<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>love_history</genre><author><first-name>Anne</first-name><last-name>Golon</last-name></author><author><first-name>Serge</first-name><last-name>Golon</last-name></author><book-title>Ang�lique � Qu�bec 1</book-title><date/><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><sequence name="Ang�lique" number="20"/></title-info><document-info><author><first-name>Golon,Anne</first-name><middle-name>et</middle-name><last-name>Serge</last-name></author><program-used>calibre 0.9.22, FictionBook Editor Release 2.6, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2014-06-03">3.6.2014</date><id>6b815aaa-c8a1-4c40-9f84-be23cad60045</id><version>1.0</version></document-info></description><body><section><p><image l:href="#0"/></p></section><section><empty-line/><empty-line/><empty-line/><p><strong>Ang�lique � Qu�bec 1</strong></p><p><strong>Anne et Serge Golon</strong></p><p><image l:href="#1"/></p></section><section><p><strong>La s�rie</strong></p><empty-line/><p>01 : Ang�lique, marquise des anges 1</p><empty-line/><p>02 : Ang�lique, marquise des anges 2</p><empty-line/><p>03 : Le chemin de Versailles 1</p><empty-line/><p>04 : Le chemin de Versailles 2</p><empty-line/><p>05 : Ang�lique et le roi 1</p><empty-line/><p>06 : Ang�lique et le roi 2</p><empty-line/><p>07 : Indomptable Ang�lique 1</p><empty-line/><p>08 : Indomptable Ang�lique 2</p><empty-line/><p>09 : Ang�lique se r�volte 1</p><empty-line/><p>10 : Ang�lique se r�volte 2</p><empty-line/><p>11 : Ang�lique et son amour 1</p><empty-line/><p>12 : Ang�lique et son amour 2</p><empty-line/><p>13 : Ang�lique et le Nouveau Monde 1</p><empty-line/><p>14 : Ang�lique et le Nouveau Monde 2</p><empty-line/><p>15 : La tentation d'Ang�lique 1</p><empty-line/><p>16 : La tentation d'Ang�lique 2</p><empty-line/><p>17 : Ang�lique et la d�mone 1</p><empty-line/><p>18 : Ang�lique et la d�mone 2</p><empty-line/><p>19 : Ang�lique et le complot des ombres</p><empty-line/><p>20 : Ang�lique � Qu�bec 1</p><empty-line/><p>21 : Ang�lique � Qu�bec 2</p><empty-line/><p>22 : Ang�lique � Qu�bec 3</p><empty-line/><p>23 : La route de l'espoir 1</p><empty-line/><p>24 : La route de l'espoir 2</p><empty-line/><p>25 : La victoire d'Ang�lique 1</p><empty-line/><p>26 : La victoire d'Ang�lique 2</p></section><section><p><strong>Premi�re partie</strong></p><empty-line/><p><strong>L'arriv�e</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 1</strong></p><empty-line/><p>Ce fut la robe d'azur qu'elle choisit. C'�tait une robe d'un lourd satin presque blanc, mais lorsque les plis se cassaient ou bien s'ordonnaient en retomb�es brillantes, des reflets d'un bleu pur y jouaient, accompagnant chaque mouvement de leur �clat somptueux et l'on y voyait aussi fr�mir un rose imperceptible comme celui d'une aurore.</p><p>Regardant vers la fen�tre du ch�teau arri�re du navire<emphasis> Gouldsboro</emphasis> ancr� dans la rade de Qu�bec, Ang�lique se disait que cette robe �tait � l'image de ce matin glac� immobile qui les attendait dehors, plongeant ces m�mes nuances de nacre dans les eaux calmes du Saint-Laurent, �pandues comme celles d'un lac tranquille au pied des remparts de Qu�bec.</p><p>La ville aussi �tait ros�e. Aucun son n'en montait. Impassible et r�veuse, la petite cit� coloniale, perdue au sein des contr�es sauvages du Canada, paraissait retenir son souffle et attendre.</p><p>Ang�lique sentait la ville, comme dans son dos, la guettant, l'observant, tandis que dans le grand salon du<emphasis> Gouldsboro,</emphasis> debout devant son miroir, elle, Ang�lique de Sanc� de Monteloup, comtesse de Peyrac ; elle, proscrite du Royaume de France, achevait de se parer afin d'�tre re�ue par Monsieur de Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France et repr�sentant sur la terre d'Am�rique de ce m�me roi Louis XIV qu'elle avait jadis brav� dans sa r�volte.</p><p>Voici pourquoi une l�g�re appr�hension lui serrait la gorge, bien qu'elle s'en d�fend�t et qu'elle par�t apporter au soin de sa toilette toute l'attention n�cessaire. Son visage restait serein, ses grands yeux verts n'exprimaient que la vigilance critique qu'elle portait � son reflet dans la glace.</p><p>Pour rien au monde, la jeune femme n'e�t voulu laisser transpara�tre la moindre alarme devant ceux qui l'entouraient et qui l'aidaient � se v�tir ; ses suivantes, le tailleur, Kouassi-B�, le grand n�gre porteur du coffret � bijoux.</p><p>Mais l'heure approchant de se rendre � terre, tous les obstacles, qui faisaient de cette d�marche une folie, lui apparaissaient. Le Roi de France les avait bannis jadis, elle et son mari, le comte de Peyrac. De longues ann�es ils avaient �t� en lutte contre ce souverain qui, par jalousie, crainte d'un rival puissant, les avait injustement condamn�s.</p><p>Au Nouveau Monde m�me, beaucoup de Fran�ais du Canada les consid�raient comme des alli�s de la Nouvelle-Angleterre dont ils �taient voisins et, � ce titre, les consid�raient comme ennemis.</p><p>Or, faisant fi de ces �cueils politiques, Joffrey de Peyrac, avec cinq navires de sa flotte, venait d'arriver sous Qu�bec afin d'y rencontrer M. de Frontenac et y contracter une alliance de bon voisinage. Premier pas pour retrouver sa place au royaume de France et, qui sait, un jour, noms et titres dont il avait �t� ind�ment priv�. Les heures qui allaient suivre d�cideraient de leur sort.</p><p>Ang�lique m�ditait sur la diff�rence des r�actions d'un homme et d'une femme au sein d'une situation extr�me.</p><p>Pour elle, subir une hostilit� injustifi�e l'affectait beaucoup plus que cet homme qui, � braver les pires pers�cutions, avait trouv� une sorte d'amusement.</p><p>Il �tait entr� tout � l'heure, escortant les robes et les joyaux qu'on apportait pour elle et il s'�tait �cri� :</p><p>� Que la f�te commence !</p><p>Et il se tenait derri�re elle, dans un costume de satin ivoire tr�s riche. Le pliss�, en losanges, �tait retenu par de petites perles et incrust� de satin cramoisi. Pour lors, le regard de Joffrey de Peyrac attach� sur le reflet d'Ang�lique dans le miroir brillait d'une admiration contenue, son attention requise par les derniers d�tails � ajouter aux atours de sa femme pour son entr�e dans Qu�bec. Mais elle ne doutait pas que, dans le secret de lui-m�me, il �tait tr�s impatient de voir � la f�te � commencer. Elle se sentait en ce moment diff�rente et m�me un peu �loign�e de lui.</p><p>Ce retour vers la France, ne f�t-ce qu'en mettant pied dans la petite capitale du Canada, r�veillait en elle le souvenir de sa lutte personnelle contre le Roi de France ; ce souverain intransigeant ne lui pardonnerait jamais de s'�tre refus�e � lui.</p><p>Joffrey avec sa flotte, sa richesse, la force que lui conf�raient ses �tablissements du Maine, �tait dans une position plus s�re.</p><p>Les hasards de l'�t� avaient amen� � son bord deux grands personnages de la Nouvelle-France : Monsieur de Ville d'Avray, gouverneur de l'Acadie, et l'intendant Carlon auxquels il avait eu l'occasion de rendre service. Avec l'appui de M. de Frontenac, le gouverneur, et l'assurance que M. de Castel-Morgeat, gouverneur militaire, n'interviendrait pas, la certitude que l'�v�que resterait neutre, on pouvait bien augurer de l'accueil de Qu�bec.</p><p>Cependant il fallait tenir compte du j�suite d'Orgeval qui les avait combattus en Acadie et qui avait une grande influence sur les Indiens alli�s des Fran�ais, Ab�nakis et Algonquins, et sur infiniment de personnes pieuses, d�sireuses de lui manifester leur d�vouement. Le j�suite avait cr�� un mouvement malveillant � l'�gard du nouveau venu Joffrey de Peyrac qui, ne relevant d'aucune banni�re, s'�tait install� aux confins de l'Acadie, consid�r�e comme domaine du Roi de France, et qui commer�ait avec les Anglais. Pour aggraver la situation, une religieuse de Qu�bec, l'an dernier, avait eu une vision o� lui �tait apparue une femme tr�s belle qui apportait beaucoup de malheurs � la Nouvelle-France. La rumeur publique s'�tait empress�e de voir en la femme du comte de Peyrac, dont la beaut� �tait reconnue, la d�mone annonc�e.</p><p>On e�t pu en rire. Mais ces courants fanatiques entra�naient � la guerre. C'�tait aujourd'hui qu'il fallait assainir la situation ou la voir d�boucher vers une solution belliqueuse.</p><p>En cette colonie turbulente, il y avait tant de partis que les engagements des uns risquaient de ne pas �tre tenus toujours par les autres. On leur avait nomm�, parmi les partisans du j�suite, ce Castel-Morgeat qui avait l'arm�e en main, et surtout sa femme, Sabine de Castel-Morgeat, qu'on d�crivait comme autoritaire et redoutable, et � l'autre bout de l'�chelle une certaine Janine Gonfarel qui r�gnait sur les �tablissements mal fam�s de la Basse-Ville et qui, pour obtenir une certaine tol�rance des eccl�siastiques, soutenait leur politique. Il fallait s'attendre � des r�ticences. L'apparition d'Ang�lique dans cette merveilleuse robe, � la derni�re mode, n'allait-elle pas susciter la jalousie de ces dames ?</p><p>� Ne devrais-je pas, plut�t, arriver simplement mise, passer inaper�ue, comme � Tadoussac ? avait-elle demand�.</p><p>� Non, r�pondait Peyrac. Vous devez les s�duire, les subjuguer... ne pas les d�cevoir aussi. Le peuple attend une apparition... Il faut la lui donner. La Dame du Lac d'Argent... Un personnage de l�gende...</p><p>Ainsi donc Ang�lique ne se dissimulait pas l'importance des premiers moments et de l'impression qu'elle ferait sur cette foule, assembl�e pour la voir et au sein de laquelle se disputaient des sentiments contraires.</p><p>Ce soir, Joffrey de Peyrac et les siens coucheraient dans les murs de Qu�bec ou bien ils seraient oblig�s de se retirer, leur petite flotte vaincue et, de plus, pi�g�e par le grand fleuve septentrional que, bient�t, envahiraient les glaces.</p><p>Joffrey de Peyrac le sentait �galement. C'�tait Ang�lique qui supporterait le r�le le plus d�cisif. Et conscient de la charge qui lui incombait, il avait �labor� un plan audacieux, insolite et, pour Ang�lique, inattendu.</p><p>� Vous d�barquerez la premi�re, seule et point de mire de tous les regards. Monsieur de Ville d'Avray vous escortera. Je l'en ai pr�venu. Il est ravi. Deux chaloupes vous accompagneront avec des hommes en armes : votre garde d'honneur. Ainsi, venant des navires, vous serez seule � leur appara�tre et la vue de votre splendeur leur causera de la stupeur. Vous en profiterez pour poser votre pied charmant sur la rive de Qu�bec comme une d�esse revenant de Cyth�re. M. de Frontenac, le gouverneur, ce galant homme qui nous est acquis vous tendra la main et ainsi la foule verra bien que vous n'�tes qu'une femme des plus gracieuses, un �tre sans danger, l'incarnation m�me de la f�minit� et de ses charmes. Vous serez donc re�ue pour vous-m�me et non parce que vous �tes mon �pouse et sous la protection de mes armes.</p><p>Il avait ajout� :</p><p>� ... S'il vous agr�e ?...</p><p>Mais il n'avait pas besoin d'attendre la r�ponse. Les yeux brillants d'Ang�lique lui disaient combien ce plan lui paraissait heureux et convenait mieux � sa nature imp�tueuse et entreprenante.</p><p>� Car nous connaissons les gens de France, n'est-ce pas ? Chez nous, on peut se montrer ombrageux devant les forces arm�es. En revanche, on ne peut repousser une femme qui s'avance seule...</p><p>� Et vous, pendant ce temps-l�, que ferez-vous ?</p><p>� Moi ! Pendant ce temps-l�...<emphasis> j'encerclerai la ville.</emphasis></p></section><section><p><strong>Chapitre 2</strong></p><empty-line/><p>La robe �tait tr�s belle. Ang�lique, malgr� les soucis ne pouvait que se f�liciter de son image dans le miroir. Dans cette toilette venue de Paris elle avait remarqu� certains d�tails nouveaux. Ainsi, l'on ne portait plus, semblait-il, ou l'on portait moins, de manteau-de-robe, retrouss� en � paniers � sur une ou deux autres jupes, mais ce manteau maintenant retombait tout � fait, de la m�me couleur que la jupe sur laquelle il s'entrouvrait.</p><p>On donnait toute la magnificence au tissu dont les nuances iris�es �taient dignes d'enchanter l'�il le plus raffin�. Le corselet aux courtes basques �galement rebrod�es de roses et le plastron raidi par le buse �taient du m�me ton moir�. Il y avait un n�ud de satin et une sorte de col de dentelle un peu raide qui suivait la ligne du d�collet� et remontait par-derri�re sur la nuque, encadrant le cou dont la blancheur se d�gageait avec gr�ce de cet �crin pr�cieux.</p><p>Ang�lique dans cette v�ture de r�ve avait l'air irr�elle. Sa peau ambr�e qu'elle avait poudr�e captait la lumi�re. On aurait dit qu'elle �tait �clair�e par l'int�rieur. Elle avait apport� un soin particulier au maquillage de ses yeux, avait trac� la ligne exacte des sourcils. Un peu de rose � jus d'orcanette m�l� d'un ocre p�le � soulignait d'une onde imperceptible le m�plat des pommettes. Elle avait pass� plus d'une heure, d�s l'aube, � ces entreprises, et malgr� le froid vif qui r�gnait dans la cabine, elle avait eu tr�s chaud � force de s'appliquer. Sa vie d'aventuri�re lui avait fait perdre quelques tours de main qui �taient, pour elle, routine, lorsque, � Versailles, elle devait se farder avant de para�tre sous les lumi�res de la Cour.</p><p>Elle en �tait venue � bout et il fallait croire que le r�sultat �tait r�ussi, d'apr�s le regard que Joffrey de Peyrac posait sur elle. Les yeux sombres du comte brillaient de satisfaction mais il y avait aussi un peu d'attendrissement dans son demi-sourire.</p><p>C'�tait encore une nouvelle Ang�lique qu'il d�couvrait, celle qui avait �t� une grande dame de Versailles, d�sir�e par le Roi. Mais il n'en prenait pas ombrage, car depuis qu'il l'avait retrouv�e il avait appris � la conna�tre et � aimer tous les aspects de son caract�re. Elle le surprenait souvent, l'inqui�tait parfois, mais le ravissait plus encore, par sa nature changeante et pourtant logique avec elle-m�me.</p><p>Il avan�a la main et posa ses doigts � la naissance du cou, l'effleurant d'une caresse.</p><p>� Des diamants s'imposent sur ce d�collet� admirable.</p><p>Puis il reprit :</p><p>� Non, des perles ! Elles sont plus douces.</p><p>Il se tourna vers le coffret que lui pr�sentait le serviteur noir Kouassi-B�. Il choisit un collier de trois rangs de perles.</p><p>Dans la psych� le couple qu'ils formaient leur ramenait en m�moire le souvenir d'une sc�ne semblable qu'ils avaient v�cue l'un et l'autre jadis, dans leur palais de Toulouse, il y avait bien des ann�es de cela.</p><p>Ils surent qu'ils �voquaient la m�me image : Toulouse.</p><p>� Vous ne m'aimiez pas alors, dit Peyrac. Que cela semble loin ! Vous m'avez fait souffrir mille morts. Mais, mordious, je vous aurais attendue jusqu'� la fin des temps. Je ne voulais vous tenir que de vous-m�me et non de mes droits d'�poux, ma petite merveille ! Il en est toujours ainsi.</p><p>Ils regard�rent vers la ville avec le pressentiment que ce retour dans le cadre de la France allait leur offrir l'occasion de recommencer tout ce qui avait �t� d�truit, saccag�. Enfin ils ne seraient plus des errants sur la mer ou au fond des bois. Ils se retrouveraient parmi leurs pairs, jouant leurs jeux, ou tenant leurs r�les au c�ur d'une soci�t� calqu�e sur l'Ancien Monde.</p><p>Les mains la tenant aux �paules il s'informa tout bas.</p><p>� Avez-vous peur ?</p><p>� Un peu.</p><p>Et comme elle avait eu un l�ger frisson, il dit :</p><p>� Vous avez froid. On va faire chercher votre manteau.</p><p>Delphine, la jeune chambri�re, appela Henriette et Yolande et requit m�me l'aide du tailleur et de Kouassi-B�, car ce manteau n'�tait pas une mince affaire � porter. Il �tait fait de fourrure blanche, doubl� de laine fine et de satin blanc avec un capuchon ample et brod� d'or et d'argent au revers. Il fallait veiller � ne pas le laisser tra�ner � terre, les planchers d'un navire n'�tant pas toujours ce que l'on pouvait trouver de plus net. Ils sortirent en cort�ge pour aller le chercher dans un cabinet voisin, o� il �tait entrepos�, �tal� sur des coffres, depuis la veille.</p><p>Joffrey de Peyrac regardait Ang�lique dans le miroir.</p><p>� Que pouvez-vous craindre, mon amour ? De ne pas r�ussir, c'est-�-dire de ne pas �mouvoir. Ignorez-vous � quel point vous fascinez ceux qui vous rencontrent ? �tes-vous tellement ignorante de ce pouvoir de s�duction qui �mane de vous ? Qui a pu d�truire cette confiance invincible qui devrait �tre la v�tre ?</p><p>� Cependant, m�me si vous doutez, sachez-le, ce charme n'en demeure pas moins d'une puissance extr�me. Et plus redoutable que jamais... Plus irr�sistible que jadis... Il me plairait d'analyser dans mes cornues les �l�ments qui le composent. On y trouverait les mille secrets d'une alchimie qui n'est pas loin de confiner � la magie. Oh ! Ma tr�s ch�re et ma tr�s belle, vous qui �tes si habile � me torturer, au moins que ce qui vous assure un tel empire sur ceux qui vous entourent vous confirme dans la certitude de votre victoire...</p><p>Cette tirade o� passait dans la voix chaude et un peu voil�e du comte le souffle inspir� de l'amour courtois des troubadours du Languedoc dont il avait �t� l'un des plus renomm�s, cette tirade �nonc�e sur le ton de la tendresse et de la gaiet� mais o� l'on sentait vibrer une si totale passion, arracha un sourire � Ang�lique. Derechef, elle se tournait vers le miroir. Et le reflet lui apportait l'image. Don de s�duction dont elle avait jou� avec tant d'hommes, qu'elle avait maudit parfois, b�ni � d'autres heures, mais qu'elle ne pouvait regretter de sentir toujours en elle.</p><p>Joffrey avait raison de le lui rappeler. Le jour �tait venu de retrouver cette Ang�lique qui, au cours de l'ann�e, s'�tait relev�e de ses d�faites.</p><p>Elle irait � cette foule avec toute la confiance dont elle �tait capable et elle ne la d�cevrait pas. Si on la trouvait belle et heureuse, ainsi se calmeraient les peurs, et momentan�ment s'engourdiraient les haines.</p><p>Elle toucha un de ses pendants d'oreilles pour voir jouer le reflet du diamant sur sa joue. Tout cela �tait tr�s beau. Ses doigts rang�rent encore quelques m�ches de cheveux ici et l�. C'�tait le geste ultime qu'ont toutes les femmes � l'instant de se livrer aux regards du monde. Rite magique. Signes d'exorcisme afin de se recr�er, s'incarner et surgir � ses propres yeux telle qu'on s'aime, telle qu'on se pla�t, telle qu'on existe.</p><p>Alors la r�ussite est certaine et l'on sourit dans le miroir.</p><p>Leurs gens revenaient avec le manteau blanc, le portant aux quatre coins comme un �tendard. Le comte de Peyrac s'en empara et le drapa lui-m�me sur les �paules d'Ang�lique en arrangeant les plis, disposant la moelleuse capuche autour de ses cheveux brillants. On aurait dit qu'il la rev�tait pour un adoubement de chevalerie. Comme si ce manteau ainsi qu'une armure pouvait lui donner protection, mais aussi la d�signait pour le combat.</p><p>C'�tait l'armure de sa s�duction f�minine qui aujourd'hui lui livrerait Qu�bec.</p><p>Delphine s'approcha et proposa un peigne, une �pingle.</p><p>� Madame, vous suivrai-je ? interrogea la jeune fille. J'ai l� le coffret avec vos accessoires.</p><p>� Non, c'est inutile, je ne veux pas vous exposer. Il y aura peut-�tre du danger.</p><p>Joffrey de Peyrac intervint.</p><p>� Damoiselle, votre souci me para�t louable. Mais je ne veux point aujourd'hui pour vous et vos compagnes de position... en premi�re ligne. Vous allez rejoindre le<emphasis> Rochelais</emphasis> o� se trouvent �galement les enfants avec Yolande. On vous donnera l�-bas les instructions afin que vous puissiez toutes d�barquer au bon moment et prendre part � la f�te.</p><p>Docilement, les jeunes filles d�pos�rent les objets et colifichets dont elles �taient charg�es et, apr�s une petite r�v�rence, se retir�rent sous l'�gide d'un des hommes du<emphasis> Gouldsboro</emphasis> qui avaient �t� plus sp�cialement charg�s de leur protection au cours de l'op�ration de d�barquement envisag�e.</p><p>Ang�lique entendit le comte intimer � Kouassi-B� :</p><p>� Fais venir ici Monsieur de Castel-Morgeat...</p><p>Elle sursauta.</p><p>M. de Castel-Morgeat, colonel, gouverneur militaire de la Nouvelle-France, et qui, bien que gascon, �tait r�put� comme un de leurs plus f�roces adversaires, se trouvait-il � bord ? Que signifiait ?</p><p>Elle comprit en voyant surgir sur le seuil, en lieu et place de l'irascible colonel-gouverneur que l'on disait fort peu maniable, moustachu, noir de poil et d'humeur, son fils, le jeune Anne-Fran�ois, lui, par contre, telle une apparition charmante. Le sang gascon ne coulait encore dans ses veines que pour y apporter la gaiet� languedocienne, le go�t de l'amour courtois et des po�sies, la joie de vivre. Fin et long, il avait de sa race les yeux noirs, le teint de pruneau m�ri par le soleil et l'aventure, le sourire �clatant. Il ressemblait � Florimond comme un fr�re, et rien d'�tonnant qu'ils se fussent entendus au mieux lorsque le hasard les avait fait se rencontrer du c�t� des Mers Douces, ainsi qu'on appelait les Grands Lacs.</p><p>Avec ses cheveux retenus par un bandeau � l'indienne brod� de perles, sa v�ture de peaux de chamois, mais accompagn�e d'un jabot de dentelle nou� � la diable qui suffisait � lui donner un air d'�l�gance, il �tait tout � fait � l'image de ces jeunes gens, fous de libert�, que la colonie produisait comme fruits nouveaux, d'une esp�ce pas tout � fait connue, quoique rappelant la saveur du Vieux Monde et des castes ou des provinces dont ils �taient issus.</p><p>Il salua avec une gr�ce de jeune seigneur et renouvela son salut plus profond�ment devant Ang�lique. Les yeux ardents ne cachaient pas l'admiration que sa vue lui inspirait. Il demeurait �bahi et eut de la peine � se tourner vers Peyrac devant lequel il se tint courtoisement, attendant que celui-ci l'inform�t des raisons de sa convocation. Le comte l'examinait avec sympathie et indulgence.</p><p>Quand on les regardait ainsi face � face, le jouvenceau et le gentilhomme d'aventure aux tempes grisonnantes, � la face coutur�e, il �tait �tonnant et presque �mouvant de sentir combien l'Aquitaine avait forg� des fils aux racines semblables.</p><p>� Beau sire, lui dit Peyrac, on m'a laiss� entendre que vous aviez servi comme page � la cour de France pendant quelques ann�es...</p><p>� Cela est vrai. J'ai �t� au service de Madame de Valenciennes, une amie de ma m�re, je lui portais la tra�ne. Et ensuite, lorsque mes parents sont partis pour la Nouvelle-France, je suis entr� au service de Madame de Tounnay-Charente � la Cour de Monsieur. Mais quand il y a trois ans Monsieur de Ville d'Avray vint � Saint-Cloud m'apportant des nouvelles des miens, il vit combien je m'ennuyais de ma m�re et il obtint de m'emmener avec lui � son retour � Qu�bec. Je ne le regrette pas, ajouta le jeune homme avec fougue. La vie est plus plaisante � courir les bois qu'� porter l'aigui�re et le linge, passer la bonbonni�re, �venter les dames, serait-ce une princesse.</p><p>� Ah bien ! Voici pourtant le moment de vous rappeler vos apprentissages. Madame de Peyrac a besoin d'un page pour l'accompagner en cette journ�e, lui porter son n�cessaire � parures et l'assister autant que faire se peut au cours de la c�r�monie qui exige de sa part beaucoup d'apparat et qui ne sera pas exempte pour elle de fatigues. J'ajoute que je vous ai choisi pour votre r�putation de courage, d'habilet� et d'amabilit�. Vous connaissez le peuple de Qu�bec. Vous saurez, s'il le faut, vous en faire reconna�tre, et apporter ainsi toute votre aide � celle que vous escortez. Vous sentez-vous apte � remplir cette mission aupr�s de la comtesse de Peyrac ?</p><p>L'expression et l'attitude d'Anne-Fran�ois de Castel-Morgeat disaient combien il en �tait ravi. C'�tait une chance inesp�r�e pour lui que ce r�le � tenir pr�s d'Ang�lique pour laquelle il nourrissait une admiration de plus en plus ardente depuis qu'il avait abord� � Tadoussac, venant du Grand Nord.</p><p>Sans particuli�rement se soucier de sa tenue de coureur des bois, Anne-Fran�ois s'informa du cort�ge, puis, avec beaucoup de diligence, alla examiner le coffret qui �tait d'�caille serti d'or et dont le couvercle relev� pr�sentait un miroir o� jeter � l'occasion un regard rapide et discret. Il s'informa de son contenu, v�rifia la pr�sence des peignes et brosses, des bo�tes de fards. Y avait-il assez d'�pingles ? Un flacon de senteur en cas d'�vanouissement ? Des pastilles � la girofle � croquer pour dissiper la naus�e ? Des mouchoirs de dentelles parfum�es pour s'�venter, toujours en cas de malaise ? Les dames qu'il avait servies jadis devaient �tre des femmes particuli�rement sujettes aux vapeurs. Il avait �t� dress� et tout son savoir lui revenait sans coup f�rir, car la vie est dure pour les petits pages dans les cours princi�res. Avec ses beaux yeux, sa gr�ce, sa d�froque d'Indien et le s�rieux dont il se rev�tait tout � coup, il �tait plein de s�duction. Il dit qu'il allait se renseigner sur Neals et Timothy qui devaient tenir le bord du manteau et que si M. et Mme de Peyrac n'avaient plus besoin de lui, il les attendrait sur le pont. Il sortit, emportant le n�cessaire d'�caille.</p><p>Ang�lique voulait regarder le collier de Wampum que le chef iroquois Outtak� lui avait remis, au printemps, en signe d'alliance. Elle avait l'impression que cela lui porterait chance.</p><p>Pour ouvrir le coffre o� il �tait rang�, elle d�rangea le chat qui s'y �tait install�. Ce chat, qui l'avait accompagn�e depuis Gouldsboro, n'approuvait pas le branle-bas de combat qui depuis le matin troublait le cours heureux de ses jours. Il affectait de se plonger dans un sommeil profond. R�veill�, il s'�tira d'un air choqu�. Il regarda avec ennui Ang�lique soulever la ceinture de coquillages, compos�e de petits grains blancs et bleus, objet auquel la tradition indienne accordait une vertu de talisman.</p><p>Le Wampum �tait consid�r� comme l'or et l'argent monnay�s. Celui que le chef iroquois avait remis � Ang�lique �tait d'une valeur inestimable. Il repr�sentait un v�ritable trait� de paix.</p><p>Outtak�, le chef des Cinq-Nations iroquoises, �tait le plus farouche ennemi de la Nouvelle-France. Mais son entente avec Joffrey de Peyrac et Ang�lique, eux aussi Fran�ais, avait att�nu� sa virulence vis-�-vis des Blancs du Canada.</p><p>Anim�e d'une confiance et d'une certitude nouvelles, Ang�lique remit le Wampum en place. Elle dit au chat :</p><p>� R�jouis-toi mon petit, ce soir tu seras � Qu�bec et tu pourras aller marauder dans les rues d'une vraie ville.</p><p>L'aventure commen�ait.</p><p>Elle regarda encore vers Joffrey de Peyrac, son �poux, son amour, qui, une fois de plus ayant d�cid� de r�pondre � une gageure, abordait, sans en para�tre impressionn�, l'ultime phase dont d�pend r�ussite ou d�faite.</p><p>� Comme il est grand ! se dit-elle, et presque �trange, tellement diff�rent des autres !</p><p>Et, en m�me temps ;</p><p>� ... Il ne peut que triompher... En tout et toujours... Aujourd'hui �tait le jour de la r�surrection.</p><p>Ang�lique posa la main sur le poing qu'il lui pr�sentait.</p><p>� Allons maintenant, dit-il, allons, Madame ! Qu�bec vous attend.</p></section><section><p><strong>Chapitre 3</strong></p><empty-line/><p>Le froid la prit � la gorge d�s qu'elle d�boucha sur le balcon du premier pont. Un brouhaha �norme s'�levait. Celui du navire en effervescence dans les derniers pr�paratifs du d�barquement, mais aussi un tumulte venu de la ville, port� par l'�cho des falaises et l'air trop limpide.</p><p>O� avait-elle pris l'id�e dans le salon du<emphasis> Gouldsboro</emphasis> que le silence r�gnait au-dehors ?</p><p>Un bruit de cloches carillonnantes et d'appels s'�levait formant une rumeur immense qui grondait comme un souffle dans la conque d'un coquillage.</p><p>Le brouillard continuait � r�der en aval du fleuve et � cacher une partie de la c�te, mais l'on pouvait voir que la rade alentour s'�tait couverte d'embarcations de toutes sortes, barques de p�che, canots de bois ou d'�corce, et m�me des sortes de radeaux faits de rondins encord�s avec un gouvernail de fortune sur lesquels les audacieux de ces rivages, qui n'avaient d'autre moyen de transport que le fleuve, n'h�sitaient pas � se pousser d'une rive � l'autre.</p><p>Joffrey de Peyrac conduisit Ang�lique sur le premier pont. Il retenait sa main et elle devina tout � coup qu'il devait se faire violence pour la laisser remplir une mission o� elle risquait d'�tre en danger loin de lui.</p><p>Un grand plateau d'argent s'interposa entre eux. Le ma�tre d'h�tel et ses aides y pr�sentaient des gobelets d'argent ou de cristal contenant soit du rhum, soit un alcool translucide et parfum�, que le seigneur de Wapassou et de Gouldsboro se procurait � la Nouvelle-Orange, aux sources du fleuve Hudson o� les Hollandais le fabriquaient avec des baies de geni�vre.</p><p>� Le coup de l'�trier, expliqua Joffrey de Peyrac. Pour chacun de mes combattants depuis le mousse jusqu'� vous-m�me, ma ch�re, la plus belle ambassadrice des terres d'Am�rique.</p><p>Les gobelets contenant l'alcool �taient pos�s sur un lit de glace pil�e car il devait se boire tr�s frais.</p><p>� Je pr�f�rerais un grand verre d'eau, dit Ang�lique s'avisant qu'elle avait la gorge s�che au point qu'elle n'aurait pu prononcer deux mots.</p><p>On le lui apporta presque aussit�t. Elle but avidement et poussa un soupir.</p><p>� Je me sens mieux. Que voulez-vous, je suis devenue comme les Indiens. Seule, l'eau des sources me communique la force de la Terre.</p><p>Elle vit dans le regard de Joffrey de Peyrac qu'il avait une envie folle de la prendre dans ses bras et de la couvrir de baisers.</p><p>� Vous �tes belle ! Cela va �tre un triomphe. On ne tire pas sur une femme qui s'avance comme une reine dans ses plus beaux atours. On prend au moins la peine, auparavant, de d�tailler tous les agr�ments de sa toilette, ses bijoux, la fa�on dont elle est coiff�e et... la partie est gagn�e. Le spectacle se d�roule, continue. Nul n'est tent� de l'interrompre. La vie n'est pas si fournie de distractions de choix dans cette petite capitale de la Nouvelle-France.</p><p>� Moi aussi, je me r�jouis. La partie sera difficile, mais je ne sens plus aucune peur.</p><p>� Oui-da ! La peur sera pour moi, dit le comte avec une grimace.</p><p>Et il avala d'un seul coup un gobelet de rhum.</p><p>Elle comprit qu'il ne la laissait pas aller au feu sans appr�hension. Cependant, il ne doutait pas de sa r�ussite.</p><p>Ensuite, il coiffa son abondante chevelure que le vent tourmentait de son feutre noir entour� d'une plume blanche retenue par une boucle de diamants. Il enfila soigneusement ses gants de cuir � crispins soulign�s de dentelle.</p><p>� Je vais vous quitter, Madame, et commencer la man�uvre tournante de d�barquement que je vous ai annonc�e. � la faveur du brouillard qui cache l'embouchure de la rivi�re Saint-Charles, je prends pied sur la rive et, longeant la c�te, j'atteins les faubourgs de la Basse-Ville et vous rejoins bient�t sur le port avec fifres, tambours et trompettes. Rassurez-vous pour les enfants, ils sont sur le<emphasis> Rochelais.</emphasis> Celui-ci croise un peu au large et ne se rapprochera que lorsque le plus gros de nos troupes aura pris pied sur la rive. Un signal avertira le<emphasis> Gouldsboro</emphasis> de la r�ussite de la man�uvre et, � ce moment-l�, vous descendrez dans la chaloupe d'honneur et vous dirigerez droit vers Qu�bec.</p><p>Tandis qu'ils parlaient, leurs yeux continuaient � s'interroger et � se r�pondre. Leurs c�urs suivaient un autre dialogue.</p><p>� Je t'aime... tu existes... tu es merveilleuse... �</p><p>� Je t'aime... tu existes et je me sens belle, je me sens plus forte... �</p><p>� Et l'enjeu, murmura-t-elle. L'enjeu de tout ceci, de tous ces risques. Quel est-il ? Amener le roi de France � nous rendre justice ? Ou bien amener ces peuples qui lui sont soumis � se prononcer contre lui ?... C'est fou, irr�alisable. Nous nous battons et nous nous d�battons, mais dites-moi, mon seigneur, l'enjeu, quel est-il ?</p><p>� Le m�me que pour tous, r�pondit-il avec gaiet� : vivre, survivre sur cette damn�e Terre o� l'on go�te tant de merveilles. Vivre au mieux. Se battre pour vivre. En �pargnant, non pas nos efforts, mais autant que possible le sang et la violence... Certes, nous accueillir, pour la Nouvelle-France, est absolument ill�gal. Mais l'hiver commence. Il n'y aura pas de liaison avec la France pendant des mois. Nous sommes en force, anim�s d'intentions pacifiques. Ma correspondance avec Frontenac porte ses fruits.</p><p>� Et vous avez aussi un autre alli� dans la place, m'avez-vous dit ?</p><p>� Chut ! fit Peyrac, mon alli� est d'autant plus efficace qu'il demeure secret. Mais peu � peu tout se r�v�lera. C'est d�j� beaucoup que le gouverneur soit ouvertement pour nous. Il a pris le risque d'�tre un jour d�savou� par le Roi. Et quel est le sentiment du Roi � notre �gard ? Nous l'ignorons encore.</p><p>� En attendant, notre enjeu, s'il est plus modeste, ne nous en comblera pas moins. Pour nous qui sommes des bannis et des errants, qu'y a-t-il de plus miraculeux que de r�ussir � passer<emphasis> un hiver � Qu�bec,</emphasis> sur le sol de France, parmi des amis ?</p></section><section><p><strong>Chapitre 4</strong></p><empty-line/><p>Il s'�tait �loign� apr�s lui avoir bais� la main.</p><p>� Ne vous pr�occupez pas de moi. lui avait-il dit encore. Il ne s'agit que de VOUS, de VOTRE triomphe, � vous, Marquise des Anges.</p><p>Elle avait ri, en recevant, au vol, ce titre ancien qu'il lui lan�ait : Marquise des Anges. C'�tait le nom secret de la � matterie �, qu'elle avait port� parmi les truands, � la cour des miracles de Paris. Il l'avait appris l'autre soir par sa lettre � Desgrez. � l'entendre de sa bouche, elle en �prouva plaisir et surprise.</p><p>Marquise des Anges !</p><p>En regardant la ville qui ressemblait de loin � quelque petite ville fran�aise de Normandie ou de Bretagne, elle sentait son pass� se m�ler au pr�sent.</p><p>La partie commen�ait. Chacun peu � peu gagnait son poste. En retrait, � l'abri de la coursive, Ang�lique attendait le marquis de Ville d'Avray.</p><p>Leur flotte seule mouillait sous Qu�bec. Cinq navires, aux rambardes de chaque pont et m�me celles des hunes garnies de frise �carlate soutach�e d'or et dont les sabords, paupi�res bien closes, cachaient l'�il noir des canons.</p><p>La ville �tait fragile devant eux. L'hiver venant enfermait les antagonistes dans une solitude sans recours. Aucune intervention � esp�rer de quiconque. Le continent am�ricain sans limite les tenait prisonniers, face � face, r�duits � leurs seules forces : les Fran�ais de Qu�bec en face des Fran�ais que commandait Peyrac.</p><p>Qu�bec, dress�e devant eux comme une pi�ce d'orf�vrerie cisel�e et scintillante de la rive, toute festonn�e de hautes maisons blanches serr�es les unes contre les autres, jusqu'au sommet du Roc.</p><p>C'�tait un amoncellement de toits pointus, et encorn�s de chemin�es carr�es, un �chafaudage peu commun de constructions de pierre, de bois ou de torchis, qui paraissaient pos�es les unes sur les autres comme dans un ch�teau de cartes.</p><p>De grands espaces plant�s d'arbres, jardins ou vergers, des terrasses, des remparts, des rampes et, par endroits, un pan dress�, �corch�, de la falaise abrupte, marquaient les diff�rents �tages de la cit�, que reliaient des bouts d'escaliers, des sentiers de ch�vres et un chemin sans contours, trac� comme une �chelle.</p><p>Au sommet, de grands b�timents et r�sidences, la Cath�drale, l��v�ch�, le S�minaire, le Coll�ge des J�suites, le couvent des Ursulines, l'H�tel-Dieu, le Ch�teau Saint-Louis, s'�talaient, formant comme une couronne dont les fleurons auraient �t� leurs multiples clochers et clochetons tous tr�s ouvrag�s, d�cor�s, ajour�s et flanqu�s de leurs croix aigu�s.</p><p>Il y avait quelque chose de singulier en cette cit� du bout du monde. On aurait dit un ex-voto g�ant.</p><p>Trois ou quatre petits moulins � vent plant�s �� et l�, qui au bord du plateau, qui � la pointe d'un cap ou d'un ressaut, donnaient � l'ensemble une touche na�ve et famili�re.</p><p>Au-dessus du cap Diamant, la silhouette d'une grande croix de bois se d�tachait, isol�e.</p><p>Le marquis de Ville d'Avray sauta soudain pr�s d'Ang�lique comme un farfadet en atours de prince.</p><p>� Voulez-vous ma longue-vue ?</p><p>Il ajouta en se pr�sentant de dos et de face :</p><p>� ... Comment me trouvez-vous ? Ne suis-je pas superbe ?</p><p>� Vous �tes magnifique. Mais j'attends aussi vos compliments sur ma robe... Vous ne me dites rien.</p><p>� Si fait ! Vous �tes admirable... Il n'y a pas de mots. Je suis impardonnable, mais vous me voyez tellement excit�, tellement joyeux � l'id�e de vous escorter. Vous allez �tre accueillie par des ovations. Regardez cette foule. Elle ne se tient plus d'excitation � l'id�e de vous voir.</p><p>C'�tait un fait qu'� l'�il nu on pouvait voir la ville grouiller de haut en bas telle une fourmili�re en effervescence.</p><p>Ang�lique emprunta la lorgnette du marquis de Ville d'Avray, r�gla la distance et dans le cercle ainsi pr�cis� lui apparurent les quais noirs de monde et au premier plan les silhouettes chamarr�es des officiers en uniforme de c�r�monie, des dames en robes d'apparat, l'�ventail � la main.</p><p>On les attendait et, apparemment, avec tous les honneurs dus � des h�tes de marque et non � des ennemis, ni m�me � des �trangers inspirant m�fiance et m�pris.</p><p>Ang�lique �tait impressionn�e. Il y avait tr�s longtemps qu'elle n'avait pas vu tant de monde rassembl� et rien que des Fran�ais.</p><p>� Il ont l'air contents.</p><p>� Ils sont ravis. Vous pouvez m'en croire.</p><p>� Et comment se comporte le gouverneur militaire, Monsieur de Castel-Morgeat ? s'informa-t-elle.</p><p>� Il s'est inclin�. Le gouverneur a exig� qu'il donne sa parole de ne rien tenter contre vous. Tenez, je l'aper�ois dans ma longue-vue aux c�t�s de Monsieur de Frontenac. Il ronge son frein, mais se tient coi.</p><p>� Et... le P�re d'Orgeval, le voyez-vous ?</p><p>On distinguait de nombreuses soutanes noires. Ville d'Avray se livra � un examen attentif puis secoua la t�te.</p><p>� Je ne le vois pas. Il semblerait que lui aussi se tient sur la r�serve.</p><p>Ville d'Avray continuait � examiner la foule du bout de sa lorgnette. Tout � coup il tr�pigna :</p><p>� Ah ! Le voil� ! Le voil� ! �a, je le savais, je vous l'avais dit ! Je vous l'avais dit ! Regardez l�-bas, � droite pr�s du groupe des officiels Je le vois. Cet eccl�siastique en noir... Je vous l'avais bien dit qu'il arriverait le premier avant moi et qu'il m'attendrait sur le m�le.</p><p>� Qui donc ? Le P�re d'Qrgeval ?</p><p>� Mais non voyons ! Mon aum�nier ! triompha le marquis. Vous vous souvenez, Monsieur Dagenet qui m'avait rejoint � Gouldsboro et avait refus� ensuite de me suivre au fond de la Baie fran�aise et pr�tendait revenir � Qu�bec par voie de terre. Ah bien ! Je vous l'avais dit qu'il �tait capable d'y arriver avant moi. Ha ! Ha ! Voil� ce que l'Acadie fait d'un sulpicien quadrag�naire, ranci dans les livres et la pri�re. Un coureur de bois, son canot sur le dos. Je vous l'avais dit : ce pays rend fou.</p><p>Ang�lique prit la longue-vue et finit par localiser la silhouette du solennel eccl�siastique, au long nez, qu'elle avait entr'aper�u � Gouldsboro. Et, nul doute, c'�tait bien lui. L'air confit au bord du quai, il attendait son protecteur et il �tait difficile d'imaginer qu'il avait travers� � pied, de part en part, et toujours solennel � pr�s de trois cents lieues � des contr�es foresti�res et dangereuses.</p><p>Maintenant Qu�bec avait l'air d'un arbre charg� de fruits. Pas une fen�tre qui ne f�t garnie de t�tes. Pas une place, un jardin, un verger qui ne f�t noir de monde. Les murs de cl�ture et les remparts supportaient des brochettes d'individus perch�s. De partout, � Qu�bec, on �tait aux premi�res loges. Au-del� des fortins de la Haute-Ville s'�tendait une vaste plaine verd�tre. Elle parut se recouvrir d'une mar�e rousse et agit�e. C'�taient les sauvages, alli�s et amis des Fran�ais.</p><p>Ville d'Avray s'�loigna en criant � la cantonade vers Ang�lique :</p><p>� Naturellement, je mets ma chaise � votre disposition pour monter la c�te lorsqu'il s'agira de se rendre jusqu'� la cath�drale pour le Te Deum. Ma chaise � porteurs est presque la seule de Qu�bec ; en tout cas la plus confortable.</p><p>Il revint sur ses pas pour ajouter :</p><p>� ... Ne craignez rien. Sous ma protection, vous �tes sacr�e... Vous verrez.</p><p>Il ne pensait pas aux boulets, celui-l� ! Il s'�loigna derechef vers l'avant, se frayant un passage parmi l'agitation qui r�gnait sur le<emphasis> Gouldsboro.</emphasis> Le pont du navire �tait envahi de gens qui couraient �� et l�, d'hommes d'�quipage aujourd'hui v�tus de toile blanche avec une ceinture p�kin�e bleu et or, un bonnet bleu � glands d'or. Ils avaient superbe mine. Beaucoup �taient en faction dans les haubans ou align�s au long des vergues comme des oiseaux pr�ts, non � s'envoler, mais � lib�rer les voiles en cas d'alerte. La parade ne faisait pas oublier une alerte possible.</p><p>Ville d'Avray, pench� par-dessus la rambarde vers les baraques et les canots qui patrouillaient alentour, lan�ait des salutations, des appels.</p><p>Neals Abbal, le blond Su�dois, et Timothy, le n�grillon, vinrent se ranger pr�s d'Ang�lique. Elle vit qu'on leur avait fait rev�tir de petites redingotes de drap rouge � revers brod�s. Ils �taient chauss�s de bas blancs et de souliers � n�uds de satin retenus par une boucle d'argent. Ils �taient tr�s fiers d'�tre charg�s de soutenir les pans du manteau d'Ang�lique.</p><p>Ville d'Avray revenait vers eux. Il �tait bl�me, d�compos�.</p><p>� On a cass� une pi�ce, dit-il � Ang�lique. C'est d�sastreux.</p><p>S'agissait-il d'une pi�ce de canon ? de quoi ?</p><p>� Mon po�le de fa�ence ! L'un des plus beaux motifs, naturellement.</p><p>Sa contrari�t� s'accentua en d�couvrant Timothy dans sa livr�e cramoisie.</p><p>� Quoi ! Vous me refusez ce n�grillon pour page et vous le prenez pour vous.</p><p>Ang�lique commen�a de lui expliquer que ce n'�tait que provisoire, pour faire plaisir au petit esclave, mais d�j� Ville d'Avray pensait � autre chose. Sa conversation par-dessus bord avec des gens de Qu�bec lui avait apport� une nouvelle plus heureuse.</p><p>� J'ai appris que ma servante �tait revenue de son hameau de Saint-Joseph. Il para�t qu'un songe l'a avertie de mon retour imminent. Elle a briqu� � fond ma demeure et je parie qu'elle nous aura pr�par� une de ces tourti�res de gibier dont elle a le secret. Ah Ang�lique ! Ce soir m�me, vous serez assise l�-haut chez moi et vous vous r�galerez en regardant la nuit tomber sur le Saint-Laurent. J'esp�re que vous m'inviterez souvent chez moi.</p><p>� Votre servante ne va-t-elle pas �tre d��ue de vous voir nous c�der votre maison tandis que vous irez vous loger dans la Basse-Ville ?</p><p>� Elle fera ce que je lui dirai.</p><p>Il cherchait avec sa longue-vue.</p><p>� Je voudrais pouvoir vous d�signer ma demeure mais les arbres du jardin de ma voisine Mademoiselle d'Hourredanne nous la cachent.</p><p>� En tout cas, je distingue un pan du toit et la fum�e qui s'�l�ve de la chemin�e. La vie est belle !</p></section><section><p><strong>Chapitre 5</strong></p><empty-line/><p>De temps en temps, le marquis de Ville d'Avray et Ang�lique ne pouvaient s'emp�cher de regarder du c�t� de l'estuaire de la rivi�re Saint-Charles, dans la direction qu'avaient prise les chaloupes command�es par le comte de Peyrac. Un brouillard l�ger continuait � masquer les mouvements qui se tramaient par l�.</p><p>� Qu'attendons-nous ? demanda-t-elle.</p><p>� Le signal qu'il doit nous envoyer. Mais, pour l'instant, il estime peut-�tre que le brouillard est trop dense.</p><p>Presque au m�me instant, les brumes qui voilaient les contours de la c�te de Beaupr� commenc�rent � se dissiper et dans l'embouchure de la rivi�re, on distingua un navire �chou�.</p><p>� Quel est ce b�timent qui semble en mauvaise posture ?</p><p>� Le<emphasis> Saint-Jean-Baptiste,</emphasis> ce vieux sabot attard� et que nous avons d�j� tir� de plus d'un mauvais pas au cours de la remont�e du Saint-Laurent. On lui avait donn� ses chances, mais il �tait en trop piteux �tat et, presque arriv� au but hier soir, il est all� se vomir � l'entr�e de l'estuaire qu'il obstrue pour l'instant. Mais cet incident arrange nos affaires. Nos yachts<emphasis> Mont-D�sert</emphasis> et<emphasis> Rochelais</emphasis> se sont port�s au secours des passagers. Ils ont pris � leur bord ceux qui avaient un peu trop les pieds dans l'eau, dont Monsieur de Bardagne, l'envoy� du Roi, et les officiers de sa maison. Avec l'intendant Carlon et le baron d'Arreboust, Monsieur de Peyrac dispose d'un bon nombre d'otages. Mais il n'en usera pas. J'admire sa prudence politique. L'�chouage du<emphasis> Saint-Jean-Baptiste</emphasis> lui a donn� pr�texte de s'affairer dans l'endroit pour se porter au secours des naufrag�s. Et il va arriver par-derri�re, amenant dans ses bagages ses h�tes d'honneur sauv�s des eaux, l'envoy� du Roi y compris...</p><p>Sur ces entrefaites un jeune homme, aux longs cheveux retenus par son bandeau de perles indiennes, les franges de peau de sa casaque flottant au vent, arriva � grands pas et vint se planter de l'autre c�t� d'Ang�lique, l� d�passant de plus d'une t�te. Il tenait sur son c�ur un coffret d'�caille serti d'or avec autant de gravit� qu'un roi mage � la cr�che.</p><p>� Anne-Fran�ois, s'exclama Ville d'Avray, que faites-vous l�, mon ami ?</p><p>� Monsieur de Peyrac m'a charg� d'escorter Madame de Peyrac, fit l'adolescent en se redressant de toute sa taille qui �tait mince et n'en finissait pas.</p><p>� Comment ! L'ESCORTER ! Mais c'est MOI qui dois l'escorter, protesta le marquis, la main �tal�e sur son c�ur.</p><p>� Peut-�tre n'aura-t-elle pas trop de deux d�fenseurs ?</p><p>� Billeves�es ! Je suis bien capable de la d�fendre seul. De toute fa�on, vous mentez. On ne vous a charg� de rien. Et vous d�tonnez avec votre d�froque de coureur de bois. C'est scandaleux !</p><p>� Je suis charg� de porter le n�cessaire � parures de Madame de Peyrac.</p><p>� Dans cet accoutrement ! Mascarade ! Comment ! Vous n'avez pas �t� capable de vous v�tir selon votre rang et vous pr�tendez servir de chambellan � la plus belle femme du monde... Pas de �a, mon petit !</p><p>� Le signal ! s'�cria Ang�lique qui venait de voir briller le sillage d'une lumi�re d'�toile filante qui, apr�s s'�tre �lev�e assez haut, retombait et s'�teignait.</p><p>� Le signal ! r�p�ta Ville d'Avray. C'est � nous.</p><p>Imm�diatement mobilis� par la gravit� de l'instant, il oublia sa querelle.</p><p>� Nous allons descendre dans la chaloupe. Venez, Ang�lique ! Et vous, petits pages, �tes-vous pr�ts ? Tenez le manteau comme ceci. Voil�... Quant � toi, Anne-Fran�ois, recule-toi un peu et ne viens pas faire l'avantageux � ma place sinon je te tordrai le cou.</p><p>Le torse bomb�, le talon cambr�, le marquis de Ville d'Avray prit la main d'Ang�lique, la levant haut et, comme s'il avait eu � la mener � la pavane sous le feu des regards de la Cour, il lui fit traverser le premier pont jusqu'� la coup�e.</p><p>Au pied du<emphasis> Gouldsboro,</emphasis> la chaloupe dansait sur les flots. En pr�vision de l'ampleur de la robe et du manteau de fourrure d'Ang�lique, on avait ajust� au flanc du navire une sorte d'escalier de bois avec une � main � de corde qui permettait d'embarquer plus facilement dans la chaloupe.</p><p>On fit descendre les deux petits pages. Puis le chevalier de Vauvenart qui pria Ang�lique de l'excuser de passer devant elle, mais c'�tait pour l'aider � prendre place. Le balancement du navire ne facilitait pas le transbordement. La robe et le manteau s'accrochaient et Ang�lique fut contente de profiter de la solide poigne du seigneur acadien. Cela lui r�chauffait le c�ur de se voir entour�e d'amis canadiens et acadiens qui ne craignaient pas d'affirmer � la vue de tous l'estime et l'affection en lesquelles ils la tenaient.</p><p>Dans la chaloupe, elle pr�f�ra se tenir debout car ces robes de cour �taient d�cid�ment tr�s encombrantes, mais l'embarcation �tait large et stable et le fleuve peu agit�.</p><p>Elle remercia le ciel de la cl�mence du temps. Par des bourrasques de pluie ou de neige, des flots noirs et furieux, on aurait couru � l'�chec. Sous ce firmament translucide, tout se d�roulait avec calme comme pour intensifier la perfection du moment de l'arriv�e et de l'image qu'elle devait imposer � Qu�bec. Levant les yeux, elle vit passer un vol d'oies sauvages. Les derni�res... Dessin�es en noir, le cou tendu, tra�ant un V gigantesque � travers le ciel, elles lan�aient quelques cris aigus, comme un appel ou un salut et Ang�lique vit en elles un signe b�n�fique. Mais aussit�t lui revint le souvenir de la voix feutr�e qui chuchotait :</p><p>� J'ai appris � ha�r la mer parce que vous l'aimiez... et aussi les oiseaux qui passaient... parce que vous les trouviez, beaux... �</p><p>Les paroles haineuses et folles d'Ambroisine-la-D�mone l'�branl�rent d'une crainte furtive comme pour lui rappeler qu'il y avait, on ne sait o�, contre elle des ennemis qui ne d�sarmaient pas1.</p><p>M�me morte, cette femme, envoy�e pour la d�truire, pouvait-elle encore la poursuivre et lui porter malheur ?</p><p>M. de Ville d'Avray descendait � son tour l'escalier mobile et r�clama une place sur l'un des bancs de nage. Il s'assit en relevant les pans de sa redingote brod�e, galonn�e, soutach�e, un vrai chef-d'�uvre.</p><p>Les rameurs saisirent leurs lourdes pales. � l'instar de tout l'�quipage ils �taient v�tus de blanc, de bleu et d'or, un pistolet pass� � la ceinture. Dans une barque voisine qui devait les suivre, six matelots arm�s de mousquets compl�taient l'�quipage.</p><p>Ang�lique, � l'avant, regardait vers Qu�bec. Elle �tait maintenant impatiente d'entamer l'action, de partir � la conqu�te de nouvelles amiti�s, de mesurer son pouvoir de s�duction sur des �tres pr�venus contre elle. Ce fut ainsi qu'elle fut la premi�re � voir s'�panouir au sommet du Roc, derri�re la palissade d'un fortin, une grosse fleur de fum�e blanche.</p><p>� Alerte ! cria-t-elle.</p><p>Puis leur parvint la d�tonation sourde. Et, simultan�ment, tout proche, inconcevable, ronflant, terrifiant, ce vent du boulet. Il y eut un bruit de bois fracass�, une �norme secousse. Une grande colonne d'eau, surgie comme par miracle � l'avant du<emphasis> Gouldsboro,</emphasis> grimpa � une hauteur prodigieuse et retomba en gerbe avec un cr�pitement d'averse. Arrach� par le choc, � la coup�e, au moment o� il s'appr�tait � descendre, le jeune Anne-Fran�ois passa par-dessus leurs t�tes et alla faire le plongeon un peu plus loin dans le Saint-Laurent serrant toujours sur son c�ur le n�cessaire � parures en �caille serti d'or.</p></section><section><p><strong>Chapitre 6</strong></p><empty-line/><p>Le beaupr� avait �t� emport�. Peu s'en fallait que ce boulet, tir� des hauteurs de Qu�bec, n'e�t atteint le<emphasis> Gouldshoro</emphasis> dans ses �uvres vives, �crasant au passage la barque et ses occupants.</p><p>Le<emphasis> Gouldshoro</emphasis> man�uvrait avec une rapidit� exemplaire pour se mettre hors de la ligne de tir.</p><p>La chaloupe avait �t� soulev�e par une �norme vague. Les rameurs faisaient des prodiges pour s'�loigner du b�timent et ne pas �tre projet�s contre la coque.</p><p>Dans un bruit de cha�nes et de claquements, les volets de bois des sabords du<emphasis> Gouldsboro</emphasis> se relevaient, d�couvrant la gueule noire des canons.</p><p>� �a y est, c'est la guerre ! pensa Ang�lique hors d'elle de rage et de d�ception. Oh ! C'est trop b�te. �</p><p>Elle avait �t� projet�e en arri�re, puis en avant et, maintenant, � demi assise, se cramponnait comme elle pouvait.</p><p>Par contre, Ville d'Avray, dress�, s'�gosillait � l'adresse de M. d'Urville, commandant le feu de la dunette du<emphasis> Gouldsboro.</emphasis></p><p>� Ne tirez pas par l� ! Vous allez d�molir ma maison. Tirez plut�t sur la gauche, sur celle de Monsieur de Castel-Morgeat, le gouverneur militaire, ce tra�tre, ce ruffian. Voyez, l� ! L� ! L� ! Celle qui est � l'angle, au-dessus de la chapelle du S�minaire. La maison avec le toit d'ardoise. Tirez ! Abattez-la !</p><p>Dominant le tumulte des cris et des ordres, la voix du comte d'Urville s'�leva :</p><p>� Feu !</p><p>Une salve �tourdissante fit retentir les falaises et l'air s'emplit de fum�e acre, tandis que les embarcations � l'entour du navire semblaient prises de folie. Le<emphasis> Gouldsboro</emphasis> man�uvrait voiles d�ploy�es. Les autres navires de la flotte se rapprochaient pour se ranger � ses c�t�s. Un brouillard jaun�tre rempli d'�chos grondants et d'appels avait remplac� le calme du beau matin et, par l�-dessus, les oies sauvages trouv�rent le moyen de repasser en sens inverse, affol�es, en lan�ant des cris de sorci�res.</p><p>Inqui�te pour le jeune Anne-Fran�ois de Castel-Morgeat, Ang�lique le cherchait � la surface des eaux. Savait-il nager ? Elle l'aper�ut qui se d�battait et elle appela pour que l'on port�t secours. Il savait nager, mais ses gros v�tements de peaux de chamois le g�naient. Enfin un cano� indien o� se trouvaient deux sauvages le rep�ra. Il se cramponna � leur pagaie. Une barque de p�cheur ensuite le prit � son bord.</p><p>On attendait d'autres coups, d'autres salves mais les �chos roulaient encore en d�croissant et rien ne suivait. Cela avait �t� comme une br�ve et folle convulsion. Lentement, la fum�e se dissipa, le soleil reparut, la rade se r�v�la � nouveau vaste et miroitante, avec la ville plus que jamais agit�e et en effervescence.</p><p>Alors ils s'aper�urent que leur chaloupe avait d�riv� et que les remous l'avaient entra�n�e loin de la barque d'escorte o� se trouvaient les matelots arm�s. Un fort courant les avait saisis qui les rapprochait irr�sistiblement des quais de la Basse-Ville un peu en amont de la Place Royale o� attendaient les officiels.</p><p>Tout � coup, ils d�couvrirent � quelques toises des personnes rang�es le long de la rive qui les regardaient approcher bouche b�e. On put entendre quelqu'un crier :</p><p>� La v'l�...</p><p>Les rameurs s'effor�aient en vain de faire demi-tour. La mar�e, encore sensible sous Qu�bec, venait de se renverser et le courant puissant les entra�nait.</p><p>� Tant pis, abordons, d�cida Ang�lique.</p><p>� Mais c'est le quartier des entrep�ts et des halles, dit Ville d'Avray.</p><p>� C'est Qu�bec ! Et je suis venue pour y aborder.</p><p>Elle se dressa � l'avant dans sa robe royale. Le soleil faisait miroiter ses bijoux.</p><p>La chaloupe s'avan�ait tr�s vite vers la gr�ve. Ang�lique pouvait distinguer les visages. L'expression qui les marquait le plus �tait l'�bahissement. Ang�lique comprit que ces petites gens des bas quartiers qui n'esp�raient pas avoir, aujourd'hui, beaucoup plus que des miettes du spectacle officiel, ne pouvaient r�aliser qu'ils se trouvaient, subitement, aux premi�res loges.</p><p>De plus, pour avoir �t� ainsi refoul�s dans ce coin �cart� de la Basse-Ville, il devait y avoir parmi eux des �l�ments hostiles, d�sapprouvant la politique du gouvernement et pr�ts � conspuer les � �trangers � qu'on leur avait annonc�s comme supp�ts de Satan et alli�s de leurs pires ennemis, les Anglais.</p><p>C'est pourquoi Ville d'Avray �tait furieux. Non seulement un abordage dans ce point n�glig� de la rive manquait par trop de d�corum mais on allait �tre oblig� de prendre pied parmi la canaille. Tout �tait manqu� du beau spectacle o� il devait jouer un r�le en vue et qu'il s'�tait promis...</p><p>� La pl�be ! La pl�be ! grommelait-il. Nous voil� bien !</p><p>Mais Ang�lique, ravie de voir se rapprocher a vive allure la gr�ve de Qu�bec, contemplait avec plaisir la foule compacte, qui, les prunelles �carquill�es, regardait venir � elle cette barque o� se tenait debout une apparition digne des grandeurs de Versailles.</p><p>En vain, Vauvenart, � l'avant, beuglait-il :</p><p>� Attrapez le filin ! tas d'empot�s ! Attrapez le filin !</p><p>Personne ne bougeait.</p><p>Enfin, quelqu'un saisit le cordage que lan�ait l'Acadien et l'amarra.</p><p>Il y eut un l�ger choc contre les pilotis d'un petit m�le un peu pourri et enfonc� dans la vase.</p><p>Ville d'Avray y sauta lestement, retrouvant son enthousiasme d�s que la pointe de son soulier de satin toucha le bois humide du d�barcad�re de sa ville pr�f�r�e.</p><p>Il tendit la main � Ang�lique et, aid�e des occupants de la barque et de ses pages qui soutenaient son manteau et ses belles jupes scintillantes, elle prit pied � son tour sur la plate-forme de bois.</p><p>La joie et son sentiment de victoire l'illumin�rent alors.</p><p>Elle touchait � Qu�bec. Elle y �tait enfin.</p><p>� Tadoussac, ils avaient repris pied sur le sol de France.</p><p>Mais � Qu�bec, capitale de la colonie Nouvelle-France, c'�tait le Royaume qu'elle retrouvait, et presque Versailles, et derri�re les maisons de pierre �difi�es sur la terre d'Am�rique, la face omnipr�sente du Roi, ce Roi qui l'avait aim�e, qu'elle avait d�fi�, qui l'avait bannie, Louis XIV, le Roi-Soleil, et qui �tait aujourd'hui le plus grand Roi incontest� de l'univers, le Roi des Fran�ais.</p><p>Car, quels qu'ils fussent, canailles ou braves gens, pl�b�iens ou seigneurs, ceux qui l'attendaient l� �taient des Fran�ais comme elle, de sa race, qui parlaient sa langue, et, mieux encore, la plupart originaires de l'ouest de la France, dont faisait partie sa province natale : le Poitou.</p><p>Toutes ses r�flexions et la sensation qui en d�coulait d'�tre chez elle, en pays de connaissance, lui caus�rent un plaisir immense.</p><p>Cela devait se lire sur son visage souriant.</p><p>Ville d'Avray, faisant face � la situation, se campait aupr�s d'elle et, tirant son �p�e, la brandissant en un geste th��tral, s'�criait :</p><p>� Mes amis, de retour en notre bonne ville, moi, le marquis de Ville d'Avray, je vous salue. Et j'ai l'honneur de vous pr�senter la comtesse de Peyrac. Les hasards du courant ont fait qu'elle vous visite avant le gouverneur. Marquez-lui votre bon plaisir d'�tre ainsi favoris�s du sort et faites-lui une haie d'honneur tandis que je la m�ne � nos officiels malchanceux qui l'attendent le nez en l'air...</p><p>Des rires et des vivats fleurirent spontan�ment � ce discours.</p><p>� En avant et haut les c�urs ! s'�cria Ville d'Avray.</p><p>Il rabaissa son �p�e, la tenant �cart�e de lui sur le c�t�, pointe vers la terre, puis, de l'autre main, prenant celle d'Ang�lique, il commen�a de monter � travers le quai qui s'�levait et s'�largissait en une vaste place.</p><p>� Il nous faudrait de la musique, d�cida Ville d'Avray. Nous n'avions pas pr�vu ce cort�ge.</p><p>Le petit Neals Abbal qui l'entendit lui montra sa fl�te de Pan. Il d�laissa le manteau qu'il soutenait avec Timothy et, venant se placer en avant, il porta l'instrument � ses l�vres. La musique gracieuse et l�g�re s'�leva et ils s'avanc�rent � pas compt�s.</p><p>Ils tenaient � s'avancer lentement afin de ne pas donner � la foule, par une h�te impatiente, l'impression de craindre son humeur. Des gens continuaient d'applaudir tandis que les rangs s'ouvraient devant eux. La musique de la petite fl�te de roseau maintenait le charme.</p><p>Ang�lique se rappelait ces villes du Poitou, de Vend�e, o� elle avait fait parfois des entr�es triomphales. On criait alors vers elle avec espoir et, comme jadis, ceux-ci, elle aurait voulu aussi les embrasser, les serrer dans ses bras. Et ils devaient sentir son �lan vers eux car peu � peu les visages s'�clair�rent, des sourires s'�bauch�rent. Tout � coup, il y eut de francs �clats de rire. On regardait quelque chose derri�re elle. En se retournant, Ang�lique aper�ut le chat, son chat qui la suivait.</p><p>Sa queue touffue, dress�e bien droite, il semblait r�gler sa marche � leurs pas lents et solennels, comme s'il avait voulu dire :</p><p>� Eh bien ! Moi aussi, ne vous en d�plaise, j'entre � Qu�bec !</p><p>Ang�lique fut si �tonn�e de le d�couvrir l� qu'elle s'arr�ta net. Comment avait-il fait pour la suivre ? Il avait d� sortir derri�re elle du salon du<emphasis> Gouldsboro</emphasis> et ensuite se faufiler dans la chaloupe sans qu'on y prenne garde. Elle vit dans sa pr�sence un signe de bon augure. Il lui avait toujours port� bonheur.</p><p>Jugeant que d'avoir �t� d�couvert l'autorisait � prendre le rang qui lui convenait, le chat les d�passa en quelques bonds et vint se placer pr�s de Neals Abbal pour marcher devant eux.</p><p>Cet incident avait achev� de briser la glace.</p><p>Les applaudissements reprirent, mais plus fournis et plus chaleureux.</p><p>La foule �tait de plus en plus dense. L'annonce que la comtesse de Peyrac, la Dame du Lac d'Argent, personnage mythique auquel jusqu'alors on ne croyait qu'� demi, avait r�ellement abord� � l'anse du Cul-de-Sac, et s'avan�ait par le quartier Sous-le-Fort, s'�tait r�pandue et vidait les ruelles et les maisons avoisinantes.</p><p>La partie semblait gagn�e. Mais, alors qu'ils parvenaient � l'extr�mit� de la place et allaient s'engager dans une rue parall�le au fleuve afin de rejoindre la place du March�, dite Royale, un groupe d'hommes d�boucha avec l'intention visible d'obstruer le passage, poussant des cris s�ditieux :</p><p>� Vendus � l'Anglais... Tra�tres !</p><p>� Tra�tres vous-m�mes ! Laissez avancer ! Ne vous m�lez pas de ce qui se passe dans notre quartier. Vendus vous-m�mes ! On vous a pay�s ! Qui vous a pay�s ?... Le j�suite ?</p><p>� Tais-toi, blasph�mateur !</p><p>Dans le hourvari subit qui venait d'�clater et o� les habitants du quartier qui avaient accueilli Ang�lique � son d�barquement prenaient violemment sa d�fense, des pierres commenc�rent � voler. L'un des projectiles ricocha et vint frapper le chat.</p><p>Un miaulement �perdu s'�leva.</p><p>� Mon chat ! s'�cria Ang�lique, boulevers�e.</p><p>L'animal avait pouss� un miaulement �perdu, avait fait un bond puis �tait retomb�, immobile.</p><p>Sans souci de sa robe princi�re, Ang�lique se jeta � genoux pr�s de lui. Tout se d�sorganisait. Les gens criaient et se molestaient. Les matelots de la chaloupe avaient imm�diatement form� cercle autour d'Ang�lique. Celle-ci avait ramass� son pauvre chat, essayant de voir s'il �tait bless� ou seulement �tourdi. Heureusement la pierre avait ricoch� et l'avait frapp� moins brutalement. Ville d'Avray, son �p�e tendue, r�ussissait � maintenir les gens � distance. Il n'aurait voulu blesser personne et les adjurait de se calmer. Mais on ne l'�coutait pas.</p><p>Une voix de poissarde �raill�e et tonitruante domina soudain le tumulte.</p><p>� Arr�tez donc, malappris ! Sagouins ! Mal torch�s ! Vous n'avez donc pas honte ! Vous en prendre � une b�te ! Je vais vous r�duire en chair � p�t�, moi !</p><p>En quelques instants la situation fut de nouveau claire et nette. Comme les quilles �branl�es par la soudaine arriv�e d'une boule bien lanc�e, quelques antagonistes all�rent mordre la poussi�re et dans l'espace ainsi d�couvert on aper�ut une grosse femme, tr�s violente, tous ses cheveux hors de sa coiffe, qui distribuait g�n�reusement de grandes claques et des coups de pied, faisant le vide autour d'elle. Demeur�e ma�tresse du terrain, elle vint se planter devant Ang�lique.</p><p>� T'en fais pas pour ton chat, ma petite, lui lan�a-t-elle d'une voix radoucie.</p><p>Et tout bas, d'un ton de confidence :</p><p>� Il n'a rien. J'ai vu comment la pierre l'a frapp�. Tiens, tu vois, il bouge. J'm'en vais te le soigner. Passe-le-moi. C'est pas le moment pour toi de soigner ton chat. Continue tout droit. Vaut mieux pas s'attarder par ici. J'ai envoy� mon larbin pr�venir ces beaux messieurs et d'ici pas longtemps la garde va s'amener et t'encadrer pour te conduire au Gouverneur. Crains rien et fais-moi confiance. J' vais te le soigner, moi, ton chat.</p><p>Prenant d�licatement dans ses bras l'animal qui commen�ait � gigoter, elle adressa � Ang�lique un clin d'�il �nergique et complice et se perdit dans la foule qui lui livra le passage volontiers. Elle paraissait �tre connue ici et avoir une grande influence sur les gens de son quartier.</p><p>Ville d'Avray �poussetait ses manchettes et rectifiait sa perruque. Timothy lui tendit son chapeau qui �tait tomb�.</p><p>� Mais qu'est-ce que c'est que ces m�urs-l�, ronchonna le marquis. Je ne reconnais plus ma bonne ville. Ce que c'est que de peindre le diable sur la muraille et d'effrayer les braves gens ! J'en ai reconnu quelques-uns parmi eux qui ne perdent rien pour attendre. Je vais leur faire payer cher leur insolence. Le lieutenant de police civile et criminelle est mon meilleur ami.</p><p>Ang�lique regarda autour d'elle. Elle n'�tait entour�e maintenant que de personnes empress�es � lui plaire. Mais l'incident du chat l'avait troubl�e. Quelque chose lui �chappait dans l'intervention de la grosse femme. Pourtant cette femme, malgr� sa familiarit�, lui avait inspir� confiance.</p><p>Elle regarda vers Ville d'Avray et lui dit :</p><p>� Il faut que nous parvenions � joindre Monsieur de Frontenac.</p><p>� ce moment, la foule s'�carta avec empressement pour laisser s'avancer un homme qui venait au-devant d'elle d'un pas rapide.</p><p>Lui aussi tenait son �p�e hors du fourreau, comme pr�t, s'il le fallait, � pourfendre quiconque s'opposerait � lui.</p><p>Bott� et chapeaut� de noir, il portait par-dessus son pourpoint une courte chasuble �galement noire, au centre de laquelle �tait brod�e une grande croix patt�e d'argent.</p><p>Elle reconnut, v�tu de son grand uniforme de l'Ordre de Malte, le chevalier Claude de Lom�nie-Chambord.</p></section><section><p><strong>Chapitre 7</strong></p><empty-line/><p>L'inqui�tude marquait ses traits.</p><p>� On nous a alert�s ! s'exclama-t-il. Dieu merci, vous �tes saine et sauve ! Quelle aventure incroyable ! Nous �tions tourn�s vers le fleuve, � essayer de deviner ce qui allait arriver. Et voici que vous nous prenez � revers...</p><p>Il sourit. Ang�lique �tait �mue de le revoir et fort soulag�e de sa pr�sence. Le chevalier de Malte poss�dait un grand ascendant sur la population.</p><p>� Qui a tir� ? demanda Ville d'Avray.</p><p>� On ne sait encore... Heureusement Monsieur de Frontenac a agi promptement et avec �nergie. Il �tait furieux qu'on ait contrevenu � ses ordres. Il est remont� en h�te vers la Haute-Ville afin d'intervenir en personne si cela se r�v�lait n�cessaire... Mais il semble que tout est rentr� dans l'ordre... Venez ! Je vais vous conduire jusqu'� la Place Royale o� l'on vous attend... Je vous prends sous ma protection.</p><p>Soudain, ses yeux s'agrandirent, �merveill�s. Il venait de s'aviser de ses atours.</p><p>� Seigneur ! Madame ! Que vous �tes belle !</p><p>Elle rit gaiement. Il ne l'avait connue au fort Wapassou qu'emmitoufl�e dans des fourrures ou de gros lainages, chauss�e de bottes. Elle n'�tait pas m�contente de se montrer � lui sous un jour plus seyant et m�me �clatant.</p><p>� J'ai voulu faire honneur � Qu�bec, dit-elle. C'est un si beau jour pour moi.</p><p>On lui avait tellement rapport� que le chaste chevalier �tait tomb� amoureux fou d'elle qu'elle ne pouvait s'emp�cher de manifester un peu de coquetterie dans leurs rapports.</p><p>Une chose �tait certaine, c'est qu'il avait pris parti pour eux avec fougue, jusqu'� se faire accuser � d'avoir perdu la raison et de s'�tre laiss� envo�ter �. En ami loyal il avait tenu bon. Et l'entrevue d'aujourd'hui devait beaucoup � son courage.</p><p>� Et moi ? intervint Ville d'Avray.</p><p>Il avait fronc� les sourcils en entendant le comte de Lom�nie d�clarer : � Je vous prends sous ma protection. �</p><p>� Quoi ! On nous bombarde. On nous s�pare de notre escorte. Nous d�barquons dans la vase des bas quartiers sans que personne ne s'en avise et ne vole � notre secours... Nous nous colletons avec la canaille pour nous rendre � grand-peine jusqu'� vous. Je d�fends Madame de Peyrac au p�ril d� ma vie. J'�vite � Monsieur de Frontenac une rupture diplomatique grave. Qui sait ? La guerre, peut-�tre ! Et ce n'est pas moi qui aurai l'honneur de pr�senter Madame de Peyrac au gouverneur et aux notables, mais vous ? Croyez-vous, Monsieur de Lom�nie, que vous n'avez qu'� surgir pour vous adjuger le beau r�le ?</p><p>� Calmez-vous, marquis, fit le chevalier surpris. Et recevez toutes mes excuses. Je ne m'attendais pas � votre pr�sence.</p><p>� C'est complet !</p><p>� Je ne vous avais pas vu.</p><p>� Je vous avais pourtant adress� la parole et vous m'avez r�pondu... Mais vous �tiez absent, transport�, �bloui ! Par ELLE, �videmment. Notez que je con�ois votre saisissement et je peux m�me l'excuser, mais... je ne m'en effacerai pas pour autant...</p><p>� Eh bien ! c'est moi qui m'effacerai, consentit en riant le comte de Lom�nie-Chambord.</p><p>Cependant, il ne l�cha pas la main d'Ang�lique. Il se pla�a seulement � sa gauche, tandis que le marquis se mettait � sa droite.</p><p>Encadr�e par eux, Ang�lique fit son entr�e sur la Place Royale qui �tait aussi la place du march� de la Basse-Ville, noire de monde.</p><p>Son apparition suscita des remous, un silence, puis des cris, des acclamations et des ovations �clat�rent.</p><p>L'absence de M. de Frontenac entra�nait du d�sordre dans le protocole.</p><p>Ang�lique distingua les officiels dans le fond de la place autour d'une estrade. Tous v�tus d'atours aux vives couleurs et d'uniformes chamarr�s. En l'apercevant, ils oscill�rent dans sa direction et Ang�lique eut l'impression de les voir s'abattre autour d'elle comme un vol de gros oiseaux des �les.</p><p>Elle fut entour�e aussit�t de souhaits et de compliments chaleureux, de protestations d'amiti�, de propositions � se d�salt�rer, � s'asseoir, d'�tre men�e au gouverneur qui n'�tait pas l�, en attendant d'�tre pr�sent�e aux uns et aux autres, tous importants.</p><p>On les guida vers l'estrade qui �tait dress�e au centre de la Place Royale et sur laquelle �taient dispos�es des tables napp�es de blanc et surcharg�es de gobelets et de pichets d'�tain, de verres et de hanaps dont le cristal miroitait au soleil d'hiver et d'aigui�res de vermeil.</p><p>S'il n'avait fallu que ce d�tail � Ang�lique pour lui rappeler qu'elle se trouvait en Nouvelle-France et non en Nouvelle-Angleterre, il e�t suffi. Car la Place Royale �tant �galement la place du march� de la Basse-Ville, l'estrade en son centre devait servir plus commun�ment aux punitions et aux ex�cutions capitales, rares, il est vrai. On s'�tait content� de retirer le banc et les cha�nes du pilori assis et de draper l'�chafaud de beaux tapis.</p><p>Quatre barriques de vin des �les �taient pos�es sur des tr�teaux bas et mises en perce, ainsi qu'une impressionnante rang�e de fiasques de rhum des Antilles align�es sur les tables.</p><p>� Monsieur de Peyrac nous a fait pr�sent de ces vins excellents, expliqua � Ang�lique une dame avenante et qui paraissait tr�s active. Il nous les a fait porter de grand matin avec sa chaloupe ainsi que ce rhum chaleureux et des liqueurs pour les dames.</p><p>Ainsi s'expliquait la joviale exub�rance qui r�gnait. Ang�lique se demanda si ce n'�tait pas avec intention que Joffrey, d�s la prime aube, avait entrepris de r�galer la population de Qu�bec.</p><p>Sa g�n�rosit� entra�nait � la belle humeur et c'�tait pourquoi on avait trait� � la l�g�re ces quelques coups de canon intempestifs. Aussi bien tout semblait s'arranger.</p></section><section><p><strong>Chapitre 8</strong></p><empty-line/><p>Un grand escogriffe arrivait en courant, d�valant le chemin de la Montagne, claudiquant et comme essouffl�, si noir de poil qu'avec sa barbe naissante sur son teint enflamm� par le froid on l'aurait dit violet, une sorte d'Espagnol aux yeux de braise. Il s'arr�ta brusquement devant Ang�lique comme un cheval qui vient de d�couvrir l'obstacle.</p><p>� �tes-vous Madame de Peyrac ? demanda-t-il d'une voix haletante. Il ne vous a �t� caus� aucun dommage ? Vous ne vous estimez ni bless�e ni maltrait�e ?</p><p>Et comme Ang�lique protestait du bon accueil re�u.</p><p>� ... Il faut pr�venir les sauvages, cria-t-il tourn� vers le groupe des traitants et coureurs de bois, qui dans leurs v�tements � l'indienne se m�laient aux assistants. Le grand Narrangasett est en train de les ameuter sur les plaines d'Abraham en disant que l'on a tir� sur ses amis... Allez vite le pr�venir...</p><p>L'un des � voyageurs � en qui Ang�lique reconnut Romain de L'Aubigni�re, se pr�cipita au pas de course.</p><p>� Le grand Narrangasett ?... Piksarett, s'�cria Ang�lique.</p><p>Il m'a pr�c�d�e � Qu�bec. Il m'avait dit qu'il m'y attendrait.</p><p>L'officier noir de poil continuait � se tenir devant Ang�lique avec un air d�sempar�. Il ramassait son manteau sur le bras avec nervosit� et, voulant ex�cuter devant elle un courtois salut de Cour, ne semblait plus se rappeler de quel c�t� se trouvait la garde de son �p�e. Il avait tant couru que son souffle, dans l'air froid, sortait de sa bouche entrouverte comme des bouff�es de vapeur d'une marmite.</p><p>� Monsieur de Castel-Morgeat, lieutenant du Roi de France en Am�rique, pr�senta le comte de Lom�nie.</p><p>� Monsieur de Castel-Morgeat, s'�cria Ang�lique. Est-ce vous qui avez fait tirer sur notre flotte ?</p><p>� Non, mordious ! J'avais donn� ma parole ! Je sais la tenir.</p><p>Il s'appuya contre l'estrade.</p><p>� A�e ! A�e ! Ma jambe !</p><p>� �tes-vous bless� ?</p><p>� Non, ce sont mes douleurs que j'ai contract�es dans la campagne d'hiver en Iroquoisie...</p><p>Il la quitta d'un air encore plus hagard pour se pr�cipiter sur un gentilhomme qui survenait entour� de douze soldats en justaucorps gris-blanc de l'infanterie, mousquet � l'�paule. Il se prit � lui chuchoter � mi-voix des explications volubiles.</p><p>Ang�lique devina que le nouveau venu �tait le gouverneur Frontenac. Il lui plut aussit�t. Il y avait en ce quinquag�naire robuste quelque chose de goguenard et de simple qui donnait l'impression de le conna�tre depuis longtemps. Lorsqu'il fron�ait ses sourcils touffus, son regard �tincelait comme de l'acier frapp� par un brusque �clair. Mais, au repos, sa bouche aux l�vres charnues sous la moustache h�riss�e avait un pli de bont�, ses yeux riaient volontiers. On voyait qu'il �tait avant tout un militaire et que l'habit �l�gant enfil� le matin, le jabot nou� au mieux, tous les rubans des d�corations � leur place, les bas � baguettes d'or bien tir�s avaient certainement requis beaucoup d'h�ro�sme et de savoir-faire de la part de ses valets. Sa perruque, qu'il portait de cheveux blancs bien qu'il ne f�t pas un vieillard, �tait un peu de travers. Il �couta Castel-Morgeat avec attention mais impatience et exp�dia d'un revers de main les explications que l'autre recommen�ait.</p><p>� Tout est votre faute ! l'entendit-elle jeter au gouverneur militaire. Vous vous laissez mener par le bout du nez. Et, � cause de votre faiblesse insigne, me voici avec un grave incident diplomatique sur les bras. Je connais Monsieur de Peyrac de r�putation de longue date et nous correspondons depuis plus d'un an pour mettre au point notre alliance ! Et voyez, ses vaisseaux se sont retir�s. Que mijote-t-il ? Il ne va pas laisser passer cette insulte qui a failli lui co�ter son navire amiral... Je veux lui faire porter tout de suite un message. Vous allez vous en charger pour votre peine. Allez, embarquez, tant pis si l'on vous tire dessus...</p><p>Sur ces entrefaites, on vint dire � M. de Frontenac que Mme de Peyrac se trouvait l�. Il se retourna et l'apercevant poussa une exclamation stup�faite et ravie et vint � elle les deux mains tendues.</p><p>� Madame de Peyrac ! Quel miracle ! Saine et sauve ! Et votre �poux o� se trouve-t-il ? J'esp�re qu'il ne nous en veut pas trop ?</p><p>Sans attendre les r�ponses � ses questions, il lui baisait les mains et la regardait avec enthousiasme comme s'il ne pouvait en croire ses yeux. Puis il s'inqui�ta de nouveau.</p><p>� O� est Monsieur votre �poux ? Que fait-il ?</p><p>� Je l'ignore...</p><p>Rapidement, elle lui conta son odyss�e, comment elle se trouvait d�j� dans la chaloupe au moment de la canonnade, et que l'esquif ayant �t� entra�n� par les remous et les courants elle avait d� aborder en un point de la Basse-Ville.</p><p>� Monsieur de Peyrac doit �tre fou d'inqui�tude � votre sujet et de rage contre moi. Il faut absolument le pr�venir et le rassurer.</p><p>Il dicta � son secr�taire, sur une �critoire volante, une missive remplie d'excuses et d'explications et la remit � un officiel de son escorte.</p><p>� Pas vous, dit-il en refoulant Castel-Morgeat du geste, vous ne feriez qu'aggraver les choses.</p><p>L'officier prit place dans une barque. On perdit un peu de temps � trouver un drapeau blanc. On en fabriqua un avec l'�charpe blanche en sautoir d'un de ces messieurs. Sous l'impulsion de deux solides rameurs, le pl�nipotentiaire s'�loigna vers les lointains o� se profilaient, estomp�s par une brume l�g�re, les vaisseaux de la flotte de Peyrac. M. de Frontenac le suivit d'un �il anxieux et impatient.</p><p>� Et maintenant, il nous faut attendre.</p><p>Ang�lique pensait que l'attente promettait d'�tre longue. Elle ne pouvait gu�re extrapoler sur le tour que prendraient les d�cisions de Joffrey de Peyrac apr�s cet �change de boulets. Lorsqu'elle s'�tait embarqu�e, il �tait, lui, � terre avec ses hommes en aval de Qu�bec. Avait-il regagn� son bord ? Ou bien, progressait-il avec des intentions guerri�res vers la ville tra�tresse ? Savait-il seulement ce qui lui �tait arriv� � elle ?</p><p>Il fallait attendre les effets de la lettre de M. de Frontenac, si celle-ci lui parvenait.</p><p>Ang�lique aurait aim� lui demander quel �tait le parti hostile qui avait os� d�savouer et contrecarrer les plans g�n�reux du gouverneur. Il �tait �vident que celui-ci avait �t� pris de court et dominait mal sa col�re qui lui revenait par bouff�es. Il revint � elle.</p><p>� D�solant ! Une si belle r�ception ! J'avais tout organis� avec l'�tiquette voulue. Vous auriez �t� re�ue somptueusement, comme une reine, on vous aurait pr�sent� les tambours et les trompettes faisant retentir les �chos. Tandis que regardez-moi ce d�sordre de foire ! Les gens boivent et rient et se congratulent comme si rien ne s'�tait pass�.</p><p>� Peut-�tre ma venue les a-t-elle rassur�s ? Me voyant l� ils savent que les pourparlers ne sont pas rompus.</p><p>� Et si Monsieur de Peyrac refusait de parlementer ?</p><p>� Eh bien ! N'avez-vous pas en moi un otage de marque ? Vous pourrez m'�changer contre le pardon de votre offense.</p><p>� Et Monsieur de Peyrac, de son c�t�, peut vous menacer de pendre haut et court Messieurs Carlon et de Bardagne qu'il d�tient en son pouvoir, s'�cria Ville d'Avray d'un air r�joui.</p><p>� Fi ! Fi, de ces odieux chantages, de ces l�ches menaces ! se plaignit Frontenac. Ah ! J'avais r�v� autre chose.</p><p>Ang�lique voulut le r�conforter.</p><p>� Monsieur, nous plaisantions...</p><p>� Madame, vous riez !</p><p>� Mais oui ! Jusqu'ici nous n'avons � d�plorer rien de grave. Pour ma part, je m'estime en bonne compagnie. Et vos vins sont tr�s encourageants.</p><p>� Eh bien ! Je vais suivre votre exemple, d�cida Frontenac en saisissant un verre sur un plateau qu'on lui pr�sentait, j'en ai besoin.</p><p>Il tint son verre lev� devant le sien.</p><p>� � notre alliance ! dit-il.</p><p>Il paraissait �mu. Elle se rem�mora qu'il �tait d'Aquitaine et peut-�tre savait-il sur elle et sur Joffrey bien des choses que les autres ignoraient ou avaient oubli�es. Le regard de Monsieur de Frontenac, plong� dans le sien, parut �voquer toutes sortes d'images.</p><p>� Aussi belle que la l�gende, murmura-t-il. Madame, tout ceci n'est pas tr�s protocolaire, mais pardonnez une l�gitime �motion, apr�s une si longue attente et de si difficiles tractations. Voir triompher d'obstacles infranchissables la volont� d'amiti� qui m'unit � vous et � votre �poux me bouleverse au-del� de ce que je puis exprimer. Il y a encore un instant j'ai cru que nous n'en viendrions pas � bout et que cette heure verrait la fin de nos espoirs. Et puis l'on m'annonce que vous �tes l� et j'entends les vivats de la multitude. Et je vous vois...</p><p>Il vida son verre d'un coup et se fit servir une seconde fois.</p><p>De temps � autre, Frontenac regardait avec impatience vers le large.</p><p>� Que se passe-t-il ? Que fait-il ?</p><p>Mais Ang�lique qui savait que Joffrey avait d�j� d�barqu� en aval de Qu�bec ne s'attendait pas � le voir de sit�t, surtout si sa progression avait �t� interrompue par l'incident du coup de canon. Dans l'expectative, il lui fallait au moins s'aviser de la situation de sa flotte et des intentions de la ville. Alors le message de Frontenac finirait par l'atteindre.</p><p>Parmi la foule, des valets circulaient portant de grandes corbeilles de brioches et des p�tisseries.</p><p>Des petits gar�ons v�tus de noir, une collerette blanche au cou, y faisaient grand honneur. Un groupe de pr�tres les patronnait. Les enfants, qui avaient �t� amen�s sur la place de bonne heure, avaient les joues rouges et les yeux brillants. Ils avaient bu de la bi�re d'�pinette et on avait du mal � les faire tenir tranquilles. C'�taient les pupilles du s�minaire de Qu�bec.</p><p>Non loin, un autre groupe de soutanes noires attira son attention et elle comprit qu'il s'agissait de l'assembl�e des j�suites, dont le gouverneur avait plus ou moins exig� la pr�sence afin d'honorer les nouveaux venus et de ne souligner aucune r�ticence.</p><p>Les battements de son c�ur s'acc�l�r�rent et elle se pencha vers le chevalier de Malte Lom�nie-Chambord, l'attirant un peu � l'�cart.</p><p>� Monsieur de Lom�nie, lui dit-elle tout bas, voulez-vous avoir l'obligeance de me d�signer, parmi ces messieurs de la Compagnie de J�sus, le P�re S�bastien d'Orgeval ? Je sais qu'il est votre ami et que vous �tes le n�tre, mais il n'en est pas moins vrai qu'il s'est comport� en ennemi � notre �gard et qu'il nous demeure certainement hostile. Je suis impressionn�e � l'id�e de me trouver devant lui et je veux m'y pr�parer.</p><p>Le front du comte de Lom�nie-Chambord se rembrunit. Puis il eut un sourire un peu triste. Il regardait avec indulgence le beau visage de femme lev� vers lui. La timidit� rendait la d�esse �mouvante.</p><p>� Vous ne le verrez pas, dit-il. Depuis trois jours il a disparu.</p></section><section><p><strong>Chapitre 9</strong></p><empty-line/><p>� Disparu ?</p><p>Ang�lique ne savait encore si la nouvelle l'all�geait d'un poids, ou la d�cevait. Elle r�p�ta :</p><p>� Disparu ? Que voulez-vous dire ?</p><p>� Qu'il y a trois jours encore S�bastien d'Orgeval �tait � Qu�bec. � plusieurs reprises, je l'avais rencontr� essayant de le convaincre de se rallier � la d�cision de Monsieur le Gouverneur de vous faire bon accueil. J'allai le voir un soir au couvent des j�suites o� il m'avait donn� rendez-vous. On me dit qu'il �tait chez Monsieur le Gouverneur qui l'avait convoqu�. Je m'y rendis. Monsieur de Frontenac ne l'avait pas vu. Nous l'attend�mes en vain. Depuis, on ne l'a plus revu � Qu�bec.</p><p>Ang�lique demeurait interdite, ne parvenant pas � se faire une opinion sur cette nouvelle d�robade de l'insaisissable j�suite. Apr�s un moment de r�flexion son sentiment pencha vers l'inqui�tude. Qu'est-ce que cela cachait ? Le j�suite s'�tait-il retir� dans l'ombre afin de mieux pr�parer ses chausse-trappes ?</p><p>� D�s son arriv�e � Qu�bec, il avait rassembl� les sauvages Ab�nakis et Hurons dans les plaines d'Abraham et les encourageait � s'opposer par les armes � votre d�barquement. Les ph�nom�nes �tranges que l'on appelle ici � les canots de la chasse-galerie � soutenaient l'annonce qu'il leur faisait des calamit�s qui allaient s'abattre sur nous. Un illumin� avait vu passer dans le ciel ces lumi�res qui parfois sous nos latitudes le traversent.</p><p>� ... Je les ai vues aussi, murmura Ang�lique, mais comme pour elle-m�me.</p><p>� Les �mes faibles et effray�es y voient la vision de canots enflamm�s � bord desquels ont pris place les missionnaires et coureurs de bois morts martyrs des Iroquois pour la survie de la Nouvelle-France... Annonce de malheurs, appels � la vigilance... Il �tait facile d'exploiter cette atmosph�re de frayeur et je parlais en vain. Sur ces entrefaites arriva le chef des Patsuiketts qui convoquait le ban et l'arri�re-ban des Ab�nakis pour vous recevoir. Peu s'en est fallu qu'une bataille rang�e n'oppos�t les partisans du Narrangasett � ceux de S�bastien d'Orgeval.</p><p>Une rumeur lointaine qui s'�leva des hauteurs de la ville, et roula vers eux son �cho, tel un coup de tonnerre prolong�, interrompit leur conversation.</p><p>�tait-ce Joffrey qui arrivait ? se demanda Ang�lique en alerte.</p><p>Le grondement s'amplifia tel celui d'un mascaret, roulant d'�tage en �tage, au flanc de la falaise.</p><p>Puis un soldat surgit d'une ruelle en pente, le doigt lev� en direction du sommet en criant :</p><p>� Monsieur le Gouverneur, les sauvages ! Ils arrivent !</p><p>Des centaines de sauvages, poussant par instants une clameur g�ante, d�valaient par les rues, les jardins, sautant les enclos, les murets. Le bruit de leurs colliers de coquillages, secou�s par la course, ajoutait au tumulte un curieux tintamarre syncop�.</p><p>Frontenac les poings sur les hanches leva le nez en direction de la rumeur torrentielle.</p><p>� Qu'est-ce qui leur prend ?</p><p>Et, tourn� vers Castel-Morgeat :</p><p>� ... Vous ne pouviez pas rester en haut, ventre saint-gris, � tenir tout votre monde ?</p><p>� Mais c'est vous, Monsieur le Gouverneur, qui avez exig� que je sois, en bas, au d�barcad�re.</p><p>� Qui gouverne les sauvages ?</p><p>� Piksarett !</p><p>� Alors, il faut esp�rer qu'il ne s'agit que d'une manifestation de bienvenue � leur fa�on.</p><p>Il �tait quand m�me un peu sur le qui-vive. Ces Indiens �taient impr�visibles.</p><p>� Le grand sagamore Piksarett a pris farouchement votre parti, dit-il tourn� vers Ang�lique. Il s'affirme de vos amis, ce qui est pour le moins surprenant.</p><p>� Nous nous sommes rendu des services mutuels, r�pondit-elle, et je l'ai en grand estime.</p><p>La derni�re fois qu'elle avait rencontr� le grand chef indien, c'�tait trois mois plus t�t sur le golfe Laurentin, apr�s les tragiques incidents d'Acadie.</p><p>Avant de s'enfoncer dans la for�t, portant � sa ceinture les scalps sanglants des partisans d'Ambroisine de Maudribourg, il lui avait cri� :</p><p>� Va ! Je te retrouverai � Qu�bec. Tu auras encore besoin de mon aide, l�-bas...</p><p>Il tenait parole.</p><p>Il apparut au sommet de la rue des �parges que terminaient quelques marches.</p><p>Seul !</p><p>D'un geste imp�rieux, il retenait la ru�e de ses guerriers qu'il avait entra�n�s derri�re lui, dans cette folle d�gringolade.</p><p>Le silence tomba. Dans le m�me temps, le bord des remparts et des parapets se garnit de t�tes emplum�es.</p><p>Piksarett pouvait se reconna�tre � sa haute taille d�gingand�e. Mais lui qu'on avait coutume de voir demi-nu ou v�tu de son informe peau d'ours noir, il �tait ce jour-l� superbement harnach�. Des serpentins de peinture rouges et blancs le � matachiaient2 � de la t�te aux pieds, selon un rituel compliqu� auquel il donnait sa pr�f�rence et qui soulignait de volutes chacun de ses muscles, les pectoraux, le nombril, les rotules de ses genoux, garnis de jarreti�res de plumes.</p><p>Il avait la t�te coiff�e d'une immense tiare brod�e de coquillages qui supportait un non moins impressionnant panache de plumes de toutes couleurs.</p><p>Il resta un long moment immobile afin que chacun p�t l'admirer dans sa magnificence, puis il marcha tr�s solennellement en direction d'Ang�lique qu'encadraient les notabilit�s fran�aises.</p><p>Une intense satisfaction faisait luire ses prunelles noires et malicieuses.</p><p>Il lui adressa un regard de connivence. Entre eux, il y avait d�j� une assez riche histoire d'adversaires, adversaires alli�s, d'adversaires d'�gale force.</p><p>Soucieux de rappeler ses droits, il posa une main p�remptoire sur l'�paule d'Ang�lique.</p><p>� Ma captive, dit-il.</p><p>Et, tourn� vers Frontenac :</p><p>� ... C'est ainsi, tu dois le savoir. Cette femme est ma captive et non la tienne. J'ai pos� ma main sur elle au village de Newehevanik mais elle m'a dit qu'elle �tait d�j� baptis�e et fran�aise. Alors, que pouvais-je faire ? Cependant comme tu le vois, je te l'ai amen�e � Qu�bec et son �poux s'y rend de m�me afin de me payer sa ran�on. Je connais bien ces �trangers du Haut-Kenn�bec. Et je peux t'assurer qu'il n'y a point en eux de fourberie. Aussi, je t'en prierai, re�ois mes h�tes avec honneur et confiance.</p><p>� Tu peux constater par tes yeux l'honneur que je leur fais et sois en paix. L'accueil qu'ils recevront en nos murs contentera ton c�ur. Nos alliances se confondent et ceux que tu honores de ta confiance, je ne peux les juger indignes de s'asseoir � mes c�t�s, sous l'�gide de la banni�re du Roi de France et de partager le festin apr�s avoir fum� le calumet de la paix. Je partage ta conviction que c'est un grand jour pour le repos des Nations que celui que nous vivons.</p><p>Piksarett satisfait se tourna vers la population et commen�a � la haranguer. Ang�lique comprit qu'il pr�sentait une nomenclature de ses hauts faits � elle, Ang�lique, parmi lesquels il r�v�lait comme le plus important � ses yeux celui qu'elle pouvait commander aux esprits et ressusciter des �tres quasi morts en les touchant de ses mains.</p><p>Heureusement, son hom�lie fut br�ve et elle esp�ra qu'on ne l'avait pas �cout�e de fa�on trop attentive.</p><p>D'un geste imp�rieux, Piksarett conclut en pr�sentant sa captive et en priant la foule de l'acclamer.</p><p>Les vivats reprirent de bon c�ur et le tumulte, avec cette fois la participation des sauvages, prit une telle ampleur qu'elle couvrit l'approche d'une musique de fifres et de tambours arrivant par les rues du bord du fleuve.</p><p>On vit soudain, � l'entr�e de la place, une rang�e de musiciens frappant leurs caisses enrubann�es, puis des hommes en armes portant des piques, et dont les cuirasses et les casques d'acier noir �tincelaient au soleil.</p><p>C'�tait Joffrey de Peyrac et sa troupe.</p></section><section><p><strong>Chapitre 10</strong></p><empty-line/><p>Ang�lique le c�ur battant dut s'avouer que le double rang des tambours, puis des fifres s'avan�ant hardiment dans leurs costumes blancs �tincelants, la ceinture ray�e � franges d'or, le bonnet bleu � glands d'or et s'�cartant pour former la haie en un mouvement d'ensemble pr�cis sans interrompre pour cela leur musique dont les roulements et les notes aigu�s s'intensifiaient, produisait un effet de beaut� et de puissance surprenant.</p><p>Plus impressionnants encore �taient les Espagnols de Peyrac en cuirasses et casques noirs, la pique en main qui formaient la garde du comte de Peyrac. Don Alvarez, leur capitaine, affectait le visage hautain et s�v�re d'un hidalgo p�n�trant dans une ville flamande.</p><p>Flottaient au vent des oriflammes et des banni�res portant les �cussons des armes de chacun des capitaines des cinq navires qui �taient dans la rade et en t�te celui qu'affichait le comte de Peyrac � Gouldsboro et sur ses forts du Maine : un �cu d'argent sur fond d'azur3.</p><p>� Tiens, s'exclama quelqu'un, quand il �tait en M�diterran�e, il portait son signe d'argent sur fond de gueules...</p><p>Ang�lique se retourna vivement, cherchant � rep�rer, au milieu de toutes ces faces press�es, tourn�es vers le cort�ge des arrivants, l'homme qui avait jet� ces mots d'un ton l�ger et sarcastique.</p><p>Il y avait donc quelqu'un, dans cette foule fran�aise, qui savait d'avance que derri�re le comte de Peyrac se cachait l'ancien Rescator de la M�diterran�e ?</p><p>Elle ne put reconna�tre aucun visage. Et qu'importe ! �tait-ce un danger ? Il fallait s'attendre � ce genre de rencontre.</p><p>En voulant p�n�trer dans cette petite soci�t� dirigeante de la Nouvelle-France, directement reli�e � la Cour et � ses intrigues, il faudrait s'attendre � voir surgir des fant�mes du pass�.</p><p>Le redoutait-elle ?</p><p>Elle n'eut pas le temps de s'appesantir, d'�prouver un frisson. Les Espagnols se s�paraient, se rangeaient, eux aussi, sur le c�t�, se faisant vis-�-vis et tendant leurs piques �lev�es et entrecrois�es formant une vo�te d'honneur. Et l'on vit s'avancer le comte Joffrey de Peyrac de Morens d'Irristru.</p><p>Une rumeur courut dans la foule. Rumeur trahissant une �motion non d�nu�e de crainte et d'une certaine hostilit� mais aussi d'�tonnement.</p><p>Car il s'avan�ait donnant la main � Honorine.</p><p>Le charme ambigu qui �manait de sa grande silhouette conqu�rante, au visage coutur� de cicatrices et portant la marque d'une existence fertile en combats et violence, �tait comme att�nu� par la pr�sence de l'enfant.</p><p>Il avait certes l'�il sombre et sarrasin, des cheveux noirs et touffus qui ne devaient rien � l'art de la perruque et il affichait une �l�gance guerri�re qui, avec ses hautes bottes � l'anglaise, ses gants � crispin et les deux baudriers en cuir de Cordoue supportant des pistolets � crosse d'argent, l'approchait de l'image que se faisaient les bonnes gens d'un redoutable pirate des Cara�bes.</p><p>Mais ce qui d�concertait, c'�tait la cordialit� de son sourire, et surtout le geste simple et naturel avec lequel il menait la petite fille vers le gouverneur et les dignitaires.</p><p>On e�t dit que c'�tait beaucoup plus elle qu'il voulait pr�senter que lui-m�me.</p><p>Honorine, sa main dans la main de Joffrey de Peyrac, �tait adorable de prestance et de dignit�. Sa robe bleue, travers�e de reflets verts soutenus, faisait ressortir l'�clat de ses beaux cheveux cuivr�s, coiff�s en nappe sur ses �paules. Elle, qui aimait tant �tre libre de ses mouvements, supportait avec patience le haut col de dentelle nou� de galons � glands d'argent qui l'obligeait � tenir le cou bien droit. Elle supportait le corselet en pointe soulign� de franges aurore qui tranchaient sur le vert du tissu damass� et les n�uds aurore qui nouaient aux poignets les manches bouffantes de lingerie fine sortant de celles plus courtes, � revers brod�s, du casaquin. Sous son bras gauche, elle tenait son chapeau � plumes vertes et roses. C'aurait �t� trop lui demander que de le coiffer, mais cela pouvait s'admettre car beaucoup de dames avaient pris l'habitude, avec l'�chafaudage de plus en plus compliqu� de leurs coiffures, de porter leurs chapeaux sous le bras, � l'instar des hommes.</p><p>Elle avait l'air d'une enfant royale. C'est avec beaucoup de s�rieux qu'elle s'approchait aux c�t�s de son p�re.</p><p>Alors que tous les yeux �taient fix�s sur eux, des matelots du<emphasis> Gouldsboro</emphasis> s'�gaill�rent vivement autour de la place. Des hommes arm�s de mousquets se port�rent � divers endroits, la main pos�e sur le briquet de leur ceinture.</p><p>Ces mouvements pass�rent inaper�us. On se montrait, marchant derri�re Joffrey de Peyrac et Honorine, les deux fils du comte, Florimond et Cantor, beaux adolescents de seize et dix-huit ans, et un groupe de personnages des plus dignes, en lesquels, au moins pour deux d'entre eux, Qu�bec pouvait reconna�tre des figures famili�res et estim�es, soit le propre Intendant de la Nouvelle-France, M. Carlon, de retour de sa tourn�e en Acadie, et M. d'Arreboust, que l'on croyait parti pour l'Europe. Un troisi�me personnage, bel homme avec de la prestance et du s�rieux, �tait inconnu, mais le bruit courait d�j� qu'il s'agissait d'un envoy� extraordinaire du Roi, arriv� sur un navire d�m�t�, et que la flotte de M. de Peyrac avait sauv� de la noyade.</p><p>Leur pr�sence et celle des rescap�s du<emphasis> Saint-Jean-Baptiste</emphasis> qui suivaient achevaient de transformer cette entr�e dans la ville d'un corsaire redout� en une entrevue de puissances alli�es d�sireuses de s'obliger et de se porter secours mutuellement afin d'�tablir des relations de bon voisinage.</p><p>L�chant la main qui la tenait, Honorine fit une profonde r�v�rence � M. de Frontenac, puis apr�s un instant de r�flexion elle en fit une seconde � Piksarett qu'elle avait vu s'avancer en premier, puis, sa t�che accomplie, elle s'�lan�a.</p><p>Ang�lique crut qu'elle venait vers elle, mais c'�tait vers M. de Lorn�nie-Chambord que son �il d'aigle avait rep�r� d�s son entr�e sur la place. Le chevalier de Malte touch� par cet �lan innocent l'enleva dans ses bras et la serra sur sa croix d'argent.</p><p>� M'avez-vous pr�par� mon couteau � scalper ? lui demanda Honorine, d�s qu'elle l'eut embrass� sur les deux joues. Vous me l'aviez promis ainsi que Monsieur d'Arreboust quand vous �tes venus � Wapassou...</p><p>Le chevalier fut surpris car cet engagement lui �tait tout � fait sorti de m�moire. Fort heureusement pour lui, Honorine fut accapar�e par nombre de dames et de messieurs qui la trouvaient charmante et voulaient l'embrasser et la f�liciter.</p><p>� Qu�bec, malgr� les efforts du gouverneur qui y tenait, le protocole ne se maintenait jamais tr�s longtemps. L'intervention de l'enfant avait � bris� la glace �, et l'on commen�ait � s'interpeller, se pr�senter les uns aux autres, se reconna�tre. M. d'Arreboust fut entour� d'amis, enchant�s de le revoir, car on le croyait voguant vers la Bastille et sa disgr�ce avait boulevers� les �l�ments conciliateurs de la colonie.</p><p>Malgr� tout, Frontenac s'�vertuait � proc�der � quelques pr�sentations officielles. Au moins les membres de son administration civile et militaire.</p><p>Apr�s le gouverneur militaire et ses officiers, les membres du Conseil souverain, les sieurs Gaubert de La Melloise, Magry de Saint-Chamond, Haubourg de Longchamp, Basile, Gollin, le procureur No�l Tardieu de La Vaudi�re, le greffier Nicolas Carbonnel.</p><p>Joffrey de Peyrac saluait et disait un mot � chacun. Ang�lique s'effor�ait, cette fois encore, de retenir au moins quelques-uns de tous ces noms.</p><p>� son tour le comte pr�sentait ses fils, ses lieutenants, officiers, �cuyers, et surtout M. de Bardagne, envoy� du Roi, qui attendait fort patiemment.</p><p>Ang�lique, que le gouverneur Frontenac gardait � sa droite, se trouva tout pr�s de M. de Bardagne lorsqu'il pr�senta ses titres et ses lettres de cr�ance, tandis que le comte de Peyrac, en quelques mots, expliquait comment il avait eu l'agr�ment de pouvoir obliger le repr�sentant de Sa Majest�, en difficult� dans le Saint-Laurent.</p><p>Enfin, Ang�lique put se glisser pr�s de Joffrey. Elle le fixait, les yeux brillants. Il prit sa main et baisa furtivement le bout de ses doigts.</p><p>� Que vous avais-je dit ! glissa-t-il � mi-voix. Ils ont gagn� !</p><p>� Qui cela ?</p><p>� Vos yeux verts !</p><p>� Oh ! Joffrey ! J'ai bien cru que tout �tait perdu. Qu'�tait-ce, ce coup de canon ?</p><p>� Je l'ignore encore... Un excit�. Peut-�tre une supr�me attaque de votre cher ami, le P�re d'Orgeval.</p><p>� Il n'est pas pr�sent � Qu�bec. Il a disparu. Monsieur de Lom�nie vient de m'en informer...</p><p>� Ah vraiment !</p><p>Il r�fl�chit et sourit. Ang�lique aurait jur� qu'il n'�tait pas tellement surpris de la nouvelle.</p><p>� Eh bien ! Voil� qui est parfait. Un adversaire de moins � circonvenir...</p><p>Il �tait tr�s � l'aise, amus�.</p><p>Qu'a-t-il tram� encore ? se demanda-t-elle, qui a entra�n� cette... fuite du P�re d'Orgeval ? Joffrey n'avait-il pas fait allusion � un espion secret qu'il aurait � sa solde au c�ur m�me de Qu�bec ?</p><p>Elle regarda autour d'elle, interrogeant ces visages nouveaux, tous diff�rents, mais joviaux et anim�s. On devenait follement gai.</p><p>� J'ai trembl� pour vous, reprit Peyrac, profitant du chass�-crois� des conversations pour la retenir, un peu, pr�s de lui. Ce coup de canon pouvait avoir des cons�quences d�sastreuses... Heureusement, dans le message qu'il m'a fait parvenir, Monsieur de Frontenac m'assurait qu'il s'agissait d'une lamentable erreur, que tout allait bien maintenant, malgr� la r�ponse violente du<emphasis> Gouldsboro.</emphasis></p><p>� Oui, votre riposte a �t� rude, interjeta Frontenac qui avait saisi au vol les derniers mots... Gr�ce � Dieu, pas de morts... une seule maison d�molie, celle de... Apr�s tout, c'est bien fait... Je vous expliquerai...</p><p>La ville paraissait d�livr�e d'un sortil�ge. Les enfants s'�taient enhardis et couraient partout, buvant, mangeant, provoquant les Indiens � la course ou au tir, venant admirer sous le nez les toilettes somptueuses des belles dames et des beaux seigneurs de la Haute-Ville, aujourd'hui descendus vers la Basse-Ville.</p><p>Les hommes de Peyrac et les gens de sa maison faisaient connaissance avec la population et acceptaient des mains d'accortes jeunes filles une chopine de bi�re, une pinte de vin.</p><p>Ang�lique fut surprise de voir Honorine aller embrasser un petit gar�on parmi les pupilles du S�minaire. Puis tous deux rest�rent l� se tenant la main et se consid�rant gravement.</p><p>Ang�lique s'approcha.</p><p>� Pourquoi as-tu embrass� ce petit gar�on ? D'o� le connais-tu ?</p><p>Honorine hocha la t�te.</p><p>� Tu sais bien que je lui ai donn� un morceau de sucre candi l'an dernier quand il est venu chez nous avant que tout br�le.</p><p>Honorine avait une m�moire �tonnante des visages et de toutes choses en g�n�ral. Ce n'�tait pas la premi�re fois qu'Ang�lique s'en avisait.</p><p>� son tour, elle reconnaissait en effet le petit Marcellin, neveu de M. de L'Aubigni�re, qu'un parti d'Iroquois qui le d�tenait prisonnier depuis trois ans avait rendu aux Canadiens, qui les encerclaient sur les rives du Kenn�bec, en �change de leur libert�.</p><p>Il ne disait mot.</p><p>� As-tu gard� les billes que t'avait donn�es Thomas ? R�ponds-moi. Tu parles fran�ais maintenant ?</p><p>Mais l'enfant demeurait coi. Elle devina pourtant qu'il la reconnaissait � un rapide �clair de malice et de m�fiance qui passa dans son regard bleu.</p><p>�tonn�s de la voir agenouill�e devant l'un des pensionnaires du S�minaire et sensibles au tableau qu'elle offrait avec son grand manteau de fourrure blanche, la corolle de sa robe bleu brillant gonflant autour d'elle, les gens s'�taient attroup�s.</p><p>L'arriv�e en force des Acadiens qui, eux aussi, avaient �t� des passagers du<emphasis> Gouldsboro,</emphasis> relan�a un nouvel �change de saluts.</p><p>� D�cid�ment, comte, vous avez battu le rappel des attard�s, disait le gouverneur � Peyrac. Sans vous, je commence � comprendre que bien des n�tres se seraient trouv�s en difficult� pour rallier Qu�bec � l'automne. La navigation se fait de plus en plus difficile dans la Baie Fran�aise avec les Anglais. D'autre part, je me serais r�joui que vous m'apportiez des nouvelles d'un contingent de Filles du Roy que m'annon�ait dans les premiers courriers de l'�t�, avec grandes recommandations, la Compagnie du Saint-Sacrement. Leur bienfaitrice, la duchesse de Maudribourg, avait fr�t� un navire sur sa cassette et les accompagnait.</p><p>Il s'interrompit, fixant avec �tonnement quelqu'un qui se trouvait derri�re Ang�lique et le comte de Peyrac.</p><p>� Pourquoi te signes-tu, soldat ?</p><p>� C'est que vous avez prononc� le nom de cette bougresse-l�, mon gouverneur, balbutia la voix troubl�e d'Adh�mar, qui cach� derri�re Ang�lique se couvrait de larges signes de croix. La Maudribourg ! Oh ! Piti� pour nous ! Tout le monde sait qu'elle �tait fille du diable !</p><p>L'ensemble de cette d�claration embrouill�e se perdit dans un bruit de paroles v�h�mentes que certains des arrivants qui se trouvaient l� lanc�rent avec beaucoup de vigueur, afin de la couvrir.</p><p>Joffrey put enfin saisir l'opportunit� de renseigner M. de Frontenac sur le sort de la duchesse de Maudribourg.</p><p>� En effet, Monsieur le gouverneur, vos pressentiments sont justes. La<emphasis> Licorne,</emphasis> le navire de cette dame bienfaitrice, s'est perdu corps et biens sur les c�tes de l'Acadie. Me trouvant l�, j'ai pu secourir quelques-unes de ces malheureuses jeunes filles, mais, h�las, la duchesse a trouv� la mort dans ce naufrage.</p><p>� Vingt dieux ! s'exclama Frontenac, la Compagnie du Saint-Sacrement va me chanter pouilles !</p><p>� Nous avons amen� avec nous quelques-unes de ces rescap�es...</p><p>� Que vais-je en faire maintenant que leur bienfaitrice n'est plus l� pour les soutenir ?</p><p>Le gouverneur chercha des yeux autour de lui.</p><p>� Je vais demander son avis � Madame de Mercouville... C'est une personne de bon jugement, tr�s active. Elle est pr�sidente de la Confr�rie de la Sainte-Famille. Elle aura certainement une id�e. De toute fa�on, je dois r�unir le Grand Conseil demain, non, apr�s-demain, car je veux vous laisser, ainsi qu'� Madame de Peyrac, le temps de prendre vos quartiers... Apr�s ce long voyage... J'ai �t� bien inspir�. Voyant que je n'avais plus � l'attendre pour cette saison, j'ai mis � votre disposition le manoir que j'avais pr�vu pour la duchesse de Maudribourg, c'est l'une de nos plus belles b�tisses...</p><p>Chaque fois qu'Adh�mar entendait prononcer le nom de la duchesse de Maudribourg, il se signait abondamment. Le quartier-ma�tre Vanneau finit par l'�carter et par le dissimuler derri�re le rempart des hommes du<emphasis> Gouldsboro.</emphasis> Il valait mieux qu'il n'attir�t pas trop l'attention dans son uniforme flambant neuf, tant qu'on n'aurait pas �limin� pour le pauvre soldat l'accusation de d�sertion qui risquait de peser sur lui en Nouvelle-France.</p><p>Comme par une r�action de conjuration envers la duchesse, l'instant parut choisi pour pr�senter les j�suites. �tant avertie que le P�re d'Orgeval ne se trouvait pas parmi eux, Ang�lique les aborda sans appr�hension. Elle ne pouvait s'emp�cher d'�prouver aussi de la d�ception. Ce j�suite, leur ennemi, qu'ils n'avaient jamais vu et qui se d�robait toujours au moment de la confrontation, demeurait ainsi un adversaire inqui�tant. Il aurait �t� bon de pouvoir croiser le fer avec lui une fois pour toutes, d'affronter � ce regard bleu � la duret� de saphir � dont parlait Ambroisine.</p><p>Priv� de cette pr�sence, le groupe des j�suites, nonobstant leur expression de courtoisie distante, n'inspirait pas la crainte.</p><p>Ils �taient une dizaine environ.</p><p>Le sup�rieur de la communaut�, le R�v�rend P�re de Maubeuge, apparut � Ang�lique comme un �nigmatique personnage. On disait qu'il avait pass� de longues ann�es en Chine, parmi les savants qui avaient fond� l'observatoire de P�kin. �tait-ce l'effet de sa r�putation ? On ne pouvait s'emp�cher de trouver � ce religieux, d'origine picarde, on ne sait quelle ressemblance avec les Asiatiques dont il avait si longtemps partag� l'existence et les coutumes.</p><p>�g� d'une soixantaine d'ann�es, peut-�tre plus, de taille moyenne, presque chauve, il avait la peau lisse, ivoirine, les gestes rares, les traits impassibles mais qu'une lueur d'humour pouvait �clairer parfois. Sa barbe grisonnante �tait courte et pointue. Il �changea des paroles de bienvenue avec le comte de Peyrac. Sa forme de politesse et quelques petits saluts dont il ponctuait son discours compl�taient cette impression d'avoir affaire � un mandarin, � un homme d'une race diff�rente, �trang�re � celle de ces Fran�ais bruyants et turbulents qui s'�battaient alentour.</p><p>Du bref regard oblique qu'il lui jeta de sous ses paupi�res brid�es, Ang�lique garda le sentiment d'avoir �t� examin�e par le repr�sentant d'un monde myst�rieux et inaccessible. Cependant, elle n'en �prouva pas d'effroi.</p><p>� Nous n'oublions pas que nous vous devons la vie d'un de nos fr�res, Madame, lui dit-il d'une voix tranquille et monocorde.</p><p>Et comme elle s'�tonnait, il se tourna vers un autre j�suite � ses c�t�s, trapu et solide, � la forte barbe noire, dans lequel elle reconnut le P�re Mass�rat, souriant et bonhomme.</p><p>� Vous, mon P�re ? Quelle bonne surprise de vous trouver ici ! Pardonnez-moi de ne pas vous avoir reconnu plus t�t...</p><p>� C'est � moi de vous prier de m'excuser. J'�carquillais les yeux ne reconnaissant pas, dans une si fastueuse apparition, notre bonne h�tesse de Wapassou, � qui nous devons de ne pas avoir p�ri, transform�s en statues de glace, un soir d��piphanie. J'ai tard� � venir vous saluer.</p><p>Ils commenc�rent d'�voquer les souvenirs de cet hiver terrible au cours duquel le P�re Mass�rat les avait aid�s � soigner les malades.</p><p>Les Filles du Roy �taient arriv�es avec Yolande et Ch�rubin, et la cohorte des voyageurs du<emphasis> Saint-Jean-Baptiste</emphasis> que les �quipages de Peyrac avaient tir�s de leur mauvaise posture, � l'entr�e de la rivi�re Saint-Charles.</p><p>Ang�lique les vit de loin qui introduisaient les jeunes filles aupr�s des aimables Canadiens avec lesquels ils avaient li� connaissance, et qui leur faisaient servir � boire et � manger, t�chant de les encourager et de les �gayer.</p><p>On �tait � Qu�bec, plus de doute ! Et le moment �tait venu de voir comment allait se r�soudre une foule de petits d�tails dont la proposition n'�tait pas simple.</p><p>Que faire entre autres du malheureux Anglais du Connecticut, �lie Kempton, razzi� par le capitaine du<emphasis> Saint-Jean-Baptiste</emphasis> dans le Golfe Saint-Laurent ? Pour l'instant, on ne le montrait pas, car il faudrait lui �viter d'�tre emprisonn� comme ennemi des Fran�ais et vendu comme esclave aux Indiens ou � une famille pieuse charg�e de le convertir au catholicisme.</p><p>Ang�lique poussa une petite exclamation. Ces Canadiens avec leurs boissons explosives lui avaient fait oublier son chat.</p><p>� Ne craignez rien, affirma Ville d'Avray. Il est en bonnes mains, je vous le r�it�re. On peut compter sur Janine Gonfarel quand elle vous a rang� de son c�t�.</p><p>� Janine Gonfarel ! r�p�ta Ang�lique, vous ne voulez pas dire que... que... cette grosse femme qui est intervenue.. Mais on nous avait dit qu'elle nous �tait hostile et tr�s d�vou�e aux j�suites...</p><p>� Si fait... Mais il faut croire qu'elle aime les b�tes. Elle voulait bien qu'on vous lance des pierres, � vous, mais pas � votre chat... Rassurez-vous ! Rassurez-vous, insista le marquis, voyant Ang�lique p�lir. Je me porte garant de son tendre c�ur. On la craint, elle terrorise la moiti� de la ville par son verbe haut et son remue-m�nage. Il n'est pas de jour qu'elle ne monte au ch�teau Saint-Louis ou � la Pr�v�t� ou chez l'intendant se plaindre de ceci ou r�clamer cela. Mais soyez tranquille pour votre chat. Il va �tre soign� et g�t� ! Songez qu'elle est patronne de la taverne du<emphasis> Navire de France,</emphasis> un endroit o� l'on mange divinement. Rassurez-vous, vous dis-je ! C'est une tr�s brave femme ! Je l'aime comme ma s�ur...</p><p>Malgr� les protestations du marquis, Ang�lique sentait, une fois de plus, sa joie troubl�e d'un souci int�rieur mal d�fini. Quoi qu'il en ait dit, l'intervention de la virago n'avait pas �t� sans l'interloquer et maintenant qu'elle savait qu'il s'agissait de Janine Gonfarel, ce revirement d'une personne d�favorable � leur venue ne laissait pas de l'inqui�ter plus que de la rassurer.</p><p>Mais il lui fut impossible de s'appesantir au milieu d'une telle agitation et d'un tel vacarme.</p><p>Les sons carillonnants d'une vol�e de cloches s'�branlant tout � coup dans les hauteurs de la ville, et roulant jusqu'� eux en r�veillant les �chos des falaises, vinrent ajouter au tumulte.</p><p>� Le Te Deum ! s'exclama le gouverneur. Et Monseigneur l��v�que qui nous attend depuis des heures sur le parvis de la cath�drale !</p><p>Il ne manquait plus que �a !</p></section><section><p><strong>Chapitre 11</strong></p><empty-line/><p>� J'apporte pour Monseigneur de Laval un pr�sent qui, je l'esp�re, lui agr�era, annon�a Peyrac.</p><p>� De quoi s'agit-il ?</p><p>� De reliques.</p><p>Six marins du<emphasis> Gouldsboro</emphasis> s'avanc�rent, portant sur leurs �paules un brancard qui supportait une petite ch�sse d'argent.</p><p>� Ayant appris que votre basilique de Notre-Dame-de-Qu�bec contenait les reliques de saint Saturnus et de sainte F�licit�, j'ai voulu ajouter � ce tr�sor les reliques de sainte Perp�tue qui, comme vous ne l'ignorez pas, partagea leur martyre, pr�s de Carthage, dans les premiers si�cles.</p><p>M. de Frontenac l'ignorait peut-�tre, mais il �ta son feutre avec respect et se signa.</p><p>� Des reliques ! L'�v�que va �tre enchant�. Il a fait d�poser plus de quatre-vingts reliques sous les pierres d'autel de nos �glises. Notre cit� est une cit� sainte.</p><p>Le cort�ge s'organisa avec en t�te les musiciens, puis les oriflammes. La ch�sse entour�e des j�suites, r�collets, pr�tres du s�minaire, qui l'isolaient du d�sordre populaire, suivrait, apr�s les officiels, port�e et escort�e par les hommes d'�quipage.</p><p>Ang�lique refusa la chaise � porteurs tant propos�e par Ville d'Avray. Frontenac expliquait quelque chose � propos d'un carrosse d'honneur qui n'avait pu se frayer passage.</p><p>N'�tait-ce pas plus agr�able de se rendre doucement � la cath�drale en s'�levant peu � peu dans la lumi�re dor�e de cette belle journ�e d'arri�re-automne ?</p><p>Le soleil, encore dans le milieu du ciel, dispensait un peu de ti�deur.</p><p>Le long de la c�te de la Montagne qui �tait le chemin principal pour se rendre vers la Haute-Ville, une foule dense donnait � cette rue escarp�e l'allure d'un torrent roulant des eaux tumultueuses et sombres.</p><p>Mais ces eaux s'�cart�rent volontiers et lorsqu'on eut franchi le d�fil� �troit des derni�res maisons dont chaque fen�tre ou lucarne, portait des t�tes en grappes, il y eut assez d'espace pour permettre au cort�ge de s'�largir.</p><p>Au d�part, l'�troitesse du passage avait pos� une question de protocole. Qui de Peyrac ou de M. de Bardagne devait se tenir � la droite du gouverneur ? M. de Frontenac la r�solut � la fran�aise, c'est-�-dire de fa�on galante, en faisant placer Ang�lique � sa droite et en s'avan�ant seul avec elle en t�te.</p><p>Ensuite, lorsque le chemin se r�v�la un peu plus spacieux, � la gauche du gouverneur se trouva M. de Bardagne que personne ne remarquait. On le prit pour un officier d'escorte de Joffrey de Peyrac qui se tenait derri�re le gouverneur et dont la haute taille et la magnificence attiraient tous les regards et suscitaient, ainsi que la beaut� d'Ang�lique, des exclamations et des commentaires passionn�s.</p><p>La rumeur des vivats et des applaudissements pr�c�dait et suivait leur passage.</p><p>Voici donc qu'Ang�lique et Joffrey de Peyrac gravissaient cette pente qui allait des quais de Qu�bec � la ville aristocratique et conventuelle �difi�e dans les hauteurs, pente aussi escarp�e, rude et rocailleuse que le chemin du Paradis, et comme lui d�couvrant � mesure qu'on s'�levait des perspectives d'une surprenante beaut�.</p><p>On arrivait au point culminant de ce rude chemin. Ang�lique fit halte, d�sireuse d'embrasser du regard le magnifique horizon, dont la beaut� les accompagnait dans leur ascension, comme un hymne s'�levant et d�ployant peu � peu ses plus beaux accents.</p><p>Du ressaut de la falaise o� ils se trouvaient, le fleuve se d�couvrait comme une immense baie miroitante que les lointains roses et bleus des montagnes �largissaient sans fin. Le ciel et l'eau semblaient se confondre dans une m�me tonalit� lav�e de rose, et, tr�s loin, en bas, l'on apercevait les navires de la petite flotte de Peyrac, rang�s en demi-cercle devant la ville, comme des jouets sur un miroir.</p><p>L'on se remit en route et � un tournant, ils rencontr�rent un pr�tre en surplis blanc, sur sa soutane noire, l'�tole violette au cou et qu'escortaient deux gamins � gros sabots, eux aussi en l�vites noires et surplis. L'un secouait une clochette � manche de bois, l'autre ployait sous la hampe d'une haute croix d'argent qu'il maintenait de son mieux dress�e � deux mains. Un dogue les accompagnait.</p><p>L'attitude du pr�tre �tait un peu celle d'un proph�te charg� de rappeler � l'humanit� p�cheresse et n�gligente que la vie est douleur et que le service de Dieu passe avant toutes choses.</p><p>Mais la pr�sence du chien changeait tout. Car si le visage de l'eccl�siastique exprimait des sentiments courrouc�s, l'attitude de l'animal, assis sur sa queue, la langue pendante et regardant venir la compagnie avec un beau regard paisible �tait l'image m�me de cette ville bon enfant et �tait beaucoup de la solennit� que souhaitait donner le pr�tre � son discours. Affectant de ne pas remarquer Ang�lique qui pourtant n'�tait pas une apparition n�gligeable, il h�la le gouverneur d'un ton imp�rieux.</p><p>� Est-ce une heure pour le Te Deum ? C'�tait pr�vu pour v�pres et vous arrivez � none. Ces messieurs du chapitre ont pris racine, on a us� la provision d'encens d'une semaine et Monseigneur est sur le point de retourner chez lui.</p><p>� H� l'abb� ! Croyez-vous que toutes les questions diplomatiques peuvent se r�gler � la va-vite ? Surtout quand le canon s'en m�le... Et vous-m�me, que faites-vous ici � vous promener alors que vous devriez �tre avec les chantres ?</p><p>� J'ai �t� requis pour porter les saintes huiles aux victimes du bombardement.</p><p>� Quoi ! Cette canonnade stupide aurait fait des victimes ? Il y a eu des morts ?</p><p>� Deux. Mais ils ont pu recevoir les sacrements avant d'expirer.</p><p>M. de Frontenac fit halte derechef et repoussa son chapeau, cette fois pour se gratter le front sous sa perruque, avec souci.</p><p>� Diable ! Et que disent les familles ? Le voisinage ?</p><p>� C'�taient des gredins, d�clara s�chement le vicaire. Personne ne s'en soucie. Profitant de l'absence des propri�taires, ils �taient en train de cambrioler la maison de Monsieur de Castel-Morgeat qui a �t� atteinte...</p><p>� Bravo ! cria la voix de Ville d'Avray dans la foule.</p><p>Et le gouverneur militaire, furieux, joua des coudes pour essayer de le rejoindre.</p><p>� Mais, je vous rappelle humblement, continuait le pr�tre � l'adresse de Frontenac, que tout le monde attend sur le parvis de la cath�drale. Je vous en prie, h�tez-vous ! Ce n'est pas tol�rable.</p><p>D'une bourrade, il intima aux deux petits acolytes de reprendre leur marche en le pr�c�dant, ce qu'ils firent, claquant des sabots, l'un hissant la croix le plus haut qu'il pouvait, l'autre faisant carillonner sa clochette. Le grand chien se redressant poussa une sorte de soupir et, dodelinant de l'arri�re-train, les suivit avec philosophie.</p><p>Tout le monde leur embo�ta le pas et l'ascension reprit. Tournant le dos au fleuve, on gagnait maintenant le revers du plateau. La pente se faisait moins rude et le chemin s'ouvrait. Les abords de la Haute-Ville s'annon�aient par des habitations plus vastes et cossues, sises au milieu de beaux jardins, entour�s de palissades de pieux de c�dre et certaines avaient la prestance de petits ch�teaux campagnards, au milieu des pr�s et des vergers. On avait laiss� sur la droite un cimeti�re, dispos� en terrasse, au-dessus du fleuve.</p><p>Une puissante odeur de graisse d'ours et de fum�e s'imposa comme on parvenait au carrefour des quatre routes et simultan�ment tous les habitants d'un petit camp de Hurons situ� derri�re la cath�drale d�boul�rent dans un grand concert de cris, femmes, enfants et chiens en t�te, poussant des acclamations, des � hous ! hous ! � et dansant en frappant des mains.</p><p>On profita de cet interm�de et de l'espace de ce carrefour qui formait une sorte d'�toile, pour reformer les rangs selon un autre c�r�monial, afin de d�boucher sur la Grand-Place de la Haute-Ville avec toute la solennit� voulue.</p><p>On pria les musiciens de se regrouper derri�re la croix de l'abb�. Puis la ch�sse de sainte Perp�tue escort�e de soutanes et de bures et des principaux chefs Indiens.</p><p>La cath�drale �tait au fond d'une grande place, bord�e de maisons et plant�e d'arbres, un peu inclin�e comme tous les espaces d�gag�s de Qu�bec. Le clocher �tait plant� � la crois�e du transept et la fa�ade, tourn�e vers la place, pr�sentait un grand portail et deux belles fen�tres de forme arrondie. Sur le parvis, vaste et tr�s avanc� avec tout un d�ploiement de marches qui rattrapaient la d�nivellation, se d�ployait une imposante assembl�e en surplis, chapes ou dalmatiques.</p><p>La hauteur des dentelles au bas des surplis variait suivant le grade hi�rarchique. Les plus jeunes enfants de ch�ur portaient la soutane rouge, les plus �g�s la soutane noire. Balan�ant des encensoirs, ou portant de gros chandeliers, la t�te droite, ils encadraient l'�v�que qui se tenait au sommet des marches devant la porte ouverte de l'�glise.</p><p>Monseigneur de Laval �tait un homme de belle prestance d'une cinquantaine d'ann�es. La mitre qui le coiffait ajoutait encore � sa haute stature. Il tenait en main la crosse �piscopale, signe distinctif de son minist�re qui le faisait gardien et conducteur des �mes et dont cette houlette pr�cieuse d'argent massif repr�sentait le symbole.</p><p>Comme il s'avan�ait, le soleil fit miroiter les cabochons de pierres pr�cieuses qui ornaient la volute ouvrag�e de la crosse et briller les �maux de la tige et des deux petits globes entre lesquels se posait la main gant�e de violet et garnie de bagues.</p><p>Le comte de Peyrac s'avan�a, fit un profond salut de cour, et ployant � demi le genou baisa l'anneau que Monseigneur de Montmorency-Laval lui tendait.</p><p>En le voyant se d�tacher du cort�ge, un murmure courut dans l'assistance. �tait-ce lui l'homme noir de la vision de M�re Madeleine ?</p><p>Or, il n'�tait pas v�tu de noir, ni m�me de sombre, et cela entra�nait un premier flottement dans les r�actions populaires.</p><p>Joffrey de Peyrac parlait � l'�v�que et l'entretenait sans doute des saintes reliques qu'il lui apportait en pr�sent car on voyait le visage du pr�lat, jusqu'alors marmor�en et volontairement inexpressif, s'�clairer et ne pouvoir retenir une marque d'int�r�t.</p><p>Ang�lique trouvait que l'on tardait � nommer Nicolas de Bardagne. Son malheureux ami de La Rochelle, arriv� apr�s un voyage interminable, bard� de titres et de responsabilit�s d'une importance extr�me, se voyait retirer l'attention qui lui aurait �t� consacr�e en cette occasion, au profit d'�trangers dont il avait, par ailleurs, mission d'examiner le cas.</p><p>N'importe quel diplomate, � sa place, aurait �t� en droit de leur tenir rigueur.</p><p>Elle vit avec soulagement que le gouverneur Frontenac, peut-�tre sur l'initiative discr�te d'un de ses officies, paraissait se rappeler la pr�sence de l'envoy� du Roi et l'annon�ait avec beaucoup d'emphase. M. de Bardagne s'agenouilla � son tour, baisa l'anneau avec pi�t�, mais comme apr�s qu'il se fut relev� l'�v�que s'informait avec civilit� de son voyage, M. de Bardagne se d�roba aux questions disant qu'il partageait l'impatience de tous de rendre hommage aux saintes reliques. Ang�lique qui n'entendit que quelques bribes de ce discours lui sut gr� de se tirer avec tact d'une situation qui jusqu'ici avait �t� assez mortifiante pour lui et son rang.</p><p>Mais voici qu'il se tournait dans sa direction :</p><p>� Cependant, Monseigneur, auparavant et me trouvant en terre fran�aise, nation que l'on sait des plus courtoises envers les dames, je voudrais vous pr�senter moi-m�me sans attendre Madame de Peyrac dont la beaut� et le charme viennent honorer votre cit�, ce qui ne peut manquer de r�jouir un homme de go�t tel qu'on vous en a fait la r�putation.</p><p>Force fut � Ang�lique de s'approcher � son tour, de s'agenouiller devant l'�v�que et de baiser l'anneau que le pr�lat tendait avec une certaine raideur. Elle avait bien senti que l'�v�que, comme l'abb� pr�c�demment, affectait de ne pas la remarquer, mais l'intervention de M. de Bardagne n'en restait pas moins inattendue. Tout le monde s'accorda � juger que ce n'�tait pas le r�le de l'envoy� du Roi de pr�senter la noble visiteuse, qu'il avait outrepass� ses droits et qu'on ne s'expliquait pas pourquoi.</p><p>� Certes non, je n'aurais eu garde d'oublier la comtesse de Peyrac, bougonnait Frontenac vex�, de quoi se m�le cet imb�cile ? �a commence bien !</p><p>Par la suite, la passion de l'�missaire du Roi s'�tant fait rapidement reconna�tre des bonnes comm�res aux aguets, on d�brouillait mieux les raisons de ce comportement bizarre. L'envoy� du Roi �tait subjugu� et ne voyait que par elle. On croirait, naturellement, que ce � coup de foudre � ne datait que de Tadoussac, o� ils avaient �t� cens�s se rencontrer pour la premi�re fois.</p><p>Ang�lique ne s'attarda pas � observer sur le visage de Monseigneur de Laval les traces de la surprise. Elle se releva promptement. M. de Bardagne voulut lui offrir son bras, mais Ville d'Avray encore une fois ne se � laissa pas faire �, et la ramena vivement en arri�re, pr�s de lui.</p><p>La ch�sse de sainte Perp�tue arrivait sur son brancard de satin et de bois des �les, port�e par les matelots. Sa vue suscita une rumeur d'admiration, de curiosit� et d'�motion mystique. La ch�sse scintillait et, apr�s qu'elle eut �t� sur�lev�e � bout de bras afin que tous pussent l'apercevoir, elle fut d�pos�e devant l'�v�que.</p><p>� Quelle id�e mirobolante et incroyable ! chuchota Ville d'Avray � Ang�lique. Votre �poux ne pouvait trouver mieux pour encourager Monseigneur � voir d'un �il favorable des pourparlers entre la Nouvelle-France et les envahisseurs du Sud. Comment ce diable d'homme fait-il toujours pour me damer le pion et me surprendre ? Je suis jaloux !</p><p>Ang�lique partageait l'opinion du marquis que Joffrey ne finirait jamais de l'�tonner.</p><p>Elle �tait toujours prise de court par son activit�, ses mille id�es et projets qu'il tramait et entrecroisait sans cesse. Elle se demandait quand il avait pu se pr�occuper de faire venir ces reliques, ces � authentiques �, ces manuscrits, d'une valeur inestimable ?</p><p>Le fait est qu'ils �taient l�.</p><p>On attendait sur le parvis.</p><p>� Il fait froid, dit Ville d'Avray. Le soleil tourne. N'en d�plaise aux martyrs de Tunis, nous ne sommes pas en Orient ici. Couvrez-vous !</p><p>Et pour bien montrer, au su et vu de tous, qu'il avait des droits sur elle, il l'aida � ramener sur ses cheveux la capuche de satin ourl�e de fourrure, soins qui lui attir�rent un regard noir de Nicolas de Bardagne.</p><p>� Que vous �tes ravissante, ma ch�re ! Personne n'a pu r�sister � votre image, vous avez vu ? Victoire sur toute la ligne...</p><p>Cependant l'�v�que remerciait en quelques phrases choisies et qui parurent aux t�moins, venant de sa part, chaleureuses.</p><p>Ensuite, il invita tout son cher peuple de Qu�bec � entrer dans la maison de Dieu pour y chanter le Te Deum...</p><p>� Victoire ! Victoire sur toute la ligne, r�p�tait Ville d'Avray, tandis qu'Ang�lique � son bras ils gravissaient les marches et s'avan�aient vers la grand-porte ouverte � deux battants, d'o� s'�chappaient par bouff�es des roulements d'orgue solennels.</p><p>� � propos, reprit-il, je sais qui a fait tirer du canon sur votre flotte... Oui ! On vient de m'en instruire dans la mont�e... C'est tout � fait inattendu... Vous ne me croirez pas... Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille.</p><p>� Mais parlez... Vous me faites mourir !</p><p>� Eh bien ! c'est MADAME DE CASTEL-MORGEAT !...</p></section><section><p><strong>Chapitre 12</strong></p><empty-line/><p>� Madame de Castel-Morgeat ! r�p�ta Ang�lique. Une femme ! Tirer du canon ! Mais elle est folle ! Elle aurait pu tuer son propre fils...</p><p>� Elle ne le savait pas � bord.</p><p>Il pouffa.</p><p>� Elle �tait si furieuse qu'on n'assur�t pas la d�fense de Qu�bec contre vous et que son mari ait c�d� � Frontenac, qu'elle a pris sur elle de p�n�trer dans la redoute et apr�s avoir terroris� les malheureux soldats qui s'y trouvaient de garde et subjugu� l'officier qui les commandait, elle leur a ordonn� de couler votre flotte. On dit qu'elle a plac� elle-m�me la gargousse4 dans la bouche du canon et l'a crev�e d'un coup de ba�onnette dont elle s'est empar�e. C'est parce qu'il craignait d'�tre �borgn� par ses moulinets et qu'elle ne fasse sauter la pi�ce et tout le monde en y boutant le feu que l'artificier a fait partir le coup... Bien point�, il faut le reconna�tre ! Quelle amazone !</p><p>� Quelle folle ! dites plut�t.</p><p>L'annonce pour le moins stup�fiante fit manquer � Ang�lique son entr�e dans la cath�drale ainsi que le plaisir qu'elle s'en �tait promis, car elle �tait bien d�cid�e � savourer chaque seconde d'une c�r�monie aussi �mouvante.</p><p>Mais, absorb�e par ses r�flexions sur le geste insens� de Mme de Castel-Morgeat, elle se retrouva tout � coup en haut de la nef au premier rang, devant un prie-Dieu de bois sculpt� au coussin de velours grenat bord� d'or, sans avoir eu conscience de parcourir la distance qui y menait depuis le portail, ni d'avoir remont� l'all�e centrale, au long de laquelle on avait d�roul� un riche et �pais tapis d'Aubusson.</p><p>Ang�lique s'agenouilla. Devant elle, dans la semi-obscurit� du ch�ur, elle voyait luire les ors du ma�tre-autel et de son retable, encadr� de deux colonnes de porphyre noir. Au-dessus, se d�ployait un macaron de bois dor� o� �tait sculpt�e la colombe du Saint-Esprit.</p><p>Cependant, derri�re elle, l'�glise se remplissait d'un coup, tel un r�servoir dont on a ouvert les vannes et tout le monde prenait place dans un brouhaha qui ne tenait aucun compte de l'habituelle discr�tion due aux lieux saints et � la pr�sence du Saint-Sacrement.</p><p>Une chose passait avant tout � Qu�bec : tenir son rang.</p><p>La hi�rarchie des titres, des fonctions et des fortunes, cr�ait dans la petite capitale o� chacun �tait, pour une raison ou pour une autre, un personnage important, des conflits de supr�matie que rien ne parvenait � d�nouer, chacun estimant que la d�fense de son honneur et celui de sa charge mettait en jeu, du m�me coup, celui du Roi, de la Nouvelle-France et m�me de Dieu. Aussi �tait-ce un devoir que se d�fendre �prement.</p><p>En toutes circonstances la comp�tition �tait serr�e.</p><p>Dans la fi�vre qu'on mit � se placer l� o� chacun estimait devoir l'�tre, et sans laisser � des rivaux avides, la possibilit� de vous devancer, il y eu presque une petite �chauffour�e, et peu s'en fallut que M. de Bardagne, envoy� du Roi, une fois de plus ne f�t l�s� et ne se retrouv�t sans prie-Dieu ou rejet� au deuxi�me rang On ne l'avait pas pr�vu, ni lui ni sa suite.</p><p>M. de Frontenac rattrapa la chose en lui c�dant son propre agenouilloir qui �tait plac� un peu en avant de ceux de leurs h�tes, le comte et la comtesse de Peyrac. Il s'ex�cuta non sans avoir jeter un coup d��il m�content � l'intendant Carlon qui avait pris d'office la place � la droite de Ville d'Avray, lequel occupait celle qui aurait du �tre adjug�e � M. de Bardagne C'est ainsi que le petit marquis avait d�s�quilibr� par son empressement � se trouver au plus pr�s d'Ang�lique l'�chelonnement des �diles.</p><p>L'Intendant Carlon risquant de ce fait d'�tre repouss� en arri�re s'�tait empar� de la place qu'� la rigueur on aurait pu r�server � M. de Ville d'Avray puisqu'il �tait gouverneur de l'Acadie et qu'il revenait au pays apr�s un long et mouvement� voyage dans sa juridiction.</p><p>Le gouverneur Frontenac r�gla donc la question en faisant porter son meuble dans le ch�ur, mais tout pr�s de la balustrade qui fermait le sanctuaire. Il signifiait ainsi que son haut rang l'autorisait � p�n�trer dans l'enceinte r�serv�e aux ministre du culte mais qu'il n'entendait pas s'y trouver que comme le plus humble des serviteurs du Dieu Tout-Puissant.</p><p>L'�v�que qui se dirigeait vers les marches de l'autel le remarqua et fron�a les sourcils. Cependant la c�r�monie commen�ait. Les enfants de ch�ur arrivaient en cort�ge de la sacristie et se disposaient en une double rang�e, se saluant et se passant la navette d'argent pour garnir leurs encensoirs.</p><p>Les chantres de la chorale �piscopale, rassembl�s � la tribune, entam�rent le chant de victoire.</p><p><emphasis>O Dieu nous te louons, nous te</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Reconnaissons comme Seigneur.</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Toute la Terre te v�n�re, P�re �ternel.</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Saint, Saint, Saint est le Seigneur</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Le Dieu des arm�es !</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Les Cieux et la Terre sont remplis</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>De la majest� de Ta gloire.</emphasis></p><p>Il y avait des ann�es qu'Ang�lique n'avait pas assist� � un grand office du rituel catholique.</p><p>Elle avait couru les bois et les mers, femme de grand vent, r�pudi�e par les siens.</p><p>� Comme c'est �trange ! � se dit-elle.</p><p>Des nuages d'encens commen�aient � s'�chapper d'une dizaine d'encensoirs d'argent et de vermeil que balan�aient, levaient, descendaient en ch�ur des jouvenceaux en soutanes rouges ou noires. Dans l'h�micycle du ch�ur, des officiants montaient et descendaient les marches de l'autel, allaient et venaient dans les pri�res pr�liminaires, se retournant, b�nissant, se saluant, soutenant mutuellement avec grands d�ploiements de bras leurs chapes d'apparat surbrod�es de fleurs somptueuses en fils de soie de toutes couleurs m�l�s de fils d'argent et d'or.</p><p>�tourdie par ces mouvements incantatoires et le d�ferlement des orgues, Ang�lique se laissa aller � une songerie dans laquelle des bribes de souvenirs, des r�flexions cocasses, des visages inattendus s'imposaient � elle sans qu'elle d�m�l�t pourquoi sa pens�e se mettait � vagabonder, mais elle se tenait tr�s droite, les coudes appuy�s au bord du prie-Dieu et les mains jointes dans l'attitude, retrouv�e aussit�t, qui lui avait �t� prescrite dans sa jeunesse chez les ursulines de Poitiers. Des buissons de chandelles brasillantes, fich�es sur des plateaux de cuivre et dispos�es des deux c�t�s du sanctuaire ainsi que dans les chapelles lat�rales du transept et de l'abside, des cierges �normes dress�s en parade dans des flambeaux d'or, d�gageaient une chaleur assez forte, une lumi�re �blouissante. L'odeur douce�tre des cires pr�cieuses se m�lait � celle de l'encens Dans cette clart� mouvante et dansante, les motifs exub�rants des sculptures du tabernacle et de son retable paraissaient se gonfler et bouillonner en boules en bulles d or. Fruits en grappes, fleurs en guirlandes, consoles, volutes, enroulements, br�le-parfums, ostensoirs repr�sentation du Bon Pasteur, de l'agneau ou du P�lican eucharistique. Tout cela bougeait au gr� de la lueur des flammes. Les petites statuettes de saints personnages en bois sculpt� sortaient de leurs niches encadr�es de colonnades, les coquilles de rocaille se creusaient, le d�me du couronnement se boursouflait, tandis que de chaque c�t� scintillaient les vitres de cristal de deux reliquaires.</p><p>Cela lui rappelait les anath�mes du R.P. Patridge pasteur de Nouvelle-Angleterre, vocif�rant : � Les papistes professent une religion babylonienne et fanatique �. C'�tait bien avec lui que le P�re de Vernon, j �suite, s'�tait battu � mort.</p><p>Ang�lique releva la t�te pour examiner les j�suites qui se tenaient debout, sur deux rang�es, dans les stalles de bois ouvrag� du ch�ur.</p><p>En robe noire toujours, mais sur laquelle ils rev�taient, pour assister � l'office, un surplis blanc. Leurs faces glabres ou barbues, �galement sereines et froides �mergeaient du col raide � revers arrondis qui leur donnait l'apparence de princes espagnols et qu'ils devaient a leur fondateur, le grand Ignace de Loyola.</p><p>Leur assembl�e lui apparut comme celle de loups au conseil, prudents et graves, soup�onneux peut �tre, mais, pour lors, retenus par on ne savait quelle injonction qui les rendait inoffensifs et presque amicaux.</p><p>Puis elle se reprocha ces pens�es irr�v�rencieuses. Ce n'�taient pas des ennemis. C'�tait une force. Et qui, par certains aspects, rejoignait la leur.</p><p>Elle remarqua les mains d'un jeune j�suite tenant son livre de pri�res. � la main gauche, le pouce manquait et deux doigts, qui avaient d� �tre maintenus dans un calumet iroquois br�lant, �taient rong�s � la hauteur de la premi�re phalange tels ceux d'un l�preux. � l'autre main, l'absence du m�dius creusait une br�che. Sa barbe en pointe, courte et brune, soigneusement taill�e, encadrait un visage presque juv�nile. Mais il �tait chauve d�j�. Calvitie naturelle qu'avait accentu�e une plaie dont la cicatrice ros�tre couvrait la moiti� du cr�ne. Alors on s'apercevait que la moiti� de son oreille gauche manquait, arrach�e, tranch�e. Martyr hier, aujourd'hui chantant le Te Deum dans la cath�drale de Qu�bec, il ne paraissait pas avoir gard� le souvenir des supplices qui lui avaient valu ses mutilations. Il avait un grand air d'innocence et de douceur. Elle se souvint du nom sous lequel on le lui avait pr�sent� : le P�re Jorras.</p><p>Ang�lique pensait au P�re de Vernon avec lequel elle avait voyag� sur le<emphasis> White Bird,</emphasis> et qui �tait mort sous les coups du pasteur anglais.</p><p>� Oh mon ami ! Pourquoi �tes-vous mort ? Vous voyez, je suis � Qu�bec comme vous me l'aviez demand�... �</p><p>Elle mit la t�te dans ses mains, s'effor�ant de ressusciter les traits devenus flous du visage effac�, s'attachant � d�chiffrer le secret que parfois elle avait cru lire dans ses yeux.</p><p>� Il m'aimait ! � pensa-t-elle. � Je suis s�re qu'il m'aimait. �</p><p>Ang�lique, absorb�e par ce dialogue muet avec un fant�me, avait perdu conscience du temps �coul� et presque du lieu o� elle se trouvait.</p><p>L'intensit� de la m�ditation dans laquelle elle �tait plong�e finit par surprendre, puis impressionner, puis stup�fier l'assistance.</p><p>Tous les regards �taient fix�s sur la nuque blonde de cette grande dame, si humblement prostern�e au pied de l'autel.</p><p>� ce point-l�, ce n'�tait pas qu'une attitude.</p><p>� Serait-elle pieuse ? chuchota Mme de Mercouville � l'oreille de sa voisine, Mme Duperrin. Alors, c'est complet ! Je vous avoue que moi, je n'y comprends plus rien... Enfin que ne nous a-t-on pas racont� sur ces gens-l� !... Qu'ils �taient impies, hostiles � l��glise... Qu'ils n'avaient pas plant� la Croix ! Que sais-je ! Ah ma ch�re ! � qui se fier, d�sormais...</p><p>Le carillon de cinq cloches d'argent reli�es entre elles et que secouait �nergiquement un vigoureux s�minariste canadien tira Ang�lique de ses pens�es.</p><p>Elle se retourna pour jeter un coup d'�il, int�ress�e d'examiner ceux parmi lesquels elle allait vivre quelques mois d'une vie nouvelle.</p><p>Pr�s d'elle, Joffrey �tait debout, la t�te rejet�e en arri�re, les bras crois�s sur sa poitrine. Il se tenait sans forfanterie. Quelles �taient ses pens�es en ce moment ? �tait-il sensible comme elle au climat fran�ais retrouv� ? Il paraissait satisfait, mais �tait-ce pour les m�mes raisons qu'elle-m�me ?</p><p>� sa droite, il y avait Ville d'Avray qui se dressait comme un coq tr�s pieux. Car, en fait, il aimait prier et �tre � l'�glise.</p><p>Piksarett �tait derri�re avec un chef huron et un autre algonquin. Au-del� d'eux commen�ait la houle des t�tes en un surprenant m�lange.</p><p>Il y avait beaucoup d'Indiens et d'Indiennes, les uns demi-nus, les autres drap�s dans leurs couvertures de traite ou leurs fourrures, press�s flanc � flanc avec les gentishommes �l�gants, les nobles dames corset�es, les officiers chamarr�s, les coureurs de bois chevelus et barbus et v�tus de peaux chamois�es. Beaucoup de femmes fran�aises �taient en coiffes paysannes de leur province d'origine, d'autres portaient des bonnets blancs.</p><p>Les bourgeoises nouaient sur leurs boucles appr�t�es des �charpes de taffetas, noires ou brunes, et jetaient sur leurs �paules un capulet.</p><p>Partout des enfants, de jeunes visages aux yeux clairs et hardis, aux cheveux de paille, � c�t� d'autres, o� luisait, noir comme la m�re des bois ou l'eau sous les feuilles, le regard des petits Indiens.</p><p>� un banc, sur la droite, se trouvait M�re Bourgeoys encadr�e de ses � filles �. La conviction avec laquelle celles-ci chantaient leur all�gresse d'�tre enfin parvenues au Canada rayonnait sur leurs bl�mes physionomies ferventes.</p><p>On reconnaissait facilement les nouveaux immigrants, d�barqu�s du jour m�me, � leur maigreur, leurs paupi�res bord�es de rouge, leur teint terreux, � leur expression d'effarement et � l'on ne sait quoi de pitoyable, d'humble ou d'emprunt� qu'ils apportaient avec eux de l'Ancien Monde. Cela leur passerait lorsqu'ils se trouveraient � la t�te de vingt arpents de terre � d�fricher entre fleuve et bois, ou quand ils se seraient enfonc�s sous les ramures de la for�t pour aller aux Pays-Hauts chasser la fourrure.</p><p>Pour eux, la c�r�monie d'arriv�e apr�s un cruel voyage �tait � la fois un ach�vement et un commencement.</p><p>Les voix d'anges des petits chantres dans la tribune portaient l'instant � un niveau d'enthousiasme et de jubilation qui transformait toutes les personnes pr�sentes. Le plaisir d'�tre ensemble et parvenu au but faisait vibrer les voix reprenant avec conviction le refrain des cantiques.</p><p>Pour les nouveaux arrivants venus chercher au Canada la possibilit� d'une vie meilleure, le vieux royaume s'�loignait comme un lourd navire charg� d'anath�mes et de rancunes, d'oripeaux sanglants et poussi�reux afin de dispara�tre loin � l'horizon des esprits et l'on pouvait esp�rer que tout ce qui s'�difierait ici le serait dans l'harmonie, gu�ri d'inutiles servitudes.</p><p>Marguerite Bourgeoys relevant la t�te de dessus son missel vit le regard d'Ang�lique fix� sur elle et lui adressa un petit signe de connivence. Elles ne s'�taient pas revues depuis Tadoussac. � Eh bien vous voyez ! Tout se passe pour le mieux �, semblait dire la religieuse.</p><p>Ang�lique sourit. Et ce sourire qui adoucissait l'�clat de ses yeux verts fut capt� par les fid�les comme un gage d'amiti�.</p><p>Seule une femme lui d�dia un regard farouche Elle se tenait un peu en retrait, sur la gauche agenouill�e avec une raideur guind�e qui exprimait toute une attitude de rage int�rieure.</p><p>Tr�s grande, elle �tait v�tue comme en grand deuil son ajustement d�montrait que ce n'�tait pas une bourgeoise mais une dame de haut rang. Elle croisa le regard d'Ang�lique dans un �clair aussi tranchant que celui d'une �p�e puis elle d�tourna les yeux ostensiblement, et se mit a regarder droit vers un vitrail avec une fixit� voulue. Elle semblait affirmer qu'elle s'abstrayait des lieux ou elle se trouvait, qu'elle rejetait tout ce qui l'entourait. Le clair-obscur de la basilique accentu�t ses traits anguleux, son teint crayeux. � On dirait une t�te de mort... � pensa Ang�lique. Dans la figure livide a grande bouche tra�ait comme une blessure, accentu�e par le fard rouge qu'on y avait �cras� � la diable pour un maquillage outr� et pr�cipit�. Pour l'instant cette bouche aux coins tombants exprimait la plus profonde amertume. Ses mains, qui soutenaient un tr�s gros livre de pri�res, tremblaient de telle sorte que l'encombrant volume paraissait sans cesse sur le point de basculer.</p><p>Ang�lique ne douta pas un instant d'avoir aper�u en elle, contrainte d'assister pour son expiation au triomphe de ceux qu'elle avait voulu envoyer par le fond, la belliqueuse Sabine de Castel-Morgeat.</p></section><section><p><strong>Chapitre 13</strong></p><empty-line/><p>Une � une, Ang�lique retirait les �pingles qui fixaient son plastron de perles au corsage de sa robe bleue, et, au fur et � mesure, elle les posait dans une coupe d'onyx ; un miroir, au cadre de bois dor�, refl�tait sa blondeur trouble, son visage qui paraissait �panoui comme une fleur d'aurore et o� ses prunelles vertes rivalisaient d'�clat avec les brillants des gros cabochons qui se balan�aient aux lobes de ses oreilles. � chaque mouvement, les diamants s'�teignaient et s'allumaient lan�ant leurs feux comme une lumi�re lointaine traversant un brouillard.</p><p>Pourquoi le miroir lui renvoyait-il une image si peu nette bien qu'�blouissante ? C'�tait sans doute � cause de la bu�e d'eau chaude qui s'�levait du bain pr�par� pour elle dans une cuve de bois. Elle voulut essuyer la surface du miroir, mais cela ne changeait rien.</p><p>Ang�lique en d�duisit qu'elle �tait aussi un peu ivre. Mais, � vrai dire, beaucoup plus de l'exc�s de fatigue et de tumulte que des boissons absorb�es.</p><p>Lorsqu'� plus de minuit on pouvait se retrouver enfin seule apr�s une telle journ�e, ces vertiges n'avaient rien que de tr�s naturel. Et la t�che insipide qui consistait � retirer une � une les nombreuses �pingles fixant ses atours la reposait et, sur un certain plan, lui plaisait.</p><p>Cette robe merveilleuse ne l'avait pas trahie. Elles avaient respect� l'une et l'autre le pacte qui les unissait. Ce pacte qui stipule, dans le code secret des accords pass�s entre la Femme et la Parure, qu'elles doivent se magnifier l'une par l'autre. C'�tait pour elle une volupt� personnelle que de se retrouver seule. Les derni�res ann�es de son existence l'avaient accoutum�e � aller et venir librement et elle se dit qu'elle ne pourrait jamais redevenir une dame de la Cour avec une nu�e de suivantes et de laquais sur les talons. Enfin, sinon jamais, pas encore... Il y avait aussi ce probl�me de la fleur de lys infamante dont elle �tait marqu�e � l'�paule, et qui la condamnait � ne pouvoir se remettre qu'entre les mains d'une personne de confiance.</p><p>Tant pis ! Elle se piquerait un peu le bout des doigts, mais elle pr�f�rait ce moment de solitude riche de tout, go�ter seule ce premier moment de d�tente dans la maison de Qu�bec dont le marquis de Ville d'Avray l'avait si longtemps entretenue.</p><p>Elle r�ussit � retirer le plastron, puis d�grafa le corsage et l'�ta en le retournant comme une peau car il �tait fort ajust� et, selon la mode actuelle, collait au corps afin d'en souligner les formes et la gr�ce. Cela n'allait pas sans contraindre un peu la chair ainsi emprisonn�e surtout lorsqu'on s'�tait livr�e � de g�n�reuses agapes.</p><p>Ang�lique jeta au loin plastron et corsage et soupira, d'aise. Elle plongea ses mains dans ses cheveux et les souleva pour soulager sa nuque. Derechef, elle se regarda dans le miroir. L'image �tait toujours trouble mais d'autant plus inspirante. Sous les plis coll�s de sa chemise de fin linon, sa peau transparaissait blanche et les pointes de ses seins comme deux taches plus accentu�es.</p><p>Au-dessus du miroir, il y avait un �norme crucifix d'ivoire et d'argent massif. Dans la maison de Ville d'Avray, il y avait des crucifix partout, mais si beaux qu'on oubliait presque que c'�taient des objets de pi�t�. Elle acheva de d�nouer les aiguillettes de la derni�re jupe et celle-ci tomba en corolle autour d'elle.</p><p>Yolande l'avait aid�e pour se d�barrasser du manteau de robe, ensuite Ang�lique l'avait cong�di�e.</p><p>Maintenant, jupes et dentelles d'argent �taient � terre. Elle franchit le rempart et les repoussa du pied. Elle �ta sa chemise et se trouva nue. Elle lia ses cheveux d'un ruban et s'approcha de la baignoire. Avec un nouveau soupir, elle entra dans l'eau tr�s chaude. La fatigue du jour s'abolit. Le bien-�tre qui l'envahit lui vida la t�te de toutes pens�es et la nuque appuy�e contre le rebord de la cuve de bois elle se laissa aller � une r�verie bienheureuse.</p><p>Elle �tait � Qu�bec. Et cela r�sonnait en elle presque aussi glorieusement que le jour o�, du haut des marches du parterre du Roi, elle avait r�alis� qu'ELLE ETAIT � VERSAILLES.</p><p>Ce qui �tait important c'�tait de mesurer quelle pente il avait fallu gravir pour conqu�rir ce moment.</p><p>Elle �tait � Qu�bec et, apr�s sa vie d'errance, cela lui apparaissait comme un havre plein de merveilles.</p><p>Elle �tait dans une ville. Une ville de province fran�aise, avec ses maisons, ses �glises, ses jardins, ses boutiques.</p><p>Elle �tait l�, jusqu'au cou dans l'eau chaude, avec autour d'elle un silence de nuit paisible. Des miroirs refl�taient son corps abandonn�. Accroch�s un peu partout, ils agrandissaient ce cagibi aux cloisons de bois sculpt�, o� le sybarite marquis s'�tait fait installer une salle d'eau de grand luxe.</p><p>On avait donc fini par l'atteindre cette fameuse maison du marquis de Ville d'Avray, sise en la Haute-Ville de Qu�bec, capitale de la Nouvelle-France.</p><p>Et l'atteindre avant la tomb�e de la nuit pour y emm�nager, ce qui �tait une entreprise presque plus al�atoire et impossible que de d�barquer � Qu�bec m�me. Par quel miracle y avait-on enfin mis les pieds, dans cette maison tant vant�e ?</p><p>Apr�s une journ�e remplie des fracas de la guerre, de la conqu�te et de la gloire, comment avait-on pu �chapper aux derni�res actions de gr�ce et congratulations pour se retrouver sur son seuil ?</p><p>� Mais c'est tout petit ! s'�tait �cri�e Ang�lique � sa vue.</p><p>� Mais c'est charmant ! avait r�torqu� Ville d'Avray.</p><p>Il fallait en convenir. Une fois qu'on s'�tait accoutum� � ses proportions modestes, la demeure de Ville d'Avray �tait accueillante et s�duisante</p><p>Il ajouta qu'Ang�lique �tait g�t�e par des souvenirs de ch�teaux princiers. Pour Qu�bec, la demeure �tait vaste. Elle comportait deux �tages et un rang de lucarnes dans les combles. Il y avait deux fen�tres de chaque c�t� de la porte d'entr�e donnant sur la rue et le marquis avait voulu celle-ci de belles proportions, en bois de ch�ne, somm�e d'un mascaron de pierre en coquille abritant le visage d'Apollon et nantie d'un heurtoir de bronze o� la main avait peine � trouver prise parmi l'abondance des grappes et fleurs sculpt�es qui en faisaient la beaut�. Cette grande porte �tait �galement flanqu�e de bornes cavali�res repr�sentant Atlas supportant le monde sous forme de boules imposantes sur lesquelles les invit�s du marquis �taient invit�s � poser le bout de leurs bottes afin de se hisser plus ais�ment sur leurs montures au sortir de chez lui.</p><p>Cependant, Ville d'Avray indiqua qu'il fallait entrer par l'arri�re afin de p�n�trer tout de suite dans la grande salle-cuisine o� les attendait, sans nul doute, un d�licieux souper.</p><p>La maison s'adossait � un talus boueux. Il fallut grimper pour trouver la cour que bornaient les communs, une grange, un b�cher, un petit appentis pour � faire suerie � � la mode indienne comme dans les bois, et Ville d'Avray annon�ait qu'il acquerrait bient�t le champ voisin pour construire des �curies, une ferme, et avoir son troupeau et cultiver ses l�gumes.</p><p>Mais tout le monde s'engouffrait par la porte ouverte, au fond de laquelle on voyait brasiller un feu accueillant et l'on se trouvait dans une grande salle basse avec toutes sortes de recoins, l'�tre sur la gauche, une grande table au milieu garnie d'une nappe damass�e, de verrerie et de vaisselle d'argent et sur la droite le confort d'un salon aux meubles recouverts de tapisserie.</p><p>� J'ai apport� la plupart de mes meubles de France, avertit Ville d'Avray.</p><p>Comme il l'avait pr�vu, sa servante l'attendait, debout, pr�s de la table, hi�ratique comme un personnage de bois et semblant, elle aussi, faire partie du d�cor.</p><p>C'�tait une grande bonne femme, � l'expression taciturne, aux yeux farouches sous sa coiffe bretonne en ailes de mouette. Elle tenait sur son c�ur, tel un nouveau-n�, la fameuse � tourti�re � de fa�ence verniss�e d'o� d�bordait la cro�te dor�e et ornement�e d'arabesques d'un p�t� de gibier.</p><p>� Ma ch�re, tu es unique ! s'�cria le marquis en l'embrassant sur les deux joues. Ah, plus que cela ! Tu es une f�e ! Je l'ai toujours dit !</p><p>Il voulait entra�ner Ang�lique vers les �tages pour lui montrer la disposition des chambres.</p><p>Mais Ang�lique, regardant autour d'elle, se demandait comment on pourrait tous se loger ici. Elle voulait attendre la venue de son mari pour d�cider.</p><p>Des gens de leur suite commen�aient � se pr�senter sur le seuil : les �cuyers, le ma�tre d'h�tel et ses aides, portant des paniers de vaisselle et de linge, les Filles du Roy un peu d�sorient�es et qui se rassemblaient par habitude dans le sillage d'Ang�lique et quelques-uns des fifres et tambours, fatigu�s de tant avoir souffl� dans leurs instruments, ou travaill� de leurs baguettes. Ces hommes souhaitaient boire quelque chose. Ils n'en avaient gu�re eu le temps depuis le matin car ils n'avaient pas cess� d'�tre en parade.</p><p>Cependant, il arrivait ce qu'Ang�lique, elle, avait pr�vu. La servante du marquis comprenant que son ma�tre ne logerait point c�ans et que, non seulement elle allait le perdre une fois de plus, mais qu'il la d�l�guait sans m�nagement au service d'une femme �trang�re et pour laquelle il semblait nourrir une passion d�plac�e, prenait la porte avec sa dignit� et sa tourti�re. Voir son ma�tre installer Ang�lique dans la demeure choy�e par ses soins et �migrer, lui, vers la Basse-Ville, pour y �tre mal log� et sans la prier de l'y accompagner, elle, sa d�vou�e servante, qui l'avait attendu des mois avec fid�lit�, ne lui �tait pas supportable.</p><p>Ville d'Avray �clata en impr�cations.</p><p>� Te prends-tu pour une reine de France ? lui cria-t-il outr�. Voyez-moi l'insolente ! Ces gens des colonies n'ont pas de vergogne ! Ah ! Si tu �tais de l'autre c�t� de la mer, dans les vieux pays, tu ne te conduirais pas ainsi, pendarde ! Tu recevrais du b�ton !</p><p>Hors de lui, il lui administra quelques coups de canne bien sentis.</p><p>La servante plia l'�chine mais ne s'en �loigna pas moins, emportant le fricot.</p><p>� Qu'allons-nous manger ce soir ? g�missait-il</p><p>Le ma�tre d'h�tel du<emphasis> Gouldsboro</emphasis> intervint, disant qu il �tait pr�t a leur pr�parer les mets de leur choix et Florimond s'�lan�a pour l'assister. Florimond avait appris � cuisiner sur les navires quand il �tait moussaillon.</p><p>On continuait � apporter des coffres, des sacs, des garde-robes.</p><p>Ang�lique sortit dans la cour grouillante de monde Elle y trouva, assis sous l'orme g�ant qui se dressait pr�s de la maison, le couple form� par Julienne et Aristide Beaumarchand avec leurs bagages parmi lesquels se trouvaient une vieille bourriche de cassonade des �les et quelques flasques de son rhum coco-merlot fabrique par lui et que le flibustier repenti avait � r�cup�r�es � sur le<emphasis> Saint-Jean-Baptiste</emphasis></p><p>Dehors, la foule augmentait et s'agglutinait, press�e de trouver un g�te, car le froid du soir devenait vif. La grande salle-cuisine ne tiendrait pas tout le monde.</p><p>Sur ces entrefaites, quelqu'un vint dire que le manoir dont on apercevait, au revers du coteau, les hautes chemin �es, le toit mansard� et une partie de la blanche fa�ade �tait, en fait, l'habitation mise par le gouverneur Frontenac � la disposition de Monsieur et Madame de Peyrac, de leur famille, et de tous leurs gens. Avec de vastes communs attenants, le domaine offrait toutes les commodit�s voulues.</p><p>D�j� des hommes d'�quipage y avaient apport� des vivres, le mobilier et les objets de premi�re n�cessit� pour compl�ter ce qui leur avait �t� pr�par�.</p><p>Des ordres furent lanc�s et ceux qui �taient dehors reflu�rent dans la direction indiqu�e, coupant � travers champs, derri�re la maison, pour atteindre le manoir.</p><p>Et tout se d�nouant en m�me temps, deux dames appartenant � la Confr�rie de la Sainte-Famille se pr�sent�rent au nom de quelques personnes charitables qui �taient pr�tes � h�berger les Filles du Roy. Ang�lique encouragea les jeunes femmes � les suivre.</p><p>Dans ce tohu-bohu, Anne-Fran�ois de Castel-Morgeat se trouva � ses c�t�s, se tordant les mains.</p><p>� Madame ! Madame ! Pardonnez-moi, ce qui est arriv� est affreux...</p><p>� Oui, oui ! Je vous pardonne... je vous pardonne tout, affirma Ang�lique qui commen�ait � sentir le poids de sa journ�e.</p><p>Mais Ville d'Avray l'entra�nait, lui ouvrait les portes. Il aurait voulu lui vendre sa maison, de la cave au grenier, bibelot par bibelot, il ne se serait pas d�pens� avec plus de fi�vre.</p><p>� Et puis que je vous dise, ma ch�re, une chose que vous ignorez... Vous avez entendu Monsieur de Frontenac parler de l'habitation qu'on avait pr�par�e pour Madame de Maudribourg... Elle n'�tait autre que ce manoir de Montigny que l'on vous propose aujourd'hui. Vous n'allez pas emm�nager dans ces murs qu'elle a hant�s ?</p><p>Il la quitta enfin. Il ne fallait pas s'inqui�ter pour lui, disait-il. Il savait o� loger.</p><p>Dans la soir�e, un peu apr�s le d�part de Ville d'Avray, un gros gamin d'une douzaine d'ann�es, la pipe � la bouche, �tait venu lui transmettre des nouvelles du chat. Ce dernier se portait bien et paraissait se familiariser avec l'arri�re-cuisine de l'auberge du<emphasis> Navire de France</emphasis> o� il trouvait tout ce qu'il fallait pour son bien-�tre. Deux mitrons accompagnaient le gar�on. Ils �taient charg�s de pots et de plats qui contenaient du rago�t et du blanc-manger, du potage de l�gumes et de bl�, des p�tisseries, le tout offert par l'accorte aubergiste.</p><p>Pouvait-on r�ver attention plus aimable ? Ang�lique trouvait un air de connaissance au gros gar�on. Il lui dit qu'il �tait le fils des Gonfarel et qu'il avait neuf ans. Il promettait d'�tre un costaud. Elle aurait voulu lui laisser un petit pr�sent. Il refusa. Elle l'embrassa sur ses joues rebondies et le pria d'annoncer sa visite � sa m�re, demain, d�s qu'elle le pourrait, pour la remercier et venir chercher son chat.</p><p>Ang�lique s'�tait retrouv�e seule avec Yolande l'Acadienne.</p><p>Les enfants �taient endormis dans une chambre du bas derri�re la cuisine. La proximit� de la chemin�e chauffait la cloison.</p><p>La maison fleurait bon et doux, les meubles �taient impr�gn�s de cire � l'essence de benjoin, les bibelots, les ustensiles brillaient, dispos�s sur les tables, dans des vitrines, suspendus au mur, les lustres, les bougeoirs et les crucifix �tincelaient. Quel exploit d'avoir pu atteindre ces murs ! Un an auparavant, la capitale de la Nouvelle-France, perdue au nord de leurs possessions du Maine, faisait figure de citadelle ennemie, � jamais inaccessible pour eux.</p><p>Des id�es la traversaient par �-coups, un visage lui apparaissait, le souvenir d'un mot entendu lui revenait. Des questions auxquelles elle ne pouvait donner de r�ponse passaient comme des vols d'oiseaux.</p><p>L'absence du P�re d'Orgeval... Myst�rieuse... La folie de Madame de Castel-Morgeat... Insens�e... Et quel pouvait bien �tre l'homme, perdu dans la foule, qui avait jet� cette phrase, alors que Joffrey de Peyrac apparaissait avec ses �tendards :</p><p>� Tiens ! En M�diterran�e, son �cu d'argent �tait sur fond de gueules ! �</p><p>Un homme qui savait pertinemment que Joffrey �tait aussi le Rescator.</p><p>Et qu'il avait tir�, jadis, sur les gal�res du Roi...</p></section><section><p><strong>Chapitre 14</strong></p><empty-line/><p>Ang�lique rouvrit les yeux. Un malaise l'oppressait. L'eau du bain lui parut ti�de. Elle comprit qu'elle avait d� s'assoupir. L'une des chandelles s'�tait �teinte. La lumi�re des autres, sur leur fin, vacillait.</p><p>Ang�lique revit dans le miroir, au-dessus d'elle, son apparence. Une femme nue, allong�e dans le scintillement de l'eau, avec sa chevelure dispers�e en aur�ole et ses yeux qui brillaient dans la p�nombre, effray�s.</p><p>Pourquoi Joffrey n'�tait-il pas l� ?</p><p>Ce bref moment qu'elle venait de sacrifier au sommeil avait suffi pour d�figurer � ses yeux le d�cor qu'elle avait trouv� si charmant.</p><p>Le silence lui parut charg� de menaces.</p><p>Au-dehors une grave horloge sonna trois coups. C'�tait la voix de la ville endormie. La ville-pi�ge.</p><p>Elle respirait � peine, ne voulant pas laisser la peur arriver jusqu'� elle.</p><p>O� �tait Joffrey ? O� �taient ses soldats ? Ses hommes d'�quipage ? Ses Espagnols ? Les officiers ?</p><p>Les pires images fondaient sur elle comme un vol d'oiseaux noirs. Elle commen�a de craindre que l'accueil enthousiaste qu'on leur avait fait n'e�t �t� qu'un mirage, une affreuse com�die destin�e � endormir leur m�fiance, afin de pouvoir appr�hender sans coup f�rir l'homme qui mena�ait l'h�g�monie du roi tr�s chr�tien sur les vastes territoires de l'Am�rique du Nord.</p><p>Dans le miroir, elle vit s'inscrire la v�rit� en lettres de feu<emphasis> � Ils l'ont arr�t�... �</emphasis></p><p>L'imagination d'Ang�lique, tr�s vive, le lui montra, p�n�trant au ch�teau Saint-Louis, et aussit�t entour� de gentilshommes, l'�p�e � la main.</p><p>� Monsieur de Peyrac, nous avons ordre de vous arr�ter. Au nom du Roi ! �</p><p>Tout recommen�ait...</p><p>Et lorsqu'elle entendit un bruit, en bas, dans la maison devenue sombre comme un four, elle ne douta pas que ce f�t comme autrefois, le tragique Kouassi-B�, � nouveau l'appelant et g�missant : � M�d�me ! Medeme !... Ils ont pris mon grand sabre ! �</p><p>D'un �lan elle s'arracha � son inertie. Dans un grand jaillissement d'eau elle se ruait hors de la baignoiree. Elle attrapait un drap et s'en entortillait.</p><p>Le gosier bloqu� sur des cris qu'elle retenait � grand-peine, pr�te � laisser �clater son d�sespoir elle se pr�cipitait sur le palier.</p><p>Un homme �tait l�, au pied de l'escalier.</p><p>Un homme v�tu de noir.</p></section><section><p><strong>Chapitre 15</strong></p><empty-line/><p>Joffrey de Peyrac se tenait l�, au pied des marches.</p><p>Il �tait tout habille de noir.</p><p>La t�te lev�e, il regardait Ang�lique.</p><p>Il portait une casaque courte, � manches larges et dont le col de fourrure d'ours, dress� et se confondant avec sa chevelure, lui faisait comme une aur�ole h�riss�e o� le reflet du feu dans l'�tre accrochait des petites �tincelles rousses.</p><p>Ang�lique, pench�e sur la rampe, haletante, fig�e, le consid�ra comme un revenant.</p><p>Et Joffrey de Peyrac, charm� de son apparition mais surpris de son expression tragique, haussait les sourcils d'un air interrogateur</p><p>Elle �tait demi-nue, ruisselante, les cheveux en d�sordre, charmante...</p><p>Dans le visage tendu vers elle, Ang�lique vit fleurir l'�clat blanc du merveilleux sourire. Elle ne parvenait pas � y croire.</p><p>Elle dit � mi-voix :</p><p>� Alors ? Vous avez pu leur �chapper ?</p><p>� Leur �chapper ?</p><p>� Qu'est-il arriv� ? Je vous attendais... Je me suis endormie et...</p><p>� Et... vous n'avez pas encore tout � fait retrouv� vos esprits, mon c�ur ! semble-t-il... Je vous avais inform�e de ce chapitre du Grand Conseil au ch�teau Saint-Louis... Et, en effet, j'ai pu leur �chapper... Enfin... Il me tardait de venir vous rejoindre dans vos appartements... Mais nous nous sommes quitt�s dans les meilleurs termes...</p><p>Un soupir s'�chappa des l�vres d'Ang�lique. Elle vola de marche en marche et se jeta dans ses bras, l'�treignant et r�p�tant :</p><p>� Que c'est b�te ! Dieu, que c'est b�te !</p><p>Elle enfouissait son visage dans les plis de son v�tement et y frottait sa joue. Elle crispait ses doigts sur ses �paules.</p><p>� Est-ce que nous recommencerions � �tre men�s par des esprits malins ? s'enquit-il, d'un ton moqueur. Quel �v�nement aurait le pouvoir de transformer l'�clatante reine de Qu�bec en une nymphe apeur�e ?</p><p>� J'ai cru qu'ils vous retenaient prisonnier !</p><p>� Enfantillages ! N'avez-vous donc pas compris, aujourd'hui, que ce ne serait pas chose si facile ? Mes d�fenses sont bien en place et mes amiti�s assur�es. De plus, le vent de la popularit� a tourn� en notre faveur. Vous devriez en �tre convaincue.</p><p>� Ce pourrait �tre une ruse.</p><p>� Non ! Nos Fran�ais du Canada sont bien trop francs et bien trop bons vivants pour cela.</p><p>� Vous m'avez fait tr�s peur, dit-elle. Et surtout quand je vous ai aper�u du haut de l'escalier tout en noir.</p><p>� J'ai voulu me rendre � cette r�union nocturne ainsi.</p><p>� Pourquoi ?</p><p>� L'homme noir, dit-il. Vous vous souvenez, l'homme noir qui se tient derri�re la femme d�moniaque, dans la vision de la M�re Madeleine. Je savais qu'on m'y avait identifi� volontiers. Apr�s avoir install� mes gens au manoir, j'ai chang� de tenue et me suis rendu au Conseil ainsi, escort� de mes Espagnols.</p><p>Ang�lique �tait suffoqu�e.</p><p>� Joffrey, ce n'est pas raisonnable, fit-elle avec agitation. Nous sommes dans un gu�pier o� tout malentendu peut d�cha�ner contre nous le pis, et vous vous amusez � provoquer les esprits en rappelant une pr�diction que certains ont peut-�tre oubli�e, mais qui continue � en inqui�ter beaucoup d'autres.</p><p>� Raison de plus pour �clairer, sans attendre, ma lanterne � ce sujet. J'�tais curieux d'observer les r�actions de ces messieurs � ma vue et je me suis autoris� � le faire car l'�v�que ce soir n'�tait pas pr�sent. On m'a accus� d'�tre l'homme noir, comme on vous a pr�t� l'identit� de la D�mone. D'un tour de magie, je leur soumets le personnage pour en d�truire le mythe � leurs yeux et je constate, d'autre part, que vous ne craignez pas vous-m�me d'appara�tre comme � la femme nue sortant des eaux �.</p><p>� Je ne me suis pas rendue au Grand Conseil sous cette apparence...</p><p>� Dieu soit lou� ! Ang�lique, mon amour, vous prenez la vie beaucoup trop au s�rieux et vous recommencez � �tre une adorable petite chanoinesse, comme l'an dernier, lorsque je vous ai enlev�e aux farouches protestants de La Rochelle. Mais, croyez-moi, apr�s ce que vous m'avez r�v�l� de vos talents, ce r�le ne vous sied plus du tout.</p><p>Il la serrait contre lui, l'embrassait � petits coups et, apr�s la frayeur qu'elle avait �prouv�e, sa d�sinvolture �tait ce qui pouvait y avoir de plus efficace pour dissiper ses appr�hensions.</p><p>Elle releva la t�te pour le regarder et bien se convaincre de sa pr�sence.</p><p>Elle poussa un cri.</p><p>Par-dessus son �paule, elle voyait au fond de la salle surgir d'un cercueil un cr�ne, suivi de deux yeux p�tillants comme des lucioles, puis d'une bouche fendue par un rictus hilare.</p><p>Peyrac s'�tait retourn�.</p><p>� Bonsoir, Monsieur Macollet, grand pardon d'avoir troubl� votre sommeil.</p><p>� Pas de mal ! �mit la voix grin�ante du vieux coureur des bois. De quoi me plaindrais-je ? Le spectacle est plaisant.</p><p>Il l'�tait, en effet.</p><p>Le comte de Peyrac bott� et engonc� dans ses lourds v�tements fourr�s, tenant Ang�lique en na�ade dans ses bras. Du fond de l'esp�ce de caisse o� il se trouvait, le vieil �loi ramena son bonnet rouge et se l'enfon�a sur sa t�te scalp�e. Puis il b�illa largement et bredouilla quelque chose � propos d'un ours qu'il avait tu� sur la ferme du Roi et pour lequel M. Le Bachoys, agent g�n�ral de la Compagnie, lui cherchait des noises, et c'est pourquoi il s'�tait r�fugi� chez eux, parce qu'� Qu�bec avec l'administration on ne pouvait jamais savoir ce qui pouvait arriver � un pauvre voyageur des Pays-Hauts.</p><p>� Alors j'ai pens� qu'ici, chez vous, je serais � l'abri... comme � Wapassou.</p><p>� Vous avez bien pens�.</p><p>� Mais dans quoi dormez-vous donc ? s'exclama Ang�lique, qui s'�vertuait � rattraper les pans de son drap de bain qui glissait et �chappait.</p><p>� J'ai ouvert le banc-lit, le banc du mendiant, comme on dit chez nous. Il y a de la paille au fond et une couverte... Si cela ne vous d�range pas, Madame.</p><p>Et il replongea dans les profondeurs de son long coffre afin de reprendre son somme.</p><p>Dans les caves, on entendit une ch�vre b�ler.</p><p>Plus de doute. On �tait au Canada.</p><p>Le comte de Peyrac passa son bras autour d'Ang�lique et ils mont�rent lentement l'�troit escalier.</p><p>Sur le palier de l'�tage, ils firent halte. Sur la droite s'ouvrait la chambre o� se trouvait le vaste lit annonc� par Ville d'Avray et qui, en effet, avec ses degr�s de bois marquet�, ses courtines d'�pais damas doubl� de satin, un ciel de lit plus vaste et garni de franges qu'un dais royal, occupait quasiment toute la place d'un mur � l'autre.</p><p>� Notre marquis est un h�te incomparable, dit Ang�lique.</p><p>Mais ils s'attardaient devant la haute fen�tre qui s'ouvrait au centre du palier. Les murs �pais permettaient d'y m�nager un recoin avec deux banquettes en vis-�-vis, de chaque c�t� de la fen�tre.</p><p>Attir�s par la clart� qui luisait derri�re les petits carreaux, ils vinrent s'asseoir c�te � c�te et Joffrey de Peyrac entrouvrit sa chaude casaque afin d'en entourer les �paules d'Ang�lique et de la serrer plus �troitement contre lui.</p><p>� Qu'est-ce que ce v�tement ? s'informa-t-elle. L'�toffe en est aussi �paisse qu'un louis d'or, mais grossi�re.</p><p>� C'est un caban dont un n�gociant de cette ville m'a fait don et qui convenait ce soir � mon d�guisement. J'en lancerai la mode pour les �l�gants et, qui sait si elle ne se prolongera pas jusqu'� Paris.</p><p>� Un v�tement de paysan !</p><p>� Mais fort pratique pour aller visiter les belles par les nuits glac�es...</p><p>Appuy�s l'un contre l'autre, ils regardaient au-dehors, avec curiosit�, le paysage lunaire.</p><p>De l'autre c�t� de la rue on devinait les arbres d'un verger noy�s dans l'ombre humide. La m�me brume impalpable dissimulait les contours des maisons les plus proches. Mais plus loin, en contrebas, le clocher de la cath�drale surgissait, �clair�. Derri�re, la lune sortait d'un nuage. Un halo de lumi�re iris�e l'agrandissait comme une �norme opale et sa clart� ciselait les moulures des balustres et des colonnades de la tour. � la pointe du clocher, la haute croix de fer forg� per�ait le ciel de son coq-girouette pos� tout au bout. Tandis qu'en son centre se disposaient la couronne d'�pines et tous les instruments de la Passion y compris l'�chelle. Son dessin se profilait sur le ciel laiteux comme trac� � l'encre noire par une plume g�ante. Alentour, les clochers de la chapelle du s�minaire, de celle des Ursulines, de l'�glise des J�suites, et toutes les tours ou campaniles des autres petits �difices religieux de la cit�, r�p�taient le m�me th�me des instruments de la Passion, du coq, et parfois, il y avait une rose des vents.</p><p>Joffrey parlait � mi-voix.</p><p>Il passait en revue les divers �v�nements de la journ�e, se f�licitant de leur d�roulement. Le geste fou de Mme de Castel-Morgeat paraissait plut�t l'amuser.</p><p>� Je reconnais avoir un certain faible pour ces femmes audacieuses et passionn�es, qui vont jusqu'au bout de leurs engagements. Fid�le � son confesseur, le P�re d'Orgeval, elle a maintenu son engagement, malgr� la d�fection de celui-ci. Et puis, c'est une femme d'Aquitaine. Entre Gascons on peut se comprendre et se pardonner.</p><p>� Je trouve que vous prenez bien � la l�g�re une d�marche qui aurait pu causer la perte du<emphasis> Gouldsboro,</emphasis> se rebiffa Ang�lique, oubliant qu'elle avait, quelques heures plus t�t, partag� un peu ce point de vue. Imaginons : si le boulet avait atteint ses �uvres vives, ce magnifique navire coulant au fond de l'eau, les armes, les richesses qu'il y avait � bord perdues, les victimes in�vitables...</p><p>� La vie nous fait rarement autant de mal qu'elle le pourrait... Pour ma part, quand un danger est pass�, je songe moins � m'effrayer de ce qui aurait pu advenir qu'� m'�merveiller d'y avoir �chapp�...</p><p>� Je crois que vous avez bu trop de vin fran�ais aujourd'hui, dit-elle.</p><p>� En attendant, qui a gagn� ? Le<emphasis> Gouldsboro</emphasis> qui se balance sur son ancre au pied du Roc, tandis que la maison des Castel-Morgeat a un grand trou dans sa fa�ade et un angle �corn�.</p><p>Il ajouta que M. de Frontenac s'�tait vu oblig� de leur accorder l'hospitalit� dans une aile du ch�teau Saint-Louis.</p><p>Il tenait toujours Ang�lique �troitement contre lui et, par instants, il posait ses l�vres sur son front, sur ses tempes, comme irr�sistiblement attir� par la proximit� de ce visage.</p><p>Elle devinait qu'il parlait ainsi pour la distraire et lui communiquer sa confiance, car il n'�tait pas sans raison, de si joyeuse humeur.</p><p>� Joffrey, dit-elle humblement, j'avoue que j'ai �t� saisie de panique tout � l'heure. Tous les obstacles qui s'opposent a ce que nous puissions vivre heureux m'apparaissaient Tout � coup, j'ai trouv� � cette demeure une ressemblance avec celle o� nous avions log� quand nous �tions all�s assister au mariage du Roi � Saint-Jean-de-Luz. Vous souvenez-vous ? Ce n'�taient que f�tes et r�jouissances mais, dans le brouhaha, le Roi en profita pour vous faire arr�ter.</p><p>� Laissez donc ces souvenirs lointains, ch�rie Les temps sont autres. Rien ne recommence jamais tout � fait de la m�me fa�on, car la vie est mouvement. Le Roi, aujourd'hui n'est plus ce jeune souverain pr�occup� de r�duire l'ind�pendance des princes qui avec la Fronde, avaient menac� son tr�ne. Sa puissance est assur�e. Nul grand vassal ne peut se retrouver roi en sa province, comme j'en donnais l'image en ce temps-l� � sa jalousie ombrageuse. Les temps sont autres.</p><p>� Le Roi est autre.</p><p>� Et vous, vous �tes une autre femme. Vous nous en avez donn� la preuve aujourd'hui et avec quel �clat. Je vous regardais et je voyais que celle qui s'avan�ait ainsi m'�tait quelque peu inconnue. Comment exprimer ce que j'ai ressenti en vous voyant le point de mire de tant de regards admirateurs et enchant�s ? Je vous voyais sous tous vos visages : �blouissante comme � Versailles, mais aussi sereine et s�re d'elle comme en face des Iroquois, in�branlable comme en face de la D�mone. Cela ne signifie pas que de telles perspectives soient pour moi de tout repos... Mais j'aime le risque et la nouveaut�.</p><p>� C'est cela ! Vous aimez trop le risque. J'ai raison de me tourmenter. Voyez, quand vous vous �tes rendu au rendez-vous de ce Varange, � la crique de la Mercy sur la seule foi d'un billet sign� Frontenac. Vous vous y �tes rendu quasi seul et il vous attendait pour vous tuer...</p><p>� Je devais pressentir que l'ange sauveur se mettrait en chemin. Tout ce qui se trame en nos alentours ne nous est pas toujours visible. Sans vous, je serais mort. Mais vous �tes venue et vous l'avez tu�. Ainsi, entre nous, � la vie � la mort, mon amour.</p><p>Ang�lique eut un frisson.</p><p>� Quel �tait son dessein ? Il m'a laiss� une impression �trange. Il s'est gliss� dans votre vie comme un fant�me d�liquescent, une larve obscure, � croire qu'on l'a r�v�. Je suis certaine qu'il �tait un des complices d'Ambroisine, un de ceux qui l'attendaient et qui peut-�tre savaient quel personnage dangereux se cachait derri�re ses traits s�raphiques...</p><p>� Elle est morte et vous l'avez vaincue. Elle ne peut plus nous nuire. Ses troupes infernales reculent et s'�vanouissent dans l'ombre.</p><p>Il leva sa main vers la fen�tre en un geste incantatoire, mais il souriait.</p><p>Au pied du Roc, les eaux du Saint-Laurent se d�ployaient en �toile de mer, insinuant parmi les caps, les �les et les baies, ses tentacules d'un m�tal vibrant sans pareil.</p><p>� cette heure quelques cano�s indiens en griffaient encore la surface, tels de noirs insectes.</p><p>Il s'�tait �vertu� � dissiper ses doutes et elle retrouvait le sentiment de confiance qui l'avait habit�e tout au long de cette journ�e.</p><p>� Nous sommes parvenus trop loin pour qu'� ils � nous atteignent, dit-il encore. Ne le sentez-vous pas ? Tout ce qui peut nous arriver d�sormais de dangereux ou de tragique ne sera plus jamais aussi grave.</p><p>� Et la rancune du P�re d'Orgeval ? Quand j'ai vu quelqu'un en noir au pied de l'escalier j'ai cru que c'�tait lui.</p><p>Joffrey de Peyrac �clata de rire.</p><p>� Quelle id�e ! Je vois mal un j�suite, m�me celui-l�, se pr�sentant en pleine nuit chez une dame.</p><p>� Il aurait pu vouloir m'exorciser.</p><p>� Vous avez trop d'imagination, mon c�ur !</p><p>Et apr�s un silence :</p><p>� ... Ne le craignez pas. Il ne viendra plus.</p><p>� O� est-il ? murmura Ang�lique.</p><p>� Il a quitt� la ville... On le dit.</p><p>� Il y �tait pourtant quelques jours avant notre arriv�e.</p><p>� Il n'y est plus.</p><p>Elle se souvint qu'il avait accueilli la nouvelle de l'absence du P�re d'Orgeval avec surprise, mais aussi comme s'il l'avait pr�vue. Elle se demanda ce qu'il avait pu tramer, qu'il ne lui confiait pas. Il entretenait un espion secret � Qu�bec. Il l'avait taquin�e � ce sujet. � Je n'ai pas dit que c'�tait un homme... �</p><p>� Et s'il revient ?</p><p>� Il ne reviendra pas.</p><p>� Serait-il mort ?</p><p>� Non, il n'est pas mort.</p><p>Il la serrait dans ses bras et sa main caressait son �paule. Elle sentait les broderies de son pourpoint griffer sa peau nue et cela �veillait en elle des volupt�s insidieuses.</p><p>� Pourquoi se d�robe-t-il ? Pourquoi refuse-t-il de nous affronter ? Je veux savoir.</p><p>Joffrey de Peyrac dit :</p><p>� Qu'importe !</p><p>Elle voyait son sourire et sentait son d�sir.</p><p>� Tant pis, Madame ! Vous n'aurez pas le secret des chandelles vertes !</p><p>Ses yeux brillaient, all�gres. Et Ang�lique lui en voulait.</p><p>� Non, ce n'est pas si simple. J'ai eu trop peur.</p><p>� Quand donc, mon amour ?</p><p>� Tout � l'heure.</p><p>� Je vous l'ai dit, la peur ne vous sied pas.</p><p>� Et nous avons failli mourir de faim l'an dernier... Si les Iroquois n'�taient pas venus.</p><p>� Mais ils sont venus... Je les avais appel�s.</p><p>Ang�lique s'arracha � son �treinte.</p><p>� Et vous ne me l'avez pas dit ?</p><p>� J'ignorais s'ils pouvaient r�pondre � cet appel. Et parfois l'attente d��ue est ce qu'il y a de pis pour user les derni�res forces.</p><p>� Vous me connaissez mal.</p><p>� Une chose secr�te prend de la force � ne pas �tre divulgu�e.</p><p>� Ah ! Vous �tes trop gascon. Mais je vous aime.</p><p>Dans les bras l'un de l'autre, ils prolongeaient la saveur d'une querelle qui s'accompagnait de caresses, de longs baisers donn�s et re�us et du d�lice de prononcer des mots qui s'�touffaient dans un murmure, d'�baucher des phrases qui s'interrompaient pour faire place au silence, tandis que leurs l�vres se reconnaissaient et se r�pondaient.</p><p>La ville �tait � leurs pieds, �troite et ramass�e comme une �le sur l'oc�an des for�ts et, � cette heure couleur d'�tain, de plomb, d'argent, d'acier, les fum�es lentes et bleu�tres flottaient, rares, se m�lant � la brume. Redoutant plus encore l'incendie que le froid, les habitants de Qu�bec pr�f�raient �touffer le feu dans l'�tre avant de se mettre au lit.</p><p>L'ar�te des toits pointus, les pignons, les girouettes accrochaient des �clats de lune.</p><p>Certains dans cette ville connaissaient le pass�, les condamnations du couple. D'autres se souvenaient de Mme du Plessis-Belli�re, et d'autres du Rescator ou du grand seigneur toulousain.</p><p>Mais tous ces �tres endormis avaient aussi leurs secrets, leurs peurs et leurs souvenirs. Parmi eux, Joffrey de Peyrac et Ang�lique pouvaient faire tr�ve et, l'espace d'une nuit, revenir � l'autre signification de leur destin : un homme et une femme qui s'aimaient.</p><p>Alors tout �tait aboli. Ils cessaient d'�tre des bannis pour �tre les �lus du royaume sans nom, dont la conqu�te ne d�pendait que de leurs c�urs �pris et des pulsions de leurs corps embras�s.</p><p>Les doigts de Joffrey se perdaient dans les cheveux d'Ang�lique, erraient sur sa peau lisse, retrouvaient ses formes douces.</p><p>� Vous �tes une autre femme dans sa beaut� et sa force, lui disait-il tout bas. La m�me... car nous restons toujours nous-m�mes. Mais votre �me a transit�, comme les astres, par des r�gions obscures et dangereuses et, comme les astres, au frottement br�lant de l'espace, elle a acquis cet �clat plus �blouissant encore et dont le rayonnement va au-del� des limites visibles. La m�me... Mais sortie des eaux lustrales du renouveau, telle Aphrodite naissant de la nacre d'un coquillage et des souffles du printemps.</p><p>� Vous serez toujours un po�te du Languedoc.</p><p>� Et je chanterai toujours la dame de mes pens�es. Et vous m'�couterez avec ce regard qui suscite en moi la plus exaltante inspiration et l'impatience d'affronter les dragons.</p><p>� Car les mots que vous prononcez me transportent. Depuis que je vous ai connu, par chaque parole de votre bouche, il me semble que vous avez fait... respirer mon �me et mon c�ur.</p><p>� Oh ! Mais vous ne manquez pas non plus d'inspiration, Madame ! Quelle belle image ! Et votre corps divin ?</p><p>Ang�lique riait sous ses baisers.</p><p>� Vous �tes un incorrigible paillard ! Vous savez bien ce que vous en avez fait.</p><p>Joffrey de Peyrac prenait entre ses mains ce visage si pur, renvers� et comme rendu lumineux par l'exc�s de sa joie. Il se perdait dans ce regard insondable � la transparence unique, adouci de tendresse et d'amour pour lui.</p><p>Il murmura :</p><p>� Les d�mons se sont retir�s dans les plis de la nuit.</p></section><section><p><strong>Deuxi�me partie</strong></p><empty-line/><p><strong>Une nuit sur Qu�bec</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 16</strong></p><empty-line/><p>Dans le creux de la nuit Mlle Cleo d'Hourredanne �crit une lettre � son amie lointaine, Marie-Gabrielle, veuve du roi Casimir V de Pologne, surnomm�e La<emphasis> Belle Herbi�re.</emphasis></p><p>Le temps des vaisseaux est pass�.</p><p>La missive ne partira pas avant que les mois d'hiver ne se soient �coul�s, que le printemps en d�livrant le fleuve des glaces n'ait ramen� de France les navires. Mais Mlle d'Hourredanne trompera la longueur de l'attente en r�digeant ces �p�tres qui sont pour elle comme autant de dialogues jet�s par-dessus les oc�ans.</p><p>L'une apr�s l'autre elle les rangera dans une cassette r�serv�e � leur garde.</p><p><emphasis>Ma tr�s ch�re,</emphasis></p><p><emphasis>J'ai tourn� mon lit dans un autre sens.</emphasis></p><p><emphasis>Maintenant, de mon coin, je vois tr�s bien la maison neuve que Ville d'Avray s'est fait b�tir en bordure de la concession des Counat-Banist�re car, depuis cet apr�s-midi j'aurai, � la regarder, d'autres sujets de distraction qu'� me morfondre de la vue de mon verger et du fleuve que je connais par c�ur.</emphasis></p><p><emphasis>Un pirate somptueux a mouill� sous nos murs et comme il avait pris soin auparavant de capturer Monsieur d'Arreboust et Monsieur l'Intendant on n'a pu faire autrement que de le recevoir aussi somptueusement.</emphasis></p><p><emphasis>Voici l'heureuse conclusion d'une affaire dont je vous ai d�j� entretenue.</emphasis></p><p><emphasis>Il s'agit de ce gentilhomme fran�ais alli� de la Nouvelle-Angleterre, et dont l'�tablissement dans le sud de nos possessions, aux confins de l'Acadie et du Canada, nous a caus� des alarmes. On a voulu le consid�rer en ennemi et il y a eu plusieurs campagnes contre lui.</emphasis></p><p><emphasis>L'on a appris qu'il avait une femme fort belle. Et l'�motion a �t� � son comble lorsqu'une de nos ursulines, M�re Madeleine, qui est visionnaire, a fait � leur sujet une pr�diction o� le diable semblait m�l�. On envoya des enqu�teurs, ceux-ci ont rapport� des avis rassurants. Les esprits se sont calm�s.</emphasis></p><p><emphasis>L'annonce de leur venue � Qu�bec pour y faire des propositions de paix a relanc� la querelle.</emphasis></p><p><emphasis>Le P�re d'Orgeval qui pr�side aux destin�es religieuses de l'Acadie est arriv�, les accusant d'avoir entrav� sa campagne guerri�re contre les h�r�tiques de Nouvelle-Angleterre.</emphasis></p><p><emphasis>Cela a caus� un grand tintamarre et l'opinion s'est divis�e. � l'approche de la flotte, on a vu l'annonce des pires calamit�s et il fut question de hisser la banni�re de Notre-Dame pour sauver la ville.</emphasis></p><p><emphasis>Le sorcier de la Basse-Ville a racont� qu'il avait vu passer dans le ciel les canots en feu de la � chasse-galerie �. C'est une l�gende � laquelle tous ceux qui viennent des r�gions de l'ouest de la France croient volontiers. C'est un signe de malheurs proches.</emphasis></p><p><emphasis>Puis assez myst�rieusement, ce virulent j�suite a disparu, ce qui a d�concert� ses partisans.</emphasis></p><p><emphasis>Frontenac, quant � lui, a tenu bon. Il a toujours �t� pour eux. Il s'est engag� dans cette affaire jusqu'� envoyer, cet �t�, plusieurs missives au Roi � ce sujet, lui d�montrant les avantages qu'aurait la Nouvelle-France � �tablir d� bonnes relations avec ce puissant voisin que l'on dit fabuleusement riche.</emphasis></p><p><emphasis>Dans l'expectative d'une r�ponse qu'il esp�re approbative et bienveillante, le gouverneur a jou� la carte de l'accueil et de l'amiti�. D'autant plus que M. de Peyrac et lui sont de la m�me province du Languedoc, et chacun sait que les Gascons se tiennent entre eux.</emphasis></p><p><emphasis>Ainsi va le monde !...</emphasis></p><p><emphasis>L'on est chez nous, en Canada, assez friand d'�v�nements nouveaux et de distractions.</emphasis></p><p><emphasis>Les esprits chagrins ont �t� �cart�s et l'on s'est pr�par� � recevoir M. et Mme de Peyrac.</emphasis></p><p><emphasis>Ma ch�re, il est malais� de vous exprimer la joie que les peuples ont re�ue de cette arriv�e tant redout�e.</emphasis></p><p><emphasis>Et je n'affecte rien.</emphasis></p><p><emphasis>Madame de Peyrac poss�de-t-elle la vertu des reines ! Celle de m�duser par leur seule apparition ?</emphasis></p><p><emphasis>Elle a donn� si promptement dans la vue de tous que c'en est incroyable !</emphasis></p><p><emphasis>On l'a attendue sur les quais depuis l'aube et toute la ville �tait pr�te � y passer l'Avent si elle n'avait pas d�barqu�. Ce fut chose faite aujourd'hui.</emphasis></p><p><emphasis>Selon le jugement de M. de Magry, elle est d'une beaut� � br�ler le monde. D�cid�ment, cette femme est une sorci�re. Elle n'entrera pas dans ma demeure.</emphasis></p><p>Mlle d'Hourredanne souligne de sa plume sa r�solution.</p><p>Elle se cale un peu mieux contre ses oreillers de dentelle. D'un doigt, avant d'installer son �critoire sur ses genoux, elle a touch� le lobe de ses oreilles d'un peu de son parfum pr�f�r�. Elle a regard� dans le miroir si la pointe de dentelle de Malines dont elle couvre ses cheveux blancs �tait bien pos�e. Elle s'est fait apporter deux chandelles neuves. Elle a renonc� � s'impatienter contre sa servante anglaise, morne, stupide et h�r�tique par-dessus le march� et s'est content�e de faire d�barrasser son lit du coffret et des paquets de missives li�es d'un ruban qu'elle n'a pas eu le temps de d�nouer.</p><p>Le marquis de Ville d'Avray est venu les lui apporter, mais il s'est montr� rapide, ne parlant que des r�jouissances du jour et de celles du lendemain et press� de courir on ne sait o�. Et elle a compris pourquoi lorsqu'elle a vu toute une troupe d'�trangers guid�e par Ville d'Avray envahir sa rue si paisible et s'engouffrer dans la maison dudit marquis.</p><p>C'est l�, elle ne se le dissimule pas, une des raisons de son antipathie envers celle qu'elle nomme, � part elle, non pas la D�mone, mais la S�ductrice.</p><p><emphasis>Carlon non plus n'est pas venu me voir et, pourtant, il est de retour en nos murs. Mais je lui pardonnerai car vous savez que j'ai un faible pour lui.</emphasis></p><p><emphasis>Toute la ville �tait dans la rue.</emphasis></p><p><emphasis>Jessy l'Anglaise, en courant jusqu'en bas du pr� pour apercevoir ces vaisseaux qu'elle s'imagine, la sotte, venir la d�livrer, a laiss� �chapper la chienne. Cela a �t� toute une affaire pour la rattraper et la faire entrer, surtout que nul ne s'est pr�sent� � notre secours. J'aurais pu mourir dans le fond de mon lit, personne ne s'en serait souci�. Heureusement, je bois en ces jours qui pr�c�dent l'hiver une d�coction de racines qui me donne des forces..</emphasis></p><p><emphasis>M. le conseiller Magry de Saint-Chamond a eu piti� de ma solitude et m'a rendu visite.</emphasis></p><p><emphasis>De toute fa�on, vous me connaissez. Je n'ai rien vu, mais j'ai tout su.</emphasis></p><p><emphasis>J'ai entendu un coup de canon, un seul. Cela ne voulait rien dire, para�t-il.</emphasis></p><p><emphasis>C'est Sabine de Castel-Morgeat qui l'a tir�, dans sa rage de voir accueillir � Qu�bec des personnes qu'elle consid�re comme des ennemis de la Nouvelle-France et surtout de son cher confesseur, le P�re d'Orgeval. Ce j�suite qui la gouverne la fait communier tous les jours de la semaine. Bon Dieu ! Quelle profanation ! Mais je me tairai car l'on me dit que l'hostilit� envers Port-Royal et les jans�nistes ne d�sarme pas dans le c�ur du Roi...</emphasis></p><p>Cleo d'Hourredanne suspend son r�cit et demeure la plume en l'air. Elle ne va pas commencer � discourir sur Port-Royal. Sinon elle n'en finira plus.</p><p><emphasis>M. de Peyrac s'est fait accompagner de sainte Perp�tue, martyre. L'�v�que a �t� pris de court. Il aurait bien voulu bouder. Mais l'annonce d'une aussi sainte relique et de ses � authentiques � l'a pouss� � employer toute sa pompe.</emphasis></p><p><emphasis>Je vous dirai cependant que les Dames de la Sainte-Famille ont essuy� une grande honte � cause de l'une des leurs, Sabine de Castel-Morgeat. Non pas tant par ce coup de canon, geste qui ne manque pas de panache, mais ensuite, somm�e par son �poux d'assister au Te Deum, elle s'est habill�e de noir, pour afficher le deuil de ce jour, et elle s'est couvert le visage de blanc de c�ruse et s'est fard� les l�vres de rouge sang, de sorte qu'elle �tait hideuse comme masque en Car�me. Enfin un vrai scandale ! Mme Daubrun qui est si douce et bonne en a pleur�. Sabine se croit tout permis et elle a entra�n� par son attitude outranci�re une vague de sympathie envers celle qu'elle voulait insulter, la belle Madame de Peyrac, laquelle ne parut pas faire cas de tant de provocations de la part de Sabine et se montra aimable.</emphasis></p><p>Mlle d'Hourredanne fait une pause. La nuit est calme et profonde.</p><p>La chienne noire et blanche est couch�e au pied du lit, sur les marches de l'alc�ve.</p><p>La dame a fait �carter les rideaux car elle ne veut pas quitter des yeux la fen�tre qui donne en direction de la maison du marquis de Ville d'Avray de l'autre c�t� de la rue.</p><p>L� aussi l'agitation s'est calm�e. Tout est sombre. Des lumi�res amorties se devinent, mais ce ne sont que de simples veilleuses, ou bien ce qui reste de braises dans l'�tre de la cuisine. Pourtant, � une fen�tre haute, Cleo d'Hourredanne a cru apercevoir deux silhouettes qui regardaient la nuit, un homme et une femme et cette vision lui laisse un arri�re-go�t m�l� d'anxi�t� et d'int�r�t dont elle ne s'explique pas la raison.</p><p>Une chose est certaine, la nuit semble particuli�rement douce ainsi que l'atmosph�re de sa petite demeure ti�de o� tictaque le battant de sa belle horloge � balancier.</p><p><emphasis>Je me suis laiss� dire qu'on leur avait donn� pour logement un manoir en lisi�re sur la colline que l'on avait pr�par� pour une bienfaitrice, la duchesse de Maudribourg, qui devait arriver � l'�t�, avec sa recrue et beaucoup de biens... Mais depuis, rien !... Et le bruit court qu'elle s'est noy�e...</emphasis></p><p><emphasis>En attendant, � ils � sont encore ce soir chez Ville d'Avray. Celui-l�, vous le connaissez. Il s'adjuge toujours ce qui est le plus r�put�, que ce soit d'un objet ou de personnes.</emphasis></p><p><emphasis>Il mourrait de jalousie de ne pas �tre pr�f�r� en tout !</emphasis></p><p><emphasis>Resteront-ils dans la maison du marquis ? Je le souhaite, car de ma fen�tre je pourrai suivre toutes leurs all�es et venues.</emphasis></p><p><emphasis>Mais s'accommoderont-ils du voisinage d'Eustache Banist�re, c'est une autre question. Depuis que celui-ci s'est fait retirer son � cong� � de voyageur pour aller aux bois trafiquer la fourrure et depuis que l'�v�que l'a excommuni� parce qu'il avait port� de l'eau-de-vie aux sauvages, il est en proc�s avec tout le monde. Ses enfants sont des garnements qui font cent mauvais tours et martyrisent leur chien. Vous savez combien j'aime les b�tes et cela m'est sensible.</emphasis></p><p><emphasis>Pardonnez-moi, tr�s ch�re amie, je n'ai pas encore pu me mettre � la lecture de vos lettres dont la vue m'a combl�e de joie.</emphasis></p><p><emphasis>Entre nous, ma ch�re, bien � l'abri derri�re les murs de ma maison, je me r�jouis que ces visiteurs du sud nous am�nent tant d'animation. J'aurai de quoi vous �crire. Pour cette fois, je vous ai r�dig� tout cela d'un crayon assez gros. Il y a mille d�tails que je vous communiquerai plus tard.</emphasis></p><p><emphasis>R�sumons : la S�ductrice est dans nos murs. Elle ne nous quittera pas de sit�t.</emphasis></p><p><emphasis>Quelque chose dans le rouge du ciel, ce soir, me faisait penser que les glaces ne sont pas loin, bien que les milliers d'oies sauvages qui sont assembl�es au Cap Tourmente n'aient pas encore d�cid� de leur migration vers le Sud.</emphasis></p><p><emphasis>Nul vaisseau ne peut d�sormais ni arriver ni repartir. Nos h�tes vont partager notre hiver canadien et nous n'avons plus � nous poser de questions. Car, chez nous, les comptes ne se r�glent qu'au printemps lorsque le fleuve redevient libre, que les premiers navires apportent les premiers courriers et que l'on sait le choix du Roi...</emphasis></p><p>*****</p><p>Si, quittant la modeste demeure de Mlle d'Hourredanne, l'on glisse en un vol plan� d'une aile duveteuse d'oiseau de nuit au-dessus des clochers et beffrois de la Haute-Ville, l'on parvient au ch�teau Saint-Louis, r�sidence du gouverneur, forteresse, � la pointe du cap, dominant et surveillant le fleuve.</p><p>Dans l'aile droite, une fen�tre demeure �clair�e.</p><p>M. de Castel-Morgeat bat sa femme. Il est fou de rage.</p><p>� mi-voix, pour ne pas �veiller les �chos du ch�teau Saint-Louis o� Monsieur le Gouverneur les h�berge, il exhale sa ranc�ur et son d�plaisir.</p><p>� N'est-ce pas assez, Madame, que vous me d�daigniez dans ma propre maison, que, depuis des ann�es que je vous ai �pous�e, vous ne cessiez de m'y faire sentir le poids de ma pr�sence comme si je n'y �tais qu'un intrus, que vous proclamiez le d�dain que vous avez de mes hommages pour faire de moi la ris�e des sots, il faut encore que vous me fassiez parjurer � ma parole donn�e, que vous me couvriez de ridicule devant mes soldats et mes sauvages, moi, le lieutenant du Roi en Am�rique...</p><p>Sabine de Castel-Morgeat plie l'�chine. Les coups l'ont prise au d�pourvu.</p><p>Il y avait longtemps, des ann�es, qu'il ne s'�tait pas livr� a ces violences.</p><p>Elle ne lui d�nie pas son droit d'�tre en fureur mais elle le hait d'avoir tourn� casaque si facilement.</p><p>Tout au long de cette affaire, il a opt� pour le P�re d'Orgeval, l'approuvant de vouloir �carter des terres d'Acadie un danger d'envahissement qui se doublait dune menace diabolique. C'est m�me l'une des rares fois ou il s'est trouv� en accord avec elle, sa femme Peut-�tre l'a-t-il regrett� ? Il n'y a gu�re il assurait les j�suites de sa fid�lit�, il faisait le matamore...</p><p>Il a suffi... de quoi donc ? Que Frontenac l'assure de l'int�r�t d'une alliance entre Gascons ? Que le P�re d'Orgeval brusquement disparaisse, comme s'avouant battu ? Qu'il veuille, elle, la d�savouer, l'humilier une fois de plus...</p><p>Il a suffi, surtout, que l'annonce parvienne que s'avan�ait vers Qu�bec cet homme que l'on dit magicien, s�r de sa victoire avec sa flotte insolente et bourr�e de richesses et de pr�sents, s�r de gagner sans un coup de canon.</p><p>Eh bien ! Si ! Il y a eu un coup de canon. Celui qu'elle a fait tirer elle-m�me, comme jadis Mlle de Montpensier a fait tirer sur son cousin, le Roi. Quelle ivresse pour une femme que de sentir le pouvoir de faire tonner le canon sous ses doigts. Pouvait-elle deviner que son fils Anne-Fran�ois �tait � bord ? Tout ce qu'elle entreprend se retourne contre elle !</p><p>Pourtant, puisque Anne-Fran�ois est sain et sauf elle ne regrette pas son geste.</p><p>Ce geste d'hostilit� a compens� la l�chet� g�n�rale. Mme de Castel-Morgeat a ainsi proclam� son attachement a ce confesseur qu'hier encore tout le monde encensait pour le d�savouer aujourd'hui. Enfin il l'a veng�e de toute la rancune, de toute l'amertume accumul�es en elle au cours des ann�es et dont ce couple attendu, image dit-on de la r�ussite de la vie et de l'amour, lui semble �tre la cause. Elle hait tout ce qui peut lui rappeler qu'elle n'a jamais connu le bonheur, ni le plaisir de l'amour.</p><p>Oh ! Quelle douleur �prouv�e aujourd'hui, quelle douleur sans nom, devant ce couple insolite et magnifique qui est mont� vers la cath�drale sous les ovations ! Toute sa vie � elle, g�ch�e, sans cesse d��ue, en prenait une saveur plus am�re. Jamais le lien ne lui a paru si lourd qui l'attache � ce Castel-Morgeat qu'elle n'a jamais aim�. Toute sa vie lamentablement perdue lui est remont�e au c�ur, � la vue de cette femme triomphante que toute une ville acclame, idol�tre, sans m�me la conna�tre, simplement parce qu'elle appara�t, parce qu'il n'y a qu'� la voir, parce qu'elle, elle a le CHARME. Tandis qu'elle, Sabine, on ne l'aime pas, elle ne pla�t pas.</p><p>On l'a oblig�e � assister au Te Deum. Elle aurait pr�f�r� �tre jet�e dans un cul-de-basse-fosse.</p><p>Personne ne s'est pr�occup� de son humiliation et de sa douleur, ne lui a dit un mot de compassion.</p><p>Le seul qui eut pour elle un peu d'indulgence et de sinc�re estime n'est plus l� : son confesseur.</p><p>� son chagrin intime, r�veill� par les �v�nements r�cents, s'ajoutent l'inqui�tude et le d�sarroi.</p><p>Lui si fort, S�bastien d'Orgeval, a-t-il pu se laisser circonvenir par la crainte ? Non, cela est impossible. Ou tomber dans un guet-apens ? Son intuition extra-lucide l'aurait averti � temps. Alors que croire ? Qu'il se recueille en quelque retraite pour mieux frapper plus tard ? Mais quelle n�cessit� de s'effacer ainsi ? La situation �tait entre ses mains.</p><p>Il l'a abandonn�e... Maintenant elle est seule et sans recours, livr�e � la r�probation et � la d�testation.</p><p>Des larmes coulent sur son visage tum�fi� que les fards blanch�tres enlaidissent encore.</p><p>Le comte de Castel-Morgeat se sent plus encore hors de lui et fou furieux. Cette damn�e bonne femme r�ussit toujours � le mettre dans son tort... Il tourne comme un lion en cage � travers l'unique chambre qu'on leur a d�volue. Il jette des regards furibonds au lit, ma foi, assez vaste et confortable qui a �t� mis � leur disposition et dont les courtines sont � demi relev�es d�couvrant la blancheurs des draps.</p><p>� Jamais je ne coucherai avec vous dans ce lit, crie-t-il.</p><p>� Moi non plus. Allez donc coucher chez Janine Gonfarel, la maquerelle ! Vous avez l'habitude d'y trouver bon g�te et tendre accueil.</p><p>Il pousse un horrible juron, se rue sur le lit et se fourre sous les draps avec bottes et casaque.</p><p>Elle se jette hors de la pi�ce en r�primant un cri de rage.</p><p>Le valet de Monsieur de Frontenac, qui dort sur un lit de bivouac en travers de la porte de son ma�tre entend un bruit de vaisselle cass�e. Il se l�ve intrigu�.</p><p>Le ch�teau est petit et, � cette heure de la nuit, tout le monde doit y dormir sans barguiner. Les sentinelles veillent au-dehors, cela suffit. Se dirigeant dans la direction d'o� est venu le bruit, il arrive aux cuisines.</p><p>M. de Castel-Morgeat a aussi entendu. Il ne dormait que d'un �il.</p><p>� Elle a encore cass� quelque chose �, pense-t-il. Il descend l'escalier en boitillant car sa jambe lui fait mal � l'approche du matin.</p><p>Il aper�oit in fant�me noir qui traverse l'antichambre, portant un panier, sous l��il ensommeill� du valet et d'un marmiton en chemise.</p><p>C'est Mme de Castel-Morgeat, encapuchonn�e, qui se dirige vers la grand-porte.</p><p>Il la rejoint de justesse au moment o� elle va l'ouvrir et l'agrippe par le bras.</p><p>� O� allez-vous encore, esp�ce de folle ? O� courez-vous � cette heure de la nuit ?</p><p>Elle r�pond d'un air de martyre.</p><p>� Je vais porter quelque nourriture au bonhomme Loubette. Personne ne s'est occup� de lui aujourd'hui.</p><p>Ses yeux flamboient brusquement. Elle crache avec col�re.</p><p>� Oui, la ville a perdu la t�te ! Au point d'oublier ses pauvres, ses devoirs de charit� les plus imp�ratifs... Tout cela pour une femme dont la beaut� dangereuse n'a d'autres buts que d'�craser ses rivales autour d'elle, que d'attirer tous les hommes � ses pieds, que de r�pandre le mal et la destruction de tout bien...</p><p>Elle a parl� avec tant de v�h�mence, la bouche tordue, que Castel-Morgeat, lui-m�me habitu� � ses r�actions outranci�res, en demeure saisi. C'en est trop ! Quelque chose lui �chappe dans ce comportement excessif.</p><p>Intrigu�, il la regarde franchir le seuil d'une d�marche de reine outrag�e.</p><p>Il dit :</p><p>� Pourquoi la ha�ssez-vous donc tant ?...</p><p>*****</p><p>La main d�charn�e et tremblante du vieux Pierre-Marie Loubette s'avance et parvient � saisir avec peine sa tabati�re de fer-blanc pos�e sur un tabouret � son chevet.</p><p>Putain d'existence ! Sa tabati�re est vide.</p><p>Il retombe sur ses oreillers et ram�ne frileusement jusqu'� ses �paules la couverture qui a gliss� mais il n'arrive pas tr�s bien � l'installer comme il faut. La fi�vre le secoue tellement qu'il se d�couvre plut�t que ne se recouvre et, au bout d'un moment, il se sent br�lant et rouge comme un cul de chaudi�re en fonte sous laquelle on a forc� le feu.</p><p>Putain de vie ! Qu'est-ce qu'il en aurait fait de son tabac s'il en avait trouv� trois brins ? Il en aurait chiqu� un peu. Fumer ? C'est exclu.</p><p>D�s qu'il commence � allumer son vieux calumet, presque aussi vieux que lui, et qu'il aspire une bouff�e, le voil� parti � tousser jusqu'� ce qu'il s'en �trangle et crache du sang.</p><p>Chiquer ? Il peut encore. Il a gard� ses dents, des dents presque aussi bonnes que celles des Indiens, saines, solides. C'est bien � peu pr�s tout ce qu'il a gard�. Le reste s'en est all� � vau-l'eau : ses forces, ses �cus, ses amis. Ce sont des choses qui arrivent. Surtout aux anciens de cette putain de colonie. On n'en veut plus des anciens ici. On les a trop vus. On leur doit trop. On pr�f�re les oublier. Tout le jour ces damn�es cloches lui ont martel� la t�te. Et bing ! Et boum ! Et encore ! Et j' t'en donne et j' te carillonne. Croyez-vous qu'il y aurait eu un �tre humain charitable pour venir lui dire ce qui se passe et ce que �a a voulu dire ce coup de canon tout seul ? Parce que... il n'a tout de m�me pas eu la berlue ! On a tir� du canon.</p><p>Mais il en restera sur sa curiosit�. Toute la ville s'est �gaill�e comme une vol�e d'�tourneaux.</p><p>Tout le monde s'est trouv� en bas pour accueillir les �trangers. Il est rest� seul sur ce rocher de malheur presque comme du temps o� il �tait enfant et qu'il y montait par un sentier de ch�vre. Qui croirait que la grand-place pav�e de la Haute-Ville o�, aujourd'hui, les dames aiment � tourner carrosse, a �t� cette clairi�re ombrag�e de grands arbres o�, d�s l'�ge de six ans, il r�dait, son petit couteau-jambette en main, � la recherche des asperges sauvages ou des crosses de foug�res, pointant de la terre humide, et qu'il rapporterait � sa m�re pour qu'elle les ajoute � la soupe familiale ?</p><p>Ce ruisseau qui traverse la grand-place d�valait parmi les herbes hautes. Il y a tremp� ses pieds nus de petit Normand, levant les yeux vers les frondaisons des grands arbres d'Am�rique. Il s'est taill� un pipeau adoss� aux racines d'un ch�ne, l� o� s'�l�ve la cath�drale. De la grande for�t primitive, il ne reste plus sur le promontoire que des enclos et des parcs entourant les propri�t�s b�ties : le monast�re des Ursulines, la maison et le coll�ge des J�suites, le s�minaire et l'�v�ch�, l'H�tel-Dieu. Hors ces grands b�timents dans leurs �lots de verdure, partout des rues trac�es bord�es de maisons. Et l'on entend les carrosses et les charrettes tressauter sur les pav�s, le bruit des sabots ferr�s des chevaux...</p><p>En ce temps-l� (le temps de son enfance), il y a pr�s de cinquante ans, il n'y avait au pied du Roc que deux ou trois familles de colons. �a ne faisait que quelques petits enfants fran�ais qui s'�levaient comme une couv�e de sarcelles sauvages au bord du fleuve perdu.</p><p>Six ou sept femmes et, parmi elles, H�l�ne Boull�, vingt ans, �pouse de M. de Champlain et ses trois suivantes.</p><p>La fine H�l�ne Boull�, en robe blanche et son petit miroir au cou, o� les Indiens se voyant refl�ter s'attendrissaient qu'elle � les gard�t dans son c�ur �.</p><p>Tout le monde logeait dans l'habitation que M. de Champlain avait construite sur la rive.</p><p>Un v�ritable petit ch�teau de bois en solide charpente, avec trois corps de logis, un vaste magasin, un petit colombier et, au second �tage, sous la toiture en pente aux hautes chemin�es, un balcon circulaire permettant aux sentinelles de surveiller l'immense horizon. Autour un large foss� flanqu� d'un pont-levis et plusieurs canons braqu�s aux endroits strat�giques. L'habitation, on s'y entassait tous, dans les d�buts, quand l'hiver venait, quand l'Iroquois mena�ait. Colons, traitants, interpr�tes, soldats. On se tenait chaud. La falaise � laquelle on s'adossait vous suspendait au-dessus de la t�te des franges de glaces g�antes. Les mar�es d'automne rongeaient les pilotis. � manger, l'hiver, toujours des farines et des salaisons de la Compagnie, du cidre piqu� comme sur les navires, quelque gibier qu'apportaient les Indiens ou qu'on prenait au pi�ge.</p><p>L'odeur des fourrures vous saoulait. Le mal de terre � le scorbut � vous faisait les chairs flasques, la peau bl�me, les gencives saignantes.</p><p>Louis H�bert, l'apothicaire, soignait cela avec de la d�coction de myrtilles s�ches. Les Algonquins apportaient leurs m�decines myst�rieuses.</p><p>Le soir, on disait la pri�re en commun et, le dimanche, pendant les repas, on lisait la Vie des Saints.</p><p>Une ann�e o� les navires de France amenant des vivres avaient �t� captur�s par les Anglais, ce fut la famine. Minables r�coltes de ces colons qui savaient � peine manier la houe ! Aucune r�serve pour l'hiver. La mort promise sans recours.</p><p>M. de Champlain charria ses Fran�ais sur trois barques et ils s'en all�rent au long du grand fleuve Saint-Laurent demandant piti� aux sauvages.</p><p>C'est ainsi qu'elle a �t� sauv�e la petite colonie. Par la charit� des sauvages. Algonquins, Montagnais, nomades dispers�s sous leurs wigwams de peaux ou Hurons s�dentaires, dans leurs villages aux cossues maisons d'�corce en berceau, bien garnies de ma�s r�colt�, les uns et les autres acceptant de recevoir, soit un homme, soit un enfant, ou un couple avec un b�b�, afin de partager avec cette bouche suppl�mentaire leur bol de sagamite, bouillie de ma�s, ou leurs r�serves de poissons s�ch�s ou de viande fum�e.</p><p>Charit� exemplaire car, pour toute famille ou tribu isol�e, dans l'hiver incl�ment, une bouche suppl�mentaire peut �tre cause de leur perte pour peu que le printemps tarde � venir.</p><p>On en avait cas� ainsi peu � peu au long du fleuve. � la fin, il ne restait plus qu'une barque, celle o� il se trouvait lui-m�me avec ses onze ans et son copain, Tancr�de Beaujars, qui en avait treize, et sa s�ur �lisabeth Beaujars qui en avait dix. Tous trois, serr�s sous une couverture et n'osant plus bouger tant le froid et la faim les tenaillaient.</p><p>Le nautonier lui-m�me, Eustache Boull�, beau-fr�re de M. de Champlain, �tait si faible qu'il n'avait plus la force de hisser la voile, � peine celle de man�uvrer le gouvernail.</p><p>La barque allait comme une barque fant�me, descendant le fleuve vers son embouchure polaire, entre les rives du Labrador et de Gasp�.</p><p>Les glaces commen�aient. � la lisi�re des eaux sal�es, elles prenaient des transparences vertes et bleues qui scintillaient dans les brouillards. Les hautes falaises de cristal paraissaient peupl�es de d�mons. Les enfants devenaient de plus en plus tristes. Ils avaient l'impression qu'ils �taient destin�s � errer toujours dans les limbes. Quand on abordait, les gr�ves �taient d�sertes et ils n'avaient plus la force de partir � la recherche des villages. Ils su�aient des �corces, se partageaient un dernier morceau de biscuit marin.</p><p>Du c�t� de Gasp�, un chef algonguin avait accept� de prendre trois enfants. Eustache Boull� �tait reparti.</p><p>Dans les cabanes, fum�e, vermine, mais du bon temps. Ensevelie sous les neiges, la vie dans les villages indiens n'est rien d'autre, l'hiver, que celle des b�tes au fond de leur terrier o� l'on se blottit � l'abri des temp�tes, o� l'on dort, o� l'on mange, o� l'on fait maintes choses agr�ables pour oublier les menaces du dehors. � se rem�morer sa saison en Gasp�sie, Pierre Loubette se prend � sourire.</p><p>Peu � honteuses � comme elles �taient de nature, ces sauvagesses, adolescentes et m�me les jeunes femmes n'ont pas �t� longues � se montrer curieuses des deux beaux gar�onnets d'une race �trang�re.</p><p>� ce souvenir il rit et s'esclaffe, et tousse, tousse jusqu'� ce que le sang vienne tacher le linge qu'il a port� � sa bouche.</p><p>Putain de vie ! C'est toute cette fum�e respir�e et tout ce froid inhumain, qui lui ont, � la longue, br�l� l'int�rieur. Mais on ne peut pas regretter.</p><p>Un instant il s'est revu, petit gars r�bl� et vigoureux, tout surpris de son plaisir, se d�battant sous les fourrures avec la belle Indienne au corps lisse, qui rit, le b�cote, le caresse, le chatouille, l'agace, le l�che, le tourneboule comme un chiot et le fait �clater, lui aussi, de rire et de bien-aise.</p><p>Du bon temps !</p><p>Et comment voulez-vous, apr�s une enfance pareille, qu'on se fasse � cette ville pleine de maisons, de boutiques, d'entrep�ts, d'�glises et de bordels, qu'on se fasse � ce salmigondis d'arrivants du Vieux Monde, racaille qui vous pille, ou clercs illumin�s qui vous excommunient pour un rien, grands seigneurs en dentelles dont l'exil sanctionne quelque crime ou malversation, ou pieuses bienfaitrices d�barquant avec tous leurs meubles, leurs tapisseries et les tableaux de tous les saints, fonctionnaires aux dents longues, grands j�suites promis au martyre, �migrants fam�liques, soldats ahuris, officiers pr�tentieux qui marchent comme des ours sur le sentier de la guerre, tout ce monde-l� n'ayant en commun que l'avide esp�rance de � faire son beurre � dans la fourrure.</p><p>Dans ce temps-l�, les ch�nes de la for�t d'Am�rique n'appartenaient pas au Roi de France, comme �a a �t� d�cr�t� un beau jour, et les braves colons du Canada pouvaient s'y tailler de beaux meubles, comme son buffet-vaisselier, aux dessins en � pointes de diamant �. Tout ce qui lui reste. M. le marquis de Ville d'Avray guigne dessus, mais il ne l'aura pas.</p><p>Il para�t que les �trangers arriv�s aujourd'hui logent chez lui, en haut de la rue m�me. Il a entendu passer toute une compagnie brillante. Des cris ! Des appels ! On se h�lait.</p><p>Pourrait-on croire que tout �tait si grand, si calme et d�sert, en ce temps-l�, au Canada, quand, � cette heure de la nuit, des �clats de voix s'�l�vent et que des ivrognes braillent dans la rue, pas plus loin qu'en face de chez lui : un �clair de lumi�re a gliss� sur les petits carreaux de papier huil� de sa fen�tre.</p><p>C'est la porte du cabaret du<emphasis> Soleil levant</emphasis> qui s'est ouverte pour laisser passer un buveur titubant, puis qui s'est referm�e.</p><p>*****</p><p>� l'entr�e de la rue de la Closerie, juste en face de la maison o� le vieux Loubette, oubli� sur son grabat entre son buffet de ch�ne et son calumet de pierre rouge, se rem�more le temps de M. de Champlain, se trouve le cabaret du<emphasis> Soleil levant</emphasis> avec son seuil de trois marches, tra�tre aux ivrognes les jours de verglas et au-dessus sa belle enseigne d'or rayonnant d'un soleil qui sourit.</p><p>M. le duc de La Fert�, amer et tourment�, s'y est r�fugi� � la nuit. C'est une chose p�nible que de se cacher sous un faux nom, surtout lorsque le pass� surgit � vos yeux sous l'apparence d'une femme troublante et que l'incognito dont on s'est affubl� ne vous permet pas de vous faire reconna�tre d'elle.</p><p>Il fait glisser son gobelet d'�tain tout au long de la table de bois poli par deux g�n�rations de buveurs attabl�s. Et il reste l� affal�, le bras tendu, sa manchette de dentelle frip�e couvrant son poignet, ses doigts qui tremblent, crisp�s autour du r�cipient.</p><p>Il bredouille :</p><p>� Qui ne l'a pas poss�d�e... ne sait pas ce que c'est : une femme...</p><p>Les trois autres qui forment sa cour �clatent d'un rire bruyant et moqueur.</p><p>� Riez toujours, les amis, dit-il, qui ne l'a pas tenue dans ses bras, n'a caress� cette peau divine, n'a p�n�tr� ce corps aux pi�ges voluptueux, ne sait ce que c'est que l'amour.</p><p>Il braille soudain :</p><p>� ... � boire, gargotier ! Vas-tu me laisser le bras tendu jusqu'� ce que je s�che sur pied ?</p><p>Antonin Boisvite jette sur ce client malotru un regard m�prisant. Voici trente ann�es qu'il a accroch� un bouchon de sapin au-dessus de son enseigne du<emphasis> Soleil levant</emphasis> et qu'il a re�u permis du juge royal � de tenir cabaret et de mettre la serviette et licence de fabriquer et servir de la bi�re et toutes liqueurs fortes, vins et sirops �, et il n'oublie pas qu'il fut le premier cabaretier de la Nouvelle-France et le seul qui r�gne en ce jour sur la Haute-Ville. Sis � �gale distance de la cath�drale, du s�minaire, des j�suites et des ursulines, il ferme ses portes pendant les offices solennels et les messes du dimanche, et quoique distribuant la roquille ou le demiard d'alcool � une cadence fort honorable, il a su offrir aux dames la possibilit� de venir s'asseoir en sa demeure pour y boire un doigt de malaga, du cidre ou de l'eau pure accompagn�e de sirop d'orgeat � leur choix dans les heures de l'apr�s-midi.</p><p>C'est dire que son �tablissement n'est pas de ceux qu'on peut baptiser du nom de � gargote �. D'o� son humeur � voir ces grands seigneurs, �trangers au pays, oublier qu'ils ne se trouvent plus dans quelque venelle parisienne o� leur d�dain fait loi pr�s de malheureux tenanciers sans d�fense. Les navires ont amen� bien des personnes d�plaisantes au cours de l'�t�. Il en arrive de plus en plus chaque ann�e. Prendrait-on la Nouvelle-France pour un d�potoir ? Antonin Boisvite grommelle :</p><p>� S�cher sur pied ! Pas de danger. Il s'humecte bien trop le gosier pour que �a lui arrive.</p><p>On rit autour de lui et Antonin, veng�, s'approche de la table de ces messieurs avec son cruchon de gr�s.</p><p>Il va leur en donner du solide. Comme �a, ils tomberont raides un peu plus t�t et on pourra appeler leur valetaille pour les ramasser et les ramener chez eux.</p><p>Depuis le mois d'ao�t o� ils ont d�barqu�, ces quatre-l� qui passent leur temps � boire, � jouer gros jeu dans tous les tripots et les salons de la ville et � rechercher la compagnie des femmes l�g�res, lui causent du souci. Il se demande si, en fin de compte, ils seront solvables. Dans ses statuts, d�fense lui a �t� intim�e de faire cr�dit aux fils de famille, aux soldats et aux domestiques.</p><p>Doit-il, bien qu'ils se pr�sentent entre la quarantaine et la cinquantaine, les consid�rer comme � fils de famille � ? Ils se montrent parfois g�n�reux, jettent un �cu sur la table... Celui qui para�t de plus haut rang a des mani�res de commandement qui pourraient faire croire que c'est un homme de guerre, mais le plus souvent sa veulerie abandonn�e contre les dossiers des bancs de bois exprime pour l'estimation de Boisvite l'id�e la plus exacte qu'il se fait d'un � courtisan �.</p><p>Il n'en a jamais vu de si pr�s, de ces princes, qui, dit-on, emplissent le Palais de Versailles, ruche aux mille alv�oles invisibles derri�re le scintillement de ses hautes fen�tres vitr�es et qui garde � l'abri des regards du commun ces courtisans, comme un essaim de frelons et d'abeilles bourdonnant autour d'une reine qui serait un roi.</p><p>L'int�r�t d'accueillir en ses murs une esp�ce encore assez rare au Canada compense, pour Antonin, le d�sagr�ment de se faire traiter avec une hauteur et une d�sinvolture dont il a perdu le souvenir depuis trente ans qu'il a d�barqu� sur ces rives, apprenti forgeron sans le sou, ayant pour tout bagage une tenaille et un marteau... et un nom pr�destin� pour devenir cabaretier : � Boisvite �.</p><p>Tout en leur versant le nectar de son vin le meilleur Antonin Boisvite les observe du coin de l'�il.</p><p>L'un d'eux, un homme �g�, le sid�re car il est fard� comme une femme, pis, comme une m�re maquerelle. Coquetterie destin�e � dissimuler des traits vieillissants, un teint par trop blafard ou � accentuer un regard �tincelant, souligner une bouche aux l�vres trop minces, mais l'on peut s'�tonner que Monseigneur l'�v�que tol�re cela dans sa ville �piscopale.</p><p>Le plus jeune a de belles mains, gant�es �troitement de rouge, qu'il ouvre et referme sans cesse comme s'il voulait �valuer la souplesse et la force de ses articulations et de ses muscles.</p><p>Le quatri�me est d'une certaine corpulence, mais le seul qui semble avoir en toutes circonstances la t�te sur les �paules. Son regard est dur et implacable. On l'interpelle en disant : baron, mais Boisvite suppose qu'il a la haute main sur les cordons de la bourse de M. de La Fert� et que c'est � lui qu'il devra s'adresser lorsque le cr�dit deviendra trop gros.</p><p>Tous portent l'�p�e. Ils se sont d�j� battus en duel, dit-on.</p><p>Antonin Boisvite s'�loigne pour r�pondre � l'appel d'un autre honorable client qu'il est assez flatt� d'avoir dans son �tablissement ce soir. Il s'agit de l'envoy� du Roi arriv� aujourd'hui et qui lui para�t un homme aimable et d�cent.</p><p>Son bonnet � la main, le cabaretier s'incline tr�s bas.</p><p>� Peux-tu me dire qui sont ces messieurs ? s'informe Nicolas de Bardagne.</p><p>Antonin Boisvite les nomme ; M. de La Fert� et ses amis : le comte de Saint-Edme, M. de Bessart et Martin d'Argenteuil. Il prend sur lui d'ajouter d'un air entendu :</p><p>� Ce sont des seigneurs de la Cour, de l'entourage du Roi.</p><p>Malgr� cette affirmation qui en d'autres temps et lieux le rendrait circonspect, Nicolas de Bardagne continue d'�prouver � leur endroit une acre d�testation. Il voudrait en douter mais il est de plus en plus persuad� que ce bell�tre, aux beaux yeux bleus et d'un visage assez avenant et noble malgr� les stigmates de la d�bauche et de l'ivrognerie qui le marquent, parle d'Ang�lique quand il fait allusion � une femme qu'il a aim�e, et Bardagne en con�oit une col�re et une anxi�t� qui ach�vent d'irriter ses nerfs d�j� fort �prouv�s par cette dure journ�e.</p><p>On l'a install� au diable vauvert, dans une assez belle r�sidence, mais perdue au milieu d'un bouquet d'arbres � l'extr�mit� d'un plateau herbeux qu'on appelle � Les Plaines d'Abraham �. Laissant ses serviteurs apporter coffres et bagages, il est revenu vers la ville, soucieux de savoir en quelle demeure M. et Mme de Peyrac se trouvaient...</p><p>S'il est entr� s'asseoir au<emphasis> Soleil levant</emphasis> c'est que l'�tablissement se trouve au coin d'une rue qui monte et au bout de laquelle s'�rige la maison o�, lui a-t-on dit, ils logeront ce soir. C'est encore le marquis de Ville d'Avray qui a r�ussi � les avoir chez lui.</p><p>Pour l'achever, il a fallu que parviennent � ses oreilles les discours et les affirmations de ce M. de La Fert�, pour le moins insolentes et incongrues.</p><p>Voici encore celui-ci qui se l�ve et s'�crie, en levant son verre :</p><p>� Je bois � la d�esse de toutes les mers et de tous les oc�ans qui nous a visit�s en ce jour et qui m'a appartenu !</p><p>Cette fois, M. de Bardagne ne peut y tenir. Il d�cide de se lever et d'interrompre ces �lucubrations scandaleuses et intol�rables. Il s'approche de la tabl�e.</p><p>� Monsieur, dit-il � mi-voix, veuillez consid�rer que vos propos peuvent �tre d�sobligeants pour la r�putation d'une dame de qualit�. Ayez la galanterie de ne pas les tenir � si haute voix.</p><p>M. de La Fert� est un homme assez grand et bien fait. Il examine d'un regard vague celui qui l'interpelle.</p><p>� ... Qui �tes-vous ? interroge-t-il, en retenant un hoquet.</p><p>� Je suis l'envoy� du Roi, r�plique Nicolas de Bardagne, offusqu�. Ne me reconnaissez-vous pas ?</p><p>� Si fait ! Eh bien ! Moi... je suis le fr�re du Roi ! Qu'en dites-vous ? Ceci vaut cela !</p><p>M. de Bardagne se recule pour �chapper � l'haleine avin�e de son interlocuteur.</p><p>� Tr�ve de sottises ! Le Roi n'a qu'un fr�re et, Dieu merci, vous n'�tes pas celui-l�.</p><p>� Bien ! Je vous le conc�de, se moque l'autre. Je ne suis pas son fr�re... mais, je peux dire... son parent... en quelque sorte... son parent... de la main gauche... Aussi, prenez garde, Monsieur l'envoy� du Roi... Il y a des querelles de famille o� les �trangers ne peuvent avoir le dernier mot... Il vaut mieux ne pas s'en m�ler.</p><p>M. de Bardagne est sur le point de lui jeter son gant au visage et de le provoquer en duel. Mais ce serait bien mal inaugurer ses importantes fonctions dans la capitale de la Nouvelle-France. Il d�plore soudain d'�tre investi d'un r�le si lourd qu'il ne puisse s'accorder la libert� de ch�tier comme il le m�rite cet arrogant personnage qui le regarde avec une insolence gouailleuse et m�prisante.</p><p>� Oui, fait-il d'une voix tra�nante, elle est belle n'est-ce pas, la nouvelle reine de Qu�bec ? La comtesse de Peyrac.</p><p>� Cessez, Monsieur, de m�ler le nom de Mme de Peyrac � vos divagations !</p><p>� Elle m'a appartenu, r�p�te le gentilhomme avec d�fi.</p><p>Et ses yeux bleus ressemblent � deux morceaux de verre trouble.</p><p>Ulc�r�, Nicolas de Bardagne bat en retraite. Retourn� � sa table, devant une chopine de bi�re o� il a � peine tremp� ses l�vres, il ressasse les paroles du gentilhomme. Il s'attarde sur ce point soulign� : � de la main gauche �. Il lui revient en m�moire que le fr�re d'une des ma�tresses du Roi, Louise de La Valli�re, a longtemps b�n�fici� d'une charge � la Compagnie des Indes et qu'il avait la haute main sur certains revenus du Canada.</p><p>Serait-ce lui ? Mais que signifieraient ces vantardises � propos d'Ang�lique ? Que va-t-il lui falloir apprendre encore au sujet de celle qu'il aime d'une passion irraisonn�e et d�raisonnable ? M. de Bardagne soupire.</p><p>*****</p><p>Apr�s les confidences du policier cynique, celles du gentilhomme d�bauch�. O� qu'il aille et si loin qu'il aille il n'aura donc jamais fini de souffrir.</p><p>Malgr� tout, son intervention a un peu d�gris� M. de La Fert�. Une amertume jalouse corrode son c�ur. Il est duc. Et ces croquants se permettent de le consid�rer de haut... Palsembleu ! O� donc est-il tomb� ? Fuir au bout du monde r�serve des surprises... Il se sent mal.</p><p>� H� ! Gargotier. Il n'y a donc pas un peu de caf� turc dans ton estaminet ?</p><p>Un homme d'allure militaire, qui boit et fume non loin, intervient :</p><p>� Monsieur, si vous voulez du caf� turc, je vous convierai chez moi. J'y ai pris go�t � Budapest, en combattant contre les Turcs pour l'empereur d'Allemagne.</p><p>Il s'annonce comme Melchior Sabanac, lieutenant r�form�, venu au Canada avec le r�giment de Carignan-Sali�re et demeur� au pays apr�s avoir eu le pied gel� dans une campagne d'hiver contre les Iroquois des Cinq-Nations.</p><p>� Certes, la vie � Qu�bec est moins somptueuse qu'� Versailles, ajoute-t-il en consid�rant la riche v�ture des quatre personnages.</p><p>Celui auquel il s'adresse ricane.</p><p>� Ah, vous trouvez ! Apr�s une journ�e comme celle que nous venons de vivre, vous croyez que Versailles a de quoi en remontrer � Qu�bec ? Vous avez re�u une de ses reines, Messieurs, une des reines de Versailles, le savez-vous ? Sinon la Reine ! La seule reine de tous les c�urs.</p><p>Il recommence � bredouiller.</p><p>� Quand j'y songe ! Le Roi ! Cocufi� par ce pirate, et moi-m�me...</p><p>Celui qu'on appelle le baron intervient.</p><p>� Monseigneur, parlez plus bas... Vos d�clarations vont nous attirer des ennuis. Ici, tout se sait et se d�couvre tr�s vite...</p><p>� Ouais ! Comment pourrait-il en �tre autrement ? Nous sommes pi�g�s au fond d'une nasse.</p><p>Avec humeur, il recommence un refrain que ses amis n'ont que trop entendu d�j� depuis quatre mois qu'ils sont l�. Qu'est-il venu faire � Qu�bec ? Petite ville stupide, grossi�re, campagnarde, occup�e par des manants qui se prennent pour des seigneurs parce qu'on leur a accord� le droit de chasse et de p�che.</p><p>� Monseigneur, de quoi vous plaignez-vous ? insiste le nomm� Bessart qui semble avoir dans le groupe plus un r�le de mentor que de complice. Vous venez de le dire vous-m�me, cette ville aujourd'hui nous a offert des distractions que dans nos plus ambitieuses esp�rances nous n'avions pas r�v�es.</p><p>Le comte de Saint-Edme, le vieillard au visage fard�, se penche en avant.</p><p>� Monseigneur, je vous vois troubl�, mais je partage l'opinion du baron de Bessart. L'hiver s'annonce bien. Quand nous nous sommes embarqu�s au Havre, nous �tions pr�ts � souffrir les mille ennuis d'un exil provisoire pour brouiller notre piste. Le policier �tait sur nos pas, et il fallait laisser oublier ces quelques petits flacons de poison de la comm�re Monvoisin...</p><p>� Pas de noms..., interrompt M. de Bessart.</p><p>� Bast ! Nous sommes loin... Remercions... l'enfer de nous avoir men�s en ces lieux o� personne ne peut venir nous rechercher pour de longs mois. Et qui peut nous imaginer au Canada ? En revanche, je pressens de plus en plus que nous allons conna�tre ici bien des plaisirs raffin�s.</p><p>Il se penche plus encore et insiste � voix basse.</p><p>� Je vous l'avais pr�dit, mes fr�res. Il faut avoir parfois le courage de partir au loin non seulement pour �chapper aux f�cheux et aux imb�ciles, mais aussi pour rassembler ses pouvoirs, se d�gager des erreurs des non-initi�s. Aujourd'hui, � Paris, tout le monde se vante de convoquer le Diable. Finalement, de toutes ces maladresses ne surgiront que des marionnettes en bonnets carr�s des juges. �cartons-nous de ces d�sordres. Nous pouvons trouver au Canada un lieu quasi vierge pour y distiller notre science dans le secret et, de s'�laborer � distance, notre �uvre n'en sera que plus puissante. Croyez-moi...</p><p>Il parle � mi-voix avec un sourire de d�ment, le regard illumin�.</p><p>M. de La Fert� l'�coute avec une expression d�sabus�e. Qui l'observerait bien devinerait aussi dans le regard qu'il pose sur son compagnon de la r�pugnance et un certain doute.</p><p>� J'augure bien de la venue de ces �trangers que vous semblez conna�tre, continue l'autre en passant sur ses l�vres une langue gourmande. Des signes se cachent derri�re la beaut� de cette femme et la personnalit� de cet homme. Et ce n'est pas le hasard qui les a conduits en ce lieu o� vous vous trouvez, mais la conjonction des astres. Cet homme et cette femme ne semblent en apparence que de brillants personnages, aventuriers des mers comme il s'en trouve tant sur les c�tes d'Am�rique, mais ils sont plus que cela... beaucoup plus que cela.</p><p>� Oh certes ! Je le sais, s'�crie le duc de La Fert� en �clatant d'un rire dont il est seul � comprendre la r�sonance sarcastique.</p><p>� Cela pourra-t-il nous nuire s'ils viennent � vous reconna�tre, Monsieur le duc ? demande le jeune homme aux gants rouges.</p><p>� Rien ne peut nous nuire, affirme le vieillard, pr�c�dant la r�ponse du duc, je vous le r�p�te, nous sommes les plus forts car nous avons fait alliance avec le prince de ce monde : Satan. Une seule chose m'inqui�te : le comte de Varange, qui nous avait re�us et accueillis et aid�s � nous r�fugier dans cette ville, a disparu depuis plus d'un mois. J'ai heureusement le moyen de savoir ce qu'il est devenu.</p><p>Mais le jeune homme aux gants rouges continue � regarder du c�t� de M. de La Fert� pour d�cider de la situation et de ses avantages.</p><p>Celui-ci secoue lentement la t�te.</p><p>� Non... Je ne sais pas... Je ne sais plus. Il se peut que de l'avoir retrouv�e, elle, arrange mes affaires � la Cour, � moins que... Oui, vous avez raison, Saint-Edme, nous n'allons pas nous ennuyer...</p><p>Il ajoute d'une voix sourde :</p><p>� ... Aussi bien, l� o� elle appara�t, la vie prend une autre saveur... Le Roi en sait quelque chose... O� allez-vous, Saint-Edme ? demande-t-il en voyant le vieillard se lever.</p><p>Ce dernier, debout, rassemble les plis de son manteau autour de ses �paules.</p><p>� Quelqu'un doit me remettre un talisman gr�ce auquel il nous sera loisible de voir plus clair en notre situation et aussi de savoir ce qu'est devenu Varange. Celui que je convoquerai nous renseignera parfaitement sur tout cela.</p><p>M. de La Fert� le regarde avec ironie. Tout au fond il ne sait pas si ce Saint-Edme, avec sa manie de l'occultisme, ne lui inspire pas une certaine frayeur. Mais c'est aussi un homme habile et efficace. Il faut le m�nager</p><p>� Qui allez-vous donc convoquer ? s'informe-t-il.</p><p>Nouveau froid sourire de la bouche fard�e.</p><p>� Je vous l'ai d�j� dit... Satan !</p><p>*****</p><p>Le comte de Saint-Edme quitte le cabaret du<emphasis> Soleil levant</emphasis> et, par une habitude de m�fiance, ram�ne les pans de son manteau sur sa bouche pour dissimuler le bas de son visage. Pr�caution bien inutile. Dans une ville comme celle-ci on a vite fait par une nuit de clair de lune de reconna�tre tout et chacun � sa d�marche.</p><p>Les rues sont d�sertes. Le froid m�tallique semble tomber du ciel comme en tomberait la pluie. Cela vient de tr�s loin, de tr�s haut. Alors qu'� Paris le froid est plut�t comme un fleuve enserr� entre les murs des maisons et qui se coulerait d'une encoignure � l'autre, ici la ville ne prot�ge de rien. Elle est ouverte, livr�e � la nature g�ante et souveraine. Les courants y tournoient sans pouvoir s'y apaiser. Rien ne stagne, on est travers� sans r�mission. Cet �tat de virginit� des choses ne d�pla�t pas � M. de Saint-Edme. Ce n'est pas � la l�g�re qu'il a parl� tout � l'heure de la n�cessit� de s'�carter d'un monde inepte et d�sordonn� tel que celui qui r�gne � la Cour. Cela trouble la concentration indispensable � la r�alisation des ph�nom�nes occultes. Tous ces incapables, qui manient la fiole de poison ou le rituel satanique comme ils le feraient d'un bilboquet ou d'un jeu de cartes, vont un jour se faire arr�ter et condamner au feu et � la hache, comme de vulgaires truands. Ils n'ont pas encore compris que la police du royaume a chang� de visage.</p><p>Ici, les grands esprits incubes et succubes peuvent itin�rer librement. Le sol du pays est encore charg� de forces telluriques et l'�ther parcouru de courants libres et forcen�s. En ce pays, il est connu que les apparitions sont fr�quentes, que les religieux ont des visions, que des miracles s'accomplissent. Excellentes dispositions pour les sciences herm�tiques.</p><p>Dans le gris perl� de la lune qui la baigne d'une lumi�re cendr�e, la ville et ses grands b�timents de pierre, ses clochers cisel�s, h�riss�s de croix, apparaissent � M. de Saint-Edme comme une cit� d�j� soumise � l'Empire des T�n�bres et telle que son esprit parfois se l'imagine, o� il se prom�nerait en prince, en dieu, arm� de tous les pouvoirs transcendants.</p><p>Alors qu'il va d�boucher sur la place de la Cath�drale, quelqu'un sort de l'ombre � l'angle d'une maison.</p><p>Celui qui s'avance vers le comte de Saint-Edme lui rappelle inopin�ment qu'il se trouve bien au Canada, car il �voquerait plut�t la silhouette d'un ours gris, dont il para�t que dans les premiers temps les abords de la ville recevaient parfois la visite. Cela n'arrive plus que rarement.</p><p>En l'occurrence cette nuit-l�, il s'agit bien d'un homme, c'est un g�ant, lourd, massif, au pas pesant quoique rapide. V�tu de peaux chamois�es comme un coureur des bois, son bonnet de laine enfonc� jusqu'aux yeux qui se devinent � peine entre le rebord de la coiffe et le touffu d'une barbe noire de huit jours, le nouveau venu ne se pr�sente pas sous un aspect rassurant.</p><p>� M'avez-vous apport� ce que je vous ai demand�, Eustache Banist�re ? s'informe le comte de Saint-Edme.</p><p>L'autre hoche la t�te avec un grognement affirmatif. Il tend une petite bo�te de fer-blanc de forme rectangulaire.</p><p>� O� vous les �tes-vous procur�es ?</p><p>� Chez les ursulines. Par mes caves, je peux p�n�trer dans leurs caves.</p><p>Le comte hoche la t�te avec satisfaction.</p><p>� Les ursulines... C'est parfait ! De saintes filles... Vierges... Les mains pures... Donnez !...</p><p>Mais le g�ant retire la main tenant la bo�te et tend l'autre, ouverte, carr�e comme un battoir. Il annonce ainsi qu'il attend la contrepartie pour abandonner son butin.</p><p>Le comte extrait de sous son manteau une bourse assez gonfl�e d'�cus qu'il d�pose sur cette paume puissante.</p><p>La petite bo�te passe dans la sienne. �ructant un vague salut d'adieu, le g�ant s'�loigne. Le comte de Saint-Edme traverse la place de la Cath�drale et, par la rue de la Fabrique, commence � descendre la c�te de la Montagne.</p><p>Il soul�ve d'un doigt le couvercle de la petite bo�te et a un sourire furtif qui glisse sur ses l�vres minces et rouges : des hosties !</p><p>Avec ce que contient cette bo�te, ce serait bien le diable � et il ricane � s'il n'arrive pas � � voir � ce qu'il est advenu de son ami le comte de Varange, disparu myst�rieusement depuis plusieurs semaines, alors qu'il se rendait au-devant de la flotte de ce redoutable Peyrac et de son inqui�tante et trop belle femme.</p><p>*****</p><p>Tandis que M. de Saint-Edme quitte le plateau de la Haute-Ville et plonge vers la Basse-Ville par le raide chemin de ce c�t� de la Montagne, le g�ant Eustache Banist�re va frapper � la porte d'une maison basse, cach�e entre les hauts murs du jardin des ursulines et ceux de l'h�tel de la famille de Mercouville.</p><p>C'est l'atelier de Fran�ois Le Basseur, ma�tre menuisier, doyen de la confr�rie de Sainte-Anne et huissier ordinaire de la ville apr�s avoir �t� le premier huissier du Grand Conseil. Bien que menuisier, bien que requis surtout � travailler le bois pour l'ornementation des �glises et sculpteur de retables, de tabernacles et de statues pieuses, on le recherche encore pour r�diger des pi�ces officielles dans une ville o� les notaires ont �t� interdits afin de gu�rir les Fran�ais de leur maladie de plaider.</p><p>�a ne les gu�rit pas ! On se contente d'un compagnon menuisier-sculpteur qui sait �tablir des pi�ces de proc�s.</p><p>Si Fran�ois Le Basseur est encore debout � cette heure, lorsque le poing d'Eustache Banist�re �branle sa porte, c'est qu'il travaille au dessin d'un reliquaire dont Monseigneur de Laval �v�que du Canada vient de le charger, afin d'abriter les saints restes de Perp�tue, martyre, arriv�s en ce jour � Qu�bec.</p><p>Ce reliquaire doit �tre situ� au-dessous du couronnement du ma�tre-autel de la cath�drale, en place de la niche centrale.</p><p>Le Basseur le r�ve de beau noyer, en forme de br�le-parfum oriental, qu'encadreraient deux anges agenouill�s, portant les palmes du martyre.</p><p>Une vitre de forme ovale fermerait le r�ceptacle permettant d'apercevoir le c�ur de vermeil qui contient les reliques. On peut envisager un socle en forme de coquille et une couronne o� s'incrusteraient quelques pierres pr�cieuses. Mais, pour ce dernier d�tail, il faut en parler � Monseigneur l'�v�que.</p><p>Le coup violent frapp� � sa porte fait sursauter l'artisan. Il jette un regard autour de lui et prend sa lampe � huile. Avec pr�caution, il �volue entre les �tablis, les pi�ces de bois � peine d�grossies dans lesquelles ses apprentis et ses fils ont commenc� � tailler les diff�rentes pi�ces d'un grand tabernacle que leur confr�rie destine au nouveau sanctuaire de Sainte-Anne, sur la c�te de Beaupr�.</p><p>Les pieds �cartent une mer de copeaux et il veille � ce qu'aucune goutte br�lante ne tombe � terre. Quel d�sordre ! Tout le travail est rest� en plan avec l'arriv�e de ces �trangers qui ont mis la ville � l'envers.</p><p>M�fiant, il entrouvre la porte et se trouve en face du colosse Banist�re, v�tu de peaux d'�lans, qui lui tend une bourse pesante.</p><p>� Eustache Banist�re, que fais-tu � r�der � cette heure ?</p><p>� Voici l'argent, tu vas �tablir les pi�ces de mon proc�s. Il me faut des grimoires pour obtenir mon d�. J'assigne le Procureur du Conseil parce qu'il a laiss� tomber mes lettres de noblesse en d�su�tude. J'assigne les M�res ursulines parce qu'elles ont construit sur des terres qui m'appartiennent. J'assigne le marquis de Ville d'Avray parce qu'il a creus� sous des terres qui m'appartiennent et parce qu'il a entrepris des d�marches pour se faire accorder mon champ qui jouxte sa propri�t�...</p><p>� Banist�re, ta vindicte te perdra. Tu ne vis que pour la chicane.</p><p>� Ce n'est pas moi qui ai commenc�. L'�v�que m'a excommuni� parce que je portais de l'alcool aux sauvages ! Comme si j'�tais le seul ! On m'a retir� mon � cong� � pour aller aux bois r�colter de la fourrure. Je n'ai pas le droit de quitter la ville... Eh bien je m'en occuperai de la ville... Puisque j'y suis, j'y reste et je surveille mon bien. De l'or, j'en ai et j'en trouverai pour plaider... Es-tu huissier, oui ou non ? Est-ce que je te paye, oui ou non ?...</p><p>Les petits yeux m�chants fouillent l'ombre de l'atelier o� l'on voit s'�baucher des formes en coupoles, des colonnades aux volutes grecques, des panneaux sculpt�s de bas-reliefs repr�sentant des fleurs ou des fruits, des ciboires et des crucifix.</p><p>� Griffonne tes attendus, greffier, ou je viendrai mettre le feu � ton �choppe et ton retable de Sainte-Anne flambera, avant seulement que tu aies pu en porter les pi�ces aux ursulines pour les faire dorer...</p><p>*****</p><p>M�re Madeleine, la jeune ursuline visionnaire, ne peut dormir, ni m�me se reposer. En vain a-t-elle quitt� l'inconfortable paillasse de balle d'avoine, enclose dans l'une de ces alc�ves rustiques de sapin blanc qu'on appelle, au Canada, des � cabanes � et o� l'on peut sommeiller � l'abri des courants d'air lorsqu'on a tir� devant l'ouverture les rideaux de serge verte.</p><p>En vain s'est-elle agenouill�e sur le froid dallage de sa cellule pour y chercher l'oubli de ses tourments par la vertu de la pri�re et de la mortification.</p><p>Alors, battant le briquet, elle s'est achemin�e, chandelle en main, jusqu'� l'atelier de dorure.</p><p>Dans les lointains du clo�tre une enfant pleure, une des petites pensionnaires que les religieuses �l�vent sous l'�il de Dieu. La nuit est oppressante, les enfants elles-m�mes en sont agit�es...</p><p>Maintenant, elle se tient au milieu de l'atelier, et le calme revient en elle � consid�rer le cadre des paisibles travaux auxquels ses s�urs et elle-m�me se livrent, alors que les jours passent au son argentin des cloches, scandant les heures pleines de ferveur et de d�votion qui les m�nent de la chapelle o� se d�roulent les offices, aux classes et aux dortoirs des enfants, puis ici o�, par leur talent en ce difficile art de la dorure, elles rapportent quelques biens � leur communaut�.</p><p>Voici que l'�toile d'une lampe tremble au bout du couloir. Une religieuse plus �g�e se tient maintenant sur le seuil de la porte.</p><p>� Ma s�ur Madeleine, que faites-vous ? Je vois que vous manquez gravement � la discipline monastique en n'employant pas � r�parer vos forces ces heures pr�cieuses de la nuit qui nous sont accord�es par la mis�ricorde divine, sachant combien nous sommes faibles pour la t�che que nous avons � accomplir.</p><p>� Ma m�re, pardonnez-moi ! Cette journ�e, bien que nous l'ayons v�cue derri�re les murs de notre cl�ture, a �t� une �preuve pour nous. Son �cho nous en est parvenu. Que nous apporte l'arriv�e de ces �trangers ? Tourments ou apaisements ? Voici que je vais devoir �tre confront�e � cette femme si belle en laquelle d'aucuns ont cru reconna�tre celle qui m'�tait apparue sous les traits d'un d�mon succube. Ma chair se h�risse rien qu'� l'�voquer. Vais-je la reconna�tre ? Quelle lourde responsabilit� m'incombe ! Et le P�re d'Orgeval n'est plus l� pour soutenir ma faiblesse. Me d�fendre le cas �ch�ant.</p><p>� Or, � mon angoisse vient de s'en ajouter une autre. Cette nuit m�me le P�re Br�beuf, martyr des Iroquois, vient de m'appara�tre en songe. Il me suppliait de me lever et de me mettre en pri�re pour obtenir la conversion d'un sorcier qui �uvre dans cette ville.</p><p>� Vous a-t-il dit son nom ?</p><p>M�re Madeleine secoue n�gativement la t�te.</p><p>� Non ! Il m'a seulement recommand� de prier et de prier encore et m'a promis que les d�mons ne m'inqui�teraient pas pendant ce temps-l� et seraient emp�ch�s d'intervenir.</p><p>� Dieu soit lou� ! Eh bien, venez, ma s�ur. Mettez votre cape de ch�ur. L'heure va sonner o� nous devons nous rendre � la chapelle pour chanter matines. J'aime cet office o� nous sommes charg�es de prier dans la nuit o� s'engendrent tant de crimes. Cette nuit plus qu'une autre, nos chants garderont Qu�bec.</p><p>L'une derri�re l'autre, levant haut leurs luminaires, les deux religieuses quittent l'atelier, longent le froid vestibule qui conduit � l'�glise.</p><p>*****</p><p>De la chapelle des ursulines, les chants psalmodi�s s'�l�vent dans la nuit. Ils voguent jusqu'� la grande et belle demeure des Mercouville, voisine du monast�re.</p><p>Le petit b�b� gourmand s'assied d'un coup dans sa bercelonnette.</p><p>La lune regarde par la fen�tre. � ses yeux c'est un bonbon. C'est un �clat de sucre. Ermeline de Mercouville, deux ans et demi, petite enfant coloniale du XVIIe si�cle, n�e � Qu�bec, �clate de rire tout haut.</p><p>Elle rit ! Elle rit !</p><p>Son rire est une clochette qui tinte et r�veille la maisonn�e.</p><p>Ses fr�res et s�urs, align�s par trois ou quatre dans de vastes lits monumentaux, se retournent en grognant. Le rire d'Ermeline traverse les murailles, les rideaux les plus �pais.</p><p>Elle n'a jamais �t� aussi heureuse.</p><p>Demain, le soleil va lui appara�tre. Elle le sait. Il l'attendra dehors, les bras charg�s de friandises. La jubilation de la vision la fait tressaillir de tout son corps fr�le. Ses petits pieds la d�mangent de courir vers le matin. Son rire devient de plus en plus claironnant.</p><p>Monsieur le juge son p�re enfonce son bonnet de coton sur ses oreilles et soupire.</p><p>� Voici encore l'enfant qui a ses acc�s de gaiet� ! Je ne sais vraiment pourquoi on lui attribue une maladie de langueur.</p><p>� C'est qu'elle ne marche pas, � pr�s de trois ans, g�mit Mme de Mercouville, et elle ne fait aucun effort pour se tenir sur ses jambes. En d�sespoir de cause, je me suis rendue au sanctuaire de Sainte-Anne sur la c�te de Beaupr�, pour y planter un cierge et ai commenc� une neuvaine qui se termine demain.</p><p>� La petite para�t bien joyeuse.</p><p>� C'est vrai. Elle est toujours gaie.</p><p>Du berceau d'Ermeline la nourrice noire Perrine s'est approch�e. Mme de Mercouville qui a �t� �lev�e � la Martinique l'a amen�e avec elle lorsqu'elle est venue se marier au Canada. Perrine commence � chanter et � bercer. Peu � peu le chant de la n�gresse remplace le rire d'Ermeline. Les enfants, dans les chambres voisines, retournent � leurs songes. Les ronflements sonores du juge remplacent � leur tour le chant de la n�gresse.</p><p>Seule, Mme de Mercouville, pr�sidente des Dames de la Sainte-Famille, reste �veill�e. Elle se rem�more tous les instants de la journ�e. Une r�ussite malgr� les folies de Sabine de Castel-Morgeat... Va-t-il falloir l'exclure de la Confr�rie ?</p><p>Mme de Mercouville �carte ce souci. Sa robe lui allait fort bien. Madame de Peyrac a l'air enjou�e, active, entreprenante. Elles se sont tout de suite entendues. Va-t-il falloir l'admettre dans la Confr�rie ?</p><p>Mme de Mercouville est heureuse. Elle se sent gaie comme Ermeline, et �num�re dans son esprit les activit�s qui l'attendent. Maintenant que M. l'intendant Carlon est de retour beaucoup de projets vont se r�aliser. Elle va lui montrer le m�tier � tisser dont elle a fait venir un mod�le de France et qui est arriv� au cours de l'�t�. Carlon donnera des ordres aux charpentiers pour en fabriquer d'autres. On les distribuera dans les foyers et les femmes se mettront au travail. Ainsi elles s'occuperont utilement pendant les mois d'hiver au lieu de jacasser, jeter les d�s et souvent boire. Avec le chanvre et le lin dont on a entrepris la culture, l'on va fabriquer de bonnes toiles du pays.</p><p>Mme de Mercouville croit d�j� entendre le bruit joyeux des m�tiers � tisser r�sonnant dans la grande salle des habitations campagnardes, ou dans les greniers des maisons bourgeoises.</p><p>Elle se rendort, le sourire aux l�vres.</p><p>*****</p><p>Si de la Haute-Ville on descend, comme le fait pr�sentement M. de Saint-Edme, par cette faille tranch�e en plein roc qu'on appelle le chemin de la C�te de la Montagne, on trouve la Basse-Ville et ses maisons hautes � toits pointus, sous la plantation serr�e d'immenses chemin�es.</p><p>Trois longues venelles, s'�tirant dans le sens du rivage, s�parent les demeures bancales de la rue Sous-le-Fort, adoss�es � la falaise m�me, des beaux h�tels du rivage qui appartiennent � des seigneurs ou � des commer�ants ais�s, tels que M. Le Bachoys, M. Basile, M. Gaubert de La Melloise et dont l'eau du fleuve, au temps des grandes mar�es, vient l�cher les seuils.</p><p>Dans ce foisonnement d'habitations, places et placettes, cours, entrep�ts, magasins, hangars trouvent le moyen de s'imbriquer comme par miracle.</p><p>Murs et palissades de pieux, vantaux solides de bois plein, massives portes barr�es d'une poutre pr�servent des voleurs les richesses amoncel�es dans les entrailles du Qu�bec portuaire : fourrures, vins, bl�, bois, �toffes...</p><p>Peu de lumi�res filtrent. La nuit venue, les actifs habitants de la Basse-Ville se renferment chez eux. Ils dorment, jouent aux cartes, boivent ou forniquent.</p><p>Quittant la blanche voie qui l'a conduit des sommets a�r�s de la Haute-Ville vers ce f�tide et sombre labyrinthe, le comte de Saint-Edme franchit la fronti�re de clart� et p�n�tre dans l'obscurit� de la rue Sous-le-Fort, comme il s'engagerait dans le d�dale de l'enfer.</p><p>Un bras se tend vers lui, dans l'obscurit�, une main gant�e de rouge se pose sur son �paule.</p><p>� Je vous accompagne, dit la voix de Martin d'Argenteuil, ma�tre paumier du Roi, je suis anxieux d'assister � une messe noire au Canada.</p><p>*****</p><p>Petite musique de chambre chez M. Le Bachoys qui a quatre filles, trois fils, une grosse femme carr�e, rougeaude, aux yeux incroyablement bleus, qui a re�u le don de plaire � tous les hommes et qui le fait cocu plus souvent qu'� son tour.</p><p>� vrai dire, pr�senter la chose ainsi ne donne pas une estimation exacte de la situation. Car, en l'occurrence, ce mari tromp� appara�t plut�t comme un privil�gi�. Car enfin, lui a l'avantage de poss�der, sur cette femme dans les bras de laquelle tant d'hommes aspirent � se trouver un jour, des droits aimables et inali�nables, dont il peut user quand bon lui semble, c'est-�-dire plus fr�quemment que ses rivaux. D'o� la rancune et la jalousie que ceux-ci lui vouent. D'o� l'�galit� de son caract�re et la s�r�nit� avec laquelle il porte ses cornes. Comme on le sent gagnant en cette affaire, il y a longtemps qu'on a perdu le go�t d'en rire. Son prestige et son autorit� en seraient plut�t renforc�s. C'est l'�minence grise de Qu�bec. Ancien agent g�n�ral de la Compagnie des Indes Occidentales, il garde la main sur � peu pr�s tout ce qui se traite dans le pays.</p><p>Pour le moment, il joue au billard avec M. Magry de Saint-Chamond. Il frotte de r�sine la pointe du court b�ton aplati, recourb� � l'extr�mit�, dont on se sert pour pousser les balles. Le billard n'est encore qu'un jeu de mail de salon. Il comporte une quille qu'il ne faut pas renverser et un arceau.</p><p>M. Le Bachoys jette un regard pensif sur ses h�tes. Il y a l� M. Gaubert de La Melloise, cheveux blancs, �l�gance. Romain de L'Aubigni�re qui vient pour faire sa cour � sa fille cadette, Marie-Ad�le. Celle-ci est assise devant le virginal, un instrument de musique semblable � l'�pinette ou au clavecin, mais au son plus gr�le et dont elle joue fort bien. Il y a aussi deux violons et un hautbois.</p><p>Sa fille a�n�e est absente. Elle n'a pas voulu para�tre de la journ�e et s'est tenue enferm�e dans sa chambre. Elle s'est consid�r�e longtemps fianc�e au lieutenant de Pont-Briand qu'on dit avoir �t� tu� en duel par ce gentilhomme du Sur, Monsieur de Peyrac. La fille ne se console pas. Elle a d�cid� de ne pas se marier.</p><p>Esp�rons que la cadette va avoir plus de chance.</p><p>De temps � autre, Marie-Ad�le se tourne vers Romain de L'Aubigni�re et cherche � attirer son attention.</p><p>Mais le jeune seigneur est distrait. Trop de choses se sont pass�es aujourd'hui. Romain, le coureur des bois inv�t�r�, le guerrier fanatique toujours pr�t � suivre le P�re d'Orgeval dans les exp�ditions punitives qu'il menait contre la Nouvelle-Angleterre, n'�tait pas des plus � son aise � l'id�e de revoir M. et Mme de Peyrac, il se f�licite que les �v�nements aient tourn� au mieux pour lui et pour tout le monde. Il y a quelques jours on ne pouvait en esp�rer autant.</p><p>Quand le bruit s'est r�pandu que les canots de la � chasse-galerie � avaient �t� vus au-dessus de Qu�bec, la partie semblait perdue pour les �trangers du Maine. La terreur s'emparait de la population.</p><p>Un vent de panique soufflait sur la ville. Les femmes se d�cha�naient. Elles sont des instruments dociles entre les mains des pr�tres et le P�re d'Orgeval semblait �tre vainqueur, puis tout � coup, il a disparu.</p><p>Et la mauvaise fi�re s'est apais�e comme par enchantement.</p><p>Et maintenant, Trois-Doigt de Trois-Rivi�res5 ne peut s'emp�cher de se poser des questions et d'�tre tourment�.</p><p>� O� est-il ? Qu'est-il devenu ? Quelle force a bien pu d�cider le j�suite � quitter la ville au moment de l'affrontement, alors que celle-ci �tait pr�te � le suivre et � livrer un combat acharn� � � l'envahisseur � ? M. de Castel-Morgeat allait, r�p�tant que ses magasins de poudre �taient remplis et ses pi�ces bien point�es. On commen�ait de creuser des tranch�es et d'�lever des bastions de d�fense avec des sacs de terre.</p><p>� Il a disparu... L'a-t-on enlev� ? Assassin� ? O� est-il all� ? Sur quelle route o� le hante son besoin de sacrifice et de domination ? Cela lui ressemble si peu de se d�rober devant le combat... ! Ou pr�pare-t-il sa revanche ? �</p><p>Pourtant une rumeur est venue aux oreilles du coureur des bois. On dit que le j�suite s'en est retourn� aux missions iroquoises.</p><p>Alors, l�, c'est de la folie !</p><p>M. de L'Aubigni�re contemple ses mains aux doigts tranch�s ou calcin�s. Un pouce quasi r�duit en cendre dans le fourneau d'un calumet. Un index sci� lentement avec le tranchant d'un coquillage. Et encore, lui n'�tait pas consid�r� par ces barbares comme leur pire ennemi.</p><p>Si le P�re d'Orgeval retourne aux Iroquois, il est perdu. Ils le feront p�rir dans les tourments les plus abominables.</p><p>*****</p><p>Enfonc� dans un profond fauteuil, berc� par l'agr�able musique, M. Gaubert de La Melloise appuie l'un � l'autre le bout de ses doigts gant�s et se demande ce qu'il doit penser de la tournure folle de cette journ�e.</p><p>Sans �tre express�ment du c�t� des j�suites, il ne peut s'emp�cher de d�plorer la d�faite de ceux-ci. L'introduction dans la ville d'audacieux Fran�ais qui, si g�n�reusement et agr�ablement qu'ils se pr�sentent, n'en sont pas moins des hors-la-loi � et il faudra �claircir le bien-fond� des r�cits qui courent � leur sujet � ne va-t-elle pas �branler gravement l'�quilibre moral et �conomique, l'un d�coulant de l'autre et vice versa, d�j� bien instable de leur cit� ?</p><p>M. Gaubert de La Melloise est d�vot. Il appartient � la Confr�rie de la Vierge, � celle de la Sainte-Famille, et il garde solidement en lui l'empreinte de la Compagnie du Saint-Sacrement � laquelle il adh�ra jadis.</p><p>Ainsi, il estime que M. de Frontenac, en l'occurrence, a outrepass� ses droits en mati�re de politique et qu'il a d�cid� bien l�g�rement de charger les �paules de ses administr�s d'un fardeau trop lourd � porter : celui de la tentation du luxe et de la dissipation que les nouveaux venus vont apporter avec eux, n'est-il pas l'un des plus ardus � repousser ?</p><p>M. Gaubert de La Melloise se promet de tirer au clair bien des choses. Ainsi, que va-t-on faire de ces Filles du Roy dont la bienfaitrice a disparu ? A �t� noy�e, dit-on. Mais le flair acquis par une longue pratique d'espionnage vertueux qui est celle des adeptes de la Compagnie du Saint-Sacrement avertit M. de La Melloise que quelque secret se dissimule derri�re les explications donn�es. Il regrette am�rement la non-venue de Mme de Maudribourg � Qu�bec, car on la lui avait express�ment recommand�e par missive de Paris, on la disait fort riche, et il a pr�t� la main � son installation, sous l'impulsion du P�re d'Orgeval dont elle avait �t� la p�nitente � Paris.</p><p>Cette dame s'annon�ait donc comme une recrue de choix.</p><p>Le manoir de Montigny, sur le versant nord de la colline Sainte-Genevi�ve, a requis tout l'�t� le soin des couvreurs et des charpentiers, celui des tapissiers pour l'ameublement. Et voici que la riche bienfaitrice ne vient pas et, comble d'ironie, on y loge M. de Peyrac que M. Gaubert de La Melloise en tant que membre de la Compagnie du Saint-Sacrement a combattu de son mieux.</p><p>Il y a dans ce tour de passe-passe d'inqui�tantes habilet�s. M. Gaubert prend la r�solution d'�tre tr�s vigilant car le bien doit triompher.</p><p>D'un geste qui lui est coutumier il lisse les plis de ses gants sur ses mains qu'il a belles et d�li�es. Les gants sont mauves et exhalent un parfum de violette. Ils �pousent au plus pr�s la forme de la paume et des doigts.</p><p>Ses gants sont la coquetterie de M. Gaubert. Il en poss�de ainsi plusieurs paires de nuances et de senteurs diff�rentes. L'Indien eskimo du<emphasis> Bougre rouge</emphasis> les lui tanne dans des peaux d'oiseaux, le mercier de la rue Sainte-Anne les lui coud et il les fait teindre par deux prisonniers anglais, captifs chez les Hurons de Lorette et qui poss�dent le secret des teintures. Il en a offert une paire du plus beau rouge � M. Martin d'Argenteuil lorsqu'il a su que ce superbe gentilhomme joue � la paume avec le Roi. La finesse de ces gants �gale la plus fine soie et prot�ge mieux.</p><p>... Une fois plum� l'oiseau, la peau enlev�e d�licatement, il para�t que l'Eskimo happe ce qui reste de la bestiole et le broie, bec, os et pattes de ses dents aiguis�es en pointe. Eskimo ne signifie-t-il pas � mangeur de chair crue � ?...</p><p>Bien que la nuit soit fort avanc�e, on continue de lancer cartes et d�s, aux tables de jeu, de pousser les boules de billard. Les musiciens et leurs ritournelles dispensent de parler. On fume de ces feuilles de tabac roul�, que M. de Peyrac a distribu�es avec munificence. Ces � cigares �, comme il les appelle, ont, avec le go�t du tabac de Nouvelle-Angleterre, celui du fruit d�fendu.</p><p>Profitant de ce que les violonistes accordent leurs instruments, M. Magry dit en hochant la t�te :</p><p>� Leur tabac est quand m�me meilleur que le n�tre...</p><p>� Doit-on le consid�rer comme marchandise �trang�re import�e ? s'informe le procureur No�l Tardieu de La Vaudi�re.</p><p>On jette un regard vers M. Le Bachoys, mais comme celui-ci ne semble pr�occup� que de sa partie et qu'il fume avec une �vidente d�lectation le tabac incrimin�, on se rassure.</p><p>Un peu plus tard, M. Gaubert de La Melloise dit :</p><p>� La pr�sence de ces aventuriers, dont beaucoup doivent �tre impies et sans scrupule, va causer des perturbations parmi notre population d�j� turbulente de nature. Sur le simple plan financier, il y a une question. Comment paieront-ils leurs d�penses ? Notre budget d�j� vacillant va �tre d�s�quilibr�...</p><p>Le Bachoys r�pond, tout en suivant des yeux sa boule qui passe l'arceau :</p><p>� Ne vous pr�occupez pas... Basile va arranger cela.</p><p>*****</p><p>Chez M. Basile, le comte d'Urville est assis en face de celui-ci, l'un des plus importants commer�ants de Qu�bec. L� aussi on fume des � cigares � de Virginie. Ce qui n'emp�che pas M. Basile de travailler activement. Il ach�ve de peser sur une petite balance des jetons d'argent pur, que son commis enferme au fur et � mesure dans des bourses de cuir.</p><p>� Vous pouvez assurer Monsieur de Peyrac qu'aucun dilemme ne sera soulev� par la circulation de ces pi�ces. Je m'en porte garant. De plus, d�s l'aube, je vais vous faire remettre un certain nombre de billets rev�tus de ma signature et qui pourront servir � votre compagnie pour s'entremettre avec diff�rentes personnes ou entreprises de la ville. Le temps de les parapher et mon commis vous les portera.</p><p>M. d'Urville se l�ve et remercie au nom de M. de Peyrac pour toutes les commodit�s que M. Basile a mises � leur disposition.</p><p>Courtoisement, il ne laisse pas para�tre son �tonnement. Mais jamais il n'a rencontr� ma�tre et commis aussi disparates. Autant Basile a l'aisance compass�e d'un bourgeois nanti, un peu corpulent, madr� en affaires, autant le commis, maigre, le teint blafard avec un regard vif et aux aguets, donnerait l'impression d'un individu qui a perp�tuellement le ventre vide et qui ne subsiste que de chapardages. Or, certes, telle n'est pas sa situation � Qu�bec. Celle-ci semble des plus assur�es dans la maison de l'important M. Basile. Ce dernier l'a pr�sent� n�gligemment :</p><p>� Paul-le-Fol ou Paul-le-Follet... Comme on veut, a-t-il ajout�.</p><p>Il est vrai qu'il y a dans la silhouette et le visage du susdit quelque chose qui rappelle le Pierrot des com�dies italiennes. Il peut para�tre tour � tour fac�tieux ou sinistre. Au demeurant, il se r�v�le vif, entendu, d'esprit aussi agile que de corps. Sa d�sinvolture est telle qu'on ne se choque pas de l'entendre tutoyer son ma�tre.</p><p>La main sur le pommeau de son �p�e, le comte d'Urville s'incline et prend cong�.</p><p>Lorsqu'il est sorti, le commis ouvre la fen�tre aux petits verres ronds et �pais, sertis de plomb, et le froid p�n�tre aussit�t, dissipant la fum�e de la tabagie.</p><p>Paul-le-Fol se penche au-dehors. Aux grondements du fleuve qui d�file raclant la gr�ve, heurtant quelques rocs et les pilotis d'un embarcad�re, se m�lent les sons assourdis de la petite musique qui s'�chappe de l'h�tel de M. Le Bachoys. Les accords m�l�s des violons, hautbois et du virginal par bouff�es s'envolent et semblent bercer l'extase d'un Indien, assis au pied de la maison, et qui vient sans doute de troquer sa derni�re peau de loutre contre un � demiard � d'alcool.</p><p>Si modeste que soit cette mesure, elle suffit � le transporter vers les visions exaltantes que procure l'eau-de-feu.</p><p>Il est immobile, insensible au froid. Et pourtant le gel se pressent dans cette nuit lunaire.</p><p>Le commis �coute l'ample rumeur des courants qui bient�t vont se taire.</p><p>� Quand retournerons-nous sur les bords de la Seine ? demande-t-il. Chaque fois que je l'�coute, cette chanson du fleuve me donne la nostalgie...</p><p>M. Basile secoue la t�te tout en rangeant ses poids, ses pinces et ses balances.</p><p>� En ce qui me concerne, je ne retournerai jamais l�-bas. Nulle vie ne peut m'y convenir. J'y p�rirais d'ennui et de r�volte...</p><p>Le commis referme la fen�tre et revient s'asseoir derri�re le n�gociant. D'un geste familier, il lui entoure l'�paule tandis que son astucieux visage �bauche une grimace � la fois triste et gouailleuse.</p><p>� Alors, je mourrai sans revoir Paris... Car rien ne peut nous s�parer toi et moi, n'est-ce pas, mon fr�re ?</p><p>*****</p><p>� Trouve-moi des pieds de cochon, dit Janine Gonfarel, la patronne de l'auberge du<emphasis> Navire de France</emphasis> � son valet. J'en veux faire un rago�t.</p><p>� Des pieds de cochon ! � c't'heure ? O� en trouver ? Nous ne sommes point encore � la No�l. Et puis, vous n'y pensez pas, ma�tresse... Vous savez bien que cabaretiers et regrattiers n'ont pas le droit de retenir ou d'acheter de marchandises avant neuf heures du matin.</p><p>� Huit heures, mon gars ! Nous ne sommes pas encore en hiver...</p><p>� ... Et avant qu'elles n'aient �t� une heure durant expos�es aux march�s de la Haute ou de la Basse-Ville.</p><p>� Tais-toi ! Laisse-moi tranquille avec les ordonnances de ce b�tard de Tardieu. J'm'en suis pas venue si loin au Canada pour �tre encore emmouscaill�e par les argousins... Trouve-moi des pieds de cochon, j'te dis ! C'est une question de vie ou de mort. Va les demander au commis de Monsieur Basile, Paul-le-Follet. Pour moi, il est capable de r�veiller le boucher. Mais rapporte-moi les pattes avant l'aube. J'ai dit !</p><p>Accabl� mais r�sign�, le gar�on attrape son capot et se glisse au-dehors, dans la nuit.</p><p>Satisfaite, Janine Gonfarel se tourne vers le chat, qu'elle a install� confortablement sur un coussin douillet. Elle le taquine du bout du doigt sous les bajoues. Il accepte la caresse avec une condescendance lascive, en plissant les paupi�res.</p><p>� Tu me plais, toi, dit-elle. Hein ! Est-ce qu'on n'est pas mieux chez la m�re Gonfarel que chez cette garce-l� avec ses aff�tiaux de princesse ?... Les grandes dames, laisse-moi te le dire, c'est pas une fr�quentation pour un chat... Tu as vu ce que �a t'a co�t�... Crois-moi, petit, reste donc plut�t chez la bonne Janine.</p><p>Il ronronne. Elle le consid�re et ses l�vres, entre ses joues pleines, �bauchent une moue chagrine.</p><p>� Oui, j' te vois venir : t'es bien comme tous les hommes, matou... Entre une garce et une brave femme, c'est toujours � la premi�re qu'ils donnent la pr�f�rence. Va ! J'me fais pas d'illusions. C'est elle encore que tu choisiras. Comme d'habitude !</p><p>Avec un soupir r�sign�, elle va regarder par la fen�tre la place qui aujourd'hui a vu s'avancer une femme v�tue de bleu, des boucles de diamants aux oreilles... Elle... Un vrai miracle.</p><p>� cette heure, la place est d�serte. Janine voit passer deux silhouettes furtives qui disparaissent au coin d'une ruelle. Ce sont le comte de Saint-Edme et Martin d'Argenteuil.</p><p>� Tiens ! Que font ces beaux messieurs dans un tel coin ? Je parie qu'ils se rendent chez le Bougre Rouge<emphasis>,</emphasis> le sorcier de la Basse-Ville...</p><p>*****</p><p>Le repaire du Bougre Rouge dans ce quartier mis�rable, �difi� sur l'emplacement du fort de bois que Champlain appelait l'Habitation construit sur la rive � l'abri de la falaise ; il n'en reste que les traces du foss� d�fensif sur lequel on abaissait le pont-levis et o� les ivrognes attard�s viennent parfois tr�bucher et prendre un bain glac� lorsque l'eau des pluies s'y est d�vers�e.</p><p>Au-del� de cette limite, l'ing�niosit� des immigrants, acharn�s � trouver un peu d'espace pour se loger, a �difi� une superposition �tonnante de maisons de bois, cabanes, huttes qui se sont b�ties les unes sur les autres, profitant du moindre ressaut de terrain, du moindre �boulement ou d'anfractuosit�s naturelles.</p><p>C'est une floraison �trange de constructions primitives de planches ou de rondins, aux toits de chaume ou de bardeaux, dont la progression rampante au flanc du Roc, tel du lierre grimpant, hante les cauchemars du procureur Tardieu, responsable de la salubrit� de la ville et de sa protection contre les incendies.</p><p>C'est ainsi que pour atteindre l'antre de Nicolas Mariel dit le Bougre Rouge, et aussi le Sorcier, le comte de Saint-Edme et Martin d'Argenteuil commencent par se glisser dans l'�troit boyau qui s�pare deux hautes maisons de pierre cossues, de la rue dite Sous-le-Fort, se heurtent aux latrines branlantes d'une des habitations, les contournent pour trouver une �chelle adoss�e � des pilotis qui les m�ne � une sorte de courette suspendue o� leur pr�sence tire de leur sommeil des poules renferm�es dans un poulailler aux planches mal jointes. Elles gloussent.</p><p>� Qui va l� ? crie une voix de vieille femme derri�re un volet branlant.</p><p>Il faut enjamber une barri�re qui pr�tend clore cette propri�t� pos�e au flanc de la falaise tel un nid de pie sur une branche. Au-del� un terre-plein boueux permet quelques pas sur une sorte de sentier, puis c'est � nouveau le rocher o� l'on a taill� des marches.</p><p>La maison du Bougre Rouge est la toute derni�re au sommet de l'�chafaudage. Ensuite, c'est le Roc dress� nu et droit. L'on entend l'eau ruisseler, d�goutter... Lorsqu'on l�ve les yeux l'on aper�oit au loin, l�-haut, les fen�tres �clair�es du ch�teau Saint-Louis, r�sidence du gouverneur, et un peu plus bas celles des corps de garde o� les soldats jouent aux cartes en attendant la rel�ve.</p><p>�clair�e par une lampe dont la m�che trempe dans de l'huile de marsouin blanc, en cette pi�ce toutes les senteurs se combattent. Celle, ti�de, de poisson qui �mane de la lampe, celles des plantes : racines, rhizomes, feuilles, �corces qui s�chent, suspendues aux solives ou �tal�es sur des claies, celle, s�re et fruit�e, du � bouillon �, la boisson canadienne commune, sorte de limonade fabriqu�e � partir de p�te ferment�e et celle, inattendue, qui s'exhale des reliures de cuir d'une quantit� de livres grands ou petits, �pais ou minces, entass�s dans un coin.</p><p>Dans un autre coin, on d�couvre une cr�ature accroupie, dont les mains tressent habilement un filet. La t�te ronde couleur d'acajou verni, aux yeux brid�s, semble assez grosse pour un petit corps trapu. C'est l'Indien eskimo.</p><p>Sous la lampe en bec de corbeau, un homme est assis � l'indienne, sur des fourrures jet�es au sol, et il �crit en prenant appui sur une �critoire portative.</p><p>Martin d'Argenteuil s'�tonne de le voir v�tu de peaux chamois�es � franges, avec un bonnet de fourrure viss� jusqu'aux sourcils. On ne sait quel �ge lui donner.</p><p>� Qui �tes-vous ? interroge-t-il en jetant sur les visiteurs un regard sans am�nit�, tandis que ceux-ci prennent place sur les fourrures. Je ne vous connais pas.</p><p>� Si fait, lui rappelle M. de Saint-Edme, je suis d�j� venu chez vous avec le comte de Varange.</p><p>� O� est-il ?</p><p>� C'est ce que je voudrais savoir, pr�cis�ment, et que vous seul pouvez me r�v�ler.</p><p>� Je ne suis pas devin.</p><p>� Si, vous l'�tes, je vous ai vu � l'�uvre, Nicolas Mariel.</p><p>� Vous n'avez rien vu du tout. Je ne m'occupe que d'interpr�ter le Grand et le Petit Albert, de fabriquer des talismans contre le mauvais sort et des m�decines.</p><p>� Vous pouvez bien plus que cela. Il n'y a pas que le Grand et le Petit Albert dans les livres que vous poss�dez l�. Vous y avez appris ce que John Dee a vu dans le miroir noir. Et je sais que vous pouvez converser avec les esprits et faire appara�tre qui vous d�sirez convoquer. Je vous le r�p�te, il n'y a pas longtemps que je VOUS AI VU � L'�UVRE.</p><p>� Les temps ne sont plus les m�mes.</p><p>� Qu'est-il advenu de nouveau ?</p><p>� Les pr�sages sont mauvais.</p><p>� Mais encore ?</p><p>� J'ai vu passer, une nuit, au-dessus de la for�t, les canots de la � chasse-galerie �...</p><p>� Vous l'avez d�j� racont� � tout le monde.</p><p>� Ce que je n'ai point dit c'est que votre compagnon de ce soir �tait dans l'un de ces canots en feu. Je le reconnais.</p><p>� Moi ! s'�crie Martin d'Argenteuil horrifi�.</p><p>Cette r�v�lation ne lui pla�t pas du tout.</p><p>� Est-ce que cela veut dire qu'il va mourir ?</p><p>Il regrette d'avoir suivi le comte de Saint-Edme dans son exp�dition. Il s'int�resse � la magie ; mais il ne tient pas � �tre m�l� aux �lucubrations d'un sorcier de bas �tage.</p><p>Pouvait-on s'attendre � mieux au fond de ce Canada obscur, ignare ? Les officines parisiennes, o� il est all� voir op�rer le magicien Lesage ou l'abb� Guibourg, sont loin, avec leurs coquemars et leurs cornues, leurs fum�es d'encens ou d'herbes enivrantes. Il en garde un souvenir indescriptible. Il est vrai qu'il apercevait parfois, � travers les brouillards, le doux visage de la subtile et �trange Marie-Madeleine d'Aubray, marquise de Brinvilliers, qui avait su l'ensorceler. Mais elle ne le voyait pas. Elle ne vivait que par la volont� de son amant, le chevalier de Sainte-Croix. Quand il y songe, le ma�tre paumier du Roi trouve son sort actuel des plus affligeants.</p><p>M. de Saint-Edme cherche � amadouer le bonhomme.</p><p>� Vous devez nous aider. J'ai apport� ce qu'il vous faut.</p><p>� Quoi donc ?</p><p>� D'abord ceci, dit le comte en montrant une bourse assez bien gonfl�e d'�cus, et puis ceci.</p><p>Il exhibe la petite bo�te de fer que lui a remise tout � l'heure Eustache Banist�re. Il en repousse le couvercle, et d�couvre des pastilles blanches de pain azyme.</p><p>� Des hosties !</p><p>Mais le sorcier ne bronche pas. Il fixe comme s'il ne les voyait pas les objets que lui tend son visiteur. Puis il se met lentement � remuer la t�te n�gativement.</p><p>� Prenez garde, messires, murmure-t-il enfin. Ne vous attaquez pas � cette femme qui a d�barqu� aujourd'hui � Qu�bec.</p><p>� Madame de Peyrac ?</p><p>� Ne prononcez pas son nom ! s'�crie l'autre d'un ton farouche. Chut !... fait-il, soudain myst�rieux. Vous voulez votre perte. Elle est plus forte que vous et toutes vos sorcelleries. Sa force est telle qu'elle �vite les pi�ges qui lui sont tendus, qu'elle traverse les flammes sans en �tre effleur�e, qu'elle d�vie le glaive qui la frappe, et qu'elle fait trembler la main qui lui lance une pierre, je le sais, je l'ai vue aujourd'hui sortant des eaux. C'est par elle que l'autre femme que vous attendiez a �t� �cart�e.</p><p>� Madame de Maudribourg ?</p><p>� Je vous dis, ne prononcez pas de noms.</p><p>� La vision de la m�re ursuline serait donc juste ?</p><p>� Je ne me m�le point des visions des nonnes. Chacun son domaine. Ce que la M�re Madeleine a vu, elle seule le sait. Quant � moi, je ne dis rien de plus, et je vous r�p�te : gardez vos hosties. Je n'ai pas besoin de vos manigances sacril�ges. J'ai mes livres, mes formules et le don de double vue qui m'a �t� donn� � ma naissance et que j'ai aiguis� par ma science. C'est pourquoi je vous dis : je ne veux pas m'attaquer � cette femme car je n'ai rien � faire de son ressentiment et ce serait inutile. Ses charmes et sa f�erie la mettent hors d'atteinte.</p><p>� Au moins aidez-nous � retrouver Monsieur de Varange. Vous avez reconnu son habilet� de magicien. Lui sera de force contre elle, je m'en porte garant.</p><p>Il a � peine eu le temps d'achever sa phrase qu'il sursaute et regarde autour de lui, cherchant � deviner d'o� sort ce bruit de cr�celle qui vient subitement d'�clater.</p><p>Il lui faut un certain temps pour r�aliser que c'est leur h�te qui est parti � rire ou plut�t � ricaner, la bouche fendue en un rictus hilare. Le Bougre Rouge se balance, tout secou� de rire, et se tape sur les cuisses, tant il semble trouver comique ce qu'il vient d'entendre.</p><p>� Partons, chuchote Martin d'Argenteuil, exasp�r�. Le dr�le est so�l. Croyez-moi, je ne suis pas pr�s d'�tre convaincu des merveilles qui se font en ce pays-l�.</p><p>� Pourquoi riez-vous ? s'informe le comte.</p><p>L'homme retrouve son s�rieux comme avec peine et tend vers eux brusquement une main griffue, paume ouverte.</p><p>� Donnez vos �cus, mes beaux messieurs, et je vous dirai pourquoi...</p><p>Les doigts se referment sur la bourse et il la fait dispara�tre dans les plis de sa ceinture de laine. Puis il essuie sur ses l�vres sa salive brunie de tabac.</p><p>� C'est ce que vous venez de dire qui me fait rire, mes beaux messieurs... Que nenni ! Le sire de Varange ne sera pas plus fort que cette femme-l�...</p><p>Ses yeux brillent par intermittence comme des lucioles.</p><p>Il dit � mi-voix :</p><p>� Parce que c'est elle qui l'a tu�, et de sa propre main.</p><p>*****</p><p>En la Haute-Ville, Eustache Banist�re, passant derri�re les maisons de la rue Sainte-Anne, a regagn� sa bauge.</p><p>Une masure, une chaumi�re, construite dans les premiers temps par ses p�re et m�re, tout au bout de ces champs qui lui appartiennent.</p><p>Il a pass� au pied du moulin des j�suites et maintenant le voici dans sa cour plant�e d'un grand arbre. Un chien maigre qui est attach� � cet arbre vient vers lui avec un bruit de cha�ne. Il lui d�coche un violent coup de pied, puis il s'approche jusqu'� la limite de sa cour. De l�, il surplombe la maison de son plus proche voisin, le marquis de Ville d'Avray. La fa�ade donne sur la rue de la Closerie. L'arri�re avec une grande cour et des communs s'�tend � la limite des terres de Banist�re. Il le sait bien que le marquis fore comme une taupe sous son champ, toujours avide de se creuser des caves pour y ranger ses vins, ses provisions, amasser de la glace pour l'�t�...</p><p>Des caves naturelles, il y en a tant qu'on veut l�-dessous. Pas difficile de passer chez le voisin d'un coup de pioche.</p><p>Et maintenant, voil� que le marquis a rempli sa maison de visiteurs. Encore des bruyants qui vont venir lui disputer des lambeaux de son territoire et lui chercher des noises.</p><p>De cet endroit, on voit tr�s loin, et la vaste �toile d'eau que forme ce carrefour du fleuve sous Qu�bec brille de partout, se r�pandant entre les �les, les caps et les golfes. Des nuages blancs s'allongent sur le m�tal du ciel et, l�-bas, sont les lignes des montagnes en vagues bleues et noires... sans fin.</p><p>L'homme est prisonnier de la ville. Il ne peut plus aller aux bois. S'il s'en va, on lui prendra son bien.</p><p>Les insultes les plus sacril�ges, les blasph�mes les plus terribles roulent dans sa t�te �paisse. Il se garde de les prononcer � voix haute. Il n'a pas envie de se faire couper la langue par-dessus le march�...</p><p>Le mutisme auquel il est condamn� par la crainte augmente sa ranc�ur. Un homme qui ne peut pas jurer quand il est � bout, c'est comme une baudruche trop gonfl�e qui va �clater.</p><p>Un jour, il va avoir de l'or, beaucoup d'or, et il se vengera de tous, m�me de l'�v�que, dans des proc�s sans fin.</p><p>Eustache Banist�re. ploie ses �paules d'ogre et rentre dans sa chaumi�re.</p><p>Le chien maigre reste seul dans la nuit, couch� au pied du h�tre rouge.</p><p>*****</p><p>Le chien maigre de Banist�re est couch� au pied du h�tre rouge, la faim le torture. La nuit a succ�d� au jour. Et rien n'est venu qu'un coup de pied de l'homme tout � l'heure. Son esp�rance s'�tire � la mesure de sa douleur. Chaque instant qui passe est lourd de promesses et de d�ceptions.</p><p>Le pauvre chien efflanqu�, affam�, encha�n�, n'est plus qu'un seul regard tendu vers la forme sombre de la masure.</p><p>C'est de l� que viendront les quatre enfants, ses ma�tres. Ils se d�tacheront de cette masse trapue qui les abrite et les s�cr�te comme la ruche s�cr�te l'abeille. Il les verra venir � lui v�tus de brun, de gris, de noir, titubant comme des quilles, comme des totons informes qui s'entrechoquent. Leurs visages sont de grosses lunes roses et floues. Quand ils se penchent tr�s pr�s, il voit s'allumer leurs yeux et le blanc de leurs dents qui rient.</p><p>Alors le regard du chien n'est plus qu'un seul appel � leur puissance d�mesur�e.</p><p>Le sentiment qui l'envahit et le tend vers eux l'habite avec une telle force, une telle pl�nitude, qu'il sent presque malgr� lui s'agiter faiblement sa queue.</p><p>De leurs mains vient la vie. Un os, un bout de couenne. Il happe ce qui arrive, croque, avale, et fond de bonheur. Parfois, c'est la surprise douloureuse : un clou, une pierre...</p><p>L'autre jour, ils lui ont jet� une braise ardente. Il en a encore le museau endolori. Aujourd'hui rien. Il ne les a pas vus. La lune sort d'un nuage, �claire le toit de chaume de la masure o� dorment les humains, d�coupe, sur le mur de torchis, l'encadrement de la porte. La porte qui s'ouvrira... sur les enfants... Les enfants qu'il aime !</p><p>Au pied de Qu�bec, vers le nord et la c�te de Beaupr�, l'estuaire de la rivi�re Saint-Charles disperse ses sinuosit�s argent�es parmi les belles prairies de la paroisse de Notre-Dame-des-Anges. � l'embouchure le flot murmure et bat les flancs du navire qui s'est �chou� l�. Dans les entrailles pourries du<emphasis> Saint-Jean-Baptiste</emphasis> abandonn�, l'ours Willoagby dort de son sommeil hivernal.</p></section><section><p><strong>Troisi�me partie</strong></p><empty-line/><p><strong>La maison du marquis de Ville d'Avray</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 17</strong></p><empty-line/><p>En cette premi�re nuit qu'elle passa dans la maison du marquis de Ville d'Avray, Ang�lique r�va de Poitiers, la jolie ville fran�aise o� elle avait pass� son adolescence, pensionnaire chez les ursulines. Elle se voyait gravissant les ruelles coup�es d'escaliers de bois, de chemins couverts et qui escaladaient les flancs de la colline au-dessus du Clain, la rivi�re tranquille. De loin, on la voyait sinuer dans ses gorges, au c�ur d'une campagne bleu-vert, douce, ext�nu�e. C'�tait le Poitou, ravin� de chemins creux et de gorges profondes, �touff� de for�ts, gr�l� de mar�cages, sa province...</p><p>Elle sut qu'elle avait quinze ou seize ans � l'anxi�t� et � la tristesse qui pesaient sur son c�ur.</p><p>Elle montait vers l'�glise Notre-Dame-la-Grande. En y p�n�trant elle s'�tonnait de la p�nombre et du silence, alors qu'elle esp�rait le bruit des orgues et l'illumination des cierges. D�concert�e, elle voulait ressortir, mais elle se retrouvait tout � coup entre les bras d'un jeune page rieur qui la caressait et l'embrassait avec une maladresse avide. Elle se r�veilla brusquement.</p><p>Ang�lique se souleva sur un coude. La douceur des draps, le moelleux des oreillers, le parfum de citronnelle ou de lavande qui impr�gnait les couettes recouvertes d'�toffes broch�es lui rappel�rent qu'elle �tait dans l'alc�ve d'un lit � baldaquin, hauss� de trois marches et que fermaient des rideaux de soie � franges et � glands d'or, et que ledit lit se trouvait lui-m�me dans une solide maison de pierre, �rig�e parmi d'autres maisons rassembl�es et que toute cette r�alit� qui lui revenait par petits d�tails signifiait qu'elle se trouvait � Qu�bec, en Nouvelle-France.</p><p>Joffrey dormait � ses c�t�s. Elle bougea pour se rapprocher de lui, jusqu'� ce que la chaleur qui �manait de son �tre immobile v�nt l'effleurer sans qu'elle le touch�t. Les yeux clos, elle respira sa vie. Sa pr�sence contre elle ne devait pas �tre �trang�re au trouble qui s'�tait insinu� jusque dans son r�ve et elle devait sans doute � son ascension d'aujourd'hui dans Qu�bec couronn�e par les d�ploiements grandioses de la c�r�monie religieuse sous les vo�tes de la cath�drale la confusion qui s'�tait faite pour elle, dans les limbes du sommeil, entre Qu�bec et Poitiers.</p><p>L'analogie s'arr�tait l�. Qu�bec, si semblable � tant de petites villes de France, n'en restait pas moins frapp�e d'un sceau singulier, � s'�tre �rig�e sur les bords du Saint-Laurent. Ang�lique pr�ta l'oreille pour saisir au-del� des murs l'�cho des �tendues libres et d�sertes du Nouveau Monde.</p><p>Le r�ve dont elle avait �t� agit�e donnait une pl�nitude inexprimable au moment miraculeux qu'elle vivait.</p><p>*****</p><p>Lorsqu'elle s'�veilla tout � fait les cloches carillonnaient � toute vol�e des �glises proches ou lointaines et dans les intervalles on entendait sonner la diane du c�t� du ch�teau Saint-Louis.</p><p>Joffrey �tait debout devant la fen�tre. Il �tait d�j� � demi v�tu, ayant enfil� son haut-de-chausses et ses bottes. La blancheur de sa chemise � mille plis, aux garnitures de dentelle, contrastait avec sa peau brune.</p><p>Le miroitement, � travers les vitres, des premi�res lueurs du jour soulignait son profil �nergique au nez l�g�rement busqu�, aux l�vres fortes gardant, m�me lorsqu'il �tait impassible, un pli de douceur et d'humour.</p><p>Le verre des vitres, troubl� par quelques bulles d'air et d'imperfections, pr�sentait dans sa texture les moirures d'une pellicule de glace sur un �tang, qui multipliaient les reflets venus du dehors. � cette heure, on y voyait trembler, comme une pivoine aux contours impr�cis parmi des �clats d'or, le rose d�lav� du soleil levant.</p><p>Le comte de Peyrac souleva l'espagnolette de ferronnerie et ouvrit les battants de la fen�tre. L'air froid p�n�tra dans la pi�ce avec une lumi�re plus vive. La chambre �tait si petite que du lit on pouvait presque voir ce qui se passait dans la rue et, en face, au-del� du verger, on d�couvrait les lointains du fleuve.</p><p>�mergeant d'un r�seau de brumes mauves qui tra�naient au fond du ciel, le soleil s'�levait difficilement entre diff�rents �tages de nuages violac�s qui barraient l'horizon et sa lueur rose s'�teignait et se rallumait au gr� de son ascension, mais peu � peu s'�largissait pour se r�pandre et se dissoudre dans un ciel purifi� qui prit une nuance de porcelaine.</p><p>Le Saint-Laurent �tait couleur d'absinthe. Les contours de la grande �le d'Orl�ans, qui divisait le fleuve en aval, se distinguaient � peine. Seule, plus proche de L�vis se dessinant comme une langue de terre violette en fer de lance, elle s'avan�ait juste en face de Qu�bec, tranchant sur l'�tendue opaline des eaux.</p><p>Vers le nord, on pouvait voir s'�tendre la belle courbe de la c�te de Beaupr�, marqu�e d'habitations isol�es, dominant le fleuve de place en place, et de quelques hameaux autour d'un clocher, qui signalait le centre des paroisses �chelonn�es le long de ce rivage tr�s prosp�re.</p><p>De cette fen�tre, Ang�lique r�va de voir se lever beaucoup d'aubes. Elle �mergea de ses couvertures et apr�s avoir pass� un v�tement d'int�rieur, une � douillette � de soie bourrue doubl�e au col et au bas des manches �vas�es d'un revers de fourrure, elle se tint accot�e au bord du lit, d�taillant du regard le mobilier rassembl� en cet �troit espace. Il y avait un miroir florentin, au-dessus d'une coiffeuse en bois de noyer marquet� et qui �tait garnie des plus ravissants objets n�cessaires � la toilette f�minine, peignes, brosse, d�m�loir, panoplie qui venait avantageusement remplacer ses objets personnels qu'elle avait perdus la veille.</p><p>Dans un coin, un prie-Dieu monumental � coffrage d'�b�ne incrust� de pierres dures et de miniatures d'�mail, lui aussi de style florentin, servait �galement de petite biblioth�que. Le lit � quatre colonnes avec la frise de son baldaquin frapp�e des armes du marquis, le coffre au chevet pour y ranger les effets, une console � port�e de la main pr�s de la couche, �tait � lui seul une petite chambre dans l'autre.</p><p>Ang�lique rejoignit le comte de Peyrac devant la fen�tre. Il se retourna vers elle et lui sourit. Elle pensa que c'�tait la premi�re fois depuis un temps infini qu'elle se trouvait avec lui dans une maison de ville par�e de tout le confort et de l'�l�gance dus � leur rang.</p><p>Depuis combien de temps ? Combien d'ann�es ? Oh mon Dieu ! Depuis Toulouse ! Quinze ans ? Vingt ans ?</p><p>Elle ne pouvait croire que cela �tait arriv� enfin.</p><p>Ainsi, plus d'errances ? Plus de toits incertains, de navires craquants impr�gn�s d'air sal�, de forts de bois au fond des for�ts ou sur des gr�ves sauvages, o� vous guettent la famine, le scorbut et la mort violente.</p><p>� J'aimerais demeurer dans cette petite maison, se dit-elle, et regarder tous les jours ainsi le soleil se lever... �</p><p>Comme s'il partageait sa pens�e, Joffrey se mit � parler du manoir de Montigny qu'on avait mis � leur disposition.</p><p>� C'est une belle demeure, bien b�tie, bien meubl�e, mais je gage qu'il ne vous sourit gu�re de vous y installer en songeant qu'elle a �t� am�nag�e pour recevoir votre inqui�tante rivale... la duchesse de Maudribourg ?</p><p>Il l'interrogeait tout en la regardant du coin de l'�il d'un air taquin.</p><p>� Vous devinez bien, en effet... Je sais que vous, Monsieur de Peyrac, �tes insensible � ce genre de faiblesse.</p><p>� En effet !</p><p>� J'aurais trop peur d'y voir r�der son ombre mal�fique... Je ne pourrais m'emp�cher de penser qu'Ambroisine avait pr�par� sa venue � Qu�bec, ce qui signifie qu'elle y avait, y a encore sans doute, des amis, des complices, bien que le plus important, le P�re d'Orgeval, son ami d'enfance, qui la dirigeait, ait disparu... Mais il y en a d'autres... Quels sont-ils ? Ils se d�couvriront peu � peu et...</p><p>� et... vous vous sentirez mieux dans cette petite maison..., conclut Peyrac en l'entourant de son bras avec tendresse, je le con�ois... Elle est faite pour vous... Je sens que c'est � cela que vous avez r�v�, tandis que nous luttions si durement l'an dernier, durant notre hivernage � Wapassou.</p><p>� Et vous avez bien m�rit� d'�tre en paix, de vivre selon votre bon plaisir et de profiter de tous les agr�ments de notre capitale. Vous avez support� assez de tintamarre et de tracas. Or, l'installation d'une partie de notre recrue au ch�teau de Montigny risque de le transformer en caravans�rail militaire. Nos officiers vont y loger. On y abritera les hommes malades ou bless�s de nos �quipages et on y tiendra une petite garnison de d�fense. Cependant, il y a de grands salons o� il nous sera loisible d'offrir des r�ceptions. Et j'y r�serve pour nous un appartement qui sera, en attendant, mon poste de commandement.</p><p>� Tandis que cette petite maison, dominant la ville, sera la v�tre. De ces hauteurs votre regard vert la tiendra sous sa coupe. Votre esprit projettera ses rets et ses lacs, pour la ramener, toujours plus soumise, � votre strat�gie savante. N'est-ce pas l� votre projet, mon beau chef de guerre ?</p><p>Il caressa le visage d'Ang�lique.</p><p>� ... Mais, il n'y aura pas de guerre, dit-il. Le mauvais sort est vaincu. Notre strat�gie ne va tendre qu'� organiser nos divertissements selon nos go�ts et, s'il faut pr�parer l'avenir, � nous faire des amis en Nouvelle-France afin de rassurer notre grande voisine d'Am�rique et aussi, peut-�tre, un jour, le Roi de France qui la gouverne.</p><p>En l'�coutant, Ang�lique sentait s'exalter sa force int�rieure et son app�tit de vivre heureuse.</p><p>Le mouvement imp�tueux de l'esprit de Joffrey passait en elle, par ce qu'ils avaient en eux de semblable et de meilleur : ils aimaient la vie, entreprendre, r�ussir, lutter pour l'harmonie et la beaut� de l'existence. Ils s'�taient peu � peu reconnus en ce domaine.</p><p>Les r�ticences d'Ang�lique et le soin qu'elle mettait � cacher les �pisodes de sa vie pass�e, attitude qui parfois irritait le c�ur trop libre et d�sinvolte du gentilhomme d'Aquitaine, habitu� qu'il �tait d'obtenir la confiance des c�urs f�minins, avaient cess� d'�riger entre eux cet obstacle qui avait failli empoisonner les premiers temps de leurs difficiles retrouvailles. Ils admettaient que tout �tre, homme ou femme, a droit � son domaine secret. Ils y voyaient le t�moignage d'une richesse int�rieure qui les comblait mutuellement. Et ce n'en �tait que plus exquis de se sentir si proches et si reconnus l'un par l'autre.</p><p>Tout cela s'exprimait dans leur baiser ce matin-l� et ce fut un moment d'une perfection sans m�lange.</p><p>Ensuite ils parl�rent des dispositions � prendre pour organiser au mieux, dans l'imm�diat, leur s�jour � Qu�bec.</p><p>Quoi qu'ils en eussent dit, ils ne pouvaient se d�rober si facilement aux obligations dont ils avaient la charge. Ils en rirent en voyant s'allonger la liste des questions urgentes � r�gler.</p><p>� Je vais demander au gouverneur Frontenac de convoquer au plus t�t un Grand Conseil exceptionnel afin que nous puissions y d�battre de notre position et statuer sur les arrangements concernant notre pr�sence et celle de nos hommes dans la ville.</p><p>Ang�lique n'oubliait pas les cas particuliers : que faire d'Aristide et de Julienne et de l'Anglais du Connecticut, �lie Kempton, qui ne tarderaient pas � �tre regard�s comme � ind�sirables � par le lieutenant de police, bien qu'ils se trouvassent � Qu�bec contre leur gr� ? Et d'Adh�mar le d�serteur, qui risquait d'�tre condamn� au pilori, sinon � l'estrapade et � la pendaison ?</p><p>Cependant, la premi�re d�marche qu'elle envisageait, c'�tait de demander audience � l'�v�que. Par lui, elle voulait obtenir d'�tre confront�e avec la M�re Madeleine, l'ursuline visionnaire dont les r�v�lations avaient contribu� � faire peser sur elle l'accusation d'�tre la d�mone.</p><p>L'ursuline devrait t�moigner au plus t�t qu'Ang�lique ne ressemblait pas � la femme qu'elle avait vue en songe.</p><p>Oh certes, elle comprenait maintenant les tours inattendus que leur r�servait Qu�bec.</p><p>Au d�part, elle n'envisageait cette exp�dition en Nouvelle-France que comme une d�marche diplomatique concernant presque uniquement leur situation en Am�rique. Mais Qu�bec �tait en fait un petit r�sum� de la m�tropole. Le royaume en raccourci, la quintessence de la Cour et de l'administration royale : le pass�, ce pouvait �tre ce gentilhomme dans la foule qui avait jet� cette phrase alors que Joffrey de Peyrac p�n�trait sur la place avec ses �tendards : � Tiens, en M�diterran�e, son �cu d'argent �tait sur fond de gueules... �</p><p>Elle se leva et appela Yolande.</p><p>� D'abord voir l'�v�que. Mais ensuite, je me dois d'aller remercier cette charmante femme qui a pris ma d�fense hier dans la Basse-Ville et qui s'est charg�e de soigner mon chat, la dame Janine Gonfarel. Nous voici aux antipodes de nos �minences religieuses, mais elle aussi me pla�t beaucoup et je ferai volontiers sa connaissance. Ville d'Avray la tient en grande estime...</p><p>� Vous me faites souvenir que je dois pr�voir de faire distribuer, aujourd'hui m�me, aux dames les plus en vue de la cit� les pr�sents apport�s pour elles.</p></section><section><p><strong>Chapitre 18</strong></p><empty-line/><p>C'�tait donc leur premier matin � Qu�bec. Tout d'abord, laissant la maisonn�e s'�veiller, ils se rendirent ensemble par un chemin de terre jusqu'au ch�teau de Montigny dont on pouvait apercevoir le toit et les chemin�es derri�re la colline.</p><p>Les soldats espagnols de Peyrac et Yann Le Couennec s'�taient pr�sent�s pour les accompagner.</p><p>Ainsi que l'avait pr�vu Joffrey de Peyrac, le manoir et ses d�pendances pr�sentaient une allure de bivouac tr�s anim�, mais assez d�sordonn�.</p><p>Il distribua quelques ordres aux diff�rents capitaines et quartiers-ma�tres, puis ils repartirent suivis de leurs gardes, cette fois en petit nombre par rapport � la journ�e pr�c�dente.</p><p>Toutes les rues de Qu�bec menaient � la cath�drale. Du ch�teau de Mont�gny en suivant le chemin dit Sainte-Foy, Ang�lique, son mari et leur escorte, d�bouch�rent sur la place au moment o� se terminait le grand office du milieu de la matin�e.</p><p>Leur arriv�e, d'un train plus simple que celui de la veille, n'en fit pas moins, � nouveau, sensation.</p><p>On les salua largement, et plusieurs dames les abord�rent. Celle qui prit la t�te du mouvement fut Mme de Mercouville. Ang�lique avait remarqu� la veille cette tr�s jolie femme, pleine d'allant. Elle �tait grande, �l�gante, solide, le teint frais. Elle �tait venue ou�r la messe accompagn�e de ses deux filles a�n�es, �g�es de quatorze et quinze ans.</p><p>Ayant salu� chacune de ces dames et leur ayant adress� � toutes un mot aimable, M. de Peyrac prit cong�. Le gouverneur l'attendait au ch�teau Saint-Louis. Il s'�loigna avec son escorte d'Espagnols et tout de suite le cercle se referma autour d'Ang�lique, s'augmentant d'instant en instant de nouveaux venus, soit des fid�les sortant de l'�glise, soit des passants traversant la place et qu'attirait ce rassemblement.</p><p>De tous les curieux et curieuses, Mme de Mercouville �tait la plus avenante. Elle s'enquit de la bonne sant� d'Ang�lique, de son repos, de son installation, et l'assura qu'elle �tait � son enti�re disposition pour tout ce qui pouvait l'aider et lui rendre la vie agr�able � Qu�bec.</p><p>Elle proposa de lui trouver une servante pour les gros travaux. En attendant, elle lui enverrait son esclave indien, un Panis qu'elle avait achet� quinze livres tournois � un � voyageur � revenant du fort de Michillimakihac et qu'elle avait fait baptiser. Elle ne garantissait pas l'excellence de ses services car il �tait assez lunatique et paresseux.</p><p>En revanche, si Mme de Peyrac d�sirait courir la ville, Mme de Mercouville lui enverrait sa chaise � porteurs et ses valets. Elle �tait pr�te aussi � la conseiller pour le choix de ses provisions d'hiver. Le froid serait bient�t l�. Il ne serait plus temps alors � d'encaver � les racines, carottes, navets, etc., et de les mettre � l'abri du gel, si, � la rigueur, on pouvait laisser les choux dehors. Car l'hiver �tait long au Canada, affirmait-elle. M�me � Qu�bec, on connaissait la famine lorsque le printemps tardait � venir. Les dames alentour rench�rirent, chacune apportant l'exemple d'une saison o� elle avait �t� contrainte de faire bouillir des morceaux de cuir pour corser la soupe et de m�ler de la sciure de bois au dernier muid de farine afin d'en tirer une suffisante ration de pain quotidien.</p><p>Ang�lique essaya d'expliquer qu'elle avait d�j� hivern� en terre am�ricaine et qu'elle avait une certaine connaissance de ces incommodit�s, mais ce fut en vain. Les dames coloniales, fortes de leur exp�rience, aimaient � initier les nouvelles venues, qui trop souvent s'embarquaient na�vement confiantes pour les antipodes.</p><p>Ang�lique eut toutes les peines du monde � interrompre leurs r�cits de famine et les nombreuses recettes qu'on lui soumettait pour nettoyer, s�cher et garnir au mieux un saloir de famille.</p><p>Puisque Mme de Mercouville d�sirait lui rendre service, dit-elle, c'est avec reconnaissance qu'elle s'adresserait � elle et qu'elle accepterait ses suggestions quant aux d�marches � suivre afin d'obtenir, au plus t�t, une audience priv�e de la part de Monseigneur de Laval. � qui devait-elle s'adresser ?</p><p>Mme de Mercouville dit qu'il fallait en parler � M. de Berni�res, directeur du s�minaire.</p><p>Ces dames aussit�t entreprirent de pr�parer � Ang�lique une entrevue avec l'omnipotent pr�lat, Monseigneur Fran�ois de Montmorency-Laval, �v�que de P�tr�e, vicaire apostolique de la Nouvelle-France, entrevue que toutes ne consid�raient pas d'un m�me �il. Certaines portaient l'�v�que aux nues, d'autres paraissaient franchement le d�tester.</p><p>Ang�lique �tait en train de pr�ter une oreille attentive � ces opinions contradictoires, lorsqu'il se passa quelque chose. Des cris de joie, aigus comme ceux d'un oiseau, �clat�rent, et une minuscule petite enfant, v�tue de blanc et venant du haut de la place, parut voler � la rencontre d'Ang�lique.</p><p>Elle �tait si menue et si l�g�re que ses petits pieds effleuraient � peine les cailloux ronds du pavage.</p><p>Son bonnet, sa collerette, son tablier de dentelle, se gonflant au vent, ajoutaient � l'impression qu'elle donnait d'�tre un oiseau l�ger aux ailes d�ploy�es.</p><p>C'�tait bien vers Ang�lique qu'elle courait en riant de tout son c�ur, les bras tendus., et celle-ci, la voyant venir droit vers elle, n'eut d'autre ressource que de se pencher et de la cueillir au vol.</p><p>� Ermeline ! s'exclama Mme de Mercouville, reconnaissant sa derni�re-n�e.</p><p>L'assembl�e �tait saisie de stupeur. Puis il y eut des exclamations diverses.</p><p>� Elle marche ! Elle marche !</p><p>� Perrine l'a laiss�e �chapper !</p><p>� Mais elle ne marchait pas hier !</p><p>� Non seulement elle marche, dit M. de Longchamp de sa voix solennelle, mais elle court.</p><p>Ang�lique, l'enfant sur un bras, cherchait dans son aum�ni�re un bonbon ou une friandise dont elle avait toujours provision pour Honorine ou Ch�rubin.</p><p>� Ne lui donnez rien ! s'�cria Mme de Mercouville. Elle est tr�s gourmande !...</p><p>� Mais elle est si charmante !</p><p>Elle ne comprenait pas pourquoi la venue de la petite fille suscitait une telle �motion. On vit arriver la nourrice noire, courant et pleurant, les mains jointes et criant :</p><p>� Miracle ! Miracle !</p><p>Elle se jeta � genoux devant Ang�lique et baisa le bas de sa robe.</p><p>� Comprenez donc ce qui se passe, ch�re Madame, expliqua Mme Gaubert de La Melloise, en tamponnant ses joues inond�es de larmes �mues, cette enfant de trois ans ne marchait pas, se tenait � peine assise dans son berceau, et tout � coup, en ce jour...</p><p>La petite cr�ature, si l�g�re et si gaie, install�e sur son bras, croquait ses pastilles d'un air de triomphe, comme ravie du bon tour qu'elle venait de jouer � sa famille. Puis Ang�lique la passa � l'une des s�urs a�n�es d'Ermeline, qui la remit � la nourrice. Les gens riaient et pleuraient autour d'elle. La rumeur se r�pandit :</p><p>� La petite Ermeline a �t� miracul�e !</p><p>Bien que la premi�re concern�e par cet �v�nement, Mme de Mercouville n'avait pas perdu son temps. C'�tait une femme de t�te, et, en tant que cr�ole, habitu�e � faire face � tous les hasards de la vie coloniale aussi bien les typhons ravageurs qu'elle avait connus aux �les dans son enfance, que les famines et les Iroquois du Canada. Elle avait remis � plus tard les actions de gr�ce que m�ritait le ciel pour sa fille et revenait, pr�sentant � Mme de Peyrac M. de Berni�res, directeur du s�minaire, auquel elle avait fait transmettre la demande d'Ang�lique. Monseigneur de Laval proposait de la recevoir en audience priv�e soit aujourd'hui dans l'apr�s-midi, soit le lendemain matin � partir de dix heures.</p><p>Ang�lique, impressionn�e par la rapidit� avec laquelle ce genre d'affaires se concluait en ce pays, r�fl�chit et opta pour le lendemain matin.</p><p>D'autre part, elle acceptait volontiers, pour l'apr�s-midi, l'offre que lui avait faite Mme de Mercouville de sa chaise � porteurs. Ainsi, pensait-elle, elle pourrait, d�s aujourd'hui, descendre en Basse-Ville chercher son chat et remercier Mme Gonfarel.</p></section><section><p><strong>Chapitre 19</strong></p><empty-line/><p>Les deux valets de Mme de Mercouville portant la chaise o� avait pris place Ang�lique entamaient, non sans pr�cautions, la pente abrupte qui menait au port. Au fur et � mesure que l'on descendait, la foule devenait plus dense et plus vive.</p><p>La Basse-Ville, c'�tait ce gros bouquet de maisons hautes et �troites, serr�es les unes contre les autres, press�es au flanc du Roc, les pieds dans l'eau, et dont les chemin�es monumentales, prolong�es de leurs panaches de fum�e, formaient couronne.</p><p>Ang�lique, par les interstices d'un petit rideau, regardait avec curiosit�.</p><p>Il restait encore un peu de l'animation v�h�mente qui �tait celle de la Basse-Ville au moment du d�part des derniers vaisseaux pour l'Europe et que l'arriv�e de la flotte de Peyrac avait contribu� � prolonger.</p><p>Il y avait des coureurs des bois, fortune faite, qui n'avaient pas encore tout d�pens� en achats somptuaires ou en traites imprudentes. On les rencontrait dans leurs v�tements de peaux frang�es, le fusil sur les bras, baguenaudant et d�j� s'ennuyant, entrant chez le tailleur pour se faire couper un habit de marque, chez le taillandier pour y choisir des haches de traite ou de la quincaillerie. Des sauvages, qui n'avaient pas encore bu toute l'eau-de-vie de leurs transactions, s'attardaient dans la ville aux pi�ges et aux s�ductions insolites. Leur allure lente et r�veuse contrastait avec la promptitude g�n�rale qui r�gnait sur le port et dans les rues avoisinantes.</p><p>L'approche de l'hiver entra�nait des travaux d'am�nagement. On apportait le bois dans les cours, on le d�chargeait, on l'empilait, et partout on entendait sonner le bruit des b�ches jet�es � la vol�e, on voyait des enfants occup�s � �difier contre les maisons, sous l'auvent des galeries, la mosa�que d'un b�cher bien rang�.</p><p>Ang�lique aper�ut le g�om�tre Falli�res qui discutait avec le propri�taire d'une vaste maison prolong�e d'une cour et d'une �curie. Un tabellion-notaire ou greffier �tait sur ses talons. Il �tait question d'appliquer une ordonnance qui fixait la mesure des b�ches, la hauteur et la largeur des cordes de bois, souvent fantaisistes...</p><p>Les chevaux d'un charroi, dont les roues �taient cal�es dans la pente par de grosses pierres, attendaient patiemment devant l'entr�e de la cour. C'�taient des chevaux doux et tranquilles, lourds, habitu�s � tra�ner des charges. On disait qu'ils tiraient la charrue au printemps car il y en avait plus que de b�ufs de labour en Nouvelle-France et ce n'�tait pas l'un des moindres prodiges du Canada de les voir si nombreux, car ils �taient les descendants des douze chevaux envoy�s dix ans plus t�t par le Roi de France.</p><p>Dans Qu�bec, les enfants en sabots, turbulents et barbouill�s, pouvaient en paix se disputer un pion de bois au bout d'une crosse, le jeu indien de pr�dilection, tirer leurs charrettes � chien, ou s'appr�ter � d�valer la C�te de la Montagne sur une tra�ne quand viendrait la neige.</p><p>Ang�lique en aper�ut de dix � douze ans, qui fumaient la pipe avec l'assurance de coureurs des bois chevronn�s. Aussi bien tout le monde fumait, les nobles comme les paysans, les marchands comme les aventuriers, et m�me quelques femmes assises au seuil de leurs portes. C'�tait un besoin et un plaisir qu'avaient enracin�s dans les m�urs la lutte contre les maringouins l'�t�, la longueur des soir�es d'hiver, la familiarit� des palabres avec le Peau-Rouge, lequel ne saurait s'entremettre en mille choses sans commencer par tirer une bouff�e de son calumet et le repasser g�n�reusement de bouche en bouche.</p><p>On plantait du tabac au coin de chaque rue, au seuil de chaque maison, et son odeur impr�gnait les moindres recoins des ruelles.</p><p>Cette odeur s'ajoutait � celle du fumier, du goudron chaud lorsqu'on approchait du port, des volailles r�ties lorsqu'on r�dait aux abords des auberges, des fourrures et du vin aux alentours des entrep�ts et du boucan au coin des gr�ves que frangeaient d'algues les mar�es courtes du fleuve. En ces lieux, d'impr�cis vagabonds installaient leurs feux d'herbes et d'�pines choisies, entretenant jour et nuit l'encens d'une �paisse fum�e qui ne cessait de gonfler et de se d�rouler autour d'une tige en traverse, charg�e de rubans d'anguilles.</p><p>Des cochons erraient �� et l�, trottant sur leurs petites pattes et s'arr�tant pour regarder avec int�r�t passer les �quipages. Tout les enchantait, apparemment, et ils se montraient indiff�rents aux abois des chiens, aux proc�s que suscitaient leurs d�pr�dations et, plus encore, aux multiples ordonnances de police dont ils �taient p�riodiquement l'objet.</p><p>Ang�lique avan�ait lentement parmi la foule h�t�rog�ne et bariol�e o� voletaient les coiffes blanches diversement ail�es ou tuyaut�es de la plupart des femmes dont beaucoup avaient apport� la tournure de leur province d'origine : Normandie, Bretagne, Perche, Champagne, Aunis, Saintonge...</p><p>Les hommes se coiffaient du tapabor, large chapeau paysan, ou de bonnets de couleur et aux garnitures diverses.</p><p>Elle les voyait enfin dans leurs murs, ces Canadiens qu'elle avait rencontr�s l'an dernier en guerriers fous d'audace, soit � Katarunk, soit en Nouvelle-Angleterre.</p><p>Elle les voyait aujourd'hui parmi leurs femmes et leurs enfants. Mais ils paraissaient � peine diff�rents. Ils se r�v�laient rieurs, avec une certaine violence contenue dans le geste et l'attitude, une �tincelle au fond des yeux qui n'�tait point commune ni famili�re. Elle les reconnaissait comme Fran�ais, mais des Fran�ais d'ailleurs, et cela les rapprochait de ce qu'ils �taient eux-m�mes, Peyrac et elle et leurs gens, qui aussi avaient connu le danger de l'Iroquois, l'hivernage, la menace du scorbut et de la famine.</p><p>Au centre d'une place qu'ils travers�rent, elle aper�ut �rig� le buste en bronze de Sa Majest� le Roi de France Louis XIV.</p><p>Janine Gonfarel habitait aux abords de la rue Sous-le-Fort, et son accueillante auberge, avec des d�pendances, des galeries de bois couvertes, son cabaret et sa salle de restaurant o� l'on faisait bonne ch�re, adoptait la courbe de l'anse du Cul-de-Sac o� mouillaient barques et navires.</p><p>On ne pouvait �tre mieux situ�.</p><p>Au-dessus du perron de l'entr�e principale, le � bouchon � de branches de sapin, obligatoire pour d�signer les �tablissements de ce genre, s'accompagnait d'une magnifique enseigne de fer forg�, enti�rement dor�e, et qui s'intitulait<emphasis> Au navire de France.</emphasis></p><p>L'ensemble �tait cossu, inspirait confiance.</p><p>Dans la bousculade de la veille, Ang�lique n'avait pas remarqu� ces belles demeures devant lesquelles leur cort�ge avait pass�.</p><p>En mettant pied � terre, elle eut un instant de doute. �tait-ce l� qu'habitait Janine Gonfarel ? L'avait-on bien renseign�e en lui disant que c'�tait la patronne du<emphasis> Navire de France</emphasis> qui avait recueilli son chat ? Mais elle aper�ut le gamin rondelet qui �tait mont� la veille lui porter des nouvelles de l'animal.</p><p>Lorsqu'elle p�n�tra dans la salle, obscurcie par la fum�e des pipes, le tumulte cessa, les cornets � d�s des joueurs de trictrac et les gobelets des buveurs demeur�rent en suspens. Le silence fut si complet que l'�clatement d'une grosse branche dans le brasier de la chemin�e claqua comme un coup de feu.</p><p>Ang�lique cherchait des yeux la ma�tresse des lieux et ne la distinguait pas dans cette semi-obscurit� brumeuse qui est particuli�re aux tavernes, m�me en plein jour. Elle s'�tait attendue � ce que le chat bondisse � sa rencontre. Mais rien ne bougeait. Elle regretta de n'avoir pas pris au moins l'un de ses pages pour l'introduire. Les porteurs de Mme de Mercouville �taient rest�s dehors. Ils n'avaient pas le droit d'entrer dans un estaminet sans un billet sign� de leur ma�tre. Leur t�che accomplie, ils s'�taient donc accroupis le dos contre le mur pour faire un somme. Ce n'�tait pas des gens de grande maison et ils manquaient d'usages.</p><p>Comme n� de la fum�e nuageuse du tabac qui se muerait en apparition humaine, le sagamore Piksarett fut soudain aux c�t�s d'Ang�lique avec toutes ses plumes et ses m�dailles dans son chignon huileux, ses tresses d'honneur enfil�es dans des pattes de renard et sa couverture de traite jet�e royalement sur le superbe habit de drap rouge, soutach� de dorures, qu'il portait de pr�f�rence lorsqu'il se trouvait � Qu�bec et qui �tait, en fait, une casaque d'officier anglais prise � l'ennemi. Il dit solennellement :</p><p>� Ne crains rien et avance-toi sans peur, ma captive. Tu es ici chez des amis. Je les connais et j'en r�ponds, � part quelques-uns qui sont mauvais chr�tiens, mais ma hache et mon tomahawk les abattront avant que leurs mauvaises pens�es ne se soient seulement form�es en leurs t�tes. Va ! Je veille !</p><p>La porte s'ouvrit dans le fond et Ang�lique vit la patronne venir � elle avec un large sourire. Elle avait d� se h�ter pour se harnacher au mieux car l'�difice de dentelle soutenu par des fanons de baleines pour tenir plus raide, et qui lui servait de coiffe, �tait un peu de travers au sommet de sa t�te abondamment boucl�e. De lourds pendants de corail, en forme de poire, encadraient son visage rond.</p><p>Sa collerette de dentelle l'engon�ait un peu et ses trois jupes superpos�es selon les crit�res de la mode l'avaient fait doubler de volume. Sur son abondante poitrine, ses bijoux, fort beaux, paraissaient plut�t pr�sent�s sur un plateau � l'admiration des amateurs que destin�s � ajouter � l'�l�gance de leur propri�taire et elle tenait d'une main un mouchoir de dentelle et de l'autre un superbe �ventail espagnol ouvert avec tant de gaucherie qu'on se demandait ce qu'elle comptait en faire. Mais Ang�lique, qui la trouvait plaisante, pensa qu'elle valait bien toutes les infantes d'Espagne et m�me la reine de France qui �tait si m�diocre et raide dans sa pr�sentation et manquait en plus de gr�ce aimable.</p><p>� Madame, j'ai voulu venir sans tarder vous remercier.</p><p>� Tout l'honneur est pour moi, marquise ! s'exclama Mme Gonfarel de sa voix grasseyante et cordiale, apr�s avoir ex�cut� devant Ang�lique un petit plongeon qui voulait �tre une r�v�rence et qui faillit lui faire perdre l'�quilibre. Si vous voulez bien me suivre dans mes appartements, marquise...</p><p>Elle indiqua le chemin de la porte d'o� elle avait surgi. � mesure qu'on avan�ait vers � l'appartement � de la patronne du<emphasis> Navire de France,</emphasis> des effluves savoureuses de cuisine firent palpiter les narines gourmandes d'Ang�lique.</p><p>� Votre fricot sent bien bon, Madame, ne put-elle s'emp�cher de remarquer alors qu'elle p�n�trait en compagnie de l'h�teli�re dans la pi�ce voisine.</p><p>� Tu parles ! J'm'en doute ! s'exclama l'autre, joyeusement.</p><p>Elle referma la porte avec des pr�cautions et des mines de conspirateur.</p><p>La chambre �tait vaste et agr�able, bien meubl�e. � gauche s'ouvrait un �tre o� sur un lit de braises �tait pos�e une grosse marmite de terre. Janine Gonfarel en vint soulever le couvercle avec des pr�cautions myst�rieuses.</p><p>� Regarde ! J't'ai pr�par� des pieds de cochon ! C'est-y pas ta pr�f�rence ?</p><p>Elle �tait revenue au tutoiement comme elle l'avait fait la veille. On sentait que c'�tait une personne originale et spontan�e, incapable de s'embarrasser trop longtemps de mani�res c�r�monieuses.</p><p>D'ailleurs, Ang�lique se trouvait bien dans cette pi�ce en compagnie de cette femme. Elle n'aurait pu expliquer pourquoi. Mais depuis son arriv�e, et m�me avant..., se dit-elle... depuis des ann�es peut-�tre, elle n'avait pas �prouv� une si cordiale impression de d�tente, de s�curit�. Elle �tait seulement ennuy�e de ne pas apercevoir son chat et le cherchait des yeux.</p><p>� C'est-y pas ta pr�f�rence ? r�p�ta l'aubergiste.</p><p>Par politesse, Ang�lique se pencha au-dessus du rago�t qui bouillonnait doucement et avait un aspect des plus app�tissants.</p><p>� Certes ! J'ai toujours raffol� des pieds de cochon...</p><p>� Oh ! �a je sais !</p><p>Ang�lique, surprise par l'intonation, releva la t�te. L'expression de son h�tesse avait chang�. Il y avait eu dans sa voix comme un m�lange de triomphe et d'aigreur et son visage lui parut hostile.</p><p>Troubl�e, Ang�lique sentit basculer sa confiance et comme, la veille, dans son bain, la panique irraisonn�e la saisit.</p><p>Elle jeta un regard furtif et angoiss� vers la marmite. La peur s'emparait d'elle. Ces sourires cauteleux, cet empressement cachaient-ils une m�chancet� sournoise ? Est-ce qu'on avait fait un mauvais sort � son chat ? L'instant d'un �clair, elle s'attendit � voir le gamin dodu surgir, ricanant et chantant :</p><p><emphasis>C'est la m�re Michel</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Qui</emphasis> a<emphasis> perdu son chat...</emphasis></p><p>Cependant la d�ception la plus sombre se lisait sur les traits de Mme Gonfarel. Les sourcils et les coins de sa bouche s'abaissaient, lui donnant une expression chagrine, et sa l�vre inf�rieure se mit � trembler comme celle d'un poupard sur le point de se mettre � pleurer.</p><p>� Alors, vrai ! Tu m'remets pas ? s'�cria-t-elle tout � coup.</p><p>Et comme Ang�lique demeurait coite, son attitude parut porter � son comble l'amertume de la comm�re.</p><p>� Faut-y qu' j'aie descendu la pente, se lamenta-t-elle. Faut-y que j'en aie pris des rides et des bajoues et que j'en aie marqu� les ann�es, l'une apr�s l'autre, pour que �a m'arrive une chose pareille... Faut-y que j'aie descendu la c�te jusqu'au plus bas... pour qu'elle ne me reconnaisse pas, moi, la Polak, sa frangine de la Cour des Miracles ! Ah ! Tu seras bien toujours la m�me... Une brise-le-c�ur, voil� ce que tu seras toujours, Marquise des Anges !</p></section><section><p><strong>Chapitre 20</strong></p><empty-line/><p>� Oh ma Polak ! dit Ang�lique en entourant de son bras les �paules dodues de la grosse femme. Jamais je n'avais imagin� que je te reverrais un jour.</p><p>� Et moi donc ! Est-ce que tu penses que je te croyais vivante ? Apr�s ce qui �tait arriv� � la foire Saint-Germain... Chaque fois que je parlais de la Marquise des Anges, je versais des larmes. Une si belle fille, disais-je... les argousins l'ont eue.</p><p>� Et je te retrouve � Qu�bec ! Et tenanci�re de la plus grande hostellerie de la ville. C�l�bre, recherch�e, estim�e.</p><p>� Et toi donc ! Tu es en reste ? Je te quitte les pieds nus pour ainsi dire, emmen�e en prison par les archers, et quand je te revois, c'est quasiment la reine de France qui se dresse devant moi.</p><p>� � Qu�bec ! Qui aurait pu penser ! C'est fou !</p><p>� Non ! C'est logique ! Si on n'a pas r�ussi � nous tuer o� veux-tu qu'on aille sinon au bout du monde. Dans cette ville, il y a de tout...</p><p>Elle eut un geste de la paume comme pour un serment.</p><p>� De TOUT. Crois-moi. Mais, viens donc, je t'ai pr�par� des jattes de cochon. Tu aimais cela dans le temps, � la Tour de Nesle, quand nous nous disputions les faveurs de ce voyou de Nicolas Calembredaine.</p><p>Elles s'assirent l'une en face de l'autre devant la chemin�e et apr�s avoir d�gust� avec la componction n�cessaire le chef-d'�uvre culinaire de Mme Gonfarel, celle-ci entreprit de conter par quels d�tours une pauvre gueuse comme elle avait fini par se retrouver en Nouvelle-France.</p><p>Elle cligna de l'�il.</p><p>� On m'avait exp�di�e comme fille � colons pour les �les. Mais, en chemin, j'ai chang� de direction. Le Canada c'�tait quand m�me plus honorable.</p><p>Elle baissa la voix pour ajouter.</p><p>� ... Ma chance �a a �t� de rencontrer Gonfarel au port o� on allait nous embarquer. Il est tomb� amoureux de moi et comme, lui, il allait au Canada, alors il fallait qu'il s'arrange pour que j'y aille avec lui... Ma pauv' petite ! Nous avons trop de choses � nous raconter. On n'en sortira pas. La v�rit�, c'est que, maintenant, je suis riche, j'ai la ville en main et Gonfarel aussi. Chaque ann�e on ajoute un peu � notre commerce et � nos b�timents. Un magasin par-ci, un entrep�t par-l�, un �tage de plus. Et tiens-toi bien, j'me fais construire une chapelle, un oratoire plut�t comme y disent. Pourquoi pas ? Je suis une cr�ature de Dieu comme les autres, moi, n'en d�plaise � ces d�vots. J'ai le droit d'honorer mon Seigneur avec mes �cus si cela me chante. Viens voir, �a sera beau.</p><p>Elle se leva mais, en chemin, interrompit son mouvement pour aller cueillir sur un vaisselier un cruchon de gr�s contenant une eau-de-vie irr�prochable, destin�e � � faire passer tout �a �.</p><p>Elle ramena Ang�lique devant la chemin�e et remplit g�n�reusement deux gobelets d'�tain.</p><p>� Note bien, y'en a qui vont crier au scandale pour mon oratoire. Parce qu'on sait que �a n'est pas toujours tr�s vertueux chez moi. Et dis-moi, chez qui �a l'est ? �a n'emp�che pas les autres de b�tir des �glises et des oratoires. Dans toutes les villes du royaume, est-ce que les bordels n'ont pas toujours avoisin� les cath�drales ? �a, crois-moi, �a a �t� voulu et �a a ses raisons. Je ne fais que suivre... Tu te rappelles ? J'en ai fait des touches derri�re Notre-Dame de Paris. S'il n'y avait pas eu l'affaire de la foire Saint-Germain qui nous a massacr� notre turbin... Tant pis, le pass� est le pass� et je peux me dire au moins que j'ai bien v�cu. J'ai pas perdu mon temps. Maintenant, c'est moins faraud mais �a a son go�t. Et puis j'aime les beaux froids, �a me rappelle mon enfance en Auvergne.</p><p>Elle r�va, ses coudes aux genoux, pensive.</p><p>� Non, j'me trompe. Ce n'est pas � la foire Saint-Germain que j't'ai vue pour la derni�re fois, c'est apr�s qu'on est all� chercher ton m�me, le tout petiot, tu sais, Cantor, que les �gyptiens avaient enlev�... Oui, c'est bien ce que je me disais, je t'ai vue avec les tifs coup�s6. Donc, c'�tait apr�s la bagarre de la foire Saint-Germain, apr�s que tu �tais pass�e sous les ciseaux des argousins... Tu te souviens ?</p><p>� Je me souviens.</p><p>� Je l'ai vu ton Cantor, hier. Il est beau ce Cantor, beau comme un dieu... un dieu grec, rench�rit-elle. Une chance qu'on les ait trouv�s vers Charenton, ces boh�miens qui emmenaient ton mouflet. Cette course sous la pluie ! Tu te souviens ? Ah, nous ne regardions pas � galoper dans ce temps-l�... Maintenant, je ne pourrais plus... Trinquons ! Il est l�, ton Cantor, sauv� de tous ces grimauds du diable qui voulaient notre mort, � nous, pauvres filles mis�rables. Dieu b�nisse le Canada ! Et j'ai un bel enfant moi aussi. Moins beau que le tien, mais...</p><p>� Il est superbe, je l'ai vu. On lui donnerait douze ans.</p><p>� Et il n'en a que neuf ! Dame, son p�re c'est un costaud. Gonfarel, il n'est pas l� aujourd'hui, car il est all� chercher des fromages � l'�le d'Orl�ans. Tu le verras, mon homme, c'est sa carrure qui l'a sauv� et qui lui a permis de venir au Canada. On l'a choisi comme bourreau...</p><p>Janine Gonfarel baissa la voix.</p><p>� C'est une chose oubli�e. Mais tu vois, je ne renierai pas la chance d'o� qu'elle vienne. Faut �tre franc avec la chance. Ces messieurs de la Compagnie des Indes Occidentales ne trouvaient pas d'ex�cuteur des hautes �uvres pour la colonie. Tout le monde se r�cusait. �tre bourreau en Canada, �a ne tentait personne. Alors ici, ils �taient oblig�s, quand il y avait une condamnation, de se rabattre sur des d�biles qui n'avaient pas assez de force pour serrer un brodequin, encore moins pour soulever une hache ou tirer la corde du gibet. Que veux-tu, ben�t ? cria-t-elle apercevant un gar�on de salle qui venait d'entrer. Tu ne vois pas que je suis en conversation avec une dame de la Haute-Ville ?</p><p>� Patronne, y en a deux, l�, dehors, qui disent qu'y g�lent sur pied.</p><p>� Ce sont sans doute les valets de Madame de Mercouville qui m'ont port�e en chaise, se souvint Ang�lique.</p><p>� On n'a pas le droit de les faire entrer et de leur donner � boire sans un billet de leur ma�tre.</p><p>� C'est moi qui paie et autorise, sugg�ra Ang�lique.</p><p>Mais apr�s avoir discut�, elle pr�f�ra renvoyer les porteurs et leur chaise, car elle ne pouvait pr�voir quand elles auraient fini toutes deux d'�grener le chapelet de leurs souvenirs.</p><p>Cependant, Mme Gonfarel demeurait attentive � la bonne marche de son �tablissement. Lorsque l'aide fut sorti, elle signifia � Ang�lique qu'on allait se transporter � son � poste de vigie � ce qui ne les emp�cherait pas de continuer � deviser, boire et manger.</p><p>Elles s'assirent, sur une petite estrade, devant un mur o� il y avait deux judas que l'on tirait, comme dans les parloirs de couvent, et qui permettaient d'observer � travers la grille, sans �tre vu, ce qui se passait dans la grande salle.</p><p>La Polak connaissait tout son monde. Et ceux qu'elle ne connaissait pas, elle les situait rapidement selon leur origine avec un flair infaillible.</p><p>� Combien tu paries que ceux-l�, l�-bas, dans le coin, ce sont des Acadiens ? � quoi je vois �a ? Je sens qu'ils ne sont pas de chez nous mais aussi qu'ils ne viennent pas d'Europe.</p><p>Suivant son regard, Ang�lique d�couvrait, en effet, dans le fond de la salle, isol�s et jouant aux d�s d'un air renfrogn�, le baron de Vauvenart, Grand-Bois et l'un des fr�res de Yolande, fils de Marcelline, T�lesphore, qui �tait venu avec eux. Et m�me, elle se demandait si le quatri�me n'�tait pas un des fr�res Defour du fond de la Baie Fran�aise.</p><p>� Un peu pirates qu'ils sont tous, ces gars-l�, les Acadiens, commentait l'h�tesse du<emphasis> Navire de France.</emphasis> Tous tant qu'ils sont � trafiquer avec l'Anglais, bien � l'abri dans leurs repaires des c�tes, dans le Sud... Et puis, tu vois ceux-l� qui ont des bonnets bleus, ce sont des gens de Ville-Marie, de Montr�al comme on dit maintenant. De gros malins qui se piquent de n'avoir que Dieu et la Vierge Marie comme seigneurs. Entre leurs saints et leurs marchands, crois-moi, ils ne sont pas � plaindre. Ils sont venus � Qu�bec pour le d�part des derniers navires. Ils vont se rembarquer sous peu avant que le fleuve ne g�le.</p><p>Ang�lique souriait de voir la Polak adopter avec tant de fougue les querelles du pays.</p><p>� Et celui qui est l�-bas dans ce coin ? l'interrogea-t-elle, en d�signant un individu, tass�, pr�s de la chemin�e et qui buvait en solitaire.</p><p>� Oh ! Celui-l� c'est le Bougre Rouge.</p><p>� Un vilain surnom7, fit Ang�lique avec une grimace, ne pouvant retenir un frisson.</p><p>La Polak baissa la voix.</p><p>� C'est lui qui a vu dans le ciel les canots en feu de la � chasse-galerie �. Un peu avant l'arriv�e de vos navires.</p><p>� Ne serait-ce pas lui qui aurait lanc� une pierre � mon chat ?</p><p>� C'est possible. C'est plein de sorciers et de magiciens par ici. Lui, il habite dans la falaise au-dessus des maisons de la rue Sous-le-Fort. Mais les meilleurs sorciers, on les trouve � l'�le d'Orl�ans. J'ai une amie qui est sorci�re et qui m'apprend toutes sortes de choses. Ainsi je me r�jouis que tu sois venue un vendredi, le jour de V�nus, c'est bon pour l'amiti�.</p><p>� Comme tu es savante, ma Polak !</p><p>� Je me suis initi�e, fit la Polak... en se rengorgeant.</p><p>Elle prit un livre sur les rayons d'une �tag�re.</p><p>� ... Tiens, regarde-moi �a... C'est savant.</p><p>� Tu poss�des des livres ?</p><p>� Eh oui ! Tout le monde a des livres ici.</p><p>� Tu as appris � lire, la Polak ?</p><p>� C'est le J�suite qui m'a appris. Tu vois pourquoi je lui dois du d�vouement � cet homme. Mais celui qui a le plus de livres et de grimoires, c'est le � Bougre Rouge �. Il s'y conna�t en magie, le sorcier, il me donne des dents de loup et des os de chouette pour conjurer le mauvais sort. En Canada, on a besoin de protection... Crois-moi, y en a jamais de trop par ici de m�dailles ou talismans... contre le diable ou la police.</p><p>� Comment est-elle la police au Canada ?</p><p>� Tourmenteuse. Tracassi�re. Comme partout ailleurs.</p><p>Le lieutenant g�n�ral de police se nommait le Sieur Garreau d'Entremont. La Polak l'appelait le Ronchon. Il n'�tait pas d'humeur frivole mais, selon elle, ce n'�tait pas un mauvais homme.</p><p>� Mais c'est un homme � principes. Cette esp�ce-l�, tu sais, on ne peut pas l'impressionner ni l'avoir avec un sourire ou un cadeau. Si vous n'avez rien � vous reprocher tout ira bien. Sinon, il vous tiendra aux chausses et ne vous l�chera plus. Mais le plus dangereux c'est No�l Tardieu de La Vaudi�re, le procureur royal ; tu as d� le remarquer, hier, parmi les � puissances �. Un grand, fris�, beau gar�on, l'air faraud.</p><p>� Ce jeune homme ? Il a l'air charmant.</p><p>� M�fie-toi de son charme ! Tu apprendras � le conna�tre, une teigne, j'te dis.</p><p>Une fois de plus elle tira son judas, et aussit�t requit l'attention d'Ang�lique d'un geste v�h�ment.</p><p>� Oh ! Regarde qui vient l�. Du beau monde !</p><p>Un groupe de gentilshommes entrait de fa�on conqu�rante et d'un air superbe dont l'effet se perdait d�s le seuil, noy� dans le brouillard de la tabagie.</p><p>� leur t�te se trouvait M. de Bardagne.</p><p>� N'est-ce pas cet envoy� du Roi qu'on a re�u hier, avec vous autres ? chuchota la Polak, d�gris�e sous le coup de l'�motion. Para�t qu'il est charg� d'une mission de la plus haute importance, quelque chose comme la d�claration de la guerre � l'Anglais ou de supprimer les forts des Grands Lacs ou d'interdire la vente du castor et de rembarquer tout le monde parce qu'il va y avoir la guerre avec l'Espagne et la Hollande, enfin on dit que m�me Monsieur de Frontenac doit en passer par o� il voudra.</p><p>� Il a re�u, en effet, de grands pouvoirs du Roi, mais il ne faut pas s'affoler. C'est un homme mesur�. Je le connais.</p><p>� �a m'aurait �tonn�e que tu ne le connaisses pas, ricana la Polak. Et qu'est-ce qui peut bien l'amener chez moi, dans une taverne de la Basse-Ville, ce grand seigneur ? On dirait qu'il cherche quelqu'un ?</p><p>Ang�lique retint un soupir.</p><p>Elle voyait bien que Nicolas de Bardagne demeur� debout parmi ses compagnons d�j� assis autour d'une table inspectait la salle dans tous ses recoins. Il y avait sur ses traits cette expression tendue et dramatique qui �tait la sienne lorsqu'il s'agissait d'Ang�lique. On avait d� le pr�venir qu'elle se trouvait au<emphasis> Navire de France.</emphasis></p><p>La Polak eut un pressentiment.</p><p>� Hein ! C'est peut-�tre bien toi qu'il cherche.</p><p>� Je le crains.</p><p>� Quand je te disais ! Ah tu n'as pas chang�, Marquise des Anges !</p><p>Cette discussion � propos des succ�s masculins d'Ang�lique la rendait d'humeur morose.</p><p>L'aubergiste referma brusquement le judas et revint s'asseoir dans son fauteuil.</p><p>� O� est mon chat ? demanda Ang�lique, se rappelant pourquoi elle �tait venue.</p><p>� H� ! Que veux-tu que j'en sache, riposta la Polak, irrit�e. Il est l� o� il veut... � ta ressemblance, le p'tit voyou ! Tout ce que je peux te dire c'est qu'il n'est pas dans mon chaudron comme tu m'as presque soup�onn�e de l'y avoir mis... Je l'ai bien vu tout � l'heure que tu y pensais. Pour qui me prends-tu ? C'est bien toi ! Tu as toujours �t� soup�onneuse et m�fiante, oh oui !</p><p>� Pardonne-moi, la Polak, s'effor�a d'�tre conciliante Ang�lique. C'est la vie qui vous rend ainsi en vous ass�nant trop de mauvais coups.</p><p>� Pourquoi ne le laisserais-tu pas chez moi, ton chat ? Il me pla�t. Que veux-tu en faire dans la Haute-Ville ? Ici, sur le port, c'est plein de souris et de rats, avec les navires et les entrep�ts.</p><p>� Non, j'ai des liens avec ce chat que je ne peux pas rompre.</p><p>� Bien ma chance que j'aie toujours le b�guin pour ce que tu aimes toi et qui, naturellement, te choisira. D�j� � la Tour de Nesle, tu m'avais vol� Nicolas. Avant que tu arrives, il �tait mon amant et je le tenais bien. Mais d�s qu'il t'a amen�e, j'ai compris. �a ne faisait que commencer. Toujours la m�me chose.</p><p>Dans sa col�re, elle replia d'un coup sec son �ventail et l'exp�dia dans le feu. Cette ex�cution parut la calmer. Elle le regarda se consumer d'un air satisfait.</p><p>Ang�lique riait de la reconna�tre, comme autrefois, impulsive et violente sous sa d�froque d'aubergiste respectable se faisant construire un oratoire.</p><p>Des coups violents frapp�s � la porte firent se dresser d'un seul bond Mme Gonfarel.</p><p>� Qui va l� ?</p><p>� La mar�chauss�e !</p><p>Quoi qu'elle en e�t dit, elle n'�tait pas si lib�r�e qu'elle le croyait, l'ancienne Polak. En vain s'environnerait-elle de beaux meubles, d'objets de prix et de bourses bien pansues, il y a des choses qu'on ne peut extirper quand elles sont tiss�es dans la trame de la vie, entre autres la peur de la mar�chauss�e.</p><p>Elle courut � la fen�tre pour jeter un coup d'�il dehors.</p><p>� Vingt dieux ! s'�cria-t-elle, les archers. Je te l'avais dit !</p><p>Mais Ang�lique reconnut, sur la place, devant l'auberge, le lieutenant de Barssempuy accompagn� de trois hommes du<emphasis> Gouldsboro</emphasis> portant armes, il est vrai, mais qui ne paraissaient pas anim�s d'intentions mauvaises. Au contraire, Barssempuy affichait un sourire engageant. C'�tait une d�l�gation officielle et Ang�lique se douta de ce qui les amenait l�.</p><p>� Fais-les entrer sans crainte. Ce sont des envoy�s de mon mari. Ils doivent t'apporter de sa part un pr�sent...</p><p>� � moi ? fit la Polak presque effray�e.</p><p>� Il doit en remettre un � chacune des dames les plus importantes de la cit�.</p><p>� Entre, cria la Polak au gar�on qui recommen�ait � tambouriner au vantail.</p><p>� Patronne, il y a l� un gentilhomme qui demande � vous voir en personne de la part de Monsieur le comte de Peyrac.</p><p>� Combien de fois t'ai-je dit, h� balourd, qu'il ne fallait pas frapper ainsi dans une demeure de condition, mais gratter � l'huis... tu entends : gratter.</p><p>Ang�lique, ne tenant pas � se faire remarquer de Nicolas de Bardagne, ne l'accompagna pas dans la salle o� elle se rendit afin de recevoir Barssempuy.</p><p>Elle revint peu apr�s, �perdue, portant � plat sur ses deux mains un petit coffret de velours rouge, ayant en son milieu, incrust� en or, le monogramme de l'Agneau Pascal. Le couvercle soulev� r�v�la un reliquaire d'or, au centre duquel, dans une custode de verre, reposait une pastille de cire. Ces pastilles �taient reconnues comme ayant une grande valeur de protection car elles �taient fa�onn�es et b�nies par les mains m�mes du Pape � Rome chaque ann�e, au cours de la messe pascale.</p><p>� Un<emphasis> Agnus Dei,</emphasis> �mit la Polak d'une voix �touff�e, mais comment a-t-il pu deviner que c'�tait mon r�ve ?</p><p>� Il devine tout.</p><p>� C'te Balafr� ! soupira la Polak, quel homme !</p><p>Elle tomba � genoux, � la fois sous le coup de l'�motion et du respect devant le pieux porte-bonheur papal.</p><p>� Mais alors, ce n'est pas le diable ! �coute-moi, Marquise des Anges, es-tu bien digne d'un homme comme celui-l� ? Fol�tre et hardie comme tu l'es, est-ce qu'il sait le danger qu'il court � t'avoir �pous�e ?</p><p>� Ne crains rien ! Lui non plus n'est pas de tout repos.</p><p>Le soir tombait.</p><p>� Faut que tu retournes l�-haut, dit la Polak. Dans la Haute-Ville. C'est pour les belles dames de ton genre aujourd'hui.</p><p>� l'arri�re de l'auberge s'�tendait une vaste cour ferm�e d'une palissade de pieux de c�dre. Diff�rents b�timents de pierre ou de bois devaient abriter marchandises, r�serves de vivres et de boissons. Avec le soir, une petite brume flottait au ras du sol. Ang�lique ne d�sirant pas rencontrer Nicolas de Bardagne qui n'h�siterait pas � lui demander des explications sur sa pr�sence au<emphasis> Navire de France,</emphasis> son amie la fit passer par l�.</p><p>L'odeur musqu�e des fourrures entass�es ou pendues aux vo�tes des entrep�ts luttait avec les effluves �chapp�s de la r�tisserie.</p><p>� �coute, Marquise des Anges, dit Mme Gonfarel, gardons notre secret. Le pass� de la femme qu'ils aiment, les hommes n'y tiennent pas tant. Ils veulent toujours se dire qu'ils ont �t� le premier et que les autres n'ont pas compt�. Crois-moi, ce que nous avons v�cu dans ce temps-l�, �a n'appartient qu'� nous. Le serment secret de la matterie demeure.</p><p>Elle croisa deux doigts et cracha dans l'�tre.</p><p>� Et mon chat ? rappela Ang�lique.</p><p>� C'est lui qui choisira, fit la Polak avec grandeur.</p><p>Ang�lique sortit de l'enclos et se retrouva dans une des rues transversales de la Basse-Ville que l'obscurit� envahissait d�j�. On allumait des quinquets �� et l�. Ang�lique s'enveloppa �troitement dans sa mante et en rabattit la capuche sur son front. Elle continuait � se sentir tr�s heureuse. Elle regrettait de ne pouvoir r�v�ler � Joffrey la rencontre fortuite qu'elle venait de faire en la personne de Janine Gonfarel. Mais celle-ci avait raison, il fallait tout dire ou ne rien dire.</p><p>Or, tout en gravissant la c�te de la Montagne, elle leva les yeux vers le ciel d'or qui s'apercevait l�-haut, comme du fond d'un puits, entre les parois de la falaise et celles des hautes maisons dont la chevauch�e en frise noire des chemin�es et des pignons pointus prenait d'assaut la clart� du couchant.</p><p>Les passants, qui montaient ou descendaient, se faisaient rares et ne la reconnaissaient pas. Elle allait seule et heureuse et envahie d'un sentiment nouveau de libert� et de pl�nitude.</p><p>En se retournant pour regarder l'admirable �tendue du fleuve, comme un bouclier �tincelant entre ses �les et ses promontoires, elle aper�ut le chat qui la suivait.</p></section><section><p><strong>Chapitre 21</strong></p><empty-line/><p>Le soir, au souper, le chat sauta sur la table et entreprit une marche pr�cautionneuse parmi les couverts et les plats afin de reconna�tre les siens.</p><p>� Sire chat, comment vous nommerons-nous ? s'enquit Joffrey de Peyrac.</p><p>� P�re, c'est toi qui l'as nomm�, s'�cria Honorine, Sire Chat ! Quel beau nom ! Sire Chat, nous vous saluons.</p><p>Luminaires brasillant dans de multiples flambeaux. Vaisselle d'argent. Le ma�tre d'h�tel, comme la veille, avait dress� la table au milieu de la grande salle.</p><p>Dans la lumi�re des chandelles, Ang�lique prit plaisir � regarder tour � tour ses fils Florimond et Cantor.</p><p>Florimond aidait le ma�tre d'h�tel, M. Tissot, � faire le service. Il �tait toujours tr�s actif et tr�s obligeant et son service de page � la Cour avait d�velopp� ses dispositions naturelles. Il aimait entreprendre mille choses et s'y adaptait sans effort. D'�tre revenu du Grand Nord apr�s une odyss�e de plusieurs mois, de savoir tuer un ours au coutelas, et discourir avec les Indiens, ne l'emp�chaient pas de retrouver avec entrain les gestes consacr�s pour tenir la serviette sur un bras et lever l'aigui�re dans son r�le d'�chanson. Il d�pouillerait vite sa d�froque chamois�e de coureur des bois pour les habits du jeune seigneur.</p><p>Cantor, par contre, �tait diff�rent.</p><p>� T'ai-je jamais racont�, se disait-elle, que j'avais couru, pieds nus sur la route de Charenton, pour te sauver des �gyptiens8 ? �</p><p>Le marquis �tait venu, il avait trouv� � se loger dans la Basse-Ville et irait prendre ses repas au<emphasis> Navire de France</emphasis> dont la patronne cuisinait divinement. Il esp�rait que sa servante ne tarderait pas � revenir, sous l'aiguillon de la jalousie. Il accepterait ses services, mais il comptait bien s'inviter souvent dans la Haute-Ville chez ses chers amis Peyrac.</p><p>� Quand j'aurai r�gl� quelques affaires, je viendrai vous aider � vous installer. Je vous montrerai la maison et toutes les commodit�s. J'ai l'intention de faire monter mon po�le de fa�ence dans le petit salon attenant � la grande salle.</p><p>� A-t-il toujours sa petite arm�e d'argent ?</p><p>Cette phrase sibylline l'intrigua et comme le jeune homme passait � port�e, elle lui en demanda l'explication.</p><p>� Comment, ma m�re, ne savez-vous pas que M. Tissot a �t� officier de la Bouche du Roi � Versailles ? Troisi�me porteur du r�t, je l'ai souvent assist� lorsqu'il passait les sauces. � Tadoussac, je l'ai aussit�t reconnu. Et, parfois, je m'informe pr�s de lui des nouvelles de la Cour qu'il a quitt�e r�cemment. Je lui demandais, entre autres, si Monseigneur le Dauphin avait toujours la petite arm�e d'argent que Monsieur Colbert, par l'interm�diaire de son fr�re intendant d'Alsace, lui avait fait ex�cuter par les ma�tres d'Augsbourg et de Nuremberg.</p><p>Jusqu'alors M. Tissot s'�tait montr� peu bavard sur ses ant�c�dents.</p><p>D'un geste elle le manda pr�s d'elle et lui parla en apart�.</p><p>� Monsieur, je gage qu'il vous a fallu conna�tre de bien grands d�plaisirs pour vous d�cider � quitter cet emploi fort brillant et fort recherch� aupr�s de Sa Majest�.</p><p>� Madame, en effet.</p><p>� De quelles sortes ?</p><p>� Madame, de ces d�plaisirs que vous avez �prouv�s vous-m�me et qui vous ont fait quitter Versailles alors que votre �toile y �tait pourtant � son z�nith...</p><p>� Le poison ? avan�a-t-elle en le regardant d'un air interrogateur.</p><p>� Tout le monde use du poison � la Cour. Vous le savez, Madame. Cela arrange bien des choses, et c'est un chemin comme un autre pour parvenir aux sommets et asseoir sa fortune et sa r�putation.</p><p>� Vous n'avez pas voulu suivre ce chemin ?</p><p>� La vie est le bien le plus pr�cieux, r�pondit-il, et j'�tais d�vou� au Roi.</p><p>� Madame de Montespan est-elle toujours en faveur aupr�s de Sa Majest� ?</p><p>� Sa faveur est plus �clatante que jamais.</p><p>� Et les f�tes ?... Dites-moi, Monsieur Tissot, les f�tes sont-elles toujours aussi belles et somptueuses ?</p><p>� Nulle Cour d'Europe n'en conna�t d'�gales. Sa Majest� se consacre � la beaut� de son palais et de ses jardins avec une passion et un go�t qui en font l'un des plus beaux lieux du monde. Les f�tes sont � l'image de ce d�cor : magnifiques et galantes.</p><p>Ainsi donc, pensait Ang�lique, en faisant tourner le pied de son verre de malaga qu'elle avait pris machinalement et en faisant miroiter doucement les lumi�res dans la transparence tour � tour dor�e ou pourpre du vin, comme miroitaient en sa pens�e les lumi�res de sa vie, ainsi donc, les choses ne s'�taient pas am�lior�es � la Cour. On continuait � s'y tuer et � s'y empoisonner all�grement, parmi les fracas des f�tes les plus enchant�es.</p><p>Un navire, sous le ciel d'hiver, dansait encore � travers l'oc�an. L'une apr�s l'autre les vagues profondes le poussaient vers l'Europe.</p><p>La lettre qu'Ang�lique, � Tadoussac, avait �crite au policier Desgrez, et que le valet de M. d'Arreboust emportait sur le<emphasis> Maribelle</emphasis> arriverait bient�t � bon port. Le valet irait frapper � la porte de Desgrez... Il lui remettrait la missive venue d'une contr�e si lointaine et Desgrez, y jetant les yeux, reconna�trait l'�criture de la Marquise des Anges... Il aurait un sourire sur ses l�vres railleuses... Une fois de plus ELLE le rejoignait...</p><p>Elle regarda sa main qui avait tenu la plume d�nonciatrice.</p><p>Sur le feu mouvant des flammes qui craquaient joyeusement dans la grande chemin�e se d�tachaient les visages brillants et anim�s de sa famille, les siens bien-aim�s, elle entendait le rire d'Honorine, les plaisanteries de Florimond, la musique en sourdine sous les doigts de Cantor...</p><p>Elle savait en cet instant qu'elle avait �crit cette lettre pour atteindre le Roi et pour en obtenir justice.</p></section><section><p><strong>Chapitre 22</strong></p><empty-line/><p>Le sommeil, encore, avait effac� les souvenirs, et de nouveau l'ang�lus, aux clochers des �glises, rompait la tr�ve de la nuit. Six heures... � Qu�bec, un second jour commen�ait.</p><p>Joffrey �tait d�j� lev�. Ang�lique ne l'avait pas entendu partir, plong�e dans un sommeil l�thargique qui ne lui paraissait avoir �t� qu'un long et doux �tat de volupt� et qui lui laissait le corps l�ger, l'esprit clair. Elle se souvint de la surprise : la Polak �tait dans les murs.</p><p>Elle se leva pleine d'entrain. Aujourd'hui, elle irait voir l'�v�que.</p><p>Ang�lique entendit quelqu'un bouger dans la grande salle en bas. Au craquement du bois sec rompu succ�da celui des branchettes mordues par les flammes. Un parfum de fum�e monta.</p><p>Ang�lique, apr�s s'�tre habill�e, descendit et aper�ut le vieux Macollet qui accrochait � la cr�maill�re un chaudron contenant de l'eau. Il n'�tait pas seul. Les deux marmousets, pieds nus, en cotte de nuit, les cheveux h�riss�s et les yeux gros de sommeil le regardaient faire avec int�r�t. Il leur avait promis de leur donner � manger du pemmican qu'il avait rapport� de chez les sauvages. Yolande remontait de la cave avec un seau de lait de ch�vre qu'elle venait de traire.</p><p>Il y avait beaucoup plus de monde dans cette petite maison qu'on ne l'aurait cr� � son silence pr�c�dent. Cantor, par exemple, qui surgit on ne sait d'o� de son pas d'Indien. Adh�mar, plus bruyant, mais qui s'affairait � porter des b�ches, Neals Abbal et le n�grillon Timothy. Affubl�s d�s la prime aube de leurs redingotes de pages, assis tous deux sur le banc dans le coin gauche de la chemin�e, mal �veill�s, ils balan�aient leurs pieds nus dans leurs gros souliers � boucles. Ces deux-l�, les fastes des jours pr�c�dents les avaient compl�tement ahuris...</p><p>La vie commen�ait telle qu'elle l'avait r�v�e, d'un hiver � Qu�bec.</p><p>On frappa derri�re la porte de la cour. C'�tait le lieutenant de Barssempuy, escort� de deux aides du ma�tre d'h�tel qui apportaient des p�t�s chauds et du blanc-manger, des biscuits, une aigui�re d'argent contenant du caf�, le breuvage oriental dont Ang�lique raffolait. Honorine et Ch�rubin ne pr�t�rent � ces g�teries aucune attention. Ils �taient occup�s � surveiller Eloi Macollet qui, dans le creux de sa main, d�layait d'un doigt � la fa�on iroquoise une poudre brune � la forte odeur de boucan avec un peu d'eau. Yolande dit qu'elle ne mangerait pas car elle d�sirait aller communier si Madame le permettait.</p><p>M. de Barssempuy demanda � Ang�lique si M. de Peyrac l'avait mise au courant des jetons d'argent.</p><p>Ang�lique battit des cils.</p><p>� Les jetons d'argent ? Non... Expliquez-moi.</p><p>Le jeune homme lui trouva l'air tout � fait r�veur. Mais elle n'en �tait que plus belle, pensa-t-il. Elle semblait ravie de tout. Il eut un sourire indulgent, un peu triste, car il pensait encore � Marie-la-Douce, sa fianc�e qui �tait morte. Il retint un soupir. Se reprenant, il d�livra le message dont il �tait charg�.</p><p>Il lui remit, de la part du comte, une bourse qui contenait des jetons d'argent, lesquels avaient �t� frapp�s � Wapassou et qui se trouvaient, de ce fait, non estampill�s. Elle n'en pourrait pas moins r�gler toutes ses emplettes dans les boutiques ou �choppes de Qu�bec avec cette monnaie d'�change. Le Conseil sup�rieur de la ville d�ciderait ult�rieurement de la formule � adopter pour rendre l�gale la circulation de cette monnaie �trang�re en Nouvelle-France. En attendant, leur valeur serait jug�e au poids.</p><p>Tous les commer�ants poss�daient la petite balance ad�quate pour peser le marc d'argent et ils avaient �t� solennellement avertis de l'approbation du Grand Conseil dans cette op�ration d'�mission du m�tal noble anonyme sur le march� de Qu�bec. Une proclamation serait faite � plusieurs reprises, aux carrefours et sur les places publiques. De plus, Barssempuy avait aussi � lui remettre un billet sign� d'un certain Basile, dont la signature ouvrait une garantie de d�penses jusqu'� concurrence de cinq cents livres tournois, ce qui �tait plus qu'elle ne voudrait et pourrait d�penser, � son sens, pour l'instant. Elle remercia le messager.</p><p>On frappa � la porte sur la rue. Ang�lique alla ouvrir et se trouva devant un homme barbu, coiff� d'un bonnet de fourrure, portant une hache sur l'�paule.</p><p>� Voulez-vous que je vous fende votre bois, Madame ?</p><p>� Tiens, Nicaise Heurtebise, s'�cria Eloi Macollet en se pr�sentant sur le seuil, commences-tu d�j� ta tourn�e de vendeur d'eau-de-vie ?</p><p>� Non, pas avant la grande neige et que le Saint-Laurent ne soit pris dans les glaces.</p><p>Il cumulait des petits m�tiers, entre autres celui de vendeur d'eau-de-vie, passant de porte en porte, dans les froids matins, proposer le � coup de l'�trier � aux lev�s-t�t qui commen�aient leur journ�e de labeur.</p><p>Il avait neig� dans la nuit, mais la neige n'�tait encore qu'une neige fleurie. En couche l�g�re elle fondrait au moindre rayon de soleil. Les toits blancs se d�tachaient sur l'arri�re-plan noir des eaux du fleuve qui roulaient encore leurs flots tumultueux.</p><p>Tout en �coutant les deux vieux compagnons discourir sur les m�rites de l'hiver et de l'eau-de-vie, Ang�lique examinait les alentours de ce qui allait devenir son quartier. Leur maison �tait la derni�re lorsqu'on montait la rue en venant de la cath�drale. Apr�s eux, cette rue cessait d'�tre pav�e et se transformait en chemin de terre. On �tait en fait � la lisi�re des champs, � un carrefour se dressait un grand orme. Au pied de celui-ci un petit campement d'Indiens avec deux ou trois wigwams arrondis d'�corce d'orme, leurs chiens jaunes, leurs papooses demi-nus se tra�nant dans la terre mouill�e. Une femme envelopp�e dans une couverture de traite sortit d'une hutte et tisonna les braises fumantes des foyers � demi �teints.</p><p>Un peu plus loin dans la m�me direction s'�tendait un boqueteau qui servait de haie � une assez belle habitation dont le toit, recouvert d'ardoises avec des chemin�es imposantes et bien carr�es, d�passait le fa�te des arbres.</p><p>C'�tait � cette haie encerclant une jolie demeure cach�e que la rue devait son nom : la rue de la Closerie.</p><p>En face de la maison de Ville d'Avray, se trouvait le muret cl�turant le verger de Mlle d'Hourredanne et son jardin. Un peu en contrebas, la maison de P�pistoli�re �tait petite, comportant un seul �tage et deux lucarnes sous les combles. � cette heure, la pointe lumineuse d'une chandelle allait et venait derri�re les carreaux d'une de ces lucarnes. Ang�lique vit s'y coller l'ombre d'un visage. Sans doute celui de la servante anglaise qui ne pouvait s'emp�cher de les guetter. � l'autre lucarne la chienne se montra aussi, curieuse.</p><p>Au-del� de la maison de Mlle d'Hourredanne, la rue conduisant vers la cath�drale devenait une vraie rue bien pav�e, bord�e de chaque c�t� de demeures plus ou moins riches, plus ou moins entour�es de courettes ou de jardinets, ou bien appuy�es les unes aux autres et se resserrant � mesure que l'on descendait vers la Grand-Place. On apercevait de nombreuses enseignes de bois ou de fer forg� s'avan�ant sur la rue et signalant les boutiques, les �choppes ou les estaminets, certaines enlumin�es d'or ou de couleurs vives.</p><p>Nicaise Heurtebise et Macollet continuaient de parler d'alcool.</p><p>� C'est Euphrosine Delpech qui poss�de la meilleure levure, disait Nicaise Heurtebise. Elle-m�me, c'est un poison, d'accord. N'emp�che, elle te fera la meilleure boisson avec n'importe quoi : du sureau, de l'orge, du r�sidu de racines...</p><p>Pendant qu'on parlait fabrication d'alcool, une silhouette bancale, frileusement envelopp�e des pieds � la t�te et ne montrant qu'un nez bl�me, se pr�senta. Pour un pirate des Cara�bes comme Aristide Beaumarchand, le Canada se r�v�lait un pays � la fois beaucoup trop froid et beaucoup trop aust�re. Il avait cependant rapidement d�couvert un point commun qui lui permettait de s'entendre, lui le gentilhomme de la Flibuste, avec ces laboureurs coureurs de bois qui vivaient les pieds dans la neige, de la Saint-Martin � la Saint-Antoine. Les Canadiens professaient, comme lui, l'amour des � bonnes boissons �.</p><p>� Ne va pas nous gaspiller nos trafics avec ton rhum, lui dit Macollet. De toute fa�on, c'est trop doux pour les Indiens, ils veulent du raide.</p><p>Aristide avait entendu dire que, dans la r�gion, il y avait un arbre qui laissait couler une s�ve sucr�e. Ce serait bien le diable si en la br�lant on n'en tirait pas quelque chose pour fortifier son coco-merlot. Il avait r�cup�r� sa cargaison de r�sidu de m�lasse vol�e sur le<emphasis> Saint-Jean-Baptiste.</emphasis></p><p>� Ouais, fit Nicaise Heurtebise, j'ai bien un alambic cach� dans les branches d'un �rable en attendant le temps des sucres au printemps. Mais pour te dire que c'est du nanan ! Non ! C'est peut-�tre � cause de l'alambic.</p><p>Il avait entendu raconter que Mme de Peyrac poss�dait un alambic de cuivre de syst�me charentais pour ses m�decines. Cela donnerait peut-�tre un meilleur r�sultat. Elle se m�la � leur conversation tout en se disant que ce trio pittoresque, � Paris, n'e�t pas manqu� d'inspirer une certaine m�fiance � un policier d'humeur tracassi�re.</p><p>� Il y a bien une recette pour fortifier ton rhum, avouait Heurtebise. C'est le � lessi de bois �. Avec cela tu fais une boisson que, m�me les Indiens se soul�vent de terre. Mais attention, deux gouttes pas plus. Une troisi�me, c'est mortel...</p><p>Il commen�a d'�num�rer les ingr�dients n�cessaires.</p><p>� De la paille... du charbon de bois et du cuir br�l�... un filet d'eau pure.</p><p>Ang�lique distraite regardait vers le bas de la rue et croyait reconna�tre une silhouette qui montait vers eux.</p><p>� ... l'important c'est que le charbon soit de bois de pin ou de c�dre...</p><p>C'�tait bien M. de Bardagne qui venait. Il la salua et dit qu'on l'avait log� expr�s � l'autre bout de la Haute-Ville, au centre d'un plateau d�sert nomm� les Plaines d'Abraham.</p><p>La veille, il n'avait pu la voir, il l'avait cherch�e partout. Apr�s s'�tre inform� de sa sant�, de son installation, il en vint � ce qui le tracassait.</p><p>� Il y a un homme dans la ville qui raconte qu'il vous a connue selon la Bible.</p><p>Ang�lique se mit � rire.</p><p>� Quel qu'il soit, il se vante.</p><p>� Dans le pass� ?</p><p>� Dans le pass�... Tout est possible. Et pourtant, je ne vois pas qui pourrait...</p><p>Sous l'�il douloureux de M. de Bardagne, elle faisait un rapide tour d'horizon int�rieur et constatait qu'� la v�rit�, si elle avait certes beaucoup aim�, ses amants n'avaient pas �t� si nombreux.</p><p>� De quelle sorte, ce quidam ?</p><p>� Un grand seigneur.</p><p>Ang�lique leva les sourcils, franchement surprise.</p><p>� Il devait �tre saoul, je parie ?</p><p>� Je vous le conc�de.</p><p>� Et vous avez la faiblesse de prendre ces propos au s�rieux ? Mon pauvre ami, vous cherchez tout ce que vous pouvez pour alimenter votre jalousie.</p><p>� Ma douleur, voulez-vous dire.</p><p>� Soit. Mais o� cela vous m�ne-t-il ?</p><p>� La ville est sous le charme, dit M. de Bardagne, sombre. On ne parle que de vous et de votre �poux. Tout ce que vous avez dit ou fait au cours de cette journ�e m�morable a s�duit les plus pr�venus de vos adversaires et enchant� le peuple.</p><p>� Auriez-vous pr�f�r� que nous �chouions et qu'on nous lapide ?</p><p>Le visage de l'envoy� du Roi prit une expression d��ue.</p><p>� Non... Mais j'aurais aim� avoir � vous d�fendre, � vous prot�ger.</p><p>� Vous le pouvez encore. Votre influence comme envoy� du Roi est de prix. Vous avez tout pouvoir pour nous faire accepter par nos pairs et plus tard plaider pour notre cause � Versailles. N'est-ce pas un miracle que ce soit justement VOUS qui soyez charg� d'�clairer la situation � propos de mon mari, aupr�s du Roi ?</p><p>Nicolas de Bardagne ne r�pondit pas. Tout ce qui concernait Peyrac lui �tait infiniment p�nible. Il �tait partag� entre son aversion � l'�gard de l'�poux d'Ang�lique et son esprit de justice.</p><p>� Je dois vous avouer une chose, dit-il, j'ai profit� du passage du<emphasis> Maribelle</emphasis> � Tadoussac pour exp�dier d�j� un rapport exceptionnel � Sa Majest�.</p><p>Il fut interrompu par des aboiements. Un homme apparut venant du petit bois entourant la maison de ma�tre, accompagn� d'un grand dogue d'un noir luisant de pain br�l�. Comme ils passaient aupr�s du wigwam des Hurons, le magnifique animal sauta sur l'un de ses cong�n�res indiens, lui broya les reins d'un coup de m�choires, le rejeta de c�t� et, apr�s avoir observ� avec satisfaction le sursaut de recul des autres chiens jaunes du campement, il rejoignit son ma�tre d'un petit trot d�lib�r�.</p><p>M. de Chambly-Montauban se pr�senta comme �tant Grand-Voyer du Canada et leur voisin. Il salua la compagnie en �tant sa toque � queue de vison. C'�tait un fort bel homme, aussi beau que son chien pour le moins et nanti � coup s�r de la m�me allure conqu�rante et d�sinvolte. Son titre de Grand-Voyer du Canada, qui le faisait responsable des routes et chemins du pays, �tait plut�t honorifique dans une contr�e qui n'avait d'autres moyens de communication que le fleuve et les rivi�res.</p><p>Quant � la voirie de la ville qui, par extension, relevait de sa charge, il en laissait les malodorantes obligations au procureur Tardieu charg� de promulguer les ordonnances. Par ces quelques indications, il fit comprendre qu'il �tait surtout un bon vivant.</p><p>Il adressa beaucoup de compliments respectueux � M. de Bardagne, mais il regardait Ang�lique et il avait tendance � ne regarder qu'elle.</p><p>Il �tait v�tu avec �l�gance d'une hongreline � revers de fourrure, portait l'�p�e, et se chaussait de bottes de cuir fin � la cavali�re. Dans la quarantaine, un peu sanguin, son regard �tait spirituel, ses dents tr�s blanches, ses l�vres sensuelles.</p><p>� �tes-vous bien log� ? demanda-t-il n�gligemment � Bardagne.</p><p>� Moins bien que vous, r�pondit celui-ci en guignant dans la direction du petit ch�teau, dont le fa�tage et les chemin�es d�passaient les frondaisons du bois.</p><p>Ce manoir avait � ses yeux l'�norme avantage de se situer dans les parages de la maison de Ville d'Avray, o� avait emm�nag� Mme de Peyrac. M. de Chambly daigna lui jeter un regard et dut penser qu'il y avait certains avantages � tirer de bien s'entendre avec le repr�sentant officiel de Sa Majest�.</p><p>� Le Roi m'a fort mal trait� cette ann�e, se plaignit-il. Il m'a contraint � vendre une partie de mes terres pour une bouch�e de pain. J'aimerais conserver ce qui me reste. Pourriez-vous faire quelque chose pour moi ?</p><p>� Sans doute avez-vous insuffisamment exploit� les terres de votre fief. Mais... c'est entendu, j'en parlerai au Roi.</p><p>Deux Indiennes vinrent g�mir dans le dos de M. de Chambly. Elles r�clamaient de l'eau-de-vie en �change du chien tu�. Sans se d�partir de son sourire �clatant, le Grand-Voyer leur r�pondit en langue sauvagine. Ang�lique comprit qu'il les bl�mait de s'enivrer, qu'il leur rappelait les d�crets interdisant de donner de l'alcool aux sauvages et qu'il leur recommandait d'aller plut�t � la messe. Quant au chien, elles n'avaient qu'� le mettre dans la marmite.</p><p>� C'est que votre dogue est un vrai fauve, Monsieur de Chambly, commenta Eloi Macollet. Ce n'est pas comme celui de l'abb� Morillot qui est si doux et si bonhomme.</p><p>� Les dogues ont souvent sauv� les postes avanc�s en flairant l'Iroquois, fit remarquer M. de Chambly.</p><p>� Voici l'Indien � pr�sent, annon�a M. de Bardagne, amer et fataliste.</p><p>La silhouette d�gingand�e de Piksarett se d�tachait en haut de la colline. Il descendit vers eux, tr�s d�daigneux, sa lance en main et v�tu de sa peau d'ours hivernale.</p><p>Il s'empressa de prendre le relais de M. de Chambly pour tancer les Indiennes et leur reprocher leur penchant � l'alcool qui pervertissait leur �me et ruinait leur corps.</p><p>Yolande parut sur le seuil, fin pr�te, ayant rev�tu une mante � carreaux de satin que Marcelline, sa m�re, lui avait confi�e pour les grandes occasions pendant son s�jour dans la capitale. Elle tenait un missel bien serr� dans sa grande main et, de l'autre, Ch�rubin. Adh�mar suivait, son chapeau militaire sous le bras. Marcelline l'Acadienne avait fait mille recommandations � Yolande � propos du climat redoutable de Qu�bec. Ce n'�tait pas la douce Baie Fran�aise avec ses temp�tes et ses mar�es d�mentielles soit � mais o� les lupins roses, bleus et blancs fleurissaient comme herbe � chiendent. La mer y �tait toujours libre. Ang�lique prit par la main Honorine et Timothy.</p><p>� Tu as raison grand sagamore, dit-elle, de nous rappeler � nos devoirs envers Dieu. Allons communier.</p></section><section><p><strong>Chapitre 23</strong></p><empty-line/><p>Ce qu'on appelait � Qu�bec le s�minaire �tait en fait l'�v�ch�. Monseigneur de Laval, �v�que de P�tr�e, vicaire apostolique de la Nouvelle-France, y regroupait son clerg�, communaut� de pr�tres s�culiers qui avaient pris le relais des missionnaires j�suites ou franciscains aupr�s de la population blanche du Canada et qui devaient desservir les paroisses sans s'attacher � des b�n�fices de cure. Dans ces grands b�timents de deux ou trois �tages, aux combles imposants, les desservants des paroisses y trouvaient asile et subsistance. On y tenait aussi l'�cole pour les petits gar�ons de la ville. Il y avait de nombreux pensionnaires parmi lesquels quelques petits Indiens qu'on esp�rait franciser, des enfants de seigneuries ou de concessions �loign�es, des orphelins � charge de la communaut�. Les. pr�tres se partageaient l'enseignement avec les j�suites, chez lesquels les enfants se rendaient pour les classes de math�matiques, grammaire, sciences naturelles, etc. Adolescents et jeunes gens qui se destinaient � la pr�trise y entreprenaient leurs �tudes avant d'�tre ordonn�s par leur �v�que.</p><p>La grande cour d'entr�e s'ouvrait sur la place de la Cath�drale pr�c�d�e par une grille monumentale de fer forg� que sommaient l'�cusson des Montmorency-Laval en m�tal dor� et un �cusson o� s'entrela�aient les lettres J.MJ. : J�sus-Marie-Joseph.</p><p>Ang�lique traversa cette cour d'un pas ferme. Au coup de cloche, un de ces messieurs du S�minaire se pr�senta.</p><p>Les dames laiss�rent Ang�lique � sa protection. Il la guida tout d'abord dans un long couloir dall� puis lui fit monter les marches d'un escalier de pierre flambant neuf.</p><p>Dans le lointain, on entendait des voix enfantines psalmodier et les gammes d'un orgue jou�es par un remarquable virtuose. Les notes montaient et redescendaient avec brio. L'organiste plaquait des accords triomphants puis recommen�ait. Il travaillait avec plaisir. On respirait une ambiance active et familiale.</p><p>� l'�tage, le clerc s'effa�a devant la visiteuse et ouvrit une porte qui donnait sur un vaste parloir o� attendaient un grand nombre de personnes.</p><p>Ces messieurs du s�minaire devaient �tre de complexion robuste, car non seulement la pi�ce n'�tait pas chauff�e mais encore l'on avait ouvert l'une des hautes fen�tres � petits carreaux de couleur, sans doute afin que le tr�s beau soleil de ce jour de novembre p�n�tr�t � l'int�rieur et t�nt lieu de po�le ou de brasero.</p><p>Cela permettait, en entrant, d'englober d'un seul coup d'�il les lointains de la merveilleuse c�te de Beaupr� toute p�le sous le gel d'hiver, avec ses champs d�nud�s mordant sur le sombre des bois et des for�ts qui les cloisonnaient.</p><p>Ang�lique, en jetant un regard sur la rade, remarqua qu'il ne restait plus que deux navires de leur flotte � l'ancre : le<emphasis> Rochelais</emphasis> et le<emphasis> Mont-D�sert.</emphasis></p><p>Sa vue s'habituant � la p�nombre de la pi�ce, elle reconnut parmi les personnes pr�sentes Marguerite Bourgeoys et ses compagnes et, contente, se dirigea vers elles. L'une des jeunes filles se leva aussit�t et lui c�da sa chaise � haut dossier raide et s'assit sur un � carreau9 � de tapisserie. On devait �tre habitu�, lorsqu'on demandait audience � Monseigneur l��v�que, d'attendre patiemment de longues heures, car presque tout le monde occupait son temps de quelque fa�on, soit en lisant des ouvrages de pi�t�, soit en �grenant son chapelet, soit en tricotant ou en s'occupant les doigts � des travaux de � frivolit�s �.</p><p>Mlle Bourgeoys et ses filles avaient en main de petits instruments de bois, plant�s de clous, sur lesquels elles entrecroisaient des fils noirs ou bruns :</p><p>� Nous faisons du lacet.</p><p>Quand elles seraient � Montr�al, elle apprendrait � ses n�ophytes � tresser � l'indienne des fils de couleur pour composer des ceintures fort commodes et, de plus, fort plaisantes que les Canadiens aimaient � s'enrouler autour du ventre afin de se prot�ger des grands froids.</p><p>� Nous nous embarquerons apr�s-demain pour Ville-Marie, renseigna la directrice de la communaut�. Il n'est que temps. Les grandes mar�es d'automne ont eu lieu, les glaces peuvent survenir.</p><p>Par la fen�tre ouverte, les cris des mouettes et des cormorans montaient dans l'air pur, jusqu'� la Ville-Haute, accompagn�s de l'�cho sonore des coups de marteau du chantier naval. Avant de quitter Qu�bec, Mlle Bourgeoys voulait saluer et consulter Monseigneur.</p><p>� Il est assez jaloux de son r�le de pasteur en Nouvelle-France et nous devons, � Ville-Marie, m�nager les susceptibilit�s bien que notre ville soit au d�part une soci�t� ind�pendante, libre de ses fondations et de ses initiatives. Et, seuls les messieurs de Saint-Sulpice, qui sont seigneurs de l'�le de Montr�al, ont juridiction eccl�siastique. L'on pourrait fort bien se passer de l'approbation �piscopale, mais c'est une question de courtoisie.</p><p>Ayant ainsi bien pr�cis� sa position, elle reconnut volontiers que Monseigneur de Laval �tait un homme droit, actif, d�vou� au salut des �mes assembl�es sous sa houlette pastorale, mais Mlle Bourgeoys soupira, tira sur son fil et dit :</p><p>� En ce pays de croix, rien n'est simple. En mon absence, Monseigneur s'est �mu d'apprendre que depuis trois ans j'avais rev�tu mes postulantes du costume sans qu'il y e�t de r�gle �crite. Mais, cette fois, il faudra bien qu'il accorde � notre congr�gation l'approbation canonique.</p><p>Les difficult�s avec lui venaient, dit-elle, de ce qu'elle refusait la cl�ture monastique pour son ordre et qu'elle ne voulait, pour le costume des religieuses, � ni voile ni guimpe � qui les auraient diff�renci�es par trop des habitantes du pays. Elle voulait les compagnes de son ordre v�tues comme de modestes bourgeoises, de la m�me robe noire, � collet blanc avec un fichu noir nou� sur leurs bonnets de m�nag�res :</p><p>� Nous sommes des femmes communes, au service des autres.</p><p>Elle parla de toutes les grandes dames de France, les bienfaitrices qui avaient soutenu les �uvres du Canada de leurs deniers, comme Mme de La Peltrie qui avait accompagn� les ursulines jusqu'� Qu�bec ou Mme de Gallion qui avait aid� Jeanne Mance � fonder un petit h�pital � Montr�al.</p><p>Ang�lique, qui devait inclure � leur cohorte une � bienfaitrice � dans le genre de la duchesse de Maudribourg, n'�couta pas sans r�ticence leur pan�gyrique. Elle s'imagina Ambroisine abordant � Qu�bec, doucereuse, confite en d�votion, maternelle avec ses Filles du Roy, s'attirant le d�vouement des personnes les meilleures, par sa conduite exemplaire, le prestige de sa fortune et son charme habile. � la seule pens�e des ravages souterrains que sa venue aurait pu provoquer dans la petite cit� confiante, elle eut un frisson, et comme le pressentiment que Qu�bec n'�tait plus � l'abri des contagions v�n�neuses du Vieux Monde.</p><p>Une porte dans le fond s'ouvrit et un gar�on d'une trentaine d'ann�es en sortit qui remerciait avec effusion, tout en s'inclinant, son grand chapeau sur l'estomac. Puis la porte se referma.</p><p>L'homme vint saluer Mlle Bourgeoys. Elle �tait fort connue et tout le monde l'aimait. Il lui fit part de sa satisfaction, car le sachant d�sireux de se marier avec une jeune habitante de Ch�teau-Richer, Monseigneur de Laval venait de lui accorder un bail de cinq ans sur les deux moulins banaux de son fief. Cet accord en �change de la somme annuelle de six cents livres tournois, six chapons vifs et un g�teau.</p><p>� De quelle taille le g�teau ? s'exclama Ang�lique qui trouvait amusant cet imp�t d'un nouveau genre.</p><p>� Les modalit�s restent � pr�voir, dit le gar�on, mais le g�teau devra �tre livr� en mai, pour la Saint-Boniface.</p><p>Lui aussi se r�jouissait car il avait �t� apprenti p�tissier avant d'�migrer en Nouvelle-France. Il avait couru les bois et boulang� dans les forts militaires. Maintenant, il d�sirait se fixer. Son g�teau fiscal lui permettait de se refaire la main.</p><p>Une petite famille d'immigrants qui attendait, assise en rang sur une banquette, le long du mur, avait �cout� avec attention. Ils se rapproch�rent tous en ch�ur, les parents et les quatre enfants.</p><p>Marguerite Bourgeoys les connaissait pour avoir fait avec eux la travers�e sur le<emphasis> Saint-Jean-Baptiste.</emphasis> On aurait devin� leur qualit� d'immigrants, rien qu'� les voir h�ves, p�les et flottant dans leurs v�tements us�s. Ils �taient inquiets. Ils �taient arriv�s la veille, avaient assist� au Te Deum, qui les avait �blouis sans qu'ils eussent rien compris, et ils avaient dormi dans la remise d'un des magasins de l'ancienne Compagnie des Indes Occidentales. En France, on les avait recrut�s pour le peuplement des terres situ�es entre Qu�bec et Montr�al, ils ne se rappelaient plus tr�s bien le nom de la seigneurie. Personne ne les avait pris en charge, hier, � l'arriv�e. On avait fini par les envoyer chez l'�v�que, ce matin. Ils �taient compl�tement perdus. Partis du Havre, ils avaient mis pr�s de quatre mois � parvenir � Qu�bec.</p><p>� En effet, ce voyage a �t� l'un des plus durs que j'aie jamais connus, convint Mlle Bourgeoys. Certes, nous savons � l'avance les p�rils que nous devons courir sur cette grande mer oc�ane, la plus rude � passer de toutes les mers � non qu'il se perde beaucoup de vaisseaux dans la travers�e que nous devons faire de douze cents lieues � mais il y a bien des incommodit�s � souffrir, on tombe en de grandes maladies, on craint la rencontre des Anglais, des Dunkerquois et des Turcs... Avec le<emphasis> Saint-Jean-Baptiste</emphasis> nous avons d� supporter en plus la filouterie du capitaine et de son �quipage.</p><p>La femme tira de sa mante rapi�c�e un petit gobelet d'argent.</p><p>� Nous avons vendu quelques hardes et ustensiles avant de partir et j'en ai converti la somme en cette timbale.</p><p>� Vous avez �t� avis�e, ma fille, approuva Marguerite Bourgeoys. Avec cette petite garantie, vous pouvez obtenir des pr�ts ou du num�raire si vous la faites fondre.</p><p>Ang�lique croyait se rappeler que le fait de faire fondre de l'argent et d'en troquer �tait passible, selon les arr�ts des tribunaux �tablis d'apr�s la coutume de Paris, des gal�res et m�me de la mort sans phrase.</p><p>Mais personne, � la colonie, ne paraissait s'en soucier. Elle apprendrait qu'on y fondait � qui mieux mieux. Le moindre bibelot d'argent, comme la plus somptueuse pi�ce d'argenterie, repr�sentait la seule valeur s�re.</p><p>Celui qui poss�dait de l'argent avait la confiance des marchands, affirma Mlle Bourgeoys.</p><p>Un homme en gros souliers entra d'un pas rapide en laissant des traces de boue partout. Il jeta un regard alentour et se pr�cipita vers la petite famille d'immigrants.</p><p>� Ah, vous voici ! Je suis votre seigneur, Arnaud de La Porterie. Je n'ai pu aborder que ce matin et je vous cherche depuis deux heures, � la piste, dans la ville. Il faut que nous r�glions rapidement nos affaires. La grande barge repart bient�t.</p><p>Il examina des feuillets qu'il avait tir�s de la poche de sa casaque de cuir.</p><p>� Vous �tes bien Gaston Bernard et sa femme Isabeau, n�e Candelle, tous deux originaires de Chartres ?</p><p>Debout devant lui, ils acquiesc�rent timidement. M. de La Porterie les comptait de l'�il.</p><p>� Vous �tiez annonc�s pour sept...</p><p>� Nous avons perdu un petit en mer, r�pondit la femme portant son mouchoir � ses yeux.</p><p>� Bien, conclut le gentilhomme en rangeant ses papiers.</p><p>S'avisant qu'il manquait de compassion, il �ta son chapeau de castor et pria solennellement.</p><p>� ... Paix � l'�me de cet enfant ! Dieu a pris les pr�mices, l'�uvre sera belle. Que la Vierge nous prot�ge !</p><p>� Amen, r�pondirent-ils en ch�ur.</p><p>� Nous devons aller au greffe du Conseil souverain, continua l'autre, pour signer votre acte de concession. Vous recevrez trois arpents de front pour vingt de profondeur, moyennant de vous y �tablir pour la pr�sente ann�e, d'y avoir feu et lieu, et de payer vingt sols tournois par arpent de terre de front, douze deniers de cens et deux chapons vifs, le tout � porter chaque an, le jour de la Saint-Martin d'hiver, en mon manoir. Savez-vous labourer ? Vous apprendrez, coupa-t-il voyant leur mouvement �vasif.</p><p>Il examina leurs v�tements loqueteux dans lesquels ils grelottaient.</p><p>� Pour commencer, il faut acqu�rir des capots et des bottes sauvages. J'ai des r�serves dans mon magasin de la Basse-Ville. Suivez-moi.</p><p>� Laissez-les au moins saluer l'�v�que, s'interposa Mlle Bourgeoys.</p><p>� Pour quoi faire ? L'�v�que n'a pas � s'occuper de mes censitaires. Il aura bien le temps de les voir quand il fera sa tourn�e �piscopale, pendant l'�t�.</p><p>Il sortit, poussant devant lui son petit troupeau. Mlle Bourgeoys hocha la t�te d'un air r�probateur.</p><p>� Monsieur de La Porterie n'a pas le droit d'avoir un entrep�t de marchandises en ville. C'est interdit aux seigneurs possesseurs de fiefs de noblesse ou m�me de fiefs de roture. Mais tout le monde ici, sauf le clerg�, fait du commerce. Il est vrai que pour un seigneur le revenu de ses terres lui rapporte � peine un poulet une fois l'an. La d�me des censitaires n'est rien comme vous avez pu l'entendre. Et le seigneur doit s'occuper de l'�tablissement de ceux qu'il fait venir. Il a de lourdes charges et peu d'aide du Roi pour aider au peuplement de la colonie. Il mourra imp�cunieux, mais sa seigneurie tout occup�e et d�frich�e. Et il se peut que son fils ait, lui, de bons revenus.</p><p>Tout en l'�coutant, Ang�lique laissait errer son regard sur le d�cor de la pi�ce. Il y avait aux murs de belles tapisseries repr�sentant des sujets de la Bible. Les plafonds �taient hauts, ornement�s de caissons, et les planchers cir�s comme un miroir.</p><p>Dans une encoignure, en face, s'�rigeait une statue de l'Enfant-J�sus, couronn� d'or et v�tu de velours rouge, tenant d'une main un globe surmont� d'une croix. Des tableaux au mur montraient des reproductions de l'Enfant-J�sus au maillot, ador� par les anges, et une autre, en cama�eu, de l'ange offrant Louis XIV nouveau-n� � Notre-Dame-de-Lorette.</p><p>Une grande statue de saint Joseph portant lui aussi sur son bras le divin enfant se dressait pr�s de la porte.</p><p>Mlle Bourgeoys informa Ang�lique que saint Joseph �tait le patron de la Nouvelle-France, tandis que l'Enfant-J�sus �tait plus particuli�rement charg� de la protection du S�minaire.</p><p>Ang�lique aurait �cout� Marguerite Bourgeoys pendant des heures. Comme � Tadoussac, elle s'apercevait que, lorsqu'elle �tait en sa compagnie, le temps filait comme le vent. La paix de l'�me de Marguerite �tait communicative. Elle avait beau faire le r�cit des � pires ennuis �, elle gardait l'�me l�g�re.</p><p>� Vous passerez avant nous chez l'�v�que, d�clara-t-elle tout � coup � Ang�lique. Certes, il est important que vous voyiez l'�v�que, mais vous ne pouvez perdre trop de temps. Vos activit�s mondaines sont attachantes et vous avez beaucoup � faire. Nous autres, nous pouvons attendre.</p><p>Ang�lique se souvint qu'elle avait en effet rendez-vous avec Joffrey au ch�teau Saint-Louis pour y rencontrer le gouverneur, vers l'heure de midi. Elle remercia chaleureusement.</p><p>De nouveau, la porte du cabinet de l'�v�que s'ouvrit, et, cette fois, ce fut le marquis de Ville d'Avray qui en surgit tel le diable d'une bo�te. � demi tourn�, il s'adressait au pr�lat, dont la haute stature, en camail violet, se profilait derri�re lui.</p><p>� ... Ainsi, Monseigneur, vous voyez que vous n'avez nulle crainte � �prouver quant � la fid�lit� de nos cat�chum�nes d'Acadie. � preuve cette moisson de scalps d'Anglais h�r�tiques que j'ai apport�e � Monsieur le Gouverneur et qui traduit l'attachement que ces pauvres sauvages gardent � Dieu et � l��glise que nous leur avons appris � conna�tre, attachement qu'ils manifestent selon leurs moyens et � leur mani�re, en allant semer la guerre chez nos ennemis de Nouvelle-Angleterre...</p><p>Il mit prestement un genou � terre pour baiser l'anneau de l'�v�que, et s'�loigna traversant le parloir d'un talon assur� sans apercevoir Ang�lique.</p><p>Celle-ci se jeta sur ses pas et le h�la du haut de l'escalier qu'il avait d�j� descendu de moiti�.</p><p>� Monsieur de Ville d'Avray !...</p><p>Il se retourna et, en l'apercevant, son visage s'illumina.</p><p>� Oh ! Tr�s ch�re !...</p><p>Elle ne le laissa pas poursuivre son �lan.</p><p>� Que racontiez-vous � l'�v�que ? Des scalps d'Anglais ? Prendriez-vous � votre compte le coffre que le baron de Saint-Castine a fait envoyer � Qu�bec afin de t�moigner de son z�le aupr�s des autorit�s...</p><p>� Pourquoi pas ? dit-il, avec un sourire enj�leur.</p><p>� Que nenni ! Je ne vous laisserai pas accr�diter ce bruit. Bien que cette marchandise me r�pugne, je me chargerai d'en faire conna�tre la provenance. Il ne manquerait plus que vous vous en adjugiez tout l'avantage alors que notre pauvre Saint-Castine va se faire bl�mer, et peut-�tre d�placer, pour n'avoir pas soutenu la campagne guerri�re du P�re d'Orgeval10.</p><p>Voyant qu'elle ne plaisantait pas, le marquis se rebiffa.</p><p>� Toutes les t�tes d'Acadie m'appartiennent, assura-t-il avec superbe.</p><p>� C'est ce que nous verrons. Je vais avertir les soutiers du<emphasis> Gouldsboro</emphasis> de vous refuser ce coffre si vous le demandez.</p><p>� Je l'ai d�j�...</p><p>Apr�s un �change de paroles assez vives, Ville d'Avray s'en alla f�ch�.</p><p>Retournant au parloir, Ang�lique s'aper�ut que cette altercation lui avait fait perdre le tour g�n�reusement c�d� par Mlle Bourgeoys. Celle-ci et ses filles avaient �t� introduites pr�s de l'�v�que.</p><p>L'ang�lus annon�ait midi. Les autres personnes attendant se dress�rent pour r�citer en commun la pri�re de la salutation � la Vierge</p><p><emphasis>L'Ange a annonc� � Marie</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Et elle a con�u par</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>L'op�ration du Saint-Esprit...</emphasis></p><p>Un clerc vint avertir Mme de Peyrac des regrets de Monseigneur de Laval, qui devait, apr�s l'audience en cours, aller prendre une l�g�re collation. Il attendrait Mme de Peyrac d�s le d�but de l'apr�s-midi.</p><p>Ang�lique se pr�cipita dehors. Elle ne voulait pour rien au monde manquer son rendez-vous avec Jorfrey chez le gouverneur.</p><p>Sur la place elle h�sita. Chaise � porteurs ? Carrosse ? Qu'est-ce qui valait le mieux ?</p><p>Prendre ses jambes � son cou. Lorsqu'on �tait press� � Qu�bec, cela r�clamait moins de temps que de racoler valets et cochers.</p><p>Elle atteignit promptement le ch�teau Saint-Louis et, d�s le vestibule, elle aper�ut Joffrey en grande conversation avec une charmante brunette aux yeux noirs, B�reng�re-Aim�e de La Vaudi�re, l'�pouse du procureur No�l Tardieu.</p><p>Celle-ci s'�tait fait remarquer le jour de son arriv�e par sa gr�ce aimable. Sa famille, de haut lignage, �tait originaire de Tarbes. Les dames et gentilshommes s'appr�taient � partager le repas du gouverneur. En l'attendant les conversations avaient pour sujet le ravissement dans lequel avaient �t� plong�es ces dames qui la veille avaient re�u des mains du pl�nipotentiaire de M. de Peyrac qui un bijou, qui un objet de pi�t�, une miniature ou un colifichet.</p><p>B�reng�re de La Vaudi�re en avait les larmes aux yeux, ce qui les rendait plus brillants encore et plus noirs.</p><p>Toutes, dans l'ensemble, levaient sur Joffrey un regard extasi�. Il se d�fendait, en souriant, de n'avoir eu que le geste naturel de remercier tant de charmantes personnes de leur aimable accueil.</p><p>Ang�lique qui arrivait les joues roses de la course r�pondit distraitement aux salutations et se jeta vers Joffrey. Il lui semblait qu'il y avait trop longtemps qu'elle ne l'avait vu.</p><p>� Mais, que devenez-vous ? lui demanda-t-elle, tourment�e de l'envie irr�sistible de l'embrasser et de le serrer sur son c�ur.</p><p>� Et vous-m�me, Madame ?</p><p>� J'ai rendu visite � l'�v�que.</p><p>� Comment l'entrevue s'est-elle d�roul�e ?</p><p>Ang�lique reconnut qu'elle avait pass� une matin�e passionnante avec Marguerite Bourgeoys, mais qu'elle n'avait pas encore vu l'�v�que.</p><p>M. de Frontenac arrivant baisa les deux mains d'Ang�lique, l'une apr�s l'autre, et la fit asseoir � sa droite. Mme de Castel-Morgeat �tait � sa gauche. Elle avait le visage tum�fi� et personne n'osait la regarder.</p><p>Apr�s le repas, le gouverneur proposa une promenade en son jardin qui �tait situ� un peu plus haut, sur le revers du Mont-Carmel.</p><p>Ang�lique abandonna la compagnie, elle voulait en terminer avec l'�v�que.</p><p>*****</p><p>Monseigneur de Laval ressemblait � Bossuet. Le pasteur de la Nouvelle-France avait sa stature robuste, l'abord direct, l'intelligence prompte, aliment�e par une culture que l'on sentait vaste et diverse.</p><p>Une fine moustache � peine esquiss�e, une virgule de poils entre l�vre et menton soulignaient la bouche belle et autoritaire. Le nez busqu�, le front haut sous sa calotte �piscopale auraient pu lui donner un air de domination si les paupi�res un peu tombantes n'eussent att�nu� l'�clat des yeux, leur communiquant un regard songeur et bienveillant.</p><p>Comme le grand aum�nier de la Cour, il montrait � la fois de la simplicit� et de la grandeur. Cette ressemblance joua pour aider Ang�lique � se trouver de plain-pied avec son auguste interlocuteur.</p><p>Elle fut sur le point de parler la premi�re, mais comme l'�v�que au m�me moment se d�cidait elle se retint et il fit de m�me. Ils sourirent.</p><p>Ang�lique exprima alors l'admiration que lui avaient inspir�e la cath�drale et la pompe des c�r�monies. L'�v�que ne cacha pas que ces propos lui �taient agr�ables. On avait toujours vu grand � Qu�bec. Lorsqu'il �tait arriv� en son dioc�se, Qu�bec ne comptait que quatre-vingt familles, � peine six cents personnes. Mais d�j� les j�suites avaient donn� aux manifestations de la pi�t� et du culte cette tournure �lev�e dont toute la mentalit� du pays se trouvait impr�gn�e.</p><p>Gr�ce � leurs soins et � ceux des ursulines, la g�n�ration, grandie au pays, savait lire, �crire, chanter le latin. Cette base de choix assez inhabituelle l'avait encourag� � cr�er le grand et le petit S�minaire afin d'assurer la formation de jeunes clercs parmi les enfants du pays. Il fallait les d�tourner de la d�sastreuse vocation de courir les bois d�s l'�ge de quinze ans.</p><p>Il laissa entendre qu'il �tait bien n�cessaire aux colons de la Nouvelle-France d'avoir un pasteur dans les formes eccl�siastiques connues d'�piscopat, car les j�suite �taient surtout des missionnaires s'int�ressant aux Indiens et les premiers colons n'�taient pas vraiment tenus en main avec assez de rigueur. Les j�suites pensaient plus � la conqu�te des �mes des Indiens qu'� maintenir dans l'ob�issance celles de leurs compatriotes... Ils enr�laient tout le monde dans leurs exp�ditions alors qu'un humble chr�tien doit rester � l'ombre de son clocher et sous la houlette de son pasteur afin de pouvoir jouir de l'aide des sacrements, sans lesquels il sombre dans toutes les tentations dont celle du paganisme le guettait sans rel�che sous ces cieux.</p><p>Cette introduction parut � Ang�lique l'encourager � parler de la M�re Madeleine. Le visage de l'�v�que devint plus grave. Mais Ang�lique avait compris qu'il s'�tait d�clar� contre le P�re d'Orgeval, ce qui l'obligeait � l'aider, elle.</p><p>� L'affaire est d'importance. Elle a soulev� tant de passions.</p><p>� Raison de plus pour en finir tout � fait en rassurant sur mon compte, par l'avis de la M�re Madeleine ceux qui auraient encore des doutes.</p><p>� Vous semblez bien assur�e que celui-ci vous sera favorable ?</p><p>� Vous voulez dire : assur�e qu'elle ne me prendra pas pour une d�mone ? Oui, je le suis, si cette religieuse est honn�te... Et vous l'�tes aussi, Monseigneur. Sinon, vous ne m'auriez pas re�ue.</p><p>L'�v�que eut un petit sourire, mais se rembrunit aussit�t.</p><p>� H�las ! soupira-t-il.</p><p>� Que voulez-vous dire ? interrogea Ang�lique alarm�e.</p><p>� Il vous faudra attendre. � vrai dire, j'aurais aim� r�pondre sans tarder � votre supplique. Il se trouve que cette d�marche de votre part me pla�t. Mais un incident p�nible, plus dramatique va vous obliger � y surseoir. Avant-hier, la nuit m�me de votre arriv�e, on a d�rob�, chez les dames ursulines, une bo�te d'hosties.</p><p>Sur le moment Ang�lique ne vit pas en quoi cela emp�cherait son entrevue et pourquoi il laissait tomber ces mots d'une voix si lugubre. Puis par intuition, se souvenant de la conversation qu'elle avait eue, la veille, avec le ma�tre d'h�tel Tissot, elle comprit les raisons profondes du souci de l'�v�que.</p><p>� Craindriez-vous, Monseigneur, que ces hosties n'aient �t� vol�es en vue d'�tre utilis�es pour des op�rations magiques ?</p><p>� C'est toujours en ce dessein que les hosties sont d�rob�es, fit tristement l'�v�que.</p><p>� Mais � Qu�bec, Monseigneur, est-ce possible ? C'est une terre neuve, d�vote, aust�re... l'emprise de m�urs si corrompues ne peut s'y r�pandre.</p><p>� H�las ! r�p�ta l'�v�que. Les temps ne sont plus les m�mes. Autrefois, dans ce pays, le vice �tait quasiment inconnu. On n'y vivait que de pi�t� et de religion, d'accord et de charit�. Mais les parjures et la fourberie des marchands l'ont emport� sur la droiture et la sinc�rit� des missionnaires. On y re�oit aussi trop de brebis galeuses, de personnes scandaleuses...</p><p>� Monseigneur, ne voudrait-on pas m'emp�cher de voir la M�re Madeleine afin de me nuire ?</p><p>Il secoua la t�te, apaisant.</p><p>� L'entrevue n'est que repouss�e, dit-il. � la suite du vol, les dames ursulines ont entrepris une neuvaine pour faire amende honorable contre le mal qui risque d'�tre commis avec le pain sacr�. Il faut attendre que le temps de la p�nitence soit r�volu. Mais je n'aurai garde d'oublier votre requ�te, ajouta-t-il.</p><p>Ang�lique le remercia chaleureusement. Elle avait eu raison de s'�tre adress�e � l'�v�que en premier lieu. Il semblait avoir une vue juste et saine de la situation.</p><p>Il se r�v�lait un personnage sensible et int�ressant. Probe, vertueux, homme d��glise et n� pour l'�tre. On disait qu'il avait re�u la tonsure � l'�ge de neuf ans.</p><p>Il �tait bien l'homme solide et int�gre qu'il fallait � la t�te de son immense dioc�se, trois ou quatre fois la France...</p><p>� Monseigneur, lui dit-elle, puis-je vous poser une question de simple curiosit�. Pourquoi vous donne-t-on le titre d'�v�que de P�tr�e, qui, autant que je crois en �tre instruite, est une ville de M�sopotamie, aux �chelles du Levant, alors que vous �tes �v�que du Canada ?</p><p>Monseigneur sourit encore et dit que cet �trange chass�-crois� �tait le fruit des comp�titions acharn�es dont sa candidature avait �t� l'objet. L'�v�que de Rouen, dont il d�pendait, avait refus� de le nommer parce qu'il avait �t� propos� par les Missions �trang�res et soutenu par Rome.</p><p>� La plupart des fondateurs de l'Institut des Missions �trang�res �tant de mes amis intimes me voulaient � ce poste. Pour ma part, j'avais demand� le Tonkin. On trancha le diff�rend par l'application d'un article du droit canonique qui me permettait de me passer de l'ordination de l'�v�que de Rouen. Je fus ordonn� �v�que � in partibus infidelium � ou, par abr�viation, �v�que � in partibus �.</p><p>� C'est une convention. L'�v�que � in partibus � est promu � un �v�ch� qui est situ� dans les pays devenus infid�les, c'est depuis le XIIe si�cle, c'est-�-dire quand les musulmans s'empar�rent de villes d'Orient ou d'Afrique qui appartenaient aux grands royaumes chr�tiens de Byzance ou de J�rusalem. On � continue � d'y nommer des �v�ques qui ne pouvaient y exercer leurs fonctions et r�sidaient dans les pays catholiques mais qui, par leur pr�sence, semblaient les conserver au royaume de Dieu.</p><p>� C'est ainsi que le nonce du Pape, Piccolomini, lui-m�me �v�que de C�sar�e, en Palestine, me nomma �v�que de P�tr�e, dans une touchante c�r�monie qui eut lieu � Saint-Germain-des-Pr�s, � Paris. Je pouvais ensuite recevoir le vicariat de la Nouvelle-France.</p><p>� Les cabales et les conflits ne sont donc pas exclus des domaines o� �uvrent les serviteurs de Dieu ?</p><p>� Autant l� qu'ailleurs, dit l'�v�que, philosophe. Et peut-�tre plus encore. Mais Dieu rach�te la mesquinerie des �tres.</p><p>Ang�lique ne lui cacha pas l'admiration que lui avait inspir�e la magnificence des c�r�monies. Cela le toucha. Il parla avec plus de confiance. Ce qui �tait son plus grand souci, c'�tait de voir les traitants de fourrures porter de l'alcool aux sauvages qui se laissaient aller � de terribles exc�s.</p><p>� Malheureusement, les sauvages veulent de l'alcool en �change de leurs pelleteries, dit Ang�lique. Ils disent que cela les met en communication avec l'Au del�. Et il est difficile de leur faire comprendre le tort qu'ils se causent.</p><p>L'�v�que ne la suivit pas sur ce terrain. Dans cette affaire, les Blancs �taient coupables, les sauvages aussi et tout le monde devait faire p�nitence.</p><p>� Le plus simple serait de ne pas leur en porter, trancha-t-il.</p><p>Quand il �tait question de la traite de l'eau-de-vie, il perdait tout humour et aurait excommuni� la terre enti�re.</p><p>� La Nouvelle-France pourrait-elle survivre sans la fourrure ? demanda Ang�lique.</p><p>� N'�tes-vous pas de tendance un peu moliniste ? sugg�ra-t-il.</p><p>Ang�lique ressentit une l�g�re panique. Heureusement, elle avait glan� jadis dans les salons parisiens quelques connaissances sur les id�es philosophiques et th�ologiques en vogue, qui lui revinrent � propos en m�moire et elle put r�pondre qu'une certaine indulgence aux faiblesses du prochain ne voulait pas dire lib�ralit� sans discernement, encore moins indiff�rence � son salut.</p><p>La r�ponse devait �tre excellente car le visage de Monseigneur de Laval s'�claira. Il parut satisfait et, m�me, vaguement amus� de n'avoir pu la confondre.</p><p>� Avez-vous l'intention d'entrer dans la Confr�rie de la Sainte-Famille ? s'informa-t-il.</p><p>Une telle proposition venant de sa part montrait qu'il la jugeait d�sormais comme digne d'en faire partie.</p><p>Elle �luda la r�ponse.</p><p>� Madame de Mercouville m'en a parl�...</p><p>� C'est une d�votion � laquelle la colonie doit de grandes gr�ces.</p><p>Il expliqua qu'il fallait avoir une d�votion en Canada.</p><p>� Dans les dangers sans nombre qui nous assaillent, les charges �crasantes, les responsabilit�s que nous recevons en ce pays o� tout est � faire, o� notre survie m�me est sans cesse remise en question, il est bon d'obtenir le secours des forces divines par l'interm�diaire de quelque saint protecteur qui cr�e le lien entre nous, pauvres mortels, et le Tr�s-Haut, qu'il contemple dans sa gloire.</p><p>La Sainte Famille : J�sus, Marie, Joseph, pauvres, laborieux, unis, offrait une image id�ale au peuple esseul� du Canada.</p><p>Par extension saint Joachim et sainte Anne, grand-p�re et grand-m�re de l'Enfant Divin, recueillaient aussi beaucoup de suffrages.</p><p>Monseigneur de Laval parla ensuite du culte � l'Enfant-J�sus qu'il appelait le Petit Roi de Gr�ce ou le Petit Roi de Gloire.</p><p>Notre-Dame-de-Qu�bec �tait consacr�e sous les vocables conjoints de Saint Louis, patron du royaume de France, et de l'Immacul�e Conception, d�votion mariale, dont on d�couvrait de plus en plus la valeur souveraine. M�re Marie de l'Incarnation, l'une des fondatrices ursulines qui �tait morte r�cemment � Qu�bec et que l��glise reconna�trait certainement un jour comme une de ses grandes mystiques tant sa filiation avec sainte Th�r�se d'Avila �tait �vidente, avait l'habitude de s'adresser au P�re �ternel.</p><p>Le Saint-Sacrement avait aussi ses adeptes. Peut-�tre m�me dominait-il, mais l'on ne pouvait jamais savoir exactement, car c'�tait une confr�rie secr�te tr�s influente. On pouvait avancer que la plupart des personnes en vue en faisaient partie et il ne fallait pas oublier que Gaston de Meury qui en avait �t� l'�me s'�tait trouv� � la racine de la fondation du Canada et de son climat mystique.</p><p>� Consultez votre confesseur, lui dit l'�v�que en se levant, il vous conseillera. Nous devons tous avoir un ami pour nous dans le ciel.</p><p>Ang�lique s'agenouilla � demi pour baiser l'anneau pastoral. L'�v�que ne paraissait pas m�content de cette entrevue. Il devait approuver les personnes qui ne le craignaient point et d�battaient franchement avec lui... Il l'accompagna jusqu'� la porte.</p><p>Dans la cour du s�minaire, Ang�lique fit halte, et respira deux ou trois fois profond�ment. L'air �tait glac� et revigorant. Elle pensa que si une conversation avec l'�v�que l'avait �puis�e � ce point, qu'aurait-ce �t� s'il lui avait fallu affronter le P�re d'Orgeval. Dieu merci ! Le Ciel ne lui offrait que des �preuves � la mesure de ses forces. Compte tenu de tous les sujets abord�s, effleur�s, contourn�s, des questions pos�es, des pi�ges tendus, et si l'on exceptait le molinisme sur lequel elle avait un peu d�rap�, elle estimait, � part elle, qu'elle ne s'en �tait pas trop mal tir�e. Il fallait reconna�tre ses � insuffisances �, comme disait Marguerite Bourgeoys, admettre qu'� courir les bois et les mers elle ne s'�tait gu�re enrichie dans le domaine de la th�ologie, de la philosophie et de la rh�torique.</p><p>Les dames de la Nouvelle-France poss�daient pour la plupart un haut degr� de culture. Elle leur demanderait des livres, et s'arrangerait pour aller aux conf�rences et aux sermons.</p><p>De plus, il lui faudrait, au plus t�t, se trouver un confesseur et se choisir une d�votion.</p></section><section><p><strong>Chapitre 24</strong></p><empty-line/><p>Une troisi�me aurore s'annon�ait.</p><p>Ce matin-l� se tiendrait le Grand Conseil auquel Ang�lique aussi �tait convi�e.</p><p>Sur la rive de L�vis o� s'allumaient les premiers quinquets derri�re les fen�tres des habitations, on voyait se d�placer les fleurs rouges des pots � feu que portaient les paysans se dirigeant vers l'embarcad�re.</p><p>C'�tait jour de march�. Ils traversaient le fleuve pour se rendre � Qu�bec avec l�gumes, �ufs, lait, beurre, poissons frais et fum�s, viande ou charcuterie. On commen�ait � deviner le remue-m�nage discret de la rade o� deux navires � l'ancre balan�aient leurs lanternes. Des radeaux charg�s se d�tachaient de l'ombre des falaises.</p><p>Puis vers l'est, une longue barre d'un orange �pais apparut au-dessus du feston noir des Appalaches. La lueur montait, lente, comme ayant de la peine � se frayer passage dans la confusion nocturne o� s'engloutissaient �les, caps et c�tes charg�s de for�ts. Cette partie du monde appartenait encore � la gen�se, au chaos.</p><p>Le jour serait nuageux. Rien de l'�clat de la veille. Aujourd'hui, le matin mouill� rendait la ville beno�te et simple.</p><p>Ang�lique, apr�s avoir, du seuil de la maison, contempl� les lointains, descendit la rue de la Petite-Chapelle, modestement escort�e de M. de Barssempuy et de Piksarett. Elle se rendait au Grand Conseil pr�vu en leur honneur.</p><p>C'�tait une r�union exceptionnelle, destin�e � r�gler les questions que leur arriv�e dans la ville soulevait. Elle serait la seule femme avec Mme de Mercouville, dont l'avis �tait estim� pr�cieux par la connaissance qu'elle avait des questions de charit� et la comp�tence avec laquelle elle secondait l'intendant Carlon dans ses essais de d�veloppements commerciaux et artisanaux de la colonie.</p><p>En parvenant � la place de la Cath�drale, Ang�lique rejoignit Joffrey de Peyrac qui arrivait du manoir de Montigny avec le comte d'Urville, Kouassi-B�, quatre Espagnols l'encadrant et son �cuyer breton, Yann Le Couennec, charg� des sacs contenant papiers et documents dont il aurait peut-�tre � faire mention au cours de la s�ance.</p><p>Deux porteurs de torch�res et deux jeunes tambours pr�c�daient le petit groupe. Les tambours scandaient leur avance de discrets roulements intermittents, mais qui suffisaient � faire sortir de toutes les encoignures nombre de bonnes gens d�j� en besogne malgr� l'heure matinale. On se levait t�t � Qu�bec.</p><p>Franchissant la grille du S�minaire, des petits gar�ons et adolescents en uniformes noirs, en rang et se tenant par la main, travers�rent la place pour se rendre chez les j�suites o� les attendaient leurs �tudes de grammaire, math�matiques, th�ologie et m�canique. Un jeune clerc et un � engag� � les accompagnaient.</p><p>De concert, Ang�lique, le comte de Peyrac et leur suite mont�rent la rue du Fort pour atteindre la Place d'Armes en lisi�re de laquelle, c�t� fleuve, s'�rigeait le ch�teau Saint-Louis, r�sidence du gouverneur. Le ch�teau avait �t� construit � l'emplacement du premier fort �difi� par Champlain pour prot�ger l'habitation � ses pieds. Il �tait donc situ� sur le c�t� le plus escarp� de la montagne, juste au-dessus de la Basse-Ville.</p><p>C'�tait aujourd'hui un grand b�timent de deux �tages s'�tendant du nord au sud, au bord de la falaise, avec des grands toits couverts d'ardoises import�es de France, de hautes et nombreuses chemin�es. L'entr�e �tait � l'ouest, donnant sur une cour encadr�e en partie d'un mur et de b�timents dans lesquels logeaient les militaires.</p><p>On d�bouchait sur la Place d'Armes plant�e d'ormes et d'�rables, au centre de laquelle �tait m�nag� un espace d�nud� pour permettre aux soldats de faire l'exercice. Des silhouettes emmitoufl�es arrivaient, �mergeant des rues avoisinantes ; venant de la rue qu'on appelait la Grande All�e, deux cavaliers mirent pied � terre et attach�rent leurs montures � l'angle du b�timent de la Pr�v�t�, d'o� sortit la silhouette trapue du lieutenant de police, M. Garreau d'Entremont. Apr�s s'�tre salu�s les trois hommes se dirig�rent � leur tour vers le ch�teau Saint-Louis. Arrivant de la ville un carrosse les d�passa ; il grin�ait sur ses essieux et les fers des chevaux glissaient sur les pav�s vernis de gel�e blanche. M. de Frontenac revenait de la messe. Comme il �tait en guerre sourde contre les J�suites et peu d�sireux de favoriser l'�v�que, il allait se confesser et entendre la messe chez les R�collets qui avaient un petit couvent � l'�cart de la ville, sur la rivi�re Saint-Charles, pr�s de Notre-Dame-des-Anges.</p><p>Peu de dignitaires � Qu�bec commen�aient leur journ�e sans avoir assist� au Saint-Sacrifice de la messe et communi�. En toutes saisons, et s'il le fallait l'hiver, dans la nuit la plus noire ces messieurs couraient � leurs paten�tres. Chacun ayant une d�votion particuli�re, il mettait � l'honorer une fid�lit� pointilleuse.</p><p>L'intendant Carlon, une fois par semaine, se faisait ouvrir la petite chapelle Sainte-Foy, isol�e, au carrefour de quelques rues et sentiers, entre les ursulines et le quartier Sainte-Anne.</p><p>Garreau d'Entremont, deux vendredis par mois, requ�rait la chapelle lat�rale de la cath�drale, d�di�e � saint Michel Archange, et y faisait c�l�brer une grand-messe avec trois officiants, on ne savait � quelle intention, mais qui devait rev�tir aux yeux du lieutenant de police civile et criminelle une grande importance car il ne s'en abstenait jamais.</p><p>Frontenac sauta du carrosse en passant pr�s du comte et de la comtesse de Peyrac. Le teint aviv� par l'air froid, souriant, il baisa la main d'Ang�lique et passa son bras sous le sien.</p><p>� Madame, pardonnez � d'infatigables individus de vous avoir convoqu�e de si grand matin... J'ai pr�vu, pour tout ce que nous avons � d�battre, que plusieurs heures suffiraient � peine. Et, d'autre part, votre pr�sence est indispensable... Ah ! Que dis-je ? Je me montre hypocrite. Je sollicite pour requ�rir votre pr�sence parmi nous toutes sortes de bonnes raisons telle que la n�cessit� d'avoir recours � votre comp�tence pour statuer sur le sort des jeunes filles naufrag�es que vous avez amen�es avec vous et pour ceci ou cela encore... mais, � la v�rit�... et cela tient pour ces messieurs aussi bien que pour moi, je gage... je crois que d�j� NOUS NE POUVONS PLUS NOUS PASSER DE VOUS...</p><p>Sa galanterie fit sourire Ang�lique. Elle affirma qu'elle se r�jouissait de s'asseoir au Conseil car depuis de longs mois Qu�bec �tait le centre de ses pens�es.</p><p>Ils p�n�tr�rent dans la cour du ch�teau par un grand porche surmont� d'un �cusson et d'une croix de Malte imbriqu�s dans la voussure de pierre. L'entr�e �tait flanqu�e de deux corps de garde. Des militaires sortirent pour pr�senter les armes. Piksarett leur r�pondit d'un geste noble de sa main lev�e. Il avait rev�tu sa fameuse redingote rouge d'officier anglais, ce qui ne l'emp�chait pas d'�tre chauss� de mocassins. Ses cheveux, soigneusement oints de graisse d'ours, aux tresses enfil�es dans leur �tui de pattes de renard, �taient coiff�s d'un chapeau de castor � deux plumes d'autruche noires, cadeau du gouverneur. Il s'invitait lui-m�me au Conseil et cela ne g�nait personne. Il p�n�tra le premier dans la r�sidence seigneuriale.</p><p>Les porteurs de torch�res �teignirent leurs brandons r�sineux dans un baquet de sable. Le jour �tait lev� maintenant.</p><p>M. de Frontenac entra�na Ang�lique sur la terrasse donnant sur le fleuve, c'�tait une galerie pav�e en dalles et prot�g�e du pr�cipice par une balustrade de fer forg�, tout au long de la fa�ade est.</p><p>De ce belv�d�re, on avait une vue splendide sur le Saint-Laurent et les montagnes. Les fum�es de la Basse-Ville montaient doucement en s'effilochant. Un peu en contrebas, sur la droite, un fortin de bois, accroch� comme par miracle au flanc rocheux, �tait charg� de surveiller les abords escarp�s et presque inaccessibles de ce c�t� du ch�teau.</p><p>Frontenac �tait heureux. Le soleil levant inondait la terrasse et frappait la fa�ade du ch�teau Saint-Louis de sa lumi�re basse et d'autant plus �blouissante. Elle les frappait au niveau des yeux. Le soleil, �norme entre ses nuages mauves allong�s, semblait les regarder face � face. Avant d'�tre happ� par la vo�te abaiss�e d'un gris p�le du ciel, l'astre du jour lan�a en toutes directions une gerbe de rayons puis sa lueur s'�teignit.</p><p>� Je ne serais pas �tonn� qu'il neige, dit le gouverneur.</p><p>Ils entr�rent directement dans la salle du Conseil. Les portes-fen�tres s'ouvraient sur la terrasse. Des laquais vinrent les fermer.</p><p>� un bout de l'immense pi�ce, un grand feu ronflait dans l'�tre monumental et dispensait chaleur et clart�. Au-dessus de l'entablement de marbre de la chemin�e, on pouvait voir, dress�, un grand tableau all�gorique � la gloire du roi de France et que l'on disait peint par un �l�ve du c�l�bre Le Brun. � l'autre mur, en vis-�-vis, il y avait un portrait de la comtesse de Frontenac d�guis�e en guerri�re, casqu�e d'acier �tincelant et de plumes. Elle n'avait pas renonc� pour autant � ses belles boucles d'oreilles de diamants et de perles, mais tenait fi�rement un arc, tandis qu'un carquois bien charg� de fl�ches se devinait derri�re elle dans la p�nombre environnante du tableau destin�e � faire ressortir avec plus d'�clat la peau nacr�e de son visage et de ses bras dodus. Ang�lique qui connaissait la r�putation de beaut� de Mme de Frontenac pensa que le peintre ne l'avait pas flatt�e. On disait que le Roi la convoitait et que c'�tait une des raisons qui avaient contribu� � faire nommer Louis de Buade comte de Frontenac au gouvernement du Canada.</p><p>Des deux c�t�s de l'�tre �taient dress�s des �tendards en faisceaux, retenus par des �cus de bois peints aux armes du Roi et de la ville de Paris.</p><p>Cette grande salle avait beaucoup de solennit�. Ce n'�tait pas Versailles, mais quelque chose en apporta le reflet lorsque le gouverneur s'approcha d'un pas majestueux de la longue table dispos�e en son milieu et qu'il devait pr�sider.</p><p>Frontenac fit asseoir Ang�lique � sa droite et M. de Bardagne � sa gauche.</p><p>Les regards d'Ang�lique crois�rent ceux de l'envoy� du Roi et elle ne put s'emp�cher de lui sourire.</p><p>Cependant, ces messieurs ne cessaient d'arriver, certains faisant sonner les �perons sur les dalles et d'autres les talons hauts de leurs souliers � boucles. Enfin, dans un majestueux bruissement d'�toffes et de tra�ne, l'�v�que en soutane de cour et camail violet fit son entr�e, suivi de son cam�rier.</p><p>Monseigneur de Laval prit place au centre de la table et, de l'autre c�t�, lui faisant face, l'intendant Carlon. Les autres membres du Conseil et ceux qui avaient �t� invit�s � participer � la s�ance exceptionnelle se dispos�rent � leur guise. La plupart portaient chapeau, manteau et l'�p�e pour les gentilshommes.</p><p>Le nomm� Basile vint en bonnet de fourrure et houppelande de peau fourr�e, dont il se d�barrassa pour appara�tre en gilet � boutons de corne et rabat de lingerie ordinaire.</p><p>Le marquis de Ville d'Avray qui, poudr� et parfum�, s'asseyait � la droite d'Ang�lique, lui confia que le sieur Basile avait fait partie de tant de Grands Conseils depuis plus de vingt ans qu'on ne se formalisait plus de sa d�gaine, de m�me que l'on acceptait la pr�sence in�vitable de son commis, toujours � ses c�t�s ou perch� derri�re sa chaise, Paul-le-Follet... Le greffier Carbonnel avait essay� de l'inscrire dans les registres sous le nom de Lefollet, mais le commis assist� de Basile avait fait rectifier Le Follet ou le Fou. � la longue tous les sourcilleux avaient pris leur parti de son nom, de sa pr�sence et de son air gouailleur.</p><p>Basile valait � lui seul tous les tabellions, notaires ou hommes de loi, de la colonie. Il avait la main sur les march�s de la Haute et de la Basse-Ville, l'emplacement des entrep�ts et des gr�ves de d�barquement, sur une vari�t� infinie d'affaires sans apparence, que son habilit� et ses connaissances juridiques rendaient florissantes.</p><p>L'Indien Piksarett se glissa entre Ang�lique et M. de Frontenac. Ce que voyant, celui-ci le pria de pr�sider � ses c�t�s. Le Narrangassett estimait devoir si�ger dans un Conseil o� le sort de l'Acadie allait �tre d�battu. Il repr�sentait les tribus de la conf�d�ration ab�naquise alli�e des Fran�ais, partie algonquine du Sud-Ouest, au contact de l'oc�an et des fleuves P�nobscot et Kenn�bec, o� s'int�graient d'importantes ethnies : Mic-Macs, Etchemins, Mal�cites, Pesmacodics, Pentagouets... Il commen�a d'aligner sur la table une s�rie de b�tonnets.</p><p>Les conseillers qui prenaient place le regard�rent avec inqui�tude. En principe, ils ne redoutaient pas l'�loquence des Indiens. On les savait capables de soutenir des hom�lies de plusieurs heures. Quand ils avaient l'intention de faire un long discours, ils utilisaient des petits b�tons pour mieux se souvenir des points dont ils auraient � discuter. Chaque b�tonnet repr�sentait un paragraphe de leur harangue. Ils les pla�aient devant eux, certains les ajoutant, d'autres les retirant au fur et � mesure qu'ils parlaient. Piksarett paraissait donc envisager d'importantes communications. Et comme chacune des personnes convoqu�es se trouvait dans le m�me �tat d'esprit, on pouvait se pr�parer � de chaudes luttes pour obtenir ou conserver la parole.</p><p>Mme de Mercouville se pr�senta suivie d'un esclave indien, de race panis, qu'elle avait achet� � des � voyageurs � revenant des Grands Lacs. Il �tait d�figur� par une r�cente br�lure qui marquait du sceau de la fleur de lys sa joue droite, mais il n'en portait pas moins fi�rement le sac en tapisserie d'o� l'active dame tira une liasse de papiers.</p><p>� Nous ne pourrons tout aborder, � ce Conseil, admit Mme de Mercouville en saluant Ang�lique, mais au moins je vais essayer d'obtenir une situation nette pour vos Filles du Roy. Vous avez fait votre part de charit� � leur endroit. � nous de faire la n�tre. Le procureur et l'intendant vont se disputer quand il va �tre question des cr�dits mais l'intendant se range toujours � mes avis car je lui ai apport� une grande aide dans son commerce avec les Antilles.</p><p>Elle �tait cr�ole, n�e dans ces �les ensoleill�es, dont son p�re �tait le gouverneur. Ce qui lui avait donn� le go�t des choses de la mer et des transactions de denr�es diverses qui illustrent les ports des Cara�bes, dans une effervescence de mouvement, de couleurs et de parfums des plus excitantes : bl� contre sucre, bois contre soieries, esclaves contre tabac, munitions contre rhum, etc.</p><p>Avant l'ouverture de la s�ance, elle trouva le moyen de glisser � Ang�lique qu'elle avait des relations importantes � Paris, et l'une d'elles, surtout, lui �tait tr�s pr�cieuse. Il s'agissait d'une amie d'enfance avec laquelle elle avait partag� ses premiers jeux sous les flamboyants de la Martinique, puis des ann�es de pensionnat en France. Revenue aux Antilles, elle n'avait cess� de correspondre avec cette amie qui, aujourd'hui, gravitait � Versailles dans l'entourage du Roi et avait su retenir son attention. On commen�ait � prononcer son nom comme celui de la future favorite.</p><p>� Comment s'appelle donc votre amie ? s'informa Ang�lique, curieuse de conna�tre une rivale � Ath�na�s de Montespan.</p><p>� La Marquise de Maintenon.</p><p>Ang�lique chercha dans sa m�moire, mais ce nom ne lui rappelait rien. Mme de Mercouville alla s'asseoir modestement pr�s de Pierre Gollin qui �tait le plus falot des cinq conseillers.</p><p>Elle ne voulait pas avoir l'air de s'immiscer parmi les membres nomm�s du Grand Conseil, mais aujourd'hui la r�union comportait presque plus d'invit�s que de si�geants ordinaires.</p><p>C'�tait le procureur royal du Grand Conseil, No�l Tardieu de La Vaudi�re, qui avait pris sur lui de faire arr�ter M. d'Arreboust, et personne ne s'�tonnerait de voir celui-ci en garder rancune, et qu'il y e�t, de part et d'autre, des r�flexions acerbes.</p><p>Ang�lique vit le jeune homme dont on parlait s'avancer d'un air assur�. Il resta debout s'entretenant avec M. Carlon, avant de se d�cider � s'asseoir non sans avoir jet� sur l'assembl�e un regard d'une lenteur calcul�e et d�plaisante. L'expression implacable insultait � la douceur bleue de sa prunelle. Ang�lique ne pouvait s'emp�cher d'admirer une fois de plus la prestance et la beaut� de ce gar�on. Cela l'inclinait � l'indulgence. Elle se souvint qu'il avait pour femme cette ravissante B�reng�re-Aim�e dont l'amabilit� et la vivacit� l'avaient conquise.</p><p>� Un petit m�nage ambitieux... peuh..., murmura Ville d'Avray en remuant � peine les l�vres. Dommage que sa femme soit si jolie... et lui si beau...</p><p>Le comte de Lom�nie-Chambord se v�tait avec modestie d'un v�tement de drap gris de coupe militaire. Dans la lumi�re un peu att�nu�e qui tombait des fen�tres en vitrail, son visage aux traits fins refl�tait la douceur lointaine de ses pens�es et elle lui trouva l'air triste.</p><p>L'intendant Carlon quoique parlant et r�pondant � tous lui parut l'objet d'une songerie morose et elle eut l'intuition que ces deux hommes, auxquels elle se consid�rait li�e par des liens d'amiti� et de reconnaissance, �taient en proie � un chagrin personnel. Les regards de Lom�nie finirent par rencontrer les siens. R�alisant que c'�tait lui qu'elle regardait, il parut surpris et sourit.</p><p>L'intendant, en revanche, se renfrogna. Lui et Ang�lique �taient trop �loign�s pour pouvoir correspondre par la parole mais la m�me pens�e les traversa au m�me instant : que le sujet de la duchesse de Maudribourg, de sa venue, ou plut�t de sa non-venue, serait abord� et que ce serait un moment difficile pour beaucoup d'entre eux.</p><p>Joffrey �tait au bout de la table dans son justaucorps de velours rouge � broderies d'argent. Un ruban de moire soutenait sur sa poitrine une �toile de diamants. En observant les unes apr�s les autres les personnes assembl�es, Ang�lique se demanda si parmi elles se trouvait � l'espion � de Joffrey.</p><p>C'�tait sur ses indications que le comte de Peyrac avait d�cid� du choix de ses pr�sents lorsqu'il en avait fait le tri sur la plage de Tidmagouche. Il fallait croire qu'il avait combl� les v�ux de chacun et surtout de chacune car les rumeurs les plus enthousiastes circulaient � ce sujet. Seule, Mme de Castel-Morgeat n'avait pas re�u le d�licieux bibelot d'or et d'�meraude pr�vu pour elle.</p><p>O� �tait-elle en ce moment, Sabine de Castel-Morgeat ? Elle devait se terrer l�-haut dans son appartement du ch�teau Saint-Louis, tout en songeant que sa propre demeure b�illait � ciel ouvert et que ceux qu'elle avait voulu repousser � coups de canon si�geaient victorieux dans la salle du Conseil.</p><p>Avant d'ouvrir la s�ance, le gouverneur pria l'�v�que de la b�nir d'une courte pri�re. Lui-m�me requit de saint Joseph la bont� de les �clairer avec sagesse dans leurs d�lib�rations. Lorsque l'on eut r�pondu trois fois : � Priez pour nous �, � l'invocation : saint Joseph, patron de la Nouvelle-France, tout le monde se rassit.</p></section><section><p><strong>Chapitre 25</strong></p><empty-line/><p>L'on savait que l'objet de la r�union de ce Conseil extraordinaire �tait d'envisager tout ce qui concernait la pr�sence de M. de Peyrac et de ses troupes dans la ville. Ce serait l'occasion de faire le point sur la fa�on dont avaient tourn� les �v�nements et d'en r�examiner diff�rents aspects que l'on n'avait pu qu'effleurer lors de l'assembl�e nocturne du premier soir. Chacun avait r�dig� un expos� et supputait ses possibilit�s d'intervention, mais personne ne s'attendait � l'attaque du procureur Tardieu et � la nature de ses revendications, et l'on dut reconna�tre que s'il avait voulu �tonner son monde il y avait pleinement r�ussi.</p><p>Le jeune Tardieu de La Vaudi�re, sur le ton autoritaire qu'il affectionnait, s'�leva contre l'action frauduleuse qui consistait � introduire en Nouvelle-France des marchandises �trang�res et de les mettre en circulation sans en avoir auparavant acquitt� les taxes de douane.</p><p>� Quelles marchandises ? s'informa l'intendant.</p><p>� De toutes sortes.</p><p>� Mais encore ?</p><p>No�l Tardieu fit signe � son greffier de lui passer un long m�moire couvert d'�critures qu'il lut � toute allure, avec des gestes de la main qui signifiaient : ma foi, qu'il en passait... Il y en avait tant.</p><p>� ... Tableaux religieux de belle facture. Ornements d'�glise, objets du culte, objets d'or, d'argent, d'ivoire, de vermeil, pierres pr�cieuses, �toffes, soieries, velours, tapisseries, �maux, nacres, objets de science o� entraient �b�ne et palissandre, marbre de Carrare, etc. Il en passait : parfums, tabac de Virginie et du Maryland, vins et spiritueux de diff�rentes provenances, etc... etc. Marchandises doublement tax�es non seulement comme �trang�res, mais aussi comme marchandises de luxe. En premi�re approximation, il estimait qu'il y avait l� une somme importante dont le manque � gagner, pour la colonie, ne pouvait �tre pass� sous silence. Certains objets exigeraient d'�tre expertis�s avec soin, telle la ch�sse de vermeil, par exemple, car pour estimer sa valeur il faudrait savoir si elle portait un poin�on d'origine ou non.</p><p>� Mais il s'agit de pr�sents, s'�cria Monseigneur de Laval, offusqu� lui-m�me de telles pr�tentions.</p><p>� Pardon, de<emphasis> marchandises,</emphasis> ne craignit pas de rectifier le jeune procureur.</p><p>� Ne comptez-vous pas les munitions ? ironisa Ville d'Avray. Les deux boulets �trangers qui sont all�s se ficher dans le mur de Monsieur de Castel-Morgeat ?</p><p>� Je ne compte pas les munitions, riposta l'autre... Mais, un navire, oui... ce qui n'est pas n�gligeable... Le v�tre, Monsieur de Ville d'Avray.</p><p>Et comme le marquis en perdait parole :</p><p>� ... Ne vous ai-je pas entendu dire que l'un des navires qui mouillaient dans la baie vous appartenait, un cadeau que vous aurait fait Monsieur de Peyrac ?</p><p>Ville d'Avray devint rouge d'indignation. Pendant quelques instants, No�l Tardieu de La Vaudi�re put p�rorer � son aise et faire r�sonner les vo�tes � caissons de la grande salle du ch�teau Saint-Louis de sa voix sonore et bien pos�e, son r�quisitoire ayant eu la vertu de clore la bouche de toutes les personnes pr�sentes.</p><p>L'�v�que, d�concert�, se demandait s'il n'y avait pas atteinte � l��glise ou � sa personne par cette application par trop consciencieuse des lois temporelles.</p><p>Frontenac ne trouvait rien � dire. Depuis qu'il l'avait vu d�barquer au Canada, ce jeune administrateur plein de promesses ne cessait de l'inqui�ter autant que de le stup�fier.</p><p>Les marchands assombris m�ditaient sur les difficult�s qu'ils avaient d�j� connues et qu'ils ne manqueraient pas de conna�tre encore avec un procureur fiscal aussi retors que fanatique.</p><p>� Mais ce navire m'a �t� donn� en �change de mon pauvre<emphasis> Asmod�e</emphasis> coul� par les bandits, �clata enfin Ville d'Avray ayant retrouv� son souffle. Prenez garde ! Si vous me cherchez noise je r�clamerai le d�dommagement de ce que j'ai perdu au service du Roi. Et faites-moi confiance ! Cela d�passera de loin ce que vous essayez de m'arracher comme taxes, esp�ce de vautour...</p><p>� Voulez-vous insinuer qu'il s'agit d'une prise de guerre ? interrogea l'intraitable, avan�ant une l�vre d�daigneuse.</p><p>� Prise de guerre ! s'exclama Basile en tapant des deux mains sur la table.</p><p>Depuis le d�but de l'altercation, il �tait demeur� songeur, se caressant le menton et examinant No�l Tardieu de La Vaudi�re comme il l'aurait fait d'un animal inconnu, mais dont il faut absolument comprendre les mobiles afin de le rendre moins dangereux si possible et de le r�duire au silence.</p><p>� Prise de guerre ! Voil� la solution mon gar�on, reprit-il en posant la main sur le bras du procureur qui n'appr�cia gu�re la familiarit�, me tromperais-je en supposant que vous �tes moins pr�occup� de percevoir ces taxes pour les engloutir dans les caisses de l'�tat, que de trouver une justification � l'entr�e libre de ces marchandises sans qu'on puisse en haut lieu vous accuser de n�gligence, voire de collusion avec les fraudeurs ? Votre position n'est pas toujours facile et nous ne vous en voulons pas. Nous savons que vous �tes comme nous tous et que vous ne tenez pas tellement � pr�lever une taxe sur la ravissante montre d'or et d'�maux dont votre �pouse se glorifie depuis hier, se rangeant ainsi parmi les coupables. Votre remarque � propos du navire de Monsieur de Ville d'Avray prouve que vous �tes sur le chemin d'un compromis satisfaisant pour tous.<emphasis> Les prises de guerre consid�r�es comme butin ne payent pas de taxes...</emphasis></p><p>Ville d'Avray, ayant compris l'intention de l'homme d'affaires, se lan�a dans un r�cit dramatique, tendant � d�montrer avec feu combien son navire avait �t� conquis de haute lutte sur d'horribles pirates. Il parlait avec conviction. Les �v�nements tragiques de l'�t� n'�taient pas si lointains. � Peu s'en est fallu que j'y laisse ma vie... � ce qui �tait vrai. En tout cas, il y avait perdu son navire l'<emphasis>Asmod�e.</emphasis> Il commen�a de brosser un sombre tableau de la situation dans la Baie Fran�aise11 infest�e d'Anglais et de pirates de toutes nations. Mais les affaires d'Acadie ennuyaient Frontenac...</p><p>� En ce qui concerne votre gouvernement d'Acadie, nous aurons une session sp�ciale, dit-il � Ville d'Avray. Aujourd'hui, notre propos est d'ouvrir les pourparlers avec Monsieur de Peyrac et nous nous perdons en billeves�es. Monsieur de La Vaudi�re, statuez je vous prie, et je vous conseillerai de le faire dans le sens propos� par Monsieur Basile qui me semble concilier votre juste d�sir de vous d�gager de toutes responsabilit�s et la courtoisie que vous nous devez et qui doit r�gner entre nous. Nous garderons nos cadeaux : prise de guerre.</p><p>� Alors ce b�timent m'appartient sans contestation possible ? s'assura M. de Ville d'Avray.</p><p>� En toute propri�t�.</p><p>Dans le soulagement qui suivit, l'intendant Carlon eut une phrase malheureuse. � Ville d'Avray qui commen�ait l'�num�ration des travaux qu'il comptait entreprendre pour embellir sa � prise de guerre �, il lan�a, pince-sans-rire :</p><p>� Commencez donc par l'exorciser, votre navire...</p><p>� Pourquoi l'exorciser ? s'informa Monseigneur de Laval surpris.</p><p>Jean Carlon se mordit la langue. Ramen� par l'�vocation du navire aux �v�nements diaboliques dont il avait �t�, bien malgr� lui le t�moin, il avait parl� sans r�fl�chir. Il s'en tira avec un � je plaisantais � qui surprit plus encore car il passait pour un esprit aust�re et l'on n'avait pas l'habitude de le voir plaisanter. Le marquis le rattrapa, expliquant que le navire avait �t� mont� par un �quipage de forbans, certainement m�cr�ants.</p><p>L'�v�que s'empara du pr�texte pour faire au Grand Conseil une communication qui lui tenait � c�ur, depuis la veille. Il fit remarquer que de plus en plus, au cours des ann�es, il arrivait en Nouvelle-France de la canaille de l'un et l'autre sexe et elle causait maints scandales : impuret�s, viols, larcins, meurtres, actes de magie et de sorcellerie. Une forte armature religieuse �tait la meilleure d�fense contre ces dangers. N�anmoins, pour plus de s�ret�, l'�v�que avait d�cid� de proc�der, cette ann�e, � l'ordination d'un exorciste.</p><p>Les trois premiers conseillers, qui �taient gens d�vots, approuv�rent. M. de Frontenac, m�content, se disait que l'�v�que aurait bien pu attendre d'�tre en chaire dimanche, pour faire son annonce. Mais, le pr�venant, Monseigneur de Laval exposa qu'il avait jug� pr�f�rable d'avertir auparavant le Grand Conseil de son projet. Il tenait aussi � parler devant M. de Peyrac afin que celui-ci ne se cr�t point vis�, lui et sa compagnie, devant une d�cision qui aurait d� �tre prise depuis longtemps par les autorit�s eccl�siastiques. Mais le mal �tait une l�pre qui se r�pandait insidieusement. On avait beau se montrer vigilants, il vous prenait parfois de vitesse. Sous des apparences honorables, des personnes, soumises aux modes nocives et d�prav�es du temps, d�barquaient � Qu�bec et en transformaient sournoisement l'esprit. Il fallait opposer aux influences d�l�t�res, les armes traditionnelles destin�es � les combattre.</p><p>Il remercia Monseigneur de Laval de sa civilit�. Il se portait garant que tous les hommes sous sa banni�re respecteraient les lois civiles et religieuses. S'ils les outrepassaient, ils en seraient punis avec la m�me s�v�rit� qu'� bord de leurs navires.</p><p>L'�v�que conclut en avertissant que la c�r�monie d'ordination de l'exorciste aurait lieu le samedi des quatre-temps de l'Avent, jour r�serv� � l'ordination des � minor�s �, c'est-�-dire des quatre ordres mineurs attach�s au service de la cath�drale.</p><p>� Eh bien ! Parlons tout de suite de Madame de Maudribourg, d�cida Frontenac, sans deviner le trouble dans lequel son intervention abrupte jetait quelques-unes des personnes pr�sentes, acc�l�rant les battements de leur c�ur.</p><p>Il avait parl� sans intention, l'encha�nement de sa pens�e l'ayant conduit du bateau de Ville d'Avray � celui perdu corps et biens de Mme de Maudribourg qui s'�tait noy�e en lui laissant tout un lot de filles � marier sur les bras.</p><p>Insensible � l'�motion qu'il avait involontairement provoqu�e par ce � coq-�-l'�ne � il poursuivait :</p><p>� Que s'est-il pass� ? O�... quand a eu lieu le naufrage de son b�timent ? Le ?...</p><p>� <emphasis>La Licorne,</emphasis> dit M. Gaubert de La Melloise.</p><p>� Vous �tes au courant ? demanda Frontenac.</p><p>� Je suis au courant dans la mesure o� la venue de ce bateau fr�t� par une dame bienfaitrice riche et pieuse, la duchesse de Maudribourg, m'avait �t� annonc�e pour l'automne et recommand�e par des personnes en vue de la Compagnie du Saint-Sacrement, qui nous priaient, Messieurs de Longchamp, de Varange et moi-m�me, de nous occuper de son �tablissement � Qu�bec. Je ne sais rien de plus.</p><p>Ainsi Ambroisine avait pr�vu de se rendre � Qu�bec, une fois accomplie sa mission d�vastatrice en Acadie. Elle trouvait toujours des hommes pr�ts � mettre fortune et navires � ses pieds.</p><p>� Alors ? interrogeait le gouverneur avec un regard � la ronde.</p><p>L'intendant Carlon prit la parole avec sang-froid. Il dit comment, durant sa tourn�e d'inspection en Acadie, il avait rencontr� le comte et la comtesse de Peyrac qui s'appr�taient � mettre la voile pour Qu�bec. Ils venaient de recueillir les seules rescap�es du naufrage de<emphasis>La Licorne</emphasis> perdu corps et biens.</p><p>� Je fus t�moin du d�nuement de ces malheureuses. Leur sort d�pendait uniquement de la soci�t� constitu�e par leur bienfaitrice, Madame de Maudribourg. La disparition de celle-ci, du navire, des cassettes, chartes et pi�ces de contrats, les laissait d�pourvues. Elles se disaient � Filles du Roy �...</p><p>� Il doit bien y avoir un moyen de savoir quels �taient les commanditaires et associ�s de Madame de Maudribourg en France...</p><p>� Lequel ? Je n'en vois pas avant le retour des navires, au printemps...</p><p>� L'une de ces filles m'a l'air assez intelligente, Delphine, j'essaierai de l'interroger..., �mit Mme de Mercouville.</p><p>M. Haubourg de Longchamp prit dans ses basques une tabati�re et se bourra les narines en r�fl�chissant. D'avoir oubli� de s'en excuser pr�s du gouverneur prouvait sa pr�occupation. Il �tait soucieux. Il dit que le nom de Maudribourg ne lui �tait pas inconnu. � son dernier voyage en France, il croyait avoir entendu des �chos d�favorables quant � cette dame, un peu exalt�e, dont les buts paraissaient capricieux.</p><p>� Voulez-vous dire que Madame de Maudribourg manquait de fonds pour soutenir ses entreprises ? interrogea Tardieu de La Vaudi�re, alarm�.</p><p>� Pourtant le comte de Varange, qui l'a connue quelque peu � Paris, m'a assur� que Madame de Maudribourg avait h�rit� de son mari une �norme fortune, rectifia Gaubert de La Melloise.</p><p>� La famille du d�funt ferait-elle opposition au testament contre la veuve ?</p><p>Gaubert ne savait rien de pr�cis. Il avait pr�t� son concours � l'installation de la dame � Qu�bec parce qu'il en avait �t� pri� par M. Le Charrier qui avait � Paris la charge de procureur de la Confr�rie du Saint-Sacrement, homme de grand m�rite, membre du Tiers-Ordre franciscain de la P�nitence. Celui-ci lui avait donn� l'assurance que l'entreprise de Mme de Maudribourg �tait soutenue par les j�suites, sans livrer de noms, mais en laissant entendre qu'il s'agissait de j�suites influents, pr�s du Roi.</p><p>Les bruyants �ternuements de M. de Longchamp sous l'effet de son tabac le dispens�rent de se souvenir avec plus de pr�cision.</p><p>Ang�lique calquant son attitude sur celle de son mari affichait le plus grand calme. Carlon �tait mal � l'aise, mais il n'en laissait rien para�tre.</p><p>� Ce qui est arriv� aux morts n'est plus de notre ressort, trancha-t-il. Il faut statuer sur le sort des vivants, c'est-�-dire ces filles qui nous arrivent absolument d�munies, sans contrat, sans engagement, sans qu'on puisse m�me les faire repasser en France puisqu'il est trop tard en la saison, ni �tre assur�, lorsque les communications reprendront, de retrouver la soci�t� qui nous remboursera de nos d�penses.</p><p>Il s'ensuivit un �change de propositions confuses et r�serv�es.</p><p>� Pourquoi ne les pr�senterait-on pas � des jeunes gens d�sireux de s'�tablir, comme il en �tait fait pr�vision ?</p><p>Les explications et protestations fus�rent.</p><p>� Elles n'ont plus de dot. Sont-elles seulement Filles du Roy ?... O� prendra-t-on l'argent pour leur constituer une dot ?</p><p>Mme de Mercouville prit la chose en main. Elle fit montre de qualit�s pr�cises d'organisatrice, en sugg�rant que l'on pourrait �marger au budget de la colonie les cent livres de dot pr�vues pour chaque �pouseuse, quitte � faire r�troc�der cette d�pense sur les gratifications pr�vues par � l'�tat du domaine �.</p><p>� Soit, conc�da Tardieu de La Vaudi�re, mais alors il faudra pr�voir, Monsieur l'intendant, une diminution des sommes que vous allouez au d�veloppement de votre baronnie des �les Vertes.</p><p>� Et fielleux par-dessus le march�, glissa Ville d'Avray � Ang�lique. Ce gar�on se fera assassiner un jour.</p><p>D�daignant la r�flexion, Jean Carlon proposait qu'on f�t plut�t appel � � l'�tat du roi �.</p><p>� Quel d�partement ? demanda le procureur.</p><p>� Assistance..., dit Mme de Mercouville.</p><p>� Religion, lan�a Basile.</p><p>Les trois premiers conseillers s'insurg�rent. Ils �taient marguilliers de Notre-Dame, charg�s de g�rer financi�rement la Fabrique, c'est-�-dire la paroisse de Qu�bec, et savaient combien �troite �tait la marge qu'on leur avait accord�e lorsque avait �t� �tabli le � projet de fonds � pour l'ann�e suivante.</p><p>Le gouverneur haussa les �paules.</p><p>� Le projet de fonds � pr�voyant les d�penses venait d'�tre envoy� par le dernier navire d'automne. Une fois de plus on ne conna�trait qu'au printemps l'arr�t du Roi, discut� par le Conseil de la Marine et du Commerce.</p><p>En attendant quelqu'un sugg�ra qu'on pourrait faire porter la d�pense sur les revenus de la Ferme du roi, prise, soit sur l'affermage des fourrures, soit sur celui des ch�nes abattus pour les m�ts des navires ou pour tout autre usage, mais dont le rapport �tait r�serv� exclusivement � la Couronne.</p><p>L'intendant donna son accord sur une formule qui lui permettait d'�pargner sa baronnie des �les Vertes, sise pr�s de Beauport.</p><p>Il fallait r�unir aussi le trousseau indispensable. Mme de Mercouville annon�a qu'elle allait s'adresser aux confr�ries charitables et aux congr�gations.</p><p>Peu de femmes avaient le superflu au Canada, mais chacune r�ussirait � d�couvrir dans sa garde-robe des v�tements usag�s de premi�re n�cessit� � donner.</p><p>Le plus difficile resterait ensuite � trouver : le mari.</p><p>� Nos jeunes gens ne sont gu�re press�s de s'�tablir, confia Frontenac � Ang�lique.</p><p>N�s au pays, c'�taient de joyeux lurons, fous d'espace et de libert�. Pour les retenir, les emp�cher de partir aux bois courir leur chance dans l'aventure de la fourrure et les contraindre � fonder une famille, on avait �dict� des lois s�v�res. Si un gar�on de vingt ans ou une fille de seize ans n'�taient pas mari�s, les parents devaient venir s'en expliquer aux autorit�s. De fortes amendes frappaient les g�niteurs des r�calcitrants. Au temps o� les convois les plus importants de Filles du Roy arrivaient, tout c�libataire qui n'�tait pas mari� dans les quinze jours se voyait retirer ses droits de chasse et de p�che et son � cong� � de voyageur qui l'autorisait � se rendre chez les sauvages pour y troquer des marchandises de traite contre du castor. Autant dire qu'il ne pouvait plus vivre...</p><p>Ces sanctions ayant �t� rappel�es, Mme de Mercouville, qui avait l'esprit ing�nieux et prompt � tirer parti de toutes les situations, sugg�ra que l'on pourrait pr�lever le cent d'aiguilles et le mille d'�pingles pr�vus pour la cassette matrimoniale de chaque jeune fille sur la quincaille confisqu�e aux coureurs des bois en infraction d'�pousailles. On y prendrait aussi les ustensiles de cuisine et objets accord�s aux nouveaux mari�s pour les encourager : chaudrons, pots, ciseaux, hachettes pour couper le bois, couteaux, couvertures...</p><p>M. de Frontenac, par courtoisie, ne voulait pas interrompre Mme de Mercouville, mais lorsqu'on commen�a � compter les �pingles et les aiguilles, Ang�lique sentit qu'il �tait sur le point d'�clater.</p><p>� Laissons l� ces d�tails qui fatiguent ces messieurs, proposa-t-elle � l'efficace pr�sidente des Dames de la Sainte-Famille. J'irai vous voir, ma ch�re, et nous en conviendrons ensemble. Le principal c'est de recevoir l'accord du Grand Conseil quant au soutien de l'�tablissement de ces jeunes filles.</p><p>L'approbation semblait acquise. No�l de La Vaudi�re posa une derni�re restriction.</p><p>� Sont-elles toutes � demoiselles � ? Car la dot de cent livres n'est pr�vue que pour les jeunes personnes de bonne famille, pauvres mais de bonne �ducation et qui sont destin�es � se marier avec des officiers ou des fonctionnaires de la colonie. Pour les orphelines ou les filles de l'H�pital g�n�ral ce n'est que cinquante livres... Je ne saurais inscrire...</p><p>� Vous vous noyez dans un crachat, cria Frontenac � bout de patience. Finissons-en ! Greffier, prenez note.</p><p>On commen�a de dicter les modalit�s du contrat qui engageait l'�tat � doter les jeunes femmes � marier. Une voix s'�leva :</p><p>� Il nous faudrait avoir plus de d�tails sur le naufrage de<emphasis> La Licorne.</emphasis> La bienfaitrice est-elle vraiment morte ? Nous ne pourrons rester dans l'impr�cision lorsque les h�ritiers ou les commanditaires de cette veuve viendront nous demander des comptes.</p><p>C'�tait le gros lieutenant de police, Garreau d'Entremont, qui intervenait et il n'avait manqu� de donner � sa question une forme qui trahissait ind�niablement sa fonction.</p><p>Sa remarque provoqua un silence pesant.</p><p>� Qui a �t� t�moin de la mort de Madame de Maudribourg ? demanda-t-il.</p><p>� Moi, fit Carlon.</p><p>Il ajouta en fixant son interlocuteur d'un regard sans r�plique :</p><p>� ... J'ai vu son cadavre. Je pourrais vous indiquer l'endroit de sa tombe. Cela n'entrave en rien les d�cisions que nous avons � prendre aujourd'hui pour l'�tablissement des malheureuses survivantes.</p><p>L'incident fut clos.</p><p>M. Gaubert de La Melloise y revint un peu apr�s en sugg�rant d'une voix onctueuse :</p><p>� Nous f�tons la Saint-Ambroise dans quelques jours. Je proposerais qu'on fasse c�l�brer � cette occasion une messe pour le repos de l'�me de cette dame bien-pensante qui a pay� si ch�rement son d�vouement � la cause du Canada.</p><p>� L'autel va flamber, marmonna Ville d'Avray en apart� � Ang�lique.</p><p>La proposition fut accept�e. Les adeptes de la Compagnie du Saint-Sacrement paieraient l'encens et le luminaire ainsi que l'obole pour la paroisse et les pauvres. Les liens qui unissaient la duchesse de Maudribourg au P�re d'Orgeval ne semblaient pas �tre connus. Il avait laiss� � d'autres le soin de pr�parer la venue de celle qui �tait son �me damn�e. � moins qu'il ne f�t lui-m�me la sienne, ou que l'un et l'autre ne se consid�rassent comme le plus fort sur l'autre. �garement, obscurcissement de la conscience, confusion irr�elle...</p><p>Un frisson avait vrill� l'�chine d'Ang�lique lorsqu'elle avait entendu la question de Garreau d'Entremont. Est-elle morte ?</p><p>Elle poussa un soupir si profond qu'on l'entendit. Les t�tes se tourn�rent vers elle et Frontenac s'�cria :</p><p>� Madame, nous vous lassons ! Pardonnez ces controverses. Il fallait pourtant que vous fussiez pr�sente...</p><p>� Je ne le regrette point. J'ai pu appr�cier de quelles responsabilit�s vos �paules supportaient le poids...</p><p>� Vous le voyez ? Elles sont sans nombre...</p><p>� Mais � la v�rit�, je meurs de soif...</p><p>Aussit�t les laquais apport�rent des verres. Les conseillers se prononc�rent la plupart pour de la bi�re, que la brasserie de la c�te d'Abraham fabriquait en suffisance. Ang�lique ne voulut qu'un grand verre d'eau.</p><p>Quelqu'un ayant dit : � On �touffe ! � les valets ouvrirent les fen�tres donnant sur la terrasse. Au-dehors quelques flocons de neige tombaient sans conviction. On voyait, �� et l�, parmi les nuages, un peu de ciel bleu percer. Et tout � coup, l'horizon �tincela.</p><p>Ang�lique, buvant � petites gorg�es son eau glac�e, reprenait des forces. Les Indiens lui avaient donn� le go�t de l'eau, s�ve de la terre, �lixir de vie.</p><p>� L'eau est particuli�rement bonne � Qu�bec, lui dit Basile qui la regardait boire.</p><p>� C'est pourquoi nous fabriquons une bi�re aussi excellente, rench�rit Carlon.</p><p>Il �tait tr�s fier de sa brasserie qu'il avait cr��e pour utiliser le surplus de grains et dont il exportait des barriques jusqu'aux Antilles. Il se sentait ragaillardi apr�s la p�nible discussion qui avait pr�c�d�. Il avait �t� admirable.</p></section><section><p><strong>Chapitre 26</strong></p><empty-line/><p>Le Conseil reprit dans un climat d�tendu. On fit apporter des cartes, M. de Frontenac put tracer en quelques paragraphes les perspectives envisag�es pour l'avenir du Canada et de l'Acadie, r�unis sous l'appellation Nouvelle-France, si vastes territoires que semblaient s'y perdre les rares Fran�ais qui les avaient rassembl�s sous la banni�re � la fleur de lys. Cavelier de La Salle s'avan�ait vers le Mississipi. M. de Peyrac avait soutenu cette exp�dition. Avec ses navires sur les c�tes de l'Acadie, il jouait dans la Baie Fran�aise un r�le de police �vident qui tenait en respect les maraudeurs anglais. Il poss�dait des mines d'argent. Il avait rep�ch� des tr�sors espagnols. Sa fortune �tait immense.</p><p>� Et puis, il est gascon comme vous, souligna Pierre Gollin d'un ton acide.</p><p>Frontenac n�gligea la remarque. Il concluait en rappelant que, par miracle, les royaumes de France et d'Angleterre ne se trouvaient pas, pr�sentement, en guerre. Ne pouvait-on craindre que de trop fr�quentes escarmouches entre la colonie fran�aise et les �tats de Nouvelle-Angleterre n'amenassent leurs souverains respectifs � se juger provoqu�s, et ne transformassent le conflit des possessions d'Am�rique en guerre inexpiable ?</p><p>� Est-ce � nous de rappeler � nos princes qu'ils ont eu tort de d�poser les armes ?</p><p>Mais les conseillers �taient moins sensibles � cet aspect de la question qu'au danger qui r�sidait pour eux � s'engager avec un aventurier qui pourrait �tre consid�r� comme un ennemi du Roi de France.</p><p>M. Haubourg de Longchamp qui avait soutenu le P�re d'Orgeval prit la parole.</p><p>� Vous n'ignorez tout de m�me pas, Messieurs, dit-il d'un ton aigre, que le P�re d'Orgeval a � l'oreille du Roi �. Il s'est entretenu avec lui lors de son dernier s�jour en France et j'ai ou� dire qu'il avait re�u l'accord secret de Louis XIV, notre monarque, de poursuivre la guerre avec les colonies anglaises...</p><p>� Bien que la France et l'Angleterre ne soient pas en guerre pour une fois.</p><p>� Peut-�tre, mais il n'emp�che que des centaines de bateaux maraudeurs de Nouvelle-Angleterre viennent r�der dans la Baie Fran�aise et menacent l'Acadie, vous l'avez remarqu� vous-m�me tout � l'heure, Monsieur de Ville d'Avray.</p><p>� Raison de plus pour faire confiance � Monsieur de Peyrac qui est d�cid� � nous aider � maintenir la paix dans ces contr�es.</p><p>� Et si le P�re d'Orgeval a re�u l'ordre du Roi d'y maintenir la guerre, j'ai ou� dire...</p><p>� Monsieur, l'interrompit l'�v�que, les � ou�-dire � sont des bases trop mouvantes pour que nous y asseyions d'une fa�on s�re nos d�cisions. Inutile de vous rappeler ce que vous savez tous, ce que je pense. Le R�v�rend P�re d'Orgeval a pris en main non seulement l'Acadie, mais le Canada, c'est-�-dire la Nouvelle-France tout enti�re. Son appel � la guerre a d�pass� les limites du simple avertissement et conseil que doit un confesseur aux �mes qui s'interrogent. Or, j'ai �t� nomm� � cette fonction d'�v�que afin de d�charger ces messieurs de la Compagnie de J�sus des responsabilit�s temporelles et spirituelles dont ils avaient �t� peu � peu investis et les laisser plus libres de vaquer � leur vocation missionnaire.</p><p>� Tout est bien ainsi. Depuis longtemps aucun d'eux n'a le droit de si�ger � ce Conseil ni de se m�ler des vis�es politiques du gouvernement de la colonie.</p><p>� Ma pr�sence suffit � y repr�senter l��glise et ses exigences. Cela dit, sans rien �ter au grand respect que je dois � ceux qui ont enseign� et entour� ma jeunesse, et avec lesquels je garde d'excellentes relations.</p><p>Cette prise de position tr�s nette amena un silence. Personne n'avait envie d'avoir l'�v�que comme adversaire. Il �tait capable de bien des intrigues lorsque son omnipotence spirituelle �tait mise en contestation. Et l'absence du P�re d'Orgeval le laissait ma�tre du terrain.</p><p>Piksarett, l'Ab�nakis, estima le moment venu d'intervenir dans une palabre pour laquelle il avait rev�tu, afin d'honorer Onontio12, la d�froque des Blancs qui selon lui ne manquait pas de brillant et de panache, mais � son sens se r�v�lait des plus incommodes.</p><p>Il n'en �tait pas moins pr�t � souffrir pour ses amis afin de leur faire conna�tre les paroles de la sagesse et de la raison dont ils avaient fort besoin s'il en jugeait par ce qu'il venait d'entendre.</p><p>Ce qu'il leur annon�a, apr�s s'�tre lev� et avoir salu� du bras et prononc� les formules honorifiques, toujours tr�s contourn�es et fleuries dans les discours indiens.</p><p>L'�loquence des autochtones s�duisait les Fran�ais par son naturel, son path�tique et l'usage qu'ils faisaient de nombreuses expressions figur�es. Nonobstant l'accent des langues sauvagines qui donnait au d�bit des mots la tonalit� � la fois monotone et sonore d'oiseaux jacassants au fond des bois, il s'exprima dans son fran�ais ch�ti� m�l� d'expressions indiennes famili�res aux Blancs.</p><p>Voici en substance ce qu'il dit :</p><p>� Le soleil tourne et poursuit sa course dans le ciel. Nous atteignons l'heure o� les hommes sages et qui ont la responsabilit� de la nation doivent interrompre leurs palabres et se restaurer, sinon, dans le vertige de la fatigue d'un estomac vide et le trouble de trop de pens�es remu�es, comme la vase des bas-fonds d'un �tang, ils ne pourront parvenir � une d�cision claire.</p><p>� Vous autres, Blancs, vous commettez l'erreur de ne pas p�tuner dans vos d�bats. Vous vous privez de l'aide quasi divine que dispense la fum�e du tabac, qui clarifierait vos esprits et r�parerait vos forces �puis�es par la fi�vre de vos harangues. Vous n�gligez le repos que procure � tous le passage du calumet de l'un � l'autre et le silence qui accompagne la prise des deux bouff�es rituelles. Temps mis � profit pour les r�flexions int�rieures et la pr�paration des r�ponses aux questions impr�vues qui ne peuvent manquer d'�tre lanc�es.</p><p>� Vous ne tenez pas compte de la disposition � la paix que ce simple geste engendre de tendre � son ennemi, ou � son adversaire, ou m�me � son ami, le calumet lui apportant l'aide sublime, inappr�ciable, de la fum�e du p�tun, qui emplit le corps de suavit� et de soulagement, geste qui dispose � l'alliance. Vous n'avez point de ces secours, dans vos conseils, si ce n'est l'eau-de-vie et le vin qui portent � la folie. Aussi comment s'�tonner que vous ne puissiez point dominer les sursauts qui vous poussent � prendre la parole quand on ne vous l'a point accord�e, � interrompre votre fr�re lorsqu'il exprime sa pens�e, � exposer la v�tre comme si elle �tait la seule juste et ne souffrait pas d'examen. Aussi comment s'�tonner que de nous rendre aux � pawas � des Blancs nous paraisse � nous, Indiens, des exp�ditions des plus divertissantes, si, h�las, les funestes d�crets qui en naissent et qui y sont �dict�s ne nous entra�naient pas, le plus souvent, nous, vos alli�s, dans des malheurs ou des exp�ditions d�sastreuses.</p><p>� J'ai entendu, en ce jour, tomber de vos bouches bien des choses rutiles et comiques qui feraient penser � des comm�rages de femmes sur une place de village. Si je ne savais, pour �tre depuis longtemps l'ami des Fran�ais, que c'est l� leur fa�on tortueuse de s'approcher et d'investir le sujet principal pour lequel ils se sont r�unis. Ainsi en est-il de la tactique des Indiens Sauteux qui appartiennent � une tribu minable et qui, l'on ne sait pourquoi, entreprennent de cerner le village de leurs ennemis en commen�ant par reculer, se disperser et m�me lui tourner le dos.</p><p>� Or, je vous connais et je sais que vous n'avez pas oubli� � le village � qui est au centre de vos pens�es, c'est-�-dire l'avenir � d�cider, de guerre ou de paix, qui se pr�sente � vous par la pr�sence de Ticonderoga13 en ce Conseil de Qu�bec. Nous savons tous que nous nous sommes r�unis ici pour jeter les bases d'un trait� de paix avec Ticonderoga, l'homme qui fait sauter la montagne, et qui a �tendu son ombre depuis les sources du Kenn�bec � l'oc�an jusqu'aux rives de l'est o� viennent les p�cheurs de morues. Il se tient maintenant entre les Anglais et nous, entre les Iroquois et nous. Nous voici devant des jours de paix et de prosp�rit� ou devant la pr�paration de nouvelles campagnes militaires.</p><p>� Aussi dois-je parler, afin que vous sachiez qui est Piksarett, le chef des Narrangassetts, quelles opinions habitent mon c�ur et les raisons pour lesquelles elles se sont d�velopp�es en mon esprit. Je ne crains pas la guerre. Le feu qui me porte � an�antir ceux qui ont massacr� les miens comme les Iroquois, ou ces maudits Anglais qui ont crucifi� Notre-Seigneur J�sus-Christ et scalp� et tortur� tant de mes fr�res bien-aim�s parmi les Fran�ais, ainsi que parmi les Robes Noires qui avaient combl� mon �me par le bapt�me, est de celui qui ne peut se satisfaire qu'en portant la mort dans les villages et les wigwams de ces ennemis de Dieu.</p><p>� Cependant j'ai vu la d�solation qui ressort des combats par la perte de tant de braves guerriers, la menace que fait peser sur nos tribus l'esprit de vengeance insatiable des Iroquois, le pitoyable �tat dans lequel nos peuples se retrouvent apr�s les campagnes aux approches de l'hiver n'ayant pu � d�serter � leur terre pour y planter suffisamment, et surtout se livrer � une chasse assez abondante pour la pr�paration des r�serves de pemmican et la r�colte de fruits sauvages, racines et herbes s�ch�es, et jusqu'� celle du bois pour se pr�server du froid. L'ennemi ne nous a pas vaincus par les armes, mais la famine et le froid y parviennent.</p><p>� Aussi les malheurs dont nous devons payer nos glorieuses campagnes de l'�t� m'ont incit� � jeter un regard favorable sur le trait� d'alliance que Ticonderoga veut soumettre � votre justice.</p><p>� Je ne parlerai pas plus longtemps. Vous saurez discerner l'avantage que renferment ses actions qui ne sont ni celles des Fran�ais ni celles des Anglais. Je vous avertirai seulement d'une chose encore.</p><p>� Lui et son �pouse ont en leur possession des � wampums � d'une valeur inestimable qui garantissent la paix iroquoise pour des lunes et des lunes. O� qu'ils aillent, ou quelques-uns des leurs, le plus cruel de ces chiens d'Iroquois rencontr� chantera pour eux son chant de paix.</p><p>� D�j� cet accord a port� ses fruits. N'est-il pas vrai qu'aucun Fran�ais labourant ses terres au cours de l'�t� n'a eu � se plaindre de l'incursion des Iroquois ? Vous avez pu engranger en paix. J'�coutais dans les rues de Qu�bec les conversations de personnes se f�licitant de la cl�mence d'un �t� comme la Nouvelle-France n'en a gu�re connu, o� le sang n'a pas coul�, o� les r�coltes n'ont pas br�l�, o� les captifs n'ont pas �t� emmen�s en servitude aux Cinq-Nations.</p><p>� Je ne me tairai pas que vous n'ayez compris ceci. Outtak�, ce coyotte vindicatif, n'a point port� la guerre au-del�, du Kenn�bec comme il le fait chaque ann�e, avide de sa moisson de scalps de Fran�ais, de Hurons ou des n�tres aussi, Ab�nakis, les enfants de l'aurore, parce que Ticonderoga s'�tait dress� entre eux et vous.</p><p>� J'ai dit.</p><p>Il se rassit dans un silence respectueux, tr�s satisfait de l'avoir obtenu, ramassa ses b�tonnets et fouillant dans les basques de sa redingote anglaise en tira un petit serpent fum� qu'il se mit � couper sans fa�on en tron�ons sur le bord de la table. Alors, il quitta la posture inconfortable qu'il souffrait depuis le d�but du Conseil, assis, comme les Blancs, sur ces tr�nes raides qu'on appelle chaises et o� l'on ne peut m�me pas replier les jambes pour se reposer.</p><p>Il alla s'asseoir jambes crois�es sur la pierre de l'�tre et se prit � d�guster ses morceaux de serpent en surveillant du coin de l'�il l'effet de son discours. Son regard malin guettait lequel de ces agit�s allait reprendre la parole le premier. Il pariait qu'ils s'y lanceraient tous ensemble selon ce qu'il pouvait pr�voir d'exp�rience.</p><p>Mais les fortes d�clarations du Narrangassett avaient impressionn�. Ses arguments s'ajoutaient aux autres d�j� expos�s pour faire pencher la balance du c�t� des avantages � retirer d'un franc trait� et les conseillers en m�ditaient les termes.</p><p>� Tu parles d'or, Sagamore, remercia le gouverneur, tourn� vers Piksarett. Tu as raison de nous ramener aux questions essentielles qui ont n�cessit� notre convocation du jour. N'est-ce pas malheureux, continua-t-il s'adressant � ses administr�s, qu'il nous faille un sauvage pour nous rappeler nos devoirs et l'importance de nos fonctions ?</p><p>Les assistants demeurant cois, le gouverneur crut le moment opportun pour abattre son jeu.</p><p>� J'ai �crit au Roi, annon�a-t-il, dans un courrier qui est parti par le premier bateau faisant retour en France en juillet, j'ai expos� de mon mieux les �v�nements que nous avions � affronter et les solutions que je proposais. Je nommai Monsieur de Peyrac afin de ne rien laisser dans l'ombre et que Sa Majest� puisse juger en toute connaissance de cause.</p><p>� N'�tait-ce pas pr�matur� de le nommer au Roi ? s'�cria M. Haubourg de Longchamp.</p><p>M. Magry de Saint-Chamond toussota, s'adressant � Peyrac sans le regarder :</p><p>� Nous nous sommes laiss� dire, Monsieur, que vous avez �t� � l'origine de la r�volte de la province d'Aquitaine qui, il y a quelque quinze ans, causa bien des soucis au Roi ?</p><p>� Quelle province n'a pas eu sa r�volte en ce r�gne ? riposta le comte sans s'�mouvoir.</p><p>Il se leva, posant sur les personnes pr�sentes un regard attentif.</p><p>� Ne sommes-nous pas tous ici plus ou moins victimes de disgr�ces ? reprit-il. Disgr�ces que bien peu d'entre nous ont conscience d'avoir recherch�es ou m�rit�es par leur conduite. Mais il nous faut les subir car il n'est pas accord� � tous de pouvoir sortir indemnes des convulsions du temps, qu'ont suscit�es les erreurs de quelques-uns. Le Roi a souffert dans sa minorit� de voir s'�lever contre lui les grands du royaume, la plupart de sa parent�, comme son propre oncle, Gaston d'Orl�ans, fr�re de son p�re Louis XIII. Ne nous �tonnons pas qu'il en ait gard� une m�fiance profonde contre la puissance des provinces et tous ceux qui � leur t�te lui paraissaient, � tort ou � raison, menacer son tr�ne et l'unit� de la France. Comme beaucoup, j'ai eu � supporter le poids de cette m�fiance, encore que je n'aie pas besoin, Messieurs, de vous faire remarquer qu'au temps de la Fronde, je n'�tais encore qu'un tr�s jeune homme � l'�cart des complots. Ce ne fut que plus tard que la r�volte d'Aquitaine naquit du pr�judice qui m'�tait caus�. Je ne pr�sidais plus � ses destin�es et elle s'�gara, voulant m'�tre fid�le. Mais laissons l� une histoire dont il ne faut pas s'exag�rer l'importance. Les temps ont chang�. Le cardinal Mazarin qui veilla sur la jeunesse du Roi et lui permit de sortir victorieux des d�sordres de la Fronde fut le dernier des premiers ministres. Aujourd'hui le Roi r�gne seul14. Nul ne conteste son pouvoir. Et l'on voit graviter autour de lui, � Versailles, combl�s de bienfaits et de charges, beaucoup de ceux qui, jadis, ont port� les armes contre lui. Car le Roi oublie ce qu'il veut oublier et parfois bien au-del� de ce que l'on �tait en droit d'attendre.</p><p>Ang�lique �tait sid�r�e de l'habilet� avec laquelle Joffrey de Peyrac pr�sentait une d�fense que tous commen�aient � se sentir embarrass�s de lui avoir demand�e.</p><p>Il mettait en �vidence un fait qui pesait d'un grand poids dans l'�volution de leurs destins : la magnanimit� du Roi. On savait le Roi excessif dans ses g�n�rosit�s comme dans ses rancunes. Lorsqu'il faisait gr�ce, il effa�ait tout et comblait de faveurs ceux qu'il avait abaiss�s.</p><p>Levant les yeux vers le gentilhomme en costume de velours rouge, l'�toile de diamants brillant sur sa poitrine et qui leur parlait avec autant d'autorit� que de mesure, ils virent que Joffrey de Peyrac restait le dernier des grands princes dont le Roi avait entrepris d'abattre la superbe.</p><p>Or, pour avoir �t� banni et �cart� avec plus de rigueur, il s'en retrouvait plus libre et plus puissant que les autres, ceux qui l�-bas, � Versailles, asservis par leurs cha�nes dor�es, �loign�s de leurs fiefs, ne subsistaient plus que par les titres et la fortune en cette Cour splendide o� Louis XIV les voulait rassembl�s sous ses yeux afin de mieux les tenir � sa merci.</p><p>Lui restait le plus libre. Oubli�, exclu, effac�, il pouvait r�appara�tre marqu� encore d'un privil�ge perdu.</p><p>M. Magry de Saint-Chamond intervint.</p><p>� Votre missive au Roi, Monsieur le gouverneur, introduit un �l�ment nouveau ainsi que des perspectives nouvelles. H�las ! Nous ne saurons qu'au retour des navires ce que Sa Majest� en pense.</p><p>� Sa Majest� en pense grand bien.</p><p>Celui qui venait de jeter ces mots �tait Nicolas de Bardagne qui jusqu'alors n'avait pas prononc� un mot.</p><p>L'assembl�e demeura interloqu�e. M. de Frontenac fut le plus surpris. Il se mit � tirer sur sa moustache avec perplexit�. Mais le premier, il comprit ce qu'impliquait la d�claration du charg� de mission.</p><p>� Voulez-vous dire que votre mission en Canada a pour objet d'examiner les �ventualit�s que nous venons d'exposer � propos de Monsieur de Peyrac ?</p><p>� Entre autres, r�pondit un peu s�chement l'envoy� du Roi.</p><p>Frontenac insista.</p><p>� Sa Majest� vous aurait-elle pri� de vous informer de la situation en Acadie modifi�e par la pr�sence de Monsieur de Peyrac ?</p><p>� Entre autres, r�p�ta Bardagne qui pr�f�rait laisser planer un doute sur le nombre et l'importance des diff�rentes enqu�tes dont il avait �t� charg�. � vrai dire, reprit-il apr�s un petit silence, Sa Majest� m'a paru surtout d�sireuse de savoir<emphasis> qui</emphasis> �tait Monsieur de Peyrac, en bref de recevoir des renseignements pr�cis et d�taill�s sur ce gentilhomme, ses intentions, ses agissements, ses d�clarations.</p><p>� Mais alors, s'exclama joyeusement Frontenac, mais alors... il faudrait croire que le Roi a d�j� examin� mon courrier ? Votre d�part pour la Nouvelle-France aurait-il �t� d�termin� par ce que je lui exposais dans mes lettres ?</p><p>Les conseillers calcul�rent fi�vreusement le temps des travers�es.</p><p>� ... Quoi qu'il en soit le Roi est au courant. La h�te avec laquelle il s'est empress� de donner suite � ce que je lui exposais prouve combien l'int�r�t lui en est apparu. Que vous en a-t-il dit, Monsieur l'envoy� royal ?</p><p>� Secret d'�tat. Mais je puis cependant vous dire que Sa Majest� regardait avec sympathie du c�t� de votre projet. J'ai pu, d�s Tadoussac, lui �crire une lettre o� je lui donnais mon avis.</p><p>� Favorable, je l'esp�re, jeta vivement Frontenac.</p><p>Il jubilait.</p><p>� ... Voyez, Messieurs, plus de doute, Sa Majest� approuve la politique d'alliance que j'ai pr�conis�e avec Monsieur de Peyrac.</p><p>� ... Approuvera, peut-�tre..., rectifia le premier conseiller Magry de Saint-Chamond en levant un index r�ticent.</p><p>Mais son pessimisme ne trouva plus d'�cho.</p><p>L'envoy� du Roi en r�v�lant que le souverain jetait un regard d'int�r�t � leur projet d'expansion pacifique, avait fait se retourner l'opinion g�n�rale avec la promptitude d'un sablier se renversant. Que n'avait-il parl� plus t�t, ce Nicolas de Bardagne ? pensaient les conseillers. Ils se seraient �pargn� bien des atermoiements.</p><p>Subtil, M. de Chambly-Montauban, qui avait le go�t d'�picer la plus anodine des situations d'�ventualit�s amoureuses ou �rotiques, envisagea que la beaut� de Mme de Peyrac �tait de celles qui ne pourraient, s'il la voyait un jour, laisser le sensuel Louis XIV indiff�rent. Autant se mettre � l'avance du bon c�t�. La partie �tait gagn�e. Presque involontairement Bardagne avait contribu� � l'emporter.</p><p>Par ses paroles, il leur apportait la caution du Roi. Et pour ces gens-l�, c'�tait la seule chose qui comptait : le Roi. Ang�lique leva les yeux sur le grand tableau qui, au fronton de la chemin�e, repr�sentait le Roi.</p><p>Pour elle, il �tait devenu un mythe, une abstraction redoutable.</p><p>Peu � peu, elle avait oubli� la personne humaine. Et, sous les lambris du ch�teau Saint-Louis de Qu�bec, il revint vers elle, elle revit ses yeux bruns dont il ternissait volontairement l'�clat, mais qu'il savait rendre tr�s �loquents lorsque le tourmentait le d�sir.</p><p>Un temps, il avait voulu faire d'elle la reine de Versailles.</p><p>Mme de Mercouville, pensant que les graves questions politiques �taient r�gl�es, jugea le moment opportun de parler de ses m�tiers � tisser. On avait plant� du lin et le pays produisait des moutons. Il fallait encourager les femmes des campagnes, inactives l'hiver, � tisser leurs draps et leurs v�tements. Elle avait une requ�te � pr�senter au Conseil � propos de prisonniers anglais qui se trouvaient au village des Hurons de Lorette. On lui avait dit que ces deux captifs de Boston connaissaient le secret des teintures v�g�tales et celui de les fixer. Elle souhaitait obtenir de l'intendant Carlon un ordre de r�quisition qui lui perm�t de faire venir ces hommes � Qu�bec, le temps d'apprendre leurs proc�d�s afin de teindre, de vives et s�res couleurs, la laine r�serv�e aux tissages.</p><p>� Monsieur Gaubert de La Melloise, dit-elle, les employait souvent.</p><p>Mais M. Gaubert de La Melloise, croisant ses doigts finement gant�s aujourd'hui de vert amande, fit remarquer que ces hommes, fort born�s et taciturnes comme tous les pl�b�iens de race anglo-saxonne, ne divulgueraient pas leurs secrets et qu'elle n'en obtiendrait rien.</p><p>� Ils ne savent pas un mot de fran�ais.</p><p>� Je sais l'anglais.</p><p>� Soyez persuad�e que leurs ma�tres sauvages ne se priveront pas volontiers de leurs services, m�me pour huit jours.</p><p>� Monsieur l'intendant Carlon leur fera porter un ordre.</p><p>Gaubert de La Melloise rit doucement. Il assura qu'il �tait le seul � pouvoir faire entendre raison aux sauvages et � convaincre leurs abrutis d'esclaves anglais � composer de temps � autre un bol de teinture dont ils ne r�v�laient pas les ingr�dients.</p><p>� En v�rit�, vous voulez les garder pour vous ! s'�cria Mme de Mercouville indign�e.</p><p>Voyant la tournure que prenait ce nouveau diff�rend, Frontenac d�cr�ta que la s�ance �tait lev�e. On avait fait du bon travail. Il se dressa et les hommes l'imit�rent.</p><p>� A�e, ma jambe ! cria M. de Castel-Morgeat.</p><p>Personne ne se formalisait des exclamations que la douleur arrachait parfois au pauvre gouverneur militaire.</p><p>Il s'excusa aupr�s des dames.</p><p>� Souffrez-vous d'une ancienne blessure ? s'enquit Ang�lique.</p><p>� Non, m�me pas ! Ce serait plus glorieux. Ce sont des douleurs que j'ai contract�es au cours d'une campagne d'hiver contre les Iroquois.</p><p>Ang�lique fut sur le point de lui conseiller un onguent dont elle avait le secret, de graines de sorbier et de r�sine de sapin baumier incorpor�es � du beurre de ch�vre. Accompagn� d'une infusion de colchique bien dos�e, le traitement faisait merveille. Mais elle s'en abstint. Non sans regret, elle abandonna le pauvre Castel-Morgeat � ses souffrances.</p><p>Elle s'�tait promis, par prudence, de ne pas alimenter sa l�gende de gu�risseuse. De ce titre � celui de sorci�re il n'y avait souvent qu'un pas.</p><p>Attentive � se composer, pour Qu�bec, un personnage de grande dame citadine et mondaine, elle travaillerait � estomper l'image na�ve et dangereuse qui s'�tait cr��e � partir d'elle et dont la confirmation pouvait lui co�ter cher.</p><p>Midi carillonnait. Monseigneur de Laval r�cita l'ang�lus, ce qui cl�tura pieusement le Conseil et l'on traversa le vestibule par petits groupes.</p><p>Ang�lique s'approcha de Nicolas de Bardagne.</p><p>� La loyaut� de votre intervention m'a plu, lui dit-elle. Je veux vous remercier.</p><p>Il laissa tomber un long regard sur elle. Elle s'�mut devant son visage et elle sentit qu'en lui parlant ainsi elle le payait au centuple. Il recueillait chaque mot ou geste venant d'elle comme des perles.</p><p>� Comme vous �tes ardente ! dit-il. Je vous regarde vivre et je m'aper�ois que d�j� c'�tait cette qualit� en vous qui m'avait s�duit � La Rochelle. Votre flamme, votre participation � la vie, la conscience avec laquelle vous recherchez la meilleure voie. � La Rochelle, je m'�tonnais de vous voir prendre fait et cause pour vos ma�tres huguenots comme si l'injustice qui leur �tait caus�e vous atteignait vous, sans souci de votre propre sort.</p><p>� En ce temps-l�, je me demandais quelle pouvait �tre la couleur de vos cheveux soigneusement cach�s sous votre bonnet de servante... Maintenant, je le sais, ajouta-t-il en s'arr�tant sur le seuil et en la contemplant. Vous avez l'air d'une f�e...</p><p>Il �baucha le geste d'effleurer sa chevelure p�le et dor�e. Perdu dans son r�ve, il se croyait toujours seul au monde avec elle. Le comte de Lom�nie venait vers eux pour prendre cong�. M. de Bardagne apr�s avoir bais� la main d'Ang�lique s'�carta.</p><p>Joffrey de Peyrac s'attardait. Il parlait avec le gouverneur et un certain Morillon, adjoint de l'intendant, qui avait �t� charg� de mission en Nouvelle-Angleterre, apr�s le trait� de Br�da. Il n'�tait pas intervenu pendant la r�union par timidit�, mais �tait heureux de s'entretenir d'un sujet qu'il connaissait bien et confirmait ce que le comte avait dit sur le trac� des fronti�res dans les r�gions de l'embouchure du Kenn�bec.</p><p>Ville d'Avray quittait le ch�teau tout en d�crivant aux trois premiers conseillers les am�nagements et embellissements qu'il comptait apporter � son bateau.</p><p>� J'esp�re que vous lui donnerez un nom un peu moins pa�en que celui du premier, �mit M. de Saint-Chamond.</p><p>� Je l'appellerai<emphasis> Aphrodite...</emphasis> J'ai l'intention de demander au charpentier Le Basseur de me sculpter une belle figure de proue : Aphrodite n�e de l'�cume de la mer... Cela le changera un peu de ses tabernacles.</p><p>Dans la cour, les soldats du corps de garde, ayant pos� leurs armes en faisceaux, s'assemblaient autour d'un foyer au-dessus duquel �tait suspendu un chaudron. La pot�e militaire r�pandait une odeur savoureuse. � cette heure, les plus app�tissants effluves se m�laient aux relents des feux de bois. Les r�tisseries annon�aient volailles et gibier, tourtes et p�tisseries. Les parfums des soupes et des rago�ts vari�s se glissaient par les interstices des portes et fen�tres lorsqu'on passait au long des rues devant les habitations bien closes, mais � l'int�rieur desquelles r�sonnait un bruit actif de cuill�res d'�tain contre les �cuelles.</p><p>Flottant au-dessus du campement des Hurons, une brume bleue �paisse portait vers les quartiers hauts les �manations fades de la � sagamit� �, le brouet de ma�s traditionnel.</p><p>Les membres du Conseil Souverain s'�gaillaient, tous press�s, car ces discussions leur avait ouvert l'app�tit. Mme de Mercouville s'�loignait en continuant � se disputer avec M. Gaubert de La Melloise ent�t� � lui refuser le concours des captifs anglais. Elle avait intercept� l'intendant pour essayer de le fl�chir.</p><p>Derri�re elle, Ang�lique entendait Joffrey dire � M. Basile :</p><p>� Je vous suis tr�s oblig�. Je n'ignore pas que rien ne peut se faire sans vous.</p><p>Le n�gociant la d�passa en soulevant son bonnet de fourrure, puis s'�loigna les mains dans les poches de sa redingote de gros drap ch�taigne, doubl�e au col, aux poignets et aux revers des poches de la m�me fourrure noire que sa toque. Chauss� de bottes indiennes, il avait la d�marche � la fois pesante et alerte des gens du pays. En franchissant la porte d'entr�e, le commis se retourna et lan�a dans leur direction un clin d'�il complice.</p><p>Joffrey prit le bras d'Ang�lique. Les Espagnols, qui attendaient dans un coin de la cour, vinrent au-devant d'eux. Ils avaient fait conversation avec deux soldats qui �taient de la r�gion pyr�n�enne et parlaient un dialecte m�l� d'espagnol.</p><p>Entour� d'un essaim de soutanes noires, Monseigneur de Laval, noble silhouette v�tue de violet, regagnait le s�minaire o� l'attendait dans son appartement priv� un frugal repas. Auparavant, il aurait travers� les grands r�fectoires pour y b�nir de ses deux doigts lev�s les enfants attabl�s devant leur �cuelle de laitage tremp� de bon pain fran�ais.</p><p>Ce qui avait frapp� Ang�lique au cours d'une matin�e qui ne manquait pas d'int�r�t, c'�tait l'autorit� unique que chacun de ces messieurs pr�tendait exercer. Le gouverneur ? L'intendant ? L'�v�que ? Basile, l'�minence grise ? Les j�suites, dans l'ombre ? Le procureur royal ? Le commis ?</p><p>� Qui r�gne ici ? demanda-t-elle � Joffrey.</p><p>� Ils r�gnent tous..., r�pondit-il.</p></section><section><p><strong>Chapitre 27</strong></p><empty-line/><p>Ang�lique retourna voir La Polak et lui raconta sa visite � l'�v�que. Il lui fallait se choisir une d�votion.</p><p>� Choisis le P�re �ternel ! conseilla l'autre.</p><p>� Comme la M�re Marie de l'Incarnation des ursulines.</p><p>� Non ! comme tous les argotiers de Paris. As-tu oubli� ?... La statue du P�re �ternel au coin de la rue de la Pierre-aux-B�ufs, dans le faubourg Saint-Denis. Qu'est-ce qu'on lui faisait comme pri�res � celui-l� ! Ha ! Ha ! Ha ! Des blasph�mes et des mal�dictions...</p><p>Apr�s s'�tre esclaff�e bruyamment, elle se signa et redevint s�rieuse.</p><p>� ... Faut pas rire de ces choses-l�. Non, termin� ! Que Dieu me pardonne ! Le pass� est effac�. Je me suis confess�e assez souvent. Je ne veux pas griller en enfer, moi.</p><p>Ang�lique, par instants, �tait saisie de stupeur. Elle ne parvenait pas � croire qu'elle parlait � la Polak et qu'elle avait v�cu avec elle tant de choses terribles.</p><p>Elle demanda quand elle pourrait conna�tre l'actif Gonfarel dont le renom lui revenait de tous c�t�s.</p><p>Elles en �taient l� de leur conversation, lorsqu'une rumeur, sur le port, les attira au seuil de l'auberge.</p><p>Les gens se rassemblant peu � peu se montraient du doigt traversant le plan d'eau de Qu�bec de grosses barges qui, par des filins, tra�naient derri�re elles un navire d�m�t� qui donnait de la g�te et paraissait � chaque instant sur le point de s'engloutir sous les eaux.</p><p>� Mais c'est le<emphasis> Saint-Jean-Baptiste,</emphasis> s'�cria Janine Gonfarel.</p><p>� On va le couler, dit quelqu'un.</p><p>Comme l'�clair, une pens�e consternante traversa l'esprit d'Ang�lique : et l'ours, mister Willoagby, qui est � bord !</p><p>Dans l'entrepont du bateau �chou�, l'ours savant d'�lie Kempton s'�tait endormi de son sommeil hivernal et voici qu'on emmenait au large, pour la couler, l'�pave qui lui servait de refuge.</p><p>Ainsi que la Polak � ses c�t�s, mais pour une autre raison, elle demeura tout d'abord sans voix.</p><p>Puis la patrone du<emphasis> Navire de France</emphasis> se mit � invectiver les personnes alentour, les adjurant d'emp�cher cela. De ses phrases sans suite d'indignation et de d�sespoir, il ressortit que son mari et elle �taient propri�taires, en partie, du<emphasis> Saint-Jean-Baptiste,</emphasis> que c'�tait une fortune qui allait dispara�tre, qu'ils seraient ruin�s...</p><p>Janine Gonfarel arracha son bonnet � coques, courut vers la gr�ve en faisant de vains signaux. Parmi les curieux assembl�s, les uns ricanaient, les autres hochaient la t�te, peu compatissaient.</p><p>� C'est un navire qui a la peste, disait-on.</p><p>� C'est un navire qui m'appartient, r�torquait Janine Gonfarel.</p><p>� On a d�cid� de le couler.</p><p>� Qui � on � ? Quel est l'enfant de putain qui m'a mijot� ce mauvais coup ? C'est le procureur, j'en suis s�re... Ou bien le major... Non, c'est Le Bachoys... Bien sa fa�on... Et le j�suite qui n'est pas l�... Marquise, fais quelque chose, je t'en prie, dit-elle � mi-voix en se rapprochant de son amie. Je ne peux aller au gouverneur. Mais si ton � balafr� � voulait intervenir ? Il les a tous d�j� dans la main. On ne peut pas laisser faire �a.</p><p>� Oui, tu as raison. On ne peut pas laisser faire �a, r�p�ta Ang�lique, franchement constern�e.</p><p>Elle regardait autour d'elle cherchant quelqu'un pour l'aider. Par chance, elle aper�ut une grosse chaloupe qui abordait au rivage de l'anse du Cul-de-Sac, mont�e par des hommes du<emphasis> Gouldsboro</emphasis> que commandait le quartier-ma�tre Vanneau. Elle se h�ta � leur rencontre. Ils venaient du Cap Rouge. Vanneau put lui dire que le comte de Peyrac devait se trouver en ville.</p><p>� Je vais essayer de le joindre, dit-elle � Vanneau, mais, en attendant, faites votre possible pour stopper le convoi qui emm�ne le<emphasis> Saint-Jean-Baptiste</emphasis> sur les grands fonds pour le couler.</p><p>Elle le supplia d'envoyer aussit�t une fus�e et des signaux pour qu'ils mettent en panne. Puis de faire force rames jusqu'� eux, quitte � promettre des r�compenses, pour les convaincre d'attendre le contrordre.</p><p>� Gagnez du temps ! Quels que soient ceux qui ont donn� cet ordre, y compris le gouverneur lui-m�me, je prends la responsabilit� de le suspendre, c'est un malentendu.</p><p>Elle allait courir jusqu'au manoir de Montigny qui lui parut d�sesp�r�ment loin, sans �tre certaine pour autant de trouver son mari.</p><p>Apr�s avoir vu la chaloupe repartir sous l'impulsion de ses six rameurs et avoir jet� � la Polak quelques mots d'encouragement, elle s'�lan�a � travers les rues et entama la C�te de la Montagne. Elle cherchait des yeux si elle n'apercevait pas Piksarett qui, avec ses longues jambes, lui aurait �t� fort pr�cieux.</p><p>Un carrosse se hissant non sans peine arriva derri�re elle, puis parvint � sa hauteur. La c�te �tait si rude que les deux chevaux avan�aient gagnant � chaque pas une distance infime. Il fallait prendre son temps quand on montait la c�te de la Montagne. Le cocher dodelinait du chef. L'�quipage tanguait au gr� des cailloux rencontr�s. C'�tait un fort bel �quipage, avec un chiffre marqu� sur la porti�re et des rideaux de satin � franges dor�es.</p><p>Comme l'�quipage la d�passait, le joli visage de B�reng�re-Aim�e Tardieu de La Vaudi�re s'encadra entre les franges des rideaux.</p><p>� Madame, que se passe-t-il ? Vous paraissez anxieuse.</p><p>� Je suis � la recherche de mon mari, lan�a Ang�lique qui se reprocha aussit�t de para�tre anxieuse, ce qui la rendait ridicule.</p><p>Elle s'imagina, � tort ou � raison, qu'elle voyait une lueur d'amusement briller dans les yeux de la s�millante personne.</p><p>� Monsieur de Peyrac ? J'ai quelque id�e du lieu o� le trouver, fit-elle d'un air important. Montez donc...</p><p>D�j� le laquais avait saut� � terre et ouvrait la porti�re devant Ang�lique qui prit place. L'attelage repartit avec un g�missement de tous ses essieux. Les sabots des chevaux patinaient sur les cailloux.</p><p>Mme de La Vaudi�re regardait Ang�lique du coin de l'�il et ne dissimulait pas la satisfaction qu'elle �prouvait � la voir de plus pr�s. De son c�t�, Ang�lique se f�licitait de l'occasion qui lui �tait donn�e de pouvoir jeter sur elle un regard critique. C'�tait d�cid�ment une charmante personne, plus jolie que belle, avec de l'entrain, un mouvement de t�te un peu frondeur, qui laissait deviner que la vie ne l'intimidait point et qu'elle lui avait d�j� lanc� son d�fi.</p><p>Elle mettait une certaine affectation � r�clamer qu'on lui donn�t en entier son patronyme de B�reng�re-Aim�e. Elle avait un rire perl� qu'elle employait un peu � tort et � travers. C'�tait un genre mais qui d�contenan�ait. L'on n'osait pas parler de sujets s�rieux devant elle, de peur de les voir, d'un �clat de rire, tourn�s en badinage. Ce qui donnait certes de la l�g�ret� aux r�unions o� elle se trouvait. En revanche, elle avait l'art de questionner. Le carrosse n'avait pas encore d�pass� la palissade du petit cimeti�re qui se trouvait � mi-chemin de la C�te de la Montagne, qu'Ang�lique se retrouva lui ayant d�j� expliqu� pourquoi il lui fallait trouver d'urgence son mari, afin d'�viter que le<emphasis> Saint-Jean-Baptiste</emphasis> ne f�t coul�. Mais pourquoi tenait-elle donc tant � ce qu'on ne le coul�t pas ? s'�tonna B�reng�re. C'est que Janine Gonfarel en serait d�sesp�r�e, �tant propri�taire du navire. Mme de La Vaudi�re s'�tonnait plus encore :</p><p>� Que trouvez-vous � cette femme ? Elle est d'un vulgaire !</p><p>Elle avait une fa�on d'arquer ses fins sourcils et d'arrondir ses yeux sombres et candides qui entra�nait � lui fournir des explications plus compl�tes afin de ne point passer pour sotte, ou na�ve, ou afflig�e d'un go�t m�diocre.</p><p>Ang�lique eut toutes les peines du monde � garder son secret et � dissimuler les affres que lui inspirait le sort de mister Willoagby. Elle r�ussit � demeurer �vasive, se bornant � r�p�ter qu'il fallait que M. de Peyrac f�t mis instantan�ment au courant.</p><p>� Il le sera, ne craignez rien, rassura l'autre d'un ton protecteur. Mais il faut avouer que notre cher comte n'est pas de ces personnages qu'on peut �tre assur� de trouver au logis. Tant s'en faut. On l'accuserait plut�t d'avoir le don d'ubiquit�. Pour le rencontrer, je ne cesse de tourner comme une girouette. On me dit : Il est l�. J'y cours. Il est d�j� ailleurs.</p><p>Ang�lique notait qu'en moins de trois jours, Joffrey �tait devenu pour ces dames � notre cher comte � et que � na�vet� ou bravade � Madame le Procureur ne dissimulait pas qu'elle courait apr�s lui.</p><p>� ... Votre �poux est un homme d'une telle galanterie. Regardez la montre que j'ai re�ue de lui.</p><p>Elle tenait � deux doigts le bijou qui �tait retenu � son cou par un ruban de velours noir et qui reposait � la naissance de ses seins, soutenus tr�s haut par le buse de son corsage. Une mince �charpe de linon n'en laissait pas ignorer les rondeurs.</p><p>Tout en parlant, la jeune femme surveillait les passants qui allaient et venaient par le chemin escarp�. Elle poussa une exclamation.</p><p>� Ah ! Voici quelqu'un qui va nous renseigner � coup s�r.</p><p>� son appel surgit dans l'entreb�illement des rideaux, comme d'une bo�te � ressorts, la face de l'Indien esclave de Mme de Mercouville sur la joue droite duquel la marque de la fleur de lys laissait une cicatrice noir�tre et boursoufl�e, tirant un coin de sa bouche et lui donnant toujours l'air de rire.</p><p>� Ce gar�on sait tout sur chacun, glissa Mme de La Vaudi�re, mais il est tr�s lunatique. Il faut savoir le prendre.</p><p>Elle dialogua avec lui. Ang�lique comprenait mal l'accent de l'Indien qui s'exprimait en fran�ais, la seule langue dont il p�t user � Qu�bec pour se faire entendre.</p><p>Apr�s un �change de questions et de r�ponses inintelligibles, l'Indien grimpa � c�t� du cocher. Mme de La Vaudi�re prenait un air entendu et faisait signe � Ang�lique de ne pas se d�courager.</p><p>Elle occupa le reste du trajet � l'instruire sur le statut des Panis qui �taient les seuls Indiens en Nouvelle-France � �tre esclaves. Ils venaient de r�gions inexplor�es, au-del� des Mers Douces. Les Indiens qui les faisaient prisonniers les revendaient aux Blancs.</p><p>Ang�lique �coutait d'une oreille distraite et, songeant � mister Willoagby, retenait son impatience.</p><p>Par la rue de la Fabrique, le carrosse d�bouchait enfin sur la place de la Cath�drale.</p><p>L'Indien bondit � terre, courut, disparut et revint peu apr�s, en sautillant d'un pas de danse guerri�re. Il t�moignait ainsi d'avoir trouv� celui que l'on cherchait. Mme de La Vaudi�re triompha.</p><p>� C'est bien ce que je pensais ! Monsieur de Peyrac est chez les j�suites.</p><p>� Chez les j�suites !</p><p>Mais d�j�, tr�s r�solue, B�rang�re-Aim�e descendait de carrosse.</p><p>Pour atteindre les �tablissements des P�res j�suites, group�s en face de la cath�drale mais sur l'autre c�t� de la place, il fallait sauter un ruisseau.</p><p>On abordait alors sur l'autre rive comme en territoire �tranger et c'�tait le domaine des j�suites. De grands arbres, sur une l�g�re �minence, gardaient les entr�es des beaux b�timents de pierre de ces messieurs de la Compagnie de J�sus. Il y avait l'�glise, le coll�ge, le couvent, une maison r�sidentielle pour des h�tes ou des retraitants, les fermes, �tables et �curies. Les j�suites venaient d'achever leur nouvelle �glise attenante au coll�ge. L'�difice, remarquable pour l'�poque et le lieu, poss�dait une fa�ade cantonn�e de deux tours en plus du clocher qui surmontait la crois�e du transept.</p><p>Depuis, l'�v�que cherchait � faire agrandir sa cath�drale. Celle-ci, quoique vaste et belle, ne poss�dait qu'une tour et l'�glise des j�suites par-dessus les arbres et le ruisseau semblait lui jeter un d�fi, la regarder de ses vitraux en ogives, ouverts comme des yeux tranquilles. L'�glise des j�suites et le couvent poss�daient chacun une entr�e donnant sur la place.</p><p>Mais B�rang�re, entra�nant rapidement Ang�lique, pr�f�ra p�n�trer par une petite porte lat�rale qui introduisait dans une cour int�rieure.</p><p>� Nous cherchons Monsieur de Peyrac, jeta-t-elle � un fr�re convers qui venait des �tables, deux seaux de lait en main, son long scapulaire noir battant ses sabots.</p><p>Ce � nous � aga�a Ang�lique.</p><p>Mme de La Vaudi�re paraissait famili�re des lieux et n'en �prouver aucune crainte. Ce n'est pas elle qui se sentait impressionn�e comme Ang�lique par le vestibule dall�, garni de quelques si�ges, orn� d'un seul grand crucifix au mur et d'un b�nitier � droite de la porte.</p><p>B�rang�re y trempait le bout de ses doigts avec un m�lange de d�sinvolture et de componction qui �tait un chef-d'�uvre de gr�ce et d'hypocrisie f�minines. Ce faisant, elle poss�dait un charme ind�niable, l'effronterie � la fois gaie et pieuse qu'on pr�te � une certaine cat�gorie d'anges qui entourent le tr�ne du Tr�s-Haut et qui ne semblent gu�re jouer d'autre r�le que d'y apporter de l'espi�glerie.</p><p>Et Ang�lique, � voir ses fa�ons, se souvint que Mme de La Vaudi�re �tait aussi d'origine gasconne. Une Occitane de cette province d'Aquitaine, rebelle et ensoleill�e, o� les gens ont un sens singulier de la religion, un comportement diff�rent � l'�gard des rites et des croyances.</p><p>Ang�lique se rappela que lorsqu'elle �tait arriv�e jadis � Toulouse, venant de son Poitou natal, elle avait �t� effarouch�e par l'ardeur de ces peuples dont le noble Joffrey de Peyrac personnifiait les contrastes : �l�gance, esprit, ind�pendance farouche, go�t de l'amour. Et aussi fougue, tendresse, d�tachement, subtile ironie.</p><p>Il lui semblait alors que les belles dames du Languedoc, aux yeux noirs, aux rires provocants, aux passions br�lantes, se moquaient de sa blondeur et de son s�rieux. Et ce n'est pas sans mal que � la petite Poitevine � s'�tait impos�e parmi elles.</p><p>Et voil� � n'�tait-ce pas ridicule ? � que cette B�reng�re follette r�veillait en elle des sentiments anciens et mitig�s.</p><p>Un �l�ve, v�tu de noir, fit entrer les deux dames dans un vaste parloir. Mis au courant de leur d�marche, il s'�loigna afin de s'informer si M. de Peyrac se trouvait c�ans, ce qui �tait fort possible.</p><p>Un po�le de fonte, comme on commen�ait � en exporter d'Angleterre, chauffait la pi�ce. Aux murs �taient suspendus de nombreux tableaux, dont un portrait de saint Ignace de Loyola, l'officier espagnol qui, un peu plus d'un si�cle auparavant, avait jet� les fondements de la c�l�bre Compagnie des soldats du Christ. Dans une niche o� brillait une veilleuse se trouvait un moulage de son masque mortuaire.</p><p>B�reng�re allait et venait en examinant les grands tableaux avec int�r�t, sc�nes �difiantes, grouillantes de personnages, peints par des artistes de talent, qui s'y �taient consacr�s, on le sentait, avec une pi�t� enthousiaste.</p><p>L'une de ces compositions repr�sentait la mort du p�re Georges Vaz, ap�tre de l'Afrique, rassemblant ses derni�res forces pour b�nir les Noirs du Congo assembl�s autour de sa couche. Une autre mettait en sc�ne le p�re Fran�ois-Xavier parmi la foule chinoise � San Ch�ou, ressuscitant un enfant noy�. Il avait �t� l'un des six j�suites fondateurs, compagnons d'Ignace et, comme lui, d�j� canonis�s par le pape Gr�goire XV. Sa f�te venait d'�tre c�l�br�e, ce qui expliquait les vases d'argent et de verrerie d�pos�s devant le tableau, garnis de grands bouquets de fleurs de papier, peintes et dor�es, que fabriquaient les s�urs de l'H�tel-Dieu.</p><p>Le silence qui r�gnait �tait d'une densit� particuli�re. L'atmosph�re �tait diff�rente de celle du s�minaire. Plus int�rioris�e. Un calme surprenant malgr� la pr�sence des enfants dans les classes. Les portes referm�es, on �tait, derri�re ces murs �pais, dans une forteresse. En ces lieux, les missionnaires itin�rants venaient se reposer des fatigues et des dangers de leurs voyages. Apr�s les interminables courses dans les canots d'�corce, ils retrouvaient, loin de la fum�e et de la vermine des cabanes indiennes, la paix de leurs cellules blanchies � la chaux, le r�confort des offices liturgiques, la d�tente que leur apportaient les entretiens avec leurs fr�res en religion. Ils y �crivaient leurs � relations � c�l�bres et fort attendues en France, ils s'y livraient � l'�tude des langues sauvagines, � l'enseignement des jeunes Canadiens, aux exercices de l'�me et du corps prescrits par leur mystique fondateur.</p><p>Des personnalit�s hors du commun, capables de l�vitation, de transmission de la pens�e � distance, de divination, hantaient ces lieux.</p><p>L'id�e vint � Ang�lique que le P�re d'Orgeval pouvait fort bien s'y trouver cach�, insoup�onn�, attendant son heure.</p><p>C'est alors que l'apparition eut lieu. Un pas glissa derri�re elle et quand elle tourna la t�te, un j�suite �tait l�, entr� par une porte dissimul�e dans la tapisserie.</p><p>Malgr� la p�nombre, elle reconnut aussit�t sa barbe blonde, sa peau trop blanche que le soleil avait comme �corch�e aux pommettes et � l'ar�te du nez.</p><p>Comme il demeurait immobile, fig� � quelques pas, elle lui adressa un l�ger salut.</p><p>� Je crois que nous nous sommes rencontr�s en Acadie ? Vous �tes le P�re Philippe de Gu�rande, n'est-ce pas ? Le coadjuteur du P�re d'Orgeval ?</p><p>Il approuva d'un signe de t�te. Son regard tr�s clair prenait la duret� de l'agate. Ses l�vres boug�rent enfin. Il dit dans un souffle :</p><p>� Par votre faute, il va mourir.</p><p>Et se reculant il parut se fondre dans l'ombre du parloir comme un spectre.</p><p>Ang�lique p�trifi�e n'�tait pas certaine d'avoir bien entendu ou bien compris ses paroles.</p><p>� Venez-vous, ch�re ? interjetait B�reng�re.</p><p>Le s�minariste �tait revenu les chercher. M. de Peyrac �tait bien c�ans.</p><p>Leur cic�rone enfilait un long couloir aux murs blancs, grattait du bout des doigts � la derni�re porte de bois massif, les introduisait dans une vaste pi�ce, une biblioth�que si l'on en jugeait par les centaines de livres de toutes tailles, reli�s de cuir, dont les rayonnages tapissaient les murs. Certains, des � incunables �, avaient la hauteur d'un enfant de cinq ans. � l'instant, l'un de ces volumes de grande dimension venait d'�tre pos� sur un lutrin de bois et le comte de Peyrac en compagnie d'un des p�res j�suites se penchait pour en soulever les pages avec pr�caution.</p><p>La porte s'ouvrant, ils se tourn�rent vers les arrivantes, et Ang�lique reconnut dans le j�suite le P�re de Maubeuge, le sup�rieur.</p><p>Ce qui frappait au premier abord, dans cette pi�ce aust�re du rude Canada, c'�tait la profusion d'instruments scientifiques de grande valeur que l'on y trouvait. Astrolabes de cuivre ou de laiton dor�, cadrans astronomiques, globes c�lestes ou terrestres, trigonom�tres... Sur les tables et les gu�ridons, parmi les loupes et les compas �pars, �tait ouvert un n�cessaire astronomique repr�sent� par une bo�te octogonale de bois incrust� de vermeil dont le couvercle rabattu montrait une carte de g�ographie miniature en �mail aux couleurs vives. Les diverses pi�ces : un petit cadran solaire, un cadran lunaire, un tableau des longitudes et des latitudes, etc., �taient dispos�es autour de la bo�te. Ang�lique crut se rappeler qu'elle avait vu ce n�cessaire parmi les pr�sents apport�s par le comte de Peyrac � Qu�bec.</p><p>Dans un coin, une tr�s belle sph�re armillaire � quatre plans. Dress� sur un tr�pied � coulisse, un t�lescope de cuivre dor� �tait braqu� en direction de la fen�tre grande ouverte. Le froid cru de ce milieu d'un jour d'hiver ne semblait pas incommoder les deux personnages, enti�rement requis par l'int�r�t de leurs recherches, tandis qu'un clerc en soutane, d�f�rent et muet, leur servait de secr�taire et les assistait avec des gestes mesur�s d'officiant.</p><p>Il fallait �tre � Qu�bec pour trouver admissible la soudaine irruption de deux dames dans un tel sanctuaire de la science, mais c'�tait un fait qu'en cette ville isol�e on vivait en famille, et que les distances observ�es dans la m�tropole entre les diff�rentes classes de la soci�t� s'abolissaient.</p><p>� Excusez-moi, mes P�res ! s'�cria gaiement Mme de La Vaudi�re, je me vois contrainte d'interrompre vos doctes conversations, mais ma ch�re amie, Madame de Peyrac, cherchait son �poux par toute la ville et...</p><p>Exprimant au sup�rieur ses regrets de l'avoir d�rang�, Ang�lique expliqua rapidement que l'intervention du comte �tait requise au plus t�t pour sauver le<emphasis> Saint-Jean-Baptiste</emphasis> qui avait �t� condamn� � �tre coul� par les autorit�s portuaires.</p><p>Joffrey de Peyrac marqua quelque surprise.</p><p>� Cette vieille patache ? s'�tonna-t-il. Quelle importance ? Elle ne m'appartient pas...</p><p>� Mais l'ours est � bord, s'�cria Ang�lique. Oh ! Joffrey, il faut sauver Mister Willoagby...</p><p>*****</p><p>L'ours fut sauv� !</p><p>On ramena le<emphasis> Saint-Jean-Baptiste</emphasis> vers la rive et l'intendant Carlon, pressenti par le comte de Peyrac, offrit � l'�pave, de plus en plus immerg�e, le refuge d'un bassin d�saffect� des chantiers maritimes.</p><p>Le pauvre �lie Kempton, qui se terrait au manoir de Montigny, effray� de se sentir pi�g�, lui, un puritain du Connecticut, dans cette cit� papiste, fut escort� par quelques amis du<emphasis> Gouldsboro,</emphasis> afin de pouvoir visiter son ami plantigrade.</p><p>L'ours dormait toujours et n'avait �t� nullement d�rang� par sa promenade dans la rade de Qu�bec. �lie Kempton le couvrit d'une provision de foin et de paille suppl�mentaire et d�posa dans un coin de la cale des tubercules et racines, pactole n�cessaire � l'animal qui, deux ou trois fois au cours de l'hiver, s'�veillerait pouss� par la n�cessit�, et chercherait autour de lui, dans son repaire, de quoi renouveler ses r�serves de graisse �puis�es.</p><p>Sur le soir, un homme corpulent se pr�senta � la maison du marquis de Ville d'Avray o� logeait le comte de Peyrac, tenant son bonnet d'une main et de l'autre une vannerie sur laquelle �taient pos�s trois fromages ronds.</p><p>La compagnie venait d'achever de souper dans la grande salle et Sire Chat �tait sur la table, comme il se doit, parmi les plats et les reliefs du festin.</p><p>Ang�lique avait pris place sur le fameux canap� dont elle ne connaissait pas encore tous les secrets. Le comte de Peyrac �tait � ses c�t�s.</p><p>C'�tait une soir�e comme il s'en �tablissait souvent dans cette petite maison et qui rappelait les veill�es du fort de Wapassou. Parce que Joffrey �tait pr�sent, parce que des amis de l'hivernage pass� comme le comte de Lom�nie ou M. d'Arreboust les entouraient, parce que des enfants assis sur la pierre de l'�tre m�laient leurs voix aigrelettes au brouhaha des conversations, parce qu'il y avait enfin tant de monde resserr� autour du feu ou autour de la table, assis dans les fauteuils ou sur les tabourets ou accroupis � terre sur des tapis ou les fourrures jet�es, tel que Piksarett, son calumet � la bouche, on �voquait l'intimit� du fond des bois et que ceux qui ont partag� la vie des forts n'oublient jamais.</p><p>L'homme s'annon�a en ami par la porte de la cour qui donnait directement sur la grande salle et se pr�senta comme �tant le sieur Boniface Gonfarel.</p><p>Cela fit sensation. La plupart des personnes pr�sentes le connaissaient mais Ang�lique consid�ra avec curiosit� l'homme qui avait uni son existence malchanceuse � celle de la Polak et l'avait aid�e � sortir de la mis�re.</p><p>S'il avait croupi jadis dans les prisons de Rouen et s'il avait d� exercer, un temps, la fonction honnie de bourreau, l'air du Canada et la r�ussite sociale en avaient effac� les stigmates. Il pr�sentait le plus honn�te visage du monde.</p><p>Il �tait v�tu comme un bourgeois cossu mais ses gros souliers et ce bonnet qu'il tenait en main trahissaient, malgr� son air imposant, une simplicit� de fond, que les �cus n'avaient pas g�t�e.</p><p>� Monsieur, dit-il s'adressant � Peyrac avec dignit� et d�f�rence, je viens vous remercier d'avoir sauv� mon bien. Sans vous, j'aurais souffert une perte consid�rable. D�j� une partie de la marchandise m'est parvenue avari�e et les avantages que j'�tais en droit d'attendre de mes investissements dans ce navire de malheur �taient fort r�duits par la faute des filous qui le gouvernaient, des temp�tes ou pirateries qu'il avait subies. Et la jalousie de ceux qui veulent ma ruine en cette ville m�me achevait l'ouvrage, en obtenant des autorit�s de le couler corps et biens, sans m�me que je puisse m'interposer � temps. Vous avez mis obstacle � ce mauvais tour qu'on me jouait, profitant de mon absence. Soyez assur� que je n'oublierai jamais que vous avez d�pens� votre temps et votre influence pour m'obliger et je suis venu vous confirmer, Monsieur, que je vous suis d�sormais enti�rement acquis, ainsi que les miens et mes amis. Je serai tr�s honor�, si l'occasion s'en pr�sente, que vous fassiez appel � notre d�vouement.</p><p>Peyrac le remercia. Il se r�jouissait, dit-il, que les circonstances lui aient permis de rendre service � un des plus r�put�s citoyens de la ville.</p><p>� Apr�s tout, votre<emphasis> Saint-Jean-Baptiste</emphasis> peut s'offrir une nouvelle jeunesse. Si vous �tes d'accord, convenons d'une affaire. D�s demain, j'y fais mettre des pompes et, profitant de la mar�e pour le remettre � flot, je vous propose de laisser mes deux yachts, le<emphasis> Rochelais</emphasis> et le<emphasis> Mont-D�sert,</emphasis> le remorquer jusqu'� Sillery en amont de la ville, o� je suis en train de faire construire un bassin de radoub et une habitation pour les �quipes charg�es de garder les navires que j'y fais hiverner. Les glaces le maintiendront. Au printemps, nous verrons ce que peuvent en faire les charpentiers...</p><p>Ang�lique �coutait d'une oreille cet �change de civilit�s et de propositions, tout en faisant le bilan de cette journ�e picaresque. Au matin, le Grand Conseil, puis sa visite � la Polak, sa course avec B�reng�re, le sauvetage de l'ours, tout se terminant par ces trois fromages de l'�le d'Orl�ans, offerts en signe d'alliance par un bourreau repenti.</p></section><section><p><strong>Chapitre 28</strong></p><empty-line/><p>Le dernier convoi, pr�t � partir pour Montr�al, se formait. Bient�t les glaces seraient l� qui arr�teraient le trafic fluvial entre les trois cit�s de la Nouvelle-France : Trois-Rivi�res, Montr�al et Qu�bec. Nulle route autre que le Saint-Laurent ne les reliait entre elles. On pouvait � la rigueur envoyer quelques courriers en tra�ne ou � raquettes par les pistes du fleuve gel�, mais les temp�tes de l'hiver rendaient ces exp�ditions dangereuses.</p><p>On se disait donc adieu pour plusieurs mois entre Canadiens.</p><p>Les Trifluviens en bonnets blancs seraient laiss�s au passage, aux rives de leur cit� plate, petite Venise polaire �parpill�e sur ses �les parmi les chenaux d'un delta qui drainait des rivi�res venues des Pays d'En Haut.</p><p>Les Montr�alais et leurs bonnets bleus rejoignaient leur fief de la fourrure et de la pri�re, Ville-Marie15 la Sainte, au pied du mont Royal qui, � huit cents lieues en amont de Qu�bec, marquait la fin du fleuve navigable.</p><p>Les voyageurs en partance s'�taient group�s � l'anse du Sault-au-Matelot, au pied des hautes maisons de la rue du m�me nom. Le soleil brillait et les volets de bois, peints de couleurs vives, chatoyant de bleu, de rouge et de jaune, sur les fa�ades de pierre, donnaient un air de gaiet� � la sc�ne.</p><p>Un vent assez fort balayait de long en large le ciel de jade o� se dissolvaient et se reformaient sans cesse des formations de nuages d'un s�pia fonc� ou d'un gris charbonneux, ourl�s de jaune soufre.</p><p>Libre encore de rouler ses flots tumultueux, le Saint-Laurent continuait de pr�senter, dans ses coloris et dans ses nuances, les plus folles parures. Refl�tant les mouvances du ciel, il nouait, ce matin-l�, des circonvolutions tour � tour noires ou miel, travers�es de courants d'�meraude.</p><p>De la gr�ve �troite, le fleuve impressionnait, se d�couvrant dans toute sa puissance et ses caprices de reptile g�ant, qui, apr�s s'�tre lov� paresseusement autour de l'�le d'Orl�ans, se glissait entre les promontoires jumeaux de L�vis et du Cap Diamant, pour s'�lancer vers le sud-ouest avec r�solution.</p><p>Au-del� de Trois-Rivi�res, il s'enflerait de nouveau, formant les belles �tendues du lac Saint-Pierre puis continuerait, encore majestueux et vaste, pour aller enserrer de ses bras glauques la grande �le de Montr�al et sa petite s�ur l'�le J�sus.</p><p>� Le chemin qui marche �, disaient les Indiens. Tel �tait-il ce fleuve-mer, Nil du Septentrion. Attrayant, magnifique et sournois, un monstre...</p><p>Ses temp�tes, ses courants infernaux, ses rochers pleins de tra�trise le rendaient redoutable. Ses d�sastres et ses naufrages ne se comptaient plus, ni les vies humaines et les biens consid�rables qu'il avait engloutis dans ses entrailles glac�es.</p><p>Pourtant on l'aimait, on le retrouvait toujours avec plaisir et l'excitation de la navigation faisait briller, � l'avance, les yeux des voyageurs.</p><p>Ang�lique s'�tait fait accompagner de M. Tissot, le ma�tre d'h�tel et de ses aides, qui portaient des paniers dans lesquels elle avait fait pr�parer des provisions de bouche, pour les remettre � Mlle Bourgeoys et ses jeunes filles. Elle avait remarqu� � quel point elles �taient charitables et manquaient du n�cessaire.</p><p>Les enfants �taient de la partie ainsi que Yolande et Adh�mar, et les jeunes pages, Eloi Macollet et Piksarett qui avait retrouv� sa peau d'ours, son arc et ses fl�ches, son tomahawk et sa machette gliss�e � sa ceinture. Il y avait comme d'habitude beaucoup d'Indiens m�l�s � la foule.</p><p>On aper�ut le marquis de Ville d'Avray car il �tait toujours pr�sent l� o� il se passait un �v�nement quelconque. Il vint vers Ang�lique afin de lui d�signer quelques personnes parmi celles qu'elle ne connaissait pas encore. Il lui montra Mme Le Bachoys dont elle avait entendu parler comme d'une forte femme � tous les points de vue. Elle �tait accompagn�e de ses filles et les gendres �taient l� aussi ainsi que les enfants. M. de Chambly-Montauban et Romain de L'Aubigni�re faisaient partie de l'escorte car le premier avait des vues sur l'a�n�e, une jeune fille un peu prolong�e, ce qui �tait rare au Canada, et le second courtisait la cadette, une jolie brunette de dix-huit ans. Mme Le Bachoys riait et lan�ait ses bons mots et elle draina tout de suite une cour importante.</p><p>Ce jour-l�, elle partagea la vedette avec Ang�lique, dont la venue provoquait toujours un rassemblement.</p><p>M. d'Arreboust essayait d'aborder Mlle Bourgeoys afin de lui remettre une lettre pour sa femme, Camille d'Arreboust, qui avait consacr� sa vie � Dieu, et s'�tait retir�e, recluse, � Ville-Marie, afin d'y terminer ses jours dans la pri�re et la mortification.</p><p>Deux grandes barques �taient � quai. � l'arri�re de chacune, une toile � voile tendue permettrait aux femmes et aux enfants de s'abriter en cas de mauvais temps.</p><p>Ang�lique aper�ut la petite famille de nouveaux immigrants qui avait fait antichambre avec elle, chez l'�v�que. Ils attendaient, leurs baluchons en main, sous l'�gide de leur seigneur, M. de La Porterie. D�ment dot�s de confortables capots de serge brune et de bottes sauvages, ils avaient d�j� meilleure mine. On les d�poserait sur la rive, aux alentours de la paroisse o� se trouvait leur futur domaine. Ils passeraient l'hiver chez un habitant o� ils s'initieraient aux rudiments de la vie canadienne puis, le printemps venu, commenceraient � dessoucher leur terre et � b�tir leur maison. Regagnant �galement son manoir au bord du fleuve, un jeune seigneur d'une vingtaine d'ann�es, accompagn� de sa femme qui n'en avait gu�re plus de dix-sept, remerciait avec effusion M. de Berni�res, cur� de Qu�bec et directeur du S�minaire, qui leur avait fait l'honneur de baptiser leur petite fille nouveau-n�e.</p><p>La jeune femme �tait revenue, au cours de l'�t�, afin d'accoucher � l'H�tel-Dieu de Qu�bec.</p><p>Durant tout le temps qu'on prit � charger les barques de caisses, de coffres, de tonneaux, de ballots de toutes sortes de marchandises, M. de Berni�res, le sympathique eccl�siastique, d'une quarantaine d'ann�es, tint le b�b� dans ses bras avec des pr�cautions maternelles.</p><p>Il contemplait attendri la petite fille et recommendait � sa jeune m�re d'en prendre bien soin. Le jeune couple lui �tait un peu apparent�, issu comme lui d'une illustre famille de Normandie. Il avait voulu que l'enfant se nomm�t Jourdaine, ainsi qu'une de ses tantes qui �tait s�ur de son oncle Jean de Berni�res, le grand mystique de Caen, ami de Mme de La Peltrie, l'une des fondatrices du Canada.</p><p>Ville d'Avray accapara longuement Mlle Bourgeoys. Ang�lique crut qu'elle ne pourrait m�me pas adresser � celle-ci quelques mots d'adieu. Tenant par la main Ch�rubin, le marquis p�rorait sans souci des autres.</p><p>� Je ne suis point chaud de le confier aux j�suites, disait-il, ni m�me � ces messieurs du s�minaire.</p><p>� ... de toute fa�on il est encore trop petit pour entreprendre des �tudes, r�pondait Mlle Bourgeoys.</p><p>� C'est cela. J'aurais voulu le confier � une �ducatrice telle que vous, M�re Bourgeoys, car il faut qu'il fasse carri�re.</p><p>� Pourquoi : IL FAUT ? Et quelle carri�re ? demanda nettement Mlle Bourgeoys.</p><p>� Page du roi. Il ne peut y en avoir d'autre pour lui. Mais j'aimerais le ramener en France polic� vers huit ou neuf ans. Le laisser � Marcelline sa m�re ? Impossible. C'est une femme exquise que j'adore, mais elle ne quittera jamais sa censive du fond de la Baie Fran�aise. Et je ne peux le laisser l�-bas pour le voir devenir une brute comme tous les autres petits b�tards des fr�res D�four... Cela, jamais.</p><p>� H� ! De quoi vous m�lez-vous ? grommela Am�d�e D�four, qui, pr�cis�ment � deux pas, s'occupait d'�ter un filin d'une bitte d'amarrage.</p><p>Le baron de Vauvenart, Acadien, se tenait parmi ceux qui demeuraient � Qu�bec ainsi que Grand Bois. Tous deux avaient entrepris de profiter de leur s�jour dans la capitale pour trouver femme.</p><p>Vauvenart courtisait une veuve, riche et attrayante, que l'on appelait la Dentelli�re, car elle �tait des Flandres et pratiquait l'art d�licat de la dentelle. Elle habitait la rue d'Ang�lique et celle-ci l'avait d�j� aper�ue, lorsqu'elle passait, assise devant sa fen�tre, pench�e tout le jour sur le coussin o� elle plantait ses fuseaux.</p><p>� Ainsi vous avez d�clar� Ch�rubin votre fils � la face du monde ? fit remarquer Ang�lique, lorsque Ville d'Avray la rejoignit.</p><p>� Avec Mademoiselle Bourgeoys il �tait inutile de feindre. Elle s'en �tait aper�ue d�s le premier coup d'�il... Il est vrai qu'il me ressemble tellement, dit-il en contemplant Ch�rubin.</p><p>� Et que vous a-t-elle conseill� pour calmer vos alarmes paternelles ?</p><p>� De le laisser � vos soins... ce que je comptais faire, bien entendu.</p><p>Maintenant c'�tait Eloi Macollet qui s'entretenait avec la fondatrice de la Congr�gation de Notre-Dame. On voyait que celle-ci le sermonnait � mi-voix et il approuvait de sa toque rouge avec docilit�.</p><p>Puis M. d'Arreboust lui remit la lettre pr�par�e. Ang�lique l'entendit qui recommandait :</p><p>� Vous lui direz que je l'aime...</p><p>� Pourquoi ne venez-vous pas le lui dire vous-m�me ? r�torqua la religieuse.</p><p>Le brouhaha ambiant ne permit pas de saisir la r�ponse, mais tout � coup M. d'Arreboust revint en criant :</p><p>� Je pars !...</p><p>Il h�la ses domestiques, les enjoignit de courir � sa demeure qu�rir un ou deux v�tements, son n�cessaire � raser, sa cassette.</p><p>Le chef marinier avertit que l'heure de la mar�e montante approchait. Il ne fallait pas manquer ce moment o� le courant se renversait, o� le flux entra�nait les embarcations vers l'amont, ce qui faisait gagner du temps. Le vent �tait favorable.</p><p>L'animation se fit plus pressante et plus bruyante. On apportait d'ultimes marchandises. M. Le Moyne, un des premiers colons de Ville-Marie, aujourd'hui commer�ant fort � l'aise, grand gaillard v�tu de drap cossu, accompagn� de son fils adolescent, veillait lui-m�me � l'arrimage de plusieurs tonnelets de vin d'Espagne. On se soignait bien � Montr�al.</p><p>Deux carrosses, frang�s et emplum�s, brinquebalants et titubants apr�s leur rude descente de la Haute-Ville, d�bouch�rent. Leur arriv�e d�tourna l'attention. Les personnes qui en descendirent affect�rent ouvertement de ne pas se m�ler � la populace. Il y avait parmi elles des dames tr�s chamarr�es et tr�s fard�es, des gentilshommes qui ne l'�taient pas moins. Leurs ajustements pr�sentaient des outrances.</p><p>Les femmes jouant de leurs �ventails, les autres s'appuyant sur les pommeaux d'argent ou d'ivoire de hautes cannes s'en all�rent vers le bout du quai, regardant obstin�ment dans la direction de l'�le d'Orl�ans d'o� ils semblaient attendre quelqu'un.</p><p>Une femme d'un certain �ge, tr�s �l�gante et parlant haut, se manifestait � la t�te de ce groupe. Ville d'Avray et Chambly-Montauban furent les seuls � aller la saluer et � �changer quelques mots avec ses amis, adoptant des ronds de jambes et les exclamations de perruches qui semblaient de mise parmi eux.</p><p>� C'est Madame de Campvert, renseigna Ville d'Avray en revenant vers Ang�lique. Le Roi l'a exil�e parce qu'elle a trop trich� au jeu. Elle a suivi son jeune amant, officier au Canada, o� il �tait nomm� � la t�te d'une compagnie. Elle joue, elle joue tant qu'elle en a le bout des doigts us�s. Mais elle donne quelques belles r�ceptions.</p><p>� Avons-nous eu l'occasion de rencontrer ces personnes le jour de notre arriv�e ?</p><p>� Certaines... Je ne les connais pas toutes. Madame de Campvert se tient un peu � l'�cart. Elle a son monde et elle enrage tant d'�tre en exil qu'elle pr�f�re oublier qu'elle s'y trouve. Il y a quelques messieurs qui ont d�barqu� en mon absence. Mais j'aurai t�t fait de savoir qui ils sont.</p><p>Une barque � une voile, venant de l'�le d'Orl�ans, abordait. Un homme assez �g� drap� dans un manteau qui tra�nait � terre dans la fange de la gr�ve, car il se tenait vo�t�, en descendit et fut aussit�t entour� de ceux qui l'attendaient, comme par un vol de perroquets.</p><p>Ville d'Avray retourna s'informer.</p><p>� C'est un certain comte de Saint-Edme qui accompagne le duc de La Fert�. On dit ce vieillard magicien et il est all� � l'�le d'Orl�ans consulter une sorci�re. Voil� une bien �trange compagnie. J'esp�re qu'ils ne vont pas nous g�cher notre hiver.</p><p>Le groupe mondain revenait en affectant de d�daigner la foule canadienne, occup�e � l'embarquement.</p><p>L'un des gentilshommes, en passant, se tourna vers Ang�lique et lui adressa un salut appuy� de son chapeau � plumes. Elle n'y r�pondit pas, fit comme si ce mouvement lui avait �chapp�. Elle se sentait heureuse et presque fi�re d'�tre admise aux c�t�s de Mlle Bourgeoys, de Lom�nie ou de Vauvenart, ou de tous ces bonnets rouges, bleus ou blancs, ce qui lui prouvait qu'elle au moins avait �t� adopt�e par la foule canadienne.</p><p>R�sultat plus rapide qu'elle n'avait os� l'escompter. Mais elle aussi partageait le sentiment que ces personnages clinquants �taient d�plac�s � Qu�bec.</p><p>Tandis qu'on attendait les bagages de M. d'Arreboust, Ang�lique put enfin joindre Marguerite Bourgeoys, lui remettre les provisions apport�es pour elle et ses compagnes, des p�tisseries et des pralines que le ma�tre d'h�tel du<emphasis> Gouldsboro</emphasis> avait confectionn�es � sa demande.</p><p>� Merci, ch�re dame, de nous g�ter ainsi. Nous ne sommes gu�re sucr�es, mais ces confiseries distrairont les petits enfants et les jeunes femmes pendant le long voyage. Que vous �tes aimable !</p><p>Malgr� le d�part dont on l'avertissait, elle ne se pr�cipitait pas. Elle continuait de poser sur Mme de Peyrac un regard scrutateur que celle-ci avait d�j� remarqu� � Tadoussac et � plusieurs reprises lorsqu'elle avait eu l'occasion de la rencontrer. Si bien qu'Ang�lique lui dit tout � trac et sous le coup d'une impulsion taquine :</p><p>� Vous regardez comment est faite une d�mone ?</p><p>La religieuse sursauta, puis se ressaisit et se mit � rire franchement et bonnement.</p><p>� Eh bien ! oui, dit-elle, encore que ce ne soit pas tout � fait mon dessein. J'ai cherch� depuis notre premi�re rencontre � savoir qui vous me rappeliez. Et n'est-ce pas curieux ? Co�ncidences surnaturelles ? Hasard ? Avertissement pour l'avenir ? Que sais-je ? Irr�sistiblement, vous me rappelez une fillette que nous avons eue dans notre �cole, � Ville-Marie, et qu'on surnommait � La petite diablesse �... Du poivre, cette enfant ! Et apr�s quelques ann�es o� nous nous sommes �vertu�es � la polir de notre mieux, nous ne pouvons nous f�liciter d'en avoir obtenu quoi que ce soit.</p><p>� Une Indienne ?</p><p>� Que non pas ! La fille d'un de nos colons. Ses s�urs que nous avons eues avant elle �taient bonnes et sages, mais elle... Qu'en dire ? Un farfadet ! Un elfe ! Et parfois, dans vos mouvements, ou lorsque vous parlez, son souvenir s'impose � moi comme l'�clair. C'est sans doute � cause de vos yeux. Elle aussi avait les yeux verts, ce qui n'est pas une teinte commune...</p><p>� Et r�pond-elle �galement au pr�nom d'Ang�lique ?</p><p>� Non !</p><p>� Eh bien, tant mieux !</p><p>� Mais...</p><p>Mlle Bourgeoys la regarda avec malice.</p><p>� ... Elle s'appelle Marie-Ange.</p><p>Ang�lique rit � son tour.</p><p>� J'avoue que c'est troublant.</p><p>� Vous nous trouvez tant soit peu superstitieux dans nos contr�es, n'est-ce pas ? � voir partout des signes. Je ne vous cacherai pas que j'en suis consciente. Cela vient de l'habitude de vivre dans le danger, de survivre par miracle. Vous vous en apercevrez peu � peu � vivre en Canada... La moindre chose qui arrive, si t�nue soit-elle, peut ne rien signifier, mais aussi dissimuler une affaire d'importance, une indication du ciel, de secr�tes et mystiques v�rit�s...</p><p>� Venez nous voir � Ville-Marie, � l'automne, au moment de la foire aux fourrures, je vous pr�senterai des personnes exceptionnelles... Ah ! J'ai parl� de vos Filles du Roy � ces dames de la Sainte-Famille... Elles vont s'occuper d'elles.</p><p>� Oui ! J'ai vu Madame de Mercouville hier au Grand Conseil. Merci de tout c�ur.</p><p>� M�re Bourgeoys ! M�re Bourgeoys !</p><p>Tout le monde voulait lui parler. Elle dut s'arracher aux �treintes, aux recommandations, aux protestations de regret et d'amiti�. Elle monta � bord. D�tach�e sur le gris de l'eau, sa silhouette vaillante v�tue de noir, son affable visage parurent int�gr�s � la nature m�me.</p><p>Elle appartenait au Canada. On se sentait un peu orphelin de la voir s'�loigner.</p><p>Les barques furent repouss�es loin de la rive du bout de longues gaffes et les voiles carr�es mont�rent le long du m�t unique. Le pilote de la ville, un nomm� Topin, prenait la t�te du convoi et dirigeait la man�uvre. Lui seul, assurait-il, connaissait toutes les tra�trises et les malignit�s du Saint-Laurent, depuis le Cap Tourmente en avant de Qu�bec jusqu'� l'entr�e de la Chaudi�re, rivi�re de la rive sud en amont. Les courants, les tourbillons, les rocs dissimul�s, lui �taient soumis comme fauves au dompteur.</p><p>Les barques louvoy�rent entre Qu�bec et L�vis un long moment cherchant le vent puis s'engag�rent dans la direction voulue sous les vivats et les mouchoirs d�ploy�s. De toutes les plages avoisinantes des cano�s indiens s'�lanc�rent � leur suite, pagayant avec ardeur dans leur sillage.</p><p>L'on demeurait sur la rive, impr�gn� de m�lancolie. Ce matin-l� l'�le d'Orl�ans paraissait proche et si nette que, dans l'�chancrure de l'anse-aux-canots, on distinguait les quelques maisons et huttes du village de Sainte-P�tronille, une des paroisses de la grande �le, et l'on pouvait compter les nombreuses fermes diss�min�es sur son �chine rugueuse.</p><p>� Il �tait temps qu'ils mettent � la voile, fit remarquer M. de Berni�res, l'eccl�siastique. Regardez.</p><p>Il d�signait un point en avanc�e de l'�le, qui se d�tachait sur l'�tendue glauque du fleuve.</p><p>On e�t dit l'�cume blanche de vagues pr�tes � d�ferler, mais qui se r�v�laient � l'examen curieusement immobiles.</p><p>� Les glaces..., dit-il. Bient�t.</p></section><section><p><strong>Chapitre 29</strong></p><empty-line/><p>� la question qu'Ang�lique se posait sur le gentilhomme qui l'avait salu�e et qui l'avait intrigu�e par le rappel du blason du Rescator, elle re�ut une r�ponse plus rapidement qu'elle ne le pr�voyait et ce fut Ville d'Avray qui la lui donna.</p><p>Il vint dans l'apr�s-midi, comme il l'avait promis afin de lui montrer de plus pr�s la maison o� elle s'installait et � l'am�nagement de laquelle il avait consacr� beaucoup de soins et une fortune.</p><p>Le marquis de Ville d'Avray lui avait consacr�, le troisi�me jour de leur arriv�e, une journ�e enti�re afin de l'aider � s'installer et de lui pr�senter sa bien-aim�e, ce bijou, sa petite maison qu'il avait construite sur les hauts de Qu�bec avec tant d'amour.</p><p>Pour la toiture, il avait fait venir d'Anjou, embarqu�es aux Sables-d'Olonne, cinquante mille ardoises poil noir, de la meilleure qualit�. D'Italie des ferronneries, des plaques de marbre, et aussi des vitres, un luxe qui n'�tait r�serv� qu'aux habitations de marque.</p><p>Il avait fait accrocher son hamac de coton achet� au pirate du<emphasis> Sans Peur</emphasis> et d�pos� sur une �tag�re la pierre verte de son Cara�be, talisman pr�cieux, poss�dant toutes sortes de propri�t�s magiques, chez Janine Gonfarel, dans une grande chambre � l'�tage qui poss�dait un cabinet d'eau et qu'elle mettait volontiers � la disposition des bons payeurs. Il y avait une galerie de bois avec une vue magnifique sur le fleuve. Lorsqu'il aurait la nostalgie de la Haute-Ville, eh bien il viendrait chez Ang�lique.</p><p>Il lui passa un bras conqu�rant autour de la taille. Il faisait le fou afin de ne pas avoir � r�pondre aux questions qu'elle lui poserait � propos du coffre aux scalps dont il s'�tait adjug� le m�rite au d�triment du pauvre Saint-Castine, trop lointain pour se d�fendre.</p><p>� Si vous saviez comme je suis fier de vous avoir ramen�e dans ces murs. Ma r�putation d'homme de go�t s'en trouve affermie si possible... Venez sur ce canap�.</p><p>Ang�lique se r�cusa.</p><p>� Vous m'aviez promis de me faire visiter la maison, ce n'est pas le moment de se reposer.</p><p>� Soit !</p><p>Le marquis jeta un regard attendri autour de lui, passa affectueusement la main sur le dossier du grand canap�, entour� de nombreux fauteuils et de tabourets recouverts d'un point de tapisserie faisant face au grand �tre.</p><p>Derechef, il entoura Ang�lique de son bras et effleura sa tempe pr�s des cheveux d'un baiser l�ger qu'elle n'eut pas le temps de parer.</p><p>� J'aime les femmes, affirma-t-il d'un ton lyrique. Je suis trop amoureux de la beaut� pour ne pas aimer les femmes quand elles sont de qualit�. J'embrasse tr�s bien, figurez-vous ! Il faudra que vous l'appreniez.</p><p>Et comme elle riait.</p><p>� ... Ah ! Voil� ce que je cherchais � obtenir. Votre rire... J'ai toujours su m'y prendre avec les femmes. Elles m'aiment et je les aime. Elles ont de l'esprit et s'int�ressent � la vie, ce n'est pas comme les hommes. Dieu ! Que c'est ennuyeux un homme !</p><p>Sur cette d�claration pour le moins inattendue de sa part, il l'entra�na dans les caves, lui montra les mille r�serves qu'il avait entass�es � pour elle �, les tonneaux de vin de Bourgogne, les barils de biscuits d'Italie, de pois, de f�ves, les pains de sucre, sans parler des saloirs bien garnis, des bocaux d'�pices, bouch�s de li�ge recouvert de suif.</p><p>On aurait toujours du lait frais gr�ce aux brebis et � la ch�vre.</p><p>Il r�gnait sous ces caves vo�t�es, tapiss�es d'un enduit de chaux, d'argile et de paille hach�e, une ti�deur s�che, agr�able, qui pr�serverait les denr�es p�rissables de la corruption et des moisissures. D'autres chambres souterraines moins a�r�es et plus fra�ches gardaient les vins.</p><p>Ville d'Avray avait fait agrandir le trou o� l'on entreposait les blocs de glace durant l'hiver et qui servirait de glaci�re durant l'�t�, permettant de go�ter sorbets et boissons fra�ches par des chaleurs torrides.</p><p>� Que ferions-nous sans nos caves et sans nos combles ? Ce sont nos meilleurs alli�s pour survivre dans ces climats extr�mes. Les combles, l'hiver, nous gardent les viandes gel�es sans qu'on ait besoin de se rendre � la chasse ou de faire boucherie trop souvent. Nos caves pr�servent nos provisions de la chaleur ou du froid. Savez-vous que ce sont pour la plupart des grottes naturelles qu'on n'a eu qu'� am�nager ? Avec les citernes et les puits, cela nous fait, dans la Haute-Ville, une cit� souterraine o� nous pourrions � la rigueur nous enterrer et survivre comme des taupes. Ce serait plaisant.</p><p>Il cligna de l'�il.</p><p>� Nos caves sont nos labyrinthes secrets. Il y en a partout. Il y en a qui communiquent. Et bien des histoires cach�es peuvent se vivre gr�ce � elles. Savez-vous que les j�suites ont un couloir qui communique avec les cavernes am�nag�es sous le couvent des ursulines ? Ainsi ces pieux personnages peuvent se rendre visite. H� ! H� ! � l'insu de tous...</p><p>Il ne pouvait s'emp�cher d'�tre mauvaise langue.</p><p>Des caves, ils mont�rent aux greniers. Le marquis avait pris sa lorgnette. Regardant par la lucarne, c�t� rue, il d�cida :</p><p>� Eh bien ! Je vais am�nager une chambre sous ces combles comme Cleo d'Hourredanne, puisque vous trouvez la maison trop petite.</p><p>� Mais non ! Je vous ai dit qu'elle me plaisait ainsi.</p><p>Ils atteignirent le second plancher qui �tait juste sous le fa�tage, m�nageant un espace o� l'on devait se tenir un peu courb�. En plein hiver, l'on y pendait � des crocs les morceaux de viande durcie par le gel.</p><p>La lorgnette de Ville d'Avray refusa de se laisser s�duire par le grandiose panorama et plus prosa�quement se fixa sur une hutte de torchis � colombage et au toit de chaume qui poussait comme un champignon presque au pied de la maison un peu sur la gauche, � mi-chemin du talus. C'�tait l� que logeait son voisin, Eustache Banist�re. Un pli amer aux l�vres, le marquis expliqua � Ang�lique que cette masure croulante �tait la honte du quartier et une �pine dans sa propre chair, � lui, Ville d'Avray.</p><p>Ambitionnant d'agrandir son domaine, d'y construire des �curies, des �tables, un fournil, il se trouvait limit� dans ses projets par la mauvaise volont� du propri�taire de la hutte, qui ne voulait pas vendre une parcelle de terrain. Or, la loi des h�ritages lui octroyait la plus grande partie de la colline � laquelle ils �taient adoss�s, territoire dont il n'avait jamais rien fait, se contentant d'y laisser pourrir la cahute, �difi�e par ses parents quand ils �taient arriv�s de Normandie en 1635. Eustache Banist�re, dit le Cogneux, y �tait n�, y revenait apr�s chacun de ses voyages aux Grands Lacs, y demeurait pour le pr�sent au grand dam de son voisinage.</p><p>Il avait �t� interpr�te, explorateur. On ne le voyait jamais. Une affaire d'excommunication pour avoir port� de l'eau-de-vie aux sauvages, de lettres d'anoblissement qui �taient tomb�es en d�su�tude pour n'avoir pas �t� enregistr�es � temps par le Conseil Souverain, de proc�s avec les ursulines, dont le monast�re limitait sa propri�t� et qui par erreur avaient commenc� de d�fricher un bout de son lot, le retenait depuis deux ans � Qu�bec dans sa tani�re au toit de chaume pourri.</p><p>Il n'y vivait pas seul, nanti d'une femme blonde et amorphe r�pondant au patronyme bizarre de Jehanne d'Allemagne et de ses quatre enfants aussi sauvages que des coyotes.</p><p>Au bout de deux ans, les habitants de la rue de la Closerie �taient pr�ts � signer une p�tition et � payer de leurs escarcelles pour faire lever son � excommunication � et qu'on lui rend�t son � cong� �, afin qu'il retourne aux bois et qu'on en soit d�barrass�.</p><p>Mais le g�ant d'une quarantaine d'ann�es, grossier, taciturne et ivrogne, entendait se venger de la ville et savait fort bien que la meilleure mani�re d'y parvenir �tait de refuser de vendre ses lots et de demeurer dans sa hutte � peine digne d'un charbonnier et que tous les bourgeois de la Haute-Ville r�vaient de jeter bas. L�, plant� comme un chancre sur les rebords de ce d�licieux plateau aux pentes alanguies des territoires Sainte-Anne, Saint-Jean et Saint-Cyrille, il poursuivait une vengeance hargneuse. Sa cour �tait repr�sent�e par une excavation encombr�e de d�tritus et d'ustensiles, une charrette, une cogn�e sur un billot, un chaudron sur trois pierres et, � l'extr�mit�, se dressait un bel arbre, un ch�ne rouge imposant, ses branches noueuses d�ploy�es en cand�labre, au tronc duquel �tait encha�n� un chien maigre. Ville d'Avray pr�senta les choses de cette fa�on, c'est-�-dire la plus sinistre.</p><p>C'�tait la seule ombre � un tableau qui e�t pu �tre idyllique, la seule disgr�ce d'un site qu'il avait choisi parmi les plus beaux de Qu�bec, sinon du monde, c'�tait l'inconv�nient d'habiter une ville, on n'y est pas son ma�tre. On d�pend des VOISINS !...</p><p>Ang�lique dit que jusqu'alors ce voisinage ne l'avait pas trop importun�e, except� en deux ou trois occasions l'irruption bruyante des enfants qui attelaient, � un caisson de bois qui servait de chariot, leur chien mis�rable et le lan�ait � d�valer la rue dans un fracas d'enfer. Honorine indign�e hurlait de col�re.</p><p>� De vrais coyotes, je vous l'avais dit, soupira Ville d'Avray. Cela ne fait que commencer.</p><p>� Vous auriez pu avoir pour voisine Madame de Maudribourg ! Avez-vous remarqu�, au Grand Conseil, de quelle sorte �taient les � amis � de la duchesse de Maudribourg qui l'attendaient � Qu�bec ?... Ce comte de Varange dont ils ont parl� et qui est venu roder du c�t� de Tadoussac.</p><p>Le marquis de Ville d'Avray baissa la voix et jeta un regard m�fiant autour de lui comme si sa minuscule maison canadienne e�t pu receler des recoins pour espions.</p><p>� C'est un membre tr�s influent de la Compagnie du Saint-Sacrement, mais on n'en conte pas moins qu'il a �t� envoy� au Canada � la suite d'une affaire de m�urs.</p><p>Ville d'Avray affectait toujours un air compass� pour parler des scandales, comme s'il n'avait pas eu quelques petites choses du m�me genre � se reprocher. C'�tait un r�flexe d'�ducation. Et aussi la cons�quence de sa nature simple et joyeuse. Quoi qu'il f�t il avait la conscience pure en tout. Mais l'habitude du monde le poussait � adopter la mimique consacr�e, paupi�res baiss�es et sourire entendu, pour transmettre les informations croustillantes ou scabreuses.</p><p>� On m'a racont� que ce d�vot ranci �tait le tuteur d'un jeune gar�on, h�ritier d'une immense fortune. On dit qu'il abusa de lui, se fit signer la remise de toutes les possessions d� l'innocent, l'�trangla, jeta le corps dans un puits... � Paris, il a �t� l'amant de la duchesse. Vous imaginez ce d�chet frip� avec cette beaut� fine comme une statuette de Tanagra ? Elle aimait les vieillards concupiscents, notre D�mone !</p><p>Ils regagn�rent la grande salle et s'assirent sur le canap�.</p><p>Au-dehors le froid aigre et bleu arrivait en tapinois et s'installerait d�s que le soleil aurait achev� de descendre dans un ciel de nacre, parmi un cort�ge de nuages martel�s de cuivre et d'or. Ville d'Avray lan�a une grande bourr�e de gen�ts dans le feu qui cr�pita.</p><p>� Ah comme c'est bon ! s'exclama Ang�lique en se laissant aller sur le canap�. Je ne me rassasie pas de ces flamb�es. Il faisait froid sur les navires.</p><p>Le marquis poussa vers elle la petite armoire � liqueurs.</p><p>Ils �taient seuls dans la maison.</p><p>� Au fait, vous ne m'avez jamais racont� ce qui vous a entra�n� � venir vivre en Nouvelle-France ? s'enquit-elle. Vous, un homme de Cour, s'il en fut. Entour� d'amis influents et connaissant tous les grands de ce monde... J'y r�fl�chis... Cela ne vous va gu�re. M�me si vous m'affirmez le contraire, je continuerai � penser que votre charge de gouverneur de l'Acadie ne fut que pr�texte. Compensation, � la rigueur, et m�me consolation. Mais il y a autre chose. Qu'avez-vous donc fait ?</p><p>� Comme tout le monde, avoua Ville d'Avray, J'AI D�PLU. Et quand c'est � Sa Tr�s Chr�tienne Majest� le Roi de France que l'on se permet de d�plaire, apprenez, belle ignorante, qui n'avez jamais v�cu � la Cour, que cela peut mener loin... tr�s loin... jusqu'au Canada par exemple.</p><p>Il rapprocha le cabinet de liqueurs du canap�, servit � Ang�lique un petit verre de malaga dans un cristal taill� de Boh�me, et s'assit pr�s d'elle, fort pr�s.</p><p>Il lui raconta qu'il avait �t� longtemps le pourvoyeur de Monsieur, fr�re du Roi, pour les objets d'art, en son palais de Saint-Cloud.</p><p>� J'avais choisi des porcelaines de Chine pour Monsieur, afin d'orner sa r�sidence. Il faut conna�tre Monsieur, il aime le faste au moins autant que son royal fr�re.</p><p>Ville d'Avray soupira, huma son verre de rossoli et passa un bras autour de la taille d'Ang�lique.</p><p>� Le Roi n'a jamais refus� � son fr�re les moyens de mener un train �tourdissant, continuait ce dernier. Mais c'est l� une g�n�rosit� qui cachait des traquenards. Entra�n� � des d�penses consid�rables, Monsieur est devenu de plus en plus d�pendant du Roi. De surcro�t, et de cela j'ai averti � plusieurs reprises Son Altesse, le Roi �tait anxieux que la Cour de Monsieur ne d�pass�t pas la sienne en go�t et en �l�gance et qu'on ne s'y amus�t pas plus qu'� Versailles. La d�couverte que je fis de porcelaines de Chine rarissimes, rapport�es d'Orient par un marchand v�nitien, fit d�border la jalousie du Roi. Il me fit venir � Versailles, me f�licita de mes habilet�s, me fit don d'une terre et d'une abbaye, ce qui m'enchanta car les revenus en sont fort beaux, puis m'octroya la charge de gouverneur d'Acadie en Nouvelle-France avec mission de m'y rendre sans tarder. Je ne savais m�me pas o� c'�tait. Mais je m'inclinai fort bas. J'avais compris. Tel est notre souverain, ma ch�re.</p><p>Elle avait aval� son verre de malaga sans y prendre garde. Ces �vocations des cours princi�res lui tournaient dans la t�te. La lumi�re vibrante de l'�t� de Saint-Cloud, aux jardins anglais d�sordonn�s et ravissants, lui revint et parut entrer dans la pi�ce avec le dernier �clat de ce soleil bas du Grand Nord, s'ab�mant derri�re un horizon d�sert, et traversant comme un pieu d'or les vitres de la fen�tre derri�re elle. Tout � coup elle poussa un cri se croyant la proie d'un vertige, ou victime d'un tremblement de terre. Elle basculait en arri�re et se retrouvait les pieds battant l'air, avec au-dessus d'elle, l'enla�ant, Ville d'Avray qui riait comme un fou.</p><p>� C'est le secret de mon canap�, s'�cria-t-il enchant� de sa plaisanterie. Je vous avais dit que je vous en montrerais les petites astuces. Au moment choisi, on man�uvre un levier dissimul� dans les accoudoirs et le dossier se rabat pour former une couche des plus opportunes.</p><p>Ang�lique �tait dans une situation difficile pour se d�fendre efficacement. Si elle voulait se redresser, il lui fallait s'agripper au cou du marquis, ce qui la livrait encore plus � ses privaut�s.</p><p>� Ne vous f�chez pas, dit-il, et je vous livrerai le nom de ce gentilhomme qui vous adresse de grands saluts et raconte, quand il est ivre, qu'il vous conna�t et que vous avez eu des bont�s pour lui.</p><p>Du coup Ang�lique cessa de se d�battre, tenaill�e par la curiosit�.</p><p>� Qui est-ce donc ?</p><p>Ville d'Avray, du coin de l'�il, regardait Ang�lique renvers�e parmi ses cheveux en nappe sur fond de tapisseries mythologiques, avec la satisfaction d'un chat qui vient de capturer une souris.</p><p>� Vous ne vous f�cherez pas contre moi ?</p><p>� Non, mais dites.</p><p>� C'est un gentilhomme de l'entourage du Roi.</p><p>� Je m'en doute... Mais encore ?</p><p>� Il est ici sous un faux nom... Il veut faire croire qu'il est ici pour une mission qui n�cessite son incognito, mais je gagerais que provisoirement compromis par quelque fredaine il s'est donn� une raison pour se tenir loin des intrigues et ne pas �tre m�l� � leur d�nouement. Cependant je l'ai reconnu.</p><p>� Qui est-ce ?</p><p>Ville d'Avray prit pr�texte de l'�normit� de la confidence pour se rapprocher plus pr�s de son oreille et lui souffler entre deux petits baisers :</p><p>� C'est le fr�re de la favorite.</p><p>� Quelle favorite ?</p><p>� Mais il n'y en a qu'une, sursauta le marquis, agac�. Malgr� les caprices du Roi, c'est toujours la m�me, notre ennemie � tous, celle qui a envoy� Lauzun en prison et m'a jet� sur les chemins du Canada. Elle, Ath�na�s, la marquise de Montespan...</p><p>Un volet d'images d�fila � toute allure dans la t�te d'Ang�lique, comme feuillet� par une main f�brile.</p><p>� Le fr�re d'Ath�na�s... le duc de Vivonne...</p><p>Les visions se pr�cis�rent, �ventail ouvert et referm� avec un air de plaisanterie galante, claquant rapidement, laissant entrevoir des alc�ves, une mer bleue, l'abri d'un tabernacle de soie rouge � l'avant d'une gal�re et sur des coussins de soie les �bats sans �quivoque d'un couple �troitement enlac�. Ce n'�tait pas Versailles. C'�tait Marseille ! La M�diterran�e ! Et le s�duisant amiral des gal�res du Roi, fr�re de la favorite, la tenant dans ses bras.</p><p>� Seigneur ! Mais... j'ai couch� avec lui �, pensa-t-elle.</p><p>Elle s'aper�ut que Ville d'Avray, profitant de sa distraction, s'�tait empar� de ses l�vres et les pressait avec art. C'est vrai qu'il embrassait bien, ce sybarite !</p><p>� Cess... cessez, intima-t-elle en se d�battant, cette fois avec �nergie, je vous interdis.</p><p>� Mais vous m'avez paru soudain si accessible, si consentante...</p><p>� Ce n'est pas cela..., protesta Ang�lique en essayant de s'extraire du canap�-pi�ge. Vous m'avez tellement stup�faite avec vos r�v�lations sur ce � Monsieur de La Fert� �, que je pensais � autre chose.</p><p>� Que les femmes sont donc d�cevantes ! se plaignit le marquis. Et vous �tes la plus d�cevante de toutes, Ang�lique ! Je ne m'attendais pas � cela de vous.</p><p>� Je ne vous avais rien promis.</p><p>� N'�tes-vous pas venue � Qu�bec pour...</p><p>� Pour... manger des pommes au caramel, avec vous, devant l'�tre... rien de plus.</p><p>� Je vous encombre ?</p><p>� Quelquefois, admit-elle.</p><p>Elle se redressa et s'assit, lissa le col de sa robe, et s'effor�a de redonner un pli sage � sa chevelure. Le duc de Vivonne... Elle �tait surtout contrari�e de se retrouver si proche de quelqu'un qui savait beaucoup de choses sur son pass� et sur sa situation � la Cour. Au fur et � mesure que les images d�filaient, elle en voyait les r�percussions. C'�tait lui sans doute qui avait jet� ces paroles, le jour de l'arriv�e, au moment o� Joffrey de Peyrac d�bouchait sur la place avec son �tendard et ses banni�res... � En M�diterran�e, son �cu d'argent �tait sur fond de gueules �...</p><p>� Quelle malchance ! Quelle catastrophe ! � se disait-elle atterr�e... � Il nous a reconnus... Il peut nous nuire... � Puis elle r�fl�chit qu'il se cachait sous un faux nom et ne tenait peut-�tre pas � ce qu'on le s�t en Canada. Mais il l'avait salu�e d'une fa�on appuy�e et cela lui fut d�sagr�able.</p><p>� Vous me faites de la peine, g�missait Ville d'Avray.</p><p>� Ah ! Ne perdez pas la t�te, vous aussi, dit-elle avec impatience.</p><p>Puis, le voyant fort marri et songeant qu'il lui avait donn� la possibilit� de vivre dans un endroit si agr�able, elle d�posa sur sa joue un baiser fraternel.</p><p>� ... Ne boudez pas, mon cher, vous savez que je vous aime, que vous �tes mon pr�f�r�. Mais ne faites plus le fou. L'hiver commence � peine. Si vous br�lez les �tapes nous n'en atteindrons pas le bout. Enfin, marquis, un peu de bon sens !</p><p>Ville d'Avray protesta que, tout en l'adorant, il n'avait voulu lui causer aucun d�sagr�ment, qu'il n'�tait l� que pour lui rendre la vie l�g�re ce qui �tait l'unique but de ces petits baisers coquins et n�cessaires pour gu�rir la maladie de � s�rieux � qu'elle avait contract�e � ne point le conna�tre assez t�t, lui, Ville d'Avray � mis sur la Terre pour le bonheur de son entourage � ; et que, de toute fa�on, elle pouvait s'abandonner � la qui�tude de Qu�bec, il ne lui arriverait que des joies de son fait, car la vie �tait belle et ne m�ritait pas qu'on la gaspille en trag�dies. Tous ces marivaudages ne tiraient pas � cons�quence, n'est-ce pas ? Elle l'admit. Ils rirent, s'embrass�rent en cousins et se promirent fid�lit�, aide et assistance comme au bon vieux temps sulfureux de la D�mone.</p><p>Ang�lique reconnaissait volontiers que, sans Ville d'Avray, Qu�bec pouvait l'effrayer avec ses mondes cach�s et diff�rents. Mais il savait tout et il lui �tait acquis.</p><p>On reprit pied en Canada avec l'irruption de voix et des rires d'enfants qui leur parvinrent. Honorine et Ch�rubin, leur escorte, traversaient la cour et regagnaient le logis. Ang�lique pria Ville d'Avray de redonner � ce canap� un aspect honn�te.</p><p>� Montrez-moi donc comment fonctionne votre syst�me diabolique ?</p><p>Mais il refusa de lui d�voiler les secrets de la m�canique qu'il avait mise au point.</p><p>� Pour que vous vous en serviez avec un autre que moi ! Jamais !</p></section><section><p><strong>Chapitre 30</strong></p><empty-line/><p>Je l'�viterai, se promit Ang�lique. Elle pensait au duc de Vivonne, le fr�re d'Ath�na�s de Montespan, que la malchance avait amen� � Qu�bec alors qu'elle s'y trouvait.</p><p>Mais les derniers jours de cette premi�re semaine amen�rent tant d'occupations et d'�v�nements qu'elle dut remettre � plus tard de r�fl�chir � ce d�sagr�ment.</p><p>On aurait pu croire qu'elle avait toujours v�cu � Qu�bec tant elle s'y trouvait entra�n�e naturellement dans une forme de vie � laquelle elle avait toujours, au moins en r�ve, donn� ses pr�f�rences. Ainsi, rien de plus agr�able que de commencer la journ�e en se rendant � la messe de bon matin, ce qui �tait � la fois l'occasion de voir se lever le soleil, du seuil de sa porte, puis de saluer les gens de son escorte ou les premiers badauds de la rue.</p><p>Dans son escorte habituelle, on trouvait toujours Piksarett, Adh�mar, qu'elle avait sauv� du � cheval de bois �, en allant demander son aide � M. de Castel-Morgeat et le pauvre soldat avait �t� r�int�gr� dans l'arm�e � titre de sentinelle, d�l�gu� pour assurer la protection de Mme de Peyrac et monter la garde devant sa maison... ou � l'int�rieur, quand il faisait froid.</p><p>Mlle d'Hourredanne, sa voisine d'en face, refusait encore de la voir. Lorsqu'elle avait �t� soulever le heurtoir de la porte, la servante anglaise, apr�s l'avoir entreb�ill�e, la lui avait claqu�e au nez.</p><p>En revanche, les Indiens du petit campement venaient faire cercle autour d'elle d�s qu'elle sortait et l'accompagnaient avec leurs chiens jusqu'� l'�glise. Elle avait aussi d�j� ses pauvres et, parmi eux, un vieux bonhomme nomm� Loubette qui habitait au bas de sa rue et que Ville d'Avray lui avait recommand�.</p><p>� Figurez-vous que le jour de votre arriv�e, tout le monde l'avait oubli�. Comme il est seul et impotent, sans moi, il serait mort. Mais, ayant eu l'id�e de le visiter au matin, je l'ai secouru. C'est un vieil ours, fort irascible, mais int�ressant. Il a un tr�s beau calumet indien et un buffet de ch�ne admirable.</p><p>Mme de Mercouville lui proposait pour les gros travaux du m�nage son esclave indien, de race panis, les seuls Indiens qui �taient consid�r�s comme esclaves par leurs cong�n�res. Puis elle se ravisa subitement.</p><p>� Non ! Depuis qu'il a �t� marqu� � la fleur de lys, je ne peux plus en faire fa�on. Je craindrais qu'il ne vous d��oive...</p><p>Elle expliqua que cet excellent gar�on ne lui avait donn� que des satisfactions, qu'un � voyageur � l'avait ramen� des Mers Douces et qu'elle l'avait achet� quinze livres tournois et fait baptiser.</p><p>Mais pour avoir vol� une hache au cours d'un incendie � crime s�v�rement puni � il avait �t� � fl�tri � sur la joue, au fer rouge, selon la loi fran�aise. Et ne voil�-t-il pas qu'il s'avisait d'en �tre glorieux, disant qu'il appartenait d�sormais au Roi de France et qu'il n'accepterait plus d'ordres de personne que du monarque lui-m�me, son ma�tre.</p><p>� Ces Indiens ont des raisonnements qui nous d�passent ! Vous apprendrez � les conna�tre, ma ch�re.</p><p>Beaucoup de personnes parlaient � Ang�lique comme si elle venait de d�barquer, venant de France.</p><p>Elle engagea une jeune femme canadienne pour venir aider Yolande dans la journ�e. Yolande ne rechignait pas � l'ouvrage mais, avec les enfants, il y avait � faire.</p><p>La jeune femme avait vingt-trois ans. Elle s'appelait Suzanne Legagne. Elle �tait grande, robuste et d�lur�e, fille du pays, s�re d'elle. Elle s'�tait mari�e � quatorze ans avec un soldat du r�giment de Carignan. Sa m�re, la campagne militaire achev�e, �tait rest�e au Canada et avait re�u une concession. Elle avait d�j� quatre enfants, des gar�ons, et elle habitait un peu hors de la ville, au flanc de la c�te Sainte-Genevi�ve, dominant le couvent des r�collets. Elle expliqua que, cette ann�e, son mari, parti aux bois, vers les Grands Lacs, avait �t� bless�, et se trouvait oblig� d'hiverner � Fort Frontenac, pr�s du lac Ontario. Il lui avait fait dire que ce n'�tait pas grave mais, n'ayant pu amener ses peaux � Qu�bec, il n'avait pas touch� ses dividendes. Aussi, son �pouse envisageait-elle avec plaisir de gagner quelques �cus.</p><p>La ferme marchait bien. Il y avait du personnel. Un couple � d'engag�s �, homme et femme, faisait le gros du travail et la femme s'occupait des enfants plus petits.</p><p>Sa grand-m�re, une ancienne du pays, paralys�e mais autoritaire, dirigeait la maison de son fauteuil. Derri�re toutes ses explications, Suzanne laissait entendre qu'elle aimait bien lorgner du c�t� de la ville et rien ne lui avait paru plus inspirant que de p�n�trer dans l'intimit� de ces nouveaux venus dont on parlait tant.</p><p>Elle apporterait, le matin, du lait de ses vaches, du beurre, des �ufs. Elle s'entendit tout de suite avec Yolande, une Acadienne certes mais, comme elle, n�e sur le continent am�ricain.</p><p>Le vendredi, le voisin d�clara la guerre en d�versant tout le fumier de son �table devant la porte de la maison du marquis, de sorte qu'on ne pouvait plus ouvrir la porte sur la rue.</p><p>Ville d'Avray fut d'autant plus furieux que, venu pour accompagner Ang�lique � la messe, il trouva, l'attendant de pied ferme, un sergent du greffe royal, portant son hoqueton, insigne de ses fonctions, et qui lui demanda dix sols d'amende pour � outrepassement num�ro 9, amende promulgu�e par Monsieur le Grand-Voyer du Canada et ent�rin�e par le procureur du Conseil souverain, le 6 mai 1640, sur la l�gislation concernant les animaux d'�table et d'�curie, punissant de ladite somme toute personne qui aura rejet� et d�pos� la liti�re desdits animaux sur la voie publique et particuli�rement sur la rue passante, devant sa maison particuli�re �.</p><p>� Mais ce n'est pas mon fumier ! s'�cria Ville d'Avray. Je ne paierai pas.</p><p>Ang�lique, le voyant acharn� � refuser ces dix sols au sergent du greffe, proposa d'aller trouver le Grand-Voyer lui-m�me, M. de Chambly-Montauban, qui habitait la Closerie � deux pas. Suivis d�j� d'une foule nombreuse, ils gagn�rent la s�duisante propri�t� de l'homme au dogue, habitation qui faisait l'envie de beaucoup. Car, masqu�e aux regards par son rideau d'arbres de feuillus l�gers tels que bouleaux, ormes, h�tres m�l�s de quelques sapins noirs, c'�tait bien la demeure id�ale pour y recevoir joyeuse et galante compagnie.</p><p>Pour lors, Ang�lique et le marquis eurent la surprise d'y trouver M. Nicolas de Bardagne et les officiers de sa suite, ainsi que son valet, les domestiques charg�s du service de la table, son cuisinier, et les gar�ons d'�curie. M. de Chambly-Montauban, dont le train �tait moins fourni, �tait all� se loger en ville, heureux d'obliger l'envoy� du Roi, qui souffrait d'�tre � l'�troit dans un lointain logement du c�t� des plaines d'Abraham.</p><p>Nicolas de Bardagne baisa, avec un air de surprise charm�e, la main d'Ang�lique.</p><p>� Ma ch�re ! Vous d�j� !... Comme je suis heureux !... Me voici votre voisin.</p><p>� Vous �tes incorrigible, murmura Ang�lique.</p><p>� Ma belle amie, r�pliqua Nicolas de Bardagne aussi dans un murmure, �tait-ce la peine de m'�tre laiss� pi�ger pour un hiver � Qu�bec, si je dois me trouver aux antipodes de votre logis ? Monsieur de Chambly-Montauban s'est montr� fort obligeant et je saurai reconna�tre son amabilit�.</p><p>Il voyait dans la d�marche inattendue d'Ang�lique un signe de bon augure pour la suite de leurs relations amoureuses.</p><p>� En fait, nous cherchons Monsieur le Grand-Voyer, le d�trompa-t-elle.</p><p>� Il n'est plus ici. Encore que je lui laisse volontiers un pied-�-terre dans sa propre maison. � Qu�bec, on est partout chez soi. Ang�lique, ma ch�re voisine, d�sormais comme je vais �tre heureux de pouvoir vous contempler d�s le matin sur votre seuil. Les tapissiers n'ont pas encore termin� de mettre en place ma garde-robe et mon mobilier. Je dois aider mon secr�taire � vider mes caisses de livres et � les placer dans la biblioth�que. Mais vous reviendrez, n'est-ce pas, me rendre visite dans cette ravissante demeure ? Maintenant que nous sommes proches.</p><p>Furieux, M. de Ville d'Avray entra�na Ang�lique. Il pr�f�ra payer les dix sols.</p><p>Au milieu de tout cela, la pens�e du duc de Vivonne s'estompa. �tait-ce lui ? Ville d'Avray s'�tait peut-�tre tromp� ?</p><p>Elle alla quotidiennement visiter la Polak. � entendre celle-ci, Ang�lique �tait demeur�e au centre de sa vie durant ces longues ann�es.</p><p>� Je t'ai eue devant les yeux tous les jours de ma vie, affirmait-elle avec sans doute un brin d'exag�ration, car c'est toi qui m'as appris le plus de choses utiles, Marquise. Toi et le j�suite.</p><p>Ang�lique ne s'�tait gu�re attendue � se trouver r�unie avec le P�re d'Orgeval dans une m�me �uvre �ducatrice.</p><p>� entendre parler de lui par bribes, �� et l�, il lui fallut reconna�tre que le redoutable j�suite �tait aussi aim�. D'o� son pouvoir sur les gens simples.</p><p>Dans l'ensemble, on �tait soulag� de sa disparition. Mais l'inqui�tude qu'inspirait son sort �tait sinc�re. Il semblait bien, en effet, que personne ne savait ce qu'il �tait advenu de lui. Et comme on ne pouvait concevoir qu'il se f�t effac� de son plein gr�, les bruits les plus fous couraient � sous le manteau �. On disait qu'il s'�tait �lev� dans les airs lorsqu'il avait su l'approche des navires de Peyrac et avait disparu derri�re les nuages, ou bien, qu'il avait �t� enlev� par les canots de la � chasse-galerie � comme �lie dans son char de feu. D'aucuns insinuaient qu'on l'avait assassin�. Qu'il avait �t� tu� par magie et que c'�tait son ombre que certains avaient rencontr�e, remontant le fleuve en canot, du c�t� de Trois-Rivi�res...</p><p>Ang�lique avait-elle r�ellement entendu le P�re de Gu�rande lui murmurer : � Par votre faute, il va mourir ! �</p><p>N'�tait-il pas un fant�me lui-m�me. Non ! Elle l'aper�ut un jour, � la cath�drale, dans les stalles du ch�ur avec les autres j�suites...</p><p>Elle croisa Mme de Mercouville qui se plaignit des Filles du Roy.</p><p>� Elles ne sont pas faciles.</p><p>Ang�lique s'inqui�ta, craignant des bavardages qui en auraient trop appris de leur odyss�e dans les parages de Gouldsboro. Mais renseignements pris, Mme de Mercouville leur reprochait surtout d'�tre pr�tentieuses.</p><p>� Elles se montrent � l'avance difficiles sur le choix de leurs futurs et font la moue devant les travaux que je leur propose. L'une d'elles est de sang-m�l�, une Mauresque, J'ai cru l'obliger en lui proposant de servir d'aide � Perrine, ma nourrice noire. Elle m'a r�pliqu� qu'elle avait �t� �lev�e par les dames de Saint-Maur, que sa marraine �tait de haut lignage et qu'elle ne s'�tait pas rendue au Canada pour y �tre esclave mais pour �pouser un officier. Je vous dis tout de suite que cela ne me para�t pas possible. La seule de ces jeunes femmes qui m'a paru digne d'int�r�t est Delphine du Rosoy. Mais l�, c'est autre chose. Elle ne veut pas se marier.</p><p>Ang�lique se rendit chez Mme de Mercouville dont la maison �tait toujours remplie d'enfants et de toutes sortes de gens.</p><p>D�s le vestibule, la petite Ermeline, l'enfant gourmande, se jeta dans ses bras. La nourrice martiniquaise lui dit que la minuscule demoiselle ne cessait de s'�chapper pour essayer de la rejoindre. Elle avait �t� miracul�e d'une fa�on excessive car, apr�s avoir cru qu'elle ne marcherait jamais, on passait son temps � courir derri�re elle.</p><p>Apr�s avoir embrass� l'enfant, Ang�lique s'occupa des Filles du Roy et les tan�a un peu :</p><p>� Acceptez les emplois qu'on vous offre en attendant que le Grand Conseil ait statu� sur votre cas. L'on s'occupe de reconstituer votre dot et votre trousseau mais il faut que vous fassiez preuve de vos talents, de votre bonne humeur et de votre bonne �ducation si vous voulez qu'on encourage de jeunes habitants du pays � vous demander en mariage.</p><p>� Vers la No�l, beaucoup de ces gar�ons c�libataires isol�s dans leurs fermes viendront � Qu�bec en tra�neau pour ou�r les offices religieux.</p><p>� ... Nous allons profiter de ce temps de f�tes pour donner un grand bal de l��piphanie. Monsieur le Gouverneur ouvre ses salons du ch�teau Saint-Louis. Vous y viendrez et ce sera l'occasion d'y rencontrer vos futurs galants...</p><p>Les orphelines et les pensionnaires de l'H�pital G�n�ral ouvrirent de grands yeux et joignirent les mains avec extase. Elles qui n'avaient connu que les gros murs de la Piti� o� l'on � renfermait � les petites filles d�s l'�ge de sept ans sous la garde de religieuses d�vou�es mais aust�res n'en croyaient pas leurs oreilles.</p><p>� Nous irons au bal ? Dans le palais du gouverneur ? M�me nous, Madame ?...</p><p>� Oui, m�me vous ! Nous sommes au Canada et sachez que l'on y regarde moins au rang qu'� la qualit�... Vous avez eu le courage de passer les mers pour venir peupler la Nouvelle-France et � ce titre on vous appr�ciera... Je m'occuperai que vous soyez bien coiff�es, par�es de fa�on accorte, mais vous, de votre c�t�, rappelez-vous toutes les belles mani�res que vous ont enseign�es vos �ducatrices. Vous viendrez donc, jolies, modestes, aimables, et vous ne serez pas d�daign�es.</p><p>Elle les laissa baignant dans un r�ve bleu. Delphine du Rosoy sollicita un entretien � l'�cart :</p><p>� Si j'avais su que vous ne me garderiez pas � votre service, Madame, lui dit-elle, je vous aurais demand� de me laisser en Acadie. Je regrette tant de ne pas �tre rest�e � Gouldsboro comme certaines de nos compagnes, qui avaient un promis, qui ont pu se cacher au moment du d�part de Madame de Maudribourg.</p><p>� Monsieur Paturel leur avait assur� qu'il les prendrait en charge. C'est un lieu un peu effrayant, au d�but, lorsqu'on y voit tous ces h�r�tiques et ces pirates qui s'y trouvent, mais vite, on se laisse s�duire par la chaleur humaine qui y r�gne. Madame, puis-je vous demander tr�s humblement de prendre en consid�ration ma requ�te et de me ramener avec vous lorsque vous retournerez � Gouldsboro ?</p><p>� Nous n'en sommes pas encore l�..., protesta Ang�lique. Le Saint-Laurent va se prendre dans les glaces et nous ne pourrons quitter Qu�bec avant le printemps. Cela vous donne tout loisir de changer d'avis d'ici l�.</p><p>Elle songeait � part :</p><p>� Qui sait si nous retournerons jamais � Gouldsboro ? Et vers quelle destin�e nous voguerons quand viendra le printemps. �</p><p>La nuit prompte de l'hiver �tait l� quand elle quitta la demeure des Mercouville.</p><p>Sur le noir de la nuit dansaient de minuscules flocons de neige qui ne se d�cidaient pas � tomber et tourbillonnaient de fa�on frivole.</p><p>Ang�lique se sentait oppress�e comme chaque fois qu'il lui fallait se rappeler les �v�nements du dernier �t� : La D�mone, ses plaintes folles, son alliance ancienne avec le P�re d'Orgeval. � Nous �tions trois enfants maudits, lui, Zalil et moi, dans les montagnes du Dauphin�. � L'on �chappe difficilement du cercle de craie magique de l'enfance.</p><p>Les lueurs douces des cierges brillaient derri�re les vitraux de la chapelle des ursulines. Des bouff�es de cantiques arrivaient, psalmodi�s par des voix f�minines. Les religieuses faisaient amende honorable pour les hosties d�rob�es.</p><p>Mais tr�s vite son insouciance revenait. Les vol�es de cloches qui ne cessaient de planer au-dessus de Qu�bec, plant�e au c�ur de l'Am�rique, emportaient comme des oiseaux familiers les pens�es inqui�tantes ou pessimistes pour ne les emmener que vers les seules concr�tes et dignes d'int�r�t : la vie quotidienne, le salut de l'�me, la pri�re, les offices, les mondanit�s, l'approche de l'hiver, les provisions dans les caves ou dans les greniers, et encore les pri�res, les offices, etc.</p><p>Quand vint le dimanche et qu'� la messe Ang�lique vit arriver, port�e par quatre enfants de ch�ur en surplis, une cr�dence charg�e de gros morceaux de g�teaux, et que le marguillier en titre lui proposa la premi�re part pos�e sur un coussin, geste honorifique, Ang�lique oublia qu'il n'y avait que huit jours qu'elle avait gravi la c�te de la Montagne pour entendre le Te Deum en cette m�me cath�drale.</p><p>Elle oublia le temps, l'heure, le jour, et qu'il y avait dans la ville un homme qui avait �t� son amant et qui s'en autoriserait peut-�tre pour troubler l'harmonie de ses jours, qu'il y avait une visionnaire qui reconnaissait peut-�tre en elle un supp�t de Satan, ou un eccl�siastique fanatique jetant contre elle l'anath�me.</p><p>Elle oublia le pass�, le pr�sent et l'avenir. Par la magie de cette odeur de g�teau m�l�e � celle de l'encens, elle se retrouvait dans la petite �glise de Monteloup, son village de naissance, au moment de la distribution du � pain b�nit � qui �tait bien de tous les rites de la messe celui pr�f�r� des enfants.</p><p>Et tout en m�chant lentement avec componction comme lorsqu'elle �tait petite sa part de brioche, elle se laissait bercer par ces ressouvenances idylliques dont la nostalgie ne meurt jamais et qu'elle retrouvait par miracle, � Qu�bec, la France, le Poitou, Monteloup, le vieux ch�teau � pont-levis, son enfance, chez nous...</p></section><section><p><strong>Chapitre 31</strong></p><empty-line/><p><emphasis>Voici une semaine que les �trangers du Gouldsboro sont arriv�s � Qu�bec,</emphasis> �crivait Mlle D'Hourredanne, appuy�e � ses oreillers de dentelles et relevant de temps � autre les yeux pour guetter la maison d'en face.<emphasis> Je peux vous le dire sans ambages. Ces �tres-l� ont boulevers� la ville, comme pr�vu, mais d'une autre folie que celle que nous craignions et que je ressens derri�re mes murs, sans qu'on m'en entretienne. Mes amis m'ont en quelque sorte abandonn�e pour s'empresser de faire leur cour � M. et Mme de Peyrac, grands favoris.</emphasis></p><p><emphasis>Je n'ai vu qu'une fois l'intendant Carlon depuis son retour. Il est venu, tr�s excit� � la suite d'un Grand Conseil exceptionnel, me dire qu'il va faire de la potasse avec M. de Peyrac, �changer du lard avec du cochon, et fabriquer des tissus de laine... Vous le connaissez, il n'en faut pas plus pour le rendre heureux... Mais, sachant aussi la faiblesse que j'ai pour lui, vous devinez combien je souffre de sa d�saffection.</emphasis></p><p><emphasis>En revanche, le voisinage de cette tr�s belle dame que l'on dit sorci�re dans la maison du marquis de Ville d'Avray m'am�ne des gens dont je me passerais bien et qui veulent satisfaire leur curiosit� en la guettant de ma fen�tre qui est, je l'avoue, un magnifique poste de vigie pour cela. Ces f�cheux se d�fendent en vain de venir � moi par amiti�. Je ne me leurre point.</emphasis></p><p><emphasis>J'ai donc re�u entre autres la visite de Mme de Campvert... Mme de Campvert que je ne vois qu'une fois l'an lorsqu'elle ne trouve pas de partenaires pour se ruiner � son jeu et qu'elle se rabat sur moi afin de battre un � trente-et-un � auquel je suis assez habile, s'est pr�sent�e hier avec de grandes d�monstrations d'amiti�. Elle �tait accompagn�e des messieurs de sa coterie, et je vous dis tout de suite que je les ai jug�s fort d�plaisants. Il s'agit de Messieurs de La Fert�, Bessart, de Saint-Edme et d'Argenteuil. � la fa�on dont ils se sont assis, tourn�s vers la rue les yeux fix�s sur la maison de Ville d'Avray, j'ai su qu'ils venaient pour glaner quelques visions de nos h�tes. Ils se tordaient le cou et n'ont pas tard� � me demander toutes sortes de d�tails sur la belle Mme de Peyrac. Ils ont l'air de quatre larrons dont chacun aurait un r�le d�volu dans une bande de brigands.</emphasis></p><p><emphasis>Le nomm� Bessart est celui qui tient les comptes. C'est un financier. Il a d� voler trop de gens, d'o� son exil en Canada.</emphasis></p><p><emphasis>Le plus jeune a nom Martin d'Argenteuil. Il doit �tre cadet de famille et sert d'escorte � M. de La Fert� qui, lui, est sans nul doute de haut rang. Ce d'Argenteuil a belle mine, mais son regard est instable. Il porte des gants rouges que lui a fait faire M. de La Melloise et ouvre et ferme sans cesse les doigts comme s'il voulait �trangler quelqu'un. On m'a laiss� entendre qu'il avait eu la charge de ma�tre-paumier du Roi et jadis �tait compagnon de Sa Majest�. Mais depuis quelques ann�es, le Roi d�serte le fronton, se plaint-il. Le Roi pr�f�re la chasse. Lui aussi parle d'op�ration magique et d'alchimie. Il a rencontr� et aim� cette Brinvilliers, l'empoisonneuse, qu'on vient de d�capiter en Place de Gr�ve, et pleure sur elle en disant que c'�tait � une sainte �. Il ferait mieux de moins se vanter. C'est sans doute la raison de sa pr�sence loin de Paris.</emphasis></p><p><emphasis>Pour tout vous confier, je crains que l'un ou l'autre de ces gentilshommes, et peut-�tre tous les quatre, ne soient atteints du mal napolitain, cette horrible gangr�ne due � l'amour charnel et que les arm�es du roi Charles VIII ont rapport�e en France d'une guerre trop galante avec les Italiens, lesquels l'avaient prise chez les Espagnols revenant d'Am�rique.</emphasis></p><p><emphasis>Terrible fl�au que ce mal o� les hommes risquent de voir leur virilit� tomber comme fruit pourri et les femmes devenir objet de d�go�t, par la l�pre qui ronge ce qu'elles poss�dent de plus intime, de plus pr�cieux, de plus convoit� et de plus charmant.</emphasis></p><p><emphasis>Je ne cessais de penser � cela durant cette visite, et vous me comprendrez si je vous d�clare que je n'�tais pas enchant�e de les voir assis dans mes fauteuils de soie brod�e.</emphasis></p><p><emphasis>M. de Saint-Edme et M. d'Argenteuil m'ont demand� si je croyais que Mme de Peyrac �tait sorci�re comme on l'avait dit. C'est alors que nous l'avons vue passer. Elle �tait accompagn�e de M. de Bardagne, l'envoy� du Roi, qui r�de toujours en ces parages.</emphasis></p><p><emphasis>Ces messieurs se sont tus et M. de La Fert� s'est pench� en avant. J'ai vu briller ses yeux, qu'il a tr�s bleus, mais qui ne me plaisent pas...</emphasis></p></section><section><p><strong>Chapitre 32</strong></p><empty-line/><p>La deuxi�me semaine commen�a mal. On aurait pu croire cependant qu'elle commen�ait bien car Ang�lique, tirant sa porte ce lundi matin, se trouva en pr�sence d'un jeune et bel homme � la vigoureuse et �l�gante prestance et auquel la lumi�re du soleil levant donnait l'inattendu et la douceur d'une apparition archang�lique.</p><p>Tromp�e par cette aur�ole �blouissante, Ang�lique mit quelques secondes � reconna�tre le procureur du Grand Conseil, No�l Tardieu de La Vaudi�re, en personne.</p><p>Comme elle lui souriait et le priait d'entrer en lui demandant des nouvelles de sa charmante femme, il se r�cusa, faisant comprendre sans tarder qu'il n'�tait pas venu pour badiner, mais s'occuper d'une plainte dont il avait �t� saisi, � propos d'un Anglais que M. de Peyrac comptait dans sa � recrue �, plainte pr�sent�e par les sept cordonniers de la ville.</p><p>De plus, on avait vu ce supp�t d'une religion d�form�e, le protestantisme nomm�, traverser la ville coiff� de ce haut chapeau noir en pain de sucre marqu� d'une boucle d'acier par-devant qui caract�risait cette engeance du diable appel�e Puritains, lesquels, en Angleterre, avaient pouss� le sacril�ge jusqu'� faire tomber sous la hache la t�te de leur roi l�gitime.</p><p>Sans vergogne, et sans se soucier d'�veiller l'effroi de la population par l'apparition de cette silhouette drap�e dans la cape genevoise qui rappelait celle de l'horrible Calvin, ma�tre de la cit� r�form�e des bords du L�man, il �tait descendu au port se promenant comme chez lui, �tait mont� � bord du navire qu'on venait de remorquer dans l'un des bassins pour le radouber.</p><p>Ang�lique exposa que cet Anglais, s'il �tait de leurs amis, n'�tait pas de leur recrue. Jamais ils n'avaient eu l'id�e de l'amener � Qu�bec.</p><p>Elle raconta l'histoire d'�lie Kempton, colporteur itin�rant de l'�tat du Connecticut en Nouvelle-Angleterre, que son commerce avait amen� jusque dans le Golfe Saint-Laurent, o� sa barque avait �t� arraisonn�e par le<emphasis> Saint-Jean-Baptiste</emphasis> mont�, Monsieur de La Vaudi�re ne l'ignorait pas, par un �quipage de forbans, lesquels l'avaient captur� afin de faire main basse sur ses marchandises.</p><p>� Que faisait cet ennemi dans le Golfe Saint-Laurent, dont les rives acadiennes appartiennent � la Nouvelle-France et o� seuls peuvent circuler les p�cheurs normands, malouins, bretons et basques ? Tout b�timent anglais doit y �tre coul� sans sommation. Votre colporteur du Connecticut a encore eu de la chance.</p><p>Enfin, conclut-il, il doutait que cet �lie Kempton ne f�t pas prot�g� officiellement par M. de Peyrac, car, durant son passage � travers la ville, il s'�tait montr� �videmment escort� par des matelots du<emphasis> Gouldsboro</emphasis> que l'on avait reconnus sans peine � leurs uniformes.</p><p>Qu'allait-il faire au bassin de radoub ?</p><p>� Il allait porter des provisions et de la paille � son ours savant qui s'est endormi pour l'hiver dans les cales du<emphasis> Saint-Jean-Baptiste.</emphasis></p><p>� Un ours ?</p><p>M. Tardieu de La Vaudi�re pin�a ses belles l�vres renfl�es qui semblaient plus destin�es � dispenser et recevoir des baisers, qu'� s'enlaidir par des moues s�v�res. Un ours ? Cette histoire ne lui disait rien qui vaille. Pourtant, Ang�lique plaidant qu'�lie Kempton �tait l'�tre le plus inoffensif qu'on p�t trouver et prenant en consid�ration qu'il avait �t� victime du capitaine F�lon, lequel se trouvait en prison pour l'instant, il admit qu'il pouvait demeurer en libert�. Il pourrait m�me, � la rigueur, pratiquer son m�tier, � condition de se cantonner dans la chaussure de luxe dont on n'avait pas de fabricant en Canada.</p><p>� Il faudra qu'il paye patente.</p><p>� Il la paiera.</p><p>� Et qu'il se cantonne dans les hauts de la ville, qu'on ne l'y voie pas se promener, surtout avec ce sinistre chapeau.</p><p>� On ne le verra pas !</p><p>Elle �tait sur le point de le remercier chaleureusement, mais il l'interrompit.</p><p>� Un instant, je vous prie... Il y a une ordonnance sp�ciale � propos des prisonniers anglais en Nouvelle-France. Je vais vous la faire lire afin que vous sachiez bien � quoi vous vous engagez.</p><p>Il s'�tait fait accompagner d'un petit tambour de l'arm�e, ainsi que du h�raut de la ville avec sa pique dont le fer �tait garni � la base de rubans aux couleurs de la ville et portant en bandouli�re sa sacoche dans laquelle il mettait les rouleaux de parchemin des proclamations.</p><p>Nicaise Heurtebise en portefaix hirsute �tait arriv� coltinant sur ses �paules une �norme barrique, de la mesure de celle qu'on baptisait � tonneau d'Orl�ans, contenance 204 pots �.</p><p>Devant la porte, il retourna la barrique, heureusement vide, et le h�raut se hissa dessus �veillant l'attention des Indiens du petit campement et de quelques voisins t�t lev�s.</p><p>Apr�s avoir d�roul� une feuille et fait signe au tambour de frapper une premi�re jet�e de baguettes, le fonctionnaire municipal psalmodia d'une belle voix de basse :</p><p>� Savoir faisons qu'ayant par notre r�glement de police du 26 mars 1673 ent�rin� les ordonnances sur les rassemblements des captifs anglais, rappelons aux habitants de cette ville de les respecter sous peine d'amende... �</p><p>� Qu'appelez-vous un rassemblement ? demanda Ang�lique au procureur.</p><p>� Deux, trois personnes au plus...</p><p>� Y a-t-il seulement autant d'Anglais que cela dans Qu�bec ? � part notre puritain du Connecticut ?...</p><p>� Il y en a, affirma-t-il, ne serait-ce que la servante de Mlle d'Hourredanne, ajouta-t-il en se tournant vers la petite maison de l'autre c�t� de la rue, la nomm�e Jessy, une enrag�e qui refuse de se convertir et que l'on est bien bon de tol�rer dans notre ville, au lieu de la renvoyer aux Indiens Ab�nakis qui l'ont captur�e.</p><p>Ang�lique commen�ait � comprendre les r�serves de la Polak sur le beau procureur : � C'est une teigne ! � Il n'avait de doux que son pr�nom : No�l.</p><p>� Et il va y avoir encore les deux Anglais captifs des Hurons, que Madame de Mercouville va faire venir quotidiennement, pour en apprendre le secret de la teinture des laines et du lin... Aussi, je vous engage...</p><p>� J'ai compris, coupa Ang�lique.</p><p>Mais il n'en avait pas fini... Il se recula pour examiner de plus loin la toiture de la maison du marquis de Ville d'Avray d'un �il critique. Sa hantise �tait l'incendie qui en quelques minutes pouvait d�truire en plein hiver une partie de la ville, surtout en la Basse-Ville o� les habitations �taient tr�s serr�es, la plupart en bois, avec des toits de bardeaux. Il avait fait proclamer des r�glements draconiens et, sur ce point, l'on ne pouvait lui donner tort.</p><p>� Il n'y a pas de coupe-feu, dit-il.</p><p>Il s'agissait de petits murets qui s�paraient les toits des maisons mitoyennes et dont la pr�sence pouvait retarder la propagation des flammes.</p><p>� Mais la maison n'est encore accol�e � aucun b�timent et est m�me assez isol�e des autres habitations.</p><p>� Qu'importe, la loi est la loi pour tous. Les ordonnances doivent �tre appliqu�es, toute maison neuve doit comporter l'�dification de coupe-feu aux pignons. Monsieur de Ville d'Avray va �tre tax� de cinq livres pour infraction.</p><p>Il avertit le h�raut et sa troupe de se rendre aux carrefours pour proclamer l'ordonnance sur les Anglais et celles, nombreuses, sur les incendies.</p><p>Dommage, d�cid�ment ! Il �tait d'une si grande beaut� ! Et plus le soleil montait plus il �tait beau et plus il se r�v�lait, par contraste, odieux.</p><p>Elle avait envie de lui pincer plaisamment le bout du nez en lui disant : � Vous �tes un goujat, Monsieur. �</p><p>Afin de lui faire comprendre que, m�me dans l'exercice de ses fonctions les plus aust�res, un beau gar�on ne doit pas tromper � ce point sur la courtoisie, sinon l'indulgence, qu'une femme est en droit d'attendre de lui. H�las ! Il semblait avoir oubli� les r�gles du jeu... s'il les avait jamais connues et l'on �tait d�j� dans l'obligation de s'interroger sur le myst�re de son comportement : sot ou m�chant ?</p><p>Pr�tentieux, � coup s�r. Il la tenait inutilement debout sans un mot d'excuse, sur le seuil de sa porte o� Honorine et Ch�rubin �taient venus la rejoindre, levant vers lui leurs frimousses m�contentes. Ang�lique voyait le moment o� Honorine allait s'�clipser pour revenir un b�ton � la main en criant : � Je vais le tuer. �</p><p>� Laissez Monsieur de Ville d'Avray hors de cela, le pria-t-elle. Il a eu la bont� de mettre � ma disposition son h�tel particulier et je m'en voudrais de le voir tracass� pour des sottises. O� dois-je payer ?</p><p>� Car vous payez ? Pour le coupe-feu ?</p><p>� Oui, est-ce � vous que je dois verser ces cinq livres, greffier du Conseil Souverain ?</p><p>� Non ! C'est � Monsieur Carbonnel. Il lui faut enregistrer votre d�p�t.</p><p>� O� le trouve-t-on ?</p><p>� Au greffe du tribunal du Grand Conseil.</p><p>� J'y vais de ce pas... Mais souvenez-vous, Monsieur le Procureur, que vous avez ouvert, aujourd'hui, un lourd contentieux � r�gler par vous en ce qui concerne mon salut �ternel.</p><p>� Que... que voulez-vous dire ? b�gaya-t-il, ahuri et enfin d�sar�onn�.</p><p>� Vous m'avez fait manquer la messe.</p><p>� Madame, pouvons-nous vous �tre utiles, disaient derri�re elle M. de Bardagne et M. de Chambly-Montauban, venant de leur � Closerie � o� ils avaient festoy� assez tardivement la veille au soir.</p><p>� Non, non, par piti�... Allez � l'office pour la r�mission de vos p�ch�s... Moi, je vais au greffe payer cinq livres d'amende pour combler de joie Monsieur le Procureur Tardieu.</p><p>Et elle se mit � courir pour descendre la rue, en tenant la main d'Honorine qui � ne voulait pas rester � la maison �...</p><p>Elle ne tol�rerait sur ses talons que Piksarett dans sa peau d'ours noir et, � la rigueur, les Indiens du campement et leurs chiens ; fuyant le dogue de M. de Chambly-Montauban avec des sauts de puces. Elle �tait en r�alit� toujours enchant�e de toutes les occasions qu'elle avait de conna�tre un nouvel aspect de Qu�bec.</p><p>L'immeuble o� se tenait le greffe royal �tait situ� derri�re la cath�drale � mi-chemin de la c�te qui conduisait � la Place d'Armes et � la r�sidence du gouverneur.</p><p>Les fen�tres des bureaux qui �taient orient�es du c�t� du fleuve se trouvaient directement en surplomb au-dessus du campement permanent des Hurons au c�ur de Qu�bec. On les avait rassembl�s l� dix � douze ann�es plus t�t, lorsque les lambeaux de cette nation, fuyant les massacres perp�tr�s contre eux par les Iroquois, �taient venus se r�fugier sous l'aile d'Onontio, nom donn� indistinctement � tous les gouverneurs, repr�sentant le Roi de France.</p><p>Ils s'�taient accroch�s � ce terre-plein, suspendu � mi-pente de la Haute-Ville, terr�s � l'abri de leur palissade de pieux et � l'ombre des murs de l'�v�ch�, de la cath�drale et du ch�teau Saint-Louis.</p><p>Prot�g�s par les pri�res des uns, les canons de l'autre, ils ne voulaient plus en bouger. L� seulement, ils se sentaient � l'abri des coups de leurs f�roces ennemis iroquois.</p><p>De ce fait, la pr�sence de leurs wigwams d'�corce, juste sous les fen�tres du greffe royal, y apportait une forte odeur de fum�e de boucan, de graisse d'ours et de ma�s bouilli, qui se m�lait � celle des encres et de la paperasserie et �laborait des senteurs composites pour le moins vigoureuses.</p><p>� part cette note insolite, rien ne rappelait, lorsqu'on p�n�trait sous les vo�tes et dans les pi�ces �troites<emphasis> et</emphasis> encombr�es d'�tag�res et de grimoires, que l'on ne se trouvait pas en France. Tout y �tait reconstitu� pour �voquer les officines communes et sinistres group�es autour du Palais de Justice, sur les bords de la Seine.</p><p>Nicolas Carbonnel, c'�tait ce greffier qui s'�tait tenu dans l'ombre du procureur au Grand Conseil et qui avait une haute estime de la t�che dont il �tait investi et il apportait � la remplir et � servir No�l Tardieu une d�votion pointilleuse et un s�r instinct des moyens � d�ployer pour parvenir � ses fins c'est-�-dire : faire rentrer les amendes, les imp�ts, les taxes de citoyens r�calcitrants et indirectement remplir les caisses de l'�tat tout en imposant la discipline qui est indispensable � toute cit� prosp�re et r�put�e. Il �tait tr�s organis�. � son greffe, il gardait, expos� bien en vue, l'�talon de toutes les mesures et poids en usage : minot, demi-minot, boisseau, pot, pinte, aune, demi-aune, romaines, crochets, balances, poids, cha�nes pour la mesure exacte des cordes de bois. Le bois de chauffage devait avoir trois pieds et demi entre deux coupes et la corde huit pieds de longueur et quatre de hauteur.</p><p>Rev�tu d'une fonction qui avait ses servitudes et son climat particulier, le greffier en avait tous les abords, les manies, le comportement, au point qu'il portait calotte sur une chevelure qui n'�tait pas encore clairsem�e ; qu'il se v�tait avec aust�rit� de serge noire ou gris fonc�, alors qu'on le disait � l'aise ; qu'il affectait une �chine arrondie et comme courb�e sous le poids, enfin qu'il pouvait �tre, suivant les discours qu'on lui tenait, un peu dur d'oreille ou �tonnamment �veill�.</p><p>Ses gestes avaient de la lenteur et son abord paraissait distrait, mais l'on s'apercevait tr�s vite qu'il �tait d'une vivacit� surprenante lorsqu'il s'agissait de r�diger un proc�s-verbal d'infraction aux r�glements ou de d�cider d'une perquisition en bonne et due forme l� o� il l'estimait urgente.</p><p>� Alors, vous payez ? s'informa-t-il tout en commen�ant � tailler une plume d'oie parmi les dix qui attendaient devant lui � port�e de main et en ravivant d'un coup de targette les braises d'un petit r�chaud, afin de faire fondre la cire du sceau qu'il comptait apposer au bas de sa feuille de constat.</p><p>Dix b�tonnets de cire rouge �taient �galement rang�s en bon ordre pr�s de l'encrier.</p><p>� Oui, dit Ang�lique en portant la main � sa bourse.</p><p>Mais, ayant examin� le cas, il dit que cela ne pouvait pas s'arranger, qu'elle ne devait payer que deux livres et demie, et Ville d'Avray, en tant que propri�taire, devait se pr�senter pour payer les deux autres et annoncer ses intentions quant � la construction des coupe-feu.</p><p>*****</p><p>Ang�lique se retrouva sur la place de la Cath�drale alors que l'on sortait de la premi�re messe. Ville d'Avray qui venait d'arriver �tait d�j� au courant et naturellement, dans � tous ses �tats �.</p><p>� Je ne paierai rien et je ne construirai rien. Allons voir Basile, il nous conseillera. Lui seul peut avoir raison de ces rapaces.</p><p>Voyant se dessiner un mouvement g�n�ral vers la Basse-Ville, la petite Honorine se mit � hurler subitement en se cramponnant � Ang�lique.</p><p>� J'en ai assez, je ne te vois plus, criait-elle. Tu es toujours partie. Tu ne t'occupes plus de moi, ni de Ch�rubin. Tu ne t'occupes que du petit b�b� gourmand... Je veux retourner � Wapassou.</p><p>Ces revendications, longuement ressass�es dans la petite t�te, trouvaient enfin l'opportunit� d'�clater au grand jour, sous le coup de la d�ception. Car Honorine voyait depuis le matin s'�loigner le moment de faire sauter les cr�pes comme on le lui avait promis pour le repas du lever. Et aussi, sous l'aiguillon du d�plaisir que lui inspirait la propri�t� des Mercouville proche, par la grille ouverte de laquelle n'allait pas manquer de surgir la redoutable et minuscule Ermeline, farfadet imp�nitent, � la recherche toujours inapais�e de bonbons et de friandises et surtout d'Ang�lique.</p><p>Et voil� qu'elle apparaissait, en effet, avec sa rapidit� de lutin, ses petits pieds ne paraissant pas toucher terre, jetant ses cris et ses rires d'oiseau extasi�.</p><p>C'en �tait trop !</p><p>Honorine hurla de plus belle, les yeux clos, la bouche grande ouverte, les joues napp�es de larmes. Cette fois, elle avait d�cid� de dominer Qu�bec, ainsi que sa m�re l'avait fait le jour de l'arriv�e, mais avec ses moyens propres.</p><p>Ses cris forcen�s r�ussirent � imposer silence au caquetage d�pourvu de sens des adultes.</p><p>� Je ne te vois plus, r�p�tait Honorine dans ses larmes et, retrouvant sous le coup de la frustration le z�zaiement de sa petite enfance, elle fit d�filer ses griefs. Tu montes ! Tu descends ! Tu cours dans toutes les maisons et moi qu'est-ce que ze deviens l�-dedans, avec ce Ch�rubin ?... Ze veux retourner � Wapassou. Ze veux Barth�l�my et Thomas ! Pourquoi ne sont-ils pas venus avec nous ?</p><p>� Tu sais bien qu'on ne pouvait les amener. Ils sont protestants.</p><p>� Ze veux retourner chez les protestants ! cria Honorine de toute sa voix.</p><p>Une telle exclamation hurl�e au sein d'une cit� �minemment papiste �tait pour le moins inopportune.</p><p>On se retira pr�cipitamment dans la maison, on mit presque les verrous et les barres aux portes et, enfin tranquilles, on graissa la grande po�le � cr�pes et elle fut d�pos�e sur les braises de l'�tre.</p><p>Pour distraire l'humeur de sa fille, Ang�lique monta avec elle jusqu'au deuxi�me comble du toit que l'on atteignait par une courte �chelle. Des lucarnes, on voyait alors tr�s loin.</p><p>Ang�lique et Honorine, la t�te et les �paules sorties au ras de l'imposte et le visage fouett� par le vent, pouvaient jeter un regard circulaire sur le domaine � leurs pieds. D'o� elles se trouvaient leur vue plongeait par-dessus les murs et les palissades.</p><p>L'enclos des ursulines offrait un champ d'observations des plus faciles � la curiosit� d'Honorine et de sa m�re. Malgr� les grands murs qui cernaient la propri�t�, il leur �tait loisible de suivre l'existence famili�re, toute de pi�t� et de travaux, de ces femmes petites �l�ves, dont la plupart filles d'habitants ou de seigneurs �loign�s, �taient pensionnaires, prenaient leur r�cr�ation dans le verger.</p><p>Ang�lique avait observ� que la principale distraction de ces enfants paraissait �tre la danse. Des danses paysannes pour la plupart, amen�es des provinces d'origine par les parents : la bourr�e, le rigodon.</p><p>Elles se tenaient par le bras et tournaient en rond, dans un sens, dans l'autre. Elles se pla�aient en rang�es, face � face, avan�aient, reculaient, en battant des mains, faisaient la r�v�rence... Dans l'air glac�, les petites voix scandaient les ritournelles na�ves.</p><empty-line/><p><emphasis>Sur le pont de Nantes</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Marion, Marion, danse</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Sur le pont de Nantes</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Marion dansera.</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Bergers, entrez dans la danse</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Marion, Marion, danse</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez.</emphasis></p><p>Il y avait quelques enfants indiennes parmi elles, auxquelles on laissait leurs habillements de peaux frang�es, leurs mocassins et leur petite plume unique plant�e dans le ruban brod� de perles qui retenait leurs longs cheveux noirs. Elles paraissaient gaies et espi�gles et ne dansaient pas moins et ne criaient pas moins que les autres.</p><p>Dans un coin de l'enclos s'�rigeait l'habituel groupement de quelques huttes d'�corce autour d'un foyer toujours fumant, petit campement d'Indiens r�fugi�s � l'ombre b�nie de ces douces ursulines. Une vieille Indienne s'y apercevait toujours pr�occup�e � longueur de journ�e de soulever le couvercle de la marmite, d'en surveiller le contenu, de la retirer du feu, d'y ajouter un morceau de gras, une poign�e de ma�s, un gobelet d'eau. Comme un essaim de moineaux, quelques fillettes parfois s'abattaient autour d'elle dans ce coin du jardin, faisaient cercle, �coutaient une histoire, ne se privaient pas de p�cher dans le chaudron du bout des doigts quelques morceaux de la sagamit�.</p><p>Elles repartaient en courant, se poursuivaient, grimpaient dans les arbres, ces courts pommiers trapus, dont la silhouette tordue �tal�e, avec des coudes, des angles aigus dans les rejets, parlait de leur croissance difficile, de branches bris�es maintes fois sous le poids des neiges ou l'emprise des glaces.</p><p>Les fillettes, aux jupes color�es, se perchaient l�-dessus, animant les branches de leurs plumages.</p><p>� Comme elles s'amusent bien ! faisait remarquer Ang�lique � Honorine. N'aurais-tu pas envie, un jour, d'aller jouer avec elles ?</p><p>Honorine regardait, s'int�ressait, mais r�pondait :� Non �.</p><p>� Il faudrait pourtant qu'elle apprenne � lire �, pensait Ang�lique.</p><p>Mais elle savait qu'elle n'aurait jamais le courage d'abandonner Honorine sur le seuil d'une porte conventuelle sans qu'elle en e�t manifest� le d�sir. Honorine avait toujours �t� seule. Seule avec sa m�re et de nulle part. Elle �prouvait de la m�fiance vis-�-vis de la soci�t� comme si elle avait eu l'instinct d'en avoir �t� rejet�e d�s sa naissance. Le jour o� elle se m�lerait aux joyeuses petites Canadiennes, ce serait une r�paration du destin.</p><p>Pour l'instant, Honorine disait non. Est-ce que les petits gar�ons du S�minaire s'amusaient autant que les petites filles des ursulines ? demandait-elle. Emmanuel avait dit � Ang�lique que les gar�ons jouaient surtout � la crosse, le jeu iroquois dont ils �taient tr�s f�rus.</p><p>D�s qu'on les l�chait un instant, ils se saisissaient d'un b�ton et d'une balle de lani�res de cuir serr�, pour taper dessus. Ils se battaient � coups de boules de neige, comme tous les gamins. Ils �taient turbulents, et l'abb�, qui avait appartenu aux missions de Monsieur Vincent de Paul, les jugeait plus instables mais plus �veill�s que les enfants de France du m�me �ge et de m�me condition. Ils aimaient danser eux aussi, mais, encore une fois, c'�taient des danses pa�ennes, estimaient leurs �ducateurs, que leur apprenaient leurs condisciples sauvages, et on le leur avait interdit car cela �veillait la nostalgie des enfants indiens qui s'enfuyaient alors des hauts murs du S�minaire, cherchant � rejoindre leurs tribus au fond des bois.</p><p>� propos de ce que lui avait dit Ville d'Avray, elle risqua une petite enqu�te afin d'en avoir le c�ur net.</p><p>Recevant le ma�tre d'h�tel Tissot, elle l'interrogea � br�le-pourpoint.</p><p>� Vous qui avez servi � la Cour, avez-vous reconnu la personne qui se cache sous le nom de duc de La Fert� et que l'on trouve en ville ?</p><p>Il lui lan�a un bref regard de c�t� et inclina la t�te affirmativement.</p><p>� N'est-ce pas incompr�hensible ? dit-elle d��ue. Lui ! Quels motifs peuvent pousser un homme si haut plac� et dans une position s�re gr�ce au rang de sa s�ur � se dissimuler, en quelque sorte fuir...</p><p>� Les motifs qui entra�nent un grand seigneur de la Cour � vouloir se faire oublier quelque temps ne manquent pas. La justice n'est plus aussi indulgente qu'autrefois pour certains crimes. Et elle a re�u les droits et les facilit�s de pouvoir remonter � toutes les sources.</p><p>Il baissa la voix.</p><p>� ... Sa Majest� a �t� fort malade l'an dernier, au point que l'on a pu craindre qu'Elle n'en r�chappe pas. Les m�decins, en d�pit de leur ignorance, ont fini par parler d'empoisonnement. Aux cuisines, on est venu nous poser beaucoup de questions. Pour nous, officiers de Bouche, c'�tait l'�vidence m�me. Madame de Montespan a un peu trop forc� sur les poudres destin�es � ranimer les ardeurs du Roi pour elle. Pour peu que ce duc... de La Fert� l'ait aid�e, et qu'il ait vu les enqu�teurs se rapprocher de sa personne et commencer d'interroger ses domestiques et les gens de sa maison... Mieux valait qu'il se soustraie � leur curiosit� malsaine, au moins dans l'imm�diat. Si le Roi �tait mort, il y aurait eu crime de l�se-majest�.</p><p>� Et c'est aussi par la faute de cette histoire que vous avez vous-m�me d�cid� de quitter le royaume.</p><p>� Un officier de la Bouche du Roi sait forc�ment, de par sa charge, trop de choses. Il est donc le premier menac� par les uns et par les autres, les uns ayant int�r�t � ce qu'il se taise, les autres � ce qu'il parle.</p><p>� Craignez-vous qu'� il � ne vous ait reconnu ici � Qu�bec ? Qu'il ne s'en effraye et ne cherche � vous supprimer ? Votre engagement pr�s de nous aura �t� pour vous un mauvais hasard.</p><p>� Pas plus que pour vous, Madame, qui ne vous attendiez pas � � le � rencontrer ici : il n'y a pas � s'�tonner de ces hasards. C'est le contraire qui serait surprenant. Quoi qu'on en dise, la Terre est �troite. Ce sont toujours les m�mes sortes de gens que l'on rencontre aux m�mes endroits. Je suis au service de Monsieur de Peyrac et chercherai autant que possible � me cantonner au ch�teau de Montigny qui est une demeure � l'�cart. Avec un peu d'habilet�, je peux, en ce qui me concerne, n'avoir jamais l'occasion de me trouver en sa pr�sence.</p><p>� J'en accepte l'augure et vous y encourage. Mais le jeu va �tre serr�. Nous sommes enferm�s dans une petite ville sans issue, o� l'on sait vite tout de chacun et d'o� l'on ne peut s'�chapper.</p><p>� Croyez-vous, Madame, que celui que l'on joue � Versailles n'est pas moins serr�, ni dangereux ? Il ne faut pas trop penser et ne le faire qu'� bon escient. Ne r�server cet exercice qu'� l'heure dangereuse qui le m�rite. Hors cela, avec un peu d'inconscience et beaucoup de philosophie, on passe � travers tout. Je gage que Madame la comtesse sait cela aussi bien que moi...</p></section><section><p><strong>Chapitre 33</strong></p><empty-line/><p>Les oies sauvages s'en allaient. C'�tait le signe que l'hiver allait s'abattre sans r�mission.</p><p>Tant qu'elles �taient l�, en troupeaux de plus de deux cent mille volatiles, � p�turer au pied du Cap Tourmente, la cl�mence de l'arri�re-saison �tait assur�e et cette ann�e, elle s'�tait prolong�e plus encore.</p><p>Pr�s de deux mois, venant de l'Arctique, o� elles avaient nich� l'�t�, les grandes oies blanches avaient hant� les � battures � mar�cageuses qui s'�tendaient � l'extr�mit� de la c�te de Beaupr� o� elles trouvaient, et l� seulement, un rhizome particulier, n�cessaire � leur survie. Tout l'automne, elles avaient fait retentir les falaises de leurs jacassements anim�s</p><p>Maintenant, et alors que l'on s'imaginait que le beau temps durerait toujours, soudain, elles partaient.</p><p>Le nez lev�, on les regardait passer au-dessus de la ville, le cou tendu, les ailes battant largement et leurs appels traduisaient une all�gresse courageuse, un amour fervent du voyage qui les conduirait d'une traite, sans une halte jusqu'aux Carolines, dans le Sud.</p><p>On sentait qu'elles abandonnaient les hommes aux intemp�ries, le fleuve aux glaces, les terres aux neiges inf�condes. Certains en concevaient de la m�lancolie. Ils disaient tristement :</p><p>� Elles partent ! Elles partent !</p><p>Mais quand elle reviendraient, tous s'�crieraient joyeusement :</p><p>� Elles arrivent !</p><p>Car elles annon�aient le printemps.</p><p>*****</p><p>Voulant parler d'�lie Kempton et pouss�e par un peu de curiosit�, Ang�lique avait pass� sur la r�pulsion que lui inspirait la demeure pr�par�e pour Ambroisine et elle s'�tait rendue au manoir, derri�re la colline. Elle avait trouv� son mari dans la cour d'entr�e que d�limitaient les communs o� l'on r�unissait chevaux tra�neaux et charrettes, o� une partie des hommes de la flotte logeaient.</p><p>Ang�lique jeta un regard sur la fa�ade garnie de huit fen�tres au second �tage, ce qui, avec les pi�ces du rez-de-chauss�e et celles des combles, annon�ait une demeure assez vaste. Joffrey de Peyrac y avait ce qu'il appelait sa chambre de commandement. Dans les salons du bas il avait install� son quartier g�n�ral pour y d�cider des ordres du jour, des t�ches � r�partir entre diff�rentes escouades. D�gr�er cinq navires pour les mettre en �tat de supporter l'hivernage demandait soin et diligence.</p><p>Une partie du mobilier du<emphasis> Gouldsboro</emphasis> avait �t� transport�e dans ce manoir, ainsi que des pi�ces de canon, des armes. Il y r�gnait, et cela �tait normal, une activit� qui tenait plus de la caserne et du bivouac que de la maison de ma�tre.</p><p>� Non, dit Joffrey qui avait suivi le regard d'Ang�lique, l'ombre d'Ambroisine ne vient pas me hanter en ces murs...</p><p>� Que faites-vous tout le jour ? s'informa-t-elle s'avisant qu'elle n'avait gu�re song� aux t�ches qui lui incombaient.</p><p>� Comme vous, ma ch�re, je visite mes amis.</p><p>� Votre � alli� secret � ?</p><p>� Pourquoi pas ?</p><p>Elle le regarda, perplexe. Et simultan�ment une id�e l'effleura, qu'elle ne put pr�ciser et qui faillit la mettre sur la piste du myst�rieux espion de Joffrey. Elle �prouva la certitude qu'� un moment ou � un autre dans le tourbillon des personnes qu'ils avaient rencontr�es elle l'avait vu et reconnu. Mais son intuition avait �t� trop furtive. Et Joffrey se taisait encore.</p><p>� Vous vous m�fiez de moi, dit-elle.</p><p>Il secoua la t�te en riant.</p><p>� Un jour viendra. Ne soyez pas jalouse.</p><p>Il lui prit le bras et il l'entra�na par les bois l�gers de bouleaux d�pouill�s de leurs feuilles qui, m�l�s de quelques sapins noirs, mettaient au c�ur de la ville haute des �lots de for�ts. Ces boqueteaux s�paraient diff�rents quartiers qui, au d�but, avaient �t� des concessions isol�es et maintenant repr�sentaient les abords imm�diats de la ville. Qu�bec n'�tait pas enferm�e dans des remparts et aucune fronti�re ne marquait la limite entre la concentration urbaine et la nature sauvage et encore mal d�frich�e.</p><p>L'on traversait donc ces bois et ces clairi�res comme on l'aurait fait d'un parc. Les chemins et sentiers, trac�s par le passage des citadins, donnaient le soir quelques chances aux amoureux de s'�garer pour un baiser loin des regards intol�rants.</p><p>Tout en marchant, Joffrey essayait de la r�conforter � propos de ces incidents mesquins qui paraissaient la d�tourner d'un but important alors qu'elle s'apercevait peu � peu que tout comptait.</p><p>Il lui disait qu'elle avait oubli� sans doute combien les activit�s dans une ville sont multiples et diversifi�es.</p><p>� Mais, en fait, je n'ai jamais vraiment v�cu dans une ville, fit remarquer Ang�lique. J'ai toujours �t� une errante. C'est la premi�re fois de notre vie, Joffrey, que nous vivons ensemble dans une cit�.</p><p>Et elle le contempla une fois de plus sans pouvoir croire au miracle, tandis qu'ils marchaient tous deux famili�rement c�te � c�te. Ils d�bouch�rent du c�t� de la Grande All�e, au long de laquelle s'espa�aient encore quelques maisons et, apr�s l'avoir travers�e, ils s'engag�rent dans les grandes prairies qu'on appelait les plaines d'Abraham.</p><p>Les espaces naturellement d�bois�s �taient si rares en Canada que ces plaines demeuraient d�sertes. On y faisait man�uvrer les soldats et pa�tre les troupeaux, l'�t�. Dans leurs vallonnements, des bouquets d'arbres abritaient quelques habitations domaniales. Dans l'une d'elles, M. de Bardagne avait �t� log�, et elle le comprenait un peu de s'�tre jug� par trop � l'�cart et d'avoir pr�f�r� venir s'installer chez M. de Chambly-Montauban, d'o� il ne serait qu'� deux pas de chez elle.</p><p>Ang�lique apr�s avoir vu l'animation bruyante qui r�gnait au ch�teau de Montigny se f�licitait qu'ils aient dissoci�, elle et lui, leurs deux � postes de commandement �.</p><p>Jamais elle n'aurait pu se sentir chez elle dans ce grand b�timent qui devrait recueillir la plupart des membres d'�quipage de la flotte car il n'�tait gu�re confortable d'hiverner sur les navires. Elle n'aurait pu se pr�parer comme elle le souhaitait avant d'aborder cette nouvelle vie � Qu�bec, puis passer � l'�preuve suivante qui �tait de rencontrer la M�re Madeleine et entendre son verdict. La neuvaine serait bient�t termin�e.</p><p>Ang�lique et Joffrey se tenaient � l'extr�mit� des plaines d'Abraham, dominant une falaise abrupte. � leurs pieds le Saint-Laurent, ce jour-l� couleur d'�tain, poursuivait sa course vers Trois-Rivi�res et Montr�al. Les oies sauvages passaient en longs vols d�ploy�s, des � voiliers �, comme les appelaient les Canadiens, nombreux et de plus en plus rapproch�s, entra�nant les retardataires, escort�s de ces cris d'appel qui emplissaient le ciel blafard : � Adieu ! Adieu ! Adieu ! �</p><p>Dans cette m�me direction, le sud, Joffrey �tendit le bras.</p><p>� � une demi-lieue d'ici, sur la rive sud du fleuve, s'ouvre l'embouchure de la Chaudi�re. C'est en remontant cette rivi�re que l'on atteint le lac Migantic puis le Kenn�bec. C'est une des voies que les Canadiens empruntent pour gagner la Nouvelle-Angleterre.</p><p>� Et par o� ils ont pu joindre Katarunk, Wapassou...</p><p>Il acquies�a. Il posa la main sur sa taille et l'entra�na plus pr�s encore au bord de la falaise.</p><p>� Nous dominons le Cap Rouge. Au pied de la paroi, on trouve Sillery, une ancienne mission des j�suites qui a �t� abandonn�e depuis que les Iroquois l'ont ravag�e, il y a quelques ann�es. Je suis en train de restaurer les habitations, de construire un fortin et j'y ferai hiverner une partie de mes hommes et trois navires.</p><p>Voulait-il lui faire comprendre qu'il installait un poste � Sillery parce qu'il se trouverait ainsi presque en vis-�-vis de l'embouchure de la Chaudi�re, chemin naturel pour conduire vers le sud et leurs possessions de Wapassou et de Gouldsboro ?</p><p>Impraticable l'hiver, difficile lorsque les eaux auraient repris leur cours, mais seule voie d'acc�s pour fuir si celle du fleuve vers le nord, par Gasp� et le Golfe Saint-Laurent, se r�v�lait interdite. Le fond de la nasse avait donc quand m�me une �chappatoire et, de Sillery, Joffrey de Peyrac en surveillait l'entr�e.</p><p>Il ajouta, qu'en outre, pour occuper ses hommes, il les avait mis � construire des petits bastions de bois � l'entr�e de la Saint-Charles, en avanc�e des paroisses de Charlesbourg, de Lorette et au Cap Rouge.</p><p>Elle l'�coutait tout en observant son visage �nergique dans l'encadrement du haut col de fourrure noire de son caban.</p><p>Elle l'�coutait, elle �coutait sa voix qui ferait toujours passer un frisson d'�moi en elle et que le vent par instants emportait et, � travers les mots elle se sentait acc�der en une faible partie � cette vie bouillonnante d'actions et de pens�es qui ne cessaient de na�tre et de fuser en lui, sollicit�es par ses dons particuliers d'intelligence et de passion ; le d�sir et le plaisir de vivre, d'inventer, de b�tir, qui caract�risaient le grand Joffrey de Peyrac et qui le poussaient � vouloir laisser sa trace sur la Terre, non par orgueil ou pour la seule avidit�, mais parce qu'il poss�dait au plus haut point ce go�t de cr�ation que la vie met en germe au c�ur de tous les hommes.</p><p>� En somme, si j'ai bien compris, �mit-elle lorsqu'il se tut, vous continuez � encercler la ville ?</p><p>Joffrey sourit mais ne nia pas.</p><p>� ... Pourquoi ?</p><p>Le comte jeta un regard derri�re lui, en direction de cette ville dont les hauts clochers d'argent surgissaient au revers du plateau dans le cr�puscule piquet� de lueurs roses.</p><p>� Parce qu'on ne sait jamais, r�pondit-il.</p><p>Puis il lui reprit le bras et ils revinrent, heureux et accord�s � travers les plaines d'Abraham, dont la mince cro�te de neige gel�e craquait sous leurs pas.</p><p>Joffrey de Peyrac leva les yeux, �tudiant le firmament d'une limpidit� qui donnait le vertige.</p><p>� Tiens, la lune a mis son halo rouge, dit-il.</p><p>*****</p><p>Lorsque Ang�lique, ce matin-l�, tira la porte sur son seuil, il lui parut que le paysage qu'elle contemplait chaque jour venait d'�tre frapp� de mort sous l'effet d'un cataclysme.</p><p>Elle ne le reconnaissait plus. Il lui fallut quelques secondes avant de comprendre. Le Saint-Laurent avait disparu.</p><p>� la place de ses eaux glauques, noires, grises ou rousses, aux flots �cumeux, aux courants rapides et luisants, une vaste vall�e blanche, comme taill�e dans l'alb�tre, s'�tendait � perte de vue.</p><p>On aurait dit l'oued g�ant d'un d�sert marmor�en, sinuant immobile, ass�ch� entre les �les, baies et promontoires d'un blanc de craie. Toute vie, tout mouvement avait cess�.</p><p>Le Saint-Laurent �tait pris par les glaces.</p><p>Le froid pressait le visage d'Ang�lique comme un gantelet de fer. Son haleine se transmuait en mille paillettes de vermeil.</p><p>Elle comprit que maintenant ils �taient coup�s du monde. Ou bien �tait-ce le reste du monde qui avait cess� d'exister et se retrouveraient-ils seuls survivants d'une terre glac�e ?</p><p>Elle rentra � l'int�rieur de la maison et il lui semblait que cette halte sur son seuil avait suffi pour coaguler son sang dans ses veines.</p><p>Dans la maison, tout le monde parlait du froid. Le froid �tait arriv� subitement comme un personnage r�put� qu'on s'est lass� d'attendre. Personnage consid�rable, aux dents d'acier, aux yeux de cristal.</p><p>Et, pour la premi�re fois, on vit le g�ant debout devant sa maison, pench� sur un mortier de pierre et occup� � une besogne myst�rieuse.</p><p>� Il fabrique du marc en faisant geler son cidre, expliqua Macollet qui le connaissait.</p><p>Toutes les hautes chemin�es carr�es de la ville crachaient leur fum�e avec fureur. On aurait dit que la vapeur m�me gelait � la sortie du conduit. La fum�e �tait �paisse et le vent qui �tait comme une sorte d'aspiration d'air glacial, la poussait tour � tour en �charpe grise et noire ou en gros bouillonnements blanch�tres. Cela finit par faire un tel nuage roulant et se renouvelant avec une activit� inqui�tante que certains, vers la fin de la matin�e, s'alarm�rent et parl�rent d'incendie. L'incendie �tait, avec l'�pid�mie, la grande terreur des citadins, exil�s dans leur d�sert de glaces. En quelques instants, le feu pouvait d�vaster tout un quartier, jeter � la rue des familles enti�res, an�antir des r�serves pr�cieuses de vivres et de marchandises, ruiner les efforts de toute une vie. Et, comme cela avait failli arriver dans les premiers temps, condamner toute une population �loign�e de tout secours � p�rir de froid et de famine.</p><p>Le procureur Tardieu profita de l'�motion pour envoyer ses inspecteurs v�rifier si chacun des habitants avait bien devers lui dans sa demeure gaffe et crochet ainsi que deux b�liers de fer dans son grenier et des perches pourvues d'un tampon � linge mouill� afin d'�teindre les flamm�ches sur les toits. Les maisons qui n'avaient pas de fen�tres dans les combles devaient porter une �chelle en permanence sur le toit, solidement accroch�e au fa�te par deux crampons. Le peu de neige tomb�e permettait de proc�der encore � une inspection pr�cise, ce qui deviendrait moins facile plus tard.</p><p>Ce jour-l� vit aussi M. Topin, accompagn� d'une troupe importante d'employ�s du port et de bateliers, gagner la for�t et en revenir charg�, ainsi que ses compagnons, de brass�es de baliveaux et de branches garnies de feuillage persistant.</p><p>Pilote du Saint-Laurent, il ne s'estimait pas d�charg� par les glaces de ses responsabilit�s vis-�-vis de � son � fleuve. C'�tait � lui d'en baliser les pistes qu'allaient prendre les tra�neaux, sillonnant la blanche plaine tout au long de l'hiver. Il fallait rep�rer dans le chaos des glaces parfois saisies en blocs, en vagues tourment�es, les passages les plus ais�s pour y tracer la route entre deux rang�es de perches plant�es � l'intervalle d'une toise.</p></section><section><p><strong>Chapitre 34</strong></p><empty-line/><p>Ang�lique �tait appuy�e aux courtines de soie de l'alc�ve. Relev�s par un cordon tress� � glands, les rideaux �taient doubl�s de satin.</p><p>Devant elle, dans le fond du lit, appuy�e � des oreillers de dentelle, il y avait une petite cr�ature fr�le qui la regardait par-dessus de grosses lunettes rondes cercl�es d'acier.</p><p>� Ainsi c'est donc vous ! fit-elle.</p><p>� C'est moi, r�pondit Ang�lique. Votre voisine � Qu�bec, puisque j'ai l'heur d'habiter chez Monsieur de Ville d'Avray, presque en face de chez vous. Il me tardait de pouvoir vous rencontrer, ch�re Cleo d'Hourredanne.</p><p>� Moi pas.</p><p>La petite dame �ta ses lunettes, ce qui la fit para�tre encore plus fragile.</p><p>Ang�lique sourit. Ville d'Avray l'avait avertie que Cleo d'Hourredanne n'�tait pas facile.</p><p>Mlle d'Hourredanne plissait des paupi�res, prenant tout son temps pour examiner la jeune femme qui se tenait devant elle � quelques pas au pied de son lit et qu'elle avait tant observ�e de sa fen�tre. Enfin, elle la voyait.</p><p>� Vous �tes moins belle que je ne l'avais pens� en vous apercevant de loin, dit-elle.</p><p>� C'est une chose commune que l'�loignement cr�e l'illusion. Je suis navr�e de vous d�cevoir. Pour ma part, je suis heureuse de vous trouver si semblable aux descriptions que m'ont faites de vous, avec chaleur, vos amis.</p><p>� Quel amis ? Peuh ! Si vous vous fiez aux propos de votre soupirant.</p><p>� Mon soupirant ? Lequel ?</p><p>Mlle d'Hourredanne se mit � rire.</p><p>� En effet, vous avez le choix ! Mais j'aime votre franchise. Vous ne manquez pas d'audace, ni de repartie.</p><p>Son nez un peu retrouss�, ses sourcils �cart�s en accent circonflexe lui donnaient, par instants, un air de jeune fille na�ve et d�sarm�e. Sa peau �tait �tonnamment blanche et diaphane. Elle avait le front lisse sur lequel retombait une pointe de dentelle coquettement pos�e sur sa chevelure blanche. Seules ses mains, longues et d�li�es, mais plus rid�es que son visage, trahissaient son �ge.</p><p>Ang�lique avait entendu dire qu'elle avait �t� mari�e. Mais on continuait � lui donner spontan�ment du Mademoiselle. Peut-�tre � cause de son air de jeunesse. Il �tait aussi fr�quent d'en user ainsi vis-�-vis de veuves ou de femmes sans enfants de la petite-bourgeoisie.</p><p>L'alit�e jeta ses lunettes au loin, sur l'�dredon.</p><p>� Je n'ai pas besoin de b�sicles pour vous voir. Je vous vois tr�s bien, m�me si vous vous tenez � distance. Je ne les mets que pour �crire. J'�cris �norm�ment.</p><p>� Je sais.</p><p>Le lit �tait encombr� de papiers, de manuscrits serr�s par une sangle, � la fa�on des dossiers de notaires, de livres ouverts, retourn�s comme pour marquer la page o� s'�tait arr�t�e la lecture ou l'endroit d'une citation � m�diter.</p><p>Une �critoire aux pieds courts dispos�e comme un secr�taire, avec la cavit� pour l'encrier et la tablette inclin�e qu'on pouvait soulever, �tait plac�e devant elle, sur ses genoux.</p><p>Enfin, parmi les papiers et dossiers, une cassette � demi ouverte laissait �chapper des liasses de lettres maintenues par des rubans de diff�rentes couleurs.</p><p>Honorine avait accompagn� sa m�re et, blottie dans les jupes d'Ang�lique avec des airs timides, elle ne quittait pas des yeux Mlle d'Hourredanne.</p><p>Elle trouvait que cette jolie femme de soixante ans avait l'air d'un oiseau dans son nid. Un nid de papiers, compos� habilement et de mat�riaux divers comme tous les nids d'oiseaux. Elle se demandait pourquoi cette dame pr�f�rait se couvrir de papiers plut�t que d'une bonne couverture de Catalogne comme Eloi Macollet en avait pos� sur son lit cette nuit par le grand froid. Est-ce que tous ces papiers lui tenaient chaud ?</p><p>C'�tait une circonstance exceptionnelle et, somme toute, heureuse, qui avait fini par amener Ang�lique et Honorine dans cette chambre tendue de tapisseries, garnie de beaux meubles et de tableaux o� s'�coulait la vie de l'invisible �pistoli�re de Qu�bec.</p><p>Au fond de la pi�ce, par la porte-fen�tre entrouverte qui laissait entrer comme une pr�sence sournoise une dense bouff�e de froid, on apercevait un coin du jardin aux carr�s de buis enneig�s et la perspective du verger de pommiers, parmi lesquels on voyait s'agiter et courir en tous sens des personnes diverses, les bras lev�s.</p><p>Le glouton apprivois� de Cantor �tait de retour et s'�tait faufil� dans le jardin de leur voisine o� on le poursuivait.</p><p>La servante anglaise qui, dans sa cuisine, plumait sans h�te un chapon, avait cru apercevoir quelque chose entre les arbres. Elle ouvrit la porte sur le jardin. La chienne en profita pour s'�lancer en aboyant follement.</p><p>Ce que voyant, Ang�lique qui, de la maison, avait suivi le remue-m�nage, prit la main d'Honorine et d�cida que le moment �tait venu d'aller soulever le heurtoir de la porte de Mlle d'Hourredanne pour, � la fois, pr�senter des excuses, donner des explications et se faire conna�tre d'elle. L'Anglaise ne sachant plus o� donner de la t�te �tait venue lui ouvrir.</p><p>� Comment vous portez-vous ? demanda Ang�lique. Monsieur de Ville d'Avray m'a dit que vous souffriez de douleurs, de rhumatismes.</p><p>Mlle d'Hourredanne ne faisait pas montre de beaucoup d'am�nit�, mais c'�tait peut-�tre une attitude de d�fense chez une femme �g�e, jalouse de ses amiti�s, et que la maladie retenait � l'�cart de la vie mondaine.</p><p>� Monsieur de Ville d'Avray ne sait rien de moi, ni de mes douleurs. Il est bien trop pr�occup� de ses affaires. Et je l'ai peu vu depuis votre arriv�e. Vous avez provoqu� beaucoup d'�v�nements, Madame �</p><p>Ang�lique lui expliqua les raisons de leur intrusion.</p><p>� Un glouton ! dit Mlle d'Hourredanne. Un Kar-ka-fou !... D�j� votre chat rend ma chienne nerveuse. Le dogue de Monsieur de Chambly-Montauban va n'en faire qu'une bouch�e de votre glouton.</p><p>� C'est ce que nous craignons. C'est pourquoi je me suis permis...</p><p>Comme les personnes qui se taisent beaucoup, lorsqu'elle avait l'occasion de s'adresser � quelqu'un Mlle d'Hourredanne continuait � voix haute les discours qu'elle avait l'habitude de se tenir int�rieurement ou d'�changer avec son amie �pistoli�re.</p><p>En quelques minutes, elle demanda son avis � Ang�lique et donna le sien sur la plupart des personnes en vue, d�plora le caract�re de Sabine de Castel-Morgeat qui avait les seins trop audacieux pour une personne aussi ennemie des choses de l'amour, regretta de voir Mme de Mercouville pr�sidente des dames de la Sainte-Famille plut�t que Mme de Beaumont plus d�vote.</p><p>� Avez-vous �t� chez les ursulines ? Avez-vous vu la M�re Madeleine ?</p><p>� Non, pas encore !</p><p>� La neuvaine est termin�e. Vous allez �tre bient�t convoqu�e.</p><p>� Je l'esp�re.</p><p>Du fond du verger, une boule sombre jaillit et fon�a vers la maison comme un projectile. Ang�lique se pr�cipita pour barrer l'entr�e, effray�e � l'id�e de voir le glouton faire irruption parmi les meubles et les bibelots fragiles.</p><p>L'animal s'arr�ta � quelques pas d'elle dans une gerbe de cristaux de neige.</p><p>C'�tait bien Wolverines.</p><p>Il la reconnaissait, ses yeux ronds et noirs la fixaient avec intensit�. � Comme il est intelligent, pensa-t-elle, presque un �tre humain. �</p><p>Cependant, l'on pouvait comprendre la terreur superstitieuse que le glouton inspire aux Indiens en butte aux m�faits de ce redoutable adversaire qui d�monte leurs pi�ges, pille leurs caches et se venge d'eux avec une subtilit� confondante. C'est un animal �trange, forme d'ours ou d'�norme blaireau, le ventre, la t�te, les pattes, le museau tr�s noirs. La t�te courte par rapport au corps, les oreilles et les yeux petits, la queue �paisse et touffue, la fourrure d'un noir-brun, �t� comme hiver, � bourre �paisse et longs poils soyeux pendant � la queue, il impressionnait par une laideur puissante que l'on sentait indomptable.</p><p>En arr�t, sa face camuse au ras du sol, la queue dress�e, il se gonflait de tous ses poils et le soleil faisait �tinceler la longue bande ch�tain clair qui jetait une tra�n�e lumineuse sur ses flancs de l'�paule � la racine de la queue. La m�me blondeur luisant au front et aux joues, en opposition avec le masque noir cernant les yeux, contribuait � lui donner son air farouche et cruel qui terrorise. Sous le nez aux narines dilat�es, la petite gueule ouverte d�couvrait les quatre canines pointues et blanches dans un rictus mena�ant.</p><p>�tait-ce cette face d�moniaque que la femme maudite avait vue avant de mourir ?</p><p>�tait-ce lui qui avait ravag� le beau visage d'Ambroisine, avec ses dents aigu�s, ses griffes � demi r�tractiles, hors des lourdes pattes d'un noir de suie.</p><p>... � Et je vis un monstre velu sortir des buissons, se jeter sur la d�mone et la d�vorer... �</p><p>� Wolverines... Qu'as-tu fait ? lui murmura-t-elle.</p><p>Sortant de son immobilit�, la grosse fouine virevolta et avec une prestesse de couleuvre fila vers le mur qu'elle franchit d'un bond. Les cris des Indiens du carrefour r�v�l�rent son retour dans la rue de la Closerie Les poursuivants qui reparaissaient entre les arbres suivirent son chemin et saut�rent le mur</p><p>Le verger fut vide. La brume s'accentuait, couleur de tilleul.</p><p>Ang�lique referma la prote-fen�tre par o� s'infiltrait l'air glac�. Derri�re venue, la chienne qui �tait all�e batifoler jusqu'aux confins de la propri�t� remonta la pente au galop. On rouvrit pour la laisser entrer et elle se pr�cipita dans la chambre, la langue pendante tout excit�e de cette partie de cache-cache inesp�r�e.</p><p>� C'est une chienne de race canan�enne, pr�senta Mlle d'Hourredanne. La premi�re race de chiens domestiques, d'o� le � cane � des Romains qui gardait l'entr�e de leurs villas. Un de mes amis l'a rapport�e des �chelles du Levant. On l'a crois�e avec le dogue de Monsieur de Chambly-Montauban. Les sujets en sont forts beaux.</p><p>Elle repliait ses lettres en soupirant</p><p>� Votre chat insolent... un Kar-ka-fou f�roce, tous ces animaux de la cr�ation � se promener sur mon mur. J'aurais mieux fait de garder ma palissade de pieux bien effil�s qui cernait le jardin auparavant.</p><p>Elle classait ses papiers avec m�thode, y jetait un dernier regard avant de les ranger dans la cassrtte, s'attardait sur quelques mots saisis au passage. Elle se mit a chercher dans un autre coffret.</p><p>Grommelant en anglais, la coiffe de travers, la servante essouffl�e avait r�int�gr� sa cuisine. Elle vint peu apr�s portant sur un plateau d'argent une �cuelle de bouillie d'avoine. La cuisson du brouet avait d� souffrir des �bats de sa pr�paratrice qui avait abandonn� ses fourneaux pour courir � la poursuite du glouton</p><p>Un net parfum de br�l� s'en d�gageait. Ni servante m ma�tresse ne sembl�rent s'en formaliser.</p><p>� Posez �a l�, dit Mlle d'Hourredanne en d�signant sa table de chevet. Ah ! Voici ce que je cherchais !</p><p>Elle soulevait d'un air ravi une autre liasse manuscrite.</p><p>� Si vous saviez de quel tr�sor il s'agit. C'est un roman pour lequel le libraire Bardin a pris un privil�ge l'an dernier. Mais il ne l'a pas encore publi� et l'on se passe quelques copies, sous le manteau.<emphasis> La princesse de Cl�ves.</emphasis> C'est Madame de La Fayette qui l'a �crit.</p><p>Elle s'interrompit et se mit � examiner Ang�lique avec attention.</p><p>� Vous int�resseriez Madame de La Fayette... Votre vie amoureuse doit avoir �t� tr�s mouvement�e ?</p><p>� J'ignore ce que vous voulez dire exactement par � mouvement�e �, dit Ang�lique en riant.</p><p>Elle fit remarquer � Mlle d'Hourredanne que son souper allait refroidir. Ses instincts de garde-malade souffraient de ne pouvoir mettre un peu d'ordre dans ce lit submerg� de paperasses et elle aurait pr�f�r� voir cette fr�le petite femme boire un bon lait de poule.</p><p>Elle alla jusqu'� la chemin�e tisonner les braises et y posa deux b�ches. Les flammes cr�pit�rent joyeusement.</p><p>� J'ai re�u un certain Monsieur de La Fert� que vous int�ressez fort, continuait la vieille demoiselle. Il n'est venu qu'afin de pouvoir vous guetter de ma maison.</p><p>Ang�lique tressaillit. Elle avait bien cru voir en effet Vivonne et ses comparses r�der dans les parages.</p><p>� Lui et ses compagnons sont fort d�plaisants. Je crains qu'ils n'aient le mal napolitain comme tous ces gentilshommes de la Cour. On dit que le poivre est un bon rem�de contre ces affections dues � la fl�che empoisonn�e de V�nus. Mais cela fait �ternuer...</p><p>Elle pressa Ang�lique de lui trouver une panac�e � l'horrible maladie.</p><p>Ang�lique ne voyait pas pourquoi la vieille demoiselle redoutait tellement le mal napolitain, elle qui ne quittait pas son lit, menait une vie de recluse et, malgr� une gr�ce �vidente, �tait d'un �ge qui la mettait � l'abri des passions.</p><p>Elle promit � Mlle d'Hourredanne de lui apporter toutes sortes de plantes rassurantes.</p><p>� Eh bien c'est entendu ! Revenez. Et quand la neige tombera en abondance et nous isolera, traversez la rue et venez le soir, je vous ferai lecture de cette merveilleuse histoire,<emphasis> La princesse de Cl�ves.</emphasis> La plume de Madame de La Fayette est divine. Son style est un r�gal. Vous aurez de l'agr�ment.</p><p>Elle ajouta.</p><p>� ... J'ai �t� lectrice de la Reine.</p><p>*****</p><p><emphasis>C'en est fait ! J'ai vu la s�ductrice</emphasis>, �crivit Mlle d'Hourredanne.<emphasis> Elle s'est tenue � deux pas devant moi.</emphasis></p><p><emphasis>Nous avons eu une conversation � b�tons rompus. Je voulais la prendre en d�faut, la voir grimacer, s'assombrir, d�voiler ses batteries d'orgueil ou de revanche, ses d�tours �go�stes et dominateurs, Comme il semble qu'une personne annonc�e si dangereuse doit en poss�der. J'en ai donc �t� pour mes frais de sarcasmes.</emphasis></p><p><emphasis>Bref, j'ai succomb� au charme, sans que je puisse d�finir de quoi il retourne. Sa beaut� �meut, il est vrai. On est toujours d�sarm� par une certaine perfection de corps et de visage, l'harmonie des gestes, d'une d�marche. La vue de la beaut� repose et satisfait notre nostalgie du paradis terrestre. Mais cela ne suffirait pas : Est-ce son regard ? J'ai moins retenu la nuance de ses yeux dont on parle tant que leur expression. Elle me consid�rait avec attention et je vis qu'elle �tait heureuse de me conna�tre et pas seulement pour s'attirer mes bonnes gr�ces. Je la sentis pr�occup�e de ma sant�, ce qui me touche.</emphasis></p><p><emphasis>Cela me change des bons amis qui prennent mes maux � la l�g�re et qui me disent � Levez-vous ! Levez-vous ! � Comme s'il y avait tellement de n�cessit� � ce qu'il y ait une personne de plus � caqueter dans les rues de Qu�bec.</emphasis></p><p><emphasis>L'enfant, sa fille, ne me pla�t pas. Elle est tr�s importante pour la m�re, trop importante pour une femme qui ne devrait pas avoir des faiblesses de ce genre.</emphasis></p><p><emphasis>L'enfant observe aussi, mais elle est diff�rente. On ne dirait pas que c'est leur fille.</emphasis></p><p><emphasis>Dieu, que j'aime philosopher et me pencher sur les finesses et les contradictions de l'�tre humain. Comme Madame de La Fayette dans ce beau r�cit dont vous m'avez envoy� l'in�dit.</emphasis></p><p><emphasis>Notre monde s'enfonce dans l'obscurit� et les glaces. Tout se brouille. C'est pourquoi je reste dans mon lit. Le gel �clate au-dehors, les grandes temp�tes sont proches.</emphasis></p><p><emphasis>Tout � coup, je pense � Madame de Peyrac et je suis saisie de crainte. Pourvu que la M�re Madeleine ne reconnaisse pas en elle la femme mal�fique de sa vision !</emphasis></p><p><emphasis>Madame de Peyrac est tr�s forte. Mais les j�suites ne sont-ils pas plus forts encore ?</emphasis></p></section><section><p><strong>Quatri�me partie</strong></p><empty-line/><p><strong>Le couvent des ursulines</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 35</strong></p><empty-line/><p>Le vent �tait violent et Ang�lique, tout en se rendant, par les rues, vers le couvent des ursulines o� elle allait rencontrer la M�re Madeleine, �tait oblig�e de s'arcbouter et de se cramponner aux pans de son manteau gonfl� comme une voile. Pourtant, lorsqu'on levait les yeux, le ciel se r�v�lait d'une �trange puret�, lisse, presque sans trace de nuages. Mais l'on n'en �prouvait pas de s�r�nit�, car l'on devinait que, dans les lointains de l'espace, � des hauteurs incommensurables, se perp�traient des cataclysmes glac�s. Le firmament dans sa limpidit� cristalline touch�e d'or parlait de d�serts interdits � l'homme, d'un enfer inconcevable et pire peut-�tre que celui d�crit par les th�ologiens, l'enfer du froid.</p><p>Ang�lique marchait vite, comme en union avec cette annonce de ph�nom�nes d�vastateurs dont les pr�mices commen�aient � vider les rues. Tandis qu'elle se h�tait � la fois port�e par le vent et une fi�vre int�rieure, qui prenait le pas sur l'inqui�tude, elle se disait qu'il n'y aurait pas une accusation de la M�re Madeleine qu'elle ne se sentait la force de r�duire en charpie.</p><p>La convocation lui avait �t� port�e par un clerc de l'�v�ch�. Monseigneur de Laval l'avertissait qu'il s'�tait entremis avec les dames ursulines d�s la fin de la neuvaine pour l'amende honorable. Les religieuses lui avaient fait savoir qu'elles recevraient volontiers Mme de Peyrac aujourd'hui � l'heure qui lui conviendrait mais, de pr�f�rence, apr�s v�pres et avant l'office du soir.</p><p>Ang�lique �tait chez elle ce jour-l� afin d'initier Suzanne � quelques travaux tels que fourbir les cuivres, frotter les �tains, faire briller les meubles fragiles.</p><p>M�me si l'ursuline l'accusait formellement, tombait en crise et en p�moison sur le plancher, elle garderait son sang-froid, ce qui serait la meilleure r�ponse � infliger � toutes ces com�dies.</p><p>Elle scruta ses traits dans le miroir, �tudia le visage qu'elle allait offrir � l'examen de la visionnaire, ses yeux verts un peu trop brillants, et elle tapota son col de dentelle. Puis sous le coup d'une impulsion, elle choisit deux pendants d'oreilles, deux petites boules d'or reli�es par quelques perles, qu'elle fixa � ses lobes.</p><p>Elle ne voulait se pr�senter ni humble ni provocante. Seulement avec son visage � elle. De femme. De grande dame.</p><p>Sur sa coiffeuse, elle laissait � disposition une cassette contenant quelques fards, des parures. Elle se mit un peu de rose aux joues et aux l�vres.</p><p>Tout le temps qu'elle demeura devant le miroir, Suzanne, la jeune femme canadienne, se tint debout � quelques pas d'elle, ne quittant pas de ses prunelles tr�s noires ce visage o� se jouait un d�bat int�rieur.</p><p>Lorsque Mme de Peyrac se retourna, elle lui tendit aussit�t son manteau et l'aida � s'en rev�tir et � bien rabattre le capuchon.</p><p>Elle �tait partie d'un bon pas sans attendre le clerc envoy� par l'�v�ch�. Monseigneur de Laval serait-il pr�sent � l'entrevue ? se demandait-elle. Ne le souhaitant pas, elle pr�f�rait �tre seule en face de la religieuse.</p><p>Elle �vita la place de la Cath�drale et coupa par un sentier de terre qui passait devant le moulin des J�suites. Les ailes de celui-ci tournaient � une allure folle. Elle d�boucha sur la Place d'Armes � l'autre extr�mit� de laquelle le ch�teau Saint-Louis et les remparts de sa cour de garde se dressaient. Le vent devenait cinglant et tourbillonnait.</p><p>Ang�lique vit des soldats qui couraient et se h�laient. En se retournant, elle faillit pousser un cri. Un nuage viol�tre, �norme, montait de l'horizon � une vitesse incroyable. Son aile s'�tendait d�j� sur les c�tes blanchies de Beaupr�, de l'�le d'Orl�ans et du Saint-Laurent gel�. On e�t dit l'escadron du dieu des T�n�bres lanc� � l'assaut de la Terre.</p><p>Mais apr�s avoir tourn� l'angle du mur de la Pr�v�t�, tout changeait. � croire qu'elle avait r�v�. Le vent tombait et l'on d�couvrait, � l'or�e de ce premier chemin qui avait �t� creus� dans la for�t canadienne et que l'on appelait toujours la Grande All�e bien qu'il f�t aujourd'hui une large rue bord�e de maisons, l'ouest brillant d'un soleil suave � peine att�nu� et dont les rayons p�les faisaient miroiter l'ardoise mouill�e des toits.</p><p>Comme elle approchait du monast�re des ursulines, la silhouette d'un j�suite se d�tacha de l'ombre des murs et se porta � sa rencontre. Ang�lique reconnut le religieux qui avait attir� son attention le jour du Te Deum par ses mains mutil�es et son expression d'innocence hautaine.</p><p>� Je suis le P�re Jorras, se pr�senta-t-il, aum�nier chez ces dames ursulines et confesseur de la M�re Madeleine de la Croix qui a souhait� vous rencontrer aujourd'hui, Madame.</p><p>De toute �vidence, il serait pr�sent � l'entretien. Le j�suite �changea quelques paroles de salutations avec le s�minariste qui les rejoignait enfin. Elle comprit que, lui aussi, � la demande de l'�v�que, assisterait � l'entrevue, que ces eccl�siastiques courtois et prudents ne nommaient pas confrontation. Son nom l'�clairait sur les motivations de l'�v�que � l'envoyer pr�s d'elle. Il s'appelait Didace Morillot. Ce n'�tait pas un s�minariste mais ce jeune pr�tre que Monseigneur avait d�sign� comme futur exorciste du dioc�se.</p><p>La � rencontre � avec la M�re Madeleine devait lui offrir une occasion de faire ses premi�res armes dans ce cas douteux de d�monologie. Didace Morillot expliquait.</p><p>� Monseigneur m'a pri� de me trouver c�ans afin de pouvoir lui transmettre un compte rendu pr�cis des questions et r�ponses �chang�es. Je suis charg� de consigner le proc�s-verbal, ajouta-t-il en d�signant un sac qui devait contenir des papiers et des plumes.</p><p>La pens�e de ces deux t�moins qu'on lui imposait commen�a � inqui�ter Ang�lique.</p><p>� Qu'attendons-nous ? demanda-t-elle.</p><p>� Le R.P. de Maubeuge.</p><p>Le Sup�rieur des j�suites tournait pr�cis�ment le coin � l'angle du b�timent de la Pr�v�t�, en retenant d'une main son chapeau � large bord. Comme le vent se calmait subitement, les manteaux retrouv�rent leurs plis hi�ratiques et, les couvre-chefs ne risquant plus de s'envoler, on put s'aborder avec la dignit� requise.</p><p>� se voir entour�e de soutanes noires, Ang�lique commen�a � craindre qu'� la prochaine �tape le P�re d'Orgeval n'appar�t comme sortant d'une bo�te. Sans y croire elle ne cessait de s'y attendre depuis son arriv�e. Elle regretta de ne pas avoir demand� � Joffrey de l'accompagner, car, apr�s tout, le P�re d'Orgeval �tait leur adversaire commun. Il avait brandi son �p�e et lev� son �tendard contre Joffrey de Peyrac consid�r� par lui comme usurpateur en Acadie, avant m�me qu'il ne s'attaqu�t � elle et ne la d�non��t comme supp�t du diable.</p><p>Malgr� ses r�solutions, l'angoisse la prit tandis qu'elle levait les yeux vers les hauts murs de pierre grise du monast�re.</p><p>Mais il n'y avait rien � Qu�bec qui p�t �tre enti�rement solennel ou tragique du fait de l'intervention des Indiens qui, en toutes choses, fureteurs, farceurs, harcelants, importants, se trouvaient m�l�s � la moindre affaire.</p><p>Au moment o� le P�re de Maubeuge s'appr�tait � soulever le heurtoir de bronze du grand portail on vit arriver par la Grande All�e un chef algonquin de la tribu des Montagnais et sa petite fille. Il venait remettre l'enfant aux dames ursulines afin qu'elles en fassent une chr�tienne accomplie. M. Louis Jolliet, qui connaissait leur idiome, les accompagnait afin de leur servir d'interpr�te.</p><p>M. Jolliet pr�senta le Sagamore, titre que l'on donnait au chef de tribu, qui se nommait Mistagouche. La petite Indienne avait cinq ans. Baptis�e au fond des for�ts par un missionnaire itin�rant, elle r�pondait au joli nom de Jacqueline. Son p�re, g�ant tatou�, l'arc et le carquois � l'�paule, la menait par la main, petit �cureuil au c�ur palpitant, aux grands yeux de nuit. Un bandeau brod� de perles et de poils de porc-�pic retenait sa chevelure �bouriff�e, copieusement ointe de graisse d'ours. Les m�mes dessins, tels que les sauvagesses aiment � en ex�cuter, ornaient l'ourlet de sa tunique de peau chamois�e ; ses chevilles �mergeaient, fr�les ; de ses mocassins frang�s.</p><p>Puis, par cette m�me Grande All�e, arrivait aussi un cavalier. M. de Lom�nie-Chambord mit pied � terre et se dirigea vers eux. Sa venue n'�tait pas fortuite. Il avait pri� les j�suites de l'avertir du jour o� Mme de Peyrac se rendrait au couvent des ursulines.</p><p>� C'est moi qui ai �t� envoy� � Wapassou pour �claircir les termes de la pr�diction et juger de la cr�ance qu'on devait y accorder. Je veux �tre pr�s de vous aujourd'hui, lui dit-il.</p><p>Il accrochait la bride de son cheval � l'un des anneaux fix�s dans le mur. Elle le prit en apart�.</p><p>� �tes-vous venu pour m'aider ? lui demanda-t-elle.</p><p>Le chevalier de Malte sourit.</p><p>� Non ! Vous n'avez pas besoin d'aide, ma ch�re amie... Mais je suis venu parce que peut-�tre avez-vous besoin d'amiti� ?... Entrons.</p><p>Dans l'�pais vantail une porte s'�tait ouverte. Toute la compagnie p�n�tra � l'int�rieur et descendit quelques marches de pierre qui menaient � un vestibule dall�. Quelqu'un s'y trouvait que l'on n'attendait pas : Monsieur l'intendant Carlon, lequel avait coutume de visiter parfois l'une des M�res avec laquelle il entretenait, m�me lorsqu'il se trouvait � Qu�bec, une correspondance assidue. De nouvelles civilit�s furent �chang�es.</p><p>Par un tour grillag� sur la gauche, la voix d'une invisible s�ur porti�re s'enquit du nom des religieuses que l'on d�sirait voir. Puis une autre porte man�uvr�e de l'int�rieur par une ficelle tir�e les introduisit dans un parloir au parquet de bois bien cir�.</p><p>On vint chercher M. Carlon pour le conduire � un parloir plus exigu o�, assis devant la cl�ture grillag�e, il allait pouvoir s'entretenir avec sa pieuse �g�rie des fins derni�res de l'�me.</p><p>La M�re Madeleine avait �t� pr�venue, mais il fallait auparavant s'occuper du sauvage et de son enfant, ce qui retarderait un peu l'entrevue.</p><p>Le grand chef �tait impressionn� par ce d�cor nouveau et bizarre pour lui. Il regardait autour de lui et avait des gestes timides et un sourire enj�leur, attendrissant pour sa carrure. Les Montagnais s'�parpillaient des environs de Saguenay jusqu'aux limites du Labrador. Mistagouche avait fait un long voyage pour atteindre ce monast�re des Blancs. Admiratif, il examinait les tableaux suspendus aux murs qui repr�sentaient des c�urs perc�s de glaives, couronn�s d'�pines, surmont�s de flammes ardentes.</p><p>� la droite de la porte on trouvait un b�nitier en fa�ence o� chacun en entrant avait pris un peu d'eau b�nite du bout des doigts avant de se signer.</p><p>Dans les profondeurs du couvent une cloche tintait. Une jeune religieuse entra, une novice qui avait droit de semi-cl�ture afin de pouvoir accueillir les �l�ves d�s le seuil. Elle s'extasia de tendresse � la vue de l'enfant, lui ouvrit les bras, l'enleva sur son c�ur. Elle lui parlait en langue indienne de racine huronne que la petite Montagnaise ne comprenait pas bien mais qui lui �tait famili�re. La novice couvrait de baisers et de caresses les petites joues ivoirines, ombr�es de crasse, la c�linait et la ber�ait afin d'apaiser sa frayeur. Elle lui montra un pruneau confit, une balle rouge.</p><p>La dilection br�lante qui avait pouss� cette jeune fille de noble famille � traverser les mers pour le salut des pauvres sauvages rayonnait sur le visage de la jeune s�ur et s'exprimait dans ses transports qui auraient pu �tre ceux d'une m�re retrouvant son enfant.</p><p>Elle assura le p�re de Jacqueline que la petite ferait l'objet de tous les soins des M�res, serait fort aim�e d'elles, qu'on ne lui enl�verait pas son amulette qu'elle portait au cou pour la pr�server des mauvais esprits, ni qu'on n'aurait garde d'oublier de l'oindre tous les jours de graisse pour la prot�ger du froid en hiver, des moustiques en �t�, pieux mensonges en ce qui concernait peut-�tre ces derni�res assertions. En tout cas, Jacqueline ne manquerait jamais de rien, mangerait tous les jours � sa faim, certifiait-elle.</p><p>M. Jolliet traduisait.</p><p>La novice se retira, emportant l'enfant blottie dans son giron, tout en continuant de parler et de chantonner afin de la distraire de cette s�paration d'avec son p�re. Celui-ci, qui, par sa taille, dominait tout le monde d'une t�te, se tourna vers chacun en pronon�ant un petit discours qui devait �tre courtois. S'agenouillant, il tira de son havresac deux peaux de loutres et des d�pouilles de renards puis les ayant pos�es � terre, il demanda de l'eau-de-vie. Les visages des j�suites se firent s�v�res, et Louis Jolliet gourmanda le sauvage.</p><p>� Ils sont incorrigibles, dit le comte de Lom�nie. L'an dernier des sagamores montagnais sont venus en d�l�gation � Qu�bec demander l'abolition de la traite de l'alcool qui les rend assassins et meurtriers entre eux, au point qu'ils tuent femmes et enfants dans leur d�lire. Mais, voyez, celui-ci a d�j� oubli� ses plaintes et ses serments...</p><p>Le sagamore se tourna vers Ang�lique et recommen�a par gestes sa demande. Un quart de chopine, semblait-il implorer, dont il mesurait la valeur du pouce et de l'index.</p><p>� Il sait que nous ne lui en donnerons pas. Il tente sa chance aupr�s de vous qui �tes nouvelle venue � Qu�bec.</p><p>La clart� du jour baissait �trangement. Avec l'arriv�e du nuage obscur, la p�nombre s'alourdissait et seuls les visages et les mains se d�tachaient, blafards. Louis Jolliet sortit en disant qu'il allait r�clamer du luminaire. Le Montagnais posa doucement, dans un coin, son arc et son carquois, son bouclier d'�corce. Il ne d�sesp�rait pas � la fin d'obtenir une petite dose d'alcool en �change de ses fourrures et du don qu'il avait fait de sa fille aux tr�s saintes M�res.</p><p>Dans les profondeurs du couvent, la cloche continuait toujours � appeler � petits coups brefs et irr�guliers.</p><p>L'interpr�te revint avec deux bougeoirs d'argent supportant chacun trois chandelles. Il voulait prendre cong�, emmenant son sauvage avec lui. Mais Mistagouche avait mis son espoir en Ang�lique, cherchant � la d�sarmer par une mimique destin�e � l'amuser et � inspirer sa piti�. Elle ne s'y laissait pas prendre, connaissant la hardiesse sans limite des indig�nes et ce que leur sourire am�ne cachait d'ent�tement et de ruse lorsqu'il s'agissait d'obtenir de l'eau-de-vie.</p><p>M. Jolliet finit par s'en aller car il avait r�p�tition au S�minaire avec la chorale des petits �l�ves pour pr�parer les chants de No�l.</p><p>Le sagamore alla s'asseoir par terre, sous le grand crucifix, le dos au mur. Il ne bougeait pas plus qu'une statue et attendait. La clart� du jour remontait. Un rayon de soleil parut s'�vader entre les nuages. Les deux j�suites et le pr�tre parlaient entre eux dans un coin de la pi�ce.</p><p>Ang�lique �tait trop impatiente pour prendre place sur l'un des si�ges dispos�s le long des murs du parloir. Elle allait et venait, examinant les tableaux.</p><p>La porte s'entrouvrit doucement et le profil de belette de Piksarett se glissa dans l'entreb�illement. Il souriait de toutes ses dents de rongeur, enchant� de la surprendre. Apr�s avoir examin� les alentours et renifl� dans la direction du Montagnais avec un air d�go�t�, il entra tout � fait, se couvrit d'eau b�nite et de signes de croix.</p><p>� Salut, Sagamore, pourquoi viens-tu ? demanda Ang�lique.</p><p>� Il faut se h�ter, r�pondit Piksarett, �nigmatique.</p><p>Mais avec la m�me d�votion que Mistagouche tout � l'heure, il allait d�poser ses armes, c'est-�-dire son mousquet d'honneur � long canon, dans une encoignure, puis rejetait sa fourrure d'ours noir. Nu, sans autre v�tement que son brayet de peau, et ses m�dailles et chapelets au cou, jamais il n'avait paru si d�gingand�, avec ses longues jambes maigres d'�chassier.</p><p>Il prit son calumet � sa ceinture, le bourra d'un tabac noir, battit le briquet et, apr�s en avoir tir� quelques bouff�es voluptueuses, alla �changer le tuyau de sa pipe avec celle du Montagnais qui s'�tait empress� de l'imiter. Ils fum�rent ainsi chacun au calumet de l'autre, signe de paix. Piksarett, l'Ab�nakis, le Narrangassett, fils des belles et hautes for�ts du Sud, m�prisait profond�ment ces peuplades du Nord qui r�dent parmi des arbres rabougris, mais les r�gles de l'hospitalit� indienne et de la charit� chr�tienne m�l�es l'obligeaient � se montrer civil. Du moment qu'il ne s'agissait pas d'un ennemi de Dieu... Ayant satisfait � son devoir, il revint s'installer sur sa peau d'ours, de l'autre c�t� de la porte, les jambes crois�es.</p><p>Il faisait de plus en plus sombre, avec des lueurs dor�es, fuligineuses, qui se posaient sur les objets et les meubles et faisaient briller le plancher. Ang�lique, que l'arriv�e du Grand Baptis� avait distraite de son attente, reprit ses all�es et venues � travers le parloir.</p><p>� Pourquoi t'agites-tu comme un loup maigre dans son pi�ge ? demanda Piksarett qui la suivait des yeux avec ironie.</p><p>� Parce que je m'impatiente. Je voudrais en avoir fini. Tu as dit toi-m�me qu'il fallait se h�ter...</p><p>� Qui attends-tu ?</p><p>� La M�re Madeleine.</p><p>� Elle est l�.</p><p>Ang�lique sursauta. Depuis combien de temps un rideau avait-il gliss� sur la grille de bois d'une cl�ture, permettant � la religieuse qui se tenait derri�re d'observer sans �tre remarqu�e celle qu'on lui avait annonc�e : Ang�lique de Peyrac, la Dame du Lac d'Argent ?</p><p>Ang�lique s'�tonna de n'avoir pas senti peser sur elle ce regard comminatoire. En s'approchant elle se crut encore victime d'une m�prise, tant l'apparence de la petite ursuline derri�re la grille lui parut anodine pour une visionnaire.</p><p>La M�re Madeleine avait une physionomie d'enfant que la guimpe blanche qui serrait son visage rendait un peu poupine. Les je�nes, dont on la disait coutumi�re, ne semblaient pas avoir eu d'influence sur sa bonne sant�. Et pourtant, il y avait des jours o� elle ne se nourrissait que d'une hostie. Son teint �tait blanc mais non p�le. Elle montrait la carnation laiteuse et lumineuse qui est celle de personnes s'exposant rarement au soleil. Fleurs d'ombre. Elle portait des lunettes rondes, cercl�es de fer et, sans cela, on e�t pu comparer son visage � celui des vierges flamandes comme en peignait Rubens, dont la fine et charmante beaut� et le teint de porcelaine entra�naient si bien au culte de la Reine des Cieux.</p><p>Dans le fond de la cellule pr�s d'une table o� br�lait une lampe � huile se distinguait la silhouette sombre d'une autre moniale, debout, la Sup�rieure, sans doute, en chape de ch�ur et voile noir, les mains dans ses larges manches, et qui ne quitta pas sa pose hi�ratique de toute l'entrevue.</p><p>Ang�lique s'approcha jusqu'� un pas du grillage croisillonn� derri�re lequel elle sentait fix� sur elle le regard de la M�re Madeleine.</p><p>� Eh bien ! lui demanda-t-elle, suis-je la D�mone ?</p><p>D'une mani�re inattendue la jeune s�ur se mit � rire.</p><p>� Non ! s'�cria-t-elle, et vous le savez bien !</p><p>Alors ces messieurs rapproch�rent des chaises et les dispos�rent devant la cl�ture.</p><p>Ang�lique prit place au milieu, en face de la M�re Madeleine, le P�re Jorras � sa droite et le P�re de Maubeuge � sa gauche. Lom�nie se mit un peu en retrait. L'abb� Morillot s'assit sur un tabouret et installa sur ses genoux son mat�riel de scribe. En haut d'une page il tra�a une croix, puis les trois lettres invocatrices J.M.J., puis les noms des personnes pr�sentes.</p><p>Le compte rendu de cette entrevue qu'il r�digea � dessein d'en conserver les � minutes � pour les Archives de l��v�ch� et celle des J�suites commence par ces mots :</p><p>...<emphasis> La premi�re a pris la parole, ladite dame de Peyrac, comparante, et a demand�, s'adressant � notre s�ur ursuline, M�re Madeleine de la Croix.</emphasis> Question :<emphasis> Eh bien ! Suis-je la D�mone ?</emphasis> R�ponse :<emphasis> Non ! Et vous le savez bien !</emphasis></p><p>La jeune religieuse avait r�pondu d'une voix douce. Elle paraissait �tonn�e et au fur et � mesure qu'elle �tudiait Ang�lique, heureuse et m�me �blouie. Enfin, extr�mement soulag�e. Ang�lique ne l'�tait pas moins. Ainsi, d�s les premiers instants, l'affaire �tait r�gl�e. Malheureusement, ni l'une ni l'autre n'en furent quittes pour autant.</p><p>Le R.P. de Maubeuge prit en main la suite de ce que l'abb� Morillot, dans son proc�s-verbal, d�signa du terme, peu am�ne, d'interrogatoire.</p><p>De sa voix unie, un peu sourde, il proposa de rappeler les faits, tout d'abord dans leur ordre chronologique. Il souligna vers quelle �poque la religieuse ici pr�sente avait signal� � sa Sup�rieure l'apparition qui l'avait visit�e, ce qui remontait � environ deux ann�es, puis la date o� elle en avait fait de nouveau le r�cit � son confesseur, puis les diff�rentes dates o� elle avait �t� entendue devant divers ar�opages, o� avaient pris place l'�v�que, le P�re d'Orgeval, le Sup�rieur du S�minaire M. de Berni�res, et lui-m�me, Sup�rieur des J�suites.</p><p>Il tint � lire la teneur de cette vision. Et, une fois encore, Ang�lique dut r�entendre ce texte qui la premi�re fois lui avait paru aberrant, puis insultant lorsqu'elle avait su qu'on s'attachait � reconna�tre Gouldsboro dans le paysage d�crit et elle-m�me dans le d�mon succube entrevu et qu'elle �couta cette fois avec l'indiff�rence de l'habitude.</p><p><emphasis>... Je me trouvais au bord de la mer. Les arbres s'avan�aient jusqu'au bord de la plage... Le sable avait un reflet rose... Sur la gauche �tait b�ti un poste de bois avec une haute palissade et un donjon o� flottait une banni�re... Partout dans la baie des �les en grand nombre comme des monstres assoupis... Au fond de la plage, sous la falaise, des maisons de bois clair. Dans la baie, deux navires qui se balancent � l'ancre... De l'autre c�t� de cette plage, � quelque distance, et apr�s qu'on eut d� franchir environ un ou deux miles, il y avait un autre hameau de cabanes avec des roses autour... J'entendais piailler les mouettes et les cormorans...</emphasis></p><p><emphasis>... Tout � coup une femme d'une tr�s grande beaut� s'�leva des eaux et je sus que c'�tait un d�mon f�minin. Elle resta suspendue au-dessus des eaux dans lesquelles son corps se refl�tait et sa vue m'�tait insupportable, car c'�tait une femme... et je voyais en elle le symbole de ma condition de p�cheresse. Tout � coup, du fond de l'horizon, un �tre dans lequel je crus reconna�tre un d�mon ail� s'avan�a d'un galop rapide et je m'aper�us que c'�tait une licorne dont la longue pointe �tincelait au soleil couchant comme un cristal. La d�mone la chevaucha et s'�lan�a � travers l'espace.</emphasis></p><p><emphasis>... Alors je vis l'Acadie, comme une immense plaine que j'aurais contempl�e du haut des cieux. Je sus que c'�tait l'Acadie. Aux quatre coins des d�mons la tenaient comme une couverture et la secouaient violemment. La d�mone la parcourut d'un sabot ail� et y mit le feu... Tout le temps que dura cette vision je me souviens que je gardais la sensation qu'il y avait comme dans le coin du d�cor un d�mon noir et grima�ant qui semblait veiller sur la cr�ature �tincelante et d�moniaque et j'avais, par instants, la crainte terrible que ce ne f�t Lucifer lui-m�me...</emphasis></p><p><emphasis>... J'�tais et me d�sesp�rais car je voyais que c'�tait l� le d�sastre pour le cher pays que nous avions pris sous notre protection, lorsque tout parut s'apaiser. Une autre femme passa dans le ciel. Je ne saurais dire si c'�tait la Sainte Vierge ou quelque sainte protectrice de nos communaut�s. Mais son apparition parut avoir calm� la d�mone. Elle reculait, effray�e... Et je vis sortir d'un taillis une sorte de monstre velu qui se jeta sur elle et la d�chiqueta et la mit en pi�ces, tandis qu'un jeune archange � l'�p�e �tincelante s'�levait dans les nu�es...</emphasis></p><p>Une fois le rappel de la vision termin�, l'interrogatoire recommen�a et se poursuivit, r�dig� au fur et � mesure par l'abb� Morillot, exorciste, dont la plume active grin�ait sur les feuillets.</p><p>Le R.P. de Maubeuge commen�a par repr�senter � la religieuse qu'elle avait maintes fois soulign� que dans sa vision elle n'avait pu voir le visage de la d�mone qui �tait contre le soleil, alors que son corps nu qui s'�levait des eaux �tait comme �clair�. Comment pouvait-elle affirmer alors en voyant Mme de Peyrac qui se pr�sentait � elle, v�tue et ne pouvant s'identifier que par son seul visage, qu'il ne pouvait s'agir de l'apparition ?...</p><p>La question, en effet, �tait embarrassante � plus d'un point de vue.</p><p>Cette question de nudit� avait toujours paru beaucoup pr�occuper les eccl�siastiques ou personnages importants d�sign�s pour examiner l'authenticit� et la signification de cette vision.</p><p>Allait-on demander � Ang�lique de se d�voiler comme Suzanne au bain ?</p><p>Une gaiet� intempestive l'obligea � se mordre les l�vres et elle jeta subrepticement un regard vers le chevalier de Lom�nie. Devinait-il ses pens�es irr�v�rencieuses ?</p><p>Cependant la M�re Madeleine, apr�s avoir paru d�concert�e par l'argutie, secouait la t�te.</p><p>� Qu'importe ! Ce n'est pas elle, fit-elle avec douceur mais d'un ton sans r�plique.</p><p>Question du R.P. de Maubeuge � ladite religieuse :</p><p>� Vous maintenez les termes de votre d�claration ? Vous restez assur�e d'avoir vu nettement les d�tails pr�cit�s ?</p><p><emphasis>R�ponse :</emphasis> Oui.</p><p><emphasis>Question :</emphasis> Vous n'avez pas �t� entra�n�e apr�s conversation avec votre M�re Sup�rieure � ajouter un d�tail qui vous aurait �t� sugg�r� pour aider � l'interpr�tation ?</p><p><emphasis>R�ponse :</emphasis> Non.</p><p><emphasis>Question :</emphasis> Au cours de votre entretien avec le P�re Jorras ?</p><p><emphasis>R�ponse :</emphasis> Non.</p><p><emphasis>Question</emphasis> : Au cours de vos entretiens avec le P�re d'Orgeval ?</p><p><emphasis>R�ponse :</emphasis> Non ! Non, r�pondait la petite religieuse avec �nergie. Je n'ai rien ajout�, rien retranch�. J'ai vu cette nuit-l� ce paysage aussi nettement que si je l'avais vu sur un tableau peint par le fr�re Luc. Ce qui me plaisait c'est que le sable des plages �tait rose et je n'en ai jamais vu de cette couleur.</p><p><emphasis>Question :</emphasis> Avez-vous reconnu l'�tablissement de Gouldsboro ?</p><p><emphasis>R�ponse :</emphasis> Je ne connais pas l'�tablissement de Gouldsboro. J'ignore o� il se trouve.</p><p><emphasis>Question :</emphasis> �tes-vous-certaine de n'avoir pas prononc� le nom de Gouldsboro ?</p><p><emphasis>R�ponse :</emphasis> J'en suis certaine.</p><p><emphasis>Question :</emphasis> Quel nom avez-vous donc prononc� ?</p><p><emphasis>R�ponse :</emphasis> J'ai parl� de l'Acadie. La seule chose dont j'�tais certaine c'�tait que ces lieux se trouvaient en Acadie et que l'Acadie �tait menac�e.</p><p>Le P�re de Maubeuge se tourna vers Ang�lique. � la lueur de la veilleuse � huile, dans cette p�nombre qui s'accentuait, son visage �tait de plus en plus celui d'un vieux savant chinois.</p><p>� Et vous, Madame, la description de ce paysage vous semble-t-elle se rapporter � votre �tablissement de Gouldsboro qui vous est familier ?</p><p>� � vrai dire cela pourrait �tre n'importe quel �tablissement de la Baie Fran�aise16, r�pondit-elle d'un ton neutre.</p><p>� Mais cela ne pourrait-il pas �tre Gouldsboro ?</p><p>� Cela pourrait l'�tre, admit-elle, comme cela peut ne pas l'�tre.</p><p>� N'y a-t-il aucun d�tail dans cette description pr�cise qui ne vous ait persuad�e en conscience qu'il s'agit bien l� de votre �tablissement, qu'il ne pouvait s'agir que de Gouldsboro ?...</p><p>� ce moment Ang�lique croisa le regard de la petite religieuse fix� sur elle.</p><p>� J'ai dit la v�rit�, criait ce regard. Alors, toi aussi, tu dois dire la v�rit�. �</p><p>Et soudain elle comprit ce qui se d�battait au sein de cette discussion pointilleuse. Elle comprit quel �tait l'enjeu que poursuivaient le j�suite et les autres eccl�siastiques en les engageant, elle et la M�re Madeleine, dans ces sombres d�dales.</p><p>L'enjeu, c'�tait<emphasis> la v�rit�.</emphasis></p><p>Les j�suites n'�taient pas des inquisiteurs. Leur ordre s'�tait toujours d�fendu de prendre le relais des dominicains au pr�toire du sinistre tribunal. Ils n'�taient pas l� comme aux temps affreux de l'Inquisition pour obtenir par de fausses d�clarations ou de faux t�moignages des abjurations ou pour confondre des h�r�tiques ou des sorci�res promis d'avance, par eux, au b�cher.</p><p>Ils �taient l� pour faire �clater la v�rit�.</p><p>Il leur fallait d�cider de la v�racit� des ph�nom�nes supranormaux qui �taient soumis � leur jugement et, s'ils se montraient intransigeants, c'�tait dans la poursuite des examens qu'ils entreprenaient � la lumi�re prudente de leurs connaissances �sot�riques approfondies.</p><p>Elle se souvint que le grand exorciste de Paris qui avait examin� Joffrey au moment de sa mise en accusation de sorcellerie �tait un j�suite, et qu'on l'avait assassin� afin qu'il ne p�t venir t�moigner au proc�s de l'innocence du comte reconnue par lui.</p><p>Et son fr�re, Raymond, le j�suite, avait fait tout ce qui �tait en son pouvoir pour sauver Joffrey du b�cher.</p><p>Tout cela repassa en quelques secondes dans sa t�te tandis que son regard allait des deux graves physionomies des religieux, � celle, angoiss�e, de la jeune s�ur derri�re sa cl�ture.</p><p>� Dis la v�rit� �, suppliaient les yeux de celle-ci.</p><p>Se taire, laisser volontairement dans le vague des certitudes qui permettraient au j�suite et � l'exorciste de d�cider du cas, c'�tait condamner la M�re Madeleine. On avait d�j� d� l'interroger souvent, la harceler sans fin. On finirait par la traiter de simulatrice, d'hyst�rique, fabulant pour attirer sur elle l'attention, ind�ment.</p><p>Or, Ang�lique pouvait-elle nier Ambroisine ? Aujourd'hui, elle avait devant elle, celle, innocente, qui, par un de ces myst�res, mal expliqu�s encore, l'avait � vue � la premi�re et l'avait, en tremblant, annonc�e.</p><p>Ang�lique pouvait-elle nier les sc�nes d�mentes, les crimes horribles dont elle avait �t� le t�moin sur les � gr�ves � br�lantes du Golfe Saint-Laurent, o� dans la chaleur de l'�t� et une odeur naus�abonde s�chaient sur les galets la morue des p�cheurs bretons ?</p><p>Pouvait-elle nier la licorne de bois dor�, �chou�e dans les sables roses du rivage de Gouldsboro et sa corne de narval �tincelant au soleil � comme du cristal � ?</p><p>Elle abdiqua.</p><p>� Oui, c'est vrai, vous avez raison, reconnut-elle. Il y a eu un temps, � Gouldsboro, o� TOUT FUT EN PLACE comme dans la vision. Les maisons de bois clair, sous la falaise, et qui n'�taient pas encore construites quand a eu lieu la pr�diction... Les deux navires dans le port... Tout �tait en place, et je dois reconna�tre que l'image est exacte et que la M�re Madeleine ne pouvait pas la composer d'avance. Mais cela ne veut pas dire que parce que j'habitais l� et m'y trouvais � ce moment, je suis forc�ment l'esprit succube qui...</p><p>Le P�re de Maubeuge l'interrompit d'un geste sec et sans appel qui signifiait qu'on ne lui demandait pas de plus amples informations, ni m�me son avis sur la question...</p><p>Mais, � partir de sa d�claration, l'interrogatoire prit la forme... d'un travail de collaboration efficace qu'Ang�lique accepta par esprit de loyaut� envers la M�re Madeleine.</p><p>EXTRAITS DE L'INTERROGATOIRE</p><p><emphasis>Question :</emphasis> Vers quelle �poque situez-vous ce temps o� le paysage de la � vision � s'est r�alis� exactement � vos yeux ?</p><p><emphasis>R�ponse :</emphasis> Au d�but de l'�t� qui vient de s'�couler.</p><p><emphasis>Question :</emphasis> Avez-vous �t� t�moin en ce m�me temps de ph�nom�nes d�moniaques qui se seraient pass�s en ces lieux ?</p><p>� Ladite dame de Peyrac r�pond qu'elle n'est pas habilit�e pour juger d'une telle question, elle ne se croit pas apte � pouvoir diff�rencier les ph�nom�nes d�moniaques de n'importe quel autre �v�nement mauvais qui pourrait survenir. �</p><p>� sa tirade le R.P. de Maubeuge riposta avec un mince sourire qu'il �tait au contraire persuad� qu'elle avait certains dons lui permettant de discerner ce qui ne se voit pas et dont avaient t�moign� aupr�s de lui des personnes vers�es en cette science et dignes de confiance, � savoir le P�re Mass�rat, le P�re de Vernon dans une lettre qu'il lui avait fait parvenir avant de mourir, le P�re Jeanrousse, �galement, un des j�suites d'Acadie...</p><p>� cette �num�ration Ang�lique se vit accul�e, cern�e par un cercle de Robes Noires comme une biche aux abois. Ils finiraient par tout savoir d'elle et d'Ambroisine s'ils ne savaient pas tout d�j�.</p><p>Elle reconnut qu'il y avait en effet, en ce temps-l�, � Gouldsboro, des �v�nements que l'on pouvait qualifier de � d�moniaques � mais ensuite elle serra les l�vres et d�cida, � part elle, qu'elle ne se laisserait plus rien arracher. Non, elle ne parlerait pas et jamais d'Ambroisine, la d�mone incarn�e � elle ne l'avait que trop � vue � et de trop pr�s � elle ne parlerait pas de ses crimes, ni de sa mort... Il y a des choses qu'il est pr�f�rable de taire lorsqu'elles ont �t� v�cues et r�volues. Rien ne sert de les inscrire dans la pierre ou sur le papier. Ainsi l'avait fait remarquer Ville d'Avray dans sa sagesse �picurienne. Il y avait beau temps que les sables des gr�ves d'Acadie n'en gardaient plus aucune trace. Elle estimait donc qu'elle en avait assez dit par son approbation, pour donner raison � la M�re Madeleine, et m�me au P�re d'Orgeval lorsqu'il avait � d�sign� � Gouldsboro. Elle n'irait pas plus loin.</p><p>Le P�re de Maubeuge lut-il sa r�solution sur son visage, il n'insista pas. Se tournant vers la M�re Madeleine, il demanda, mais sur un ton qui laissait entendre qu'il s'agissait d'une question annexe.</p><p>� Ma S�ur, vous avez parl� r�cemment � votre Sup�rieure d'un autre songe au cours duquel le P�re de Br�beuf vous serait apparu, vous adjurant de prier pour la conversion d'un sorcier. Y a-t-il relation entre ce nouveau message que vous avez re�u de l'Au-del� et les faits plus anciens qui nous occupent concernant Gouldsboro, Madame de Peyrac ou son �poux ?</p><p>� Non ! Non, dit pr�cipitamment la M�re Madeleine. Ce songe me fut donn� la nuit de leur arriv�e mais ils n'�taient pas en cause. Le P�re Br�beuf m'avertit qu'un sorcier allait �tre sollicit� pour commettre un sacril�ge et qu'il fallait tout mettre en �uvre pour emp�cher cette infamie. Je me suis jet�e au pied de ma couche et j'ai pri� de longues heures...</p><p>� Pauvre M�re Madeleine ! � pensait Ang�lique. Ses jours et surtout ses nuits ne lui paraissaient pas bien r�pondre � l'image calme et s�raphique qu'Ang�lique se faisait de la vie d'une moniale clo�tr�e.</p><p>Le R.P. de Maubeuge demanda :</p><p>� Il ne s'agit donc pas du sorcier dont il est question dans la vision ?</p><p>� Quel sorcier ? demanda la religieuse, troubl�e.</p><p>� Ce personnage sombre qui se tenait derri�re la femme diabolique et dont vous craigniez que ce ne f�t Satan.</p><p>� Non ! Non, ce n'�tait pas Satan, je m'en suis d�fendue par la suite...</p><p>� En effet. Alors �tait-ce un sorcier ?</p><p>� Non, ce n'�tait pas un sorcier.</p><p>� Alors, qui �tait-ce ?</p><p>� Un homme noir, murmura-t-elle d'une voix tremblante.</p><p>� Pensez-vous qu'il puisse s'agir de Monsieur de Peyrac ?</p><p>Ang�lique poussa un l�ger cri de protestation, auquel r�pondit en �cho un m�me petit cri de la M�re Madeleine.</p><p>Le P�re de Maubeuge ne paraissait pas impressionn� par ces r�actions de femmes trop sensibles et r�it�ra sa question.</p><p>� Je ne connais pas Monsieur de Peyrac, dit la petite nonne d'un air malheureux.</p><p>� Souhaitez-vous qu'il soit mis en votre pr�sence ?</p><p>� Non, ce n'est pas la peine. Inutile de d�ranger ce grand seigneur. Ce n'est pas lui.</p><p>� Dans quelle certitude puisez-vous la conviction que ce n'est pas lui ?</p><p>Et comme elle ne r�pondait pas.</p><p>� Est-ce � dire, ma S�ur, que vous savez QUI est l'homme noir ?</p><p>� � !</p><p>� Ma S�ur pouvez-vous nous LE nommer ?</p><p>� Non ! Non ! Je ne PEUX pas, s'�cria la M�re Madeleine en plongeant son visage tortur� entre ses mains.</p><p>� Mais laissez-la donc en paix, la pauvre cr�ature ! intervint Ang�lique. N'a-t-elle pas assez p�ti, comme nous-m�mes, de toutes ces histoires ? � quoi riment ces pr�cisions que vous exigez d'elle, mon P�re ? Pourquoi tout pr�ciser, d�noncer, d�finir ? Pourquoi ne trier que ce qui peut faire mal, d�cevoir sur la nature des �tres ? Tous les t�moignages de destruction, de faiblesse, de d�ch�ance doivent-ils n�cessairement �tre inscrits ? Une temp�te est faite pour passer. Si nous la retenions de force sur nos rives, elle ravagerait tout. Ce serait un geste insens�. Croyez-moi, mes P�res, il y a des choses qu'il ne faut pas retenir sous peine qu'elles ne vous ravagent. Il faut les laisser passer comme le vent... Mais qu'est-ce donc ? sursauta-t-elle malgr� elle, alors qu'un de ces coups sourds, comme ceux d'un lointain canon qui par moments �veillaient les �chos du monast�re et n'avaient cess� d'accompagner leur conversation, �clatait avec plus de violence.</p><p>� C'est la temp�te qui approche, r�pondit le P�re de Maubeuge. Le vent qui passe... Que disiez-vous, Madame ?</p><p>� Que l'on ne gagne pas toujours � vouloir incarner l'esprit du mal, par des noms, par des signes qui demeureront, lui donnant pouvoir...</p><p>Elle frissonnait en se rappelant l'�criture du petit billet trouv� dans la casaque de l'homme tu� par Piksarett... � <emphasis>Je viendrai ce soir si tu es sage. �</emphasis> La seule vue de l'�criture lui avait fait dresser les cheveux sur la t�te. L'�criture d'Ambroisine...</p><p>� La plume parfois peut transmettre du venin, dit-elle.</p><p>� sa grande surprise, et alors qu'elle s'appr�tait � affronter les cons�quences de son intervention, et � subir de nouvelles questions, le P�re de Maubeuge eut un de ces petits signes de t�te � la chinoise qui �taient sa forme de courtoisie, et, sans plus insister, il se leva, imit� en cela par le P�re Jorras, puis l'abb� Morillot.</p><p>� Dois-je conclure sur ces derniers mots ? demanda ce dernier.</p><p>� Lesquels ?</p><p>� � ... La plume parfois peut transmettre du venin... �, relut gravement le jeune clerc.</p><p>Un sourire vint aux l�vres du Sup�rieur des j�suites.</p><p>� Cela me semble parfait, approuva-t-il.</p><p>Et il y avait eu sur ses traits une expression d'humour et de satisfaction.</p><p>� Dois-je relire la r�daction ? demandait l'abb� Morillot.</p><p>� Non, car la temp�te approche. Nous allons signer.</p><p>La plume passa de main en main. Le manuscrit fut pos� dans un tiroir que la M�re Madeleine avait pouss� vers l'ext�rieur, puis qu'elle ramena derri�re la grille afin de le signer � son tour.</p><p>Puis l'abb� Morillot reprit le tout et le rangea dans un sac en peluche.</p><p>� Ma S�ur, je reviendrai vous voir, cria Ang�lique avant que le rideau noir ne retomb�t de l'autre c�t� de la grille, lui cachant la M�re Madeleine.</p><p>Ang�lique avait �t� oblig�e de crier � cause des bruits du vent qui �branlait les portes et qui ne faisait que s'accro�tre.</p><p>� Oui, revenez nous voir, ch�re dame, r�pondit la voix douce derri�re la tenture. Nous vous ferons visiter nos sept autels.</p><p>Piksarett et le chef montagnais se rapproch�rent. On les avait oubli�s dans la tension de l'heure pr�c�dente.</p><p>Le comte de Lom�nie prit le bras d'Ang�lique sous le sien.</p><p>� Je vais vous accompagner, Madame.</p><p>Maintenant que tout �tait termin�, Ang�lique leur trouvait � tous une apparence aimable.</p><p>� Vous avouerai-je, mon P�re, que je me sens lav�e comme par l'eau lustrale d'un nouveau bapt�me.</p><p>� Vous n'aviez rien � craindre, Madame, r�pondit le P�re de Maubeuge. Cette confrontation comme vous l'avez fait remarquer vous-m�me ne visait qu'� mettre en lumi�re ce que nous savions tous.</p><p>Cependant, malgr� l'urgence pour tous de regagner leur domicile, le P�re de Maubeuge leur r�servait encore une annonce d'importance. Il se tourna vers le comte de Lom�nie.</p><p>� Je m'adresse � vous, Monsieur le chevalier de Malte, car je sais l'amiti� de longue date qui vous a uni au P�re S�bastien d'Orgeval. Je sais aussi les questions que vous vous posez sur son sort et les inqui�tudes que vous en concevez. Je ne pouvais parler jusqu'� ce jour, avant que la question que nous venons de traiter ne soit �claircie � la lumi�re du Saint-Esprit. Cela �tant, je suis heureux de pouvoir d�sormais vous rassurer sur le sort de votre ami et je vous autorise, mon fr�re, si nos concitoyens s'en informent pr�s de vous, � leur r�v�ler les d�cisions prises en commune volont� par nous-m�me et le P�re d'Orgeval. Vous n'ignorez pas que nos missions d'Iroquoisie, dont les territoires s'�tendent des confins du grand sault de Niagara � ceux du lac nomm� de Toronto, et d�laiss�es longtemps depuis le grand massacre des Hurons et de nos missionnaires perp�tr� par les Iroquois des Cinq-Cantons, se relevaient de leurs cendres.</p><p>� Depuis des ann�es des cat�chum�nes, des baptis�s, appartenant � ces nations apparent�es aux Iroquois, r�clamaient de plus en plus ardemment le retour des Robes Noires pour les conserver dans la foi de leur bapt�me. J'ai jug� le moment venu d'envoyer en ces lieux d�sh�rit�s le plus capable, le plus influent, le plus courageux de nos missionnaires : j'ai nomm� S�bastien d'Orgeval. N'a-t-il pas, presque � lui seul, quasiment converti les immenses territoires de l'Acadie de l'Ouest, veill� par les armes au maintien des fronti�res avec les h�r�tiques de Nouvelle-Angleterre ? � Aux Iroquois � il saura soutenir et d�fendre ces peuples abandonn�s et sans cesse menac�s d'extermination par leurs fr�res demeur�s pa�ens. Tout le d�signait, car s'il a appris facilement de nombreux dialectes ab�nakis, il parle aussi couramment le huron-iroquois. Il s'est donc mis en chemin alors que votre flotte parvenait sous Qu�bec, Madame. Voici pourquoi vous et votre �poux ne l'y avez pas trouv�. Lui-m�me comprenait que c'�tait mieux ainsi. Il ne s'arr�tera ni aux Trois-Rivi�res ni � Ville-Marie. S'il ne peut atteindre les limites d'Iroquoisie avant les grandes temp�tes de neige qui en interdiraient l'acc�s, il hivernera au fort de Cataraqui sur le lac Frontenac.</p><p>Le Sup�rieur parlait de sa voix pos�e et l'�branlement des coups de vent orchestrait avec une force de plus en plus violente ce r�cit tranquille. Ang�lique en avait les nerfs secou�s.</p><p>� ... Comme vous le voyez rien de myst�rieux dans ce d�cret. Il �tait seulement pr�f�rable d'attendre l'apaisement des passions, avant de susciter par notre ville, volontiers bavarde et excessive, les commentaires d'une d�marche que le P�re d'Orgeval a accomplie en toute lucidit�. Il s'est �loign� conscient de suivre au mieux la voie d�sign�e par son Ma�tre, Notre-Seigneur J�sus-Christ, dont il demeure le soldat aveugl�ment soumis par ses v�ux.</p><p>Au m�me instant, un bruit terrible commen�a de monter au-dehors, comme l'arriv�e par la for�t d'attelages de cent chariots en folie : galops, escadrons, heurts des roues de bois sur les pav�s, une arm�e d�mente parut d�filer devant le couvent, poussant des rugissements sans fin. On e�t dit des charrois de canons roulants, tra�n�s par des chevaux emball�s faisant r�sonner les vo�tes et craquer les portes.</p><p>Ang�lique se crut la proie d'une hallucination.</p><p>� Qu'est-ce donc ? s'�cria-t-elle se cramponnant nerveusement au bras de Lom�nie.</p><p>� La temp�te ! r�pondirent-ils sans para�tre s'�mouvoir.</p><p>Piksarett remettait sa peau d'ours.</p><p>La porte s'ouvrit avec fracas et l'intendant Carlon entra, pouss� dans le dos par la force du courant d'air. Les silhouettes d'une s�ur converse tenant un bougeoir et d'un vieil homme portant une torche se profilaient derri�re lui. Le hurlement du vent sauta dans la pi�ce tel un �tre fou, tournant en tous sens, et les assourdit.</p><p>� Ce n'est rien, cria M. Carlon, ce n'est qu'une petite temp�te. Nous allons pouvoir regagner � temps nos demeures. Mais il faut que nous vous escortions, Madame, et nous devons partir aussit�t.</p><p>� Laissez vos chevaux � l'�curie, Messieurs, conseilla la s�ur converse, la neige est d�j� trop haute, ils tomberont...</p><p>Dans l'entr�e, pourtant close, on dut avancer courb� en deux. Des vents turbulents passaient par tous les interstices, sifflant comme des vip�res, crachant des jets d'une vapeur cinglante et froide. Des cristaux de neige s'infiltraient sous les plinthes. Les portes �taient secou�es comme par une poigne d�mente. La s�ur converse voulut absolument nouer un bout de lainage sous le menton d'Ang�lique afin de mieux maintenir le capuchon de sa mante.</p><p>La poterne ouverte r�v�la, dans son rectangle d�coup�, un monde gris�tre, bouillonnant, d�chir�, ravag� de z�brures horizontales. Les rafales passaient, entra�nant une neige fine, poudreuse, qu'on voyait � peine, mais qui montait au sol avec la rapidit� d'une eau emplissant un r�servoir.</p><p>La bougie de la converse fut souffl�e. La torche du vieux domestique gr�silla et s'�teignit d�s qu'il eut mis un pied dehors. Il trouva les chevaux qui avaient d�j� de la neige jusqu'aux jarrets et les entra�na vers le porche de la cour du monast�re. Curieusement, au sein m�me de la tourmente, le bruit semblait moins effrayant qu'� l'int�rieur du couvent. Sans doute parce qu'il s'amplifiait jusqu'� en rendre inconscients ceux qui s'y plongeaient...</p><p>D�s les premiers pas, ils �taient surtout absorb�s par la lutte contre le mur de la bise. On aurait dit avoir affaire � un hercule haletant et invisible qui s'opposait sauvagement � leur avance. Dans la rue on ne voyait plus rien, ni b�timents, ni rues, ni sentiers.</p><p>Cramponn�e � ses compagnons qui, de leurs bras, la serraient et la soutenaient, Ang�lique avan�ait, faisant confiance � la connaissance qu'ils avaient de leur ville et des temp�tes du Nord. � Wapassou, se dit-elle, elle ne se souvenait pas avoir affront� de pareilles tourmentes. Il est vrai que lorsque le temps �tait mauvais, on restait chez soi. Jamais, la rage du Septentrion ne lui avait paru aussi farouche.</p><p>Ils allaient presque couch�s en avant. Le vent �tait une faux, une lame qui vous sciait les jambes, le visage. De temps en temps, tout se calmait. Et la neige soudain tombait en cataractes duveteuses et diluviennes, � croire qu'elle allait vous ensevelir dans la minute. Il fallait se secouer pour se d�gager. � un tournant, la tornade les reprit � la gorge, secouant, renversant ; � un autre, le sol se d�roba.</p><p>Ils tr�buch�rent dans une cong�re. Il fallut l'aide des deux Indiens, qui les avaient suivis, pour s'en extraire. Rapproch�s, riv�s les uns aux autres, ils se rassembl�rent comme en boule, offrant leurs �chines aux coups et discut�rent du chemin � prendre. C'�tait un conciliabule de sourds. En tout cas, Ang�lique en jugeait ainsi, mais ses compagnons paraissaient se comprendre � mi-mot et m�me sans mot selon une mimique �prouv�e. Leurs gestes signifiaient : � Nous venons de passer devant la petite chapelle de Sainte-Foy... Nous allons couper par le haut... Nous arriverons par la cour des Banist�re et descendrons vers la maison. �</p><p>Une lueur dansa devant eux. Un sillon dans la peluche immacul�e de la neige les pr�c�dait. Au bout, s'avan�ait un homme portant une lanterne sourde et une pelle sur l'�paule. C'�tait un domestique des j�suites qui se rendait au moulin pour en bloquer les ailes. De quelques signes, il proposa son aide, lorsqu'il aurait rempli sa t�che. Avec sa pelle, il allait leur ouvrir la route. Il monta le talus en d�clenchant des avalanches. Au-dessus d'eux, les grincements et le tic-tac du moulin invisible ajoutaient aux r�les de rage de la temp�te comme les ricanements d'un oiseau g�ant.</p><p>La m�canique s'arr�ta et les claquements fr�n�tiques s'apais�rent. L'homme revint. Gr�ce � sa pelle et � sa lanterne de corne, le reste du trajet s'accomplit sans difficult� majeure. Ils arriv�rent par la cour des voisins, transform�e en crat�re blanc.</p><p>Une boule sombre s'�brouait et se d�battait au pied de l'arbre.</p><p>� C'est le chien, dit Lom�nie.</p><p>� Pauvre b�te ! � voulut dire Ang�lique. Mais son menton �tait gel�, aussi raide qu'une galoche de bois.</p><p>Un peu plus loin, elle crut, cette fois, r�ellement tomber au fond d'un puits et eut de la neige jusqu'� la taille. Mais l'on arrivait dans la cour de la maison de Ville d'Avray, � sa � demeure � elle, dont la porte s'ouvrait toute grande sur des visages, des rires, des cris heureux.</p><p>Le phare de l'�tre apparut.</p><p>� Maman ! Maman !</p><p>Les enfants l'appelaient avec transport. Yolande, Adh�mar, le vieil Eloi, Cantor.</p><p>� M�re ! J'allais partir au-devant de vous...</p><p>Sire Chat, prudemment retir� en boule sous l'auvent de la chemin�e, parut satisfait de la voir passer le seuil.</p><p>Claude de Lom�nie et Jean Carlon refus�rent d'entrer. Pas de quoi s'affoler, disaient-ils. On n'en �tait pas encore aux grandes, aux � vraies � temp�tes qui vous tiennent trois jours enferm�s, l� o� elles vous surprennent.</p><p>Transform�s par la magie de la neige et du blizzard en compagnons de goguette, le chevalier de Malte et le grave intendant de la Nouvelle-France repartirent en titubant, agglutin�s l'un � l'autre.</p><p><strong>� suivre</strong></p><empty-line/><p>1 Cf. � <emphasis>Ang�lique et la d�mone</emphasis> �.</p><empty-line/><p>2 Matachier : terme indien d�signant l'acte de se d�corer de peintures de guerre.</p><empty-line/><p>3 En termes de blason : fond d'azur = fond bleu ; fond de gueules = fond rouge.</p><empty-line/><p>4 Sac de toile fine contenant la poudre qui �tait ainsi plac�e au lieu d'�tre vers�e.</p><empty-line/><p>5 Surnom donn� � Romain de L'Aubigni�re � cause de ses mutilations, et parce que sa seigneurie se trouvait pr�s de la ville de Trois-Rivi�res.</p><empty-line/><p>6 Dans les prisons, les gardiens coupaient souvent les cheveux des prisonni�res pour les revendre aux perruquiers.</p><empty-line/><p>7 Dans le langage populaire, le � Bougre Rouge � d�signait parfois le diable.</p><empty-line/><p>8 Nom qu'on donnait aux Boh�miens.</p><empty-line/><p>9 Sorte de pouf carr�.</p><empty-line/><p>10 Cf. � <emphasis>La tentation d'Ang�lique</emphasis> �.</p><empty-line/><p>11 Aujourd'hui Baie de Fundy entre le Maine et la Nouvelle-�cosse.</p><empty-line/><p>12 Nom donn� par les Indiens au gouverneur.</p><empty-line/><p>13 Nom donn� par les Indiens � Joffrey de Peyrac.</p><empty-line/><p>14 Louis XIV, � la mort de Mazarin, d�cida de ne pas le remplacer dans sa fonction. Il fut lui-m�me son Premier ministre.</p><empty-line/><p>15 Ville-Marie a �t� l� premier nom de ce qui sera plus tard Montr�al.</p><empty-line/><p>16 Aujourd'hui Baie de Fundy, entre les rives de la Nouvelle-�cosse, du Nouveau-Brunswick et du Maine.</p></section></body><binary id="cover" 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