord, il cherchait dans les paroles d'Ang�lique quelque sens herm�tique, puis, comprenant qu'il s'agissait bien de questions pratiques et m�nag�res, il perdit pied. La pens�e qu'elle se moquait de lui l'effleura, lui fit monter le sang au visage, puis il se ressaisit, fit un effort d�sesp�r� de m�moire pour se souvenir de d�tails qui lui permettraient de r�pondre avec pr�cision.</p><p>��Les chandelles vertes�? marmonna-t-il.</p><p>��On dit que ces chandelles sont fort belles, poursuivait Ang�lique, et r�pandent la plus aimable lumi�re blanche. Je crois qu'on les obtient avec des baies que les Indiens r�coltent vers la fin de l'�t�, mais, si vous aviez pu me dire au moins le nom de l'arbuste qui les porte, vous qui connaissez bien la langue sauvagine, vous m'auriez oblig�e...</p><p>��Non, je ne saurais vous dire... Je n'ai pas pris garde � ces chandelles...</p><p>��Le pauvre homme n'a pas le sens des r�alit�s, se dit-elle, il vit dans son r�ve.�� Mais il lui �tait plus sympathique ainsi que retranch� derri�re sa cuirasse de combattant mystique. Elle entrevit un terrain d'entente.</p><p>��C'est sans importance, affirma-t-elle. Ne vous retardez pas, mon p�re.</p><p>Il eut une inclinaison de t�te br�ve.</p><p>Elle le regarda monter avec l'aisance de l'habitude dans le cano� indien sans y apporter ��ni sable ni caillou��, comme l'avait recommand� le p�re Br�b�uf � ses missionnaires. Le corps du p�re de Gu�rande s'�tait pli� aux imp�ratifs de la vie primitive, mais son esprit n'en accepterait jamais l'intol�rable d�sordre. ��Les sauvages auront raison de lui��, avait dit Peyrac. L'Am�rique aurait raison de lui. Cette longue carcasse, dont l'�chin� maigre se devinait sous la robe noire us�e, conna�trait le martyre. Tous, ils sont morts martyrs. Le p�re de Gu�rande jeta un dernier regard en direction d'Ang�lique, et ce qu'il lut dans ses yeux lui fit �baucher une sorte de grimace am�re et orgueilleuse. Par l'ironie, il se d�fendit de cette piti� inexplicable qu'il sentait en elle � son endroit.</p><p>��Si la question que vous m'avez pos�e vous int�resse � ce point, madame, pourquoi ne pas en demander vous-m�me la r�ponse au p�re d'Orgeval... en allant le voir � Noridgewook�?...</p></section><section><p><strong>Chapitre 3</strong></p><p>Maintenant, trois barques, gr��es de voiles que gonflait le vent du fleuve, descendaient le Kennebec. � la derni�re halte, les bagages avaient �t� transbord�s des cano�s indiens dans des esquifs plus vastes et confortables. Ceux-ci avaient �t� assembl�s et gr��s par trois hommes du comte de Peyrac qui, apr�s avoir hivern� au cantonnement du Hollandais, reprenaient leur poste pr�s d'une petite mine d'argent que celui-ci avait recens�e l'an pass�. Ainsi, les hommes et alli�s du gentilhomme fran�ais essaimaient partout. Insensiblement, un vaste r�seau actif de mineurs et de colons s'installait en son nom dans le Dawn East. Yann, apr�s avoir accompagn� Florimond de Peyrac jusqu'au lac Champlain avec la caravane de Cavelier de La Salle, �tait revenu juste � temps pour reprendre sa place d'�cuyer aupr�s du comte de Peyrac pendant ce voyage vers l'Oc�an. Il avait apport� de bonnes nouvelles du fils a�n�, mais il n'augurait pas un bon r�sultat de l'exp�dition entreprise vers le Mississippi, par la faute du caract�re difficile du chef de ladite exp�dition, le Fran�ais Cavelier. La barque de bois, nantie d'une seule voile et d'un petit foc, ne pouvait contenir gu�re plus d'occupants que les canots indiens qui se montraient toujours � ce sujet magiquement extensibles. Mais l'on y �tait plus � l'aise pour voyager. Yann Le Couennec man�uvrait la voile tandis que le comte tenait la barre. Ang�lique s'asseyait pr�s de lui.</p><p>Le vent ti�de et fantasque jouait avec ses cheveux.</p><p>Elle �tait heureuse.</p><p>Tant il est vrai que le mouvement d'un bateau entra�n� au fil de l'eau s'accorde avec l'�lan vital de l'�me. Libert�, fluidit�, et pourtant ma�trise. Possession de soi-m�me, et pourtant cette grisante impression de s'�tre pour quelque temps lib�r� des contingences terrestres. Le fleuve �tait vaste. Les rives lointaines et brumeuses.</p><p>Elle �tait seule avec Joffrey. Elle vivait dans une pl�nitude de sentiments � la fois paisibles et vivaces qui comblait tout son �tre. Depuis Wapassou, depuis l'hiver vaincu, il n'y avait plus en elle de conflits. Elle �tait heureuse. Ce qui pouvait heurter ou d�ranger son existence ne l'atteignait pas r�ellement. La seule certitude qui lui importait, c'�tait de le savoir l�, pr�s d'elle, et la conscience d'�tre devenue digne de son amour. Il le lui avait dit, l�-bas, au bord du lac d'argent, tandis que l'aurore polaire se d�ployait au-dessus des arbres. Elle �tait sa compagne. Elle �tait le compl�ment de son grand c�ur et de son esprit sans mesure, elle, ignorante de tant de choses et qui avait si longtemps err�, faible et �gar�e, dans un monde sans havre. Elle �tait r�ellement � lui, maintenant. Ils avaient reconnu leur parent� d'�me. Elle, Ang�lique���et lui, cet homme si terriblement viril et combatif, cet homme en dehors du commun, ils �taient li�s maintenant. Personne ne pourrait d�faire cela. Elle le regardait par instants, captait son image, son visage basan� et coutur�, avec ses sourcils qui se fron�aient sur ses yeux � demi ferm�s pour supporter la r�verb�ration �tincelante de l'eau. Tout pr�s de lui, comme cela, sans le toucher, ses genoux pr�s des siens, sans un geste, ils �taient unis charnellement, lui semblait-il, avec une intensit� qui par instants colorait ses joues. Alors c'�tait lui qui la regardait d'un regard �nigmatique, comme indiff�rent. Il voyait son profil perdu et notait la courbe duveteuse de la joue que fouettait avec nonchalance la chevelure dor�e. Le printemps l'avait ressuscit�e. Elle avait des formes pleines et douces, une gr�ce animale dans l'immobilit� comme dans chacun de ses gestes. Il y avait des �toiles dans ses yeux, une �tincelle sur sa l�vre mouill�e, pulpeuse et entrouverte.</p><p>Soudain, dans une belle courbe du fleuve, une gr�ve apparut et l'emplacement d'un ancien village. D'une autre embarcation, un Indien lan�a un appel. Joffrey de Peyrac tendit le doigt vers la ligne des arbres que pastellisait de bleu doux la brume de chaleur.</p><p>��Par l�! dit-il, Noridgewook... La mission...</p><p>Le c�ur d'Ang�lique tressaillit. Mais elle serra les l�vres et fit front. Elle d�cida en son for int�rieur qu'ils ne devaient pas quitter la r�gion sans avoir rencontr� face � face le p�re d'Orgeval et essay�, par un dialogue diplomatique, de dissiper les difficult�s et malentendus qui l'opposaient � lui.</p><p>Tandis que les trois barques s'inclinant viraient en direction de la plage, elle attira � elle le coffret de cuir souple dans lequel elle emportait une partie de ses effets. Il ne convenait point � une dame de noblesse fran�aise d'aborder un si redoutable j�suite dans une tenue trop n�glig�e.</p><p>Avec dext�rit�, elle rangea ses cheveux sous une coiffe bien empes�e, mais qu'elle savait seyante, et compl�ta l'ensemble par son grand chapeau de feutre orn� d'une plume rouge. Une note de fantaisie s'imposait �galement. Elle avait �t� � Versailles et re�ue par le roi. Il fallait le rappeler � l'orgueilleux eccl�siastique qui se servait un peu trop de ses relations avec la cour pour intimider son entourage.</p><p>Puis elle enfila un casaquin � manches qu'elle s'�tait confectionn�, au fort, avec du drap de Limbourg bleu, et qu'elle avait r�ussi � orner d'un col et de manchettes de dentelle blanche. La chaloupe abordait.</p><p>Yann attrapa une branche d'arbre pendante et tira le bateau sur le sable. Afin d'�viter que sa femme mouill�t ses souliers et le bas de sa robe, Peyrac l'enleva dans ses bras pour la porter un peu plus loin. Ce faisant, pour la r�conforter, il lui adressa un sourire de connivence.</p><p>Ce bout de plage �tait d�sert et des buissons de sumac, domin�s par de grands ormes d�li�s, l'entouraient. Apparemment, le village avait d�caban� depuis plusieurs saisons d�j� car le lieu se couvrait d'un maquis d'aub�piniers.</p><p>Un des Indiens dit que la mission se trouvait plus loin, � l'int�rieur.</p><p>��Il faut pourtant que je discute avec cet intraitable, protesta Peyrac, contrari�.</p><p>��Oui, il le faut, affirma Ang�lique bien qu'elle f�t pleine d'appr�hension. Dieu ne permettrait pas qu'ils s'�loignassent de ces lieux sans emporter une promesse de paix.</p><p>Tandis qu'ils s'engageaient les uns derri�re les autres dans un sentier creus� dans la verdure, l'odeur des aub�pines en fleur les poursuivait, ent�tante et d�licieuse. � mesure qu'on s'�loignait de la rive le vent tombait. La chaleur s'installait, immobile et pesante. Toutes ces senteurs de fleurs et de pollen oppressaient, communiquaient un trouble f�brile, une nostalgie impr�cise d'on ne savait quoi.</p><p>Deux Espagnols ouvraient la marche de la colonne, deux autres la fermaient. On avait laiss� quelques hommes arm�s � la garde des barques.</p><p>Le sentier serpentait � travers la for�t printani�re, tant�t �troit et resserr� entre des buissons touffus, tant�t s'�largissant entre des halliers de merisiers et de noisetiers. Ils chemin�rent pr�s d'une heure. Comme ils �taient au plus profond de la verdure, le son d'une cloche s'�leva. Elle avait un son pur. Ses notes claires volaient sur la for�t en battements press�s.</p><p>��C'est la cloche d'une chapelle, dit l'un des promeneurs en s'arr�tant, �mu. Nous ne devons pas �tre loin.</p><p>La colonne des gens de Wapassou, reprit sa marche. L'odeur qui r�de aux approches des villages commen�ait de venir � eux, faite de relents de fum�e de feux de bois et de tabac, de graisse cuite et de ma�s bouilli.</p><p>Personne ne surgissait � leur rencontre. Cela ne cadrait pas avec la curiosit� habituelle des Indiens, toujours avides du moindre spectacle.</p><p>La cloche tinta encore, puis se tut.</p><p>Ils d�bouch�rent � l'entr�e du hameau. Celui-ci �tait compos� d'une vingtaine de wigwams arrondis recouverts d'�corce d'orme et de bouleau qu'entouraient des jardinets o� m�rissaient courges et citrouilles aux ramifications fol�tres. Quelques volailles �tiques picoraient �� et l�. � part ce l�ger remue-m�nage des volatiles, le village semblait d�sert. Ils s'avanc�rent au long de l'all�e centrale dans un silence �pais comme une eau bourbeuse. Les Espagnols avaient pos� le canon de leurs gros mousquets sur les fourches, pr�ts � se mettre en position de tir au moindre mouvement suspect, et leurs yeux guettaient de partout. Ils tenaient la fourche de la main gauche, l'index de la main droite effleurant la g�chette du briquet, et ils avan�aient, la crosse bien bloqu�e sous l'aisselle. Ils arriv�rent ainsi fort lentement jusqu'au fond du village. C'est l� que se trouvait la petite chapelle du p�re d'Orgeval.</p></section><section><p><strong>Chapitre 4</strong></p><p>Entour�e de buissons fleuris qui lui faisaient comme un reposoir, c'�tait une jolie construction de bois, fa�onn�e par un artisan habile. On savait de notori�t� publique que le p�re j�suite l'avait b�tie de ses mains.</p><p>Un campanile surmontait le corps de maison principal et la cloche d'argent y fr�missait encore. Dans le silence, Joffrey de Peyrac s'avan�a et poussa la porte. Et presque tout de suite ils furent �blouis par une mouvante et vive lumi�re. Plant�s sur quatre torch�res d'argent � plateaux ronds, des fagots de chandelles allum�es brasillaient avec un chuchotement l�ger qui donnait l'impression de pr�sences dissimul�es. Mais il n'y avait personne � l'int�rieur, � part ces vivantes chandelles d'une douce couleur verte qui repoussaient toutes les ombres.</p><p>Les torch�res par deux �taient plant�es de chaque c�t� du ma�tre-autel. Joffrey de Peyrac et Ang�lique s'approch�rent.</p><p>Au-dessus de leurs t�tes, une lampe brillait de vermeil ajour� que doublait une verrerie pourpre. Elle contenait un peu d'huile o� trempait une m�che allum�e.</p><p>��Les Saintes Esp�ces sont pr�sentes, murmura Ang�lique en se signant. Le comte se d�couvrit et inclina le front. Une senteur odorif�rante s'exhalait dans la chaleur br�lante des cierges.</p><p>Des deux c�t�s du ma�tre-autel, des chapes et des chasubles expos�es et tendues �tincelaient de tous leurs ors et leurs soies et de leurs visages de saints et d'anges brod�s, hi�ratiques et somptueux�: ��Les robes de lumi�re��, comme les appelaient les Indiens, qui les jalousaient aux pr�tres.</p><p>La banni�re �tait l� et ils la virent pour la premi�re fois telle qu'on leur avait d�j� d�crite, tach�e du sang des Anglais, avec ses quatre c�urs rouges � chaque coin et le glaive en travers de la soie blanche, et souill�e par les combats. Les tr�s beaux vases sacr�s, corporals brod�s d'argent, reliquaires, �taient expos�s aupr�s du tabernacle, au-dessus duquel se dressait une magnifique croix d'argent processionnaire. Le reliquaire �tait une pi�ce ancienne offerte par la reine m�re. Ce coffret en cristal de roche fatimide �tait mont� de six bandes d'or o� alternaient perles et rubis. On le disait contenir une �charde d'une des fl�ches ayant tu� saint S�bastien au 5e si�cle. Sur la pierre d'autel �tait expos� un objet qu'ils distinguaient mal. Ils s'approch�rent et ils virent.</p><p>C'�tait un mousquet.</p><p>Long, luisant, bel objet de guerre, il �tait pos� l�. En offrande, en hommage. En d�claration cat�gorique.</p><p>Ils eurent le m�me tressaillement. Il leur semblait entendre la pri�re qu'avait prononc�e ici m�me tant de fois celui � qui appartenait cette arme�:</p><p>��Accepte en expiation de nos p�ch�s le sang r�pandu pour toi, Seigneur...</p><p>��Le sang impur de l'h�r�tique.</p><p>��Le sang de l'Indien sacrifi�.</p><p>��Le sang enfin de mes blessures pour toi r�pandu. Pour ta gloire, pour ta plus grande gloire...</p><p>��Accepte les labeurs et les fatigues de la guerre, pour Toi, Seigneur, pour faire r�gner la Justice, pour effacer Tes ennemis de la surface de la terre, pour �craser l'idol�tre qui Te m�conna�t, l'h�r�tique qui te bafoue, l'indiff�rent qui t'ignore. Que seuls ceux qui Te servent aient le droit de vivre. Que seul Ton r�gne arrive. Que seul Ton nom soit v�n�r�!</p><p>��Moi, ton serviteur, je prendrai les armes et j'exposerai ma vie pour Ton triomphe, car Toi seul m'importe.��</p><p>Cette pri�re passionn�e et violente, ils l'entendaient au fond de leur c�ur et elle leur �tait perceptible au point qu'Ang�lique sentit une peur d'une esp�ce particuli�re s'insinuer en elle. Elle ��le�� comprenait. Elle comprenait parfaitement que Dieu f�t pour cet homme comme le Seul.</p><p>Se battre pour sa propre vie�?... quelle d�rision�! Pour conserver des biens�?... quelle mesquinerie�!</p><p>Mais pour Dieu�! quelle mort et quel enjeu�!...</p><p>Le sang des Crois�s, ses anc�tres, lui remonta au c�ur par bouff�es. Elle comprenait � quelle source se d�salt�rait et s'alimentait tour � tour la soif de martyre et de sacrifice de celui qui avait d�pos� l� cette arme.</p><p>Elle l'imaginait le front inclin� et les yeux clos, loin, d�tach� de son mis�rable corps mortifi�. L�, il avait offert tous les labeurs de la guerre, les fatigues de la bataille, celles des massacres, qui laissent les bras rompus d'avoir trop frapp�, les l�vres s�ches de ne pas avoir repris souffle dans la m�l�e, il avait offert la joie des triomphes, les pri�res de la victoire, le sacrifice de l'orgueil abandonnant aux anges et aux saints le m�rite d'avoir rendu prompts et vaillants les bras des guerriers...</p><p>��Mousquet de la guerre Sainte, fid�le serviteur, veille aux pieds du Roi des Rois, en attendant l'heure de tonner pour lui�!</p><p>��Arme b�nie, sanctifi�e, b�nie, b�nie mille fois, belle pour l'honneur de Celui que tu sers et que tu d�fends, veille, prie et que ceux qui te contemplent ne pr�valent pas contre toi.</p><p>��Que ceux qui te contemplent aujourd'hui comprennent ton symbole et le message que je leur crie pour toi�!...��</p><p>L'angoisse serra la gorge d'Ang�lique.</p><p>��C'est terrible, songea-t-elle. Lui, il a les anges et les saints avec lui, tandis que nous...��</p><p>Elle jeta un regard �perdu vers l'homme qui se tenait � ses c�t�s, son �poux, et d�j� la r�ponse se levait en son c�ur�:</p><p>��Nous... nous avons l'Amour et la Vie...</p><p>Sur la face de Joffrey de Peyrac���l'aventurier, le r�prouv頖�les lueurs tressautantes des cierges r�veillaient d'apparentes expressions d'amertume et de moquerie. Pourtant, il �tait, en cet instant, impassible. Il ne voulait pas effrayer Ang�lique, donner � l'incident sa mesure exacte et mystique. Mais lui aussi avait compris le message de l'arme expos�e.</p><p>��Une telle puissance�! Un tel aveu�!... Entre vous et moi, � jamais, la destruction.</p><p>��Entre lui, le solitaire, et eux, les privil�gi�s de l'amour, la guerre... La guerre � jamais�!��</p><p>Et sans doute, l�-bas dans la for�t, ab�m� le front contre terre, les voyait-il exactement au fond de lui-m�me, le pr�tre guerrier, le j�suite, les voyait-il, ceux qui avaient choisi les d�lices de ce monde, ce couple debout en face du signe de la croix, tels qu'ils �taient, leurs mains proches et pr�tes � se saisir, et qui se saisissaient en effet, en silence...</p><p>*****</p><p>La main chaude de Peyrac enserra les doigts froids d'Ang�lique. Une fois encore, il s'inclina avec respect devant le tabernacle, puis lentement il recula, il l'entra�na hors de la chapelle brasillante et parfum�e, barbare et mystique, br�lante, ardente...</p><p>Au-dehors, ils durent s'arr�ter pour reprendre pied dans le jour diff�rent, pour r�int�grer le monde avec son soleil blanc, son bourdonnement d'insectes, ses odeurs de village. Les Espagnols continuaient d'�tre inquiets, en alerte...</p><p>��O� est-il�? songeait Ang�lique, o� est-il�?��</p><p>Elle le cherchait par-del� les haies et les arbres tremblants, submerg�s de chaleur, p�lis d'une fine poussi�re dansante.</p><p>*****</p><p>D'un geste, le comte de Peyrac indiqua � sa compagnie d'avoir � reprendre le chemin du retour.</p><p>� mi-chemin, une pluie l�g�re se mit � tomber, faisant murmurer la for�t.</p><p>� ce murmure, le battement d'un tambour vint se joindre, lancinant et lointain. Ils h�t�rent le pas.</p><p>Lorsqu'ils parvinrent aux barques, le fleuve cr�pitait sous la subite averse et les rives s'�taient effac�es.</p><p>Ce ne fut qu'une ond�e.</p><p>Bient�t, le soleil r�apparut, plus vif dans un paysage lav�, et la voile se gonfla doucement. Suivies de la flottille de cano�s d'Indiens qui s'en allaient � la traite, les barques recommenc�rent � descendre le cours de l'eau et bient�t, derri�re un promontoire de c�dres et de ch�nes touffus, sombres et prodigieux, l'emplacement de la mission de Noridgewook s'effa�a.</p></section><section><p><strong>Chapitre 5</strong></p><p>� l'�tape suivante, tandis qu'on installait le campement, Ang�lique aper�ut une femme indienne qui courait, portant sur la t�te un objet insolite. Elle la fit poursuivre et l'Indienne ramen�e ne se fit pas prier pour exhiber l'objet en question qui �tait un �norme pain de fleur de froment. Elle l'avait �chang�, ce jour, contre six peaux de loutres noires au poste de traite du Hollandais ainsi qu'une chopine d'eau-de-vie pour deux renards argent�s. Elle retournait � son campement, o� elle avait encore des fourrures. Le poste du Hollandais �tait bien achaland�, affirmait-elle.</p><p>Il s'annon�a par une sympathique odeur de boulangerie. Les Indiens �taient friands de pain de bl�, et, � la saison du troc, le commis du traitant ne cessait d'enfourner des miches dans un grand four en briques. Le poste �tait construit sur une �le. Dans l'espoir, peut-�tre vain, que cela lui �viterait de subir le sort des �tablissements pr�c�dents qui s'�taient fond�s depuis cinquante ans autour du grand village de Houssnock1, et qui avaient �t� � plusieurs reprises pill�s, br�l�s, ras�s sous diff�rents pr�textes.</p><p>Houssnock n'�tait m�me plus aujourd'hui une simple bourgade. Seuls le nom et l'habitude pour les tribus nomades descendant vers le sud de faire halte en cet endroit restaient. � partir de l�, en effet, o� commen�ait � se faire sentir le mouvement des mar�es, on se trouverait dans l'embouchure du Kennebec et, malgr� la limpidit� des eaux, vastes, calmes et puissantes qui coulaient entre les rives foresti�res, on devinait � toutes sortes d'indices que la mer �tait proche.</p><p>Il y avait comme une saveur sal�e dans l'air plus humide, et les Indiens de la r�gion, les Wawenokes et Kanibas, plut�t que de s'oindre de graisse d'ours, s'enduisaient de la t�te aux pieds d'huile de loups-marins, nom qu'ils donnaient aux phoques dont ils faisaient la chasse durant l'hiver sur les c�tes de l'Oc�an. De forts effluves de poissonneries se m�laient donc aux effluves du pain chaud et aux senteurs sauvages des fourrures amoncel�es, pour composer autour du poste de traite une symphonie olfactive puissante mais peu faite pour les odorats d�licats. Il y avait longtemps qu'Ang�lique ne se pr�occupait plus de ces d�tails. Le grouillement de fourmili�re qui noircissait le fleuve autour de l'�le lui parut de bon augure. On devait trouver l� des tr�sors de marchandises in�dites.</p><p>L'�le abord�e, chacun se dispersa � la recherche d'une occasion, d'une affaire. Joffrey de Peyrac fut presque aussit�t abord� par quelqu'un qu'il devait conna�tre et qui se mit � lui parler dans une langue �trang�re.</p><p>��Viens, dit Ang�lique � la petite Anglaise Rose-Ann, nous allons d'abord nous d�salt�rer car je suppose que l'on peut trouver ici de la bi�re bien fra�che. Ensuite, nous ferons nos emplettes, comme � la Galerie du Palais.</p><p>Elles finissaient par se d�brouiller assez bien entre elles pour la question du langage, car, ces derniers mois, prenant Cantor pour magister � l'occasion, Ang�lique s'�tait exerc�e � la langue anglaise. Sa pupille d'ailleurs n'�tait gu�re bavarde. Son visage lisse et p�le, � la m�choire un peu prognathe, avait une pr�coce expression de sagesse r�veuse. Elle paraissait parfois �gar�e, l�g�rement abrutie.</p><p>C'�tait cependant une gentille enfant car, au moment du d�part de Wapassou, elle avait laiss� sans h�sitation sa poup�e � Honorine. Et pourtant cette poup�e, la petite captive mourante avait eu l'habilet� et la force d'amour de la dissimuler dans son corsage afin qu'elle ne tomb�t pas entre les mains des Indiens.</p><p>Honorine avait appr�ci� le pr�sent. Entre le jouet merveilleux et son ours apprivois�, elle saurait attendre sans trop d'impatience le retour de sa m�re. Malgr� cela, Ang�lique continuait � regretter sa pr�sence. La petite bonne femme aurait tellement joui de l'animation de ce poste o� la traite battait son plein. Le Hollandais, g�rant et repr�sentant de la Compagnie de la baie du Massachusetts, tr�nait au milieu de la cour, en rhingrave noire, juponnante et poussi�reuse. Pour l'heure, un mousquet � la main, il mesurait un paquet de peaux de castor. La hauteur d'un canon de fusil repr�sentait quarante peaux. Le b�timent �tait modeste, b�ti de bardeaux pass�s au brou de noix. Ang�lique et Rose-Ann p�n�tr�rent dans une grande salle. Deux fen�tres garnies de petits losanges de verres plomb�s y versaient une clart� suffisante tout en conservant la p�nombre propice � la fra�cheur. Malgr� les all�es et venues des Indiens, n�cessit�es par le marchandage, une certaine propret� r�gnait, ce qui en disait long sur la poigne �nergique et le don d'organisation du ma�tre de ces lieux.</p><p>Sur la droite, il y avait un long comptoir garni de balances, de pesons et de r�cipients et mesures divers dans lesquels on versait les perles et la quincaille pour les d�biter. Au-dessus et le long d'une partie des murs, des rayons de planches superpos�es supportaient des marchandises parmi lesquelles Ang�lique distinguait d�j� des couvertures, des bonnets de laine, des chemises et du linge, de la cassonade et du sucre blanc, des �pices, des biscuits. Il y avait aussi des tonneaux de pois, de f�ves, de pruneaux, de lard sal� et de poisson fum�. Un grand �tre de briques flanqu� d'ustensiles de cuisine ne servait en ce jour tr�s chaud qu'� mijoter sur quelques braises le repas sans doute frugal du traitant et de ses commis. Sur le rebord de l'auvent �tait pos�e une s�rie de pichets, de bocks et de gobelets d'�tain, r�serv�s aux clients d�sireux de consommer la bi�re dont la barrique imposante, ouverte � tous, tr�nait en bonne place. De profondes louches accroch�es au rebord permettaient � chacun de se servir � son gr�. Une partie de la salle tenait lieu de taverne, avec deux grandes tables de bois garnies d'escabeaux, plus quelques tonneaux renvers�s pour compl�ter l'am�nagement en cas d'affluence ou pour les buveurs solitaires. Des hommes �taient assis par l�, envelopp�s dans les nuages de fum�e bleue.</p><p>Lorsque Ang�lique entra, personne ne bougea, mais des t�tes se tourn�rent lentement et des yeux luirent. Apr�s avoir salu� alentour, elle prit deux gobelets d'�tain sur l'auvent de la chemin�e. Boire un peu de bi�re fra�che �tait une n�cessit� urgente. Mais pour atteindre la barrique il lui fallait d�ranger un chef indien qui, drap� dans son manteau brod�, p�tunait d'un air endormi, � l'extr�mit� d'une des tables. En langue ab�nakis, elle le salua avec les circonlocutions d'usage et le respect d� � son rang que r�v�laient ses plumes d'aigle plant�es dans son chignon noir � longues tresses. L'Indien parut sortir de son r�ve n�buleux et se dressa subitement. Ses yeux s'�clair�rent, p�till�rent. Il la consid�ra quelques instants avec �tonnement et enchantement, puis, posant une main sur son c�ur, il tendit la jambe droite en avant et s'inclina dans un salut de cour impeccable.</p><p>��Madame, comment me faire pardonner�? fit-il en excellent fran�ais. Je m'attendais si peu � une telle apparition. Permettez-moi de me pr�senter�: Jean-Vincent d'Abbadie, seigneur de Rasdacq et d'autres lieux, baron de Saint-Castine, lieutenant du roi en sa forteresse de Pentago�t, pour le gouvernement de ses possessions en Acadie.</p><p>��Baron, vous me voyez ravie de vous rencontrer. J'ai beaucoup entendu parler de vous...</p><p>��Et moi-m�me, madame... Non, inutile de vous nommer. Je vous reconnais, quoique ne vous ayant jamais vue... Vous �tes la belle, la tr�s belle Mme de Peyrac�! Bien que pr�par� par tant et tant de r�cits, la r�alit� d�passe de loin ce que mon imagination avait pu concevoir... Vous m'avez pris pour un Indien�?... Comment expliquer mon attitude discourtoise�? En vous voyant tout � coup devant moi, comprenant dans un �clair qui vous �tiez et que vous �tiez l�, je suis demeur� saisi, p�trifi� et muet comme ces mortels que les d�esses viennent visiter par on ne sait quel incompr�hensible caprice dans leur sombre s�jour terrestre. Car en v�rit�, oui, madame, je savais que vous �tiez infiniment belle, mais j'ignorais que vous le fussiez avec tant de charme et d'am�nit�. De plus, entendre les mots de la langue indienne, que j'aime tant, tomber de votre bouche et voir votre sourire �clairer soudain cet antre sombre et grossier, quelle surprenante sensation�! Je ne l'oublierai jamais�!</p><p>��Et vous, monsieur, je vois bien maintenant que vous �tes gascon�! s'�cria-t-elle en �clatant de rire.</p><p>��M'avez-vous vraiment pris pour un Indien�?</p><p>��Certes.</p><p>Elle d�taillait son teint cuivr� o� brillaient deux prunelles intens�ment et pleinement noires, sa chevelure, son maintien.</p><p>��Et comme ceci�? fit-il en rejetant la couverture rouge brod�e de perles et de poils de porc-�pic dans laquelle il se drapait.</p><p>Il apparut dans le justaucorps bleu soutach� d'or des officiers du r�giment de Carignan-Salli�res, avec au col un jabot de dentelle blanche. Mais en ce seul v�tement r�sidait son uniforme r�glementaire. Pour le reste, il portait les hautes jambi�res � l'indienne et des mocassins rempla�ant culotte et bottes.</p><p>Il se campa, un poing sur la hanche, avec la morgue d'un jeune officier de la suite du roi.</p><p>��Et comme ceci�? Ne suis-je pas un parfait courtisan de Versailles�!</p><p>Ang�lique secoua la t�te.</p><p>��Non, fit-elle, votre bagou vient trop tard�! monsieur. Vous �tes un chef ab�nakis � mes yeux.</p><p>��Eh bien, soit�! fit le baron de Saint-Castine avec gravit�. Et vous avez raison.</p><p>Il s'inclina pour lui baiser la main.</p><p>Cet �change vif et anim� d'hommages et de courtoisies � la fran�aise s'�tait effectu� en toute libert� dans le d�cor embrum� de la tabagie�; le regard impavide des buveurs n'avait pas cill�. Quant aux quelques Indiens pr�sents dans la salle du poste, occup�s de leurs �changes, ils ne pr�taient, pour une fois, aucune attention � la sc�ne. L'un comptait des aiguilles une � une avec un aimant, l'autre essayait les lames de couteau-jambette sur le bord du comptoir, un troisi�me, en se reculant pour mesurer une pi�ce de drap, heurta Ang�lique et, non content, la poussa sans m�nagement parce qu'elle le d�rangeait.</p><p>��Allons donc ailleurs, d�cida le baron. Il y a une pi�ce � c�t� o� nous pourrons deviser en paix. Je vais demander au vieux Josu� Hinggins de nous y porter une collation. Cette charmante enfant est-elle votre fille�?</p><p>��Non, c'est une petite Anglaise qui...</p><p>��Chut�! l'interrompit vivement le jeune officier gascon. Une Anglaise�!... Si cela s'apprend, je ne donne pas cher de sa chevelure, tout au moins de sa libert�.</p><p>��Mais je l'ai d�ment rachet�e aux Indiens qui l'avaient captur�e, protesta Ang�lique.</p><p>��Votre qualit� de Fran�aise vous permet certaines choses, dit Saint-Castine, mais l'on sait d�j� que M. de Peyrac n'a pas coutume de racheter les Anglais pour les faire baptiser. Cela d�pla�t en haut lieu. Donc, surtout, ne laissez pas soup�onner que cette petite est anglaise.</p><p>��Il y a ici pourtant bien des �trangers. Le chef de ce poste n'est-il pas Hollandais, et ses commis me semblent venus tout droit de Nouvelle-Angleterre.</p><p>��Cela ne prouve rien.</p><p>��Enfin, ils sont bien l�.</p><p>��Pour combien de temps�?... Croyez-moi, soyez prudente. Ah�! ch�re comtesse, s'exclama-t-il en baisant de nouveau le bout de ses doigts, comme vous �tes charmante, et tout � fait semblable � la r�putation qu'on vous a faite�!</p><p>��Je croyais qu'on m'avait fait chez les Fran�ais une r�putation plut�t diabolique.</p><p>��Vous l'�tes, affirma-t-il. Diabolique pour ceux qui sont comme moi trop sensibles � la beaut� des femmes... Diabolique aussi pour ceux qui... Enfin, je veux dire que vous �tes tout � fait semblable � votre �poux... que j'admire et qui m'effraie. � vrai dire, si j'ai quitt� mon poste de Pentago�t et me suis rendu sur le Kennebec, c'�tait dans l'intention de le rencontrer. J'ai de graves communications � lui faire.</p><p>��Les choses ont-elles mal tourn� pour Gouldsboro�? interrogea Ang�lique en p�lissant.</p><p>��Non, rassurez-vous. Mais je suppose que M. de Peyrac vous a accompagn�e. Je vais le faire prier de venir nous rejoindre.</p><p>Il poussait une porte. Mais avant qu'Ang�lique, tenant toujours Rose-Ann par la main, ait pu p�n�trer dans la chambre voisine, quelqu'un d�gringolait bruyamment le seuil de la salle principale et se pr�cipitait vers le baron de Saint-Castine. C'�tait un soldat fran�ais, son mousquet � la main.</p><p>��Cette fois, �a y est, monsieur le lieutenant, g�mit-il. Ils font leurs chaudi�res de guerre... Il n'y a pas � s'y tromper. C'est une odeur que je reconna�trais entre mille. Venez, venez sentir�!</p><p>Il agrippa l'officier par la manche et le tira presque de force au-dehors.</p><p>��Sentez�! Mais sentez cela�! insistait-il en pointant un nez � la fois long et retrouss� qui lui donnait un air d'amuseur de foire, �a sent... �a sent le ma�s et le chien bouilli. Vraiment, vous ne sentez pas�?...</p><p>��Cela sent tant de choses, fit Saint-Castine avec une moue d�daigneuse.</p><p>��Mais moi, �a ne me trompe pas. Quand �a pue ainsi, c'est qu'ils sont tous, l�-bas dans les bois, � faire festin avant de partir au combat. Du ma�s et du chien bouilli qu'ils mangent�! Pour se donner du courage. Et de l'eau ils boivent, de l'eau par l�-dessus, ajouta-t-il avec une sorte d'horreur qui fit saillir encore ses yeux d'escargot ahuri.</p><p>Ce militaire avait une vraie t�te de jocrisse. Les baladins qui l'auraient engag� pour leurs tr�teaux auraient obtenu un franc succ�s de rire.</p><p>Il est vrai que le vent du fleuve apportait une odeur douce�tre, venue du fond des bois, et qui �tait celle des festins indig�nes.</p><p>���a vient de l�, et de l�, et de l�, continua le soldat en d�signant diff�rents points sur la rive gauche du Kennebec. Moi, �a ne me trompe pas�!</p><p>Dr�le de personnage�! Fagot� dans sa casaque bleue, il tenait son arme avec une gaucherie inqui�tante. Lui ne portait pas de jambi�res ni de mocassins, mais de lourds souliers qui semblaient encore ajouter � sa maladresse, et ses gros bas de toile, mal retenus sous les genoux, tombaient en plis fort peu r�glementaires.</p><p>��Pourquoi vous mettre dans cet �tat, Adh�mar, dit le baron de Saint-Castine avec une hypocrite sollicitude. Il ne fallait pas vous engager dans un r�giment colonial si vous aviez si peur de la guerre indienne.</p><p>��Mais puisque je vous dis que c'est le recruteur, en France, qui m'a saoul� et que je me suis r�veill� sur le navire, g�mit l'autre.</p><p>Sur ces entrefaites, le comte de Peyrac arriva, accompagn� du Hollandais et du Fran�ais qui l'avaient abord� au d�barqu�.</p><p>Ils avaient entendu les affirmations d'Adh�mar quant aux chaudi�res de guerre.</p><p>��Je crois que ce gar�on a raison, dit le Fran�ais�; on parle beaucoup d'exp�ditions prochaines des Ab�nakis pour ch�tier l'Anglais insolent. En serez-vous, Castine, avec vos Etchevemins�?</p><p>Le baron parut contrari� et ne r�pondit pas. Il s'inclinait devant le comte, qui lui tendit la main avec affection.</p><p>Puis Joffrey de Peyrac pr�senta � sa femme ses deux compagnons. Le Hollandais se nommait Pieter Boggen.</p><p>L'autre �tait le sieur Bertrand D�four qui, avec ses trois fr�res, �tait propri�taire d'une cursive dans l'isthme, au fin fond de la Baie Fran�aise.</p><p>Picard aux fortes �paules, aux traits lourds et taill�s dans un bois recuit par le soleil, il y avait apparemment fort longtemps qu'il n'avait eu l'occasion de pr�senter ses hommages � une jolie femme.</p><p>Il parut tout d'abord embarrass�, puis se ravisant, aid� par le courage de sa simplicit� naturelle, il s'inclina profond�ment.</p><p>��Il faut f�ter �a, dit-il. Allons boire.</p><p>Une sorte de r�le derri�re le groupe fit se retourner les t�tes. Le soldat Adh�mar d�faillait contre le chambranle de la porte. Maintenant, c'�tait Ang�lique que ses yeux fixaient.</p><p>��La D�mone, balbutia-t-il, c'est... c'est elle�!... Vous ne me l'avez pas dit. �a, c'est pas bien.</p><p>Pourquoi vous ne me l'avez pas dit tout de suite, mon lieutenant�? Saint-Castine poussa un rugissement exasp�r�.</p><p>Il attrapa l'homme et l'envoya rouler dans la poussi�re d'un solide coup de pied appliqu� au bon endroit.</p><p>��La peste soit de ce cr�tin�! fit-il, haletant de fureur.</p><p>��D'o� sortez-vous ce ph�nom�ne�? demanda Peyrac.</p><p>��Est-ce qu'on sait�? Voil� ce que les recrutements de Qu�bec vous envoient maintenant. Croient-ils qu'en Canada nous ayons besoin de soldats qui suent la peur � longueur de temps�? ...</p><p>��Calmez-vous, monsieur de Saint-Castine, dit Ang�lique en posant une main apaisante sur son bras. Je sais ce qu'a voulu dire ce pauvre homme et���elle ne put s'emp�cher de rire���il �tait tellement dr�le avec ses yeux qui lui sortaient de la t�te. Ce n'est pas sa faute. De mauvais bruits qui circulent au Canada���et auxquels je ne puis rien���l'ont terroris�. Ce n'est pas sa faute.</p><p>��Ainsi, madame, vous n'�tes pas offens�e�?... R�ellement pas�? insista Saint-Castine en se tordant les mains avec une exub�rance toute m�ridionale�; ah�! Je maudis les imb�ciles qui, profitant de votre �loignement et du myst�re de votre r�putation, en ont profit� pour r�pandre de telles sornettes et une l�gende aussi insultante.</p><p>��� moi, maintenant que je suis sortie des bois, de m'efforcer de les d�truire. C'est pour m'y employer que j'ai accompagn� mon mari vers les rivages. Il faut que, lorsque je retournerai � Wapassou, toute l'Acadie soit enfin persuad�e sinon de ma saintet頖�� Dieu, non�!���tout au moins de mon inoffensive qualit�.</p><p>��Pour moi, j'en suis d�j� persuad�, affirma le large D�four en plaquant sa main �tal�e sur son c�ur.</p><p>��Vous �tes tous deux d'excellents amis, dit Ang�lique avec reconnaissance.</p><p>Et, passant un bras autour des �paules de chacun, elle d�dia � l'un et � l'autre un des sourires enchanteurs dont elle avait le secret. Elle savait qu'elle pouvait englober dans la m�me amiti� le tr�s aristocratique baron de Saint-Castine et le brave paysan picard, rendus fr�res par leur appartenance � la terre folle et sauvage de l'Acadie. Peyrac la regarda, qui les entra�nait vers la porte en riant famili�rement avec eux.</p><p>��Savez-vous, chers amis, leur disait-elle, qu'il n'est pas si d�plaisant pour une femme d'�tre trait�e de cr�ature diabolique. Il y a en ces termes on ne sait quel sombre hommage rendu � un pouvoir trop souvent refus�. Le pauvre Adh�mar ne m�ritait pas tant de violences... Maintenant, je vous en prie, ne parlons plus de cela et allons boire. Je meurs de soif.</p><p>Dans la seconde salle du poste, ils s'install�rent autour d'une table. Enjou�s, ils discutaient entre eux de choses graves, et qui � bien d'autres eussent sembl� dramatiques, mais qui, dans leurs bouches, prenaient l'allure de plaisanteries et presque d'incidents comiques. Le Hollandais, retrouvant en la compagnie des Fran�ais la jovialit� inn�e des Flamands, posa sur la table verres, bocks et pichets, de la bi�re, du rhum, de l'eau-de-vie et une fiasque d'un vin d'Espagne rouge et br�lant qu'un navire corsaire des Cara�bes �gar� dans l'embouchure du Kennebec lui avait r�cemment �chang� contre des fourrures.</p></section><section><p><strong>Chapitre 6</strong></p><p>Peyrac souriant �coutait d'une oreille, les yeux fix�s sur Ang�lique, s�duit une fois de plus par les c�t�s divers de sa nature f�minine�; il se souvenait que, jadis, � Toulouse, elle avait, d'un sourire et de quelques mots, encha�n� � son service ses propres amis les plus jaloux, et d�sormais ils se seraient fait tuer pour elle. Il retrouvait, m�ris par une exp�rience de femme, son esprit vif et enjou�, son in�galable �l�gance des gestes, le charme de ses r�parties. Soudain, il l'�voqua, telle qu'elle �tait l'an pass� lorsqu'elle avait abord� avec lui ces contr�es, apr�s cet �trange voyage du Gouldsboro o� ils s'�taient reconnus et retrouv�s. Elle avait alors de grands regards path�tiques, des attitudes de femme traqu�e. Un halo de malheur semblait l'aur�oler.</p><p>Voici qu'en moins d'une ann�e elle avait retrouv� sa gaiet�, son allant de femme heureuse. C'�tait l'�uvre de l'amour et du bonheur, malgr� les �preuves de l'hiver, son �uvre � lui�!</p><p>Il l'avait fait rena�tre � elle-m�me. Et comme il croisait son regard il lui d�dia un sourire de tendresse possessive.</p><p>La petite Anglaise, muette et p�le parmi tous ces personnages exub�rants, promenait ses regards de l'un � l'autre.</p><p>Le baron de Saint-Castine racontait comment le marquis d'Urville, commandant de Gouldsboro, aid� des Huguenots de La Rochelle, avait tenu t�te aux deux navires du pirate Barbe d'Or. Finalement, ce qui avait d�cid� de la victoire, �'avait �t� de bonnes salves de canon � boulets rougis. Le feu s'�tant d�clar� dans ses entreponts, le bandit s'�tait retir� derri�re les �les. Depuis, il paraissait se tenir coi, mais il fallait rester en alerte. Le comte demanda si les deux navires qu'il attendait, l'un de Boston, l'autre, le Gouldsboro, revenant d'Europe, ne s'�taient pas encore pr�sent�s. Mais il �tait trop t�t dans la saison. Quant au petit ��yacht�� bostonien qui avait d�pos� les hommes de Kurt Ritz � l'embouchure du Kennebec, il avait �t� oblig� de batailler avec ledit Barbe d'Or et avait regagn� le port, tr�s ab�m�.</p><p>��Voici un dommage que ce brigand va me payer au centuple, d�clara Joffrey de Peyrac. Il ne perd rien pour attendre. Et s'il ne me rend pas mon Suisse vivant, c'est sa peau � lui que j'aurai. Je le pourchasserai jusqu'aux antipodes.</p><p>D�four annon�a que la Baie Fran�aise �tait infest�e de cette canaille de pirates ou de flibustiers des mers chaudes. Sachant qu'� l'�t� les nations du Nord, fran�aises et anglaises, recevaient des navires d'Europe charg�s de marchandises, ils venaient r�der par l� pour les arraisonner, avec moins de risques que les galions espagnols. Sans compter que cela attirait vers l'Acadie les navires de guerre anglais, requis pour prot�ger leurs flottes de p�che de Boston ou de Virginie.</p><p>��Sans compter, monsieur le comte, que ces Anglais n'ont rien � faire dans la Baie Fran�aise et se croient tout permis.</p><p>Il ajouta que, se trouvant sur le point d'entreprendre un voyage de commerce le long de la c�te, il lui �tait venu une id�e.</p><p>��Vous m'avez si bien ravitaill� l'an dernier, monsieur de Peyrac, alors que j'�tais sur le point de mourir de faim faute de r�serves, qu'en passant � l'embouchure de la rivi�re Saint-Jean j'ai rafl� les six soldats de la garnison du petit fort Sainte-Marie, et je les ai amen�s pour les mettre � votre disposition.</p><p>��C'est donc � vous, D�four, que nous devons la pr�sence de ce jocrisse en uniforme, Adh�mar�? s'�tonna le baron.</p><p>Le concessionnaire acadien se d�fendit�:</p><p>��Celui-l�, on me l'a impos� par force. Il para�t que, depuis Montr�al et Qu�bec, le Lac Sup�rieur et la Baie des Chaleurs, tout le monde se le repasse pour s'en d�barrasser. Mais les autres sont de forts gaillards et qui savent se battre.</p><p>Peyrac riait, enchant�.</p><p>��Je vous remercie, D�four. Je ne d�daigne pas la pr�sence de quelques bons tireurs, mais qu'ont dit de votre rapt M. de Wauvenart et le chevalier de Grandrivi�re�?</p><p>��Ils �taient � Jemseg. On attend par l�-bas la visite du gouverneur de l'Acadie, M. de Villedavray. C'est d'ailleurs pour cela que j'ai entrepris ma randonn�e � travers la Baie, c'est plus prudent. Mes fr�res se chargeront de recevoir ce g�neur, conclut-il avec de grands �clats goguenards.</p><p>��Mais pourquoi n'avez-vous pas d�pos� vos militaires � Gouldsboro�? demanda Castine.</p><p>��La temp�te m'a dross� jusqu'aux �les Matinicus, r�pondit l'autre avec simplicit�. Apr�s quoi, un brouillard m'a tenu dans la suie compl�te pendant quatre jours. J'ai donc pr�f�r� continuer � me diriger vers l'ouest. La passe de Gouldsboro n'est pas facile � franchir. J'aurais pu tomber sur Barbe d'Or. Mais vous voyez qu'on finit toujours par se rejoindre.</p><p>Peyrac se leva pour aller voir les soldats, et ses compagnons le suivirent.</p><p>*****</p><p>Ang�lique demeura dans la salle ombreuse. Le vin d'Espagne �tait d�licieux mais un peu �tourdissant. Rose-Ann avait bu de la bi�re. Elle avait faim. � peine Ang�lique et sa pupille avaient-elles �chang� leurs impressions quant � la n�cessit� pour elles de se remplir l'estomac qu'un aimable vieillard surgit devant elles et d�posa sur la table des assiettes garnies de grandes tartines de pain chaud recouvertes de raisin� de bleuets, ces sortes d'airelles que les Fran�ais appellent myrtilles et qui en Am�rique couvrent d'immenses espaces. D'un sourire, il les encouragea � se restaurer. Il portait une petite barbiche blanche et il y avait un grand air de bont� sur son visage. V�tu avec aust�rit� d'un pourpoint noir et de hauts-de-chausses bouffant au-dessus des genoux et d'une forme un peu ancienne, son col blanc et pliss� rappelait � Ang�lique la tenue commune que portait son grand-p�re au temps o� la fraise tuyaut�e �tait encore de mode. Il leur annon�a qu'il se nommait Josu� Pilgrim. Lorsque la petite Rose-Ann se fut rassasi�e, il s'assit pr�s d'elle et l'interrogea amicalement, en anglais.</p><p>Il parut fort �mu lorsqu'elle lui dit que ses parents se nommaient William et �taient originaires de Biddeford-S�bago. Il annon�a � Ang�lique que les propres grands-parents de Rose-Ann se trouvaient � moins de 30 miles de l�, sur la rivi�re Androscoggi. En un lieu nomm� par les Indiens Newehewanik, c'est-�-dire terre de printemps, ils avaient fond� une dizaine d'ann�es auparavant un �tablissement, aujourd'hui prosp�re, qui r�pondait, en anglais, au nom commun de Brunschwick-Falls. C'�taient des gens entreprenants que ces William. Toujours � s'en aller plus loin � l'int�rieur des terres. D�j�, John William, le fils, avait quitt� Biddeford, une riche colonie sur la Baie, pour aller fonder un autre Biddeford sur le lac S�bago. On savait maintenant ce qu'il leur en avait co�t� puisqu'ils avaient �t� emmen�s captifs au Canada, bien que les villages de la c�te ne fussent pas plus en s�curit� lorsque la mar�e rouge des Indiens d�ferlait des bois sur les Anglais, mais l'on pouvait toujours, lorsqu'on �tait sur les rivages, s'enfuir dans les �les.</p><p>Mais lui, Josu�, comprenait des gens comme ces William, car il n'avait jamais aim� la morue et l'agitation de la mer. Il pr�f�rait les reflets des fleuves et des lacs sous les arbres et la chair des dindons sauvages.</p><p>Lui-m�me avait dix ans lorsque avec son p�re, marchand de Plymouth, au cap Cod, il �tait venu fonder cet �tablissement de Houssnock. C'est pourquoi on l'appelait Josu� Pilgrim. Car sa colonie �tait celle des p�res p�lerins, et tout enfant il avait d�barqu� d'un navire appel� le Mayflower, sur une terre d�serte o� la moiti� d'entre eux �taient morts d�s le premier hiver. Ayant d�bit� ce r�cit d'une voix mesur�e et un peu doctorale, le vieil homme alla chercher quelque chose sur une �tag�re et revint avec une plume d'oie, une corne � encre et une fine �corce de bouleau semblable � une feuille de parchemin sur laquelle il se mit � tracer des signes. C'�tait un plan pour se rendre � l'�tablissement anglais, o� demeuraient le vieux Benjamin William et sa femme Sarah, les grands-parents de Rose-Ann. Il expliqua ensuite � Ang�lique qu'en traversant jusqu'� la rive droite du Kennebec et en marchant vers l'est on y arrivait en moins d'une journ�e.</p><p>��C'est providentiel, s'�cria-t-elle.</p><p>Leur intention, � son mari et � elle, avait toujours �t� de ramener la fillette parmi les siens, mais l'entreprise pr�sentait des difficult�s. Allant � Gouldsboro, c'est-�-dire vers l'est, ils s'�loignaient dans la direction oppos�e au peuplement anglo-saxon. La r�gion o� ils se trouvaient en ce moment, le Maine pour les Anglais, l'Acadie pour les Fran�ais, �tait en fait une r�gion frontali�re dont le Kennebec marquait la tr�s mouvante limite, un no man's land sans ma�tres ni lois.</p><p>La Providence voulait que la famille de leur prot�g�e se trouv�t � moins de dix lieues de Houssnock...</p></section><section><p><strong>Chapitre 7</strong></p><p>Le soir, revenus tous au poste sur l'invitation du Hollandais qui d�sirait offrir un festin � ses principaux visiteurs de ce jour, ils discut�rent tout d'abord de la possibilit� de reconduire l'enfant.</p><p>Leur h�te leur apporta des cartes.</p><p>Compte tenu des d�tours, pistes et collines, il faudrait envisager trois jours aller et retour pour se retrouver � Houssnock et reprendre la caravane vers l'ouest et Gouldsboro. Mais Joffrey de Peyrac d�couvrit rapidement une autre solution. L'�tablissement de Brunschwick-Falls se trouvait situ� sur la rivi�re Androscoggi. Navigable et rapide, cette rivi�re permettait de rejoindre en quelques heures l'embouchure du Kennebec. L'exp�dition du comte de Peyrac se scinderait en deux. Un groupe, le plus important, descendrait, comme pr�vu, le grand fleuve jusqu'� la mer o� les attendait un navire envoy� par d'Urville. Durant ce temps, Joffrey de Peyrac et Ang�lique, accompagn�s de quelques hommes, gagneraient le village anglais et, apr�s avoir remis l'enfant � sa famille, descendraient l'Androscoggi jusqu'� la c�te, o� ils feraient leur jonction avec le premier groupe. L'affaire, finalement, ne devrait pas demander plus de deux jours.</p><p>Ceci conclu, on fit honneur � la ��Candies-partie�� offerte par Pieter Boggan. Il s'agissait d'une vieille recette que l'on se passe sur les bords de l'Hudson, depuis la Nouvelle-Amsterdam jusqu'� Orange, parmi les Hollandais du Nouveau Monde. Dans une marmite, verser deux gallons du meilleur mad�re, trois gallons d'eau, sept livres de sucre, de la mouture d'avoine fine, �pices diverses, raisins, citrons...</p><p>Servir br�lant dans un grand bol d'argent plac� au milieu de la table, chaque invit� plongeant tour � tour sa cuill�re d'argent dans l'aromatique cordial. Rien de meilleur pour r�veiller les humeurs et conforter les esprits chagrins. Outre le comte et la comtesse de Peyrac et leur fils, �taient pr�sents le baron de Saint-Castine, l'Acadien D�four, le caporal de la garnison de Saint-Jean, le capitaine fran�ais du navire flibustier de l'�le de la Tortue et son aum�nier. Le Hollandais et ses deux commis anglais et puritains compl�taient l'assembl�e. Ang�lique �tait seule femme.</p><p>Par le fait de sa pr�sence, et aussi de celle de l'aum�nier, le ton resta de bonne compagnie. Mais Ang�lique, ayant � c�ur de ne pas le leur faire regretter, sut cr�er une atmosph�re joyeuse o� chacun brilla, �tincela, se crut ph�nix. Et les plus francs �clats de rire sortaient du poste de traite, se m�lant aux bruits myst�rieux de la nuit et du fleuve. Lorsqu'ils se s�par�rent, ils �taient tous tr�s gais et fort bons amis. Laissant le Hollandais sur son �le, ils revinrent, travers�rent le fleuve au clair de lune et rejoignirent qui son campement, qui son navire.</p><p>��J'irai vous voir demain, chuchota le baron de Saint-Castine � Peyrac. J'ai des choses importantes � vous communiquer. Mais, ce soir, dormons. Je titube. Bonne nuit � tous.</p><p>Il disparut dans la for�t, entour� d'un groupe d'Indiens qui s'�taient aussit�t d�tach�s de l'ombre, comme des fant�mes, pour l'escorter.</p><p>Au campement, les sentinelles veillaient. Elles avaient re�u d'imp�ratives consignes de Peyrac. Pour plus de s�curit�, le groupe s'�tait r�uni en deux cabanes seulement. Personne ne devait demeurer � l'�cart pour la nuit. Le comte et sa femme avaient renonc� � leur abri personnel. Houssnock drainait l'�cume de toutes les for�ts. Il y avait des Indiens de partout, des baptis�s avec leur croix d'or et des chapelets parmi leurs plumes. Malgr� la pr�sence du Hollandais ou de ses commis anglais, ce n'en �tait pas moins la France acadienne et canadienne qui r�gnait par l�. C'�tait encore le domaine des bois. Or, par tous les bois de l'Am�rique, r�gne le Fran�ais.</p></section><section><p><strong>Chapitre 8</strong></p><p>��C'est dommage, soupira Ang�lique... Existe-t-il un homme plus charmant que ce baron de Saint-Castine�? Et j'aime tellement rencontrer des Fran�ais...</p><p>��Parce qu'ils vous font la cour�?...</p><p>Ils n'avaient pas sommeil et Joffrey soutenait le pas un peu chancelant d'Ang�lique le long de la rive.</p><p>Il s'arr�ta et, posant sa main sur la joue d'Ang�lique, tourna vers lui son visage. Sous le clair de lune dor�, elle �tait rose et anim�e et ses yeux vacillaient pleins d'�toiles. Il sourit, indulgent, tendre...</p><p>��Ils vous trouvent belle, mon amour, chuchota-t-il. Ils vous rendent hommage... J'aime les voir ainsi � vos pieds. Je ne suis pas trop jaloux. Ils savent que vous �tes de leur race, une Fran�aise, et ils en sont fiers. Et ils sont de la n�tre. Si loin que l'on nous chasse tous deux aux confins de la terre, si injustement que l'on nous s�pare des n�tres, cela cependant demeurera toujours. Moi aussi, j'aime rencontrer mes fr�res les Fran�ais et lire dans leurs yeux sinc�res et hardis l'admiration que vous leur inspirez. C'est une race folle, je pense. Intraitable, et nous sommes de cette race, mon amour. Cela restera toujours�!...</p><p>L'ombre tr�s noire d'un saule �tait proche. Ils entr�rent d'un seul pas dans cette ombre, quitt�rent la clart� crue de la lune pour l'obscurit� propice et, la prenant contre lui, il l'embrassa doucement sur les l�vres. Le d�sir, leur d�sir familier et toujours surprenant, montait en eux, se mettait � vivre entre eux de sa vie chaude, br�lante et d�vorante. Mais ils ne pouvaient s'attarder. L'aube bient�t poindrait. La for�t n'�tait pas discr�te. Ils revinrent � pas lents.</p><p>Ils marchaient comme en r�ve avec le d�sir entre eux qui les enrobait, avec ce secret, cette onde entre eux qui les animait, cette douleur d�licate de l'�lan suspendu qui ne voulait pas retomber, et qui nuan�ait leurs sourires �chang�s d'un regret, d'une complicit�. Pour Ang�lique, la main de Joffrey pos�e l�g�rement contre sa hanche portait en elle toutes les promesses.</p><p>Et, pour lui, le mouvement de sa jambe qu'il sentait contre la sienne le ravissait jusqu'au tourment.</p><p>Ce serait pour plus tard.</p><p>Dans quelques jours, � Gouldsboro. Charme et saveur du plaisir diff�r�. Les heures � venir seraient longues � passer. Toutes gonfl�es d'une attente...</p><p>De nouveau, ils �chang�rent quelques mots avec les hommes en faction. Les abris dress�s �taient pleins de dormeurs.</p><p>Ang�lique se sentait trop �veill�e, elle pr�f�ra rester dehors. Elle s'assit seule au bord de l'eau, les genoux entre ses bras et le menton sur ses genoux. Les yeux d'Ang�lique erraient sur la nappe dor�e du fleuve. Des �charpes de brume l�g�re flottaient � la surface, en tra�n�es �vanescentes. Elle se sentait heureuse et pleine de vie fr�missante et impatiente. Et tout avait une saveur qui la comblait. Comme elle aimait la certitude de l'amour, elle aimait aussi l'attente. C'�tait l'existence quotidienne qui d�cidait de leurs �treintes. Ils pouvaient se trouver contraints � vivre de longs jours sages tout occup�s de travaux et de passions �trang�res au plaisir, et puis, pour un regard, pour une inflexion tendre de voix, c'�tait la soudaine flamb�e, le vertige, le besoin avide de solitude � deux.</p><p>Alors, elle sombrait dans l'obscurit� jalouse, elle chavirait dans ce qu'elle appelait pour elle seule ��mes t�n�bres d'or��, elle se laissait aller � l'oubli saisissant du monde et de la vie m�me.</p><p>Ainsi leur vie amoureuse s'entrem�lait si �troitement � la trame de leur existence qu'elle �tait tant�t comme le murmure souterrain d'un ruisseau, une m�lodie imperceptible, tant�t comme un grand souffle de temp�te dominant tout et les isolant au sein du monde, les asservissant � ses lois. Mais aussi les lib�rant de toutes les lois.</p><p>Cette vie amoureuse au fil des temps, des jours et des nuits, des mois et des saisons, c'�tait leur secret pour eux seuls, le ferment de leur joie irradiante, et elle le sentait br�ler en elle sans cesse. C'�tait comme un poids doux au creux de ses reins, une sensation de d�faillance dans la r�gion du c�ur, quelque chose qui occupait son �tre tel l'enfant dans le sein maternel, le myst�re de l'esprit dans le tabernacle. L'amour...</p><p>Elle aspirait � retrouver Gouldsboro, un havre, comme Wapassou. L�-bas, il y avait un grand fort de bois sur la mer, et dans ce fort une pi�ce aux vastes proportions avec un grand lit couvert de fourrures. Elle y avait dormi avec lui. Elle y dormirait encore tandis que la temp�te battrait � grandes gerbes d'�cume contre le roc et que le vent hululerait dans les arbres pench�s du promontoire. � l'abri de ce palais, dans les maisons rustiques mais solides des Huguenots, les lumi�res s'�teindraient une � une.</p><p>Au matin, tout serait pur et �tincelant. Les �les brilleraient comme des joyaux dans le golfe. Elle irait se promener sur la plage avec des enfants � sa suite, elle fl�nerait dans le port nouveau, elle mangerait des homards � la saveur marine et d�lectable, des hu�tres et des coquillages.</p><p>Et puis elle ouvrirait des coffres et rangerait les marchandises apport�es par les navires, elle enfilerait des robes neuves et bruissantes et des parures, essaierait des coiffures nouvelles. � Gouldsboro, il y avait un grand miroir en pied serti de bronze v�nitien. Dans son reflet, elle se retrouverait neuve aussi et quelle image lui appara�trait�? Une force si sereine l'habitait qu'elle ne craignait pas de se retrouver d�chue. Elle serait autre simplement. Elle aurait pris ce visage, cette apparence que pendant tant d'ann�es elle avait r�v�s en vain. Un visage de femme heureuse, combl�e.</p><p>Tout n'�tait-il pas miraculeux�? Moins d'un an auparavant, elle avait abord� en vacillant sur ces plages et elle �tait pleine de crainte. Raidie, amaigrie, livide, avec une sorte de tension et d'�puisement int�rieurs, elle avait titub� sur la plage rose de Gouldsboro et peu s'en �tait fallu qu'elle tomb�t � genoux, comme expirante. Mais le bras de Joffrey de Peyrac l'avait soutenue. Tout un temps de luttes cruelles qu'avait affront�es sa jeunesse s'achevait l�. Et comme elles lui semblaient lointaines aujourd'hui, ces quinze ann�es o� elle avait err� seule et portant sur ses �paules tout le poids de son existence. Aujourd'hui, elle se sentait plus jeune qu'alors parce que prot�g�e et aim�e.</p><p>Une all�gresse d'enfant parfois illuminait son �tre et une immense confiance avait remplac� ce doute d'animal peureux et pourchass�, tapi au fond d'elle-m�me. Car, � l'instant de gravir la plage, un bras cher et robuste l'avait entour�e. Et, depuis, il ne l'avait plus l�ch�e.</p><p>��Comme cela rend jeune d'�tre aim�e, songea-t-elle, autrefois j'�tais vieille. J'avais cent ans. J'�tais toujours sur le qui-vive, arm�e, agressive.��</p><p>Aujourd'hui, lorsque la crainte l'effleurait, ce n'�tait plus avec la m�me angoisse vertigineuse, sans recours, qu'elle avait ressentie lorsqu'elle luttait contre le roi et des forces ligu�es et trop puissantes.</p><p>Celui � l'ombre duquel elle se reposait aujourd'hui �tait fort, lucide et prudent. Il prenait tout en charge sans �moi. Il �tait diff�rent des autres. Mais il savait les atteindre et s'en faire des amis, et elle commen�ait � deviner que l'esprit d'un seul homme digne de ce nom peut porter les mondes. Car l'Esprit est plus fort que la mati�re.</p><p>Il triompherait de ses ennemis, de ceux tapis dans l'ombre, et qui refusaient son pouvoir. Si fort �tait-il qu'il les attirerait � lui par sa sagesse et son allant surprenants.</p><p>Le pays gagnerait la paix, les nations s'ordonneraient, les for�ts seraient d�frich�es et des villes na�traient, se peupleraient. Il resterait toujours assez de beaut� sauvage pour ennoblir ces destin�es nouvelles. Riche et admirable toujours serait le Nouveau Monde. Mais d�livr� des guerres st�riles.</p><p>� demi engourdie par son r�ve et le poids de la nuit grandiose, la pens�e d'Ang�lique se v�tait de ce d�cor insolite autour d'elle, se drapait dans la passion contenue de la nature, s'accordait � la tension qui r�dait. Rien n'entamait sa secr�te jubilation. L'odeur fade des festins guerriers pouvait flotter sur la for�t, le tambour battre au loin comme un c�ur press� et impatient, tout �tait simple. Elle se sentait concern�e, mais aussi hors d'atteinte.</p><p>Contre la clart� bl�me de la nuit, du c�t� du sud-ouest, elle voyait se dresser et se balancer les trois m�ts du petit navire flibustier qui avait jet� l'ancre au tournant de la rivi�re. De l'autre c�t�, en revanche, en amont, r�gnait une obscurit� touffue, gorg�e de brume et de fum�es, qu'�toilait par intermittence la pointe rouge des feux indiens dans les wigwams. Un renard jappa. Une b�te lourde mais souple se faufila dans les herbes aupr�s d'elle. C'�tait le glouton de Cantor. Un instant, elle entrevit la lueur de ses prunelles dilat�es, � l'inconsciente f�rocit�, qui paraissaient l'interroger.</p></section><section><p><strong>Deuxi�me partie</strong></p><p><strong>Le village anglais</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 1</strong></p><p>Le lendemain, Ang�lique, assise dans la petite salle du poste de traite, cousait activement une robe de drap �carlate pour Rose-Ann. Sa famille serait heureuse de la voir arriver joliment v�tue, et non en pauvre captive de ces ��abominables�� Fran�ais. Par la fen�tre ouverte, elle aper�ut un radeau qui traversait le fleuve. Trois chevaux. Les chevaux que Maupertuis, le coureur de bois au service de Peyrac, avait amen�s la veille de la c�te. Son fils �tait l� aussi, et Cantor. D�s qu'ils abord�rent l'�le, le jeune gar�on courut � toutes jambes et entra tr�s anim�.</p><p>��Mon p�re vous fait dire de partir tout de suite pour Brunschwick-Falls avec Maupertuis. Il ne peut nous accompagner, mais je dois vous servir d'interpr�te. Nous le rejoindrons demain ou apr�s demain au plus tard � l'embouchure du Kennebec o� notre bateau croise d�j�.</p><p>��C'est ennuyeux, dit Ang�lique, je n'ai pas tout � fait fini cette robe. Je n'aurai pas le temps de coudre les n�uds du corsage. Pourquoi ton p�re ne peut-il nous accompagner�?</p><p>��Il doit rencontrer sur la c�te un chef Etchemin ou Mic-Mac, je ne sais... que le baron de Saint-Castine tient absolument � lui pr�senter. Avec les Indiens, il faut toujours saisir l'occasion par les cheveux... c'est le cas de le dire. Ils sont si versatiles. Mon p�re a pr�f�r� partir sans attendre et nous charger de reconduire cette petite. En passant, j'ai d�j� pris votre bagage au campement.</p><p>Ang�lique aida la petite Anglaise � passer sa jolie robe. Avec des �pingles, elle agrafa le col de dentelle et les manchettes que le vieux Josu� avait exhib�s de quelque ballot marchand. Rapidement, elle se recoiffait, bouclait la ceinture de cuir qui supportait son pistolet, dont elle ne se s�parait pas volontiers.</p><p>Les chevaux attendaient dehors, sell�s et tenus en bride par Maupertuis et son fils. Ang�lique v�rifia par habitude leur harnachement et la pr�sence du sac de cuir qu'elle avait pr�par� le matin. Elle s'informa des munitions de chacun.</p><p>��Eh bien�! Partons, d�cida-t-elle.</p><p>��Et moi, qu'est-ce que je fais�? demanda le soldat Adh�mar qui attendait devant la porte assis sur une barrique renvers�e, son mousquet entre les jambes.</p><p>C'�tait la fable de l'endroit. Tout le monde en faisait des gorges chaudes. Devinant la terreur que lui inspirait Ang�lique, ou bien parce qu'il ne savait qu'en faire, le caporal du fort Saint-Jean l'avait commis � la garde expresse de Mme de Peyrac. Partag� entre sa peur superstitieuse et l'esprit de discipline militaire, Adh�mar vivait un calvaire. Maupertuis l'effleura d'un regard apitoy�.</p><p>��Reste ici, mon vieux�!</p><p>��Mais je peux pas rester ici tout seul�: c'est plein de sauvages�!</p><p>��Viens avec nous alors, fit le Canadien, ennuy�. Ton caporal et les autres sont d�j� partis avec M. de Peyrac.</p><p>��Partis�? balbutia le gar�on pr�t � pleurer.</p><p>��Bon�! Viens, je te dis. C'est vrai qu'on ne peut pas le laisser ici tout seul, continua-t-il en s'excusant, vers Ang�lique. Et puis �a fera toujours un fusil de plus.</p><p>Ils salu�rent le Hollandais, et peu apr�s avoir abord� l'autre rive ils entr�rent dans la p�nombre de la for�t. Un sentier assez visible s'enfon�ait sous les ramures dans la direction de l'ouest.</p><p>��O� va-t-on par l�? interrogea Adh�mar.</p><p>��� Brunschwick-Falls.</p><p>��C'est quoi �a�?</p><p>��Un village anglais.</p><p>��Mais je ne veux pas aller chez les Anglais, moi�! C'est des ennemis.</p><p>��Bon�! Tais-toi fada, et marche.</p><p>Envahi par le printemps, le sentier �tait � peine trac�, mais les chevaux le suivaient d'un pas s�r, avec la divination des animaux qui reconnaissent les passages humains fr�quent�s malgr� les mille obstacles que lan�aient buissons et halliers au travers de leur piste. Le printemps insolent ratissait la sauvagerie de la for�t en jets de branches nou�es de verdure, mais flexibles et neuves et qui s'�cartaient facilement. L'herbe �tait douce et courte et le sous-bois lumineux. Ils reconnurent les traces d'un village indien abandonn� qu'on leur avait signal�. Puis replong�rent sous la ram�e. Peu apr�s, entre les troncs des trembles et des bouleaux align�s, ils virent briller les eaux d'un lac�; il �tincelait au soleil, absolument paisible comme un miroir. Et, l'heure de midi approchant, le silence se fit plus lourd, dans une sorte de torpeur o� bourdonnaient des insectes.</p><p>Ang�lique avait pris en croupe la petite Anglaise. Maupertuis et Cantor montaient les deux autres chevaux. Le soldat et le jeune Canadien suivaient � pied, sans grand mal, car de toute fa�on les montures ne pourraient aller qu'au pas, tout le long du chemin. Mais elles �pargnaient � la femme et � l'enfant les fatigues de la marche. Adh�mar jetait sans cesse des regards angoiss�s autour de lui.</p><p>��Y a quelqu'un qui nous suit, j'vous dis.</p><p>On finit par s'arr�ter pour lui donner satisfaction. On tendit l'oreille.</p><p>��C'est Wolverines, dit Cantor, mon glouton.</p><p>Et l'animal surgit hors des fourr�s � leurs pieds, tapi comme pour bondir, sa petite gueule d�moniaque tendue vers eux en un rictus qui d�couvrait ses deux canines blanches et pointues.</p><p>Cantor rit de la t�te d'Adh�mar.</p><p>��Qu�qu', qu�qu' c'est que cette b�te-l�?</p><p>��C'est un glouton et qui va te d�vorer tout vif.</p><p>��H�! Mais c'est que c'est gros comme un mouton, ce bestiau�! se plaignit l'autre.</p><p>D�sormais, il se retournait � tout moment pour voir si Wolverines le suivait, et la b�te fac�tieuse le fr�lait parfois pour le faire sursauter.</p><p>��Marcher avec ���a�� sur les talons, si vous croyez que c'est dr�le�!...</p><p>Ils en riaient tous et la petite Rose-Ann ne s'�tait jamais tant amus�e. La for�t ressemblait � celle de l'autre rive. Elle avait de doux vallonnements, descendant vers de petits ruisseaux et rivi�res en cascades, des remont�es qui menaient � des plateaux pierreux plant�s de pins et de c�dres courts et parcourus de brise parfum�e, mais qui tr�s vite en s'inclinant retrouvait l'�cume verte des arbres feuillus, avec une sorte de plaisir, comme on plonge dans la mer.</p><p>Apr�s la chaleur du jour, une brise se leva, qui fit miroiter les feuilles et emplit le sous-bois de murmures.</p><p>Ils s'arr�t�rent encore pour consulter le plan que leur avait remis le vieux Josu�. � la suite d'un autre village dont les Indiens avaient d�caban�, la piste �tait moins certaine. Mais Cantor fit le point avec sa boussole et affirma qu'en continuant dans cette direction on atteindrait le but dans deux ou trois heures.</p><p>Sans poss�der le flair infaillible de Florimond pour l'art de la topographie, Cantor avait en commun avec son a�n� un sens aigu d'observation qui lui permettait de ne jamais s'�garer, et au demeurant tous deux avaient �t� s�v�rement ��dress�s�� en ce domaine par leur p�re, qui, d�s leur plus jeune �ge, les avait familiaris�s avec les instruments de lev�: sextant, chronom�tre et marche � la boussole.</p><p>Ang�lique pouvait faire enti�re confiance � son fils en ce domaine. Elle n'en regrettait pas moins que Joffrey de Peyrac n'ait pu les accompagner. � mesure que les heures passaient, l'embarras de ce d�part pr�cipit� lui apparaissait. Pourquoi Joffrey n'�tait-il pas l�? Et combien cette for�t �tait d�serte, silencieuse et pourtant trop bruyante depuis que le vent s'�tait lev�!</p><p>��M. de Peyrac ne vous a-t-il pas donn� des explications sur la n�cessit� de son voyage brusqu�? demanda-t-elle en se tournant vers le Canadien.</p><p>Elle le connaissait moins que les autres, car il n'avait pas hivern� avec eux � Wapassou, mais elle le savait d�vou� et s�r.</p><p>��Je n'ai pas vu moi-m�me M. le comte, r�pondit cet homme. C'est Clovis qui m'a port� son message.</p><p>��Clovis�?...</p><p>Une alarme encore impr�cise commen�a � r�sonner en elle. Il y avait quelque chose d'inhabituel dans tout ceci. Pourquoi Joffrey... ne lui avait-il pas �crit un message�? Cela ne lui ressemblait pas... Ces consignes pass�es de bouche en bouche... Clovis�?... Son cheval buta contre une pierre � fleur de terre et elle dut rassembler son attention pour le guider. Dans les feuillages dentel�s, des ch�nes d'une sombre �meraude, des troncs puissants se ramifiaient en cand�labres noirs.</p><p>��On dirait la for�t de Nieul au temps des embuscades...�� pensa Ang�lique. Frapp�e de r�miniscences, elle souhaitait sortir de cette ombre �paisse.</p><p>��Sommes-nous sur la bonne route, Cantor�?</p><p>��Oui, oui, r�pondait le jeune gar�on en consultant de nouveau son plan et sa boussole.</p><p>Mais, un peu plus loin, il descendit de cheval et avec Pierre-Joseph, le jeune m�tis, ils consult�rent les alentours. La piste disparaissait parmi les broussailles. Les deux jeunes gens affirm�rent qu'il fallait aller par l�. Les arbres se r�tr�cissaient jusqu'� ne plus former qu'une vo�te �troite de plus en plus sombre. � un tournant, l'issue de ce tunnel apparut heureusement par un renouveau de lumi�re, une trou�e de soleil. Mais ce fut � cet instant que Maupertuis leva la main, et tous, m�me les chevaux, se fig�rent sous ce signe. Il y avait eu un changement imperceptible, un changement qui faisait que la d�serte for�t �tait devenue non pas peupl�e, mais comme habit�e d'autres pr�sences.</p><p>��Les Indiens�! chuchota Adh�mar en d�faillant.</p><p>��Non, les Anglais, dit Cantor.</p><p>En effet, dans l'aur�ole de soleil qui trouait la ram�e, venait de surgir � contre-sens la plus inattendue silhouette qu'on p�t imaginer.</p><p>Bossu, tordu, chauss� d'�normes souliers � boucles d'o� sortaient ses mollets maigres, coiff� d'un chapeau � bord dont la haute coiffe en pain de sucre paraissait ne pas vouloir finir, un petit vieillard se tenait en arr�t � la sortie du bois. � deux mains, il brandissait un vieux tromblon � canon court et �vas� bourr� de mitraille. La d�charge pouvait mettre � mal, sans nul doute, aussi bien le tireur que ses victimes. Les arrivants se gard�rent de bouger.</p><p>��Halte�! cria le petit vieillard d'une voix aigre et per�ante. Si vous �tes des esprits, disparaissez, ou je tire�!</p><p>��Vous voyez bien que nous ne sommes pas des esprits, r�pondit Cantor en anglais.</p><p>��� minute, please2.</p><p>Le vieux releva son arme d�su�te et d'une main fouilla dans son pourpoint noir. Il en tira une �norme paire de b�sicles cercl�es d'�caille, qu'il posa sur son nez et qui le fit ressembler � une vieille chouette.</p><p>��Ye-es�! I See-ee�!3... grommela-t-il.</p><p>Il tra�nait sur la fin des syllabes avec une solennit� soup�onneuse. Il s'approcha � petits pas des cavaliers, consid�rant Cantor de bas en haut et affectant d'ignorer Ang�lique.</p><p>��Et qui es-tu, toi, qui parles avec l'accent du Yorkshire, comme ces sacr�s professeurs de Boston�? N'as-tu pas la peur du bon chr�tien d'aller aux bois�? Ne sais-tu pas qu'il n'est pas bon que les jouvenceaux et les femmes aillent aux bois�? Ils peuvent y rencontrer l'Homme Noir et faire avec lui mille abominations. N'est-ce pas toi qui me nargues, fils de B�lial le Voluptueux, Prince des Eaux avec lequel t'aurait engendr� celle qui t'accompagne, une nuit de sabbat�? Je n'en serais pas �tonn�! D'ailleurs, tu es trop beau pour �tre une cr�ature humaine, jeune homme�!</p><p>��Nous nous rendons chez Benjamin et Sarah William, r�pondit Cantor qui en avait vu d'autres � Boston avec les savants illumin�s. Nous leur amenons leur petite-fille Rose-Ann, fille de John William.</p><p>��H�! H�! Chez Benjamin William.</p><p>Le vieil Anglais se pencha pour examiner, de son �il per�ant derri�re les verres �pais de ses b�sicles, la fillette en robe rouge que lui d�signait le gar�on.</p><p>��Tu dis que cette enfant-l� est la petite-fille de William. Ho�! Ho�! Voil� qui est plaisant�! Nous allons rire.</p><p>Il se frotta les mains comme s'il �tait soudain t�moin d'une excellente farce.</p><p>��Ho�! Ho�! Je le vois d'ici.</p><p>D'un regard vif et sans en avoir l'air, il avait enregistr� les autres personnages�: les deux coureurs de bois avec leurs vestes de peaux, frang�es � l'indienne, leur ceinture et leur bonnet colori�s de Canadiens, puis derri�re eux le soldat de France dans sa tunique d�teinte mais reconnaissable.</p><p>Il remit son arme sur son �paule bossue et s'�carta du sentier.</p><p>��Eh bien�! Allez, allez, Fran�ais, fit-il, riant toujours � petits coups. Allez, ramenez donc sa petite-fille au vieux Ben. Ho�! Ho�! Je m'imagine la t�te que va faire William�! H�! H�! Voil� qui est plaisant... Mais ne comptez pas trop sur la ran�on, car il est avare...</p><p>Ang�lique avait suivi tant bien que mal le dialogue. Si elle comprenait l'anglais fort intelligible du vieillard, elle ne saisissait � peu pr�s rien � ce qu'il racontait. Heureusement, Cantor gardait un calme olympien.</p><p>��Sommes-nous encore loin de Brunschwick�? insista-t-il poliment. Nous craignons de nous �tre �gar�s.</p><p>L'autre balan�a la t�te avec une moue, paraissant dire que lorsqu'on est assez �cervel� pour se promener dans la for�t diabolique on doit savoir o� l'on va et se d�brouiller seul. Durant cet entretien, un autre personnage avait surgi et s'�tait approch� en silence derri�re le vieillard. C'�tait un grand Indien au regard froid, un Ab�nakis de la r�gion des Sokokos ou Scheepscots, � en juger par son profil aigu aux deux incisives prononc�es. Il portait une lance en main, un arc et un carquois en bandouli�re. Il suivait la conversation avec indiff�rence.</p><p>��Ne pourriez-vous vraiment pas nous indiquer le chemin jusqu'� Brunschwick-Falls, respectable vieillard�? insista Cantor � bout d'arguments.</p><p>� cette requ�te pourtant formul�e avec toute la courtoisie possible, le visage du vieux gnome se transforma, grima�a de col�re, et il partit dans un flot de paroles violentes, o� Ang�lique discerna au passage des versets de la Bible, des mal�dictions, des proph�ties, des accusations, et des phrases enti�res de latin et de grec, d'o� il ressortait que les gens de Brunschwick���Newehewanik pour les Indiens����taient fous, ignares, incroyants et poss�d�s du d�mon, il ne remettrait jamais, lui George Shapleigh, les pieds dans leur patelin. Cantor continua d'insister avec la candeur de la jeunesse. L'a�eul se calma peu � peu, bougonna, lan�a encore quelques anath�mes conjurateurs, puis, tournant le dos, se mit � marcher devant eux dans le sentier, tandis que son Indien se pla�ait, toujours silencieux et impassible, derri�re la caravane.</p><p>��Dois-je comprendre que ce vieux fou de Yenngli se d�cide � nous montrer la route�? grommela Maupertuis.</p><p>��Il semblerait, �mit Cantor. Suivons-le�! Nous verrons bien o� il nous m�ne.</p><p>��Offre-lui de prendre place sur une de nos montures, dit Ang�lique. Il est peut-�tre fatigu�.</p><p>Cantor transmit la proposition de sa m�re, mais le vieil Anglais, sans se retourner, fit des gestes v�h�ments qui signifiaient clairement qu'on l'offensait et que d'ailleurs, pour lui, les chevaux �taient bien entendu aussi des cr�atures du Diable. Il marchait comme en sautillant et avec rapidit� et, ce qui �tait surprenant, c'est que, malgr� ses gros souliers, il ne faisait aucun bruit et paraissait � peine effleurer le sol.</p><p>��C'est un vieux ��medecin's man��, expliqua Cantor, qui pr�tend avoir parcouru toutes les for�ts d'Am�rique � la recherche de plantes et d'�corces pour ses m�decines. Cela suffirait � expliquer la suspicion dans laquelle doivent le tenir ses compatriotes. En Nouvelle-Angleterre, on n'aime gu�re ceux qui vont aux bois, comme il vous l'expliquait lui-m�me tout � l'heure... Il n'emp�che que tout original qu'il est, je crois qu'on peut se fier � lui pour nous montrer la bonne route.</p><p>��Je ne veux pas aller chez les Anglais et je n'aime pas marcher avec un Indien que je ne connais pas sur mes talons, se plaignit dans la p�nombre la voix du soldat Adh�mar.</p><p>Chaque fois qu'il se retournait, il voyait cette face de pierre sombre et ces yeux d'eau noire qui le fixaient. Des sueurs froides mouillaient sa chemise, qui avait d�j� �t� tremp�e par bien des sueurs d'angoisse. Il fallait avancer en butant contre les racines. Le petit homme au chapeau pointu continuait de les pr�c�der en sautillant comme un elfe sombre, un feu follet qui aurait port� tenue de deuil et par instants disparaissait lorsqu'il entrait dans l'ombre, puis reparaissait dans un rai de soleil rouge�tre, glissant entre les troncs. Parmi tous ces tours et d�tours, Ang�lique voyait avec impatience que la nuit tombait. Un soir violet se r�pandait au creux des ravines.</p><p>Tout en marchant, le vieillard, � certains moments, tournait sur lui-m�me en murmurant des paroles indistinctes, et ses bras lev�s, ses doigts d�li�s et maigres paraissaient d�signer on ne sait quoi dans les airs.</p><p>��Je me demande s'il n'est pas compl�tement fou et s'il sait o� il nous m�ne, finit par dire Maupertuis, mal � l'aise. Ces Anglais�!...</p><p>��Oh�! Qu'il nous m�ne n'importe o�, mais que l'on sorte de cette for�t, dit Ang�lique, � bout de patience.</p><p>Presque aussit�t, comme pour ob�ir � son v�u, ils d�bouch�rent sur un vaste plateau d'herbe verte entrecoup�e de rochers et de bouquets de gen�vriers. �� et l�, un c�dre battu par le vent, un bouquet de sapins noirs se dressaient en sentinelles. Loin, fort loin par-del� un amoncellement de collines foresti�res et de vallonnements, le ciel � l'orient �tait d'un blanc de nacre, un ciel que l'on devinait suspendu au-dessus de la mer. C'�tait loin. Une promesse. Mais le vent qui passait sur ce plateau apportait une odeur famili�re, ind�finissable, encore pleine de souvenirs.</p><p>Le temps de serpenter entre les roches et les buissons, et ils redescendirent dans un vallon d�j� rempli de nuit o� ne subsistait aucune lumi�re. L'autre versant se dressait devant eux en une c�te arrondie qui bombait plus haut sa cr�te noire sur le ciel p�le. De l� venait l'odeur oubli�e. L'odeur puissante et famili�re d'un champ labour�. On ne voyait rien dans l'ombre �paisse. On devinait seulement la terre grasse et humide exhalant le parfum de printemps, les sillons ouverts tranch�s par le soc. Le vieux Shapleigh se mit � marmonner et � ricaner.</p><p>��C'est bien cela�! Roger Slougton est encore dans son champ. Ah�! S'il pouvait supprimer la nuit, supprimer les �toiles, supprimer le sommeil qui s'appesantit sur ses paupi�res, ah�! Comme il serait heureux, Roger Slougton. Il ne conna�trait jamais un moment de repos. Il se d�m�nerait sans cesse, creuserait, gratterait, piocherait pour l'�ternit�, sans jamais s'arr�ter. Sans jamais s'arr�ter, sa fourche virevolterait comme celle du Diable au fond de l'Enfer, �ternellement, �ternellement.</p><p>��La fourche du Diable est st�rile et la mienne ne l'est pas, vieux malotru, r�pondit d'une voix caverneuse la voix du champ labour�. De la pointe de sa fourche, le Diable ne manie que la lie des �mes�; moi, je fais surgir les fruits de la terre que le Seigneur b�nit...</p><p>Une ombre, mal discernable, se rapprocha.</p><p>��Et, � cette t�che, je ne consacrerai jamais assez d'heures de ma vie, continuait la voix sur le ton de l'hom�lie�; il n'en est pas pour moi comme pour toi, vieux sorcier, qui ne crains pas de salir ton esprit au contact de la sauvagerie la plus d�sordonn�e de la nature. Hol�! Hol�! Qui nous am�nes-tu ce soir, esprit des t�n�bres�? Qui nous am�nes-tu de ces contr�es maudites�?</p><p>Le paysan qui s'approchait s'arr�tait, tendait le cou.</p><p>���a pue le Fran�ais et l'Indien par l�, grogna-t-il. Halte, n'avancez point�!</p><p>On devinait son geste d'�pauler une arme. � tout ce monologue, Shapleigh n'avait r�pondu que par un chapelet de ricanements, comme s'il s'amusait beaucoup. Les chevaux bronchaient, alert�s par cette voix grondante qui sortait de la nuit. Cantor exhiba son meilleur anglais pour saluer le laboureur, annon�a la petite Rose-Ann William et, sans chercher � dissimuler leur qualit� de Fran�ais, s'empressa de nommer son p�re�: le comte de Peyrac, de Gouldsboro.</p><p>��Si vous avez quelques relations � Boston ou sur la baie de Casco, vous n'�tes pas sans avoir entendu parler du comte de Peyrac, de Gouldsboro. Il a fait construire plusieurs navires dans les chantiers de Nouvelle-Angleterre.</p><p>D�daignant de r�pondre, le paysan se rapprocha, tourna autour d'eux, les flairant comme un chien soup�onneux.</p><p>��Encore ta vilaine b�te de Peau-Rouge que tu tra�nes avec toi, fit-il s'adressant toujours au vieux ��medecin's man��. Mieux vaut introduire une nu�e de serpents dans un village qu'un seul Indien�!</p><p>��Il y entrera avec moi, fit le vieux, agressif.</p><p>��Et nous nous r�veillerons demain tous morts et scalp�s par ces tra�tres comme c'est arriv� aux colons de Wells, o� ils avaient offert l'hospitalit� � une pauvre Indienne, un soir de temp�te. Elle a guid� ses fils et petits-fils � la peau rouge, leur a ouvert la porte du fort et les Blancs ont tous �t� massacr�s. Car, dit l'�ternel, ��vous ne devrez jamais oublier que le pays dans lequel vous entrez pour le poss�der est un pays souill� par les impuret�s des peuples de ces contr�es... Ne donnez donc point vos filles � leurs fils et ne prenez point leurs filles pour vos fils, et n'ayez jamais souci ni de leur prosp�rit� ni de leur bien-�tre, et ainsi vous deviendrez forts...��. Mais toi, Shapleigh, tu t'affaiblis tous les jours a fr�quenter ces Indiens...</p><p>Sur cette �pre citation biblique, le silence retomba et, au bout d'un moment, Ang�lique se rendit compte qu'enfin l'habitant de Brunschwick-Falls paraissait d�cid� � leur laisser le passage.</p><p>Il prit m�me la t�te du petit groupe et commen�a de monter la c�te devant eux. � mesure qu'ils �mergeaient du ravin, ils retrouvaient la clart� d'un cr�puscule de printemps long � s'�teindre. Une bouff�e de vent leur apporta une odeur d'�table, des bruits encore lointains de b�tail rentrant des p�tures.</p></section><section><p><strong>Chapitre 2</strong></p><p>Et tout � coup, sur le ciel dor�, travers� de grandes �charpes rousses, le dessin d'une grande ferme anglaise apparut.</p><p>Elle �tait solitaire encore, et l'�il allum� d'une fen�tre semblait guetter le vallon obscur d'o� ils �mergeaient.</p><p>Lorsque les voyageurs approch�rent, ils distingu�rent des barri�res qui parquaient des moutons.</p><p>C'�tait une bergerie. On y faisait la tonte. On y faisait des fromages aussi. Des hommes et des femmes se retourn�rent et suivirent des yeux les trois chevaux amenant des �trangers. Plus ils avan�aient le long de l'all�e, plus ils rejoignaient la clart� vers le couchant. � un d�tour, le village se d�couvrit tout entier avec ses maisons de bois s'�tageant sur le flanc d'une colline couronn�e d'ormes et d'�rables.</p><p>Elles dominaient une combe herbeuse o� courait un ruisseau. Des lavandi�res en revenaient, leurs paniers d'osier charg�s de linge sur la t�te. Leurs robes de toile bleue claquaient au vent.</p><p>Au del� du ruisseau, des prairies remontaient en pente douce jusqu'� la for�t aux troncs serr�s.</p><p>Le sentier devint rue et, apr�s une l�g�re descente, remonta entre les maisons et les jardinets. Des chandelles allum�es derri�re les vitres ou les carreaux de parchemin faisaient briller �� et l� dans la lumi�re de cristal du soir des �toiles d'une autre lumi�re plus vive prenant le relais du jour et piquetant tout ce tableau paisible d'un chatoiement de pierre pr�cieuse. Pourtant, sans qu'on s�t par quel truchement, lorsqu'ils firent halte � l'autre bout du village devant une importante demeure � pignons et encorbellements, � peu pr�s tous les habitants de Brunschwick-Falls se trouv�rent rassembl�s derri�re leurs dos, bouche b�e et les yeux �carquill�s. On ne voyait plus qu'un moutonnement de v�tements bleus ou noirs, de visages �berlu�s, de coiffes blanches et de chapeaux pointus.</p><p>*****</p><p>Lorsque Ang�lique descendit de cheval et salua � la ronde, il y eut un murmure indistinct, un recul effar�, mais, lorsque Maupertuis, s'approchant, enleva la petite Rose-Ann pour la d�poser � terre, le murmure cette fois monta comme le bruit de la houle, et un grondement de stup�faction, d'indignation, de protestations s'enfla, chacun s'interpellant et s'interrogeant � mi-voix.</p><p>��Qu'est-ce que j'ai fait�? dit Maupertuis stup�fait. Ce n'est pas la premi�re fois qu'ils voient un Canadien, non�? Et puis, on est en paix, il me semble�!</p><p>Le vieux m�decin fr�tillait comme un gardon jet� sur le sable.</p><p>��It's hier�! It's hier�! r�p�tait-il avec impatience en d�signant la porte de la grande demeure.</p><p>Il jubilait.</p><p>Il monta le premier les marches d'un perron de bois et poussa �nergiquement le vantail.</p><p>��Benjamin et Sarah William�! Je vous am�ne votre petite-fille Rose-Ann de Biddeford-S�bago et les Fran�ais qui l'ont captur�e, cria-t-il de sa voix aigre et triomphante.</p><p>Le temps d'un �clair, Ang�lique entrevit dans le fond de la pi�ce un �tre de briques que garnissaient de nombreux ustensiles de cuivre et d'�tain, deux vieillards, un homme et une femme de chaque c�t� de cet �tre, v�tus de noir et hi�ratiques comme des portraits avec la m�me fraise blanche empes�e, et chez la femme une coiffe de dentelle imposante, tous deux assis tr�s droits dans des fauteuils � haut dossier ouvrag�. Sur les genoux du vieillard �tait pos� un �norme livre, une Bible sans doute, et la femme filait une quenouille de lin. Pr�s d'eux, � leurs pieds, des enfants assis et des servantes en bleu, occup�es � tourner leurs rouets.</p><p>Vision rapide car au seul nom de Fran�ais les deux personnages se dress�rent, Bible et quenouille roul�rent � terre sans m�nagement, et, avec une vivacit� de mouvements surprenante, ils d�croch�rent deux fusils au-dessus de l'�tre�; apparemment charg�s et pr�ts � tirer, ils les pointaient aussit�t vers les arrivants.</p><p>Shapleigh ricanait de plus belle et se frottait les mains. Mais presque aussit�t, la vue d'Ang�lique poussant devant elle la fillette parut causer aux deux vieillards un atterrement sans nom, une impression encore plus terrifiante que celle des Fran�ais, au point que leurs mains trembl�rent et que les armes sembl�rent soudain trop lourdes � leurs bras vieillis... Les canons s'abaiss�rent lentement comme sous le coup d'une stupeur accablante.</p><p>��Oh�! God�! God�!4... murmur�rent les l�vres p�les de la vieille dame.</p><p>��Oh�! Lord�!5 s'�cria son mari.</p><p>Ang�lique esquissait une r�v�rence et, les priant de l'excuser pour son anglais imparfait, elle leur exprima sa joie de pouvoir remettre saine et sauve entre les mains de ses grands-parents une enfant qui avait couru de grands dangers.</p><p>��C'est votre petite-fille Rose-Ann, insista-t-elle, car il lui semblait qu'ils n'avaient pas encore compris. Ne voulez-vous pas l'embrasser�?</p><p>Sans se d�rider, Benjamain et Sarah William abaiss�rent sur la fillette un regard assombri, puis pouss�rent ensemble un profond et commun soupir.</p><p>��Si fait, d�clara enfin le vieux Ben, si fait, nous voyons bien que c'est Rose-Ann et nous voulons bien l'embrasser mais, auparavant, il faut... IL FAUT qu'elle enl�ve cette inf�me robe rouge.</p></section><section><p><strong>Chapitre 3</strong></p><p>��Vous auriez aussi bien pu l'amener toute nue, avec les cornes du Diable dans les cheveux, glissa un peu plus tard Cantor � sa m�re.</p><p>Consciente de sa m�prise, Ang�lique s'adressait des reproches.</p><p>��Que n'aurais-je pas entendu si j'avais eu le temps de coudre les n�uds dor�s au corsage de cette robe rouge...</p><p>��On en fr�mit, dit Cantor.</p><p>��Toi qui as v�cu en Nouvelle-Angleterre, tu aurais d� m'avertir. Je ne me serais pas ab�m� les doigts � lui confectionner un v�tement de f�te pour son retour parmi d'aussi puritaines personnes.</p><p>��Pardonnez-moi, ma m�re... Nous aurions pu aussi bien tomber sur une secte moins intol�rante. Car il en existe. Et puis, je me disais que, dans le cas contraire, je m'amuserais de la t�te qu'ils feraient.</p><p>��Tu es aussi taquin que ce vieux bonhomme d'apothicaire, dont ils ont l'air de se m�fier comme de la peste. Lui aussi, je ne serais pas �tonn�e qu'en voyant la robe rouge de RoseAnn il se soit r�joui � l'avance de les mystifier. C'est sans doute ce qui l'a d�cid� � nous montrer le chemin.</p><p>On les avait introduits ainsi que leur malencontreuse pupille Rose-Ann dans une sorte de parloir attenant � la grande salle. Sans doute pour soustraire plus rapidement � la vue du peuple b�at la petite-fille de Benjamin et Sarah William v�tue d'une telle livr�e folle et infamante, ainsi que la femme qui l'avait amen�e et dont les atours voyants et inconvenants ne r�v�laient que trop � quelle race et � quelle religion d�voy�es elle appartenait�: les Fran�ais et le papisme�!</p><p>�tres bizarres que ces puritains dont on pouvait se demander s'ils avaient un c�ur... ou un sexe. Quand on d�couvrait la froideur de leurs relations familiales, il semblait inconcevable qu'un acte d'amour quelconque e�t pu pr�sider � l'�tablissement de cette m�me famille. Pourtant, la descendance de Mr et Mrs William �tait nombreuse. Il y avait pour le moins deux m�nages et leurs enfants install�s dans la grande maison de Brunschwick-Falls. Ang�lique s'�tait �tonn�e que personne ne par�t s'int�resser au sort des William juniors emmen�s captifs au Canada par les sauvages.</p><p>L'annonce que sa belle-fille avait accouch� mis�rablement dans la for�t indienne, et qu'elle avait, de ce fait, un autre petit-enfant, laissa Mrs William de glace. Et son mari entama un long sermon comme quoi John et Margaret avaient �t� justement punis de leur indocilit�. Que n'�taient-ils demeur�s � Biddeford-Saco, sur la mer, une colonie solide et pieuse, au lieu de se croire, dans leur orgueil, oints par le Seigneur et d�sign�s pour aller fonder leur propre �tablissement dans des solitudes dangereuses autant pour l'�me que pour le corps, et d'avoir encore l'audace de baptiser ce nouvel endroit, fruit de l'orgueil et de l'indiscipline, du m�me nom de Biddeford-le-Pieux, o� ils avaient vu le jour�? D'ailleurs, maintenant, ils �taient en Canada et c'�tait bien fait pour eux. Lui, Ben William, avait toujours pens� que John, son fils, n'avait pas l'�toffe d'un conducteur de peuples.</p><p>Il rejeta de la main les pr�cisions qu'essayait de donner Cantor au sujet des captifs. Les d�tails de leur enl�vement, il les avait eus par Darwin, le mari de la s�ur de leur bru. Un gar�on qui n'avait pas d'envergure et qui allait bient�t se remarier. ��Mais sa femme n'est pas morte, essaya d'expliquer Ang�lique... du moins elle ne l'�tait pas la derni�re fois que je l'ai vue � Wapassou...��</p><p>Benjamin William n'�couta point. Pour lui, tout ce qui �tait au del� des grands bois vers le nord, vers ces r�gions lointaines, inaccessibles, o� des Fran�ais poss�d�s aiguisaient leurs couteaux � scalper dans des vapeurs d'encens, tout cela, c'�tait d�j� l'Autre Monde, et en fait bien peu d'Anglais ou d'Anglaises en �taient jamais revenus�!</p><p>��Sois franc pour une fois, dit Ang�lique � son fils. Y a-t-il aussi quelque chose dans ma tenue qui puisse les indisposer�? Suis-je, � mon insu, ind�cente�?</p><p>��Vous devriez mettre quelque chose LA, dit Cantor d'un ton doctoral, en d�signant le haut d�collet� du corsage d'Ang�lique.</p><p>Ils riaient tous deux comme des enfants sous l'�il morne de la pauvre Rose-Ann, lorsque les servantes en robes bleues entr�rent portant une bassine de bois cercl� de cuivre et de nombreux pichets d'o� s'�chappait une vapeur d'eau bouillante. Un grand jeune homme, s�rieux comme un pasteur, vint chercher Cantor qui le suivit en affichant � son tour la m�me expression gourm�e et soucieuse que d�mentaient leurs joues fra�ches d'adolescents. En revanche, les servantes, d'accortes filles au teint color� par l'air des champs, paraissaient d'humeur moins guind�e. D�s qu'elles n'�taient plus sous l'�il s�v�re du vieux ma�tre, elles souriaient volontiers et leurs regards, d�taillant Ang�lique, p�tillaient d'animation. C'�tait un �v�nement prodigieux que l'arriv�e de cette grande dame fran�aise. Elles examinaient chaque pi�ce de son habillement pourtant bien modeste et suivaient chacun de ses gestes. Ce qui ne les emp�chait pas de se montrer fort actives, apportant une p�te de savon dans un bol de bois, pr�sentant des serviettes ti�dies devant le feu.</p><p>Ang�lique s'occupa tout d'abord de l'enfant. Elle ne s'�tonnait plus que la petite Anglaise lui ait paru parfois un peu abrutie, quand on voyait d'o� elle venait. Il fallait se remettre dans l'atmosph�re de La Rochelle... en bien pire�!</p><p>Pourtant, lorsque, au moment de la rhabiller, Ang�lique voulut lui passer la robe sombre pr�par�e pour elle, la timide enfant se r�volta. Son s�jour chez les Fran�ais ne lui valait d�cid�ment rien. Si peu de temps qu'elle e�t pass� parmi eux, elle s'y �tait perdue � jamais, aurait constat� le r�v�rend pasteur. Car on la vit soudain repousser avec violence la triste v�ture pr�sent�e et, se tournant vers Ang�lique, elle blottit la t�te contre son sein et �clata en sanglots.</p><p>��Je veux garder ma belle robe rouge�! s'�cria-t-elle.</p><p>Et pour bien affirmer d'o� lui venait cette humeur rebelle, elle r�p�ta sa phrase plusieurs fois en fran�ais, ce qui eut le don d'atterrer les servantes. Cette langue impie dans la bouche d'une William, ces manifestations sans pudeur de col�re et d'ent�tement, cette coquetterie avou�e, tout cela �tait terriblement d�concertant, n'annon�ait rien de bon...</p><p>��Jamais mistress William ne consentira, dit l'une d'elles, h�sitante.</p></section><section><p><strong>Chapitre 4</strong></p><p>Tr�s droite, tr�s haute, tr�s mince, hi�ratique, imposante, la vieille Sarah William laissa tomber un regard lourd sur sa petite-fille et par la m�me occasion sur Ang�lique. On �tait all� chercher l'a�eule pour trancher le d�bat, et apparemment celui-ci ne pourrait l'�tre que par le sacrifice total.</p><p>Nul n'�voquait mieux l'id�e de la Justice et du Renoncement que cette grande Sarah, tr�s impressionnante vue de pr�s, dans ses v�tements sombres, le cou haut soutenu par sa fraise tuyaut�e.</p><p>Elle avait des paupi�res immenses, pesantes, bleut�es, voilant des yeux un peu saillants dont le feu noir �clatait par instants dans un visage tr�s p�le, mais dont les courbes us�es avaient une sorte de majest�.</p><p>On ne pouvait oublier, en regardant ses mains maigres et diaphanes jointes l'une sur l'autre dans un geste pieux, la promptitude avec laquelle ces m�mes mains pouvaient encore saisir une arme.</p><p>Ang�lique caressait les cheveux de Rose-Ann qui ne se calmait pas.</p><p>��C'est une enfant, plaida-t-elle en regardant l'intraitable dame, les enfants aiment naturellement ce qui est vif � l'�il, ce qui est joyeux, ce qui a de la gr�ce...</p><p>C'est alors qu'elle remarqua que les cheveux de Mrs William �taient coiff�s d'un ravissant bonnet en dentelle des Flandres. Un de ces objets pour le moins diaboliques et entra�nant � la perversion de la vanit� qu'avait d�nonc�s tout � l'heure le vieux Ben. Baissant ses longues paupi�res, Mrs William parut m�diter. Puis elle donna un ordre bref � l'une des filles qui revint, portant un v�tement blanc et pli�. Ang�lique vit que c'�tait un devantier de toile, � large bavette.</p><p>D'un geste, Mrs William indiqua que Rose-Ann pouvait remettre la robe incrimin�e � condition d'en voiler partiellement la splendeur agressive avec le tablier. Puis, tourn�e vers Ang�lique, elle eut un clin d'�il de connivence, tandis qu'une ombre de sourire narquois glissait sur ses l�vres s�v�res.</p><p>Ces concessions mutuelles ayant �t� consenties, les William et leurs h�tes se retrouv�rent autour de la table, servie pour le repas du soir.</p><p>Maupertuis et son fils avaient fait porter l'annonce qu'ils �taient re�us par un membre de la communaut� avec lequel ils avaient trait� nagu�re certaines affaires de fourrures au cours d'un voyage � Salem.</p><p>Adh�mar errait comme une �me en peine par les sentiers herbeux de la colonie suivi d'une nu�e de petits puritains curieux qui de temps en temps touchaient d'un doigt effray� son uniforme bleu de soldat du roi de France et son mousquet pendu au bout de son bras d�courag�.</p><p>��La for�t est pleine de sauvages, g�missait-il, je les sens autour de nous.</p><p>Ang�lique vint le chercher.</p><p>��Mais voyons, Adh�mar, nous n'avons pas rencontr� �me qui vive de la journ�e�! Venez donc vous restaurer.</p><p>��Moi, m'asseoir au milieu de ces h�r�tiques, qui ha�ssent la Vierge Marie�? �a, jamais�!...</p><p>Il resta devant la porte, �crasant les moustiques sur ses joues et supputant les malheurs qui le guettaient partout dans cet horrible pays�: soit les sauvages, soit les Anglais... Il en �tait arriv� � se sentir plus en s�curit� pr�s d'une personne que certains soup�onnaient d'�tre un esprit diabolique, mais qui avait au moins le m�rite d'�tre fran�aise. Et elle lui parlait avec gentillesse et patience cette dame qu'on disait D�mone, au lieu de le bousculer. Soit, il monterait la garde pour la d�fendre puisque aussi bien les recruteurs du roi avaient fait de lui un soldat et lui avaient mis un mousquet dans la main.</p><p>*****</p><p>Devant Ang�lique, on avait pos� un bol de lait ti�de o� flottait un �uf battu. Ce mets simple, � la saveur presque oubli�e, l'emplit de joie. Il y avait de la dinde bouillie accompagn�e d'une sauce fortement parfum�e de menthe qui en relevait la fadeur et du ma�s en grains. Puis l'on apporta une tourte dont le couvercle de p�te laissait �chapper la vapeur parfum�e d'une compote de myrtilles.</p><p>Pour les Anglais, savoir que le comte de Peyrac et sa famille avaient v�cu sur le haut Kennebec, � plus de quatre cents milles de la mer, cela les mettait en transe. Certes, c'�taient des Fran�ais, mais l'exploit demeurait, surtout pour les femmes et les enfants, inhabituel.</p><p>��Est-ce vrai que vous avez d� manger vos chevaux�? Insistaient-ils.</p><p>Les jeunes surtout s'int�ressaient � ce gentilhomme fran�ais, ami et d�l�gu� de la baie du Massachusetts. Quels �taient ses projets�? �tait-ce vrai qu'il cherchait � contracter une alliance avec les Indiens et les Fran�ais, ses compatriotes, pour �viter les raids meurtriers sur la Nouvelle-Angleterre�?</p><p>Le vieux Benjamin, lui, ne faisait pas chorus. Il avait certes entendu parler du comte de Peyrac, mais il pr�f�rait ne pas s'appesantir sur ces pr�sences diverses de toutes nations qui pr�tendaient, aujourd'hui, peupler le Maine.</p><p>N'�tait-ce pas assez qu'on ne s�t plus o� mettre les pieds sur les c�tes du Massachusetts�? Il n'aimait pas penser qu'il existait d'autres personnes sur terre que les membres de sa petite tribu.</p><p>Il aurait voulu �tre SEUL avec les siens, � l'aube du monde, ou comme No� sortant de l'Arche. Il avait toujours fui vers des lieux d�serts, toujours essay� d'imaginer qu'ils �taient seuls � pouvoir louer le Cr�ateur, ��le petit troupeau bien-aim� voulu par Dieu pour sa plus grande gloire��, mais toujours le monde le rejoignait et lui rappelait que le Cr�ateur devait partager ses bont�s avec on ne sait combien d'inint�ressantes et ingrates populations. Ang�lique, qui devinait sans peine, rien qu'� le regarder���grand nez audacieux, fureteur, au-dessus de la barbe blanche, regards intol�rants���la vie errante du Patriarche, conducteur de peuples, se demandait pourquoi il en voulait si fort � son fils d'avoir suivi l'exemple de l'ind�pendance paternelle en allant s'installer de Biddeford-S�bago. Mais c'�tait l� un des myst�res habituels des relations entre p�re et fils depuis que le monde est monde. Les travers du genre humain per�aient sous les carapaces dures et saintes, et Ang�lique sentait na�tre � l'�gard de ces intraitables honn�tes gens une sympathie attendrie. R�confort�e par l'excellence du repas, une certaine chaleur communautaire qui liait ces personnages � sombres v�tements et principes lui �tait perceptible. Une fois les principes �dict�s et affirm�s hautement, les sentiments plus humains reprenaient leurs droits.</p><p>Rose-Ann avait gard� sa robe rouge et elle, Ang�lique, la Fran�aise et la papiste, n'en �tait pas moins honor�e � la table de famille.</p><p>La pr�sence de Cantor intriguait. Ni de l� ni d'ailleurs, cet adolescent aux yeux clairs. Pour son excellent anglais, sa connaissance de Boston, on l'adoptait � l'unanimit�. Puis, se souvenant que lui aussi �tait fran�ais et papiste, on avait un recul. Tous les hommes pr�sents, le vieux Benjamin et ses fils et gendres, l'examinaient avec int�r�t sous leurs sourcils bourrus, l'interrogeaient, le faisaient parler, m�ditaient chacune de ses r�ponses. Vers la fin du repas, la porte s'ouvrit sur un homme ventru et b�ti en colosse dont l'apparition introduisit comme un courant d'air glac� dans l'atmosph�re joviale et intime qui s'�tait peu � peu �tablie.</p><p>Les deux a�eux affich�rent aussit�t leur masque le plus rigide. C'�tait le r�v�rend Thomas Patridge. La complexion qui l'avait fait na�tre sanguin et de souche irlandaise, ajoutant pour lui aux difficult�s qu'a toute cr�ature terrestre de se maintenir dans les vertus de douceur, d'humilit� et de chastet�, il n'avait pu atteindre � la rectitude morale qui en faisait l'un des plus grands ministres de son temps que par une culture vaste et pointilleuse, une d�nonciation constante des p�ch�s des autres, et par l'�clatement fr�quent���tel un jet de vapeur fusant du couvercle de la marmite���de saintes et tonitruantes col�res. � part cela, il avait lu Cic�ron, T�rence, Ovide et Virgile, parlait le latin, savait l'h�breu. Il jeta sur l'assembl�e un regard sombre, s'attarda sur Ang�lique avec une sorte de saisissement feint comme si r�ellement sa vue e�t d�pass� le pire pr�visible, effleura avec m�pris et tristesse Rose-Ann qui se barbouillait de myrtilles sans remords, puis il se drapa dans sa large et longue cape genevoise, comme s'il avait voulu se d�fendre et s'isoler de tant de turpitudes.</p><p>��Ainsi donc, Ben, fit-il d'une voix caverneuse, la sagesse ne te vient pas avec la vieillesse���introducteur j�suitique et papiste, tu oses faire asseoir � ta table l'image m�me de celle qui a pr�cipit� le genre humain dans la d�tresse la plus grande. �ve par�e de son inconscience et de ses s�ductions tentatrices�! Tu oses accueillir au sein de ta pieuse famille une enfant qui ne peut y apporter d�sormais que la honte et le d�sordre. Tu oses enfin recevoir celui qui a rencontr� l'Homme Noir dans la for�t et sign� de son sang le livre inf�me tendu par Satan lui-m�me, d'o� l'impunit� avec laquelle il peut parcourir les sentiers pa�ens, mais qui devrait lui interdire � jamais le seuil d'une maison sainte...</p><p>��Est-ce pour moi que vous parlez, pasteur�? interrompit le vieux Shapleigh en relevant le nez de son �cuelle.</p><p>��Oui, pour toi, insens�! tonna le r�v�rend, qui, sans souci du salut de ton �me, oses te m�ler de Magie pour satisfaire d'inf�mes curiosit�s.</p><p>��Pour moi que le Seigneur a nanti d'une vue spirituelle qui plonge dans le secret des consciences, je vois sans peine briller dans ton �il l'�tincelle diabolique qui...</p><p>��Et moi, pasteur, je vois sans peine dans votre �il tout inject� de sang, d'un sang qui pour n'�tre pas infernal n'en est pas moins �pais et dangereux pour votre sant�, que vous risquez un beau jour de vous trouver coi par l'effet d'un transport virulent des humeurs...</p><p>Le vieux ��medecin's man�� se leva et marcha d'un air patelin vers l'emport� ministre. Il l'obligea � se pencher, lui examina le blanc des yeux.</p><p>��Je ne vous obligerai pas � la lancette, lui dit-il. Avec vous, ce serait un travail � recommencer sans cesse. Mais j'ai dans ma besace quelques herbes d�nich�es gr�ce � mon inf�me curiosit� et dont le traitement bien suivi vous permettra de vous mettre en col�re, sans risques, autant de fois que vous en ressentirez le besoin.</p><p>��Allez vous mettre au lit, pasteur, je vais vous soigner. Et pour �carter les d�mons je br�lerai de la coriandre et des graines de fenouil.</p><p>La mercuriale du pasteur en resta l� pour ce soir.</p></section><section><p><strong>Chapitre 5</strong></p><p>Les rudes solives exhalaient une odeur de miel. Il y avait quelques bouquets de fleurs s�ch�es accroch�s dans leurs recoins.</p><p>Ang�lique se r�veilla une premi�re fois dans la nuit. Le cri de l'engoulevent emplissait l'ombre piquet�e d'�toiles lointaines. Son appel continu sur deux notes rappelait un rouet de fileuse, tant�t proche, tant�t s'effa�ant. Ang�lique se leva et, appuy�e des deux mains au rebord de la fen�tre, guetta vers la for�t. Les Anglais de Nouvelle-Angleterre racontent que l'engoulevent r�p�te, sur ses deux tonalit�s monotones�: ��Pleure�! Pleure, pauvre Guillaume�!��</p><p>C'est depuis que Guillaume a trouv� sa femme et ses enfants massacr�s. Il avait entendu la nuit pr�c�dente le cri de l'engoulevent. Or, ce cri �tait lanc� par les Indiens cach�s dans le taillis qui se ralliaient en se rapprochant de la cabane du colon blanc. Subitement, le cri cessa... Une ombre passa contre le ciel nocturne. Deux grandes ailes aigu�, une longue queue arrondie, un vol mou et silencieux coup� de brusques zigzags et d'un seul �il rouge phosphorescent. L'engoulevent chassait.</p><p>Un gr�sillement puissant du chant de mille sauterelles, grillons, criquets, grenouilles, accompagnait la nuit, avec le fumet fauve des b�tes des bois souffl� de la for�t, avec la senteur de la fraise des bois et l'odeur du thym, chassant les relents d'�table et de la boue. Ang�lique se recoucha dans le haut lit de ch�ne aux colonnes torsad�es soutenant une alc�ve dont les rideaux d'indienne �taient tir�s par la chaleur de cette nuit de juin. Les draps de lin, tiss�s par les mains de Sarah William, avaient le m�me parfum frais et fleuri que la chambre.</p><p>On avait extrait de dessous le lit un cadre de bois avec des sangles sur lesquelles on jetait une paillasse. Le lit de l'enfant � l'abri de celui des parents. Rose-Ann y reposait encore cette derni�re nuit.</p><p>Ang�lique retrouva le sommeil presque aussit�t.</p><p>Lorsqu'elle ouvrit les yeux de nouveau, le ciel �tait r�s�da au-dessus de la frise sombre et harmonieuse des ormes sur la colline, et le chant de la grive-ermite, d'une solennelle douceur, avait remplac� celui, plaintif, de l'engoulevent. Le parfum des jardinets et celui des lilas contre les murs de bardeaux chassaient les effluves nocturnes et forestiers. Courges et citrouilles, au pied des maisons, dans l'herbe, � l'abri de leurs feuilles festonn�es, brillaient comme des �maux sous l'abondante ros�e matinale. Le parfum des lilas, dans les jardinets ou contre les murs de bardeaux, avait une nouvelle fra�cheur dans l'air impr�gn� de ros�e.</p><p>Derechef, Ang�lique s'accouda � la petite fen�tre. Les silhouettes biscornues des maisons de bois sortaient une � une des brumes matinales, avec leurs toits en croupe aux pans rompus ou in�gaux, certain c�t� descendant jusqu'au sol ou peu s'en faut, ��bo�tes � sel��, avec leurs pignons, leurs �tages en encorbellement, leur chemin�e de briques plant�e en plein milieu de l'ar�te du toit, larges et solides, � la fa�on des manoirs �lisab�thains. La plupart b�ties dans le pin blanc, ces demeures prenaient des reflets argent�s sous la lumi�re montante. Certaines granges �taient de rondins, coiff�es de paille, mais l'ensemble du village respirait une harmonie cossue.</p><p>Des chandelles s'allumaient derri�re les petits carreaux en losange sertis de plomb des fen�tres sans volets. Tout un confort venu du soin, de l'attention que l'on porte � la vie, et au temps pr�cieux que rien ne doit g�cher, se r�v�lait. La vie d'un �tablissement dans ces vall�es isol�es n'�tait-elle pas faite de d�tails infimes et n�cessaires�? Ainsi les jardins chatoyants devaient partout surgir, moins pour le plaisir de l'�me et des yeux que pour contenir � profusion plantes m�dicinales, potag�res et aromatiques. Ang�lique, surprise, s�duite, s'interrogeait sur cette race d'Anglais habitu�s � ne compter que sur eux-m�mes et qui commen�aient de s'�veiller avec des invocations aux l�vres, �tres si diff�rents de ceux qu'elle avait coutume de c�toyer. Pouss�s vers l'Am�rique par le go�t farouche et inalt�rable de prier � leur fa�on, et la n�cessit� de trouver un bout de terre pour ce faire, ils emportaient avec eux un Dieu � leur image qui d�fendait les spectacles, la musique, les cartes et les robes �carlates, tout ce qui n'�tait pas le Travail et le Pr�che. C'est dans la rectitude du travail bien fait et productif qu'ils puisaient l'exaltation de la saveur de vivre. Le sentiment de la perfection leur tenait lieu de jouissance et la douceur du home de sensualit�.</p><p>Mais le doute et l'inqui�tude ne cessaient de br�ler en eux comme la chandelle allum�e dans la maison d'un mort. Le pays, le climat y aidaient. �lev�s sur des rivages d�serts entre les appels dolents de la mer et du vent et les senteurs pa�ennes de la for�t, les pr�ches terrifiants de leurs pasteurs les maintenaient dans une vuln�rabilit� path�tique. Leur th�ologie ayant supprim� les saints et les anges, il ne leur restait plus que les d�mons. Ils en voyaient partout. Ils en connaissaient toutes les hi�rarchies, depuis les petits g�nies aux ongles aigus qui percent les sacs de graines jusqu'aux principaut�s redoutables, couronn�es de noms cabalistiques.</p><p>Et pourtant la beaut� du pays o� l'�ternel les avait conduits plaidait pour les Anges. Ainsi �cartel�s entre la douceur et la violence, le lilas et la ronce, l'ambition et le renoncement, ils n'avaient le droit de vivre que dans la pr�occupation constante de leur mort. Encore n'en �taient-ils pas assez impr�gn�s, estimait le r�v�rend Patridge. Et cela se fit sentir de fa�on �clatante dans son sermon de ce dimanche-l�. Ang�lique, pench�e � la fen�tre, s'�tait �tonn�e de voir le jour se lever et s'�tablir sans aucun remue-m�nage. Personne ne sortait des maisons, � part quelques femmes allant chercher de l'eau � la rivi�re, et elles le faisaient sans h�te.</p><p>Or, c'�tait un dimanche. Un dimanche�! Pour les catholiques aussi, comme le lui rappela d'une voix pleurarde Adh�mar venu la h�ler sous ses fen�tres.</p><p>��Nous f�tons aujourd'hui Saint Antoine de Padoue, madame.</p><p>��Qu'il vous fasse retrouver votre t�te ou votre courage �gar�! r�torqua Ang�lique, le saint fran�ais ayant la r�putation d'aider � retrouver les objets perdus.</p><p>Le Fran�ais ne prit pas la chose en riant.</p><p>��C'est une grande f�te en Canada, madame. Et moi, au lieu d'�tre l�-bas � suivre une belle procession dans une bonne et sainte ville fran�aise, je me trouve ici, aux quatre cents diables, en plein milieu d'h�r�tiques qui ont crucifi� Notre-Seigneur. Je serai puni, pour s�r�! Il va arriver quelque chose, je le sens...</p><p>��Taisez-vous donc, lui souffla Ang�lique, et rentrez votre chapelet. La vue de cet objet incommode les protestants.</p><p>Mais Adh�mar continuait de serrer convulsivement son rosaire et d'implorer en marmonnant � mi-voix la protection de la Sainte Vierge et des Saints, et d'�tre suivi d'une nu�e de petits puritains, toujours muets, et les chaussures particuli�rement reluisantes en ce jour, et les yeux �carquill�s sous leurs chapeaux ronds ou leurs bonnets noirs. La venue de ce dimanche, que le groupe des Fran�ais avait eu l'incons�quence de ne pas pr�voir, contrariait leurs projets de d�part.</p><p>Tout s'arr�tait. Il n'�tait pas question de s'agiter � des pr�paratifs. On e�t fort scandalis� la population.</p><p>Et le vieux Shapleigh, qui traversa le village, son sac et son tromblon sur l'�paule, et se dirigeant ostensiblement vers la for�t suivi de son Indien, fut escort� de regards noirs, de murmures, et m�me de gestes mena�ants. Il ne s'en souciait pas, toujours ricanant et sardonique. Ang�lique envia son ind�pendance.</p><p>Le vieillard lui avait inspir� la m�me confiance que jadis le remarquable Savary. Occup� de science, il y avait longtemps qu'il avait rejet� les pr�jug�s de ses coreligionnaires qui eussent pu entraver la satisfaction de sa marotte. Et quand, dans la for�t, il faisait un petit tour de danse sur lui-m�me en agitant ses doigts p�les et d�li�s, c'�tait qu'il venait de discerner quelques fleurs et bourgeons dans les feuillages, qu'il se les d�signait, les nommant de leurs noms latins en rep�rant leur emplacement.</p><p>Ang�lique n'avait-elle pas le m�me comportement lorsqu'elle partait � la cueillette des ��simples�� dans les bois de Wapassou�?</p><p>Le vieux Shapleigh et elle s'�taient reconnus.</p><p>Elle d�plora de le voir s'�loigner et dispara�tre, plongeant avec l'Indien dans le ravin ombreux qui conduisait � la rivi�re Androscoggi.</p><p>Une cloche tintait sur la colline. Les fid�les se mirent en marche vers la ��meeting-house�� fortifi�e qui se dressait au sommet du village dans l'encadrement des ormes. La maison de r�union, c'�tait l'�glise ici, mais �difice civil autant que religieux. B�tie en planches, elle ne se distinguait des autres �difices que par un petit beffroi pointu o� se balan�ait la cloche, et par sa forme carr�e. Car c'�tait en m�me temps un fortin o�, en cas d'irruption indienne, on pouvait se r�fugier et qui, � l'�tage sup�rieur, abritait deux couleuvrines dont les gueules noires, surgissant aux meurtri�res, encadraient le beffroi, symbole de paix et de pri�res.</p><p>L�, les gens de Brunschwick-Falls, � l'instar des p�res de la Nouvelle-Angleterre, venaient tenir leurs assembl�es, louer le Seigneur, lire la Bible, r�gler les affaires de la colonie, admonester et se faire admonester, condamner son voisin et se faire condamner. Dieu �tant m�l� d'ailleurs � toutes ces besognes.</p><p>Ang�lique h�sitait � suivre l'aust�re compagnie. Un vieux reste d'�ducation catholique lui laissait une g�ne � la pens�e de p�n�trer dans un temple h�r�tique. P�ch� mortel, danger incommensurable pour l'�me du fid�le. R�flexes plongeant leurs racines dans l'enfance impressionnable.</p><p>��Mettrai-je ma robe rouge�? interrogeait la petite Rose-Ann.</p><p>Montant vers l'�glise avec l'enfant, Ang�lique voyait que les habitants de Brunschwick-Falls semblaient s'�tre rel�ch�s en l'honneur du Seigneur de leur s�v�rit� vestimentaire. S'il n'y avait pas d'autres robes rouges comme celle qu'elle avait confectionn�e � Rose-Ann, il y avait des robes roses, des robes blanches ou bleues parmi les fillettes. Bonnets de dentelle, rubans de satin, chapeaux � hautes coiffes noires et large bord, orn�s d'une boucle d'argent ou d'une plume et que les femmes portaient sur leur coiffe aux petits revers brod�s. Une mode anglaise, mais fort gracieuse et pratique et qu'Ang�lique avait pour sa part adopt�e lorsqu'elle avait commenc� � p�r�griner sur la terre d'Am�rique. El�gance discr�te, mais accord�e � la sagesse des maisons claires, panach�es de lilas, et � la douceur du ciel, couleur de fleur de lin.</p><p>C'�tait un beau dimanche � Newehewanik���la terre du printemps.</p><p>Sur le passage d'Ang�lique, les habitants essayaient un doux sourire et une petite inclinaison de t�te. Et, la voyant suivre le sentier de l'�glise, ils lui embo�taient le pas, heureux qu'elle f�t leur h�te ce matin-l�.</p><p>Cantor rejoignit sa m�re.</p><p>��Je sens que nous ne pouvons parler de notre d�part. Ce serait mals�ant, lui dit Ang�lique. Pourtant, le navire de ton p�re nous attend � l'embouchure du Kennebec, ce soir, au plus tard demain.</p><p>��Peut-�tre apr�s le pr�che pourrons-nous prendre cong�? Aujourd'hui, les b�tes restent dans le pr� sous la garde d'un seul berger. Les veaux ont le droit de t�ter leur m�re. On r�duit ainsi le travail en supprimant la traite du lait. Et c'est le repos pour tout le monde. J'ai vu tout � l'heure Maupertuis. Il conduisait nos chevaux � la rivi�re. Il a dit qu'il va les laisser brouter en les surveillant avec son fils, puis il les ram�nera vers l'heure de midi. Alors nous prendrons la route, quitte � camper la nuit en for�t.</p><p>Sur l'esplanade o� ils arrivaient, devant la meeting-house, il y avait un �chafaud supportant une sorte de pupitre perc� de trois trous, celui du milieu �tant le plus grand. Le trou pour la t�te, expliqua Cantor, alors que les deux autres retenaient seulement les poignets. C'�tait le pilori, o� l'on exposait les coupables. L'appareil barbare �tait flanqu� d'un �criteau o� devaient s'inscrire le nom de l'expos� et les motifs de la condamnation. Un poteau o� l'on fouettait compl�tait l'�quipement judiciaire de la petite colonie puritaine. Heureusement, ce matin, l'estrade du pilori �tait vide.</p><p>Cependant, le r�v�rend Patridge laissa pr�voir dans son sermon qu'il se garnirait peut-�tre prochainement.</p><p>Assise parmi les fid�les immobiles, personnages de cire, Ang�lique apprit que l'�l�gance qu'elle avait remarqu�e aujourd'hui n'�tait pas due � un d�sir licite d'honorer le jour du Seigneur, mais � un vent de folie qui semblait souffler soudain sur les ouailles indisciplin�es du ministre. Ouragan d'origine �trang�re... Il ne fallait pas chercher bien loin l'inspiration de ces d�sordres puisqu'elle venait tout droit d'une religion semi-orientale dont le d�voiement au cours des si�cles avait failli, sous la houlette de chefs vou�s au d�mon, entra�ner l'humanit� tout enti�re � sa perdition. Suivait une nomenclature historique o� les noms de Cl�ment et Alexandre, papes, se m�laient �troitement � ceux d'Astaroth, d'Asmod�e et de B�lial. Ang�lique comprenait assez bien l'anglais pour discerner que le tonitruant pasteur traitait le pape actuel tour � tour d'Ant�christ et de Belz�buth et trouvait qu'il exag�rait quelque peu dans ses transports.</p><p>Cela lui rappelait des souvenirs de jeunesse, leurs querelles avec les petits paysans huguenots, et ces fermes h�r�tiques, en Poitou, qu'on se montrait avec r�probation, s�par�es des communaut�s catholiques, avec leurs tombes solitaires pr�s d'un cypr�s. Mais une droiture na�ve et brutale qui ignorait les fines nuances du tact et n'avait pas le sens du ridicule caract�risait ces bonnes gens.</p><p>Thomas Patridge rappelait que les attributs de la gracieuset� sont parmi les plus �vanescents et ceux qui disparaissent le plus vite.</p><p>Il s'emporta contre les chevelures trop longues, tant chez les hommes que chez les femmes. Trop de brossages, bouclages immodestes. Damnables, idol�tres.</p><p>��Berthos�! Berthos�! clama-t-il.</p><p>On se demandait quel d�mon il invoquait encore, mais ce n'�tait que le sacristain qu'il rappelait � l'ordre, le chargeant d'aller r�veiller un insolent qui s'�tait endormi malgr� ses clameurs.</p><p>Berthos, un gnome aux cheveux coup�s rond, bondit, arm� de sa longue baguette garnie d'un pied-de-biche et d'une plume et vint assener un coup violent sur la t�te du dormeur. La plume �tait l� pour remplir le m�me office pr�s des dames, mais plus d�licatement, en la passant sous leur nez si un trop long sermon les inclinait � la somnolence.</p><p>��Malheureux�! Malheureuses�! reprit le ministre d'une voix lugubre, vous me faites songer dans votre inconscience � ces gens de Lariche dont parle la Bible, qui refusaient de s'occuper de leur salut et de leur d�fense alors que leurs ennemis les Danites aiguisaient leurs couteaux et s'appr�taient � les �gorger. Eux, ils riaient, ils dansaient, ils croyaient qu'ils n'avaient plus d'ennemis au monde, ils ne voulaient pas VOIR ce qui s'annon�ait, ne prenaient aucune mesure de prudence.</p><p>��Pardon, je proteste, s'�cria le vieux Benjamin William en se dressant tout droit, n'allez pas dire que je ne veille pas au salut des miens�! J'ai �crit un message au gouvernement du Massachusetts en demandant que Leurs Honneurs veuillent bien nous envoyer huit � dix hommes robustes et alertes pour nous prot�ger pendant les moissons...</p><p>��Trop tard�! rugit le ministre, enrag� de cette interruption. Lorsque l'�me n'est pas sanctifi�e, les pr�cautions des hommes ne servent de rien. Ainsi, je vous pr�dis�: aux moissons vous ne serez plus�! Demain peut-�tre, que dis-je�: ce soir m�me, combien d'entre vous seront morts�!</p><p>Les Indiens sont dans la for�t alentour, pr�ts � vous �gorger�! Je les vois, je les entends aiguiser leurs couteaux � scalper. Oui, je vois, je vois briller � leurs mains un sang rouge, le v�tre... et le v�tre, hurla-t-il en tendant un index brusque vers certains qui p�lirent. L'assistance, cette fois, �tait p�trifi�e de terreur.</p><p>Aux c�t�s d'Ang�lique, une fr�le petite vieille, qui s'appelait �lizabeth Pidgeon et qui s'occupait d'instruire les petites filles de l'endroit, tremblait de tous ses membres.</p><p>��Car le rouge n'est pas la couleur de la joie, d�clama Thomas Patridge d'une voix lugubre en fixant Ang�lique, mais c'est la couleur de la calamit�, et vous l'avez introduit parmi vous, insens�s�! Et bient�t vous entendrez la voix du Tout-Puissant r�sonner dans la nue et vous dire�: ��Tu as pr�f�r� les plaisirs de ce monde � la joie de contempler ma face. Eh bien, va, retire-toi � jamais de moi�!�� Et vous sombrerez � jamais dans les t�n�bres de l'Enfer, dans le gouffre insondable et obscur, � jamais... Jamais, jamais... JAMAIS�!</p><p>Tout le monde frissonnait. On sortait en h�sitant sur l'esplanade ensoleill�e, poursuivi par les �chos de la voix implacable et caverneuse�:</p><p>For ever�!... For ever�!... For EVER�!6</p></section><section><p><strong>Chapitre 6</strong></p><p>��On en aura entendu parler, de cette robe rouge, maugr�a Ang�lique.</p><p>La s�r�nit� d'un repas dominical accompagn� des versets de la Bible ne parvenait pas � dissiper le malaise cr�� par le sermon du pasteur. Apr�s le d�jeuner, Ang�lique s'attarda dans le jardin d'herbes � d�tailler les esp�ces plant�es, � les �craser entre les doigts afin d'en reconna�tre les parfums. L'air surchauff� bourdonnait de la ronde active des abeilles.</p><p>L'impatience de revoir Joffrey la saisit. Le monde lui semblait vide. Et sa pr�sence � elle dans ce village anglais lui parut bizarre, intol�rable, comme lorsqu'en un r�ve on commence � se demander ce qu'on fait en tel endroit et � saisir qu'il y a quelque chose de suspect, qui ne s'explique pas.</p><p>��Mais que fait donc Maupertuis�? cria-t-elle � Cantor. Regarde�! Regarde donc�! Le soleil d�cline. Et il n'est pas encore revenu de la for�t avec les chevaux�!</p><p>��J'y vais, jeta Cantor, qui se dirigea aussit�t d'un pas d�li� vers l'extr�mit� du village.</p><p>Elle le voyait avancer vers l'�cran de verdure qui cernait tout alentour. Elle fut sur le point de le retenir, de lui crier�: ��Non, n'y va, pas, Cantor�! Cantor, mon fils, ne va pas dans la for�t...��</p><p>Mais il disparut au tournant du chemin qui conduisait � la bergerie, derni�re maison du village, avant d'atteindre la for�t.</p><p>Elle rentra dans la demeure de Benjamin, monta l'escalier et boucla vivement son sac de cuir, prit ses armes, jeta son manteau sur ses �paules, coiffa son feutre, redescendit. Des servantes, pr�s des fen�tres, assises, ne faisaient rien, r�vaient ou priaient. Elle ne voulut pas troubler leur m�ditation, passa devant elles et sortit dans la rue herbeuse de la colonie. La petite Rose-Ann courait derri�re elle, dans sa robe rouge.</p><p>��Oh�! Ne pas partir, ch�re dame, murmura-t-elle dans son fran�ais maladroit en la rejoignant.</p><p>��Ma ch�rie, je dois partir maintenant, fit Ang�lique sans ralentir le pas. Je n'ai que trop tard�. Je ne sais comme le temps passe ici, un dimanche, mais je devrais d�j� �tre sur la c�te o� le navire m'attend... Il se fait si tard, que nous n'y parviendrons pas avant l'aube...</p><p>Touchante d'affection et de sollicitude, la petite Anglaise essayait de lui prendre son sac pour le lui porter.</p><p>Elles gravirent la c�te ensemble et tourn�rent un peu avant d'apercevoir les derni�res maisons du hameau, les plus petites et les plus pauvres, b�ties de rondins et chapeaut�es d'herbes ou d'�corces, puis au loin la derni�re. La grande bergerie. Auparavant, il y avait encore une grange entreposant du ma�s, celle o� les Fran�ais avaient pass� leur nuit et o� Adh�mar devait, pour l'heure, cuver ses terreurs. Puis le cottage de miss Pidgeon, la ma�tresse d'�cole, entour� d'un fouillis de fleurs. Isol�e, � l'�cart, la solide bergerie avec son pignon, sa girouette, �tait une belle demeure au milieu de ses pacages cern�s de barri�res. Au del�, plongeait le ravin d'o� ils �taient mont�s hier au soir. Quelques champs labour�s au versant de la c�te, puis l'univers des arbres, des eaux bondissantes et des roches abruptes�: la for�t.</p><p>Dans le jardin de miss Pidgeon, le buste altier de Mrs William, la grand-m�re de Rose-Ann, �mergeait des roses tr�mi�res dont elle �pluchait d'un doigt alerte les p�tales fan�s. Elle fit un geste d'appel imp�ratif vers Ang�lique. Celle-ci posa son sac et s'approcha pour prendre cong�.</p><p>��Voyez ces roses, dit Mrs William. Doivent-elles souffrir parce que c'est le jour du Seigneur�? J'ai eu encore droit � la semonce de notre r�v�rend. Mais je l'ai fait taire. Nous avons eu notre compte pour aujourd'hui...</p><p>D'un geste de l'index gant� d'un doigtier de cuir, elle indiquait la maisonnette derri�re elle.</p><p>��Il est l�, � entretenir �lizabeth de ses fins derni�res, la pauvre cr�ature�!</p><p>Elle reprit d'une main alerte sa besogne. Son �il aigu sous la lourde paupi�re mauve vira encore, vrilla, tandis qu'un coin de ses l�vres maussades, se relevait dans une sorte de demi��Anne et Serge Golon. La tentation d'Ang�lique sourire.</p><p>��Peut-�tre aurai-je droit au pilori, fit-elle. Et l'on �crira sur l'enseigne�: ��Pour avoir trop aim� les roses�!��</p><p>Ang�lique la regardait, souriant aussi, un peu d�concert�e. Depuis la veille, o� elle s'�tait trouv�e pour la premi�re fois devant la rigoriste a�eule, celle-ci semblait s'�tre amus�e � se montrer � diverses reprises sous un aspect inattendu. Ang�lique ne savait plus que penser d'elle. � l'instant, elle ne savait si Mrs William se moquait, plaisantait, provoquait ou si elle-m�me, Ang�lique, interpr�tait mal les paroles anglaises. L'id�e l'effleura que l'honorable puritaine avait peut-�tre un l�ger penchant pour les boissons fortes, gin ou rhum, ce qui pouvait la mettre, par moments, d'humeur fac�tieuse, mais elle chassa vite cette pens�e comme incongrue, monstrueuse. Non, c'�tait autre chose. Une sorte de griserie peut-�tre, mais inconsciente, venue d'une source tr�s pure.</p><p>Et l�, debout devant cette femme alti�re qui la d�passait d'une t�te, solide, s�v�re comme le roc et qui parlait soudain avec une ind�pendance l�g�re, Ang�lique �prouva la m�me impression d'irr�alit� que tant�t, un doute d'�tre l�, la sensation du d�cor qui vacille, du sol qui se d�robe sous les pieds. Et le r�veil qui est proche et qui ne vient pas...</p><p>Rien�! La nature immobile, lourde de senteurs et de bourdonnements d'abeilles. Sarah William sortit du massif de roses tr�mi�res, effleura d'un doigt caressant leurs hampes nou�es de vert, de rose et de blanc pur.</p><p>��Les voil� heureuses, murmura-t-elle.</p><p>Elle poussa la barri�re, s'approcha d'Ang�lique. Elle retira son gant, le mit dans Une grande poche suspendue � sa ceinture avec quelques petits instruments de jardinage. Ce faisant, son regard ne quittait pas le visage de la femme �trang�re qui, hier, lui avait ramen� sa petitefille.</p><p>��Avez-vous rencontr� le roi Louis XIV de France�? interrogea-t-elle. L'avez-vous approch�? Oui, cela se sent. Le reflet du Soleil reste sur vous. Ah�! Ces femmes fran�aises, que de gr�ces�!</p><p>... Allez, marchez, marchez, fit-elle avec un geste qui l'�cartait, marchez un peu devant moi...</p><p>(Son curieux sourire en coin s'accentuait, comme gonfl� d'une gaiet� pr�te � �clater.)</p><p>��Moi aussi, je deviens comme les enfants. J'aime ce qui est vif � l'�il, ce qui a de la gr�ce, de la fra�cheur...</p><p>Ang�lique fit quelques pas comme la vieille femme le lui enjoignait, et elle se retourna. Son regard vert interrogeait et elle avait � son insu une expression enfantine. La vieille Sarah William la fascinait. Debout au milieu du chemin���ce seul chemin � la fois rue, route, sentier, qui allait de la for�t � la ��meeting-house��, sur la colline, en traversant tout le hameau���recevant sur elle l'ombre des grands ormes dont le reflet des feuillages bl�missait encore ses joues couleur de cire, la grande femme anglaise se tenait camp�e, un poing sur la hanche, si droite, le cou si long et plein d'�l�gance, hors de la petite fraise godronn�e, que n'importe quelle reine lui e�t envi� son maintien. Sa taille, �troite et resserr�e par de s�v�res corsets, repartait en arrondis sous l'apport d'un vertugadin, sorte de bourrelet de velours noir, pos� en ceinture autour des hanches. Mode du d�but du si�cle, qu'Ang�lique avait vu porter � sa m�re et � ses tantes. Mais le manteau de robe noir, trouss� sur la seconde jupe d'un sombre violet aubergine, �tait plus court que jadis, et, le retenant un peu du poing contre sa taille, Mrs William ne craignait pas de r�v�ler qu'elle �tait chauss�e de bottes cavali�res, noires aussi, fines pourtant, avec lesquelles elle devait se sentir plus � l'aise pour parcourir les chemins ou les pr�s d�tremp�s.</p><p>��Comme cette femme a d� �tre belle autrefois�!�� pensa Ang�lique. Elle lui ressemblerait peut-�tre un jour... Elle se voyait assez bien ainsi bott�e, parcourant ses domaines d'un pas vif et altier. Un peu redout�e, s�re d'elle-m�me, lib�r�e, et le c�ur en f�te � la seule vue d'une prairie en fleurs ou d'un petit enfant s'asseyant � ses premiers pas. Elle serait sans doute moins raide, moins rude. Mais Mrs William �tait-elle si rude�?... Elle s'avan�ait, et son visage aux traits lourds et retomb�s mais empreints d'harmonie s'exposait � la lumi�re d'�meraude du sous-bois et trahissait un sentiment de bonheur inoubliable. Elle s'arr�ta aupr�s d'Ang�lique, changea subitement d'expression.</p><p>��Ne sentez-vous pas l'odeur du sauvage�? fit-elle tandis que ses sourcils encore sombres se fron�aient et qu'elle retrouvait son visage hi�ratique et intimidant. Elle disait�: ��The red-man��...</p><p>Effroi et r�pulsion se glissaient dans sa voix.</p><p>��Ne sentez-vous pas�?</p><p>��Non, vraiment, fit Ang�lique.</p><p>Mais elle frissonna malgr� elle. Et pourtant jamais l'air ne lui avait paru si parfum� que sur ces hauteurs o� les senteurs des ch�vrefeuilles et des lianes venaient se m�ler � celles des jardins en fleurs o� lilas et miel dominaient.</p><p>��Je la sens souvent cette odeur, trop souvent, dit Sarah William en secouant la t�te comme se reprochant quelque chose. Je la sens toujours. Elle est m�l�e � toute ma vie. Elle me hante. Et pourtant il y a longtemps que je n'ai plus eu l'occasion de faire le coup de feu avec Benjamin pour d�fendre notre demeure contre ces serpents rouges.</p><p>��Lorsque j'�tais enfant... et plus tard lorsque nous habitions cette cabane pr�s de Wells...</p><p>Elle s'interrompit, hocha la t�te derechef, renon�ant � �voquer ces souvenirs de peur et de luttes, tous semblables.</p><p>��Il y avait la mer... On pouvait encore s'enfuir en dernier ressort. Ici, il n'y a pas la mer...</p><p>Encore quelques pas.</p><p>��N'est-ce pas tr�s beau ici�? dit la voix qui cessait d'�tre p�remptoire.</p><p>La petite Rose-Ann, agenouill�e dans l'herbe, cueillait des ancolies couleur de corail.</p><p>��Newehewanik, murmura la vieille femme.</p><p>��Terre de printemps, dit Ang�lique.</p><p>��Vous savez donc aussi�? interrogea l'Anglaise en la regardant avec vivacit�.</p><p>De nouveau, ses yeux, intens�ment noirs sous la paupi�re ombr�e, fixaient Ang�lique l'�trang�re, la Fran�aise, paraissaient essayer de lire en elle, de deviner quelque chose, de d�couvrir une r�ponse, une explication.</p><p>��L'Am�rique�? dit-elle. Ainsi, c'est vrai, vous l'aimez�?... Pourtant, vous �tes si jeune...</p><p>��Je ne suis pas si jeune que cela, protesta Ang�lique. Sachez que mon fils a�n� a dix-sept ans et que...</p><p>Le rire de la vieille Sarah l'interrompit. C'�tait la premi�re fois qu'elle riait. Un rire fr�le, spontan�, presque un rire de petite fille, qui d�couvrit des dents hautes, un peu chevalines, mais saines et parfaites.</p><p>��Oh�! Si, vous �tes jeune, r�p�ta-t-elle. Peuh�! Vous n'avez pas v�cu, ma ch�re�!...</p><p>��Vraiment�?</p><p>Ang�lique �tait presque f�ch�e. Certes, les quelque vingt-cinq ann�es suppl�mentaires par lesquelles Mrs William l'emportait sur elle autorisaient peut-�tre celle-ci � se montrer condescendante, mais Ang�lique estimait que son destin n'avait �t� ni si court ni si morne qu'elle ne puisse pr�tendre savoir ce que c'�tait que ��la vie��...</p><p>��Votre vie est neuve�! affirma Mrs William d'un ton sans r�plique. Elle commence � peine�!</p><p>��Vraiment�!</p><p>��Votre accent est charmant quand vous dites�: vraiment. Ah�! Ces femmes fran�aises, comme elles sont heureuses�! Vous �tes comme une flamme qui commence � p�tiller et � grandir avec assurance dans un monde de t�n�bres qui ne vous effraie plus�!... C'est maintenant seulement que vous commencez � vivre, ne le sentez-vous pas�? Quand on est une tr�s jeune femme, on � tout le poids de sa vie � construire, des preuves � donner... C'est �crasant�! Et l'on est seule pour assumer tout cela... D�s l'enfance quitt�e, qu'y a-t-il de plus solitaire qu'une jeune femme�?... � quarante, cinquante ans, l'on peut commencer de vivre�! Les preuves ont �t� donn�es�! N'en parlons plus. L'on redevient libre comme les enfants, l'on se retrouve soi-m�me... Je crois n'avoir connu plus grande satisfaction que le jour o� je constatai que la jeunesse me quittait, me quittait enfin, soupira-t-elle. Mon �me m'a paru soudain l�g�re, mon c�ur devenait plus doux et plus sensible et mes yeux voyaient le monde. Dieu lui-m�me me sembla amical. J'�tais toujours seule, mais j'en avais pris l'habitude. J'achetais � un colporteur qui passait deux coiffes de dentelle parmi les plus belles, et ni les col�res du pasteur ni la r�probation de Ben ne purent me faire c�der. Je les portais d�sormais.</p><p>Elle rit encore, avec malice. Sa main effleura la joue d'Ang�lique comme elle l'e�t fait d'une enfant. Ang�lique oubliait qu'il lui fallait partir�! Le soleil semblait s'�tre attard� dans sa course et reposait comme une grosse fleur �panouie, tr�s jaune encore, sur un lit de petits nuages blancs et duveteux, au-dessus de l'horizon.</p><p>Elle �coutait Mrs William.</p><p>Celle-ci lui prit le bras et elles march�rent encore avec lenteur vers le village. Le gros des maisons restait � demi cach� par le tournant et la d�nivellation du terrain, mais une bu�e cristalline semblait s'en �lever, venue du ruisseau qui coulait au pied des maisons.</p><p>��Vous aimez ce pays, madame, n'est-ce pas�? reprit Mrs William. C'est signe de bonne race. Sa beaut� est si grande. Je ne l'ai point connu autant que je l'aurais voulu. Vous, vous le conna�trez mieux que moi. Lorsque j'�tais jeune, je souffrais de cette existence mis�rable et dangereuse sur nos rivages. J'aurais voulu aller � Londres, dont nous parlaient les marins ou nos p�res. Je l'avais quitt� lorsque j'avais six ans. J'ai encore le souvenir de ses clochetons press�s, de ses ruelles �troites comme des ravines o� grin�aient des carrosses. Jeune fille, je r�vais de m'enfuir, de retourner vers le Vieux Monde. La peur d'�tre damn�e, seule m'en emp�cha. Non, fit-elle comme r�pondant � une r�flexion qu'aurait �mise Ang�lique, non je n'�tais pas belle en ma jeunesse. C'est maintenant que je suis belle. J'ai atteint le temps de ma signification. Mais lorsque j'�tais jeune j'�tais maigre, trop longue, �teinte, p�le, vraiment laide. J'ai toujours �t� reconnaissante � Ben de n'avoir pas recul� � m'�pouser, en �change du lot de terrains et du sloop � p�cher la morue qu'il voulait obtenir de mon p�re. Ainsi ses propres terres avec une petite crique �taient valoris�es car elles �taient voisines des n�tres. C'�tait une bonne affaire pour lui. Il devait m'�pouser, il n'a pas recul�.</p><p>Elle eut un clin d'�il vers Ang�lique.</p><p>��Il n'a pas regrett� non plus, je crois.</p><p>Elle rit doucement.</p><p>��Mais en ce temps-l� je n'aurais m�me pas allum� une lueur d'int�r�t dans les yeux de ces pirates qui d�barquaient pr�s de nos �tablissements pour �changer leur rhum et leurs �toffes pill�es aux Cara�bes avec nos vivres frais. C'�taient des gentilshommes d'aventures, souvent des Fran�ais. Je revois leurs visages tann�s de forbans, leurs tenues extravagantes, pr�s de nos robes sombres et nos cols blancs. Ils ne nous auraient fait aucun mal � nous qui �tions pauvres comme Job. Ils �taient contents de rencontrer des Blancs sur cette c�te sauvage, de manger les l�gumes et les fruits que nous avions fait pousser. Eux, qui �taient sans foi ni loi, et nous, qui �tions pieux plus que de raison, nous nous sentions de la m�me race, des abandonn�s du bout du monde...</p><p>��Maintenant il y a bien trop de gens sur la c�te et trop de navires malfam�s dans la Baie. Nous pr�f�rons donc �tre loin, aux fronti�res...</p><p>��Je vous �tonne, mon enfant, avec mes r�cits, mes aveux... Mais souvenez-vous aussi que votre Dieu est moins terrible que le n�tre. Nous autres, quand nous vieillissons, ou bien il nous faut devenir folles, ou m�chantes, ou sorci�res, ou bien d�sormais nous agissons � notre guise. Alors tout s'apaise. Rien n'a plus vraiment d'importance�!...</p><p>Elle secouait encore sa coiffe dans un geste de d�fi, puis d'approbation, de s�r�nit�. Hier soir, tant de raideur, d'implacable distance. Aujourd'hui, tant de finesse, une sorte d'humilit�!</p><p>Une fois encore, Ang�lique se demandait si l'honorable puritaine n'avait pas quelque faiblesse cach�e pour un flacon �galement bien cach� d'eau-de-vie de prune ou de g�n�pi. Mais elle chassait ce doute aussit�t, le c�ur �mu de ces confidences subites et lanc�es comme en un demi-r�ve.</p><p>Elle revivrait plus tard cet instant path�tique, en comprendrait le sens...</p><p>Le destin suspendu, mais d�j� en marche, entra�nait une femme pr�s de son heure derni�re � des gestes spontan�s presque irr�fl�chis et qui �taient � proprement parler des mouvements de l'�me, l'expression incarn�e d'un c�ur ardent, qui �tait toujours demeur� chaleureux et tendre, sous l'armure de la dure religion.</p><p>La vieille Sarah se tourna vers Ang�lique et, prenant son visage entre ses mains longues et blanches, le leva vers le sien pour le contempler avec une maternelle ferveur.</p><p>��Que la terre d'Am�rique vous soit propice, ma ch�re fille, dit-elle � mi-voix avec solennit�, et je vous prie... je vous prie, sauvez-la�!</p><p>Les mains gliss�rent et se retir�rent et elle les contempla, comme boulevers�e elle-m�me de son geste et de ses paroles.</p><p>Elle se raidit, et sa face reprit une froideur marmor�enne tandis que son br�lant regard noir se fixait vers le ciel vaste, comme une conque au del� du vallon.</p><p>��Que se passe-t-il�? murmura-t-elle.</p><p>Elle �couta, puis reprit sa marche.</p><p>Elles firent quelques pas en silence. Puis Mrs William s'arr�ta de nouveau. Sa main se lan�a sur le poignet de la jeune femme et le serra avec une telle force qu'Ang�lique sursauta.</p><p>���coutez�! dit l'Anglaise d'une voix chang�e.</p><p>Nette, pr�cise, glac�e.</p><p>Alors elles entendirent une rumeur qui montait dans le soir. Intraduisible, ind�chiffrable. Une rumeur de mer, de vent, que per�ait un cri lointain, faible, suraigu�:</p><p>��Waub�nakis�! Waub�nakis�! (Les Ab�nakis�!)</p><p>D'un pas vif Sarah William entra�nant Ang�lique marcha jusqu'au tournant de la route qui leur masquait tout le reste de l'agglom�ration.</p><p>Le village apparut calme et d�sert, endormi.</p><p>Mais la rumeur enflait, grondante, faite de milliers de hululements sur lesquels �clatait le cri tragique lanc� par quelques habitants qui se mirent � courir, comme des rats affol�s, entre les habitations.</p><p>��Waub�nakis�!... Waub�nakis�!...</p><p>Ang�lique regarda vers les prairies. Un spectacle terrifiant s'offrit � sa vue. Ce qu'elle avait craint, ce qu'elle avait pressenti, ce qu'elle n'avait pas voulu croire�! Une arm�e d'Indiens deminus, brandissant tomahawks et coutelas, jaillissaient de la for�t. Comme une horde fourmili�re chass�e de son repaire, en quelques secondes, les Indiens couvrirent les prairies du vallon, se r�pandirent en nappe sombre et mouvante, une eau rougeoyante, �paisse, un raz de mar�e d�ferlant, poussant devant lui sa clameur de mort.</p><p>��You-ou-ou�! You-ou-ou�!</p><p>Le flot atteignit le ruisseau, le couvrit, le d�passa, remonta de l'autre rive du val, toucha les premi�res maisons.</p><p>Une femme en robe bleue montait la c�te vers elles, avec des titubations ivres. Visage blanc, bouche noire sur un appel.</p><p>��Waub�nakis�!...</p><p>Quelque chose la choqua dans le dos qu'on ne vit point. Elle eut une sorte de hoquet, tomba, la face contre terre.</p><p>��Benjamin�! s'�cria Sarah William. Benjamin�!... Il est seul l�-bas, dans la maison.</p><p>��Arr�tez�!</p><p>Ang�lique essayait de retenir la vieille dame, mais celle-ci, d'un �lan irr�sistible, s'�lan�a droit devant elle, vers la demeure o� son vieil �poux risquait d'�tre surpris, endormi sur sa Bible. � moins de cent m�tres, Ang�lique vit un Indien surgir des fourr�s, rattraper en quelques souples enjamb�es Sarah William, abattre la grande femme d'un seul coup de casse-t�te. Et se penchant, saisissant coiffe et chevelure, il la scalpa d'un tournemain. Ang�lique se retourna pour fuir.</p><p>��Cours�! s'�cria-t-elle vers Rose-Ann avec des gestes v�h�ments qui d�signaient la bergerie, l�-bas pr�s de la for�t, cours�! Vite�!</p><p>Elle-m�me courut � perdre haleine. Pr�s du jardin de miss Pidgeon, elle fit halte pour ramasser son sac qu'elle avait laiss� l�. Elle rabattit la barri�re, s'engouffra dans la maisonnette o� le r�v�rend Patridge et la vieille fille continuaient � discuter sur les fins derni�res.</p><p>��Les sauvages�!... Ils arrivent�!...</p><p>Dans son essoufflement, elle ne parvenait plus � se rappeler le mot anglais, cherchait en vain...</p><p>��Les sauvages�! r�p�tait-elle en fran�ais, les Ab�nakis... Ils arrivent... R�fugions-nous dans la bergerie...</p><p>Elle pensait d�j� que la ferme solide, apparemment fortifi�e, pourrait soutenir un si�ge, permettre une d�fense.</p><p>Il y a la gr�ce du moment. Celle aussi de l'exp�rience, celle de l'habitude. Ang�lique vit le corpulent Thomas Patridge sauter sur ses pieds, attraper la petite miss Pidgeon dans ses bras comme une poup�e et, traversant le jardin, s'�lancer sans plus d'histoires vers le refuge d�sign�.</p><p>Sur le point de les suivre, Ang�lique se ravisa. Cach�e par la porte de la maison, elle chargea ses deux pistolets, en prit un en main, sortit de nouveau. L'emplacement demeurait heureusement d�sert. La femme qui �tait tomb�e au tournant, apr�s avoir mont� la c�te, �tait toujours immobile. Elle avait une fl�che plant�e entre les �paules.</p><p>Cette portion du village, cach�e des autres habitations par une c�te et un tournant, n'avait pas encore attir� les Indiens, � part celui qui avait scalp� mistress William et qui �tait reparti dans une autre direction.</p><p>La rumeur qui venait de par l�-bas �tait g�ante, horrible. Mais ici c'�tait encore le silence, une sorte d'attente angoiss�e, f�brile. Les oiseaux s'�taient tus. Courant toujours, Ang�lique revint jusqu'� la grange au ma�s. Adh�mar dormait�!</p><p>��L�ve-toi�! Les sauvages�! Cours�! Cours � la bergerie�! Attrape ton mousquet�!...</p><p>Tandis qu'il se sauvait, hagard, elle avisa les armes de Maupertuis et ses poires � poudre, pendues � un crochet.</p><p>Elle chargeait le fusil avec des mouvements f�briles, en s'�corchant les doigts, lorsque quelque chose d�gringola derri�re elle, et elle vit un Ab�nakis, qui avait p�n�tr� par le toit et qui d�valait le long de la montagne des ma�s amoncel�s. D'un coup de reins elle pivota, tenant le mousquet par le canon. Et le plat de la crosse vint frapper le sauvage � la tempe. Il tomba. Elle s'enfuit.</p><p>L'all�e ombreuse �tait toujours d�serte. Elle s'y pr�cipita. Quelqu'un galopait derri�re elle. D'un regard jet� par-dessus l'�paule, elle identifia un Indien, celui qu'elle avait assomm� ou un autre�? qui, la hache lev�e, la rejoignait � longues foul�es. Sur l'herbe ses pieds nus ne faisaient aucun bruit. Ang�lique ne pouvait s'arr�ter pour le mettre en joue. Tout son salut �tait dans une fuite �perdue et il lui semblait que ses pieds ne touchaient plus terre.</p><p>Elle atteignit enfin la cour de la bergerie, se jeta � l'abri derri�re un chariot. La hache lanc�e de l'Indien sonna contre le bois o� le coin de m�tal aigu s'enfon�a. Ma�trisant son souffle, Ang�lique visait, abattait le sauvage � bout portant. Il bascula en travers de l'entr�e, les deux mains crisp�es sur sa poitrine noircie de poudre.</p><p>En quelques enjamb�es, la jeune femme gagna le seuil de la demeure dont la porte s'entrouvrit avant m�me qu'elle e�t frapp�.</p><p>Porte qui se referma, que bloqu�rent aussit�t deux solides barres de ch�ne...</p></section><section><p><strong>Chapitre 7</strong></p><p>Il y avait l�, en sus du ministre et de Miss Pidgeon, du soldat fran�ais Adh�mar et de la petite</p><p>Rose-Ann, toute la famille du ma�tre de c�ans, Samuel Corwin, sa femme et ses trois enfants, ses aides, deux jeunes engag�s, une servante, un voisin, le vieux Jos Caxter, le couple Stougton avec leur b�b�, �galement en visite de voisinage � la bergerie au moment o� l'attaque avait eu lieu.</p><p>Ni pleurs ni lamentations. Les laboureurs avaient acquis par force le sang guerrier. Les femmes d�j�, s'�tant saisies des �couvillons de poils noirs, nettoyaient les canons des fusils d�croch�s de leur place au-dessus de l'�tre.</p><p>Samuel Corwin avait le canon de son arme dans l'une des multiples meurtri�res dont la maison �tait truff�e, � la mode de toutes les maisons de Nouvelle-Angleterre, et surtout de celles des premiers temps. Par un autre trou, on guettait de l'�il au-dehors. Ainsi, ils avaient vu la comtesse de Peyrac, la Fran�aise, abattre l'Indien lanc� � sa poursuite. Ils lui jet�rent un regard prompt et sombre�: elle apportait des armes. Elle �tait, comme les autres, efficace, diligente. Le ministre avait jet� sur un banc sa redingote. En bras de chemise, il pr�parait des charges de poudre, les l�vres trouss�es sur ses dents carnassi�res. Il attendait qu'une arme f�t disponible pour lui. Ang�lique lui passa le mousquet de Maupertuis, prit celui d'Adh�mar qui tremblait comme une feuille.</p><p>Un des enfants se mit � pleurer. On le fit taire � voix basse. Les alentours �taient silencieux. On percevait seulement ce bruit lointain comme la rumeur de la mer qui par instants s'enflait, la rumeur du massacre. Puis il y eut de sourdes d�tonations et Ang�lique pensa aux petits canons de l'�glise fortifi�e. Il fallait donc esp�rer qu'une partie des habitants avait r�ussi � se r�fugier dans son enceinte.</p><p>��L'�ternel prot�gera les siens, grommela le pasteur, car ils forment son arm�e.</p><p>Derechef, quelqu'un lui fit signe, violemment, de se taire. Sur le chemin passait une petite escouade d'Indiens qui couraient en tenant des torches en main. Ils semblaient venir du ravin et ne s'arr�t�rent pas. Un enfant pleura de nouveau. Prise d'une id�e subite, Ang�lique alla � l'une des grandes chaudi�res vides qui devait servir � la cuisson des fromages. Elle dit � Rose-Ann de se dissimuler l�-dedans avec trois des plus petits enfants. Ils seraient comme dans un nid. Il ne fallait pas bouger.</p><p>Elle referma � demi le couvercle. Les enfants, dans cette cachette, s'affoleraient moins et ne risqueraient pas d'�tre bouscul�s par les combattants.</p><p>Elle revint � son poste d'observation.</p><p>Des Indiens se tenaient devant la barri�re. Ils avaient remarqu� le cadavre d'un des leurs, couch� en travers du chemin.</p><p>Ils �taient quatre et discutaient, regardant en direction de la maison. Dans la p�nombre rougie du soir, leurs visages ��matachi�s�� de peintures de guerre �taient horribles � voir, et Ang�lique, serr�e au coude � coude avec ces hommes blancs menac�s, sentit la terreur de l'Indien qui l'envahissait tandis que sa chair se h�rissait. Les Indiens pouss�rent la barri�re et s'avanc�rent � travers la cour de ferme, un peu pench�s, fauves animaux, f�lins, entour�s de myst�re et d'horreur.</p><p>��Fire�!7 dit � mi-voix Corwin.</p><p>La salve tonna.</p><p>Lorsque le nuage se dissipa, trois des Ab�nakis se d�battaient � terre dans les convulsions de l'agonie�; un autre s'enfuyait.</p><p>Puis ce fut la ru�e. Les sauvages venaient du ravin, par-derri�re. Comme une mar�e envahissante qui semblait surgir de partout, les corps bruns se multipliaient, m�lant leurs clameurs au fracas des d�tonations.</p><p>Dans la bergerie, les assi�g�s, automatiquement, tiraient, passaient les armes aux femmes, attrapaient un mousquet recharg�, tandis que l'�couvillon balayait le canon br�lant, qu'une main f�brile renversait la poire � poudre, rabattait le loquet du fusil, avec un bruit sec, qui scandait le roulement de la fusillade, et le grondement d�moniaque des cris au-dehors. La fum�e piquait les gorges s�ches, la sueur ruisselant sur les visages avec une saveur am�re au coin des l�vres entrouvertes qui laissaient passer un souffle rauque. Ang�lique rejeta son mousquet de c�t�. Plus de munitions�! Elle prit ses pistolets, les chargea, emplit ses poches de balles de petit calibre, s'en fourra plein la bouche afin d'en avoir plus rapidement � port�e, fixant sa corne � poudre et sa bo�te d'amorces turques � sa ceinture, afin, l� aussi, de ne pas perdre un geste.</p><p>Le toit craqua. Dans le fond de la pi�ce, un Indien d�gringola. Il tomba pr�s du pasteur Patridge, qui l'assomma d'un coup de crosse. Mais un autre sauvage suivait, qui abattit son casse-t�te sur le cr�ne pourtant solide du r�v�rend Thomas. Celui-ci fl�chit les genoux. Le sauvage lui attrapa la chevelure et lui entaillait le front d'une large estafilade quand il re�ut en pleine poitrine la d�charge du pistolet d'Ang�lique.</p><p>Devant l'envahissement des Indiens par le toit, les Anglais recul�rent vers l'angle de la grosse chemin�e. Ang�lique renversa la grande table de gros bois et, la poussant contre l'encoignure, en fit un rempart derri�re lequel ils se rassembl�rent tous. O� trouva-t-elle la poigne suffisante pour accomplir cela�? Elle se le demanderait plus tard. Mais la fureur du combat lui donnait des forces surhumaines car il s'y m�lait une v�ritable rage � la pens�e qu'elle s'�tait fait pi�ger b�tement dans ce village de colons �trangers, et qu'elle risquait d'y laisser sa vie. Retranch�s maintenant, les paysans continuaient de tirer dans deux directions�: le fond de la pi�ce o� les assi�geants sautaient du toit, et la porte qui c�dait sous les coups de hache. Ce fut un v�ritable carnage et peu s'en fallut que par ce tir � la convergence serr�e la victoire rest�t aux Blancs obstin�s et pourvus d'armes � feu.</p><p>Mais les colons tiraient leurs derni�res balles. Une hache lanc�e atteignit Corwin au d�faut de l'�paule et il s'effondra avec un cri.</p><p>Se tortillant comme un serpent, un Indien se glissait entre le mur et le bord de la table et, saisissant une femme par sa jupe, la tirait � lui. Elle se d�battit comme un diable et laissa tomber la corne � poudre qu'elle tenait.</p><p>Par-dessus le rebord de la table, le vieux Carter assommait tout autour de lui, � coups de crosse. Comme il levait les bras pour laisser retomber encore une fois son arme, la lame aigu� d'un poignard sournois se glissa entre ses c�tes. Il bascula, pli� en deux, pantin de son aux bras ballants.</p><p>Soudain, tel un baladin qui ferait un tour, quelqu'un du fond de la pi�ce bondit, passa pardessus les t�tes, les jambes ouvertes comme un danseur, retomba de l'autre c�t� de la table parmi les Anglais, et m�me derri�re eux.</p><p>C'�tait le Sagamore Piksarett, chef des Patsuikett et le plus grand guerrier de l'Acadie. Ang�lique entendit derri�re elle son ricanement, et une main violente s'abattit sur sa nuque.</p><p>��Tu es ma captive, dit la voix du Patsuikett avec triomphe.</p><p>Ang�lique l�cha ses armes, d�sormais inutiles, et s'agrippa des deux mains aux longs cheveux ensach�s dans des pattes de renard de l'Indien.</p><p>Parce qu'elle le connaissait, parce que son visage de rongeur aux yeux malicieux lui �tait familier, elle cessa d'�tre effray�e et m�me de les consid�rer, lui et sa horde, comme des ennemis. C'�tait des Indiens Ab�nakis et elle connaissait leur langage, elle connaissait les arcanes de leurs pens�es primitives et subtiles. Vivement, elle se d�tourna pour rejeter les deux balles qui lui restaient dans la bouche.</p><p>��C'est pour me capturer que vous avez pris le village�? cria-t-elle au sauvage en se cramponnant � ses cheveux. C'est la Robe Noire qui vous en a donn� l'ordre�?...</p><p>Et un tel �clair jaillit de son regard vert qu'il en demeura fig�. Ce n'�tait pas la premi�re fois que le Sagamore Piksarett et la femme du Haut-Kennebec se rencontraient. D�sign�e � lui comme ennemie�! Mais quelle femme avait jamais os� le saisir ainsi par les tresses d'honneur et le regarder avec une telle hardiesse alors que la mort planait sur elle. Jadis, elle s'�tait d�j� dress�e entre lui et l'Iroquois avec le m�me regard. Elle ne connaissait pas la peur.</p><p>��Tu es ma captive, r�p�ta-t-il d'un ton farouche.</p><p>��Je veux bien �tre ta captive, mais tu ne me tueras pas et tu ne me livreras pas � la Robe Noire parce que je suis fran�aise et que je t'ai donn� mon manteau pour envelopper les ossements de tes anc�tres.</p><p>Autour d'eux, les cris et les convulsions du combat continuaient, atteignaient le paroxysme. C'�tait maintenant le corps � corps. Puis ce fut la fin. Et les cris de rage, d'horreur et de d�fense s'�teignirent peu � peu, faisant place � un silence haletant d'o� monta bient�t le concert dolent des g�missements des bless�s.</p><p>Carter avait �t� scalp�, mais les autres Europ�ens �taient vivants car les Ab�nakis cherchaient surtout � s'assurer du butin par leur capture. Le r�v�rend Patridge, d�gag� du monceau de cadavres sous lequel il avait �t� enseveli, se tenait titubant, le visage napp� de sang, entre deux guerriers.</p><p>Un cri d'agonie s'�leva�: ��Au secours, madame, ou c'en est fait de moi�!��</p><p>C'�tait Adh�mar, qu'on extrayait de dessous quelque meuble.</p><p>��Ne le tuez pas�! cria Ang�lique. Vous ne voyez donc pas que c'est un soldat fran�ais�?</p><p>Cela se voyait mal en effet.</p><p>Ang�lique vivait ces instants hors d'elle-m�me, hant�e par l'id�e fixe de se tirer de ce gu�pier o� elle �tait venue si b�tement se jeter. L'absurdit� tragique de la situation la mettait dans une col�re qui intensifiait ses r�flexes de d�fense.</p><p>Depuis quelques instants, une pens�e la dominait. Elle connaissait les Indiens. Et c'est par l� qu'elle �chapperait au pi�ge qui lui �tait tendu. Car c'�taient des fauves, mais les fauves peuvent �tre dompt�s. Dans le d�sert du Maghreb, Colin Paturel parlait aux lions et s'en faisait des complices...</p><p>Elle se rendait compte que la horde de Piksarett �tait � part des autres, et �tait venue pour l'assaut, d'une autre direction. De sorte que la bataille dont la bergerie avait �t� le th��tre restait encore � l'�cart du reste du combat.</p><p>Piksarett h�sitait. Certains mots d'Ang�lique l'avaient rendu perplexe. ��Je suis fran�aise�!...��</p><p>Car c'�tait l'Anglais qu'on lui avait enseign� � combattre. Et d'autre part il n'�tait pas capable d'oublier le don extraordinaire de ce manteau qu'elle lui avait fait pour ses anc�tres.</p><p>��Es-tu baptis�e�? demanda-t-il.</p><p>��Mais oui, je le suis, s'�cria-t-elle exasp�r�e.</p><p>Et elle fit le signe de la croix plusieurs fois en invoquant la Vierge Marie. Par la porte d�fonc�e, Ang�lique crut apercevoir la silhouette d'un coureur de bois canadien qui lui parut famili�re. Elle s'�lan�a, le reconnut, l'appela avec v�h�mence�:</p><p>��Monsieur de l'Aubigni�re�!</p><p>C'�tait Trois-Doigts de Trois-Rivi�res. Alert�, il revint sur ses pas. Pour la guerre, il d�daignait les armes des Blancs. Il tenait en main un tomahawk de bois poli et la petite hache indienne au tranchant aiguis�, et rouge de sang. Son regard bleu brillait dans son visage noirci par la poussi�re et le sang. Du sang encore sur ses v�tements de peau chamois�e et des scalps accroch�s, pass�s d'un coup de main prompt � sa ceinture multicolore qui laissait s'�couler de longs filets pourpres.</p><p>Celui-l�, comment l'atteindre, le circonvenir�?... C'�tait un chevalier incorruptible, guerrier de Dieu, l'esprit ailleurs, avec celui des Maudreuil, des Lom�nie, des Arreboust, tout occup� de son r�ve de vengeance, de salut et de paradis...</p><p>Pourtant il la reconnut.</p><p>��H� l�! Madame de Peyrac... Que faites-vous ici parmi ces damn�s h�r�tiques�?... Ah�! Malheur sur vous�!</p><p>Il entra dans la demeure ravag�e o� les Ab�nakis, ayant rassembl� leurs captifs, se livraient au pillage.</p><p>� son tour, elle le happa par les revers de son buffletin.</p><p>��La Robe Noire, cria-t-elle, je suis s�re d'avoir aper�u la Robe Noire sur la prairie avec son �tendard... C'�tait le p�re d'Orgeval qui vous a conduits � l'attaque, n'est-ce pas�? Lui, savait me trouver dans ce village�!...</p><p>Elle affirmait plus qu'elle n'interrogeait. Il la regardait, la bouche entrouverte, un peu ahuri. Il chercha une r�ponse, une excuse�:</p><p>��Vous avez tu� Pont-Briand, fit-il enfin, et vous bouleversez l'Acadie, vous et votre mari, par vos alliances. Il faut que nous ayons la main sur vous...</p><p>C'�tait donc cela.</p><p>Joffrey�! Joffrey�!</p><p>On allait enlever, emmener prisonni�re la femme du redoutable gentilhomme de Wapassou qui d�j� r�gnait, par son influence extraordinaire, sur toute la terre d'Acadie. On l'emm�nerait � Qu�bec. On contraindrait Joffrey � travers elle. Elle ne le verrait plus.</p><p>��Maupertuis�? interrogea-t-elle, haletante.</p><p>��Nous les avons appr�hend�s, lui et son fils. Ils sont canadiens de Nouvelle-France. En un jour comme celui-ci ils devaient �tre avec leurs fr�res.</p><p>��Ont-ils particip� � l'attaque avec vous�?</p><p>��Non�! Leur cas sera jug� � Qu�bec. Ils ont servi les ennemis de la Nouvelle-France...</p><p>Comment le gagner�! Il �tait pur, intraitable, cr�dule, habile, avide, versatile, croyant aux miracles, aux saints, � la cause de Dieu et du roi de France, � la supr�matie des j�suites. Une sorte d'archange saint Michel lui aussi. Il ne s'int�ressait pas � elle. Il avait des ordres. Et aussi des fautes � racheter aux yeux des tout-puissants.</p><p>��Si vous croyez qu'apr�s cela le comte de Peyrac, mon �poux, va vous aider � vendre vos castors en Nouvelle-Angleterre, lui lan�a-t-elle, grin�ant des dents. N'oubliez pas qu'il vous a avanc� pour mille livres et vous a m�me promis une somme double s'il y avait b�n�fice...</p><p>��Chut�! fit-il en p�lissant et en regardant autour de lui.</p><p>��Tirez-moi de ce mauvais pas ou je parlerai de vous sur la place publique de Qu�bec.</p><p>��Entendons-nous, lui glissa-t-il � mi-voix, tout peut s'arranger encore. Nous sommes � l'�cart du village. Je ne vous ai pas vue...</p><p>Et, tourn� vers Piksarett�:</p><p>��Laisse cette femme, Sagamore�! Elle n'est pas anglaise, et sa capture nous porterait malheur.</p><p>Piksarett �tendit sa main rouge et huileuse et la posa sur l'�paule d'Ang�lique.</p><p>��Elle est ma captive, r�p�ta-t-il d'un ton sans r�plique.</p><p>��Soit, dit Ang�lique f�brile, je suis ta captive, je n'en disconviens pas. Tu peux me suivre o� tu veux, je ne m'y opposerai pas. Mais tu ne m'emm�neras pas � Qu�bec... que ferais-tu de moi l�-bas�? ��Ils�� ne voudront pas me racheter puisque je suis d�j� baptis�e. Emm�ne-moi jusqu'� Gouldsboro, et l� mon mari te paiera une belle ran�on selon ta demande.</p><p>C'�tait une terrible partie de poker. Des fauves � dompter, � troubler, � persuader. Mais elle les connaissait. Les arguments les plus absurdes lui venaient aux l�vres, mais c'�taient ceux-l� qui atteignaient les esprits furtifs, obscurs, qu'elle devait se concilier. Il n'�tait pas question de nier les droits de Piksarett sur elle. Il l'aurait plut�t abattue d'un coup de tomahawk imm�diat pour les affirmer, mais elle le savait libre, capricieux, absolument ind�pendant de ses alli�s canadiens et, priv� de la gloire de gagner une �me au paradis de ses chers Fran�ais, puisqu'elle �tait baptis�e, il h�sitait, doutant maintenant de l'importance de sa capture. Il fallait le d�cider avant que d'autres Fran�ais qui savaient ce qu'ils voulaient gagner avec Mme de Peyrac, que le terrible j�suite lui-m�me, qui sait, apparussent au tournant du chemin. Et puisque l'Aubigni�re, par chance, �tait... complice.</p><p>Des brandons enflamm�s commenc�rent � leur tomber sur la t�te car, tandis qu'ils discutaient, les Ab�nakis de Piksarett, fourrant leurs torches m�thodiquement un peu partout, avaient mis le feu � la bergerie.</p><p>��Venez�! Venez donc, les pressa Ang�lique en les poussant au-dehors.</p><p>Elle aida � se relever quelques-uns des Anglais bless�s ou h�b�t�s.</p><p>��Oh�! Mon Dieu, les enfants�!...</p><p>Elle revint en arri�re, souleva le couvercle de la grande chaudi�re et en sortit, l'un apr�s l'autre, les moutards muets d'effroi. La d�couverte de cette cachette incongrue provoqua l'hilarit� des Indiens pr�sents. Ils se tordaient de rire en se tapant sur les cuisses et se montraient le spectacle du doigt.</p><p>La chaleur devenait intol�rable.</p><p>Une poutre craqua et s'effondra � demi dans une gerbe d'�tincelles. Toute la compagnie se transporta en courant au-dehors, dans la cour, enjambant cadavres et d�bris.</p><p>La vue des arbres proches, du ravin ombreux de la for�t, �peronna le d�sir de fuite irr�sistible d'Ang�lique. Les instants �taient compt�s.</p><p>��Laisse-moi partir vers la mer, Sagamore, dit-elle � Piksarett, ou tes anc�tres t'en voudront d'avoir si peu de consid�ration pour moi. Eux, savent que mes g�nies particuliers ne m�ritent pas qu'on les traite avec m�pris et l�g�ret�. Tu commettrais une lourde erreur en me conduisant � Qu�bec. En revanche, tu ne regretteras pas de venir avec moi.</p><p>Le visage crisp� du grand Ab�nakis prouvait que son esprit �tait l'ar�ne d'un d�bat fort confus. Ang�lique ne lui laissait pas le temps d'en d�brouiller l'�cheveau.</p><p>��Veillez � ce que l'on ne nous poursuive pas. T�moignez que je n'�tais pas dans ce village, dit-elle � Trois-Doigts, lui aussi assez bouscul� par les �v�nements et l'autorit� sans appel d'Ang�lique. Nous saurons vous en �tre reconnaissants. Mon fils Cantor, savez-vous o� il est�? L'avez-vous captur�?</p><p>��Je vous jure sur le Saint-Sacrement que nous ne l'avons point vu.</p><p>��En avant donc, dit-elle. Moi, je pars. Come on�! Come on�!8</p><p>��H� l�! s'�cria Piksarett, voyant qu'elle rassemblait les Anglais survivants de la bergerie, ceux-l� appartiennent � mes guerriers...</p><p>��Eh bien�! Qu'ils viennent aussi. Mais seulement les ma�tres des captifs.</p><p>Trois grands escogriffes emplum�s se pr�cipit�rent avec des exclamations en avant, mais un ordre brutal de Piksarett suspendit leur �lan.</p><p>Le temps pour Ang�lique d'attraper un enfant sur le bras, d'entra�ner une femme avec elle, de pousser devant elle le colossal Thomas Patridge titubant et aveugl� par le sang.</p><p>��Adh�mar, par ici�! Donne la main � ce petit gar�on. Ne le l�che pas surtout. Courage, miss Pidgeon�!</p><p>Elle d�valait la pente, tournant le dos au village d�truit qui flambait, les entra�nant vers la libert� comme jadis, comme toujours, � La Rochelle, en Poitou, et plus loin encore, dans la nuit de son enfance fuyant, fuyant devant elle avec un troupeau de d�sh�rit�s qu'elle arrachait � la mort.</p><p>Et ce soir-l� l'�me de la vieille Sarah �tait en elle tandis qu'elle plongeait sous les ramures, s'engouffrait dans le silence des arbres t�n�breux avec les Anglais survivants de Brunschwick-Falls. Sur leurs traces s'�taient �lanc�s Piksarett et les trois Indiens qui consid�raient les Anglais comme leur appartenant. Ils les suivaient � longues foul�es, mais sans les rejoindre et en conservant une certaine distance.</p><p>Ce n'�tait pas une poursuite.</p><p>Ang�lique le savait, le sentait et, � mesure qu'ils s'�loignaient tous du village maudit, les craignait moins, discernait qu'ils perdaient de leur tension guerri�re et hyst�rique. Sa conduite �tait une �nigme pour les Anglais, qui chaque fois qu'ils se retournaient geignaient que les sauvages les poursuivaient.</p><p>��Ne craignez rien, leur r�pondait Ang�lique, ils ne sont plus que quatre au lieu d'�tre cent. Et je suis avec vous. Ils ne vous feront plus de mal. Je les connais. Ne craignez rien. Marchez�! Marchez seulement.</p><p>Les pens�es de Piksarett lui �taient alors aussi claires et nettes que si elle les avait elle-m�me formul�es avec une cervelle sauvage.</p><p>Pu�ril, il aimait l'in�dit, la nouveaut�, l'insolite.</p><p>Superstitieux, les g�nies particuliers d'Ang�lique l'amusaient et l'effrayaient � la fois.</p><p>Intrigu�, il marchait sur ses pas, calmait d'un mot ses guerriers impatients, curieux de savoir ce qui allait se passer maintenant, et de quelle sorte �taient ces esprits malins, fugaces et indomptables qu'il avait vu danser en �tincelles vertes dans les yeux de la femme blanche. Plus loin, en contrebas, l'eau calme de la rivi�re Androscoggi brilla entre les branches. Des canots �taient �chou�s sur la rive.</p><p>Ils y mont�rent et commenc�rent � descendre le courant vers la mer.</p></section><section><p><strong>Chapitre 8</strong></p><p>La nuit... Au pied de la chute d'eau, dans la nuit o� s'�teignaient et s'allumaient des lucioles, nuit chaude ronflante du cri des batraciens, et o� r�dait une odeur d'incendie, les Europ�ens prirent un peu de repos. Serr�s les uns contre les autres, pr�s des cano�s d'�corces, grelottant malgr� la temp�rature cl�mente, certains priant, d'autres g�missant tout bas...</p><p>Ils attendirent l'aube.</p><p>Il y avait, parmi ceux qu'Ang�lique avait emmen�s hors de la bergerie en flammes et arrach�s � leur sort de captifs, le laboureur Stougton, sa femme et leur b�b� et toute la famille Corwin au complet. B�ni soit le Seigneur�! Qu'y a-t-il de plus affreux que de sauver sa vie en laissant derri�re soi celle d'un �tre aim�?... Les deux valets de Corwin et la servante avaient suivi aussi.</p><p>Rose-Ann se blottissait contre Ang�lique, et de l'autre c�t� il y avait Adh�mar, qui en aurait bien fait autant et ne la quittait pas d'un pouce.</p><p>����Ils�� sont l�, chuchotait-il. Ah�! Je le savais bien, quand je me suis trouv� dans ce pays de sauvages, que j'y laisserais mes cheveux, un jour�!</p><p>La fr�le miss Pidgeon ne portait pas une �gratignure et c'�tait elle qui avait guid� ce grand corps sans t�te qu'�tait devenu momentan�ment le r�v�rend Patridge, car non seulement le sang le rendait aveugle, mais il �tait pratiquement sans connaissance et ne tenait debout que par la force de l'habitude et parce que ce genre d'�norme carcasse ne peut tomber � terre que dans la mort. C'�tait la bonne institutrice qui, d�s qu'elle l'avait pu, lui avait lav� le visage et entortill� son ch�le autour du front. Enfin, Ang�lique, dans le canot, avait r�ussi � ouvrir son sac et � en tirer le sachet de poudre jaune de sel de fer que lui avait donn� Joffrey, qui avait la propri�t� d'aider le sang � se coaguler, et l'h�morragie s'�tait arr�t�e. De son demi-scalp, le pasteur anglais ne garderait sans doute qu'une laide estafilade � travers le front qui ne contribuerait certes pas � le rendre plus rassurant. Endormi lourdement, sa respiration difficile emplissait les intervalles de silence d'un rauquement p�nible. Sous le pansement, tout un c�t� de sa face �tait tum�fi�, noir et violac�. Mieux valait l'ombre, car, d�j� peu avantag� par la nature, il �tait devenu tout bonnement hideux.</p><p>Une enfant pleurait, debout, toute droite, et son visage blanc mettait une clart� dans la nuit.</p><p>��Il faut dormir, Mary, essaie de dormir, lui dit Ang�lique doucement en anglais, you must try to sleep.</p><p>��Je ne peux pas, sanglota-t-elle, les pa�ens me regardent.</p><p>Ils �taient tous les quatre l�-haut, assis au sommet des chutes, quatre Indiens, quatre Ab�nakis, dont le grand Piksarett, et ils regardaient vers le fond obscur o� grouillaient les mis�rables captifs.</p><p>� la lueur d'un petit feu qu'ils avaient allum� on distinguait leurs faces cuivr�es et l'�clat de leurs yeux de serpent.</p><p>Ils avaient continu� � les suivre. Mais sans chercher � les attaquer, ils �taient paisibles et fumaient en devisant, intrigu�s, curieux. Qu'allait-il se passer maintenant�? Qu'inventeraient encore les esprits inconnus qui habitaient la femme blanche de Wapassou�? Que lui dicteraient ses g�nies particuliers�?... Par-dessus l'eau bondissante de la chute, des regards s'�changeaient.</p><p>Ang�lique essayait de rassurer ses prot�g�s.</p><p>��Maintenant, ils ne nous feront plus de mal. Il faut les entra�ner jusqu'au littoral et l�, mon �poux, le comte de Peyrac, saura les entretenir, les flatter, leur faire de beaux pr�sents en �change de notre vie et de notre libert�.</p><p>Ils la regardaient m�dus�s, devinant dans leur cervelle froide et outranci�re de puritains qu'elle aussi �tait d'une autre esp�ce humaine, un peu effrayante, un peu r�pugnante m�me � leur sens. Cette femme blanche trop belle, qui s'entretenait avec des Indiens, parlait leur langage, semblait s'introduire en leur affreuse et obscure mentalit� pa�enne pour mieux les dompter et se les asservir.</p><p>Ils �taient conscients du ph�nom�ne qu'elle repr�sentait, en concevaient peur et m�pris, un peu comme pour le vieux Shapleigh, mais comprenaient aussi qu'ils lui devaient leur vie, pour le moins leur libert�.</p><p>C'�tait � sa familiarit� ind�cente avec ces sauvages, � sa faconde, � ses discours v�h�ments en ce langage ex�cr� des pa�ens, qui franchissait ses belles l�vres avec volubilit�, qu'ils avaient d� ce changement d'humeur des Indiens qui leur laissaient la vie sauve, et s'enfuir par les bois sous leurs yeux, loin des lieux du massacre.</p><p>Conscients aussi du miracle et de la n�cessit� de demeurer sous son aile, rassur�s par sa seule voix, les Anglais cherchaient � excuser son �tranget� en se disant qu'apr�s tout c'�tait une Fran�aise...</p><p>Dans le milieu de la nuit, Ang�lique monta vers ces sauvages au-dessus de la chute d'eau pour leur demander en toute simplicit� s'ils avaient un peu de graisse d'ours ou d'huile de loup-marin, car elle voulait en oindre les br�lures du petit Sammy Corwin, �g� de neuf ans, qui souffrait beaucoup.</p><p>Ils s'empress�rent autour d'elle, pour lui confier aussit�t une vessie d'orignal contenant la pr�cieuse huile de phoque, malodorante mais pure et salutaire.</p><p>��H�! N'oublie pas, femme, que ce gar�on m'appartient, lui dit l'un des guerriers. Mais soigne-le bien car je l'emm�nerai avec moi demain, dans ma tribu.</p><p>��Ce gar�on appartient � son p�re et � sa m�re, r�pliqua Ang�lique. On te le rach�tera.</p><p>��Mais moi j'ai mis la main sur lui au combat... et je veux un enfant blanc dans mon wigwam.</p><p>��Je ne te laisserai pas l'emmener, dit Ang�lique avec un calme inexorable.</p><p>Elle ajouta, pour apaiser la col�re du sauvage�:</p><p>��Je te donnerai bien d'autres choses pour que tu ne sois pas priv� de ta part de butin...</p><p>Demain, nous tiendrons conseil.</p><p>� part cela, la nuit s'�coula sans incidents. Plus rien ne parvenait des �chos du massacre. Tandis qu'ils fuyaient, ils avaient entr'aper�u, au tournant de la rivi�re, une lueur rouge lointaine. Brunschwick-Falls, village de fronti�re, achevait de se consumer. Alors ils rest�rent accroupis, sans pens�e, se r�fugiant dans les t�n�bres. Vers le gris de l'aube, quelque chose d�vala la c�te, sillonnant l'herbe et les broussailles, et Wolverines le glouton fut l�, dardant ses crocs dans un rictus qui, cette fois, ressemblait � un sourire de bienvenue. Cantor surgit sur ses traces, portant un enfant anglais endormi dans ses bras, un petit gar�on de trois ans qui su�ait son pouce.</p><p>��Je l'ai trouv� debout pr�s de sa m�re scalp�e, expliqua-t-il. Elle lui r�p�tait�: ��Ne crains rien. Je te promets qu'ils ne te feront pas de mal.�� Quand elle a vu que je le ramassais, enfin elle a ferm� les yeux et elle est morte.</p><p>��C'est le fils de Rebecca Turner, dit Jane Stougton. Pauvre petit�! D�j� son p�re a �t� tu� l'an dernier.</p><p>Ils se turent car les quatre Indiens s'approchaient. Ils ne semblaient pas agressifs. S�par�s de leur horde et rendus perplexes par l'attitude de ces �tranges captifs qui ne se laissaient pas saisir, ils avaient chang� d'humeur.</p><p>Celui qui avait r�clam� le fils des Corwin vint vers Cantor et tendit les mains vers le petit enfant.</p><p>��Donne-le-moi, dit-il. Donne-le-moi. J'ai tant r�v� d'avoir un enfant blanc dans mon wigwam, et ta m�re ne voudra jamais me rendre celui que j'ai captur� � Newehewanik. Donne-moi celui-l� qui n'a plus ni p�re, ni m�re, ni famille, ni village. Que veux-tu donc en faire�? Moi, je l'emm�nerai, j'en ferai un chasseur et un guerrier, je le rendrai heureux. Les enfants sont heureux dans nos cabanes.</p><p>Il avait un air suppliant et presque pitoyable.</p><p>Piksarett avait d� le convaincre au cours de la nuit, non sans malice, qu'Ang�lique ne le laisserait jamais emmener son jeune captif, le jeune Samuel, et que, s'il passait outre � ses d�cisions, elle le transformerait en orignal pour la fin de ses jours. Partag� entre la crainte d'un si triste sort et son bon droit, il estimait proposer une solution acceptable en se contentant du petit orphelin qu'avait sauv� Cantor. Ang�lique regarda son fils avec une interrogation path�tique dans le regard.</p><p>��Qu'en penses-tu, Cantor�?</p><p>Pour elle, elle ne savait vraiment plus quelle d�cision prendre. L'id�e de voir ce petit enfant anglais, ce petit enfant blanc, emmen� au fond des for�ts, lui crevait le c�ur. Et, d'autre part, un certain sentiment de justice, de prudence aussi, la poussait � accorder � ce guerrier ab�nakis sa demande humblement pr�sent�e. Elle les avait assez bern�s, ��fait marcher��, depuis la veille. � trop leur disputer leurs proies, ne risquaient-ils pas de soudain perdre patience.</p><p>Elle �tait tortur�e�: je ne peux pas accepter cela.</p><p>��Qu'en penses-tu, Cantor�?</p><p>��Oh�! dit l'adolescent en hochant la t�te. On sait que les enfants blancs ne sont pas malheureux avec les Indiens. Mieux vaut laisser partir celui-l� qui n'a plus de famille que de nous retrouver tous le cr�ne ouvert.</p><p>La voix de la sagesse parlait par sa bouche.</p><p>Ang�lique se souvenait des cris de d�sespoir du petit Canadien, neveu de l'Aubigni�re, lorsque, dans un �change, on avait voulu l'arracher � ses �ducateurs iroquois9. Les enfants blancs n'�taient pas malheureux chez les Indiens.</p><p>Elle regarda vers les Anglais d'une fa�on interrogative. Mais Mme Corwin serrait farouchement contre elle son fils, comprenant que le sort de celui-ci �tait en jeu, et les autres marquaient par leur attitude que la destin�e du petit Turner leur �tait, dans les conjonctures actuelles, assez indiff�rente. Si le r�v�rend Patridge avait �t� conscient, peut-�tre aurait-il protest� au nom du salut �ternel de l'enfant. Mais il demeurait plong� dans l'h�b�tude. Mieux valait que l'orphelin s'en all�t de son c�t�, plut�t que d'arracher leur fils aux Corwin, tous heureusement sauv�s.</p><p>��Donne-le-lui, murmura Ang�lique � Cantor.</p><p>Comprenant qu'il avait obtenu gain de cause, l'Indien esquissa quelques entrechats et manifesta une grande reconnaissance.</p><p>Puis il tendit ses grandes mains et enleva d�licatement l'enfant. Celui-ci regarda sans terreur la face bariol�e qui se penchait sur lui.</p><p>Tr�s content d'avoir eu ce qu'il d�sirait plus que tout, un enfant blanc dans son wigwam, le guerrier prit cong�.</p><p>Apr�s avoir �chang� quelques paroles d'entente avec ses compagnons, il s'�loigna, serrant pr�cieusement sur ses colliers de dents d'ours et ses croix de baptis� l'enfant h�r�tique arrach� par lui � la barbarie de sa race et auquel il ferait conna�tre la vraie vie des Vrais Hommes.</p><p>Cantor racontait comment, s'�tant �cart� pour aller � la recherche des chevaux et de Maupertuis, il avait devin� des silhouettes suspectes se glissant parmi les arbres. Pris en chasse par des guerriers, il avait d�, pour leur �chapper, les entra�ner fort loin, vers le plateau.</p><p>Revenu par un long d�tour, il avait capt� les �chos de la bataille. Il s'�tait rapproch� alors avec mille pr�cautions, ne tenant pas � servir d'otage en tombant entre les mains des Canadiens. C'est ainsi qu'il avait assist� au d�part des captifs anglais vers le nord, parmi lesquels, ne voyant pas sa m�re, il en avait d�duit qu'elle avait d� r�ussir � s'�chapper.</p><p>��Tu n'as donc pas pens� que j'aurais pu �tre �gorg�e ou scalp�e�?</p><p>��Oh non�! dit Cantor, comme si la chose allait de soi.</p><p>Il �tait all� r�der dans Brunschwick en flammes et y avait rencontr� Trois-Doigts de Trois-Rivi�res. Par lui, il apprenait que Mme de Peyrac, saine et sauve, se dirigeait vers la baie de Sabadahoc, avec une poign�e de rescap�s.</p><p>L'incident de l'enfant semblait avoir prouv� que, jusqu'� nouvel ordre, les Indiens laissaient � Ang�lique une certaine latitude de prendre les d�cisions en ce qui les concernait tous. Pour bizarre que f�t une telle situation, � quelques heures de l'assaut qui les avait jet�s contre le village anglais, elle correspondait � la mentalit� versatile des sauvages. Ang�lique, par sa personnalit�, les avait entra�n�s vers une autre piste. Pour un peu, ils auraient oubli� les raisons du combat de la veille, et ce qu'ils faisaient ici avec elle et quelques Anglais stupides, se montrant uniquement d�sireux de conna�tre les suites de l'aventure qu'elle leur proposait.</p><p>N�anmoins, Piksarett tint � rappeler quelques principes essentiels.</p><p>��N'oublie pas que tu es ma captive, interrompit-il en pointant son index � la naissance du cou d'Ang�lique.</p><p>��Je sais, je sais, je t'ai d�j� dit que je le reconnaissais volontiers. Est-ce que je t'emp�che d'�tre l� o� je suis�?... Demande � tes compagnons si j'ai l'attitude d'une captive qui voudrait t'�chapper�?...</p><p>Tracass� par la subtilit� du raisonnement o� il discernait quelque chose de louche, mais aussi de cocasse, Piksarett penchait la t�te de c�t� pour r�fl�chir plus � fond, et son regard oblique p�tillait de plaisir tandis que ses deux comparses lui donnaient bruyamment leur avis.</p><p>��� Gouldsboro, tu pourras m�me me vendre � mon propre mari, expliquait Ang�lique. Il est tr�s riche et je suis s�re qu'il n'h�sitera pas � se montrer g�n�reux. Enfin, du moins, je l'esp�re, se reprenait-elle avec une mimique assombrie qui mettait en joie les trois Indiens.</p><p>� l'id�e que l'�poux d'Ang�lique se trouverait contraint de racheter sa femme, leur hilarit� ne connut plus de bornes.</p><p>Il y avait d�cid�ment beaucoup de divertissement � suivre la femme blanche du Haut-Kennebec et les Anglais qu'elle remorquait. Chacun sait qu'il n'y a pas d'animal plus maladroit qu'un Yenngli, et ceux-ci, rendus encore plus gauches par la peur et leurs blessures, ne se privaient pas de patauger, de s'�taler � chaque pas, de renverser les canots au moindre remous.</p><p>��Ah�! ces Yennglis�!... Ah�! ils nous feront mourir de rire��, r�p�taient les Indiens en se contorsionnant. Puis soudain, pour se donner des airs de ma�tres�:</p><p>��Filez�! Allez�! Marchez, Anglais�! Vous avez tu� nos missionnaires, br�l� nos cabanes, bafou� nos croyances. Sans le bapt�me des Robes Noires, vous n'�tes rien pour nous, m�me pas des �tres � peau blanche, dont pourtant les anc�tres pa�ens furent des dieux�!</p><p>Ainsi escort�e de leurs jacassements, la pauvre caravane arriva au soir sur la baie de Sabadahoc o� confluaient l'embouchure de l'Androscoggi et celle du Kennebec. La brume brouillait l'horizon de l'estuaire, mais, � ces effluves marins venus des rivages, se m�laient encore de suspects relents d'incendie.</p><p>Ang�lique escalada promptement la pente d'une petite colline. Aucune voile n'�tait en vue. Aucun navire ne se devinait dans la grisaille. Ang�lique sut d'instinct que la baie �tait d�serte. Aucune embarcation ne croisait au large guettant l'arriv�e de silhouettes humaines sur le littoral pour se rapprocher et les prendre � son bord.</p><p>Aucun Rochelais, petit yacht � la tutelle rouge, o� Le Gall l'aurait accueillie, et m�me peut-�tre Joffrey�!...</p><p>Aucune pr�sence famili�re. Personne au rendez-vous�!...</p><p>Une pluie fine se mit � tomber. Ang�lique s'appuya au tronc d'un pin. L'endroit respirait la mort, le d�sert. Sur la gauche, se gonflant sur le ciel, un champignon de fum�e noire s'�levait. Cela venait de la direction de Sheepscot, un �tablissement anglais qu'on lui avait annonc� � l'embouchure de l'Androscoggi et o� elle comptait laisser ses rescap�s avant de s'embarquer sur Le Rochelais.</p><p>Apparemment, Sheepscot achevait de br�ler, Sheepscot n'existait plus. Une angoise insurmontable s'empara d'Ang�lique et elle sentit ses forces l'abandonner. Elle se retourna et vit Piksarett qui l'observait. Il ne fallait pas lui montrer sa peur. Mais elle n'en pouvait plus.</p><p>��Ils ne sont pas l�, lui dit-elle, presque avec d�sespoir.</p><p>��Qui attendais-tu�?</p><p>Elle lui expliqua que son �poux, le seigneur de Wapassou et de Gouldsboro, aurait d� se trouver l� avec un vaisseau. Il les aurait tous emmen�s � Gouldsboro, l� o�, lui, Piksarett, aurait pu acqu�rir les plus belles perles de la terre, boire la meilleure eau-de-feu du monde...</p><p>Le sauvage hochait la t�te d'un air pein� et semblait sinc�rement partager sa d�ception et son ennui. Il regardait avec inqui�tude autour de lui.</p><p>Cependant, Cantor et les Anglais montaient plus lentement la colline, suivis des deux autres Indiens.</p><p>Fatigu�s, ils s'assirent avec m�lancolie sous les pins pour se prot�ger de la pluie. Ang�lique les mit au courant de la situation. Les trois Indiens se mirent � discuter avec agitation.</p><p>��Ils disent que les Indiens Sheepscot sont leurs pires ennemis, expliqua Ang�lique aux Anglais. Eux sont du Nord, des Wonolancet...</p><p>Elle ne s'�tonnait pas, connaissant les �ternelles querelles des Indiens entre eux qui pouvaient, � quelques faibles distances, les faire p�n�trer en un territoire ennemi o� ils risquaient leurs vies s'ils n'�taient pas en nombre et en armes.</p><p>��It just does not matter, fit Stougton avec d�couragement, Sheepscot ou Wonolancet, pour nous c'est la m�me chose. Ils sauront toujours nous scalper. � quoi bon �tre venus jusqu'ici�?... Notre heure ne va pas tarder.</p><p>Le silencieux paysage marin paraissait receler une menace cach�e. Derri�re chaque rideau d'arbres, chaque promontoire, on s'attendait � voir surgir des Indiens, tomahawks lev�s, et voici que Piksarett et les siens n'�taient pas plus rassur�s que leurs captifs. Ang�lique fit un effort pour dominer sa peur.</p><p>��Non�! non�! cette fois, je ne me laisserai pas faire��, se dit-elle en serrant les poings et sans trop savoir � qui s'adressait ce d�fi.</p><p>Tout d'abord, d�cida-t-elle, il fallait quitter cette c�te o� se rallumait la guerre indienne et essayer � tout prix de gagner Gouldsboro. Il y avait peut-�tre d'autres villages plus loin, des embarcations.</p><p>Gouldsboro�! Le fief de Joffrey de Peyrac. Leur domaine�! Le refuge. Mais que c'�tait loin Gouldsboro�!</p><p>Pas une voile sur l'estuaire...</p><p>Peu d'heures auparavant, m�me pas vingt-quatre heures, la vieille Sarah William avait pris le visage d'Ang�lique entre ses mains et lui avait dit�: ��L'Am�rique�! L'Am�rique�! Sauvez-la�!��</p><p>Un dernier message, un peu fou. Car la mort �tait l� d�j�, tapie dans les buissons, qui allait fondre sur elle.</p><p>�tait-ce une angoisse de cette sorte qu'Ang�lique �prouvait maintenant dans le soir d�sert � l'odeur d'algues, de brume et de carnage�?</p><p>��Hayh�! dit Piksarett en posant la main sur son �paule.</p><p>Du doigt, il lui d�signait deux silhouettes humaines, montant par un sentier du rivage. Elle eut un moment d'espoir, mais reconnut tr�s vite, � son chapeau pointu, le vieux medecin's man John Shapleigh et son Indien.</p><p>Ils coururent tous � lui afin de s'informer. Il leur dit qu'il venait de la plage et que l�-bas les Indiens Sheepscot avaient tout br�l�. Une embarcation�? Y avait-il une embarcation�? Non.</p><p>Les habitants qui avaient �chapp� au scalp ou � la captivit� s'�taient r�fugi�s dans les �les avec leurs barques.</p><p>Voyant le d�sespoir des pauvres gens de Brunschwick-Falls il finit, non sans grimaces et r�ticences, et aussi parce qu'Ang�lique demandait qu'il les conseill�t, par proposer de les conduire jusqu'� une cabane qu'il poss�dait � dix miles de l� sur la baie de Casco. Ils pourraient s'y reposer et s'y soigner... En attendant, malgr� le peu d'agr�ment qu'il y avait � passer une nuit en plein air dans cette bruine, la plupart d'entre eux, et Ang�lique elle-m�me, r�pugnaient � quitter les lieux du rendez-vous. Le navire de Gouldsboro avait peut-�tre du retard. Qui sait s'il ne surgirait pas dans quelques heures ou le lendemain � l'aube�?...</p><p>La question fut tranch�e par l'apparition subite, au tournant du bois, d'un petit groupe d'une dizaine d'Indiens Sheepscot.</p><p>Piksarett et ses guerriers s'�lanc�rent promptement dans une direction oppos�e et disparurent aux yeux de tous.</p><p>Par bonheur, Shapleigh et son acolyte �taient en bons termes avec les nouveaux venus. Le vieux Shapleigh, un homme de m�decine digne de leurs meilleurs ��jongleurs��, �tait fort respect� dans la r�gion o� il ��exer�ait�� depuis plus de trente ans. Son ascendant lui permit d'�tendre sa protection sur Ang�lique et ses compagnons. Les Sheepscot pouss�rent l'obligeance jusqu'� proposer de surveiller l'arriv�e possible des navires en ce point de la c�te. Ils prirent avec soin le signalement du Rochelais et promirent, s'ils le voyaient, de l'envoyer � la pointe Maquoit, o� le vieux Shapleigh avait sa cabane.</p></section><section><p><strong>Chapitre 9</strong></p><p>Joffrey de Peyrac avait bondi.</p><p>��Quoi�? Que dites-vous l�?</p><p>On venait de lui apprendre que Mme de Peyrac �tait partie seule pour le village de Brunschwick-Falls avec son fils afin de reconduire la jeune Anglaise. La nouvelle lui avait �t� mentionn�e incidemment par Jacques Vignot qui le rejoignait au cap Small, dans les environs de Popham, o� le comte s'�tait rendu deux jours auparavant avec le baron de Saint-Castine.</p><p>Des caisses contenant des marchandises de traite retard�es par le manque d'embarcations arrivaient de Houssnock, escort�es par le charpentier et un soldat.</p><p>��Mais quel jour Mme la comtesse a-t-elle pris cette d�cision �trange�?</p><p>��Quelques heures apr�s votre propre d�part, monsieur, le m�me jour...</p><p>��Ne lui avait-on pas remis le message o� je l'avertissais de mon absence possible de quelques jours et la priais de m'attendre patiemment au poste du Hollandais�?</p><p>Les deux hommes n'en savaient rien. ��Quelle imprudence�! songeait Peyrac. Avec ces bruits de guerre courant. Le poste du Hollandais �tait en revanche une sorte de camp retranch�... Aucun risque. Mais s'enfoncer � l'int�rieur des terres, presque sans escorte...��</p><p>��Avec qui sont-ils partis�?</p><p>��Les deux Maupertuis.</p><p>��Quelle �trange id�e�! Mais quelle id�e�! s'exclama-t-il avec col�re.</p><p>Int�rieurement, il pestait contre Ang�lique, se d�fendant mal d'une anxi�t� profonde qui brutalement l'assaillait.</p><p>Quelle id�e, vraiment�! C'�tait inconcevable. Elle n'en faisait qu'� sa t�te�! Quand il la reverrait, il la tancerait d'importance, lui ferait comprendre que, malgr� leur situation privil�gi�e, la contr�e de longtemps ne serait pas s�re, particuli�rement � l'ouest du Kennebec. Il calculait. Trois jours s'�taient �coul�s depuis son propre d�part vers la c�te et celui, visiblement simultan�, d'Ang�lique vers l'�tablissement des fronti�res... Mais o� pouvait-elle se trouver maintenant�?...</p><p>La pluie tombait, la brume cachait la baie o� la mar�e montante murmurait, lovant ses courants torrentiels autour des �les � demi submerg�es.</p><p>Par la faute de ces mar�es d'�quinoxe, beaucoup de ceux, Europ�ens ou Indiens, qui devaient se rendre � ce rendez-vous par la mer s'�taient trouv�s retard�s. Le grand chef Tarratine Mateconando d�sirait que tout son monde f�t pr�sent. En attendant, on s'�tait livr� � des pourparlers pr�liminaires. Dimanche, le chapelain du baron de Saint-Castine, un moine R�collet fort barbu et plus tann� qu'un pirate, avait c�l�br� la messe. Enfin, mardi, ce matin m�me, toute la population de ce que l'on appelait plus pr�cis�ment, parmi les circonvolutions infinies de la c�te, le petit golfe du Maine, se trouvait r�unie. Les derni�res caisses de pr�sents venaient d'arriver. La c�r�monie allait commencer. C'est alors que Peyrac apprenait l'escapade d'Ang�lique. O� pouvait-elle se trouver aujourd'hui�? �tait-elle revenue � Houssnok�? Ou bien, suivant le plan qu'ils avaient discut� ensemble auparavant, avait-elle gagn�, par la rivi�re Androscoggi, l'une des branches de l'estuaire du Kennebec, la baie de Merrymeeting o� Corentin Le Gall devait les attendre avec le petit bateau Le Rochelais�?...</p><p>Dans le doute, il se d�cida � faire appeler son �cuyer, le Breton Yann Le Couennec. Il lui recommanda tout d'abord de bien se restaurer, de v�rifier l'�tat de son armement et ses souliers, et de se mettre en mesure d'effectuer une course des plus rapides. Puis il s'assit � l'�cart, griffonna quelques mots tandis qu'un des soldats espagnols de sa garde lui tenait avec d�f�rence sa corne d'encre.</p><p>Quand le Breton se pr�senta, pr�t au d�part, il lui remit le message, mais en y ajoutant de vive voix ses instructions particuli�res.</p><p>Si Yann trouvait Mme de Peyrac au poste du Hollandais, ils devaient tous plier bagage et les rejoindre ici. En revanche, si elle n'�tait pas encore revenue de Brunschwick-Falls, lui, Yann, devait s'y rendre � son tour, et en consigne g�n�rale il devait mettre tout en �uvre pour retrouver Mme de Peyrac co�te que co�te, o� qu'elle f�t... et ensuite lui faire regagner Gouldsboro... par le plus court chemin.</p><p>L'homme s'�loignait, nanti de ces strictes recommandations. Peyrac dut faire un effort consid�rable pour chasser son souci lancinant concernant Ang�lique et reporter toute son attention sur la rencontre qui allait se d�rouler.</p><p>� l'appel du baron de Saint-Castine, tous ces pauvres gens �taient venus de loin, parfois non sans p�ril, pour le rencontrer.</p><p>Et, s'ajoutant aux Indiens des principales tribus de l'endroit, il y avait quelques-uns des Blancs dispers�s qui, sans consid�ration de leurs diff�rences de nationalit� ou des antagonismes de leurs royaumes d'origine, avaient tenu � s'assembler et � tenir conseil autour du seigneur fran�ais de Gouldsboro.</p><p>Des commer�ants anglais de Pemaquid, de Croton, d'Oyster River���la rivi�re des hu�tres���de Wiscasset, de Thomaston, de Woolwic, de Saint-George, de N�vagan, en tout une vingtaine d'Anglais ou traitants des petits comptoirs diss�min�s dans les fjords de la baie de Muscongus, de la rivi�re. Damariscotta et l'entr�e du Kennebec. Les jumelant souvent, leurs voisins ennemis avec lesquels, lorsqu'on ne s'entre-tuait pas, on �changeait les ustensiles de m�nage et le lait des quelques rares vaches, les Fran�ais acadiens colons ou p�cheurs, un Dumaresque ou un Galatin de l'�le des Cygnes, o� ils cultivaient fleurs, moutons et pommes de terre aux c�t�s des descendants directs d'Adam Winthrop de Boston, des Hollandais envoy�s de Campdem, et m�me un vieil �cossais chenu de l'�le Monegan, l'�le de la Mer, l'orgueilleuse, avec ses falaises de granite, la plus isol�e du golfe���un Mac Gregor qui �tait venu avec ses trois fils et dont les plaids de tartan color�s flottaient l�-bas dans les rafales du vent, � l'autre bout du cap.</p><p>Aux Anglais et Hollandais, l'�tat du Massachusetts avait express�ment recommand� de s'adresser au comte de Peyrac si un jour ils avaient besoin de protection dans leurs lointains �tablissements de cette sauvage c�te du Maine, infest�e de Fran�ais et d'Indiens sanguinaires, o� il fallait �tre un peu fou pour se risquer.</p><p>Les Acadiens, eux, suivaient le mouvement du baron de Saint-Castine. Les �cossais, eux, n'en faisaient qu'� leur t�te.</p><p>Bref, ils �taient tous l�.</p><p>Une fois encore, songeant � Ang�lique, Peyrac maudit les femmes, dont les caprices, parfois charmants mais surgissant le plus souvent � contretemps, viennent troubler et compliquer l'�uvre des hommes.</p><p>Puis, se ressaisissant, il marcha au-devant de ses h�tes, encadr� par sa garde d'Espagnols en cuirasse et morions d'acier.</p><p>Le baron de Saint-Castine l'escortait. Le grand chef Mateconando vint � sa rencontre dans sa plus magnifique robe de daim brod�e de coquillages et de poils de porc-�pic. Il coiffait ses longs cheveux gras, oints d'huile de loup-marin, d'un chapeau plat et rond de satin noir, � petit rebord, garni d'une plume d'autruche blanche qui datait d'au moins cent ans. L'un de ses a�eux l'avait re�u de Verrazano lui-m�me. L'explorateur florentin au service du roi fran�ais Fran�ois Ier, passant par l� avec sa nef de cent cinquante tonneaux, avait �t� l'un des premiers � nommer ce pays l'Arcadie � cause de la beaut� de ses arbres. Le nom, un peu d�form�, en �tait rest� par la suite.</p><p>Sur ce couvre-chef d'un seigneur du XVIe si�cle, la candeur liliale de la plume d'autruche, � peine jaunie, t�moignait du soin avec lequel les Indiens, pourtant si sales et n�gligents, avaient conserv� la relique.</p><p>Le plus grand des chefs ne le portait sur sa t�te qu'en des occasions solennelles. Au chef Tarratine, Joffrey de Peyrac offrit une �p�e damasquin�e d'or et d'argent, quelques �tuis garnis de rasoirs, ciseaux et couteaux, dix brasses de ��rassades�� bleues. En �change, le sauvage lui remit quelques �cailles de nacre et une poign�e d'am�thystes. Geste symbolique de l'amiti�.</p><p>��Car je sais que tu n'es pas avide de fourrures, mais seulement de notre alliance.</p><p>��Comprenez-vous, avait dit Saint-Castine � Peyrac, je veux �loigner mes Indiens de la guerre, sinon dans quelques d�cennies ces gens-l� n'existeront plus.��</p><p>Le grand chef Tarratine posait sur le baron Saint-Castine une main affectueuse et un regard admiratif.</p><p>De taille moyenne et m�me petite, mais d'une vigueur incroyable, agile, endurant, prompt, sensible, Saint-Castine avait gagn� le d�vouement de toutes les tribus c�ti�res.</p><p>��J'en ferai mon gendre, confia Mateconando � Peyrac, et plus tard il me succ�dera � la t�te des Etchemins et des Mic-Macs.</p></section><section><p><strong>Chapitre 10</strong></p><p>��Ang�lique�!... pourvu qu'il ne lui soit rien arriv�! J'aurais d� l'emmener avec moi... Saint-Castine m'a pris au d�pourvu. Je ne devrais jamais me s�parer d'elle, ni jour ni nuit, pas un instant... Ma pr�cieuse, ma folle ch�rie... Elle a eu trop longtemps une vie libre. D�s qu'on l'abandonne � elle-m�me, son ind�pendance rena�t... Je dois lui faire comprendre les dangers qui nous entourent. Cette fois, je me montrerai s�v�re... Et maintenant, il faut �carter ce souci... Je dois me recueillir... Je ne peux d�cevoir ces hommes qui sont venus � moi. Je comprends ce que veut me demander en leur nom ce jeune Saint-Castine... Un gar�on remarquable�!... qui voit juste... Mais qui conna�t les limites de ses propres forces... Ce qu'il me demande�?... N'est-ce pas une t�che sinon trop lourde, tout au moins irr�alisable... Un r�le sem� d'emb�ches...��</p><p>Le comte de Peyrac m�ditait, assis � m�me l'herbe drue, devant l'abri d'�corces qu'on avait dress� pour lui.</p><p>La c�r�monie, le festin, la tabagie achev�s, il s'�tait retir� � l'�cart, disant qu'il d�sirait �tre seul quelques heures. Il fumait, les yeux fix�s vers l'extr�mit� du promontoire o�, par moments, le choc violent d'une vague plus haute mettait un panache blanc.</p><p>*****</p><p>Au front chevelu des rivages, l'oc�an venait se heurter, �claboussant de son �cume les pins, les c�dres, les ch�nes, les h�tres rouges gigantesques et parfois, quand le vent tournait, le sous-bois soufflait une haleine embaum�e, aux parfums de jacinthe et de fraises sauvages. Joffrey de Peyrac fit signe � Don Juan Fernandez, le grand hidalgo qui commandait sa garde. Il le pria d'aller chercher le baron fran�ais. Mieux valait dialoguer avec l'enthousiaste Gascon passionn� de son sujet que de rester seul, car sans cesse la pens�e d'Ang�lique traversait son esprit comme une pointe aigu� d'appr�hension et n'aboutissait � rien de bon. Le baron de Saint-Castine le rejoignit avec empressement et s'assit � ses c�t�s. En habitu� du pays, il tira son calumet de ses basques et fuma aussi. Puis il se mit � parler. Leur conversation fut surtout un monologue de sa part, o� passait tout un monde, avec ses r�ves, ses projets, ses menaces...</p><p>La pluie avait cess�. Mais la brume errait et les feux du campement y tremblaient comme de grandes orchid�es rouges �panouies, �chelonn�es loin sur la c�te. Toute lueur se doublait d'un halo.</p><p>Avec le cr�puscule, la mer se prit � mugir plus profond�ment, m�lant son appel � celui des oiseaux qui, en essaim, s'engouffraient dans l'estuaire. C'�taient des pomarins, aux longues ailes brunes d'hirondelles, au bec de rapaces.</p><p>��Il y a eu temp�te au large, dit le baron en suivant des yeux leur vol. Ces petits pirates ne cherchent l'abri de la terre que lorsque la trop grande agitation des flots ne leur permet plus de s'y poser.</p><p>Il aspira une grande bouff�e d'air et, d�celant les effluves d�licats de la for�t, il soupira profond�ment. L'�t� allait venir, et l'�t�, par ici, c'�tait aussi la venue des pires ennuis.</p><p>��Voici le moment o� les morutiers de toutes nations vont nous envahir, dit-il, et les boucaniers de Saint-Domingue. La peste soit de ces pilleurs�! Ils risquent moins qu'avec l'Espagnol en arraisonnant nos pauvres navires arrivant de France pour ravitailler nos �tablissements d'Acadie. Dieu sait pourtant qu'ils sont rares, ces navires�! Il faut encore qu'on nous les enl�ve sous le nez. Une sale engeance, ces flibustiers de la Jama�que.</p><p>��Barbe d'Or�?</p><p>��Celui-l�, je ne le connais point encore.</p><p>��Je crois avoir entendu parler de lui lorsque j'�tais dans la mer des Cara�bes, dit Peyrac en fron�ant les sourcils dans un effort de m�moire. Juste � mon dernier voyage par l�-bas. On parlait de lui parmi les gentilshommes d'aventure comme d'un bon marin, un meneur d'hommes... Il e�t mieux fait de rester aux Iles.</p><p>��Des bruits courent disant que c'est un corsaire fran�ais qui a acquis r�cemment en France des lettres de marque d'une riche soci�t� fond�e pour combattre les huguenots fran�ais o� qu'ils se trouvent. Cela expliquerait l'attaque contre vos gens de Gouldsboro. Ceci est assez dans le ton de notre administration de Paris. La derni�re fois que je m'y suis rendu, j'ai vu que de plus en plus on y jouait sa carri�re sur un signe de croix, et cela complique singuli�rement notre t�che en Acadie...</p><p>��Vous voulez dire qu'on devrait se souvenir que les premiers fondateurs �taient des protestants...</p><p>��Et que le tr�s catholique Champlain ne fut tout d'abord que le cartographe de Pierre de Guast, sieur de Monts, Huguenot notoire.</p><p>Ils se sourirent. Ils �taient heureux de sentir qu'ils se comprenaient en tout � demi-mot.</p><p>��Ces temps sont loin, dit Saint-Castine.</p><p>��Et s'�loignent de plus en plus... Votre information m'int�resse, baron, je commence � mieux comprendre l'acharnement de ce pirate contre Gouldsboro, pourtant bien cach�. S'il s'agit d'une mission sacr�e, comment aurait-il pu �tre inform�?</p><p>��Les nouvelles vont vite. Il n'y a pas trois Fran�ais pour cent lieues par ici, mais au moins parmi eux un espion pour le roi... et les j�suites.</p><p>��Soyez prudent, mon fils.</p><p>��Vous riez�? Moi, cela ne me fait pas rire. Je voudrais vivre en paix ici avec mes Etchemins et mes Mic-Macs. Les gens de Paris et les corsaires � leur solde n'ont pas le droit de venir par ici. Ils ne sont pas de la Baie.</p><p>��La Baie�?... J'aime encore mieux les Basques, chasseurs de baleines, ou les p�cheurs malouins qui empuantissent nos c�tes avec leurs s�cheries de morues. Mais eux, au moins, ils ont droit de cit� en Acadie. Ils y venaient d�j� il y a cinq cents ans... Mais leur eau-de-vie et leurs d�bauches avec les sauvagesses... Oh�! l� l�! quel d�sastre�!... � tout prendre, j'aime encore mieux les navires bostoniens, avec lesquels on peut du moins troquer fer et �toffes... Mais il y en a trop, beaucoup trop de leurs bateaux. (Il eut un geste qui englobait l'horizon.)</p><p>��Des centaines... des centaines de bateaux anglais, partout, partout. Bien arm�s, bien �quip�s. Et par l�-bas, Salem, leur grand centre de s�cherie, et puis la poix, le goudron, la t�r�benthine, cuirs verts, fanons et huile de baleine et de loup-marin... Quatre-vingt mille � cent mille quintaux d'huile par an qu'ils font... �a pue, mais �a rapporte... Et l'on me demande de tenir l'Acadie fran�aise en main... De la conserver au roi avec mes quatre canons, mon castel en bois de soixante pieds sur vingt, trente r�sidents, et de concurrencer l'Anglais en p�cherie avec mes quinze chaloupes...</p><p>��Vous n'�tes pas si pauvre, dit Peyrac. On raconte que vos affaires de pelleterie marchent bien.</p><p>��Soit, je suis d�j� riche, j'en conviens. Mais ce sont mes affaires... Et si je veux �tre riche, c'est pour mes Indiens, pour les stabiliser, les faire prosp�rer. Les Etchemins forment le plus important contingent de mes tribus, mais j'ai aussi des Mic-Macs de la tribu des Tarratines. Ce sont des Souriquois du Canada, les m�mes que ceux de la baie de Casco, apparent�s aux Mohicans. Je parle tous leurs dialectes, cinq ou six... Voil� Etchemins, Wawenok, P�nobscot, Kanibas, Tarratines, c'est mon lot, les meilleurs parmi les Ab�nakis. C'est pour eux que je veux �tre riche, pour les soigner, les civiliser, les prot�ger... Oui, les prot�ger, ces guerriers fous et admirables.</p><p>Il aspira quelques bouff�es de sa pipe. Et de nouveau son bras s'�tendit vers l'obscurit� frang�e d'�cume, en direction de l'ouest.</p><p>��Tenez, par l�-bas, dans la baie de Casco, je poss�de une �le que j'ai conquise aux Anglais il y a peu de temps. Ce n'�tait pas seulement pour les en chasser, mais cette �le avait une l�gende. Elle se trouve � l'entr�e du Pr�sumpscot, dans les parages de Portland, au sud de la baie de Casco. Elle a �t� depuis des temps imm�moriaux pour tous les Mohicans, Souriquois et Etchemins le lieu d'un Paradis ancien, car, disent-ils ��si vous avez dormi une fois sur cette �le, vous ne serez plus jamais le m�me qu'avant��. Aux mains de cultivateurs anglais depuis plusieurs g�n�rations... Les Indiens souffraient de ne plus pouvoir s'y r�unir pour leurs f�tes ancestrales, lorsque la chaleur d'ao�t rend insupportable l'arri�re-pays. Alors, je l'ai conquise. Je l'ai rendue aux Indiens.</p><p>��Quelle joie�! Quel d�lire�! Quelle f�te�! Mais si la paix ne se maintient pas, � quoi bon tant d'efforts�?</p><p>��Croyez-vous que la paix soit menac�e�?</p><p>��Je le crois, j'en suis certain. C'est pourquoi j'ai voulu h�ter votre rencontre avec Mateconando et vous ai ainsi press�. Oui, depuis le trait� de Br�da, cela va comme ci, comme �a. J'avais d�j� organis� quelque chose�: tous les Anglais qui voulaient commercer sur la c�te depuis Sabadahoc jusqu'� P�maquid et m�me plus loin sur la Baie Fran�aise devaient payer tribut aux populations riveraines. Moyennant cela, on oubliait que le Massachusetts avait droit de regard par le fait du trait�. Mais la paix va �tre rompue. Le p�re d'Orgeval, ce Crois� des temps antiques, a rassembl� les Ab�nakis du Nord et de l'Ouest qui sont fils de la for�t et presque aussi redoutables que les Iroquois. Et le grand Piksarett, leur chef, le meilleur chr�tien que missionnaire ait jamais suscit� sur cette terre, qui peut en venir � bout�? Terrible�!... La guerre est imminente, monsieur de Peyrac.</p><p>��Le p�re d'Orgeval la veut et il l'a bien pr�par�e. Je suis certain qu'il est venu ici avec des ordres et des directives du roi de France m�me pour r�veiller le conflit contre les Anglais. Cela arrangerait notre souverain, para�t-il. Et il faut reconna�tre que ce religieux est le plus redoutable homme politique que nous ayons eu jusqu'ici dans ces contr�es. Je sais qu'il a envoy� un de ses vicaires, le p�re Mara�cher de Vernon, en mission secr�te en Nouvelle-Angleterre et jusqu'au Maryland pour y rechercher des pr�textes de rompre la tr�ve, et sans doute n'attend-il que son retour pour d�clencher l'offensive. Et, il n'y a pas longtemps, j'ai re�u la visite du p�re de Gu�rande qui venait me prier de me joindre � leur croisade avec les tribus de mes amis. J'�ludais la r�ponse. Certes, je suis gentilhomme fran�ais, officier et homme de guerre, mais...</p><p>Il ferma subitement les yeux avec douleur.</p><p>��Je ne peux plus voir �a.</p><p>��Voir quoi�?</p><p>��Cette h�catombe, cette immolation, ce continuel massacre de mes fr�res, cette extinction irr�missible de leur race.</p><p>Quand il disait ��mes fr�res��, Peyrac n'ignorait pas qu'il parlait des Indiens.</p><p>��Certes, il est si facile de les entra�ner dans une guerre�: ils s'emballent si vite et sont faciles � tromper. Vous savez comme moi, monsieur, que la plus grande passion des sauvages est la haine implacable qu'ils portent � leurs ennemis et surtout aux ennemis de leurs amis�: c'est leur code d'honneur. Par nature, ils ne savent pas vivre en paix. Mais j'ai d�j� vu mourir trop d'entre eux que j'aimais et pour quel but�?...</p><p>��Vous pouvez comprendre, vous, cela que je ne peux dire � personne... Nous sommes trop loin du soleil, ici. Vous comprenez ce que je veux dire�? Nous ne pouvons pas, d'ici, �clairer le roi. Oubli�s, seuls... L'administration du royaume ne se souvient de nous que lorsqu'il s'agit de toucher les dividendes sur les fourrures ou de nous r�clamer des troupes contre les Anglais pour les j�suites et leurs guerres saintes. Mais ce n'est pas vrai que nous appartenons � la France. Personne n'appartient � personne, par ici en Acadie. Toutes ces �les, ces presqu'�les, ces recoins ne sont peupl�s que d'hommes libres. Fran�ais, Anglais, Hollandais, Nordiques, p�cheurs ou traitants, nous sommes tous embarqu�s dans la m�me gal�re�: fourrures et morues, troc et cabotage. Nous sommes des gens de la Baie Fran�aise, des gens des rivages de l'Atlantique... Avec les m�mes int�r�ts, les m�mes besoins. Il faudrait se grouper sous votre �gide�!</p><p>��Pourquoi la mienne�?</p><p>��Parce qu'il n'y a que vous, dit Saint-Castine avec ardeur. Il n'y a que vous qui soyez fort, invuln�rable, avec tous et hors de tous cependant. Comment m'expliquer�? Nous savons que vous �tes ami des Anglais, et pourtant je suis certain que si vous vous rendiez � Qu�bec, vous mettriez tout ce beau monde dans votre poche. Et m�me... Voyez-vous, nous autres Canadiens, nous sommes sans doute courageux et lucides, mais il nous manque une chose que vous avez�: un sens politique. En face d'un p�re d'Orgeval, nous ne pesons gu�re. Vous seul... vous seul pouvez lui tenir t�te.</p><p>��L'ordre des j�suites est un ordre tr�s puissant, le plus puissant de tous m�me, dit Peyrac d'une voix neutre.</p><p>��Mais... vous aussi�!</p><p>Joffrey de Peyrac tourna � demi la t�te pour observer son interlocuteur. Visage maigre et jeune mang� par des yeux ardents, cern�s de bleu, qui lui donnaient quelque chose d'eff�min�, c'est peut-�tre pour cela qu'on trouvait qu'il ressemblait � un Indien, car ceux-ci, imberbes, offrent parfois dans le dessin de leurs traits une certaine ambigu�t�. Chez lui, c'�tait le raffinement d'une vieille race indomptable o� se sont m�lang�s Ib�res et Maures et, qui sait���on le dit���de lointains anc�tres asiatiques. Un sang analogue coulait dans les veines de Peyrac, qui devait sa haute taille, plut�t rare chez un Gascon, � l'ascendance anglaise de sa m�re.</p><p>Vers l'a�n�, le baron de Saint-Castine tendait un visage anxieux.</p><p>��Nous sommes pr�ts � nous grouper sous votre banni�re, monsieur de Peyrac...</p><p>Peyrac continuait de l'observer, le sondait comme s'il ne l'entendait pas. Ainsi, tout un peuple s'en remettait � lui, par cette voix jeune o� chantait l'accent de Guyenne, leur province natale.</p><p>��Comprenez-moi, ah�! Comprenez-moi, r�p�ta la voix. Si la guerre se poursuit et rena�t sans cesse, elle nous d�vorera tous.</p><p>��Et, en premier, les plus vuln�rables, nos Indiens, nos amis, nos fr�res�; nos parents... Oui, nos parents�: chacun de nous en Acadie a un beau-p�re, des beaux-fr�res, belles-s�urs, cousins, l�-bas dans la for�t, il faut le dire. Nous sommes li�s � eux, li�s par le sang des femmes indiennes que nous avons aim�es et �pous�es. Et bient�t, moi-m�me, j'�pouserai Mathilde, ma petite princesse indienne. Ah�! quel tr�sor, monsieur, que cette enfant...</p><p>��Mais ils mourront tous si nous ne les prot�geons de leurs �lans belliqueux... Car un jour les Anglais se lasseront d'�tre sans cesse �gorg�s. Les Anglais de nos c�tes, certes, n'aiment pas la guerre. Ils sont lents � s'�mouvoir. Ils ne ha�ssent que le p�ch�. Il faudra encore beaucoup de scalps � la ceinture des Ab�nakis pour les d�cider � se rassembler les armes � la main. Mais alors, Dieu nous pr�serve�! Ils sont lents � s'�branler, mais, quand ils se d�cident, ils font la guerre comme on laboure... Pesamment... M�thodiquement... sans passion... sans haine, vous dis-je, mais comme un devoir, un devoir religieux... Ils nettoieront l'aire que le Seigneur leur a donn�e... Ils extermineront mes Etchemins et mes Souriquois jusqu'au dernier, comme ils ont extermin� les P�quots il y a quarante ans et les Narrangasett il y a peu... jusqu'au dernier, vous dis-je, jusqu'au dernier�!</p><p>Il criait presque.</p><p>��Naturellement, j'ai essay� d'expliquer cela � Qu�bec, mais, baste�! ils disent que les Anglais sont des couards et qu'il faut les rejeter � la mer, balayer la c�te d'Am�rique de toute la vermine h�r�tique, protestante... C'est peut-�tre vrai. Les Anglais sont couards, mais aussi tenaces et trente fois plus nombreux que nos Canadiens, et la peur peut les rendre terribles, tra�tres et rus�s... Je les connais, les Englishmen, j'ai eu assez affaire � eux, j'en ai assez scalp� dans les combats. Oui, personne ne peut me reprocher d'�tre un mauvais officier fran�ais, j'ai plus de cent chevelures d'Anglais qui s�chent aux murs de mon fort de Pentago�t, que j'ai conquises, rassembl�es avec mes Indiens dans nos combats contre les �tablissements de la Baie... Il y a deux ans, nous avons �t� presque jusqu'� Boston�; si notre roi nous avait seulement envoy� un seul bateau de guerre, nous l'aurions conquis. Mais il n'a pas un geste pour ��son�� Acadie fran�aise...</p><p>Il s'arr�ta, essouffl�.</p><p>Puis, sur un ton de pri�re path�tique�:</p><p>��Vous le ferez, n'est-ce pas, monsieur�? Vous nous aiderez�? Vous m'aiderez � sauver mes Indiens�?...</p><p>Le comte de Peyrac avait pos� son front dans sa main et voilait son regard.</p><p>Il lui semblait qu'il n'avait jamais souhait� d'une fa�on aussi aigu� la pr�sence d'Ang�lique � ses c�t�s.</p><p>Qu'elle f�t l�! Qu'il p�t la sentir contre lui�! Une douce et f�minine pr�sence mis�ricordieuse. Silencieuse, profond�ment, comme elle savait si bien l'�tre parfois, d'une fa�on subtile et myst�rieuse qui n'appartenait qu'� elle.</p><p>Compr�hensive dans son silence�! Compatissante.</p><p>Clairvoyante aussi.</p><p>Sa femme rachetait par sa pr�sence tous les crimes et toutes les horreurs �voqu�s. Il releva la t�te, affrontant le destin.</p><p>��Soit�! dit-il, je vous aiderai.</p></section><section><p><strong>Chapitre 11</strong></p><p>Le brouillard tra�nait sur l'estuaire si dense ce jour-l� que les cris aigus des oiseaux de mer s'y �touffaient, voguant � travers les �charpes fumeuses de la brume comme les appels inquiets d'�mes en peine.</p><p>Sur le chemin du retour, vers Houssnok, Joffrey de Peyrac allait se s�parer de Saint-Castine, lorsqu'ils aper�urent un navire remontant le Kennebec avec des allures de fant�me. Pouss� mollement par un vent alourdi, le vaisseau passa pr�s d'eux avec un froissement de soie. C'�tait un petit navire de commerce ou de course de cent vingt � cent cinquante tonneaux et son plus haut m�t, o� flottait une flamme orang�e, d�passait � peine la cime aigu� des grands ch�nes centenaires qui bordaient la rive. Il passa et disparut comme un r�ve, mais un peu plus tard, derri�re le brouillard, ils entendirent le bruit de la cha�ne d'ancre qui se d�roulait. Le navire mettait en panne. Et quelqu'un vint � eux par le sentier mal trac� du bord de l'eau. Un marinier, en son maillot ray� de rouge et de blanc, la ceinture garnie de coutelas.</p><p>��L'un de vous n'est-il pas le seigneur de Peyrac�?</p><p>��C'est moi-m�me.</p><p>L'autre rejeta en arri�re son bonnet de laine dans un geste de salut bref.</p><p>��Un message � vous porter de la part d'un vaisseau que nous avons crois� dans la baie au large de l'�le Seguin avant de nous engager dans le courant de Dresden.</p><p>��Au cas o� on vous rencontrerait, qu'ils ont dit, c'�tait le yacht Le Rochelais. Mme de Peyrac �tait � bord et vous fait dire qu'elle joint Votre Seigneurie � Gouldsboro.</p><p>��Oh�! Fort bien�! s'exclama Peyrac, tr�s soulag�. Quand avez-vous fait cette rencontre�?</p><p>��Hier, un peu avant le coucher du soleil.</p><p>On �tait mercredi. Ainsi donc, se dit-il, Ang�lique avait men� � bien son �quip�e un peu inconsid�r�e au village de Brunschwick-Falls. Le Rochelais, qui croisait par l�, avait pu l'embarquer comme convenu. Sans doute des raisons particuli�res de cargaison ou de vents avaient oblig� Corentin Le Gall, le capitaine, � repartir. Rassur� sur le sort de sa femme et de son fils, le comte ne se pr�occupait pas d'un retard possible pour lui. Il trouverait d'autres moyens de joindre lui-m�me rapidement son fief de Gouldsboro. Pas un instant il ne soup�onna que l'homme rencontr� lui mentait, car ces tromperies-l� sont rares dans le monde de la mer.</p><p>��Revenez avec moi sur Pentago�t, lui proposa le baron de Saint-Castine. Sans doute le chemin de terre est encore boueux et encombr� de branches cass�es par le d�gel. Mais nous irons encore plus rapidement que par mer, s'il vous faut attendre un bon navire ou vous contenter de vos barques rest�es � Houssnok, qui feront leur chemin en prenant leur temps.</p><p>��L'id�e est bonne, convint Peyrac... Hol�! l'homme�!</p><p>Il rappelait le marin, dont la silhouette s'�loignait dans le brouillard.</p><p>��Voici pour vous, lui dit Peyrac en lui mettant dans la main une poign�e de perles. Le matelot sursauta et le regarda, bouche b�e.</p><p>��Des perles roses, des perles de ��lambi��. Celles des Cara�bes...</p><p>��Oui... Vous en ferez toujours quelque chose, je gage. Il n'est pas donn� � tous d'en poss�der.</p><p>L'homme paraissait d�contenanc� par la splendeur du cadeau.</p><p>��Merci, monseigneur, balbutia-t-il enfin.</p><p>Il fit plusieurs courbettes pr�cipit�es et, regardant Peyrac, une lueur d'effroi naquit dans son regard.</p><p>Il les quitta comme s'il s'enfuyait.</p><p>Joffrey de Peyrac saurait plus tard que l'homme avait menti.</p></section><section><p><strong>Chapitre 12</strong></p><p>La demeure de George Shapleigh sur la baie Maquoit n'�tait qu'une cabane v�tuste de rondins et d'�corces, �boul�e par le vent, � l'extr�mit� d'un promontoire aux c�dres pench�s. La barri�re qui fermait l'enclos m�ritait � peine le nom de palissade. Mais Ang�lique et ses Anglais avaient mis presque un jour � franchir les trois lieues qui s�paraient l'Androscoggi de cette presqu'�le effil�e, et l'abri leur parut bon.</p><p>Une vieille Indienne grasse, qui vivait l� et qui �tait peut-�tre la m�re de l'Indien accompagnant le vieux m�decin, leur servit une pur�e de citrouilles, et ils mang�rent des clams, gros coquillages � la chair ros�e et savoureuse, ressemblant aux palourdes bretonnes ou aux praires. Il y avait aussi dans la cabane quantit� de rem�des�: poudres, herbes et baumes dans des bo�tes d'�corce. Ang�lique entreprit de soigner les bless�s et les malades. Si fleuris que fussent les bois avec l'�toile d'argent de la trientala, la starflower, ponctuant partout l'herbe tendre, et malgr� les roucoulements doux des tourterelles et des ramiers, leur marche avait �t� �prouvante. Il fallait soutenir et encourager les pauvres Anglais �puis�s, harass�s, bless�s, terrifi�s. Plus encore que les esprits mauvais qu'ils craignaient de rencontrer en traversant les mar�cages, elle, Ang�lique, redoutait pour sa part de voir surgir encore d'autres sauvages bariol�s et hurlant, la hache lev�e.</p><p>Vingt cadavres allong�s dans un vallon fleuri, le cr�ne sanglant, abandonn�s aux oiseaux de proie tournoyant, que serait-ce de plus en ce printemps-l� o� pr�s de trois mille guerriers partirent � l'assaut des �tablissements de la Nouvelle-Angleterre, en ravag�rent plus de cinquante, massacr�rent plusieurs centaines de colons...</p><p>Champs de fleurs chatoyantes, cornouillers duveteux, ancolies d'un rouge corail dress�es sur leurs hampes fragiles � l'ombre des ch�nes admirables, pour des si�cles les abords de la ravissante rivi�re Androscoggi raconteraient une histoire terrible. Ici, c'�tait la mer.</p><p>Au del� du promontoire s'ouvrait la baie de Casco avec ses innombrables �les. La mer s'insinuait partout � travers rocs et for�ts, et l'on sentait sa saveur de sel et de go�mon dans le vent plus vif tandis que les appels des loups-marins sur les plages se m�laient � l'ample murmure du ressac.</p><p>Autour de la cabane, il y avait un petit champ de ma�s, des courges et des haricots, et au bord de la falaise, sous un bouquet de saules courts, des ruches qui commen�aient � s'�veiller. Pendant deux jours, on attendit l'apparition d'une voile. Puis un Indien Sheepscot, ami de Shapleigh, passa par l�, annoncer que vers Sabadahoc ils n'avaient vu aucun navire de Blancs. Que faisait Le Rochelais�? O� se trouvait Joffrey�? Ang�lique s'impatientait, et son imagination lui montrait la ru�e des Ab�nakis, sur la rive est du Kennebec, d�ferlant jusqu'� Gouldsboro. Et si le baron de Saint-Castine avait attir� Joffrey de Peyrac dans un pi�ge�? Non, c'�tait impossible. Joffrey l'aurait pressenti... Mais elle-m�me, son instinct n'avait-il pas �t� mis en d�faut�!... sournoisement endormi... N'avait-elle pas ri du pauvre Adh�mar lorsqu'il criait avec d�sespoir�: ��Ils font leurs chaudi�res de guerre�!... et pour �gorger qui�?��</p><p>Adh�mar semblait avoir l'esprit compl�tement perdu. Il marmonnait des chapelets et regardait autour de lui avec �garement. En fait, cette fois encore, il avait raison. En cette pointe solitaire d'une r�gion perdue, ils �taient aussi � l'�cart, aussi oubli�s que sur une �le d�serte. Et, malgr� cela, leur isolement ne les prot�geait pas enti�rement de sauvages r�dant, qui auraient voulu s'offrir leurs scalps.</p><p>En d'autres temps, les plus valides d'entre eux auraient pu entreprendre d'essayer de gagner � pied un �tablissement quelconque de la c�te anglaise du Maine qui pullulait de petites colonies et y trouver une barque. Mais, aujourd'hui, la plupart de ces hameaux de bois flambaient. S'en aller vers l'ouest, c'�tait marcher vers le couteau du rouge �gorgeur. Autant demeurer � l'�cart, se faire oublier, mis�rables �tres � peau blanche �chou�s sur cette c�te horrible et cruelle d'un continent farouche. Ils avaient au moins un toit sur la t�te, des m�dications pour les malades, des l�gumes, coquillages et crustac�s pour se rassasier, et un bout de palissade pour se donner une illusion de protection. Mais leur d�nuement en armes angoissait Ang�lique. Hors le tromblon du vieux Shapleigh aux munitions restreintes, le mousquet d'Adh�mar sans poudre ni balles, ils n'avaient que des coutelas et couteaux personnels.</p><p>Le soleil �tait revenu.</p><p>Ang�lique chargea Cantor d'observer l'horizon afin de rep�rer les voiles jouant � cache-cache entre les �les, et qui pourraient s'approcher d'assez pr�s pour qu'on leur f�t des signaux. Mais les navires semblaient fuir vers d'autres buts. Avec leurs voiles blanches ou brunes gonfl�es sur le bleu cru des flots ils avaient, ces vaisseaux vus de si loin, sourds aux appels et aux gestes, comme un comportement humain, une indiff�rence qui serrait le c�ur. Nonobstant la m�fiance que lui inspiraient les tribus de la r�gion, l'Ab�nakis Piksarett avait continu� de surveiller de loin en loin ses prisonniers���ou consid�r�s par lui comme tels. En fait, il paraissait plut�t veiller sur eux. Durant leur marche vers la c�te, on l'avait vu surgir pour porter un enfant n'en pouvant plus.</p><p>Puis, quand ils furent � la cabane, il vint et d�versa devant eux une calebasse de tubercules sauvages que les Anglais appr�ciaient et nommaient�: patatoes. Cuites sous la cendre, elles avaient un go�t savoureux, moins sucr� que celui des patates</p><p>douces ou des topinambours. Il apporta aussi des lichens aromatiques et un saumon g�ant qu'il fit griller lui-m�me sur un b�ton.</p><p>Quand les trois sauvages arrivaient, le g�ant indien en t�te, les pauvres gens de Brunschwick-Falls se reculaient pr�cipitamment. S�chaient encore � la ceinture des Patsuikett les chevelures fra�chement arrach�es aux cr�nes de leurs parents et amis.</p><p>Apr�s avoir �chang� quelques mots, Piksarett et ses acolytes se retiraient dans les bois, mais souvent, lorsqu'elle sortait pour guetter l'horizon, Ang�lique apercevait, de l'autre c�t� du fjord, Piksarett et ses deux compagnons rouges perch�s sur la cime des arbres et observant elle ne savait quoi dans la baie. Ils lui faisaient des signes et lui lan�aient des plaisanteries, dont elle ne comprenait que quelques bribes, mais qu'elle devinait amicales. La d�sinvolture de ces sauvages, leur versatilit�, � la fois dangereuse et rassurante, il fallait s'y habituer et s'�vertuer � vivre avec eux comme en la familiarit� de fauves que seules subjuguent la transcendance et la valeur r�elle de leur dompteur. Pour l'instant, elle n'avait rien � craindre d'eux.</p><p>Une d�faillance, alors oui�: elle pouvait tout craindre.</p><p>Piksarett lui avait pr�sent� ses deux guerriers qui portaient des noms fort simples � retenir�: Tenou�enant, ce qui veut dire�: Qui-conna�t-bien-les-choses, est-rompu-aux-affaires, et Ouaouenouroue, c'est-�-dire qui-est-rus�-comme-un-chien-pour-la-chasse. � tout prendre, elle pr�f�ra les nommer par leurs noms de bapt�me catholique qu'ils lui avaient annonc�s fi�rement, soit�: Michel et J�r�me. Et ces pr�noms beno�ts leur allaient aussi peu bien que possible, accol�s � leurs faces ��matachi�es�����du rouge autour de l'orbite gauche, premi�re blessure, du blanc sur l'autre �il pour la clairvoyance, une terrible barre noire en travers du front pour effrayer l'ennemi, du bleu au menton, doigt du Grand-Esprit, etc.���le tout surmont� et encadr� de barbares buissons de cheveux entrem�l�s de plumes et de fourrures, de rosaires et de m�dailles.</p><p>La poitrine nue tatou�e et peinte, le pagne de peau flottant au vent, souvent pieds nus, oints de graisse, harnach�s de leurs armes, ils s'avan�aient vers elle lorsqu'elle les h�lait.</p><p>��Michel�! J�r�me�!��</p><p>Et elle se retenait d'�clater de rire, saisie d'une sorte d'attendrissement � leur vue. Il y avait dans la langue de ces gens-l� un diable d'accent impossible � saisir, presque un accent anglais�! N'avait-elle jamais pu prendre Piksarett au s�rieux que par la seule faute de son patronyme cocasse�: ��Piksarett, chef des Patsuikett.�� Mais, disait-il, ce n'est m�me pas cela.</p><p>� l'origine, du fait de son caract�re joyeux, il �tait le Piouerlet, c'est-�-dire celui-qui-entend-le-badinage, mais ses exploits guerriers avaient fait �voluer son nom vers Pikasou'rett, soit l'Homme-Terrible, et les Fran�ais disaient Pitksarett pour faciliter les choses. Enfin, Piksarett, soit�!</p><p>Depuis le jour o� elle s'�tait dress�e entre lui et l'Iroquois bless�10 et lui avait offert, en �change de la vie de l'ennemi, son manteau couleur d'aurore, avait commenc� l'aventure de leur insolite amiti�. Alliance qui suscita les �chos de la chronique du temps, �tonna, scandalisa, atterra, indigna.</p><p>Ang�lique ne savait pas encore le r�le que Piksarett jouerait dans son existence prochaine, mais il ne lui faisait pas peur.</p><p>Il devenait parfois r�veur, semblait r�pondre � une question informul�e.</p><p>��Oui, affirmait-il, nous avions d�cid� de traiter avec les Englishmen, mais apr�s les Fran�ais sont revenus. Pouvais-je laisser ceux qui m'ont baptis� dans l'ennui�?</p><p>Et passant la main sur son collier de m�dailles et de croix�:</p><p>��Le bapt�me nous r�ussit � nous Wonolancet, alors qu'il a fait le malheur des Hurons. Presque tous sont morts de variole ou par des massacres par les Iroquois. Mais nous autres, nous sommes des Wonolancet... Ce n'est pas pareil�!</p><p>Le vieux Shapleigh se montrait aussi bavard avec Ang�lique. Il avait d�couvert sa connaissance des plantes. Il l'enseignait volontiers et se disputait avec elle lorsqu'elle ne le suivait pas dans ces croyances particuli�res. Ayant examin� la pharmacop�e qu'elle emportait dans son sac de voyage, il lui reprochait d'employer la belladone, l'herbe du diable, car elle avait pouss� dans le jardin d'H�cate.</p><p>En revanche, il aimait particuli�rement l'aur�me m�le, ��une herbe superbe sous l'influence de Mercure et digne de plus d'estime qu'on ne lui en accorde��. Car les astres et leurs pouvoirs �taient aussi enferm�s dans ces bo�tes. Il professait qu'un morceau de cuivre, un brin de verveine, une colombe sont ��v�nusiens��. Et � propos du chardon b�ni�:</p><p>��C'est une herbe de Mars qui, sous le signe d'Ari�s, gu�rit les maladies v�n�riennes, par antipathie pour V�nus qui les gouverne. J'en vends beaucoup aux gens des navires. Ils viennent en chercher sous pr�texte qu'ils ont la peste � bord, mais je sais ce que cela veut dire...</p><p>Avec cela, redevenant soudain authentiquement savant, il donnait un nom latin � presque toutes les herbes de sa connaissance, et elle trouva parmi ses grimoires, au fond d'un vieux coffre, un exemplaire du livre Herbarum virtutibus, de Aemilius Maces, et un autre du remarquable ��Regimen sanitatis salerno��... des tr�sors�!</p><p>Deux jours pass�rent ainsi. Ils �taient l�, quasi naufrag�s, dans l'incertitude de leur sort. Vers le sud-ouest, lorsqu'il faisait clair, se devinait la ligne incurv�e de la c�te. De l� s'�levaient des houppes grises, lentement dilu�es dans l'atmosph�re � la douceur trouble qui r�gne sur la baie, bleue et rose et laiteuse. Une fine porcelaine...</p><p>Ces taches grises trahissaient les incendies allum�s par les torches indiennes...</p><p>Freeport, Yarmouth et tous les hameaux environnants br�laient. Portland �tait menac�. Tout cela fort lointain. Trop lointain pour qu'on p�t deviner le grouillement des fuites �perdues � travers le golfe. Les voiles aux longs d�placements naissaient et s'effa�aient, et n'�taient qu'un vol blanc de plus m�l� � ceux incessants des mouettes, des cormorans et des p�trels. Il y avait tant d'oiseaux ici que, malgr� la lumi�re �clatante de juin, on se trouvait � tout instant plong� dans une sorte de cr�puscule par le passage de milliers d'ailes traversant le ciel en nappes, en rideaux et qu'attiraient les bancs de morues, de harengs, de thons, de maquereaux venus frayer dans ces eaux de la grande baie du Massachusetts qui est comme une corne d'abondance ouverte d'une part � l'Atlantique et close � l'autre bout par la riche et terrible Baie Fran�aise11, aux mar�es gigantesques. Le troisi�me jour de leur pr�sence � la pointe de Maquoit, Cantor dit � sa m�re�:</p><p>��Si demain aucun navire, aucune barque ne jette l'ancre dans ce coin maudit, je m'en vais � pied. Je vais suivre la c�te en marchant vers l'est. En me cachant des sauvages, en trouvant un cano� par-ci par-l�, pour franchir les passes et les deltas, je finirai bien par atteindre Gouldsboro. Seul, j'attirerai moins l'attention que si nous �tions en caravane.</p><p>��Ne te faudra-t-il pas des jours et des jours pour mener � bien une telle exp�dition�?</p><p>��Je marche aussi vite qu'un Indien.</p><p>Elle approuva son projet. Bien qu'elle ressent�t une profonde appr�hension � la pens�e de le voir s'�loigner. Sa jeunesse vigoureuse, d�j� pli�e aux contingences insolites de la vie am�ricaine, lui �tait un r�confort.</p><p>Mais il fallait faire quelque chose. On ne pouvait pas rester ainsi ind�finiment � attendre un probl�matique secours.</p><p>Ce soir encore, elle poursuivait son guet, favoris� par la clart� du cr�puscule. Les oiseaux criards s'abattaient aux estuaires des fleuves. La brume ouat�e, impalpable, se dissipait.</p><p>La baie de Casco s'endormait dans une s�r�nit� �blouissante. La mer, plaqu�e d'or, pr�sentait comme des joyaux ses �les aux reflets de topaze br�l�e, bleu de soufre, noir de jais. Il y en avait trois cent soixante-cinq, disait-on, autant que de jours de l'ann�e.</p><p>La clart� baissait encore. L'or se ternissait. La mer devenait d'un blanc blafard et glac�, tandis que peu � peu la terre et ses m�andres s'an�antissaient dans une ombre opaque. L'odeur du golfe montait jusqu'� eux, drain� par un vent r�che. Le paysage �tait de bronze et d'airain.</p><p>Vers l'est, � la pointe de Harpwells, juste apr�s que le soleil eut disparu, Ang�lique aper�ut un navire. On l'e�t dit d'or dans la derni�re lueur que lan�a l'astre du jour. Presque aussit�t elle ne le vit plus.</p><p>��N'avait-il pas un tibia g�ant � la proue�? cria le vieux medecin's man. Je parierais qu'il abaissait les voiles, pr�parant le retour au port. Je le connais. C'est le navire fant�me qui surgit au bout de Harpwells lorsqu'un malheur est en route pour celui���ou celle��qui l'aper�oit. Et le port o� il s'appr�te � p�n�trer, c'est la Mort...</p><p>��Il n'abaissait nullement ses voiles, r�pliqua Ang�lique, irrit�e. Le jeune Cantor, la voyant presque boulevers�e par les paroles du vieux magicien, lui jeta un clin d'�il complice et rassurant.</p></section><section><p><strong>Troisi�me partie</strong></p><p><strong>Le navire des pirates</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 1</strong></p><p>Le lendemain de cette soir�e, d�s les premi�res heures, Ang�lique, ne pouvant dormir, descendit ramasser des coquillages parmi les rochers que d�nudait la mar�e basse. Sur une plage proche, la colonie des loups-marins s'agitait et poussait des clameurs d�chirantes qui �veillaient l'�cho des criques.</p><p>La jeune femme vint les observer. � l'accoutum�e, c'�taient des animaux paisibles. Gauches et lourdauds � terre, leurs corps sombres et luisants �taient, dans l'�tincellement des vagues au couchant, d'une souplesse charmante.</p><p>Ce matin-l�, en s'approchant, elle d�couvrit la cause de leur turbulence. Deux ou trois phoques gisaient sur le flanc, morts, d�j� couverts par l'ombre tournoyante et jacassante des oiseaux de mer. Ils avaient �t� assomm�s brutalement. Parmi leurs cong�n�res, les grands m�les, les ma�tres de plage essayaient d'�carter avec col�re la gent emplum�e et vorace.</p><p>Devant ce tableau, Ang�lique ressentit un sursaut d'alerte, le massacre �tait l'�uvre d'humains. Des hommes �taient donc venus...</p><p>Et ce n'�tait pas des Indiens, car ceux-ci ne pratiquent la chasse au loup-marin qu'en janvier, l'hiver.</p><p>Le regard d'Ang�lique erra sur la crique. Un navire, sans doute le vaisseau fant�me, avait mouill� l�, cette nuit, dans l'ombre brumeuse.</p><p>Elle remonta.</p><p>Le soleil ne surgissait pas encore, cach� par une barri�re de nuages sur l'horizon. Le matin restait d'un bleu originel, pur et calme.</p><p>Alors, dans la fra�cheur de l'air, elle per�ut l'odeur d'un feu d'herbes, diff�rente de celle de la fum�e qui s'�chappait de la petite chemin�e de cailloux, au-dessus de la cabane. D'un pas l�ger et rapide, se glissant d'instinct derri�re les buissons et les troncs de la pin�de, elle suivit le bord de la langue de terre au-dessus du fjord.</p><p>L'odeur de fum�e, une fum�e de bois vert et d'herbes humides, se fit plus dense. En se penchant entre les arbres, Ang�lique aper�ut la pointe d'un m�t avec sa voile en quenouille. Une embarcation �tait � l'ancre, cach�e par l'un des m�andres du long couloir d'eau qui s'enfon�ait � l'int�rieur des terres.</p><p>D'en bas, gonflant ses volutes paresseuses, la fum�e montait bleue et opaque, amenant avec elle un murmure de voix.</p><p>Ang�lique s'allongea � terre et s'avan�a jusqu'au rebord de la faille. Mais elle ne put apercevoir ceux qui bivouaquaient en dessous, sur l'�troite bande de gravier, rong�e d'algues. Leurs voix seulement se firent plus proches. Des mots fran�ais et portugais. Voix rudes et grossi�res.</p><p>En revanche, elle d�couvrit enti�rement le bateau qui n'�tait, en fait, qu'une simple barque, une chaloupe.</p></section><section><p><strong>Chapitre 2</strong></p><p>Revenue � la cabane, elle fit rentrer les enfants qui, remis de leur fatigue, commen�aient � s'�battre en se lan�ant une petite balle de crin.</p><p>��Il y a des hommes qui boucanent l�-bas, dans la crique. Ils ont une barque o� nous pourrions trouver place, au moins huit � dix. Mais je ne suis pas certaine que ces hommes nous offriront passage g�n�reusement.</p><p>Elle n'augurait rien de bon d'individus qui massacraient sans n�cessit� des b�tes innocentes et sans les ramasser m�me...</p><p>Cantor alla � son tour surveiller le point indiqu� et revint en disant qu'il ��les�� avait aper�us, qu'ils �taient cinq ou six, pas plus, et de l'esp�ce des �cumeurs de mer qui hantent les rivages de l'Am�rique du Nord � l'�t� pour y qu�rir un butin, peut-�tre moins fabuleux, mais moins coriace � conqu�rir que celui des navires espagnols.</p><p>��Il nous faut cette barque, insista Ang�lique, ne serait-ce que pour aller chercher du secours.</p><p>Elle s'adressait surtout � Cantor et � Stougton.</p><p>Celui-ci restait le seul homme valide et qui p�t l'aider � prendre une d�cision. Le pasteur, en proie � une forte fi�vre, �tait dans une demi-inconscience. Corwin, bless�, souffrait beaucoup et concentrait ses forces pour se retenir de jurer � cause du voisinage du pasteur. Les deux valets, costauds et taciturnes, �taient pr�ts � tous les coups de main, mais ne pouvaient �tre d'aucun conseil. Le vieux Shapleigh se d�solidarisait de ses h�tes. Lui devrait les quitter ce soir ou demain pour aller dans la for�t, car la nuit approchait o� l'on doit cueillir la verveine sauvage.</p><p>Quant � Adh�mar, c'�tait un irresponsable.</p><p>Restaient Stougton, laboureur sans imagination mais courageux, et Cantor, fils de gentilhomme, dont la courte vie �tait d�j� riche d'exp�riences. Ang�lique, dans son fils, faisait confiance � la sagesse de la premi�re adolescence, p�riode o� se m�lent chez l'enfant une prudence instinctive, la connaissance de ses forces et une audace d�j� virile. Cantor se faisait fort de capturer cette chaloupe � la barbe des boucaniers, de la conduire de l'autre c�t� du promontoire, o� le reste de la compagnie s'embarquerait. � ce point de la discussion, Ang�lique se leva et alla ouvrir la porte. Elle sut aussit�t ce qui l'avait attir�e au-dehors.</p><p>Le cri de l'engoulevent s'�levait, r�p�t�, sonore, insistant. Piksarett l'appelait.</p><p>Elle courut jusqu'au bord de la presqu'�le et, sur l'autre rive, au sommet d'un ch�ne noir, elle aper�ut l'Indien qui, � demi dissimul� dans le feuillage touffu, lui adressait des signes v�h�ments.</p><p>Il indiquait quelque chose au-dessous d'elle.</p><p>Elle baissa les yeux, regarda vers la gr�ve et son sang se gla�a. S'accrochant aux touffes de gen�vrier et aux pins rabougris qui poussaient dans les fentes de la falaise, des hommes grimpaient.</p><p>C'�tait sans nul doute les flibustiers de la chaloupe, et lorsque l'un d'eux, se devinant surpris, leva vers elle sa face de pirate, elle vit qu'il avait un couteau entre les dents. Eux aussi avaient d� constater qu'ils avaient des voisins en ces lieux perdus, et, pilleurs inv�t�r�s, ils venaient pour les surprendre.</p><p>Se voyant d�couverts dans leur attaque surprise, ils pouss�rent d'affreux jurons et pr�cipit�rent leur escalade.</p><p>Le regard d'Ang�lique tomba sur les ruches, pr�s d'elle. Avant de s'enfuir, elle se saisit de l'une d'entre elles, et comme les flibustiers �mergeaient sur le rebord du plateau, d'un geste prompt, elle lan�a vers eux la ruche et son essaim bourdonnant. Ils re�urent le tout en plein front et pouss�rent aussit�t des cris �pouvantables. Elle ne s'attarda pas � les voir se d�battre contre la nu�e noire et furieuse des abeilles. Tout en courant, elle avait d�daign� son couteau aiguis�. Bien lui en prit car les bandits s'�taient partag�s en deux partis.</p><p>C'est ainsi qu'elle vit se dresser entre elle et la demeure de John Shapleigh une sorte de polichinelle ricanant, v�tu d'oripeaux et coiff� d'un tricorne � plumes d'autruche rouges. Il brandissait un gourdin.</p><p>Il devait �tre un peu ivre ou bien croyait-il qu'une femme ne pouvait en rien �tre redoutable. Toujours est-il qu'il se rua vers elle, et, comme elle se d�robait � son coup de b�ton qui siffla dans l'air, il tr�bucha et vint litt�ralement s'empaler sur la lame effil�e qu'elle brandissait de son mieux au-devant d'elle pour se d�fendre.</p><p>Il poussa un cri rauque et elle �prouva, un bref instant, sur elle son haleine puante de buveur de rhum aux dents g�t�es. Ses mains crisp�es sur le corps d'Ang�lique se d�tendirent. Il faillit l'entra�ner dans sa chute. Glac�e d'horreur, elle le rejeta d'une bourrade, et elle le vit s'effondrer � ses pieds, les mains crisp�es sur son ventre. Les yeux chassieux du sc�l�rat exprimaient un immense �tonnement.</p><p>Sans commettre l'imprudence de se pr�occuper plus longtemps de son sort, Ang�lique rejoignit en trois bonds la demeure de Shapleigh dont on boucla aussit�t la branlante palissade.</p></section><section><p><strong>Chapitre 3</strong></p><p>��Y perd ses tripes�!</p><p>Le cri lugubre montait dans le soir pur de juin qui s'�tirait longuement sur la baie de Casco.</p><p>��Y perd ses tripes�!</p><p>Un homme, l�-bas, derri�re les buissons, en h�lait un autre, et les Anglais et Fran�ais, assi�g�s dans leur cabane bien barricad�e, entendaient le cri se prolongeant en une clameur dolente et tragique.</p><p>La journ�e, si mal commenc�e, s'achevait � �galit�. Ang�lique et les Anglais, d'une part, peu arm�s sans doute, mais aux aguets � l'abri derri�re leurs murs de rondins, et les pirates de l'autre, f�roces et agressifs, mais d�sormais malades comme des b�tes et nantis par surcro�t d'un bless� qui perdait ses tripes.</p><p>Par malheur pour Ang�lique et ses compagnons, ils s'�taient r�fugi�s pr�s du ruisseau proche de la maison afin d'y baigner leur visage et leurs membres tum�fi�s par les piq�res d'abeilles. Ainsi post�s l�, ils ne laisseraient pas sortir un habitant de la cabane. Ils clamaient des injures puis recommen�aient � g�mir. On ne les voyait pas, mais on les devinait derri�re le rideau d'arbres et on les entendait se plaindre.</p><p>Et, lorsque la nuit fut venue, leurs g�missements, soupirs et cris de douleur emplissaient l'air � intervalles r�guliers, et avec les cris des loups-marins en bas sur la plage, cela faisait une m�lop�e � vous dresser le poil.</p><p>Le clair de lune bient�t vint inonder l'alentour. La mer s'argenta et toute l'escadre des �les, d'un noir d'encre, parut appareiller vers des lointains blancs. Vers le milieu de la nuit, Ang�lique grimpa sur un escabeau et d�pla�a une tuile du toit afin de regarder du dehors et consid�rer la situation de plus haut.</p><p>���coutez, l�-bas, matelots, cria-t-elle en fran�ais, d'une voix haute et claire.</p><p>Elle vit bouger les ombres des pirates.</p><p>���coutez donc, on peut s'arranger. J'ai des rem�des ici qui soulageront vos souffrances. Je peux panser votre bless�...</p><p>��Approchez jusqu'� deux toises de la maison et jetez vos armes. Nous ne voulons pas votre mort. Seulement la vie sauve et le pr�t de votre barque. En �change, on vous soignera.</p><p>Le silence lui r�pondit tout d'abord. Suivit un chuchotement confus qui se m�lait aux rafales du vent.</p><p>��On vous soignera, r�p�ta Ang�lique. Sinon, vous allez mourir. Les piq�res d'abeilles, cela ne pardonne pas. Et votre bless�, sans soins, va succomber.</p><p>��Tu parles�! Succomber... Y perd ses tripes, y va crever, grogna une grosse voix dans la nuit.</p><p>���a n'est gu�re bon pour sa sant�. Soyez raisonnables. Jetez vos armes, comme j'ai dit. Et j'irai vous soigner.</p><p>Dans la nuit, sa voix l�g�re de femme rassurait et semblait venir du ciel. Pourtant, les pirates ne c�d�rent pas tout de suite. Il fallut attendre l'aube.</p><p>��H�, la femme�! cria alors quelqu'un, on va venir.</p><p>Il y eut un cliquetis d'acier derri�re les bosquets et une grosse silhouette titubante apparut, les bras charg�s d'un assemblage de coutelas, couteaux, sabres d'abordage, plus une hache et un petit pistolet.</p><p>Il posa le tout � quelques pas de la barri�re.</p><p>Ang�lique, abrit�e par le tromblon du vieux Shapleigh et par Cantor tenant le mousquet, vint jusqu'� l'homme. Il �tait quasiment aveugle sous l'enflure des piq�res d'insectes qui avaient cribl� son visage. Son cou, ses �paules, ses bras, ses mains pr�sentaient un aspect boursoufl� et tendu.</p><p>Shapleigh repoussa en arri�re son haut chapeau de puritain et tourna autour de lui en ricanant et le flairant d'un air joyeux.</p><p>��I see... I see�! The squash seams to be quite ripe12.</p><p>��Sauvez-moi�! supplia l'homme.</p><p>La chemise noircie de taches de sang anciennes, ainsi que le cale�on de toile court qui laissait � d�couvert des genoux velus pr�sentaient l'accoutrement d'un boucanier authentique. Sa ceinture, o� pendaient des �tuis � couteaux de toutes tailles, vides pour l'instant, mais multiples, trahissait sans confusion possible qu'il appartenait � la corporation de ces hommes qui, dans la mer des Cara�bes, chassent, tuent, d�coupent les cochons et les b�ufs sauvages des �les, puis, apr�s en avoir boucan� la chair, en ravitaillent les navires de passage. Simples bouchers de l'Oc�an, en fait, et commer�ants, si l'on veut, pas plus mauvais que d'autres, mais pouss�s � la piraterie et � la guerre par l'Espagnol conqu�rant qui ne tol�re pas d'autre pr�sence que la sienne dans les archipels d'Am�rique.</p><p>Ses compagnons, derri�re le bouquet d'arbres, �taient encore plus mal en point que lui. Un jeune moussaillon, souffreteux et malingre, paraissait sur le point d'expirer. Le Portugais � la face oliv�tre pr�sentait l'aspect d'un chou et le dernier, vaguement bistr�, d'une coloquinte. Quant au bless�... Ang�lique souleva la loque souill�e jet�e sur lui, et un murmure d'horreur et d'effroi vint aux l�vres des spectateurs. Ang�lique elle-m�me eut de la peine � retenir un haut-le-c�ur. La blessure b�ante avait au moins quinze pouces de long, mais �tait couronn�e d'une hernie �norme constituant comme un nid de serpents se contorsionnant, se boursouflant et se d�formant sous les mouvements spasmodiques, comme une vision de cauchemar incarn�. Les visc�res � nu de l'homme au ventre ouvert�!</p><p>Tout le monde resta fig�, sid�r� sur place, sauf Piksarett, soudain survenu et qui se pencha, curieux et amus�, sur l'objet d'horreur.</p><p>Ang�lique, presque imm�diatement, eut l'intuition qu'elle pouvait tenter le tout pour le tout. Le bless�, qui n'�tait pas �vanoui mais au contraire lucide et vaguement moqueur, la guettait d'un �il vif sous des sourcils broussailleux. Malgr� son teint cireux, les traits profond�ment creus�s, Ang�lique ne d�couvrait pas sur cette vilaine face d'ivrogne les stigmates de la mort. Surprenant, mais il semblait d�cid� � vivre. Le coup n'avait perfor� en aucune partie les intestins, ce qui e�t entra�n� la mort � br�ve �ch�ance. Ce fut lui qui attaqua, d'une voix �touff�e, et r�primant quelques grimaces�:</p><p>��Yes... Milady�!... Pour un coup en vache, on peut pas faire mieux, hein... Du vrai travail d'�gyptienne qui ne pardonne pas, et je m'y connais... Maintenant, faut me coudre tout �a.</p><p>Il avait d� y songer durant la longue nuit d'agonie, et se persuader peu � peu que la chose �tait possible. Un petit bonhomme, qui ne devait pas manquer d'intelligence, bien que ce f�t � n'en pas douter une fine crapule. On n'avait pas besoin d'observer longtemps son allure et celle de ses compagnons pour comprendre � quelle cat�gorie ils appartenaient tous les cinq. Du rebut d'�quipage�!</p><p>Le regard d'Ang�lique alla du visage de l'homme, qui r�v�lait une vitalit� diabolique, � la monstrueuse hernie d'o� s'exhalait une odeur putride, tandis que de grosses mouches commen�aient d�j� � bourdonner aux alentours.</p><p>��C'est bon, d�cida-t-elle, on va essayer.</p></section><section><p><strong>Chapitre 4</strong></p><p>��J'en ai vu d'autres��, se r�p�tait-elle tout en disposant h�tivement quelques instruments tir�s de sa sacoche sur une planchette dans la cabane.</p><p>Ce n'�tait pas tout � fait exact... Certes, au cours de l'hiver � Wapassou, elle avait �t� amen�e � ex�cuter de v�ritables op�rations de plus en plus diverses et compliqu�es. L'habilet� extraordinaire de ses doigts d�li�s, si l�gers, comme anim�s d'une vie propre, l'instinct s�r de ses mains gu�risseuses la poussaient � des exp�riences qui, pour l'�poque et pour le pays, ne manquaient pas de hardiesse.</p><p>C'est ainsi qu'au printemps elle avait soign� un chef indien dont la corne d'un orignal avait ouvert une longue plaie tout au long du dos et, pour la premi�re fois en l'occurrence, elle s'�tait essay�e � rapprocher les l�vres de la blessure par quelques points de fil. La cicatrisation avait �t� foudroyante.</p><p>Sa r�putation s'�tait r�pandue. Et, � Houssnock, une nu�e d'indig�nes s'�taient pr�sent�s pour se faire soigner par la dame blanche du lac d'Argent.</p><p>Aux aiguilles les plus fines tir�es de la pacotille de traite, les doigts d'horloger de M. Jonas avaient donn� une forme demi-courbe qu'Ang�lique estimait pr�f�rable pour le d�licat travail demand�. Elle se f�licita d'avoir sauv� sa pr�cieuse besace de toutes les p�rip�ties r�centes. C'�tait merveilleux. Elle y d�couvrait maintes choses n�cessaires dans tous les recoins. Dans un sachet, elle trouva une poign�e de gousses d'acacia pil�es. Cette poudre au tanin salvateur, elle la r�servait comme empl�tre, qui �viterait peut-�tre les humeurs v�n�neuses de se r�pandre dans le corps une fois la blessure close. Il n'y en avait pas assez. Elle montra la poudre d'acacia � Piksarett qui, apr�s l'avoir examin�e et renifl�e, fit un sourire entendu et s'�lan�a vers la for�t.</p><p>��Occupe-toi de la barque avec un des Anglais, ordonna Ang�lique � Cantor. Assure-toi qu'elle est en �tat de prendre la voile avec une partie de notre compagnie. Et restez sur vos gardes et bien arm�s, quoique ces pauvres brutes ne me semblent gu�re en �tat de nuire pour l'instant.</p><p>�lizabeth Pidgeon se proposa timidement pour aider Ang�lique, mais de pr�f�rence celle-ci l'envoya pommader les tristes victimes des abeilles. Avec le r�v�rend Patridge � panser, la vieille demoiselle ne manquerait pas de besogne et, consciente de la situation nouvelle, elle choisit le sabre le moins �br�ch� parmi les armes des pirates et, apr�s l'avoir pass� gaillardement � sa ceinture, trottina vers la cabane o� Shapleigh commen�ait � prodiguer ses rem�des accompagn�s de force ricanements.</p><p>Sous l'arbre, pr�s du bless�, Ang�lique brossa un galet plat et y disposa son �tui � aiguilles, celui � pinces, un flacon de tr�s forte eau-de-vie, des ciseaux, de la charpie, toujours maintenue propre et blanche dans une enveloppe de toile gomm�e. Inutile de d�placer l'homme. Ici, l'eau du ruisseau �tait proche. Elle ranima les braises d'un petit feu, y d�posa une marmite de terre avec un fond d'eau, o� elle versa la poudre de gousses d'acacia.</p><p>Piksarett revenait les mains pleines de gousses. Elles �taient encore vertes. Ang�lique en saisit une, y porta la dent et fit une grimace en recrachant la s�ve verte et astringente. Bien que fort d�sagr�able � la bouche, ce n'�tait pas encore la saveur du tanin parvenu � maturit�, qui avait un go�t d'encre m�tallique et poss�dait les propri�t�s inestimables de pouvoir resserrer les plaies, les cicatriser, combattre des purulences dangereuses, et enfin, par son pouvoir tonique et vivifiant, �viter les suppurations qui rendent les blessures, m�me saines, si longues � gu�rir. Ces gousses vertes seraient moins efficaces.</p><p>��Il faudra s'en contenter.</p><p>Elle allait les mettre � bouillir lorsque Piksarett l'arr�ta.</p><p>��Laisse faire Maktera, dit-il.</p><p>Il d�signait la vieille Indienne, servante ou compagne de l'Anglais m�decin. Elle semblait conna�tre la valeur de la plante. Elle s'accroupit pr�s du feu et se mit � m�cher les gousses, les disposant ensuite en cataplasmes sur de larges feuilles, et Ang�lique la laissa faire car elle savait���le vieux sorcier du camp des Castors pr�s de Wapassou le lui avait enseign頖�que c'�tait, ainsi pr�par�, que le rem�de donnait toute sa mesure. Et elle revint vers son patient, dont les yeux, toujours ouverts, luisaient � la fois d'espoir et de terreur en la voyant s'agenouiller � son chevet et pencher vers lui son visage encadr� de cheveux lumineux, avec une telle expression de r�solution concentr�e qu'il d�faillit, et il y eut dans son regard de vieux forban un �clair path�tique.</p><p>��Doucement, la belle, chuchota-t-il d'un timbre affaibli. Avant de commencer, faut s'entendre. Si tu me rapetasses, et que je me retrouve un jour sur la quille, tu vas pas exiger qu'on rende nos armes et qu'on te c�de not' vieux rafiot�? C'est tout ce que ce salopard de Barbe d'Or nous a accord� pour rester en vie en ce foutu bled. Alors, des fois, tu vas pas �tre pire que lui�?</p><p>��Barbe d'Or, fit Ang�lique dressant l'oreille. Vous faites donc partie de son �quipage�?</p><p>��On faisait, tu veux dire... C't'enfant d'salaud nous a d�barqu�s ici avec m�me pas de la poudre � suffisance pour se d�fendre contre les b�tes fauves, les sauvages et les gens comme vous autres de la c�te�; qu'on sait bien que c'est tous des naufrageurs...</p><p>��Taisez-vous maintenant, dit Ang�lique, conservant son calme, vous �tes trop bavard pour un moribond... Nous parlerons plus tard.</p><p>Il s'�tait �puis�, et toute sa chair blafarde paraissait se retirer dans les creux de l'ossature du visage pour lui composer d�j� un masque de t�te de mort, avec un cercle rouge autour des yeux saillants.</p><p>Mais ce bord sanguinolent de la paupi�re parlait pour sa r�sistance finale. ��Il vivra��, pensa-telle. Et elle serra les l�vres. Elle penserait ensuite � ces histoires de Barbe d'Or.</p><p>��Il est trop t�t pour poser vos conditions, messire, reprit-elle tout haut. Nous ferons ce que nous voudrons de vos armes et de votre barque. Bienheureux si vous restez en vie.</p><p>��De toute fa�on... faudra des jours... pour le rafistoler... le rafiot... souffla l'autre, ne capitulant pas.</p><p>��Vous aussi, faudra des jours pour vous rafistoler, t�te de bois. Et maintenant, gardez vos forces, mon gars, soyez calme.</p><p>Et elle posa sa main sur le front flasque poiss� de sueur. Elle h�sitait � lui faire boire une potion calmante, pr�cis�ment � base de cette belladone que Shapleigh n'aimait pas. Rien ne serait assez fort pour dominer les douleurs humaines de l'intervention.</p><p>��Un bon grog, g�mit le bless�, un bon grog bien br�lant avec la moiti� d'un citron dedans, en boirai-je une derni�re fois�?...</p><p>��L'id�e n'est pas mauvaise, remarqua Ang�lique. Cela l'aidera � supporter le choc. Ce flibustier est si compl�tement imbib� de rhum que c'est peut-�tre cela qui le sauvera... H�, maraud, dit-elle au boucanier valide qui �tait revenu pr�s d'eux, n'auriez-vous pas la valeur d'une pinte de rhum � disposition�?</p><p>Le gros approuva dans la mesure o� ses boursouflures douloureuses lui permettaient de hocher la t�te. Accompagn� d'un Anglais, il se rendit jusqu'� leur campement de la crique et revint avec une fiasque de verre noir � long col, � demi pleine d'un des meilleurs rhums des �les, si on pouvait en juger � l'odeur qui se r�pandit quand Ang�lique en eut fait sauter le bouchon.</p><p>��Nous y voil�, fit-elle. Avale cela, mon gars, et tant que tu pourras jusqu'� ce que tu voies tourner le ciel comme une toupie.</p><p>Parce qu'elle le tutoyait subitement, il comprit que l'heure �tait grave.</p><p>���a va faire mal, r�la-t-il.</p><p>Et, avec un regard �perdu�:</p><p>��Y a-t-il un confesseur dans ce foutu bled�?</p><p>��Moi, dit Piksarett en bondissant � genoux. Je suis chef cat�chiste de la Robe Noire et je suis chef de toutes les tribus ab�nakis. Aussi le Seigneur m'a-t-il choisi pour distribuer le bapt�me et les absolutions.</p><p>��Seigneur J�sus, un sauvage, c'est le bouquet ou je deviens fadingue�! s'exclama le bless�, et il perdit connaissance, soit de saisissement ou de trop d'efforts soutenus, on ne sait.</p><p>��C'est mieux ainsi, dit Ang�lique.</p><p>��Je laverai la plaie, songea-t-elle, � l'eau ti�de additionn�e d'essence de belladone.��</p><p>Elle prit pr�s d'elle un petit morceau d'�corce en forme de goulotte qui lui permettrait de mieux diriger le filet d'eau vers� par la calebasse que tenait Piksarett, Elle se pencha vers la monstrueuse chose b�ante.</p><p>Au premier contact, si l�ger fut-il, le bless� tressaillit et chercha � se dresser. Il fut retenu par les mains vigoureuses de Stougton.</p><p>Ang�lique fit coucher le grand boucanier en travers des cuisses de son camarade, face contre le sol, et l'Indien de Shapleigh maintint les chevilles. Comme cela n'allait pas, le bless� revint � demi � lui et supplia qu'on lui soulev�t la t�te, ingurgita encore quelques lamp�es de rhum, puis, � demi inconscient, se laissa attacher les poignets � des piquets fich�s en terre. Ang�lique roula un morceau de charpie en boule et le lui introduisit entre les dents, puis soutint la nuque d'un rondin de paille, veillant � ce que la respiration par les narines se f�t facilement.</p><p>De l'autre c�t�, s'�tait agenouill� le vieil Anglais m�decin. Il avait �t� son grand chapeau et le vent remuait ses cheveux blancs et boucl�s. Ce fut lui qui, d'office et comprenant sans paroles ce qu'elle d�sirait comme aide, saisit les pinces de roseaux et posa les premi�res prises destin�es � rapprocher les bords de la plaie. C'�tait � peu pr�s impossible d'y parvenir compl�tement, mais, d'un coup sec et d�cid�, Ang�lique planta l'aiguille dans les chairs apparemment flasques et pourtant coriaces et r�sistantes et ses doigts les maintenaient tandis que, d'un mouvement de poignet imperceptible mais qui exigeait une vigueur et dext�rit� peu communes, elle amenait le fil suiff�, puis nouait la boucle. Elle travaillait vite, r�guli�rement, sans h�sitation, pench�e, enti�rement immobile, � part le mouvement inexorable de ses deux mains habiles. Le vieux John la suivait, l'aidant des pinces ou de ses doigts quand les pinces c�daient sous la pouss�e des chairs tortur�es.</p><p>Le malheureux martyr restait prostr�, mais son corps �tait parcouru par des tressautements continuels et g�nants, et par instants, � travers le b�illon, on entendait sourdre un r�le terrible qui semblait �tre le dernier. Alors, la grappe des intestins puants, visqueux et bougeant sans cesse saillait, de nouveau pr�te � jaillir, et il fallait la renfoncer � l'int�rieur comme une b�te qu'on �touffe. Les volutes blanch�tres et violac�es des visc�res continuellement ressortis par les interstices formaient de multiples hernies et faisaient craindre � chaque moment un �clatement ou une perforation qu'Ang�lique savait devoir �tre fatale. Mais le chapelet d'entrailles tint bon et la derni�re suture fut nou�e.</p><p>L'homme �tait comme mort.</p><p>Ang�lique attrapa l'empl�tre de tanin que lui passait l'Indienne, en couvrit toute la surface du ventre et serra fortement les pans d'une bande de toile, qu'avant de commencer elle avait gliss�e sous les reins du patient.</p><p>Ainsi sangl�, T�te de Bois n'avait plus qu'� s'accommoder de nouveau de ses tripes vagabondes remises en bonne place, et il fallait esp�rer qu'elles entendraient d�finitivement raison.</p><p>Ang�lique se redressa, le dos rompu. Le travail avait dur� plus d'une heure. Elle alla laver ses mains au ruisseau. Puis revint, rangea tout. On entendait dans la crique des coups de maillet. La barque serait pr�te au d�part avant son mis�rable capitaine.</p><p>Ang�lique de Peyrac souleva la paupi�re du bless�, �couta le c�ur. Il vivait toujours. Alors, le consid�rant du bout de ses pieds crasseux et couverts d'oignons � sa tignasse inculte, elle ressentit un �lan de sympathie pour ce triste rebut d'humanit� dont elle venait de sauver la mis�rable existence.</p></section><section><p><strong>Chapitre 5</strong></p><p>Tout le monde, et surtout les malades et les bless�s ne pouvaient pas prendre place � bord de la chaloupe des flibustiers remise en �tat de navigation. Le choix de ceux qui partiraient ou resteraient donna lieu � des d�bats de conscience dont Ang�lique devait, une fois de plus, assumer la direction.</p><p>Il �tait �vident que Cantor, pli� aux arts de navigation, devait prendre le commandement pour mener la barque � Gouldsboro. Les hommes, Stougton et Corwin, �lev�s sur les rivages, l'aideraient � la man�uvre et il �tait logique qu'ils partissent avec leur famille au complet. Leurs engag�s, de plus, ne voulaient pas les quitter. Ils mourraient de peur sans leurs ma�tres, ne sauraient plus que devenir au monde. Cela remplissait d�j� la barque, et l'on ne pouvait envisager d'y allonger les malades n�cessitant des soins. Ang�lique avait compris d�s le premier instant qu'elle serait contrainte de demeurer pr�s de ceux-ci, et jamais le sens de ses responsabilit�s ne lui avait autant co�t�. Mais comment abandonner � leur sort des mourants, aussi bien l'�norme Patridge que les flibustiers empoisonn�s par les abeilles, et son op�r� miracul�. Cantor poussa des hauts cris. Il lui r�pugnait extr�mement de laisser sa m�re en si mis�rable et dangereuse compagnie.</p><p>��Tu te rends pourtant bien compte, lui dit-elle, qu'on ne peut prendre aucun malade. Ils g�neraient la man�uvre, exigeraient des soins qu'on ne pourrait leur donner � bord, risqueraient de mourir en route.</p><p>��Eh bien�! Qu'ils restent ici avec le vieux Shapleigh qui les soignera.</p><p>��Shapleigh m'a dit qu'il partirait dans la for�t un de ces soirs tr�s proches, et qu'il ne peut retarder son voyage � cause de la lune. Je crois surtout qu'il ne tient pas � demeurer en t�te-�-t�te avec cette canaille des Cara�bes...</p><p>��Et vous-m�me, ne courez-vous pas de grands dangers en leur compagnie�?</p><p>��Je sais me d�fendre. Et d'ailleurs, ils sont malades comme des b�tes.</p><p>��Pas tous. Il y en a un qui reprend bon pied, bon �il et dont le regard ne me dit rien qui vaille.</p><p>��Eh bien�! Voici la solution. Tu vas prendre celui-l� � ton bord, Corwin et Stougton le surveilleront jusqu'� ce que vous ayez pu vous en d�barrasser dans une quelconque �le de la baie de Casco. Ensuite, vous cinglerez au plus vite vers Gouldsboro. Et, avec un bon vent, il se peut que je te voie revenir sur Le Rochelais d'ici moins de huit jours. Il ne peut m'arriver rien de bien grave d'ici l�...</p><p>Elle voulait s'en persuader, et Cantor finit par admettre qu'il n'y avait pas d'autre solution � envisager.</p><p>Plus vite on l�verait la voile, plus vite on se retrouverait tous en famille, � l'abri des murs de Gouldsboro, qui apparaissait � leurs yeux comme le havre de paix et la fin de toutes les inqui�tudes. � Gouldsboro, il y avait des armes, des richesses, des hommes, des navires...</p><p>Ils n'�taient maintenant plus que huit � la pointe du cap, sur la Maquoit Bay. Depuis deux jours, la barque des flibustiers, d�ment gr��e de ses voiles et gouvern�e avec ma�trise par Cantor, s'�tait gliss�e hors de la crique et, pench�e comme une mouette sous le vent, s'�tait faufil�e derri�re les derni�res �les.</p><p>Elle emportait donc les familles Corwin et Stougton, leurs engag�s, la petite Rose-Ann et l'un des flibustiers le moins malade, dont on essaierait de se d�barrasser sur une des �les � la premi�re occasion. Il avait longuement parl� dans son jargon avec ses compagnons, avant de partir.</p><p>Le petit Sammy Corwin, mal gu�ri de ses br�lures, �tait rest� ainsi que le r�v�rend Thomas, trop faible, et miss Pidgeon avait voulu demeurer aux c�t�s de son pasteur. Adh�mar avait h�sit� � s'embarquer aussi, mais sa peur de la mer et des Anglais avait pr�valu et, tout calcul fait, il avait pr�f�r� rester pr�s d'Ang�lique, dont il se disait que, pour des raisons diaboliques ou non, elle devait avoir un certain pouvoir de protection. Ang�lique l'employait � chercher du bois, de l'eau, des coquillages ou � �venter les malades que tourmentaient les moustiques. En fait, la chaloupe n'aurait pu embarquer une personne de plus et il avait fallu la sauvage impudence de Wolverines le glouton, se pr�cipitant comme une grosse loutre dans le sillage de Cantor, pour qu'on lui trouv�t une place � bord.</p><p>Ang�lique se sentait li�e � la geignante carcasse de son op�r� qui s'obstinait � survivre et qui se nommait Aristide Beaumarchand, comme l'en avait inform� l'un de ses amis. ��Ni beau ni bon marchand, je parierais, avait dit Ang�lique en haussant les �paules. T�te-de-Bois ou Ventre-Ouvert, voil� qui lui va mieux.��</p><p>Ce matin-l�, le r�v�rend Patridge ouvrit les yeux, dit que c'�tait dimanche, et demanda la Bible afin de pr�parer son sermon. On crut qu'il d�lirait sous les effets de la fi�vre, on voulut le calmer, mais il temp�ta et r�p�ta si �nergiquement qu'on �tait dimanche, le jour du Seigneur, qu'il fallut bien se rendre � l'�vidence�: on �tait dimanche. Une semaine s'�tait �coul�e depuis l'attaque du petit village anglais. Et Ang�lique gardait l'espoir que des navires de Joffrey de Peyrac croisaient encore � l'embouchure du Kennebec. Cantor aurait peut-�tre la chance d'en rencontrer un. Un bon, solide et grand vaisseau, prot�g� de gros canons, o� sur la mer libre on pourrait se reposer et revenir en toute paix chez soi.</p><p>Quel bonheur�!</p><p>Mais deux jours d�j� et rien ne paraissait � l'horizon.</p><p>D'une voix chevrotante, �lizabeth Pidgeon lisait la Bible au pasteur. L'�coutaient aussi, d'un air soup�onneux et rogue, les deux boucaniers malades. Ceux-l�, il fallait bien les soigner, mais l'on n'�tait gu�re press� de les voir reprendre des forces. Le troisi�me, le plus grand et le plus solide, allait du chevet de Ventre-Ouvert � celui de ses deux autres camarades couch�s dans la cabane et tenait avec eux de longs conciliabules dans un sabir assez inaudible. Son allure dolente des premiers jours se raffermissait. Il �tait gigantesque, lourd et inqui�tant.</p><p>��Surveille-le, disait Ang�lique � Adh�mar. Sinon, il va r�ussir � r�cup�rer un de ses couteaux et nous le planter dans le dos.</p><p>Il montrait une sollicitude sinc�re pour l'op�r�.</p><p>��C'est mon fr�re, disait-il.</p><p>��Vous ne vous ressemblez gu�re, constata Ang�lique, comparant la taille d'ogre de l'un � la silhouette malingre qui se devinait sous les couvertures.</p><p>��Nous sommes fr�res de la C�te. Nous avons �chang� nos sangs et nos profits depuis pr�s de quinze ans.</p><p>Et, avec un sourire hideux dans son visage d�form� par les piq�res d'abeilles�:</p><p>��C'est p't'�tre ben pour �a que je ne vous �gorgerai point... Parce que vous avez sauv� Aristide...</p><p>Il lui fallait veiller la nuit. Elle avait tendu au-dessus du bless� une toile, moins pour le prot�ger du soleil que l'arbre tamisait que de la ros�e nocturne, ou des pluies subites qui parfois tombaient, ou m�me des vol�es d'embruns, que le vent � mar�e haute apportait jusqu'� eux.</p><p>Elle le veillait, tenace, attentive, surprise de voie la gu�rison s'installer dans ce corps condamn�, et si passionnante �tait la r�ussite entrevue qu'� certains moments elle aimait presque ce pauvre Aristide.</p><p>Le soir m�me de l'intervention, il avait ouvert les yeux, r�clam� du tabac et un grog ��avec un citron entier... que tu m'�plucheras, Hyacinthe...��.</p><p>S'il n'avait pas eu son grog et son citron, qu'elle rempla�ait par du bouillon de poissons bien pass�, il n'en reprenait pas moins vie � toute allure.</p><p>Et le fameux dimanche survenu, o� d�j� le pasteur Thomas avait commenc� de ressusciter...</p><p>��Je vais vous aider � vous asseoir, dit Ang�lique au bless�.</p><p>��M'asseoir, tu veux ma mort�?</p><p>��Non, il faut faire circuler votre sang pour qu'il n'�paississe pas. Et je vous interdis de me tutoyer, maintenant que vous �tes hors de danger.</p><p>��Ah�! Non�! Mais quelle femme�!</p><p>��Venez m'aider, vous, le boucher des C�tes.</p><p>� deux, ils le saisirent sous les bras, le hiss�rent et le soutinrent dans la position assise. Il �tait bl�me et couvert de sueur.</p><p>��Du brandy�! Du brandy�!...</p><p>��Adh�mar, apporte le flacon.</p><p>Quand il eut bu, il parut mieux�; elle l'accota contre un tas de sacs recouverts de peaux de b�tes et le consid�ra longuement avec satisfaction.</p><p>��Et voil�, T�te-de-Bois�! Il ne vous reste plus qu'� p... et ch... comme tout le monde, et vous �tes un homme sauv�.</p><p>��� la bonne heure, vous, fit-il, au moins vous avez votre franc-parler... Z'ont raison ceux qui racontent que vous �tes sortie de la cuisse du Diable... Parce que c'est vrai, �a�!</p><p>Il essuya son front moite. Elle lui avait ras� sa barbe pleine de vermine et il avait d�sormais l'aspect inoffensif d'un petit �picier malmen� par sa femme et ses cr�anciers.</p><p>��J'suis plus rien � c�t� de Barbe d'Or, g�missait-il. Voil� l'affaire...</p><p>Elle l'aida � s'�tendre de nouveau, et plus tard quand il se fut repos�:</p><p>��Parlons un peu de ce Barbe d'Or, reprit-elle, et de ceux qui disent que je suis sortie de la cuisse du Diable.</p><p>��Oh�! Moi, je n'y suis pour rien, se d�fendit-il.</p><p>��Savez-vous donc qui je suis�?</p><p>��Pas tr�s bien, mais Barbe d'Or le sait, lui. Vous �tes la Fran�aise de Gouldsboro qu'on dit sorci�re, li�e � un magicien qui fabrique de l'or avec des coquillages.</p><p>��Et pourquoi pas avec du rhum�! fit Ang�lique gravement. �a vous arrangerait, hein�?</p><p>��Voil� en tout cas ce que jaspinent les marins que nous avons rencontr�s dans la Baie Fran�aise. Entre marins, on doit se faire confiance.</p><p>��Des marins comme vous sont plut�t des forbans. D'abord, les marins n'emploient pas votre jargon.</p><p>��Parlez alors pour nous deux si vous voulez, dit le Ventre-Ouvert d'un air digne et offens�, mais pas pour Barbe d'Or. C'est un Monsieur, lui, pardon�!... Et de plus le meilleur marin qu'on puisse rencontrer autour du globe. Vous pouvez me croire quand je vous le dis, parce que, � part �a, vous avez vu comme il nous a trait�s, c't'enfant d'salaud, en nous d�barquant, en nous abandonnant comme des ��marrons���; pour ainsi dire sans vivres et sans armes dans ce pays de sauvages. Il disait qu'on d�shonorait son vaisseau.</p><p>Le Portugais, un peu d�senfl�, qui se trouvait dans les parages, approuva�:</p><p>��Oui, �a, Barbe d'Or, je le connais depuis plus longtemps que toi, chef, depuis Goa et les Indes. Je me suis brouill� avec lui � cause de cette histoire de Gouldsboro, mais je regretterai toujours.</p><p>Ang�lique passait et repassait ses doigts dans ses cheveux. Le vent les rabattait sur ses yeux et elle ne cessait de les repousser.</p><p>Elle essayait de rassembler ses id�es, mais ce vent �tourdissant l'embrouillait et elle n'arrivait pas � nouer deux raisonnements ensemble.</p><p>��Voulez-vous dire que vous saviez qui j'�tais et que j'�tais l�, quand Barbe d'Or vous a laiss�s dans la crique�?</p><p>��Non, �a, on ne le savait pas, fit Beaumarchand. �a, c'est le hasard. Le hasard qui fait le clin d'�il aux braves gars comme nous quand ils sont dans la m... C'est pas la premi�re fois que le hasard vient nous tirer de l� par la derni�re m�che du cr�ne, pas vrai, Hyacinthe�?</p><p>��Mais comment avez-vous su que j'�tais l�? insista-t-elle, impatiente.</p><p>��B�dame�! quand on s'est aper�u qu'il y avait du monde sur la falaise, on s'est rapproch�, on a �cout� et quand on a compris que c'�tait vous, la Fran�aise de Gouldsboro, la comtesse de Peyrac, vous qui �tiez l� avec une bande d'English, alors, vrai, on croyait que notre chance �tait venue.</p><p>��Pourquoi donc, votre chance�?</p><p>��B�dame�! Barbe d'Or disait qu'il avait des ordres pour le comte et la comtesse de Peyrac, qu'il fallait le tuer, lui, et la capturer, elle...</p><p>��Rien que cela�?... et des ordres de qui�?</p><p>Le c�ur d'Ang�lique faisait des bonds dans sa poitrine. Son ivrogne avait ceci d'int�ressant que, bavard comme une pie et toujours entre deux lamp�es d'alcool, il parlait � tort et � travers.</p></section><section><p><strong>Chapitre 6</strong></p><p>Pourtant, � cette question, il r�pondit par une moue d'ignorance.</p><p>��C'est depuis qu'il �tait all� � Paris avant sa derni�re campagne des Cara�bes. Pour faire signer ses lettres de courses par le ministre. Il y �tait all� avec toi, hein, Lopez�?</p><p>Le Portugais hocha la t�te, affirmatif.</p><p>��Et qui �a ��lui���? Qu'on devait tuer, insista Ang�lique.</p><p>��Ben, l'homme avec qui vous �tes, le comte, celui qui fait de l'or avec des coquillages.</p><p>��Le tuer�! Et c'est pour cela que vous avez essay� de m'attraper�?...</p><p>��B�dame�! Mettez-vous � notre place. Et maintenant que vous m'avez d�cousu et recousu, je le sais bien, allez, que vous �tes sorci�re.</p><p>Il lui fit un clin d'�il dans lequel elle ne put d�finir s'il y avait de la complicit� ou de la m�chancet�. Et il eut un rire sardonique et muet.</p><p>��Pourquoi alors votre capitaine vous a-t-il d�barqu�s�? interrogea-t-elle.</p><p>��On n'�tait pas d'accord sur la r�partition du butin�; c'est pas des affaires de femme, m�me sorci�re, dit Aristide avec hauteur.</p><p>��Je pense plut�t que vous d�pariez dans son �quipage, si c'est un Monsieur, comme vous dites, fit Ang�lique.</p><p>Des cinq flibustiers qui s'�taient trouv�s sur la gr�ve, il n'�tait pas besoin de grand examen pour affirmer que tous n'�taient que de la racaille. De l'esp�ce que Joffrey de Peyrac avait d� faire pendre aux vergues de son navire au cours de son dernier voyage. Touch� au vif, l'op�r� se renferma dans un silence digne.</p><p>��Qu'allait donc faire votre Barbe d'Or � Gouldsboro�? insista Ang�lique.</p><p>Il ne pouvait rester digne et muet bien longtemps.</p><p>��Voyons, faut pas �tre louf�: prendre possession de ses terres, pardi�!</p><p>���?...</p><p>��Pas la peine d'ouvrir des mirettes comme des plats � barbe, ma belle. Je vous ai dit d�j� que le sieur Barbe d'Or, c'est un corsaire qui a tout ce qu'il faut comme lettres de marque d�livr�es par le ministre, sa compagnie de Paris et m�me par le gouvernement de La Tortue. Mais encore���le bless� levait un index doctoral���mais encore il a obtenu et achet� en concession au roi de France toute la terre qui se trouve de la pointe des Montagnes bleues � la baie de Gouldsboro.</p><p>��Vous m'en direz tant�! s'exclama Ang�lique.</p><p>��C'est une id�e qu'il a toujours eue en t�te. Barbe d'Or, tout marin qu'il soit. S'installer avec des compagnons sur un coin de terre pour faire pousser du bl� fran�ais. Voil� pourquoi j'�tais pas d'accord avec lui ni Lopez. Moi, je tiens � bourlinguer jusqu'� ce que les requins me bouffent, et c'�tait donc moi qui avais raison. Lui, Barbe d'Or, tout malin et pistonn� par le roi qu'il est, il a vu o� �a l'a men� ses grandes id�es de colonisation. On lui a tir� des boulets rouges dans ses �uvres vives... Sont pas commodes, ces gars de Gouldsboro... Notre pauvre C�ur de Marie.</p><p>��Qu'est-ce cela�?</p><p>��C'est le nom de notre vaisseau.</p><p>Ang�lique se fit la r�flexion que plus les flibustiers semblaient malintentionn�s et plus ils choisissaient pour leurs navires des vocables pieux, sans doute dans l'espoir d'obtenir la protection... ou le pardon des esprits c�lestes.</p><p>��Ignorait-il vraiment, votre grand chef, que la c�te avait d�j� un propri�taire et du monde install� dans la place�?</p><p>��On nous avait dit�: Y a des femmes l�-bas. Des femmes blanches, pas des Indiennes. Alors, dame, �a, �a arrangeait tout. On prendrait la terre, et chacun une femme pour commencer. Enfin, de la vraie colonisation, quoi�! Bernique�! On a �t� re�us � coups de boulets rouges, j'vous dis, et quand on a essay� de d�barquer, ces enrag�s nous ont taill�s en pi�ces. Le navire prenait du g�te, �a commen�ait � flamber. Y avait pu qu'� se d�filer dans les �les comme des p�teux. Et mon Barbe d'Or v�n�r�, mais b�te en fin de compte avec ses id�es de grandeur, avec sa charte sous le bras et ses projets de labour���terre et femmes���bien avanc�, oui-da...</p><p>Il eut un rire rauque qui s'acheva dans une quinte de toux.</p><p>��Ne toussez pas, dit Ang�lique, s�v�re.</p><p>Elle v�rifia si la cicatrice ne se distendait point.</p><p>Une affreuse crapule, cet Aristide, mais, s'il disait vrai, les renseignements fournis �taient pr�cieux.</p><p>Elle fr�missait � la pens�e que, sans la d�fense �nergique des Huguenots � Gouldsboro, ses amies rochelaises auraient pu tomber entre les mains de ces mis�rables.</p><p>��Non, Barbe d'Or n'est pas ce que vous croyez, reprit le malade d'une voix affaiblie mais ent�t�e, et comme s'il avait suivi ses pens�es. Des lettres de courses, le soutien du roi comme corsaire sous la banni�re fleurs de lys, et des princes pour lui pr�ter de l'argent, il a tout, je vous dis... Il m'a trait� dur, mais sous son pavillon on n'avait pas � se plaindre. Un Monsieur, j'vous dis, que Barbe d'Or. Et quant au quart d'eau-de-vie, tous les jours, exactement comme sur les vaisseaux du roi. On �tait quelqu'un, qu'est-ce que vous croyez... Z'auriez pas un petit bout de fromage, M'dame�?</p><p>��Du fromage�? Vous �tes fou�! Dormez�! dit Ang�lique.</p><p>Elle lui ramena sa couverture jusqu'au menton, le borda, essuya sa bouche veule.</p><p>��Pauvre T�te-de-Bois�! T�te de pioche, tu ne vaux pas la corde pour te pendre.��</p><p>Et, malgr� les froids rivages, les cris des phoques, la sombre haie de sapins noircissant l'abord des plages, elle �voquait, en le regardant, ces pirates de la M�diterran�e et son peuple cosmopolite d'aventuriers. Elle en retrouvait la fascination et la peur...</p><p>� Brunschwick-Falls, Mrs William lui avait dit que jadis les plus endurcis de ces gentilshommes d'aventure, qui jetaient l'ancre devant les pauvres villages de colons de Nouvelle-Angleterre, ne leur auraient fait aucun mal�; mais ces temps �taient pass�s. La vie, la richesse en prosp�rant sur les rivages d'Am�rique attiraient maintenant les pillards. Il faudrait assainir tout cela, policer, ordonner la vie anarchique des rivages et des c�tes. Et la haute silhouette de Joffrey se dressait devant ses yeux, s�re, comme si, m�l�e � tout ce qui �tait vie et action, il lui apparaissait comme le m�le principe d'un monde nouveau. Oh�! mon amour... Ils ont dit�: Lui, le tuer...</p><p>Il ne se laissera pas tuer.</p><p>Mais avec la guerre indienne rallum�e qui pr�cipitait � travers les baies et les �les une population terrifi�e, qui remettrait en question les alliances des royaumes lointains, la t�che s'annon�ait confuse, et les vaisseaux malveillants y trouveraient leur complet de rapines. Elle-m�me, par quels entrelacs hasardeux ou calcul�s avait-elle �t� amen�e en ces lieux alors que, peu de jours auparavant, elle quittait le fort Wapassou pensant gagner sans encombre pr�vu leurs terres de Gouldsboro�?</p><p>��Lopez, dit-elle � voix haute, vous �tiez avec ce Barbe d'Or � Paris quand il est venu faire signer ses lettres de courses, et sans doute chercher de l'argent pour armer son bateau. Quel seigneur le prot�geait�? Qui �taient ses armateurs ou associ�s�? Pouvez-vous me citer un nom�?</p><p>Le Portugais secoua la t�te.</p><p>��Non... Je n'�tais l�-bas que comme son valet. Parfois, d'autres valets portaient des messages. Il y avait aussi...</p><p>Il parut r�fl�chir.</p><p>��Je ne sais pas son nom. Mais si jamais un jour vous rencontrez un grand capitaine avec une tache de vin, l�, une tache violette qu'il a���il touchait sa tempe���eh bien, m�fiez-vous, vos ennemis ne sont pas loin. Service pour service�: apr�s tout, sorci�re ou pas, mais vous avez sauv� mon copain...</p></section><section><p><strong>Chapitre 7</strong></p><p>Et voici que le soir encore tombait sur la baie de Casco, laissant tra�ner une longue lueur orang�e l�-bas vers l'ouest o� la terre s'incline en une longue courbe, plongeant soudain au sud pour enrober comme un immense geste caressant le monde des golfes multiples et les �les de ce vaste cirque bleu de la mer o� s'engouffre et vient se jeter par tous les courants du nord, aspir�e, la provende bleu et argent des poissons.</p><p>Nids � poissons du monde que ces eaux, confluents des grands courants oc�aniques chaud et froid charriant ses immenses r�serves de plancton, attirant le poisson, une infinie r�serve pour les p�cheurs du monde depuis la nuit des temps.</p><p>Les Malouins y venaient dans leurs chaloupes bien des si�cles avant que Christophe Colomb d�couvr�t nos Antilles.</p><p>Le printemps faisait pulluler � la surface des flots, comme des fleurs ouvertes des n�nuphars g�ants, les voiles blanches des vaisseaux.</p><p>Et plus la nuit tombait, plus Ang�lique voyait s'allumer des feux rougeoyants � travers l'�tendue obscure, mais lointains et �vanescents comme des �toiles.</p><p>��Y boit pas, bredouillait Aristide pr�s d'elle... Qu'est-ce que vous pensez d'un marin qui boit pas�?</p><p>��De qui parlez-vous, mon gar�on�?</p><p>��De ce satan� Barbe d'Or... Y boit pas, sauf quand il prend une femme. Mais c'est pas souvent. Les femmes, on dirait qu'il n'aime pas �a... ni boire. Et pourtant, c'est un homme terrible. � la prise de Portobello, il a fait marcher les moines du couvent San Antonio en avant de ses hommes, comme bouclier. Les Espagnols de la garnison tiraient dessus en pleurant.</p><p>Ang�lique frissonna.</p><p>��Cet homme est un impie�!</p><p>��Non�! Pas tant que vous pensez. On fait toujours la pri�re � son bord. Et les mauvaises t�tes, il les envoie le temps de r�citer vingt chapelets sur la hune de la civadi�re.</p><p>Ang�lique, mal � l'aise, croyait voir la barbe d'or du sanglant flibustier flotter dans la nuit. La pens�e que le navire d'un tel individu avait mouill� une nuit au pied du promontoire, lorsqu'il �tait venu y abandonner ses mutins, lui donnait la chair de poule.</p><p>��Y reviendra, vous verrez, geignit le bless�.</p><p>Un nouveau frisson secoua Ang�lique et le r�le du vent dans les c�dres lui parut sinistre avec un subit �clair de chaleur, l�-bas, sur l'horizon.</p><p>��Dormez, l'ami.</p><p>Elle ramena les pans de son manteau autour d'elle. Elle voulait veiller jusqu'au milieu de la nuit, apr�s quoi, le boucanier, le fr�re de la C�te, prendrait le quart. Il �tait l� lui aussi, accroupi pr�s du feu, massif, le cou dans les �paules, et elle l'entendait se gratter sa barbe inculte pour calmer les d�mangeaisons de sa chair irrit�e. Songeant � mille choses et le profil lev� vers les �toiles, elle ne voyait pas qu'il la fixait de ses yeux luisants. Maintenant qu'il �tait un peu moins malade, il �prouvait de dr�les de sensations � la regarder, cette femme. Immobile dans son manteau noir comme une statue, avec un visage qui �mergeait comme un �clat de lune, mais elle avait toujours une m�che dor�e qui lui balayait la joue et qu'elle �cartait d'un mouvement de la main. Et ce geste seul �voquait sa beaut� opulente cach�e, la vigueur de ses formes, qu'il admirait.</p><p>��Moi, j'suis pas comme Barbe d'Or, fit-il � voix basse. Les femmes, j'aime bien �a.</p><p>Il se racla la gorge.</p><p>���a ne vous arrive jamais de prendre un peu de plaisir, m'dame�?</p><p>Elle tourna lentement la t�te vers sa forme massive.</p><p>��Avec des gens de ton esp�ce�? Non, mon gar�on.</p><p>��Qu'est-ce qu'ils ont, les gens de mon esp�ce, qui ne vous revient pas�?</p><p>��Une face de courge et beaucoup trop laide pour qu'on prenne plaisir � l'embrasser.</p><p>��On n'est pas forc�s de s'embrasser si �a vous dit rien, fit-il, conciliant. On pourrait faire autre chose.</p><p>��Reste � ta place, lui intima-t-elle s�chement, voyant qu'il �bauchait un geste dans sa direction. J'en ai d�cousu d'autres pour beaucoup moins que �a. Et toi, je ne prendrais pas la peine de te recoudre.</p><p>��Ah�! Vous n'�tes pas commode, grogna-t-il en se grattant de nouveau avec fr�n�sie. Pourtant, c'est une occasion que je vous offre. On est tout seuls, on a le temps. Je m'appelle Hyacinthe... Hyacinthe Boulanger. Vraiment, �a ne vous dit rien�?</p><p>��Non, sans t'offenser. C'est la prudence qui me fait parler, Hyacinthe, dit-elle l�g�rement pour ne pas s'en faire un ennemi. Les �quipages qu'on abandonne sur les plages ne sont pas toujours de la premi�re fra�cheur. Rien qu'� te regarder je parierais que tu es v�rol� jusqu'aux moelles.</p><p>��Ah�!Nnon, �a c'est pas vrai, je vous jure, s'�cria le boucanier, franchement outrag�, si j'ai une t�te pareille, c'est � cause de vos satan�es ruches que vous nous avez balanc�es en pleine tronche.</p><p>Aristide se plaignit�:</p><p>��Cessez donc de vous disputer ainsi pardessus ma t�te, comme si que d�j� j'�tais un maccab.</p><p>Le silence retomba.</p><p>Ang�lique se disait qu'il n'y avait pas de quoi en faire un drame. Elle en avait vu d'autres. Mais dans l'�tat d'anxi�t� latente o� elle se trouvait, le d�sir de ce sinistre individu, dans la nuit lugubre de cette c�te abandonn�e battue par les flots, lui causait un malaise et un effroi insurmontables. Elle avait les nerfs � vif et �prouvait l'envie irr�sistible de prendre ses jambes � son cou. Elle s'imposa de ne pas bouger aussit�t et de garder une attitude indiff�rente pour qu'il ne la s�t pas effray�e. Puis elle choisit le premier pr�texte pour se lever, recommander au boucanier de surveiller le feu et son fr�re de la C�te, et retourna vers la cabane. Toute pench�e, dans l'�clat des braises, miss Pidgeon semblait quelque menue sorci�re occup�e � ses philtres.</p><p>Ang�lique s'inclina vers l'enfant Sammy, toucha son front ti�de, palpa ses bandages, puis ayant adress� un sourire � la vieille demoiselle, elle ressortit et alla s'asseoir derri�re la cabane, pr�s de l'Indienne Maktera.</p><p>La lune � demi pleine surgissait des nuages. C'�tait une nuit o� l'on ne pouvait pas dormir. Le cri hoquetant et pr�cipit� des grillons semblait soutenir d'une note aigu�, syncop�e et lancinante, les chants m�l�s du vent et de la mer.</p><p>Le vieux m�decins man apparut drap� dans son ample manteau qui ne laissait visibles entre le col et le rabat de son chapeau que les gros verres de ses b�sicles o� un reflet de lune alluma subitement deux �toiles aiguis�es. L'Indien le suivait comme une ombre, envelopp� lui aussi dans sa couverture de traite rouge et tenant le tromblon couch� entre ses bras.</p><p>��Cette fois, dit Shapleigh, je m'en vais cueillir la verveine sauvage, l'herbe sacr�e, l'herbe aux sorciers�: une larme de Junon, une goutte de sang de Mercure, la joie des simples. Il faut la cueillir vers le temps o� l'�toile Sirius se l�ve, au moment o� ni le soleil ni la lune ne sont au-dessus de l'horizon, pour assister � ce geste, et la nuit est proche o� les signes se conjoignent. Je ne peux plus attendre... Je vous laisse deux charges de poudre pour votre mousquet, et de quoi droguer vos malades pour les rendre moins dangereux... Prenez garde � cette racaille�!</p><p>Elle murmura en anglais�: Merci, mister Shapleigh.</p><p>Il fit quelques pas, se retourna pour tendre l'oreille � la tendre voix �trang�re qui avait murmur� dans la nuit�: Thank you, mister Shapleigh.</p><p>Il l'observa. Les yeux verts d'Ang�lique, � la clart� de la lune, avaient un �clat insoutenable. Un rire sardonique �tira sa bouche �dent�e.</p><p>��Irez-vous au Sabbat�? demanda-t-il, enfourcherez-vous votre perche�? C'est la nuit ou jamais pour une femme comme vous. Par cette lune, vous rencontrerez le d�mon aux pattes d'oie...</p><p>Ne l'avez-vous pas, la baguette enduite de l'onguent du Sabbat�? Vous connaissez la recette�? Cent onces d'axonge ou graisse humaine, cinq de haschisch, une demi-poign�e de fleurs de chanvre, une demie de fleurs de coquelicot, une pinc�e de racine d'ell�bore, de la graine de tournesol concass�e...</p><p>Comme il parlait en anglais, elle ne saisissait pas le sens de tout ce qu'il disait, mais il lui r�p�ta la formule en latin, et elle eut un geste effray�. La vieille Indienne, ample et lourde, accompagna Shapleigh le long de la presqu'�le jusqu'� la lisi�re des bois, puis revint de son allure solennelle. Ang�lique s'interrogeait sur la place que Maktera tenait pr�s de ce vieux fou d'Anglais. Les Indiennes se pla�aient rarement comme servantes. Avait-elle �t� sa compagne�? Ce qui expliquerait mieux l'ostracisme dans lequel ses compatriotes tenaient le savant, car pour eux la peau rouge n'est que d�ch�ance. Un jour, Ang�lique conna�trait l'histoire de ce couple �trange qui vivait � l'extr�me pointe sauvage de la baie de Maquoit, celle d'une jeune Indienne, derni�re survivante de la tribu extermin�e des P�quots et que quarante ann�es plus t�t on avait men�e pour �tre vendue comme esclave sur la place de Boston. Achet�e pour ses ma�tres par un jeune ��engag頻 anglais, tout frais d�barqu� avec son dipl�me d'apothicaire dans la poche. La tenant par ses liens, il s'�tait mis en route en la tirant derri�re lui, et c'est alors qu'en regardant sa fragilit� de biche et ses yeux noirs comme la source, dans l'ombre il avait senti l'obscure passion du bien et de la folie qui hante tous les fils de Shakespeare s'emparer de lui. Et, au lieu de revenir vers la maison, il avait march� tout droit vers la for�t. Et c'est ainsi qu'ils avaient p�n�tr� ensemble dans le royaume maudit des r�prouv�s.</p></section><section><p><strong>Chapitre 8</strong></p><p>� travers la plaine brune et scintillante des rochers d�couverts par le reflux, un homme s'approchait sautant par-dessus les mares d'un pas l�ger. Lorsqu'il fut proche, Ang�lique reconnut Yann Le Couennec, le Breton de Wapassou, l'�cuyer de son mari.</p><p>Elle courut � lui, folle de joie, et le serra amicalement dans ses bras.</p><p>��Yann, mon cher Yann�! Quel bonheur de te voir�!... M. le comte... o� est-il�?</p><p>��Je suis seul, dit le jeune Breton.</p><p>Et devant la d�ception qu'il lisait sur les traits d'Ang�lique�:</p><p>��Lorsque M. le comte a appris votre d�part pour le village anglais, il m'a charg� de vous joindre co�te que co�te. Voici huit jours que je suis votre piste de Houssnok � BrunschwickFalls, puis le long de l'Androscoggi.</p><p>Il tira un papier de sa vareuse.</p><p>��Je dois vous remettre ceci de la part de M. le comte.</p><p>Elle attrapa le message avec avidit�, heureuse de tenir quelque chose de lui entre ses mains, se retint d'y poser ses l�vres avant de faire sauter le cachet de cire. Elle esp�rait que Joffrey lui donnait rendez-vous en un point de la c�te, lui annon�ait son arriv�e contre toute vraisemblance. Mais il n'y avait que quelques lignes assez s�ches�: ��Si ce message vous touche � Brunschwick-Falls, revenez avec Yann au poste de Peter Boggen. Si vous �tes d�j� de retour � Houssnok, attendez-moi patiemment. Veillez, je vous prie, � ne pas vous montrer trop t�m�raire et impulsive.��</p><p>Le ton de la lettre���et comme une animosit� contenue qui se glissait entre les lignes���laissa Ang�lique d�concert�e. Puis elle se sentit glac�e.</p><p>Le brave Yann, devinant � son expression que la lettre du ma�tre devait manquer d'am�nit頖�il avait vu � Joffrey de Peyrac, lorsqu'il la lui avait remise, son plus mauvais visage���essayait avec la d�licatesse des simples d'att�nuer l'effet produit.</p><p>��M. le comte s'inqui�tait pour vous, � cause de ces bruits de guerre qui couraient...</p><p>��Mais... dit-elle.</p><p>Une phrase de Yann l'avait frapp�e�: ��Lorsque M. le comte a appris votre d�part pour le village anglais...�� Or, n'�tait-ce pas lui qui l'y avait envoy�e�?... Elle cherchait � se rappeler les circonstances de ce d�part. Cela s'�tait pass� quelques jours auparavant, et cela commen�ait � se perdre dans un chaos obscur.</p><p>��L'avait bien raison, M. le comte, commentait Yann. Ah�! j'ai trouv� une belle pagaille � l'ouest du Kennebec. Toute la fourmili�re rouge grouille sous les arbres, le tomahawk et la torche en main.</p><p>��... Rien que des cendres et des poutres noircies, et des cadavres et des corbeaux qui tourbillonnent... Heureusement, il y avait encore quelques sauvages qui pillaient � Newehewanik. Ils m'ont indiqu� que vous �tiez partie avec Piksarett vers le sud, et non vers le nord, comme les autres captifs... Ensuite, je craignais de me faire attraper comme Anglais, surtout que je suis comme eux un peu rouquin. Je devais me cacher sans cesse...</p><p>Elle consid�ra son visage h�ve, barbu, fatigu�, et se ressaisit.</p><p>��Mais tu dois �tre � bout de forces, mon pauvre ami�! As-tu pu seulement te nourrir convenablement, en cours de route�?... Viens te restaurer�!</p><p>Yann �tait l�, apportant avec lui la pr�sence des siens, des fid�les, du cercle chaleureux de Wapassou, et elle �voqua avec une nostalgie d�mesur�e le fort des bois lointain, si rustique, et Honorine...</p><p>Tout cela semblait d�j� au bout du monde.</p><p>Car quelque chose s'�tait pass� qui avait bris� le cercle magique, le cercle d'amour... le cercle de craie des vieilles l�gendes celtiques.</p><p>*****</p><p>Le soir tombait. Ang�lique se sentait reprise de sa grande peur de jadis. Le refrain de la mer lui parlait de sa solitude pass�e, de son �puisant combat de femme seule, et sans issue, pour survivre de quelque c�t� qu'elle se tourn�t parmi les pi�ges des hommes avides, et particuli�rement � cause du bruit de la mer, de son souffle r�peux, des voix des pirates���elle, songeait � la M�diterran�e, o� elle avait, si seule, �t� une proie pourchass�e. Mais bient�t elle r�ussit � surmonter cette d�faillance. Le bonheur de ces derniers mois l'avait fortifi�e.</p><p>Elle sentait qu'elle avait r�ussi � franchir les obstacles entravant l'�panouissement de sa personnalit�, et qu'elle atteignait peu � peu cette aisance int�rieure de l'�me qui �tait l'apanage de son �ge et l'un de ses plus grands charmes. S�re d'elle, s�re d'un amour aupr�s duquel elle pouvait se r�fugier, se reposer, le monde lui apparaissait moins hostile que facile � apprivoiser.</p><p>Encore un peu de patience et cette �preuve prendrait fin. Tout rentrerait dans l'ordre. Elle cherchait � s'entretenir plus longuement avec Yann car elle voyait se refl�ter sur son honn�te visage l'�tonnement de la retrouver en si patibulaire compagnie. Hasard ou effet d'un petit complot, elle ne put le voir en t�te � t�te au cours de la soir�e. Les autres l'accaparaient. L'empressement de Boulanger et Beaumarchand � vouloir l'admettre dans leur cercle ne parvenait pas � vaincre la r�pulsion qu'�prouvait pour eux l'�cuyer du comte de Peyrac.</p><p>��Mange, mon fils, disait cordialement Hyacinthe en lui versant une pleine louche de soupe, et en essayant de donner � sa trogne boursoufl�e et sinistre une expression accueillante.</p><p>Yann remerciait poliment, mais restait tendu, et par moments essayait de surprendre le regard d'Ang�lique pour solliciter une muette explication.</p><p>Ils soup�rent ce soir-l� d'un bouillon de tortue, que Hyacinthe avait fait mijoter lui-m�me, et chacun, sachant que le bouillon de tortue est le r�gal du boucanier qui tient � sa r�putation, il fallait reconna�tre que celui-ci �tait particuli�rement d�lectable, l'aventurier des Cara�bes �tant, comme beaucoup de ses pareils, fin cuisinier.</p><p>��Je me sens revivre, disait Aristide en clappant de la langue.</p><p>��Vous, mon cher, vous courrez bient�t comme un lapin, affirma Ang�lique en le bordant derechef pour la nuit.</p><p>Elle avait d�sormais moins l'impression de veiller sur lui que d'�tre surveill�e par eux. Elle r�ussit pourtant � s'�loigner un peu avec Yann pour le mettre au courant de ces pr�sences insolites.</p><p>��Leur capitaine les a abandonn�s sur la c�te, sans doute pour insubordination. Malades et invalides ils ne sont pas dangereux... pas pour l'instant. J'ai h�te cependant que M. de Peyrac nous joigne. Cantor a d� d�j� parvenir � Gouldsboro... As-tu des munitions�?</p><p>Il les avait �puis�es en chassant pour se nourrir. Il lui restait seulement un peu de poudre au fond de sa corne.</p><p>Ang�lique pr�para le mousquet et le posa � c�t� d'elle.</p><p>La chaleur �tait accablante, et la brise marine de la nuit ne parvenait pas � dissiper une sensation d'oppression.</p><p>� son habitude, Ang�lique s'installa sous l'arbre, non loin de son malade. Une curieuse fatigue ne tarda pas � l'accabler et bient�t elle eut de la peine � tenir les yeux ouverts. Sa derni�re vision fut celle de la lune � demi pleine �mergeant des nuages, tandis que son long reflet d'or se d�roulait et bondissait par-dessus les masses noires des �les dispers�es, traversant d'un seul coup la baie silencieuse.</p><p>��C'est ma lune, pensa vaguement Ang�lique, celle qui me rend amoureuse...��, car elle se savait plus accessible en ces nuits o� l'astre se gonfle comme une voile latine � l'horizon. Puis elle s'endormit profond�ment. Elle r�va, fit un songe angoissant�: une foule de personnes l'entouraient et elle ne pouvait distinguer leurs visages car ils se d�tachaient en ombres noires sur un ciel d'un ros� glac�.</p><p>Elle tressaillit soudain. Ce n'�tait pas un r�ve, elle avait les yeux ouverts, une foule de personnes l'entourait. Elle voyait leurs silhouettes obscures et lourdes, aller et venir lentement autour d'elle, et le ciel �tait ros� car c'�tait celui de l'aurore se levant sur la baie de Casco. Ang�lique se redressa � demi. Son corps lui parut de plomb. Elle passa la main machinalement sur son visage.</p><p>Puis elle aper�ut Yann � quelques pas. Il �tait debout, attach� � un arbre. Ligot� solidement, et sa bouche serr�e de fureur.</p><p>Puis il y avait Aristide Beaumarchand, assis, soutenu par deux matelots inconnus, qui lapait goul�ment le contenu d'une bouteille de rhum toute neuve.</p><p>��Et voil�, ma jolie, fit-il en ricanant. C'est notre tour de vous poss�der...</p><p>Une voix dit�:</p><p>��Tais-toi, vieille ganache. Ce n'est point d'un gentilhomme d'aventures qui se respecte que d'insulter l'adversaire vaincu... Surtout lorsqu'il s'agit d'une belle dame.</p><p>Ang�lique leva les yeux vers celui qui venait de parler. Il semblait jeune, avantageux, bien mis, avec des airs d'ancien page dans son sourire, ses mani�res.</p><p>��Qui �tes-vous donc�? interrogea-t-elle d'une voix sans timbre.</p><p>Il �ta son large chapeau orn� d'une plume rouge et s'inclina galamment.</p><p>��Je me nomme Fran�ois de Barssempuy.</p><p>Et avec un second profond salut, la main sur le c�ur�:</p><p>��Je suis le lieutenant du capitaine Barbe d'Or.</p></section><section><p><strong>Chapitre 9</strong></p><p>Alors elle d�couvrit qu'il y avait un navire � l'ancre dans la baie. Au pied du promontoire. Et ce qui la frappa tout d'abord, c'est qu'il semblait un fort joli navire. Bien qu'il f�t assez court et d'un mod�le ancien, avec ces deux ch�teaux d'avant et d'arri�re, dont les ornements de couleurs vives �tincelaient au soleil levant.</p><p>Une ��caraque�� plut�t qu'un vaisseau, une nef... Qui se balan�ait mollement, tandis qu'un canot se d�tachait de ses flancs pour se poser sur l'eau calme o� le reflet de la cha�ne d'ancre se brisait en angle aigu... ��Hein�! la soupe � la tortue, dit Hyacinthe, �a fait dormir... quand on y ajoute un p'tit quelque chose... J'ai eu qu'� choisir dans vos fioles...��</p><p>Brusquement, Ang�lique s'�veilla. Elle venait de tout comprendre. D'un mouvement de reins souple et avec une rapidit� foudroyante elle se jeta sur Beaumarchand, l'agrippant aux �paules et le secouant comme un prunier.</p><p>��Mis�rable�! Je vous ai recousu la panse et vous m'avez vendue � Barbe d'Or�!</p><p>Ils durent se mettre � quatre pour le lui arracher.</p><p>S�rieusement malmen�, il �tait bl�me comme une chandelle et se mit � ruisseler de sueur.</p><p>��Tout va sauter�! g�mit-il, les mains sur son ventre.</p><p>��Je le souhaite, fit Ang�lique, farouche.</p><p>��Tenez-la ferme, supplia-t-il, vous avez vu comme elle m'a trait�?... Une femme qui bouscule un pauvre malade comme �a, �a ne m�rite pas de piti�.</p><p>��Cr�tin�! lui jeta Ang�lique.</p><p>D'un geste sans r�plique, elle se d�gagea des mains qui la retenaient.</p><p>��Bas les pattes�!</p><p>Respirant pr�cipitamment, elle consid�rait Aristide d'un �il terrible et il n'en menait pas large. Il n'�tait pas beau � voir, recroquevill� dans ses hardes trop vastes pour son corps amaigri.</p><p>��Vous �tes un affreux petit macaque, lui jeta-t-elle avec m�pris, l'�tre le plus abject que j'aie jamais rencontr�. Je cracherais volontiers sur vous...</p><p>��Prenez-lui son couteau, supplia-t-il.</p><p>��Que quelqu'un ose m'approcher, dit Ang�lique avec un recul, la main sur son poignard.</p><p>Et le cercle des hommes sid�r�s la consid�ra comme une apparition, avec sa chevelure �tincelante que tordait le vent et ses yeux verts et p�les qui semblaient refl�ter le miroitement de la mer.</p><p>��Madame, dit tr�s poliment M. de Barssempuy, il faut me rendre cette arme.</p><p>��Venez la prendre.</p><p>��Attention, lieutenant�! cria Aristide, elle sait s'en servir. C'est avec �a qu'elle m'a d�cousu.</p><p>��Et elle nous a jet� des ruches � la t�te, rench�rit le boucanier Hyacinthe qui se tenait prudemment � l'�cart, m�me qu'on en a encore la t�te comme des citrouilles.</p><p>Des hommes, en le regardant, �clat�rent de rire.</p><p>��Elle est dangereuse, quoi�! hurla Hyacinthe indign�. C'est une sorci�re, cette femme, vous le savez bien. On l'a dit dans la Baie.</p><p>Mais les hommes n'en riaient que plus fort.</p><p>Ang�lique devinait que la plupart n'avaient qu'en mince estime ces forbans et d�serteurs qui l'avaient si l�chement livr�e.</p><p>Elle feignit de se d�sint�resser des pi�tres personnages et se tourna vers le lieutenant de Barssempuy, un Fran�ais et un gentilhomme � coup s�r.</p><p>��Comment ont-ils pu faire pour me trahir ainsi�? interrogea-t-elle en se rapprochant de lui avec d�sinvolture. Cette crapule-l� �tait horriblement bless�e, et les autres ne valaient gu�re mieux. Et nous les avions � l'�il. Comment ont-ils pu vous avertir de ma pr�sence ici�?...</p><p>��C'est Martinez, dit le jeune homme. Nous l'avons vu arriver dans une �le du golfe o� nous �tions install�s � car�ner et il nous a avertis.</p><p>Martinez�?... Le cinqui�me forban, qui �tait parti avec Cantor et les Anglais�? Un compagnon encombrant dont ils avaient bien l'intention de se s�parer avant d'avoir quitt� la baie de Casco. Aussi avait-il �t� facile au rus� comp�re de se faire d�barquer par eux sur une des c�tes de l'�le o� il n'ignorait pas que leurs anciens compagnons se reposaient et radoubaient leur vaisseau.</p><p>Apportant l'annonce � Barbe d'Or que la comtesse de Peyrac pouvait �tre captur�e sans peine � quelques miles de l�, le mutin �tait certain d'�tre bien accueilli. Et pendant ce temps Ang�lique s'ing�niait � soigner ce m�chant gnome qui, bien que mourant, avait gard� assez de souffle pour manigancer, avant le d�part de Martinez, cette forfaiture, ce coup fourr� dont elle �tait maintenant la victime. L'arriv�e de Yann n'avait pas d� les arranger, mais il �tait seul. Avertis sans doute par des signaux lointains de l'arriv�e de leurs complices, la veille, ils avaient vers� dans le potage un soporifique.</p><p>Elle regarda autour d'elle. O� �taient Adh�mar, la vieille Indienne, les quatre Anglais rescap�s du massacre�? Un remue-m�nage du c�t� de la plage lui fit supposer qu'on les avait peut-�tre d�j� emmen�s � bord, prisonniers.</p><p>Et Piksarett�? Des yeux, elle le cherchait en direction de la for�t. Mais la for�t �tait close, immobile, sans recours. Devant elle, la mer, un horizon born� par une l�g�re brume mauve, l'entr�e de la petite baie de Maquoit, o� se balan�ait un vaisseau bariol�, o� le ros� de l'aurore p�lissait, se diluait peu � peu dans une lumi�re plus neutre. Ang�lique avait retrouv� son sang-froid et son cerveau travaillait fi�vreusement. Elle s'interrogea sur l'avantage qu'il y avait pour elle � �tre tomb�e sur des corsaires fran�ais. Les aventuriers des Cara�bes relevaient moiti�-moiti� d'ob�dience fran�aise et anglaise. Des Anglais ne se seraient peut-�tre point occup�s d'elle et l'auraient laiss�e en paix sur son rocher, mais avec des compatriotes de langue, au moins elle pourrait discuter. Ce Barbe d'Or�!... Bien�! Il voulait la guerre. Il la capturait, sans doute pour se servir d'elle comme otage contre Joffrey de Peyrac�! Soit�! Il allait l'entendre�! Il le regretterait, son coup de razzia... Quel que f�t le genre d'homme qu'il se r�v�lerait �tre, elle se faisait fort de lui en imposer.</p><p>Barbe d'Or�! Un nom pour faire peur, un nom de ��M'as-tu-Vu��, de matamore, qui croit que le d�guisement fait l'homme�!... Pas tr�s malin sans aucun doute�! Et peut-�tre plus polic�, plus accessible que beaucoup de ses cong�n�res.</p><p>Ang�lique observait dans les hommes d'�quipage qui l'entouraient une tenue, une propret� inhabituelles qui lui faisaient augurer la possibilit� de pouvoir s'entendre avec leur ma�tre. Certes, ils �taient v�tus de fa�on voyante et panach�e comme la plupart de ces marins qui, libres de toutes attaches et souvent les poches pleines d'or, menant grande vie, ne r�sistent pas � la tentation de se parer des plumes du paon. Il y a en tout homme sans contraintes un enfant glorieux qui sommeille. Mais il n'y avait rien dans leur attitude de d�braill� et de vraiment crapuleux, et elle comprenait mieux pourquoi les cinq comp�res de la racaille, recueillis par elle, avaient �t� abandonn�s comme ind�sirables sur une gr�ve d�serte. Tout cela, Ang�lique l'enregistra en quelques secondes, le temps de retrouver le rythme normal des battements de son c�ur et de dresser ses plans.</p><p>��Votre capitaine, ce Barbe d'Or, o� est-il�?</p><p>��Le voici qui vient vers nous, madame.</p></section><section><p><strong>Chapitre 10</strong></p><p>La main de Fran�ois de Barssempuy d�signait le canot qui s'�tait d�tach� du navire et s'approchait � coups de rames.</p><p>� l'avant, debout, un homme de stature g�ante. Aper�u � contre-jour, comme une sombre et �norme silhouette, on ne pouvait discerner ses traits, mais l'on devinait qu'il �tait barbu et chevelu comme un Viking car il y avait une sorte de petite aur�ole flamboyante et h�riss�e tout autour de sa t�te. Il portait une redingote aux manches � larges revers soutach�s de broderies d'or, que traversait un large baudrier charg� d'armes, et il �tait chauss� de bottes cavali�res qui lui arrivaient jusqu'� mi-cuisses, soulignant de fa�on impressionnante les deux colonnes robustes de ses jambes. Tel quel, profil� sur l'arri�re-plan �tincelant de la baie, il apparut � Ang�lique gigantesque.</p><p>� quelques toises de la plage, il se coiffa brusquement d'un grand feutre � plumes de perroquet jaunes et vertes qu'il tenait en main.</p><p>Un pincement d'appr�hension secoua Ang�lique derechef. Le capitaine serait-il en d�finitive moins polic� et rassurant que son �quipage�?...</p><p>Profitant de ce que tous les regards semblaient tourn�s vers l'arrivant, elle s'�tait rapproch�e insensiblement de Yann, ficel� � son arbre.</p><p>��Tiens-toi pr�t, chuchota-t-elle. Je vais couper tes liens avec mon couteau. Lorsque ce Barbe d'Or abordera, tout le monde regardera vers lui et s'avancera � sa rencontre. Alors, sauve-toi vers la for�t... Cours�! Cours�!... Va pr�venir M. de Peyrac qu'on ne s'inqui�te pas trop pour moi. J'essaierai de faire rester ce pirate dans les parages jusqu'� ce que les secours arrivent�!...</p><p>Elle parlait � l'indienne, sans presque remuer les l�vres et regardant fixement dans la direction du canot.</p><p>Barbe d'Or devait �tre un chef redout� d'un grand ascendant sur ses hommes, car c'�tait un fait que chacun surveillait son approche et rectifiait la position. Au moment o� il descendit dans l'eau et marcha vers la plage d'un pas lourd et pesant, le poignard d'Ang�lique se glissa derri�re l'arbre entre les poignets de Yann. Les liens furent tranch�s d'un seul coup.</p><p>Dans un silence total, o� le cri des mouettes soudain jet� per�ait le c�ur d'une fugitive angoisse, le pirate marchait vers le promontoire.</p><p>Afin d'�loigner les autres de Yann, Ang�lique, courageusement, s'avan�a. Yann galopait comme un li�vre de garenne, il bondissait par-dessus les buissons, sautait pardessus les trous et les failles, se glissait entre les troncs de la pin�de, escaladait les roches, s'�levait peu � peu�; se guidant � la lumi�re de la baie, entre les arbres, contournait la c�te et se trouvait enfin de l'autre c�t� du fjord.</p><p>Il s'arr�ta alors, s�r de n'�tre pas suivi. Hors d'haleine, il reprit son souffle, puis s'approcha du bord de la falaise afin d'examiner les alentours.</p><p>De l'emplacement o� il se trouvait, il d�couvrait largement la baie, le navire � l'ancre, la plage noire de monde.</p><p>Il chercha des yeux Mme de Peyrac.</p><p>Ne l'apercevant pas, il se pencha plus encore, s'accrochant � une racine d'arbre rabougri pouss� � l'extr�me rebord de la falaise.</p><p>Et alors il vit... il vit...</p><p>La bouche lui en tomba, ses yeux s'�carquill�rent, et Yann le marin, qui en avait pourtant pas mal vu dans sa chienne de vie, sentit le monde s'�crouler tout au fond de lui comme sous un cataclysme.</p><p>Barbe d'Or �tait l�-bas sur la plage et il y avait une femme dans ses bras. Une femme qui levait vers lui un visage transfigur�.</p><p>Et c'�tait elle. Elle, l'�pouse du comte de Peyrac�!</p><p>Et parmi le cercle des hommes immobiles et presque aussi stup�faits que Yann l�-bas sur sa falaise, Barbe d'Or et Ang�lique se regardaient, et s'�treignaient, et s'embrassaient �perdument devant toute la foule comme des amants qui se retrouvent... Comme des amants qui se retrouvent�!</p></section><section><p><strong>Chapitre 11</strong></p><p>��Colin�! dit-elle.</p><p>La p�nombre de la chambre sur le navire o� il l'avait conduite �tait fra�che et, par les fen�tres ouvertes du ch�teau arri�re, on voyait scintiller la baie et se balancer le reflet d'une �le. Le vaisseau restait � l'ancre.</p><p>Silencieux, engourdi dans la chaleur du jour, il remuait doucement, r�veusement. On n'entendait d'autre bruit que celui des vaguelettes contre sa coque. Le C�ur de Marie semblait soudain d�sert� de ses habitants, pour ne conserver en son sein que ces deux seuls �tres que le Destin venait de remettre brutalement face � face.</p><p>��Colin�! Colin�! r�p�ta-t-elle encore d'une voix r�veuse.</p><p>Les l�vres un peu entrouvertes, Ang�lique le regardait. Mal remise encore de l'�motion violente, du choc fait de surprise, d'effroi et d'un bonheur intense qu'elle avait �prouv� lorsque, dans l'homme g�ant qui montait la gr�ve, elle avait soudain cru reconna�tre, deviner... mais ou�, ces larges �paules, ce regard bleu, et lorsqu'il l'apercevait, cette expression indescriptible, ce tressaillement qui le figeait. Elle avait couru vers lui. Colin�! Colin�! Oh�! mon cher ami du d�sert�!</p><p>Dans l'espace �troit de la cabine, la haute stature de celui qu'on appelait aujourd'hui Barbe d'Or remplissait tout.</p><p>Il se tenait debout devant elle, muet.</p><p>Il faisait tr�s chaud. Alors, il avait �t� son baudrier et l'avait pos� sur la table, puis sa redingote. Au baudrier, se trouvaient accroch�s trois pistolets et une hachette. Elle se souvenait de la douleur qu'elle avait ressentie lorsqu'il l'avait serr�e � la broyer sur tout cet arsenal. Mais en m�me temps il s'inclinait et avait pos� ses l�vres sur les siennes et �'avait �t� une impression spontan�e, violente et d�licieuse.</p><p>Maintenant que s'estompait l'�motion foudroyante de cet instant, elle voyait mieux le pirate qu'il �tait devenu et regrettait l'�lan impulsif qui l'avait jet�e dans ses bras. Le col blanc de sa chemise ouverte sur sa poitrine massive et le linge des manches roul�es sur ses bras forts mettaient des taches de lumi�re crue dans cette ombre oppressante...</p><p>La derni�re fois qu'elle l'avait vu, c'�tait � Ceuta13, la cit� espagnole en terre sarrasine. Quatre, non cinq ann�es s'�taient �coul�es depuis. Aujourd'hui, ils �taient en Am�rique. Ang�lique reprenait pied, r�alisait les faits. Ce matin, dans une aube inqui�tante, elle attendait Barbe d'Or, un pirate redoutable, un ennemi... Elle avait vu arriver Colin, son compagnon, son ami... son amant de jadis. Une surprise suffocante et terrible�!</p><p>Une r�alit� cependant. Un peu folle, mais vraisemblable. Tous les aventuriers du monde, tous les marins du monde ne sont-ils pas faits pour se retrouver en tous les points du globe o� la mer pousse les navires�?</p><p>Un hasard auquel elle n'avait jamais song� la remettait en face de celui avec lequel elle s'�tait �vad�e de Miquenez, avec lequel elle s'�tait �chapp�e de Barbarie... Mais c'�tait sur l'autre face de la terre, apr�s avoir v�cu tous deux des existences inconnues. Cette haute pr�sence silencieuse, semblable mais aussi diff�rente de celle dont elle avait gard� le souvenir, lui rendait plus pr�cise et dense la r�alit� des ann�es �coul�es, comme si elles s'�taient mises � emplir l'�troit espace de la cabine d'une eau lourde, un peu fangeuse, qui les s�parait. Et maintenant, ils s'�loignaient l'un de l'autre, franchissaient l'espace du temps. Le temps reprenait sa forme, redevenait un �l�ment palpable. Ang�lique posa son menton sur ses mains et s'effor�a de sourire pour dissiper le trouble qui lui mettait le feu aux joues et rendait trop brillants ses yeux.</p><p>��C'est donc toi, fit-elle...</p><p>Elle se reprit vivement�:</p><p>��C'est donc vous, mon cher ami Colin, que je retrouve aujourd'hui en la personne de ce corsaire Barbe d'Or dont j'ai tant entendu parler�?... Dire que je m'y attendais serait mentir�!... J'�tais � cent lieues de me douter...</p><p>Elle s'interrompit parce qu'il avait boug�.</p><p>Il attirait un escabeau et s'asseyait en face d'elle, de l'autre c�t� de la table, les bras crois�s, pench� en avant, la t�te un peu dans les �paules, et l'observait de ses yeux clairs, bleus et songeurs qui ne cillaient point.</p><p>Et sous cet examen elle ne savait que dire, consciente qu'il recherchait, reconnaissait chacun de ses traits, comme elle-m�me dans cette face tann�e que mangeait la barbe blonde, dans ce front vaste ray� de trois rides claires qui le traversaient comme des cicatrices sous la retomb�e de ses cheveux emm�l�s de Normand, retrouvait, � peine alt�r�e, une face amicalement famili�re, rassurante... aim�e... Et c'�tait sans doute une illusion. Car, au cours des ann�es pass�es, ne s'�tait-il pas charg� de crimes�?</p><p>Mais elle ne pouvait s'emp�cher de le voir tel qu'il se penchait sur elle quand la peur la faisait trembler. Et sous son regard incisif elle savait qu'elle lui offrait le visage de celle qu'elle �tait devenue et que la lumi�re tombant des fen�tres ouvertes moirait de reflets nacr�s ses cheveux. Les traits d'une femme qui ne cherchait pas � les dissimuler, tout de fiert� et de libre connaissance, avec ce sceau imp�rial que la maturit� leur apposait. Avec plus de puret� dans les lignes, d'harmonie dans l'ossature, l'ar�te du nez, les sourcils, la courbe de la bouche, plus de douceur, d'ombre et de myst�re dans le regard d'eau marine, et cette perfection dans l'ach�vement de l'�tre entier qui �manait d'elle et qui avait envo�t� Pont-Briand jusqu'� la folie.</p></section><section><p><strong>Chapitre 12</strong></p><p>Il ouvrit la bouche et dit�:</p><p>��C'est stup�fiant�! Vous �tes encore plus belle que je n'en avais gard� le souvenir.</p><p>��Et pourtant, continuait-il, ce souvenir, Dieu sait qu'il a hant� ma vie�!</p><p>Ang�lique secoua la t�te, niant l'aveu.</p><p>��Il n'y a pas grand miracle � �tre plus belle aujourd'hui que la pauvre �pave que j'�tais alors... Et mes cheveux ont blanchi, regardez.</p><p>Il hocha la t�te.</p><p>��Je me souviens... Ils ont commenc� � blanchir sur les routes du d�sert... Trop de douleurs... Trop de souffrances endur�es... Pauvre petite�! Pauvre enfant courageuse...</p><p>Elle reconnaissait sa voix au l�ger accent paysan et dans le timbre bas cette nuance de c�linerie paternelle qui la troublait tant nagu�re. Elle voulait � toutes forces �carter le trouble et ne parvenait plus � trouver les mots qu'il fallait.</p><p>Et le geste qu'elle eut alors d'effleurer son front de sa main avec une gr�ce un peu souffrante pour �carter sa chevelure lumineuse le fit soupirer profond�ment. Ang�lique aurait voulu donner � l'incident plus de l�g�ret�, parler, plaisanter. Il lui semblait que le regard de Colin Paturel p�n�trait en elle et la captait toute, la paralysait. Il avait toujours �t� grave et ne riait pas volontiers. Il semblait aujourd'hui encore plus grave, avec une pesante impassibilit� qui dissimulait peut-�tre tristesse et ruse.</p><p>��Ainsi donc, vous savez que je suis l'�pouse du comte de Peyrac�? reprit-elle pour combler le silence.</p><p>��Certes, je le sais... C'est pour cela que je suis ici. Pour vous capturer, car j'ai un compte � r�gler avec le seigneur de Gouldsboro.</p><p>Un sourire effleura ses traits, donnant tout � coup � sa rude physionomie une franche douceur.</p><p>��Mais dire que je m'attendais � vous retrouver sous son nom serait mentir, fit-il en l'imitant. Et vous �tes l�, vous, le r�ve de mes jours et de mes nuits depuis tant d'ann�es.</p><p>Ang�lique perdait pied. Elle s'apercevait que ces derniers jours, pass�s � l'extr�me pointe d'une presqu'�le battue par les vents dans une attente st�rile, avaient �puis� sa r�sistance et elle se trouvait livr�e sans d�fense � une �preuve... Une �preuve... insurmontable�!</p><p>��Mais vous �tes Barbe d'Or, s'exclama-t-elle comme se d�fendant d'elle-m�me. Vous n'�tes plus Colin Paturel... Vous �tes devenu un criminel.</p><p>��Non, mais non, en voil� une id�e�! fit-il, surpris.</p><p>Il restait paisible.</p><p>��Je suis corsaire au nom du roi, et j'ai de bonnes lettres de courses contresign�es.</p><p>��Est-ce vrai que vous avez fait tirer sur les moines � la prise de Portobello�?</p><p>��Oh�! Cela, c'est une autre histoire�! Ils avaient �t� envoy�s au-devant de nous par le gouverneur. Ils pensaient justement nous amener � composition par leurs paten�tres, mais la tra�trise est toujours la tra�trise, qu'elle se d�guise ou non en robe de bure. Nous �tions venus pour vaincre l'Espagnol. Nous l'avons vaincu. Les Espagnols ne sont pas d'une esp�ce comme la n�tre, gens du Nord. Ils ne seront jamais comme nous. Ils ont trop de sang maure dans les veines... Oh�! et puis ce n'est pas tout... Leur cruaut� au nom du Christ, j'ex�cre cela. Le jour o� nous avons fait marcher les moines, il y avait dix b�chers qui br�laient sur les collines, que ces pieux religieux avaient donn� l'ordre d'allumer�: des autodaf�s en sacrifice pour la victoire, avec des centaines d'Indiens dessus, qui avaient refus� de travailler � l'or ou de se convertir...</p><p>��Plus cruels que les Maures et plus rapaces que des chr�tiens, voil� ce que sont les Espagnols. Un effrayant m�lange d'�pret� au gain et de fanatisme... Non, je n'ai pas de remords d'avoir fait marcher les moines en bouclier � Portobello. C'est vrai, il faut que je vous le confesse, ma jolie, je ne suis plus un bon chr�tien comme jadis... Lorsque j'eus quitt� Ceuta sur Le Bonnaventure, j'ai d'abord �t� aux Indes orientales.</p><p>��J'ai eu l'occasion de sauver la fille du grand Mogol que des pirates avaient captur�e, et cela m'a beaucoup enrichi, par la reconnaissance que m'a t�moign�e ce grand prince d'Asie. Alors, par les �les du Pacifique, je me suis rendu au P�rou, puis en Nouvelle-Grenade, enfin dans les Antilles, et, apr�s avoir guerroy� avec le grand capitaine anglais Morgan contre les Espagnols���j'�tais avec lui � Panama���je l'ai suivi � l'�le de la Jama�que, dont il est gouverneur. Avec ce que m'avait donn� le grand Mogol et le butin gagn� j'ai arm� un navire pour des exp�ditions de courses. C'�tait l'an dernier. Oui, je le reconnais, apr�s le Maroc j'ai cess� d'�tre un bon chr�tien. Je ne pouvais plus prier que la Sainte Vierge parce que c'�tait une femme et qu'elle me faisait r�ver � vous. Je sais que cela aussi n'est pas bien, mais je sentais que le c�ur de la Vierge est indulgent aux pauvres hommes, qu'elle comprend tout et particuli�rement ces choses-l�. C'est pourquoi, d�s que j'ai �t� le ma�tre d'un navire, je l'ai nomm� Le C�ur de Marie.</p><p>Il �ta pos�ment ses gants de cuir et tendit vers elle, sur la table, ses deux mains nues, paumes ouvertes.</p><p>��Voyez, dit-il, les reconnaissez-vous, les marques des clous�? Elles sont toujours l�...</p><p>De son visage qu'elle fixait, elle abaissa son regard, reconnut les marques violac�es de la crucifixion. Un jour, � Mekn�s, le sultan Moulay Isma�l l'avait fait clouer au bois de la Porte Neuve, � l'entr�e de la ville. S'il n'en �tait pas mort, c'est que rien ne pouvait abattre Colin Paturel, le roi des Esclaves.</p><p>��Il fut un temps o�, parmi les gens de mer, on commen�ait � m'appeler le Crucifi�, reprit-il. J'ai dit que je tuerais quiconque me nommerait ainsi, et je me suis fait faire des gants. Car je savais que d'un tel surnom b�ni j'�tais indigne. Mais je ne suis pas non plus un criminel. Seulement un homme de mer qui, � force de combats... et de rapines, a pu devenir son seul ma�tre... Gagner la libert�, quoi. Nous seuls pouvons comprendre que c'est plus que la vie.</p><p>Il avait parl� longtemps.</p><p>Et le c�ur d'Ang�lique commen�ait � se calmer et elle lui �tait reconnaissante de lui permettre de se ressaisir. La chaleur ext�rieure lui semblait moins p�nible.</p><p>��Son seul ma�tre, r�p�ta-t-il. Apr�s douze ann�es d'esclavage, et tant d'autres de servitude sous les ordres de capitaines qui ne valaient pas la corde pour les pendre, voil� qui peut r�jouir le c�ur d'un homme.</p><p>Ses mains s'approch�rent des mains d'Ang�lique, les enveloppant mais sans les saisir.</p><p>��Te souviens-tu, dit-il, te souviens-tu de Miquenez�?</p><p>Elle fit non de la t�te et retira ses deux mains, les gardant contre elle dans un geste de refus.</p><p>��Non, je ne me souviens presque plus, je ne veux pas me souvenir. Tout est diff�rent maintenant. Nous voici sur une autre terre, Colin, et je suis l'�pouse du comte de Peyrac...</p><p>��Oui, oui, je sais, fit-il avec le m�me petit sourire, vous me l'avez d�j� dit. Mais elle voyait bien que, pour lui, cette affirmation ne signifiait rien, qu'elle serait toujours � ses yeux l'esclave solitaire et pourchass�e qu'il avait prise nagu�re sous sa protection, la compagne d'�vasion, l'enfant ch�rie du d�sert qu'il avait port�e sur son �chine, et celle qu'il avait prise � m�me le sol pierreux du Rif pour go�ter en elle les plus �tonnantes d�lices de l'amour.</p><p>Et brusquement elle se souvint qu'elle avait port� un enfant de Colin en son sein, et quelque chose la traversa, poignant comme la douleur qui l'avait transperc�e lorsque ce fruit s'�tait d�tach� d'elle.</p><p>Ses paupi�res s'abaiss�rent et sa t�te malgr� elle se renversa � demi, tandis qu'elle revoyait la course folle du carrosse qui l'emmenait, prisonni�re du roi, sur les routes de France, puis l'accident, le choc atroce, la douleur, puis le sang qui s'�tait mis � couler... Elle �tait alors abandonn�e de tous�; dans une brusque r�miniscence, elle se demanda, hagarde, comment elle avait pu s'�chapper de cette tenaille �crasante de l'ostracisme du roi de France et recommencer une seconde existence. Cela paraissait insens�. L'homme qui l'observait vit passer, comme en transparence sur ce visage bouleversant de femme, le reflet de douleurs et de d�tresses jamais r�v�l�es... jamais avou�es. De ces douleurs secr�tes des femmes qu'elles gardent pour elles, car les hommes ne peuvent pas comprendre...</p><p>Dans la lumi�re du soleil qui rosissait, le visage dor� d'Ang�lique avec l'ombre allong�e de ses cils sur ses joues, d'une beaut� supra-terrestre, lui rendait le souvenir merveilleux dont ces jours et ces nuits avaient �t� hant�s, celui de la femme endormie contre lui, ou expirant de volupt� entre ses bras.</p><p>Se dressant � demi, d'un seul �lan, il se pencha vers elle.</p><p>��Qu'y a-t-il, mon agneau�? Es-tu malade�?</p><p>La voix sourde, alt�r�e de Colin, si semblable au pass�, la traversait de nouveau de part en part, mais, cette fois, c'�tait un mouvement plus doux, comme aurait pu �tre celui d'un enfant se retournant en elle, et elle reconnaissait le trouble, la douce onde du d�sir charnel que la pr�sence de cet homme lui inspirait malgr� elle.</p><p>��Je suis si fatigu�e, murmura-t-elle. Tous ces jours � attendre sur la c�te, � soigner cette crapule... comment s'appelle-t-il donc d�j�?</p><p>Et, nerveusement, elle passait les paumes de ses mains sur son front, ses joues, en �vitant de le regarder.</p><p>Il se leva tout � fait, contourna la table, se tint debout devant elle. Il lui paraissait �norme, sous ce plafond bas. La carrure d'Hercule, tout en os et muscles du plus robuste esclave de Moulay Isma�l, s'�tait �toff�e de chair au cours de ses ann�es de navigation, et cela conf�rait � ce g�ant, que nul n'avait pu abattre ou courber, une impressionnante stature, des �paules carr�es, un cou rond et fort, un front de taureau et une poitrine large comme un bouclier.</p><p>��Repose-toi, dit-il doucement, je vais te faire apporter des rafra�chissements. Il faut te reposer. Tout ira mieux ensuite. Nous causerons.</p><p>Il gardait ce ton calme et assur� qui apaisait, d�nouait l'angoisse. Mais elle sentit qu'il avait pris � son endroit une r�solution implacable et elle lui jeta un regard presque suppliant. Il fr�mit et ses m�choires se crisp�rent.</p><p>Elle esp�rait qu'il partirait. Mais voici qu'il s'agenouillait. Sur sa cheville, elle connut l'emprise d'une main trop chaude, � laquelle rien ne pouvait lui permettre d'�chapper. Des doigts repoussaient le bord de sa robe vers le genou nu.</p><p>Il d�couvrait la jambe d'une tendre blancheur nacr�e, sur laquelle se tordait le sillon bleu�tre de la cicatrice ancienne.</p><p>��Elle est l�, s'�cria-t-il avec un transport contenu, elle est toujours l�, elle aussi, la marque du serpent.</p><p>Pench�, brusquement il posa avec ferveur ses l�vres sur la chair meurtrie. Presque aussit�t il la l�chait et, lui jetant un regard d�vorant, il s'�loignait enfin. Elle restait seule, mais la br�lure du baiser sur l'ancienne blessure faite jadis par le couteau de Colin pour la sauver de la morsure du serpent demeurait. Et sur sa cheville persistait, comme un bracelet de fer, l'�treinte de ses doigts. Elle les vit inscrits en traces rose-rouge qui s'effa�aient lentement. Il avait toujours �t� ainsi�; cet homme, ce doux, ce pacifiste, ce g�n�reux ne connaissait pas sa force�! Il meurtrissait souvent, sans le vouloir, sous l'empire de l'�motion, et en amour il l'avait parfois effray�e et fait g�mir, tant elle se sentait entre ses bras une chose faible et fragile qu'il e�t pu briser par m�garde. Devant les manifestations de sa violence inconsciente, il suppliait�:</p><p>��Pardonne-moi... je suis une brute, n'est-ce pas�? Dis-le-moi, mais dis-le donc�!��... et elle riait�:</p><p>��Mais non, n'as-tu pas senti que tu me rendais heureuse...��</p><p>Un tremblement violent secoua Ang�lique et elle se mit � marcher de long en large � travers l'�troite cabine, sans parvenir � dominer son malaise. La chaleur �tait odieuse et la lumi�re du soir devenait orang�e, sulfureuse.</p><p>Sa robe collait � ses omoplates et elle �prouvait jusqu'� l'impatience le besoin de changer de linge, de laisser couler sur elle une eau fra�che.</p><p>Surprise le matin par les pirates, au r�veil, ils l'avaient captur�e pieds nus. C'�tait pieds nus qu'elle �tait descendue vers la plage o� l'attendait Barbe d'Or���Oh�! Quelle force avait eue son �treinte�!���et c'est encore pieds nus qu'elle marchait en ce moment sur le plancher de bois. Elle alla � la fen�tre, secoua sa chevelure pour go�ter un peu de brise marine. Mais l'air demeurait morne et lourd. Il apportait un relent de brai fondu. Les matelots continuaient de radouber, de colmater... Avec une sensation d'accablement, elle pensa au hasard qui avait ramen� vers elle un amant du pass� dont elle ignorait qu'il e�t laiss� en son c�ur un si vif souvenir. Et comme dans un sursaut, de nouveau en elle se r�pandait l'onde doucereuse � l'�vocation de sa voix basse�: ��Qu'y a-t-il, mon agneau�? Es-tu malade�?...��</p><p>Des mots simples, mais qui l'avaient toujours atteinte au plus profond d'elle-m�me. Comme sa possession primitive, mais enti�re, si puissante qu'elle la subissait plut�t qu'elle ne pouvait la partager.</p><p>Lui revenaient, comme une vague retombant sur elle et lui faisant perdre le souffle, l'�lan, l'ardeur du g�ant normand, le lib�rant de sa retenue, lorsque son regard � elle disait�: Oui. Lui revenaient, dans tout son corps, des sensations oubli�es, les insolites volupt�s de ces �treintes du d�sert.</p><p>Il �tait toujours terriblement impatient de la poss�der. Il la voulait tout de suite. Il la couchait sur le sable et entrait en elle aussit�t. Sans un mot d'amour, sans une caresse. Et pourtant jamais elle n'avait �t� bless�e de son comportement. Chaque fois, elle avait ressenti dans la pouss�e de ses reins puissants, dans cet envahissement inexorable, l'�lan d'une force prodigieuse, mais sereine, g�n�reuse, un don immense, quasi mystique, de tout l'�tre engag�. Insoucieux d'elle peut-�tre, mais non de l'acte.</p><p>Un c�l�brant perdu d'amour, c�l�brant l'offrande, l'union, le bonheur des hommes sur la terre. �tait-ce sacril�ge de penser que Colin Paturel faisait l'amour comme il faisait toutes choses, avec foi, pi�t�, force et violence�?...</p><p>�treintes dont il lui semblait parfois qu'elle allait mourir, trop faible dans son corps �puis� par les privations pour en supporter les transports et pour y r�pondre, et qui cependant lui avaient enseign� les jouissances path�tiques de la soumission, la saveur de n'�tre rien, plus rien que cette coupe offerte o� il s'abreuvait, que cet instrument de chair suscitant sa joie, que ce corps, enfin, ce corps femelle, abandonn�, oubli� sous lui, mais d'o� il tirait de si compl�tes extases.</p><p>Abn�gation, abdication dont surgissait soudain la r�compense, en un �clair impr�visible, � cet instant o� chavirait en elle la conscience, lorsque l'assaut viril parvenait � ses fins et l'arrachait au n�ant, la ramenait � la vie avec un cri d'�veil, un cri de renaissance, de renouveau jailli de tout son �tre que tordait le spasme essentiel.</p><p>De cette irr�pressible convulsion elle gardait la souvenance d'une onde �blouissante se r�pandant comme un torrent � travers sa chair � demi morte et pourtant capable encore du plaisir qui engendre la vie.</p><p>Comme le bourgeon soudain �clate � la lumi�re du printemps. � cet �lan de ses entrailles elle reconnaissait la force de la vie.</p><p>��Ah�! je suis vivante, je suis vivante��, se r�p�tait-elle alors. Par son rut aveugle, il semblait qu'il l'e�t arrach�e au sommeil de la mort o� elle sombrait, et son sang circulait plus vif, et du pr�cieux miracle elle s'�merveillait, les yeux grands ouverts sur la face de Colin, toute proche, aux prunelles bleues et limpides comme de l'eau fra�che, � la bouche d'ombre entre les poils de la barbe dor�e et dont le souffle haletant l'effleurait doucement.</p><p>Oui, Colin ne lui avait pas simplement sauv� la vie�: il lui avait redonn� la vie et la joie de vivre et non de survivre seulement. C'�tait essentiellement gr�ce � lui qu'elle avait eu le courage et la force de retrouver son mari et ses enfants.</p><p>Ah�! Pourquoi fallait-il aujourd'hui que le mouvement de la mer et le bruit des courants, tandis que la mar�e haute s'engouffrait dans les pertuis, ramenassent avec tant de force les visions du pass�? Dans les bois de Wapassou, elle e�t oubli� Colin.</p><p>��Il faut que je sorte de l࠻, se dit-elle, en proie � la panique. Elle courut jusqu'� la porte et essaya de l'ouvrir. Mais la porte �tait verrouill�e. Elle aper�ut alors, d�pos� au sol, son sac de voyage, et sur la table il y avait un plateau de victuailles, du saumon grill� avec des grains de ma�s bouillis, une salade et dans une coupe de verre des tranches de c�drat et d'ananas confits. Le vin du flacon semblait bon. L'eau dans la cruche �tait fra�che.</p><p>Tandis qu'elle r�vait, quelqu'un �tait entr� et avait d�pos� tout cela. Elle avait l'esprit tellement ailleurs qu'elle n'y avait pas pris garde.</p><p>Elle ne toucha pas aux mets, but seulement un peu d'eau. Elle ouvrit son sac, constata que la moiti� des choses manquaient, s'impatienta. Elle allait prier Colin d'envoyer ces bons � rien de matelots � terre lui ramener tous ses biens. Il lui ob�irait. Il �tait son esclave. Il n'y avait qu'elle qui compt�t pour lui. Elle l'avait su d�s que leurs regards s'�taient rencontr�s et reconnus.</p><p>Tout ce qu'il voulait sur la terre, c'�tait ELLE... encore elle, toujours elle. Et elle venait de lui �tre rendue...</p><p>Comment lui �chapper�? Comment �chapper � elle-m�me�?</p><p>Sur le point de tambouriner et d'appeler avec fracas, elle se ravisa. Non, elle ne voulait pas le voir. Colin. La seule pens�e de son regard sur elle la jetait dans une agitation extr�me et elle se sentait d�pass�e.</p><p>Ah�! Que Joffrey vienne vite la chercher�!</p><p>��Pourvu que Yann se h�te�!</p><p>Elle regarda au-dehors. Le jour baissait. Le soleil avait disparu derri�re une barre de nuages et, dans ces nu�es grises, tressaillaient par instants des �clairs de chaleur, tandis que le balancement du vaisseau � l'ancre s'accentuait.</p><p>Ang�lique �ta ses v�tements.</p><p>Elle versa l'eau froide de la cruche sur sa nuque et la fit couler tout le long de son corps. Elle se sentit mieux apr�s. Elle enfila une chemise de linon fin. Dans la petite chambre devenue toute t�n�breuse, elle continuait d'aller et venir avec impatience, pareille � une p�le ombre agit�e. La chemise courte �tait agr�able et l�g�re sur son corps enfi�vr� et, autour de ses jambes nues, elle sentait l'agr�ment d'un souffle d'air qui enfin se levait, un vent encore incertain qui par surprise �chevait la cr�te des vagues avant de retomber mollement.</p><p>��La temp�te menace... Voil� pourquoi le navire est demeur� � l'ancre au lieu de mettre � la voile, songea-t-elle. Colin pressentait l'orage.��</p><p>Elle attrapa le pan d'�toffe d'indienne pos� sur la couchette et s'en enveloppa, puis s'allongea. Elle voulait dormir.</p><p>Des pens�es multiples s'entrechoquaient sous son cr�ne. Pourquoi Barbe d'Or voulait-il la capturer�? Qu'�taient ces titres de propri�t� qu'il d�tenait sur Gouldsboro�? Pourquoi Joffrey l'avait-il envoy�e, elle Ang�lique, au village anglais�?... Ah�! Plus tard�! Plus tard, penser � tout cela.</p><p>Le grondement sourd du tonnerre �clata, �veillant les �chos des terres proches. Mais le roulement suivant fut d�j� plus lointain.</p><p>��L'orage passe plus au large...</p><p>Le bercement du navire l'entra�nait, la plongeait dans une douce torpeur. Colin... Autrefois... dans le d�sert.</p><p>Il ne l'embrassait qu'apr�s, lorsque ses sens avaient apais� leur urgente faim. Il ne la caressait qu'apr�s... Leurs baisers �taient doux, h�sitants, pr�cautionneux, car leurs l�vres, crevass�es par la s�cheresse et les br�lures du soleil, souvent saignaient... Un frisson la parcourut toute et elle se raidit au souvenir des l�vres s�ches et bless�es de Colin sur les siennes, les l�vres de Colin errant sur son corps...</p><p>Elle se retourna violemment.</p><p>Puis, lasse et les nerfs � bout, elle sombra dans un sommeil profond.</p></section><section><p><strong>Chapitre 13</strong></p><p>��Non, Colin pas cela, je t'en supplie... Pas cela...</p><p>Les bras de Barbe d'Or, les bras noueux de Colin la soulevaient irr�sistiblement, l'�levant jusqu'� lui, et, serr�e sur sa dure poitrine nue, elle sentait les doigts de Colin, l� entre ses seins, agripper le bord de la fine chemise de linon et tirer, et le voile se d�chirait sans effort, d'un seul arrachement silencieux comme un brouillard s'estompe. La main de Colin sur ses reins, sur ses hanches, s'emparant d'elle, la reconnaissant toute. La main de l'homme s'ins�rant entre ses jambes, l�, en cet endroit pr�serv� o� la peau a la douceur du satin, et remontant en une caresse qui n'en finissait point.</p><p>��Non, Colin, pas cela, je t'en supplie... Je t'en supplie�!</p><p>Autour d'elle, la nuit profonde se trouait de lueurs mordor�es. L'homme avait d�pos� sur la table, derri�re lui, une chandelle. Mais pour Ang�lique, nue et d�faillante entre les bras de Colin, toute n'�tait que nuit. Il �tait lui-m�me, nuit immense comme un gouffre, une forme opaque, pench�e sur elle et l'enveloppant toute de sa passion obscure et farouche. Et, tandis qu'il la retenait contre lui et la caressait tenacement, sa bouche essayait de trouver ses l�vres qu'elle lui d�robait, roulant la t�te de droite � gauche en une ultime r�action de d�fense.</p><p>��C�line, ma c�line�! chuchotait-il, cherchant � l'apaiser.</p><p>Il la nommait ainsi autrefois.</p><p>Il r�ussit enfin � la ma�triser et elle sentit ses l�vres douces et fra�ches dans la ti�deur irritante de la barbe, qui s'emparaient des siennes.</p><p>Puis il resta parfaitement immobile, paralysant sa nuque de son bras de fer, mais ne cherchant pas � forcer le rempart qu'elle lui opposait, l�vres closes. Et peu � peu c'�tait elle qui cherchait � �veiller, � �mouvoir, � saisir le secret de cette bouche d'homme appos�e sur la sienne comme un sceau, exigeant qu'elle s'anim�t, sollicitant sa r�ponse, et la sentant enfin s'entrouvrir. Alors, elle c�dait � son tour dans une sorte de cri avide et muet, envahie d'une brusque faim, et s'abandonnait � l'approche intime et myst�rieuse du baiser. Muet dialogue vertigineux, recherche plus douce, plus d�licate qu'en l'autre possession, h�sitante curiosit�, reconnaissance, aveu, d�couverte, et l'�tincelle qui jaillit, sans cesse renouvel�e dans son cr�pitement, charriant le d�sir et la douceur dans le sang, faisant �clater le soleil dans la t�te, attouchement �ternel, soif � jamais assouvie, go�t paradisiaque du n�ant, pulpe savoureuse offerte � une faim, r�ponse, r�ponse... chaque fois plus tendre, plus totale, jusqu'� ce que le corps sollicit� ne soit plus que cette immense offrande impatiente, un festin d'amour appr�t� pour la c�l�bration des rites.</p><p>La force de Colin la renversait et elle basculait sans force, clou�e sur le lit.</p><p>��Non, Colin�!... Oh�! Je t'en prie, mon amour, pas cela... Aie piti�, je ne peux plus... je ne peux plus... te r�sister.</p><p>Les deux genoux de Colin for�aient ses jambes serr�es, voulant les �carter d'un s�r mouvement, d'un seul coup de soc, sans r�mission...</p><p>Et un cri qui jaillissait�:</p><p>��Ah�! Je te ha�rais�!</p><p>Ce cri de refus, Ang�lique l'avait pouss� sans presque l'entendre.</p><p>��Par Dieu, je te ha�rais, Colin�!</p><p>Et lui s'immobilisait comme frapp� par la foudre, �coutant l'�cho de ce cri entrer en lui comme une lame.</p><p>Un long moment qui passait, suspendu dans le silence. La lumi�re mouvante de la chandelle projetait aux parois l'ombre �ternelle des nuits humaines, l'ombre confondue, toujours recompos�e depuis la nuit des temps, d'un homme et d'une femme s'enla�ant pour l'amour...</p><p>Ang�lique, d'un coup de reins, se d�gagea des bras puissants qui l'emprisonnaient et sauta � bas de la couchette avec tant de vivacit� et de folie qu'elle renversa � demi la table, et la chandelle tomba, s'�teignit.</p><p>Ang�lique avait entra�n� avec elle le ch�le d'�toffe indienne dans lequel elle s'�tait envelopp�e avant de s'endormir. Elle s'en drapa de nouveau f�brilement tandis que, non sans se cogner durement un peu partout, elle essayait de mettre le rempart de la table entre Colin et elle. Elle ne le voyait plus car l'obscurit� �tait devenue totale. La nuit au-dehors �tait sans lune, une nuit de nuages et de brumes tra�nantes.</p><p>Elle devina que l'homme se redressait tel un animal pr�t � bondir.</p><p>��Ang�lique�! Ang�lique�! cria la voix de Colin dans l'ombre.</p><p>Et dans ce cri il n'y avait pas seulement toute la ferveur d'un d�sir frustr�, mais aussi un d�sespoir d�chirant.</p><p>��Ang�lique�!</p><p>Il s'avan�a titubant, les bras tendus, se heurta contre la table.</p><p>��Tais-toi�! fit Ang�lique � voix basse, les dents serr�es, et laisse-moi. Je ne peux pas me donner � toi, Colin, je suis l'�pouse du comte de Peyrac.</p><p>��Peyrac�! souffla la voix rauque (et elle avait l'impression qu'il allait expirer) Peyrac, ce hors-la-loi, ce gentilhomme d'aventure, qui joue au prince, au roi, sur la c�te d'Acadie...</p><p>��Je suis sa femme�!</p><p>��Tu l'as �pous� comme toutes les garces qui bourlinguent � travers les Antilles �pousent... Pour son or, pour sa flotte, pour les bijoux dont il t'a par�e, parce qu'il t'a donn� � manger... Hein�? Sur quel rocher l'as-tu trouv�?... Tu bourlinguais � la recherche d'un riche corsaire�?... Hein�? Et il t'a offert des �meraudes et des perles... Hein�? dis-moi�?...</p><p>��Je n'ai pas d'explications � te donner. Je suis sa femme, je l'ai �pous� devant Dieu.</p><p>��Fredaines�!... �a s'oublie�!...</p><p>��Ne blasph�me pas, Colin�!</p><p>��Moi aussi, je peux t'offrir des �meraudes et des perles... Je peux �tre aussi riche que lui... Tu l'aimes�?</p><p>��Cela ne te regarde pas si je l'aime�! cria-t-elle avec d�sesp�rance. Je suis SA FEMME et je ne peux pas passer ma vie � trahir des serments sacr�s.</p><p>Il broncha. Elle ajouta, tr�s vite�:</p><p>��Nous ne pouvons pas faire cela, Colin... C'est impossible�! C'est fini... Tu d�truirais ma vie...</p><p>Il interrogea d'une voix sourde�:</p><p>��Est-ce vrai que tu me ha�rais�?...</p><p>��Oui, c'est vrai�! Je te ha�rais. Je ha�rais m�me ton souvenir, m�me le pass�... Tu serais devenu pour moi l'instrument de mon propre malheur, mon pire ennemi... l'instrument de ma pire forfaiture... Je me ha�rais moi-m�me. Ah�! Je pr�f�rerais que tu me tues tout de suite... Tue-moi�! Tue-moi plut�t...</p><p>La respiration de Colin faisait un bruit de forge. Comme s'il souffrait � mort.</p><p>��Laisse-moi�! Laisse-moi, Colin�!...</p><p>Elle parlait � voix basse, mais la violence contenue de ses paroles donnait � chacun des mots la force de coups de poignard tranchants, aigus.</p><p>��Je ne peux pas te laisser, souffla-t-il, tu m'appartiens. Tu m'appartiens dans tous mes r�ves... Et maintenant que tu es l� devant moi, je ne renoncerai pas... Sinon, que signifierait que je t'aie retrouv�e... que signifierait ce hasard qui t'a remise sur ma route... J'ai trop manqu� de toi, des nuits et des jours,... j'ai trop p�ti de ton souvenir pour renoncer... Il faut que je te prenne.</p><p>��Alors, tue-moi�! Tue-moi tout de suite.</p><p>Le bruit de leurs deux respirations hach�es emplissait l'ombre �paisse. Et Ang�lique d�faillait, cramponn�e � la table, dans le balancement du navire qui lui paraissait vertigineux car non mesurable, un vertige d'aveugles o� l'effroi de sa propre faiblesse s'ajoutait � celui de ce qui adviendrait si jamais cette ��chose�� in�luctable et qu'elle sentait revenir avait lieu... Et il �tait vrai qu'en cet instant elle pr�f�rait la mort.</p><p>Quand elle entendit Colin bouger et qu'elle eut la sensation qu'il se rapprochait d'elle, un cri silencieux lui jaillit des entrailles, un cri comme elle n'en avait jamais pouss� au-dedans d'elle-m�me et dont elle ne sut pas qu'il �tait un appel au secours vers quelque chose de plus fort que sa faiblesse, de plus lucide, de plus cl�ment...</p><p>Alors, peu � peu, elle discerna l'immobilit� des choses autour d'elle, une paix retomb�e, un vide. Elle sut qu'elle �tait de nouveau seule.</p><p>Colin l'avait laiss�e. Colin �tait parti.</p></section><section><p><strong>Chapitre 14</strong></p><p>Ce fut un moment tr�s dur pour elle, un moment de confusion, de d�sespoir, o� tout ce qu'il y a d'�ternellement enfantin en une femme reprenait le dessus avec des illogismes, des regrets, des d�fis � la r�alit�, o� tout son corps tourment� et son esprit �gar� se d�battaient dans un insupportable dilemme. Il lui semblait qu'elle avait mal � crier et jusqu'au bout des ongles. Enfin, ses nerfs se calm�rent et � t�tons elle chercha vainement � retrouver la chandelle. Celle-ci avait d� rouler en quelque coin. Mais une clart� laiteuse renaissante annon�a la lune filtrant entre deux nuages, et Ang�lique, vacillante et comme ivre, vint s'appuyer au balustre de bois dor� du petit balcon devant la porte-fen�tre ouverte.</p><p>Elle s'accouda, respira � plusieurs reprises profond�ment. La lune se d�voilait, �pandant sa clart� purifiante.</p><p>Moir� de nuages, le ciel se d�veloppa au-dessus d'elle comme une conque nacr�e tout emplie de la rumeur continue du ressac et de celle, nostalgique et un peu lugubre, de l'aboi des loups-marins sur les plages. Les yeux d'Ang�lique erraient autour d'elle sans se fixer, mais, le trouble de ses sens s'apaisant, la sensation d'un danger �pouvantable qu'elle venait d'encourir et auquel elle n'avait �chapp� que de justesse s'imposa � elle et ses jambes fl�chirent.</p><p>��J'ai failli faire ��cela��, se dit-elle. Et une sueur glac�e l'inonda. Plus les secondes passaient et plus la peur �l�mentaire venait briser, r�duire en miettes le mirage �blouissant et doucereux de la tentation.</p><p>��Si j'avais fait ��cela���!...</p><p>� l'instant m�me, s'avouait-elle, elle serait comme une morte... comme... elle ne trouvait pas de mots pour d�finir l'impression ravag�e, de destruction totale qu'elle aurait �prouv�e. D�sormais, elle saurait que le d�sir pouvait prendre rang parmi les cataclysmes terrestres les plus terribles au m�me titre que les raz de mar�e, les cyclones, les tremblements de terre, un acte au-dessus de toutes les raisons, roulant irr�sistiblement la faiblesse humaine dans son aveugle force mat�rielle.</p><p>Comment avait-elle eu la force de se d�rober�? Atterr�e, elle se mordait les doigts, regardant devant elle un gouffre ouvert.</p><p>��Comment ai-je pu�?...��</p><p>Elle touchait ses l�vres.</p><p>��Et ce baiser... Je n'aurais pas d�... Je n'aurais pas d� �changer un tel baiser avec Colin...��</p><p>Sa langue contre la langue de Colin.</p><p>Elle mit son visage entre ses mains.</p><p>��Impardonnable�! Impardonnable�!...</p><p>Joffrey�!</p><p>Elle avait une peur superstitieuse de l'�voquer. Il lui semblait qu'il �tait l� derri�re elle, fixant sur elle ses yeux ardents.</p><p>��C'est Joffrey qui m'a donn� le go�t des baisers, qui me l'a rendu. C'est lui qui m'a appris � embrasser ainsi. Et j'aime... j'aime tant, avec lui, ces baisers qui n'ont pas de fin, je passerais ma vie contre son c�ur, mes bras autour de son cou, ma bouche sous la sienne... Il le sait. Comment ai-je pu �tre si pr�s de le trahir�!... C'est d'�tre s�par�e de lui qui me rend faible...��</p><p>Jamais une femme n'est plus vuln�rable que lorsqu'elle a besoin d'�tre consol�e d'une absence. Les hommes, les �poux devraient savoir cela.</p><p>D�couvrant que son d�sarroi avait pris sa source dans l'insupportable ��vide�� qu'elle �prouvait � se retrouver seule, loin de lui, Ang�lique commen�a peu � peu de s'absoudre.</p><p>��Il ne devrait jamais me laisser seule... Et puis, est-ce si grave�? Et m�me si nous l'avions fait�? Une �treinte�?... Est-ce que vraiment cela m'aurait s�par�e de lui�? C'est si peu de chose... C'est comme de boire quand on a soif. Il n'y a pas de p�ch� � boire... Si c'est comme cela qu'on nous trompe, nous autres femmes, il n'y a pas de quoi faire de si grands drames... Une pouss�e de d�sir, une fringale... Si peu de chose en v�rit�. D�sormais, je me montrerai plus indulgente pour les fredaines masculines... Est-ce que si Joffrey un jour... avec une autre femme�?... Ah�! non, je ne supporterais jamais cela... J'en mourrais... Ah�! je sais maintenant que c'est tr�s grave�! Pardonne-moi... Pourquoi donc un acte aussi accidentel entra�ne-t-il, depuis que le monde est monde, tant de trag�dies�?... L'esprit est prompt, mais la chair est faible�! Ouida... Mais comme c'est vrai�! Pourquoi avec Colin, un presque �tranger, pourquoi une tentation aussi irr�sistible... L'amour, une affaire de peau... Joffrey me dit cela, avec son cynisme habituel, lorsqu'il veut me taquiner... L'amour, c'est une affaire de peau, des ondes qui s'attirent... Non, pas que cela�! Mais une des conditions fondamentales peut-�tre�?... Avec certains hommes autrefois, ce n'�tait pas d�sagr�able, certes, mais je savais qu'il y avait quelque chose qui manquait... Ce quelque chose que j'ai ressenti tout de suite avec Joffrey, m�me quand il me faisait peur... Et avec Colin�?... Il y a toujours eu quelque chose de plus avec lui que je ne m'expliquais pas... Avec Desgrez aussi, il me semble... Et... maintenant que j'y songe, c'est dr�le, ce gros capitaine du Ch�telet, est-ce que j'aurais pu ��payer�� pour sauver Cantor si... Il ne m'a pas laiss� un si mauvais souvenir... Mais avec le roi�? Eh bien, l�, je comprends mieux... ��CELA�� manquait... Cela manquait, cette si �trange, si bizarre reconnaissance � fleur de peau, entre certains �tres, sans que rien ne puisse l'expliquer. Il y a cela entre Colin et moi... voil� le danger... Je ne dois jamais rester seule avec lui.��</p><p>R�veuse, dans le mouvement dodelinant du navire, elle laissait sa pens�e se perdre � travers le clair de lune, y voyant d�filer, pour une s�lection tr�s particuli�re, les silhouettes anciennes des hommes qu'elle avait connus, tous si divers et parmi lesquels pass�rent tout � coup, sans qu'elle s�t pourquoi, le franc visage du comte de Lom�nie-Chambord et m�me lointaine, hi�ratique mais si cl�mente, la noble figure de l'abb� de Nieul14.</p></section><section><p><strong>Chapitre 15</strong></p><p>Il y avait un homme cach�, agripp� sous les balustres.</p><p>Depuis quelques instants, pour l'observer, Ang�lique avait interrompu ses divagations sur les incons�quences et l'illogisme de l'�tre humain en amour, et ses r�miniscences comparatives. Attir�e par un l�ger bruit, elle s'�tait pench�e et avait distingu� l'ombre port�e d'un homme hirsute et dont les v�tements �taient en lambeaux. Il se cramponnait � ce qu'on appelait les ��galeries�� qui �taient des ornementations en surplomb, encadrant les deux �tages du ch�teau arri�re.</p><p>��Hep�! L'homme, souffla-t-elle, que faites-vous l�?</p><p>Se voyant d�couvert, il glissa de c�t� et elle aper�ut un peu plus bas, accroch� cette fois aux moulures qui cernaient la ��tut�le��, c'est-�-dire le grand panneau sur lequel �tait peinte une all�gorie du C�ur de Marie entour�e d'anges.</p><p>Le myst�rieux acrobate lui jeta un regard mena�ant, mais qui suppliait aussi. Il portait des meurtrissures aux poignets.</p><p>Ang�lique comprit. Sur le bateau de Barbe d'Or, il y avait des prisonniers et celui-l� devait �tre un prisonnier qui s'�vadait.</p><p>Elle lui fit un petit signe d'entente et se retira en arri�re. Comprenant qu'elle ne donnerait pas l'alarme, l'autre reprit courage. Elle sentit son �lan et per�ut le bruit du plongeon.</p><p>Lorsqu'elle regarda de nouveau, tout �tait calme. Elle le cherchait au pied du vaisseau, mais il �mergeait d�j� l�-bas dans le reflet sombre d'un �lot puis se mettait � nager. Une nostalgie affreuse s'empara d'Ang�lique. Elle aussi aurait voulu fuir, fuir, s'�vader de ce navire o� elle se sentait prise au pi�ge de ses propres faiblesses. Demain, Colin surgirait encore devant elle.</p><p>��Il me faut quitter ce vaisseau � tout prix, se dit-elle, � tout prix...��</p></section><section><p><strong>Chapitre 16</strong></p><p>Au pied du Mont-D�sert, il y a une source fra�che et ombreuse, une eau claire au go�t d'argile. Ici, le sieur Pierre du Guast de Monts s'abreuva lorsqu'il y vint en 1604 et fonda le premier �tablissement europ�en en Am�rique septentrionale. C'�tait un riche seigneur huguenot, que son ami Henri IV de France avait nomm� vice-roi de la c�te Atlantique du Nouveau Monde. Le g�ographe Samuel Champlain l'accompagnait, et aussi le po�te Lescarbot, qui chanta ��les douces eaux d'Acadie��.</p><p>Du premier �tablissement il ne reste rien qu'une croix pourrie, � demi tomb�e, plant�e par le p�re Biard, j�suite, une chapelle v�tust�, avec une cloche d'argent que fait tinter le vent, ou que secouent parfois, curieux et inquiets, les enfants sauvages de la tribu des Cadillac15.</p><p>Une vieille piste indienne s'ach�ve l�, venue du Nord, ayant franchi lacs et for�ts depuis le lointain mont Katthedin, puis, de rocher en rocher, un bras de mer avant de s'�teindre en l'�le du mont D�sert.</p><p>En ce printemps, l'herbe verte et les pousses tendres des bouleaux y ramenaient les troupeaux de bisons, mugissant, sombres, ancestraux, gigantesques bovins aux fronts but�s et aux garrots velus.</p><p>Leurs masses obscures, entr'aper�ues entre les feuillages dor�s, inspiraient la crainte, mais c'�taient en fait des animaux paisibles et bucoliques.</p><p>Les Indiens des for�ts les chassaient peu, pr�f�rant le daim, le cerf, le chevreuil. La harde, qui ce matin-l� paissait les hautes herbes au pied de la montagne, ne se troubla pas lorsqu'un groupe d'hommes passa dans le vent de leurs naseaux subtils. Joffrey de Peyrac, accompagn� du Normand Roland d'Urville, du flibustier dunkerquois Gilles Vaneireick et du p�re R�collet Erasme Baure, apr�s avoir laiss� son ch�bec dans le havre abrit�, sur la rive orientale de l'�le, avait entrepris de gravir la montagne. C'�tait, � moins d'une lieue par mer de Gouldsboro, un sommet de mille cinq cents pieds, le point culminant de la r�gion, que composaient, jumel�s, deux �normes d�mes de granit� ros�. Sit�t franchie la zone des feuillus qui battait de son �cume verte le pied du mont, en s'�levant toute v�g�tation disparaissait hors les houppes sombres de quelques pins rabougris, et � ras de la roche pel�e, couleur de chair, les plants de myrtilles verniss�es, et des tapis de rhododendrons nains jetant sur les flancs arrondis et us�s de somptueux tapis de pourpre et d'aurore.</p><p>Le vent rasant, chuchotant, devenait de plus en plus coupant et glac� � mesure que l'on montait.</p><p>Les trois hommes, suivis de leur escorte de matelots qui portaient des mousquets, marchaient d'un pas agile et rapide, sans suivre ni chemin ni sentier. Les grandes dalles de granit� ros� ou viol�tre les guidaient et les entra�naient vers le sommet, comme les marches en pente douce d'un escalier us�.</p><p>Dans chaque faille, chaque fissure, o� le vent avait entra�n� un peu de terre arable, mille fleurs courtes et pr�cieuses, joubarbes, saxifrages, orpins, soutachaient de leur broderie d�licate ces grands pans de pierre nue.</p><p>Indiff�rent � tant de joliesse m�l�e de tant de sauvagerie, le comte de Peyrac avan�ait le front baiss�, soucieux de parvenir au sommet avant qu'un brouillard capricieux, toujours impr�visible, ne v�nt lui d�rober l'horizon.</p><p>Examiner le panorama �tendu qui se d�couvrirait de l�-haut, d�nombrer chaque �le, scruter chaque repli des criques et du promontoire, tel �tait le but qu'il s'�tait fix� en entreprenant cette ascension.</p><p>Le temps �tait compt�. Les jours se pr�cipitaient dans le tohu-bohu de la saison vivante, le tumulte des choses et des �tres qui s'�veillent, et se ruent dans le courant de l'�t�, gloutonnement.</p><p>Les Indiens venaient aux rivages pour la traite, les navires des Blancs arrivaient pour la p�che, les hommes b�cheronnaient, plantaient, commer�aient et de grands tourbillons les brassaient tous dans la fi�vre des trop courtes saisons.</p><p>Les �v�nements se nouaient et se chevauchaient.</p><p>Une dizaine de jours plus t�t, apr�s avoir quitt� � Pentago�t, sur le P�nobscot, son jeune alli� le baron de Castine, le comte de Peyrac avait march� vers l'est en direction de Gouldsboro. Il s'�tait attard� en chemin.</p><p>Chemin peu accessible encore, au voisinage de deux petites mines d'argent et de sylvanite, minerai � or invisible et noir qu'il poss�dait par l�. Il s'arr�tait, jugeait les travaux, r�confortait les mineurs qui y avaient hivern�, leur laissait Clovis comme contrema�tre, repartait. Un peu plus loin, l'attendait l'aum�nier de Saint-Castine, un R�collet, le p�re Baure, charg� d'un message de la plume du baron.</p><p>Ainsi apprenait-il les massacres de l'Ouest. Les Ab�nakis avaient d�terr� la hache de guerre et ravageaient maintenant les colonies anglaises du Maine en direction de Boston.</p><p>��... Je parviens � tenir en laisse mes tribus, �crivait Saint-Castine. Donc, nul ne bougera dans nos r�gions. J'ai fait mander aux traitants anglais de Pemaquid et de Wiscasset, mes voisins, de n'avoir point � s'effrayer cette fois-ci et de demeurer chez eux. N�anmoins, ils se sont r�fugi�s dans l'�le de Newagan avec vivres et munitions. Pourtant, je me porte garant que la paix, avec votre secours, sera maintenue dans nos juridictions. Ainsi parvenait Peyrac � Gouldsboro.��</p><p>Il y apprenait simultan�ment qu'Ang�lique n'�tait pas arriv�e � Gouldsboro apr�s s'�tre embarqu�e sur Le Rochelais � la baie de Sabadahoc, ainsi que le matelot inconnu lui en avait donn� la nouvelle, mais que son fils Cantor, apr�s avoir men� jusqu'� Gouldsboro une chaloupe de r�fugi�s anglais, venait de repartir avec ledit Le Rochelais et son capitaine Le Gall, pour la chercher sur la baie de Casco o� elle se trouvait, disait-on, en compagnie de malades et de bless�s.</p><p>Rassur� � la fois sur le sort de sa femme et contrari� par ces contretemps, chasses-crois�s, agissements incompr�hensibles des uns et des autres, Joffrey de Peyrac h�sita � se jeter sur les traces de son fils, puis, devant la fi�vre qui r�gnait en son �tablissement de l'Oc�an, d�cida de prendre patience.</p><p>La rencontre de l'homme aux perles de ��Cambis�� sur le Kennebec, du navire � la flamme orange n'en continua pas moins de le tourmenter. Qui �taient ces gens qui lui avaient menti�? Avaient-ils mal saisi un renseignement Jet� dans le brouillard, d'une rambarde � l'autre d'un navire�?</p><p>Il fallait attendre le retour d'Ang�lique et de Le Gall pour tirer au clair cet imbroglio. Le principal �tait qu'Ang�lique f�t saine et sauve. Pourtant, il ne serait pleinement rassur� que lorsqu'il pourrait la tenir dans ses bras.</p><p>Or, ceci se passait quatre jours plus t�t et, tandis qu'il gravissait � grandes foul�es le mont D�sert, n'y avait-il pas aussi dans sa h�te le secret espoir de distinguer le premier une voile au loin, le rassurant�?</p><p>Derri�re lui, ses deux compagnons �changeaient quelques boutades hach�es par les rafales du vent. Gilles Vaneireick, Fran�ais de nationalit�, r�form�, converti d'origine, joyeux et p�tulant serviteur du roi de France, mais pr�f�rant le servir de loin, portait une redingote de satin jaune dont les boutons �taient d'authentiques pistoles, une culotte de soie prune, des bas verts pliss�s. Un foulard d'indienne � fleurs ceignait son front sous son chapeau � plumes de perroquet, et une �charpe de m�me tissu fleuri, son ventre l�g�rement bedonnant. Agile, alerte malgr� cet embonpoint, il avait la r�putation d'�tre un diable au combat et de n'avoir jamais �t� atteint d'une seule blessure. L'unique cicatrice qu'il portait �tait la marque que lui avait faite � la longue, au revers de la main, la coquille de son sabre d'abordage... pour s'en �tre servi jour et nuit... vous m'entendez�: jour et nuit�!...</p><p>Homme du Nord, de ce plat pays qui fut si longtemps sujet de Charles Quint et de ses descendants, il avait l'�il sombre et la moustache en crocs, noire, � l'espagnole, surajout�s � une sensualit� flamande et bon enfant.</p><p>Le comte de Peyrac en avait fait son ami dans les Cara�bes, et Vaneireick avait d�cid� de venir lui rendre visite dans son �tablissement du Nord, la saison �tant trop dure avec les Espagnols, estimait-il, pour un petit flibustier de Saint-Christophe. Il �tait arriv� de concert avec le Gouldsboro, command� par Erickson, et de retour d'Europe. Le Gouldsboro amenait des hommes artisans et quelques r�fugi�s huguenots. En revanche, sur le navire du corsaire, il y avait des femmes � peau plus ou moins sombre, dont une m�tisse hispano-indienne d'une grande beaut� qui �tait la ma�tresse du Dunkerquois. Elle se mit aussit�t � danser sur la plage au son des castagnettes et au grand d�plaisir de MM. Manigault et Berne, charg�s de la discipline du port et de la moralit� de leur petite communaut� protestante.</p><p>La nuit du solstice d'�t� avait �t� marqu�e de bagarres assez violentes. La pr�sence de Joffrey de Peyrac avait emp�ch� que cela tourn�t trop mal, mais le gouverneur d'Urville disait qu'il en avait assez de tous ces enrag�s et qu'il voulait d�missionner. Au lendemain de cette nuit mouvement�e de la Saint-Jean, Peyrac les emmenait sur la montagne pour leur all�ger un peu l'esprit. Et lui-m�me ressentait le besoin de s'�loigner, de faire le point. Et puis il esp�rait qu'un bon vent lui permettrait d'apercevoir du sommet, si lointaine f�t-elle, la voile de vaisseau ramenant Ang�lique. Enfin, une autre id�e lui �tait venue � propos de ce navire suspect qui les avait rejoints sur le Kennebec et dont il avait vu l'oriflamme orange flotter au-dessus des arbres. Il voulait v�rifier son hypoth�se.</p><p>Derri�re lui, le petit groupe de ses subordonn�s, lieutenants et amis, devisaient tout en escaladant d'un pied leste les grandes dalles de granit� ros�. Urville interrogeait Vaneireick sur les raisons qui l'avaient pouss�, lui flibustier des Antilles, � venir t�ter sa chance dans la baie du Massachusetts et la Baie Fran�aise. Le Flamand ne dissimulait pas ses raisons.</p><p>��Je suis trop petit comp�re pour les �normes galions espagnols de six cents tonneaux arm�s jusqu'aux dents, escort�s d'une v�ritable meute, qu'on rencontre maintenant dans les Cara�bes. En revanche, je pourrais commencer avec M. de Peyrac�: sucre, m�lasse, rhum, coton, en �change de morue s�ch�e, bois de m�ture... et peut-�tre pourrions-nous unir nos efforts pour attaquer quelques-uns de ses ennemis.</p><p>��Nous verrons, r�pondait Peyrac... Radoubez-vous, rafra�chissez-vous dans nos domaines, sans ambages. J'ai dans l'id�e que vous pourriez en effet me pr�ter assistance d'ici peu contre Barbe d'Or. Ce pirate dont vous avez d� entendre parler � la Jama�que. Ils parcouraient maintenant le sommet.</p><p>Le vent qui rasait d'une lame aiguis�e le cr�ne chauve du mont D�sert les assaillit avec tant de violence qu'ils eurent de la peine � se tenir debout. Vaneireick d�clara forfait le premier. Il dit qu'il �tait habitu� aux pays chauds, et, gel� jusqu'aux moelles, il alla s'abriter sur le versant le moins expos� derri�re une anfractuosit� de rocher. Roland d'Urville le rejoignit bient�t en se cramponnant � son feutre des deux mains. Le p�re Erasme Baure, barbe au vent, r�sista le temps d'un pater et d'un ave, puis s'estima quitte ainsi que les matelots de Vaneireick. Enrico Enzi, qui escortait Peyrac, restait sto�que, jaune comme un coing, envelopp� dans ses �charpes et turbans � l'arabe qui composaient son habituel habillement de M�diterran�en de Malte.</p><p>��Va, va, lui dit le comte, va t'abriter.</p><p>Il demeura seul au sommet du mont D�sert, arc-bout�, dans le grand vent incessant, et ne pouvait lasser son regard du panorama �tendu sous ses yeux. L� �taient �tal�s, inscrits en hi�roglyphes de terre et d'eau, tout le charme, le gigantesque et la complexit� d'un pays qui s'�veillaient en pleine vigueur, gardant sans cesse en r�serve des spectacles rares.</p><p>Partout, la mer for�ant la terre, partout, la terre s'allongeant en p�ninsules, promontoires � travers l'�tendue bleue et moir�e de l'oc�an chaotique, mais qui, vu de si haut, avait des mollesses et des suavit�s de satin. Iles couronn�es d'�b�ne, par les sapins, �les embu�es d'or vert par les bosquets de bouleaux printaniers.</p><p>Le fond de la baie l�-bas, compl�tement ros�, un socle de rocs roses et rouges affleurant des gr�s s�dimentaires du minerai de fer, vieux gr�s presque mauves parfois pour avoir �t� trop comprim�s par les �normes glaciers de la nuit des temps. Dans le gravier des moraines des fleuves plus r�centes que le gr�s, on trouvait les restes mill�naires d'�l�phants velus, aux d�fenses en cor de chasse. Granit� arrondi par le rabot g�ant des glaces, et, � d'autres endroits, falaises � pic, des cassures d'effondrement, refl�tant, mirant l'�clat de leurs blessures vives dans l'eau des rades profondes. Et les baies, les �les, les fleuves pi�g�s de mascarets o� l'on ne pouvait p�n�trer qu'� mar�e haute, avec leur cort�ge de brouillards et de temp�tes, les gr�ves o� s'�battent les loups-marins, les rives couvertes de for�ts, pullulant de b�tes � fourrure, o� l'on voit l'ours noir s�chant d'un coup de patte au bord de la vague, pullulant d'Indiens pour troquer la fourrure avec les navires, toute cette grand portion de terres d�roul�e autour de la Baie Fran�aise, telle qu'elle se pr�sente comme une petite M�diterran�e, et aussi farcie de pirates et de trafic que la Nostra Mare, aussi bleue parfois, plus riche en poissons, mais plus vierge, rivages neufs au lieu d'�tre rivages antiques, ici plages roses ou blanches, ou bleut�es, ou rouge framboise m�me parfois, ce d�sert, ce paradis, ce chaudron de sorci�re, qui se r�tr�cit en un gouffre o� de plus en plus l'on s'enfonce dans l'obscurit� des brumes, parmi les mugissements du ressac, jusqu'� ce cul-de-sac du fond de la Baie Fran�aise o� les quatre fr�res D�fours, Marcelline-la-Belle et ses dix enfants, Gontran-le-Jeune, gendre du vieux Nicolas Parys, et quelques autres encore pataugent dans les mar�cages de Chighectou, et vendent leurs corbeillons de charbon de terre au navire le plus offrant, tandis que le p�re Jean Rousse les maudit pour leur impi�t� et leur sauvagerie, ce lieu infime du monde am�ricain et pourtant gigantesque pour l'�tre mis�rable qui cherchait � s'y accrocher, avait d�j� une histoire � son image, ignor�e, cruelle et dispers�e sur des �tendues et les ab�mes des horizons perdus, une histoire pleine de tristesse et de douleurs16. Joffrey de Peyrac se penchait dans l'ovale rond du bassin abrit� de l'�le, il apercevait, minuscule, son ch�bec, � la ligne �lanc�e et aigu�.</p><p>Ce bateau avait �t� construit sur ses plans � Kittery, en Nouvelle-Angleterre, d�j� une vieille ville de la mer, sur la Pistaquata river, dans l'�tat du Massachusetts. Que restait-il � cette heure-ci de l'actif chantier naval�? Des cendres, peut-�tre�? La guerre indienne, r�veill�e, allait cr�er pour tous des perturbations incalculables.</p><p>Des oiseaux montaient en ronde criarde vers les sommets. Ils annon�aient l'un des seigneurs ma�tres des lieux. Le brouillard...</p><p>Joffrey de Peyrac replia sa lunette d'approche et rejoignit ses compagnons qui, le nez enfoui dans leurs collets, prenaient leur mal en patience.</p><p>Il s'assit � leurs c�t�s, drap� dans son vaste manteau. Le vent sauvage rabattait les plumes multicolores de leurs chapeaux. L'assaut silencieux du brouillard les atteignit soudain, roulant ses vagues fumeuses aux flancs roses du mont, les enveloppa, les engloutit dans des limbes. Sous son haleine immense, le vent c�dait, s'enfuyait en chuchotant, et un temps de calme r�gna. Les hommes blancs, seuls dans l'univers aveugle, �taient comme assis dans la nu�e, au-dessus d'un monde disparu.</p><p>��Alors, monsieur d'Urville, il para�t que vous vous appr�tez � me donner votre d�mission de gouverneur de Gouldsboro�? dit Peyrac.</p><p>Le gentilhomme normand rougit, p�lit et regarda le comte comme si celui-ci avait eu le pouvoir inqui�tant de lire les pens�es les plus cach�es. Il n'y avait pourtant, en l'occurrence, rien de bien sorcier � cette divination. Peu de jours auparavant, Peyrac l'avait vu s'arracher les cheveux devant les difficult�s de sa juridiction.</p><p>Il y avait trop de monde maintenant � Gouldsboro, s'�criait-il. Entre les Huguenots, les mineurs, les pirates, les matelots de toutes nationalit�s, il y perdait son latin qui n'avait jamais �t� bien fameux. O� �tait le bon temps o�, quasiment le seul ma�tre en ce coin d�sert, il se livrait � un lucratif commerce de pelleterie avec les Indiens et les navires plus rares qui se risquaient dans le port non am�nag� et d'acc�s difficile.</p><p>Mais aujourd'hui c'�tait la foire continentale et lui, d'Urville, gentilhomme normand de la pointe du Cotentin, il n'avait m�me plus le temps d'honorer de ses faveurs sa belle �pouse indienne, fille du chef local Ab�naki-Kakou, ni d'aller, sous pr�texte de visiter quelque lointain voisin Fran�ais ou Anglais, se distraire un peu sur les flots tumultueux de l'Oc�an.</p><p>��Monseigneur, s'�cria-t-il, ne croyez pas que je veuille cesser de vous servir. Pour �tre � vos ordres et vous assister au mieux de mes talents, je serai toujours l�, pour courir sus � vos ennemis, d�fendre � la pointe des canons ou m�me de mon �p�e vos domaines, commander vos soldats, vos marins, mais l� o� je n'ai point de capacit�s, je l'avoue, c'est pour m'y reconna�tre quand entrent en jeu � la fois les Saints, les D�mons et les �critures. Vos Huguenots sont travailleurs, courageux, capables, industrieux et commer�ants en diable, et em... en diable. Ils feront de Gouldsboro une cit� tr�s propre, mais nous ne sortirons pas des palabres, car on ne saura jamais quelle loi y faire r�gner. Quoi qu'on leur ait fait � La Rochelle, ces gens-l� sont comme mutil�s de ne plus se sentir sujets du roi de France, mais qu'un Fran�ais s'am�ne avec une m�daille de la Vierge au cou et les voil� qui entrent en transe et veulent lui refuser m�me de se ravitailler d'eau douce en leur coin. Nous ne nous sommes pas trop mal entendus cet hiver, nous causions beaucoup pr�s du feu lorsque la temp�te faisait rage. Je suis un peu m�cr�ant���pardonnez-moi, mon p�re���et je ne risquais point de les importuner avec mes paten�tres. Et nous nous sommes bien battus de concert quand il l'a fallu contre ce pirate de Barbe d'Or. Mais c'est parce que je les connais trop bien maintenant que je ne me sens pas assez diplomate pour maintenir la balance entre religionnaires trop divers de nationalit� exacerb�e et tous ces pirates.</p><p>Joffrey de Peyrac se taisait. Il songeait � son ami le capitaine Jason, Huguenot pers�cut� et pli� aux caract�res latins par la M�diterran�e, qui e�t fait merveille dans le r�le que refusait d'Urville. Mais Jason �tait mort et aussi l'admirable savant le docteur arabe Abd-el-Mechrat qui e�t pu l'assister dans sa t�che. Le joyeux et perspicace d'Urville ne se d�robait point par l�chet�, ni m�me paresse, bien qu'une vie sous le signe de la plus grande libert� lui e�t donn� une certaine propension au bien-aise.</p><p>Mais cadet de famille et comme tel n'ayant b�n�fici� d'aucun enseignement professionnel � part celui de tenir l'�p�e et d'enfourcher une monture, sachant � peine lire, il connaissait ses propres lacunes. Un duel � mort l'avait conduit aux Am�riques, pour sauver sa t�te des lois institu�es par M. le cardinal de Richelieu. Nulle autre n�cessit� n'aurait pu l'y mener, car il ne concevait pas la vie hors des tavernes et des tripots de jeu de Paris. Heureusement pour lui, il �tait fils de la presqu'�le du Cotentin, cette corne d'escargot de la France, qui dresse son �il de gast�ropode pour lorgner l'Angleterre, presque une �le dans la solitude de ses c�tes sauvages et de ses bocages et landes. �lev� dans un vieux ch�teau de la pointe de La Hague, d'Urville aimait et comprenait la mer, sa nourrice. Aujourd'hui, il pourrait faire merveille en gardant la haute main sur la petite flotte de Gouldsboro, qui, chaque saison, s'augmenterait de nouvelles unit�s, mais Joffrey de Peyrac comprenait aussi la n�cessit� de d�charger ses �paules d'un poids qui d�passait ses comp�tences.</p><p>��Et vous, monsieur Vaneireick, si vous �tes lass� de l'aventure espagnole, les honneurs de vice-roi sous nos latitudes ne vous tentent-ils pas�?</p><p>��Peut-�tre�!... Mais lorsque j'aurai gagn� une jambe de bois. Je pr�f�re encore cela plut�t que vendre des raves et des noix de coco sur les routes de ��La Tortue��... Plaisanterie � part, mes coffres ne sont pas assez remplis.. Il faut �tre riche pour en imposer � une population mi-partie d'aventuriers, mi de parpaillots. J'ai d�j� scandalis� ces derniers avec mon In�s. Avez-vous vu In�s�?</p><p>��J'ai vu In�s.</p><p>��N'est-elle pas ravissante�?</p><p>��Elle est ravissante.</p><p>��Vous comprenez que je ne peux renoncer encore � cette charmante cr�ature. Mais, plus tard... l'affaire me plairait assez... Voyez Morgan, le plus grand pirate et pilleur de notre temps, le voici aujourd'hui gouverneur de la Jama�que, et je vous promets qu'il ne badine pas avec l'ordre, et les princes m�mes lui tirent leur chapeau... Je me sens de son esp�ce. Je suis moins sot que j'en ai l'air, savez-vous�!</p><p>��C'est bien pour cela que je vous faisais une telle proposition en toute confiance...</p><p>��Vous m'en voyez tout honor�, mon cher comte... Plus tard�! Plus tard. Voyez-vous, je n'ai pas encore jet� ma gourme, comme un vieil adolescent que je suis.</p></section><section><p><strong>Chapitre 17</strong></p><p>Le brouillard se retirait.</p><p>Joffrey de Peyrac se leva et retourna vers la plate-forme du sommet.</p><p>��Est-ce Barbe d'Or que vous cherchez et que vous esp�rez apercevoir, cach� dans quelque trou�? demanda Urville.</p><p>��Peut-�tre�!</p><p>Que cherchait-il exactement, qu'esp�rait-il d�couvrir dans ce labyrinthe d'eau et d'arbres �tal� � ses pieds�? C'�tait moins une d�duction logique qu'un flair de chien de chasse qui l'avait conduit au sommet de ce belv�d�re.</p><p>L'homme aux ��lambi��... L'homme auquel il avait donn� des perles roses sur le chemin du Kennebec. L'homme qui lui avait menti, �tait-ce seulement un complice de Barbe d'Or�?... Le vaisseau myst�rieux�? �tait-ce celui du pirate�? Et pourquoi, par deux fois, avait-on cherch� � l'�garer quant au sort d'Ang�lique�?</p><p>Ces ��erreurs�� �taient-elles le fruit du hasard�?...</p><p>Il n'y croyait pas. Il est rare qu'en mer les nouvelles port�es de bouche � bouche ne soient pas transmises dans leur v�rit� totale. Car c'est la solidarit�, et l'�me, et l'espoir des marins qui exigent cela... Pourquoi alors ces subites tromperies r�p�t�es�? Quel nouveau danger pointait l�?...</p><p>D'un coup d'aile, une derni�re rafale de vent balayait la baie jusqu'� la ligne de l'horizon. Le ciel blanc-bleu et pur planait sur la mer comme une aile, comme une conque nacr�e et sonore. Le gentilhomme dut lutter pas � pas, pench�, comme envers une force contraire, pour avancer, atteindre l'extr�mit� du plateau, s'y allonger afin de donner moins de prise au vent. La lunette d'approche riv�e � l'�il, point par point, il scrutait les archipels dispers�s. L�, il d�couvrait un navire � l'ancre, l�, une barque, l�, une flottille d'Indiens qui traversait le d�troit, l�, deux chaloupes de morutiers, et plus loin, contre un �lot, les morutiers eux-m�mes. L'�quipage �tait � terre. On voyait monter la fum�e des calfats, des r�tissoires ou des boucans.</p><p>Au fur et � mesure qu'il poursuivait son inspection, il ressentait les ar�tes dures du granite contre sa poitrine comme une souffrance, une oppression. Trouverait-il ce qu'il �tait venu chercher sur le mont chauve balay� de rafales�?...</p><p>� l'ouest, commen�ant � surgir dans les d�chirures du brouillard, � contre-jour, se d�roulait la cha�ne des montagnes Bleues, d'un bleu si bleu que la baie � ses pieds portait son nom�: Blue Hills Bay.</p><p>C'�tait l�-bas, derri�re, qu'Ang�lique peut-�tre �tait en danger�?...</p><p>��Ang�lique�! Ang�lique�! Ma vie�!</p><p>Cramponn� � la pierre aride, il l'appelait d'un �lan qui e�t voulu franchir les distances insondables.</p><p>Elle �tait une entit� soudain lointaine et sans visage, mais chaleureuse et infiniment anim�e, attirante, dans son charme unique.</p><p>��Ang�lique�! Ang�lique�! Ma vie�!...</p><p>Avec un sifflement, la bise pr�s de lui cinglait, on e�t dit un chuchotement cruel.</p><p>��Il vous s�parera�! Vous verrez�! vous verrez�!��</p><p>La pr�diction de Pont-Briand, l'homme tu� pour avoir d�sir� Ang�lique, lui sifflait aux oreilles�:</p><p>��Il vous s�parera... vous verrez�!��</p><p>D�vor� d'une angoisse brusque, il porta machinalement la main � sa poitrine. Puis, se ravisant�:</p><p>��Mais que puis-je craindre�?... Demain, apr�s-demain au plus tard, elle sera l�... Ang�lique n'est plus comme autrefois une jeune femme fragile et sans exp�rience. Elle m'a plus d'une fois prouv� que la vie ne la d�sar�onnait pas. Elle pourrait faire face � n'importe quoi. Ne vient-elle pas de le montrer encore en �chappant���Dieu sait comment�!���� cette �trange embuscade de Brunschwick-Falls�?... Oui, elle est bien de la race des guerriers et des paladins, mon indomptable�! On dirait que le danger la rend plus forte, plus efficiente, plus lucide... plus belle encore... comme si elle en nourrissait son incroyable vitalit�!... Ang�lique�! Ang�lique�!... nous passerons � travers tout, n'est-ce pas, ma ch�rie�!... Tous les deux... O� que tu sois, je sais que tu me rejoindras...</p><p>Il tressaillit. Tandis qu'il songeait, son regard errant avait accroch� parmi le fouillis des �les un d�tail insolite. Une flamme orange � la pointe d'un m�t, cach�e parmi les arbres d'une �le. Il resta longtemps immobile, comme un chasseur en arr�t, l'�il attentif, fix� � l'instrument d'optique. Puis il se redressa, songeur.</p><p>Il avait trouv� ce qu'il �tait venu chercher au sommet du mont D�sert.</p></section><section><p><strong>Chapitre 18</strong></p><p>��Monseigneur�! Monseigneur�!</p><p>Alors que le ch�bec du comte de Peyrac doublait la pointe de Shoodic, une voix le h�lait, venue d'un morutier fran�ais qui voguait � quelques encablures sous le vent. Il reconnut � la rambarde Yann Le Couennec, qu'il avait envoy� de Popham � la recherche d'Ang�lique.</p><p>Peu apr�s, les deux navires ayant jet� l'ancre face aux quais de Gouldsboro, le comte, d'un pas h�tif, rejoignait le Breton.</p><p>��Parle�! Parle vite�!</p><p>Yann ne montrait pas son habituelle figure joviale et Joffrey de Peyrac sentit son c�ur serr� d'appr�hension.</p><p>��As-tu pu joindre Mme la Comtesse�? Pourquoi n'est-elle pas avec toi�? Avez-vous crois� Le Rochelais�?</p><p>Le pauvre Yann baissait la t�te. Non, il n'avait pas crois� Le Rochelais. Oui, il avait pu joindre Mme la Comtesse, apr�s avoir travers� la r�gion d'Androscoggi mise � feu et � sac par les Indiens et il l'avait trouv�e en perdition sur la baie de Casco.</p><p>��Je sais tout cela... Cantor nous a pr�venus. Il est reparti les chercher. Las�! Il �tait trop tard, pleura Jacques Yann.</p><p>Cantor trouverait place vide. Barbe d'Or avait captur� Mme de Peyrac comme otage. Il s'empressa d'ajouter, afin d'att�nuer les effets de l'atterrante nouvelle, qu'il ne croyait pas Mme la Comtesse en danger. Elle savait se d�fendre et ce pillard paraissait avoir un �quipage bien tenu. Et elle avait eu le sang-froid de le faire �vader � temps, lui, Yann, afin qu'on p�t donner � savoir ce qu'elle �tait devenue. Il conta en quelles circonstances s'�tait effectu�e son �vasion.</p><p>��J'ai couru, et heureusement ils ne m'ont pas poursuivi�; j'ai march� une journ�e enti�re en suivant la c�te. Vers le soir, en approchant d'une crique, j'ai eu la chance de trouver ce morutier fran�ais au mouillage. L'�quipage �tait descendu � terre pour la corv�e d'eau douce. Ils m'ont accept� � leur bord et ont bien voulu se d�router pour me mener ici au plus vite.</p><p>Joffrey de Peyrac �tait livide. Il serrait les poings.</p><p>��Barbe d'Or�! Toujours ce bandit... Je le pourchasserai � mort�! Il a d�j� captur� le chef de mes mercenaires, le mois dernier, et maintenant ma femme�!... Quelle impudence�!</p><p>Il songeait avec inqui�tude � Le Gall et � Cantor qui avaient d� parvenir au lieu du rendez-vous pour y trouver place d�serte ou pire�: occup�e encore par les dangereux malandrins des mers. D�couvrant que sa m�re �tait entre leurs mains, Cantor ne serait-il pas tent� de se lancer dans une action de guerre pr�matur�e�? Non�! L'enfant �tait prudent�! En M�diterran�e, il avait appris les ruses de la vie de corsaire. Sans doute se contenterait-il de prendre en surveillance �troite le navire de Barbe d'Or, tout en essayant de faire parvenir la nouvelle � son p�re.</p><p>Malheureusement, le navire Gouldsboro ne serait pas en �tat de soutenir une chasse et un combat avant deux jours. En travaillant toute la nuit, peut-�tre pourrait-on prendre la mer le lendemain soir avec le ch�bec auquel on ajouterait deux canons, et le vaisseau de Vaneireick. Il fallait esp�rer que le pirate se laisserait intimider par ce d�ploiement de forces et que l'on pourrait parlementer.</p><p>Joffrey de Peyrac fit volte-face et revint vers le Breton.</p><p>��Qu'y a-t-il encore que tu n'oses me dire�?... Que me caches-tu�?</p><p>Son regard br�lant se rivait � celui de Yann effar�, et qui de la t�te faisait des signes v�h�ments de d�n�gation.</p><p>��Non... Monseigneur, je vous jure... Je vous fais serment sur les images de la Vierge et de sainte Anne... Je vous ai tout dit... Pourquoi�?... Qu'imaginez-vous que je vous cache�?...</p><p>��Lui est-il donc arriv� quelque chose�?... Elle est bless�e, n'est-ce pas�?... Malade�?... Parle...</p><p>��Non, monseigneur, je ne vous dissimulerais pas de tels malheurs... Il se fait que Mme de Peyrac est en tr�s bonne sant�... Elle soutient tous les autres... Si elle est rest�e l�-bas, c'est pr�cis�ment � cause des malades et des bless�s... Elle a m�me recousu le ventre d'un de ces sagouins, celui qui l'a vendue...</p><p>��Oui, cela aussi, je le sais...</p><p>L'�il perspicace de Peyrac scrutait l'honn�te visage de son matelot dont l'hiver pass� avait fait pour lui un compagnon et un ami. L'Iroquois ne l'avait pas fait trembler ni les approches de la famine. Or, aujourd'hui, Yann tremblait. Peyrac entoura de son bras les �paules du jeune homme.</p><p>��Qu'as-tu�?...</p><p>Et Yann crut qu'il allait �clater en sanglots comme un enfant. Il baissa la t�te.</p><p>��J'ai beaucoup march�, murmura-t-il, et ce n'�tait pas facile d'�chapper aux sauvages en guerre.</p><p>��C'est vrai... va te reposer. Il y a une esp�ce d'auberge, sous le fort, que tiennent Mme Carr�re et ses filles. On y fait bonne ch�re et l'on y boit d�s aujourd'hui du vin de Bordeaux arriv� d'Europe. R�pare tes forces et tiens-toi pr�t � faire campagne avec moi d�s demain, si le temps nous est propice.</p><p>Le comte de Peyrac et Roland d'Urville r�unirent dans l'une des salles du fort, qui tenait lieu de salle du conseil, Manigault, Berne, le pasteur Beaucaire et les principaux notables huguenots�; ils demand�rent � Vaneireick et � son second d'�tre pr�sents, ainsi qu'Erikson, le capitaine du Gouldsboro. Le p�re Baure assistait �galement au Conseil. Don Juan Alvarez, le commandant de la petite garde espagnole, se tenait derri�re le comte comme une sombre figure hi�ratique veillant sur son salut. Joffrey de Peyrac les mit tous bri�vement au courant des derniers �v�nements. Le fait que son �pouse, la comtesse de Peyrac, �tait tomb�e entre les mains de leur ennemi, l'obligeait � une extr�me prudence. Pour avoir v�cu aux Cara�bes, ils connaissaient les m�urs des gentilshommes d'aventure et Gilles Vaneireick en t�moignerait comme lui, Mme de Peyrac ne risquait pas d'�tre maltrait�e tant qu'elle repr�sentait valeur d'otage. Jamais grande dame captur�e, qu'elle f�t espagnole, fran�aise ou portugaise, n'avait eu � se plaindre de ses ge�liers, en attendant la g�n�reuse ran�on qui lui permettrait de retrouver la libert�. On racontait m�me que quelques-unes d'entre elles, quand le flibustier �tait de bonne mine, n'avaient point trop de h�te de voir se terminer leur captivit�. Mais l'on savait aussi que, pourchass�es, accul�es � la bataille ou au naufrage, d��ues dans leur esp�rance de ran�on, certaines de ces brutes pr�tes � tout n'h�sitaient � mettre leurs menaces contre les otages � ex�cution.</p><p>Il fallait �galement pr�voir qu'en cas d'attaque sur Gouldsboro le poste ne disposerait que d'une d�fense terrestre. Avant de s'�loigner, on proc�da � la r�partition des munitions. Sur ces entrefaites, la sentinelle espagnole passa une t�te effar�e, casqu�e d'acier noir, par l'entreb�illement de la porte, et s'�cria�:</p><p>��Excellenzia, quelqu'un vous demande.</p><p>��Qui est-ce�?</p><p>��Un ��hombre��.</p><p>��Qu'il entre�!</p><p>Un homme, bien b�ti et fort barbu, v�tu d'un seul pantalon de marin, d�guenill� et tremp�, apparut sur le seuil.</p><p>��Kurt Ritz�! s'exclama Peyrac.</p><p>Il venait de reconna�tre dans l'arrivant ��l'autre�� otage de Barbe d'Or, le mercenaire suisse, qu'il avait engag� comme recruteur, lors d'un voyage au Maryland. Les habitants de Gouldsboro le reconnurent �galement, car il avait d�barqu� chez eux en mai, avec les soldats lev�s par lui pour le service du comte de Peyrac. Il s'appr�tait � partir pour l'arri�re-pays lorsqu'un soir il s'�tait laiss� surprendre sur le rivage par les hommes de Barbe d'Or embusqu�s dans les �les et qui avaient entrepris le si�ge de Gouldsboro. C'�tait peu avant le combat d�cisif qui avait oblig� le pirate � s'enfuir. On craignait que Kurt Ritz e�t pay� les frais de cette d�faite. Or, il �tait l�, apparemment en bonne sant�, quoique fatigu�, semblait-il, par une longue course.</p><p>Peyrac le prit aux �paules, cordialement.</p><p>��Gr�ss Gott�! Wie geht es Ihnen, lieber Herr�? Je m'inqui�tais de votre sort.</p><p>��J'ai enfin r�ussi � m'enfuir de ce sacr� bateau, de ce sacr� pirate, monseigneur.</p><p>��Quand cela�?</p><p>��Il n'y a gu�re plus de trois jours.</p><p>��Trois jours, r�p�ta Peyrac songeur. Le navire de Barbe d'Or ne se trouvait-il pas alors au nord de la baie de Casco, vers la pointe Maquoit�?</p><p>��Monsieur, vous �tes devin�!... C'est bien l� en effet le nom que j'ai entendu prononcer par les hommes d'�quipage... Nous avions jet� l'ancre � l'aube... Il y avait beaucoup d'all�es et venues avec la terre, un certain d�sordre... Vers le soir, j'ai remarqu� que la cabane o� l'on me tenait �tait mal close. Le mousse qui m'apportait ma pitance avait oubli� de cadenasser la porte. J'attendis la nuit profonde et me glissai au-dehors. Je me trouvais situ� � l'arri�re sous la dunette. Or, tout semblait d�sert. J'apercevais des feux sur la plage. On aurait dit que l'�quipage festoyait � terre. La nuit �tait sans lune. Je grimpai sur la dunette et j'enjambai le parvis � l'arri�re. Puis, en me cramponnant aux moulures, je suis descendu jusqu'au balcon de la grand-chambre. De l�, j'ai plong� et j'ai gagn� un �lot voisin. J'attendis afin d'�tre s�r que l'alerte n'�tait pas donn�e. Alors, j'ai rep�r� une autre �le plus loin et j'ai tent� ma chance, bien que je ne sois pas un tr�s bon nageur. � l'aube, j'y �tais. Sur le c�t� ouest, il y avait des r�fugi�s anglais. Je ne me suis pas m�l� � eux. J'ai attendu � l'est, du c�t� des falaises. Dans la journ�e, j'ai vu passer des cano�s indiens, des Tarratines, S�bagots, Etchemins qui remontaient vers le nord avec des scalps � leur ceinture. Je leur ai fait signe et leur ai montr� la croix que je porte au cou. Nous sommes catholiques, nous autres, dans la haute vall�e du Rh�ne. Ils m'ont pris avec eux et m'ont d�pos� quelque part � l'embouchure du P�nobscot. J'ai march� de jour et de nuit et, plut�t que de contourner les fjords, j'ai travers� plusieurs bras de mer � la nage. J'ai bien failli me laisser entra�ner par les courants et la mar�e haute...</p><p>Mais enfin me voici.</p><p>��Gott sei Dank�! s'exclama Peyrac, monsieur Berne, n'aurions-nous pas � port�e de main un flacon de bon vin afin de r�conforter le plus grand nageur en eau sal�e des Waldstaeten17�?</p><p>��Si fait.</p><p>D'une console, ma�tre Berne tira un flacon de vin de Bordeaux et un gobelet d'�tain. L'homme avala d'un trait. Le sel de la mer l'avait assoiff�, mais il �tait � jeun et le vin fort lui monta � la t�te et lui mit le sang au visage.</p><p>��Ouf�! Es schmeckt prima. Ein feiner Wein�! J'ai �t� tellement ballott� par les flots que la t�te me tourne.</p><p>��Vous avez eu de la chance, dit quelqu'un. Les temp�tes d'�quinoxe mena�aient, mais ne se sont pas d�cha�n�es.</p><p>Le Suisse se versa une seconde rasade et parut tout ragaillardi.</p><p>��Avez-vous gard� ma bonne hallebarde�? interrogea-t-il, je ne m'en �tais pas muni lorsque je me promenais dans les rochers et que ces maudits m'ont assailli.</p><p>��Elle est toujours au r�telier des armes, lui dit Manigault en d�signant des pitons au mur qui soutenaient des lances de diverses tailles et parmi elles une plus longue pique termin�e par cette admirable fleur de chardon d'acier de l'arme helv�tique, dont la ferronnerie �l�gante a cach� si longtemps le terrible pouvoir meurtrier qu'elle r�v�lait entre les mains d'un Suisse�: la courbe en hame�on du couperet pour crocher et haler, la lame aiguis�e pour trancher les t�tes, sa pointe effil�e pour transpercer les ventres et les c�urs.</p><p>Kurt Ritz se saisit de son arme avec un soupir.</p><p>��Ah�! La voici enfin�! Quelles mortelles semaines j'ai pass�es � me ronger les poings sur cette nef�! Et mes hommes, que sont-ils devenus�?</p><p>��Ils sont au fort de Wapassou.</p><p>Tous le regardaient en songeant qu'il s'�tait sans doute �vad� le jour o� Ang�lique de Peyrac avait �t� captur�e par Barbe d'Or. L'avait-il su�? Avait-il aper�u l'�pouse du comte�? Un ind�finissable pressentiment les retenait���et Peyrac lui-m�me���de l'interroger � ce sujet.</p><p>��Vous a-t-on maltrait�? demanda Peyrac en h�sitant.</p><p>��Que non pas�! Barbe d'Or n'est pas un ��mauvais�� et c'est un bon chr�tien. Tous les soirs et tous les matins, ses hommes faisaient la pri�re sur le pont. Mais il veut votre mort, monsieur le comte. Car il dit que les territoires du Maine o� vous �tes install� lui appartiennent et qu'il est venu avec les siens pour y fonder une colonie... On lui avait promis que les femmes qui �taient � Gouldsboro seraient pour lui et ses hommes, que c'�taient des filles rel�gu�es.</p><p>��Quelle insolence�! sursauta Manigault.</p><p>��Aussi a-t-il �t� surpris de la d�fense �prouv�e. Et s'il m'a enlev�, c'�tait pour avoir une possibilit� de n�gociation, car il est t�tu comme une mule. Apr�s avoir �t� tir� � boulets rouges par ces messieurs ici pr�sents, il est all� se radouber dans une �le de la baie de Casco, mais il reviendra...</p><p>Le Suisse but encore. Il commen�ait � planer en pleine euphorie.</p><p>��Oh�! Je pourrais vous dire bien des choses sur Barbe d'Or lui-m�me car c'est un homme rude, mais honn�te, oui, honn�te... Il fait peur � ceux qui le voient de loin, mais ses intentions sont droites... Et puis il y a une femme l�-dedans... Sa ma�tresse... C'est elle qui l'a rejoint � la pointe Maquoit. C'est elle qui doit avoir tout maniganc� car elle a l'air d'une fameuse gaillarde... Une de ces femmes qui vous alignent des chiffres sur parchemin, sans une erreur remplissent leur coffres, et vous envoient un bonhomme � la guerre pour les remplir encore... � leur service... Elles ont de quoi payer, les m�tines. Belles comme V�nus, intelligentes. Celui qui n'a pas envie de se faire tuer pour elles, c'est que vraiment il n'aime pas la vie ni l'amour... La ma�tresse de Barbe d'Or est une femme de cette trempe... Et belle avec �a... Tout le navire �tait en effervescence de l'avoir vue monter � bord. C'est une Fran�aise. Elle l'attendait l�, � Maquoit. Elle a des yeux comme de l'eau de roche, et des cheveux comme un rayon de soleil... C'est gr�ce � elle que j'ai pu m'�vader ce soir-l�. Barbe d'Or leur avait distribu� � tous trois pintes de rhum par matelot pour f�ter l'�v�nement... Quant � lui...</p><p>Kurt Ritz renversa la t�te en arri�re et rit d'un rire silencieux. Puis il lampa encore un verre.</p><p>��Lui... je n'aurais pas cru... Mais fou d'elle, qu'il est... � travers les planches de ma cabane, je l'ai vu passer sur le gaillard d'arri�re. Il la tenait par le bras et il la regardait... la regardait...</p><p>Les vapeurs du vin lui montaient � la t�te, il p�rorait, sans s'�tonner de leur silence, sans se troubler de ne les discerner que fig�s comme des cierges, dans un halo trouble, avec des faces sans sourires, durcies, gel�es.</p><p>��Le nom de cette femme�? fit la voix du comte, br�ve.</p><p>Sa voix paraissait surgir d'un univers cotonneux, et elle �tait sourde, lointaine. Tous les hommes pr�sents se sentaient saisis de panique et d'une envie de s'enfuir. Kurt Ritz branla la t�te.</p><p>��Weiss nicht�! Tout ce que je sais, c'est qu'elle est fran�aise... et qu'elle est belle, �a oui�! Et qu'il l'a dans la peau, Barbe d'Or, � en crever... JE LES AI VUS... la nuit... dans la grande chambre, par la fen�tre du ch�teau arri�re... La fen�tre �tait ouverte... J'�tais descendu jusquel� et j'ai risqu� un �il... Il y avait une chandelle sur la table et je les ai vus... La femme �tait nue dans les bras de Barbe d'Or... Un corps de d�esse... et ses cheveux sur les �paules... Au soleil, je les avais crus blonds, mais l� j'ai vu qu'ils �taient comme une coul�e de clair de lune... Une nappe d'or p�le... Des cheveux de f�e... Il y a quelque chose en cette femme qu'il n'y a � nulle autre, quelque chose de... merveilleux... Je comprends qu'il en soit fou, le pirate... Je n'osais pas plonger � cause de cette fen�tre ouverte... M�me des gens qui sont occup�s � s'aimer peuvent avoir l'oreille fine... Et Barbe d'Or, c'est un chef�: toujours aux aguets... J'ai d� attendre un peu...</p><p>Il parlait, parlait. Il �tait ivre maintenant et parlait sans s'�tonner du silence �crasant, sans r�aliser ce qu'il y avait d'inqui�tant � ce qu'on le laiss�t parler ainsi, d�crire, s'attarder sur cette sc�ne d'amour.</p><p>Il r�p�ta en dodelinant de la t�te�:</p><p>��D'o� vient-elle, cette femme�? Je n'en sais rien. Elle l'a rejoint l�-bas... Son nom... Attendez, je crois me souvenir. J'ai entendu... Pendant qu'il lui faisait l'amour, il l'appelait ��Ang�lique�! Ang�lique�!��. Un nom qui lui va...</p><p>... Il y eut un silence terrible�!</p><p>Et, subitement, la hallebarde s'�chappait des doigts de Kurt Ritz. L'homme vacillait, reculait, s'appuyait au mur, d�gris�, le teint soudain p�le, les yeux exorbit�s fix�s sur Peyrac.</p><p>��Ne... ne me tuez pas, monsieur�!</p><p>Pourtant personne n'avait boug�. Ni m�me le comte de Peyrac, toujours aussi droit et immuable. Mais c'�tait de son regard sombre que le Suisse avait senti jaillir l'�clair de mort. En homme des champs de bataille, il avait su qu'elle �tait sur lui, la mort. D�gris�, sans comprendre, son regard s'attachait � celui de Peyrac, certain d'un danger mortel. En m�me temps, avec une prescience effar�e, il s'apercevait que tous les personnages de cette sc�ne pour lui incompr�hensible, ceux qui se tenaient l� pr�sents comme des spectres, dans un silence de tombe, auraient tous et chacun pr�f�r� �tre sourds, muets, aveugles, six pieds sous terre, que d'avoir � supporter l'instant qui passait, dans cette pi�ce close. Il avala sa salive avec effort.</p><p>��Qu'arrive-t-il, messires�? g�mit-il. Qu'ai-je dit�?</p><p>��Rien�!</p><p>Le Rien tombait comme un couperet des l�vres de Peyrac.</p><p>Encore une fois, le timbre du ma�tre paraissait venir d'un autre monde.</p><p>��Rien que vous n'ayez � vous reprocher, Ritz... Allez... Allez, maintenant. Vous avez besoin de repos... Dans quelques jours, il vous faudra rejoindre vos hommes dans les Appalaches, au fort de Wapassou...</p><p>D'une d�marche titubante, l'homme gagna la porte. Quand il fut sorti, chacun s'empressa de se retirer en silence, non sans avoir auparavant effectu� un profond salut, devant le ma�tre de Gouldsboro comme ils l'eussent fait, se retirant, devant le roi. Chacun, au-dehors, remit son chapeau sur sa t�te et s'en fut sans un mot, vers sa demeure. Sauf Gilles Vaneireick qui attira d'Urville � part et lui dit�: Expliquez-moi...</p></section><section><p><strong>Chapitre 19</strong></p><p>Alors Joffrey de Peyrac se tourna vers Juan Fernandez.</p><p>��Envoyez-moi Yann le Couennec.</p><p>Lorsque Yann p�n�tra dans la salle du conseil, le comte s'y trouvait seul. Inclin� sur une carte d�ploy�e, il semblait l'examiner avec attention.</p><p>Sa chevelure touffue, que marquait aux tempes une nuance argent�e, cachait � demi son visage comme absorb� par l'examen de la carte, et ses paupi�res baiss�es voilaient son regard.</p><p>Mais lorsqu'il se redressa et posa les yeux sur Yann, celui-ci tressaillit, p�n�tr� d'un sentiment d'anxi�t� qui se lova en lui comme un serpent froid.</p><p>��Qu'a-t-il donc�? Qu'a donc mon ma�tre�? songea-t-il. Malade�? Bless�? Frapp�... On dirait... frapp� au-dedans�?... Frapp� � mort...��</p><p>Joffrey de Peyrac contourna la table et s'approcha du Breton. Il �tait si calme et marchait si droit que l'autre douta.</p><p>��Non, il n'a rien... Que vais-je imaginer�?...��</p><p>Le regard de Joffrey de Peyrac tombait sur lui, l'observait avec une p�n�trante attention. De taille moyenne, Yann lui arrivait � l'�paule. Bien d�coupl�, dou� d'une expression vive et hardie, il paraissait toujours plus jeune que ses trente ans. Pourtant, sa vie mouvement�e lui avait fait l'�me d'un vieux roulier forg�e � tout. Mais, pour Joffrey de Peyrac, ce visage de Fran�ais celtique serait toujours sans secret. Il pouvait y lire comme en un livre ouvert.</p><p>��Et maintenant, Yann, murmura-t-il, dis-moi ce que tu n'oses me dire.</p><p>Le Breton p�lit et rompit d'un pas. Sa t�te se reprit � �baucher de vaines d�n�gations. Terrifi�, il savait qu'il n'�chapperait pas. Il avait d�j� vu Joffrey de Peyrac � l'�uvre lorsqu'il poursuivait un but, lorsqu'il s'acharnait � d�couvrir une v�rit� que lui avait r�v�l�e sa diabolique divination�: comme un chasseur, il ne l�chait pas la piste, acculant l'adversaire.</p><p>��Qu'as-tu�? Qu'as-tu que tu ne peux me dire�? Crois-tu que je ne vois pas ton regard troubl�? Dis-moi, que s'est-il pass�? C'�tait l�-bas, � Maquoit, l� o� tu as laiss� la comtesse�?... Qu'as-tu vu, qu'as-tu surpris qui puisse te bouleverser � ce point�?...</p><p>��Mais... Je ne... (Yann �baucha un geste d'impuissance.) Je vous ai tout dit, monseigneur.</p><p>��C'�tait l�-bas, n'est-ce pas�? R�ponds, c'�tait l�-bas�?</p><p>��Oui, fit la t�te pench�e du pauvre gar�on.</p><p>Et il laissa tomber son visage dans ses deux mains.</p><p>��Qu'as-tu vu�? Quand �tait-ce�? �tait-ce avant de t'enfuir�?...</p><p>��Non, fit la t�te accabl�e.</p><p>��Alors, c'�tait apr�s�?... Tu t'enfuyais, m'as-tu dit... tu courais, et puis tu t'es retourn� et tu as vu quelque chose... C'est bien cela, n'est-ce pas, quelque chose d'�trange, d'inconcevable�?...</p><p>Ah�! Comment pouvait-il deviner ainsi�!... C'�tait diabolique. Yann d�faillait.</p><p>��Qu'as-tu vu�? r�p�ta la voix implacable. Qu'as-tu vu quand tu t'es retourn� vers la plage o� tu l'avais laiss�e�?... Qu'as-tu vu�?</p><p>Et soudain Yann sentait s'abattre sur sa nuque comme une serre une main terrible, qui l'�treignait � la briser.</p><p>��Parle, fit la voix basse et mena�ante.</p><p>Puis, s'apercevant que le jeune homme suffoquait, violac�, le comte rel�cha son �treinte, se domina.</p><p>Une poignante douceur vibra dans sa voix persuasive.</p><p>��Parle, mon fils... je t'en prie�!</p><p>Alors Yann s'�croula. Il tomba � genoux, s'accrochant au pourpoint de Joffrey de Peyrac avec des gestes d'aveugle �gar�.</p><p>��Pardonnez-moi, monseigneur. Pardonnez-moi�!</p><p>��Parle...</p><p>��Je courais... je courais... J'avais pris la fuite au moment o� Barbe d'Or abordait le rivage... profitant de ce que tous les yeux �taient tourn�s vers lui... Mme la comtesse m'avait recommand� de saisir ce moment-l�... Je courais, je courais... et puis, pour voir si l'on me poursuivait, je me suis retourn�... vers la plage...</p><p>Il leva vers Peyrac un regard tortur�.</p><p>��Elle �tait dans ses bras�! monsieur, cria-t-il en se cramponnant au comte comme si �'avait �t� lui-m�me qu'on frappait et qui recevait les pires coups. Elle �tait dans les bras de Barbe d'Or... et ils s'embrassaient... ah�! Pardonnez-moi, monseigneur, tuez-moi... ils s'embrassaient tous les deux comme des amants... comme des amants qui se retrouvent...</p><p><strong>� suivre</strong></p><p>1 Aujourd'hui la ville d'Augusta.</p><p>2 Une minute, s'il vous pla�t.</p><p>3 Oui ! Je vois !</p><p>4 Oh ! Dieu ! Dieu !</p><p>5 Oh ! Seigneur !</p><p>6 Jamais, Jamais... JAMAIS !</p><p>7 Feu !</p><p>8 Venez ! Venez !</p><p>9 Cf. ��<emphasis>Ang�lique et le Nouveau Monde</emphasis>��.</p><p>10 Cf. ��<emphasis>Ang�lique et le Nouveau Monde</emphasis>��.</p><p>11 Aujourd'hui baie de Fundy.</p><p>12 Je vois... Je vois ! La citrouille me semble m�re � point.</p><p>13 Tanger. Cf. ��<emphasis>Indomptable Ang�lique</emphasis>��.</p><p>14 Cf. ��<emphasis>Ang�lique se r�volte</emphasis>��.</p><p>15 Au si�cle suivant, l'un de leurs grands chefs s'illustra dans la guerre franco-anglaise, la montagne porte actuellement le nom de mont Cadillac. En notre temps, le nom de ce grand chef indien est �galement donn� � une marque automobile.</p><p>16 Hors les combats de la guerre franco-anglaise, l'histoire de l'Acadie fut marqu�e, lors des ann�es 1620-1640, par la rivalit� sanglante de deux Fran�ais : Charles Latour et Pierre d'Aulnay, qui prit l'ampleur d'une v�ritable trag�die.</p><p>17 D�signation ancienne des premiers cantons suisses.�� Cantons forestiers.</p></section></body><binary id="cover" 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