<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>love_history</genre><author><first-name>Anne</first-name><last-name>Golon</last-name></author><author><first-name>Serge</first-name><last-name>Golon</last-name></author><book-title>Ang�lique et la d�mone Part 2</book-title><date/><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><sequence name="Ang�lique" number="18"/></title-info><document-info><author><first-name>Golon,Anne</first-name><middle-name>et</middle-name><last-name>Serge</last-name></author><program-used>calibre 0.9.22, FictionBook Editor Release 2.6, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2014-06-03">3.6.2014</date><id>ae3de7a2-f74e-490b-a89a-966d34f8b1aa</id><version>1.0</version></document-info></description><body><section><p><strong>La s�rie</strong></p><p>01�: Ang�lique, marquise des anges 1</p><empty-line/><p>02�: Ang�lique, marquise des anges 2</p><empty-line/><p>03�: Le chemin de Versailles 1</p><empty-line/><p>04�: Le chemin de Versailles 2</p><empty-line/><p>05�: Ang�lique et le roi 1</p><empty-line/><p>06�: Ang�lique et le roi 2</p><empty-line/><p>07�: Indomptable Ang�lique 1</p><empty-line/><p>08�: Indomptable Ang�lique 2</p><empty-line/><p>09�: Ang�lique se r�volte 1</p><empty-line/><p>10�: Ang�lique se r�volte 2</p><empty-line/><p>11�: Ang�lique et son amour 1</p><empty-line/><p>12�: Ang�lique et son amour 2</p><empty-line/><p>13�: Ang�lique et le Nouveau Monde 1</p><empty-line/><p>14�: Ang�lique et le Nouveau Monde 2</p><empty-line/><p>15�: La tentation d'Ang�lique 1</p><empty-line/><p>16�: La tentation d'Ang�lique 2</p><empty-line/><p>17�: Ang�lique et la d�mone 1</p><empty-line/><p>18�: Ang�lique et la d�mone 2</p><empty-line/><p>19�: Ang�lique et le complot des ombres</p><empty-line/><p>20�: Ang�lique � Qu�bec 1</p><empty-line/><p>21�: Ang�lique � Qu�bec 2</p><empty-line/><p>22�: Ang�lique � Qu�bec 3</p><empty-line/><p>23�: La route de l'espoir 1</p><empty-line/><p>24�: La route de l'espoir 2</p><empty-line/><p>25�: La victoire d'Ang�lique 1</p><empty-line/><p>26�: La victoire d'Ang�lique 2</p></section><section><p><strong>Troisi�me partie</strong></p><p><strong>Port-Royal ou la luxure</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 1</strong></p><p>Enfin le d�part avait eu lieu.</p><p>Avec quelques hommes d'�quipage, les deux femmes et leurs bagages, Adh�mar qui avait reparu apr�s le d�part du gouverneur Villedavray, Adh�mar qui toujours geignard et craignant la mer ne pouvait envisager d�sormais de vivre en Am�rique, sans �tre sous la protection directe de Mme de Peyrac, avec le fr�re Marc, R�collet, qui se d�cidait soudain � reprendre la route mais voulait aller reconna�tre quelques fleuves et rapides de la presqu'�le, avant de regagner Sainte-Croix par l'isthme de Chignecto, avec le jeune Alistair MacGregor qui voulait visiter � Port-Royal sa nombreuse parent�, car sa grand-m�re fran�aise et son grand-p�re �cossais �taient tous deux originaires du lieu, qu'ils avaient quitt� jeunes mari�s pour aller s'installer � l'�le Mon�gan, avec quelques autres qui avaient envie de changement et quelques Indiens de passage, <emphasis>Le Rochelais</emphasis> avait quitt� Gouldsboro pour se diriger ouest-sud-ouest vers l'�tablissement fran�ais et peut-�tre l'�tablissement europ�en le plus ancien de l'Am�rique du Nord.</p><p>La terrible Baie Fran�aise tenait � sa r�putation.</p><p>Si courte que f�t la travers�e vers Port-Royal, une temp�te se leva durant ce temps qui donna au petit yacht <emphasis>Le Rochelais</emphasis> vingt fois l'occasion de p�rir.</p><p>Franchir le goulet qui permettait de p�n�trer dans le bassin de Port-Royal prit deux heures. Deux heures de luttes contre les cavalcades g�antes des vagues aux cr�tes �cumeuses. Par instants, on apercevait, �mergeant d'une brume pluvieuse, sur les deux flancs du navire, de hautes falaises noires chevelues d'arbres et dangereusement proches.</p><p>Vanneau et l'Acadien qui leur servait de pilote �taient couch�s sur la barre pour la maintenir dans la bonne direction. Par deux fois, Cantor, qui avait le commandement du navire, culbuta et roula contre la rambarde pour avoir d�daign� de s'accrocher ou m�me de se lier en quelque point.</p><p>Par contre, lorsqu'ils atteignirent les eaux plus calmes du bassin, un brouillard � couper au couteau les y attendait comme une sentinelle r�barbative, barrant imp�rativement l'entr�e et emp�chant toute avance.</p><p>Le navire y p�n�tra cependant et fit quelques milles, plong� dans une opacit� blanche et oppressante, puis le pilote proposa de jeter l'ancre.</p><p>��Nous devons �tre en face de l'�tablissement, mais pour descendre avec la chaloupe et aborder, autant savoir o� l'on va. Et en continuant, on risquerait de heurter un navire � l'ancre devant le port. Lorsque le soir viendra, peut-�tre pourra-t-on distinguer les lumi�res des maisons�?</p><p>Cette attente permit aux passagers et particuli�rement aux deux femmes, Ang�lique et la duchesse de Maudribourg, de se reposer et de mettre de l'ordre dans leurs v�tements et leurs bagages. Bien qu'� l'abri dans la petite cabine du ch�teau arri�re, elles avaient �t� fortement secou�es. Le coffre aux scalps de Saint-Castine, mal arrim�, avait gliss� et avait l�g�rement bless� Ang�lique � la cheville.</p><p>Un peu avant son d�part Saint-Castine �tait revenu s'informer�:</p><p>��M. de Peyrac a-t-il emport� mon coffre pour remettre au gouverneur de Qu�bec�?</p><p>��Non, lui dit Ang�lique. Il n'allait pas � Qu�bec et il est peu probable que nous nous y rendions.</p><p>��Alors, prenez-le avec vous jusqu'� Port-Royal. M. de la Roche-Posay aura l'occasion de le faire parvenir en haut lieu. Il faut que je puisse prouver ma bonne volont� � M. de Frontenac et � toute la clique...</p><p>Ce coffre de bois, lourdement cercl� de cuivre ferronn�, �tait fort encombrant. De toute fa�on, il ne semblait pas indiqu� � Ang�lique de promener une telle provende de chevelures anglaises en des eaux o� grouillaient des centaines de navires bostoniens ou virginiens. Mais elle ne pouvait refuser ce service � Castine qui, lui au moins, �tait un alli� s�r, gr�ce auquel les massacres ab�nakis suscit�s par les j�suites avaient �t� arr�t�s � la rive ouest du Kennebec.</p><p>Et puis tant pis, elle avait pris ce coffre. Saint-Castine l'assommait avec des explications. L'esp�ce d'inconscience qui l'habitait tel qu'il �tait, centr� sur ses propres pr�occupations, ses Indiens, ses scalps, son beau-p�re le chef Mateconando, sa fianc�e Mathilde, faisait � Ang�lique l'impression d'un d�tail incongru s'introduisant b�tement au sein de son cauchemar personnel et brouillant encore le fil de ses id�es et de ses raisonnements.</p><p>Quelque chose se jouait autour d'elle dont elle ne parvenait plus enti�rement � ma�triser la r�alit�, � saisir le sens, la direction, la v�rit�, quelque chose o� son propre sort, sa vie, sa raison �taient en jeu, et aussi le sort de ceux qui lui �taient chers, et Saint-Castine �tait l� � lui parler de ses scalps anglais.</p><p>��Bon�! Qu'on l'embarque, ce coffre�!</p><p>Elle voulait partir � tout prix.</p><p>Elle laissait son chat presque gu�ri aux enfants Berne. Maintenant que la petite b�te avait �chapp� � la mort, qu'Abiga�l et le b�b� se trouvaient en bonne sant�, rien ne pouvait la retenir � Gouldsboro.</p><p>Mais Colin, lorsqu'elle l'avait averti, avait pris l'annonce de ce d�part avec une �motion inattendue, lui opposant un visage furieux, un regard de col�re contenue.</p><p>��Non�! Tu ne partiras pas�! Mme de Maudribourg peut tr�s bien faire le voyage seule.</p><p>C'�tait un autre homme qu'elle avait devant elle... Barbe d'Or�! Barbe d'Or l'inconnu�! Se souvenant des paroles d'Ambroisine de Maudribourg, Ang�lique avait senti � nouveau se creuser en elle ce vertige d'inqui�tude qui la laissait pantelante au bord d'une panique presque enfantine. Elle avait ressenti cela en lisant la lettre du p�re de Vernon... La soudaine absence d'un ami s�r... et m�me pire, la d�couverte d'un ennemi l� o� elle avait �difi� en son c�ur l'assurance d'une amiti� ou d'une fid�lit�. �tait-il possible qu'il en f�t de m�me de Colin�?... Non�! ce n'�tait pas possible. Elle avait vu Joffrey poser sa main sur l'�paule de Colin et les regards des deux hommes s'�taient crois�s. Un tel regard entre deux hommes�! Confiance, aveu, droiture. ��Et maintenant�! semblaient dire ces regards d'hommes, ces yeux bleus du Normand, ces yeux noirs du seigneur d'Aquitaine, maintenant, entre nous, c'est � la vie, � la mort.�� Elle les avait vus par la fen�tre et <emphasis>ils ne se savaient pas observ�s.</emphasis> On ne peut pas se tromper sur un tel regard. Ou bien alors c'est qu'elle devenait folle, elle, Ang�lique... ou alors que tout n'�tait qu'apparence, mensonge... que la signification du monde visible lui �chappait soudain... que les mots, les regards muets n'avaient plus le m�me sens, que tout devenait trouble, double. Les uns savaient, voyaient l'envers... et elle, seule, �perdue, ne voyait que l'endroit. Chacun de ces visages lisses, humains, de sa connaissance, qui l'entouraient, portaient-ils un masque�?... Elle ne se sentait point assez habile pour en d�cider.</p><p>Si profonde �tait sa perplexit� qu'elle avait mis un certain temps avant de r�pondre � Colin, et avec plus de calme qu'elle l'e�t fait normalement.</p><p>��Pourquoi t'y opposer�? Je ne comprends pas. L'enfant d'Abiga�l est n� maintenant. Rien ne me retient ici...</p><p>Colin se contenait avec peine. Une v�ritable anxi�t� et m�me une angoisse se lisaient sur ses traits, bien qu'il f�t effort, la premi�re r�action pass�e, pour parler mod�r�ment.</p><p>��M. de Peyrac sera contrari� de ne pas vous trouver ici � son retour�! dit-il.</p><p>��Mais, pr�cis�ment, c'est pour le joindre plus t�t que je veux me rendre � Port-Royal puisqu'il doit y faire rel�che en revenant de la rivi�re Saint-Jean avant de regagner Gouldsboro.</p><p>Le gouverneur parut se calmer soudain. Une expression rus�e et concentr�e qu'elle lui connaissait bien, rempla�a sur ses traits celle de la col�re et de l'inqui�tude tandis que ses yeux se fermaient l�g�rement. Il ressemblait � un gros animal qui vient de percevoir au fond de la for�t un bruit insolite et se recueille afin de discerner de quelle sorte de bruit il s'agit.</p><p>��Qui a dit que M. de Peyrac passerait par Port-Royal avant de regagner Gouldsboro�?...</p><p>��Mais... n'est-ce pas lui-m�me, avant de partir�?... Il vous l'a dit � vous aussi.</p><p>��Je n'en ai pas souvenance, marmonna-t-il.</p><p>Elle �tait rest�e ainsi debout devant lui, attendant qu'il parle de nouveau. Au fond d'elle-m�me, elle endiguait de toutes ses forces le flot pr�t � d�ferler de sa d�fiance envers Colin. Pourquoi voulait-il la retenir�? �tait-ce parce qu'il la consid�rait comme otage et ne voulait pas la laisser s'�chapper�? �tait-ce pour cela qu'il feignait de ne pas se souvenir que Joffrey devait passer par Port-Royal�? Son peu d'am�nit� envers Mme de Maudribourg venait-il de ce qu'il devinait que cette femme intelligente et trop intuitive l'avait perc� � jour.</p><p>Ang�lique se posait ces questions qui eussent pu expliquer l'attitude de Colin, mais elle se refusait de leur donner encore en elle-m�me une r�ponse affirmative ou n�gative. Elle n'avait pas assez d'�l�ments et de preuves pour trancher. Simplement, elle se les posait en essayant de faire taire sa peur et en se disant que, co�te que co�te, elle quitterait Gouldsboro, puisqu'il lui �tait encore possible de s'�chapper.</p><p>Elle avait pens� spontan�ment ce mot ��s'�chapper��. D�sormais tout ce qui lui para�trait mettre obstacle � courir au-devant de Joffrey, elle l'�carterait sans scrupule.</p><p>Il dut lire dans ses yeux sa r�solution irr�vocable et ent�t�e.</p><p>Il dit bri�vement�:</p><p>��C'est bon�! Je vous laisserai partir. Mais � une condition�! C'est que votre fils Cantor vous accompagne...</p><p>Mais �'avait �t� le tour de Cantor de s'opposer avec violence et arrogance � sa d�cision lorsqu'elle la lui avait communiqu�e.</p><p>��Je ne quitterai pas Gouldsboro, avait-il d�clar�. Je n'ai re�u aucun ordre de mon p�re � ce sujet. Libre � vous d'aller � Port-Royal avec Mme de Maudribourg, si cela vous chante, mais moi je ne bougerai pas...</p><p>��C'est un service que tu me rendrais en acceptant. Pour diverses raisons, Colin h�site � me laisser partir si tu ne m'accompagnes pas...</p><p>Cantor serra les l�vres et haussa les �paules avec irr�v�rence.</p><p>��Libre � vous de vous laisser gruger, reprit-il de plus en plus intraitable et sup�rieur, je sais o� est mon devoir.</p><p>��Eh bien, o� est ton devoir�? demanda Ang�lique qui sentait la moutarde lui monter au nez, explique-toi au lieu de prendre des grands airs�!</p><p>��Oui, expliquez-vous, mon enfant, intervint Ambroisine qui assistait � l'entretien. Votre m�re et moi faisons confiance � votre jugement. Il faut nous �clairer et nous aider dans nos d�cisions...</p><p>Mais Cantor lui jeta un regard noir et, d�daigneux et tr�s hautain, quitta la pi�ce.</p><p>Ce renouveau d'hostilit� de Cantor avec lequel ses rapports avaient toujours �t� difficiles achevait de d�moraliser Ang�lique.</p><p>��Votre fils est inquiet, murmura Ambroisine. C'est encore un enfant�! Tr�s amoureux de vous comme tout adolescent, fils d'une m�re si belle, tr�s fier de son p�re. Cela le rend intuitif... Il doit souffrir d'une situation qui nous �chappe peut-�tre, sur laquelle il sait et devine plus que nous. Il faut faire confiance aux presciences de la jeunesse. C'est un �tat de gr�ce... L'autre jour, lui voyant l'air sombre, je le taquinais, lui demandant pourquoi il ne semblait se plaire � Gouldsboro. Il me r�pondit qu'il n'�tait pas dans ses go�ts de se plaire en compagnie de bandits. Je crus � une boutade, � une dispute avec sa bande d'amis... Mais il s'agissait sans doute d'une autre estimation... Le gouverneur l'a peut-�tre menac�... L'enfant se tait, ne sait comment se d�fendre... Il faudrait qu'il ait confiance en vous, Ang�lique, il faudrait le faire parler...</p><p>��On ne fait pas parler Cantor facilement, avait remarqu� Ang�lique soucieuse. Quant � sa confiance envers moi, je sais qu'il ne me l'accorde pas facilement.</p><p>Elle devinait trop bien que ce c�ur ombrageux de Cantor n'avait pu accueillir, sans en �tre bless�, les ragots qui avaient couru sur elle et Colin cet �t�, d'o� les airs intransigeants de l'adolescent.</p><p>Ambroisine observait son visage pensif. Elle dit d'un ton qui n'�tait ni affirmatif ni interrogatif...</p><p>��Et vous, vous avez donc toujours confiance en cet homme, ce Colin...</p><p>��Non, peut-�tre pas, dit Ang�lique, mais j'ai confiance en mon mari. Il poss�de une si profonde connaissance de l'humain. Il ne peut s'�tre tromp� � ce point...</p><p>��Peut-�tre ne s'est-il pas tromp�... Peut-�tre a-t-il seulement rus�, sachant � quel redoutable ennemi il avait affaire...</p><p>��Non, dit encore Ang�lique.</p><p>Elle rejetait l'id�e que Colin f�t un tra�tre. Et elle se cramponnait � ce regard surpris entre Colin et Joffrey, un regard de connivence, d'entente, de communication.</p><p>Mais aujourd'hui qu'elle se trouvait devant Port-Royal, enfin �chapp�e � Gouldsboro et � son climat oppressant, tout cela lui revenait et ses craintes retenues resurgissaient, l'�touffaient... Elle se souvenait de ce qu'elle avait ressenti, pr�cis�ment, � l'instant o� elle avait surpris le comte de Peyrac et le pirate Barbe d'Or �changeant ce regard de reconnaissance mutuelle, de connivence... Elle avait ressenti l'affreux sentiment d'�tre exclue de cette entente, une femme rejet�e dans la nuit, �cart�e, supprim�e, repouss�e � ses na�vet�s, � ses solitudes, � son esp�ce faible et combattue, faible et opprim�e, faible et abandonn�e... Les hommes�!... Toute sa m�fiance, n�e d'avoir connu trop de trahisons, lui remontait au c�ur. Joffrey l'attendait-il derri�re ce rideau de brume �paisse ou poursuivait-il sa route loin d'elle... Et Colin�? Colin, l'avait-il bern�e�?... Non, pas Colin�!... Elle ne savait plus. Il n'y avait d�sormais que Joffrey qui pourrait l'�clairer sur ce point. Son besoin de lui, de l'entendre et de lui parler, �tait celui d'une enfant perdue n'ayant plus de point d'appui en elle-m�me pour se cramponner et juger de la route � suivre. L'hostilit� des protestants, des Anglais, l'hostilit� et l'accusation d�testable du p�re de Vernon, l'hostilit� de Cantor, peut-�tre de Colin...</p><p>Cantor avait fini par l'accompagner. Alors qu'elle s'affairait � organiser son d�part, elle l'avait vu surgir et s'entendre avec Vanneau pour la mise en �tat du <emphasis>Rochelais,</emphasis> afin de conduire Mme de Peyrac et Mme de Maudribourg � Port-Royal.</p><p>��Ainsi donc, tu ne m'abandonnes pas, lui avait-elle dit avec un sourire.</p><p>��J'ai re�u des ordres de M. le gouverneur�! expliqua-t-il d'un ton sec.</p><p>Que lui avait dit Colin pour le d�cider�? Les craintes �touff�es continuaient � ramper en elle. Colin�! Lorsqu'elle lui avait fait part de ses peurs, que quelqu'un r�dait, essayait d'empoisonner, de tuer, n'avait-il pas r�agi bien mollement. Il aurait d� renforcer la d�fense, le contr�le. Et cette histoire de l'homme au gourdin de plomb, n'�tait-ce pas destin� � �garer ses soup�ons�? Ambroisine avait entendu deux de ses hommes dire qu'il avait des complices dans la baie. Mais avait-elle bien compris�? Colin�!... Lorsqu'elle avait parl� du bateau � la ��flamme orange��, il n'avait pas paru y attacher d'importance... Savait-il qui ��ils�� �taient... Ses complices�!... Colin�! Comme cela faisait mal d'y songer. Colin, leur ennemi�! Non�! Les trahissant, la trahissant, une certitude, tout � coup. Non, impossible�! Et elle respirait profond�ment, � demi r�confort�e. Mais l'hostilit� de Cantor... Pourquoi�? Qu'y avait-il en ce Cantor qu'elle ne pourrait jamais apaiser, conqu�rir�?</p><p>Voici qu'il venait s'accouder � la rambarde non loin d'elle, regardant lui aussi vers la terre invisible.</p><p>��Tu nous as bien conduits en ce voyage, lui dit-elle.</p><p>Il haussa les �paules, comme m�prisant un compliment qui risquait d'amollir son attitude r�probatrice.</p><p>��Cantor, interrogea-t-elle � br�le-pourpoint, que t'a dit Colin pour te d�cider � m'accompagner�?</p><p>Il tourna vers sa m�re son regard vert et elle admira sa beaut� juv�nile, dans cette irisation de la brume qui semblait adoucir ses traits et aur�oler sa jeune silhouette vigoureuse, sa chevelure boucl�e. C'�tait encore un enfant, non sans gr�ce, attendrissant dans le courage et la s�v�rit� qu'il opposait � un monde troubl� et �pre.</p><p>��Il m'a dit que je devais partir pour veiller sur vous, fit-il du bout des l�vres. Et il paraissait se moquer de la chose comme d'un pr�texte destin� � le berner.</p><p>��Ne puis-je donc veiller seule sur moi-m�me�? demanda Ang�lique en souriant et en posant la main sur la crosse de son pistolet qu'elle avait � sa ceinture.</p><p>��Vous tirez bien, m�re, je ne le conteste pas, admit Cantor sans se d�partir de son ton hautain, mais il y a d'autres dangers dont vous n'�tes pas consciente...</p><p>��Et lesquels�?... Parle... J'�coute.</p><p>��Non, dit Cantor en secouant sa crini�re, si je vous disais qui j'accuse, vous ne l'admettriez pas, vous vous f�cheriez, et me traiteriez de jaloux et de nigaud... Alors ce n'est pas la peine.</p><p>Il s'�loigna pour bien marquer son d�tachement. Qui avait-il derri�re la t�te�? Qui n'osait-il accuser devant elle�? Berne, Manigault�?... Colin, encore... son p�re, qui sait�?... Il �tait tellement excessif... Elle comprenait qu'il y avait en lui quelque chose qu'elle ne pourrait jamais vaincre et calmer. Comme c'�tait �trange et vain, l'existence...</p><p>Un jour, dans un instant de bonheur inou�, elle avait con�u un enfant, et voici que cet enfant devenu homme �tait devant elle comme un �tranger, ne semblant se souvenir que des douleurs qu'il devait � sa m�re et non des joies.</p><p>La brume suintait autour d'elle poudrant sa chevelure de perles iris�es... Elle avait froid et serrait sa mante contre elle, sentant rena�tre cette pesante appr�hension, qui s'�tait un peu dissip�e � son d�part de Gouldsboro. Une ombre l�g�re passa pr�s d'elle et ce fut le tour d'Ambroisine de venir s'accouder � ses c�t�s. Elle portait sa mante noire doubl�e de rouge. Le rouge s'harmonisait avec ses l�vres qu'elle avait l�g�rement fard�es, le noir avec ses yeux, sa p�leur liliale avec la blancheur d'alb�tre des brouillards environnants. Elle �tait belle et paraissait grandie, moins ind�cise et hagarde que les jours pr�c�dents.</p><p>Port-Royal, �tablissement catholique, nanti d'au moins deux aum�niers oratoriens d'une grande pi�t�, fr�quent� par de nombreux religieux de passage, o� r�gnait disait-on une ambiance patriarcale entre les nobles, possesseurs du fief, et la population paysanne, industrieuse et intelligente, lui conviendrait mieux que Gouldsboro, avec son m�lange de religions et d'origines diverses.</p><p>Ang�lique fit effort pour lui sourire.</p><p>��Je gage que vos filles vont se r�jouir de vous revoir. Elles ont d� s'inqui�ter � votre sujet. Pauvres jeunes femmes�!</p><p>La duchesse de Maudribourg ne r�pondit pas. Elle examinait Ang�lique avec attention.</p><p>��Vous ressemblez � la reine de Septentrion, dit-elle tout � coup, avec ces brumes iris�es qui flottent autour de vos cheveux. Sont-ils blonds ou sont-ils blancs�? On dirait un or p�le �blouissant. Oui, la reine des Neiges. Vous eussiez mieux jou� le r�le de Christine de Su�de que ce mousquetaire en jupons.</p><p>Le pilote acadien et Vanneau s'approch�rent d'elles. Ils prenaient leur mal en patience, l'attente �tait un des �l�ments de la vie du marin. Eux aussi regardaient dans la direction pr�sum�e de Port-Royal.</p><p>��Les habitants doivent s'agiter, dit le pilote. Ils ont d� surprendre le bruit de notre cha�ne, quand nous avons jet� l'ancre. Ils ne savent si c'est l'Anglais, et la plupart s'appr�tent � fuir dans les bois avec leurs chaudi�res.</p><p>��� moins qu'ils ne nous tirent dessus d�s que le brouillard se dissipera, �mit Cantor.</p><p>���a m'�tonnerait qu'ils aient beaucoup de munitions, dit le pilote, on dit que le navire de la Compagnie de l'Acadie qui les ravitaille chaque �t� a �t� pris par les pirates.</p><p>Les yeux ouverts sur l'univers d'un blanc pl�treux qui les environnait, Ang�lique essayait de percer le myst�re des vies cach�es derri�re ces brumes. Par instants, il lui semblait distinguer des parfums venus de la terre qui trahissaient l'activit� des humains, odeurs d'�table ou de feu dans l'�tre, des bruits vagues, des �chos incertains. Vers le soir, alors que tout s'assombrissait, le carillon d'une cloche d'�glise fut perceptible et presque aussit�t un vent froid balaya la surface de la mer, la gaufrant de petites vagues courtes, dissipant � demi le brouillard, et des lumi�res floues fleurirent soudain tout au long de la rive. Un autre coup de vent et le village de Port-Royal surgit tout entier � leurs yeux, dans le cr�puscule, alignant, � mi-c�te, ses maisons de bois � hauts toits pench�s, avec chacun une grande chemin�e au milieu, qui laissait �chapper de paresseuses tra�n�es de fum�e se m�lant aux nuages passants.</p><p>L'�tablissement fran�ais comptait d�j� environ quatre cents �mes. Aussi l'ensemble �tait imposant, les maisons s'�tirant le long du rivage jusqu'aux vastes prairies des marais ass�ch�s � l'extr�mit� du bassin, o� se d�ployaient les arbres fruitiers, o� paissaient vaches et moutons.</p><p>D'un bout � l'autre de l'�tablissement il y avait deux paroisses. Cela permettait de processionner entre les deux �glises les jours de f�tes.</p><p>Hors les lumi�res dans les habitations, le bourg paraissait peu anim� � cette heure. Un troupeau de vaches qu'on devinait � sa d�marche dodelinante d�filait non loin du bord de l'eau. Leurs meuglements et quelques cris d'appel de bergers r�sonnaient.</p><p>Cantor fit arborer le pavillon de son p�re, l'oriflamme frapp�e d'un �cu d'argent que tout un chacun commen�ait � conna�tre dans les parages de l'Am�rique du Nord. Il n'y avait plus qu'� esp�rer qu'on le verrait du rivage malgr� la nuit tombante et que les gens se rassureraient. La chaloupe fut descendue et les passagers y prirent place.</p><p>Ils pouvaient distinguer, en s'approchant, un groupe important sur la rive, form� surtout de femmes et d'enfants. Bonnets et fichus blancs s'�battaient dans la p�nombre comme un vol de mouettes.</p><p>��J'aper�ois d�j� Armand, dit Mme de Maudribourg. Il a encore grossi, le pauvre homme, la ch�re doit �tre trop bonne � Port-Royal.</p><p>On pouvait s'attendre � de grandes sc�nes de retrouvailles. Les Filles du roi agitaient d�j� leurs mouchoirs, mais certains hommes, arm�s de mousquets, h�laient.</p><p>���tes-vous anglais�? R�pondez�!</p><p>On commen�a � s'expliquer � quelque distance et quand la chaloupe aborda chacun �tait au fait.</p><p>Tandis que Marie-la-Douce, Delphine, la Mauresque, Henriette, Jeanne Michaud et les autres, ainsi que leur ins�parable Armand, se jetaient aux pieds et au cou de leur ��bienfaitrice��, une femme distingu�e, encore jeune, bien que le visage d�j� fan� et marqu�, sans doute par de trop nombreuses maternit�s, vint au-devant d'Ang�lique. � sa toilette bourgeoise, sobre mais qui ne manquait pas d'�l�gance, � sa coiffure � la fran�aise qu'elle ne prot�geait que d'un petit carr� de dentelle retenu par une �pingle orn�e d'un cam�e, Ang�lique devina que c'�tait Mme de la Roche-Posay.</p><p>��Je suis heureuse de vous conna�tre enfin, dit-elle � Ang�lique avec am�nit�. Nous avons toujours eu de bons �changes avec Gouldsboro. M'apportez-vous des nouvelles de mon mari�?</p><p>��H�las non, je suis venue moi-m�me dans l'intention de vous poser la m�me question.</p><p>��Ils finiront bien par revenir, soupira Mme de la Roche-Posay avec philosophie. Les affaires de la Baie ne vont jamais sans beaucoup de palabres�? Nos �poux ont appris la patience avec les Indiens, mais nous qui les attendons du haut de notre promontoire, nous trouvons parfois le temps long.</p><p>Mme de Maudribourg remercia chaleureusement la ch�telaine d'avoir pris soin de ses ouailles en son absence. Ang�lique vit jouer sur la physionomie de leur h�tesse la m�me surprise qu'ils avaient tous �prouv�e � Gouldsboro en d�couvrant sous les traits d'une aussi jeune et jolie femme la bienfaitrice des Filles du roi.</p><p>Elle les conduisit jusqu'au manoir, moiti� de pierre, moiti� de bois, qui avait �t� construit sur le site de l'ancienne habitation de Champlain et o� r�sidait la famille propri�taire.</p><p>Dans la grande salle, une rang�e d'enfants bien peign�s, gentiment v�tus, attendaient. Ils salu�rent les arrivantes, les filles d'une r�v�rence, les gar�ons d'un salut impeccable.</p><p>��Mais l'on se croirait � la Cour, s'exclama Ang�lique, devinant qu'elle avait devant elle la nombreuse prog�niture du marquis de la Roche-Posay, bien styl�e par leur gouvernante, Mlle Radegonde de Ferjac.</p><p>Celle-ci se rengorgea. Elle r�unissait en sa personne tous les signes de l'�ducatrice pour nobles familles, certainement elle-m�me d'origine hobereaute remontant � Saint Louis et tomb�e dans la pauvret� comme e�t pu �tre la tante P�tronille qui avait �lev� et �duqu� tous les enfants de Monteloup. D'un �ge incertain, s�che, vraiment laide, s�v�re, elle ne paraissait cependant pas m�chante, comme l'avait sugg�r� Castine.</p><p>��Je vous f�licite pour vos �l�ves, lui dit Ang�lique. En nos contr�es, c'est un vrai miracle de rencontrer des enfants de France aussi bien �lev�s.</p><p>��Oh�! Je ne me fais pas d'illusions, soupira Mlle Radegonde de Ferjac. D�s que ces gar�ons seront grands, ils courront les bois et les sauvagesses, et ces filles, il faudra les envoyer au couvent ou en France pour les marier.</p><p>��Moi, je ne veux pas aller au couvent, dit une gentille fillette de huit ans � l'air �veill�, je veux aussi courir les bois.</p><p>��Elle n'a en t�te que de marcher pieds nus, soupira la gouvernante en caressant les cheveux bien �difi�s en boucles de sa pupille.</p><p>��J'�tais ainsi quand j'�tais enfant, sourit Ang�lique, et je crois qu'elle s'entendrait bien avec Honorine.</p><p>��Qui est Honorine�?</p><p>��Ma petite fille.</p><p>��Quel �ge a-t-elle�?</p><p>��Quatre ans.</p><p>��Pourquoi ne l'avez-vous pas amen�e avec vous�?</p><p>��Parce qu'elle est rest�e � Wapassou.</p><p>Il fallut r�pondre � un tr�s grand nombre de questions sur Wapassou et Honorine.</p><p>Durant ce temps des serviteurs �taient entr�s, d�posant sur la longue table de bois toutes sortes de plats garnis de victuailles et des pichets de boissons.</p><p>Des chandeliers d'argent �taient allum�s aux extr�mit�s de la table.</p><p>��C'est parfait, Radegonde, dit Mme de la Roche-Posay avec satisfaction.</p><p>��Est-ce pour nous, tout ce d�ploiement�? interrogea Ang�lique. Nous sommes confus de vous causer tant de peine.</p><p>��Il le faut, dit la gouvernante p�remptoire. Ces enfants ont trop rarement l'occasion de se produire dans le monde. D�s que j'ai su qu'on avait entendu la cha�ne d'ancre d'un navire dans le port, j'ai fait habiller les enfants et mis en route les cuisines.</p><p>��Et si �'avait �t� l'Anglais�?</p><p>��Nous l'aurions accueilli � coup de boulets, lan�a un p�tulant petit gar�on.</p><p>��Mais tu sais bien que nous n'avons plus de munitions, lui reprocha une de ses s�urs a�n�es.</p><p>��Oh�! un soldat fran�ais, s'�cri�rent-ils tous en d�couvrant Adh�mar. Quelle chance�! Si l'Anglais arrive, nous aurons quelqu'un pour nous d�fendre.</p><p>Ils coururent � lui et lui firent f�te.</p><p>��Vous nous apprendrez � tirer le canon, n'est-ce pas, soldat�? lui demand�rent les gar�ons.</p><p>��Combien de temps restez-vous avec nous�? interrogea Mlle Radegonde tourn�e vers Ang�lique et Ambroisine. C'est que dans deux jours nous donnons une petite f�te en l'honneur de l'anniversaire du d�barquement de Champlain en ce lieu. Nous jouerons une pi�ce de th��tre, il y aura festin...</p></section><section><p><strong>Chapitre 2</strong></p><p>Il n'�tait pas l�. Elle avait toujours su qu'il ne serait pas l�! Joffrey�! La paix de Port-Royal lui tomba sur les �paules comme une chape de plomb. Une id�e la traversa, fugitive et terrifiante.</p><p>��Un pi�ge�! un nouveau pi�ge�!...�� Colin avait raison de ne pas vouloir me laisser partir...</p><p>Tout lui parut suspect. Le calme du soir, la s�r�nit� biblique des habitants, le rire des enfants, l�affabilit� de Mme de la Roche-Posay. On lui cachait quelque chose. On savait�! Elle seule ne savait pas. C'�tait irrespirable.</p><p>Elle �tait venue donner t�te baiss�e dans un pi�ge�; qui le lui avait tendu�?...</p><p>Elle �couta Mme de la Roche-Posay r�p�ter qu'elle �tait sans nouvelles de son �poux et se plaindre une fois de plus que ces messieurs en prenaient un peu trop � leur aise, prenant pr�texte de la situation politique pour abandonner leurs �pouses...</p><p>Que voulait-elle lui faire entendre�?</p><p>Ang�lique, au cours du souper, tendit l'oreille � ces plaintes, cherchant � deviner les mots, le sens cach�, la menace ou la mise en garde...</p><p>La ch�telaine disait que M. de Peyrac voyait grand, qu'elle craignait que son mari ne s'illusionn�t, que tout cela pour un �tablissement fran�ais se solderait par une nouvelle incursion des Anglais venant les piller et les ruiner par repr�sailles et que, naturellement, cela arriverait en l'absence du marquis et lorsqu'on serait tout � fait � bout de munitions pour se d�fendre.</p><p>��M. de la Roche-Posay ne vous a-t-il pas laiss� entendre combien de temps durerait cette exp�dition au fond de la Baie Fran�aise�? demanda Ang�lique qui, elle aussi, se r�p�tait dans le d�sir d'obtenir quelques bribes d'espoir.</p><p>��Pas plus que le v�tre�! g�mit la marquise, je vous le dis�! Les messieurs ont autre chose en t�te que nos inqui�tudes.</p><p>Ang�lique se persuadait qu'il y avait dans ses paroles un sous-entendu ou un avertissement qui lui �chappait.</p><p>Elle remarqua qu'Ambroisine de Maudribourg au cours du repas, contrairement � son habitude, ne cherchait pas � accaparer la conversation et � la mettre sur un sujet scientifique qu'on ne lui aurait certes pas disput�, mais, au contraire, restait silencieuse. Elle ne pronon�a pas un mot, mangeant du bout des dents, avec une expression d'anxi�t� et m�me d'angoisse sur son visage p�le.</p><p>Elle voulut accompagner Ang�lique jusqu'au seuil de la maisonnette qui lui avait �t� d�volue et o� l'on avait fait d�poser sa malle, son sac et le coffre aux scalps de Saint-Castine.</p><p>Ang�lique la sentait tendue, en proie � un souci grave.</p><p>Au moment de la quitter, elle prit les deux mains d'Ang�lique dans les deux siennes qui �taient glac�es.</p><p>��Voici le moment venu, fit-elle d'une voix qu'elle essayait de raffermir. J'ai recul� ce moment, mais c'est l�chet� de ma part. Ang�lique, vous ne m�ritez pas que l'on vous trompe et que l'on vous mente. C'est pourquoi je parlerai, quoi qu'il m'en co�te... J'ai trop d'affection et de respect pour vous...</p><p>Ang�lique s'�tait accoutum�e aux pr�occupations oratoires et aux pr�ambules alambiqu�s de la duchesse, mais, curieusement, cette fois, chaque mot atteignait en elle un point sensible d'angoisse et d'appr�hension, une peur affreuse l'envahit. Elle sentait ses jambes se d�rober sous elle, le c�ur lui manquant, cette perte brusque de la sensation, comme dans une chute, un cauchemar. Qu'allait-il lui arriver encore�?... Que lui faudrait-il entendre qui ruinerait les bases sur lesquelles reposaient sa vie et toutes ses affections�?</p><p>��Je ne vous ai pas tout dit quand je vous ai demand� de m'accompagner ici, � Port-Royal, continuait Ambroisine, en r�alit� j'avais peur... Je savais qu'il viendrait... et je ne me sentais pas de force peut-�tre � r�sister � son charme... alors je me suis dit que si vous �tiez l�... cela serait plus facile... cela nous sauverait toutes deux de cette terrible tentation... Et maintenant que vous �tes l�, je me sens un peu rassur�e, j'ai moins peur... Mais il faut que la situation soit nette, que vous soyez avertie... Je ne peux vivre dans le mensonge... J'ai assez souffert d'�tre oblig�e de vous cacher les avances qu'il m'a faites... Ce n'est pas dans mon caract�re de dissimuler ainsi... Pourtant, je m'y trouvais contrainte... il me l'avait demand� express�ment...</p><p>��Mais de <emphasis>qui</emphasis> parlez-vous�? r�ussit � placer Ang�lique.</p><p>��Mais... de <emphasis>lui,</emphasis> s'�cria Ambroisine avec d�sespoir, de qui voulez-vous donc que ce soit�?...</p><p>Elle l�cha les mains d'Ang�lique et se voila le visage.</p><p>��Joffrey de Peyrac, fit-elle d'une voix �touff�e, votre �poux... oh�! quelle honte pour moi que cet aveu... pourtant je n'ai rien fait, je vous le jure, pour provoquer sa passion... Mais le charme d'un tel homme, comment y r�sister... Refuser, pour le moins, de l'entendre... Lorsqu'il me disait quel plaisir rare il �prouvait � converser avec moi, lorsqu'il me pressait de l'attendre � Port-Royal, il me semblait que l'inflexion m�me de sa voix me promettait un paradis que je n'avais jamais rencontr�... Quelle �preuve pour moi, et quelle impasse que cette rencontre�! Non seulement je craignais pour mon �me et son salut une tentation subtile et d�licieuse mais vis-�-vis aussi de vous, Ang�lique, qui avez �t� si bonne � mon �gard et bien qu'il m'affirmait que vous �tiez l'un et l'autre, par un accord tacite, libres de vos amours, j'�prouvais mille remords. C'est une des raisons pour lesquelles je suis revenue si impulsivement � Gouldsboro...</p><p>Fuir... le fuir... vous retrouver... Je suis peu pr�par�e � de telles situations sentimentales bouleversantes...</p><p>Elle laissa glisser les mains de son visage et consid�ra Ang�lique d'un air perplexe et effray�, cherchant � deviner sa pens�e.</p><p>Ang�lique n'�tait pas en �tat de prononcer un seul mot.</p><p>Elle souffrait d'une fa�on �trange, comme en suspens, comme si elle ne pouvait d�cider de quel c�t� elle allait tomber, ni ce qu'elle devait accepter ou rejeter de ces propos qui transper�aient son c�ur.</p><p>��D'une certaine fa�on, reprit doucement Ambroisine, pardonnez-moi de le dire, mais convenez qu'il est difficile de ne pas �tre s�duite et fascin�e par un tel homme. Un moment m�me, j'ai eu l'illusion qu'avec lui je pourrais �tre heureuse. Mais voyez, je suis franche. Je ne veux pas me faire passer pour meilleure que je ne suis... J'ai trop souffert par les hommes. Je crois qu'il y a en moi quelque chose de bris�... d'irr�m�diable. M�me avec lui... je n'aurais pu... Alors pourquoi vous trahir vilainement, vous qui �tes la plus exquise des femmes... Je pr�f�re me conduire en amie loyale...</p><p>Elle voulut prendre les mains d'Ang�lique qui retira la sienne vivement.</p><p>��Vous ai-je bless�e�? fit Ambroisine. Vous lui vouez donc plus d'attachement que je ne croyais�? J'avais cru comprendre qu'il y avait entre vous une certaine froideur.</p><p>��Qui a pu vous faire comprendre cela�?</p><p>��Mais... lui... Comme je lui faisais remarquer que j'entendais mal ces d�clarations de sa part, � lui, l'�poux d'une femme si belle et s�duisante, il me dit qu'on se lasse de la beaut� quand elle n'est pas accompagn�e de la fid�lit� du c�ur, qu'aussi bien il s'�tait r�sign� depuis longtemps � ne point r�clamer l'exclusivit� de votre beaut�, que vous aviez droit � votre ind�pendance.</p><p>��Mais, c'est fou, s'�cria Ang�lique hors d'elle, il n'a pas pu dire cela... Ce n'est pas lui, <emphasis>ce n'est pas lui�!</emphasis></p><p>��Vous mentez�!...</p><p>Ambroisine la consid�rait atterr�e.</p><p>��Oh�! Qu'ai-je fait�? murmura-t-elle. Vous souffrez�!</p><p>��Non�! jeta Ang�lique farouche, j'attendrai pour souffrir d'�tre devant les faits...</p><p>��Qu'appelez-vous les faits�?...</p><p>��Qu'il me le dise lui-m�me.</p><p>��Vous ne me croyez donc pas�?... insista la duchesse. (Elle ajouta avec un �go�sme pu�ril.) Oh�! que vous me faites mal�!...</p><p>��� moi aussi vous me faites mal�!... jeta Ang�lique dans un cri qu'elle ne put retenir.</p><p>Elle avait l'impression qu'elle allait �clater. En cris, en sanglots. Ou tomber l�, raide morte...</p><p>Ambroisine parut enfin comprendre combien elle �tait atteinte.</p><p>��Qu'est-ce que j'ai fait�? Oh�! Qu'est-ce que j'ai fait�? r�p�ta-t-elle. Je ne vous croyais pas si amoureuse�!... Si j'avais su, je n'aurais pas parl�... J'ai pr�f�r� vous pr�venir, par loyaut�... Afin que vous puissiez vous d�fendre � temps... Mais j'ai eu tort...</p><p>��Non, fit Ang�lique avec effort, comme vous le dites, il faut �tre pr�venue... � temps�!...</p></section><section><p><strong>Chapitre 3</strong></p><p>Elle restait �tourdie de ces r�v�lations contradictoires. Pendant un assez long temps, lorsqu'elle se fut retir�e dans la maisonnette qui lui avait �t� allou�e, elle demeura assise sur le bat-flanc, garni d'un matelas de varech, sans m�me songer � s'�tendre et � chercher un peu de sommeil.</p><p>�tourdie �tait le mot. Elle flottait entre deux eaux, elle �tait dans un �tat second. Elle essayait de s'imaginer Joffrey, s'adressant � Ambroisine en ces termes de s�duction dont elle connaissait le pouvoir sur elle-m�me, la chaleur de son regard, l'inflexion tendre et caressante de sa voix, qui enveloppait la jeune femme d'un charme difficile � rompre ou � fuir.</p><p>Cela paraissait � la fois plausible et inconcevable... Plausible�! Le charme ambigu, un peu d�chirant, myst�rieux de cette femme �trang�re, surgie des eaux, l'�clat de ses dents au bord de la pulpe rose des l�vres dans ce sourire incertain, timide et difficile � na�tre qui �tait le sien, la gravit� de ses larges yeux sombres, un vertige nocturne o� bien des hommes devaient se laisser prendre, la fascination d'un esprit f�minin form� de mille facettes surprenantes�: science, sagesse, pu�rilit�, gaiet� et d�sespoir, candeur et ruse, et quoi donc encore... la beaut�, la gr�ce... tout pour faire tomber un homme la t�te la premi�re dans le gouffre ouvert sous ses pas.</p><p>C'�tait plausible... m�me pour Joffrey de Peyrac... et, en m�me temps, inconcevable. Parce qu'ils �taient tous deux li�s � la vie, � la mort, et qu'il ne pouvait pas plus dispara�tre de son horizon que le soleil dans le ciel.</p><p>Mais, par instants, elle �prouvait comme la sensation d'une �clipse, une sorte d'anesth�sie du sentiment qui lui �tait la perception de ses rapports exacts avec lui et avec les autres. Elle les regardait �voluer autour d'elle comme sur un th��tre... Qui �tait fou�? Colin, Joffrey, Cantor, les protestants, le p�re de Vernon, elle-m�me�?... Quelle est la chose qui les avait rendus fous�? D'o� venait ce d�sordre qui frappait aveugl�ment � droite, � gauche�! Fallait-il croire � Satan, � son pouvoir mal�fique, malmenant inconsid�r�ment comme des marionnettes incapables de lutter, les humains �gar�s�?</p><p>Elle se dit que tout �tait d�truit, que tout avait un go�t de cendres et que l'on ne pouvait savoir comment cela �tait arriv�.</p><p>Mais, en m�me temps, elle demeurait ferme dans sa r�solution de ne rien consid�rer en profondeur avant d'avoir revu Joffrey.</p><p>Elle s'�tendit sur sa couche avec d'infinies pr�cautions comme si elle e�t craint de briser comme verre le fragile �quilibre int�rieur qu'elle �tait parvenue � recr�er en elle.</p><p>Elle dormit. Elle s'�veilla et fut tr�s longue � prendre conscience de l'endroit o� elle se trouvait. Elle se souvenait du nom de Port-Royal mais ne parvenait pas � r�aliser de quoi il s'agissait. D�s que la m�moire lui revint et le souvenir de la catastrophe, elle s'interdit d'y penser.</p><p>Seule la venue de Joffrey trancherait le dilemme, autoriserait � quitter cet �tat de semi-l�thargie dans laquelle elle se r�fugiait, l'autoriserait � se baisser � ce d�sespoir d�lirant qu'elle sentait poindre � l'arri�re-plan de son esprit, � ce d�sespoir plein de cris et d'appels.</p><p>��Mon amour�! Mon amour�! Ne me quitte pas... Je n'ai que toi... que toi�!... que toi�!...��</p><p>Elle s'interdisait ces cris, que r�p�terait l'�cho des falaises, ces cris de folie...</p><p>Non�! Elle n'avait rien � craindre. Il fallait attendre simplement, comme le naufrag� sur son �le, en refusant de l�cher la bride � son imagination tourment�e. Mais...</p><p>Jamais journ�e ne lui parut plus longue que cette journ�e de Port-Royal o� chaque seconde lui demanda un effort de patience surhumaine.</p><p>Elle devrait en conna�tre d'autres, � la fois plus angoissantes et plus franchement dangereuses que celle-ci, plus tard, sur le golfe Saint-Laurent.</p><p>Mais celle qui se d�roula avec une lenteur infinie, dans la qui�tude du petit �tablissement de Port-Royal, lui laisserait � jamais un souvenir de plomb, de cauchemar impr�cis, impossible � d�noncer dans les apparences, et pourtant hant� de la m�me impuissance � le dissiper.</p><p>Lorsqu'elle s'en souviendrait plus tard, elle s'avouerait qu'elle n'aurait pu en vivre deux, dans ce m�me �tat d'incertitude mortelle et sans un seul indice � port�e qui p�t l'aider � s'en extraire.</p><p>Dieu merci�! Les incidents de la nuit suivante d�nouaient cette crise larv�e... Sans cela. Elle s'avouait avec humilit� qu'elle n'avait jamais �t� si pr�s de perdre son �quilibre, sa foi, sa joie de vivre, et de s'avouer vaincue.</p><p>Que fit-elle au cours de cette journ�e, douce et sereine, au parfum de verger et de pain chaud, sur les rives du bassin de Port-Royal refl�tant en mille nuances pastellis�es le bleu de lin d'un ciel pur�?</p><p>Le matin, elle alla visiter, en compagnie de Mme de la Roche-Posay, quelques familles du village, principalement celles qui comptaient plusieurs g�n�rations en ce lieu. Belles familles patriarcales, originaires du Berri, de la Creuse ou du Limousin et aujourd'hui fortement m�l�es de sang indien.</p><p>Dans la plupart des foyers de Port-Royal, la bru r�v�lait sous sa coiffe blanche paysanne les larges yeux noirs d'une petite sauvagesse mic-mac que le fils avait ramen�e un beau jour de ses p�r�grinations dans les bois.</p><p>Pieuse, active, bonne m�nag�re, elle donnait naissance � de beaux enfants aux cheveux et aux yeux noirs, � la peau tr�s blanche, qui grandissaient sagement entre les travaux des champs, la messe du dimanche, les pot�es de lard et de choux. Bien des sauvages mic-macs, oints d'huile de phoque ou de graisse d'ours qui, sortant des bois, hantaient Port-Royal du matin au soir, s'asseyaient au coin de l'�tre � titre de parents venus visiter leur famille fran�aise et admirer leurs petits-enfants.</p><p>Une telle atmosph�re venait de l'anciennet� de Port-Royal, les germes ayant eu le temps de prendre racine et de jeter des rameaux, ou encore de sa situation ferm�e, close, refuge presque insoup�onnable � l'abri du long promontoire qui fermait le bassin sur les rives duquel il s'�tait �difi�.</p><p>Les agitations et les temp�tes de la mer ou du monde, qui battaient l� derri�re, ne semblaient pas pouvoir parvenir jusqu'� eux. Quand les d�lires de la Baie Fran�aise mettaient tous les navires en p�ril, le bassin, lui, restait calme. L'hiver, la neige y tombait avec une douceur silencieuse et non en flagellant sur son passage.</p><p>Ce retrait, ce calme, �tait aux habitants le go�t de s'�vader vers l'horizon.</p><p>Avec l'aide des Hollandais qui, �galement, au cours de leur histoire, avaient eu Port-Royal entre les mains, les colons acadiens avaient ass�ch� les marais et cr�� des arpents de prairies o� paissaient d�sormais vaches et moutons, o� s'�tendaient de superbes vergers.</p><p>Bien qu'ils fussent pauvres, manquant, une partie de l'ann�e, du n�cessaire en fer, �toffes, munitions, surtout quand le navire de la Compagnie tardait a arriver de France, une certaine richesse bucolique se d�gageait de cet actif �tablissement francs, o� lait, beurre, lard ne manquaient point, o� fruits et l�gumes �taient abondants et savoureux, o� chaque jeune fille devait avoir fil� et tiss� sa paire de draps de lin et chaque gar�on savoir ferronner la roue d'une charrette avant d'�tre reconnus aptes � fonder un foyer.</p><p>Mme de Maudribourg essaya de se joindre aux deux dames dans leur promenade.</p><p>Mais Ang�lique n'�tait pas dispos�e � se montrer aimable envers elle, bien qu'Ambroisine cherch�t avec anxi�t� � capter son regard.</p><p>Le groupe de <emphasis>La Licorne</emphasis> s'�tait referm� �troitement autour de la ��bienfaitrice��. Malgr� ses na�vet�s et cet aspect assez inconscient de certains de ses actes qu'Ang�lique �tait peut-�tre la seule � conna�tre la duchesse avait r�ellement un ascendant exceptionnel sur son entourage, autorit� � laquelle n'�chappaient ni le secr�taire � lunettes, ni la vieille P�tronille Damourt, ni m�me le rude Job Simon.</p><p>��Les Filles du roi sont honn�tes, instruites, gentilles, fit remarquer Mme de la Roche-Posay comme le groupe s'�loignait de nouveau avec Mme de Maudribourg. Je les garderai volontiers pour quelques-uns de nos jeunes gens, mais leur protectrice n'a pas l'air d'y consentir. Pourtant, elle n'a pas h�sit� � me les exp�dier sans me donner d'explications. J'ai d� les nipper, les restaurer plusieurs jours sur ma cassette. Elle est un peu �trange, vous ne trouvez pas�?</p><p>Vanneau essayait d'obtenir de rencontrer Delphine du Rosier seul � seul. L'apr�s-midi, Ang�lique monta avec les petits de la Roche-Posay la rude c�te du promontoire � laquelle s'adossait l'�tablissement.</p><p>De la cr�te, on d�couvrait, d'un c�t�, parmi les feuillages agit�s par le vent, la mer verte et toujours temp�tueuse de la Baie Fran�aise, de l'autre la calme �tendue du bassin, brillant comme un �tain poli, entre les troncs d'arbres.</p><p>Aucune voile de navire � l'horizon. Seules quelques barques de p�che. Ils redescendirent vers le village. Les gar�ons de la Roche-Posay s'entendaient tr�s bien avec Adh�mar. Pour ne pas les d�cevoir, car il �tait toujours attendri par les enfants, il consentit � examiner avec eux le canon d'une des plates-formes en tourelle d'angle qui d�fendait, en th�orie, le port. Il avait quand m�me appris pas mal de choses au cours de ses ann�es de service forc�. Il put leur expliquer le maniement de l'engin, comment on le nettoyait, le bourrait, l'allumait. En cherchant bien, il d�couvrit et l� quelques boulets entrepos�s, qu'on monta en petites pyramides, pr�s du canon. Cela prenait aussit�t un air rassurant. ��Heureusement que vous �tes venu, soldat, disaient les enfants sous pr�texte qu'il n'y a pas de munitions pour repousser l'ennemi, on laisse notre d�fense � vau-l'eau...�� Adh�mar se rengorgeait.</p><p>La journ�e passait ainsi, lente, douce, insupportable. Le soir venu, le ciel d'orage se chargeait de tension infernale, les visages sereins cachaient les peurs incommunicables. C'�tait secret, invisible et horrible comme tout ce qui �tait arriv� ces derniers temps, cela se passait au fond des �mes, chacun se croyant le seul � <emphasis>savoir.</emphasis> Cela stagnerait longtemps avant d'�merger � la surface de la r�alit� par le crime, la luxure, la folie, le d�sastre ou la trahison.</p><p>Pourtant le repas du soir dans la grande salle du manoir seigneurial fut une r�ception agr�able. Mme de la Roche-Posay y avait convi�, en sus d'Ang�lique et de la duchesse, quelques notables du pays, les aum�niers, le secr�taire Armand Dacaux.</p><p>Cantor �tait pr�sent �galement. Ce fut lui qui d�clencha l'orage parmi les humains, tandis que celui qui tournait dans les cieux en gros nuages pesants de pluie ne se d�cidait pas � �clater et ne s'annon�ait que par de sourds grondements, des �clairs muets spasmodiques. Un vent ti�de faisait onduler les champs de bl�, et les hampes de lupins roses, bleus et blancs qui foisonnaient, si beaux et grands qu'ils donnaient � tout le village un air de f�te permanente.</p><p>La ch�re �tait fine � la table des hobereaux�: du crabe assaisonn� d'une pointe de gingembre et d'un filet de liqueur, un gigot de venaison en cro�te, des salades en abondance et, dans des corbeilles, les fameuses cerises de Port-Royal d'un beau corail vif. Au dessert, Mme de la Roche-Posay fit servir un vin tir� de la vigne sauvage. Il �tait noir comme l'encre et assez capiteux. La conversation fut aussit�t tr�s anim�e. En bonne h�tesse, la ch�telaine donnait aux convives l'occasion de briller. Elle avait entendu parler de la r�putation de savante de Mme de Maudribourg et lui posa quelques questions points sottes.</p><p>Ambroisine se lan�a imm�diatement dans un sujet ardu, mais qu'elle avait l'art de pr�senter avec tant d'habilet� que chacun pouvait se croire, quelques instants, un esprit particuli�rement ouvert aux sciences math�matiques. Son charme personnel aidant, elle retint l'attention g�n�rale. Ang�lique revoyait la sc�ne qui avait eu lieu sur la gr�ve de Gouldsboro, lorsque Ambroisine avait parl� de l'attirance de la lune sur les mers.</p><p>Le regard attentif de Joffrey fix� sur Ambroisine. C'�tait tellement insupportable qu'elle pr�f�ra chasser cette vision. D'ailleurs, c'est � cet instant que Cantor �clata. Ambroisine �voquait sa correspondance avec le savant Kepler. Cantor s'exclama�:</p><p>��Encore cette sottise. Mais Kepler est mort depuis d�j� belle lurette, en 1630...</p><p>Interrompue, Ambroisine le regarda avec �tonnement.</p><p>��Si je ne suis pas morte, il n'est pas mort non plus, dit-elle en souriant l�g�rement. Encore r�cemment, un peu avant mon d�part d'Europe, j'ai re�u un pli de lui traitant des orbites des plan�tes.</p><p>Le jeune gar�on haussa furieusement les �paules.</p><p>��Impossible�! C'est un savant du si�cle dernier, vous dis-je.</p><p>��Seriez-vous donc plus au courant des savants que votre p�re�?</p><p>��Pourquoi�?</p><p>��Parce que lui-m�me m'a dit qu'il avait jadis entretenu une correspondance avec Kepler.</p><p>Cantor devint pourpre et allait r�torquer violemment lorsque Ang�lique l'interrompit avec fermet�.</p><p>��Cantor, assez�! Il est inutile de batailler l�-dessus. Apr�s tout les noms de savants allemands se ressemblent, Mme de Maudribourg et toi vous devez faire confusion l�-dessus. N'en parlons plus.</p><p>Mme de la Roche-Posay changea de sujet en proposant un verre de rossoli. C'�tait les derni�res gouttes du f�t qu'elle avait re�u de France l'an dernier. Si le bateau de la Compagnie tardait � arriver...</p><p>��Ces jeunes gens d'ici ont le sang bouillant, dit-elle, lorsque Cantor, apr�s avoir courtoisement pris cong�, fut sorti de la pi�ce, la vie qu'ils m�nent les porte � ne redouter aucune autorit� et m�me � la m�priser d'o� qu'elle vienne.</p><p>Les maringouins commen�aient � susurrer dans le cr�puscule travers� d'�clairs silencieux. Les h�tes prirent cong�. Ang�lique alla � la recherche de Cantor qui logeait dans un petit appentis attenant � une ferme. Elle eut la chance de le trouver.</p><p>��Quelle mouche t'a piqu� tout � l'heure de te montrer si insolent envers Mme de Maudribourg�?... Tout pirate ou coureur de bois que tu te consid�res, tu ne dois pas oublier que tu es chevalier et que tu as �t� page du roi. Tu dois courtoisie aux dames.</p><p>��J'ai horreur des femmes savantes, fit Cantor d'un ton sup�rieur.</p><p>��Parce que jadis, pr�cis�ment � la Cour, tu as vu les com�dies de M. Moli�re.</p><p>��Oh�! Je me souviens, c'�tait dr�le. (Et Cantor s'anima � ce souvenir. Puis il s'assombrit, de nouveau.) N'emp�che qu'on ferait mieux de ne pas apprendre � lire aux femmes.</p><p>��Ah�! Te voil� bien un homme�! s'�cria Ang�lique en lui �bouriffant les cheveux avec une gaiet� m�lang�e d'irritation. Appr�cierais-tu de me voir sotte et incapable de d�chiffrer le moindre grimoire�?</p><p>��Vous, ce n'est pas la m�me chose, dit Cantor avec l'illogisme des fils qui adorent leur m�re, n'emp�che qu'une femme est incapable d'aimer le savoir pour lui-m�me. Elles ne s'en servent, comme celle-l�, que pour s'en parer comme des plumes du paon, et mieux s�duire ces cr�tins d'hommes qui s'y laissent prendre.</p><p>��Mme de Maudribourg poss�de certainement une intelligence sup�rieure..., dit Ang�lique avec prudence.</p><p>Cantor serra les l�vres et d�tourna la t�te d'un air but�. Ang�lique sentait qu'il br�lait de dire quelque chose, mais qu'il se tairait parce que ��naturellement, elle ne pourrait pas le comprendre��. Elle le quitta en lui rappelant une fois de plus que les qualit�s d'un jeune seigneur comportent aussi celles de se montrer am�ne dans le monde.</p><p>Il avait le don de l'agacer et m�me de la d�courager elle-m�me par l'insatisfaction qu'il �prouvait de la conduite de son prochain.</p><p>La nuit pesait sur ses �paules un poids de plomb. Elle trouvait la nuit fort �paisse et comme mena�ante, et chaque maison, close sur la lumi�re de l'�tre, lui parut hostile et recelant un ennemi cach�, qui suivait du regard sa d�marche. Dans quelle demeure se cachait-il, pr�parant ses pi�ges�?</p><p>Elle courut. Elle avait h�te de se r�fugier dans son petit logis et m�me de s'y barricader, ce qui �tait assez sot.</p><p>Avant de parvenir � sa cahute, elle devait traverser une cour derri�re l'habitation principale, puis, pour en sortir, une sorte de passage vo�t�, assez long, qui formait porte. Comme elle le franchissait, elle crut sentir que quelqu'un la guettait, tapi dans cette ombre �paisse.</p><p>Le temps instinctif d'enregistrer cet avertissement, et d�j� deux bras���horreur�!���la saisissaient par-derri�re, paralysant ses mouvements.</p><p>Leur force �tait irr�sistible. On e�t dit deux serpents br�lants cherchant � l'enlacer pour l'�touffer. L'obscurit� �tait profonde sous le porche. On ne pouvait rien voir. Et sous l'effet d'une surprise horrifi�e, aucun son ne parvenait � sortir de la gorge d'Ang�lique. L'�treinte de ces bras lui causait une sensation indescriptible et inusit�e.</p><p>Car ce n'�tait pas des bras d'homme.</p><p>C'�tait doux, chaud et f�minin, de m�me que la voix qui lui parlait � l'oreille���elle n'e�t su dire en quelle langue���et qui lui causait la m�me impression de frayeur et de d�go�t, lui donnait celle de glisser vertigineusement dans un pi�ge mortel dont aucune force humaine ne pourrait la sauver. Ce fut si intense et terrible que peut-�tre se f�t-elle �vanouie d'horreur et de r�pulsion si un soudain �clair, traversant les nu�es � l'horizon, n'e�t illumin� l'obscurit� du porche et qu'� sa lueur elle n'e�t reconnu, proche du sien et la consid�rant avec �tonnement, le visage d'Ambroisine de Maudribourg.</p><p>��Ah�! C'est vous�! r�ussit-elle � articuler tandis qu'il lui semblait que son sang se remettait difficilement � circuler dans ses veines. Pourquoi m'avez-vous fait cette peur stupide�?</p><p>��Peur�! Quelle peur�! Ma ch�re. Je vous attendais pour prendre cong� de vous, c'est tout, et vous marchiez si vite, plong�e dans vos pens�es que j'ai d� vous arr�ter.</p><p>��Soit�! Excusez-moi, dit Ang�lique froidement, mais... c'est enfantin. � l'avenir soyez plus simple�! Vous m'avez caus� une telle frayeur que j'en tremble encore.</p><p>Elle avait essay� de faire quelques pas, mais s'apercevait que ses jambes �taient de plomb et ne la portaient plus. Elle dut s'appuyer � l'entr�e de la vo�te. Elle respira l'air plus frais, cherchant � calmer les battements d�sordonn�s de son c�ur. Mais l'air, ce soir, �tait opaque, lourd, charg� de senteurs exacerb�es par l'orage et ne la soulageait pas. Elle continuait � se sentir d�faillante, habit�e de cette angoisse qui lui �tait jusqu'� la facult� de raisonner et lorsque de nouveau son regard se posa sur le visage d'Ambroisine, lev� vers elle, la peur revint.</p><p>C'�tait subtil et encore incertain. La lumi�re sourde du feu qui br�lait bas dans l'�tre de la petite maison o� elle habitait et qui venait jusqu'� elles par la porte ouverte, jetant des lueurs intermittentes, un peu roses, et jusqu'� la lumi�re des �toiles entre les nuages et leur reflet t�nu � la surface de la mer, cr�aient autour d'elle et d'Ambroisine une semi-clart�, que d�chirait par instants un �blouissant et silencieux �clair, jailli de l'horizon nocturne. Tard ensuite et loin on entendait rouler les grondements �touff�s de l'orage. Cependant, m�me lorsque l'ombre retombait, Ang�lique pouvait voir Ambroisine, gr�ce � cette phosphorescence de la nuit o� se m�laient les diff�rents reflets des �l�ments et il lui semblait que la blancheur de ce visage s'intensifiait jusqu'� �mettre lui aussi une lumi�re anormale, et que le feu sombre des prunelles �tranges o� dormait une lueur d'or s'accentuait, se chargeant d'un pouvoir mal�fique qui la laissait, elle, Ang�lique, incapable d'�chapper � ce charme.</p><p>��Vous m'en voulez, dit Ambroisine d'une voix chang�e, vous vous �tes �loign�e de moi, je le sens et cela m'est horrible�!... Pourquoi, pourquoi�? En quoi vous ai-je bless�e, ma merveilleuse�? Je n'aurais point voulu cela�!... Combien m'indiff�rent des hommages qui ne peuvent �mouvoir mon �tre, alors qu'un seul sourire de vous m'est plus pr�cieux, plus d�licieux, que tout au monde... Ma merveilleuse�!... Combien vous ai-je attendue�!... Combien vous ai-je esp�r�e... et enfin vous �tes devant moi, contre moi, si belle. Ne me jugez pas... je vous aime...</p><p>Elle avait nou� ses bras autour du cou d'Ang�lique et elle souriait. Ses petites dents avaient l'�clat des perles, elles miroitaient comme des �toiles.</p><p>Les paroles semblaient venir de tr�s loin comme port�es par un vent sombre et �tranger.</p><p>Ang�lique sentit sa chair se h�risser.</p><p>Il lui parut voir danser autour d'Ambroisine des langues de flammes qui s'assemblaient, �crivant sur le fond phosphorescent de la nuit des mots... ces mots qui r�daient autour d'elle depuis qu'elle avait mis les pieds en Am�rique, ces mots qu'elle avait lus, �crits de la main du J�suite, sur la lettre au p�re d'Orgeval, ces mots fous, sans signification, ces mots rituels, invraisemblables, ridicules, et qui, surgissant subitement de sa pens�e, s'imposaient � elle avec une effrayante certitude�: <emphasis>la D�mone�! L'Esprit succube�!</emphasis></p><p>��Vous ne m'�coutez pas, fit tout � coup Ambroisine, vous �tes l� � me fixer d'un air hant�. Qu'ai-je dit de si effrayant�?</p><p>��Qu'avez-vous dit�?</p><p>��J'ai dit que je vous aimais. Vous me rappelez notre m�re abbesse... Elle �tait tr�s belle, tr�s froide, mais il y avait un feu terrible derri�re son visage impassible.</p><p>Elle eut un rire doux, un peu ivre.</p><p>��J'aimais lorsqu'elle me prenait dans ses bras, murmura-t-elle.</p><p>Son expression changea encore et, de nouveau cette sorte d'aura, qui n'�tait peut-�tre visible qu'aux yeux d'Ang�lique, parut sourdre de toute sa personne, et surtout de sa face, de ses yeux et de son sourire, rayonnant d'une exaltation passionn�e.</p><p>��Mais vous �tes plus belle encore, dit-elle avec tendresse.</p><p>Un sentiment ind�finissable la transfigurait, au point qu'Ang�lique se dit qu'elle n'avait jamais rencontr� un �tre aussi beau. Cela avait quelque chose de supraterrestre. ��La beaut� des Anges��, songea-t-elle.</p><p>Et son c�ur d�faillit mais cette fois sous la pouss�e d'une sensation inconnue, celle de se d�tacher de la terre, pour communiquer avec le monde irr�el invisible aux humains. D'un �lan int�rieur qui ressemblait � celui que prend le noy� au fond de la mer pour revenir � la surface, elle �chappa � ce vertige. La peur avait recul� devant un sentiment de curiosit� intense.</p><p>��Qu'avez-vous, Ambroisine�? Vous n'�tes pas dans votre �tat normal ce soir�? On dirait que vous �tes poss�d�e.</p><p>La jeune femme lan�a un �clat de rire strident, mais qui s'adoucit.</p><p>��Poss�d�e�! Quel grand mot�!</p><p>Un sourire indulgent jouait sur ses l�vres.</p><p>��Comme vous �tes �motive, mon amie, et comme votre c�ur bat�! dit-elle en posant sa main sur le sein d'Ang�lique.</p><p>Une tendresse ardente vibrait dans sa voix.</p><p>��Poss�d�e, non. Mais fascin�e�?... Certes, fascin�e par vous�! Oui, je le suis. Ne l'avez-vous pas compris tout de suite�? D�s que je vous ai vue sur la gr�ve, l�-bas, � Gouldsboro, je suis tomb�e sous votre empire et ma vie a pris un autre sens. J'aime votre grand rire, si gai, votre violence, votre ferveur de vivre, la douceur de vos gestes envers les autres... Mais, plus que tout, votre beaut� me bouleverse...</p><p>Elle posa sa t�te sur l'�paule d'Ang�lique.</p><p>��J'ai tant r�v� ce geste, murmura-t-elle. Quand vous parliez d'Honorine, votre fille, j'�tais jalouse. J'aurais voulu �tre � sa place et conna�tre la chaleur de votre corps. J'ai froid, dit-elle avec un frisson. Le monde est peupl� de terreurs. Seule, vous �tes le refuge et la volupt�.</p><p>��Vous perdez l'esprit, dit Ang�lique qui, elle, perdait pied et n'arrivait pas � se d�gager.</p><p>Une impression de demi-songe l'envahissait. Sur l'�toffe de son corsage elle sentait les ongles d'Ambroisine griffer l�g�rement et cela faisait � ses oreilles un bruissement terrifiant.</p><p>Pour d�tacher d'elle les mains qui s'agrippaient et forcer la femme � reculer, elle dut accomplir un immense effort.</p><p>��Vous avez trop bu, ce soir. Ce vin sauvage �tait fort.</p><p>��Ah�! Ne recommencez pas � vous conduire en dame de grande vertu�! Certes, cela vous va � ravir. Vous savez bien composer votre personnage de s�ductrice. Tous les hommes s'y laissent prendre. Ils aiment la vertu, � condition qu'elle soit pr�te � faillir devant leurs passions. Mais entre vous et moi il n'y a pas besoin de ces ruses, n'est-ce pas�? Nous sommes belles toutes deux et nous aimons le plaisir. Ne m'accorderez-vous pas un peu d'amiti� malgr� ce que je vous ai dit hier soir�?...</p><p>��Non, je ne puis.</p><p>��Pourquoi�? Pourquoi non, ma bien-aim�e�?</p><p>Elle riait de son rire doux et bas qui avait quelque chose de charnel, d'envo�tant.</p><p>Un �clair qui vint projeter dans un coin sombre o� se d�roulait leur dialogue, une lueur crue et aveuglante, montra � nouveau aux yeux d'Ang�lique ce visage que transformait un sentiment de passion indescriptible et qui parait Ambroisine de Maudribourg d'une beaut� surnaturelle. Oui, vraiment jamais elle n'avait vu un �tre aussi beau. � son tour, elle demeurait fascin�e.</p><p>��Pourquoi non�? Les hommes ont-ils tant d'importance pour vous�? Pourquoi paraissez-vous si d�concert�e par mon d�sir�? Vous n'�tes pas na�ve, que je sache. Et vous �tes sensuelle. Vous avez v�cu � la Cour, m�me vous y meniez les plaisirs du roi, m'a-t-on dit. Mme de Montespan m'a cont� � votre propos maintes anecdotes libertines. Les auriez-vous oubli�es, madame... madame du Plessis-Belli�re�?... Sachant ce que je sais sur vous, je ne peux croire que vous refusiez un instant de plaisir lorsqu'il se pr�sente...</p><p>Profitant de la stupeur d'Ang�lique, entendant �voquer Mme de Montespan et sa vie pass�e � la Cour, la duchesse de Maudribourg avait d�gag� ses poignets des mains qui les retenaient.</p><p>Elle les frotta doucement, comme si l'�treinte d'Ang�lique les e�t meurtris, et ses yeux br�lants continuaient � observer celle-ci dans la p�nombre, que hachaient de temps � autre des lueurs fulgurantes.</p><p>Une soudaine expression d'amertume tordit sa bouche.</p><p>��Pourquoi vous montrez-vous si froide�? Si un homme vous caressait vous vibreriez d�j� d'une autre fa�on, j'en suis certaine. N'avez-vous jamais go�t� ces plaisirs de la main d'une femme�? C'est dommage�! Ils ont leurs charmes.</p><p>Elle eut � nouveau son rire de gorge, � la fois irritant et charmeur.</p><p>��Pourquoi laisser aux seuls hommes le soin de nous rendre heureuses�? Ils sont si peu dou�s, les pauvres patauds�!...</p><p>Elle rit encore, mais cette fois d'un �clat brusque, grin�ant et m�tallique.</p><p>��Leur science est si courte�! Tandis que la mienne...</p><p>Elle se rapprocha d'Ang�lique et ses bras lisses, au parfum ti�de, l'enlac�rent de nouveau.</p><p>��La mienne est infinie, chuchota-t-elle.</p><p>Ses bras �taient d'une douceur velout�e, mais leur suavit� m�me causa � Ang�lique une horreur inexprimable.</p><p>Comme tout � l'heure quand elle avait �t� arr�t�e sous le porche, elle avait l'impression qu'un serpent souple et d'une force irr�pressible s'enroulait autour d'elle, se lovant avec une �go�ste sensualit� � son corps, l'oppressant d'une �treinte doucereuse et avide.</p><p>Qui a dit que les serpents sont froids, visqueux�? Ce serpent-l�, anim� d'une vie chaleureuse, d'une tendresse bouleversante, d'un charme insinuant et imp�rieux, avec la lumi�re fixe et rayonnante de son beau regard humain fix� sur elle, elle savait qu'il �tait le Serpent, et qu'il surgissait tout droit des brumes enchant�es de l'�den, des splendeurs du jardin sans nom, aux premiers jours du monde, o� s'�panouissaient toutes les splendeurs de la cr�ation, o� toute chair �tait innocente...</p><p>Si forte �tait son impression qu'elle ne se f�t pas �tonn�e de voir une langue fourchue glisser subtilement entre les l�vres rouges entrouvertes d'Ambroisine.</p><p>��Tu sauras tout, dit cette bouche pr�s de la sienne, et je te devrai tout. Ne me refuse pas la seule volupt� que je puisse conna�tre sur terre.</p><p>��Laissez-moi, dit Ang�lique, vous �tes folle.</p><p>Les bras qui l'emprisonnaient rel�ch�rent leur �treinte et la vision � la fois effrayante et paradisiaque parut s'effacer, tandis que retombait la nuit trou�e d'�clairs. Les sons et les mouvements de la r�alit� alentour revinrent � la perception d'Ang�lique�: le chant strident des cigales, le froissement des flots sur la gr�ve.</p><p>Ce fut � peine si elle per�ut le bruit de pas qui s'�loignaient tandis que la silhouette d'une femme courant se fondait dans la nuit comme un blanc fant�me.</p></section><section><p><strong>Chapitre 4</strong></p><p>Ang�lique se retrouva assise sur sa couche de varech, dans la petite maison de bardeaux. Elle �tait abasourdie, et en m�me temps l'incident qui venait de se passer et qu'elle n'�tait pas tr�s s�re encore de ne pas avoir r�v� avait comme dissip� la tension oppressante qui l'avait hant�e tout le jour. Il lui semblait �tre brutalement retomb�e sur ses pieds et elle en �prouvait un certain soulagement. Ainsi elle s'�tait pos� maintes fois la question angoissante�: ��Qui est fou�?... Colin, Joffrey, moi-m�me, les Anglais, les Huguenots, le p�re de Vernon�?�� Tout � coup la r�ponse �clatait en �vidente clart�. C'est <emphasis>elle</emphasis> qui est folle. Elle, la duchesse de Maudribourg.</p><p>Et � cette lumi�re bien des choses lui semblaient se remettre en place�: les propos de Colin et ceux des deux pirates qu'elle pr�tendait avoir surpris et aussi ceux qu'elle pr�tait � Joffrey, et m�me les paroles d'Abiga�l charg�e de s'informer de la part des protestants si les Filles du roi demeuraient � Gouldsboro, m�fiance qui avait bless� Ang�lique. Soudain, passait fugitivement le visage hautain du j�suite fron�ant les sourcils lorsque Ang�lique lui avait dit�: ��Vous vous �tes oppos� � ce que les Filles du roi demeurent � Gouldsboro.��</p><p>Et lui�: ��Moi�? Je ne me suis pas m�l� de cette affaire...��</p><p>C'�tait bien pourtant Ambroisine qui lui avait dit, � elle�: ��Le p�re de Vernon s'y oppose absolument... Il craint pour l'�me de mes filles.��</p><p>Mensonges�!... Travestissement de la v�rit� et des apparences par l'habilet� d'un espoir �gar�.</p><p>Il �tait assez inattendu que la r�v�lation d'un aspect insoup�onnable de la personnalit� de la duchesse, ses dispositions � des passions coupables qu'Ang�lique ne lui e�t jamais pr�t�es, lui r�v�lassent en m�me temps comme d�coulant de source s�re, que d'elle venaient tous les mensonges. Mais une logique se d�gageait de ces �v�nements troubles et d�cevants. La transformation d'Ambroisine, ce n'�tait pas une transformation. C'�tait son attitude premi�re, celle qu'elle avait adopt�e devant Ang�lique, de jeune femme d'�uvres, pieuse, d�vou�e, un peu exalt�e de religion, puis d�voilant peu � peu les tourments cach�s de son �me meurtrie, c'�tait ce personnage-l� qui �tait un mensonge. La vraie Ambroisine, c'�tait celle qui tout � l'heure avait prononc� de si �tonnantes paroles...</p><p>��Mais quelles �tonnantes paroles�?�� s'interrogeait-elle, de nouveau d�concert�e et doutant de bien saisir la situation. Un �tre d�sax�, s'�garant � la suite de libations un peu trop g�n�reuses, s'abandonnant � des d�clarations amoureuses insolites, dont demain elle aurait honte.</p><p>Non, en cela m�me ne r�sidait pas la solution du myst�re... Folle, d�sax�e, oui, mais de l� � la charger de tout le poids de la cabale sanglante et si nettement concert�e qui s'attaquait � elle et � Joffrey, n'�tait-ce pas tomber dans l'exc�s contraire�?...</p><p>Puis, un aveu tomb� d'Ambroisine lui revenait�: ��Nous sommes belles toutes deux et nous aimons le plaisir...��</p><p>Alors, un instant, il lui paraissait avoir capt� entre ses mains la v�ritable Ambroisine, et non celle aux. larges yeux de biche traqu�e qui g�missait�: ��Je ne peux supporter qu'un homme me touche... Vous ne pouvez savoir ce que c'est d'�tre une enfant de quinze ans livr�e � un vieillard lubrique.��</p><p>Celle qui avait inspir� sa piti�. Qu'�tait-elle�? Dangereuse, amorale ou pitoyable�?</p><p>Comment savoir la v�rit�? Qui pouvait parler sans fard d'Ambroisine de Maudribourg�? Ses prot�g�s l'aimaient et la v�n�raient visiblement.</p><p>Et elle s'avisait qu'elle n'avait jamais parl� avec quiconque de la duchesse de Maudribourg, de l'opinion que les uns ou les autres en avaient, ni avec Abiga�l ni avec Joffrey.</p><p>Joffrey l'avait simplement renseign�e sur le duc de Maudribourg, son mari, renseignements qui correspondaient � ce qu'Ambroisine lui en avait appris par la suite. Le comte avait reconnu aussi qu�elle �tait fort savante.</p><p>Mais ce qu'il pensait, lui, de la ��bienfaitrice��, elle l'ignorait, et cela lui causa, lorsqu'elle s'en avisa, une impression d�sagr�able, comme chaque fois qu'elle associait dans sa pens�e le nom d'Ambroisine � celui de Joffrey. Son mari ne lui avait pas tout dit au sujet de cette femme et m�me il lui semblait qu'il avait voulu lui cacher certains faits. Avait-elle donc �t� dupe�? Les gens ne parlaient pas d'Ambroisine de Maudribourg, c'�tait un fait. Hasard ou r�flexe, de crainte ou d'incertitude�?</p><p>Elle �voquait la sc�ne sur la plage de Gouldsboro quand elle avait vu tous les yeux des hommes pr�sents, m�me ceux de Joffrey, fix�s sur Ambroisine. La voyaient-ils en cet instant comme elle l'avait vue tout � l'heure�? Transfigur�e par on ne sait quelle flamme int�rieure et joie surhumaine.</p><p>��Dieu�! Qu'elle �tait belle�!�� se dit-elle avec effroi.</p><p>Quel homme pouvait r�sister � l'attirance de cette beaut� si elle lui devenait perceptible�? Est-ce l� le charme dont se pare toute femme lorsqu'elle aime vraiment et que le d�sir la poss�de�?... ��Est-ce que j'ai cette t�te-l�, moi, quand Joffrey me prend dans ses bras�?... Oui, peut-�tre�?��</p><p>Mais encore�! L'anomalie ne venait pas seulement de l�. Une femme usant de ses charmes, retenant l'attention... Cela ne suffisait pas pour qu'Ang�lique s'�cri�t aussit�t�: ��C'est ELLE qui est folle�! Les mensonges, tous les mensonges, c'est ELLE...��</p><p>Alors, repensant � la sc�ne r�cente qui s'�tait d�roul�e entre elle et Ambroisine, elle comprit ce qui �tait insolite, anormal, c'�tait la frayeur absolument indescriptible qu'elle avait �prouv�e lorsque Ambroisine avait nou� ses bras autour d'elle.</p><p>Or, le fait en lui-m�me ne m�ritait pas tant d'effroi.</p><p>Bien qu'il f�t pour la surprendre, car pas un instant jusqu'alors la pens�e ne l'avait effleur�e que la pieuse et ravissante veuve p�t sacrifier au culte de Sapho.</p><p>Au contraire, si un soup�on l'avait effleur�e, �'avait �t� pour craindre la puissance du charme de Joffrey sur une nature qui paraissait dou�e de tous les attributs de la s�duction f�minine�: beaut�, jeunesse, intelligence, gr�ce, pu�rilit�, et qui auraient pu user � son tour de ses armes pour conqu�rir cet exceptionnel personnage, ce grand seigneur du bout du monde que bien peu de femmes pouvaient consid�rer avec indiff�rence.</p><p>Ang�lique avait craint pour Joffrey. Elle devait se l'avouer franchement maintenant. Et voici que c'�tait � elle qu'Ambroisine faisait des d�clarations...</p><p>Il y avait de quoi demeurer quinaude. Mais pas de quoi se p�trifier de terreur comme elle l'avait fait.</p><p>Au cours de son existence et surtout de sa vie � la Cour, elle avait eu � se tirer de situations plus �pineuses que celles de refuser les avances amoureuses d'une femme. � la Cour, tous les plaisirs r�gnaient. C'�tait le poison dont se grisait cette foule avide, folle de contenter ses sens sollicit�s par toutes les jouissances terrestres.</p><p>Chacun buvait � la coupe qui lui paraissait la plus savoureuse ou la plus prometteuse de sensations nouvelles, le dixi�me commandement �tant enfreint de toute fa�on, d�s que le corps �tait en jeu. L'id�e du p�ch� ajoutait un piment suppl�mentaire aux d�licieuses d�faillances des sens et aussi la peur de l'Enfer auquel, naturellement, on voulait �chapper. Heureusement les aum�niers �taient l� pour �a...</p><p>Dans ce ballet mi-c�leste, mi-infernal qui se menait � Versailles, la beaut� d'Ang�lique l'avait plac�e maintes fois dans la n�cessit� de causer de cruelles d�ceptions. Mais c'�tait dans les r�gles du jeu.</p><p>Par exp�rience, et aussi guid�e par son instinct naturel, le respect inn� qu'elle avait d'autrui et qui la rendait indulgente aux passions humaines, s'il ne s'y m�lait pas de cruaut�, elle avait acquis la science de pr�server sa libert� et ses sentiments sans se faire d'ennemis. Sauf avec le roi, �videmment�! Mais c'�tait une autre question.</p><p>Alors pourquoi cette panique qui l'avait paralys�e au point m�me de la laisser un moment sans r�action comme un lapin stupide devant le serpent.</p><p>Le serpent�! Encore cette image�! ��C'est parce qu'elle est folle, sans doute... la vraie folie inspire la peur... Non, j'ai eu peur dans ma vie et j'ai rencontr� des fous... Mais, tout � l'heure, c'�tait autre chose�! C'�tait comme toutes les terreurs m�l�es... Le mythe terrifiant�! Le Mal�!... <emphasis>Qui est-elle�?��</emphasis></p><p>Elle se leva prise d'une inspiration subite. Il y avait quelqu'un � Port-Royal qui, peut-�tre, pourrait lui parler ouvertement sur la duchesse de Maudribourg, quelqu'un qui la d�testait cordialement et ne le cachait pas. Conna�tre les raisons de cette antipathie aiderait peut-�tre Ang�lique � se faire un jugement plus exact sur l'�trange cr�ature.</p><p>Elle sortit de la maison. L'orage lointain continuait de rouler au fond de l'horizon t�n�breux. Mais un silence ouat� pesait sur le village. Il semblait qu'on dorm�t solidement et la conscience pure � Port-Royal.</p><p>Elle descendit la c�te jusqu'aux premi�res maisons qui bordaient la plage.</p><p>En approchant du logis de Cantor, elle vit briller la lampe derri�re la lucarne entrouverte et s'arr�ta. �tait-il seul�? Sait-on jamais avec ces jeunes gens�! Mais, jetant un coup d'�il � l'int�rieur, elle sourit. Car il s'�tait endormi la main encore tendue vers un �norme panier de cerises qu'il avait pos� pr�s de sa couche sur un escabeau. Malgr� la forte musculature de son beau corps d'adolescent, sur lequel il avait jet� n�gligemment une couverture, il ressemblait toujours, � ses yeux, au petit Cantor joufflu, qui s'endormait jadis, chaque soir, comme un ange. Dans l'entrem�lement de ses boucles d'un blond mordor�, son visage tann�, sa bouche renfl�e, un peu boudeuse���la bouche des Sanc� de Monteloup���ses paupi�res aux longs cils soyeux, gardaient la candeur de l'enfance.</p><p>Elle p�n�tra subrepticement dans la cahute et vint s'asseoir � son chevet.</p><p>��Cantor�!</p><p>Il sursauta, ouvrit les yeux.</p><p>��Ne crains rien. Je suis seulement venue te demander un avis. Que penses-tu de la duchesse de Maudribourg�?</p><p>Elle le prenait au d�bott�, afin qu'il n'e�t pas le temps de se m�fier et de se refermer sur lui-m�me � son habitude.</p><p>Il s'assit, � demi appuy� sur un coude, et la regarda d'un air soup�onneux.</p><p>Elle attrapa le panier de cerises et le posa entre eux deux. Les fruits r�jouissaient l'�il et le palais. Ils �taient �normes, brillants et vraiment d'un rouge cerise �tincelant.</p><p>��Donne-moi ton opinion, insista-t-elle. J'ai besoin de savoir ce que tu sais d'elle.</p><p>Il prit le temps de croquer deux cerises et de cracher les noyaux.</p><p>��C'est une putain, d�clara-t-il enfin avec solennit�, la plus effroyable putain que j'ai rencontr�e dans ma vie.</p><p>Ang�lique n'osa pas lui faire remarquer que sa vie ne comptait que quinze ann�es et que, dans ce domaine un peu particulier, elle �tait plus courte encore.</p><p>��Qu'entends-tu par l�? demanda-t-elle d'un ton neutre, tout en prenant une poign�e de cerises et en contemplant dans le creux de sa main leur rubis �tincelant.</p><p>��Qu'elle d�bauche tous les hommes, dit Cantor, et m�me mon p�re... Elle a essay�... et m�me moi.</p><p>��Tu es fou, dit Ang�lique en sursautant. Veux-tu dire... Veux-tu dire qu'elle t'a fait des propositions�?</p><p>��Mais oui�! affirma Cantor avec un m�lange d'indignation et de satisfaction na�ve, pourquoi pas�?</p><p>��Un gamin de seize ans... Une femme de cet �ge... et puis... non, c'est impossible, tu perds la t�te�!</p><p>Qui �tait fou�?... Tous, et chacun, semblait-il. Bien qu'elle f�t pr�par�e, depuis ce soir, � tout entendre, le renversement �tait trop brutal de l'image qu'elle s'�tait faite d'Ambroisine de Maudribourg, pieuse, pudique et m�me frigide, �loign�e de l'amour et des hommes, un peu enfantine, guind�e, dame d'�uvres, Ambroisine, agenouill�e r�citant le chapelet pendant des heures avec toute sa troupe fid�le.</p><p>��Les Filles du roi ont pour elle un respect, une consid�ration filiale... Si elle �tait ainsi... elles le sauraient...</p><p>��Je ne sais pas comment elles se d�brouillent avec elle, dit Cantor, mais, ce que je sais, c'est qu'elle a mis tout Gouldsboro � l'envers... Pas d'homme, vous dis-je, qui n'aurait eu droit � ses assauts et qui saura ceux qui ont succomb�... J'ai mes id�es l�-dessus et ce n'est pas pour me donner de l'estime pour certaines gens...</p><p>��Mais c'est fou�! r�p�ta Ang�lique, s'il se passe tout cela � Gouldsboro ces temps derniers, je m'en serais aper�ue...</p><p>��Pas forc�ment�!...</p><p>Et il ajouta avec une sagacit� surprenante�:</p><p>��Lorsque tout le monde ment, on a peur, on a honte, on se tait pour une raison quelconque. Il est difficile de voir clair. Vous aussi, elle avait su vous circonvenir � sa fa�on. Et pourtant elle vous hait comme je ne pense pas qu'on puisse pousser plus loin la haine... ��C'est ta m�re qui te veut sage�? me disait-elle lorsque je repoussais ses avances. Et tu veux lui ob�ir comme un bon petit gar�on, comme tu es sot�! Elle n'a pas � te garder pour elle. Elle croit que tout le monde l'aime et que l'on se rend de bonne gr�ce � son pouvoir, mais il est facile au fond de l'abuser en attendrissant son c�ur.��</p><p>��Si elle a dit cela... s'exclama Ang�lique, suffoqu�e, si elle t'a parl� ainsi... � toi�!... mon fils�! Alors... elle est v�ritablement <emphasis>diabolique...</emphasis></p><p>��Oui, elle l'est�! dit Cantor.</p><p>Il repoussa sa couverture et attrapa son haut-de-chausses.</p><p>��Venez avec moi, d�cida-t-il, je pense qu'� cette heure de la nuit je vais pouvoir vous fournir sur elle quelques preuves int�ressantes...</p><p>Ils travers�rent une partie du village. Instinctivement, ils marchaient sans bruit comme ils avaient appris � le faire au contact des Indiens.</p><p>La nuit �tait encore profonde. Bien des chandelles, de ceux qui tardivement �uvraient, s'�taient �teintes. Cantor paraissait voir dans l'obscurit� comme les chats. Il guidait s�rement sa m�re. Ils parvinrent � une sorte de petite place o� les maisons s'espa�aient au pied de la colline.</p><p>Cantor d�signa l'une d'elles, assez vaste d'apparence avec un petit perron de bois. Elle �tait accot�e aux premiers degr�s de la pente qui montait vers les arbres et le sommet du promontoire.</p><p>��C'est l� qu'elle loge, la ��Bienfaitrice��, chuchota Cantor, et je parie qu'� cette heure de la nuit elle n'est point seule mais en compagnie galante.</p><p>Il d�signa � Ang�lique un rocher derri�re lequel elle pourrait se dissimuler sans perdre de vue les abords de la maison.</p><p>��Je vais aller frapper � la porte, sur le devant. Si, comme je pr�sume, il y a un homme � l'int�rieur qui ne tient pas � �tre reconnu, il se sauvera par cette fen�tre sur l'arri�re. Vous ne pouvez pas manquer de l'apercevoir et de le reconna�tre, car il y a assez de lune qui passe � travers les nuages...</p><p>Le jeune gar�on s'�loigna. Ang�lique attendit, les yeux fix�s sur l'arri�re obscur de la maison.</p><p>Les instants s'�coul�rent. Puis il y eut un certain remue-m�nage et comme l'avait pr�vu Cantor, quelqu'un enjamba la lucarne, sauta et prit ses jambes � son cou. Elle crut d'abord que celui qui se sauvait ainsi se sauvait en chemise, mais reconnut, flottant au vent de sa course, la bure du fr�re Marc, le R�collet, aum�nier de M. de Saint-Aubin sur la rivi�re Sainte-Croix. Dans sa h�te, il n'avait m�me pas pris le temps de lier sa cordeli�re.</p><p>Ang�lique resta bouche b�e.</p><p>��Eh bien�! interrogea Cantor en la rejoignant un peu apr�s. Il se d�pla�ait avec une telle c�l�rit� silencieuse qu'elle ne l'avait pas entendu revenir.</p><p>��Je suis sans parole, avoua-t-elle.</p><p>��Qui �tait-ce�?</p><p>��Je te le dirai plus tard.</p><p>��Vous me croyez maintenant�?</p><p>��Oui, certes�!</p><p>��Qu'allez-vous faire�?</p><p>��Rien... Rien, pour l'instant. Il faut que je r�fl�chisse. Mais, tu avais raison. Merci de ton aide. Tu es un bon gar�on. Je regrette de ne pas t'avoir demand� conseil plus t�t.</p><p>Cantor h�sitait � la quitter. Il sentait que sa m�re �tait mortifi�e et regrettait presque le trop complet succ�s de sa ruse.</p><p>��Va, insista-t-elle, va te recoucher maintenant, va dormir avec tes cerises.</p><p>Elle s'attendrit de le voir s'�loigner si jeune, si pur, si droit encore. Il avait la rectitude et la beaut� de l'archange justicier.</p><p>Lorsqu'il eut disparu dans la nuit, elle descendit � son tour vers la maison, monta les degr�s du perron pour frapper au vantail.</p><p>La voix d'Ambroisine s'�leva, irrit�e, de l'int�rieur.</p><p>��Qui est-ce, par la fin�? Qui frappe ainsi�?</p><p>��Moi, Ang�lique.</p><p>��Vous�!...</p><p>Elle entendit Ambroisine se lever et peu apr�s la duchesse tirait le loquet et entrouvrait la porte.</p><p>La premi�re chose qu'Ang�lique aper�ut, en p�n�trant dans la pi�ce, ce fut � terre pr�s de la couche la cordeli�re oubli�e du moine. Ostensiblement, elle alla la ramasser et la plia, tout en regardant Ambroisine.</p><p>��Pourquoi m'avez-vous racont� toutes ces histoires�?</p><p>��Quelles histoires�?</p><p>Une veilleuse � huile de phoque brillait sur un escabeau. Elle �clairait le visage p�le d'Ambroisine, ses yeux dilat�s, sa somptueuse chevelure �pandue, du m�me noir que la nuit.</p><p>��Que vous faisiez fi de l'amour, des hommes, que vous ne pouviez supporter que l'un d'entre eux vous touche�?...</p><p>Ambroisine la consid�ra en silence. Une lueur d'espoir effleura ses traits tandis qu'un sourire qu�mandeur naissait sur ses l�vres...</p><p>��Jalouse�?</p><p>Ang�lique haussa les �paules.</p><p>��Non, mais je voudrais comprendre. Quelle n�cessit� aviez-vous de me faire de telles confidences�? Que vous �tes une victime, que la brutalit� des hommes vous a rendue � jamais incapable de conna�tre le plaisir, qu'ils vous r�pugnent, que vous �tes froide, insensible...</p><p>��Mais je le suis�! s'�cria Ambroisine d'un ton tragique. C'est vous qui m'avez pouss�e � cet acte insens� par vos refus. Ce soir, j'ai pris le premier homme qui me pressait de l'agr�er pour me venger de vous, pour essayer au moins d'oublier les tourments dans lesquels vous me jetiez. Et, voyez-vous, n'est-ce pas affreux... un pr�tre�!... j'ai commis ce sacril�ge... D�tourner un homme de Dieu... Mais, depuis Gouldsboro, il me suivait, me suppliait. En vain, essayais-je de le ramener � ses devoirs. Vous n'avez pas compris pourquoi ce religieux avait voulu vous accompagner � Port-Royal. Eh bien�! Voici la vraie raison... Et je ne sais plus que devenir au milieu de tant de tourments, la concupiscence des hommes, votre duret� � vous...</p><p>Elle releva la t�te brusquement.</p><p>��Comment avez-vous su que je ne dormais pas seule�? Vous m'avez suivie�? Vous vouliez savoir ce que je faisais�? Vous ne me ha�ssez donc pas�? Vous vous int�ressez � moi�!...</p><p>Il y avait une anxi�t� si angoiss�e et si avide derri�re ces derni�res questions que, fugitivement, Ang�lique ressentit s'�veiller sa piti�, et ce sentiment dut se voir dans son regard, car Ambroisine traversa la pi�ce et vint follement se jeter � ses genoux, l'enla�ant de nouveau, la suppliant de lui pardonner, de ne point la repousser et de l'aimer. Mais � son contact renaissait ce sentiment de r�pulsion et de peur qu'elle avait d�j� �prouv� tout r�cemment.</p><p>Et elle voyait clairement la v�rit�, avec une lucidit� effrayante. La femme qui se tenait l� ni ne l'aimait ni m�me ne la d�sirait comme elle l'affirmait de sa belle bouche mensong�re. Elle voulait seulement <emphasis>sa perdition�!</emphasis> Pouss�e par une haine farouche, une jalousie implacable et on ne sait quelle volupt� de destruction, elle la voulait d�chue, morte, vaincue � jamais. Elle, Ang�lique�!...</p><p>��Assez, fit-elle en la repoussant, assez, je n'ai que faire de vos transports�! R�servez-les � vos dupes. Je n'ai �t� que trop la v�tre. Mais vous en avez fini avec moi...</p><p>� demi renvers�e, � ses pieds, Ambroisine de Maudribourg la consid�ra un instant en silence.</p><p>��Je vous aime, chuchota-t-elle d'une voix haletante.</p><p>��Non, r�pliqua Ang�lique, vous me ha�ssez et vous voulez ma mort. J'ignore pourquoi�? Mais c'est ainsi, je le sens.</p><p>Le regard d'Ambroisine changea encore. Elle se prit � examiner Ang�lique avec une attention per�ante et froide qui donnait la chair de poule.</p><p>��On me l'avait dit que vous n'�tiez pas une adversaire facile, murmura-t-elle.</p><p>Ang�lique fit un effort pour s'arracher � la peur visqueuse qui � nouveau s'insinuait en elle. Elle se dirigea vers la porte.</p><p>��Ne partez pas, jeta Ambroisine tendant vers elle son bras nacr�, et ses doigts �carquill�s ressemblaient � des griffes, je vais mourir si je ne peux vous conqu�rir.</p><p>� terre, � demi nue, sur la plaque �carlate de son grand manteau de satin o� la lumi�re faisait courir des reflets de sang, elle donna l'impression � Ang�lique qu'elle se trouvait m�l�e � un cauchemar de l'Enfer de Dante.</p><p>��Je sais pourquoi vous me d�daignez, reprit l'autre, vous voulez r�server votre passion � celui que vous aimez. Mais lui ne vous aime pas. Il est trop libre de lui-m�me pour s'encha�ner � une seule femme. Sotte qui vous imaginez que vous r�gnez sur son esprit et sur son c�ur...</p><p>��Personne ne r�gne sur lui, ni ne l'encha�ne... Il m'a choisie quand il l'a voulu...</p><p>Ang�lique, la main sur le loquet, sentait son c�ur d�faillir de doute et d'angoisse. Vuln�rable d�s que l'on parlait de lui, elle ne comprenait pas qu'Ambroisine avait trouv� le seul moyen de la retenir et de la faire souffrir et en usait avec d�lectation.</p><p>��Vous souvenez-vous lorsqu'il me parlait un soir sur la plage�? Vous avez eu peur... et vous aviez raison d'avoir peur. Vous m'avez demand�: ��De quoi parliez-vous avec mon mari�?�� Je vous ai r�pondu�: ��de math�matiques��..., parce que j'avais piti� de vous. Je pensais aux propos d'amour fous, bouleversants qu'il venait de m'adresser et je vous voyais si inqui�te, si jalouse... Malheureuse�! Vous avez bien tort de lui r�server tant de passion. Voyez comme il vous trompe sans scrupule... Vous ignoriez qu'il m'avait donn� rendez-vous � Port-Royal. Vous ne saviez m�me pas qu'il y viendrait.</p><p>��Il n'y �tait m�me pas, r�torqua Ang�lique en se ressaisissant.</p><p>Avait-elle oubli� sa r�cente d�couverte que toute parole d'Ambroisine �tait impr�gn�e de mensonges. Une fois de plus elle venait de tomber dans le pi�ge.</p><p>��Il y viendra, dit la duchesse sans se laisser d�concerter, il y viendra, vous verrez... et pour <emphasis>moi</emphasis> seule.</p></section><section><p><strong>Chapitre 5</strong></p><p>Ainsi la chose paraissait claire � pr�sent, Ambroisine de Maudribourg �tait folle ou pire, consciemment perverse, menteuse, destructrice.</p><p>La haine que lui avait inspir�e Ang�lique, il n'y avait pas maintenant � se leurrer l�-dessus. Mais n�e de quel sentiment cette haine... et dans quel but�?... Jalousie instinctive de tout bonheur, besoin de nuire par instinct naturel, besoin d'abaisser, de pervertir ce qui para�t noble...</p><p>Pourquoi avait-il fallu que cela adv�nt alors que d�j� ils se trouvaient elle et son mari aux prises avec ces dangers pr�cis et impr�cis, qui venaient de secouer Gouldsboro. Le drame de Barbe d'Or et de ses pirates. Elle-m�me, Ang�lique, et celui qu'elle aimait, vacillant encore, atteints dans leur confiance mutuelle, profond�ment bless�s, d�sesp�r�s, n'osant se le dire, n'osant se tendre les bras.</p><p>Alors qu'ils �taient ainsi en �tat de fragilit�, de tous c�t�s, myst�rieusement, et jusqu'au fond d'eux-m�mes, menac�s, par leur propre faiblesse, quel hasard funeste avait fait surgir de la mer l'�trang�re, la femme n�e pour semer la discorde, l'inqui�tude, le doute, les tentations de la chair, les remords, les hontes secr�tes, le silence... Un naufrage�! Le naufrage d'un navire nomm� <emphasis>La Licorne </emphasis>attir� sur les bancs de Gouldsboro par d'invisibles naufrageurs. Les victimes se r�v�lant plus dangereuses que les d�mons qui les avaient frapp�es. Une ronde infernale entra�nant crimes, mensonges et attentats... Une conjonction de maux plus inattendus les uns que les autres. Une avalanche de morts suspectes, de calomnies, d'erreurs irr�parables, commises dans un �tat d'insouciance qui para�trait inexplicable par la suite.</p><p>Dans ce fatras, ce mauvais r�ve, ce grouillement de sensations inconfortables, impossibles � d�m�ler, Ang�lique se rattachait � quelque chose de s�r, de certain, au moins pour elle. L'amour que lui avait t�moign� Joffrey ce soir o� il l'avait fait appeler�: ���a, expliquons-nous, mon c�ur�!��</p><p>C'est lui qui avait fait le premier geste et on aurait dit qu'il avait h�te de dissiper les ombres entre eux, de dresser un barrage d'amour qui serait aussi une d�fense contre le nouvel assaut qui se pr�parait contre eux.</p><p>Ambroisine de Maudribourg avait d�barqu� le matin m�me. L'intuition de Joffrey de Peyrac l'avait-elle averti�? Elle aspira � le revoir de tout son c�ur, l'appelant en elle-m�me, l'assurant de sa confiance et de son amour, en ce monde trompeur et d�cevant. C'�tait un fil t�nu mais solide qui la reliait � lui et elle se r�p�tait avec force qu'elle ne laisserait pas � la femme jalouse, la victoire sur ce point. Quoi qu'il arriv�t, le souvenir des mots d'amour qu'il avait prononc�s ce soir-l�, le souvenir de son regard pos� sur elle avec une expression �nigmatique et ardente, comme s'il e�t mesur� tout le prix d'Ang�lique � l'acharnement de ses ennemis pour l'abattre, ce souvenir resterait son viatique au cours de l'�preuve qui l'attendait.</p><p>Ang�lique guetta l'aube, assise un peu plus haut sur la colline. D'o� elle �tait, elle pouvait voir les toits de Port-Royal surgir peu � peu d'une brume iris�e qui �tait venue subitement de la mer un peu avant les premi�res lueurs du jour. Mais ce brouillard l�ger se dissipait d�j� sous l'effet du soleil levant. Ang�lique �tait assise non loin de l'emplacement o� le lord �cossais Alexander, en 1625, avait �difi� son fort, amenant sa recrue de tartans et de b�rets � pompons en lieu et place du premier Port-Royal fran�ais ruin� et br�l� une dizaine d'ann�es plus t�t par le corsaire virginien Argall sous les ordres des puritains de la Nouvelle-Angleterre. Le fort de lord Alexander avait �t� � son tour d�truit, mais les �cossais demeuraient, faisant souche de petits rouquins parmi les Acadiens aux cheveux noirs.</p><p>Tout ce pass� de Port-Royal importait peu � Ang�lique ce matin-l�, c'�tait pour elle un lieu sans nom, et plut�t un d�cor un peu fantomatique et dont l'apparente qui�tude et amabilit� s'apparentait mal aux r�v�lations que lui avait apport�es la nuit. La r�alit� ce n'�tait pas ce paisible village fleuri s'�veillant parmi le chant des coqs et le tintement des cloches appelant les fid�les � la messe du matin, c'�tait le personnage secret d'Ambroisine, son habilet� pour confondre, abuser, paralyser les esprits et les langues, par la crainte, l'aveuglement, la fascination qu'elle �veillait.</p><p>Cantor avait raison. Lorsque les uns mentent, lorsque les autres ont peur, tout peut se passer sous vos yeux et jusque dans votre propre maison, sans que vous puissiez discerner d'o� vient le trouble. Votre esprit orient� diff�remment ne comprend ni les signes ni les allusions, les interpr�tant mal. Ainsi en avait-il �t� pour Ang�lique livr�e � Ambroisine... Et elle savait qu'elle n'en avait pas fini maintenant qu'un bout du fil avait �t� saisi, qu'elle n'en avait pas fini avec les d�couvertes am�res... Les d�couvertes atroces peut-�tre... L'aube venait, d'un bleu lourd, du c�t� o� avait grond� l'orage, r�v�lant peu � peu le bassin aux reflets d'�tain.</p><p>La brume tombait en ros�e sur les bardeaux argent�s et les buissons de lupins multicolores.</p><p>Un des oratoriens, M. Tournel, dans sa soutane noire, traversa la rue principale, suivi d'un enfant t�t lev� qui lui servirait la messe.</p><p>Ang�lique attendit encore un peu. Lorsque le soleil, en glissant vers l'est, par-dessus la cr�te des monts bois�s, annon�a cette heure matinale qui est celle o� l'on prend la route, o� l'on s'en va aux champs, o� le berger sort ouvrir la porte des �tables, o� la femme pieuse se dirige vers l'�glise, Ang�lique se leva.</p><p>Elle suivit le flanc de la colline. Un peu plus loin �tait une clairi�re travers�e par un petit ruisseau, qui descendait ensuite en caracolant vers le village. Ang�lique aper�ut celui qu'elle �tait venue chercher. Elle savait qu'il avait l� son campement. Les reins serr�s dans un pagne de toile, un homme se d�barbouillait vigoureusement dans le courant du ruisseau. C'�tait le fr�re Marc.</p><p>Lorsqu'il aper�ut Ang�lique, il s'effara, attrapa vivement sa bure qu'il avait jet�e sur un buisson et l'enfila pr�cipitamment, confus d'�tre surpris dans ce simple appareil.</p><p>Ang�lique alla jusqu'� lui, et tirant de sa poche la cordeli�re du moine capucin, elle la lui tendit.</p><p>��Vous avez oubli� ceci, cette nuit, chez Mme de Maudribourg, lui dit-elle.</p><p>La confusion du religieux changea d'objet. Il consid�ra la cordeli�re comme si c'e�t �t� une b�te venimeuse, et une violente rougeur monta � son visage tann� de joyeux coureur de bois.</p><p>Il prit la cordeli�re, la noua autour de son froc, puis, tenant toujours les yeux baiss�s, commen�a � rassembler les quelques objets �pars dans l'herbe autour du foyer o� il avait cuisin� un bol de sagamit�. Enfin il se d�cida � regarder Ang�lique.</p><p>��Vous me jugez, n'est-ce pas�; j'ai trahi mes v�ux de religion�?</p><p>Ang�lique eut un sourire sans gaiet�.</p><p>��Je n'ai point � vous juger, mon p�re, sur ce point pr�cis. Vous �tes un homme jeune et vigoureux et c'est votre affaire de vous arranger entre votre nature et vos v�ux. Mais je voudrais seulement savoir�: Pourquoi elle�?...</p><p>Le fr�re Marc respira profond�ment et parut sous le coup d'une agitation int�rieure qui l'emp�chait de trouver les mots ad�quats.</p><p>��Comment expliquer..., explosa-t-il. Elle ne me laissait pas de r�pit. Depuis les premiers jours � Gouldsboro, je suis en butte � sa poursuite. Jamais je n'ai subi un tel assaut. Et elle m'attachait � elle par des artifices dont je reconnais la puissance sans pouvoir d�finir en quoi r�side leur charme trompeur.</p><p>(Une m�lancolie profonde abattit son excitation, hocha la t�te.)</p><p>��On croit qu'il y a en elle quelque chose qui vous choisit, ou qui pourrait vous choisir si l'on se donnait la peine de l'aimer, d'avancer plus avant dans son myst�re. Mais l'on ne rencontre que le vide. Rien, rien, que le vide. Un vide d'autant plus mortel qu'il se pare de toutes les gr�ces, de tant de mirages s�ducteurs... Rien... et puis, peut-�tre, tout au fond, comme le dard d'un serpent, une volont� effrayante de vous d�truire, de vous entra�ner dans sa propre perte, dans son propre n�ant... Sans doute la seule volupt� qu'elle est capable de conna�tre. (Il se tut, les yeux fix�s � terre.)</p><p>��Je me suis confess� � M. Tournel, reprit-il, et maintenant je m'en vais. Je crois que, de tout cela, j'ai quand m�me retir� un enseignement qui me sera utile, aupr�s de ceux que je dois �difier. Encore que l'�tre humain ne soit jamais pr�t � �couter la voix de la sagesse, s'il ne s'est lui-m�me br�l� au feu des passions humaines. Quant aux sauvages, quoi leur apporter�? Ils en savent plus long que nous sur les choses de l'�me. Heureusement, il me reste la for�t et les eaux qui vagabondent.</p><p>Comme il �tait tr�s jeune et que peut-�tre pour la premi�re fois de sa vie son �tre saignait d'un renoncement d�finitif � quelque chose d'essentiel, ses paupi�res rougirent brusquement tandis qu'il levait les yeux vers les frondaisons touffues o� bourdonnaient les insectes. Mais il se ressaisit.</p><p>��La for�t est bonne, elle, murmura-t-il. La nature a son myst�re, elle aussi, sa beaut� et ses pi�ges, certes, mais non pervers, et les b�tes elles-m�mes, dans leur innocence pleine de courage et de simplicit�... Peut-�tre le reflet que nous avons, � travers les choses de notre Dieu Cr�ateur, est-il moins �blouissant que celui que nous attendons des �tres humains, mais il est fid�le. (Il troussait son bagage et le jetait sur son �paule.)</p><p>��Je m'en vais, r�p�ta-t-il, je retourne vers les sauvages. Les Blancs sont trop compliqu�s pour moi. (Il fit quelques pas et se retourna, h�sita.)</p><p>��Puis-je vous demander le secret, madame�?</p><p>Elle inclina la t�te, affirmativement. (Il continua.)</p><p>��Vous, madame, vous, je ne sais pas... mais peut-�tre �tes-vous plus forte qu'elle. Cependant, prenez garde.</p><p>(Il se rapprocha et lui jeta tout bas comme un secret pressant.)</p><p>��Prenez garde�! C'est une <emphasis>d�mone.</emphasis></p><p>Puis il s'�loigna. Il marchait � grands pas. Elle l'enviait de s'enfoncer sous les ramures aux senteurs fauves.</p></section><section><p><strong>Chapitre 6</strong></p><p>Ambroisine, � Gouldsboro, avait dit � Ang�lique�: ��... Ne vous semble-t-il pas qu'un danger vous menace... Un d�mon r�de autour de nous...��</p><p>Le d�mon, c'�tait elle. Combien habile de d�tourner les soup�ons de sa personne en prenant les devants, en accusant la premi�re...</p><p>Ce n'�tait pas Colin ou Abiga�l qui trahissaient Ang�lique, c'�tait Ambroisine qui leur pr�tait les propos <emphasis>d�lictueux</emphasis> susceptibles de blesser Ang�lique et de la faire douter de ses amis et Ang�lique l'avait crue, ou presque, tant Ambroisine savait leur donner de vraisemblance par l'intuition stup�fiante qu'elle avait des �tres et de leur comportement.</p><p>� petites touches, � petites phrases, elle s'�tait acharn�e � la s�parer de tous ceux qui pouvaient la prot�ger, l'�clairer ou l'avertir�: Piksarett, Abiga�l, Colin, le p�re de Vernon, son propre fils, et m�me et surtout Joffrey, son mari.</p><p>� propos de Piksarett�: ��On dit que vous couchez avec les sauvages...��</p><p>D'Abiga�l�: ��Les protestants... Ils sont contre ce projet d'implanter des catholiques � Gouldsboro, mais ils ne veulent pas vous en parler parce qu'ils savent que vous y �tes attach�e...��</p><p>De Colin... ��Avez-vous vraiment confiance en cet homme�?... Il me semble redoutable... Pourquoi le d�fendez-vous�?��</p><p>Et Cantor... ��Votre fils est inquiet...�� Et le p�re de Vernon... ��Il dit que Gouldsboro n'est pas un lieu suffisamment sain pour mes filles.��</p><p>Et Joffrey... ��Il n'aurait pas d� vous abandonner ainsi...��</p><p>Joffrey ne l'avait pas abandonn�e. Il n'�tait parti qu'apr�s le d�part de la duchesse pour Port-Royal. Se m�fiait-il d'elle�? Mais alors, en ce cas, elle l'avait dup� en revenant presque aussit�t...</p><p>Lorsque Ang�lique analysait toutes ces ruses qui l'avaient peu � peu ligot�e, elle sentait un frisson lui parcourir l'�chine et lui h�risser la racine des cheveux et, dans l'effroi, une sorte d'admiration pour tant de g�nie malfaisant.</p><p>Quant � la circonvenir elle-m�me, quel choix dans ses paroles et sa com�die hypocrite. En se pr�sentant � elle comme une victime � secourir, elle s'�tait attach� l'int�r�t d'Ang�lique. En lui disant qu'elle aimait Gouldsboro, elle avait �mu son c�ur... Et elle se d�couvrait poitevine comme elle et elle lui disait�: ���tes-vous all�e cueillir la mandragore par une nuit sans lune�?��</p><p>��Oh�! Cantor, dit Ang�lique � son jeune fils qu'elle �tait all�e rejoindre dans sa cahute apr�s le d�part de fr�re Marc, elle est vraiment... monstrueuse.</p><p>Et tout � coup, elle �clata de rire.</p><p>��� ce point bern�e�! Jamais... jamais je n'ai rencontr� un �tre aussi instinctivement divinatoire des faiblesses humaines. Elle est prodigieuse...</p><p>Cantor la regarda sombrement tout en continuant � vider son panier de cerises.</p><p>��Vous riez, dit-il. Vous �tes comme mon p�re, les tours de Satan l'amusent et il s'�baudit de son g�nie machiav�lique comme d'une curiosit� naturelle. Mais attention, nous n'en avons pas fini avec elle... Elle est l� toujours � quelques pas de nous et nous tient en son pouvoir.</p><p>Soudainement, Ang�lique se souvint de la lettre du p�re de Vernon, des paroles transcrites qui l'avaient frapp�e au c�ur, en lesquelles elle avait vu une accusation � son �gard, ces mots du j�suite � son sup�rieur.</p><p>��Oui, mon p�re, vous aviez raison, la D�mone est � Gouldsboro...��</p><p>Et s'il avait �lev� son accusation, non contre elle... mais contre l'autre femme�?</p><p>��La D�mone est � Gouldsboro��...</p><p>Cette fois, le frisson qui s'empara d'elle la gla�a jusqu'au c�ur, le p�re de Vernon �tait mort, la lettre avait disparu, l'enfant aussi qui la poss�dait... Un vertige la gagnait�!... � trop vouloir d�brouiller l'�cheveau, elle allait finir par croire � des visions. Une seule chose lui apparaissait urgente, il fallait se d�barrasser de cette femme, la mettre hors d'�tat de nuire, l'�carter, l'�loigner � jamais, mais, comment...</p><p>Au-dehors, Port-Royal s'�veillait, s'�brouait, s'animait. La matin�e s'avan�ait et bient�t on viendrait s'informer de la comtesse de Peyrac, il faudrait qu'elle se pr�sent�t, qu'au grand jour elle rencontr�t � nouveau Ambroisine, que la vie repr�t son cours apparent. Elle irait s'asseoir � la table de Mme de la Roche-Posay et devant elle prendrait place la duchesse de Maudribourg, avec son visage d'ange meurtri, son beau regard intelligent, et peut-�tre aux l�vres un sourire contrit, charmeur, qu'elle lui d�dierait. � cette seule pens�e, la naus�e s'emparait d'elle et elle r�alisait qu'elle n'avait que son fils, cet adolescent farouche et intransigeant, pour partager son secret et l'aider.</p><p>� part lui, elle n'avait aucun recours et tout ce qu'elle pourrait essayer d'expliquer sur la duchesse de Maudribourg � son entourage passerait pour calomnie. Ambroisine �tait l'image de la vertu. Ang�lique s'aper�ut qu'elle se trouvait isol�e dangereusement et se souvenant de l'insistance qu'avait montr�e Colin � la faire accompagner par Cantor, elle lui d�dia un souvenir reconnaissant.</p><p>Maintenant qu'� son tour elle avait vu clair, il fallait sortir Ambroisine de leur existence � tous.</p><p>Mais l'affaire ne s'annon�ait pas simple.</p><p>Sur quel navire la rembarquer�? Le bassin �tait vide�! Hors <emphasis>Le Rochelais,</emphasis> � l'ancre. Quelques grosses barques de p�che stagnaient au loin dans la brume de chaleur qui cachait l'autre rive et les polders retenus sur l'embouchure d'une belle rivi�re.</p><p>Les Acadiens de Port-Royal �taient pauvres. Leur unique vaisseau d'importance �tait en ce moment en exp�dition � la rivi�re Saint-Jean. Ils avaient depuis longtemps renonc� � concurrencer les flottilles de Nouvelle-Angleterre ou d'Europe, qui, l'�t�, venaient hanter les eaux de la Baie Fran�aise, quitte � acheter, � Boston, leurs provisions de morue pour l'hiver.</p><p>Port-Royal n'�tait m�me pas, comme Gouldsboro lui-m�me, un port de commerce ou de p�che. Aucune all�e et venue de bateaux �trangers, arrivant, ou repartant, soit vers l'Europe ou toute autre lointaine direction.</p><p>Ils �taient donc l�, tous, au bout du monde, bloqu�s sur quelques arpents de terre d�frich�s entre le ciel, la mer et la for�t indienne. Les �l�ments pesaient sur eux comme les murs d'une prison dont ils ne pouvaient s'�vader et Ang�lique en avait, ce matin-l�, une si oppressante perception qu'elle s'�tonnait de la l�g�ret� avec laquelle ce petit peuple perdu vaquait � ses occupations et � ses plaisirs. Pr�parant entre autres, avec joie, la f�te pr�vue pour le lendemain. Tandis qu'Ang�lique se torturait l'imagination pour d�couvrir un moyen de h�ter le d�part d'Ambroisine de Maudribourg et de sa troupe. Mais encore une fois, comment�?</p><p>L'embarquer sur <emphasis>Le Rochelais</emphasis>�? Pour quelle direction�? Sous quelle responsabilit�? Il lui r�pugnait de m�ler � nouveau Cantor � cette affaire...</p><p>Alors�? On ne pouvait pas la tuer, comme le pr�conisait Cantor, la noyer, l'�garer dans la for�t indienne�! Fugitivement, Ang�lique envia la bonne conscience de ces ��assassins en dentelles�� qu'elle avait connus jadis � la Cour, et qui si facilement, sans scrupule d�plac�, payaient quelques coupe-jarrets des bas-fonds de Paris pour les d�barrasser de personnes ind�sirables.</p><p>Elle n'en �tait pas l�.</p><p>Par instants, parce que le soleil brillait, br�lant, que les fleurs �taient �clatantes, que les gens au seuil de leurs jardinets paraissaient simples et bons, s'effa�ait le souvenir des mal�fices entrevus dans la nuit de Port-Royal endormi. Puis le volet se rouvrait, se retournait, comme celui d'un triptyque, livrant des images contraires, l'Enfer contre le Paradis, la nuit contre la lumi�re, et elle revoyait Ambroisine nue et blanche sur le satin �carlate du manteau �pandu, elle entendait la voix du p�re R�collet lui chuchoter�:</p><p>��Prenez garde. C'est une d�mone�!...</p><p>� plusieurs reprises, la duchesse essaya d'approcher Ang�lique afin de lui parler, mais celle-ci se d�roba � tout entretien. Malgr� la b�nignit� des apparences, la v�rit� entrevue au cours de la nuit avait �t� trop brutale. Des �cailles lui �taient tomb�es des yeux et elle ne voyait en tout et en tous que stupre, luxure, ignominie, hypocrisie, et essayait, en �chafaudant des plans de d�part pour Ambroisine, de se lib�rer d'une situation si confuse.</p><p>Mlle Radegonde de Ferjac, s'agitant pour mettre sur pied sa repr�sentation th��trale du lendemain, compl�tait le tableau. Indiff�rente, elle, aux tourments secrets des passions humaines, elle mettait tout le monde sur les dents. Houspillant, r�clamant, ordonnant, elle r�quisitionnait les petits sauvageons et sauvageonnes mic-macs qui tra�naient dans les rues pour des danses, envoyait cueillir des fleurs, dirigeait les charpentiers qui lui construisaient un radeau destin� � servir de sc�ne���de la plage on verrait mieux���taillait des costumes, d�chirait des toiles, tressait des guirlandes. Elle n'admettait pas que quiconque se t�nt en dehors de l'affaire.</p><p>Job Simon fut d�sign� d'office pour jouer le r�le du dieu Neptune, et P�tronille Damourt, � cause de ses grosses joues, celui d'�ole, p�re des vents. Elle leur remit � tous deux des feuilles calligraphi�es par sa main durant les soir�es d'hiver et leur enjoignit de r�p�ter leurs r�les sans faillir. Elle courait d'un bout � l'autre de l'�tablissement, r�p�tant�: ��Pourvu que nous n'ayons pas de brouillard demain�!��</p><p>Elle voulait qu'Ang�lique f�t V�nus et Ambroisine Ph�b� la Magicienne. On �tait en plein d�lire. Cependant Mme de la Roche-Posay sereine ou habitu�e, faisait des p�tisseries. Il y aurait festin.</p><p>Le lendemain, jour de f�te, ne laissa � personne le loisir de se pencher sur ses probl�mes. Au fond, c'�tait peut-�tre mieux ainsi. Aucune voile n'�tait apparue encore � l'horizon. Il fallut assister en grand apparat � la messe chant�e. Les Indiens �taient venus en grand nombre de la for�t et avec leurs canots d'�corce, de l'autre c�t� du Bassin. Ils apportaient des peaux. Mais Mlle Radegonde de Ferjac fut intransigeante. Elle arr�ta la traite, d�s les premi�res vell�it�s d'�change, envoya tous les chefs et ��principaux�� Mic-Macs se ��matachier1�� de la t�te aux pieds et les chargea de former une ��haie d'honneur�� sur le bassin en rangeant leurs canots autour du radeau o� se jouerait la pi�ce de th��tre. Ils s'ex�cut�rent. Radegonde de Ferjac �tait devenue au cours des ann�es l'un de leurs d�mons familiers et ils avaient appris qu'on ne lui r�sistait pas.</p><p>Apr�s la messe qui se termina fort tard, le soleil continuant de briller, on servit � une grande table dress�e dehors des cailles et des perdrix d'un ��fumet admirable�� comme l'aurait dit sans doute le gouverneur Villedavray, accompagn�es des beaux choux mauves et bleut�s de Port-Royal qui avaient r�putation dans toute la Baie, ainsi que des navets d'Acadie, uniques au monde. Des vins et des fromages, suivis de tourtes aux fruits, compl�t�rent cette d�gustation.</p><p>Ce n'�tait qu'un en-cas. On voulait donner aux acteurs le temps de se pr�parer. Des hommes transport�rent sur la gr�ve les bancs des deux �glises. Des femmes et leurs fils a�n�s mettaient en place d'�normes chaudi�res pour y cuire la sagamit� des sauvages, de ma�s et de poisson bouilli, dont ils pourraient se rassasier apr�s la f�te. D'autres tables recevraient parmi les colons, les grands sagamores. Il y serait servi des plats plus raffin�s par une arm�e de cuisiniers en toges et en tabliers blancs qui se pr�paraient � surgir comme par miracle des cuisines du manoir.</p><p>Radegonde de Ferjac pressait le mouvement. Assist�e d'Armand Dacaux dont elle avait fait, pour l'occasion, son secr�taire personnel, et qui la suivait pas � pas, une �critoire nantie de plumes, d'encre et de papiers pendue au cou, elle mettait la derni�re main aux pr�paratifs. La crainte premi�re de la gouvernante n'�tait pas une d�faillance de m�moire possible de ses acteurs, d�ment dress�s par elle, mais l'arriv�e inopin�e du brouillard qui, surtout en �t�, pouvait s'inviter sans vergogne.</p><p>Par chance l'horizon restait pur.</p><p>Le radeau fut amen� � quelque distance du rivage. Les canots indiens prirent place alentour. Les acteurs mont�rent dans une barque pour se rendre sur les lieux.</p><p>��Ne m'obligez pas � faire cela, supplia P�tronille Damourt. Depuis que nous avons fait naufrage, j'ai peur d'�tre sur l'eau.</p><p>��Qu'est-ce que c'est que ces j�r�miades, la rabroua vertement Radegonde de Ferjac. Allez�! Montez�! On ne vient pas en Am�rique quand on a peur de la mer et des naufrages.</p><p>Neptune �tait magnifique, m�connaissable, dans une longue robe bleu-vert, sa t�te chenue et barbue couronn�e de papier dor�. Il brandissait le trident d'un p�cheur de crabes. Cantor �tait de la partie avec sa guitare, et Delphine du Rosier en nymphe. Il y avait des anges, des ��amours��, des d�mons. Pour les grimer, Radegonde avait emprunt� aux Indiens leurs p�tes sp�ciales dont ils se servaient pour se ��matachier��, bleues, blanches, rouges ou noires, et l'on avait des masques terrifiants, dignes de l'ancienne com�die grecque.</p><p>Les spectateurs prirent place sur les bancs. Ensuite, on pouvait s'asseoir � terre. L'id�e du radeau �tait bonne. Le terrain s'�levant, chacun voyait de loin et entendait � loisir.</p><p>Ang�lique suivait le mouvement en essayant, par politesse envers Mme de la Roche-Posay, de ne pas trop laisser para�tre ses pr�occupations. C'�tait un r�flexe d'�ducation fortement ancr�e dans son monde que la ma�trise de soi-m�me, et une telle qualit� n'�tait pas vaine. Au cours de son existence Ang�lique avait pu appr�cier maintes fois l'importance de savoir dissimuler ses sentiments�: peur, col�re ou impatience, sous un sourire naturel, une urbanit� exquise qui endormait les soup�ons de l'ennemi quel qu'il f�t.</p><p>Mais elle n'oubliait pas qu'Ambroisine �tait aussi de la noblesse, et c'�tait peut-�tre � qui, des deux, rench�rirait de gaiet� et de s�curit� apparente, pour convaincre l'autre du peu de cas qu'elle faisait de l'horreur et des v�rit�s entrevues, au cours de la nuit pr�c�dente.</p><p>Par instants, Ang�lique apercevait Cantor qui se d�battait avec sa guitare, sous les injonctions de Radegonde de Ferjac. Le pauvre gar�on avait trouv� son ma�tre. Il dut se coiffer d'une couronne de roses et monter sur le radeau pour accompagner les acteurs.</p><p>��Il est divin�! se p�ma Ambroisine de Maudribourg en se tournant vers Mme de la Roche-Posay et Ang�lique.</p><p>��Il a �t� page � Versailles, r�pliqua Ang�lique, et il a appris � se plier � tous les usages, � bien des caprices�! C'est l�-bas aussi, quoi qu'on en pense, une dure �cole de la vie.</p><p>Job Simon avait manqu� sa vocation. Il aurait mieux fait d'�tre acteur que de piloter des navires aux antipodes. Sa voix de stentor bien timbr�e scandait les strophes en vers du bon Lescarbot dont avait d�j� retenti ici m�me l'�cho de ces rivages au temps de la premi�re colonisation. Captiv�e, la foule se laissait entra�ner aux vicissitudes mythologiques qui accablaient les h�ros de l'action et tous les yeux des habitants de Port-Royal �taient fix�s en direction du radeau et de l'horizon marin qui lui servait de d�cor. C'est ainsi qu'on ne ��le�� vit pas arriver. Lui, l'ennemi intime de Mlle de Ferjac�: le brouillard.</p><p>Car il vint par-derri�re.</p><p>D�bordant de la Baie Fran�aise par-dessus le rebord du promontoire, il d�vala en direction du village � la vitesse d'une avalanche. Lorsque � son haleine froide on le sentit arriver, il �tait d�j� l�. En quelques instants, de toute cette foule assembl�e, chacun se retrouva quasi seul avec lui-m�me, et � peine la possibilit� de distinguer son voisin. La rive, puis le radeau et les canots des Indiens s'effac�rent � leur tour. Les voix s'�touff�rent.</p><p>��Chaque ann�e c'est la m�me chose, g�mit la pauvre gouvernante, ces maudites ��brou�es�� nous gaspillent notre f�te.</p><p>Invisible, elle r�clamait hautement que chacun demeur�t � sa place. Le brouillard allait peut-�tre s'effacer... Pour faire prendre patience, elle annon�a qu'on allait passer des corbeilles de profiteroles et de beignets.</p><p>Les acteurs h�laient � travers les limbes qu'on v�nt les chercher. On leur fit porter � eux aussi message de prendre patience et quelques g�teaux. Les augures croyaient voir en ce brouillard particuli�rement �pais, mais comme pouss� par un courant vif, la possibilit� qu'il s'�loign�t rapidement.</p><p>Une demi-heure s'�coula. La situation paraissait s'am�liorer en effet. Tout � coup quelqu'un porta l'annonce qu'il y avait un navire dans le Bassin. On avait entendu le bruit de sa cha�ne d'ancre se d�roulant. Le temps que chacun apport�t son t�moignage et, les brumes p�lissant r�v�l�rent au large la silhouette d'un petit trois-m�ts immobile. Aussit�t il y eut une grande agitation. Le radeau, et ses occupants, commen�ait de repara�tre lui aussi, mais on ne pouvait continuer la s�ance avant d'avoir identifi� le nouvel arrivant. Il n'�tait encore qu'un vague fant�me, une ombre de navire que la brume par instants effa�ait compl�tement.</p><p>Mais d�j� Ang�lique savait qu'il ne s'agissait pas du <emphasis>Gouldsboro,</emphasis> beaucoup plus important, et Mme de la Roche-Posay elle aussi n'avait pas reconnu l'allure de leur petit cent-tonneaux, avec lequel son mari �tait all� assister Joffrey de Peyrac � la rivi�re Saint-Jean.</p><p>��Il s'agit peut-�tre du navire de la compagnie qu'on nous envoie d'Honfleur. Nous sommes fin ao�t. Il n'est que temps qu'il arrive.</p><p>��Ce serait un bien petit b�timent.</p><p>��Oh�! Ils sont chiches�!... Nous n'en attendons gu�re plus de nos commanditaires�: on les conna�t�!...</p><p>On demeura dans l'expectative. Puis, comme un rideau tir� subitement, les derni�res vagues des brumes s'effac�rent, r�v�lant toute l'�tendue du Bassin, et d�j� � quelques encablures des chaloupes charg�es d'hommes en armes, faisant force de rames vers la plage.</p><p>Il n'y eut qu'un cri.</p><p>��L'Anglais�!...</p><p>Ce fut un sauve-qui-peut g�n�ral.</p><p>Enjambant les bancs de bois, les gens se pr�cipit�rent vers leur demeure pour y saisir les objets les plus pr�cieux � mettre � l'abri des pillards ennemis. En l'absence de M. de la Roche-Posay, qui avait emmen� la plupart des hommes au combat, la d�fense de l'�tablissement �tait nulle. Les Indiens eux-m�mes le savaient si bien qu'ils pr�f�r�rent s'�carter de la plage avec leurs cano�s. Ils n'�taient pas venus pour se battre et, coutumiers de trafiquer avec les navires anglais, ils �vitaient, dans cette contr�e, de se m�ler des querelles des Blancs.</p><p>Cependant quelques sagamores qui avaient des parents parmi les Acadiens se propos�rent et des paysans plus rageurs que les autres all�rent d�crocher leurs mousquets.</p><p>��Soldat, cri�rent les enfants de la Roche-Posay s'adressant � Adh�mar, courons vite au canon. Voici l'heure du combat.</p><p>Dans les chaloupes les matelots anglais, pour s'exciter, poussaient des clameurs assourdissantes. L'embarcation de t�te arriva � hauteur du radeau o� s'agitaient les acteurs impuissants, assembl�e de masques et de travestis.</p><p>��Mais c'est Phipps�! s'exclama Ang�lique, reconnaissant l'homme de Boston qui accompagnait l'amiral anglais lorsque celui-ci avait rel�ch� � Gouldsboro quelques semaines auparavant.</p><p>Et tout de suite elle songea�:</p><p>��A-t-il vu Joffrey�? Pourra-t-il me renseigner sur lui�?��</p><p>La situation ne lui paraissait pas, quant � elle, tragique. Gouldsboro maintenait de trop bonnes relations avec la Nouvelle-Angleterre pour que, la comtesse de Peyrac pr�sente, il n'y e�t pas moyen de trouver un terrain d'entente avec les nouveaux arrivants.</p><p>Elle avertit Mme de la Roche-Posay, qui prenait l'�v�nement avec r�signation, ne l'ayant que trop pr�vu.</p><p>��Ne vous inqui�tez pas. Je connais le capitaine de ce vaisseau. Nous lui avons rendu quelques services. Il ne refusera pas de parlementer...</p><p>Et toutes deux se dirig�rent vers la plage, pour essayer de se pr�senter en premier lieu � l'assaillant.</p><p>Mais Ang�lique n'avait pas pris garde aux man�uvres des enfants de la Roche-Posay entra�nant Adh�mar vers le port.</p><p>Elle commen�ait � faire des signes � Phipps et � le h�ler en anglais, lorsque la situation se d�t�riora irr�m�diablement par la faute de la trop belliqueuse prog�niture du marquis de la Roche-Posay.</p><p>Le capitaine anglais, qui se distinguait en tant que puritain par ses v�tements noirs et son chapeau � haut fond, venait de lancer un grappin vers le radeau afin de le haler et de capturer cette surprenante assembl�e de masques et de travestis.</p><p>Ce fut le moment que choisit Adh�mar du haut de la tourelle d'angle pour mettre le feu � la m�che. La d�tonation retentit. Hasard ou habilet�, un boulet siffla et passa exactement entre le radeau et la chaloupe qui bascul�rent de concert, projetant tout le monde � l'eau.</p><p>��Victoire�! hurl�rent les Acadiens, plus satisfaits de voir les Anglais barboter que soucieux du sort de Neptune et des siens.</p><p>La chaloupe anglaise avait bel et bien �t� touch�e et coulait.</p><p>Le d�sordre fut � son comble et Ang�lique dut renoncer d�sormais � se faire entendre. La situation se transformait en bataille. Ce fut bref mais violent. Le coup heureux d'Adh�mar demeurait unique. D'autres chaloupes abordaient un peu plus loin. Leur contingent de matelots solidement arm�s mont�rent � l'assaut du petit fort et mirent la main sur Adh�mar avant qu'il ait renouvel� son exploit. Un peu de mousqueterie acheva d'ent�riner la prise de Port-Royal, ce jour-l�, par les forces anglaises. Voyant que tout �tait perdu, une partie des habitants, emportant leurs marmites et tirant leurs vaches par le licou, s'encoururent vers les bois, car on ne savait jamais � quelles extr�mit�s pouvaient se livrer ces matelots de Nouvelle-Angleterre quand ils avaient d�cid� de mettre � sac un poste fran�ais. Les autres, dont faisaient partie Ang�lique et en g�n�ral tous ceux qui se trouvaient sur la plage au moment de l'arriv�e du navire, composant le public le plus proche et le plus important�: Mme de la Roche-Posay, ses enfants et les gens de sa maison, la duchesse de Maudribourg et ses prot�g�es, les aum�niers, les familles des notables, et m�me Ang�lique... furent encercl�s, somm�s de se tenir cois, tandis qu'on les parquait brutalement, sous la menace des mousquets, dans les limites de leurs propres bancs d'�glise.</p><p>Pendant ce temps les naufrag�s de la chaloupe et du radeau s'occupaient de leur mieux � regagner la rive.</p><p>Phipps et Neptune furent les premiers � sortir de l'eau, se foudroyant du regard. L'un y avait perdu son chapeau puritain, l'autre la couronne dor�e.</p><p>Phipps �cumait. Si ses premi�res intentions �taient loin d�j� d'�tre pacifiques, elles �taient devenues maintenant franchement meurtri�res. Il ne parlait plus que ��harts et gibets�� et de r�duire en cendres jusqu'au dernier cabanon de ces maudits ��mangeurs de grenouilles��. Il les connaissait trop bien pour vouloir leur accorder ne serait-ce qu'une parcelle d'indulgence. Ce colon de Nouvelle-Angleterre �tait n� dans un petit �tablissement du Maine. C'est dire que son enfance s'�tait d�roul�e parmi les attaques incessantes des Canadiens et des sauvages � leur d�votion et qu'une bonne partie des chevelures de sa famille servaient de troph�es dans les wigwams ab�nakis ou aux murs des forts fran�ais.</p><p>��Je t'apprendrai � jouer au h�ros, hurla-t-il lorsqu'on lui amena Adh�mar ligot�. Allez, d�racinez-moi la grande croix l�-bas sur la plage et dressez-moi une potence � la place pour ce pendard�!</p><p>� ces mots, Adh�mar, qui avait acquis assez de notion d'anglais durant son voyage � l'est du Kennebec, vit, une fois de plus, sa derni�re heure venue.</p><p>��Madame, sauvez-moi�! supplia-t-il cherchant Ang�lique parmi la houle des t�tes.</p><p>Le tapage �tait � son comble. Les g�missements des rescap�s du radeau, dont �tait la malheureuse P�tronille Damourt sauv�e � grand-peine de cette nouvelle noyade, se m�laient aux cris de protestation des habitants voulant retenir les matelots anglais qui commen�aient � d�foncer � la hache les portes de leurs maisonnettes.</p><p>Phipps arr�ta d'un ordre ce d�but de mise � sac. On verrait plus tard�! Et s'il fallait br�ler tout, on br�lerait�! Auparavant il voulait s'assurer un butin plus s�rieux et particuli�rement s'approprier la charte���commissions et lettres royales���que poss�dait le marquis de la Roche-Posay et qui prouvait que le roi de France entretenait ind�ment des colons en des lieux qui appartenaient par les trait�s � l'Angleterre.</p><p>Il commen�a de monter vers le manoir.</p><p>Ang�lique estima venu le moment propice pour agir.</p><p>��Je vais essayer de le joindre, confia-t-elle � la marquise de la Roche-Posay, il le faut absolument avant que cela tourne plus mal. De toute fa�on, il doit pouvoir nous dire ce qui s'est pass� � la rivi�re Saint-Jean. Apparemment, il en revient tout droit et, si j'en juge par son humeur, les �v�nements n'ont pas d� lui �tre favorables. Peut-�tre aurons-nous par la m�me occasion des nouvelles de nos �poux...</p><p>Elle se souvenait que lorsque William Phipps avait rel�ch� � Gouldsboro avec l'amiral gouverneur de Boston, on avait signal� dans son �quipage un Huguenot fran�ais, r�fugi� de La Rochelle, qui s'�tait r�v�l� �tre vaguement parent des Manigault. Ceux-ci l'avaient re�u � leur table, en bon voisinage, pendant ces quelques heures d'escale.</p><p>Elle eut la chance de le reconna�tre parmi ceux qui les gardaient et se faufila jusqu'� lui, se fit reconna�tre, lui rappela sa visite chez eux.</p><p>��Je dois absolument parler � votre capitaine, lui dit-elle.</p><p>Elle n'eut pas de peine � le convaincre, car l'homme avait vu que M. et Mme de Peyrac entretenaient d'excellentes relations avec le gouverneur de Boston. Il l'autorisa donc � quitter les autres prisonniers et l'accompagna lui-m�me jusqu'� l'habitation.</p><p>Dans la grande salle, Phipps et ses hommes cherchaient furieusement les documents dont ils voulaient se rendre possesseurs afin de prouver leur bon droit et la mauvaise foi fran�aise. � coups de hache, ils d�fon�aient les buffets, les armoires, tandis que d'autres s'essayaient de crocheter les coffres, d�sireux de trouver au surplus des bijoux ou des toilettes de prix dont on dirait que ces catholiques d�prav�s �taient toujours bien pourvus.</p><p>Ang�lique arriva pour voir Phipps jeter � terre les pi�ces de fa�ence d'un vaisselier.</p><p>��Vous �tes fou, lui jeta-t-elle, employant sa langue, vous vous conduisez comme un vandale�! Ce sont des objets de valeur. Prenez, si vous voulez, mais ne cassez pas�!</p><p>L'Anglais se retourna, hors de lui�:</p><p>��Que faites-vous ici�? Vous�! Retournez avec les autres�!</p><p>��Ne me reconnaissez-vous pas�? Je suis Mme de Peyrac, je vous ai re�u il y a quelques semaines, et mon mari vous avait tir� d'un mauvais pas un jour de temp�te.</p><p>Ceci ne calma nullement l'irascible.</p><p>��Votre mari�! Oui-da�! Il m'a jou� encore un beau tour l�-bas.</p><p>Ang�lique le pressa de questions. Il avait donc vu son mari�? Il n'avait rien vu du tout. Le brouillard �tait l�, s'ajoutant � sa malchance, alors qu'il guettait avec tant de constance ces damn�s officiels de Qu�bec, bloqu�s dans la rivi�re. Ce brouillard lui avait cach� les man�uvres de la petite flotte de Peyrac. Comment s'�taient-ils arrang�s tous pour lui filer au nez et � la barbe�? Ces maudits Fran�ais�! Un butin et une prise de combat qu'il s'�tait jur� de ramener au Massachusetts � titre d'�change avec les intraitables de l�-haut, de Qu�bec, ce f�roce Canada, � titre de vengeance aussi, le sang de tous les massacr�s de la Nouvelle-Angleterre r�clamant justice...</p><p>Il parlait un peu confus�ment comme les gens taciturnes qui n'ont pas l'habitude de se raconter ou de s'expliquer. Son ressentiment n'en �tait que plus violent, bouillonnant en lui sans trouver d'issue � ses ranc�urs accumul�es.</p><p>��Ils ont tout ruin� l�-bas... ces sauvages venus du Nord avec leurs maudits pr�tres papistes, �tablissements ruin�s, colons massacr�s, on les arr�te difficilement.</p><p>��Je sais. J'y �tais moi-m�me, il y a quelques semaines. � Brunschwick-Falls et je n'ai �chapp� que de justesse. Vous savez que j'ai r�ussi � sauver quelques-uns de vos compatriotes et � les ramener en s�ret� � Gouldsboro�?...</p><p>��Alors pourquoi le comte de Peyrac m'emp�che-t-il de combattre ces fauves, de me saisir au moins de leurs t�tes carnassi�res puisque j'en ai l'occasion�?</p><p>��Pour arr�ter la guerre�?... mon pauvre ami�! Vous n'ignorez pas que c'est lui aussi qui a emp�ch� le baron de Saint-Castine d'y entra�ner ses Etchemins, comme il en recevait l'ordre formel de Qu�bec. Autrement, ce n'est pas seulement les �tablissements de l'est du Kennebec qui auraient br�l� mais tous ceux des �les et des rives du Maine et de la Nouvelle-�cosse. La guerre ne s'est arr�t�e que gr�ce � lui mais la moindre �tincelle peut entra�ner une catastrophe pire encore contre laquelle toute son influence ne pourra plus rien...</p><p>��Mais il faut pourtant mettre au pas ces maudits papistes�! hurla Phipps, d�sesp�r�. Si nous ne rendons pas coup pour coup, ils finiront par nous exterminer, si nombreux que nous soyons. Quelle situation�! L�-haut cette poign�e de fanatiques dans leur neige et leurs for�ts, et nous ici dix fois plus nombreux mais comme des moutons b�lants... Moi, je ne suis pas de cette esp�ce. Je suis n� au Maine. Je leur apprendrai que ces lieux m'appartiennent et j'y consacrerai ma vie s'il le faut�! De toute fa�on, je ne peux rentrer � Boston les mains vides. Rien � faire... Port-Royal va payer pour Saint-Jean... Il me faut des otages et aussi cette charte du roi de France...</p><p>Il cherchait des yeux o� la trouver...</p><p>��Ah�! Ce coffre l�-bas peut-�tre�?...</p><p>Ang�lique reconnut, dans le coin de la salle o� on l'avait d�pos� � son arriv�e, le coffre aux scalps de Saint-Castine. Elle s'interposa vivement.</p><p>��Non, pas ce coffre�! Je vous prie. Ce sont mes affaires personnelles.</p><p>Elle le devan�a, pour aller s'y asseoir r�solument.</p><p>��Je vous demande de ne pas le forcer, monsieur, dit-elle avec fermet�. Mon mari et moi nous sommes bons amis des Anglais, puisque nous tenons m�me nos droits sur nos terres du Grand Conseil du Massachusetts, mais il y a des gestes que nous ne saurions admettre sans �tre oblig�s de porter plainte � leur sujet, consid�rant celui qui les commettrait comme un pirate sans foi ni loi, n'agissant pas au nom de son gouvernement. �coutez-moi, dit-elle le voyant d�concert�, asseyez-vous et calmez-vous. (Elle lui d�signait un escabeau devant elle.) J'ai une proposition � vous faire qui, je pense, arrangera tout...</p><p>Phipps la consid�rait avec m�fiance. Ang�lique fr�missait � l'id�e qu'elle �tait assise sur trois cent cinquante scalps arrach�s � des cr�nes anglais par les sauvages Ab�nakis. Il lui semblait, avec horreur, que leur odeur faisand�e s'infiltrait � travers les interstices du coffre. Mais son autorit� eut raison des r�ticences de l'irascible puritain anglais.</p><p>Il s'assit et comme il �tait rest� tremp� de sa baignade, une mare d'eau commen�a � s'�tendre autour de lui, qu'il consid�ra tristement.</p><p>���coutez, reprit Ang�lique persuasive, que voulez-vous au juste�?... Des otages�? Par lesquels vous pourrez faire pression sur Qu�bec afin d'obtenir le juste respect de vos trait�s ou pour �changer avec les prisonniers qui ont �t� emmen�s en captivit� dans le Nord par les Ab�nakis et les Canadiens�?... Or ici, il s'agit d'Acadiens, vous ne l'ignorez pas. Des Fran�ais, certes, mais qui sont tellement abandonn�s de leur gouvernement et de l'administration royale qu'ils commercent avec Boston et Salem pour ne pas p�rir... Soit, je l'admets, vous pouvez emmener Mme de la Roche-Posay et ses enfants, mais qui s'en pr�occupera � Qu�bec�?...</p><p>Phipps le savait. Il y avait d�j� song�. Soucieux, il poussa un profond soupir, et d�noua son collet de linge blanc pour l'essorer avec m�lancolie. Puis il vida ses bottes de peau de phoque l'une apr�s l'autre.</p><p>��Alors, que me proposez-vous�? soupira-t-il derechef.</p><p>��Ceci. Il est arriv� r�cemment ici, � Port-Royal, une grande dame fran�aise tr�s riche et tr�s consid�r�e, accompagn�e de jeunes femmes qu'elle devait amener � Qu�bec, en vue de les marier avec des officiers et de jeunes seigneurs canadiens. On les attend encore en Canada, car son navire a fait naufrage dans nos parages. On ne sait que faire d'elles. Je vous propose. Emmenez-les toutes�! Cette noble dame a tant d'alliances que sa capture peut �mouvoir jusqu'au roi de France lui-m�me et de toute fa�on elle est si riche que, m�me apr�s la perte de son navire, vous pourrez encore obtenir d'elle une importante ran�on. Et je crois m�me (Ang�lique se pardonnait int�rieurement de donner un petit coup de pouce � la v�rit�) qu'il y a parmi les dames qui l'accompagnent la fianc�e d'un haut personnage de Qu�bec...</p><p>Les yeux durs de l'Anglais se r�tr�cirent sous l'effort de la r�flexion. Il fron�a le nez, renifla.</p><p>��Mais s'il se rendait � Qu�bec, comment ce vaisseau a-t-il pu �chouer sur nos c�tes�? interrogea-t-il, car en tant que marin la chose lui paraissait suspecte.</p><p>��Les Fran�ais ne savent pas piloter, dit Ang�lique l�g�rement.</p><p>Comme William Phipps partageait cet avis, il n'insista pas.</p><p>Un de ses hommes, apportant la charte qu'ils avaient trouv�e dans le bureau du commis greffier de l'�tablissement, acheva de le rass�r�ner.</p><p>��C'est bon, dit-il, je m'en tiendrai l�. Mais j'emm�ne aussi le soldat. C'est de bonne guerre. Il m'a bless� deux hommes...</p><p>*****</p><p>L'embarquement de la duchesse de Maudribourg, de son secr�taire Armand Dacaux, de la du�gne P�tronille Damourt, de ses Filles du roi, du capitaine Job Simon et de son mousse survivant, tous deux portant la licorne de bois dor�, emmen�s en captivit� � Boston, par les Anglais, s'accomplit sans incidents, et dans la semi-indiff�rence g�n�rale.</p><p>Les Acadiens de Port-Royal �taient heureux de s'en tirer � si bon compte. D�s qu'ils avaient compris que le vent tournait et que les choses s'arrangeaient, ils �taient revenus avec de la pelleterie, des fromages et des vivres, l�gumes et fruits, les proposant aux matelots dans l'espoir d'obtenir de la quincaille anglaise qui �tait excellente et tr�s appr�ci�e. Le troc marchait bon train sur la plage. Une roue de fromage contre une bo�te de clous, etc.</p><p>Personne ne prenait garde au d�part des otages que les Anglais, press�s par la mar�e, bousculaient quelque peu.</p><p>Seules, Ang�lique et Mme de la Roche-Posay, satisfaites, l'une et l'autre � part soi, de s'en tirer � si bon compte, s'empress�rent de remettre aux Filles du roi des paniers de victuailles afin de les aider � supporter la travers�e.</p><p>Le quartier-ma�tre Vanneau �tait l� aussi. Mais Delphine Barbier du Rosier ne le regardait pas. T�te basse, les yeux baiss�s, et comme r�sign�es � leur sort �trange et cahotique, les Filles du roi suivaient leur ��bienfaitrice��.</p><p>Le malheureux Adh�mar, charg� de cha�nes, fut le premier � monter dans la barque.</p><p>��Madame, ne m'abandonnez pas�! criait-il, tourn� vers Ang�lique.</p><p>Mais elle ne pouvait rien pour lui. Elle lui assura qu'elle avait obtenu de Phipps qu'il aurait la vie sauve, et lui communiqua l'espoir que les Anglais, ��eux��, le renverraient peut-�tre en France...</p><p>Au moment de monter dans la barque, Ambroisine de Maudribourg s'arr�ta devant Ang�lique et celle-ci comprit cette fois que l'inconcevable v�rit�, entrevue comme dans un �clair une nuit de cauchemar, �tait bien le fond de la v�rit� vraie.</p><p>Elle avait devant elle un �tre qui voulait sa destruction, sa perte... sa mort m�me. Comme jetant le masque devant la partie perdue, la duchesse n'essayait plus de dissimuler sa jalousie, sa haine...</p><p>��Est-ce � vous que nous devons ce bel arrangement�? glissa-t-elle � mi-voix tandis qu'elle essayait d'afficher un sourire insolent.</p><p>Ang�lique ne r�pondit pas.</p><p>La haine qui flamboyait dans les prunelles d'Ambroisine effa�ait tout souvenir de ce qui, entre elles, avait pu �tre comme une entente ou le d�but d'une amiti�.</p><p>��Vous avez voulu vous d�barrasser de moi, reprit la duchesse, mais ne croyez pas triompher si facilement... je continuerai � mettre tout en �uvre pour vous abattre... et un jour viendra o� je vous ferai pleurer des larmes de sang...</p></section><section><p><strong>Quatri�me partie</strong></p><p><strong>Le fond de la baie fran�aise ou les attentats</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 1</strong></p><p>Plus on s'en allait vers le fond de la Baie Fran�aise, plus toute chose paraissait s'accentuer, s'exag�rer, se piquer au jeu d'�tonner, de surprendre, d'effrayer, tout se voulait gigantesque, d�mesur�, imposant, hors du commun, la beaut� des paysages, la splendeur des arbres, la hauteur des mar�es, la violence et la sauvagerie des habitants, l'�paisseur des brouillards, la saveur des homards et des coquillages, la profondeur des fjords, la vari�t� et le nombre des oiseaux aquatiques, nich�s dans les tourbi�res de... Tintamarre, l'intensit� des couleurs min�rales�: le rouge des gr�s, le blanc du sel, le noir de l'anthracite, la sinuosit� des rivi�res, innombrables, la majest� des chutes d'eau et la multiplicit� des cascades, la fertilit� des terres, le pullulement des b�tes � fourrure et la richesse poissonneuse des eaux.</p><p>Et comme le recel de tr�sors insolites engrang�s l� par quelque brigand fou, peut-�tre le dieu Gloose-cap lui-m�me, une vari�t� infinie de curiosit�s naturelles, les eaux r�versibles de l'embouchure de la Saint-Jean, le mascaret du Petit-Codiac, les grottes de glace, les arbres de pierre...</p><p>La mer rejetait sur les gr�ves des morceaux de charbon, des opales, des am�thystes, de la cornaline, du cuivre...</p><p>Ce soir-l� une grosse chaloupe de douze tonneaux dansait sur les flots, longeant la c�te nord de la baie de Chignecto.</p><p>Ang�lique, assise � l'arri�re, regardait avec appr�hension d�filer les hautes falaises rouge�tres dont le sommet disparaissait derri�re un rideau de brume pluvieuse.</p><p>Elle avait le sentiment de p�n�trer dans un pays interdit gard� par des dieux hostiles.</p><p>La barque, nantie d'une seule voile carr�e, �tait man�uvr�e parfois � la rame. On n'allait pas vite. L'�quipage �tait compos� de quelques Acadiens et sauvages Mic-Macs, leurs compagnons de course plut�t que leurs matelots. Le propri�taire de la chaloupe �tait Hubert d'Arpentigny, le jeune seigneur du cap Sable, le pilote, son intendant Pac�me Grenier.</p><p>Ang�lique prenait patience, r�vant que dans quelques jours elle joindrait le comte de Peyrac sur la c�te est de l'autre c�t� de l'isthme. Elle essayait en ce moment de le gagner de vitesse, et c'�tait peut-�tre une folie qu'il lui reprocherait, puisque, au fond, il lui avait plus ou moins implicitement recommand� � son d�part, de l'attendre bien patiemment � Gouldsboro.</p><p>Mais il n'�tait pas pr�vu alors que se noueraient en quelques jours���deux semaines au plus���tant d'�v�nements et de drames qui avaient rendu aigu� entre eux la n�cessit� de se joindre. Il fallait absolument qu'Ang�lique le trouv�t pour le mettre au courant de ce qu'elle savait, ou devinait ou pressentait, et pour apprendre ce que lui-m�me avait d�couvert. Or, voici qu'�tant encore � Port-Royal elle avait appris que, ne retournant pas � Gouldsboro, il faisait voile vers le golfe de Saint-Laurent, en contournant la presqu'�le de la Nouvelle-�cosse. Elle ne pouvait plus attendre.</p><p>Il leur fallait �tre deux, pour lutter, s'unir, rassembler leurs forces, se communiquer leurs certitudes ou leurs appr�hensions.</p><p>Cette histoire d'Ambroisine de Maudribourg, Ang�lique ne parvenait pas � la situer par rapport � leur propre combat. C'�tait comme une intrusion diabolique, intervenant � l'heure o�, en butte � de myst�rieuses hostilit�s, ils avaient l'un et l'autre peine � voir clair, � discerner d'o� venaient les menaces r�elles, qui �tait clairement l'ennemi.</p><p>Pour en avoir parl� avec son fils et appris par lui certaines man�uvres mensong�res que la duchesse avait men�es � Gouldsboro, Ang�lique ne pouvait plus se leurrer sur la volont� malfaisante qui avait pouss� la naufrag�e � semer le malheur et la discorde parmi ceux qui l'avaient recueillie. Et sans cesse lui revenaient en m�moire des faits, des mots, des r�actions imperceptibles qui maintenant prenaient un sens nouveau. Elle se souvenait d'une r�flexion d'Adh�mar, le pauvre na�f, un jour qu'elle lui disait�: ��Prends garde � ne pas r�veiller Mme de Maudribourg.�� Et lui, r�pondant�: ��Oh�! �a ne dort pas ces �tres-l�. �a fait seulement semblant.�� Une �tonnante mise en garde contre l'�trange activit� d'Ambroisine qui, elle le savait maintenant, �tait sans cesse � fouiner dans Gouldsboro, une mise en garde qui �tait pass�e par-dessus sa t�te, tant l'autre avait su la persuader de son inaction�: ��Je suis rest�e � prier tout le jour. J'ai dormi plusieurs heures...��</p><p>Et la r�action de l'Indien Piksarett. Il lui semblait qu'elle comprenait sa brusque volte-face. ��Prends garde, un danger te menace...�� Ambroisine de Maudribourg se tenait � quelques pas. Avait-il senti lui, Indien si sensible aux interventions obscures des esprits invisibles, le pouvoir d�moniaque habitant cette femme...</p><p>Ang�lique passait une main sur son front.</p><p>��Je m'�gare... Il faut revenir � des r�alit�s plus saines. Une femme jalouse, perverse et qui cherche � d�truire un bonheur qu'elle ne peut supporter de rencontrer, ceci reste dans les limites du normal...�� Ce qui l'�tait moins, c'�tait peut-�tre jusqu'� quelles extr�mit�s cette femme habile avait poursuivi son �uvre de destruction... Se trouvait-elle sous les fen�tres d'Abiga�l la nuit o� Ang�lique avait entendu le cri inhumain�? �tait-ce elle qui avait vers� une mixture empoisonn�e dans la tisane d'Abiga�l�? ��Mais alors, se disait Ang�lique, c'�tait une femme capable de TOUT�!...��</p><p>Elle n'osait pas prolonger plus avant la recherche d'une v�rit� qu'elle ne pouvait �tayer de toutes les preuves. Cela paraissait trop fou, monstrueux. Lorsqu'elle serait pr�s de Joffrey, elle lui montrerait la taie �carlate. L�, elle oserait poser tous les faits devant lui, essayer de comprendre aussi pourquoi, pourquoi, la duchesse de Maudribourg avait �t� pouss�e � agir ainsi envers eux. Elle n'�tait qu'une naufrag�e elle-m�me victime de circonstances dramatiques et criminelles. Car enfin, existaient-ils ces naufrageurs qui avaient attir� <emphasis>La Licorne</emphasis> sur les r�cifs�!...</p><p>Ang�lique se rem�morait les pi�ges qui leur avaient �t� tendus depuis qu'au printemps ils avaient quitt� Wapassou, oubliait un peu Ambroisine, pour retourner aux pr�mices d'un guet-apens, l�, plus �vident, quoique, lui aussi, cach� et venu par ruse. Mais l'heure sonnerait de d�chirer le voile. Les myst�rieux occupants du bateau � l'oriflamme orange montreraient leurs visages. Ils deviendraient des hommes qu'on pourrait combattre, vaincre, pendre haut et court pour vilenies et tra�trises. Ils parleraient auparavant. Par eux, on remonterait � la source, on saurait d'o� venaient ces coups, qui les avaient pay�s pour frapper. Maintenant que Joffrey �tait � leurs trousses, le d�nouement ne serait pas long � �clater. Elle lui faisait confiance.</p><p>Il fallait oublier Ambroisine. Elle �tait loin maintenant et ne pourrait plus nuire. Les Anglais ne l�chent pas facilement leur proie. Ambroisine, c'�tait une grimace de Satan, une farce pour ajouter au d�sarroi des humains.</p><p>Ang�lique ne se dissimulait pas que ce bref �pisode, o� elle avait senti passer sur elle le souffle d'une haine implacable, une volont� de la d�truire comme il lui semblait n'en avoir encore jamais inspir�e, m�me � Mme de Montespan���car Mme de Montespan voulait le roi, mais, cette fois, la chose ne se justifiait pas���de cette rencontre o� elle avait �t� bien pr�s d'�tre vaincue, elle gardait une meurtrissure. ��Mais tant pis pour toi�! se disait-elle, cela t'apprendra � te laisser �garer dans ton jugement par tes propres d�faillances��.</p><p>Ambroisine �tait survenue au moment o� elle doutait d'elle-m�me, o� elle s'�tait sentie vaciller sur ses assises, o� elle ne parvenait pas � �merger de ce tourbillon qui avait jet� au grand vent sa personnalit� comme d�sesp�r�e, d�doubl�e�: ces chocs successifs, ce vertige avec Colin, sa crainte devant Joffrey inconnu, � garder, � reconqu�rir, sa d�couverte d'elle-m�me, la n�cessit� o� elle s'�tait trouv�e de se regarder en face, de tout remettre en question, de se reconna�tre et m�me se conna�tre sous un autre aspect, � s'admettre, � prendre conscience d'un certain �veil n�cessaire, et aussi des blessures que la vie lui avait inflig�es, des infirmit�s morales qu'elle en gardait � son insu et qu'il fallait qu'elle ait le courage de soigner, d'effacer... Lui l'aiderait. Elle se souvenait de la tendresse de ses paroles, la rassurant, la rappelant � lui, et qui avait �t� comme un baume pour son �tre d�sempar�...</p><p>Mais, en un tel moment, l'autre, la femme jalouse avait eu beau jeu, pour l'�tourdir et l'embrouiller. Heureusement le danger �tait pass�. Et Ang�lique, regardant tourner les nuages bas au-dessus des falaises rouge�tres, soupirait de soulagement. Elle se f�licitait d'avoir pu �carter � temps de deux routes la dangereuse cr�ature. Phipps avait �t� envoy� par le ciel. Il ne resterait de cet �pisode qu'une exp�rience dont il serait bon de retenir la le�on.</p><p>Ce n'�tait pas la premi�re fois qu'elle constatait qu'en ces rencontres de ruse et de mensonge les seules personnes de l'entourage � voir clair aussit�t dans ce jeu de l'ennemi �taient des personnes simples, voire na�ves, tel Adh�mar, ou, au contraire, ceux que leur personnelle connaissance du vice et de la malhonn�tet� mettait � m�me de les discerner plus facilement chez autrui. Ainsi en avait-il �t� d'Aristide et de Julienne qui ne s'�taient pas priv�s de d�noncer la duchesse avec vigueur. Mais qui les �coutait�? En somme, des gens dont le cr�dit �tait mince, souvent non sans raison, aupr�s des grands de ce monde et des ��personnes de bien��.</p><p>Celles-ci d�sign�es par leur superbe � �tre les victimes d'une malignit� qu'ils n'�taient pas aptes � discerner � temps.</p><p>Enfin�! On �tait sorti de l�.</p><p>Dans quelques jours Ang�lique retrouverait <emphasis>son </emphasis>mari. Elle se r�fugierait sur son c�ur. Elle s'abandonnerait � sa force. Elle n'aurait plus d'orgueil. Elle avait appris au cours d'une telle crise sa d�pendance envers lui.</p><p>Son voyage pour le fond de la Baie Fran�aise s'�tait d�cid� assez brusquement.</p><p>Apr�s le d�part des Anglais et de leurs otages, Ang�lique � Port-Royal s'�tait interrog�e sur la conduite � tenir. Retourner � Gouldsboro�? Et si son mari arrivait entre-temps � Port-Royal comme l'avait pr�dit Ambroisine�?... Finalement, elle avait renvoy� <emphasis>Le Rochelais</emphasis> � Gouldsboro, avec Cantor, afin d'y chercher des nouvelles. � peine le petit yacht avait-il franchi le goulet du Bassin qu'un autre navire y entrait. Cette fois, c'�tait M. de la Roche-Posay revenant en ses domaines.</p><p>Hubert d'Arpentigny et sa chaloupe pleine de Mic-Macs en bonnets pointus l'accompagnaient. Il avait �t� captur� par Phipps, puis rel�ch� � cause de son aspect insolite. Le puritain aux cheveux courts n'arrivait pas � se faire une id�e nette sur la v�ritable identit� de sa prise qu'on lui disait �tre un seigneur fran�ais de haut lignage. Les tresses noires h�riss�es de plumes, son buffletin frang�, sa peau couleur d'argile rouge, ses yeux sombres le d�concertaient. Dans l'expectative il avait pr�f�r� renoncer � sa prise.</p><p>Tous deux apportaient la nouvelle qu'apr�s avoir pacifi� les abords de la rivi�re Saint-Jean Joffrey de Peyrac, � bord du <emphasis>Gouldsboro,</emphasis> faisait voile... � destination du golfe Saint-Laurent.</p><p>��Le golfe de Saint-Laurent, s'�cria Ang�lique terriblement d��ue, mais que va-t-il faire l�-bas�?... Et sans m�me passer par ici...</p><p>��Il ne soup�onnait pas que vous y soyez, madame, dit le marquis, et je crois avoir compris qu'il ne ferait m�me pas escale � Gouldsboro. Il semblait avoir h�te de joindre au plus t�t la c�te m�ridionale du golfe Saint-Laurent pour y rencontrer le vieux Nicolas Parys qui en est concessionnaire depuis Sh�diac jusqu'� l'extr�mit� de Causo et m�me de l'�le Royale et de l'�le du Saint-Sacrement qui lui font face.</p><p>Quel que f�t le but que poursuivait Joffrey de Peyrac, il s'�loignait.</p><p>Ang�lique se fit apporter des cartes. Elle ne pouvait supporter l'id�e de l'attendre davantage. Si <emphasis>Le Rochelais</emphasis> avait �t� encore � l'ancre dans le bassin, elle se f�t imm�diatement lanc�e � la poursuite du <emphasis>Gouldsboro.</emphasis> Mais voilࠖ�quel contretemps�!���elle venait de le renvoyer avec Cantor. Elle en avait presque les larmes aux yeux. Hubert d'Arpentigny l'observait. Avec l'intuition des tr�s jeunes gens qui comprennent plus facilement les motivations affectives des femmes parce qu'eux-m�mes encore gouvern�s par les impulsions du sentiment, il partageait sa d�convenue et son impatience.</p><p>��Et si vous arriviez avant lui l�-bas�? proposa-t-il.</p><p>Elle le regarda sans comprendre. Il posa un doigt sur la carte.</p><p>��Je vous conduis jusqu'au fond de la Baie. L�, un des fils de Marcelline ou l'un des fr�res Defour vous fera traverser � pied les quelques lieues qui s�parent le fond de la Baie Fran�aise du golfe Saint-Laurent. Et voil�! Vous d�boucherez entre Sh�diac et Tatamagonge. Pour peu que le comte de Peyrac ait quelque retard en contournant la presqu'�le2 avec son navire, vous arriverez avant lui chez Nicolas Parys.</p><p>Elle avait accept�. Le voyage serait court. Le soir du second jour, ils se trouvaient d�j� au large de P�nobsquid. Hubert d'Arpentigny disait qu'on ferait halte chez Carter, un Anglais du Massachusetts qui avait eu les oreilles coup�es pour avoir fait de la fausse monnaie. Il poss�dait une censive au fond d'un de ces quelconques fjords de gr�s rouge, dont on distinguait par instants l'ouverture �troite conduisant par les d�dales d'une rivi�re vers les domaines de l'ours et de l'orignal.</p><p>��Ne manque pas de rep�rer l'entr�e, recommanda Hubert d'Arpentigny � son pilote. Ce sera facile. Carter allume chaque soir un feu sur un promontoire et il fait garder l'endroit par deux familles de p�cheurs. On voit les lumi�res de leurs cabanes, un peu � la gauche du feu.</p><p>Ces recommandations n'�taient pas inutiles. L'obscurit� devenait profonde. Ang�lique serra autour d'elle son manteau de loup-marin. L'humidit� satur�e de sel �tait p�n�trante. Elle pensait � Joffrey. Chaque heure la rapprochait de lui, et elle �prouvait de fa�on aigu� la n�cessit� de le joindre afin qu'ils pussent mettre en commun leurs forces de d�fense. D�fense contre qui�?</p><p>Elle renversa la t�te en arri�re et la nu�e orageuse, basse, d'un noir mouvant et tourment� de vapeurs infernales, parut lui donner la r�ponse.</p><p>��Satan�!</p><p>Une peur aussit�t refoul�e la saisit � la gorge. Il lui parut que la chaloupe dansait sur la houle avec plus de violence.</p><p>��Ah�! Je vois des lumi�res par l�, s'�cria-t-elle.</p><p>Et la pens�e des yeux du dragon qui gardait la baie de Chignecto lui revint en m�moire.</p><p>��C'est le hameau de Carter, s'exclama Hubert d'Arpentigny joyeux. Trouve le chenal, Pac�me�! Dans moins d'une heure nous allons manger un bon morceau de lard et nous s�cher les bottes.</p><p>La houle les secoua, en r�ponse. Ce fut d'abord une suite de balancements profonds dont l'ampleur s'accentuait � chaque fois, comme sous l'effet d'une impulsion irr�sistible venue des profondeurs de la mer. Jusqu'� ce que l'�norme barque par�t projet�e comme un f�tu, � la cr�te de lames de plus en plus g�antes.</p><p>��Trouve le chenal, Pac�me, cria encore Hubert d'Arpentigny, cramponn� au rebord.</p><p>Puis on sentit le choc, comme un coin d'acier qu'une main monstrueuse aurait projet� et enfonc� profond�ment dans le flanc de l'embarcation et presque aussit�t Ang�lique eut de l'eau glac�e jusqu'� la taille.</p><p>��Sauve qui peut, cri�rent des voix. Nous avons donn� sur les r�cifs de Saragouche�!</p><p>Dans les t�n�bres, la lourde barque frappait maintenant d'un roc � l'autre. Ce ballet mortel s'accompagnant des cris des naufrag�s et de craquements sinistres.</p><p>Acadiens et Mic-Macs s'appelaient dans leur langue sauvagine. Hubert d'Arpentigny cria, en fran�ais, pour sa passag�re.</p><p>��Le rivage est proche, madame. Essayez de...</p><p>Le reste se perdit dans un nouveau fracas et l'�cume furieuse d�ferla sur eux les couvrant jusque par-dessus la t�te, avant de les rejeter, ruisselants, vers un autre �cueil.</p><p>Ang�lique comprenait qu'elle devait essayer de quitter la barque avant que celle-ci soit broy�e. Elle risquait d'�tre atteinte de blessures trop graves ou de recevoir un choc qui l'�tourdirait et l'abandonnerait inconsciente � la fureur des flots.</p><p>Le souvenir de sa noyade sur les c�tes de Mon�gan, dont l'avait sauv�e le p�re de Vernon, lui laissait une impression si horrible���celle surtout d'�tre paralys�e et entra�n�e au fond de la mer par le poids de ses v�tements���qu'elle trouva presque inconsciemment la force de d�tacher sa premi�re jupe de drap et de s'en d�gager, ainsi que de rejeter ses souliers. Au m�me instant un nouveau heurt d'une violence inou�e les dispersait tous. Ang�lique, cramponn�e � un morceau du rebord bris�, fut port�e en avant. Elle connaissait bien cette charge de la mer vers la plage. Il faudrait surtout l�cher � temps l'�pave, attraper n'importe quoi avant que le reflux ne f�t d'elle, � nouveau, sa proie. Elle sentit le flot de cailloutis du rivage l'envelopper, heurta un roc, s'y cramponna.</p><p>Un peu apr�s, elle rampait des coudes et des genoux sur le sable, se souvenant des recommandations de Jack Merwin ��... jusqu'� la lisi�re d'algues s�ches... pas avant... ne pas s'arr�ter... sinon la mer vous reprendra��.</p><p>Enfin, elle sentit la s�cheresse du sable fluide et se laissa tomber sur le dos, respirant p�niblement, insensible aux douleurs de son corps �corch� de toutes parts.</p><p>Elle �tait au pied d'une tr�s haute falaise, qui, dress�e devant eux, avait �paissi l'obscurit� dans laquelle ils se d�battaient. Elle distinguait mieux maintenant, en regardant devant elle, vers le golfe, elle distinguait mieux la mer o� les r�cifs parmi lesquels ils avaient sombr� mettaient des taches plus noires cern�es d'�cume blanche, car le ciel nuageux �tait vaguement �clair� par les reflets de la lune qui, de temps � autre, transparaissait, projetant une lueur plus vive avant de p�lir de nouveau. Mais cela suffisait. Ang�lique pouvait presque voir flotter les d�bris de la chaloupe ballott�s de-ci de-l�, et elle crut m�me apercevoir quelques t�tes d'hommes flottant parmi les remous. Assez loin, l'un d'eux abordait au rivage.</p><p>Elle aurait voulu appeler mais n'en avait pas la force. Cependant, elle reprit confiance. Ils seraient tous sauv�s. Un naufrage de plus�! Ces c�tes n'en �taient pas chiches. Il fallait s'habituer. Mais qu'�tait-il arriv� au juste�? Pourquoi ces lumi�res sur la colline s'ils ne se trouvaient qu'aux abords des r�cifs de Saragouche�?</p><p>Comme cette pens�e la traversait, elle s'assit � demi, et ce fut avec une acuit� particuli�re qu'elle regarda autour d'elle essayant de percer le myst�re de cette p�leur tach�e de noir d'encre qui baignait l'alentour.</p><p>Tous ses sens �taient en alerte. Il lui parut entendre des cris horribles m�l�s aux fracas des vagues contre les brisants, mais tout cela �tait confus.</p><p>Pourquoi ces lumi�res sur les falaises... comme au moment du naufrage de <emphasis>La Licorne�?...</emphasis></p><p>Tout � coup, une silhouette humaine surgit � quelques pas d'elle, se d�tachant de l'ombre de la falaise. C'�tait quelqu'un qui venait de la terre. Un homme qui s'avan�a, se d�tachant en noir sur le ciel lunaire. Il paraissait examiner avec attention les bouillonnements furieux de la crique o� �tait venue se briser la chaloupe d'Hubert d'Arpentigny.</p><p>� un moment, il se tourna, et Ang�lique eut l'impression qu'il regardait dans sa direction.</p><p>Un cri s'arr�ta dans sa gorge.</p><p>Car, alors qu'il se d�tachait en ombre chinoise sur la lividit� du clair de lune, elle pouvait voir qu'il tenait en main une sorte de b�ton court.</p><p>��L'homme au gourdin de plomb�!...��</p><p>Et tout ce que lui avait dit Colin � propos de ce criminel des rivages lui revint en m�moire. Ainsi, c'�tait bien lui�! Ce n'�tait pas un mythe. L'homme dont avait parl� Colin. L'assassin, le naufrageur qui attirait les navires sur les r�cifs et achevait les rescap�s � coups de matraque plomb�e.</p><p>Et elle sut, � la fois, qu'ils existaient ces naufrageurs fant�mes et qu'ils allaient la tuer � son tour.</p></section><section><p><strong>Chapitre 2</strong></p><p>Lentement il se mit en marche vers elle. Il ne se h�tait pas.</p><p>Elle �tait � sa merci. Rejet�e par la mer, apr�s une lutte �puisante, � demi inconsciente, quelle victime pourrait se d�fendre des coups port�s sur elle par des meurtriers aux aguets�?</p><p>�tendue, sans force, Ang�lique avait conscience que la tache claire de son corps demi-nu la d�signait aux yeux de l'assassin. Il approchait. � un moment, happ� par l'ombre de la falaise, il disparut � ses yeux. Mais elle commen�a d'entendre le bruit de ses bottes �crasant le gravier. Sa main t�tonnante chercha pr�s d'elle, trouva un galet assez gros, le lan�a dans la direction de l'homme. La pierre retomba avec un bruit mat, ayant manqu� son but. Une fois encore, elle lan�a un autre caillou. Elle per�ut un ricanement moqueur. L'homme s'amusait de sa d�fense d�risoire.</p><p>Puis ce ricanement se brisa net. L'homme eut un hoquet bizarre. Quelque chose s'abattit sur le sol, non loin d'elle�; l'homme venait de s'�crouler.</p><p>Un moment, rien ne bougea. Ang�lique restait l�, les nerfs tendus.</p><p>Puis une autre silhouette se d�tacha sur le clair de lune, � l'emplacement m�me o� tout � l'heure avait surgi l'assassin au gourdin de plomb. Et cette fois, c'�tait celle d'un Indien. On distinguait son arc encore band� pour la fl�che qui venait de tuer. Le c�ur d'Ang�lique ne fit qu'un saut de joie et de soulagement.</p><p>��Piksarett�! cria-t-elle de toutes ses forces, Piksarett, je suis l�!</p><p>Elle avait reconnu sans d�faut l'ombre emplum�e et d�gingand�e du chef des Patsuikett.</p><p>Reprenant courage, elle se leva et alla � sa rencontre. Au bout de quelques pas, elle se heurta contre le corps �tendu. Une r�pulsion effray�e la rejeta en arri�re. Peu ne s'en fallut qu'elle ne s'�vanou�t. Elle grelottait, tremp�e, dans son jupon court et son corsage qui collait � sa chair. Au cours du naufrage, elle avait perdu son manteau de loup-marin et son bagage, heureusement l�ger, dans lequel elle n'avait mis que le linge n�cessaire, mais aussi son peigne et sa brosse d'�caille de tortue, qu'elle aimait tant. Il y avait autre chose � faire que de pleurer sur ces objets.</p><p>Piksarett �tait agenouill� devant le corps. Elle le distinguait � peine, mais l'odeur fauve qui �manait de sa personne la remplit d'aise. C'�tait bien lui.</p><p>Il s'occupait � retirer la fl�che que sa victime portait plant�e entre les omoplates. Puis il retourna le corps. Dans l'obscurit�, le visage du mort fit une tache blanch�tre que la bouche ouverte trouait d'ombre. On ne pouvait distinguer ses traits.</p><p>��O� courais-tu encore, ma captive�? dit la voix de Piksarett, crois-tu que tu pourras m'�chapper toujours�? Tu vois, je t'ai rejointe � temps.</p><p>��Tu m'as sauv�e, dit Ang�lique avec ferveur. Cet homme voulait me tuer.</p><p>��Je le sais. Il y a plusieurs jours que je ��les�� guette. ��Ils�� sont nombreux. Six, sept...</p><p>��Qui sont-ils�? Des Fran�ais, des Anglais�?</p><p>��Des d�mons, r�pondit la voix de Piksarett.</p><p>Le sauvage, superstitieux, dans sa simplicit� native, formulait sans honte ce qu'elle savait d�j�. Seulement, ��ils�� �taient plus proches maintenant. Ils se d�voilaient au lieu d'agir dans le myst�re et on pourrait voir leurs visages. Il est vrai que de tels visages ne se d�couvrent qu'au moment de frapper.</p><p>��Tu as froid, remarqua Piksarett qui l'entendait claquer des dents.</p><p>Et elle tressaillit de reconna�tre sa voix famili�re.</p><p>��V�ts-toi avec la d�froque de cet homme.</p><p>Il d�tacha la ceinture qui portait un pistolet et d�pouilla le cadavre de sa casaque, mi de cuir, mi de laine. Ang�lique enfila le v�tement et se sentit mieux. Elle aurait donn� cher pour d�couvrir les traits de l'ennemi invisible. Mais Piksarett ne voulut pas tirer celui-ci � la lumi�re du clair de lune.</p><p>��Attendons l'aube, proposa-t-il. Je suis seul ici et s' ��ils�� r�dent encore ��ils�� peuvent nous surprendre. Quand le jour viendra, ��ils�� s'�loigneront.</p><p>Elle aurait voulu lui demander ce qu'il faisait l�, pourquoi il se trouvait, seul, lui un Narrangasett, � errer au pays des Mal�cites, s'il savait o� se trouvaient Michel et J�r�me et pourquoi il s'�tait ��enfui�� de Gouldsboro. Mais la meilleure fa�on de ne pas obtenir de r�ponse d'un Indien, c'est de lui poser des questions. Elle se tut donc. Elle �tait �tourdie de fatigue et commen�ait � ressentir les douleurs de ses blessures touch�es par le sel. Un peu avant le jour, Piksarett fut intrigu� par un feu qui brillait non loin d'eux, dans la crique. Il rampa jusque-l� et revint en disant que c'�tait des Mic-Macs qui l'avaient allum�, afin de faire s�cher leurs hardes et griller des poissons enfil�s sur une baguette.</p><p>��Ce sont ceux qui �taient avec nous dans la chaloupe. As-tu vu les Blancs�?</p><p>Non, il n'en avait pas vu.</p><p>Ang�lique s'attendait � d�couvrir au mort les traits de l'homme bl�me qui l'avait accost�e un soir � Gouldsboro en lui disant�: ��M. de Peyrac vous demande dans l'�le du Vieux Navire.�� Elle fut d��ue et aussi effray�e de voir que ce n'�tait pas lui. Il vivait donc encore, plus dangereux que celui qui gisait l�. On voyait que ce n'�tait qu'un homme de main, une brute entra�n�e � frapper, � donner la mort sans scrupule, ni piti�. Cela se voyait � son front bas, � sa m�choire dure et maussade. Une tignasse hirsute le coiffait.</p><p>Avant de s'�loigner et de l'abandonner aux crabes, Piksarett se pencha et d'un tour de couteau agile s'empara de cette chevelure peu rago�tante, pour la passer � sa ceinture.</p><p>��Nos anc�tres devaient rapporter des t�tes, expliqua-t-il � Ang�lique, saisie. Maintenant la chevelure suffit pour t�moigner de nos victoires. Mais lever un scalp au silex comme autrefois, c'�tait une op�ration difficile. Heureusement, les Blancs nous ont apport� les couteaux d'acier... Viens�! Allons voir les Mic-Macs. Ils ne sont point comme nous autres, mais ce sont quand m�me des Ab�nakis, des Enfants de l'Aurore.</p><p>Avec le jour s'�tait lev�e la brume. Elle n'�tait pas trop dense et se dissiperait sous l'effet de la chaleur. En approchant, Ang�lique et Piksarett entendirent une m�lop�e m�lancolique, � laquelle d'autres voix, dans un bourdonnement monotone, donnaient les r�ponses.</p><p>��Le chant des morts�! chuchota Piksarett.</p><p>Ils trouv�rent le grand sagamore Mic-Mac Uniack�, agenouill� devant le corps d'Hubert d'Arpentigny qui avait le cr�ne fracass�.</p><p>��Ils ont tu� mon fr�re de sang, dit-il � Piksarett lorsque celui-ci, apr�s les d�marches d'usage, se fut nomm�. Ils l'ont frapp� comme il sortait de la mer. Je les ai vus.</p><p>Piksarett leur communiqua ce qu'il savait sur ces hommes qui, profitant de la nuit et des mauvais parages, avaient attir� leur chaloupe sur les rochers.</p><p>��Conduis-moi � eux, afin que je tire vengeance de ce crime. Ah�! Je regrette. (Le visage carr� du Mic-Mac d'un brun-jaune, habituellement, �tait si p�le et ravag� de douleur impuissante qu'on l'e�t dit burin� dans l'ivoire.) Ah�! Je regrette de n'�tre pas n� iroquois ou algonquin comme ces Hurons du Nord, afin de torturer ces maudits jusqu'� la mort. Mais leurs chevelures orneront mon wigwam, ou je ne reviendrai pas parmi les miens.</p><p>��J'en ai d�j� une, dit Piksarett, triomphant.</p><p>Il proposa son alliance, qu'ils scell�rent de quelques rites, puis il proposa de les emmener jusqu'� un endroit o� l'on pourrait faire chaudi�re. Apr�s quoi, l'on tiendrait conseil.</p><p>Ang�lique continuait � claquer des dents et c'�tait maintenant moins de froid que d'horreur. Le cauchemar se prolongeait, se pr�cisait, s'incarnait. Des victimes de <emphasis>La Licorne</emphasis> qu'on avait mises sur le compte des �l�ments et d'un hasard malencontreux, on arrivait � la mort criminelle de deux Acadiens et de trois naturels du pays. Et, cette fois, l'on savait que cette mort avait �t� donn�e intentionnellement. La disparition d'Hubert d'Arpentigny, jeune seigneur de renom, ne passerait pas sans soulever une grande �motion dans la Baie Fran�aise et m�me jusqu'� Qu�bec, car, malgr� les conflits qui opposaient les deux r�gions, l'Acadie restait, aux yeux du Royaume, partie int�grante de la Nouvelle-France, d�pendant du gouvernement du Canada.</p><p>Pauvre jeune Hubert d'Arpentigny, si plein de vie et de passions... ��C'est ma faute, songeait Ang�lique, pourquoi l'ai-je d�tourn� de retourner dans sa censive du cap Sable... C'est moi qu'on voulait faire mourir et c'est lui qui a �t� frapp�.��</p><p>Un sentiment glac� s'infiltrait en elle�: ��Notre nom���mon nom surtout���va �tre encore accol� � quelques d�savantages caus�s aux Fran�ais. Pour commencer, le navire des Filles du roi, destin�es � Qu�bec, sombrant dans les parages de Gouldsboro puis, aujourd'hui, ce jeune Fran�ais de m�rite assassin� en ma compagnie... Comment prouver que nous sommes tomb�s dans un pi�ge�? Personne ne nous croira... On n'�coutera pas le t�moignage des Mic-Macs...��</p><p>Plus que jamais, maintenant que le danger devenait pressant et se d�finissait mieux, il lui fallait joindre son mari.</p><p>Le groupe des Indiens survivants se scinda en deux. Six d'entre eux s'occuperaient de la s�pulture des morts en attendant qu'on puisse les ramener chez eux. Ils joindraient un village proche d'une tribu parente afin d'y trouver des pirogues et d'aller en la presqu'�le porter les mauvaises nouvelles.</p><p>Uniack� et son lieutenant suivraient l'Ab�nakis Piksarett qui promettait de les conduire sur le chemin de la vengeance. Ang�lique fut satisfaite d'entendre Piksarett affirmer que la premi�re chose � faire �tait de trouver l'homme-du-tonnerre, c'est-�-dire Joffrey, qui poss�dait des terres depuis l'entr�e de la Baie Fran�aise jusqu'aux sources du Kennebec.</p><p>��Ses ennemis sont aujourd'hui nos ennemis. Il les poursuit. Il est en ce moment devant Sh�diac avec Skoudoum et Mat�conando. Il poss�de des navires, des armes, de la ruse et du savoir. Allions-nous � lui et recevons ses conseils, avant de faire campagne contre ceux qui viennent de tuer ton fr�re de sang, Uniack� car, en v�rit�, il faut �tre prudent, mes fr�res. Je ne sais � quelle esp�ce ils appartiennent ces Blancs qui tuent. Ni Anglais, ni Fran�ais, ni pirates, ni malouins... Ils ont un navire, peut-�tre deux. (Il baissa la voix pour conclure.)... Et aussi... Je crois qu'ils sont poss�d�s par des esprits mauvais.</p><p>Elle remarquait d'ailleurs que les yeux fureteurs de Piksarett ne cessaient d'�tre en alerte. Lui, le sauvage mystique, avait le sens inn� de ces menaces cach�es, de ces dangers sournois s'avan�ant � l'abri d'apparences anodines. Elle se souvenait de sa brusque volte-face, lorsqu'il �tait venu demander sa ran�on � Gouldsboro, la fa�on dont il s'�tait mis � regarder autour de lui, comme s'il flairait l'approche d'une b�te malfaisante�: ��Prends garde��, lui avait-il dit. Un danger est sur toi�!�� Et il s'�tait ��enfui���!... avaient dit J�r�me et Michel... sur quelle piste s'�tait-il lanc� ensuite�? Il semblait qu'elle l'e�t men� o� il fallait, puisqu'il avait surgi � l'heure o� le pi�ge qu'elle n'avait pas, elle, Ang�lique, d�cel� � temps se refermait sur elle.</p><p>D�sormais, elle se sentit rass�r�n�e de se trouver en sa compagnie et sous sa sauvegarde.</p><p>Ce fut avec courage qu'elle le suivit lorsqu'il s'enfon�a vers la for�t, avec les Mic-Macs. Piksarett, ce Peau-Rouge, lui, savait d�j� beaucoup de choses, et s'il ne pouvait les lui communiquer, parce qu'il �tait averti par un sens particulier et ind�finissable, elle pouvait, au moins, lui faire confiance. Et, dans l'expectative o� elle se trouvait, elle commen�ait � comprendre que c'�tait de ces pouvoirs-l� qu'elle avait besoin car l'angoisse qu'elle ressentait surtout depuis Port-Royal �tait moins physique���encore qu'elle s�t maintenant qu'on en voulait � sa vie���que morale, venant du sentiment qu'on cherchait � atteindre et � d�truire en elle quelque chose de plus pr�cieux que la vie.</p><p>Ses ennemis avaient-ils �t� � Port-Royal�? Comme ��ils�� avaient �t� � Gouldsboro, contre toute vraisemblance�?</p><p>Avant de quitter la gr�ve, les Indiens furet�rent une fois encore avec prudence � travers les rochers. Ils trouv�rent des objets ayant appartenu aux passagers de la chaloupe, entre autres le sac d'Ang�lique et ses souliers. Cela la r�conforta. Son sac, � part son n�cessaire d'�caille, ne contenait rien de bien pr�cieux, mais lorsqu'on est naufrag�e sur une gr�ve perdue tout est utile. Elle essora ce qu'elle put. On mettrait le reste � s�cher plus tard. Elle avait emport�, dans l'intention de le montrer � Joffrey lorsqu'elle le joindrait, la taie �carlate tach�e et perc�e d'Abiga�l. Elle se f�licita de n'avoir pas perdu ce t�moignage important de faits suspects.</p><p>*****</p><p>D�s qu'on s'�loignait du rivage, les terres stagnaient dans un air immobile, secret. Une chaleur intense, sans un souffle. C'�tait, d�j�, la fin de l'�t�. Avant l'automne glorieux. Une s�cheresse agressive commen�ait � faire cr�piter les sous-bois. Bient�t les incendies s'allumeraient, qui m�lent leurs flammes pourpres et �carlates � l'�carlate et � la pourpre des arbres.</p><p>Pour lors, la for�t gardait encore sa v�ture d'�meraude, des c�dres, des �pinettes et les parfums exacerb�s de ses r�sines et de ses mille arbres fruitiers, sauvages.</p><p>Piksarett guida ses compagnons hors des pistes villageoises. Aucun des trois sauvages ne paraissait d�sireux de rencontrer les naturels du pays, ces Mal�cites aux yeux verts, que leur consanguinit� ancestrale avec les p�cheurs bretons, voire avec les Vikings, premiers d�couvreurs de ces terres, rendait h�bleurs et v�naux, trop habitu�s de trafiquer avec les navires et � se livrer � des beuveries meurtri�res. Vers midi, ils d�bouch�rent dans une clairi�re encombr�e d'herbes et de buissons qu'ils durent quelque peu d�broussailler du tranchant de leurs couteaux avant de d�couvrir trois ou quatre grandes chaudi�res de bois, en lisi�re des arbres.</p><p>��Je vous l'avais dit que nous pourrions festoyer, dit Piksarett, tr�s satisfait.</p><p>��Toi, un Patsuikett de la rivi�re Merrimac, tu connais le pays mieux que nous qui en sommes pourtant voisins, reconnurent les Mic-Macs.</p><p>��Jadis la terre enti�re appartenait aux Enfants de l'Aurore, d�clara Piksarett qui ne craignait pas l'exag�ration. Nous en gardons le souvenir dans notre sang. C'est lui qui nous guide vers ces lieux o� jadis nos anc�tres festoyaient. Depuis, les Blancs sont venus. Nous avons des chaudi�res de fonte � transporter en nos voyages, mais aussi nos territoires se sont r�tr�cis comme une peau de chevreuil mal pass�e.</p><p>Jadis les Indiens fabriquaient, en les creusant au feu dans des souches d'arbres tronqu�es, ces cuves pour y cuire leur sagamit�. On y versait de l'eau, on y jetait des galets br�lants, l'eau bouillait. Alors on ajoutait le ma�s, le poisson ou les viandes, la graisse, les petits fruits des bois. Les tribus errantes connaissaient l'emplacement de ces chaudi�res de bois � travers le territoire. Retenus par la n�cessit� de demeurer � proximit�, les peuples �taient plus stables.</p><p>En cours de route, les Indiens avaient tu� un caribou. Ils en firent cuire les os pour obtenir de la graisse blanche � emporter dans leur voyage. Ils cuisin�rent � part l'estomac et son contenu qui se pr�sentait sous l'apparence d'une p�te d'un jaune verd�tre. C'�tait un mets � la saveur un peu am�re, � cause des feuilles des petits saules que le caribou mange l'�t�.</p><p>Ang�lique ne se r�signa pas � y go�ter. Elle �tait assise, le dos appuy� � un arbre. Elle �tait �puis�e et, malgr� la marche et la chaleur, elle continuait d'avoir froid. C'�tait int�rieur. Apr�s sa baignade � Mon�gan, le p�re de Vernon l'avait oblig�e � manger une assiette de soupe chaude. Il lui semblait qu'elle n'avait jamais rien mang� de si bon. Maintenant, il �tait mort, lui aussi. Brusquement, jaillie de cette pens�e comme ces petits serpents cruels qui ne cessaient de l'assaillir d�sormais, elle vit cette mort sous un autre angle.</p><p>��Lorsque la nouvelle se saura, on dira�: ��Savez-vous � Gouldsboro, ils ont assassin� un J�suite, le p�re de Vernon... Quelle chose affreuse�! Ce comte de Peyrac ne recule devant rien...��</p><p>Quel barrage opposer � de tels ragots que soutenait la vraisemblance�?</p><p>Elle frissonna derechef. Pour se r�chauffer, elle glissa ses mains dans les poches de la casaque qui la rev�tait. C'�tait la d�pouille d'un de ces inconnus sans visage qui les poursuivaient. Au fond d'une des poches, elle sentit quelques menus objets. Il y avait une r�pe � tabac, de la pacotille pour les Indiens, dans l'autre un papier pli� qu'elle ramena au jour.</p><p>Une feuille d'un parchemin raffin頖�elle aurait jur� qu'il en �manait un l�ger parfum���o� �taient �crites quelques lignes. L'�criture, � elle seule, inspirait l'effroi. Ang�lique n'aurait su dire si la main qui l'avait trac�e �tait celle d'un homme ou d'une femme, d'un �tre cultiv� ou vulgaire, un fou ou un esprit rassis, car il en �manait � la fois une impression de puissance virile et de pr�ciosit� f�minine, les �lans de l'orgueil comme des griffes projet�es et les circonvolutions de la ruse, les bavures �paisses de la sensualit� alli�e � la gr�ce g�n�rale des lettres, trahissant chez le scripteur l'habitude de manier la plume.</p><p>Elle lut�:</p><p><emphasis>Semez le malheur sur ses pas afin qu'on l'en accuse.</emphasis></p><p>Puis, plus bas�:</p><p><emphasis>Ce soir, je t'attendrai, si tu es sage...</emphasis></p><p>Quelque chose de malsain et d'effrayant se d�gageait de ces mots.</p><p>La signature �tait illisible. Les lettres ind�chiffrables s'entrela�aient, paraissant �baucher la silhouette d'un animal hideux. Il parut � Ang�lique qu'elle avait d�j� vu ce signe quelque part. Mais o��?</p><p>Elle tenait la feuille � deux doigts, r�sistant � son envie de la jeter au feu, pour s'en purifier</p></section><section><p><strong>Chapitre 3</strong></p><p>Ils march�rent encore une journ�e par des sentiers �cart�s. Les pistes qu'ils suivaient �taient celles des b�tes et du chasseur.</p><p>Entre les troncs des ch�nes et des sapins blancs, on voyait �tinceler de multiples �tangs de castors. Les Indiens allaient � un train qu'Ang�lique avait peine � suivre�; sans elle, ils auraient �t� encore plus vite. Ils auraient m�me couru. Ils pouvaient courir des heures sans faire halte et souvent en maintenant l'allure de la course qui aurait �t� jug�e la plus rapide pour un homme blanc. � leurs propos, Ang�lique savait qu'ils se consid�raient comme talonn�s par un danger pressant mais ils ne pouvaient la laisser en chemin car elle aussi �tait menac�e et devait arriver saine et sauve aupr�s de l'homme-du-tonnerre, son �poux. L� seulement, on pourrait consid�rer qu'on aurait �chapp� aux esprits mauvais. Pour traverser le gu� des rivi�res, Piksarett prenait Ang�lique sur son dos. L'amiti� et la solidarit� que lui t�moignaient ces sauvages, leur compr�hension intuitive de la situation���qui m�me pour elle demeurait confuse����taient sans prix pour Ang�lique en ces jours incertains. Des hommes blancs � l'esprit plus rassis et mat�rialiste, se riant de ses doutes et de ses peurs informul�s, ne lui eussent pas inspir� la m�me confiance, ni apport� le m�me r�confort.</p><p>Comme ils mangeaient le soir, � l'�tape, les �chos r�sonn�rent d'un coup de canon proche.</p><p>��Il y a un navire par l� qui appelle � la traite, dit Uniack�.</p><p>Prudents, mais curieux, ils se gliss�rent jusqu'au bord de la falaise qui dominait une large rivi�re aux eaux calmes. Ces failles profondes, qui partout fissuraient le littoral, permettaient aux navires de p�n�trer assez haut en aval des estuaires.</p><p>Un petit yacht �tait l�, refl�tant sa tutelle rouge dans le miroir d'�meraude de la rivi�re.</p><p>��<emphasis>Le Rochelais�!</emphasis> s'�cria Ang�lique n'en croyant pas ses yeux.</p><p>D�j� elle distinguait sur le pont la chevelure claire de Cantor, des silhouettes famili�res des gens de Gouldsboro, Vanneau et le lieutenant de Colin, Barssempuy.</p><p>Ils d�val�rent la c�te abrupte.</p><p>��Ah�! Je savais bien que je vous retrouverais�! s'�cria Cantor en apercevant sa m�re.</p><p>Peu apr�s, il la rejoignait sur la petite plage du bord de l'eau.</p><p>��Comment as-tu devin� que je me trouvais par ici�?</p><p>��Le flair, dit Cantor en posant un doigt sur son nez.</p><p>��Ah�! Tu es bien un enfant de ce pays, s'exclama Ang�lique en l'embrassant de tout son c�ur. Tu vaux les Indiens�!...</p><p>Quel bon gar�on que ce Cantor avec sa jeunesse insolente et s�re d'elle, pleine de sant� et de passion�!</p><p>��Je suis retourn� � Port-Royal pour vous porter des nouvelles de mon p�re, que l'on avait re�ues � Gouldsboro. Vous n'y �tiez plus mais l'on m'a averti que vous vous dirigiez vers l'est. J'ai suivi la piste jusque chez Carter qui ne vous avait pas vue, mais savait que votre embarcation avait fait naufrage, que vous �tiez sauve, et que vous �tiez partie vers l'int�rieur avec des sauvages. De l�, facile de calculer vos �tapes, et le point o� je pourrais vous joindre. Un peu au hasard des criques, j'ai fait donner du canon et vous m'avez entendu.</p><p>Ang�lique n'avait retenu qu'un mot.</p><p>��Tu as des nouvelles de ton p�re�?</p><p>��Oui, il a envoy� une missive � Colin pour l'avertir qu'il filait vers le golfe Saint-Laurent en contournant la presqu'�le, qu'il ne pourrait �tre de retour avant trois semaines pour le moins. Il lui donnait des instructions pour la place.</p><p>��N'y avait-il rien pour moi�?</p><p>��Si, il y avait un mot pour vous.</p><p>��Donne, dit Ang�lique tendant la main avec impatience.</p><p>Cantor parut interloqu�, puis dit avec confusion.</p><p>��M�re, pardonnez-moi, je l'ai oubli�...</p><p>Ang�lique lui aurait tordu le cou volontiers.</p><p>��Mais c'�tait tr�s court, insista Cantor fort marri devant son visage d�sol�, certainement il n'y avait rien de bien important dedans�!...</p><p>Qu'ajouter�?</p><p>��Je vous ai apport� vos bagages, reprit timidement Cantor, comprenant qu'il avait gravement p�ch� contre l'incompr�hensible code qui r�git la vie de ces �tres encore mal accessibles � l'adolescence�: les adultes. C'est Abiga�l qui a tout pr�par� pour vous. Elle a m�me mis des effets chauds pour l'hiver. Elle disait que peut-�tre vous seriez oblig�e d'aller jusqu'� Qu�bec...</p><p>��Ton p�re parlait-il de moi dans sa lettre � Colin�?</p><p>��Non, mais Colin a d�cid� que je devais aller vous reprendre � Port-Royal et vous conduire au golfe Saint-Laurent avec Le <emphasis>Rochelais.</emphasis> Car vous deviez le rejoindre � tout prix.</p><p>Ainsi Colin aurait approuv� sa d�cision de partir, pour l'isthme de Chignecto.</p><p>Tandis qu'ils �changeaient ces propos, des Indiens Mal�cites �taient sortis de la for�t apportant du castor, des peaux de loutres, de martres, un peu de renards bleus. Pour ne pas les m�contenter, Barssempuy autorisa la traite. La quincaille de Gouldsboro �tait de belle qualit�. Les naturels s'estim�rent satisfaits, bien qu'ils n'aient pas obtenu assez d'alcool � leur gr�.</p><p>Apr�s leur d�part, Ang�lique et ses trois Indiens mont�rent � bord du <emphasis>Rochelais</emphasis> et on leva l'ancre dans la nuit tombante. D'un commun accord, ils avaient d�cid� de ne pas se lancer � faire le tour de la presqu'�le, ce qui les aurait ramen�s en arri�re et retard�s de plusieurs jours. On �tait d�sormais trop � l'est. Suivant le projet initial d'Ang�lique, on irait ancrer <emphasis>Le Rochelais</emphasis> au fond de la baie de Cobequy et ils traverseraient l'isthme � pied. Une affaire de trois, de quatre jours, au plus. Ang�lique r�vait d�j� du moment o� ils d�boucheraient sur ces rivages du vaste golfe, ouvert en direction de l'Europe, royaume, � l'�t�, des morutiers qui tout au long des plages y p�chaient, d�pe�aient et salaient la morue. En cette saison, l'odeur y �tait si naus�abonde qu'on la sentait � plusieurs miles � l'int�rieur des terres. Cela importait peu.</p><p>Apercevrait-elle aussit�t le <emphasis>Gouldsboro</emphasis> mouillant au large�? Qu'�tait all� faire Joffrey l�-bas�? Comme elle regrettait ce message pour elle que Cantor avait jug� superflu de lui apporter�! Chaque mot de lui pour elle, en ce moment, l'aurait combl�e. Elle aurait pos� ses l�vres sur les lettres trac�es de sa main. C'�tait la certitude, la chaleur de sa pr�sence dont elle ressentait un besoin ardent. Moins par peur des dangers qui pesaient sur elle���elle avait travers� seule bien d'autres p�rils���mais, par n�cessit� de savoir que dans un monde vil, faux, soumis trop facilement aux instincts les plus bas, lui au moins existait, un homme qui l'aimait et qui allait droit sa route.</p><p>De plus elle �tait en mauvaise sant�.</p><p><emphasis>Le Rochelais</emphasis> �tait venu � temps pour lui �viter de d�clarer forfait. Sans compter les nombreuses ecchymoses qu'elle portait � la suite du naufrage, sa blessure au pied s'�tait envenim�e.</p><p>Cette blessure lui avait �t� caus�e, lors du premier voyage du <emphasis>Rochelais</emphasis> � Port-Royal, au cours de la temp�te, quand elle avait re�u le coffre de Saint-Castine sur la jambe.</p><p>D'ailleurs, la premi�re chose qu'elle aper�ut en p�n�trant dans la cabine du ch�teau arri�re, ce soir-l�, c'�tait ce fameux coffre aux trois cent cinquante scalps anglais.</p><p>��Est-ce que je r�ve�! s'exclama-t-elle. J'avais pourtant laiss� cette cargaison � Port-Royal�!...</p><p>��M. de la Roche-Posay me l'a remise, expliqua Cantor. Il disait que c'�tait l'occasion de l'acheminer vers Qu�bec. Je crois aussi qu'il ne tenait pas tant que cela � le garder chez lui.</p><p>Bon gr�, mal gr�, il fallait croire que ce t�moignage de la bonne volont� du baron de Saint-Castine � la cause du roi de France finirait par arriver � destination.</p><p>Ang�lique se r�signa. Elle trouvait dans les autres malles que lui avait pr�par�es Abiga�l ce qu'il lui fallait pour se soigner, se v�tir d�cemment, reprendre apparence humaine. Elle quitta sans regret l'affreuse casaque du naufrageur. Mais elle prit soin d'en retirer et de ranger soigneusement le papier myst�rieux, � l'�criture inqui�tante, qui disait�:</p><p><emphasis>Semez le malheur sur ses pas afin qu'on l'en accuse...</emphasis></p></section><section><p><strong>Chapitre 4</strong></p><p>Au matin, laissant sur la gauche la baie de Sh�pody o� se d�verse le Petit-Codiac, <emphasis>Le Rochelais </emphasis>s'enfon�ait dans l'un des derniers recoins de la Baie Fran�aise, l� o� l'on savait que nichaient parmi les h�rons bleus les faucons p�lerins, les canards noirs et les eiders blancs, quelques-uns de ces sp�cimens humains dont Ang�lique avait d�j� entendu parler, comme n'appartenant ni � Dieu ni au diable, vivant pour eux-m�mes, cach�s au fond de leur trou, guettant l'ennemi du haut des falaises rouges ou noires���et �tait ennemi de tout intrus s'infiltrant dans les m�andres des fjords chevelus d'arbres, Marcelline-la-Belle, les fr�res Defour, un ermite, quelques autres...</p><p>La femme aux onze ou douze enfants poss�dait un modeste manoir avec moulin � scie et � farine, entrep�ts et marchandises de traite.</p><p>Louant les droits de chasse et de p�che qu'elle avait h�rit� de son d�funt mari, elle tenait fief, prot�geant � son tour quelques Fran�ais, p�cheurs c�tiers ou modestes agriculteurs qui s'�taient accoutum�s par l� avec leurs �pouses et concubines indiennes et toute une bande de petits m�tis. En tout, une dizaine d'habitations, soixante � soixante-dix personnes.</p><p><emphasis>Le Rochelais</emphasis> jeta l'ancre au pied de ce domaine d'une beaut� sauvage.</p><p>Un sentier montant, bord� de lupins, conduisait � la maison de bois et de pierres solidement b�tie.</p><p>La profusion des lupins, aux hampes gigantesques bleu de ciel, roses et blancs, donnaient aux alentours un aspect de parc royal.</p><p>Or, les arrivants trouv�rent la maison vide et l'endroit d�sert�, bien qu'il y e�t encore des braises chaudes dans l'�tre et des poules � caqueter dans les cours.</p><p>��Ils ont d� s'enfuir avec leurs ustensiles de cuisine en apercevant nos voiles, dit l'un des hommes de l'�quipage qui connaissait les lieux. C'est une coutume des gens de par ici, surtout dans les hameaux fran�ais isol�s qui n'ont pas de d�fense. Pour peu que l'Anglais maraude, mieux vaut cabaner dans les bois quelques jours que d'�tre emmen�s captifs � Boston. Les Fran�ais ont une sainte horreur de la bouillie d'orge des puritains�!</p><p>Les passagers du <emphasis>Rochelais</emphasis> d�cid�rent de tenter leur chance du c�t� des fr�res Defour qui g�taient � une demi-lieue de l�.</p><p>Ils eurent la chance d'y trouver le troisi�me d'entre eux, Am�d�e, qui ne fit pas d'histoire pour leur offrir une g�n�reuse hospitalit�. Les fr�res a�n�s n'�taient pas encore revenus de l'exp�dition � la rivi�re Saint-Jean. Lui et le plus jeune, en compagnie du chat���car ils avaient un chat � leur image, gros, gras, taciturne���gardaient la maison, chassant, p�chant. Il fallait pr�parer l'hiver, accumuler et �changer les pelleteries qu'amenaient les Indiens, r�colter un peu de c�r�ales, de pommes de terre, engraisser le porc, fumer la viande de gibier. Ils vivaient l� en seigneurs rustiques, th�saurisant pour on ne savait quel lointain r�ve de retourner riches au royaume de France, ou de ne pas y retourner mais simplement de se sentir � l'aise et prosp�res jusqu'� leur dernier jour. On comprenait que des gens comme ceux-l� n'avaient pas envie d'�tre d�rang�s. Ni par les gouverneurs, ni par les j�suites, ni par les percepteurs d'imp�ts.</p><p>En revanche, leur hospitalit� �tait sans limite pour leurs amis. L'a�n� l'avait d�j� prouv� en razziant les soldats du Fort Marie pour les mettre � la disposition du comte de Peyrac. Ils aimaient se montrer g�n�reux aux frais du roi de France. Am�d�e fut aussit�t d'accord pour conduire Ang�lique de l'autre c�t� de l'isthme, sur le golfe Saint-Laurent.</p><p>Il prendrait quelques-uns de ses gens pour porter les bagages. Ce serait une affaire de deux journ�es de marche, peut-�tre moins, car les marais et les tourbi�res en cette fin d'�t� �taient presque ass�ch�s et on les traversait facilement.</p><p>Malgr� son impatience, Ang�lique ne put se mettre en route d�s le lendemain. Elle souffrait de son pied et sa jambe �tait enfl�e. L'�tat de la plaie qu'elle avait n�glig�e � Port-Royal avait empir� au contact de l'eau de mer. Cela prenait l'aspect d'un ulc�re, rebelle � tout rem�de. Ang�lique d�cida de rester au moins un jour entier � reposer sa jambe et � essayer encore l'application d'un autre cataplasme d'herbes, qui aurait peut-�tre un meilleur r�sultat que ce qu'elle avait tent� jusqu'ici.</p><p>Afin de pouvoir prendre la route au plus t�t, elle s'�vertua � se reposer compl�tement. L'endroit �tait si compl�tement perdu, le bout du monde, le fond de la Baie Fran�aise, son cul-de-sac qui toutes les vingt-quatre heures s'emplissait d'eau sur une hauteur de douze m�tres, qu'on en retirait l'impression d'�tre d�sormais � l'abri des hommes et que personne ne viendrait vous y chercher.</p><p>Illusion�!</p><p>Comme, au cours de l'apr�s-midi, Ang�lique traversait la salle principale de l'habitation, elle y trouva, paraissant l'attendre, le marquis de Villedavray en redingote juponnante, gilet � fleurs et hauts talons, appuy� d'une main sur sa canne � pommeau d'argent et tenant de l'autre un petit enfant joufflu d'environ quatre ans, aux boucles blondes sous un bonnet de laine rouge et qui lui ressemblait �trangement.</p><p>��Ang�lique�! s'exclama le marquis, quel plaisir de vous revoir�!</p><p>Il ajouta d'un air pein�:</p><p>��J'ai appris votre pr�sence ici�! Ce n'est pas bien�! Vous ne m'avez pas averti et pour un peu vous seriez partie sans venir me voir...</p><p>��Mais j'ignorais que vous vous trouviez dans les parages.</p><p>Les yeux d'Ang�lique allaient avec h�sitation du gouverneur � l'enfant...</p><p>��Mais oui, dit le marquis avec fiert�, c'est mon petit. N'est-il pas charmant�?</p><p>Il ajouta pour plus amples renseignements.</p><p>��C'est aussi le petit dernier de Marcelline-la-Belle. Vous ne la connaissez pas, elle�? C'est dommage�! Il faut la voir quand elle ouvre les coquillages�!... Dis bonjour, Ch�rubin�!... Il s'appelle Ch�rubin�!... Cela lui va � ravir, n'est-ce pas�? Pourquoi �tes-vous venue loger chez ces ignobles individus, les fr�res Defour, au lieu de vous arr�ter chez Marcelline�?...</p><p>��Nous nous y sommes arr�t�s, mais elle n'y �tait pas�!</p><p>��Ah�! C'est vrai�! Nous �tions all�s nous r�fugier dans la for�t avec les chaudrons. C'est une vieille coutume des Acadiens fran�ais. D�s qu'ils aper�oivent un navire inconnu, ils attrapent leurs marmites et courent faire chaudi�re quelques jours avec les sauvages... C'est tr�s amusant�!... Mais, en l'occurrence, j'�tais presque certain d'avoir reconnu l'un des navires de M. de Peyrac. Aussi ai-je insist� pour qu'on revienne dans la soir�e.</p><p>Il regarda autour de lui avec irritation.</p><p>��Comment pouvez-vous vous entendre avec ces brutes insolentes�? Non seulement ils se moquent de moi, refusent de payer patente et leur dividende, mais savez-vous l'histoire�: ils ont d�bauch� Alexandre�!... oui, d�bauch�. Ils l'ont engag� pour faire remonter le mascaret du Petit-Codiac � leurs embarcations marchandes. Et voil�! Alexandre est perdu pour nous. Il va devenir une brute � leur image, manger avec les doigts, coucher avec les sauvagesses... C'est navrant�! Mais j'ai �crit � Qu�bec pour me plaindre d'eux... Je vous lirai cette lettre avant qu'elle parte. Combien de temps restez-vous parmi nous�?</p><p>��J'aurais voulu quitter d�s demain, dit Ang�lique, mais j'ai une blessure � la jambe qui se gu�rit mal. Je crains qu'elle ne me permette pas de faire plusieurs lieues sans fatigue.</p><p>Le gouverneur s'�mut aussit�t.</p><p>��Et je vous retiens debout�! Ma pauvre enfant�! Tenez, asseyez-vous l�! Montrez-moi votre blessure. J'ai quelques notions de pharmacop�e.</p><p>Il �tait en r�alit� fort comp�tent. Ils tomb�rent d'accord qu'il fallait traiter le mal avec de la boucage ou du bouillon blanc.</p><p>��Je vais vous trouver cela en moins d'une journ�e. Je connais tout le monde ici. J'entretiens m�me d'excellentes relations avec le sorcier-gu�risseur du village voisin. Mais il faut �tre raisonnable, mon enfant. Vous ne pourrez pas faire de longues marches avant plusieurs jours et vous le savez.</p><p>��Oui, je le sais�! soupira Ang�lique en baissant la t�te.</p><p>Elle d�cida en son for int�rieur qu'elle allait demander � Piksarett et aux Mic-Macs de partir en �claireurs sur la c�te, porteurs d'un message pour son mari.</p><p>Le marquis paraissait tout heureux.</p><p>��Nous allons donc vous avoir quelque temps�! jubila-t-il. Vous verrez�! Ici, c'est charmant. J'y viens chaque ann�e. Marcelline y garde et y entretient quelques-uns de mes habits et v�tements. Je n'ai pas besoin de me charger de bagages. C'est un repos au cours de cette tourn�e d'inspection si �prouvante. Mes charges de gouverneur sont accablantes, surtout lorsqu'elles sont compliqu�es par la mauvaise volont� des uns et des autres. Vous avez vu cette affaire de la rivi�re Saint-Jean�!...</p><p>��Oui, � propos de la rivi�re Saint-Jean, comment cela s'est-il pass�? interrogea Ang�lique qui avait envie d'entendre parler de son mari.</p><p>M. de Villedavray lui donna quelques d�tails.</p><p>��M. de Peyrac a admirablement man�uvr� et Skoudoum lui a pr�t� son aide. L'Anglais n'y a vu que du feu d'autant plus qu'il y avait un brouillard � couper au couteau. J'ai r�cup�r� mon navire <emphasis>L'Asmod�e</emphasis> sans perte, ni effusion de sang. J'aurais voulu mieux le remercier. Il a quasiment disparu � notre barbe. Il paraissait press� d'en finir au plus vite...</p><p>Le marquis eut un clin d'�il complice.</p><p>��Sans doute pour vous retrouver au plus t�t, belle comtesse�!</p><p>��Je ne l'ai pas revu, dit Ang�lique. Mais comme j'ai appris qu'il avait fait voile pour le golfe Saint-Laurent, je cherche � l'y rejoindre.</p><p>��Vous le rejoindrez, gardez confiance, petite madame�! En attendant vous serez ici pour la Saint-�tienne. C'est merveilleux�! Chaque ann�e, j'offre une f�te, sur mon navire, � cette occasion. Car c'est mon jour de f�te. Oui, je m'appelle �tienne. Vous viendrez, n'est-ce pas�! Ang�lique, souriez, la vie est belle�!</p><p>��Pas si belle que �a�! dit la voix d'Am�d�e Defour, qui p�n�trait dans sa demeure, surtout pour ceux qui vous rencontrent. Gouverneur, qu'est-ce que vous venez faire chez moi�?</p><p>��Je suis venu y saluer des amis personnels que vous accaparez outrageusement, r�pliqua Villedavray en se redressant de toute sa taille. Et, de plus, vous oubliez que j'ai droit d'inspection sur tous les territoires d�pendant de ma juridiction, votre demeure y compris. Il est de mon devoir de me rendre compte de combien vous volez l'�tat et moi-m�me.</p><p>��Et de combien vous pouvez voler ces braves gens qui sont comme vous dites sous votre juridiction�?</p><p>��Braves gens�!... Ha�! Ha�! Ha�! Est-ce � vous autres que vous songez lorsque vous faites allusion aux ��braves gens���! Vous �tes des paillards, des m�cr�ants, qui n'assistez jamais � une messe. Le p�re Damien Jeanrousse vous a d�nonc�s comme pa�ens.</p><p>��Nous n'avons pas d'aum�niers et le p�re Jeanrousse dit lui-m�me qu'il n'est pas l� pour s'occuper des Blancs mais seulement de la conversion des sauvages.</p><p>��Et l'ermite sur la montagne�? Vous pourriez vous confesser � lui...</p><p>��Soit, nous n'allons pas � confesse, mais nous sommes d'honn�tes gens.</p><p>��Honn�tes�! Pauvres compagnons�! Croyez-vous que vous pouvez m'abuser et que je n'ai rien compris � votre trafic sur le Petit-Codiac. Vous portez en un temps record vos pelleteries et votre bois de charpente l�-bas, sur le golfe, et les vendez aux navires qui font escale � Pointe-du-Ch�ne ou � Sainte-Anne avant de filer sur l'Europe. Encore de la marchandise qui quittera le Canada sans payer de taxes. Vous �tes des filous�! Savez-vous ce qui arrivera lorsque je raconterai cela � Qu�bec�?</p><p>Am�d�e se tint coi et alla se verser une rasade d'alcool au coin de la chemin�e.</p><p>��Payez-moi dix pour cent sur votre b�n�fice, dit Villedavray qui le suivait d'un regard d'aigle (et il n'y avait plus ni na�vet� ni jovialit� dans son �il bleu) et je ne dirai rien.</p><p>��Ce n'est pas juste�! C'est toujours nous qui devons payer, protesta Am�d�e. Vous n'en demandez pas tant � Marcelline et pourtant Dieu sait qu'elle en fricote des trafics pas catholiques.</p><p>��Marcelline est une femme accabl�e d'enfants et elle a peu de moyens, d�clara le gouverneur avec solennit�, malgr� ses exigences, la loi sait se montrer indulgente pour la veuve et l'orphelin.</p><p>��Oui-da. En fait de moyens et d'indulgence, elle a su s'arranger avec vous, la Marcelline. Mais nous autres nous n'avons pas les m�mes armes, tant s'en faut�!</p><p>��Je vais t'administrer du b�ton, croquant, cria Villedavray en brandissant sa canne.</p><p>��Faudrait beau voir, r�pliqua le colosse en se mettant en garde les poings en avant.</p><p>Le marquis se ma�trisa.</p><p>��Pas devant l'enfant. Il est tellement sensible. Vous allez le bouleverser. Ressaisissez-vous, Am�d�e�!</p><p>Ils firent la tr�ve, bien que le Ch�rubin au bonnet rouge ne par�t pas du tout �mu de cet �change d'amabilit�s.</p><p>Le marquis le reprit par la main et adressa un signe entendu � Ang�lique.</p><p>��Sortons, lui glissa-t-il.</p><p>Sur le seuil, il se retourna.</p><p>��Soit, je m'en tiendrai � cinq pour cent mais � condition que vous fassiez preuve d'un peu de d�f�rence � mon �gard. Je ne suis pas exigeant. Venez avec vos fr�res assister au service religieux le jour de la Saint-�tienne et partager mon g�teau d'anniversaire � bord de <emphasis>L'Asmod�e.</emphasis> Il faut quand m�me qu'on puisse dire que le gouverneur d'Acadie est re�u avec �gards dans sa province� De quoi aurais-je l'air�?</p><p>Dehors, � l'abri d'un massif de lupins, il expliqua � Ang�lique�:</p><p>��Le fond de l'affaire avec ces gens-l� c'est qu'ils sont jaloux. Vous comprenez, chacun des quatre est le p�re d'au moins un des enfants de Marcelline... Ce sont de tr�s beaux enfants, je n'en disconviens pas, mais le mien est quand m�me le plus r�ussi, conclut-il en regardant avec satisfaction son poupard aux yeux bleus. C'est normal, apr�s tout. Je suis le gouverneur... Bon, oublions cet incident. Je vais vous faire envoyer les m�decines n�cessaires. D�s que vous irez mieux, venez nous visiter. Marcelline d�sire vous conna�tre. Vous verrez, c'est une femme �tonnante.</p></section><section><p><strong>Chapitre 5</strong></p><p>Ainsi qu'il arrive lorsqu'on a beaucoup entendu parler de quelqu'un, peut-�tre trop, Ang�lique ne se sentait pas tellement empress�e de conna�tre la fameuse Marcelline. Cette personnalit� f�minine dont la faconde et... la f�condit�, la hardiesse et l'habilet� � ouvrir les coquillages paraissaient avoir attir� toutes les sympathies masculines de la Baie Fran�aise, l'aga�ait un peu � l'avance.</p><p>Mais Villedavray avait tenu parole. Il lui avait fait envoyer des plantes, des baumes dont elle pouvait appr�cier l'efficacit�. D�j�, le surlendemain, elle allait mieux et elle se devait de rendre au gouverneur une visite de bon voisinage. Elle prit le sentier qui reliait les deux domaines. Piksarett, le chef des Patsuikett, l'accompagnait. Il avait refus� de partir en �claireur comme elle le lui demandait.</p><p>��Tu es en danger, lui avait-il d�clar�. Il ne serait pas int�ressant pour moi de te perdre avant d'avoir obtenu ta ran�on. Uniack� et son fr�re iront jusqu'� la c�te chercher l'homme-du-tonnerre. Donne-leur un message pour lui. S'il le trouve, peut-�tre viendra-t-il au-devant de toi.</p><p>Mais � l'instant d'�crire ce message, elle n'avait su que lui dire�: l'avertir�? ��Je suis � Tantamare... Je vous attends... Je vous aime...��</p><p>Soudain le lien qui la reliait � lui semblait s'�tre non pas rompu, mais comme perdu dans une obscurit� profonde. Qu'�tait-il arriv�?</p><p>Elle froissa le papier, le jeta.</p><p>��Que les Mic-Macs lui racontent ce qui est arriv�: que j'ai fait naufrage, qu'on a tu� Hubert d'Arpentigny, qu'on a voulu attenter � ma vie, que je suis ici...</p><p>Les deux sauvages �taient donc partis. Elle pr�f�rait ne pas se s�parer des gens de Gouldsboro, ni de Cantor</p></section><section><p><strong>Chapitre 6</strong></p><p>La maison de Marcelline �tait vaste, confortable, fort bien am�nag�e.</p><p>Ang�lique trouva M. de Villedavray se pr�lassant dans un vaste hamac de coton, pendu � deux poutres. Son jeune fils jouait � ses pieds avec des pi�ces de bois.</p><p>��C'est un authentique hamac des Cara�bes, expliqua le gouverneur. Quel confort�! Il faut savoir s'�tendre bien en travers, d'un coin � l'autre, et alors on se repose admirablement. Je l'ai obtenu pour quelques tresses de tabac d'un esclave cara�be qui passait par l�, avec son ma�tre, un d�serteur de bateau pirate.</p><p>��L'homme aux �pices�! s'exclama Ang�lique. Quand donc les avez-vous vus�?</p><p>Il y avait moins d'une semaine. Ils se dirigeaient vers la c�te, pour y trouver un navire et retourner aux �les. Ils semblaient dans le besoin et Villedavray n'avait pas eu de difficult�s � obtenir ��presque pour rien�� le hamac du sauvage, et surtout son ��caracoli��, bijou taill� dans un m�tal myst�rieux qu'il portait au cou, ench�ss� dans une plaque de bois dur. Le marquis exhiba l'amulette.</p><p>��C'est tr�s rare d'en poss�der une. Les Cara�bes y tiennent express�ment et c'est presque le seul objet qu'ils laissent en h�ritage. M. de Peyrac vous dirait que ce m�tal jaune comme l'or et inalt�rable comme lui, pourtant n'est pas de l'or, ni m�me un alliage dor� d'argent. Ils l'obtiennent des Arouag de la Guyane, leurs ennemis jur�s, quand ils vont les visiter et leur porter des pr�sents avant les combats... Je suis enchant� de mon acquisition. Elle va compl�ter ma collection de curiosit�s am�ricaines...</p><p>��Il para�t que vous poss�dez des ��porcelaines�� iroquoises, oui, un collier de wampum de toute beaut�, et que c'est le chef des Cinq Nations qui vous en aurait fait pr�sent, � vous personnellement...</p><p>��Outtak�... oui, en effet... Mais je ne le vendrai jamais... ni m�me ne vous le donnerai ��pour rien�� comme vous �tes en train de l'esp�rer...</p><p>��Vous y tenez tant que cela�? Vous y �tes tr�s attach�e�? Cela repr�sente pour vous un souvenir heureux�? interrogea le marquis avec vivacit�.</p><p>��Certes�!...</p><p>Ang�lique se rem�morait l'instant o� elle avait tenu ce collier de wampum sur ses mains, alors que le fort s'impr�gnait de l'odeur de la soupe de haricots apport�s par les Iroquois pour les sauver de la famine. Cet instant resterait pour elle ineffa�able. ��<emphasis>Ces porcelaines</emphasis> sont pour toi, Kawa�! La femme blanche qui a conserv� la vie de notre chef Outtak�3��</p><p>Le marquis jeta un coup d'�il dans la cour o� Piksarett entour� d'enfants contait ses nombreux exploits de Grand Guerrier de l'Acadie.</p><p>��On raconte � Qu�bec que vous couchez avec les sauvages... lan�a-t-il en souriant. Mais ce ne sont que des ragots, s'empressa-t-il d'ajouter vivement devant la r�action d'Ang�lique, et je ne les ai jamais crus...</p><p>��Alors pourquoi me les rapportez-vous�? dit Ang�lique en col�re. Qu'ai-je besoin de savoir des vilenies que l'on colporte sur mon compte, dans votre petite ville m�disante�?... L'on ne m'y a jamais vue�!...</p><p>��Mais les faits �tonnent, ma ch�re�! Outtak�! Un ennemi aussi irr�ductible des Fran�ais et de tout �tre de race blanche�! Et � vous, une femme�! Un tel honneur...</p><p>��Je lui ai sauv� la vie. Il a sauv� les n�tres. Quoi d'�trange ensuite qu'un �change de pr�sents�?</p><p>��Et celui-l�?</p><p>Villedavray avait un mouvement du menton vers Piksarett.</p><p>��Et celui-l�... Piksarett l'Ab�nakis. Le contraire d'Outtak�. Le pire ennemi de l'Iroquois, un irr�ductible aussi dans son genre, enrag� au combat pour son Dieu et pour ses amis. Et voici qu'il quitte la campagne guerri�re � peine commenc�e, pour vous suivre comme un toutou�!... Les J�suites ont d� faire une t�te�!</p><p>Il sourit d'un air gourmand.</p><p>��Avouez qu'il y a de quoi clabauder�!... Qu'est-ce qui peut bien vous lier � ces serpents rouges et les attacher ainsi � votre personne�?</p><p>��Je n'en sais rien, mais ce n'est pas ce que vous avancez. De toute fa�on vous savez aussi bien que moi que les Indiens, quels qu'ils soient, n'ont m�me pas l'id�e qu'ils pourraient avoir des relations amoureuses avec une femme blanche. La peau blanche leur r�pugne.</p><p>��Il y a eu des cas, dit Villedavray, sentencieux. Rares certes, mais toujours des personnalit�s f�minines int�ressantes. M�me parmi les Anglaises. Des femmes qui quittaient tout pour suivre au rond des for�ts un bel Indien puant. Il y a une primitivit� cach�e en toute femme...</p><p>��Pour l'instant, c'est lui qui me suit, dit Ang�lique qui commen�ait � s'�nerver. Et surtout n'allez pas faire de telles allusions devant lui, votre chevelure se retrouverait � sa ceinture dans la minute suivante et ce serait bien fait pour vous. Vous �tes une mauvaise langue et vous auriez mieux fait de rester � la Cour, plut�t que de venir embrouiller nos affaires jusqu'au fin fond de l'Am�rique avec vos cancans... De plus, je ne sais pas si vous �tes tout � fait conscient de vos paroles, mais elles sont insultantes pour moi et pour mon mari... Lui aussi, il vaudrait mieux pour votre s�curit� qu'il n'en soit pas averti...</p><p>��Mais je plaisantais, voyons�!</p><p>��Vos plaisanteries sont douteuses...</p><p>��Comme vous �tes susceptible, se plaignit le marquis. Mais voyons, Ang�lique, qu'ai-je dit�?... Il n'y a pas de quoi fouetter un chat... Pourquoi prenez-vous les choses tant au s�rieux�? La vie est belle, mon enfant�! Souriez�!</p><p>��Ah�! Voil� bien votre genre�! Vous me mettez hors de moi et puis apr�s vous vous payez le luxe de me consoler et de m'encourager � voir la vie en rose...</p><p>��II est comme �a. Que voulez-vous�? Il faut le supporter, dit la grande Marcelline en entrant dans la pi�ce. Exactement comme son fils. Menteur, d�licat, il faut le dorloter, le petit mignon�! C'est un enfant. Que voulez-vous�! Malfaisant, rou�, inconscient, comme tous les enfants. Malfaisant mais amusant. On lui pardonne parce qu'il n'est pas peureux bien que g�t�. Et pas fonci�rement m�chant. Il ment pour les petites choses, pas pour les grandes...</p><p>Elle continua ainsi un moment sans qu'on p�t savoir si elle parlait du p�re ou du fils...</p><p>Elle �tait grande, bien b�tie, mais moins hommasse qu'Ang�lique ne se l'�tait imagin�. Plus distingu�e aussi. Les cheveux ch�tains et drus commen�aient de s'argenter aux tempes. Ils contrastaient avec son visage h�l�, un peu rubicond, impr�gn� d'un air de jeunesse et de sant� r�confortant. On comprenait la tendance des aventuriers nostalgiques � venir se reposer sur ce sein g�n�reux et retrouver au contact de son entrain contagieux le go�t de vivre, m�me en se trouvant plus pauvre que Job...</p><p>Marcelline, orpheline, pauvre, brim�e, plusieurs fois mari�e et veuve, m�re et abandonn�e, avait fait son feu de la moindre brindille. Ses ��malheurs�� auraient suffi pour expliquer qu'elle se pass�t la corde au cou. Or, elle ne voyait dans sa vie que chance et hasards heureux. Elle e�t pu vendre de la joie, comme ses coquillages ou son charbon.</p><p>��Mes autres enfants sont s�rieux et un peu simples, expliqua-t-elle � Ang�lique. Forc�ment�! Tous leurs p�res ne pouvaient pas �tre des gouverneurs... Avec le petit dernier on est oblig� de se magner un peu le ciboulot. C'est sain... Si la t�te ne travaille jamais, on devient b�te. Quand son p�re vient, alors c'est le grand jeu. � la fin de l'�t�, vous pouvez �tre s�re qu'ici tout le monde est pr�t � s'entretuer. Il sait mettre une ville � l�envers, oh�! La�! La�! Moi, j'admire. Je ne sais pas comment il fait pour trouver tant de choses pour vexer, blesser, tracasser... C'est un art, je vous dis... Moi, je ne pourrais pas. Je ne m'y connais pas en m�chancet�, c'est �a qui m'a perdue.</p><p>Elle parlait tout en consid�rant Ang�lique avec attention. Elle dit enfin�:</p><p>��Bon�! �a va�! Je suis contente, vous le valez. Je veux dire, vous �tes bien la femme qu'il lui faut. � qui�? Au comte de Peyrac, pardi�! �a me tracassait. On parlait de vous. On disait que vous �tiez tr�s belle. On le disait trop m�me. �a me faisait peur. Les femmes tr�s belles, et de la noblesse, c'est souvent des garces. C'est qu'il est venu ici les premiers temps, quand il explorait, avant qu'on parle qu'il vous avait ramen�e d'Europe. C'est un homme... comment dire, diff�rent... comme on n'en voit pas. Il d�passe tous les autres, m�me celui-ci, d�clara-t-elle en d�signant sans m�nagement Villedavray. Il a en lui quelque chose qui fait que toutes les femmes, quelles qu'elles soient, �prouvent l'envie qu'il s'int�resse un peu � elles, ne serait-ce qu'en les regardant... comme il sait regarder. C'est curieux comme sensation, on sent qu'il vous voit, que vous �tes quelque chose, quelqu'un, ou bien, en souriant seulement, ou en disant une phrase, comme celle-ci�: ��Votre maison est chaleureuse, Marcelline. Vous lui avez donn� une �me...�� On se sent grandir... on se dit. Moi, j'ai fait �a, vraiment, j'ai donn� une �me � ma maison et �a se sent�?...</p><p>��Je me disais, un homme comme celui-l�, il n'y a pas de femme � sa taille. Une femme ne peut �tre pour lui qu'un objet de distraction, de passage, et il n'est pas homme � en �pouser une rien que pour le servir, la montrer dans les salons... Et je me disais, c'est pas � courir les mers et les endroits sauvages qu'il le trouvera son oiseau rare...</p><p>��Et voil� que j'apprends qu'il y a � Gouldsboro une comtesse de Peyrac. J'�tais si curieuse que pour un peu j'aurais mis la voile pour aller examiner de quoi vous aviez l'air. Et maintenant, je vous vois. Et je suis contente, il y a quand m�me des choses bien qui arrivent dans la vie.</p><p>Ang�lique d�s les premiers mots avait compris qu'elle parlait de Joffrey, et le franc enthousiasme avec lequel Marcelline s'exprimait lui causa tant de joie qu'elle en eut presque les larmes aux yeux. Elle le voyait ici, lorsqu'il y �tait venu, encore solitaire, le banni du royaume, le rejet� des siens pour seul p�ch� d'intelligence et de grandeur d'�me, et son c�ur se gonflait d'amour et de nostalgie. Elle, si loin, l�-bas, en France, une b�te pourchass�e. Lui, ici, ayant perdu l'espoir de jamais la retrouver. Tous deux mis�rables d'une douleur qu'ils croyaient ne pouvoir jamais se consoler sur terre. Le miracle qui les avait r�unis prenait soudain pour elle des proportions supraterrestres. Voyant les larmes subites qui emplissaient les yeux d'Ang�lique, Marcelline s'interrompit, inqui�te.</p><p>��Pardonnez-moi, dit Ang�lique en s'essuyant les paupi�res, ce que vous me dites me va tellement droit au c�ur�! Vous me touchez plus que je ne puis l'exprimer. Et puis je suis en ce moment dans une telle inqui�tude � son sujet.</p><p>��Tout va s'arranger, dit Marcelline avec bont�. M. le gouverneur m'a racont�. Vous essayez de le joindre sur la c�te et vous ne pouvez poursuivre votre voyage � cause de votre pied bless�... Prenez patience�! Nous aurons peut-�tre l'occasion d'avoir bient�t de ses nouvelles. Mon fils, Lactance, est � Tormentine ces jours-ci, pour y porter des marchandises. Il doit revenir demain ou apr�s-demain�; s'il a vu M. de Peyrac, il nous le dira.</p><p>Cet espoir rass�r�na Ang�lique.</p><p>La pr�sence de Marcelline d�gageait vraiment une impression vivifiante et la certitude, comme elle le disait, que ��tout allait s'arranger��.</p><p>Ils firent collation joyeusement, de cidre et de tourte au gibier.</p><p>Villedavray lut � Ang�lique la lettre qu'il envoyait � Qu�bec pour d�noncer la mauvaise conduite des fr�res Defour et qui commen�ait ainsi.</p><p><emphasis>Excellence,</emphasis></p><p><emphasis>Je n'ai davantage de raisons de me trouver satisfait des sieurs Defour que par le pass�. Ainsi celui qui vient de revenir de France ne fait pas plus appel � moi que les trois autres. Tous ils ont des natures compl�tement g�t�es par la longue libert� et l'habitude de diriger leur conduite eux-m�mes, d�plorable usage des gens qui hantent l'Acadie des provinces maritimes, et qu'ils ont acquise chez les Indiens... Il est donc indispensable de garder � vue des gens si dangereux que j'eus l'honneur de vous signaler d�j� l'an pass�... etc.</emphasis></p><p>Quelques-uns des enfants de Marcelline se pr�sent�rent. L'a�n�e �tait une fille, Yolande. Elle �tait aussi grande que sa m�re mais sans en avoir la f�minit� naturelle.</p><p>��C'est un vrai gendarme, disait d'elle Marceline avec fiert�, elle peut vous assommer un homme d'un coup de poing.</p><p>Ang�lique demanda en apart�, au marquis, quels �taient les rejetons des fr�res Defour�!</p><p>��Je n'en sais rien au juste, r�pondit-il. Tout ce dont je suis certain c'est qu'il y en a dans la troupe. Je le sens.</p><p>L'attention fut soudain attir�e par un point lointain � l'horizon�: un navire, qui fit sortir tout le monde.</p><p>Yolande demanda s'il fallait qu'on commence � d�crocher les chaudi�res pour se r�fugier dans les bois.</p><p>��Non, dit le marquis, je distingue maintenant a qui nous avons affaire. C'est la caraque flamande de ces ivrognes sanguinaires, les fr�res Defour. Bon, ils seront l� tous les quatre pour la Saint-�tienne. Et peut-�tre Alexandre�!</p><p>Il se frotta les mains.</p><p>��Ha�! Ha�! Je vais leur faire chanter la messe.</p><p>Ang�lique ne disait rien et le consid�rait fixement.</p><p>��Qu'avez-vous�? interrogea le marquis, vous paraissez songeuse.</p><p>��Je cherche quelque chose � votre propos, dit-elle, cela vous concerne et c'est tr�s important, mais je n'arrive pas � discerner de quoi il s'agit. Ah�! voil�, j'y suis�!... Mais oui...</p><p>La sc�ne qu'elle recherchait surgissait de sa m�moire.</p><p>��... La premi�re fois que je vous ai rencontr� sur la plage de Gouldsboro, vous aviez dit que vous ne pouviez rien discerner � deux pas sans vos lunettes. Or, � l'�il nu, vous venez non seulement d'apercevoir ce bateau lointain mais encore de l'identifier.</p><p>Le marquis parut interloqu�, et commen�a de rougir comme un enfant pris en faute mais il se rattrapa assez vite.</p><p>��C'est vrai�! Je me souviens... En fait, j'ai une vue per�ante et n'ai jamais eu besoin de lunettes de ma vie... mais je me suis trouv� oblig� de jouer cette petite com�die...</p><p>Il regarda autour de lui et l'attira dans un coin afin de lui parler en confidence...</p></section><section><p><strong>Chapitre 7</strong></p><p>��... Ce fut � cause de cette femme qui vous accompagnait.</p><p>��La duchesse de Maudribourg�?</p><p>��Oui... quand je l'ai aper�ue, mon sang s'est glac� dans mes veines... Je ne craignais qu'une seule chose, c'est qu'elle me reconn�t ou qu'elle sache que je l'avais reconnue... Pour l'�viter, je me suis lanc� dans la premi�re improvisation qui m'est venue � l'esprit et il semble que je n'ai pas trop mal r�ussi puisque vous-m�me vous vous y �tes laiss� prendre... J'ai quelque don d'acteur... M. Moli�re me disait...</p><p>��Pourquoi craignez-vous qu'elle sache que vous l'aviez reconnue�?</p><p>��Mais c'est une femme redoutable, ma ch�re�! Parlez de la duchesse de Maudribourg dans certains cercles particuliers de Paris ou de Versailles et vous verrez les visages p�lir. Pour ma part, je l'ai rencontr�e quelquefois, � la Cour certes, mais surtout dans ces s�ances de Magie Noire qu'il est bon de fr�quenter pour �tre consid�r�. C'est la mode d�sormais. Tout le monde y court pour rencontrer le Diable. Pour ma part, je ne prise gu�re ces passe-temps. Je vous l'ai dit, je suis un homme simple, bon enfant. J'aime vivre en paix entre mes amis, mes livres, de beaux objets, de beaux paysages. Qu�bec me convient...</p><p>��Pourquoi ne nous avez-vous pas pr�venus de la v�ritable personnalit� de cette femme que le hasard avait amen�e dans notre �tablissement�?</p><p>��H�, croyez-vous que je tenais � ce qu'elle m'administre un bouillon de onze heures�! C'est une empoisonneuse, ma ch�re, et des plus comp�tentes... Et puis la situation m'a paru piquante. Flirter avec le Diable aux yeux d'ange�! Quand je pense qu'elle a eu l'insolence de me dire�: ��Vous confondez, monsieur, je vous assure que je n'ai la mort de quiconque sur la conscience.�� Elle qui a envoy� <emphasis>ad patres</emphasis> une bonne douzaine de quidams, sans compter son vieux mari, quelques servantes qui lui avaient d�plu, un confesseur qui ne l'absolvait pas...</p><p>Il pouffa derri�re sa main.</p><p>��... Elle est d'origine b�tarde. C'est la fille d'une grande dame luxurieuse, un peu sorci�re, qui l'a eue avec son aum�nier ou son valet ou son fr�re, ou un cul-terreux quelconque... on ne sait. On gage pour l'aum�nier, car il �tait fort savant en math�matiques, et cela expliquerait ses dons ind�niables en sciences, encore qu'en un temps les th�ologiens aient pens� qu'elle les tenait du Diable...</p><p>Il ajouta, soucieux�:</p><p>��Je ne suis pas arriv� � savoir exactement qui �tait sa m�re... Mme de Roquencourt la connaissait mais je n'ai pu obtenir d'elle la v�rit�... tout ce que je sais, c'est que c'est un grand nom du Dauphin�.</p><p>��Je croyais que Mme de Maudribourg �tait poitevine...</p><p>��Elle raconte n'importe quoi � ce sujet. Cela d�pend qui elle a d�cid� de s�duire... Mme de Roquencourt s'est int�ress�e � la fillette, je ne sais pourquoi�?... Peut-�tre des liens d'amiti� un peu particuli�re l'unissaient-ils � la m�re... ou bien parce qu'elle aussi avait des faiblesses pour l'aum�nier... Il n'�tait point inint�ressant, cet eccl�siastique. Une sorte de g�nie scientifique spontan�. Seuls les Ordres lui avaient permis de faire des �tudes. Sa fille a h�rit� de lui et pour le satanisme aussi�! Avez-vous entendu parler de l'affaire du couvent de Norel�?</p><p>��Non.</p><p>��Cela s'est pass� il y a quelque vingt ans. Elle s'y trouvait. Elle devait avoir dans les quinze printemps. Mais ce n'est pas le seul couvent o� le Diable est all� faire ses cabrioles. Il y a eu Loudun, Louviers, Avignon, Rouen, c'�tait la mode alors... � Norel, l'action satanique �tait men�e par Yves Jobert, le directeur du monast�re qui faisait danser les nonnes nues et s'accoupler entre elles jusque dans l'�glise et le jardin. Il enseignait qu'il fallait faire mourir le p�ch� par le p�ch� et pour imiter l'innocence de nos premiers p�res, rester nus comme eux et suivre l'impulsion de ses sens plut�t que de les freiner... C'est une th�orie qui ne manque pas de s�duction mais l'Inquisition ne l'a pas entendue de cette oreille. Elle a pass� Yves Jobert aux brodequins avant de le br�ler vif ainsi que quelques-unes des nonnes4. Elle, Ambroisine, elle s'en est tir�e car elle est maligne. Le duc de Maudribourg l'a �pous�e. Elle a pu enfin s'offrir des armes sur sa banni�re de b�tarde, un lion aux quatre pattes griffues, de gueules sur fond de sable. Lui, croyait faire une bonne affaire car il avait l'habitude de s'offrir de jeunes vierges pour s'en d�barrasser ensuite quand il en �tait lass�. Il a trouv� plus fort que lui. En fait de vices et de poison, il n'avait rien � lui enseigner. Naturellement, tout ceci ne se sait pas officiellement ou � peine... Ce sont de trop grands noms. Mais moi je suis au courant de tout, on me trompe difficilement... Vous comprenez pourquoi je me suis �mu de rencontrer ainsi en Am�rique cette Messaline avide. Mais je crois m'�tre tir� avantageusement de ce mauvais pas... Ang�lique, vous avez l'air f�ch�e�! Pourquoi�?</p><p>��Vous ne m'avez pas pr�venue � temps. Accueillir cette femme parmi nous repr�sentait un danger mortel.</p><p>��Bast�! Elle n'a tu� personne, que je sache.</p><p>��Elle l'aurait pu.</p><p>Ang�lique, tremblait int�rieurement. L'id�e qu'Ambroisine avait envisag� d'empoisonner Abiga�l s'imposait � elle, maintenant.</p><p>��Ang�lique, vous n'�tes plus la m�me, s'�cria le marquis d'un ton d�sol�. On dirait vraiment <emphasis>que vous m'en voulez�!</emphasis></p><p>��Je vous tuerais volontiers, dit Ang�lique en le fixant froidement.</p><p>Son regard ne devait gu�re �tre rassurant car le gouverneur recula d'un pas.</p><p>��Pas devant l'enfant�! dit-il pr�cipitamment. Je vous en prie�! Allons, Ang�lique, soyez raisonnable. On dirait que vous me reprochez r�ellement quelque chose de grave.</p><p>��Certes�! Vous saviez des choses �pouvantables sur cette duchesse et vous ne nous les avez pas communiqu�es. Voil� en quoi vous �tes coupable�!</p><p>��Mais, au contraire, je crois avoir agi avec habilet� et sang-froid. La d�noncer e�t peut-�tre �veill� ses instincts pervers. Qui sait�? N'est-elle pas venue en Am�rique pour s'amender�? La conversion�! C'est tr�s couru parmi nos belles criminelles. Quand elles en ont assez des plaisirs v�n�neux, elles se jettent dans la d�votion, et s'y font remarquer, croyez-moi�!... Mlle de La Valli�re est sous la bure, Mme de Noyon qui a empoisonn� ses enfants nouveau-n�s et deux amants���cela je suis seul � le savoir���est depuis quelques ann�es � Fontevrault et l'on parle de la nommer abbesse...</p><p>��Ah�! Cessez de m'entretenir de ce monde abject�! s'�cria Ang�lique en se pr�cipitant vers la porte.</p><p>Le marquis de Villedavray la suivit avec agitation.</p><p>��Ang�lique�! Comme vous vous �mouvez de peu�! Allons�! Nous n'allons pas nous brouiller pour des bagatelles, voyons�! Admettez au moins que j'aie voulu agir pour le mieux...</p><p>Elle lui jeta un regard noir. Elle ne croyait pas � ses protestations d'innocence. S'il s'�tait tu, c'�tait peut-�tre par crainte d'Ambroisine, en effet, mais aussi parce qu'il adorait embrouiller les affaires des autres et se sentir important.</p><p>��Vous me jugez mal, fit-il r�ellement attrist�. Qu'importe�! Vous me conna�trez mieux un jour et vous regretterez votre duret�. En attendant, ne troublons pas nos excellentes relations pour une personne si peu int�ressante. Elle est loin maintenant et ne peut nuire � personne... Allons�! Ang�lique, souriez, la vie est belle�! Vous viendrez � mon anniversaire, n'est-ce pas�?</p><p>��Non, je n'y viendrai pas.</p></section><section><p><strong>Chapitre 8</strong></p><p>Il fit si bien le lendemain, allant la visiter chez les fr�res Defour et l'accablant de protestations de son amiti� et de la puret� de ses intentions avec toutes preuves � l'appui, dans l'histoire d'Ambroisine, qu'elle finit par lui c�der. Soit, elle irait � son anniversaire�! Soit, elle lui pardonnait�! Oui, elle convenait que c'�tait gr�ce � lui que son pied �tait aujourd'hui presque gu�ri�! Qu'elle aurait mauvaise gr�ce � le bouder, � manquer une aussi extraordinaire f�te sur <emphasis>L'Asmod�e</emphasis> et le spectacle peu commun de Marcelline ouvrant ses coquillages...</p><p>De plus, il avait le c�ur chagrin, � cause d'Alexandre. Celui-ci �tait revenu en m�me temps que les deux a�n�s Defour. Il voulait continuer � sauter les rivi�res et ne parlait pas de retourner � Qu�bec avec son protecteur... La discussion avait �t� orageuse.</p><p>��Comme la jeunesse est ingrate�! soupirait le marquis. Ang�lique, n'ajoutez pas � ma peine.</p><p>Bon�! Elle promit d'aller � la r�ception et s'occupa un peu de sa toilette pour l'occasion.</p><p>Elle n'avait pu dormir de la nuit, avait les traits tir�s et mauvaise mine. Elle se reprochait d'avoir r�agi trop violemment aux r�v�lations de cette mauvaise langue de Villedavray. Ang�lique avait v�cu � la Cour et n'apprenait de lui rien de nouveau.</p><p>Avait-elle oubli� les messes noires entrevues dans le secret des nuits de Versailles, lorsque le nain Barcarole la guidait et la prot�geait des entreprises criminelles de la marquise de Montespan�? ��J'�tais moins vuln�rable alors, moins sensible � la turpitude humaine...��</p><p>Ici, en ces lieux vierges, dans l'ivresse d'un amour authentique et �blouissant, elle avait commenc� d'oublier. Sa vie avait pris un autre sens, plus complet, plus sain, plus cr�ateur, convenant � sa nature profonde. Viendraient-��ils�� la poursuivre jusqu'ici pour lui faire payer tant d'errances�? Cela paraissait un cauchemar. Jusqu'au bout du monde, o� �tait l'innocence�? Par la fen�tre ouverte sur la nuit, elle apercevait Piksarett, l'Indien, qui veillait sur elle. Un autre monde, une autre humanit�. Cantor, son fils, dormait non loin. Elle songea � Honorine... � S�verine, � Laurier, � la petite �lisabeth dans son berceau rustique, � Abiga�el... Et elle s'�tait lev�e avec agitation, pour aller regarder les �toiles et puiser dans la limpidit� du ciel nocturne elle ne savait quelle force n�cessaire.</p><p>��Non, ��ils�� ne pr�vaudront pas contre nous...</p><p>Elle pensait encore et sans cesse � Joffrey de Peyrac, le voyant se d�tacher parmi tant et tant d'�tre humains qu'elle avait rencontr�s comme le seul avec lequel elle avait re�u parent� sur la terre, avec qui elle avait pu passer le pacte spirituel de l'amiti� et de l'amour. Cela accentuait leur solitude � tous deux parmi les hommes, mais aussi les d�fendait de s'�garer en d'autres routes que celles de leur destin.</p><p>��Comment ai-je pu vivre si longtemps sans toi�?... Toi qui seul me connais et me reconnais...</p><p>Toi qui sais que je suis semblable � toi, bien que je sois une femme et toi un homme. Y a-t-il un pass� de ma vie o� tu n'�tais pas�? Non, car c'�tait la vision que j'avais gard�e de toi qui me pr�servait, malgr� ma faiblesse de femme, de rejoindre le troupeau, de m'y confondre et de m'y perdre...��</p><p>En fin d'apr�s-midi, elle se dirigea, accompagn�e de Cantor et de Piksarett, vers la propri�t� de Marcelline Raymondeau. Les fr�res Defour y �taient d�j�, ayant sorti des coffres leurs habits de drap et leurs souliers � boucles, qu'ils ne v�taient pas une fois l'an. Ils y entraient avec plus ou moins de bonheur et y �taient plus ou moins � l'aise, mais, pour cette fois, il leur fallait plaire au gouverneur</p><p>Le matin, on les avait vus � la chapelle de l'ermite, un R�collet chenu, en bure grise, assister au service religieux. De mauvaise gr�ce mais d'une voix tonitruante, ils chant�rent les cantiques.</p><p>��Lamentable, dit Villedavray en sortant. Ils m'ont cass� les oreilles. Ah�! Ma ch�re�! Vous ou�rez ces offices � Qu�bec�! La chorale de la cath�drale et celle de la maison des J�suites...</p><p>��Vous semblez bien s�r de nous voir � Qu�bec... Pour ma part, ce projet ne me para�t pas en voie de se r�aliser. Nous sommes maintenant en septembre, je ne sais o� se trouve mon mari... Et, de toute fa�on, je ne peux passer l'hiver si loin de ma petite fille que j'ai laiss�e dans un fort isol�, aux fronti�res du Maine...</p><p>��Prenez-la avec vous�! dit Villedavray comme si l'affaire e�t �t� des plus simples. Les Ursulines lui enseigneront l'alphabet et elle patinera sur le Saint-Laurent...</p><p>Malgr� la s�duction de la f�te qui se pr�parait et qui attirait tous les Acadiens des environs, y compris quelques colons anglais ou �cossais, ainsi que les ��principaux�� des tribus voisines, Ang�lique sentait qu'elle ne pourrait y participer de bon c�ur.</p><p>Elle �tait loin de l'�tat d'esprit dans lequel elle se trouvait � Mon�gan, il y avait deux mois. Quel souvenir�! Elle avait saut� dans le feu de la Saint-Jean, pour conjurer les mauvais esprits et danser follement avec le capitaine basque Hernani d'Astiguarza sous l'�il r�probateur de Jack Merwin, j�suite, et de Thomas Patridge, pasteur... Aujourd'hui tous deux �taient morts�!... Que de tourments�! Quand donc finirait l'�t� maudit�?...</p><p>Des lanternes de couleur �taient accroch�es aux gr�ements du navire et se refl�taient dans l'eau calme du fjord o� mouillait l'<emphasis>Asmod�e.</emphasis></p><p>Cantor accordait sa guitare, remise des �motions qu'elle avait encourues � Port-Royal.</p><p>On se rendrait � bord du navire en barques et l� on y festoierait, l'on y chanterait et l'on y danserait.</p><p>Mais il �tait �crit qu'Ang�lique ne pourrait donner, ce soir-l�, satisfaction au pauvre gouverneur de l'Acadie.</p><p>Dans le remue-m�nage des pr�paratifs et comme l'obscurit� commen�ait de tomber, un jeune Indien s'approcha d'elle et lui dit en bon fran�ais que l'ermite sur la montagne la demandait dans son oratoire, car un homme s'y trouvait qui voulait parler � Mme de Peyrac ainsi qu'� son fils Cantor. Ang�lique r�agit avec vivacit�.</p><p>��Je n'aime pas beaucoup de tels messages, un homme... C'est trop vague�! Qu'il se nomme et j'irai.</p><p>��Il a dit que c'�tait de la part de Clovis.</p></section><section><p><strong>Chapitre 9</strong></p><p>Clovis�!... C'�tait bien lui.</p><p>Lorsque Ang�lique et Cantor p�n�tr�rent dans la grotte de l'ermite, ils reconnurent sans peine � la lueur d'une torch�re fumeuse l'Auvergnat trapu, ses sourcils charbonneux, son petit �il per�ant et hostile. Il ne s'en leva pas moins � leur vue et se tint devant eux, son bonnet entre les mains, dans une attitude relativement d�f�rente. Sa chemise �tait raide de graisse, son menton mal ras�, ses cheveux hirsutes, un v�ritable homme des bois.</p><p>��Clovis�! Vous ici�? lui dit Ang�lique. Nous ne pensions pas vous revoir�!... Pourquoi avez-vous d�sert�?</p><p>Il renifla � plusieurs reprises, affichant cet air but� qui lui �tait familier quand elle lui faisait des remontrances.</p><p>��J'voulais pas, dit-il, mais ��ils�� m'ont promis une �meraude de Caracas et, � premi�re vue, �a ne m'a pas paru bien m�chant ce qu' ��ils�� me demandaient. Apr�s, j'�tais emp�tr�, j'ai compris que, de quelque c�t� que je me tourne, j'allais y laisser ma peau. Alors, j'ai pris la poudre d'escampette...</p><p>��Qui sont-��ils���? demanda Ang�lique qui avait compris aussit�t que Clovis faisait allusion � leurs ennemis myst�rieux...</p><p>��Est-ce que je sais�?... Des gens d'ailleurs qui veulent vous causer des ennuis�! Mais pourquoi�? pour qui�?... �a, je ne sais pas.</p><p>��Que vous ont-ils demand� de faire pour eux, contre nous�?</p><p>Clovis renifla derechef. Le mauvais moment �tait venu.</p><p>��C'�tait � Houssnock, expliqua-t-il. Un gars s'est pr�sent� qui m'a donn� quelques bricoles et qui m'a promis que si l'affaire r�ussissait j'aurais une �meraude. Il disait qu'il y avait un pirate dans la baie avec lequel ils �taient en cheville et qui avait pill� tout le tr�sor des Espagnols � Caracas, que, pour moi, ils m'obtiendraient de lui une �meraude. Et puis �a ne paraissait pas bien m�chant ce qu'il voulait.</p><p>��Que voulait-il�?</p><p>��Pas grand-chose, fit Clovis en hochant la t�te.</p><p>��Mais encore�?</p><p>��Il voulait que je m'arrange pour vous faire partir vous, madame la comtesse, chez les Anglais sans que M. le comte en soit pr�venu. On avait parl� qu'on raccompagnerait la petite captive de l'autre c�t� du Kennebec. �a m'a paru simple�: j'ai dit � Maupertuis et � son fils que M. le comte les chargeait de vous accompagner avec votre fils jusqu'au village anglais et qu'il vous attendrait � l'embouchure. Ils n'ont pas pip�. Des Canadiens, �a saute toujours sur l'occasion de courir les bois sans se poser de questions. Ils ont inform� le jeune monseigneur que voici (Clovis d�signait Cantor du menton) et qui n'y a pas vu malice. Les jeunes aussi, �a part en promenade sans se creuser la t�te...</p><p>��Merci bien, dit Cantor, comprenant qu'on s'�tait servi de son impulsivit� adolescente pour mystifier son p�re et entra�ner sa m�re dans un pi�ge,</p><p>� Houssnock, Ang�lique, le voyant arriver et lui dire de la part de son p�re qu'elle devait se mettre en route seule pour Newhewanick, s'�tait ex�cut�e sans chercher elle non plus � remonter aux sources de l'ordre donn�.</p><p>Le plan �tait ourdi de fa�on si machiav�lique et avec une telle connaissance de la personnalit� de chacun qu'Ang�lique doutait que Clovis l'e�t con�u de lui-m�me.</p><p>��Comment �tait l'homme qui est venu vous trouver � Houssnock�?</p><p>Elle interrogeait, s�re d�j� de la r�ponse. Et compl�tait devant le mutisme du mineur auvergnat�:</p><p>��Un homme p�le, n'est-ce pas, dont les yeux vous glacent�?</p><p>��La premi�re fois, oui, dit Clovis. Mais j'en ai connu d'autres. Ils sont nombreux. Ce sont des marins. Je crois qu'ils ont deux navires. Ils ob�issent � un chef qu'on ne voit pas qui leur donne des ordres et qui n'est pas avec eux. De temps en temps seulement, ils le rencontrent. Ils l'appellent Belialith. C'est tout ce que je sais.</p><p>Il �baucha un geste pour ramasser � terre un sac assez peu garni qui composait son bagage, comme s'il en e�t fini avec ce qu'il avait � leur dire.</p><p>��Vous n'ignorez pas, Clovis, qu'au village anglais nous sommes tomb�s dans un guet-apens o� nous avons failli perdre la libert�, sinon la vie...</p><p>��J'ai su cela, dit-il, c'est bien pourquoi je me suis sauv�. Et puis ils m'avaient tromp�. Pas d'�meraude pour moi. Le pirate qui les poss�dait a fait alliance avec M. le comte. J'aurais d� me douter que si M. le comte se trouvait par l�, c'est lui qui tirerait les marrons du feu. J'ai pas �t� si b�te le jour o� je suis entr� � son service et j'aurais d� m'en tenir l�.</p><p>��Oui, dit Ang�lique avec s�v�rit�, mais vous avez toujours �t� une mauvaise t�te, Clovis, et plut�t que de rester fid�le � un ma�tre dont vous connaissiez la bont� mais aussi la puissance, vous avez pr�f�r� vous laisser aller � vos mauvais penchants de jalousie et rancune, envers ma personne en particulier. Vous �tiez fort content qu'il m'arrive quelques ennuis, n'est-ce pas�? Eh bien�! Soyez satisfait�! Il m'en est arriv� et ce n'est pas fini. Mais je ne suis pas certaine que vous ayez gagn� dans cette partie du Mal, vous non plus.</p><p>Clovis baissa la t�te et pour une fois il avait l'air jug�.</p><p>Malgr� ses torts, elle eut piti� de sa solitude traqu�e. C'�tait un individu born�, quoique non sans intelligence et sans talent dans sa profession de forgeron, mais trop primitif pour assumer seul son destin dans un monde retors, cruel aux simples. Elle connaissait son secret, une passion d'homme qui a l'habitude de fixer la flamme dansante, d'y voir miroiter des tr�sors, son amour pour les gemmes et les pierres pr�cieuses, dont il voulait un jour b�tir un reliquaire somptueux � la petite Sainte-Foy de Conques, sanctuaire r�put� de son Rouergue natal.</p><p>Elle lui dit�:</p><p>��Pourquoi lorsque vous avez compris que vous aviez mal agi, n'avez-vous pas parl� franchement � M. le comte�?</p><p>Il la regarda l'air furieux, indign�...</p><p>��Non, mais�! Vous me prenez pour un c... �a l'�tait pas d�j� assez ce que j'avais fait�? Je vous avais quasiment envoy�e � la mort vous�! vous�! Madame la comtesse. Et vous me voyez lui expliquer �a tout droit, en face... Vous croyez qu'il peut avoir de la piti�, lui, pour quelqu'un qui a voulu vous nuire�? On voit bien que vous �tes une femme, vous vous imaginez que les hommes peuvent �tre tout miel et tout sucre � l'int�rieur, comme vous autres femmes... Je le connais moi, je le connais mieux que vous�! Il m'aurait tu�... ou pire�! Il m'aurait regard� d'un tel �il qu'apr�s j'aurais plus �t� un �tre vivant... J'ai pas pu affronter �a. J'ai pr�f�r� m'en aller... C'est que vous, pour lui... vous �tes son tr�sor... Et quand on poss�de un tr�sor, c'est une chose qui vous br�le l�, dit-il en posant la main sur sa poitrine. Personne n'a le droit d'y toucher, ni d'essayer de vous l'enlever... Je sais ce que c'est, moi... Moi aussi j'ai un tr�sor. Et c'est parce que je ne veux pas le perdre que je ne vais pas m'attarder par ici... Parce qu'��ils�� sont sur mes traces. ��Ils�� sont dangereux, continua-t-il � voix basse, et d'une esp�ce qui vous glace le sang. Il y a aussi la Brute, le Borgne, le Morne, l'Invisible, un qu'on envoie en avant-garde parce que personne ne le remarque tant il ressemble � quelqu'un qu'on croit avoir d�j� vu. Une �quipe comme celle-l�, c'est les supp�ts de Satan sur la terre. Peut-�tre qu'ils veulent savoir o� j'ai enterr� mon tr�sor, mais bernique, ils ne m'auront pas.</p><p>Il jeta son sac sur son �paule et se dirigea vers la sortie de la grotte.</p><p>Mais d'un bond, Cantor se planta devant lui.</p><p>��Pas si vite, Clovis�! Tu n'as pas tout dit.</p><p>��Comment, que j'ai pas tout dit�? se rebiffa le bougnat.</p><p>��Non�! Tu caches quelque chose encore, je le sens.</p><p>��Toi, tu ressembles � ton p�re, grommela Clovis en lui lan�ant un regard de haine. Allez, laisse-moi passer, gamin. Je vous l'ai dit, je ne veux pas laisser ma peau dans cette affaire. �a me suffit d�j� d'avoir essay� de sauver les deux v�tres...</p><p>��Que veux-tu dire�? le pressa Cantor. De quel danger as-tu voulu nous sauver�?</p><p>��Oui, parlez, insista Ang�lique comprenant � l�expression de l'homme que Cantor avait devin� juste. Clovis, nous avons toujours �t� bons amis et vous avez v�cu avec nous � Wapassou. Agissez comme un franc compagnon et apportez-nous votre aide jusqu'au bout.</p><p>��Non�! Non�! s'ent�ta Clovis qui regardait autour de lui d'un air traqu�. Je ne peux pas. Si je fais rater leur coup ��ils�� me tueront.</p><p>��Mais, quel ��coup���? s'�cria Cantor. Clovis�! Tu ne peux pas leur permettre de triompher de nous. Tu es un des n�tres...</p><p>��Je vous dis que j'y laisserai ma peau, r�p�ta Clovis avec d�sespoir. ��Ils�� me tueront. ��Ils�� ne reculent devant rien. Ce sont des d�mons... Ils me suivent, je les ai toujours sentis sur mes traces...</p><p>��Clovis, tu es l'un des n�tres, r�p�ta Cantor en le fixant de ses yeux verts comme le serpent qui veut fasciner sa proie. Parle... car sinon... tu leur �chapperas peut-�tre, mais tu n'�chapperas pas � la justice divine, ni � la petite sainte d'Auvergne.</p><p>Le mineur, adoss� � la paroi, ressemblait � une b�te accul�e. Il murmura�:</p><p>��Ah�! Vous me l'aviez dit, madame, un jour que j'avais besoin de faire p�nitence. � quoi donc le saviez-vous�?</p><p>��� vos yeux, Clovis, vous �tes un homme qui ne peut d�cider encore s'il est du c�t� du bien ou du mal. Voici le moment venu.</p><p>Il baissa la t�te, puis lan�a�:</p><p>��Y vont faire sauter le navire�!</p><p>��Quel navire�?</p><p>��Celui du gouverneur qui est � l'ancre pas loin d'ici.</p><p>��<emphasis>L'Asmod�e</emphasis>�?</p><p>��P't'�tre bien�!</p><p>��Quand cela�?</p><p>��Est-ce que je sais�: maintenant, dans une heure... ou dans deux, mais cette nuit, pendant la f�te qui s'y donne...</p><p>Et devant l'expression horrifi�e qui envahissait les visages d'Ang�lique et de Cantor.</p><p>��C'est pourquoi je vous ai fait venir tous les deux... Quand j'ai su, en r�dant par ici, que vous assisteriez � cette f�te. Je ne voulais pas que vous sautiez avec... Voil�, j'ai tout dit... Laissez-moi partir maintenant...</p><p>Il les �carta avec rudesse et s'�lan�a hors de l'oratoire. Ils l'entendirent d�valer le ravin, comme un sanglier ravageant des broussailles.</p><p>B�ni soit le cr�ateur qui fit les Indiens aussi rapides � la course que le cerf au galop�!</p><p>Piksarett s'�lan�ant sur le chemin qui conduisait aux domaines de Marcelline-la-Belle, bondissant par-dessus les obstacles, effleurant � peine le sol, volant litt�ralement parfois, traversant la nuit comme l'�clair, comme le vent, e�t inspir� l'estime des dieux pour la cr�ature humaine.</p><p>Averti par Ang�lique du danger qui planait sur les h�tes du gouverneur � bord de <emphasis>l'Asmod�e</emphasis> il s'�tait ru� en avant. Il avait eu t�t fait de d�passer Cantor qui courait d�j�. Cantor courait avec endurance mais Piksarett avait des ailes.</p><p>Ang�lique les suivait, aussi rapidement qu'elle le pouvait avec son pied malade. Son angoisse �tait telle qu'elle �tait � bout de souffle en parvenant � la concession des fr�res Defour. Il y avait encore une demi-lieue � parcourir.</p><p>Elle s'arr�ta. Tout � l'heure, elle avait cri�, mais en vain, pour retenir Cantor. L'enfant courageux s'�tait pr�cipit� au secours de ses semblables, risquant sa vie pour les pr�venir � temps, et le noble Indien aussi.</p><p>Et si le bateau sautait alors qu'ils seraient tous deux � bord, avant qu'ils aient pu persuader la compagnie des festoyeurs de l'�vacuer.</p><p>Ang�lique �tait si p�trifi�e d'appr�hension qu'elle �tait incapable de penser plus avant, d'adresser m�me une pri�re au ciel.</p><p>��Ce n'est pas possible, se r�p�tait-elle, ce serait trop horrible. Cela ne sera pas.��</p><p>� chaque seconde, le destin statuait du sort de plusieurs vies humaines et peut-�tre jusqu'� celle de son fils, sacrifi� <emphasis>in extr�mis.</emphasis> Dans les entrailles de l'<emphasis>Asmod�e</emphasis> quelque chose de mortel grignotait le temps et s'avan�ait vers la catastrophe. � quel moment la conjonction de la marche in�luctable de ce pi�ge et de la course folle de Piksarett et de</p><p>Cantor se ferait-elle�? Avant leur arriv�e�? Pendant qu'ils seraient � bord�? Ou apr�s lorsque chacun aurait pu �tre sauv�.</p><p>Elle continua plus lentement. Comme elle se trouvait � mi-chemin, une lumi�re �blouissante parut jaillir du sein de la for�t t�n�breuse tandis qu'un fracas �tourdissant faisait r�sonner les �chos de la falaise.</p><p>Comment parvint-elle jusqu'au fief de Marcelline�? Elle ne saurait jamais...</p><p>Elle aper�ut le navire qui flambait, en s'engloutissant sous l'eau noire. Puis son regard revint sur la rive et y distingua � la lueur des flammes une foule nombreuse assembl�e et la silhouette du marquis de Villedavray qui allait et venait avec agitation en vocif�rant.</p><p>Piksarett et Cantor �taient arriv�s � temps.</p><p>*****</p><p>Piksarett avait surgi parmi les festoyeurs, sur la dunette.</p><p>��Sauvez-vous�! avait-il cri�, la mort est dans les entrailles de ce navire�!</p><p>Le marquis de Villedavray fut le seul � le prendre au s�rieux. Les autres �taient tous � demi saouls et ne l'entendaient point. Mais le petit gouverneur savait se montrer � la hauteur de certaines circonstances. Son fils sous le bras, et avec une �nergie de fer et l'aide de Piksarett et de Cantor, il avait r�ussi � pousser tout le monde sur le pont et � les faire descendre dans les diff�rentes embarcations qui attendaient pour les ramener � terre.</p><p>Une fois sur la plage, les gens s'�taient regard�s sans comprendre.</p><p>��Que se passe-t-il�? O� est mon verre�?...</p><p>Villedavray �pousseta ses manchettes et leva le nez vers le grand Piksarett.</p><p>��Et maintenant, explique-toi, Sagamore�! dit-il avec solennit�. Que signifie�?...</p><p>En r�ponse, un fracas de tonnerre avait empli la baie. Des flammes jaillissaient des abords du navire. En quelques instants, le b�timent prenait feu, s'inclinait, puis coulait, emportant au fond de l'eau toutes les pelleteries, cargaisons et richesses de M. le gouverneur de l'Acadie.</p></section><section><p><strong>Chapitre 10</strong></p><p>Pouvait-on d�nombrer les tr�sors perdus�? Hors les fourrures, des milliers de livres de marchandises de traite���anglaises �videmment���ou de bijoux et doublons espagnols���acquis par le gouverneur en �change de son influence ou de sa protection pr�s des petits �tablissements perdus de la Baie qui en �taient souvent les receleurs�: des armes, des munitions���� vendre � qui�? en �change de quoi�?... Les affaires du marquis de Villedavray t�moignaient du vaste int�r�t qu'il portait � toutes choses sous le ciel et du sens exact qu'il avait de leur valeur marchande ou artistique ou somptuaire. Vins, liqueurs, rhum des �les. Les cadeaux re�us de Peyrac � Gouldsboro �taient parmi ceux dont il d�plorait la perte le plus am�rement. Seuls les �l�ments du po�le de fa�ence hollandais avaient �t� sauv�s, car le marquis les avait d�barqu�s r�cemment afin de les faire admirer � Marcelline, et aussi pour les envelopper et empaqueter de meilleure fa�on avant d'entreprendre le voyage de retour vers Qu�bec, au large des c�tes de la Nouvelle-�cosse, souvent fort temp�tueuses.</p><p>Toute la nuit et le jour suivant, les rives du lieu o� avait � demi sombr� l'<emphasis>Asmod�e</emphasis> ressembl�rent a une fourmili�re boulevers�e. Comment un tel attentat avait-il pu �tre commis�? On e�t pu accuser la n�gligence, un incendie naturel allum� par quelque matelot allant s'enivrer et renversant sa lanterne ou pi�tiner dans les cales sans prendre garde � l'atmosph�re confin�e, comme cela arrivait parfois par les chaleurs s�ches de fin d'�t�. Certaines marchandises entass�es fermentaient, un ��tafia�� trop fort et mal bouch� dans sa barrique distillait son alcool, impr�gnant l'air surchauff�. Il suffisait d'une �tincelle...</p><p>Mais on savait qu'il y avait eu pr�m�ditation, intention criminelle. Et l'on apporta � Villedavray un tron�on de c�ble assez �trange, trouv� par un Indien sur le sable d'une crique voisine. Le gouverneur l'examina, hocha la t�te et dit, amer�:</p><p>��G�nial�! Vraiment g�nial�!</p><p>C'�tait le d�chet oubli� ou abandonn� comme n�gligeable d'un mat�riel de sabotage portatif, des plus efficaces. Il expliqua que les pirates des mers du Sud qui avaient des vengeances � assouvir sur des concurrents d�loyaux, mauvais payeurs ou trop oublieux de leurs promesses, se montraient fort inventifs dans la fabrication de m�ches br�lant � retardement, ne produisant ni odeur ni fum�e et pouvant �tre plac�es non loin de la soute aux poudres par un complice qui aurait tout son temps pour fuir. Celle-ci �tait d'un mod�le particuli�rement ��g�nial��, consistant en un cordon de boyau de poisson, bourr�, comme des minuscules saucisses, de grumeaux d'amadou ��coll�s�� par une mati�re noire que Villedavray h�sitait � d�finir, mais qu'Ang�lique reconnut pour �tre du calish du Chili car c'�tait le mat�riel le plus employ� dans les travaux du comte de Peyrac. Une sorte de r�sine indienne impr�gnait le tout.</p><p>��Elle permet au contenu du boyau de br�ler lentement sans �maner ni odeur ni fum�e, estima le gouverneur. On a pu introduire cette m�che pr�s de notre <emphasis>Sainte-Barbe</emphasis> et l'allumer, hier ou avant-hier. Rien ne pouvait l'�teindre ni la r�v�ler avant qu'elle soit parvenue � son but...</p><p>��Le navire �tait pourtant gard�?</p><p>��Par qui�? rugit Villedavray. Des paresseux qui se saoulent, m'exploitent, courent les sauvagesses... Et avec les all�es et venues, et pr�paratifs de la f�te, n'importe qui pouvait monter � bord, avec ce cordon en galette sous son chapeau...</p><p>Il regarda avec soup�on du c�t� des fr�res Defour.</p><p>��H� l�! dit l'a�n�. Nous accuserez-vous�?... Vous allez un peu fort, gouverneur�!... Vous oubliez que nous �tions � bord avec vous ce soir et que sans le Narrangasett nous aurions tous saut� ensemble...</p><p>��C'est vrai�! O� est le Narrangasett�?... Comment a-t-il �t� averti�! Il parlera m�me si je dois le faire torturer...</p><p>Ang�lique intervint pour �pargner Piksarett et dit que c'�tait elle qui avait �t� avertie � temps de l'attentat qui se pr�parait et que seule la rapidit� miraculeuse de l'Indien avait pu les sauver. Mais elle se refusa � livrer le nom de Clovis et � donner son signalement, bien que le marquis, tremblant et d�compos� d'�motion, la press�t de questions. Le repr�sentant du gouverneur de la Nouvelle-France en Acadie �tait pr�t � lancer tous les sauvages de la r�gion aux trousses de l'homme et � lui faire r�tir la plante des pieds pour lui arracher les renseignements possibles sur les vrais auteurs du d�sastre. Ang�lique reconnaissait que, depuis quelques mois, une bande de malfaiteurs r�daient dans les parages, cherchant, semblait-il, a nuire plus particuli�rement au comte de Peyrac et � ses amis. Mais elle se portait garante que celui qui avait risqu� sa vie pour venir l'avertir �tait hors de soup�on de complicit� avec eux.</p><p>��Je veux pourtant le tenir entre mes mains, criait Villedavray. Il me dira tout, tout�! Nous devons au plus t�t mettre hors de nuire ces bandits.</p><p>En cela, la population, et jusqu'aux fr�res Defour, partageait son avis. L'indignation grondait parmi les colons de la r�gion et aussi parmi les Indiens, � qui l'on avait dit que les Anglais avaient fait couler un navire leur apportant des pr�sents de la part du roi de France. Ils sortaient de la for�t pr�ts � se mettre en guerre contre n'importe quel ennemi que leur d�signerait le gouverneur.</p><p>L'obstination d'Ang�lique � ne pas vouloir donner de d�tails sur la fa�on dont elle avait �t� renseign�e mit Villedavray en rage. La perte de ses richesses, et surtout des objets qu'il collectait avec tant d'amour, lui tenait certainement plus � c�ur que le salut de sa propre vie. Dans sa douleur, il s'�gara.</p><p>��Qui me dit que ce n'est pas <emphasis>vous,</emphasis> madame�! qui avez foment� ce complot. L'�uvre de vous-m�me ou des v�tres�?... Je crois assez que M. de Peyrac est capable de tout pour assurer son h�g�monie sur les domaines fran�ais. Il a prouv� plus d'une fois que la ruse lui �tait famili�re... Et l'on sait le d�vouement que vous lui portez. Supprimer le gouverneur de l'Acadie et ceux qui lui restent d�vou�s... Quel beau coup�! Le voici ma�tre des lieux... Ah�! je vois clair maintenant.</p><p>��Parlez-vous de mon mari et de moi-m�me�? s'�cria Ang�lique hors d'elle.</p><p>��Oui, fit-il en tapant du pied, rouge comme un coq. Ceci l'accuse�!</p><p>Il brandit le bout de m�che de concentr� d'amadou.</p><p>��Une chose aussi exceptionnelle ne peut sortir que de ses ateliers diaboliques. Ses ouvriers et ses mineurs sont les plus habiles, les plus industrieux que l'on puisse trouver sous le ciel. Cela se sait d�j� d'un bout de l'Am�rique � l'autre. Le nierez-vous�?...</p><p>Dans un �clair, Ang�lique comprit que la patte noire de Clovis n'�tait peut-�tre pas �trang�re � la fabrication remarquable de cette m�che � combustion lente. Aux yeux des moins avertis, de telles �uvres compliqu�es et savantes �taient sign�es Gouldsboro et Wapassou. Le concours de l'Auvergnat � leurs ennemis n'avait sans doute pas consist� seulement � l'�garer, elle, sur le chemin du village anglais...</p><p>Atterr�e, elle examinait le bout de cordon r�v�lateur. Elle-m�me aurait pu mourir dans cet attentat, mais ne se trouvant pas pr�sente ainsi que Cantor, sa position devenait suspecte. Soudain, la phrase lue sur le bout de papier trouv� dans la casaque du naufrageur prenait un sens terrible�: <emphasis>Semez le malheur sous ses pas afin qu'on l'en accuse...</emphasis></p><p>Voyant qu'elle se taisait, Villedavray triompha.</p><p>��Ah�! Vous voici marrie�! Il y aurait donc du vrai dans ce que je dis. Comment se fait-il que vous seuls, madame et votre fils, vous vous soyez trouv�s absents au moment du festin�?</p><p>��Je vous l'ai d�j� expliqu�, soupira Ang�lique. On nous a fait mander... et r�fl�chissez, marquis, que si j'avais voulu vous occire tous je n'aurais pas pris la peine de vous envoyer pr�cis�ment Piksarett et m�me mon fils, au risque de les voir sauter tous les deux, avec vous.</p><p>��Com�die... ou remords. Les femmes sont sujettes � ces sortes de retournements.</p><p>��Assez�! Vous divaguez. C'est votre faute aussi si tout cela est arriv�.</p><p>��Comment, c'est le comble, s'�cria-t-il d'une voix de fausset. Je suis ruin�, d�sesp�r�, j'ai failli perdre la vie. Et vous m'accusez encore.</p><p>��Oui, car vous auriez d� nous pr�venir � Gouldsboro, nous mettre en garde contre les dangers qui nous mena�aient avec la duchesse de Maudribourg.</p><p>��Mais quel rapport�? En quoi ce que je savais sur la duchesse de Maudribourg a-t-il quelque lien avec la bande de criminels dont vous me parlez et la perte de mon bateau�?...</p><p>Ang�lique passa la main sur son front avec �garement.</p><p>��C'est vrai�! Vous avez raison�! Et pourtant je sens qu'il y a un lien entre elle et les malheurs qui nous accablent... parce que tout cela est l'�uvre de Satan et qu'elle est poss�d�e du Diable.</p><p>Le gouverneur regarda autour de lui avec crainte.</p><p>��Vous en parlez comme si elle allait revenir, g�mit-il, il ne manquerait plus que cela.</p><p>Il s'assit sur un escabeau et s'essuya les yeux avec son mouchoir de dentelle.</p><p>��Pardonnez-moi, Ang�lique. Je reconnais que je me suis �gar� dans mes propos. Mon impulsivit� me fait commettre quelques impairs mais mon instinct est assez s�r. Pardonnez-moi. Je <emphasis>sais </emphasis>que vous n'�tes pour rien l�-dedans et qu'au contraire vous avez sauv� nos vies. Mais reconnaissez que l'amiti� que je vous porte � vous et � votre �poux me co�te bien cher. Vous devriez au moins nous aider � retrouver l'homme.</p><p>��Je ne le peux et, de toute fa�on, il est loin maintenant.</p><p>C'�tait la premi�re fois qu'il lui �tait venu � l'esprit qu'un lien pouvait exister entre Ambroisine et les inconnus qui cherchaient � leur nuire. Cela paraissait fou, sans logique, mais quelque chose d'ind�finissable dans l'enchev�trement des faits avait sans doute peu � peu infiltr� cette certitude en elle, et sous l'effet de l'�motion, son inconscient s'�tait exprim�.</p><p>Tout �tait double, incertain, les buts recherch�s �chappaient � la logique, mais on y retrouvait partout une sorte de volont� implacable de d�truire par tous les moyens, par tous les d�tours, et d'atteindre au moins aussi s�rement le corps ou l'�me.</p><empty-line/><p>Le filet se resserrait avec habilet� autour d'elle, ne lui permettant d'�chapper � la mort que pour sentir se rapprocher jusqu'� l'angoisse l'�preuve qui guettait son �tre spirituel. Contre cela �tait-elle autant arm�e que pour d�fendre sa vie�?</p><p>Les coups frapp�s devenaient plus violents, plus cruels, plus s�rs. Et celui qu'elle re�ut au cours de cette m�me journ�e qui suivit la nuit d�sastreuse de l'<emphasis>Asmod�e</emphasis> fit vaciller sa force d'�me.</p></section><section><p><strong>Chapitre 11</strong></p><p>Ang�lique �tait rest�e chez Marcelline Raymondeau pour l'aider � calmer et � rendre courage au marquis de Villedavray. La mar�e basse d�gageait l'�pave et une partie des gens s'y rendit pour essayer de sauver ce qui pouvait �tre sauv�. Simultan�ment, les Indiens pr�paraient leurs chaudi�res de guerre et une caravane venant de la c�te est d�bouchait des marais apportant des marchandises et des nouvelles.</p><p>Marcelline fit chercher Ang�lique. Elle l'entra�na dans la maison, puis dans sa propre chambre ��afin qu'elles puissent causer � l'aise sans �tre d�rang�es par tout ce charivari��.</p><p>Avec courage, la grande Marcelline se planta devant Ang�lique et la regarda bien en face.</p><p>��Entre femmes faut s'entraider, dit-elle, et souvent la meilleure chose � faire c'est de parler franc. J'ai de mauvaises nouvelles pour vous, madame.</p><p>Ang�lique la fixa avec anxi�t� mais ne souffla mot.</p><p>��Mon fils a�n� est revenu de Tormentine, dit Marcelline.</p><p>��Il n'a pas vu mon mari�?</p><p>��Si fait, <emphasis>il l'a vu,</emphasis> mais...</p><p>Marcelline prit une aspiration avant de continuer.</p><p>��Il y �tait... mais il y �tait avec cette femme, vous savez, cette femme dont a parl� le gouverneur..., la duchesse de je ne sais quoi... vous savez... Maudribourg...</p><p>��C'est impossible�! cria Ang�lique d'une voix suraigu�.</p><p>Et pourtant son propre cri de peur et de d�sespoir ne parvint pas � ses oreilles. La r�v�lation la frappait de plein fouet et une terreur sans nom coulait en elle comme si son sang se vidait de toutes parts.</p><p>Il lui semblait qu'elle avait toujours eu la certitude que cette chose horrible arriverait. Mais elle ne pouvait encore arr�ter son esprit l�-dessus... Non, elle ne pouvait pas... Elle r�p�ta d'une voix atone qui ne lui paraissait pas franchir ses l�vres.</p><p>��C'est impossible�! J'ai vu partir moi-m�me cette femme pour la Nouvelle-Angleterre... prisonni�re des Anglais qui l'emmenaient comme otage.</p><p>��Vous l'avez vue partir... Mais vous ne l'avez pas vue arriver.</p><p>��Qu'importe�! Elle est partie, vous dis-je..., partie, partie...</p><p>Elle r�p�tait ces mots comme pour parvenir � supprimer, effacer Ambroisine... accomplir le miracle qu'elle n'e�t jamais exist�. Puis elle chercha � se calmer.</p><p>��Je suis une enfant, songea-t-elle, une enfant qui ne veut pas souffrir, m�rir... Quelque chose s'est cass� en moi le jour o� ils ont pris Joffrey, et depuis la peur qui me taraude c'est de revivre ces heures une seconde fois... d'�tre trahie une seconde fois... Que disait-il�? Il ne faut pas avoir peur... de rien. Entrons franchement dans le probl�me, on obtient r�compense... Avoir le courage de remettre les pieds dans les traces d�j� suivies et les monstres s'�cartent... Je ne peux pas me dissocier de lui sans mourir... Je ne peux pas... Alors�?... Que faire�?... Aller de l'avant... Savoir...��</p><p>Marcelline l'observait. Ang�lique savait qu'� ses yeux sa m�saventure ne faisait pas de doute. Intentionnellement, l'Acadienne avait utilis� l'expression populaire�: Il est ��avec�� cette femme...</p><p>Mais pour Ang�lique cela ne voulait rien dire. Seulement qu'Ambroisine <emphasis>�tait l�-bas</emphasis> sur la c�te est, alors qu'elle aurait d� �tre � Salem ou � Boston, en Nouvelle-Angleterre.</p><p>���a m'�tonne de lui, monologuait Marcelline en hochant la t�te. Il n'est pas homme � se laisser abuser par une garce. Mais avec ��eux��, les hommes�! Sait on jamais�! Nous autres femmes, notre c�ur nous l'avons l�, dit-elle en posant la main sur sa poitrine g�n�reuse, mais les hommes... c'est plus bas.</p><p>Ang�lique eut subitement envie de vomir.</p><p>Elle revoyait Ambroisine, sa sensualit� myst�rieuse... sa s�duction d'ange infernal m�l�e � l'intelligence, au savoir, et pour le moins, chez Peyrac pour cette femme, sa curiosit� de dillettante toujours en �veil...</p><p>Non, impossible�!... Impossible. Lui�! Elle ne le sentait pas faillible...</p><p>��Les hommes, �a vous �chappe de trente-six fa�ons, continuait Marcelline. Nous autres femmes nous ne sommes pas assez malignes pour comprendre toujours ce qui les gouverne. Ah�! Allez�! nous ne comptons pas cher dans leur vie�! Moins que l'aventure, la conqu�te et l'ambition�!...</p><p>Elle avait raison... Et elle avait tort aussi. Lui, c'�tait autre chose.</p><p>Tout � coup Ang�lique le b�nissait, son cher amour, d'�tre si diff�rent des ��autres��, si difficile � saisir, � comprendre, secret m�me pour elle, capable d'incroyables duret�s, et de tendresses et de bont� inimaginables, et capable aussi d'avouer qu'elle seule, Ang�lique, avait eu raison de sa m�fiance profonde envers le sentiment qu'elle avait forc� son c�ur, presque malgr� lui, qu'elle seule avait pu le conqu�rir vraiment, l'encha�ner sans qu'il en e�t crainte ou m�pris de lui-m�me.</p><p>Elle b�nissait la col�re qui l'avait saisi lorsqu'il l'avait crue infid�le, manifestation si inhabituelle � sa nature que lui-m�me en avait eu la r�v�lation de la force de sa passion pour elle.</p><p>��Jadis, malgr� l'amour que je vous portais, j'ai pu vivre sans vous... Mais aujourd'hui, je ne pourrais...��</p><p>En d�pit de ces paroles qu'elle se rem�morait, comme s'accrochant � une bou�e, la pens�e de la pr�sence d'Ambroisine l�-bas lui laissait au c�ur une crainte si br�lante qu'elle avait peine � respirer. Comment avait-elle pu, cette dangereuse sir�ne, �chapper � Phipps�?</p><p>���tes-vous s�re qu'il s'agit bien d'elle�? interrogea-t-elle.</p><p>��Pas de doute. Elle est l�-bas avec toute une troupe de Filles du roi. On dit que c'est M. de Peyrac qui les y a conduites et que peut-�tre il va les escorter jusqu'� Qu�bec.</p><p>De nouveau, Ang�lique sentait le sol se d�rober sous elle.</p><p>Joffrey de Peyrac avait-il �t� averti de la capture d'Ambroisine par les Anglais... Lorsqu'il �tait pass� au large de Port-Royal et de Gouldsboro sans s'y arr�ter, cherchait-il � la rejoindre, � la d�livrer�?</p><p>Devant Marcelline elle ne voulut pas laisser transpara�tre ses doutes, ni m�me protester de sa confiance envers son mari. Ce qu'il y avait entre elle et lui �tait trop personnel, trop d�licat pour qu'on puisse y toucher avec des mots, et m�me sa douleur, ou sa confiance ind�fectible, cela ne regardait personne.</p><p>��Bien, fit-elle enfin, nous verrons.</p><p>��Vous partez toujours�?</p><p>��Certes�! Je dois absolument le joindre, plus que jamais apr�s ce qui s'est pass� ici. Et je vous demanderai �galement, Marcelline, de ne pas mettre au courant M. de Villedavray de la pr�sence de la duchesse de Maudribourg sur la c�te est. Je veux lui demander de m'accompagner l�-bas car j'ai besoin de son t�moignage. S'il sait qu'elle s'y trouve, peut-�tre refusera-t-il de venir avec moi.</p><p>��Entendu, approuva Marcelline.</p><p>Une lueur d'admiration traversa ses beaux yeux bruns qui se posaient sur Ang�lique.</p><p>��Vous �tes une grande dame�! fit-elle avec douceur.</p><p>Elles sortirent sur le terre-plein devant la maison.</p><p>En contrebas, les cris des humains m�l�s � ceux des cormorans et des pies de mer semblaient avoir pris une autre tonalit�. Toute la population convergeait vers un point de la plage. Les gens s'interpellaient et d�signaient quelque chose en direction des rochers.</p><p>��On dirait qu'il y a un noy� dans la baie, dit Marcelline, en mettant sa main en auvent sur ses yeux.</p><p>Quelques instants plus tard on halait un corps inerte sur la gr�ve.</p><p>��Un homme qui serait rest� � bord du navire et dont on n'a pas remarqu� la disparition�? �mit Ang�lique.</p><p>��Qui sait�?... Il y a tant de monde qui baguenaude par chez nous en cette saison...</p><p>Cantor se d�tacha des groupes agglom�r�s autour du cadavre et monta � grandes enjamb�es vers les deux femmes par le sentier des lupins. Lorsqu'il d�boucha, essouffl�, Ang�lique � son visage boulevers� devina.</p><p>����Ils�� l'ont eu, lan�a le jeune gar�on. C'est Clovis�!...</p></section><section><p><strong>Chapitre 12</strong></p><p>Ang�lique n'eut pas � convaincre Villedavray de l'accompagner. Ce fut lui qui prit les devants en d�clarant d'un ton sans r�plique�:</p><p>��Je vous emm�ne. Nous n'allons pas rester ici � attendre je ne sais quoi. Il faut que je regagne au plus vite Qu�bec pour faire � M. de Frontenac rapport de ce qui se trame en Acadie. Le vieux Nicolas Parys, le roi de la c�te est, m'a quelques obligations. Il me trouvera bien un navire et aussi de quoi le remplir�: des peaux, du sel, du charbon. Je ne veux pas rentrer les mains vides � Qu�bec, on ne le concevrait pas. Et ce vieux filou de naufrageur n'est pas sans avoir quelques butins de pirateries dans ses coffres. Il faudra bien cette fois qu'il me montre le fond de sa caisse, ou je lui fais �ter ses privil�ges sur Canso et l'�le Royale...</p><p>Restait la difficult� de transporter par voie de terre���et de terre souvent mar�cageuse���d'assez lourds bagages, car finalement le gouverneur avait r�cup�r� pas mal de choses. Il y avait aussi le po�le de fa�ence hollandais et le coffre de Saint-Castine.</p><p>Alexandre sauva la situation en proposant de charger tout cela sur ��son�� bateau de commerce, la caraque flamande des fr�res Defour, de leur faire remonter � la vitesse d'un cheval au galop le fleuve du Petit-Codiac jusqu'� son point extr�me de navigabilit�. De l� il y avait un portage bien organis�. En moins de quatre jours, le chargement serait sur la gr�ve de Sh�diac o� on n'aurait qu'� l'envoyer prendre de Tormentine avec une chaloupe.</p><p>Le visage du gouverneur s'�claira.</p><p>��G�nial�! s'�cria-t-il, je l'ai toujours dit, ce gar�on est g�nial�! Viens dans mes bras, Alexandre. Je vois que je n'ai pas cherch� en vain � d�velopper ton intelligence. Soit�: tu es un peu frivole, un peu l�ger, mais si tu sais mettre ta passion de remonter les chutes et les mascarets au service de ceux qui t'aiment, je te pardonne bien des choses... Va, mon ami, va, je te b�nis...</p><p>Il r�gla encore quelques d�tails. Il aurait voulu qu'Alexandre escort�t son bagage jusqu'� Tormentine. Il avait peur qu'on lui vol�t tout sur la gr�ve de Sh�diac. ��Avec ces morutiers de toutes nations qui encombrent nos c�tes l'�t�...��</p><p>Il donna � Alexandre une forte somme afin de trouver l�-bas de bons gardiens ou de fr�ter lui-m�me une chaloupe, la lui reprit en d�cidant que ces jeunes gens �taient trop fous pour avoir de argent dans les poches, finalement la lui remit avec toutes sortes de recommandations que l'autre �couta de son air ennuy� habituel. Il n'attendait que le dernier mot pour sauter sur son embarcation et mettre la voile.</p><p>��Allez comprendre ces enfants, soupira Villedavray. L'�t� les rend fous. Je le verrai revenir � l'hiver se chauffer les pieds � mon po�le de fa�ence et manger des pommes au caramel... une sp�cialit� de ma servante... Vous verrez�! Enfin nous n'en sommes pas l�. Il s'agit pour l'instant de trouver un navire et de sauver ce qui peut �tre sauv�... Ah�! Cette Acadie�! Une �pine � mon flanc�! Un vrai chaudron de sorci�re�!... Je n'y reviendrai plus... Et pourtant j'aime Marcelline et mon petit Ch�rubin�!...</p><p>Ang�lique, pour sa part, renvoyait <emphasis>Le Rochelais </emphasis>avec le contrema�tre Vanneau et quelques hommes d'�quipage. Il contournerait la Nouvelle-�cosse et les rejoindrait � Tormentine ou � Sh�diac, apr�s avoir fait escale � Gouldsboro pour tenir Colin Paturel au courant de leurs p�r�grinations. Elle gardait le lieutenant de Barssempuy et quelques hommes comme escorte.</p><p>��Elle e�t pr�f�r� que Cantor conserv�t ses pr�rogatives de capitaine � la t�te du <emphasis>Rochelais,</emphasis> mais le jeune gar�on refusa de la quitter. ��Dans deux jours je serai pr�s de ton p�re, lui dit-elle, et dans quelques autres tu nous rejoindrais... Que crains-tu pour moi�?...��</p><p>Mais il s'ent�ta sans donner de raisons pr�cises. Elle devait faire effort pour lui cacher ses propres tourments et ne pas le mettre au courant de ce qu'elle avait appris � propos de la duchesse de Maudribourg. Mais sans doute en avait-il l'intuition ou avait-il per�u quelques bruits � ce sujet.</p><p>Elle n'insista pas. Sa pr�sence, au fond, lui �tait bonne et r�confortante.</p><p>Naturellement, Piksarett �tait du voyage, toujours glorieux de lui-m�me. Il semblait rieur. Cependant, Ang�lique, qui commen�ait � le bien conna�tre, sentait qu'il demeurait en alerte comme s'il e�t � s'avancer en pays ennemi.</p><p>��Ces Mal�cites sont des b�tes puantes, lui coupa-t-il. Ils n'ont d'autres alli�s et amis sur terre que l'alcool et la marchandise des navires. Hors cela, c'est � peine s'ils distinguent un Iroquois d'un fr�re Ab�nakis...</p><p>Les naturels du pays demeuraient agit�s et effervescents, parlant de guerre, de vengeance, de cadeaux qu'on leur avait promis et non donn�s. Beaucoup suivirent en cohorte la caravane, sans que l'on p�t d�terminer pourquoi. Villedavray se persuadait que c'�tait pour l'honorer lui, le gouverneur de l'Acadie. Mais Piksarett n'augurait rien qui vaille de cette escorte turbulente. Les Indiens de la r�gion avaient d�j� collect� � bord des navires de p�che saisonniers de fortes doses d'alcool. Le temps approchait o� ils allaient se livrer, apr�s avoir mis en commun dans chaque tribu leurs provisions d'eau-de-feu, � ces beuveries d�mentielles de l'automne qui se soldaient par des morts et des crimes atroces et qui d�j�, chez eux, prenaient la forme traditionnelle de c�r�monies magiques.</p><p>Fascin�s par l'approche de ces transes que leur procurait le poison des Blancs, ��le lait du roi de France��, comme ils l'appelaient, sachant aussi ce que cela leur co�terait de se laisser aller � l'orgie, sans qu'ils eussent la force de ne pas y sombrer, ils devenaient nerveux et soup�onneux, m�contents d'eux-m�mes et de tous et perdaient leur habituelle bonne humeur.</p><p>Heureusement, la pr�sence de deux des fr�res Defour ainsi que de quelques-uns des fils de Marcelline, qui �taient des gens du pays et avaient chacun des parents ou des fr�res de sang parmi ces Indiens, assurait la s�curit� de la caravane.</p><p>Aussi bien ils seraient vite de l'autre c�t� de l'isthme de Chignecto. Lorsqu'on serait sur le golfe Saint-Laurent on quitterait un monde ferm�, gard� � vue par ses mar�es, ses temp�tes et ses brouillards, le monde repli� sur lui-m�me de la Baie Fran�aise, pour d�boucher sur un horizon plus vaste. Des c�tes de l'est on regardait vers l'Europe, on ne lui tournait pas le dos.</p><p>L'impatience d'Ang�lique, aussi bien d'�claircir sa situation que d'�merger de ces terres sauvages, abandonn�es de Dieu et des hommes, �tait telle qu'elle les jetait sur les sentiers de Chignecto � une allure que seuls les sauvages soutenaient sans peine, et le marquis se plaignait sans cesse qu'il n'arrivait pas � les suivre.</p><p>Mais Ang�lique �tait indiff�rente � ses plaintes, aussi bien qu'aux paysages qu'ils traversaient.</p><p>Il fallait qu'elle arriv�t tr�s vite. Et elle marchait plong�e dans ses pens�es, qui s'entrechoquaient dans sa t�te sans qu'elle e�t toujours le courage de les achever ou de les regarder en face.</p><p>Elle tremblait qu'Ambroisine n'attent�t � la vie de Joffrey. Villedavray avait dit d'elle�: ��C'est une empoisonneuse...��</p><p>Elle avait tu� plusieurs fois. Mais Joffrey n'�tait pas homme � se laisser tuer ainsi �tourdiment, encore moins abuser par un �tre, m�me une femme s�duisante, qui aurait eu envers lui des intentions homicides... Elle le connaissait. Elle �voquait sa lucidit� rare, la distance qu'il gardait entre les autres et lui, son esprit de ruse et de ma�trise o� entrait une certaine part de m�pris et de m�fiance envers l'humanit�.</p><p>Ces choses qui l'avaient bless�e parfois, chez lui, parce qu'elle avait l'impression qu'elle ne pourrait jamais l'atteindre tout � fait, elle se f�licitait aujourd'hui qu'il les poss�d�t car elle lui �tait un gage qu'il ne se laisserait pas circonvenir par une Ambroisine.</p><p>��Il avait trop d'exp�rience, s'affirmait-elle. Avec, les femmes surtout, il a toujours su ce qu'il faisait... M�me avec moi. Certes, il a parfois m�connu la profondeur de mes sentiments pour lui... Mais je ne suis pas facile non plus... Et peut-�tre n'en connaissais-je pas assez moi-m�me, dans ma m�fiance de la vie et des hommes, la force de la flamme que je lui voue... Ah�! s'il lui arrive la moindre chose, j'en mourrais�!..��</p><p>Par instants, comme le condamn� � mort, elle revoyait des lambeaux de sa vie... leur vie s�par�e et pourtant leur vie commune, car ils �taient rest�s unis par le souvenir, la nostalgie, tous les aspects qu'il avait pris pour elle, son amour de jeunesse, le comte de Toulouse et, plus tard, sa passion secr�te, folle, que dame Ang�lique � La Rochelle ne voulait s'avouer pour ce pirate qui l'avait achet�e�: le Rescator.</p><p>Mais oui�! Elle aussi, dans sa maturit�, �tait tomb�e amoureuse de l'homme qu'il �tait devenu. Et cela, sans m�me le reconna�tre...</p><p>Le Rescator qui pour elle resterait toujours un peu �nigmatique, mais qui l'attendait l�-bas, sur la c�te est et qui, soudain, lorsqu'il sourirait ou �terait son masque, redeviendrait son chaleureux compagnon de Wapassou, son ami des moments de douleurs ou de joies vitales, d'une d�licatesse, d'une compr�hension presque f�minine. Quand pourrait-elle l'atteindre enfin, s'assurer de sa r�alit�, de sa vie parmi les vivants���ah�! Combien un homme mort dispara�t vite du monde des vivants�!...���de l'appr�hender et de le reconna�tre � tous ses gestes, ses expressions, le son de sa voix, chaque chose de lui-m�me, le r�v�lant � son amour attentif et � quoi il lui semblait qu'elle n'avait pas port� assez d'attention, m�me ces replis soudains, ces col�res ou ironies, ou froideur qui l'avaient tant effray�e parce que son �tre encore pu�ril y voyait une menace pour elle et non la manifestation d'une personnalit� sup�rieure et cependant tr�s humaine. Il cherchait � s'accorder au monde, � le dompter mais aussi � ne pas se laisser �craser par lui ou entra�ner � sa trop facile d�ch�ance.</p><p>Dans cet univers qu'il affrontait, elle �tait devenue peu � peu���comme l'astre emport� dans le mouvement d'une galaxie et qui peu � peu se rapproche de l'astre central���elle �tait devenue sa premi�re pr�occupation. Il le lui avait avou�. ��Je suis tomb� amoureux de vous, de la femme que vous �tes devenue... Incertain d'avoir assur� encore ma conqu�te sur votre c�ur, aujourd'hui, pour la premi�re fois, je connais la douleur de l'amour... Moi, comte de Toulouse, je dois avouer�: vous perdre me d�truirait...��</p><p>M�me s'il exag�rait un peu, de tels mots de sa bouche avaient quelque chose de presque trop fort pour son c�ur craintif.</p><p>Est-ce que cela ne voulait pas dire que c'�tait trop beau, trop extraordinaire pour �tre v�cu, que cela allait finir, qu'elle arriverait trop tard...</p><p>Elle marchait, allait comme le vent, port�e par la n�cessit� de se jeter vers lui et de l'�treindre enfin, vivant, vivant... Alors, ce qu'il y aurait apr�s, ce qu'elle apprendrait ensuite, cela n'aurait plus aucune importance...</p></section><section><p><strong>Cinqui�me partie</strong></p><p><strong>Le golfe Saint-Laurent ou les crimes</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 1</strong></p><p>Le Breton de Quimper qui, lass� de p�cher tout le jour, seul, dans son petit canot, s'�tait pay� de ��courir le marigot��, c'est-�-dire d'aller dormir quelques heures dans une crique �loign�e, hant�e des seuls mouettes et p�trels des rivages, n'en revenait pas de voir surgir des bois cette femme blonde �l�gante � la fa�on royale accompagn�e d'un seigneur en redingote brod�e quoique poussi�reuse, d'un officier, d'un beau blondin genre page et d'une troupe d'Indiens emplum�s. � croire que cette ann�e toute la cour de Versailles se baladait dans ces r�gions lointaines de l'Am�rique septentrionale, trouvant plaisir � batifoler le long de rivages puants, brumeux, exhalant des vapeurs d'enfer, pollu�s de moustiques dans la chaleur oppressante du jour, tandis que les nuits glaciales et humides annon�aient d�j� que bient�t on y claquerait du bec dans les rafales polaires de l'hiver.</p><p>D�j� � Tidmagouche il y avait cette duchesse et puis maintenant celle-l� qui s'amenait des for�ts sauvages comme d'une promenade dans un parc et marchait droit sur lui.</p><p>Bient�t le groupe des arrivants entoura l'homme, encore couch� sur le sable et ahuri.</p><p>��D'o� es-tu l'ami�? interrogea Villedavray.</p><p>��De Quimper, monseigneur.</p><p>��Un saisonnier. Ton capitaine paye-t-il patente�?</p><p>��Au vieux Parys, oui.</p><p>��Et au gouverneur de la r�gion�?</p><p>��Qu'il aille se faire f..., r�pondit l'homme en b�illant bruyamment, toujours �tendu.</p><p>Apr�s tout il �tait chez lui, sur ces rives o� son grand-p�re, son arri�re-grand-p�re et tous ses anc�tres depuis plusieurs si�cles �taient venus p�cher et saler la morue, chaque saison.</p><p>��Voyez l'insolence de ces croquants�! s'�cria Villedavray en plantant sa canne avec fureur dans le sable. La morue est une des richesses de l'Acadie. On l'appelle l'or vert. Mais tous ces Basques, Portugais, Normands et Bretons trouvent normal de venir s'engraisser aux d�pens de l'�tat sans lui verser un sou.</p><p>��S'engraisser, c'est vite dit, protesta l'homme en daignant se mettre sur son s�ant.</p><p>Il tira sur son haut-de-chausses pour d�gager ses mollets maigres, �corch�s par le sel.</p><p>��On trime dur trois ou quatre mois durant et on ne revient gu�re plus riche au pays. � peine de quoi se payer quelques bord�es avant de repartir.</p><p>��Il parle bien le fran�ais pour un Breton de Quimper, remarqua Villedavray qui se calmait vite. D'o� est ton capitaine�?</p><p>��Du Faou�t.</p><p>��Un Cornouaillais aussi, mais du nord. Ils ont le m�me dialecte ga�lique que les gens de la Cornouaille anglaise. Comment se nomme-t-il, ton capitaine�?</p><p>��Si vous allez le lui demander, il vous le dira.</p><p>��Parfaitement, et c'est ce que nous allons faire. Car nous sommes sans esquif et tu vas nous prendre dans ta barque et nous conduire � lui.</p><p>��Tout ce monde-l�? s'effara l'homme.</p><p>Ang�lique s'interposa.</p><p>��Attendez un peu, marquis. Il s'agit de savoir o� le navire de ce matelot se trouve � l'ancre et si c'est dans la r�gion que nous voulons atteindre, Tidmagouche pr�s de Tormentine...</p><p>Il apparut qu'en effet c'�tait l� que ces Bretons de Cornouaille avaient dress� leurs �chafauds pour la saison d'�t�. Ils avaient un contrat depuis des ��si�cles�� avec le vieux Parys dont Tidmagouche �tait la r�sidence d'�t� et le poste de traite.</p><p>��La ��grave�� est belle et la baie est vaste. Il y a du mouvement pour nous autres sans g�ner le travail. Des navires de pirates viennent mouiller puis repartent. On se saoule un peu avec eux.</p><p>��N'y a-t-il pas l�-bas, en ce moment, une grande dame fran�aise, la duchesse de Maudribourg�? interrogea Ang�lique d'un ton qu'elle voulait d�tach�.</p><p>��Oui-da, une belle garce�! Mais elle n'est pas pour nous. Elle est pour les pirates et pour le vieux. Apr�s tout, je n'en sais rien. Elle n'est peut-�tre pour personne. Nous autres de la p�cherie, on ne se m�le pas � ce monde-l�. On courtiserait bien un peu les filles qui l'accompagnent, mais elles sont sous bonne garde et puis en saison on travaille si dur qu'on n'est gu�re en forme et notre capitaine nous tient serr�s.</p><p>Ang�lique redoutait que l'homme n'accol�t le nom de Joffrey � celui d'Ambroisine. Mais il n'en souffla mot. Elle fut un peu l�che. Elle pr�f�ra ne pas poser de questions. Le marquis de Villedavray ouvrait des yeux exorbit�s.</p><p>��Comment�? Qu'ou�s-je�?... Qu'entends-je�? La duchesse est l�-bas et vous le saviez�! Et vous ne me l'avez pas dit�?�!...</p><p>��J'ai jug� cela superflu.</p><p>��Superflu�! C'est tr�s grave, au contraire. Si j'avais su que cette coquine s'y trouvait, je ne serais pas venu de ce c�t�. Je me serais rendu � Sh�diac avec Alexandre.</p><p>��Pr�cis�ment�! Je voulais que vous veniez. J'ai besoin de votre t�moignage.</p><p>��Ah�! Charmant�! Et qui vous a avertie de sa pr�sence sur le golfe�?</p><p>��Marcelline�!</p><p>��Et <emphasis>elle</emphasis> non plus ne m'a rien dit�! Voil� bien les femmes, s'exclama Villedavray amer, et outr�, elles vous cajolent, vous entourent de soins, vous croyez qu'elles vous aiment... puis, � la premi�re occasion, elles font alliance entre elles et vous envoient � la mort ou vous y entra�nent sans le moindre scrupule.</p><p>Il se dirigea d'un pas r�solu vers l'or�e des bois.</p><p>��Je retourne.</p><p>��Non, le supplia Ang�lique en le rattrapant par ses basques. Vous ne pouvez pas m'abandonner ainsi.</p><p>��Vous voulez qu'elle m'assassine�?</p><p>��Non, je veux que vous m'aidiez.</p><p>��Elle me d�masquera...</p><p>��Non, vous saurez endormir sa m�fiance. Vous avez des dons de com�dien, vous me l'avez dit. Employez-les...</p><p>��Elle est plus forte que tous les com�diens du monde.</p><p>��Qu'importe�! J'ai besoin que vous m'aidiez, supplia Ang�lique d'un ton pressant. C'est maintenant que <emphasis>tout</emphasis> va se jouer... <emphasis>l�-bas...,</emphasis> sur cette gr�ve. Et cela va �tre horrible... horrible... Je le sens... Vous ne pouvez pas m'abandonner...</p><p>Sa voix tremblait malgr� elle et elle crut qu'elle allait �clater en sanglots.</p><p>��... Mon mari sera l� sans doute... Il faut que vous puissiez lui parler, lui dire ce que vous savez d'elle, le convaincre... au besoin...</p><p>Le marquis leva les yeux pour croiser le regard path�tique d'Ang�lique et comprit ce qui la torturait.</p><p>��Soit�! fit-il enfin. Il ne sera pas dit que je laisserai un jour une jolie femme dans l'ennui sans l'assister de mon mieux.</p><p>Il se cambra, appuy� sur sa canne � pommeau d'argent, et se redressa de toute sa taille.</p><p>��Soit, r�p�ta-t-il, allons affronter la D�mone�!</p></section><section><p><strong>Chapitre 2</strong></p><p>Monde baign� de puanteur tout au long de l'�t�, et, depuis le promontoire de Gasp�, au nord, faisant communiquer le golfe Saint-Laurent avec le fleuve du m�me nom, un chapelet de gr�ves et de baies envahies de barques, de navires � l'ancre, plant�s d'�chafauds, sortes de tables de bois sur pilotis, destin�s � ��parer�� la morue, une monstrueuse frange de d�chets de poissons doubl�s d'une frange d'oiseaux criards et jusqu'au sud au del� de Canso, des lieues et des lieues de poissons s�chant sur des claies. Le royaume de la morue, la baie Verte�! La brume r�gnait souvent translucide et jaune comme une vapeur sulfureuse. Les caps et les promontoires s'estompaient, isolant chacun en son domaine maudit, entre la mer et l'�clat m�tallique, et la for�t plant�e sur les falaises. Il n'y avait rien au del� ni devant ni derri�re. Les �pinettes, ces sortes de sapins du Canada, dress�s en quenouilles noires et hautes, paraissaient �riger une herse infranchissable avec l'arri�re-pays, rassemblant, emprisonnant sous leur garde quelques habitations, quelques hameaux, un fort de bois et son enceinte, avec � son ombre des huttes d'�corce d'Indiens Mal�cites d�g�n�r�s par l'alcool.</p><p>Au del� des brumes s'ouvrait le golfe. Pour avoir vu sa f�te tomber le jour o� le Fran�ais Jacques Cartier planta la Croix � Gasp�, saint Laurent avait �t� bien servi.</p><p>Un fleuve long de plusieurs milliers de milles, un golfe vaste comme la France, cern� d'�les g�antes�: Anticosti au nord, Terre-Neuve � l'est, au sud l'�le Saint-Jean, sans un arbre, falaises rouges, un rubis pos� sur la mer, puis l'�le Royale, un anneau d'anthracite autour d'un lac immense.</p><p>Au centre, l'archipel de la Madeleine�: l'�le des D�mons, l'�le des Oiseaux, celles de Pointe-aux-Loups, Havre-aux-Maisons, la Grosse...</p><p>Les prisonniers des ��graves�� ignoraient la vie du golfe, n'y participaient pas.</p><p>Chaque ann�e, en juin, ces gens des flottilles venus des c�tes d'Europe s'abattaient sur les lieux comme une migration irr�sistible d'oiseaux nicheurs, chacun dans son coin, et n'en bougeaient plus.</p><p>Le premier arriv� �tait ��ma�tre du galet��. Il s'installait l� avec son �quipage, pour de longs mois, comme dans des limbes priv�s.</p><p>Telle apparut aux yeux d'Ang�lique la grave de Tormentine Tidmagouche, lorsqu'elle y aborda vers le milieu du jour.</p><p>Le cap de Tormentine qui donnait son nom au lieu �tait beaucoup plus loin au nord et on ne le distinguait pas. En r�alit�, cette gr�ve �tait un lieu sans nom, un endroit pour p�cher le poisson, commettre des crimes, vendre son �me au diable...</p><p>L� tout allait se jouer. Elle l'avait dit � Villedavray. Elle regardait se rapprocher le rivage � la cadence lente des rames que maniait le Breton. Le soleil �tait encore haut dans le ciel, une tache blanch�tre et aveuglante derri�re les brumes. La mer �tait rid�e de petites vagues courtes, �tincelantes. Le canot o� Ang�lique avait pris place avec l'Indien Piksarett s'y propulsait avec lenteur. La voile unique n'e�t �t� d'aucun secours car le vent stagnait.</p><p>Piksarett, long, d�gingand�, drap� dans sa peau d'ours noir et encombr� de sa lance, de son arc et de ses fl�ches, �tait mont� d'office avec Ang�lique dans l'embarcation trop petite pour accueillir plus de deux personnes en plus du marin et de son mat�riel de p�che.</p><p>Les autres iraient par voie de terre, ce qui demanderait plusieurs heures. Les pistes faisaient un long d�tour pour contourner les mar�cages et les tourbi�res auxquels s'adossait l'�tablissement.</p><p>Ang�lique sauta sur le sable sans crainte de se mouiller les jambes jusqu'aux genoux.</p><p>Le Breton lui d�signait les habitations qui s'�tageaient vers l'ouest de la plage, au pied des falaises et les escaladant peu � peu.</p><p>Ces habitations poussaient sans ordre comme des plantes sauvages, grandes ou petites, coiff�es de bardeaux ou de paille, voire de mousse herbeuse. Le fort de bois dominait, ramass� sur lui-m�me ainsi qu'un monstre trapu et noir et plus loin, au bord d'un promontoire que l'arm�e des sapins envahissait, pr�s de la silhouette d'une croix, s'�rigeait une petite chapelle au clocher gr�le, peint en blanc.</p><p>Ang�lique s'�lan�a vers la c�te, n�gligeant l'activit� de la plage o� s'affairaient les p�cheurs. Eux-m�mes ne pr�t�rent pas attention � elle, ne la virent point.</p><p>Tout � coup elle se trouva parmi les Filles du roi. Comme d'un cauchemar leurs visages surgissaient�: Delphine, Marie-la-Douce, Jeanne Michaud et son enfant, Henriette, Antoinette et m�me P�tronille Damourt. Ces visages lui paraissaient crayeux et falots, sur la p�leur du ciel.</p><p>Et r�ellement elles �taient p�les comme la mort en la reconnaissant, subitement dress�e devant elles.</p><p>��O� est votre bienfaitrice�? leur jeta Ang�lique.</p><p>L'une d'elles �baucha un geste en direction de la demeure la plus proche. Ang�lique s'�lan�a, franchit d'un bond la pierre du seuil.</p><p>Et elle vit Ambroisine de Maudribourg...</p></section><section><p><strong>Chapitre 3</strong></p><p>La D�mone �tait assise pr�s de la fen�tre, les mains jointes sur les genoux dans l'attitude de m�ditation et de pri�res qui lui �tait famili�re.</p><p>Elle tourna la t�te et ses yeux rencontr�rent ceux d'Ang�lique. Un sourire effleura ses l�vres et elle dit simplement�:</p><p>��Vous�!</p><p>Elle ne paraissait pas surprise. Son sourire tr�s doux �tirait ses l�vres. Et dans ce sourire transparaissait l'�tre malfaisant qui se cachait derri�re son apparence gracieuse.</p><p>��Je ne pensais pas vous revoir...</p><p>��Pourquoi�?... jeta Ang�lique. Parce que vous aviez donn� l'ordre � vos complices de m'ex�cuter�?...</p><p>Les sourcils d�li�s de la duchesse se hauss�rent avec �tonnement.</p><p>��Mes complices�?</p><p>Les yeux d'Ang�lique parcouraient tous les recoins de la pi�ce.</p><p>��O� est-il�?�� songeait-elle avec avidit�.</p><p>Mais sous le regard ironique d'Ambroisine, elle retenait ces mots qui lui br�laient les l�vres.</p><p>��Vous voyez�? dit la duchesse en hochant la t�te, on ne me man�uvre pas si facilement. Vous croyiez vous d�barrasser de moi � jamais en me livrant � cet Anglais... Eh bien�! Me voici libre et bien loin de la Nouvelle-Angleterre.</p><p>��Comment vous �tes-vous arrang�e avec Phipps�?...</p><p>��Cela vous intrigue, n'est-ce pas�?</p><p>Elle eut son rire de gorge roucoulant.</p><p>��Quand on est une femme habile on s'accommode toujours avec un homme bien pourvu des attributs que la nature lui a octroy�s.</p><p>Elle examina Ang�lique avec une curiosit� moqueuse.</p><p>��Pourquoi �tes-vous venue�?... Pour <emphasis>le</emphasis> chercher�?... D�cid�ment vous ne craignez pas de souffrir...</p><p>� ce moment les yeux d'Ang�lique tomb�rent sur un v�tement pendu au mur dans un coin. C'�tait le pourpoint de Joffrey. Celui en velours vert fonc� rehauss� de quelques broderies d'argent qu'il portait commun�ment.</p><p>Ambroisine suivit la direction de ce regard et son sourire s'accentua.</p><p>��H� oui�! fit-elle d'un ton l�ger. H� oui�! Ma ch�re�! C<emphasis>'est ainsi�!...</emphasis></p><p>Sans r�fl�chir Ang�lique traversa la salle d'un bond. � la vue de ce v�tement, tout son �tre avait tressailli. Elle y posa les mains. Elle e�t voulu y enfouir son visage. Elle passait et repassait les doigts sur l'�toffe, essayant d'�voquer sa pr�sence famili�re et ador�e.</p><p>��M'avez-vous comprise�? insista Ambroisine d'une voix m�tallique. Il est ici avec moi�: <emphasis>il est mon amant�!...</emphasis></p><p>Ang�lique se retourna vivement, et � nouveau ses yeux firent l'examen des lieux.</p><p>��Soit�!... Alors o� est-il�? Qu'il vienne me le dire lui-m�me�!... O� est-il�?...</p><p>Une h�sitation joua sur le visage de la duchesse.</p><p>��Pr�sentement, il est absent, convint-elle. Il a mis la voile il y a deux jours, je ne peux dire exactement pour quelle direction. Terre-Neuve, je crois, mais il doit revenir...</p><p>Ang�lique comprit qu'elle ne mentait pas et ne sut si � l'instant m�me elle �prouvait une d�ception am�re ou un soulagement de voir s'�loigner l'instant de sa confrontation avec lui, devant Ambroisine.</p><p>��Il m'a demand� de l'attendre ici, reprit la duchesse d'un ton doucereux, il m'a affirm� qu'il serait de retour dans une semaine au plus tard et m'a suppli�e de ne pas m'�loigner... Il est fou de moi...</p><p>Ang�lique la consid�ra comme si elle e�t �t� transparente et que de tels propos ne parvenaient pas � ses oreilles.</p><p>��M'avez-vous entendue�? r�p�ta l'autre d'une voix o� per�aient impatience et irritation. M'avez-vous comprise�?... Je suis sa ma�tresse, vous dis-je�!</p><p>��Je n'en crois rien.</p><p>��Pourquoi�? �tes-vous l'unique femme au monde qu'on puisse aimer�?... Nous sommes amants, vous dis-je�!</p><p>��Non�! Vous mentez.</p><p>��Comment pouvez-vous �tre aussi cat�gorique�?...</p><p>��Je le connais trop. Son instinct est s�r et son exp�rience���des femmes aussi���est grande. Il n'est pas homme � se laisser circonvenir par un �tre aussi vil que vous.</p><p>La duchesse poussa une exclamation railleuse et feignit la surprise ironique.</p><p>��Mais qu'est cela�! Vous l'aimez, dirait-on. Folle�! <emphasis>L'amour n'existe pas</emphasis>... Ce n'est qu'une illusion, une l�gende que les hommes ont invent�e pour se distraire sur la terre... Il n'y a que la chair qui compte et les passions d�vorantes qu'elle inspire... Je vous l'ai dit � propos de Phipps, il n'y a pas d'hommes qu'une femme habile ne puisse circonvenir quand elle sait s'y prendre�!...</p><p>Ang�lique �clata de rire. Elle venait d'imaginer le pauvre Phipps aux prises avec cette femme luxurieuse... Le malheureux gar�on avait-il succomb� � un tel assaut�? Sans aucun doute�! Les puritains sont mal arm�s pour ce genre de tentation, la peur du p�ch�, en leur �me, n'ayant d'�gale que la fascination qu'exerce sur eux le pouvoir du Mal.</p><p>Son subit acc�s d'hilarit� d�concerta Ambroisine qui la regarda sans comprendre, m�dus�e.</p><p>��Vous riez�! �tes-vous folle�?... Ne parvenez-vous pas � comprendre que lui aussi est faillible�? tous les hommes, vous dis-je�! Il suffit de trouver le point faible.</p><p>��Il n'a pas de point faible.</p><p>��Il faut croire que si... puisque... ce que je lui ai dit l'a convaincu si facilement qu'il aurait bien tort de d�daigner les plaisirs que je lui offrais pour une femme telle que vous...</p><p>Ang�lique cessa de rire.</p><p>��Que lui avez-vous dit�?...</p><p>Ambroisine passa sa langue sur ses l�vres d'un air gourmand. Un �clair de triomphe s'allumait dans ses prunelles d'or sombre, devant l'anxi�t� qu'Ang�lique avait trahie.</p><p>��Oh�! Tr�s simple... Lorsqu'il m'a rejointe � La H�ve o� j'avais demand� � Phipps de me d�barquer... je lui ai r�v�l� que votre premier geste apr�s son d�part de Gouldsboro... avait �t� de rejoindre Colin Paturel... et de vous donner � lui...</p><p>��Vous avez fait <emphasis>cela�?</emphasis></p><p>��Comme vous �tes p�le tout � coup..., murmura Ambroisine en l'examinant avec une attention cruelle. Ainsi, je ne me serais pas trop �gar�e dans mes extrapolations � votre sujet ainsi qu'� celui de ce beau Normand taciturne. Vous avez du go�t pour lui... Et lui vous aime... Et d'autres encore... Tous les hommes vous aiment et vous d�sirent.</p><p>Son expression changea subitement et elle dit en grin�ant des dents�:</p><p>��Morte�! Je voudrais vous voir morte�!...</p><p>Puis avec un cri d�chirant�:</p><p>��Non�! Non�! Pas morte�!... Si vous mouriez, la lumi�re s'�teindrait de ma vie�! Oh dieux�! Comment puis-je � la fois �tre d�sireuse de votre mort et si d�sesp�r�e � la seule pens�e que vous puissiez dispara�tre de ce monde�?... Ah�! Je suis venue trop tard�! Si vous m'aviez aim�e, tout se serait confondu. J'aurais sombr� en vous. J'aurais �t� votre esclave et vous auriez �t� la mienne. Mais vous �tes attach�e � l'homme, cette b�te immonde�!... L'homme vous a encha�n�e�!...</p><p>Elle se mit � dire des obsc�nit�s si confondantes qu'Ang�lique la regardait les yeux �carquill�s comme si elle e�t vu positivement des serpents s'�chapper de ces l�vres ravissantes.</p><p>Paradoxalement, ce fut ce d�bordement hyst�rique de la duchesse qui sauva Ang�lique d'une crise analogue.</p><p>Lorsque Ambroisine lui avait r�v�l� l'accusation port�e contre elle devant son mari, elle avait entrevu dans un �clair quels ravages une telle accusation avait pu causer en Joffrey de Peyrac. Fragile �tait encore leur r�conciliation. Peu de temps auparavant, elle avait vu le visage de Joffrey transform� d'une col�re si terrible � la pens�e qu'elle avait pu s'offrir � Barbe d'Or.</p><p>Lentement, doucement, avec d'infinies pr�cautions, rassemblant leur courage, faisant fi de leur orgueil, puisant dans la profondeur de leur amour la force de faire face � une telle �preuve, ils avaient r�ussi � panser ces blessures trop vives qu'ils s'�taient port�es l'un � l'autre en ce dramatique instant.</p><p>Mais sur la plaie encore r�cente, dans le c�ur de Peyrac, combien corrosives avaient d� �tre les paroles d'Ambroisine�!...</p><p>Elle se sentit d�faillir comme devant une catastrophe qu'on a en vain essay� de pr�venir et de conjurer. Tout �tait perdu. Assomm�e elle n'avait plus qu'une id�e�: fuir devant elle aveugl�ment.</p><p>C'est alors qu'Ambroisine, �clatant en impr�cations d�mentielles, l'avait en quelque sorte ramen�e � elle. Sa r�action changea de cours, et sa col�re contre Ambroisine la br�la comme un fer rouge.</p><p>��Assez, cria-t-elle en frappant du pied et en criant plus fort que la duchesse. Vous �tes odieuse, r�pugnante�! Taisez-vous�! Certes, les hommes ne sont pas des saints, mais ce sont des femmes comme vous qui les avilissent et les rendent stupides. Taisez-vous�! Je vous l'ordonne. Les hommes ont droit au respect�!</p><p>Elles firent silence ensemble au m�me instant et s'affront�rent, face � face, haletantes.</p><p>��D�cid�ment, vous �tes stup�fiante, reprit Ambroisine en la consid�rant comme si elle avait eu subitement devant elle un monstre. Quoi�! Je viens de vous d�montrer que votre amour, votre idole, votre dieu est faillible... Et vous trouvez encore le moyen de me faire la le�on... Et pour d�fendre les hommes, tous les hommes... Ma parole�! � quelle esp�ce appartenez-vous donc�?</p><p>��C'est sans importance... Je hais l'injustice et il y a des v�rit�s que je ne vous laisserai pas���toute savante, et intelligente, et influente que vous �tes���ensevelir dans votre boue. Un homme, c'est quelque chose de grave et de tr�s important, et ce n'est pas une raison parce que la gen�se de leur esprit nous est parfois inaccessible, � nous autres femmes, pour que nous nous vengions de notre nullit�, de notre incapacit� � les suivre, en les abaissant, en les r�duisant en esclavage... Abiga�l me disait quelque chose de ce genre un soir...</p><p>��Abiga�l�!</p><p>De nouveau, la duchesse jetait un cri de haine.</p><p>��Ah�!... Ne prononcez pas ce nom devant moi... Je la hais�! Cette parpaillote hypocrite�! Je l'ex�cre... Vous la regardiez avec une telle douceur. Vous devisiez sans fin ensemble... Je vous ai vues par la fen�tre. Vous appuyiez votre t�te sur son �paule. Vous avez dormi � ses c�t�s... Vous teniez son enfant dans vos bras et le couvriez de baisers...</p><p>��Le cri dans la nuit, c'�tait <emphasis>vous...</emphasis></p><p>��Comment aurais-je pu supporter un tel spectacle sans mourir de douleur... Vous �tiez l�, heureuse, pr�s d'elle... vivante et heureuse... et pourtant elle aurait d� �tre morte, morte cent fois...</p><p>Ang�lique se rapprocha. Il lui semblait que son c�ur allait arr�ter de battre.</p><p>��Vous avez essay� de l'empoisonner, n'est-ce pas�?...</p><p>Elle parlait � mi-voix, les dents serr�es.</p><p>��... Et m�me vous aviez pr�par� sa mort possible pour l'accouchement... Quand vous avez devin� que son heure approchait, que ce serait sans doute pour la nuit, vous �tes venue mettre une drogue dans mon caf�... C'est Mme Carr�re qui l'a bu... par hasard... Sinon j'aurais dormi cette nuit-l� et vous saviez qu'Abiga�l risquait de mourir sans mes soins... et vous avez fait porter de l'alcool � la vieille Indienne afin qu'elle soit hors d'�tat de l'assister... Et plus tard vous avez vers� du poison dans la tisane que je lui avais pr�par�e... Vous m'aviez entendue lui dire qu'elle devait en boire plusieurs fois par jour... Vous �tes revenue l'apr�s-midi en vous m�lant aux visiteurs pour accomplir votre forfait... Heureusement, Laurier a pos� son panier devant la cruche. S�verine n'y a plus pens�. Moi, le soir, j'ai jet� cette mixture par la fen�tre... Le porc de Bertille est mort...</p><p>Elle parlait comme en un songe, horrifi�e.</p><p>��Vous auriez voulu que je tue Abiga�l de ma propre main�!...</p><p>��Vous l'aimiez, r�p�ta Ambroisine, et moi vous ne m'aimiez pas... Vous ne cessiez pas de vous passionner pour toutes sortes de choses en dehors de moi�: elle, les enfants, votre chat...</p><p>��Mon petit chat... C'est vous... <emphasis>Vous</emphasis> qui l'avez frapp�, tortur�... Ah�! Je comprends maintenant... C'est vous qu'il voyait dans la nuit quand il se h�rissait d'horreur...</p><p>Ang�lique �tait proche d'Ambroisine et se penchait, les yeux �tincelants�:</p><p>��Vous vouliez sa mort, � lui aussi... Mais il a pu s'�chapper � temps... de vos griffes...</p><p>��C'est votre faute...</p><p>Une expression de fillette sournoise passa sur les traits de la duchesse.</p><p>��Vous faisiez tout pour que ces choses arrivent... Si vous m'aviez aim�e...</p><p>��Mais comment voulez-vous que l'on vous aime de quelque fa�on que ce soit, s'�cria Ang�lique en l'attrapant par les cheveux et en la secouant brutalement, <emphasis>vous �tes un monstre�!...</emphasis></p><p>Elle �tait poss�d�e d'une telle fureur qu'elle aurait pu, lui semblait-il, lui arracher la t�te. Mais elle s'arr�ta en voyant � l'expression du visage renvers� d'Ambroisine que celle-ci prenait plaisir � sa violence sur elle.</p><p>Elle la l�cha brusquement et la duchesse tomba � demi sur le sol de terre battue. Comme l'autre nuit � Port-Royal, lorsqu'elle �tait �chou�e nue sur son manteau �carlate, une sorte de lumi�re extatique se r�pandait sur son visage aux yeux mi-clos.</p><p>��Oui, murmura-t-elle, tuez-moi... Tuez-moi, ma bien-aim�e...</p><p>Ang�lique hors d'elle se mit � tourner en rond dans la pi�ce.</p><p>��De l'eau b�nite�! Qu'on me donne de l'eau b�nite�! cria-t-elle. De l'eau b�nite par gr�ce�! Avec des �tres pareils, je comprends la n�cessit� des goupillons et des exorcismes...</p><p>Ambroisine �clata d'un rire strident. Elle riait tant que les larmes lui venaient aux yeux...</p><p>��Ah�! Vous �tes la femme la plus amusante que j'aie jamais rencontr�e, exhala-t-elle enfin. La plus d�licieuse... la plus inattendue... De l'eau b�nite�!... Comme vous avez dit cela�!... Vous �tes irr�sistible... vraiment�! Oh�! Ang�lique, mon amour�!...</p><p>�puis�e, elle se redressa. Elle se mira dans une petite glace � pied qui se trouvait sur la table, mouilla son index du bout de la langue et lissa ses fins sourcils.</p><p>��Oui, c'est vrai, j'ai ri avec vous comme je n'ai jamais ri avec personne... Vous avez su m'�gayer... Ah�! Ces jours � Gouldsboro... avec votre pr�sence, vos sautes d'humeur pleines de fantaisie... Mon amour, nous sommes faites pour nous entendre... Si vous vouliez...</p><p>��Assez�! cria encore Ang�lique.</p><p>Et elle se pr�cipita hors de la maison. Elle courait comme une folle, en se tordant les pieds sur le sol caillouteux.</p><p>��Madame, qu'avez-vous�?</p><p>Les Filles du roi venaient � sa rencontre, livides d'avoir guett� les vocif�rations et les cris qui s'�taient �chapp�s de la maison o� s'affrontaient les deux femmes.</p><p>��O� est Piksarett�? leur jeta Ang�lique, haletante.</p><p>��Votre sauvage�?</p><p>��Oui�! O� est-il�? Piksarett�! Piksarett�!</p><p>��Me voici, ma captive�! dit la voix de Piksarett, surgissant devant elle. Que me veux-tu�?...</p><p>Elle le fixa d'un air �gar�. Elle ne se souvenait plus pourquoi elle l'avait appel� ainsi. Il la dominait de sa haute taille. Dans son visage d'argile cuite, ses yeux noirs et vifs brillaient comme du jais.</p><p>��Viens avec moi dans la for�t, fit-il en employant la langue ab�nakis, viens marcher par les sentiers de la for�t... C'est le sanctuaire du Grand Esprit... les douleurs s'y apaisent...</p><p>Elle le suivit tandis qu'il s'�loignait rapidement du hameau, vers la lisi�re des bois. Il s'enfon�a entre les troncs serr�s des pins et des sapins que la poussi�re due � la s�cheresse intense poudrait de gris. Mais la lueur d'arbrisseaux virant au rouge commen�ait � couver dans le sous-bois et par instants ils franchissaient de vastes espaces couverts par la pourpre des buissons des myrtilles et d'airelles �pandus comme de somptueux tapis tout au long de la c�te.</p><p>Puis ils se retrouvaient dans l'ombre noire des arbres. Piksarett marchait vite et Ang�lique le suivait sans peine, port�e par la n�cessit� aveugle de ne point s'arr�ter car, si elle faisait halte, la vague br�lante qu'elle sentait cogner contre les parois de son c�ur���de terribles coups qui l'emp�chaient de respirer���d�ferlerait et la briserait.</p><p>Parvenant � une clairi�re d'o� l'on apercevait la mer, entre les troncs rouge�tres des pins, Piksarett fit halte.</p><p>Il s'assit sur une souche d'arbre et, levant les yeux sur Ang�lique, il la consid�ra de bas en haut d'un air moqueur.</p><p>Alors la vague br�lante en elle se brisa.</p><p>Comme sous le choc d'un coup, elle tomba � genoux pr�s de l'Indien et, enfouissant son visage dans la fourrure d'ours noir, elle �clata en sanglots d�chirants.</p></section><section><p><strong>Chapitre 4</strong></p><p>��Les femmes ont droit aux larmes, dit Piksarett avec une bont� surprenante. Pleure, ma captive�! Les poisons de ton c�ur en seront lav�s.</p><p>Il posa une main sur ses cheveux et attendit. Elle pleurait dans une d�b�cle de tout l'�tre, sans m�me percevoir au fond de ce gouffre chaotique les causes exactes de sa douleur. C'�tait une reddition totale, les digues enfin rompues, le courage rendant les armes � sa faiblesse humaine, une n�cessit� physique qui la sauvait de la folie et, comme il arrive en ces rares instants o� l'on s'accepte tel qu'on est, dans une r�conciliation int�rieure de ce que l'on sait de soi et de ce que l'on en ignore, elle finit par �prouver de cet abandon une volupt� bienfaisante. La souffrance qui lui d�chirait le c�ur se calma, fit place � quelque chose de doux, d'apaisant qui ber�ait et endormait son mal.</p><p>L'�cho de la catastrophe d�cr�t en elle, lentement, faisant place peu � peu � un silence de tombe mais o� commen�a bient�t � se redresser un �tre endolori, frip�, affaibli... Cet �tre � son image la regardait au fond d'elle-m�me et lui disait�: ��Et maintenant, Ang�lique, que fait-on�?...��</p><p>Elle s'essuya les yeux. Seule elle n'e�t pas r�sist� au choc. Mais Piksarett �tait l�. Tout au long de ces instants terribles, Ang�lique ne cessa de sentir qu'une pr�sence humaine veillait � ses c�t�s. Tout n'�tait pas perdu. Piksarett lui gardait sa foi.</p><p>��Il n'est pas l�! fit-elle enfin d'une voix entrecoup�e. Il n'est pas l�! Il est parti encore je ne sais o�. Qu'allons-nous devenir�?</p><p>��Il faut l'attendre, r�pondit Piksarett en fixant l'horizon blanch�tre de la mer entre les arbres. Il est sur les pas de l'ennemi mais il reviendra.</p><p>��L'attendre, r�p�ta Ang�lique, ici�?... Pr�s de cette femme�? La rencontrer tous les jours, la voir se moquer de moi, triomphante�?... Je ne peux pas...</p><p>��H�! Que veux-tu faire alors�? s'exclama l'Ab�nakis... Lui laisser la victoire�?...</p><p>Il se pencha vers elle, tendant un doigt imp�ratif en direction du village.</p><p>��... Observer ton ennemie, ne pas lui laisser un instant de repos, guetter chacune de ses paroles pour y d�brouiller les mensonges, tisser la trame qui la perdra, comment veux-tu faire cela si tu n'acceptes pas de vivre en la place m�me�? Cette femme est pleine de d�mons, je le sais, mais tu n'es pas encore vaincue que je sache.</p><p>Ang�lique mit son visage dans ses mains et malgr� elle la houle d'un sanglot la secoua. Comment faire comprendre � Piksarett ce qui l'atteignait au plus vif�?</p><p>��Une saison, je me suis rendu dans la vall�e des Cinq Nations, racontait Piksarett... Seul... Chaque nuit je p�n�trai dans un village, puis dans une des longues maisons o� ils dorment � plus de dix familles et je levai la chevelure d'un guerrier endormi... Le jour, je les avais sur mes pas... Chaque instant, je d�jouais leurs ruses... Je ne connaissais plus mon souffle, ni m�me la sensation de ma propre vie, dans l'attention que je portais � me rendre invisible et � pr�parer mon exploit de la nuit suivante�: Ils savaient que c'�tait moi, Piksarett, le chef des Narrangasett, mais ils ne m'ont jamais saisi, ni m�me vu. Quand j'eus vingt chevelures d'Iroquois � ma ceinture, je quittai le pays. Maintenant dans la vall�e des Cinq Nations on raconte que je peux me transformer en esprit � volont�.</p><p>��Ainsi vas-tu demeurer ici, parmi tes ennemis, plus forte et plus habile qu'eux tous, pr�parant leur d�faite et ton triomphe.</p><p>��J'ai peur, murmura Ang�lique.</p><p>��Je te comprends. Il est plus facile de lutter contre les hommes que contre les d�mons.</p><p>��Est-ce l� le danger que tu as vu sur moi lorsque tu es venu � Gouldsboro pour demander ma ran�on�? interrogea-t-elle.</p><p>��Oui�! Tout � coup l'ombre �tait l� et j'entendais bruisser les esprits mauvais. Cela �manait des personnes assembl�es dans cette salle. Cela t'encerclait d�j�... Il a fallu que je m'�loigne afin d'�chapper moi-m�me � cette influence n�faste et retrouver la clart� de mon esprit.</p><p>��Pourquoi ne m'as-tu pas pr�venue�?</p><p>��Les femmes ne sont pas faciles � convaincre et toi, parmi les femmes, encore moins que les autres.</p><p>��Mais, je t'aurais �cout�, Sagamore. Tu le sais. J'ai foi en tes presciences...</p><p>��Qu'aurais-je pu te dire�? Te d�signer cette femme qui t'accompagnait, ton invit�e, ton amie, et te dire�: ��Elle est pleine de d�mons. Prends garde�: elle veut ta mort. Pire, elle veut la perte de ton �me��... Vous autres Blancs vous riez de nous quand nous parlons ainsi... Vous nous traitez comme des enfants en bas �ge ou comme des vieillards s�niles qui sont en train de perdre la t�te. Vous niez que l'invisible peut parfois �tre clair � nos yeux...</p><p>��Tu aurais d� me pr�venir, r�p�ta-t-elle... Et maintenant, il est trop tard. Tout est perdu.</p><p>��Je t'ai pr�venue, Je t'ai dit�: ��Un danger est sur toi. Prie�!�� L'as-tu fait�?</p><p>��Oui... je crois.</p><p>��Alors, pourquoi te d�sesp�res-tu�? Dieu �coute la voix du juste lorsqu'il l'appelle dans les t�n�bres de sa d�tresse. O� vois-tu qu'il est trop tard, et que tout est perdu�?</p><p>Elle n'osait expliquer � ce noble Indien, si ma�tre de ses sens � l'exemple de ses pareils, par tradition et temp�rament acquis, le doute qui la torturait au sujet de celui qu'elle aimait.</p><p>���coute�! Elle raconte que mon �poux s'est attach�e � elle et m'a reni�e en son c�ur�!</p><p>��Elle ment�! affirma Piksarett avec force. Comment cela serait-il possible�? Il est l'Homme du Tonnerre. Ses pouvoirs sont innombrables. Et toi, tu es Kawa, l'�toile fixe. Qu'aurait-il � faire d'une telle femme�?</p><p>Il parlait selon sa logique, pour lui irr�futable. La concupiscence d�prav�e des Blancs d�passait son entendement de sauvage.</p><p>��Il est vrai, convint-il, que les Blancs sont assez d�concertants. L'habitude de presser sur une g�chette pour d�fendre leur vie les a d�shabitu�s de pr�server celle-ci par la r�sistance de l'�me et du corps. Un rien les �puise, le moindre je�ne les d�prime et ils ne peuvent se passer de femme, m�me � la veille d'un combat, sans consid�rer qu'ils risquent de se pr�senter � l'ennemi affaiblis et distraits... Mais l'Homme du Tonnerre n'est pas de cette esp�ce.</p><p>��Tu parles de lui comme si tu l'avais rencontr�, fit-elle.</p><p>Elle l'�coutait en levant sur lui des yeux brillants d'esp�rance. Ce visage d'argile craquel�, ponctu� de tatouages, entre les deux tresses enfil�es dans l'�tui des pattes de renard roux, sous le chignon h�riss� de plumes et entrelac� de rosaires et de m�dailles, lui apparaissait en cet instant le plus aimable du monde.</p><p>��Je le pressens � travers toi, r�pondit Piksarett. L'homme que tu aimes ne peut �tre ni vil, ni bas, ni fourbe, sinon tu ne pourrais l'aimer et le servir. Or, tu l'aimes. Donc il n'est ni bas, ni vil, ni fourbe... Ne doute pas de l'homme qui est sur le sentier de la guerre, femme�!... C'est l'affaiblir � distance et comme l'abandonner dans le danger.</p><p>��Tu as raison.</p><p>Elle voulait le croire, encore qu'elle rest�t endolorie � cette place terrible o� Ambroisine avait frapp�. Cette �vocation du nom de Colin, c'�tait � la fois comme un cauchemar oubli� et comme une arme qui gardait sur eux deux une puissance redoutable. Joffrey pourrait en �tre atteint encore et pourtant, pour elle, cela ne signifiait plus rien.</p><p>Elle se demandait avec une sorte d'�tonnement comment elle avait pu traverser un moment de tentation charnelle pr�s d'un autre homme que lui. Quelle femme �tait-elle donc encore quelques semaines auparavant�?... Il lui semblait que cela faisait des ann�es et elle ne se reconnaissait pas. � quel moment avait-elle cess� d'�tre cette enfant incertaine, d�pendante de son pass� et de ses insuffisances, pour devenir celle qui vivait en elle aujourd'hui, ayant trouv� son p�le, sa certitude... mais trop tard peut-�tre...</p><p>�tait-ce quand elle avait saut� dans le feu des Basques � Mon�gan�?</p><p>Hernani d'Astiguarza lui criait�: ��Celui qui traverse le feu de la Saint-Jean, le Diable ne peut rien contre lui pour l'ann�e�!��</p><p>Le souvenir de cet avertissement la r�conforta. Piksarett avait raison. Le sort lui offrait un sursis. Ces quelques jours avant le retour de Joffrey, elle devait les mettre � profit pour d�masquer Ambroisine.</p><p>Elle avait bien su autrefois se battre � armes �gales avec Mme de Montespan. Certes, aujourd'hui l'enjeu �tait autre que le roi et l'adversaire encore plus redoutable. Mais elle avait acquis d'autres armes aussi. La r�ussite de sa vie et la bienveillance du destin � son endroit avaient fortifi� son �me. � celui qui n'a jamais gagn�, la d�faite est am�re. Mais elle, � qui avaient �t� donn�es ces merveilleuses retrouvailles en ce monde, regimberait-elle d'avoir � en payer le prix maintenant, peut-�tre pour n'avoir pas su en appr�cier � temps toute la miraculeuse valeur�!...</p><p>Le dernier acte s'annon�ait qui scellerait la pr�destination de leur amour. Allait-elle reculer�? Piksarett vit ses yeux �tinceler et fr�mir les ailes de son nez.</p><p>��Bien�! dit-il. Que ferais-je d'une captive sans courage�? J'aurais scrupule d'en demander ran�on, tant serait mince son m�rite... Certes, moi non plus, je n'ai pas de plaisir � me trouver ici. Je suis seul comme lorsque je r�dais dans la Vall�e sacr�e des Iroquois. Uniack� se cache dans la for�t avec son parent. Je leur ai promis de leur livrer ceux qui ont tu� leur fr�re de race et de sang, mais ils ne peuvent m'assister avec profit car ils sont �trangers au lieu et craignent les mauvais esprits. Je suis seul et ressens plus de malaise que lorsque je r�dais seul dans la Vall�e sacr�e des Iroquois, mes ennemis. Mais qu'importe�! La ruse est notre alli�e. Ne l'oublie pas et, quoi qu'il arrive, garde tes forces.</p><p>Ils revinrent avec lenteur. De loin, l'�tablissement s'annon�ait par les cris des mouettes, des relents naus�abonds, et l'on apercevait au tournant la gr�ve perdue, les maisons dispers�es. Les matelots s'activaient tout au long ��du galet��, autour des �chafauds s'avan�ant au bord de l'eau pour y recevoir la p�che du soir, et o� travaillaient les pr�pos�s � la ��tranche��, � la salaison, � l'extraction de l'huile et, au loin, dans la rade, on voyait se balancer le navire breton � l'ancre, d�gr��.</p><p>L�, comme l'avait dit Piksarett, elle allait se tenir attentive et sans faiblesse, au c�ur m�me de ses ennemis.</p><p>Et pour commencer elle irait reprendre � Ambroisine le pourpoint de Joffrey.</p></section><section><p><strong>Chapitre 5</strong></p><p>Ce pourpoint �tait le seul vestige qu'elle e�t relev� du passage de Joffrey de Peyrac � Tidmagouche.</p><p>S'il �tait vrai, comme l'affirmait Ambroisine, qu'il avait mis la voile l'avant-veille, apr�s avoir s�journ� plus d'une semaine dans ce port, son s�jour, avec tout le d�sordre qu'entra�ne le repos � terre d'un �quipage, laissait remarquablement peu de traces. � croire qu'il n'y �tait jamais venu. Il faudrait qu'elle interroge�t autour d'elle�: les p�cheurs, les quelques habitants fermiers qu'elle avait entrevus, et aussi Nicolas Parys, le propri�taire de la c�te, qui les conviait ce soir � venir manger en son manoir fortifi� sur la falaise.</p><p>Le reste de la caravane �tait arriv� en fin d'apr�s-midi. Les gens �taient fourbus, d�vor�s par les moustiques et les sangsues des mar�cages.</p><p>Le marquis de Villedavray vint, � l'heure du souper, gratter � l'huis de la cahute o� elle s'�tait install�e avec son fils et ses bagages.</p><p>���tes-vous pr�te, ch�re amie�?</p><p>Ang�lique l'admira de se pr�senter fringant dans une redingote de soie prune ouverte sur un gilet brod� de petites roses et chaussant des souliers � boucles.</p><p>��J'emporte toujours une tenue de rechange avec moi, expliqua-t-il.</p><p>Non sans m�rite, il avait encadr� son visage boursoufl� de piq�res de moustiques d'une perruque poudr�e.</p><p>��Je connais les habitudes du vieux. Il r�clame un certain protocole. � part cela, je vous avertis tout de suite, nous allons nous trouver dans la plus belle assembl�e de bandits qu'on puisse rencontrer � cent lieues � la ronde. Nicolas Parys a le don de s'entourer de crapules sans gloire. Il les attire, semble-t-il, � moins que les gens ne d�bauchent � son contact.</p><p>Il regardait autour de lui avec appr�hension.</p><p>��L'absence du comte rend notre situation encore plus difficile. Une vraie malchance�! Qu'avait-il besoin d'aller se promener � Plaisance�! Mais on affirme qu'il sera de retour dans moins de deux semaines... De toute fa�on, ne nous s�parons pas, chuchota-t-il. J'ai demand� � �tre log� dans votre voisinage. Veillez aussi � votre nourriture. Ne mangez que ce que vous aurez pris dans le m�me plat que les invit�s et attendez pour porter la nourriture � votre bouche qu'ils aient commenc� de manger. J'en ferai autant, et j'ai fait �galement cette recommandation � votre fils Cantor.</p><p>��Si les autres convives sont dans le m�me �tat d'esprit et si nous attendons tous, dit Ang�lique avec un rire nerveux, �a va �tre dr�le�!</p><p>��Ne plaisantez pas�!</p><p>Villedavray �tait sombre.</p><p>��Je suis tr�s inquiet. Nous voici dans l'antre de Messaline et du roi Pluton.</p><p>��L'avez-vous vue�? interrogea Ang�lique.</p><p>��Qui cela�?</p><p>��La duchesse�!</p><p>��Non, pas encore, r�pondit le marquis d'un air qui prouvait qu'il n'avait aucune h�te de la rencontrer. Et vous�?</p><p>��Oui, je l'ai vue.</p><p>L'�il du marquis s'alluma.</p><p>��Et alors�?...</p><p>��Nous avons �chang� quelques paroles, assez vives je le reconnais, mais, comme vous le voyez, nous sommes encore en vie toutes deux.</p><p>Le marquis de Villedavray l'examinait.</p><p>��Vous avez les yeux rouges, dit-il, mais vous ne semblez pas abattue. Bien�! Cramponnez-vous. J'ai comme un pressentiment que la partie va �tre serr�e.</p><p>Pour une fois la langue ac�r�e du marquis de Villedavray parut � Ang�lique s'�tre montr�e au-dessous de la v�rit� et avoir fait des h�tes de Nicolas Parys et de lui-m�me une description, apr�s tout, assez indulgente.</p><p>En les d�non�ant comme une assembl�e de bandits, il n'avait pas traduit l'impression inqui�tante que l'on �prouvait, en la pr�sence de Nicolas Parys et de ses h�tes et voisins. Ils semblaient le produit � la fois de la vie rude, de la d�bauche sans frein, d'une avidit� de rapaces � th�sauriser tout ce qui pouvait tomber sous la main ou se monnayer dans les parages de ce nid d'aigles. Une sorte d'h�r�dit� de noblesse donnait � ces hommes exil�s sur la terre d'Am�rique un go�t du faste, grossier et comme d�g�n�r� mais assez impressionnant.</p><p>Pas de femmes ici, � part Ambroisine et Ang�lique ce soir, ou des Indiennes concubines qui erraient aux alentours de l'habitation, insolentes ou abruties d'alcool.</p><p>Nicolas Parys avait eu une fille d'une Indienne qu'il avait �pous�e. Il l'avait fait �lever aux Ursulines et l'avait mari�e au fils d'un hobereau du voisinage, lui donnant en fief la presqu'�le de Canso et l'�le Royale.</p><p>� la lueur fumeuse de grosses torch�res de r�sine plant�es dans des anneaux de fer au mur et dans des cand�labres, la table apparut emplissant la pi�ce comme pour un banquet, surcharg�e de victuailles de toutes sortes parmi lesquelles s'alignaient tant bien que mal les �cuelles de bois destin�es aux h�tes du festin ainsi que quelques cuill�res et couteaux disparates.</p><p>On comprenait qu'en bien des cas les doigts devaient faire office de fourchettes.</p><p>En revanche, pour le vin il y avait de v�ritables hanaps d'or ou de vermeil, et Villedavray guigna imm�diatement dessus. Ainsi que sur des petits verres de cristal taill� destin�s � l'alcool.</p><p>La boisson ici �tait reine. On la comprenait � cet apparat dont on l'entourait et aux nez g�n�reusement allum�s des participants. Il y avait des f�ts dans les coins, des tonnelets pos�s sur pied, des cruches pleines, et des fiasques de rhum en verre noir, � long col.</p><p>L'ensemble, dans ce clair-obscur enfum�, rappela � Ang�lique l'ambiance qu'elle avait rencontr�e jadis, durant son voyage en M�diterran�e, dans un petit ch�teau sarde o� r�gnait, mi-naufrageur, mi-pirate, un seigneur au m�me regard de loup et � la m�me superbe dangereuse que ses h�tes du moment.</p><p>Ils se tenaient cinq ou six ou peut-�tre plus���mais on voyait mal���autour de la table, et quand les dames entr�rent, toutes ces trognes rubicondes s'�clair�rent de sourires avenants, tandis que sur un signe du sieur Nicolas Parys, ils s'inclinaient dans une r�v�rence � la fran�aise. Le mouvement galant fut d'ailleurs interrompu � peine �bauch� par l'irruption de deux monstres, qui, couch�s devant l'�tre, bondirent avec des grognements �pouvantables et fonc�rent sur le groupe entrant.</p><p>Le vieux Parys d�crocha un fouet � m�che du mur et frappa un peu � l'aveuglette.</p><p>Il r�ussit � ramener au calme les deux monstres qui se r�v�l�rent �tre d'�normes chiens d'une esp�ce inconnue. On les trouvait, para�t-il, en l'�le de Terre-Neuve, o� l'on racontait qu'ils �taient un croisement d'ours et de dogues abandonn�s en cette �le par une exp�dition coloniale. Il est vrai qu'ils tenaient de l'un et de l'autre par leur taille gigantesque et massive et leurs poils touffus comme une fourrure. Leur ma�tre assura qu'ils nageaient comme des marsouins et p�chaient le poisson.</p><p>L'objet de leur col�re subite avait �t� l'apparition de Wolverines le glouton, s'introduisant sans timidit� excessive sur les talons de Cantor et des invit�s.</p><p>Il se tenait maintenant en arr�t sur le seuil, son ample queue en panache et d�couvrant toute sa m�choire m�chante aux dents aigu�s, pr�t � affronter les colosses en combat singulier.</p><p>��Ho�! Ho�! Qu'est-ce que c'est que �a�? s'�cria un des hommes.</p><p>��Un glouton, constata Nicolas Parys, la plus f�roce b�te de la for�t. Celui-ci a d� sortir des bois, par erreur. Mais c'est curieux�: il n'a pas l'air effray�.</p><p>Cantor intervint.</p><p>��Il est apprivois�. C'est moi qui l'ai �lev�.</p><p>Ang�lique s'aper�ut qu'Ambroisine tremblait de tous ses membres.</p><p>��Votre fils a encore amen� cette horrible b�te avec lui�! C'est intol�rable, fit-elle d'une voix dont elle contr�lait avec peine la tonalit� pr�te � virer � l'aigu. Regardez-le. Il est dangereux. Il faut l'abattre.</p><p>Il y avait une telle d�testation dans le regard qu'elle fixait sur Cantor qu'on e�t cru presque qu'elle parlait de lui et Ang�lique fr�mit de crainte pour son fils.</p><p>��Pourquoi l'abattre�? Laissez cette b�te tranquille, moi elle me pla�t, dit le vieux Parys.</p><p>Et, tourn� vers Cantor�:</p><p>��Bravo, mon gar�on�! Apprivoiser un glouton, c'est rare. Tu es un vrai coureur de bois. Et beau comme un dieu avec �a. H�! H�! Gouverneur, il doit vous plaire ce gar�on, pas vrai�? Mange, rassasie-toi mon fils�! Mesdames, allez-y�!</p><p>Le propri�taire des plages du golfe Saint-Laurent �tait un peu bossu, un peu borgne, mais sa personnalit� contondante qui en avait fait, � coups de rapines, d'audace, de complots habiles, le roi de la c�te est lui ressortait par tous les pores. En sa pr�sence on se pla�ait instinctivement sous sa d�pendance.</p><p>Un des fils de Marcelline ou un des fr�re Defour ne lui paraissant pas avoir fait assez de frais pour lui dans son habillement, il le pria d'aller se mettre en ��tenue de cour�� comme il disait. L'autre protesta qu'il sortait des mar�cages...</p><p>��Bon, �a va�! conc�da l'h�te, va dans ma chambre prendre une perruque et colle-toi �a sur ton cr�ne de brute, je m'en contenterai pour ce soir.</p><p>Il avait fait placer les deux femmes pr�sentes � chaque extr�mit� de la longue table et lui-m�me �tant assis au milieu, son �il chassieux allait de l'une � l'autre avec une �vidente satisfaction tandis qu'un sourire �tirait sa bouche �dent�e. Cependant, ce qui lui restait de dents ne l'emp�chait pas de faire honneur au festin qui se composait surtout de gibiers � plume accompagn�s de sauces fortement �pic�es, et de trois ou quatre cochons de lait r�tis sur des braises dans leur peau craquante. Pendant quelques instants on n'entendit que le craquement des os et le bruit des m�choires et des clappements de langue. Deux grandes miches d'un pain bis � la cro�te presque noire permettaient aux amateurs de saucer largement leurs �cuelles de bois, ce dont personne ne se privait.</p><p>� travers la p�nombre embrum�e, Ang�lique distinguait en face d'elle le p�le et ravissant visage d'Ambroisine. La vapeur exhal�e des mets comme celle de la fum�e du tabac que p�tunaient quelques Indiens estompaient les traits de la jeune femme. Elle �tait l�-bas comme une apparition surgissant de l'encens de quelques offrandes mal�fiques et dans la nacre de sa face, ses prunelles sombres semblaient immenses. Ang�lique les sentait fix�es sur elle, tandis que les l�vres entrouvertes souriaient sur l'�tincelle de ses dents enfantines.</p><p>Un malaise r�gnait.</p><p>��On n'y voit goutte, chuchota Barssempuy pench� vers le marquis, son voisin.</p><p>��C'est toujours comme �a chez lui, r�pondit de m�me Villedavray. Je ne sais pas s'il s'imagine que son luminaire est excellent ou s'il fait expr�s, mais lui �a ne le g�ne pas. Il voit dans l'obscurit� comme les chats, il guette comme eux.</p><p>Et, en effet, les yeux du vieux Parys par-dessus les carcasses qui s'amoncelaient de plus en plus devant lui ne cessaient d'examiner autour de lui, tandis que les autres se d�battaient tant bien que mal avec ce qu'ils avaient dans leurs assiettes.</p><p>Les regards de Nicolas Parys s'attardaient sur Ang�lique, sur Piksarett qui avait pris place d'office � la droite de sa ��captive��, sur Cantor qui se trouvait � sa gauche. Puis les vins ayant �t� vers�s dans les hanaps d'or, les langues se d�li�rent et l'on commen�a � �changer des histoires.</p><p>Au premier abord et tromp�e par la semi-obscurit�, Ang�lique s'�tait imagin� que tous les hommes pr�sents lui �taient inconnus mais elle reconnut dans l'un d'eux le capitaine de <emphasis>La Licorne </emphasis>Job Simon, l'homme � la tache violette. Sa barbe touffue et sa chevelure hirsute avaient encore grisonn�. Il �tait encore plus vo�t� et ses yeux globuleux sous ses sourcils h�riss�s regardaient fixement devant lui.</p><p>Il y avait aussi le secr�taire Armand Dacaux et elle se demanda comment elle avait pu ne pas le reconna�tre aussit�t, le confondre dans ��cette assembl�e de malandrins��, car il lui avait toujours paru un homme de mani�res distingu�es quoique un peu obs�quieuses. Mais���jeu de la p�nombre ou de son imagination inqui�te���voici que la ventripotence discr�te de M. Armand lui ressortait comme une ob�sit� malsaine, son menton assez plein, ses l�vres �paisses ouvertes sur un sourire qui se voulait toujours aimable, trahissant une sensualit� �c�urante. Derri�re les verres de ses lunettes brillait l'�clat d'un regard fixe, �merillonn�, la monture des lunettes tout � coup paraissait �norme, lui donnait un air de hibou cruel, un peu fou.</p><p>Il y avait aussi l'aum�nier de Nicolas Parys, un R�collet suant et congestionn�, � la trogne allum�e par l'alcool.</p><p>Non loin d'elle se trouvait le capitaine du morutier qui �tait � l'ancre dans la baie, l'homme du Faou�t. C'�tait un autre type, plut�t maigre, taill� dans du granit. Elle s'aper�ut qu'il buvait comme un trou, mais ne se laissait jamais aller. Ses libations se trahissaient par l'ar�te de son nez mince devenant de plus en plus rouge. � part cela, il restait raide sur son banc, riait � peine, mangeait solidement.</p><p>Villedavray sauvait l'atmosph�re en racontant avec esprit des gauloiseries accessibles � tous et qui mettaient de bonne humeur.</p><p>��Je vais vous raconter ce qui m'est arriv� un jour, commen�ait-il de sa voix douce.</p><p>Il avait le don de tenir son auditoire en haleine jusqu'au moment o� l'un de ceux qui l'�coutaient bouche b�e grommelait�:</p><p>��Gouverneur, vous nous faites marcher.</p><p>��Eh bien�! Oui, convenait-il, ce n'�tait qu'une plaisanterie.</p><p>��On ne sait jamais avec lui s'il ment ou s'il raconte la v�rit�, disait quelqu'un.</p><p>��Savez-vous ce qui m'est arriv� � mon dernier anniversaire�?</p><p>��Non�?</p><p>��Eh bien�! voil�, comme chaque ann�e j'ai r�uni tous mes amis � bord de l'<emphasis>Asmod�e,</emphasis> ce ravissant bateau, un petit Versailles flottant... vous le connaissez tous... La f�te battait son plein quand tout � coup...</p><p>��Quoi donc�!...</p><p>��Le bateau a saut�.</p><p>��Ha�! Ha�! Ha�! s'esclaff�rent bruyamment les convives.</p><p>��Vous riez, dit Villedavay d'un ton pein�, et pourtant c'est la v�rit�. N'est-ce pas vrai, ch�re Ang�lique�? Et vous, Defour, n'est-ce pas vrai�? Le bateau a saut�, flamb�, coul�...</p><p>��Fichtre�! dit Nicolas Parys, quand m�me saisi, comment vous en �tes-vous tir�?</p><p>��Par intervention c�leste, dit d�votement Villedavray en levant les yeux au ciel.</p><p>Ang�lique admirait Villedavray de se montrer si plein d'aisance�; il mangeait de bon c�ur et ne paraissait plus songer aux recommandations qu'il avait faites � Ang�lique � propos de poison. Il est vrai que dans une telle p�nombre il n'y avait rien d'autre � faire que d'adresser une pri�re au ciel � chaque bouch�e et de penser � autre chose. Malgr� elle, Ang�lique h�sita lorsque le capitaine breton lui tendit une jatte remplie d'un liquide indistinct.</p><p>��Go�tez-moi cette sauce, madame. Tout est bon dans la morue quand elle est fra�che. La t�te, la langue, le foie. On les d�laye dans l'huile et le vinaigre avec un piment... go�tez cela.</p><p>Elle le remercia et l'entretint afin qu'il ne remarqu�t pas trop qu'elle ne faisait pas honneur au mets en question. Elle s'informa s'il �tait satisfait de la saison de p�che. Depuis combien d'ann�es venait-il dans le coin�?</p><p>��J'y suis quasiment n�. J'y venais d�j� avec mon p�re quand j'�tais moussaillon. Mais il ne faut pas se laisser prendre par l'Am�rique. Si j'avais �cout� le vieux Parys, je ne serais plus qu'une �pave. Quatre mois l'an, cela suffit�! Les derni�res semaines on est tous � moiti� dingues. C'est la s�cheresse, le travail de for�at... J'ai encore et encore de la morue � saler et des cales � remplir, je n'en vois pas le bout... Mon fils est malade, �a le prend chaque saison vers la fin, quand la poudre tombe des arbres... Il ne peut plus respirer. Je dois le laisser sur le navire en rade, il a plus d'air...</p><p>Malgr� la faconde du marquis, Ang�lique, lorsque ses yeux rencontraient ceux d'Ambroisine, ne pouvait surmonter sa tension int�rieure. Par instants, sans m�me en avoir conscience, elle se tournait vers la porte. Joffrey allait-il surgir tout � coup�? S'il avait pu se dresser sur le seuil, sa haute silhouette de condottiere dominant l'assembl�e, son regard d'aigle se posant sur ces faces diverses dans la p�nombre, ah�! quel soulagement�! Peut-�tre un sourire caustique na�trait-il � ses l�vres en les apercevant tous et elle parmi eux. Il connaissait son monde. Mais il ne craignait personne. M�me ces hommes-ci devaient changer d'allure et de ton lorsqu'ils s'adressaient � lui, elle en avait la certitude. Ah�! Pourquoi n'�tait-il pas l�?... O� �tait-il�?</p><p>Une crainte affreuse l'envahissait. Et s'ils l'avaient tu�? L�, sur cette gr�ve perdue, dans ce bouge du bout du monde, pouss�e par la D�mone, ils l'avaient tu�!</p><p>Sous le regard de Nicolas Parys qu'elle sentait revenant � elle continuellement, elle se for�ait � avaler, craignant qu'il ne la trait�t de mijaur�e. Heureusement, il y avait � ses c�t�s Piksarett d�chiquetant all�grement sa viande de ses dents de belette et Cantor absorb� � se r�conforter avec la conscience pure d'un jeune homme qui a fait une longue �tape dans la journ�e.</p><p>Le vieil homme essuya ses l�vres grasses avec un pan de sa perruque.</p><p>��Eh bien�! Vous voici, madame de Peyrac, dit-il tout � coup, comme r�pondant � une r�flexion int�rieure. C'est une bonne id�e d'�tre venue me rendre visite. Cela me confirme dans mon d�sir de vous voir r�gner sur ces lieux.</p><p>��Que voulez-vous dire, monsieur�?</p><p>��J'en ai assez de ce bled inf�me. Je veux retourner au royaume de France pour m'y distraire un peu. Je voudrais vendre mes domaines � votre �poux... Mais, contre quoi, voil� la question... Je lui ai demand� de me donner en �change le secret de la fabrication de l'or. Il veut bien, mais cela me para�t compliqu�...</p><p>��Mais non, c'est au contraire tr�s simple, interrompit la voix enchanteresse d'Ambroisine. Vous qui avez l'esprit si d�li�, cher Nicolas, je m'�tonne que vous vous effrayez de si peu. M. de Peyrac m'a tout expliqu�, il n'y a rien de magique, il s'agit seulement de science de chimie et non d'alchimie.</p><p>Elle se mit � d�crire l'un des processus de la fabrication de l'or que Joffrey de Peyrac avait mis au point particuli�rement pour les mines de la r�gion. Ang�lique reconnaissait au passage les termes familiers dont se servait Joffrey pour lui expliquer ses travaux.</p><p>��Comme vous �tes savante, ch�re petite madame�! s'exclama Villedavray en regardant Ambroisine d'un air ravi, c'est un plaisir de vous entendre et comme, en effet, tout para�t simple. D�sormais il me para�t pr�f�rable d'amasser de l'or de la fa�on dont vous dites, plut�t que par des proc�d�s arri�r�s, comme d'aller faire rendre gorge aux corv�ables ou de collectionner les boutons d'habits ou d'uniformes des naufrag�s de nos c�tes...</p><p>Nicolas Parys renifla et plissa son nez � plusieurs reprises en le regardant fixement. Le marquis souriait d'un air innocent.</p><p>Ang�lique profita du silence assez lourd qui r�gna un instant pour poser une question.</p><p>��Vous avez donc vu mon mari r�cemment, interrogea-t-elle en essayant de donner � sa voix un ton ferme et naturel. Il est venu�? Ici�?</p><p>L'autre se tourna vers elle d'un air bourru et interloqu� et l'observa en silence.</p><p>��Oui, r�pondit-il enfin. Oui, je l'ai vu... (Et il ajouta d'un ton un peu bizarre�:) <emphasis>Ici...</emphasis></p></section><section><p><strong>Chapitre 6</strong></p><p>��Vous n'avez donc pas remarqu� les boutons de son habit�? disait Villedavray en la reconduisant � sa demeure. De l'or pur, frapp� d'armes. Le noble officier qui en para son uniforme est depuis longtemps dig�r� par les crabes. J'avais entendu dire que Parys avait commenc� ainsi. Peut-�tre pas en ces lieux-ci, mais les c�tes ne manquent pas de par le monde o� piller les naufrag�s. C'est une industrie qui rapporte, pour peu qu'on sache s'organiser. On raconte qu'il a un coffre plein de plus de mille boutons, rien que de l'or frapp� de toutes les armes de noblesse du monde. Ce n'�tait qu'un bruit mais maintenant je suis certain de la chose. Vous avez vu comme il a tiqu� lorsque j'ai fait allusion � certaines fa�ons d'amasser de l'or�?</p><p>���tes-vous assez prudent�? Vous ne devriez pas le provoquer ainsi. Il est peut-�tre dangereux.</p><p>��Mais non�! Nous avons l'habitude, lui et moi, d'�changer ainsi quelques piques. Tout compte fait nous sommes bons amis...</p><p>Il avait l'air satisfait et d�tendu.</p><p>��En somme, tout s'est bien pass�! Nous sortons en bonne sant� de ces agapes obscures�!... C'est un r�sultat. Je suis content de ma soir�e... Dormez bien, ch�re Ang�lique. Tout va s'arranger... Confiance...</p><p>Mais il n'ajouta cependant pas son habituel�: ��La vie est belle, souriez�!��</p><p>��Je loge tout � c�t�, lui glissa-t-il. Si vous avez besoin de la moindre chose, appelez-moi...</p><p>Comme il lui prenait la main pour lui baiser le bout des doigts, elle le retint convulsivement.</p><p>Elle ne pouvait se ma�triser. Il fallait qu'elle se confie � quelqu'un.</p><p>��Croyez-vous qu'il soit venu ici�? fit-elle d'une voix hach�e et fr�missante, j'ai l'impression de faire un mauvais r�ve... O� est-il�? C'est affreux de le poursuivre ainsi. On dirait qu'il se d�robe, qu'il fuit devant moi... O� est-il�? Peut-�tre l'ont-ils tu�?... Peut-�tre ne va-t-il pas revenir�? Vous qui savez tout, je suis s�re que vous vous �tes d�j� renseign�. Dites-moi toute la v�rit�. Je pr�f�re cela � l'incertitude.</p><p>��Il est venu ici, c'est exact, dit le marquis avec mesure, il �tait encore ici il y a deux jours.</p><p>��Avec elle�?</p><p>��Que voulez-vous dire, mon enfant�? interrogea doucement Villedavray.</p><p>Et il lui prit les deux mains comme pour la soutenir.</p><p>��Que raconte-t-on � son sujet... et � celui de la duchesse de Maudribourg�?</p><p>��� son sujet�?... Eh bien�! On le conna�t, on en a peur ou on l'estime. Il est M. de Peyrac, ma�tre de Gouldsboro, et le bruit court que Nicolas Parys veut lui vendre ses territoires du golfe Saint-Laurent, raison pour laquelle ils se sont rencontr�s en ce lieu la semaine pass�e.</p><p>��Et elle�?</p><p>��Que savez-vous�? interrogea � son tour le petit marquis.</p><p>Ang�lique rendit les armes.</p><p>��Elle m'a dit qu'il �tait son amant, avoua-t-elle d'une voix �touff�e.</p><p>P�le-m�le, elle lui fit le r�cit de son entrevue avec Ambroisine.</p><p>Villedavray se taisait. Il l'�coutait gravement et Ang�lique sentait qu'elle avait en lui un ami sinc�re, et de plus de valeur qu'il ne semblait.</p><p>Lorsqu'elle se tut, il secoua la t�te d'un air dubitatif. Il ne paraissait pas troubl� ni boulevers�.</p><p>��Les avis sont partag�s en la place sur notre ch�re duchesse, dit-il. Les uns la portent aux nues comme une sainte d'une vertu irr�prochable, tel le capitaine breton qui marche sur le chemin de la conversion pour lui complaire. D'autres, moins sots, ne sont pas sans deviner sa vraie nature, mais il semblerait qu'elle a su pr�server sa r�putation. Si elle ne se prive pas d'accueillir en sa couche quelques-uns de ces m�les avides qui l'environnent, le secret est bien gard�.</p><p>��Comme � Gouldsboro, comme � Port-Royal, fit Ang�lique avec lassitude. Les uns mentent, les autres se taisent par honte ou par crainte, d'autres enfin s'illusionnent et la v�n�rent.</p><p>Elle h�sita un peu, puis d�cida de ne rien cacher de son humiliation.</p><p>��Il y avait chez elle, pendu au mur, un v�tement de Joffrey.</p><p>��Com�die�!..., r�agit vivement Villedavray. Ruse pour vous d�sesp�rer. Elle savait que vous viendriez. Et c'est vous qu'elle veut atteindre... Elle a d�rob� ce v�tement...</p><p>��Vous en �tes certain�? supplia Ang�lique.</p><p>��Quasi certain�! Cela lui ressemble. C'est d'un f�minin, cette ruse. Vous n'allez pas vous y laisser prendre. En revanche, ce qui est plus inqui�tant, c'est qu'elle a aussi pr�par� � votre venue les esprits qui auraient pu succomber, en vous voyant, � votre charme. Les uns vous prennent pour une dangereuse intrigante, les autres pour une cr�ature d�prav�e qui couche avec les Indiens ou encore pour une incarnation du diable au service des h�r�tiques et d�cid�e � bouter les bons Fran�ais catholiques hors des possessions que Dieu leur a donn�es. Dans la mesure o� M. de Peyrac attire les sympathies, vous �tes la Messaline qui lui fait porter des cornes et, dans la mesure o� on le redoute, vous �tes son �me damn�e.</p><p>��Il m'a sembl� pourtant que Nicolas Parys m'adressait la parole sinon avec am�nit�, du moins sans hostilit� ouverte.</p><p>��Le vieux, c'est autre chose. Il ne croit qu'en lui-m�me et ce n'est m�me pas une Ambroisine qui l'emp�chera de penser ce qu'il veut. Mais il s'est mis dans la t�te de l'�pouser, il lui fait une cour pressante et on ne sait jusqu'o� il peut se laisser �tourdir par la sir�ne � la langue fourchue.</p><p>Ang�lique n'attachait qu'une attention distraite aux calomnies qu'Ambroisine avait r�pandues sur son compte. Elle �tait plus avide de reprendre espoir en ce qui concernait son mari.</p><p>��Alors, l� encore, au sujet de Joffrey, elle mentirait�?...</p><p>��Il me semble... Vous me dites qu'elle crie de rage contre les hommes, qu'elle veut exterminer Abiga�l, qu'elle grince des dents � la pens�e que <emphasis>vous</emphasis> vous attirez l'amour et les hommages... Cela sous-entend�: pas elle... Je ne vois pas en ses d�bordements le signe d'une ma�tresse triomphante, s�re d'�tre aim�e par l'homme qu'elle a arrach� � sa rivale... Et je gagerais m�me volontiers que si elle a essay� de prendre notre intraitable comte et seigneur de Peyrac dans ses filets, elle ne s'en est pas tir�e sans quelque humiliation cuisante. Ses protestations am�res sembleraient le prouver.</p><p>��Alors, vous ne croyez pas qu'il est son amour�?...</p><p>��Jusqu'� nouvel ordre, non, affirma-t-il avec force.</p><p>��Mon Dieu�! Que je vous aime�! fit-elle en l'�treignant.</p><p>Nantie de ce regain d'espoir, elle dormirait tant bien que mal.</p><p>Cantor g�tait dans un appentis proche. Elle pouvait l'entendre se retourner et parfois ronfler l�g�rement derri�re la cloison.</p><p>Ce qui �tait un gage de s�curit�, ainsi que la pr�sence du sagamore Piksarett devant la maison, assis, drap� dans une couverture de traite, pr�s d'un petit feu qu'il alimentait de quelques brindilles.</p><p>La nuit �tait humide et froide. On aurait dit que le sel et l'odeur de la morue p�n�traient partout et collaient � la peau. Un brouillard �pais flottait sur le hameau. Ang�lique avait renonc� � faire une flamb�e dans l'�tre et s'�tait gliss�e tout de suite dans les couvertures dispos�es sur le bat-flanc qui servait de lit. Les habitations d�saffect�es une partie du temps suivant les errances et les p�r�grinations des p�cheurs se ressemblaient toutes. On y trouvait le m�me ameublement grossier�: lits, tables, escabeaux, un b�cher avec une provision de bois, voire quelques marmites, pichets et calebasses.</p><p>Celle-ci, assez vaste, comportait aussi deux bancs de rondins �corc�s avec accoudoirs, dress�s des deux c�t�s de la chemin�e, et un coffre vermoulu dans un coin. Des �pis de ma�s et des peaux pendaient aux solives.</p><p>Ang�lique grelottait. Son esprit restait � l'�tat de veille et parfois elle reprenait conscience brusquement avec la sensation d'avoir fait un horrible cauchemar. Les �normes chiens terre-neuvas de Nicolas Parys r�daient en libert� � travers l'�tablissement. La nuit on les d�tachait, � plusieurs reprises ils grond�rent en s'approchant de Piksarett, renifl�rent et souffl�rent contre les interstices de la cabane. Cela rappelait la peur du loup, jadis, dans les campagnes.</p><p>En somme, la duchesse n'avait pas ni� lorsqu'elle l'avait accus�e d'avoir essay� d'empoisonner Abiga�l, d'avoir cherch� � tuer le petit chat. Lorsque Ang�lique songeait � ce dernier, � cette petite b�te innocente entre les mains de cette femme cruelle, l'horreur que lui inspirait Ambroisine la rendait malade. Le mal qu'on fait aux b�tes ou aux jeunes enfants a toujours �t� frapp� d'un caract�re particulier d'horreur. S'attaquant � des �tres qui ne peuvent se d�fendre eux-m�mes priv�s qu'ils sont, non seulement de la force physique, mais de moyens de communication que donne la parole, cette l�chet� supr�me reste parmi les hommes le signe m�me de Satan. L'homme effray� y reconna�t le pire de lui-m�me, le gouffre insondable et vertigineux de sa d�pravation, de sa d�ch�ance, de sa folie possible, de sa possible damnation �ternelle...</p><p>Le reflet de Satan dans le c�ur des hommes, Satan venait mirer en ce miroir � l'image de Dieu sa face grima�ante...</p><p>��Quand j'�tais petite fille, songeait Ang�lique, je plaignais le Diable que l'on repr�sentait si laid aux portails de nos �glises...��</p><p>Elle r�va un instant. Les �glises du Poitou, aux fa�ades boursoufl�es de personnages de pierre, d'entrelacs, de grappes de raisins et de pommes de pins, � l'int�rieur, sombres comme des cavernes... le pain b�ni du dimanche, l'encens... le parfum des g�n�rations exorcis�es... L�-bas, au Vieux Monde, bon an, mal an, si�cle apr�s si�cle, Satan avait fait alliance avec les hommes, s'�tait gliss� dans sa v�ture impos�e, de laideur bestiale.</p><p>Mais ici, dans la virginit� des lieux, il s'imposait, redoutable, retrouvait son vrai visage, celui d'un ange...</p><p>��Je d�lire. Ambroisine�!...��, se dit Ang�lique en reprenant pied dans la r�alit�, comme apr�s avoir manqu� une marche. Son c�ur battait la chamade. Elle fermait les yeux avec ent�tement afin de parvenir au sommeil, mais son esprit ne pouvait s'emp�cher de tourner et retourner des pens�es confuses.</p><p>��Pourquoi m'a-t-elle dit qu'elle �tait poitevine puisque c'�tait faux... Pour mieux me s�duire, m'endormir... Pas un mot qui ne touch�t son but, ne tiss�t la trame qui devait m'aveugler et me dissimuler ce qu'elle voulait que j'ignorasse.</p><p>Elle �vitait de penser � Joffrey... L'attendre, c'�tait tout. Villedavray confirmait qu'il avait fait voile pour Terre-Neuve. Terre-Neuve�? La grande �le � l'est, c'�tait le bout du monde... Reviendrait-il�? Reviendrait-il � temps�?</p><p>Il semblait � Ang�lique qu'elle revivait hors du temps l'attente qui avait �t� la sienne au cours de sa vie et ce qui allait se jouer �tait comme le symbole du combat qu'elle devait mener contre les forces du d�sespoir, pour m�riter, oui m�riter, ce miracle de l'avoir retrouv� sur la terre.</p><p>Est-ce qu'ils avaient su appr�cier, en son temps, le bouleversant bonheur�?</p><p>Lorsque sur le <emphasis>Gouldsboro</emphasis> le Rescator avait �t� son masque, r�v�lant les traits du comte de Peyrac � celle qui jadis avait �t� son �pouse, ils s'�taient heurt�s, trop meurtris pour se reconna�tre dans la p�rennit� de leur premier amour.</p><p>Maintenant il semblait que tout se jouait � nouveau, mais � l'�tat pur, avec une violence inou�e. C'�tait en ces quelques jours qu'elle devait � la fois le perdre et le retrouver. Et toutes les douleurs allaient se trouver ranim�es, r�sum�es. Et toutes les joies aussi, peut-�tre plus tard.</p><p>Elle s'�veilla plus calme, plus s�re d'elle-m�me. C'�tait le premier jour.</p><p>Avant de se lever, elle continua de raisonner chaque fait, dans un demi-sommeil, comme on pr�pare � l'avance chaque point d'une bataille. Et d'abord, il y avait cette intuition qui ne cessait de la tourmenter, qu'un lien existait entre Ambroisine de Maudribourg et les naufrageurs qui s'�taient attach�s � leurs pas pour leur nuire.</p><p>��Ils ont un chef, avait dit Clovis, dont ils prennent les ordres, qui est � terre. Ils l'appellent Belialith.��</p><p>Belialith�! Cela sentait le surnom satanique et il s'en d�gageait une sorte de f�minit� ambigu�.</p><p>Elle battit le briquet, alluma la m�che dans la veilleuse d'huile de phoque qu'elle avait pos�e sur un escabeau et chercha l'enveloppe qu'elle avait gliss�e sous son oreiller, en retira le papier trouv� dans la poche du naufrageur.</p><p>Une fois de plus, elle relut les mots trac�s, elle approcha le feuillet de ses narines, fermant les yeux, cherchant � capter le parfum qui en �manait.</p><p>��Je viendrai ce soir si tu es sage...</p><p>Ambroisine�!</p><p>Une vision se d�gageait... Le naufrageur � la tignasse d'ours, au gourdin sanglant. Ambroisine... Ambroisine encha�nant cette brute grossi�re par ses caresses perverses... Tout �tait possible. Et si cela �tait, alors tout � coup les paroles de Lopez, le matelot de Colin sur <emphasis>Le C�ur-de-Marie,</emphasis> prenaient un sens�: ��Quand tu verras le grand capitaine � la tache violette, tu sauras que tes ennemis ne sont pas loin.��</p><p>Job Simon, le capitaine de <emphasis>La Licorne,</emphasis> le vaisseau fr�t� par la duchesse de Maudribourg pour amener les Filles du roi � Qu�bec... Mais c'�tait un brave homme et qui le premier avait d�nonc� l'attentat dont il avait �t� victime.</p><p>O� se situait le pont qui reliait ces trois inconnues�: le navire � la flamme orange et son �quipage de bandits, <emphasis>La Licorne</emphasis> portant Job Simon et la duchesse, et <emphasis>Le C�ur-de-Marie</emphasis> appartenant au corsaire Barbe d'Or, aujourd'hui Colin Paturel, car, lui aussi, bien qu'indirectement et non concert� sciemment, semblait avoir fait partie du complot destin� � abattre Peyrac et � ruiner Gouldsboro.</p><p>Ang�lique fr�missait d'excitation. Il lui parut qu'elle �tait sur le point d'atteindre une v�rit� importante.</p><p>Mais soudain elle se d�courageait. Non, cela ne tenait pas�! Un d�tail et non des moindres d�molirait toujours l'�chafaudage de ses hypoth�ses. C'�tait ces m�mes naufrageurs qu'elle accusait d'�tre les complices de la duchesse de Maudribourg, qui avaient attir� <emphasis>La Licorne</emphasis> sur les r�cifs et massacr� son �quipage. Donc, ils ne pouvaient avoir re�u l'ordre d'Ambroisine d'accomplir un tel forfait, puisqu'il s'agissait de son propre navire, qu'elle �tait � bord et n'avait �t� sauv�e de la noyade que par miracle.</p><p>Par miracle�!... � moins que�!... que l'heure f�t venue que se r�alis�t la vision entrevue par la religieuse de Qu�bec.</p><p>La d�mone chevauchant une licorne... sortant des eaux, abordant au rivage de Gouldsboro...</p><p>Une femme portant un enfant dans les bras avait pos� son petit pied chauss� de cuir pr�cieux sur le sable... Sa cheville gain�e de soie rouge se tendait avec �l�gance...</p><p>Ses v�tements �taient d�chir�s, salis... Mme Carr�re, qui les avait nettoy�s et ravaud�s, disait�:</p><p>��Il y a quelque chose que je ne comprends pas dans ces v�tements... quelque chose de pas net. On dirait que...</p><p>Voulait-elle dire qu'on les a d�chir�s, salis intentionnellement�!</p><p>Ang�lique aujourd'hui se reprochait de ne pas avoir interrog� avec plus de soin la Rochelaise, de ne pas l'avoir oblig�e � exprimer toute sa pens�e.</p></section><section><p><strong>Chapitre 7</strong></p><p>Ang�lique avait d�cid� de reprendre le pourpoint de Joffrey � Ambroisine. Elle guetta le d�part de son ennemie pour la messe.</p><p>Elle vit toute une compagnie, la ��Bienfaitrice�� en t�te, se diriger vers le promontoire o� la cloche de la petite chapelle appelait les fid�les.</p><p>Ici � Tidmagouche, la duchesse paraissait tenir sa cour � l'instar d'une reine. Arriv�e la premi�re, elle s'�tait solidement implant�e. Ang�lique aurait du mal � la d�tr�ner. Il lui fallait non seulement ses filles, son secr�taire, Job Simon, pour l'escorter, mais encore ses admirateurs et soupirants au grand complet. Nicolas Parys �tait l� ainsi que quelques-uns de ses h�tes la veille, y compris le capitaine du morutier, bon nombre des p�cheurs bretons et naturellement Villedavray, tr�s d�tendu, faisant des ronds de jambe, et suivant le sentier sablonneux avec autant de gr�ce et d'appr�t qu'une all�e de Versailles.</p><p>D�s que le cort�ge eut disparu au tournant du bois, Ang�lique se pr�cipita dans la demeure d'Ambroisine. Elle se saisit du pourpoint de Joffrey et le serra sur son c�ur. Puis elle regarda autour d'elle.</p><p>L'id�e lui vint de profiter de cet instant pour essayer d'en savoir plus long sur son ennemie. Elle commen�a d'ouvrir les coffres, les sacs, les tiroirs des meubles.</p><p>Elle retournait des �toffes, des lingeries. Il en �manait ce parfum envo�tant qui avait frapp� Ang�lique d�s l'instant o� la duchesse avait mis les pieds sur la plage.</p><p>Instant �trange, hors du temps, sans dimension. Elle frissonnait en y songeant. Quelle en �tait la signification invisible�?</p><p>D'o� tenait-elle toutes ces robes, cette naufrag�e�?... Les coffres �taient pleins. Pr�sents de ses admirateurs, de Joffrey�?... Une brusque douleur la tenailla. Mais elle s'interdit de penser plus loin.</p><p>Elle continua ses investigations, mais ne retint rien qui p�t l'�clairer. Tout � coup, de la poche d'une robe, un pli tomba. C'�tait une lettre de plusieurs feuillets. Ang�lique la ramassant la reconnut au premier coup d'�il�: c'�tait la lettre du p�re de Vernon.</p></section><section><p><strong>Chapitre 8</strong></p><p>Comment cette lettre �tait-elle tomb�e entre les mains de la duchesse de Maudribourg�? Avait-elle fait poursuivre, tuer l'enfant su�dois, porteur de ce message d'outre-tombe du grand j�suite�? Pourquoi avait-elle voulu s'en emparer � tout prix�? Pourquoi le conservait-elle par-devers elle�? Quel secret d'une importance extr�me contenaient ces lignes qu'Ang�lique n'avait pu lire jusqu'au bout�?</p><p>Aux premiers mots, sous le coup de l'�motion p�nible, elle n'avait pu poursuivre sa lecture, elle avait pos� la missive sur la table et, � ce moment, <emphasis>Ambroisine �tait entr�e dans la chambre et l'enfant messager s'�tait enfui.</emphasis> Combien de fois par la suite s'�tait-elle reproch� sa sensibilit� impulsive qui l'avait d�tourn�e de conna�tre aussit�t la teneur enti�re de cette �p�tre, dont peut-�tre d�pendait leur sort � tous�?</p><p>Une des raisons qui l'avaient pouss�e � essayer de rejoindre Peyrac au plus t�t, au lieu de l'attendre sagement � Gouldsboro, �'avait �t� la hantise de cette lettre disparue, qui semblait l'accuser de fa�on dangereuse et irr�parable, et qui risquait d'atteindre son implacable destinataire, le p�re d'Orgeval, avant qu'elle-m�me et son mari aient pu �tablir un plan de d�fense contre d'aussi affreuses calomnies.</p><p>Mais maintenant qu'elle l'avait retrouv�e ici, dans l'antre de la D�mone, elle s'apercevait qu'un lent travail s'�tait fait en elle, la guidant insensiblement � comprendre le sens cach� des mots �crits par le j�suite, mots qui, au premier abord, lui avaient d�chir� le c�ur, comme lui r�v�lant la trahison, � son endroit, d'un ami s�r... d'un ami cher...</p><p>Serrant contre elle son pr�cieux butin, le pourpoint de velours vert et la lettre du p�re de Vernon, Ang�lique regagna furtivement sa propre habitation. Elle s'y barricada et, posant le v�tement de Joffrey sur la table pr�s d'elle, elle d�plia les feuillets de la lettre �paisse, qui, durcis par la s�cheresse, criss�rent dans le silence de la cahute.</p><p>Ses yeux aussit�t reconnurent les mots d�j� lus.</p><p>Oui, mon p�re, vous aviez raison... la D�mone est � Gouldsboro... y faisant r�gner une atmosph�re de d�sordre, de luxure et de crimes...</p><p>Mais cette fois la haute �criture �l�gante du j�suite ne lui parut pas hostile et accusatrice. L'ami �tait l�, devant elle. De ces lignes trac�es, �manait la v�rit� de sa personne, � la fois distante, froide et chaleureuse. Par cette lettre qu'elle tenait � nouveau entre ses mains, elle comprit qu'il allait lui parler � mi-voix, lui communiquer, en confidence, son terrible secret. Puisque sa lettre portant son supr�me message n'avait pu parvenir � celui auquel elle �tait adress�e, le p�re de Vernon la lui remettait � elle, Ang�lique, la comtesse de Peyrac, comme il avait essay� de la lui remettre au moment de sa mort. ��La lettre... pour le p�re d'Orgeval... il ne faut pas qu'elle...��</p><p>Elle comprenait maintenant le sens de ses mots supr�mes. Rassemblant ses derni�res forces, il voulait supplier�: ��Il ne faut pas qu'elle s'en empare. La D�mone... Veillez-y, madame. Moi seul connais la v�rit� et si elle s'en empare, elle l'�touffera... Et le Mal et le Mensonge continueront d'�garer les esprits, de plonger les �tres dans le malheur et dans le p�ch�... En ces quelques jours � Gouldsboro, frapp� d'effroi sous l'intuition qui m'assaillait, j'ai mis toute ma science mystique et ma volont� de bien � d�couvrir cette v�rit�... Et l'ayant d�couverte, d�voil�e, d�nonc�e par cet �crit, voici que je meurs sans avoir pu la faire �clater au grand jour... Essayez, madame, de prendre de vitesse ces d�mons... Cette lettre... pour le p�re d'Orgeval... il ne faut pas qu'elle...��</p><p>C'�tait comme s'il lui avait expliqu� tout cela, tout bas, assis � ses c�t�s. Alors, rassemblant ses forces, et presque pieusement, Ang�lique entreprit de lire la suite des lignes qu'elle n'avait pas eu le temps de d�chiffrer nagu�re.</p><p>��Oui, mon p�re, vous avez raison. La D�mone est � Gouldsboro...</p><p>��... �pouvantable femme en v�rit�... cachant l'instinct et la science de tous les vices sous une apparence de charme, d'intelligence et m�me de d�votion qui s'emploie � perdre ceux qui l'approchent comme la fleur carnivore des for�ts am�ricaines se pare de couleurs et d'odeurs suaves pour mieux attirer les insectes ou oiseaux qu'elle veut d�vorer. N'h�sitant pas devant le sacril�ge. S'approchant des sacrements en �tat de p�ch� mortel, mentant en confession, allant jusqu'� induire en tentation les ministres de Dieu rev�tus de la robe sacerdotale. Je n'ai pu d�terminer si elle est victime de ce qu'on appelle en th�ologie l'obsession, c'est-�-dire�: tracasserie des d�mons ext�rieurs � l'�me et la personne et qui la font agir presque inconsciemment, �tat qui s'apparente et peut se confondre avec la folie, ou s'il s'agit d'un cas relativement commun de possession, les d�mons entrant dans le corps et l'esprit d'un �tre humain et s'emparant de sa personnalit�, ou enfin, cas plus rare et redoutable, celui de l'incarnation d'un esprit mauvais, d'un d�mon �man� de l'Arbre S�phirothique, proche de l'un des sept principes noirs de la Gouliphah, succube en l'occurrence et qui aurait re�u le pouvoir de s'incarner afin de pouvoir habiter quelque temps parmi les humains et semer parmi eux la destruction et le p�ch�5</p><p>��Encore que comme moi vous le savez ce cas soit rare, il n'est pas � exclure en l'affaire qui nous occupe car il corrobore plus exactement votre propre opinion, mon p�re, sur ce sujet qui a �t� depuis environ pr�s de deux ann�es votre principal souci et correspondrait �galement aux r�v�lations de la visionnaire de Qu�bec dont vous avez �t� saisi � cette �poque.</p><p>��Menace de l'apparition prochaine d'un d�mon succube dans les territoires de l'Acadie. Votre vigilance pour ce pays qui vous est cher vous obligeait � ne pas n�gliger un tel avertissement, � vous attacher � l'interpr�tation de cette vision, � en rechercher les signes pr�monitoires, � ne pas renoncer, en somme, � suivre � la piste comme nous sommes oblig�s de le faire en for�t, les traces du ph�nom�ne, sa venue, son d�ploiement possible.</p><p>��Cette piste vous a men� jusqu'� Gouldsboro. �tablissement r�cent, sur les c�tes de Pentago�t, mais cr�� subitement et presque � notre insu par un gentilhomme d'aventure ne relevant d'aucune banni�re et plus ou moins alli� des Anglais. Enqu�te men�e par vos soins, il s'av�ra qu'il �tait d'origine fran�aise et de haut rang, mais banni du royaume pour crimes anciens de sorcellerie. Tout concordait. Puis une femme apparut � ses c�t�s, belle, s�ductrice. Le doute n'�tait plus possible...</p><p>���loign� quelques mois des lieux par ma mission en Nouvelle-Angleterre, je n'avais pas suivi le d�veloppement de cette affaire et je devine que c'est sans doute � cause pr�cis�ment de mon ignorance, pourrais-je dire de mon indiff�rence � ce sujet, et qui me laissait plus libre de mon jugement, sans parti pris, sans id�e pr�con�ue et avis passionn�, que vous m'avez charg� ��au d�bott頻, lorsque je parvenais avec mon voilier dans les eaux acadiennes, de v�rifier vos conclusions <emphasis>de visu,</emphasis> et de vous en faire le proc�s-verbal complet, tranchant non seulement sur l'exacte port�e politique des faits qui se d�roulaient � Gouldsboro, mais aussi sur la v�ritable identit� mystique des antagonistes. Vous me conseilliez de me rendre � Gouldsboro, de rencontrer personnellement ces gens, de les observer et de les sonder et, mon opinion faite, de vous la communiquer sans fards et dans le d�tail.</p><p>��Me voici donc une fois de plus ce soir, � Gouldsboro, o� je viens de r�sider plusieurs jours, et apr�s quelques semaines d'enqu�tes et d'observation attentive, priant l'Esprit-Saint de m'�clairer en toute lucidit� et justice, vous r�digeant mon rapport, et vous affirmant���h�las�!���oui, mon p�re, les avertissements du ciel, et vos propres appr�hensions ne vous ont pas tromp�. La D�mone est � Gouldsboro. Je l'y ai vue. Je l'y ai abord�e. J'ai fr�mi de croiser son regard o� tremblaient comme de fugitives lueurs de haine, lorsqu'il rencontrait le mien. Vous connaissez l'instinct subtil et divinatoire de tels �tres � notre �gard, nous les soldats du Christ, qui avons mission de les d�busquer et poss�dons les armes n�cessaires pour ce faire.</p><p>��Ceci pos�, je dois maintenant, mon tr�s cher p�re, me livrer � une sorte de r�tablissement de la situation auquel je ne vous sens pas pr�par�, ce qui me fait craindre que, recevant mon t�moignage dans sa brutalit�, vous n'ayez tendance � l'�carter comme le fruit d'un �tat d'�garement passager...��</p><p>��Oh�! ces j�suites�! avec leurs circonlocutions�! s'impatienta Ang�lique.</p><p>Elle se retenait de sauter les lignes et de tourner les pages sans les avoir enti�rement parcourues afin de parvenir plus vite � la conclusion. Son c�ur battait � se rompre.</p><p>Il exag�rait, ce Merwin, avec ses pr�cautions oratoires. Il ne se rendait pas compte qu'Ambroisine allait bient�t revenir de la messe, avec toute sa troupe, qu'elle s'apercevrait que l'on avait fouill� ses affaires, que la lettre qu'elle conservait avait �t� subtilis�e.</p><p>Ang�lique se ma�trisa. Elle devait tout lire sans en passer un seul mot, car tout avait une extr�me importance, rien ne devait demeurer impr�cis, et elle comprenait malgr� tout les atermoiements du j�suite car il lui avait �t� d�volu de statuer sur une mystification diabolique, sur le renversement d'apparences inattaquables et m�me un esprit sup�rieur se laisse difficilement persuader qu'il a �t� dupe de ses propres passions, lorsqu'il les a crues justifi�es par la n�cessit� du Bien. Or, elle le sentait, c'est ce qu'entreprenait le p�re de Vernon vis-�-vis de son interlocuteur, ce tr�s remarquable et redoutable p�re d'Orgeval, leur ennemi irr�ductible, � elle surtout, et dont elle ne pouvait oublier qu'il �tait lui aussi pr�sent en ce dialogue, puisque c'est � lui que n'avait cess� de s'adresser Merwin tandis que sa plume � la fois incorruptible et prudente courait sur le papier. Il ne devait pas ignorer certains aspects du caract�re de son sup�rieur, puisqu'il �mettait la crainte que celui-ci recevant son t�moignage dans sa brutalit� ��ne l'�cart�t comme le fruit d'un �garement passager d� � la faiblesse humaine dont nous sommes tous susceptibles d'�tre un jour les victimes��. ��Aussi vous demanderais-je, mon tr�s cher p�re, continuait-il, de bien vouloir vous souvenir de l'�quit� dont j'ai toujours cherch� � faire preuve dans les diverses missions dont vous m'avez charg� depuis plusieurs ann�es tant aux Iroquois qu'en Nouvelle-Angleterre, tant aupr�s du gouvernement de Qu�bec qu'� Versailles ou � Londres.</p><p>��R�prouvant l'outrance, l'enthousiasme, les pr�monitions, j'ai toujours cherch� � pr�senter les faits dans leur contexte actuel, ne me basant que sur mes observations personnelles, et aid�, je le r�p�te, de l'Esprit-Saint auquel je ne cesse d'adresser chaque jour de nombreuses oraisons, le priant de me rendre clairvoyant � la seule v�rit�.</p><p>��Ainsi vous nommerais-je aujourd'hui celle qui m'est apparue comme l'instrument de Satan parmi nous, avec la nette conscience que je n'ai d'autre devoir envers vous que de vous livrer cette v�rit� nue et claire, telle que vous m'avez demand� de l'exprimer et telle qu'elle m'est apparue selon l'�vidence et bien que je ne puisse me dissimuler le d�sordre que mes d�clarations vont entra�ner. Et pour commencer, vos propres doutes � mon �gard. Je n'ignore pas que vous attendez sous ma plume un nom. Or, ce n'est pas celui-l� que je vous livrerai.</p><p>��Lorsque vous m'avez fait parvenir vos instructions au sujet de cette nouvelle mission, vous me priiez d'essayer de retrouver Mme de Peyrac, qui vous avait �chapp� � Newehewanick mais que vous pensiez errant du c�t� de Casco. Je n'ignorais pas que votre conviction �tait faite au sujet de l'�pouse de celui qui est d�sormais le ma�tre de Gouldsboro et d'une bonne partie des terres d'Acadie depuis le Haut-Kennebec jusqu'au del� du mont D�sert.</p><p>��Tout chez Mme de Peyrac, la r�putation de beaut�, de charme, d'esprit, de s�duction, concordait � la d�signer comme celle dont vous craigniez l'empire n�faste sur votre �uvre. J'�tais moi-m�me dispos� � incliner en ce sens et, non sans curiosit�, je l'avoue, de m'assurer de sa personne afin de pouvoir l'observer de pr�s et � loisir. Aid� par le hasard et quelques complicit�s je pus assez rapidement la retrouver. Je la pris � mon bord. Au cours des quelques jours de voyage qui suivirent, il fut simple pour moi d'�tablir mon jugement. Une barque, isol�e sur la mer, est un lieu clos o� il n'est gu�re facile � ceux qui l'habitent de feindre et de ne pas se montrer sous son jour r�el. T�t ou tard l'�clair surgit qui r�v�le le fond des �mes.</p><p>��Mme de Peyrac m'est apparue comme une personnalit� f�minine certes hors du commun, mais vivante, saine, courageuse, ind�pendante sans forfanterie, intelligente sans ostentation. Elle a des gestes et des attitudes d'une libert� �trange et s�duisante. Cependant l'on ne peut d�couvrir dans l'intention qui les dicte que l'expression d'un sentiment naturel � vivre selon ses go�ts et son temp�rament personnel qui est sociable, port� � la gaiet� et � l'action.</p><p>��Ainsi j'ai mieux compris comment elle pouvait retenir le d�vouement des sauvages, entre autres l'Iroquois Outtak�, ce fauve intraitable, et surtout le Narrangasett Piksarett, des caprices duquel votre campagne guerri�re a tant p�ti. Ni mal�fices ni intentions d�prav�es m'a-t-il sembl� dans ces attachements insolites. Mme de Peyrac amuse et int�resse les Indiens par sa vivacit�, son habilet� aux armes, sa science des plantes, ses raisonnements sp�cieux, qui ne le c�dent en rien dans la fantaisie et le retors avec ceux de nos messires de sauvages que nous ne connaissons que trop bien.</p><p>��Le fait qu'elle parle d�j� quelques langues indiennes, ainsi qu'assez bien l'anglais et l'arabe, ne m'a pas paru chez elle un signe de diabolisme comme on pourrait le faire remarquer, mais le fait d'un esprit dou� sur ce point, curieux de communiquer avec ses semblables, soucieux de s'instruire et de faire l'effort n�cessaire pour y parvenir. Ce pour quoi, il faut le reconna�tre, bien peu de femmes ont le go�t, selon les effets d'une paresse d'esprit inh�rente � leur sexe et aussi � la mat�rialit� de trop de t�ches qui leur sont assign�es.</p><p>��En r�sum�, qu'elle �chapp�t � la loi commune ne m'a pas paru pour autant la d�signer comme ennemie du bien et de la vertu.</p><p>��Parvenu � Pentago�t je ne crus pas devoir la retenir et la laissai regagner Gouldsboro. Je m'y rendis moi-m�me la semaine suivante. C'est alors que je rencontrai la D�mone...��</p><p>Ang�lique fit une pause le c�ur battant � se rompre, tourna la derni�re page de cette longue missive. Elle �tait si absorb�e et en suspens qu'elle comprenait � peine que c'�tait d'elle que le p�re de Vernon venait de parler en ces lignes qu'elle venait de parcourir et o� transparaissait comme le souffle d'un amour pour elle.</p><p>Quelque chose d'incertain, d'informul�, de profond et d'attendri, qui prenait valeur d'aveu, � �tre prononc� par cette voix d'outre-tombe. Et boulevers�e, elle �prouvait un sentiment de douceur d�chirante.</p><p>��Oh�! Jack Merwin�! Oh�! Mon pauvre ami�! murmurait-elle.</p><p>Elle n'aurait jamais d� douter de lui. C'�tait indigne de sa part. Elle en �tait cruellement punie par les remords qui l'assaillaient. L'autre fois, parcourant les premi�res lignes de cette lettre, elle avait eu peur d'affronter une v�rit� trop cruelle. Elle s'�tait laiss� �mouvoir, effray�e. Son h�sitation, sa d�faillance, cela avait �t� le iota, la marge de temps infime qui avait d�cid� de la vie et de la mort d'un enfant innocent, le pauvre petit messager du pr�tre mort, et de la victoire de l'esprit mauvais, sur le justicier attach� � ses pas, et qui le d�non�ait dans cette m�me lettre qu'elle avait craint de parcourir plus avant, de fuir, d'y voir sa condamnation � elle.</p><p>Joffrey le disait souvent. ��Il ne faut jamais avoir peur... de rien.��</p><p>Aujourd'hui le drame se d�nouait, s'inscrivait sous ses yeux.</p><p>��Qui est-elle, me direz-vous, si ce n'est Mme de Peyrac�?</p><p>��Eh bien�! voici. R�cemment un naufrage a jet� sur les c�tes une noble dame bienfaitrice se rendant au Canada avec quelques jeunes femmes et filles � marier. C'est elle que je vous d�signe comme cet �tre redoutable, suscit� du fond des enfers, pour notre malheur et notre perdition.</p><p>��Son nom�? Il vous est connu.</p><p>��C'est la duchesse de Maudribourg.</p><p>��Je n'ignore pas qu'elle est votre p�nitente depuis de longues ann�es, et m�me de votre parent�, et j'avais ou�-dire que vous l'encouragiez � venir en Nouvelle-France et � mettre son �norme fortune � la disposition de nos �uvres de conversion et d'expansion de la tr�s sainte religion catholique.</p><p>��Mais la surprise a �t� de la d�couvrir l� et, tr�s vite, de percer � jour sa redoutable perversion. Or, elle me dit �tre mandat�e par vous pour abattre la superbe et l'insolence de vos ennemis personnifi�s, le comte et la comtesse de Peyrac, et qu'elle se trouvait en ces lieux sur vos ordres pour une mission sainte en laquelle je devais la soutenir...��</p><p>��Quoi�? Quoi donc�? Ah�! Voil� du nouveau, s'�cria Ang�lique stup�faite. Et r�alisant simultan�ment que l'on tambourinait � sa porte depuis un bon moment, elle replia la lettre et la glissa dans son corsage. Machinalement, elle alla ouvrir, et regarda r�veusement le marquis de Villedavray qui gesticulait devant elle. Comme un pantin en d�lire.</p><p>���tes-vous pass�e de vie � tr�pas ou jouez-vous � me faire mourir de frayeur�? fulmina-t-il, j'ai failli d�foncer la porte...</p><p>��Je me reposais, dit-elle.</p><p>Elle h�sitait � lui parler imm�diatement de la lettre retrouv�e, la r�v�lation qu'elle venait d'avoir subitement d'une collusion possible entre ce p�re d'Orgeval, acharn� � les �carter, et la grande dame corrompue, arrivant d'Europe sous des dehors de bienfaisance, jetait un jour nouveau sur le r�le de celle-ci et le hasard �tonnant qui l'avait amen�e dans les parages de Gouldsboro...</p><p>Villedavray entra suivi de deux de ses hommes portant son hamac de coton des Cara�bes. Il fit accrocher celui-ci aux poutrelles.</p><p>��On m'a log� dans une cambuse, expliqua-t-il. Je ne peux m'y retourner, encore moins y suspendre mon hamac. Je viendrai faire la sieste chez vous. De toute fa�on, il vaut mieux que nous ne nous s�parions pas trop.</p><p>Ang�lique le laissa s'installer et partit � la recherche de Cantor. Ici, c'�tait comme � Port-Royal. On avait l'air de vivre le plus naturellement du monde. Un �tablissement fran�ais de la c�te, aux derniers jours de l'�t�. Des p�cheurs saisonniers, des Indiens apportant des fourrures, quelques fermes, la for�t derri�re, des all�es et venues, des gens qui passaient apportaient des nouvelles, repartaient, d'autres qui campaient en attendant l'arriv�e d'un navire, la possibilit� d'un d�part pour l'Europe ou pour Qu�bec. On commer�ait, on devisait, on faisait des plans, des projets, le milieu du jour endormait tout le monde, le soir, au contraire, suscitait une animation un peu factice, dans une r�action d'oublier qu'on �tait loin des siens, sur un continent sauvage. On allumait des feux sur la plage, les pipes se bourraient, Nicolas Parys tenait table ouverte, tandis que la ritournelle d'un biniou breton s'�levait quelque part dans l'obscurit�. Tard dans la nuit, on entendrait des matelots revenir, saouls, du village indien.</p><p>On paraissait r�unis entre braves gens, li�s par la promiscuit� de l'exil.</p><p>Comme � Port-Royal, Ang�lique retrouvait l'impression de s'�tre isol�e des siens, de porter seule la charge d'un secret incommunicable. Par moments, elle aurait cru r�ver, sans cette lettre du p�re j�suite, qu'elle portait dissimul�e dans son corsage et dont la g�ne lui rappelait d'�tranges et cat�goriques affirmations�: ��Un esprit succube exerc� au mal... son nom vous est connu... c'est la duchesse de Maudribourg... elle se dit mandat�e par vous...��</p><p>Ambroisine charg�e par le p�re d'Orgeval de circonvenir ��par l'int�rieur les dangereux conqu�rants des rives de l'Acadie, install�s � Gouldsboro... Ce n'est pas elle pourtant qui avait pu l'�garer � Houssnock, ni l'envoyer au rendez-vous de l'�lot du Vieux-Navire. Alors�? Elle avait des complices. Et, fi�vreusement, Ang�lique rassemblait les �l�ments qui lui permettaient cette th�se qu'Ambroisine n'agissait pas seule, qu'elle n'�tait que l'�me, l'instigatrice de cette vaste cabale mont�e pour les abattre et les achever sans r�mission. Alors il fallait admettre que tout ou presque tout ce qui �tait arriv� au cours de cet �t� maudit avait �t� pr�par� intentionnellement pour atteindre ce but, m�me <emphasis>La Licorne</emphasis> venant se briser intentionnellement sur les rivages de Gouldsboro. D�mentiel�! Ambroisine �tait � bord, elle n'aurait pas couru un tel risque, si folle qu'elle f�t... Les Filles du roi ne se seraient pas laiss� immoler ainsi... Il fallait tout de m�me se souvenir que les malheureuses n'avaient �t� sauv�es que <emphasis>in extremis</emphasis> et une partie de l'�quipage avait �t� massacr�e, l'autre noy�e...</p><p>Quels �taient les survivants de l'�quipage�? Le mousse et le capitaine. Job Simon qui le premier avait d�nonc� l'attentat, criant que des naufrageurs les avaient attir�s sur des r�cifs et achev�s � coups de gourdin... Son d�sespoir, devant la perte de son navire, n'�tait pas feint. Mais � son sujet il restait un fait inexplicable. C'est que ce capitaine de navire ne par�t pas r�aliser l'erreur qu'il avait commise, en se retrouvant dans la Baie Fran�aise alors qu'il �tait cens� se diriger sur Qu�bec. N'�tait-il pas fou, lui aussi�? Le regardant d�ambuler au loin, en balan�ant ses longs bras, d�gingand� et vo�t�, sa hure puissante tendue en avant comme s'il cherchait en vain quelque chose et branlant du chef de temps � autre, Ang�lique se le demanda. Tous ces pauvres gens paraissaient d�sormais trop gravement touch�s par leurs malheurs. Et c'�tait faux, comme elle en avait eu l'impression tout � l'heure, que les apparences demeurassent sereines et normales. Les yeux, comme dessill�s, notaient l'expression hagarde, ou soup�onneuse, ou effray�e de certains regards, des p�leurs, des traits, creus�s, des rides soudain sugies au coin de l�vres am�res, une volont� de silence, un air de hantise, ou bien une hostilit� sourde qui se traduisait par des dos tourn�s sur son passage ou, au contraire, des regards la suivant avec trop d'insistance.</p><p>Elle parcourut l'�tablissement de part et d'autre, � la fois consciente de l'atmosph�re, mais aussi indiff�rente car son esprit �tait occup� par un probl�me plus taraudant. Elle ne trouva pas Cantor. Apr�s avoir long� la plage, elle remonta vers le hameau. Les maisons �taient group�es autour d'une sorte de placette d'o� l'on pouvait voir plus loin sur l'horizon. Elle s'arr�ta la main en auvent sur les yeux, avec l'espoir craintif d'apercevoir sur l'�tendue paillet�e d'or de la mer, une mer couleur de miel et comme d�j� touch�e par la m�lancolie de l'automne, une voile qui grandirait se dirigeant vers l'entr�e de la Baie. Mais l'horizon �tait vide.</p><p>En se retournant, elle vit Ambroisine arr�t�e derri�re elle.</p><p>Les yeux de la duchesse �tincelaient.</p><p>��Vous vous �tes permis de fouiller dans mes bagages, dit celle-ci, d'une voix m�tallique et fr�missante. Bravo�! Ce ne sont pas les scrupules qui vous �touffent�!</p><p>Ang�lique haussa les �paules.</p><p>��Des scrupules�? Avec vous�?... Vous plaisantez.</p><p>Elle comprenait, � voir se pincer et fr�mir le nez d�licat de la jeune veuve, sous l'effet de la col�re, qu'elle avait tromp� celle-ci dans ses estimations habituelles. Choisissant souvent ses victimes parmi des gens de bonne compagnie, des esprits �lev�s, dispos�s � voir en leur prochain le meilleur, elle comptait sur leur d�licatesse native et les r�actions de leur �ducation pour les duper impun�ment, et basait son action sur leur incapacit� � user pour leur d�fense de vils moyens qu'elle employait elle-m�me pour l'attaque�: mensonge, calomnie, indiscr�tion...</p><p>Or, elle commen�ait � comprendre qu'elle avait rencontr� en Ang�lique une hermine qui ne craignait pas les taches de boue.</p><p>��Vous avez pris cette lettre, n'est-ce pas�?</p><p>��Quelle lettre�?</p><p>��Celle du j�suite, du p�re de Vernon�?</p><p>Ang�lique l'observa en silence comme si elle voulait donner � ses pens�es le temps de la r�flexion.</p><p>��Voulez-vous dire que vous aviez cette lettre en votre possession�? Comment cela est-il possible�? Ainsi vous ne reculez devant rien. Vous avez fait tuer l'enfant qui me l'avait apport�e, n'est-ce pas�? Vous l'avez fait tuer par vos complices�? Je me souviens maintenant�: il cherchait � se faire entendre, il disait�: ����Ils�� me suivent, ��ils�� veulent me tuer, pour l'amour du ciel, aidez-moi...�� Et moi je ne l'�coutais pas�! Pauvre enfant�!... Jamais je ne me le pardonnerai... Vous l'avez fait assassiner�!...</p><p>��Mais vous �tes folle�! s'�cria Ambroisine d'un ton suraigu, que me baillez-vous l� avec cette histoire de complices�? C'est la deuxi�me fois... Je n'ai pas de complices...</p><p>��Alors comment cette lettre a-t-elle pu parvenir entre vos mains�?</p><p>��La lettre �tait sur la table entre nous. Je l'ai prise, c'est tout...</p><p>C'�tait vraisemblable.</p><p>��Mais pourquoi l'enfant s'est-il enfui�? pensait Ang�lique, quand <emphasis>elle</emphasis> est entr�e... Il avait peur d'elle comme le petit chat... Il savait qu'elle �tait habit�e par le mal�; mais o� est-il maintenant�?��</p><p>Elle songeait au petit Abbial, � l'enfant su�dois qui �tait venu lui demander secours apr�s la disparition de son bienfaiteur. Impardonnable�!</p><p>��Vous avez cette lettre, j'en suis certaine, reprit Ambroisine, mais tant pis pour vous. Ne croyez pas qu'elle pourra vous servir de quelque fa�on que ce soit contre moi. Le j�suite est mort. Les paroles d'un mort sont toujours sujettes � caution. Je dirai que vous l'aviez envo�t�, que vous lui avez souffl� cette lettre pour me perdre parce que moi j'�tais sur le point de d�noncer les turpitudes qui r�gnaient � Gouldsboro, je dirai que vous l'aviez d�bauch�, qu'il �tait votre amant... Et c'est vrai qu'il vous aimait�! Cela �clatait aux yeux. Je dirai que quand vous avez eu cette lettre truqu�e en votre possession et certaine de vous disculper par ce t�moignage, vous l'avez fait assassiner � Gouldsboro, dans votre repaire de bandits et d'h�r�tiques, qui sait de quelle fa�on il est mort, l�-bas�? Quel t�moin croira-t-on parmi eux qui se pr�senteront�? Sinon moi-m�me qui �tais pr�sente alors. Qui pourra raconter � Qu�bec comment j'ai vu un horrible Anglais se jeter sur le malheureux eccl�siastique et le tuer sauvagement tandis que la foule, et vous-m�me au premier rang, l'encouragiez de vos cris et de vos rires dans son forfait... Je dirai combien je suis rest�e frapp�e d'avoir assist� � un pareil spectacle et quelle difficult� j'ai eue � quitter ces lieux maudits, sur lesquels vous r�gniez, sans risquer moi-m�me de perdre la vie...</p><p>Elle eut un geste de sa main gracieuse et qui semblait inviter Ang�lique � assembler autour d'elles les habitants de Tidmagouche.</p><p>��Allez-y... D�signez-moi�!... Criez, voici la D�mone�!... C'est la duchesse de Maudribourg... Je vous la d�nonce express�ment... Qui vous croira�? Qui vous soutiendra�?... Votre l�gende est d�j� bien accr�dit�e chez ces Fran�ais du Canada ou d'ailleurs, et je n'ai point manqu� depuis que je suis ici d'y ajouter quelques d�tails piquants... � leurs yeux, vous �tes impie, dangereuse, malfaisante, et jusqu'� pr�sent votre conduite n'est point venue m'apporter de d�menti... Vous �tes sortie des bois accompagn�e de vos sauvages, vous vous �tes acoquin�e avec ce Villedavray. qui est ha� et consid�r� comme le plus grand voleur qu'on ait jamais eu comme gouverneur dans la r�gion, et... Vous a-t-on vue au Saint-Sacrifice de la messe, ce matin�?... Moi, j'y �tais...</p><p>Elle secoua la t�te avec un rire l�ger.</p><p>��... Non, madame de Peyrac... Cette fois, votre beaut� ne vous sauvera pas. Ma position est trop forte... Si loin que vous alliez brandir votre lettre � Qu�bec ou ailleurs... Entre vous et moi, c'est moi que S�bastien d'Orgeval croira.</p><p>��Vous connaissez donc le p�re d'Orgeval�? interrogea Ang�lique.</p><p>Ambroisine tapa du pied avec rage.</p><p>��Vous le savez parfaitement puisque vous l'avez lu. N'essayez pas de jouer au plus fin avec moi, vous ne gagneriez pas.</p><p>Elle tendit la main.</p><p>��Rendez-moi cette lettre.</p><p>Les yeux �tincelaient et lan�aient des flammes. Ang�lique songea qu'il �manait de sa personne une m�chancet� si imp�rative que des personnes simples et �motives devaient se laisser facilement subjuguer et effrayer lorsqu'elle s'adressait ainsi � elles et lui ob�ir comme en �tat second. Elle ne se laissa pas d�monter et dit � mi-voix�:</p><p>��Calmez-vous�! On nous regarde de loin et votre r�putation de vertu et de b�nignit� risque de souffrir de vos petits mouvements d'humeur.</p><p>Elle passa devant Ambroisine et regagna sa demeure.</p><p>La nuit, s'�tant barricad�e, elle acheva de lire la lettre du j�suite, � la lueur de la chandelle.</p><p>Dans les derni�res lignes de sa missive, le p�re de Vernon avait paru montrer quelque h�te.</p><p>��J'aurais d'int�ressantes observations � vous communiquer sur l'�tablissement de Gouldsboro mais la place et le temps me manquent ici. Je vais remettre ma lettre au messager de Saint-Castine. Je vais quitter la place car je ne suis plus en s�curit�. Je ne veux pas cependant trop m'�loigner de la r�gion car il me semble que ma pr�sence peut en quelque sorte suspendre dans la mesure du possible les mal�fices qui y r�dent. Le mieux serait pour vous d'essayer de me joindre au village de X o� je dois trouver le p�re Damien Jeanrousse. Nous nous concerterons et je vous transmettrai de vive voix les observations sur lesquelles j'ai �tay� mes jugements.��</p><p>Suivaient des formules de politesse qui malgr� une certaine tournure un peu formelle r�v�laient l'affection et le respect que se portaient mutuellement les deux religieux.</p><p>Ang�lique avait renonc� � parler de cette lettre � son fils et au gouverneur. Elle ne se dissimulait pas qu'Ambroisine avait raison lorsqu'elle disait�: ��Qui vous croira�?�� Qui la croira�? Une telle ep�tre habilement comment�e pourrait se retourner contre elle, Ang�lique. Elle n'en pouvait tirer aucun indice venant �tayer sa th�se qu'Ambroisine avait des complices, qu'elle n'agissait pas seule, qu'elle n'�tait que l'�me, l'esprit dirigeant d'un vaste complot, con�u pour les d�truire contre toute raison. Hors d'un certain contexte les d�clarations du j�suite para�traient folles, inacceptables. Le fruit d'une hypnose. Il n'�tait plus l� pour r�v�ler et pour prouver les faits et d�ductions qui l'avaient amen� � ses conclusions. Les accusations contre Ambroisine paraissaient sans fondement tant au point de vue th�ologique que politique. Elles portaient contre une personne de haute noblesse, de grand renom et qui avait quelque r�putation dans les hautes sph�res des sciences religieuses et il semblait qu'elle e�t assez habilement partag� ses terrains d'action gardant une r�putation irr�prochable parmi ceux dont elle voulait le soutien et l'approbation et se d�cha�nant lorsqu'elle �tait certaine de pouvoir faire tourner toute d�lation � son avantage.</p><p>Ang�lique, malgr� l'arme qu'elle tenait entre ses mains avec ce t�moignage, demeurait en position instable. Mais elle pr�f�rait ne pas trop r�fl�chir et garder ce soir-l� le r�confort d'avoir retrouv� avec la lettre du p�re de Vernon un ami qui, au del� de la mort, veillerait encore � la d�fendre.</p></section><section><p><strong>Chapitre 9</strong></p><p>Le deuxi�me jour de leur arriv�e � Tidmagouche, le lieutenant de Barssempuy demanda un entretien � Ang�lique. Il avait une requ�te � lui pr�senter.</p><p>Nonobstant qu'il lui avait jou� un mauvais tour � la pointe Maquo�t, puisque, comme lieutenant de Barbe d'Or, c'�tait lui qui l'avait captur�e, elle s'entendait assez bien avec ce jeune seigneur d'aventures, capable comme ses pareils du meilleur et du pire, mais non sans qualit�s fonci�res. Il �tait courageux, chevaleresque, entreprenant, nanti d'une bonne �ducation re�ue au fond de quelque ch�teau, o� il avait grandi, sans doute, cinqui�me ou sixi�me d'une nombreuse famille de nobles ruin�s. Maintenant que tout s'�tait arrang� avec les pirates du <emphasis>C�ur-de-Marie,</emphasis> que Barbe d'Or �tait devenu le gouverneur de Gouldsboro, Barssempuy, son lieutenant, professait le plus parfait d�vouement � l'�gard du comte et de la comtesse de Peyrac.</p><p>C'�tait lui qui, au moment du naufrage de <emphasis>La Licorne,</emphasis> avait trouv� Marie-la-Douce bless�e dans les rochers. II l'avait ramen�e dans ses bras et en �tait tomb� fort amoureux. Malheureusement, le d�part de Mme de Maudribourg avec ses prot�g�es pour Port-Royal avait interrompu cette idylle.</p><p>Ang�lique remarqua qu'il avait les traits creus�s et n'affichait plus son air de pirate sans peur et sans reproche, heureux de vivre et de se retrouver vivant chaque soir. Il lui demanda un entretien, mais comme Villedavray, qui se pr�lassait dans son hamac, n'avait pas l'air dispos� � se retirer, il affirma qu'il parlerait sans g�ne devant M. le gouverneur. Aussi bien il s'agissait des paroles qu'Ang�lique et le marquis de Villedavray avaient �chang�es devant lui, hier matin, quand leur caravane �tait arriv�e � la c�te et qu'ils avaient discut� � propos de Mme de Maudribourg.</p><p>��M. le marquis lui-m�me m'a paru effray� � l'id�e de se retrouver devant elle. Alors j'ai compris que mon sentiment personnel pour cette femme dangereuse et perverse n'�tait pas faux et, maintenant plus que jamais, je tremble pour ma bien-aim�e. Vous vous souvenez, madame, combien cette d�licieuse jeune fille a inspir� mon amour. Cela fut d�s le premier instant lorsque je la trouvai tout en sang. Et pourtant je suis un homme dur et je peux affirmer que jusqu'� ce jour je ne faisais que rire � la pens�e que je pourrais, moi, me sacrifier � une passion si profonde. Pourtant c'est ainsi�! Et j'ai cru les premiers temps que cette jeune fille r�pondrait � ma flamme. Nous avons �chang� quelques confidences. Elle est d'une excellente famille, mais, pauvre et sans dot, elle a �t� confi�e � un couvent pour y prendre le voile comme s�ur converse. C'est l� qu'il y a environ deux ans, Mme de Maudribourg lui offrit de devenir sa demoiselle de compagnie. J'eus l'impression, � Gouldsboro, que je ne lui �tais pas indiff�rent. Voyant l'attachement qu'elle portait � sa protectrice, j'allai trouver celle-ci afin de lui faire part de mon d�sir d'�pouser Marie et je lui exposai mes titres et qualit�s. Mme de Maudribourg m'assura qu'elle en parlerait � Marie, puis me transmit peu apr�s une r�ponse n�gative, me demandant de ne pas insister, que Marie �tait tr�s sensible, trop droite et trop honn�te pour avoir la moindre inclination pour un pirate qui, manifestement, avait du sang sur les mains, que cela lui faisait horreur, etc. Cela me porta un coup terrible, me bouleversa et m'accabla de telle sorte que je ne sais comment cela se fit ni comment elle s'y prit, cette noble dame pour me consoler, mais... je me retrouvai � passer la nuit avec elle... la duchesse...</p><p>Il avait l'air si �tonn� en faisant cet aveu que Villedavray gloussa de rire dans son coin.</p><p>��Maintenant je comprends que je n'ai �t� qu'une de ses victimes innombrables, que Marie sans doute en est une autre, et je voudrais mettre tout en �uvre pour l'arracher � ses griffes. Le hasard a voulu que, vous escortant, je retrouve ici celle que j'aime, alors que je la croyais d�j� voguant sous d'autres cieux, et ne jamais la revoir... L'occasion me semble offerte de la sauver... Mais elle me fuit. Vous, peut-�tre, pourrez lui parler, la convaincre de mon amour, de mon d�sir de l'aider.</p><p>��J'essaierai.</p><p>Depuis qu'elle avait d�couvert le v�ritable caract�re d'Ambroisine de Maudribourg, Ang�lique s'interrogeait, non sans malaise, sur les rapports qui unissaient la ��Bienfaitrice�� aux jeunes femmes qui l'entouraient. Jeunes filles, sages, pieuses, recrut�es dans les orphelinats de l'H�tel-Dieu pour aller se marier en Nouvelle-France, telles que Marie-la-Douce, la raisonnable Henriette, la charmante et timide Mauresque, Antoinette, quelques autres encore, effac�es, dociles, gentilles, une veuve discr�te comme Jeanne Michaud et son petit Pierre, des demoiselles de petite noblesse, pauvres mais choisies pour la d�cence de leurs mani�res, leur esprit ouvert et cultiv�, et m�me parfois une personnalit� qui ne manquait pas de piquant et de caract�re comme Delphine Barbier du Rosoy ou Marguerite de Bourmont. Sans parler de la vieille du�gne P�tronille Damourt, brave et bonne quoique un peu simple.</p><p>Or, certaines d'entre elles connaissaient la duchesse depuis longtemps. P�tronille semblait presque l'avoir �lev�e. D'autres seulement depuis quelques mois, lorsqu'elle les avait retenues pour l'exp�dition en Nouvelle-France. Toutes sans exception l'adoraient. Elle n'avait vu que Julienne���une fille des rues qui d�parait dans le lot et qui avait d� s'y glisser pour �chapper � un d�part pour les �les���qui la d�testait et l'avait d'ailleurs cri� sans ambages.</p><p>Mais le d�vouement des autres �tait sans bornes � l'�gard de la duchesse.</p><p>N'y avait-il pas, m�me, dans ses manifestations quelque chose d'excessif, d'anormal�? Elle se souvenait de leur �motion d�lirante quand on avait annonc� que la ��Bienfaitrice�� �tait sauv�e des eaux, comme elles s'�taient jet�es � ses pieds, l'�treignaient, embrassant ses genoux, sanglotant de joie. Et en une autre circonstance, le premier soir, lorsqu'elles craignaient que la duchesse ne tr�pass�t, leur affolement disproportionn�, leurs supplications pour qu'Ang�lique rest�t au chevet de la malade, toutes ces filles folles pendues � sa robe, leur insistance �trange... Que savaient-elles de la duchesse�?</p><p>�taient-elles dupes, inconscientes, envo�t�es, terroris�es�? La requ�te du lieutenant de Barssempuy lui offrait l'occasion d'en savoir plus long.</p><p>Elle aborda Marie-la-Douce, � l'abri d'une des maisons du hameau. La jeune fille �tait all�e cueillir des fleurs sur la falaise et revenait par un sentier qui passait derri�re cette cahute d�saffect�e. De l� Ang�lique esp�rait que la duchesse ne la verrait pas parler � l'une de ses prot�g�es.</p><p>Elle arr�ta le mouvement de recul de Marie � sa vue.</p><p>��Ne fuyez pas, Marie. J'ai � vous parler sans t�moins. Nous disposons de peu de temps.</p><p>Les fleurs aux doigts, la jeune fille la regardait sans pouvoir dissimuler son effroi. Elle �tait assez jolie avec une expression timide mais aussi primesauti�re qui intriguait. Son plus grand charme r�sidait en un cou ravissant, des yeux bleu de ciel, des cheveux blonds et l�gers, une gr�ce de fleur simple et fragile. Mais elle avait beaucoup maigri ces derniers temps, sans doute �puis�e, mal remise de ses blessures par tant de voyages et de changements.</p><p>Elle �tait p�le. Sa peau et ses l�vres semblaient gerc�es par la s�cheresse et le sel. Surtout elle avait une expression traqu�e que traduisaient ses prunelles dilat�es, un peu fixes, sa bouche entrouverte comme si le souffle lui e�t manqu�. Ang�lique aussi se sentait � l'int�rieur d'elle-m�me comme un c�ble tendu � se rompre.</p><p>Il n'y avait pas de temps pour les d�tours entre elles.</p><p>��Marie, dit-elle. Vous, vous ��les�� avez vus�? Vous r�p�tiez lorsqu'on vous a amen�e � moi�: ��Les d�mons, je les vois, ils me frappent dans la nuit...�� Vous avez vu ces hommes qui sont sortis de la nuit avec des gourdins pour achever les naufrag�s... Maintenant, parlez, dites-moi tout ce que vous croyez savoir, soup�onner... Il faut que ces crimes s'arr�tent... C'est elle, c'est <emphasis>elle,</emphasis> n'est-ce pas, qui leur donne des ordres�?...</p><p>La jeune fille l'avait �cout�e d'un air terrifi�. Elle ne put que secouer la t�te en une d�n�gation affol�e.</p><p>��Vous vivez pr�s d'elle, dans son intimit�, depuis deux ann�es, insista Ang�lique qui avait l'impression que les minutes lui �taient compt�es, vous ne pouvez pas ignorer qui elle est. Maintenant vous devez parler afin de m'aider, avant que nous soyons tous morts, d�truits... Parlez.</p><p>Marie-la-Douce eut un sursaut de br�l�e.</p><p>��Non, jamais, dit-elle, farouchement.</p><p>Ang�lique l'attrapa vivement par son poignet fr�le.</p><p>��Pourquoi�?</p><p>��Je ne peux oublier ce qu'elle a fait pour moi. J'�tais seule au monde, sans autre avenir que les murs de ce couvent. Elle s'est int�ress�e � moi, m'a permis de revivre, de m'�panouir, d'�tre heureuse enfin...</p><p>Elle baissa les paupi�res.</p><p>��C'est bon d'�tre aim�e, murmura-t-elle.</p><p>Jusqu'� quel point l'amoralit� habile d'Ambroisine avait-elle abus� de la na�vet� d'une jeune fille orpheline, maintenue dans un esprit d'enfance par sa nature r�veuse, la solitude et l'ignorance de la vie. Il �tait difficile de le d�celer.</p><p>��Si ce n'�tait que cela, dit Ang�lique en pesant ses mots, je ne vous jugerais pas. Mais elle est pire que cela, vous le savez. Elle est capable de tout. Un ab�me de perdition, le Mal � l'�tat pur. Aim�e, dites-vous�? Barssempuy vous aimait. Il voulait vous �pouser. Vous a-t-elle seulement mise au courant de sa d�marche�? Non, je le vois � votre expression stup�faite. Peut-�tre m�me a-t-elle m�dit de lui devant vous, tandis qu'elle lui faisait savoir que vous le repoussiez... et qu'elle le s�duisait pour son propre compte. Et c'est cette femme-l�, diabolique, effrayante, qui vous a pris votre bien-aim�, que vous voulez d�fendre, prot�ger d'un ch�timent m�rit�! Parlez, je vous en conjure. Parlez�!</p><p>��Non�! Je ne sais rien, s'�cria la jeune fille en se d�battant, je vous assure que je ne sais rien...</p><p>��Si. Vous soup�onnez, vous devinez, vous vivez trop proche d'elle pour ne pas remarquer certaines choses... Elle a des complices, n'est-ce pas, ces naufrageurs qui ont voulu vous tuer sur la plage�? Voyez, elle vous a sacrifi�e, immol�e comme les autres...</p><p>��Non, pas moi...</p><p>��Que voulez-vous dire�? Pourquoi pas vous�?...</p><p>Mais arrachant son poignet � l'�treinte d'Ang�lique, Marie-la-Douce s'enfuit courant comme une folle pourchass�e...</p><p>Il faudrait essayer encore, se disait Ang�lique. Maintenant, elle savait que l'entourage de la duchesse pourrait lui apporter des renseignements pr�cieux. Mais on venait de comprendre que ce ne serait pas facile. Ces �tres jeunes, vuln�rables ou trop simples, �taient maintenus dans le silence par la terreur, la honte, la docilit�, l'habitude inh�rente aux gens du peuple de ne pas juger les affaires des grands selon la mesure du commun. La sottise, l'ignorance, la na�vet�, l'innocence. Comme Ambroisine avait su user habilement de tout cela pour parvenir � ses buts�!</p><p>��Vous semblez triste, lui dit Villedavray qui se balan�ait dans son hamac en grignotant des grains de ma�s que Cantor avait fait �clater sur des braises. Allons, ma ch�re Ang�lique, il ne faut pas se laisser assombrir ni prendre trop � c�ur la vilenie de l'esp�ce humaine. La rencontrer, la supporter, cela fait partie de nos obligations terrestres. Il y a des compensations. Vous verrez, quand nous serons � Qu�bec et que nous d�gusterons un petit verre de rossoli, au coin du feu en �coutant votre charmant fils nous jouer de la guitare. Vous oublierez tout �a... Nous en rirons ensemble.</p><p>Mais, malgr� ces encouragements, Ang�lique ne se sentait pas pr�te � rire de quoi que ce soit. Elle regardait sans cesse par la porte ou la fen�tre. Elle ne savait pas exactement ce qu'elle guettait ainsi. Peut-�tre la silhouette d'un voilier grandissant � l'horizon et p�n�trant dans la rade�?</p><p>Vers la fin de l'apr�s-midi, elle se pr�cipita dehors car elle croyait distinguer un point infime dans l'�blouissement m�tallique de la lumi�re vers l'est. La main sur les yeux, elle resta en observation.</p><p>Elle entendit Delphine du Rosoy, non loin d'elle, h�ler Marie-la-Douce et lui dire�:</p><p>��Mme de Maudribourg est all�e cueillir des airelles avec P�tronille et la Mauresque. Elles vous attendent pr�s de la croix bretonne pour les aider � porter les paniers...</p><p>La jeune fille s'�loigna par le chemin par lequel le matin les fid�les s'�taient rendus � la messe. Un instant, elle h�sita se demandant si ce n'�tait pas l'occasion de renouveler sa tentative pr�s de Marie. Celle-ci avait d� r�fl�chir. M�me de loin Ang�lique avait pu discerner que la pauvre fille avait les yeux rouges et le visage ravag�. Mais en essayant de la suivre et de l'aborder sur le chemin de la falaise elle risquait de voir la duchesse de Maudribourg venir � leur rencontre. Elle rentra chez elle.</p><p>De son hamac, le marquis suivait les all�es et venues du lieu tant par la porte que par la fen�tre.</p><p>��La p�che sera mauvaise aujourd'hui, �mit-il, la morue sera mal sal�e et il y aura beaucoup de doigts coup�s parmi les ��trancheurs��...</p><p>��Pourquoi donc�?...</p><p>��Mme de Maudribourg est all�e visiter ces messieurs. Je l'aper�ois l�-bas qui se m�le aux p�cheurs comme une reine � ses vassaux, escort�e de notre capitaine breton qui fait des ronds de jambe. Il a beau se d�fendre d'�tre dur comme l'acier, elle le sid�re...</p><p>Ang�lique suivit la direction de son regard et en effet, l�-bas, au bord de l'eau pr�s des �chafauds o� les Bretons s'activaient � leur besogne, elle distingua la silhouette d'Ambroisine retenant l'attention g�n�rale.</p><p>Elle avait une v�ritable cour, car un navire partant pour l'Europe faisait escale pour sa provision d'eau et mouillait dans la rade. Quelques passagers �taient descendus � terre se d�gourdir les jambes.</p><p>��Si ce navire va sur la France ce serait peut-�tre pour moi l'occasion de confier un message pour une tr�s ch�re amie que j'ai � Paris. Je vais aller voir.</p><p>Il quitta son hamac.</p><p>��Mais pourquoi Ambroisine a-t-elle envoy� Marie-la-Douce la rejoindre dans une direction oppos�e � celle o� elle se trouvait�?�� s'interrogeait Ang�lique.</p><p>Elle vint sur le seuil, regardant vers le promontoire. � quelques pas de la maison, Barssempuy, assez m�lancolique et d�s�uvr�, taillait un bout de bois.</p><p>La vue du jeune homme qui aimait Marie-la-Douce d�clencha en elle, par une association d'id�es, un r�flexe subit, et elle se pr�cipita vers lui.</p><p>��Venez vite, lui dit-elle � voix basse, venez vite avec moi. Monsieur de Barssempuy, Marie-la-Douce est en danger�!</p><p>Sans questionner, il la suivit et ils s'engag�rent sur le sentier qui menait � la Croix bretonne.</p><p>��Qu'y a-t-il�? Que craignez-vous�? interrogea-t-il enfin lorsqu'ils furent hors de vue du village.</p><p>��Ils vont la tuer, r�pliqua-t-elle d'une voix hach�e, peut-�tre suis-je folle, mais j'ai ce pressentiment. Ils vont la tuer. On m'a vue parler avec elle ce matin, on a d� l'interroger, lui faire avouer le sujet de notre entretien.</p><p>Ils couraient maintenant. Ils parvinrent essouffl�s au promontoire o� se dressaient la chapelle et la croix de bois.</p><p>��Elle n'y est pas, dit Ang�lique. Est-ce bien ici�? On l'a envoy�e pr�s de la croix bretonne...</p><p>��C'est plus loin, jeta Barssempuy. Une croix de pierre �rig�e, il y a deux si�cles, par les p�cheurs bretons. � cette autre extr�mit�, l�-bas...</p><p>��La plus haute falaise, dit Ang�lique avec d�sespoir. Venez vite, il ne faut pas qu'elle y parvienne. Nous n'avons pas le temps de contourner la crique, nous allons descendre par la plage. Nous la h�lerons d'en bas...</p><p>Ils se laiss�rent glisser non sans peine jusqu'� la gr�ve qui �tait de galets et de cailloutis. Cela ne facilitait pas leur course. La falaise paraissait s'�loigner.</p><p>��Ah�! J'aper�ois Marie, s'�cria Barssempuy.</p><p>Une fr�le silhouette f�minine venait de se dessiner sur le ciel blanch�tre.</p><p>Elle s'avan�ait le long du promontoire vers la croix bretonne dress�e tel un menhir celte � la toute extr�mit�.</p><p>��Marie, cria Ang�lique de toutes ses forces, Marie, <emphasis>arr�tez-vous�!</emphasis> Fuyez�!</p><p>Trop loin�! La voix ne portait pas.</p><p>��Marie�! Marie�! cria Barssempuy � son tour. Ah�!...</p><p>Le m�me hurlement fou leur �chappa. Puis ils se turent ensemble, le c�ur suspendu d'horreur devant la chute tourbillonnante du jeune corps.</p><p>��On l'a pouss�e, haleta Barssempuy hagard, j'ai vu... quelqu'un... survenir... par-derri�re...</p><p>Ils se remirent � courir, titubant sur les cailloux, les rocs et les amoncellements de varech, tr�buchant, dans un cauchemar.</p><p>Ils d�couvrirent Marie-la-Douce dans le creux d'un rocher, comme ce jour o� Barssempuy l'avait trouv�e, apr�s le naufrage de <emphasis>La Licorne.</emphasis> Le jeune homme poussait des r�les inconscients comme si un coup mortel venait de lui arracher les entrailles.</p><p>��Faites quelque chose, madame, faites quelque chose, je vous en prie.</p><p>��Je ne peux rien, dit Ang�lique agenouill�e pr�s du corps disloqu�.</p><p>Et elle g�missait elle aussi inconsciemment tant la vue de ce jeune �tre gracile et timide ainsi massacr� brisait le c�ur.</p><p>Marie-la-Douce ouvrit les yeux.</p><p>Ang�lique eut conscience de l'esprit encore lucide qui veillait derri�re ces prunelles bleues semblant refl�ter le ciel.</p><p>��Marie, fit-elle en retenant ses larmes, Marie, pour l'amour de Dieu qui va vous accueillir, dites-moi quelque chose... avez-vous vu votre assassin�? Qui est-ce�?... Dites-moi quelque chose, je vous prie, pour m'aider.</p><p>Les l�vres p�les boug�rent. Ang�lique se pencha afin de saisir les mots imperceptibles qui les franchissaient dans un souffle �puis�, le dernier.</p><p>��Au moment du naufrage... elle n'avait pas... ses bas rouges...</p></section><section><p><strong>Chapitre 10</strong></p><p>��Expliquez-moi tout, suppliait Barssempuy. Comment avez-vous su qu'on allait attenter � sa vie�?... Dites-moi qui sont ces criminels. Je les poursuivrai jusqu'au bout. Je les exterminerai.</p><p>��Je vous dirai tout si vous vous calmez.</p><p>Aid�e de Villedavray, de Cantor et des deux autres hommes du <emphasis>Rochelais</emphasis> qui �taient venus avec eux, elle dut mettre tout en �uvre pour apaiser le d�sespoir du jeune homme, le convaincre de ne pas se livrer � des gestes extr�mes, criant � l'assassin parmi des gens d�j� surexcit�s et alors que seuls la patience, la t�nacit� et le sang-froid pouvaient permettre de faire face � un ennemi aussi rou�, et de le d�masquer quel qu'il f�t. S'il se savait accus�, soup�onn�, il se m�fierait d�sormais, et cela deviendrait plus difficile et plus dangereux de recueillir des indices, de trouver une piste. Le moment n'�tait pas encore venu d'accuser la duchesse. Tous les hommes pr�sents subissaient son charme. Barssempuy serait trait� de fou et il se trouverait certainement quelqu'un pour lui r�gler son compte sous un pr�texte ou sous un autre. Il finit par se rendre � leurs raisons et resta assis pr�s de la chemin�e, morne et accabl�.</p><p>Le lendemain, on conduisit Marie-la-Douce � sa derni�re demeure. Les Filles du roi pleuraient. Elles parlaient de Marie-la-Douce, leur s�ur et compagne. Elles disaient qu'elle n'�tait pas prudente, qu'elle voulait toujours aller cueillir des fleurs dans des endroits dangereux, qu'elle les trouvait plus belles... Elle �tait tomb�e...</p><p>� l'absoute, dans le petit cimeti�re aux pauvres croix de guingois, Ang�lique se trouva plac�e fortuitement pr�s de Delphine Barbier du Rosoy. Cette jeune fille de noble famille lui �tait sympathique. Elle avait montr� beaucoup de courage et de sang-froid au cours du naufrage de <emphasis>La Licorne,</emphasis> elle dominait nettement ses compagnes par son �ducation, ses jugements, sa culture. Celles-ci se tournaient vers elle naturellement et Ang�lique avait remarqu� qu'Ambroisine lui adressait la parole avec une certaine nuance de consid�ration qu'elle n'avait pas pour les autres, comme si elle e�t voulu la m�nager, obtenir ses bonnes gr�ces ou d�jouer la perspicacit�, facilement en �veil, de Delphine.</p><p>Or, la voyant le visage couvert de larmes et sanglotant mis�rablement comme une enfant, ce qui n'�tait pas dans sa nature mesur�e et sage, Ang�lique eut piti�.</p><p>��Puis-je vous aider, Delphine�? lui glissa-t-elle tout bas.</p><p>La jeune fille la regarda avec surprise puis s'essuya les yeux et se moucha en secouant la t�te n�gativement.</p><p>��Non, madame, h�las�! Vous ne pouvez pas m'aider.</p><p>��Alors vous, aidez-moi, se d�cida Ang�lique brusquement. Aidez-moi � perdre le d�mon attach� � nos pas pour notre malheur � tous.</p><p>Delphine la regarda subrepticement puis resta silencieuse, la t�te baiss�e. Mais sur le chemin du retour vers l'�tablissement, elle marmonna en passant pr�s d'Ang�lique�: ��Je viendrai chez vous avec quelques-unes des filles un peu avant le repas de midi. Nous dirons que votre fils Cantor nous a propos� de nous chanter des chansons...��</p><p>��Chanter, bougonna Cantor. Ces belles n'ont gu�re de sens. On enterre une des leurs aujourd'hui et elles veulent des chansons, �a ne m'a pas l'air tr�s fut� comme pr�texte...</p><p>��Tu as raison, mais c'est sans doute tout ce qui lui est venu en t�te, pauvre Delphine�! Il y a des moments o� l'on ne sait plus quoi inventer.</p><p>��Bon, je leur chanterai des cantiques, fit Cantor. Cela para�tra plus s�rieux�!</p><p>Lorsque les jeunes filles se pr�sent�rent, Ang�lique remarqua que c'�tait l'heure o� Nicolas Parys venait faire sa cour � la duchesse. Elle entra�na Delphine � l'�cart tandis que Cantor retenait l'attention du cercle.</p><p>��Delphine, dit Ang�lique, vous savez d'o� vient le mal, n'est-ce pas�? Elle�!...</p><p>��Oui, dit tristement la jeune fille. J'ai �t� dupe longtemps moi aussi, mais il m'a bien fallu me rendre � l'�vidence. En France, personne ne pouvait se rendre compte, mais ici, il y a dans l'air quelque chose de... sauvage, de primitif qui contraint les personnalit�s � se montrer sous leur vrai jour. Peu � peu � Gouldsboro, � Port-Royal, j'ai vu clair, j'ai compris de quelle sorte <emphasis>elle</emphasis> �tait.</p><p>��Certes, auparavant, je n'approuvais pas qu'elle nous contraign�t trop souvent � mentir pour dissimuler les crises dont elle �tait saisie... Par modestie, disait-elle, pour qu'on ne s�t pas qu'elle �tait visit�e par l'esprit de Dieu. J'aurais d� comprendre plus t�t que de telles crises relevaient de la folie ou de la possession, et non de l'extase mystique comme elle voulait nous en convaincre... Combien nous avons �t� na�ves�! Il n'y avait que Julienne qui avait vu juste en elle, tout de suite. Et nous qui la d�testions et la m�prisions, pauvre fille�! Et maintenant, que devenir�? Nous sommes d�sarm�es, abandonn�es en son pouvoir, au bout du monde. Hier, quand je voyais ce navire en rade partant pour l'Europe, j'aurais tout donn� pour pouvoir monter � bord, fuir n'importe o�. Que Dieu nous prenne en piti�!</p><p>��Delphine, croyez-vous que la duchesse soit en relations avec un autre navire, des complices auxquels elle pourrait donner des ordres pour l'aider � ex�cuter ses desseins criminels�?</p><p>Delphine la regarda avec �tonnement.</p><p>��N...non, je ne crois pas, balbutia-t-elle.</p><p>��Alors, pourquoi �tes-vous convaincue en votre for int�rieur que Marie a �t� assassin�e�? Par qui�? M�me si cela s'est fait sur les ordres de votre bienfaitrice, ce n'est pas elle qui a pu la pousser au bord de la falaise. Elle �tait ici, chez les morutiers, je l'ai vue.</p><p>��Je... je ne sais pas... Il est difficile, impossible, de savoir tout d'elle, on dirait parfois qu'elle a un don d'ubiquit�... et aussi elle ment tellement et ses mensonges ont un tel accent de v�rit� qu'on ne peut s'y retrouver, dire exactement si elle �tait � tel endroit ou non...</p><p>��Et... les derni�res paroles de Marie... pouvez-vous me les expliquer�?... Elle a murmur�: ��Au moment du naufrage <emphasis>elle n'avait pas ses bas rouges.��</emphasis></p><p>Delphine la regarda fixement.</p><p>��Oui, c'est vrai, dit-elle, comme r�pondant � une question qu'elle n'avait jamais os� se poser � elle-m�me... ces bas rouges... qu'elle portait lorsqu'elle a d�barqu� � Gouldsboro, je ne les lui avais jamais vus auparavant... et je crois m�me pouvoir affirmer qu'elle ne les avait pas dans ses bagages � bord de <emphasis>La Licorne</emphasis> car je les ai souvent faits... Et si Marie-la-Douce a dit cela... elle le savait mieux qu'une autre puisqu'elle est descendue dans la barque avec elle...</p><p>��Que voulez-vous dire�?</p><p>��Je n'ai jamais �t� bien certaine de ce que j'ai vu. Il faisait si noir et apr�s tout cela ne signifiait rien�! Apr�s le naufrage, tout s'est brouill� dans ma t�te. Je n'arrivais pas � remettre les �v�nements en ordre. On disait que notre bienfaitrice �tait noy�e et puis ensuite qu'elle avait �t� sauv�e et qu'elle avait sauv� l'enfant de Jeanne Michaud. Il me semblait qu'il y avait quelque chose qui ne concordait pas. Mais maintenant, je suis s�re�; c'est <emphasis>avant</emphasis> que <emphasis>La Licorne</emphasis> donne sur les r�cifs que j'ai vu la duchesse avec Marie, l'enfant et le secr�taire qui prenaient place dans un canot. Presque aussit�t on a entendu ces craquements horribles et on a cri�: ��Sauve qui peut, nous p�rissons.��</p><p>��Alors tout s'expliquerait. Elle a quitt� le navire <emphasis>avant sa perte.</emphasis> Pendant les deux jours o� on l'a crue perdue elle rejoignait des complices � leur bord, sans doute ce voilier dissimul� dans les �les et que nous avons aper�u, elle y trouvait des v�tements de rechange, comme ces bas rouges qu'elle a inconsid�r�ment enfil�s avant de d�barquer comme une naufrag�e mis�rable sur notre rive.</p><p>��Mais Marie�? Elle �tait aussi parmi les noy�s... Faudrait-il envisager que du canot ils l'aient jet�e � l'eau... Non, non, ce serait trop horrible.</p><p>��Pourquoi pas�! Tout est horrible, dans cette affaire, tout est possible... tout�!... de toute fa�on nous ne saurons jamais... Marie est morte.</p><p>��Non�! Non�! r�p�tait Delphine avec angoisse. Non, ce n'est pas possible. C'est moi qui dois me tromper... Nous avions d�j� donn� sur les r�cifs quand j'ai vu cette sc�ne... Je ne suis plus certaine de rien. C'�tait la nuit. Ah�! Je vais devenir folle...</p><p>Il y eut un remue-m�nage du c�t� de la porte de la maisonnette.</p><p>��Elle�? murmura Delphine en p�lissant d'effroi.</p><p>Ce n'�tait heureusement que P�tronille Damourt qui venait rappeler ses ouailles � la d�cence et � la discipline.</p><p>��Vous deviez travailler au ravaudage de vos hardes en disant le chapelet. Vous avez profit� de ce que je faisais un petit somme pour venir vous distraire. Madame sera tr�s m�contente�!...</p><p>��Soyez indulgente � la jeunesse, ch�re P�tronille, intervint Villedavray d�ployant toute sa galanterie enj�leuse pour calmer la du�gne. La vie est si triste sur cette plage, � attendre on ne sait quoi�? Comment pourraient-elles rester insensibles � la gr�ce d'un beau jeune homme arm� d'une guitare�?</p><p>��C'est inadmissible�!</p><p>��Allons�! Allons�! vous vous faites plus s�v�re que vous n'�tes. Vous aussi m�ritez un peu de distractions. Venez vous asseoir avec nous. Aimez-vous les grains de ma�s �clat�s�? Avec un peu de cassonade dessus, c'est une friandise d�licieuse...</p><p>��P�tronille, chuchota Delphine � l'oreille d'Ang�lique, c'est elle qu'il faut questionner. Essayez de la faire parler. Elle est un peu simplette. Mais elle est au service de Mme de Maudribourg depuis plusieurs ann�es et elle se rengorge volontiers de ce que la duchesse lui accorde toute sa confiance. Elle a dit parfois qu'elle savait bien des choses qui en effraieraient beaucoup, mais qu'on ne peut vivre intimement avec une personne aussi sainte et qui a des extases et des visions sans partager de terribles secrets.</p></section><section><p><strong>Chapitre 11</strong></p><p>Depuis un instant Cantor avait cess� de gratter sa guitare. Il dressait l'oreille.</p><p>��Qu'est-ce�?... Ces bruits qu'on entend�?</p><p>Venant du fort, des aboiements lointains et forcen�s parvenaient jusqu'� eux.</p><p>Le jeune gar�on alla sur le seuil, saisi d'un pressentiment.</p><p>��Les chiens de Terre-Neuve�! � qui en veulent-ils�?...</p><p>Les aboiements furieux s'enflaient. Dans leur paroxysme, ils �voquaient l'appel d'une meute en chasse, lanc�e sur la piste de la proie.</p><p>��On a d�tach� les chiens�!</p><p>Les deux molosses apparurent, d�valant la colline, sur les traces d'une sorte de boule sombre qui fuyait devant eux.</p><p>��Wolverines�!</p><p>L�chant sa guitare, Cantor s'�lan�a au secours de son prot�g�. Wolverines galopait vers le refuge de leur demeure, o� il savait que se trouvait son ma�tre, mais sa v�locit� de grosse belette �tait gagn�e de vitesse par les bonds gigantesques de ces f�roces poursuivants.</p><p>Les trois b�tes d�bouch�rent presque ensemble, dans un nuage de poussi�re sur la petite place du hameau. Se sentant rejoint, Wolverines brusquement fit face, d�couvrant ses crocs f�roces, pr�t � affronter l'assaillant et � lui sauter � la gorge. Un glouton de grande taille peut facilement �gorger un orignal, un lynx, un lion des montagnes. Mais il avait affaire � deux adversaires. Tandis que le premier, prudent, retenait son �lan, se contentant d'aboyer � pleine gorge, mais � quelque distance, le second arrivant sur sa lanc�e, bondit sur Wolverines par-derri�re et lui planta ses crocs dans l'�chine. Wolverines se retourna et lui fendit le ventre d'un coup de griffes. L'autre chien alors s'�lan�a. Mais Cantor arrivait. Il s'interposa, le coutelas haut lev�, entre l'animal et son glouton bless�. La gorge tranch�e, le colosse retomba.</p><p>Tout cela se d�roula en quelques secondes dans un flot de poussi�re, de sang, un bruit infernal d'aboiements, de grognements, de r�les, domin�s par les cris aigus que poussaient les Filles du roi et leur du�gne.</p><p>Comme par magie, un cercle se forma aussit�t. Tous les habitants de Tidmagouche, refluant comme par enchantement vers le lieu du drame. Les p�cheurs bretons et leur capitaine, les Indiens qui tra�naient, quelques-uns des Acadiens s�dentaires, Nicolas Parys, sa suite de concubines et de serviteurs, de coureurs de bois et de hobereaux, les compagnons de ses beuveries. Tous contemplant les chiens qui achevaient d'expirer dans une mare de sang, le glouton lui aussi sanglant continuant � darder ses yeux flamboyants alentour et � menacer ceux qui l'approcheraient de ses dents aigu�s. Cantor se tenait debout � ses c�t�s, son couteau au poing, les yeux aussi �tincelants que ceux de l'animal.</p><p>Il y eut un silence incertain, puis le propri�taire du lieu, le vieux Parys, s'avan�a quelque peu en direction de Cantor.</p><p>��Vous avez tu� mes b�tes, jeune homme, fit-il d'un air mauvais.</p><p>��Elles attaquaient la mienne, r�pliqua Cantor hardiment. Vous avez vous-m�me pr�venu qu'elles �taient dangereuses et qu'il fallait les tenir � la cha�ne. Qui les a d�tach�es�? Vous ou elle�? ajouta-t-il en pointant son couteau sanglant dans la direction d'Ambroisine.</p><p>La duchesse se trouvait au premier rang, affichant juste ce qu'il fallait d'expression �pouvant�e pour une dame bien n�e contemplant un aussi r�pugnant spectacle. Malgr� sa ma�trise, l'attaque de Cantor la prit de court et elle lui lan�a un regard de haine implacable. Promptement elle se ressaisissait, retrouvait son expression douce, sereine, un peu pu�rile qui donnait envie de la prot�ger.</p><p>��Mais que lui prend-il�? s'exclama-t-elle d'un ton effray�. Cet enfant est fou.</p><p>��Cessez de me traiter d'enfant, r�pliqua Cantor en la fixant avec col�re. Il n'y a pas d'enfants pour vous. Rien que des m�les pour vos plaisirs... Vous vous croyez habile�!... mais je d�noncerai vos turpitudes � la face du monde...</p><p>��Oui�! Il est fou�! cria quelqu'un.</p><p>Ang�lique vint se placer � c�t� de son fils et lui posa vivement la main sur le bras.</p><p>��Calme-toi, Cantor, dit-elle � mi-voix, calme-toi, je t'en prie, ce n'est pas l'heure.</p><p>Elle avait l'impression alarmante qu'aucun des �tres pr�sents, au moins parmi les hommes, n'�tait pr�t � entendre de telles accusations contre la duchesse de Maudribourg. Ils en �taient encore au stade de la fascination sans condition, aveugles ou envo�t�s. Et, en effet, les paroles de Cantor soulevaient une houle de protestations furieuses.</p><p>��Oui... il est fou, le gamin�!</p><p>��Je vais te faire rentrer tes paroles dans la gorge, morveux, gronda le capitaine du Faou�t en s'avan�ant d'un pas.</p><p>��Venez, je vous attends, r�pliqua Cantor brandissant son long couteau de coureur de bois, vous ne serez qu'une mauvaise b�te de plus que j'�gorgerai, tout morveux que je sois.</p><p>Les p�cheurs bretons indign�s de cette r�ponse faite � leur capitaine grond�rent et s'interpos�rent.</p><p>��N'y allez pas, capitaine. Il est dangereux, ce jeune-l�...</p><p>��Et puis m�fiez-vous... Il est trop beau pour �tre un humain... C'est peut-�tre...</p><p>��C'est un archange, lan�a la voix douce d'Ambroisine.</p><p>Et dans le silence haletant, elle acheva.</p><p>��Mais un archange qui d�fend le diable. Regardez�!...</p><p>Et elle d�signait aux pieds de Cantor le glouton toujours en arr�t, d�couvrant sa m�choire blanche dans un rictus cruel. Sa fourrure noire h�riss�e de toutes parts, sa queue dress�e en panache, battant l'air, ses yeux dilat�s lan�ant des �clairs fixes et terribles ne pouvaient qu'impressionner les spectateurs.</p><p>��N'est-ce pas la face m�me de Satan�? r�p�ta encore Ambroisine en mimant un frisson.</p><p>Sur ces esprits superstitieux, de telles paroles prononc�es d'une voix f�minine, persuasive, � propos d'une b�te inconnue et bizarre, qui �tait comme une incarnation de ces monstres de pierre grima�ants, de ces gargouilles de cath�drales vomissant l'eau des pluies, de cette repr�sentation velue de l'esprit du mal, que les hommes d'Europe �taient accoutum�s � contempler, depuis l'enfance, aux fa�ades de leurs �glises ou dans les enluminures de leurs missels, de telles paroles concr�tisant le sentiment d'effroi mystique qu'ils �prouvaient � la vue de la beaut� de Cantor, dress� dans sa col�re juv�nile parmi des b�tes sanglantes et aussi de la beaut� d'Ang�lique � ses c�t�s, avec l'Indien emplum� et tatou� derri�re elle, sa lance en main pr�t � la d�fendre, inexplicable gardien de ces deux �tres au m�me regard vert insolite, et ce qu'ils captaient tous, malgr� eux, dans leurs cerveaux obscurs et leur intuition primitive de paysans et de p�cheurs, du drame invisible qui se jouait entre les diff�rents antagonistes de cette sc�ne, achevaient de les bouleverser d'un sentiment de transe qui ne pouvait trouver son soulagement que dans un acte de violence.</p><p>��Il faut tuer la b�te...</p><p>��Voyez-la.</p><p>��C'est un d�mon...</p><p>��M�me les Indiens disent qu'elle est maudite.</p><p>��Elle va nous porter malheur.</p><p>��Tuons-la�!</p><p>��Abattons-la�!...</p><p>Et Ang�lique eut un instant l'impression que cette foule d'hommes surexcit�s, arm�s de couteaux, de b�tons ou de cailloux allaient se jeter d'une pouss�e irr�sistible sur elle et son fils afin de s'emparer du pauvre Wolverines, pour l'achever et le mettre en pi�ces.</p><p>L'attitude r�solue de Cantor, la sienne aussi qui porta la main � son pistolet, celle des hommes qui �taient venus avec elle de la Baie Fran�aise et se tenaient derri�re elle, les fr�res Defour arm�s de leurs mousquets, Barssempuy et son sabre d'abordage, le fils a�n� de Marcelline sa hache et son casse-t�te indien en main, et les deux hommes du <emphasis>Rochelais</emphasis> qui s'�taient empar�s de solides gourdins, sans compter Piksarett et sa lance, autant d'�l�ments qui retinrent un instant la fureur hyst�rique pr�te � se d�cha�ner. Et Villedavray intervint.</p><p>��Ne nous �nervons pas, dit-il en s'avan�ant avec mesure pour venir se placer au centre du cercle resserr� autour d'Ang�lique et des siens, mes amis, c'est la fin de l'�t� et vous avez tous la t�te pr�s du bonnet, mais ce n'est pas une raison pour vous entre-tuer � propos de deux chiens et d'une belette.</p><p>��De plus, vous oubliez que je suis le gouverneur de l'Acadie et que je n'admets aucune rixe sanglante dans les domaines qui rel�vent de ma juridiction, mille livres d'amende, la prison et m�me le gibet, voil� ce qu'encourront, selon la loi, les fauteurs de trouble, si j'en fais mon rapport � Qu�bec.</p><p>��Faudrait-il encore que vous puissiez y faire parvenir ce rapport, gouverneur, intervint un solide Acadien, assez jeune, qui se r�v�lait �tre le gendre de Nicolas Parys, vous avez d�j� perdu votre bateau et pas mal du fruit de vos rapines, vous n'allez pas vous risquer � perdre la vie pour une belette comme vous dites. Un glouton, c'est la plus mauvaise b�te de la for�t, elle saccage tous les pi�ges. M�me les Indiens disent que les d�mons l'habitent.</p><p>��Ce n'est pas une raison parce qu'elle appartient � ce beau jeune homme et que vous voulez lui complaire... rench�rit ironiquement le capitaine du morutier.</p><p>Il s'interrompit sous le regard glac� du marquis. L'�il bleu clair de celui-ci allait de l'un � l'autre et avait la duret� de la pierre.</p><p>��Prenez garde vous deux�! Je peux �tre m�chant�!</p><p>���a oui, il peut l'�tre, approuva un des fr�res Defour en faisant un pas en avant. Je m'en porte garant. De toute fa�on, vous, les Bretons, continua-t-il en dardant un doigt mena�ant vers le capitaine et l'�quipage du morutier, vous �tes des �trangers ici. �a ne vous regarde pas <emphasis>nos</emphasis> histoires avec notre gouverneur ou avec les b�tes de <emphasis>nos </emphasis>for�ts, � <emphasis>nous</emphasis> autres <emphasis>Acadiens.</emphasis> Foutez le camp et laissez-nous r�gler nos affaires entre nous, ou sinon nous vous chasserons de nos gr�ves � l'avenir, et alors bernique pour la morue�!</p><p>��Quant � vous, les Acadiens de la c�te est, si vous voulez que �a chauffe, �a chauffera et mieux qu'avec votre saloperie de charbon plein de soufre que vous avez le culot de vendre dix fois plus cher que le n�tre � Tantamare.</p><p>��Qu'est-ce que tu insinues avec ton soufre�? interrogea le gendre de Nicolas Parys en s'avan�ant les poings serr�s.</p><p>��Pax�! jeta le marquis de Villedavray s'interposant tr�s autoritaire dans sa redingote prune et son gilet � fleurs, entre les deux colosses. J'ai dit que je ne voulais pas de rixes et j'entends �tre ob�i�! Que chacun retourne � ses travaux. L'incident est clos. Quant � vous, Gontran, s'adressa-t-il au gendre de Nicolas Parys qui l'avait insult�, vous pouvez vous appr�ter � retourner les poches de vos basques pour la prochaine collecte de taxes impay�es.</p><p>��Par Dieu, je ne vous oublierai pas... Et vous non plus, Am�d�e, fit-il, en frappant amicalement sur le bras de Defour. Vous avez �t� magnifique. Allons, je vois que bon an mal an nous avons appris � nous appr�cier. C'est une heureuse surprise, mais il n'y a que l'adversit� pour d�couvrir le fond des c�urs.</p><p>Souriant, il regarda avec satisfaction se disperser lentement la foule. Cantor se pencha sur son glouton bless� et des serviteurs vinrent en silence ramasser les cadavres des chiens.</p><p>Le marquis de Villedavray avait les paupi�res humides.</p><p>��Le geste d'Am�d�e m'a beaucoup �mu, dit-il � Ang�lique, vous avez vu quelle fougue et quelle habilet� a d�ploy�es cette brute �paisse pour me d�fendre�?... Ah�! L'Acadie�! Je l'adore�! D�cid�ment, la vie est belle�!</p></section><section><p><strong>Chapitre 12</strong></p><p>��Mon pauvre Wolverines, ils t'ont bless�, disait Cantor en soignant les plaies de son favori, ils disent que tu es un d�mon�; mais tu n'es qu'une b�te innocente. Ce sont eux les d�mons, eux, les �tres humains.</p><p>Il philosophait, agenouill� devant son glouton qu'il avait install� devant le feu pour le panser. Wolverines avait perdu beaucoup de sang mais ses blessures n'�taient que superficielles et il ne tarderait pas � se remettre. Il �coutait Cantor lui parler en le regardant avec beaucoup d'attention et ses prunelles, lorsqu'il n'�tait pas habit� par la n�cessit� de se d�fendre et de faire face � un ennemi qu'il fallait terrifier, avaient de profonds reflets mordor�s, une m�lancolie et comme l'expression anxieuse d'un �tre muet qui ne peut s'exprimer mais qui comprend.</p><p>��Oui, toi, tu comprends, lui disait Cantor en le caressant, toi, tu sais o� se trouvent le mal et la folie. J'aurais mieux fait de te laisser dans la for�t plut�t que de t'amener parmi ces b�tes sauvages, les hommes.</p><p>��Dans la for�t aussi il aurait p�ri, fit remarquer Ang�lique oppress�e par l'amertume qui vibrait dans les paroles de son jeune fils. Souviens-toi quand tu l'as trouv�, il �tait trop jeune pour survivre... Tu ne pouvais faire autrement que de l'�lever. C'est une des propri�t�s de l'homme de pouvoir corriger les lois intransigeantes de la nature.</p><p>��Les lois de la nature sont droites et simples, r�torqua Cantor, docte.</p><p>��Mais aussi cruelles dans leurs exigences. Ton glouton le sait, il pr�f�re �tre avec toi parmi les hommes que d'avoir p�ri mis�rablement dans la for�t sans sa m�re. Cela se voit dans ses yeux.</p><p>Cantor consid�ra pensivement la grosse b�te poilue qui, malgr� sa lourdeur apparente, pouvait �tre si vive et si souple.</p><p>��Alors ton destin aura donc �t� de venir parmi nous partager nos vies�? l'interrogea-t-il en regardant Wolverines dans les yeux, dans quel but�? Quel sera ton r�le parmi nous�? Car un glouton ce n'est pas une b�te comme les autres et c'est vrai qu'il est habit� par un esprit particulier et c'est pour cela que les Indiens le craignent et le ha�ssent tant. Les coureurs de bois disent que c'est la b�te la plus proche de l'intelligence des humains. On dirait qu'il peut les juger selon leur valeur morale et qu'il saisit d'instinct le fond de leur vraie nature. Un glouton saura reconna�tre un homme m�chant et lui fera mille noises. Perrot m'a racont� qu'un sale individu s'�tait r�fugi� dans la for�t. Un glouton du voisinage, dont il avait tu� la femelle, l'a pris en haine. Il est all� jusqu'� lui percer ses seaux, lui d�molir toutes ses marmites. Que faire sans un seau, sans une cope, l'hiver dans la for�t quand on ne peut m�me pas faire fondre un peu de neige sur le feu�? L'homme a d� d�cabaner, regagner avec mille peines les r�gions habit�es. Le glouton ne lui laissait pas un instant de r�pit. L'homme �tait comme fou et disait qu'un d�mon invisible s'�tait acharn� � ses pas.</p><p>��Comme c'est int�ressant�! lan�a Villedavray. Il faudrait que je ram�ne un tel animal � Qu�bec. Ce serait tr�s distrayant.</p><p>��N'emp�che que Piksarett nous a quitt�s, dit Ang�lique. Il a donn� comme pr�texte qu'il devait joindre Uniack�, mais j'ai senti que l'affaire de Wolverines le troublait. Reviendra-t-il�?</p><p>��Il reviendra s'il n'est pas sot. Ce qu'il y a entre les Indiens et le glouton, c'est une rivalit� de b�tes des bois acharn�es � survivre. Le glouton d�molit les pi�ges sans se faire prendre parce qu'il sait que le pi�ge est destin� � capturer l'animal et � le tuer. C'est une machine de mort qu'il se doit de d�truire et m�me il rend inutilisable la proie d�j� pi�g�e afin de punir l'homme et de le d�courager de venir en poser d'autres sur son territoire. Naturellement, cela met les Indiens en rage. Car souvent le glouton est le plus fort et certaines places o� il r�gne doivent �tre abandonn�es. On dit qu'elles sont maudites et qu'un d�mon les d�fend...</p><p>Deviser ainsi les distrayait de soucis plus tragiques. Or, la nuit amenait une tr�ve. En se barricadant dans les masures, en recommandant des tours de ronde aux veilleurs, les hommes de Villedavray et ceux d'Ang�lique se partageant la garde, on pouvait go�ter, jusqu'au jour prochain, une relative qui�tude. Mais le drame r�cent de Marie-la-Douce, l'incident de Cantor et du glouton qui avait �t� sur le point de mal tourner, surexcitaient les nerfs et faisaient fuir le sommeil. On jetait dans l'�tre une bourr�e de gen�ts et l'on pr�f�rait bavarder jusqu'� une heure tardive, avant de se s�parer pour un court sommeil agit�.</p><p>� l'occasion, Ang�lique avait montr� au marquis le mouchoir brod� d'un griffon qu'elle avait trouv� dans les bagages de la duchesse et il confirma que c'�tait bien l� les armes des Maudribourg. Il prit dans la poche de son gousset une petite loupe pour examiner la broderie.</p><p>��Ce travail a d� �tre ex�cut� par une ouvri�re flamande. Elle a le m�me sceau sur la doublure du manteau qu'elle porte, pr�s de l'encolure, la broderie des armes est toute d'or et d'argent. Une merveille d'une finesse arachn�enne.</p><p>��Le manteau�! s'exclama Ang�lique. Oui, c'est l�, en effet, que j'avais remarqu� sans y prendre garde le signe du lion griffu... Mais alors�? Elle serait donc revenue � Gouldsboro avec un manteau marqu� des armes des Maudribourg... Elle ne peut plus pr�tendre qu'il lui a �t� donn� par un capitaine inconnu... Cette fois, tout est clair. Ce sont bien des complices qu'elle va rejoindre dans les �les, auxquels elle donne des ordres.</p><p>Elle �tait tout enfi�vr�e de sa d�couverte. Elle avait tir� un fil et maintenant tout l'�cheveau venait�: le navire � la flamme orange r�dant, commen�ant � brouiller les pistes, puis elle, Ambroisine, survenant d'Europe sur <emphasis>La Licorne,</emphasis> quittant le navire avant le naufrage, r�apparaissant � Gouldsboro en malheureuse victime, naufrag�e, d�pouill�e de tout pour mieux abuser les esprits, endormir les m�fiances susceptibles de s'�veiller.</p><p>Ang�lique �tait aussi certaine qu'il y avait une parent� entre le sceau du lion griffu et la signature appos�e sur le billet trouv� dans la casaque du naufrageur mort.</p><p>Elle voyait partout des correspondances, des co�ncidences flagrantes, des �vidences, mais par instants, ce qu'elle voulait �tablir lui �chappait, glissait de sa compr�hension comme une goutte de mercure que l'on s'�puise en vain de capter. Rien ne se reliait vraiment. Ce n'�tait que d�tails infimes, l�gers comme f�tus de paille que le vent emportait.</p><p>Barssempuy et Cantor n'envisageaient rien moins que de mettre le feu partout et de tuer tous ces bandits et leur dangereuse femelle. Ang�lique et le gouverneur de l'Acadie pr�conisaient une attitude plus patiente et comme indiff�rente, qui tromperait leurs ennemis. Chaque jour gagn� rapprochait le retour du comte de Peyrac.</p><p>��Mais pourquoi ne vient-il pas d�j�? r�p�tait Cantor. Pourquoi nous abandonne-t-il ainsi�?...</p><p>��Il ne sait m�me pas que nous sommes ici, fit remarquer Ang�lique. C'est ma faute aussi. Je n'arrive jamais � demeurer � l'endroit o� il me croit �tre. Et je comprends qu'il s'en exasp�re parfois. Je m'en corrigerai d�sormais...</p><p>*****</p><p>Ce qu'elle vivait, dans le voisinage de cette femme qui pr�tendait avoir s�duit Joffrey, et � d�couvrir, chaque heure, un aspect plus inqui�tant et plus dangereux de son pouvoir et de ses ruses, lui paraissait �tre l'�preuve la plus insurmontable qu'elle e�t jamais � affronter.</p><p>Elle en ressentait le contrecoup jusque dans son �tre physique et si son esprit restait ferme, repoussant le doute et cherchant � garder sa ma�trise, une angoisse incontr�lable s'emparait d'elle parfois, elle avait l'impression que tout son �tre int�rieur fondait, se dissolvait et qu'elle allait s'�vanouir dans un spasme de peur, une sorte de panique qui lui criait follement�: ��Tout est perdu... Tout tout�!... Tu ne triompheras pas cette fois... <emphasis>Elle</emphasis> est la plus forte...��</p><p>D'un effort, elle se remettait, se calmait. Mais tel �tait son malaise qu'elle en demeurait glac�e, couverte de sueur. � plusieurs reprises au cours de la nuit, elle dut se lever pour se rendre aux commodit�s.</p><p>C'�tait un endroit assez rustique et inconfortable, situ� � quelque distance. Ang�lique aurait pr�f�r� avoir � traverser seule l'Atlantique ou des lieues de d�sert. La nuit brouill�e de brumes et de lune invisible semblait charg�e de mal�fices grima�ants, de pi�ges, d'horreurs sans nom. L'odeur humide de saumure et de poissons montait de la plage, comme les relents d'une fosse ouverte, putride, l'environnant. Elle craignait d'y tr�bucher, de s'y engloutir. O� �tait l'amour dans ce cauchemar�? O� �taient la s�curit� de la joie, le bonheur d'�tre�?... Les monstres grouillants des enfers �taient sortis des ab�mes et rampaient sur le sable vers elle... La D�mone tuerait Cantor... Joffrey ne reviendrait plus... Honorine resterait orpheline... nul n'assumerait son destin. Elle serait moins sur la terre qu'un petit chat perdu... Et Florimond�? Comment avait-elle pu le laisser partir au fond des for�ts inexplor�es, vers de tels dangers, sans comprendre qu'il ne pourrait y �chapper, que jamais plus elle ne le reverrait...</p><p>Une chouette hululait, sur un mode ironique et sinistre.</p><p>Tout �tait perdu, tout... Et la mort venait et la d�faite...</p></section><section><p><strong>Chapitre 13</strong></p><p>Et c'�tait le troisi�me jour de cette attente.</p><p>Un dimanche. L'occasion s'offrait de ne pas d�clarer forfait, de ne pas laisser se forger une situation intenable�; Ang�lique et les siens, peu nombreux, face � l'hostilit� g�n�rale, aux soup�ons, � la dangereuse peur des foules qu'entretiendrait si habilement Ambroisine, et son charme v�n�neux se devaient de ne pas s'isoler, de se garder aussi longtemps que possible.</p><p>Sous l'�gide de Villedavray, dont l'entregent en une telle affaire �tait pr�cieux et pouvait se d�ployer plus qu'� loisir, ils se rendirent tous � la messe, y compris les deux hommes du <emphasis>Rochelais </emphasis>qui �taient huguenots, mais savaient s'adapter aux circonstances. Ils en avaient vu d'autres � La Rochelle. S'il fallait, une fois de plus, se trouver dans la n�cessit� de circonvenir de maudits papistes, on ruserait�!</p><p>Seul Cantor se r�cusa. Il craignait, dit-il, s'il laissait derri�re lui son glouton bless�, que quelqu'un ne v�nt l'achever en leur absence. Ang�lique lui fit promettre de se tenir coi.</p><p>L'office dura deux heures. Toute la population blanche et indienne de l'�tablissement y assistait pieusement et personne ne parut souffrir du sermon du R�collet qui officiait et qui n'en finissait plus de parler de la n�cessit� de faire intervenir la Vierge Marie et tous les saints du calendrier breton lorsqu'on est en but aux tracasseries des d�mons, et particuli�rement ceux de l'air qui vous poussent � fuir votre travail, vos obligations terrestres pour vagabonder, sans souci des pi�ges qu'entra�nent de telles n�gligences, etc.</p><p>��L'hom�lie �tait un peu longuette, dit Villedavray alors que la foule se dispersait apr�s la derni�re g�nuflexion. Je m'�tonne toujours de voir les �quipages avaler si d�votieusement les sermons interminables de leurs aum�niers. Mais pour les matelots qu'un pr�dicateur parle beaucoup des anges, des saints et du diable, qu'il les m�le en fricass�e ou en salade, il a toujours bien rempli son office. Tous les marins et surtout les Bretons n'ont que trop tendance � tomber � genoux. Mais voyez, cela les a calm�s, on dirait... C'est qu'ils sont inquiets. Il y a un mauvais vent cette saison sur la ��grave��. Certains commencent � d�serter, un jeune a disparu depuis deux jours. Le capitaine temp�te et a charg� l'aum�nier de les rappeler � l'ordre. Mais aussi cet homme, pourquoi s'est-il laiss� prendre dans les filets de notre ch�re duchesse�?... Elle lui trouble l'esprit et la discipline se rel�che. Tant pis pour lui et pour tous ceux qui se laissent prendre dans ses rets. Ne voil�-t-il pas que ce vieux dur � cuire de Parys parle de l'�pouser...</p><p>��Vous qui �tes vers� en toutes sortes de sciences, lui dit Ang�lique, connaissez-vous celle de lire le caract�re de quelqu'un dans l'�criture�? Depuis longtemps je voudrais vous soumettre un document qui m'intrigue.</p><p>Villedavray reconnut qu'il avait quelques notions de graphologie et, pour tout dire, il �tait r�put� en la mati�re.</p><p>Revenu chez eux et une fois le marquis install� dans son hamac, Ang�lique lui remit le papier qu'elle avait trouv� dans la poche du naufrageur.</p><p>Son expression s'�tait anim�e et ce fut avec une sorte d'empressement qu'il se saisit du petit morceau de papier qu'Ang�lique avait trouv� dans la casaque du naufrageur et qu'elle lui tendait.</p><p>Mais d�s qu'il y eut jet� les yeux il changea de couleur.</p><p>��D'o� tenez-vous ce grimoire�? demanda-t-il en dardant sur Ang�lique un regard per�ant.</p><p>��Je l'ai trouv� dans la poche d'un v�tement, r�pondit-elle.</p><p>��Mais encore�?...</p><p>��Qu'a donc de si remarquable ce cryptogramme�?</p><p>��Mais... c'est ce qui se rapproche le plus de l'�criture de Satan�!</p><p>��Mais a-t-on jamais vu l'�criture de Satan�?</p><p>��Oh�! Oui, certes, il existe quelques exemplaires. La plus remarquable, de la source la plus authentique, date du si�cle dernier, au moment du proc�s du Docteur Faust et a �t� �crite sous la dict�e satanique. Tous les experts s'accordent pour y retrouver les caract�ristiques de l'Esprit du Mal. En g�n�ral, Satan signe du nom d'un de ses sept d�mons principaux. Ainsi, dans le document faustien, il signait Asmod�e. Et celui-ci�?...</p><p>Il examina la signature embrouill�e � laquelle Ang�lique avait trouv� l'allure d'un animal mythique.</p><p>��B�lial�! murmura-t-il.</p><p>��Qui est B�lial�?</p><p>��L'un des sept principes noirs en question. C'est un d�mon qui appara�t en beaut� et comme le plus actif agent de Lucifer. Il a pourtant un caract�re f�roce et dissimul�, mais sa belle apparence, pleine de charmes, en fait presque douter. Il d�veloppe la force g�n�sique, �rotique, mais aussi destructrice, et porte la r�putation d'�tre le plus pervers des d�mons de l'enfer. Et aussi l'un des plus puissants car il commande � quatre-vingts l�gions de d�mons, soit plus d'un demi-million d'esprits mauvais.</p><p>Villedavray hocha la t�te pensivement.</p><p>��Quatre-vingts l�gions�! Nous voil� bien�!...</p><p>��Vous pensez comme moi que cette �criture pourrait �tre la <emphasis>sienne�?...</emphasis></p><p>��Cette �criture ressemble � cette femme...</p><p>��Belialith�! murmura Ang�lique.</p><p>Ils rest�rent silencieux un long moment. Il s'allongea de nouveau sur son hamac et b�illa.</p><p>��Pourquoi avez-vous appel� votre bateau <emphasis>Asmod�e�?</emphasis> demanda Ang�lique.</p><p>��Une id�e comme cela, qui passait. Asmod�e, c'est le surintendant des maisons de jeux de l'Enfer, c'est lui qui tenta Eve au Paradis terrestre, c'est le Serpent�!... Il me plaisait. J'aime beaucoup plaisanter avec les d�mons. Apr�s tout, ce ne sont que de pauvres diables. Et personne ne les plaint... Les th�ologiens se trompent en les accusant de tous les m�faits. C'est l'esprit du Mal, <emphasis>plus</emphasis> l'homme, qui est horrible.</p><p>Ang�lique le regarda sans pouvoir dissimuler son �tonnement.</p><p>��Vous dites des choses tr�s profondes.</p><p>Il rougit l�g�rement.</p><p>��J'ai �tudi� la th�ologie et m�me la d�monologie. J'avais un �v�que d'oncle qui voulait me l�guer ses b�n�fices. Un temps, j'ai touch� aux sciences sacr�es pour lui complaire. Mais vraiment, je n'aime pas me cantonner en un seul domaine et ainsi j'ai renonc� aux substantiels revenus abbatiaux de mon cher oncle. Cependant, j'aime assez discuter de ces choses avec quelques personnes choisies. � Qu�bec, je vous ferai conna�tre le fr�re Luc qui tire les tarots mieux que personne et Mme de Castel-Morgeat qui est plus savante qu'une abbesse et aussi la petite Mme d'Airreboust si elle daigne quitter sa retraite de Montr�al. Elle est tr�s int�ressante. Je l'aime comme une s�ur. Elle ne vient que pour moi � Qu�bec. M�me pas pour son mari et pourtant il m�riterait mieux. C'est un excellent ami � moi. Mais au fait, j'y songe�! Vous le connaissez. Il vous a m�me rendu visite cet hiver dans votre fort de Wapassou...</p><p>��Encore un que vous avez retourn� cul pardessus t�te... Ainsi que Lom�nie-Chambord. Et vous allez vous d�courager pour quatre-vingts l�gions d'esprits et un seul d�mon incarn�!... Il est vrai qu'il est assez r�ussi, mais... Allons, pour vous, Ang�lique, c'est une v�tille�!... Pourquoi me regardez-vous de cet air �trange, belle amie�?</p><p>��Est-ce que nous ne sommes pas en train de devenir fous, tous les deux�?... murmura Ang�lique.</p></section><section><p><strong>Chapitre 14</strong></p><p>��Ce que je ne comprends pas, dit Ang�lique en regardant avec attention le rond visage qui lui parut �tre devenu bouffi et blafard de P�tronille Damourt assise devant elle pr�s de l'�tre, ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi Mme de Maudribourg a pris Marie-la-Douce dans le canot et non pas vous. Certes, elle ne savait pas que <emphasis>La Licorne </emphasis>allait faire naufrage, mais si elle vous avait emmen�e avec elle vous n'auriez pas eu � traverser cette horrible �preuve.</p><p>��Oui, c'est ce que je me r�p�te sans cesse, s'exclama la gouvernante avec un �lan qui faillit renverser la tasse de tisane qu'elle tenait.</p><p>Ang�lique avait r�ussi � la faire entrer chez elle. Assise sur le banc, en face d'elle, la grosse du�gne avait accept� de boire une m�decine qu'Ang�lique lui recommandait pour ses douleurs d'estomac. Elle absorbait bruyamment le liquide. Elle aussi avait chang�. Cons�quences de trop de baignades �prouvantes, de trop d'�motions et de fatigues pour une femme �g�e et d'une nature poussive et casani�re, certains signes de s�nilit� se faisaient jour dans son comportement. Ses mains et ses l�vres tremblaient l�g�rement. Ses gros yeux p�les avaient un regard fixe. Une sorte de sourire vague les hantait. Elle paraissait sans cesse savourer la satisfaction vaniteuse de partager un secret d'importance. La voyant ainsi dans le vague, Ang�lique comprit qu'elle ne gagnerait rien � lui poser des questions pr�cises. Risquant le tout pour le tout, elle s'�tait mise � parler comme si elle �tait au courant des pr�occupations int�rieures de la gouvernante et il semblait que ses r�flexions trouvaient �cho dans le cerveau embrouill� de la pauvre femme.</p><p>��Vous avez bien raison de le dire, madame, l'approuvait P�tronille en hochant son bonnet frip� et un peu de travers, ce n'est pas des choses qu'on devrait conna�tre dans la vie que de se noyer. L'eau �tait si froide. �a vous entre par les yeux, les oreilles, la bouche, et voil� que je ne sais pas quand �a va finir. On n'en sortira jamais de ces plages, de ces bateaux. Moi, mon c�ur va l�cher.</p><p>Elle s'agitait. Ang�lique lui prit sa tasse des mains.</p><p>��Vous auriez d� descendre avec elle dans ce canot, dit-elle d'une voix apaisante, cela vous aurait �vit� une si dure �preuve. Je m'�tonne qu'elle ne vous ait pas demand� de l'accompagner, vous qui lui �tes si ch�re et dont elle ne peut se passer...</p><p>Ang�lique avan�ait � pas lents, prudents, revenant sur une sc�ne dont elle sentait que la gouvernante s'�tait beaucoup tourment�e.</p><p>��C'est qu'elle sait que je n'aime pas son fr�re, dit celle-ci.</p><p>Son fr�re�?... Le c�ur d'Ang�lique battit un coup d'avertissement mais elle se retint de poser une question... Sans mot dire, elle passa � son interlocutrice un nouveau bol de tisane. P�tronille Damourt but quelques gorg�es mais elle pensait � autre chose.</p><p>��J'esp�rais pourtant bien qu'on en serait d�barrass� de cet oiseau-l�, en Am�rique. Pensez-vous, il l'attendait ici. C'est lui qui avait envoy� cette barque pour la prendre. Pourtant, je lui ai dit et M. Simon, le capitaine, lui disait aussi. ��C'est pas prudent. Il fait sombre, la mer n'est pas si bonne. Il y a peut-�tre de vilains r�cifs par l�, je ne connais pas le coin, lui disait le capitaine, et puisqu'on aper�oit la c�te et les lumi�res, attendez qu'on soit � l'ancre��. Mais, bernique�! Allez lui faire entendre raison quand son fr�re l'appelle.</p><p>Elle but encore avec gourmandise.</p><p>���a fait du bien, soupira-t-elle.</p><p>Ang�lique retenait son souffle, craignant de la distraire par un mot du chapelet de ses pens�es confuses.</p><p>��C'est pas qu'elle lui ob�isse, reprit la grosse femme, elle n'ob�it � personne, mais elle a besoin de le voir, on dirait que c'est le seul �tre au monde avec lequel elle puisse s'entendre, son Zalil. J'ai jamais compris. Y fait peur cet homme avec sa face de car�me, ses yeux de poisson froid, et pas plaisant avec �a. Je ne sais pas ce qu'elle lui trouve. D'ailleurs, vous voyez, tout de suite, �a nous a port� malheur qu'il soit dans les parages.</p><p>On a fait naufrage et beaucoup de braves gens sont morts.</p><p>��Pourquoi son fr�re l'attendait-il dans la Baie Fran�aise�?</p><p>Le ton interrogatif parut �veiller P�tronille de son monologue inconscient et Ang�lique comprit qu'elle avait commis une erreur. Le du�gne la fixa d'un air soup�onneux.</p><p>��Qu'est-ce que je suis en train de vous raconter, moi�? Vous me faites dire des sottises�!</p><p>Elle voulut se lever, mais ne put �baucher un mouvement. Une terreur soudaine paraissait la clouer sur son si�ge.</p><p>��Elle m'avait interdit de vous parler, balbutia-t-elle. Qu'est-ce que j'ai fait�? Qu'est-ce que j'ai fait�?</p><p>��Elle vous tuera�?...</p><p>��Non, pas moi, dit la vieille P�tronille avec un sursaut d'orgueil et de ferveur.</p><p>Elle avait eu la m�me r�action que Marie-la-Douce.</p><p>��Vous savez donc qu'elle est capable de tuer, glissa Ang�lique doucement.</p><p>P�tronille Damourt se mit � trembler. Ang�lique la pressa de parler, cherchant � �veiller sa conscience, � lui faire comprendre qu'elle rach�terait sa semi-complicit� avec les actions criminelles de sa ma�tresse, qu'elle n'avait pu enti�rement ignorer au cours de toutes ces ann�es o� elle l'avait servie d�votieusement, en les aidant. Ce fut en vain. Elle ne put en tirer un mot de plus, ni lui faire confirmer que le bateau qu'ils avaient aper�u � plusieurs reprises �tait celui du fr�re d'Ambroisine, l'homme p�le.</p><p>Elle ne savait rien, disait-elle. Rien�! Rien�! Et l'affirmait en claquant des dents. Elle ne savait qu'une chose, c'est que si elle faisait un pas hors de cette maison ��ils�� la tueraient... et paraissait d�cid�e � rester l� jusqu'� la fin des temps.</p><p>��Nous voil� bien avec ce gros tonneau accroch� � nos basques, dit Cantor quand Ang�lique le mit ainsi que Villedavray au courant de la situation. Et pourtant on ne peut pas la jeter dehors, elle a peur d'�tre assassin�e.</p><p>��Elle n'a peut-�tre pas tort, glissa Villedavray.</p><p>Dans la soir�e, la duchesse de Maudribourg fit mander sa du�gne. Ang�lique avertit que la vieille femme ayant eu une indisposition elle la gardait chez elle pour la nuit afin de lui donner des soins. Elle craignait de voir arriver Ambroisine mais celle-ci ne se manifesta pas.</p><p>La nuit fut agit�e. P�tronille ne sortait de sa prostration que pour g�mir et pleurer. De plus, elle souffrait de maux d'entrailles que sa terreur renouvelait. Ang�lique dut � plusieurs reprises l'accompagner dehors car elle n'aurait pu faire deux pas seule. Elle voyait partout des monstres, des assassins cach�s. Enfin P�tronille se souvint qu'elle avait dans son r�ticule un rem�de qui lui �tait de bon secours, en ces malaises. Ang�lique le lui administra et elles purent enfin se reposer.</p><p>Au matin, elle paraissait mieux. Ils tinrent conseil autour de la table o� le cuisinier de Villedavray et son aide leur servaient le premier repas. Ils essay�rent de convaincre la pauvre gouvernante de conserver une attitude naturelle et de retourner aupr�s des Filles du roi. C'�tait la meilleure fa�on de ne point attirer les soup�ons. Bient�t M. de Peyrac serait l� et tout s'arrangerait.</p><p>Elle parut reprendre courage. Villedavray la remit tout � fait d'aplomb en lui disant qu'il avait devin� rien qu'� la voir qu'elle �tait du Dauphin� et ils s'entretinrent de sa province natale.</p><p>Afin de n'�tre pas tributaire de l'hospitalit� de Nicolas Parys, Ang�lique avait organis� de prendre ses repas chez elle avec Villedavray, Cantor, Barssempuy, Defour et le fils de Marcelline.</p><p>C'�tait, malgr� tout, des moments de d�tente que la verve de Villedavray rendait agr�ables. Une fa�on de se serrer les coudes, de ne pas trop se sentir isol�s dans cette atmosph�re sinistre.</p><p>Tout � coup, la duchesse de Maudribourg apparut sur le seuil. Elle �tait accompagn�e de ses chevaliers servants habituels, le vieux Parys, le capitaine du Faou�t, propri�taire d'une censive � quelques lieues et qui les parcouraient all�grement chaque jour pour rencontrer la belle duchesse.</p><p>Tout ce beau monde revenait apparemment de la messe.</p><p>La duchesse �tait v�tue d'une robe rouge de moire tirant sur le feu. Cela communiquait � sa chevelure sombre des reflets un peu roux. Ainsi, � contre-jour, une sorte d'aur�ole la parait. Elle entra en disant�:</p><p>��Je viens prendre de vos nouvelles, Damourt. Que vous est-il arriv�, ma bonne�?</p><p>La grosse gouvernante devint bl�me et se mit � trembler de tous ses membres. L'expression de peur qui envahit ses traits bouffis la transforma � tel point qu'on e�t dit une hideuse caricature aux yeux exorbit�s, aux bajoues tremblotantes, � la grosse l�vre pendante d'o� tombaient des miettes de g�teau. C'�tait tellement p�nible que m�me le mondain marquis ne trouva pas un mot ou une boutade pour rompre le silence sid�r�.</p><p>��Qu'avez-vous donc, P�tronille�? interrogea Ambroisine avec une nuance de surprise dans sa voix d'ange, on dirait que je vous fais peur.</p><p>��Ne vous ai-je pas toujours bien soign�e, madame�? chevrota la vieille femme, tandis que sa l�vre d�form�e �bauchait un sourire pitoyable, vous �tiez comme mon enfant, pas vrai�?...</p><p>Ambroisine jeta sur l'assembl�e un regard circulaire atterr�.</p><p>��Que lui arrive-t-il�? On dirait qu'elle n'est pas bien...</p><p>��Je vous ai g�t�e, pas vrai�? continuait la malheureuse. Je vous ai laiss� prendre tous vos plaisirs et m�me je vous aidais...</p><p>��On dirait qu'elle perd la t�te, chuchota Ambroisine en regardant Ang�lique. J'avais remarqu� qu'elle �tait un peu bizarre ces temps-ci. Remettez-vous, ma bonne P�tronille, continua-t-elle � voix plus haute en se rapprochant de la du�gne qui parut un gros crapaud fascin� par un serpent, vous �tes un peu fatigu�e, n'est-ce pas, mais ce n'est rien... Il faut seulement vous soigner. Avez-vous votre rem�de qui vous fait du bien habituellement�? Ah�! Le voici...</p><p>Avec sollicitude elle avait pris dans le r�ticule en tapisserie brod�e de la gouvernante la fiole contenant les pastilles qu'Ang�lique lui avait d�j� administr�es au cours de la nuit pr�c�dente, elle en jeta deux dans le bol que P�tronille avait devant elle puis y versait de sa blanche main un peu d'eau et l'�levait vers les l�vres de la malade.</p><p>��Buvez, ma pauvre amie. Buvez, cela vous fera du bien. Je suis d�sol�e de vous voir en cet �tat. Allons, buvez...</p><p>��Oui, madame, bredouilla l'autre, vous �tes bien bonne... oui, �a oui, vous avez toujours �t� bonne pour moi...</p><p>Ses mains qui essayaient de tenir le r�cipient tremblaient tellement que le liquide se renversa sur son corsage. Ambroisine l'aida, encore. Maladroitement, la femme but avec bruit, comme un gros poupon effar�.</p><p>��Quel malheur�! commenta la duchesse � mi-voix, s'adressant � l'assembl�e. Les �preuves qui ne cessent de nous accabler ont fini par lui d�ranger l'esprit. Elle �tait trop �g�e pour courir de tels risques. J'ai essay� pourtant de la dissuader de me suivre en Am�rique. Mais elle ne voulait pas me quitter...</p><p>Brusquement, Ang�lique capta l'expression de Cantor qui �tait pr�s de son glouton, devant la chemin�e. Les yeux de l'adolescent et ceux de la b�te fix�s sur Ambroisine brillaient de la m�me flamme d'effroi et de haine implacable.</p><p>��Ah�! Que j'ai mal�! g�mit P�tronille Damourt, en portant ses deux, mains � son estomac. Ah�! Je vais mourir�!</p><p>Et des larmes lui jaillirent des yeux, inondant son visage d'une p�leur de suif. Ang�lique se leva, se d�cidant � secouer l'apathie �trange qui la clouait sur son escabeau.</p><p>��Venez, P�tronille�! d�cida-t-elle, venez, ma pauvre. Je vais vous soutenir jusqu'au retrait.</p><p>Elle s'approcha de la du�gne et se pencha vers elle pour l'aider � se soulever.</p><p>La duchesse glissa � mi-voix.</p><p>��Cette vieille femme ne vous r�pugne pas�? Vous �tes d�cid�ment... tr�s bonne. Moi je ne pourrais pas. Ah�! La d�ch�ance humaine, quelle chose affreuse�!...</p><p>��Elle va me tuer, g�missait P�tronille Damourt, tandis qu'Ang�lique la guidait non sans mal sur un chemin malais� qu'elles avaient d�j� parcouru maintes fois depuis la veille, elle va me tuer, comme elle a tu� le duc, et l'abb�, et Clara, et Th�r�se, et l'abbesse, et le jeune homme qui l'avait vue par la fen�tre, et le valet, c'�tait un brave gars, j'aurais pas voulu... C'�tait pas bien ce qu'elle a fait l�. Je le lui ai dit. Mais elle a ri... Elle rit toujours de voir mourir... Et maintenant, elle va me tuer � mon tour... Vous l'avez dit, madame, je vais mourir, et elle rira, je vais mourir, je le sens, que Dieu me pardonne mes p�ch�s...</p><p>��Restez l�, dit Ang�lique que ce monologue de cauchemar couvrait de ��chair de poule�� et qui se sentait presque aussi malade que la mis�rable cr�ature, ne bougez pas de cet endroit, tant que vous ne serez pas remise. (Elle la cala dans le retrait.) Ne revenez que lorsque vous aurez repris votre calme. Je vais essayer de convaincre la duchesse de vous laisser avec nous. Je dirai que vous avez une maladie qui peut se communiquer... Gardez courage, ne montrez pas votre terreur devant elle...</p><p>*****</p><p>Dans la salle, Ambroisine �tait toujours l�, tr�s s�duisante, une reine parmi ses sujets. Villedavray lui disait�:</p><p>��Le Dauphin� est un beau pays, nous en parlions � l'instant. Connaissez-vous, duchesse�?...</p><p>Il avait retrouv� son aisance, peut-�tre m�me un peu trop. Le sujet du Dauphin� n'�tait-il pas un sujet br�lant, puisque Ambroisine avait cach� d'en �tre originaire, ayant fait croire � Ang�lique qu'elle �tait poitevine afin de mieux lier amiti� avec elle.</p><p>��C'est un pays de r�volte et d'ind�pendance, expliquait le marquis. Par le fait de plateaux perdus o� les populations vivent isol�es des vall�es pendant aux moins dix mois d'hiver. Les ours, les loups...</p><p>Ils devis�rent ainsi � b�tons rompus et Ang�lique avait l'impression du fait de la pr�sence d'Ambroisine, de sa beaut� rayonnante, de sentiments dissimul�s de tous qu'ils baignaient dans un climat de com�die sinistre et irr�elle.</p><p>L'�ternelle odeur de mar�e et de pourriture venue des plages o� s�chait la morue, o� fondaient au soleil les foies entass�s sur des caillebotis et suintant leur huile pr�cieuse mais malodorante, accentuait une sensation g�n�rale de naus�e. Le temps n'avait plus de dimension.</p><p>��La vieille P�tronille ne revient pas, jeta tout � coup le jeune Cantor qui demeurait jusque-l� silencieux.</p><p>��C'est vrai�! Il y a plus d'une heure que nous parlons, constata Villedavray en consultant sa monture guilloch�e d'or et elle n'est pas de retour.</p><p>��Je vais aller voir ce qu'elle devient, se pr�cipita Ang�lique, devan�ant le mouvement d'Ambroisine.</p><p>Mais ils la suivirent mus par un pressentiment, qui s'accentuait alors que s'approchant ils distinguaient d�j�, l�-bas, l'�bauche d'un attroupement.</p><p>Effondr�e, � demi coinc�e dans le r�duit �troit, parmi les relents de ses vomissures, la vieille femme �tait morte. Elle avait la peau grise et comme tachet�e de noir.</p><p>��C'est affreux�! murmura le marquis de Villedavray en portant son mouchoir de dentelle � ses narines.</p><p>Ang�lique, glac�e d'horreur, h�sitait � comprendre, � croire � un tel forfait.</p><p>��Elle l'aurait empoisonn�e tout � l'heure devant nous�!... � notre table�? Quand elle lui a pr�par� beno�tement son rem�de. Elle aurait laiss� tomber subrepticement du poison dans le breuvage�! Elle lui a fait boire la mort sous nos yeux�!...��</p><p>Elle levait sur Ambroisine un regard effar�, incertain. Et elle voyait luire sur les l�vres de la duchesse dans l'�bauche d'un sourire fugitif, � elle adress�, la d�lectation du triomphe et l'expression d'un d�fi satanique.</p></section><section><p><strong>Chapitre 15</strong></p><p>��Il faut que p�re vienne maintenant, dit Cantor d'une voix d'enfant afflig�, sinon nous allons tous p�rir. Qu'est-ce que c'est ce cauchemar�? Est-ce que je r�ve�?...</p><p>Sa jeune autorit� cassante c�dait devant la profondeur de l'ab�me entrevu.</p><p>��Viens, mon Cantor, dit Ang�lique en lui tendant les bras.</p><p>Il s'assit pr�s d'elle, posant son front sur son �paule.</p><p>��Tu vas partir, lui dit-elle, tu vas aller chercher ton p�re o� qu'il soit, tu vas lui dire de se h�ter.</p><p>��Partir, fit-il, amer, ce n'est pas si simple. Les navires ne viennent que rarement mouiller dans la baie. <emphasis>Le Rochelais</emphasis> ne peut �tre ici avant deux semaines. Avec une coque de noix, je serais capable d'atteindre Terre-Neuve ou d'explorer tout le golfe, mais nous n'avons m�me pas cela.</p><p>Ils �taient r�unis devant le feu, les quelques fid�les group�s, autour d'Ang�lique, de son fils et du marquis de Villedavray, au soir de cette journ�e o� l'on avait d�j� port� en terre le corps de la vieille femme d�c�d�e le matin m�me.</p><p>Son inhumation n'avait pu attendre. Il semblait que ces chairs flasques, fl�tries et d�j� gonfl�es du vivant de la du�gne, se d�composassent � vue d'�il. H�tivement, on avait creus� une tombe, marmonn� une absoute, rejet� la terre protectrice, plant� une croix. Un vent de panique soufflait sur les Filles du roi, livides et muettes, sur les Bretons superstitieux, murmurant que le mauvais sort r�dait, sur les habitants, acadiens et indiens, craignant une �pid�mie de peste ou de variole...</p><p>L'atmosph�re d'hostilit� et de soup�on r�gnant contre les nouveaux venus, et surtout depuis la sc�ne avec le glouton, s'accentuait encore.</p><p>��Tu vas partir, r�it�ra Ang�lique � l'�gard de Cantor qu'elle sentait le plus menac� maintenant. Si tu ne peux par mer, tu vas partir par terre, comme tu l'as fait lorsque nous �tions � la pointe Maquo�t, et essayer de gagner un point de la c�te, un port, Sh�diac par exemple, o� tu pourras t'embarquer.</p><p>��Le puis-je encore�? dit Cantor, si les complices d'Ambroisine hantent la for�t je ne passerai pas.</p><p>Il faisait allusion � ce qu'avait racont� Piksarett � son retour de la for�t. L'Indien avait remarqu� deux voiliers emboss�s dans une crique voisine et parmi les hommes d'�quipage certains visages des naufrageurs entrevus dans la Baie Fran�aise. Ces individus, qui commen�aient � r�der dans les bois environnants, trafiquaient un peu d'alcool avec les sauvages, n'annon�aient-ils pas les renforts arm�s de la diabolique duchesse.</p><p>Ils se tourn�rent vers Piksarett qui �tait assis devant l'�tre et fumait son calumet.</p><p>��Cantor peut-il partir par les bois sans danger�?</p><p>Il secoua la t�te n�gativement.</p><p>��Alors, nous sommes donc encercl�s�? dit Cantor.</p><p>Ang�lique continua de s'adresser � Piksarett.</p><p>��Crois-tu vraiment que ces matelots qui r�dent sont li�s avec la femme pleine de d�mons�?...</p><p>��L'esprit m'en avertit, r�pondit Piksarett avec lenteur, mais les certitudes int�rieures ne suffisent pas, surtout quand il s'agit des Blancs. J'ai dit � Uniack�: ��Prends patience, tu ne peux aller lever la chevelure d'hommes blancs sur ces c�tes, sans que ton geste ne paraisse fou, une provocation de guerre...�� Il faut qu'ils se r�v�lent, qu'ils se montrent sous leur vrai jour, que leur noirceur soit connue. Pour l'instant, ils ne font que troquer un peu d'alcool pour d�baucher les femmes. Ils fondent la poix sur la plage et radoubent leurs navires comme tous les matelots qui viennent ici l'�t�. Ce n'est pas assez pour les exterminer. Il faut attendre. Peut-�tre un jour l'un d'eux joindra-t-il la femme�? Peut-�tre sera-ce elle qui essayera de les rencontrer�? Et nous serons avertis, les bois ont des yeux.</p><p>��Attendre, r�p�ta Cantor, et nous serons tous morts demain.</p><p>Il se dressa dans un �lan.</p><p>��Je vais la tuer�! dit-il farouchement, ces �tres-l�, les laisser vivre, c'est un p�ch�. On doit les tuer avant qu'ils ne vous tuent. Je vais la tuer�!</p><p>��Allons-y, dit Barssempuy en se levant. Je suis avec toi, mon gar�on.</p><p>Ang�lique intervint.</p><p>��Tenez-vous tranquilles tous deux. Aujourd'hui, sa mort inexplicable aux yeux des t�moins entra�nerait presque s�rement la n�tre. Il faut tenir jusqu'� ce que la v�rit� �clate. Alors le ch�timent viendra.</p><p>��Ta m�re a raison, petit, approuva Villedavray.</p><p>��Si nous pr�cipitons les �v�nements, ton p�re, le comte de Peyrac, risque de ne trouver ici qu'un monceau de cadavres. Les Indiens saouls dans les for�ts, des vauriens pr�ts � tout aux ordres d'une folle poss�d�e, des femmes effray�es, des hommes � bout, tous les �v�nements sont r�unis... Les gr�ves sanglantes, en fin d'�t�, sur ces c�tes maudites, c'est monnaie courante. Et d�m�ler pourquoi, le diable seul le sait.</p><p>��Mais je ne peux vous laisser, elle va vous tuer, m�re.</p><p>��Non, pas moi, riposta Ang�lique.</p><p>Et se souvenant des paroles de Marie-la-Douce et de P�tronille, elle rectifia.</p><p>��Pas moi, pas encore. Elle ne me tuera que lorsqu'elle se sentira achev�e, an�antie, perdue... Nous avons quelques jours devant nous.</p><p>��Pars, toi, petit, insista Villedavray. Toi tu es maintenant le plus en danger parce que tu es vuln�rable. Ah�! la jeunesse, quel �tat de gr�ce ineffable�! Comme c'est �mouvant un jeune homme en col�re contre la vilenie du monde... Il faut essayer de trouver un navire...</p><p>Ang�lique avait dans l'id�e de chercher du c�t� des p�cheurs bretons afin de se procurer un esquif dans lequel Cantor pourrait s'�loigner. Elle entreprit le capitaine Marieun Aldouch dans l'espoir de l'amadouer, lui proposa d'aller donner ses soins � son fils malade, qu'il gardait � bord de son b�timent d�gr�� dans la rade. Mais l'homme se montra hostile et soup�onneux et elle n'en put rien tirer.</p><p>Lorsque Ang�lique passait, suivie de Piksarett attach� � ses pas, un murmure ou bien des ricanements la suivaient. Certains crachaient � terre, d'autres se signaient.</p><p>Mais, vers le soir du sixi�me jour, le ciel vint � leur secours sous la forme d'une grosse barque, � la voile carr�e, qui entra dans la rade et poussa jusqu'� la rive avant de jeter l'ancre. Les occupants avaient manifestement l'intention de descendre � terre remplir leur tonneau d'eau douce. Les gens de Tidmagouche leur cri�rent de s'�loigner, qu'on ne voulait pas d'�trangers ici et qu'on allait leur tirer dessus. Mais le patron du sloop ne se laissa pas faire et Ang�lique de loin reconnut avec stupeur sa voix de cr�celle.</p><p>��Faudrait beau voir qu'y ait une c�te dans le monde o� un fr�re de la c�te pourrait pas d�barquer�!... Arri�re, malappris, ou je vous troue vos cervelles de bigorneaux. J'ai ce qu'il faut pour �a.</p><p>Aristide Beaumarchand, un pistolet dans chaque main, montait la plage suivi de Julienne et du n�grillon Thimothy, portant tous deux des tonnelets et des dames-jeannes vides.</p><p>Ang�lique s'�lan�a � leur rencontre. Ils ne parurent pas excessivement surpris.</p><p>��Contents de vous revoir, m'dame. Le <emphasis>Sans-Peur</emphasis> n'est pas encore arriv�?</p><p>��<emphasis>Le</emphasis> Sans-Peur�?...</p><p>��Y z'ont de sales gueules dans votre coin, continua Aristide, et �a en sales gueules j'm'y connais.</p><p>��Est-ce le hasard qui vous am�ne par ici tous deux�?</p><p>��Oui et non. On savait que M. de Peyrac avait donn� rendez-vous au <emphasis>Sans-Peur</emphasis> par ici au d�but de l'automne, et Hyacinthe doit m'y apporter ma provision de tafia.</p><p>��Doit-il arriver bient�t�? interrogea-t-elle, effray�e � la pens�e que Hyacinthe Boulanger pourrait venir s'ajouter � cette assembl�e de bandits.</p><p>��Savoir. �a d�pend du vent qui soufflera des Cara�bes. Mais puisqu'ils ne sont pas encore au rendez-vous, je m'en vais. Les naturels du pays ne m'ont pas l'air d'aimer les visites.</p><p>��Ce sont de francs bandits, prenez garde de ne pas laisser votre barque sans surveillance, lui conseilla Ang�lique regardant avec inqui�tude du c�t� du rivage o� l'attroupement augmentait.</p><p>��Pas de danger, ricana Aristide, elle est bien d�fendue ma patache.</p><p>Mr Willoagby tr�nait � l'avant de la barque et grognait sans am�nit� en direction de ceux qui cherchaient � l'approcher de trop pr�s.</p><p>��On s'est mis en cheville avec le parpaillot du Connecticut, expliqua l'ancien pirate tandis qu'ils remplissaient leurs tonneaux � la source jaillissant de la falaise avant de se perdre dans le sable. On cabote. Il vend sa camelote et moi la mienne. On a fait de bonnes affaires sur tout le pourtour de la Nouvelle-�cosse, mais par ici, �a ne vaut que dale. C'est le Canada. Les gens ne connaissent rien au rhum. Ils pr�f�rent leur tord-boyaux d'alcool de grains. On va vivoter en attendant que Hyacinthe s'am�ne au rendez-vous. Je pensais rester dans le coin mais �a sent trop mauvais et je ne parle pas de leur sacr�e saloperie de morue... Vaut mieux pas s'attarder.</p><p>��Et M. de Peyrac�? s'informa Julienne.</p><p>��Je l'attends ici. Il ne peut tarder.</p><p>���a doit pas �tre farce pour vous d'�tre l� toute seule, dit Julienne flairant l'insolite, bien qu'elle f�t b�tie pour ne s'�tonner de rien.</p><p>��C'est terrible. Et vraiment, c'est le Ciel qui vous envoie, tous les deux.</p><p>��Vous croyez�?</p><p>Aristide la regarda par en dessous avec soup�on. C'�tait bien la premi�re fois qu'on leur disait une chose pareille, � lui et � Julienne.</p><p>��Oui. Nous nous sommes fait prendre dans un pi�ge dont nous ne pouvons m�me pas sortir pour aller chercher du secours. Vous allez emmener Cantor.</p><p>Elle les mit rapidement au courant. Comment depuis le d�but de l'�t� des gens malintentionn�s � la solde peut-�tre de gouvernements qui voulaient les d�courager de s'installer dans ce coin d'Am�rique cherchaient � leur nuire de toutes les fa�ons et, finalement, s'attaquaient � leurs vies. Il semblait que la duchesse de Maudribourg en �tait plus ou moins le chef occulte.</p><p>Julienne bl�mit en apprenant que la ��Bienfaitrice�� n'�tait pas loin.</p><p>��Alors on ne s'en d�barrassera donc jamais de cette garce-l�, g�mit-elle. Friponne, fille de pute, assassine... elle est tout, celle-l�. Y a pas de bon Dieu pour les braves gens�!...</p><p>��Alors, en somme, dit Ventre-Ouvert, c'�tait bien pour nous les filles de <emphasis>La Licorne�?...</emphasis> Quand je vous le disais�! On n'a rien pris � personne... Et vous, m'dame, est-ce qu'on vous laisse comme �a�? C'est que j'ai des obligations envers vous. Vous m'avez recousu la panse, pas vrai�?</p><p>��Sauvez Cantor, et envoyez mon mari � mon secours. Vous aurez bien pay� vos dettes et rachet� les mauvais tours que vous m'avez jou�s jadis.</p><empty-line/><p>L'affaire fut rondement men�e. Afin que personne n'essay�t de s'interposer au moment de son d�part, Cantor, pr�venu par sa m�re, d�vala la c�te, son glouton sur les talons, alors que la barque d�j� d�bordait du rivage.</p><p>Aristide retenait la voile, d�versant un flot d'injures color�es sur les spectateurs �berlu�s.</p><p>Cantor fendit la foule, entra dans l'eau et, jetant Wolverines dans la barque, s'y hissa � son tour, aid� par Julienne et �lie Kempton.</p><p>��� la revoyure, lan�a la voix grasseyante du pirate, tandis que le sloop et son h�t�roclite chargement s'�loignaient dans la brume montante du cr�puscule.</p><p>Qui songerait � les poursuivre�?...</p></section><section><p><strong>Chapitre 16</strong></p><p>Sept jours. Marie-la-Douce �tait morte, P�tronille aussi. Cantor menac� s'�tait enfui avec son glouton... Les jours paraissaient sans fin, � la fois lents et fi�vreux. Le drame surgissait avec l'�clat bref d'un coup de tonnerre et l'on croyait avoir r�v�.</p><p>Ambroisine vint du seuil et se dirigea vers le hamac de Villedavray. Celui-ci �tait absent. � cette heure, il se rendait au fort pour entretenir Nicolas Parys. Il avait d�j� ses habitudes auxquelles il tenait mordicus...</p><p>La duchesse s'�tendit dans le confortable hamac avec un plaisir �vident et, les bras sous la nuque, elle glissa vers Ang�lique un regard ironique.</p><p>��Vous vous �tes beaucoup agit�e ces jours-ci, ce me semble, dit-elle de sa voix de sir�ne. Je reconnais que vous m'avez gagn�e de vitesse. Le bel archange s'est envol�. Bah�! Ce n'�tait que du menu fretin. J'ai d'autres armes pour vous atteindre.</p><p>Ang�lique venait de s'asseoir devant la table o� elle avait pos� son miroir � pied. De savoir Cantor hors de danger l'apaisait. Il d�couvrirait bien son p�re, comme il l'avait trouv� jadis, �tant pourtant tout enfant.</p><p>Aussi l'intrusion d'Ambroisine ne l'�mut pas outre mesure. Elle d�fit sa chevelure et commen�a � la brosser lentement.</p><p>��Qu'esp�rez-vous�? continua-t-elle de sa voix doucereuse o� per�ait une ironie apitoy�e. Le reconqu�rir�? Votre comte de Peyrac�? Mais, ma pauvre ch�re, vous le connaissez mal et que de choses vous ont �chapp� quand nous �tions encore � Gouldsboro. J'avais presque piti� de vous. Je n'aurais pas voulu que vous soyez dup�e � ce point car nous sommes toutes deux de noblesse poitevine et cela cr�e une entente...</p><p>��Ne vous donnez pas tant de mal, interrompit froidement Ang�lique. Je sais d�j� que vous n'�tes pas poitevine. Et quant � votre noblesse, ses quartiers sont minces, fortement entach�e de b�tardise.</p><p>Son intuition f�minine lui avait souffl� les fl�ches seules capables d'atteindre Ambroisine et elle ne se trompait pas. La duchesse r�agit avec vivacit�.</p><p>��Qu'insinuez-vous l�? s'�cria-t-elle en se dressant � demi, mes quartiers de noblesse valent les v�tres�!</p><p>Puis, changeant d'expression subitement ainsi qu'elle le faisait souvent�:</p><p>��Comment savez-vous cela�? Qui vous l'a dit�?... Ah�! Je devine. C'est cette petite putain de Villedavray. Je savais bien qu'il m'avait reconnue. Ses com�dies ne m'ont pas leurr�e.</p><p>��Que vient faire Villedavray l�-dedans�? r�pliqua Ang�lique qui trembla pour le pauvre marquis et se reprocha d'avoir provoqu� Ambroisine et �veill� sa dangereuse lucidit�. Je vais tout vous avouer. Un jour, vous vous �tes trahie dans votre d�lire en faisant allusion � votre p�re, le pr�tre. Avoir �t� engendr�e par un eccl�siastique n'est jamais pour nous, catholiques, un certificat de l�gitimit�. Quant � savoir que vous �tes n�e dans le Dauphin�, c'est P�tronille Damourt qui m'en a fait la confidence.</p><p>Elle se permettait ce mensonge. La pauvre gouvernante n'avait plus rien � perdre.</p><p>��La vieille punaise, siffla Ambroisine. J'ai bien fait de...</p><p>��... la tuer, acheva Ang�lique, tout en continuant � passer avec sang-froid sa brosse dans ses cheveux. Certes, �tant donn� tout ce qu'elle �tait sur le point de me confier sur votre compte, vous avez agi avec prudence.</p><p>Ambroisine resta silencieuse un long moment. Elle respirait avec g�ne et ses narines se pin�aient. Entre ses paupi�res mi-closes, son regard filtrant examinait Ang�lique avec acuit�.</p><p>��Je l'ai su tout de suite, dit-elle enfin, d�s que je vous ai aper�ue, l�-bas, sur la plage, pr�s de lui, j'ai su que vous ne seriez pas une adversaire facile. Apr�s, je me suis rassur�e. Vous paraissiez tendre et bonne. Les gens tendres et bons n'ont pas de d�fense. Mais j'ai vite d�chant�. Vous �tes coriace, impr�visible... Par quel bout s'y prendre pour vous circonvenir, vous charmer�? Je me pose encore la question. En quoi r�side le secret de votre charme et de votre s�duction�? Vous �tes vraiment, je le crois, un �tre humain sans artifice. �ve devait vous ressembler.</p><p>��On me l'a d�j� dit. C'est us�!</p><p>Les petites dents de la duchesse �tincel�rent comme celles d'une louve pr�te � mordre.</p><p>��Mais pourtant le d�mon a eu raison d'elle, siffla-t-elle.</p><p>Et, apr�s une pause�:</p><p>��Qu'y a-t-il entre le comte de Peyrac et vous, dites-le-moi�?</p><p>Ang�lique dirigea son regard vers elle.</p><p>��Ce qu'il y a entre lui et moi, les �tres de votre esp�ce ne peuvent le comprendre.</p><p>��Vraiment�! Et quelle est donc mon esp�ce�?</p><p>��Diabolique�!</p><p>Ambroisine se mit � rire, d'un rire moqueur mais o� �clatait une sorte d'orgueil.</p><p>��Mais, c'est vrai, je ne comprends pas, reprit-elle. Je l'avoue. Et pourtant je suis tr�s savante en toutes sortes de sciences. Mais vous m'avez tout de suite pos� un myst�re... L�, sur la gr�ve... et puis quand je me suis �veill�e... malade de ce sommeil horrible... J'avais vu des monstres qui me guettaient... un d�mon avec des yeux sur les fesses, un autre � bec d'oie... Je connaissais leurs noms... Ils me terrifiaient... Et quand je me suis �veill�e vous �tiez tous deux � mon chevet... Je sentais que lui br�lait de vous emmener pour vous aimer et que vous �tiez impatiente de le suivre, que rien n'existait vraiment pour vous, que les instants qui allaient suivre pour vous, vous seuls, pour vos deux �tres, pour vos deux corps, et que par je ne sais quelle gr�ce inconnue, vous alliez �tre heureux <emphasis>comme au paradis.</emphasis> Pour moi, la nuit qui venait serait terrifiante et am�re, pour vous, elle serait divine... Quelle cruaut� dans votre h�te � me quitter�! Je n'�tais que l'�pave rejet�e par la mer�! Quand vous vous �tes �loign�s, j'ai souffert atrocement... Il m'a sembl� que mon �me s'arrachait de mon corps. J'ai cri�... comme un damn� qui sombre en enfer.</p><p>��Ce cri�! Je m'en souviens�! Pourtant, je suis revenue sur mes pas, j'ai interrog� Delphine et Marie-la-Douce qui �taient � la fen�tre et ne paraissaient pas savoir d'o� il venait...</p><p>Ambroisine sourit de son sourire ex�crable et ravissant.</p><p>��Que vous figurez-vous�? Qu'elles ne savent pas jouer la com�die�? Je les ai bien dress�es, mes fid�les�! Elles mentiraient au roi m�me pour me complaire. Et alors elles tremblaient de m'avoir d�plu. Ne leur avais-je pas donn� l'ordre de vous retenir co�te que co�te toute la nuit � mon chevet�? <emphasis>Je ne voulais pas</emphasis> qu'il vous emm�ne�! Mais elles avaient �chou�...</p><p>Elle grin�a des dents.</p><p>��Ah�! Sans cesse vous d�jouiez mes plans. Parfois, vous me faisiez peur, vous paraissiez sur le point de me deviner. J'avais une peine infinie � d�tourner votre attention. M�me le sort semblait �tre avec vous. Ainsi quand Mme Carr�re est entr�e et a bu votre caf� � votre place, on aurait presque dit que vous l'aviez convoqu�e... Ah�! Gouldsboro, murmura-t-elle en secouant la t�te, je ne sais pas ce qu'il y a l�-bas... Je ne me sentais pas � l'aise. Ce que j'entreprenais ne marchait pas comme d'habitude... Pourquoi�? Pourquoi�?</p><p>Ang�lique avait suspendu ses mouvements pour l'�couter attentivement.</p><p>��C'est l'Am�rique, pensa-t-elle, c'est peut-�tre le Nouveau Monde qui nous a sauv�s de ses mal�fices. Ici, on est oblig� de vivre � nu. On ne daube pas la nature. Et puis par la force des choses, les gens sont dress�s � se m�fier de tout�: des Indiens, de la mer, du vent qui tourne, des pirates qui peuvent surgir. Cela les rendait plus attentifs, moins faciles � pi�ger dans ce miel empoisonn�.��</p><p>Ambroisine continuait songeuse, �tendue, les bras sous la nuque.</p><p>��Je me souviens... Au d�but.</p><p>Et Ang�lique convint � part elle qu'il y avait dans ce timbre un peu voil�, o� d�faillait parfois comme une h�sitation, un charme difficile � fuir, et qu'on ne pouvait s'emp�cher de l'�couter avec fascination... Au d�but... Je vous voyais passionn�e par tant de choses... c'�tait � la fois un �tonnement et un effroi. Je ne savais comment captiver votre attention. Passionn�e par cet amour... C'�tait votre r�le... Passionn�e par vos amis... Abiga�l... Et m�me par ce pays... Oui, vous l'aimiez, ce pays... et moi, vous ne me voyiez pas. J'ai appris � ha�r la mer... Les oiseaux qui passaient...</p><p>Elle marqua un temps d'arr�t, parut r�fl�chir.</p><p>��<emphasis>Lui�!...</emphasis> J'�tais s�re que je vous l'arracherais un jour... Je ne voulais pas savoir ce qu'il y avait entre vous... Mais Abiga�l, quelle douleur�!...</p><p>Elle reprit, parlant les dents serr�es, avec une intensit� implacable qui faisait tout � coup flamboyer ses yeux agrandis.</p><p>��J'ai appris � ha�r la mer parce que vous l'aimiez et aussi je ha�ssais les oiseaux parce que vous les trouviez beaux... et extraordinaire leur vol quand ils passaient par milliers, en nuages qui assombrissaient le ciel... Quand vous aviez le visage lev� vers eux j'aurais voulu vous distraire de l'amour que vous leur portiez...</p><p>Elle se redressa encore.</p><p>��Mais aujourd'hui vous ne les voyez plus, fit-elle d'un ton d'indicible triomphe, vous ne savez m�me pas que les oies sauvages de l'automne couvrent le ciel en ce moment... Je suis quand m�me arriv�e � cela. <emphasis>Vous ne voyez plus les oiseaux.</emphasis></p><p>Elle retomba en arri�re. On aurait dit qu'elle �tait �puis�e.</p><p>��Ah�! Pourquoi aimiez-vous tant de choses, tant de gens et pas moi�?... Pas moi, <emphasis>seulement�?</emphasis></p><p>Elle parut cracher ces derniers mots dans une convulsion de rage o� s'exhalait tout son narcissisme exacerb�.</p><p>��C'est alors que je me suis jur� de vous d�truire, vous, <emphasis>lui, tous deux,</emphasis> par la trahison, l'avilissement, la mort enfin, et la damnation de vos �mes�!...</p><p>La passion qui vibrait dans cette horrible d�claration atteignit Ang�lique comme un coup et longtemps le frisson qui la saisit parut descendre en elle en circonvolutions de plus en plus profondes jusqu'� atteindre une zone de peur nue, abjecte, qui demeurait la seule sensation qu'elle f�t capable d'�prouver en cet instant.</p><p>��Si elle parle ainsi, se disait-elle comme une enfant � bout de terreur, c'est qu'elle est s�re de sa victoire. Quels sont ses pouvoirs�? De qui les tient-elle�?��</p><p>Une telle ex�cration, elle l'avait entendue r�sonner d�j� dans une voix de femme, celle de Mme de Montespan... Mais l�, c'�tait encore pis�! La damnation de vos �mes. Une menace pareille, qui pouvait la prononcer sans �tre p�n�tr�e jusqu'� la moelle d'une haine sans r�mission�?</p><p>� quoi bon lutter�! Elle n'�chapperait pas � une telle volont� de destruction dirig�e contre elle�!</p><p>Elle craignait que ses doigts sur la poign�e de la brosse et du peigne ne se missent � trembler. Elle craignait surtout que dans un r�flexe de d�fense et d'horreur elle ne se rue sur la criminelle pour la mettre hors d'�tat de nuire en la tuant. Elle l'aurait fait pour une b�te sauvage l'attaquant. ��Mais prends garde, l'adjurait une voix int�rieure, de tels actes, si justifi�s soient-ils, te co�teront trop cher, et � lui surtout, et � tes enfants. Que fait-on devant une b�te sauvage quand on est sans armes�? On garde son sang-froid. Souviens-toi�! C'est la seule chance... S'il y en a une�!��</p><p>Lentement elle recommen�a � passer sa brosse dans ses cheveux. Puis elle les secoua sur ses �paules. Ambroisine se taisait et l'observait. La nuit venait.</p><p>Ang�lique se leva pour prendre un bougeoir d'�tain sur le rebord de la chemin�e, le posa pr�s du miroir sur la table et alluma la chandelle. Le miroir lui envoya son image, une face p�le noy�e � demi dans une p�nombre sous-marine. Mais elle fut �tonn�e de trouver � ses traits tir�s une expression de jeunesse inattendue. Toujours �'avait �t� ainsi. L'anxi�t�, l'angoisse donnaient � ses traits une expression juv�nile. Ambroisine reprit�:</p><p>��Abiga�l et ses enfants, vos pr�f�r�s, ces Indiens puants que vous faisiez rire, les bless�s qui vous attendaient comme leur m�re, et votre chat, et l'ours. J'ai �t� jalouse de l'ours et j'ai m�me �t� jalouse de la vieille Miss Pidgeon lorsque vous �tes all�e la consoler apr�s la mort de ce gros imb�cile de Patridge.</p><p>��Celui-l� aussi vous l'avez tu�?</p><p>��Moi�? Que dites-vous�?</p><p>La duchesse ouvrait de grands yeux innocents.</p><p>��Ne vous souvenez-vous pas qu'il s'est battu en combat singulier avec Louis-Paul de Vernon�?</p><p>��Le j�suite vous avait d�masqu�e. Il fallait qu'il meure. Mais comment y arriver sans trop attirer de soup�ons�? Un j�suite ne se laisse pas tuer comme �a. Alors, vous-m�me ou quelqu'un des v�tres avez fait courir le bruit chez les Anglais qu'on allait les emmener captifs au Canada. Vous saviez qu'il n'en faudrait pas plus pour rendre le pasteur dangereux comme un sanglier.</p><p>Ambroisine parut enchant�e.</p><p>��Habile, n'est-ce pas�?</p><p>Le besoin qu'Ang�lique �prouvait d'�trangler Ambroisine, au moins de la frapper, lui donnait la naus�e.</p><p>Elle restait impassible, devinant que si elle se laissait aller, elle risquait de d�passer les limites de la prudence.</p><p>Ambroisine parut se lasser de ne pouvoir la jeter hors de ses gonds. Elle se leva du hamac et s'approcha d'Ang�lique qui surveillait ses mouvements. La jeune femme lui faisait l'impression maintenant d'une b�te venimeuse et la seule perception de son parfum la comblait de malaise. Ambroisine semblait s'amuser de la voir p�lir.</p><p>Pour se donner une contenance, elle ouvrit son sac et y rangea ses accessoires. Ambroisine, machinalement, regarda � l'int�rieur du sac et jeta une exclamation.</p><p>��Qu'est-ce cela�?</p><p>Elle venait d'apercevoir la matraque de plomb qu'Ang�lique avait prise des mains de l'homme que Piksarett avait tu� sur la gr�ve de Saragouche.</p><p>��Comment poss�dez-vous un tel objet�? interrogea la duchesse en dardant sur Ang�lique un regard cruel, exorbit�.</p><p>��C'est un franc-mitou de Paris qui me l'a donn� jadis.</p><p>��Ce n'est pas vrai�!</p><p>��Et pourquoi ne serait-ce pas vrai�?</p><p>Les yeux d'Ang�lique flamboy�rent.</p><p>��Qu'avez-vous donc � faire avec cette arme de naufrageur, madame de Maudribourg�? En quoi cela peut-il vous int�resser�? Comment pouvez-vous savoir que je ne peux tenir cette arme que d'un des bandits qui ach�vent les naufrag�s dans la Baie Fran�aise, cette saison�? C'est vous, n'est-ce pas, qui ordonnez leurs crimes�? C'est vous leur chef myst�rieux�?... Belialith�!...</p><p>Elle attrapa Ambroisine par les poignets.</p><p>��Je vous d�masquerai, fit-elle les dents serr�es. Je vous ferai arr�ter, emprisonner... on vous tra�nera en place de Gr�ve�!... Je vous d�noncerai � l'Inquisition, je vous ferai br�ler comme sorci�re�!</p><p>Les col�res d'Ang�lique avaient toujours d�concert� ses adversaires. Elles naissaient � l'instant m�me o� ils �taient dup�s par sa distinction de grande dame qui ne peut se laisser aller aux d�bordements vulgaires du peuple, par la r�v�lation qu'elle leur avait donn�e, de la vuln�rabilit� de son c�ur.</p><p>��Mais... vous �tes effrayante, g�mit-elle. Comment pouvez-vous �tre aussi m�chante�?... A�e�! A�e�! L�chez-moi, vous me faites mal.</p><p>Ang�lique la l�cha si brusquement qu'elle tituba en arri�re et alla s'effondrer � demi sur le hamac.</p><p>Elle resta l� assise � frotter ses poignets meurtris.</p><p>��Vous m'avez enfonc� mes bracelets dans la chair, g�mit-elle d'une voix pleurarde.</p><p>��Je voudrais vous enfoncer un couteau dans le c�ur, riposta Ang�lique farouche, mais cela viendra un jour�! Vous ne perdez rien pour attendre.</p><p>� nouveau, Ambroisine la regarda avec �tonnement. Puis, se renversant en arri�re sur le hamac, elle se mit � se rouler en tous sens, en se tordant les bras et en poussant des cris inarticul�s, des mots sans suite qui peu � peu devinrent intelligibles.</p><p>��Oh�! Satan, oh�! Mon ma�tre, g�missait-elle, pourquoi m'as-tu oblig�e de m'attaquer � elle�? Elle est d'une cruaut� inou�e... Je n'en puis plus. Pourquoi elle�?... Pourquoi m'a-t-il forc�e � m'attaquer � elle�? Pourquoi est-il venu me relancer avec son �il bleu qui transperce comme un saphir�? Pourquoi permets-tu que de tels �tres existent sur la terre, toi facilement �mu de la vilenie d'autrui�? Tromp� m�me par la perfection de sa beaut�, une telle beaut� s'associant souvent dans l'esprit des gens avec l'id�e de sottise et endormi � son insu par son apparent d�tachement qu'on prend pour un aveu de d�faite, par ses passes d'armes verbales dans un style mondain, dont on ne discerne plus les pi�ges, ses ennemis les plus rou�s, les plus cruels pouvaient se croire ma�tres de la situation et de la sensibilit� d'une femme � laquelle ils avaient assen� tous les coups�!</p><p>La col�re d'Ang�lique c'�tait la temp�te qui surgit en quelques secondes d'un horizon pur, avant qu'on ait eu le temps d'abattre les voiles, la lame de fond impr�vue et sournoise qui retourne la barque.</p><p>L'intensit� des sentiments qu'elle exprimait avait une telle force qu'il semblait que le destin lui-m�me parl�t par sa bouche.</p><p>� l'instant o�, pench�e sur la duchesse, elle pronon�ait ces paroles terribles, la flamme du b�cher de l'Inquisition parut s'�lever entre elles g�ante, craquant, ronflant, consumant avec des convulsions cruelles, le corps de chair de la D�mone, et Ambroisine elle-m�me ne put �chapper � cette �vocation.</p><p>��Qui est le ma�tre de l'Univers... ��Il�� est plus fort que toi�!... Quand l'abattras-tu enfin�! Il t'a �chapp� d�j� une fois... Oh�! ma belle enfance�! Lui et son �il bleu et ses mains pleines de sang�!... Lui et Zalil ruisselants de sang humain. Nous �tions tous entre tes mains, Satan�! Mais il t'a fui... Et maintenant ��il�� me terrorise... Il m'a livr�e � cette cr�ature �pouvantable... Elle�! Elle�! Ang�lique�! Elle s'appelle Ang�lique�! Prends piti�! Prends piti�!</p><p>Elle poussa encore un g�missement d�sesp�r�, puis se d�tendit et resta immobile, raidie dans un �tat de semi-catalepsie. Ang�lique avait assist� � ce d�lire avec un effroi m�l� d'accablement. Cette femme �tait mauvaise, d�moniaque et, par-dessus le march�, folle � lier. Comment sortir de l�?</p><p>Quand le silence retomba, elle demeura sans force debout pr�s de la table, �coutant le souffle du vent autour de la masure. Par moments, on percevait les murmures des hommes, errant de la plage au hameau, et l'appel d'une conque, tr�s lointaine, qui ressemblait, nostalgique, au cri des loups-marins.</p><p>Limbes sinistres pour les �tres ayant d�m�rit� de Dieu, purgatoire o� les �mes abandonn�es se devaient d'�tre en but aux esprits du mal et aux tourments afin de mieux appr�cier le prix du Bien, le jour o� il leur serait donn� de revoir la lumi�re...</p><p>Villedavray grattant � l'huis et p�n�trant chez elle, avec son aimable sourire, ses talons rouges, son gilet � fleurs et sa redingote prune, lui parut l'�tre le plus incongru qu'on p�t rencontrer en ces lieux maudits.</p><p>Aussi bien le sourire du marquis s'effa�a comme par enchantement lorsqu'il aper�ut Ambroisine �tendue dans son hamac.</p><p>��Elle a pris mon hamac�!</p><p>Il avait l'air marri d'un enfant g�t� dont on a accapar� le jouet pr�f�r�. Tr�s m�content, il alla s'asseoir sur un des bancs de rondins, pr�s de la chemin�e.</p><p>Elle lui fit part � mi-voix de son dernier entretien avec la duchesse et les menaces dont elle avait �t� l'objet. Il fut hors de lui.</p><p>��Cette fois, elle d�passe les bornes�! Tant pis�! J'use de mon autorit� de gouverneur pour la faire arr�ter et la faire garder � vue.</p><p>Puis comprenant l'utopie de cette d�claration, il hocha la t�te.</p><p>��Rien � faire, h�las�! Nous sommes coinc�s. Elle nous a gagn�s de vitesse et voil� elle se d�cha�ne, nous voyant, petit noyau d'ind�sirables de plus en plus � sa merci.</p><p>Il baissa encore la voix.</p><p>��La place est pleine d'hommes suspects, J'en ai fait la r�flexion � Nicolas Parys, les Bretons feraient mieux de s'occuper de leur morue plut�t que de tra�ner partout arm�s jusqu'aux dents. Que signifie�? Il a r�pliqu�: ��Il ne s'agit pas des hommes de morutier, de Marieun Aldouch...��</p><p>��Alors qui sont ces quidams de mauvaises fa�ons qui viennent faire leurs feux chez vous sans s'annoncer�?�� ai-je demand�. Il a paru assez ennuy�. ��Ils viennent, je crois, de deux navires qui mouillent au sud, de l'autre c�t� du cap...��</p><p>��J'ai compris. Notre duchesse fait entrer ses complices dans la place.</p><p>Il cligna de l'�il.</p><p>��Les quatre-vingts l�gions, chuchota-t-il. (Puis se ressaisissant.) Tant pis, nous lutterons. Notre salut r�side d�sormais dans notre sang-froid, notre vigilance, et l'intervention rapide de M. de Peyrac. Il nous faut durer jusque-l�. N'emp�che, quand nous serons sortis de ce gu�pier, je me plaindrai � Qu�bec et m�me j'irai plus haut�: j'�crirai � Paris. C'est leur manie, l�-bas, de prendre les colonies pour un d�potoir, d'y exp�dier les ind�sirables, les fous et les folles trop haut plac�s pour qu'on les encha�ne � Bic�tre, comme le ��pauvre Jacques6��. Vous croyez, ma ch�re, que c'est une malchance que de s'en aller jusqu'au bout du monde pour y rencontrer, batifolant en libert�, une duchesse poss�d�e du diable, mais vous vous trompez�! C'est une fatalit� calcul�e et soigneusement entretenue par nos fonctionnaires royaux. Le bout du monde, c'est l� qu'on les rencontre, ces femmes folles dont m�me les couvents ne veulent plus, ni la Cour, ni les exorciseurs, ni personne dans un �tat d�cent. Tant pis pour ceux qui en h�ritent aux antipodes. Ils n'avaient qu'� rester chez eux. Quand je pense � tous les ennuis que je dois � cette Messaline. Mon <emphasis>Asmod�e</emphasis> au fond de l'eau, les r�jouissances de mon anniversaire interrompues alors que la f�te battait son plein, et vous n'avez m�me pas vu Marcelline ouvrir des clams. C'est navrant�! En somme c'est une saison rat�e. Et par la faute de qui�? De fonctionnaires plus aveugles que des taupes, qui, l�-bas, � Paris, leur plume d'oie sur l'oreille, d�cr�tent du peuplement des colonies. Mais, �a ne se passera pas comme �a�! Je vais �crire � M. Colbert lui-m�me. Je le connais�; vous aussi, je crois. C'est un homme tr�s assidu, tr�s capable, mais il est trop occup� et puis, que voulez-vous, tous ces grands bourgeois que le roi favorise, il y a des nuances qui leur �chappent. Ils besognent comme des rats, s'imaginent qu'on fait tourner le monde avec un ��r�le�� bien dress� sur le papier, qu'il suffit d'aligner des �cus pour que l'�tre humain tienne en �quilibre... Enfin, que voulez-vous, le monde change. Nous n'y pouvons rien�!...</p><p>��Ne parlez pas si fort. Elle va nous entendre.</p><p>��Non�! Elle est en �tat de catalepsie, compl�tement inconsciente. Une fa�on l�che de fuir la fatigue, de vivre et de faire face aux cons�quences de ses actes.</p><p>Il prit sa tabati�re dans une des poches de ses basques et prisa. Ses �ternuements bruyants n'�branl�rent pas le sommeil de pierre d'Ambroisine.</p><p>��Folie, possession, incarnation diabolique�!...</p><p>Il ne se pronon�ait pas.</p><p>��Ce soir, il semble qu'elle a jou� les aveux, la d�faite, la peur que vous lui inspirez pour vous attendrir, mais ne vous y laissez pas prendre. Avec ces �tres-l�, rien n'est dit, jamais.</p><p>Puis, � haute voix et sur un autre ton�:</p><p>��Ne restez donc pas plant�e l� comme un cierge, Ang�lique. Il fait frais ce soir. Venez vous asseoir pr�s du feu et racontez-moi exactement ce que vous avez bien pu trafiquer avec M. Colbert dans le temps�! Apr�s tout, nous sommes des alli�s, non�!</p><p>La duchesse de Maudribourg, �mergeant peu � peu de l'esp�ce de sommeil l�thargique qui l'avait terrass�e, les trouva devisant paisiblement devant l'�tre des cours du cacao sur le march� mondial.</p><p>��D�sirez-vous que je vous raccompagne chez vous, ch�re amie�? s'empressa le galant marquis, la voyant se lever.</p><p>Mais Ambroisine, lui jetant un regard noir, se dirigea vers la porte, et sortit.</p></section><section><p><strong>Chapitre 17</strong></p><p>D�monologie, possession, folie�!...</p><p>Hant�e par ces mots, elle s'�veillait de son sommeil fi�vreux et pendant quelques instants tout semblait calme.</p><p>Une nuit, sur le golfe, des hommes endormis qui ronflaient, un Indien accroupi pr�s des braises, rongeant � petits coups de ses dents de belette une poire de graisse d'orignal, la lune voguant derri�re le brouillard translucide.</p><p>Ses craintes, ses soup�ons, tout semblait fou. P�niblement, il lui fallait se rappeler qu'en quelques jours deux femmes �taient mortes et que pesaient sur eux des menaces latentes, n�es des fantasmes homicides d'un �tre en folie.</p><p>Du fond de la nuit, quelque chose grin�ait, rythm� et taraudant. Les tambours des Indiens et leurs fl�tes stridentes. ��Ils commencent � se saouler��, avait dit Villedavray. Dans les for�ts qui les cernaient allaient se d�cha�ner des peuples en d�lire, ab�m�s dans la magie de l'alcool, l'eau-de-feu, la limpide, la br�lante, la corrosive source des songes qui reliait aux dieux invisibles.</p><p>Par-derri�re eux�: ces bois dangereux, par-devant�: la mer saum�tre � l'horizon clos de brouillards, d'o� il semblait qu'aucun recours ne pourrait jamais surgir.</p><p>Pourtant elle leur avait amen�, la mer, l'arche de No� d'Aristide. Il semblait que les d�mons tromp�s, laissant passer ces grima�ants sp�cimens d'humanit�, avaient pris pour les leurs ces �tres de nulle part, voguant � la cr�te des vagues sous le signe de la Quincaille et du Rhum frelat�, le N�grillon, l'Ours, la Prostitu�e, le Colporteur, le Vaurien...</p><p>Masques de farce antiques, ils �taient venus s'immiscer dans cette trag�die trop bien r�gl�e, sans qu'on p�t savoir de quelles coulisses ils sortaient et c'�tait peut-�tre le signe que la D�mone commen�ait � faiblir devant la faconde des humains et leur incroyable d�sordre �, vivre, brouillant tout � coup, sans scrupule, les cartes du jeu si savamment distribu�es. Cantor s'�tait �chapp�, Cantor trouverait son p�re, comme il l'avait trouv� jadis...</p><p>Les cris d'Ambroisine, au cours de sa crise feinte ou r�elle, avaient trahi une inqui�tude, un �garement. Certaines images perdaient leur force contondante, se d�gonflaient comme baudruche sous le coup d'�pingle d'une na�ve r�alit� terrestre. Ang�lique se d�battant dans un demi-r�ve voyait un �il de saphir s'implanter dans le front d'Ambroisine, chevauchant l'animal mythique, la Licorne blanche et cruelle qui vit au fond des for�ts.</p></section><section><p><strong>Chapitre 18</strong></p><p>La licorne � la pointe torsad�e essayait de p�n�trer dans la maison. Elle se heurtait au chambranle et les rayons du soleil faisaient �tinceler son �chine d'or pur.</p><p>Enfin, elle r�ussit � s'introduire dans la cabane d'Ang�lique et derri�re elle surgit la hure puissamment laide du capitaine Job Simon.</p><p>Il d�ploya son long corps d�gingand� et l'�toupe de sa chevelure grise toucha presque les poutres du plafond.</p><p>��Je vous la confie, madame, dit-il de sa grosse voix. Je m'en vais, mais je ne peux pas l'emmener.</p><p>��Mais je ne veux pas de cette b�te-l� chez moi, s'�cria Ang�lique.</p><p>��Pourquoi�? Elle n'est pas m�chante.</p><p>Il posa sa main sur l'encolure de la licorne en bois dor�.</p><p>��Et elle est belle�! murmura-t-il avec amour.</p><p>Ang�lique remarqua qu'il avait son sac de marin pass� en bandouli�re sur l'�paule.</p><p>��Vous partez�?</p><p>��Oui, je pars.</p><p>Son visage �tait ravag�, mang� de barbe gris�tre. Il d�tourna les yeux.</p><p>��L'autre jour, la petite. Avant-hier, P�tronille... C'�tait une bonne femme. On s'entendait bien. Je peux plus voir �a, je m'en vais�! Assez�! Je m'en vais avec le mousse, c'est tout ce qu'y me reste...</p><p>��Vous ne passerez pas, dit Ang�lique, � mi-voix. ��Ils�� sont dans les bois, ��ils�� sont m�me ici maintenant...</p><p>Job Simon ne demanda pas de qui elle parlait.</p><p>��Si... moi, je passerai... Seulement, elle, ma licorne... je vous la confie, � vous, madame. Je reviendrai la chercher quand je pourrai...</p><p>��Vous ne reviendrez pas, r�p�ta Ang�lique. Elle ne vous laissera pas �chapper, elle jettera ses hommes � vos trousses, vous savez bien, ces m�mes hommes qui ont fait �chouer votre navire et ont massacr� votre �quipage.</p><p>Le vieux Simon la fixa d'un air effray� mais ne souffla mot. Lourdement il se dirigea vers la porte o� l'attendait le mousse � la cuiller de bois.</p><p>��Un mot, capitaine... avant que vous emportiez votre secret dans la tombe, l'arr�ta Ang�lique. Vous avez toujours su que vous n'�tiez pas sous Qu�bec, vous, navigateur de m�tier. N'est-ce pas�? Que c'�tait � Gouldsboro dans la Baie Fran�aise que vous deviez aller. Comment avez-vous pu ainsi laisser ternir votre r�putation de pilote, et m�me vous taire apr�s ce qui est arriv�?</p><p>��Elle m'avait pay� pour �a, r�pliqua-t-il.</p><p>��Comment vous payait-elle�?</p><p>� nouveau, il regarda Ang�lique avec crainte. Sa l�vre trembla et elle crut qu'il allait parler. Mais il se reprit. Et la t�te basse, il s'�loigna, suivi de son mousse.</p><p>Peu apr�s, Ang�lique, assise, fatigu�e, en t�te � t�te avec la licorne, vit arriver le marquis de Villedavray. Tr�s excit�, il ferma la porte, mit le loquet, alla v�rifier que la fen�tre �tait bien close et que personne ne pouvait surprendre ce qu'il avait � confier.</p><p>��Je sais <emphasis>tout,</emphasis> d�clara-t-il d'un air ravi, mais alors, l�, ce qui s'appelle <emphasis>tout.</emphasis></p><p>Dans sa jubilation il ne pensa pas � s'asseoir et parla, marchant de long en large.</p><p>��Le vieux Job Simon est venu se confesser � moi. Il m'a dit qu'il vous aurait volontiers tout avou�, mais qu'il avait trop honte, � vous une dame, n'est-ce pas�? ��Mais ce n'est pas une raison parce qu'on s'est conduit comme un c... pour continuer � l'�tre jusqu'au bout.�� Ce sont ses propres paroles. Je transmets. En bref il m'a dit <emphasis>tout</emphasis> ce qu'il savait, lui, et en raboutant cela avec les renseignements de M. Paturel et les soup�ons que nous avons con�us sur les accointances de la duchesse de Maudribourg avec ces navires de naufrageurs, l'affaire se tient et m�me est claire. Comme je m'en doutais, tout semble �tre sorti d'un de ces antres malodorants o� grattent de la plume les fonctionnaires royaux parisiens. Job Simon en qu�te de chargement, de fret, de commanditaire pour son vaisseau, s'est trouv� ��embringu頻 dans le complot qui d�j� se montait l�-bas l'an dernier pour essayer de faire �chouer les tentatives de colonisations ind�pendantes de M. de Peyrac, votre mari, sur les c�tes que nous consid�rons���� juste titre soit dit en passant, ch�re Ang�lique et sans acrimonie aucune���comme appartenant de droit � la France... Oui, oui, je sais, le trait� de Br�da�!... C'est un d�tail. Passons, je ne veux pas entrer dans les d�tails. Donc, s'agissant de d�courager un intrus � s'installer sur la Baie Fran�aise, on���l� aussi il faudrait d�terminer qui�: disons�: les Pouvoirs���, a d�cid� de monter une action conjugu�e afin de bouter hors du territoire de Gouldsboro les g�neurs qui s'annon�aient un peu trop entreprenants, un peu trop s�rs d'eux. un peu trop riches, un peu trop hors du commun, un peu trop... tout, ma foi. Dangereux, pour conclure�: votre �poux et sa recrue.</p><p>��Alors on accorde des lettres royales et des lettres de courses au navigateur Barbe d'Or, lui aussi en qu�te de terrains � peupler, � charge pour lui de conqu�rir l'endroit qu'on lui indique, qu'on lui vend m�me, et d'en chasser l'h�r�tique qui s'y est ind�ment install�. C'est ainsi, je suppose, qu'un homme de Colin, l'accompagnant � Paris, ce Lopez dont vous m'avez parl�, aurait, faisant antichambre � Versailles, �chang� quelques mots avec Job Simon, lui aussi convoqu�. Job Simon se souvient vaguement de lui. Ils auraient d�couvert tous deux qu'ils �taient sur la m�me affaire, charg�s de d�loger un certain Peyrac de la c�te du Maine. Ce qui expliquerait la phrase de Lopez�: ��Quand tu verras le grand capitaine � la tache violette, tu sauras que tes ennemis ne sont pas loin.��</p><p>��Ceci pour l'action, pourrais-je dire, ext�rieure, guerri�re. Barbe d'Or peut conqu�rir les terres de Gouldsboro mais il peut �chouer aussi... ce qui d'ailleurs est arriv�, les quelques mis�rables h�r�tiques qu'on lui avait annonc�s s'�tant r�v�l�s vos durs � cuire de Huguenots de La Rochelle.</p><p>��On redoute aussi que m�me si Gouldsboro tombe entre ses mains, cela ne suffise pas � abattre l'homme qui poss�de d�j� de nombreux postes, des mines, une grande influence dans le pays. Alors c'est l� qu'entre en jeu une subtile machination qui me fait vaguement soup�onner d'o� est venue la plus violente volont� de rejet contre le comte de Peyrac. Oui, ma foi, m�dita Villedavray songeur, une si habile combinaison que j'en fr�mis de crainte et d'admiration���j'adore les combinaisons intellectuelles, l'habilet� d'un cerveau pouvant manier les �tres comme des pions sur un �chiquier, les faire mouvoir � distance par la seule connaissance spontan�e de leur moi le plus intime. On d�cide, �coutez-moi bien, non seulement d'essayer de briser la force mat�rielle naissante du comte de Peyrac, mais aussi d'abattre <emphasis>sa force morale.</emphasis> Un homme d�courag�, ayant perdu le sens de ce qui faisait mouvoir sa volont� agissante, ne s'attache pas � un simple coin de terre lui rappelant d'amers souvenirs. Pour le moins, il s'en va�; pour le mieux, il se suicide, il se laisse mourir, de toute fa�on, on en est d�barrass�! Et de cette partie psychologique, il semble que ce soit notre duchesse diabolique qui en a �t� particuli�rement charg�e. Ah�! Quelle habilet�! C'est confondant. �videmment, ce n'est pas Job Simon qui m'a expliqu� ces subtilit�s. J'extrapole � partir de ses confidences et de ce qu'il a cru comprendre, le pauvre gars�! Lui n'�tait qu'un na�f � gruger pour b�tir l'apparence inoffensive de l'arriv�e de la s�ductrice sur les lieux de son action. Une ��bienfaitrice�� riche, pieuse, exalt�e, menant � Qu�bec des demoiselles � marier, naufrageant sur les c�tes du Maine, prenant dans ses filets le seigneur des lieux... Voici bien une histoire digne de son imagination avide et retorse.... La seule difficult�: amener Job Simon � en passer par tous ses caprices et � se taire... Un Breton n'est pas facile � convaincre. Mais notre belle a ses armes et nous connaissons lesquelles. Voici, pour <emphasis>La Licorne�! </emphasis>Tout au moins pour le r�le qu'elle est amen�e � jouer dans ce complot...</p><p>��Asseyez-vous, �tienne, je vous en prie, vous me donnez le vertige, l'interrompt Ang�lique, et rouvrez la porte. On �touffe ici.</p><p>Villedavray alla rouvrir la porte.</p><p>��C'est passionnant, n'est-ce pas�? murmura-t-il. Avez-vous quelque chose � boire�?</p><p>Ang�lique lui d�signa une cruche d'eau sur la table. Il se d�salt�ra, tamponna d�licatement ses l�vres. Il r�fl�chissait avec intensit�.</p><p>��Je pr�sume, reprit-il, que la duchesse de Maudribourg a �t� investie de cette d�licate mission peut-�tre parce que c'�tait l'occasion de l'exp�dier au loin, mais aussi parce qu'elle avait une grande fortune, de quoi payer grassement toute complicit�, et cela est important.</p><p>Ang�lique se d�cida � lui parler de cette lettre du p�re de Vernon qui r�v�lait une sorte de collusion entre le p�re d'Orgeval et Mme de Maudribourg.</p><p>��Alors tout s'explique et prend assise. Si elle est sa p�nitente, il a d� l'envoyer ici pour faire p�nitence. A-t-il �t� vraiment conscient de sa virulence et des ravages qu'elle pourrait causer�? Ou avouera-t-il avoir �t� d�pass� dans ses pr�visions�? Manier les d�mons, comme on manie les serpents dangereux, n'est pas un art des plus faciles.</p><p>��Ce que je trouve surtout inadmissible, c'est que tous ces messieurs en soutane se soient m�l�s des affaires de l'Acadie sans m�me m'en aviser. On se partage � l'avance le g�teau, on s'installe, on d�cr�te, on nous envoie des d�mons noirs ou blancs, et moi qu'ai-je � faire l�-dedans�! C'est d'une insolence... Sans parler des bandits de grand chemin dont la t�te est mise � prix et qui viennent empoisonner nos c�tes. Il y a de tout dans cette affaire. Des honn�tes gens, des pirates quelque peu suspects, mais d'envergure comme Barbe d'Or, de francs malfaiteurs, et, comme nous le savons, des messagers de l'Enfer.</p><p>��R�capitulons�: Barbe d'Or part le premier. Apr�s avoir hivern� aux Cara�bes o� il bricole avec les Espagnols, il cingle, aux premiers jours du printemps, vers Gouldsboro, attaque, �choue. Il se retire. Mais il est bien d�cid� de venir � bout du comte de Peyrac. � l'occasion, il capture le chef de ses mercenaires, Kurt Ritz. Et puis ensuite ce sera vous, quand le hasard vous am�nera dans la baie de Canso. Car, entre-temps, vous �tes entr�e en jeu. Au d�but, il n'y avait que lui, Peyrac, gentilhomme d'aventure, s'accordant ma�trise � son gr� sur terre et sur mer. Et puis, soudain, il y a une femme � ses c�t�s, une femme qui, comme lui, subjugue, fascine, ajoute la force de sa pr�sence � celle d�j� peu commune dont il fait preuve. Alors, c'est trop�! Souvenez-vous�: abattre sa force morale. On va s'attaquer � ce point sensible. Le navire ou les navires des complices d'Ambroisine sont arriv�s � l'entr�e de la Baie Fran�aise. � Houssnock, ils cherchent � vous faire tomber entre les mains des Canadiens. Vous, morte ou captive � Qu�bec, combien M. de Peyrac deviendrait vuln�rable pour recevoir des Fran�ais ses conditions de reddition. Mais vous leur �chappez. Le hasard vous am�ne sur le navire de Barbe d'Or. Le p�re de Vernon vient vous y reprendre. Revenant de New York, il a �t� averti au passage d'avoir � s'assurer de votre personne. Par qui�? Initiative des complices d'Ambroisine ou de celui, je gage, qui tire les ficelles de toute cette histoire. Devant le j�suite, Barbe d'Or s'incline. Vous �tes d�sormais entre les mains de ceux qui veulent amener M. de Peyrac � d�clarer forfait. Mais l� encore tout ne va pas marcher ��comme d'habitude��, ainsi que s'en plaindrait notre charmante duchesse. Le p�re de Vernon, qui sait que vous �tes un pion d'importance dans la partie qui se joue, mais ne voit pas d'urgentes raisons de vous faire p�rir ou de porter atteinte � votre libert�, vous laisse retourner � Gouldsboro saine et sauve.</p><p>��� partir de l�, j'avoue que je m'embrouille un peu. Il semblerait que les hommes du navire inconnu sont intervenus pour utiliser Barbe d'Or comme pomme de discorde entre votre mari et vous afin d'amener tout votre monde � s'entre-tuer... Qu'est-ce qui s'est pass� au juste, Ang�lique, mon amie�? Racontez-moi cela.</p><p>��Non, dit Ang�lique, ce sont des probl�mes personnels et puis je suis terriblement fatigu�e.</p><p>��Vous n'�tes pas gentille, dit Villedavray d��u, je me donne une peine inconcevable pour d�brouiller cet �cheveau � votre place et vous me refusez une confidence...</p><p>��Je vous promets que je vous raconterai tout un jour en d�tail...</p><p>��Quand nous serons � Qu�bec�! s'exclama Villedavray joyeux.</p><p>��Oui, c'est cela, quand nous serons � Qu�bec, consentit Ang�lique. Mais pour l'instant, il suffit que vous sachiez que vous avez devin� juste. Ils avaient tout calcul� pour que nous nous entretuions. Croyez-vous qu'Ambroisine �tait dans les parages�?</p><p>��Non, mais son complice, le bandit qui se trouve � la t�te des deux navires. Il peut tr�s bien avoir con�u seul un plan machiav�lique. Il est, au masculin, aussi diabolique qu'elle, je vais vous en parler tout � l'heure.</p><p>��Je l'ai vu. C'est l'homme p�le, n'est-ce pas�? Je l'ai vu une seule fois. Quand il est venu me dire�: ��M. de Peyrac vous demande dans l'�le du Vieux-Navire.�� C'est �trange. J'etais lasse apr�s cette longue journ�e de bataille que j'avais pass�e pr�s des bless�s. J'ai song� seulement�: ��Comme il est p�le, on dirait un mort.�� Mais il ne m'a pas effray�e. Je l'ai suivi sans appr�hension.</p><p>��C'est une des propri�t�s des �tres infernaux qui s'incarnent. S'ils effrayaient, on ne tomberait pas dans leurs pi�ges. Et ils surgissent en g�n�ral quand le sens intuitif de l'�tre fatigu� rel�che sa vigilance.</p><p>Ang�lique revoyait la sc�ne. Elle avait suivi l'homme � travers la baie d�gag�e par la mar�e basse. Et dans l'�le l'attendait Colin... Et Joffrey de Peyrac avait �t� averti par un billet anonyme, qu'elle se trouvait dans l'�le <emphasis>avec son amant.</emphasis> Il s'y �tait rendu. Il l'avait vue dans l'�le avec Colin... Toute une nuit. Eux deux... Et puis, lui, guettant...</p><p>Le marquis marqua un temps d'arr�t, attendant qu'elle lui communiqu�t son secret, puis voyant qu'elle se taisait.</p><p>��Bien�! fit-il avec un soupir, je n'insiste pas. Vous me raconterez tout cela � Qu�bec quand nous serons assis bien confortablement devant mon po�le hollandais. Pour lors, je me bornerai de constater que votre ennemi Barbe d'Or s'est retrouv� gouverneur de Gouldsboro, M. de Peyrac restant propri�taire du fief. Joli tour, qui n'a pas d� trop plaire � nos comploteurs machiav�liques. Ce doit �tre � ce moment que <emphasis>La Licorne</emphasis> a fait son entr�e en sc�ne. Ambroisine a-t-elle eu l'intention d�s le d�but de sacrifier ce navire, son �quipage et m�me les filles dont elle avait la charge, afin de mieux parfaire sa com�die d'arriv�e impr�vue, ou bien a-t-elle pris cette d�cision en constatant qu'apr�s tant d'efforts d�ploy�s, ni la force arm�e ni la force morale de M. de Peyrac ne paraissaient particuli�rement entam�es�? Je parierais qu'elle a toujours eu l'intention de commettre ces crimes, pouss�e par l'obligation de supprimer des personnes qu'on n'avait pu mettre toutes dans la confidence ou qui en savaient trop. Et puis, � un certain moment, pour certains esprits, la folie du meurtre peut devenir d�mentielle, sans mesure. Seuls l'ampleur des catastrophes et le grand nombre des victimes font vibrer leur sentiment de puissance et m�me de plaisir �rotique. Ces complices l'attendaient sur la c�te, arm�s de lanternes, Job Simon, qui n'�tait jamais venu dans les parages, s'est cru arriv� au but. Ils ont envoy� un canot pour la prendre, elle, avant que le navire aille s'�corcher sur le fond...</p><p>��Pourquoi a-t-elle voulu sauver l'enfant de Jeanne Michaud�?</p><p>��Com�die encore, qui accr�ditait son personnage de grandeur morale, personnalit� faite de vertus, de d�vouement, d'abn�gation. Elle doit composer en elle-m�me sa future ��vie de sainte Ambroisine�� selon le style de lectures dont elle s'est abreuv�e dans les couvents. La sc�ne de son arriv�e de naufrag�e, n'�tait-elle pas �mouvante�?</p><p>��Oh�! Combien�!</p><p>Mais si habile, si rou�e, si retorse f�t-elle, n'avait-elle pas sacrifi� parfois la prudence � sa f�minit�? Elle rejoignait ses complices et enfilait ses bas rouges, quitte � �veiller la surprise, puis les doutes, les soup�ons, m�me d'une fille na�ve comme Marie-la-Douce, qui en tant que chambri�re savait exactement ce que sa ma�tresse avait emport� de France sur <emphasis>La Licorne.</emphasis> Une autre fois, c'�tait le manteau doubl� d'�carlate qu'elle ramenait d'une promenade en mer et Ang�lique s'�tonnait, et son parfum... Mais oui, son parfum�! Est-ce que l'on sort d'un naufrage avec une chevelure brillante et parfum�e�?...</p><p>��Et moi, une femme, je me suis laiss� prendre � cela�!�� songea Ang�lique.</p><p>En effet, elle aurait d� avoir les cheveux tremp�s, poiss�s d'eau de mer. Or, ce qui avait frapp� Ang�lique au premier abord, �'avait �t� le parfum et la beaut� de cette sombre chevelure, comme un pelage soyeux �pandu. Elle les soignait avec une sorte d'idol�trie. Elle n'aurait pu se r�soudre � les n�gliger, � se passer de son parfum ne serait-ce que quelques jours. �tourderie f�minine aussi quand elle avait dit � Ang�lique�: ��Mon parfum... Vous aimez�? Je vous en donnerai.�� Et Ang�lique�: ��Mais je croyais que vous aviez perdu le flacon dans le naufrage.��</p><p>Et si Mme Carr�re s'�tait montr�e soucieuse � propos des v�tements de la duchesse, r�p�tant � plusieurs reprises�: ��ces taches, ces d�chirures, il y a quelque chose de suspect��..., n'�tait-ce pas parce qu'en m�nag�re attentive et exp�riment�e il lui avait sembl� que ces taches, ces accrocs <emphasis>avaient �t� faits expr�s.</emphasis> Maquiller des v�tements de belle qualit� en hardes de noy�e qui ont souffert des injures de la mer, des rochers, du sable et des go�mons, n'est pas un art facile et donn� � tout le monde et, de plus, Ambroisine, qui paraissait aimer particuli�rement cette toilette brillante, n'avait pas d� se r�soudre de bon c�ur � l'endommager volontairement. D�tails infimes, erreurs l�g�res dans l'ensemble du tableau si magistralement compos�, mais qui, �veillant obscur�ment l'�tonnement des victimes, leur permettaient peu � peu d'�clairer le pi�ge, d'en d�monter les rouages.</p><p>��Et lui, le chef de la bande aux gourdins de plomb, l'homme p�le, qui est-il�? P�tronille m'a dit�: ��son fr�re��.</p><p>��Job Simon m'a dit�: ��son amant, son amant en titre��. Bon�! disons�: son fr�re et son amant. L'inceste n'est pas pour l'effrayer.</p><p>��Oui, je vois cela�: un fils de pr�tre maudit ou alors de la grande dame sorci�re qui l'engendra une nuit de sabbat avec Satan. Savez-vous, on dit que la semence satanique est glaciale. Cela doit �tre tr�s d�sagr�able�! Qu'en pensez-vous�?... Pourquoi riez-vous, ch�re Ang�lique�?</p><p>��Vous avez de curieuses questions, r�pondit-elle en s'esclaffant.</p><p>*****</p><p>Les heures du cr�puscule �taient venues, d'une sombre pulpe orang�e, l'odeur de la morue se faisait plus ent�tante, l'angoisse et l'attente plus dramatiques. Mais une faille commen�ait � se faire jour dans le comportement d'Ambroisine.</p><p>En passant, elle avait entendu rire Ang�lique, et cette sorte de d�tachement et qui�tude, affich�s par celle-ci et le marquis de Villedavray, �veillait ses doutes et ses craintes. Elle ne pouvait en deviner les causes et l'on sentait que le soup�on d'avoir affaire � une esp�ce d'�tres inconnus et plus forts qu'elle-m�me l'effleurait parfois. L'esprit est prompt mais la chair est faible. Le corps de la D�mone fl�chissait lui aussi, atteint par la tension de ces heures interminables. Le masque soigneusement entretenu craquait, jusqu'� marquer son ravissant visage des stigmates de l'�ge, comme si, sous l'accumulation de la vilenie, de mensonges et de crimes, un abc�s m�r commen�ait d'�clater et de laisser suinter, goutte � goutte au grand jour, l'expression la plus terrifiante des folies.</p><p>Mais Ang�lique toussait maintenant, elle sentait la fi�vre la br�ler, un cerne soulignait ses yeux agrandis. Encore une nuit � passer.</p><p>��Vous n'�tes pas bien, lui dit Villedavray au moment de la quitter. Laissez-moi vous aider � vous d�grafer et � vous mettre au lit.</p><p>Ang�lique le r�cusa, le remerciant mille fois, ce n'�tait rien. Seulement un peu de toux qui l'avait saisie. Elle allait dormir et demain se sentirait mieux.</p><p>��Vous avez tort de ne pas accepter mon assistance, dit Villedavray, chagrin. Pour mes amis souffrants, je suis une v�ritable s�ur de charit�. Vous �tes trop ind�pendante, Ang�lique, trop s�re de vous, pour une femme... Enfin�!... Au moins faites-vous chauffer un galet pour les pieds.</p><p>Lorsqu'il l'eut quitt�e ce soir-l�, elle dut convenir � part elle qu'il avait raison. Elle �tait bris�e et eut toutes les peines du monde � se pr�parer pour la nuit. Elle n'eut m�me pas la force de se faire chauffer une pierre dans l'�tre, comme il le lui avait recommand�. Les pieds glac�s, le visage br�lant, elle essaya de trouver le sommeil. La couche �tait dure, la couverture pesante. Elle �touffait. �veill�e apr�s un sommeil agit� dont elle ne put estimer s'il avait �t� long ou bref, elle se leva pour aller d�barricader la fen�tre, Piksarett veillait au-dehors et � tour de r�le les hommes du gouverneur ainsi que Barssempuy, Defour... Elle n'avait rien � craindre, mais il semblait qu'aucune garde, ni murs ne pouvaient la d�fendre r�ellement de ce qui la mena�ait...</p><p>Elle voulait laisser la chandelle allum�e, mais le vent l'�teignit. Elle ne retrouva pas le sommeil, et maintenant elle avait froid.</p><p>Dans l'encadrement de la fen�tre, la nuit se diluait en lueur grise, encore opaque, � peine contrast�e avec le noir t�n�breux d'un feuillage contre le toit, mais grisaille suffisante pour qu'elle devin�t l'ombre humaine qui vivement y passa, masquant un court instant le rectangle de la fen�tre. Aussit�t, elle sut que quelqu'un venait d'entrer chez elle et se tenait contre le mur � droite.</p><p>La main sur la crosse de son pistolet, elle resta aux aguets cherchant � surprendre le bruit d'une respiration. Rien. Mais un tintement de coquillages puis une odeur famili�re. Piksarett�! l'Indien�!...</p><p>Alors elle renon�a � battre le briquet. S'il avait d�cid� de veiller sur elle dans sa propre demeure, c'est qu'il avait ses raisons�! Fait surprenant, elle s'endormit presque aussit�t d'un sommeil enfin d�tendu.</p><p>Elle fut �veill�e par un bruit de lutte.</p><p>On aurait dit d'une b�te sautant lourdement sur le plancher. L'aube �tait encore loin.</p><p>Cette fois Ang�lique donna de la lumi�re. Elle distingua Piksarett ma�trisant quelqu'un � terre.</p><p>��Il s'est introduit dans ta maison.</p><p>��Qui est-ce�?</p><p>La flamme r�v�la le visage h�ve et effray� d'un jeune matelot, un Breton semblait-il et qui devait appartenir � l'�quipage du morutier.</p><p>��Que fais-tu chez moi�?</p><p>Les l�vres du gar�on fr�missaient et il n'arrivait pas � articuler un mot. Savait-il seulement autre chose que son patois ga�lique�?</p><p>��Que me voulais-tu�?</p><p>Il r�ussit enfin � articuler.</p><p>��Vous demander secours..., madame.</p><p>��Pourquoi�?</p><p>����Ils�� me suivent, dit le jeune homme que Piksarett maintenait agenouill� devant Ang�lique. Depuis quatre jours, j'essaie de leur �chapper dans la for�t, mais ��ils�� ne l�chent pas ma trace. C'est le P�le qui est le plus mauvais, le plus habile. Je ne sais pas qui ��ils�� sont mais je sais qu'ils veulent me tuer.</p><p>��Pourquoi voudraient-ils te tuer�?</p><p>��Parce que j'ai vu <emphasis>qui</emphasis> a pouss� la jeune fille du haut de la falaise l'autre jour. Mais lui m'a vu aussi... depuis j'essaie de leur �chapper...</p><p>Elle se souvint que le capitaine breton s'�tait plaint que ses matelots commen�aient � d�serter, qu'un de ses jeunes avait disparu...</p><p>��Tu appartiens aux hommes du morutier, n'est-ce pas�?...</p><p>��Oui... Je m'occupe du s�chage. Faut courir toute la journ�e tout au long de la ��grave��. Je suis moins surveill�. Il faisait chaud. J'ai voulu aller cueillir des framboises. Je connaissais un bon coin du c�t� de la croix bretonne. Il y avait un navire qui �tait venu faire l'eau. Le travail se rel�chait. J'en ai profit�. Je suis mont� l�-haut. Et... je l'ai vu...</p><p>��Qui �tait-ce�?...</p><p>Le malheureux gar�on regarda autour de lui avec effroi et chuchota.</p><p>��L'homme � lunettes, celui qui gratte de la plume pour la duchesse.</p><p>��Armand Dacaux�?...</p><p>Il hocha la t�te affirmativement.</p><p>Il raconta. Il avait vu la jeune fille arriver et le secr�taire lui parler, lui d�signer deux paniers qui se trouvaient pr�s du calvaire. Elle s'�tait dirig�e dans cette direction pour les prendre, alors, sur la pointe des pieds, le secr�taire s'�tait �lanc� derri�re elle et comme elle n'�tait qu'� une faible distance du rebord il l'avait pouss�e avec violence.</p><p>��Moi, je n'avais pas song� � me cacher. En se retournant, il m'a vu... Alors je me suis enfonc� dans les bois... Je voulais essayer de regagner la grave, de parler � mon capitaine. Et puis j'ai pens� que cela n'arrangerait rien. Il est fou de cette duchesse. Il a perdu la t�te, Marieun Aldouch. Et pourtant c'est un dur. Mais, elle... je pensais essayer de gagner une autre plage vers le nord, m'embarquer avec des Malouins qui retourneraient au pays, la saison termin�e. Je connais le coin, je sais m'y diriger. J'y viens chaque ann�e depuis que j'ai eu l'�ge d'�tre mousse. Mais j'ai vite compris que j'avais des hommes sur mes pas. Je me suis terr�, cach� comme j'ai pu, mais leur �chapper, impossible�! Alors j'ai pens� � venir vous demander secours, � vous, madame, parce que j'ai compris que vous ne faites pas partie de cette troupe de malandrins. Une nuit, j'�tais dans un arbre et ils ne le savaient pas, je les ai entendus parler pr�s du feu, ils parlaient de la duchesse qui est leur chef, ils l'appellent Belialith, ils parlaient aussi de vous, et de M. de Peyrac, votre �poux. Ils disaient qu'il fallait qu'elle se d�cide � vous tuer avant qu'il revienne, parce qu'elle est tr�s forte, mais vous, vous �tiez peut-�tre encore plus forte. C'est cela qui m'a donn� l'id�e d'essayer de rentrer dans le hameau en profitant de la nuit pour venir vous demander aide et assistance.</p><p>Il tendit deux mains jointes, tremblantes.</p><p>��Si vraiment vous �tes plus forte qu'elle, noble dame, secourez-moi�!...</p><p>Piksarett, malgr� l'accent rugueux du Breton, semblait avoir suivi l'essentiel de son r�cit.</p><p>��Que peut-on faire�? demanda Ang�lique s'adressant � lui.</p><p>��Je vais le conduire � Uniack�, r�pondit le sauvage, il est retranch� dans une bonne place et maintenant nous sommes en force. Des Mic-Macs, ses parents, sont mont�s du grand village de Truro. Il ferait beau voir que les Mal�cites fassent les m�contents. Aussi bien, ils sont saouls et ne savent plus ce qu'ils racontent, ni ce qu'ils veulent, un jour ils �coutent les hommes des deux navires qui sont � l'ancre derri�re le cap, et qui viennent leur porter de l'eau-de-feu, un jour ils �coutent Uniack� qui est un grand chef et qui leur dit que les oies sauvages d�serteront les �tangs d'un peuple qui perd l'esprit juste � l'automne, quand elles se pr�parent � les visiter.</p><p>��Eux aussi se joindront � nous quand sera venu le jour de la vengeance, et ce jour est proche o� les enfants de l'Aurore vont sortir des bois pour lever les chevelures de tes ennemis et de ceux qui ont tu� nos fr�res.</p></section><section><p><strong>Chapitre 19</strong></p><p>Pour s'�loigner et gagner le refuge des bois, il fallait profiter de l'obscurit� qui r�gnait encore. Piksarett avait son arc et ses fl�ches. Sous la protection de l'Indien, le jeune homme pourrait parvenir sain et sauf au campement des Mic-Macs. Les deux silhouettes se gliss�rent au-dehors et se fondirent aussit�t dans l'obscurit�.</p><p>Ang�lique grelottait de malaise. La fi�vre la tenait bien. Elle toussa et, tent�e de se pelotonner � nouveau sous les peu confortables couvertures, elle s'admonesta. Elle devait profiter de ce qu'elle �tait debout pour s'administrer quelques soins. Se pr�parer une boisson, poser un pansement sur son pied qui s'envenimait de nouveau, sinon elle perdrait toutes forces et l'on pourrait venir l'�trangler sur sa couche comme les reines maudites de jadis, sans qu'elle puisse seulement presser la g�chette de son arme.</p><p>Elle jeta une bourr�e de gen�ts sur les braises encore ardentes et boitilla � travers la pi�ce pour aller prendre dans le cuveau de l'eau dont elle remplit une petite marmite qu'elle pendit � la cr�maill�re. Elle d�chira un peu de charpie, pr�para un baume, choisit des simples � infuser, et s'assit sur la pierre de l'�tre, attendant que l'eau commen��t de bouillir.</p><p>Ses efforts l'avaient �puis�e, elle �tait tremp�e de sueur. Elle se drapa dans une couverture, la resserrant autour de ses �paules � la fa�on indienne. Elle appuya son front � la pierre, regardant danser la flamme, se laissant aller � un �tat de demi-songe o� voguaient ses pens�es, lucides, vives, mais sans aucun pouvoir sur ses actes, indolores, aurait-elle pu dire.</p><p>Et celle qui entra, profitant de la porte entreb�ill�e qu'Ang�lique n'avait pas song� � verrouiller, ni m�me � clore, apr�s le d�part de Piksarett, elle la sentit moins comme une pr�sence humaine que comme un esprit qui se glissait vers elle, un fant�me qui aurait pu aussi bien traverser les murs et perdait son pouvoir effrayant de n'�tre plus charnel.</p><p>Elle songea incidemment que Piksarett n'�tait plus l� pour la d�fendre, qu'il lui faudrait peut-�tre appeler, s'armer. Mais son instinct lui confirmait que le danger ne s'adressait pas���pas encore���� sa vie. Et elle ne bougea pas. L'esprit la visitait. C'�tait un jeu, des coups seraient �chang�s. Un peu de sang coulerait, une griffure. Ce n'�tait rien�! L'autre se retirerait en l�chant ses plaies. Il fallait tenir. Demain, apr�s-demain, Joffrey serait l�...</p><p>��J'ai vu de la lumi�re chez vous..., dit Ambroisine. Vous ne dormez donc pas�?... Vous ne dormez ��donc�� plus�?</p><p>Elle voulait prendre sa revanche. Elle s'appuyait � l'auvent de la chemin�e rustique et la lueur de la flamme modelant ses traits de bas en haut leur donnait ce relief qu'on pr�te volontiers aux repr�sentations de M�phisto, lorsqu'il surgit aux yeux de Faust du brasier de l'Enfer�; soulign�es de noir ses prunelles allong�es avaient un �clat d'or liquide, la courbe de ses sourcils paraissait d�mesur�e, l'ossature accus�e effa�ait la gr�ce habituelle de la physionomie et la transformait en un masque fait d'ombres et de m�plats d'une chair translucide comme l'alb�tre.</p><p>Ce n'�tait ni beau ni laid. C'�tait �trange. Et l'on e�t dit une statue, aux orbites ouvertes par lesquelles des yeux humains auraient regard�.</p><p>Ang�lique songea qu'assise sur la pierre de l'�tre elle b�n�ficiait d'un autre �clairage et avait l'avantage. Mais cette satisfaction relative resta fugitive. Elle fut saisie d'une quinte de toux, et dut chercher son mouchoir.</p><p>��Vous �tes malade, constata Ambroisine avec une intense jubilation. Voyez quel est mon pouvoir. En quelques jours vous avez perdu votre triomphante sant�.</p><p>��Tout le monde peut s'enrhumer, dit Ang�lique, ce sont des choses qui arrivent continuellement aux humains sans qu'on ait besoin de convoquer l'arri�re-ban des Enfers pour cela.</p><p>��Vous plaisantez encore, fit Ambroisine en grin�ant des dents, vous �tes incorrigible�! Vous ne comprenez donc pas que vous allez mourir... Vous devriez d�j� �tre morte cent fois... Si vous ne l'�tes pas encore, c'est parce que je n'ai pas voulu <emphasis>vraiment...</emphasis> Mais le jour o� je signerai le d�cret...</p><p>��Non, ce n'est pas pour cela. C'est parce que moi, j'ai la ��baraka��.</p><p>��La baraka�?</p><p>��C'est un sort. Les Arabes disaient que j'avais la ��baraka��. Mektoub�: c'est ainsi. Cela veut dire que je ne peux mourir de la mort voulue par mes ennemis.</p><p>��Sottises�!</p><p>Mais l'explication d'Ang�lique avait �veill� en la duchesse une inqui�tude. Elle se mit � marcher de long en large, drap�e dans son grand manteau noir. Elle redevenait belle avec ses cheveux sur ses �paules, son visage parfait, hardi et anim�, ses l�vres rouges laissant briller l'�clat des dents � demi r�v�l�es.</p><p>��Dites-moi, interrogea brusquement Ang�lique, profitant du trouble qu'elle devinait. Qu'est donc pour vous le p�re d'Orgeval�?</p><p>��Je l'ai toujours connu, r�pondit Ambroisine. Nous �tions trois enfants qui couraient dans la campagne, l�-bas, en Dauphin�. Il n'y a jamais eu d'enfants aussi forts que nous. Nous �tions habit�s par le feu, par mille esprits ardents. Nos ch�teaux �taient proches, c'�taient des demeures sombres et hant�es et ceux qui les habitaient �taient plus bizarres et impr�visibles que les fant�mes. Il y avait son p�re � lui, farouche et terrifiant, qui l'emmenait massacrer les protestants�; il y avait ma m�re, la Magicienne, qui connaissait l'art du poison, et mon p�re, le pr�tre, qui convoquait le diable�; il y avait ma nourrice, la m�re de Zalil, qui �tait sorci�re et lui apprenait � clouer les chauves-souris aux barri�res des champs et � d�poser les crapauds morts au seuil des portes. Mais lui �tait plus fort que tous avec son �il bleu magique. Pourquoi nous a-t-il trahis�? Pourquoi a-t-il rejoint cette arm�e d'hommes noirs avec leurs croix sur le c�ur. Il a voulu se mettre du c�t� du bien. Il est fou. Mais on ne peut effacer ce qui a �t�. Il me conna�t, il sait ce qu'il faut obtenir de moi et parfois cela me compla�t de le servir comme autrefois. � la limite de l'Enfer, nous devenons complices... Comprenez-vous�?... Le jour, par exemple, o� vous serez vaincue... Alors je l'aurai rejoint... Et peut-�tre qu'il se souviendra de moi. Son m�pris, son absence, sa sup�riorit�, c'est comme un fer rouge. Un jour, je demanderai � Zalil de le tuer.</p><p>��Qui est Zalil�?...</p><p>Ambroisine ne r�pondit pas. Elle eut deux ou trois frissons convulsifs et elle ferma les yeux comme revoyant les jours pass�s.</p><p>Les choses se reliaient. Zalil, ce devait �tre l'homme p�le, le fr�re dont avait parl� P�tronille Damourt. ��Il y avait ma nourrice, la m�re de Zalil�!...�� une alliance infernale, mais qui s'att�nuait de rejoindre des formes terrestres�: une noble dame, engageant sa fortune, pour r�aliser � la fois conqu�tes et bonnes �uvres, au nom de Dieu et du roi, son amant, pirate, l'assistant dans cette �uvre. Un complot terrestre. Des trois enfants ��travers�s�� par le feu, chacun avait suivi sa voie. L'un �tait devenu j�suite, l'autre la noble duchesse de Maudribourg � l'intelligence �tincelante, le troisi�me l'homme-au-gourdin-de-plomb. Seules les passions fanatiques qui n'avaient cess� de les habiter les liaient encore � travers leurs destins disparates.</p><p>��Vous voyez, dit Ambroisine en rouvrant les yeux avec un sourire, je vous dis tout et vous commencez par tout savoir. C'est pourquoi il faut que vous mourriez maintenant. J'ai longtemps h�sit�! Je laissais le sort d�cider. Cela m'amusait de voir comment vous resurgissiez des dangers. La baraka�?... Non, je n'y crois pas. C'est ma non-d�cision qui vous prot�geait. Maintenant ma mission n'a que trop dur�. Il faut en finir. Vous mourrez demain.</p><p>Elle parlait d'une voix monocorde et affect�e. Ce d�saccord entre le ton mondain et le contenu de ces paroles traduisait le d�sordre de sa pens�e. Ang�lique r�pondit sur le m�me ton.</p><p>��Je vous remercie de m'avertir. Je m'�vertuerai de prendre des dispositions n�cessaires, en accord avec vos projets.</p><p>Ambroisine le regarda farouchement.</p><p>��Vous vous amusez donc toujours�?</p><p>��Oh�! Non, pas toujours, tant s'en faut...</p><p>��Vous avez vraiment mauvaise mine, reprit la duchesse de Maudribourg, que l'�vident malaise d'Ang�lique parut rass�r�ner. Vous n'�tes pas si forte que vous voulez vous en donner l'air, mais j'aime que vous vous battiez bien. Vous avez la vitalit� d'un go�land. Savez-vous qui m'a fait ce compliment � votre propos un jour�? Un nomm� Desgrez. Un homme fort curieux et trop curieux... Un policier pour tout dire. J'avoue qu'en grande partie j'ai voulu quitter le royaume pour n'avoir pas � le rencontrer souvent. Il s'int�ressait un peu trop � mon amie Mme de Brinvilliers, votre voisine � Paris. Vous ne vous souvenez pas�! Mais elle se souvenait de vous, des f�tes que vous donniez dans votre h�tel de Beautreillis. Ce Fran�ois Desgrez, quel monstre�!</p><p>��J'ai dit � Marguerite qu'elle suive mon exemple, fuir... Cela lui co�tera cher... Tant pis pour elle. Mais c'est lui qui, un jour que nous �voquions Mme du Plessis-Belli�re, la ma�tresse du roi si myst�rieusement disparue, a dit�: ��Elle avait la vitalit� d'un go�land...�� Il semblait bien vous conna�tre... C'est �trange, n'est-ce pas�? Vous m'attiriez d�j� par votre l�gende... Et voil� que je vous retrouvais aux c�t�s de celui que l'on m'avait charg�e d'abattre en Am�rique... Le monde est domin� par quelques �tres... Les autres ne sont que des comparses, de la poussi�re... Quelle exaltation d'avoir � vous affronter et � vous vaincre�! Mon plaisir en �tait d�j� d�cupl�... Vous conna�tre assez pour vous faire tr�bucher, vous qui aviez tenu t�te au roi, vous avoir � ma merci. Tout �tre humain poss�de une faille par laquelle la peur s'engouffre et par laquelle fuient ses forces. J'�tais d�cid�e � la d�couvrir. Quel excitant myst�re que votre personnalit�! Ce ne fut pas facile. Votre perspicacit�, votre instinct que je sentais en �veil. Quelle peur j'ai eue lorsque vous m'avez dit un jour�: ��Ce n'est pas par hasard que vous avez d�barqu� ici�!�� Je ne sais plus comment j'ai r�ussi � d�tourner votre attention�!...</p><p>��Mais enfin vous voici vaincue, perdue... C'est pourquoi j'ai d�cid� que vous deviez mourir.</p><p>��Non, ce n'est pas pour cela. En v�rit�, vous voulez que je disparaisse parce que vous sentez qu'il approche. Celui dont vous redoutez la confrontation, mon mari, le comte de Peyrac. Demain peut-�tre il sera l� et alors vos mensonges �clateront au grand jour, plus rien ne tiendra de ce que vous avez �chafaud� pour abuser l'esprit de ceux qui vous entourent. Vous vous trouverez seule sans aucun recours devant le ch�timent qui vous attend.</p><p>Ambroisine ne parut pas frapp�e par ces paroles. �tonn�e seulement.</p><p>��Vous me surprenez, fit-elle du bout des l�vres avec d�dain, n'arrivez-vous donc pas � vous persuader que votre comte de Peyrac ne vous appartient plus�? Que faudra-t-il que je vous apporte comme preuves pour que vous soyez convaincue qu'il a �t� mon amant�? Vous �tes bien na�ve�! D�s qu'il m'a vue � Gouldsboro, il a �t� fascin� par moi, il me l'a dit...</p><p>D�s qu'Ambroisine touchait � Joffrey, Ang�lique sentait comme son sang se retirer de ses veines. Elle avait l'impression que son c�ur s'amenuisant cessait de battre. C'�tait bien l�, en elle, la faille dont tout � l'heure l'autre avait parl� avec une si savante et si diabolique intuition... Cette faille que cache en lui tout �tre humain par laquelle ��la peur s'engouffre et les forces s'�coulent���</p><p>Elle se tut, rassemblant sa volont� � ne rien laisser transpara�tre.</p><p>��Quelle sensation�! murmura la duchesse, susciter d�s le premier instant l'admiration et le d�sir d'un tel homme�! On m'avait dit de lui�: ��Quoiqu'il soit de m�urs libres, ce n'est pas un homme facile � s�duire. Une seule femme semble avoir retenu son c�ur, s'il en a un. Celle qui vit avec lui actuellement et qu'il pr�tend �tre sa femme. La partie sera dure...�� Oh�! certes�! Mais d'autant plus exaltante�: <emphasis>vous�! lui�!</emphasis> Et d�s le premier instant, le premier regard, une telle victoire...</p><p>��Vous vous embrouillez, je crois, fit remarquer Ang�lique avec froideur. Ne m'avez-vous pas fait, il n'y a gu�re, l'aveu de votre souffrance lorsque vous �veillant vous nous avez vus tous deux � votre chevet et que vous avez compris que nous nous aimions...</p><p>��Ah�! Oui, mais j'�tais bien sotte de me tourmenter... D�s le lendemain, il me fit porter un message d'amour. Et vous, maintenant, vous vous rassurez en pensant aux paroles ardentes qu'il vous a dites ce soir-l�... Mais d�j� il m'avait vue, il voulait endormir vos soup�ons, afin d'�tre libre de me faire la cour...</p><p>Joffrey�! Joffrey�! Debout au chevet d'Ambroisine, son regard �nigmatique fix� sur ce corps de d�esse, que dans sa com�die de malade �gar�e par le d�lire elle d�couvrait impudiquement. Et Adh�mar, jocrisse de trag�die, ponctuant la sc�ne de ses r�flexions�: ��Pour une femme bien roul�e, on peut dire que c'est une femme bien roul�e, pas vrai, monsieur le comte�!��</p><p>Inf�me�! Insoutenable�! Voici qu'Ang�lique sentait un rire nerveux la gagner � la seule �vocation d'Adh�mar. Il fallait se contenir, ne pas se laisser aller. Malgr� tout, la t�te d'Adh�mar se superposait dans sa vision � la sc�ne insupportable. C'�tait irr�sistible�! Oh�! quelle douleur... de ne pas savoir ce que Joffrey pensait � cet instant�! Quelle douleur qu'il lui f�t encore si inconnu�! Serait-elle toujours seule sur la terre�?</p><p>��Comme vous �tes difficile � atteindre�! chuchota Ambroisine qui l'observait avec une attention cruelle... Vous �tes si belle et si �mouvante�!... Que je voudrais presque... vous donner la victoire�!... Mais c'est impossible... Je veux que vous sachiez tout... Oui, le lendemain de ce jour il m'a fait porter un billet, presque une missive, o� il me disait en termes inoubliables quelle impression j'avais faite sur lui, qu'il connaissait aussi mes titres en Sorbonne, qu'il s'enchantait de m'avoir en ses domaines, se r�jouissant de pouvoir discourir enfin avec un v�ritable esprit savant, car il �tait cruellement sevr� de tels plaisirs en Am�rique, mais qu'au del� de cette satisfaction celle de rencontrer une aussi jolie femme dominait encore, et tant de fins compliments que j'ai d� relire � plusieurs reprises ces lignes pour m'en p�n�trer...</p><p>Le bras d'Ang�lique s'�tait lev� presque machinalement vers Ambroisine.</p><p>��Que voulez-vous�? demanda celle-ci s'interrompant et regardant sans comprendre la main ouverte.</p><p>��Montrez-moi ce billet.</p><p>Une lueur traversa le regard fauve de son ennemie.</p><p>��D�cid�ment vous �tes �tonnante�! Vous ne craignez pas de souffrir�!</p><p>��J'ai connu pire, r�pondit Ang�lique d'un air d�tach�, et songeant, � part elle, que ce n'�tait pas vrai, qu'elle n'avait jamais rien connu de pire que ce qu'elle traversait en cet instant, cette angoisse taraudante d'avoir � douter de lui, d'�tre sur le point de recevoir la preuve tangible de sa trahison et de le perdre � jamais.</p><p>��Et si je vous disais que je n'ai pas conserv� ce billet.</p><p>��Alors je vous dirais que vous en avez menti et je ne croirais pas un mot de ce que vous venez de me raconter.</p><p>��Dans ce cas... tant pis pour vous.</p><p>Ambroisine porta la main � l'aum�ni�re brod�e de perles qu'elle portait toujours � sa ceinture.</p><p>��Je l'ai conserv�. J'aime relire ces mots qu'il m'a adress�s en ces premiers jours de notre rencontre... Je sais go�ter ce qui vient de lui. Les hommes aiment �tre flatt�s. Peut-�tre n'avez-vous pas su appr�cier assez ce qu'il vous accordait puisqu'il s'est lass� de vous.</p><p>La vie d'Ang�lique �tait suspendue � ces doigts f�minins, cherchant parmi les objets de l'aum�ni�re.</p><p>��Si elle ne le trouve pas c'est qu'elle ment��, se r�p�tait-elle.</p><p>��Ah�! Le voici, dit Ambroisine.</p><p>Ang�lique reconnaissait le v�lin qu'utilisait le comte de Peyrac � Gouldsboro et lorsque Ambroisine, ayant d�ploy� le feuillet, le tourna vers elle, elle put �galement reconna�tre de loin sa rapide �criture de savant.</p><p>���tonn�e�! r�p�ta-t-elle.</p><p>Ainsi, recroquevill�e sur la pierre de l'�tre, envelopp�e frileusement dans sa couverture et tendant la main, elle avait conscience de son attitude de pauvresse.</p><p>Mais elle �tait sans force pour se lever et affronter Ambroisine � �galit�.</p><p>��Vous �tes livide, remarqua celle-ci avec un mauvais sourire, vous d�faillez... C'est curieux, vous �tes vraiment la seule personne qui m'ait jamais inspir� comme un sentiment de piti�.</p><p>Puis paraissant se d�cider.</p><p>��Non, je ne veux pas que vous lisiez ces mots d'amour qu'il m'adressait... Ils vous ach�veraient... Je veux vous �pargner.</p><p>Et elle se pencha pour enflammer la missive qu'elle tenait.</p><p>Mais plus prompte qu'elle Ang�lique se d�tendit, lui attrapa la main pour la retenir et lui arracha la lettre.</p><p>��Tigresse�! cria Ambroisine.</p><p>Effray�e, elle regarda perler � son poignet quelques gouttes de sang. Les ongles d'Ang�lique s'�taient enfonc�s dans sa chair.</p><p>��En br�lant cette lettre elle voulait me condamner au doute, pensait Ang�lique, � ne jamais savoir ce qu'il lui avait �crit <emphasis>vraiment.��</emphasis></p><p>Elle tremblait tellement qu'elle dut attendre avant de pouvoir d�chiffrer les mots qui dansaient sous ses yeux. Elle savait d�j�, � cause du geste d'Ambroisine, qu'elle ne lirait que des termes anodins.</p><p>En effet, ce n'�tait que des formules math�matiques, accompagn�es de chiffres.</p><p>Mais si dure avait �t� l'�preuve � traverser qu'elle n'�prouvait m�me pas de soulagement � constater le mensonge d'Ambroisine.</p><p>��Ainsi, une fois de plus, dit-elle en regardant celle-ci, une fois de plus vous avez voulu m'abuser... jamais vous n'avez re�u de lui une lettre d'amour... Encore une de vos inf�mes com�dies. Ces mots, vous lui avez demand� de vous les r�diger sous un pr�texte quelconque ou bien vous les lui avez subtilis�s � Gouldsboro, comme vous avez r�ussi � subtiliser son pourpoint. Vous furetiez partout. Vous pr�pariez vos pi�ges. Mais vos ruses sont grossi�res...</p><p>Un coq chanta au-dehors. Le jour se levait.</p><p>Ambroisine tamponnait avec pr�caution sa peau d�licate meurtrie.</p><p>��Vous �tes d'une m�chancet� et d'une brutalit� inou�es, dit-elle.</p><p>Elle se reculait vers la porte avec cet air sournois et pu�ril qu'elle prenait chaque fois que cela ne ��marchait pas�� comme elle, l'avait voulu...</p><p>��Ne me regardez pas ainsi. Vos yeux me hantent. Quand vous serez morte, je les cr�verai.</p></section><section><p><strong>Chapitre 20</strong></p><p>� bout de forces, Ang�lique barricadait sa porte et allait s'abattre sur son lit. Oh�! Ces apparitions d'Ambroisine�! Chaque fois versant un fluide corrosif qui sapait sa r�sistance. ��La prochaine fois... je ne pourrai plus... je ne pourrai plus... la supporter...��</p><p>Toute la verve de Villedavray, avec son courage tellement � la fran�aise de petit marquis en dentelles, n'arriverait plus � la d�fendre de l'emprise d�moniaque qui se resserrait.</p><p>Un d�mon succube, au ravissant visage, passant et repassant dans les tourbillons du vent. Un cachemar�! Un symbole�! L'ennemi �ternel r�dant � son chevet, cherchant � forcer sa porte, la porte de la forteresse de son c�ur, o� elle gardait son amour... D�j� une fois, les l�gions maudites avaient tout ravag�.</p><p>Elle grelottait de fi�vre. Son esprit vacillait. Elle avait dit � Colin�: ��Ne crains rien, je ne deviendrai pas folle�!��</p><p>Et voici que la D�mone l'amenait aux fronti�res du p�ril. Et dans un sursaut�: ��Non, je ne te donnerai pas cela, vile cr�ature, esprit d�moniaque, esprit impur�!�� De tenir serr�e entre ses doigts la feuille froiss�e couverte de signes cabalistiques ne la soulageait pas. Trop profonde avait �t� la peur�; elle rejoignait celle qui l'avait hant�e de si longues ann�es et que r�veillait l'�vocation curieuse de noms anciens, tellement inattendus en ce lieu, au point qu'elle croyait avoir r�v� les entendre tomber des l�vres d'Ambroisine�: Desgrez le policier, l'h�tel de Beautreillis, la marquise du Plessis-Belli�re... la belle marquise si myst�rieusement disparue���elle���, �chou�e aujourd'hui dans une masure d'Am�rique, jouant une fois de plus son destin, comme si la vie jamais ne finirait d'aiguiser sa plume pour y inscrire en face d'elle, en termes chaque fois plus exigeants, un �ternel d�fi.</p><p>Tout r�uni en un seul point. Cela faisait comme ces boules d'�pineux que la temp�te transporte sur les plages, cela se ramassait, roulait vers elle pour l'�craser. Il y avait comme une avalanche de visages qui d�gringolaient alentour�: le P�le, le Borgne, le Morne, l'Invisible, quatre-vingts l�gions�!...</p></section><section><p><strong>Chapitre 21</strong></p><p>��Madame de Peyrac�! Madame de Peyrac�!...</p><p>On tambourinait � la porte et des voix de femmes l'appelaient. Elle �mergea avec peine d'une torpeur douloureuse et alla en titubant �ter la barre qu'elle avait plac�e sur la porte apr�s le d�part d'Ambroisine.</p><p>Le soleil �tait d�j� haut lev� et il faisait tr�s chaud. Il parut tout d'abord � ses yeux brouill�s qu'il y avait, plant�s sur son seuil, deux troncs d'arbres assez �lev�s, encadrant un minuscule coquelicot, puis la vision troubl�e se pr�cisant lui d�couvrit peu � peu la grande Marcelline et sa fille Yolande tenant par la main, entre elles, le ch�rubin au bonnet rouge.</p><p>��C'est nous que voil�, dit joyeusement Marcelline. On se faisait du souci pour vous. Alors nous deux, Yolande, on s'est dit, on va aller faire un tour sur la c�te est.</p><p>Elle entra, et apr�s avoir referm� la porte.</p><p>��� vrai dire, j'ai re�u un mot de votre amie de Gouldsboro, Mme Berne. Elle me mandait de veiller sur vous, que des appr�hensions la tourmentaient � votre sujet, qu'elle �tait certaine que vous �tiez en danger... Si j'en juge � votre mine, madame la comtesse, il semble qu'elle ne s'est pas tellement tromp�e.</p><p>��Je suis malade, murmura Ang�lique.</p><p>��C'est ce que je vois, pauvrette. Mais ne craignez plus. Maintenant je suis l� et remettez-vous au lit et je vais bien vous soigner�!...</p><p>Ch�re Abiga�l�! Ang�lique sentait son affection � travers la pr�sence de Marcelline qui se mettait � �plucher des l�gumes pour lui faire du bouillon.</p><p>��Vous avez pris froid. C'est toujours comme �a sur la c�te. C'est pourri�! Le jour on br�le, la nuit le brouillard glac� vous p�n�tre. Tout le monde tousse et graille...</p><p>Le marquis, averti par la rumeur publique, arriva et leva les bras au ciel en apercevant Yolande et Ch�rubin.</p><p>��Malheureuse, s'�cria-t-il s'adressant � Marcelline, comment oses-tu amener cet enfant si sensible et cette pure jeune fille dans une pareille saturnale�! J'ose � peine le dire, mais nous sommes litt�ralement en but � l'assaut des d�mons.</p><p>��Y a pas de d�mons qui tiennent, riposta Marcelline en calant son Ch�rubin sur ses genoux, je ne pouvais le laisser derri�re, il aurait fait trop de sottises. En fait de d�mons, il peut d'ailleurs prendre sa place dans la ronde, ce petit-l�. Quant � Yolande, elle est capable d'assommer Satan lui-m�me d'un coup de poing. Pas vrai, Yolande�? Ne vous en faites pas pour nous, gouverneur�! Par contre, vous n'auriez pas d� abandonner ainsi, sans soins, Mme de Peyrac, malade comme elle est, ce n'est pas bien de votre part...</p><p>��Mais je lui ai propos� de la soigner, elle n'a jamais voulu..., g�mit Villedavray. Les grandes dames manquent de simplicit�.</p><p>Le vent tournait. Par sa seule pr�sence, la grande Marcelline au verbe haut, et qui ne laisserait pas ais�ment Ambroisine venir distiller son venin, repoussait le cercle de t�n�bres.</p><p>Cela se pr�cisa plus encore lorsque au soir un navire �tranger entra dans le port et qu'on vit le capitaine harponneur basque, Hernani d'Astiguarza, monter la gr�ve suivi d'une partie de son �quipage. Un baleineau s'�tait entortill� dans quarante toises de filet et depuis la veille les Bretons essayaient de d�gager celui-ci. Les hommes �taient tr�s excit�s par ce contretemps. Ils prirent d'assaut les Basques venus r�cup�rer leur prise, les insultant, les couvrant d'horions et m�me leur jetant des pierres. La r�action fut vive.</p><p>Hernani n'�tait pas homme � se laisser faire.</p><p>��Arri�re, Malouins, cria-t-il en brandissant son terrible harpon, ou bien votre grave puante va devenir la grave sanglante. Ma parole, votre saumure vous monte � la t�te�!</p><p>*****</p><p>��Ils sont fous, lui dit Ang�lique un peu plus tard lorsque apr�s s'�tre fait reconna�tre de lui elle l'invita � se rafra�chir chez elle.</p><p>Elle n'avait plus le tonnelet d'armagnac qu'il lui avait offert, mais ils en parl�rent, et de Mon�gan et de la nuit de la Saint-Jean.</p><p>Bien dorlot�e par Marcelline, elle allait d�j� mieux.</p><p>La venue du grand capitaine basque qui lui avait �t� si amical lui paraissait de bon augure.</p><p>Il l'examinait avec attention de ses yeux de braise, et notait sans doute la tension qui subsistait sur ses traits p�lis.</p><p>��Oui, le vent d'automne est satanique sur ces rivages, convint-il. Ne vous laissez pas atteindre, madame. Souvenez-vous que vous avez saut� dans le feu de la Saint-Jean. J'y avais jet� une pinc�e d'armoise qui chasse les mauvais esprits. Celui qui traverse le feu, le Diable ne peut rien contre lui pour l'ann�e.</p><p>Alors elle lui conta bri�vement l'impasse dans laquelle elle se trouvait. Il comprit sans peine. Il �tait intuitif et une affaire de diables, c'est une affaire de Basques. �a remonte � tr�s loin dans les traditions de ce peuple aux origines inconnues.</p><p>��Rassurez-vous, dit-il, je ne vous abandonnerai pas. J'ai gard� de vous un souvenir trop vif. Une fois encore, il faut que je vous aide � traverser le feu, je le ferai. Je vais rester dans les parages jusqu'� ce que M. de Peyrac de Morens d'Irristru revienne. L'occasion pour moi de saluer un fr�re de mon pays illustre et de lui pr�ter main-forte au besoin.</p><p>Marcelline et sa jovialit� audacieuse, Hernani et ses hommes, tenant la drag�e haute aux Bretons et surveillant du coin de l'�il les comparses d'Ambroisine, qui, arm�s de mousquets, s'�taient de plus en plus implant�s dans la place, c'�tait d�j� un renfort non seulement moral mais aussi mat�riel. Comme une certitude que Joffrey �tait proche, qu'il arrivait. Cantor avait d� le trouver, lui dire de se h�ter.</p><p>Et voici que c'�tait le dixi�me jour.</p><p>Ang�lique se h�tait sur le chemin de la croix bretonne, afin de retenir Piksarett qu'on annon�ait avan�ant avec sa troupe d'Indiens dans le dessein de scalper tout le monde � Tidmagouche.</p><p>Or, ce n'�tait pas le moment de d�clencher un carnage.</p><p>Au matin, un homme �tait arriv� au poste criant que les Indiens arrivaient. Ils avaient d�j� bless� un de ses compagnons d'une fl�che. Le grand Narrangasett les menait. On fit qu�rir Ang�lique, qui gr�ce aux soins de Marcelline, et apr�s une nuit paisible, �tait sur pied.</p><p>Les gens se rassemblaient et s'armaient. On recommandait aux femmes et aux quelques enfants de se mettre au centre du hameau. Nicolas Parys faisait pointer ses couleuvrines.</p><p>��Voici des ann�es que les naturels du pays ne se sont pas montr�s hostiles, expliqua-t-il s'adressant � Ang�lique qui arrivait, ils sont indolents, peu press�s de se mettre en guerre. Mais aussi, excit�s par l'eau-de-feu, ils peuvent suivre un grand chef de renom, comme le sagamore qui vous accompagne, madame. Que leur a-t-il cont�? C'est son affaire. Mais nous voici dans l'ennui. Il para�t qu'ils sont nombreux et tr�s d�cid�s � venir lever les chevelures des Blancs de Tidmagouche. Nous allons �tre oblig�s de tirer dedans et cela va faire du vilain. Il faudrait les calmer et surtout que vous raisonniez ce chef des Patsuikett. Parce qu'il est le plus grand guerrier de l'Acadie, il se croit tout permis.</p><p>��Par o� arrivent-ils�?</p><p>��Par le promontoire de la croix bretonne. On les a aper�us se d�ployant � la lisi�re du bois et sans doute vont-ils essayer d'encercler � demi l'�tablissement avant de fondre sur nous.</p><p>��Je vais au-devant d'eux, dit-elle.</p><p>Villedavray voulut l'accompagner, mais elle le r�cusa ainsi qu'Hernani et Barssempuy qui se proposaient �galement. La vue d'un homme arm� quel qu'il f�t indisposerait peut-�tre le sauvage. Il n'aimerait pas c�der au gouverneur, ni � un Basque ni � un quelconque lieutenant de pirates, toute personne qui n'avait rien � faire avec les Enfants de l'Aurore. Ang�lique, sa captive, trouverait peut-�tre mieux les arguments pour le convaincre.</p><p>��Ce n'est rien, affirma-t-elle. Tout va s'arranger promptement.</p><p>Au moment o� elle allait les quitter et s'engager, Ambroisine poussa une exclamation et s'�lan�a vers elle.</p><p>��N'y allez pas, s'�criait-elle, ils vont vous tuer. N'y allez pas... Je ne veux pas... Je ne veux pas que vous mourriez�!</p><p>Elle l'�treignait avec une force d�sesp�r�e et Ang�lique suffoquait presque sous la violence de cette emprise. Ambroisine, ce jour-l�, avait rev�tu les v�tements qu'elle portait le jour de son arriv�e � Gouldsboro, le corsage rouge, la jupe jaune, le manteau de robe bleu canard, et c'�tait comme un cauchemar renouvel� que cet enlacement qui semblait conclure dans une convulsion d�mente, le drame, le duel � mort qui les avait mises face � face.</p><p>��Pas vous�! criait-elle. Pas vous�! Je ne veux pas qu'ils prennent votre vie�! Oh�! Je vous en prie. N'allez pas � la mort�!</p><p>��L�chez-moi, murmurait Ang�lique les dents serr�es, r�sistant � l'envie de la repousser avec violence, en la tirant par les cheveux.</p><p>Aussi bien, elle ne l'aurait pu. La force d'Ambroisine en cet instant avait quelque chose de supranormal. On e�t dit la force d'une pieuvre, d'un serpent se lovant sur sa proie pour l'�touffer.</p><p>Villedavray, Barssempuy, Defour durent s'y mettre � trois pour l'�carter. Elle tomba � genoux, recroquevill�e sur elle-m�me, p�m�e, poussant des cris stridents, se tordant dans une crise violente.</p><p>��Une folle hyst�rique, se r�p�tait Ang�lique se h�tant sur le chemin. Dieu nous en d�livre avant que nous soyons tous � son image. Et maintenant c'est Piksarett qui perd la t�te�!</p><p>Il fallait que tout cela cess�t vite�! Car il devenait de plus en plus difficile de retenir le d�cha�nement des instincts � bout... Puis, elle marqua un temps d'arr�t. Elle venait d'apercevoir la croix bretonne. Encore un d�tour et elle d�boucherait sur le terre-plein. Or, quelque chose l'arr�tait au moment de se remettre en route. Elle ne savait pas exactement quoi. C'�tait quelque chose qui <emphasis>n'aurait pas d� �tre�!...</emphasis></p><p>Elle songea � la croix bretonne. Par l� �tait venu l'assassin de Marie-la-Douce... Par l� aussi venaient les hommes louches des navires. Clou�e sur place, elle attendait. Elle attendait de sayoir ce qui retenait son �lan et lui interdisait d'avancer plus loin.</p><p>Quelque chose qui n'aurait pas d� �tre�!...</p><p>Puis dans le calme bucolique de ce sentier longeant d'un c�t� la falaise, de l'autre les bois embroussaill�s, la chose devint claire, �vidente...</p><p>Les oiseaux chantaient...</p><p>Et il lui revenait en m�moire certains r�cits des coureurs de bois parlant de leurs exp�riences des Indiens�: ��Ils peuvent s'avancer en troupe nombreuse sans qu'un craquement de brindilles, un froissement de feuilles ne les trahissent. Seul sympt�me qui peut r�v�ler leur approche�: les oiseaux se taisent. Un silence soudain dans la for�t doit les mettre en alerte�: les Indiens sont proches...��</p><p>Or, les oiseaux chantaient.</p><p>Donc il n'y avait pas d'Indiens. Aucune troupe ne se dissimulait dans les frondaisons proches.</p><p>Il n'y avait pas de Piksarett.</p><p>Piksarett�! Les Indiens�! Simplement un pr�texte pour l'attirer seule, hors de l'�tablissement.</p><p>Un pi�ge�! Et un pi�ge dans lequel elle �tait en train de donner t�te baiss�e.</p><p>Elle se jeta dans le couvert des arbres. Puis, l�, � l'abri, elle essaya de r�fl�chir.</p><p>Point de Piksarett, point d'Indiens. Encore une fable. Mais � leur place sans doute des assassins qui l'attendaient, l�-bas, pr�s de la croix bretonne pour la tuer. Ambroisine ne lui avait-elle pas dit l'autre nuit�: ��Vous allez mourir�!��</p><p>En prenant garde de se dissimuler et se glissant d'un tronc � l'autre, elle avan�a plus loin.</p><p>Et elle ��les�� aper�ut � l'or�e du bois.</p><p>Ils �taient cinq.</p><p>Cinq bandits arm�s de pistolets et de coutelas, mais aussi chacun tenant en main, comme un signe de reconnaissance, l'arme meurtri�re, un court b�ton noir. Et parmi eux, elle reconnut le P�le, l'homme dont avait parl� Colin, l'homme au gourdin de plomb, le D�mon blanc, le fr�re maudit de la D�mone.</p><p>Ainsi, arrivant par le sentier, elle se serait trouv�e en face d'eux. Peut-�tre m�me ne les aurait-elle aper�us qu'un peu plus tard apr�s s'�tre avanc�e tout � fait � d�couvert.</p><p>Alors c'en �tait fait d'elle.</p><p>Si les oiseaux n'avaient pas chant�!...</p><p>Certes, elle avait son arme, aurait-elle pu l'armer � temps�?</p><p>Maintenant, il lui fallait agir avec la plus grande prudence, essayer de battre en retraite vers le hameau sans attirer leur attention, le sous-bois �tant tr�s clairsem�, et, pour parer � toute �ventualit�, s'armer.</p><p>Elle sortit son pistolet afin de le charger. Mais ses doigts cherch�rent en vain � sa ceinture le sac de balles et la petite bo�te d'amorces qu'elle y avait v�rifi� le matin m�me.</p><p>Elle comprit avec horreur qu'Ambroisine, au moment o� elle s'�tait accroch�e � elle avec des protestations d�sesp�r�es, les lui avait subtilis�s...</p><p>��Elle m'a eue�! pensait Ang�lique, effar�e. Elle m'a eue... jusqu'au trognon�!...��</p><p>L'expression populaire lui paraissait � peine suffire pour traduire sa stupeur.</p><p>Quoique pr�venue, quoique sur ses gardes, quoique pay�e pour savoir qu'ils vivaient dans le voisinage d'une des plus dangereuses cr�atures qu'e�t jamais compt� l'esp�ce humaine et � chaque seconde en danger de perdre leur vie, elle s'�tait laiss� une fois de plus berner compl�tement.</p><p>Oh�! Ambroisine�! Ambroisine la Maudite, jouant de l'impulsivit� des humains, des �lans de leurs c�urs, pour les envoyer s'empaler d'eux-m�mes sur ses pi�ges tendus.</p><p>Si les oiseaux, par leur chant, ne l'avaient pas arr�t�e, elle se serait trouv�e en face des bandits, enti�rement <emphasis>d�sarm�e.</emphasis></p><p>Mais les d�mons ne comptent jamais avec les oiseaux.</p><p>Elle les vit de loin qui commen�aient � s'agiter et � se consulter. Sans doute s'�tonnaient-ils de ne pas la voir arriver. L'un d'eux s'avan�a avec pr�caution vers le chemin, un autre entra dans le bois sur sa gauche.</p><p>Elle se tapit derri�re un buisson. Elle n'avait d'autres ressources pour l'instant que se tenir immobile.</p><p>� ce moment critique, un coup de canon lointain, suivi de plusieurs autres, retentit vers le sud. C'�tait peut-�tre des navires appelant des indig�nes � la traite comme cela arrivait souvent.</p><p>Mais la canonnade continuant, les hommes � l'aff�t contre elle parurent s'inqui�ter. Ils se r�unirent � nouveau et elle les vit, de loin, discuter violemment. Puis, se d�cidant, ils quitt�rent la place et s'�loign�rent rapidement dans la direction d'o� venaient ces sourdes d�tonations.</p><p>Elle eut l'impression que le danger imm�diat �tait pass�. Par prudence, elle resta immobile encore de longues minutes.</p><p>Elle sentait qu'elle pouvait essayer de regagner Tidmagouche, mais ce vacarme lointain, qui apportait comme l'�cho d'une bataille, l'intriguait.</p><p>Elle se d�cidait � risquer quelques pas hors de sa cachette, lorsqu'elle crut distinguer, venant du sud, la silhouette d'un Indien qui marchait rapidement, se faufilant entre les arbres et, peu apr�s, Piksarett surgit � quelques pas d'elle. Il l'aper�ut.</p><p>��Que fais-tu l�! s'exclama-t-il, m�content. Tu manques de prudence de t'�loigner ainsi des habitations�! Je t'ai avertie que les bois �taient infest�s de tes ennemis. Tu veux donc perdre la vie�!...</p><p>Elle n'avait pas le temps de lui expliquer le guet-apens dans lequel elle �tait tomb�e.</p><p>��Piksarett, que se passe-t-il par l�-bas�?...</p><p>Un sourire illumina la physionomie de l'Indien. Il tendit le bras dans la direction d'o� venaient les bruits de canonnade et de mousqueterie.</p><p>��Il arrive�!</p><p>��Qui cela�?</p><p>��Ton �poux�! L'Homme-du-Tonnerre. Ne reconnais-tu pas sa voix�?</p><p>Ang�lique, follement, s'�lan�a.</p><p>Piksarett bondit sur ses traces pour la pr�c�der et lui montrer le chemin.</p><p>Ils coururent ainsi pendant quelques instants et le bruit de la bataille se rapprochait.</p><p>Tout � coup, ils se trouv�rent au bord de la falaise par-del� le cap o� s'�taient abrit�s les deux navires des bandits. La fum�e et l'odeur de la poudre montaient jusque sous les arbres et s'exhalaient de la crique, mais le vacarme paraissait se calmer, hors l'�clatement de quelques coups de feu isol�s et de la rumeur des voix lan�ant des ordres ou d'autres ��criant mercy��. Les malandrins se rendaient...</p><p>Ang�lique aper�ut le <emphasis>Gouldsboro</emphasis> bord � bord avec un des navires���le navire � la flamme orange���qu'il avait harponn�. Sur le pont, on liait les poignets des hommes d'�quipage. Quatre ou cinq autres voiliers de diff�rents tonnages occupaient la crique, fermant toutes issues, emp�chant quiconque de s'�chapper.</p><p>Avidement, Ang�lique cherchait des yeux le comte de Peyrac. Elle ne le voyait pas.</p><p>Elle l'aper�ut enfin, montant en courant la plage, ses pistolets en main, suivi de quelques hommes afin de s'assurer d'un groupe de bandits retranch�s derri�re une chaloupe renvers�e.</p><p>C'�tait <emphasis>lui�!...</emphasis> Non ce n'�tait pas lui... Sa haute silhouette se d�pla�ait si vite, trop vite, parmi les fumerolles et les nappes de fum�e stagnante. C'�tait comme dans un r�ve... Une vision... Lui... disparaissant... reparaissant... Lui, toute sa vie�!... Toute sa vie en avait �t� ainsi. Lui�! Passant et repassant dans les brumes du souvenir... dans ses r�ves... l'image de l'amour... le paradis... pour elle... Elle le voyait, le reconnaissait... C'�tait lui. Il remettait ses armes � sa ceinture tandis que le comte d'Urville s'assurait des prisonniers. Il se tournait dans la direction d'Ang�lique... C'�tait lui�!</p><p>Elle se mit � crier, l'appelant de toutes ses forces, sans m�me savoir si elle pronon�ait son nom... Paralys�e par le paroxysme de sa joie, elle ne pouvait bouger, puis retrouvant la facult� de se mouvoir, volant sans avoir la sensation d'effleurer le sol, elle d�valait la pente qui la menait vers lui, l'appelant toujours dans la crainte affreuse qu'il s'effa��t de nouveau de sa vue, qu'il ne dispar�t encore, la laissant seule sur la terre...</p><p>� ses appels, il s'�lan�a les bras ouverts.</p><p>Ils s'atteignirent, se jet�rent sur le c�ur l'un de l'autre.</p><p>Et l� tout s'effa�ait, le doute, la peur, les menaces, le pouvoir du Mal�!...</p><p>La force de ses bras, ce rempart, sa poitrine comme un bouclier pour la d�fendre et sa chaleur contre le froid glac� de la solitude, et � travers son embrassement fou, passionn�, la sensation de son amour pour elle, incommensurable, sans limites, comme un rayonnement qui la traversait toute, l'enveloppait, la comblait d'une f�licit� intraduisible.</p><p>��Oh�! Vivante�!... vivante�! r�p�tait-il d'une voix entrecoup�e, oh�! Quel miracle�! J'ai souffert mille morts�!... Ma folle ch�rie�! Dans quel pi�ge encore �tes-vous all�e vous jeter�!... L�, l�, c'est fini... Ne pleurez plus...</p><p>��Mais je ne pleure pas, disait Ang�lique sans s'apercevoir que son visage �tait inond� de larmes. Oh�! Que ce fut long, disait-elle entre deux sanglots, tout ce temps... tout ce temps sans vous... tout ce temps loin de vous�!...</p><p>��Oui�! Terriblement long�!...</p><p>Il la ber�ait contre lui et elle se laissait aller � tous ces pleurs qu'elle s'�tait interdit de verser au cours des derniers jours afin de conserver ses forces.</p><p>Ne plus douter�! Le savoir l�! Vivant�! L'aimant toujours�! Quelle f�licit� sans mesure�! Il l'�carta un peu afin de mieux la contempler. Le ciel d'opale au-dessus d'eux. Et le bonheur les isolant de tous.</p><p>��Que disent vos yeux�? murmura-t-il.</p><p>Et il baisa ses paupi�res avec ferveur.</p><p>��Ils ont gard� leur pouvoir d'aveu bouleversant, mais ils sont tout cern�s de noir. Que vous est-il arriv�, mon tr�sor�? Que vous a-t-on fait, mon amour�?...</p><p>��Ce n'est rien�! Maintenant, vous �tes l�! Je suis heureuse.</p><p>Ils s'�treignirent encore. On sentait que Joffrey ne pouvait se convaincre du miracle de tenir Ang�lique saine et sauve entre ses bras, apr�s l'affreuse crainte qui l'avait poign� lorsqu'il avait appris par Cantor qu'elle se trouvait � Tidmagouche, affrontant la haine et la hantise d�moniaques de cette cr�ature folle et perverse qui avait nom Ambroisine de Maudribourg.</p><p>Un nom redoutable. Une �preuve indescriptible. Mais qui semblait prendre, pour tous deux, en cet instant merveilleux, sa signification. Les l�vres contre sa chevelure, il prolongeait son baiser.</p><p>��Le temps n'existe pas, dit-il de sa voix profonde. Voyez mon c�ur... les heures qu'il nous faut vivre... toujours nous sont donn�es... quand Dieu le veut. L'�lan que nous n'avions pas eu jadis en nous retrouvant apr�s quinze ans d'absence nous venons de l'avoir aujourd'hui. Oh�! Comme je vous sens mienne enfin�!</p></section><section><p><strong>Chapitre 22</strong></p><p>Ang�lique se tint derri�re la maison, pr�s de la fen�tre ouverte. Joffrey de Peyrac lui avait dit�: Restez l�.</p><p>Lui-m�me, contournant la masure, gagna le seuil et entra.</p><p>Ang�lique sut qu'il apparaissait dans l'encadrement de la porte et que le regard d'Ambroisine de Maudribourg se levait vers lui.</p><p>Et sans rien voir de la sc�ne, elle devina l'expression qui se jouait sur les traits s�raphiques, �clair des magnifiques yeux noirs aux reflets d'or.</p><p>Au m�me instant, les hommes de Peyrac venus par terre cernaient l'�tablissement et se rendaient ma�tres du fort, tandis que les navires de sa flotte, tra�nant leurs deux prises de guerre, entraient dans la rade.</p><p>La chaleur �tait intense. Une sorte de torpeur, de charme terrifi�, planait sur Tidmagouche.</p><p>La capture de la gr�ve et du hameau se fit presque sans bruit, sans coups de feu. Les hommes aux ordres d'Ambroisine se retrouv�rent poings li�s sans avoir compris ce qui leur arrivait. <emphasis>Elle,</emphasis> la D�mone, ne le savait pas encore.</p><p>Elle regardait Peyrac debout devant elle. Ang�lique entendit la voix au timbre doux, un peu voil� et fragile, dire�:</p><p>��Vous voici�!</p><p>Et un frisson la traversa. Jusqu'� quel point Ambroisine n'avait-elle pas r�ussi � l'atteindre, pour que le seul son de cette voix la boulevers�t d'horreur et de crainte�?</p><p>��Il �tait temps, se dit-elle, qu'il arriv�t, elle m'aurait d�truite... Oh�! Joffrey, mon amour�!��</p><p>Elle per�ut son pas � lui calme, assur�, alors qu'il p�n�trait dans la pi�ce.</p><p>Elle savait que son regard restait fix� sur le ravissant visage de la D�mone, mais que rien ne transparaissait de ses pens�es.</p><p>��Vous avez beaucoup tard�, dit encore Ambroisine de Maudribourg.</p><p>Puis il y eut un silence, et Ang�lique crut qu'elle allait s'�vanouir. Chaque seconde qui passait �tait charg�e d'une tension insupportable o� semblait devoir se d�cider la victoire ou la d�faite d'un combat gigantesque. Deux forces en jeu et toutes deux �galement puissantes, �galement arm�es, �galement s�res d'elles-m�mes et de leur pouvoir.</p><p>Ce fut Ambroisine qui parla la premi�re. Et sa voix trahit sa nervosit� sous le regard ind�chiffrable qui l'observait.</p><p>��Oui, vous arrivez trop tard, monsieur de Peyrac.</p><p>Et sur un ton d'indicible triomphe, o� fr�missait une joie satanique�;</p><p>��Vous arrivez trop tard�! <emphasis>Elle est morte�!</emphasis></p><p>Elle devait sourire en parlant ainsi et ses prunelles devaient �tinceler.</p><p>��Le chasseur vous a-t-il apport� son c�ur�?... interrogea Peyrac.</p><p>Cette allusion ironique au conte populaire o� les mauvais projets de la reine sont d�jou�s la mit hors d'elle.</p><p>��Non... mais il m'apportera ses yeux. Je l'ai exig�.</p><p>Puis la folie faisant d�vier sa pens�e hagarde�:</p><p>��Ce sont deux �meraudes. Je les ferai ench�sser d'or et je les porterai sur mon c�ur.</p><p>Ang�lique comprenait maintenant. Joffrey de Peyrac avait toujours devin� qu'Ambroisine de Maudribourg �tait une cr�ature perverse, � l'esprit d�j� �gar� ou poss�d�. La regardant aujourd'hui, il devait avoir la m�me expression que lorsque, � son chevet, il �coutait songeusement son d�lire. Son exp�rience et aussi un sens particulier � l'homme envers ce genre de femmes avaient d� l'avertir.</p><p>��Je vois que vous ne me croyez pas, reprit Ambroisine de cette voix abrupte et un peu aigu� qu'elle prenait devant ceux qui paraissaient ne pas faire cas de ses paroles, vous �tes comme elle�! Elle ne voulait jamais me croire. Elle riait... oui, elle riait�! Maintenant, il s'est �teint, ce rire�! Elle ne rira plus�! Jamais�! C'est votre faute. Vous �tes comme elle, vous voulez faire croire que l'Amour existe, que <emphasis>votre amour</emphasis> personne ne peut l'atteindre. Insens�s... Il n'y a pas d'amour... Tant pis pour vous d'avoir voulu me prouver cette folie... Votre amour, je l'ai bris�... Elle est morte, vous entendez�: morte, morte�! Allez voir, sous la falaise vous trouverez son corps disloqu� et des trous noirs � la place de ses yeux... Ah�! Enfin�! Elle ne me regardera plus... comme elle seule pouvait regarder un �tre humain. Personne ne m'a jamais regard�e ainsi... Elle me regardait et elle me voyait ��avant��, elle voyait mon apparence humaine ��apr�s��, elle voyait mon esprit, mais elle ne s'est jamais d�tourn�e de moi et elle ne m'a jamais fuie. C'est cela qui est intol�rable. Elle m'a toujours regard�e en face et elle m'a toujours adress� la parole � moi, � moi seule. Elle savait � qui elle parlait et pourtant elle n'avait pas peur. Et maintenant plus personne ne me regardera ainsi et ne me verra vraiment... Oh�! Quelle douleur�!</p><p>La crise approchait. Des g�missements hachaient le d�bit de ces mots pr�cipit�s.</p><p>Ang�lique, � bout, aurait voulu se boucher les oreilles.</p><p>��Elle est morte, vous entendez�? Elle est morte�! Que vais-je devenir maintenant�!... Et c'est votre faute, votre faute � vous, homme maudit�! Pourquoi m'avez-vous repouss�e�! Pourquoi m'avez-vous trait�e avec d�dain et moquerie�! Comment avez-vous os�! Vous n'�tes pourtant rien... O� donc allez-vous chercher votre force�?... Si j'avais pu vous asservir comme les autres, je ne l'aurais pas tu�e... Je l'aurais plut�t vue souffrir, d�p�rir de douleur et cela aurait ravi mon �tre...</p><p>��Ma mission pr�s de vous aurait �t� accomplie. Tandis que maintenant�!... Elle est morte et vous vous triomphez�! Que vais-je devenir�! Comment vais-je pouvoir demeurer sur cette terre immonde�! Tuez-moi�! Qu'on en finisse�!... Tuez-moi�! Pourquoi ne me tuez-vous pas�? Vous est-il donc indiff�rent qu'elle soit morte�? Vous ne pleurez m�me pas�! Alors que moi, je voudrais pleurer... devant un tel d�sastre... Et je ne peux pas. <emphasis>Je ne peux pas�!...</emphasis></p><p>Un g�missement rauque �chappa de la gorge de la D�mone, proche de ce cri inhumain qui, d�j� par deux fois, avait retenti dans la nuit, o�, m�l� � une rage impuissante, � une haine implacable, s'exhalait l'�cho d'un d�sespoir insondable.</p><p>��Tuez-moi�!</p><p>La voix de Peyrac s'�leva, �gale et comme indiff�rente, et cela fit tomber imm�diatement la tension insoutenable.</p><p>��Pourquoi �tes-vous si press�e de mourir, madame�? Et de ma main�? Vous souhaiteriez mettre encore quelque m�fait � mon actif�? Un pi�ge ultime�? Non, je ne vous offrirai pas cela... Votre mort viendra � son heure. Maintenant, sonne celle de la r�v�lation de vos crimes. Veuillez m'accompagner afin que l'on vous voie avec vos complices.</p><p>��Mes complices�?</p><p>La duchesse de Maudribourg parut tout � coup avoir retrouv� son aplomb.</p><p>��Je n'ai pas de complices�! Qu'est-ce encore que cette histoire�?</p><p>��Veuillez m'accompagner, r�p�ta le comte. Je vais vous confronter avec eux.</p><p>Ang�lique entendit la duchesse se lever. Elle et le comte sortirent ensemble de la maison.</p><p>La duchesse ne remarqua pas tout de suite Ang�lique. Elle regardait vers la rade maintenant envahie de voiles et d'embarcations, puis vers la plage noire de monde. De loin il �tait difficile de distinguer entre les diff�rents �quipages, les Bretons et les Basques, les hommes de Peyrac et les prisonniers.</p><p>��Descendons jusqu'� la plage, voulez-vous, l'invita le comte.</p><p>Il accentuait la courtoisie.</p><p>Elle se tourna vers lui et c'est alors qu'elle vit Ang�lique � quelques pas.</p><p>Aucun tressaillement ne marqua ses traits. Tr�s vite, elle d�tourna les yeux comme si elle e�t voulu effacer cette vision, annuler le fait.</p><p>Elle passa ses mains sur ses avant-bras nus avec un frisson.</p><p>��Voulez-vous me donner mon manteau, Delphine�? dit-elle � voix haute d'une fa�on naturelle. Il fait si froid.</p><p>Le soleil �tait br�lant mais cette requ�te ne sembla pas �trange. Si p�nible �tait l'instant qu'Ang�lique elle-m�me se sentait glac�e jusqu'� l'�me.</p><p>La duchesse se drapa dans sa grande cape de satin noir doubl�e d'�carlate, brod�e du lion griffu et noir des Maudribourg et elle commen�a de descendre vers le rivage.</p><p>L�, elle s'arr�ta, consid�rant la foule tourn�e vers elle. Et se m�lant aux visages anonymes des �quipages et des hommes arm�s, des p�cheurs et des prisonniers, certains visages ressortaient. Ils �taient tous l�: Job Simon et son mousse, Cantor, Aristide et Julienne, Yann Le Couennec, Jacques Vignot, le Basque Hernani d'Astiguarza, le comte d'Urville, Barssempuy, le marquis de Villedavray, Enrico Enzi, les quatre gardes espagnols de Peyrac...</p><p>Ang�lique reconnut tout � coup le fr�re Marc. Il accompagnait un groupe de Fran�ais parmi lequel se d�tachait un homme mis avec soin quoique sans �clat, � l'air autoritaire et madr�, et qui consid�rait la sc�ne avec un m�lange d'int�r�t et de scepticisme. Il avait salu� Villedavray et �chang� quelques mots avec lui. Elle saurait plus tard qu'il s'agissait de l'intendant Carlon, ce haut fonctionnaire canadien que Peyrac avait tir� d'un mauvais pas � la rivi�re Saint-Jean. L'autre �tait M. de Wauvenart et aussi il y avait Grand Bois et un cartographe de Qu�bec qu'Ang�lique avait rencontr� � Katarunk.</p><p>Les yeux d'Ambroisine s'�taient attard�s sur certains, connus ou inconnus, mais elle ne bronchait pas. Elle n'avait fait qu'effleurer du regard ceux qui se tenaient en t�te des prisonniers dont l'homme au visage p�le et marmor�en. Enfin elle se tourna vers Peyrac, qu'elle affecta seul de voir d�sormais et dit � mi-voix de fa�on � n'�tre entendue que de lui.</p><p>��Vous �tes tr�s fort, monsieur de Peyrac. Je commence � comprendre pourquoi vous avez tant d'ennemis et pourquoi ceux-ci veulent avec tant de force votre perte.</p><p>Puis plus haut, de sa voix de sir�ne enj�leuse�:</p><p>��Que d�sirez-vous de moi, cher comte, et quel est le but de tout ce rassemblement�? Je suis � votre disposition, mais j'aimerais savoir...</p><p>Peyrac s'avan�a de quelques pas.</p><p>��Madame, voici M. Carlon, l'intendant de la Nouvelle-France. Vous connaissez M. de Villedavray, gouverneur de l'Acadie. En pr�sence de ces deux hauts fonctionnaires fran�ais je veux vous accuser, madame, de nombreux crimes et malversations commis dans cette r�gion, dans celle de la Baie Fran�aise, par vous-m�me et ces hommes ici pr�sents, agissant sous vos ordres, crimes dont la violence et la noirceur demandent condamnation et r�paration devant le tribunal des hommes, sinon celui de Dieu. Je vous accuse entre autres d'avoir caus� la perte du navire <emphasis>La Licorne,</emphasis> fr�t� en grande partie aux frais de la Couronne de France, et d'avoir de sang-froid ordonn� le massacre de son �quipage ainsi que des jeunes femmes destin�es au peuplement du Canada et qui se trouvaient � bord, d'avoir caus� �galement la mort d'un jeune seigneur canadien Hubert d'Arpentigny dans le naufrage de sa chaloupe o� se trouvait ma femme, d'avoir fait couler par minage le navire l'<emphasis>Asmod�e,</emphasis> attentat auquel M. de Villedavray et un grand nombre de personnes n'ont �chapp� que par miracle, d'avoir enfin, ici m�me, fait ex�cuter une jeune fille, d'avoir empoisonn� une vieille femme de votre main...</p><p>��Sans compter de nombreuses tentatives de meurtres en diff�rents lieux, des actes de piraterie sur nos c�tes, etc., la liste est longue... Je m'en tiendrai � ces quelques d�clarations pr�cises.</p><p>L'intendant Carlon avait �cout� avec attention. Son regard allait de Peyrac � la duchesse de Maudribourg.</p><p>C'�tait la premi�re fois qu'il voyait celle-ci, et, certes, quoique pr�venu puisqu'il avait �t� mis au courant � l'avance par Peyrac, on voyait qu'il n'arrivait pas � faire co�ncider dans son esprit l'ampleur de tels crimes sordides, avec cette ravissante jeune femme qu'on venait de lui pr�senter et qui se dressait devant eux, seule, fr�le, avec ses longs cheveux noirs flottant au vent, son air d'enfant effray�e. Elle regardait Peyrac, les yeux agrandis, comme s'il �tait subitement devenu fou, et elle secouait la t�te doucement en murmurant�:</p><p>��Mais que dites-vous�?... Je ne comprends pas.</p><p>Et Ang�lique qui examinait Carlon vit qu'il �tait en train de se laisser prendre au pi�ge de cette fragilit� d'orpheline.</p><p>Il avan�a d'un pas et toussota.</p><p>���tes-vous bien certain de ce que vous �noncez, comte, fit-il d'un ton abrupt, �a me semble un peu gros�!... Comment�? Une seule jeune femme peut-elle accomplir tout cela�?... O� sont ses complices auxquels vous faites allusion�?</p><p>��Les voici, dit Peyrac en d�signant le groupe des prisonniers en t�te desquels se trouvait le P�le, leur capitaine. Parmi eux il y avait aussi l'homme aux perles de lambi, le Morne, le Borgne, l'Invisible, celui qu'on envoyait en �claireur se m�ler aux populations ou aux �quipages parce qu'il ressemblait � n'importe quel matelot et qu'on avait toujours l'impression de l'avoir d�j� vu et de le conna�tre un peu. ��Tous tri�s sur le volet��, avait dit Clovis, car choisis par Ambroisine et son fr�re avec cet instinct s�r de leurs possibilit�s malfaisantes qui en feraient des alli�s habiles, tous attach�s � elle secr�tement par le don qu'elle leur avait fait, au moins une fois, de son corps de d�esse.</p><p>On ne les ferait pas trahir. Ils ne sourcill�rent pas lorsque Carlon, d�signant Ambroisine, leur cria�:</p><p>��Connaissez-vous cette femme�?</p><p>L'homme p�le posa son regard de pierre sur elle, puis secoua lentement la t�te en grommelant.</p><p>��Jamais vue.</p><p>Il s'exprima d'une telle fa�on qu'une partie de l'assembl�e re�ut l'impression d'�tre la victime d'une monstrueuse erreur.</p><p>Carlon fron�a les sourcils et fixa Peyrac sans am�nit�.</p><p>��Il me faut des aveux, dit-il, ou des t�moins.</p><p>��J'en ai un, r�pondit le comte sans s'�mouvoir, et de taille�! Et j'ai eu assez de mal � mettre la main dessus. Il m'a fallu courir jusqu'� Terre-Neuve. Mais le voici.</p></section><section><p><strong>Chapitre 23</strong></p><p>Il fit un signe et un homme d'une cinquantaine d'ann�es se d�tacha d'un groupe derri�re lui et vint se placer devant Carlon. Il �tait chauss� de gros sabots, et de grossiers v�tements de laine. Cet accoutrement contrastait avec son visage distingu� � l'expression douce et bienveillante.</p><p>��Je vous pr�sente M. Quentin, Oratorien. Il est mont� � bord de <emphasis>La Licorne</emphasis> � titre d'aum�nier. Il n'a pas tard� � d�couvrir le v�ritable caract�re de cette exp�dition et de la ��Bienfaitrice�� qui la menait. Elle pensait se l'attacher facilement, mais il repoussa ses avances et comme il en savait trop long, on d�cida de s'en d�barrasser. Il fut jet� � l'eau au large de Terre-Neuve. Heureusement, une barque de p�che l'a recueilli � temps. Les Filles du roi ici pr�sentes ainsi que le capitaine de <emphasis>La Licorne,</emphasis> Job Simon, ne peuvent nier qu'ils reconnaissent en lui l'aum�nier qui les a accompagn�s une partie du voyage et dont on leur a dit qu'il s'�tait noy� par accident.</p><p>��J'ai sans doute p�ch� par na�vet�, d�clara l'Oratorien s'adressant � Carlon. M'apercevant d�s le d�but de la d�plorable moralit� qui r�gnait � bord de <emphasis>La Licorne,</emphasis> du fait de cette femme, j'ai cru qu'il suffirait que je lui en fasse remontrance pour que tout rentre dans l'ordre. Mais je m'attaquais � tr�s forte partie. Je me suis trouv� moi-m�me en but � ses assauts et tous les jours c'�tait une lutte incessante � la fois pour garder l'honn�tet� religieuse � laquelle je me dois par mes promesses eccl�siastiques et pr�server les �mes innocentes tomb�es en son pouvoir. Croyez, monsieur l'intendant, que quand de telles choses arrivent sur un navire de quelques toises qu'on ne peut fuir, c'est tr�s... embarrassant.</p><p>��Voulez-vous dire que Mme de Maudribourg vous proposait d'�tre... son amant�? interrogea Carlon d'un ton dubitatif.</p><p>Apparemment, la chose l'amusait et il n'y croyait pas.</p><p>Ambroisine s'�cria sur un ton d�sesp�r�.</p><p>��Monsieur l'intendant, je ne sais pas si cet homme a �t� jet� � la mer ou s'il s'y est jet� lui-m�me, mais ce dont je me suis aper�ue d�s les premiers temps c'est lui qui �tait fou, et au contraire c'est moi qui ai eu toutes les peines du monde � �chapper � ses tentatives lubriques...</p><p>��Mensonges�! cria une voix.</p><p>Et le fr�re Marc sauta dans le cercle.</p><p>��M. Quentin n'a pas �t� le seul eccl�siastique que Mme de Maudribourg a essay� d'induire en tentation. Je peux en t�moigner, car moi aussi j'ai �t� une de ses victimes.</p><p>��Vous, c'est plus compr�hensible, marmotta l'intendant en regardant le beau visage du jeune R�collet.</p><p>Il commen�ait � �tre un peu d�pass�.</p><p>��Si je comprends bien, des hommes de l'�quipage de <emphasis>La Licorne</emphasis> ont jet� M. Quentin � la mer�?... Alors le capitaine Job Simon est complice aussi.</p><p>Le vieux Simon poussa un cri sauvage.</p><p>��C'est pas mes hommes qui ont fait le coup, beugla-t-il en s'�lan�ant, ce sont ces trois salauds qu'elle m'avait forc� � embarquer avec nous, au Havre. Oui, je suis un grand c... Elle me tenait. Je savais qu'on n'allait pas � Qu�bec mais � Gouldsboro, je savais qu'il ne fallait pas le dire, je savais que c'�tait une putain et une garce, et j'ai su qu'ils avaient assassin� l'aum�nier, mais ce que je ne savais pas...</p><p>H�riss�, gigantesque, il se d�ployait tragiquement sur le ciel blanc de lumi�re.</p><p>��... ce que je ne savais pas c'est qu'on trouverait l�-bas des bandits � ses ordres pour envoyer mon navire par le fond et massacrer mes hommes...</p><p>Il s'agitait en tous sens tirant sur sa barbe, s'arrachant les cheveux, lan�ant les bras au ciel, et avait l'air lui-m�me si parfaitement priv� de raison qu'on voyait que Carlon commen�ait � se demander s'il n'�tait pas tomb� parmi des fous.</p><p>��Vous perdez l'esprit, capitaine�! Si Mme de Maudribourg se trouvait � bord, elle n'a pu vouloir l'�chouage de votre navire sur les �cueils. Elle risquait sa propre vie.</p><p>��Elle a quitt� le bord avant... juste avant. Moi, je ne me posais pas de questions. Apr�s, j'ai compris... peu � peu... � Gouldsboro. J'ai continu� � faire celui qui ne comprenait pas parce que je savais que si elle ne me prenait pas pour un idiot, elle me tuerait... comme les autres... tuer, ce n'est pas �a qui l'embarrasse... Quand j'y pense�!... Ma <emphasis>Licorne�!</emphasis> Mon beau navire�! Et tous mes hommes, mes fr�res, massacr�s...</p><p>Il tendit le poing vers Ambroisine et ce fut lui qui lan�a l'accusation terrible.</p><p>��D�mone�! D�mone�!...</p></section><section><p><strong>Chapitre 24</strong></p><p>Soudain quelqu'un cria�:</p><p>��Attention�! Il s'enfuit�!...</p><p>Profitant de ce que tous les regards �taient fix�s sur Job Simon et s'�taient enti�rement d�tourn�s des captifs, le P�le venait de s'�lancer. Il courait vers le rivage puis il commen�a de bondir � travers les rochers d�couverts par la mar�e basse. Sa fuite �tait insens�e. M�me s'il atteignait la mer et s'y jetait, y nageait des heures, quelles seraient ses chances d'�chapper, de survivre�?</p><p>Mais la cr�ature �tait si diabolique que tous eurent l'impression en voyant s'amenuiser � travers les nappes fr�missantes de chaleur et de lumi�re des brumes, la silhouette du D�mon blanc, qu'il allait dispara�tre � leurs yeux, happ� par l'horizon, comme il en �tait apparu un soir parmi la plaine miroitante des algues � nu et que rien ne l'emp�cherait de repara�tre un jour pour poursuivre ses m�faits sur la terre.</p><p>��Rattrapez-le, criait-on. Rattrapez-le.</p><p>On e�t dit maintenant un lutin follet, dansant � la pointe des roches, tout au loin. Il atteignait la mer, la mer qui toujours avait �t� la complice de l'assassin-au-gourdin-de-plomb, il allait la rejoindre et elle le dissimulerait aux yeux des hommes. C'est alors qu'Hernani d'Astiguarza bondit, venu de la droite. Les grandes jambes se d�ployaient comme celles d'un danseur dans ses bonds, de roche en roche. Il fit halte, camp� en silhouette noire sur le ciel jaun�tre, et son bras tenant le harpon se d�ploya puis se d�tendit avec la force d'un ressort.</p><p>Le trait siffla, entra�nant le filin qui se d�roula, sautant et tressaillant comme un serpent fou tron�onn�.</p><p>Un cri atroce vogua sur la baie.</p><p>Hernani le Basque remonta la gr�ve, la corde pass�e sur son �paule, halant derri�re lui sa proie.</p><p>Parvenu devant le comte de Peyrac et Ang�lique, il attrapa son harpon par une extr�mit� et jeta devant eux, comme il aurait fait d'un requin, le corps de l'homme empal�. Puis il l'empoigna par les cheveux et le redressa afin que tous pussent voir et reconna�tre cette face hideuse aux yeux fixes et vitreux, � la bouche ouverte, et � peine plus livide dans la mort que dans la vie.</p><p>Morte la B�te...</p></section><section><p><strong>Chapitre 25</strong></p><p>Et dans le silence horrifi�, un cri s'�leva, tellement inhumain qu'on ne sut pas d'o� il jaillissait.</p><p>Encore moins pouvait-on le pr�ter � la gracieuse cr�ature qui se tenait l� dans sa mante sombre, victime fr�le au visage archang�lique.</p><p>On ne comprit que lorsqu'elle s'�lan�a, hurlant toujours, et s'abattit follement en travers du corps sans vie.</p><p>��Zalil�! criait-elle, mon fr�re, mon fr�re�! Non, pas toi... Reste�! Tu es ma force�!... Ne me laisse pas sur cette terre immonde�! Ils se joueront de moi. Zalil�!... Si tu es parti, je ne peux pas rester... Souviens-toi du pacte�!... Ton sang entra�ne mon sang... Tu vas m'arracher de mon corps... Je ne veux pas, je ne veux pas... Ne fais pas cela, maudit�!... Reviens�! Reviens�!</p><p>La stupeur p�trifiait les t�moins de ce d�sespoir hyst�rique et il y eut tout � coup parmi eux comme une convulsion, comme si, la panique se saisissant d'eux, ils allaient se disperser pour fuir. Mais, au contraire, ce mouvement les mua en un groupe compact, p�n�tr� d'horreur, de r�volte et de soif de vengeance et qui se rua d'un seul �lan sur la femme abattue.</p><p>Arrach�e du cadavre auquel elle se cramponnait, frapp�e � coups de poing et de pied, les cheveux arrach�s par poign�es, les v�tements mis en lambeaux, elle ne fut plus bient�t qu'un corps sanglant et d�figur� dont les appels d�chirants m�me s'�teignirent sous l'effet de la souffrance...</p><p>Mue par un r�flexe incontr�l�, Ang�lique s'�tait jet�e dans la m�l�e, essayant d'arr�ter les furieux, et de leur arracher leur proie.</p><p>��Arr�tez�! Je vous adjure, suppliait-elle, ne vous d�shonorez pas... Barssempuy, reculez. Fr�re Marc, pas vous, vous �tes un homme de Dieu... Job Simon, vous �tes trop fort pour abuser de votre force... Ne soyez pas l�che�!...</p><p>��C'est une femme�! Et vous, capitaine, de quel droit frappez-vous�?</p><p>Hors d'eux, les hommes criaient, jetant au vent l'aveu de leur d�sespoir, de leur trag�die secr�te, irr�parable.</p><p>��Elle m'a induit en tentation...</p><p>��Elle a fait sombrer mon navire...</p><p>��Elle a fait p�rir mes fr�res...</p><p>��Elle a assassin� ma fianc�e...</p><p>��Mon navire�!... Mes fr�res�!... ma bien-aim�e morte, par sa faute�! Elle�! La D�mone�!... C'est un serpent�! Il faut l'�craser. C'est un monstre. Un monstre�!</p><p>��Marcelline, Yolande. � moi�! cria Ang�lique.</p><p>Les deux grandes femmes b�ties en force vinrent � son aide et toutes trois r�ussirent � tra�ner, hors de la foule, le corps disloqu� de la duchesse, tandis que Peyrac, usant de son autorit�, calmait les plus d�cha�n�s, et que les soldats espagnols croisant leurs piques retenaient les h�sitants sur le point de se jeter � leur tour dans la cur�e. Tout cela en quelques secondes � peine anim�es d'une rage si d�vastatrice et cruelle que chacun en restait pantelant et comme �puis�.</p><p>On les laissa passer. Elles �taient femmes. C'�tait leur droit de sauver cette femme livr�e � la violence des hommes.</p><p>Mais Ang�lique se refusait de juger l'�garement de ces malheureux, pas plus qu'elle ne se f�licitait de son geste salvateur, qui avait �t� plus un r�flexe contre ce d�cha�nement de violence bestiale qu'un d�sir de secourir son ennemie.</p><p>Aurait-elle eu la vertu d'accomplir un tel geste si elle avait d� � cette horrible cr�ature la mort d'Abiga�l ou celle de Cantor ou la perte de Joffrey�?... Et si � l'issue d'un combat �puisant, o� elle avait mesur� toutes ses faiblesses, elle ne demeurait pas victorieuse.</p><p>Oui, c'�tait elle la victorieuse.</p><p>Ambroisine-la-D�mone n'�tait plus qu'une �pave aveugle et d�figur�e, d�nonc�e par elle-m�me � la face du monde et que rien ne pourrait sauver de la justice des hommes si elle �chappait, en survivant, � celle de Dieu.</p><p>Les preuves de ses crimes �taient trop �videntes, les t�moignages trop abondants.</p><p>C'�tait la fin de son r�gne et de ses pouvoirs sur la terre. Son fr�re maudit, le D�mon blanc, l'entra�nait avec lui dans la d�faite et la mort.</p><p>Elle ouvrit les yeux et dit dans un souffle�:</p><p>��Ne me livrez pas � l'Inquisition.</p><p>Jet�e sur la couche de varech, dans la maison d'Ang�lique, sanglante, meurtrie, les haillons de ses atours de satin jaunes, bleus et rouges, livrant aux regards une chair qui n'�tait plus que plaies, elle e�t pu inspirer de la piti� si le regard qui luisait entre ses paupi�res boursoufl�es n'e�t continu� � faire peser sur les trois femmes la sensation d'�tre guett�es par un �tre acharn� � leur perte.</p><p>��Pourquoi l'avez-vous sauv�e�? demanda Marcelline � mi-voix.</p><p>��Oui, pourquoi�? r�p�ta derri�re elle le marquis de Villedavray qui entrait, accompagn� du comte de Peyrac et de l'intendant Carlon.</p><p>Cependant, malgr� eux, ils fr�missaient, devant l'�tat d�plorable de cette malheureuse, tout � l'heure d'une vie et d'une beaut� triomphantes.</p><p>��Son dernier pi�ge�! chuchota Villedavray, le pi�ge ultime de Satan�: la piti�. L'enveloppe humaine livr�e � la fureur aveugle est pitoyable. Nous aimons trop l'image de notre propre chair et pleurons sur sa mis�re. Pourtant m�fions-nous, amis. Tant qu'il lui restera un souffle, nous serons en danger. Et morte, cela ne vaudra gu�re mieux. Elle deviendra un esprit malfaisant de plus � errer du c�t� de l'�le des d�mons, pour faire naufrager les navires.</p><p>Il hocha la t�te.</p><p>��Ah�! L'�me immortelle�! Une sale invention�! Nous voil� bien�! Avez-vous une solution � nous proposer, monsieur l'Intendant, vous qui vous vantez de faire face � tous les probl�mes�?</p><p>Carlon secoua la t�te. Les �v�nements d�passaient nettement les pr�occupations habituelles de son esprit rassis et m�thodique. Ses regards allaient de ce corps maltrait� mais que cependant l'on ne se pr�occupait pas de soigner aux visages des autres personnes pr�sentes. La signification de leur expression lui �chappait, car il n'avait pas encore compris ce que pour chacun d'eux repr�sentait la vision de cette femme �tendue et bless�e. Il �tait p�le comme la mort et l'on voyait qu'il se demandait sans cesse s'il ne r�vait pas.</p><p>La grande Marcelline en dressant subitement la t�te, comme sous le coup d'une alerte soudaine, l'acheva.</p><p>��Les Indiens, dit-elle.</p><p>��Les Indiens�! Que voulez-vous dire�? g�mit Carlon.</p><p>��Ils arrivent�!</p><p>Le comte de Peyrac bondit sur le seuil et ils le suivirent.</p><p>De la for�t avoisinante, cernant l'�tablissement, montait une rumeur grondante faite du ronflement des tambours de guerre et des cris par instants lanc�s en ch�ur des guerriers s'avan�ant.</p><p>��Piksarett�!</p><p>On les avait presque oubli�s�!... Piksarett et ses fr�res�! Piksarett et son peuple�! Piksarett qui avait dit�: ��Prends patience�! Uniack� et les siens, et toutes les tribus des Enfants de l'Aurore se rassemblent dans la for�t. Ils attendent l'heure o� je leur ferai signe pour la vengeance contre ceux qui ont assassin� nos fr�res de sang, nos alli�s, et qui ont voulu t'humilier et te faire p�rir, toi, ma captive�!...��</p><p>Tout � l'heure, les Blancs avaient essay� de r�gler leurs conflits selon leurs lois, mais maintenant l'heure des Indiens sonnait. La longue garde patiente du grand Ab�nakis aux c�t�s d'Ang�lique, le partage qu'il avait conserv� en son c�ur des peines et des dangers qu'elle avait encourus et dont � aucun instant il ne s'�tait dissimul� la gravit� et la sournoiserie, l'irritation enfin, qu'il avait con�ue contre ces Blancs �trangers et mauvais, venus troubler la paix de ses amis, de celle qui lui avait offert un manteau couleur d'aurore pour les ossements de ses anc�tres et qui pervertissait vilainement les sauvages de la c�te, tout cela devait trouver son aboutissement le jour venu, dans un carnage sans merci.</p><p>���a y est�! murmura Marcelline. Ils se sont mis � courir�!</p><p>Le ronflement cadenc� avait chang� de rythme. C'�tait maintenant une rumeur de temp�te, de raz de mar�e, la mer sortant de ses limites et s'avan�ant vers les humains.</p><p>Presque aussit�t la lisi�re des bois se garnit d'une frange fauve qui parut enfler � vue d'�il.</p><p>Certes, Ang�lique, le comte de Peyrac et leurs fid�les n'avaient rien � craindre, puisque c'�tait pour eux qu'aujourd'hui Piksarett et les tribus souriquoises et mal�cites s'avan�aient sur Tidmagouche, mais l'on ne pouvait assurer que m�me les habitants du hameau et les p�cheurs du morutier breton seraient �pargn�s.</p><p>D�j� de la plage on avait entendu la rumeur per�ue par l'oreille exerc�e de la grande Marcelline, et l'on vit passer Nicolas Parys poussant des gens devant lui.</p><p>��Courez vite vous mettre � l'abri dans le fort�!...</p><p>��Restez l�! Monsieur l'Intendant, jeta le comte � Carlon. Les Indiens ne vous connaissent pas et vous pourriez �tre en danger. Ne quittez pas M. de Villedavray et ma femme. En leur compagnie vous n'avez rien � craindre... Mais ne bougez pas de cette demeure.</p><p>Il se h�ta vers le rivage.</p><p>��O� sont les Filles du roi�? s'informa Ang�lique.</p><p>Elle les aper�ut plus haut, du c�t� du fort o� Nicolas Parys entassait tous ceux qu'il pouvait � l'abri de la palissade. Deux soldats espagnols de Peyrac se tinrent sur la tourelle. Leur pr�sence, que Piksarett reconna�trait, sauvegarderait ceux qui �taient sous leur protection.</p><p>D�j�, on apercevait Cantor et le comte d'Urville galopant � travers la plage en criant aux morutiers bretons�:</p><p>��Prenez garde�! Les Indiens arrivent�! Ils veulent scalper les �trangers�! Montez dans vos canots... Venez vous mettre � l'abri du fortin�!... D�p�chez-vous�!</p><p>��Les Basques�! h�lait Peyrac. Abritez-vous sous ma banni�re et surtout ne tirez pas�!...</p><p>La mar�e rouge d�ferlait, surgissant de partout, avec ce mouvement de s'�pandre, irr�sistible, qui avait d�j� frapp� Ang�lique � la prise de Brunschwick-Falls, et qui submergeait tout en quelques instants.</p><p>On pouvait craindre que, sous ce flot aveugle, des innocents ne fussent sacrifi�s, aussi bien les hommes de Peyrac que les matelots de l'�quipage basque qui l'avait assist� dans la prise des bandits.</p><p>Mais Piksarett, archange vengeur et v�loce, parut voler d'un bout � l'autre du front de son arm�e, d�signant les coupables, que son �il exerc� avait appris � reconna�tre � coup s�r, au cours de sa longue patience.</p><p>Pas un qui n'�chapp�t. Uniack� et ses Mic-Macs, venus de Truro, scalp�rent eux-m�mes de leurs mains vengeresses les supp�ts de Zalil, l'�quipe des naufrageurs qui avait � son actif la perte de <emphasis>La Licorne</emphasis> et celle de la chaloupe d'Hubert d'Arpentigny ainsi que l'attentat contre le yacht <emphasis>Asmod�e.</emphasis></p><p>Ang�lique, Marcelline et Yolande, ainsi que le gouverneur et l'intendant, �taient rest�s au seuil de la masure.</p><p>��Et s'ils veulent se saisir de la duchesse�? �mit le marquis. Ils ne seront pas longs � savoir o� elle se cache, la femme pleine de d�mons...</p><p>��Ils n'entreront pas, dit Ang�lique. Je parlerai � Piksarett.</p><p>Ils �coutaient, tendus, les cris montant alentour, o� se m�laient les cris de la victoire et ceux de la terreur, de la douleur et de l'agonie, quelques coups de feu d'une d�fense d�sesp�r�e �clat�rent.</p><p>�trangement, l'espace devant eux demeurait vide, on e�t dit que l'assaut des troupes indiennes avait volontairement �vit� de passer par le centre du hameau d�sert�.</p><p>Soudain, il y eut sur la petite place un homme seul qui errait, v�tu de noir. Il se d�tachait � quelques pas, insolite et comme absent, bizarre, tournant autour de lui un regard d'aveugle, miroitant car chaque fois le soleil, � son z�nith dans le ciel en fusion, venait frapper les verres de ses grosses lunettes. Elles reconnurent le secr�taire de la duchesse, Armand Dacaux, le plumitif au menton lourd et sensuel, l'homme � l'�ternel sourire bienveillant, l'assasin de Marie-la-Douce.</p><p>Il continuait de sourire d'un air �gar�. Et les apercevant au seuil de la maison, il fit un pas h�sitant dans leur direction et ils eurent un recul instinctif.</p><p>��Ne restez pas l�, lui cria Marcelline en le chassant du geste. Courez au fort si vous tenez � la vie. Les Indiens vous cherchent...</p><p>Il eut un rire suffisant.</p><p>��On a d�j� cri� au loup�! Et c'�tait faux�!</p><p>��Cette fois c'est vrai�! �coutez�! N'entendez-vous pas�! Si les Indiens vous attrapent vous �tes un homme mort.</p><p>��Pourquoi me tueraient-ils�?</p><p>��Parce que vous �tes un criminel, lui jeta Ang�lique, vous avez assassin� Marie-la-Douce en la poussant du haut de la falaise, et ce n'est pas la premi�re fois que vous frappiez pour le service de votre ma�tresse diabolique...</p><p>Il se redressa, rougeoyant d'une vanit� extatique.</p><p>��J'ai toujours �uvr� pour le bien, pour la plus grande gloire de Dieu.</p><p>Sa folie de s'absoudre des pires crimes, sa complaisance envers lui-m�me avaient quelque chose de repoussant. Talonn� par l'approche de la mort et du ch�timent, il refusait la fuite qui aurait constitu� un aveu. Sa monstrueuse vanit� le paralysait, niant les avertissements du danger, comme au long de sa vie il avait ni� ceux de sa conscience, alors que peu � peu il se laissait asservir par sa passion pour une femme perverse et d�moniaque.</p><p>Quand les Indiens d�bouch�rent sur la place, il se r�fugia derri�re Ang�lique, se jetant � ses pieds, s'agrippant � elle, la suppliant de le sauver.</p><p>��Laisse-le-nous�! dit Piksarett farouche.</p><p>Deux sauvages se saisirent de l'homme par les poignets et le tra�n�rent sur les genoux un peu plus loin. Le poing de Piksarett arm� d'un couteau se d�ploya sur le ciel, tandis que du genou il bloquait la nuque de sa victime et que de l'autre main il empoignait les rares cheveux du plumitif assassin.</p><p>On entendit son cri terrible.</p><p>Ainsi peu des complices de la D�mone �chapp�rent aux couteaux des Indiens. Tous les matelots des deux �quipages � son service trouv�rent la mort.</p><p>Cinq Bretons du morutier furent aussi les victimes de ce massacre qui m�rita � Tidmagouche le nom de ��gr�ve sanglante��.</p><p>Le comte de Peyrac sauva <emphasis>in extr�mis</emphasis> par son intervention le capitaine du Faou�t et Gontran le Jeune qui n'avaient pas eu le temps de se r�fugier dans le fort avec son p�re.</p><p>Piksarett et ses Indiens n�glig�rent de poursuivre ceux qui avaient r�ussi � s'enfuir avec leurs canots vers les navires � l'ancre ou qui s'�taient cach�s dans les rochers.</p><p>Ralliant ses troupes, le grand guerrier de l'Acadie repassa par le hameau et vint prendre cong� d'Ang�lique qui se tenait toujours sur le seuil de la maison encadr�e de Marcelline et de Yolande, ainsi que du marquis de Villedavray et de l'intendant Carlon, plus ou moins m�dus�.</p><p>��Je dois accompagner Uniack� et ses fr�res � Truro, d�clara l'Ab�nakis, s'adressant � sa captive, mais je te retrouverai � Qu�bec. Tu auras encore besoin de mon aide l�-bas.</p><p>Et se tournant vers Peyrac qui l'accompagnait�:</p><p>��J'ai veill� sur elle dans des dangers innombrables, sache-le, Tekonderoga7 mais je ne regrette pas ma peine, puisque les d�mons n'ont pas pr�valu contre elle. C'est une supplication que l'on adresse � Dieu dans les pri�res du pr�ne de la messe�: ��Que les d�mons ne pr�valent pas contre nous��, et Dieu nous a �cout�s puisque voici ses ennemis an�antis.</p><p>Il se dressait dans toute sa superbe, bariol� de peintures de guerre et, des chevelures pendues � sa ceinture, le sang descendait en rigoles le long de ses jambes.</p><p>Devant lui, Ang�lique paraissait fr�le, une femme blanche, venue d'ailleurs, d'un monde �tranger, mais c'�tait celle que les Iroquois nommaient Kawa, et Piksarett �tait fort satisfait de partager avec ses lointains ennemis irr�ductibles le privil�ge de la d�fendre. Il abaissa sur elle son regard malicieux et triomphant.</p><p>��Te souviens-tu, toi, ma captive, lorsque � Katarunk, tu te tenais debout devant une porte. Je savais qu'Outtak� l'Iroquois, mon ennemi, �tait derri�re cette porte, mais j'ai consenti � te laisser sa vie. Te souviens-tu�?</p><p>Elle inclina affirmativement la t�te.</p><p>��Eh bien, reprit le sauvage, je sais aussi aujourd'hui qui est derri�re cette porte (et il d�signa le vantail de la maison o� se trouvait la D�mone bless�e) mais comme jadis, je te laisse sa vie, car c'est ton droit d'en d�cider.</p><p>Il simula un d�part solennel, puis se retournant une derni�re fois avant de s'�loigner, lui jeta�:</p><p>��Elle �tait ton ennemie�! Sa chevelure t'appartient�!</p><p>La chevelure d'Ambroisine�! Ce pelage somptueux au parfum envo�tant�!... Une chose f�minine, vivante, une chose douce, une expression de la beaut� terrestre, cr��e pour la saveur de vivre, pour le plaisir et pour l'amour, et comme toute chose humaine cr��e pour le bonheur, la joie, la tendresse, comme sa chevelure � elle, Ang�lique, sur laquelle elle sentait passer la main de Joffrey en une caresse possessive et ardente.</p><p>��Sa chevelure�! Qu'en ferais-je�?</p><p>Le cr�puscule tombait sur une gr�ve sanglante au-dessus de laquelle s'amoncelait rapidement un nuage sombre d'oiseaux.</p><p>Avec les sauvages s'�loignait l'odeur du meurtre, et de l'�pre vengeance. Il faudrait faire vite pour d�gager et enterrer les corps qui rev�taient dans l'abandon r�sign� de la mort une sorte d'innocence.</p><p>�tourdie d'une subite lassitude, Ang�lique imaginait, � sa ceinture, la chevelure d'Ambroisine sombre et parcourue de reflets de feu et c'�tait peut-�tre cela m�rir, m�me grandir, s'assagir, atteindre la s�r�nit�, que de ne garder de tant de turpitudes, de peur, de haine, d'indignation br�lante et de d�sir de mort, un sentiment de piti� pour une chevelure de femme, en d�plorant que les d�mons eussent le pouvoir d'user de la beaut� humaine pour l'avilir et la vouer, par le mal, � l'horreur et � la r�pulsion.</p><p>On avait d�pass� les notions communes. Cela se sentait dans les propos, la fa�on particuli�re de ceux qui avaient v�cu le drame en profondeur, d'aborder avec simplicit� des sujets, qui, d'autre part, auraient exig� l'effroi et le murmure, attitude qui n'�tait pas sans choquer les ���trangers��, ceux qui n'�taient entr�s que depuis quelques heures dans l'affaire.</p><p>��Ce Piksarett est merveilleux�! commentait Villedavray satisfait. Nous voici tranquilles. Le nettoyage a �t� vivement men�. Tout est en ordre. Pas de proc�s, de tribunal religieux ou s�culier. Nous n'aurons pas � nous d�ranger pour des t�moignages sans fin qui nous feraient retrouver sur le banc des coupables et, qui sait�? sur le b�cher de l'Inquisition. Parfait�! Parfait�! Ces Indiens sont pr�cieux parfois, je le reconnais, malgr� leur d�testable habitude de s'oindre de graisses malodorantes.</p><p>��Mais vous �tes inf�me, s'�cria Carlon indign�. Je ne vous reconnais pas. Vous, un homme si d�licat�! Vous avez une fa�on de traiter ce carnage inhumain et incompr�hensible qui me stup�fie avec un cynisme�!...</p><p>��Croyez-moi, c'�tait la meilleure solution. On sait o� m�nent les proc�dures d'empoisonnements et de magie...</p><p>��Mais j'ai �t� m�l� � cette escarmouche, s'�cria l'intendant effray�. Il faudra que j'en r�f�re au grand conseil de Qu�bec.</p><p>��N'essayez pas surtout�! C'est trop compliqu�. Effa�ons�! Effa�ons�! Comme le vent et les oiseaux vont effacer toutes traces de ce jour sur cette plage. Pour quelques cr�nes d�calott�s, il n'y a pas de quoi nous plonger volontairement dans un merdier qui pue le soufre � plein nez. Tenez-vous coi�! Pour vous r�compenser, je vous raconterai l'histoire de bout en bout. Je connais tous les d�tails. Cela occupera nos soir�es d'hiver.</p><p>��Mais... il reste cette duchesse de Maudribourg.</p><p>��Vous avez raison. Morte ou vive elle n'a pas encore fini de nous tourmenter.</p><p>Ambroisine de Maudribourg vivait toujours, bien qu'elle par�t sur le point d'expirer.</p><p>Marcelline, d�vou�e et courageuse, trouva, seule, la force morale de lui prodiguer quelques soins.</p><p>Pendant ce temps, le vieux Nicolas Parys convoquait la compagnie dans la salle de son fortin.</p><p>��Voil�! d�clara-t-il � Peyrac. J'ai une proposition � vous faire pour vous d�barrasser de cette femme. Vous savez que je veux m'en aller et vous laisser mes terres. Le prix est � fixer mais je ne serai pas gourmand. Ce que je veux, c'est �pouser cette duchesse de Maudribourg. J'aime ce genre de diablesse et je lui croquerai ses �cus. Et quand il n'y en aura plus, elle me donnera le secret de la fabrication de l'or, elle le conna�t.</p><p>��Mais, vous �tes fou, s'�cria Villedavray. Cette sorci�re vous nouera l'aiguillette et vous empoisonnera comme le duc son mari et pas mal d'autres de ses amants.</p><p>��C'est mon affaire, grommela le vieux roi de la c�te est. Alors on s'entend comme �a�?...</p><p>Et comme la nuit tombait, il fit allumer ses torch�res fumantes afin de dresser le bilan et l'estimation de ses biens � remettre � son successeur, le comte de Peyrac.</p></section><section><p><strong>Chapitre 26</strong></p><p>Mais vers le soir de ce jour, dans l'obscurit� d�j� profonde, il y eut un cri.</p><p>Un vent de panique souffla et Ang�lique ne fut pas loin de partager la terreur superstitieuse de certains.</p><p>Vivante ou morte, l'ombre d'Ambroisine continuait � planer sur les lieux. On avait eu trop � p�tir de sa malice et de ses ruses pour se croire si vite � l'abri de ses mal�fices.</p><p>Or, voici qu'on retrouvait la grande Marcelline � moiti� assomm�e contre le montant de l'�tre et vide la couche o� l'on avait �tendu la D�mone et ouverte la fen�tre qui donnait sur les bois.</p><p>��Je tisonnais le feu, raconta l'Acadienne, et je tournais le dos. Allais-je m'imaginer qu'elle se l�verait, elle qui �tait quasi mourante, ne remuait m�me pas le petit doigt de toutes ces heures�!... Elle est venue par-derri�re et m'a bouscul�e avec une force incroyable. Je crois qu'elle voulait me faire choir dans les flammes. J'ai lutt�. En me retournant j'ai entr'aper�u sa face. Horrible�! Ses cheveux, on aurait dit des serpents qui se tordaient. Au milieu de toutes ces plaies et ces plaques noires des coups, ses yeux qui luisaient comme ceux du diable, et ses dents... ses dents, croyez-moi, il y en avait deux plus longues, plus pointues que les autres... des dents de vampire... Le c�ur m'a manqu�. Je crois que je me suis �vanouie pour de bon et que j'ai cogn� contre la chemin�e en tombant. Quand je me suis reprise, j'ai vu qu'elle avait saut� par la fen�tre. Regardez voir si elle ne m'a pas mordue avec ses crocs�!... Si oui, je suis bonne pour l'Enfer�!... Ah�! Pauvre de moi�!</p><p>Courageusement, elle offrait son beau cou blanc et solide � l'examen. Elle �tait pr�te � tout, mais Villedavray lui assura de la fa�on la plus savante et th�ologique qu'elle ne portait aucune trace de morsures et n'avait rien � craindre de cette supr�me attaque d'un supp�t de Satan.</p><p>Malgr� tout, l'�motion �tait � son comble. Joffrey de Peyrac apaisa les esprits en disant qu'il se pouvait qu'une personne, dou�e de propri�t�s psychiques hors du commun comme la duchesse de Maudribourg, retrouv�t subitement, malgr� la gravit� de ses blessures, une force surhumaine, lui permettant certes de se lever, de courir, de fuir devant elle dans un dernier sursaut de vitalit� forcen�e, mais dans la for�t de toute fa�on elle n'irait pas loin.</p><p>On envoya quelques hommes sur ses traces, ils revinrent sans avoir relev� aucun indice.</p><p>Aussi bien l'obscurit� �tait profonde, la for�t hostile, et une lourde atmosph�re r�gnait sur ce rivage o� l'on achevait d'ensevelir les morts, et o� personne cette nuit-l� ne trouva le courage de prendre du repos.</p><p>Une vision s'imposait � Ang�lique et elle sentait, au long de son �chine, un frisson la parcourir.</p><p>Elle voyait... oui, elle voyait...</p><p>Il semblait qu'avant de se rompre d�finitivement et de la d�livrer, le lien qui l'avait encha�n�e par la violence d'une lutte sourde et acharn�e � son ennemie la plus redoutable, envoy�e pour la perdre, ce lien une fois encore la reliait � celle qu'elle avait appris � conna�tre dans le secret afin de s'en d�fendre, et ��elle la voyait��...</p><p>Elle voyait cette femme d�mente, fuyant dans ses robes de satin haillonneuses, fuyant follement � travers la sauvage for�t d'Am�rique... Et, lanc�e sur ses traces, une sombre boule luisante, d�valant les ravines � sa suite, se coulant sous les halliers, se rapprochant, se rapprochant de la fugitive, bondissant sur ses �paules, l'abattant et la d�chirant de ses griffes, tandis que se r�v�laient les yeux de feu et le rictus d�moniaque retrouss� sur les canines aigu�s de la b�te. Le monstre�!... Le monstre dont parlait la pr�diction. ��... Et je vis sortir des taillis une sorte de monstre velu qui se jeta sur la d�mone et la d�chiqueta, et la mit en pi�ces, tandis qu'un jeune archange � l'�p�e �tincelante s'�levait dans les nu�es...��</p><p>��O� est Cantor�? s'�cria Ang�lique.</p><p>Et elle se mit � le chercher de tous c�t�s, allant d'un groupe � l'autre, essayant de discerner sa silhouette d�j� alti�re, sa chevelure blonde. Si elle l'avait rencontr�, elle l'e�t h�l�: ��Cantor�! O� est ton glouton�? O� est Wolverines�?�� Mais elle n'aper�ut ni Cantor ni le glouton. Marcelline, que son agitation �tonnait et qui �tait remise de ses �motions, lui dit�:</p><p>��Pourquoi vous inqui�tez-vous�? Qu'est-ce que vous voulez qu'il lui arrive � votre Cantor�! Il y a belle lurette qu'il n'est plus un poupon, ce petit gars-l�? Mais je vous comprends�! Nous autres les m�res, nous sommes toutes pareilles�!</p><p>De guerre lasse, Ang�lique s'assit sur le banc qui se trouvait devant sa maison. Elle serra son manteau contre elle. C'�tait la supr�me anxi�t�, la derni�re attente, la derni�re fois qu'elle se recueillait dans l'isolement de cette trag�die, perceptible � elle seule, et qu'elle allait quitter comme on quitte un pays visit� au passage, o� l'on ne voudra certes jamais revenir, mais d'o� l'on ram�ne quelques pr�cieux tr�sors.</p><p>Le clair de lune se leva derri�re les falaises. Les yeux restaient partout allum�s sur la plage. Les lumi�res des navires dansaient, nombreuses dans l'eau du bassin. Des b�timents � la rive il y avait une animation incessante. Les Bretons rescap�s, mornes et dolents, commen�aient de plier bagage, halaient � leur bord les derniers tonneaux de morue sal�e.</p><p>Le comte de Peyrac sortit de l'ombre.</p><p>Il vint s'asseoir pr�s d'Ang�lique. Il mit son bras autour de ses �paules et l'attira contre lui. Elle voulut lui parler de Cantor et de la vision qui la tourmentait, mais elle se tut.</p><p>Il fallait go�ter ces minutes, savoir �merger du cauchemar, se gu�rir du cruel face � face.</p><p>Il lui semblait qu'elle �tait diff�rente ou plut�t qu'elle avait acquis quelque chose qui lui �tait inaccessible jusqu'alors et qui la rendait diff�rente. Cette chose encore mal d�finie ajoutait � sa personnalit� tout en la fortifiant. Mais elle ne savait pas tr�s bien ce que lui r�servait l'avenir et c'est pourquoi elle �prouvait le besoin de se taire. Plus tard elle d�couvrirait qu'elle �tait devenue plus indulgente, plus tendre � la faiblesse humaine, mais aussi plus distante, moins concern�e par l'entourage, plus libre d'esprit et de c�ur, plus amicale envers elle-m�me, plus apte � go�ter la saveur de la vie, plus intimement reli�e � l'invisible, � ce qui n'est jamais prononc�, et qui r�git en profondeur les actes des humains. Richesses sans prix, tr�sor inappr�ciable que laissait sur son �me, en se retirant, la vague mal�fique.</p><p>En elle l'attente peu � peu changeait de signification, d�bouchait vers la confiance, le bonheur, la joie des certitudes.</p><p>Joffrey, par instants, baisait son front, caressait ses cheveux.</p><p>Ils parl�rent peu au cours de cette nuit, qui �tait encore, entre l'inconnu du lendemain et le poids d'une journ�e tragique, pleine de sang et d'anath�mes, une nuit d'attente.</p><p>Le comte expliqua seulement pourquoi le mois dernier il avait fait voile vers le golfe Saint-Laurent sans s'arr�ter m�me � Gouldsboro.</p><p>Alors qu'il se trouvait encore sur la rivi�re Saint-Jean � r�gler l'affaire de Phipps et des officiels de Qu�bec, il avait re�u un message de la c�te est l'avertissant qu'on pouvait lui fournir des renseignements de la plus haute importance concernant <emphasis>La Licorne,</emphasis> la duchesse de Maudribourg et un complot contre lui ourdi.</p><p>C'est pourquoi, h�tivement, il se rendit sur le golfe. Cet avertissement corroborait sa propre intuition que la duchesse de Maudribourg et le navire � l'��oriflamme orange�� qui les espionnait et leur tendait des pi�ges, avaient d'une certaine fa�on partie li�e entre eux. Ce soup�on lui en �tait venu � l'esprit d�s le jour o� la duchesse avait d�barqu� si glorieusement � Gouldsboro. Lui aussi avait �t� sensible���mais d'une fa�on plus nette qu'Ang�lique���� ce qui sonnait faux dans la mise en sc�ne de la belle ��Bienfaitrice��. De plus, ayant examin� l'�pave de <emphasis>La Licorne</emphasis> et les cadavres des victimes de naufrage, il en avait d�j� retir� l'impression que l'affaire �tait suspecte, et les r�ticences de Simon � propos de son erreur de pilotage l'intriguaient...</p><p>Apr�s l'arriv�e spectaculaire de la duchesse, si miraculeusement���et �l�gamment���sauv�e des eaux, s'�vanouissant � leurs pieds, accaparant l'attention et l'attendrissement, son inqui�tude s'�tait accrue. Que signifiait cette convergence vers Gouldsboro d'�tres et de navires si disparates et si divers�? Son instinct refusait de n'y voir que la main du hasard.</p><p>Aussi, au cours de cette m�me journ�e o� Ang�lique veillait dans le fort, au chevet de la duchesse, il avait eu de nouveau un entretien avec Colin Paturel, l'interrogeant minutieusement. Il voulait tout savoir des conditions dans lesquelles Colin Barbe d'Or avait acquis ses lettres de courses pour une exp�dition en Am�rique du Nord, en quels termes on lui avait pr�sent� la place � conqu�rir, Gouldsboro�����Un pirate et quelques comparses � d�loger�!...�� lui avait-on dit���et Colin se souvenait maintenant qu'� plusieurs reprises pour l'encourager, dans l'aventure, on avait fait allusion ��qu'il ne serait pas seul l�-bas��, qu'il y serait assist� � l'occasion, qu'il y avait un grand nom derri�re tout cela, et une des plus grosses fortunes du royaume, et qu'en somme on saurait reconna�tre le service rendu par lui de nettoyer la place et d'y �tablir une colonie bonnement fran�aise. � la lueur un peu vague encore de ce r�cit, Peyrac prenait mieux conscience de la coalition dont il �tait l'objet et qui, sans doute, s'�tait foment�e � Paris sur des instigations pr�cises, venues du Canada�; il sentait se cristalliser les menaces vagues, la volont� cach�e mais certaine de les d�truire sans merci, lui et les siens, et tout � coup...</p><p>��Tout � coup, je ne sais pourquoi, il m'est apparu que la chose la plus urgente � faire c'�tait de me r�concilier avec vous... ma ch�rie�!... J'ai envoy� Enrico vous chercher...</p><p>Il y avait eu les apparences, les faits, et puis il y avait eu la trame invisible des pi�ges tendus � la bonne volont� des �mes et des c�urs. Ce soir-l� � Gouldsboro, la D�mone �tait d�j� dans la place. Mais l'Amour l'avait prise de vitesse. Et c'est pourquoi, dans le pressentiment de sa d�faite, elle avait pouss� ce cri de l'autre monde, qui les avait glac�s d'�pouvante.</p><p>��Quand je pense � elle, dit Ang�lique, je commence � comprendre la peur et la m�fiance de l'�glise pour les femmes...</p><p>���tait-ce seulement une femme�!...</p><p>L'aube se levait avec un �clat inhabituel et, dans les premi�res lueurs du soleil �tincelant, ils virent venir Cantor par le chemin qui suivait la c�te au-dessus du village.</p><p>Il marchait paisiblement en regardant vers la mer sur laquelle le soleil levant r�pandait une nappe d'or.</p><p>Effet de cette profusion glorieuse, sa beaut� juv�nile en �tait rehauss�e encore, avec ses cheveux blonds aur�ol�s de lumi�re, son regard limpide �tincelant, la fra�cheur de son teint comme touch� par l'�clat de la ros�e, la gr�ce fi�re et s�re de sa d�marche, et l'on ne sait quoi de pur et d'incorruptible qui �manait de toute sa personne.</p><p>��L'archange justicier�!�� Ambroisine elle-m�me ne l'avait-elle pas d�sign� ainsi�?...</p><p>��D'o� viens-tu�? lui demanda son p�re lorsqu'il s'arr�ta devant eux.</p><p>Et Ang�lique�:</p><p>��O� as-tu dormi�?</p><p>��Dormi�? r�pondit Cantor avec une certaine hauteur. Qui donc a dormi cette nuit sur cette gr�ve�?</p><p>��Et Wolverines�? ton glouton�? o� est-il�?</p><p>��Il court les bois. Apr�s tout, il ne faut pas oublier que c'est une b�te sauvage.</p><p>Et il s approcha pour saluer son p�re et baiser la main de sa m�re. Puis, travers� d'une id�e soudaine, redevenant enfant, il dit avec animation�:</p><p>��Que fait-on de ces bruits qui circulent que vous allez vous rendre � Qu�bec et que nous y passerons l'hiver�? Voil� qui me plairait fort. Apr�s Harvard et la th�ologie, et Wapassou et la famine, je ressens le besoin d'un petit air de cour. Ma guitare se rouille de ne pouvoir vibrer pour le plaisir des jeunes filles avenantes. P�re, qu'en dites-vous�?...</p><p>On retrouva le corps d'Ambroisine de Maudribourg affreusement mutil�, au bord d'un mar�cage. On pensa qu'elle avait �t� attaqu� par un loup ou par un chat sauvage. Seuls des lambeaux de ses v�tements aux couleurs voyantes, jaunes, rouges et bleus, permirent de l'identifier.</p><p>L'aum�nier de Tidmagouche, qui avait fort � faire avec tous ces gens � enterrer et qui en oubliait ses libations habituelles, vint trouver Peyrac.</p><p>��Dois-je donner l'absoute�? interrogea-t-il inquiet, on me raconte que cette femme �tait poss�d�e du D�mon.</p><p>��Absolvez�! r�pondit Peyrac. Aussi bien, ce n'est plus qu'un corps sans vie. Il a droit au respect des humains.</p></section><section><p><strong>Chapitre 27</strong></p><p>Sur la sortie de l'aum�nier, entra Villedavray, qui dissipa l'impression p�nible, en d�clarant tout de go�:</p><p>��D�cid�ment, je les ai tous deux bien examin�s. C'est le plus petit qui me pla�t.</p><p>��Le plus petit�? s'enquit Peyrac avec un demi-sourire.</p><p>��De vos deux navires, en butin... Car je ne doute pas, mon cher ami, que vous allez me faire don d'une de vos prises de guerre�? L'amiti� que je vous porte ainsi qu'� Mme de Peyrac m'a co�t� assez cher�! Entre autres, la perte de mon <emphasis>Asmod�e. </emphasis>Sachez que pour sa beaut� j'avais englouti une fortune. Sans compter les mille morts que cette D�mone lanc�e � vos trousses m'a fait courir � moi-m�me, du fait que je me trouvais dans vos parages et, plus ou moins forc� par les circonstances d'�tre votre alli�. Aussi, j'estime que ce n'est que justice que je devienne propri�taire d'un des navires de ces pirates, pour compenser ma perte... N'est-il pas vrai�?</p><p>��Je partage enti�rement votre avis, confirma Peyrac, et j'ajouterai que je d�sire prendre � mes frais la r�fection du ch�teau arri�re, et aussi le d�cor de la tutelle. Je suis pr�t � faire venir de Hollande un des meilleurs peintres qui soient pour y ex�cuter un tableau � votre go�t. Et encore, ceci sera peu pour reconna�tre les inestimables services que vous nous avez rendus, marquis�!</p><p>Le gouverneur de l'Acadie rougit de plaisir et son rond visage s'illumina de son sourire enfantin.</p><p>��Alors�? Vous ne me trouvez pas trop gourmand�? Comme vous �tes aimable, cher comte�! Je n'en attendais pas moins de vous. Mais nous n'aurons pas besoin d'ameuter la Hollande. J'ai sous la main, � Qu�bec, un excellent artiste, le fr�re Luc... Nous allons cr�er une merveille...</p><p>Tout doucement l'on rentrait dans la vie normale. Ayant combattu la D�mone avec vaillance et le meilleur de lui-m�me, Villedavray redevenait pointilleux, soucieux de ses int�r�ts et de ses jouissances.</p><p>Mais Ang�lique n'oublierait jamais quelle personnalit� valeureuse se cachait sous les gilets brod�s du petit marquis en dentelles.</p><p>��Il a �t� merveilleux�! dit-elle � Joffrey. Si vous saviez�! Durant ces derniers jours � Tidmagouche, c'�tait terrible. Elle, Ambroisine, elle me torturait de mille fa�ons. Elle avait une fa�on de surgir et d'apporter chaque fois la menace, le doute et le d�sespoir qui finissaient par user toute r�sistance. Sans lui, notre Villedavray, je ne sais si j'aurais pu tenir, faire face � tant d'habile m�chancet�! Il dispersait l'angoisse, simplifiait par ses boutades les situations les plus dramatiques... Il m'a aid�e � garder la certitude que vous alliez revenir et qu'alors tout s'arrangerait. �tait-ce pour aller chercher ce t�moin d�cisif, M. Quentin, l'aum�nier, que vous vous �tes rendu � Terre-Neuve�?...</p><p>��Oui�! Le message qui m'avait atteint � Saint-Jean parlait de renseignements importants. Ici, j'ai appris l'histoire de l'aum�nier de <emphasis>La Licorne </emphasis>qui avait �t� rep�ch� sur les c�tes de Terre-Neuve et qui paraissait en savoir long sur ce navire et sa propri�taire.</p><p>��Mais qui donc vous a envoy� ce message sur la rivi�re Saint-Jean�?</p><p>��Nicolas Parys�!</p><p>Ang�lique ouvrit de grands yeux.</p><p>��Lui�? Je le croyais dangereux�!...</p><p>��Il l'est, et rus� et sans scrupule, et paillard et mauvais, mais nous ne sommes pas ennemis. Cette histoire de l'aum�nier jet� � la mer qu'on lui rapportait de Terre-Neuve et � laquelle �tait m�l� Gouldsboro lui a paru suspecte et il m'a fait pr�venir afin que je vienne moi-m�me �claircir l'histoire. De toute fa�on, il ex�cre toutes intrusions de nouveaux venus dans les affaires de l'Acadie dont il se consid�re le roi d'une bonne part, et comme il comptait s'entendre avec moi pour ses terres, il a pr�f�r� jouer franc jeu et m'avertir qu'on r�dait par l� pour me faire tr�bucher. Cela ne l'a pas emp�ch� lorsqu'il a connu la ravissante duchesse de se laisser prendre � son charme empoisonn�.</p><p>��Mais comment est-elle parvenue jusqu'ici�?</p><p>��Sur le <emphasis>Gouldsboro.</emphasis> Je l'ai trouv�e � La H�ve, o� Phipps, terrifi�, s'�tait d�barrass� d'elle, pr�f�rant se priver de ses otages que de demeurer aux prises avec une telle tentatrice. Il m'�tait difficile de laisser des femmes dans ce lieu abandonn�. J'ai d� les amener jusqu'ici, o� elles avaient plus de chance de trouver un navire pour Qu�bec.</p><p>��Et �a a �t� votre tour d'�tre aux prises avec la tentatrice�?</p><p>Peyrac sourit sans r�pondre. Ang�lique continua.</p><p>��Et c'est sans doute au cours de cette travers�e qu'elle a subtilis� votre pourpoint. Par quelle divination diabolique savait-elle qu'elle pourrait un jour en jouer pour me d�sesp�rer, comment savait-elle que je viendrais l'affronter � Tidmagouche�?... Elle pressentait tout... Avant de quitter Gouldsboro, vous avait-elle donn� rendez-vous � Port-Royal�?...</p><p>��� moi�? Un rendez-vous�? Qu'aurais-je eu � faire d'un rendez-vous avec cette sorci�re�?</p><p>��Elle voulait me le faire croire.</p><p>��Et vous l'avez crue�?</p><p>��Ou-oui�!... par moments.</p><p>��Et vous avez un peu trembl� � votre tour�?</p><p>Il souriait en la regardant dans les yeux.</p><p>��Vous�? La s�ductrice qui ne connut jamais de d�faites m�me sur le c�ur des plus grands monarques ou des tyrans les plus redoutables�?</p><p>��N'�tait-elle pas une rivale de taille�? Terriblement habile et arm�e, non�? Mieux arm�e que moi en bien des choses qui pouvaient vous complaire�: le savoir, par exemple, et...</p><p>��Un savoir artificiel et touch� de folie qui ne pouvait que m'inqui�ter plut�t que m'attirer. Comment avez-vous pu douter, mon amour�? Comment avez-vous pu craindre quoi que ce soit de ma part�?... �tes-vous si peu consciente de votre incomparable s�duction et de votre envo�tant pouvoir sur moi�? Comment pourriez-vous avoir des rivales en mon c�ur�? Quelle folie�! Ne savez-vous pas qu'une personnalit� de femme authentique, � la fois myst�rieuse et sans artifices, ce qui est un don rare, attache plus profond�ment la passion d'un homme, que les rou�es ne se l'imaginent.</p><p>��Certes, l'attraction de la chair sur nous autres, hommes, n'est pas � m�sestimer, et des moins sots peuvent se laisser prendre aux capiteuses saveurs d'un beau corps, mais, moi-m�me, d�j� encha�n� au joug de votre beaut� et de votre charme ensorcelant, qu'aurais-je �t� chercher aupr�s de cette femme, malgr� ses incontestables atouts�? Aussi bien, elle a devin�, d�s le d�but, ma suspicion... Et ne pouvant jouer des dits atouts sur moi, elle feignait de quitter Gouldsboro, devinant que c'�tait la m�fiance qu'elle m'inspirait qui me retenait c�ans, puis, d�s que j'avais tourn� le dos, ayant mis la voile pour Saint-Jean, tranquillis� que j'�tais par ce d�part, elle revenait pour vous prendre dans ses filets, vous, mon amour, mon tr�sor le plus pr�cieux. Vous voyez que moi aussi, tout m�fiant que je suis, je n'ai pu d�jouer toutes les ruses d'une cr�ature aussi diabolique�!</p><p>��Elle �tait effrayante�! murmura Ang�lique avec un frisson.</p><p>On n'en finirait pas, de longtemps, de recenser les pi�ges que leur avait tendus Ambroisine, ceux dans lesquels ils �taient tomb�s, ceux que, par miracle, et comme prot�g�s invisiblement, ils avaient pu �viter... Et comment, pouss�e par sa jalousie et sa haine d�moniaque, elle avait voulu faire mourir Abiga�l, parce que Ang�lique l'aimait, soit en la privant de secours possibles pendant son accouchement���et elle faisait porter par ses complices de l'alcool � la vieille Indienne, ou la nouvelle qu'un parti d'Iroquois approchait afin d'�loigner ma�tre Berne, et elle versait une potion stup�fiante dans le caf� d'Ang�lique, mais c'�tait Mme Carr�re qui l'avait bu... Alors Ambroisine feignait aussi d'avoir �t� drogu�e pour d�tourner les soup�ons.</p><p>Et plus tard, retournant visiter Abiga�l, elle versait un poison dans la tisane qu'elle savait pr�par�e par Ang�lique pour l'accouch�e.</p><p>Voici que l'homme aux �pices et son Cara�be, d�bouchant de la for�t sur la gr�ve de Tidmagouche, �clairaient l'affaire de la taie �carlate. C'�tait lui qui avait vendu � la duchesse de Maudribourg le poison violent qu'elle avait vers� dans la tisane. Il avait un peu de tout sur lui, cet homme�! Joffrey de Peyrac d�termina qu'il s'agissait non d'un extrait de plantes mais de l'ars�niate de fer.</p><p>Il avait aussi aid� de ses lumi�res � la fabrication du cordon de m�che explosive qui avait fait sauter l'<emphasis>Asmod�e.</emphasis></p><p>Apprenant tout cela, Villedavray voulait arr�ter le pirate. Mais il apparut que cet errant des antipodes avait lui aussi �t� quelque peu victime de la d�mone et de ses complices sataniques. Pourchass� par eux parce qu'il en savait trop long et comprenant que, comme Clovis, il y allait de sa vie, il avait err� mis�rablement dans la for�t pour leur �chapper�; il �tait � bout de forces.</p><p>��C'est bon�! accepta le gouverneur de l'Acadie. J'ai eu le hamac de son Cara�be et sa pierre verte. Je lui laisserai la vie.</p><p>Le pauvre diable se coucha sur la plage les bras sous la nuque, son esclave oliv�tre accroupi � c�t� de lui, et attendit le <emphasis>Sans-Peur,</emphasis> qui devait venir le rechercher par l� vers l'automne, et le ramener aux �les.</p><p>Ce fut Phipps qui arriva le premier. L'Anglais se risquait dans les dangereuses eaux fran�aises pour essayer de joindre le comte de Peyrac.</p><p>Il avait entendu dire que celui-ci se rendrait � Qu�bec pour n�gocier la situation du Maine et il �tait porteur de la part du gouverneur du Massachusetts de diverses recommandations � cet �gard. Il �tait �galement charg� d'enqu�ter sur la mort du pasteur anglais qui avait �t� tu� � Gouldsboro par un J�suite.</p><p>Enfin il ramenait le soldat fran�ais Adh�mar. Les puritains s'�taient d�clar�s incomp�tents � statuer sur le sort d'un tel personnage. Il �tait aussi difficile de le juger que de le pendre. Autant le refiler en douce aux Fran�ais.</p><p>Adh�mar d�barqua en h�ros. En revanche, Phipps avait perdu beaucoup de son mordant. Craintif, il regardait de tous c�t�s avec appr�hension, et les affirmations qu'il se trouvait ici en territoire neutre et n'avait � craindre aucun coup de main des Canadiens, ne suffisaient pas � le rassurer. Il ne se rass�r�na que lorsqu'il eut appris incidemment la fin de la duchesse et qu'il ne courrait plus aucun risque de se retrouver en face d'une femme aussi inqui�tante.</p><p>Cette fin tragique avait affect� profond�ment le propri�taire du lieu, Nicolas Parys. Le vieux bandit avait mal accus� le coup qui le frappait dans ses vis�es sur la fortune de la duchesse de Maudribourg, et, qui sait�? dans la passion s�nile qu'elle lui avait inspir�e.</p><p>Il blanchit en deux jours, se vo�ta, brada ses terres au comte de Peyrac en quelques accords h�tifs, et malgr� les protestations de Villedavray qui faisait remarquer que le gouvernement de Qu�bec devait �tre mis au courant de ces tractations, et les cris de son gendre qui parlait d'h�ritage et de droits de succession�: ��Canso, c'est assez pour toi, gros lard��, lui jeta-t-il���il descendit une derni�re fois la gr�ve de son royaume d'Am�rique par un matin venteux qui annon�ait l'arri�re-saison, afin de s'embarquer sur le morutier breton.</p><p>La brise �tait aigre, ce matin-l�. Et l'on s'impatientait devant le m�le, de voir le gouverneur-marquis de Villedavray et le vieux Nicolas Parys chuchoter sans fin � l'�cart, t�tes rapproch�es et nez � nez comme au confessionnal. Enfin ils en termin�rent avec cette conversation qui devait �tre, si on en jugeait � leurs mines, d'une extr�me importance.</p><p>Le vieux seigneur de la c�te est, envelopp� dans sa houppelande et serrant sa cassette sous le bras, monta dans la chaloupe qui l'attendait. Peu apr�s, le morutier breton hissait les voiles et s'�loignait. Il ne reviendrait jamais � Tidmagouche.</p><p>Villedavray remonta la gr�ve en se frottant les mains.</p><p>��Bonne affaire�! Au moment des adieux j'ai dit � ce vieux filou�: ��Je vous laisse quitte de l'argent que vous me devez sur l'an pass�. Mais � une condition, c'est que vous me donniez votre recette de pr�paration du cochon de lait tel que celui que nous avons d�gust� dans votre bouge mal �clair�, le premier soir de notre arriv�e.�� Vous vous souvenez, Ang�lique�?... Non�?... �videmment nous �tions tous un peu pr�occup�s, ce soir-l�, mais le cochon de lait croustillant, c'�tait d�licieux. Et je sais que le bougre est gourmet et � l'occasion met la main � la p�te. Il a �t� cuisinier avant de se faire naufrageur et propri�taire de gr�ves. Bref�! Je le tenais, et il m'a tout confi�, aussi bien, il n'avait pas d'autre alternative. Je sais tout de son secret � un grain de poivre pr�s... C'est une recette des Cara�bes que lui a enseign�e un boucanier de ses amis et qui, en fait, tient ses origines d'un d�tour vers la Chine... On creuse un grand trou, on y met des braises..., il faut aussi une laque sp�ciale, mais ici nous avons d'excellentes r�sines, je vais envoyer des sauvageons en qu�rir en for�t... Marcelline, Yolande, Adh�mar, venez tous... Au travail...</p><p>Il �ta son chapeau, sa redingote, releva ses manchettes de dentelles.</p><p>��Maintenant que nous voil� entre gens de bonne compagnie, nous allons nous pr�parer un festin royal... Et vous aussi, l'Anglais, �tez votre couvre-chef en pain de sucre et venez m'assister � la r�tisserie... On va vous faire festoyer � la fran�aise. �a vous changera de vos bouillies d'avoine de la Nouvelle-Angleterre.</p><p>On finirait donc par admirer la grande Marcelline ouvrant ses coquillages � la vitesse de l'�clair, tandis que les tr�teaux dress�s sur la plage, dans le soir tombant, se garniraient de mets odorants et croustillants. Chacun avait voulu jouer sa partie et m�me l'intendant Carlon s'�tait lanc� dans la fabrication d'une sauce.</p><p>On alluma des torches quand la nuit vint et des feux tout alentour.</p><p>��Dansons, les Basques�! s'�cria Hernani d'Astiguarza... Une derni�re farandole avant de regagner l'Europe�!...</p><p>Malgr� les efforts des d�mons pour attrister les humains de bonne volont�, la saison d'�t� se terminait en beaut�.</p><p>Le lendemain, les Basques mirent � la voile, vers l'Europe, puis Phipps vers sa Nouvelle-Angleterre.</p><p>Qu'attendait-on sous ce ciel d'opale�? La pluie ne s'annon�ait pas encore. La poudre tombait des arbres, des sapins, des �pinettes noires, en quenouilles h�riss�es tout le long des falaises. Des relents d'incendie venaient de l'arri�re-pays.</p><p>Son s�jour comme captif des puritains paraissait avoir fort d�brouill� Adh�mar. Il s'�tait promu cuisinier-chef pour toute la noble soci�t�. Et s'�tant fabriqu� une toque blanche qui s'associait on ne peut mieux � son uniforme avachi, il annon�ait triomphalement, quand sonnait l'heure du d�ner�:</p><p>��Nous deux Yolande, on vous a pr�par� un de ces homards�! Venez go�ter �a.</p><p>��Il est tr�s bien ce gar�on, estimait Villedavray, j'ai envie de le prendre � mon service. Et vous, Ang�lique, vous devriez vous attacher la petite Yolande comme chambri�re. Elle est charmante, cette enfant, sous ses dehors bourrus. Je l'aime beaucoup et je voudrais lui donner l'occasion de sortir de son trou sauvage. D'autant plus qu'elle a l'air de bien s'entendre avec ce nomm� Adh�mar...</p><p>Ang�lique regardait la ��petite�� Yolande transportant des couffins de coquillages ruisselants avec l'aisance d'un d�bardeur turc. Elle la voyait mal en soubrette.</p><p>��Eh bien�! Elle vous servira de garde du corps, proposa Villedavray. � Qu�bec, cela pourra vous �tre utile...</p><p>��Mais, je vous en prie, intervint Carlon qui se trouvait l� ainsi que quelques gens de sa suite, confirmez-moi, comte���et il se tournait vers Joffrey de Peyrac �galement pr�sent���confirmez-moi s'il s'agit d'une plaisanterie ou d'un projet s�rieux. J'entends sans cesse le marquis s'adresser � Mme de Peyrac comme s'il ne faisait aucun doute que vous-m�me et votre �pouse comptiez vous rendre en Nouvelle-France et m�me en sa capitale et y passer l'hiver.</p><p>��Mais, bien s�r qu'ils s'y rendront, affirma Villedavray en pointant du nez. Je les ai invit�s chez moi et je n'admettrais pas que quiconque se montre incivil envers mes h�tes...</p><p>��Mais enfin vous d�passez les bornes, s'emporta l'intendant de la Nouvelle-France, vous en parlez comme s'il s'agissait de se rendre � m�dianoche dans le quartier du Marais�! Quand vous avez quelque chose en t�te, vous�! Vous refusez de regarder la r�alit� en face. Nous ne sommes pas au c�ur de Paris, mais � des milliers de lieues, et responsables de territoires immenses, d�serts et dangereux. La position de M. de Peyrac est celle d'un intrus que nous avons plus ou moins le devoir de d�loger de ses positions et s'il s'avisait de se rendre sous Qu�bec nous devrions le consid�rer en ennemi franchissant les eaux territoriales. De plus, vous n'ignorez pas que la ville est fort divis�e au sujet de la comtesse, son �pouse. Pour des raisons plus ou moins rationnelles, on s'est mont� la t�te � son propos, on lui pr�te des pouvoirs obscurs, on a colport� sur elle des horreurs. Si elle a l'imprudence de venir � Qu�bec, on lui lancera des pierres�!...</p><p>��J'ai des boulets pour r�pondre aux pierres, riposta Peyrac.</p><p>��Parfait�! J'enregistre votre d�claration�! triompha Carlon, sarcastique. Vous entendez, marquis�?... �a commence bien�!</p><p>��Pax�! dit Villedavray imp�rieux. Nous venons de d�guster ensemble un excellent homard. C'est la preuve que tout peut s'arranger. Je parlerai votre langage, monsieur l'intendant. Politiquement, la visite de M. de Peyrac s'impose. Puisque nous sommes loin du soleil, c'est-�-dire des caprices de Versailles et de ses fonctionnaires parisiens, profitons-en pour �uvrer en personnes raisonnables, c'est-�-dire qui ont la sagesse de s'asseoir autour d'une table de discussion avant d'en venir aux mains. C'est pourquoi, et non par simple l�g�ret� comme vous l'insinuez, que j'insiste tant pour que cette visite ait lieu. Et il est indispensable que Mme de Peyrac accompagne son mari, pr�cis�ment pour dissiper par sa pr�sence, en se faisant mieux conna�tre, l'inqui�tude et l'hostilit� suscit�es par des ragots. Ragots sans fondement mais syst�matiquement r�pandus, � seule fin de dresser l'opinion contre toute solution autre que violente du conflit qui nous oppose au comte.</p><p>��R�pandus par qui�? interrogea Carlon, agressif.</p><p>Villedavray n'insista pas. Il savait que Carlon, gallican inv�t�r�, �tait tout d�vou� aux j�suites. Ce n'�tait pas le moment de remuer ce feu couvant sous braises.</p><p>��Convenez que j'ai raison, reprit-il persuasif. Vous avez pu vous rendre compte aussi bien ici qu'� la rivi�re Saint-Jean que M. de Peyrac qui a fond� le port de Gouldsboro et s'est implant�, au surplus, le long du Kennebec, n'est ni un plaisantin ni homme � se laisser d�loger facilement, et que la sagesse, je le r�p�te, est le compromis si nous voulons m�nager la paix de la Nouvelle-France, en g�n�ral, et de l'Acadie en particulier.</p><p>��Je vois�! Je vois�! constata Carlon, amer. Je gage que vous avez d� d�j� vous arranger avec lui pour vos dividendes...</p><p>��H�! Qui vous emp�che d'en faire autant�? riposta Villedavray.</p><p>Devant cet �change fi�vreux de paroles d�cisives, Ang�lique avait en vain essay� d'ouvrir la bouche. Elle estimait qu'elle avait tout de m�me son mot � dire. Mais elle s'aper�ut que Joffrey lui faisait signe de ne pas intervenir.</p><p>Plus tard, l'attirant � l'�cart, il lui dit qu'il y avait un certain temps qu'il partageait l'opinion de Villedavray sur la n�cessit� d'aller en personne s'expliquer avec le gouvernement de Qu�bec. Malgr� l'audace d'une telle d�marche dangereuse pour lui, non seulement consid�r� en alli� des Anglais, mais ancien condamn� de l'Inquisition, comme pour elle, banni du roi de France, malgr� le risque de tomber dans un guet-apens, de se trouver pris comme dans une sourici�re au sein de Qu�bec la fran�aise, leur position en Am�rique du Nord �tait d�sormais telle qu'il pouvait envisager de parler d'�gal � �gal avec les repr�sentants de l'autorit� royale, dans ses colonies lointaines. Cet �loignement m�me changeait les donn�es de la rencontre. Et l'isolement dans lequel vivaient les Canadiens, ces Fran�ais du Nouveau Monde, loin de la m�re patrie, pour ne pas dire l'abandon dans lequel on les laissait quelque peu, les rendait plus ind�pendants, plus aptes � r�gler les questions qui les concernaient directement, selon les imp�ratifs du pr�sent, et sans se soucier du pass�.</p><p>Peyrac �tait d�j� assur� de la sympathie du gouverneur, un Gascon comme lui, M. de Frontenac, ce qui �tait un atout d'importance.</p><p>Autre pion � consid�rer, au centre des passions et qui ne s'�tait pas prononc� encore � leur sujet, l'�v�que, Mgr Laval, une forte personnalit�, dont l'adh�sion ou la r�serve pouvait d�cider de bien des choses.</p><p>Restait les j�suites, franchement hostiles et surtout le plus influent de tous, ce p�re d'Orgeval qui semblait se trouver l'instigateur du complot diabolique dont ils avaient failli �tre les victimes. Jusque-l�, il s'�tait d�rob� au face � face. La pr�sence de ses adversaires � Qu�bec l'obligerait � se montrer et � les affronter le visage nu ou s'il voulait se d�rober encore, de voir affaiblir, � coup s�r, sa position, car il ne devait pas ignorer que dans de telles rencontres politiques les absents ont toujours tort.</p><p>Tout militait donc pour encourager le comte de Peyrac dans cette exp�dition, et m�me avant de quitter Gouldsboro pour la rivi�re Saint-Jean, il avait pris secr�tement sa d�cision, se r�servant d'y renoncer si des �v�nements impr�vus s'opposaient, avant l'automne, � son ex�cution. Cependant, en vue de cette visite dans la vivante petite capitale de la Nouvelle-France, il avait donn� rendez-vous au <emphasis>Sans-Peur</emphasis> sur le golfe Saint-Laurent, dans les premiers jours d'octobre, apr�s avoir charg� Vaneireick de se rendre dans les riches villes espagnoles du golfe des Cara�bes faire l'acquisition de pr�sents qu'il se r�servait d'offrir aux notables de Qu�bec.</p><p>Et n'ignorant pas que le principal obstacle qu'opposerait Ang�lique � ce projet de voyage, ce n'�tait pas certes la crainte d'affronter Qu�bec, mais l'ennui d'�tre s�par�e, un hiver entier, de sa fille, et sans grande possibilit� d'avoir des nouvelles fr�quentes de l'enfant, il avait envoy� un message � l'Italien Porgani, chef de son poste de Wapassou.</p><p>Il le chargeait de faire escorter la petite Honorine jusqu'� Gouldsboro, d'o�, suivant des instructions ult�rieures qu'il avait remises � Colin, un navire l'am�nerait sur le golfe Saint-Laurent, o� ses parents l'attendraient. Elle devait d�j� �tre en chemin, contournant la presqu'�le de la Nouvelle-�cosse, � bord du <emphasis>Rochelais.</emphasis> Il s'en fallait de quelques jours.</p><p>Les obstacles tombant, Ang�lique se laissa aller � la joie de revoir bient�t sa petite fille, dont il lui semblait qu'elle ne lui avait jamais �t� si ch�re, et aussi � l'excitation qui l'envahissait � l'id�e de cette exp�dition de Qu�bec. Elle pr�ta une oreille plus attentive aux descriptions dithyrambiques de Villedavray, qui se pr�parait minutieusement et presque heure apr�s heure, pour son hiver qu�b�cois, un programme de festivit�s et de r�jouissances pr�s desquelles p�liraient les meilleurs divertissements de Versailles.</p><p>��Versailles�! Ne m'en parlez pas�! C'est une trop grosse machine � remuer. C'est surfait. Il faut �tre en petit comit� pour s'amuser...</p><p>Des deux navires attendus, le <emphasis>Sans-Peur</emphasis> arriva le premier. Il eut la bonne id�e d'aller s'embosser dans les criques rouge�tres de l'�le Royale, et Vaneireick, seul avec son second, vint visiter le comte de Peyrac � Tidmagouche, et apporter les marchandises qu'il avait �t� charg� d'acqu�rir.</p><p>On n'eut pas � subir les trognes patibulaires de son �quipage et si Aristide Beaumarchand rencontra son fr�re de la c�te de p�nible m�moire, Hyacinthe Boulanger, afin de trafiquer des r�sidus de m�lasse pour la fabrication de son ��coco-merlo��, cela ne d�rangea personne.</p><p>Le choix de Vaneireick quant aux pr�sents � offrir aux dames et aux personnages influents de Qu�bec �tait des meilleurs. Les couvents se r�jouiraient de recevoir en don des tableaux religieux de belle facture. Il y avait des ornements d'�glise et des objets du culte d'or et de vermeil, et dans le domaine profane des bibelots, des bijoux, un petit ange en or et �mail d'un artiste italien r�put� du XV�me si�cle, une coupe en or massif, �galement d'origine italienne, repr�sentant un coquillage et dont le pied �tait form� d'une tortue d'or cisel�, incrust�e d'�caille et qui portait sur sa carapace un l�zard de jade vert.</p><p>Joffrey de Peyrac mit de c�t� cette petite merveille en disant�: ��Pour Mme de Castel-Morgeat.��</p><p>Le plus pr�cieux �tait repr�sent� par deux ��Agnus Dei��, sortes de petits reliquaires d'or contenant une pastille de cire. Les conditions dans lesquelles �taient fabriqu�es ces pastilles au cours de la messe pascale du Pape � Rome en faisaient des amulettes tr�s recherch�es parce que fort rares et passant pour apporter la protection toute sp�ciale des saints et de la Vierge Marie. Vaneireick les avait obtenues d'un �v�que espagnol, on ne savait pas si c'�tait en �change d'un service rendu ou sous la menace, mais elles �taient absolument authentiques et sans aucune falsification possible.</p><p>Peyrac en r�serva un pour Mgr Laval et l'autre���on s'�tonna un peu���pour cette femme qui tenait un estancot dans la Basse-Ville, et qui avait de ce fait un certain pouvoir souterrain sur la population m�le de la cit�: Janine Gonfarel.</p><p>Il y avait �galement profusion d'�toffes de toutes sortes�: velours et soieries, robes et colifichets, qu'Ang�lique r�pertoria et rangea avec l'aide des Filles du roi.</p><p>Celles-ci seraient naturellement du voyage. Et l'on esp�rait qu'en suivant leur destin pr�vu, celui d'�pouser quelque bon c�libataire canadien, elles oublieraient la terrible aventure � laquelle elles avaient �t� m�l�es. Delphine les avait prises en charge avec autorit� et comp�tence. Elle s'entretenait souvent avec Ang�lique. Les �v�nements qu'elle avait v�cus l'avaient profond�ment marqu�e. Elle demanda � Ang�lique si celle-ci voudrait la prendre comme demoiselle de compagnie lorsqu'elle serait � Qu�bec.</p><p>Ang�lique avait d�j� accept� Yolande comme chambri�re. Elle pensait que ces projets �taient pr�matur�s et que Delphine se remettrait et serait contente d'�tre pr�sent�e � Qu�bec � de jeunes officiers, selon les conventions de son engagement. Elle lui dit de continuer de s'occuper de ses compagnes jusqu'� leur arriv�e dans la capitale de la Nouvelle-France.</p><p>��Aussi bien, nous ignorons l'accueil qui nous y sera fait. Vous serez peut-�tre oblig�e de vous dissocier de nous.</p><p>Il fallait aussi r�gler le sort du pauvre Job Simon, l'ex-capitaine de <emphasis>La Licorne</emphasis> naufrag�e, qui errait comme un corps sans �me, avec le mousse rescap� � sa suite.</p><p>Le comte de Peyrac lui proposa le commandement d'un morutier qui appartenait � la flotte de Gouldsboro et qui croiserait d�sormais dans les parages de Tidmagouche, assurant plus ou moins la colonisation du lieu par un trafic de poissons s�ch�s, d'accueil et de ravitaillement d'eau douce et de vivres frais pour les navires arrivant d'Europe et qui feraient l� leur premi�re escale apr�s la travers�e de l'Oc�an.</p><p>Un portage �tabli par l'isthme de Chignecto maintiendrait les liens avec la Baie Fran�aise et Gouldsboro.</p><p>Ang�lique avait �t� intrigu�e de voir repara�tre sain et sauf le vieux capitaine � la tache de vin. Dans le gu�pier o� ils se trouvaient tous au moment o� il avait d�cid� de fuir avec son mousse, elle n'avait pas envisag� un seul instant que le pauvre homme p�t �chapper aux assassins qui hantaient les bois. Il lui confia sa ruse.</p><p>��Je ne suis pas parti par la for�t. Je savais qu'��ils�� m'y rattraperaient vite. Je suis all� me fourrer dans un trou de rocher, une grotte que j'avais rep�r�e. On est rest� l�, cach�s avec le gamin, les quelques jours qu'il a fallu encore � M. de Peyrac pour arriver.</p><p>��Mais comment vous nourrissiez-vous�?</p><p>��Un des Bretons, un gars que j'avais rep�r� et qui est de l'�le de Sein, comme moi, nous apportait chaque jour � manger. On �tait peinards...</p><p>Lui aussi se remettrait de son aventure invraisemblable, le pauvre capitaine, et la vue de la Licorne dor�e, � la pointe d'ivoire, affrontant l'�cume de la mer, le consolerait peu � peu.</p><p>Avant de regagner sa concession sur la Baie Fran�aise, la grande Marcelline vint trouver Ang�lique.</p><p>��M. de Villedavray voudrait que je lui confie Ch�rubin pour qu'il le fasse �lever � Qu�bec, expliqua-t-elle. Jusqu'ici j'ai refus�. Il est encore bien petit et un enfant, �a n'est tout de m�me pas un jouet � montrer dans les salons. Mais maintenant que vous allez aussi l�-bas et que Yolande vous accompagne, c'est diff�rent. Si le petit est avec sa s�ur et sous votre protection, je serai plus tranquille et, pour cette ann�e au moins, je peux faire ce plaisir � M. le gouverneur. Mais � condition que ce soit vous qui d�cidiez de tout pour le petit...</p><p>Puis la voile du <emphasis>Rochelais</emphasis> pointa � l'horizon et ce fut un moment de grande liesse.</p><p>Tout le monde �tait sur la plage lorsque la chaloupe amena les passagers parmi lesquels on distinguait la coiffe blanche d'Elvire Malaprade et la petite silhouette d'Honorine engonc�e dans son capuchon.</p><p>Ang�lique entra dans l'eau pour s'en saisir la premi�re et la serrer sur son c�ur. Elle ne se lassait pas de l'embrasser, de la contempler, de la trouver chang�e et grandie et plus belle que jamais.</p><p>La vie reprenait des dimensions paisibles, famili�res, aux couleurs du bonheur.</p><p>Octave Malaprade et son �pouse, la gentille protestante rochelaise Elvire, avaient tenu � accompagner eux-m�mes Honorine jusqu'au terme de son voyage. Ils apportaient toutes sortes de nouvelles d�taill�es sur la vie de Wapassou, et retourneraient ensuite hiverner � Gouldsboro o� ils avaient laiss� leurs deux gar�ons Thomas et Barth�l�my. Octobre s'avan�ait et il devenait hasardeux d'entreprendre sans n�cessit� un retour vers le Haut-Kennebec.</p><p>On avait tant parl� � Tidmagouche d'Honorine de Peyrac que m�me ceux et celles qui ne la connaissaient pas, en particulier les Filles du roi, �taient enchant�s de son arriv�e. Elle passa de bras en bras, et l'on admirait sa bonne mine et sa chevelure de cuivre sur ses �paules. Cantor accourut, Wolverines sur les talons.</p><p>��Ah�! Voil� la petite rouquine�! s'�cria-t-il, comment vous portez-vous, damoiselle�?...</p><p>Il l'attrapa par les deux mains et se mit � danser le gigue avec elle en scandant.</p><p>��Nous irons � Qu�bec�! Nous irons � Qu�bec�!...</p><p>Lorsque le brouhaha de l'arriv�e se fut un peu calm� et qu'Honorine eut repris son souffle, elle alla se planter devant Ang�lique et lui annon�a avec solennit�:</p><p>��Le petit chat est l� aussi�! Je l'ai apport� pour toi. Il voulait te revoir.</p><p>*****</p><p>Ainsi tout finissait bien.</p><p>Le petit chat �tait l�, ce petit chat de navire pitoyable et hardi, qui avait surgi devant Ang�lique alors qu'en un soir qui paraissait maintenant lointain elle veillait pour la premi�re fois la duchesse de Maudribourg. Le petit chat, esprit mutin, innocent, s'incarnant pour se m�ler � la vie des humains et y jouer on ne savait quel r�le d'avertissement et de protection.</p><p>Il �tait l� sur la table, dans le salon du ch�teau arri�re du <emphasis>Gouldsboro,</emphasis> et Honorine et Ch�rubin de chaque c�t� de la table le regardaient tandis qu'il se livrait consciencieusement � sa toilette. Il avait grandi lui aussi, le petit chat. Il avait une belle queue fournie, un long cou, une t�te fine. Il avait gard� sa gr�ce et ses sentiments exclusifs pour Ang�lique.</p><p>La houle ber�ait le <emphasis>Gouldsboro,</emphasis> beau navire, remontant toutes voiles tendues vers le nord, � travers les �les du golfe Saint-Sauveur.</p><p>Au passage, on avait fait halte � Sh�diac o� Villedavray voulait reprendre ses bagages et particuli�rement son po�le hollandais. Caisses et ballots attendaient intacts et �pargn�s par miracle, mais, naturellement, Alexandre n'�tait plus l� depuis belle lurette.</p><p>��Pleurez pas, dit au gouverneur de l'Acadie le grand Defour qui les quittait l�, on vous le renverra votre blondin... un jour... Quand il sera fatigu� de sauter les rapides. Que voulez-vous�: il faut que jeunesse se passe�!</p><p>La flotte que le comte de Peyrac amenait sous Qu�bec se composait de cinq b�timents. Le <emphasis>Gouldsboro,</emphasis> les deux navires razzi�s aux pirates d'Ambroisine et dont le comte d'Urville et Barssempuy assuraient chacun le commandement, puis deux petits yachts hollandais, dont <emphasis>Le Rochelais</emphasis> que Cantor avait repris en main, tandis que Vanneau dirigeait le second.</p><p>� bord du <emphasis>Gouldsboro</emphasis> se trouvaient � titre d'h�tes Carlon, son g�ographe et Villedavray.</p><p>��� titre d'h�tes ou... d'otages, interrogeait parfois l'intendant Carlon, mi-figue mi-raisin.</p><p>Le marquis haussait les �paules et jouissait de la vie. Tout s'arrangerait�! Il lorgnait de loin ��son�� navire, et m�ditait sur les enjolivements et le nom � lui donner.</p><p>��Qu'est devenu votre aum�nier�? lui demanda un jour Ang�lique. Il vous avait rejoint � Gouldsboro, mais depuis on dirait qu'il s'est �vanoui dans la nature.</p><p>��C'est � peu pr�s cela... Il ne voulait pas m'accompagner � Tantamare. Il n'aime pas Marcelline. Il voulait rentrer � Qu�bec. Je lui ai dit�: ��Qu'importe�! Allez-y � pied, � Qu�bec.�� Eh bien�! C'est ce qu'il a fait. Il est parti... � pied. Il y a dans l'air en Acadie, quelque chose qui peut rendre d�raisonnable le plus rassis des Oratoriens. Mais ne craignez rien. Il sera, je parie, le premier que nous apercevrons sur le quai....</p><p>On croisa une flottille d'Indiens du Nord qui �taient petits, rabougris, jaunes. On les disait cannibales et on les appelait Eskimos, ce qui veut dire�: mangeurs de viande crue. On leur troqua un peu d'eau-de-vie contre une magnifique peau d'ours blanc, dont le comte de Peyrac fit faire un manteau pour Ang�lique. Il en restait encore pour Honorine. Elle �tait ravissante l�-dedans, une v�ritable petite princesse des neiges avec ses cheveux d'or rouge sur ce blanc somptueux.</p><p>��Votre fille est exquise, comte, disait Villedavray, elle a un port de reine et un visage des plus int�ressants. Mais d'o� tient-elle cette chevelure d'un blond v�nitien�?...</p><p>Il s'attendrissait en regardant Ch�rubin.</p><p>��Je lui ferai tailler un petit costume de velours bleu... Ah�! La vie de famille. Au fond, c'est charmant�!... Si j'�pousais Marcelline, qu'en dites-vous�?</p><p>On se r�criait. Marcelline � Qu�bec�! Impensable�! La Baie Fran�aise perdrait l'un de ses fleurons.</p><p>Un autre enfant se m�lait aux jeux d'Honorine, de Ch�rubin et du chat. C'�tait le jeune Abbial, l'orphelin su�dois recueilli sur les quais de la Nouvelle-York par le p�re de Vernon.</p><p>On l'avait vu descendre de la chaloupe le jour de l'arriv�e d'Honorine. Et c'�tait un soulagement pour tous d'apprendre que le petit �tranger n'avait pas �t� aussi une victime des criminels, complices d'Ambroisine.</p><p>� Gouldsboro, on l'avait vu sortir de la for�t peu apr�s le d�part d'Ambroisine et d'Ang�lique pour Port-Royal. Men� devant Colin Paturel, il avait expliqu� qu'il s'�tait enfui par peur de cette femme d�moniaque contre laquelle le p�re de Vernon l'avait mis en garde, lui recommandant, s'il lui arrivait malheur, de porter son bagage et la lettre qu'elle contenait � Mme de Peyrac et � elle seule. Le j�suite avait donc eu le pressentiment de sa mort prochaine. Apr�s la disparition de son protecteur, l'enfant avait cherch� � p�n�trer dans Gouldsboro pour joindre Ang�lique. Mais un homme �tait venu vers lui et, m� par un secret instinct, il avait devin� que cet homme lui voulait du mal. Il s'�tait enfui. Pendant quelques jours, il avait senti des inconnus mena�ants sur ses pas. Enfin, un soir, il avait r�ussi � se faire introduire dans le fort pour y attendre Ang�lique. Mais alors qu'il lui remettait la missive, Ambroisine avait surgi � nouveau devant lui. Terrifi�, il s'�tait enfui, une fois de plus, se r�fugiant dans la for�t o� il vivait comme une b�te des bois, r�dant � la lisi�re de l'�tablissement jusqu'au jour o�, comprenant que la femme mauvaise �tait partie, il avait os� repara�tre et se pr�senter au gouverneur Colin Paturel.</p><p>On l'emm�nerait � Qu�bec puisqu'il �tait baptis� et que le p�re de Vernon en aurait voulu ainsi. Et puis son fr�le t�moignage soutenant la lettre �crite par l'�minent J�suite ne serait peut-�tre pas inutile.</p><p>Les pions prenaient leurs places sur l'�chiquier de cette partie qui s'�tait jou�e au cours de l'�t�. Cantor rappelait que, charg� par son p�re d'explorer les �les de la baie du Mont-D�sert, devant Gouldsboro, il avait trouv�, sur un �lot, r�cemment abandonn� par un �quipage qui y avait radoub�, un �tendard aux armes d'un lion griffu. L�, avait d� jeter l'ancre le navire � la flamme orange. L�, la D�mone venait rejoindre son fr�re afin d'y prendre son manteau doubl� d'�carlate, ses bas rouges...</p><p>��Pourquoi ne m'as-tu pas communiqu� ce fait�? demanda Ang�lique � son fils. J'ai eu assez de peine � �tablir qu'Ambroisine avait des complices... Cela m'aurait aid�e. Nous aurions gagn� du temps.</p><p>��Cela l'aurait peut-�tre alert�e contre moi. Vous ne la soup�onniez pas encore et ma position �tait inconfortable.</p><p>Certaines choses s'�clairaient. D'autres restaient dans l'ombre et il faudrait du temps pour d�m�ler l'�cheveau de cet esprit trompeur, Ambroisine, et quelles avaient �t�, � plusieurs reprises, ses intentions exactes. Une chose semblait certaine, le complot dirig� � la fois contre Gouldsboro et contre la force morale de ceux qui l'avaient cr��, avait �t� ourdi de longue date et, sans doute m�me avant qu'Ang�lique y abord�t. Sa venue ainsi que celle des protestants n'avaient fait qu'ajouter � l'usage de d�truire un �tablissement qui se posait en �tat ind�pendant, alli� des Anglais. D�j� � Paris, on avait vendu ces m�mes terres � un corsaire Barbe d'Or, � charge de s'y �tablir, et la duchesse de Maudribourg avait �t� pri�e, pour la r�mission de ses p�ch�s, d'y amener une recrue de Filles du roi. Et de plus elle avait d� recevoir carte blanche afin de s'implanter � Gouldsboro.</p><p>Certes le choix �tait bon. Qu'�tait le pauvre Pont-Briand, envoy� pour �branler la fid�lit� d'Ang�lique, � c�t� de ce chef-d'�uvre de s�duction, Ambroisine la D�mone�? Tentatrice en tous genres, disait Villedavray avec ironie.</p><p>Le p�re d'Orgeval avait-il envisag� le d�cha�nement criminel possible de sa ��p�nitente�� ou celle-ci, se heurtant � des adversaires d'une force impr�vue, avait-elle outrepass� les consignes re�ues�? Ceci serait � �claircir � Qu�bec, entre gens de bon sens et de bonne volont�.</p><p>Et Ang�lique pensait parfois � la ville � conqu�rir, la ville sur son roc rouge et qui les attendait aux rives du grand fleuve tandis qu'ils voguaient sur les eaux troubles de cette mer d�j� hivernale, dans la pourpre des couchants et la nacre des aurores polaires.</p><p>Au large de la grande �le d'Anticosti, peupl�e d'ours blancs monstrueux et d'oiseaux criards, Joffrey de Peyrac fit rassembler sa flotte.</p><p>Tandis que les navires dispers�s prenaient le temps de se rapprocher et de se ranger sous le vent, � proche distance les uns des autres, le comte de Peyrac entra�na Ang�lique dans la luxueuse pi�ce du ch�teau-arri�re qui �tait leur refuge � tous deux sur ce navire.</p><p>Cette pi�ce du <emphasis>Gouldsboro</emphasis> �tait d�j� pour eux �vocatrice de souvenirs. L�, Ang�lique �tait venue supplier le Rescator de sauver ses amis protestants, l�, une seconde fois, � genoux devant lui, elle avait demand� leur gr�ce, l�, pour la premi�re fois, il avait �t� son masque lui montrant���oh�! joie trop violente � recevoir�!���son visage ressuscit�, l�, pour la premi�re fois, apr�s quinze ann�es d'absence, il l'avait reprise dans ses bras et l'avait aim�e, et la chambre aux objets pr�cieux, au confort oriental, qu'�clairait d'un jour blafard la grande fen�tre cloisonn�e de bois dor�, raconterait toujours les �tapes � la fois d�chirantes et merveilleuses du renouveau de leur amour.</p><p>��J'ai un cadeau pour vous, dit Joffrey de Peyrac en d�signant sur la table un �crin. Vous souvenez-vous de ce que nous nous sommes dit l'autre jour�?... Que nous ne nous quitterions plus jamais�?...</p><p>��C'�tait peut-�tre pr�somptueux�! Pourtant, je sentais en cet instant que, m�me si la vie, dans sa r�alit�, nous contraignait encore � nous s�parer momentan�ment, les liens qui nous unissaient ne pourraient plus jamais �tre rompus.</p><p>��Oui, et c'est bien le m�me sentiment que j'ai partag�. Alors le moment me semble venu de...</p><p>Il s'interrompit et, prenant les deux mains d'Ang�lique, il les tint un moment dans les siennes, comme s'il se recueillait.</p><p>��Le moment me semble venu d'affirmer � la face du monde les liens sacr�s qui nous unissent depuis si longtemps et dont le symbole nous a �t�, jadis, si cruellement arrach�.</p><p>Il ouvrit l'�cran et elle vit, pos�s sur un velours noir, deux anneaux d'or. Il passa l'un d'eux � l'annulaire de sa main gauche comme il l'avait fait jadis sous la b�n�diction de l'�v�que de Toulouse puis l'autre au doigt d'Ang�lique. Puis il baisa � nouveau les deux mains qu'il tenait, en murmurant avec ferveur�:</p><p>��� la vie, � la mort, et pour l'�ternit�, n'est-ce pas mon enfant ch�rie, mon amour, ma femme bien-aim�e�?...</p><p>Les navires �taient rang�s sous le vent. Au signal ils s'�branl�rent, poursuivant leur marche vers le nord-ouest.</p><p>Le lendemain, deuxi�me jour du mois de novembre, par un ciel clair et un froid pur d'hiver, ils franchissaient le cap de Gasp� et ils entraient dans l'embouchure du Saint-Laurent.</p><p><strong>FIN</strong></p><p>1<emphasis> Se matachier�:</emphasis> se peindre le corps en l'honneur de la f�te.</p><p>2 Presqu'�le de la Nouvelle-�cosse.</p><p>3 Cf. ��<emphasis>Ang�lique et le Nouveau Monde��</emphasis>.</p><p>4 Les auteurs rappellent aux lecteurs que les faits �voqu�s l� par Villedavray sont authentiques. Au si�cle de Louis XIV la sorcellerie jouait un r�le primordial. La Cour et les couvents furent t�moins de d�sordres extravagants. Des milliers d'enfants nouveau-n�s furent immol�s dans les messes noires. L'��Affaire des Poisons�� en France et celle des ��Sorci�res de Salem�� en Am�rique allaient �clater quelques ann�es plus tard.</p><p>5 Certains termes utilis�s dans la lettre du J�suite ont �t� emprunt�s � une lettre du XVIIe si�cle traitant d'un cas de d�monologie.</p><p>6 Expression d�signant l'homme du peuple.</p><p>7 Surnom donn� par les Indiens au comte de Peyrac.</p></section></body><binary id="cover" 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