<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>love_history</genre><author><first-name>Anne</first-name><last-name>Golon</last-name></author><author><first-name>Serge</first-name><last-name>Golon</last-name></author><book-title>Ang�lique � Qu�bec 2</book-title><date/><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><sequence name="Ang�lique" number="21"/></title-info><document-info><author><first-name>Golon,Anne</first-name><middle-name>et</middle-name><last-name>Serge</last-name></author><program-used>calibre 0.9.22, FictionBook Editor Release 2.6, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2014-06-03">3.6.2014</date><id>2b210ef5-5db6-4000-8687-5512a207c8ae</id><version>1.0</version></document-info></description><body><section><p><image l:href="#0"/></p></section><section><empty-line/><empty-line/><empty-line/><p><strong>Ang�lique � Qu�bec 2</strong></p><p><strong>Anne et Serge Golon</strong></p><p><image l:href="#1"/></p></section><section><p><strong>La s�rie</strong></p><empty-line/><p>01 : Ang�lique, marquise des anges 1</p><empty-line/><p>02 : Ang�lique, marquise des anges 2</p><empty-line/><p>03 : Le chemin de Versailles 1</p><empty-line/><p>04 : Le chemin de Versailles 2</p><empty-line/><p>05 : Ang�lique et le roi 1</p><empty-line/><p>06 : Ang�lique et le roi 2</p><empty-line/><p>07 : Indomptable Ang�lique 1</p><empty-line/><p>08 : Indomptable Ang�lique 2</p><empty-line/><p>09 : Ang�lique se r�volte 1</p><empty-line/><p>10 : Ang�lique se r�volte 2</p><empty-line/><p>11 : Ang�lique et son amour 1</p><empty-line/><p>12 : Ang�lique et son amour 2</p><empty-line/><p>13 : Ang�lique et le Nouveau Monde 1</p><empty-line/><p>14 : Ang�lique et le Nouveau Monde 2</p><empty-line/><p>15 : La tentation d'Ang�lique 1</p><empty-line/><p>16 : La tentation d'Ang�lique 2</p><empty-line/><p>17 : Ang�lique et la d�mone 1</p><empty-line/><p>18 : Ang�lique et la d�mone 2</p><empty-line/><p>19 : Ang�lique et le complot des ombres</p><empty-line/><p>20 : Ang�lique � Qu�bec 1</p><empty-line/><p>21 : Ang�lique � Qu�bec 2</p><empty-line/><p>22 : Ang�lique � Qu�bec 3</p><empty-line/><p>23 : La route de l'espoir 1</p><empty-line/><p>24 : La route de l'espoir 2</p><empty-line/><p>25 : La victoire d'Ang�lique 1</p><empty-line/><p>26 : La victoire d'Ang�lique 2</p></section><section><p><strong>Quatri�me partie (suite)</strong></p><empty-line/></section><section><p><strong>Chapitre 36</strong></p><empty-line/><p>Maintenant elle �tait assise seule au creux de la nuit devant l'�tre o� le feu ronflait, aliment� par un demi-tronc d'arbre pos� sur les chenets.</p><p>Elle tenait son chat contre son �paule parce que cette ti�de pr�sence animale l'aidait � r�fl�chir comme un t�moin qui l'aurait entra�n�e par l'interrogation contenue dans ses prunelles attentives � aller jusqu'au bout de ses raisonnements.</p><p>� Maintenant, j'en suis s�re,<emphasis> je sais qui est l'alli� secret de Joffrey.</emphasis> Toi, tu le savais, Sire Chat... Tu l'as toujours su, bien certainement. J'aurais pu le deviner d�s le premier instant. C'�tait une question de logique...</p><p>Elle attendait Joffrey.</p><p>La temp�te faisait toujours rage et cr�ait comme un oc�an infranchissable d'une demeure � l'autre, mais Ang�lique esp�rait que Joffrey profiterait de la moindre accalmie pour franchir la distance qui s�parait le manoir de Montigny de la maison de Ville d'Avray. � moins qu'il ne f�t ce soir � Sillery ou au bord de la Saint-Charles, dans ces lieux o� il avait commenc� de dresser ses fortins pour � encercler la ville �. Ang�lique eut pour elle-m�me et pour son chat un sourire entendu.</p><p>Elle l'attendait quand m�me, se r�jouissant � l'avance de profiter de cette temp�te qui les enfermerait tous deux entre leurs murs pour lui faire � avouer �.</p><p>Elle avait envoy� toute la maisonn�e se coucher, disant qu'elle veillerait elle-m�me sur les feux.</p><p>� Il avouera, il faudra bien qu'il avoue. �</p><p>Dans la p�nombre, la petite lueur du cierge de la Chandeleur qu'avait allum� Suzanne avant de regagner sa ferme rappelait que Dieu veille sur les humains livr�s aux d�cha�nements des intemp�ries.</p><p>C'�tait une coutume que d'allumer un cierge dans chaque foyer pendant les temp�tes. Suzanne, qui pensait � tout, l'avait sentie venir, cette temp�te. Elle avait trouv� le temps de se pr�cipiter � l'�glise qu�rir un cierge et m�me de le faire b�nir afin que le foyer de Mme de Peyrac f�t prot�g�.</p><p>Ce n'�tait pas le cierge b�nit � la Chandeleur et r�serv� � cet usage, mais c'�tait mieux que rien. Suzanne avait �galement pens� � d�poser des victuailles chez le vieux Loubette. Ensuite se battant contre les premi�res rafales, elle avait regagn� sa ferme, pour y allumer parmi les siens, son propre cierge b�nit.</p><p>Au-dehors, la tourmente de neige continuait. Ses flots, son �cume griffante �branlaient les murs avec une fureur in�puisable. On aurait dit qu'elle contournait les maisons comme des rocs, cherchant � les recouvrir et � les noyer. Elle heurtait aux fen�tres et aux portes avec une hargne effrayante. Sifflant au ras du sol ou s'acharnant plus haut contre les chemin�es carr�es, s'engouffrant dans le goulet des rues avec une fureur d�lirante, tourbillonnant au c�ur des places avant de se ruer contre le rempart des maisons, pliant les arbres, balayant, cr�pitant, martelant, la tornade enla�ait la ville.</p><p>Mais les maisons de Qu�bec r�sisteraient � l'ennemi du genre humain, le cruel vent de � nordest �. B�ties sur des caves profondes naturelles ou ancr�es sur des ensolages de mortier, elles �taient ind�racinables. Seul l'incendie pouvait avoir raison d'elles.</p><p>� Wapassou, fort de bois bien enfonc� sous la neige, presque sous la terre, les ouragans n'avaient pas laiss� � Ang�lique une telle sensation de duel et de combat acharn�, de remise en question de la survie contre une nature brutale et sans merci. Ici le p�le n'�tait pas loin.</p><p>Dans la soir�e, � l'int�rieur de la maison tout le monde s'�tait montr� guilleret. Avec une pointe d'excitation. On avait mang� de bon app�tit. On �tait all� se coucher apr�s avoir gliss� les bassinoires de cuivre dans les draps, mais c'�tait plut�t pour la forme car feux et po�le marchaient � plein et l'on avait tr�s chaud.</p><p>Une fois tout le monde endormi ou retir� dans un coin, elle s'�tait plu � faire une tourn�e dans la maison si douillette.</p><p>Tout en menant sa ronde, suivie de place en place par le chat, elle se rem�morait l'entrevue avec la M�re Madeleine. Le verdict qui l'innocentait lui donnait l'�me l�g�re mais son importance s'estompait d�j� derri�re la r�v�lation de celle qui avait suivi, concernant le P�re d'Orgeval ayant quitt� la ville pour se rendre aux missions iroquoises. Lorsque le P�re de Maubeuge avait parl�, elle avait vu Lom�nie tressaillir et une expression atterr�e marquer ses traits. De l�, elle pouvait d�duire que le P�re d'Orgeval n'avait pas quitt� la ville de son plein gr�. On l'avait contraint � partir pour l'Iroquoisie. Ainsi, s'expliquait la phrase accusatrice du P�re de Gu�rande. � Par votre faute, il va mourir... �</p><p>Sans bruit, elle allait � travers la maison, de la cuisine au salon, puis au boudoir, � la biblioth�que. La maison de Ville d'Avray �tait pleine de tr�sors comme la caverne d'Ali-Baba.</p><p>Ang�lique alla entrouvrir la porte de la chambre o� dormaient Honorine et Ch�rubin sous la garde de Yolande, celle o� reposaient dans un m�me lit Marcellin et Timothy.</p><p>Dans un renfoncement derri�re la cuisine, ou l'on rangeait des pots et des outils, Piksarett et le Montagnais avaient �lu domicile, pour ce soir. Demain ou plus tard, le Montagnais, chaussant ses raquettes, regagnerait son fjord du Saguenay dont les hautes falaises accrochent les nuages.</p><p>Il sirotait son � demiard � d'alcool enfin obtenu, tandis que Piksarett, entre deux bouff�es de tabac, le chapitrait sur sa d�g�n�rescence d'ivrogne. On ne les voyait pas. On entendait seulement le murmure de leurs voix dans l'ombre et la fum�e de leurs calumets s'exhalait entre les planches comme un brouillard.</p><p>Ang�lique descendit au cellier. Elle y respira l'odeur des fruits sur les planches : pommes, poires, noix diverses ; l'odeur des barriques de cidre et de vin, celle des l�gumes sur le terreau frais, des chapelets d'oignons et d'aulx, tress�s comme une chevelure de princesse florentine.</p><p>L'odeur d'une maison bien rang�e, bien aim�e. Dans les caves, le doux regard des brebis se tourna vers elle. Couch�es dans le foin, avec des poses de mouton � la cr�che, elles abordaient la nuit, tranquilles, rassur�es sur leur asile ti�de. La ch�vre, debout, m�chonnait, hardie et gaie.</p><p>En remontant, Ang�lique s'arr�ta pr�s de la chambre de Cantor. Il dormait, et depuis qu'il �tait tout enfant, elle avait aim� s'asseoir sur le bord de son lit et le contempler dans son sommeil.</p><p>Comme autrefois elle songeait en le regardant : � Merveilleux petit Cantor ! �</p><p>Elle avait envie d'effleurer du bout du doigt ses sourcils d�li�s, sa l�vre d'adolescent o� se dessinait un duvet blond. Cantor si beau et son glouton au rictus terrifiant.</p><p>Un jour elle retournerait voir la M�re Madeleine et lui demanderait : Quel visage avait l'archange ?... Comment se pr�sentait le monstre velu ? Mais, pour l'heure, le dossier de la d�mone �tait clos.</p><p>C'est alors qu'elle �tait revenue s'asseoir devant la chemin�e, le chat contre son �paule.</p><p>Pensive, elle �voquait ce jour o� elle �tait entr�e dans une grande pi�ce encombr�e d'instruments scientifiques.</p><p>Le P�re de Maubeuge, Sup�rieur des j�suites au Canada, et le comte de Peyrac se penchaient ensemble sur les pages d'un lourd volume dispos� sur un lutrin. Le rire de mondaine de cette idiote de B�reng�re avait brouill� le d�clic qui avait travers� son esprit, l'impression qu'ils se tenaient l'un pr�s de l'autre comme s'ils se connaissaient<emphasis> depuis longtemps.</emphasis></p><p>Devrait-elle envisager que le P�re de Maubeuge et Joffrey de Peyrac s'�taient d�j� rencontr�s autrefois ?</p><p>Au temps o� Joffrey, jeune homme, parcourait les mers asiatiques ou, plus tard, en Europe ou en M�diterran�e, � Palerme ou � Candie ? En �gypte ou en Perse ? Les j�suites �taient partout, croisant les routes de tous les aventuriers du monde. Et leur rencontre se prolongerait aujourd'hui, au Canada ?</p><p>Alors tout devenait logique, m�me la subite, l'incompr�hensible disparition du P�re d'Orgeval. On l'avait frapp� au moment o� il triomphait... Et qui pouvait le frapper ? Seul celui qui avait pouvoir sur lui. Seul le P�re de Maubeuge, Sup�rieur de la communaut� des j�suites du Canada, son sup�rieur, avait le pouvoir de faire plier l'�chine � un S�bastien d'Orgeval, car, au P�re de Maubeuge, l'intraitable missionnaire devait ob�issance. Seul il pouvait le contraindre. Lui donner un ordre auquel il ne pouvait se d�rober. Chez les j�suites, la discipline, plus qu'ailleurs, est intransigeante... C'est une arm�e. Le chef de l'ordre � Rome ne porte-t-il pas lui-m�me le titre de g�n�ral ?</p><p>Il sembla � Ang�lique qu'elle pouvait imaginer la sc�ne sans peine.</p><p>Dans le clair-obscur d'une cellule aux murs blancs sur lesquels se d�tache l'aust�re crucifix des j�suites, est entr� le missionnaire � la croix marqu�e d'un rubis, symbole du sang r�pandu pour la gloire de Dieu.</p><p>Celui qui l'a fait appeler a le regard �nigmatique d'un Oriental. Entre eux, peu d'affinit�s, de conformit� profondes.</p><p>� � genoux, mon fils ! Demain vous quitterez Qu�bec, et vous prendrez le chemin des missions iroquoises... �</p><p>Li� par son v�u le j�suite d'Orgeval doit s'ex�cuter sans un d�lai, sans un murmure. Impuissant devant le brusque d�cret qui l'oblige � quitter la ville, il a d� s'�loigner, vers les espaces arides... o� l'attend peut-�tre la mort.</p><p>Plus elle r�fl�chissait et plus Ang�lique �tait certaine que les choses avaient d� se passer ainsi.</p><p>Deux jours avant l'arriv�e de la flotte de Peyrac, le P�re de Maubeuge avait donn� l'ordre de s'�loigner � son trop puissant subordonn�. Et il avait donn� cet ordre parce que c'�tait lui l'alli� secret de Joffrey de Peyrac � Qu�bec.</p><p>Dominant les bruits de la temp�te, on entendit un remue-m�nage du c�t� de la cour et la porte fut �branl�e de coups sourds.</p><p>� Je ne pouvais passer notre premi�re temp�te � Qu�bec loin de ma dame, dit Joffrey, quand, aid�e de Macollet qui s'�tait extrait de son banc-cercueil, elle eut r�ussi � tirer la porte d�j� bloqu�e par la neige.</p><p>La porte claqua comme arrach�e de ses gonds, une trombe de neige s'engouffra et, avec elle, entraient le comte de Peyrac et son �cuyer Yann Le Couennec. Ils pos�rent leurs raquettes debout contre le mur. Cela avait �t� une exp�dition hasardeuse que de franchir ces quelques arpents qui s�paraient le manoir de la petite maison.</p><p>De leurs v�tements, la neige amoncel�e glissait et tombait par paquets. Ils s'arc-bout�rent pour refermer la porte et l'on posa la barre de bois en travers.</p><p>Yann Le Couennec irait dormir dans le premier grenier o� �taient dress�es des � cabanes �, sorte de lits clos ferm�s par des rideaux qui mettaient � l'abri des courants d'air.</p><p>Eloi Macollet jeta une nouvelle brass�e de gen�ts, disposa d'�normes b�ches et dit qu'il prenait la rel�ve de garde pr�s des feux, comme � Wapassou.</p><p>Autour de la maison, d�fendue de toute intrusion, les grandes orgues du vent s'amplifiaient.</p><p>Dans la chambre au vaste lit, il faisait bon. � Il avouerait ses tra�trises �, pensait Ang�lique en regardant Joffrey de Peyrac, � mais pas tout de suite �, rectifiait-elle, prise dans le rayonnement de son sourire qui se penchait vers elle et qui repr�sentait pour elle tout le bonheur du monde.</p><p>La nuit serait longue, aussi longue que la temp�te. Et lorsque celle-ci s'apaiserait, on se r�veillerait dans un silence de velours blanc.</p><p>Ils s'enlac�rent et s'�treignirent avec jubilation.</p><p>Longue nuit d'amour, longue comme une vie et qui semble tout conclure parce que tout r�sumer, que l'on traverse comme une fin alors qu'elle porte en elle tout le commencement, mais que l'on �prouve ainsi parce que tout s'est aboli de ce qui fut avant, de ce qui pourra venir apr�s. Tout a perdu de l'importance des choses de la vie : gloire, dangers, richesses, ambition, envie, craintes, peur de la mis�re et peur de l'abaissement, ascension ou chute, poids de la subsistance de la maladie et de la mort.</p><p>Le corps est glorieux, l'�me libre. Le c�ur bat.</p><p>Tout a disparu et � l'ailleurs � vous accueille dans le sanctuaire secret de l'amour.</p><p>Leur ailleurs �tait cette nuit-l� une chambre �troite environn�e par la temp�te en un lieu sauvage comme la mal�diction, en une cit� plus fr�le qu'un f�tu issu d'une graine perdue et pr�te � �tre arrach�e de son rocher par un vent d'apocalypse.</p><p>L'univers o� ils avaient �t� transport�s s'enfermait dans le cercle de leurs bras et le feu du centre du monde br�lait entre eux.</p><p>Sans avoir quitt� leurs v�tements, ils rest�rent longtemps debout dans cette chambre obscure o� vacillait la lueur d'une veilleuse juste n�cessaire pour �blouir leurs yeux par l'�clat des yeux de l'autre o� tremblait ce reflet comme une �toile, une �tincelle, lorsque leurs paupi�res closes sous le poids de la f�licit� se soulevaient comme en r�ve. Et le visage pench� ou offert barrait leur horizon, seule apparition dans le clair-obscur � retenir et s�duire leurs pens�es ou leurs sens.</p><p>Ils s'embrassaient et s'�treignaient en silence.</p><p>Enfin la morsure du froid les ramena � la r�alit� et la fi�vre de leur d�sir les jeta sous les couvertures, nus et riant au fond du grand lit, courtines bien tir�es sur l'ombre et la ti�deur de leur refuge. Leurs corps se cherch�rent, attentifs � se retrouver, � se laisser de nouveau envahir par l'ineffable. Il y avait entre eux cet appel. Un don contre lequel on ne peut rien. L'attirance mutuelle et toujours surprenante d'une chair pour une autre, ne se renie pas. Elle ouvre les vannes � la volupt�. Entre eux, elle avait toujours exist�. Elle avait balay� les col�res et les rancunes de leur s�paration.</p><p>� C'est dans tes bras que je suis le mieux �, pensait-elle. � De tous mes amants tu es l'inoubliable... Et cela durera autant que notre vie... Tant que nos mains vivantes pourront se tendre l'une vers l'autre et se toucher. Et nos yeux et nos l�vres se rencontrer. C'est pourquoi nous sommes libres. Parce que li�s par le seul lien que nous n'avons pu d�lier : l'attirance. Emportant o� que nous allions la marque de l'autre avec nous. �</p><p>Et � partir de ce sortil�ge de la chair qui les retenait, ils se retrouvaient toujours, retrouvaient le chemin de leurs esprits diff�rents, oppos�s : homme-femme, mais aussi semblables par une m�me conception qu'ils avaient de la vie et qu'ils n'avaient cess� de se reconna�tre depuis leur premi�re rencontre, � Toulouse.</p><p>Ils aimaient l'amour, ils aimaient la vie, ils aimaient rire, ils ne craignaient pas la col�re de Dieu, ils aimaient l'harmonie et la cr�ation, ils luttaient afin de les voir triompher sur Terre, ne serait-ce qu'en vivant pleinement, sans m�lange, au sein d'une nuit de temp�te, le bonheur de s'aimer follement.</p><p>Ces hurlements et grondements ext�rieurs qui abolissaient tous menus bruits de l'existence quotidienne, m�me ceux de la maison, ces �branlements qui semblaient parfois frapper avec hargne et fureur aux portes de leur enchantement, ajoutaient au sentiment d'effacement de tout ce qui n'�tait pas eux. Et pour chacun, l'autre, son bien-�tre et son plaisir, sa joie traduite en mots brefs, gestes de tendresse, en soupirs.</p><p>Bonheur donn�, re�u, d�livrance d'�tre, d'exister et de le savoir, oubli de tout parce qu'elle est l�, parce qu'il est l�. Une heure d'amour vol�e au temps, � la nuit, � la terreur, au mal. Un droit et pourtant toujours miraculeux.</p><p>Au sein de ses transports amoureux de telles images traversaient Ang�lique en voletant.</p><p>Et comme chaque fois, elle n'imaginait pas avoir �t� jamais aussi heureuse que cette fois-l�. Elle se disait que les l�vres de Joffrey n'avaient jamais �t� si douces, ses mains aussi caressantes, son �treinte aussi brisante.</p><p>Qu'il n'avait jamais �t� aussi brun, aussi fort, aussi dur, aussi tendre, que ses dents ne lui avaient jamais paru aussi blanches dans son sourire de faune, son visage marqu� de cicatrices aussi terrible et aussi fascinant, son regard aussi moqueur, qu'elle n'avait jamais �t� aussi troubl�e par l'odeur de sa chevelure touffue et t�n�breuse marqu�e d'argent contre son h�le, par la chaleur de sa peau lisse sur les muscles durs, qui parfois lui paraissait br�lante au toucher � force d'�tre brune, alors qu'elle ne l'�tait surtout que par contraste avec sa chair � elle et la blancheur des draps.</p><p>Elle aimait ses hardiesses qui lui traduisaient la faim qu'il avait d'elle, une sorte d'avidit� fervente qui avait toujours �t� son signe.</p><p>Il s'adonnait � l'amour sans plus admettre que pour une autre science on p�t poser des limites aux inventions du d�sir lorsqu'on en �tait tous deux inspir�s. L�, comme ailleurs, il restait le m�me, � la recherche de la vie. Derri�re les soupirs et les aveux qu'il faisait na�tre, c'�tait elle qu'il cherchait, sa plus aim�e, objet plus pr�cieux et insaisissable que la flamme des m�taux inconnus r�v�l�s au patient alchimiste.</p><p>Mais elle aimait aussi l'�go�sme avec lequel il vivait sa propre satisfaction. L'amour �tait une jouissance terrestre � laquelle il devait attention. Il plongeait au sein de l'aventure avec toutes les forces rassembl�es de son corps et de son esprit. Ce comportement c'�tait lui ! Engag� en toutes choses. L'amour devenait son domaine. Il y �tait pr�sent et parfois seul � seul avec lui-m�me dans une pl�nitude de sensations �rotiques et de bonheurs intenses qui l'occupaient tout entier et le rendaient vibrant et joyeux, ou sombre et lointain, mais plus que jamais habile et fougueux, entra�n� et subjugu� par elle, et pourtant elle disparaissait � ses yeux. Il restait seul avec l'amour. Et c'est alors devant sa libert� qu'elle aussi se d�couvrait libre. Libre de larguer les amarres, d'ob�ir � la langueur ou � la folie, entra�n�e vers les �toiles � la fois par sa pr�sence et par son absence. Pr�sence qui embrasait son corps, absence qui le lib�rait.</p><p>Les mains de Joffrey, ses caresses, son souffle, sa possession, les manifestations multiples, d�licates ou passionn�es de son adoration, l'avaient fait exister, ce corps. � certains moments elle en �tait comme d�poss�d�e tant il s'emparait d'elle. Puis il le lui rendait, s'ab�mant dans son voyage int�rieur. Et elle se retrouvait comme magnifi�e, nouvelle et inconnue � elle-m�me. Elle ressentait son enveloppe charnelle investie d'une puissance d�mesur�e qui lui apparaissait dans une clart� exaltante.</p><p>Elle avait �chapp� � la faiblesse de ce corps de femme, moins assur� que celui de l'homme, ce corps troubl� d'�tre � la fois tant convoit� et tant rejet�, ador� et honni. Elle retrouvait la vraie puissance de ce corps de femme, douce et irradiante, celle des premiers jours, puissance nouvelle d��ve, ajoutant � celle du monde d�j� cr�� ses diff�rences et ses transcendances comme la lumi�re sourd d'une lampe � travers l'alb�tre, ses formes plus rondes, ses cheveux plus tendres, ses joues plus lisses, ses seins gonfl�s, premier symbole d'abondance, son ventre souple, premier symbole de f�condit�, son sexe myst�rieux, repr�sent� dans le premier bijou fa�onn� par l'homme, un galet frapp� d'un sillon, amulette protectrice.</p><p>Elle �tait libre et d'une puissance �ternelle.</p><p>Le suivant dans ce tumultueux silence, elle adoptait son �lan, se laissait entra�ner dans ce vent de libert� et de gloire qui la happait et qui la faisait basculer soudain dans le solitaire et merveilleux d�lire de l'extase.</p><p>Dans une demi-l�thargie, Ang�lique m�ditait sur les effets aphrodisiaques de la temp�te dont le d�cha�nement n'avait eu d'autres r�sultats que de prolonger la nuit et ses d�lices au-del� des heures du jour.</p><p>Nulle lueur de l'aube ne viendrait les tirer de ces magnifiques alternances de sommeil bienheureux et d'�treintes combl�es en lesquels Ang�lique crut voir s'annoncer une �re b�nie de paresse et d'insouciance comme il est n�cessaire parfois d'en go�ter et que l'on r�ve de conna�tre un jour, souvent en vain.</p><p>Dans une demi-l�thargie, elle pressentait que la qui�tude de son �me ne serait plus jamais �branl�e. Cette qui�tude reposait, au-del� des heures exquises dans lesquelles son �tre engourdi s'enveloppait encore, sur l'absolution que lui avait donn�e la veille une petite ursuline, l'innocentant � la face du monde, et sur la certitude qu'elle avait acquise que le P�re de Maubeuge �tait � l'espion � de Joffrey.</p><p>Elle commen�a par se demander si ce n'�tait pas une id�e folle puis les d�tails de la sc�ne de la veille qui semblait tr�s loin lui revinrent par bribes, port�s par les grandes orgues de la temp�te.</p><p>Elle s'�tait persuad�e : il avouera.</p><p>Elle le regarda dormir. Le sachant prompt au r�veil comme tout homme habitu� au danger, elle se retenait de poser un index caressant sur ses sourcils noirs, sur les cicatrices de sa joue et de sa tempe.</p><p>Pourquoi �tait-il tellement secret puisqu'ils s'entendaient si bien ?</p><p>Il ouvrit les yeux, se dressa et, apr�s avoir allum� la chandelle au chevet du lit, il se tourna vers elle, appuy� sur un coude, l'interrogeant du regard.</p><p>� � quoi pensez-vous ? Ou � qui ?</p><p>� Au P�re de Maubeuge.</p><p>� Que vient faire cet honorable j�suite dans notre couche impudique ?</p><p>� Il m'intrigue.</p><p>Elle lui raconta l'entrevue, passant rapidement sur les modalit�s de l'interrogatoire pour en venir � la derni�re d�claration du Sup�rieur des j�suites. Derri�re cette d�marche qui l'avait fait envoyer le P�re d'Orgeval aux missions iroquoises, elle avait vu un signe d'alliance, plus, de complicit�, avec lui, Joffrey comte de Peyrac. Complicit� qui ne s'expliquait pas. Il n'�tait pas d'origine gasconne et �tait un homme d��glise, et les Occitans auxquels Joffrey appartenait n'�taient gu�re port�s � entretenir, au prime abord, d'excellentes relations avec tout ce qui pouvait leur rappeler les rigueurs de l'Inquisition. Et pourtant, lorsqu'elle �tait entr�e la premi�re fois dans la biblioth�que du couvent des j�suites, elle avait senti qu'il y avait entre le comte aquitain et le j�suite picard, m�tin� de chinois, une entente profonde, ind�fectible.</p><p>� Alors, je me suis pos� la question : De quelle sorte, la complicit� ? Qu'est-ce qui pouvait vous rapprocher si spontan�ment d'un tel personnage dont tout, a priori, semblait vous �loigner ?</p><p>Il l'avait �cout�e d'abord impassible. Puis il finit par sourire et elle comprit qu'elle avait devin�. Il allait �tre oblig� de lui avouer que le P�re de Maubeuge �tait bien ce complice inconnu qui l'avait aid� � pr�parer sa venue et son arriv�e � Qu�bec.</p><p>Pourtant, par la forme qu'il donna � cet aveu, il la prit de court et la laissa interdite.</p><p>� Ce qui nous rapproche ? Eh bien ! Disons que cela ressemble fort � ce qui vous rapproche, vous, de Madame Gonfarel, dame fort aimable je n'en disconviens pas, mais dont tout semblerait pourtant vous �loigner... � priori... s'il n'y avait entre vous ces liens du pass� que rien ne peut rompre, ni le temps ni les s�parations, ce qu'on appelle : les liens d'une amiti� ancienne...</p><p>Ang�lique resta d'abord interloqu�e en entendant jeter dans ce discours le nom de Janine Gonfarel : la Polak. Puis elle comprit. Elle aussi avait �t� devin�e.</p><p>Elle se mit � rire et lui jeta les bras autour du cou.</p><p>� Oh ! Monsieur de Peyrac ! Monsieur de Peyrac ! Je vous d�teste ! Vous aurez toujours raison de moi.</p><p>Elle cachait son front contre son �paule. Mais quand elle releva la t�te, il vit qu'elle avait les yeux pleins de larmes.</p><p>Il la prit dans ses bras.</p><p>� Gardez votre secret, dit-il. Je vous conterai le mien.</p><p>*****</p><p>Le lendemain, il n'�tait toujours pas question de mettre le nez dehors et ils pass�rent une partie de cette longue journ�e assis l'un pr�s de l'autre, dans le petit salon, appuy�s aux coussins du confortable canap� et dans le rayonnement du beau po�le de fa�ence qui affrontait � merveille son premier hiver canadien. Sans se le dire, tous deux se f�licitaient de cette r�mission qui leur permettait de deviser tranquillement.</p><p>Au sein de la temp�te qui �branlait autour d'eux les murailles, ils parl�rent � mi-voix.</p><p>� J'ai connu le P�re de Maubeuge, il y a tr�s longtemps, alors que j'�tais un tr�s jeune homme parcourant le monde sur les traces de Marco Polo. Ma m�re �tait encore en vie, r�gente de nos domaines toulousains, et moi, son h�ritier, je pouvais me livrer � la conqu�te de la Terre, avide de tout voir et de tout conna�tre pour me rattraper de mon enfance infirme. J'allai jusqu'en Chine. Le P�re de Maubeuge venait d'y arriver, comme assistant des r�v�rends p�res j�suites que le Grand Mogol avait invit�s afin d'aider � la construction de l'observatoire astronomique de P�kin. Malgr� sa jeunesse, sa grande valeur scientifique et son don des langues, il savait le chinois en arrivant, l'avaient fait d�signer pour ce poste... Les j�suites selon leur m�thode vivaient � la chinoise, v�tus comme les mandarins dont ils partageaient la vie, p�n�trant le pays et sa mentalit� par une adaptation int�rieure qui peu � peu les identifiait � ceux qu'ils �taient venus pr�cher et convertir � la religion du Christ. La premi�re fois que je me suis adress� � lui, dans une rue poussi�reuse de P�kin, il �tait hiss� dans un palanquin, coiff� d'un bonnet carr� rouge et v�tu d'une robe blanche brod�e de dragons d'or. Il avait des ongles d'une longueur d�mesur�e dans des �tuis d'or. Je lui adressai p�niblement quelques mots en chinois. Je fus surpris de l'entendre rire et me r�pondre en fran�ais.</p><p>� De cette premi�re rencontre est n�e une amiti�, entretenue par une correspondance suivie, m�me lorsque je revins � Toulouse. De longues ann�es nous n'avons cess� de nous tenir au courant de nos travaux scientifiques.</p><p>� Puis �'avait �t� le terrible coup de faulx du Pape qui ne pouvait supporter de voir l'orthodoxie des dogmes catholiques s'alt�rer au contact de la religion de Bouddha et glisser, par les soins des j�suites, � une adaptation extr�me-orientale.</p><p>� La Compagnie de J�sus n'�tait-elle pas une arm�e qui avait �t� fond�e pour la d�fense de l��glise catholique, apostolique et romaine, menac�e par les h�r�sies ? Le v�u d'ob�issance au Pape r�gissait tout l'�difice puisque cette arm�e s'�tait mise � la disposition du successeur de saint Pierre, repr�sentant du Christ en ce monde.</p><p>� Le Pape avait donc rappel� les J�suites de Chine et les avait dispers�s aux quatre vents du ciel.</p><p>� Ce fut une disgr�ce.</p><p>� Ce fut surtout la fin du grand r�ve j�suitique qui avait failli r�ussir, gagner la Chine au christianisme.</p><p>� Le P�re de Maubeuge a d� en �tre tr�s affect� ?</p><p>� Les j�suites sont philosophes, dit Peyrac avec un sourire. La volont� de Dieu d'abord, repr�sent�e par l'ob�issance � leurs v�ux.</p><p>Vers le m�me temps le comte de Peyrac vivait en France sa propre catastrophe : condamn� pour sorcellerie. Un �croulement, une dispersion aussi.</p><p>Ce ne fut que plus tard, lorsqu'il naviguait en M�diterran�e, sous le nom du Rescator, qu'il avait entendu parler de nouveau du P�re de Maubeuge par les j�suites de Palerme en Sicile et appris que celui-ci avait �t� envoy� comme Sup�rieur des j�suites du Canada, nomination qui ne trompait personne sur la mise � l'�cart du brillant mandarin et savant astrologue de P�kin.</p><p>Lorsque le comte de Peyrac �tait parvenu en Am�rique, il l'avait joint, par message, secr�tement. Leurs �changes n'avaient pu �tre fr�quents, mais suffisants pour qu'ils reprennent contact et sachent qu'ils ne s'�taient pas oubli�s et qu'ils se gardaient une confiance mutuelle.</p><p>Pour �tre efficace, cette alliance devait demeurer insoup�onn�e.</p><p>� ... En m'approchant de Qu�bec, j'ignorais ce qu'il ferait et de quelle fa�on il m'aiderait. Mais, j'�tais certain qu'il mettrait tout en �uvre pour soutenir notre politique. Nous lui devons l'�loignement du P�re d'Orgeval, lequel, ce me semble, avait fini par se croire le vrai sup�rieur des j�suites au Canada...</p><p>De son c�t�, Ang�lique ne cacha pas que son amiti� avec Janine Gonfarel �tait lointaine aussi, puisqu'elle datait de l'�poque qui avait suivi leur s�paration, apr�s sa condamnation.</p><p>Mais comme elle ne donnait pas de plus amples d�tails, il n'insista pas.</p><p>Il dit seulement qu'il n'avait pas manqu� d'�tre intrigu� d'une d�claration d'amiti� aussi �troite et rapide entre la taverni�re et Ang�lique, dont l'entente quasi fraternelle et complice d�s le premier abord n'avait pu �chapper � son �il perspicace.</p><p>� Cela prouve qu'elle et moi nous ne poss�dons pas le m�me pouvoir de dissimulation que vous et votre j�suite.</p><p>� L'on est sensible � tout ce qui concerne l'�tre qu'on adore, dit Peyrac.</p><p>� Je crois pourtant vous adorer, mais je reconnais que j'ai mis plus de temps que vous � d�couvrir les liens qui vous unissaient � ce Chinois impassible.</p><p>Ils riaient.</p><p>� Dieu que je l'aime �, se r�p�tait-elle.</p><p>Et elle s'�merveillait encore de le voir assis pr�s d'elle, de pouvoir l'�couter lui parler de sa vie, de sentir les mouvements de son corps contre le sien et de croiser la flamme de son regard sur elle, lui d�diant un rapide aveu d'entente amoureuse.</p><p>Le jour passa doucement dans l'accompagnement farouche du blizzard, du cr�pitement joyeux des flammes et fut remplac� insensiblement par une autre nuit sans qu'on p�t en �tre averti autrement que par les battements discrets des horloges et leurs petits carillons sages, rythmant les heures.</p></section><section><p><strong>Chapitre 37</strong></p><empty-line/><p>La temp�te dura deux jours et trois nuits. Ce n'�tait rien. Eloi Macollet l'affirmait qui s'�tait promu gardien des feux, jour et nuit, entretenant le foyer de l'�tre, bourrant le po�le, le four o� l'on cuisait pain et g�teaux � il fallait se soutenir � et le seul � se glisser dehors pour se rendre au b�cher.</p><p>On dut maintenir les volets clos. On entendait le gr�sil des cristaux de neige y cr�piter avec une violence rageuse. Le vent du nord-est, le grand ravageur d�ment, passait alentour avec un sifflement continu qui, par moments, s'immobilisait, se renversait en une brusque bourrasque, se jetant � poings lev�s contre les murs et les secouant et les �branlant dans un �clatement d'explosions sourdes. Puis le sifflement continu reprenait.</p><p>Ang�lique et son mari parl�rent longuement, tous deux assis dans les confortables fauteuils du petit salon-boudoir o� Ville d'Avray avait dispos� ses meubles et ses bibelots les plus pr�cieux. Sire Chat partageait leur intimit�, appr�ciant le moelleux des soies broch�es. De cette pi�ce, l'on pouvait apercevoir la perspective �clair�e de la grande salle avec les enfants, les Indiens Piksarett et Mistagouche, amis et serviteurs group�s devant l'�tre ou autour de la table, occup�s � manger, � rire et deviser. Cantor jouait au tric-trac avec Adh�mar. Vers le soir, il prendrait sa guitare.</p><p>Parfois le souffle du vent trouvait une fissure pour se glisser et faire vaciller les flammes des lampes et des chandelles.</p><p>En contraste avec l'incl�mence glac�e que l'on sentait � l'ext�rieur, l'eau fra�che que l'on tirait du puits int�rieur pr�s de la chemin�e se pr�sentait comme une amie, lorsqu'on la faisait couler, luisante et vive, dans le chaudron.</p><p>Sous les toits de bardeaux ou d'ardoises, la vie quotidienne de la cit� se poursuivait, � l'abri des murs �pais dans le halo protecteur du cierge de la Chandeleur allum�.</p><p>Sans doute, aux ursulines, les petites pensionnaires continuaient de tirer l'aiguille sur leurs broderies chatoyantes. � l'H�tel-Dieu, la s�ur de l'apothicairerie pr�parait ses sirops de capillaire. Dans la Basse-Ville, Janine Gonfarel devait r�gner sur l'assembl�e gaillarde de ses clients, ravis de s'�tre laiss� surprendre en une si chaleureuse auberge. Et les cruchons d�filaient sous les poutres enfum�es, tandis que tournait la broche garnie de pi�ces de viande.</p><p>Mais le bon c�ur d'Honorine s'inqui�tait pour le chien des Banist�re, encha�n� � son arbre par ce temps � � ne pas mettre un chien dehors �.</p><p>Pour la r�conforter, Eloi Macollet l'assura que cette esp�ce de chien avait d'instinct la r�sistance n�cessaire pour hiverner sous la neige, se creusant par son souffle une caverne protectrice dont elle trouverait la sortie quand la temp�te s'apaiserait et que le soleil reviendrait. Elle gardait dans son atavisme la r�sistance des chiens du Grand Nord des Indiens Esquimaux qui supportaient les temp�ratures les plus basses. Mais eux, les chiens des Esquimaux, �taient intelligents. Les chiens des Indiens des for�ts avaient d�g�n�r� et le b�tard n� du croisement avec leurs cong�n�res d'Europe valait moins encore. C'�tait un chien niaiseux. � Y jappe pas... y sert � rien... Ni � la chasse... ni pour d�fendre la maison... � C'est un chien, un chien qu'on �l�ve, c'est tout. Tra�ner les charrettes, et encore, il ne saurait pas retrouver le chemin de la maison. Il n'est utile qu'� une seule chose dans une demeure : il sent le d�but d'incendie. Qu'une escarbille s'�chappe, qu'une bougie oubli�e commence � ronger un bout d'�toffe, le voil� qui saute partout comme un fou. C'est pas qu'il aboie, c'est pas qu'il indique o� �a se passe, mais il sent. Il prend peur. Il veut se d�truire. Il se jette contre les murs, contre les portes. Quand on voit ou qu'on entend sauter le chien niaiseux, on n'a plus qu'� courir par la maison chercher o� �a a pris.</p><p>� Mais c'est un chien tr�s pr�cieux ! fit remarquer Ang�lique. Si nous en avions eu un � Wapassou, nous aurions �t� moins anxieux, craignant de nous endormir la nuit par peur de l'incendie quand nous �tions tous malades et si fatigu�s vers la fin de l'hivernage...</p><p>Sa pens�e revint vers Wapassou. Et comme cet hiver-l�, les histoires du vieux Macollet � voyageur � imp�tinent accompagn�rent les sifflements du vent.</p><p>Le troisi�me jour, dans le silence, les volets claqu�rent. Les yeux s'ouvrirent sur un chaos immacul�. Cl�tures, rues, arbres effac�s, les toits seuls �mergeaient de dunes et de collines neigeuses.</p><p>Au-dessus de tout ce blanc un azur de ciel d'�t� naissait lentement d'une brume impalpable.</p><p>Qu�bec se montra encapuchonn�e de velours, les clochers saillant sur l'arrondi des toits. Molle, adoucie, dans ses contours, elle ressemblait � un immense encensoir, rendant gr�ce � Dieu, par les multiples filets de fum�e qui jaillissaient des chemin�es et montaient tout droit vers le ciel, devenant de vermeil et d'or, lorsqu'ils passaient sur le soleil.</p><p>Le dogue de M. de Chambly-Montauban, batifolant comme un loup marin au creux des vagues, fut le premier signe du retour � la vie en ce quartier de la Haute-Ville. Un sillage d'�tincelles, de cristaux poudreux, signala le passage du glouton, s'�lan�ant vers la maison o� se tenaient Ang�lique et Cantor, et le monde reprit vie par un ballet �blouissant entre le dogue d�lirant et le glouton fac�tieux.</p><p>Les enfants sortirent en poussant des cris de joie et, se roulant dans la neige poudreuse, se m�l�rent � la sarabande des deux animaux. Le dogue s'enfuit le premier.</p><p>Le batte-feu d'Eustache Banist�re r�sonna dans l'air cristallin.</p><p>Mlle d'Hourredanne, enterr�e dans la p�nombre de sa demeure, per�ut tous ces bruits, mais ne put rien voir. Sa servante, s'entortillant dans des ch�les, sortit par la lucarne de la mansarde avec une b�che et commen�a de d�blayer devant la fen�tre. C'�tait la t�che la plus urgente. La porte viendrait ensuite.</p><p>D'une gerbe de poudrerie comme de l'�cume de la mer surgit le chien niaiseux et sa cha�ne. Il se hissa sur un tonneau renvers� et il regardait vers la maison de Ville d'Avray comme un noy� regarde vers un navire.</p><p>La vie recommen�ait.</p><p>Les Indiens du petit campement se for�rent une issue, sortant un � un comme des taupes de leurs wig-wams d'�corce dont les formes champignonni�res se devinaient � peine, sous l'�ventail de l'orme enseveli jusqu'aux branches.</p><p>Durant la temp�te, l'une des femmes indiennes avait mis au monde un enfant. Elle vint jusqu'� la maison de Ville d'Avray demander du pain blanc et un peu d'eau-de-vie pour elle, de la charpie pour son nouveau-n�.</p><p>Elle le portait sur son dos, d�ment ficel�, sur une petite plaquette de bois, peinte de couleurs vives, lui-m�me emmaillot� �troitement de la t�te aux pieds, de bandelettes rouges ou violettes brod�es de perles et de poils de porc-�pic. On aurait dit un cocon bariol� d'o� �mergeait � peine sa frimousse ronde, couleur d'acajou. Il dormait paisiblement.</p><p>M. de Bardagne, de sa Closerie, fit creuser une tranch�e qui le conduirait par le plus court chemin jusqu'� la maison de Mme de Peyrac. Il vint sur les pas des pelleteurs. Tr�s inquiet, il voulait la voir, s'informer de sa sant�. On ne pouvait n�gliger son empressement et on le re�ut � d�ner. Durant la temp�te, il n'avait cess� de jouer aux cartes avec M. de Chambly-Montauban.</p><p>Ang�lique aper�ut Honorine qui, se faufilant � mi-corps dans la neige, s'entretenait avec la servante anglaise d�blayant le devant de porte dans un tournoiement �nergique de pelle et de balai de bouleau.</p><p>Elle savait quelques mots d'anglais, la petite Honorine, et elle se d�brouillait fort bien.</p><p>� Que veux-tu de Jessy ? s'informait Ang�lique.</p><p>� Je veux voir la dame dans son lit. Elle a dit que, quand la grande neige serait l�, elle nous lirait l'histoire d'une princesse.</p><p>On f�terait No�l dans une cit� de tranch�es blanches.</p><p>En ville, deux nouvelles se r�pandaient conjointement.</p><p>M�re Madeleine avait rencontr� Mme de Peyrac et avait lev�, sans conteste, le doute qui planait sur celle-ci. Tout le monde en �tait bien aise.</p><p>En revanche, ce n'est pas sans �motion qu'on recevait confirmation du d�part du P�re d'Orgeval pour l'Iroquoisie.</p><p>Mme de Castel-Morgeat donnait un ton dramatique aux commentaires. Ne dissimulant pas son d�sespoir elle rappela qu'on laissait s'accomplir une criminelle injustice. Le P�re d'Orgeval avait d�j� �t� une fois prisonnier des Iroquois et tortur�. S'ils se saisissaient de lui � nouveau, cette fois ils ne lui feraient pas gr�ce.</p><p>� Nous aurons un nouveau Br�beuf �, disait Mgr de Laval, avec peut-�tre un brin de satisfaction dans la voix.</p><p>Pour rappeler aux fid�les � l'ombre de quels grands martyrs s'�difiait le pays de Canada il lut en chaire le t�moignage �crit par le � donn� � Christophe Magnault, Canadien le premier mis en pr�sence du corps de r�minent j�suite, t�moignage d'un supplice qui demeure l'un des plus atroces parmi les annales des martyrologues chr�tiens.</p><p>� Arriv� � la mission de Saint-Ignace d'o� les Iroquois s'�taient retir�s je trouvai le corps des martyrs.</p><p>� Le P. de Br�beuf avait les jambes, les cuisses et les bras tout d�charn�s jusqu'aux os. On lui avait coup� les muscles par morceaux pour les faire griller et les manger.</p><p>� J'ai vu et touch� quantit� de grosses ampoules qu'il avait eues en plusieurs endroits de son corps, de l'eau bouillante que ces barbares lui avaient vers�e en d�rision du saint bapt�me.</p><p>� J'ai vu et touch� la plaie d'une ceinture d'�corce toute pleine de poix et de r�sine qui grilla tout son corps.</p><p>� J'ai vu et touch� les br�lures du collier de haches rougies qu'on lui mit sur les �paules et sur l'estomac.</p><p>� J'ai vu et touch� ses deux l�vres qu'on lui avait coup�es parce qu'il parlait toujours de Dieu pendant qu'on le faisait souffrir.</p><p>� J'ai vu et touch� tous les endroits de son corps qui avait re�u plus de deux cents coups de b�ton.</p><p>� J'ai vu et touch� le dessus de sa t�te �corch�e sur laquelle on a vers� du sable br�lant, toujours en d�rision du saint bapt�me.</p><p>� J'ai vu et touch� les plaies de son nez tranch�, de sa langue tranch�e.</p><p>� J'ai vu et touch� sa bouche qu'on lui a fendue jusqu'aux oreilles et vu la plaie dans sa gorge du fer rouge qu'on y a enfonc�.</p><p>� J'ai vu et touch� ses orbites d'o� on a arrach� les yeux et dans lesquelles on a tourn� des charbons ardents.</p><p>� J'ai vu et touch� l'ouverture que le chef de ces barbares lui fit pour lui arracher le c�ur et le d�vorer tandis que d'autres buvaient le sang jaillissant de ce trou.</p><p>� Enfin j'ai vu et touch� toutes les plaies de son corps ainsi que les sauvages nous l'avaient annonc�... �</p><p>Ensuite l'�v�que rappela l'odyss�e des Hurons et des quelques Fran�ais qui, malgr� mille dangers, avaient rapport� le corps du martyr jusqu'� la mission de Sainte-Marie-du-Sault, puis sa t�te jusqu'� Qu�bec.</p><p>� ... j'ai rapport� son � chef � jusqu'� Qu�bec le prenant en mes deux mains sur mon c�ur tout au long du voyage, comme un petit enfant pr�cieux... �</p><p>Aujourd'hui la t�te du P. de Br�beuf �tait conserv�e chez les s�urs de l'H�tel-Dieu dans un reliquaire de vermeil et d'argent � son effigie et pos� sur un socle octogonal d'�b�ne. On venait l'y v�n�rer journellement.</p><p>� la suite de cette lecture impressionnante, Ang�lique souhaita s'entretenir avec le comte de Lom�nie-Chambord, ami du P�re d'Orgeval. Elle savait qu'il habitait dans la Haute-Ville. Elle s'informa de sa demeure. Elle ne l'avait pas revu depuis le soir de la temp�te et l'importante entrevue avec la M�re Madeleine � laquelle il avait assist�.</p><p>Il logeait du c�t� de la Pr�v�t�, occupant une chambre modeste que son ami d'Arreboust avait mise � sa disposition. Le ma�tre des lieux �tant parti pour Montr�al M. de Lom�nie aurait pu prendre un peu plus ses aises, utiliser le salon et la biblioth�que de son ami absent. Mais il se contentait de sa petite chambre comme d'une cellule monastique, et n'acceptait l'aide d'un domestique que pour l'entretien de celle-ci et de ses v�tements. Quand il n'�tait pas invit� par des amis, il allait prendre ses repas aux abords de la Place d'Armes dans un petit estaminet qui �tait tenu par un Gascon, ancien soldat du r�giment de Carignan-Fali�res et qu'on appelait le Levantin parce qu'il avait �t� prisonnier chez les Turcs. C'�tait le seul endroit de la ville o� les anciens de la M�diterran�e pouvaient venir parfois boire un caf� turc, boisson assez mal consid�r�e et que la plupart des gens prenaient pour un rem�de.</p><p>Il y emmena Ang�lique.</p><p>On descendait quelques marches. L'endroit �tait assez sombre car les fen�tres de verre �pais et verd�tre, cloisonn� de plomb, donnaient sur la Place d'Armes et n'apportaient comme lumi�re que le reflet de la neige. Cette p�nombre et la bonne odeur du caf� r�confort�rent Ang�lique.</p><p>� Nous ne nous sommes pas revus depuis l'autre jour. Il y a eu la temp�te. Or, Mme de Castel-Morgeat est encore en train de soulever l'opinion contre moi. L'on va r�p�tant que le P�re d'Orgeval court de grands dangers et que j'en suis responsable. Mais je voudrais savoir, Monsieur de Lom�nie, si de quelque fa�on vous me consid�rez comme une coupable. S'il en �tait ainsi, ce serait tr�s douloureux pour moi... De quoi suis-je coupable ?</p><p>Le chevalier posa une main sur la sienne. Il la regarda avec douceur et hocha la t�te.</p><p>� Vous n'avez �t� coupable que de n'�tre qu'une femme et trop attrayante � ses yeux. Vous l'avez dit vous-m�me : Il vous a vue sortant des eaux. Il ne vous le pardonnera jamais, ajouta-t-il avec h�sitation... Car peut-�tre en cet instant, a-t-il eu la r�v�lation de faiblesses qui risquaient d'�branler � jamais ses d�fenses et m�me sa foi...</p><p>� �branler la foi d'un j�suite ? Mon cher ami, votre pessimisme vous �gare. Il y a certaines options qui sont irr�versibles.</p><p>� H�las, pas avec lui, soupira Lom�nie. Je le connais depuis nos ann�es de coll�ge. Il y a toujours en lui une peur, je dirais presque une haine... La peur, la haine de la femme... J'ignore pourquoi... Mais il se peut que votre rencontre lui ait r�v�l� certaines choses. Par exemple que s'il s'�tait tourn� vers l'�tat eccl�siastique et s'il avait voulu entrer dans l'ordre des j�suites, c'�tait pour se mettre � l'abri du mal. Il voulait se mettre � l'abri de la Femme. La femme en tant que personnage redoutable, entit� monstrueuse incarn�e, venue pour corrompre l'homme, la Lilith des Kabbalistes, la femme du Mal, le d�mon succube plus apte encore � d�truire l'�tre humain, parce que plus sournois que l'incube, d�mon m�le.</p><p>Ang�lique l'�coutait en p�lissant. Elle comprenait que Lom�nie-Chambord ignorait l'existence dans la vie de S�bastien d'Orgeval de cet �tre infernal, Ambroisine, qui avait �t� m�l� � sa plus tendre enfance. � Comme un d�mon attach� � ses pas �, pensa-t-elle. Mais il approchait de la v�rit�. Ainsi, par lui, se dessinait le profil de l'enfant meurtrier sans cesse � la fronti�re du Bien et du Mal et qui toute sa vie lutterait pour en d�terminer les limites. Cela s'accordait avec les cris du d�lire de la D�mone.</p><p>� Oh ! ma belle enfance ! Lui, S�bastien et son �il bleu et ses mains pleines de sang. Lui et Zalil ruisselants de sang humain... Nous �tions trois enfants maudits entre les mains de Satan !</p><p>� ... Il n'y a jamais eu d'enfants aussi forts que nous... l�-bas, en Dauphin�... Nous �tions habit�s par le feu, par mille esprits ardents. Pourquoi nous a-t-il trahis ? Pourquoi a-t-il rejoint cette arm�e d'hommes noirs, avec leurs croix sur le c�ur ? �</p><p>Ang�lique saisit la main de Lom�nie-Chambord :</p><p>� Mais ce n'est pas moi, Claude, ce n'est pas moi Lilith !</p><p>� Je le sais.</p><p>� Vous avez entendu la M�re Madeleine, l'autre jour ?</p><p>� Je n'avais pas besoin de l'entendre pour �tre convaincu.</p><p>Il affirmait avec une tendresse persuasive, s'�vertuant � la calmer.</p><p>� D�s que je vous ai vue � Katarunk, j'ai su que les pr�ventions qu'on avait contre vous �taient stupides. Ne vous souvenez-vous pas que notre sympathie a �t� spontan�e ?</p><p>� C'est vrai.</p><p>Elle voulait lui dire : � Vous m'avez toujours plu. � Mais trouvant que la d�claration �tait un peu trop abrupte, elle dit :</p><p>� Je vous ai aim� d�s que je vous ai vu, Monsieur de Lom�nie-Chambord.</p><p>Ce qui ne valait pas mieux. Les mots trahissaient leurs intentions qui �taient de se cantonner dans la simple amiti� et ils se mirent � rire tous les deux.</p><p>Elle voulait all�ger la peine injuste qui lui �tait caus�e. Elle dit pour le r�conforter :</p><p>� Puisqu'il est si fort, il tiendra t�te � Outtak�, le chef des Iroquois.</p><p>� Outtak� aussi est tr�s fort et il est votre alli�.</p><p>Le doute l'assaillait.</p><p>Mais pouvait-elle lui dire que � l'homme noir � entrevu derri�re la D�mone �tait le P�re d'Orgeval, que la M�re Madeleine le savait, que le P�re de Maubeuge le savait aussi ?</p><p>La d�cision du Sup�rieur des j�suites avait d�livr� la ville d'un mauvais sort.</p></section><section><p><strong>Chapitre 38</strong></p><empty-line/><p>Ainsi un homme s'�loigne dans le d�sert glac�, les semaines des Quatre-Temps de l'Avent s'ouvrent.</p><p>No�l approche.</p><p>No�l ! No�l !</p><p>Et tandis que carillonnent les cloches et que l'haleine de la vie s'�chappe de toutes les chemin�es comme d'un br�le-parfum, que les effluves des festins se m�lent � ceux de l'encens et des cierges allum�s, montant vers le ciel glac� pour rappeler au Cr�ateur que les humains sont l�, dans ce d�sert inhumain, un homme, li� par le v�u d'ob�issance, s'�carte de tout recours, une Robe Noire se s�pare � lourds pas de ses raquettes, du c�ur de ses amis, de la pr�dilection des siens et du sanctuaire de ses �uvres et de ses travaux.</p><p>Et le d�sert glac� en lui-m�me a remplac� toutes flammes de vie.</p><p>Il n'est que destruction.</p><p>Le souffle immacul� de la temp�te a trac� autour de lui un paysage de mort. Il marche, guid� par la connaissance qu'il a de ces contr�es, mais aussi anxieux et aux aguets que s'il p�n�trait pour la premi�re fois en une terre �trang�re. Tout, autour de lui, est devenu ennemi. Car on l'a d�pouill� de tout. Et ce sentiment devient si pesant qu'il doit s'arr�ter.</p><p>Il crie d'une voix d�sesp�r�e vers le ciel :</p><p>� Mon P�re ! Pourquoi m'as-tu abandonn� ?</p><p>Et la for�t, blanch�tre prison aux mille ramures dress�es en fagots, en herses grises, bleut�es, ros�es sur lesquels se d�tachent les cand�labres tortur�s des fins bouleaux crayeux, r�percute l'�cho � l'infini de son cri.</p><p>La bu�e est sur les sommets, vaporeuse comme un nid de plumes, pos�e sur les cr�tes longilignes des Appalaches et se coulant insensiblement dans les vall�es. Le gel solidifie son haleine. Il crie encore :</p><p>� Si tu es la V�rit�, pourquoi m'as-tu abandonn� ?</p><p>Ils l'attach�rent au poteau de torture.</p><p>Il lui semble que la hache incandescente, rouge comme le rubis, se rapproche de sa chair et il entrevoit derri�re son rayonnement blanc le visage d'Outtak�, le chef mohowck qui le hait !</p><p>� chers enfants indiens, Ab�nakis fervents ! Piksarett et sa sublime ardeur de n�ophyte � d�truire les ennemis de Dieu, Outtak� promis � une destin�e de grand chef, Hatskon-Ontsi, voici le nom qu'ils lui ont donn� et pour la premi�re fois il y trouve une r�sonance diff�rente et qui le condamne. Hatskon-Ontsi : l'Homme Noir.</p><p>Tout a toujours �t� noir autour de lui et c'est � peine s'il se souvient qu'il a v�cu de longues ann�es dans la lumi�re de la paix d'un c�ur consacr� � sa t�che. Sa pens�e rejoint son enfance t�n�breuse. Ces nuits noires du Dauphin� que perce la lueur des torches port�es par les cavaliers, que traversent les cris des partisans huguenots massacr�s, des femmes viol�es... Satisfaction du sang r�pandu... Le sang qui rach�te. Rougeoiement des incendies, des villages qui br�lent, du feu bout� aux toits de chaume, le feu qui purifie.</p><p>L'impr�gnation de son p�re, g�ant fort et juste, qui l'enseigne tandis qu'ils chevauchent dans la nuit pour aller porter la justice de Dieu au sein des villages qui se sont ralli�s � l'abjecte doctrine de la R�forme.</p><p>Noirs les vallons o� il rejoint, pour des jeux sombres o� il est question de sorcellerie et de d�mons, Ambroisine la fillette aux yeux d'or du ch�teau voisin. On raconte que la ch�telaine, sa m�re, a eu cette enfant avec son aum�nier. Zalil le fr�re de lait d'Ambroisine se m�le aux jeux inqui�tants.</p><p>Plus tard en elle, Ambroisine, devenue Mme de Maudribourg, ce qu'il a aim�, c'est la p�nitente qu'il amena � son confessionnal. Par sa place �lev�e de confesseur, il a pu humilier, abaisser la cr�ature mauvaise et alors qu'elle croyait pouvoir le s�duire, comme jadis, comme elle continuait de le faire avec Zalil, avec tous les autres hommes et m�me les femmes, lui, la dominait.</p><p>Beaut� des femmes perverses environnant son enfance. La pire, pire que la fillette, la m�re d'Ambroisine, la magicienne superbe, grande, �tincelante, qui le recherchait dans son adolescence. Il s'enfuit chez les hommes consacr�s. L� encore, jusqu'en cet asile des coll�ges, la femme reparaissait, lui tendant les bras. Belles bienfaitrices, tent�es par les gr�ces des jeunes gens.</p><p>Le combat contre la chair, il l'a men� victorieusement. P�nitence, discipline, mortification. Son corps est devenu un instrument docile, insensible au froid, � la chaleur, � la fatigue, � la concupiscence jusqu'au jour o� se r�veille le mirage inoubli�. Par la force de Dieu il a r�ussi � tout dominer : ses terreurs, sa chair, les �tres jusqu'� la plus fuyante, la plus habile qui n'a jamais r�ussi � le prendre dans ses filets, la fille de la magicienne et du pr�tre maudit... Et les m�mes visages reviennent et tournent comme n�s de l'enfer glac�.</p><p>Il connaissait Ambroisine, il la domptait comme une b�te fauve. Il est �trange qu'il ne l'ait jamais crainte sachant la profondeur de sa malignit� et l'ampleur de ses vices. Il a toujours senti qu'ils �taient de forces oppos�es mais de force �gale. Magie blanche et magie noire.</p><p>Celle qui s'est entremise entre eux n'appartient ni � l'une ni � l'autre de ces magies. Elle s'est �lev�e seule et lumineuse, comme il l'a vue, sortant des eaux du lac, dans le rougeoiement des arbres de l'automne.</p><p>A-t-il pressenti que cette magie portait un autre nom qui d�passait en force les leurs... L'Amour. Est-ce donc aussi... une force magique ? Il a d�cid� la guerre avec d'autant plus de rigueur que rien n'est plus criminel que de d�truire un ordre �tabli, que de faire surgir l'entit� du doute...</p><p>Il a jet� l'une contre l'autre ces deux femmes. Seul le mal peut circonvenir le mal. De leur affrontement aucune ne pouvait demeurer victorieuse, pensait-il. Elles se causeraient des blessures mortelles car aucune n'�tait pure. Elles se d�truiraient. Leur beaut� dont elles masquaient leur �me vile ne leur servirait de rien. Pantelantes, elles offriraient le spectacle de leur d�faite, r�v�leraient enfin leur v�rit� � chacune, mesquine, �go�ste et cruelle. Or par l'on ne sait quel avertissement, il a su qu'il �tait trop tard et qu'Ambroisine avait �t� vaincue. Quelque chose �tait arriv� qui d�truisait ses plans. Il �tait remont� � Qu�bec pour apprendre qu'� ils � approchaient, l'homme et la femme, toujours unis. Il est entr� en campagne par le pr�che et l'adjuration.</p><p>C'est en p�n�trant dans la cellule blanche o� l'attendait le P�re de Maubeuge, qu'il a su que sa vie allait basculer une fois encore et. qu'il avait lutt� en vain pour �chapper � l'emprise de la Nuit. Et ce qui le taraude d'une humiliation sans pareille, c'est que le clairvoyant Maubeuge a mis le doigt sur sa faiblesse cach�e.</p><p>� Vous avez p�ch� contre l'�uvre de Dieu. Vous avez p�ch� contre la Femme... Par esprit d'orgueil et de domination... Par esprit de vengeance... Contre la femme... �</p><p>La Femme... fl�au ind�racinable que lui indiquait son p�re. Toujours ! Toujours ! Entre lui et la vie... lui et la s�r�nit�... lui et Dieu !...</p><p>Un moment il r�fl�chit et s'apaise. Car il reste peut-�tre une derni�re chance d'�clairer les esprits, c'est que Pacifique Jusserant son � donn� � qu'il a envoy�, dans le sud au rivage du P�nobscot, attendre un navire de France, revienne avec ce courrier dont il avait sollicit� l'envoi pour achever d'abattre les pr�tentions territoriales de Joffrey de Peyrac. Mais ne sera-t-il pas trop tard si les esprits aveugl�s refusent de se laisser effrayer ?</p><p>Trop tard en tout cas pour lui S�bastien d'Orgeval qui s'avance vers le pays de l'Iroquoisie.</p><p>La solitude qui l'entoure pr�figure celle de sa mort et de son martyre.</p><p>Alors que l�-bas, � Qu�bec, la femme qu'il a vue s'�lever des eaux, et l'homme conqu�rant qui se tient pr�s d'elle, qui l'aime, qui le proclame et qui dans l'intimit� de l'alc�ve la prend dans ses bras, tous deux le narguent.</p><p>La haine se r�pand dans le sang du voyageur, lui fait grincer les dents et lui rappelle les jouissances impures qu'il �prouvait jadis � frapper les h�r�tiques de son glaive justicier.</p><p>� Qu'elle meure ! qu'elle meure aussi !</p><p>Des cristaux de gel h�rissent sa barbe. L'hiver est sur lui comme le fil glac� et tranchant d'une �p�e. Il donnerait tout l'or du monde pour percevoir un parfum de feu de bois, de fum�e, trahissant une pr�sence humaine. Mais la peur de l'Iroquois est d�j� entr�e en lui. Dans ses gants �pais, il sent ses doigts mutil�s, infirmes.</p><p>Il songe : � Pas deux fois ! Pas deux fois ! �</p><p>La peur de l'Iroquois le submerge et la crainte du martyre. Avec horreur, il songe que c'est � cause d'elle, la femme entrevue un jour d'automne, qu'il a perdu sa force.</p><p>� Qu'elle meure ! Qu'elle meure ! se r�p�te-t-il.</p><p>Il est ravag� d'une haine br�lante. Car par cette faille ouverte s'�coule sa force, se diluent ses pouvoirs.</p><p>La terreur de son supplice � venir l'envahit. La m�moire des souffrances qu'il a d�j� endur�es le hante.</p><p>Horrifi�, il supplie.</p><p>� Pas deux fois ! Pas deux fois !</p></section><section><p><strong>Chapitre 39</strong></p><empty-line/><p>� Qu�bec, les solennit�s religieuses se succ�daient sans r�mission.</p><p>Le premier mardi de d�cembre, la messe annuelle des j�suites, institu�e par la Compagnie des Cent-Associ�s � la suite d'un v�u.</p><p>Le 3 d�cembre, Saint-Fran�ois-Xavier, second patron du pays.</p><p>Le 6, Saint-Nicolas.</p><p>Le samedi des Quatre-Temps, les offices rev�tirent une somptuosit� particuli�re car c'�tait le jour r�serv� aux ordinations.</p><p>Pendant toute cette p�riode de l'Avent, on ne vit plus de petits Canadiens sur les places jouant � la crosse ou patinant sur les espaces gel�s ou se poursuivant � coups de boules de neige.</p><p>Tous les gamins de Qu�bec, requis pour le service du Tr�s-Haut, passaient leur temps � enfiler et � retirer soutanes rouges, noires ou violettes et surplis de dentelles, � allumer et � �teindre des cierges, � remplir et � balancer les encensoirs, � couper du pain b�nit dans des corbeilles pour le distribuer � la messe.</p><p>On r�p�tait les chants de No�l.</p><p>Appel�e sans cesse au pied des autels, la population ne s'en affairait pas moins � pr�parer le r�veillon qui suivrait l'audition des trois messes basses, dans la cath�drale, � minuit.</p><p>No�l �tait une f�te de famille. Il y aurait pourtant beaucoup d'amis et de parents � convier.</p><p>Un peu avant No�l un pr�tre du s�minaire des missions �trang�res vint un matin chercher le jeune Su�dois Neals Abbal. Les j�suites, qui le savaient adopt� par le P�re de Vernon, mort en Acadie, leur avaient demand� de le prendre parmi leurs jeunes pensionnaires.</p><p>Ang�lique aidait Yolande � plier dans un petit coffre de cuir bouilli les v�tements de l'enfant et son costume de page qu'il d�sirait. Mais l'abb� refusa de se charger de ses effets qui ne seraient pas de mise dans le cadre du s�minaire. Tous les enfants y �taient d�ment rev�tus et chauss�s.</p><p>Neals Abbal quitta docilement la maison de la rue de la Closerie malgr� les cris d�sesp�r�s d'Honorine et de Ch�rubin qui s'accrochaient � ses basques sur le seuil de la porte.</p><p>Mlle d'Hourredanne nota le petit drame de sa fen�tre.</p><p>Ang�lique embrassait l'enfant, lui murmurant en anglais des paroles d'encouragement. Il semblait indiff�rent.</p><p>Il revint le soir m�me, v�tu de sa culotte de jutaine, de sa vieille chemise, sa fl�te de Pan sous le bras. Il entra et rejoignit sa place au coin de l'�tre, comme si de rien n'�tait.</p><p>Un peu apr�s, un grand s�minariste arriva essouffl�, lanc� � sa poursuite. Il l'admonesta. L'enfant accepta de le suivre.</p><p>Il revint le lendemain soir mais, cette fois, en compagnie du P�re Marcellin, le neveu de Romain de L'Aubigni�re, qui avait �t� �lev� chez les Iroquois.</p><p>Ce soir-l�, la nuit �tait d�j� profonde et il neigeait abondamment.</p><p>� Mes petits, que vais-je faire de vous ? demanda Ang�lique en les regardant assis c�te � c�te sur la pierre de l'�tre en compagnie de Timothy le n�grillon qui, dans son capot rouge, compl�tait cette image de l'enfance errante.</p><p>Dans la soir�e, malgr� la neige qui tombait toujours et avait de nouveau rendu les rues impraticables, le S�minaire envoya un jeune gar�on de seize ans, nomm� Emmanuel Labour. Ang�lique le connaissait de vue pour l'apercevoir chaque matin accompagner les enfants du S�minaire lorsqu'ils traversaient la place de la Cath�drale pour se rendre chez les j�suites. D'origine normande, il �tait blond avec un visage avenant, toujours souriant. Il se destinait � la pr�trise et payait ses �tudes en s'occupant des enfants.</p><p>Vers l'�ge de huit � dix ans, il avait �t� prisonnier chez les Iroquois. Aussi comprenait-il la r�bellion de Marcellin, enfant sauvage qui souffrait d'�tre enferm�.</p><p>Il trouva son pupille assis sous l'auvent, un livre sur les genoux, et lisant � haute voix<emphasis> La passion des martyrs de Tunis : saint Saturnin, sainte Perp�tue et sainte F�licit�.</emphasis></p><p>Non seulement il parlait, non seulement il lisait, mais encore il lisait en latin.</p><p>� Ce mouflet a tromp� tout le monde, lui dit Eloi Macollet. Ces messieurs du s�minaire ne sont pas de force avec une graine d'Iroquois comme ce blondinet.</p><p>Sur ce, on frappa encore � la porte et c'�tait un nouveau bonhomme de neige s'emp�trant dans ses raquettes, soit Romain de L'Aubigni�re, que ses devoirs familiaux contraignaient, sur l'injonction des eccl�siastiques, � venir chercher son neveu.</p><p>Le lendemain matin, dans la foul�e de trois hommes �nergiques qui pelletaient la neige avec ardeur, Ang�lique accompagn�e de Romain de L'Aubigni�re, de Marcellin et de Neals Abbal, se rendit au couvent des j�suites o� ils avaient �t� convoqu�s.</p><p>Elle n'�tait pas revenue dans l'aust�re demeure depuis son intrusion mouvement�e � propos de l'ours Willoagby. Elle y retournait en amie.</p><p>Devant M. de Maubeuge, ses pr�ventions �taient tomb�es.</p><p>M. de Lom�nie-Chambord �tait pr�sent. Le P�re de Maubeuge, parlant du petit Su�dois, exposait le dilemme. Tout permettait d'envisager que le P�re de Vernon le recueillant lui avait administr� le bapt�me catholique mais, dans le doute, il avait d�cid� d'une c�r�monie renouvelant les rites au cours de laquelle il lui serait donn� un nom chr�tien. Le chevalier de Lom�nie se proposait pour �tre le parrain. Si Mme de Peyrac acceptait de son c�t� d'�tre la marraine, elle recevrait la possibilit� de veiller sur le petit exil� et d'intervenir dans les actes importants de sa vie. L'enfant la consid�rait d�j� comme sa m�re. Ne se croyant plus abandonn�, il accepterait plus volontiers de se laisser enfermer dans les salles d'�tudes et se former � devenir un pieux serviteur de Dieu. Le P�re de Vernon leur avait certainement inspir� ce compromis et ils avaient la certitude de r�pondre � ses souhaits.</p><p>Quant au jeune Marcellin, Mme de Peyrac ayant fait dire qu'elle le prendrait volontiers chez elle avec ses enfants, il pourrait durant l'hiver venir coucher sous son toit, comme les autres �l�ves dont les parents habitaient la ville. Il n'aurait pas ainsi l'impression de vivre entre quatre murs dont il ne sortait jamais. Vers la fin du mois de mai, une grande barque � voile carr�e emmenait tous les jeunes pensionnaires du S�minaire � Saint-Joachim sur la c�te de Beaupr�, o� Monseigneur l��v�que avait l� une maison d'�t�, appel�e la Grande Ferme, entour�e de communs o� l'on �levait des b�tes.</p><p>Jusqu'� l'automne, les enfants vivraient au grand air, se promenant, se livrant aux travaux agricoles, et aussi � diff�rents apprentissages, dont la sculpture et la peinture pour l'enseignement desquels le vieux Le Basseur et ses fils se d�pla�aient chaque semaine, la serrurerie et la ferronnerie, un peu de menuiserie, de charpenterie. C'�tait une v�ritable �cole des Beaux-Arts que l'�v�que y avait fond�e et les coll�giens attendaient avec la plus grande impatience le d�part pour la Grande Ferme au pied du Cap Tourmente.</p><p>Tourn� vers Neals et Marcellin dont il avait �t� prouv� que tous deux comprenaient le fran�ais, le P�re de Maubeuge leur adressa une petite admonestation. Il les mit au courant des d�cisions qui avaient �t� arr�t�es � leur sujet, leur d�montra avec quel soin on s'�tait pr�occup� d'eux, fit miroiter � leurs yeux les beaux jours du Cap Tourmente o� ils pourraient s'�battre � l'aise et les pria en attendant de se montrer fort studieux et dociles.</p><p>Ils se retir�rent avec MM. de Lom�nie et de L'Aubigni�re, le Sup�rieur des J�suites souhaitant dire quelques mots en priv� � Mme de Peyrac.</p><p>Rest�e seule avec lui, elle se demandait s'il allait faire allusion au pass� d'amiti� qui le liait au comte de Peyrac.</p><p>Mais ces d�monstrations n'�taient gu�re dans la tournure de caract�re j�suitique qui consacre de pr�f�rence ses efforts � des paroles efficaces en vue du salut des �mes.</p><p>� En ces temps de No�l, nous sommes requis de nous approcher fr�quemment de la Sainte Table, dit-il. D�sirez-vous, Madame, que je vous donne une absolution g�n�rale pour vous permettre de participer aux offices en toute s�r�nit� de c�ur ?</p><p>Ang�lique, tout d'abord surprise de la proposition, s'empressa de l'accepter en le remerciant.</p><p>Elle s'agenouilla et r�cita l'acte de contrition, tandis que le P�re de Maubeuge, apr�s avoir rev�tu son �tole, tra�ait au-dessus d'elle le signe de croix l'absolvant de ses p�ch�s pass�s, pr�sents et � venir.</p><p>� Cela jusqu'� l'ouverture du car�me, pr�cisa-t-il.</p><p>Ang�lique fut reconnaissante au P�re de Maubeuge de lui permettre, sans ennui, d'�tre en paix avec sa conscience.</p><p>S'il n'y avait eu que des hommes comme celui-ci la Chine enti�re dans sa mystique �lev�e aurait reconnu le Christ et son message de tol�rance et d'amour, d'intelligence et de divination sup�rieure.</p><p>� Mon P�re, le pria-t-elle, Monseigneur l��v�que m'a recommand� de me trouver un confesseur. J'aimerais pouvoir lui dire que je suis votre p�nitente.</p><p>� Informez-en Monseigneur, Madame, r�pondit le Sup�rieur des J�suites avec son petit salut � la chinoise. Je suis � votre disposition.</p></section><section><p><strong>Chapitre 40</strong></p><empty-line/><p>Et No�l fut l�. Son cr�puscule de pourpre s'ab�ma dans l'ombre bleue et glac�e tandis que sur le Roc des petites lumi�res s'allumaient derri�re chaque fen�tre et qu'on achevait de clouer au-dessus des portes des branches de sapin entrecrois�es en forme d'�toile.</p><p>Les vapeurs, les brumes, les fum�es qui stagnaient dans les rues tra�naient avec elles les promesses du r�veillon.</p><p>Dix heures du soir. Les familles se mirent en route vers l'�glise tenant au bout d'un b�ton ou en main des lanternes de corne ou de fer noir perc�es de trous, ou encore des pots � feu en terre, des veilleuses � huile abrit�es par un capuchon de cuivre. C'�tait plus par tradition que pour s'�clairer. Cette nuit d'hiver canadien �tincelait comme une armure. Le disque argent� de la lune et la neige immacul�e se renvoyaient leur reflet pour cr�er une lumi�re sid�rale au sein de laquelle toutes les ombres des toits, des lucarnes, des pans de murs, des angles de chemin�es se d�coupaient en lignes aigu�s, � chevaux de frise � d'un noir intense.</p><p>Venus de la cath�drale, aux vitraux illumin�s, les chants des orgues s'�chappaient assourdis et lointains et paraissaient n�s plut�t des grands espaces silencieux d�sirant s'unir aux hommes dans leur all�gresse.</p><p>On levait les yeux vers la nue vibrante et myst�rieuse et l'on s'imaginait en voir sourdre les anges lumineux, chantant de leurs voix s�raphiques.</p><p><emphasis>Glo-o-oo-ria, in excelsis Deo..</emphasis></p><p>Toute la ville �tait dans les rues ainsi qu'une grande partie des hameaux avoisinants ou des concessionnaires isol�s le long du fleuve.</p><p>En tra�neaux, � raquettes ou � pied, par les chemins durcis, les groupes venant des lointaines paroisses de Bourg-Royal, de Sainte-Foy-de-Charlesbourg, sortaient des bois et arrivaient soit par la Grande All�e, soit par le chemin de Saint-Jean ou de Saint-Louis.</p><p>Des musiciens portant vielles, binious, bombardes bretonnes, les accompagnaient et se mettaient � jouer en entrant dans la ville. Des paroisses de la c�te de Beaupr�, de la pointe de L�vis ou de l'�le d'Orl�ans, arrivaient les tra�neaux suivant les balises du fleuve. Il y avait bien une � desserte � pr�vue dans les petites �glises de Ch�teau-Richer ou de Saint-Joachim, o� des pr�tres iraient officier mais venir ou�r la messe de No�l � Notre-Dame-de-Qu�bec, c�l�br�e avec toute la pompe �piscopale, �tait une f�te dont seules les grandes temp�tes eussent pu d�tourner les fervents habitants de la colonie laurentienne.</p><p>Les habitants de l'�le d'Orl�ans se montraient � cette occasion. D'ordinaire, ils se reliaient peu avec le � continent �. On les disait fort insociables parce qu'ils ne quittaient pas volontiers leur �le, ni m�me leurs habitations, vivant en tribu familiale dans leurs solides fermes carr�es, b�ties � mi-c�te ou leurs manoirs seigneuriaux cach�s dans les bois qui couronnaient les sommets de la grande baleine rocheuse, �chou�e au carrefour des eaux. Leur �le leur servait de royaume. Ils avaient la r�putation d'�tre sorciers. Parce qu'ils communiquaient entre eux d'un coin de l'�le � l'autre par des signaux de fum�e indiens, et parce que l'on voyait danser, sur les rives les soirs d'�t�, des lumi�res de feux follets. Ils vinrent, repr�sent�s surtout par une dame �l�onore de Saint-Damien, une seigneuresse qui en �tait � son quatri�me mari. Fort belle avec de grands yeux noirs, le bruit courut qu'elle �tait d'Aquitaine et les Gascons qui ne la connaissaient pas encore vinrent la saluer, dont le comte de Peyrac qui lui fut pr�sent� par M. de Frontenac. Il y avait comme une affirmation de l'esprit des provinces en cette nuit de No�l. Peut-�tre parce que beaucoup de femmes avaient rev�tu pour la c�r�monie leurs costumes r�gionaux, ce qu'elles avaient de plus beau, robes, corselets, mantes, tabliers, broches, dans lesquels elles ou leurs m�res s'�taient mari�es � l'�glise de leur village en France et qu'elles avaient amen�s au Nouveau Monde, bien pli�s dans un coffre. Et Suzanne portait sur ses �paules de jeune Canadienne n�e au pays une chape de drap rouge de l'�paisseur d'un �cu, don traditionnel des paysans fran�ais � l'�pous�e depuis le Moyen-�ge et pour lequel, souvent, ils se ruinaient. Son mari, �migr� de la Sarthe d'o� il �tait parti jeune c�libataire, avait apport� avec lui, pour sa future, le beau v�tement ancien que les femmes de la famille repassaient depuis des g�n�rations au fils a�n�.</p><p>Spontan�ment, les gens se groupaient entre � pays �, se reconnaissant � leur patois, leur accent. Les Aquitains, les Normands, les Bretons, les gens du Perche, ceux des rivages de la Vend�e, de l'Aunis, de la Saintonge, communaut�s maritimes vivaces et s�urs, qui avaient fourni beaucoup d'immigrants, des petits cercles de Champenois, et aussi les Parisiens, de nature fort diverses, mais rapproch�s par la grande ville de Paris � l'ombre de laquelle ils �taient n�s.</p><p>Les chevaliers de Malte, dont il y avait quatre ou cinq membres � Qu�bec, rassemblaient autour d'eux les militaires et anciens soldats qui avaient fait campagne en M�diterran�e. On irait boire un caf� turc apr�s la troisi�me messe dans l'estaminet du Levantin.</p><p>Les grandes familles issues des premiers arrivants du Canada, et dont beaucoup �taient encore vivants, occup�rent leurs bancs avec une autorit� patriarcale.</p><p>C'est ainsi que la soci�t� qu�b�coise se disposa cette nuit-l� face au ma�tre-autel et � une certaine grande armoire aux panneaux enlumin�s de paysages na�fs, qui renfermait la cr�che. Des anges de cire en robes de satin avec d'amples perruques boucl�es planaient au bout d'un fil au-dessus de l'Enfant J�sus dans son berceau de paille, de la Sainte Vierge et de saint Joseph magnifiquement v�tus. Six jours plus tard, on y placerait les Rois Mages. L'�ne et le b�uf �taient en bois sculpt� et peints l'un en gris, l'autre en brun-roux, �uvres du menuisier Le Basseur et du Fr�re Luc, peintre.</p><p>Deux violons et une fl�te d'Allemagne jouaient des airs de menuet pr�s de la cr�che lorsque se taisait l'accompagnement des orgues et des chorales.</p><p>� minuit, la belle voix du h�raut municipal s'�leva pour chanter � <emphasis>Il est n� le divin enfant, jouez hautbois, r�sonnez musettes... �</emphasis>, et on l'appr�cia mieux que lorsqu'il proclamait ses � ordonnances � mont� sur sa barrique.</p><p>Les trois messes se d�roul�rent avec toute la solennit� esp�r�e.</p><p>Cependant, l'on vit � plusieurs reprises les officiants venir r�chauffer leurs doigts au petit brasero d'argent en forme de br�le-parfum perc� de trous et contenant deux ou trois braises qui �tait pos� � l'une des extr�mit�s de l'autel.</p><p>Le froid �tait dur, mais la ferveur y rem�dia. Pour la messe de minuit, Mlle d'Hourredanne s'�tait donc fait porter en chaise. Mme de Mercouville lui avait envoy� la sienne et ses valets. Elle resta dans la chaise qu'on avait plac�e sur la gauche, en haut de l'�glise, devant la statue de saint Joseph. On l'envia car elle y avait plac� un cruchon rempli d'eau bouillante et se trouvait pr�serv�e du froid glacial de l'�glise contre lequel luttaient en vain quelques po�les et les buissons de cierges allum�s. La sombre �glise �tait lumineuse comme en plein jour. Mlle d'Hourredanne ne perdit pas une miette du spectacle, vit tout le monde. Elle en recueillait pour l'ann�e.</p><p>La derni�re b�n�diction donn�e, les fid�les, gel�s, recrus de fatigue, et avides de retrouver maisons chaudes et tables garnies se ru�rent avec ensemble vers la sortie. Bient�t, sur le parvis, il fut impossible d'avancer.</p><p>Au-del� de la cohue, on entendait hennir les chevaux qui avaient attendu pr�s des tra�neaux sur la place.</p><p>Ang�lique perdit de vue son escorte. Honorine et Ch�rubin port�s par Yolande et Adh�mar avaient d�j� descendu les degr�s devant le porche et devaient �tre achemin�s vers la maison.</p><p>Ang�lique fut rejet�e vers une porte lat�rale quand le clerg� sortit � son tour, apr�s avoir �t� dans les sacristies se d�barrasser de ses v�tements sacerdotaux.</p><p>L'�v�que souhaitait se m�ler � la foule avant de regagner le S�minaire.</p><p>Ang�lique appuy�e contre le chambranle prit patience, s'amusant � reconna�tre � la lueur des torches et des lanternes les visages de personnes connues, rouges et emmitoufl�es, qui s'interpellaient joyeusement.</p><p>C'est alors qu'elle sentit un bras se glisser autour de sa taille et la serrer �troitement. Quelque chose dans l'insolence de l'�treinte lui fut d�sagr�able. Elle leva les yeux, pr�te � ch�tier l'insolent. C'est alors qu'elle reconnut fix� sur elle le regard bleu du duc de Vivonne.</p><p>� Me ferez-vous enfin la gr�ce de me reconna�tre, belle d�esse de la M�diterran�e ?</p><p>Il la dominait et s'inclinait vers elle avec un sourire mi-enj�leur, mi-sarcastique.</p><p>Il avait profit� du brouhaha de la nuit, de la foule press�e par le froid et attir�e par d'autres distractions, pour l'aborder, ce qu'il n'avait pas os� ouvertement jusqu'alors.</p><p>Comme elle se taisait il insista :</p><p>� Car vous m'avez reconnu, je le sais. Le contraire me blesserait affreusement.</p><p>Ang�lique se reprocha d'�tre demeur�e tout d'abord sans voix et sans r�action. Les cris et les rires autour d'eux noyaient les paroles murmur�es par le duc.</p><p>� Vous semblez avoir peur de moi, dit-il. Vous tremblez.</p><p>� Vous m'avez surprise.</p><p>� Est-ce d'�moi ?</p><p>� Vous �tes bien fort, Monsieur.</p><p>� Et vous, bien oublieuse. N'avez-vous pas souvenir de tr�s agr�ables �bats que nous avons connus ensemble en M�diterran�e ?</p><p>� � peine !</p><p>� Alors seriez-vous ingrate ? Je vous avais fait monter � bord de ma gal�re, selon votre caprice, et cela m'a co�t� fort cher pr�s du Roi. Sans l'intervention d'Ath�na�s, je ne me serais pas remis de cette b�vue. Plus d'une heure, Sa Majest� m'a tenu dans son cabinet, m'adressant des reproches sanglants d'avoir pr�t� la main � votre �vasion.</p><p>� Bien fait pour vous, Monsieur.</p><p>Mais une soudaine �motion avait �treint Ang�lique. Derri�re ce beau visage un peu bouffi mais familier sur lequel glissait le reflet des torches, c'�tait Versailles, c'�tait le Roi qu'elle venait de voir transpara�tre, proches � les toucher, � les entendre, � croire qu'en se retournant elle allait apercevoir au lieu de la petite place de guingois encombr�e de tra�neaux les all�es des jardins royaux o� couraient les porteurs de lumi�re annon�ant l'arriv�e du Roi et son cort�ge princier.</p><p>Le duc surprit-il le fr�missement qu'elle ne pouvait retenir ? Il resserra son �treinte et elle put constater que le bel amiral n'avait rien perdu de sa vigueur.</p><p>La pression de la foule les repoussait contre le porche et Ang�lique sentait les angles du pilier de pierre qui de l'autre c�t� lui meurtrissait l'�paule. Les gens n'en finiraient donc pas de sortir...</p><p>� Combien me paierez-vous pour un renseignement de prix que je vous apporte de la Cour ? Un baiser ?</p><p>� Monsieur, la requ�te et le lieu sont d�plac�s...</p><p>� Je vous le livrerai quand m�me.</p><p>Il se pencha vers son oreille afin de se donner le pr�texte d'effleurer presque sa joue de ses l�vres.</p><p>� Le Roi n'est pas encore gu�ri de Madame du Plessis-Belli�re...</p><p>Il observa un petit silence pendant lequel il demeura inclin� vers elle comme s'il respirait son parfum.</p><p>Mais Ang�lique demeura impassible. Elle aurait bien voulu qu'il cess�t de la serrer aussi fort. Le contact de sa main gant�e de cuir contre sa taille lui d�plaisait. �taient-ce les r�flexions de Mlle d'Hourredanne � propos du mal napolitain qui l'influen�aient, mais elle en avait la � chair de poule �.</p><p>La foule commen�ait � s'�gailler, les familles et amis se retrouvaient, s'invitaient. Les tra�neaux s'�branlaient.</p><p>Ang�lique chercha � se d�gager.</p><p>� Monsieur le duc, ayez donc l'obligeance de me laisser aller. D�j� la presse est grande.</p><p>Il s'assombrit.</p><p>� D�cid�ment vous me battez froid. Est-ce bien politique de votre part ?</p><p>Une menace grondait derri�re son ton maussade.</p><p>� ... Je pourrais vous aider.</p><p>� � quoi donc ?</p><p>Le duc de La Fert� eut un geste du menton en direction de Joffrey de Peyrac.</p><p>� �tait-ce d�j� lui que vous essayiez de rejoindre en M�diterran�e ? J'avoue que j'ai reconnu son audace en le voyant d�barquer ici, oriflamme au vent. Il ne craint pas de venir se jeter dans la nasse o� l'on a bien des pr�textes pour le pi�ger. � moins qu'on reste dans l'ignorance de son pass�</p><p>� Quel pass� ?</p><p>� De piraterie ! Il a tir� sur les gal�res du Roi. Je pourrais en t�moigner ou non devant Sa Majest�.</p><p>� Et que r�clamez-vous en �change de votre silence obligeant ?</p><p>� D'avoir parfois le plaisir de vous rencontrer dans Qu�bec, sans que vous me fuyiez comme un pestif�r�... pour des raisons qui m'�chappent... Nous nous sommes quand m�me plu... Je ne peux vous dire combien votre somptueuse apparition l'autre jour m'a paru un signe favorable du ciel � mon endroit... Tout est d'un tel ennui en cette province.</p><p>� Vous avez tout de m�me pr�f�r� cette province � la Bastille.</p><p>� La Bastille ? sursauta-t-il en ouvrant des yeux �normes. Quelle id�e vous vient l� ?</p><p>� Un bannissement au Canada tient parfois lieu de lettre de cachet et votre souhait de garder l'incognito m'a fait...</p><p>� Mais je ne veux pas �tre importun�..., s'�cria-t-il, et ce n'est qu'une �clipse provisoire..., admit-il apr�s un instant de r�flexion. Eh bien oui, j'ai eu quelques ennuis dus � la malveillance des envieux. Le � secr�taire de la main � me jalousait pour une de ses ma�tresses que je lui ai enlev�e. Il a pr�venu � propos d'un trafic du sceau sans grande m�chancet� � laquelle j'avais eu la faiblesse de me m�ler. Le ministre furieux voulait me d�noncer, tout Grand Amiral que je suis, et rassembler les pi�ces du dossier. Autant lui donner quelque peine � le faire en me d�robant � ses questions et � ses convocations. On me cherchera et je serai chez le Grand Turc, � Alger, que sais-je ? Les choses tra�neront en longueur. Pour justifier apr�s coup ma disparition, j'ai obtenu de Colbert d'�tre charg� d'une enqu�te secr�te au Canada, sur les possibilit�s d'en remettre la d�fense � la Marine. Au printemps, je pourrai revenir.</p><p>� Le Ministre en sera-t-il moins furieux ?</p><p>� Non, mais il aura peut-�tre oubli�... ou bien il sera mort.</p><p>Il �clata de rire.</p><p>� Je croyais, dit Ang�lique, que l'on vous soup�onnait d'avoir empoisonn� le Roi.</p><p>Le duc changea de couleur et les yeux lui sortirent de la t�te.</p><p>� Que dites-vous ? fit-il d'une voix �touff�e. Vous �tes folle ! D'o� tenez-vous ces bruits ?</p><p>� Monsieur, vous m'emp�chez de respirer.</p><p>� Je voudrais vous emp�cher de respirer tout � fait.</p><p>Mais il la l�cha et elle se retrouva enfin libre.</p><p>� ... Comment osez-vous �mettre un tel soup�on... Moi qui suis d�vou� au Roi... dont la s�ur...</p><p>� J'ai dit cela pour que vous me l�chiez, dit-elle en riant d'un air badin. Pourquoi cette fureur ? Y aurait-il du vrai derri�re ma plaisanterie ?</p><p>� Non. Mais... Mais vous �tes inconsciente !... Par de telles paroles lanc�es � l'�tourdie vous pourriez me causer un tort consid�rable.</p><p>� Pas plus consid�rable que celui dont vous me menaciez tout � l'heure.</p><p>Il la fixa encore suffoqu�. Puis il partit d'un rire forc� mais incr�dule. Sa suffisance de courtisan n'avait pas eu encore le temps d'�tre entam�e par ses premiers mois de s�jour au Canada. Il continuait � se sentir trop haut plac� pour craindre qui que ce soit et surtout pas les femmes qui se montraient toujours trop heureuses d'attirer ses bonnes gr�ces.</p><p>� Vous n'avez pas chang�, dit-il d'un ton qu'il voulait flatteur et admiratif.</p><p>� Le devrais-je ?</p><p>Elle le clouait sur place. Pourtant, � son grand �tonnement, lorsque d'une voix malgr� tout fl�chissante il la pria instamment d'avoir la gr�ce d'accepter de le revoir en un lieu plus propice � la conversation et qu'il lui proposa l'auberge du<emphasis> Soleil levant</emphasis> au bout de sa rue, dans la matin�e, elle accepta.</p><p>Ang�lique rejoignit les siens qui s'�loignaient. Levant les yeux, elle contempla l'incroyable puret� de la nuit glac�e.</p><p>Des enfants de ch�ur, un capot jet� sur leurs soutanes rouges, passaient en courant avec des paniers dans lesquels on avait recueilli les restes des morceaux de pain b�nit qui avaient �t� distribu�s � la messe de l'aube.</p><p>� Il est n� le divin enfant... �, continuaient de chanter les petits gar�ons du S�minaire regagnant le grand b�timent � l'ombre de la cath�drale, o� les attendait dans les r�fectoires un souper inhabituel. Un festin pour tout dire.</p><p>Derri�re la grille de fer forg�, au fond de la cour, les grands b�timents du S�minaire laissaient apercevoir l'alignement de leurs fen�tres illumin�es � chaque �tage.</p><p>Les flammes des chandeliers allaient et venaient derri�re les fen�tres du rez-de-chauss�e port�es par les clercs et les domestiques et l'on devinait la belle exposition des longues tables napp�es de blanc, les assiettes, �cuelles et gobelets d'�tain dispos�s pour chaque enfant et, de place en place, au mitan de la nappe, de grands bouquets de fleurs de papier que les s�urs de l'H�tel-Dieu avaient confectionn�s afin de r�jouir les c�urs.</p><p>Il y avait aussi, pour les desserts, de grandes jattes de cr�me aigre, sucr�e � la cassonade, dont les enfants raffolaient. Quantit� de galettes et de tartes aux framboises. Les fruits, recueillis � la fin de l'�t� dans les jardins du S�minaire qui en produisaient en abondance, �taient conserv�s dans la glaci�re souterraine. Ranim�s de leur gel, ils parfumaient le festin de No�l.</p><p>Monseigneur pr�siderait, heureux et souriant, parmi les Messieurs du Chapitre.</p><p>M. de Frontenac conviait les � puissances � � venir au ch�teau Saint-Louis se r�conforter d'un vin chaud �nergiquement �pic� de cannelle et de girofle, qu'accompagneraient des p�t�s, des noix, des pommes et des friandises.</p><p>Chaque foyer avait au feu ou dispos� sur la grande table sa soupe, son boudin, ses jambons, et ses tourtes de salmigondis ou de confiture.</p><p>Ang�lique n'avait pu parler avec ses amis. Elle avait aper�u la Polak qui lui faisait des signes mais qui maintenant �tait repartie. Elle serait demain sans doute tr�s f�ch�e.</p><p>La rencontre avec Vivonne lui avait g�ch� sa nuit de No�l. Mais elle se remit assez vite. Bien ! C'�tait fait ! Et puisque leur face � face s'�tait inscrit d�s l'abord comme in�vitable, autant se f�liciter d'avoir crois� le fer du premier engagement. Ils se retiraient � �galit�.</p><p>Les craintes qu'elle avait de lui n'�taient pas celles qu'il supposait. La seule chose qu'elle redoutait, c'est que Joffrey pr�t ombrage de cette ancienne aventure si, alert� par les d�clarations du gentilhomme quand il �tait ivre, il venait � l'apprendre. � la r�flexion, il fallait faire fi de ce genre d'inqui�tude. L'hiver serait long si l'on demeurait dans l'attente et l'appr�hension de voir �clater les ragots. Il serait toujours temps de faire face, de s'expliquer, de mentir ou de rire.</p><p>Le pass�, ce pass�-l�, avait aujourd'hui si peu d'importance.</p><p>En revanche, derri�re la pr�sence du duc de Vivonne �taient la Cour, le Roi, qui devenaient vivants, pr�sents, la Cour o� se jouait leur sort, le Roi qui d�cidait de tout. Le Roi d'apr�s sa r�volte, le Roi que Desgrez avait d� d�j� avertir de sa pr�sence en Canada.</p><p>Vivonne � Qu�bec n'�tait pas dangereux. Son exil momentan� lui avait rogn� les griffes. Autrefois elle avait fait courber le front � l'orgueilleuse Ath�na�s, elle l'avait vue d�chirer son mouchoir avec ses dents et verser des larmes de rage. Ce n'est pas le fr�re qui l'intimiderait.</p><p>Au contraire, elle estimait utile de prendre par lui l'air de la Cour... Cela pr�parerait un �ventuel retour, inimaginable peut-�tre, mais qui sait ?</p></section><section><p><strong>Chapitre 41</strong></p><empty-line/><p>Antonin Boisvite fut impressionn� de la voir p�n�trer enfin chez lui. Il supportait mal d'apprendre qu'elle honorait presque quotidiennement de sa pr�sence le<emphasis> Navire de France</emphasis> en la Basse-Ville, alors que le<emphasis> Soleil levant</emphasis> en la Haute-Ville, sur sa rue, ne l'avait pas encore re�ue.</p><p>Elle trouva M. de La Fert� en compagnie de trois autres personnages et comprit les r�ticences de Mlle d'Hourredanne � leur �gard. Vivonne les avait amen�s pour les confronter avec elle. Ils composaient sa cour � Qu�bec, anciens compagnons de d�bauche, sinon de pis, qu'un exil et un danger communs rapprochaient plus encore, soud�s les uns aux autres par l'int�r�t, la crainte, une fa�on de penser l'existence selon un code dont ils connaissaient la cl�.</p><p>Ang�lique en avait presque oubli� l'esp�ce. Elle s'assit en leur compagnie avec la pens�e qu'elle se sentirait plus � l'aise au pawa des Indiens. Les yeux de poisson mort du vieillard fard�, les fa�ons � la fois cauteleuses et m�fiantes du baron Bessart, l'agitation et le regard trop brillant du nomm� Martin d'Argenteuil lui parurent appartenir � une com�die factice. M�l� � tout le peuple de la Cour cela devait vous avoir un air plein d'entrain. Ici, isol�, ce n'�tait qu'inqui�tant.</p><p>Ils d�bitaient des compliments et des phrases creuses dont elle avait perdu le souvenir. Elle retrouva assez vite le r�flexe des r�ponses venimeuses que l'on jetait empapillot�es dans un sourire charmant.</p><p>� J'esp�re que vous n'avez pas trop retenu ce que je vous ai racont� � propos du � secr�taire de la main �, dit Vivonne.</p><p>� Juste ce qu'il en faut.</p><p>� Qu'importe si vous savez le th�sauriser et n'en point faire usage.</p><p>� Aupr�s de qui ?</p><p>Il ne pouvait s'emp�cher d'employer le langage de l'intrigue et, sous le ciel du Canada, dans une petite ville fig�e par l'hiver, cela avait quelque chose de ridicule.</p><p>� Monsieur de La Fert�, nous sommes tous prisonniers des glaces.</p><p>La femme du tavernier �tait venue verser de l'eau fra�che, tir�e au puits int�rieur. C'�tait une coutume de toujours commencer par donner � boire un verre d'eau � l'h�te, usage venu des Indiens peut-�tre mais que n�cessitait le climat tr�s sec qui entretenait sur la langue un arri�re-go�t de fi�vre.</p><p>Boire �tait un r�confort.</p><p>Ils command�rent ensuite de l'alcool de prune.</p><p>Ang�lique f�licita Martin d'Argenteuil sur ses gants rouges.</p><p>Il fit jouer d'un air avantageux ses phalanges et parla de ses talents au jeu de paume et de l'affection du Roi pour lui. Les gants �taient en peau d'oiseau, M. Gaubert de La Melloise lui avait recommand� l'Eskimo du sorcier de la Basse-Ville qui �tait habile en cet art.</p><p>� Mais le sorcier ne vaut rien, dit M. de Saint-Edme.</p><p>� Lui avez-vous demand� des poisons comme � Paris ? s'informa Ang�lique.</p><p>Il fut de bon go�t de s'�crier :</p><p>� Mais l'on n'empoisonne plus de nos jours � Paris. C'est de conjurations et de mauvais sorts qu'on fait emploi.</p><p>Martin d'Argenteuil qui semblait le plus d�sorient� par son exil au Canada s'�tait ranim� en voyant Ang�lique lui porter attention.</p><p>Il avoua qu'il s'ennuyait � Qu�bec. Il se rongeait les sangs. Il avait des m�lancolies. Il avait trouv� quelques jeunes gens pour jouer � la paume et M. de Ville d'Avray venait de leur mettre � disposition un de ses entrep�ts o� l'on pourrait dresser un fronton de planches.</p><p>� Mais je suis trop fort pour eux. Seul le Roi �tait digne d'�tre mon partenaire...</p><p>Il pr�f�rait l'alchimie. Surtout il �tait hant� par le souvenir de Marie-Madeleine de Brinvilliers. Aussi lorsque Ang�lique notifia le quartier du Marais pour y avoir eu son h�tel du Beautreillis, s'enquit-il avec fi�vre :</p><p>� Vous avez d� �tre voisine de la marquise de Brinvilliers ?</p><p>� Oui, en effet... Et, en tout cas, en voil� une dont je suis bien certaine qu'elle maniait le poison. Elle a empoisonn� des malades de l'H�tel-Dieu. Je le sais de source certaine.</p><p>Ils se mirent � ricaner en levant les yeux au ciel.</p><p>� Tout le monde sait cela aujourd'hui et bien d'autres choses. Vous retardez, ma ch�re ! Elle vient d'�tre ex�cut�e. On a d� lire sa confession en latin tant ses crimes �taient odieux.</p><p>� Le confesseur qui l'a accompagn�e jusqu'� l'�chafaud a dit que c'�tait une sainte, protesta le ma�tre paumier du Roi.</p><p>Ce proc�s tout r�cent agitait les esprits. Si Ang�lique y avait pris garde elle en aurait recueilli d�j� les �chos � Qu�bec. Car la nouvelle de l'ex�cution de Mme de Brinvilliers n'�tait parvenue, avec les d�tails, que par les navires de l'�t�.</p><p>� Le monde est domin� par quelques �tres �, disait Ambroisine-la-D�mone, les autres ne sont que des comparses, de la poussi�re... �</p><p>Ang�lique regarda vers la fen�tre.</p><p>Comme toutes les maisons de la Haute-Ville, on avait de la taverne du<emphasis> Soleil levant</emphasis> une vue admirable qui portait fort loin en ces belles matin�es bleues et blanches aux couleurs de la Vierge.</p><p>� une table voisine trois couples d'un certain �ge discutaient avec v�h�mence et gaiet�. C'�taient des personnes robustes, le teint vif, confortablement v�tues, qui riaient largement, les dents belles. Ils semblaient tous comme des fr�res et s�urs de familles nombreuses qui se retrouvent.</p><p>Jadis, ils �taient arriv�s au pays � sans sou ni maille �, fils de paysans ruin�s, d'ouvriers mis�rables, d'artisans faillis, mais en leur accordant le droit de chasse et de p�che, vieux privil�ge des nobles, on en avait fait des seigneurs et aujourd'hui ils �taient des seigneurs.</p><p>Le duc de Vivonne, qui avait pri� Martin d'Argenteuil de se taire dans l'�vocation de sa marquise de Brinvilliers et de moins boire, s'aper�ut qu'Ang�lique �tait distraite et il en con�ut une aigreur disproportionn�e avec le fait. Il devint agressif, moqueur.</p><p>� D�cid�ment, plus je vous vois, plus je comprends qu'Ath�na�s a eu bien tort de se faire du souci � cause de vous et de s'en inqui�ter encore. Je l'en informerai d�s que je le pourrai. Je ne vois pas pourquoi elle a baiss� pavillon devant vous, m�me � distance, m�me vous disparue. Elle se faisait des id�es sur votre habilet�, alors que je comprends que seule la chance a jou� pour vous. La chance qui sourit aux innocents... Car, en v�rit�, c'est miracle que na�ve et simplette comme vous l'�tes en fin de compte, vous vous trouviez vivante aujourd'hui, m�me au Canada o� vous n'auriez d� jamais parvenir... Ma s�ur est cent fois plus forte que vous. Vous ne pouvez savoir � quel point. Ha ! Ha ! Elle vous avait fait pr�parer une chemise. Ha ! Ha ! Ha !... Lorsque j'y songe...</p><p>Il enrageait de la voir ne l'�couter que d'une oreille et porter son attention aux propos des h�tes de la table voisine qui parlaient de rago�t de pattes de porc et de gigot d'orignal.</p><p>� ... Ha ! Ha ! Ha !... on aurait bien ri � Versailles en d�crivant la mort ignominieuse de Mme du Plessis-Belli�re, morte des suites d'une maladie v�n�rienne. Ha ! Ha ! Ha !... Personne ne se serait dout�... pour avoir port� une chemise...</p><p>Ang�lique se tourna vers lui.</p><p>� Croyez-vous que je l'ignorais ?</p><p>Elle planta son regard vert dans le sien. Se penchant un peu en travers de la table, elle dit � mi-voix :</p><p>� Cette chemise est depuis des ann�es entre les mains de M. de La Reynie, lieutenant de police du Royaume. Il l'a fait examiner : savon noir et arsenic. Une preuve �crasante des m�thodes criminelles qui se perp�tuent � Versailles. Il sait � quel usage elle �tait destin�e. � ma mort... Dans une lettre scell�e que je lui ai remise, je lui livre les noms de tous ceux qui ont travaill� � cette �uvre magistrale et surtout le<emphasis> nom,</emphasis> le nom de celle qui en �tait l'instigatrice. Nom qu'il br�lait de savoir, dont il se doute. Mais, il ne devait ouvrir cette lettre que s'il m'arrivait malheur ou que si je le priais moi-m�me, soit en personne, soit par une lettre rev�tue de ma signature, de le faire.</p><p>� Et... il l'a ouverte ?</p><p>Vivonne �tait bl�me. Ang�lique eut une imperceptible h�sitation.</p><p>� Non... Pas encore.</p><p>� Voulez-vous du boudin ?</p><p>C'�tait Antonin Boisvite qui intervenait. Plant� devant leur table, il pr�sentait un plat sur lequel �tait enroul� un magnifique cordon de boudin noir croustillant, accompagn� de pur�e de courges et de pommes.</p><p>Le tavernier n'approuvait point qu'on v�nt s'asseoir dans son sanctuaire pour y purger des querelles sinistres. Surtout en p�riode de f�te et le jour solennel o�, pour la premi�re fois, la c�l�bre Mme de Peyrac, qu'il voyait chaque matin avec �motion passer devant chez lui, franchissait le seuil de sa porte. Il d�plorait qu'elle y f�t venue en la compagnie de ces � courtisans � aux fa�ons desquels il ne s'habituait gu�re et s'inqui�tait pour elle d'un colloque qui ne paraissait pas aimable.</p><p>� Madame et vous, Messeigneurs, c'est No�l. Vous vous devez de go�ter le boudin que j'ai pr�par� moi-m�me, dans ma cave, en m�lant au sang des herbes parfum�es de sauge et de serpolet, quelques grains de poivre moulu et des miettes du lard le plus blanc. Je l'ai fait rissoler aux oignons...</p><p>Brutalement, d'un revers de main, Vivonne faillit lui envoyer son plat sur le carreau. Mais Boisvite se m�fiait et, bras lev�s, le mit � temps hors de port�e.</p><p>Ang�lique adressa � l'h�telier son plus gracieux sourire.</p><p>� Comme vous �tes aimable, Monsieur Boisvite ! Votre boudin sent d�licieusement bon. J'en prendrai volontiers une portion.</p><p>Le cabaretier s'empressa, courut chercher sa plus belle assiette d'�tain, offrit un gobelet d'alcool de pomme, un marc qui devait obligatoirement accompagner le boudin noir.</p><p>Il n'insista pas aupr�s des � courtisans � qui, manifestement, manquaient d'app�tit. M. de La Fert� demeurait p�le et les autres n'avaient pas bonne mine non plus.</p><p>� Eh bien ! non ! elle n'est pas si sotte �, se disait le duc inquiet. � Je comprends les craintes et la hargne d'Ath�na�s... �</p><p>En face de lui, Ang�lique attaquait son boudin avec un plaisir �vident. Le m�lange alcool de prune et alcool de pomme contribuait � lui faire envisager d'une fa�on l�g�re les �v�nements.</p><p>� C'est moi-m�me qui ai apport� cette chemise � M. de La Reynie, expliqua-t-elle entre deux bouch�es. En la tenant avec les pr�cautions voulues, bien entendu.</p><p>Elle se demandait, � part elle, si en s'exprimant ainsi elle ne manquait pas de prudence et puis regardant vers le grand paysage immobile, elle se disait que ce n'�tait pas la peine d'�tre all�e si loin pour continuer de trembler devant des fantoches, eux-m�mes compromis jusqu'au cou. Autant qu'ils sachent qu'elle avait des armes contre eux. Cela les am�nerait peut-�tre � ne pas se croire les plus forts, � l'abri de l'impunit�.</p><p>Tandis qu'elle r�fl�chissait tout en mangeant de bon app�tit, le vieux comte de Saint-Edme ne la quittait pas des yeux et les coins de sa bouche fard�e s'abaissaient dans une grimace d'amertume. Il commen�ait � se dire qu'il �tait tr�s possible, en effet, que ce f�t cette femme qui avait tu� Varange, et il se souvenait des paroles du Bougre rouge : � Ne vous attaquez pas � elle. �</p><p>Ang�lique de son c�t� pensait � Versailles. C'�tait la seule chose qui, s'en aper�ut-elle, s�duisait son c�ur dans ces retrouvailles peu affables. Entre leurs propos, l'air de Versailles et sa beaut� r�daient comme un r�ve fluide, �blouissant, qui prenait une brillance po�tique � �tre �voqu� de si loin et sous de tels cieux... Elle ne pouvait s'emp�cher d'�voquer le Roi, magnifiquement v�tu s'avan�ant parmi ses dames et s'arr�tant au sommet des marches du bassin de Latone...</p><p>� Mais, j'y songe, fit-elle soudain, vous allez pouvoir me renseigner, Monsieur de... La Fert�, je vous ai entendu r�p�ter � l'envi que votre ch�re s�ur n'avait aucune rivale dans le c�ur du Roi. Pourtant, depuis mon arriv�e � Qu�bec, j'ai entendu prononcer � plusieurs reprises, par diff�rentes personnes, un nom. Et qui serait celui d'un nouvel astre montant � l'horizon de Versailles : la marquise de Maintenon. Qui est cette dame et qu'en est-il du Roi � son sujet ? Pouvez-vous satisfaire ma curiosit� et me dire ce qu'il faut penser de ces assertions ?</p><p>Vivonne retrouva des couleurs et se mit � rire comme un fou.</p><p>� Oh ! C'est une bonne plaisanterie !</p><p>Il la vit intrigu�e, ressentit une absurde satisfaction d'avoir pu l'int�resser.</p><p>� La curiosit� des femmes �, se dit-il, � est un des points vuln�rables de leur d�fense. Une coquette accordera beaucoup en �change d'un petit renseignement in�dit et il est plus facile de les s�duire avec des ragots mondains qu'avec de beaux discours. �</p><p>� La marquise de Maintenon ! Oh ! C'est trop dr�le !</p><p>� Pourquoi ? Qui est-ce donc ?</p><p>� Mais vous la connaissez.</p><p>� Vraiment ? Je ne me souviens pas.</p><p>� C'est une de vos anciennes amies, � Ath�na�s et � vous. Elle est originaire de notre province du Poitou.</p><p>Il dut s'essuyer les yeux tant il avait ri. Puis il lui expliqua qu'il s'agissait de Fran�oise d'Aubign�, appel�e commun�ment � la veuve Scarron �, une tra�ne-mis�re. Par obligeance pour leur amiti� ancienne, Mme de Montespan lui avait confi� la charge d'�lever les b�tards qu'elle avait eus du Roi, ce qui n'avait pas �t� une sin�cure pour la pauvre femme, car la naissance de ces enfants devant �tre tenue secr�te, elle avait d� mener pendant plusieurs ann�es une existence de conspiratrice.</p><p>Ang�lique en demeura bouche b�e. La veuve Scarron ! L'�ternelle solliciteuse qui, quotidiennement, pr�sentait des placets au Roi, afin d'obtenir quelques subsides. Cet emploi de gouvernante avait �t� une aubaine pour elle.</p><p>� Et vous dites qu'elle est aujourd'hui marquise ? Marquise de Maintenon ?</p><p>� Le Roi lui a fait cadeau du douaire avec le titre, la terre de Maintenon dans les environs de Versailles. Sa Majest� a voulu r�compenser Fran�oise Scarron de son d�vouement � ses enfants qu'il aime beaucoup et de la discr�tion dont elle avait fait preuve. Aujourd'hui, il en a fini avec les tracasseries de l'insupportable Montespan, le mari d'Ath�na�s. Il a pu reconna�tre ses b�tards et les nommer princes du sang. Mais de l� � penser qu'il ferait de cette veuve prude et bigote sa ma�tresse...</p><p>Vivonne s'esclaffa derechef.</p><p>� Non ! Certes non. Ath�na�s ne la consid�rera jamais comme une rivale possible dans le c�ur du Roi.</p><p>� Tant mieux pour Fran�oise. Cela lui �pargnera un � bouillon d'onze heures �, pr�par� par la blanche main de cette ch�re Ath�na�s...</p></section><section><p><strong>Chapitre 42</strong></p><empty-line/><p>De retour chez lui, le duc de Vivonne eut une violente altercation avec ses sbires.</p><p>Dans un grand �tat d'excitation il avait commenc� par leur dire qu'il voyait dans ces retrouvailles inou�es la plus grande chance de sa vie. S'il ramenait au Roi Mme du Plessis-Belli�re, sa fortune serait faite et sa position in�branlable � jamais.</p><p>� Vous m'�tonnez, fit remarquer le baron Bessart. Vous vous chargeriez d'amener au Roi une rivale pour votre s�ur, Madame de Montespan ? N'a-t-elle pas d�j� assez � faire pour �carter celles qui se pr�sentent d'elles-m�mes sans que son propre fr�re s'entremette ? Vous voulez donc sa chute ?</p><p>� Vous ne comprenez rien. Il s'agit de contenter un caprice du Roi. D'autre part, cette femme, en exil, aspire � retrouver la Cour, � obtenir sa gr�ce. Sous mon �gide, elle pourra au moins parvenir sans risque jusqu'� Versailles. Je suis quand m�me l'amiral de la flotte. Une chose est s�re : le Roi me sera reconnaissant.</p><p>� Le Roi peut-�tre, mais pas elle, dit Saint-Edme de sa voix grin�ante. Je l'ai jug�e mieux que vous. Elle n'est pas d'une sorte � sacrifier son int�r�t � de la reconnaissance. Elle vous utilisera et vous jettera pardessus bord d�s que vous lui aurez servi et que vous l'ennuierez.</p><p>� De qui parlez-vous ?</p><p>� De cette Madame de Peyrac ou du Plessis-Belli�re. Vous vous laissez prendre � son regard vert et � ses airs innocents.</p><p>� Mais non ! Vous vous faites des id�es, c'est une petite fille na�ve qui parle � tort et � travers comme toutes les femmes.</p><p>� Cette histoire de chemise ?</p><p>� C'est vrai ! Mais ce qui est faux c'est quand elle pr�tend qu'elle l'a remise � La Reynie avec une lettre... C'est penser trop loin pour ces petites cervelles. Elle a invent� cela sur le moment pour que j'enrage. Si elle �tait rou�e, elle n'aurait pas ainsi d�voil� ses batteries. Non ! Ce n'est qu'une jolie femme, tr�s ambitieuse. Elle aime l'amour, la parure, les hommages, briller, faire p�lir d'envie ses rivales. Elle est comme toutes les femmes et le Roi en est fou. Voil� le point important.</p><p>Un valet entra pour disposer des b�ches dans la chemin�e.</p><p>Le baron de Bessart lui adressa un signe imperceptible et, apr�s avoir accompli son office, l'homme au lieu de se retirer alla s'asseoir dans une encoignure. Le baron l'employait � l'occasion pour de basses besognes, de celles qui salissent les mains. Il avait une allure de portefaix et une face brutale, mais comme il n'�tait pas sot, Bessart ne craignait pas de le voir inform� d'une situation en litige, qui pourrait un jour requ�rir ses services. Il avait parfois des id�es, de bonnes id�es. S'ils n'avaient d� emmener qu'un homme de main au Canada c'�tait celui-ci.</p><p>� Elle semble avoir acquis une faiblesse, continuait Vivonne. Celle de vouloir r�clamer justice pour son encombrant �poux. On la lui obtiendra.</p><p>� Et puis, l'on sait ce qu'il faut faire d'un mari encombrant, ricana Martin d'Argenteuil.</p><p>� Nenni. Celui-l� n'est pas de l'esp�ce qui se laisse surprendre facilement. C'est un renard des mers.</p><p>� Vous le connaissez bien ?</p><p>� Oui, je le connais ! Je les connais tous les deux ! On le lui donnera.</p><p>Il reprit souffle.</p><p>� ... � boire ! � boire ! Quel pays ! Plus il fait froid plus on a soif.</p><p>Il chuchota avec pr�cipitation.</p><p>� ... Na�ve non. Mais moins habile qu'elle ne peut le faire croire avec son infernal toupet. Il est vrai que si l'on tourne et retourne sur les avantages ou les d�savantages que l'on retire de son commerce, l'on peut rester surpris... Je lui dois, pour ma part, une disgr�ce royale avec cette affaire de Marseille, mais j'en sais d'autres qui lui ont d� le bannissement et la mort, mais aussi...</p><p>� Des souvenirs imp�rissables, marmonna Bessart. �</p><p>� et que le temps a rendus plus encore v�n�neux et rongeurs �, pensa Vivonne.</p><p>� Pratique-t-elle l'envo�tement ? demanda Saint-Edme.</p><p>� Je n'en sais rien, dit le duc, apr�s avoir tourn� de long en large comme un fauve.</p><p>Les t�moins de son agitation faisaient grise mine. Ils se turent tous. Ils d�pendaient de la fortune du duc mais plus encore de celle d'Ath�na�s de Montespan, sa s�ur. Lui n'avait de puissance que parce qu'il �tait le fr�re de la ma�tresse du roi, l'oncle des enfants de celui-ci, ces petits b�tards qu'�levait Mme de Maintenon mais que le Roi reconna�trait en les nommant princes du sang. Et maintenant que la gouvernante aussi se faisait remarquer, la position �tait plus que jamais assur�e.</p><p>� Vous devez, Monsieur le Duc, jouer enti�rement la partie de votre s�ur et d'elle seule. Le Roi ne la quittera jamais. Il y est attach� par les sens et par le souvenir et par ses enfants. Et puis enfin elle a beaucoup de gr�ce et il ne s'ennuie jamais avec elle. C'est un atout. Elle seule peut nous sauver. Elle y est acharn�e car elle se sauve avec nous. Souvenez-vous avec quelle habilet� elle a mystifi� le Roi sur les raisons de votre d�part, une petite malversation sans gravit�, mais il comprenait pour le renom des Rochechouart, pour qu'il ne soit pas importun� par ces insupportables ragots dont les magistrats ne craignent pas de troubler inutilement sa qui�tude, qu'une petite disparition temporaire de votre personne serait bienvenue... La meilleure fa�on de r�gler cette affaire. L'essentiel �tait que lui le s�t et ne s'en �tonn�t pas, etc.</p><p>� Que n'a-t-elle pas dit ? Que n'a-t-elle obtenu ? Au moins que nous puissions quitter le sol de France � temps... Quand nous nous sommes embarqu�s, les policiers �taient sur nos pas... Non, Monseigneur, ne projetez rien qui menacerait sa position que rien ne peut lui faire perdre. Vous vous leurrez sur le pouvoir de cette femme, Madame de Peyrac ou du Plessis-Belli�re, sur le lourd contentieux qui p�se sur elle.</p><p>La diane sonna et flotta des hauteurs du ch�teau Saint-Louis jusqu'� eux. L'odeur de rago�t, de friture, de pot�e aux choux, de soupe � l'oignon, � l'orge ou aux l�gumes, � laquelle s'ajoutait celle de ma�s bouilli des sauvages, �tait si intense � l'heure des repas dans les rues qu'elle s'infiltrait jusqu'au sein des demeures les mieux closes.</p><p>� Allons manger, dit Vivonne. En quelle gargote ?</p><p>� On dit que la table au ch�teau de Montigny est tr�s fine. Vous devriez vous faire inviter par M. de Peyrac.</p><p>� Que craignez-vous de lui ? Qu'il vous reconnaisse ? Ne nous avez-vous pas affirm� que si vous vous �tes combattus en M�diterran�e, vous ne vous �tes jamais trouv�s face � face... Et puis il n'est plus le Rescator.</p><p>� Et je ne suis plus l'Amiral des gal�res... jusqu'� nouvel ordre. Mais, pour cette heure, je ne suis plus rien. Rien. Et eux sont peut-�tre plus forts que moi.</p><p>� Il y a un instant vous nous disiez que cette femme �tait inoffensive.</p><p>� Je ne sais pas... Je ne sais plus. Vous qui �tes devin, fit-il en s'adressant � Saint-Edme, pouvez-vous me dire qui elle est ?</p><p>� Le sorcier de la Basse-Ville dit que c'est elle qui a tu� Varange.</p><p>� Elle ! s'�cria Vivonne en �carquillant les yeux qu'il avait tr�s bleus mais un peu globuleux, ce qui les faisait saillir dans la surprise ou la col�re. O� a-t-il �t� chercher pareille sornette ? Elle ne ferait pas de mal � une mouche.</p><p>� Ce n'est pas ce que vous disiez tout � l'heure... En tout cas, lui, le Bougre rouge, �tait cat�gorique, et avait l'air de la prendre en grande consid�ration.</p><p>� Qui l'a inform� ?</p><p>� Il a d� lire cela dans ses grimoires ou dans son huile de baleine ou dans une vision t�l�pathique. Il recommandait de ne m�me pas prononcer le nom de cette femme.</p><p>� Bast ! Vous m'avez dit que les sorciers canadiens ne valaient pas chipette.</p><p>� Celui-l� serait int�ressant s'il n'�tait pas si t�tu. C'est � cause d'elle qu'il refuse de parler. Aussi, vous voyez, duc, que le halo d'ombres et de lumi�res qui environne cette personne doit vous rendre m�fiant. Mais vous pr�f�rez sans doute vous laisser prendre � son regard vert et ses airs innocents.</p><p>Vivonne haussa les �paules. Pourquoi s'�tait-il encombr� de ce vieillard si vil ? Mais il s'�tait entremis avec son ami le comte de Varange pour organiser leur repli en Canada et s'y pr�parer gr�ce � lui une existence confortable et il fallait reconna�tre que gr�ce � ses s�ances de magie on pouvait apprendre pas mal de petits secrets utiles.</p><p>� Vos alarmes sont vaines, dit-il. La v�rit� est entre les deux. Elle n'est pas si noire que vous l'avancez, mais je veux bien admettre que cette femme a plus d'un tour dans son sac. Mais je la tiens bien en main car je sais pas mal de choses sur elle qui pourraient lui nuire, m�me ici.</p><p>� Malheureusement, il semble qu'elle en sache aussi beaucoup sur vous, r�pliqu�rent-ils.</p><p>Vivonne troubl� et sans pouvoir parvenir � en �tre irrit� essayait de circonscrire dans sa m�moire les d�tails de sa br�ve aventure avec Ang�lique. Il �tait alors � Marseille fort occup� du d�part de la flotte royale et puis, tout � coup, il n'y avait plus eu que cette femme qui comptait. Il savait qu'elle �tait pr�te � faire n'importe quoi pour s'embarquer et �chapper au policier qui la cherchait dans la ville. Mais elle lui avait quand m�me donn� pour le prix de son service des nuits magnifiques. Il l'avait cach�e sur la gal�re royale.</p><p>D'Argenteuil tir� de son abattement pensa que ce n'�tait tout de m�me pas un exploit car maintenant qu'il y r�fl�chissait il �tait certain que ce Desgrez aujourd'hui c�l�bre l'avait laiss�e filer volontairement.</p><p>� En revanche, reprit-il, il se pourrait qu'elle soit dangereuse parce qu'elle a trop de relations avec la police. Mais pour l'instant elle est loin de ses amis de Paris.</p><p>� Alors La Reynie, ce serait vrai ?</p><p>� Oui, je le crains. Mais surtout elle a �t� l'amante de ce Fran�ois Desgrez dont le renom est en train de monter.</p><p>� Desgrez ! s'exclama Martin d'Argenteuil, c'est le capitaine exempt qui a arr�t� Marie-Madeleine de Brinvilliers. Il a agi avec une tra�trise machiav�lique. Au couvent de Li�ge o� elle se cachait, il s'est pr�sent� sous le d�guisement d'un abb�. Rien ne lui est sacril�ge et il lui a jou� le jeu de la passion. Enferm�e depuis cinq ans parmi ces femmes, comment aurait-elle pu r�sister � celui-l�, elle dont le corps br�lait sans cesse de d�sir ? Il lui a inspir� une confession �crasante pour elle, et l'a persuad�e de fuir avec lui. D�s qu'elle a eu franchi l'enceinte du couvent, il l'a arr�t�e... Et vous dites que cette femme a partie li�e avec cet odieux personnage. C'est elle peut-�tre qui la lui a vendue ?</p><p>� Ah ! Cessez de nous entretenir avec cette vilaine histoire. Il est connu que les femmes se font prendre parce qu'elles font passer le c�ur avant leurs int�r�ts... Le c�ur, murmura Vivonne, songeur.</p><p>Il leur tourna le dos de d�pit. Derri�re lui Saint-Edme et Bessart �chang�rent un regard. Ils �taient coutumiers de cette mimique o� ils se demandaient leurs avis, se mettaient d'accord ou s'exprimaient silencieusement leurs opinions divergentes.</p><p>Cette fois, ils eurent le m�me sourire entendu. M. de Vivonne n'en ferait qu'� sa t�te, mais eux, pour leur part, ne s'�taient pas leurr�s sur le danger. Rien ne pressait mais il faudrait cependant ne pas tarder � tout mettre en �uvre pour minimiser l'influence de cette femme et l'emp�cher � tout prix de revenir en France s'opposer � Mme de Montespan et peut-�tre gagner la partie contre elle.</p></section><section><p><strong>Cinqui�me partie</strong></p><empty-line/><p><strong>Le bal de l'�piphanie</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 43</strong></p><empty-line/><p>Quant � Vivonne, il se trompait s'il s'imaginait que parce qu'ils avaient fait l'amour ensemble sur une gal�re, il pouvait se permettre avec elle des privaut�s. L'ennui, avec lui, c'est que selon son �tat de sobri�t�, il �tait dispos� � se montrer entreprenant et vantard ou, au contraire, une relation acceptable et d�sireuse de ne pas attirer l'attention.</p><p>Nicolas de Bardagne se d�clarait tr�s satisfait de son emm�nagement de la � Closerie � du Grand-Voyer. Il ne pouvait se rendre en aucun point de la ville sans passer devant la maison de Ville d'Avray, et il prenait tous les pr�textes pour attendre Ang�lique et l'accompagner ensuite en ville.</p><p>� Je vous en prie, lui dit-elle un jour, ne restez pas ainsi plant� en faction devant ma demeure. Cela m'embarrasse et va faire jaser.</p><p>� Mais n'est-ce pas mon droit de me promener dans ce quartier o� j'habite d�sormais ? De plus, je ne crois pas me montrer plus assidu que cet Indien qui, quotidiennement, plusieurs fois par jour, tourne autour de votre logis, y entre et en sort sans se donner la peine de s'annoncer, s'assied sur votre seuil pour y fumer son calumet et vous entreprend de discours d�s qu'il vous aper�oit. Je ne vois pas pourquoi vous me refuseriez ce que vous accordez � ce sauvage ?</p><p>� Mais justement... Vous n'�tes pas un sauvage, mon pauvre ami !</p><p>Elle renon�a � lui faire entendre raison. Il l'accompagnait dans ses emplettes.</p><p>Chez le tailleur-mercier de la Place Royale, ils rencontr�rent Eloi Macollet, essayant une veste de soie violette, sur ces longs gilets � fleurs qu'il affectionnait.</p><p>� J'ai promis � la M�re Bourgeoys d'aller visiter mon fils et ma bru pour le Nouvel An, dit-il � Ang�lique.</p><p>C'�tait vertu de sa part, car le vieux coureur des bois ne s'entendait pas avec le couple. Son fils, pr�tendait-il, lui faisait honte. �'avait toujours �t� un gros gar�on mou et couard, ce qu'on pouvait bien consid�rer comme un signe de malchance car l'esp�ce en �tait rare au Canada. Il avait fallu que cela tombe sur Macollet, d'avoir un gamin qui ne grillait pas d'aller aux bois d�s qu'il s'�tait tenu sur ses jambes et qui craignait, au point d'en avoir des cauchemars, de se faire faire la chevelure un jour par les Iroquois. � Ma t�te scalp�e lui faisait peur !... Et alors ?... On est du Canada ou on n'en est pas... �</p><p>Il fallait dire qu'Eloi Macollet avait �t� de cette g�n�ration de c�libataires endurcis, mari�s de force sous peine d'amende, d'excommunication et quelques autres sanctions.</p><p>Le temps de convoler avec une fille du Roy envoy�e parmi une centaine d'autres par les soins de M. Colbert, de lui faire un enfant car il aurait �t� poursuivi et p�nalis� si elle avait pu porter plainte que le mariage n'avait pas �t� consomm�, et il avait disparu plusieurs ann�es du c�t� des Grands Lacs, laissant la jeune immigrante se d�brouiller avec son gar�on � �lever et une ferme plant�e au milieu de deux arpents de large sur vingt de profondeur, sur la c�te de Lauzon, rive sud du Saint-Laurent, derri�re la pointe de L�vis. Bien qu'il f�t revenu �pisodiquement, femme et fils �taient rest�s pour lui de parfaits �trangers.</p><p>La femme �tait morte un jour, non sans avoir eu le temps de marier ce fils unique.</p><p>C'est l� que les choses avaient commenc� de se g�ter pour le joyeux Macollet. � la suite de sa grave blessure de guerre, dans les environs de Montr�al dont les soins de la M�re Bourgeoys l'avaient sauv� in extremis, il avait d� retourner chez lui et sa bru, Sidonie, s'�tait r�v�l�e une harpie et lui avait fait une vie d'enfer. Elle ne savait qu'inventer pour lui g�cher l'existence et l'emp�cher de retourner aux bois, jusqu'� lui faire �ter son � cong� � de traite pour avoir �t� porter de l'eau-de-vie aux sauvages. Il avait fini par retrouver sa libert� mais il �tait hors la loi, et c'�tait la caution de Peyrac retrouv� � Tadoussac qui lui avait permis de rentrer sans dommage dans sa ville.</p><p>Il se montrait bon sire en accomplissant une d�marche d'amiti� pr�s de ce couple peu filial.</p><p>� Et puis, dit-il � Ang�lique, ils ont pour voisine une veuve qui me plaisait bien et dont j'ai appris qu'elle n'�tait pas remari�e. J'en profiterai pour aller lui porter mes v�ux.</p><p>� Je ne sais pas si cela �tait compris dans les recommandations de M�re Bourgeoys, fit-elle remarquer.</p><p>On rit. On plaisantait fr�quemment le vieux Macollet sur sa verdeur. Il avait beaucoup de succ�s pr�s des dames.</p><p>On le laissa � ses �l�gances.</p><p>Chez la personne appel�e la Dentelli�re, il y avait grande presse. C'�tait � qui ach�terait collerettes, collets, manchettes, garnitures. M. de Bardagne fit la moue et critiqua ce go�t pour les dentelles, non par esprit d'aust�rit� mais, disait-il, � Paris la mode se simplifiait. Cette d�bauche de lingerie au cou, aux poignets, � la taille, aux genoux, sentait son bourgeois de province.</p><p>Les paroles du gentilhomme intimid�rent les chalands, et on l'�couta avec consid�ration. Quelques puristes qui se piquaient de vivre � l'heure de Paris restreignirent leur fringale de dentelle non sans crainte d'appara�tre comme mesquins et d�sargent�s � leurs compatriotes. Les autres continu�rent d'acheter � blondes et points de Venise � � tour de bras.</p><p>En pr�vision de la f�te on envoyait coiffes, collerettes et dentelles � repasser, amidonner et tuyauter, chez les ursulines.</p><p>Bardagne, bien que son arriv�e personnelle e�t manqu� d'�clat, �clips�e par celle de M. et Mme de Peyrac, plaisait aux gens. Il portait beau, avait de l'aisance et de la belle humeur.</p><p>Ville d'Avray avait repris sa gaiet�, Banist�re ne se manifestait plus. Le Basseur faisait tra�ner en longueur les procurations du proc�s. C'�tait le temps des f�ri�s et demi-f�ri�s pendant lequel on ne pouvait dresser un prot�t, exiger un paiement ou effectuer un d�p�t, �tablissant ainsi une tr�ve bienvenue aux affaires d'argent et de chicane.</p><p>Honorine et Ch�rubin s'�vertuaient � faire parvenir quelque provende au pauvre chien encha�n� sous l'arbre, mais les quatre garnements de Banist�re lui en volaient la moiti�.</p><p>La nuit de No�l, Ang�lique avait voulu faire porter le g�teau de la r�conciliation � leurs irascibles voisins mais autant essayer d'approcher un repaire de loups. Malgr� la nuit sainte, Banist�re avait menac� d'abattre quiconque approcherait de sa hutte.</p><p>Ses enfants, les petits monstres, engonc�s dans leurs capots bruns et gris, continuaient � s�vir sporadiquement, d�valant avec leur caisse mont�e sur des patins dans la rue de la Closerie et fauchant tout le monde sur leur passage.</p><p>� Ce sont des intraitables comme il y en a dans toutes les villes, commentait Suzanne, une philosophie de la vie citadine qu'elle tenait peut-�tre d'un a�eul parisien.</p><p>Durant cette p�riode Ang�lique alla quotidiennement chez Mlle d'Hourredanne. Sa sortie � la cath�drale l'avait tout � fait �puis�e. Elle en avait des � tournements �, disait-elle, et plaignait l'humanit� de vivre commun�ment dans une telle agitation. De plus, sa servante la d�laissait, passant ses journ�es dans sa mansarde � lire une bible en anglais, qu'elle avait pu sauver l'ayant dans sa poche au moment de sa capture par les Ab�nakis.</p><p>Jessy �tait une puritaine des environs de Boston dans le Massachusetts, ville aux abords de laquelle les Canadiens avaient men� un raid exterminateur six ann�es plus t�t. Elle tenait fermement � sa religion h�r�tique et la famille montr�alaise qui tout d'abord l'avait achet�e aux Ab�nakis s'�tait d�courag�e de la pr�cher pour qu'elle se convertisse. Sur le point de la renvoyer aux sauvages, son ma�tre fran�ais l'avait prise en piti� et avait eu l'id�e de l'exp�dier � Qu�bec chez Mlle d'Hourredanne.</p><p>Il savait qu'elle n'affichait pas un pros�lytisme outrancier. Elle s'accommoderait sans �motion d'une servante qui refusait de se laisser baptiser catholique et � laquelle elle n'aurait pas � donner de gages puisque c'�tait une captive. Or, chaque ann�e, l'entourage �tait saisi d'une profonde surprise en voyant Jessy l'h�r�tique se pr�parer elle aussi avec ferveur � f�ter la No�l. On avait toutes les peines du monde � admettre qu'elle c�l�brait la naissance du m�me enfant J�sus dont l'effigie de cire rose allait �tre couch�e sur la paille dans la cr�che de la cath�drale. Aussi, durant toute cette p�riode messianique, avait-on tendance � regarder Jessy l'Anglaise comme une voleuse d'enfant, et qui pis est, d'enfant divin.</p><p>*****</p><p>Le matin du jour de l'An, par la ville on cria : Vive le Roi, et toute la mousqueterie r�pondit par salves.</p><p>La coutume �tait de se faire quelques cadeaux entre amis et entre �poux.</p><p>Ang�lique, elle, trouva dans l'alc�ve au chevet du grand lit un r�chaud de fa�ence hollandaise imit�e de la porcelaine chinoise, d�cor� de fruits, de fleurs et de grenades dans les tons bleu et orange. � l'int�rieur, on tenait une grosse chandelle plate allum�e, qui, faisant office de veilleuse, r�chaufferait de ces breuvages, rhum ou vin chaud, qu'on serait bien aise de boire en se le partageant avant de s'endormir ou avant de se lever les froids matins. La tasse � chandeau � deux anses et � couvercle qui l'accompagnait �tait en vermeil, travaill� en relief avec des motifs floraux.</p><p>Suzanne apporta un jambon qui avait �t� fum� dans la vapeur du sirop d'�rable. Elle avait amen� ses enfants : Pac�me, Jean-Louis, Marie-Clarisse et un tout petit au grand nom : Henri-Auguste.</p><p>Entre le jour de l'An et l��piphanie, la semaine fut occup�e surtout par la fi�vre qui s'empara de tous ceux et celles qui �taient convi�s et assisteraient au grand bal de l��piphanie, lequel aurait lieu au lendemain de la f�te liturgique.</p><p>L��v�que fron�ait les sourcils.</p><p>Le comte de Peyrac et sa femme se rendirent eux-m�mes au grand S�minaire porter leur invitation � Monseigneur. Sa pr�sence garantirait la bonne tenue des r�jouissances, dirent-ils. Monseigneur accepta.</p><p>La Polak, ou plut�t Mme Gonfarel, tenanci�re de la prosp�re auberge<emphasis> Le Navire de France,</emphasis> refusa cat�goriquement. Rien ne put l'en faire d�mordre, ni les adjurations d'Ang�lique ni la visite personnelle que lui rendit Joffrey de Peyrac. Le grand seigneur et la verte matrone s'entendirent fort bien, mais la Polak resta sur ses positions. � Ce n'�tait pas sa place �, disait-elle.</p><p>� Ta place � Qu�bec est partout et tu le sais bien, lui dit Ang�lique.</p><p>Mais l'ancienne h�ro�ne de la Cour des Miracles secouait la t�te. Sa place, elle �tait � Paris de l'autre c�t� de la Seine, les pieds nus dans la vase, c'�tait � la vieille Tour de Nesle croulante o� se r�fugiaient les bandits et les rats, et non pas en face, au Louvre. Elle r�sista � toutes les supplications.</p><p>*****</p><p>Un ph�nom�ne, que personne ne remarquait except� Mlle d'Hourredanne qui �tait l� pour noter les impond�rables invisibles � d'autres yeux que les siens, se d�veloppait ing�nument parmi la soci�t� qu�b�coise. D'autant moins d�cel� que le Canada n'en �tait point coutumier, car les gens y �taient de nature m�fiante, critique, et peu port�s � s'enthousiasmer sur son voisin.</p><p>Il se r�pandit comme une sorte de go�t de se faire remarquer par M. le comte de Peyrac et, dans une moindre mesure, mais aussi avec beaucoup de plaisir, par Mme de Peyrac. S'attirer un sourire de l'un, un mot de l'autre, suffisait � ravir comme des enfants les personnes les plus rassises.</p><p>Entre les dames, il y avait rivalit� � savoir qui d'entre elles pourrait rapporter mots ou paroles �chang�s avec le comte de Peyrac au hasard de la journ�e, et la plus minime consid�ration de sa part donnait lieu � des discussions pointilleuses. Pourquoi avait-il ri avec Mme Le Bachoys et non pas avec Mme de Beaumont ? Pourquoi s'�tait-il attard� avec Mme de Mercouville, alors qu'il traitait l�g�rement la jolie B�reng�re-Aim�e qui se donnait tant de mal pour s'en faire remarquer ? Et enfin, pourquoi visitait-il avec un apparat d'ambassadeur la dame Gonfarel du<emphasis> Navire de France,</emphasis> alors que tant de femmes distingu�es �taient pr�tes � lui ouvrir l'intimit� de leurs boudoirs ?</p><p>Cela prenait des proportions qui rappelaient les moments de tension r�gnant � Versailles parmi les courtisans lorsque le Roi accordait un � tabouret � � l'une des dames, qui d�sormais aurait l'insigne honneur de s'asseoir parmi les �lues devant lui lorsque d'autres resteraient debout, ou le fameux � Pour � inscrit au-dessus de la porte du logement affect� aux invit�s du Roi quand la Cour s�journait � Versailles. Toute la diff�rence �tait dans le � Pour �... � Pour monsieur le marquis, etc. �, mot qui jetait en transes le plus blas� des gentilshommes lorsqu'il s'en voyait b�n�ficiaire. �tre remarqu� ! Remarqu� par le Roi ! Par le Prince !</p><p>Les perruquiers �taient m�diocres. Il n'y avait pas parmi eux de g�nie capable, comme M. Binet, perruquier du Roi, de composer pour les dames des coiffures seyantes et nouvelles. Binet �tait et resterait longtemps le seul grand artiste capillaire. � Qu�bec, comme ailleurs, les dames s'entraidaient, et l'on trouvait toujours parmi elles ou leurs cam�ristes une artiste aux mains habiles que, le grand jour venu, tout le monde s'arracherait. Delphine et Henriette, qui avaient coiff� Ang�lique pour son entr�e � Qu�bec, furent tr�s demand�es. Il leur restait au moins quelque chose de positif de leur emploi pr�s d'Ambroisine. Mais la personne la plus r�put�e en la mati�re se r�v�la �tre B�reng�re-Aim�e Tardieu de La Vaudi�re. Comme elle aimait se faire appr�cier et se rendre indispensable, elle eut pour le bal une v�ritable liste de � clientes � qui se succ�deraient depuis l'aube, entre ses mains, le jour fatidique. Elle voulut commencer par Ang�lique et vint d�s matines, avec ses fers et ses r�chauds, des rubans, des b�tons de bois pour rouler les boucles et tout un assortiment de peignes, de brosses et d'�pingles.</p><p>� Dieu que je vous envie d'�tre si belle ! soupirait-elle, en tournant autour d'elle, retouchant d'un doigt qu'il fallait reconna�tre habile et inspir� une m�che par-ci, un frison par-l�. Que je vous envie aussi d'avoir un �poux aussi s�duisant. Quel homme magnifique !</p><p>� Croyez bien que je partage votre avis et suis fort aise de vous l'entendre �noncer. Mais, ma ch�re, il me semble qu'en fait d'�poux, vous n'avez rien � envier aux autres. Monsieur de La Vaudi�re est � coup s�r le plus bel homme de la ville.</p><p>� Lui ? fit B�reng�re d'un air dubitatif et comme si elle s'avisait pour la premi�re fois de la beaut� �vidente de son jeune mari. Eh bien, sachez que je ferais volontiers l'�change avec le v�tre.</p><p>�tait-ce na�vet� ou rouerie de la part de la jeune femme lorsqu'elle se rendait au ch�teau de Montigny � la nuit�e pour se faire ensuite raccompagner par Joffrey � cette fois elle ne venait pas en carrosse � et �tait-ce vraiment le hasard qui l'amenait quotidiennement dans les demeures qu'il fr�quentait ou qui la pla�ait sur son passage dans les rues qu'il parcourait ? Il est vrai que c'�tait une ville tellement �troite, tellement ramass�e sur elle-m�me.</p><p>Jusqu'ici elle avait �vit� la maison de Ville d'Avray, et Ang�lique ne l'y avait pas convi�e.</p><p>Il avait fallu cette conjoncture de la f�te pour qu'elles se r�unissent et m�me si elle �tait satisfaite de se trouver bien coiff�e, Ang�lique n'�tait pas certaine que B�reng�re f�t venue sans intention. En apparence, c'�tait touchant, cette admiration qu'elle professait pour leur couple. Ang�lique aurait pr�f�r� qu'elle f�t moins admirative et plus mesur�e dans ses transports aupr�s du comte de Peyrac.</p><p>Elle-m�me �tait-elle insensible � l'attention, parfois d�votieuse, toujours admirative, qui se tissait autour d'elle et qui �tait leur climat naturel � elle et � lui ? Car ils n'�taient pas n�s pour marcher dans la foule, mais pour �tre regard�s, suivis.</p><p>Les Nouveaux-Fran�ais avaient le c�ur chaud. C'�tait l� une parent� de sentiments qu'Ang�lique et Joffrey de Peyrac pouvaient partager avec eux. Revenus de mille hasards cruels, ils aimaient � plaire et � se faire aimer et n'en d�daignaient pas le don lorsqu'il se pr�sentait.</p><p>On aurait pu dire en ce d�but d'ann�e qu'ils avaient trop d'amis. Et Ang�lique commen�ait � d�plorer de ne pouvoir les cultiver tous.</p><p>Si les ennemis avaient en apparence d�sarm�, cela ne voulait pas dire qu'ils avaient tous capitul�. Mme de Castel-Morgeat continuait � se montrer ouvertement hostile. Mais c'�tait une adversaire envers laquelle Ang�lique �prouvait de la piti�. Elle n'�tait pas aim�e. Les Canadiennes de souche lui reprochaient de se m�ler des affaires de la colonie auxquelles elle ne comprenait rien, malgr� plusieurs ann�es de s�jour. Il y avait en elle une sorte de gaucherie native qui la faisait agir � contretemps. Or, M. de Castel-Morgeat n'�tait pas un saint. Il se consolait donc en se montrant l'un des clients les plus assidus des cabinets galants et discrets que la dame Gonfarel entretenait dans les arri�res de son �tablissement, v�ritable caravans�rail dans les d�dales duquel la police et les d�vots auraient eu quelque peine � venir mettre le nez. La rumeur publique excusait M. de Castel-Morgeat tant l'attitude de son �pouse inspirait la r�probation.</p><p>La fa�on outr�e dont elle avait d�fendu son confesseur le P�re d'Orgeval l'avait ridiculis�e. En fait, on ne lui connaissait qu'un seul v�ritable attachement, son fils bien-aim� : le bel Anne-Fran�ois. Or, l� aussi, elle jouait de malheur. Le retour des bois du jeune aventurier qu'elle avait tant attendu s'�tait accompagn� de p�rip�ties d�sastreuses desquelles le jeune homme lui tenait rigueur. Comble d'amertume, devenu pendant son voyage l'ami de Florimond de Peyrac, il logeait avec celui-ci au ch�teau de Montigny o� les deux vaillants explorateurs, encourag�s par le comte de Peyrac, travaillaient en compagnie de M. d'Urville et du g�om�tre Falli�res � �tablir les cartes et les relev�s du voyage qu'ils avaient accompli de concert depuis les Grands Lacs.</p><p>Enfin, s'il avait fallu mettre le comble � tous les griefs que Sabine de Castel-Morgeat avait accumul�s contre Ang�lique, on aurait pu lui faire remarquer que ce fils ador� nourrissait la plus grande admiration, et � vrai dire un sentiment passionn�, envers celle que sa m�re consid�rait comme une rivale ha�ssable.</p><p>Ang�lique souriait de cet engouement de jeune homme, et ne s'en souciait pas tant que les manifestations de cet amour qui hantait le c�ur et l'imagination d'Anne-Fran�ois ne d�passaient pas les limites d'un d�vouement empress� � la servir d�s qu'il en avait l'occasion et l'�loquence de son beau regard noir lorsqu'il se posait sur elle. Mais elle reconnaissait que cela n'arrangeait pas les choses entre elle et Sabine de Castel-Morgeat.</p><p>Les dames de la Sainte-Famille tenaient Sabine en quarantaine depuis le coup de canon. Apr�s d�lib�ration, on ne l'avait pas tout � fait exclue de la sainte confr�rie. Mme de Mercouville avait dit � Ang�lique qu'on lui avait laiss� la libert� de visiter ses � pauvres honteux �, c'est-�-dire les pauvres ou mis�reux qu'on a tendance � oublier ou qui risquent d'�tre n�glig�s parce qu'ils ne se plaignent jamais par fiert� ou par timidit�. Mme de Castel-Morgeat avait ainsi quelques personnes et familles qu'elle secourait discr�tement. On n'avait pas os� lui interdire de continuer � s'en occuper parce qu'elle tenait beaucoup � ses bonnes �uvres, mais plus par orgueil et ostentation que par charit� profonde. � ... Et puis elle est si maladroite et si malgracieuse que m�me ceux qu'elle oblige la redoutent... �, avait soupir� Mme de Mercouville.</p><p>Ang�lique avait l'esprit de justice et fut pouss�e � prendre sa d�fense. � son avis Mme de Castel-Morgeat se montrait d�sagr�able parce qu'elle �tait m�connue et malheureuse en m�nage. Personne ne reconnaissait son r�el d�vouement. De plus, Ang�lique ne partageait pas l'opinion de ces dames que Sabine �tait laide. Versailles l'avait dress�e � reconna�tre d'un coup d'�il les atouts que poss�de une femme et dont elle pourrait � l'occasion tirer parti. Elle pensait qu'� la Cour Mme de Castel-Morgeat, avec sa bouche r�guli�re, sa poitrine qu'on devinait sculpturale malgr� les bustiers et les guimpes dont elle la sanglait, ses yeux noirs � la fois andalous et tragiques, aurait fait plus qu'attirer l'attention. Elle aurait plu. Mais elle n'�tait pas � sa place � Qu�bec, elle n'avait pas su se faire appr�cier.</p><p>*****</p><p>Le jour de l��piphanie, ce furent encore les soldats qui, ayant �t� d�sign�s pour faire le pain b�nit, firent retentir les tambours et les fl�tes et vinrent ainsi � l'offrande et s'en retourn�rent de la sorte � la fin de la messe.</p><p>L'apr�s-midi, il y eut th��tre au S�minaire. La s�ance groupait les enfants des diff�rentes �coles, les jeunes filles et jeunes gens des confr�ries.</p><p>Pour encourager les enfants et les jeunes artistes, Ang�lique alla les applaudir, malgr� l'approche du bal qui aurait lieu le soir et toutes les personnes de la bonne soci�t� firent de m�me. La salle �tait bond�e. Le spectacle tr�s vivant. L'un des acteurs qui repr�sentait le Christ attira l'attention et on se passait son nom ainsi que ses coordonn�es. C'�tait un enseigne du r�giment en place, cadet de famille, que l'imp�cuniosit� de sa famille avait contraint � embrasser la vie militaire, mais il avait fait de solides �tudes et gardait, dans cette rude vie de soldat, le go�t des bonnes �uvres. Il s'�tait propos� au S�minaire pour donner aux enfants des cours de m�canique en �change pour lui-m�me des cours de th�ologie et de philosophie qu'on pouvait y entendre. Maigre, barbu, il jouait le r�le du Christ avec tant de conviction et de bont� que lorsqu'un horrible diable fourchu entra en sc�ne, les Indiens qui se trouvaient au premier rang se pr�cipit�rent en poussant des cris dans les bras du jeune enseigne pour lui demander protection. Ang�lique remarqua avec plaisir que Delphine du Rosoy avait contribu� avec beaucoup de diligence et de savoir-faire � monter ce spectacle. Elle jouait un r�le de sainte femme et donnait la r�plique au jeune enseigne d'un ton juste et bien pos� qui lui attira les applaudissements.</p><p>� l'entracte, Ang�lique rencontra Henriette, l'une des Filles du Roy, compagne de Delphine. Elle servait de demoiselle de compagnie-chambri�re � Mme de Beaumont. Elles �chang�rent quelques mots.</p><p>� Je suis contente, dit Ang�lique, de voir que Delphine semble participer avec go�t aux �uvres de la paroisse.</p><p>� Elle a repris courage depuis que vous lui avez parl�, approuva Henriette.</p><p>� Ne pourrait-elle s'entendre avec ce jeune enseigne qui semble joyeux compagnon, d�vou� aux sauvages et d�sireux de s'�lever en s'instruisant. Ils me paraissent tous deux en accord de go�t et d'�ge.</p><p>Henriette secoua la t�te d'un air p�n�tr�.</p><p>� Non... ce n'est pas possible. Delphine ne voudra jamais... Elle a un secret.</p><p>Estimant qu'elle en avait trop dit, elle crut pr�f�rable de confier ce secret � Mme de Peyrac qui pouvait comprendre. Pench�e � son oreille, Henriette murmura :</p><p>� Elle est amoureuse du gouverneur.</p><p>� Du gouverneur ? fit Ang�lique en tournant la t�te du c�t� de Frontenac. Mais elle est folle...</p><p>� Pourquoi ? Moi je la comprends. C'�tait un bien bel homme et qui s'est montr� bon pour nous, pauvres naufrag�es.</p><p>� De qui parles-tu donc ?</p><p>� De notre gouverneur � nous, M. Paturel. Celui de Gouldsboro. C'est pourquoi elle �tait contente l'autre jour. Elle garde l'espoir que vous la ram�nerez � Gouldsboro.</p><p>� Mais... c'est impossible ! C'est un projet stupide !</p><p>� Pourquoi donc ? Monsieur le Gouverneur est c�libataire et il n'est pas si vieux que cela ! Elle serait une bonne femme pour lui...</p><p>On claqua des mains et les chandelles furent souffl�es sauf au bord de la rampe. Les acteurs revinrent en sc�ne.</p><p>� Colin ! pensait Ang�lique. Jamais ! �</p><p>Elle avait eu raison de se m�fier de Delphine, cette eau dormante... Colin, mari� � une jeune femme qui lui pr�parerait des petits plats, l'entourerait de soins et se rengorgerait d'�tre l'�pouse de ce superbe et entreprenant gouverneur ! Inimaginable... Pourquoi pas, apr�s tout ? Non, �a jamais !</p><p>Elle ne put aller plus loin dans ses r�flexions. Par m�garde, dans l'obscurit�, elle s'�tait assise pr�s de Mme de Castel-Morgeat et lorsque celle-ci s'en avisa, elle se dressa toute droite et bouscula tout le monde pour la fuir.</p><p>Les choses en �taient l�.</p><p>Or, elles allaient changer. Et ce, d�s le soir m�me, sans que rien e�t pu le laisser pr�voir. Surtout apr�s cet �clat au th��tre du S�minaire. On attendait le pis. En tout cas, pas � voir Mme de Castel-Morgeat baisser pavillon. Car si la plupart des personnes en cause avaient assez de ma�trise mondaine pour faire contre mauvaise fortune bon c�ur dans une rencontre d�plaisante, on savait qu'avec Sabine de Castel-Morgeat il ne fallait rien esp�rer, puisque m�me quand elle �tait bien dispos�e elle amenait, dans le cercle le plus jovial, une sensation de contrainte qui ternissait tout esprit de liesse.</p><p>On la savait ce soir plus que jamais hors d'elle. Pendant le bal, la compagnie pouvait s'attendre � ce qu'elle all�t d'un groupe � l'autre, jetant au passage une observation d�primante ou qu'elle v�t dans la plus innocente r�flexion une allusion malveillante destin�e � la blesser.</p><p>Les invit�s n'�taient pas sans appr�hension. Il faudrait bien accepter que Sabine soit pr�sente puisqu'elle habitait le ch�teau Saint-Louis, mais l'on fit des plans � l'avance pour r�duire ses interventions. Le joyeux Ville d'Avray et l'aimable Gaubert de La Melloise avaient promis de � s'en occuper � s'ils la voyaient s'aigrir.</p><p>� Je la ferai boire, dit Ville d'Avray qui aimait les d�fis. Avec moi elle ne sera que douceur.</p><p>Mais rien n'�tait moins s�r.</p><p>C'�tait une femme d'Aquitaine, elle aussi. Esp�ce � laquelle on ne passe pas le licou facilement.</p><p>Tels �taient donc les pr�mices et les pronostics quelques heures avant l'ouverture de ce bal, sur le sujet particulier de la petite guerre entre Mme de Peyrac et Mme de Castel-Morgeat.</p><p>Aussi serait-ce avec une sorte d'�merveillement incr�dule que l'on verrait au cours de la soir�e Mme de Peyrac et Mme de Castel-Morgeat se tenant par le bras avec une amiti� digne mais certaine, allant m�me s'asseoir � l'�cart et converser avec le s�rieux qui pr�side aux franches explications. Enfin, et c'est l� que le miracle prendrait des proportions non seulement inesp�r�es, mais tout � fait inimaginables, on verrait Mme de Castel-Morgeat se transformer subitement et aller par les salons, faisant montre d'un entrain, d'un enjouement et d'un esprit confondants qui, apr�s avoir caus� de la stupeur, ne contribueraient pas peu � faire de ce bal de l��piphanie une soir�e inoubliable. Mais personne ne saurait jamais ce qui s'�tait pass�.</p><p>*****</p><p>Qui recevrait les invit�s au seuil du ch�teau Saint-Louis ? La question avait �t� longuement d�battue les jours pr�c�dents et l'on avait propos� : soit M. de Frontenac assist� de Mme de Castel-Morgeat ? soit M. de Frontenac assist� de Mme de Peyrac ? soit M. et Mme de Peyrac ? ou M. de Frontenac et M. de Castel-Morgeat ainsi que l'intendant ?... En d�sespoir de cause, Frontenac consulta le marquis de Ville d'Avray pour r�gler cette question de pr�s�ance. M. Gaubert de La Melloise en prit ombrage. Tous deux �taient rivaux comme conseillers d'�tiquette. Ang�lique fut soulag�e d'apprendre qu'ils avaient mis au point, puisque la saison �tait domin�e par les trait�s d'alliance, un accueil men� conjointement par les deux repr�sentants de ladite alliance : M. de Frontenac et M. de Peyrac.</p><p>Toutes les personnes arrivant au ch�teau seraient ainsi reconnues et re�ues par eux et pourraient leur faire leur compliment sans avoir � les chercher dans la foule. Les chambellans attendraient ensuite pour guider les arrivants vers les tables garnies de rafra�chissements.</p><p>Ang�lique pouvait ce soir jouer le r�le d'invit�e. Elle en remercia le ciel. Elle partit incertaine d'avoir choisi la robe qu'il fallait. Elle n'avait pas voulu de la robe d'or, l'une des trois que Joffrey lui avait propos�es pour son entr�e � Qu�bec. C'�tait d�plac�. Beaucoup trop somptueux. Cette robe serait pour... marcher au-devant du Roi. Peut-�tre un jour ? Pour l'instant, elle demeurait encombrante comme un morceau de soleil.</p><p>Sur le point de rev�tir la robe de velours rouge, elle n'avait pas les �pingles � t�te de diamants qui fixaient le corsage. Leur absence �terait � la toilette de sa magnificence. La robe rouge avait quelque chose d'un peu espagnol qui ne lui seyait pas, surtout ce soir-l� o� elle se trouvait les traits tir�s, les yeux battus. Puis, elle apprit que Joffrey rev�tirait son costume rouge dans lequel, avec sa chevelure et ses yeux sombres, il avait l'air d'un M�phisto et cela la d�cida � rejeter pour elle, sans appel, un ensemble qui �tait d'un rouge diff�rent, plus franc, le rouge des blondes, et dont le rapprochement nuirait � la pr�sentation de leur couple.</p><p>Tant pis ! N'ayant plus le temps d'atermoyer, elle s'�tait d�cid�e pour la robe bleu p�le, qu'elle avait port�e le jour de l'arriv�e. On l'avait trouv�e belle, et ainsi, elle n'�clipserait personne, laissant aux autres femmes, cette fois, le plaisir d'exposer des toilettes nouvelles. Elle pesta une fois de plus contre les difficult�s de s'habiller avec la seule aide de Yolande, maudit une fois de plus le Roi de France, responsable de la cicatrice qui l'emp�chait de d�voiler aux lumi�res un dos qu'elle savait, pour l'examiner dans le miroir, plus que jamais exemplaire et fait pour attirer l'�il illumin�, voire troubl� de ses admirateurs et de ses amoureux. Enfin elle partit le front �treint d'une migraine.</p><p>Pour s'encourager elle pensa � ceux et celles qui allaient l'accueillir tout � l'heure, et bien s�r, les plus d�vou�s, Lom�nie, Ville d'Avray, Carlon, Frontenac... et l'�v�que lui-m�me qui n'�tait pas m�content d'�changer quelques r�flexions avec elle.</p><p>Et Joffrey serait l� ! Serait-elle jamais sevr�e de le voir, de l'apercevoir o� qu'il f�t, comme si c'�tait le premier jour, dominant les autres plus encore par le rayonnement de son �tre que par sa forte stature et son �l�gance ? Tout cela m�l� d'un peu d'agacement de sa part devant le succ�s qu'il recueillait pr�s des dames, lesquelles n'essayaient pas toujours de m�nager l'�pouse l�gitime. Y avait-il quelque chose en lui qui le laissait pressentir accessible ? Il avait toujours gard� le go�t de s�duire du grand seigneur toulousain.</p><p>Elle se piqua avec une �pingle et pensa que sa nervosit� �tait due � un mauvais pressentiment. Quelque chose allait se passer � ce bal.</p><p>M. de Bardagne provoquerait en duel M. de La Fert�, ou bien B�reng�re-Aim�e coquetterait de fa�on si �hont�e avec le comte de Peyrac qu'Ang�lique serait oblig�e de la remettre � sa place et passerait pour une du�gne jalouse et acari�tre, consid�rant d'un �il amer le triomphe d'une rivale plus jeune qu'elle... C'�tait accablant.</p><p>L�-dessus il y eut un quiproquo comme il en arrive quand tout s'agence mal. Le tra�neau qui devait venir la prendre et la conduire au ch�teau de Montigny ayant vers� dans le petit ruisseau combl� de neige de la Grand-Place, elle l'attendit en vain, comprit qu'elle serait en retard. On lui envoya une chaise et un message. Joffrey de Peyrac s'�tait rendu seul au ch�teau Saint-Louis avec son escorte, croyant qu'elle y �tait all�e de son c�t�. Cela acheva de l'irriter. Elle trouvait que ses bijoux ne lui allaient pas. Elle remonta chez elle et les changea devant le miroir, tout en se r�p�tant qu'elle aurait pr�f�r� rester � la maison et, cette fois, elle ne se trompait pas, c'�tait une pr�monition, il allait arriver quelque chose, soit une de ces catastrophes d�sastreuses ou des cataclysmes naturels comme ce pays instable en �tait coutumier : tremblement de terre, temp�te d�mente, apparition de canots en feu dans le ciel, soient provoqu�es : incendie d�vastateur de la ville, une attaque des Iroquois bien capables de vouloir venir ensanglanter les f�tes chr�tiennes ou un crime...</p><p>Elle arriva en chaise aux abords illumin�s de la r�sidence du gouverneur.</p><p>En traversant la cour d'entr�e entre la haie des soldats pr�sentant les armes malgr� le froid, elle r�agit et se souvint qu'� Versailles l'endurance mondaine faisait partie des vertus exig�es pour garder les faveurs du Roi. Ses ma�tresses, une heure apr�s leurs accouchements, se faisaient un devoir de para�tre devant lui le sourire aux l�vres.</p><p>Ang�lique battit l'arri�re-ban de ses souvenirs glorieux, redressa les �paules sous le poids de son magnifique manteau de fourrure blanche, pointa un peu du menton afin de ne pas avoir l'air de d�rober aux regards un visage dont elle n'�tait pas ce soir enchant�e � mais para�tre en avoir conscience serait pis � et r�ussit � franchir les portes du grand salon, rayonnante.</p><p>Frontenac vint au-devant d'elle. Les musiciens sur une petite estrade hauss�rent d'un ton les accords comme pour amener l'attention sur son entr�e.</p><p>Ang�lique souriait et r�pondait avec brio aux saluts et compliments de ceux et celles qui, aussit�t, tr�s nombreux l'entouraient.</p><p>Elle n'apercevait pas le comte de Peyrac. Il y avait d�j� foule. Les dames de la Sainte-Famille �taient occup�es � pr�senter quelques-unes des jeunes filles � des officiers et sous-officiers en uniforme, ainsi qu'� trois ou quatre jeunes gens bien mis et avantageux malgr� la peau h�l�e de leurs visages contrastant avec leurs perruques et leurs jabots de dentelles qu'ils arboraient pour la circonstance.</p><p>Ang�lique voulut aller dans leur direction, mais le cercle de fer de la migraine qui lui serrait les tempes parut se faire plus �troit encore et se compliqua de vertiges et de naus�es. Elle dut s'arr�ter, ses jambes ne la portant plus. Un sourire fig� sur les l�vres, elle se demandait comment elle allait faire face � la situation. Pensant � Versailles elle eut peur. � Et si j'�tais empoisonn�e ! �</p><p>Sur ces entrefaites, la cause tr�s simple et ordinaire de ses malaises lui fut r�v�l�e par quelques ph�nom�nes intimes et elle comprit pourquoi elle avait �t� tellement sur les nerfs depuis quelques heures. C'�tait le mauvais jour.</p><p>Ang�lique maudit de tout son c�ur, et la faute premi�re de notre m�re �ve, et les cons�quences qui en avaient suivi jusqu'� la fin des temps pour les �tres de son sexe, et sa propre n�gligence qui lui avait fait oublier au milieu des occupations et des pr�paratifs des festivit�s un rappel toujours possible ou pr�matur� du p�ch� originel.</p><p>Pour une catastrophe naturelle et d�sastreuse, c'en �tait une en effet et telle que les femmes sont accoutum�es � en supporter nombreuses au cours de leur existence et dont elles mettent � dissimuler les inconv�nients un h�ro�sme qui ne se d�ment jamais.</p><p>Prise au pi�ge de la foule, de son r�le qui en faisait la reine de la f�te et de sa robe fragile et bleu p�le, Ang�lique �labora de rapides plans strat�giques qui pourraient la sortir de cette situation �pineuse sans trop attirer l'attention.</p><p>Apr�s avoir jet� un regard autour d'elle, ne voyant que des valets, ne pouvant m�me pas d�couvrir le bonnet d'une cam�riste � laquelle se confier, elle avisa � quelques pas Mme de Castel-Morgeat qui lui parut en cet instant comme l'image m�me du salut. Elle se dit que Mme de Castel-Morgeat logeant au ch�teau Saint-Louis, celle-ci pourrait lui apporter aide discr�tement.</p><p>La voyant se faufiler entre les groupes pour la rejoindre, Sabine de Castel-Morgeat se d�tourna et voulut s'�carter mais Ang�lique put la rejoindre et lui posa la main sur le bras.</p><p>� Madame, glissa-t-elle � mi-voix, puis-je vous dire deux mots ?</p><p>� Non ! fit l'autre en retirant son bras avec violence.</p><p>Elle �tait outr�e. Jusqu'alors elle avait toujours r�ussi � �viter Ang�lique et cette attaque brusque la prenait de court.</p><p>Elle en tremblait, car elle �tait fort �motive.</p><p>� Comment osez-vous m'aborder ?</p><p>� Sabine, vous seule pouvez me secourir. Je suis dans le plus grand embarras. Je ne vois que vous pour me tirer d'affaire.</p><p>Mme de Castel-Morgeat fut encore plus indign�e de voir Ang�lique essayer la douceur.</p><p>� Cherchez-vous � me circonvenir avec votre familiarit� ? Ne comptez pas l�-dessus. Vous n'�tes pas de mes amies et je ne vous autorise pas � user de mon pr�nom.</p><p>� Ne vous montrez pas m�chante, Sabine. Je vous le r�p�te, vous seule pouvez m'aider.</p><p>� Voudriez-vous me faire croire que vous manquez d'amis ? Adressez-vous donc � l'un de ces messieurs qui sont tous amoureux de vous ou m�me � l'�v�que puisqu'il para�t qu'il vous a prise en amiti� malgr� votre impi�t�.</p><p>Ang�lique se mit � rire, en lui faisant signe de parler moins haut. Elle eut toutes les peines du monde � lui faire comprendre de quoi il s'agissait et que seule une femme pouvait la prendre en piti� et lui apporter un prompt secours et particuli�rement Mme de Castel-Morgeat qui �tait log�e au ch�teau Saint-Louis.</p><p>� Menez-moi � l'une de vos chambri�res ou indiquez-moi l'une de vos servantes...</p><p>Son interlocutrice, apr�s avoir �t� sur le point de faire un esclandre, se calma. Elle rougit, p�lit et eut l'air, fort d�confite en reconnaissant sa b�vue. Une fois de plus, elle s'�tait gendarm�e � faux. Mais il est vrai qu'on ne faisait jamais appel en vain � son obligeance, si maladroite f�t-elle parfois...</p><p>� Suivez-moi dans mon appartement, dit-elle. La f�te n'est pas commenc�e. L'on passe tout juste les rafra�chissements. Vous aurez le temps de vous accommoder avant que l'on ne se mette � table.</p><p>Dans l'escalier, elle expliqua :</p><p>� Les servantes sont aux cuisines ou dans l'office, de plus elles sont stupides. Ce n'est pas la peine de faire appel � l'une d'elles. Je vais mettre � votre disposition le n�cessaire.</p><p>� Merci... Ah ma ch�re ! Je me f�licite vraiment de vous voir habiter le ch�teau Saint-Louis !</p><p>� Vos canons ont d�moli ma maison ! r�torqua Sabine de Castel-Morgeat, am�re.</p><p>Cependant elle ouvrait � Ang�lique les portes de son appartement et s'empressait avec efficacit�. Son agressivit� �tait tomb�e et l'animosit� qui r�gnait entre elles s'�tait �vapor�e comme par enchantement. Leur complicit� de femmes victimes de m�mes ennuis avait fait tomber les barri�res.</p><p>*****</p><p>Lorsque Ang�lique la rejoignit un peu plus tard dans le salon de l'appartement, Sabine de Castel-Morgeat avait perdu son expression morose et il y avait m�me un vague sourire qui adoucissait sa belle bouche, discr�tement fard�e ce soir-l�.</p><p>� Vous l'avez fait expr�s ! dit-elle.</p><p>� Sabine, vous savez fort bien que ce ne sont pas de ces choses que l'on peut faire entrer avec certitude dans un plan de r�conciliation...</p><p>� Oui, mais le hasard est toujours avec vous. Le moindre incident tourne � votre profit. Me voici d�sarm�e...</p><p>Ang�lique alla � elle spontan�ment, les mains tendues.</p><p>� Sabine, ne pouvons-nous �tre amies ?</p><p>Sabine de Castel-Morgeat haussa les �paules avec un sourire triste et r�sign�, mais elle se laissa prendre les mains et elles se regard�rent avec franchise.</p><p>� Je n'ai jamais �prouv� pour vous d'antipathie, malgr� ce que vous avez fait contre nous � notre arriv�e, dit Ang�lique.</p><p>La femme du gouverneur militaire rougit.</p><p>� J'�tais folle, je vous ha�ssais... Mais je... Je ne croyais pas que le canon allait partir... Encore une maladresse de ma part...</p><p>� Heureusement qu'elle n'a pas �t� compl�te, ne put s'emp�cher de dire Ang�lique. Mais pourquoi me ha�ssez-vous donc tant ? On dirait que votre haine s'adresse beaucoup plus � ma personne qu'� ce que nous repr�sentons de possibles rivaux pour se disputer les territoires du Nouveau Monde ou, comme on le craignait avant notre venue ici, que nous soyons complices des Anglais pour nuire � la Nouvelle-France.</p><p>� C'est vous que je hais, en effet, dit Sabine de Castel-Morgeat en d�tournant le regard.</p><p>Mais elle se cramponnait aux mains d'Ang�lique comme en proie � un conflit int�rieur douloureux.</p><p>� Pourquoi ? Que vous ai-je fait ?</p><p>� Vous avez toujours eu tout... Tout ce que je n'ai pas moi-m�me. Vous plaisez, vous inspirez l'amour... alors que moi d�s que je parais, je sens qu'il y a quelque chose qui ne va pas. On se tait. Les hommes se d�tournent. Madame de Mercouville me l'a dit souvent... oh, dans une bonne intention, la ch�re �me, me recommandant de faire un effort... Mais dans quel sens cet effort ? Je suis laide...</p><p>� Mais non ! Quelle sottise !</p><p>� Je sais ce que je dis... On me l'a assez fait comprendre.</p><p>Elle arracha ses mains de celles d'Ang�lique et marcha de long en large avec agitation. Elle effleurait son front de ses doigts, d'un air �gar�.</p><p>� Non ! Trop de choses nous s�parent, Ang�lique ! Je ne peux pas oublier... vous avez bris� ma vie !</p><p>� Moi ? � ce point ! Sabine, vous dramatisez tout.</p><p>� Vous m'avez pris l'homme de ma vie, cria-t-elle.</p><p>Ang�lique ouvrit � la fois la bouche et de grands yeux. H�las ! L'imagination tourment�e de Sabine de Castel-Morgeat recommen�ait � battre la campagne Voulait-elle parler du P�re d'Orgeval ?</p><p>� L'homme de votre vie ? Sabine, lequel ?</p><p>� Oui, en effet ! s'exclama Mme de Castel-Morgeat en retrouvant son rire sarcastique. Existerait-il un homme pour m'aimer ? Et j'oubliais que vous avez le choix, vous ! Lequel parmi tous ceux qui, aujourd'hui, vous font la cour, aurait pu auparavant me vouer un certain sentiment qui, naturellement, serait balay� d�s votre apparition ?</p><p>Elle se redressait, vibrant d'un m�lange d'indignation et de souffrance qui faisait briller ses yeux noirs comme des escarboucles. Elle eut un geste imp�rieux vers la porte qui ouvrait sur la galerie de l'�tage et le grand escalier de pierre.</p><p>� Descendons ! Je vous<emphasis> le</emphasis> montrerai.</p><p>Dans sa robe noire dont la tra�ne prolongeait la ligne de son bustier, raide et balein�, elle avait l'air d'une reine de trag�die.</p><p>� Sabine, vous �tes belle ! s'�cria Ang�lique. Si vous vous voyiez en ce moment dans le miroir, vous seriez convaincue.</p><p>Mme de Castel-Morgeat fr�mit comme frapp�e par la foudre, et la fixa, les prunelles dilat�es.</p><p>� Et c'est vous qui me dites cela... Vous, ma rivale, Ah ! C'est trop fort !</p><p>Elle ployait comme sous un coup trop rude puis se redressait. La lueur dans ses yeux rappelait celle qui brillait dans ceux des guerriers qui marchent vers un combat longtemps souhait�.</p><p>� Allons ! r�p�ta-t-elle.</p><p>Ang�lique la suivit, tr�s intrigu�e. Le brouhaha montant du vestibule et des salons lui apportait l'�cho de ces nombreuses voix masculines se saluant et s'interpellant avec cordialit�.</p><p>� Lequel de ces hommes lui aurais-je donc vol� ? � s'interrogeait-elle. � Quoi qu'il en soit je vais pouvoir la rassurer bien vite. Son mari ? Certes non. Frontenac ? Fort s�duisant, je n'en disconviens pas, mais il se montre courtois avec toutes les dames et gu�re plus avec moi qu'avec les autres... L'intendant ? Il n'est pas tr�s plaisant, mais il faut reconna�tre qu'il a son charme quand on le conna�t mieux et il ne manque pas de succ�s. Mlle d'Hourredanne en est folle et Mme d'Aubrun boit chacune de ses paroles comme un �lixir. �</p><p>Elles s'arr�t�rent au seuil des grands salons, tout � fait indiff�rentes � l'int�r�t qu'elles suscit�rent en se pr�sentant ainsi c�te � c�te.</p><p>� Eh bien ! Sabine, dit Ang�lique, d�signez-le-moi.</p><p>L'autre h�sitait.</p><p>� ... Sabine, vous en avez trop dit ! Parlez maintenant. Que signifie cette accusation... Moi, briser votre vie ?... Comment l'aurais-je pu ?</p><p>Sabine devenait p�le. On sentait qu'elle �tait sur le point de livrer un secret terrible et qui n'avait jamais franchi ses l�vres.</p><p>� Vous me l'avez pris, g�mit-elle.</p><p>� Mais qui cela ?</p><p>� Lui !</p><p>Elle pronon�ait ce mot avec douleur et passion.</p><p>� Lui, r�p�ta-t-elle en �tendant le bras.</p><p>Ang�lique suivit la direction de ce bras et n'aper�ut que Joffrey de Peyrac, son mari, qui donnait la r�plique � Frontenac au milieu d'une assembl�e d'hommes et de femmes d�j� fort gais.</p><p>Elle tourna vers Sabine de Castel-Morgeat un regard incompr�hensif. Alors celle-ci parut se jeter � l'eau.</p><p>� Je suis la ni�ce de Carmencita, d�clara-t-elle comme si cela expliquait tout.</p></section><section><p><strong>Chapitre 44</strong></p><empty-line/><p>Ayant affirm�, � Je suis la ni�ce de Carmencita �, Sabine de Castel-Morgeat attendit, muette et immobile comme une statue de sel. Ang�lique aurait cru � sa folie d�clar�e si ce nom de Carmencita ne lui avait pas rappel� quelque chose. Derri�re ce nom �tait la cl� de l'�nigme.</p><p>� Ne vous souvenez-vous pas ? insista Sabine de Castel-Morgeat. Voyons, faites un effort. Carmencita de Mordor�s qui �tait alors la ma�tresse de celui que vous veniez pour �pouser � Toulouse.</p><p>� Toulouse ! r�p�ta Ang�lique, cela remonte donc aussi loin...</p><p>� Pas pour moi... C'est proche. C'est hier. Voil� pourquoi votre pr�sence m'est intol�rable, j'ai trop souffert en ce temps-l�.</p><p>� Allons nous asseoir, dit Ang�lique, et expliquez-vous.</p><p>Elles travers�rent les salons en se frayant un passage, saluant et souriant machinalement, mais personne ne songea � les arr�ter tant on �tait stup�fait de les voir ensemble.</p><p>Elles trouv�rent un coin discret dans un boudoir attenant o� d�j� quelques couples s'�taient rejoints et �changeaient des confidences tout en surveillant par la porte grande ouverte l'arriv�e des invit�s et l'ordonnance des c�r�monies afin de ne pas manquer le signal de se rendre dans la salle de banquet.</p><p>� Parlez maintenant, dit Ang�lique. Si je comprends bien, vous vous trouviez � Toulouse lorsque j'y ai �t� conduite pour �pouser Monsieur de Peyrac.</p><p>� Oui. J'avais vingt ans. Ma tante, Carmencita de Mordor�s, m'avait emmen�e comme suivante. Je quittais pour la premi�re fois mon vieux ch�teau b�arnais. Ma famille est d'origine cathare. C'est-�-dire que j'avais v�cu jusque-l� de fa�on aust�re. Et tout � coup, en arrivant au Palais du Gai Savoir � Toulouse, je d�couvrais toutes les beaut�s et les plaisirs du monde, un luxe inimaginable, les charmes de l'esprit, de la po�sie, la riche culture intellectuelle de mon pays, une licence amoureuse que ces d�ploiements paraient d'une sorte de vertu, celle d'honorer la cr�ature humaine et de r�pondre aux v�ux de son Cr�ateur qui la voulut heureuse. Comment ne pas �tre fascin�e ? Et surtout par celui qui ordonnait cette f�te perp�tuelle : Joffrey de Peyrac de Morens d'Irristru, le grand seigneur qui r�gnait sur Toulouse. Il avait d�j� la stature qu'on lui retrouve aujourd'hui mais plus m�phistoph�lique un peu effrayant. Il accentuait ce c�t� provocant parce qu'il �tait n� pour �tre le premier homme de sa province et tout le monde le sentait.</p><p>� Ma tante Carmencita �tait folle de lui. Elle avait trente ans et avait toujours men� une vie dissolue C'est pourquoi elle me consid�rait de haut. Il faut reconna�tre qu'elle �tait intelligente et cultiv�e. Pourtant, je crois qu'il s'est assez vite lass� d'elle et par deux fois, elle s'�tait enfuie en Espagne puis �tait revenue. Moi, je r�ussissais entre-temps � demeurer � Toulouse.</p><p>� Je me souviens d'elle, maintenant. Carmencita cette folle qui, d�guis�e en nonne hyst�rique, a t�moigne plus tard au proc�s de Joffrey, l'accusant de l'avoir envo�t�e.</p><p>� Pour se venger de lui et de ses d�dains. Vous comprenez maintenant pourquoi j'�prouve � votre �gard tant de rancune.</p><p>� Prenez-vous donc tellement fait et cause pour votre tante ?</p><p>� Non, mais moi aussi j'�tais concern�e. Moi aussi j'�tais amoureuse de lui..., dit Sabine avec v�h�mence</p><p>Elle haussa les �paules et poussa un profond soupir</p><p>� Qui ne l'�tait pas ?</p><p>� Comment ne serais-je pas tomb�e follement amoureuse de lui, poursuivait Sabine de Castel-Morgeat, moi, jeune fille de vingt ans, qui n'avais jamais r�v� et d�couvrais le sentiment d'aimer pour la premi�re fois. � Toulouse, ma tante m'entretenait sans cesse de lui... Il parlait d'amour dans les assembl�es Il chantait selon la tradition des troubadours. On l'appelait : le Magicien...</p><p>Mme de Castel-Morgeat parlait dans un r�ve ramen�e a ces jours anciens de bonheur dont le souvenir avait aliment� les songeries de son existence morne.</p><p>Elle-m�me, Ang�lique, ne se sentit pas en �tat de l'interrompre. Elle recommen�a d'avoir tr�s mal � la t�te et �prouva de la peine � rassembler trois pens�es coh�rentes.</p><p>� Quel coup de tonnerre dans un ciel si bleu, reprit son interlocutrice, lorsqu'on apprit que le Magicien qui ne comptait plus ses succ�s f�minins avait d�cid� de se marier. Lui ! Lui ! Lui qui ne redoutait pas de laisser entendre qu'il appartenait � toutes et que toutes lui appartenaient. On parla au d�but d'une alliance avec une famille de haut lignage et d'une tr�s jeune fille, et je me persuadais qu'il s'agissait de moi car je savais qu'il m'avait remarqu�e et me consid�rait avec int�r�t. Je me taisais devant ma tante qui, vous le devinez, �tait dans une inqui�tude mortelle. Il ne s'�tait pas pr�occup� de lui donner les raisons de son geste. Elle craignait de voir la fin de son r�gne. Pour ma part, je v�cus quelques jours de folle esp�rance. Puis le couperet tomba. Ce fut la certitude qu'il s'agissait d'une �trang�re. Elle venait du Poitou. Il ne l'avait m�me pas choisie parmi les jeunes filles de sa province... Et nous all�mes en cort�ge au-devant de vous...</p><p>Ang�lique regardait Kouassi-B� debout devant elle avec son turban � aigrettes et son costume oriental. Il lui pr�sentait une tasse de caf� sur un plateau d'argent.</p><p>� sa vue troubl�e, il �tait le m�me que le grand esclave qu'elle avait connu pour la premi�re fois � Toulouse, et que les paroles de Sabine venaient d'�voquer.</p><p>� ... Vous pouvez sourire, fit remarquer Sabine, am�re, que de c�urs ont perdu tout espoir en vous apercevant... Pour ma part, j'ai tout de suite compris qu'il allait se passionner pour vous. Vous �tiez si jolie... Si jolie ! Et, en effet, tout a chang� � partir de votre arriv�e... J'assistais aux col�res impuissantes de ma tante d�poss�d�e. Elle �tait folle de rage... Si elle-m�me avait perdu ses chances, alors que pouvais-je esp�rer, moi ?... Qu'il vous ait �pous�e, ce n'�tait rien. Mais il apparut bient�t aux yeux de tous qu'il s'�tait mis � vous aimer...</p><p>Elle baissa la t�te d'un air accabl�.</p><p>Kouassi-B� �tait revenu vers elles avec un petit tr�pied de bois de fer chinois sur lequel il vint d�poser � nouveau son plateau et sa cafeti�re de Damas, accompagn�s cette fois d'une seconde tasse pour Mme de Castel-Morgeat. Mais celle-ci repoussa l'offre.</p><p>� Non ! Cela me rappellerait de trop cruels et d�licieux souvenirs.</p><p>Ang�lique, sans insister, but sa seconde tasse de caf� et se sentit revivre. Kouassi-B� avait pr�par� le breuvage comme elle l'aimait, l'avait bien sucr� et y avait ajout� quelques grains de coriandre.</p><p>� Kouassi-B�, merci � toi, mon ami ! Tu m'as ressuscit�e.</p><p>� Le ma�tre s'inqui�tait, dit le serviteur. Il m'a envoy� te porter du caf�.</p><p>Levant les yeux, Ang�lique aper�ut de loin Joffrey de Peyrac qui regardait dans leur direction. Dans son habit rouge sombre aux reflets de braise qui brillait � chacun de ses mouvements, il �tait grand, peut-�tre moins m�phistoph�lique, comme disait Sabine de Castel-Morgeat, mais toujours attirant et un peu inqui�tant, m�me s'il cherchait moins qu'autrefois � provoquer, contraint � plus de ruse et de prudence.</p><p>� Il n'a pas chang�... �</p><p>� Il n'a pas chang�, murmura en �cho la voix de Sabine de Castel-Morgeat. Il est toujours le m�me, surtout quand il s'agit de retenir une femme, de la s�duire... Et cette femme, c'est vous. De vous rien ne lui �chappe, il devine tout... Voyez... Nous parlions... Mais de loin il a remarqu� que vous �tiez �mue, peut-�tre mal � l'aise... Et il a envoy� Kouassi-B� vous porter du caf�. O� qu'il aille, si vous �tes pr�sente, il vous regarde sans cesse... Personne ne s'en avise... M�me pas vous. Mais moi, je le vois... Et ce qu'il a dans ses yeux quand il vous regarde me transperce le c�ur. Apr�s tant d'ann�es ! J'aurais esp�r�, au moins, que le temps me vengerait... Mais il n'en est rien !... Vous avez toujours eu de la chance.</p><p>� De la chance, c'est selon.</p><p>La porte du pass� se referma avec un bruit sourd et elles se retrouv�rent au Canada.</p><p>� Vous �tes-vous fait reconna�tre de lui ? s'informa Ang�lique, car Joffrey ne lui avait parl� de rien.</p><p>Mme de Castel-Morgeat eut un rire qui ressemblait � un hennissement d�senchant�.</p><p>� Cela jamais... Je n'ai rien dit et lui ne pouvait pas me reconna�tre. Qu'il m'ait remarqu�e autrefois, cela est certain. J'�tais grande et belle. Mais maintenant, je suis vieille et d�chue. Tandis que lui est rest� le m�me : magnifique. Et vous aussi. Votre entr�e � Qu�bec valait bien celle de Toulouse.</p><p>� Sauf que nous avons, comme vous, quelque vingt ans de plus.</p><p>� Pas vous ! Vous, vous �tes une cr�ature de vie et de bonheur. Tandis que moi je suis devenue cette femme sans s�duction...</p><p>� Ah ! Ne recommencez pas, Sabine ! Je vous en prie...</p><p>� ce moment le duc de Vivonne sortant de la foule se dirigea vers elles. C'en �tait trop.</p><p>� Savez-vous ce que vous allez faire, Sabine ? fit-elle en se tournant vers Mme de Castel-Morgeat d'un air inspir�. Vous allez avoir l'occasion, ce soir, de vous venger de moi, de m'�carter, de m'effacer, de me rejeter � mon tour dans l'ombre, au point qu'on m'oubliera et qu'on ne verra plus que vous... Je ne serai pas brillante ce soir. Vous connaissez les raisons de ma d�faillance et ce ne sont pas les r�v�lations que vous venez de me faire qui contribueront � me remettre d'aplomb. Alors, saisissez l'occasion et rendez-moi service en m�me temps. D�livrez-moi de ce duc de La Fert� qui m'obs�de. J'ai mes raisons de ne pas l'aimer. �cartez-le. Retenez son attention. Une femme habile doit pouvoir y parvenir... Qui sait ? � vous d�couvrir une vraie femme d'Aquitaine, mon mari vous reconna�tra peut-�tre.</p><p>� Vous �tes �tonnante ! fit Sabine.</p><p>Mais elle �tait piqu�e au vif et elle se leva subjugu�e, tandis qu'une nuance rose montait � ses pommettes. Elle jeta � Ang�lique un dernier regard ind�cis.</p><p>� Surprenez-le ! s'�cria celle-ci. Surprenez-les tous.</p><p>Mme de Castel-Morgeat marcha au-devant de M. de La Fert� et du comte de Saint-Edme avec audace. Elle les entra�na aussit�t vers les buffets et ils ne purent r�sister � son empressement sans risquer de se montrer grossiers.</p><p>Ang�lique soupira d'aise.</p><p>Bardagne vint s'asseoir aupr�s d'elle. Presque tout le monde �tait arriv� et l'on commen�ait � s'�tonner de ne pas la voir dans les salons.</p><p>� Le trait� que je viens de passer avec Madame de Castel-Morgeat m�ritait une �clipse, expliqua-t-elle. Les hommes sont accoutum�s � prendre plus de temps dans ce genre de travaux pour moins de r�sultats. Nous autres femmes nous avons nos m�thodes. La vie est amusante, ne trouvez-vous pas ?</p><p>� Qu'a-t-elle d'amusant ?</p><p>� Eh bien ! Je suis l�, vous �tes l� ! Le pass� et le pr�sent se m�lent.</p><p>Elle se leva, posa la main sur le poignet qu'il lui tendait, et ils revinrent tous deux vers les salons. Bardagne ne regrettait plus d'�tre � Qu�bec. Le monde, sa vie s'arr�taient l�.</p><p>La soudaine exub�rance de Mme de Castel-Morgeat avait donn� un regain d'ardeur � l'entrain g�n�ral. Et des plus jeunes aux plus �g�s, tout le monde parlait, se pr�sentait, s'exclamait, et l'on commen�ait de danser.</p><p>*****</p><p>Cette veuve au beau visage qu'on appelait la Dentelli�re et que courtisait le baron de Vauvenart �tait venue, se joignant � quelques dames comme elle appartenant aux premi�res familles de la colonie. Celles qui avaient partag� entre elles le premier pain du premier bl�. Ces grandes familles, la plupart tr�s riches aujourd'hui, composaient une aristocratie qui ne frayait gu�re avec les nouvelles couches d'immigrants.</p><p>Vauvenart, sangl� dans un habit de velours prune, le manteau � collet sur l'�paule et l'�p�e au c�t�, put lui faire une cour empress�e. Il �clatait de satisfaction.</p><p>Au cours de la f�te, chacun ayant beaucoup bu de part et d'autre, le marquis de Ville d'Avray dit � Vauvenart, avec une moue :</p><p>� La Dentelli�re ! Vous auriez pu mieux choisir.</p><p>Le seigneur acadien faillit avoir une attaque.</p><p>� Qu'est-ce que vous dites ? balbutia-t-il, cette femme est admirable !</p><p>� Mais elle est la m�re de Nicolas Carbonnel, le greffier. Ne le saviez-vous pas ?</p><p>En effet, ce fut une surprise pour beaucoup. On n'imaginait pas le greffier du Conseil Souverain ayant une m�re et surtout une m�re faisant de la dentelle.</p><p>Mais Carbonnel �tait l� �galement avec sa femme � car il avait aussi une �pouse � et, en dehors de ses fonctions, il se r�v�lait fort disert, contant de bonnes histoires, et vers la fin de la soir�e on avait oubli� qu'il �tait le greffier hargneux, distribuant des amendes.</p><p>Apr�s la Dentelli�re �tait arriv�e Mme Le Bachoys.</p><p>La Polak disait que Mme Le Bachoys �tait une � dr�le �. Elle n'en disait pas plus d'ailleurs car Mme Le Bachoys avait le talent d'inspirer de l'estime et m�me une affection indulgente � tous. On l'appelait � la consolation des afflig�s... � ou � l'auberge accueillante �.</p><p>Les plaisanteries n'allaient pas plus loin.</p><p>Elle s'habillait en d�pit du bon sens. Elle disait que, dans les affaires galantes, les v�tements �tant faits pour �tre �t�s, elle ne voyait pas pourquoi il fallait leur accorder tant d'importance auparavant.</p><p>Elle faisait refaire les toilettes qu'on lui apportait de France. On aurait dit qu'il fallait absolument qu'elle se rapproch�t le plus possible des nippes � la mode d'Henri IV que sa grand-m�re qui l'avait �lev�e lui avait fait endosser en sa jeunesse et dont elle d�clarait qu'elle s'�tait trouv�e fort bien. Ayant eu d�s l'�ge de seize ans plus qu'il ne fallait de soupirants, elle ne voyait aucune n�cessit� � abandonner une mode qui lui avait si bien r�ussi.</p><p>Elle vint au bal de l��piphanie avec son �ventail de dindon sauvage dont elle ne se s�parait jamais, portant une � fraise � ronde godronn�e sur une robe violette qu'elle avait fait regarnir de passementeries.</p><p>Cela n'�tait rien encore. La couleur lui aurait assez bien convenu si elle n'avait pas couvert son visage rebondi de fards g�n�reux.</p><p>Au milieu de tout ce rouge, ses beaux yeux bleus, tendres et rieurs, avaient comme une gentillesse encore plus grande et l'ensemble donnait surtout envie de lui sauter au cou et de l'embrasser avec attendrissement.</p><p>Mme de Mercouville essaya en vain de l'attirer dans un coin pour lui conseiller d'att�nuer un peu, � l'aide d'un mouchoir, sa bonne mine.</p><p>Elle n'eut pas le temps car Mme Le Bachoys fut tout de suite en main. Elle dansait admirablement.</p><p>Les jeunes femmes de Qu�bec pouff�rent mais d�chant�rent assez vite en voyant son succ�s.</p><p>Malgr� les efforts dignes d'�loge de Mme de Castel-Morgeat, Ang�lique ne put �viter d'�tre abord�e par le duc de Vivonne. La rejoindre �tait le but avou� de sa pr�sence au bal. Par correction mondaine, elle accepta de grignoter une bouch�e et de boire un verre de champagne en sa compagnie. Il ne paraissait plus se souvenir des paroles peu am�nes qu'ils avaient �chang�es au lendemain de No�l et c'�tait bien dans les mani�res de la Cour, o� l'on se ha�ssait � mort un jour, pour se faire mille caresses le lendemain.</p><p>Il sut la retenir habilement.</p><p>� Je ne pouvais parler devant mes compagnons, mais je veux que vous le sachiez... Je n'ai jamais pu vous oublier.</p><p>� Moi si !</p><p>Il ne se d�courageait pas d'elle. Elle lui plaisait lorsqu'elle prenait cet air de hauteur. Le d�dain sied aux belles femmes.</p><p>Elle le regardait de haut.</p><p>D�tach�s de la brillante voli�re s'�battant autour du Roi Soleil, ces courtisans d�voilaient le clinquant de leurs oripeaux, priv�s de l'�clat qui �manait du monarque et les faisait scintiller. Ils drainaient dans les plis de leurs manteaux parfum�s au musc ou � la violette les relents de scandales sordides, de mesquines intrigues.</p><p>� Je ne vous comprends pas, Monsieur de Vivonne. Vous avez reconnu que ce serait pour votre s�ur un tr�s grand d�plaisir que de me revoir.</p><p>� Heureusement, ma s�ur a plus d'un tour dans son sac.</p><p>� Je sais.</p><p>� Vous savez trop de choses. Ath�na�s disait que vous aviez des accointances avec la police et les classes dangereuses.</p><p>� Elle aussi.</p><p>� Pas avec la police.</p><p>� Alors, reconnaissez que je suis doublement arm�e. Mon mari l'est aussi, quoique d'une autre fa�on. Vous rappeliez l'autre jour qu'il avait tir� sur les gal�res du Roi. Mais c'est le pass�. Madame de Montpensier a aussi tir� en son temps sur le Roi, son cousin. Princesse devant laquelle aujourd'hui on s'incline bien bas. Personne ne peut pr�juger des revirements du Roi. En somme que voulez-vous de moi ?</p><p>� Que vous ne me soyez pas trop cruelle, dit le duc qui se sentait d�mantel� comme un pantin de bois. Rencontrons-nous de temps � autre. Je vous parlerai de toutes les nouveaut�s de la Cour.</p><p>Mais elle le quitta avec une expression qui ne signifiait ni oui ni non.</p><p>Depuis qu'il lui avait parl� en sortant de l'�glise, il oscillait dans son jugement. C'�tait bien elle avec toutes ses promesses flamboyantes. Et puis ce n'�tait plus elle...</p><p>Tour � tour il se disait qu'elle serait facile � reconqu�rir et puis que cela n'en valait pas la peine, enfin qu'il �tait fou � lier.</p><p>En trois longues tabl�es le festin fut servi. � la table des � puissances � les messieurs mangeaient en grand apparat, le chapeau sur la t�te, le manteau � l'�paule et l'�p�e au c�t�.</p><p>Ce fut Mme Le B�choys qui gagna la f�ve. Le roi fut Florimond de Peyrac.</p><p>� Tout cela a �t� arrang� expr�s, chuchotait B�reng�re-Aim�e, maussade de n'avoir pas �t� choisie par le sort.</p><p>On lui fit remarquer que Mme Le Bachoys �tant canadienne, d'�ge m�r, de condition bourgeoise, il n'y avait aucune raison qu'on lui accord�t d'office cette souverainet� �ph�m�re.</p><p>Un choix dirig�, cherchant � flatter, aurait plut�t d�sign� Mme de Peyrac comme reine et M. de Frontenac pour le roi.</p><p>N�anmoins, le sort en choisissant Florimond de Peyrac ne manquait pas de tact. On se f�licita de voir couronner le fils des h�tes �trangers qui avaient organis� dans la capitale tant de r�jouissances.</p><p>Florimond �tait d'ailleurs tout � fait dans son r�le. Jamais on ne vit couple d��piphanie plus disparate et mieux accord�. Florimond et Mme Le Bachoys dans�rent avec entrain une pavane, un menuet, puis tous deux entra�n�rent l'assembl�e dans une folle sarabande.</p><p>Vers la fin du banquet, Florimond s'�clipsa, remettant au vol sa couronne � un laquais, et sortit pour guider les artificiers qui devaient bouter le feu aux fus�es du feu d'artifice.</p><p>Il avait lui-m�me pr�sid� � leur mise en place.</p><p>Toute la compagnie passa sur la terrasse du ch�teau Saint-Louis qui dominait le fleuve.</p><p>La beaut� illumin�e du paysage, l'enchantement des spectateurs, le dessin des toits et des chemin�es �tag�es, la douceur de la lune, l'�clat de la neige posant son bouclier glac� sur les monts lointains et le vaste d�roulement p�le de la plaine du Saint-Laurent composaient une nuit inoubliable.</p><p>En contrebas, au-dessous du fort, on voyait courir en ombre noire sur des ruissellements de fontaines d'argent ou de pourpre, de d�ploiements de gerbes jaunes, vertes ou rouges, la longue silhouette de Florimond qui ressemblait tant � celle de son p�re.</p><p>Ang�lique �voqua les plaisirs de Versailles et comment M. de Saint-Aignan, charg� d'organiser les f�tes royales dans le parc, avait souvent requis les offices du petit page.</p><p>Pour faire participer Qu�bec au d�cor de f�te, on avait ordonn� aux habitants d'allumer une chandelle derri�re chaque fen�tre. Pour les pauvres on n'exigeait qu'une bougie ou une lampe � huile.</p><p>Cela faisait � la ville de jolis yeux clairs et brillants derri�re les vitres de verre, rouss�tres ou jaune miel lorsque la bougie des pauvres rayonnait � travers les carreaux de papier huil� ou de peau de chevreuil pass�e.</p><p>No�l Tardieu de La Vaudi�re pin�ait les l�vres et s'agitait. Avec cette d�bauche de fus�es et de flambeaux, de bougies et de lampes � huile, on �tait m�r pour un incendie, pr�disait-il.</p><p>� C'est piti� de voir un si beau jeune homme se faire tant de soucis pour des billeves�es, dit Mme Le Bachoys. Il gaspille son printemps. Ne ferait-il pas mieux de se r�jouir comme tout le monde d'une telle nuit et d'en profiter pour conter fleurette � quelque esseul�e... ou au moins pour surveiller sa femme qui semble prendre la vie d'une fa�on plus l�g�re ?</p><p>Chaque fois qu'Ang�lique regardait dans la direction de Joffrey de Peyrac, elle �tait certaine de voir virevolter alentour la gracieuse B�reng�re-Aim�e, et elle commen�ait � se demander si ce qu'elle avait pris pour de la coquetterie de jeune femme, d�sireuse d'essayer ses armes sur un s�ducteur r�put�, ne cachait pas un sentiment plus excessif et que la courtoisie aimable de Joffrey aurait encourag�. Il ne fallait pas oublier que B�reng�re avait du charme, de l'esprit et qu'elle �tait gasconne. Ce fut tr�s fugitif comme pens�e mais tr�s d�sagr�able. � ce moment, elle sentit le bras de Joffrey qui entourait sa taille et sa voix qui lui parvenait � travers les explosions du feu d'artifice, lui demandant si elle �tait satisfaite de la r�ception. Elle fut transport�e aussit�t dans ce paradis de s�curit� et de bonheur que sa seule pr�sence recr�ait autour d'elle. Les difficult�s s'�vanouirent. Il ne restait que la certitude de leur complicit� qui semblait se fortifier d'�tre plus secr�te et moins exprim�e.</p><p>Ang�lique remit � plus tard les questions qu'elle aurait voulu lui poser. Avait-il reconnu en Mme de Castel-Morgeat la ni�ce de Carmencita, son ancienne ma�tresse volcanique ? Elle �tait plut�t port�e � croire que non. Mais, � d'autres moments, le pincement du doute l'effleurait. Puis elle oubliait. La f�te �tait tr�s r�ussie.</p><p>Vivonne r�dait encore autour d'elle. Les yeux bleus ironiques se posaient sur elle avec insistance. Or, jamais Ang�lique n'avait �t� plus �loign�e de se laisser s�duire par lui qu'en cette soir�e du bal de l��piphanie. Apr�s le feu d'artifice, les gens, plus ou moins transis, rentr�rent dans les salons et un dernier vin br�lant fut distribu�.</p></section><section><p><strong>Chapitre 45</strong></p><empty-line/><p>� Est-ce que vous vous souvenez de la ni�ce de Carmencita ?</p><p>Ang�lique n'avait pu se retenir de poser la question, bien qu'elle e�t pes� auparavant, par-devers elle, s'il n'y aurait pas plus d'habilet� � laisser dormir des ressouvenances de ce genre. Puis l'id�e lui vint que Joffrey avait peut-�tre de lui-m�me d�termin� depuis longtemps qui �tait Sabine de Castel-Morgeat. Rien de surprenant � ce qu'il ait d�couvert ce fait et le lui cach�t ; elle pr�f�rait s'informer. Il connaissait tous les grands noms de Gascogne et ici, � Qu�bec, tous ceux qui de pr�s ou de loin se rattachaient � l'Aquitaine se rassemblaient insensiblement autour de lui.</p><p>Le comte de Peyrac tourna vers Ang�lique un regard surpris.</p><p>� Quelle ni�ce ? Et quelle Carmencita ?</p><p>L'�tonnement poli, un tant soit peu ironique qui pr�sidait au ton employ� et qui est celui des hommes lorsqu'ils se voient l'objet de questions incongrues de la part de charmantes femmes dont la logique ne leur est pas toujours claire, apporta aussit�t � Ang�lique un soulagement beaucoup plus grand qu'elle ne l'avait envisag�.</p><p>Elle put se permettre de rire.</p><p>� �a, messire, je crois que vous faites montre d'une certaine ingratitude. Ne vous souvenez-vous pas de Carmencita de Mordor�s, votre br�lante ma�tresse qui r�gnait sur vos plaisirs, lorsque je me suis rendue � Toulouse pour vous y �pouser ?</p><p>L'expression d'indiff�rence m�l�e � l'effort de se souvenir pour la satisfaire qu'on pouvait lire sur les traits de Joffrey de Peyrac enchantait Ang�lique. Il n'aurait pas pouss� l'hypocrisie jusque-l� s'il avait voulu lui cacher quelque chose.</p><p>� Au moins, souvenez-vous de celle, vengeresse, qui est venue � votre proc�s vous accuser de l'avoir envo�t�e.</p><p>� Oh, en effet ! Carmencita ! fit-il, comme si restait plus pr�sent � sa m�moire le souvenir de la femme haineuse, que celui de la ma�tresse � laquelle il devait de folles nuits. Il avait eu tant de ma�tresses ardentes, parmi ces femmes d'Aquitaine qui �taient la parure des brillantes f�tes du Gai Savoir.</p><p>� Et sa ni�ce ? insista Ang�lique.</p><p>� Quelle ni�ce ?</p><p>Sur ce point, Joffrey �tait sinc�rement incompr�hensif. Ang�lique lui rappela � et, en v�rit� lui apprit � que Carmencita �tait accompagn�e � Toulouse de sa jeune ni�ce qui lui servait de suivante, que celle-ci avait gard� du Palais du Gai Savoir un souvenir imp�rissable, et que, par les hasards de la vie, elle se trouvait aujourd'hui � Qu�bec et n'�tait autre que Mme de Castel-Morgeat.</p><p>L'annonce l'amusa.</p><p>� Si elle avait gard� de mes palais un tel souvenir elle me l'a bien mal d�montr� en tirant sur mes navires.</p><p>Mais avec la meilleure volont� du monde et le secours de ces pr�cisions, aucune trace de la ni�ce de Carmencita, m�me pas son nom ou son pr�nom, ne subsistait dans sa m�moire. Il avait parfaitement ignor� que Carmencita avait une ni�ce, unit� infime, perdue dans l'assembl�e qui gravitait autour de lui, et dont, ainsi que le Roi pour ses sujets, il ignorait le nombre.</p><p>Pauvre Sabine, qui s'imaginait avoir �t� � remarqu�e � au point qu'il aurait envisag� de l'�pouser ! Ang�lique n'avait pas �t� sans se dire qu'elle se faisait des illusions, mais maintenant elle en avait la confirmation.</p><p>� Et quand vous avez d�cid� de vous marier, pourquoi n'avez-vous pas jet� les yeux sur une h�riti�re de Gascogne, plut�t que sur une �trang�re � votre province, comme moi ?</p><p>� Oh ! Mais, ma ch�re, je ne pensais pas � me marier. Je menais une existence libre qui convenait bien trop � mes go�ts. En tant qu'h�ritier de notre fief toulousain, je pensais parfois qu'il me faudrait assurer ma descendance et me promettais de contracter un jour, le plus tard possible, un mariage d'alliance dans l'int�r�t de ma province. N'est-ce pas ainsi que se sont pass�es les choses pour nous ? Souvenez-vous, ce fut une affaire de commerce, mot ha�ssable pour un noble et qui m'attira bien des avanies de la part de mes pairs, mais auquel j'avais la faiblesse de m'int�resser, car je pouvais ainsi asseoir ma position � la t�te de ma province sans recourir, comme les autres possesseurs de fief, � la g�n�rosit� du Roi. Libert� que donne l'or et l'argent, mais que j'ai �galement pay�e fort cher. Par un trafic habile, je pouvais poursuivre mes travaux dans le domaine de la science. Parmi mes plus actifs agents, il y avait Molines, l'intendant protestant de votre p�re, le baron de Sanc�. Molines, comme tous les huguenots, jetait ses filets de finance dans toutes les directions. Aussi n'ai-je pu entrer en possession des mines d'argent que vous aviez sur vos terres en Poitou qu'en �change du mariage avec l'une des filles sans dot du baron de Sanc� de Monteloup.</p><p>� Molines se m�lait de ce qui ne le regardait pas ! s'�cria Ang�lique revivant sa col�re d'antan, se souvenant comment elle s'�tait d�battue entre son p�re et l'intendant pour fuir ce mariage ex�cr�. En somme j'ai �t�, comme beaucoup d'autres, une fianc�e vendue. Et vous ne vous pr�occupiez pas de ma triste situation Vous m'achetiez comme du b�tail, pr�t une fois les noces accomplies, � me d�laisser et � vous gausser de moi avec vos belles femmes d'Aquitaine.</p><p>� Cela, c'est vrai !</p><p>Le comte de Peyrac se leva. Il la prit dans ses bras en riant, la retenant contre lui, d'un geste possessif</p><p>� Mais du jour o� je rencontrai les yeux verts de la f�e M�lusine, j'ai perdu la m�moire des autres femmes.</p><p>� Que serait-il advenu si ?...</p><p>� Si une petite Poitevine ne m'avait pas �t� amen�e a Toulouse en �change de quelques mines d'argent ? Je n'aurais pas connu la passion. Je n'aurais pas connu l'Amour...</p></section><section><p><strong>Sixi�me partie</strong></p><empty-line/><p><strong>Les cr�pes de la chandeleur</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 46</strong></p><empty-line/><p>D'avoir parl� d'un secret qui lui tenait � c�ur depuis tant d'ann�es et dont le poids s'�tait fait plus lourd encore dans les mois r�cents avait transform� Sabine de Castel-Morgeat. Ce changement heureux et l'importance d'une telle victoire qui lui �tait attribu�e ajout�rent au renom d'Ang�lique et � l'affection en laquelle beaucoup la tenaient.</p><p>Ang�lique ne regrettait pas d'avoir port� secours � une femme moins fortun�e qu'elle dans la r�ussite de l'amour. Mais l'intrusion de celle-ci dans un tableau o� jusqu'alors elle ne s'�tait jamais vue que seule avec Joffrey � lui s'avan�ant sur le chemin vers elle qui arrivait pour l'�pouser � lui en att�nuait l'image id�ale. Ne pouvant parler qu'avec elle de ce pass�, Sabine la recherchait. Il ne d�plaisait pas � Ang�lique de revenir sur ces belles visions de r�ves et de soleil des palais toulousains et les d�tails qu'y ajoutait Sabine contribuaient � faire rena�tre plus vivants encore ces inoubliables souvenirs, mais elle s'habituait : une femme �trang�re et consid�r�e jusqu'ici comme leur �tant ennemie parlait de Joffrey avec une familiarit� enthousiaste, comme si le fait d'en avoir �t� amoureuse avant elle lui conf�rait un droit de propri�t�. Elle en dressait un portrait o� Ang�lique ne reconnaissait pas tout � fait celui qui s'�tait r�v�l� � elle pour la conqu�rir, ou ne montrant qu'un aspect de lui qu'elle craignait de ne pas conna�tre, comme si, avant qu'elle ne v�nt � Toulouse, Joffrey de Peyrac avait �t� un autre homme que le mariage avait � encha�n� �. Pour avoir prononc� ce mot, Sabine de Castel-Morgeat vit Ang�lique se rebiffer.</p><p>� Voici des cha�nes qu'h�las il n'a pas eu � porter trop longtemps. Les cha�nes des gal�res ont remplac� celles du mariage.</p><p>� Pardonnez-moi, murmura la femme du gouverneur militaire. Je parle de tout cela comme je parlerais de fant�mes. Vous ne pouvez pas comprendre.</p><p>� Si, je peux vous comprendre. Je sais que c'est un homme qu'on ne peut oublier et de quelle nostalgie son souvenir peut vous hanter. Je l'ai cru mort, et j'ai �t� s�par�e de lui de longues ann�es.</p><p>� Mais vous avez eu la meilleure part... Vous avez �t� son amour, vous �tes rest�e son amour... Tandis que moi, je ne pouvais m�me pas pleurer, et je n'�tais pas certaine d'avoir �t� digne d'une de ses pens�es.</p><p>Ang�lique se retenait de lui dire qu'en effet Joffrey n'avait aucune souvenance de celle qui avait �t� la ni�ce de Carmencita. Pour l'instant, il n'y avait pas d'utilit� � la r�veiller brutalement de ses r�ves.</p><p>Sabine continuait � affirmer que jamais elle ne voudrait r�v�ler sa v�ritable identit� � Joffrey, craignant sa d�ception lorsqu'il la reconna�trait charg�e du poids des ans et Ang�lique se gardait bien cette fois de l'encourager � sortir d'une discr�tion biens�ante. Qu'aurait-elle � gagner, en effet, � s'apercevoir qu'elle n'avait laiss� aucune trace dans la m�moire de son idole ? Ang�lique laissa entendre � Sabine que ce n'�tait pas � elle, femme du comte de Peyrac, de parler � celui-ci d'un pass� disparu derri�re bien des trag�dies et des injustices et qu'il n'avait peut-�tre pas tellement envie d'�voquer. Elle se sentait la conscience tranquille car Joffrey avait oppos� � ses r�v�lations d'un amour fou qu'il aurait inspir� jadis � une jouvencelle devenue aujourd'hui Mme de Castel-Morgeat une indiff�rence bien masculine, et qu'il �tendait m�me � la belle et incendiaire Carmencita. Il ne professait pas � son �gard de rancune pour le t�moignage qu'elle avait port� contre lui et qui avait ent�rin� les accusations de sorcellerie qu'on lui imputait. � De toute fa�on, j'�tais condamn� �, disait-il, � car le Roi voulait m'�carter et me d�poss�der. Ce ne sont pas ses cris d'envo�t�e qui ont fait pencher plus ou moins la balance de mon destin... Et son intervention �tait de qualit�... Il faut reconna�tre qu'elle �tait fort belle et fort haineuse, Carmencita. �</p><p>� Je crois aussi que vous l'aviez bien maltrait�e � Toulouse lorsqu'elle se cramponnait � vous, ne supportant pas de vous avoir perdu, apr�s votre mariage avec moi. Pour calmer ses cris, un jour vous lui aviez renvers� un bassin d'eau sur la t�te. Je me souviens.</p><p>� C'est possible ! L'homme est cruel lorsqu'il n'aime plus. Et surtout lorsqu'il aime ailleurs.</p><p>Cette affaire avait rappel� � Ang�lique qu'elle n'avait pas �t� sans redouter jadis la s�duction des belles femmes d'Aquitaine. S'ils avaient v�cu � Toulouse au lieu d'�tre s�par�s par une catastrophe, leur bonheur aurait-il �t� assez fort pour r�sister � ces audacieuses conqu�rantes au teint laiteux, aux yeux de velours, � l'odeur piment�e des brunes dont elle craignait le pouvoir sur le sensuel comte toulousain ?</p><p>Ces discussions r�veillaient donc en elle, dans un recoin tr�s oubli� de son esprit, une appr�hension et aussi un regret de ne pas avoir connu en Joffrey l'homme qu'il avait �t� avant elle, et elle admettait sans difficult� que dans les circonstances pr�sentes et apr�s tout ce qu'ils avaient v�cu ensemble, c'�tait un sentiment des plus vains. Elle �vita de se rendre � plusieurs r�ceptions o� elle aurait pu rencontrer Sabine de Castel-Morgeat. Elle ne voulait pas qu'on p�t remarquer que sa victoire, si myst�rieusement acquise, lui pesait, et que la transformation qu'elle avait encourag�e chez celle qui avait �t� son ennemie d�clar�e commen�ait � l'inqui�ter. D'autant plus qu'on ne manquait pas de l'en f�liciter � tout propos.</p><p>� Comment vous y �tes-vous prise ? ne cessait d'interroger Ville d'Avray plus qu'intrigu�.</p><p>� Secret de femme, r�pondait Ang�lique moqueuse.</p><p>*****</p><p>Au � lever � il arrivait � Ang�lique de pousser son vantail sur une aube fourmillante d'�toiles. Le froid �tait vif, immobile, d'une puret� vibrante. Le silence de la nature �tait si profond que parvenait jusqu'� elle le grondement lointain de la chute d'eau sise � deux lieues de Qu�bec et qu'on appelait le Sault de Montmorency.</p><p>Puis le jour se levait avec des lueurs liliales ou fleur de p�cher. Une lueur carmin rampait � la lisi�re des montagnes. Toutes les asp�rit�s du paysage, toutes les pointes de clochers, les pignons des demeures m�me les plus �loign�es, se piquaient d'un rubis et le versant glac� des champs luisait sous la caresse du soleil levant comme une verrerie pr�cieuse. Le bleu des bois sur les c�tes se confondait avec celui du ciel tant il devenait pur et intense.</p><p>Mais parfois tout �tait blanc de la terre et du ciel. Et, de la c�te de Beaupr�, on ne devinait la vie qu'aux rubans vacillants des fum�es s'�chappant des chemin�es. Sous les hauts toits � la normande, l'habitant entour� de sa famille et de ses � engag�s � s'asseyait devant son premier verre d'eau-de-vie et de la grande jatte de lait tremp� de morceaux de pain, pos�e au milieu de la table.</p><p>Durant le mois de janvier, la vie de la cit� �tait tr�s anim�e. Le Car�me viendrait assez t�t, disait-on, avec son cort�ge de p�nitences : quarante jours de je�ne et abstinence en perspective, les boucheries et les p�tisseries ferm�es...</p><p>On mettait � les bouch�es doubles � en toutes choses : nourriture, plaisirs, divertissements. Il y avait beaucoup de soupers d'�glise, c'est-�-dire des repas de confr�ries, pr�texte � r�unir sous l'�il indulgent de leur saint patron les membres d'une pieuse corporation ou d'une diligente soci�t� de charit�.</p><p>Pr�texte � boire plus que de raison. Les dames se passaient leurs recettes culinaires ou de boisson qui faisaient de leurs maisons un lieu r�put� o� l'on se rendait volontiers.</p><p>La demoiselle Euphrosine Delpech, dont les � bouilleurs de cru � parlaient avec r�v�rence parce qu'elle avait la meilleure levure pour les alcools, fabriquait un ratafia des quatre graines : fenouil, ang�lique, coriandre et c�leri, qui �tait une merveille, et qu'on affectait de prendre pour un rem�de, alors qu'il n'y avait pas meilleur � boire avant d'aller au lit en galante compagnie. Pour les vertus de son ratafia aphrodisiaque, on lui pardonnait d'�tre la plus mauvaise langue de la ville.</p><p>On lisait, on se recevait, les gens aimaient les beaux discours, les beaux sermons, les offices grandioses.</p><p>Mme de Campvert donna un grand bal. Comme elle avait du faste, de la gr�ce quand elle voulait s'en donner la peine et que sa verve intimidait, tout le monde s'y rendit, sauf Mme Le Bachoys qui retint ses filles et ses amants dans ses jupes.</p><p>� C'est une d�prav�e, disait-elle, et l'amour ne gagne rien � porter masque de d�bauche. �</p><p>L'on dansait, l'on jouait aux cartes avec fr�n�sie et l'on aimait.</p><p>M�disances, calomnies et rivalit�s allaient leur train, mais c'�tait une soci�t� o� l'on ne reprochait pas aux autres d'avoir moins de naissance car tout le monde au Canada travaillait ou s'employait pour le service du Roi.</p><p>Mlle d'Hourredanne avait commenc� sa lecture de<emphasis> La princesse de Cl�ves,</emphasis> histoire d'amour �crite par ]'une de ses amies parisiennes, Mme de La Fayette, qui se piquait de belles-lettres.</p><p>Ces soirs-l�, on trouvait dans sa � ruelle � en sus de Mme de Peyrac et sa fille, le marquis de Ville d'Avray, l'intendant Carlon, M. de Bardagne et M. de Chambly-Montauban, Mme Haubourg de Longchamp, sa cam�riste et sa fille d'une dizaine d'ann�es, Mme de Mercouville et ses deux filles a�n�es, M. Le Bachoys qui montait expr�s de la Basse-Ville, etc.</p><p>Les soir�es de l'agr�able lectrice �taient fort courues. Sire Chat se faufilait avec obstination sur les talons d'Ang�lique et d'Honorine attir� par cette demeure myst�rieuse. On renvoyait alors la chienne de Mlle d'Hourredanne � la cuisine avec la servante anglaise. Mais celle-ci tenait � assister � la lecture et elle s'installait dans un coin de la pi�ce les mains sur les genoux, comme si elle s'appr�tait � �couter un sermon sur la Bible, le jour du Seigneur, dans la<emphasis> meeting-house</emphasis> de son �tablissement bostonien.</p><p>La chienne, dans la cuisine, g�missait car elle aussi appr�ciait cette heure o� elle �tait berc�e par la douce voix de sa ma�tresse. On devait la ramener dans le cercle de famille. Chien et chat finirent par s'entendre et c'�tait merveille de voir Sire Chat, perch� au sommet du baldaquin, plisser les paupi�res d'un air p�n�tr� lorsqu'� certains passages la voix de la lectrice tremblait d'�motion et la chienne, couch�e, r�veuse, aux pieds de l'Anglaise, toutes deux parfois soupirant profond�ment.</p><p>On se demandait ce que la captive de Nouvelle-Angleterre pouvait bien comprendre aux intrigues amoureuses et alambiqu�es de ces ducs et princesses de France qui ne cessaient de s'interroger, de g�mir, de pleurer et de mourir, passaient comme des ombres aur�ol�es de leurs grandes fraises godronn�es, des couloirs du Palais du Louvre sur les rives de la Seine, � ceux des r�sidences royales sur les bords de la Loire, cadre qui avait �t� celui de la Cour d'un des derniers rois Valois, Henri II, au si�cle dernier.</p><p>B�reng�re-Aim�e de La Vaudi�re, d�s le d�but, s'�tait montr�e assidue aux lectures chez Mlle d'Hourredanne. Esp�rait-elle y rencontrer Peyrac ? Avoir la possibilit� de l'apercevoir plus facilement et comme par hasard ? Pensait-elle qu'un soir Ang�lique l'inviterait chez elle et qu'elle pourrait s'introduire dans la petite maison pour y papillonner en observant tout et dans quelle intention, finalement ? On ne savait trop que penser. Les uns disaient que c'�tait une enfant qui ne se rendait pas compte de son comportement. D'autres, que c'�tait une rou�e.</p><p>Et il �tait d�sagr�able � Ang�lique de penser que dans son dos bien des comm�res se confiaient qu'� sa place elles se m�fieraient.</p><p>Sa pr�sence g�chait pour elle les heures agr�ables des soir�es o� se poursuivait le r�cit du fatal amour de Mme de Cl�ves pour M. de Nemours. � la lecture de la mort de Mme de Chartres, m�re de Mme de Cl�ves, B�reng�re �clata en sanglots.</p><p>� Oh ! Que je me languis de ma m�re, g�mit-elle. Cet exil est trop long... Plus de neuf mois sans missive, sans que je puisse savoir ce qu'elle devient ni lui confier mes peines.</p><p>� Faites comme moi, �crivez ! lui conseilla Cleo.</p><p>� Non ! Non : � quoi bon �crire � un fant�me. Peut-�tre est-elle morte d�j� elle aussi... Oh ! Je ne peux plus durer... Je veux revoir ma m�re... ma m�re... Ho ! Ho !...</p><p>Les pleurs redoubl�rent et se chang�rent en cris. On dut l'entourer pour essayer de l'apaiser. Mme de La Melloise pressait Ang�lique de l'emmener dans sa maison juste en face pour lui faire boire quelque chose.</p><p>Ang�lique se garda bien de jouer les s�urs de charit�. Elle fit la sourde oreille. Les larmes de B�reng�re ne l'attendrissaient pas. Tout lui �tait bon pour faire la com�die. Nul n'�tait plus habilit� pour consoler Mme de La Vaudi�re que son beau et charmant mari, d�clara-t-elle en appuyant sur le mot charmant. Il fallait la reconduire dans la Basse-Ville o� le couple avait son h�tel.</p><p>� Je l'accompagne, d�cida Ville d'Avray.</p><p>Les h�tes de Mlle d'Hourredanne, apr�s l'avoir vue sortir ploy�e sous le poids de son chagrin mais tendrement soutenue par le marquis, s'accord�rent � dire que celui-ci serait un consolateur beaucoup plus efficace que le mari.</p><p>*****</p><p>En ce d�but d'ann�e, outre la succession ininterrompue des visites que tout le monde voulait se rendre, � plusieurs reprises, il y eut au ch�teau de Montigny collations, jeux, bals, petite musique ou petit th��tre suivis de m�dianoche.</p><p>Et l'on conservait l'habitude parisienne de sortir masqu� le soir dans les rues, ce qui avait l'avantage, les masques �tant de velours ou de soie, de prot�ger les visages des intemp�ries souvent cinglantes.</p><p>Malgr� les f�tes il y avait beaucoup d'activit�s. Les deux prisonniers anglais arrivaient chaque matin du campement des Hurons pour enseigner � Mme de Mercouville comment teindre sa laine et son lin. Mais la veuve indienne, qui �tait � un double titre la ma�tresse de l'un d'eux puisqu'il rempla�ait pr�s d'elle � la fois un domestique auquel elle avait bien droit, son fils qui devait l'assister ayant �t� tu� au combat contre les Anglais et un mari, �galement tu� au combat, prit ombrage de ces visites qu'elle avait autoris�es pour faire plaisir � M. l'intendant et � Onontio, c'est-�-dire au gouverneur.</p><p>Elle vint elle-m�me, solennellement, voir de quoi Mme de Mercouville avait l'air et, la trouvant avenante, elle fit toute une histoire. C'est qu'elle y tenait � son John, la veuve ! Il lui plaisait ce laboureur puritain du Massachusetts, qui �tait dur � l'ouvrage et avait au moins le m�rite de ne pas rechigner � faire l'amour. Encore que moins entreprenant que les Fran�ais, il �tait, comme tous les Europ�ens, port� sur la chose, ce que les femmes indiennes appr�cient, leurs guerriers, chez elles, �tant trop souvent pr�occup�s de m�nager leurs forces pour courir plus vite, combattre plus habilement et supporter plus vaillamment la torture, lorsque leur tour viendrait de tomber entre les mains des Iroquois.</p><p>Elle ramena donc, avec diligence, son captif anglais au bourg de Lorette et Mme de Mercouville dut se contenter de l'autre, un jeune rouquin, tout � fait indianis�, mais qui se souvenait de ce que lui avait appris son p�re, artisan � Salein.</p><p>L'intendant Carlon, lui, r�quisitionnait du monde pour porter les m�tiers � tisser dans les diff�rents foyers o� les femmes se mettraient � l'ouvrage. C'�taient des engins fragiles, lourds, encombrants, mais la colonie devait se suffire � elle-m�me, r�p�tait-on. C'�tait important les toiles, les �toffes. Cela co�tait cher � importer. Et puis les femmes ne devaient pas rester oisives.</p><p>Tout en aimant bien sa Haute-Ville, ses salons, �glises et monast�res, Ang�lique se trouva � descendre quotidiennement dans la Basse-Ville, au<emphasis> Navire de France</emphasis> o� l�, les souvenirs �voqu�s, s'ils n'avaient pas le raffinement de ceux du palais du Gai Savoir, au moins n'appartenaient qu'� elle.</p><p>Or, on remarqua ceci... Le jeune Cantor de Peyrac, cet adolescent grave, beau comme un ange, mais dont l'expression rappelait parfois � Ang�lique celle un peu maussade de certains des gar�ons de Sanc� de Monteloup, ses propres fr�res : Josselin, Gontran, Denis... ne riait et ne plaisantait qu'avec Madame Gonfarel, patronne du<emphasis> Navire de France.</emphasis></p><p>Un jour qu'il �tait venu � l'auberge avec une bande d'amis et quelques officiers de la recrue de Peyrac, l'aimable taverni�re qui �tait un peu ivre lui dit :</p><p>� Bonjour, mon ch'tit. Vous ne me connaissez pas, mais moi je vous connais et depuis longtemps. Je vous ai quasiment donn� le sein.</p><p>Cantor �clata de rire. Il se leva de son banc d'un air ravi et lui jetant les bras autour du cou l'embrassa sur les deux joues.</p><p>� Y m'a reconnue ! confia la Polak boulevers�e � Ang�lique quand elle la revit, pense ce que tu voudras ! Y m'a reconnue ! Il se souvient de moi quand j'ai couru jusqu'� Charenton pour l'arracher aux Boh�miens... Tu sais, les b�b�s, �a regarde et �a ne dit rien. Mais �a se souvient.</p><p>C'�tait un fait que Cantor revenait fr�quemment au<emphasis> Navire de France</emphasis> et se montrait toujours tr�s joyeux et aimable avec Janine Gonfarel. Cette gaiet�, qui ne lui �tait pas habituelle, le transformait, faisant briller ses yeux verts et lui conf�rant la beaut� si vivante de sa m�re.</p><p>� Ah ! Je me le paierais bien, ce beau petit, confiait la Polak � Ang�lique lorsqu'elle �tait un peu �m�ch�e. Tu sais ce que je ressens, ce c�t� incestueux des nourrices...</p><p>� Mais tu n'as jamais �t� sa nourrice ! protestait Ang�lique. Personne n'a jamais �t� la nourrice de Cantor... M�me pas moi... Je n'avais pas de lait... Il a �t� nourri au � petit pot �.</p><p>Aujourd'hui Florimond et Cantor de Peyrac allaient sur leurs dix-neuvi�me et dix-septi�me ann�es, et se trouvaient au Canada, beaux, vigoureux, bien portants et heureux selon les apparences, bien qu'ayant travers� tant de � hasards �, comme on disait.</p><p>La consid�ration dont les membres de la famille de Peyrac honoraient l'auberge du<emphasis> Navire de France</emphasis> amena en ces lieux la fine fleur de la noblesse comme de la haute bourgeoisie.</p><p>On y vit m�me l'intendant Carlon. Nicolas de Bardagne �tait un fid�le.</p><p>Les mani�res civiles et am�nes de l'envoy� du Roi, sa simplicit� et sa complaisance � vider force hanaps lorsque l'occasion s'en pr�sentait, ce qui rappelait qu'il avait une saine disposition � appr�cier les plaisirs de la vie, lui avaient attir� beaucoup d'amis. Les officiers de sa maison et jusqu'� son �cuyer, son secr�taire et son premier valet de chambre �taient issus de bonnes familles bourgeoises ou de petite noblesse.</p><p>On aimait les voir arriver au<emphasis> Navire de France.</emphasis></p><p>En revanche, la joyeuse exub�rance se refroidissait lorsqu'on voyait para�tre le duc de La Fert� et ses compagnons. Ils s'�taient fait des ennemis par leur morgue et en traitant les habitants du Canada de � manants � et de � croquants �.</p><p>La Polak r�p�tait chaque fois qu'elle saurait leur faire comprendre un jour de n'avoir pas � se repr�senter chez elle, mais elle n'en faisait rien car elle leur savait l'escarcelle bien garnie.</p><p>Pour Nicolas de Bardagne c'�tait une �preuve d'�tre oblig� de rencontrer M. de La Fert� lorsque Ang�lique �tait pr�sente.</p><p>� Ainsi, il fut votre amant... Il l'est peut-�tre encore ? lui dit-il un jour.</p><p>� Monsieur de Bardagne, vous m'insultez et vous insultez � l'honneur de mon �poux, pr�sent dans cette ville. J'avais perdu jusqu'au souvenir de ce Monsieur de La Fert� et je ne vous cache pas que sa pr�sence m'a surtout contrari�e, mais qu'y pouvons-nous ?</p><p>� Ainsi vous avouez, dit Bardagne en p�lissant c'est donc bien vrai. Il a �t� votre amant ?</p><p>� Mais puisque vous en �tes persuad� vous-m�me � quoi bon nier, fit Ang�lique en s'�nervant. Admettez une fois pour toutes que j'ai eu un pass� et n'en faites pas toute une trag�die qui ne rime � rien dans les circonstances pr�sentes. Il ne peut plus rien y avoir d�sormais entre ce gentilhomme et moi.</p><p>� Il m'y semblerait fort dispos� pour sa part.</p><p>� Mais dans ces sortes d'�changes, ce sont mes pr�f�rences qui priment, vous devriez le savoir, vous me connaissez assez.</p><p>� H�las ! Je croyais vous conna�tre. Mais les facettes inattendues de votre caract�re ont jet� le doute dans mon esprit. � La Rochelle, qui aviez-vous comme galant ?</p><p>� Vous !</p><p>C'�tait devenu presque un jeu entre eux que ces conversations auxquelles Bardagne se pr�sentait bourr� de pens�es dramatiques qu'il avait longuement ressass�es et qu'Ang�lique affectait de prendre � la l�g�re. La discussion se d�veloppait suivant un certain tour th��tral sur les m�mes th�mes remani�s, d�velopp�s.</p><p>De plus, la passion de Bardagne l'environnait d'une qu�te sensuelle qui, pour �tre contenue mais journellement exprim�e par des regards, des soupirs, des allusions, une attitude d'empressement et de c�linerie dans les gestes et les attentions qu'il lui dispensait, cr�ait un climat excitant autour d'elle qui ne lui d�plaisait pas et contribuait a la rendre gaie et tol�rante envers son amoureux transi. De savoir le d�sir obs�dant qu'il avait d'elle ne l'irritait pas comme les d�clarations du duc de Vivonne, mi-insolentes, mi-caj�leuses, qui, lorsqu'il avait bu, semblait envisager comme allant de soi puisqu'ils avaient �t� amants jadis, qu'elle lui accord�t de nouveau ses faveurs.</p><p>Bardagne laissait repousser sa moustache. Il la taillait tr�s au-dessus de la l�vre, en virgule mince, � la fa�on du Roi.</p><p>Au d�but, lorsqu'il la retrouvait au<emphasis> Navire de France,</emphasis> il lui reprochait de fr�quenter des lieux malfam�s ce qui ne lui seyait gu�re. Elle avait r�torqu� qu'il �tait mal venu de lui faire la morale, car elle avait appris que, peut-�tre pour se consoler de son ingu�rissable chagrin d'amour, il s'�tait organis�, gr�ce � la discr�tion de sa closerie, de joyeuses parties, o� il conviait des compagnons de beuveries et de jeux accompagn�s de quelques femmes d'heureux caract�re et point trop d�votes.</p><p>Nicolas de Bardagne s'inqui�ta.</p><p>� Mes invit�s se montrent-ils trop bruyants ? Troublent-ils votre sommeil et la paix de votre rue ?</p><p>� Pas le moins du monde.</p><p>La situation d'envoy� extraordinaire du Roi permettait � Nicolas de Bardagne de se tenir en dehors des cercles mondains et religieux et il �tait consid�r� trop �tranger � la vie du pays pour qu'on se pr�occup�t de sa bonne ou mauvaise conduite.</p><p>Plus d'un enviait sa libert�.</p><p>Ang�lique savait qu'il avait �crit une lettre au Roi, � Tadoussac, que le commandant du<emphasis> Maribelle</emphasis> avait emport�e.</p><p>Elle souhaitait �claircir un point. Nicolas de Bardagne avait-il parl� d'elle au Roi ? Celui-ci l'avait, en effet, charg� de savoir si la femme qui accompagnait le comte de Peyrac n'�tait pas celle qu'il faisait rechercher par toutes ses polices : la R�volt�e du Poitou.</p><p>Un apr�s-midi qu'elle se trouvait en compagnie au<emphasis> Navire de France</emphasis> elle risqua une approche.</p><p>� Mon cher Nicolas, je m'aper�ois que nous n'avons eu gu�re le temps de nous voir depuis le Grand Conseil auquel j'avais eu l'honneur d'assister. J'en ai gard� l'id�e que nous avions � vous adresser des remerciements pour l'avis favorable que vous avez donn� sur nous dans votre missive au Roi.</p><p>Nicolas de Bardagne �tait sans soup�on, trop heureux d'avoir pu faire plaisir � Ang�lique par son intervention au Grand Conseil et il lui exposa volontiers, dans les grandes lignes, la teneur de la missive qu'il avait �crite au Roi � Tadoussac, et fait envoyer par le<emphasis> Maribelle,</emphasis> dernier navire quittant le Canada et cinglant vers la France.</p><p>� Sa Majest� n'a pu manquer d'�tre impressionn�e par la rapidit� avec laquelle j'ai pu donner r�ponse aux divers points concernant ma mission, gr�ce � vous, ch�re amie, je le reconnais, puisque par notre rencontre, j'ai su, � peine avais-je pos� le pied sur la terre du Canada, tout ce que j'avais � savoir sur celui qui �tait devenu, h�las, votre �poux.</p><p>� Je n'ai donc pas cach� au Roi, dussiez-vous m'en tenir rigueur, que celui qui se disait possesseur du Maine occupant ind�ment divers territoires et c�tes de l'Acadie fran�aise, �tait bien ce m�me Rescator, aventurier-pirate, qui avait jadis combattu ses gal�res en M�diterran�e. En revanche, affirma-t-il avec force car il avait conscience de ce que ses paroles pouvaient avoir de d�testable pour Ang�lique, je lui ai assur� que vous n'�tiez pas, comme il semblait, je ne sais pourquoi, le soup�onner et le redouter, cette femme rebelle qu'on a appel�e � La R�volt�e du Poitou � et qu'il fait rechercher assid�ment.</p><p>� J'ai pu lui affirmer que la compagne du pirate n'avait rien � voir de pr�s ou de loin avec cette mis�rable cr�ature. N'�tais-je pas bien plac� pour le savoir ? conclut-il avec un demi-sourire complice, puisque je vous connaissais et que vous �tiez pour moi une ancienne amie de La Rochelle. Mais cela je ne le lui ai pas dit. C'est une affaire personnelle. Je me suis content� de me porter garant de la bonne source de mes renseignements et qu'il pouvait en toute qui�tude accorder foi � mes affirmations.</p><p>Ang�lique l'avait �cout� en ouvrant la bouche � plusieurs reprises dans l'intention de l'interrompre. Mais elle y renon�a. Elle finit par boire une gorg�e d'eau pour se donner une contenance. Pourquoi le d�tromper ? Gr�ce � Dieu, il ignorait qu'elle �tait la R�volt�e du Poitou, ce qui �tait au fond normal. Mais une fois de plus elle se trouvait devant le dilemme de le laisser dans son erreur, ou de le mettre au courant et de soulever des probl�mes inextricables qui ne pouvaient qu'augmenter l'imbroglio et d�cha�ner des controverses qui pourraient tourner au drame, inutiles et st�riles par surcro�t.</p><p>Cette lettre au Roi �tait partie depuis novembre et l'on ne voyait vraiment pas comment on pourrait la rattraper et en rectifier les propos avant la fonte des glaces et le retour des navires. Et peut-�tre Louis XIV apprendrait bient�t qu'il ne s'�tait pas tromp� dans son intuition, par Desgrez qui, lui, aurait re�u sa lettre � elle, envoy�e aussi de Tadoussac par le<emphasis> Maribelle.</emphasis> En lui �crivant, elle avait voulu mettre entre les mains du policier une arme qu'elle savait qu'il utiliserait au mieux.</p><p>Elle l'imaginait assez bien se pr�sentant � Versailles, s'inclinant tr�s respectueux, et disant d'une voix neutre : � Sire, c'en est fait. Nous avons retrouv� la trace de Madame du Plessis-Belli�re... Elle est au Canada... �</p><p>Afin de s'absoudre personnellement de garder un silence qui se r�v�lerait un jour coupable envers un ami, somme toute d�vou�, Ang�lique sourit � Nicolas de Bardagne avec une grande gentillesse. Les sourires d'Ang�lique, m�me les plus indiff�rents, avaient toujours le don de combler d'aise ceux qui les recevaient. Quand elle y mettait de l'intention, il �tait difficile au b�n�ficiaire de ne pas c�der � un sentiment d'euphorie qui pouvait se prolonger plusieurs heures, voire toute une journ�e et plus, accompagn� parfois des r�ves les plus fous.</p><p>Bardagne �tait sans d�fense devant un don si spontan�. Rien ne lui parut plus merveilleux, plus enivrant que ce visage de femme d'une beaut� harmonieuse et touchante, �mergeant devant lui comme un songe, nimb� d'un halo vacillant par la clart� des lampes � huile per�ant tant bien que mal le brouillard dense de la salle surchauff�e.</p><p>Dans cette auberge du bord du fleuve, le silence opaque du Saint-Laurent �tait per�u de fa�on plus tangible encore que dans la Haute-Ville.</p><p>� quelques pas au-dehors, la rive basse capara�onn�e de glaces se soudait � la plaine neigeuse, noy�e d'obscurit�. Par ce silence �crasant on �prouvait la f�roce �treinte du froid subjuguant terres et eaux et dont la tenaille glac�e mordait le Roc. Il en r�sultait, pour l'instant suspendue, une qualit� de solitude plus parfaite et plus indomptable qu'en tout autre lieu du monde.</p><p>� la pens�e qu'il s'y trouvait enclos et que le r�ve de sa vie, depuis La Rochelle, se tenait devant lui, une vague de bonheur submergea le comte de Bardagne. Il tendit le bras � travers la table et posa sa main sur celle d'Ang�lique, main qui lui parut dans la sienne d'une petitesse et d'une fragilit� surprenantes. Il s'aper�ut qu'il ne s'�tait jamais avis� de la joliesse des doigts d'Ang�lique et cet oubli l'effraya, de sa part, comme une aberration. Il ne la connaissait donc point en tout, lui qui ne cessait de la d�tailler des yeux avec avidit� ? Que de choses n'avait-il pas encore � d�couvrir en elle : ses pieds, ses genoux, la pointe de ses seins, son sexe myst�rieux, adorable...</p><p>Son trouble le fit trembler.</p><p>Il murmura :</p><p>� Je suis heureux.</p><p>*****</p><p>Le duc de Vivonne prenait ombrage de l'empressement de Bardagne. Il voyait rarement Ang�lique.</p><p>Il buvait. Il s'ennuyait. �crement, il se faisait la r�flexion que la soci�t� de M. et Mme de Peyrac �tait tr�s recherch�e alors qu'on le boudait lui, homme de cour brillant, et qui n'avait jamais connu que des succ�s dans le monde. Il avait quelques aventures avec ces femmes de fonctionnaires qui s'ennuient et qui s'imaginent qu'en menant une vie un peu canaille elles persuaderont les gens qu'elles ont v�cu � la Cour.</p><p>Il se disait qu'il ne l'obtiendrait jamais. Il r�alisa que lui la voyait. Elle �tait l� et jamais elle ne lui avait paru aussi inaccessible.</p><p>Elle �tait inaccessible car elle<emphasis> pensait</emphasis> � autre chose et c'�tait cela qui le rendait fou. Parce qu'on ne savait pas QUI elle �tait, parce qu'on ne savait pas comment la retenir, la s�duire. C'�tait un myst�re odieux.</p><p>Et le Roi s'y �tait bris� le c�ur comme un vulgaire manant.</p><p>Il lui fallait souligner devant Sainte-Edme et Bessart le moindre d�tail qui lui permettait de l'�voquer.</p><p>� N'avez-vous point remarqu� le man�ge du Roi quand il se prom�ne en ses jardins. Il s'arr�te parfois au sommet du bassin de Latone. Et ma s�ur est furieuse car elle sait qu'il pense � ELLE...</p><p>Vivonne s'interrompait, frapp� par les sinistres figures de ses compagnons. Il se d�tournait, furieux. C'�tait donner des perles aux pourceaux que de parler devant ces faces de Car�me !</p><p>Les autres �changeaient un regard entendu. On avait le temps devant soi mais il faudrait veiller d�s maintenant � ce que le cr�dit d'une rivale aussi redoutable pour Mme de Montespan ne f�t pas aliment�.</p><p>Il serait d�sastreux qu'elle p�t revenir � la Cour et m�me en France. Il ne fallait pas qu'elle e�t jamais l'occasion de revoir ce Desgrez, l'�me damn�e de ce La Reynie, lieutenant de police du Royaume. Ils discutaient de La Reynie. Un honn�te homme, tr�s habile, et qui change tout le syst�me. Il a mis partout des lumi�res dans les rues. Dispers�e la Cour des miracles, renferm�s les pauvres. Le Roi veut le crime ch�ti�. Paris et Versailles vont devenir tr�s ennuyeux.</p><p>En parlant, ils excitaient Martin d'Argenteuil, lui rappelant que Mme de Peyrac avait �t� l'amante du policier Fran�ois Desgrez, qui avait si vilainement trahi Mme de Brinvilliers et l'avait conduite � l'�chafaud, si bien, que dans son cerveau fumeux le ma�tre paumier n'�tait pas loin de l'accuser d'avoir d�nonc� la marquise et d'�tre responsable de leurs ennuis pr�sents qui avaient contraint M. de Vivonne � prendre le large, ce qui, � quelques mois pr�s, aurait pu �tre la v�rit�.</p><p>Avec cette prescience aiguis�e des �tres sur le bord de la d�mence, Martin d'Argenteuil disait qu'il sentait l'ombre du policier derri�re Ang�lique et si elle l'avait su elle n'aurait pas manqu� d'�tre impressionn�e car elle pensait souvent � Desgrez. Quel usage ferait-il des renseignements qu'elle lui avait donn�s ? Parlerait-il pour eux ?</p><p>Le comte de Saint-Edme, malgr� ses forces de magicien, se reprochait de ne pouvoir jamais prononcer le nom de Mme de Peyrac. Martin d'Argenteuil, dans ses mauvais jours, se souvenait que le Bougre Rouge l'avait vue � bord d'un des canots de la chasse-galerie et cela ne lui signifiait rien de bon.</p><p>Les gants rouges de Martin d'Argenteuil et ses mains qu'il ouvrait et refermait avec une vaniteuse satisfaction pour faire jouer ses muscles inspiraient aussi la m�fiance. Une adolescente de douze ans ayant �t� trouv�e �trangl�e et viol�e dans la Basse-Ville, on en accusa spontan�ment � l'homme aux gants rouges �. La fille appartenait � ce fonds de � pauvres � et de mis�reux qui peuplait le quartier Sous-le-Fort, anonymes, compos�s d'immigrants mal lotis, de malchanceux, de paresseux. La m�re �tait soup�onn�e de hanter pour galanterie les appartements cach�s du<emphasis> Navire de France.</emphasis> Les bruits qui accusaient Martin d'Argenteuil du crime ne circul�rent que � sous le manteau �.</p><p>Martin d'Argenteuil, avec quelques jeunes gens, avait organis� un jeu de paume dans un vieil entrep�t de la Basse-Ville. On y allait comme au spectacle car c'�tait merveille de le voir jouer avec ses mains gant�es de rouge, la paume muscl�e ouverte pour recevoir le choc de la pelote de cuir, fusant comme un boulet et qu'il relan�ait aussit�t avec un mouvement du poignet et du bras d'une vigueur impressionnante.</p><p>� Je n'aimerais pas �tre lapid�e par vous, dit Mme Le Bachoys avec un frisson.</p><p>� Vous n'avez rien � craindre, ch�re Madame, r�pondit-il avec ce m�lange de flagornerie et de goujaterie qui venait de sa b�tise, vous n'�tes pas la femme adult�re.</p><p>Mme Le Bachoys fut la seule � beaucoup rire de la r�plique qu'il s'imaginait galante.</p><p>On le trouva idiot et maladroit. Il n'�tait au courant de rien.</p></section><section><p><strong>Chapitre 47</strong></p><empty-line/><p>Un matin, l'un des mousses du<emphasis> Gouldsboro</emphasis> arriva essouffl� du manoir de Montigny pour avertir Mme de Peyrac que � Ventre-Ouvert � c'est-�-dire Aristide Beau-marchand, saisi de terribles douleurs d'entrailles, avait �t� transport� d'urgence � l'H�tel-Dieu.</p><p>Ang�lique ne prit que le temps de jeter son manteau sur ses �paules et de chausser ses bottes pour courir vers le couvent des s�urs hospitali�res o� elle se trouva � p�n�trer pour la premi�re fois, bien qu'elle ait pu d�tailler souvent de ses fen�tres la haute et vaste b�tisse �difi�e � mi-pente de la c�te Sainte-Genevi�ve.</p><p>Ang�lique, apr�s avoir �t� dirig�e vers la salle des hommes o�, ayant cherch� en vain son Aristide, elle avait commenc� � craindre qu'il ne f�t d�j� mort, le d�couvrit dans la salle r�serv�e aux officiers ou personnes de � qualit� � o� il s'�tait fait admettre d�s son arriv�e en se recommandant de ses hautes relations avec M. et Mme de Peyrac. Ce qui prouvait qu'il n'�tait tout de m�me pas dans un �tat d�sesp�r� quand on l'avait amen�.</p><p>Les lits de cette salle �taient garnis de courtines de serge verte que l'on relevait des deux c�t�s pendant la journ�e et elle aper�ut la t�te du malingre pirate aux yeux chassieux et aux cheveux gras aussi emm�l�s qu'une pelote de ficelle, �mergeant d'un drap tir� bien blanc et reposant sur un coussin de crin, �galement envelopp� de toile blanche. Assise � son chevet, une petite s�ur, jolie comme un c�ur, lui faisait patiemment avaler � la cuill�re un bol de bouillon.</p><p>� Il s'est empoisonn�, l'avertit la petite religieuse.</p><p>Ayant fait ingurgiter � son patient une derni�re cuiller�e de bouillon, elle se leva afin de c�der sa place � Ang�lique. Elle se nommait, dit-elle, M�re Fran�oise Marcot de Charles Borrom�e.</p><p>Les religieuses en Canada �taient souvent d�sign�es par leur nom de famille suivi de leur patronyme en religion.</p><p>S�v�rement interrog� par Ang�lique, Aristide se laissa arracher sa confession. C'�tait � cause du � lessi de bois �, expliqua-t-il, dont lui avaient parl� Eloi Macollet et Nicolas Heurtebise quand il avait �t� question pour lui de fabriquer une � bonne boisson � � porter aux sauvages pour la traite et dont l'adjuvant de quelques gouttes au plus minable alcool allong� d'eau transformait celui-ci en une eau-de-feu � faire bondir jusqu'aux �toiles tous les jongleurs sagamores et guerriers des for�ts am�ricaines, depuis les Papanichois du Nord jusqu'aux Illinois du Midi.</p><p>Nanti de la recette, il en avait fabriqu� un � lessi de bois �, une merveille, plus noire que l'encre avec on ne sait quoi de brun br�lant dans son reflet, et rien que de voir ce liquide suinter de son lit de paille imbib�e, on s'�tonnait que la paille ne s'enflamm�t pas, tant c'�tait bien plut�t du feu pur qui gouttait l�. Or, Mme de Peyrac se souvenait bien de ce qu'avait recommand� Heurtebise, elle �tait pr�sente quand il l'avait dit : � De cette mixture on pouvait ajouter deux gouttes pour une pinte, mais trois �a risquait d'�tre mortel. � Lui, Aristide Beaumarchand dit Ventre-Ouvert, ancien Fr�re de la C�te, et qui avait toujours aim� faire de la bonne ouvrage et livrer de la bonne marchandise, il en avait ajout� quatre. Il avait eu aussit�t l'impression que ses boyaux, si malmen�s d�j�, se trouvaient transperc�s par mille trous, pis qu'une passoire. Il �tait tomb� en se tordant de douleur et en hurlant si fort qu'on l'avait cru saisi du mal des ardents, ce qui n'en �tait pas loin.</p><p>Dans la mesure de ses connaissances, Ang�lique en reconstituant de m�moire les manipulations conseill�es, et o� entraient des r�sines, du charbon de bois, de la cendre, etc., pouvait envisager que l'habile apprenti sorcier avait obtenu un produit aussi dangereux que la soude caustique ou la t�r�benthine, d'o� lui venait peut-�tre ce nom d�form� de � lessive de bois �.</p><p>� Vous n'�tes pas raisonnable, Aristide Beaumarchand, se f�cha-t-elle. Comment voulez-vous que j'aie l'esprit tranquille avec vous ?</p><p>� Vous voyez, le Bon Dieu vous a puni, Monsieur Beaumarchand, commenta la jeune M�re Saint Charles Borrom�e en le mena�ant du doigt.</p><p>D�j� l'empoisonn� se remettait rapidement.</p><p>� Il a l'�me chevill�e au corps, dit Ang�lique.</p><p>Les religieuses souhaitaient savoir en quelles circonstances il avait re�u l'affreuse blessure trait�e par Mme de Peyrac et quelle arme l'avait caus�e. Ang�lique et son op�r� �chang�rent un coup d'�il.</p><p>� L� encore le Bon Dieu l'avait puni, dit-elle.</p><p>Aristide Beaumarchand �tait enchant� de se trouver si bien soign� et se r�conciliait avec Qu�bec. Ce n'�tait pas sur les vaisseaux de la flibuste qu'on se faisait dorloter ainsi. Les chirurgiens y tenaient plut�t du boucher que du praticien aux doigts de f�e.</p><p>� sa prochaine visite Ang�lique le trouva debout et tr�s excit�.</p><p>� J'esp�re que cela va s'arranger, lui confia-t-il, mais les religieuses m'ont � la bonne, et on parle qu'elles vont m'accepter comme homme � tout faire pour leurs gros travaux.</p><p>� Quels gros travaux ? Vous �tes le plus d�bile individu que je connaisse et je ne vous imagine m�me pas soulevant une b�che.</p><p>� Craignez rien ! Je saurai me rendre utile... et puis venez donc par ici, j'ai du nanan � vous montrer.</p><p>Maigre, affaibli, les mains sur le ventre pour le prot�ger des heurts, il l'entra�na par les d�dales du monast�re qui semblait lui �tre devenu familier, jusqu'� la porte de l'apothicairerie.</p><p>Du seuil il la pria de jeter un regard d'ensemble sur le s�duisant tableau que pr�sentait le rassemblement de tant de cornues au long bec et d'alambics de cuivre.</p><p>� C'est qu'elles sont dr�lement d�gourdies en alchimie, ces nonnettes ! Elles vous fabriquent une de ces � aqua vita �, je ne vous dis que �a !</p><p>Dans cette pi�ce, il se sentait aux avant-postes de son combat. Il ne lui �tait pas interdit de r�ver d'y officier un jour. Tout s'engrenait au mieux. Julienne aiderait les M�res dans les soins � donner aux malades. Elle �tait d�vou�e, vigoureuse, et rien qu'� la voir les moribonds eux-m�mes retrouveraient du c�ur � l'ouvrage. On mettrait � la disposition du couple un petit logement non loin de l'enclos o� les familles des sauvages hospitalis�s dressaient leurs huttes d'�corce. Il y avait toujours eu wigwams et tipis aux alentours de l'hospice. Aristide serait charg� de surveiller le campement et les d�marches des Indiens souvent fort querelleux, voleurs ou d�rangeants.</p><p>� �a vaut-y pas mieux que le bordel de la Gonfarel ?</p><p>Le lendemain, triomphant, il montrait � Ang�lique sur le registre o� �taient inscrits les noms des personnes composant la domesticit� de l'H�tel-Dieu le sien suivi d'une mention en latin dont il �tait tr�s fier : � ad multa �, propre � tout.</p><p>Qu�bec demeurait la ville des solutions fantasques et paradoxales.</p><p>M�re Marie de la Nativit� montrait avec joie l'atelier des fleurs artificielles, ou la � bouquetterie � comme on disait, qui prenait un essor consid�rable. Au cours des ann�es les religieuses avaient perfectionn� cette science qui �tait n�e peut-�tre d'une n�cessit� budg�taire, les ordres missionnaires �tant souvent contraints d'ajouter quelques revenus � ceux dispens�s par la charit� et toujours d�pass�s par les besoins des pauvres. Les premiers temps aussi on avait ravi et attir� les sauvages en leur faisant don de petits bouquets appliqu�s sur des cartons, qu'on avait appel�s les � bouquets raquettes � et qui rappelaient les ornements qu'ils brodaient eux-m�mes, de perles ou de poils d'orignal de couleur, sur leurs v�tements de peaux chamois�es.</p><p>Mais l'on devinait que pour les augustines de l'H�tel-Dieu, le motif secret qui les avait pouss�es � se lancer dans une forme d'artisanat, dont l'une d'elles en arrivant de France avait apport� quelques notions, c'�tait d'�tre priv�es, dans ce pays soumis aux rigueurs de l'hiver huit mois sur douze, de la joie d'embellir la chapelle.</p><p>Ne pouvoir exprimer leurs sentiments d'adoration, de v�n�ration et de louanges envers Dieu, en fleurissant son sanctuaire, leur �tait le plus p�nible des sacrifices.</p><p>En ce si�cle de Contre-R�forme, il y avait comme une hantise des autels. Rien n'�tait jamais trop beau, trop riche, trop somptueux pour affirmer en quels tendresse et respect on tenait le culte du Tr�s-Haut.</p><p>Lorsqu'elles avaient conc�d� un lopin de terre � l'un de leurs voisins, elles avaient stipul� dans le contrat que � le prenant, en l'occurrence, livrera aux Dames Religieuses � l'H�pital de cette ville de Qu�bec, � chaque an � perp�tuit�, un bouquet de fleurs en leur chapelle, le huiti�me de septembre, f�te de la Nativit� de la Vierge et au jour de la Saint-R�my, le premier octobre �.</p><p>� part ces deux bouquets annuels de fleurs vraies, maintenant, il y en avait partout d'artificiels compos�s de leurs mains, merveilles florales aux couleurs d�licates souvent m�l�es de p�tales d'or et d'argent. Cr��es par les habiles artisanes et qu'on envoyait jusqu'en France tant elles �taient parfaites et d'une fra�cheur naturelle.</p><p>Partout dans la maison et dans les chapelles, sur des cr�dences, dans les encoignures, au pied des statuettes �rig�es, elles disposaient de petites coupes de cuivre garnies de p�tales de fleurs s�ch�es � l'�t�, c�urs de petites roses, �illets, qui semblaient avoir conserv� leurs senteurs originelles.</p><p>User des parfums, le plus innocent des d�lices dont Dieu a voulu combler sa cr�ature, portait � une d�votion plus suave et rendait plus fervente la supplique.</p></section><section><p><strong>Chapitre 48</strong></p><empty-line/><p>Ang�lique s'assit dans la petite pi�ce transform�e en laboratoire o� aujourd'hui elle triait ses plantes.</p><p>Dans les profondeurs des caves de la maison, on entendait les coups sourds et r�guliers frapp�s par Suzanne qui barattait du beurre de ch�vre. Depuis quelque temps, Ang�lique s'�tait trouv�e dans l'obligation de fabriquer une nouvelle provision de certains rem�des de sa composition que l'on disait miraculeux. De ce beurre de ch�vre m�l� de baumes r�sineux et d'essences de plantes, elle allait faire quelques pots d'onguent d'apr�s une vieille recette de la sorci�re M�lusine, pour calmer les douleurs profuses des muscles, des nerfs ou des os. On lui en demandait de partout dans l� ville.</p><p>Ce n'�tait pas de son plein gr� et sans s'adresser des reproches qu'elle s'�tait remise � soigner les gens autour d'elle. Elle estimait qu'elle commettait l� une imprudence.</p><p>Cela commen�a par Mme de Campvert. Ang�lique avait toujours �vit� de se rendre aux invitations de cette personne. Elle �tait trop certaine de retrouver dans ses salons des ind�sirables comme le duc de La Fert�. Mais un laquais lui porta certain jour un pli de la part de la dame, l'adjurant de r�pondre � sa demande de venir au plus vite chez elle. Le ton �tant, inhabituel, Ang�lique ne pouvait faire autrement que de s'informer pour le moins.</p><p>Mme de Campvert l'accueillit sans aucune de ses fa�ons moqueuses et hautaines de grande dame habitu�e � tricher aux tables de jeu du Roi.</p><p>Elle �tait en robe de chambre et n'avait pas mis encore sur son visage la couche de blanc de c�ruse m�l� de vermillon aux pommettes avec laquelle elle se faisait un masque de bonne sant�, sinon de jeunesse. Ce n'�tait plus qu'une vieille femme d�sempar�e qui saisit Ang�lique dans ses bras en s'�criant :</p><p>� Vous, au moins, vous ne me refuserez pas cela !</p><p>Elle l'amena devant une corbeille capitonn�e o� se mourait un petit singe. Le m�decin Ragueneau avait refus� de venir, indign� qu'on e�t recours � sa science, d'autre part si nulle, � propos d'un animal.</p><p>� J'ai pens� � vous, ch�re comtesse. Personne n'a de c�ur en ce pays. Ne feignez point. Depuis deux ann�es que je suis au Canada, l'on a assez parl� autour de moi de vos connaissances en m�decine puisqu'on est all� jusqu'� vous annoncer comme sorci�re.</p><p>� Mais c'est justement pour cela, Madame, que je ne veux point les pratiquer. L'on m'a aussi accus�e de jeter des sorts.</p><p>� Mais c'est oubli� tout cela, se r�cria Mme de Campvert. Le j�suite est loin, vous n'avez plus � craindre sa d�fiance jalouse et intol�rante. Je vous en prie... Vous �tes la seule personne fr�quentable sur cet �lot de malheur o� je me meurs d'ennui et de froid. Ne me d�cevez point.</p><p>Les supplications n'auraient pas suffi � d�cider Ang�lique si les immenses yeux d�vorants du petit singe ne l'eussent boulevers�e. Lorsqu'elle le souleva, plus impond�rable qu'un rameau priv� de s�ve, il lui jeta autour du cou ses longs bras minces et noirs tandis qu'il se blottissait contre sa poitrine, en tremblant violemment. Il lui rappela le singe Piccolo de la Cour des Miracles qui �tait venu l'appeler au secours le soir o� une bande de grands seigneurs avait assassin� le r�tisseur Ma�tre Bourjus, patron de l'Auberge du Masque Rouge1.</p><p>La respiration du petit animal �tait sifflante. Il br�lait de fi�vre.</p><p>� En effet, le froid est excessif pour lui en ce pays, dit-elle, c'�tait l�g�ret� que de l'amener.</p><p>� N'avais-je pas abandonn� assez de ma vie derri�re moi, dans cet exil ? s'�cria Mme de Campvert qui se mit � pleurer. Il ne me restait que mon petit compagnon.</p><p>Malgr� le feu ronflant que Mme de Campvert ne cessait d'entretenir dans sa maison, l'entreprise d'arracher � la mort le pauvre animal paraissait vou�e � l'�chec.</p><p>Pourtant elle le gu�rit. Apr�s �tre venue � bout de la congestion qui l'emp�chait de respirer, elle l'avait gav� d'une huile extraite du foie de morues fra�ches dont elle avait rapport� plusieurs vessies d'orignal pleines, de son s�jour sur la c�te est. Les marins bretons en faisaient commerce, empilaient les foies de morues dans des caillebotis d'o� s'�coulait l'huile fondant au soleil. Ils lui en avaient vant� la vertu pr�cieuse, pour se d�fendre des maux de l'hiver. L'odeur en �tait f�cheuse mais les r�sultats surprenants, tels que Mme de Campvert la trouvait la plus exquise du monde.</p><p>� partir de l�, on ne cessa d'appeler Ang�lique dans les cas d�sesp�r�s, parfois avant le pr�tre, ce qui fit froncer les sourcils aux eccl�siastiques.</p><p>Comment aurait-elle pu se d�rober, lorsqu'elle avait vu accourir, grise d'inqui�tude, la nourrice antillaise Perrine et qu'elle apprenait que la petite Ermeline, sa miracul�e, avait �t� s'engloutir dans une cong�re de neige poudreuse au cours d'une de ses fugues.</p><p>Jusque-l� les Anges Gardiens avaient fait ce qu'ils avaient pu. On ne pouvait en disconvenir car c'�tait certainement par leur diligence et leur ing�niosit� qui faisaient fl�che de tout bois, m�me du plus pourri, lorsqu'il s'agissait de remplir leur mission, qu'un passant, ivre � tomber, �tait venu s'�crouler dans ce coin et avait discern�, malgr� le brouillard qui troublait sa vue, un petit soulier de tripe blanche �mergeant de la vague immobile d'un amas de neige fra�chement tomb�e. Ce qui avait eu pour effet de la d�griser et de le pr�cipiter au secours de l'enfant. Elle respirait encore. On l'avait ranim�e. Mais, malgr� les soins �nergiques, la maladie s'�tait d�clar�e, et l'on sentait bien, cette fois, que les Anges Gardiens d�claraient forfait. Seule Mme de Peyrac pouvait encore sauver la fr�le enfant. Seule, elle pouvait intervenir, �carter l'ombre sinistre de la camarade qui r�dait pr�s de l'oiseau rieur, du petit b�b� gourmand. G�missante, la n�gresse suppliait et se tordait les mains.</p><p>Ang�lique la suivit � la grande maison des Mercouville. Assise pr�s du berceau, la petit main d'Ermeline blottie dans la sienne, avec en face d'elle la n�gresse marmottant d'obscures incantations africaines et, sur son perchoir, � deux pas, le perroquet silencieux, dansant d'une patte sur l'autre, en roulant des yeux d�sempar�s de p�re au chevet de sa femme en couches. Ang�lique lutta plusieurs jours.</p><p>Elle retrouvait sa place, celle qui lui �t� d�volue par surcro�t. Cela datait de l'enfance, quand les paysans, de leurs grabats dans les masures enfum�es, suppliaient qu'on la f�t venir, la petite f�e du ch�teau.</p><p>Elle aimait bien se trouver l�, elle aimait sentir le bienfait qui, venant d'elle, apportait secours, apaisait les traits crisp�s par la douleur et le soulagement qu'elle pouvait lire dans les yeux d'un �tre, enfant ou adulte.</p><p>La petit fille retrouva son sourire, sa gourmandise. Elle �tait moins enthousiaste pour l'huile de foie de morue que pour les pastilles de menthe mais les unes faisaient passer l'autre.</p><p>*****</p><p>La Polak �tait acoquin�e avec une femme de l'�le d'Orl�ans qui faisait de la magie. Elle avait initi�e par elle � la lecture du Grand et du Petit Albert. C'�tait aussi une gu�risseuse. Un apr�s-midi de f�vrier, la Polak fit mander Ang�lique en la Basse-Ville.</p><p>� Elle va venir, lui confia-t-elle, et elle veut te voir. C'est rare qu'elle se hasarde sur le � continent �. Il faut vraiment qu'elle soit curieuse de te rencontrer.</p><p>� L'h�bergeras-tu pour la nuit ?</p><p>� Non. Elle ne reste jamais la nuit.</p><p>� Pourquoi ?</p><p>� Elle a peur.</p><p>La sorci�re arrivait par les chemins balis�s du Saint-Laurent.</p><p>Elle s'annon�a d�s le lointain par une aura lumineuse de poudre de neige projet�e et l'haleine condens�e de ses chevaux nimbant son �quipage. Plus elle se rapprochait et plus parvenaient aux oreilles les cris qu'elle poussait : � Y�-h�-i ! � et les claquements de son long fouet, encourageant son attelage lanc� au grand galop.</p><p>Ce jour-l�, tout �tait blanc et bleu, comme cisel� par le froid. Chaque son renvoyait de multiples �chos.</p><p>La foule de la place, qui baguenaudait d'une boutique � l'autre, se rapprocha de la rive d'un mouvement insensible.</p><p>Lorsque le tra�neau surgit entre les coques de barques et de navires pris dans les glaces qui encombraient l'anse du Cul-de-Sac, les gens s'�cart�rent et les deux chevaux, attel�s en fl�che, bondirent et pass�rent d'un seul �lan du fleuve � la rive dans un bruit de sabots martelant et d�rapant sur la glace et de grincements des patins du tra�neau mordant la neige. Ils firent halte devant l'auberge du<emphasis> Navire de France</emphasis> sur le seuil de laquelle se tenaient Ang�lique et la Polak.</p><p>Une derni�re fois, la longue m�che du fouet claqua comme une salve de mousquet. Plusieurs hommes et jeunes gens s'�taient pr�cipit�s afin de retenir aux naseaux les chevaux qui haletaient, les yeux exorbit�s, envelopp�s de vapeur. On les calmait, on jetait sur leurs �chines en sueur des couvertures.</p><p>Une grande femme, debout, � l'avant du tra�neau, lan�a les r�nes � un gar�on et sauta � terre.</p><p>Elle marcha vers l'auberge � grands pas d'homme, toujours son fouet en main et commen�ant d'enlever les �charpes de fourrure dont elle s'enveloppait.</p><p>� Viens par l�, lui dit la Polak. Nous allons nous asseoir dans un coin de la galerie. De l�, tu pourras voir ton �le et de l'autre c�t�, la place, des fois que s'am�nerait la mar�chauss�e.</p><p>Les trois femmes travers�rent la grande salle, entre les tables des buveurs et des joueurs qui se turent, mais aucun ne leva les yeux sur la sorci�re.</p><p>Dans le coin isol� o� elles s'install�rent, la femme acheva de se d�pouiller de ses ch�les et �toles de laine tiss�e et de fourrure.</p><p>Elle arracha son bonnet et passa dans ses cheveux courts et tr�s blancs, ses longs doigts effil�s.</p><p>Parce qu'on avait annonc� une sorci�re, Ang�lique se l'�tait imagin�e bossue, rabougrie, sale et �dent�e, � l'image de la M�lusine des for�ts de son enfance.</p><p>La femme qu'elle avait devant elle �tait �g�e, certes, mais droite et grande avec une denture admirable. Sa peau parchemin�e �tait � peine rid�e. Elle avait d'extraordinaires yeux bleus, tr�s clairs et rieurs, et elle �tait v�tue confortablement et avec recherche. Sa deuxi�me jupe de drap de laine marron gans�e de noir se relevait � demi sur des bottes du pays, mi-cavali�res, mi-sauvages, fourr�es, brod�es d'ornements � l'indienne, mais fa�onn�es dans un cuir fin. Elle rappela � Ang�lique Mistress Williams, cette vieille dame de la Nouvelle-Angleterre, qu'une fl�che ab�nakise avait tu�e devant elle2 et qui, vers la fin de son existence, s'accordait le luxe de belles coiffes de dentelle.</p><p>Pour la sorci�re de l'�le d'Orl�ans, son luxe c'�taient ses v�tements, ses bottes, son fouet. Sa coiffure la pr�occupait moins mais cette aur�ole de cheveux blancs �bouriff�s lui allait tr�s bien. Elle se pr�senta sans ambages.</p><p>� Je suis Guillemette de Montsarrat-B�hars, seigneuresse du fief de La Givanderie en l'�le d'Orl�ans.</p><p>Elle s'appuyait des deux coudes sur la table et la Polak s'empressait de mettre devant elle un gobelet et un cruchon d'eau-de-vie.</p><p>� Alors, o� en est-on dans cette ville de fourbes ? demanda Guillemette.</p><p>Elle prit sa pipe � sa ceinture et commen�a de la bourrer de tabac qu'elle puisait dans une blague en vessie d'orignal.</p><p>Elle examinait Ang�lique assise en face d'elle. Il y avait dans ses yeux une lueur douce de bienveillance et d'int�r�t. Apr�s quelques bouff�es tir�es en silence, elle glissa sa main ouverte en travers de la table. D'un geste du menton, elle intimait � Ang�lique de lui livrer sa main droite afin qu'elle p�t lire son destin dans les lignes de sa paume. Ang�lique s'ex�cuta.</p><p>Guillemette se pencha mais, aussit�t, elle parut contrari�e. Elle abandonna sa pipe pour chercher dans les poches de ses vastes jupes une paire de b�sicles qu'elle mit sur son nez afin d'examiner de plus pr�s le dessin de la main offerte.</p><p>� Mais �a ne va pas du tout ! s'exclama-t-elle. �a ne r�ussira pas.</p><p>� Quoi donc ?</p><p>� Ce que tu souhaites.</p><p>� Mais que sais-tu de ce que je souhaite ? s'�cria Ang�lique.</p><p>Le savait-elle elle-m�me ?</p><p>� En tout cas, cela ne r�ussira pas, r�p�ta la sorci�re d'un air d��u.</p><p>� Qu'importe, puisque tu ignores de quoi il s'agit.</p><p>Ang�lique se demandait si ce qu'elle souhaitait secr�tement ce n'�tait pas retourner en France et de revoir Versailles, et elle �prouva un curieux pincement au c�ur.</p><p>Dans le fond, elle comprenait ce que voulait dire Guillemette. Cela la d�cevait et la rassurait � la fois, comme si la sorci�re de ses longs doigts patriciens avait effleur� en elle des v�rit�s qu'elle ne s'avouait pas.</p><p>� Ce qui m'est d� r�ussira �, pensa-t-elle pour se d�fendre d'un sentiment de d�ception. � Mais peut-�tre �chouera ce que l'on imagine que j'attends... �</p><p>Il valait mieux ne pas savoir... ou au contraire... il valait mieux savoir afin de ne pas se bercer d'illusions.</p><p>Le bras de la Polak entourait les �paules de son amie de la Cour des Miracles.</p><p>� Pourquoi lui dis-tu de mauvais pr�sages, Guillemette ? lui reprocha-t-elle.</p><p>� Ce ne sont pas de mauvais pr�sages, riposta Guillemette de Montsarrat.</p><p>Mais elle paraissait d�contenanc�e.</p><p>� Et pourtant, tu es une triomphante ! fit-elle brusquement.</p><p>� Oui, acquies�a Ang�lique, je suis une triomphante.</p><p>Guillemette paraissait surprise et choqu�e de ce qu'elle d�couvrait dans cette main ouverte devant elle, comme si Ang�lique, qu'elle n'avait jamais vue, l'avait sciemment tromp�e sur elle-m�me.</p><p>� Ah ! Tu es exigeante avec tes amis, soupira-t-elle, tu es dominatrice.</p><p>Ang�lique ne disait rien.</p><p>Il y avait du vrai et du faux dans les paroles de Guillemette. Celle-ci avait per�u quelque chose en elle, mais ne pouvait pas l'interpr�ter. Elle eut un geste d'agacement.</p><p>� Les mots n'ont pas le m�me sens lorsqu'il s'agit de toi. Tu es exigeante, c'est vrai, mais sans rien exiger. Tu es dominatrice, mais parce que les autres se mettent sous ta domination. C'est parce que tes amants ne peuvent pas t'oublier que tu les oppresses...</p><p>� Ainsi, tu ne me tiens pas pour responsable de leurs malheurs ? demanda Ang�lique en riant.</p><p>� Non... Mais tu ne fais rien pour leur �viter de tomber dans tes pi�ges... Et, apr�s tout, tu as raison...</p><p>Elle cligna de l'�il d'un air entendu. Lorsqu'elle redevenait gaie, on devinait sa g�n�rosit� profonde.</p><p>� Pardonne-moi, dit-elle. Je t'ai inqui�t�e.</p><p>� Ce n'est pas grave.</p><p>� En effet, ce n'est pas grave... Tu es tr�s forte. Tu triompheras.</p><p>Mais elle ne paraissait pas heureuse et fumait avec humeur. Elle jeta un regard soup�onneux sur les deux femmes en face d'elle.</p><p>� Qu'est-ce qu'il y a entre vous ? �a ne te va gu�re, Janine de faire amiti� avec une grande dame. Qu'est-ce donc qui vous lie ?</p><p>� Ceci, dit la Polak en croisant les doigts d'une certaine fa�on.</p><p>� La matterie !</p><p>Derri�re la sorci�re, un gar�on � l'air chafouin et moqueur croisait lui aussi les doigts en signe de reconnaissance,</p><p>� C'est le commis de Monsieur Basile, chuchota La Polak � l'oreille d'Ang�lique, il est de chez nous...</p><p>� Chez nous �, c'�tait, pour Janine Gonfarel, la Cour des Miracles de Paris. Paul-le-Follet eut, en effet, un tour de main bien de � chez nous � pour faire glisser dans celle de la sorci�re une bourse alourdie de quelques �cus en �change d'un petit sac de toile qu'elle tira de sa ceinture.</p><p>Au cours de l'apr�s-midi, un certain nombre de personnes s'approch�rent du coin o� devisaient les trois femmes. � chacun la sorci�re remettait un petit paquet qu'elle accompagnait de quelques recommandations.</p><p>L'homme qu'on surnommait le � Bougre Rouge �, parce qu'on le disait lui aussi devin et sorcier, se montra mais n'approcha pas. Il craignait Ang�lique. Elle le soup�onnait d'avoir jet� une pierre � son chat, le jour de l'arriv�e. C'est lui, disait-on, qui avait vu passer dans les airs les canots en feu de la � chasse-galerie � alors que la flotte du comte de Peyrac approchait de Qu�bec. Depuis, ses dons de voyance s'�taient accentu�s. On le consultait beaucoup, et ses clients se hissaient, au p�ril de leur vie, jusqu'� sa masure qui �tait perch�e par-dessus quelques autres au flanc de la falaise, sous le fort. D'escaliers en �chelles on parvenait dans son antre � demi enseveli sous de longs stalactites de glace. Il vivait l� avec son Indien eskimo et environn� de livres et de grimoires pour lesquels la sorci�re Guillemette avait aussi le plus profond respect.</p><p>� D'o� les a-t-il sortis ces livres ? Il n'a pu les faire surgir de terre que par la gr�ce de Satan... ou les voler.</p><p>� Il a le Grand Albert et le Petit Albert.</p><p>� Et une copie du Livre de Toth.</p><p>� Ce qui est �tonnant, c'est qu'avec de tels livres, le quartier n'a pas encore flamb�, disait la Polak en regardant avec r�v�rence vers les hauteurs capara�onn�es de glace o� g�tait le sorcier. S'il savait cela, le procureur Tardieu ferait jeter � bas toutes les maisons. Il a d�j� interdit que l'on construise sous la falaise � cause des �boulements.</p><p>Elles burent de l'eau-de-vie, ce qui les faisait parler l�g�rement de choses graves.</p><p>� � Ils � nous tueront toutes ! Ils nous tueront toutes ! disait Guillemette.</p><p>De qui parlait-elle ?</p><p>� Va ! Parle ! Dis ce qui te tourmente, la pria la Polak avec solennit�. Apr�s, on pourra deviser de meilleur c�ur...</p><p>Mais la femme restait immobile, la t�te un peu inclin�e, comme enferm�e en elle-m�me avec une vision d�chirante. Enfin, elle s'�broua, se remit � fumer. Et Ang�lique �prouvait sans savoir pourquoi de la piti� et du remords.</p><p>La sorci�re se passa encore la main dans sa tignasse blanche. D'un geste inconscient, elle arrangeait des m�ches sur son front, en frange, au bord de ses yeux bleus, d'un azur d�concertant.</p><p>� Bast ! fit-elle, ce qui se passait en Place de Gr�ve, dans votre Paris, ce n'�tait rien... Mais dans les bourgs, les campagnes, ce fut pis...</p><p>� Pis ! Faudrait voir ! protesta Janine Gonfarel atteinte dans son attachement � la capitale du Royaume de France.</p><p>Elle tenait � ce que Paris f�t excessif en tout, en bien comme en mal.</p><p>� mots couverts, � petites phrases qu'elle avait longuement retourn�es dans sa t�te, elle �voquait la croisade de terreur, acharn�e, depuis trois cents ans, � �liminer de la soci�t� les cueilleuses de � simples �, dangereuses de poss�der une science qu'on ne leur avait pas enseign�e et que l��glise ne les avait pas encourag�es � acqu�rir3...</p><p>� Ma m�re �tait femme sage dans un gros bourg des marches de Lorraine, raconta-t-elle... Elle visitait aussi les campagnes... � Ils � l'ont conduite au b�cher. Et tandis que le feu craquait et la consumait, � ils � me tiraient les cheveux pour m'obliger � relever la t�te et me criaient aux oreilles :</p><p>� Regarde ! Regarde ta m�re qui br�le, petite sorci�re !</p><p>Elle porta son gobelet d'�tain � sa bouche, but et parut revenue � elle.</p><p>� ... Tu comprends, reprit-elle, � ils � ne voulaient rien nous laisser, m�me pas ce pouvoir-l�. � Ils � ne peuvent supporter que nous soyons plus fortes qu'� eux �.</p><p>� Qui �a � ils � ? demanda Ang�lique.</p><p>� Les hommes !</p><p>Guillemette jeta le mot avec hargne. Comment pouvaient-ils supporter que les femmes, des femmes ignorantes, qui n'�taient pas pass�es par leurs universit�s et leurs examens de th�ologie, poss�dassent un tel pouvoir sur la vie et la mort, sur l'amour et la naissance ? Un pouvoir trop grand pour qu'on ne cherch�t pas � le leur arracher.</p><p>� C'est pourquoi on les a br�l�es et br�l�es sans cesse, les sorci�res, m�me et surtout celles qui faisaient le bien, qui gu�rissaient, qui soulageaient, mais qui osaient le faire � en dehors � de la puissance des hommes et de l��glise.</p><p>Derri�re sa hargne, on sentait une douleur inhumaine et rongeante qui la ramenait sans cesse � vilipender contre ce mal devenu familier � force d'�tre commun : les b�chers des sorci�res.</p><p>Pour elle, toutes �taient victimes.</p><p>� Mais il y a des sorci�res qui empoisonnent, dit Ang�lique qui pensait � la Voisin.</p><p>� Certainement. On ne nous a laiss� que le poison. On nous a interdit la bienfaisance. Sais-tu ce qu'il y a �crit dans le<emphasis> Livre des Inquisiteurs ?</emphasis></p><p>Elle r�cita en appuyant sur les mots :</p><p>� � ... Nous devons rappeler que par sorci�res nous n'entendons pas seulement celles qui tourmentent et tuent, mais bien tout devin, charmeur, jongleur et magicien, commun�ment appel�s hommes et femmes sages... ceux, celles que l'on consid�re comme bons et bonnes sorci�res, qui ne font aucun mal... � Entends-tu, qui ne font aucun mal ! � ... qui ne souillent ni ne d�truisent, mais qui sauvent et d�livrent du mal... Il vaudrait mieux pour nous tous que la terre soit d�barrass�e de toutes ces sorci�res et<emphasis> particuli�rement de celles qui sont bienfaisantes... �</emphasis></p><p>� On laisse pourtant nos religieuses soigner les malades...</p><p>� Parce qu'elles sont religieuses et sous l'�gide de m�decins imb�ciles, plus ignares qu'elles, mais qui se sont adjug�<emphasis> le pouvoir.</emphasis></p><p>� Calme-toi, dit la Polak, sinon tu vas finir par y avoir droit � tes trois cents fagots.</p><p>Le tuyau de sa pipe coinc� entre ses dents, elle soufflait la fum�e � petits jets, du coin des l�vres. Elle poursuivait r�veusement :</p><p>� O� �tait le-mal ?... dis-le-moi ? Les femmes ont toujours �t� des gu�risseuses... Parce qu'elles ont le sens de la terre, des secrets et des myst�res de la terre. Parce qu'elles donnent la vie. Elles ont souci de pr�server ce corps, elles sentent en lui autre chose qu'un gibier pour la mort et l'enfer... Pas comme � eux �. Ils laissent p�rir les pauvres gens dans leur douleur. � Vous irez au ciel �, disent-ils... Ils ne veulent pas qu'on leur �chappe... Les femmes gu�rissent, soignent, soulagent... C'est pourquoi ils ont jur� notre perte...</p><p>Son regard tombait sur les mains d'Ang�lique.</p><p>� ... Toi aussi, tu as des mains de gu�risseuse... Mais tu es plus rus�e et plus habile que moi... Tu leur �chapperas...</p><p>Elle se leva et fit quelques pas � travers la salle. Elle se retourna brusquement. Son visage s'�tait adouci et ses yeux bleus � nouveau brillaient, gais et all�gres.</p><p>� ... Viendras-tu avec moi dans l'�le, ma belle petite ?</p><p>La lueur pourpr�e du ciel se glissait par la fen�tre et l'illuminait.</p><p>� ... Non... Tu viendras plus tard... � la saison des sucres... Quand la s�ve de l'�rable coule... Tu verras, l'�le est toute parfum�e.</p><p>Elle reprenait ses fourrures jet�es sur un banc et recommen�ait � s'en envelopper. Elle regardait au loin.</p><p>� ... Toute parfum�e � l'ext�rieur et un peu acre et violente � l'int�rieur comme une belle femme en sa nature... Le parfum, c'est l'encens des sucres que l'on cuit dans les �rabli�res, et le puant, c'est l'odeur des fromages que l'on commence � fabriquer dans les entrailles de l'�le. Sous les vo�tes des fermes au printemps. Tu viendras ! Je te parlerai. Il faudra que je te dise beaucoup de choses que tu ne sais pas et pour lesquelles, pourtant, tu as �t� pers�cut�e. Il faudra que tu saches le complot des hommes contre les femmes et tout ce qu'ils ont fait pour leur arracher le pouvoir qu'elles avaient re�u de Dieu : celui de gu�rir.</p><p>� Ah ! Ils en ont br�l� et br�l� des femmes sages et aussi des hommes sages qu'elles avaient initi�s � leur science. Ah ! Tu vois, ce n'est pas fini... que de b�chers encore ! Que de b�chers !... Mon Dieu !</p><p>Une expression d'intense douleur crispa ses traits.</p><p>� Mais ne pense donc pas ! l'adjura la Polak... Ne pense donc pas ainsi et pars vite. Le soleil va dispara�tre.</p><p>Avant de lancer son attelage � travers le Saint-Laurent, Guillemette de Montsarrat se retournait encore vers Ang�lique.</p><p>� Tu me plais. Je vais pr�parer un � charme � de protection pour toi. Si un danger te menace, je viendrai t'avertir.</p><p>Au loin l'�le d'Orl�ans s'enfon�ait parmi des nuages lilas et roses s'�tageant au-dessus de sa croupe bois�e refl�tant le soleil qui se couchait derri�re les plaines d'Abraham.</p><p>*****</p><p>La Polak r�prouvait la violence de la grande femme de l'�le.</p><p>� Ce sont ses malheurs qui lui ont tourn� la t�te. Mais si elle continue � jaser ainsi, ils finiront par la br�ler ou la pendre. �</p><p>� son avis, Guillemette d�non�ait avec trop de hardiesse la malice humaine, ne cherchait pas � rassurer sur son compte.</p><p>Elle vivait en son manoir qui dominait la crique de Sainte-P�tronille et d'o� elle apercevait au loin Qu�bec, entour�e de gens, de b�tes, d'Indiens, d'enfants, rassemblant le voisinage en des f�tes et des beuveries dont on exag�rait la licence, fraternellement li�e avec l'ardente �l�onore d'Aquitaine, sa voisine.</p><p>Ah ! Il s'en passait dans l'�le avec cette sorci�re pour y r�gner...</p><p>On ne la savait ni veuve ni mari�e. Elle choisissait ses amants parmi les beaux jeunes gens, des gars qui auraient pu �tre ses fils, qui �taient peut-�tre ses fils apr�s tout...</p><p>On en racontait de toutes sortes sur la sorci�re et du pis.</p><p>En la paroisse de Saint-Marcel, pr�s de L�vis, un jour o� l'on s'escrimait � chasser le diable d'une poss�d�e, une fille de seize ans aux cheveux p�les qui par ses mal�fices avait caus� la perte de la r�colte de lin, elle avait surgi brusquement sur le seuil de l'�glise en faisant claquer son fouet. Et personne dans l'assistance n'avait bronch�, sachant qu'elle pouvait tr�s bien s'en servir. Elle avait remont� la nef, avait tendu les bras � la pauvre poss�d�e et lui avait dit avec une douceur �trange :</p><p>� Viens ! Viens, mon enfant.</p><p>Calm�e, l'autre, qui hurlait et se d�battait, s'�tait relev�e, avait suivi, ruisselante de l'eau qu'on lui avait jet�e et du sang des piq�res d'�pingles qu'on lui avait port�es pour d�couvrir les � points du diable �.</p><p>Cinq minutes plus tard, le tra�neau de la sorci�re galopait � travers le Saint-Laurent emmenant la jeune fille.</p><p>� Elle est venue reprendre sa proie, la maudite �, comment�rent les bonnes gens.</p><p>On disait maintenant qu'elle la soignait dans l'�le avec des potions calmantes. Mais beaucoup parlaient plut�t de sabbat.</p><p>Revenue chez elle, Ang�lique posa ses mains sur les fleurs s�ch�es, qu'elle triait au fur et � mesure que l'on venait lui demander des rem�des. Elle avait tout fait cependant pour �viter d'�tre sollicit�e.</p><p>Plus renseign�e que la Polak, elle �tait moins tent�e de taxer Guillemette d'exag�ration. Car la science des plantes avait conduit des centaines de milliers de femmes au b�cher.</p><p>� Tant de folie, pourquoi ? � se dit-elle en refermant doucement le coffre aux m�decines. Saint Cosme et saint Damien veillaient. Ils �taient bien la preuve que tout se rejoignait sur Terre, et que m�me la folie avait sa contrepartie de bon sens.</p><p>Devant ses sachets de plantes et de fioles, elle se sentait proche de Joffrey qui, au milieu de ses cornues, avait lui aussi inspir� la m�fiance et donn� prise � la pers�cution. C'est pourquoi ils se ressemblaient tous deux et qu'avait pu na�tre entre eux un merveilleux amour.</p><p>Dans le cr�puscule glac�, d'un bleu d'eau profonde, les lumi�res des fermes lointaines, au long de la c�te de Beaupr�, brillaient comme des yeux de loup.</p><p>Un feu parfois tressautait, fleur rouge, au bord d'un rivage ou � l'or�e d'un bois.</p><p>Une lumi�re se d�pla�ait telle une luciole dans l'immensit� bleue noy�e d'ombre du fleuve gel� et Ang�lique devina que Guillemette, la sorci�re, faisait galoper son tra�neau et ses deux cavales favorites. Elle regagnait son repaire, son manoir plein de vie, hors des lois communes.</p><p>Ang�lique sut qu'un jour elle aimerait s'asseoir en la grande salle du manoir de Guillemette de Montsarrat-B�hars, et celle-ci lui dirait son secret.</p><p>Elle irait la visiter en l'�le d'Orl�ans lorsque viendrait la saison qui pr�c�de le printemps et qu'on appelait au Canada � le temps des sucres �.</p></section><section><p><strong>Chapitre 49</strong></p><empty-line/><p>Ang�lique avait cherch� diff�rents pr�textes pour revoir la M�re Madeleine comme celle-ci l'en avait pri�e.</p><p>Un peu apr�s l��piphanie, elle lui apporta � dorer deux chandeliers de bois � motifs religieux qu'elle avait fait tourner par M. Le Basseur avec l'intention de les offrir � la Polak pour son oratoire.</p><p>M�re Madeleine qui �tait chef des ateliers prit personnellement sa commande en main.</p><p>L'application et le plaisir �vident avec lesquels les religieuses se livraient � leurs travaux apportaient � Ang�lique un bain de s�r�nit�. Lorsqu'elle venait et s'asseyait dans leur atelier pour visiter la M�re Madeleine, elle avait peine � se souvenir qu'une sombre histoire d�moniaque avait pr�sid� � leur rencontre.</p><p>Deux autres ursulines et leurs apprenties travaillaient dans l'atelier, chacune absorb�e par sa besogne pr�cise. L'on pouvait �changer quelques mots.</p><p>� br�le-pourpoint, Ang�lique posa � M�re Madeleine la question qui la pr�occupait depuis longtemps.</p><p>� Dites-moi, ma M�re, quel visage avait l'Archange ?</p><p>La religieuse lui jeta un rapide regard de c�t�, mais ne fit pas mine de ne pas comprendre.</p><p>Apr�s avoir mani� encore avec �nergie son chiffon de laine, M�re Madeleine le reposa pr�s d'elle. D'un geste du poignet � d�faut de ses doigts tachet�s de mille produits, elle �carta sur son front une m�che qui s'�tait �chapp�e de sa coiffe.</p><p>� Il vous ressemblait, dit-elle enfin. Oui, c'est ainsi que je le vois... surtout depuis que je vous connais. Ce n'�tait auparavant qu'une silhouette de lumi�re, � l'�p�e flamboyante. Tr�s jeune, mais tr�s fi�re silhouette. Tr�s pure mais tr�s... implacable aussi... L'Archange vengeur. Il avait les yeux clairs comme les v�tres, Madame, et dans ses traits quelque chose de votre beaut�... Mais ce n'�tait pas vous... Aucune confusion possible... Ce n'�tait m�me pas un reflet de vous... Puis-je dire que cet aspect viril que l'on pr�te aux anges qui sont charg�s de garder le Tr�ne de Dieu transparaissait en toute sa personne, bien que sa jeunesse le par�t d'une gr�ce f�minine ? Il avait de longs cheveux boucl�s... dor�s... Il �tait... merveilleux, soupira-t-elle. C'�tait un Archange, conclut-elle avec son joli sourire d�sarmant.</p><p>� Et le monstre ? Cet animal velu qui s'est jet� sur la D�mone pour la d�pecer de ses dents aigu�s, de ses griffes ?</p><p>� Je le vois aussi, affirma-t-elle en frissonnant. C'�tait une b�te effrayante... Ses prunelles brillaient d'un feu f�roce. Ses dents aux canines aigu�s de vampire se d�couvraient dans un rictus cruel... Ses griffes me parurent aiguis�es comme autant de poignards effil�s...</p><p>Elle jeta de nouveau vers Ang�lique un regard scrutateur, puis un demi-sourire releva les coins de sa bouche, tandis qu'un �clair malicieux faisait �tinceler les verres de ses lunettes.</p><p>� Pourquoi me posez-vous toutes ces questions, ch�re dame ? Qu'esp�rez-vous apprendre encore de ma piteuse clairvoyance ? Quel sera l'Archange qui se dressera un jour et intimera � la b�te immonde de d�truire la D�mone ? En v�rit�, peut-�tre le savez-vous d�j� mieux que moi ?</p><p>� Oui... Peut-�tre... en effet, murmura Ang�lique.</p><p>La vision de Cantor et de son glouton s'imposait � elle, sauf que le cher Wolverines n'�tait pas une � b�te immonde �, loin de l�...</p><p>Puis, tout � coup, elle se sentit bl�mir. Pourquoi la M�re Madeleine avait-elle parl� au futur ? � L'Archange qui se dressera... �</p><p>� Mais... Mais elle est morte !... s'�cria-t-elle.</p><p>Les travailleuses qui s'activaient dans un silence feutr� relev�rent la t�te et regard�rent dans leur direction. Ang�lique se contraignit au calme.</p><p>� Pourquoi vous exprimez-vous ainsi ? demanda-t-elle tout bas � la M�re Madeleine. Vous parlez comme si ces �v�nements �taient encore � venir ? Or, ce n'est pas vrai ! L'Archange a d�j� frapp� ! La b�te a d�j� tu� ! Pourquoi vous exprimez-vous comme si la D�mone r�dait encore sur cette Terre et n'avait pas termin� parmi nous sa mission infernale ?</p><p>� Je... je ne sais pas, balbutia la petite ursuline d'un air malheureux.</p><p>La visible �motion d'Ang�lique la d�concertait.</p><p>� ... J'ai parl� ainsi parce que... peut-�tre parce que je sens que l'Acadie n'est pas encore sauv�e...</p><p>Ang�lique se reprocha son impulsivit� toujours � fleur de peau lorsqu'on touchait � cette mal�fique histoire. Or, la r�flexion de la M�re Madeleine �tait pertinente. M�me Ambroisine morte, l'Acadie n'�tait pas pour autant sauv�e. M�me le P�re d'Orgeval �loign�, les cons�quences de leurs actes et des complots qu'ils avaient ourdis, des pi�ges qu'ils avaient con�us pouvaient encore se faire sentir.</p><p>Elle aurait voulu pousser la jeune visionnaire dans ses retranchements, l'obliger � d�finir ses intuitions, mais la moniale rappel�e aux imp�ratifs de sa t�che de doreuse lui fit signe, un doigt sur la bouche, d'avoir � ne plus parler, � peine respirer et se garder autant que possible de tout mouvement pr�cipit� entra�nant un d�placement d'air. Car une petite apprentie venait de d�poser devant elle le coussin ou coussinet qui servait � transporter les feuilles d'or et � les y couper avec un couteau sp�cial selon la forme d�sir�e. Il s'agissait d'une petite planche de bois avec du bon coton card� et recouverte d'une peau de veau d�graiss�e ou d'une peau de daim. Une feuille de parchemin bordait � demi cette planchette sur trois c�t�s, afin d'emp�cher le vent de soulever et d'emporter les feuilles d'or. Il fallait se m�fier de son propre souffle tant la mati�re � fa�onner �tait impalpable et a�rienne.</p><p>Avec autant de circonspection et d'adresse qu'un Indien sur le sentier de la guerre, Ang�lique se leva, s'�carta de l'�tabli et s'�loigna.</p><p>*****</p><p>Une douce neige cotonneuse descendait du ciel nocturne. L'Ang�lus du soir venait de sonner. Il y avait encore des passants dans les rues, dont les silhouettes se devinaient derri�re les blanches draperies languissantes de la neige, ainsi que des attelages cahotants. Sur la Place d'Armes, une escouade de soldats sortant du fort, la b�che � l'�paule, commen�ait de d�blayer les abords du ch�teau Saint-Louis, avant que ceux-ci ne deviennent inaccessibles, t�che hivernale qui s'apparentait � celle de vider le tonneau des Dana�des in�puisable. Et les remblais de neige s'accumuleraient, les boyaux de passage deviendraient de plus en plus �troits, labyrinthes sinuants parmi les murs dress�s d'une cit� de glace enrobant l'autre.</p><p>Tout en marchant, isol�e, envelopp�e de neige et de silence ouat�, Ang�lique, les mains dans son manchon, essayait de dissiper en elle une nouvelle appr�hension sans objet. Mais, en employant le futur lorsqu'elle avait dit � ... Quel sera l'Archange qui viendra... � la M�re Madeleine l'avait d�sagr�ablement impressionn�e. Voil� qu'elle recommen�ait � ratiociner. Et si Ambroisine n'�tait pas morte et si elle allait de nouveau surgir devant elle, l�, dans Qu�bec ? Avec son sourire cachant de fielleuses horreurs ! Un esprit succube n'est-il pas capable de tout ? Mais non ! Elle �tait morte ! Son corps ravissant avait �t� retrouv� d�chiquet�, � un horrible m�lange d'os et de chair meurtrie et tra�n� dans la fange... �, comme on leur faisait d�clamer autrefois dans les trag�dies de Monsieur Jean Racine.</p><p>Pour revenir les tourmenter, Ambroisine devrait se trouver un autre corps... Impossible... Avec la disparition de ce corps cesserait le mal�fice, elle le savait...</p><p>� Je d�lire... Elle est morte et bien morte... �</p><p>Le son d'un orgue lui parvint, �touff�, incertain. L'ogive d'un vitrail se d�coupait, floue, dans la haute falaise d'un mur dress�. Elle se trouvait derri�re la cath�drale. Un b�timent reliant celle-ci au S�minaire, servant parfois de sacristie, abritait dans sa tour-clocher un orgue o� les �l�ves venaient �tudier. Elle devina qui jouait � cette heure : Cantor.</p><p>De m�me que pour trouver Joffrey de Peyrac il fallait commencer par se rendre au couvent des j�suites, de m�me c'�tait au S�minaire qu'on avait le plus de chances de d�nicher Cantor.</p><p>Ang�lique souleva le loquet d'une petite porte de bois au pied de la tour et apr�s avoir travers� la sacristie monta un raide escalier jusqu'� un �tage sous les combles, am�nag� en pi�ce d'�tude pour les musiciens. Un orgue plus modeste que celui qui tr�nait dans les tribunes de la cath�drale, mais de beau son, permettait aux �l�ves de faire leurs gammes.</p><p>Cantor �tait l�, �clair� par deux torches plant�es dans le mur � des anneaux de fer, fix�s l� pour cet usage. La fum�e fuligineuse trouvait � s'�chapper par les interstices de la toiture. L'inconfort glacial de l'endroit ne semblait pas troubler le jeune musicien. Il jouait avec fougue et, par instants, avec majest�. La chaleur de son sang anim� par sa joie int�rieure et la vigueur qu'il devait d�ployer pour venir � bout des difficiles exercices rosissaient son visage. Par instants, lorsqu'il abaissait ses mains sur les claviers et y plantait ses doigts avec une d�cision vibrante, on aurait dit qu'il les enfon�ait dans une mati�re mall�able comme la glaise pour en faire sortir un son puissant, souterrain, enfoui dans cet amalgame inerte de bois, d'ivoire, d'�b�ne, de cuir et de m�taux travaill�s, travers� par l'air pour en faire sortir ce cri de l'�me inexprimable, que la terre et les cieux, et les eaux et les arbres ont emprisonn�s dans le chaos de la Cr�ation, � tout jamais dans toutes leurs fibres, dans tous leurs pores, et que, parmi d'autres miracles, celui de l'Art, lib�re.</p><p>Le regard de Cantor la vit, debout pr�s de l'orgue. Il continua � jouer. Il �tait parti ailleurs... Courant dans le d�ferlement des notes et des sons, comme il courait sous les arbres du Nouveau Monde, � la vitesse de l'Indien, comme il se laissait aller au d�ferlement des vagues dans les grottes des rivages du Maine.</p><p>Florimond l'avait vu en songe au sommet des cr�tes �cumantes et l'appelant : � Viens ! Viens ! Florimond !... Viens faire cela avec moi !... �</p><p>Par instants, son regard d'eau claire revenait vers elle. Elle sentait qu'� discerner son visage dans l'ombre, un regain d'exaltation �tait venu ajouter � son transport.</p><p>� Quelle force et quelle virtuosit� le poss�dent ? �</p><p>Elle en �tait saisie, empoign�e, suffoqu�e, comme par un choc, un coup re�u en pleine poitrine, et qui lui faisait perdre son souffle, alors que l'ampleur des sons, la musique planant, immense et comme �norme et qui semblait venir d'ailleurs, les recouvraient tous deux, les �crasait presque. Mais l'Archange s'envolait. Il planait � son tour au milieu de cette temp�te qu'il avait d�cha�n�e et dont il demeurait le ma�tre. Il souriait. Un sourire de lumi�re, int�rieur. La roseur de ses joues, la clart� de ses yeux verts, le reflets d'or de ses boucles irradiaient cette lumi�re int�rieure, comme en un ph�nom�ne de transfiguration.</p><p>Il la regardait avec l'expression d'un enfant ravi de sa puissance, lui offrant ce qu'il pouvait offrir de plus beau, d�j� �uvre de ses mains.</p><p>La petite main carr�e et vigoureuse de Cantor dans la sienne lorsqu'il trottait � ses c�t�s dans les rues de Paris... Toujours les mains de ses petits dans les siennes, toujours marcher, courir, les tra�ner, les entra�ner vers la vie...</p><p>Tendu vers elle, tandis que les sons du dernier accord s'�loignaient dans un grondement majestueux, il lui offrait son visage rayonnant.</p><p>Elle pensa : � Comme il est jeune ! Comme il est innocent ! �</p><p>Il semblait attendre quelque chose d'elle, un mot, un geste, mais, en r�alit�, il ne la voyait encore que dans un r�ve. Son �me lentement reprenait pied. Tous les mots seraient pauvres. Elle lui donnait sa pr�sence, cette �motion qui lui serrait la gorge.</p><p>Les sons d�croissaient, mouraient. On entendit gr�siller les torches de r�sine. Cantor releva ses mains. Lorsqu'il parla, sa voix parut presque gr�le apr�s ce tonnerre d�ferlant.</p><p>Une voix grave et douce de jeune homme.</p><p>� Vous �tes venue, ma m�re...</p><p>Elle lui dit que, passant par les rues, elle avait capt� les accents de l'orgue et avait su qu'il se trouvait l�.</p><p>� Vous avez entendu ? Vous avez entendu le passage des esprits infernaux ?</p><p>Il reportait son regard sur la partition musicale.</p><p>� Il y a l� un passage o� l'auteur a voulu �voquer les d�mons r�dant sur la Terre parmi les hommes... En jouant, je ne pouvais m'emp�cher d'�voquer l'horrible cr�ature qui avait voulu notre destruction cet �t�, sur la c�te est, le feu des regards de cette femme...</p><p>� ... Quel soulagement quand arrivent, au son des trompettes, les phalanges du ciel, s'�lan�ant au secours des humains...</p><p>Il murmura apr�s un silence.</p><p>� Elle est morte ! Elle est morte !</p><p>Ang�lique s'�tonnait � peine de l'entendre r�pondre � ses pens�es. Elle l'interrogea � mi-voix.</p><p>� C'est toi, Cantor, qui, le premier l'as trouv�e morte ?</p><p>� Oui.</p><p>� Wolverines t'accompagnait-il ?</p><p>� Oui.</p><p>Il leva sur elle son tranquille regard vert.</p><p>� Mais ce n'est pas lui qui l'a tu�e... Ses plaies n'�taient pas fra�ches... Un nuage de mouches a jailli de sa face d�figur�e, alors que je m'approchais...</p><p>� Tu ne l'as trouv�e qu'� l'aube... Le glouton n'aurait-il pu la tuer durant la nuit, courant sur sa piste apr�s qu'elle s'�tait enfuie ?</p><p>Il fit signe que non.</p><p>� En ce cas, il lui aurait d�tach� la t�te du tronc... Sa t�te, il aurait fallu la rechercher jusque dans les arbres. C'est dans la coutume des gloutons d'agir ainsi.</p><p>Ils chuchotaient car l'�cho r�percutait le moindre bruit sous les vo�tes.</p><p>� On ne peut imaginer la force d'un glouton saisi de fureur meurtri�re. Il parvient � transporter au sommet d'un �rable ou d'un orme, une t�te d'�lan avec tous ses bois... Et Wolverines ha�ssait Madame de Maudribourg...</p><p>� Serait-ce l'�uvre des loups ?</p><p>� Je ne sais...</p><p>Cantor rapprocha son visage de celui de sa m�re afin de parler plus bas encore.</p><p>� Elle est morte, ma m�re... Voil� ce que je sais.<emphasis> Pour l'instant,</emphasis> elle est morte ! Elle ne peut plus rien contre vous...</p><p>Sous l'effet du froid glacial qui r�gnait dans la chapelle, leurs souffles, se r�pondant, se rejoignaient en petits nuages de vapeur. Les doigts de Cantor, maintenant immobiles, devenaient gourds. Il les porta � ses l�vres pour essayer de les r�chauffer.</p><p>Tout proche, dans le clocher, un m�canisme grin�a, et le timbre d'une horloge laissa tomber une note paisible, s�v�re, lente � s'�teindre et Ang�lique la ressentit comme un rappel � l'ordre. L'horloge avait raison, ces propos sinistres ne convenaient pas � ce lieu saint o� venaient de retentir de si c�lestes harmonies.</p><p>Cantor roula ses partitions de musique comme un �l�ve appliqu�.</p><p>� Qu�bec, il avait retrouv� le plaisir de la musique religieuse et de la man�canterie. Sa voix, ayant achev� de muer, gardait le don re�u � sa naissance. Devenue plus grave, elle demeurait juste et belle.</p><p>Au-dehors, ils se trouv�rent enferm�s dans le secret d'une neige sans violence, douce comme une tomb�e de p�tales.</p><p>Ils all�rent dans le silence des rues de Qu�bec o� Ang�lique n'avait pas pr�vu qu'elle marcherait un jour aux c�t�s de son fils retrouv�. C'�tait de l'inattendu. Aujourd'hui, il lui prenait le bras car il �tait plus grand qu'elle.</p><p>Demain on c�l�brerait la f�te de la Chandeleur et elle se souvint de ce 2 f�vrier ou comme un petit J�sus de cire elle l'avait emmen� dans ses bras � travers le Paris enneig�, fuyant le sordide H�tel-Dieu o� il venait de na�tre. C'�tait un rond, rond pur et blanc, blond, duvet d'or et joues de porcelaine, et elle le tenait comme un tr�sor sous son manteau, ti�de contre la ti�deur de son giron.</p><p>� Demain c'est la Chandeleur, dit-il tout � coup. Nous ferons des cr�pes et vous nous raconterez � le temps du chocolat �.</p><p>Ils pass�rent au ch�teau de Montigny afin d'inviter Florimond � venir le lendemain faire sauter des cr�pes selon la tradition.</p><p>Florimond logeait � demeure au manoir. On le voyait peu car il �tait toujours requis par mille entreprises.</p><p>Entre autres, il travaillait � r�diger cartes et rapports de son exp�dition du Mississippi dans le Sud, qui s'�tait termin�e par la Baie d'Hudson dans le Nord.</p><p>Ang�lique fut �tonn�e de trouver dans le cabinet de travail o� il se tenait d'habitude, Mme de Castel-Morgeat � laquelle Florimond et Anne-Fran�ois faisaient un r�cit de leur premi�re rencontre, sur la rivi�re des Miamis, alors qu'Anne-Fran�ois, prisonnier des Illinois, �tait sur le point de conna�tre un sort funeste. On lui avait d�j� plusieurs fois soulev� la chevelure d'un air entendu lorsque Florimond s'�tait interpos�. Le r�cit de leur combat et de leur �vasion comportait plusieurs �pisodes. Leur amiti� datait de ce jour. La pr�sence de la femme du lieutenant-g�n�ral pouvait s'expliquer par celle d'Anne-Fran�ois qui ne quittait gu�re son comp�re, mais Ang�lique soup�onnait que Sabine cherchait toutes les occasions d'�tre en pr�sence de celui qui avait �t� son premier amour, le comte de Peyrac.</p><p>Elle regardait Florimond comme si elle voyait en lui le fils qu'elle avait r�v� d'avoir, n� de l'homme qu'elle aimait.</p><p>*****</p><p>� ... Elle doit ressembler � cette femme qui a �t� la m�re de Joffrey �, pensait Ang�lique lorsque, plus tard, toute la maisonn�e sommeillant, elle s'attarda aupr�s du po�le de fa�ence dans le salon douillet.</p><p>Et elle s'�tait sentie touch�e en son point faible comme si une autre femme, qui aurait eu quelques droits sur Joffrey, �tait venue lui demander des comptes.</p><p>Joffrey parlait rarement de sa m�re. L'autre jour, �voquant les voyages au cours desquels il avait connu le P�re de Maubeuge, il avait dit :</p><p>� Je naviguais. Ma m�re pendant ce temps �tait r�gente de nos domaines toulousains...</p><p>Enfant, Joffrey avait �t� confi� � une nourrice protestante des montagnes. C'�tait le temps des guerres de religion. Au cours d'un massacre perp�tr� par les catholiques dans le village huguenot, le petit gar�on de trois ans avait �t� d�fenestr� et bless� � la face. Un paysan l'avait ramen� dans sa hotte. Il se souvenait de son arriv�e � Toulouse et racontait :</p><p>� Ma m�re me prit dans ses bras et me porta sur la terrasse du palais, au soleil. J'y demeurai �tendu l� des ann�es. Et peu � peu je retrouvai force et sant�.</p><p>Un petit gar�on qui ressemblait � Florimond, allong� sur un lit de repos, au sommet d'un palais rose et, pr�s de lui, une grande femme aux yeux noirs qui, constante par sa pr�sence, ses mains, son regard, le ram�ne � la vie, avec l'aide du soleil.</p><p>Le soleil ! Le soleil !</p><p>Le gel craquait au-dehors dans la nuit tr�s noire.</p><p>*****</p><p>� la Chandeleur, derri�re laquelle se tenait la f�te pa�enne du solstice d'hiver, les cr�pes bien rondes, dor�es, symbolisaient le soleil, appelant son retour, et aussi la fortune.</p><p>On les faisait sauter, un louis d'or dans la main, et si l'on pouvait en envoyer une sur le dessus de l'armoire, la famille serait riche pour l'ann�e.</p><p>On disait aussi :</p><p>� � la Chandeleur si l'ours sort et voit son ombre, il neigera quarante jours. �</p><p>D'apr�s le dicton, le soleil �tait mauvais signe, qui trompait l'ours endormi et l'attirait hors de sa tani�re, croyant en un renouveau trop pr�coce pour se maintenir.</p><p>Au contraire, la tourmente qui soufflerait les cierges b�nis apport�s de l'�glise laissait esp�rer que l'hiver, ayant �puis� sa vindicte, se lasserait plus t�t.</p><p>Cette ann�e-l�, la journ�e posait une �nigme. Le matin, le soleil brillait mais, l'apr�s-midi, la neige se mit � tomber en abondance.</p><p>L'hiver serait-il long ou court ?</p><p>De toute fa�on, disaient les gens sans illusions, il n'y avait gu�re de diff�rence entre un hiver long ou court. Comme d'habitude on aurait bien � patauger dans la gadoue jusqu'en mai et les navires n'arriveraient pas avant juin.</p><p>Dans la maison o� � Florimond et Cantor, aux enfants � habituels �, Neals, Marcellin, Timothy, se joignait le petit tambour de l'arm�e dont la situation orpheline avait pouss� Ang�lique � l'inviter. Le soleil brillait encore lorsqu'ils avaient graiss� la po�le. Lorsque, deux heures plus tard, ils relev�rent la t�te, rouges et suant, pour contempler les piles de cr�pes sur la table, ils virent que la neige silencieuse atteignait presque les rebords des fen�tres. Le niveau montait � une vitesse surprenante, comme celui d'un r�servoir aliment� par un barrage d�bond�. Ils aper�urent un li�vre blanc venu des bois, qui se dressait sur les pattes de derri�re pour ronger les �corces des troncs � la crois�e des branches.</p><p>Dans les sanctuaires blancs des arbres surcharg�s, des oiseaux en boule, aux gorges rouge orang�, vertes ou jaunes, s'alignaient les uns pr�s des autres, en brochettes comme des lampes de No�l. La blancheur de la neige versait � l'int�rieur de la maison une clart� de f�te.</p><p>Ang�lique parlait de la Chandeleur dans Paris, lorsque les � enfants bleus � et les � enfants rouges �, les orphelins v�tus aux couleurs de la ville, vendaient tout le jour de gros beignets sucr�s dans les rues.</p><p>Les souvenirs d�filaient et Ang�lique leur raconta comment elle avait �t� les chercher chez la fermi�re de Neuilly qu'elle avait d� menacer de la pointe de son poignard �gyptien pour les reprendre.</p><p>Le b�b� Cantor �tait dans la paille � l'�table entre le b�uf et l'�ne.</p><p>� Et, malgr� cela, tu �tais toujours tout rond, tout dodu, et tu te contentais de sucer patiemment un morceau de chiffon. Tu �tais affreusement sale.</p><p>� La petite servante Javotte te nourrissait tant bien que mal d'un peu de lait vol� � l'heure de la traite, mais personne ne te lavait jamais.</p><p>� Bonne affaire ! dit Cantor.</p><p>Florimond ne se souvenait pas d'avoir �t� cach� dans la niche du chien pour se prot�ger des s�vices de la fermi�re, ni de la tour de Nesle ou du Pont-Neuf. Seulement de la maison du Moulin vert. Les �preuves de sa petite enfance ne lui laissaient qu'un souvenir flou.</p><p>En revanche, lorsque quelques ann�es plus tard il avait �t� introduit � la Cour il avait commenc� de vivre et, � partir de l�, il n'avait que de bons souvenirs, m�me de ses ann�es de coll�ge qui avaient suivi.</p><p>� la Cour, son apprentissage de page auquel s'�tait ajout� celui du maniement de l'�p�e puis, plus tard, lorsqu'il avait d� renoncer � cette existence de papillon diligent qu'il vivait � Versailles afin d'entrer dans un sombre coll�ge, la d�couverte des sciences lui avait permis de ne pas en souffrir.</p><p>D�s qu'il avait d� se battre en duel, attirer l'attention des princes et du Roi et faire des exp�riences de chimie, une porte s'�tait ouverte pour lui sur un monde �blouissant qui avait fait basculer dans l'oubli les �preuves qui ne lui permettaient pas, m�me tout petit, de donner sa mesure. Tandis que remplir un r�le, l'accomplir au mieux pr�s de personnes en vue, convenait � son activit� infatigable et au sens qu'il avait de son importance, joints � une avidit� d'apprendre et de se perfectionner le plus possible en tout, qui lui avait fait accepter sans ennui le contraste pourtant brutal de se retrouver, apr�s la vie de la Cour, dans un coll�ge aust�re.</p><p>Pour Cantor, les choses �taient diff�rentes et semblaient s'�tre pass�es � l'inverse. R�veur, artiste pr�occup� de tranquillit� et de bien-aise int�rieur et ext�rieur, de satisfactions paisibles o� la joie de manger lentement de bonnes choses tenait une grande place, la vie de la Cour lui avait profond�ment d�plu. Certes, les grandes dames jacassantes le bourraient de bonbons qu'il n'avait m�me pas le temps de manger tranquillement ; certes, avec Florimond, ils avaient pu perp�trer quelques bonnes farces comme le jour o� ils avaient attach� d'un pied � l'autre les rubans de souliers de M. de Ronsabel � l'instant o� il allait faire sa r�v�rence au Roi ; certes, il aimait beaucoup l'abb� de Lesdigui�res, son pr�cepteur, et aussi chanter devant la Reine, mais il fallait sans cesse se h�ter, courir, soutenir des queues de manteaux surcharg�s de broderies qui pour un petit gar�on de huit ans �taient bien lourdes et, la plupart du temps, � Versailles, on ne savait jamais o� on allait d�ner et o� on allait dormir. Enfin M. Lulli, ma�tre de chapelle du Roi, avait parl� � plusieurs reprises � son sujet d'une op�ration inqui�tante destin�e � lui conserver sa � voix d'ange �...</p><p>� Je savais que je ne pouvais rien contre les choses d�plaisantes, expliquait Cantor. Il me fallait seulement �tre patient et attendre l'occasion de jouer ma partie : par exemple : rejoindre mon p�re. J'ai toujours raisonn� ainsi, m�me, je le crois, lorsque j'�tais un b�b� dans la cr�che.</p><p>Florimond et lui reconnaissaient volontiers qu'ils avaient souffert de jalousie � cause de leur m�re. Elle appartenait � d'autres. On ne la voyait jamais. � l'examen, leur rancune venait du sentiment de perte irr�parable qu'ils �prouvaient lorsque son visage s'effa�ait � leurs yeux, disparaissant comme le soleil, ce qui les replongeait dans une ombre o� ils se sentaient en butte � ce que Cantor appelait les � choses d�plaisantes �. Tourments et peines informul�s qu'ils sentaient tapis autour de leur fr�le existence. Et lorsqu'ils habitaient la petite maison de cocher alors qu'Ang�lique travaillait � l'auberge du Masque rouge ou � la chocolaterie, Barbe, oui, alors leur servante avait aussi peur qu'eux.</p><p>Menaces larvaires dont l'ombre s'envolait comme par enchantement d�s que leur m�re r�apparaissait.</p><p>Et tout en parlant les jeunes gens s'avisaient que ce beau visage de femme s'incorporait � leurs sensations de bonheur les plus lointaines. Ils �voqu�rent le cheval de bois de Florimond, la bo�te � tr�sors o� leur m�re avait commenc� de d�poser des objets de sa vie pass�e et qu'elle ouvrait d'un air myst�rieux.</p><p>Honorine �coutait en ouvrant des yeux attentifs et posait des questions.</p><p>� Maman, qu'y avait-il dans ta bo�te � tr�sors ?</p><p>Ang�lique dut faire un effort de m�moire. Il y avait certainement la dague effil�e de Rodogone l��gyptien, ce poignard avec lequel elle avait menac� la fermi�re. Il y avait une plume du pamphl�taire imp�nitent qu'on appelait le Po�te crott� et qui avait fini pendu pour avoir trop chansonn� les scandales de la Cour.</p><p>Plus tard, il y eut une �meraude d'un prince de Perse, Bachtiari-Bey...</p><p>� Maman, qu'as-tu fait de ta bo�te � tr�sors ?</p><p>De cela aussi, Ang�lique ne parvenait pas � se rappeler.</p><p>*****</p><p>La p�nombre venait. La neige tombait toujours. Dans la maison il n'y avait que la lueur du feu �clairant les jeunes visages et, dans un coin de la salle, la flamme du cierge de la Chandeleur, qui devait pr�sider � cette premi�re journ�e et qu'on allumerait ensuite au cours de l'ann�e pour les temp�tes, pour �carter le p�ril iroquois, pour veiller les agonisants et les morts.</p><p>Ang�lique interrogea Florimond sur le voyage au-del� des mers qu'il avait entrepris sur une � id�e �, une certitude de trouver son p�re et Cantor et qui lui avait sauv� la vie. Ils parl�rent de Nathana�l de Cambourg qui �tait parti avec lui.</p><p>Mais ce volet le plus r�cent de leur existence leur plaisait moins que l'autre, le � temps du chocolat �, et ils y revinrent, faisant peu � peu de cette p�riode de leur petite enfance un conte de f�es inoubliable, peupl� de jouets, de croquignols et de p�t�s chauds, de promenades l'�t�, avec le cadre d'eau de la Seine pour se rendre � Versailles et voir manger le Roi, des danses du singe Piccolo, des rires et des chansons, de la bonne Barbe qui les embrassait en les serrant sur son ample poitrine, recr�ant des jours touch�s du parfum de leur m�re, �clair�s par la pr�sence de sa beaut� et qu'ils transformaient, d'un souvenir � l'autre, en une enfance de paradis o� elle ne les avait jamais quitt�s.</p></section><section><p><strong>Septi�me partie</strong></p><empty-line/><p><strong>Le jardin du Gouverneur</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 50</strong></p><empty-line/><p>Quelques jours apr�s la Chandeleur, � la sortie de la grand-messe, Monsieur le Gouverneur d�cida de se rendre en son jardin.</p><p>� Avec toutes ses dames... �, aurait dit la chanson.</p><p>Le temps �tait pur et beau. On venait d'entrer dans cette p�riode de l'hiver o� les jours s'�grenaient si clairs et si sereins qu'il ne paraissait pas un nuage en trois semaines.</p><p>Le cort�ge remontant de la cath�drale passa devant le ch�teau Saint-Louis et traversa la Place d'Armes. Un peu plus haut, l'on atteignait le jardin qui avait �t� dessin� par M. de Montmagny, deuxi�me gouverneur de la Nouvelle-France, et dans les all�es duquel M. de Frontenac, se promenant, se sentait un peu Louis XIV � Versailles.</p><p>Toutes proportions gard�es.</p><p>Cependant, quant � la beaut� et � la gr�ce des dames du cort�ge, la prestance et l'entrain des messieurs, le luxe de leurs v�tements auxquels les capes et manteaux de fourrure, les manchons, les bonnets orn�s de plumes, les bottes travaill�es � l'indienne ajoutaient une note somptueuse, la petite cour du gouverneur valait bien celle du Roi-Soleil. Les gentilshommes portaient l'�p�e. Certains, comme Ville d'Avray, appuyaient sur une canne � pommeau d'or ou d'ivoire une main gant�e de peau fourr�e.</p><p>Le chemin qui serpentait entre deux murets de neige donnait moins d'assurance � une noble d�marche que les all�es sabl�es des parterres royaux mais l'on pouvait encore se distinguer par des propos choisis et de la gaiet�. C'�tait la Cour au Canada.</p><p>De m�me, le jardin du gouverneur dont le trac� � la fran�aise pr�sentait une certaine rigueur avec son labyrinthe de buis taill� par lequel on avait cherch� � lui donner un petit air de Versailles, perdait de sa solennit� lorsque l'on arrivait devant ce qui faisait la fiert� de Frontenac : son carr� de choux.</p><p>Il y en avait l� une r�serve pour l'hiver entier, affirmait-il, car il en avait fait planter plusieurs arpents. Aux premi�res gel�es, on coupait les choux, on les retournait cul par-dessus t�te dans les sillons o� la neige et le froid les conservaient. Quand il s'en faisait besoin, le cuisinier du ch�teau envoyait ses aides s'approvisionner.</p><p>Ce jour de f�vrier, en cette promenade, presque toute la haute soci�t� de Qu�bec escorta le gouverneur, officiers, conseillers, nobles et marchands �taient l� et jeunes gens et jeunes filles de leurs parent�s, ainsi que quelques enfants.</p><p>Honorine donnait la main � Ang�lique.</p><p>On s'exclama sur le charme du buis sous la neige et un peu plus loin sur l'ampleur du carr� de choux.</p><p>� Les horizons de Versailles ne sont-ils pas plus exaltants ? demanda derri�re Ang�lique la voix du duc de La Fert�.</p><p>Le froid avivait un peu de couperose aux ailes de son nez. La lumi�re crue du soleil nordique nuisait aux complexions congestives des gros buveurs.</p><p>� Les horizons de Versailles sont fort beaux, mais ceux-ci me charment aussi, r�pliqua-t-elle, en d�signant le d�sert blanc que l'on envisageait des hauteurs du cap.</p><p>� Peuh ! De la sauvagerie ! Quelle d�ch�ance pour une femme vers laquelle tout Versailles tournait les yeux.</p><p>� Quelle d�ch�ance pour vous aussi, Monsieur de La Fert�, qui devez cacher votre superbe sous un nom sans �clat !</p><p>� Ce n'est que provisoire, vous le savez. En attendant avez-vous r�fl�chi � mes d�clarations derni�res ?</p><p>� Lesquelles ?</p><p>� Que nous pourrions nous d�sennuyer ensemble.</p><p>� Monsieur, je crois que nous avons d�j� tout dit � ce sujet.</p><p>� Il me passionne...</p><p>� Vous radotez...</p><p>Elle s'�carta.</p><p>La superbe de Vivonne n'avait pas r�sist� � l'atmosph�re du Canada. Il en avait �t� singuli�rement diminu� et comme terni, comme un m�tal non noble ne peut r�sister � des agressions par trop violentes et contraires de la nature.</p><p>Priv� d'honneurs, de flatteries, du jeu des intrigues, de l'aur�ole dont l'entouraient la gloire de sa s�ur et l'amiti� du Roi, �cart� d'une charge qu'il ne remplissait pas sans talent, celle d'amiral des gal�res du Roi, inoccup�, ressassant ses inqui�tudes, ne pouvant trouver en lui-m�me, pour ne s'�tre jamais pr�occup� de les y mettre, les ressources suffisantes pour lutter, il vieillissait. Il avait su � l'avance qu'il s�ennuierait, mais pas qu'il souffrirait. Et en effet, rien ne serait arriv� s'il n'y avait pas eu cette surprise inou�e de voir surgir Ang�lique. Sans elle, �'aurait pu �tre acceptable.</p><p>Mais elle l'emp�chait d'oublier. Elle �veillait ses regrets et les r�ves en sommeil avaient resurgi avec plus d'acuit�. Chaque matin, au r�veil, il se disait : elle est l� dans cette ville : la plus belle. Et cela suffisait � transformer la petite ville ennuyeuse en un r�ceptacle d'une aventure qui le faisait fr�mir d'impatience et d'une attente qui l'exasp�rait d'autant plus qu'il savait qu'il n'y aurait rien, qu'il n'y aurait jamais plus rien entre eux. Sa pr�sence �tait pour lui aussi inutile que celle d'un fant�me, comme s'il l'e�t contempl�e inaccessible derri�re une vitre. Chaque �change qu'il avait avec elle lui laissait une impression p�nible, irritante. Il se r�p�tait que, la prochaine fois, il lui dirait ceci et cela, qui la blesserait et le vengerait.</p><p>*****</p><p>Les groupes s'�gaill�rent � travers les all�es et beaucoup se rendaient visiter le labyrinthe de buis que Frontenac faisait d�blayer aussi souvent que n�cessaire par les soldats.</p><p>Prenant garde de se tenir � l'�cart des oreilles d�votes et eccl�siastiques, Ville d'Avray racontait des histoires lestes.</p><p>De son c�t� Mme de Mercouville faisait part � ses amis de sa victoire. M. Gaubert avait c�d� et lui avait donn� le nom des prisonniers anglais qui �taient esclaves au village des Hurons et qui connaissaient les secrets de teintures v�g�tales pour la laine. Si on pouvait les faire venir en ville et les employer, le Canada n'aurait plus besoin d'importer des �toffes de France. En attendant, on tisserait le lin dont on avait vu une premi�re r�colte cette ann�e sur les rives du Saint-Laurent.</p><p>Les menuisiers construisaient des m�tiers sur le mod�le de celui qu'elle avait fait venir d'Aunis.</p><p>� J'aime avoir plusieurs fers au feu...</p><p>M. de Peyrac, M. de Frontenac et l'intendant Carlon s'entretenaient de mines de potasse et de goudron.</p><p>B�reng�re Tardieu de La Vaudi�re, avec cette sorte de na�vet� qui lui �tait coutumi�re, ne voilait plus qu'elle ferait tout ce qu'elle pourrait afin de se faire aimer du comte de Peyrac. Son minois enfantin �mergeait d'un grand capuchon bord� de fourrure grise, mais Ang�lique nota avec satisfaction que le nez de la ravissante �tait un peu rouge. Elle se garderait de lui communiquer des compresses d'eau de m�lisse et de bigaradier qu'elle s'appliquait sur le visage au retour des promenades.</p><p>M. de Bardagne conduisait Mme Haubourg de Longchamp, une femme douce et distingu�e, tr�s �rudite, qui �tait le bras droit de Mme de Mercouville dans l'administration de la Confr�rie de la Sainte-Famille. L'envoy� du Roi semblait vouloir se consoler avec elle de son ingu�rissable blessure d'amour. Il salua de loin Ang�lique d'un air distant. Le chevalier de Lom�nie parut aussi se d�rober intentionnellement et elle en ressentit un peu de peine.</p><p>Puisque ses galants pr�f�r�s semblaient d�cid�s � lui battre froid, Ang�lique accepta la compagnie de M. Gaubert de La Melloise. Elle �prouvait quelques pr�ventions � son �gard depuis qu'elle savait qu'il se faisait faire des gants dans des peaux d'oiseaux par l'eskimo du sorcier de la Basse-Ville. Mais il la d�barrassait de la compagnie de Vivonne.</p><p>Les principaux capitaines indiens Hurons et Algonquins se joignaient au cort�ge, fumant et discourant dans leur langue avec M. de L'Aubigni�re ou le baron de Maudreuil.</p><p>Piksarett se pavanait dans son habit rouge anglais soutach� de dorures, un chapeau au bord galonn�, garni de tours de plumes pos�s sur des tresses d'honneur. Les mitasses et les mocassins qui compl�taient son habillement ne l'emp�chaient pas d'�tre fort glorieux. Jamais il n'�tait rest� si longtemps � Qu�bec et n'avait n�glig� les belles for�ts du pays des Narrangasetts.</p><p>Les filles a�n�es de Mme de Mercouville �taient l� et celles de Mme Le Bachoys aussi. Les jeunes gens tels que Florimond, Anne-Fran�ois, Cantor et leurs amis du m�me �ge jouaient au petit jeu d'essayer de les soustraire aux assiduit�s des compagnons du duc de La Fert�, Martin d'Argenteuil et le m�r baron Bessart qui, plus par habitude de galanterie que par conviction, tentaient d'accaparer l'attention des fra�ches demoiselles canadiennes.</p><p>On intervint pour emp�cher le dogue agressif de M. de Chambly-Montauban de se colleter avec celui, pacifique, de l'abb� Dorin.</p><p>Le R�v�rend P�re de Maubeuge et l'aum�nier du Marquis, M. Dagenet, �taient absorb�s dans une grande conversation � propos des missions iroquoises.</p><p>Il y avait l� le m�decin veuf et le marchand Basile avec ses deux filles et son commis. Mme Le Bachoys distribuait � beaucoup ses faveurs mais, pour l'instant, c'�tait M. Gu�rin, l'un des premiers �chevins de la ville qui semblait avoir d�croch� la palme et �tre l'amant en titre. On aurait dit qu'il n'en revenait pas d'une telle promotion.</p><p>Il tenait Mme Le Bachoys en levant haut sa main comme s'il e�t voulu la pr�senter � la compagnie et dire � Voyez, n'est-elle pas admirable ! �</p><p>Sa femme, Mme Gu�rin, un peu plus bas, �tait engag�e dans un dialogue anim� avec Mme de Mercouville. Elles parlaient des m�tiers � tisser et de la n�cessit� de mettre les femmes oisives de l'hiver au travail. Mme Gu�rin, accorte et aimable femme au demeurant, ne paraissait pas se pr�occuper outre mesure de porter si ouvertement les cornes. Effet de l'habitude ou d'une convention informul�e, on ne semblait pas consid�rer � Qu�bec qu'un adult�re avec Mme Le Bachoys m�t en cause l'honneur des dames et la paix de leur m�nage.</p><p>On aurait plut�t �prouv� quelque inqui�tude � se sentir d�daign� par elle... Avoir plu � Mme Le Bachoys �tait comme un certificat de virilit� rassurant...</p><p>Elle avait toujours autour d'elle une cour assidue et, dans cet instant encore, tout un groupe d'hommes jeunes et moins jeunes qui riaient de ses plaisanteries et se tenaient dans la chaleur rayonnante de sa bonne face rouge et gaie.</p><p>Ang�lique ne pouvait s'emp�cher de suivre de loin le man�ge de B�reng�re-Aim�e de La Vaudi�re, tout en rendant � Joffrey cette justice qu'il n'accordait pas plus d'attention � l'�vapor�e jeune femme qu'aux autres personnes du sexe qui cherchaient � s'attirer ses bonnes gr�ces. Elle ne pouvait lui reprocher de se montrer galant avec de jeunes femmes gracieuses, il l'avait toujours �t�. Il l'avait m�me �t� avec Ambroisine, jusqu'au jour o� il lui avait ass�n� des paroles terribles qui la condamnaient.</p><p>Il l'�tait avec toutes les femmes, jeunes ou vieilles, belles ou non, avec dans le choix de ses attentions des pr�f�rences qui ne pouvaient qu'apaiser les craintes d'un c�ur soup�onneux.</p><p>Par exemple, il se montrait fort empress� aupr�s de Mme Le Bachoys et aupr�s de Mme de Beaumont et fort attentif � pr�ter l'oreille aux discours de Mme de Mercouville sur ses m�tiers � tisser.</p><p>Avec B�reng�re, il paraissait amus�, mais sans indulgence excessive.</p><p>Elle lui aurait plut�t reproch� un exc�s de douceur grave, des plus troublants, vis-�-vis de l'exquise Mme de Beaumont mais celle-ci n'avait-elle pas plus de cinquante ans...</p><p>M�me avec Sabine de Castel-Morgeat qui avait tir� sur ses navires, il ne s'�tait jamais d�parti d'une attitude polie et n'avait rien chang� � son comportement apr�s avoir appris qu'elle �tait la ni�ce de son ancienne ma�tresse Carmencita. �tait-ce bien intelligent de la part d'Ang�lique de lui avoir r�v�l� cela ? Il �tait �vident que Mme de Castel-Morgeat le d�vorait de ses grands yeux noirs. Depuis qu'elle ne se fardait plus � tort et � travers, on pouvait constater qu'elle savait �tre tr�s belle avec une peau d'une blancheur dor�e qui compensait le mod�le un peu anguleux de son visage.</p><p>Le comte ne semblait pas pr�ter plus d'attention � ses regards qu'� ceux de B�reng�re. C'�tait Mme Le Bachoys, si carr�e et rougeaude qu'elle f�t, qui parfois inqui�tait Ang�lique. Car la Polak disait que c'�tait une dr�le et elle avait le charme de l'�tre vraiment, dr�le.</p><p>On pouvait rire de ses frasques, les bl�mer ou faire comme si cela, chez elle, ne pr�tait pas au bl�me, de toute �vidence son temp�rament r�v�lait un cordial app�tit de l'amour, ce qui n'est jamais sans d�plaire aux hommes d'exp�rience. Joffrey �tait-il scrupuleux sur le chapitre de l'amour ? Il aimait les femmes qui le faisaient rire.</p><p>Mme Le Bachoys et la Polak apparurent donc � Ang�lique sous un jour moins serein. Mais comme, d'autre part, elle ne doutait pas de la loyaut� de ces deux femmes � son �gard, elle leur faisait confiance. Si bien que, comme il arrive � un c�ur �pris, lorsque Ang�lique avait fini de passer en revue ses possibles rivales, il n'y avait gu�re parmi les dames de Qu�bec aucune dont elle n'e�t, par un aspect ou l'autre, sujet de craindre, mais aussi de se rassurer. Ce qui prouvait qu'elle �tait ridicule. � Qu�bec, on pouvait badiner, conter fleurette, mais la solide armature des consciences, la difficult� de passer outre devaient maintenir l'aventure entrevue dans les limites de la sagesse.</p><p>D'autre part, Ville d'Avray disait que Qu�bec �tait une ville pour y consommer des adult�res d�licieux. D'autant plus d�licieux qu'ils �taient guett�s par des regards plus farouches. Les consommait-on ? L� �tait la question.</p><p>Une question qui s'entrela�ait comme un voile vaporeux entre ces couples s'en allant en riant par les all�es du jardin du gouverneur. Avec ces Fran�ais, l'on ne pouvait jamais se porter garant qu'un sourire, une pression de main, une tendresse du regard ne fussent que de pure courtoisie et non signe discret et prometteur pour un rendez-vous ardent.</p><p>Le R�v�rend Cotton Matther de Boston, toujours hant� par le diable r�dant autour de ses ouailles, avait-il tellement tort de lui pr�ter, peu ou prou, l'accent fran�ais et la tournure papiste ?</p><p>Quand elle avait rencontr� � Gouldsboro le pasteur puritain, Ang�lique l'avait jug� outrancier, fanatique et tout � fait ignorant des subtilit�s du caract�re fran�ais, beaucoup plus vertueux que ne se l'imagine l'�tranger.</p><p>Aujourd'hui, elle ne savait plus...</p><p>Le Mont-Carmel, travers� d'un vent si pur qu'il en paraissait virginal, baignait dans une lumi�re qui n'�tait pas loin de faire penser � celle qui r�gne � l'entr�e des parvis c�lestes, et ce rayonnement semblait absoudre et transmuer en vertu tout d�sir de bonheur.</p><p>Mais quelle sorte de bonheur ?</p><p>En tout �tat de cause, celui qui innocente l'amour et lui rend sa sublimit� premi�re semblait animer, en ce matin de f�vrier, l'aimable soci�t� de Qu�bec qui s'en allait admirer en son jardin les buis et les choux de Monsieur le Gouverneur.</p><p>On apercevait le ciel bleu rose � travers le voile mauve des branches et des rameaux entrelac�s jusqu'� ne former qu'un fin treillis arachn�en o� les gouttes du gel faisaient �tinceler les feux de mille diamants.</p><p>Le tronc des ormes et des �rables du jardin �tait d'un violet argent� harmonis� � celui plus profond de leurs ombres courant sur la neige.</p><p>De l'autre c�t� de la vall�e blanche du Saint-Laurent s'apercevaient le clocher neuf de la paroisse de L�vis et un autre plus petit sur le versant de la c�te de Lauzon �gratignant le ciel de leurs croix de m�tal.</p><p>Ayant d�pass� le jardin, la compagnie s'�chelonna le long d'une piste contournant le Cap Diamant et, passant au pied de la redoute de bois, belv�d�re �rig� l� pour surveiller le tournant du fleuve en amont et garder le magasin aux poudres, b�tisse au flanc du Mont-Carmel que les gouverneurs avaient voulu isol�e de la ville et � demi enfouie sous terre.</p><p>Cette promenade hors de la ville fouettait le sang. Le Cap Diamant r�sonnait de l'�cho des rires et des voix. Le petit ruisseau, non loin, sanglotait dans son �crin de gla�ons. Les osiers, les bouquets de saules qui l'escortaient, �clataient en gerbes d'or p�le et de corail.</p><p>Sur la droite, une croix immense dress�e au bord du ciel, entre un gibet et le poteau o� l'on exposait le corps des condamn�s, donnait au Mont-Carmel une allure de Golgotha. Un vol d'oiseaux noirs glissant alentour, suivant les courants glac�s, aurait accentu� l'impression macabre, sans la pr�sence d'un petit moulin � farine qui, � deux pas, tournait ses ailes.</p><p>La candeur des lieux rachetait les marques sinistres appos�es par l'homme.</p><p>Comme on arrivait � l'extr�mit� du Cap Diamant, le comte de Lom�nie vint prendre Honorine par la main et l'amena au bord de la falaise. Pench� vers elle, il lui expliquait que, par l�, en amont du Saint-Laurent, s'ouvrait � quelques lieues une rivi�re appel�e la Chaudi�re. C'�tait en descendant son cours que l'an dernier, M. de Lom�nie, quittant Qu�bec, avait pu venir visiter demoiselle Honorine en son port de Wapassou. Ne se souvenait-elle ? Les petits yeux d'Honorine guett�rent l'immensit� blanche. De l'�le d'Orl�ans bouchant le goulet du fleuve au nord, ils firent le tour de l'horizon et revinrent � la perspective que lui d�signait le chevalier de Malte vers le sud.</p><p>Il �tait visible qu'elle s'effor�ait de cacher sa satisfaction, mais M. de Lom�nie par ses informations g�ographiques venait de lui �ter un gros poids du c�ur. On pouvait donc, pensait-elle, trouver une route pour regagner Wapassou. Depuis le retour du glouton Wolverines, Honorine avait �t� saisie de nostalgie � la pens�e de son ourson Lancelot. Elle �prouvait de l'appr�hension devant le Saint-Laurent fig� dont elle se rendait bien compte qu'il retenait prisonniers les vaisseaux de son p�re et, levant son petit nez, il lui �tait arriv� d'envier les oiseaux tournoyant dans le ciel. Comment s'�vader autrement de ce Qu�bec plant� au milieu de nulle part ?</p><p>� Ne pourrait-on partir en tra�neau par la Chaudi�re ? demanda-t-elle. D�s maintenant ?...</p><p>� On le pourrait, r�pondit-il. Mais en plein hiver c'est une dure exp�dition. Une pionni�re comme vous a assez d'exp�rience pour le comprendre. Rappelez-vous dans quel triste �tat nous nous trouvions, mes compagnons et moi, lorsque nous sommes parvenus � votre fort. Heureusement, vous nous avez bien soign�s.</p><p>� Oui ! Oui ! se souvenait Honorine en hochant la t�te.</p><p>� Il est pr�f�rable d'attendre le printemps pour se mettre en chemin, assura M. de Lom�nie. L'hiver exige de la patience. Ne vous trouvez-vous pas bien en notre compagnie, Mademoiselle ?</p><p>Le chevalier de Malte parut tr�s heureux d'avoir pu lui arracher un sourire condescendant mais affirmatif.</p><p>De si haut, l'on voyait l'�tendue blanche du fleuve sillonn�e par les tra�neaux entre les balises. Des promeneurs traversaient � pied, de Qu�bec � L�vis. Il y avait sur les deux rives un v�ritable fourmillement de personnes et de v�hicules que le procureur Tardieu de La Vaudi�re observa en fron�ant ses beaux sourcils de jeune dieu grec.</p><p>� Ce n'est pas jour de march�, que je sache. Pourquoi cette agitation ? Ma parole toute la ville est dehors. Quand donc ces gens-l� travaillent-ils ?</p><p>� C'est � cause de la Sainte-Agathe, lui dit Ville d'Avray. La f�te est ch�m�e.</p><p>Le procureur continua d'observer avec contrari�t� cette foire joyeuse de la Basse-Ville qui lui donnait des aigreurs d'estomac. Puis il alla prendre par le bras M. de Frontenac et lui fit remarquer combien, de cet emplacement o� ils se trouvaient, on pouvait juger de ce scandale intol�rable que repr�sentait l'amas de bicoques sordides accumul�es comme un d�p�t d'ordures contre la falaise et qui grimperaient bient�t jusque sous le fort. Habitations de bois, bancales, pourries, au sommet desquelles, pour ajouter le comble � l'insalubrit�, se trouvait le repaire d'un sorcier, lui avait-on dit, �chafaudage branlant et que le poids des glaces rendait plus instable encore. Tout allait, un jour, s'�crouler, entra�nant un incendie g�ant.</p><p>� Les fum�es, les odeurs, les exhalaisons naus�abondes qui montent de ce cloaque juste au-dessous du ch�teau Saint-Louis ne vous g�nent-elles pas, Monsieur le Gouverneur ?</p><p>� Non ! dit Frontenac.</p><p>� Madame de Castel-Morgeat qui habite sous votre toit s'est plainte d'en �tre importun�e.</p><p>� Oh ! Elle, elle se plaint toujours.</p><p>Au retour, des groupes se reform�rent �� et l� dans le jardin. Derri�re les bosquets l'on se r�chauffait de quelques lamp�es d'eau-de-vie, discr�tement bues au goulot de gourdes de peau.</p><p>Dans les all�es du labyrinthe, entre deux hautes parois de neige, Ville d'Avray s'en �tait all� deviser avec son ami pr�f�r�, M. Garreau d'Entremont, le lieutenant de police civile et criminelle.</p><p>Il ressortit peu apr�s et vint dire � Ang�lique d'un air myst�rieux.</p><p>� Monsieur Garreau d'Entremont d�sirerait vous parler en priv�.</p><p>� � moi ?</p><p>� Oui. Surtout ne lui refusez pas. Vous savez combien il m'est cher.</p><p>Ville d'Avray aimait laisser planer en toutes ses relations amicales un soup�on quant � la nature des liens sentimentaux qu'il entretenait avec ladite personne : homme ou femme. C'�tait une de ses manies. Il laissait � ses interlocuteurs perplexes le soin de d�cider � leur convenance.</p><p>En l'occurrence Garreau d'Entremont que la Polak surnommait � le Ronchon �, bourgeois aust�re, courtaud, toujours v�tu de sombre et sans appr�t, et Lieutenant de Police de surcro�t, ne devait pas pr�ter aux soup�ons d'une idylle avec le fringant marquis. Mais c'est tr�s s�rieusement que celui-ci insistait, souhaitant voir Ang�lique acc�der � la requ�te de M. d'Entremont.</p><p>� C'est un homme charmant, �rudit...</p><p>Percevant son h�sitation, il protesta qu'il ne voyait pas les raisons de son d�plaisir. Elle devait comprendre.</p><p>Timide, comme le sont souvent les bourrus et les personnes qui du fait de leur profession se trouvent oblig�s de se pr�senter d'embl�e sous un jour d�sagr�able, Garreau d'Entremont avait beaucoup h�sit�, disait le Marquis, � aborder directement Ang�lique qui l'impressionnait. Il avait fait appel � M. de Ville d'Avray, comme � un s�ducteur capable d'obtenir cela d'elle sans la contrarier.</p><p>� Mais que me veut-il, ce lieutenant de police ?</p><p>� Il vous le dira lui-m�me.</p><p>Feignant de se m�prendre sur les raisons de sa m�fiance, il se r�cria.</p><p>� Il ne s'agit pas de galanterie, ce n'est pas son genre. Il veut vous demander quelques renseignements.</p><p>� � quel propos ?</p><p>� Je l'ignore. Mais je suis certain qu'il ne s'agit que d'une formalit�.</p><p>� Ne serait-ce pas plut�t � mon mari qu'il d�sirerait parler ?</p><p>� Mais non ! � vous ! � VOUS ! Que se passe-t-il, Ang�lique ? Je ne vous reconnais plus. Que craignez-vous ?</p><p>Il �tait difficile � Ang�lique de lui expliquer que ses rapports avec la police, au cours de son existence, l'avaient amen�e � �prouver une certaine r�ticence � l'�gard de ses repr�sentants.</p><p>Cette convocation � car elle ressentait la requ�te de Garreau d'Entremont comme une convocation � ne lui disait rien qui vaille. Elle fit quelques pas pour se donner le temps de la r�flexion.</p><p>Le paysage avait soudain vir�. La lumi�re si pure et �clatante lui parut assombrie d'un voile noir. Elle se sentit oppress�e. Que se passait-il ?</p><p>Tout marchait si bien. Tout �tait si beau et aimable. Les �v�nements s'agen�aient harmonieusement. Les rencontres qui auraient pu leur amener le plus d'ennuis avaient tourn� � leur avantage. L'hiver se r�v�lait un alli� plein de charme et de surprises heureuses. Une vibration particuli�re, proche de celle de l'amour, r�gnait en sourdine, traversait toutes choses, atteignait et transfigurait les �tres � leur insu.</p><p>Et voil�... L'enchantement allait-il se briser comme un verre fragile ? On ne pouvait jamais �tre tranquille !</p><p>� Pourquoi me serres-tu la main si fort, maman ? demanda Honorine.</p><p>Ville d'Avray n'avait cess� de marcher dans leur sillage. Il �tait chagrin�. Il ne comprenait pas pourquoi Ang�lique se montrait si peu empress�e � lui faire plaisir. Elle voulait le d�consid�rer aux yeux de Garreau d'Entremont. D�montrer ouvertement combien � Qu�bec, lui, Ville d'Avray, avait peu de poids et peu d'amis. Apr�s tout ce qu'il avait eu � endurer, lui faudrait-il ent�riner une d�ception de plus ? Qu'avait-elle � craindre d'un homme si aimable ?</p><p>� De quoi s'agit-il ?</p><p>� Je l'ignore, g�mit-il.</p><p>Mais elle croisa l'�clair de son �il bleu qui lui parut froid, inquisiteur. Et elle fut persuad�e qu'il soup�onnait, s'il ne le savait, de quoi le lieutenant de police voulait l'entretenir.</p><p>� Toi, mon bonhomme, si tu m'entra�nes dans des ennuis, tu me le paieras �, pensa-t-elle.</p><p>� Je suis certain que ce n'est rien de grave, affirma-t-il ouvrant tout grand ses yeux candides.</p><p>� C'est bien, fit-elle se d�cidant, avertissez Monsieur Garreau que je le verrai quand il le voudra. Mais retenez bien que je n'agis ainsi que pour vous faire plaisir.</p><p>Ville d'Avray, qui tenait beaucoup � la r�ussite de sa mission diplomatique, lui baisa la main avec effusion.</p><p>Il partit, en sinuant, � travers le labyrinthe de buis, dut retrouver Garreau qui s'y cachait. Peu apr�s le marquis revint tout heureux lui transmettre le lieu et l'heure du rendez-vous que proposait le lieutenant de police. Pour ne point d�ranger Mme de Peyrac en ses t�ches et divertissements du jour, M. d'Entremont proposait de la rencontrer dans l'heure suivante, d�s qu'elle aurait termin� sa promenade, en son salon de la Pr�v�t�. Il allait s'y rendre pour l'attendre.</p><p>C'�tait � deux pas. Autant en avoir fini tout de suite.</p><p>Mme de Mercouville invitait Honorine � venir jouer avec ses filles jusqu'aux v�pres. On servirait aux enfants une bonne tasse de chocolat pour les r�chauffer. Ils se divertiraient ensuite pr�s du feu, sous la surveillance de Perrine. Un des gar�ons de Mercouville avait un cheval de bois � bascule qu'Honorine affectionnait. Elle partit de bon c�ur avec la petite troupe.</p></section><section><p><strong>Chapitre 51</strong></p><empty-line/><p>Ang�lique n'eut pas un long chemin � parcourir pour se retrouver aux abords de la Place d'Armes. Sur la gauche s'ouvrait la Grande All�e et, juste en face de l'ancienne maison de Mme de La Peltrie, s'�rigeaient les b�timents de la S�n�chauss�e. Les membres du Conseil Souverain y si�geaient souvent. Le Lieutenant de Police civile et criminelle et le Procureur y rendaient la justice au nom du S�n�chal, Monsieur de Masset, qu'on y voyait rarement et qui pr�f�rait habiter sa seigneurie de Saint-Cyrille. Il avait c�d� ses appartements du palais de justice � M. d'Entremont.</p><p>Un archer introduisit Ang�lique dans un salon tendu d'une tapisserie sombre. Les fen�tres donnaient sur la rue et, � cette heure du d�but de l'apr�s-midi, seul l'arri�re des maisons recevait les rayons du soleil.</p><p>Une partie des murs de la pi�ce �tait couverte de rayonnages soutenant des livres reli�s. Point de tableaux � part un portrait du Roi presque aussi sombre que les tentures et, au-dessus d'un grand bureau aux ornements de bronze dor�, un �cusson repr�sentant les armes de famille du Lieutenant de Police civile et criminelle et qui �tait � d'argent au sanglier de sable, accompagn� en chef d'un lambel de gueules, et en pointe de trois fers de lance de sinople, rang�es de face �.</p><p>Ang�lique en attendant l'arriv�e du Lieutenant de Police se plongea dans une m�ditation distrayante sur les analogies que l'on pouvait trouver parfois entre la symbolique d'un blason et le caract�re ainsi que l'apparence de celui qui en avait l'apanage : � Un sanglier noir parmi des lances dress�es d'un beau vert... � Cela convenait assez.</p><p>Il ne lui plaisait gu�re de se trouver l�. Ang�lique s'arrangea pour s'asseoir le dos � la fen�tre dans un fauteuil � dossier raide, qui tendait ses accoudoirs � volutes pour inviter la personne convoqu�e � se d�tendre durant son interrogatoire.</p><p>Ce faisant, elle remarqua, ouverts sur le bureau du Lieutenant de Police, deux gros volumes, et d�s qu'elle les eut reconnus, elle comprit pourquoi le responsable de l'appareil judiciaire au Canada tenait tellement � la rencontrer en priv�. Les avertissements de Guillemette la Sorci�re auraient d� plus ou moins lui faire envisager une anicroche de cette sorte. L'un de ces volumes �tait<emphasis> Le trait� des sorci�res</emphasis> de Jean Bodin. L'autre c'�tait le redoutable<emphasis> Malleus Maleficarum.</emphasis> Depuis bient�t deux si�cles, ces deux livres servaient de Bible aux Inquisiteurs catholiques et protestants, pour �tayer leurs accusations contre sorciers et sorci�res.</p><p>�crit en 1484 par � les fils bien-aim�s � du Pape Innocent VIII, les r�v�rends Sprenger et Kramer dont l'un �tait dominicain, ce dernier ouvrage pr�tendait pr�senter un recueil de recettes destin�es � indiquer aux juges comment reconna�tre les magiciens et les d�mons. On y avait consign� �galement tous les moyens permettant de d�busquer, sous des apparences normales, une sorci�re ou un sorcier et aussi les pratiques les meilleures pour leur faire avouer leur crime. C'�tait en fait une compilation d'insanit�s cruelles. Mais depuis le XIIIe si�cle, ce livre avait permis de faire suivre aux accusations de sorcellerie une proc�dure l�gale.</p><p>Tous ceux que calomnies ou d�nonciations avaient amen�s devant le Saint-Office pouvaient se consid�rer comme perdus d�s que les juges plongeaient leur nez entre les pages de ces ouvrages.</p><p>Malgr� leur r�putation plus marqu�e de la griffe du diable que de la b�nignit� de l��glise, Ang�lique fut soulag�e de voir qu'il ne s'agissait que de cela. Elle supposa que M. d'Entremont avait entendu parler de ses activit�s aupr�s des malades.</p><p>Un signet soulignait une phrase dans la page ouverte du<emphasis> Malleus Maleficarum.</emphasis> Elle se pencha et lut : � Quand une femme pense seule, elle pense mal... �</p><p>L'axiome lui amena un sourire aux l�vres, qui parut accueillir le plus aimablement du monde l'entr�e du Lieutenant de Police par la petite porte dissimul�e dans la tapisserie.</p><p>Ce qui parut �vident d�s le premier abord, c'est qu'il �tait tr�s embarrass�. Il la pria de s'asseoir, fit de m�me. Il assura qu'il ne savait comment remercier Mme de Peyrac d'avoir eu la gr�ce de se d�ranger. D'autant plus qu'il ne s'agissait que de v�tilles. Mais voil�, il avait pens� qu'elle pouvait lui rendre un grand service dans une enqu�te d�licate qu'il menait actuellement.</p><p>� Je vous �coute, dit-elle, �tonn�e.</p><p>Apr�s avoir h�sit�, jet� un regard vers les livres sataniques comme pour y puiser un encouragement, taill� une plume qu'il reposa, le lieutenant de police se d�cida.</p><p>� Madame, ayez l'obligeance de me dire tout ce que vous savez sur le comte de Varange.</p><p>Ang�lique resta ind�cise. Ce nom ne lui disait rien, encore qu'il ne lui sembl�t pas tout � fait inconnu.</p><p>� Le comte de Varange..., r�p�ta-t-elle, pensive, ai-je connu ce gentilhomme ?</p><p>� Sans doute, confirma-t-il.</p><p>� Excusez-moi. Je ne vois pas de qui il s'agit. On m'a pr�sent� tant de monde � Qu�bec.</p><p>� Ce n'est pas � Qu�bec que vous l'auriez rencontr�.</p><p>� Et o� cela ?</p><p>� � Tadoussac.</p><p>� Tadoussac !</p><p>Elle comprenait de moins en moins.</p><p>� � notre venue en novembre ?</p><p>Puis un souvenir remonta comme �merge d'une eau sombre un cadavre. Et c'�tait bien d'un cadavre qu'il s'agissait. Lest� d'une pierre au cou et que les hommes du comte de Peyrac avaient balanc� dans le fleuve parmi des cris d�lirants d'oiseaux de mer voletant dans la nuit et le brouillard.</p><p>Le comte de Varange ! L'homme qui les avait attir�s dans un guet-apens et qu'elle avait abattu d'un coup de pistolet au moment o� il attaquait Joffrey.</p><p>Ang�lique reporta sur M. d'Entremont un regard qui demeurait incertain.</p><p>� Tadoussac ! C'est d�j� bien loin dans ma m�moire.</p><p>M. d'Entremont se renversa contre le dossier de son fauteuil. Il parut traiter plus l�g�rement la question. Il lui expliqua que le comte de Varange �tait arriv� � Qu�bec quatre ou cinq ans plus t�t, afin de tenir pr�s de l'intendant Carlon quelques fonctions concernant la tr�sorerie. � vrai dire c'�tait un � rel�gu� �, de ces personnages qui gr�ce � leurs relations �chappent � la Bastille et � des condamnations plus infamantes en allant se faire oublier au Canada... Ce qui n'�tait pas sans compliquer la t�che du Lieutenant de Police.</p><p>� Je vous comprends.</p><p>Jusqu'alors M. de Varange, homme d'�ge, discret et fort recommand� en haut lieu ne lui avait caus� aucun ennui. Il s'�tait si peu fait remarquer � Qu�bec qu'il avait pu dispara�tre depuis novembre sans que personne ne s'en aper��t.</p><p>� Dispara�tre ?</p><p>Ce n'�tait que vers la mi-janvier qu'il avait �t� alert� gr�ce � Mme de Castel-Morgeat.</p><p>� De quoi se m�le-t-elle encore celle-l� ? � s'interrogea Ang�lique avec humeur.</p><p>M. de Varange habitait une maison situ�e � l'�cart un peu au-del� de la Grande All�e, o� il vivait avec son valet, son cocher et deux petits Savoyards qu'il avait amen�s avec lui de France et qui lui servaient de marmitons et d'aides � l'�curie pour son cheval. M. et Mme de Castel-Morgeat se trouvaient �tre ses plus proches voisins. � la suite du... bombardement, M. d'Entremont baissa pudiquement les paupi�res, ils �taient all�s habiter au ch�teau Saint-Louis. Cependant Mme de Castel-Morgeat se rendait souvent jusqu'� son ancienne demeure afin de surveiller des travaux entrepris pour la r�fection int�rieure et la protection contre la neige de la partie de la maison qui demeurait intacte. C'est ainsi qu'elle remarqua un jour l'abandon dans lequel se trouvaient les deux petits laquais savoyards. Depuis la disparition de leur ma�tre et des autres domestiques, les deux enfants erraient, vivant de larcins et d'aum�nes. Ils vaguaient, couchant dans la maison, abandonn�s, n'allumant le feu que dans la cuisine o� ils dormaient blottis sur la pierre de l'�tre.</p><p>� Madame de Castel-Morgeat s'est pr�occup�e du sort de ces enfants et a pr�venu Monsieur le procureur Tardieu de La Vaudi�re qui m'en a ensuite saisi. Apr�s enqu�te, j'ai d�termin� que l'on n'avait plus vu leur ma�tre � Qu�bec depuis environ la mi-novembre.</p><p>Le Lieutenant de Police s'interrompit. Il semblait attendre de la part d'Ang�lique une r�flexion. Comme elle se taisait, il reprit :</p><p>� ... J'ai pu d�terminer qu'on l'a vu partir � bord d'une grosse barque charg�e d'habitants qui regagnaient Tadoussac. C'est l� que sa trace se perd et celle de son valet.</p><p>� Se serait-il noy� en route ?</p><p>� Apr�s �tre parvenu � Tadoussac, alors ? Car M. de Ville d'Avray m'a dit l'y avoir rencontr�, lors de votre escale � Tadoussac.</p><p>� Ce n'est pas vrai ! � faillit riposter Ang�lique.</p><p>Elle savait, elle, que M. de Varange �tait d�j� mort, au rendez-vous de la Mercy en aval de Tadoussac lorsque leur flotte avait mouill� dans la rade du premier poste fran�ais sur le Saint-Laurent.</p><p>Elle se contint et esp�ra que son mouvement n'avait pas �t� remarqu� par le policier.</p><p>� �tes-vous certaine de ne pas l'avoir re�u � votre bord ? insista celui-ci.</p><p>� Pas que je sache.</p><p>Apr�s un silence, elle sugg�ra :</p><p>� Vous �tes-vous inform� aupr�s de mon �poux ? Il me semble qu'il serait plus habilit� que moi-m�me pour vous r�pondre... si tant est que ce comte de Varange souhaitait le rencontrer.</p><p>� Je le ferai. Mais j'ai pr�f�r� vous entendre avant lui.</p><p>� Pourquoi donc ?</p><p>Il eut une moue qui ne le rendit pas plus beau et parut soupeser les risques de ce qu'il allait avancer.</p><p>� Tout est bizarre dans cette affaire. Figurez-vous, Madame, qu'en cours d'enqu�te quelqu'un est venu me trouver et m'a d�clar� tout de go : � C'est Madame de Peyrac qui a tu� le comte de Varange, je le sais de source s�re. �</p><p>Ang�lique poussa une exclamation.</p><p>� Qui ?... Qui a pu vous dire cela ?</p><p>Sa p�leur et sa col�re pouvaient �tre mises sur le compte d'une �motion indign�e.</p><p>� Le comte de Saint-Edme.</p><p>� Le comte de Saint-Edme ! Mais comment...</p><p>Elle avait �t� sur le point de laisser �chapper : � Comment l'a-t-il su ? �</p><p>Une fois encore, elle se rattrapa.</p><p>� ... Le comte de Saint-Edme ! mais qui est-ce ? Ah, oui ! Ce vieillard qui accompagne Monsieur de La Fert�. Quelle mouche le pique pour r�pandre des bruits aussi calomniateurs ? Je le connais � peine. Nous n'avons pas �chang� trois mots. Il perd la raison...</p><p>Garreau la contemplait d'un �il sans expression.</p><p>� Tous les m�mes, songeait-elle avec rage, ces grimauds de malheur ! �</p><p>Elle retrouva son sang-froid, se disant que la force de Joffrey �tait in�branlable. Ses fid�les �taient autour de lui comme un rempart et se tairaient. Chacun jouait sa partie pour tous. Malgr� son habilet�, Garreau d'Entremont ne pourrait rien prouver. Il battait du vent... Ne venait-il pas de le comprendre ? Tout � coup il la remerciait de lui avoir accord� de son temps et la priait encore de l'excuser de l'avoir retenue et pour de si tristes discours. Il r�p�tait que tout �tait bizarre dans cette affaire.</p><p>� Monsieur de Saint-Edme vous a-t-il confi� d'o� il tenait ces renseignements �tranges ?</p><p>Le Lieutenant avoua que non. Il la pria encore de l'excuser. Ang�lique ne se fiait pas � ses protestations. Le visage rougeaud et malgracieux semblait peu dispos� aux subtilit�s de l'esprit. Mais elle avait appris � se m�fier des apparences. Les regards atones, les lenteurs de raisonnement, les soudaines d�missions ne la rassuraient pas. Comme un sanglier M. Garreau d'Entremont suivait la piste que son flair lui indiquait.</p><p>Cependant ils firent effort pour rompre une tension qui, en principe, n'avait plus d'objet.</p><p>Sur le point de prendre cong�, Ang�lique ne put emp�cher son regard de revenir aux deux gros volumes traitant de d�monologie, pos�s sur le bureau. Il n'y avait fait aucune allusion.</p><p>� Est-ce vous, Monsieur d'Entremont, qui vous int�ressez � la magie au point que vous consacriez votre temps � la lecture de tels ouvrages ?</p><p>Le Lieutenant de Police, qui venait de contourner son bureau dans l'intention de la raccompagner, regarda avec �tonnement ce qu'elle lui d�signait et parut embarrass�.</p><p>� � vrai dire non ! Je suis peu vers� dans ce genre de sciences. Mais je vais �tre oblig� de m'y mettre ; car on m'a fait mander de Paris que les crimes de sorcellerie, de sacril�ges, de sortil�ges, se multipliaient, qu'il fallait que j'y porte attention aussi en Nouvelle-France. Monsieur de La Reynie m'a fait envoyer ces livres afin que je me mette au courant et puisse juger plus nettement des cas qui me seront soumis. J'aurais pr�f�r�, je vous l'avoue, que pour des d�lits de cette sorte on continue � s'en r�f�rer � l'�v�que et au Saint-Office, mais il para�t que les tribunaux eccl�siastiques ne sont plus habilit�s. L'Inquisition a commis trop d'abus et les nouvelles dispositions de justice estiment que le grand nombre d'assassinats et d'empoisonnements qu'entra�nent ces pratique les font relever du bras s�culier.</p><p>Il prit sur le bureau une feuille couverte de chiffres et d'�criture.</p><p>� ... Voyez ! J'ai l� un rapport qui m'est parvenu avec les navires de l'�t�. Il para�t qu'on soup�onne dans Paris plus de trois cents officines de magiciens et de magiciennes dont le commerce entra�ne la mort. Toutes sortes de personnes s'y rendent pour obtenir leur aide criminelle parmi les plus �lev�es dans le rang. On empoisonne, on �gorge, on immole, c'en est une folie...</p><p>� Et justement, sur le myst�re de la disparition de Monsieur de Varange vient se greffer une vilaine affaire d'op�ration magique qui n'a pas, h�las, la simplicit� des accusations de noueurs d'aiguillettes ou de jeteurs de sorts au b�tail qui nous arrivent des campagnes de temps � autre. C'est plus grave. Vous ayant d�j� beaucoup importun�e, je ne voulais pas entrer dans le d�tail, mais puisque vous m'en parlez la premi�re vous allez comprendre pourquoi je vous ai dit que tout dans cette histoire �tait bizarre. Plus je tire le fil et plus j'am�ne au jour des r�v�lations effarantes. Il semble que le comte de Varange pratiquait la magie noire. Un peu avant son d�part pour Tadoussac, il se serait livr� dans sa maison de la Grande All�e, l�, � deux pas de la Pr�v�t�, � une horrible repr�sentation destin�e � obtenir l'aide des d�mons.</p><p>� On ne peut gu�re tirer d'indications des petits Savoyards qui baragouinent � peine quelques mots de fran�ais et me paraissent tout � fait d�biles. Mais le cocher en fuite et qui s'est r�fugi� chez les sauvages aurait dit en passant � un habitant de la paroisse de Saint-Andr� qu'il partait parce qu'il avait peur. Il a racont� que le comte, certaine nuit, voulut faire parler un miroir magique et lorsqu'il fut parvenu � l'ensorceler, il s'y entretint avec une pr�tresse du diable qu'il attendait � Qu�bec pour l'automne et qui ne venait pas. Il voulait savoir o� elle se trouvait, �tre renseign� sur des projets qu'il avait en train avec elle. Pour la r�ussite de l'op�ration magique, un chien noir fut immol�, crucifi� vivant, dont on ouvrit le ventre, prit le fiel et dont...</p><p>Garreau v�rifia d'un coup d'�il sur un papier.</p><p>� ... dont le sang devait couler sur un crucifix, plac� au-dessous. Voil� ! J'ai pu mettre la main sur le gar�on qui avait fourni le chien. Des voisins s'�taient plaints du remue-m�nage et d'avoir entendu des hurlements... Cependant, comme la demeure est assez isol�e...</p><p>� Mais c'est horrible, dit Ang�lique.</p><p>Elle s'interrogeait :</p><p>� Est-ce Ambroisine qu'il a vue dans le miroir magique ? Ambroisine qui devait le rejoindre � Qu�bec apr�s nous avoir achev�s. �</p><p>� Qu'a-t-il vu d'autre dans ce miroir qui l'a pouss� � s'embarquer aussit�t pour Tadoussac ? continuait le Lieutenant de Police.</p><p>C'�tait surtout pour �claircir ce point qu'il avait souhait� parler avec Mme de Peyrac car, r�p�ta-t-il, � elle aurait pu � Tadoussac avoir vu, ou entendu parler de quelque chose �.</p><p>Ce � quelque chose � et sa fa�on de le prononcer h�rissaient Ang�lique de la t�te aux pieds.</p><p>� Dieu me pr�serve d'avoir eu jamais affaire � un aussi ignoble individu, jeta-t-elle avec feu. Je ne comprends pas pourquoi vous vous d�solez tant de sa disparition ? Vous devriez, au contraire, vous f�liciter qu'il se soit volatilis� d�finitivement comme les vapeurs d�l�t�res de ses mal�fices.</p><p>� Je ne me d�sole point...</p><p>Garreau d'Entremont affecta un air rogue.</p><p>� Je ne me d�sole point, Madame, mais je suis le Lieutenant de Police. Cet homme a disparu. Je dois savoir ce qu'il est devenu, car mon r�le est de veiller � ce que les crimes qui se commettent sur le territoire de la Nouvelle-France soient d�nonc�s et ne demeurent pas impunis. Or, la disparition de Monsieur de Varange est suspecte. Tout supp�t du diable qu'il est, s'il a �t� assassin�, je dois trouver ses assassins...</p><p>Il ass�na ces derniers mots avec force et fermet�. Ang�lique se souvint de la r�flexion de la Polak :</p><p>� Pas mauvais bougre, le Ronchon ! Mais c'est un homme � principes... Les plus dangereux. �</p><p>Malgr� cette supr�me escarmouche, ils se quitt�rent sans acrimonie. Presque bons amis.</p></section><section><p><strong>Chapitre 52</strong></p><empty-line/><p>L'esclave noir, Kouassi-B�, attendait assis sur les marches de la Pr�v�t�. Il leva vers elle sa face emmitoufl�e. Elle le recueillit dans ses yeux, avec le d�roulement lointain des montagnes embu�es de lumi�re et reprit possession de toute sa richesse pr�sente : le Nouveau Monde, la libert�...</p><p>Elle soupira.</p><p>� Rien de grave, fit-elle, r�pondant � l'interrogation muette du fid�le ami. Mais je d�sire rentrer en me promenant un peu. Retourne � Montigny o� le comte t'attend.</p><p>Le grand Noir la quitta rassur�. Ang�lique prit, � l'angle de la maison de Mme de La Peltrie, la rue des Parloirs, et apr�s avoir d�pass� le portail des ursulines continua par une piste qui faisait le tour du parc du monast�re.</p><p>Elle allait. Les bords de sa jupe soulevaient une neige duveteuse dont les paillettes demeuraient longtemps suspendues, ne retombant que lentement. Tout brillait. Les arbustes et les taillis au bord du chemin paraissaient fil�s dans le verre. Au loin l'Ang�lus de midi carillonnait.</p><p>La neige durcie du chemin couinait sous ses pas. Par instants, elle s'arr�tait.</p><p>De cette histoire sinistre, et plus encore que la crainte de voir Garreau d�couvrir la v�rit� � il ne pourrait rien prouver � lui restaient les visions des petits Savoyards, domestiques de cet affreux comte de Varange. C'�tait une vision famili�re pour elle, qui avait connu les bas-fonds de Paris. Les petits ramoneurs savoyards avec leurs brosses et leurs �chelles arrivaient en automne dans la capitale fuyant l'hiver de leur Savoie d�sh�rit�e.</p><p>V�tus de noir, coiff�s de noir, barbouill�s de suie, amenant avec eux un petit animal des hauteurs, une marmotte qu'ils faisaient danser pour distraire les passants, ils parcouraient les rues de Paris, criaient dans leur patois inspir� d'italien :</p><p>� Ramonia ! Ramonia la chemina...</p><p>Il arrivait qu'endormis, engourdis par le froid dans une encoignure de porte, ils �taient victimes des marchands d'enfants qui les enlevaient et les revendaient � de grands seigneurs pour leurs plaisirs. N'�tait-ce pas pour eux pr�f�rable, disait Jean-Pourri, que de mourir de froid, par une nuit de gel, avec leur marmotte ? Telle avait d� �tre, � peu de chose pr�s, la destin�e des petits laquais du comte de Varange qui, suivant leur ma�tre, s'�taient retrouv�s au Canada.</p><p>Les navires apportaient marchandises et bienfaits du Vieux Monde et aussi perversion. Un homme d�chu, suivi d'un valet � mine patibulaire et de deux petits laquais, d�barque, un jour, � Qu�bec, et personne ne sait que le Mal vient d'entrer dans la ville.</p><p>Si Ambroisine, �clatante, avait pos� son petit pied mignon sur le rivage, l'aurait-on su ?</p><p>� Ma parole ! Il semblait y croire, ce Garreau. Il me regardait comme si j'avais tu� M. de Varange... �</p><p>Et, en effet, c'�tait bien elle qui l'avait tu�.</p><p>Mais, de ce c�t�-l�, aucune crainte � avoir. Garreau se heurterait au mutisme de Joffrey et de ses hommes.</p><p>La seule chose inqui�tante parce que inexplicable c'�tait la d�nonciation de M. de Saint-Edme, d�clarant que � c'�tait Mme de Peyrac qui avait tu� son ami, � lui, le comte de Varange �.</p><p>Comment et pourquoi, ce vieillard avec son masque fard� enfoui sous des perruques trop opulentes, ses gants bleut�s qui lui faisaient des pattes de l�zard blafard, ces allures hagardes de luxueux �pouvantail, se trouvait-il m�l� � ce galimatias ?</p><p>Pourquoi �tait-il venu trouver le lieutenant de police pour lui d�clarer : � C'est Madame de Peyrac qui a tu� le comte de Varange... � ? Et comment pouvait-il le savoir ? � partir de cette question, Ang�lique se sentait gagn�e par la crainte. Car il n'y avait qu'une seule r�ponse : Le comte de Saint-Edme avait partie li�e avec Varange dans ses pratiques de sorcellerie. Comme lui, il attendait l'arriv�e d'Ambroisine � Qu�bec. Avait-il particip� � la conjuration satanique ? Dans le miroir magique avait-il vu appara�tre le visage ensanglant� de la D�mone ?</p><p>Horrible prodige ! Puissance du Prince des T�n�bres, qui ne peut se frayer passage � la surface de la Terre que par un boyau de sang et de profanations. Un crucifix souill�, un chien martyris�...</p><p>Une chapelle solitaire � la crois�e des chemins appuy�e d'un bouquet d'arbres aux branches fleuries de neige.</p><p>Un campanile de bois abritait une petite cloche la chapelle comportait deux fen�tres sur les c�t�s une porte en ogive au centre de la fa�ade. Ce sanctuaire �tait d�di� � sainte Foy.</p><p>Ang�lique leva le loquet et p�n�tra � l'int�rieur La p�nombre lui fit du bien, apr�s la lumi�re crue du dehors qui blessait les yeux. Elle ne distingua tout d abord dans cette douce obscurit� que l'or du tabernacle qui luisait au fond et le rubis de la veilleuse, �toile vacillante dans sa coupelle de verre. Elle se signa et avan�a de quelques pas. C'est alors qu'elle aper�ut un homme qui priait agenouill� sur la premi�re marche devant l'autel.</p><p>C'�tait le chevalier de Lom�nie-Chambord. Discr�tement, Ang�lique demeura pr�s de la porte. Elle ne voulait pas le d�ranger dans son oraison. Mais il se retourna et l'aper�ut. Elle le vit se signer aussit�t et apr�s une g�nuflexion h�tive, il vint � elle de ce pas souple et silencieux que tous les guerriers fran�ais avaient acquis dans les for�ts indiennes. Une expression inqui�te marquait ses traits tandis qu'il se penchait vers elle.</p><p>� Que se passe-t-il, mon amie ? chuchota-t-il Qu'est-il arriv� ? Vous �tes boulevers�e !</p><p>Son regard clair l'examinait et elle se laissa happer par sa lumi�re rayonnante.</p><p>� ... Qu'est-il arriv� ? insistait-il, pressant. On vous a fait du mal ? Dites-le-moi. Dites-le-moi, mon amie ch�rie...</p><p>� Ce n'est rien.</p><p>Elle avait envie de lui crier :</p><p>� Ce n'est rien, ce n'est que la douleur du monde... �</p><p>Elle soupira :</p><p>� ... Ce n'est rien... Mais c'est quand m�me terrible !</p><p>Il l'attira contre lui d'un mouvement instinctif et protecteur et elle s'abandonna contre son �paule, soudain lasse, les yeux ferm�s.</p><p>� Oui, oui, c'est cela �, pensait-elle. � Serrez-moi fort. Serrez-moi dans vos bras, vous, le Saint, vous le Pur, vous le Tendre, vous qui rachetez les p�ch�s des hommes. �</p><p>Son souffle l'effleurait, tandis qu'� voix basse, comme un secret, il lui murmurait des mots de r�confort.</p><p>� ... Il ne faut pas... Non, il ne faut pas... Ne craignez rien... Dieu vous prot�ge... Vous si belle ! Vous qui apportez la joie et l'esp�rance... Ne craignez rien. Dieu vous aime.</p><p>C'�tait comme s'il lui avait dit :</p><p>� Je vous aime. �</p><p>Une aura de lumi�re baignait son clair visage et l'�treinte ferme de ses bras abolissait en elle le souvenir de la peur et du d�go�t. Elle voyait briller ses l�vres proches sous la petite moustache ch�taine. Elles se pos�rent sur les siennes comme en songe.</p><p>Lorsqu'ils se virent sur le seuil de la chapelle, leurs mains qui se fr�laient et se tenaient, se s�par�rent d'un commun accord. Ils �merg�rent de l'instant de gr�ce avec la sensation de quitter une pi�ce illumin�e pour retrouver au-dehors froidure et t�n�bres. Pourtant le soleil brillait toujours en plein ciel. Mais d�j�, sans qu'on p�t discerner � quels signes, la lumi�re du jour tombait en langueur.</p><p>Ils demeur�rent silencieux et, du regard, rassemblaient autour d'eux les �l�ments du paysage les environnant : les parois de neige, les plaines scintillantes, le miroitement des gla�ons aux branches des arbres, les alignements lointains des chemin�es d'o� s'�tiraient des rubans de fum�e blanche.</p><p>� Finalement, le lui donnerai-je ? fit soudain Lom�nie d'un air p�n�tr�.</p><p>� Quoi donc ? � qui ?</p><p>� Son couteau � scalper... � Honorine. Je le lui ai promis implicitement puisque je m'�tais engag� � lui donner ce qu'elle me demanderait. Et je sens qu'elle ne me tient pas quitte. Elle n'accepterait pas un canif, ni un couteau-jambette... Non ! Elle veut un vrai couteau � scalper. C'est une arme dangereuse. � la r�flexion, je me suis demand� si je ne pourrais pas convenir avec elle d'un arrangement... Quel est son r�ve ? De s'identifier � un invincible Iroquois... Peut-�tre la belliqueuse personne se suffira-t-elle d'un petit arc et d'un carquois de fl�ches de sureau ! Qu'en pensez-vous ?</p><p>Ang�lique se mit � rire.</p><p>� Monsieur de Lom�nie, vous �tes un homme charmant. Et beaucoup trop indulgent pour cette petite fille.</p><p>� On aime � combler l'innocence, dit-il avec douceur. Elle seule le m�rite.</p><p>Puis s'inclinant avec d�f�rence il effleura de ses l�vres sa main.</p><p>� ... R�fl�chissez � la question, Madame, et si vous d�sirez me donner sans tarder votre r�ponse, nous pourrions convenir d'un rendez-vous demain dans les all�es du jardin du gouverneur. Ce jour-l� il n'y a personne, nous pourrons faire quelques pas de promenade... C'est un endroit paisible pour y deviser de choses graves.</p></section><section><p><strong>Chapitre 53</strong></p><empty-line/><p>L'amour de Lom�nie lui donnait des ailes. Elle rectifia dans son esprit. � Non, ce n'�tait pas de l'amour, mais un sentiment d�licieux, consolant � qui laissait loin derri�re la sombre vision du Lieutenant de Police parlant de crimes r�pugnants et de personnages immondes. Le chevalier l'aimait-il ? Il l'avait embrass�e comme pour la r�conforter.</p><p>Un pas rapide d'homme derri�re elle, faisant crisser la neige, l'alerta. M. de Bardagne la rejoignait.</p><p>� Cette fois, vous vous d�fendrez en vain de n'avoir pour Monsieur de Lom�nie-Chambord que des sentiments de simple amiti�, lan�a-t-il avec agitation. Quand je pense que vous allez jusqu'� lui donner rendez-vous dans une chapelle...</p><p>� Vous �tes fou, je ne lui ai donn� aucun rendez-vous.</p><p>� Comment puis-je vous croire ? Je vous ai vue arriver et entrer dans la chapelle quelques minutes apr�s lui.</p><p>� Je vous r�p�te que c'est le hasard. Je revenais chez moi en suivant ce chemin derri�re les ursulines. J'ai voulu entrer pour prier.</p><p>� Et le chevalier de Lom�nie se trouvait l� comme par hasard ?...</p><p>� Il s'y trouvait... Un sanctuaire n'est-il pas un lieu o� tout un chacun a le droit d'entrer ?</p><p>� Votre recueillement ne m'a pas paru tr�s profond. De temps � autre, je vous entendais chuchoter. Vous parliez tout bas... Pourquoi ?</p><p>� Il y avait les Saintes Esp�ces.</p><p>� Et cela ne vous emp�che nullement de badiner avec un chevalier de Malte ! Vous ne respectez rien.</p><p>� Je vous en prie, cher Nicolas. Temp�rez un peu votre jalousie. � force de ragots et de soup�ons, vous allez finir par me jeter dans les bras du chevalier.</p><p>� Mais vous y �tiez dans ses bras ! s'�cria-t-il indign�. Je vous ai vus.</p><p>Elle lui jeta un regard inquiet. Avait-il os� se hisser jusqu'� la fen�tre de la chapelle pour regarder � l'int�rieur ? Un envoy� du Roi, c'�tait impensable. Mais au point o� il en �tait on pouvait s'attendre � tout.</p><p>� Et lorsque vous �tes sortis de la chapelle ensemble vous lui teniez la main.</p><p>Ang�lique haussa les �paules. Elle ne se souvenait absolument pas avoir tenu la main de M de Lom�nie-Chambord. Elle prit la chose en riant.</p><p>� D�cid�ment c'est merveilleux d'�tre tant aim�e. Monsieur de Lom�nie, vous...</p><p>� ... Monsieur de Ville d'Avray, continua-t-il, Monsieur de La Fert�, le jeune et fou Anne-Fran�ois de Castel-Morgeat, et le vieux aussi fou Bertrand de Castel-Morgeat son p�re, Basile, Monsieur de Chambly-Montauban...</p><p>� Vous exag�rez. Votre imagination tourment�e vous �gare, pauvre Nicolas ! Et pourtant vous me faites plaisir. Comme c'est agr�able de se sentir aim�e lorsque tant de dangers et tant de haine bouillonnent par le monde... Mon cher amoureux de La Rochelle, merci !</p><p>� Ne me regardez pas avec ces yeux �tincelants, fit-il d'une voix fr�missante. Vous savez bien que cela me transporte.</p><p>Mlle d'Hourredanne les vit passer, riant et se donnant le bras. Elle nota qu'ils ne prenaient pas cong� l'un de l'autre devant la maison de Ville d'Avray, mais continuaient dans la direction du boqueteau derri�re lequel se dissimulait la r�sidence de M. de Bardagne.</p><p>� Vous n'�tes jamais encore venue en ma demeure, avait-il dit � Ang�lique tandis qu'ils montaient la rue en �changeant des propos pleins de gaiet�.</p><p>� C'est que vous passez tout votre temps devant la mienne... Et puis je ne tiens pas � rencontrer chez vous certains de vos amis.</p><p>� Il n'y a personne aujourd'hui.</p><p>Du chemin, une all�e s'ouvrait entre les arbres de la Closerie et l'on apercevait au bout une jolie b�tisse � deux �tages avec l'habituel toit d'ardoises, flanqu� de ses chemin�es carr�es.</p><p>Le soleil �clairait encore la fa�ade mais, dans le sous-bois, une ombre froide r�gnait piquet�e de ronds de lumi�re qui se d�pla�aient suivant l'heure comme les reflets tressautants d'un miroir.</p><p>Une haleine glac�e sortait d'entre les troncs et les broussailles. Nicolas de Bardagne attira Ang�lique dans ses bras, l'enveloppant de son manteau qu'il referma autour d'elle et l'on ne savait si c'�tait pour la d�fendre de ce brusque assaut polaire ou pour la soutenir car le chemin qui remontait vers la maison �tait plus glissant qu'une patinoire.</p><p>� ... C'est une situation insoluble, d�sastreuse, murmurait Bardagne. Sans issue... Et pourtant je ne peux la trancher. Vous voir, entendre votre rire par-dessus les frondaisons... Et puis marcher un peu � vos c�t�s comme en cet instant, ce sont l� des bonheurs dont je m'aper�ois qu'ils sont plut�t des tortures... Esp�rer ? Mais quoi donc... Il m'arrive de d�cider de ne plus vous revoir au moins d'une journ�e. Alors je me sens libre, calme, redevenu moi-m�me. Je me plonge avec joie dans mes lectures, mes travaux et mes plaisirs. Et puis soudain, je suis saisi par la folie de ma r�solution... Il m'appara�t que vous �tes l�, dans cette ville, � deux pas, vous que j'ai tant pleur�e, vous que j'avais perdue. Et je me juge d�ment de vouloir fuir une si miraculeuse r�alit�. M�me si je n'en recueille que des miettes. Je vous ai trop aim�e pour que vous ne m'apparteniez pas un peu, n'est-ce pas ? Alors, je m'�lance � votre recherche. Mon c�ur s'arr�te de battre � votre vue et ce que j'�prouve fait de cet instant et du lieu o� je vous rencontre le si�ge de d�lices incommensurables. Devrais-je les payer de souffrances plus am�res encore que je ne peux les regretter.</p><p>� Monsieur de Bardagne, votre �loquence dont j'appr�cie la fougue me touche, mais je pense aussi qu'elle risque de nous faire tr�bucher, dans le sens propre du terme, soit dit...</p><p>Pour �viter de tomber, elle se cramponna � lui.</p><p>� Que je vous aime ! Que je vous aime ! murmura-t-il.</p><p>� Cette all�e est trop glissante... Nous ne parviendrons jamais jusqu'� la maison.</p><p>� Qu'importe ! Nous sommes bien ici et hors de vue, venez par l�.</p><p>Il l'entra�na sous le couvert des arbres, dans l'ombre bleue et froide du sous-bois, myst�rieuse � force d'�tre insondable, et la reprenant dans ses bras d'autorit�, il s'empara de ses l�vres.</p><p>Durant un long moment, leurs bouches se r�pondirent, se s�parant et se rejoignant avec chaque fois un �lan plus avide.</p><p>Ce n'�tait pas la premi�re fois que la passion de Nicolas de Bardagne �veillait celle d'Ang�lique, l'entra�nant malgr� elle comme une lame de fond. D�j� � Tadoussac, il l'avait subjugu�e en un long baiser d�vorant. La houle de sensualit� qui les emportait �tait bien � l'image de cette vague sournoise qui passe par-dessus la rambarde du navire, prend par surprise l'�quipage, noyant tout, assommant et renversant au hasard, avant de se retirer avec une souple hypocrisie pouvant faire croire que l'on a r�v�, si ne demeuraient les traces du saccage et si Ang�lique, lorsque leurs deux visages s'�cart�rent, envelopp�s de la vapeur ti�de de leurs souffles, n'avait entendu battre la chamade en son c�ur, ni ressenti au creux des reins la br�lure irradiante, bien connue, du d�sir.</p><p>Le fait est, qu'haletants, ils n'�prouv�rent pas la force ni l'envie de prononcer un seul mot. Ils revinrent vers l'all�e et se quitt�rent au seuil de la propri�t�, sans plus d'�change ni de commentaire.</p><p>Apr�s cette plong�e dans les profondeurs sous-marines de la convoitise, profondeurs sourdes, bleues, travers�es d'�clairs, � l'image de la p�nombre du petit bois qui les avait dissimul�s, Ang�lique s'�tonna de retrouver la clart� du jour encore guillerette. Il n'�tait pas si tard. Et le ciel tr�s bleu commen�ait � peine de p�lir prenant vers l'occident une nuance de porcelaine.</p><p>Ang�lique marcha jusqu'au carrefour de l'orme, o� se tenait le petit campement des Indiens avec leurs cabanes d'�corce en taupini�re sous la neige, leurs feux et leurs chiens fris�s.</p><p>Au lieu de rentrer chez elle, elle bifurqua et prit le sentier de traverse qui pouvait la conduire par le champ montant jusqu'au manoir de Montigny. Si l'id�e l'effleura qu'apr�s le baiser qu'elle venait d'�changer avec M. de Bardagne, partir � la recherche imm�diate de son mari �tait faire preuve de l�g�ret�, elle la rejeta comme inopportune. �changer un baiser avec un amoureux transi ne tirait pas � cons�quence. Non seulement, elle n'�prouvait ni remords ni crainte mais, au contraire, elle se f�licitait de cet interm�de car elle avait l'impression satisfaisante qu'elle venait de s'offrir une excellente diversion � d'insupportables chagrins.</p><p>Il lui semblait maintenant qu'elle avait retrouv� la l�g�ret�, c'est-�-dire la force voulue pour y faire face et qu'elle pourrait entretenir Joffrey des menaces qui pointaient derri�re l'enqu�te du Lieutenant de Police. Elle se sentait gagn�e par une ivresse bienfaisante, pu�rile, � laquelle, se voyant seule sur le chemin, elle eut envie de s'abandonner.</p><p>Avec un grand geste des bras qui fit voler au vent les pans de son manteau, elle s'�lan�a en courant vers le sommet de la colline, escort�e, � son insu, par les bonds lourds des chiens indiens que son exub�rance soudaine avait eu le don d'arracher � leur apathie.</p><p>Ils la rejoignirent et se tinrent en rond autour d'elle, remuant un bout de queue, surpris de la voir s'arr�ter, tandis que d'en haut, elle observait le manoir de Montigny en contrebas.</p><p>Elle ne savait pourquoi, mais les abords du manoir autour duquel s'affairaient d'habitude les hommes d'�quipage ou de nombreux visiteurs lui parurent anormalement calmes. Son excitation tomba, remplac�e de nouveau par le malaise. � part les modulations du vent le silence �tait total.</p><p>Ang�lique entreprit de descendre vers le ch�teau. D��us de son immobilit�, les chiens indiens l'avaient quitt�e et avaient regagn� le campement.</p><p>La demeure semblait � demi d�sert�e. Il y avait du mouvement du c�t� des cuisines et de la fum�e s'�levait des chemin�es mais dans les salons du rez-de-chauss�e o� d'habitude, surtout vers la fin de la journ�e, on pouvait observer un remue-m�nage d'officiers comme Urville, Barssempuy, Erikson, venant aux ordres ou retrouvant leurs � quartiers �, elle ne rencontra �me qui vive.</p><p>Dans un cabinet d'�tudes, elle aper�ut, dispos�s sur une table, les plumes, les rouleaux de cartes et de papiers, les instruments de mesure dont Florimond se servait pour r�diger la � relation � de ses explorations de l'�t�, t�che � laquelle il consacrait plusieurs heures par jour, mais lui aussi �tait absent.</p><p>� O� sont-ils donc pass�s, tous ? �</p><p>Elle monta � l'�tage, esp�rant trouver Joffrey dans la pi�ce qu'il se r�servait et qu'il appelait sa � chambre de commandement �. Elle n'y avait p�n�tr� qu'une fois. C'�tait l� aussi qu'il dormait lorsque des travaux ou des assembl�es tardives le retenaient trop avant dans la nuit.</p><p>Ang�lique, lorsqu'elle avait vu l'ameublement bien choisi de cette pi�ce, s'�tait demand� si ce n'�tait pas celle qui avait �t� am�nag�e plus sp�cialement pour la duchesse de Maudribourg.</p><p>Fut-elle influenc�e par cette pens�e lorsque, apr�s avoir gratt� � l'huis sans recevoir de r�ponse, elle y p�n�tra ? Mais elle se persuada qu'il flottait dans cette pi�ce, pour l'heure vide d'habitants, les effluves d'un parfum f�minin. Ce n'�taient pas des traces bien pr�cises. Il fallait des narines exerc�es. Elle n'aurait pu dire non plus s'il s'agissait du parfum de B�reng�re-Aim�e. Ce qui la remit de meilleure humeur apr�s qu'elle eut fait trois ou quatre fois le tour de la pi�ce en flairant comme un chat, ce fut de d�cider qu'il s'agissait, selon toute vraisemblance, de plusieurs parfums f�minins. Un grand nombre de personnes, dont des femmes, avaient d� se tenir r�cemment dans cette pi�ce.</p><p>� O� sont-ils pass�s ?</p><p>Elle regagna le rez-de-chauss�e et poursuivant son inspection d�couvrit, dans l'une des grandes salles � manger, les reliefs apparents d'un festin dont les convives devaient s'�tre lev�s de table peu de temps auparavant.</p><p>� Il y a eu collation au ch�teau, lui dit un marmiton enfin rencontr� dans la cour.</p><p>Il lui d�signa l'amorce d'un chemin qui p�n�trait dans la for�t.</p><p>� Ils sont partis par l�.</p><p>Ang�lique s'engagea suivant la piste qui sinuait � travers les troncs des bouleaux et des �pinettes. Le sous-bois �tait assez clairsem�. Sur la neige rose, le soir commen�ait d'allonger des ombres couleur de lavande.</p><p>Elle arriva peu apr�s aux abords d'une vaste clairi�re. Un grand nombre de personnes s'y tenaient rassembl�es, le visage tourn� vers Joffrey de Peyrac. Celui-ci, dans une position plus �lev�e, sur une l�g�re �minence, leur faisait face et leur parlait.</p><p>Parmi les assistants, Ang�lique reconnut M. et Mme de Castel-Morgeat, B�reng�re-Aim�e de La Vaudi�re, mais son mari le procureur n'�tait pas l�. Avec �tonnement, elle nota aussi la pr�sence de cette femme de l'�le d'Orl�ans, � l'opulente chevelure brune, �l�onore de Saint-Damien qu'on appelait �l�onore d'Aquitaine, qu'on disait avoir eu trois maris et qui �tait venue pour la messe de minuit.</p><p>Il y avait beaucoup d'officiers, dont Melchior Sabanac, mais aussi de simples soldats.</p><p>Ang�lique ne sut quelle sorte d'instinct la retenait de descendre le talus et de s'introduire dans cette assembl�e parmi laquelle beaucoup de personnes �taient de ses amis et que son mari pr�sidait. Ce fut le sentiment qu'elle s'y trouverait d�plac�e. Elle tendait l'oreille et essayait de comprendre ce que disait Joffrey. Elle l'entendait assez distinctement, mais ne comprenait pas, � part de temps � autre un mot dont la signification lui �tait plus nette sans qu'elle f�t bien certaine de l'avoir saisi.</p><p>Brusquement, la raison de sa perplexit� lui apparut. Elle ne comprenait pas, parce qu'il ne parlait pas fran�ais. Il parlait en langue d'oc, la langue des r�gions m�ridionales de la France. Et il n'y avait pas � s'�tonner de voir dans cette assembl�e la belle �l�onore de Saint-Damien, puisque se tenait l�, � n'en pas douter, une assembl�e de Gascons.</p><p>� partir du moment o� la v�rit� lui apparut, Ang�lique demeura comme frapp�e par la foudre. Elle se tint plus immobile qu'une statue derri�re les arbres, le cerveau aussi gel� que les pieds et les mains. Fallait-il croire que Mlle d'Hourredanne avait raison lorsqu'elle disait :</p><p>� Depuis que M. de Peyrac est dans nos murs, les Gascons sortent de tous les trous. On ne s'imaginait pas qu'il y en e�t tant en Nouvelle-France. �</p><p>Cela expliquait aussi la pr�sence d'officiers et soldats, la plus grande partie appartenant au r�giment de Carignan-Sali�res �tait recrut�e dans les contr�es du Sud-Provence et d'Aquitaine.</p><p>Elle prit � peine garde que tout le monde se s�parait et s'�gaillait avec de grands saluts joyeux et fit tout un d�tour afin de regagner sa maison sans avoir � repasser devant le ch�teau de Montigny.</p><p>La neige devenait phosphorescente. La nuit s'annon�ait glaciale. Ang�lique toucha ses l�vres et les trouva sensibles, ayant oubli� les baisers de Bardagne. Levant les yeux vers le firmament, elle se dit que c'�tait une nuit � voir passer les canots en feu de la � chasse-galerie �, annonciateurs de ph�nom�nes sismiques, de folie dans les esprits et de bouleversements dans les �mes. En passant pr�s de la cour de Banist�re, la cha�ne du chien maigre tinta sur la glace, et elle vit se profiler, tourn�e vers elle qui approchait, sa triste silhouette.</p><p>Pauvre b�te innocente !</p><p>Dans la maison, �tait-ce un cauchemar ? L� aussi, il n'y avait personne. Elle dut se rappeler que la nuit tombait � peine. Suzanne venait de repartir chez elle en laissant contre les cendres une marmite bouillonnant doucement et apr�s avoir dispos� sur la table familiale la vaisselle du souper.</p><p>Une partie de la maisonn�e devait �tre chez Mlle d'Hourredanne pour �couter la lecture de<emphasis> La princesse de Cl�ves.</emphasis></p><p>Les autres vaquaient � leurs occupations dans la ville. Sire Chat lui-m�me �tait absent.</p><p>Debout au milieu de la grande salle qu'elle aimait tant, Ang�lique ne reconnut plus le d�cor de son bonheur.</p><p>Elle �tait sur le point de se laisser aller � un d�sarroi aux multiples causes lorsqu'elle r�alisa que la premi�re de ces causes venait de l'�puisement physique dans lequel elle se trouvait car elle mourait de faim et de soif.</p><p>De tout le jour, elle n'avait rien mang�, et m�me depuis la veille, car elle �tait partie ce matin � jeun pour communier � la messe de Sainte-Agathe, ensuite Monsieur le Gouverneur avait entra�n� toute sa Cour dans son jardin. Au retour de la promenade, Monsieur Garreau d'Entremont l'avait retenue pr�s de deux heures dans son cabinet d'instruction. En la quittant, lui, il avait d� se rendre illico dans sa salle � manger o� un archer transform� en valet de pied lui avait servi un repas substantiel. Tandis qu'elle, Ang�lique, s'en allait par les chemins m�diter de sinistres histoires et se faire embrasser par les uns et par les autres � titre de r�confort, ce qui l'avait men�e jusqu'� une heure avanc�e de l'apr�s-midi pour d�couvrir, dans le soir tombant, Joffrey de Peyrac discourant en langue d'oc, entour� de Gascons et de ces belles femmes d'Aquitaine, dont � Toulouse sa blondeur poitevine avait redout� l'ascendant.</p><p>Et maintenant, le soleil �tait couch�. Il faisait nuit. Elle avait les pieds gel�s et l'estomac vide.</p><p>Avec des mouvements �nergiques dans lesquels elle fit passer une partie de sa rage et de son indignation, Ang�lique commen�a par remonter du puits le seau o� miroitait l'eau tr�s fra�che qu'elle but longuement � m�me le r�cipient.</p><p>� la suite de quoi, elle se tailla une �norme tranche de pain bis et �tala dessus, largement, du beurre. Elle y ajouta une tranche de jambon et son assiette en main alla s'asseoir � l'extr�mit� de la table.</p><p>La soif n'�tant pas encore �tanch�e, elle se releva pour verser de l'eau dans une cruche verniss�e qu'elle posa sur la table, � port�e de main. Tent�e de se rendre � la r�serve dans les caves pour s'y verser un bol de lait, elle renon�a. Elle �tait trop fatigu�e.</p><p>Tandis qu'elle mordait dans sa tartine � pleines dents elle commen�a de trier les divers �v�nements de la journ�e.</p><p>Elle aurait souhait� parler avec Joffrey de son entrevue avec le Lieutenant de Police, sachant qu'il la rassurerait. Il ne craignait rien. Garreau pourrait jeter � ses pieds le cadavre d�compos� de Varange qu'au plus il sourirait et l'autre briserait ses d�fenses de sanglier sur la ma�trise in�branlable du comte de Peyrac. Celui-ci �tait s�r du silence de ses hommes. Une circonstance de plus o� il s'affirmerait en prince ind�pendant. Elle ne savait que penser de cette r�union de Gascons dans les bois, o� il les avait convoqu�s afin de leur parler la langue de leur province... Une province annex�e depuis deux si�cles par les � barbares du Nord � et qui restait ombrageuse.</p><p>Leur parlait-il de revanche ? De libert� ? C'�tait folie !</p><p>Mais il ne lui dirait RIEN � elle, car il lui cachait TOUT, en fait. Ce serait inutile d'aborder le sujet de front avec lui... et, pour tout avouer, jamais elle n'oserait. Jusque dans l'abandon du plaisir, elle le sentait toujours plus fort qu'elle. Il ne se laissait jamais asservir par quiconque et il se l'attachait, elle, par cette fascination qu'il exer�ait sur son entourage.</p><p>� Esclave ! Je suis son esclave. Et il le sait... �</p><p>Comme il en est souvent pour les personnes tr�s vivantes, robustes et amoureuses de l'existence, c'�tait le pr�sent qui comptait pour Ang�lique, et le pr�sent lui montrait un Joffrey inqui�tant, inexplicable, inaccessible.</p><p>Il se gardait d'elle pour r�unir ses amis et leur parler en langue d'oc, tandis qu'elle affrontait le Lieutenant de Police.</p><p>Car lui, � on � n'osait pas le convoquer ainsi.</p><p>Eh bien, soit ! Elle devrait r�gler seule cette affaire. Pour commencer elle allait faire rendre gorge au comte de Saint-Edme.</p></section><section><p><strong>Chapitre 54</strong></p><empty-line/><p>Sit�t la premi�re messe entendue, elle �tait partie � travers la ville � la recherche du comte de Saint-Edme.</p><p>Ang�lique avait mal dormi. Tout d'abord, le comte de Peyrac lui ayant fait savoir qu'il ne pourrait la rejoindre ce soir-l�, elle avait imagin� le pis, c'est-�-dire B�reng�re triomphant dans ses bras, pour ensuite se calmer et d�cider qu'elle se montait la t�te sans raison. Et se f�liciter de son absence.</p><p>S'il �tait venu ce soir-l� ne se serait-elle pas montr�e un peu incoh�rente ?</p><p>Il n'�tait pas venu...</p><p>� Tant mieux ! � se dit-elle en se regardant dans la glace.</p><p>Ne devait-elle pas � Bardagne et � la rudesse de sa moustache quelques rougeurs au bord des l�vres ?</p><p>Il �tait des circonstances o� il y avait avantage � ne pas vivre trop �troitement sous le regard l'un de l'autre. Regard d'autant plus enclin � se montrer soup�onneux que l'on est amoureux. Des l�g�ret�s comme celles qu'elle avait commises la veille y gagnaient de ne pas tourner � la trag�die. Car les baisers fort conscients qu'elle avait rendus � Bardagne n'avaient aucune importance. L'absence de Joffrey permettait � sa conscience de les oublier.</p><p>Aujourd'hui o� elle voulait rencontrer Vivonne et ses complices, personne ne savait o� les trouver. Elle finit par aller sonner chez Mme de Campvert qui depuis qu'Ang�lique avait sauv� son petit singe �tait pr�te � lui rendre tous les services.</p><p>Elle lui indiqua le<emphasis> Chien qui tourne,</emphasis> un �tablissement � mi-chemin dans la c�te du Palais, mi-taverne, mi-r�tisserie, qui pouvait �tre, selon la client�le, un tripot o� l'on jouait gros jeu.</p><p>M. de La Fert� et ses compagnons s'y montraient assidus.</p><p>Comme Ang�lique descendait la rue escarp�e en se retenant � tout ce qu'elle pouvait, Ville d'Avray la croisa, remontant all�grement � peut-�tre venait-il du<emphasis> Chien qui tourne</emphasis> o� l'on jouait d�s le matin � et lui jeta :</p><p>� Tout s'est bien pass� ? Chez Garreau ?</p><p>� Il a �t� odieux... Jamais de ma vie je ne me suis trouv�e dans une position aussi blessante. Il ne s'agissait que de ragots et de calomnies.</p><p>� Lesquels ?</p><p>� Vous le savez fort bien. Et pourquoi ne m'avez-vous pas pr�venue qu'il s'agissait de ce comte de Varange ? Varange �tait l'un de ceux qui attendaient ici Madame de Maudribourg.</p><p>� Ce n'est pas moi qui ai signal� sa disparition, mais Madame de Castel-Morgeat.</p><p>� Encore une qui ferait mieux de ne pas se m�ler des probl�mes des autres... C'est fort ennuyeux de voir soulever cette affaire car l'on raconte qu'il serait parti vers le nord, soit au-devant de la duchesse, disent certains, soit au-devant de notre flotte, disent les autres... Ensuite, il a disparu et nul ne s'en souciait jusqu'au moment o� Sabine est intervenue... Elle avait bien besoin de se pr�occuper de cet individu qui avait, para�t-il, des m�urs dissolues et convoquait le diable.</p><p>� � l'image de notre ch�re duchesse ! Qui se ressemble s'assemble... Vous �tes-vous bien d�fendue au moins ?</p><p>� De quoi aurais-je d� me d�fendre ? Et pourquoi est-ce moi que Garreau a voulu entretenir ? Plut�t que n'importe quelle autre personne qui se trouvait � notre bord ? Je me le demande.</p><p>� Je me le demande aussi, avoua Ville d'Avray qui parut cette fois sinc�rement intrigu�.</p><p>La taverne du<emphasis> Chien qui tourne</emphasis> �tait un �tablissement de moyenne importance qui n'avait ni le renom du<emphasis> Soleil levant</emphasis> ni la qualit� d'accueil et de gaiet� du<emphasis> Navire de France.</emphasis></p><p>Ang�lique �tait all�e s'y asseoir une fois avec M. de Lom�nie, car le patron, originaire de Marseille, y servait du caf� turc. Elle n'avait pas aim� la salle sombre et enfum�e d'o� l'on ne pouvait contempler aucun horizon car elle donnait sur une rue �troite bord�e des deux c�t�s de maisons assez hautes qui la rendaient �troite et sombre comme une crevasse.</p><p>Les vins de la taverne �taient de m�diocre qualit� et la broche de la r�tisserie �tait mue par un chien qui, galopant toute la journ�e dans une cage ronde en forme de tonneau � un c�t� duquel �tait fix�e la broche, entra�nait celle-ci dans un mouvement de rotation.</p><p>La Polak disait que ce syst�me-l� �tait tout ce qu'on pouvait trouver de mieux pour faire br�ler une rang�e enti�re de chapons quand la b�te s'arr�tait �puis�e. Mais ces tenanciers �taient de Marseille. Peu courageux � l'ouvrage. Elle, elle �tait d'Auvergne. Ces d�clarations soulevaient toujours un toll� chez les nombreux M�ridionaux de sa client�le.</p><p>� Alors, pourquoi venez-vous chez moi ? leur criait-elle, et non chez La verdure ?</p><p>Le chien qui tournait la broche avait donn� son nom au tripot-cabaret qu'aucune enseigne n'indiquait.</p><p>D�s l'entr�e, Ang�lique aper�ut � une table le duc de Vivonne et nota avec satisfaction que si le comte de Saint-Edme �tait l�, le baron Bessart, dont elle redoutait la prudence calculatrice, manquait � l'appel. Les quatre larrons n'�taient que trois et jouaient aux cartes.</p><p>Ang�lique attira une chaise et s'assit en face d'eux, repoussant l'offre du patron qui s'approchait avec une cruche de vin. Il se contenta de lui verser, selon la coutume adopt�e, un verre d'eau fra�che, et ce n'�tait pas � refuser car la chaleur �tait �touffante. Le feu dans la chemin�e flambait trop haut, et la Polak avait raison, la broch�e de chapons qui y tournait risquait fort de br�ler.</p><p>Apr�s avoir not� machinalement, en ancienne aubergiste qu'elle �tait, ce d�tail, Ang�lique prit la parole.</p><p>� Ce n'est pas vous, Monsieur le duc, que je cherchais mais Monsieur de Saint-Edme.</p><p>En quelques mots et d�daignant les protestations galantes que le vieillard se croyait oblig� de lui adresser, elle exposa les raisons de sa d�marche. M. le Lieutenant de Police pr�tendait que M. de Saint-Edme �tait venu le trouver et lui avait dit sans d�tour : � Madame de Peyrac a tu� le comte de Varange. � C'�tait de cette parole insens�e qu'elle venait lui demander raison. Tout d'abord elle ignorait qui �tait ce comte de Varange que soudain un lieutenant de police apparemment s�rieux et non pris de boisson l'accusait d'avoir assassin�. Secundo, elle souhaitait savoir pourquoi M. de Saint-Edme, qu'elle connaissait d'autre part fort peu, se permettait de se servir de son nom et de l'impliquer dans des plaisanteries de mauvais go�t, � moins qu'il ne s'agisse de folie de sa part, ce qui �tait � examiner, ou d'hostilit� d�clar�e sur la raison de laquelle il devait alors s'expliquer. En r�sum� : Quelle mouche l'avait piqu� ?</p><p>Les yeux de M. de Saint-Edme devinrent aussi froids que ceux d'un serpent. Mais il parut qu'une jubilation secr�te animait d'un frisson rapide sa peau parchemin�e. Il r�pondit de cette voix de cr�celle qui, passant entre ses l�vres minces, paraissait provenir d'une autre cr�ature invisible.</p><p>� N'est-ce pas vous qui l'avez tu� ?</p><p>Les yeux verts d'Ang�lique s'efforc�rent de capter, malgr� sa r�pulsion, ces prunelles mortes dans leur cercle de kh�l.</p><p>Il y eut ensuite entre eux un dialogue qui ne manqua pas d'intensit�.</p><p>� Qui vous l'a dit ?</p><p>� Le sorcier de la Basse-Ville, le Bougre Rouge.</p><p>� Comment l'a-t-il su ?</p><p>� Par magie.</p><p>� Est-ce vous qui lui aviez demand� cette op�ration de magie ?</p><p>� Oui.</p><p>� Pourquoi ?</p><p>� Notre ami le comte de Varange avait disparu et nous voulions savoir ce qu'il �tait devenu.</p><p>Ang�lique s'accorda un moment de r�flexion. Elle but une gorg�e d'eau pour se remettre.</p><p>� Ne vous ai-je pas entendu r�p�ter maintes fois, Monsieur, que les sorciers de Nouvelle-France ne valaient rien ? Ce sont vos propres termes. Je ne discuterai pas de votre jugement en la mati�re, mais si telle �tait votre opinion, pourquoi apporter cr�ance aux racontars de l'un d'eux ?</p><p>� Parce qu'il m'a prouv� par cette r�v�lation qu'il �tait tr�s fort.</p><p>� Je me serais plut�t m�fi�e. D'apr�s les pr�cisions que m'a donn�es Monsieur le Lieutenant de Police, lequel � mon avis ne se doute pas d'o� vous tenez vos renseignements, lorsque votre Varange a disparu, notre flotte n'�tait pas encore parvenue � Qu�bec.</p><p>� Pr�cis�ment.</p><p>La voix de Saint-Edme devenait sifflante et son regard luisait.</p><p>� ... Il �tait parti au-devant de votre flotte... Fou de douleur.</p><p>� De douleur ? r�p�ta-t-elle �bahie.</p><p>� Il avait vu dans le miroir magique le visage de celle qu'il attendait, ensanglant�, meurtri, vaincu... Elle avait prononc� deux noms : Peyrac, Ang�lique... Aussi, comprenez, Madame, que lorsque le sorcier vous nomma, tout devint clair � nos yeux.</p><p>Ang�lique se rejeta en arri�re et s'appuya contre le dossier de sa chaise.</p><p>� Je vois que Monseigneur l��v�que a �t� bien avis� de nommer un grand exorciste en son dioc�se du Canada, fit-elle apr�s avoir paru m�diter les paroles qu'elle venait d'entendre, l'ouvrage ne lui manquera pas.</p><p>Le comte de Saint-Edme la sid�rait comme en une vision de cauchemar, avec en arri�re-fond les flammes de l'�tre, le miroitement des poulets embroch�s, et � travers les barreaux de sa cage tournante l'ombre du chien esclave qui galopait sans fin.</p><p>� Vous vous �garez ! dit-elle. Je vous en prie, cessez de jouer avec ces crimes de magie et de sorcellerie, sinon cela surgira au jour, et vous serez jug� et condamn�.</p><p>Ils �chang�rent un regard amus�.</p><p>� Mais, ma ch�re enfant, dit Saint-Edme, d'un air patelin, d'o� sortez-vous ? Vous n'�tes au courant de rien. On n'est plus jug� de notre temps ou condamn� pour crime de sorcellerie ou de magie. L'Inquisition a fait son temps. La nouvelle police ne se pr�occupe pas des distractions �sot�riques auxquelles les esprits inspir�s aiment se consacrer. Elle a assez � faire � nettoyer Paris de ses classes dangereuses et les grands chemins de leurs bandits.</p><p>� La nouvelle police intervient s'il y a meurtre derri�re vos amusements �sot�riques, Monsieur.</p><p>Le comte de Saint-Edme �tira ses l�vres fard�es en une grimace froide qui �tait sa fa�on de sourire, mais portait plut�t � fr�mir.</p><p>� Qui parle de meurtre, � part vous, Madame ? Monsieur de Varange a-t-il tu� quelqu'un ? Non, je le pense � l'abri d'une telle accusation. Tandis qu'il n'en serait pas de m�me pour vous si l'on en croit le Bougre Rouge, ha, ha !</p><p>� Et il n'en serait pas de m�me aussi pour vous, Monsieur de Saint-Edme. Combien de personnes avez-vous envoy�es � la mort par vos incantations, vos messes noires ou le poison ? Je l'ignore, mais il me serait facile de le savoir, et de recueillir au moins le nombre des enfants immol�s dans vos sacrifices au Diable. Pas besoin d'op�rations magiques pour cela, j'ai mille sources de renseignements qui me donneraient de quoi r�jouir � votre sujet Monsieur de La Reynie et Monsieur Fran�ois Desgrez. Et sur vous, Monsieur le duc, et vous aussi, Monsieur d'Argenteuil. J'ai su avant la police elle-m�me � quelles exp�riences se livrait votre ch�re marquise de Brinvilliers... Je l'ai su par les coquillards de Paris, les mendiants qui l'avaient surprise � l'H�tel-Dieu glissant des poudres dans les bouillons ou les tisanes des pauvres malades... Il s'agit bien de crimes, n'est-ce pas, d'assassinats ?</p><p>� Alors c'est vous qui l'avez livr�e au policier ? demanda-t-il avec une lueur dans les yeux. Je m'en doutais... Et savez-vous que, bien qu'elle ait avou�, ils l'ont soumise � la � question ordinaire � ?</p><p>Elle haussa les �paules. Celui-l� �tait vraiment fou. Elle revint � Vivonne.</p><p>� Quelle perversion vous habite pour que vous vous livriez ainsi au Mal ? Vous, Monsieur le duc, que le Roi a �lev� si haut dans des fonctions de son �tat et votre s�ur qu'il aime d'une si grande passion, comment avez-vous pu, vous comme elle, vous laisser aller � d'aussi basses actions... Aviez-vous vraiment besoin, Monsieur l'Amiral, de vous y livrer pour conserver votre rang, vos avantages, les faveurs du Roi ? Ne peut-on trouver le salut que dans le poison, les aphrodisiaques, la sorcellerie et les crimes ? Pourquoi faites-vous cela ?</p><p>Vivonne qui l'�coutait en brassant ses cartes avec une indiff�rence affect�e eut une r�ponse surprenante.</p><p>� Tout le monde le fait.</p><p>C'�tait une mode. Un mondain se doit de suivre la mode. La voyant coite, il ajouta :</p><p>� � la Cour, qui n'empoisonne pas est empoisonn�. Qui n'�carte pas un rival dispara�t � son tour... C'est le jeu !</p><p>� Non ! Pas le Roi. Le Roi n'a jamais empoisonn�, ni fait empoisonner personne, que je sache ! Et il y a du m�rite car ce ne fut pas toujours le cas de ses pr�d�cesseurs. Mais il est vrai qu'il est petit-fils d'Henri IV qui lui aussi �tait un honn�te homme. Cette lign�e neuve de nos rois a rompu avec les m�urs d�prav�es des autres dynasties. Mais vous, les Grands du royaume, ne l'imitez point.</p><p>La belle bouche du fr�re d'Ath�na�s se tordit dans une grimace.</p><p>� Le Roi peut se permettre d'�tre honn�te, fit-il avec amertume. Pour la vertu dans son royaume, il ne fait la part belle qu'aux bourgeois... Quant � nous, peuple de courtisans � sa merci, il s'est veng� de la Fronde des Princes en nous �masculant. Nous privant de nos fiefs, de nos provinces, de notre pouvoir sur nos terres, il ne nous a laiss� que les armes fatales !...</p><p>*****</p><p>Avec soulagement, elle retrouvait dehors l'or et le rose de praline de l'hiver sur la neige des toits et des rues. Elle retrouvait l'air pur et glac� et la surprise, comme sur un coup de baguette magique, d'�tre transport�e au Canada...</p><p>� Ce ne serait pas la peine d'�tre venue si loin, si je devais encore me taire... et les craindre... �</p><p>Elle courait presque en approchant du jardin du gouverneur dans son impatience d'apercevoir la silhouette de Lom�nie v�tue de gris dans la blancheur entrelac�e de mauve des parterres.</p><p>Il �tait l�. Il l'attendait. Son regard se posait sur elle et, comme la veille, elle ne prenait garde qu'au plaisir d'�tre en sa compagnie.</p><p>Elle marcha pr�s de lui dans un r�ve paisible et heureux, le regardant par moments parce qu'elle �tait consciente du charme qui �manait de son visage et qui la rendait indiff�rente quelques secondes aux mots que pronon�ait cette bouche dans le d�sir d'y poser la sienne.</p><p>Heureuse du plaisir �prouv� � sentir le mouvement de sa marche pr�s d'elle, � croiser son regard, � attendre l'instant o�, prenant cong� d'elle, elle sentirait autour de sa main la pr�hension de cette main qu'elle n'aurait cess� de d�sirer retenir et presser tout au long de leurs all�es et venues dans le jardin.</p><p>� L'amour avec vous n'a plus le m�me visage, dit-il.</p><p>Ang�lique se r�cria.</p><p>� Monsieur, je ne suis pas parfaite.</p><p>Devant lui, avec ses l�vres qui restaient encore meurtries par les baisers sauvages et interdits de Bardagne, elle se sentait un peu p�cheresse.</p><p>� Que savait du d�sir ce bel homme aux doux yeux ? �</p><p>Ces mains qui savaient manier si bien l'�p�e, le sabre et le mousquet, s'�taient-elles jamais pos�es sur le corps d'une femme ? Elle pouvait supposer que non car le v�u de chastet� entrait dans la r�gle de l'Ordre de Malte.</p><p>� Et vous ? Avez-vous peur de la Femme, Monsieur le chevalier ?</p><p>� Quand elle prend vos traits, certes non, r�pliqua-t-il en riant.</p><p>Son existence de moine guerrier dans le monde lui avait appris l'art de la repartie.</p><p>Une bouff�e de neige arrach�e d'un arbre par le vent leur poudra le visage comme le froid baiser d'un r�ve. Ils rirent. D'un doigt, Lom�nie �carta la neige des sourcils d'Ang�lique. Leur courbe dor�e au reflet de soie n'avait cess� d'attirer ses regards. Le geste lui fut si naturel qu'il n'aurait pas voulu s'en d�fendre.</p><p>Lorsqu'ils s'entretinrent d'Honorine, il lui dit combien il aimait les enfants. Il les avait enseign�s et avait aid� � leur survie � Ville-Marie. Dans les exp�ditions ou les escarmouches contre l'Iroquois qu'il menait avec une poign�e de soldats-laboureurs, il pensait toujours aux enfants qui, ignorants les horribles dangers planant sur eux, attendaient avec confiance dans le fort ou dans les maisons de rondins l'issue des combats. Cette pens�e d�cuplait ses forces.</p><p>Il avait de l'estime pour ces petits �tres. Il admirait leur sagesse et leur innocence. Et il enviait les joies �l�mentaires et presque divines qui �taient l'apanage de cet �ge b�ni. Il se souvenait de son enfance comme d'un hymne perp�tuel � la joie de vivre.</p><p>Elle aima l'entendre parler de sa m�re et de ses s�urs avec lesquelles il gardait des liens d'amiti�.</p><p>Ce fut une promenade merveilleuse qui avait un go�t de paradis.</p><p>Le petit moulin tournait au sommet du Mont-Carmel. La croix, le poteau et le gibet aur�ol�s de lumi�re avaient l'ing�nuit� d'une image pieuse.</p><p>Au loin, l'�le d'Orl�ans, pastellis�e de bleu doux, poursuivait son dialogue avec Qu�bec. Entre elle et le Roc, les tra�nes et les tra�neaux tissaient un r�seau anim�. Ils marchaient, go�tant la ti�deur du soleil avec la reconnaissance de convalescents. Elle lui avoua qu'elle avait craint de sa part des solutions radicales. Qu'il d�cid�t, par exemple, que leur amiti� ne pouvait se poursuivre. Or, elle avait besoin de son amiti�. Elle avait besoin, ne serait-ce que de pouvoir le rencontrer au hasard des rues, de savoir qu'il existait dans la ville, car il lui offrait aussi une image si sereine et si juste de l'homme qu'elle sentait ses ranc�urs et ses craintes inexprim�es s'apaiser, mieux, s'effacer � jamais. Il la rendait meilleure.</p></section><section><p><strong>Chapitre 55</strong></p><empty-line/><p>En revenant de sa promenade avec Lom�nie au jardin du gouverneur, Ang�lique trouva le lieutenant de Barssempuy qui l'attendait devant sa maison pour lui remettre une lettre du comte de Peyrac. Il �tait sur le point de repartir ne l'ayant pas trouv�e.</p><p>Ang�lique rompit aussit�t le cachet et lut avec d�ception que Joffrey �tait pass� le matin pour l'avertir qu'il partait en tourn�e le long du Saint-Laurent avec M. de Frontenac. Le temps �tait si constamment beau que cela permettait d'entreprendre, sans danger, quelques parcours en suivant les pistes du fleuve. Ils visiteraient des seigneuries dont le gouverneur souhaitait pr�senter � Peyrac les propri�taires, seigneurs pour la plupart entreprenants, soucieux du bien-�tre de leurs censitaires, et qui avaient le m�rite et la conscience de vivre sur leurs terres m�me l'hiver. Ils inspecteraient aussi quelques redoutes de bois abandonn�es que le comte de Peyrac proposait de remettre en �tat, car il n'y avait jamais assez de tours de guet le long du fleuve pour surprendre � temps une exp�dition des Iroquois. L'une d'elles, � l'embouchure de la Chaudi�re, route du Midi, pouvait �tre emprunt�e aussi par les sournois et haineux ennemis de la Nouvelle-France.</p><p>Joffrey lui expliquait tout cela avec sa minutie et sa gentillesse habituelles, protestant de son regret de ne l'avoir pas trouv�e lorsqu'il �tait venu lui faire ses adieux. Il fallait se h�ter de partir car les journ�es �taient courtes et, en dehors des environs d'une seigneurie bien peupl�e, les pistes du fleuve n'�taient pas balis�es.</p><p>Malgr� les phrases aimables dont il enroba ses adieux, Ang�lique ressentit un sentiment de frustration car il s'y m�lait, en dehors du fait qu'elle voulait le VOIR et lui parler au moins des soup�ons du Lieutenant de Police, un malaise qui lui restait � propos de l'assembl�e des Gascons... Tourment�e, elle s'apercevait que, dans les derniers temps, elle s'�tait assez bien accommod�e de le voir moins souvent. Les jours passaient, riches pour elle d'un bonheur tr�s certain et tr�s substantiel. Ne dit-on pas que la vraie signification du bonheur c'est qu'il d�livre du malheur ? De quel malheur la d�livrait cette libert� qu'elle avait r�clam�e ? Elle ne savait, mais elle en ressentait le bienfait.</p><p>Cependant, en cette occasion elle d�plora de s'�tre trouv�e absente toute la matin�e. Devant Barssempuy elle ne voulut pas montrer sa contrari�t�.</p><p>Elle profita qu'elle le voyait tranquillement pour lui demander de ses nouvelles. Elle avait pris en piti� ce jeune homme sachant combien il avait souffert de la mort de la jeune fille qu'il aimait, Marie-la-Douce. Elle lui sourit et s'informa de sa sant�, de son bien-aise et de l'�tat de son c�ur dont elle esp�rait qu'apr�s quelques mois � Qu�bec il �tait moins endolori. On lui avait cont� qu'une charmante demoiselle s'int�ressait � ses beaux yeux. Tout cela avec une gr�ce et une expression charmeuse, mi-maternelle, mi-galante, qui fit noter � Mlle d'Hourredanne de son alc�ve :</p><p><emphasis>J'ai appris, h�las, de Mme de Peyrac en l'observant lorsqu'elle s'adresse � quiconque devant sa maison, o� une sorte de cour des plus vari�es se succ�de, comme les courtisans et les qu�mandeurs dans l'antichambre du Roi, j'ai donc appris, vous dis-je, toutes les nuances de l'art de s'adresser � un �tre humain, homme, femme, enfant, vieillard, noble et pauvre, et de toutes les races ou couleurs que nous avons en notre cit�, de s'adresser � lui en le charmant, ce qui n'est pas sans me causer une douleur assez cruelle et que vous comprendrez vous qui aimez vous pencher sur les subtilit�s du c�ur humain, car si j'avais su en pratiquer les r�gles au temps de ma jeunesse, il me vient l'id�e qu'en bien des occasions il m'aurait �t� donn� de vivre de ces aventures de c�ur, d'amour et de tendresse dont je vois passer le reflet sur son beau visage lorsqu'elle le l�ve sur un autre visage, serait-il celui de cet ivrogne d'Heurtebise ou de son Indien aux longues dents, le Narrangasett, au lieu de n'�tre aujourd'hui qu'une vieille femme dans son lit, que l'on n'aime point et dont la vie est bien pauvre en souvenirs aimables.</emphasis></p><p>Barssempuy avait remerci� Ang�lique de son int�r�t. Tout allait bien pour lui, affirma-t-il, et pour son c�ur aussi... bien que... Un �clair passa dans les yeux du jeune officier dont il ne fallait pas oublier qu'il avait �t� sous les ordres de Barbe d'Or, un franc pirate.</p><p>� Ceux qui l'ont tu�e, celle que j'aimais, n'ont pas �t� assez ch�ti�s, Madame... Mais, pour l'instant, Dieu m'a demand� de me r�signer.</p><p>La vie �tait plaisante � Qu�bec, et il fallait reconna�tre que M. de Peyrac �tait un chef qui ne laissait gu�re ch�mer les hommes de sa recrue ou de ses �quipages. Barssempuy disposait de peu de temps pour s'appesantir sur ses peines de c�ur. Ayant donc � pris sur elle � comme le lui recommandait autrefois sa tante Pulch�rie, car c'�tait le premier devoir d'une dame de qualit� de savoir � prendre sur soi � dans le monde, afin de ne jamais rien laisser transpara�tre de son d�plaisir, Ang�lique regagna la cour � l'arri�re de la maison et rentra chez elle, le message de Joffrey � la main et sans �tre tout � fait s�re qu'elle n'�tait pas au bord des larmes.</p><p>M. de Ville d'Avray et Mme de Castel-Morgeat l'attendaient dans le petit salon assis tous deux sur le canap�. Ils se lev�rent.</p><p>� Sabine s'est �mue d'apprendre que vous la bl�miez d'�tre intervenue dans l'affaire du comte de Varange, dit le marquis. Elle souhaite s'en expliquer et je vous l'ai amen�e.</p><p>Ang�lique le foudroya du regard. Ce que voyant le marquis s'esquiva avec un sourire hypocrite.</p><p>� Je vous laisse !</p><p>Le manteau de Mme de Castel-Morgeat �tait doubl� de couleur prune. Debout dans le demi-jour qui venait de la rue, avec sa p�leur chaude, elle �tait d�cid�ment tr�s belle.</p><p>� Monsieur de Ville d'Avray me rapporte qu'en m'int�ressant au sort des petits Savoyards de Monsieur de Varange je vous ai contrari�e, entama Sabine, dont les yeux andalous s'agrandirent sous l'effet de l'anxi�t�. Ang�lique, je suis tr�s pein�e. Vous auriez �nonc� contre moi des accusations.</p><p>� Quelles accusations ?</p><p>� Que j'avais sciemment soulev� le cas des petits Savoyards pour vous mettre en cause pr�s du Lieutenant de Police.</p><p>� Ah ! Ne tournez pas tout au tragique !</p><p>� Ma vie est tragique, s'�cria Sabine de Castel-Morgeat.</p><p>� Alors que dirais-je de la mienne ! Asseyez-vous !</p><p>Mme de Castel-Morgeat reprit place sur le canap� tandis qu'Ang�lique s'asseyait � l'autre extr�mit�.</p><p>La femme du gouverneur militaire s'effor�a au calme afin d'expliquer qu'elle n'avait jamais song� � causer le moindre tort � Mme de Peyrac. Elle avait �t� simplement la premi�re � remarquer l'absence, dans le quartier o� il habitait, de M. de Varange.</p><p>� Monsieur de Varange �tait notre voisin le plus proche avant que notre maison ne soit d�molie. Nous le fr�quentions peu mais j'observais les all�es et venues de sa domesticit�. Un temps, je lui fis observer qu'il devait envoyer ses petits laquais au cat�chisme. Il me dit qu'il le ferait. Je ne sais s'il y a pens� par la suite. Les enfants sont originaires du pays de Savoie. Ils parlent � peine le fran�ais.</p><p>Un jour r�cent, elle avait constat� qu'il ne restait dans la demeure vide que les deux domestiques dont l'errance et l'�tat mis�rable avaient attir� son attention. Elle avait averti de ce fait �trange M. le procureur Tardieu qui lui-m�me en avait avis� M. Garreau d'Entremont. On d�couvrait alors que cela faisait des semaines et m�me des mois que le comte avait disparu. Quant aux enfants elle les avait tout d'abord recueillis au ch�teau Saint-Louis o� ils pouvaient manger aux cuisines, puis M. Tardieu avait eu l'excellente id�e de les prendre au greffe, pour le contr�le du ramonage des chemin�es qui est le m�tier habituel des enfants savoyards. Petits et minces, se faufilant dans tous les orifices, ils accompagnaient les archers de contr�le et pouvaient t�moigner prestement du bon �tat de nettoyage du conduit qui devait �tre ramon� tous les deux mois aux frais de l'habitant, sous peine d'une amende s�v�re. Les enfants restaient donc au greffe, entre les �talons de poids et de mesures d'apr�s lesquels on �tablissait les fraudes commerciales. La gardienne du greffe les logeait et les nourrissait. Carbonnel, le greffier royal, les avait pris en charge. Il leur constituerait un petit p�cule, en tant que fonctionnaires de l'�tat. Ang�lique �tait consciente de ne pouvoir expliquer � Sabine les vraies raisons de sa contrari�t�.</p><p>� Vous avez eu raison, dit-elle tout haut. Je n'ai pas mis en cause votre charit�, Sabine. Je sais que vous �tes tr�s bonne.</p><p>� Bonne, mais maladroite, ce qui revient � n'�tre point bonne...</p><p>Ang�lique ne sut que r�pondre.</p><p>� Il me semble, murmura Sabine de Castel-Morgeat, qu'on me tienne grief plus encore de mes actes de bont� que de mes interventions de col�re ou de r�volte. Comme si, en me permettant d'�tre bonne, je contrariais l'ordre des choses.</p><p>� Mais non ! Vous vous faites des id�es.</p><p>� Pouvais-je laisser ces petits malheureux � l'abandon ? s'anima Sabine. Ils �taient d'une maigreur pitoyable. Les voisins de la Grande All�e sont pour la plupart des anciens � voyageurs � ou interpr�tes enrichis dans le commerce de la fourrure, et qui ont fait b�tir maison. Des gens durs � eux-m�mes et aux autres. Ils se contentaient en les voyant errer de leur jeter un quignon de pain ou de les frapper s'ils les surprenaient � rapiner dans les poulaillers. M�me � No�l personne ne s'est pr�occup� de savoir comment ils vivaient la f�te b�nie du Divin Enfant... Une fois au courant d'un tel �tat de choses, je ne pouvais m'en d�sint�resser. N'est-ce pas votre avis ?</p><p>� Mais oui ! Vous avez eu cent fois raison, r�p�ta Ang�lique d'un ton si exc�d� et tourment� qu'il annulait tout l'effet l�nifiant de son approbation, atterrant Sabine de Castel-Morgeat et la laissant sans voix et presque sur le point d'�clater en sanglots.</p><p>� Ils ne pouvaient rester plus longtemps dans cette demeure sinistre, glaciale et humide, continuait Sabine, ils ne faisaient du feu que dans la cuisine, couchaient devant l'�tre sur un peu de paille. Monsieur Carbonnel n'est pas un mauvais homme. Le dimanche, il les emm�nera manger chez lui � la table de famille. J'ai cru bien faire...</p><p>� Mais oui, vous avez bien fait. Mais taisez-vous, pour l'amour du ciel..., s'�cria Ang�lique.</p><p>Et comme dans sa nervosit�, elle tripotait l'accoudoir du canap� elle crut, � un craquement du meuble, que le m�canisme allait se mettre en marche. � la pens�e qu'elle risquait de se retrouver basculant � la renverse avec Mme de Castel-Morgeat, elle �clata de rire, ce qui, pour lors, �tait d�plac�.</p><p>Sabine se leva, bl�me.</p><p>� Vous vous moquez de moi !</p><p>� Je vous promets que non, affirma Ang�lique.</p><p>Le visage de sa visiteuse s'adoucit et elle sourit presque � son tour, en la regardant.</p><p>� Vous riez toujours !</p><p>�'avait �t� un des reproches d'Ambroisine, encore qu'Ang�lique ne se souvenait pas d'avoir �t� tellement gaie en sa pr�sence.</p><p>� ... Je vous observe. Vous �tes gaie comme une femme qui... qui sait... qu'elle aura de l'amour quand viendra la nuit. Et qu'elle s'�veillera chaque matin, riche d'une encore nouvelle munificence, s�re d'�tre belle, d'�tre femme, d'�tre aim�e. Et non pas s'endormant chaque soir et se r�veillant chaque matin en exil�e �ternelle de ce paradis auquel tous les humains ont droit sur cette Terre : l'Amour.</p><p>� Qui vous emp�che d'y acc�der, � ce paradis ?</p><p>� Je n'attire pas l'amour.</p><p>� Parce que vous ne l'aimez point, et vous ne vous aimez point vous-m�me. Quelle maladresse envers la vie vous a donc pouss�e � vous ha�r ainsi ? Savez-vous que moi que vous pr�tendez avoir tout re�u des f�es � mon berceau, j'envie votre belle taille et votre poitrine sculpturale et vos cheveux noirs, si vous ne les cachiez point ? Vous �tes d�sirable, Sabine. Vos amants ne vous l'ont-ils jamais dit ?</p><p>� Des amants ! se r�cria-t-elle indign�e. Qu'osez-vous dire ? Ah ! Je reconnais bien l� la l�g�ret� de votre morale.</p><p>� Alors, tant pis pour vous ! � vous fr�quenter, je me demande si la vertu la meilleure n'est pas encore celle qui consiste � �tre heureux, � jouir des plaisirs de ce monde. Vous vous �tes laiss� enfermer dans votre amour bris� comme dans une maladie... Vous avez voulu vous venger de l'amour en le reniant, mais maintenant c'est lui qui se venge de vous...</p><p>Sous son regard � ce regard qu'elle estimait triomphant � Sabine se sentait comme une l�preuse.</p><p>Elle se maudissait aussi de ne pouvoir jamais s'entretenir de sang-froid avec Ang�lique.</p><p>Chaque fois qu'elle lui parlait, elle finissait toujours par souffrir comme une damn�e de regrets et de jalousie.</p><p>� On voudrait pouvoir vous ha�r, murmura-t-elle.</p><p>� Il me semble que vous ne vous en privez pas, riposta Ang�lique. Et tout cela parce que vous pr�tendez que je vous ai � pris � l'homme que vous aimiez ! Que savez-vous de cet amour ?...</p><p>� D�s que je vous ai vue sur le chemin de Toulouse, atroce, j'ai su que j'avais perdu la partie parce qu'il ne pouvait �chapper � un charme comme le v�tre. J'ai su que vous alliez l'encha�ner totalement, lui cet homme de go�t, ce sensuel qui aimait les femmes comme de beaux objets mais qui ne s'�tait encore jamais rendu � aucune. Et cela �tait si injuste que ce f�t vous, une Poitevine ! Vous, si �loign�e de notre civilisation.</p><p>� Parlons-en de votre civilisation ! s'exclama Ang�lique qui s'enflamma. Voici des sornettes dont j'aimerais mieux le voir se d�tourner et qui lui ont co�t� assez cher.</p><p>Ang�lique jeta un regard autour d'elle afin de v�rifier que personne ne se trouvait � port�e de voix.</p><p>� Je trouve que mon mari s'int�resse beaucoup � votre civilisation depuis que nous sommes � Qu�bec...</p><p>� Vous ne pouvez lui demander de renier la culture des troubadours.</p><p>� Il n'y a plus de troubadours ! Cela ne vous suffit-il pas qu'il ait �t� tortur�, condamn�, et banni, sans que vous le remettiez en danger maintenant qu'il parvient, apr�s des ann�es, � �tre reconnu et peut-�tre r�habilit� ?</p><p>� En danger ? r�p�ta Sabine. Que voulez-vous dire ?</p><p>� Que nous ne sommes pas venus en Nouvelle-France pour donner au comte de Peyrac le loisir de comploter contre le Roi, dit pr�cipitamment Ang�lique qui regrettait ses mots au fur et � mesure qu'ils lui sortaient de la bouche. Faudra-t-il que je d�couvre que l'injustice de notre souverain � son �gard n'�tait pas sans fondement ?</p><p>� Que me baillez-vous l� ? Vous perdez l'esprit ! Ang�lique, qu'allez-vous imaginer ? Nous sommes tous fid�les sujets du Roi de France.</p><p>� Je vous ai vus dans le bois rassembl�s et il vous parlait en langue d'oc.</p><p>Mme de Castel-Morgeat sourit et cela irrita Ang�lique, car, � ce moment-l�, elle se sentait tr�s amoindrie.</p><p>� Nous nous r�unissons souvent ainsi pour parler notre langue famili�re, celle de l'enfance et du pays, cela est doux aux exil�s. Monsieur de Frontenac lui-m�me, qui est gascon, aime se joindre � nos colloques. Monsieur de Peyrac en nous conviant ainsi m'a rappel� de lui sa qualit� la plus exquise, quoique la moins reconnue peut-�tre derri�re son apparence parfois mordante. Il est tr�s bon.</p><p>� Ce n'est pas vrai. Il n'est pas bon du tout. Il est m�me tr�s m�chant.</p><p>� Vous le connaissez peu d�cid�ment.</p><p>� Je le connais mieux que vous, il me semble. C'est mon mari ! Et tous vos souvenirs de lui n'y changeront rien, c'est moi qui suis sa femme. C'est moi qui ai p�ti avec lui de sa disgr�ce, et qui ai d� subir le sort des r�prouv�s parce que je portais son nom. Vous, vous l'aimiez parce qu'il �tait riche et fastueux, parce que vous vous croyiez r�gnant sur Toulouse, pr�sidant les jeux floraux. Mais auriez-vous support� de voir sa r�putation, sa fortune s'effondrer ? Sa grandeur jet�e � bas, ses amis se d�tourner de lui et vous-m�me livr�e au plus affreux d�nuement ?</p><p>� Et vous ? L'avez-vous support� ?...</p><p>Sabine se dressait et l'affrontait, les yeux �tincelants.</p><p>� ... Vous aussi vous l'aimiez parce qu'il �tait riche et fastueux ? Et vous n'avez pas support� de le voir tomber de son pi�destal ? Voil� ce que je sens derri�re vos paroles... Vous lui en voulez toujours de l'abaissement auquel il vous a condamn�e... Vous n'�tiez m�me pas capable de souffrir avec lui et pour lui l'�clipse qu'il subissait.</p><p>Ang�lique se dressait � son tour.</p><p>� Sotte ! Ne vous m�lez pas de comprendre quelque chose aux sentiments ! De jurer de mon amour pour lui... On l'avait br�l� en place de Gr�ve. Je n'ai su que plus tard que ce n'�tait qu'en effigie. Je l'adorais, je l'aimais, et il avait disparu � jamais. Une �clipse, dites-vous ? Vous en parlez � votre aise. Vous berciez votre petit Anne-Fran�ois � l'ombre du ch�teau de Monsieur de Castel-Morgeat que vous aviez �pous� par d�pit, tandis que moi je pataugeais seule dans ma mis�re avec mes enfants en haillons...</p><p>� Qui vous dit que tout fut si facile ? Mon �poux a pris fait et cause pour Monsieur de Peyrac et quand ces remous se sont calm�s en Aquitaine nous avons re�u l'exil du Canada pour notre punition. C'est vous, quoique vous vous en plaigniez, qui avez re�u la meilleure part. Vous l'aviez aim�, il vous avait aim�e. �tre li�e � un homme que l'on n'aime pas et qui vous r�pugne est bien la pire des mis�res.</p><p>� Qui vous obligeait � contraindre ainsi votre c�ur et vos sens ? Vous �tes une sotte ! Une sotte ! Monsieur de Castel-Morgeat a toutes les qualit�s pour se faire aimer d'une femme et de bien des femmes.</p><p>� Oh, certes ! Il ne se prive pas de courir les putains !</p><p>� C'est vous qui l'avez envoy� � elles en vous refusant � lui. C'est vous qui le ridiculisiez par votre ranc�ur injustifi�e et votre hargne. Pour moi, je le juge fort plaisant, courageux, fougueux et de bonne compagnie. J'ai beaucoup d'estime pour lui.</p><p>� Et vous vous croyez autoris�e � le lui faire entendre afin de compter une victime de plus � votre tableau de chasse de s�ductrice ? Laissez mon mari tranquille, je vous prie !</p><p>� Et vous, de m�me pour le mien !</p><p>� N'est-ce pas suffisant qu'Anne-Fran�ois, mon fils, se languisse pour vous d'un amour qui le ronge ? Il vous faut le p�re ?</p><p>� Je ne suis pas responsable des folies qui peuvent germer dans la cervelle de ce jeune homme, votre fils... Pour ma part je n'en �prouve qu'ennui... En revanche, l'int�r�t qui vous fait vous pencher sur les travaux de mon fils Florimond me semble moins pur. Vous le flattez en vous int�ressant � ses cartes, ses voyages, mais ne vous laissez-vous pas attirer par le jeune page-content-de-soi qui ressemble un peu trop � son p�re pour ne pas vous �mouvoir ?</p><p>� Vous divaguez ! Je ne suis pas une d�vergond�e comme vous pour m'int�resser � votre fils...</p><p>� Vous m'accusez bien de s�duire le v�tre ! En v�rit�, vous en voulez � Anne-Fran�ois et vous m'en voulez parce que, en �tant amoureux de moi, il vous �chappe.</p><p>� Oui ! �clata Sabine avec rage. Je n'avais que lui au monde, mon fils ! � son retour des bois je ne l'ai plus reconnu. Il vous avait rencontr�e � Tadoussac et il �tait enti�rement chang�. J'ai cru qu'il allait me ha�r. Il s'est mis � vivre au ch�teau de Montigny, dans l'ombre de Florimond parce que c'�tait encore une fa�on de se rapprocher de vous. Ai-je commis une action si vile en m'int�ressant � leur exp�dition commune � lui et � Florimond, afin de me rapprocher de mon fils unique ?... Ces deux gar�ons �taient fort contents de l'int�r�t que je portais � leurs r�cits car la jeunesse aime parler de ses exploits et de ses travaux. Je ne pouvais supporter de perdre Anne-Fran�ois tout � fait, c'�tait trop me demander. Sans lui il ne me restait plus rien. Pouvez-vous le comprendre ?</p><p>� Je comprends surtout que vous �tes une femme jalouse et qui vous accaparez tout le monde.</p><p>� Je vous retourne le compliment. Il ne vous sied gu�re de m'adresser ce reproche alors que vous n'avez cess� de drainer apr�s vous l'amour de tous les hommes y compris les eccl�siastiques ou religieux comme Monsieur de Lom�nie, Chevalier de Malte.</p><p>� Vous n'�tes gu�re en reste l�-dessus, vous non plus. Votre passion pour votre confesseur est assez connue.</p><p>� Mon confesseur ! s'�cria Mme de Castel-Morgeat en portant la main � sa poitrine comme si elle allait s'�vanouir. Quelle est cette nouvelle calomnie ? De quel confesseur voulez-vous parler ?</p><p>� Le tr�s saint P�re S�bastien d'Orgeval, naturellement... Vous n'allez pas nier que vous �tiez folle de lui.</p><p>� Lui ! Jamais l'id�e ne m'a effleur�e de le regarder autrement que comme un guide de mon �me ! Comment osez-vous imaginer ?</p><p>� Je n'imagine rien ! Les manifestations de votre attachement n'ont leurr� personne. Toute la ville s'en gausse...</p><p>� Vous �tes une vip�re !</p><p>� Je suis franche. Je ne d�guise pas sous des reniements vertueux des attachements venus du c�ur et m�me de la chair et qui contiennent beaucoup plus de vertu � mon sens que vos hypocrisies st�riles. Vous vous d�truisez, Sabine, en voulant croire que nos �lans d'amour ne viennent que de Satan. Car vous �tes une passionn�e, une amoureuse, vous aussi...</p><p>Cette fois, Mme de Castel-Morgeat et Mme de Peyrac se quitt�rent brouill�es � mort. Ce n'�tait pas la peine de s'�tre r�concili�es, d'une fa�on si �clatante et surprenante au bal de l��piphanie.</p><p>*****</p><p>Le monde, qui est lent � comprendre, ne s'aper�ut de rien. On en restait � la r�conciliation du bal de l��piphanie qui plaisait par son c�t� myst�rieux qui n'avait jamais �t� �clairci.</p><p>Personne ne soup�onnait leur derni�re querelle qui avait �clat� soudain, aussi stupide que violente, mais Ang�lique en gardait mauvaise conscience et Sabine �tait d�sesp�r�e.</p><p>Dans cette m�me soir�e, peu apr�s le d�part de Sabine, un message du chevalier de Lom�nie vint la distraire de ses remords. Il la conviait � partager son tra�neau pour une grande promenade avec pique-nique que l'on ferait le lendemain dimanche aux chutes de Montmorency.</p><p>Pour racheter l'abandon dans lequel � ces messieurs �, partis pour la Chaudi�re en amont du fleuve, avaient laiss� � ces dames � attach�es � leur piquet dans Qu�bec, quelques-unes d'entre elles dont Mme de Mercouville et Mme de La Vaudi�re avaient organis� une grande partie � quelques lieues en aval. La moiti� de la ville y serait. On passerait la journ�e au pied des chutes. On patinerait, on ferait des glissades sur le Pain de Sucre.</p><p>M. d'Arreboust avait laiss� son tra�neau � la disposition de M. de Lom�nie. Celui-ci priait donc Ang�lique de l'agr�er comme chevalier servant. Elle s'empressa d'accepter par un mot qu'elle lui fit porter sur-le-champ. M. de Bardagne, M. de Ville d'Avray, M. de Chambly-Montauban, venus mettre leurs �quipages � sa disposition, arriv�rent trop tard.</p></section><section><p><strong>Huiti�me partie</strong></p><empty-line/><p><strong>Les chutes de Montmorency</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 56</strong></p><empty-line/><p>Sous le soleil d'or, le tra�neau glissait le long de la piste du Saint-Laurent entre les balises de branches de c�dre ou de sapin et les sonnailles des deux chevaux attel�s en fl�che scandaient le rythme de leur course. Les Canadiens avaient pris l'habitude d'accrocher des grelots aux harnais des chevaux de tra�ne, un �quipage glissant sous une tomb�e de neige ne s'annon�ait pas plus qu'un fant�me. Les passants, les v�hicules ne s'entendaient pas venir et il y avait eu des accidents.</p><p>Ang�lique assise aux c�t�s du chevalier de Lom�nie, sous les fourrures, se laissait envahir par l'euphorie de cette promenade, o� la sensation de brusque espace d�couvert, alors qu'avec un mouvement de tangage le tra�neau avait quitt� la rive de Qu�bec et s'�tait lanc� sur la piste glac�e de la plaine �tendue � perte de vue, se m�lait au vertige de partager ces moments limpides et grisants d'�vasion avec le rassurant comte de Lom�nie.</p><p>Rassurant n'�tait pas le mot. Elle l'employait faute d'en trouver un autre qui traduisait le plaisir qu'elle �prouvait en sa pr�sence, plaisir l�ger et sans nuage comme ce ciel si incroyablement pur o� le bleu intense affrontait l'envahissement du soleil avec une all�gresse combative. � qui serait le plus fort du saphir ou de l'or. On avait quitt� la ville vers la fin de la matin�e et, pour l'instant, les arm�es du soleil paraissaient gagner la bataille.</p><p>La t�te renvers�e en arri�re, Ang�lique respirait l'air glac�. L'encadrement de sa capuche d'�paisse fourrure blanche la prot�geait des morsures du vent. Sous les couvertures de fourrure, elle avait gliss� sa main dans celle du chevalier et son c�ur avait tressailli de douceur en sentant cette main gant�e se refermer autour de la sienne d'une pression naturelle, ferme et tranquille.</p><p>Tout �tait bien et reposant.</p><p>� petites phrases, les yeux � demi ferm�s sous les fl�ches du soleil, elle faisait part au chevalier du m�contentement qui lui venait d'elle-m�me, � avoir cru discerner dans son comportement, qu'elle s'effor�ait autant que possible de maintenir juste et �quitable, d'affreux motifs de ranc�ur, qui l'entra�naient � se r�jouir de faire souffrir.</p><p>� Vous ? dit-il.</p><p>Elle allait s'expliquer sans juger n�cessaire de lui dire que son examen de conscience avait pour cause la r�flexion jet�e par Sabine de Castel-Morgeat : � Et vous ? L'avez-vous support� ? � Elle revint � son pass�, lui exposant la chute terrible qu'elle avait faite, des sommets d'un r�ve d'amour et de richesses sans pareil, aux fins fonds les plus noirs de la mis�re et de l'abandon.</p><p>� ... Quels reproches vous adressez-vous ? s'informa-t-il.</p><p>Il l'�coutait avec une attention si totale et indulgente qu'elle �tait pr�te, pour continuer � se noyer dans la lumi�re de ce regard o� admiration et attendrissement se m�laient, � prolonger ses confessions des heures.</p><p>� J'�tais tr�s jeune � l'�poque... Trop jeune... Vingt ans � peine... Je pense aujourd'hui que ce que j'ai affront� fut au-dessus de mes forces... Et que j'en ai gard� quelque chose de mauvais, comme des �crouelles froides et dures.</p><p>Elle avait lutt� avec bec et ongles mais, de ce combat, n'avait-elle pas gard� au fond d'elle-m�me le souvenir d'une promesse r�p�t�e bien souvent les dents serr�es : les hommes paieront pour cela.</p><p>� ... Et � la r�flexion, m�me vis-�-vis de l'homme que j'adore, mais dont la chute m'a livr�e � tant de malheurs, j'ai cru voir, parfois, se dresser quelque chose qui ne lui pardonnait pas.</p><p>Il l'�coutait gravement. Tristesse et commis�ration passaient sur son sensible visage au r�cit des �preuves qu'elle laissait entrevoir mais aussi une nuance l�g�re de bl�me.</p><p>� Vous voulez vous venger des hommes, dit-il, et cela se con�oit. Mais... ce n'est quand m�me pas bien. C'est m�me tr�s vilain.</p><p>Elle laissa aller sa t�te contre son �paule.</p><p>� Oui !... Grondez-moi, Monsieur de Lom�nie. J'ai besoin que quelqu'un me gronde...</p><p>Elle ferma les yeux et, � travers l'emprise glac�e du vent, la ti�deur du soleil sur ses paupi�res fut comme une caresse.</p><p>� Je me revois �go�ste, dure, implacable...</p><p>� C'est fort bien !</p><p>Rouvrant les yeux, elle lui vit une expression m�lancolique mais dans le regard une lueur d'humour comme s'il venait de la taquiner.</p><p>� �go�ste, dure, implacable, r�p�ta-t-il, comme la jeunesse. Comme, h�las, la jeunesse doit trop souvent l'�tre pour survivre en abordant la vie. Qu'est-ce donc que des forces de vingt ans ? Celles d'une tr�s jeune femme qui est la proie des hommes ou celle du jeune guerrier qui se rend au combat pour y donner la mort ?</p><p>Ce n'est pas la moindre des gageures qui nous sont demand�es que de garder au-del� de ces �preuves notre tendre et joyeux c�ur d'enfant de Dieu. Cela dit, ne soyez pas trop s�v�re envers vous-m�me et votre image ancienne... qui a d� �tre d�licieuse.</p><p>Et il sourit. Et elle crut qu'il allait l'embrasser.</p><p>Elle avait gard� sa t�te contre son �paule. Parfois, lorsqu'un cahot les secouait, elle se redressait l'espace d'un instant, attentive � guetter l'impassibilit� du cocher dont le dos engonc� dans sa houppelande de peau doubl�e de fourrure ne bronchait pas, carr�, � peine d�pass� au centre par le sommet de sa toque de laine rouge canadienne. Il fumait car on voyait des petites bouff�es bleues jaillir par �-coups et se m�ler � la bu�e miroitante de son souffle. Il �tait tout � fait indiff�rent � ce qui se passait derri�re son dos et l'on allait s'enfon�ant dans le paysage d'or o� grandissait l'ombre de l'�le d'Orl�ans, tandis que sur la gauche d�filaient les premiers contreforts de la c�te de Beaupr�. D�j� visible, le clocher de la paroisse de Beauport piquait de son aiguille d'argent le ciel pervenche. Et l'on pouvait appr�cier le bel alignement r�gulier des bandes censitaires, grimpant des bords du fleuve vers le sommet bois�, avec chacune en leur milieu la maison unique, carr�e, au toit en cloche dont les chemin�es laissaient tranquillement s'�tirer tout droit leur ruban de fum�e blanche.</p><p>Apr�s les avoir si souvent contempl�es d'en haut, elle les voyait d'en bas ces maisons volontairement �cart�es les unes des autres et elles avaient l'air, plus que jamais, de sentinelles patientes.</p><p>� Car pour ma part, continuait Lom�nie, je vous dirai, au contraire, que j'ai �t� souvent �mu de remarquer combien vous �tes scrupuleuse de ne causer � quiconque aucune peine, d�sireuse d'encourager, d'all�ger les gens de votre entourage de leurs soucis. Et peut-�tre ce sens d'une charit� si rare est-il d� aux blessures d'injustice et d'humiliation que vous avez vous-m�me subies. Sauriez-vous me dire quelles actions de votre part vous ont amen�e � penser que vous cherchiez � vous venger et en particulier de celui que vous reconnaissez aimer plus que tout au monde et auquel vous lient de longues ann�es d'un amour commun ? M�me si, comme vous me l'avez cont�, le hasard vous a de nombreuses fois s�par�s.</p><p>Ang�lique interrogea sa conscience. Ce besoin qu'elle avait ressenti en arrivant � Qu�bec de s'isoler, de dissocier un peu sa vie de celle de son �poux, n'�tait-il pas un signe ?</p><p>Lom�nie sourit.</p><p>� ... Ma ch�re enfant, voil� un point sur lequel je serais plut�t tent� de vous f�liciter. De longues ann�es � Montr�al, m'occupant de conserver l'harmonie des m�nages dans ce petit poste o� la vie �tait p�nible, si menac�e, mais les �mes d� bonne volont�, j'ai souvent d�plor� de ne pouvoir conseiller � l'un ou l'autre des conjoints de se livrer � la sainte discipline de ce que nous appelons nous, dans nos ordres s�culiers ou monastiques : faire retraite. Nul religieux qui ne doive s'y livrer au moins une fois l'an. Silence, recueillement, solitude, m�ditation sur soi-m�me, r�vision de nos rapports non seulement avec Dieu, mais avec ceux qui nous entourent et que nous aimons. Or, dans l'agitation de la vie mondaine, comment deux �tres li�s l'un � l'autre, jour et nuit, n'�prouvent-ils pas, s'ils sont de qualit�, une aspiration � se d�gager un peu l'un de l'autre, ne serait-ce que pour mieux se servir mutuellement ensuite. Je pressens que vous avez ob�i � une attirance de cette sorte et que Monsieur de Peyrac, le comprenant, n'en a pas pris ombrage. Sagesse rare ! Car j'ai pu constater que ce n'est pas tant la rigueur des lois conjugales qui retiennent l'un pr�s de l'autre les �poux et les portent � ne point s'accorder de libert� mais la jalousie la plus irraisonn�e et une �pret� de propri�taire allant parfois jusqu'� la f�rocit�.</p><p>Le chevalier s'interrompit comme s'il craignait d'avoir exag�r� son jugement.</p><p>� ... Il est vrai qu'il n'est pas facile de se d�faire de l'�tre qui vous appartient charnellement, soupira-t-il.</p><p>Elle laissait les mots qu'il pronon�ait � mi-voix et que le vent hachait voleter autour d'elle. Elle en captait l'essence et ses pens�es � la fois engourdies et agiles lui murmuraient d'agr�ables approbations int�rieures.</p><p>� Il a raison... C'est bien ainsi que je sentais les choses... �</p><p>Elle avait �t� tent�e de faire halte avec elle-m�me, de se reconna�tre, de se mouvoir � nouveau en toute libert� � travers la vie et les autres, s'emparant du plaisir qui passe, f�t-ce l'hommage d'un galant, la douceur d'une passion suscit�e, comme d'une nourriture aussi n�cessaire que passag�re. Et de ces l�g�ret�s, elle ne se sentait pas coupable, satisfaisant ce besoin de se venger ainsi, d'une part, des torts que les hommes lui avaient caus�s, d'autre part, de ce pouvoir que Joffrey avait sur elle, pouvoir oppressant � force d'�treindre son c�ur, et qui pourrait un jour lui peser � lui aussi.</p><p>� Une, femme heureuse, une femme libre et sans angoisse, n'�tait-ce pas ce qu'elle pouvait lui donner de mieux ? �</p><p>Aussi ne se sentait-elle pas coupable d'�tre aussi heureuse de se trouver dans le tra�neau aux c�t�s de Lom�nie, � glisser sur le Saint-Laurent par une pure journ�e d'hiver. Une ligne de lumi�re soulignait le fin profil du chevalier et, consid�rant le dessin de sa bouche, elle se demandait � nouveau si, hors le baiser qu'il lui avait donn� l'autre jour dans la chapelle, cette bouche avait connu d'autres l�vres.</p><p>� Dites-moi, mon cher Claude... En toute amiti�... Et ne r�pondez � ma question que s'il vous sied... Mais vous venez de prononcer un mot : charnellement... Pour parler de l'amour avec une si fine comp�tence, devrais-je croire que... peut-�tre avant d'entrer dans les ordres... vous auriez acquis certaines connaissances dans...</p><p>Claude de Lom�nie sourit.</p><p>� Vous me demandez si je suis vierge ? Ma foi ! Que vous r�pondrais-je ? Oui et non...</p><p>� Qu'est-ce � dire ?</p><p>� La chastet� est un �tat. En s'engageant au service de Dieu qui l'exige, on a prescience qu'il vous convient. Cependant, un peu avant d'entrer dans l'Ordre de Malte et alors que je pr�parais un examen de th�ologie en Sorbonne � Paris, je fus pris d'un scrupule. Je me persuadais que si j'avais d�cid� de prononcer mes v�ux, c'�tait peut-�tre par peur. Peur de cet �tre cr�� dont on n'avait cess� de nous inspirer la plus grande crainte : la Femme. Mon confesseur, qui �tait un j�suite, comprit que ce doute sur les motifs de ma vocation risquait de me hanter par la suite, et nanti de sa permission, je m'en fus � la recherche d'un bordel rue de Glatigny.</p><p>� Derri�re Notre-Dame !</p><p>� En effet ! Grande ombre de la cath�drale sur cette triste rue...</p><p>� Et... de cette incursion dans les bas-fonds de la luxure, quel sentiment en avez-vous gard� ? Le d�go�t ?</p><p>� Que non pas ! Ma curiosit� fut requise par trop de d�couvertes pour s'arr�ter au d�cor sordide ou aux bizarreries d'une entreprise dont un de mes compagnons de basoche, �tudiant en m�decine, m'avait soigneusement d�crit � l'avance les �tapes n�cessaires. Cette incursion, comme vous le dites, rue de Glatigny m'apporta autre chose et me fut des plus b�n�fiques. D�couvrant la femme, mais dans sa condition la plus abjecte, mon regard se posa � la fois sur la mis�re, la fragilit� et le charme de ces cr�atures et je compris ainsi tout ce qui se cachait derri�re ce mot Femme : s�duction, faiblesse, condamnation. J'en gardai un sentiment de compassion et de compr�hension envers toutes les femmes. J'appris aussi dans ce bouge sordide le prix d'une qualit� somme toute banale mais combien utile pour vous aider � franchir des situations humiliantes ou embarrassantes : la gentillesse. Vous voyez que j'ai tir� de cet unique souvenir de bien pr�cieux enseignements.</p><p>Ang�lique l'�coutait et elle le trouvait exquis. Il parlait avec une l�g�ret� souriante mais l'expression de son regard gris la troublait lorsqu'il le tournait vers elle et elle alla jusqu'� souhaiter qu'il pos�t la main sur son sein.</p><p>� Il ferait tr�s bien l'amour �, songea-t-elle.</p><p>Un cahot lui fit craindre que le cocher ne se retourn�t et elle s'�carta un peu.</p><p>� Ainsi cette exp�rience de l'amour ne vous a pas d�tourn� de votre vocation ?</p><p>� Ce n'�tait pas l'exp�rience de l'amour, r�pliqua-t-il vivement, mais seulement l'exp�rience de la chair.</p><p>Il murmura, comme � part lui.</p><p>� ... C'est maintenant l'exp�rience de l'amour.</p><p>Il dit cela si bas qu'elle put feindre de ne pas entendre. Car les chutes de Montmorency se d�couvraient au d�tour d'un promontoire et le grondement des eaux s'enflait brusquement, accompagn� d'une rumeur de cris d'enfants joyeux.</p><p>Au pied du c�l�bre sault et de son non moins c�l�bre appendice de l'hiver, le Pain de Sucre, grouillait la moiti� de la ville.</p><p>Des files de tra�neaux commen�aient � se ranger � l'�cart, ainsi que les v�hicules les plus vari�s dont certains, compos�s d'une tra�ne de bois plate et d'une rambarde, pouvaient transporter jusqu'� six ou sept personnes s'y tenant debout.</p><p>Les hennissements des chevaux se m�laient aux appels joyeux des amis et aux rires per�ants des enfants et des demoiselles.</p><p>Le comte de Lom�nie sauta � terre et vint de l'autre c�t� lui ouvrir la porti�re et l'aider � descendre.</p><p>Ang�lique se fit la r�flexion qu'elle marchait � la surface de ce grand fleuve Saint-Laurent aux si profonds abysses. Or, d�s les premiers pas, la glace c�da et sa jambe s'enfon�a jusqu'au genou. Elle poussa un cri.</p><p>Lom�nie la retint et l'aida � s'extirper en la priant de l'excuser de l'avoir insuffisamment soutenue. Il riait. Le fleuve, expliqua-t-il, remu� de vagues et de courants, gelait de fa�on irr�guli�re, f�t-il saisi brutalement par le gel. �� et l� demeuraient des poches de vide. Cela craquait parfois mais ce n'�tait qu'une fausse peur. Il n'y avait rien � craindre. En cette saison trois couches au moins de glace se superposaient.</p><p>� Trois couches ! Dieu soit lou� !</p><p>Avant d'�tre entour�s par les amis et connaissances qui, les ayant aper�us, venaient � leur rencontre, ils lev�rent la t�te afin d'appr�hender du regard la beaut� d'un spectacle que la nature, dans les convulsions de son enfantement, avait laiss� l� et qui �veillait l'admiration.</p><p>La chute d'eau, � l'�chancrure noire de la for�t d'o� elle surgissait pour se jeter d'une hauteur de pr�s de trois cents pieds, offrait l'image d'une haute et impressionnante tour de cristal dominant la plaine du fleuve gel�.</p><p>L'hiver ralentissait � peine son d�bit. Entre les colonnades de glace couvrant la roche, ses flots continuaient � se d�verser en un grondement ininterrompu, �veillant l'�cho des hautes falaises de la c�te de Beaupr�. Au pied de la chute, des myriades de gouttelettes dispers�es en vapeur d'�cume furieuse cristallisaient dans le froid, formant une poudre brillante qui, retombant sans cesse comme une pluie et s'accumulant sur la rive, finissait par �riger, en face d'elle, un c�ne que sa forme avait fait appeler : Pain de Sucre, assez �lev� pour que les silhouettes qui atteignaient son fa�te parussent minuscules.</p><p>D'une mati�re glac�e dure et comme poreuse qui faisait songer aussi � du sucre, ce mont artificiel ne cessait d'�tre rev�tu d'une poudre neigeuse brillante et douce comme du velours de soie. Si l'ascension n'en �tait pas facile, la descente, en revanche, pouvait s'effectuer avec une vertigineuse rapidit�. Les cris des enthousiastes, qui � quatre ou cinq accroupis les uns derri�re les autres sur leurs tra�nes sauvages d�valaient en trombe, r�sonnaient � tous les �chos.</p><p>En ces jours de pique-nique, de diligents commer�ants, ne d�daignant aucune occasion de profits, tel le sieur Gonfarel entre autres, avaient l'id�e de faire dresser sur la glace de petites cabanes-tavernes o� l'on vendait aux promeneurs des saucisses grill�es et o� l'on d�bitait bi�re, limonade et, � qui n'avait pas emport� sa provision coutumi�re, quelques roquilles ou demiards d'eaux-de-vie diverses.</p><p>Un emplacement, soigneusement �galis� et racl�, permettait � ceux qui en avaient la pratique de se livrer aux joies du patinage. Tandis que d'autres, chaussant des sabots et se tenant par la main, se lan�aient en d'�normes glissades de farandoles. L� encore, chutes et rires ne manquaient pas.</p><p>M. de Ville d'Avray, avec l'aide de Chambly-Montauban, comme lui tr�s vers� en l'art du patinage, y faisait �voluer Honorine et Ch�rubin qui poussaient des cris de joie.</p><p>La promenade aux chutes de Montmorency, c'�tait enfin pour tous l'agr�ment de se rencontrer ailleurs que sur la place de la Cath�drale, en la Haute-Ville, o� sur la place du March�, en la Basse-Ville, et les groupes se formaient allant � petits pas en devisant dans le soleil.</p><p>Au flanc du Pain de Sucre, des marches avaient �t� taill�es dans la glace � pour les dames �. Ang�lique, �chappant subrepticement � l'attention de la trop nombreuse compagnie, d�cida d'entreprendre pour son plaisir personnel l'ascension du c�ne de glace.</p><p>On �prouvait � s'�lever en solitaire vers ce sommet d'une blancheur immacul�e, envelopp� d'un brouillard �clatant, on ne sait quelle r�miniscence biblique : le mont Tabor ou le Sina�.</p><p>Parvenue au fa�te, elle se vit � peu pr�s � mi-hauteur de la cataracte. Le point culminant du d�me se pr�sentait comme une esplanade assez vaste et aplatie et non pas, comme il en semblait d'en bas, pointu et arrondi, ainsi qu'un vrai pain de sucre dont il avait la forme presque parfaite.</p><p>On pouvait s'y tenir � une dizaine de personnes en toute stabilit�, mais Ang�lique s'y trouva seule. En dessous d'elle, du gouffre qui la s�parait de la chute, des nuages de vapeur miroitante ne cessaient de monter des profondeurs, en volutes sans cesse renouvel�es.</p><p>Ang�lique serrant son manteau autour d'elle, le visage mouill� par l'haleine humide exhal�e, s'absorba dans la contemplation du mur liquide dress� devant elle. Le rugissement de ces tonnes d'eau se fracassant sur les rochers apr�s un tel �-pic couvrait tout autre bruit.</p><p>Pourtant elle per�ut, ou entendit peut-�tre, parce que proche, un choc l�ger � quelques pas d'elle. Tournant la t�te, elle vit une fl�che indienne, plant�e dans la neige. presque � ses pieds.</p><p>Au flanc de la falaise, juste en face et presque � sa hauteur, une silhouette bougeait, un Indien et son arc. Mais au m�me instant, il arrivait quelque chose d'abominable. Deux mains puissantes, gant�es de rouge, sortaient de la brume paillet�e qui l'environnait, un visage hideux au regard fou per�ait l'aura lumineuse. Dans cette face, la bouche grande ouverte, carr�e comme celle d'un masque de trag�die antique, hurlait des mots inaudibles.</p><p>� ... question ordinaire... question ordinaire... Vous l'avez livr�e... au policier. Vous allez... mourir.</p><p>Martin d'Argenteuil titubait vers elle. Il voulait l'�trangler. Mais ce n'�tait pas la peine, il pouvait d'une bourrade la jeter dans le vide. D'en bas, personne ne verrait rien. Crier ? Inutile dans ce fracas infernal. Ces pens�es ne furent qu'un �clair. Ce qu'il advint se passa si vite qu'elle n'eut m�me pas le temps d'�baucher le moindre mouvement. Dans ce silence cr�� par le bruit forcen� de la chute d'eau, elle voyait l'homme hoqueter, sauter comme un poisson ferr�, s'abattre � ses pieds puis glisser et soudain se fondre, dissous dans la bu�e lumineuse. On e�t dit une ombre s'�vanouissant au sein d'un nuage de myriades de gouttelettes de vermeil. Mais elle avait eu le temps d'apercevoir une autre fl�che plant�e entre ses omoplates. Le brouillard se referma en mille formes mouvantes, denses, travers�es d'or par le soleil.</p><p>� travers les pins noirs rabougris accroch�s au moindre ressaut de la roche, la fourrure d'ours noir de Piksarett se d�pla�ait. Par-dessus l'ab�me, l'Indien lui adressa un signe, lui intimant de redescendre, ce en quoi elle n'avait pas besoin d'�tre encourag�e. Pourquoi �tait-il venu se poster l� ? Lui seul savait, qui consultait les meilleurs � jongleurs � indiens de la contr�e, interpr�tait les songes et se fiait � ses pr�monitions...</p><p>Elle commen�a � descendre les marches de glace, et le fracas de la chute s'estompant, elle essayait de reconstituer ce qui s'�tait pass�.</p><p>La premi�re fl�che de Piksarett avait �t� pour l'alerter. La deuxi�me pour suspendre le geste criminel de Martin d'Argenteuil, dont l'Indien devait suivre, de la falaise, la progression.</p><p>Montant vers elle, elle aper�ut le chevalier de Lom�nie et, quand il l'eut rejointe, elle accepta volontiers l'appui de sa main pour achever la descente.</p><p>� La temp�te arrive, lui dit-il, tout le monde plie bagage.</p><p>Ang�lique interrogeant le ciel n'y vit qu'un peu de nuages dispers�s en bouquets de plumes blanches. Mais la temp�te arrivait, les augures l'avaient dit. Les taverniers ambulants d�montaient leurs cabanes. Les gens se pr�cipitaient dans les tra�neaux. On y hissait ceux qui �taient venus � pied. Et l'un apr�s l'autre les �quipages s'�lan�aient vers Qu�bec.</p><p>� J'ai d�j� fait partir vos enfants avec leurs domestiques, l'informa M. de Lom�nie.</p><p>Elle le remercia et le pria de l'attendre un instant car elle voulait dire deux mots � M. de La Fert�. Rejoignant celui-ci au moment o� il allait monter en tra�neau, elle le prit � l'�cart.</p><p>� Ne vous avais-je pas averti ? lui dit-elle tout bas, tremblant autant de rage que de peur r�trospective. Est-ce vous qui l'avez envoy� pour me tuer ?</p><p>� Quoi ? De qui parlez-vous ?</p><p>� De votre Martin d'Argenteuil, ce d�ment ! Il a essay� de m'�trangler. �tait-ce sur vos ordres ?</p><p>� L'imb�cile !</p><p>Le duc se reprit.</p><p>� Qu'imaginez-vous, ma ch�re ? J'ai trop bon espoir de vous reconqu�rir un jour pour lui donner des ordres de ce genre.</p><p>� Ne plaisantez pas. Cette fois, je peux avertir de vos agissements Monsieur de Frontenac. N'oubliez pas que le gouverneur a les pouvoirs du Roi en Nouvelle-France et que, dans l'impossibilit� de s'en r�f�rer � Sa Majest� durant les glaces, ses d�cisions quelles qu'elles soient seront ent�rin�es et approuv�es � Versailles.</p><p>� Calmez-vous, pria le duc. Vous savez que Martin est fou et le climat le rend plus fou encore.</p><p>� Soit ! Je veux bien admettre qu'il a agi sur sa seule impulsion dans une crise de folie. Mais ne cherchez plus � attenter � ma vie, Monsieur de Vivonne, ni vous, ni vos amis, ni votre s�ur...</p><p>Elle le bravait encore de ses yeux d'�meraude.</p><p>� ... Vous ne comprenez donc pas que vous ne pouvez rien contre moi ? Je suis la plus forte ! Si vous vous attaquez � moi, vous dispara�trez tous !</p><p>� Ne criez pas si fort, dit le duc en regardant autour de lui avec inqui�tude, car dans sa col�re elle l'avait appel� plusieurs fois Monsieur de Vivonne...</p><p>Il ajouta :</p><p>� O� est-il ?</p><p>� Qui cela ?</p><p>� Martin d'Argenteuil.</p><p>Ang�lique, alors, r�alisa le sens de la dramatique pantomime qui s'�tait d�roul�e sous ses yeux, tout � l'heure, au sommet du Pain de Sucre : Martin d'Argenteuil, frapp� d'une fl�che, �tait tomb� dans le gouffre.</p><p>� Il est mort, r�pondit-elle. Mais ce n'est pas moi qui l'ai tu�... Il a gliss� et il est tomb� dans les chutes.</p><p>Elle le quitta, le laissant interdit et �pouvant�.</p><p>Le chevalier de Lom�nie l'aida � s'installer dans le tra�neau. Sans en comprendre la raison, il la voyait p�le et boulevers�e et ne disait mot. Avec soin, il ramena les fourrures autour de ses �paules. Puis il prit place � ses c�t�s. Le chemin de retour se fit en silence.</p><p>Il n'en �tait pas de m�me pour les autres participants de cette joyeuse journ�e. Les cris et les appels voguaient � travers la plaine chaotique du Saint-Laurent o� des ombres s'allongeaient dans une lumi�re soudain plus glauque.</p><p>Aujourd'hui, les emprisonn�s du Nouveau Monde avaient un peu tir� sur la corde autour de leur piquet. Ils s'en revenaient vers leur port d'attache, la petite cit� de Qu�bec, mi-normande, mi-bretonne, aux allures de Mont-Saint-Michel, cern� par les �tendues d'un oc�an livide. Ils s'en revenaient la bouche pleine de saucisses et si r�chauff�s par le calvados, le gin, le rhum, l'eau-de-vie de noyau, de seigle, d'orge et l'eau-de-vie pure, simple et meurtri�re des gourdes canadiennes, qu'il y eut des carambolages et que le tra�neau de M. de Chambly-Montauban faillit passer sur le corps de Jean Prunelle, le mercier, couch� en travers de la piste, le v�hicule d'o� il avait �t� �ject� emportant un bouquet de chants sonores.</p><p>Comme le tra�neau d�passait sur la gauche la pointe de l'�le d'Orl�ans, Ang�lique pensa avec rancune � la sorci�re Guillemette.</p><p>� Ne devait-elle pas m'avertir quand un danger me menacerait ? �</p><p>Ce qui l'effrayait le plus dans ce qui venait d'arriver, ici, au Canada, c'�tait l'indiff�rence avec laquelle elle avait vu un homme s'engloutir dans ces bouillonnements de chaudi�re d'un Tatar glac�. N'�tait-ce pas d�j� la Cour, o� entre deux portes, on empoisonnait comme on ajouterait du sucre dans un breuvage, pour repara�tre souriant et secouant ses manchettes... � Tout le monde le fait. �</p><p>Elle continuait � se heurter � son dilemme int�rieur. Parlerait-elle de ces �v�nements � Joffrey ? D�s qu'elle l'envisageait, des impossibilit�s se dressaient, compliqu�es d'un sentiment qu'il s'�loignait d'elle et qu'elle ne pouvait � l'avance �tre garante de ses pens�es, � lui. C'�tait un homme secret et s'il s'�tait m�pris sur son c�ur � elle, elle de son c�t� avait de sa vie int�rieure une image confuse, qui l'effrayait quelque peu et qu'elle n'avait jamais cherch� � d�finir que par rapport � elle. Cela voulait-il dire qu'elle l'avait mal aim� ? Un millier d'aiguilles parurent lui h�risser la chair dans le frisson qui la saisit � l'�nonc� d'une telle h�r�sie. Car c'�tait bien en leur chair que commen�ait le myst�re qui la reliait � lui, comme d'ailleurs toute passion amoureuse.</p><p>Elle d�couvrait des choses banalement �videntes. Ce n'en �tait pas moins crucifiant et difficile � franchir.</p><p>*****</p><p>Qu�bec �tait en vue. Ang�lique eut pour Lom�nie un sourire d'excuse et il lui r�pondit par un sourire si doux qu'elle en fut consol�e. Il l'excusait en tout. Il n'exigeait rien d'elle.</p><p>La temp�te arrivait. On la devinait avan�ant en noirs galops derri�re une barri�re de nuages d'un bleu d'ardoise frapp�s d'�tincelles de rubis par le couchant et qui montaient du nord-est. L'animation et la bousculade �taient intenses aux abords du rivage o� les tra�neaux se heurtaient aux coques des navires et barques immobilis�s dans les glaces du port. Il fallut prendre rang et se mettre en file pour remonter, par le chemin le plus praticable, sur la rive.</p><p>On apprit que l'exp�dition qui s'�tait rendue � l'embouchure de la Chaudi�re �tait de retour dans le m�me temps. Ce qui causait ce tohu-bohu. Elle n'avait gu�re pu d�passer l'embouchure de la rivi�re et Mme Le Bachoys avait d� renoncer � se rendre jusqu'au manoir de sa fille, faute de piste praticable.</p><p>En apprenant ce retour Ang�lique se ranima et ses yeux brill�rent de joie.</p><p>� Et Monsieur de Peyrac ? h�la-t-elle.</p><p>Il n'�tait pas loin. On venait de le voir passer avec ses Espagnols...</p><p>Elle l'aper�ut. Les premi�res rafales de neige cingl�rent la ville alors qu'elle se jetait dans ses bras.</p><p>� l'abri de l'alc�ve, leurs baisers eurent la saveur des secrets inavou�s.</p><p>Bien des choses en eux couvaient, qu'ils essayaient de se dire dans cet �change de l�vres. Des secrets, des secrets trop lourds ou trop impr�cis qu'aucun mot ne pouvait, ne devait �noncer.</p><p>C'�tait toute l'ardeur des passions contenues, des interrogations anxieuses, des promesses apaisantes, des engagements irr�versibles, des tendresses trop profondes et trop voluptueuses pour �tre exprim�es qui affleuraient au seuil de leurs l�vres en ces baisers, infiniment r�p�t�s, au c�ur de la nuit, bouche contre bouche, corps contre corps, et dont, enivr�s et absents de ce monde, ils ne parvenaient pas � se lasser.</p><p>Elle r�va d'eau et de fleuve et qu'elle se noyait.</p><p>Elle �tait sur les bords de la Seine, en train de se baigner avec la Polak, dans l'un de ces �tablissements de bains que l'on trouvait le long des rives, les jours de canicule. Des pieux, plant�s �� et l� et cern�s par de grands pans de toile, permettaient aux Parisiens de se rafra�chir hors des regards indiscrets, hommes d'un c�t�s, femmes de l'autre.</p><p>Dans son r�ve, le policier Desgrez r�dait sur la berge.</p><p>Effray�e, elle glissa, perdit pied et se d�battit tandis que l'eau lui entrait par la bouche et la suffoquait.</p><p>� Pourtant, je sais nager �, se disait-elle.</p><p>Joffrey se dressait non loin, mais il ne lui tendait pas la main, D'un supr�me effort, elle r�ussit � sortir de l'eau et se r�veilla, haletante.</p><p>Elle mit un certain temps � r�aliser o� elle se trouvait et elle se cramponnait � Joffrey. Elle caressait sa nuque, glissant ses doigts dans ses �pais cheveux. Des gestes de tendresse qu'elle n'avait pas souvent.</p><p>� Comme je t'aime ! Comme je t'aime !</p><p>� Mon bel amour, qu'arrive-t-il ? N'�tes-vous pas heureuse dans votre petite maison ?</p><p>� Oh ! si ! Je suis heureuse, heureuse !</p><p>Elle se rendormit et r�va encore d'eau et de fleuve.</p><p>Cette fois, c'�tait le Saint-Laurent, elle �tait assise sur un rocher qui partait � la d�rive. C'�tait une plaque de glace. Elle appelait Joffrey, mais il ne l'entendait pas.</p><p>� Je dois m'en tirer seule �, se dit-elle.</p><p>Elle aurait voulu plonger. C'�tait interdit, elle savait qu'elle ne retrouverait jamais l'eau premi�re, l'eau de la libert�. Elle s'aper�ut qu'elle �tait redevenue enfant, avec ses jupes courtes et ses pieds nus. Elle �tait calme et libre et sans aucune crainte comme lorsqu'elle �tait enfant.</p><p>Une lueur l'�veilla. Elle crut que c'�tait le soleil, mais la nuit �tait encore profonde, la maison silencieuse.</p><p>Joffrey avait allum� le r�chaud de porcelaine et une enivrante odeur de rhum � la cannelle s'�levait de la cassolette pos�e dessus.</p><p>� Il faut vous r�chauffer.</p><p>Ils allaient boire ensemble tous les deux, en riant, chacun tenant une anse de la tasse de vermeil, le � chaudau �, destin�e � recevoir le br�lant breuvage qui r�conforte les amoureux.</p><p>De ces deux songes o� elle avait vu Joffrey inatteignable, ou ne pouvant percevoir ses appels, Ang�lique ne garda qu'une impression : � Je dois m'en tirer seule ! � Et elle retrouvait la tranquillit� de son enfance. Elle s'en tirerait seule et c'�tait pour cela qu'elle �tait venue � Qu�bec y retrouver son pass� comme pour un d�fi. Le temps �tait venu de son combat avec l'Ange. Celui que chaque �tre doit mener un jour seul � seul, comme Jacob. Elle ne savait pas tr�s bien pour quelle victoire, mais elle n'avait plus peur.</p><p>Sans comprendre tr�s bien comment, elle devinait que tout ce qui arrivait en cet hiver b�ni camouflait la longue marche secr�te qu'ils avaient entreprise l'un vers l'autre pour se mieux conna�tre et s'aimer d'un plus grand amour.</p><p>Comme il en avait �t� pour Varange, on serait assez longtemps avant de s'aviser de la disparition de Martin d'Argenteuil et plus longtemps encore avant de s'en �mouvoir. Vivonne devait se terrer avec son complice autour de sa table de jeu chez Mme de Campvert, tout en maudissant l'id�e qu'il avait cru si bonne de venir se faire � oublier � au Canada.</p><p>Ang�lique n'osait plus parler de lui maintenant � Joffrey. Mais elle d�cida de lui relater la conversation qu'elle avait eue avec le Lieutenant de police. Or, elle apprit qu'apr�s l'avoir re�ue M. Garreau d'Entremont avait demand� un entretien � M. de Peyrac.</p><p>Comme Ang�lique s'y attendait, celui-ci ne se montra nullement �mu des soup�ons que nourrissait contre eux le Lieutenant de Police concernant la disparition du comte de Varange. Fort de la certitude que rien ne pouvait transpirer de leur secret, il avait oppos� aux questions du magistrat une sereine indiff�rence. Mais il retenait que ce comte de Varange avait eu partie li�e avec la duchesse de Maudribourg. L� encore Garreau d'Entremont �tait revenu � la charge pour obtenir des �claircissements sur le naufrage de La<emphasis> Licorne</emphasis> mais il n'avait pas insist� et c'�tait Joffrey qui avait fini par apprendre de lui que tout n'�tait pas blanc comme neige du c�t� de la bienfaitrice. Le Lieutenant de Police avait re�u, dans l'�t�, un dossier �tabli sur elle, o� l'on parlait des bruits qui avaient couru au moment de la mort de son vieil �poux. Rien de plus. Et les gens de la Compagnie du Saint-Sacrement la soutenaient, certains de bonne foi. Mais s'il y en avait d'autres de l'acabit de ce comte de Varange, la r�putation de la s�duisante duchesse aurait fini par en souffrir.</p><p>L'allusion � l'op�ration de magie men�e par Varange laissait Peyrac indiff�rent. Elle ne voulut pas lui montrer combien elle en �tait impressionn�e. Il l'accuserait peut-�tre d'�tre superstitieuse, comme tous les habitants des sombres for�ts celtiques. En effet, � comme ils sont diff�rents de nous ces gens d'Aquitaine �, se disait-elle en regardant Joffrey.</p><p>Jamais autant qu'� Qu�bec, elle n'avait saisi cette diff�rence qui r�sidait moins dans le comportement des individus que dans la mentalit�, la conception qu'ils avaient de la vie. La civilisation du Nord � langue d'o�l, la sienne � pla�ait en premier lieu la soumission aux forces de l'Au-del�, d'o� une application rigide et primordiale de la religion. Quels �taient les concepts qui avaient r�gi l'ancienne civilisation du Sud � langue d'oc �, et qui donnaient aux Gascons une l�g�ret� parfois scandaleuse : Amour et faste, libert� � l'�gard du Ciel et de l'Enfer, du Bien et du Mal ?</p><p>� Ce Varange me para�t un triste personnage, dit-il. Mais je lui ai de la reconnaissance. Il m'a r�v�l� les liens myst�rieux que votre c�ur avait pour moi. Puisque seul un instinct, tr�s fort, a pu vous avertir que j'�tais en danger, � sa merci.</p><p>� Comment en pourrait-il �tre autrement ? Vous �tes ma vie. Et je me sens tr�s proche de vous... bien que je ne sois qu'une petite Poitevine, �trang�re � votre province, � votre race et � votre culture, acheva-t-elle avec un soupir.</p><p>Surpris et intrigu�, il lui releva le menton.</p><p>� Quelle est cette humeur ?</p><p>Mais elle ne se sentait pas en �tat de lui fournir une explication ou de lui en demander... Tout �tait trop confus. Elle craignait des paroles qui pr�cipiteraient les �v�nements et donneraient consistance � ce qui n'�tait peut-�tre encore qu'imagination de sa part.</p><p>Pourquoi parler de B�reng�re-Aim�e ? Des r�unions de Gascons dans les bois ? Pourquoi en r�v�lant ses doutes risquer par-dessus tout des divergences entre eux ? Mieux valait s'aimer et se taire.</p><p>*****</p><p>D�s le retour du beau temps, voulant revoir M. de Lom�nie, elle se rendit � son domicile, souleva le heurtoir de la porte de la petite maison, proche de la Pr�v�t�, que M. d'Arreboust avait mise � la disposition du Montr�alais exil�.</p><p>� Monsieur le chevalier est parti, lui dit le valet qui ouvrit.</p><p>� Parti ? r�p�ta Ang�lique dont le sang ne fit qu'un tour. O� cela ?</p><p>O� pouvait-on partir lorsque le sort vous avait laiss� choir sur un point du globe cern� par la plus cruelle sauvagerie polaire ?</p><p>Le valet eut un geste vague vers l'horizon d'or et de ros� infini.</p><p>� Hors les murs.</p><p>� Quels murs ? s'�cria-t-elle, folle d'inqui�tude.</p><p>Hors les murs de glace et de neige qui gardaient la cit�, o� pouvait-on partir ? Sinon vers le d�sert ? O� pouvait-on s'enfoncer ? � quelle recherche sinon celle du martyre ou de la mort par le gel dans la temp�te aveugle.</p><p>Elle se pr�cipita chez les J�suites.</p><p>� Alors, lui aussi vous l'avez envoy� aux Iroquois ? demanda-t-elle f�brilement au P�re de Maubeuge.</p><p>Le sup�rieur des J�suites la fit asseoir et lui posa quelques questions avec calme afin d'orienter sa gouverne.</p><p>� Les chevaliers de Malte ne rel�vent pas de notre direction, r�pondit-il apr�s l'avoir �cout�e. Leurs d�placements et leurs affectations d�pendent du grand ma�tre de l'ordre qui r�side � Malte et qui d�l�gue ses pouvoirs aux grands ma�tres des huit divisions territoriales appel�es � langues �, soient-elles de Provence, d'Auvergne, de France, d'Italie, d'Allemagne, de Castille et d'Angleterre. � Qu�bec, Monsieur de Lom�nie-Chambord, en l'absence de tout courrier provenant du commandeur de la � langue � de France � laquelle je suppose qu'il est rattach� et pouvant lui assigner d'autres t�ches ou d'autres lieux de r�sidence, est seul juge de ses actes et de ses d�cisions. Il lui arrive de venir me demander conseil, mais je n'ai point � intervenir dans sa conduite. Voici plusieurs semaines que je ne l'ai vu et j'ignore o� il se trouve. Voyez donc Monsieur de Frontenac, ajouta-t-il comme elle se levait en se mordant les l�vres de d�pit et de chagrin. Il se peut que lui soit au courant...</p><p>� Monsieur de Lom�nie est aux r�collets, la renseigna le gouverneur. Il souhaitait faire retraite pour se pr�parer au Car�me, att�nuer, m'a-t-il dit, la dissipation que toute cette p�riode mondaine a entra�n�e pour lui. Il est venu me trouver afin de savoir si en tant que membre du Grand Conseil, je n'aurais pas � le convoquer durant cette quinzaine... Bienheureux chevalier !... soupira Frontenac en voyant le visage d'Ang�lique s'illuminer. Comme j'aimerais de m�me retenir votre attention...</p><p>� Mais vous l'avez, l'assura-t-elle. Et si je ne m'inqui�te pas de vous c'est que je sais o� vous trouver.</p><p>La gloire du soleil �tincelant dans les arbres enrob�s de cristal des vergers, tout au long du chemin qui descendait vers l'estuaire de la Saint-Charles sur les rives de laquelle �tait �difi� le couvent des r�collets, insultait � son inqui�tude, se disait Ang�lique. La d�robade du chevalier de Lom�nie ne lui disait rien qui vaille.</p><p>Les petits clochers des paroisses de Beauport, l'Ange-Gardien, Ch�teau-Richier, dress�s dans le matin, avec la pointe de leur fl�che miroitant comme si le fa�te e�t �t� piqu� d'une �toile de No�l �ternelle et qui semblait crier � Nous sommes l� ! Nous sommes l� ! � d'un air fi�rot, l'exasp�raient, car rien n'�tait plus pr�caire que leur existence de petites paroisses catholiques du Nouveau Monde et ils auraient d� le savoir...</p><p>Dans la cour du couvent des r�collets, un autre �quipage attendait. Elle reconnut le tra�neau de Ville d'Avray. Le marquis �tait venu sans doute surveiller l'avance des travaux de son cher Fr�re Luc.</p><p>Du parloir o� on la fit entrer, elle entendit les �chos de sa voix qui discourait et sans doute s'extasiait. Mais presque aussit�t, un fr�re en bure grise vint la chercher et la conduisit dans un autre parloir plus petit � l'�cart o� l'attendait M. de Lom�nie-Chambord.</p><p>Une table, une chaise, un prie-Dieu, un crucifix au mur, au-dessus du prie-Dieu. Et sur la table pos�e devant la fen�tre, une �critoire et les feuilles pour �crire. Oratoire modeste, humble d'une s�r�nit� ineffable.</p><p>Par la fen�tre on voyait, � quelque distance du couvent, un troupeau de vaches, qui avait travers� le fleuve depuis Beauport par les chemins balis�s, prendre pied et se diriger vers le couvent, guid� par un bouvier en capot et robe de bure retombant sur ses bottes algonquines.</p><p>Souvent les paysans se rendaient entre eux le service de faire marcher les troupeaux � travers le Saint-Laurent afin de tasser la neige fra�chement tomb�e sur les pistes. Ce qui a�rait et donnait de l'exercice au b�tail enferm� tout le long de l'hiver dans les �tables.</p><p>L'image �tait calme aussi et famili�re. Le meuglement des b�tes montait par intervalles dans l'air cristallin.</p><p>La porte de la cellule s'�tait referm�e derri�re Ang�lique. Elle se tint devant le chevalier de Lom�nie qui �tait debout pr�s de la table. Elle ne voyait pas son expression car il se pr�sentait � contre-jour, mais elle sentait sur elle son regard attendri et ardent. Elle sut qu'il �tait heureux qu'elle f�t venue. D'un bonheur qu'il acceptait pour l'instant sans m�lange.</p><p>Elle dit enfin apr�s un long silence.</p><p>� Pourquoi �tes-vous parti ?</p><p>Il r�pondit.</p><p>� Vous le savez bien.</p><p>Sa voix �tait calme et assur�e. Elle commen�a de craindre que la force d'�me de cet homme doux et lucide ne l'e�t d�j� entra�n� vers un domaine dont elle �tait rejet�e.</p><p>� N'auriez-vous pu au moins me faire porter un mot ?</p><p>� La d�cision que je prenais de faire retraite aux r�collets ne concernait que moi. Je n'estimais pas n�cessaire de vous en avertir, me reprochant d�j� d'avoir quelque peu troubl� votre conscience par mes confidences.</p><p>Ang�lique secoua la t�te avec impatience.</p><p>� Ce n'est pas vrai, dit-elle d'une voix qui s'�tranglait comme sous une brusque mont�e de larmes. La v�rit� est que vous m'abandonnez.</p><p>� Vous �tes assez forte pour �tre abandonn�e. Et moi... Moi, je suis faible. Faible comme Adam aux premiers jours, lorsqu'il d�couvrit la Femme que Dieu lui avait donn�e pour sa joie et sa consolation.</p><p>� Vous prenez des pr�textes pour renier votre amiti�. Et pourtant elle a �t� spontan�e d�s la premi�re rencontre. Vous souvenez-vous de Katarunk ?</p><p>� Oui, d�s Katarunk, je vous ai � vue �. Et ce qui s'est pass� alors je n'en ai l'explication qu'aujourd'hui. Au long des jours j'ai ressenti votre absence comme un aiguillon et je ne comprenais pas. Ma tr�s ch�re, je devrais me sentir coupable d'avoir �prouv� pour vous tant d'attirance, tant d'inexprimable tendresse, tant de d�votion pour ce que vous �tes, pour ce que vous signifiez. Mais je ne le puis. Rien de ce qui nous a rapproch�s n'a �t� sans saveur et je remercie Dieu de m'avoir accord� de quelque fa�on de participer au festin du monde. J'ai appris par vous la valeur de ce que j'avais sacrifi� sur l'autel de la chastet�... C'est beaucoup ! Avant je ne le savais pas...</p><p>� Je vois, dit Ang�lique. Vous aussi vous regrettez que j'existe.</p><p>Il lui sourit.</p><p>� Certes ! La vie serait plus simple sans vous, Madame. Mais combien moins merveilleuse ! La vie ! Soudain on voudrait en go�ter tous les fruits. On d�couvre sa splendeur. On se demande parfois si ce n'est pas cela que Dieu a voulu en nous entourant de tant de beaut�, en nous rendant d�positaires d'une si naturelle aptitude au plaisir de l'amour et si l'on ne le servirait pas mieux en passant par la joie de vivre selon la chair, plut�t qu'en y renon�ant. Je ne renie rien. Et je dois m'incliner et reconna�tre la joie d�raisonnable qui m'envahit � la pens�e que j'ai pu vous �mouvoir et que vous vous attristez de ne plus me voir. Mais, enfin, soyons modeste ! Soyons modeste, r�p�ta-t-il. Que suis-je et que serais-je en tant qu'homme, qu'amant et m�me en tant que compagnon de vie pour vous aupr�s de celui que vous aimez, de celui qui occupe votre c�ur, captive votre corps, m�me lorsque vous �tes s�par�s, m�me lorsque vous vous croyez en d�saccord. Lui, il est plant� au milieu de vous comme une montagne br�lante, indestructible et in�branlable, de m�me que vous �tes plant�e au milieu de lui.</p><p>Il prit sa main et porta � ses l�vres les doigts qu'elle serrait convulsivement autour des siens.</p><p>� ... Tout serait bien p�le... bien p�le, murmura-t-il.</p><p>Ang�lique aurait voulu le supplier d'�tre moins s�v�re. De rester au moins son ami. Pourquoi se refuser une douceur qui aide � vivre si l'on ne peut s'accorder que cela ? Mais elle comprit que pour l'instant c'�tait impossible... Plus tard, peut-�tre...</p><p>Il avait laiss� retomber sa main, et se tenait immobile les yeux baiss�s.</p><p>� ... C'est aux rencontres que nous faisons qu'il nous est donn�, chaque fois, de voir plus clairement o� est notre c�ur, notre voie, notre destin, dit-il encore. Je le sais aujourd'hui et je ne pourrais passer outre. Ma vie, tout mon �tre appartiennent � Celui qui a vers� son sang pour l'Humanit� : � Servir Dieu et mon Roi � dans les armes que j'ai toujours port�es... mais je vous ai aim�e...</p><p>� Venez voir, cria Ville d'Avray en entrant � toute vol�e dans la cellule, venez voir ces �uvres admirables que le Fr�re Luc a peintes pour moi...</p><p>*****</p><p>Dans son atelier le moine �tait occup� � r�aliser le blason de M. de Ville d'Avray. Un grand pan de bois sur lequel �taient �bauch�es les lignes d'une composition picturale o� l'on devinait la mer, des tritons, des personnages aux v�tements gonfl�s par le vent, �tait dress� contre le mur. Le cadre une fois peint serait transport� jusqu'au navire de Ville d'Avray et on le fixerait sous le ch�teau arri�re � l'emplacement appel� � tutelle � d'o� on pourrait l'admirer et l'apercevoir de loin en mer.</p><p>� Regardez bien Madame de Peyrac, mon Fr�re, pria Ville d'Avray en pr�sentant Ang�lique � l'artiste. J'aimerais que vous donniez les traits de son visage � la figure f�minine principale de votre tableau.</p><p>� Ah non ! Je vous en prie, se rebella-t-elle. Cela me suffit d'�tre d�j� repr�sent�e sur la tutelle du<emphasis> C�ur de Marie.</emphasis> Je sais que vous jalousiez Colin pour la beaut� de cette peinture. Si vous aviez pu la lui arracher de son navire et l'emporter sous votre bras, vous l'auriez fait.</p><p>� Oh ! Certes, convint Ville d'Avray.</p><p>Il renifla � petits coups comme pour dissimuler un sourire, parut r�fl�chir, et d'un air faussement innocent :</p><p>� ... Alors c'est donc bien vous qui �tiez repr�sent�e sur le<emphasis> C�ur de Marie ?</emphasis> Mes sens ne m'avaient pas tromp�. Mais comment cela pouvait-il se faire ? Ce pirate aux robustes �paules, Colin Paturel, vous aurait-il connue jadis, avant de venir se faire capturer � Gouldsboro ? Vous me raconterez, n'est-ce pas ?</p><p>� J'emm�ne Madame de Peyrac, dit-il en s'adressant au comte de Lom�nie. Vous ne m'en voulez pas, chevalier ? Vous l'avez assez accapar�e l'autre jour, aux chutes de Montmorency... Belle promenade, n'est-ce pas ?</p><p>Il jubilait en l'aidant � s'installer dans le tra�neau.</p><p>� ... Plus je vous connais et plus votre vie me semble receler des myst�res qui ne font qu'attiser ma passion pour vous. Je voudrais que vous m'apparteniez... Oui, vraiment, c'est le mot exact, que vous m'apparteniez.</p><p>� Comme vos tableaux ou vos verreries de Venise ?</p><p>� Oui, vous seriez le fantastique et le plus pr�cieux de mes objets d'art... Un automate que j'aurais rapport� d'Allemagne, dirais-je. La plus jolie femme du monde. Il semble qu'elle soit vivante. Elle sourit... quand on a fini de l'admirer on tourne la clef et crac, elle raconte ses secrets...</p><p>Il �tait assommant, mais dr�le.</p></section><section><p><strong>Chapitre 57</strong></p><empty-line/><p>Le lendemain, M. de Lom�nie fit porter � la maison de Ville d'Avray un pr�sent envelopp� de peaux cousues, qui, une fois d�coup�es, r�v�l�rent un petit arc dans son carquois brod� de perles et de pointes de porc-�pic, bien garni de fl�ches, aux empennes de plumes bariol�es. Le tout �tait adress� � demoiselle Honorine de Peyrac.</p><p>La r�ception d'un tel cadeau aussi somptueux qu'inattendu la plongea dans une extase silencieuse.</p><p>Elle posa l'arc et le carquois sur un tabouret et resta � les contempler longuement, tandis qu'Eloi Macollet et Piksarett se proposaient pour lui donner des le�ons de tir et que Ch�rubin br�lait d'envie de toucher seulement du doigt ce beau jouet.</p><p>On alla jusqu'au carrefour de l'orme o� un premier essai eut lieu sous l'�il int�ress� des Indiens du campement.</p><p>Honorine, gr�ce � Lom�nie, poss�dant une arme contre ses ennemis, se sentit-elle assez forte d�sormais pour affronter le vaste monde en dehors des murs de sa maison et du cercle familial ?</p><p>Toujours est-il que, le jour suivant, la Haute-Ville fut secou�e par un �v�nement d'importance.</p><p>Accompagn�e de sa m�re, de ses fr�res, de ses serviteurs, de ses amis petits et grands, de personnalit�s en vue telles que M. de Bardagne ou Piksarett, ou plus humbles en la personne rugueuse de Nicaise Heurtebise, ou des Indiens du campement avec leurs chiens jaunes, damoiselle Honorine de Peyrac s'en fut aux ursulines pour y apprendre � lire.</p><p>La main dans celle de sa m�re, et tenant sous le bras son arc et ses fl�ches, tout enturbann�e de lainages et de fourrures qui ne laissaient voir que ses yeux brid�s et son nez rouge, et nantie d�s le d�part de son imposante escorte, elle quitta la maison par la grand-porte, passa devant celle de Mlle d'Hourredanne, les demeures de la famille Gaubert de La Melloise, de la Dentelli�re et du bonhomme Loubette, fut salu�e par les clients de la forge et ceux de l'auberge du<emphasis> Soleil levant,</emphasis> traversa la place de la Cath�drale apr�s avoir franchi le ruisseau sanglotant sous ses bouillons de glace. Les enfants se rendant � l'�cole arrivaient de toutes parts dans leurs cabans et leurs capots et leurs bottes sauvages, car il faisait un de ces grands froids mauves et vaporeux.</p><p>La rumeur se r�pandait : Honorine de Peyrac va aux ursulines.</p><p>Tout juste si l'on ne sonna pas les cloches.</p><p>On parvint en foule au monast�re o� les dames ursulines attendaient.</p><p>Honorine, tr�s droite, abandonna la main d'Ang�lique et sans daigner jeter un regard en arri�re, son arc et ses fl�ches au poing, elle franchit la porte du clo�tre et descendit les degr�s de pierre qui menaient au premier vestibule.</p><p>Accueillie, embrass�e, engloutie dans les plis des chapes noires, des lourdes jupes, blanches pour les novices, noires pour les m�res, o� bruissaient de longs chapelets de buis, elle disparut, s'enfon�ant dans les profondeurs du couvent sous les regards protecteurs de l'Incarnation dans son cadre et la double haie des c�urs de J�sus et de Marie couronn�s d'�pines et perc�s de poignards.</p><p>D�raisonnablement angoiss�e et le c�ur bris� comme si elle n'aurait jamais d� la revoir, Ang�lique passa sa matin�e dans les combles de la maison avec Suzanne et Yolande � guetter de la derni�re lucarne la cour de r�cr�ation des ursulines. Elle y distingua � l'heure o� les enfants viennent s'y �battre la silhouette de sa fille. Celle-ci se tenait dans un coin, entour�e � distance d'un cercle de fillettes. La tourmentait-on ? La repoussait-on ? Suzanne fut envoy�e aux nouvelles. On la vit peu apr�s p�n�trer avec une M�re dans le jardin, parlementer, repartir. Tout allait pour le mieux, affirma-t-elle en revenant. Honorine r�gnait d�j� sans conteste dans son nouvel univers. Les fillettes lui faisaient des gr�ces dans l'espoir d'obtenir d'elle de pouvoir tirer � l'arc. Mais elle n'accordait qu'avec parcimonie ses autorisations.</p><p>Ang�lique, le premier d�chirement pass�, fut soulag�e de sentir qu'Honorine �tait mise sous la protection divine en ce m�me temps o� elle �tait elle-m�me sollicit�e et tourment�e par diverses choses.</p><p>Elle se reprochait de n'avoir pas mieux expliqu� � M. de Lom�nie, lorsqu'elle l'avait vu aux r�collets, les dangers qui r�daient autour d'elle. Elle aurait d� lui raconter l'attentat dont elle avait failli �tre victime de la part de Martin d'Argenteuil. S'il l'avait su, il ne l'aurait pas abandonn�e. Il aurait voulu revenir � Qu�bec pour veiller sur elle, ne serait-ce que de loin. Mais n'avait-elle pas Piksarett, sangl� dans sa redingote rouge d'officier anglais, ou engonc� dans sa peau d'ours noir, selon les d�cisions d'une humeur sur laquelle il ne s'expliquait pas, elle le trouvait souvent dans les parages. Parfois bavard, il l'accompagnait ; d'autres fois, il �tait si discret, si invisible, qu'elle sursautait en le d�couvrant dans son dos.</p><p>Et le chevalier avait raison. C'�tait surtout en son �me � elle que se trouvaient les pi�ges.</p><p>L'effacement de Lom�nie-Chambord, son refus de la rencontrer d�sormais lui fut sensible. Tout en reconnaissant que � c'�tait bien ainsi �, elle avait des r�ves troubl�s. Elle ne se dissimulait pas que � nonobstant les obstacles insurmontables qui les s�paraient � elle n'aurait pas trouv� sans charme la reddition de cet homme chaste et doux entre ses bras. Il aurait pu d�couvrir par elle l'�blouissement de l'amour. Il n'aurait pas �t� maladroit, seulement h�sitant et comme suffoquant sous le poids d'un trop vaste bonheur. N'�tait-ce pas merveilleux ? Combler de joie ! O� �tait le p�ch� ?</p><p>*****</p><p>Quelques jours apr�s la promenade aux chutes de Montmorency, M. Garreau d'Entremont vint la voir. Elle crut un peu sottement qu'il allait lui parler de Martin d'Argenteuil. Mais il n'en �tait rien. Son flair ne l'avait pas encore averti. Il s'occupait toujours du dossier de Varange. Il voulait la tenir au courant. Il lui dit qu'il �tait � la recherche du soldat qui avait fait la conjuration sur le crucifix. Il avait une piste. On croyait l'avoir vu dans un fort du c�t� de la rivi�re Saint-Fran�ois. Qu'un soldat f�t charg� de la sacril�ge besogne ne l'�tonnait pas. Les militaires que l'on envoyait aux colonies avaient roul� leur bosse un peu partout. Ils �taient souvent h�bleurs et s'amusaient � mystifier les paysans chez qui on les logeait. Ils �taient surtout malfaisants. La plupart des crimes dont le rapport parvenait sur le bureau de Garreau �taient commis par eux, l'opinion cat�gorique du Lieutenant de Police sur le militaire de la m�tropole s'expliquait. La Nouvelle-France ne poss�dait pas encore de � classe dangereuse �.</p><p>En cette p�riode de grands froids o� l'on chauffait � mort dans les maisons, No�l Tardieu de La Vaudi�re continuait � �tre hant� par la moindre �tincelle annonciatrice d'incendie... � Nous y passerons tous ! �... Sans cesse il faisait compter les seaux de cuir, effiler le tranchant des haches, d�barrasser les toits pour d�couvrir si l'�chelle �tait bien l� et non pourrie. Chaque jour, les petits Savoyards s'introduisaient dans les chemin�es et les gens se plaignaient qu'on les f�t geler sur pied, car il fallait, pendant le ramonage, �teindre les foyers de la maison et attendre en claquant du bec dans la rue que les conduits soient refroidis.</p><p>� Oui-da ! Le temps d'attraper la mort �, grommelaient les habitants.</p><p>Les petits Savoyards faisaient bien leur m�tier. Ces enfants n'�taient pas d�biles comme l'avait dit Garreau, mais seulement abrutis. C'�taient des petits Savoyards perdus. On les avait vendus, viol�s, exploit�s, emmen�s au bout du monde. On leur avait tout pris et jusqu'� leurs marmottes.</p><p>On les employa � nettoyer et � d�coincer les girouettes, ainsi que les croix et les instruments de la Passion, qui se trouvaient au sommet des clochers qu'ils escaladaient de bon c�ur.</p><p>*****</p><p>Le Car�me s'ouvrit, pr�c�d� des trois jours du carnaval, et dont l'appellation qui signifiait dans son �tymologie latine :<emphasis> carnelevare =</emphasis> �ter la viande, avait perdu de son sens puisque ces trois jours au contraire �taient devenus pr�texte � � d�sordres impies �, comme disait l��v�que et que l'on s'empressait de s'y b�frer de viande et de charcuterie en vue des quarante jours d'abstinence annonc�s.</p><p>Le lendemain, mercredi des Cendres, tout Qu�bec s'en revint des �glises marqu� au front d'un noir stigmate destin� � rappeler � chacun qu'il n'�tait que poussi�re et retournerait en poussi�re.</p><p>En Car�me, un seul repas �tait admis par jour, de pr�f�rence � midi... Les laitages et les viandes interdits, que restait-il ? Le pain, les poissons, les l�gumes, les boissons aussi par bonheur. Il se ferait donc une consommation redoubl�e d'eau-de-vie, de vin d'Espagne, de T�n�riffe, Malaga, boissons � r�chauffantes � et, sous les toits plus rustiques : de bi�re, de cidre, de cervoise, ce � bouillon � de p�te ferment�e, de bi�re d'�pinette ou de sureau.</p><p>Trois jours plus tard, la premi�re querelle du Car�me �clata et elle fut d'importance. Elle resterait dans les annales de Qu�bec sous le nom de querelle d'Aquitaine. Elle eut lieu chez M. Haubourg de Longchamp, premier conseiller.</p><p>Mme Haubourg de Longchamp �tait une femme effac�e et recevait peu. En revanche, M. Haubourg, qui appartenait � la Compagnie du Saint-Sacrement, aimait profiter de la p�riode de p�nitence pour susciter ces r�unions de beaux esprits o� l'on pouvait discuter th�ologie, morale, destin�e de l'homme ; r�unions qui, par la grande culture de la plupart des invit�s, atteignaient un haut niveau d'int�r�t. Les dames y �taient naturellement convi�es. Les temps n'�taient plus o� une soci�t� masculine, encore particuli�rement grossi�re, reconnaissait-on, car soumise au fracas des coups d'estoc et de taille contre les lourdes cuirasses antiques, �cartait de son cercle paillard la femme jug�e servante, sotte et juste bonne � procr�er.</p><p>Depuis deux si�cles, au moins, les m�urs avaient chang�. Les hommes avaient appris, surtout en France, � rechercher la soci�t� des femmes pour d'autres plaisirs que ceux de la chair, c'est-�-dire de l'esprit. La Renaissance, sous des rois raffin�s tels que Fran�ois Ier, avait commenc� � mettre � l'honneur la femme cultiv�e et les charmes de son esprit.</p><p>Or, la querelle partit de l�. Quelqu'un ayant avanc� qu'une telle transformation chez les Barbares du Nord avait �t� due � l'effort de la civilisation occitane, celle des cours d'amour du Languedoc, peu � peu assimil�e par ses vainqueurs. Aussit�t tout le monde se pronon�a.</p><p>La contrepartie des connaissances vari�es et de l'�rudition de la plupart des personnes pr�sentes �tait que chacun savait de quoi il discourait. D'o� un feu roulant de pr�cisions historiques, th�ologiques ou politiques, qui fus�rent afin d'�tayer ou d�molir la th�se �mise et l'on se retrouva vite au temps de Charlemagne, puis � celui de l'�poque romaine quand les C�sars s'�taient engou�s de ces terres r�centes du sud de la Gaule o� r�gnait la<emphasis> � prima lingua occitana �.</emphasis></p><p>Cela avait donn� le royaume de Provence. La subdivision d'Aquitaine et du Languedoc ne changeait rien � ce que les m�urs et la langue, demeur�e tr�s latine, fussent les m�mes. Au Xe si�cle, les Arabes en allant jusqu'� Narbonne et en y demeurant plus d'un demi-si�cle avaient appris aux Proven�aux du Sud-Ouest des plaisirs plus doux et plus raffin�s, les sciences, la po�sie... De ces apports �tait n�e une civilisation charmante et riche, que personnifiaient dans sa forme doctorale les cours d'amour des troubadours, ma�tres � penser, grands esprits, grands po�tes. En ce royaume, les litiges se r�glaient avec courtoisie.</p><p>� � leur fa�on, coupa M. Haubourg interrompant le major Sabanac qui avec lyrisme venait de tracer un tableau succinct mais hautement color� du pass� de sa province, vous ne me direz pas que dans ces cours d'amour o�, para�t-il, on apprenait � copuler, la mystique...</p><p>� On apprenait aussi � parler galamment aux dames, � leur � faire la cour �... En ce royaume, les litiges se r�glaient avec courtoisie, justice. Les classes inf�rieures elles-m�mes �taient tr�s peu grossi�res. Il �tait de r�putation qu'un laboureur d'Aquitaine avait plus d'aisance, de lettres, et de beau langage, qu'un baron normand, ou bourguignon, r�pondit M. de Dorillac, un officier du r�giment de Carignan.</p><p>Les fronts s'assombrirent, essayant de r�tablir l'�quit�. La conversation se maintenait dans les limites de la biens�ance. On laissait la partie belle aux gens du Sud car beaucoup de fonctionnaires parmi les � hommes du Nord � se souvenaient � temps que leur gouverneur, lui aussi, �tait gascon. Mieux valait ronger son frein que risquer d'irriter la susceptibilit� m�ridionale d'un puissant.</p><p>� Terre �l�giaque soit ! dit Carlon, mais qui par trop d'am�nit� entra�nait des abus, des faiblesses... Indiff�rence ou respect de l'autre ? Les sectes, les h�r�sies y �taient tol�r�es et ne se privaient de se multiplier, bafouant la doctrine de l��glise. Jusqu'� ces sombres Cathares, dans l'Albigeois, et qui se pr�sentaient comme l'envers de la civilisation lib�rale et sensuelle dont ils �taient issus, car ils professaient que, le monde mat�riel �tant l'expression du mal, il y avait p�ch� � vivre et surtout � procr�er.</p><p>� N'�tait-ce pas le devoir de l��glise que de r�duire cette immonde h�r�sie ?</p><p>Les Cathares �taient fervents, purs et ne g�naient personne, ripost�rent les Gascons, ils avaient servi de pr�texte � la voracit� des gens du Nord.</p><p>On cita des faits encore vivaces. Les r�cits d'horreur de la guerre men�e contre les Albigeois par Simon de Montfort, crois�, et le grand saint Dominique, le moine � la bure blanche, fondateur de l'Inquisition, faisaient dresser les cheveux sur la t�te et quelqu'un raconta qu'aujourd'hui encore apr�s quatre si�cles, dans les campagnes du Languedoc lorsqu'on voulait effrayer un gamin turbulent, on lui disait : � Simon de Montfort va venir te prendre ! �</p><p>Aussi bien, il ne s'�tait pas agi de guerre mais de massacre. Pas de croisade mais d'extermination : hommes, femmes, enfants, vieillards, et nouveau-n�s, tous parmi les Cathares avaient �t� pass�s au fil de l'�p�e ou jet�s au feu. La croisade sanglante s'�tait poursuivie au-del� de la destruction de l'h�r�sie. La destruction de la civilisation m�ridionale avait suivi.</p><p>Les Cathares n'avaient �t� qu'un pr�texte. C'�tait le marquisat de Provence, le comt� de Toulouse que visaient les re�tres bard�s de fer.</p><p>Dans le salon de M. Haubourg, au Canada, ces r�miniscences � odeur de sang et au nombre inqui�tant de b�chers dress�s et cr�pitant parurent soudain faire obstruction � toute conciliation possible entre personnes m�mement coiff�es de perruques ou par�es de dentelles, m�mement affables d'�ducation et de caract�re et qu'enfermaient l'exil et l'hiver canadien.</p><p>� On ne pouvait tout de m�me pas tol�rer..., maugr�a M. Garreau d'Entremont apr�s un temps consacr� � savourer le rossoli.</p><p>Une voix de femme claire et harmonieuse s'interposa :</p><p>� On peut tout tol�rer de ce qui n'entra�ne pas la conqu�te par la violence.</p><p>C'�tait Mme de La Vaudi�re, B�reng�re-Aim�e, qui montait aux remparts. Et comme la remarque �tait judicieuse et qu'elle la jeta d'un petit air cr�ne, Joffrey de Peyrac lui octroya un sourire et un signe d'approbation. Elle en rosit de plaisir</p><p>� Avouez que vous �tes bizarres vous autres, gens d'Aquitaine, dit M. Le Bachoys, bonhomme et conciliant. Le vainqueur vous a laiss� vos formes de gouvernement, vos coutumes, votre langue, et vous en abusez pour sauvegarder votre libert� de m�urs scandaleuses. M�me encore aujourd'hui, vous agissez comme si vous faisiez fi du p�ch�, comme s'il n'existait pas.</p><p>� Si... Il existe... Mais il n'est pas celui que vous d�noncez, vous les gens du Nord...</p><p>� H�r�sie ! marmonna M. Magry de Saint-Chamond, on voit que vous venez d'une source corrompue : la Rome pa�enne, l'Islam licencieux, que vous plongez vos racines dans un sol diff�rent...</p><p>� On ne vous le fait pas dire, cri�rent les Gascons.</p><p>Les arguments s'entrecroisaient.</p><p>� Et vos guerres Baussenques4... vos anti-papes ?</p><p>� Mes anc�tres ont �t� du parti des rois et d'Alexandre IV, dit Peyrac.</p><p>� Les miens aussi ! cria Castel-Morgeat.</p><p>M. Haubourg de Longchamp, profitant d'un instant d'accalmie o� les adversaires reprenaient souffle, voulut trancher.</p><p>� Nos propos ne m�nent � rien car cette querelle est sans issue. Les si�cles futurs eux-m�mes ne pourront l'�puiser car nos antagonismes r�sident dans une conception diff�rente du p�ch�.</p><p>� En effet, approuva M. d'Avrenson qu'Ang�lique d�couvrit gascon, notre civilisation proposait d'atteindre Dieu par l'amour charnel v�cu en transcendance, chemin de communication avec le divin, et non par sa suppression et son rejet.</p><p>� Alors que se serait-il pass� si la civilisation du Nord n'avait pas triomph� ? demanda encore B�reng�re de La Vaudi�re en se tournant vers le comte de Peyrac avec une expression d'innocence exalt�e.</p><p>Ang�lique, que cette altercation avait inqui�t�e, remarquait les femmes qui autour de Joffrey s'�taient comme group�es, guettant ses paroles et levant sur lui ces regards �namour�s qu'elle estimait �tre la seule � pouvoir lui adresser.</p><p>Parmi elles, on d�couvrait Mme de Saint-Damien, la belle �l�onore de l'�le d'Orl�ans que l'on voyait d�cid�ment beaucoup plus � Qu�bec cet hiver.</p><p>� Oui, toutes ces dames d'Aquitaine �taient folles de lui et sans savoir pourquoi !... Oh si ! Je sais pourquoi... �</p><p>Sabine de Castel-Morgeat se tenait la plus proche de lui, tr�s droite et grande, dans l'attitude d'une femme qui est pr�te � d�fendre jusqu'au bout son seigneur et ma�tre.</p><p>Or, c'�tait � Ang�lique que cette place revenait. Et d'en �tre d�poss�d�e sans que personne ne songe�t � le remarquer lui parut le comble de l'impertinence.</p><p>� Sauriez-vous nous r�pondre, cher suzerain ? demanda �l�onore de Saint-Damien avec une �illade incendiaire.</p><p>� Oui ! r�pondez, pri�rent des voix impatientes. Si les rois de Provence avaient triomph� du roi d'�le-de-France et, de ce fait, d�truit la civilisation du Nord, que se serait-il pass� ?</p><p>Au cours de la soir�e Ang�lique avait not� que Joffrey r�pondait l�g�rement comme ne voulant pas donner � ses paroles un tour trop s�rieux. Mais il r�pondait ce qu'il voulait et ce n'�tait jamais anodin.</p><p>Cette fois, il laissa passer un temps avant d'�noncer :</p><p>� Peut-�tre y aurait-il eu la r�conciliation de l'AMOUR et de l��GLISE !</p><p>� Voil� qui est agr�able � entendre, dit Ville d'Avray.</p><p>� Avancez-vous que la v�rit� aurait �t� autre et sans doute aussi les dogmes ? Vous blasph�mez ! Notre royaume serait tomb� dans l'h�r�sie, comme les Anglais...</p><p>Laissant une temp�te de protestations se d�cha�ner, Ang�lique n'y pouvant plus tenir pr�f�ra s'�loigner et gagner un petit boudoir voisin. Elle eut le soulagement de s'y trouver seule.</p><p>� Par bonheur, songeait-elle, M. de Bardagne, l'envoy� du Roi, n'�tait pas pr�sent, ni le duc de Vivonne. �</p><p>Dans le salon la bataille continuait.</p><p>� ... On pouvait gagner Dieu avec l'Amour.</p><p>� ... Avec l'amour ou contre l'Amour !</p><p>� ... Reconnaissez au moins le jugement de l'Histoire, disait M. de La Melloise... La victoire de Simon de Montfort avait d�cid� : contre l'Amour.</p><p>Ang�lique se sentait tr�s boulevers�e. Elle n'avait plus le courage de rien �couter et resta dans le boudoir en se cachant derri�re les rideaux.</p><p>Au-del� de l'imprudence des propos qu'avait tenus Joffrey, prenant la d�fense d'une province dont la r�bellion latente contre le Roi �tait loin d'�tre apais�e, c'�tait l'attitude des dames d'Aquitaine qui l'ulc�rait.</p><p>Fallait-il comprendre qu'elle �tait d�j� tromp�e et depuis longtemps par le Gascon au c�ur frivole et ces femmes sans scrupule ? La pens�e du corps gracieux de B�reng�re-Aim�e dans les bras de Joffrey lui fit passer un frisson glacial dans la nuque. Il avait pench� sur elle son sourire. Elle ne pouvait supporter l'id�e que Joffrey e�t pour une autre femme le m�me sourire que pour elle.</p><p>*****</p><p>Avec un tr�molo dans la voix, le marquis de Ville d'Avray s'�criait :</p><p>� Ah ! Que n'ont-ils gagn�, ces joyeux Occitans et leur belle devise :<emphasis> Delectus co�tus.</emphasis></p><p>� Marquis, un peu de d�cence, protesta le ma�tre de maison. Nous sommes en Car�me.</p><p>La sortie fut houleuse. L'h�tel du premier conseiller se perchait � mi-c�te du chemin de la Montagne. La marge qui s�parait son seuil du pr�cipice se r�v�lait �troite. Si l'on sortait en groupe compact et anim�, il y avait toujours risque de voir un ou deux ivrognes basculer par-dessus bord.</p><p>Lorsque les �quipages en attente s'en m�laient l'entreprise de se s�parer apr�s une bonne soir�e devenait p�rilleuse.</p><p>La lune �clairait un d�sordre de carrosses et de chaises � porteurs. Il y eut des cannes lev�es sur les cochers et les valets. Et les �chos r�sonn�rent de cris et de hennissements, charivari peu propice au recueillement exig� par la p�riode de Car�me, dont M. de Berni�res, Sup�rieur du S�minaire, qui logeait dans le voisinage, fit, le lendemain, rapport � l'�v�que.</p><p>Ang�lique, pouss�e par le flot, s'�tait trouv�e brusquement devant le comte de Peyrac et sa col�re ne s'�tant pas calm�e, elle lui jeta :</p><p>� Vous �tes fou ! Tenez-vous tant � vous ali�ner l��glise par vos d�clarations ? Ne vous suffit-il pas, d�j�, d'avoir le Roi contre vous ?</p><p>Il eut un sourire caustique et haussa les sourcils comme surpris et amus� de sa violence.</p><p>� Seriez-vous un agent du Roi, Madame du Plessis-Belli�re ? Et charg�e de soutenir sa politique contre les rebelles du Sud ?</p><p>Elle fut sans parole.</p><p>*****</p><p>Ang�lique demanda � Ville d'Avray de la reconduire avec son �quipage jusqu'� la maison. Elle y attendit Joffrey. Elle �tait bien d�cid�e � s'expliquer. Il ne suffirait pas cette fois de caresses et de mots tendres, alors qu'il se moquait d'elle avec cette B�reng�re. Il ne vint pas. Elle passa une nuit blanche � se retourner sur sa couche, car jamais elle n'aurait pu croire que Joffrey lui parlerait sur ce ton. Son � Madame du Plessis-Belli�re � �tait particuli�rement venimeux.</p><p>Elle ne doutait plus, apr�s le lui avoir entendu lancer, d'un ton mi-provocant, mi-taquin, qu'il savait tout sur la pr�sence du duc de Vivonne � Qu�bec, qu'il l'avait connu sous ce nom. Alors qu'elle �tait all�e jusqu'� risquer sa vie en se taisant afin qu'il n'appr�t pas qu'elle avait retrouv� des personnes de ce temps o� elle avait r�gn� � la cour de France, p�riode dont il semblait �prouver amertume et jalousie...</p><p>*****</p><p>Au matin dans un souci de r�conciliation, elle se pr�cipita vers le manoir de Montigny. Elle apprit que M. de Peyrac �tait absent de Qu�bec. Il inspectait ses forts du c�t� du Cap Rouge et de Lorette.</p><p>� tort ou � raison, elle s'imagina que la situation �tait catastrophique. Elle courut jusqu'au couvent des j�suites.</p><p>Lorsque le P�re de Maubeuge recevait Mme de Peyrac au tribunal de la p�nitence, la c�r�monie se d�roulait suivant un rite �tabli, mais qui n'avait rien de traditionnel.</p><p>Ang�lique �tait introduite dans la belle et savante biblioth�que. Elle s'asseyait dans un fauteuil � haut dossier de tapisserie et le sup�rieur � quelques pas prenait place sur un modeste tabouret. Ils se signaient. Le P�re pronon�ait une br�ve pri�re en latin. Ensuite ils causaient � b�tons rompus. Un jour, ils s'entretenaient de la transmission de la pens�e, une autre fois, la conversation portait sur le gin-seng, une racine aux propri�t�s m�dicinales dont les Chinois faisaient grand usage, et que l'on pouvait trouver en Am�rique aussi. Un des P�res en avait ramen� de ses voyages et l'�tudiait afin de d�cider s'il s'agissait de la m�me plante qu'en Asie ou d'une vari�t�.</p><p>Apr�s quoi le P�re de Maubeuge se levait, la priait de s'agenouiller, de r�citer l'acte de contrition et lui donnait l'absolution.</p><p>Ce jour-l�, elle ne savait par quel bout commencer pour rendre justifiables ses larmes. Elle se sentait en danger, expliqua-t-elle... Un homme avait essay� de la tuer sans raison. Un sort r�dait autour d'elle et elle craignait d'y retrouver un signe de la volont� constante � la d�truire d'ennemis anciens qui ne d�sarmaient pas et qui m�me � distance continuaient � la pers�cuter. Et surtout, son mari et elle n'�taient pas de la m�me province... De l� venait tout le mal.</p><p>Lorsqu'elle se tut, il laissa passer un long moment de r�flexion, qu'elle respecta. Elle reconnaissait qu'il aurait du m�rite � y comprendre quelque chose.</p><p>� Les femmes qui ont re�u en apanage le don de la beaut�, dit-il enfin, posent au reste des hommes une interrogation myst�rieuse. Car elles vivent quelque chose de singulier et dont il leur est difficile de mesurer l'ineffable. La vie leur est � la fois plus facile et plus ardue. N'ayant pas � subir le sort commun, elles sont souvent �cart�es des bonheurs communs. Messag�res de l'enchantement et du r�ve de perfection et de ravissement dont chaque humain porte en lui la nostalgie, pr�tresses d�sign�es par leurs suffrages de ce r�ve, il leur arrive de subir un destin o� leur �tre intime se trouve oubli�, m�connu et parfois immol�. Il est fr�quent qu'elles se tiennent aupr�s des princes et des rois charg�es par la folle illusion des hommes d'une responsabilit� sans mesure avec la fragilit� de leur esprit et la tendresse f�minine de leur c�ur, Gris�es par les hommages et une adulation qui s'adressent moins � elles qu'au reflet qui les marque, il n'est pas rare que leur c�ur se dess�che et qu'elles sombrent dans la sottise.</p><p>� Si c'est � moi que vous vous adressez, dit Ang�lique qui l'avait �cout� avec surprise, et si c'est pour moi, me pla�ant parmi ces femmes qui ont re�u comme vous le dites � l'apanage de la beaut� �, que vous brossez ce sinistre tableau, je vous dirai, mon P�re, que j'ai toujours lutt� pour demeurer un �tre humain et pr�server mon droit � vivre selon mon c�ur et penser selon mes go�ts. Cela dit, sachez que je suis heureuse d'�tre belle, ajouta-t-elle en le regardant avec d�fi.</p><p>� Et bien faites-vous, approuva le P�re de Maubeuge, car vous ne m'avez pas laiss� achever, Madame... En revanche, j'allais vous dire que les tr�s belles femmes sont assur�es en toutes circonstances de plaire, c'est-�-dire de ravir ceux � qui elles se pr�sentent. C'est en cela qu'elles vivent un destin singulier. Constater, chaque fois qu'on aborde autrui, le rayonnement d'une heureuse surprise, d'un doux enchantement, d'une gaiet� bienfaisante �clairant les visages et savoir que vous en �tes la cause, est sans conteste une aventure plus plaisante que d'y lire, sans faute de votre part, r�pugnance, froideur, antipathie ou m�fiance. Telle est la bonne fortune des femmes belles qu'elles puissent plaire sans y t�cher. Le monde leur sourit. Or, telle autre femme qui n'a pas moins de m�rite que vous verra, pour ses traits ingrats, le monde lui faire grise mine. Songez, Madame, � ces faveurs du Ciel que vous avez re�ues, et qu'il n'est que justice, pour vous, de les parfois payer... un peu.</p><p>Il fit une pause et reprit.</p><p>� ... Quant � vos craintes de tomber dans les pi�ges d'ennemis qui chercheraient � attenter � votre vie soit par violence soit par magie, la lumineuse sant� de votre aura m'indique que vous devez en triompher et � un �clair ironique filtra entre ses paupi�res �tir�es � je vous dirai que je me sens port� � les plaindre car il m'appara�t qu'ils risquent fort, s'ils persistent dans cette entreprise de s'attaquer � vous, d'y laisser leur vie, sinon leur �me. D'autre part, je ne saurais trop vous recommander de faire diligence pour r�gler avec Monsieur de Peyrac cette � querelle d'Aquitaine � dont on m'a rapport� les �chos et dont vous vous montrez bless�e. Comme il est commun dans ces escarmouches entre �poux, on pr�te � l'autre plus qu'il n'en pense. Je suis persuad� que vous vous exag�rez l'importance que Monsieur de Peyrac apporte � ces d�bats et que vous accordez � ces r�unions qu'il se pla�t � tenir avec des amis un but qu'elles n'ont pas. De m�me qu'il n'imagine pas que vous puissiez en �tre piqu�e. Voici deux points sur lesquels il serait bon que vous vous �clairiez mutuellement et sans tarder.</p><p>� Il est absent de Qu�bec, dit Ang�lique d'un ton lamentable. Il est parti.</p><p>� Il reviendra... ce soir... ou demain... En cette saison, nul ne peut partir bien loin... � deux lieues d'ici... il n'y a plus rien...</p><p>Le P�re de Maubeuge se moquait d'elle. Elle partit, rass�r�n�e.</p></section><section><p><strong>Chapitre 58</strong></p><empty-line/><p>Soit ! Elle n'ignorait pas qu'elle venait d'une province o� l'on croyait aux f�es, au loup-garou, aux mal�fices de la for�t qui partout oppressait l'humain de sa vo�te obscurcie, quand elle n'�tait pas coup�e de mar�cages hant�s de feux follets, o� l'on s'�garait. Dans les ch�teaux du bocage on ne parlait pas d'amour courtois mais l'on �voquait Gilles de Retz qui avait immol� au diable en les torturant des centaines de petits gar�ons. Elle avait peu de connaissances dans le domaine des belles-lettres, des arts et des sciences, mais de cela elle ne pouvait que s'en accuser elle-m�me et battre sa coulpe, car elle le devait � sa paresse quand elle �tait au couvent des ursulines. Elle n'�tait qu'une �trang�re, une Poitevine. Mais... Elle l'aimait.</p><p>Mais... elle l'aimait plus que tout le monde ! Il fallait qu'il le sache. Il fallait qu'il la croie. Bien qu'elle f�t poitevine</p><p>Joffrey de Peyrac se prit � rire si fort qu'il en �touffait. Ils se trouvaient tous les deux, vers la fin de la matin�e, dans la � chambre de commandement � du ch�teau de Montigny. Lorsqu'il eut retrouv� son s�rieux, il voulut savoir ce qui avait pu lui mettre en t�te d'aussi absurdes et folles id�es et commen�a de la questionner.</p><p>Elle lui parla de ces r�unions o� il rassemblait ses compatriotes et d'o� elle se sentait exclue. Ces colloques lui avaient inspir� des craintes. En les voyant rassembl�s, en �coutant les griefs et accusations qu'ils se jetaient � la face, elle n'avait pu s'emp�cher de revivre les disputes de Toulouse dont elle avait d� apprendre par la suite combien elles �taient dangereuses pour leur bonheur et pour leur vie. Or, la sagesse et l'exp�rience acquise lui montraient combien, aujourd'hui, elles �taient vaines.</p><p>Leurs efforts ici ne tendaient-ils pas � circonvenir, sinon s�duire le Roi de France et � rappeler ce qui pouvait susciter son ombrageuse inqui�tude � propos de son autorit� dans le royaume ; ne risquait-il de ruiner une tentative qui ne visait en premier lieu qu'� obtenir droit de bon voisinage avec la Nouvelle-France, la paix en Am�rique ?</p><p>� C'est bien ainsi que je con�ois notre pr�sence ici, affirma-t-il, et j'essaye de vous faire saisir pour calmer vos alarmes combien peu me tourmente cette h�g�monie sur l'Aquitaine qui fut reconnue � mes anc�tres, que j'ai d� porter par loi d'h�ritage, mais qu'apr�s les supr�mes combats auxquels elle a donn� lieu, il n'est plus question de revendiquer. Je ne discuterai m�me pas si c'est en cela un bien ou un mal, car c'est un jeu naturel � l'humanit� que de sans cesse brasser et redistribuer les cartes... Et c'est ce qu'on appelle l'Histoire... Il faut savoir l'enfourcher comme un cheval au galop et ne point trop la d�tourner du chemin qu'elle veut suivre, quitte � trouver � son go�t les perspectives nouvelles.</p><p>Cela n'emp�chait pas chacun de conserver ce qui lui �tait cher, ce qui le composait. Ainsi du plaisir qu'il �prouvait � la vie agr�able de Qu�bec lui permettant de partager avec des fr�res de race, d'anciennes �motions litt�raires et po�tiques.</p><p>� Combien volontiers je vous aurais convi�e parmi nous, mon amour, si j'avais seulement pens� que vous en seriez heureuse.</p><p>� Mais il me semblait que les activit�s que vous vous �tiez choisies � Qu�bec emplissaient votre vie de satisfactions et combien je me r�jouissais de vous savoir libre et vivant comme une enfant � laquelle on accorde de faire ce qui lui fait plaisir. Ma ch�rie, � vous aimer plus que mon �me, j'ai appris que c'est de vous voir heureuse, peu � peu lib�r�e d'oppressions qui avaient d�truit votre joie de vivre, oubliant les injustices qu'on vous a fait subir, redevenant vous-m�me par le plaisir d'exister en �panouissant ce qui vous compla�t des qualit�s que vous avez re�ues � disposition par le Ciel, comme chacun de nous, que je puisais mes joies les meilleures et vous rejoignant le plus s�rement dans ma jalouse aspiration � vous conna�tre mieux, � percer vos myst�res. Une femme heureuse se r�v�le mieux qu'une femme qui, pour une raison ou une autre, se sent prisonni�re. Il m'arrive de vous souhaiter dans ces murs, de trouver aux heures priv�es de votre pr�sence une absurde inutilit�. Mais je refr�ne cette �go�ste et tyrannique exigence masculine. Et je ne go�te qu'avec plus de transport le charme de vous retrouver dans votre petite maison o� je me glisse enivr� de n'y respirer que votre pr�sence, le signe, la marque comme d'un parfum, oui, qui est � vous, et par les choix que vous faites de ce qui vous environne ou de ceux que vous admettez dans votre intimit�. Je vous d�couvre, je vous apprends comme un livre aux images nouvelles, aux pages tourn�es chaque jour. Et l�, quand je viens, je ne vous sais que pour moi et que l'un et l'autre nous fermons la porte sur le fracas du monde et la servitude de nos charges. Je crois au bienfait d'un peu d'�go�sme. �tre deux amants, conscients de leur vie mutuelle, voil� peut-�tre le secret du bonheur.</p><p>� C'est pourquoi je tremble, dit-elle, de voir se briser une si fugitive et si compl�te s�curit�.</p><p>� Je sors de la maison et je vous d�couvre vous exposant au danger. Ou, puisque vous l'affirmez, je m'imagine que vous vous mettez en danger. Les �preuves qui nous ont accabl�s et les �v�nements qui les ont provoqu�es sont encore trop vivants dans ma m�moire. Quoi que vous en disiez je ne suis pas encore gu�rie et je me souviens que c'est le premier seigneur d'Aquitaine que le Roi de France a voulu abattre...</p><p>Il se levait et la grondait gentiment en la prenant dans ses bras.</p><p>L'autre soir chez M. Haubourg de Longchamp n'avait-elle pas vu qu'il s'�tait efforc� de r�pondre sur ces choses graves en badinant, car en fait, elles n'�taient pas graves ?</p><p>� Ce ne sont que joutes plaisantes pour d�lier l'esprit et lui �viter de s'engourdir dans la paresse qu'engendre un long hiver.</p><p>N'avait-t-elle pas remarqu� qu'en ces tournois du langage les opinions se retrouvaient � cul par-dessus t�te � que c'en �tait un plaisir, et c'est ainsi qu'on avait vu vers la fin de cette m�morable soir�e des gallicans d�fendre le Pape, des jans�nistes les j�suites, des licencieux la vertu et... Mme du Plessis-Belli�re, la R�volt�e du Poitou, prendre le parti du Roi de France.</p><p>� C'est vrai, dit-elle... Et c'est alors que l'on s'aper�oit que les ann�es passent. Que les r�voltes s'estompent et que les blessures se gu�rissent. La vie que l'on veut vivre vous contraint � jeter le regard sur un monde que l'on a cru immuable et l'on s'aper�oit qu'il se fa�onne sans nous et change. L'on a cru traverser l'existence en gardant le m�me c�ur, la m�me �me... L'on se retourne et l'on s'aper�oit que certaines id�es qui nous composaient sont devenues futiles. Certains �tres sont morts et ne peuvent ressusciter.</p><p>� Croyez-vous que je l'ignore, ma ch�rie, et que je me leurre sur les temps qui s'annoncent ?</p><p>Des deux mains pos�es sur sa taille, il la rapprocha de lui avec douceur.</p><p>� Je sais ! Il n'y a plus de troubadours. Et il n'y a plus de f�es...</p><p>Les yeux sombres et ardents plongeaient dans les siens, verts, au reflet de source.</p><p>� Si ! dit-elle. Il y a NOUS.</p><p>*****</p><p>C'�tait agr�able de faire l'amour dans la lueur du soleil d'hiver. Le jour qui passait � travers les vitres en losange cloisonn� de la fen�tre �tait couleur de perle rose ou dor�e. Teint de p�che du lointain, blondeur blanche du ciel.</p><p>La lumi�re miroitait dans les torsades du ciel de lit.</p><p>Son corps, � lui, �tait couleur de bois br�l� contre la blancheur des draps et elle se sentait claire, lisse et pulpeuse entre ses bras. Elle aima cette chambre paisible impr�gn�e de sa pr�sence. Elle aurait pu la partager quotidiennement avec lui. L'id�e d'une installation au ch�teau de Montigny l'effleura... mais elle l'�carta. Joffrey avait raison. Les choix de leurs vies risquaient d'imposer � l'autre des obligations dont respectivement ils n'avaient que faire. Ils reconnaissaient qu'il leur �tait bon de vivre librement, puisqu'ils pouvaient se voir chaque jour, parler et s'aimer, et s'entretenir de leurs projets et de ce qu'ils avaient accompli dans la journ�e.</p><p>Joffrey aimait la petite maison o� il la retrouvait jalousement loin des regards et pour lui seul. Et elle, elle se dit qu'elle aimerait revenir parfois ici... comme chez un amant.</p><p>� Ai-je jamais �t� aussi heureuse dans une �treinte qu'aujourd'hui ? � se dit-elle.</p><p>Pourtant, il lui sembla que depuis cette querelle d'Aquitaine tout n'�tait plus tout � fait comme avant et de cet apr�s-midi �blouissant commen�a � la tourmenter le souvenir de ce qu'elle nommait un recoin tr�s, tr�s secret de son c�ur, � le recul �.</p><p>Pour la premi�re fois au cours de leur vie amoureuse, tandis que ce jour-l� ils se caressaient, elle avait cru percevoir de sa part... un recul... �tait-ce un recul ? Non... Mais, imperceptiblement, elle avait senti quelque chose de cette sorte, si peu de chose...</p><p>Elle se demanda et se redemanda si cela avait eu lieu ? Pourtant, elle cherchait, elle creusait... Perdue dans ce brouillard voluptueux que lui laissait le souvenir de ces quelques heures d'amour, elle retrouva, peu � peu, l'instant... Et peu � peu il se d�tachait prenant une importance, un relief et une signification plus grands chaque fois qu'il repassait en son esprit... Tout � coup, elle avait ouvert les yeux. Elle n'avait pu faire autrement que d'ouvrir les yeux comme si la force du d�ferlement qui s'annon�ait en elle, ainsi que la vague d�vastatrice d'un mascaret, l'arrachaient � l'engourdissement du plaisir, tendaient sa chair � la surface, tiraient ses paupi�res ferm�es malgr� elle, les ouvraient toutes grandes. Et elle avait vu ses yeux fix�s sur elle. Dans cette eau noire, dans ce feu rouge, la vie s'abolissait. Elle s'�tait sentie partir... partir dans ce regard insondable et qui paraissait d�couvrir dans le sien le m�me ab�me. Tout au fond, elle crut voir la contemplant et la d�couvrant, l'Homme inconnu, l��tranger qui n'a pas de nom, le plus Proche...</p><p>Maintenant qu'elle essayait de se souvenir, elle reconnaissait qu'elle avait �prouv� un instant de terreur sacr�e.</p><p>Elle s'�tait entendue dire d'une voix chang�e... �tonn�e, extatique.</p><p>� TOI ! TOI !...</p><p>C'est alors qu'il avait eu ce recul qui n'�tait peut-�tre pas un recul. Il avait seulement bronch� et elle avait repris conscience comme si elle tombait d'un astre et leur �treinte s'�tait poursuivie, enchanteresse et fort r�ussie.</p><p>Mais plus elle revenait sur ce mouvement, plus elle se persuadait qu'il s'�tait pass� quelque chose. Et son c�ur battait, comme alors, d'un sentiment de regret et de frustration qu'elle ne s'expliquait pas. Malgr� cela, son inqui�tude �tait d'une sorte particuli�re, o� n'entrait pas la crainte de ne plus lui plaire ou qu'il cess�t de la d�sirer. Elle savait qu'elle n'avait jamais �t� plus belle. Son miroir le lui disait. Il y avait en elle une lumi�re qui irradiait et dont elle voyait le reflet dans les yeux ravis de ceux qui la rencontraient, comme dans ce miroir sur lequel elle se penchait. Elle passait un doigt sur ses sourcils, sur la ligne de ses l�vres. Non certes, elle ne regrettait pas d'avoir re�u ce don de beaut�. Et le P�re de Maubeuge avait eu raison de le lui rappeler. C'�tait le don le plus merveilleux. Elle lui devait au moins de n'avoir jamais souffert du doute de soi, ce doute qui tourmente tant de femmes, de ne s'�tre jamais sentie trahie, d�savou�e par son apparence, de n'avoir pas eu � redouter des regards indiff�rents ou d�daigneux.</p><p>Pour tout l'agr�ment qu'elle en avait re�u dans son existence, ne serait-ce que de pouvoir se dire, en ces jours troubl�s, qu'elle poss�dait l'arme la plus efficace pour retenir l'amour de Joffrey et aussi de penser que le jour o� elle remonterait la Galerie des Glaces, elle pourrait livrer sans crainte son visage aux regards avides et envieux des courtisans, et que celui que le souverain poserait sur elle ne serait pas d��u, elle remerciait le ciel. Et, s'il le fallait, elle �tait pr�te � payer... un peu.</p><p>Elle �tait heureuse d'�tre belle. Sa vie avait �t� tourment�e, mais elle pr�f�rait �tre � sa place plut�t qu'� celle de Sabine de Castel-Morgeat qui se dess�chait, qui n'avait jamais connu le plaisir... ce d�part fou et d�lirant vers Cyth�re...</p><p>Soucieuse, elle s'attarda � r�fl�chir sur Sabine et elle eut des remords en se rappelant ce qu'elle lui avait jet� au visage l'autre soir et qui avait paru l'atteindre si douloureusement.</p></section><section><p><strong>Chapitre 59</strong></p><empty-line/><p>La derni�re altercation que Sabine avait eue avec Ang�lique chez les Haubourg de Longchamp avait caus� dans l'�me de Mme de Castel-Morgeat de terribles ravages. Apr�s avoir cru un temps qu'elle allait rena�tre, l'�tat dans lequel elle se trouvait retomb�e �tait pire que celui dans lequel elle avait tant bien que mal pass� sa vie tourment�e et d��ue. Pourquoi avait-il fallu qu'� ils � reviennent l'achever : Lui, Elle. L'achever, lui arracher son masque et qu'elle se d�couvre l�preuse.</p><p>Voil� pourquoi on la fuyait. Voil� pourquoi on ne lui accordait pas de sympathie et que l'amiti� qu'elle portait aux �tres ne provoquait de leur part que froideur.</p><p>Elle savait qu'Ang�lique avait dit vrai, que cet amour bris� � peine n� en son c�ur, � l'aube de sa jeunesse, l'avait rendue malade pour la vie. Elle s'�tait enferm�e dans sa maladie. Elle avait fui l'amour, elle avait tu� l'amour. Elle s'�tait veng�e de l'amour en le repoussant, en le chargeant d'opprobre, en lui donnant un visage hideux, celui du p�ch�, se mentant � elle-m�me lorsque des nostalgies inavouables venaient tourmenter ses nuits maussades, ha�ssant ses d�sirs, appelant vertu l'�loignement qu'elle �prouvait pour la chair, alors qu'elle se montrait coupable envers elle-m�me. Pour avoir �t� frapp�e, injustement, lui semblait-il, par le sort, pour avoir �t� trahie par la vie puisqu'une autre lui avait pris l'objet de ses esp�rances, elle s'�tait volontairement mutil�e.</p><p>Et maintenant, comme une aube qui �tend lentement, puis brutalement, sa lumi�re, � l'instant o� le poignard du soleil transperce l'horizon, le go�t et l'appel de l'amour s'�taient r�veill�s en elle avec la venue de celui qui avait hant� ses r�ves. Personnage de l�gende qu'elle croyait disparu � jamais et avec terreur elle avait vu s'avancer cette flotte o� l'on disait qu'il se trouvait, ressuscit� des morts, et elle l'avait vu, elle l'avait reconnu. Elle aurait pu �tre gu�rie d'un seul coup devant la mat�rialit� d'un songe qu'elle n'avait cess� d'embellir et de parer de chim�res. Au contraire, elle �tait retomb�e sous le joug d'une pr�sence o� se reconnaissait, enrichie et comme fortifi�e d'une chaleur plus humaine, la s�duction du grand seigneur inoubli�. Le halo de la trag�die dont triomphait sa volont�, cette marque grise aux tempes qui trahissait les �preuves et la marche du temps, avaient ajout� � la passion vaine et folle qu'elle lui vouait. Or, maintenant qu'Ang�lique avait parl�, Sabine s'apercevait qu'il �tait trop tard. Elle s'apercevait qu'elle avait dress� comme une haie d'�pines autour d'elle. Ce n'�tait pas seulement parce que le passage des ann�es avait marqu� son visage et son corps. Mais elle s'�tait enlaidie � plaisir, elle avait voulu �loigner d'elle tous hommages.</p><p>Et maintenant, maintenant qu'il �tait l�, c'�tait elle qui n'existait plus. Elle avait pos� un masque d'absence sur son �tre. Ce vivant fougueux et avide qu'�tait Joffrey de Peyrac, qu'avait-il � faire d'un fant�me amer ? La haie d'�pines la pr�servait. Et s'il fallait en croire Ang�lique, il ne se souvenait pas d'elle... Il ne l'avait pas remarqu�e jadis et pourtant elle �tait d�j� fort jolie et m�me belle. Ang�lique mentait. Lui, si attentif au charme des femmes, n'avait pu l'ignorer. Ou alors, il fallait croire qu'elle portait d�j� en elle cette tare secr�te qui �cartait d'elle l'amour et retenait l'amiti� � son �gard.</p><p>Quel supplice ! Maintenant que son corps s'�veillait au point que certaines nuits elle se retournait sur sa couche, souffrant d'une faim qu'elle ne pouvait assouvir d'aucune fa�on. Maintenant il �tait TROP TARD.</p><p>Avec lui... Avec lui... combien l'amour aurait pu �tre merveilleux ... Elle se serait embras�e. Mais tout de lui �tait pour Ang�lique. Malgr� sa courtoisie, on sentait que lorsqu'elle �tait pr�sente les autres femmes lui importaient peu. Combien de fois, en les suivant des yeux lorsqu'ils sortaient ensemble d'une r�ception, avait-elle song� avec d�chirement : � Ce soir, ils vont s'aimer... �</p><p>De longs instants elle s'arr�tait devant son miroir, elle touchait du doigt ses tempes pour �prouver la finesse de sa peau, du bout de l'ongle elle suivait la trace d'une ride au coin de la paupi�re.</p><p>Ang�lique avait beau lui dire qu'elle �tait belle, qu'elle avait du charme et de la prestance, elle savait bien qu'il �tait trop tard. Elle ne gu�rirait jamais de cet amour et elle ne gu�rirait jamais de son silence frustr�.</p><p>Elle s'�tait fait d�tester des hommes. Elle n'avait eu de cesse de passer dans la cat�gorie des femmes qu'ils redoutent et qu'ils fuient comme la peste et aucun miracle ne pourrait entamer et �branler la dure forteresse �difi�e par ses soins et qui dirigeait d�sormais ses gestes, ses paroles, comme si elle ne pouvait s'emp�cher d'y ajouter chaque jour une pierre, � ce mur int�rieur la scellant aux regards de tous.</p><p>Ang�lique ! Elle avait le don du bonheur. De ses cheveux blancs elle faisait une parure de f�e. Tandis que Sabine, horrifi�e, arrachait les premiers fils d'argent qui se m�laient � sa sombre chevelure, jusqu'alors d'un �b�ne profond.</p><p>L'esp�rance de l'amiti� l'avait effleur�e. Et dans ces r�unions de Gascons au manoir de Montigny, elle s'�tait sentie m�l�e � la chaude entente que le comte de Peyrac avait recr��e pour eux. Parfois, il lui avait parl�. Elle avait r�pondu sans effort et de fa�on intelligente. Elle avait vu l'approbation de son regard. Sous ce rayonnement la vie prenait forme, couleurs... Elle n'en �tait retomb�e que de plus haut et pour s'apercevoir que sa condition �tait devenue plus �pouvantable encore.</p><p>Joffrey de Peyrac et Ang�lique avaient achev� de d�truire l'�quilibre pr�caire de sa vie.</p><p>De m�me, des Indiens si ingrats et versatiles, Ang�lique n'avait-elle pas obtenu comme en se jouant un succ�s qu'on ne pouvait attribuer qu'� ce don d'enchanter sans effort, dont Sabine manquait singuli�rement ? Qu'avait-elle fait, Ang�lique, pour s'attirer l'attachement des sauvages ? Sabine s'interrogeait en vain. La puissance de son charme �chappait � l'analyse. Il fallait s'incliner. Sabine, jadis, avait enseign� le cat�chisme � Piksarett et l'avait pr�par� au bapt�me. Aujourd'hui, il ne la reconnaissait m�me pas dans les rues, alors qu'il s'�tait constitu� le gardien et le d�fenseur de cette intrigante, cette Ang�lique qui drainait tous les c�urs, tous les �tres, elle n'avait qu'� para�tre. Elle, Sabine, n'avait qu'� para�tre pour exasp�rer les gens. Ou alors on l'effa�ait. Et pourtant, elle avait tant aim� ce pays de Canada pour le meilleur et pour le pire. Elle s'y sentait devenue �trang�re. Jusqu'aux quelques amis ou amies de choix qui appr�ciaient nagu�re sa conversation, comme Mme de Mercouville, M. Gaubert de La Melloise, etc., qui avaient pris pr�texte de son coup de canon pour lui tourner le dos. Le procureur Tardieu �tait le seul � lui porter consid�ration. Mais elle avait vite compris qu'il ne voulait que sa complicit� pour un projet qu'il avait de faire abattre les maisons de bois perch�es contre la falaise, sous le fort. Afin de lui faire plaisir ou pour s'en d�barrasser, elle avait fini par se plaindre � Frontenac des fum�es et des mauvaises odeurs qu'entra�nait le quartier pourri de la Basse-Ville et le gouverneur s'�tait f�ch� et lui avait r�pondu tout � trac que si elle trouvait le ch�teau Saint-Louis inconfortable, elle n'avait qu'� retourner tenir ses quartiers dans sa maison ouverte � tous vents.</p><p>On ne s'adressait � elle, on ne faisait appel � son obligeance que lorsqu'on avait � lui demander un service, � se d�barrasser d'une corv�e.</p><p>Mme Favreau et deux habitantes de la banlieue refus�rent de se laisser installer des m�tiers � tisser dans leurs combles. Comme on ne savait o� les mettre, on demanda � Mme de Castel-Morgeat de les entreposer dans une petite pi�ce, au rez-de-chauss�e du ch�teau Saint-Louis, qui leur avait �t� attribu�e comme d�barras et qu'elle souhaitait transformer en oratoire. Personne ne l'en remercia.</p><p>Sabine n'existait plus. Il ne lui restait rien. M�me pas son fils qui ne lui pardonnait pas d'avoir tir� sur la flotte de Peyrac. Il avait honte d'elle. Il lui �chappait. Et c'�tait encore � cause d'eux, � cause d'elle : Ang�lique.</p><p>C'�tait atteindre le fond... Des pens�es de suicide la hant�rent. Et si elle se jetait du haut du Sault-au-Matelot, ce coin de la falaise o� le d�couvreur Cartier avait plant�, � son premier voyage, une de ses croix g�antes � l'�cusson du Roi de France ? Elle s'imaginait au pied de cette croix rassemblant son courage avant de s'�lancer dans le vide. La difficult� �tait de trouver le point de chute. De la Haute-Ville on finissait toujours par se retrouver sur les toits de la Basse-Ville.</p><p>Du greffe, perch� en nid d'aigle, elle irait s'empaler sur les pointes aiguis�es des troncs entiers formant la palissade du camp des Hurons.</p><p>De la terrasse du ch�teau Saint-Louis son corps bondirait sur deux seuils de roches et risquerait d'aller d�foncer les masures du fameux quartier pourri qui ne semblaient plus tenir, en cette saison, que par le carcan des glaces.</p><p>Accabl�e de macabres visions, Sabine de Castel-Morgeat suivait son enterrement vers le cimeti�re de la C�te de la Montagne. On commenterait une fois de plus sa maladresse et celle ultime avec laquelle elle s'�tait donn� la mort. L'�v�que lui refuserait peut-�tre la s�pulture chr�tienne. Et l'on soupirerait qu'elle cr�ait encore plus d'embarras morte que vivante.</p><p>Des cernes mauves se creusaient chaque jour plus sombres, sous ses yeux, dans son visage p�le.</p><p>Elle n'avait jamais connu l'amour. Elle ne conna�trait jamais l'amour...</p><p>Un jour, seule dans son logis et presque en tremblant, elle se d�v�tit et se regarda nue dans le miroir. Elle fut surprise de la rondeur de ses hanches, de la ligne en amphore de sa taille, de l'abondance de sa poitrine qui la choqua. Elle rougit d'y voir le petit scapulaire de toile blanche qu'elle portait en permanence. Mais ses seins de brune, aux mamelons trop larges et trop sombres � son go�t, n'�tait-ce pas ce qui attirait la concupiscence des hommes ? Elle comprit qu'en un point de sa vie, elle avait �t� mystifi�e.</p><p>� Je suis belle, pensa-t-elle. Et pourtant nul homme ne me l'a jamais dit... �</p><p>Ce qui �tait faux.</p><p>Des hommes le lui avaient dit ou le lui avaient laiss� entendre avant qu'elle ne les d�courage par son refus int�rieur de s'accepter belle et d'�tre courtis�e. Car ces aveux, elle n'aurait voulu les entendre que d'un seul homme, que d'une seule bouche.</p><p>Ent�t�e � ne pas se r�signer, elle avait consid�r� comme une insulte, plus qu'un hommage, la passion fougueuse de Castel-Morgeat, Gascon, amateur de femmes, son empressement lui paraissait un signe insupportable de lubricit�. Elle l'avait contraint par ses refus � d�serter la couche conjugale, mais elle comprit, � s'examiner, que ce paillard n'y avait pas consenti sans regret. Elle eut une crise de larmes devant son miroir.</p><p>� Un corps mutil� ! M�pris� ! � se disait-elle se prenant en piti�.</p><p>� Une seule fois, songea-t-elle, conna�tre l'amour... Une seule fois !... Avant de mourir ! Avant de vieillir !... �</p><p>Elle arracha le scapulaire qu'elle portait au cou.</p></section><section><p><strong>Chapitre 60</strong></p><empty-line/><p>Les premiers jours de mars, la temp�rature fut des plus basses.</p><p><emphasis>Il faudrait avoir le sang d'eau-de-vie, le corps d'airain et les yeux de verre pour r�sister au froid qu'il fait</emphasis>, �crivit Mlle d'Hourredanne,<emphasis> et les rigueurs du Car�me ach�vent de nous p�trifier.</emphasis></p><p>Dans le paysage confondu de blanc, le Saint-Laurent ravin� de dunes et de cong�res, travers� de pistes d'o� s'�levaient les sonnailles des attelages, laissait oublier qu'il e�t jamais �t� un fleuve.</p><p>Non ! L'hiver n'�tait pas pr�s de finir. Loin de l�. Alternant avec ces jours glac�s mais durs, des temp�tes se levaient pour une nuit, un jour, en poudreries cinglantes, s�ches, dures, sifflantes, et vous coupaient en deux.</p><p>Dans la fi�vre se montait la pi�ce th��trale pr�vue pour la Mi-Car�me qui tomberait le 12 mars.</p><p>Mme de Castel-Morgeat intervint avec �cret� � propos du choix de la pi�ce pr�vue.<emphasis> Tartuffe</emphasis> propos� par les esprits forts avait �t� �cart�. Inutile de cr�er � Qu�bec des remous qui avaient agit� Versailles. On savait que le Roi qui soutenait Moli�re avait d� s'incliner devant la cabale des d�vots. Mme de Castel-Morgeat parut prendre la t�te de ceux-ci, aucune �uvre ne trouvant gr�ce � ses yeux. Des unes et des autres, elle pr�tendait que le P�re d'Orgeval ne les aurait jamais tol�r�es.</p><p>Pourquoi reparlait-elle du P�re d'Orgeval ? On avait d�j� bien assez de peine � supporter le Car�me et l'hiver.</p><p>Elle proposait<emphasis> Castor et Pollux</emphasis> ou<emphasis> D�janire et Achelo�s</emphasis> d'un auteur peu connu mais que M. Berinot, le secr�taire de M. de Frontenac, avec lequel elle s'entendait bien, et qui m�me avait compos� quelques �uvrettes, lui conseillait.</p><p>On en discuta chez M. l'intendant. Son go�t pour le th��tre �tant connu et l'ayant d�sign� comme l'ordonnateur du spectacle. L'on discuta en soupirant des exigences de Mme de Castel-Morgeat qui, par bonheur, �tait absente :<emphasis> Castor et Pollux ?</emphasis> ou<emphasis> D�janire et Achelo�s ?</emphasis></p><p>� Et si l'on demandait � M. Berinot de nous �crire une �uvre in�dite, trois actes, avec un ou deux petits ballets, proposa Mme Le Bachoys.</p><p>� Et qu'il intitulerait<emphasis> Sabine et S�bastien,</emphasis> proposa l'intendant.</p><p>Sa plaisanterie peu charitable provoqua une hilarit� �norme, disproportionn�e, mais qui pouvait �tre excus�e venant de personnes dont les nerfs �taient mis � rude �preuve. Le jour approchait o� la pi�ce devait �tre jou�e, alors qu'il leur �tait impossible de commencer les r�p�titions, le choix de ladite pi�ce n'�tant pas fix�. De plus, il faisait froid et l'on avait l'estomac creux. M. et Mme Gollin, arrivant en retard, trouv�rent un salon rempli de personnes qui se contorsionnaient comme saisies du mal des Ardents tandis que sur des joues coulaient des larmes et que d'autres avaient du mal � ne pas suffoquer.</p><p>� Oh ! Si vous saviez, s'�cria Ang�lique, Monsieur l'intendant nous fait mourir de rire...</p><p>Ce qui parut d'une folie encore plus intempestive car oncques ne se souvenait avoir jamais vu l'intendant Carlon m�riter un bl�me de cette sorte. L'air ahuri des Gollin provoqua une nouvelle crise. Entre deux hoquets, on leur rapporta l'anecdote, et le reste de la r�union se passa � s'esclaffer.</p><p>*****</p><p>Ang�lique n'�tait pas sans remords. Depuis quelque temps, elle se sentait m�contente d'elle-m�me lorsqu'elle pensait � Sabine de Castel-Morgeat.</p><p>� Sabine m'inqui�te, lui dit Mme de Mercouville en la rencontrant. Elle avait paru s'amender et devenir m�me charmante et puis, crac ! La voici retomb�e dans ses humeurs. Elle a une mine � faire peur. Je suis persuad�e qu'elle ne dort pas. N'auriez-vous pas une m�decine � lui conseiller ?</p><p>� Non, h�las ! Je ne puis rien pour elle, moi moins qu'une autre.</p><p>� Je vais aller faire qu�rir Guillemette de Montsarrat-B�hars � l'�le d'Orl�ans. On la dit tr�s vers�e dans les plantes.</p><p>� Oh ! Surtout ne mettez pas ces deux femmes en pr�sence. Elles ach�veront de se rendre folles mutuellement. Peut-�tre vais-je aller moi-m�me visiter Guillemette ?</p><p>� Eh bien ! Si vous allez la voir, dit Mme de Mercouville dont l'efficacit� faisait fl�che de tout bois, voici le scapulaire de Sabine qu'elle m'a jet�, je ne sais pourquoi, � la figure l'autre jour. Vous le remettrez � Guillemette. On dit que ces rebouteux ont besoin d'un objet ayant touch� la personne malade pour leurs passes magiques.</p><p>Il se trouva que, le lendemain matin, Ang�lique qui se rendait au<emphasis> Navire de France</emphasis> fut h�l�e par Dame �l�onore de Saint-Damien. La belle femme, tr�s s�duisante dans l'encadrement d'une capuche amarante, se tenait sur le si�ge de son tra�neau qu'elle venait d'arr�ter pr�s du vieux magasin du Roi.</p><p>� Guillemette vous salue, lui dit-elle, elle attend votre visite.</p><p>� Retournez-vous � l'�le d'Orl�ans ? s'informa Ang�lique prise d'une inspiration subite.</p><p>� Je comptais passer la journ�e ici et la nuit chez mon fils, le major Fabrice, r�pondit-elle, mais si vous �tes d�cid�e � m'accompagner, je repartirai dans une heure. Le temps de quelques emplettes. Nous regagnerons Qu�bec ensemble ce soir.</p><p>Ang�lique griffonna un billet sur un coin de table de la grande salle de l'auberge. Pour une fois, c'�tait elle qui avertissait Joffrey qu'elle s'absentait de Qu�bec pour la journ�e. On n'allait jamais bien loin, mais cela donnait une bienfaisante sensation de libert� que de pouvoir galoper � travers la plaine apr�s avoir laiss� derri�re soi la ville s'amenuisant.</p><p>Et elle s'assurait du m�me coup de la personne de la belle �l�onore qui n'aurait pas manqu� de se rendre au ch�teau de Montigny pour y saluer celui qu'elle appelait son � suzerain �.</p><p>*****</p><p>Le manoir de Guillemette, � mi-c�te dominant l'Anse-aux-canots, o� se perchait le clocher pointu de la paroisse de Sainte-P�tronille, se pr�sentait comme une belle demeure, fort occup�e. Des malades, des Indiens, des voisins, des enfants entraient et sortaient sans cesse.</p><p>Elle les recevait plus en seigneuresse qu'en gu�risseuse, s'asseyant au bout d'une grande table dans un fauteuil � haut dossier sculpt�, riant et devisant avec eux. Parfois, elle les entra�nait dans son officine pour leur distribuer herbes et conseils.</p><p>Elle attira aussit�t Ang�lique dans une autre pi�ce plus calme, un salon bien meubl�.</p><p>� Reste jusqu'� demain ou bien promets-moi de revenir. Nous avons trop de choses � nous dire...</p><p>Ang�lique lui fit observer que ces jours derniers elle avait �t� en danger, qu'on avait essay� de la tuer au � Pain de Sucre � et que Guillemette, malgr� sa promesse, ne l'avait pas avertie.</p><p>� Es-tu morte ? s'enquit la sorci�re. Non ! De quoi te plains-tu ? Tu es la plus forte. Tu es prot�g�e...</p><p>Les heures pass�rent, en effet, rapidement et lorsque le temps s'annon�a de regagner Qu�bec, les pr�mices d'une temp�te, qui d�j� l�-bas effa�ait la ville, d�cid�rent Ang�lique � demeurer pour la nuit.</p><p>Depuis trente ans que Guillemette �tait venue au Canada accompagnant l'homme qu'elle avait �pous� afin de pouvoir fuir l'Europe et qu'on l'avait accus�e d'avoir assassin� peu apr�s son arriv�e, sa vie se confondait avec celle de l'�le. C'�tait encore, quand elle y avait b�ti sa premi�re cabane, l'�le d�serte que Cartier avait commenc� par nommer l'�le Bacchus, � cause de ses vignes vierges. Puis l'�le s'�tait peupl�e.</p><p>Quinze ans plus t�t, Guillemette avait �chapp� au massacre perp�tr� par les Iroquois, dont la flottille �tait descendue venant de Tadoussac, parce qu'elle se trouvait � cueillir du serpolet sur les hauts de l'�le avec quelques petits enfants. Elle les avait, par la suite, adopt�s, leurs parents �tant morts ce jour-l�, ainsi que son second �poux : Gilles de Montsarrat-B�hars, et la plupart des Hurons r�fugi�s qui y avaient un camp depuis l'exode de leur nation.</p><p>L'existence de la sorci�re de l'�le d'Orl�ans parut � Ang�lique plus sage et plus ordonn�e que ce qu'on en disait � Qu�bec. Elle gardait ses amants longtemps et ils ne la quittaient pas sans regret. Elle dit qu'elle leur enseignait de l'amour bien des choses plus pr�cieuses qu'ils n'auraient pu en apprendre des sauvagesses des bois.</p><p>Son amant du moment, un jeune hercule r�veur, s'occupait des travaux de la seigneurie avec comp�tence.</p><p>Allant des t�ches simples qu'il aimait : le b�cher, les b�tes, le fromage, le foin, au lit d'une femme qu'il aimait et le comblait, il offrait l'image d'un homme qui a trouv� son propre paradis et ne s'interroge pas sur celui des autres. C'�tait reposant de le voir entrer, sortir, s'asseoir � la table devant une assiette o� l'attendait s�rement une nourriture de choix, sous le regard tendre de Guillemette, enfant g�t�, heureux, mais si conscient de l'�tre que c'en �tait �difiant.</p><p>Une adolescente aux cheveux blonds presque blancs, belle, mais aux yeux vides, faisait avec des gestes d'enfant appliqu� le service. Elle vint apr�s le repas s'asseoir aux pieds de la seigneuresse appuyant sa t�te sur ses genoux.</p><p>� C'est une innocente, dit Guillemette en caressant les cheveux trop p�les. Elle est atteinte du mal de Saint-Jean5.</p><p>Elle �tait issue d'une paroisse de quelques censives diss�min�es, premi�re seigneurie de la rive sud vers le nord dont le seigneur se d�sint�ressait. On trouvait par l� une recrue de paysans m�l�s de l'ouest et du nord de la France. Des t�tes � carr�es � soup�onneuses. � cause de ses convulsions, manifestations de ce haut mal qui de tous temps �tait apparu comme une mal�diction des dieux, on avait accus� la fille d'avoir fait roussir par sortil�ge la nouvelle r�colte de lin dont ses cheveux avaient l'aspect et ils avaient demand� � Qu�bec de leur envoyer un pr�tre pour l'exorciser.</p><p>� Les terres �taient saum�tres, voil� pourquoi le lin avait roussi. De ce c�t� du fleuve la mer remonte loin encore, en amont. Rien d'�tonnant � ce qu'� peine quelques lieues de Qu�bec on trouve des � battures � profond�ment impr�gn�es de sel. Mais ils n'ont pas r�fl�chi si loin, les ignorants, avant de tra�ner leur pauvre poss�d�e � l'�glise.</p><p>Guillemette �tait venue l'arracher � leurs griffes. Maintenant, l'enfant �tait au calme, dans l'�le. Guillemette la soignait avec des extraits de rue et de val�riane, ainsi que des infusions de � datura stramoine � dite � la pomme �pineuse � � cause de son fruit couvert d'aiguillons. Les crises devenaient moins fr�quentes.</p><p>� Cela lui a fait plus de bien que de se voir enfoncer des aiguilles par tout le corps afin de d�couvrir les � points � du diable.</p><p>Le r�cit rappela � Ang�lique le cas de Sabine de Castel-Morgeat pour lequel elle s'�tait d�plac�e. Elle tra�a un portrait qu'elle souhaita exact de cette dame de qualit� d'un haut rang qui paraissait d'une bonne sant�, mais que rongeait un d�sespoir int�rieur qui lui faisait consid�rer son entourage et les personnes les mieux dispos�es � son �gard comme autant d'adversaires acharn�s � sa perte.</p><p>Elle h�sitait � exposer ce qu'elle savait des vraies raisons qui inspiraient les tourments de la femme du gouverneur militaire de Nouvelle-France. C'�tait se lancer dans un r�cit bien compliqu�, et elle pr�f�ra faire confiance aux dons supra normaux de Guillemette pour en deviner l'essentiel.</p><p>Celle-ci accompagnait son �coute de regards brefs qui semblaient lire ce qu'on ne disait pas. Puis elle eut son geste habituel, et qui la rendait rassurante, de mettre ses lunettes. Elle palpait et retournait de ses doigts fins le scapulaire de Mme de Castel-Morgeat que lui avait remis Ang�lique, l'approchait de ses narines.</p><p>� ... Belle femme, ardente et g�n�reuse, murmura-t-elle.</p><p>� Oui, cela est vrai, convint Ang�lique, s'effor�ant d'�tre �quitable, et c'est pourquoi ses amis s'inqui�tent... On craint qu'elle ne se porte � quelque extr�mit� fatale, avant la fin de l'hiver... Au d�gel, il est fr�quent que certaines personnes attentent � leurs jours sous l'effet d'une lassitude ou d'une tension excessive... Cela ne peut continuer ainsi... Il faut qu'elle soit sauv�e...</p><p>S'arr�tant de parler, elle s'aper�ut que la sorci�re la fixait depuis quelques instants avec une expression qui lui parut ambigu� et lui causa un malaise. Sabine de Castel-Morgeat �tait-elle condamn�e ?</p><p>Mais la sorci�re d�tourna les yeux et dit d'un ton �nigmatique.</p><p>� Ne t'inqui�te pas ! Elle va �tre sauv�e...</p></section><section><p><strong>Chapitre 61</strong></p><empty-line/><p>Il �tait fatal que la plaisanterie de Jean Carlon sur � Sabine et S�bastien � rev�nt rapidement aux oreilles de Madame de Castel-Morgeat, mais elle lui fut rapport�e comme ayant �t� �mise par les l�vres d'Ang�lique, ce qui causa � la femme du gouverneur une douleur sans pareille doublement v�n�neuse.</p><p>Aveugl�ment bless�e, elle attrapa son grand manteau et s'�lan�a, plantant l� sans f�rir la � bonne �me � qui l'avait renseign�e et qui �tait, croit-on, Euphrosine Delpech.</p><p>Des deux poings elle tambourinait furieusement � la porte qui donnait sur la rue, entre les deux Atlas supportant le globe.</p><p>� Passez par-derri�re, Madame, lui cria Suzanne des fen�tres du premier �tage sur les rebords desquelles elle avait pos� les paillasses � a�rer.</p><p>Sabine de Castel-Morgeat tr�bucha dans l'escalier qui contournait la maison, faillit d�boucher parmi les chaudi�res et d�tritus de la cour des Banist�re. Suzanne l'introduisit dans la grande salle et lui expliqua qu'on n'entrait jamais par la porte qui donnait sur la rue. O� en sortait seulement et uniquement Mme de Peyrac, lorsqu'au matin elle allait sur son seuil regarder l'horizon.</p><p>� O� est-elle ? cria la visiteuse, hagarde.</p><p>� Elle est partie.</p><p>� O� cela ?</p><p>� � l'�le d'Orl�ans, chez la sorci�re.</p><p>� Sorci�re elle-m�me, rugit Sabine de Castel-Morgeat en se rejetant au-dehors.</p><p>Parmi les mouvements de son grand manteau que ses gestes d�sordonn�s projetaient en tous sens et qui lui donnaient des allures d'oiseau noir dans la temp�te, elle mena entre les degr�s de l'escalier, le campement des Indiens, la rue de la Cath�drale, une danse h�sitation que Mlle d'Hourredanne, derri�re ses carreaux, nota d'une plume intrigu�e.</p><p>Enfin, choisissant la piste � travers champs qui partait du carrefour de l'orme, elle s'�lan�a vers le ch�teau de Montigny.</p><p>Elle connaissait les a�tres pour �tre venue souvent � ces r�unions de Gascons qu'Ang�lique leur reprochait tant, o�, berc�e par les sonorit�s chantantes de leur langue, elle retrouvait l'�cho des po�mes anciens que M. de Peyrac se plaisait � leur rappeler... Elle entra, monta l'escalier en courant, longea le couloir du premier �tage, ouvrit la porte.</p><p>Joffrey de Peyrac la vit sur le seuil de son appartement, telle une veuve tragique car elle �tait p�le � faire peur et v�tue de sombre. Devant la fen�tre grande ouverte, il s'appr�tait � disposer une lunette astronomique sur un tr�pied.</p><p>Sabine ne se poss�dait plus.</p><p>� Votre Ang�lique est d'une m�chancet� incroyable, lan�a-t-elle. Voyez comme elle me traite !</p><p>D'une voix hach�e et tremblante, elle fit le r�cit de l'incident qu'on lui avait rapport�, protestant contre les brimades dont elle �tait l'objet de la part d'une femme qui se croyait tout permis, parce qu'elle �tait belle, parce que tous les hommes s'inclinaient devant sa s�duction sans qu'elle e�t m�me � faire l'effort de leur plaire et qu'elle �tait assur�e de son indulgence � lui, quoi qu'elle f�t...</p><p>Elle r�p�ta la plaisanterie qui faisait d'elle, la femme du gouverneur militaire, la ris�e de la ville et jetait sur sa conduite des soup�ons scandaleux, en m�lant son nom � celui de S�bastien d'Orgeval.</p><p>Le comte l'�coutait, les sourcils l�g�rement fronc�s, car son r�cit fort confus n�cessitait de la part de l'interlocuteur une attention soutenue. Sabine �tait visiblement la proie d'un d�sordre anormal. Elle ne contr�lait plus ses �clats de voix. Il alla fermer la porte qu'elle avait laiss�e ouverte. Puis il eut un sourire qui porta � son comble la rage de la visiteuse.</p><p>� Ah ! Cela vous amuse ! s'�cria-t-elle, peu vous importe sa m�chancet� !</p><p>� Ma foi ! J'estime que cela sied � sa beaut� plus que d'�tre victime. J'aime la voir planter ses petites dents blanches dans la chair de ceux qui la jalousent et essayent de lui causer pr�judice.</p><p>Un poignard aigu s'enfon�a dans le c�ur de Sabine de Castel-Morgeat et lui parut trancher le fil de sa vie.</p><p>� Vous n'aimez qu'elle ! exhala-t-elle d'une voix qui �tait comme un r�le. Qu'ELLE !... Et moi... Je suis perdue.</p><p>Dans un paroxysme de d�sespoir, elle s'�lan�a vers la fen�tre grande ouverte et elle se serait jet�e au-dehors pour aller s'�craser sur les pav�s de la cour, si deux bras vigoureux ne l'avaient ceintur�e et retenue.</p><p>Elle se d�battit avec des cris de refus et de protestation. Elle voulait lui �chapper, elle voulait se frapper la t�te contre le mur. Ses cheveux se d�firent et croul�rent sur ses �paules. � travers leurs m�ches retomb�es, elle crut voir d'autres personnes accourues qui la consid�raient avec r�probation et cela la figea d'horreur, � la pens�e que c'�tait elle Sabine de Castel-Morgeat qui se livrait � une sc�ne d'aussi mauvais go�t, devant t�moins. Mais elle s'aper�ut qu'il ne s'agissait que de sa propre silhouette et de celle du comte de Peyrac �troitement enlac�es et se refl�tant dans le grand miroir en pied dress� au mur.</p><p>C'est alors qu'elle se rendit compte � quel point il �tait oblig� de la serrer contre lui pour la maintenir. Les bras forts, virils, autour d'elle lui parurent rayonner une chaleur insolite. Elle avait de la peine � respirer.</p><p>� Quelle mouche vous pique, esp�ce d'enrag�e ? interrogea-t-il quand il la vit un peu calm�e.</p><p>� Laissez-moi mourir !</p><p>� Je n'en ferai rien. Croyez-vous que je tienne � ce que l'on dise que Monsieur de Peyrac a d�fenestr� Madame de Castel-Morgeat parce qu'il lui en voulait d'avoir tir� sur ses navires ?</p><p>Sabine n'avait pas r�fl�chi � cet autre aspect de la question qu'entra�nerait son geste de folie. Son excitation tomba et elle se sentit am�rement d��ue... Ce n'est pas pour elle qu'elle avait trembl� mais pour lui. Et il pouvait lui reprocher � bon escient de ne jamais causer que des embarras.</p><p>� Pardonnez-moi, balbutia-t-elle.</p><p>� Je vous pardonne. � condition que vous m'exposiez les � vraies � raisons de votre conduite insens�e.</p><p>Vid�e de pens�es, elle restait coite.</p><p>� Je vous d�plais, murmura-t-elle enfin.</p><p>La physionomie du comte se radoucit et il eut un sourire apitoy� en l'examinant dans le miroir. Son expression accabl�e et le d�sordre de sa chevelure la r�v�laient ce qu'elle �tait en v�rit� derri�re sa raideur et ses extravagances, une jolie femme d�sorient�e.</p><p>� Pourquoi me d�plairiez-vous, belle Toulousaine ?</p><p>Sabine ne se sentait plus la force de lutter.</p><p>� Je suis laide...</p><p>� Mais non. Vous �tes une tr�s belle femme.</p><p>� Pourtant jadis au<emphasis> Gai Savoir</emphasis> vous ne m'avez pas remarqu�e.</p><p>� Peut-�tre �tiez-vous moins belle ?</p><p>� Vous ne vous souvenez vraiment pas de moi ?</p><p>Il secoua la t�te avec un sourire gentil pour att�nuer la d�ception qu'il lui causait.</p><p>Elle se mordit violemment les l�vres, ne pouvant emp�cher ses yeux de briller trop fort sous un afflux de larmes qu'elle ne pouvait retenir.</p><p>� Quelle sotte j'ai �t� ! Pendant des ann�es je me suis imagin� que vous aviez pens� � moi. Au moins, que vous m'aviez vue... J'ai v�cu de ces souvenirs.</p><p>� Les femmes sont r�veuses, fit-il. C'est l� leur moindre d�faut. N'ab�mez pas vos jolies l�vres en les mordant ainsi.</p><p>Une intonation nouvelle vibrait dans sa voix. Et elle fut troubl�e du regard qu'il posait sur elle dans la glace.</p><p>� Qu'importe le pass�, maintenant je vous vois.</p><p>� Non ! s'�cria-t-elle avec d�sesp�rance. Maintenant, il est trop tard. Maintenant, je n'existe plus. Je n'ai plus de corps.</p><p>Il se mit � rire.</p><p>� Permettez, Madame, � un homme de go�t de s'�lever contre une telle assertion. Je vous tiens dans mes bras et il m'est difficile de vous croire. Pour ma part, je vois de larges yeux noirs, une chevelure de cavale espagnole, une taille souple, des seins fort beaux.</p><p>Et comme il soulignait d'un geste hardi ses paroles, elle d�faillit.</p><p>� ... De quoi parlerai-je encore, Madame, dont vous vous pr�tendez d�pourvue ? Point de corps, dites-vous ? J'aimerais m'en assurer de plus pr�s...</p><p>Elle luttait de toutes ses forces pour ne pas succomber au vertige.</p><p>� Craindriez-vous l'amour, Madame ?</p><p>� Je le crains et je le hais, r�pondit-elle d'une voix �touff�e.</p><p>Le pr�sent �tait en train de lui voler un pass� dont elle s'�tait envelopp�e comme d'un manteau brillant et protecteur. Elle ne voulait pas qu'on le lui arrach�t. Il ne lui resterait plus rien. Elle se revoyait jeune dans la lumi�re de Toulouse et promise par sa beaut� � une vie de bonheur et de ravissement.</p><p>Elle tremblait convulsivement, craignait d'�clater en sanglots.</p><p>Il resserra son �treinte autour de ses �paules et se penchant appuya sa tempe contre la sienne.</p><p>� S�ur de mon pays, fit-il avec douceur, que puis-je faire pour vous secourir ?</p><p>T�te basse, elle se d�tourna afin de lui d�rober la vue de ses traits crisp�s. Mais sur sa nuque ploy�e, elle sentit l'effleurement de sa manche.</p><p>Puis il la retourna vers lui. Il lui serra les joues entre ses deux mains et la contraignant � renverser la t�te, il posa ses l�vres sur les siennes. Elle suffoqua, comme sous un coup, paralys�e par une transe qui ne lui laissait plus percevoir que le contact imp�rieux de cette bouche �trang�re sur la sienne. Pour retrouver souffle, elle dut aller, dans une aspiration, � la rencontre de ces l�vres, de cette langue. En trouver le contact. Pi�g�e, elle se r�vulsait toute, et pourtant elle savait que c'est ainsi qu'un homme doit embrasser une femme. Et que toute sa vie elle avait r�v� de recevoir un tel baiser, ce baiser du d�sir, spontan�, brutal et aveugle de l'homme qui, en s'avouant sur ses l�vres � elle, faisait d'elle une femme et une femme d�sirable.</p><p>En �clairs la traversaient des pens�es hagardes, comme des oiseaux se bousculant affol�s :</p><p>� Ce n'est pas vrai ! C'est affreux ! Il fallait s'arracher � une soumission si abjecte ! �</p><p>Mais elle ne pouvait pas. Ainsi le sort en d�cidait... Elle ne mourrait pas, elle ne vieillirait pas sans avoir connu le secret des autres femmes, ce qu'Ang�lique avait connu, connaissait tout au long de sa vie, ce qui rendait si follement heureuses et lumineuses sa chair et sa carnation, au point que, sous ses v�tements m�me, dans tous ses gestes, elle paraissait impr�gn�e d'amour.</p><p>Le secret ! Le secret de vie des autres femmes. C'�tait comme une liqueur br�lante qui coulait dans sa gorge nou�e, s'insinuait dans ses veines.</p><p>� Suis-je donc d�sirable ? D�sirable ? D�sirable ? � r�p�taient ses pens�es se heurtant aux parois de son cr�ne.</p><p>Et la certitude que la r�ponse enivrante lui �tait ainsi impos�e la faisait d�faillir. Une sorte de douleur doucereuse lui tordait les entrailles et lui donnait envie de vomir et de g�mir. Elle sentait une main chaude et imp�rieuse br�ler sa chair, par endroits � son dos, ses �paules, sa taille � � travers l'�toffe de son corsage. Cette paume, au moite rayonnement, glissait partout et achevait de la subjuguer, de la livrer et, encore une fois, elle savait qu'elle avait toujours attendu de telles caresses, qu'il les lui fallait maintenant sur sa peau nue. Elle avait envie d'arracher ses v�tements comme une tunique de Nessus, sinon elle allait mourir. Seule cette main sur sa peau pourrait la soulager, la faire revivre, l'arracher � la mort.</p><p>� Une fois seulement ! � g�missait-elle en elle-m�me. � Une fois seulement, dans toute ma vie... pour savoir que je suis vivante... Suis-je vivante ? Suis-je vivante ? �</p><p>� Mais oui, vous l'�tes, petite b�casse ! dit la voix masculine, lointaine comme derri�re un brouillard.</p><p>Elle ne savait pas qu'elle avait parl� tout haut. Elle voulut r�pondre. Elle serrait les dents pour retenir cette naus�e qui lui �tait toutes ses forces. Le sang bourdonnait � ses oreilles. Les l�vres la faisaient souffrir. La langue �tait �paisse et dure comme la pierre. La frayeur et le d�sir la parcouraient de courants contraires �puisants. Lorsqu'elle prit conscience qu'elle se trouvait �tendue sur le lit et, enfin, enti�rement nue, sa reconnaissance d'un tel miracle fut comme une lame de fond qui la submergea, entra�nant toutes d�fenses. Les mains habiles qui la caressaient ne lui laissaient pas le loisir de percevoir autre chose que la sensation d'un immense bien-�tre auquel se m�lait, s'enflant peu � peu, celle d'un triomphe �blouissant. C'�tait donc arriv� ! Elle le commettait enfin ce terrible p�ch�, ce d�licieux p�ch� ! Elle franchissait la barri�re de feu, le mur impavide auquel elle s'�tait si longtemps heurt�e, d�chir�e, meurtrie. Et cela se faisait l�g�rement, comme port� par l'ondoiement harmonieux de la mer. Flux et reflux la soulevant hors de sa pesanteur am�re et douloureuse.</p><p>Tout �tait simple ! Le soleil �clatait dans son c�ur, dans son �me, dans son corps surpris mais consentant.</p><p>Elle �tait libre.</p><p>Une femme, une vraie femme dont la beaut� appelait au plaisir de l'amour. Il fallait croire qu'elle �tait belle et d�sirable puisqu'il prenait plaisir � l'aimer, lui, familier du corps de tant de femmes, et de la plus belle entre toutes. Elle sanglotait et riait � la fois, cramponn�e des deux mains � quelque chose de dur et de ti�de dont elle appr�hendait par �clairs que c'�tait son corps � lui, au-dessus d'elle, ses �paules solides, sa nuque, ses bras muscl�s. �perdue de d�couvrir si proche de la sienne sa face aux yeux brillants, ac�r�s et moqueurs, et de le deviner attentif � exasp�rer son d�lire en m�me temps que sa propre jouissance.</p><p>Sous l'effleurement de sa bouche, elle d�couvrit ses seins dress�s, gonfl�s, la pointe ardente, tels deux �tres vivants d�tach�s d'elle et elle crut qu'elle allait �clater de ravissement. Sa pr�sence en elle l'habitait avec une ampleur qui la suffoqua, comme si elle en avait �t� envahie jusqu'� la gorge. Son corps d�sert s'emplissait de sources et d'�chos, de mouvements anarchiques et profonds, comme une terre secou�e par les convulsions d'un feu souterrain. C'�tait �pouvantable, mais tellement bon ! Elle pouvait mourir maintenant ! Elle allait mourir !</p><p>� Merci, mon Dieu ! Merci pour un tel homme sur cette Terre ! �</p><p>P�m�e, elle sentait la folie la gagner et elle cria presque. Mais la lumi�re fut si d�chirante et �blouissante que, de longs instants, elle demeura arqu�e, palpitante, presque �vanouie, seulement consciente de ce bonheur sans nom qu'elle go�tait pour la premi�re fois et qui lui �tait arrach� comme dans une naissance dans une d�bauche de sensations �tranges et inconnues, un feu d'artifice dont les gerbes ne cessaient de fuser, les �toiles de retomber en pluie �tincelante. Un frisson incoercible la redressa brusquement, et avec la m�me soudainet� la rejeta en arri�re violemment. Sa tempe heurta une moulure ornementale du grand lit � colonnes. Cette fois, elle s'�vanouit pour de bon.</p><p>En revenant � elle, elle sentait la nappe de ses lourds cheveux comme une soie sur ses �paules. Elle �tait � demi nue sur ce lit et, apercevant � son chevet le comte de Peyrac, v�tu de pied en cap, elle fut un moment � se demander si elle n'avait pas r�v�. Elle fut saisie d'effroi � la pens�e que peut-�tre il ne s'�tait rien pass�. Mais le bien-aise de son corps lui certifiait que ce qu'elle venait de vivre dans les bras de cet homme n'avait pas �t� un songe. Elle leva la main et du doigt toucha � sa tempe une meurtrissure qui lui faisait mal. Elle s'�tait ouvert le front contre le montant du lit.</p><p>� Comment vous sentez-vous, ma ch�re ? dit-il. J'ai d� jouer au Fr�re hospitalier.</p><p>Il lui expliqua qu'il avait appliqu� une compresse d'eau froide sur sa blessure pour arr�ter le sang, puis, ensuite, pour la tirer de son �vanouissement lui avait fait respirer un flacon de sels r�vulsifs.</p><p>� Vous voyez..., fit-elle tristement, m�me en amour, je suis maladroite.</p><p>Mais il riait et la couvait d'un chaud regard.</p><p>� Vous �tes trop passionn�e, ma ch�re. Il va falloir que vous appreniez � ma�triser les r�nes des chevaux fougueux de la volupt�.</p><p>� Suis-je donc une vraie femme ? demanda-t-elle humblement.</p><p>Il continuait de rire.</p><p>� Ma foi ! Il me semble que vous m'en avez donn� toutes les preuves possibles.</p><p>Elle le regardait encore. L'ombre envahissait la pi�ce avec de grands �clats rouges du couchant sur les meubles, les bibelots, les beaux instruments de science. L'heure �tait venue. Il l'avait aid�e � se rev�tir. Et maintenant, elle se tenait devant lui, �tonn�e � la pens�e qu'elle avait �t�, si peu de temps, m�l�e � ce corps.</p><p>� Peau contre peau, souffle contre souffle, et la proie de ses mains, dont les gestes pr�cis, quand il parlait, l'avaient toujours transport�e. Jamais plus cela ne sera �, se dit-elle.</p><p>Mais elle repartait ayant re�u de lui un tr�sor inestimable. Un monde la s�parait de la femme �gar�e qui avait p�n�tr� dans cette pi�ce au d�but de l'apr�s-midi. Elle adorait cet homme. Il l'avait sauv�e : d'elle-m�me, de tous, de la folie, du suicide, du ridicule et de la d�ch�ance. Mais il n'�tait pas pour elle. Et ce qu'elle venait de vivre demeurerait unique.</p><p>� Il faut oublier, dit-elle en se tordant les mains. Vous oublierez, n'est-ce pas ?</p><p>� Certes, non ! Ce serait l� montrer de l'ingratitude envers la bont� des dieux et la perfection de vos charmes.</p><p>Sabine se mit � rire. La r�plique lui faisait plaisir et lui rendait un peu de la l�g�ret� et de la gaiet� inh�rente � leur race occitane. Il souriait. Comme il souriait !</p><p>Elle glissa � genoux devant lui. Elle lui prit les mains, les baisant avec ferveur, les serrant contre sa joue, ses l�vres en balbutiant.</p><p>� Merci, merci ! Merci d'�tre un homme diff�rent des autres. Un homme dont le c�ur est chaud, le corps vivant, un homme qui n'a pas peur du p�ch�. Oh ! Soyez b�ni pour cela, dit-elle, d'une voix bris�e. Sans vous j'�tais perdue, je le sais. Vous m'avez sauv�e ! Merci d'�tre vous, de ne pas craindre, ni personne ni l'enfer.</p><p>� Il me semble, Madame, que vous faites bien fi de mon salut.</p><p>Il plaisantait.</p><p>Mais elle sentait son indulgence pour elle et la connivence entre eux d'un secret partag�. Jamais elle n'oublierait. Se relevant, elle lui d�diait le regard humide et reconnaissant de ses grands yeux noirs.</p><p>Jamais elle n'oublierait la gravit� avec laquelle il lui avait dit, ce tant�t : � Vous �tes une tr�s belle femme ! �</p><p>Dans l'impossibilit� d'ajouter un mot, elle marcha vers la porte. Le loquet de celle-ci �tait mis. � quel moment le comte de Peyrac l'avait-il pouss� ? Ce d�tail, lui confirmant qu'il avait la volont� d�lib�r�e de la prendre dans ses bras et d'en faire sa ma�tresse, dissipait ses derniers doutes sur elle-m�me.</p><p>� Madame !</p><p>Sabine se retourna, l'interrogeant du regard.</p><p>� N'oubliez pas d'aller � confesse.</p><p>� Ah ! Vous �tes le diable ! s'�cria-t-elle.</p><p>Elle tira la porte et s'enfuit. Mais elle riait int�rieurement. La vie �tait devant elle et tous les jours qui viendraient d�sormais seraient riches de bonheur.</p><p>*****</p><p>Sans prendre garde aux rafales de neige qui avaient commenc� de tomber, Sabine de Castel-Morgeat �tait rentr�e chez elle, au ch�teau Saint-Louis, et apr�s avoir de nouveau arrach� tous ses v�tements, avait enfoui son corps br�lant entre ses draps et avait sombr� dans une voluptueuse r�verie.</p><p>� Qu'ai-je fait ? Ang�lique ne me pardonnera jamais.</p><p>Elle �tait atterr�e et, en m�me temps, gris�e d'un triomphe qui rachetait les �checs endur�s. Revanche sur cette femme � la blondeur �clatante, qui, par�e de tous les charmes, de toutes les gr�ces, s'�tait implant�e dans sa vie comme un glaive et l'avait �cart�e du paradis terrestre.</p><p>� J'ai �t� injuste ! J'ai �t� stupide ! �</p><p>Ses folles rancunes s'�miettaient, tombaient en poussi�re... La glace de son c�ur fondait au soleil de cette revanche qu'elle n'aurait jamais pu imaginer si pr�cise et si totale. Revanche sans lendemain. Elle le savait. Mais suffisante pour briser le cercle mal�fique dans lequel elle s'�tait enferm�e...</p><p>Elle tomba dans une somnolence dont elle se r�veilla brusquement, effray�e � la pens�e qu'elle avait r�v� ces heures incroyables, trop belles, trop br�ves, et que rien ne s'�tait pass�, et qu'elle �tait encore enferm�e dans son tombeau glac�, prisonni�re de ses d�mons. Puis son corps se rappelait � elle. Lui promettait qu'il ne la trahirait plus. Les fr�missements et tendres douleurs, comme des plaintes, des petits g�missements qu'elle sentait sourdre au fond de ses entrailles, lui chuchotaient que le plaisir est une magie aux mille nuances et qu'il ne d�pendait que d'elle et de son consentement au d�sir d'un homme qu'il se renouvel�t. N'importe quel homme, se dit-elle avec exaltation et d�chirement, car elle ne devait plus songer � LUI.</p></section><section><p><strong>Chapitre 62</strong></p><empty-line/><p>On avait vu Mme de Castel-Morgeat sortir de l'appartement de M. de Peyrac en criant : � Vous �tes le diable. �</p><p>Et comme elle portait une blessure � la tempe, le bruit courut que le comte, cette fois, avait ripost� � l'insolence hargneuse de la virago et l'avait frapp�e. La nouvelle n'�tait pas de celles qu'un d�but de temp�te p�t arr�ter dans son cheminement naturel.</p><p>Elle parvint sans tarder � la Basse-Ville, r�da d'un estaminet � l'autre, s'insinua sans mal parmi les joyeux buveurs du<emphasis> Navire de France</emphasis> et atteignit les oreilles de M. de Castel-Morgeat au moment o�, enflamm� par des libations nombreuses et les charmes d'une accorte comm�re qui avait d�j� eu pour lui des bont�s, il s'appr�tait � poursuivre dans les profondeurs de l'auberge son aventure galante.</p><p>On ne lui laissa pas le temps de se ressaisir, et ses amis l'entour�rent, le priant avec v�h�mence, les uns de ne plus souffrir de voir sa femme nuire � sa carri�re par ses agissements, les autres de provoquer en duel M. de Peyrac qui avait os� lever la main sur elle.</p><p>Partag� entre l'envie d'aller rosser son �pouse et celle de venger son honneur, Castel-Morgeat se rua comme un fou hors de l'auberge, ivre de vin et de col�re. La nuit et des cingl�es de neige l'accueillirent dans leurs tourbillons. N�gligeant les d�tours trop longs de la c�te de la Montagne, il choisit le plus court chemin pouvant le conduire au ch�teau Saint-Louis, c'est-�-dire la ligne droite vers le sommet et, apr�s avoir escalad� les maisons suspendues du quartier Sous-le-Fort, bris� des barri�res, crev� le toit de la vieille voisine du Bougre Rouge, d�pass� le repaire de celui-ci, il attaqua la falaise de plein fouet et se hissa, se cramponnant aux broussailles et aux arbres nains, dans une pluie de cailloux et de gla�ons bris�s, une avalanche de neige et de boue. Soutenu, port�, enlev� par on ne sait quelle transe diabolique, les chausses d�chir�es, le chapeau envol�, la moiti� de son manteau arrach�, il parvint aux abords de la demeure du gouverneur.</p><p>Les deux soldats qui veillaient dans le corps de garde du fortin de bois avanc� l'entrevirent entre deux rafales et crurent �tre la proie d'une vision.</p><p>� As-tu vu ce que j'ai vu, La Fleur ? demanda l'un des gardes.</p><p>� J'ai bien vu, r�pondit l'autre les yeux �carquill�s.</p><p>� Et qu'as-tu vu, La Fleur ?</p><p>� J'ai vu notre lieutenant g�n�ral qui volait dans les airs...</p><p>M. de Castel-Morgeat t�tonnait de ses mains bless�es contre les pierres rugueuses des contreforts du ch�teau, sous la terrasse. Il trouva les degr�s de pierre abrupts par lesquels on gagnait les communs, atteignit une petite porte, p�n�tra dans le ch�teau, puis dans une pi�ce de r�serve dont leur couple pouvait disposer et o� s'amor�ait l'escalier montant � leur appartement sans passer par le vestibule d'honneur. L'obscurit� �tant profonde, il tr�bucha dans un amoncellement de bois, de planches et de cordages dont il eut toutes les peines du monde � se d�p�trer. Assez contusionn�, il jurait tous les jurons de Gascogne contre ces femelles d�mentes qui s'amusaient � jalonner sa vie d'obstacles malfaisants, tels que ces m�tiers � tisser qu'on avait entrepos�s l� Dieu sait pourquoi. Ce fut dans un �tat de rage concentr�e qu'il p�n�tra dans la chambre, de Mme de Castel-Morgeat. La lumi�re d'une veilleuse �clairait l'alc�ve.</p><p>Stup�fait, il s'arr�ta. Dans le grand lit, une femme dormait � demi nue. Elle �tait d'une beaut� troublante dans son abandon. Son sein, beau et ferme, se soulevait doucement au rythme de son profond sommeil. Il n'en croyait pas ses yeux.</p><p>Apr�s avoir envisag� avec effroi qu'il perdait la raison, il finit par comprendre que c'�tait sa propre femme et, d'un seul coup, retrouva toutes les douleurs et tous les d�sirs qu'elle lui avait inspir�s. Mordious ! �tait-ce sa faute � lui s'il l'avait toujours aim�e et d�sir�e ? C'�tait elle qui voulait son malheur, car il se serait bien content� de ce corps magnifique et n'aurait jamais eu besoin de courir apr�s les prostitu�es, si elle ne l'avait pas repouss�.</p><p>Elle sentit son regard et ouvrit les yeux. Tout d'abord elle ne le reconnut pas en ce spadassin espagnol d�penaill� � car il �tait en loques � qui se tenait � son chevet en haletant comme soufflet de forge. Puis le souvenir lui revint. �tait-ce hier ou aujourd'hui ? Il �tait arriv� un miracle. Hier, la vie lui avait fait don du plaisir. Les joies aveugles de l'amour �taient dans son sang, pr�tes � se d�cha�ner au moindre appel. Et tout en �tait transfigur�. Celui qui se tenait l� n'�tait plus l'homme qu'elle avait cru tant ha�r. C'�tait un homme, un HOMME, et son regard fou et avide ne l'insultait plus.</p><p>Elle comprit qu'elle n'avait qu'� se livrer � lui pour retrouver les transports entrevus, car cet homme �tait l� et il la d�sirait.</p><p>Quand elle lui tendit les bras, Castel-Morgeat ne prit pas le temps d'�ter ses bottes. Il bondit et sauta sur le lit :</p><p>� A�e ! Ma jambe !</p><p>Tandis qu'il l'enla�ait, �tonn� de retrouver en cette longue odalisque, pleine de rondeurs impr�vues, une femme nouvelle pour lui, il songeait qu'il lui arrivait l� une fameuse aubaine. Il n'aurait plus besoin de descendre le soir en la Basse-Ville.</p><p>L'on remarqua par la suite qu'un bonheur serein et discret paraissait habiter Mme de Castel-Morgeat. Une attitude de b�nignit� et de patience avait remplac� sa nervosit� habituelle. Au point que ses coups d'�clat finissaient par manquer. Mme de Mercouville soup�onnait une r�conciliation entre les �poux, car Castel-Morgeat aussi �tait devenu plus fr�quentable. Frontenac, qui vivait dans leur intimit�, dit : � Tiens ! Tiens ! Cela se pourrait bien ! � et les observa de plus pr�s.</p><p>Sabine �tait assez indiff�rente aux commentaires. Elle vivait v�g�tativement comme une plante qui retrouve le printemps. Elle s'�vertuait � ne pas penser et montrait beaucoup de douceur envers les autres, car c'�tait au creux des nuits que sa vie reprenait un sens. Castel-Morgeat �tait un amant vigoureux et elle avait beaucoup d'ann�es d'amour � rattraper.</p><p>Parfois, au sein de la volupt�, une larme perlait � la soie de ses longs cils clos. Exc�s de plaisir, nostalgie des bonheurs perdus, regret des ann�es avides et dilapid�es dans une illusion, regret d'un r�ve trop beau et qui avait �t� pour une autre.</p><p>Mais la vie ne s'�tait pas montr�e mar�tre avec elle. � la derni�re heure, elle �tait sauv�e du d�sastre de toute une existence sans amour, et cela sans presque avoir � commettre de p�ch�s puisqu'elle vivait d�sormais cet �panouissement dans les bras de son �poux, ce qui suffisait quand elle consid�rait l'encha�nement miraculeux des �v�nements � la rendre merveilleusement heureuse et p�n�tr�e de reconnaissance envers le Ciel.</p><p>Encore qu'elle �prouv�t quelques scrupules � faire br�ler un cierge pour en remercier Dieu.</p></section><section><p><strong>Neuvi�me partie</strong></p><empty-line/><p><strong>La promenade chez les Berrichons</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 63</strong></p><empty-line/><p>Dans le matin plus dur, froid et �tincelant qu'une armure, les chevaux piaffaient, impatients de s'�lancer dans la blancheur immacul�e de la neige fra�chement tomb�e. Ang�lique s'appr�tait � monter en tra�neau pour regagner Qu�bec qui, l�-bas, brillait comme une perle sur son roc.</p><p>Elle et Guillemette de Montsarrat-B�hars avaient pass� une partie de la nuit � parler, Guillemette fumant sa pipe d'un tabac si rustique qu'on tombait dans une hallucination l�g�re.</p><p>�trange Guillemette, aux yeux bleus, si savante, et qui redevenait faible quand dans la nuit la hantait l'insupportable vision : � Regarde ! Regarde, petite sorci�re ! Regarde ta m�re qui br�le... �</p><p>� Mais ma m�re �tait si bonne, disait Guillemette, tu ne peux pas savoir. Elle n'a fait que du bien, que du bien !</p><p>� Quand elle a �t� conduite au b�cher, elle me tenait par la main, mais c'�tait moi qui la guidais et la soutenais car elle �tait devenue folle. De tout ce qu'on lui avait fait endurer et des interrogatoires et des tortures, pour qu'elle avoue... qu'elle avoue quoi ? Qu'elle avait copule avec le Diable, qu'elle empoisonnait les enfants, qu'elle d�truisait les r�coltes, que sais-je encore ? J'�tais petite, j'avais sept ans, mais je me suis occup�e d'elle jusqu'au bout. Ses pouvoirs sont pass�s en moi...</p><p>Guillemette s'enveloppait de fum�e. Puis elle reprenait son monologue, doucement.</p><p>� ... Ils nous ha�ssent... pour le bien que nous faisons plus encore que pour le mal. Parce que nous nous occupons des corps et non pas de l'�me, des beaux corps vivants, des pauvres corps malades... Pour eux, le corps n'est que p�ch�.</p><p>� Dans chaque homme il y a toujours un pr�tre.</p><p>� Les pr�tres nous tueront. Ils nous br�leront. Mais ici dans mon �le je suis � l'abri.</p><p>Du pied du b�cher o� elle avait vu se consumer sa m�re au jour o� elle avait pos� son pied sur ce rivage, elle ne gardait nul souvenir des pays parcourus et des actes accomplis.</p><p>Elle avait commenc� de revivre, � respirer l'odeur suave qui s'exhalait des �rabli�res au � temps des sucres � lorsque les sauvages commen�aient � inciser les troncs des arbres pour en recueillir et faire bouillir la s�ve. Une odeur de miel inconnu, suave et am�re comme celle d'un souffle dans un baiser.</p><p>Le grand calme de l'�le et l'�loignement du lieu de ses douleurs l'avaient gu�rie du plus aigu.</p><p>Ce pays grandiose, sans pass�, la rassurait. Elle regardait Qu�bec au loin, comme un r�ve, et ne lui en voulait plus.</p><p>Elle s'�tait abandonn�e au d�roulement des jours et des saisons ne lui apportant que baume, tendresse et complicit�, celles de la neige et des temp�tes qui abritent, prot�gent. Et quand il fait beau, la folle gaiet� de l'hiver dans ses couleurs gris perle, ros�e ou bleu lavande.</p><p>Elle avait moins peur des Iroquois que de ses souvenirs, moins peur de la solitude que des hommes.</p><p>Elle aimait les Indiens parce que leur vue lui rappelait qu'elle �tait loin du Vieux Royaume.</p><p>Les femmes qu'elle soignait, le go�t des plantes et de ses travaux, l'amour des beaux gars, le pouvoir de rendre heureux apaisaient sa r�volte.</p><p>Ang�lique regardait la grande femme debout sur la rive dans le soleil, avec ses yeux �tonnamment bleus et elle lui rappelait alors Mrs Williams, la grande Anglaise au village de Newchewanik. Mais tandis que la raide dame puritaine h�sitait � s'offrir la folie d'une coiffe de dentelle, Guillemette s'offrait toutes les folies.</p><p>Elle pouvait galoper � travers la grande �tendue blanche et sans fin. Quand viendrait le d�gel, en haut-de-chausses et mitasses comme un homme, elle irait tirer sa barque de la glace des chenaux ; avec les beaux jeunes gens de l'�le, hardis et vigoureux.</p><p>� Et lui ? demanda subitement Ang�lique. Lui, l'homme que j'aime ? Tu ne m'as pas parl� de lui.</p><p>� Je ne le connais point, r�pondit la sorci�re.</p><p>Et elle d�tourna la t�te avec un sourire.</p><p>� Tu devrais pourtant le deviner, il a tant de force.</p><p>� Il ne faut pas trop essayer. Il y a trop de choses autour de lui.</p><p>Elle restait songeuse � regarder vers la ville, comme sans y attacher d'importance, elle souriait d'un air indulgent.</p><p>� Tu es une femme heureuse..., murmura-t-elle.</p><p>Puis son visage s'assombrit et elle jeta comme malgr� elle :</p><p>� Il ne faut pas qu'il aille � Prague !</p><p>� Prague ! r�p�ta Ang�lique ahurie.</p><p>� Oui, Prague !... La ville !... Tu es ignare ?</p><p>Puis pour compenser l'inqui�tude inutile qu'elle venait de faire na�tre, maternellement, elle lui caressa la joue, voulant effacer les ombres.</p><p>� Mignonne ! Ne crains rien !... C'est loin, loin. Et peut-�tre que cela ne sera pas... Et toi, sache-le, tu seras toujours la plus forte. Je le vois inscrit sur ton front. Et maintenant va, Ang�lique-la-Belle !...</p><p>*****</p><p>� Qu�bec Ang�lique apprit avec d�ception que M. de Peyrac �tait � Sillery.</p><p>Euphrosine Delpech, � guetter aux abords du ch�teau de Montigny la sortie de Mme de Castel-Morgeat qu'elle avait vue s'y engouffrer dans un �tat proche de l'hyst�rie, fut punie de sa d�marche malveillante car elle eut le nez gel�.</p><p>Fort marrie, et apr�s avoir consult� le m�decin, les voisins et les s�urs de l'H�tel-Dieu qui hoch�rent la t�te, elle se d�cida � se rendre chez Mme de Peyrac car elle avait, disait-on, des � rem�des magiques �.</p><p>Celle-ci venait de revenir de sa visite chez la sorci�re de l'�le d'Orl�ans, ce qui augmentait encore l'espoir d'Euphrosine de trouver un rem�de � ses maux. Son nez avait doubl� de volume et pr�sentait une vari�t� de couleurs que n'aurait point d�savou�e la palette de Fr�re Luc : bleu, rouge, jaune, vert, violet.</p><p>Pour des raisons qu'elle gardait pour elle seule pour l'instant et qui lui �taient inspir�es par les r�flexions qu'elle s'�tait faites durant cette tr�s longue visite que Mme de Castel-Morgeat avait rendue au comte de Peyrac et des d�ductions qu'elle en avait tir�es, surtout apr�s avoir vu le visage illumin� de la visiteuse lorsque celle-ci avait quitt� le manoir, la demoiselle Delpech �tait tr�s g�n�e de se pr�senter en face de Mme de Peyrac, et elle y aurait renonc� si elle n'avait pas eu si peur de perdre ce pr�cieux appendice que tout humain porte au milieu du visage.</p><p>� Comment avez-vous pu vous laisser prendre ainsi par le gel, vous, une Canadienne ? s'�tonna Ang�lique.</p><p>� Le soleil brillait et je me suis persuad�e de sa ti�deur. Aussi suis-je rest�e un bon moment immobile sans y penser.</p><p>� Elle devait �tre en train de surveiller un voisin et a pr�f�r� se laisser br�ler par la bise que de ne pas pouvoir satisfaire sa curiosit� �, pensa Ang�lique qui avait des antennes et connaissait la dame.</p><p>Des deux c�t�s de l'empl�tre qu'elle lui faisait maintenir sur son visage, les petits yeux de la comm�re l'examinaient, ne notaient qu'une tranquille assurance dans son maintien, et sur ses traits la s�r�nit� anim�e qui en faisait le charme. Les traits d'Ang�lique se crispaient rarement : col�re, joie se r�v�laient chez elle par l'expression des l�vres et l'intensit� des yeux, leur �clat ou leur douceur. Tandis qu'une onde passait sur elle, ombre ou clart�, de joie ou de d�plaisir.</p><p>Euphrosine nota pourtant un mouvement des blonds sourcils qui paraissait att�nuer son habituelle expression ouverte et aimable.</p><p>� Euphrosine, ma ch�re, dit Ang�lique, vous qui savez tout mieux que la gazette du pays, pouvez-vous me dire ce qu'il en est de cette histoire de Sabine de Castel-Morgeat avec mon mari ?</p><p>S'il ne l'avait �t� d�j� le visage d'Euphrosine Delpech serait pass� par toutes les couleurs sous son masque. Mais ce n'�tait pas ce qu'elle croyait.</p><p>Par Janine Gonfarel, tandis qu'elle �tait � l'�le d'Orl�ans, Ang�lique savait qu'on �tait venu chercher M. de Castel-Morgeat � l'auberge, l'appelant au duel contre M. de Peyrac qui, para�t-il, avait frapp� l'�pouse du lieutenant des arm�es royales en Am�rique.</p><p>� Ce bruit absurde vient � peine de me parvenir aux oreilles et il y a eu, je m'en doute, quelque incident qui lui a donn� naissance, mais de quelle sorte ? Je ne sais car je vous l'avoue je ne vois pas mon mari lever la main sur une femme, si insupportable qu'elle soit.</p><p>La honte s'empara d'elle, et voyant qu'elle �tait sur le point de commettre encore un de ces p�ch�s de m�disance pour la p�nitence desquels son confesseur lui donnait des aunes de chapelets � r�citer, elle rougit ce qui augmenta ses douleurs et se mit � pleurer.</p><p>� Souffrez-vous beaucoup ? s'enquit Ang�lique.</p><p>Et comme Euphrosine secouait n�gativement la t�te.</p><p>� Alors pourquoi pleurez-vous ?</p><p>� Parce que je ne suis pas une bonne femme, r�pondit la Delpech entre deux reniflements laborieux. Non, je ne suis vraiment pas bonne, et croyez que je le regrette. Vous �tes mille fois meilleure que moi, Madame, quoi qu'on en dise, et vous ne m�ritez point le mal qu'on vous veut, ni les trahisons dont on vous afflige. Pardonnez-moi, Madame, je vous prie. Pardonnez-moi, je vous le demande humblement.</p><p>Les protestations d'Euphrosine Delpech qui partit, un pot d'onguent sous le bras et noy�e dans les larmes que lui faisait verser un myst�rieux repentir, laissaient � Ang�lique une impression douteuse. S'il �tait d�plaisant de passer pour une diablesse, il ne lui agr�ait pas non plus de passer pour une sainte. Qu'�tait-il donc arriv� en son absence, pourtant courte, qui m�lait l'incorrigible Sabine � leurs noms ? M. de Castel-Morgeat s'�tait-il battu en duel avec Joffrey de Peyrac ? Personne n'en parlait.</p><p>Elle se rendit au ch�teau Saint-Louis avec l'intention d'encourager Sabine � prendre des � simples � qu'elle rapportait de chez Guillemette et ainsi elle serait peut-�tre renseign�e car l'impulsive Sabine ne savait rien dissimuler de ses �motions.</p><p>On lui dit que Mme de Castel-Morgeat �tait � l'�glise. Elle la rencontra sur le parvis et aussit�t son regard nota l'ecchymose qu'elle portait � la tempe.</p><p>� Que vous �tes-vous fait l� ? demanda Ang�lique, apr�s qu'elles eurent �chang� des salutations banales.</p><p>Sabine ne broncha pas.</p><p>� Oh ! Cela ! dit-elle en portant un doigt � la blessure. Ce n'est rien, je me suis heurt�e � l'angle d'un meuble.</p><p>Elle eut ce sourire trop rare qui la rendait belle en effa�ant les plis d'amertume aux coins de sa bouche.</p><p>� ... Vous n'ignorez pas ma maladresse...</p><p>La voyant l'humeur accessible, Ang�lique lui remit le petit sachet que lui envoyait Mme de Montsarrat-B�hars.</p><p>� On raconte bien des choses sur elle, mais c'est une personne de c�ur et fort savante, croyez-moi.</p><p>� Si vous la recommandez, je ne saurais penser autrement... Votre avis ne me surprend pas. Je sais que ceux qui la vouent au b�cher sont souvent les premiers � venir lui demander secours...</p><p>Elle prit le sachet que lui tendait Ang�lique.</p><p>� Votre bont� me touche, Ang�lique. Il n'y a pas au monde deux femmes comme vous.</p><p>� Elle est tout � fait transform�e, lui dit peu apr�s Mme de Mercouville. Les m�decines que vous avez r�ussi � lui conseiller y sont peut-�tre pour quelque chose, mais je crois conna�tre le fin mot de cette conversion. J'ai tout su par le valet de M. de Frontenac. Il para�t qu'il y a eu une dispute terrible entre les deux �poux... c'�tait la nuit de la temp�te qui vous a retenue � l'�le d'Orl�ans. Ils n'en �taient pas, certes, � leur premi�re querelle et nous sommes accoutum�s � voir Sabine nous revenir portant au visage les marques de ce brutal mais cette fois, et j'ai le t�moignage du domestique, il y a eu r�conciliation et r�conciliation sur l'oreiller, qui est, vous n'en disconviendrez pas, la meilleure fa�on, quoi qu'en disent nos confesseurs. Et cela dure ! C'est un miracle ! Les dames de la Sainte-Famille et moi-m�me avions promis une neuvaine et vingt cierges � br�ler au sanctuaire de Sainte-Anne-de-Beaupr� si Sabine sortait du terrible �tat dans lequel elle se trouvait. Voyez, ajouta la p�tulante et fervente Mme de Mercouville, � quel point le ciel se montre cl�ment avec nous. Tout lui est bon et m�me les transports coupables de l'amour lorsqu'il s'agit de sauver une �me humaine !...</p><p>L'explication de Mme de Mercouville calma les appr�hensions incertaines d'Ang�lique. En revanche, avait dit Mme de Mercouville, un sacrifice leur �tait demand� � toutes : il fallait renoncer � monter une pi�ce de th��tre pour la mi-car�me. On avait trop atermoy�, l'�v�que �tait trop r�ticent car ces festivit�s tombaient avec celles de la Saint-Joseph, patron de la Nouvelle-France et qu'il craignait de ne pas voir honorer assez solennellement et religieusement. Et puis... Il faisait trop froid, trop froid... Et ce froid ne fit qu'augmenter dans les jours qui suivirent. Aux plus actifs, les d�placements co�taient mille morts, et les femmes craignaient de voir la peau de leur visage �clater sous le gel comme le bois des arbres dans les for�ts.</p><p>Les chutes de Montmorency s'�taient arr�t�es de couler. Tout � fait gel�es. Le corps de Martin d'Argenteuil devait avoir �t� broy� derri�re ces colonnades de glace.</p><p>M. de La Fert� avait dit que son �cuyer �tait malade. Ce qui laissait tout le monde indiff�rent. � part Mlle d'Hourredanne qui bl�mit : le mal napolitain !</p><p>� Par gr�ce ! Ne le soignez pas, supplia-t-elle Ang�lique.</p><p>Piksarett �tait absent. Il avait quitt� la ville disant qu'il allait consulter un c�l�bre � jongleur �, ainsi nommait-on les chamans indiens qui avaient le don d'interpr�ter les songes.</p><p>Le froid dura. On s'encapuchonnait aussi serr� que des cocons et les rues �taient peupl�es d'aveugles qui se heurtaient partout pouvant � peine risquer un �il pleurard dans la fente de leurs capuches.</p><p>Honorine pensait au chien des Banist�re et tendait des bras suppliants vers Ang�lique.</p><p>� Va le d�livrer ! Va le d�livrer !</p><p>� Les chiens r�sistent au froid !</p><p>� Pas lui, il est trop b�te et trop maigre.</p><p>� La derni�re temp�te l'ach�vera, annon�ait Adh�mar sinistre.</p><p>L'absence d'Honorine qui, dans la journ�e, �tait � l'�cole, donnait � Yolande plus de libert� et les dames ursulines avaient accept� de prendre aussi Ch�rubin qui s'ennuyait. Car elles recevaient � l'occasion quelques tout petits gar�ons de moins de six ans. Yolande avait mis � profit ses heures de libert� pour rencontrer ses compatriotes acadiens. Et Adh�mar trouvait qu'elle prenait bien fr�quemment le chemin de la rue Saint-Jean o� ils se retrouvaient entre eux dans une grande auberge-caravans�rail � l'enseigne de la<emphasis> Baie Fran�aise.</emphasis> Adh�mar se sentait exclu et se demandait s'il n'avait pas, par une conduite trop respectueuse et qu'elle avait pu juger timor�e, d��u les esp�rances de la solide fille de Marcelline.</p><p>Il retrouvait ses peurs irraisonn�es et ses r�ves pr�monitoires, de pr�f�rence sinistres.</p><p>� Comment peut-on savoir que c'est la derni�re temp�te ?</p><p>� Parce qu'elle est la plus terrible, m'ont dit les gens d'ici, on la reconna�t aux ravages qu'elle cause.</p><p>Ang�lique n'avait pas revu Joffrey � son retour de l'�le d'Orl�ans et cela faisait pr�s de quatre jours.</p><p>On le disait � Sillery.</p><p>Il �tait bien souvent � Sillery. Et Ang�lique ne poussait pas la sottise � penser qu'une de ces dames, et surtout B�reng�re, p�t le rejoindre dans ces forts inconfortables, mais ces absences ne marquaient-elles pas une d�saffection ? Avait-il �t� m�content de son escapade � l'�le d'Orl�ans ? Voil� qui serait fort. Ou la � querelle d'Aquitaine � laissait-elle plus de s�quelles qu'il ne l'affirmait ? Quand elle pensait au � recul �, elle �prouvait un petit choc, mais chassait tr�s vite cette subtile inqui�tude.</p><p>Barssempuy vint avec quelques hommes s'informer de son confort. Le comte lui en avait donn� consigne. Le temps de venir du ch�teau de Montigny � la maison de Ville d'Avray r�clamait de l'h�ro�sme. La bise les avait transform�s en pantins de bois.</p><p>Eloi distribua son plus fort alcool.</p><p>M. de Peyrac �tait toujours � Sillery.</p><p>� Il est souvent � Sillery, dit Ang�lique avec rancune.</p><p>� Les hommes en garnison dans nos forts ont besoin de le voir aussi.</p><p>Le temps s'adoucit enfin et quand le dimanche vint, le soleil r�chauffa quelques heures. Ang�lique �tait tracass�e par l'id�e de la coquette B�rang�re tournant autour de Joffrey, guettant son retour et l'attendant, au moins avec autant d'impatience qu'elle.</p><p>Dans la maison, elle croisa Cantor qui, sa guitare sous le bras, se rendait au ch�teau de Montigny afin d'y chanter quelques chansons du Languedoc � la compagnie.</p><p>� Alors, toi aussi, tu vas � ces assembl�es de Gascons ? lui dit-elle.</p><p>Il la regarda avec surprise et un brin de morgue.</p><p>� Mais je suis cadet de la maison de Peyrac, ma m�re. Moi aussi, je suis d'Aquitaine.</p><p>Ce qui �tait l'�vidence m�me.</p><p>Ce n'�tait pas parce qu'il rappelait � Ang�lique ses fr�res, les Sanc� de Monteloup qui �taient poitevins, qu'il n'en avait pas dans les veines le sang de ce brun M�ridional, grand seigneur de Toulouse, son p�re.</p><p>Un petit incident acheva de lui mettre les nerfs � fleur de peau.</p><p>Honorine �tait � la maison, ce dimanche-l�.</p><p>� Viens, lui dit Ang�lique. Laissons les petits seigneurs d'Aquitaine et leur p�re � leurs assembl�es. Nous qui sommes des Poitevines, allons nous promener dans la for�t.</p><p>Le soleil brillait et il faisait un � froid magnifique �. D�s qu'elle se vit marchant, tenant la main d'Honorine sur le sentier de neige durcie qui s'enfon�ait � travers bois derri�re la ville, Ang�lique retrouva sa bonne humeur.</p><p>Sa premi�re intention �tait de se rendre aux r�collets. Jolie promenade. Mais � quoi bon ? La porte, en Car�me, lui resterait ferm�e. Chez Suzanne ? Par les hauteurs ?... Bient�t elle comprit qu'elle avait d�pass� la banlieue et se trouvait assez loin � hors des murs � de ce Qu�bec qui n'avait point de murs, mais seulement quelques bastions de bois veillant aux points strat�giques. Marcher dans l'air pur et froid qui rendait la neige si dure que les sentiers trac�s devenaient accessibles sans raquettes leur faisait du bien. Ang�lique oubliait l'absence de Peyrac et la conduite insolente de B�reng�re, qui y avait peut-�tre contribu�. Elles avan�aient vers les bois qui se faisaient de plus en plus serr�s. C'�tait un mouvement naturel lorsqu'on voulait s'�vader de Qu�bec et se donner l'illusion d'aller et de venir librement, que de tourner le dos au fleuve et, lorsqu'on habitait la Haute-Ville, on piquait droit, en suivant la cr�te du cap vers ce nord-ouest, domaine du couchant pourpre au creux duquel s'alanguissaient les Laurentides. Cette piste, par les pi�tinements qu'elles y voyaient, semblait fort suivie surtout ce jour-l�.</p><p>Entre les arbres, elles aper�urent la silhouette furtive du greffier Carbonnel, seul, et portant un grand parapluie de toile gomm�e. Se voyant reconnu, il les rejoignit sur le sentier. Il paraissait embarrass� et crut devoir leur expliquer qu'il profitait du dimanche pour aller arpenter des concessions nouvellement distribu�es sur Lorette et les �les Vertes.</p><p>Avait-on seulement plant� les bornes ? Trac� les cl�tures ? Respect� le passage pour le chemin du Roi ?</p><p>Pourquoi le greffier se croyait-il oblig� de lui fournir tant d'explications ? Dimanche, il est vrai, montrait les gens sous un autre aspect. On d�couvrait d'eux des manies impr�vues. Il avait pris son parapluie parce qu'il d�testait recevoir dans le visage la poudrerie de la neige que soufflait le vent.</p><p>� Mais vous n'�tes pas v�tu ! lui dit-elle.</p><p>Car il se promenait en redingote de solide lainage mais sans manteau. � quoi il r�pondit que, tout greffier qu'il �tait, il ne s'en reconnaissait pas moins canadien de souche, c'est-�-dire endurci de naissance aux temp�ratures les plus basses.</p><p>Elle le pria de ne pas se retarder pour elles et comme il marchait tr�s rapidement, il eut bient�t disparu � un tournant.</p><p>Une brume l�g�re commen�a de sourdre cachant peu � peu les pieds des arbres. Elles travers�rent une esplanade plant�e de courtes �pinettes et de petits m�l�zes mauves et gris. L'air �tait pur encore et le soleil impr�gnait la brume qui comme un halo s'�levait ras du sol et montait. Un homme qui sortait des arbres de l'autre c�t� de la clairi�re �tait plong� dans ce brouillard jusqu'� mi-cuisse. Il donnait l'impression d'avancer comme s'il marchait dans une eau lumineuse. Il prit de biais la clairi�re pour se diriger droit vers le sentier et comme il s'approchait, Ang�lique reconnut le Bougre Rouge.</p><p>Elle s'arr�ta. Le lieu �tait d�sert. Il y avait beau temps qu'Ang�lique avait cess� d'accrocher un ou deux pistolets � sa ceinture. On ne s'introduit pas, dans les salons d'une ville raffin�e, harnach�e comme un corsaire. Le Bougre Rouge, lui, arm� d'un �pieu et d'une arbal�te, revenait de la chasse. Il avait tu� un loup dont il portait le cadavre en travers des �paules. Il avan�ait en se dandinant car il �tait chauss� de raquettes et le poids du loup qui �tait une b�te de grande taille ralentissait sa marche. Manifestement, l'ayant aper�ue, il voulait la joindre. Et puisqu'elle aussi m�ditait de lui rendre visite � br�ve �ch�ance, autant l'attendre.</p><p>Vu de pr�s, il paraissait plus court, plus trapu qu'elle ne l'avait cru. Un petit homme aux allures de coureur des bois dans son justaucorps de peau de caribou, le bonnet de laine rouge enfonc� jusqu'aux yeux, arr�t� � quelques pas, il posait sur elle un regard perspicace et tranquille et un silence prolong� tint lieu de pr�liminaires.</p><p>Ce fut Ang�lique qui parla la premi�re.</p><p>� Pourquoi avez-vous jet� une pierre � mon chat le jour de l'arriv�e de notre flotte ?</p><p>� Les chats sont des b�tes magiques et l'on vous avait annonc�s dangereux. J'ai voulu voir.</p><p>� Et qu'avez-vous vu ?</p><p>� La pierre a d�vi�. Le chat a un esprit.</p><p>Il eut une moue ironique de ses l�vres minces, qui constatait, approuvait.</p><p>� Voulez-vous une dent de loup ? Des poils de son museau ? On fait de bons charmes avec cela...</p><p>� Comp�re, vous ne m'aurez pas si facilement. J'ai encore une question � vous poser. Vous avez dit � Monsieur de Saint-Edme, car c'est lui qui me l'a rapport�, que j'avais tu� le comte de Varange ?</p><p>� N'est-ce pas vrai ?</p><p>Les petits yeux brillants se vrillaient dans les siens. Devant l'extra-lucidit� de ce regard, elle retenait encore sa question spontan�e qui l'aurait fait ricaner : � Comment l'avez-vous su ? Qui vous l'a dit ? � Personne ne le lui avait dit. Il l'avait su par l'autorit� d'une tr�s vieille science dont les pouvoirs ne pouvaient �tre m�connus. Ils rest�rent � se regarder sans broncher un long temps. Elle dit tout � coup :</p><p>� Que lui aviez-vous montr� dans le miroir magique ?</p><p>� Ce qu'il voulait savoir. C'�tait une op�ration simple, mais il n'�tait pas assez fort pour la poursuivre jusqu'au bout.</p><p>Malgr� le poids de ses armes et de sa capture, il �baucha un mouvement d'�paules d�daigneux.</p><p>� ... Ceux qui viennent au jour d'aujourd'hui, nous embrouillent. Ils veulent s'asservir Satan comme on passerait contrat avec un engag�. Ce n'est pas si simple et vous le savez. Il a voulu user de ce qu'il avait appris pour perp�trer une vengeance grossi�re, un guet-apens ! Avec des armes... Peuh ! Toutes ces erreurs se sont retourn�es contre lui... C'�tait fatal ! Et il vous a trouv�e sur son chemin, vous qui �tes n�e pour d�noncer l'imposture.</p><p>Son regard d'eau �tincelant la traversait.</p><p>� ... Nous pourrions faire alliance, dit-il.</p><p>� Contre qui ?</p><p>� Maman ! J'ai froid aux pieds, s'�cria Honorine.</p><p>Elle en avait assez de ces haltes et de ces conciliabules oiseux. Tout � l'heure avec l'homme au parapluie, maintenant, l'homme � l'arbal�te... Si cela continuait, l'on n'arriverait jamais. O� ? Elle ne savait pas, mais elle voulait marcher. Sans compter ce pauvre loup, � la langue rouge pendante, qui la regardait d'un �il � demi ferm� et qui lui navrait le c�ur. Elle tirait de toutes ses forces pour entra�ner Ang�lique.</p><p>� Venez me voir dans ma cambuse, dit le Bougre Rouge, je vous montrerai des livres...</p><p>Cet alli� inattendu compensait une impression d'�chec qui paraissait annoncer que sa chance tournait. Elle continua de marcher ainsi � l'aventure et s'enfon�a dans le bois. Et de tenir la main de l'enfant ajoutait � son entrain. Il fallait vivre pour cette jeune vie.</p><p>� Tu es n�e et tu dois vivre, petite fille. Je t'emm�nerai, nous te b�tirons un royaume. Tu auras un destin heureux. �</p><p>� On aime � combler l'innocence �, avait dit Lom�nie.</p><p>On aime � la d�fendre aussi. Une main d'enfant dans une main d'adulte oblige � la grandeur.</p><p>� Tu m'as tant donn� d�j�, petit c�ur. �</p><p>� Je n'ai pas pris mon arc et mes fl�ches, dit tout � coup Honorine.</p><p>La brume au sol s'�tait dissip�e. Ce n'avait �t� que le temps de traverser un espace sans doute mar�cageux. Dans les branches d�pouill�es des arbres, on ne sentait que le mouvement des petits animaux � fourrure, pilleurs de poulaillers aux dents aigu�s, qui se glissaient l'hiver dans les �tables et les greniers.</p><p>Une martre fila le long d'un tronc et leur montra entre deux branches sa petite face plate et triangulaire. Dans l'ombre �tincelaient ses yeux verts. Un farfadet !</p><p>Elles mont�rent une c�te o� la neige �tait peu �paisse et le roc affleurait soutach� de lichens jaunes. Puis le brouillard revint, descendit du sommet et elles entendirent de la musique. � mesure qu'elles avan�aient, la ritournelle se faisait plus fournie et plus entra�nante, comme si des esprits invisibles s'amusaient � danser la bourr�e et le rigodon au fond des bois. Attir�es, elles quitt�rent le sentier pour marcher dans cette direction et rejoignirent bient�t un chemin mieux trac� qui, au bout de quelques pas, les ramena devant un �tang gel�, travers� de pistes. De l'autre c�t� de l'�tang se dressaient quelques tipis et wigwams d'�corce et, dans le fond d'une clairi�re, une grande habitation devant laquelle des musiciens d'instruments campagnards, violes et violons, vielles � rouet faisaient sauter quelques couples forts joyeux. Une femme les aper�ut et leur fit signe.</p><p>� H� ! Venez donc ! On va chez les Berrichons ! Ils ont eu des viandes et de la volaille et invitent qui voudra.</p><p>Reconnaissant Ang�lique comme elle s'approchait, quelqu'un lui dit :</p><p>� Oh ! Madame, vous ne nous d�noncerez pas � Monseigneur l��v�que. Il faut bien s'�baudir un peu le dimanche, Car�me ou pas.</p><p>*****</p><p>La grande salle-cuisine de l'habitation �tait d�j� comble et parfum�e d'odeurs d�lectables. Les musiciens furent acclam�s. On les attendait avec impatience et l'on commen�a � d�gager une partie de la salle pour danser. Beaucoup de fum�e de tabac, de bruits de cornets de d�s. Et Ang�lique aper�ut le greffier Carbonnel, attabl� une serviette au cou, devant une tranche de b�uf juteuse. Elle comprit pourquoi il avait paru embarrass� en la rencontrant. Cet ardent d�fenseur de la loi se rendait furtivement � de coupables agapes. Hors l'agglom�ration sanctifi�e de Qu�bec, rompre le je�ne �tait-il un p�ch� ? On pouvait se le demander. Priv�s de tous plaisirs et soigneusement surveill�s par un personnel eccl�siastique nombreux et rigoureux, bien des Qu�b�cois avaient pris l'habitude d'aller faire ripaille chez l'habitant. On se passait le mot, on s'indiquait la bonne adress�. L'h�te, assez courageux pour braver les interdits et pour transformer sa maison isol�e en auberge d'un jour, �tait r�compens� de diverses mani�res : avantages administratifs ou financiers. La meilleure r�compense �tait d'avoir encore tromp� la longueur de l'hiver par une joyeuse journ�e de rencontre. Honorine �tait ravie.</p><p>� Moi aussi, je veux danser. Tu vas toujours danser sans moi.</p><p>La ma�tresse de maison s'appelait Solange. Elle vint converser avec Ang�lique. Leur famille �tait du Berri et leur patois avait des consonances avec ceux des r�gions de l'Ouest. Elle proposa des ortolans qu'elle venait de sortir de leurs pots de gr�s et de r�tir avec des navets.</p><p>Ang�lique et sa fille se restaur�rent de bon c�ur. Mais Ang�lique souhaitait ne pas s'attarder. Elle sentit un regard sur elle. Un soldat, dans un coin, l'observait. Il d�tourna vivement ses yeux luisants. Il jouait aux cartes avec d'autres soldats comme lui, mal ras�s. Soldats, on ne les reconnaissait qu'� leurs uniformes plus ou moins accommod�s � la fa�on indienne, mais dont ils conservaient le justaucorps gris-blanc et devenu plus gris que blanc, du r�giment de Carignan-Sali�re, et le feutre brod� d'un galon d�teint de passementerie, qu'ils se plantaient sur l'occiput, par-dessus un bonnet de laine. C'�taient � coup s�r des d�serteurs qui, apr�s s'�tre � habitu�s avec les sauvages �, comme l'on disait, se rapprochaient des habitations l'hiver pour troquer des fourrures et retrouver un peu de civilisation originelle. Mais celui-ci lui parut, quoique n�glig�, diff�rent, moins crasseux, moins grossier. Il avait un regard inquiet et lorsqu'il croisa le sien elle y lut de la peur.</p><p>L'id�e lui vint qu'il s'agissait du soldat que recherchait Garreau, celui qui avait fait les conjurations sur le crucifix, dans la s�ance de magie.</p><p>Elle ne voulait pas non plus troubler plus longtemps la digestion de Nicolas Carbonnel qui avait longue mine en la reconnaissant. Elle lui adressa en se levant un sourire rassurant, mais elle n'en pensait pas moins que ce petit secret entre elle et lui pourrait le rendre un jour un peu plus souple dans l'application de ses ordonnances.</p><p>*****</p><p>Elles reprirent le sentier qu'elles avaient suivi � l'all�e. Honorine �tait tr�s contente. Elle aimait les r�unions enfum�es et bruyantes qui lui rappelaient le fort de Wapassou.</p><p>Pour Ang�lique, cet interm�de avait rempli son but. Elle avait oubli� les raisons de son impatience et, par �chapp�es, apercevait au loin les hauts de la ville. Les clochers de la ville entr'aper�us au flanc du Cap commen�aient de dorer dans le lointain et lui envoyaient par bouff�es des appels de cloches. Il n'�tait pas tard. Le ciel restait blanc � son z�nith : une nacre. Mais par moments l'ombre s'�paississait sous une longue vo�te de branches referm�es et elle fut saisie de la peur du bois. En se retournant pour observer la marche du soleil entre les branches, elle crut distinguer une silhouette qui suivait le m�me sentier. Quelqu'un revenant de chez les Berrichons, sans doute.</p><p>Elle �tait impatiente d'arriver � la clairi�re o� elle avait rencontr� le Bougre Rouge. Quelques minutes de marche suffiraient ensuite pour atteindre la petite maison rassurante du marquis. Toutes deux, elles se d�chausseraient, se frotteraient les pieds et les mains devant le feu, puis se changeraient et se mettraient en tenue de ville pour se rendre chez Mlle d'Hourredanne.</p><p>Elle se retourna encore. Dans la lumi�re filtrant des branches l'homme se rapprochait. C'�tait le soldat qui avait crois� son regard dans la grande salle des Berrichons.</p><p>Lorsque l'on commence � interpr�ter les faits comme relevant d'une possible action mal�fique, tout s'y rapporte et l'on ne voit plus que la logique des co�ncidences, claire � votre interpr�tation, invisible aux autres. Pi�ge o� l'on se d�bat seul, parce que seul � comprendre et � voir.</p><p>� Pourquoi marches-tu si vite, Maman ? se plaignit Honorine.</p><p>Ang�lique la prit dans ses bras.</p><p>La clairi�re �tait en vue. Maintenant, elle �tait certaine que c'�tait elle que le soldat suivait et s'effor�ait de rejoindre. En se retournant, elle captait, bien qu'� distance encore, son regard qu'elle sentait faux et m�chant. Elle le perdit de vue en traversant l'espace d�couvert, mais elle n'�tait pas arriv�e � l'autre extr�mit� qu'il surgissait de nouveau.</p><p>Cependant les premi�res maisons n'�taient plus loin. Comme elle allait franchir un dernier boqueteau clairsem�, une silhouette massive s'interposa devant elle, �claircie de face par le soleil qui. commen�ait � d�cliner. Eustache Banist�re se tenait en travers du chemin aussi grand et sombre qu'un ours.</p><p>Ang�lique s'arr�ta, se retourna vers son poursuivant. Elle tenait Honorine ferme dans ses bras et son regard alla du massif individu au soldat qui se rapprochait, scrutant l'un et l'autre, cherchant � deviner leurs intentions.</p><p>� Bonsoir, voisin, dit Ang�lique s'adressant � Banist�re d'un ton confiant.</p><p>Il ne la regarda m�me pas.</p><p>� Que veux-tu, toi, demanda-t-il au soldat qui l'apercevant s'�tait arr�t�, ind�cis.</p><p>� Et toi que veux-tu ? r�pliqua l'autre, s'effor�ant � l'insolence.</p><p>� R�ponds, toi ! grommela Banist�re en se renfrognant plus encore.</p><p>� �coute, Banist�re, dit le soldat affectant de lui parler d'un air complice. Elle sait trop de choses sur nous. Voil� ce qu'� ils � m'ont dit... Parce qu'elle est sorci�re ou magicienne.</p><p>� Veux-tu dire qu'� ils � t'ont pay� pour nuire � cette dame ? Voil� pourquoi tu viens tra�ner ta casaque par ici, La Tour ?</p><p>� Elle peut nous conduire au gibet, voil� ce qu'� ils � disent parce qu'elle tient l'�v�que, le gouverneur et l'intendant.</p><p>Comme il chuintait entre ses dents g�t�es, brunies par le tabac, ce qu'il disait �tait assez inintelligible et Ang�lique qui en attrapait p�niblement quelques bribes se demandait avec un m�lange d'incr�dulit� et d'inqui�tude si c'�tait bien d'elle qu'on parlait.</p><p>� Aide-moi, Banist�re, insistait l'homme. Tu y as autant d'int�r�t que moi... Je te promets. On partagera le butin... Et, s'il y a des �cus, on partagera pour tes proc�s.</p><p>Le g�ant resta si longuement silencieux, immobile et impassible, qu'on pouvait se demander si les trois silhouettes qui se tenaient � l'or�e du bois et dont l'une portait un enfant et qui se d�tachaient en sombre comme des statues de bronze sur la clart� du ciel, ne venaient pas de geler sur pied d'un seul coup.</p><p>� Ce qui ne tarderait pas � arriver �, se dit Ang�lique frigorifi�e.</p><p>L'un de ces deux brutaux avait l'intention de lui faire un mauvais parti � deux pas de Qu�bec et pourquoi ? Et pour qui ? Et comme elle savait obscur�ment les r�ponses elle ne bougeait pas non plus. Qu�bec proche ne signifiait pas le secours. La vie, la mort se c�toyaient et chacun vivait son destin dans le secret.</p><p>Au m�me instant, le soldat, impatient, �baucha un mouvement en avant. Banist�re le cloua sur place d'un seul grognement mauvais.</p><p>� Bouge pas !</p><p>Puis il eut un geste bref et sans appel du menton.</p><p>� ... Retourne d'o� tu viens, La Tour. Et plus loin encore si possible...</p><p>� Tu es fou, Banist�re... Tu sais ce que tu risques ? Pourquoi la d�fends-tu ?</p><p>� C'est ma voisine, r�pondit Banist�re comme il aurait dit : c'est ma cousine, reconnaissant � ce lien des obligations inali�nables de se pr�ter assistance.</p><p>La clart� dor�e du ciel derri�re eux accentuait l'impr�cis de leurs ombres respectives. On n'y voyait luire que les yeux. Mais Eustache Banist�re n'en per�ut pas moins le mouvement de la main de La Tour vers l'entreb�illement de sa casaque. D'un coup de pied il cueillit cette main, ne lui laissant pas le temps de r�v�ler si elle comptait se saisir d'un pistolet ou d'un couteau. Puis attrapant le bonhomme par la nuque, il lui fit craquer les os, le rossa de trois coups de poing puis le l�cha en le projetant au loin, en direction de la for�t. L'autre se rattrapa tant bien que mal. Il n'�tait pas mort. Il n'avait pu pousser que quelques r�les et reprenait souffle avec peine. On aurait dit qu'il ne savait plus que faire de ses bras.</p><p>� Je t'ai laiss� tes jambes, dit le colosse, pour que tu puisses filer plus vite. Sinon on aurait d� te conduire � l'H�tel-Dieu et le Ronchon aurait vite �t� au pied de ton lit...</p><p>� �a ne t'aurait pas plus arrang�, cornard ! Ton compte est bon, � toi aussi !</p><p>Mais prudemment le soldat s'�loignait en claudiquant.</p><p>� Qu'est-ce qui t'a pris, Banist�re ?</p><p>Son timbre rauque se perdit, tandis que l'ombre des bois happait sa silhouette, tr�buchante.</p><p>Ayant retrouv� mouvement et d�pos� Honorine � terre, Ang�lique s'avan�a pour remercier Banist�re de lui avoir assur� sa protection. Mais il leva une main large comme un battoir.</p><p>� C'est pas pour vous !... J'allais relever des pi�ges, j'ai rencontr� le Bougre Rouge qui m'a dit : un danger attend la dame par l�. Tiens-toi � cet endroit et arrange-toi pour qu'il ne lui arrive pas malheur. Faut jamais d�sob�ir � un sorcier...</p><p>Puis il la pr�c�da et elle marcha derri�re lui, avec l'enfant, jusqu'aux abords de leurs demeures.</p><p>En apercevant le raidillon qui conduisait aux cours sur l'arri�re de la maison et de la chaumi�re, Honorine s'�lan�a appelant ses amis. Elle �tait ravie de sa promenade. Ang�lique moins.</p><p>� M�fiez-vous, dit Banist�re avant de les quitter, � ils � veulent votre perte.</p><p>Les � ils �, dont Banist�re et le soldat parlaient, devaient �tre les amis de Vivonne : Saint-Edme, Bessart, et le duc lui-m�me, une fois de plus m�l� � leurs manigances d'apprentis sorciers. Avec une science insuffisante, rien n'�tait plus dangereux que de p�n�trer dans le domaine mal�fique. La d�sob�issance, la maladresse du conjurateur n'�taient pas seulement pay�es de l'�chec, mais de maux indicibles qui se retournaient contre lui. L'op�ration magique � laquelle s'�tait livr� Varange semblait destin�e � entra�ner une avalanche de cadavres. Il �tait notable qu'au centre de presque toutes les manipulations de magie noire on trouvait l'animal ou l'enfant immol� comme symbole d'innocence pour satisfaire le dieu cruel des T�n�bres.</p><p>Le seul initi�, le Bougre Rouge, n'en �tait pas pour autant un �tre rassurant. Elle ne devait pas oublier qu'il avait aid� le comte de Varange � savoir ce qu'il �tait advenu d'Ambroisine par l'intervention du diable. Comme Ang�lique quittait la cour des Banist�re le chien maigre sous l'arbre la regardait, et il paraissait de plus en plus amaigri avec un regard de plus en plus �teint dans le buisson d'aiguilles de glace de ses poils.</p><p>Elle rentra chez elle, oppress�e d'un poids terrible.</p><p>Honorine �tait d�j� dans un baquet d'eau chaude avec Ch�rubin et p�rorait tandis que Yolande l'�trillait �nergiquement.</p><p>� J'ai pass� une tr�s belle journ�e. J'ai mang� des ortolans et j'ai dans�.</p><p>� En Car�me ! s'exclamait Yolande.</p><p>� Veillez bien sur elle, dit Ang�lique. Veillez bien sur les enfants... Et remettez-leur au cou les images de Monsieur de Lom�nie.</p><p>� Le chat ? O� est le chat ?</p><p>Elle le chercha de la cave au grenier et, ne le trouvant pas, se persuada qu'elle �tait arriv�e trop tard. � Ils � s'�taient empar�s de lui et �taient en train de l'�corcher vif pour l'offrir au d�mon.</p><p>Elle jeta un manteau sur ses �paules.</p><p>� Je sors, lan�a-t-elle � la cantonade.</p><p>� Maman, cria Honorine, n'oublie pas que nous allons ce soir �couter l'histoire de la princesse de Cl�ves.</p><p>Comme elle se dirigeait vers la porte, Ang�lique aper�ut le chat, dans les hauteurs, perch� sur une tablette, � c�t� d'un crucifix et suivant ses all�es et venues d'un regard olympien.</p><p>� Tu m'as fait une belle peur, petit pendard !</p><p>Puisqu'elle �tait sur le point de sortir elle d�cida d'aller jusqu'� la Pr�v�t�. En chemin elle se souvint que c'�tait le dimanche du mois que M. Garreau d'Entremont consacrait � sa d�votion particuli�re de saint Michel Archange. Elle entra dans la cath�drale et trouva le lieutenant de Police en pri�re � l'�cart. Quelle lumi�re demandait-il au ciel et pour �clairer quelle lanterne ?... �tait-ce la gr�ce de d�celer le Mal qu'il devait pourfendre sous des masques souvent bien trompeurs ?</p><p>La t�che avait �t� plus simple pour l'archange saint Michel dont la petite statue de bois peint dominait, pos�e sur un socle de pierre, au-dessus d'un plateau de cierges. Le dragon repr�sentant Lucifer �tait suffisamment hideux pour qu'il f�t terrass� de bon c�ur. Mais Ang�lique estima qu'on avait peint le monstre encore d'un trop beau vert.</p><p>Avertissant M. d'Entremont qu'elle avait � lui faire une communication urgente, elle l'entra�na sur le parvis. Elle pouvait, lui dit-elle, lui indiquer o� trouver le soldat La Tour qui avait fait la conjuration sur le crucifix dans l'affaire Varange. Il avait parl� devant elle et, se devinant surpris, il avait essay� de lui faire un mauvais parti. Quelqu'un �tait intervenu � temps. L'homme �tait bless� et ne pouvait �tre all� bien loin. On le trouverait chez les Berrichons ou dans les parages.</p><p>Il nommerait sans difficult� ceux qui le payaient pour toutes sortes de manigances et de conjurations criminelles, les amis de ce Varange, dont ce Saint-Edme qui avait r�pandu des calomnies absurdes sur elle, un baron de Bessart, leur valet � la parfaite mine de bandit un nomm� La Corne.</p><p>� Vous devriez les arr�ter, au moins les mettre sous surveillance car ils sont dangereux.</p><p>� Mais ces gens appartiennent � la maison du duc de La Fert�, il me semble, �mit Garreau d'Entremont en fron�ant les sourcils. C'est un grand seigneur de l'entourage du Roi, � Versailles.</p><p>� Qui est ici sous un faux nom comme vous le savez sans nul doute. Ne serait-ce pas pour fuir les cons�quences d'actes plus que r�pr�hensibles ?</p><p>� Je ne le nie pas, Madame. Mais ces ind�sirables �chappent � mon contr�le, encore que Monsieur le Gouverneur, auquel ils sont recommand�s, soit tr�s attentif � surveiller leur conduite. Mais nous avons consigne d'�viter de leur d�plaire.</p><p>� Alors soyez vigilants. Car ceux-l� sont de vrais assassins, je vous l'affirme.</p><p>M. Garreau d'Entremont plissa des yeux. Une expression assez fine passa sur son �pais visage.</p><p>� Et qui placez-vous, Madame, dans la cat�gorie des � faux � criminels, disons, si je vous comprends bien, des criminels justiciers ? Vous, peut-�tre ?</p><p>� Ah ! Vous en revenez toujours � ce soup�on �trange envers moi. C'est Monsieur de Saint-Edme, ce vieillard lubrique, m�l� � ces horribles orgies, qui est venu m'accuser apr�s avoir lu peut-�tre cette r�v�lation en signes cabalistiques dans le miroir magique ? Et c'est vous, un policier, qui r�clamez des preuves et des cadavres pour accuser, qui ajoutez foi � des sorcelleries ? Eh bien oui ! Sachez-le, si j'avais eu l'occasion de tuer votre immonde Varange, je l'aurais fait cent fois et je m'en f�liciterais.</p><p>� Mais vous ne le diriez pas...</p><p>� Monsieur d'Entremont, vous me blesseriez si je ne sentais que vous veillez sur nous comme Monsieur de La Reynie veille sur Paris, et c'est ce qui vous porte � ne n�gliger aucune piste... m�me des plus impensables. Eh bien voyez ! Je vous apporte un renseignement : trouvez le soldat. Peut-�tre ses aveux vous conduiront-ils au cadavre de M. de Varange... ou � son assassin. Je vous pardonne. Votre t�che n'est pas facile. Maintenant que je vous ai vu, je me sens rassur�e. Je suis d�sol�e d'avoir ainsi troubl� vos oraisons et vous supplie de m'accorder votre indulgence...</p><p>� Ces jolies femmes sont �motives �, se dit Garreau en la suivant des yeux... � Mais combien charmantes... �</p><p>Il ne la voyait pas tuant quelqu'un.</p><p>Et pourtant...</p><p>*****</p><p>En arrivant chez Mlle d'Hourredanne o� la lecture �tait d�j� commenc�e, Ang�lique trouva tout le monde en larmes y compris Honorine.</p><p>M. de Cl�ves venait de mourir.</p><p>Il �tait mort de d�sespoir d'amour. Les aveux que Mme de Cl�ves lui avait faits de sa passion pour M. de Nemours l'avaient frapp� au c�ur aussi s�rement qu'un poignard.</p><p>� Je vous l'avais dit : n'avouez jamais ! s'�cria Ville d'Avray. Cette sotte se confesse et tout le monde en meurt. Joli r�sultat : de toute fa�on, il n'y avait rien de grave dans tout cela... Rien !</p><p>En amour rien n'est grave, ni ne m�rite qu'on se donne la mort et qu'on se prive des bienfaits de la vie...</p><p>On pensait trop dans cette ville. On y vivait trop. On y aimait trop. Le vent sifflait.</p><p>� Maman, interc�dait Honorine, maintenant que Banist�re est devenu gentil, peut-�tre pourrais-tu d�livrer le chien ?</p><p>Ang�lique avait la t�te qui �clatait.</p><p>*****</p><p>La confection d'une soupe aux f�ves qu'elle �labora le lendemain avec la Polak lui m�nagea un temps de r�pit.</p><p>� elles deux, elles d�nud�rent activement plus d'un boisseau de f�ves. La premi�re peau enlev�e, les l�gumes furent plong�s dans l'eau bouillante sal�e o� trempaient des brins de sarriette. Puis on les �goutta et une certaine quantit� en fut r�serv�e pour la garniture.</p><p>�nergiquement, le reste fut pil� dans des mortiers de bois et la pur�e, ainsi obtenue, allong�e avec l'eau de cuisson. Apr�s un nouveau bouillon dans le chaudron, le potage fut pass� � l'�tamine dans un autre r�cipient.</p><p>Ang�lique et Janine discut�rent sur la quantit� � d�layer dans du lait froid d'une farine anglaise que La Polak gardait cach�e et qu'elle ne r�servait qu'� des pr�parations de qualit�. Ce produit extrait d'un rhizome exotique et que les � yenglish � appelaient<emphasis> arrowroot,</emphasis> elle l'estimait meilleur pour � lier � les potages que les farines ordinaires.</p><p>Le dosage s'�tant r�v�l� juste apr�s une nouvelle �bullition qui vit le potage s'�paissir et devenir onctueux comme une cr�me, quantit� de jaunes d'�ufs furent ajout�s, plus les f�ves r�serv�es et la moiti� d'une motte de beurre.</p><p>La Polak avait sa fa�on � elle de mener le Car�me de ses clients.</p><p>� Les cur�s n'y peuvent rien redire, c'est du potage de p�nitence : l�gumes et laitage.</p><p>Tout en �pluchant, pilant et tournant, Ang�lique mettait son amie au courant de ses d�boires et de ses inqui�tudes.</p><p>Ce qui �tait r�confortant lorsqu'on parlait � la Polak, c'est que tout lui �tait vraisemblable. Elle ne doutait pas. Ni de votre esprit, ni de votre bon sens, ni de ce que vous aviez vu et entendu, ni de l'interpr�tation que vous en donniez. Elle tenait pour �videntes, acquises, toutes les manifestations que peut prendre le drame humain et ne voyait pas d'obstacle � ce qu'elles se manifestassent toutes � la fois, le danger et le miracle, l'espoir et la victoire, l'intervention du diable comme celle de la mar�chauss�e. Elle adh�rait � tout, vous suivait dans tous vos d�dales, partageait, r�fl�chissait, souffrait et tremblait avec vous. Apr�s quoi, elle s'employait avec plus de fougue encore que vous-m�me � faire le point et � tirer des plans d'attaque et de d�fense. Allant et venant de son mortier � ses marmites et, de l�, � son oratoire o� elle alluma deux chandelles dans les chandeliers de bois dor� que lui avait offerts Ang�lique.</p><p>� Ne t'en fais pas, frangine, dit-elle. Y a des moments comme �a dans la vie o� tout vous tombe sur le r�ble. Quand on vous veut du bien tout va bien. Mais quand on vous veut du mal, c'est signe qu'on d�range. Et quand on d�range c'est signe qu'on est plus fort que d'autres... Et qu'il y a quelque part un enjeu d'importance � gagner. O� sont-ils ceux qui veulent ta peau ou au moins te r�duire au silence ? De quoi ont-ils peur ? Que tu deviennes trop puissante ? Pr�s de qui ? Que tu r�v�les leurs manigances ? � qui ? Ce soldat, il a peur qu'on apprenne son sacril�ge. Et le Ronchon, il veut savoir qui a assassin� le comte de Varange. De ce c�t�-l�, je suis tranquille. Tout ce beau monde se mord la queue. Va voir le Bougre Rouge, il peut te dire de qui te m�fier et de qui prendre garde, ou te faire une petite conjuration pour les d�courager. Mais, si tu veux mon avis, �a ne tourne pas si mal pour toi et je te vois bien plac�e.</p><p>� C'est ce que m'a dit le P�re de Maubeuge.</p><p>� M'�tonne pas ! Moi et les j�suites, tu vois on se comprend...</p><p>En quittant la Polak, elle leva les yeux. Au flanc de la falaise, la lune allumait des diamants aux guirlandes de glace et, sous des babines de neige, de longues dents de cristal pendaient dans l'ombre des cours et des recoins du vieux quartier Sous-le-Fort, au sommet duquel habitait le Bougre Rouge.</p><p>Elle irait demain.</p></section><section><p><strong>Chapitre 64</strong></p><empty-line/><p>Fut-elle d��ue de la rencontre ?</p><p>Elle avait devant elle un petit homme fort savant mais qui ne voulait rien lui dire.</p><p>La cahute du sorcier �tait �clair�e par une lampe de fer forg�, de celle qu'on appelait � bec de corbeau �, pendue aux solives, et dans une cuve de pierre de st�atite creus�e, des m�ches qui trempaient dans de l'huile de baleine r�pandaient une suffisante chaleur.</p><p>L'Eskimo dans un coin, celui qui fabriquait des gants en peaux d'oiseaux et des pansements en peaux de souris, surveillait, les yeux brillants.</p><p>Le Bougre Rouge disait qu'il n'avait pas assist� � la c�r�monie que le comte de Varange avait tenue dans sa maison.</p><p>� Je lui ai indiqu� ce qu'il fallait faire pour lire dans le miroir noir mais je ne sais pas ce qu'il y a vu.</p><p>� Qui le sait ?</p><p>� Ceux qui �taient pr�sents : les enfants, le valet, le soldat qui a fait la conjuration sur le crucifix... et maintenant le Lieutenant de Police s'il peut les faire parler, ajouta-t-il en reniflant et en passant sa main sous son nez pour dissimuler un sourire.</p><p>� Vous ne me dites pas la v�rit�...</p><p>� Vous n'avez pas besoin de la savoir. Lorsqu'on a le jeu en main, et vous l'avez, il est pr�f�rable de ne pas tout savoir. La cr�ature est faible, il vaut mieux qu'elle soit un peu aveugle et qu'elle ignore la profondeur du pr�cipice qu'elle c�toie. Ainsi marche-t-elle plus s�rement vers le but que ses ennemis redoutent de lui voir atteindre.</p><p>Il se moquait d'elle. Il reconnut cependant que la nuit qui avait suivi l'arriv�e de leur flotte � Qu�bec, M. de Saint-Edme et Martin d'Argenteuil �taient venus le trouver avec des hosties vol�es et qu'ils �taient pr�ts � le payer une fortune pour qu'il leur concoct�t un charme assez puissant, capable de les faire entrer en communication avec leur complice en alchimie d�moniaque, Varange, qui avait disparu.</p><p>� Ils m'ont fait rire avec leurs hosties. Ces gens-l� d�gradent les secrets. Ils touchent � des choses dangereuses, sacr�es et difficiles pour satisfaire d'insanes questions de pr�s�ance ou de gratifications royales. L'autre, Varange, �tait plus s�rieux. Il br�lait d'amour infernal pour un �tre infernal. Il s'�tait emprisonn� de mille fa�ons dans les rets de la concupiscence, celle qui d�vore son propre feu. Il pouvait r�ussir l'op�ration.</p><p>� Vous avez dit : un �tre infernal. Vous savez donc qui il a vu dans le miroir magique ?</p><p>Il haussa les �paules avec agacement.</p><p>� Cessez donc de parler du miroir magique, c'est piteux ! Il s'agirait plut�t de ce que John Dee a vu dans la pierre noire d'Enoch... C'est beaucoup plus grave. Cela implique des rencontres sid�rales...</p><p>� Qui �tait John Dee ?</p><p>Avec patience, il lui expliqua que c'�tait un Anglais, un scientifique du d�but du si�cle, math�maticien distingu�, sp�cialiste des classiques. Il avait invent� l'id�e d'un m�ridien de base : le m�ridien de Greenwich. Mais il s'�tait fait arr�ter pour conspiration magique contre la vie de la Reine Marie Tudor.</p><p>Plus tard, on lui pr�ta les pouvoirs du rabbin Jacob Loeb qui, � Prague, avait cr�� un �tre � distance par sa pens�e, le Golem, dont les apparitions bl�mes terrorisaient la ville. Prague �tait pourtant la ville la plus magicienne d'Europe, privil�gi�e des sciences occultes.</p><p>Quant � la pierre noire � travers laquelle il captait ce qu'il appela � les voix �nochiennes �, �tait-elle venue d'un autre monde ? Avait-il eu des �mules qui en poss�daient des fragments ?</p><p>Le sorcier retira, de sous une pile de manuscrits, des feuillets rong�s au bord � croire qu'on avait essay� de faire de la dentelle et lui montra le titre du livre en question, qu'elle eut la surprise de d�chiffrer en anglais �<emphasis>A true and faithfull relation of what passed between dr. John Dee and some spirits</emphasis> �6.</p><p>Les autres aussi, Saint-Edme, Argenteuil, ils lui faisaient piti� et m�me peur avec leur ignorance malhabile et leurs manipulations perverses, grossi�res. Il les avait renvoy�s avec leur bo�te d'hosties. Pour rien au monde, il n'y aurait touch�.</p><p>� Ce Varange a commis une grave infraction, il a m�l� aux rites que je lui avais indiqu�s ceux de la conjuration de Belz�buth car l'�tre qu'il convoquait �tait un d�mon. Il a d�clench� des forces dangereuses terribles. Et d�sormais la pierre noire est maudite, je ne peux plus m'en servir.</p><p>Il la regardait en clignant des paupi�res comme si chaque fois ce qu'il lisait en elle l'embarrassait.</p><p>� Dans toute conjuration de Belz�buth, l'animal doit �tre vivant.</p><p>� Le mal se repa�t de la douleur des �tres vivants.</p><p>Le Bougre Rouge haussa les �paules.</p><p>� Mal ? Bien ? Ange ? D�mon ? Ce ne sont que des mots qui dissimulent l'intervention des Invisibles. Les esprits mauvais veulent le sang vivant car c'est le rayon rouge de la vie, et ils veulent le souffle vivant qui l'anime, car ils sont jaloux du don des hommes qu'ils ont perdu ou ne poss�deront jamais...</p><p>Ang�lique frissonnait.</p><p>� Oh ! Joffrey, ils ont voulu t'entra�ner dans ces t�n�bres, te condamner comme sorcier... Quelle aberration ! �</p><p>� Mais ici, les choses ne se passent pas comme dans l'Ancien Monde, continuait le sorcier. Nous ne sommes pas nombreux comme dans les campagnes d'Europe. Je suis seul ou presque seul � SAVOIR, Madame.</p><p>Il lui d�signa les livres qui s'amoncelaient. On devait � peine s'�tonner qu'en une ville o� tous se piquaient d'instruction un sorcier poss�d�t une biblioth�que de th�ologien.</p><p>Il lui montra une copie du<emphasis> Livre de Toth, L'Apocalypse alchimiste</emphasis> de Basile Valentin,<emphasis> Le miroir des secrets</emphasis> de Roger Bacon,<emphasis> Le d�sir d�sir�</emphasis> de Nicolas Flamel,<emphasis> Le rosaire philosophique</emphasis> d'Arnaud de Villeneuve et, en anglais,<emphasis> Le livre des douze portes</emphasis> de Ripley. Tous livres maudits, mais qui voisinaient avec<emphasis> Le paradis ouvert � Philagie</emphasis> du j�suite Paul de Bary et de doctes essais de l'Universit� de Louvain. O� et quand s'�tait-il procur� tant de rares sp�cimens ? Elle retenait ces questions futiles auxquelles la poussait une f�minine curiosit�.</p><p>� Chaque temps est le temps d'une sph�re, expliquait-il. Une fois la r�volution accomplie il faut passer � une autre sph�re car les sph�res se rejoignent sans fin. Je dois maintenant me consacrer � l'�tude. Il y a des choses nouvelles � d�couvrir ici que les pr�tres ne prennent pas en consid�ration.</p><p>� Vous renoncez � la magie noire ?</p><p>Il ricana.</p><p>� Magie noire ? Magie blanche ? Je vous ai dit que c'est tout comme. Les pr�tres aussi ont fait couler le sang vivant et pendu l'innocent au croc du supplice.</p><p>Puis il ajouta dans un chuchotement complice.</p><p>� ... Vous le savez comme moi... Mais il ne faut pas le dire, sinon ils allumeront encore le feu des purifications... Et, maintenant, belle dame, remontez dans votre perchoir de la Haute-Ville. Car s'annonce la derni�re temp�te, la plus terrible.</p></section><section><p><strong>Chapitre 65</strong></p><empty-line/><p>Une poudrerie qui formait nuage tourbillonnait au sommet de l'�le d'Orl�ans et de la c�te de L�vis. Le soleil brillait encore, mais tout le monde se h�tait.</p><p>Dans la c�te de la Montagne, Ang�lique aper�ut la petite Ermeline qui venait � sa rencontre. La � miracul�e � � plusieurs titres lui donnait du souci. Elle l'enleva dans ses bras.</p><p>� Que je t'aime, petit b�b� gourmand ! �</p><p>De noires nu�es mont�rent rapidement derri�re la cath�drale et le soleil s'�teignit. Tout � coup ce fut la charge.</p><p>Pour nouer sa fanchon plus serr�e sous son menton, Ang�lique eut l'imprudence de poser l'enfant � terre et Ermeline s'envola d'un coup, ses petites jupes gonfl�es par le vent formant cloche. Ang�lique la rattrapa au vol. Des charrettes, des paniers, des escabeaux, toutes choses oubli�es par les rues commen�aient leur sarabande, roulaient, tourbillonnaient, retombaient brusquement. Un chien hurla projet� contre un mur. Il se tapit � terre � l'abri d'une borne cavali�re. Ang�lique traversa la place de la Cath�drale pench�e comme une vieille, couch�e � ras du sol, avec l'impression de cauchemar que le vent finirait par lui arracher Ermeline, trop fr�le, comme il lui arrachait son manteau qu'elle ne sentait plus sur ses �paules. Ses jupes claquaient derri�re elle et la secouaient � croire que des d�mons s'y cramponnaient. Au sommet des m�ts et des �difices, les drapeaux et oriflammes que l'on n'avait pas eu le temps d'amener se d�chiraient d'un coup avec un claquement sec d'arme � feu. Le ma�tre d'h�tel des Mercouville vint au-devant d'Ang�lique dans le jardin, mais cet homme qui �tait �g� fut sur le point de ne pouvoir r�sister au vent et dut rester immobile, luttant sur place pour ne pas �tre jet� � terre. Heureusement, la neige qui commen�ait � s'amonceler redonnait aux �tres et aux choses un peu de pesanteur. Ang�lique poursuivit sa marche infirme jusqu'au seuil de la grande demeure des Mercouville o� elle ne se rassura qu'en voyant Ermeline passer, par l'entreb�illement de la porte � laquelle se cramponnaient ses fr�res, dans les bras s�rs de la nourrice martiniquaise, tandis que M. le Juge qui �tait grand et de belle taille rev�tait sa houppelande pour aller au secours de son ma�tre d'h�tel.</p><p>� Restez ! Restez, Madame ! criait la famille toute rassembl�e en cercle dans le vestibule.</p><p>Mais Ang�lique voyait l'amorce de sa rue non loin, au bout de laquelle se trouvait sa maison et elle voulait profiter de ce que la temp�te n'�tait pas encore d�cha�n�e pour l'atteindre. Le vent, sous l'afflux de la neige qui s'�paississait, marquait une accalmie. Elle put sans trop de mal repartir en sens inverse et entreprendre la mont�e de la rue de la Petite-Chapelle. Mais la poudrerie devint tellement cinglante, glaciale et suffocante qu'elle n'avan�ait plus que les bras crois�s sur le visage. Un brusque coup de vent en tourbillon lui fit perdre l'�quilibre. Elle jeta les mains en avant et se cramponna � un rebord de fen�tre qu'elle ne l�cha plus jusqu'� ce qu'elle sent�t diminuer la fureur des rafales qui, comme le courant d'un fleuve, semblaient vouloir l'entra�ner. Une accalmie se produisit et, entre les cataractes blanches qui se d�versaient, Ang�lique voyait scintiller au-dessus d'elle un soleil d'or flamboyant avec un grand rire na�f et des yeux �carquill�s :<emphasis> Le Soleil levant.</emphasis> Une fente de lumi�re per�a la tourmente, une main se tendit, la saisit au poignet et la tira � l'int�rieur.</p><p>La main qui l'avait happ�e et ramen�e dans cet antre de chaleur que repr�sentait la grande salle du<emphasis> Soleil levant</emphasis> �tait celle du cabaretier lui-m�me.</p><p>� Ah ! Madame, disait-il en s'empressant, vous me d�daignez. �tes-vous seulement entr�e deux fois dans mon �tablissement depuis que vous �tes � Qu�bec ? Il faut que la temp�te vous jette sur mon seuil pour que vous me fassiez cette gr�ce de vous asseoir chez moi.</p><p>Il la d�barrassait de son manteau lourd de neige. Il lui avan�ait une chaise � dossier devant une table qu'il faisait briller d'un coup de torchon. Il savait d'o� venait le mal : Janine Gonfarel qui l'avait accapar�e, avait d�pr�ci� son �tablissement en se moquant de son sirop d'orgeat. Elle n'avait pas trop de lazzis pour se moquer des boissons d�licieuses qu'il pr�parait � ces dames charmantes de la Haute-Ville, dont elle n'avait pas voulu �tre quoique �tant sa voisine � quelques maisons pr�s.</p><p>� Eh bien soit ! Donnez-moi de votre sirop d'orgeat, dit-elle tandis que Mme Boisvite lui apportait un linge pour s'essuyer le visage et les cheveux. Mais accompagnez-le d'une boisson chaude car je suis gel�e.</p><p>� Ne craignez rien, ma grand-m�re aubergiste avait une recette qu'elle m'a l�gu�e. On m�le le sirop d'orgeat � du lait chaud et du caf� br�lant. Elle �tait normande mais son mari avait voyag� et lui avait appris � fabriquer le caf�.</p><p>Il fut prompt � rapporter un grand bol fumant o� il avait m�l� ses divers ingr�dients et � la surface duquel il avait ajout� une pleine louche de cr�me �paisse.</p><p>Croyant boire une boisson inoffensive, Ang�lique prit le r�cipient � deux mains et en quelques longues gorg�es avala le breuvage br�lant, cr�meux, au go�t d'amandes douces et de sucre, un r�gal pour enfants, femmes ou chats gourmands, � s'en pourl�cher les babines.</p><p>Or, comme la boisson martiniquaise de Mme de Mercouville qui cachait, sous un sirop de sucre, de fortes doses de rhum, le caf� de la grand-m�re normande dissimulait une demi-pinte d'un alcool de poire dont Boisvite montra avec fiert� le flacon aux s�millants reflets d'une eau dor�e qui m�ritait plus que jamais son nom latin<emphasis> Aqua vitae :</emphasis> eau-de-vie ; indien : eau-de-feu.</p><p>� En effet, cela r�chauffe merveilleusement, eut le temps de s'�crier Ang�lique avant de se cramponner des deux mains � la table.</p><p>Ses prunelles vertes se troubl�rent d'un voile languide. Et sa voix eut malgr� elle une inflexion fl�chissante pour dire :</p><p>� Monsieur Boisvite, vous �tes un tra�tre...</p><p>Apr�s quoi, elle vit ou crut voir Nicolas de Bardagne venir s'asseoir � sa droite et le duc de Vivonne � sa gauche. Cette taverne lui parut peupl�e d'�tres incertains, mi-fant�mes, mi-charnels, surgis pour la distraire. Elle vit tout d'abord quelqu'un qu'on ne se serait pas attendu � y trouver : la Dentelli�re.</p><p>� Moi ? Aller dans votre repaire de brigands d'Acadie ! disait celle-ci en renversant la t�te en arri�re avec un rire de gorge. Moi qui n'ai jamais boug� de Qu�bec m�me pour aller � Montr�al ou aux Trois-Rivi�res !</p><p>Vauvenart adressa un signe � Ang�lique. �tait-il l� ou non ? Il d�ploya sa haute taille qui touchait les poutres du plafond pour venir lui baiser la main.</p><p>� Je la convaincrai...</p><p>Il tanguait un peu.</p><p>Une femme tr�s blonde, l'air hardi, int�ressante, pensa Ang�lique, une Guillemette plus jeune, tenait le bout d'une tabl�e autour de laquelle plusieurs hommes avaient pris place ne la quittant pas des yeux et riant de tout ce qu'elle disait. Parmi eux Grandbois, mais aussi le major d'Avrensson.</p><p>Le cabaretier qui voyait les yeux d'Ang�lique fix�s sur elle vint la renseigner en se penchant � son oreille.</p><p>� C'est une seigneuresse du c�t� du lac Saint-Pierre, Madame de La Dauvernie.</p><p>Elle avait quarante ans. Un manoir, des centaines d'arpents de belles terres en concessions. Encore une veuve ! Pas pour longtemps. Elle �tait venue � Qu�bec pour chercher son homme. Ici, au Canada, on vivait bien. Il n'y avait pas de veuvage sans r�mission. Une femme accorte et bien pourvue ne restait jamais longtemps seule. Celle-ci voulait un compagnon et un amant pour les noires soir�es en son manoir perdu. Pour diriger la seigneurie elle n'avait besoin de personne. Elle s'y entendait, fallait voir ! On en trouvait beaucoup comme elle ; des femmes au Canada � opinion de Boisvite � valaient mieux que les hommes. C'�tait connu et de valeur.</p><p>Un jeune homme �tait assis seul sur un tonneau tourn� au coin de la grande chemin�e, un pied s'appuyant au degr� de pierre. Il fumait une longue pipe emplum�e. Sa beaut� �tait prodigieuse dans l'encadrement de longs cheveux noirs et lisses, Son regard sombre et pensif, r�vait.</p><p>� Dieu du ciel, il m'inspire ! � se dit-elle.</p><p>� Pourquoi regardez-vous ainsi ce sang-m�l� ? demanda la voix du duc de Vivonne.</p><p>� Il est beau.</p><p>Mais le jeune homme se leva. Elle le trouva un peu court de jambes et son excitation tomba.</p><p>� Je ne suis gu�re partisan, d�clarait la voix d'un jeune fonctionnaire qui se trouvait � leur table, de ces mariages qui ont donn� des Fran�ais nouveaux qui ne sont bien ni dans la for�t ni dans nos salons. Mais pour la guerre iroquoise, certes, ils valent les meilleurs soldats d'Europe.</p><p>Lui-m�me �tait canadien ce qui lui permettait de boire sec sans trop perdre la t�te. Il se nommait Adrien Desforges. M. l'intendant Carlon, qui l'avait dans son �tat-major, l'avait mis � la disposition du duc de La Fert� d�pourvu de son �cuyer, pour lors indispos� et ne pouvant l'accompagner dans les tavernes.</p><p>� Si jamais, dit La Fert�-Vivonne d'une voix p�teuse s'adressant � Nicolas de Bardagne, de l'autre c�t� d'Ang�lique, elle vous a regard� comme elle vient de regarder ce sang-m�l�, vous �tes un homme heureux. Mais je ne crois pas que vous puissiez vous en vanter. Elle est comme l'oiseau qui, �voluant avec gr�ce dans le ciel, se livre � l'admiration de vos regards et s'en grise, mais inaccessible, comprenez-vous ? C'est un oiseau libre, qui ne se laisse capturer que quand il le veut bien... Ah ! Que n'ai-je connu le moment o� je l'ai captur�e ! Je l'ai laiss� passer sans comprendre... Je n'ai compris qu'ensuite... Elle ne pensait pas � moi... Elle �tait ailleurs... Elle s'est moqu�e de moi... Et pourtant elle aime bien faire l'amour. Son plaisir n'�tait pas une feinte et c'est sa force... C'est lui qui nous d�cha�ne... Elle aime bien faire l'amour...</p><p>� Taisez-vous, Monsieur, dit Nicolas de Bardagne la sueur au front, car toutes les images qu'�voquait le monologue du duc de La Fert� le jetaient dans des �tats altern�s de fureur et de trouble.</p><p>Ang�lique commen�ait � retrouver l'usage de la parole.</p><p>� Par quelle damnation..., dit-elle, par quelle damnation faut-il que vous vous retrouviez toujours ensemble au m�me endroit... Vous ! Tous les deux ?</p><p>� Qu'est-ce qui vous lie � ce jean-foutre ? lui demanda Vivonne en d�signant Bardagne du menton.</p><p>� Et tous les deux toujours � me poser les m�mes questions stupides : Qu'est-ce qui vous lie � celui-l� ? Que vous veut-il ? Pourquoi lui ? Pourquoi pas moi ?</p><p>� Monsieur, est-ce � moi que vous venez de faire allusion en parlant de jean-foutre ? demanda Bardagne en fron�ant les sourcils.</p><p>� � qui voulez-vous que je fasse allusion ?</p><p>� Vous �tes pris de boisson, je crois !</p><p>� Vous aussi !</p><p>� Peut-�tre, mais il ne m'arriverait jamais, dans le pire �tat, d'oublier la d�f�rence que je dois � la fonction de certaines personnes. Je suis charg� de mission du Roi, Monsieur, et votre langage � mon propos me semble prouver que vous l'avez oubli�...</p><p>� Oh ! Vous vous voyez bien gros, Monsieur, persifla le duc. Et moi, je vous vois plut�t jobard en cette affaire. Je connais le Roi et quelque chose qu'il n'a point dit se cache derri�re ce choix qu'il a fait de votre personne, car plus je vous connais, moins je comprends les qualit�s qui ont pu retenir son attention. Il a fallu que vous soyez tr�s, tr�s recommand�... Et je ne vois pas par qui ? Qui, � ma connaissance, aurait pu prendre le risque...</p><p>Bardagne l'interrompit avec un froid m�pris.</p><p>� Monsieur, vous vivez dans un monde o� l'on ne peut gu�re monter sans �tre cautionn�, car la valeur n'a point de part dans le motif de cette ascension. Il n'en est heureusement pas de m�me partout et ma carri�re �tait suffisante pour me recommander au Roi et lui inspirer confiance en ma personne. Sachez, Monsieur, � et Nicolas de Bardagne se redressait avec dignit� � que j'ai �t� plusieurs ann�es repr�sentant du Roi � La Rochelle pour les affaires religieuses et c'est une position dont vous ne pouvez contester la gravit�... Surtout en notre temps o� la conversion de tous les huguenots de France est souhait�e par le Roi, probl�me auquel il apporte tous ses soins...</p><p>� Qui donc m'a dit que vous aviez manqu� d'�nergie � La Rochelle ? Vous peut-�tre, apr�s tout ! Un jour o� vous �tiez en veine de confidences. Pas assez d'abjurations, para�t-il, pas assez d'arrestations !</p><p>� Monsieur, ces questions de conscience religieuse ne peuvent se traiter brutalement. Pour une conversion, il faut le consentement int�rieur. Je me suis �vertu� � me faire des amis parmi les huguenots...</p><p>� Et vous vous �tes retrouv� � la Bastille � ce que je crois... Oui, Monsieur, vos protections ne doivent pas �tre n�gligeables. Pour, apr�s de si �videntes erreurs, vous avoir tir� de l� et nanti d'une petite mission de consolation en Canada.</p><p>� Que savez-vous de l'importance de la mission dont Sa Majest� m'a fait l'honneur de me charger ? Elle est secr�te et fort personnelle.</p><p>Vivonne haussa les �paules avec un sourire de piti�.</p><p>� Que croyez-vous donc ? Je sais tout sur la mission que vous avez si brillamment men�e pour le Roi. Vous deviez le renseigner sur un gentilhomme d'aventure qui se faisait appeler le comte de Peyrac.</p><p>� Ne parlez pas sur ce ton de Monsieur de Peyrac, intervint Nicolas de Bardagne. Devant Madame de Peyrac, c'est ind�cent, d�plaisant.</p><p>� Vous ne vous �tes pas montr� si indulgent pour ce pirate dans votre rapport au Roi...</p><p>� Comment savez-vous ce que j'ai dit au Roi ? Et comment savez-vous que j'ai d�j� envoy� un rapport � Sa Majest� ? s'�tonna vivement l'autre. Lui avez-vous parl� de ma lettre �crite � Tadoussac ? s'informa-t-il, alarm�, tourn� vers Ang�lique.</p><p>� Mais non... Je ne pense pas..., dit-elle.</p><p>Le duc de Vivonne secouait la t�te.</p><p>� Mon cher, point n'est besoin des indiscr�tions d'une ma�tresse pour que la moindre des d�marches d'un fonctionnaire comme vous soit connue de tous. Il suffit de graisser la patte de vos gens. Vous avez beaucoup � apprendre sur ce point... Si on vous en laisse le temps.... Donc, nous pouvons d�j� imaginer le Roi tenant votre rapport en main... Je le vois..., murmura-t-il, je le vois d�chiffrant vos lignes, et combien vous l'int�ressez en lui parlant de la beaut� de cette femme qui accompagne le pirate.</p><p>� Je n'ai fait aucune allusion � elle, r�torqua froidement Nicolas de Bardagne, et voil� bien la preuve que vous parlez sans rien savoir et que vous me faites douter en vain de la discr�tion de mes serviteurs. Vous plaidez le faux pour savoir le vrai, Monsieur, dans quel but ? Je l'ignore, mais je ne vois pas pourquoi je vous c�lerais d'aussi insignifiants renseignements. Le Roi ne s'int�ressait � la femme, �pouse ou compagne, qui accompagnait Monsieur de Peyrac que pour �tre inform� s'il ne se cachait pas derri�re elle une personne fort recherch�e par sa police, qui aurait port� les armes contre lui dans une r�bellion de province. J'ai pu r�pondre � Sa Majest� que non... et c'est tout...</p><p>Le � c'est tout � fut noy� dans l'explosion de l'�norme �clat de rire qui s'empara de Vivonne et dont le fracas couvrit presque les miaulements, sifflements et roulements terrifiants de la temp�te.</p><p>Apr�s s'�tre tenu la panse � faire croire qu'il allait �clater, il �mit, entre deux hoquets :</p><p>� Monsieur ! Monsieur, je r�it�re ce que j'avan�ais ce tant�t... Vous connaissez mal notre Roi.</p><p>� En quoi donc, je vous prie ?</p><p>� Assez ! dit Ang�lique.</p><p>Si elle n'avait pas �t� tellement ivre, elle aurait saut� toutes griffes dehors � la gorge de Vivonne pour le faire taire. Mais gr�ce � la boisson, elle pouvait consid�rer de haut les incidences d'un d�bat qui la mettait en cause de la plus inqui�tante fa�on. Il fallait pourtant faire comprendre au duc que la plaisanterie avait assez dur�.</p><p>� Si vous continuez de rire et si vous dites un mot de plus... Je vous... Je me vengerais de vous, assura-t-elle en lui d�diant un regard meurtrier.</p><p>Sous ce regard Vivonne finit par se calmer, mais il pouffait, comme ne pouvant se retenir, et s'affalait exprimant qu'il n'en pouvait plus d'avoir trop ri.</p><p>� En quoi donc, je vous prie, mon rapport p�cherait-il pour ne pas satisfaire le Roi ? insistait Bardagne, tr�s nerveux.</p><p>� Eh bien ! Disons..</p><p>Vivonne pouffa encore en regardant Ang�lique de c�t�</p><p>� ...il n'est peut-�tre pas assez... complet... Le Roi aime les d�tails... souvenez-vous, beaucoup de d�tails... surtout sur les jolies femmes...</p><p>� Assez ! r�p�ta Ang�lique.</p><p>Le jeune Desforges riait b�tement et servilement car il ne devait pas plus comprendre que les autres ce qui r�jouissait tant le grand seigneur.</p><p>� Je suis d�sol� pour vous, d�sol�, continuait ce dernier. Je ne peux m'emp�cher d'avoir un pressentiment � votre �gard, cher Bardagne. Parce qu'un calamiteux de votre esp�ce, lorsqu'il est au service du Roi, savez-vous ce qui lui arrive quand... il... d�pla�t... Ou je ne connais pas le Roi, ou...</p><p>� Laissez-le... Laissez-le � la fin, cria Ang�lique qui d�fendait Bardagne comme une femme d�fend un enfant timide, tourment� par des gamins cruels.</p><p>Avec un rire idiot le duc avan�a son bras � travers la table.</p><p>� Mon petit doigt me dit que vous irez aux gal�res, Monsieur de Bardagne, susurra-t-il.</p><p>Tous, d'un air h�b�t�, contempl�rent cet auriculaire auquel brillait une bague et qu'Ang�lique trouva grassouillet et obsc�ne. Puis Nicolas de Bardagne r�ussit � se dresser blanc de rage.</p><p>� Monsieur, viendra un jour o� vous me rendrez raison par l'�p�e de vos insultes. � l'instant m�me, s'il le faut.</p><p>Le cabaretier Boisvite s'interposa.</p><p>� Pas chez moi, Messieurs les courtisans, pas de scandale chez moi. Tenez-vous tranquilles ou bien allez vous battre... DEHORS !</p><p>L'injonction avait de quoi calmer les plus audacieux. Le duc de Vivonne n'avait pas boug�.</p><p>� Quelle m�lancolie ! murmurait-il. Les hurlements de l'Enfer nous encerclent.</p><p>� Venez vous asseoir pr�s de moi, dit Ang�lique � Bardagne, en le tirant par la main. Et calmez-vous !</p><p>Elle lui caressa la joue.</p><p>� ... Ne l'�coutez pas. Il est tr�s m�chant. Je vous ai vu � La Rochelle et je peux t�moigner que vous �tiez un repr�sentant du Roi tr�s aim� de la ville et respect� des huguenots eux-m�mes pour votre �quit�, car vous aviez tous les pouvoirs en main et n'en abusiez jamais.</p><p>� Que faisiez-vous � La Rochelle ? demanda Vivonne.</p><p>Les hommes �taient insupportables. Les temp�tes se d�cha�naient autour d'eux comme la fin du monde et ils ne pensaient qu'� s'entre-d�chirer et � se nuire.</p><p>Une vieille femme, Mme Marivoine, se dirigea en trottinant vers la porte en tra�nant son �poux que soutenait l'un des gar�ons.</p><p>� Je le ram�ne � la maison. Il est saoul. Et quand il est saoul, il s�me la panique en poussant des clameurs d'Iroquois.</p><p>Il n'y avait rien � faire pour les retenir.</p><p>� L'Iroquois viendra ! L'Iroquois viendra, marmonnait l'ancien.</p><p>� Vous feriez mieux de rester c�ans. L'Iroquois ne viendra pas par ce temps.</p><p>� Ils viennent par tous les temps, dit quelqu'un. Qu'il pousse son cri de guerre, votre Marivoine, cela ne nous g�nera pas...</p><p>� Vous ne savez pas de quoi vous parlez, Messires, r�pondait la vieille. L'entendre dire cela glace le sang et vous sauterez sur vos armes... on n'y r�siste pas...</p><p>Elle payait son �cot gentiment, soigneusement, avant de s'emmitoufler dans des ch�les.</p><p>� Il y a une accalmie, lan�a une voix.</p><p>La porte fut tir�e, en s'arcboutant, par six hommes, le temps de voir passer d�mente et hurlante une rafale blanche, puis repouss�e derri�re les deux vieux cramponn�s l'un � l'autre et happ�s aussit�t comme des f�tus.</p><p>La derni�re temp�te !...</p><p>La vision du chien maigre la hanta, ses bons yeux brillants, sinon d'intelligence au moins de tendresse et d'espoir, et les petits bras d'Honorine lev�s vers elle : � Va le d�livrer ! Va le d�livrer ! �</p><p>Ang�lique se leva en repoussant sa chaise qui tomba derri�re elle.</p><p>� Monsieur Boisvite !</p><p>� Oui, Madame, s'empressa l'aubergiste.</p><p>� Vous �tes forgeron ?</p><p>� Oui, Madame.</p><p>� Il me faudrait une pince pour couper l'acier.</p><p>� � votre disposition, Madame...</p><p>Il ouvrit une trappe. Par une �chelle, ils descendirent dans le sous-sol du<emphasis> Soleil levant,</emphasis> o� voisinaient des barriques et des fourrures, les plus belles pendues aux crochets des vo�tes, d'autres entass�es en ballots. La pelleterie �tait monnaie de troc et un habile commer�ant se faisait souvent payer en peaux de castor. Boisvite mena Ang�lique dans une cave voisine o� sur un �tabli �taient expos�s des instruments divers, entre autres pinces et tenailles de toutes tailles.</p><p>� Voici ce qu'il me faut, dit-elle en s'emparant d'une grande pince �troite de deux pieds de long qu'elle pouvait tenir bien en main et qui pr�sentait une t�te petite et ronde, le bec mordant, aff�t� comme un rasoir.</p><p>� � votre service, Madame la comtesse.</p><p>En reprenant l'�chelle, ils titub�rent et, retombant en arri�re, s'�croul�rent sur les fourrures.</p><p>� ... Seigneur ! dit Boisvite, jamais je ne me suis trouv� avec une pareille d�esse dans les bras. Ah ! Madame, depuis le temps que je vous vois passer devant mon �tablissement et que je vous admire... Permettez-moi de vous embrasser ?</p><p>� Eh bien soit ! Embrassons-nous, cousin... Votre sirop d'orgeat m�rite son renom... et vous avez �t� splendide tout � l'heure...</p><p>Il l'embrassa sur les deux joues, �bloui.</p><p>� Et maintenant, aidez-moi � sortir de cette trappe.</p><p>Ils se retrouv�rent tant bien que mal dans la grande salle.</p><p>� Qu'allez-vous faire avec cette pince ? interrogea Boisvite qui se demandait si elle voulait assommer quelqu'un.</p><p>� Donnez-moi mon manteau, je pars.</p><p>� Vous n'y songez pas.</p><p>� Les deux vieux Marivoine sont bien partis.</p><p>� Ils sont peut-�tre morts � l'heure qu'il est.</p><p>� Qu'importe !</p><p>� C'est de la folie.</p><p>� Ang�lique, je vous conjure, supplia Bardagne.</p><p>� Non ! Je dois partir, ma demeure n'est pas loin.</p><p>� Je vous accompagne.</p><p>� Non, vous ne tenez pas debout et vous me lassez tous ! Vous n'�tes pas chr�tiens...</p><p>Aucun n'�tait en �tat de l'accompagner et elle n'en voulait pas.</p><p>� Demeurez ici pour la nuit, Madame de Peyrac, insista la femme de l'aubergiste. Nos chambres sont occup�es mais j'ai pu trouver une soupente libre pour Mme de La Dauvernie. Vous partagerez son lit.</p><p>� Non, il me faut partir.</p><p>Et puis, Mme de La Dauvernie avait peut-�tre d'autres vues pour le partage de son lit. Ses affaires avec Grandbois semblaient fort avanc�es.</p><p>� Que vous dois-je, Monsieur ? demanda-t-elle, en fouillant dans son aum�ni�re qui �tait spongieuse.</p><p>� Rien ! J'ai eu ma part, dit le cabaretier dont les yeux �taient aussi brillants que ceux d'un visionnaire.</p><p>� Arr�te-la donc, dit quelqu'un.</p><p>� Laissez-la, dit Vauvenart, on n'arr�te pas des femmes comme elle...</p><p>Ang�lique demanda ses gants, et un client attabl� se pr�cipita pour lui donner les siens qui montaient jusqu'au coude et la prot�geraient mieux. Un autre tint � la coiffer d'un bonnet indien, pointu et doubl� de fourrure, dont les pans rabattus en avant faisaient �cran des deux c�t�s du visage.</p><p>� Vous les tenez d'une main et vous fermez bien.</p><p>Les yeux des buveurs la suivaient avec curiosit� tandis qu'elle gagnait la porte.</p><p>� O� va-t-elle, celle-l�, avec sa pince ?</p><p>Nicolas de Bardagne �tait sans force pour la retenir. Il la regarda dispara�tre, comme s'il l'avait vue, impuissant, se jeter dans un gouffre.</p><p>� Qu'elle est belle ! dit pr�s de lui Boisvite. Nous sommes bien heureux de l'avoir re�ue dans nos murs.</p><p>� Elle ne sera pas pour moi, murmura Vivonne. Mais tant pis, je l'aurai vue...</p><p>Il s'effondra, le front contre la table, et s'endormit d'un sommeil profond.</p><p><strong>� suivre</strong></p><empty-line/><p>1 Cf. � <emphasis>Ang�lique et le chemin de Versailles</emphasis> �.</p><empty-line/><p>2 Cf. � <emphasis>La tentation d'Ang�lique</emphasis> �.</p><empty-line/><p>3 Guillemette fait allusion � la chasse aux sorci�res qui durait depuis le XIVe si�cle. L'�tendue de cette pers�cution est presque incroyable. De nombreux �crivains ont estim� le nombre des morts en millions. 85 % des victimes furent des femmes, jeunes ou vieilles. Au paroxysme de la croisade, milieu du XVIe si�cle et d�but du XVIIe, on trouve six cents ex�cutions par an dans certaines villes allemandes (soit deux par jour en excluant les dimanches).</p><empty-line/><p>4 Guerres nombreuses entre les seigneurs proven�aux et les seigneurs des Baux.</p><empty-line/><p>5 Nom donn� � l'�pilepsie.</p><empty-line/><p>6 La v�ritable et fid�le relation de ce qui s'est pass� entre le docteur John Dee et quelques esprits.</p></section></body><binary id="cover" 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