<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>love_history</genre><author><first-name>Anne</first-name><last-name>Golon</last-name></author><author><first-name>Serge</first-name><last-name>Golon</last-name></author><book-title>Ang�lique � Qu�bec 3</book-title><date/><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><sequence name="Ang�lique " number="22"/></title-info><document-info><author><first-name>Golon,Anne</first-name><middle-name>et</middle-name><last-name>Serge</last-name></author><program-used>calibre 0.9.22, FictionBook Editor Release 2.6, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2014-06-03">3.6.2014</date><id>cb31cbfb-b6e9-46cd-8b85-bbf0868e77c6</id><version>1.0</version></document-info></description><body><section><p><image l:href="#0"/></p></section><section><empty-line/><empty-line/><empty-line/><p><strong>Ang�lique � Qu�bec 3</strong></p><p><strong>Anne et Serge Golon</strong></p><p><image l:href="#1"/></p></section><section><p><strong>La s�rie</strong></p><empty-line/><p>01 : Ang�lique, marquise des anges 1</p><empty-line/><p>02 : Ang�lique, marquise des anges 2</p><empty-line/><p>03 : Le chemin de Versailles 1</p><empty-line/><p>04 : Le chemin de Versailles 2</p><empty-line/><p>05 : Ang�lique et le roi 1</p><empty-line/><p>06 : Ang�lique et le roi 2</p><empty-line/><p>07 : Indomptable Ang�lique 1</p><empty-line/><p>08 : Indomptable Ang�lique 2</p><empty-line/><p>09 : Ang�lique se r�volte 1</p><empty-line/><p>10 : Ang�lique se r�volte 2</p><empty-line/><p>11 : Ang�lique et son amour 1</p><empty-line/><p>12 : Ang�lique et son amour 2</p><empty-line/><p>13 : Ang�lique et le Nouveau Monde 1</p><empty-line/><p>14 : Ang�lique et le Nouveau Monde 2</p><empty-line/><p>15 : La tentation d'Ang�lique 1</p><empty-line/><p>16 : La tentation d'Ang�lique 2</p><empty-line/><p>17 : Ang�lique et la d�mone 1</p><empty-line/><p>18 : Ang�lique et la d�mone 2</p><empty-line/><p>19 : Ang�lique et le complot des ombres</p><empty-line/><p>20 : Ang�lique � Qu�bec 1</p><empty-line/><p>21 : Ang�lique � Qu�bec 2</p><empty-line/><p>22 : Ang�lique � Qu�bec 3</p><empty-line/><p>23 : La route de l'espoir 1</p><empty-line/><p>24 : La route de l'espoir 2</p><empty-line/><p>25 : La victoire d'Ang�lique 1</p><empty-line/><p>26 : La victoire d'Ang�lique 2</p></section><section><p><strong>Neuvi�me partie (suite)</strong></p><empty-line/><p>Ang�lique p�n�trait dans la mati�re tangible d'un sifflement continu. Un feu merveilleux l'animait. C'�tait sa deuxi�me grande saoulerie de l'ann�e. Apr�s celle qu'elle avait partag�e avec la Polak, le premier jour de sa venue � Qu�bec.</p><p>Saoule, elle l'�tait bien, mais sans cela elle n'aurait jamais pu affronter ce qu'elle affrontait cette nuit-l�, qui n'�tait encore qu'un soir, mais plus effrayant et noir que la plus noire des nuits. Faire un seul pas en avant �tait exclu, or, elle en fit plusieurs. Ce qui d�montrait l'excellence du breuvage que lui avait servi Bois-vite.</p><p>Elle avan�ait, aveugle, dans les gicl�es fr�missantes et rageuses d'une neige plus blessante que le fil d'une �p�e, dans la nuit et le hurlement farouche du nordait, le plus cruel ennemi de l'humanit�. Elle ne savait pas si elle avan�ait. Elle mettait un pied devant l'autre, si courb�e qu'elle se demandait si elle ne marchait pas � quatre pattes. Elle s'assurait aux murs des maisons, reconnaissant au passage le bois d'un volet, un seuil contre lequel elle tr�buchait, les pieux d'une cl�ture. Lorsqu'elle serait arriv�e � la maison de Mlle d'Hourredanne, alors elle traverserait, et l� c'�tait le d�sert � franchir, car si elle tombait elle n'aurait plus qu'� mourir en plein milieu de la rue de la Closerie, � deux pas des bornes des Atlas soutenant le monde et, au d�gel, on la retrouverait dans ce caniveau.</p><p>Un bruit sauvage de bois bris� �clata � ses oreilles et quelque chose comme une immense aile de chauve-souris passa au-dessus de sa t�te, se fracassa contre la muraille. � deux doigts de la � chose � qui lui barrait le passage, Ang�lique vit que c'�tait une aile arrach�e du moulin des j�suites. Encore heureux que le moulin ne suivit pas.</p><p>� Morte d�capit�e par une aile du moulin des j�suites. Cela manquait � mon destin... �</p><p>Elle �tait d�gris�e. L'ivresse de la lutte insens�e avait remplac� celle de l'alcool de poires.</p><p>Elle trouva les Atlas et, agenouill�e, les serra sur son c�ur comme des enfants bien-aim�s.</p><p>En rampant elle gravit la c�te au flanc de la maison de Ville d'Avray dont elle sentait la bienveillante pr�sence indomptable, mais elle ne pouvait encore se r�fugier en son sein ti�de parmi le p�piement heureux des enfants qui l'aimaient.</p><p>Elle tomba dans la cour des Banist�re comme dans la mer. Elle avait de la neige jusqu'au cou. O� �tait le chien ? Elle trouva sa forme glac�e, squelettique. Il �tait mort ? Non... De la tenaille qu'elle avait gliss�e � la ceinture, elle s'escrima afin de couper la cha�ne. Ses doigts �taient malhabiles dans les gants de peau.</p><p>� J'y arriverai ! Je romprai la cha�ne ! �</p><p>Comme elle tirait dessus, les anneaux vinrent avec un morceau de planche pourrie � laquelle elle �tait clou�e. Ce n'�tait pas la peine de se donner tant de mal pour la couper.</p><p>Le chien eut une manifestation de vie quand elle voulut l'entra�ner en le tirant par le collier. Il r�sistait...</p><p>C'est vrai qu'il �tait niaiseux. Niaiseux � ne pas vouloir �tre sauv�. Niaiseux � ne pas pouvoir fuir de lui-m�me.</p><p>� Viens ! Viens ! �</p><p>Elle tombait, ne trouvant aucun point d'appui, encombr�e de cette masse qui ne trouvait de la vie que pour r�sister.</p><p>Une accalmie se produisit. Comme il y en avait parfois succ�dant � un paroxysme. Un moment de stupeur ! Et alors la neige se remettait � tomber droit comme des larmes intarissables. Une lueur venue des maisons, d'une fen�tre ou d'une porte ouverte lui montra une silhouette g�ante se dressant au rebord du crat�re o� elle se d�battait.</p><p>� Vous ne me tuerez pas, Eustache Banist�re ! �</p><p>Mais c'�tait Joffrey avec son caban noir, son bonnet de fourrure enfonc� jusqu'aux yeux et qui riait. Elle ne pouvait le voir mais elle sentait qu'il riait.</p><p>Sa main la cramponna � la naissance du bras. Il la tirait avec force et elle tirait le chien. D'autres silhouettes apparurent, comme nageant dans le duveteux �l�ment, l'enlev�rent et la port�rent, et elle se retrouva dans la grande salle de la maison devant le feu, Joffrey de Peyrac, les Espagnols, Yann Le Couennec et le chien avec sa cha�ne et son morceau de bois, et qui fortement effray� alla se terrer sous le four � pain.</p><p>� Oh ! VOUS ! Oh ! VOUS ! disait Ang�lique en le regardant sans en croire ses yeux.</p><p>Il expliquait que ne la trouvant pas chez elle et voyant la temp�te monter, il �tait parti � sa recherche, avec deux Espagnols, Yann et Barssempuy, par les rues de Qu�bec. Ils avaient appris qu'elle venait de quitter � follement � l'auberge du<emphasis> Soleil levant</emphasis> avec une pince de forgeron en main.</p><p>� Oh ! VOUS ! Oh ! VOUS !... r�p�tait Ang�lique en se jetant dans ses bras.</p><p>Il la serrait contre lui.</p><p>� Ma petite f�e !</p><p>La neige coulait sur leurs visages et tombait en paquets de leurs �paules, mais le feu de leurs c�urs �tait aussi brasillant que celui de l'�tre o� �loi Macollet entassait b�ches et demi-troncs comme on bourre un canon.</p><p>� Oh ! Vous ! Oh ! Vous ! Mon amour !</p><p>Les temp�tes se r�v�laient toujours leurs meilleurs alli�s. La joie d'Ang�lique � se dire : � Il est revenu �, se doublait de la certitude de le tenir et de le garder, pour un temps, bien � elle, gr�ce � la fureur des �l�ments d�cha�n�s � laquelle s'ajoutait l'�paisseur de la nuit, doublant la garde � leur seuil.</p><p>Mais, malgr� elle, malgr� son d�sir qu'il savait si bien faire na�tre en elle en la prenant dans ses bras dans un geste possessif qui ne souffrait pas de d�lai et en posant sur elle un certain regard, un subtil esprit d'indocilit�, voire de m�fiance, retint Ang�lique ce soir-l� dans son �lan.</p><p>En d�pit de toutes ses r�solutions qu'elle avait prises � part celle de ne pas se laisser entra�ner au r�le de la femme revendicatrice, il lui fallait lui signaler qu'elle avait trouv� son absence � Sillery longue, inqui�tante, d�sesp�rante. Elle n'ajouta pas que Satan tournait autour d'elle avec ses sortil�ges, parce que c'�tait une affaire personnelle qu'elle devait r�gler seule et la question qui la pr�occupait �tait d'une autre sorte. Mourir, ce n'�tait rien, mais perdre son amour, cela elle ne pouvait l'envisager sans d�faillir d'agonie. La temp�te, la boisson fulgurante d'Antonin Boisvite, son odyss�e avec sa pince � cisailler pour la justice n'�taient pas un pr�texte pour ne pas poser la question essentielle : pourquoi cette absence, ce silence ?...</p><p>Barssempuy avait fait allusion � la hardiesse de certaines dames canadiennes, le poursuivant de leur flamme.</p><p>Joffrey de Peyrac la regardait en riant car, �chevel�e, l'�il brillant, la voix un peu cass�e et � demi d�v�tue, elle t�moignait encore pour l'excellence des boissons.</p><p>� Je ne cache pas qu'il m'est arriv� d'�chafauder quelques ruses pour �chapper aux entreprises de notre B�reng�re, fit-il l�g�rement, mais les hommes du fortin de Sillery r�clamaient ma pr�sence. Des malades, un bless�, le froid soudain s'abattant, je suis rest� encore pour les aider � franchir ce mauvais pas.</p><p>� Et le bless� ?</p><p>� Une chute du haut d'une vergue glac�e, sur le pont, au cours d'une inspection d'entretien du navire.</p><p>� Et ?</p><p>� Impossible de le transporter. Il a dur� quelques jours, puis il est mort. C'est le destin des gens de mer.</p><p>� N'auriez-vous pu me faire appeler ?</p><p>� Par ce froid terrible ! O� l'on h�sitait de mettre un messager sur les routes ? Si courte que soit la distance, je n'aurais pas voulu vous imposer ce voyage. Et puis, tr�s ch�re amie, n'aviez-vous pas d�cid� de faire tr�ve � votre vie de s�ur de charit� de Wapassou et de Gouldsboro ? Nous en �tions convenus, il me semble... Abbesse, oui ! Cela vous sied... mais ne br�lez pas les richesses de votre c�ur � tort et � travers. Tous ces francs aventuriers de matelots ne gagneraient rien � voir trop souvent le ciel descendre dans leur cambuse. Ils ont besoin d'entretenir la solide carapace � l'abri de laquelle leur c�ur d'homme se garde des regrets, et des nostalgies.</p><p>� J'aurais peut-�tre pu le soulager, dit-elle, en levant la main.</p><p>� Ils ne craignent pas la douleur. Ni la mort. En revanche, malade, bless�, le pauvre marin a besoin de son chef � son chevet. Besoin de recevoir encore une consigne : tu dois vivre ! Tu peux mourir !... Cela le soutient dans la gu�rison, cela l'aide pour le Grand Voyage. L'aum�nier �tait l�.</p><p>Il prit la main qu'elle avait lev�e et l'approcha pour y poser sa joue.</p><p>� Non... Cette petite main divine, permettez � ma jalousie de ne la garder, autant que possible, que pour moi !...</p><p>Elle regardait son profil rude mais rac� inclin� contre sa main tandis que les l�vres de Joffrey se posaient doucement au creux de sa paume.</p><p>� Quel homme �tes-vous ? pensait-elle. Parfois dur, implacable... Et pourtant, si tendre aussi, pitoyable aux faiblesses humaines ! �</p><p>Elle se rem�morait la r�flexion de Sabine de Castel-Morgeat : � Il est tr�s bon... � Et c'�tait vrai. Bien qu'il f�t capable �galement de faire montre, selon les cas, d'une insensibilit� totale... rassurante � tout prendre.</p><p>� Mon amour, mon cher ami, fit-elle � mi-voix, je ne suis pas certaine de vous bien conna�tre.</p><p>� Est-ce n�cessaire ?...</p><p>Il eut son sourire caustique qui s'accompagnait d'une sorte de clin d'�il complice.</p><p>� ... Il est bon que tout �tre ait ses recoins cach�s. Ce n'est pas sans d�plaisir que j'�mets cette sentence. Moi-m�me, je l'avoue, je crains les m�andres de votre c�ur secret. Ils me mettent � votre merci. Les amants ne cessent de lutter entre l'�pre d�sir de possession et de tout savoir dans une cruelle lumi�re et le charme irr�sistible qu'il y a � soup�onner l'inconnu en l'�tre qu'on adore.</p><p>� Je crois au bienfait d'un peu d'�go�sme. Les femmes n'en sont point assez pourvues. �tre deux, conscients chacun de sa propre existence, de son propre destin, mais sans chercher � se fondre ou se confondre, c'est l� peut-�tre le secret du bonheur.</p><p>� Mais assez philosopher, Madame. Les minutes de la vie nous sont trop compt�es pour que nous nous attardions � sonder l'incons�quence humaine, masculine ou f�minine...</p><p>� Je vous tiens l� et je suis � vous. � cette heure et dans cette conjoncture, ces d�bats n'ont � mon sens d'utilit� que parce qu'ils me permettent de voir vos yeux verts se moirer d'ombre et d'�clairs au gr� de vos pens�es, vos l�vres s'entrouvrir et fr�mir sous l'effet de la surprise ou de l'�motion.</p><p>� Je n'admets de voir planer sur nous l'ombre des injustices qui accablent les femmes que si elles me donnent pr�texte � vous prendre dans mes bras afin de vous en prot�ger et de vous en consoler par la meilleure philosophie qu'il soit au monde : l'amour.</p><p>� Et voici pourquoi, nous b�nirons le sort pour la rencontre qui nous fut donn�e...</p><p>*****</p><p>Des cris d'enfants voguaient � travers la temp�te inhumaine. Des �mes perdues, des oiseaux de mer �gar�s. Ang�lique se r�veilla dans les bras de son mari o� elle s'�tait endormie, heureuse. Le bruit �tait �pouvantable. On se serait cru en plein oc�an. Mais cette fois ce n'�tait pas un r�ve. Des cris d'enfants appelaient au secours.</p><p>En bas, Yann Le Couennec et Macollet, sorti de son banc-lit, essayaient de discerner d'o� venaient les cris dans le tumulte de la nuit.</p><p>� On dirait que la masure des Banist�re s'est envol�e.</p><p>La tourmente avait arrach� le chaume pourri. Banist�re cramponn� � son toit fut entra�n� au loin et jet� au fond d'une ruelle o� on le retrouva le lendemain. Jehanne d'Allemagne partit chercher du secours comme une folle, sombra dans la neige et mourut. On la retrouverait au printemps, en lisi�re des plaines d'Abraham.</p><p>Le plus hardi des coureurs de bois n'aurait pu se risquer dehors.</p><p>� Passons par les caves, dit �loi Macollet. Monsieur le marquis a fait creuser presque jusqu'au bout. Avec quelques coups de pioche, on d�bouchera dans la remise de Banist�re.</p><p>Ainsi fut fait. Ils p�n�tr�rent dans le repaire, sous la chaumi�re, qui �tait remplie de fourrures, de barriques de cidre et d'eau-de-vie, de quincaille, de pots de gr�s cachet�s � la cire.</p><p>On repoussa la trappe par les interstices de laquelle sifflait le vent. On trouva les enfants blottis dans une encoignure des murs de torchis �croul�s, ensevelis sous la neige, mais le cadavre de la vache les avait prot�g�s. On les ramena par les caves dans la maison de Ville d'Avray et, tandis que l'on s'empressait de boucher les trous entre les deux caves mitoyennes, on les r�chauffa devant le feu.</p><p>D�barrass�s de leurs capots et de leur mitasses, nus et grelottants devant le feu, les quatre � terreurs � de Qu�bec n'�taient plus que des enfants p�les et malingres parmi lesquels se r�v�la une fille. Le plus petit pleurait convulsivement. Il ne se calma que lorsqu'�loi Macollet eut l'id�e de lui donner du tabac � chiquer. Ces enfants �taient vraiment destin�s � vivre parmi les sauvages. Il y avait eu maldonne en les faisant tomber chez des colons civilis�s de race blanche. Qu'ils aillent aux bois ! Les Peaux-Rouges les dresseraient et ils seraient en accord de barbarie.</p><p>Le chien martyr sortit de sous le four � pain en reconnaissant ses tortionnaires, les enfants qu'il aimait, il remua la queue. C'�tait vraiment un chien niaiseux. La temp�te calm�e, on commen�a cependant par confier la fille aux ursulines, les deux a�n�s aux pr�tres du S�minaire, le plus petit � une brave voisine. Banist�re, retrouv� bless�, mais non mort, fut port� � l'H�tel-Dieu. Quand il eut repris connaissance il fit dire qu'il voulait voir Mme de Peyrac, mais elle seule. Lorsqu'elle sortit on entendait encore siffler la temp�te d'un petit sifflement aigu et modul�. Elle s'apaisait.</p><p>Entre les branches de l'orme, le soleil ouvrit, dans la nue d'un gris uniforme, un �il � l'ovale jaun�tre, � la pupille d'or. Prunelle curieuse d'un chat g�ant surveillant le chaos.</p><p>Ang�lique se rendit � l'H�tel-Dieu dans une ville fantomale, mais o� pelles et tra�nes se mettaient vite � l'ouvrage.</p><p>Les girouettes folles, coqs, fl�ches, roses des vents, les croix et les instruments de la passion, d�mantel�s, arrach�s, h�rissaient un univers de taupini�res blafardes.</p><p>Et l'on citait en t�moignage de la violence du blizzard la croix de l'abside de la cath�drale, pourtant forg�e par M. Boisvite, qui se trouvait tordue et courb�e comme b�ton de cire sous le feu. Ma�tre Boisvite d�fendait son honneur en all�guant qu'une des chemin�es de la maison des Mercouville dont on reconnaissait les moellons sur la place devait �tre la cause de cette torsion, la croix s'�tant trouv�e sur son passage.</p><p>Par la bizarrerie d'un destin qui au long de sa vie l'avait faite souvent la confidente des crapules repenties et d�positaire de leurs secrets, voire de leurs derni�res volont�s, Ang�lique se retrouva au chevet d'Eustache Banist�re, dit le Cogneux.</p><p>Le robuste excommuni�, quoique assez mal en point, n'avait pas l'intention de mourir. Mais, comme tous les autres avant lui : les Calembredaine, les Aristide, les Clovis qui, dans l'obscurit� de leurs cerveaux sournois et de leurs �mes malfaisantes, avaient re�u le rayon de lumi�re unique leur montrant l'unique personne � laquelle ils pouvaient se fier sur cette Terre et capable d'�veiller, sans qu'ils sachent pourquoi, une derni�re aspiration � ce qu'on aurait pu nommer le meilleur d'eux-m�mes, Banist�re s'�tait mis en t�te qu'elle �tait la seule � laquelle il pouvait confier ses biens. Elle dut se pencher car il craignait que la s�ur hospitali�re n'en entende trop long.</p><p>� N' reste plus grand-chose de ma cabane, hein ? Mais la cave ! Dans la cave, y'a ma quincaille pour la course, du beau butin que j'ai rassembl� pour quand je pourrai repartir et puis dans les pots, sous les rillettes et les � cretons1 �, y'a de l'or, beaucoup d'or. J'en ai gagn� avec tous ces � courtisans � qui voulaient faire venir le Diable. Un tr�sor... Et puis surtout y'a mes bottes. Je ne voudrais pas que mes bottes elles br�lent quand ils mettront le feu... Allez-y vous, vous seule, dans ma cave... Tous les autres me pilleraient.</p><p>Ayant dit, il poursuivit � voix haute la confession qui ne risquait rien, selon lui, � �tre entendue par les oreilles sereines de la M�re Augustine.</p><p>� ... Avouez que le marquis l'a creus�e sous mon champ, sa cave ! Et les ursulines aussi. �a c'est prouv�, arpent�. Si j'ai de quoi payer mon proc�s, je ne les laisserai pas quittes. Ce n'est que justice quand on vous a spoli�. Et le Procureur ? Vous trouvez cela juste que je sois priv� de mes lettres de noblesse parce qu'il a oubli� de les faire enregistrer ? Pour s�r, je connais la loi, toute personne qui a d�tourn� du castor sera priv�e de ses droits pendant cinq ans, mais comment �a se fait qu'il y a qu'� moi qu'on l'applique, cette loi ? Et l'eau-de-vie ? J'suis le seul � avoir port� de l'eau-de-vie aux sauvages ? Madame, vous qui �tes bien avec le Gouverneur, l'Intendant et l��v�que, vous ne pourriez pas intervenir pour qu'on me rende mon cong� ? Je m'en irai aux bois avec mon a�n� et je n'ennuierai plus personne. En �change, je vous avertirai. Prenez garde � ceux-l� dont parlait le soldat La Tour l'autre jour. Ceux qui m'ont demand� des hosties pour les affaires du Diable.</p><p>� Je sais leurs noms.</p><p>� Bougez pas !... � Ils � sont mauvais. � Ils � voulaient les hosties, et je les leur ai donn�es... Mais, maintenant, c'est vous qu'ils veulent... Ils voulaient que je mette le feu � la maison du marquis... Ils m'ont donn� de l'or pour �a... J'ai pris l'or, mais je leur ai dit : � Attendez un peu, j'suis pas press� de voir ma chaumi�re y passer aussi. �a ferait trop plaisir � tout le monde... � Et maintenant, prenez garde � vous, j'vous ai pr�venue.</p><p>En regagnant la maison de Ville d'Avray, Ang�lique se r�jouissait � la pens�e qu'ayant �chapp� � un si grand danger d�sormais le chien niaiseux qu'ils avaient recueilli dans leurs murs et qui avertissait du feu en voulant � se d�truire � les mettait � l'abri d'un attentat de cette sorte.</p><p>*****</p><p>Except� la temp�te, les ides de mars s'�taient pass�es sans catastrophe majeure. Mme de Mercouville se r�jouissait. Il �tait inutile de regretter de n'avoir pu monter la pi�ce de th��tre, puisque, avec la temp�te, elle n'aurait pu �tre jou�e.</p><p>Le 18 mars, entre sept heures et huit heures du soir et les montagnes de neige put se faire, sur la place, le feu de joie de la Saint-Joseph. Monsieur le Gouverneur mit le feu. Les soldats firent trois saluts et quatre coups de canon furent tir�s. Il y eut quelques fus�es.</p><p>Le 19, quand on sonna l'ang�lus, on tira un coup de canon et, pendant la messe � l'�l�vation, encore trois ou quatre coups avec quelques saluts de mousquets.</p><p>Le 20, Mgr de Laval convoqua Mme de Peyrac au S�minaire. Dans la forme, il lui demandait d'avoir la bont� de lui rendre visite, mais il �tait �vident que Monseigneur l'attendait ferme apr�s les v�pres, vers les quatre heures.</p><p>C'�tait la premi�re fois qu'elle revenait dans cette aile du S�minaire qui tenait lieu d'�v�ch�, o� elle avait �t� re�ue par le pr�lat le surlendemain de son arriv�e. Elle s'y rendit avec plus de tranquillit� que ce jour-l�.</p><p>On circulait avec difficult� encore dans les rues. Le soleil ne s'�tait montr� qu'� peine, juste pour la Saint-Joseph. Le ciel, depuis le matin, se couvrait de nuages et comme elle franchissait la grille du S�minaire, des bourrasques de neige pass�rent.</p><p>Elle fut introduite dans une pi�ce plus petite o� l��v�que s'�tait install� � la p�riode du grand froid. Son entourage avait insist� pour qu'il veille un peu sur sa sant� apr�s avoir �t� arr�t� par une mauvaise toux.</p><p>Apr�s les pr�liminaires d'usage, il en vint vite au fait, qui, par ailleurs, se pr�sentait : des faits.</p><p>Il y avait eu le plus r�cent et, � son sens, le plus incroyable, on l'avait vue rendre visite � ce personnage inqui�tant qu'on appelait le sorcier de la Basse-Ville. � sa connaissance, jamais aucune dame de qualit� n'avait eu l'id�e d'entreprendre l'ascension du quartier Sous-le-Fort pour p�n�trer dans un tel bouge. Quelques-unes de ces dames de la Sainte-Famille avaient confiance dans les � simples � de la sorci�re de l'�le d'Orl�ans, qui n'�tait cependant pas non plus une fr�quentation qu'il recommandait � ses ouailles. Mais le Bougre Rouge, jamais ! Il ne leur recommanderait pas non plus trop d'assiduit� � l'auberge du<emphasis> Navire de France</emphasis> o� l'on voyait pourtant beaucoup Mme de Peyrac. Depuis des ann�es, il atermoyait � statuer le cas de la patronne de cet �tablissement, femme g�n�reuse pour les �uvres et m�me pieuse, mais que les membres de la Compagnie du Saint-Sacrement lui d�non�aient r�guli�rement comme ouvrant ses portes � des rencontres galantes.</p><p>� Ces Messieurs en ont-ils us� pour �tre si cat�goriques ? intervint Ang�lique, en souriant.</p><p>Elle se demandait pour quelle raison l��v�que semblait d�cid� tout � coup � alors qu'on �tait en plein Car�me et � peine sortis d'une temp�te �pouvantable � � passer en revue ses � manquements �, lesquels mis bout � bout amenaient � se poser des points d'interrogation.</p><p>Il y avait encore le point qu'Eustache Banist�re l'avait demand�e � l'H�tel-Dieu. Il y avait aussi le rapport d'un cur� du c�t� de Lorette. Celui-ci avait fait irruption dans une habitation � lui d�nonc�e comme abritant des ripailles le dimanche qui rompaient sans vergogne le saint je�ne du Car�me. Les occupants originaires du Berry s'�taient d�fendus en arguant que leur rago�t ne contenait que des queues de castors, chair qui trouvait gr�ce devant les autorit�s eccl�siastiques comme appartenant au gibier aquatique. Pour preuve de leur innocence, ils disaient que Mme de Peyrac, qui avait grand renom, s'�tait assise � leur table ce jour-l�.</p><p>� Je me promenais avec ma fille. Nous sommes entr�es pour nous reposer.</p><p>� �taient-ce vraiment des queues de castors ? demanda l��v�que.</p><p>� Nous n'avons bu qu'un peu de lait, r�pondit Ang�lique prudemment.</p><p>Enfin, on arrivait � cette affaire la plus grave, douloureuse � son c�ur de pasteur des �mes, de l'enqu�te du Lieutenant de Police sur la disparition du comte de Varange qui avait amen� la d�couverte des sinistres turpitudes d'une c�r�monie de sorcellerie perp�tr�e en plein c�ur de Qu�bec, accablante horreur dont il n'aurait pu croire que la l�pre s'�tendrait un jour au Canada. Histoire d'autant plus sombre que son auteur, le comte de Varange, �tait un membre, qu'il avait cru d�vot, de la Compagnie du Saint-Sacrement. Garreau d'Entremont semblait avoir fait diligence. Il annon�ait pouvoir mettre bient�t la main sur un soldat d�serteur, La Tour, qui avait �t� m�l� � la conjuration et qu'on avait vu r�der dans les environs. Le Lieutenant de Police se trouvant devant un cas d'op�ration magique avait longuement consult� l��v�que. Les tribunaux religieux �piscopaux n'existaient que pour les clercs.</p><p>Il leur avait fallu �tudier ensemble quelle forme donner � l'accusation pour que le bras s�culier p�t s'abattre sur le mis�rable auteur de ces horribles pratiques... lorsqu'on l'aurait retrouv�. Car il avait disparu.</p><p>� Le diable l'a enlev�, dit Ang�lique.</p><p>L� encore le nom de Mme de Peyrac avait �t� prononc�.</p><p>Ang�lique �tait en train de chercher quel pr�texte donner � sa visite chez le Bougre Rouge. Invoquerait-elle l'achat de ces peaux de souris tann�es par l'Eskimo et qui pouvaient servir de pansements sur des plaies de petite surface ?</p><p>Les explications de Mgr de Laval sur l'affaire Varange lui ouvraient une issue. N'�tait-ce pas sur une � d�nonciation � du sorcier que son nom avait �t� prononc� ? Voil� pourquoi elle s'�tait rendue � son domicile, pour lui demander raison de telles calomnies dont M. d'Entremont lui avait appris qu'elle �tait l'objet.</p><p>� Mais quel motif pouvait pousser ce devin � vous mettre en cause ? s'�tonna l��v�que.</p><p>� La malveillance, sans doute. Qui sait ce qui se passe dans les esprits retors des sorciers ? Une bourse bien pesante peut les aider aussi � voir ce qui arrange le donateur. Je serais plut�t port�e � croire qu'un homme comme le Bougre Rouge profite de ses dons et de sa science pour mystifier le menu peuple et pour faire cracher au bassinet les gentilshommes anim�s d'intentions mauvaises envers leurs semblables.</p><p>Tout � coup, elle fut prise d'une inspiration, elle pouvait rassurer l��v�que quant au sorcier. S�ur Madeleine lui avait racont� combien la nuit de leur arriv�e les � airs � �taient troubl�s. La religieuse visionnaire avait vu en songe le saint P�re Br�beuf, martyr des Iroquois, l'adjurant de se mettre en pri�res pour la conversion d'un sorcier. � n'en pas douter, il s'agissait du sorcier de la Basse-Ville, car lorsque Mme de Peyrac l'avait visit�, elle n'avait trouv� devant elle qu'un homme sage, qui lui avait assur� :</p><p>� C'est bien fini. Je ne toucherai plus � un grimoire de magie. Je ne veux plus que me livrer � l'�tude des livres anciens. �</p><p>�voquant cette nuit-l�, o� il semblait d�cid�ment s'�tre pass� bien des choses, il lui avait appris qu'on lui avait apport� une bo�te d'hosties pour qu'il se livr�t sur elles � des manipulations diaboliques. � coup s�r, les pri�res de la M�re Madeleine avaient �t� entendues et agr��es par le ciel.</p><p>� Il est converti, je peux vous en assurer, Monseigneur.</p><p>L'�v�que parut �mu. C'�tait, en effet, une heureuse nouvelle. Restait � trouver l'autre criminel : le comte de Varange. Le Lieutenant de Police se persuadait qu'il avait �t� assassin�.</p><p>� ... S'il en est ainsi, Monseigneur, ne pourrait-on penser que le bras qui l'a abattu peut �tre consid�r� comme le bras justicier ?</p><p>L'�v�que eut un nouveau soupir et se tut. Il la consid�rait d'un air songeur. Dans son �il gris, dont la paupi�re tombante att�nuait l'�clat inquisiteur, elle pouvait lire qu'il se demandait par quels hasards � puisqu'il s'agissait de hasards � cette femme mondaine, bienveillante, qui ne s'�tait fait que des amis, et dont son exorciste lui avait garanti la parfaite disculpation quant aux accusations de d�monologie port�es contre elle, se retrouvait m�l�e � toutes les affaires un peu troubles, suspectes ou franchement inqui�tantes qui lui avaient �t� soumises au cours de l'hiver ?</p><p>Ang�lique avait l'intuition qu'il ne l'avait pas fait venir pour lui poser uniquement des questions � propos de ses visites chez le Bougre Rouge ou � l'auberge du<emphasis> Navire de France.</emphasis> Il regarda vers la fen�tre. Les z�brures blanches de la neige passaient sur l'�cran noir de la nuit.</p><p>� L'hiver est encore rude ! dit-il. Mais n'oublions pas, avril n'est pas loin et avec l'approche de ce mois nous pouvons entrevoir la fin de nos mis�res...</p><p>Il y eut un silence. Mgr de Laval ouvrit la bouche, h�sita, puis changea de sujet.</p><p>� On m'a dit que vous aviez pris pour d�votion le P�re �ternel.</p><p>Elle acquies�a.</p><p>L'�v�que se leva pour aller chercher des gravures du P�re �ternel dans sa biblioth�que. Ang�lique regardait par la fen�tre si la neige se calmait, mais les gicl�es blanches continuaient � passer sur l'�cran noir de la nuit. Il y eut un choc contre le carreau. Un gros pigeon venait de s'abattre l�, dans l'angle du carreau. Comme la colombe de l'Arche, ne trouvant rien sur la Terre d�sol�e, il se r�fugiait aupr�s des hommes. Il survivait gr�ce � la ville et ses milles abris, ses d�chets de nourriture... Ses paupi�res � la membrane blanche clignotaient vite sur son petit �il rouge. Sans effroi, il la fixait d'un air familier et entendu.</p><p>� Il loge l�, dit l'�v�que. C'est son nid. Par les plus fortes tourmentes, je le vois, blotti, satisfait. Le petit rebord de pierre, � peine plus large que ses deux pattes, repr�sente pour lui la s�curit� et il semble en remercier Dieu. Quelle le�on pour nous qui sommes si exigeants et si pr�occup�s de nos aises !</p><p>Comme si leur sympathie commune pour le pigeon l'avait encourag�, l'�v�que se d�cida :</p><p>� Veuillez vous rasseoir quelques instants encore, Madame, j'ai une communication importante et secr�te � vous faire vous concernant, vous et votre �poux.</p></section><section><p><strong>Chapitre 67</strong></p><empty-line/><p>Il commen�a par lui parler du P�re d'Orgeval, ce qui lui fit dresser l'oreille et lui parut de mauvais augure.</p><p>Attirant � lui un sous-main de cuir qu'elle avait remarqu� sur la table, il l'ouvrit. Il contenait trois missives qu'il prit une � une � mesure qu'il en nommait les auteurs.</p><p>Auparavant l'�v�que crut bon de rappeler que le P�re d'Orgeval �tait fort bien en cour aupr�s du Roi. Il avait �t� re�u plusieurs fois par celui-ci et avait su retenir l'attention du souverain.</p><p>� J'ai l� quelques extraits du rapport qu'il lui adressa. Il s'�tait efforc� d'int�resser le Roi � l'�norme r�servoir de guerriers au service de la France que repr�sentaient les Sauvages.</p><p>Il �crivait.</p><p><emphasis>... Les Ab�nakis sont ennemis des Anglais pour des questions de religion. Rien n'est plus �difiant que leur pi�t� lorsqu'ils marchent � l'ennemi...</emphasis></p><p>Mais quelques lignes plus loin, il exposait son point de vue et pour quelle raison salvatrice il fallait entra�ner les Ab�nakis � la guerre.</p><p><emphasis>... Nous n'en ferons jamais des chr�tiens. M�me chez les baptis�s, le sentiment religieux continue � s'entrelacer avec leurs superstitions grossi�res et les laissent aux mains de leurs sorciers.</emphasis></p><p><emphasis>... J'ai donc pr�ch� que le salut �ternel ne pouvait �tre obtenu que par la destruction des h�r�tiques et voil� un exercice de pi�t� qui leur para�t clair et facile � ex�cuter. Ils se sont ralli�s par milliers autour de mon �tendard sur lequel j'ai fait broder cinq croix entour�es de quatre arcs et fl�ches...</emphasis></p><p>La lettre de Colbert, Ministre du Commerce et de la Marine, que l'�v�que avait �galement dans son dossier notait l'appr�ciation du Roi.</p><p><emphasis>... Pr�tre de m�rite, le R.P. d'Orgeval nous a paru remarquable car seul excellant � rallumer la guerre contre les Anglais avec lesquels Nous avons sign� la paix, ce qui Nous emp�che de continuer � les affaiblir et � rabattre leur superbe ouvertement. Mais transposer la lutte dans les for�ts du Nouveau Monde n'est point malhabile. Le P�re d'Orgeval doit continuer � emp�cher toute entente possible avec les Anglais... Il ne marchandera pas son aide...</emphasis></p><p>� quoi le ministre avait r�pondu en soulignant qu'il avait bien compris les intentions de son souverain.</p><p><emphasis>Vous m'avez recommand� particuli�rement de r�veiller l'hostilit� des Sauvages pour les Anglais, de harasser les colons anglais et, si possible, de les pousser � abandonner le pays ainsi qu'� renoncer � venir le peupler...</emphasis></p><p>Le Roi n'avait pas manqu� d'entendre un langage qui lui convenait si bien.</p><p>� De quand date ce courrier ?</p><p>� Il nous est parvenu voici pr�s de deux ans. Le P�re d'Orgeval revenait dans le m�me temps et reprenait la t�te des missions d'Acadie.</p><p>� Je ne m'�tonne plus que nous ayons trouv� d�s notre arriv�e une campagne de guerre organis�e et... je comprends mieux combien notre venue � Katarunk, � Gouldsboro a d� para�tre � l'organisateur un obstacle f�cheux et..., aussi, je mesure le sens d'�quit� et... le courage dont tous les officiels de Nouvelle-France et vous-m�me, Monseigneur, aviez fait montre en r�pondant � nos propositions de paix.</p><p>� Le Grand Conseil de Qu�bec doit, s'il veut bien remplir son r�le, �tre capable d'une certaine ind�pendance. Nous sommes isol�s neuf mois sur douze.</p><p>� J'ai le sentiment d'avoir m�connu combien votre lutte avec le P�re d'Orgeval a d� �tre �pre et d�licate.</p><p>� Elle le fut... et elle n'est pas finie encore. Elle entre dans une nouvelle phase, bien que celui qui la dirige ait �t� contraint de quitter le champ du combat. Mais il a laiss� des traces et pr�par� un pi�ge...</p><p>L'�v�que remit dans le tiroir de son secr�taire le dossier contenant les lettres explosives, frapp�es au cachet royal.</p><p>� Voici : sur le point de quitter Qu�bec, au moment de votre arriv�e, le P�re d'Orgeval m'a demand� audience. Il fut bref. Il partait, me dit-il. Il ne discutait pas sa d�faite : � Vous avez fait votre choix, Monseigneur, vous et les �diles de Qu�bec. �</p><p>� Il s'effa�ait devant celui qui avait ruin� son �uvre en Acadie, le comte de Peyrac, que nous nous appr�tions � recevoir ainsi que devant cette femme qu'il avait, en vain, combattue. Nous avions tous succomb� � un mal dont nous nous repentirions un jour. Il nous laissait six mois... disons avril, pr�cisa-t-il avec un sourire froid, pour que nos oreilles et nos yeux s'ouvrent et que nous connaissions la v�ritable nature de ceux que nous accueillions en ce jour. Si, de nous-m�mes, continuait l'�v�que qui ne paraissait pas s'�tre laiss� tr�s impressionner par ces menaces prof�r�es par le j�suite, nous ne nous �tions pas alors repentis de vous avoir ouvert nos portes � vous, Madame, et � votre mari, nous serions amen�s � le faire. Il avait rassembl� des documents accablants vous concernant. � En avril, conclut-il. Le temps de la r�flexion. Et ils vous seront remis � vous, Monseigneur, car vous �tes la conscience de l��glise de la Nouvelle-France. Vous y trouverez soit une preuve pour soutenir l'opinion que vous vous serez faite sur les dangers de traiter avec ces gens de Gouldsboro, soit la force d'aider vos ouailles, plus faibles � comprendre qu'elles se sont laiss� abuser et entra�ner dans une voie d�sastreuse. � Avril... Nous n'y sommes pas encore, mais l'�ch�ance approche. C'est pourquoi j'ai voulu vous rencontrer, Madame, et vous mettre au courant.</p><p>� Qui doit vous remettre ces papiers compromettants ?</p><p>� Je l'ignore... Mais ce que je vous affirme c'est que je n'en veux pas. Ni les voir ni les recevoir... Comprenez-vous ?</p><p>� Le P�re d'Orgeval n'a-t-il fait aucune allusion � la nature de ces... d�nonciations ?</p><p>L'�v�que secoua la t�te.</p><p>� Il semblait seulement assur� qu'il me serait difficile apr�s en avoir pris connaissance de vous conserver mon soutien.</p><p>Ang�lique pensait � la r�flexion de Ville d'Avray � propos de � l'espion du Roi �. Il �tait plausible qu'un inconnu, dans la ville, attend�t son heure pour se rendre chez l'�v�que et lui remettre ces rapports � accablants � dont le pr�lat ne voulait pas.</p><p>� Pourquoi n'avoir pas convoqu�, de pr�f�rence, mon mari ?</p><p>� Pour soulever moins de curiosit�. Il m'arrive de recevoir plus fr�quemment ces dames de la Sainte-Famille, que Monsieur de Frontenac par exemple, ou Monsieur l'Intendant, car tout de suite l'on se demande quelle r�volution de palais se pr�pare. Et puis, je voulais faire justice, avant de vous parler, de ces quelques histoires douteuses � votre sujet... Nous nous sommes expliqu�s. Vous voici donc avertie et Monsieur de Peyrac le sera par vous. Mais puis-je vous recommander la plus grande prudence, la plus grande discr�tion.</p><p>� Que faire ? l'interrogea-t-elle avec angoisse.</p><p>� Je l'ignore. Pour ma part et apr�s r�flexion, je vous avoue que je ne saurais sur qui porter mes soup�ons et ne veux pas m'entretenir de cela avec mes collaborateurs, car il est pr�f�rable qu'aucun bruit ne circule, je n'ai donc pu r�colter leur avis. Je ne puis faire plus. Je vous ai parl�. Une femme observatrice, attentive � des nuances, peut avoir quelques id�es... et aussi, pour l'avoir observ� dans ses entreprises, je crois Monsieur de Peyrac fort habile � assurer lui-m�me sa protection.</p><p>Ce ne pouvait �tre plus clair.</p><p>� Trouvez ce complice du P�re d'Orgeval �, semblait dire l'�v�que... � Mettez-le hors d'�tat de nuire... �</p><p>Ang�lique se leva et apr�s avoir rassembl� son manteau sur ses �paules baisa l'anneau de l'�v�que.</p><p>� Je suis touch�e, Monseigneur, et mon �poux, soyez-en assur�, partagera ma reconnaissance, que vous cherchiez � nous �viter de nouvelles avanies.</p><p>� Elles ne pourraient �tre qu'inutiles pour tout le monde et d�truire ce fragile �quilibre de paix que nous avons difficilement cr�� et r�ussi � maintenir quelques mois.</p><p>� Dois-je comprendre, Monseigneur, que nous avons r�pondu � la bont� de votre accueil par une attitude qui ne vous a pas d��u et que vous vous r�jouissez de notre pr�sence parmi vous ?</p><p>Il envisagea sa beaut� de femme qui semblait s'ignorer et n'en avait que plus de pouvoir. Elle �tait diff�rente. C'�tait ind�niable. Il ne pouvait s'emp�cher de penser que gr�ce � elle l'hiver avait �t� moins gris, la joie des c�urs plus chaude. Il r�pondit avec un demi-sourire.</p><p>� Pour un hiver... oui !</p><p>La loyaut� et la franchise de l'�v�que lui avaient fait plaisir. Il ne boudait pas son sentiment et sa raison qui lui faisaient trouver agr�ments et bienfaits en la pr�sence du comte et de la comtesse de Peyrac. Il ne cachait pas non plus qu'il ne les consid�rait pas l'un et l'autre comme de tout repos, mais... � Pour un hiver... oui ! �</p><p>L'�t� revenu, ils partiraient.</p><p>Vers quel horizon ? Cela importait peu. L'�v�que souhaitait que la s�paration se fasse dans la paix et accompagn�e de projets positifs d'alliance. Pour lors, il n'�tait pas du tout dispos� � voir surgir de nouveaux �l�ments de discorde.</p><p>Il fallait lui rendre le service de subtiliser � temps les pi�ces de ce dossier, mais malgr� la confiance qu'il semblait avoir dans l'habilet� de Peyrac � d�couvrir qui les poss�dait, c'�tait un peu rechercher � une aiguille dans une botte de foin �.</p><p>Avant d'en parler � son mari, Ang�lique songea au Bougre Rouge.</p><p>� Il est voyant et tellement savant. Et il conna�t tout de la ville et de ses myst�res. �</p><p>*****</p><p>Le quartier Sous-le-Fort avait souffert de la temp�te. Des toits mis�rables avaient �t� arrach�s, des pilotis rompus. Les r�sidents de l'endroit s'agitaient du haut en bas de leur falaise comme des fourmis, rapportant de la scierie des planches et des poutres neuves, jetant � bas la neige et la glace qui les avaient ensevelis.</p><p>Ang�lique, une fois parvenue chez le sorcier, lui fit part de ce que lui avait confi� Monseigneur de Laval. Elle ne lui parla pas des d�marches qui avaient �t� pr�vues contre lui puisque la question semblait r�gl�e. Elle lui dit seulement que l'�v�que ne tenait pas � avoir entre les mains un document qui leur causerait � tous du tort, et qu'il serait oblig�, une fois qu'on le lui aurait remis, de prendre en consid�ration. La difficult� venait de ce que ni lui ni personne ne pouvait pr�voir qui porterait le coup.</p><p>� Et vous venez me demander de vous indiquer qui est l'individu qui poss�de ces grimoires dangereux ? questionna le Bougre Rouge en la regardant avec ironie.</p><p>Il �tait assis, toujours � l'indienne, dans le fond de son antre sur des fourrures et tenant devant lui un grand volume ouvert.</p><p>� ... Comme �a ? Je ferme les yeux, je le vois ? Je le d�cris, je vous livre son nom ?</p><p>� Vous m'avez bien vue � des lieues d'ici, une nuit, murmura Ang�lique.</p><p>� Je vous ai dit que je ne voulais plus m'occuper de voyance ! C'est fini ! Je ne veux plus me consacrer qu'� l'�tude...</p><p>Et il tourna avec affectation une page de son livre dont les gravures sur bois, fort belles, repr�sentaient les signes du zodiaque.</p><p>� D�cid�ment, vous l'avez trop bien converti, ma petite m�re ursuline �, pensa Ang�lique.</p><p>L'�v�que pouvait �tre enti�rement rassur� sur le compte de son sorcier.</p><p>Le Bougre Rouge lui lan�ait des regards moqueurs en paraissant se r�jouir de sa d�convenue.</p><p>� Vous �tes comme les autres. Il vous faut tout sur un plat d'argent et par la magie encore ! Alors qu'il n'y a qu'� r�fl�chir un peu : Qui poss�de ces lettres ? Demandez-moi plut�t qui les apporte... Pourquoi vous imaginez-vous que l'homme est dans la ville et attend son heure ? L'�v�que a dit : � La fin de l'hiver, fin mars ou avril... � Pourquoi ces pr�cisions ? Savez-vous ce que cela signifie ?... Qu'il n'est pas l� encore. Qu'il va venir.</p><p>� Mais d'o� et comment ? Nous sommes dans les glaces. On ne peut envisager des nouvelles d'Europe avant juin ? La fin mai au plus t�t.</p><p>� Du c�t� de la Nouvelle-Angleterre et des c�tes de l'Acadie, la mer est libre. Des bateaux peuvent commencer d'arriver, apporter des courriers d'Europe. Et d�s le mois prochain, un bon � voyageur � exerc� peut remonter vers le nord sans trop risquer de � s'�carter �. Les temp�tes se font plus rares, les fleuves comme le P�nobscot ou le Kenn�bec sont navigables...</p><p>� Alors ? Un messager qui viendrait du sud ? Apr�s avoir pris livraison de ces documents dans un port de l'Oc�an ?</p><p>� Eh oui ! Informez-vous ! Guettez ! Vous avez vos armes. Ce sont les affaires des humains de se montrer vigilants et de d�jouer les ruses de leurs ennemis. Au plus malin la victoire. Et les sciences dangereuses doivent �tre r�serv�es � de plus graves communications.</p><p>� N'avez-vous aucune id�e sur celui qui peut �tre ce messager ?</p><p>� Bien ! Bien ! Je r�fl�chirai. Revenez me voir. Mais rappelez-vous que j'en ai fini avec les conjurations. Ici, je vous l'ai dit, les choses se passent autrement, c'est donner des perles aux pourceaux. Il me reste mes livres et les myst�res que j'ai d�cel�s et que je serai seul peut-�tre � p�n�trer. Ma ch�re dame, je peux encore, si je le veux, faire danser les vaches et maudire une �table au point que les b�tes cr�veront toutes. Mais � quoi bon se donner tant de mal par ici ? L'ensorcel� s'en ira au bois traiter les pelleteries et reviendra plus riche qu'avant. Il faut garder seulement les grands secrets. Pour le reste, les � jongleurs � indiens en savent plus long que nous.</p><p>� Avez-vous appris quelques-uns de leurs tours ?</p><p>� Peuh ! � part deux ou trois pouvoirs que nous avons en commun, c'est un autre enseignement, une trop longue recherche et qui a devant elle une trop courte vie. L'eau-de-feu est en train de d�truire les pouvoirs des Indiens. Ils ont cru trouver en elle un moyen facile d'acc�der aux songes et � la transcendance. Ce n'�tait qu'un artifice. Les grands pouvoirs vont s'effacer devant l'objet. Un mousquet, un canon causent plus de ravages mortels que ne le peut le mauvais �il du plus habile des sorciers... La magie r�sistera mal aux temps qui s'annoncent. Nous nous endormirons, nous nous glisserons sous la terre emportant le tr�sor des r�v�lations. Toute magie blanche ou noire va s'ab�tardir, perdre de son sens. Une bouillie inf�me, grommela-t-il comme si ce qu'il entrevoyait pour les si�cles � venir lui inspirait un d�go�t profond.</p><p>Il cracha avec m�pris.</p><p>� ... Il faudra attendre l'�re de l'Esprit, quand ressurgira la source, l'eau vivante du Signe.</p><p>Son index gris�tre � l'extr�mit� noircie par le tabac se posa brusquement sur la page du livre ouvert devant lui.</p><p>� Le Verseau..., marmonna-t-il. Voyez l� ! Le sage vieillard versant l'eau de la Connaissance.</p><p>Comme elle se penchait pour examiner la repr�sentation du signe zodiacal, un grand bruit au-dehors, m�l� d'�clats de lumi�re projet�s par les flammes mouvantes des torches, vint interrompre leur contemplation.</p><p>La vieille femme qui habitait au-dessous du Bougre Rouge se mit � glapir comme une pie-gri�che.</p><p>Ang�lique se leva pour aller s'informer. La porte s'ouvrit sur une apparition qui lui parut, pour l'endroit et le moment, des plus fantastiques. Sur fond de nuit �clair� par une torche tenue par un exempt de la Pr�v�t� se dressait le procureur Tardieu de La Vaudi�re, tr�s grand et tr�s beau comme toujours. Il �tait rev�tu de la sombre toge magistrale � rabat blanc de sa charge. Pour compl�ter son personnage officiel dans l'exercice de ses fonctions, il s'�tait coiff� de la haute perruque � rouleaux blancs tr�s bien rang�s, qu'il �tait de mise de rev�tir pour les magistrats quand ils si�geaient au tribunal.</p><p>Sa surprise en se trouvant devant Ang�lique �gala sans nul doute celle qu'elle �prouvait. Cependant il se ressaisit rapidement car il vivait l'un des grands moments de sa carri�re et n'en voulait rien perdre.</p><p>Courbant sa haute taille, encore sur�lev�e par l'imposante perruque, il p�n�tra dans l'antre du sorcier de la Basse-Ville. Sans jeter un regard autour de lui tant ce d�cor lui inspirait de m�pris et de d�go�t, il d�roula un rouleau de parchemin surcharg� de rubans et alourdi de cachets de cire. Il se rapprocha pour s'�clairer de la cuve de pierre tendre o� br�lait l'huile de baleine. Il entreprit d'en donner lecture.</p><p>Avec les formules d'usage, le texte annon�ait requ�rir le Sieur Jean-Marie-Louis-Thomas Jaumette de quitter les lieux et de se rendre sous escorte jusqu'� la Pr�v�t� pour y �tre interrog� par le Lieutenant de Police. En cas de r�sistance de sa part, il �tait averti que des repr�sentants de la mar�chauss�e, c'est-�-dire une escouade de six archers � hallebarde, et d'un sergent � hoqueton attendaient dans les escaliers du quartier afin de lui couper toute retraite.</p><p>Devant la porte o� il n'y avait gu�re de place pour rassembler plus de monde, se tenaient un exempt de la Pr�v�t� et le Greffier du Conseil royal venus l'assister dans sa d�marche.</p><p>� Pourquoi l'arr�tez-vous ? De quoi l'accusez-vous, demanda Ang�lique d�s qu'elle eut saisi que le patronyme de Jean-Marie-Louis-Thomas Jaumette d�signait officiellement le Bougre Rouge.</p><p>� Sorcellerie ! Madame, puis-je me permettre de vous faire remarquer que je suis choqu� de vous d�couvrir dans ce sinistre bouge. Qu'y faites-vous ?</p><p>� Je venais porter � Monsieur Jaumette l'assurance que m'a donn�e l'�v�que qu'il ne serait pas inqui�t�, n'ayant rien � retenir de probant contre lui. Reconnaissez que Monseigneur est seul habilit� pour en juger. Et par ailleurs, Monsieur le Lieutenant de Police m'a r�p�t� � maintes reprises qu'on n'arr�tait plus de nos jours pour sorcellerie mais pour crime.</p><p>� Oh ! Des crimes on en trouvera ! dit le Procureur, jovial. Ce qui importe c'est qu'il vide les lieux. J'ai enfin obtenu du Grand-Voyer qu'il me signe une ordonnance qui va me permettre de jeter � bas ce quartier insalubre.</p><p>� Et vous cherchez des pr�textes pour justifier les expulsions ?</p><p>� Tout juste ! Un sorcier ! Personne ne peut y trouver � redire... De quoi vous m�lez-vous ? fit-il brusquement. Comment se fait-il que vous, Madame, et votre mari, on vous retrouve sans cesse m�l�s � des affaires suspectes ? Le Gouverneur est aveugle !</p><p>� Le Gouverneur est surtout conscient des avantages que la Nouvelle-France peut retirer de l'amiti� que nous lui portons, Monsieur de Peyrac et moi. Il a heureusement une conception de la fa�on dont il doit remplir sa fonction plus large que vous n'avez de la v�tre.</p><p>� Ce point n'est pas � discuter en pareil lieu. Si �troite soit ma conception de l'application des lois, je continue � trouver �trange qu'une personne de votre qualit� se commette avec un aussi mis�rable et r�pugnant individu.</p><p>� J'ai pour lui la caution de l'�v�que. Vous pouvez vous rendre � l'�v�ch�.</p><p>� Fariboles ! Moi, j'ai la caution du Grand-Voyer qui m'autorise � commencer la d�molition de cette pourriture.</p><p>� Vous n'allez tout de m�me pas le chasser de sa maison ?</p><p>� Vous appelez �a une maison ! Ne voyez-vous pas que cet amoncellement de baraques est un fagot dress� pour l'incendie.</p><p>� En attendant, c'est vous qui allez mettre le feu � mon chaume avec vos torches, intervint le Bougre Rouge qui restait impassible, son livre ouvert sur les genoux... Et puis, �cartez-vous donc un peu, Procureur, vous allez �craser mon Eskimo, l� dans le coin, qui devient tout � coup dangereux comme un ours blanc quand il se f�che. C'est un Indien des banquises... Il vous d�vorera tout cru.</p><p>No�l de La Vaudi�re abaissa son regard et d�couvrit contre sa jambe la face plate et brune de l'Eskimo et le rictus qui d�couvrait ses dents aigu�s, lim�es avec soin.</p><p>Il fit un bond de c�t� et sa perruque de magistrat accrocha au plafond le � bec de corbeau � dans lequel br�lait la m�che � huile. L'huile se renversa. Les rouleaux blancs soyeux commenc�rent � griller.</p><p>Ang�lique voulut se pr�cipiter vers No�l Tardieu pour �touffer la flamme avec son manteau, mais il s'�tait jet� dehors par peur de l'Eskimo, ne sachant pas que sa perruque flambait. Son greffier Carbonnel l'apercevant et voulant le secourir s'�lan�a et passa � travers la planche pourrie de la galerie de la vieille voisine. Le greffier poussa un cri terrible car il s'�tait cass� la jambe, cri auquel fit �cho celui de M. le Procureur qui, comprenant ce qui lui arrivait � la morsure d'une br�lure sur la joue, arracha sa perruque et l'envoya au loin � toute vol�e. Telle une com�te enflamm�e traversant un ciel d'�t�, elle d�crivit une courbe gracieuse et alla tomber dans une courette dont tous les d�tritus entass�s et la palissade prirent feu sur-le-champ. Un toit de bardeaux suivit et les habitants du taudis n'eurent que le temps de se jeter hors de leurs quatre murs de planches en feu, de sauter et de se recevoir sur les tas de neige, dans la rue Sous-le-Fort.</p><p>Les archers, �tag�s � mi-chemin avec leurs torches et leurs hallebardes, ne savaient s'ils devaient redescendre vers le point o� le feu prenait, ou monter pour secourir l�-haut le Procureur et son greffier qui poussaient des cris.</p><p>� Aidez-moi � sortir de l� Monsieur Carbonnel, disait Ang�lique au mari de B�reng�re.</p><p>Mais celui-ci, hallucin�, contemplait au-dessous de lui l'effervescence subite de ces flammes qui, si souvent, avaient hant� ses cauchemars.</p><p>Enfin le sergent au hoqueton fit preuve de sang-froid. Apr�s avoir donn� l'ordre d'�teindre les torches dans la neige, � on y voyait assez clair comme cela maintenant � il prit deux hommes avec lui pour secourir le greffier, envoya les autres porter aide � la population de la falaise. De chaque cabane de planches ou de rondins, d�j� atteinte ou menac�e, les habitants sortaient en poussant des cris, essayant de sauver quelques hardes, une chaudi�re, une cassette. Il n'�tait pas question de rien essayer d'�teindre.</p><p>� Veillez aux vieux et aux enfants, cria le sergent. Portez-les...</p><p>Mais le vent emporta au-del� quelques bottes de chaume enflamm� qui tomb�rent dans la cour arri�re du<emphasis>Navire de France</emphasis> et un valet accourut en disant que des barriques vides commen�aient de flamber devant le magasin.</p><p>� Mes peaux de castor !... s'�cria la Polak en se pr�cipitant, mes meubles... ma maison...</p><p>On attaquait au pic la rive pour essayer de trouver de l'eau. Une tra�ne �tait partie avec un tonneau vers le trou o� l'on taillait la glace dans l'espoir de l'y remplir plus facilement, mais le gel r�cent avait referm� toutes les issues.</p><p>� Les puits !</p><p>Des maisons, o� il y avait des puits int�rieurs, surgissaient des hommes et des femmes chacun charg� d'un seau clapotant.</p><p>� Les seaux !</p><p>Il n'y en avait pas assez. Les seaux de cuir de r�serve pour l'incendie �taient entrepos�s dans le vieux magasin du Roi dont le greffier Carbonnel ou le Procureur avait la cl�.</p><p>� Les haches !</p><p>Les haches aussi. On parla de monter au greffe. On ne savait pas encore que le Procureur, br�l� � la joue, et le greffier, la jambe cass�e, se trouvaient sur les lieux, dans la Basse-Ville. Dans l'arri�re-cour du<emphasis> Navire de France</emphasis> on parvenait � arr�ter l'incendie.</p><p>Mais, dans des ronflements et des craquements le quartier Sous-le-Fort �tait livr� � l'holocauste. Le vent se levait, entra�nant les redoutables cerfs-volants de feu et nul ne pouvait plus pr�voir o� ils allaient retomber, allumant d'autres foyers.</p><p>La Basse-Ville allait �tre la proie des flammes.</p><p>La Polak, le visage barbouill� de suie, rentra en courant dans la grande salle de l'auberge, o� Ang�lique aidait les archers � installer le greffier plaintif, sur un banc.</p><p>� Il t'appelle ! lui lan�a-t-elle. Il t'appelle !</p><p>� Qui cela ?</p><p>� Le Bougre Rouge ! Il est rest� l�-haut !</p><p>Ang�lique courut sur le seuil. Les flammes atteignaient la cahute du Bougre Rouge, la derni�re au sommet de l'�chafaudage dans la falaise.</p><p>Elle l'aper�ut debout sur le ressaut �clair� par les langues d'or g�antes qui, en se tordant, se hissaient jusqu'� lui. Il serrait dans ses bras, sur sa poitrine, le grand livre de Toth, de cuir et de parchemin. Il regardait vers le ciel qu'il devait d�couvrir noir et piquet� d'�toiles � travers la hideuse approche du feu.</p><p>La Polak se jeta � genoux aux pieds d'Ang�lique.</p><p>� Dis-lui d'arr�ter le feu ! s'�cria-t-elle. Lui seul peut le faire. Dis-lui d'�carter le fl�au ! Dis-lui ! Toi seule le peux ! Par l'Esprit !</p><p>On entendit craquer les soubassements de la cabane. Les poutres de soutien fl�chirent et la fa�ade s'inclina, devenue au-dessus de l'homme un portique d'or fluide. Une clameur monta de la foule qui instinctivement se reculait jusqu'au fleuve.</p><p>La cahute s'abattit.</p><p>Dans une gerbe d'�tincelles, disparurent le Bougre Rouge, son Eskimo et ses livres maudits.</p><p>Mais en s'arrachant de la falaise, la maison du sorcier entra�na une �norme masse de boue, de roches et de glaces dont l'avalanche, dans un chuintement atroce de vapeur et d'�manations de mati�res calcin�es, �touffa le gigantesque brasier qui se d�cha�nait au-dessous.</p><p>Il y eut une sorte de lutte titanesque entre les �l�ments, entre le feu et l'�boulement. Puis les derniers serpents rouges qui essayaient de s'insinuer hors du chaos furent arr�t�s par les remblais de neige, asperg�s d'eau � la vol�e, �cras�s du talon. Et l'obscurit� retomba. L'on sut plus tard que la trag�die n'avait dur� que vingt minutes.</p><p>Les nuages de fum�e �paisse et naus�abonde qui s'�levaient des ruines et montaient en volutes vers le ciel finirent par incommoder les habitants du ch�teau Saint-Louis sur le Roc, Gouverneur, officiers, laquais, marmitons sortirent sur la terrasse.</p><p>Les soldats de la garde de M. de Frontenac, alert�s, se ru�rent vers la Basse-Ville, appelant au feu. Le tocsin de la cath�drale se mit � sonner.</p><p>Les militaires d�fonc�rent la porte du vieux magasin du Roi. Les seaux de cuir, les haches, les crocs de fer, les �chelles furent empoign�s, distribu�s. Les sauveteurs d�bouch�rent sur la place de l'Anse du Cul-de-Sac o�, devant l'auberge du<emphasis>Navire de France</emphasis> �pargn�e, la foule se tenait immobile, �berlu�e, toussant et crachotant sous une pluie de cendres.</p><p>� Comment le feu s'est-il �teint ? demand�rent-ils.</p><p>� Par magie ! r�pondirent les t�moins.</p><p>Le Procureur refusa �nergiquement pour sa br�lure toute aide et tout rem�de de la part de Mme de Peyrac, que sa femme pourtant sollicita � plusieurs reprises.</p><p>Il garda de ce jour une cicatrice qui, en le rendant moins beau, lui donna, on ne sait pourquoi, l'air plus intelligent.</p><p>Peu de gens le plaignaient.</p><p>� Eh bien, vous �tes content ? lui disait-on avec hargne. Vous l'avez nettoy� votre quartier Sous-le-Fort !</p><p>On remarquait que son sup�rieur hi�rarchique, Garreau d'Entremont, ne lui votait pas de compliments. La hure bourrue du Lieutenant de Police laissait deviner un brin de contentement. La fatuit� du jeune fonctionnaire et son z�le l'avaient souvent agac�.</p><p>� Il a voulu jouer son petit La Reynie montant � l'assaut du faubourg Saint-Denis et dispersant les derniers truands de la Cour des Miracles. Mais Qu�bec n'est pas Paris !</p><p>Cette affaire hanta longtemps No�l Tardieu de La Vaudi�re.</p><p>� quelques oublieux qui, le rencontrant, s'informaient du souci qui l'assombrissait, du m�me ton accabl� d'effroi qu'avaient d� avoir les Anglais s'�criant apr�s le b�cher de Jeanne La Pucelle : � Nous avons br�l� une sainte �, il r�pondait :</p><p>� J'ai br�l� un sorcier !</p></section><section><p><strong>Dixi�me partie</strong></p><empty-line/><p><strong>Le messager du Saint-Laurent</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 68</strong></p><empty-line/><p>Et les citoyens de Qu�bec connurent une �re de tr�ve dans les tracasseries habituelles dont les harcelait l'administration. Grincheux, Carbonnel se faisait porter chaque matin � son greffe par six forts lascars. Sto�que, il ne pouvait qu'opposer un silence maussade aux plaisanteries dont on ne se privait pas de l'abreuver. Non que personne e�t le mauvais c�ur de rire de sa jambe cass�e... Mais de son Procureur, ah oui !... Bien la peine de vous avoir picor� le cr�ne tout l'hiver avec sa peur de l'incendie � et de leur faire d�barrasser les toits et de leur faire ramoner les chemin�es � pour aller allumer lui-m�me l'incendie, de sa propre main. Car Nicolas Carbonnel ne pouvait pas le nier. Il l'avait vu de ses yeux, son Procureur, jeter sa perruque enflamm�e sur les toits de bardeaux du quartier Sous-le-Fort.</p><p>Et si lui, le greffier, pr�f�rait garder bouche cousue sur ce geste criminel, d'autres l'avaient vu et pouvaient en t�moigner. On l'avait vu d'en bas, on l'avait vu d'en haut. On l'avait vu de partout.</p><p>Des �chos filtr�rent d'une atroce dispute qui �clata au sein du jeune m�nage Tardieu de La Vaudi�re.</p><p>� Je suis la ris�e de la ville, criait B�reng�re hors d'elle, si ce n'est la brebis galeuse que l'on rendrait volontiers responsable du sinistre. L'on me tourne le dos ou l'on me pouffe au nez. Tout cela par votre faute, Monsieur. Je vous savais ben�t, mais � ce point !... Quelle id�e vous a pris de mener une op�ration de police en robe et perruque, � cette heure qui n�cessitait les porteurs de torches...</p><p>� Je me tue � vous r�p�ter que ce ne sont pas les torches qui ont mis le feu, braillait No�l Tardieu de La Vaudi�re. Dans ces bouges infects, il ne fait jamais jour. Ma perruque a accroch� le bec d'une lampe � huile.</p><p>� Pourquoi fallait-il que vous y vinssiez dans ce bouge ? Et pourquoi, je le r�it�re, � cette heure, ce soir-l� ?</p><p>Et comme il se taisait, t�tant d'un air sombre le bandage autour de sa br�lure.</p><p>� Je vais vous le dire, moi. C'est parce que vous aviez appris par vos espions que Madame de Peyrac s'y trouvait. Et vous aviez d�cid� de l'y surprendre... taisez-vous !... de m�langer l'arrestation du sorcier en m�me temps que la sienne, afin de relancer la vieille querelle de sorcellerie contre elle... non, laissez-moi parler !... et tout cela pour atteindre � travers elle et tout le mal que cela lui aurait caus�, l'homme que vous ha�ssez mais que vous n'osez pas attaquer de front, Monsieur de Peyrac.</p><p>� L'homme avec qui vous vous affichez de fa�on �hont�e, Madame, s'�cria No�l Tardieu, blanc de rage, et � qui je dois de porter des cornes.</p><p>� H�las ! Non ! Pour mon malheur ! riposta B�reng�re-Aim�e en levant vers le ciel ses souples bras de trag�dienne. H�las ! Il n'en est rien. Non ! Vous n'�tes pas cocu, Monsieur, et croyez que je le d�plore. Mais tout n'est pas dit encore... Et j'y parviendrai peut-�tre, ne serait-ce que pour me venger de vous.</p><p>� la suite de la grande temp�te suivie des aveux de Banist�re, le comte de Peyrac avait fait b�tir sur l'emplacement de la chaumine d�truite un petit bastion de bois qui veillait sur la maison de Ville d'Avray. Des hommes y montaient la garde nuit et jour. Leur vigilance soutiendrait heureusement celle du chien niaiseux, charg� de pr�venir des d�buts d'incendie par ses bonds d�sordonn�s.</p><p>Mais l'on sentait que les flammes qui avaient ravag� le quartier Sous-le-Fort avaient exorcis� les mauvais esprits du feu pour l'ann�e et il n'y avait qu'� regarder dormir le chien des Banist�re sous le four � pain, pour comprendre que ce danger n'�tait plus � redouter.</p><p>Ang�lique avait fait part � son mari des avertissements de l'�v�que et de ce qu'en avait jug� le sorcier au cours de sa visite qui s'�tait termin�e de fa�on si dramatique.</p><p>Maintenant qu'il n'�tait plus l�, il serait difficile de d�couvrir par divination celui qui, le mois prochain, devait remettre � l'�v�que une d�nonciation contre lui.</p><p>� Nous devons � Monseigneur notre Pr�lat de lui �viter de nouvelles affres de conscience � notre propos. Il s'est montr� un trop parfait et trop loyal ami envers nous, avait-elle dit � Joffrey en lui rapportant son entretien avec Mgr de Laval.</p><p>L'interpr�tation du sorcier qui, se basant sur cette date du mois d'avril, parlait d'un messager ayant pu toucher un courrier d'Europe dans le Sud et assez hardi pour le ramener vers les r�gions presque inaccessibles l'hiver du bas Saint-Laurent, �tait � envisager. Il ne fallait pas exclure non plus la possibilit� que ces papiers se trouvassent � Qu�bec m�me, entre les mains d'un ami du P�re d'Orgeval qui les r�v�lerait apr�s avoir respect� les consignes de d�lai demand� par le j�suite.</p><p>� Peut-�tre le P�re de Gu�rande, qui �tait son coadjuteur en Acadie ? sugg�ra-t-elle. Il nous est tellement hostile.</p><p>� Je parlerai � Maubeuge, dit le comte.</p><p>Un premier indice leur vint de fa�on inattendue par le bonhomme Loubette.</p><p>Le vieil homme, qui ne bougeait point de son grabat, avait cet avantage d'�tre au courant de tout car on venait � lui. Les fragments d'information, il les collectait, bien rang�s dans sa m�moire qui n'avait rien d'autre � faire.</p><p>D'anciens compagnons de traite, de plus jeunes qui ne manquaient jamais de venir le visiter quand ils passaient par Qu�bec et les dames de la Sainte-Famille �taient ses meilleures sources de renseignements.</p><p>Il se m�fiait des eccl�siastiques qui ne disent que ce qu'ils veulent bien dire.</p><p>Depuis la premi�re semaine de son arriv�e o� Ville d'Avray le lui avait recommand�, Ang�lique avait continu� de visiter Pierre Loubette et lui, de longtemps, avait continu� de la soup�onner de venir pour lui subtiliser � l'intention du marquis son calumet de pierre rouge et jusqu'� son vaisselier de ch�ne massif.</p><p>Il s'�tait peu � peu laiss� apprivoiser et lui racontait maintes histoires du pass�, car il avait fini par comprendre que cela l'int�ressait.</p><p>� Je vous ai apport� du tabac, lui annon�ait Ang�lique.</p><p>� Je ne peux plus fumer.</p><p>� Vous pouvez chiquer et m�me priser, cela soulage les humeurs.</p><p>Avec ses rem�des il toussa moins. Et de temps en temps quand elle venait, il fumait un calumet bourr� d'un tabac de Virginie qu'elle lui pr�parait.</p><p>� Vous me plaisez, d�clara-t-il un jour. Alors je vais vous dire o� s'en est all� Pacifique Jusserant.</p><p>� Qui est Pacifique Jusserant ?</p><p>Le vieillard �tait appuy� � ses oreillers et tirait quelques bouff�es de son calumet.</p><p>� Le � donn� � du P�re d'Orgeval.</p><p>Ang�lique dressa l'oreille et alla s'asseoir au chevet du vieillard. Elle devinait que derri�re cette annonce elle allait apprendre quelque chose d'important.</p><p>Les � donn�s � �taient des civils qui servaient les missionnaires j�suites sans avoir � �mettre de v�ux religieux, mais dans un esprit de sacrifice. C'�taient des serviteurs d�vou�s ainsi appel�s parce qu'ils se donnaient par contrat pour plusieurs ann�es ou pour la vie, sans recevoir aucun salaire. La mission profitait de leur travail et s'engageait � pourvoir � leur entretien. Ils suppl�aient les fr�res convers ou coadjuteurs de la Compagnie de J�sus, avec l'avantage de pouvoir en plus se servir d'un mousquet ou d'une arquebuse.</p><p>Ce nom de Pacifique Jusserant n'�tait pas inconnu � Ang�lique.</p><p>� Vous le connaissez, dit le vieux, vous l'avez soign� et sauv� de la c�cit� blanche, l'an dernier, dans votre fort de Wapassou.</p><p>Alors elle se souvint de l'individu en question. En plein hiver, chauss� de raquettes et escort� d'un Indien, il s'�tait pr�sent� au fort porteur d'une lettre du P�re d'Orgeval pour le comte de Lom�nie-Chambord. La r�verb�ration du soleil sur la neige pendant la marche lui avait br�l� les yeux au point de le rendre aveugle. Elle l'avait soign� avec une d�coction de pousses d'aiguilles de pins. C'�tait un homme jeune encore, mais farouche et, tout d�vou� au missionnaire qu'il servait, il avait embrass� sa cause contre les gens de Wapassou. Pendant le temps de son s�jour au fort, il ne s'�tait pas d�parti de son attitude m�fiante.</p><p>� Il s'en est all� vers le sud, jusqu'aux rivages o� la mer reste libre l'hiver et o� les navires continuent d'aborder, possible m�me que ce soit du c�t� de Pentagou�t ou plus bas encore, du c�t� de la Nouvelle-Angleterre. Il va chercher quelque chose pour le P�re d'Orgeval qu'un courrier doit lui amener de France. Quelque chose de mauvais pour vous et votre �poux.</p><p>� Comment savez-vous cela ?</p><p>� Il est venu me voir avant de partir. Quand j'�tais moi-m�me � donn� � nous avons partag� pas mal d'aventures ensemble. Il est n� � l'�le d'Orl�ans et il a une concession sur la c�te de Lauzon du c�t� de L�vis. Mais il a tout quitt� depuis longtemps pour suivre le P�re d'Orgeval. Il est parti � l'�t�.</p><p>� Quand doit-il revenir ?</p><p>� Me para�t difficile qu'il puisse atteindre Qu�bec avant le d�gel. � supposer que le navire attendu soit parvenu aux c�tes en janvier. Les travers�es sont rares l'hiver, mais les Hollandais et les Anglais s'y risquent puisqu'ils ont la mer libre. Le P�re avait des intelligences avec eux et se faisait ainsi envoyer toutes sortes de correspondance de sorte que, par l'Acadie, il gagnait souvent de vitesse les courriers qui arrivaient ici.</p><p>� Qu'apporterait-il qui pourrait nous nuire ?</p><p>� Je n'en sais rien. Mais Pacifique affirmait que si cela explosait, vous les �trangers ennemis de son j�suite, vous seriez d�truits sans recours. Je lui ai dit qu'il �tait fou de se m�ler de tout cela. Mais il l'a toujours �t�, un peu fou. Les Ab�nakis l'avaient surnomm� � Orignal-T�tu �, et ceux qui ne l'aimaient pas � Orignal-Fou �. D�s que le j�suite le regarde dans les yeux, il est pr�t � marcher sur les braises.</p><p>*****</p><p>� la suite de la r�v�lation du vieux Loubette, ils tinrent conseil un soir dans la petite maison avec Barssempuy et Urville, Piksarett, �loi Macollet et Nicaise Heurtebise, qui tous connaissaient bien le serviteur du P�re d'Orgeval.</p><p>Le raisonnement du Bougre Rouge se r�v�lait juste.</p><p>Mais une fois en possession de ce � quelque chose � qu'il �tait all� attendre sur les rivages de la mer libre, Pacifique Jusserant avait-il pu se lancer en plein hiver dans sa remont�e vers le nord ? M�me pour un homme entra�n� et fanatique, traverser en raquettes cent � deux cents lieues de territoire d�sert �tait une entreprise qui comportait plus de chances d'�chec que de r�ussite. Pris dans la temp�te, il devait se terrer dans un trou. Il pouvait s'�carter, c'est-�-dire perdre la piste et alors il p�rirait, une fois sa provision de pemmican �puis�e. Ou saisi par les grands froids, il tomberait gel� vif. Il lui serait difficile en cette saison de trouver un sauvage pour l'accompagner.</p><p>Joffrey de Peyrac pensait �galement qu'il n'�tait pas facile � un navire fran�ais ou �tranger de parvenir l'hiver sur les c�tes du Maine ou dans un port de l'Acadie p�ninsulaire : Port-Royal ou La H�ve.</p><p>M�me libre, la mer frappait de ses vagues les rivages enneig�s. Elle �tait sinistre, d�mont�e, souvent charriant des glaces.</p><p>Il pouvait aussi r�ussir. Et il fallait demeurer en alerte, essayer de pr�voir cette arriv�e et l'intercepter.</p><p>Ce soir-l� Piksarett ne pronon�a pas un mot. Il se montrait distrait et diff�rent depuis qu'il �tait revenu des environs de Lorette apr�s avoir consult� ce � jongleur � qui interpr�tait les songes. Assis � terre, les jambes crois�es, son calumet aux l�vres, il avait fum� au moins deux pains de p�tun du poids d'une livre chacun, de sorte que les plus endurcis en avaient la gorge br�lante d'avoir discut� dans cette tabagie de plus en plus dense et les paupi�res rougies. Le conseil s'�tait conclu dans une brume �paisse aux effets l�g�rement hallucinatoires, le p�tun �tant un tabac grossier et, en r�alit�, une autre plante, de cette sorte qu'on appelait � herbe de la reine � et dont on se sert pour composer des poudres calmantes. Joffrey de Peyrac qui fumait un cigare de tabac de Virginie ainsi que le comte d'Urville, les autres qui fumaient qui leurs calumets qui leurs pipes d'�cume de mer, n'avaient pas paru incommod�s, mais Ang�lique, vers la fin du conciliabule, n'�tait gu�re plus en �tat d'y prendre part. Elle se sentait flotter au sein de ces nuages bleus d'o� �mergeait seul Piksarett fumant avec une in�branlable constance mais son regard �tait imp�n�trable et, par instants, il la fixait comme s'il avait vu � travers elle des choses �tonnantes.</p><p>L'affaire de Pacifique Jusserant l'assombrissait. Derri�re le � donn� � que l'on appelait � Orignal-T�tu �, c'�tait encore la silhouette du j�suite que Piksarett avait si longtemps accompagn� dans ses guerres. Et le � Grand Baptis� � ne finissait-il pas par �tre troubl� par l'acharnement avec lequel le j�suite, m�me absent, poursuivait son combat. Il avait d� ob�ir et partir aux Iroquois, mais il avait m�nag� son dernier br�lot et voici que celui-ci commen�ait de d�river vers eux � travers les d�serts blancs.</p><p>Au moment o� elle se disait que le contact �tait coup� entre elle et l'Indien et qu'ils commen�aient pour des raisons obscures � s'�loigner l'un de l'autre dans leur complicit�, elle vit un �clair de gaiet� passer sur son visage et, soudain, il avait l'air tr�s content comme s'il s'�tait �cri� en lui-m�me : � J'ai trouv�. Je sais ce que je dois faire. �</p><p>Il lui adressa un clin d'�il malicieux.</p><p>Par quel chemin arriverait Pacifique Jusserant ?</p><p>Par quel point essaierait-il d'entrer dans la ville ?</p><p>�loi Macollet savait que le � donn� � avait une petite concession � L�vis b�tie d'une maison. On pouvait supposer que, venant du sud, il commencerait par s'y arr�ter. Il ignorait sans doute que le P�re d'Orgeval ne r�sidait plus � Qu�bec.</p><p>Le vieux coureur de bois d�cida d'aller rendre visite � son fils et � sa bru et de leur recommander de surveiller la demeure de Pacifique Jusserant, qui �tait dans leur voisinage.</p><p>L'essai de r�conciliation que le vieil ent�t� avait eu avec sa famille � No�l s'�tait sold� par un �chec. Son fils qui �tait d�j� un homme de pr�s de quarante ans, bon corroyeur de son m�tier, mais indolent, peu causant, grand, gros et lourd, n'avait jamais eu des rapports tr�s amicaux avec ce p�re auquel il ressemblait si peu. Sa femme lui menait la vie dure. C'est elle qui tenait la ferme.</p><p>Pour faire plaisir � Mlle Bourgeoys, Macollet s'�tait rendu � L�vis pour passer No�l avec eux. Parti avec le m�nage ou�r la messe de minuit en une petite chapelle de paroisse sur la c�te de Lauzon, il y avait rencontr� une veuve de ses anciennes connaissances qui avait deux filles attrayantes et il s'�tait laiss� entra�ner � venir r�veillonner chez elles. Vex�e, sa bru, le lendemain, avait refus� de lui ouvrir sa porte. La chose s'�tait envenim�e par la suite, l'une des filles s'�tant trouv�e enceinte hors du mariage et Sidonie Macollet avait r�pandu le bruit que c'�tait des �uvres de son beau-p�re. �loi Macollet haussait les �paules :</p><p>� C'est � la m�re que je fais la cour.</p><p>Macollet passa outre � ce mauvais souvenir.</p><p>� Tant pis si elle crie, la Sidonie ! Il faudra bien qu'elle obtemp�re. Je ne peux pas rester � faire le guet l�-bas pendant que Pacifique va peut-�tre s'amener par un autre c�t�.</p><p>Il se rendit � L�vis, se disputa avec sa bru, alla r�der dans les environs de la maison de Pacifique Jusserant dont on n'apercevait derri�re l'amoncellement des neiges que le filet de fum�e, trahissant la pr�sence des gardiens, et revint apr�s avoir fait � son fils et � Sidonie des recommandations draconiennes.</p><p>Un r�seau de surveillance s'�tablit. Il fallait autant que possible �viter que le messager n'atteigne Qu�bec.</p><p>Si jamais il y parvenait, bon nombre de guetteurs aux yeux aiguis�s, et qui pouvaient le reconna�tre, se chargeraient de l'emp�cher d'atteindre l'�v�ch�.</p><p>� Les caves ? sugg�ra quelqu'un.</p><p>On mit sous surveillance les maisons dont les caves avaient communication avec celle du S�minaire.</p><p>Il ne pourrait pas franchir le filet.</p><p>Apr�s quelques jours, la tension se rel�cha. Une forte tomb�e de neige resserra la sensation d'isolement. Le verrou du d�sert blanc parut se refermer avec plus de rigueur encore. Des petites tribus de chasseurs algonquins apport�rent � l'H�tel-Dieu leurs vieillards �puis�s par le froid. Eux-m�mes s'install�rent aux abords de la ville. Ils n'avaient plus la force de chasser. La neige, molle et tomb�e en trop grande quantit�, rendait ext�nuantes les �tapes quand le village d�cabanait � la recherche du gibier devenu rare. On commen�a � parler de famine.</p><p>*****</p><p>P�ques furent l�. P�ques en Canada n'�taient jamais fleuries.</p><p>Le Vendredi Saint, l'intendant Carlon, repr�sentant le gouverneur Frontenac et accompagn� de quelques principaux du gouvernement, vint � l'H�tel-Dieu distribuer le bouillon aux malades et laver les pieds des pauvres.</p><p>Touchante c�r�monie remontant aux anciens rois et empereurs chr�tiens d�sireux de s'incliner au moins une fois l'an devant le Roi des Rois et ceux qu'il aimait de pr�dilection : les pauvres.</p><p>Durant cette p�riode de hargne et de chicane, qui marquait la fin du car�me, la s�r�nit� et le caract�re �gal de Mme de Castel-Morgeat furent pour toute la ville un sujet d'�dification. Et les dames de la Sainte-Famille, navr�es de sentir parfois sous les coups de la fatigue leur r�sistance morale fl�chir dans ce domaine de la charit� et de la douceur, devaient s'incliner devant celle qu'elles avaient, non sans raison, tant d�cri�e.</p><p>� Sabine est un ange, disaient-elles. On se demande o� elle puise sa force.</p><p>Elle souriait � demi, cachant on ne sait quelle inexprimable joie. Parfois quand elle se trouvait seule dans son appartement du ch�teau Saint-Louis, elle prenait entre ses paumes une petite coupe en or massif repr�sentant un coquillage et dont le pied �tait form� par le groupe compos� et merveilleusement cisel� d'une tortue incrust�e d'�caill� et d'un l�zard de jade vert.</p><p>Elle contemplait l'objet merveilleux, le ch�rissait et le baisait, trouvant � le tenir entre ses mains, � poser contre l'or sa joue, cette force que ses amies lui enviaient et qui lui permettait d�sormais de tout traverser, de tout vivre.</p><p>Quelques jours apr�s ce qui s'�tait pass� entre elle et M. de Peyrac, il lui avait fait porter ce bibelot d'origine italienne et d'une grande valeur. Dans le coffret de cuir doubl� de velours, elle y trouva une �tiquette d'une encre plus ancienne : Pour Madame de Castel-Morgeat. Les larmes de Sabine tomb�rent sur l'or incorruptible qu'elle serrait contre son sein avec ferveur. Quelle signification devait-elle lire derri�re son geste ? Que contenait encore la petite coupe italienne ? Un pardon ? Un adieu ? Elle n'osait se dire dans son humilit� : un remerciement galant.</p><p>Elle conserva aussi la lettre, la relisant, posant ses l�vres sur les lignes, la signature prestigieuse, envo�tante, puis comprenant qu'elle risquait de r�veiller et d'entretenir en elle d'inutiles esp�rances et qu'elle se faisait du mal, elle la br�la.</p></section><section><p><strong>Chapitre 69</strong></p><empty-line/><p>Avril �tait l�, d�j� entam�. Pas de nouvelles du messager, le guet ne se rel�chait pas.</p><p>La seconde fois que le nom de Pacifique Jusserant se trouva prononc�, confirmant que leurs pressentiments �taient justes et que c'�tait bien lui le messager annonc� � l'�v�que par d'Orgeval, ce fut par le plus impr�vu des revenants.</p><p>Un vent aiguis� r�pait la surface de la neige. Une femme de la Basse-Ville, selon une coutume de sa province d'origine, balayait soir et matin son seuil pour en chasser les esprits. Un matin, elle y versa un grand seau d'eau pour faire bonne mesure. Le marquis de Ville d'Avray vint � passer par l�, glissa sur cette patinoire, tomba et ne put se relever.</p><p>Ang�lique, appel�e d'urgence, le trouva au<emphasis> Navire de France,</emphasis> entour� de ses amis dont il avait fait convoquer aussit�t le ban et l'arri�re-ban. Si l'on consid�re qu'il n'�tait pas facile par ces jours de verglas de se d�placer dans Qu�bec et si l'on constatait l'importance de la foule qui envahit en un temps record l'auberge de Janine Gonfarel, il fallait reconna�tre que le marquis ne se vantait pas lorsqu'il assurait �tre tr�s aim� et avoir beaucoup d'amis.</p><p>Tous �taient l� y compris son pr�f�r�, le rude et bourru Lieutenant de Police civile et criminelle Garreau d'Entremont.</p><p>Ville d'Avray le prit � partie.</p><p>� Vous voyez ce qui arrive avec vos ordonnances que vous ne pouvez pas faire respecter. Des rues o� l'on se fait renverser par les tra�nes des garnements.</p><p>� Vous avez �t� renvers� ?</p><p>� Non ! Mais j'aurais pu l'�tre.</p><p>Les Acadiens, sortis de leurs cercles secrets, �taient l� pour entourer leur gouverneur.</p><p>On s'�carta devant Ang�lique, avec autant de respect que de foi comme si elle avait pu, d'un coup de baguette magique, le remettre sur pied.</p><p>De sa visite � la Pr�v�t� o� elle avait vu le livre<emphasis> Malleus maleficarum,</emphasis> bible destin�e � confondre les sorci�res, Ang�lique avait gard� l'arri�re-pens�e que le Lieutenant de Police l'avait convoqu�e pour lui reprocher ses activit�s de gu�risseuse. Aussi fut-elle ennuy�e de voir Garreau d'Entremont au chevet de Ville d'Avray.</p><p>� M'autorisez-vous � le soigner, Monsieur le Lieutenant de Police ? lui demanda-t-elle tout � trac.</p><p>� Mais oui, pourquoi pas ? Au contraire, bredouilla d'Entremont, surpris de l'attaque.</p><p>Dans ce m�me instant Ang�lique se souvenait que le<emphasis> Malleus maleficarum</emphasis> ne s'�tait trouv� l� que par hasard et que tout autre �tait la raison de la convocation.</p><p>Mais il �tait trop tard pour rattraper la maladresse. Le pauvre Garreau s'en fut tr�s d�confit, ne comprenant pas l'hostilit� que lui t�moignait Mme de Peyrac. Il y avait peu de femmes qu'il estimait autant qu'elle dans la ville, et il n'�tait pas insensible non plus � sa grande beaut�. Il croyait le lui avoir fait comprendre. Certes, il �tait persuad� qu'elle mentait � propos de l'affaire Varange, comme cette clique de Gascons aventuriers, �cumeurs des mers et des c�tes et qui se croyaient hors des lois communes. Mais cela �tait une autre question.</p><p>� Vous l'avez pein�, dit Ville d'Avray. Quelle mouche vous pique ? Oh ma ch�re ! Que je souffre ! J'ai s�rement la cheville bris�e. Elle n'�tait que foul�e.</p><p>Apr�s un examen au cours duquel Ville d'Avray g�missait, pleurait et n'avait pas assez de mains pour se cramponner � toutes celles de ses amis qui voulaient lui insuffler force et courage en ce dur moment, elle put lui assurer qu'il n'avait rien de cass�.</p><p>En revanche, il lui faudrait prendre patience, envisager au moins deux � trois semaines de repos, le pied bien band�, reposant sur un coussin comme celui d'un malade frapp� de la goutte.</p><p>� Je resterai au<emphasis> Navire de France,</emphasis> d�cida-t-il. Ainsi j'aurai de la compagnie. Vous voulez bien de moi, Janine ?</p><p>L'accident se r�v�lant sans gravit�, Ang�lique s'avoua qu'elle n'�tait pas trop m�contente de voir Ville d'Avray immobilis� dans la Basse-Ville. Le marquis avait un c�ur innombrable. Il aimait aussi coqueter avec les femmes. Et Ang�lique, plaisante et intelligente, lui inspirait une passion qui allait jusqu'� le d�tourner de ses pr�f�rences pour les adolescents dont jusqu'alors il ne se cachait pas. Loin d'elle il s'ennuyait. Comme Nicolas de Bardagne, il la cherchait en tous les points de Qu�bec, mais de plus il n'admettait pas qu'elle lui cach�t un seul d�tail de son emploi du temps. R�cemment, elle ne s'�tait pas dissimul� qu'il serait difficile de parvenir jusqu'au bout de l'hiver sans que la situation ne se d�t�riore, l'obligeant � se montrer s�v�re, � rompre tout � fait avec lui, ce qui l'aurait navr�e.</p><p>Maintenant qu'il �tait contraint � se montrer moins remuant, elle le verrait selon son agr�ment � elle et serait libre de prendre cong� chaque fois qu'il deviendrait importun.</p><p>Ville d'Avray ne fut pas dupe, l'accusa de cruaut�, mais force lui fut de se r�signer car, maintenant qu'il ne pouvait plus se d�fendre, elle �tait bien capable de l'abandonner, refusant de le soigner pour le livrer aux mains de ce tortionnaire de chirurgien de navire Ragueneau qui se disait m�decin et qui le rendrait s�rement boiteux.</p><p>� Ah ! Que j'aime votre main sur ma peau. Vos doigts sont si caressants.</p><p>Afin de conserver au moins le plaisir de sentir ses doigts l�gers sur sa cheville douloureuse, il s'avoua pr�t � toutes les sagesses et � tous les sacrifices.</p><p>L'inactivit� lui pesait. Ne pouvant plus tenir les guides de sa vie sentimentale, il se sentit le c�ur vacant.</p><p>M. Dagenet, son aum�nier, lui faisait la lecture. Mais Ville d'Avray l'envoya promener. Plus il le voyait et plus cela lui rappelait que son aum�nier, qu'il appointait depuis des ann�es pour veiller sur son salut spirituel, l'avait abandonn� juste au moment o� il avait eu affaire � une d�mone et � quatre-vingts l�gions de d�mons.</p><p>� force d'�voquer les p�rip�ties de l'�t�, il fut pris de la nostalgie de revoir le jeune Alexandre de Rosny qui l'avait accompagn� dans le d�but de sa tourn�e de gouverneur en Acadie mais qui, par caprice, avait refus� de remonter avec lui sur Qu�bec.</p><p>� Oh ! Ch�re Ang�lique, supplia-t-il, l'on dit que vous avez des dons pour appeler les gens � distance. Je vous en prie, faites-moi revenir mon Alexandre...</p><p>Deux jours plus tard, Alexandre de Rosny se trouvait l�, dans la grande salle du<emphasis> Navire de France.</emphasis> On ne prit pas garde tout d'abord � ce voyageur au nez et aux pommettes br�l�s par le gel et le soleil, mais quand il eut enlev� ses fourrures et que l'on reconnut le bel �ph�be aux l�vres boudeuses que le marquis ne cessait de r�clamer, ce fut une explosion de joie.</p><p>Tout � fait insens�e, cette id�e qu'il pouvait revenir d'Acadie en cette saison, et pourtant il �tait l�. Il apportait des nouvelles de toute la c�te du Maine, de l'Acadie, de la Baie Fran�aise et c'�tait comme si d�j� se rompait le cercle de l'hiver.</p><p>Et le marquis, rayonnant, remerciait Ang�lique de ses dons supranormaux. Elle l'assura qu'elle n'y �tait pour rien. Vu la promptitude avec laquelle le jeune Rosny s'�tait trouv� parmi eux, il avait d� se mettre en chemin au moins plusieurs semaines sinon plusieurs mois auparavant.</p><p>Elle le fit asseoir sur un tabouret et oignit d'un baume les br�lures de son visage. Puis elle �bouriffa ses cheveux blonds avec affection. Ce mignon courageux �tait bien de la m�me race que celle des Philippe du Plessis-Belli�re, qui d�s quatorze ans guerroyaient en col de dentelles sur les champs de bataille d'Europe.</p><p>Le jeune homme, � sauter les rapides des rivi�res folles d'Acadie et � se lancer dans un pareil voyage, �tait devenu plus bavard et montrait moins de morgue.</p><p>Il disait qu'en certaines r�gions qu'il avait travers�es, atteignant �puis� et se croyant sauv� des petits campements d'Indiens, il lui �tait arriv� en p�n�trant dans les tipis ou les wigwams, d'en d�couvrir les habitants morts, soit de froid, soit de faim ou des deux ensemble, certains assis encore, fig�s devant les derni�res cendres du foyer, le calumet en main, momies racornies, saupoudr�es par la neige qui filtrait � travers les interstices des mis�rables abris d'�corce ou de peaux.</p><p>� Quelle folie ! soupirait le marquis. Jamais tu n'aurais d� tenter une telle odyss�e, m�me pour me revoir.</p><p>Alexandre haussait les �paules. Il n'�tait pas le seul.</p><p>Il y en avait d'autres qui se risquaient dans la travers�e du grand d�sert blanc.</p><p>C'est alors qu'il pronon�a le nom de Pacifique Jusserant, le � donn� � du P�re d'Orgeval, qu'il avait rencontr� � la mission de Saint-Fran�ois des Ab�nakis et qui lui aussi remontait du Maine et se dirigeait vers Qu�bec.</p><p>Le � donn� � avait l'air, comme lui, d'avoir travers� de dures �tapes. Il paraissait � bout de forces, mais pouss� par la fi�vre de continuer sa route. Il s'�tait arr�t� quelques jours � la mission pour trouver une autre paire de raquettes et n'en ayant pas trouv� comme il voulait, il prenait le temps de les fabriquer. Il portait avec lui une sacoche dont il ne se d�partissait jamais, dormant avec. L'Indien qui l'avait accompagn� jusque-l� refusait de poursuivre. Le � donn� � avait longuement observ� Alexandre dans la salle commune du poste de traite, adjacent � la mission o� les Indiens Ab�nakis venaient �changer leurs peaux et o� les voyageurs pouvaient trouver un toit et la possibilit� d'une halte. D�pla�ant son �cuelle de bl� d'Inde et sa chope de bi�re pour venir s'asseoir � ses c�t�s sur le banc, devant la longue table, Pacifique Jusserant avait propos� au jeune homme qu'il avait reconnu de se joindre � lui pour la fin du voyage. Il savait qu'il remontait vers Qu�bec. Il connaissait des pistes meilleures et plus courtes pour parvenir au but plus rapidement et il n'�tait pas prudent de voyager seul en cette saison, lui dit-il.</p><p>Feignant l'enthousiasme, Alexandre avait accept� de grand c�ur. Puis le matin, tandis qu'avant de prendre la piste le � donn� � servait la messe au j�suite de la mission, car il �tait d'une pi�t� maniaque, le jeune gar�on avait quitt� le poste et �tait parti de son c�t�. Lui, voyageait toujours seul. Il pr�f�rait cela � la trahison d'un compagnon.</p><p>� Pour une fois ton esprit contrariant t'a sauv�, dit Ville d'Avray. Tu as bien fait de ne pas l'accompagner. Je suis persuad� qu'il voulait t'assassiner ou pis !</p><p>� De toute fa�on, il n'est plus loin, il ne va plus tarder, supputa �loi Macollet lorsque ces propos lui furent rapport�s, et je pr�sume qu'il va se conduire comme cela. Il va arriver par L�vis comme pr�vu. Il va s'abriter une nuit dans son habitation. Puis il traversera le Saint-Laurent sous Qu�bec et se rendra tout droit � l'�v�ch�. Peut-�tre qu'il ne se m�fie pas... mais peut-�tre qu'il se m�fie car il a de l'instinct en diable... C'est pour cela qu'il voulait que le jeune Alexandre l'accompagne... pour qu'il ne risque pas de parler ou d'arriver avant lui... Et peut-�tre bien qu'il l'aurait tu�... Il a tu� pour moins... C'est une b�te m�fiante, rus�e et qui ne conna�t qu'un ma�tre... qui ob�it � ce ma�tre � distance...</p><p>Ayant mis tout le monde sur les �pines par ces avertissements au point que l'on guettait aux carreaux si la face ombrageuse du � donn� � ne s'y collait pas d�j�, �loi Macoilet entreprit de se rendre une nouvelle fois � L�vis pour avertir son fils et sa bru de redoubler de vigilance.</p><p>*****</p><p>Tant d'�v�nements et l'attention qu'une partie des habitants de Qu�bec portaient � la venue de Pacifique Jusserant d�tourn�rent les esprits d'une plus invisible et plus dangereuse conspiration qui � l'insu de tous avait pris corps et se d�veloppait sourdement. �loi Macollet faillit en �tre la premi�re victime.</p><p>Il revenait de L�vis apr�s sa seconde visite. La nuit �tait belle et la lune brillait. Macollet traversait sous Qu�bec le chemin balis� du fleuve, lorsqu'un subit instinct lui fit porter en avant son b�ton ferr�, et frapper un coup dans la glace.</p><p>Il s'arr�ta fig� d'�pouvant�. L'�il du serpent le regardait. Rond, luisant et recelant au fond de sa noire prunelle le reflet tremblant d'une �toile, il fascinait, attirait, ouvert sur les ab�mes... L'eau...</p><p>�loi n'osait plus �baucher un mouvement. Il jeta un regard autour de lui sur la plaine blanche infinie, et per�ut sa fragilit� nouvelle, survenue � pas de larron. Ses oreilles s'emplirent d'un bruit t�nu comme de brisures se r�percutant de proche en proche. Les froides nuits avaient tromp� sur la chaleur des jours. Le d�gel commen�ait. L'homme immobilis� en plein milieu du fleuve qui se fendait leva les yeux vers le ciel fourmillant d'�toiles.</p><p>� Bonne sainte Anne, sauvez-moi ! s'�cria-t-il.</p><p>Comment parvint-il � regagner la rive ? Il ne se souvenait pas. Son premier geste fut de se pr�cipiter dans la Haute-Ville et de r�veiller le sculpteur Le Brasseur.</p><p>� As-tu termin� ton retable de sainte Anne pour le sanctuaire de la c�te de Beaupr� ? On dit que tu attends pour le faire porter � dorer aux ursulines d'avoir r�uni l'argent des donateurs. Je m'inscris pour dix livres tournois de dorure. Je ne suis qu'un m�cr�ant, mais cette bonne m�re de la Vierge m'a sauv�.</p><p>Le lendemain, escort�s de la galopade des gamins et de l'admiration des badauds, les diff�rents �l�ments du chef-d'�uvre, custode, reliquaire, coupoles, statues, etc., sur des brancards, la table de base qu'on appelait le tombeau et les gradins sur une tra�ne, furent port�s � dorer aux ursulines comme autant de pi�ces de p�tisserie que l'on porterait � cuire au four du boulanger.</p><p>D�s que le travail des religieuses serait achev� et que le fleuve serait libre le retable serait port� en son nouveau sanctuaire au pied du Cap Tourmente.</p><p>Cependant le Saint-Laurent entrait dans les terribles douleurs du d�gel. Le grand serpent froid allait s'�veiller. Il allait perdre sa peau de glace, muer vers la transmutation liquide, laissant appara�tre � travers la carapace bris�e des glaces, sa peau bleu sombre, fonc�e de vert glauque.</p><p>En trois jours et trois nuits tout changea.</p><p>Le jour, sous le soleil br�lant, la plaine commen�a de suer sa blancheur marmor�enne, se l�prosant de vastes zones assombries qui r�v�laient une fragilit� inqui�tante, avant de se d�chirer sur la plaie noire de l'eau.</p><p>La nuit, on entendit craquer et s'entrechoquer des pans de glace �normes, banquises remu�es par le va-et-vient p�nible et souterrain des mar�es les aspirant, suivant les heures, en amont, puis les renversant en aval, dans un mouvement �puis� de lave blanche qui, dans les semaines suivantes, allait rouler ses blocs puissants les uns contre les autres, les poussant � se heurter, � s'affronter, � se chevaucher, dress�s comme des monstres en amour, pour ensuite s'effondrer et repartir lentement � la d�rive dans un entrelacs fluide qui les cernerait et les capturerait ainsi que les mailles d'un filet g�ant.</p><p>Semaines de d�gel pendant lesquelles le fleuve et les glaces engloutiraient leur contingent de nautoniers trop hardis. Au d�but, nul ne voulait renoncer � passer d'une rive � l'autre comme on en avait pris l'habitude. De l'�le d'Orl�ans, de L�vis, de Beaupr�, on partait en tra�neau apr�s avoir guett� l'�tendue sournoise en criant � � Dieu vat ! � et l'on se retrouvait, appelant au secours sur un radeau plus froid que la mort, tandis que les chevaux apr�s s'�tre d�battus dans la pur�e glac�e disparaissaient au fond du Saint-Laurent et que le v�hicule, broy�, craquait comme une vieille noix creuse et terminait sa carri�re en �pave flottante.</p><p>Les barques et les canots reparurent, et furent lanc�s dans les premiers chenaux ouverts. Leurs �quipages les hissaient et les tra�naient sur les �tendues de glace encore solides, encore immenses, et les �chos retentissaient des cris d'encouragement des �quipages halant leurs chaloupes comme un attelage de chevaux se serait arcbout� � tirer un tombereau ensabl�.</p><p>� Ho ! Hisse ! Hisse ! Hardi les gars !</p><p>Carrioles � tra�nes ou barques � rames ? On ne pouvait d�cider encore. Il fallait risquer.</p><p>Le colon du Canada, bourr� de forces accumul�es par sa longue retraite de l'hiver, bondissait sur son fleuve en hurlant de d�fi, car venait le temps de se colleter avec lui dans la lutte la plus sauvage, par� qu'il �tait des deux �l�ments qui composaient son visage de Janus maudit : les eaux et les glaces.</p><p>Cependant l'hiver rel�chait son �treinte. La neige continuait de couvrir la terre, mais glissait des branches des arbres.</p><p>L'�le d'Orl�ans retrouvait son pelage de bois, son �chine d'un fauve clair que jetaient sur elle ses for�ts d'�rables aux branches d�pouill�es, mais o� n'allait pas tarder de monter la s�ve du � temps des sucres �.</p><p>Un matin, une femme vint frapper plusieurs coups du heurtoir de bronze qui ornait la porte sur la rue de la maison de Ville d'Avray. On eut beau lui crier par les fen�tres de l'�tage de passer par-derri�re, elle n'en voulut pas d�mordre et resta l� � attendre, entre les deux Atlas et leurs globes qui �mergeaient peu � peu des talus neigeux.</p><p>Il fallut, pour l'introduire, d�barricader la porte, tourner les cl�s, tirer les targettes et les verrous.</p><p>Elle se nomma et l'on sut qu'il s'agissait de l'irascible belle-fille d'�loi Macollet : Sidonie.</p><p>� Est-il l�, ce pendard ? s'informa-t-elle d'un air rogue.</p><p>C'�tait une femme de petite taille, le visage ferm� et qui ne montrait pas le c�t� enjou� des femmes d'origine canadienne bien qu'elle f�t n�e sur un beau fief de Nouvelle-France, du c�t� des Trois-Rivi�res. Son p�re, boulanger des environs de La Rochelle, �migr� en 1635 avec sa jeune femme, en avait re�u la seigneurie, cent arpents de front sur deux lieues de profondeur, pour ses m�rites ayant �t� traitant, commer�ant, agriculteur, puis syndic comp�tent � la nomination des premiers syndics g�rants des bourgades nouvelles.</p><p>Ang�lique qui savait tout cela et qui se souvenait des soupirs de Marguerite Bourgeoys � propos de cette petite Sidonie la consid�ra avec curiosit�.</p><p>Elle �tait br�haigne2, ce qui devait l'irriter dans un pays o�, comme le soulignait le ministre Colbert dans un rapport sur la colonie � les femmes portaient tous les ans �. De famille nombreuse et d�j� r�put�e, elle avait d� consid�rer comme une m�salliance d'�pouser le fils unique d'un modeste censitaire et d'une Fille du Roy, si compl�tement d�laiss�e par son �poux, vagabond des grands lacs, qu'on la croyait veuve. Mais pourquoi l'avait-elle �pous� si elle ne l'aimait pas ?</p><p>� On l'a vu, votre putois, Pacifique Jusserant, dit-elle en s'adressant � son beau-p�re apr�s un bref salut. Comme vous l'aviez pr�vu il est venu r�der une nuit autour de son habitation, mais il n'y a pas p�n�tr�, il se m�fiait. Il a disparu soudain.</p><p>� Qui l'a vu ?</p><p>� Moi, dit-elle.</p><p>Press�e de questions, elle dit qu'elle avait mont� la garde quelques nuits dans un aff�t � canards rapetass�. Le jour, elle envoyait un gamin, pour la r�compense de quelques sols. Bref, une nuit, elle l'avait vu le � donn� � du P�re d'Orgeval sortant des bois. Il avait surgi, venant du sud, en avan�ant p�niblement sur ses raquettes qui enfon�aient dans la neige molle. Il s'�tait arr�t� comme flairant le vent � quelque distance de son habitation, puis se ravisant il s'�tait recul� et �tait rentr� sous le couvert des arbres.</p><p>� Il se m�fie comme un renard, grommela Macollet en se levant et en commen�ant d'enfiler sa houppelande et ses mitasses. Et pourquoi ? Qu'est-ce qu'il porte avec lui qu'il craint tant qu'on lui prenne ? A-t-il d�j� travers� le fleuve sous Qu�bec ? Il n'aurait pu le faire sans �tre signal�.</p><p>� Et aujourd'hui �a risque plus que jamais, dit la femme. Les courants vous entra�nent et les glaces vous �crasent.</p><p>� Comment �tes-vous pass�e, vous ? s'enquit le vieux en lui jetant un regard aigu sous la broussaille de ses sourcils touffus.</p><p>� Avec le canot du vieil Antoine, un fou de votre esp�ce. Mais savoir, ajouta-t-elle, s'ils avaient navigu� ou jou� au saut de la puce d'un gla�on � l'autre, �a elle n'en d�cidait pas.</p><p>� Vous auriez pu y laisser votre peau, ma bru, fit-il d'un ton acerbe.</p><p>� Et �a vous aurait fait bien plaisir, beau-p�re, r�pliqua-t-elle de m�me.</p><p>Ang�lique voulait la retenir, l'engageant � se restaurer. Mais elle refusa et elle redescendit vers la porte en ramenant autour d'elles ses ch�les. Son bonnet blanc, serr� au menton, laissait entrevoir une chevelure ch�tain clair, mais d�j� entrem�l�e de fils blancs. Pourtant elle ne devait pas avoir beaucoup plus de trente-cinq ans. Ang�lique l'accompagna jusqu'� la porte.</p><p>� Je suis contente de vous conna�tre, Sidonie, et je vous remercie. N'auriez-vous pu confier le message au vieil Antoine plut�t que de vous risquer � traverser le fleuve qui devient dangereux ?</p><p>� Le beau-p�re m'avait dit de ne jaser de l'affaire � personne, fit-elle en d�signant du pouce derri�re elle �loi Macollet, et que cela ne devait pas sortir d'entre nous.</p><p>Elle examinait Ang�lique et la jaugeait d'un regard sans douceur.</p><p>� Ainsi c'est vous la Dame du Lac d'Argent ? Vous qui avez r�ussi � retenir ce petit vieux au logis ?</p><p>� Il n'est ni petit ni vieux, r�pliqua Ang�lique qui aimait son �loi. Et je ne vois pas pourquoi vous voudriez lui faire mener une existence de vieillard. Il demeure d'une sant� et d'une vigueur peu communes, il a encore tu� au couteau, � l'automne, un de ces grands ours gris si dangereux. Et il pourrait en remontrer � bien des jeunes hommes...</p><p>� Oh ! �a oui ! � son gars, mon �poux par exemple. �a oui, apr�s ce scandale de No�l avec la veuve et les deux filles, �a on peut le dire, il pourrait en remontrer � des jeunes.</p><p>Elle ajouta avec amertume.</p><p>� ... Avec lui, au moins, on peut �tre s�re de gagner un enfant.</p></section><section><p><strong>Chapitre 70</strong></p><empty-line/><p>Sur le mur du verger de Mlle d'Hourredanne se dressait dans l'ombre la haute stature du chef ab�nakis Piksarett. Il regardait au loin, vers le nord.</p><p>Le fleuve craquait, emplissant la nuit de sa rumeur. La lune n'�tait pas encore lev�e. Le ciel �tait d'un bleu sombre de m�tal, si bleu que les �toiles en portaient le reflet et brillaient bleues comme un regard pur.</p><p>V�tu de sa grosse fourrure d'ours, Piksarett ressemblait � un h�ron avec ses longues jambes maigres d'�chassier.</p><p>De sa lucarne, la servante anglaise l'observait. Elle songeait vaguement � ses enfants disparus et elle fut prise d'une nostalgie pour le b�b� qu'un Indien, lors de sa capture, un Ab�nakis comme celui-l�, lui avait arrach� des mains, pour le fracasser contre un arbre.</p><p>Elle souhaita lire quelques versets de la Bible. Elle �tait effray�e des turpitudes papistes dans lesquelles elle se trouvait plong�e et plus effray�e encore de sentir qu'elle commen�ait � y prendre go�t, jusqu'� aimer ou�r la lecture d'histoires amoureuses en fran�ais.</p><p>� l'�tage au-dessous, Mlle d'Hourredanne surveillait aussi le Narrangasett.</p><p>� Que se passe-t-il ? Que craint-il ? Il a marqu� son visage de peintures de guerre. Ce n'est pourtant pas le temps o� les partis iroquois commencent � entrer en campagne. �</p><p>Elle �crivit quelques notes, mais quand elle releva les yeux, la grande silhouette de h�ron s'�tait envol�e.</p><p>Cantor ouvrant les yeux le vit � son chevet, ses tresses d'honneur h�riss�es de chaque c�t� de sa face anguleuse et les trois plumes d'aigle plant�es dans sa chevelure effleurant les poutres du r�duit o� couchait le gar�on.</p><p>� Celui qui apporte le malheur arrive, chuchota l'Indien. Viens sans bruit, je vais chercher ton fr�re.</p><p>Il disparut comme un fant�me. Cantor s'asseyant sur sa couche chercha ses bottes en t�tonnant et les enfila, se v�tit.</p><p>� Eh quoi ! lui chuchota �loi Macollet en surgissant de son coffre banc-lit, alors qu'il traversait la grande salle � pas de velours, est-ce que ce renard rouge couvert de m�dailles et de chapelets s'imagine qu'il va m'�liminer comme un vieux cro�ton � l'heure o� la chasse commence ? H�, fieu ! C'est moi qui ai lev� le gibier...</p><p>Mlle d'Hourredanne les vit passer tous les trois.</p><p>Piksarett descendait la rue de la Fabrique. � mi-c�te, il s'insinua dans une ruelle adjacente, faisant signe � ses compagnons de l'attendre.</p><p>� Ces sournois d'Indiens, parfois, � faire les myst�rieux, ils vous donnent envie de les tuer, chuchotait Macollet impatient. Mais il faut les croire, mon gar�on, parce qu'ils ont le sens. C'est de nature. Tiens, regarde o� il est maintenant.</p><p>Piksarett surgissait au sommet d'un toit. Sans m�me d�placer un souffle de neige, ni d�tacher un gla�on, � la frange des goutti�res, il gagnait la lucarne des combles ; et grattait aux carreaux de papier huil�.</p><p>Florimond qui dormait du sommeil du juste, mais sans perdre ce sentiment de veille qu'enseigne la vie des bois, se dressa sur la couche de balle d'avoine o� il reposait pr�s de la tr�s accorte fille du mercier. Celle-ci avait clos ses jolis yeux bleus. Quand, au d�but de la nuit, il avait gratt� aux carreaux, elle lui avait ouvert sans trop de mauvaise gr�ce. Peut-�tre demain irait-elle sangloter dans un confessionnal, mais pour l'instant, elle dormait elle aussi du sommeil profond de la jeunesse avec sur son frais minois une expression de b�atitude.</p><p>Florimond se leva sans bruit. S'agissait-il d'un nouveau galant de la belle que l'on disait peu farouche ? La rencontre serait piquante.</p><p>Il d�couvrit la face bigarr�e de Piksarett qui s'interposait entre lui et la clart� opaline du firmament.</p><p>L'Indien ne fit qu'un signe : Viens !</p><p>Au carrefour, Anne-Fran�ois de Castel-Morgeat qui promenait sa m�lancolie par les rues, ou qui revenait, comme son ami, d'un rendez-vous galant, les rencontra et demanda � les accompagner.</p><p>� O� va-t-on et que sais-tu, capitaine ? interrogea �loi Macollet en guignant du coin de l'�il l'Ab�nakis.</p><p>� Il vient ! C'est tout ce que je sais, r�pondit Piksarett songeur. Mais sa ruse est grande. Pour commencer, il faut descendre au port.</p><p>Cette affaire le tourmentait.</p><p>Ils arriv�rent sur la place dans l'anse du Cul-de-Sac et trouv�rent Janine Gonfarel � sa fen�tre engag�e dans une affaire de troc avec un Indien.</p><p>� Donne-moi un peu d'eau-de-vie, ma m�re, suppliait l'Algonquin.</p><p>� Je ne suis pas ta m�re, Dieu m'en garde, ripostait Janine Gonfarel, et tu sais bien que l'�v�que interdit de donner de l'alcool aux sauvages.</p><p>L'Indien tirait alors de sous sa couverture de traite dans laquelle il se drapait une ou deux pelleteries du maigre gibier qu'il avait pu pi�ger, et la Polak s'en allait en grommelant lui chercher une mesure d'alcool � un demiard, pas plus, un d� � coudre, l'�v�que ne pourrait rien dire � qu'il recueillait dans une calebasse de la contenance d'une demi-pinte qu'il ne d�sesp�rait pas de parvenir � remplir.</p><p>La diligente aubergiste avait donc r�ussi � mettre ainsi de c�t� une demi-douzaine de peaux de petites martres dans leur pelage d'hiver, un vison, un renard... Peu de chose.</p><p>Maintenant qu'il n'avait plus rien � troquer, elle se montrait incorruptible.</p><p>� Je n'ai pas envie d'�tre excommuni�e.</p><p>De l'�tage au-dessus, Alexandre de Rosny qui prenait l'air � sa fen�tre s'amusait � suivre le man�ge. Lorsqu'il aper�ut les jeunes gens escort�s de l'Indien et du coureur de bois, il descendit pour les rejoindre.</p><p>� Si vous allez sauter sur le fleuve, j'en suis.</p><p>� Qui cherchez-vous ? demanda la Polak.</p><p>Piksarett regardait avec r�pugnance le fleuve en d�gel. Contre le m�le, on entendait l'eau couler sous une glace encore �paisse mais, plus loin, passaient en furie les grands courants noirs, charriant des myriades scintillantes de gla�ons broy�s qui s'entrechoquaient avec un bruit de cailloux.</p><p>Il n'�tait plus question de traverser � pied vers L�vis et, pour les embarcations aussi, le passage devenait p�rilleux.</p><p>� Nous cherchons Pacifique Jusserant, r�pondit � mi-voix �loi Macollet.</p><p>� On ne l'a pas encore vu par ici. De jour comme de nuit, il serait vite reconnu.</p><p>L'Algonquin s'approcha.</p><p>� Donne-moi un peu d'eau-de-vie, ma m�re, et je te dirai o� est l'homme que tu cherches.</p><p>Et quand elle lui eut vers� une nouvelle mesure :</p><p>� Il est dans l'�le d'Orl�ans.</p><p>�loi Macollet rejeta en arri�re son bonnet de fourrure et cogna du poing son front scalp�.</p><p>� L'�le d'Orl�ans ! Comment n'y ai-je pas pens� plus t�t ! Pacifique Jusserant y est n�. Sa m�re y vit toujours sur la c�te nord, dans sa ferme qu'elle a reb�tie apr�s le passage des Iroquois, il y a quinze ans. Elle et son fils Pacifique avaient �chapp� au massacre parce qu'ils �taient venus ce jour-l� � Qu�bec pour se confesser.</p><p>Il rappela que Pacifique avait vu dans ce miracle le doigt de Dieu sur lui. De ce jour-l�, il avait d�cid� de se consacrer au service et � la cause des missionnaires. C'est ainsi que le P�re d'Orgeval se l'�tait attach�.</p><p>Ils regardaient en direction de l'�le, qui se d�tachait trapue et sombre, �norme bouchon fermant le goulet � l'embouchure.</p><p>� Une barque vient, dit quelqu'un.</p><p>C'�tait une grosse chaloupe � rames. Il y avait longtemps, et m�me des heures peut-�tre qu'ils auraient pu la voir peiner, son �quipage la menant tant bien que mal par les chenaux � d�couvert et les bancs de glace.</p><p>� Est-ce lui ?</p><p>On pouvait en douter. Si la m�fiance avait pouss� le � donn� � du P�re d'Orgeval � se r�fugier en l'�le d'Orl�ans pour qu'on perde sa trace, la prudence lui conseillerait de ne pas aborder Qu�bec par le port, serait-ce de nuit.</p><p>Le Sieur Basile, suivi de Paul-le-Follet, rejoignait le groupe. De sa maison sur la rive, il avait vu venir la barque, et apr�s l'avoir observ�e � la longue-vue, il s'�tait �quip� et bott� comme en vue d'une exp�dition possible sur le fleuve.</p><p>Lorsque la barque toucha le m�le, ils en virent descendre Maupertuis et son fils Pierre-Joseph.</p><p>La barque �tait mont�e par des hommes de l'�le et par le jeune amant de Guillemette la Sorci�re.</p><p>Celle-ci envoyait dire que Pacifique Jusserant �tait chez sa m�re, sur la c�te nord. On faisait surveiller la maison, mais elle pensait qu'il essaierait de traverser cette nuit le bras de mer qui s�parait l'�le de la c�te de Beaupr�. La glace �tait encore � honn�te � par l� et il pouvait r�ussir car il connaissait le fleuve et les meilleurs passages.</p><p>�loi Macollet d�cida de remonter dans la Haute-Ville afin de pr�venir M. de Peyrac et de faire envoyer des hommes vers l'Ange-Gardien et Ch�teau-Richier, qui surveilleraient le rivage et cueilleraient tout audacieux se risquant � traverser cette nuit. Il y avait beaucoup de chances de n'en voir qu'un seul et que ce f�t lui.</p><p>Les autres repartiraient dans la barque et regagneraient l'�le, courant la chance d'y arriver et de le surprendre avant qu'il n'entreprenne sa travers�e.</p><p>� Viens, Follet, dit Basile � son commis, on peut avoir besoin de toi.</p><p>Le pauvre Parisien de la Cour des Miracles jeta un regard de d�sespoir sur ce magma de glaces et de courants furieux qui grondait � leurs pieds dans la nuit.</p><p>� Le surin, le stylet, le poignard, la rapi�re, le lacet autour d'un cou, je sais manier tout cela, mais je pr�f�rerais traverser tout Paris, avec les argousins � mes trousses, que d'aller galoper sur ton fleuve qui craque, Basile. Ah ! Combien la Seine me para�t gentillette lorsque j'y songe. Tout juste bonne � nous d�barrasser d'un cadavre encombrant, facile � traverser, une amie...</p><p>Il prit place cependant � bord de l'esquif. Un autre qui n'y montait pas de gaiet� de c�ur, c'�tait Piksarett.</p><p>� Je le dois � celui qui m'a baptis�, dit-il. Il faut essayer d'�pargner la vie de son serviteur � Orignal-T�tu �, car Orignal-T�tu et moi-m�me, nous nous sommes battus � ses c�t�s contre l'h�r�tique.</p></section><section><p><strong>Chapitre 71</strong></p><empty-line/><p>Dans sa basse maison de pierre, sur la c�te nord de l'�le d'Orl�ans, la m�re du � donn� � Pacifique Jusserant regardait son fils.</p><p>La vieille femme d�laissa son rouet et vint jusqu'� la porte. Sur le banc o� l'on posait, renvers�s, les seaux, elle prit une lanterne de fer aux parois de corne, bien affin�e, qui pouvait garder la lumi�re d'une chandelle sans noircir. Par le haut perc� de trous la chaleur s'�vadait. Elle voulut l'allumer, mais son fils s'y opposa.</p><p>� Il fait assez clair. Je ne veux pas qu'ils me voient sortir.</p><p>� Qui peut te voir ? Personne ne s'occupe de nous. Personne ne sait m�me que tu es ici. Tu n'as pas cess� d'avoir peur depuis que tu es ici.</p><p>� Ils me guettent... Je sais qu'ils me guettent. Ils veulent m'emp�cher de parvenir � l'�v�que.</p><p>� C'est ce long voyage qui t'a rendu fou. Tu vois des ennemis partout.</p><p>� Et toi, tu ne sais rien. Tu files ta laine, tu ranges tes pommes, tu fabriques ton fromage...</p><p>� Un fromage que tu es bien content de manger.</p><p>Pacifique Jusserant haussa les �paules. Son existence aux c�t�s du P�re d'Orgeval, qui avait le don de voir � distance et de lire dans la pens�e, avait aiguis� son sens de perception du danger. Le contact �troit avec les Indiens, grands pourvoyeurs d'annonces pr�monitoires et d'interpr�tations de signes, l'avait dot� d'un flair animal, que poss�dait tout coureur de bois digne de ce nom. Il se savait guett�.</p><p>� ... Un fromage que tu es bien content de manger quand tu reviens d'avoir travers� des lieues, sans autre chose � te mettre sous la dent que ta ceinture de cuir, continuait la vieille, f�ch�e.</p><p>Il lui tapota l'�paule pour la calmer. Il valait mieux qu'elle ne sache rien. Alors, il avait trouv�, � s'asseoir pr�s de cette femme tranquille et laborieuse, un repos qu'il n'avait pas go�t� depuis longtemps. Les femmes sont dangereuses et entra�nent au mal. Il n'y a que les m�res pr�s desquelles on peut se sentir en paix.</p><p>Elle le trouvait maigre et malade. Elle �tait tent�e de le lui reprocher comme une faute. C'�tait le seul fils qui lui restait et elle aurait voulu qu'il revienne au Canada soit pour l'aider � la ferme, soit pour exploiter sa concession de L�vis. Alors elle se souvenait que Dieu les avait tous deux sauv�s d'�tre scalp�s et br�l�s vifs par les Iroquois, et, baisant la croix de son chapelet, elle se r�signait.</p><p>Il lui avait demand� si elle savait o� �tait le P�re d'Orgeval. Se trouvait-il � Qu�bec ? Elle avait r�pondu qu'elle ne s'occupait pas de ce qui se passait sur le � continent �. C'�tait une femme de l'�le d'Orl�ans.</p><p>Sur son bonnet blanc de paysanne bretonne, elle jeta une ample couverture de traite, de celles qu'on vendait aux Indiens, rouge � bordure noire, et elle s'en enveloppa � la fa�on des femmes indiennes l'hiver. Elle avait perdu toutes ses hardes lorsque les Iroquois �taient venus il y a quinze ans et il avait fallu tout reb�tir, refaire la terre, racheter du b�tail, rembourser les emprunts et les charit�s. Les voisins aidaient. Mais, au d�but, il n'y avait plus de voisins, � part la sorci�re et les enfants qui avaient �t� sauv�s, parce qu'ils cueillaient du serpolet dans les hauts de l'�le.</p><p>Elle s'appr�tait � suivre son fils dehors, mais il refusa. Il ne voulait pas qu'on le reconn�t sur le seuil �clair�. Il quitterait la demeure par la cave, un trou qui donnait dans les granges. Il se glisserait de l�, � plat ventre, dans le sillon du chemin, et pourrait tr�s vite se dissimuler dans l'�rabli�re qui descendait vers les gr�ves. Il h�sita � prendre son mousquet, y renon�a.</p><p>Il ficela ses raquettes sur ses �paules, s'assura que sa hachette et son tomahawk �taient retenus � sa ceinture, puis, comme il se serait harnach� d'une armure pour partir au combat, il repassa par-dessus son �paule la courroie du sac o� il avait rang� le paquet remis par un matelot hollandais, sur un rivage d�sert, un soir cinglant de pluie. Besace qui lui semblait chaque fois devenir plus lourde et habit�e de mal�diction.</p><p>*****</p><p>La lune �tait � son z�nith lorsque la grosse barque avait touch� la pointe de l'�le du c�t� de chez Guillemette.</p><p>La sorci�re �tait l� r�dant au bord des glaces avec toute sa maisonn�e : la fille aux cheveux de lin, les enfants, les Indiens et la belle �l�onore de Saint-Damien, son fils de son premier lit et son troisi�me �poux. Mais elle n'irait pas sauter sur les glaces comme Guillemette, elle. Fini de ces jeux-l� !</p><p>Guillemette regardait la grande plaine chaotique et craquante du Saint-Laurent avec convoitise.</p><p>� Tant que les nuits g�lent, on peut encore passer.</p><p>Elle avait rev�tu ses jupes courtes � mi-mollet et elle avait frott� ses bottes sauvages de r�sine. Elle irait courir sur les glaces s'il le fallait.</p><p>� S'il me voit, il aura peur. Il a toujours eu peur de moi.</p><p>Un habitant des hauts de l'�le qu'elle avait mis � faire le guet envoya son fils avertir que Pacifique Jusserant s'appr�tait � quitter la maison de sa m�re.</p><p>� J'irai lui parler, dit Piksarett. Nous avons combattu ensemble derri�re la banni�re du P�re d'Orgeval. Il m'�coutera.</p><p>Ils se parl�rent dans l'�rabli�re qui descendait � flanc de coteau. � part la blancheur de la neige, il faisait sombre, l'on apercevait entre les troncs des arbres, sur l'autre rive du Saint-Laurent, la c�te de Beaupr� tout �clair�e par la lune montante.</p><p>Le silence de cette nuit �tait si complet que l'on pouvait entendre r�sonner le clop-clop l�ger de la s�ve d'�rable s'�coulant par sa goulotte de sureau dans le gobelet de bois fich� au tronc de l'arbre.</p><p>*****</p><p>� Tra�tre ! chuchota le � donn� � lorsqu'il eut reconnu la silhouette du Narrangasett dans la p�nombre. Je sais que tu es sur mes pas pour m'emp�cher de parvenir jusqu'� l'�v�que comme il me l'a �t� ordonn� par notre p�re tr�s saint. Pourquoi entraves-tu ma mission, Piksarett, toi le Grand Baptis� ?</p><p>� Parce que tu ne d�fends pas une cause juste. Tu apportes le malheur. Ce que contient ta carnassi�re pue comme une b�te crev�e. Je le sens jusqu'ici et le � jongleur � m'a averti. Passe-moi ta besace et ce qu'elle contient et tu pourras ensuite te rendre chez l'�v�que.</p><p>� Je n'ai rien d'autre � faire chez l'�v�que que de lui remettre ce que je porte l� et je ne laisserai personne s'en emparer. Non, tu ne me feras pas trahir celui qui guide ma conscience comme tu l'as trahi, toi, le chef des Patsuikett, � Newchewanick, l'abandonnant dans la bataille pour suivre la femme blanche.</p><p>� N'essaye pas de m'embrouiller, Orignal-T�tu, ni de m'humilier. Le grand Narrangasett sait ce qu'il doit faire. Il est seul juge du chemin qu'il veut suivre. Il sait reconna�tre les signes. Il n'est pas comme les Blancs, il n'est pas un enfant qui doit se suspendre � une main paternelle pour d�cider de ses actes. Les Fils de l'Aurore sont libres.</p><p>Pacifique Jusserant sentit la col�re du sauvage. Il se f�licita de l'avoir atteint. Il avait toujours �t� jaloux de l'estime que le j�suite S�bastien d'Orgeval portait au Grand Baptis�.</p><p>� J'ai toujours su que tu le trahirais, gronda-t-il avec haine. O� est-il maintenant ? Si Qu�bec lui demeurait fid�le, il devait m'en avertir en plantant un signal � L�vis, pr�s de mon habitation. Or, je n'ai point vu le signal. J'ai senti les pi�ges... J'ai senti son absence. Qu'a-t-on fait de lui ? Qu'a-t-on fait de mon p�re ?</p><p>� Il est parti aux missions iroquoises porter la parole de Dieu...</p><p>� Damnation ! Ses ennemis l'ont envoy� � la mort et ses fr�res y ont pr�t� la main... Et maintenant en la cit� sainte r�gne la femme aux funestes perversions et tu y as succomb�, toi aussi, Piksarett, toi le Grand Baptis� ?</p><p>� Tu oublies que cette femme a soign� tes yeux aveugles.</p><p>� Elle a aussi soign� Outtak�, l'Iroquois, ton ennemi le plus cruel et celui des Fran�ais.</p><p>� Et cela a �pargn� beaucoup de vies de Fran�ais pour l'�t�.</p><p>� Tu parles comme une femme. Toi, le grand Ab�nakis. Pouah ! Le salut �ternel ne se gagne que par la destruction des ennemis du Bien.</p><p>� Ta cervelle s'est d�rang�e, Orignal-T�tu, ta raison tourne � l'envers. Il n'est pas bon que le Bien combatte le Bien, et lorsque le Bien r�pond aux bienfaits par la vengeance, il devient le Mal.</p><p>� Voudrais-tu dire que notre P�re tr�s saint a commis le Mal ?</p><p>� J'ignore quel est le d�mon qui s'est empar� de l'esprit de notre P�re tr�s saint, mais je souhaite, ami, que tu ne sois pas victime aussi de sa folie.</p><p>� Tu blasph�mes, murmura Pacifique Jusserant horrifi�. Comment peux-tu parler ainsi de LUI ? N'as-tu pas �t� toi-m�me t�moin de ses prodiges et de sa haute vertu ?</p><p>� L'�tre le plus sage et le plus vertueux peut, un jour, �tre la proie des d�mons. Parce qu'il est �crit : Veillez ! Car vous ne savez ni le jour ni l'heure. Peut-�tre n'a-t-il pas veill� sur son c�ur et sur ses pens�es avec assez de vigilance ?</p><p>� Mal�diction ! s'�cria le � donn� �. Tu l'abandonnes. Il est abandonn� de tous... �carte-toi de moi, Satan !</p><p>Il lan�a son tomahawk dans la direction de Piksarett. Mais celui-ci sauta de c�t�. Il ne voulait pas engager le combat avec cet homme fou.</p><p>D'un bond, le serviteur du P�re d'Orgeval s'�lan�a, d�valant entre les troncs de l'�rabli�re, puis arriv� au bord de la saillie rocheuse, il sauta sur la gr�ve et toujours courant gagna les balises du fleuve. Piksarett ne le suivrait pas sur les glaces. C'�tait un Narrangasett du Sud, des pays de for�ts. Pour traverser le Saint-Laurent en son d�gel, il fallait �tre n� comme lui, Pacifique Jusserant, sous Qu�bec.</p><p>Il �tait seul. Seul et faible car il avait perdu son p�re. S'avan�ant maintenant � travers les monticules aux asp�rit�s coupantes des glaces, il regardait avec espoir vers la c�te de Beaupr�. Bien qu'il n'ignor�t pas le danger de la travers�e du fleuve rong� par la violence du courant, la plaine blanche ne l'effrayait pas. Il la connaissait. Il passerait.</p><p>Soudain, il lui sembla distinguer d�bordant la pointe de l'�le, celle qui regardait vers Qu�bec, des silhouettes l�g�res et comme aur�ol�es de lumi�re qui couraient sur la glace et tout de suite il sut : les mauvais anges !</p><p>La peur le poigna. Ne lui avait-on pas dit que des mauvais anges l'attendraient � Qu�bec ?</p><p>Son j�suite, le Saint portant la Croix et le mousquet pour la gloire du Tr�s-Haut, lui, le Voyant, l'avait pr�venu avant de le quitter � Noridgewook.</p><p>� Peut-�tre rencontreras-tu des mauvais anges � Qu�bec. Crains-les, fuis-les ! La beaut� est trompeuse, elle est celle de Lucifer. Je vois ces mauvais anges essayer de te barrer le chemin. �chappe-leur. Si tu peux parvenir jusqu'� l'�v�que et lui remettre l'enveloppe en main, tu auras accompli ta mission, et moi je pourrai reprendre mon combat. �</p><p>Dissimul� derri�re un ressaut de glace, il les voyait agir et sauter de bloc en bloc, de jeunes hommes souples, aux visages frais et imberbes, la taille � peine �paissie par leurs capots de laine ou de peaux pass�es que serrait la ceinture indienne aux mille couleurs. Les mauvais anges, trop beaux, tout g�t�s de p�ch�s. N'en avait-il pas rencontr� un d�j� au poste de traite de Saint-Fran�ois ? Et tout de suite, il avait senti le mal en ce trop beau jeune homme, qui avait de plus la hardiesse de traverser les d�serts sans crainte. Il le connaissait, Alexandre de Rosny, il l'avait vu � Qu�bec et avait crach� sur son passage. Ange luxurieux, appartenant � cette esp�ce indocile qui ne respecte aucune loi, ni celles de la pi�t�, ni celles de la vertu. On lisait la concupiscence sur ses l�vres. Pacifique Jusserant avait ourdi le projet de se l'attacher comme compagnon pour la fin du voyage. � une �tape, dans son sommeil, il lui aurait bris� le cr�ne avec son tomahawk � l'�pine d'ivoire, car moins ne demeurent en vie les exemples de la d�bauche, mieux est servi le Tr�s-Haut. Le jeune homme lui avait donn� son accord, mais le lendemain matin il avait disparu, comme un esprit.</p><p>Se trouvait-il parmi ceux-l� qui l�-bas couraient, puis s'arr�taient examinant la plaine nue du fleuve ? Si c'�tait lui, Pacifique, qu'ils cherchaient ou attendaient, il saurait leur �chapper. Au lieu de marcher vers Qu�bec, il allait se diriger vers le Cap Tourmente. Il n'y avait plus de balise mais c'�tait encore le chemin le plus solide et le plus continu.</p><p>Il quitta l'ombre de la gr�ve et s'engagea sur le fleuve. Un premier chenal se pr�senta. D'un saut il allait le franchir lorsqu'une masse sombre et luisante se gonfla hors des eaux et avec la souplesse de ce serpent dont on dit qu'il dort au fond des abysses obscurs du Saint-Laurent, un animal se hissa sur la glace devant lui.</p><p>Pacifique Jusserant recula, �pouvant�. Les yeux brillants de la b�te et l'�clat de ses dents aigu�s lui donnaient envie de crier au diable. Il se signa. Puis la lune d'or, d�passant la cr�te de l'�le, parut se mirer dans le flanc de l'animal, soulignant un croissant mordor� dans son pelage. Un glouton. Un Karkajou... Il n'en fut pas moins �pouvant� pour cela. Un Karkajou ! La b�te poss�d�e par l'esprit des bois ! La b�te dont le combat fait perdre la raison !</p><p>Le � donn� � se retirait avec prudence. L'animal le guettait de ses prunelles pareilles � deux chandelles allum�es, se tenant en arr�t sur la glace et fouettant de la queue qui dispersait des gouttelettes d'eau. Sans ce bruit d'aspersion et de fouettement, l'homme aurait cru �tre la proie d'un r�ve. Il s'immobilisa encore, craignant de voir la grosse loutre dangereuse se propulser vers lui.</p><p>Levant les yeux, il contempla le flanc nord de l'�le qui se dressait au-dessus comme une forteresse massive et noire, �tendant sur lui son ombre protectrice. On entendait les sucres gouttant dans l'�rabli�re. Peut-�tre, entre les troncs le Narrangasett l'observait-il, amus� de ses incertitudes ? Plus haut, dans la direction de sa ferme natale, il crut voir clignoter un �il roux, la lanterne de corne que sa vieille m�re tenait � bout de bras. Elle avait entendu des cris, devin� un remue-m�nage insolite, pressenti que son fils en faisait l'objet. Il ne lui avait pas cach� que des malintentionn�s, des ennemis de Dieu, essaieraient de l'emp�cher d'atteindre Qu�bec. Elle avait quitt� son rouet et, la lanterne � la main, elle s'�tait avanc�e jusqu'au rebord du champ en surplomb.</p><p>Il fut saisi de la nostalgie de retourner s'asseoir dans cet asile s�r. Pourtant, il reprit sa marche en avant. Le glouton avait disparu. Les ombres lumineuses l�-bas des jeunes gens s'arr�taient, ind�cises. On le cherchait. Ils longeaient le rivage. Alors il fallait partir en courant comme courent les Indiens.</p><p>� Il faut que tu parviennes � l'�v�que �, l'adjurait une voix int�rieure. � Et si l'�v�que lui-m�me t'avait trahi ? � r�pondait-il. � Que dois-je faire si tous se d�tournent de moi ? Quand le Bien s'attaque au Bien, il devient le Mal... Pourquoi ? Pourquoi suis-je condamn� ainsi ? Je vous ai jur� ob�issance mon tr�s saint P�re. Mais pourquoi, pourquoi voulez-vous la mort de la femme qui a soign� mes yeux ? �</p><p>La poigne fanatique qui avait oppress� sa vie serra sa gorge � l'�touffer. Il la sentait comme une main fantomale qui l'�tranglait et la voix pressante le mena�ait. Il ne devait jamais douter. Jamais... Sinon il irait en enfer. Aussit�t le dilemme qui torturait son cerveau simple s'�vapora. Il avait failli succomber � la tentation la plus grave : douter. Seule l'ob�issance aveugle permettait d'acc�der au paradis. Ce n'�tait pas aux pauvres esprits incultes de choisir.</p><p>� P�re, pardonnez-moi, je remplirai ma mission. �</p><p>Et il allait les prendre de vitesse, les mauvais anges.</p><p>� l'instant o� il s'appr�tait � repartir il vit assez loin vers le nord, du c�t� de la paroisse de la Sainte-Famille, une barque qu'on mettait � l'eau. Peu apr�s, ceux qui la montaient durent sauter par-dessus le bord et pousser l'esquif sur les glaces. Puis ayant trouv� un nouveau chenal, ils rembarqu�rent et pagay�rent. Il comprit que cette man�uvre avait pour but de l'encercler.</p><p>S'il voulait atteindre Ch�teau-Richier, il ne lui fallait pas perdre une seconde. Il s'engagea sur le pont de glace dont il avait rep�r� l'amorce.</p><p>Mais, doublant un promontoire h�riss� d'arbres morts, le terrible Basile se montra. Il �tait lourd, mais il savait diablement bien marcher sur les glaces, ce Basile, dont le j�suite disait qu'il �tait mauvais parce que plein d'id�es � subversives �. Il ne courait pas, mais on aurait dit, quand il s'avan�ait � pas compt�s, comme marchant sur des coquilles d'�uf, qu'il �tait fait de baudruche gonfl�e d'air chaud.</p><p>� Pacifique, lan�a-t-il. Renonce, mon gars. � Ch�teau-Richier et � Notre-Dame-des-Anges on t'attend aussi. Tu ne passeras pas et tu ne parviendras pas jusqu'� l'�v�que. L'�v�que ne veut pas te voir. Donne ta sacoche et rentre chez toi.</p><p>Fig�, l'homme traqu� regarda autour de lui, cherchant une issue. Se sentant perdu, il cria vers sa m�re, la vieille, qui au sommet de la c�te abrupte tenait haut sa lanterne de corne pour le guider. Sans comprendre, elle pouvait tout suivre de la chasse qui se d�roulait � travers l'espace lunaire o� les hommes, bondissant � la poursuite de son fils, �taient comme des ombres noires de loups silencieux. Elle ne pouvait rien pour lui.</p><p>Pacifique Jusserant regarda vers le Cap Tourmente. L�-bas, les bois... Ceux qui venaient sur sa droite avan�aient p�niblement en tra�nant leur grosse pirogue, tant�t la portant en tr�buchant d'un trou � l'autre, tant�t la remettant � l'eau mais pour se faire entra�ner � contre-courant car la mar�e se renversait. De la pointe sud de l'�le, les autres qui convergeaient vers lui � pied ne pouvaient le faire rapidement car les abords �taient tr�s chaotiques comme si le fleuve s'�tait fig� en pleine temp�te.</p><p>Au cours de l'hiver, s'y �taient ajout�es des masses de neige souffl�e, des cong�res molles qui, dans les creux, dissimulaient parfois le p�ril mortel d'un trou d'eau.</p><p>Mais lui aussi, le � donn� � du P�re d'Orgeval, poss�dait la force spirituelle et connaissait le fleuve... Il lan�a vers Basile sa hachette indienne au tranchant aiguis�. Puis il se jeta en avant progressant par bonds. Une voix juv�nile h�la dans le lointain.</p><p>� Pacifique Jusserant ! Pacifique Jusserant !</p><p>La voix se rapprochait et il ne savait plus de laquelle des silhouettes l�g�res �manait l'appel.</p><p>� Rendez-vous ! Remettez-nous le courrier dont vous �tes charg�, Pacifique Jusserant ! Et vous aurez la vie sauve.</p><p>Il ricana. Il ne se laisserait pas convaincre car ils voulaient sa damnation, les mauvais anges. Quand il aurait franchi la cr�te de glace �rig�e devant lui, vague immobile, toute frang�e d'une �cume brillante, il trouverait un chemin plus s�r et pourrait courir sans discontinuer. Il en avait rep�r� le trac� le matin, des hauts de l'�le, et le froid de la nuit avait d� ressouder les points fragiles.</p><p>Mais voici qu'il se figeait de nouveau, muet d'horreur...</p><p>S'�levant de derri�re la cime �tincelante de la vague, il voyait se dresser la sorci�re avec tous ses cheveux blancs comme une aur�ole d'argent dans le clair de lune.</p><p>Elle se tenait devant lui, immense.</p><p>� Maudit ! Jette le malheur que tu portes avec toi ! Jette ta sacoche ou tu vas p�rir !</p><p>Terrifi�, il commen�a d'arracher la courroie de la besace qui s'embarrassait dans les revers de son col. Le courrier charg� de condamnations et d'anath�mes avait le poids du plomb. L'homme voulait s'en d�livrer comme d'un fardeau. Sous l'�-coup de ses gestes affol�s, le sol instable, sur lequel il prenait appui, vacillait. L'eau clapotait et recouvrait par ondes de grandes surfaces planes autour de lui. Il allait la leur jeter cette damn�e gibeci�re comme on jette une charogne � d�pecer � une meute affam�e, ou un tison enflamm� pour suspendre l'�lan des fauves.</p><p>De toutes ses forces, il lan�a le sac en direction de Guillemette, se rattrapa de justesse sous le balancement de la dalle qui le portait, bondit sur un autre radeau translucide plus vaste, qui d�rivait. Il avait obtenu ce qu'il voulait. Les poursuivants s'arr�taient, rompaient l'encerclement, et ceux qui progressaient sur sa gauche changeaient de direction et se pr�cipitaient afin d'aller ramasser le sac avant que la glace o� il avait chu ne f�t entra�n�e par le courant ou qu'il ne gliss�t � l'eau.</p><p>Pacifique Jusserant, le � donn� � du P�re d'Orgeval, s'�lan�a par la br�che ouverte. Il abandonnait Ch�teau-Richier. Il obliquait vers la droite. L�-bas, au loin sur l'autre rive, l'ombre du Cap Tourmente.</p><p>Au-del�, les bois. Les bois ! Le salut ! Ils ne le rattraperaient jamais. Il courait comme un fou, se r�p�tant pour soutenir sa r�solution :</p><p>� Les mauvais anges... Les mauvais anges...</p><p>Il les sentait volant vers lui, beaux et s�duisants comme Lucifer, l'ange de la lumi�re, pour le faire p�rir et l'attirer dans les enfers. Il courait et sautait. La glace volait en �clats ac�r�s, craquait et se fendait et il franchissait, comme en d�lire, les fissures b�antes au fur et � mesure qu'elles s'ouvraient sous ses pas.</p><p>Le bruit grondant des courants nocturnes, charriant leur moisson de diamants, emplissait ses oreilles.</p><p>Vers le milieu du fleuve, il atterrit trop lourdement sur une dalle ovale, polie comme un miroir. Tel un pi�ge m�canique bien huil�, la dalle bascula. L'homme poussa un cri terrible et disparut, englouti par les eaux.</p></section><section><p><strong>Chapitre 72</strong></p><empty-line/><p>En son manoir, Guillemette de Montsarrat-B�hars fit distribuer � tous les rescap�s de la poursuite une boisson br�lante.</p><p>Ces sortes d'exp�ditions sur le fleuve, au d�gel, comportaient toujours des semi-noyades. Rare �tait celui qui � un moment de la course ne sentait pas c�der sous son poids la glace tra�tresse.</p><p>Pour les plus chanceux, ils avaient pataug� dans des gerbes d'eau. Pour d'autres, �a avait �t� le plongeon, l'emprise froide de l'eau cerclant le ventre, la poitrine sous les aisselles. Il y avait toujours une poigne solide de compagnon pour vous attraper par le col, vous hisser � la surface ou dans la barque, les v�tements de peaux alourdis, visqueux, d�goulinant, ou les draps de laine, les capots imbib�s comme des �ponges et qui soudain se couvraient d'autant de gla�ons �tincelants comme l'habit d'un marquis, un jour de f�te, � Versailles.</p><p>Heureusement pour Paul-le-Follet, d�s les premiers pas pour suivre sur les glaces le terrible Basile, il �tait tomb� � l'eau. On l'avait ramen� raide comme barre, les dents claquantes, au manoir, o� devant un bon feu, envelopp� dans une couverture, il avait attendu le retour de la compagnie.</p><p>� O� �tait la Seine ? Seine guillerette ! Gente demoiselle ! �</p><p>Pour les jeunes gens souples et l�gers, les Indiens demi-nus, pour les hommes de l'�le connaissant les passages demeur�s s�rs et pouvant jauger d'un coup d'�il avant d'y poser le pied l'�paisseur de la glace, sa fid�lit�, son � honn�tet� �, la partie se soldait par des mitasses humides, des bottes pleines d'eau qu'on �tait pour les vider, en riant. On d�roulait les ceintures indiennes, on tordait les bonnets avant de les remettre sur les t�tes, humides autant de l'eau re�ue que de la sueur coul�e. Les gens qui n'avaient jamais saut� sur le fleuve ne pouvaient pas se douter... On suait sa vie dans ce duel avec la mort.</p><p>Les l�vres �taient s�ches et br�l�es. La vapeur gel�e du souffle haletant les blessait. La soif d�vorait.</p><p>La bu�e s'�leva autour de la grande table du manoir o� se tenaient debout les hommes chauffant leurs doigts gourds aux flancs de la jatte contenant le breuvage fumant, mixture de la sorci�re, aux ingr�dients pas � catholiques � � part une bonne dose d'alcool qu'on y discernait avec plaisir.</p><p>Comme des enfants dociles, chacun avalait � grandes lamp�es, sachant qu'il n'y avait pas meilleur que cette potion de la sorci�re de l'�le d'Orl�ans pour vous d�geler le sang, vous d�salt�rer de votre soif et vous � parer � � recommencer.</p><p>Ensuite on mangea du pain et du fromage de l'�le, bien rond, bien puant : un d�lice.</p><p>La sacoche de Pacifique Jusserant avait �t� jet�e en plein milieu de la grande table, o� l'on contemplait sa forme �paisse, gonfl�e d'on ne sait quelle charge nocive, fruit de la haine et de l'intol�rance.</p><p>� Cela vous concerne, mes petits gars, dit la sorci�re avec un geste vers Florimond et Cantor de Peyrac.</p><p>Mais Florimond se d�roba.</p><p>� Je vous en prie, Madame, veuillez avoir l'obligeance de l'ouvrir, vous.</p><p>Et on approuva le jeune homme. Toutes les personnes pr�sentes ressentaient le besoin de voir des mains habitu�es � manier les pi�ges des sortil�ges se charger d'ouvrir cette sacoche qui avait co�t� tant de peines et un mort, et dont on leur disait qu'elle �tait venue du Vieux Monde, ayant franchi en une saison dangereuse la Mer des T�n�bres, et ensuite, les espaces glac�s interdits, r�ussissant au-del� de mille obstacles � les rejoindre, si retranch�s du monde qu'ils fussent, dans l'intention de nuire.</p><p>Ils regard�rent Mme de Montsarrat-B�hars faire sauter les courroies et rejeter en arri�re le rabat de la carnassi�re comme ils l'auraient regard�e pr�parer ses filtres ou ses conjurations.</p><p>Elle tirait de la poche, � la lumi�re, un gros paquet arrondi envelopp� de toile gomm�e solidement cousue. De la pointe d'un couteau elle fit sauter les fils suif�s. Apparut un rouleau pesant, compos� de nombreux feuillets de parchemin que retenait entre eux un ruban de moire rouge dont les pans �taient r�unis dans la plaque coul�e d'un �pais cachet de cire rouge. Les initi�s pouvaient reconna�tre le sceau de la Ville de Paris.</p><p>� S'il vous pla�t, rompez le cachet, Madame, demanda encore Florimond.</p><p>Guillemette s'ex�cuta et ses doigts fins et longs d�roul�rent les feuillets couverts d'une �criture serr�e. Afin de les examiner, elle les reposa et chaussa ses lunettes. Puis elle �tendit devant elle en le lissant de la main le manuscrit qui se d�fendait comme refusant de livrer son secret. Elle commen�a de lire. Soudain, l�chant tout ainsi qu'elle l'aurait fait d'une b�te venimeuse, elle se recula voilant son visage de ses mains diaphanes et tremblantes.</p><p>� Ils sont toujours l� ! Toujours les m�mes ! Les m�mes mots, toujours les m�mes cris...</p><p>Son jeune amant vint � elle et lui entoura les �paules de son bras. Cet orphelin de p�re et de m�re, qu'elle avait �lev�, l'adorait. Hors l'alc�ve, rares �taient les moments o� elle se montrait faible, s'abandonnant � sa virile et jeune force.</p><p>� Ne tremble pas, ma mie ! murmura-t-il. Je te d�fendrai de tout.</p><p>� Oh oui ! D�fends-moi ! D�fends-moi des inquisiteurs ! sanglota-t-elle.</p><p>Ils ne savaient que dire, inhabitu�s � la voir fl�chir. Le rouleau de parchemin demeurait l�, recroquevill�.</p><p>Cantor l'attira � son tour vers lui, mais d�s qu'il y eut jet� les yeux, lui aussi sauta en arri�re comme s'il avait ressenti la douleur d'une br�lure. Ce fut ensuite le tour de Florimond.</p><p>Le jeune homme pencha sur les lignes son fin visage brun. Ses longs cheveux noirs qui fr�laient ses joues lui donnaient, tandis qu'il lisait, un air d'�colier studieux. Il d�chiffra la premi�re page, en parcourut quelques autres, puis roula le tout soigneusement et le remit dans son enveloppe gomm�e.</p><p>� Cela concerne notre p�re, fit-il s'adressant � Cantor, nous devons le lui porter.</p><p>� Ne ferait-on pas mieux de les br�ler tout de suite ? demanda Cantor effray�.</p><p>� Je pense que notre p�re sera int�ress� d'en prendre connaissance et c'est � lui de d�cider si ces pages doivent �tre br�l�es ou non.</p><p>� Ah ! Tu lui ressembles bien ! s'exclama son fr�re avec un m�lange d'admiration et de reproche.</p><p>Mais le sang-froid de Florimond et la d�sinvolture avec laquelle il traitait le d�testable grimoire dissip�rent l'atmosph�re oppressante.</p><p>O� �tait Basile ?</p><p>Paul-le-Follet se dressait, soudain terrifi�.</p><p>On se rua dehors. On trouva Piksarett qui, passant outre � son horreur des glaces, s'�tait port� au secours de Basile, bless� par la hache lanc�e vers lui � la vol�e par le sauvage et intol�rant visiteur du Tr�s-Haut et qui le ramenait sur son dos.</p><p>La tranche aiguis�e n'avait qu'effleur� la tempe mais le choc avait pr�cipit� le n�gociant � l'eau. Il �tait encore inconscient. Piksarett le trimbalait sur son �chine maigre sans effort. La peau d'ours n'�tait que pointe de glace.</p><p>Il y eut une nouvelle distribution de boissons chaudes.</p><p>Le sang de sa blessure �tanch�, le solide Basile revint rapidement � lui.</p><p>L'aube entrait laiteuse et deux ou trois gar�ons se mirent � b�iller largement. Il n'�tait cependant pas question pour eux de retrouver leurs paillasses car les deux fils du comte de Peyrac, Basile, son commis devaient �tre ramen�s � Qu�bec et il allait falloir � nouveau s'�lancer par les glaces et les eaux, tra�ner la barque � l'assaut des banquises, la pousser dans les courants, mais cette fois parmi les carmins et l'�claboussure d'or de l'aube.</p><p>� Ho ! Hisse ! Hardi les gars !</p><p>Piksarett demeurait dans l'�le. Son ind�pendance �tait connue, et ses amis ne s'inqui�t�rent pas. Les Narrangasett �taient du Sud. � franchir les � saults � de leurs rivi�res torrentielles, ou pister l'Iroquois en for�t, ou prendre d'assaut un village de Nouvelle-Angleterre, il n'y avait pas plus habile. Mais ils se m�fiaient avec raison de ce grand monstre marin du Nord : le bas Saint-Laurent. Il en avait assez pour aujourd'hui. Il reviendrait quand il voudrait. Il repasserait quand cela lui chanterait.</p><p>Il fallait se h�ter de ramener le butin � Qu�bec.</p><p>� Je ne serai tranquille que lorsque ces maudites feuilles auront �t� br�l�es, dit Cantor.</p><p>� Moi aussi, approuva Guillemette. Mieux aurait-il valu qu'elles allassent � l'eau !</p><p>� Et nous n'aurions jamais su, protesta Florimond. Non ! Mieux vaut savoir toujours de quelles armes disposent nos ennemis et ce qu'ils nous r�servent.</p><p>Il bouclait la sacoche du d�funt Pacifique Jusserant et s'en chargeait gaillardement.</p><p>� Prends garde que ces papiers parviennent sans encombre jusqu'� ton p�re, insista Guillemette. S'ils tombaient en d'autres mains que les siennes, ils pourraient causer plus de mal que le souffle de la peste.</p><p>Florimond tapa sur la gibeci�re gonfl�e et dit gaiement :</p><p>� Dame, ne craignez rien, s'il le faut je me noierai avec.</p><p>Cela faisait partie de la trame des nuits.</p><p>Le jour, les visages �taient lisses et gais. Des voix frivoles s'entretenaient de th��tre, de la querelle de l'�v�que et du Gouverneur � propos du pain b�nit ou des encensements du thurif�raire.</p><p>Le limon des nuits recouvrait ce qui devait demeurer secret. Le jour effa�ait les traces.</p><p>*****</p><p>Ang�lique se trouvait chez Mme de Mercouville lorsqu'un homme du<emphasis> Gouldsboro</emphasis> vint la prier de la part de M. de Peyrac d'avoir � se rendre au manoir de Montigny. Elle y trouva dans l'appartement de Joffrey, en sus de celui-ci, Florimond et Cantor.</p><p>Au centre de la table il y avait des liasses de feuilles �parpill�es. Lorsqu'elle y eut jet� les yeux, elle v�t qu'il y avait l�, soigneusement recopi�es mot � mot, questions et r�ponses jour apr�s jour,<emphasis> les minutes du proc�s de sorcellerie</emphasis> qui s'�tait d�roul� � Paris, dans la salle du Palais de Justice, dont Joffrey de Peyrac avait �t� victime quelque quinze ann�es auparavant.</p><p>Le dernier br�lot d'un combat sans merci avait donc d�riv� vers eux et, en bons strat�ges des mers, ils l'avaient intercept� avant qu'il n'allum�t un nouvel incendie.</p><p>Mais comme tout cela �tait loin, songeait Ang�lique, tandis que le comte de Peyrac parcourait le dossier de ce vieux proc�s sans manifester de r�pugnance. Pourtant le P�re d'Orgeval dans son habilet� avait bien choisi le trait supr�me � lancer et le lieu o� le ficher, frappant au Canada un peuple ext�nu� par son isolement.</p><p>Ce rapport aurait propag� l'effroi et le trouble en proportion de l'�loignement, de l'impossibilit� qu'il y aurait eu de le � diluer � dans les courants nouveaux d'esprit de jugement, de savoir l'opinion du Roi.</p><p>Louis XIV s'�tait toujours montr� r�ticent vis-�-vis du fanatisme religieux. Seule lui importait la docilit� de ses sujets. Au d�but de son r�gne, il avait laiss� se d�rouler un proc�s inique qui le d�barrassait d'un vassal trop puissant, mais il se pr�occupait si peu des accusations de sorcellerie, qu'il l'avait graci� en secret � condition qu'il dispar�t. Aujourd'hui une telle affaire ne pourrait-elle se monter dans les m�mes formes ?</p><p>Sans bruit, mais � petits d�crets, le Roi avait d�mantel� le tribunal de l'Inquisition et r�duit les pr�rogatives judiciaires des �v�ques. La Compagnie du Saint-Sacrement avait �t� dissoute. Cela ne l'emp�chait pas de demeurer tr�s influente et de faire d'autant plus d'adeptes qu'elle se transformait en soci�t� secr�te.</p><p>Ainsi va le monde, ainsi va la vie...</p><p>Ils parl�rent longtemps devant l'�tre et la nuit les surprit tous les quatre au ch�teau de Montigny, faisant des projets d'avenir, supputant leurs chances qui paraissaient certaines aux yeux de Florimond de retourner en France. Tandis que Cantor continuait � se montrer plus m�fiant. M�me ici � Qu�bec on ne pouvait savoir comment cela tournerait pour eux, disait-il.</p><p>� Mon p�re, je vous en supplie, br�lez ces feuillets. J'en vois le danger. Les esprits les meilleurs ne sont pas si libres qu'ils se l'imaginent. Seul le feu efface et purifie.</p><p>Joffrey de Peyrac commen�a de jeter une � une les pi�ces du proc�s dans les flammes. Le parchemin �pais craquait et se consumait avec peine. Ang�lique �prouvait le m�me soulagement que son fils � voir chaque page dispara�tre, en se tordant douloureusement tout en exhalant une fum�e bleue.</p><p>Certes, le monde changeait, les esprits �clair�s essayaient de rationaliser les myst�res, de se d�solidariser de l'invisible, et, en passant avec Dieu et ses saints de solides trait�s de mutuelle assistance, d'�chapper aux vieilles peurs ancestrales caus�es par le d�mon.</p><p>L'accusation de sorcellerie continuerait longtemps, et sans doute avec raison, � �tre la plus redoutable. Fugace et d�mente, elle r�veillait � ce mal qui r�pand la terreur... �, la peur du diable, le tout-puissant dieu du malheur.</p><p>Devant les minutes du proc�s aucun d'eux ne se leurrait.</p><p>Monseigneur de Laval s'�tait montr� sage en refusant m�me de savoir de quoi il s'agissait. Ayant lu, n'aurait-il pas �t� �branl� ? Aurait-il pu endosser la responsabilit� de ne tenir aucun compte d'un document aussi accablant ?</p><p>Cela lui aurait �t� d'autant plus difficile que dans les jours suivants, alors que des vents mous parcouraient les rues � vous �tourdir et � vous d�primer, que d'�normes stalactites de glace tombaient des toits en se brisant comme verre et en assommant les passants que la neige en s'amenuisant paraissait ronger la terre n'en laissant que les os, la p�nible affaire Varange de conjuration diabolique, qui troublait les esprits et la concience de la ville, arrivait � maturit�.</p><p>Garreau d'Entremont avait r�ussi � appr�hender le soldat La Tour qu'un Indien du campement o� il s'�tait r�fugi� vint d�noncer pour un quart d'eau-de-vie � la Pr�vot�. Le soldat, d�clar� coupable de pratiques sacril�ges, fut soumis � la question.</p><p>Encore une fois, on ne trouvait pas de bourreau.</p><p>� J'irai, moi, dit Gonfarel en retroussant ses manches. Pour ce beau sire, Je reprends volontiers du service.</p><p>� Et moi, je te servirai d'assistant, lui dit Paul-le-Follet, le commis de Basile.</p><p>Sur le chevalet, le militaire commen�a par crier que c'�tait elle, elle, ELLE, qui l'avait d�nonc� et qu'il avait pr�venu Banist�re qu'il fallait se m�fier.</p><p>On le ramena aux premiers jours d'octobre, et � ce qu'il avait fait sur un crucifix dans la maison du sieur Varange.</p><p>Il cria qu'il n'avait tu� personne, et qu'on n'avait pas le droit de l'inculper. En cela, il prouvait qu'il �tait un malin qui connaissait les lois nouvelles contre l'Inquisition.</p><p>Le Lieutenant de Police tint bon. Les pieds broy�s par les brodequins et plusieurs pintes d'eau dans le ventre, La Tour commen�a de fl�chir. Il reconnut avoir �t� pr�sent dans la maison du Sieur de Varange. Lui n'avait rien fait. Tout avait �t� perp�tr� par le comte de Varange sur les conseils du Bougre Rouge.</p><p><emphasis>Question :</emphasis> Alors pourquoi l'avait-on pay� ?</p><p><emphasis>R�ponse :</emphasis> Pour pr�parer le crucifix</p><p><emphasis>Question :</emphasis>Reconnaissait-il avoir assist� � la c�r�monie satanique.</p><p><emphasis>R�ponse :</emphasis> Oui.</p><p><emphasis>Question :</emphasis> Qu'avait-il vu ? Entendu ?</p><p><emphasis>R�ponse :</emphasis> ... !</p><p>Il fut long � se mettre en condition, il ne savait pas de qui il avait le plus peur, de la vengeance des d�mons ou de la punition des justiciers. Enfin, sous la torture, il avoua tout : les r�citations et appels incantatoires adress�s par le comte de Varange aux puissances infernales, les enfants profan�s, le chien �corch� vif et dont le sang avait ruissel� sur le crucifix, le miroir noir o� �tait apparu le visage d'une femme ensanglant�e.</p><p><emphasis>Question :</emphasis> Qu'avait-il vu encore dans le miroir magique ?</p><p><emphasis>R�ponse :</emphasis> Des navires.</p><p><emphasis>Question :</emphasis> De quel pavillon ?</p><p><emphasis>R�ponse :</emphasis> Il ne savait pas.</p><p><emphasis>Question :</emphasis> Qu'avait dit l'apparition ?</p><p><emphasis>R�ponse :</emphasis> Elle avait prononc� un nom.</p><p><emphasis>Question :</emphasis> Quel nom ?</p><p><emphasis>R�ponse :</emphasis> Il ne savait pas...</p><p>On donna un tour aux brodequins.</p><p>Il hurla. Il finit par dire le nom et nomma aussi un autre personnage de la ville qui avait assist� au sabbat. Mais ces noms ne furent point divulgu�s hors des murs de la prison. La curiosit� publique ne pouvait parvenir � tout savoir et les bruits les plus fantaisistes et les plus terrifiants couraient. On guettait, sans avoir la hardiesse de l'aborder, M. d'Entremont qui allait d'un air sombre et rogue de la Pr�v�t� au ch�teau Saint-Louis, puis de l� au S�minaire et revenait. D'aucuns essayaient d'all�ger le malaise de conscience g�n�ral en disant que le Lieutenant de Police n'avait pas l'air plus sombre ni moins rogue que de coutume et qu'il n'y avait rien de s�rieux dans ces ragots et pas de quoi mettre en branle la justice. D'autres, au contraire terrifi�s, soudoyaient les � fabriciens � marguillier et bedeau pour obtenir un peu d'encens d'�glise � br�ler dans leur maison.</p><p>En bref, on finit par arracher au soldat toutes sortes d'aveux que le pauvre Le Brasseur, promu greffier en lieu et place de Carbonnel, consigna, la sueur au front, d'une plume tremblante d'horreur.</p><p>Garreau d'Entremont soutira du pr�venu tout ce qu'il put.</p><p><emphasis>Question :</emphasis> Savait-il o� �tait parti le comte de Varange ?</p><p><emphasis>R�ponse :</emphasis> Il ne savait pas.</p><p><emphasis>Question :</emphasis> Savait-il ce qu'ils avaient fait du crucifix ?</p><p><emphasis>R�ponse :</emphasis> Il ne savait pas.</p><p><emphasis>Question :</emphasis> Et de la pierre noire ?</p><p><emphasis>R�ponse :</emphasis> Ils l'avaient enterr�e dans la cave.</p><p>On mit au jour un morceau d'anthracite, brillant et poli, que personne n'osa approcher. Les terrassiers qui avaient creus� le trou s'enfuirent comme les Philistins de la Bible, quand ayant trouv� dans un champ l'Arche d'Alliance abandonn�e par les H�breux, ils virent tomber raides morts les premiers qui y port�rent la main. Didace Morillot, l'exorciste, fut appel� pour trancher le sort de l'objet. On ne l'enviait pas. Tant pis pour lui. C'�tait sa fonction. Il vint avec son livre le<emphasis> Pontifical,</emphasis> le rituel des exorcismes. On ne sut ce qu'il officia ni quelles pri�res il r�cita. Ce devait �tre un bon exorciste car, par la suite, il ne s'en porta pas plus mal.</p><p>Le crucifix fut retrouv� sous un tas de fumier dans la cour d'une habitation de la banlieue. L'engag� qui le d�couvrit se crut maudit. Tandis que le ma�tre courait � Qu�bec pr�venir les eccl�siastiques, il ramassa ses hardes et s'enfuit aux bois.</p><p>Cette fois l'�v�que vint lui-m�me, assist� de deux pr�tres et d'un thurif�raire, recueillir la pauvre relique.</p><p>� ... De cette affaire, l'�v�que a cru mourir de douleur �, �crivit Mlle d'Hourredanne. � On le voit s�cher sur place... �</p><p>Ramen� en procession, le crucifix fut r�clam� pour l'amende honorable par les saintes filles des deux communaut�s religieuses de la ville : les ursulines et les s�urs de l'H�tel-Dieu.</p><p>� Confiez-nous notre cher Seigneur, suppliaient-elles. Nous saurons lui faire oublier par nos pri�res et nos larmes les outrages des impies.</p><p>Ce fut l'H�tel-Dieu qui l'emporta. Entour� des plus beaux bouquets de fleurs de papier que purent composer les artistes nonnes, les pri�res d'expiation allaient d�sormais monter chaque jour dans les si�cles vers l'image du divin condamn� accompagn�es des essences parfum�es de rose, de myrrhe et de jasmin.</p><p>Le soldat fut pendu au gibet du Mont-Carmel. Son corps fut expos� aux corbeaux.</p><p>Personne ne voulait plus entendre parler de cette histoire. On laissait aux Parisiens de Paris, � la Cour et aux courtisans, leurs empoisonneurs et leurs magiciens. La vie �tait trop dure au Canada pour se distraire � ces jeux effrayants.</p><p>*****</p><p>Dans l'�tre du manoir de Montigny les parchemins relatant le vieux proc�s de sorcellerie, de quelque quinze ans plus t�t, s'�taient racornis comme feuilles mortes et Pacifique Jusserant, le messager du Saint-Laurent, le d�vou� serviteur du P�re d'Orgeval, allait �tre encore un mort oubli�.</p><p>Guillemette de Monsarrat-B�hars affronterait seule la m�re du � donn� � ; seules les m�res n'oublient pas. � elles deux, elles allaient peut-�tre entamer une longue histoire de vengeance dans l'�le o� les sorts et les neuvaines, les poisons et les mal�dictions se feraient surench�re, et qui �taient destin�s � se continuer au-del� de la mort et des g�n�rations. Ou alors, l'esprit d�poussi�r� par ces vents d'ailleurs qui vous d�capent l'�me et la peau aux confins du Nouveau Monde, sauraient-elles, apr�s avoir beaucoup cri� et maudit, se rejoindre et s'apaiser.</p><p>La sorci�re, qui connaissait tous les baumes pour soulager toutes les douleurs, recommanderait la premi�re � l'autre, la d�vote :</p><p>� Fais dire des messes... Fais dire des messes pour ton fieu... Mais ne continue pas le mal, si tu veux sauver son �me... Fais-moi confiance ! Prie ! Je te dirai moi quand il sera en paradis.</p><p>*****</p><p>En tout �tat de cause, c'�tait une affaire entre isliens et isliennes de l'�le d'Orl�ans et qui ne regardait pas ceux du � continent �.</p><p>Ang�lique fut la seule � conna�tre le nom que la femme d�figur�e, apparue dans le miroir noir, pronon�a. M. Garreau d'Entremont le lui confia sous le sceau du secret, un soir que sortant de sa d�votion � saint Michel Archange, il la rencontra sur le parvis de la cath�drale. Le soldat � questionn� �, n'en �tant plus � vouloir s'en tirer avec des mensonges, n'avait rien cel� de ce qu'il avait pu voir et entendre au cours de la c�r�monie d�moniaque.</p><p>D'un ton d'indicible haine et de rage, la femme bless�e, mourante, n'avait prononc� qu'un seul nom : Peyrac.</p><p>Ainsi, pensa Ang�lique, la nuque h�riss�e d'un frisson, Satan avait fait appara�tre le visage de la d�mone vaincue, d�chir�e et sanglante, � l'homme d�bauch� qui avait �t� son amant � Paris et qui l'attendait, tremblant de la fi�vre qu'elle avait allum�e dans son sang.</p><p>Le reste se devinait ais�ment.</p><p>Le comte de Varange, sans pr�venir personne, s'embarqua vers le nord.</p><p>Vieux Faust amoureux, �perdu de vengeance, nautonier tragique, il s'enfon�ait dans les brumes du Saint-Laurent. Il �tait all� au-devant de la flotte de ce Peyrac maudit et avait disparu.</p><p>M. d'Entremont continuait � marmonner confidentiellement. Il disait qu'il avait �t� aid� dans ses conclusions personnelles par une d�couverte curieuse qu'il avait faite en perquisitionnant au domicile du vieux comte dans la maison de la Grande All�e. Sur des feuillets, il avait relev� des essais de l'�criture et de la signature de M. le gouverneur Frontenac. Comme si le comte de Varange s'�tait exerc� � r�diger un pli pouvant passer pour avoir �t� �crit de la main du Gouverneur lui-m�me.</p><p>Dans des brouillons de lettre insuffisamment br�l�s, le Lieutenant de Police avait pu d�chiffrer quelques phrases et comprendre que le pr�tendu message �tait destin� au comte de Peyrac.</p><p>On avait �galement trouv� les d�bris d'un sceau imitant celui du Gouverneur, ce qui �tait tr�s grave car cela amenait � soup�onner que le scripteur du faux avait r�ussi � se procurer l'empreinte � la cire du sceau en question, bien gard� cependant.</p><p>Le Lieutenant de Police en avait d�duit que M. de Varange, par la pr�sentation d'une lettre qu'il ferait croire �manant de Frontenac, avait l'intention d'attirer M. de Peyrac dans un guet-apens. Mais, apparemment, c'�tait lui qui �tait tomb� dans un pi�ge.</p><p>Les petits yeux de sanglier fixaient Ang�lique tout droit dans les siens.</p><p>� Car, dit-il encore, ils ont �t� aper�us lui et son domestique � Tadoussac avant l'arriv�e de vos navires et les gens ont t�moign� que Varange est mont� � bord d'une petite barque avec son seul valet comme pilote, ayant dit son intention de continuer � descendre le fleuve. Mais on ne les a plus jamais revus depuis.</p><p>� Je sais ce qui leur est arriv�, dit subitement Ang�lique.</p><p>Elle leva les yeux vers le ciel nocturne.</p><p>� Ils ont �t� enlev�s par les canots de la � chasse-galerie �. Souvenez-vous ? On a signal� son passage au-dessus de Qu�bec dans le m�me temps.</p><p>Elle fixait la nuit. Cette nuit d'o� parfois surgissaient des lumi�res myst�rieuses, telle une armada �tincelante : les canots en feu de la � chasse-galerie �.</p><p>Emportaient-ils � leur bord, dans leur course enflamm�e, le magicien et le coureur de bois, le j�suite martyr et le sorcier, le soldat et le marchand, l'Indien et le laboureur, les saints et les maudits ? Elle les imagina. Tous ces vagabonds fous, lanc�s en com�tes fulgurantes � travers le ciel du Nouveau Monde sous la banni�re du Roi de France...</p><p>Garreau d'Entremont ouvrit la bouche. Puis, la voyant le nez en l'air avec une expression de ravissement inspir�, il hocha la t�te ainsi qu'un grand-p�re ronchon devant une fillette d�sarmante et prit le parti de se taire.</p><p>*****</p><p>Mais Ang�lique r�va du Roi. Elle le voyait, assis derri�re son majestueux bureau, dans son cabinet de travail de Versailles, sur fond de tentures bleues frapp�es de fleurs de lys d'or.</p><p>Il avait l'air abattu. Elle lui disait :</p><p>� Pourquoi nous as-tu repouss�s ? Pourquoi as-tu voulu notre destruction ? Nous t'aurions d�fendu de ces rapaces dont tu es entour�... �</p><p>Ce qui l'�tonnait le plus en s'�veillant, ce n'�tait pas d'avoir vu au Roi cette expression vaincue, mais de l'avoir tutoy� dans son sommeil. C'�tait inconcevable et elle en fut choqu�e comme d'une mals�ance. Sa tendresse f�minine, compatissante � l'homme, f�t-il un Roi, quand il est menac�, lui avait tendu un pi�ge. Elle savait bien que m�me dans la solitude de son cabinet de travail ou dans l'ombre du confessionnal, le roi Louis XIV n'avait jamais l'air abattu ou triste. C'�tait un acteur qui ne d�posait jamais le masque.</p><p>Ang�lique avait toujours senti en lui une force in�branlable. Les grandeurs de Versailles lui avaient enseign� qu'un Roi ne peut se permettre d'�tre faible et tendre, et m�me qu'il ne peut y avoir de roi juste.</p><p>Elle se dit qu'il serait bon de s'en souvenir pour ne pas trop s'illusionner, ni esp�rer de r�ponse d'indulgence quand viendrait le printemps. C'�tait une situation qui s'�tablissait peu � peu dans les esprits qu'au printemps, avec les premiers navires, leur sort � elle et � Joffrey de Peyrac serait scell� et par le pardon du Roi. Or, rien n'�tait moins s�r.</p><p>Appuy�e � ses oreillers, Ang�lique repensait au ma�tre de Versailles, � l'homme qu'elle avait connu, devin�, atteint, derri�re la majest� du prince. On pouvait tout attendre de lui, mais aussi ce qui �tait le plus dans sa mati�re, les d�robades et les faux-fuyants, m�lange de promesses, d'assurances b�nignes et de menaces voil�es, qui mettraient tout le monde dans une position fausse et instable.</p><p>Ainsi r�gnait-il. Car sa plus grande passion �tait de r�gner.</p><p>� Mais, je te tiendrai t�te, Sire, fit-elle, � mi-voix et cette fois en toute conscience, comme une femme qui a d�cid� qu'elle avait le droit de disposer d'elle et qui s'adresse � l'homme qui a voulu la briser.</p><p>� S'il n'avait �t� roi, l'aurais-je aim� ? � se demanda-t-elle encore.</p><p>Puis l'�ch�ance lui parut lointaine. Elle se rendormit un sourire aux l�vres. Autour d'eux le Saint-Laurent, gel�, tra�ait, gigantesque et infranchissable, ce cercle de craie des vieilles l�gendes nordiques que nul ennemi ne peut franchir.</p></section><section><p><strong>Onzi�me partie</strong></p><empty-line/><p><strong>Le supplice de l'Iroquois</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 73</strong></p><empty-line/><p>Piksarett avait disparu, on sut qu'il avait attendu que le fleuve f�t plus navigable pour quitter l'�le et aborder la c�te sud vers Lauzon.</p><p>Ang�lique s'attendait � le voir repara�tre. Un matin, une vieille Ab�nakise fort pieuse, que le Grand Baptis� honorait de sa consid�ration, aborda la comtesse de Peyrac au sortir de la messe.</p><p>Son visage couleur de buis dans l'encadrement de ses deux nattes d'un blanc de neige avait toujours une expression sereine. Elle se drapait avec d'amples et harmonieux mouvements dans sa couverture de traite rouge � bande noire, par-dessus sa robe et ses bottes de peaux chamois�es. Elle avertit Ang�lique qu'en revenant de sa consultation chez le � jongleur � de Lorette, Piksarett �tait venu la visiter dans son tipi, toujours dress� depuis de longues ann�es dans le verger des ursulines. Un malheur s'avan�ait et il lui fallait l'attendre afin d'en prot�ger ses amis. Mais, ensuite, il lui faudrait partir. Il aurait d� m�me partir aussit�t mais le � jongleur � avait atermoy� avec la n�cessit� o� se trouvait le grand Narrangasett d'opposer sa force b�n�fique au malheur qui s'approchait.</p><p>� Partir ? r�p�ta Ang�lique. Que veux-tu dire ?</p><p>� Ne l'attend pas. Il ne reviendra plus.</p><p>Et comme Ang�lique restait sans voix ne pouvant admettre comme in�luctable cette brusque disparition, l'Indienne lui dit que Piksarett avait ob�i � deux impulsions auxquelles l'avaient entra�n� les r�v�lations du � jongleur � qui lisait l'avenir proche et lointain et �tait tr�s vers� dans l'interpr�tation du rayonnement de l'esprit vital.</p><p>Piksarett n'avait plus rien � faire � Qu�bec. La derni�re �preuve travers�e, celle qu'il prot�geait, Ang�lique, n'avait plus qu'� s'avancer sur la route ininterrompue du triomphe. Les ennemis tombaient comme l'herbe fauch�e devant elle ; il �tait pr�f�rable m�me qu'il s'�loign�t, laissant les Blancs, les abandonnant loin de son �il trop perspicace qui pourrait leur peser ou les troubler, car ils avaient une fa�on bien � eux de se tresser les couronnes de la victoire et il pr�f�rait les laisser � leurs manigances. Elle surtout, sa captive, et mieux valait qu'il f�t au loin. Ainsi, lorsqu'on veut �viter de porter sur ses amis des jugements auxquels la vue ou la connaissance d'un fait vous contraint, l'absence est-elle pr�f�rable, comme si l'on d�tournait pudiquement les yeux. Sa captive avait ses g�nies particuliers et il trouvait plus sage de la laisser s'en accommoder sans la troubler ou la distraire par sa pr�sence. Car, si le � jongleur � avait dit qu'il y aurait triomphe, il n'avait pas dit que ce serait sans mal. Mais elle triompherait. Et Piksarett s'�loignait.</p><p>� Maintenant, avait-il encore ajout�, je dois aller secourir la Robe Noire, Hatskon. Outsi, notre p�re, est en grand danger.</p><p>� Est-il bless�, malade, prisonnier des Iroquois ? avait demand� la vieille Indienne.</p><p>� Non, pis !<emphasis> Il est en train de perdre son �me !</emphasis></p><p>Piksarett lan�a son canot au gr� des rivi�res ayant repris leur cours et dont les bruits grondants emplissaient la for�t, il s'�tait retrouv� moins d'une semaine plus tard aux abords du lac du Saint-Sacrement. Les arbres �taient plus hauts. La for�t commen�ait d'avoir son tendre feuillage. En suivant les cr�tes des monts, on trouvait des sentiers � fleur de roc o� l'on pouvait marcher avec la rapidit� du sauvage lorsqu'il n'a plus sous son mocassin ou son pied nu que le sol de sa terre. Il n'avait cess� de descendre vers le sud-ouest.</p><p>Un soir, au d�tour d'un chemin sous les arbres, il tomba sur un �claireur d'un parti de guerre iroquois nomm� Sakahese. C'�tait � celui qui l�verait le premier son tomahawk.</p><p>En retrouvant le corps de Sakahese, le cr�ne bris� et proprement scalp�, Outtak�, le chef des Cinq-Nations qui menait ce parti de Mohaweks, sut que le grand Narrangasett �tait dans les parages. Car Sakahese �tait aussi le plus rapide de ses guerriers � lever son tomahawk et pour avoir �t� pris de vitesse ce ne pouvait �tre que par le Grand Baptis�, car il n'y avait que Piksarett, chef des Patsuikett, qui f�t plus rapide que Sakahese.</p><p>La nuit, Piksarett entra dans leur camp, tua deux guerriers et enleva leurs chevelures. Il recommen�a cinq nuits de suite. Le jour, ils ne le trouvaient pas, il �tait dans les arbres. Il brouillait ses pistes car il marchait � reculons.</p><p>Le cinqui�me jour, Outtak�, fou de rage, fit envoyer un message aux diff�rents partis des Cinq-Nations qui avec lui avaient quitt� la ville des Iroquois et progressaient vers le nord. Il fit passer une consigne :</p><p>� Sus � Qu�bec ! �</p></section><section><p><strong>Chapitre 74</strong></p><empty-line/><p>De son exp�dition sur les glaces Paul-le-Follet avait ramen� une bronchite qui mit ses jours en danger. Ang�lique alla le voir � l'H�tel-Dieu et trouva � son chevet Basile.</p><p>Ils sortirent ensemble et Ang�lique parla de l'amiti� qui unissait le grave marchand avec ce joyeux drille.</p><p>� C'est � cause du renfermement des pauvres, dit Basile.</p><p>� Je vous croyais le fils d'un magistrat au Parlement, s'�tonna Ang�lique.</p><p>� Si fait. Et je me destinais �tudiant � suivre ses traces quand survint le renfermement des pauvres.</p><p>Il raconta comment, au sortir de la Fronde, Paris �tait la ville des crimes, de la mendicit� et de la truanderie.</p><p>Le Grand Co�sre, le Roi de Thunes, prince des bandits y r�gnait aussi s�rement et plus s�rement que le jeune roi de France Louis XIV avec ses �gyptiens, ses cagoux, ses mercadiers, ses mercantisses polissons et autres coupe-bourses.</p><p>Pour assainir la capitale de ses mis�reux qui repr�sentaient le cinqui�me de sa population, il n'y avait d'autre solution que de les ramasser tous et de les enfermer hors de la vue des honn�tes gens.</p><p>Les hauts murs des cinq �tablissements de l'h�pital g�n�ral avaient �t� dress�s pour cela.</p><p>La Salp�tri�re pour les femmes, Bic�tre pour les hommes et les jeunes gar�ons dangereux. La maison de Scipion pour les femmes grosses. � la Piti�, les jeunes filles de sept � seize ans et les vieilles que l'on occupait � filer. � la Savonnerie, les petits gar�ons � qui l'on apprenait � fabriquer des tapis de Turquie et de Perse. Les escouades de militaires appel�s � archers des pauvres � furent cr��es. De jour et de nuit, ils parcouraient la ville ramassant tout ce qu'ils trouvaient, coursant les r�calcitrants et certains de ces gens d'armes �taient fort habiles � lancer un lourd filet pour ramener d'un seul coup une bonne p�che de mendiants et d'orphelins � charger dans leurs charrettes.</p><p>Un soir que l'�tudiant Basile revenait de la Sorbonne, il prit fait et cause pour un pauvre h�re qu'on poursuivait.</p><p>Il se retrouva avec son prot�g�, encha�n� � un anneau scell�, dans les caves de Bic�tre r�serv�es aux fous. On l'avait mis l� pour le calmer car, tr�s vigoureux, il avait assomm� un archer et bless� un autre.</p><p>Son compagnon, surnomm� Popaul-le-fou, avait dans ces cachots sa place d�sign�e. Basile conversa avec lui, le trouva fort intelligent, apte � apprendre le calcul, la lecture.</p><p>Pendant ce temps M. le magistrat cherchait son fils.</p><p>Il finit par le trouver et par le faire sortir d'une enceinte qu'on franchissait rarement dans ce sens-l�. Mais de son s�jour en enfer Basile avait gard� une solide haine des murs et de tout horizon born�.</p><p>Il ne pouvait supporter de laisser derri�re lui ce jeune homme, enferm� comme une b�te innocente, et qui n'avait d'autre perspective que de d�p�rir ou de devenir enrag�. Il obtint l'�largissement de son pauvre et avec lui sauta sur le premier navire en partance pour le Canada. Son p�re, avec lequel il n'avait cess� d'avoir d'excellentes relations d'affaires, lui avait trouv� un poste dans la Compagnie des cent associ�s, dont il �tait actionnaire et au cours des ans, il �tait devenu M. Basile de Qu�bec avec son commis, fr�re de ge�le, sauv� du renfermement ou de la corde, Paul-le-Follet.</p><p>� J'ai toutes sortes d'ennuis avec lui. Il vole les autres, il s'attire des remontrances du clerg�... mais il est libre et il m'est pr�cieux. Il range la maison dont il conna�t chaque objet, veille sur mes filles comme un fr�re et sait l'avoir et les comptes de chacun dans toute la ville.</p><p>� J'aime votre histoire, dit Ang�lique.</p><p>� Ne vous y trompez pas ! Je suis un marchand retors.</p></section><section><p><strong>Chapitre 75</strong></p><empty-line/><p>Le printemps viendrait-il jamais ?</p><p>� Le printemps, disait la Polak, on ne le voit pas. Tout de suite, c'est l'�t�. Le printemps ? Il passe comme un sylphe. Il faut �tre attentif pour le saisir. Mais alors, de quoi se saouler. �</p><p>Froid, gel, tomb�e de neige, jamais, jamais, la terre ne pourrait refleurir.</p><p>C'�tait un r�ve trop lointain et on pr�f�rait l'oublier pour ne pas souffrir d'esp�rances vaines et gaspiller ses forces et ses r�serves.</p><p>Jamais, au grand jamais, on ne pourrait s'imaginer qu'un jour viendrait o� le m�decin Ragueneau, suivi de sa couv�e de dix enfants, s'en irait porter � l'H�tel-Dieu son imp�t annuel d'un bouquet de fleurs naturelles, cueillies dans son jardin.</p><p>Pourtant le fleuve se lib�rait. De grandes surfaces d�nud�es recommen�aient � r�fl�chir la lumi�re et les nuages se miraient avec volupt� dans le reflet de l'eau reparue.</p><p>Les Indiens dans les bois levaient des �corces d'ormes et de bouleaux et sur les gr�ves d'o� la neige s'�tait la premi�re �vapor�e, les cousaient et les appliquaient, colmat�es de r�sine, sur les carcasses en baguettes souples de leurs petits cano�s. Bient�t toute une flottille serait pr�te � s'�gailler vers le sud, vers le nord, vers le sud-ouest, les grands lacs, vers le sud-est, l'Acadie, la Baie Fran�aise.</p><p>Du chantier naval et des bassins de radoub pr�s de la Saint-Charles montaient les bruits de marteaux, des odeurs de poix fondue. On r�parait les coques des embarcations qui avaient souffert des glaces, pourries ou fendues par leur longue attente, prisonni�res.</p><p>Sous le Cap Rouge, un matin de brume �paisse, humide et glaciale, une ombre bougea sur le pont d�m�t� du<emphasis> Saint-Jean-Baptiste</emphasis> �chou�. Flairant les odeurs de for�t, de gibier, un ours maigre pointait son museau vers les hauteurs invisibles des falaises. Mister Willoagby, intrigu�, prenait le vent.</p><p>Les navires, retir�s dans les criques et les anses, recommen�aient � se balancer et � tirer sur leurs ancres.</p><p>Souvent le brouillard montait, anim� par la suite de tra�n�es de neige pluvieuse qui tombaient drues et serr�es. Les jours de bise s�che et claire, les gla�ons arrach�s des toits tombaient et se brisaient comme verre. Il fallait prendre garde, un homme fut tu�. Une masse de neige et de glace coula subitement d'un toit et l'assomma.</p><p>No�l Tardieu de La Vaudi�re, reprenant vigueur, promulgua des ordonnances. Chaque citoyen devait s'occuper de d�barrasser son toit et de le faire couler, en prenant les pr�cautions d'avertissement d'usage. Dans les endroits menac�s, il fallait poser des planches afin d'obliger les passants � marcher au milieu de la rue.</p><p>Le fleuve avait recommenc� son lent va-et-vient des mar�es. Les derniers gla�ons �taient comme de grandes �les de verrerie, r�dant � travers la vaste �toile d'eau � nouveau rayonnante sous Qu�bec, derniers survivants d'un troupeau qui ne se d�cidaient pas � quitter les lieux o� ils avaient r�gn� en ma�tres. Ils s'en allaient vers le nord rejoindre la masse des glaces de l'estuaire encombr�, ou disparaissaient, fondus avant de l'atteindre.</p><p>Les premiers jours de mai, les jeunes enfants du S�minaire, tout de noir v�tus, mais excit�s comme des oiseaux dont on ouvre la cage et parmi eux Marcellin, Neals Abbal, une trentaine environ, accompagn�s du jeune Emmanuel et de deux eccl�siastiques, s'en all�rent � Saint-Joachim sous le Cap Tourmente pour y attendre le retour des oies sauvages, annonciatrices du printemps.</p><p>La neige couvrait encore une grande partie des hauteurs de la c�te de Beaupr�. Le temps des semailles serait recul� par cet hiver rigoureux. Mais la grande ferme et la petite ferme, propri�t� de Monseigneur de Laval et les b�timents qui abritaient l'�cole des Arts et M�tiers de Saint-Joachim, se trouvaient dans la longue plaine de battures et de prairies au pied des falaises et les enfants allaient pouvoir y commencer les travaux de l'�t� qui les changeraient des heures d'�tudes et de messes entre les murs du S�minaire.</p><p>Ils redresseraient les barri�res, nettoieraient les champs, s'occuperaient du b�tail. Avec leurs a�n�s des ateliers d'art, ils apprendraient � menuiser, � sculpter, � peindre, � ferronner, travaux d'artistes et d'artisans qui pour ceux qui n'avaient pas de go�t pour l'�tude et la pr�trise les doteraient d'un m�tier citadin et les retiendraient de partir aux bois.</p><p>Les mois d'�t� se passeraient ainsi pour eux entrecoup�s de longues promenades dans les for�ts des monts dominants, de parties de p�che le long de la rivi�re Sainte-Anne.</p><p>Dans la ville, la neige en se retirant abandonnait au sol, comme l'�cume d'un naufrage, haillons, v�tements, de nombreux bonnets, mouchoirs, des bottes, des souliers, des missels, des parapluies, des outils, des objets de toutes sortes �gar�s, oubli�s, arrach�s, que des rafales de neige avaient ensevelis sous diverses couches et qui se retrouvaient l�, �chou�s sur la gr�ve de la terre reparue...</p><p>Des corps aussi...</p><p>On retrouva Jehanne d'Allemagne. Et l'on ramena � Qu�bec le corps de Martin d'Argenteuil que la rivi�re Montmorency lib�ra de sa prison de glace et tra�na jusqu'aux battures � proximit� du Saint-Laurent. Sa mort avait �t� accept�e sans �moi. Un accident. Mais l'on s'interrogea sur la fl�che indienne plant�e dans son dos. Devant le corps de Martin d'Argenteuil, Vivonne impressionn�, car il avait gard� longtemps ce gar�on avec lui, se rappela quelque chose que lui avait racont� Ath�na�s et qu'il avait jug� exag�r� � l'�poque. Sa s�ur assurait qu'Ang�lique avait fait assassiner son ma�tre d'h�tel Duchesne. Son entourage voulait qu'on men�t une enqu�te. Que signifiait cette fl�che ? Un assassinat par un Indien ? N'�tait-on pas environn� de tribus alli�es ? Aurait-il pu s'agir d'Iroquois ? O� ? Quand ? Personne ne voulait se charger d'arracher cette fl�che du corps qu'il fallait enterrer rapidement. Ceux qui pouvaient reconna�tre les pennes de la fl�che et l'attribuer � un Ab�nakis se turent. Les mains gant�es de rouge qui pendaient, raides et boueuses, avaient d�plu. On se souvenait que le ma�tre paumier avait �t� soup�onn� d'avoir �trangl� une fille.</p><p>Et comme tout le monde parlait de cette fl�che la confusion se fit dans les esprits car dans le m�me temps des Ab�nakis de la mission Saint-Fran�ois amen�rent un prisonnier de la nation iroquoise des Oune�outs qu'ils avaient captur� aux abords du poste de traite sur la rivi�re du m�me nom.</p><p>Les Ab�nakis parlaient d'une grande concentration d'Iroquois, se rassemblant aux sources de la Chaudi�re et de la rivi�re des Etchemins. Les uns disaient cinq cents, d'autres mille, d'autres deux mille... Le captif iroquois fut amen� devant le Gouverneur qui n'en put tirer un mot. Ensuite, il le remit aux Hurons qui le r�clamaient pour le faire p�rir selon leurs coutumes. Iroquois et Hurons, peuples fr�res devenus ennemis, pla�aient la torture au sommet des exigences qu'ils avaient � remplir dans leurs existences pour prouver la sup�riorit� de leur race. Mourir dans les tourments les plus atroces par les mains de l'ennemi le plus ha� et le plus courageux �tait le r�ve de tout guerrier.</p><p>Pour les Iroquois et les Hurons c'�tait un devoir auquel ni les uns ni les autres n'avaient le droit de se d�rober et auquel ils se pr�paraient d�s l'enfance. Pour les Hurons, qui depuis un demi-si�cle avaient �t� massacr�s en masse et d�cim�s par les f�roces Iroquois, terme qui signifiait dans leur langue : vip�re lubrique, et qui avait �t� adopt� par les Fran�ais � force de l'entendre employer : pr�parer la mort de l'Iroquois sur son b�cher leur revenait de droit.</p><p>Et le prisonnier commen�a aussit�t � leur dire que ce qu'il trouvait de plus affreux dans cette mort qu'ils lui pr�paraient c'�tait que lui, un grand guerrier honorable, il devait mourir de la main de ces chiens galeux, les Hurons, si pantelants et minables qu'ils devaient se r�fugier � l'ombre des Fran�ais pour survivre.</p><p>Le ton �tait donn�. La surench�re allait s'�lever entre les bourreaux exasp�r�s et les sarcasmes de leur victime les accusant de l�chet�, de pusillanimit� et d'ignorance � savoir bien tourmenter.</p><p>Les Abenakis, qui l'avaient amen�, se d�sint�ress�rent de son sort. Les capitaines voulaient s'entretenir avec le Gouverneur et son conseil et savoir si Onontio �tait pr�t � entrer en campagne. Alors les tribus alli�es se joindraient � lui. Les Iroquois, qu'ils avaient vus r�der, n'avaient pas encore effectu� de raid sur les villages indiens et les missions de j�suites, mais ils r�daient. On ne savait quelles �taient leurs intentions. La for�t grouillait de leurs bandes de guerre. Ils semblaient se diriger vers Qu�bec, puisqu'on en avait surpris transportant leurs canots dans les portages menant � la rivi�re de la Chaudi�re.</p><p>Les Hurons, apr�s avoir offert un festin au prisonnier, l'emmen�rent vers le lieu du supplice en chantant les vertus des braves et en lui disant :</p><p>� Mon fr�re, prends courage...</p><p>Un peu � l'�cart des derni�res maisons de la Basse-Ville, par un chemin qui prolongeait la rue de l'Habitation, ils l'amen�rent jusqu'� une gr�ve au bord du fleuve o� �tait plant� un poteau. Ils le li�rent, anim�s d'une joie cannibale, et allum�rent le feu pour y rougir les instruments du supplice. Pour les Hurons et les Iroquois, la torture, d�fi de l'�tre incarn� � la servitude de la chair qui l'emprisonne, �tait un acte noble lorsque la victime �tait noble et digne d'assumer le d�fi. Aux raffinements les plus cruels, la victime opposait un sang-froid inalt�rable, ne devant jamais donner un signe de douleur.</p><p>*****</p><p>Ang�lique vit s'abattre chez elle B�reng�re-Aim�e folle, �chevel�e, et qui paraissait sur le point de sombrer dans une crise nerveuse.</p><p>� Ang�lique ! Venez ! C'est affreux ! Je ne peux plus supporter cette horreur !</p><p>Sa demeure en la Basse-Ville se trouvant non loin de l'endroit choisi par les Hurons pour supplicier l'Iroquois, il lui avait fallu, d�j�, une nuit et un jour entiers supporter cette odeur de chair grill�e, mais plus encore entendre leurs chants sinistres et les cris de fureur des bourreaux lorsque cet enrag� d'Iroquois, au lieu de g�mir et d'implorer la piti�, r�pondait par des insultes, chantant ses propres exploits, �num�rant les parents et les amis des Hurons qu'il avait tu�s, d�taillant les supplices qu'il leur avait fait subir, ce qui redoublait la rage des autres. Maintenant, il s'�tait tu, mais il vivait toujours et on entamait une deuxi�me nuit de sabbat. De temps � autre, le R�v�rend P�re Jorras, j�suite, �tait descendu afin d'examiner et voir s'il ne donnait pas des signes qu'il avait �t� touch� par la gr�ce et d�sirait se convertir.</p><p>Les communaut�s religieuses s'�taient mises en pri�res afin que ce signe se manifeste avant son dernier soupir. Par le bapt�me du sang, l'Iroquois irait au ciel, mais l'on souhaitait que ce signe f�t donn� qui prouverait qu'il y �tait all� de son plein gr�.</p><p>B�reng�re avait abord� le P�re Jorras en lui demandant d'intervenir afin qu'on h�t�t la mort du malheureux. Mais le religieux avait secou� la t�te. On ne pouvait s'opposer � la coutume des Hurons et l'Iroquois lui-m�me e�t �t� indign� qu'on lui vol�t sa mort.</p><p>� Les hommes n'ont pas d'entrailles, dit B�reng�re. Monsieur de Frontenac m'a oppos� la m�me raison. Il est exasp�r�, dit-il, car l'odeur monte jusqu'� lui et il d�plore qu'ils se soient install�s dans notre voisinage, mais il lui est difficile d'intervenir. Quant � votre mari, il me r�torque, et sans doute a-t-il raison, qu'il ne peut se m�ler des affaires des Fran�ais et de leur entente avec leurs alli�s sauvages.</p><p>� Pourquoi �tes-vous venue � moi ?</p><p>� Parce que vous �tes une femme et que l'on dit que vous savez parler aux Indiens.</p><p>Ang�lique r�fl�chit. Elle partageait les sentiments de B�reng�re, mais l'intervention que demandait celle-ci, boulevers�e dans sa sensibilit� d'Europ�enne et non encore accoutum�e � cette rude et terrible existence du Canada, forg�e de feu et de sang, �tait difficile.</p><p>Si Piksarett avait �t� l�, elle l'aurait pri� d'aller, d'un coup de tomahawk, briser le cr�ne du supplici�, et les Hurons n'auraient rien os� dire car ils le redoutaient.</p><p>� Ce sont d'horribles sauvages, r�p�tait B�reng�re-Aim�e en claquant des dents. Ah ! Pourquoi suis-je venue en Am�rique. Ma m�re me l'avait dit : Ne pars pas.</p><p>Elles mont�rent dans le carrosse de M. de La Vaudi�re et redescendirent dans la Basse-Ville. � l'extr�mit� de la rue de l'Habitation qui finissait par un terrain herbeux, les flammes du foyer qui �clairaient le supplici� per�aient la nuit. Elles firent avancer le carrosse jusqu'au bout du chemin et mirent pied � terre.</p><p>Les laquais et le cocher qui �taient venus de France avec le jeune m�nage Tardieu de La Vaudi�re et dont c'�tait le premier s�jour en Canada, se montraient peu empress�s de suivre ces dames, trop hardies � leur gr�.</p><p>Le petit laquais seul les suivit de quelques pas puis s'arr�ta.</p><p>Ils avaient peur de ces diables rouges, aux danses bizarres, aux chants lugubres qui se balan�aient l�-bas en tapant du tambour, dans les transes d'un plaisir de vengeance et de cruaut� qui ne parvenait pas � atteindre son paroxysme.</p><p>En retrouvant ce spectacle et ces exhalaisons de chair br�l�e, le courage de la pauvre B�reng�re c�da. Elle s'arr�ta et se d�tournant se mit � vomir. Ang�lique dut continuer � s'avancer seule.</p><p>En approchant, elle essayait de ne pas regarder du c�t� du poteau de torture o� pendait un �tre scalp�, taillad�, br�l�, d�coup� en lani�res. De son flanc ouvert coulait du sang noir.</p><p>� On lui avait mang� quelque chose � l'int�rieur �, avaient comment� les badauds de la place du Cul-de-Sac.</p><p>Il semblait impossible que le martyr respir�t encore et cependant cela �tait. L'habilet� de la nation huronne-iroquoise � maintenir ses victimes le plus longtemps en vie �tait le fruit d'une longue science.</p><p>Ainsi �taient morts les j�suites missionnaires Br�beuf et Lallemant, et d'autres encore.</p><p>Aux pieds de l'Iroquois, un foyer entretenu par les jeunes gens rougeoyait de toutes ses braises incandescentes. L'un apr�s l'autre les guerriers venaient y plonger � rougir, qui une hache, qui une al�ne, afin de chercher, chacun � leur tour, ce qu'ils pouvaient encore lui faire.</p><p>Ang�lique s'arr�ta � quelques pas de leur capitaine Odessonk, qu'elle connaissait.</p><p>Attir� par son regard, il l'aper�ut et vint � elle d'un air hautain comme chez certains Indiens. Son visage imberbe, aux traits non accus�s, aurait pu faire penser � celui d'une femme un peu grasse prenant de l'�ge, sans le panache dress�, farouche, sur son cr�ne ras� et l'expression dure et sombre de ses yeux. C'�tait un guerrier de grande taille, vigoureux, aux muscles saillants.</p><p>Elle lui parla � mi-voix, sans passion.</p><p>� � Odessonk ! Pardonne � ma faiblesse de femme. Je viens te demander d'adoucir ton c�ur indomptable par piti� pour la souffrance du mien... Termine le supplice de l'Iroquois... Ach�ve-le ! N'as-tu pas content� ton d�sir de vengeance ? Et trait� ton ennemi avec toutes les rigueurs qu'il exigeait de toi ? Nul ne peut dire que tu l'as m�pris� en ne lui accordant pas le supplice r�serv� aux plus courageux d'entre vos ennemis... Ach�ve-le, je t'en prie. M�nage nos c�urs qui ne sont pas accoutum�s � nourrir tant de haine... Pour n'avoir pas eu � s'endurcir dans les combats... Toi qui es chr�tien, peux-tu comprendre que nous ne disposons pas de votre force, accoutum�s que nous sommes � pleurer et � souffrir devant l'image de notre Dieu attach� au poteau de torture de la Croix ? Ach�ve-le, Odessonk. Ach�ve sa vie d'un coup de ton tomahawk. Vous avez montr� � tous votre vaillance...</p><p>Le Huron l'examinait, impassible. Ce qu'elle lui demandait �tait f�cheux. Il y allait de son prestige. Qu'il f�t tomber sur lui le soup�on d'amollissement qui gagne ceux qui oublient leurs fr�res massacr�s par l'ennemi, et ses guerriers le r�prouveraient.</p><p>� Tu m'as bless� au saut du Katarunk ! dit-il.</p><p>Et elle ne sut s'il lui rappelait cela pour lui signifier un refus ou pour lui reconna�tre une sup�riorit� devant laquelle il pouvait s'incliner. Elle soupira de soulagement quand elle le vit porter sa main � sa ceinture et d�tacher son casse-t�te qui �tait compos� d'une grosse boule de pierre blanche.</p><p>Tout en continuant de la fixer de son regard �nigmatique, il fit sauter deux ou trois fois le manche de bois poli dans sa paume comme pour en assurer la prise.</p><p>� Je te serai reconnaissante, Odessonk, murmura-t-elle, humble, tandis que ses l�vres lui d�diaient un sourire, je n'oublierai jamais que tu as sacrifi� � ma requ�te tes nobles aspirations de venger tes fr�res. Je saurai � mon tour t'�couter si quelque jour tu as besoin de ma parole.</p><p>Odessonk assura son tomahawk dans son poing. Il regarda vers le supplici�. Il h�sitait encore. Ang�lique tournant la t�te malgr� elle rencontra dans une face sillonn�e de sang l'�clat de deux prunelles vivantes. L'Iroquois avait suivi de loin leur mimique et compris le sens de sa d�marche. Elle croisa ce regard d'eau noire, voil� et comme adouci par l'exc�s de souffrance. Elle y lut un aveu de reddition. L'Iroquois lui �tait reconnaissant. Gr�ce � elle, il n'avait plus � redouter de fl�chir et de perdre sa mort, en g�missant comme une femme.</p><p>Il murmura quelques mots d'une voix rauque.</p><p>Voyant Odessonk r�solu, un des Hurons, qui s'approchait du supplici� tenant une hache au tranchant rougi au feu et qu'il s'appr�tait � introduire lentement dans le sillon de la cuisse d�j� ouvert jusqu'� l'os, s'interposa.</p><p>Odessonk, disait-il, n'avait pas � d�cider de suspendre un supplice avant que l'Iroquois ne rende de lui-m�me son dernier soupir.</p><p>Odessonk riposta qu'il se devait de respecter le c�ur sensible des femmes blanches car il �tait lui-m�me un chr�tien et qu'il vivait sous la protection d'Onontio. Il somma le Huron de s'�carter. Celui-ci voulut prendre � t�moin les autres participants qui s'�taient arr�t�s de danser et de battre du tambour. Mais personne ne releva la palabre. Les bourreaux aussi �taient las et ils n'�taient pas f�ch�s d'en avoir fini avec cet intraitable Iroquois qui, gardant toute sa virulence d'Indien des bois entra�n� � la chasse et aux exp�ditions guerri�res, �tait sur le point d'arriver � bout de leur r�sistance � eux, Hurons de Lorette, qui avaient un peu perdu l'habitude de ces terribles c�r�monies.</p><p>Le guerrier � la hache s'inclina et jeta au loin sa hache inutile.</p><p>Dans ses liens, l'Iroquois attach� au poteau de torture parut faire effort pour redresser son corps en lambeaux, d�charn�, �corch� vif et grill� de la t�te aux pieds.</p><p>Odessonk, le tomahawk brandi, marcha vers l'homme qui allait enfin mourir.</p></section><section><p><strong>Chapitre 76</strong></p><empty-line/><p>L'Iroquois avait parl� avant de mourir. Il avait dit :</p><p>� Outtak� arrive. Il vous tuera tous, chiens !</p><p>On consid�ra cette annonce, cette sorte de renseignement que semblait lui avoir arrach� l'intervention humanitaire d'Ang�lique, comme un signe de bonne volont� qui lui avait ouvert le ciel. Une �me de plus �tait en paradis.</p><p>Et M. de Frontenac ainsi que M. de Castel-Morgeat s'appr�t�rent � aller au-devant du chef des Cinq-Nations.</p><p>On allait entendre parler des chaudi�res de guerre et les tambours r�sonn�rent aux alentours de Qu�bec, rassemblant les guerriers algonquins, hurons et ab�nakis.</p><p>Odessonk adressa une harangue � ses jeunes guerriers :</p><p>� Jeunesse, prenez courage, rafra�chissez vos cheveux, peignez-vous le visage, remplissez vos carquois. Faisons retentir nos for�ts de chants de guerre, d�sennuyons nos morts et apprenons-leur qu'ils seront veng�s.</p><p>M. de Frontenac et M. de Castel-Morgeat demand�rent � M. de Peyrac de les accompagner. Ils voulaient s'avancer en force au-devant d'Outtak�, mais pour parlementer. Rien ne s'�tait pass� m�ritant qu'on d�terre la hache de guerre, solennellement enterr�e aux abords de Fort Frontenac quelques ann�es plus t�t. Pourquoi Outtak� voulait-il rompre la paix iroquoise ? La pr�sence de son ami Ticonderoga, l'homme du tonnerre, aux c�t�s des Fran�ais et les colliers de Wampum qu'on lui pr�senterait faciliteraient une explication pacifique.</p><p>La difficult� serait de retenir les alli�s sauvages toujours tr�s excit�s. Ce n'�tait pas la premi�re fois qu'on se trouvait devant cette situation. Frontenac �tait enchant�. Il raffolait des grandes rencontres avec les Indiens et surtout avec les Iroquois. Il aimait la beaut� de leurs discours, leurs discussions retorses, et parvenir � les charmer et � les apaiser par son habilet� et la compr�hension qu'il avait de leur nature et de leurs sentiments.</p><p>Florimond demandait � prendre part � l'exp�dition. Sa � blonde � du moment, comme on disait commun�ment, avait disparu et il n'�tait pas sans inqui�tude. Ses parents la s�questraient-ils ? L'avaient-ils enferm�e ?</p><p>Ils avaient �t� trahis par Euphrosine Delpech dont la maison surplombait celle du mercier Prunelle. Elle avait averti les parents.</p><p>� J'ai vu des traces de pas sur votre toit, dans la neige. C'est un voleur ou un galant qui visite votre fille, la nuit.</p><p>Le mercier Prunelle n'�tait pas un homme commode. Il cherchait � d�couvrir l'identit� du chat de goutti�re et Florimond, un peu embarrass� de sa personne, accueillait avec plaisir l'id�e d'une exp�dition guerri�re au-devant des Iroquois.</p><p>L'arm�e mont�e sur des cano�s soit de trois, soit de dix, soit de douze pagayeurs, quitta Qu�bec sous les vivats et disparut vers le sud, gagnant l'embouchure de la rivi�re de la Chaudi�re. Pour parer � toute �ventualit�, une partie de la flottille continuait vers les Trois-Rivi�res au cas o� la ville serait menac�e par les partis de guerre qu'on avait vus r�der vers Saint-Fran�ois.</p><p>Le gouverneur avait remis la responsabilit� militaire de la cit� au major d'Avrenson.</p><p>Joffrey de Peyrac emmenait avec lui le comte d'Urville et une vingtaine de ses hommes.</p><p>� Si vous voyez notre seigneur Outtak�, dit Ang�lique � Peyrac avant de le quitter, rappelez-lui combien je me suis toujours consid�r�e honor�e par le cadeau du Wampum qu'il m'a fait envoyer et qui a �t� brod� par les M�res du Grand Conseil iroquois qui avaient r�solu de nous sauver de la famine, l'an dernier. Dites-lui que je le conserve pr�cieusement dans un coffre � port�e de ma main, afin de pouvoir retrouver des forces en contemplant ce gage d'amiti�.</p><p>Et comme chaque fois qu'il s'�loignait, elle se retenait de lui montrer ses craintes.</p><p>Elle avait trop appris � l'aimer au cours de cet hiver.</p><p>Les confidences, les disputes, les r�conciliations, les heures d'amour, les projets, les r�ves de r�ussite, de paix, de retour en France, mais au fond desquels demeurait informul�e leur seule et unique aspiration primordiale � leur satisfaction de vivre : demeurer c�te � c�te et tous les jours que Dieu ferait.</p><p>Comment lui expliquer tout cela ? Elle levait ses beaux yeux vers lui. Et comme d'habitude il semblait la deviner et se moquer un peu d'elle.</p><p>� Prenez bien garde � vous, dit-il. Je ne veux pas entraver votre esprit d'ind�pendance, ma belle audacieuse, en attachant � vos pas une escorte. Mais j'aimerais savoir que lorsque vous vous promenez dans la ville, vous avez au moins � votre ceinture l'un de vos pistolets... et pr�t � tirer.</p></section><section><p><strong>Chapitre 77</strong></p><empty-line/><p>M. de La Fert� et M. de Bardagne buvaient ensemble au<emphasis> Navire de France.</emphasis></p><p>� Nous avions l'hiver pour la conqu�rir, disait le duc d'une voix qui commen�ait � sombrer de temps � autre dans un murmure. Et voici que l'hiver s'en va. L�che hiver qui nous a trahis. Il nous persuada que la conqu�rir serait facile. Nous l'aurions cru, n'est-ce pas ? Elle est proche et pourtant, plus nous nous en approchons et plus nous la perdons de vue, comme si nous ignorions tout du jeu de la s�duction. Tous ces pi�ges que nous lui tendons elle les brise comme baguettes. Qu'avions-nous appris avant de la conna�tre ? Et aupr�s de quelles femmes ? Pour nous trouver si d�pourvus ? Vous verrez, Monsieur l'Envoy� du Roi, vous aussi vous vous heurterez � l'incompr�hensible. Vous vous casserez le nez contre le miroir sans tain derri�re lequel vous avez cru l'entrevoir.</p><p>� Cessons de boire, dit brusquement Bardagne.</p><p>� Que faire d'autre dans cette ville maudite ?</p><p>Par la fen�tre ouverte, Vivonne jeta un regard morne et d�sabus� sur le fleuve gonfl� qui roulait au ras des quais. La stupeur de la mort hivernale, les affres de la r�surrection dans le fracas des eaux et des glaces faisaient place � une sorte de convalescence maussade, rancuni�re envers la violence des souffrances endur�es. Le doux mois de mai, au Canada, avait mine terreuse et h�ve.</p><p>L'hiver venait � peine de rel�cher son emprise. La neige ne se retirait que lentement des hauteurs, des vallons, des sous-bois. La boue gagnait sur les rives au versant est des prairies. Mais les signes de renouveau se refusaient. Pas un brin d'herbe, la terre se renfrognait ne se voulant pas sauv�e, ni lib�r�e, rem�chant sa m�fiance.</p><p>Qu�bec elle-m�me, la ville, subissait la contagion de cette humeur. Avec ennui, elle d�couvrait son d�sordre : barri�res bris�es, goutti�res arrach�es, seuils descell�s, et s'examinait telle une femme se d�couvre bl�me, �chevel�e et vieillie, dans son miroir apr�s une longue maladie.</p><p>L'absence des hommes et l'inqui�tude des Iroquois �taient pr�textes � vaguer. On ne se d�cidait pas � se mettre au travail et personne n'avait encore eu l'id�e de rendre la libert� aux cochons dans les rues.</p><p>Ang�lique s'�tait fait faire pour le printemps une robe dans un velours l�ger, vert comme une feuille tendre, avec l'id�e que cela h�terait le renouveau. Le mercier gardait quelques pi�ces de tissu en r�serve, pour une saison o�, lasses de leurs gros v�tements d'hiver, les femmes �taient souvent saisies d'un d�sir de changement qu'elles payaient n'importe quel prix. Chez la dentelli�re, elle avait fait l'acquisition d'un grand col arachn�en, garni de fleurons en pointe, dont on pourrait admirer le travail quand elle se prom�nerait dans les rues avec sur les �paules une simple cape ou un mantelet.</p><p>Il n'y avait pas trois jours que l'arm�e �tait partie que d�j� l'on trouvait le temps long. D�j� l'on s'inqui�tait d'�tre sans nouvelles.</p><p>Ang�lique aussi avait ouvert sa fen�tre malgr� l'air que l'on disait � cru �. Elle admirait d'en haut le fleuve qui avait repris ses jeux diversifi�s. Aujourd'hui, le vent soufflait. Une brume s'�chappait du fleuve que la pointe des vagues entra�nait en haillons blancs, en aigrettes, ce qui donnait � la surface de l'eau l'aspect d'un plumage d'oiseau rebrouss� par le vent.</p><p>Ce mouvement fol�tre des flots �voquait les nefs dansant joyeusement � leurs cr�tes et penchait les voiles rondes et pleines, s'avan�ant joyeusement vers l'Am�rique.</p><p>D�j� le sort en �tait jet�.</p><p>Leur sort.</p><p>Et si le Roi se pronon�ait contre eux, elle reconnut que, malgr� ses forces nouvelles qui la rendaient moins vuln�rable, elle ne verrait pas sans tristesse se d�tourner d'eux les amis qu'ils s'�taient faits au Canada. Elle ne quitterait pas sans d�chirement Qu�bec-la-Fran�aise o� elle avait retrouv� son pass�, sa jeunesse et le meilleur d'elle-m�me. Oui, le Roi de France pouvait encore leur faire beaucoup de mal.</p><p>Et une fois de plus elle regretta ces signes avant-coureurs du printemps qui allaient briser leur isolement. Deux mois encore, un peu plus ou un peu moins, mais s�rement, des voiles blanches appara�traient � la pointe de l'�le d'Orl�ans... D�j� l'hiver de Qu�bec serait pass�. Et, malgr� tout, son r�ve s'�tait r�alis� car elle avait v�cu un hiver merveilleux.</p><p>Les mains dans les poches, la pipe � la bouche et son bonnet de laine rouge enfonc� jusqu'aux yeux, le fils de la Polak montait la rue. Exemple r�ussi et rebondi d'un m�lange normand et auvergnat, touch� d'une pointe de gouaille parisienne et forg� au blizzard du Canada.</p><p>� Que veux-tu, petit joufflu ? le h�la-t-elle de sa fen�tre.</p><p>Il venait de la part de sa m�re, Janine Gonfarel du<emphasis> Navire de France,</emphasis> lui mander l'avis que M. de Bardagne et M. de La Fert� s'�taient battus en duel.</p><p>Il fallait toujours quelques secondes � Ang�lique pour associer le nom de Vivonne � celui de La Fert� et lorsqu'elle comprit son sang ne fit qu'un tour.</p><p>� Que me bailles-tu l� ?</p><p>Elle le rejoignit dans la rue, le pressa de questions. L'envoy� du Roi et le duc buvant de compagnie au<emphasis> Navire de France</emphasis> s'�taient pris de bec comme d'habitude. Le ton avait mont�. Mme de Peyrac semblait �tre l'objet de leur diff�rend, car ce nom revenait fr�quemment sur leurs l�vres �cumantes.</p><p>Lequel des deux l'avait vou�e le plus furieusement aux g�monies et lequel des deux avait r�clam� � l'autre r�paration de cet outrage envers une femme admirable, les t�moins ne pouvaient le d�partager encore.</p><p>Toujours est-il qu'ils �taient sortis sur la place, avaient tir� l'�p�e et crois� le fer. M. de La Fert� avait �t� bless�. On l'avait port� en son logis o� le m�decin Ragueneau, que le jeune Gonfarel venait de qu�rir en passant, devait �tre d�j� � son chevet.</p><p>� Et Monsieur de Bardagne ?</p><p>Selon toute apparence, il �tait encore bien vivant tout de suite apr�s que M. de La Fert� fut tomb�. On avait eu la plus grande peine � l'approcher car il faisait des moulinets avec son �p�e, promettant de pourfendre l'univers entier qui, pour contenir des �tres aussi vils que ceux qui l'entouraient, m�ritait d'�tre d�truit jusqu'au dernier homme. Puis, soudain faisant un bond de c�t�, il s'�tait �lanc� et s'�tait perdu dans la foule, et comme il parlait de se jeter au fleuve, ses amis s'�taient �lanc�s � sa poursuite, sans pour autant le rattraper.</p><p>Ang�lique commen�a par se rendre chez le duc de Vivonne. Elle devinait qu'il �tait arriv� ce qui �tait pr�vu et in�vitable, mais qu'elle avait esp�r� ne voir �clater qu'au retour des navires, lorsqu'un courrier royal r�v�lerait au pauvre Bardagne ses erreurs.</p><p>Elle trouva le fr�re d'Ath�na�s, maussade, devant sa chemin�e tandis que le m�decin lui pansait le bras.</p><p>� Que lui avez-vous racont� ? lui lan�a-t-elle haletante et d�j� pr�te � le tancer.</p><p>Vivonne consid�rait, � la cuisse, la d�chirure macul�e de sang de sa culotte de soie.</p><p>� Cet imb�cile n'aurait-il pas pu ne me blesser qu'une fois ?</p><p>� Ce n'est pas un imb�cile ! Que lui avez-vous dit pour le mettre dans cet �tat ?</p><p>Eh bien ! TOUT. Il lui avait tout dit... Que s'il n'avait pas tellement et continuellement envie, de se gausser de lui il en aurait piti�, car, en effet, c'�tait piti� de voir un homme de plus encha�n� � une femme, � cette femme ! Car ils �taient tous encha�n�s. Encha�n�s � du vent... Car elle n'�tait m�me pas garce ou ha�ssable, ni perverse ni provocante. Elle �tait INACCESSIBLE ! Et pourtant d�s qu'elle levait les yeux sur vous elle semblait vous donner vos chances...</p><p>� Mais qu'est-ce qu'elle a ?... Qu'est-ce qu'elle a donc qui nous d�truit ? s'�tait-il �cri�, saisissant Bardagne par son jabot. Tous, vous, moi, le Roi lui-m�me...</p><p>� Le Roi ? avait r�p�t� Bardagne, ahuri.</p><p>� Quoi ! Vous ne savez pas ? Oui, le Roi ! La folie du Roi pour elle, l'or, les bijoux � ses pieds, les f�tes les plus somptueuses et, en �change... elle devenait la R�volt�e du Poitou.</p><p>� Qu'est-ce que vous dites ? avait hurl� Bardagne.</p><p>Et il avait recul�, p�le comme la mort.</p><p>� Eh oui ! avait rican� Vivonne.</p><p>Pourquoi l'imaginait-il donc tellement inoffensive cette jeune femme aux yeux de sir�ne et aux sourires enj�leurs, derri�re laquelle il b�lait comme un bouc, � laquelle il n'avait cess� de faire la cour depuis son arriv�e, tombant en extase au premier regard, celle-l� m�me qui � peine six ann�es auparavant avait galop� � travers toute une province en appelant les paysans � la r�volte contre le Roi de France. Ce m�me Roi dont il �tait lui, Bardagne, l'envoy� charg� de mission sp�ciale, croyait-il que le Roi la portait dans son c�ur, cette femme qui lui avait tenu t�te, massacrant ses soldats, dressant contre lui, le monarque, des villes vassales du royaume ?</p><p>Eh bien ! Oui, le Roi la portait dans son c�ur la R�volt�e ! Et c'est elle qu'il revoit parmi toutes ses dames quand il s'arr�te au sommet du bassin de Latone. Elle est l�... Ses bijoux... sa peau qui en porte le reflet, si douce, transparente, lumineuse, qu'on voudrait irr�sistiblement y poser les l�vres...</p><p>C'est alors que le comte de Bardagne s'�tait dress� en disant :</p><p>� Sortons, Monsieur. Nous allons nous battre.</p><p>Dehors il avait d�gain� et fonc� sur lui sans presque lui laisser le temps de se mettre en garde.</p><p>� Ces gens de petite noblesse ferraillent sans grandeur. J'�tais � terre qu'il me frappait encore. Je ne comprends pas pourquoi je suis tomb� car ce coup au bras n'�tait rien.</p><p>� Vous �tiez ivre. Vos paroles en font foi... Et j'estime que Monsieur de Bardagne s'est montr� bien cl�ment en ne vous portant pas de coups plus mortels �tant donn� ce que vous lui aviez fait.</p><p>� Que lui ai-je fait � votre pr�f�r� ? � votre toutou...</p><p>� Vous l'avez bless� gravement en lui faisant mesurer sa b�vue et pressentir le m�contentement du Roi � son endroit. Il aurait �t� toujours temps qu'il la connaisse. Et maintenant, o� il est impuissant � se d�fendre dans l'extr�mit� o� nous sommes rendus par les fatigues de l'hiver, je crains qu'il n'attente � sa vie.</p><p>� Mais non ! Je parie qu'il est bien tranquillement chez lui � se vanter aupr�s de ses larbins de m'avoir �gratign� et � vous attendre pour vous faire son r�cit. Oh ! Cette robe verte...</p><p>� Qu'a-t-elle cette robe verte ?</p><p>� Elle vous va ! Vous �tes merveilleuse. Mais attention, ma ch�re, trop simple. Le Roi vous voudra plus somptueuse.</p><p>� Le Roi me voudra sans doute morte ou embastill�e, et votre s�ur plus encore... Cessez de parler du Roi.</p><p>S'il n'avait �t� bless�, Ang�lique l'aurait saisi par son jabot de dentelle et l'aurait secou�. Elle �clata en impr�cations.</p><p>� Qu'�tes-vous pour vous permettre de maltraiter votre entourage sans raison ? Rien ! Rien � mes yeux, je vous le dis cr�ment. Vous vous croyez tout permis. Vous traitez des gens qui vous valent bien comme des pions de jacquet qu'on secoue dans un cornet. Vous n'avez ni c�ur, ni conscience, ni charme et vous n'�tes m�me pas s�r de votre fortune. On conna�t l'orgueil des Rochechouart, mais ni vous ni votre s�ur ne m'avez jamais impressionn�e, et je vous ai toujours pris pour ce que vous �tes : de brillants insolents, avides, orgueilleux, ignorants, sans c�ur, ni rien. Votre blason vous tient lieu d'entrailles et vous croyez que le nombre de vos quartiers de noblesse peut remplacer la noblesse de caract�re qui est la seule attachante. C'est vous qui �tes un imb�cile d'imaginer que la m�chancet� de votre esprit ne finira pas par vous nuire. Vous pouvez compter sur moi pour vous faire regretter d'�tre un inutile aussi nuisible. C'est � cause de personnages de votre esp�ce qu'on ne peut jamais rien vivre d'heureux. Vous empoisonnez jusqu'aux beaut�s de Versailles. Je vous le ferai payer cher, je vous le promets. Peut-�tre demain. Le Roi me recevra � la Cour. Vous le savez. Et alors prenez garde que je ne venge mes amis. Si vous �tes de mes ennemis, je vous �carterai...</p><p>� Ne me parlez pas ainsi. Je tiens trop � vous, s'�cria Vivonne en se dressant si brusquement qu'il tr�bucha sur sa jambe bless�e et que le m�decin bouscul� faillit tomber dans le feu.</p><p>� Ne bougez donc pas ainsi, Monseigneur, je ne peux arriver � vous panser.</p><p>� Vous vous exag�rez les choses. Je n'ai rien contre vous, Ang�lique, disait le duc. Et peu m'en chaut des intrigues que votre retour suscitera. Vous connaissez Versailles. C'est le jeu. On jouera chacun pour soi sa partie et tant pis si Ath�na�s perd. Je suis peut-�tre son fr�re, mais elle a tort de s'imaginer qu'elle est toujours la Reine. Si elle l'avait �t�, je n'aurais pas eu besoin de m'exiler et de me faire oublier quelque temps pour me sortir d'un mauvais pas. Vous avez raison. Elle aussi s'est us�e en intrigues �puisantes et avilissantes, pour la d�fense et le maintien de plaisirs et d'honneurs dont on n'a m�me plus le temps ni le go�t de jouir. Vous, vous �tes neuve. Si vous revenez � Versailles, je parie pour vous. Car le Roi aussi est las de ceux qui l'entourent. C'est pourquoi il n'a pu vous oublier. C'est pourquoi il se tourne vers cette bigote de Maintenon, la veuve Scarron... Ha ! Ha ! Je ne suis pas si sot, ni si mauvais que vous le croyez. Si vous gagnez, je ne vous nuirai pas.</p><p>� Bien, j'en prends note, dit-elle, calm�e par ses protestations. Mais vous �tes pr�venu.</p><p>En se retournant pour quitter la pi�ce, il lui parut sentir braqu� sur elle, comme autant de pistolets, au moins trois paires d'yeux pleins de haine.</p><p>La chambre o� elle �tait entr�e en coup de vent �tait sombre et seulement �clair�e par le feu dans la chemin�e. Occup�e de Vivonne, et de lui servir ce qu'elle avait sur le c�ur depuis longtemps, elle n'avait pas pris garde aux autres personnes pr�sentes, en dehors du m�decin. Or Saint-Edme �tait l� ainsi que le baron de Bessart, et le laquais, barbier, homme � tout faire et sans doute homme de main, qui leur �tait d�vou� et qui tenait la cuvette pendant que l'on nettoyait les blessures du gentilhomme.</p><p>Le petit discours de celui-ci, assurant � Ang�lique qu'il se d�solidariserait de sa s�ur � l'occasion, ne semblait pas avoir eu l'heur de leur plaire. La ma�tresse du Roi les avait peut-�tre � sa solde, se les attachant soit par des largesses, soit par des menaces de d�nonciations de leurs crimes, ou vols ou escroqueries ou dettes de jeu.</p><p>L'impression qu'elle emporta de ces regards furibonds qui la fixaient comme sortis de la p�nombre de la tapisserie ne lui fut pas agr�able.</p><p>� J'ai sign� mon arr�t de mort, se dit-elle, mais tant pis, advienne que pourra. �</p><p>Elle s'essoufflait en gravissant trop vite la c�te de la Montagne. Elle �tait en souci pour Bardagne. Ce qu'elle savait de lui et du tour qu'avait pris son caract�re depuis qu'elle l'avait connu � La Rochelle ne l'encourageait pas � se montrer optimiste comme le conseillait Vivonne.</p><p>Bardagne �tait un imaginatif. Il tenait plus � ses illusions qu'� des r�alit�s d�cevantes. Les joies les plus grandes il les devait en bonne partie � des mirages qu'il se forgeait et qu'il entretenait par les effets d'un caract�re enthousiaste et l�g�rement pr�somptueux.</p><p>Amoureux il lui �tait loisible, gr�ce � l'illusion qu'il avait de la personne aim�e d'en cr�er un �tre � sa convenance. Ce qui est toujours plus facile et plaisant que de s'accommoder de l'�tre lui-m�me, pas toujours mall�able. Et tout cela lui avait fort r�ussi dans le pass�, tant qu'il ne s'�tait agi, pour lui, que de s�duire les ch�telaines du voisinage de sa propri�t� berrichonne ou les demoiselles des villes de garnison ou celles de La Rochelle o� il avait connu quelques d�boires avec les jeunes filles de la soci�t� protestante, jalousement d�fendues par leurs p�res furieux de voir un papiste oser tourner autour d'elles avec la pr�tention de les d�baucher ou, ce qui �tait encore pis, de les �pouser. La seule pens�e d'une telle alliance faisait dresser les cheveux sur la t�te des dignes calvinistes. Mais sa position de repr�sentant du Roi aux affaires religieuses lui avait pourtant permis de mener, dans la citadelle protestante du royaume de France, une vie fort agr�able. Comme le marquis de Ville d'Avray, il trouvait alors la ville belle, n'ayant gu�re eu l'occasion de tomber du haut de ses r�ves. Ang�lique, servante d'un huguenot, lui avait pos� une �nigme. Et c'est encore par l'illusion qu'il avait essay� de la r�soudre. Aujourd'hui tout pour lui volait en �clats.</p><p>Ang�lique en courant p�n�tra dans le petit parc de la Closerie et remonta l'all�e. Le sous-bois gardait encore des traces de neige.</p><p>Dans le vestibule de la maison, elle trouva le premier officier de M. de Bardagne qui errait comme une �me en peine au milieu d'un d�sordre affligeant. Il redressait et remettait �� et l� en place une chaise, un tabouret, tandis que le secr�taire pliait des v�tements et les d�posait l'un apr�s l'autre dans des coffres et dans des malles de cuir bouilli.</p><p>M. de Bardagne �tait arriv� deux heures plus t�t d'un air hagard disant qu'il quittait sur-le-champ � ces lieux maudits �.</p><p>� O� est-il all� ?</p><p>Il avait annonc� qu'il r�emm�nageait dans l'habitation qu'on lui avait allou�e � son arriv�e et qui �tait une petite gentilhommi�re � l'�cart de la ville, au sein des plaines d'Abraham. Il n'avait voulu prendre que quelques v�tements, ses armes personnelles, deux livres.</p><p>� Mais ce logis des plaines d'Abraham doit �tre humide et peu confortable ! Pourquoi ne l'avez-vous pas accompagn� ?</p><p>� Il a exig� que je reste l� pour garder la demeure. Veiller � la mise en caisses de ses livres, pr�parer le d�m�nagement, ne pas laisser sans surveillance les gens de maison et des cuisines. Mais ce n'est que pr�texte. Il veut surtout �tre seul. Il n'avait requis que son valet de chambre. Un homme de peine, gardien l�-bas, aidera le domestique pour ce soir.</p><p>Ang�lique demanda l'heure.</p><p>Il �tait cinq heures de l'apr�s-midi et il faisait encore clair. Les journ�es se prolongeaient.</p><p>� Je vais aller le visiter et peut-�tre vous le ram�nerai-je calm� !</p><p>� Oh ! Oui, Madame, faites cela je vous en prie, vous seule pouvez quelque chose pour lui. Nous, ses amis, l'avons senti tellement atteint, comme si c'�tait lui qui avait re�u ce coup d'�p�e dans ce duel et non Monsieur de La Fert�.</p><p>� Que s'est-il pass� ?</p><p>� L'ignorez-vous, Madame, vous qui �tes la cause de cette rencontre ?</p><p>� Peut-�tre ! Mais je n'y ai pas assist�. J'ignore ce qu'ils se sont dit avant de se jeter le gant au visage.</p><p>� J'avoue que je l'ignore aussi. Mais j'en devine assez pour savoir que toute intervention de votre part lui sera bienfaisante. Vous �tes m�l�e � son �motion car cet amour qu'il vous porte, comme il me l'a r�p�t� bien des fois, a peut-�tre ruin� sa vie. Mais il craint maintenant qu'il n'ait ruin� sa carri�re, ce qui pourrait l'amener � un geste fatal car il est tr�s attach� au service du Roi.</p><p>� Il va sans doute me recevoir fort mal ?</p><p>� Non ! Vous savez le prendre.</p><p>Ang�lique repassa par chez elle pr�venir qu'on ne l'attende pas pour le souper. Elle ne trouva personne. Tout le monde se promenait � la recherche des premiers crocus par les pr�s d�couverts. Elle chargea un des gardes du bastion d'avertir Yolande, quand elle rentrerait avec les enfants, de ne pas s'inqui�ter si son absence se prolongeait. Elle avait diff�rentes d�marches � entreprendre dans la soir�e.</p><p>Elle avait tout d'abord pens� se rendre au<emphasis> Navire de France,</emphasis> mais le plus urgent �tait de savoir quel �tait l'�tat moral de Nicolas de Bardagne.</p><p>Elle se h�ta vers les plaines d'Abraham.</p><p>Celles-ci, prolongeant les hauteurs du Mont-Carmel et marquant le point le plus �lev� du promontoire, �taient encore en partie recouvertes de longues plaques de neige. On pouvait cependant, apr�s avoir d�pass� le jardin du Gouverneur, trouver des sentiers trac�s par le passage des pi�tons, paysans ou Indiens qui, regagnant � pied le Cap Rouge, les campements de Sainte-Foy ou de Lorette, pr�f�raient emprunter les plaines plut�t que de suivre le cloaque embourb� de la Grande All�e.</p><p>Comme elle s'avan�ait vers le couchant, Ang�lique fut frapp�e de l'aspect du ciel. Les couleurs ardentes mais claires et limpides qu'elle avait admir�es ce tant�t se muaient en un tableau �trange.</p><p>Au-dessus d'un horizon obscur baignant dans une encre d'un noir intense dessinant � la plume la longue frise des silhouettes d'arbres de l'impavide for�t se d�roulant sans fin l�-bas, les lueurs de cuivre et d'or d'un incendie immobile emplissaient le ciel d'un brasier immense. Aux franges de ce brasier des nuages bistr�s et charbonneux se d�ployaient et se d�roulaient en volutes comme d'une �paisse fum�e fuligineuse, exhal�e par quelques mati�res lourdes et suffocantes, envahissant l'espace dans une forme tortur�e qui affectait celle d'un �ventail, ces n�buleuses se d�chirant, se dispersant, happaient l'or du cr�puscule au-del�, l'entra�naient et le diluaient dans un ciel sali de charpies brunes et sanglantes, de courants d'ombre et de pourpre sombre, de pans de rideaux d�chir�s, pouss�s par un vent gigantesque et solennel dont on voyait la direction et l'�lan, mais non le mouvement, car rien ne bougeait. Le ciel m�dus� s'ouvrait sur le feu de l'enfer sans qu'on en per��t l'approche. Tout se r�pandait sans se d�placer, comme naissant insidieusement de profondeurs inconnues. Or, � la pointe de ces plumes noires arrach�es marquant le pourtour de l'�ventail, le feu reprenait, �carlate, dispersant en explosions multiples, �tincelles et braises de rubis.</p><p>On e�t dit que flambaient l�-bas � l'ouest, dans les tourbillons fig�s d'un cataclysme, des villes g�antes et condamn�es, d�truites par une apocalypse sans r�mission.</p><p>� Il va arriver quelque chose �, se dit Ang�lique le c�ur serr� d'angoisse, devant la beaut� de ce coucher de soleil.</p><p>Elle n'en avait encore jamais vu d'aussi beau et d'aussi inqui�tant. Qu'allait-il arriver ?</p><p>Les �tres semblaient bien petits, minuscules, des fourmis affol�es. La mort �tait au bord d'un geste et qu'importe que ce f�t celui qui marquerait la fin du monde ou le geste unique d'une �p�e s'enfon�ant dans un c�ur et marquant la fin d'une seule vie. La vie n'�tait que paillettes, que f�tus, mais dans son essence, plus encore que ce souffle grandiose de la Nature.</p><p>La vivacit� de son sang coulant dans ses veines lui parut un miracle en face de la fragilit� de ce qui en maintenait le cours. La Vie ! Rien ne m�ritait qu'on se priv�t d'un tel tr�sor, d'une telle certitude, d'un secret d'une si haute importance, d'une si grave promesse.</p><p>Elle allait expliquer cela � Bardagne et saurait lui remettre la t�te sur les �paules. Qu'importait ce m�lange de noms, de mensonges et de trag�dies ; il existait, elle existait. Le Roi ? qu'importe... La vie. La vie ne se r�duisait pas aux froncements de sourcils d'un roi.</p><p>De loin elle aper�ut, dans son enclos, la maison et ralentit le pas. Il fallait redescendre sur Terre. Si Vivonne avait r�ellement tout dit au pauvre Nicolas, elle comprenait l'humiliation qui accablait l'envoy� du Roi.</p><p>Malgr� une certaine �tourderie dans ses propos, de la na�vet� dans ses pr�somptions, Bardagne n'�tait pas un sot. Ang�lique se doutait qu'aucun raisonnement fallacieux de sa part ne viendrait cette fois adoucir l'humiliation qui lui avait �t� inflig�e lorsqu'au dire de Vivonne la sottise de la lettre qu'il avait envoy�e au Roi lui �tait apparue. Cette fois, son imagination jouerait dans le sens pessimiste et risquait de l'entra�ner au d�sespoir.</p><p>Aussi, Ang�lique, apercevant la fum�e qui s'�chappait de l'habitation, n'en �tait-elle pas moins mortellement inqui�te tandis qu'elle s'approchait de la barri�re cl�turant le jardin. La demeure isol�e dans les plaines d'Abraham ne comportait qu'un seul �tage, dont les volets restaient ferm�s. On n'avait repouss� que ceux du rez-de-chauss�e dans cet emm�nagement h�tif. Du c�t� des cuisines, elle entendit couper des b�ches sur un billot.</p><p>Elle commen�a par faire le tour de la maison pour trouver les fen�tres du salon ou de l'appartement o� l'envoy� du Roi avait pu s'enfermer pour cacher son d�plaisir. En approchant son visage d'une vitre derri�re laquelle se devinait la lueur d'une flamb�e, la vision � laquelle elle s'attendait �tait de voir se balancer � hauteur de ses yeux les pieds et les jambes d'un cadavre pendu aux solives. Elle poussa un soupir de soulagement. Elle �tait arriv�e � temps. M. de Bardagne �tait assis dans un fauteuil non loin du feu.</p><p>Cependant la p�nombre de la pi�ce ne permettait pas de surprendre l'expression de ses traits. Son attitude �tait celle d'un homme prostr� mais, selon toute apparence, il n'avait encore aval� aucune m�decine d�cisive. On devinait qu'il m�ditait tristement et offrait l'image de ce que serait d�sormais l'existence de ce fonctionnaire malchanceux, vivant les jours d'une disgr�ce solitaire, au fond de sa province. Quelqu'un dut frapper � la porte car elle le vit relever l�g�rement la t�te. Le valet entra apportant un flambeau. L'ayant pos� sur une table, il voulait ajouter des couvertures au lit pr�par� � la h�te. On voyait que Bardagne l'en dissuadait, d�sireux d'�tre seul. L'homme se proposa encore, voulant aider son ma�tre � retirer ses bottes et � se d�barrasser de son baudrier et de son �p�e. De nouveau, Nicolas de Bardagne l'�loignait avec impatience.</p><p>Lorsque le domestique se fut retir�, Ang�lique revint vers la fa�ade de la maison, y p�n�tra. Le valet avait regagn� l'office et on l'entendait parler avec l'homme de peine qui cassait du bois.</p><p>Elle alla jusqu'au fond du vestibule o� s'ouvrait la porte de l'appartement. En la d�couvrant debout devant lui, Nicolas de Bardagne ne marqua aucune r�action. Les mouvements des flammes accentuaient les ombres de ses traits creus�s. Il avait vieilli de dix ans et ses yeux �taient mornes.</p><p>Ang�lique se d�barrassa de son manteau et de ses gants qu'elle jeta sur un coin de la table. Comme il ne lui proposait pas de s'asseoir, elle chercha des yeux un si�ge, mais il la cloua sur place par un brusque sursaut.</p><p>� Ne m'approchez pas, fit-il d'un ton farouche.</p><p>Puis, tr�s sombre :</p><p>� ... Maudit soit le jour o� je vous ai rencontr�e !</p><p>� Qu'ai-je � voir avec ce duel dont on vient de me porter la nouvelle ? demanda Ang�lique connaissant tr�s bien la r�ponse mais ne voulant pas se laisser impliquer d'embl�e dans les querelles de ces insupportables gentilshommes.</p><p>� Vous le savez ! Et cela ne m'�tonne gu�re de vous que vous ayez la hardiesse et la mauvaiset� de venir joindre vos moqueries � celles des autres.</p><p>� Qui se moque de vous ?</p><p>� Le duc de La Fert�.</p><p>� Vous l'avez corrig�. Vous voil� quittes. Quant � moi, je ne me suis jamais moqu�e de vous.</p><p>� Oh ! Vraiment ? fit Bardagne avec un sourire amer. Croyez-vous que ce qu'il m'a dit et qui m'a r�v�l� en quel m�pris vous me teniez s'effacera jamais de ma m�moire ? Il m'a dit que VOUS, que j'imaginais d'humble condition, ce que vous me laissiez croire, aviez �t� une des grandes dames de Versailles. Que vous paraissiez � la Cour sous le nom de Madame du Plessis-Belli�re, que vous �tiez veuve d'un grand personnage de cette famille apparent�e aux Cond�. Il m'a dit que vous aviez �t� aim�e du Roi... et il m'a dit enfin que vous �tiez cette femme rebelle dont le Roi m'avait entretenu. La R�volt�e du Poitou... Et moi ! Moi ! N'ai-je pas �crit au Roi, � Tadoussac, une lettre o� j'affirmais � La Reynie qu'en aucun cas vous ne pouviez �tre cette femme. Je confiai la lettre � Monsieur de Lupp�, commandant du navire de guerre<emphasis> Maribelle</emphasis> qui continuait vers l'Europe. Le Roi a donc lu d�j� mon rapport et compris l'�tendue de ma sottise et de ma na�vet�.</p><p>� Ne faites pas une montagne d'une telle b�vue ! Qui n'en commet point ?</p><p>� Ma carri�re est finie, bris�e.</p><p>� Vous avez rendu d'autres services et prouv� vos qualit�s de multiples fa�ons. Ne rapportez-vous pas � Monsieur Colbert ce magnifique travail que vous avez r�dig� au cours de l'hiver, un rapport qui fait le point sur l'�tat actuel de la colonie, ses n�cessit�s, ses ressources ?</p><p>� J'ai tout jet� au feu, fit-il avec un geste vers le foyer. Peu m'importe la colonie. Qu'elle p�risse ou qu'elle vive ! Peu m'importe Monsieur Colbert et le rapport que je lui pr�parais.</p><p>� Quel dommage ! Vous �tes trop impulsif. Vous auriez ainsi pu attirer l'attention du ministre...</p><p>� Peu m'en chaut ! Tout est fini. Je donnerai ma d�mission au Roi et me retirerai dans mes terres.</p><p>� Mais non ! Vous ne pouvez vous retirer ainsi. Vous �tes si attach� � la fonction publique et au service du Roi.</p><p>Il secoua la t�te.</p><p>� Non ! Tout est fini. Ce n'�taient que des hochets. Je retournerai en Berry.</p><p>� Secouez-vous, fit-elle, agac�e de lui voir ces airs de malade languissant. Ne dirait-on pas que c'est vous qui avez �t� touch� et non le duc ? Il est pourtant assez mal en point.</p><p>Nicolas de Bardagne la fixa avec une acuit� d'oiseau de proie.</p><p>� Lui vous a eue sous ses baisers... Et Desgrez... Et le Roi... Et moi je ne suis qu'un pantin.</p><p>� Pourtant s'il ne s'agit que de baisers, vous n'avez pas � vous plaindre.</p><p>� Aucun homme ne peut �tre bafou� plus que je ne l'ai �t�. Je comprends maintenant le sourire sardonique de Monsieur Fran�ois Desgrez lorsque je lui disais en parlant de la passion que vous m'aviez inspir�e : � J'irais jusqu'� l'�pouser. � Quoi ? Vous �tiez la R�volt�e du Poitou, et moi, pendant ce temps, assur� de votre innocence, je couvre trois feuillets de mon �criture, �vitant de les dicter � mon secr�taire pour que rien ne transpire, et je me confonds en protestations pour assurer de mille fa�ons � Sa Majest�, qu'en aucun cas, la femme qui vit aux c�t�s du comte de Peyrac, �pouse ou concubine, au sujet de laquelle Sa Majest� m'a charg� d'enqu�ter, ne peut �tre cette grande dame qui a port� les armes contre son souverain et qu'Elle recherche... Et tout en �crivant, je souris. Ne suis-je pas bien s�r de mon fait ? La femme aux c�t�s du comte de Peyrac, je la connais... C'est une humble servante, � laquelle j'ai eu l'occasion de fournir de l'aide � La Rochelle, cette femme bien que catholique, s'�tant fourvoy�e � servir chez les Huguenots, malgr� les interdictions proclam�es...</p><p>� Vous lui avez �crit tout cela ?</p><p>� Oui...</p><p>� Seigneur ! g�mit-elle, accabl�e.</p><p>� Ce que je ne lui ai pas dit, continua Bardagne qui d�bitait son r�cit du ton monocorde d'une psalmodie fun�bre, c'�tait que j'�tais amoureux fou de cette femme...</p><p>� �'aurait �t� le comble !</p><p>Elle retint mal une gaiet� intempestive devant le visage ravag� du malheureux �pistolier qui poursuivit, sondant les perspectives d�primantes d�coulant de sa d�plorable missive.</p><p>� Peut-�tre le Roi le savait-il d�j� ?</p><p>� Quoi donc ?</p><p>� Qui vous �tiez... Ou s'en doutait-il et voulait-il me le voir confirmer ?</p><p>Il r�fl�chit encore et chaque mot de sa lettre au monarque le br�lait comme au fer rouge car il s'imaginait le Roi les lisant, soup�onnant dans ses maladresses une intention d�tourn�e de le tromper ou pis de se moquer de lui.</p><p>� ... On me tranchera la t�te !</p><p>Puis se ravisant.</p><p>� ... Non, on ne tranche pas la t�te � un aussi piteux personnage ! On m'enverra aux gal�res ! M�me pas ! La paille humide des cachots de la Bastille... Que dis-je ! Des culs-de-basse-fosse du Ch�telet ! Voil� ce qui m'attend ! Mais plus que tout, reprit-il apr�s un moment de silence, c'est de comprendre combien vous vous �tes ri de moi � Tadoussac. N'avez-vous pas profit� vous aussi du<emphasis> Mirabelle</emphasis> pour envoyer un message en Europe ? Et � qui ? Au sieur Desgrez, ce policier inf�me. Est-ce vrai ?</p><p>� Oui.</p><p>� Vous m'avez trahi !</p><p>� En quoi donc ?</p><p>� Je vous avais dit que ce tortueux policier avait agi d'une mani�re inconcevable envers moi. Pire encore que je ne l'imaginais, car me laissant croire qu'il me choisissait et me recommandait au Roi pour mes m�rites, il me faisait envoyer EXPR�S au Canada parce qu'il supposait que je vous y trouverais.</p><p>� Raison de plus pour moi de le reprendre en main, puisque ses d�ductions � mon endroit se r�v�laient justes. Vos confidences, ce soir-l�, � Tadoussac, m'avaient prouv� que notre sort se d�battait � Paris. On s'occupait de nous. Le moment �tait venu d'indiquer dans quelle direction nous souhaitions voir �voluer les �v�nements car, � partir du moment o� l'on refait surface, il faut veiller � bien se faire conna�tre, � dissiper les malentendus, ne pas laisser accr�diter de mauvaises l�gendes, faire comprendre enfin qu'on a des armes en main et de quelle sorte.</p><p>Il l'�coutait avec une moue d�go�t�e.</p><p>� Je reconnais bien l� vos calculs et vos ruses et quand je vous vois devant moi, assur�e et sans scrupule ni remords, combien je regrette ce soir brumeux o� je vis descendre d'une carriole une fine et mis�rable cr�ature, frissonnante et tremblante, les yeux baiss�s, tenant dans ses bras une enfant b�tarde qu'elle d�robait avec honte aux regards et aux questions normales qu'il �tait de mon devoir de lui poser sur son �tat, sa raison d'�tre dans la ville...</p><p>Ang�lique avait commenc� par se demander de quelle cr�ature mis�rable il parlait, pour se souvenir ensuite que Bardagne se trouvait pr�sent le soir o� elle �tait arriv�e � La Rochelle avec Ma�tre Berne, qui, par charit�, l'avait fait sortir de la prison des Sables-d'Olonne. Elle portait dans ses bras Honorine et elle sentais encore dans son dos sous sa robe la plaie suintante de la fleur de lys qu'y avait appos�e le fer du bourreau.</p><p>En ce temps-l�, c'est vrai, elle gardait l'habitude de tenir les yeux baiss�s, afin qu'on ne remarqu�t pas leur couleur dont le signalement avait �t� donn�.</p><p>� Que de regrets j'ai de ce soir-l�, de cette heure-l�, soupira Bardagne, et pourtant je ne savais pas que ma destruction �tait en marche, j'�tais alors un homme heureux, peu accoutum� � me pencher sur moi-m�me. Je ne me suis aper�u de rien. J'aimais les femmes, les honneurs, le bon vivre... Ma vie, soudain, pour avoir rencontr� l'�clair de vos yeux, a pris un autre cours. Bient�t ce fut trop tard, je me disais comme un adolescent � sa premi�re aventure : � C'est donc cela l'Amour... �</p><p>Sous son regard accabl�, qui semblait l'accuser, lui revinrent les r�flexions du P�re de Maubeuge.</p><p>� Les femmes qui ont re�u en apanage la beaut� connaissent un destin � part. Elles vivent quelque chose de singulier. Elles peuvent comme par m�garde, par leur seule apparition, d�tourner le cours d'une vie... �</p><p>� � partir de ce moment, continuait-il, tout n'a �t� que folie, d�mence, incons�quence. Je ne fus d�sormais qu'un polichinelle dont vos complices, dirig�s par vos mains habiles, tiraient les ficelles. Vous avez d� bien rire lorsqu'� Tadoussac je vous reprochais de vous �tre laiss� pervertir � �pouser un gentilhomme d'aventure, tent�e que vous f�tes par ses richesses et aussi de vous �lever � un plus haut degr� dans la soci�t�. Soit ! Je suis assez intelligent pour comprendre qu'�tant donn� votre rang de naissance originelle, �pouser un pirate ne repr�sentait pas pour vous une ascension, f�t-il couvert d'or et de perles. Mais au contraire une d�ch�ance... Si ce pirate n'avait �t�, lui aussi, de haut rang ! Puisque sous son nom se cachait le comte de Peyrac, familier de l'entourage du tr�ne. Donc tout s'accordait sous le masque de la com�die que vous me pr�sentiez. C'est bien cela, n'est-ce pas ?</p><p>� C'est m�me encore plus compliqu�, mon pauvre ami, soupira-t-elle.</p><p>� Et vous vous en amusez ! Vous jouez des c�urs comme un baladin de ses torches de lumi�re.</p><p>Ang�lique vit que la col�re le tirait de son apathie. Et elle commen�a � s'�nerver � son tour.</p><p>� Pouvais-je vous raconter ma vie ? s'�cria-t-elle. Entre deux portes ? Deux arrestations ? Deux navires ? Deux abordages ? Pouvais-je � Tadoussac vous emp�cher de vous jeter sur votre plume pour �crire au Roi ce qui vous passait par la t�te ? Vous n'�coutez jamais rien de ce que je vous dis. Vous n'�coutiez jamais rien de ce que j'essayais de vous expliquer si cela ne correspondait pas � vos d�sirs. Au fond, Nicolas, il a toujours �t� tr�s difficile de vous dire la v�rit�... Il y a eu plusieurs raisons � cela... Souvent nous nous sommes trouv�s dans une situation qui la rendait dangereuse � �noncer, pour vous, pour moi... Et aussi parce que vous �tes trop sensible, trop g�n�reux, trop d�sireux que les choses soient comme vous les r�vez. L'on sent que cette v�rit� va vous abattre, vous achever, comme en ce moment, par exemple... Et l'on se tait, l'on ment et l'on s'enferre pour vous �pargner. Oui ! Nicolas, il est tr�s difficile de vous dire la v�rit�, parce que surtout vous ne voulez pas l'entendre.</p><p>Mais Nicolas de Bardagne ne parut pas �branl� par ses reproches.</p><p>� Vous chercherez en vain de fallacieuses excuses � vos fourberies, r�pliqua-t-il. Vos cartes ont �t� abattues et tout me devient clair. Je m'�tonnais que vous n'ayez pas appr�ci� l'offre que je vous avais faite d'aller jusqu'au mariage. C'�tait pour moi une m�salliance que j'�tais pr�t � assumer pour l'amour de vous. Et maintenant je comprends votre refus surprenant. Vous me d�daigniez parce que vous me trouviez d'un rang trop bas pour vous. Quand on a �t� l'�pouse d'un grand du royaume, quand on a �t� la ma�tresse du Roi...</p><p>� Quand on a eu sa t�te mise � prix et quand on est recherch�e par toutes les polices de ce Roi... Oui ! On peut avoir des raisons de se taire...</p><p>Et comme il marquait un temps d'arr�t dans sa diatribe, un peu d�contenanc� de la r�plique.</p><p>� ... Laissez donc le Roi tranquille. Il n'a rien obtenu de moi et je n'ai jamais �t� sa ma�tresse.</p><p>� Pourquoi ?</p><p>� Il ne me plaisait pas.</p><p>Elle dit cela d'une fa�on hautaine et l�g�re comme pour rappeler qu'en ce domaine de l'amour, il n'y a plus de roi et que seule la femme est souveraine.</p><p>Bardagne en fut choqu� comme d'un crime de l�se-majest�.</p><p>� Quelle femme �tes-vous donc pour vous permettre de tenir t�te au Roi ainsi ?</p><p>Et la voyant rire.</p><p>� ... Vous ne respectez rien ! cria-t-il.</p><p>Et comme elle continuait de rire en le regardant avec un m�lange de tendresse et d'insolence et qu'il ne pouvait s'emp�cher de la trouver admirable et bouleversante, il retomba dans son d�sespoir.</p><p>� ... Et c'est vous, murmura-t-il, vous qu'il a fallu que je rencontre au tournant de ma vie ! Sous cette coiffe anodine de servante laborieuse ! Toutes les apparences de la modestie, de la diligence, de la vertu la plus s�v�re. Je vous ai aim�e comme aucun homme n'a jamais aim� une femme.</p><p>� Tout le monde dit �a.</p><p>� Pour moi, c'�tait vrai ! Et dans la mesure o� vous m'accusez d'id�aliser la vie, reconnaissez que je n'�tais pas n� pour de tels tourments, ni pour �tre victime d'une si parfaite mascarade, et conna�tre une si compl�te d�sillusion. Vous m'avez d�truit.</p><p>Une souffrance si poignante vibrait dans sa voix qu'elle eut un �lan vers lui. Mais il se dressa subitement.</p><p>� N'approchez pas ! intima-t-il de nouveau.</p><p>Ses yeux clairs brillaient d'un feu intol�rant.</p><p>� ... Je vous ai trop d�sir�e ! Ma vie s'est us�e de d�lices et de douleurs. J'ai voulu croire longtemps que ce que vous m'aviez inspir� signifiait quelque chose et lorsque je vous ai retrouv�e il m'est apparu que la r�ponse me serait donn�e... Mais encore une fois, c'�tait pour mon mal. Maintenant je vous vois dans tout ce que vous avez de dangereux. De destructeur. Et vous me faites horreur. Allez-vous-en !</p><p>Sur le coup Ang�lique perdit patience et se laissa entra�ner dans les tourbillons de son indignation devant tant d'injustice.</p><p>Il �tait �vident, dit-elle froidement, que M. de Bardagne avait de la diction, le go�t du verbe et le sens de la trag�die. Et qu'il s'entendait fort bien � accuser les autres de tous les d�boires qu'il s'attirait � plaisir sous les pr�textes d'une passion qu'elle lui avait pr�tendument inspir�e, bien que sans aucune provocation de sa part. Mais n'en d�plaise � ses souvenirs attendrissants et � ses regrets, elle pr�f�rait, ELLE, �tre aujourd'hui ce qu'elle �tait et non plus une femme aux yeux baiss�s. C'est entendu, il l'avait connue mis�rable, pourchass�e, traqu�e, et il en gardait un regret d�chirant, mais qu'il ait la bont� de lui permettre, � elle, de ne point partager sa nostalgie... Car c'�tait son droit de n'avoir plus voulu demeurer mis�reuse, comme c'�tait son droit de redresser fi�rement la t�te maintenant qu'elle avait retrouv� son rang, comme il le lui reprochait. Et que son enfant n'�tait plus consid�r�e comme une b�tarde, plus d�pouill�e et sans d�fense dans son innocence qu'un chien galeux... Et qu'aujourd'hui l'enfant sans nom s'appelait Honorine de Peyrac. Et qu'aujourd'hui la petite b�tarde de La Rochelle allait aux ursulines entour�e d'amiti�s. Mais de tout cela il ferait en vain appel � sa conscience pour en avoir des regrets. Et tant pis pour lui, Bardagne, s'il tenait � la consid�rer, ELLE, comme une criminelle ayant voulu sa mort, alors qu'elle avait toujours eu beaucoup d'amiti� pour lui. Eh bien, elle s'en passerait, de son amiti�. Il ne s'imaginait pas qu'elle pourrait en �tre affect�e au point de regretter de n'�tre plus cette pitoyable cr�ature que lui regrettait tant, prouvant ainsi qu'il n'avait jamais eu aucun vrai amour pour elle, car il ne valait pas mieux que tous les autres hommes qui ne pouvaient aimer les femmes que lorsqu'elles �taient � leur merci et sans d�fense contre leur tyrannie...</p><p>Lorsqu'elle s'arr�ta, essouffl�e, elle comprit rien qu'� son visage qu'elle avait parl� en vain et qu'en lui rappelant son propre destin, en invoquant le droit d'avoir des go�ts personnels, de faire ses choix, elle ne parvenait qu'� augmenter sa douleur en d�montrant le peu de place qu'il avait tenue dans sa vie amoureuse. Combien minime la part qu'elle lui accordait, heureux encore �tait-il qu'elle ne l'�cart�t pas avec ennui comme le plus importun des insectes troublant ses aises.</p><p>Il �tait tr�s p�le.</p><p>� On aime ! murmura-t-il comme il aurait g�mi une sourde plainte. On aime ! Et l'amour va ailleurs !... � d'autres qui ont d�j� re�u toutes les r�ponses, ou pour qui ce n'est pas aussi important. Parce que cet amour a envahi tout votre �tre et qu'on ne peut survivre sans lui, on croit qu'il vous est destin�. Un jour, il faut comprendre qu'il s'�loigne... Un jour, il faut admettre que ce ne fut qu'un rayon de soleil qui passait, l'effleurement d'une �toile et quelquefois, rien... Et que l'on ne vous a m�me pas<emphasis> vu</emphasis>...</p><p>� Vous vous laissez entra�ner une fois de plus par votre imagination, Nicolas de Bardagne, protesta-t-elle. Vous savez tr�s bien que vous avez �t�<emphasis> vu</emphasis> par moi... Et m�me davantage...</p><p>� Allez-vous-en ! r�p�ta-t-il, le doigt tendu vers la porte.</p><p>Ang�lique rassembla ses gants et reprit son manteau.</p><p>� C'est bien ! Je m'en vais ! Je reviendrai quand vous serez plus raisonnable.</p><p>Elle sortit. Ayant travers� le jardin obscur, elle se tint pr�s de la barri�re, regardant devant elle la vaste �tendue des plaines d'Abraham. Un vent frais descendait en longues coul�es du sommet du Mont-Carmel.</p><p>Le cr�puscule et les nuages aux couleurs tortur�es et fulgurantes du couchant avaient fait place � une nuit sereine, pure et noire, sauf en ce point du ciel o� brillait la lune d�j� haute.</p><p>Quelques petits nuages tr�s blancs, des nefs, des nacelles nacr�es, isol�es, d�tach�es les unes des autres, naviguaient lentement, entra�n�es dans un m�me mouvement insensible. La terre semblait refl�ter ce ciel noir et blanc par l'alternance des tra�n�es de neige aux flancs des combes et au creux des vallonnements, contrastant avec les zones t�n�breuses du sol d�couvert.</p><p>� Pauvre Nicolas �, se dit-elle tout en marchant. � Pourquoi m'en veut-il tant ? �</p><p>Elle �tait triste qu'il se montr�t si f�ch� contre elle. Mais elle reviendrait demain et le reprendrait. Elle saurait lui d�montrer qu'elle n'avait jamais cherch� � le tromper et � le faire souffrir avec autant de ruse m�chante qu'il lui pr�tait. Elle le convaincrait de l'estime et de l'affection qu'elle avait toujours eues pour lui. Elle lui ferait mieux comprendre qu'il avait surtout �t� victime dans leur rencontre de ses charges officielles puisque repr�sentant le Pouvoir � La Rochelle comme en Canada, elle, la r�prouv�e, se trouvait dans l'obligation, quoi qu'elle en e�t, de se m�fier et de se garder de lui.</p><p>M�ditant les consolations qu'elle prodiguerait d�s demain � son cher Bardagne, amoureux transi et imp�nitent, mais dont la constance et le fi�vreux d�sir n'avaient pas �t� sans la troubler � la longue, et dont elle s'apercevait que le sentiment profond et ind�fectible lui manquerait, Ang�lique remontait doucement le versant inclin� des plaines qui la m�nerait un peu en dessous du Mont-Carmel. Alors, de l�, elle redescendrait vers la ville par le jardin du Gouverneur, puis la Place d'Armes.</p><p>Si elle n'avait pas march� les yeux � terre, elle les aurait aper�us depuis un moment d�j�. Mais cela n'aurait pas chang� grand-chose au p�ril qui la mena�ait, car elle �tait en plein milieu des plaines d�sertes, hors de port�e de voix et de tout secours. Cependant, ils avaient d� bien s'amuser de la voir venir tranquillement vers eux, plong�e dans sa r�verie...</p><p>Soudain, levant les yeux, elle les avait d�couverts se profilant au sommet du tertre qu'elle gravissait. Trois silhouettes d'hommes d�tach�es en noir sur le clair de lune.</p><p>La distance �tait d�sormais trop courte pour qu'elle e�t � s'interroger sur leur identit�. Assist�s du laquais aux larges �paules qui tenait sa rapi�re, le baron Bessart et le comte de Saint-Edme l'attendaient l'�p�e � la main.</p></section><section><p><strong>Chapitre 78</strong></p><empty-line/><p>Maudissant sa l�g�ret�, elle pouvait se dire qu'elle aurait d� pr�voir ce traquenard. Quittant la demeure du duc de Vivonne peu d'heures auparavant et croisant le regard haineux de ses comparses, elle avait pens� : � J'ai sign� mon arr�t de mort ! � Ils l'avaient suivie et ils l'attendaient � l'�cart de la ville, au sein de ce d�sert o� ses appels s'envoleraient sans aucun espoir d'�tre entendus.</p><p>Son c�ur cogna.</p><p>� Il m'avait dit de prendre au moins une arme ! �</p><p>� Assassins !... hurla-t-elle, farouche.</p><p>Tel l'animal accul� n'en crache pas moins sa col�re ou l'Indien qui pousse un cri de guerre pour effrayer l'ennemi.</p><p>D�j� elle avait fait demi-tour et d�valait la pente en sens inverse. Surpris, tout d'abord, ils s'�lanc�rent derri�re elle. Puis il arriva un incident qui lui permit de mettre rapidement une plus grande distance entre elle et ses poursuivants. Elle buta contre une plaque de neige, tomba, et son manteau glissant sur la glace, elle fut entra�n�e jusqu'au bas de la coul�e. Elle atterrit un peu brutalement contre la terre. En se relevant elle craignait de s'�tre foul� la cheville et fit quelques pas incertains. Elle vit que devant sa soudaine disparition au long de la plaque de glace, ils avaient marqu� un temps d'arr�t h�sitant � suivre la m�me voie. L'apercevant en contrebas, ils reprirent leur chasse, en contournant la neige. Elle chercha tout son souffle pour lancer un appel.</p><p>� Monsieur de Bardagne ! Au secours !</p><p>Elle saisit ses jupes � pleines mains et reprit sa course, les yeux fix�s sur la masse sombre, piqu�e d'une lueur rouss�tre, que lui paraissait �tre au loin dans son enclos la demeure de l'envoy� du Roi.</p><p>Derri�re elle, elle entendait le galop sourd de leurs bottes sur le sol spongieux et qui se rapprochait. Les devinant sur ses talons et sur le point d'�tre rejointe, elle fit volte-face. Elle les affrontait les mains nues. Ses regards cherchaient en vain une arme, ne serait-ce qu'une pierre � jeter dans leur direction comme on fait pour �carter les loups. Mais il n'y avait rien et m�me pas un reste de neige proche pour accomplir le geste d�risoire de leur en lancer dans les yeux. La voyant devant eux et les attendant, le baron Bessart et le laquais qui arrivaient les premiers firent halte, essouffl�s. Ils se tenaient � quelques pas, en arr�t, l'observant.</p><p>Le baron guettait avec une joie mauvaise, m�nageant le temps, pour permettre de les rejoindre au vieux Saint-Edme, qui brandissait son �p�e, grotesque roi Lear d�lirant dans le clair de lune, se h�tant sur ses jambes torses de pantin d�sarticul�, les yeux flambant du plaisir anticip� de la mise � mort...</p><p>Rassemblant ses forces, Ang�lique lan�a � nouveau un cri d�chirant.</p><p>� M. de Bardagne ! Votre �p�e ! VOTRE �P�E !</p><p>� Trop tard, Madame, dit Bessart, les lieux sont d�serts. Personne ne peut vous entendre : vous allez mourir !</p><p>� Mais... Que vous ai-je fait, mis�rables ? Comment osez-vous perp�trer ce crime contre moi ? Vous en rendrez raison.</p><p>� � qui ?</p><p>� Au Roi ! lan�a-t-elle, sachant que cette �vocation pouvait les faire trembler.</p><p>� Le diable nous garde de vous laisser approcher le Roi, gronda-t-il. C'est bien pour cela que nous sommes ici. Pour vous en emp�cher � jamais.</p><p>Et il fit un pas en avant.</p><p>Elle recula d'autant, ne les quittant pas des yeux et les maintenant encore � distance par cet �clair imp�rieux de son regard vert qu'elle savait assez terrible et inqui�tant pour subjuguer un instant, les rendre m�fiants, peu s�rs de leur victoire, mais ils se rassuraient vite, voyant qu'elle �tait sans conteste et, enfin, visiblement � leur merci.</p><p>L'horrible vieillard arrivait haletant, claudiquant, et l'on percevait, le pr�c�dant telle une claquette diabolique, son ricanement s�nile.</p><p>� H� ! H� !... H� ! H� !... Trop tard, la belle ! Trop tard ! H� ! H� !...</p><p>� Vous allez mourir, r�p�ta le baron, les yeux luisants d'une froide r�solution.</p><p>Et il fit encore un pas ainsi que le laquais.</p><p>Ils s'appliquaient � la cerner ne sachant ce qu'elle leur r�servait. Ils se m�fiaient d'elle. L'attention qu'ils lui portaient, se r�jouissant, se repaissant � l'avance des derniers instants qui allaient la leur livrer, les emp�cha de voir fondre sur eux, comme l'aigle, comme la foudre, le comte de Bardagne, l'�p�e haute.</p><p>Tomb� du ciel, il fut soudain entre eux. D'un coup, il trouait la poitrine du laquais qui chut d'une masse en arri�re sans avoir � peine le temps de pousser un han ! d'agonie.</p><p>Se retournant, il croisa le fer avec Bessart. En quelques passes il faisait sauter l'arme du baron qui n'�tait pas tr�s fort � ce jeu, lui enfon�ait son �p�e jusqu'� la garde dans le ventre, la retirait en projetant une gicl�e de sang, puis lui traversait la gorge de la pointe ac�r�e.</p><p>Il remonta de quelques pas pour atteindre Saint-Edme qui s'�tait arr�t� et battait des bras, impuissant, comme une chauve-souris aveugl�e. Il n'eut qu'� l'effleurer pour le jeter � bas. De coups port�s avec la m�me fougue justici�re, il le clouait au sol, le transper�ait de part en part, le ventre, le c�ur, la gorge, le frappant en tous points mortels, comme dans la crainte de ne pouvoir vraiment venir � bout de la b�te venimeuse.</p><p>Enfin, haletant, il se recula et attendit, surveillant les trois corps affal�s pour y surprendre un dernier sursaut de vie.</p><p>Des trois, c'�tait le comte de Saint-Edme, le plus massacr�, qui remuait encore. Il redressa tout � coup sa t�te hideuse dont la perruque de guingois avait gliss�, d�couvrant un cr�ne d�plum� de vautour. Son regard de verre se ternit. Il vomit un flot de sang puis retomba en arri�re, raide et sans vie.</p><p>Le valet de M. de Bardagne et l'homme de peine arrivaient en courant sur les traces de leur ma�tre, l'un arm� d'un pistolet, l'autre d'un b�ton.</p><p>� Nous voici, Monsieur, criait le domestique. Avez-vous besoin d'aide ?</p><p>Quand ils furent proches, Bardagne leur montra d'un doigt imp�ratif les trois cadavres, puis leur d�signant au loin le rebord de la falaise � la limite sud des plaines d'Abraham :</p><p>� Garrottez-les, attachez-leur une pierre au cou et jetez-les au fleuve.</p><p>Dans le clair de lune, le gentilhomme apparaissait bl�me de partout. Blanc de visage, blanc de regard, blanc d'une rage d�mesur�e, qui irradiait de lui.</p><p>� Au fleuve ! Au fleuve, la charogne !</p><p>� Bien, Monsieur.</p><p>� Dix �cus pour votre peine � chacun... et ne vous faites pas surprendre ! Dix autres �cus pour votre silence...</p><p>� Bien, Monsieur, � votre service et au service du Roi, r�pondit le valet qui avait toujours �t� tr�s fier d'appartenir � la maison d'un envoy� du Roi en mission sp�ciale et auquel il ne d�plaisait pas de jouer un r�le dans des ex�cutions sommaires et secr�tes.</p><p>Quant � l'homme de peine, un matelot rest� � Qu�bec parce qu'il cuvait son vin dans un trou lorsque son navire, le dernier, avait mis � la voile, c'�tait un gars qui en avait vu d'autres et pour vingt �cus il aurait �t� capable d'oublier qu'il avait tu� sa propre m�re.</p><p>Aussit�t les deux bonshommes s'affair�rent avec c�l�rit�, empoignant les corps inertes soit par l'encolure, soit par les pieds, et commenc�rent de les tra�ner derri�re eux jusqu'� l'habitation.</p><p>La terre renaissante boirait le sang.</p><p>Nicolas de Bardagne, apr�s les avoir regard�s s'�loigner, se tourna vers Ang�lique et resta fig�, la croyant prise de folie devant son expression extatique.</p><p>� Vous riez !</p><p>� Ce n'est rien, dit-elle. Non, je ne ris pas, mais quel plaisir, n'est-ce pas ? Quel plaisir !</p><p>� Oui, comprit-il.</p><p>Il regarda la pointe de son �p�e qui brillait ensanglant�e sous la lune.</p><p>� Oui... c'est vrai ! Moi aussi j'ai eu un plaisir... presque luxurieux, � les d�truire...</p><p>Les sourcils fronc�s, il se rapprocha d'elle.</p><p>� Ces hommes qui vous ont attaqu�e, je les ai reconnus. Ils appartiennent � la maison du duc de La Fert�. Dois-je comprendre que ce serait lui qui les aurait d�p�ch�s pour vous tuer ?</p><p>� Non ! Non ! fit-elle pr�cipitamment.</p><p>Devant l'expression qu'il affichait en posant cette question, elle le devinait capable de courir sur-le-champ jusqu'� Qu�bec, de d�foncer la porte du logis de Vivonne bless� et d'�gorger celui-ci dans son sommeil.</p><p>� Non ! Ce n'est pas lui... Je m'en porte garante... Ces forbans ont agi � son insu... Ils... Ils me l'ont dit... Ils voulaient me tuer parce que... Ils craignaient que... que je les d�nonce... au... au...</p><p>Elle dut s'arr�ter car sa voix sous l'effet du froid et de la frayeur �prouv�e se mettait � chevroter.</p><p>Le comte de Bardagne ayant remis son �p�e au fourreau s'�lan�a vers elle.</p><p>� Pardonnez-moi ! Vous d�faillez ! Je suis une brute.</p><p>Il la serrait contre lui.</p><p>� Merci � Dieu, j'ai pu arriver � temps. J'�tais sorti de la maison pour vous suivre des yeux � travers la haie. J'ai entendu vos appels. Le vent les a port�s vers moi...</p><p>Il l'�treignait.</p><p>� ... Ah mon amour ! Quelle terreur � l'id�e qu'il puisse vous arriver malheur ! Que deviendrait le monde si vous disparaissiez ?</p><p>La soutenant, il la ramena jusqu'� l'habitation. Le vent s'apaisait d�s franchie la barri�re et, dans le vestibule, Ang�lique se sentait d�j� mieux.</p><p>Venant de l'office on entendait les deux serviteurs qui �taient venus chercher des cordes et qui, tout en saucissonnant solidement les corps dont ils avaient la charge, se transmettaient � mi-voix leurs consignes :</p><p>� On va d'abord s'occuper du gros... Le vieux ne p�se rien. On n'aura qu'� faire deux voyages... On va prendre la tra�ne...</p><p>Nicolas de Bardagne quitta un instant Ang�lique et elle l'entendit leur dire :</p><p>� Ne leur d�robez ni hardes ni bijoux. Je ne veux pas qu'un seul objet en recel puisse mettre sur leur piste. Vous aurez encore dix �cus de plus pour vous d�dommager du butin. Mais sachez que si l'un d'entre vous me d�sob�it... et cela s'apprend sans faute quelque jour... ne serait-ce qu'en gardant une bague ou un mouchoir par-devers lui, je le lui ferai payer de sa vie.</p><p>� Bien, Monsieur, r�pondirent les deux voix unanimes.</p><p>*****</p><p>Ang�lique dans la chambre-biblioth�que avait elle-m�me remis du bois sur les tisons. Nicolas de Bardagne entra, vint � elle, l'aida � se d�pouiller de sa mante boueuse. Il retirait son baudrier et le jetait avec son �p�e sur un coin de table. En entendant le choc du fourreau sur le bois, Ang�lique revit la sc�ne qui venait de se d�rouler dans les plaines d'Abraham. L'�clair de cette �p�e brandie, le sang qui giclait, tout � coup, elle s'aper�ut qu'elle pleurait, non pas de crainte, ni d'horreur, mais de joie, de cette joie irradiante et brutale qui l'avait saisie, transport�e, et qu'elle n'avait pu extirper d'elle-m�me tant sa gorge �tait serr�e ; mais c'�tait un sentiment de justice, de victoire, de triomphe dont la violence l'�touffait quand elle avait vu les trois sc�l�rats pourfendus, transperc�s par cette lame brillante, virevoltante, quand elle avait vu l'horrible Saint-Edme abattu comme un sinistre vampire flasque, dans les pans de son manteau.</p><p>Avec quelle fureur Bardagne les avait-il occis ! Avec quelle fr�n�sie ! Elle avait entendu le fer p�n�trer dans les chairs. Les hoquets et les r�les, et ce qui l'avait boulevers�e tout ce temps-l�, c'�tait la conscience d'assister � un moment du justice enivrant, action de ch�timent m�rit� et qui avait paru jusqu'alors irr�alisable, et qui pourtant s'accomplissait et qu'elle pouvait contempler de ses yeux.</p><p>Terrass� ! Transperc� ! Immonde ! Enfin ! Pour une fois... Jusqu'alors tout spectacle de violence, m�me justici�re, lui avait �t� pour le moins p�nible, l'accablait comme si elle s'�tait sentie responsable de ce mal du monde.</p><p>Mais cette fois, c'�tait diff�rent. Parce qu'elle �tait devenue diff�rente.</p><p>Elle s'accrocha aux �paules du gentilhomme.</p><p>� J'ai toujours aim� saint Michel, dit-elle entre deux sanglots, mais maintenant je le comprends. On ne peut pas toujours... les laisser... �tre les plus forts...</p><p>Elle entoura de son bras le cou de Bardagne et cacha son visage contre sa peau vivante, recherchant sa ti�deur d'homme robuste.</p><p>� J'aurais d� le prendre comme d�votion... saint Michel...</p><p>Il ne comprenait rien � ce qu'elle balbutiait � propos de saint Michel. Mais il la sentait se blottir dans ses bras, et lorsqu'elle leva sur lui ses yeux brillants de larmes heureuses, il y put lire une tendresse qui le rendit hagard.</p><p>� Il faut... Il faut, dit-il, que vous buviez quelque chose pour vous r�chauffer, pour vous remettre.</p><p>Mais c'est elle qui le retenait et attirait son visage vers le sien et qui prenait sa bouche. Alors il eut des gestes de viol pour �carter son corsage, d�couvrir ses �paules.</p><p>Elle se recula, voulut le repousser.</p><p>� �coutez-moi, Nicolas...</p><p>Il devint bl�me.</p><p>� Non ! Non ! Vous jouez de mon d�sir... Vous m'affolez avec cette coupe pr�s de mes l�vres. Et puis vous vous d�robez encore.</p><p>� Je dois vous dire...</p><p>� Non !... Cette fois je ne vous laisserai pas me berner.</p><p>� �coutez-moi donc, � la fin, Nicolas de Bardagne, cria-t-elle en tapant du pied. Vous m'avez sauv� la vie, mais ne voyez-vous donc pas que je suis � bout ?... Tenez-vous tranquille. Et �coutez-moi... JE SUIS MARQU� � LA FLEUR DE LYS ! Entendez-vous : marqu�e � la fleur de lys !</p><p>Il l'examina les yeux fous et fut long � comprendre.</p><p>� Oui, insista-t-elle, marqu�e au fer rouge, comme les assassins, les prostitu�es, les voleuses.</p><p>� En tant que rebelle du Roi ?</p><p>� Oui ! le d�fia-t-elle.</p><p>Elle prit la main de Bardagne et la glissa sous son aisselle nue.</p><p>� L� ! Sentez-vous ?</p><p>Du bout des doigts, il reconnut, sur la chair satin�e du dos, l'abjecte fl�trissure : le sceau de la fleur de lys. Elle tressaillit sous le fr�lement de sa main fra�che.</p><p>� La reconnaissez-vous, la fleur de lys ?</p><p>Il demanda, la voix courte :</p><p>� Pourquoi me d�voiler cela maintenant ?</p><p>� Pour que vous n'ayez pas � le d�couvrir vous-m�me, tout � l'heure...</p><p>Il fixait sur elle un regard vacillant, incr�dule. Ses l�vres tremblaient. Effroi devant la r�v�lation de la terrible marque ? Ou joie d�mesur�e � lire sur ses traits boulevers�s un trouble �gal au sien, une promesse...</p><p>� Est-ce... Est-ce pour cela ? chuchota-t-il d'une voix rauque, presque mourante, que vous vous refusiez � moi, � La Rochelle ?</p><p>Elle n'y avait pas song�. Mais il lui apparut aussit�t qu'elle ne pouvait qu'acquiescer. La suggestion, logique apr�s tout, calmerait les blessures d'amour-propre qu'elle lui avait inflig�es autrefois par ses d�dains.</p><p>� Oui ! Que faire d'autre ? J'�tais une r�prouv�e et vous, vous �tiez le Lieutenant du Roi.</p><p>� C'est mal ! Vous n'auriez pas d� !... Vous auriez d�... me faire confiance...</p><p>Il l'attirait � lui, l'�treignait � la briser. Lentement, il glissa devant elle, � genoux.</p><p>� � ma belle servante !</p><p>Un sanglot vibrait dans sa gorge. Elle sentit ses bras durs comme un cercle de fer autour de ses reins. � la pointe de son ventre, la charge de ce front viril inclin� devant sa f�minit� comme celui de l'adorateur devant l'idole fit lever en elle un vertige. Ses doigts se crisp�rent dans les cheveux de l'homme � genoux. Mais au lieu de repousser cette t�te lourde et vaincue, elle la serrait contre elle.</p><p>*****</p><p>De sa bouche br�lante, il l'avait men�e au plaisir. Et maintenant, �clair� par la lumi�re du feu qui d�clinait, rougeoyant, il l'aidait � achever de se d�v�tir. Nu et dans toute la vigueur d'un besoin charnel qui ne se d�mentait point et ne s'�tait pas encore enti�rement assouvi, il avait des gestes lents de somnambule, mais doux, d�votieux.</p><p>Lentement, il la guida vers le lit et ils s'�tendirent. Ils se regardaient, oppress�s par cette totale libert� de leur chair, de leurs membres nus et qui pouvaient se nouer et se rejoindre suivant les impulsions d'un d�sir qui, � n'�tre plus contraint, s'effrayait. Ils le laissaient monter en eux, � bonds souples, tel un animal s'apprivoisant peu � peu. Leurs mains machinales, � caresser, leur �taient plus indiff�rentes que leurs l�vres. Ils s'embrass�rent d'un de ces baisers d�vorants dont la fi�vre s'�tait empar�e d'eux souvent et qu'ils pouvaient enfin �changer sans redouter de frustration. Et qu'ils pouvaient enfin prolonger jusqu'� la limite de leurs souffles et de leurs forces.</p><p>Longuement, �prement, avidement, ils s'embrassaient tandis que leurs membres se nouaient dans une �treinte de plus en plus convulsive, jusqu'� la douleur, jusqu'au paroxysme. Tandis que les yeux clos, roul�s dans le ras de mar�e obscur, ils s'abandonnaient aux g�missements profonds et lascifs que leur arrachait l'effervescence int�rieure d'une jouissance qu'ils ne s'�taient jamais imagin�e pouvoir �tre si compl�te entre eux.</p><p>� Vous �tes loyale ! Comme vous �tes loyale ! disait Nicolas de Bardagne dans la nuit.</p><p>Que voulait-il signifier ? Qu'une fois l'ultime fronti�re franchie, elle se livrait loyalement au plaisir ? Pourquoi ne l'aurait-elle pas fait ? Elle �tait bien dans ses bras.</p><p>L'exp�rience qu'ils avaient tous deux de l'amour et qui finit par donner aux gestes une sorte de familiarit�, leur permettait de s'y livrer sans h�sitation ni g�ne en cette premi�re rencontre.</p><p>Bardagne �tait un partenaire sans monotonie. Sensuel, actif et pouss� par le d�lire qui s'emparait de lui quand il r�alisait que c'�tait ELLE qui �tait l�, qu'il caressait, embrassait, poss�dait, il alternait des crises de sombre d�sespoir soutenant sa fougue amoureuse par l'id�e qu'il allait la perdre et qu'elle se plaisait � calmer de caresses et de mots tendres, avec des crises d'�merveillement et de joie qui l'entra�naient � se repa�tre de chaque parcelle de son corps, accompagn�es d'exigences qu'il fallait combler, de paroles d'adoration qui la faisaient rire. En plein discours, emm�l�s l'un � l'autre, ils plongeaient dans le sommeil comme dans un puits, se r�veillaient avec la chair de l'autre sous les l�vres et d�j� repris par la griserie de ce contact.</p><p>Dans une de ces courtes p�riodes d'inconscience, elle r�va des hommes qui la poursuivaient pour la tuer. Elle se r�veilla en poussant un cri. Mais d�j� il �tait pench� sur elle et la couvrait de baisers pour la rassurer.</p><p>Elle se dit avec d�lectation que les sordides et libidineux malfaiteurs �taient morts. Et qu'elle, �tait vivante. Elle recevait, au creux d'une nuit enj�leuse, les caresses d'un homme �pris. Il y aurait toujours de l'amour pour elle ! De la vie !</p><p>Et les autres n'�taient plus que de froids cadavres au fond des eaux glac�es.</p><p>Avec un �lan de tendresse et de reconnaissance pour l'homme qui �tait l�, elle se blottit contre sa poitrine o� elle entendait battre un c�ur fervent.</p><p>*****</p><p>Le rose tremblant de l'aube luisait aux carreaux. En se r�veillant dans un �tat de languissante euphorie, elle voyait Nicolas de Bardagne, debout devant l'�tre, qui jetait sur les cendres chaudes de la veille du menu bois et des b�ches. Dans la p�nombre, sa nudit� r�v�lait ce qu'avait annonc� sa chevelure et sa moustache ch�taines : une peau tr�s blanche. Il luisait comme un marbre tandis qu'il revenait doucement s'asseoir au bord du lit. Elle s'assit �galement, les bras autour de ses genoux, et ils rest�rent appuy�s l'un � l'autre dans un �tat de fraternelle fatigue.</p><p>Les doigts de l'envoy� du Roi caressaient la meurtrissure de la fleur de lys, la d�taillant machinalement avec une sorte de piti� voluptueuse.</p><p>� Que de d�tresses, murmura-t-il, que de bonheurs perdus pour de vaines rigueurs, que de joies immol�es � des peurs sans objet, que d'injustices commises pour le service des princes ! Alors qu'il suffisait d'aimer... de s'aimer... Pourquoi n'avoir pas vu clair � temps ? Pourquoi m'avez-vous laiss� m'enferrer dans mes erreurs ?</p><p>� R�fl�chissez ! � quoi cela aurait-il servi que je vienne troubler votre conscience de parfait fonctionnaire ?</p><p>� Oui ! C'est vrai ! Et vous m'aviez bien jug�. J'�tais un na�f, ennemi de la r�alit�, craignant que sa lumi�re cruelle ne d�truise des illusions qui me convenaient. Je voyais � servir mon Roi une sorte de devoir religieux, dont les charges plus hautes r�compenseraient le z�le. Or, les chemins que j'ai suivis �taient faux. Je n'avais pas compris que pour plaire en haut lieu et parvenir tant soit peu ne serait-ce qu'� am�liorer le train de sa maison, il fallait �tre justicier, inquisiteur, et non pas philosophe et libertin.</p><p>Touch�e de la tristesse qui vibrait dans sa voix, elle effleura de sa joue son �paule ronde et lisse. La chair de Bardagne contre la sienne lui faisait du bien et aussi le calme de cette heure furtive.</p><p>�tay�s l'un � l'autre, dans la faiblesse de leur nudit�, Adam et �ve m�lancoliques, heureux de l'�tre, ils �changeaient � petites phrases des souvenirs, que les licences voluptueuses de la nuit semblaient avoir vid�s de leur contenu amer.</p><p>� ... J'�tais stupide. Je tablais sur les �mes de bonne volont� et non sur leur sombre intol�rance... Les huguenots eux-m�mes que je voulais ramener pour leur paix dans le chemin de l'ob�issance � Dieu et au Roi, et persuader que mon amiti� et des colloques intelligents suffiraient � les �clairer, comme ils me m�prisaient... Vous souvenez-vous des Manigault ?</p><p>Elle inclina la t�te.</p><p>� Je m'�tais laiss� s�duire par la joliesse et la gentillesse de leur fille a�n�e, Jenny. Bien loin de les honorer, je comprends aujourd'hui que ma demande en mariage les avait scandalis�s : un papiste impur souhaitant leur fille. Ils se sont empress�s de la marier � Joseph Garret, un ben�t, mais appartenant � la R.P.R., la religion pr�tendue r�form�e...</p><p>Malgr� les dispositions qu'il montrait � regarder avec plus de courage la face noire de la vie, Ang�lique ne jugea pas utile de l'informer que les Manigault avaient �migr�, qu'ils se trouvaient � Gouldsboro, toujours gu�re moins fanatiques, et surtout que la pauvre Jenny Manigault avait disparu � jamais au tr�fonds de la for�t am�ricaine, enlev�e d�s les premiers temps de leur d�barquement par une petite tribu d'Indiens pillards du Haut-Kenn�bec.</p><p>L'esprit de Bardagne demeurait � La Rochelle.</p><p>� Et c'est alors que vous �tes apparue, plus trompeuse et plus mensong�re que les autres.</p><p>� C'est votre faute, je vous l'ai d�j� dit. Parce qu'� vos yeux j'�tais n�e le jour o� vous m'aviez vue pour la premi�re fois. J'avais surgi tout d'une pi�ce des pav�s de La Rochelle avec mon panier � linge d'une main et ma petite fille de l'autre. Avant vous, je n'avais pas v�cu, il ne m'�tait jamais rien arriv�. Quant � mon avenir, il ne pouvait s'ordonner qu'autour de votre bon plaisir. N'est-ce pas vrai ?</p><p>� Oui, vous avez raison, ma belle servante. Je reconnais mon �go�sme absolu. Vous vous �tes impos�e � moi d'une fa�on si enti�re que je ne voyais que vous, telle que vous �tiez, l�, dans les rues de La Rochelle. Jamais je ne me posais de questions sur votre pass�.</p><p>� Dieu merci, que vous ne vous soyez pas pos� de questions sur mon pass�... Si vous l'aviez fait, j'�tais perdue.</p><p>� Je vous aurais prot�g�e, dit-il faiblement.</p><p>� Non ! Pas en ce temps-l�... Vous auriez �t� horrifi� de mes crimes et vous m'auriez livr�e � la justice du Roi.</p><p>Il secouait la t�te doucement.</p><p>� Non ! Horrifi� ? Peut-�tre ! Mais vous livrer ? Jamais !</p><p>� Baumier l'aurait fait pour vous. Il fouinait partout comme un rat. Il avait d�j� soup�onn� bien des choses. Il avait fait venir Fran�ois Desgrez de Paris afin de me confronter avec lui. Il pensait que Desgrez me reconna�trait comme la R�volt�e du Poitou.</p><p>Elle ajouta rapidement, le sentant fr�mir au seul nom de Desgrez.</p><p>� Et vous ?... Baumier vous avait �cart� afin de pouvoir m'arr�ter en toute qui�tude. Il savait que votre faiblesse pour moi lui arracherait sa proie.</p><p>Doucement, pour le calmer, elle flatta sa cuisse blanche et dure.</p><p>� Vous voyez ? J'ai bien fait de mentir !</p><p>Sous la caresse l�g�re de sa main, il g�mit, comme fouaill� par les pulsions d'un trop puissant d�sir. Et la renversant de nouveau sur la couche, il la reprenait dans ses bras et la poss�dait, une derni�re fois, avec une fureur d�sesp�r�e.</p><p>*****</p><p>� l'instant de quitter sa demeure, elle lui demanda une arme. Elle s'�tait montr�e trop oublieuse des conseils de prudence. Ses plus dangereux ennemis �taient peut-�tre morts la veille au soir, mais elle ne voulait plus courir de risque... Il proposait de l'accompagner, elle refusa.</p><p>Le jour �tait lev�, elle ne souhaitait pas �tre rencontr�e de si t�t matin en sa compagnie. Il lui pr�para un pistolet � deux canons et lui remit une petite provision de poudre et de balles. Elle �tait debout devant lui, ayant rev�tu sur sa robe de velours vert, sa mante que le valet avait bross�e.</p><p>Elle leva les yeux vers lui.</p><p>� Alors ! Consol� ?</p><p>� De votre absence ? Jamais. De l'amertume ? Peut-�tre... Un jour !</p><p>� � la bonne heure ! Je vous retrouve, mon cher ami de La Rochelle, fringant, content de vivre.</p><p>Il secoua la t�te avec m�lancolie.</p><p>� Non ! H�las, quand vous parlez ainsi, il m'est impossible de me reconna�tre... Vous avez fait de ma vie insipide et l�g�re une �trange f�te douloureuse et enivrante. �tais-je n� pour ces tourments ? Je ne sais. Mais je ne reviendrai jamais en arri�re. Et maintenant, il va falloir survivre ! Quelle douleur !</p><p>� Pour commencer vous allez traverser l'oc�an et repasser en France.</p><p>� Ah oui ! La travers�e... Quelle chose affreuse ! Vous avez raison. Voici un excellent d�rivatif aux peines de l'amour. Et ensuite, il faudra affronter Versailles...</p><p>� Vous noircissez votre position. Si le Roi s'est montr� cl�ment � notre �gard, que pourra-t-il vous reprocher ?</p><p>� Vous vous leurrez... Ma position ne d�pend pas du choix que fera le Roi de vous pardonner ou de vous condamner. Quelles que soient les d�cisions de Sa Majest� � votre endroit, qu'Elle se f�licite de pouvoir vous rappeler pr�s d'Elle, ou au contraire de vous avoir retrouv�e pour laisser retomber sur vous son sceptre justicier et pour montrer au monde quel prix doivent payer ceux ou celles qui lui sont rebelles, moi je ne serai toujours en cette histoire qu'un fonctionnaire ridiculis�, qui s'est laiss� gruger et qui, par des affirmations pour lesquelles il n'avait pas pris assez de garanties, a r�v�l� son incomp�tence. Nulle issue pour moi autre qu'une entrevue o� je n'aurai qu'� baisser le front et � subir le sarcasme royal. Notre souverain sait fustiger.</p><p>� Soit ! Mais pour votre aide en ce p�nible moment, j'aimerais vous donner un viatique. Souvenez-vous, Nicolas, si m�prisant et acrimonieux qu'il se montre � votre �gard, que le Roi a partag� avec vous un r�ve commun, et que, dans cette partie-l�, vous avez gagn� car vous avez re�u plus que lui...</p><p>� Ce sera en effet, consolant, dit Bardagne en relevant la t�te.</p><p>Et ses yeux brill�rent.</p><p>� Peut-�tre le consid�rant dans sa gloire, le Roi m'inspirera-t-il, en tant qu'homme, un peu de piti�.</p><p>� Voil� qui est bien pens� ! Et je me targue que ce souvenir vous aidera � demeurer digne et froid devant lui.</p><p>� �viterai-je la Bastille ? soupira-t-il, je ne souhaite plus qu'une chose, me retirer dans mes terres.</p><p>Comme la veille, il parla de ses aspirations au calme des champs, � l'intimit� de sa gentilhommi�re. Il en sentait � l'avance le baume sur ses blessures seul apte � en calmer la douleur lancinante. Il retrouverait avec joie sa biblioth�que, fort bellement constitu�e d'�uvres de choix par un a�eul ami des belles-lettres et qui avait connu Montaigne. Ses serviteurs qui l'aimaient se r�jouiraient de le revoir dans la demeure familiale d�laiss�e. On y avait toujours fait bonne ch�re. Le voisinage n'�tait pas d�plaisant. Il se prom�nerait, retrouverait des coins de for�t, des vall�es, des coteaux dont la pens�e le r�jouissait comme celle de revoir des amis. Toutes les saisons du Berry �taient douces, m�me l'hiver, blanc, l�ger.</p><p>� J'augure bien de vos projets, lui dit-elle apr�s l'avoir �cout�, et je vous quitte presque envieuse des jours que vous vous pr�parez dans votre campagne et rassur�e sur votre compte. Votre finesse d'esprit et votre go�t �picurien du plaisir vous aideront � vous b�tir une existence des plus heureuses.</p><p>Elle lui mit les bras autour du cou.</p><p>� Au revoir, mon vaillant saint Michel !</p><p>� Pourquoi saint Michel ?</p><p>Mais la r�ponse lui importait peu. Tout ce qu'elle disait d'impr�vu, de fou et de charmant, il ne pouvait l'accueillir sans basculer dans un monde flou et trouble, enchanteur et cruel � force d'�tre inaccessible, � force de s'�loigner lentement vers le fond d'un horizon o� il ne la rejoindrait plus. Et paraissait soudain bien fade l'avenir qui l'attendait, l�-bas, et qu'il venait de d�crire avec satisfaction. Il fallait s'arracher d'elle ! Il le FALLAIT...</p><p>Des deux mains, il repoussait la chevelure d'Ang�lique de chaque c�t� de son visage afin de l'isoler dans le creux de ses paumes, d'embrasser d'un supr�me regard son front, ses yeux, sa bouche un peu chaude, un peu d�form�e car gonfl�e par l'acharnement de leurs baisers. Jamais il ne pourrait s'arracher ! Jamais ! Mais il le FALLAIT !</p><p>Et d'une voix bris�e, comme succombant sous le poids d'un sentiment � la fois d�lectable et d�chirant o� bonheur et tristesse infinis se m�laient :</p><p>� Doux c�ur ! Adieu ! Vous avez ravi mon �me !</p></section><section><p><strong>Chapitre 79</strong></p><empty-line/><p>Ang�lique remontait par les plaines d'Abraham et � cet endroit m�me o� elle avait failli mourir, elle s'arr�ta. C'�tait le matin et l'air avait une douceur fra�che au parfum de fum�e. Les longues coul�es de neige s'amenuisaient. Si la journ�e �tait temp�r�e, le soleil chaud, elles dispara�traient � vue d'�il en s'�vaporant.</p><p>� cet emplacement, la terre �tait pi�tin�e, la boue malax�e par le va-et-vient des bottes se r�v�lait plus sombre en certains endroits.</p><p>Ang�lique consid�ra ces seules traces du combat de la nuit et fut prise d'une �perdue reconnaissance vers la bont� du Ciel � son �gard. Elle �tait en vie et les autres �taient morts. Jamais elle n'avait cru si proche sa derni�re heure.</p><p>Elle se remit � marcher, en serrant contre elle, en elle, comme un tr�sor pr�cieux ce mot : la vie. La vie qui d'un instant � l'autre peut vous �tre retir�e, la vie, don sans pareil, qu'elle poss�dait encore, qui rendait souple et heureux son corps. Le matin gardait les reflets du soleil levant. Au loin des nuages bleu�tres, �clat�s, s'alignaient au-dessus d'un lac de cuivre rose d'une s�r�nit� totale et, surgissant des vall�es, des brumes �tales � ras de terre rosissaient. Le jour allait p�lir. Il �tait encore clair et frais. En contrebas, les clochers et toits de Qu�bec dressaient leur petit peuple de girouettes et de croix.</p><p>Ang�lique commen�a de descendre vers la ville. Quelqu'un sortit de derri�re un ou deux arbres isol�s, parut se mettre en travers du sentier pour l'attendre. Elle posa sa main sur la crosse de l'arme que lui avait donn�e Bardagne. Toute silhouette bougeant sur les plaines d'Abraham lui inspirait de la m�fiance. Mais en reconnaissant le jeune Anne-Fran�ois de Castel-Morgeat, elle reprit sa marche sans appr�hension.</p><p>Le jeune homme la regardait venir d'un air sombre. Elle le h�la et lui adressa un sourire en approchant, mais il ne se d�rida pas. Elle vit qu'il �tait tr�s p�le, les traits crisp�s et en proie � une si violente �motion qu'il ne pouvait parler.</p><p>� Que se passe-t-il, Anne-Fran�ois ? s'informa-t-elle, inqui�te.</p><p>Il retrouva brusquement la parole et dans l'effort qu'il fit pour cela sa rage �clata et les traits d�form�s de col�re, il s'�cria :</p><p>� Ah ! La belle partie de cartes ! On �change les rois et les dames, et le valet, qui ne compte pas, est rejet� de partout.</p><p>Puis d'une voix sourde :</p><p>� ... Supporter les hommages dont vous �tes entour�e, et savoir que je nourris un r�ve impossible, mais me consoler en me disant que seule votre vertu �tait en cause, voil� ce qui jusqu'alors m'a aid� � ne pas devenir fou. Mais vous vous �tes donn�e � ce Bardagne. Lui, lui il avait ses chances... Et pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi pas moi ? Puisque vous n'�tes m�me pas une femme fid�le.</p><p>Surprise de cette brusque tirade, elle ouvrait la bouche, afin d'y r�pondre, mais il la devan�a.</p><p>� Ne niez pas. Je me promenais. Je vous ai vue sortir de cette maison l�-bas...</p><p>� Vous �tes trop souvent l� o� l'on ne souhaiterait pas vous voir, Monsieur de Castel-Morgeat, fit-elle s�chement.</p><p>� Oh Oui ! Cela est vrai ! s'exclama-t-il avec un rire d�senchant�. Je vois beaucoup trop, beaucoup trop de choses, pour mon malheur...</p><p>Il murmura en la regardant avec une douleur qui le vieillissait :</p><p>� On aime... et l'amour va ailleurs... Et l'on s'aper�oit que l'on reste seul, n�gligeable, d�pouill� de ce qui hier faisait notre force et notre assurance, injustement puni.</p><p>Il avait les m�mes mots que Nicolas de Bardagne. Comme si de l'avoir aim�e en vain ne lui avait fait d�couvrir de l'amour que sa seule cruaut�. Elle le regretta chez un �tre si jeune.</p><p>� Mon pauvre Anne-Fran�ois, pourquoi vous �tes-vous mis cette folie en t�te ? Il est trop t�t pour vous. Le monde est plein de jeunes filles souriantes...</p><p>� ... et sottes ! Et sans exp�rience ! Oui, j'aurais pu m'en contenter. Pourquoi �tes-vous venue ? Pourquoi �tiez-vous par�e de tant de vertus et de charmes pour me faire croire � la r�alit� de cette femme qui porte en elle tous nos r�ves et qui n'existe pas ? Je ne suis plus un enfant et vous savez fort bien que je vous ai aim�e comme un homme peut aimer une femme. Sans cesse mon espoir oscillait entre l'impossible r�ve de parvenir � vous �mouvoir ne serait-ce qu'une nuit et cette certitude qui � la fois m'accablait et augmentait mon amour pour vous que vous ne pouviez �tre comme les autres, une femme volage et insensible... Quel effondrement ! Vous �tiez le soleil et vous n'aviez pas le droit...</p><p>� Pas le droit de quoi ?</p><p>� De d�cevoir � ce point.</p><p>� L'exigence des uns ne cr�e point l'obligation des autres, Anne-Fran�ois. Voici bien des choses que vous devez apprendre de la vie... si vous d�sirez obtenir l'indulgence des femmes. Ne craignez rien. Vous n'�tes plus un enfant car vous vous conduisez d�j� bien en homme dans votre intransigeance �go�ste. Parce que vous aimez, vous n'admettez point de ne pas �tre pay� de retour. Or l'amour est un jeu, en effet, o� le sort distribue les cartes selon son bon plaisir et il est perdant celui qui ne sait pas �tre beau joueur.</p><p>� Comment l'�tre lorsque votre vie d�pend d'une r�ponse, d'un regard, et qu'un mot trop dur peut vous mener au d�sespoir ?</p><p>� Mais c'est l� le jeu de l'amour, mon pauvre enfant.</p><p>� Cessez de me plaindre, je ne suis pas un enfant.</p><p>� Vous avez toutes les forces, reprit-il avec ranc�ur. M�me celle, coupable, de vous pr�senter sans remords, sans g�ne et sans crainte. Cela augmente mon amertume, car je comprends que j'avais mes chances. Que si vous n'avez pas jet� les yeux sur moi, c'est parce que je ne vous int�ressais pas. Vous ne suivez que votre bon plaisir comme toutes les femmes. Peu vous importe de provoquer la passion, la d�tresse ou la jalousie.</p><p>� Oh ! La jalousie ! fit Ang�lique, exc�d�e. Ne pourrais-je l'oublier quelques heures. Laissez-moi continuer ma route, Anne-Fran�ois.</p><p>Il s'�carta lentement et tandis qu'elle reprenait sa marche dans le sentier et passait devant lui, ses yeux la suivirent en l'�tudiant comme s'il e�t voulu tout garder d'elle en un supr�me regard.</p><p>� Votre pouvoir est sans limite, dit-il. Entre autres, vous avez fascin� mon p�re au point qu'il n'a m�me pas os� vous faire la cour.</p><p>� Assez de sottises, Anne-Fran�ois. Votre famille s'est m�l�e un peu trop de nos affaires � mon go�t, j'aurais aim�, au moins, en garder un souvenir amical, mais si vous continuez sur ce ton, cela me sera impossible.</p><p>Il voyait qu'il avait perdu, qu'il s'�tait ali�n�, par des mots ex�crables, jusqu'� cette tendresse indulgente qu'elle lui vouait parce qu'il �tait l'ami de son fils Florimond et qu'elle le trouvait jeune et beau.</p><p>La d�ception lui tordit le c�ur, lui donna envie de tuer et il se sentit, enfin, plus fort qu'elle.</p><p>� Je pourrais vous renvoyer le reproche, Madame, fit-il avec un sourire sup�rieur, quant � la g�ne et aux d�plaisirs caus�s par votre famille � la mienne, car, s'il m'est cruel, � moi, de vous d�daigner, de vous imaginer dans les bras de Monsieur de Bardagne, croyez qu'il ne m'est gu�re moins p�nible d'imaginer ma m�re dans ceux de Monsieur de Peyrac.</p><p>Ang�lique, voulant clore un dialogue qu'elle estimait stupide et sans issue et lui faire savoir qu'elle ne le craignait point, s'�loignait. Elle se trouvait � quelques pas d�j�, lorsque les derniers mots l'atteignirent. Elle s'immobilisa et se retourna. Elle �tait devenue tr�s p�le. Cependant, elle dit froidement :</p><p>� Expliquez-vous !</p><p>Et elle revint sur ses pas pour l'entendre. La lumi�re qui frappait son visage la rendait translucide. Jamais elle ne lui avait paru aussi belle. La s�v�rit� avec laquelle elle le toisait l'humilia. Elle le sommait de s'expliquer comme un enfant qui, � la suite d'une b�vue, s'attire un bl�me des grandes personnes. D�cid�ment, elle �tait d'une force que rien ne pouvait entamer et il la ha�ssait.</p><p>� Oui ! Ma propre m�re, s'�cria-t-il. Elle et votre �poux. Je les ai vus ensemble un jour o� vous �tiez � l'�le d'Orl�ans. Je me trouvais au manoir de Montigny, en bas... Je sais tout ce qu'ils ont fait ce jour-l�... Et Euphrosine Delpech aussi le sait, la p�core... Je l'ai aper�ue qui guettait la sortie de ma m�re dehors, si longtemps qu'elle en a eu le nez gel�... Demandez-le-lui. Ah ! La belle partie que voil� : deux rois, deux reines et tant pis pour le valet qui ne compte pas...</p><p>Cette image l'obs�dait.</p><p>Il haletait, se demandant quelles preuves donner encore.</p><p>� C'est, peu apr�s, que Monsieur de Peyrac lui a fait remettre un bibelot de prix, la coupe d'or et d'�meraude.</p><p>Soudain elle le gifla, violemment, mais avec la prestesse cinglante d'un fouet.</p><p>Il se tenait la joue et eut de la peine � reprendre ses esprits. Lorsqu'il se redressa, elle �tait loin d�j� dans la descente vers la ville.</p></section><section><p><strong>Chapitre 80</strong></p><empty-line/><p>Ang�lique apr�s avoir long� le jardin du gouverneur �tait rentr�e dans la ville par la Place d'Armes. Elle la traversa tr�s droite, en marchant comme une somnambule.</p><p>Les mots prononc�s par Anne-Fran�ois de Castel-Morgeat sonnaient dans sa t�te. Ils �taient inscrits dans sa r�tine en lettres de feu. Elle ne voulait pas se les r�p�ter, ni les d�chiffrer. Mais d�j�, et malgr� elle, montait en arri�re-pens�e la certitude que tout ce qu'il avait dit, c'�tait vrai ! C'�TAIT VRAI ! Parce qu'elle l'avait toujours su, senti, vu. Elle l'avait vu dans les yeux sournois d'Euphrosine Delpech lorsqu'elle lui avait soign� son nez gel�.</p><p>Elle l'avait senti dans le trouble de Sabine certain jour o�, se trouvant au ch�teau Saint-Louis, elle avait remarqu� la petite coupe d'or et qu'elle avait song� :</p><p>� Tiens ! Quand donc la lui a-t-il remise ? �</p><p>Elle pouvait m�me dire qu'elle l'avait su � l'habilet� avec laquelle Mme de Castel-Morgeat avait r�pondu � sa question, quand elle s'�tait enquise des raisons de l'ecchymose qu'elle portait � la tempe. Trop habile et insouciante pour une fois. La garce !</p><p>Ang�lique marchait sans prendre garde aux personnes qu'elle croisait. Elle n'aspirait qu'� une seule chose : atteindre la maison, s'enfermer dans sa chambre. Alors, seulement, elle r�fl�chirait.</p><p>Comme elle arrivait � la place de la Cath�drale, un cort�ge qui traversait lui barra la route. Venant de chez les ursulines, une foule nombreuse escortait les chariots et les brancards sur lesquels on avait charg� les pi�ces du retable de sainte Anne, brillantes d'un or pur et tout neuf, et s'appr�tait � descendre la c�te de la Montagne pour gagner l'embarcad�re du Sault-au-Matelot.</p><p>Ce jour �tait celui choisi pour mener le nouveau retable achev� � l'emplacement des miracles, sis � l'extr�me nord de la c�te de Beaupr�, non loin du petit cap. On allait le monter dans le nouveau sanctuaire, une chapelle de pierre rempla�ant celle de bois d�di�e � sainte Anne et qui avait br�l�.</p><p>Accompagn�e du sculpteur, de ses fils et de ses apprentis, des pr�tres qui donneraient la b�n�diction, de nombreux � oblig�s � de sainte Anne parmi lesquels �loi Macollet, sauv� des eaux, la petite Ermeline, sauv�e d'une existence grabataire ou des dangers de ses fugues selon les avis et que portait sa nourrice noire, entour�e de pieuses personnes qui chantaient des cantiques, l'�uvre d'art allait �tre charg�e sur deux grandes barques qui attendaient dans le port. Monseigneur l'�v�que viendrait plus tard en grande pompe pour l'inauguration qui aurait lieu sans doute au mois d'ao�t, jour de la f�te de sainte Anne.</p><p>Ang�lique attendit, l'esprit ailleurs, que la foule s'�coul�t.</p><p>� Venez-vous avec nous, Madame de Peyrac ? la priait-on au passage.</p><p>Elle dit : � Non �, machinalement. La procession pass�e, elle franchit le ponceau devant le couvent des j�suites et commen�a de monter sa rue.</p><p>Elle n'entendit pas le cri aigu de la petite Ermeline qui, l'ayant aper�ue, glissa des bras de Perrine et disparut comme une souris par les venelles avoisinant la rue de la Fabrique. Sa m�re et la n�gresse se lanc�rent � sa poursuite en esp�rant la rattraper avant que les barques missent � la voile.</p><p>Au port les pr�paratifs de d�part furent vite accomplis parmi la sympathie de la population. Les moins d�vots reprenaient de bon c�ur les cantiques. Une premi�re grande barque fut vite pleine, occup�e par ceux qui tenaient les reliquaires, les statues, le tabernacle.</p><p>Mme de Mercouville et la nourrice Perrine ne revenant pas avec Ermeline, les deux autres enfants Mercouville, qui �taient d�j� mont�s � bord, renonc�rent � �tre de ce voyage-ci et redescendirent, c�dant leurs places � d'autres.</p><p>� Dis-moi, demandait le jeune Gonfarel � �loi Macollet, qu'est-ce qu'ils racontent aujourd'hui les sorciers de l'�le d'Orl�ans avec leurs fum�es ?</p><p>Un apprenti tenait dans chaque bras une statue. En les recouvrant d'or, les ursulines avaient dessin� au poin�on sur les robes des broderies du plus bel effet. Jamais on n'avait vu des statues aussi royales.</p><p>La grande embarcation dressa son unique voile presque carr�e aussit�t gonfl�e de vent et s'�loigna rapidement, charg�e d'or superbe et miroitant, de pr�tres et d'ouvriers qui chantaient des cantiques.</p><p>Sauf Macollet d�sign� pour accompagner le � tombeau � sur une autre barge et qui, la main sur les yeux, d�chiffrait les messages des sorciers de l'�le d'Orl�ans.</p><p>Des mariniers arm�s d'une gaffe rapproch�rent un bachot sur lequel le � tombeau �, pi�ce ma�tresse du soubassement, pourrait �tre arrim� plus solidement.</p><p>� H� ! Dis donc, �loi, donne-nous un coup de main, grogna l'un d'eux, au lieu de r�vasser � regarder le paysage.</p><p>Mais �loi Macollet ne r�vassait pas. Le visage s�v�re, soudain durci, la main en auvent sur ses yeux aigus, ses sourcils broussailleux fronc�s, il fixait les nombreux petits nuages blanch�tres qui, comme des houppettes rondes, montaient par intermittence de diff�rents points de l'�le d'Orl�ans. Ses l�vres remuaient au fur et � mesure qu'il d�cryptait le message.</p><p>� Qu'est-ce qu'ils disent, �loi ? insistait le gamin.</p><p>� C'est ma foi vrai, remarqua enfin l'un des mariniers, ils sont bien bavards aujourd'hui les gens de l'�le. Qu'est-ce qu'ils racontent � c't' heure, �loi, toi qui sais lire les signes ?</p><p>� Ils appellent au secours ! r�pondit le vieux.</p></section><section><p><strong>Chapitre 81</strong></p><empty-line/><p>Ang�lique �tait rentr�e chez elle par l'arri�re de la maison et traversait la grande salle. La matin�e devait �tre d�j� fort avanc�e car Suzanne �tait l�, qui, manches retrouss�es, avait entrepris d'astiquer les cuivres au blanc d'Espagne, en chantonnant parce qu'il y avait du soleil.</p><p>Ang�lique r�pondit du bout des l�vres au salut de la gentille Canadienne, grimpant quatre � quatre les marches du petit escalier, elle se jeta dans sa chambre comme dans un refuge o� elle allait enfin pouvoir reprendre conscience.</p><p>� Bien fait pour toi ! �a t'apprendra ! �</p><p>Appuy�e au mur, elle se r�p�tait cette phrase avec une am�re ironie.</p><p>� Bien fait pour toi ! �a t'apprendra ! �</p><p>Elle ne savait pas exactement pourquoi le coup terrible qu'elle avait re�u lui paraissait fatal et m�rit�. Non, ce n'�tait pas cela qui lui faisait marmonner � Bien fait pour toi !... � mais l'immensit� de sa sottise qui n'avait rien vu. Maintenant, elle �tait trahie. Elle avait tout perdu.</p><p>En envisageant d'un coup d'�il la chambre exigu�, le grand lit o� elle avait connu avec lui tant de nuits �blouissantes, elle fut frapp�e en plein c�ur. La vue du petit r�chaud de fa�ence sur lequel, tant de soirs ou de matins glac�s, ils avaient r�chauff� en riant du rhum ou du vin � la cannelle et aux �pices lui fut insoutenable. La douleur montait qu'elle jugula d'un acc�s de rage folle. Attrapant le fragile r�chaud, elle leva haut le bras et le fracassa au sol en mille morceaux.</p><p>� Madame ! crie Suzanne d'en bas, que se passe-t-il ?</p><p>Ang�lique se contint.</p><p>� Ce n'est rien ! r�pondit-elle avec calme. Ce n'est qu'un objet qui s'est bris�.</p><p>Et tr�s doucement, en ma�trisant la violence qui la faisait trembler, elle r�ussit � fermer la porte sans bruit.</p><p>� Oui, songeait-elle, un objet qui s'est bris�. Mon c�ur qui s'est bris�. �</p><p>Elle alla appuyer son front contre la vitre. La main sur sa bouche entrouverte, elle retenait un cri, un g�missement qui ne pouvait encore se transformer en sanglot.</p><p>� Joffrey et Sabine... Non ce n'est pas possible ! Ce n'est pas vrai ! Si, c'est vrai ! C'est vrai ! �</p><p>La transformation de Sabine, soudain belle et apais�e, lui criait la v�rit�. Et chez elle, au ch�teau Saint-Louis, il y avait d�sormais la petite coupe d'or et d'�meraude qu'elle y avait remarqu�e. Ce pr�sent r�serv� � Mme de Castel-Morgeat qu'il n'avait pas jug� opportun de lui remettre apr�s le f�cheux coup de canon et que, soudain, il lui avait fait porter sans raison. Sans raison ? Maintenant, elle savait la raison. Quand �tait-ce ? Vers ce moment-l�, alors qu'elle �tait � l'�le d'Orl�ans. Quand elle eut bien retourn� dans sa t�te ce d�tail de la petite coupe d'or et compris que la remise qui en avait �t� faite et sans bruit � Sabine de Castel-Morgeat signait une r�conciliation fort compl�te entre Gascons et ne lui permettait plus de douter, Ang�lique crut qu'elle allait mourir.</p><p>Jamais ! Non, jamais elle ne supporterait l'id�e, l'image de Joffrey penchant vers Sabine le m�me sourire que vers elle ! Non ! Pas le m�me sourire !</p><p>� Oh ! mon Dieu ! Que vais-je devenir ? �</p><p>L'id�e qu'elle avait �t� cette nuit m�me entre les bras de Bardagne l'effleura, mais Bardagne, pour elle, ce n'�tait pas grand-chose. Cela n'avait aucune importance. Rien ne serait arriv� si ces cloportes immondes ne l'avaient mise � bout de nerfs en essayant de l'assassiner bassement.</p><p>Tandis que Joffrey ne faisait jamais rien par m�garde.</p><p>Elle eut un sanglot, et appuya son front contre la vitre froide. Elle regardait ce paysage qui lui avait inspir� si souvent tant d'all�gresse et elle le trouvait d�testable. Lui aussi l'avait trahie. Il lui avait laiss� croire que la vie �tait belle, que l'on pouvait ressusciter de tout. Maintenant elle le trouvait effrayant dans sa morne et impavide immensit�. Le brouillard qui s'�levait en nappes tra�nantes et grises au long de la c�te de Beaupr� lui apparut lugubre, triste haleine d'une terre malsaine promise � la mort et qui lutterait en vain.</p><p>� Je savais qu'il allait arriver quelque chose. �</p><p>La douleur qu'elle ne voulait pas laisser parvenir jusqu'aux rives de sa conscience lui causa un malaise qui l'�tourdit. Des vibrations int�rieures l'envahissaient. Son atterrement se muait en angoisse.</p><p>� Je savais qu'il allait arriver quelque chose ! Quelque chose de terrible ! �</p><p>Luttant pour ne pas s'�vanouir, elle se d�tourna de la fen�tre, voulant gagner son lit pour s'y �tendre.</p><p>Alors elle vit Outtak� sur le seuil de la porte. Outtak�, l'Iroquois, le chef des Cinq-Nations.</p><p>Ce ne fut qu'une vision. Il disparut presque aussit�t. La porte restait close et ne s'�tait pas ouverte. Mais elle l'avait vu comme pr�sent avec son haut cimier de m�ches encoll�es de r�sine, et � ses oreilles ses pendentifs de vessie de chevreuil gonfl�es et peintes en rouge. Et sa face jaune-brun p�le, sa poitrine puissante, matachi�e de peintures de guerre. C'�tait lui.</p><p>� Outtak� ! C'�tait Outtak� l'Iroquois ! Je l'ai vu ! �</p><p>Son c�ur s'�tait mis � battre irr�guli�rement, mais d'une peur nouvelle. Pourquoi �tait-elle soudain victime d'une si pr�cise �vocation ? Tout ce qui �tait arriv� depuis la veille au soir lui avait brouill� l'esprit. � moins que...</p><p>Ses yeux revinrent vers la fen�tre, examinant ces brumes lointaines qui, au lieu de monter lentement et d'envahir le ciel, s'�talaient et s'�paississaient � ras de la terre et des eaux. Ce qu'elle avait pressenti tout � l'heure d'anormal et de sinistre dans ce paysage transform� pouvait-il se r�v�ler exact ? Les �charpes de brumes grises qu'elle avait jug�es horribles, cachaient-elles en r�alit� l'horreur ?</p><p>Elle les scrutait avec attention, paralys�e par un pressentiment, mais ne voulant pas encore y accorder foi. �� et l�, pourtant, elle discerna des lueurs de brasiers.</p><p>Les �tablissements de la c�te de Beaupr� flambaient.</p><p>Elle comprit.</p><p>Tandis que l'arm�e les cherchait au sud, les Iroquois arrivaient par le nord. Et si elle avait vu Outtak� sur le seuil de la porte, c'est qu'il �tait aux portes de la ville.</p><p>Elle se jeta sur le palier, hors de la chambre.</p><p>� Suzanne ! hurla-t-elle, cours ! Cours vite ! Cours jusque chez toi ! Ta m�re ! Tes enfants ! Les Iroqouis ! Les IROQUOIS !</p><p>Suzanne � son visage ne prit pas la peine de prononcer un mot et s'�lan�a dehors.</p><p>Ang�lique la vit remonter le champ en pente derri�re la maison. Ang�lique regardait autour d'elle. Il fallait penser vite. N'entendait-on pas d�j� s'�lever la rumeur du cri de guerre des Iroquois ? Elle rentra dans sa chambre et ouvrit le coffre qui se trouvait au pied du lit. F�brilement, elle �carta les v�tements et y trouva rang� le collier de Wampum que lui avait fait parvenir l'hiver dernier, par l'interm�diaire de Tahountaqu�te, le conseil des M�res des Cinq-Nations. Elle l'examina ; large et long, sa mosa�que blanche et bleu sombre, ses franges de cuir. L'on ne cessait de dire qu'elle poss�dait l� l'un des plus beaux trait�s d'alliance.</p><p>� Outtak� ! Outtak� ! Donne-moi leurs vies ! Comme je t'ai donn� la tienne ! �</p><p>Elle roula le bandeau de coquillages et le mit sous son bras. Le silence de la maison lui parut trop serein, lourd d'une trag�die qui allait �clater.</p><p>Elle descendit dans la grande salle, ouvrit des portes. Les enfants avaient �t� conduits aux ursulines, mais o� �tait Adh�mar ? Et Yolande ? Peut-�tre en bas � traire la ch�vre ? Elle prit un mousquet dans le r�telier dress� pour les armes pr�s de la porte d'entr�e et descendit � la cave � la recherche de quelqu'un de la domesticit�. Elle trouva Yolande et Adh�mar tous les deux enlac�s sur le tas de paille et plong�s dans une active s�ance de r�conciliation.</p><p>En l'apercevant, ils pouss�rent un cri de terreur. Terreur bien vaine car elle n'enregistrait de la sc�ne que la bonne fortune de les avoir trouv�s.</p><p>� Vite ! Vite ! leur dit-elle, levez-vous, les Iroquois arrivent... Vous allez vous charger de la d�fense de la maison. Fermez toutes les issues. Et les trappes du grenier. Mettez les vantaux. Retirez les �chelles. Toi, Yolande, tu te posteras � la fen�tre du premier �tage sur la rue afin de couvrir la maison de Mademoiselle d'Hourredanne s'ils d�bouchent par le chemin de la Closerie. Toi, Adh�mar, tu surveilleras de mon cabinet de m�decine s'ils viennent par les hauts de Montigny...</p><p>� Oui... Ma... me... Madame, r�pondit Adh�mar qui reboutonnait son uniforme en claquant des dents.</p><p>En sortant elle s'avisa qu'elle n'avait pas pens� aux deux hommes qui tenaient sentinelle dans le petit fortin construit � l'emplacement de la maison des Banist�re. Sortis sur la plate-forme, ils s'interrogeaient sur les raisons qui avaient fait jaillir de la maison, comme un diable d'une bo�te, la servante de Mme de Peyrac et l'avaient lanc�e � la remont�e du champ plus vite qu'une poule d'eau pourchass�e par le renard.</p><p>Ang�lique les avertit, que l'un rest�t � son poste, que l'autre all�t donner l'alarme, apr�s avoir toutefois pr�venu en premier lieu les gens de la maison de M. de Bardagne. Que ceux-ci prissent le guet arm�s derri�re la haie de la Closerie, pr�ts � toute �ventualit�.</p><p>Elle courait maintenant sur les traces de Suzanne. Elle traversa le terre-plein devant le manoir de Montigny et trouva les hommes qui l'occupaient en �tat d'alerte.</p><p>� Votre servante vient de passer en nous avertissant qu'un parti d'Iroquois montait vers Qu�bec, dit le quartier-ma�tre qui les commandait.</p><p>En toutes circonstances, il chiquait son tabac avec calme. � tout hasard, il avait envoy� deux hommes alerter les autres postes qui d�pendaient de lui. Le restant des hommes s'occupait � hisser sur une planche mont�e de quatre roues une petite bombarde venant d'un des navires d�sarm�s de Peyrac.</p><p>� Nous allons nous porter au-devant d'eux.</p><p>Ils tinrent un rapide conciliabule. Ang�lique pr�conisait de suivre le rebord du plateau pour les attendre sur les hauteurs. S'ils n'�taient pas encore parvenus jusque-l�, les d�fenseurs pourraient se retrancher dans la m�tairie de Suzanne, une fois les enfants et la famille ramen�s sur Qu�bec, en lieu s�r. Elle avait vu de sa fen�tre flamber Ch�teau-Richier, mais l'ennemi n'avait peut-�tre pas encore atteint Beauport.</p><p>� Il faut les emp�cher de gravir la c�te qui m�ne vers la ville.</p><p>� O� allez-vous, Madame ? cria le quartier-ma�tre en la voyant s'�lancer pour les pr�c�der.</p><p>� Je vais au-devant d'Outtak� ! Il faut que je le trouve. Il faut que je lui parle !</p><p>� Comment une femme n'a-t-elle pas peur de ce terrible sauvage ? demanda l'un des jeunes mousses, qui �tait assez effray� � l'avance de la premi�re rencontre qui s'appr�tait pour lui avec les Iroquois, ces Indiens tant redout�s.</p><p>� Elle l'a soign�, bless� et mourant � Katarunk, l'an dernier. Une femme n'a jamais peur d'un homme dont elle a pans� les blessures et dont elle a tenu la vie entre ses mains. Allons, maintenant, dit-il.</p><p>Et ils s'engag�rent sur la route assez bien trac�e qui menait vers la campagne. Un peu plus loin, ils aper�urent un attroupement au milieu duquel se trouvaient Ang�lique et Suzanne arr�t�es.</p><p>� Les Berrichons ! leur cria-t-on comme ils approchaient. C'est un p'tit gars de chez eux qu'est arriv� !</p><p>L'enfant, hagard, tremblait de tous ses membres, racontait en phrases grelottantes comment une bande de d�mons panach�s avait surgi en silence, encercl� la maison, fracass� les montants des fen�tres � coups de hache car un � engag� � avait mis � temps la barre � la porte. Lui, l'enfant, se trouvait dans la petite cabane � l'�cart : le lieu d'aisances. De sa cachette, il avait vu scalper son p�re, sa m�re, son oncle, les � engag�s �, il avait vu ses jeunes fr�res et s�urs jet�s vivants dans les flammes de leur propre maison. Suzanne eut un cri d'agonie.</p><p>� Mes enfants !</p><p>Arriverait-elle � temps pour leur �pargner ce sort ? Elle reprit sa course, courant comme seule peut courir une fille canadienne qui a dans son h�r�dit� une m�re et peut-�tre une grand-m�re qui, elles aussi, ont d� gagner de vitesse sur l'Iroquois soudain surgi le tomahawk lev�, alors qu'elles travaillaient aux champs.</p><p>Les hommes des demeures avoisinantes commen�aient d'accourir portant fusils ou haches. On entendit enfin du c�t� de Qu�bec sonner le tocsin et des roulements de tambour. Et des coups de mousquet dans le lointain claquaient en direction des r�collets.</p><p>Ang�lique, sans �galer Suzanne, courait � en perdre le souffle. Talonn�e par la crainte d'arriver trop tard pour sauver la famille Legagne. Si les Iroquois avaient atteint la concession des Berrichons, c'est qu'ils avaient d�j� coup� le promontoire, marchant sur Sainte-Foy et Lorette o� ils massacreraient les familles huronnes. � Cap Rouge, Barssempuy les recevrait dans son fort bien d�fendu. Mais la ville serait encercl�e.</p><p>En approchant de la lisi�re du plateau, Ang�lique entendit crier une femme, c'�tait Suzanne. Des amis la retenaient, la suppliant de demeurer � l'abri sous le couvert des arbres. De l� se d�couvrait un grand champ en pente au revers duquel on pouvait apercevoir les toits de l'habitation des Legagne. Une acre fum�e montait d�j� en tourbillons.</p><p>� Mes enfants ! Mes enfants ! criait Suzanne en se tordant les bras de d�sespoir.</p><p>Elle voulait s'�lancer, traverser le champ en direction de sa ferme qui flambait. Mais les hommes la retenaient.</p><p>� Tu n'auras pas plut�t saut� hors des fourr�s qu'ils te planteront une fl�che en plein c�ur. Ils sont l�. Ils sont partout.</p><p>On ne voyait rien encore. Des mouvements furtifs parmi les broussailles ne trahissaient qu'un jeu d'ombres ou de vent et pourtant le bois en face de l'autre c�t� de la pente se peuplait de pr�sences. Ce n'�tait pas le moindre des prodiges de la for�t canadienne que ce rassemblement de bouleaux, d'ormes, de h�tres et de sapins aux troncs parfois minces, p�t dissimuler derri�re chacun d'eux un sauvage aux aguets.</p><p>Ils �taient l�.</p><p>Les hommes avaient mis en position le petit canon et pr�paraient la m�che.</p><p>� On peut leur l�cher deux ou trois bord�es dans le bois en face, cela fera de la viande hach�e au passage et leur donnera peut-�tre envie de se retirer. Nous courrons alors jusqu'� la ferme.</p><p>� Et s'ils s'�lancent au contraire sur nous ? Nous allons �tre submerg�s... Combien sont-ils ? Nous l'ignorons ?</p><p>� Non ! Attendez ! Ne tirez pas ! dit Ang�lique.</p><p>Elle s'�tait donn� le temps de reprendre son souffle.</p><p>Les habitants et soldats qui se trouvaient assembl�s � l'abri des arbres ignoraient ce qu'elle avait l'intention de faire. Ils n'en crurent pas leurs yeux en la voyant s'�lancer � d�couvert, les bras lev�s, pr�sentant l'�charpe de Wampum.</p><p>� Outtak� ! Outtak� ! Donne-moi leurs vies !</p><p>Elle se trouva seule dans l'espace d�nud�. Expos�e, vuln�rable, le soleil faisant miroiter ses cheveux et les reflets de sa robe verte.</p><p>� Une vraie cible ! s'�cria quelqu'un. Elle est perdue !</p><p>� Non, pas avec ce Wampum entre les mains. Nul n'oserait.</p><p>Ang�lique courait. Malgr� la terre durcie et encore glissante, elle se d�pla�ait avec rapidit� pour parvenir de l'autre c�t� du champ.</p><p>� Outtak� ! Outtak� ! Donne-moi leurs vies !</p><p>Tout en courant et criant ainsi, ce qu'elle enregistrait, elle s'en souviendrait plus tard, c'�tait que l'herbe devant elle per�ait la boue de petits brins verts d'une fra�cheur arrogante. Elle courait, en criant et en d�couvrant, sans la voir, la premi�re herbe de printemps. Elle parvint de l'autre c�t�. Elle se retrouva au bord du talus abrupt, ne pouvant le franchir. Des volutes de fum�e roul�rent vers elle. Derri�re le rideau �pais o� se glissaient en soubresauts des flammes sourdes encore ind�cises, on voyait s'agiter les silhouettes emplum�es des sauvages se livrant au pillage.</p><p>� Les Iroquois ! Ils sont d�j� l� ! � se dit-elle.</p><p>Mais elle avait eu le temps d'entr'apercevoir les enfants de Suzanne vivants qui se tenaient au milieu de la cour entour�s de guerriers et la vieille grand-m�re dans son fauteuil qui agitait sa canne.</p><p>Elle revint, toujours courant, vers le milieu du champ.</p><p>� Outtak� ! Outtak� ! Donne-moi leurs vies !</p><p>Elle se tournait dans toutes les directions pour lancer son appel car elle �tait certaine qu'il �tait l�, proche.</p><p>Le mousse posa vivement la main sur la manche du quartier-ma�tre. Il tremblait.</p><p>� Regarde ! L�-haut, fr�re ! En lisi�re du bois...</p><p>*****</p><p>Ang�lique revenait vers eux, elle voulait avertir Suzanne que ses enfants �taient encore vivants. De l'abri des halliers, ils lui adress�rent des signes v�h�ments, lui d�signant le sommet du champ : l�-bas ! l�-haut !</p><p>Elle se retourna et elle le vit.</p><p>Outtak�, le chef des Cinq-Nations. C'�tait lui. Sa silhouette, plus courte que celle de Piksarett mais qui donnait pourtant une impression de puissance, se d�tachait parmi les arbres comme s'il e�t �t� de la m�me essence. Son immobilit� lui conf�rait une apparence d'idole tut�laire.</p><p>C'est ainsi qu'elle l'avait aper�u la premi�re fois � la lisi�re de la for�t, le soir de Katarunk.</p><p>En s'avan�ant, elle reconnut le haut cimier de sa m�che de scalp m�l�e de pointes de porc-�pic et de queues de moufettes noires et blanches, dress� sur son cr�ne d'un jaune-brun ras� de pr�s. Il avait, comme � Katarunk, son collier de dents d'ours, ses pendants d'oreilles peints en vermillon. Sous le bariolage des peintures de guerre, on devinait sa face lisse, impassible, que ne d�formait jamais aucun rictus de haine, aucune crispation dans l'effort. Il laissait aux trac�s noirs, bleus et rouges dont il se matachiait, le soin d'exprimer � l'ennemi les effrayants sentiments de col�re et de d�testation dont son �me �tait remplie. Impassible visage. Imp�rieuse volont�.</p><p>En s'avan�ant, elle reconnaissait surtout le regard, seule vie noire et brillante qui imposait et transper�ait, mais lentement, par sa fixit�.</p><p>� Quelle cruaut� dans ce regard ! �</p><p>�tait-ce de la cruaut� ? Sa marche vers lui, le collier de Wampum sur ses mains tendues, la ramenait vers ses premiers jours au Nouveau Monde o� ils �taient seuls, elle et Joffrey, face � face avec la for�t, face � face avec les Indiens. Sa vue rendait proche le drame dont il avait �t� le principal h�ros par la suite.</p><p>Tout cela, � s'en souvenir sous le regard fixe du chef mohawk qui la regardait monter vers lui, l'emplit de courage.</p><p>Arriv�e � quelques pas, elle commen�a par d�poser le bandeau de porcelaine devant lui � ses pieds, puis se relevant, elle s'interrogea sur ce qu'elle devait faire pour lui t�moigner son respect.</p><p>� Elle lui a fait la r�v�rence, �crivit plus tard Mlle d'Hourredanne, c'est ce qu'on m'a dit... � ce barbare ! Comme � la Cour ! �</p><p>Il ne bougeait toujours pas. Ang�lique d�cida de parler la premi�re.</p><p>� C'est une bonne chose de te revoir, Outtak� !</p><p>� Parles-tu sinc�rement ? fit la voix rauque qui paraissait sortir des arbres.</p><p>� Tu le sais.</p><p>Un �clair plus meurtrier que celui qui jaillit de la lame d'un couteau traversa le regard d'idole impassible.</p><p>� Je voulais TE voir, s'�cria Outtak� fr�missant de col�re, et voici que ce puant renard de Narrangasett, Piksarett, se trouve sur ma route, il casse la t�te de mon meilleur guerrier sakahese. Ensuite, chaque nuit, il p�n�tre dans notre camp pour lever la chevelure d'un guerrier. Ainsi, il exasp�re notre col�re et nous prom�mes d'aller nous venger de ces crimes � Qu�bec.</p><p>� Tu savais pourtant que Ticonderoga s'y trouvait et moi-m�me.</p><p>� Je voulais te voir. Mais cela ne m'emp�cherait pas de rappeler au passage qu'on ne provoque pas impun�ment le chef des Cinq-Nations.</p><p>Elle se demandait en le retrouvant si farouche, s'il n'�tait pas devenu encore plus sauvage que l'an dernier. Elle vit � sa ceinture des scalps dont le sang coulait le long de ses jambi�res de peau.</p><p>Outtak� lui lan�a un bref regard ac�r�.</p><p>� Voici des Fran�ais qui ne me tromperont plus, dit-il.</p><p>Puis apr�s un silence.</p><p>� ... Qui sont-ils ceux-l� dont tu veux que je te donne la vie ? s'informa-t-il rogue.</p><p>Ang�lique d�signa la ferme au revers du coteau,</p><p>� Des femmes, des enfants dans cette habitation.</p><p>L'ombre d'un autre sauvage se dessina entre les arbres aux c�t�s du chef, qui, presque sans remuer les l�vres, dut lui transmettre un ordre.</p><p>Peu apr�s, les enfants de Suzanne apparurent en bas, � l'autre bout du champ.</p><p>Outtak� regarda s'avancer avec un m�pris amer les quatre gar�onnets que quelques Iroquois escortaient en riant et en �bauchant une danse du scalp et en lan�ant des insultes et des moqueries en direction du bois o� ils savaient que se tenaient cach�s les Fran�ais.</p><p>Effar�s, mais courageux, les petits Canadiens s'avan�aient bravement et montaient la prairie pieds nus pour aller plus vite, mais tenant � la main, en enfants dociles, leur paire de sabots. L'a�n�, Pac�me, �g� de dix ans, portait sur son bras le b�b� d'un an. Ses deux fr�res plus jeunes se cramponnaient � son sarrau.</p><p>� Graine de guerriers, murmura le chef iroquois. Devenus grands, oublieux de ma mis�ricorde, ils viendront nous poursuivre jusque dans nos vall�es pour nous faire la chevelure. Je connais les serpents de fourberie qui dorment en ces c�urs de Normands !</p><p>Lorsque les enfants furent proches de l'or�e du bois, Suzanne n'y put tenir. Elle se pr�cipita, les attrapa, les arracha en grappe dans ses bras et les tra�na tous ensemble pour les mettre � l'abri de la ram�e.</p><p>Apr�s quoi, une palabre se pr�senta � propos de la grand-m�re. Elle �tait impotente, ne pouvait marcher, et il �tait hors de question qu'on p�t demander aux Iroquois de la porter vers les siens dans son fauteuil. Ang�lique eut quelque peine � d�cider deux volontaires parmi les Fran�ais qui s'abritaient sous les arbres.</p><p>� Ces coyotes vont nous faire la chevelure...</p><p>Enfin le quartier-ma�tre et un vieil homme qui avait �t� coureur de bois, ce Marivoine qui poussait le cri de guerre des Iroquois lorsqu'il �tait saoul, s'avanc�rent. Ils eurent droit, tandis qu'ils revenaient portant le fauteuil o� se d�battait la vieille tr�s agit�e, � un cort�ge de cabrioles et de quolibets plus fournis encore. Les Iroquois trouvaient ce spectacle d'hommes portant une femme du plus haut comique. Au milieu de la sarabande, les deux volontaires n'en menaient pas large, mais la grand-m�re continuait � insulter et � menacer les sauvages de son b�ton, ce qui les enchantait. La grand-m�re et ses insultes leur plaisaient beaucoup.</p><p>Pendant ce temps, la ferme flambait. Suzanne �tait trop heureuse de serrer contre elle ses quatre enfants vivants pour se plaindre d'avoir perdu la maison b�tie par son p�re. On reconstruirait... Sa tante et les valets de ferme avaient �t� tu�s et scalp�s. Mais les petits �taient vivants.</p><p>� M�ne-les vite � la maison...</p><p>Ang�lique revint vers Outtak�. Et lui-m�me reculait dans le bois. Il y avait de nouveau le silence � part quelques coups de mousquets lointains. Avait-il d�j� donn� des ordres ? Les Iroquois s'�loignaient insensiblement, comme reflue la mar�e.</p><p>Au loin les coups de feu s'espa�aient et cess�rent peu � peu.</p><p>� Je voulais te voir, dit Outtak�. Je me suis approch� de Qu�bec et je t'ai appel�e.</p><p>� Je sais. Mais tu m'as appel�e trop t�t. La ville aurait pu t'appartenir si tu n'avais pas projet� vers moi ton image.</p><p>� Qui te dit que je voulais entrer dans cette ville ? Je ne veux pas frapper les Fran�ais au c�ur. Seulement les avertir de ma ruse et de ma puissance. Pourquoi font-ils alliance avec un putois comme ce Piksarett ? Pourquoi n'ont-ils voulu commercer les peaux de castors qu'avec les Hurons ? Et pourquoi nous ont-ils m�pris�s ? Peut-�tre sans la tra�trise de Piksarett n'y aurait-il pas eu de sang vers� aujourd'hui.</p><p>� Peut-�tre !</p><p>On voyait que l'id�e de p�n�trer dans Qu�bec lui r�pugnait. La crainte de l'homme blanc aux morsures venimeuses et toujours renouvel�es avait fini par avoir raison de sa foi en eux-m�mes. Leurs ruses ancestrales les plus secr�tes, il arrivait que les Fran�ais les d�jouassent. Aussi se serait-il gard�, affirma-t-il, de p�n�trer dans cette ville pi�ge. Le but de l'exp�dition : TE VOIR.</p><p>� Je voulais te voir et tu �tais � Qu�bec avec ton �poux Ticonderoga. Qu�bec... il faut parfois se prouver que l'on conna�t encore tous les chemins. Il y a des lunes et des lunes, j'�tais jeune. Les Fran�ais sont venus porter la guerre jusque dans les vall�es des Mohawks pr�s de Niagara. Nos bourgs des Longues Maisons ont flamb�. C'est de cette campagne avec Monsieur de Tracy qu'ils m'ont ramen� prisonnier. J'ai vu Qu�bec. Et puis ils m'ont fait traverser l'oc�an.</p><p>Il resta pensif quelques instants comme recherchant les souvenirs de ce qu'il avait connu de l'autre c�t� de l'oc�an.</p><p>� Ce n'�tait rien de courir le cerf dans leur bois de Boulogne, dit-il. Ils ont vu que les fils de la vall�e des Mohawks avaient les jambes les plus rapides de l'univers et ils disaient � c'est de valeur ! � tous ces Fran�ais parmi leurs hautes maisons de pierres o� ils se perdent. Mais ensuite ils m'ont envoy� aux gal�res. Ils m'ont envoy� aux gal�res, moi Outtak�, fils d'un capitaine des Mohawks, nation des Cinq-Nations de la vall�e des trois dieux. Est-ce que tu sais ce que fut ma vie aux gal�res ? Tout le jour � pousser sur une pagaie g�ante. L'eau de cette mer �tait sal�e comme un acide pour br�ler les plaies des hommes... J'�tais plong� dans un univers de d�mons qui sans me voir ni me conna�tre me harcelaient de leur importune agitation. Leurs barbes �taient immondes. Ils �taient impudiques, hurleurs et sans cesse la proie d'une col�re abjecte. L'Oranda, le Grand Esprit, n'existait pas pour eux. Ils �taient incapables d'en concevoir m�me l'id�e. Le Grand Esprit les avait rejet�s comme la propre ordure de l'enfer.</p><p>Voil� ce que le grand chef lui confia sous les ramures du petit bois dans son fran�ais choisi � la tonalit� monocorde et jacassante.</p><p>� Je te comprends, Quttak�.</p><p>Ang�lique avait de la difficult� � imaginer Outtak�, cet �tre libre des for�ts am�ricaines, plong� dans la fosse puante de la chiourme, parmi ces rebuts d'humanit� qu'�taient les gal�riens et dont l'horrible compagnie semblait l'avoir plus impressionn� que les coups de fouet des comit�s, les cha�nes aux pieds, la nourriture immonde, et le labeur p�nible de la rame.</p><p>Elle se demanda quel pouvait �tre le fonctionnaire imb�cile qui avait perp�tr�, en envoyant aux gal�res cet ennemi des Fran�ais, une erreur aussi aberrante et lourde de cons�quences.</p><p>*****</p><p>� Mais que fait-elle ? Que fait-elle ? grommelait, en s'impatientant sous les arbres, un capitaine de la milice qui �tait accouru avec six bons citoyens arm�s et que l'on avait retenu de force.</p><p>Il fallait attendre, lui disait-on, que Mme de Peyrac ait fini de dialoguer l�-bas avec le chef des Iroquois, Outtak�.</p><p>� Outtak� ? Au bout de mon fusil et je ne le tirerais pas !</p><p>� Tiens-toi tranquille ! Ils sont nombreux et peuvent nous submerger. Madame de Peyrac tient conseil, tu sais que les conseils des Indiens �a peut durer des lunes.</p><p>Le milicien soupirait. Il en avait assez de rester l� avec les autres, accroupis comme des squaws autour d'une bombarde inutile, alors qu'on abandonnait le sort de la guerre � une femme.</p><p>� Mais que fait-elle ? Que fait-elle ? De quoi parlent-ils ? Peut-on imaginer une aussi fine dame conversant avec un aussi farouche et si crasseux barbare, comme sur le seuil d'un salon ? Comment ne lui a-t-il pas encore cass� la t�te d'un coup de tomahawk ?</p><p>� � Katarunk, elle l'a port� dans ses bras, bless�, et a sauv� sa vie. C'est le pouvoir des femmes sur l'homme le plus farouche.</p><p>*****</p><p>� Monsieur le gouverneur d'Arreboust est venu me d�livrer, reprenait Outtak�, continuant pour Ang�lique la chronique de ses voyages et de ses vicissitudes en ces �tranges contr�es du Royaume de France. Mais ayant vu o� il m'a trouv�, il doit comprendre lui-m�me que je ne peux �tre d�sormais qu'un ennemi des gens de sa race.</p><p>Il ne demandait pas d'approbation. Il voulait faire entendre combien �tait in�luctable la lutte qui l'opposait aux Fran�ais.</p><p>� Pourquoi ont-ils la force ? C'est-�-dire celle de Satan ?</p><p>� Outtak�, je crois entendre dans le son de ta voix comme un regret br�lant. Je sais le conflit qui s'est partag� vos c�urs. Et j'en vois l'expression en ceci : que si tu es l'ennemi des Fran�ais, tu n'es pas pour autant l'alli� des Anglais. Tu n'aimes pas les Anglais. Tu n'as pas de go�t pour soutenir leurs entreprises, ni m�me leur commerce. Tu n'�changes les fourrures avec eux qu'avec r�pugnance. Tandis que les Fran�ais, c'est autre chose. Tu ne les ha�rais pas tant ces Fran�ais, Outtak�, si tu ne savais � quel point vous �tes fr�res et combien aurait pu �tre bonne l'alliance entre les Iroquois et les Fran�ais. Les Nouveaux-Anglais jalousent les Fran�ais pour cela. Je les ai entendus se plaindre : � C'est presque incroyable � quel point les Iroquois sont enclins � s'allier aux Fran�ais �, disaient-ils. Ils d�plorent souvent que � la nature semble avoir implant� dans le c�ur des Fran�ais et des Indiens une affection r�ciproque... �</p><p>� Cela est de valeur, reconnut gravement Outtak�. Il est vrai que si je cherche l'hospitalit�, je pr�f�re encore cabaner dans la demeure d'un colon fran�ais, fumer avec lui le calumet devant son feu, que d'entrer chez le plus riche propri�taire anglais ou flamand, d'Orange ou de Manhatte. Mais ce sont ces fauves de Hurons qui ont tout emm�l�. Bien avant que les Fran�ais n'arrivent, ils avaient d�cid� de se les garder quand ils viendraient afin de les entra�ner contre nous avec leurs b�tons � feu. Ils ont r�ussi � convaincre Champlain et nous avons �t� ennemis � jamais. C'est pourquoi nous exterminerons les Hurons jusqu'au dernier. Et pour les Fran�ais je dirai volontiers : il est trop tard. Le cours du fleuve ne peut remonter de lui-m�me � sa source. Mais vous �tes venus, Ticonderoga et toi, Kawa, vous qui �tes Fran�ais d'une autre esp�ce, vous �tes venus sans adopter les rancunes des v�tres. C'est pourquoi vous qui �tes venus les mains pures du sang de nos fr�res et qui avez essay� d'�viter le sang entre nous et nos fr�res d'�me les Fran�ais, vous nous apportez l'espoir. Je ne trahirai pas ta confiance et je ne rendrai pas vains vos efforts qui, � Katarunk, vous ont fait tenir t�te � l'arm�e iroquoise assoiff�e de vengeance avec votre seul courage, craignant moins la mort que de voir trahie l'alliance. Oui, tu as raison, Kawa. Je sais o� se trouve la racine du feu qui nous consume. Nous sommes trop proches avec les Fran�ais, trop semblables, dans le courage comme dans la ruse. Nous ne cessons dans nos guerres de rivaliser de cruaut� et de tra�trise. � qui trompera l'autre. � qui se montrera le plus audacieux, et le plus habile. Que dis-tu de ma surprise d'aujourd'hui ? On annonce les Iroquois dans le sud, Tahountaqu�te, chef des Oune�outs, envoie des �missaires. L'arm�e d'Onontio va au-devant du grand Outtak�. Mais, pendant ce temps, le grand Outtak� a franchi avec mille guerriers le Saint-Laurent, l� o� il saute comme un petit torrent � peine diff�renci� des rivi�res, et par le pays des Missiquois, il a gagn� la rivi�re des Outaouais... Il passe sans d�pr�dation et �pargne ces Outaouais primitifs et sots, afin que l'alarme de ce passage ne soit point port�e aux Fran�ais. Les canots sur la t�te ou port�s par dix ou douze braves selon la taille, ils vont, franchissant les saults, de rivi�res en lacs, et malgr� les fondri�res de l'hiver, les glaces encore pr�sentes, Outtak� gagne les sources de la rivi�re du Gouffre, d�couvre le Saint-Laurent � la Baie Saint-Paul, y jette ses canots enfin libres de suivre les courants, et arrive sous Qu�bec PAR LE NORD... Est-ce bien ainsi que les choses se sont pass�es ?</p><p>� C'est bien ainsi que les choses se sont pass�es, acquies�a-t-elle.</p><p>� Nul n'y a song� ?</p><p>� Nul n'y a song�</p><p>� M�me pas toi ?</p><p>� M�me pas moi.</p><p>� Ni Ticonderoga ?</p><p>Elle eut une h�sitation.</p><p>� Je ne peux savoir ce qu'il a song�... Mais il est parti vers le sud avec Onontio. S'il soup�onna que tu devais venir par le nord, il ne parla pas.</p><p>Outtak� affecta une expression condescendante.</p><p>� Ne soyez pas humili�s, Blancs, de voir vos dons de divination et de prescience mis en d�faut par un Indien comme Outtak�. Il n'est pas un Indien comme les autres. Il est le dieu des nuages, qui converse avec l'Oranda. Il y a d'excellents devins, jongleurs et visionnaires, parmi vous, qui voient et devinent, flairent le vent, et comptent avec l'invisible. Mais Outtak� est le plus fort pour brouiller les esprits � distance, les endormir, les �garer, et Dieu sait que l'esprit des Fran�ais se laisse facilement �garer.</p><p>Il eut un rire indulgent et d�daigneux comme s'il avait parl� � des enfants �tourdis.</p><p>� ... Je vins donc, et je fus aux portes de Qu�bec avec mon arm�e, comme l'eau se r�pand dans les roseaux au temps des pluies et que la rivi�re est soudain au seuil des cabanes sans qu'on l'ait vue s'avancer. Et je dis : Qu�bec se souviendra de ce jour o� j'ai tenu sa vie dans mes mains.</p><p>� Qu�bec se souviendra de ce jour, r�p�ta-t-elle.</p><p>Anxieuse, elle pensait aux colons de la c�te de Beaupr� et de l'�le d'Orl�ans qui avaient re�u le premier choc et se demandait avec angoisse � quelles t�tes appartenaient les chevelures sanglantes qu'il portait � sa ceinture. Guillemette ? Les enfants de Saint-Joachim ?</p><p>� Ne t'attriste pas, Kawa, fit-il ayant suivi son regard. L'homme ne prouve qui il est qu'en ayant le courage d'affronter et de donner la mort... Et, ce qui est pis, d'affronter de tout perdre de son �uvre, de ses titres et de ses richesses. Il donne la mort mais il commence par se la donner � lui-m�me, en la pr�voyant comme possible. Il porte des blessures � son ennemi, mais il a commenc� par se porter des blessures � lui-m�me, par la perte anticip�e de tout ce qui lui est cher et qu'il met dans la balance de son combat. Tel est le destin de l'homme depuis qu'il na�t au monde.</p><p>Il �tendit ses bras muscl�s, oints de graisse d'ours et cercl�s de petits bracelets de plumes.</p><p>� Vois ! Nos corps et nos c�urs sont couverts de cicatrices, c'est le destin de notre chair.</p><p>Suivant du regard son mouvement, elle leva les yeux, et en m�me temps, elle aper�ut aux branches arides des arbres de l'hiver, une multitude de gouttes vertes qui perlaient. Les premiers bourgeons.</p><p>Un vent d'une douceur de z�phir passait. Le silence �tait trop complet. Les guerriers du chef iroquois s'�taient �loign�s et, en le voyant seul pr�s d'elle, elle fut saisie d'une crainte.</p><p>� Prends garde qu'on ne te capture ! dit-elle en regardant de tous c�t�s.</p><p>La face d'Outtak� se fon�a et il reprit son apparence terrifiante, ses yeux lan�aient des �clairs.</p><p>� Veux-tu dire qu'on oserait porter la main sur moi alors que je suis en train de d�battre de la paix avec toi et avec une �charpe de Wampum d'une telle valeur entre nous ?</p><p>Il fr�missait d'indignation.</p><p>� ... Vois � quel degr� de f�lonie peuvent atteindre tes fr�res les Fran�ais, puisque toi-m�me tu peux les croire capables de commettre un tel d�shonneur !</p><p>Il gronda et, avan�ant le bras, il posa sur l'�paule d'Ang�lique sa main graisseuse, macul�e du sang des scalps qu'il avait le matin m�me � lev�s � sur des cr�nes de Fran�ais, ces fr�res maudits, trop aim�s, trop redoutables, trop d�cevants...</p><p>� ... Qu'ils prennent garde eux aussi ! Je peux t'emmener en otage.</p><p>� Non ! protesta-t-elle. J'ai parl� ainsi parce que j'ai craint pour toi, mais j'ai parl� comme une femme... sans r�fl�chir.</p><p>� Tu as craint pour moi ? r�p�ta-t-il en s'adoucissant.</p><p>� Oui ! Parce que je me suis aper�ue que tes guerriers s'�taient �loign�s et que tu te trouvais seul. Mais je connais ta force. J'ai mal jug� de mes fr�res et me suis mal conduite en doutant de leur loyaut�. Personne ne pr�pare de pi�ge � ton endroit, Outtak�, j'en fais le serment. Ce jour n'est pas celui de la ruse et de la trahison. La population de Qu�bec est sans d�fense car beaucoup de soldats sont partis avec le Gouverneur. Les femmes et les enfants de Qu�bec te b�niront pour ta g�n�rosit� si tu renonces � accomplir sur eux ta vengeance.</p><p>� Je n'irai pas plus loin que la lisi�re de ce champ, affirma-t-il avec force. Telle est ma volont� pour te complaire.</p><p>*****</p><p>Dans le bois en face, ils avaient tressailli en voyant la main du sauvage se poser sur l'�paule d'Ang�lique.</p><p>� Il a port� la main sur elle !</p><p>� Il va l'emmener en captivit� !</p><p>Mais le quartier-ma�tre du<emphasis> Gouldsboro</emphasis> continuait � m�cher sa chique de tabac et � pr�cher le sang-froid.</p><p>� Ne compliquez pas la mission de Madame de Peyrac. C'est une personne qui sait ce qu'elle fait, comme son �poux notre amiral.</p><p>Et Jacques Vignot, le charpentier qui se trouvait parmi eux, ricana.</p><p>� Elle en a vu d'autres, l'an dernier � Katarunk. J'y �tais...</p><p>Il tira sur ses cheveux.</p><p>� ...J'ai donn� moins cher alors de cette tignasse-l�, qu'aujourd'hui, et pourtant nous en sommes tous sortis.</p><p>Outtak� avait retir� sa main de l'�paule d'Ang�lique.</p><p>*****</p><p>� Telles sont mes intentions, je t'en informe. Je vais rejoindre Ticonderoga et Onontio. Mes deux grands fr�res fran�ais sauront-ils retenir ces b�tards de Hurons et d'Ab�nakis, acharn�s � vouloir d�truire notre peuple, le Peuple de la Longue Maison ?</p><p>� Ils les retiendront. Ab�nakis et Hurons leur ob�iront. Outtak�, tu es rest� trop longtemps �loign� du c�t� de ton fief de Niagara, � garder le grand sault qui prot�ge votre vall�e secr�te... Tu ne vois plus comment se distribuent les forces des nations indiennes. Les Hurons, par vos coups, peut-�tre, mais c'est ainsi, ne sont plus qu'un peuple d�cim� et ne peuvent subsister qu'� l'ombre des Fran�ais. Les Ab�nakis sont des baptis�s pour la plupart. Ils sont moins ennemis de l'Iroquois qu'alli�s des Fran�ais.</p><p>� Hon ! grogna-t-il. Je me m�fie des Ab�nakis que la Robe Noire a dress�s contre nous. Ils sont nombreux, grands guerriers sans parole... Vois Piksarett, cette belette sournoise...</p><p>� Ne le nomme pas... Tu sais, toi-m�me, qu'il est en dehors des trait�s. Ne fais pas porter un trop lourd fardeau � ton peuple, par la man�uvre d'un seul. Tu connais Piksarett ? Il est comme le glouton, le diable des bois. Il est seul et ne poursuit qu'un but, le sien, et nul ne sait quel est ce but...</p><p>Les yeux du Mohawk se pliss�rent jusqu'� n'�tre qu'une mince fente brillante et mouvante comme le mercure. C'�tait sa fa�on de sourire ou de marquer sa gaiet�.</p><p>� Je vois que tu nous connais bien, tous tant que nous sommes, Indiens, peuple des for�ts. Soit, je me rends � tes raisons. Je n'en veux pas � Piksarett.</p><p>� Et tu lui es m�me reconnaissant de t'avoir donn� une raison pour venir sous Qu�bec, manifester ta force et l'habilet� de tes campagnes.</p><p>� Tu nous connais bien ! approuva encore l'Iroquois avec satisfaction.</p><p>Ses traits continuaient de s'�clairer de cette onde de sourire amus�.</p><p>� Ce fut ainsi, je n'en disconviens pas.</p><p>Il resta silencieux.</p><p>Puis il d�signa le collier de Wampum � leurs pieds.</p><p>� Reprends ce collier et continue � garder par lui la parole des M�res des Cinq-Nations. On saura d�sormais qu'il est bon d'�tre de vos alli�s. Et la paix pourra r�gner encore aux rives de la Mohawk. Et maintenant, je vais aller vers Onontio et Ticonderoga. Je vais r�clamer les � rassades � et les � branches � des trait�s par lesquels ils doivent m'assurer de leur parole.</p><p>� Je sais qu'ils ont emport� de nombreux Wampums et plus encore de cadeaux � te remettre.</p><p>� J'aime � l'entendre. Et toi, femme, reprends ce collier. Garde-le comme un signe entre nous. Au moins, tant que tu vivras et qu'il y aura ce collier entre nous, il y aura de l'esp�rance. J'ai dit !</p><p>Ang�lique se pencha pour ramasser l'�charpe de coquillages dont le dessin sur fond blanc repr�sentait les M�res du Conseil iroquois, rang�es autour de leur pr�sidente, envoyant une pluie de haricots destin�s � nourrir les Blancs de Wapassou qui allaient mourir de faim dans leur fort de bois, isol� par l'hiver.</p><p>Lorsqu'elle se releva, Outtak� avait disparu. Il s'�tait effac� comme une ombre sans qu'elle ait surpris un fr�lement de son pied sur le sol, ni le craquement d'une ramille �cart�e.</p><p>Et l'on aurait cru avoir r�v� le passage des Iroquois sans cette odeur de fum�e et de chair br�l�e qui montait du ravin.</p><p>*****</p><p>Son Wampum roul� sous le bras, Ang�lique redescendit le champ en pente. Elle se sentait l�g�rement abasourdie.</p><p>� Ce ne sont que de pauvres sauvages, se dit-elle, de pauvres sauvages d�concert�s, inquiets, cherchant l'�toile de leur univers boulevers�. �</p><p>Elle marchait les yeux baiss�s et, cette fois, elle voyait nettement, elle voyait partout devant elle ces petits brins d'herbe froiss�s qui pointaient entre des morceaux de glaise dure que leur force fr�le avait repouss�s.</p><p>� Et maintenant, la voil� qui s'en revient comme si elle �tait all�e cueillir la primev�re, chuchota le milicien confondu.</p><p>On leur avait bien dit que la Dame du Lac d'Argent n'�tait pas comme les autres.</p><p>� Oui ! Certain ! Elle n'�tait pas comme les autres ! �</p><p>Ang�lique d�couvrit le sous-bois rempli de t�tes avides, de faces stup�faites, car tandis qu'elle palabrait l�-haut avec Outtak�, le contingent des d�fenseurs s'�tait grossi de tous ceux qui, pouvant porter armes, avaient couru vers les points menac�s pour d�fendre les arri�res de la ville.</p><p>� Outtak� m'a donn� sa parole, leur dit-elle. Il se retire. Il �pargne Qu�bec. Il ne reviendra pas.</p><p>Comme elle revenait vers la ville, entour�e de ceux qui avaient assist� � sa rencontre avec le chef des Iroquois, une femme sortit d'une maison pour se jeter � ses genoux.</p><p>� Vous �tes all�e au-devant de ce barbare, comme sainte Genevi�ve au-devant d'Attila. Vous avez sauv� la ville comme elle sauva Paris... Dieu vous b�nisse !</p><p>C'est ainsi que Mlle d'Hourredanne pr�senta les choses dans un courrier qui se r�v�la une v�ritable chronique heure par heure.</p><p>*****</p><p>La Haute-Ville �tait dans l'agitation. Il arrivait sans cesse des nouvelles de diff�rents points de la bataille vers lesquels s'�taient port�s spontan�ment, et sans avoir le temps de requ�rir des ordres, tous ceux qui, dans un instant de leur vie quotidienne, avaient �t� saisis, avertis, de ce qui se tramait. Certains par un pressentiment, d'autres par une odeur, une rumeur lointaine, un aspect du ciel. Avec l'Iroquois comme avec l'incendie, c'�tait une question de rapidit�. Il fallait courir sus sans attendre...</p><p>La Basse-Ville sur son front de mer et la Mi-Ville � mi-c�te demeur�rent presque � l'�cart du drame malgr� le tocsin. Le temps de monter s'informer et d�j� les d�fenseurs refluaient, ramenant leurs bless�s, entourant les rescap�s des massacres environnants qui, par miracle, s'�taient cach�s ou s'�taient enfuis � temps.</p><p>Suzanne vint au-devant d'Ang�lique en criant de loin :</p><p>� Il est sauv� ! Il est sauv� !</p><p>� Qui ?</p><p>� Notre Cantor !</p><p>C'est ainsi qu'Ang�lique apprenait en m�me temps qu'une escouade compos�e des jeunes gens de la Haute-Ville s'�tait port�e en courant � la rencontre des Iroquois, qu'elle avait �t� d�cim�e dans un combat corps � corps � coups de hachettes et de tomahawks, mais que Cantor qui en faisait partie revenait sain et sauf.</p><p>Elle d�faillit de peur r�trospective et de soulagement.</p><p>� Madame, venez vite vous asseoir dans la maison.</p><p>Le jeune Alexandre de Rosny avait �t� tu� et aussi un fils de seize ans de M. Haubourg de Longchamp.</p><p>Le but des jeunes gens qu'entra�nait Cantor avait �t� de se porter au secours d'une bastide, construite aux avanc�es de Qu�bec par M. de Peyrac, et o� trois de ses hommes luttaient, interdisant le passage � coups de mousquets. Ils allaient �tre submerg�s lorsque les jeunes arriv�rent. Leur intervention avait permis de tenir en respect plus de deux cents Iroquois, sauvant ainsi les campements des Hurons de Lorette et de Sainte-Foy qui avaient eu le temps de se retrancher sous les directives des p�res j�suites qui desservaient leurs paroisses.</p><p>Soudain, les Iroquois s'�taient retir�s dans les bois et avaient disparu.</p><p>Ang�lique s'informa des ursulines et de leurs enfants. D�s la premi�re alarme, le monast�re avait �t� aussit�t entour� de soldats et de d�fenseurs, mais l'ennemi n'ayant pu avancer au-del� de la bastide des gens de Peyrac, du c�t� de Sainte-Foy toute la ville en fait �tait rest�e calme. Pour l'heure aux Ursulines, les religieuses s'y livraient � l'action de gr�ces, tandis que les enfants mangeaient leurs tartines de m�lasse comme d'habitude.</p><p>Dans la maison, il y avait beaucoup de monde, les enfants de Suzanne qu'on r�confortait, le voisinage qui s'informait. Ang�lique monta et s'enferma dans sa chambre, comme elle l'avait fait quelques heures auparavant, dans un moment qui paraissait incroyablement lointain.</p><p>Cantor �tait sauv�. La ville �tait sauv�e. Outtak� s'�tait retir�.</p><p>Elle jeta le collier de Wampum sur son lit et le contempla de loin comme dans un r�ve :</p><p>� Merci ! Merci aux M�res des Cinq-Nations �, dit-elle, une bonne fois comme pour en finir. � J'irai un jour dans la vall�e des cinq lacs pour les remercier. �</p><p>Elle �tait �puis�e. Comme d�doubl�e. C'�tait arriv� et le pire danger �tait pass�. Mais elle n'�tait pas heureuse. Ses yeux tomb�rent sur les d�bris du petit r�chaud de fa�ence qu'elle avait bris� dans un acc�s de col�re impuissante et le souvenir lui revint de la catastrophe qui n'avait cess� de la ronger en sourdine et de lui mordre le c�ur, tandis qu'elle courait au-devant d'Outtak� pour l'arr�ter, comme sainte Genevi�ve au-devant d'Attila. Mais sainte Genevi�ve, elle, n'avait pas au c�ur une peine si cuisante. La douleur se r�veillait comme celle d'une blessure engourdie par le choc.</p><p>La vie allait reprendre et avec elle il lui faudrait faire face � une vision corrosive. Joffrey la trahissant. Joffrey penchant vers Sabine de Castel-Morgeat ce m�me sourire qui la bouleversait. Lui... Lui, qui �tait son tout. Sans lequel elle ne pouvait vivre, il ne l'aimait plus, elle l'avait lass�...</p><p>L�, sa pens�e s'arr�ta, car elle trouvait � ce qu'elle imaginait un ton faux. D�clarer qu'il ne l'aimait plus et qu'elle l'avait lass�, c'�tait de la mauvaise trag�die qui rendait un son creux. Cela ne valait pas plus que si on avait voulu la convaincre que Nicolas de Bardagne avait pour elle plus d'importance que Joffrey. Or, elle l'aurait volontiers ray� d'un trait de plume, effac� d'un souffle si elle l'avait pu, le pauvre Bardagne.</p><p>Mais Lui ! Lui ! C'�tait diff�rent. Il n'�tait pas comme une femme �tourdie... Elle fut exasp�r�e � l'id�e qu'il e�t pu �prouver du d�sir pour Sabine de Castel-Morgeat, d'autant plus qu'elle avait �t� la premi�re � remarquer la beaut� originale de la grande dame toulousaine. Elle �tait parvenue � ses fins, l'hypocrite ! Alors qu'elle-m�me chaque jour se croyait plus assur�e de l'amour de son mari et s'�panouissait dans son rayonnement, la belle dame toulousaine s'occupait de le d�tacher d'elle.</p><p>� Bien fait pour toi ! �a t'apprendra ! �</p><p>La catastrophe forait son trou br�lant dans son c�ur. Jamais plus... jamais plus rien ne serait comme avant. Elle ne pouvait d�tacher les yeux de ces d�bris de son r�ve � ses pieds, signe d'une r�alit� que le jeune Anne-Fran�ois vindicatif lui avait jet�e au visage dans une aurore si belle. Quand cela ? Il y avait tr�s longtemps dans une autre vie... Une autre vie si belle ! Si belle ! Et qu'elle avait perdue...</p><p>Une voix l'appelait au-dehors, avec des accents d�chirants.</p><p>� Ang�lique ! Ang�lique !</p><p>Une voix d�test�e.</p><p>� Ang�lique ! Ang�lique ! Par piti� !</p><p>La voix se rapprochait montant de la rue. La voix de Sabine de Castel-Morgeat.</p><p>Ang�lique redressa la t�te, ne pouvant en croire ses oreilles. Comment osait-elle, la mis�rable !</p><p>L'appel maintenant ne venait plus de la rue mais de l'int�rieur m�me de la maison. De grands cris m�l�s de sanglots qui s'�levaient au sein d'une rumeur de voix apitoy�es, prodiguant des adjurations au calme et � l'esp�rance, des mots de conseil et de consolation, de grands cris m�l�s de sanglots.</p><p>� Ang�lique ! Ang�lique ! Au secours !</p><p>Ang�lique sortit lentement de sa chambre et vint sur le palier d'un pas tremblant qui se posait comme sur un sol cotonneux. Elle aper�ut, en bas, dans la grande salle, parmi les bonnets blancs des comm�res, de Suzanne et de Yolande, parmi les soldats et les voisins tenant encore leurs mousquets en main, les enfants et les rescap�s envelopp�s dans des couvertures devant le feu et que l'on r�confortait � coups de bols de cidre, de soupe et de vin chaud, elle aper�ut Sabine de Castel-Morgeat qui tendait les bras vers elle.</p><p>� Ang�lique ! Venez ! Venez vite ! Je vous en supplie ! Anne-Fran�ois ! Mon fils ! Mon enfant ! Il est terriblement bless� ! Il se meurt ! Nul chirurgien n'ose approcher ses plaies... Vous seule ! Vous seule pouvez le sauver !</p><p>Ang�lique pench�e au-dessus de la balustrade de l'escalier se cramponnait des deux mains � la rampe et fixait sur Mme de Castel-Morgeat des regards fulgurants. Elle n'avait rien entendu.</p><p>� Comment osez-vous franchir le seuil de ma maison ? Et m'adresser la parole apr�s ce que vous m'avez fait ? dit-elle d'une voix �touff�e. Comment avez-vous seulement le front de vous pr�senter devant moi sans rougir ?</p><p>Sabine d�j� p�le devint livide. Ses prunelles dilat�es s'attach�rent � la physionomie d'Ang�lique comme si elle �tait la proie d'une apparition effrayante. Et elle comprit qu'il �tait arriv� ce qu'elle n'avait cess� de craindre : qu'Ang�lique n'appr�t un jour cet unique moment de faiblesse hors du temps et de la vie qu'elle avait connu dans les bras de Joffrey de Peyrac. Ce moment qui n'appartenait pas � la vie, � leurs vies, et qui ne changeait rien ou si peu au cours des choses. Sauf qu'elle, Sabine, avait �t� sauv�e.</p><p>Trop boulevers�e par le danger mortel dans lequel se trouvait son fils, elle n'eut pas le temps de feindre comme l'autre fois, de se redresser en protestant contre l'accusation.</p><p>Et Ang�lique, voyant se peindre sur ses traits tous les sympt�mes de la culpabilit�, sentit son c�ur s'arr�ter, se figer comme serr� dans une poigne de glace.</p><p>Elle n'entendait plus rien. Un grondement de torrent ronflait � ses oreilles, emplissait sa t�te. Elle se cramponnait � la rampe pour ne pas tomber.</p><p>Les paroles suppliantes de Sabine ne lui parvenaient plus.</p><p>� Ang�lique, ne refusez pas de sauver mon fils... Ne condamnez pas mon enfant � cause de moi ! Mon seul fils, mon amour, ma vie !</p><p>Elle n'entendait que cette voix honnie qui disait des mots effray�s, parmi lesquels se glissait celui d'amour.</p><p>� Taisez-vous !</p><p>Sentant la partie perdue et folle de crainte pour son fils, Sabine se laissa glisser � genoux sur le dallage, levant vers Ang�lique ses mains jointes si serr�es que ses doigts blanchissaient, translucides.</p><p>� Pardon ! Pardon !</p><p>Et Ang�lique lui en voulut � mort. Par son abaissement qui �tait un aveu, Sabine ne lui laissait m�me plus l'espoir d'un doute. Elle avait toujours su que c'�tait vrai. Pourtant, � cet instant qui la condamnait sans r�mission, elle crut mourir de douleur.</p><p>� Vous m'avez pris mon mari ! hurla-t-elle.</p><p>� Imb�cile ! songeait-elle, tu sais bien qu'elle ne t'a rien pris du tout. �</p><p>Mais elle ne se poss�dait plus. Il fallait qu'elle trouv�t quelque chose � crier sinon elle allait �touffer de rage et de chagrin.</p><p>� Taisez-vous ! Relevez-vous ! Et quittez ma demeure ! Vous me r�pugnez !</p><p>Sabine continuait � lever vers elle ses deux mains jointes tremblantes.</p><p>� Venez ! Venez ! r�p�ta-t-elle d'une voix bris�e qui avait de la peine � franchir ses l�vres.</p><p>� Non !</p><p>� Mon fils ! Mon enfant ! Ma fiert� !</p><p>� Non !</p><p>� Il va mourir...</p><p>� Eh bien qu'il meure, ce petit cr�tin !</p><p>Madame de Castel-Morgeat demeura sans voix. Frapp�e au c�ur, elle se vit au sein d'un cauchemar o� s'effondrait son instable univers, malgr� tout tant aim�. Elle vit dans cette femme qui se penchait vers elle une inconnue cruelle, ce n'�tait pas Ang�lique. Ang�lique avait disparu. Peut-�tre n'avait-elle jamais exist� ? Bient�t Anne-Fran�ois aussi ne serait plus qu'une ombre loin d'elle.</p><p>Elle laissa retomber ses mains. Elle se releva p�niblement. Debout au milieu du cercle muet des assistants m�dus�s, elle cherchait des yeux le moyen de rompre l'emprisonnement de ces regards et de fuir.</p><p>Quelqu'un se pr�cipita pour lui ouvrir la porte sur la rue.</p><p>Il lui fallait retourner vers Anne-Fran�ois, le retrouver avant qu'il ne la quitte. Il avait besoin d'elle. Il l'appelait peut-�tre.</p><p>Elle traversa la salle, descendit les marches qui menaient au petit vestibule et sortit. On s'�cartait devant elle comme devant le symbole du deuil, du d�sespoir et de la mal�diction.</p><p>Lorsqu'elle eut quitt� la maison le voile qui brouillait la vue d'Ang�lique parut se dissiper. Elle se retrouva au sommet de son escalier dominant l'assembl�e qui ne soufflait mot.</p><p>Il lui apparut qu'elle n'avait jamais tant dit et tant fait de sottises dans un si court instant. Et devant l'expression de stupeur des personnes pr�sentes, l'id�e lui vint que son infortune n'avait jamais �t� soup�onn�e de quiconque, en dehors des protagonistes, de la Delpech et du fils jaloux, et que c'�tait elle qui venait � en chaire, pour ainsi dire � d'en informer Qu�bec.</p><p>Tant pis. D'avoir cri� lui avait fait du bien. Soudain elle prenait conscience des regards lev�s vers elle, emplis d'ahurissement, d'incompr�hension. Des visages simples et candides.</p><p>Sa col�re l'abandonnait, la laissant vid�e de ranc�ur, ne sachant m�me plus pourquoi elle avait eu si mal. Il n'y avait vraiment pas de quoi. Elle �tait lasse.</p><p>Elle avait dit des choses horribles :</p><p>� Qu'il meure, ce petit cr�tin ! �</p><p>Elle imagina Florimond mourant, perdant la vie qu'il aimait tant. Son regard chercha celui de Suzanne, la femme courageuse si franche, si jeune, si � nature �, une s�ur de c�ur � son image.</p><p>� Suzanne, que dois-je faire ?</p><p>� Madame, vous ne pouvez laisser mourir ce bel enfant.</p><p>Ang�lique haussa les �paules. C'�tait bien l� une protestation de m�re. Les m�res, elles �taient toutes les m�mes. Comme elle ! Elles aimaient la beaut�. Tout �tre jeune �tait beau, le prolongement de la vie qu'elles avaient donn�e, d�fendue. La mort d'un homme les frappait dans la continuit� de leur �uvre et le sens de leur combat. Souvent avec le fils qui dispara�t c'est l'�chec d'une vie de femme, le non-sens de tant de soins et de r�ves.</p><p>� Je vais le faire, dit-elle, mais que c'est dur, Suzanne, que c'est dur !</p><p>� Madame, vous le pouvez.</p><p>� Donne-moi ton Pac�me pour me porter mon sac...</p><p>Elle entra dans son cabinet aux plantes, choisit ce qui lui �tait n�cessaire.</p><p>Suzanne lui mit son manteau sur les �paules.</p><p>Dans la rue, Ang�lique fut surprise d'apercevoir Sabine de Castel-Morgeat ayant � peine d�pass� la maison de Mlle d'Hourredanne. �cras�e par la douleur, elle n'avan�ait qu'� pas d�faillants, courb�e en deux comme une vieille femme, et devant s'appuyer au mur.</p><p>Ang�lique la rejoignit et lui prit le bras en disant :</p><p>� D�p�chez-vous !</p><p>Avec le petit Pac�me, charg� du sac de m�decine, courant sur leurs talons, la Haute-Ville les vit ainsi passer, ce qui infirmerait plus tard les ragots faisant �tat d'une terrible querelle qui aurait �clat� entre elles.</p><p>En chemin, Ang�lique s'informa des blessures d'Anne-Fran�ois.</p><p>� Il est bless� au ventre. Et comme vous avez recousu...</p><p>� Toutes les blessures ne sont pas les m�mes... Rien ne dit que je pourrai, cette fois, quelque chose...</p><p>Dans la grande salle du conseil du ch�teau Saint-Louis on avait pos� des paillasses � terre et on y avait amen� les premiers bless�s dont le jeune Castel-Morgeat. Les dames de la Sainte-Famille, Mme de Mercouville � leur t�te, avaient apport� tout ce qu'il fallait pour les premiers soins.</p><p>Elles rapproch�rent tables et escabeaux de l'endroit o� gisait le bless�, d�pos�rent cuvettes et linges, tandis que l'on apportait des cuisines des chaudrons remplis d'eau.</p><p>Il �tait difficile de comparer le cas du jeune homme � celui d'Aristide. Ses blessures �taient multiples et il avait re�u des coups � la t�te. Il n'�tait pas imbib� d'alcool comme le vieux pirate, ce qui n'avait pas nui � celui-ci et semblait avoir aid� � sa gu�rison. Mais il n'avait pas attendu aussi longtemps les tripes � l'air que le fr�re de la c�te. En agissant vite, on pouvait esp�rer que sa jeunesse saine et robuste ferait le reste.</p><p>� Qu'attendez-vous ? Qu'attendez-vous ? g�missait Sabine de Castel-Morgeat en se tordant les mains.</p><p>Ang�lique eut envie de la faire enfermer � double tour en quelque chambre �loign�e. Elle bouleversait les courants b�n�fiques qu'elle essayait d'�tablir autour du bless� par sa pens�e confiante. Elle fit signe � Mme de Mercouville et lui murmura que si quelqu'un pouvait s'occuper de Mme de Castel-Morgeat, ce serait charit�.</p><p>� J'y vais.</p><p>� Non ! J'ai besoin de vous.</p><p>� Je m'en charge, dit la douce Mme de Beaumont.</p><p>� Je vous accompagne, rench�rit B�reng�re-Aim�e de La Vaudi�re.</p><p>C'�tait m�ritoire de sa part. Elle n'aimait pas se sacrifier, ni manquer le premier r�le. Mais toutes ces horreurs, ce sang, ces plaies la faisaient d�faillir.</p><p>Une seule personne n'aurait pu venir � bout de Mme de Castel-Morgeat riv�e au chevet de son fils. Mais elle ne put r�sister � deux. B�reng�re eut aussi l'id�e d'envoyer chercher Mme Le Bachoys. Toutes trois elles entra�n�rent Mme de Castel-Morgeat � l'�glise, pri�rent une bonne heure avec elle, mais comme on amenait les morts pour l'absoute au milieu des sanglots et que le glas commen�ait de sonner � notes lugubres, elles l'emmen�rent aider � l'installation des r�fugi�s, puis � l'H�tel-Dieu o� elles aid�rent � pr�parer les marmites de soupe qui s'imposaient.</p><p>Ang�lique s'�tait mise au travail. Tandis qu'elle faisait bouillir les plantes et trempait ses instruments de chirurgie dans son bocal<emphasis> d'Aqua Vitae,</emphasis> Mme de Mercouville la remercia intens�ment � mi-voix de lui avoir sauv� la vie ainsi qu'� plusieurs de ses enfants.</p><p>� J'ai fait de mon mieux, dit Ang�lique. Le chef iroquois m'avait des obligations. Je pouvais esp�rer qu'il m'�couterait.</p><p>� Ce n'est pas cela !</p><p>Mme de Mercouville parlait d'une intervention plus directe, plus personnelle : la rencontre qu'ils avaient faite d'elle alors qu'ils descendaient au port avec les pi�ces du tabernacle de sainte Anne et qui avait d�termin� ce petit furet d'Ermeline � se pr�cipiter � sa suite leur avait fait manquer le premier bateau. Deux de ses enfants qui �taient d�j� mont�s � bord �taient redescendus � quai, pour attendre leur m�re et la nourrice. Or, le bruit courait que la grande barque en question avait �t� assaillie au large de l'�le d'Orl�ans par une nu�e d'Iroquois dont les canots avaient soudain surgi de derri�re un promontoire et que tous ses occupants avaient p�ri.</p><p>� <emphasis>Deo gratias !</emphasis></p><p>La main de Dieu �tait sur les survivants �pargn�s par le hasard d'une rencontre b�n�fique, la sienne.</p><p>*****</p><p>Elle devait passer plusieurs heures au chevet du jeune Castel-Morgeat. Des nouvelles arrivaient, qui bourdonnaient autour d'elle et de son aide comp�tente, Mme de Mercouville.</p><p>On racontait que les barbares avaient d� contourner le couvent des r�collets solidement d�fendu par ses moines dont Lom�nie avait pris le commandement. Cette r�sistance avait retard� l'avance de l'ennemi et lui avait caus� beaucoup de dommages. Ville d'Avray pleurait son bel Alexandre.</p><p>� Mon enfant ! Mon enfant ! r�p�tait-il.</p><p>On avait �vit� de lui montrer le corps, car le courageux adolescent avait �t� scalp�, mais le marquis s'en doutait, et sa douleur redoublait � la pens�e de cette chevelure blonde pendue � la ceinture d'un sauvage.</p><p>Les m�res ursulines avaient fait dire qu'elles gardaient � dormir les petites �l�ves de la ville, afin de leur �viter de rentrer dans des maisons boulevers�es par des deuils et la triste vue des bless�s et des morts.</p><p>Honorine devait �tre enchant�e de cette diversion � la vie quotidienne. On saurait plus tard qu'elle avait solidement attendu l'Iroquois avec son arc et ses fl�ches.</p><p>Les hommes de Peyrac qui avaient pris part � la d�fense de la ville furent acclam�s dans les cabarets o� on les entra�na pour leur payer des tourn�es sans nombre. Le pieux Marivoine ne cessait de faire le r�cit de la rencontre de Mme de Peyrac et de l'effrayant chef des Cinq-Nations.</p><p>� Si vous l'aviez vue avec son collier de Wampum, courant partout comme une hirondelle verte...</p><p>� Tu as connu des hirondelles vertes, toi ?</p><p>Ang�lique parvenait enfin au bout de son labeur. Il lui avait fallu r�duire chaque blessure l'une apr�s l'autre, pr�venir leur �volution, soutenir les forces du jeune homme inconscient. Le jour tomba alors qu'elle coupait � la lueur des premiers flambeaux le dernier fil qu'elle avait pass� pour rapprocher les bords b�ants d'une plaie ouverte � la cuisse par un coup de hache. Puis elle barda d'empl�tres de mille-feuilles et de consoudre, cataplasmes � la fois �mollients et cicatrisants.</p><p>Sabine de Castel-Morgeat �tait venue se rasseoir aupr�s de son fils. Elle �tait calme, voyant qu'il respirait encore et paraissait moins souffrir.</p><p>Mme de Mercouville partit voir sa maisonn�e.</p><p>B�reng�re proposa d'aider au rangement.</p><p>M. d'Avrensson, le major commandant Qu�bec en l'absence de M. de Frontenac, vint s'informer de l'�tat du bless�.</p><p>Ang�lique se lavait les mains. Elle �tait �puis�e. Elle but coup sur coup deux grands verres d'eau fra�che et se sentit mieux.</p><p>Puis un jeune soldat entra d'un air affol� en disant que les Iroquois, poussant leur cri de guerre, et remontant le fleuve dans leurs canots, s'avan�aient sur la ville.</p></section><section><p><strong>Chapitre 82</strong></p><empty-line/><p>� C'�tait impossible, lui r�pliqua-t-on. Les Iroquois �taient partis.</p><p>� Oui ! Mais ils revenaient, dit-il. Ils revenaient par le fleuve.</p><p>� Outtak� m'a donn� sa parole, s'�cria Ang�lique.</p><p>� Venez voir !</p><p>Le soldat les entra�na sur la grande terrasse qui courait tout au long de la fa�ade sud du ch�teau, dominant le Saint-Laurent et permettant d'observer un vaste cercle d'horizon.</p><p>Vers le nord-ouest, l� o� g�tait l'�le d'Orl�ans, au fond d'un cr�puscule bleu�tre plus opaque d'�tre impr�gn� des fum�es qui continuaient � s'y accumuler, s'�levant des ruines des hameaux et des habitations, des myriades de lumi�res semblaient danser, s'allumant et s'�teignant comme des lucioles.</p><p>Un grondement sourd s'�levant � intervalles r�guliers roulait par vagues jusqu'� eux.</p><p>� �coutez ! Leurs � sassakou�s � ! Leurs cris de guerre ! dit le jeune soldat, tremblant.</p><p>On aurait aim� lui d�montrer que le roulement �tait celui de l'orage, et ces lueurs traversant la nuit et pointillant la surface de l'eau par intermittence, des �clairs. Mais, las, il fallait d�chanter.</p><p>S'�clairant de torches, plusieurs cano�s d�bouchaient des deux bords de l'�le d'Orl�ans et convergeaient pour se rassembler au milieu du fleuve � la pointe sud de l'�le.</p><p>L'agitation de la ville se manifesta. Les fen�tres s'ouvraient. Un murmure naquit, s'amplifia en bouff�es chaotiques et inqui�tes, que per�a soudain venant de la Basse-Ville un long cri aigu de femme effray�e.</p><p>� Ils reviennent ! �</p><p>On aurait voulu croire aussi qu'il s'agissait encore d'une d�monstration spectaculaire d'intimidation, voire d'adieu.</p><p>Mais la masse au loin bougeait et l'on devina qu'une fois rassembl�e dans le fond de la nuit, maintenant profonde, la flottille iroquoise s'�branlait et entreprenait sa marche vers Qu�bec. On ne pouvait plus douter de leur progression. Les cris se faisaient plus audibles. Il y avait parfois une interruption dans ce grondement continu, un point de silence, puis montait et roulait longtemps une nouvelle explosion de clameurs.</p><p>Dans la Haute-Ville, du c�t� de la Place d'Armes, une rumeur de panique battit les portes devant la cour d'honneur du ch�teau Saint-Louis. Les femmes et les enfants des Hurons du campement Sous-le-Fort, d�sertant leurs wigwams et leur palissade, suppliaient qu'on les laiss�t entrer se mettre sous la protection des soldats du gouverneur.</p><p>� Qu'on les laisse entrer ! autorisa d'Avrensson. L'approche de leurs plus f�roces ennemis qui ont d�cim� leur nation les rend fous.</p><p>� Ce n'est pas possible, se r�p�tait Ang�lique en se tordant les mains. Outtak� m'a promis... �</p><p>Que lui avait-il promis, au fond ? Elle n'en savait plus trop rien. Que cachaient ces discours qu'il avait d�bit�s de sa voix rauque et monocorde ? Que n'avait-elle pas su discerner derri�re ses menaces, ses conseils et ses allusions ?</p><p>� Nous rivalisons d'audace et de ruse ! �</p><p>La victoire serait � celui qui tromperait et tromperait encore et le mieux et le plus sournoisement, l'ennemi irr�ductible.</p><p>� Ah ! Je ne comprendrai jamais rien � ces Indiens. �</p><p>Il y avait encore quelque chose � entreprendre, elle en �tait certaine, mais quoi ?</p><p>Elle se f�liciterait plus tard que M. d'Avrensson, par un heureux hasard, se f�t trouv� au ch�teau � ce moment pr�cis. Car il allait faire une r�flexion qui mettrait fin � sa perplexit�.</p><p>Ce Gascon courageux �tait venu au Canada comme enseigne dans le r�giment de Carignan-Sali�re. Il avait particip� � la campagne de M. de Tracy et avait une longue exp�rience de la guerre iroquoise.</p><p>La t�te pench�e, il �coutait avec attention, et il dit subitement :</p><p>� Ce ne sont pas leurs � sassakou�s �... Ce ne sont pas leurs cris de guerre !...</p><p>� Alors qu'est-ce que c'est ?</p><p>� Des cris, des insultes, des moqueries. Ils chantent. Ils chantent des menaces... Ils rappellent le mal qu'on leur a fait. Mais ils ne poussent pas leurs cris de guerre.</p><p>� Vous en �tes certain ?</p><p>� Certain !</p><p>Ang�lique posa sa main sur le poignet de l'officier. Elle le serra convulsivement.</p><p>� Monsieur, je sens... je sens et je comprends ce qu'ils veulent... Ils veulent passer. � Katarunk, d�j�, c'est ce qu'ils demandaient : qu'on leur laiss�t franchir le Kenn�bec pour retourner chez eux... LE PASSAGE ! Je sens et je comprends les intentions d'Outtak�... Mais le fourbe s'est bien gard� de relever mes incons�quences lorsque je lui disais : Va rejoindre Onontio... Et je m'imaginais ne plus le revoir... Il ne m'a pas rappel� que, pour ce faire, il �tait oblig� de remonter le fleuve jusqu'� l'embouchure de la Chaudi�re, c'est-�-dire de passer sous Qu�bec... Et il doit se r�jouir de la frayeur qu'il nous a caus�e... Il attend peut-�tre que dans notre affolement nous rompions la tr�ve... Major, je vous prie, envoyez des estafettes en toutes directions, qu'on ne tire pas un coup de mousquet... Pas une fl�che... Pr�venez les bedeaux des �glises, surtout pas de tocsin... Et faites courir les �missaires par les rues afin de rassurer les habitants et de donner vos ordres. Qu'on �teigne toutes les lumi�res dans toutes les maisons... et tous les feux du port. Que rien n'attire l'attention des guerriers iroquois qui ne leur paraisse une provocation, ni ne r�veille leurs instincts de meurtre et de pillage. Une ville morte, obscure, voil� le visage que nous devons leur offrir. Une ville insensible � leurs cris. Une ville qui ne les craint point et qui les regarde passer dignement. Ils passeront, Monsieur d'Avrensson, puis ils s'en iront et nous serons saufs.</p><p>Sa main sur le poignet du major le br�lait.</p><p>Galvanis�, il s'�lan�a au-dehors. Il r�unit ses officiers qui eux-m�mes envoy�rent messagers et soldats porteurs des consignes.</p><p>Dominant les sourdes clameurs, on entendit s'abattre sur la ville, comme la gr�le, des bruits de volets ou de vantaux pr�cipitamment rabattus ou plac�s, des galopades dans les rues, des aboiements promptement �touff�s, tandis que les ma�tres tiraient leurs chiens � l'int�rieur, les exhortations lanc�es par les militaires ou les archers de venelles en place.</p><p>� Barrez-vous ! Barrez-vous !</p><p>Et les barres de fer ou de gros bois �taient pos�es en travers des portes.</p><p>L'on allumait, en le pla�ant sous le boisseau, le cierge de la Chandeleur. La femme et les enfants s'agenouillaient, le chapelet aux doigts devant la statue de la Vierge Marie. L'homme quel qu'il f�t et quoi qu'on en d�t, ressortait mousquet, balles et poudre. S'il prenait fantaisie � cette horde cannibale de d�barquer sur les rives de Qu�bec, il faudrait bien d�fendre la ville pied � pied, rue par rue, maison par maison.</p><p>Artisans, commer�ants, boutiquiers, ils avaient tous une arme. Ainsi le voulait la vie au Canada.</p><p>Ang�lique �tait retourn�e sur la terrasse du ch�teau Saint-Louis. Son c�ur battait la chamade.</p><p>� Qu'Outtak� ne me trompe pas, supplia-t-elle, qu'il ne me trahisse pas ! �</p><p>Elle n'�tait qu'une femme, bien peu de chose...</p><p>M. d'Avrensson revint.</p><p>� Madame, il me faut camoufler quelques tireurs au bord du fleuve... pour parer � toute �ventualit�.</p><p>� Vous me garantissez leur sang-froid ?</p><p>� Je choisirai les plus �g�s et les plus disciplin�s. Moi seul, s'il faut tirer, donnerai le signal. Et je resterai ici, afin d'�valuer avec vous, du ch�teau, les dangers auxquels nous devrons faire face.</p><p>Il repartait.</p><p>� Attendez !... De l'encre, une plume ! jeta-t-elle � un domestique qui passait.</p><p>Elle griffonna un mot rapide, qu'elle ne prit pas la peine de cacheter et qu'elle remit au major.</p><p>� Ayez la bont� de faire porter ce pli � Monsieur de Barssempuy qui commande le fort sous le Cap Rouge. Il faut qu'il soit averti et qu'il ait le courage de laisser passer les Iroquois sans coup f�rir.</p><p>On soufflait les chandelles, on couvrait les feux. Les torches de r�sineux ou de goudron au coin des places ou sur le port �taient retir�es de leurs anneaux et plong�es dans l'eau ou le sable. Les lanternes d�croch�es.</p><p>La ville s'�teignit.</p><p>La ville se tut.</p><p>Ang�lique avait demand� qu'on amen�t des flambeaux pour illuminer la grande salle du conseil et aussi des torches � planter aux quatre coins de la terrasse.</p><p>� Mais vous avez dit qu'il fallait tout �teindre, g�mit B�reng�re.</p><p>� Sauf ici. Au sommet du Roc. Le palais du gouverneur doit �tre �clair�. Il faut qu'Outtak� voie flotter les �tendards et les insignes du Roi de France. Et il faut qu'il me voie. Et qu'il sache que je le regarde partir � la t�te de ses guerriers et que je l'admire.</p><p>� L'admirer ! s'�cria la femme du procureur avec un rire hagard, vous �tes folle ! Vous allez vous faire massacrer.</p><p>� Aucune arme n'a assez de port�e pour nous atteindre sur cette terrasse. Si vous avez peur, partez. R�fugiez-vous dans une chambre.</p><p>� Non ! Non ! Je veux rester avec vous. Vous �tes la seule qu'il respecte et qui peut nous prot�ger par votre ascendant.</p><p>Sabine de Castel-Morgeat �tait tr�s calme. Elle alla humecter le front et les l�vres d'Anne-Fran�ois, toujours inconscient mais qui lui parut apais�. Puis elle revint et alla se placer aupr�s d'Ang�lique qui se tenait au centre de la longue galerie en belv�d�re, les mains sur la balustrade.</p><p>� C'est vrai, vous avez raison, dit-elle.</p><p>Elle ajouta :</p><p>� Vous �tes admirable.</p><p>� Vous �tes indomptable ! b�gaya B�reng�re.</p><p>Les deux femmes dans leur instinct devinaient que si le terrible sauvage ne l'apercevait pas, assistant � son d�part glorieux et tonitruant, il pouvait �tre saisi d'une sombre et dangereuse fureur.</p><p>Ayant distingu� une femme jusqu'� lui parler en �gal, il ne souffrirait pas que, par son absence, elle par�t lui manifester de la crainte ou de la m�fiance. Voire du m�pris, ce qui serait pis que tout. C'�tait encore une �preuve � laquelle il la soumettait. Et, par bonheur, elle l'avait compris � temps.</p><p>Enfin ! Elles esp�raient qu'elle ne se trompait pas. Comment savoir avec ces sauvages versatiles et sans honneur.</p><p>Mais ELLE, elle savait et elles se sentaient calm�es et h�ro�ques, rien qu'� la regarder.</p><p>Des �cailles leur tombaient des yeux. Elles d�couvraient, nouveau, ce beau visage dont elles avaient tant jalous� la s�duction. Ce regard vert, qu'elles n'avaient voulu croire que destin� � prendre ces ben�ts d'hommes au pi�ge, brillait du feu d'une intelligence dont elles b�nirent le ciel d'en voir Ang�lique gratifi�e. Elle les sauverait. Leur sort, leurs vies, celles des �tres qu'elles ch�rissaient, d�pendaient d'elle. Il n'�tait plus temps de se dire qu'elle avait tout re�u injustement, qu'elle leur avait tout vol� et qu'elle retenait de fa�on imm�rit�e l'attention des hommes et l'amour exclusif de celui qui �tait le plus captivant de tous : Joffrey de Peyrac.</p><p>Toutes ces pauvret�s s'�croul�rent dans leurs c�urs vaincus et d�sempar�s.</p><p>Elles s'avis�rent de ses traits tir�s que marquaient la fatigue et l'inqui�tude. Depuis le matin, elle n'avait cess� de courir et de se d�penser sans compter. Il ne fallait pas s'�tonner qu'elle f�t quelque peu �chevel�e.</p><p>Domptant la peur visc�rale qui la tenait recroquevill�e sur elle-m�me, B�reng�re s'approcha d'elle et, d'une main tremblante, commen�a de lui arranger les cheveux.</p><p>Ang�lique qui, pench�e � la balustrade, essayait de deviner les mouvements de la flotte iroquoise, laquelle semblait s'�tre arr�t�e, eut un geste impatient pour �carter la jeune femme. Mais Mme de La Vaudi�re s'ent�ta et composa en quelques touches une coiffure parfaite, entreprise qui eut l'avantage de la distraire un instant de ses angoisses. Sabine de Castel-Morgeat, apr�s �tre rentr�e � l'int�rieur du ch�teau, revenait avec le manteau d'Ang�lique. La nuit �tait froide.</p><p>Ang�lique, sentant sur ses �paules frissonnantes la ti�deur du v�tement, prit conscience de la pr�sence des deux femmes.</p><p>� Merci ! dit-elle.</p><p>Elle les regarda l'une apr�s l'autre.</p><p>� Retirez-vous si la vue de ce spectacle vous est par trop insoutenable.</p><p>Mais elles secou�rent la t�te.</p><p>� Ne sont-ils pas arr�t�s ? demanda � voix basse Sabine de Castel-Morgeat avec espoir.</p><p>� H�las ! Je crains que ce ne soit que pour se rassembler.</p><p>� l'entr�e du goulet o� se r�tr�cissait le fleuve, entre la pointe de L�vis et l'avanc�e du Cap Diamant aux flancs duquel s'�rigeait Qu�bec, la flotte iroquoise avait fait halte afin de se subdiviser. Et maintenant, elle reprenait sa progression sur quatre pirogues de front, avec une grande pirogue unique en t�te. � un bord de celle-ci, un � jongleur � encorn� sous le mufle et la peau d'un bison brandissait le totem des repr�sentants de la nation dont les embarcations suivaient.</p><p>En discernant cet animal velu � l'avant du premier canot qui apparut dans la lueur des torches, B�reng�re poussa un cri �touff� et s'agrippa � Ang�lique.</p><p>� Nous allons mourir ! Nous allons tous mourir !</p><p>� Ne regardez pas.</p><p>La femme du procureur enfouit son visage dans ses mains. Elle ne savait pas s'il lui fallait mieux se boucher les yeux ou les oreilles. Elle faisait tour � tour l'un ou l'autre suivant ce qui la terrifiait le plus. De temps en temps elle ne pouvait s'emp�cher de regarder entre ses doigts, fascin�e par le spectacle hallucinant, puis horrifi�e, elle se d�tournait et se cachait contre l'�paule d'Ang�lique.</p></section><section><p><strong>Chapitre 83</strong></p><empty-line/><p>Le hurlement clam� par mille bouches en col�re, et multipli� par l'�cho, sauta � la face de Qu�bec silencieuse et aveugle.</p><p>� Vous nous avez trahis, Fran�ais !</p><p>� Vous avez frapp� la paume de nos mains ouvertes, alors qu'elles se tendaient pour vous accueillir !</p><p>Point n'�tait besoin de comprendre les paroles, les entendre suffisait � vous h�risser le poil.</p><p>� Il reste encore des lumi�res sur le port.</p><p>Le vieux Topin courait le long des gr�ves et des berges pour �teindre ses pots � feu. Il avait envoy� ses fils et ses aides.</p><p>� Barrez-vous ! Barrez-vous ! Les v'l� ! Filez-vous dans la premi�re cache venue.</p><p>Il ne lui restait plus qu'un brasero � charbon de terre au bout d'un m�le de bois. Et comme il y parvenait, leurs rugissements le recouvrirent comme le ferait une bord�e de neige souffl�e par un vent terrible. Il rentra la t�te dans les �paules. Les premiers canots parvenaient � sa hauteur.</p><p>Dross�s par le courant, ils pass�rent si proches qu'il put voir, comme � les toucher, leurs faces hideuses, leurs yeux cruels tourn�s vers lui et leurs bouches ouvertes qui clamaient des insultes.</p><p>Il y avait dans chaque canot un archer, les pennes de la fl�che pinc�es sur la corde de son arc.</p><p>Topin abandonna son pot � feu. �teindre ? Pas �teindre ? Cela ne servait � rien. On �tait �clair� comme en plein jour avec ces torches. Et ces animaux-l� ne voyaient-ils pas dans la nuit !</p><p>Il tourna bride, courut vers les maisons du bord de l'eau qui jamais ne lui avaient paru si lointaines. Aucune fl�che ne le rattrapa pour se planter entre ses omoplates, et il put s'engouffrer sain et sauf dans la premi�re maison, celle de Le Bachoys qui osa entreb�iller sa porte et la referma aussit�t.</p><p>Il �tait apparent que les pagayeurs essayaient de se maintenir en bon ordre dans le milieu du fleuve. Ils peinaient. Les courants contraires �taient forts et les pagaies, � la pelle en forme d'amande, creusaient, comme on laboure, l'eau noire tress�e de tourbillons.</p><p>La sueur de l'effort ruisselait sur l'�chine et les bras des guerriers. Ils trouvaient, � �num�rer leurs ranc�urs, un sursaut d'�nergie pour lutter contre ce fleuve aussi dur, mauvais et redoutable, que ceux-l�, dont les flots baignaient la cit� orgueilleuse. Cit� muette qui se taisait dans l'ombre.</p><p>� Nous vous avons accueillis dans nos wigwams. Nous avons tu� nos chiens fid�les pour vous nourrir. Nous les avons mis � bouillir dans les marmites du festin d'hospitalit�... Mais vous aviez encore leur graisse � la bouche, que vous avez bout� le feu � nos cabanes et � nos champs...</p><p>Quatre par quatre, les pirogues de diff�rentes tailles s'avan�aient. Parfois l'une s'isolait, o� se trouvait le sorcier � peau de bison brandissant un totem.</p><p>Ang�lique se souvint des diff�rents embl�mes des Cinq-Nations : le Loup, le Chevreuil, l'Ours, le Renard et l'Araign�e.</p><p>Contre elle, B�reng�re g�missait et r�citait des pri�res :</p><p>� Seigneur, ayez piti� de nous. Sainte Marie, M�re de Dieu, priez pour nous pauvres p�cheurs, maintenant et � l'heure de notre mort !</p><p>� Voici Outtak�, dit Ang�lique en tressaillant.</p><p>Elle sentit la main de Sabine de Castel-Morgeat s'agripper � la sienne. Il se tenait, seul debout, au centre d'une grande pirogue, o� se trouvait port� le signe de la Tortue, embl�me de la conf�d�ration iroquoise. Il �manait de lui une force inqui�tante. Il leva les yeux et la vit.</p><p>Il la vit. Seule �clair�e. L�-haut ! � l'avanc�e de l'orgueilleuse demeure d'Onontio, et serrant contre elle, pour les prot�ger, deux de ses s�urs terrifi�es. Il la vit. Et elle �tait bien Kawa, l'�toile fixe de la l�gende, brillante et sans crainte. Elle le regardait partir. Cela l'exalta. Car cette fois elle l'avait vu dans toute sa puissance et sa gloire, elle l'avait vu avant que la puissance des Iroquois ne s'�parpille. Elle le voyait, tel qu'il �tait, ce dieu des nuages qui conversait avec les esprits. Il n'�tait pas qu'un guerrier qui se glisse dans la for�t comme le croient les Blancs, mais le chef d'une nation.</p><p>Comme il passait devant le sombre Roc o� la lueur des torches r�v�lait les maisons muettes, il se r�jouit qu'elle les e�t rejet�s dans les t�n�bres, les couards, ne voulant garder la lumi�re que pour elle et pour lui. C'�tait un hommage, elle lui exprimait qu'elle le trouvait grand et le seul � de valeur � dans cette nuit o� tous les chiens et les chacals se terraient.</p><p>Alors, il se d�cha�na ; bras ouverts et lev�s vers la ville, hache et tomahawk brandis.</p><p>� Je vous d�truirai, Normands... J'arracherai les croix que vous avez plant�es... Je vous y lierai pour la torture... J'ouvrirai vos poitrines et je mangerai vos c�urs...</p><p>La voix rauque portait loin et faisait retentir les falaises.</p><p>� Avec mes dents je vous arracherai un � un les ongles de vos doigts... Avec mes dents les plus aiguis�es, je trancherai vos phalanges et je les cracherai avec m�pris dans le feu comme une chique de tabac pourri... Je ferai bouillir vos carcasses dans les chaudi�res de guerre et j'en verserai l'eau pour empoisonner les rivi�res de mes ennemis...</p><p>Pour ceux qui comprenaient, il y avait de quoi se faire craquer les jointures sur la crosse des fusils et vingt fois �pauler et viser, dans la tentation de � tuer � cette voix haineuse, d'en avoir fini avec le plus grand ennemi de la Nouvelle-France.</p><p>Pour ceux qui ne comprenaient pas, c'�tait presque plus �prouvant. Cette voix dans la nuit r�pait l'�chine et p�trifiait de terreur.</p><p>� Le d�mon ! Le d�mon ! Qu'il se taise ! suppliait B�reng�re en se cramponnant � Ang�lique et en se cachant le visage contre son �paule.</p><p>On se mit � craindre que les guerriers, surexcit�s par ces cris de haine et ces appels au meurtre, ne d�tournassent leurs pirogues du milieu du fleuve afin de gagner les rivages et de s'y ruer, assoiff�s de scalps.</p><p>M. d'Avrensson en fut �branl�.</p><p>� Faut-il faire tirer ? demanda-t-il d'une voix sourde.</p><p>� Non ! Non ! Pour l'amour du ciel, ne voyez-vous donc pas ? Ils partent ! ILS PARTENT !</p><p>Et lui aussi, Outtak� passa. Insensiblement, sa barque l'emmenait au-del� de Qu�bec. Il se tut. Il resta longtemps � guetter la silhouette �clair�e, au sommet de la montagne.</p><p>C'�tait le dernier songe. La plus irr�alisable vision dont il avait r�v� pour cl�turer son exp�dition guerri�re, une exp�dition qui avait �t� la plus folle et la plus p�rilleuse qu'il ait jamais men�e, et dont il redoutait de ne pouvoir en monter d'autres aussi prodigieuses pour le renom des Iroquois. Car les forces des Iroquois d�clinaient. On les rejetait loin, vers la vall�e sacr�e o� ils demeuraient et o� ils resteraient les derniers guerriers libres.</p><p>Le passage de la flotte iroquoise de pr�s de trois cents canots parut durer une �ternit�.</p><p>Peu � peu la tension de la ville se rel�cha. Par la fente de l'huis ou des volets entrouverts, on se mit � examiner avec plus d'attention le spectacle �tonnant qu'offraient ces longs canots noirs glissant sous une pluie d'�tincelles tomb�es des torches qui miroitaient � la surface de l'eau luisante et faisaient briller les panaches dress�s des chevelures iroquoises, plant�es de plumes et de pointes de porc-�pic.</p><p>Les regards commenc�rent � essayer de discerner si les barbares n'emmenaient pas avec eux des captifs, razzi�s sur les c�tes de Beaupr� ou de l'�le d'Orl�ans...</p><p>Ce ne fut que vers la fin, tandis que l'obscurit� comme un sombre sillage s'avan�ant � leur suite se refermait sur les derni�res pirogues, que l'on distingua, jet� au fond d'un canot, un homme garrott� et, debout pr�s de lui, deux petits enfants qui criaient et pleuraient en tendant les mains vers la ville.</p><p>Cet instant o� Qu�bec fr�mit, impuissante, derri�re ses volets clos, et celui o� le chef des Cinq-Nations se dressa dans toute sa superbe � la lumi�re des torches, s'exposant, cible ha�e et provocante, furent les deux instants au cours de ce d�fil� interminable o� Ang�lique crut la partie perdue. Elle s'arr�ta de respirer, s'appr�tant � chaque seconde � entendre claquer un coup de mousquet, � voir s'effondrer l'un de ces guerriers orgueilleux qui voulaient savoir jusqu'o� irait la patience des Normands. Le temps stagnait. On aurait dit que la flottille iroquoise resterait l� toujours � remonter le courant sous Qu�bec. Pourtant � un moment, il fallut pour la suivre des yeux tourner la t�te vers l'amont.</p><p>Puis au premier coude du fleuve, la masse compacte des embarcations commen�a � se fondre, � s'amenuiser. Enfin les derniers cano�s de l'arri�re-garde disparurent.</p><p>Longtemps encore dans le noir du ciel au-del� des contreforts du Cap Rouge, la lueur des torches et la rumeurs des cris flott�rent. Puis la clart� mourut, les clameurs s'�teignirent.</p><p>Une nuit opaque, remu�e d'un vent aux senteurs fauves, aux relents acres de fum�es, de graisse et de carnage, retomba sur la ville et son fleuve, les enveloppa comme d'une aile duveteuse et ample, et les ramena doucement, sauv�s, au sein des t�n�bres et du silence.</p><p>L�-haut, sur la terrasse du ch�teau Saint-Louis, Ang�lique desserra son �treinte, laissa retomber ses bras et poussa un profond soupir.</p><p>En �cho, lui r�pondirent deux autres soupirs aussi profonds.</p><p>Ang�lique de Peyrac, Sabine de Castel-Morgeat et B�reng�re-Aim�e de La Vaudi�re s'entre-regard�rent.</p><p>Elles s'aper�urent que tout au long de cette terrible �preuve, elles n'avaient cess� de se cramponner l'une � l'autre, priant, pleurant, s'encourageant. Sabine avait �t� la plus silencieuse, B�reng�re la plus effray�e, mais Ang�lique savait qu'� les soutenir, � les serrer contre elle dans un �lan convulsif de protection, elle avait trouv� la force de supporter sans faiblir la tension de cette heure terrible.</p><p>Elles pouss�rent toutes trois un nouveau soupir et dirent ensemble : � Merci, mon Dieu ! �</p><p>Personne ne dormit beaucoup dans Qu�bec cette nuit-l�.</p><p>La Basse-Ville qui les avait contempl�s de plus pr�s, ces d�mons peinturlur�s et hurlants, se remettait de ses �motions dans les tavernes. On y emmena les enfants. On leur donna � boire. Ils burent du vin, de l'eau-de-vie, de la bi�re, les enfants du Nouveau Monde qui ne craignaient plus rien. Et qui garderaient � jamais le souvenir d'une nuit o�, dans un hourvari d'enfer, ils avaient vu de leurs yeux un millier d'Iroquois d�filer sous Qu�bec en chantant des insultes aux Fran�ais.</p></section><section><p><strong>Chapitre 84</strong></p><empty-line/><p>Le duc de Vivonne, autrement nomm� M. de La Fert�, bless�, fi�vreux et fort mal en point, ne connut de l'attaque et du passage des Iroquois que l'abandon total dans lequel le laissa sa domesticit�.</p><p>Cela avait d�j� commenc� par l'absence du baron Bessart et du vieux Saint-Edme. R�veill� apr�s un premier sommeil douloureux et ne pouvant se rendormir, il les avait appel�s l'un ou l'autre, pour faire une partie de jacquet. Bien qu'on f�t au c�ur de la nuit, on trouva leurs chambres vides. Au matin, ils n'�taient pas encore rentr�s.</p><p>De plus le laquais qui lui faisait la barbe et sur la vigueur duquel Vivonne comptait pour l'aider � se d�placer dans l'incommodit� de ses blessures n'�tait pas l� non plus.</p><p>Ayant envoy� aux nouvelles son valet de chambre, puis le secr�taire que Carlon avait mis � sa disposition et qui se pr�sentait, ceux-ci s'en furent et ne revinrent point. Vivonne finit par envoyer l'un apr�s l'autre le ma�tre d'h�tel, le cuisinier et le g�te-sauce. Les coquins disparurent � leur tour.</p><p>Il avait pass� la journ�e seul � pester sans pouvoir trouver une position supportable ou m�me se tra�ner pour se nourrir, dormant et se r�veillant p�niblement dans la m�me solitude, ne mettant plus son espoir que dans la visite du chirurgien qui avait promis sa visite mais qui, lui non plus, ne vint pas. Vers le soir, le marmiton �tait rentr� tr�s excit�, le nez barbouill� de noir, disant qu'une arm�e d'Iroquois avait investi Qu�bec, qu'on s'�tait battu comme des diables et que Mme de Peyrac avait sauv� la ville.</p><p>Vivonne qui souffrait beaucoup demanda o� �tait le chirurgien.</p><p>Il pansait les bless�s de la bataille.</p><p>Les autres serviteurs revinrent enfin, sauf le valet qui avait trouv� le moyen de recevoir une fl�che en allant aider � la d�fense d'une redoute.</p><p>Vivonne temp�tait : il n'avait pas amen� cet imb�cile de France pour qu'il se fasse blesser dans une guerre d'Iroquois et juste le jour o� son ma�tre et bienfaiteur �tait lui-m�me douloureusement immobilis� et avait le plus besoin de ses services. On le soignait lui, le valet, tandis que le duc �tait oubli� dans un coin comme une charogne.</p><p>Sa fi�vre montait, ses blessures suppuraient, son bras et sa jambe �taient enfl�s. Il hurla qu'il les enverrait tous aux gal�res et qu'il prendrait plaisir, en tant qu'amiral des gal�res du Roi, de les regarder ramer. O� �taient le baron Bessart et le comte de Saint-Edme ? Quand est-ce que quelqu'un allait se d�cider � lui donner � boire ? Est-ce qu'ils n'avaient pas bient�t fini de le regarder avec des yeux ronds ? Il regrettait que les Iroquois ne les aient pas tous �corch�s...</p><p>Les serviteurs revinrent sur Terre, oubli�rent les Iroquois, et s'empress�rent aupr�s de leur ma�tre avec d�vouement. Rafra�chi, pans� tant bien que mal par le ma�tre d'h�tel, ayant absorb� un bouillon que le cuisinier et le marmiton s'empress�rent de lui r�chauffer apr�s avoir rallum� les feux, Vivonne se sentit mieux et tr�s fatigu�. Le secr�taire le quitta en lui assurant qu'il pouvait dormir en paix. Le danger �tait pass�. Mais dans la nuit, il fut en proie � d'horribles cauchemars. Un r�le rauque de b�te envahit ses r�ves, le terrifiant jusqu'� la moelle. En vain se bouchait-il les oreilles et, se croyant �veill�, le m�me hurlement ne cessait de le hanter, lui tordant les entrailles de peur. Et quand il se rendormait il voyait au sein de ce charivari infernal ramper vers lui des monstres et, soudain, il pensa aux sorci�res et au poison et il comprit, ruisselant de sueur, qu'il �tait mort et se trouvait en enfer pour tous les crimes qu'il avait commis. Au matin, ouvrant un �il atone sur une aube grise et glac�e, il fut long � se persuader qu'il �tait encore en vie et que les formes inqui�tantes et bossues qui l'entouraient ne dissimulaient que les fauteuils, tables ou consoles de son salon-biblioth�que o� l'on avait dress� son lit et non pas quelque recoin de l'antichambre de Lucifer. Prolongement du cauchemar cependant, sa demeure �tait � nouveau irr�m�diablement silencieuse, froide et d�serte, ses appels vains, sa solitude compl�te, son abandon intol�rable, mais les songes absurdes continuaient de lui coller � la peau, bien qu'il s'�vertu�t de reprendre pied dans la r�alit�. Le marmiton surgissait � son chevet. Les yeux exorbit�s, il lui chuchotait que toute la nuit l'arm�e iroquoise avait d�fil� sous Qu�bec en poussant des hurlements affreux, qu'ils avaient failli tous p�rir et que Mme de Peyrac avait encore sauv� la ville.</p><p>Le duc de Vivonne referma les yeux. Ce d�lire annon�ait sa fin. En homme des champs de bataille qui a vu mourir bien des braves, il fit un effort pour flairer ses blessures, persuad� que l'odeur naus�abonde qui s'en d�gageait appuierait son diagnostic de la terrible gangr�ne, g�n�ratrice de fi�vre �lev�e et des fantasmes qu'elle suscite. Il fut �tonn� de ne rien d�celer de semblable et de se sentir plus ingambe. Sans difficult�, il s'assit au bord de son lit et comprit qu'il allait mieux et que ses plaies �taient en bonne voie de gu�rison. Le g�te-sauce, affirmant sa pr�sence r�elle en lui apportant un bol de bouillon, le confirma dans l'impression que la vie continuait et que le plus dur �tait pass�.</p><p>Tout en buvant r�veusement son bouillon et en lui trouvant des saveurs dont il avait oubli� l'agr�ment depuis sa prime jeunesse, il commen�a � r�fl�chir en strat�ge � cette succession d'�v�nements confus, et finit par fixer son attention sur le seul fait concret qui lui par�t suspect et inqui�tant : o� �taient pass�s le comte de Saint-Edme et le baron Bessart, ainsi que le laquais Anselme dont la disparition co�ncidait avec la leur ?</p><p>Il retournait cette question dans sa t�te et �tait sur le point, faute de mieux, d'envoyer le g�te-sauce, toujours seul et unique membre de sa domesticit�, chez Mme de Campvert, qui avait peut-�tre une id�e sur ce qui �tait advenu aux trois personnages en question, lorsque M. de Bardagne se pr�senta chez lui et l'avertit d'embl�e qu'ils �taient morts et qu'il les avait tu�s de sa propre main, action dont il se f�licitait hautement.</p><p>� Vous vous tairez, Monsieur, lui dit l'envoy� du Roi en le toisant froidement, sur la disparition de vos compagnons. Je souhaite pour votre bien que vous n'ayez pris part d'aucune fa�on dans l'�laboration du dessein criminel qui m'a contraint � les occire. J'aimerais �tre assur� que vous ne le leur avez rien sugg�r�, ni surtout command�, car sachez que non seulement ma vindicte trop exasp�r�e pourrait vous mettre un jour en danger de mort, mais que si vous gardiez par-devers vous l'intention de poursuivre les m�mes projets homicides que vos larbins, je suis d�cid� � mettre tout en �uvre pour vous en �carter et vous d�courager.</p><p>� Qu'ont-ils fait ?</p><p>� Ils ont attaqu� Madame de Peyrac, alors que seule, sans escorte et sans arme, elle traversait � la nuit�e les plaines d'Abraham. Ils l'attendaient d�lib�r�ment, ayant r�solu pour un motif que j'ignore de la supprimer. Je suis arriv� � temps et j'ai r�gl� leur sort. Ne cherchez point � les venger. Et sachez aussi que rien ne m'arr�tera s'il s'agit pour moi de d�noncer les ennemis de Madame de Peyrac ou de les mettre hors d'�tat de nuire. Je n'ignore pas, Monsieur de La Fert�, que derri�re votre patronyme se cache celui d'une illustre famille et il m'appert que plus �lev� est le rang, plus grande est la d�pravation. Je ne suis certes qu'un modeste gentill�tre, mais mes fonctions me donnent acc�s aupr�s du Roi, et quel que soit votre degr� de parent� avec lui et duss�-je passer le reste de mon existence sur la paille humide des cachots de la Bastille ou m�me y laisser ma vie, rien ne m'emp�chera de r�v�ler vos agissements � Sa Majest�, si d�s lors on essaye de causer le moindre tort � Madame de Peyrac.</p><p>Vivonne l'�coutait bouche b�e. � la fin de ce discours, il se dressa lentement, et passa la main sur son visage mal ras�.</p><p>� Par les flammes de Belz�buth ! Elle a d�cim� ma maison : Argenteuil d'abord, et maintenant Saint-Edme, Bessart, le domestique...</p><p>Puis il �clata de rire comme se le doit un grand seigneur qui, en renversant le cornet de d�s, vient de s'apercevoir qu'il a perdu terres et ch�teaux et qu'il ne lui reste plus que sa chemise.</p><p>� Oh� ! Faquin, cria-t-il tourn� vers l'office, apporte-nous du bon vin et deux timbales, j'en ai assez de ton bouillon. Avouez, Monsieur, reprit-il s'adressant � Bardagne, que tous les tourments caus�s par une femme comme celle-l� sont peu de chose � c�t� des r�jouissances et divertissements qu'elle nous procure. L'existence est si ennuyeuse. Au moins, nous aura-t-il �t� �pargn� de la trop b�iller, gr�ce � la rencontre que nous f�mes l'un et d'autre d'une femme unique.</p><p>De son bras valide, il versa le vin.</p><p>� Buvons � cet ange exterminateur, et calmez vos alarmes... De quoi me servirait un crime aussi vain dont mes nuits, par la suite, seraient hant�es... Et mes jours combien d�serts ! Je m'efface... Je ne demande rien d'autre que de la rencontrer parfois et qu'elle me fasse rire...</p><p>Il but.</p><p>� ... Qu'ai-je �t� r�ver ? Elle ne sera plus jamais pour moi ! J'aurais d� le comprendre plus t�t. Il faut se contenter du souvenir.</p><p>Lorsque la boisson eut fait son effet :</p><p>� Cette attaque des Iroquois vient � point et me permettra de satisfaire � vos exigences. Si l'on me demande o� sont pass�s les gens de ma maison, je dirai qu'�tant all�s se promener aux champs l'autre matin, ils ont �t� enlev�s par les �claireurs ennemis et emmen�s captifs en Iroquoisie...</p><p>� la pens�e de Saint-Edme et du baron Bessart, prisonniers des Iroquois et attach�s au poteau de tortures, le duc de Vivonne se mit � rire tellement qu'il en pleurait.</p><p>� Croyez-moi, comte, mais je finirai par regretter ce pays de sauvages et cette fille du bout du monde !</p></section><section><p><strong>Chapitre 85</strong></p><empty-line/><p>On n'avait encore aucune nouvelle des gens de l'�le d'Orl�ans et des enfants de Saint-Joachim.</p><p>Ang�lique voulait se rendre l�-bas. Sur le port elle trouva une grande barque pr�te � tendre la voile. Le vieux Topin lui aussi entreprenait d'aller s'enqu�rir des victimes de la descente iroquoise. Le marinier et ses fils �taient arm�s. Avec les soldats cela ferait un bon contingent. � part eux, il n'y avait personne sur la place de l'anse du Cul-de-Sac.</p><p>La ville, �puis�e, dormait enfin, derri�re ses volets clos.</p><p>Deux portefaix sortirent d'un abri de planches pour aller se laver le visage au fleuve.</p><p>Apprenant le but de l'exp�dition, ils retourn�rent � leur cabane et revinrent portant sur l'�paule des b�ches et des pioches en disant :</p><p>� On ne sait jamais ! Y aura peut-�tre des tombes � creuser.</p><p>Ils mont�rent � bord.</p><p>Ang�lique avait pris avec elle son sac de m�decine, du linge en pr�vision de bless�s � panser, des pommades pour les plaies, les br�lures...</p><p>Un objet insolite, comme un grand coffre �chou� sur la gr�ve, attirait l'attention. C'�tait le soubassement destin� au tabernacle de Sainte-Anne-de-Beaupr�, le ma�tre-autel en forme de tombeau, oubli� l� depuis la veille et dont les rocailles et les volutes brillaient de tous leurs ors � la douce lumi�re du matin.</p><p>La veille, �loi Macollet, le coureur de bois miracul�, qui s'�tait charg� de le porter en barque � Sainte-Anne, l'avait abandonn� l�, lorsque, apr�s avoir d�chiffr� les signaux de fum�e, il avait compris que l'�le d'Orl�ans appelait au secours.</p><p>Janine Gonfarel l'avait vu s'embarquer avec quelques gaillards r�solus, ayant troqu� le chapelet pour le fusil, et mettre le cap sur la grande �le.</p><p>Macollet et ses compagnons avaient-il assist� de loin � la capture de la grande barque qui �tait partie la premi�re, emportant le sculpteur Le Brasseur, des p�lerins et divers �l�ments du tabernacle destin�s au retable ? Avaient-ils �t� t�moins du massacre de ses occupants ? Avaient-ils subi le m�me sort ?</p><p>Un bon vent gonflant la voile, la barque de Topin arriva dans le temps le plus rapide aux abords de l'�le d'Orl�ans. Ils crois�rent devant l'anse de Sainte-P�tronille ne voulant pas aborder, car ensuite il ne leur resterait plus assez de temps pour se rendre � Saint-Joachim et, apr�s avoir constat� l'�tat des lieux, en revenir avant la nuit.</p><p>Les parages semblaient d�serts. Ang�lique regarda vers la mi-c�te en direction du manoir de Guillemette dans les arbres et, � son grand soulagement, crut voir s'�lever un filet de fum�e d'allure assez beno�te.</p><p>� J'aper�ois quelqu'un, dit l'un des mariniers.</p><p>C'�tait �loi Macollet qui les avait vus.</p><p>La mar�e �tait haute, ils purent s'approcher et se crier les nouvelles les plus notables.</p><p>C'�tait la pointe sud qui avait le plus souffert. Macollet, arrivant dans sa barque, avait long� l'�le et s'�tait approch� des Iroquois en chantant son chant de paix. Il avait eu la chance d'�tre reconnu par un de leurs grands capitaines, ce qui lui avait permis de parlementer pour obtenir la vie sauve pour les habitants qui s'�taient r�fugi�s dans les hauts de l'�le o� ils se retranchaient sous la conduite d'hommes entra�n�s aux embuscades, tels que Maupertuis.</p><p>L'ordre de se retirer �tait parvenu aux sauvages et tous en glapissant s'�taient rejet�s dans leurs canots pour aller s'embosser au large, derri�re le Cap Tourmente et au-del� o� le reste de leur flotte les attendait.</p><p>On les avait vus revenir � la nuit et, une fois encore, les survivants de l'�le avaient attrap� leurs chaudi�res et �taient remont�s vers les hauts. Mais ce ne fut que pour mieux jouir du spectacle de tous ces canots remontant le Saint-Laurent � la lumi�re des torches.</p><p>� Et Guillemette ?</p><p>� Vivante ! Sa maisonn�e aussi.</p><p>Il d�clina l'offre de se joindre � eux. Il avait son bateau et reviendrait sur Qu�bec demain.</p><p>� C'est aussi bien comme �a, fit remarquer le vieux Topin lorsqu'il eut remis le cap en direction de Beaupr�, je n'ai rien voulu dire parce que, ces choses-l�, on les apprend toujours assez t�t, mais il para�t qu'il y a eu aussi du d�g�t sur la c�te de Lauzon et que Cyprien Macollet, son fils, aurait �t� tu�.</p><p>Vers la fin de la matin�e, ils approch�rent des � battures � silencieuses des environs de Saint-Joachim. Auparavant, brillant au soleil, s'�tait montr� le clocher de Sainte-Anne-de-Beaupr�. La nouvelle �glise n'avait pas �t� incendi�e.</p><p>Maintenant le Cap Tourmente dressait, tout proche, sa masse bleue de deux mille pieds de hauteur dont la base baignait dans une vaste nappe de fum�e stagnante qui s'�tirait sur la plaine, continuant d'�tre aliment�e par diff�rents foyers de ruines diss�min�s de loin en loin. Ayant abord� � un petit m�le de bois �mergeant de touffes de roseaux blanchis de sel, ils s'avanc�rent, le c�ur serr�, vers les b�timents encore �loign�s, dont malheureusement ils voyaient fumer les murs noircis.</p><p>En s'approchant par un sentier bient�t �largi, ils entendirent les meuglements des vaches, �gaill�es par les prairies. Au moins le troupeau n'avait pas enti�rement p�ri dans les �tables en flammes. Les vaches avaient pu s'enfuir. Ou bien elles avaient �t� men�es dehors les jours pr�c�dents par le fermier, leur donnant enfin la cl� des champs apr�s l'hiver. La neige s'�tait retir�e depuis longtemps de ces plaines. On n'en voyait plus que dans les sous-bois au sommet des c�tes.</p><p>La plus grande maison � deux �tages, sur la droite, offrait du dehors un aspect intact.</p><p>Ils se dirig�rent tout d'abord, en traversant la cour, vers les b�timents qui avaient subi des dommages. Ceux de bois, presque enti�rement consum�s, n'�taient que carcasses charbonneuses. Les murs de pierre de la petite ferme n'entouraient plus de leurs pans aux cr�neaux noircis que le vide d�sordonn� des ruines, plafonds et planchers s'�taient effondr�s, ainsi que le toit. Les conduits de chemin�es dress�s sur le socle des grands �tres paraissaient veiller comme des sentinelles d�nud�es et mis�rables.</p><p>Enfin il y avait la chapelle, vers laquelle ils se dirig�rent avec appr�hension.</p><p>Les Iroquois n'y avaient pas mis le feu. �tait-ce pour que rien ne f�t effac� du spectacle qu'ils y trouveraient ?</p><p>En avertissement tragique, ils virent devant, � quelques pas, tomb� les pattes raides, le grand dogue de l'abb� Dorin, qui avait d� se dresser pour avertir, en aboyant, de l'approche silencieuse de l'ennemi et qui avait �t� transperc� d'une fl�che.</p><p>Les habitants de Saint-Joachim avaient �t� surpris, rassembl�s � l'heure de la messe.</p><p>L'aum�nier, ses servants qui �taient de jeunes �l�ves artisans de l'�cole des Arts et M�tiers, de quinze � seize ans, les assistants parmi lesquels les fermiers, les � engag�s � qui leur servaient d'aides, l'abb� Dorin, des professeurs du S�minaire et de l'�cole, avaient �t� tu�s, � coups de couteau, de hache ou de casse-t�te, et scalp�s.</p><p>� O� sont les enfants ?</p><p>Ang�lique regardait avec appr�hension du c�t� de la grande demeure qui respirait le calme. Faudrait-il y d�couvrir pour victimes des gar�onnets de six � dix ans ?</p><p>� Je manque de courage, dit-elle aux militaires qu'elle avait amen�s. Allez-y, vous, Messieurs, qui �tes accoutum�s aux horreurs des champs de bataille.</p><p>Entr�s dans la maison, l'arme au poing, les soldats reparurent peu apr�s sur le seuil en criant :</p><p>� Personne.</p><p>Vide, la grande ferme �tait dans un ordre miraculeux. Au dortoir, toutes les petites paillasses align�es se pr�sentaient bien bord�es. Au r�fectoire, la longue table �tait mise, les �cuelles de bois dispos�es de place en place, flanqu�es chacune d'une tranche de pain bis, aussi large qu'une assiette.</p><p>Dans les salles de cours et � l'atelier, les tables, les escabeaux, le mat�riel de ferronnerie ou de charpenterie, de peinture ou de sculpture sur bois, paraissaient attendre les �l�ves.</p><p>� O� sont les enfants ?</p><p>� Les Iroquois les ont peut-�tre emmen�s en captivit�.</p><p>� Non ! Ils n'ont pas emmen� de prisonniers, � part l'homme et deux enfants aper�us dans le canot et qui venaient de Lauzon.</p><p>Ils revinrent au milieu de la cour et firent un appel de mousqueterie.</p><p>Puis avec courage, les hommes entreprirent de sortir les cadavres, une quinzaine en tout, et de les aligner devant la chapelle, tandis que les deux d�bardeurs commen�aient de creuser des fosses.</p><p>De temps en temps, on tirait un coup de feu.</p><p>*****</p><p>Une heure plus tard un mouvement se dessina au pied de la montagne. On les vit venir. Ils �taient l�, tous en vie. Une trentaine de petits s�minaristes v�tus de noir, avec, � leur t�te, le jeune et blond Emmanuel, leur ange gardien qui les avait sauv�s.</p><p>Tout d'abord c'�tait � son initiative qu'ils devaient de s'�tre lev�s ce jour-l� bien avant l'aurore. Il avait obtenu la permission du sup�rieur, la veille au soir, de leur faire admirer le lever du soleil du haut du Cap Tourmente.</p><p>Dans la nuit encore profonde, apr�s avoir bien rang� leur dortoir, et s'�tre assis sur le seuil pour chausser leurs souliers, ils �taient partis en bande vers la grosse masse sombre du cap, leur voisin, leur g�nie tut�laire, qui se devinait en plus obscur sur un ciel opaque. La lune �tait couch�e.</p><p>Neals Abbal, qui �tait l'un des grands, surveillait l'arri�re-garde. Tandis que la nuit devenait grise, ils avaient grimp� parmi les roches. L�-haut, assis au bord de la falaise, serr�s les uns contre les autres, ils avaient vu l'astre du jour se lever, se mirant dans le fleuve-mer dont la vaste �tendue se confondait avec le ciel.</p><p>Vers le nord, au-del� du cap, le Saint-Laurent s'ouvrait d�j� sur sept � huit lieues de large.</p><p>C'est dans cette immensit� rose bleut�e qu'Emmanuel avait vu soudain surgir, comme un nuage d'insectes malfaisants, les canots de la flotte iroquoise.</p><p>C'�tait tout d'abord comme un cauchemar. Il se frotta les yeux. Des centaines de canots indiens... Ils arrivaient par le nord... Puis il les vit s'abattre contre le rivage �troit au pied de la montagne. La moiti� d�barqua et se dirigea vers Beaupr�. L'autre resta l� � garder les canots. Ils avaient des armes. Et il reconnut leurs chevelures : c'�taient des Iroquois.</p><p>Alors Emmanuel saisit les deux plus jeunes enfants par la main et s'�lan�a :</p><p>� Suivez-moi ! Vite ! Vite ! Et sans bruit. Neals, ferme la marche !</p><p>Il grimpe le plus qu'il peut. Il s'�loigne vers l'arri�re des sommets, s'enfonce dans les bois, puis redescend et suit le bord de la falaise. Il conna�t par l� les vestiges d'un ancien poste de guet que les broussailles ont recouvert, dissimulant la tranch�e aux regards. Il y fait se glisser les enfants. Ils y sont tous allong�s, couch�s dans la fosse, hors de vue.</p><p>Parfois, Emmanuel risque un �il au-dessus du rempart de terre et de mousse qui referme la cachette. Il aper�oit au loin la plaine o� �glises et maisons br�lent marquant la progression des Iroquois vers Qu�bec.</p><p>Vers le milieu du jour, son instinct en alerte sent l'approche d'�tres humains. Il les flaire au silence des arbres, � l'odeur, au vent devenu muet. Entre les branches, il aper�oit � quelques pas des silhouettes de guerriers iroquois qui d�filent comme des ombres entre les branches, suivant le chemin des cr�tes. Leurs panaches au sommet du cr�ne �tincellent. Les traits de peinture rouges et noirs accentuent leur expression cruelle.</p><p>De ses deux mains �tendues, Emmanuel a fait signe aux enfants de cesser d'exister.</p><p>Par quel miracle de l'esp�ce nouvelle qui se d�veloppait dans le sang de ces petits coloniaux, leur donnant la ruse instinctive des b�tes des bois, purent-ils se tenir sans souffle et comme en transe, absents � eux-m�mes ? Les fauves au flair exerc� pass�rent � deux pas sans soup�onner les oisillons tapis dans les fourr�s.</p><p>Voyant le petit Marcellin fr�mir � la vue de ceux qui avaient enseign� son enfance et dont il avait partag� les chasses et les f�tes, Emmanuel lui avait doucement pos� une main sur les yeux et l'autre sur la bouche. Ainsi les Iroquois pass�rent comme des fant�mes.</p><p>Un ordre myst�rieux semblait les refouler vers le lieu o� ils avaient abord� et o� les attendaient leurs embarcations.</p><p>Il pensa qu'ils n'avaient voulu que du pillage et des scalps. Mais ils ne jet�rent pas toutes leurs forces dans cette op�ration. La plupart �taient rest�s en attente gardant les cano�s � l'abri des criques, au-del� du Cap Tourmente.</p><p>Au soir, Emmanuel aper�ut dans le lointain bleu brouill� du cr�puscule les multiples lumi�res des canots, constellant d'�toiles la grande surface d'eau o� ils se ressemblaient au-del� de l'�le d'Orl�ans.</p><p>� C'est maintenant qu'ils marchent sur Qu�bec �, avait-il song�, atterr�.</p><p>La nuit �tait venue et avec elle le brouillard montant des failles humides. L'obscurit� �tait profonde. Les enfants dormirent dans le ravin glac�, lourdement, comme des pierres, comme des b�tes, hivernent.</p><p>Emmanuel priait :</p><p>� Que deviendrons-nous si nos fr�res de Qu�bec sont tu�s ? Que Dieu prot�ge nos armes ! �</p><p>Le soleil s'�tait lev�, les enfants s'�taient �veill�s. Les brumes se dissipaient, d�couvrant de nouveau le fleuve, mais des hauteurs o� ils se trouvaient, ils ne pouvaient discerner si Qu�bec �tait ou non an�antie.</p><p>Rien ne bougeait dans la plaine. Des fum�es continuaient de s'�lever �� et l� des habitations incendi�es tout au long de la c�te. Enfin ils avaient entendu des coups de feu. Ils avaient rep�r� une voile en lisi�re des battures. Des silhouettes de militaires, des hommes arm�s se dirigeaient vers la grande ferme. Parmi elles, une femme, ce qui avait achev� de les rassurer. On les cherchait, on venait � leur secours.</p><p>Ils quitt�rent leur cachette et entreprirent la descente abrupte vers la plaine. Ils �taient l� maintenant, frissonnant dans leurs v�tements souill�s de terre et d�couvrant les cadavres align�s devant la chapelle. Comprenant � quel horrible sort ils avaient �chapp�, ils demeuraient fig�s, muets, contemplant ceux qui, hier, �taient leurs ma�tres vivants ou leurs fr�res d'�tude ou de jeu. Ces amis, ces protecteurs dont d�pendaient l'animation de leurs vies, le mouvement des heures, le lever, le travail, le manger, le coucher, la pri�re. Avec ces corps immobiles � la t�te sanglante, retir�s de la vie, c'�tait l'existence rompue, la loi boulevers�e, le retournement sur la face macabre du destin... Les Iroquois avaient donn� la mort.</p><p>Ang�lique et ses compagnons cherchaient en vain � les entra�ner pour les arracher � leur contemplation morbide.</p><p>� Venez ! Venez, enfants, insistaient-ils. Venez, votre r�fectoire vous attend. La grande ferme est debout. Elle vous reste.</p><p>Ils ne bougeaient pas, effray�s. Le jeune Emmanuel d�couvrant parmi les morts l'abb� Dorin, son p�re spirituel, qui avait pris en main sa formation de futur pr�tre, �tait accabl� d'un chagrin profond.</p><p>Soudain l'adolescent releva la t�te, semblant tendre l'oreille, tandis qu'une expression boulevers�e se peignait sur ses traits.</p><p>� �coutez !</p><p>Ang�lique craignait que sous l'effet des �preuves sa raison ne vacill�t, hant�e par la peur de voir surgir � nouveau les horribles assassins, tomahawks lev�s.</p><p>� Non, le rassura-t-elle vivement, n'ayez aucune crainte, Emmanuel. Vos cruels ennemis se sont �loign�s et de longtemps ils ne reviendront plus. Je m'en porte garante.</p><p>� Ce n'est pas cela, fit-il f�brile, �coutez ! �COUTEZ !</p><p>Le visage illumin�, lentement, il leva le bras et le tendit en direction du sud d'o� commen�ait de sourdre un appel lointain.</p><p>� Cou� ! Cou� ! �</p><p>� Les grandes oies blanches, cria-t-il avec des sanglots dans la voix. Les grandes oies blanches du Cap Tourmente. Elles arrivent ! ELLES ARRIVENT !</p><p>Et elles apparurent, s'inscrivant dans le ciel en un premier vol ram� angulaire.</p><p>Puis d'autres formations presque invisibles encore s'annonc�rent par l'�cho assourdi de leurs clameurs.</p><p>� Cou� !Cou� ! �</p><p>Les enfants, oubliant tout : terreur, fatigue et faim, s'�lanc�rent et coururent vers les marais en poussant des cris de joie.</p><p>Et lorsque le premier vol, comme se laissant tomber tout droit des hauteurs du ciel, s'abattit � quelques pas d'eux, sur les rives saum�tres du Cap Tourmente, ils se mirent � sauter et � applaudir, criant aux oies des souhaits de bienvenue.</p><p>Elles s'abattirent, si lasses qu'elles n'avaient m�me plus la force de s'effrayer de ces petits gnomes noirs qui dansaient parmi elles en frappant des mains, en ouvrant leurs bras comme s'ils avaient voulu les embrasser, sans se soucier des durs becs cornus des jars, parfois presque aussi hauts qu'eux.</p><p>Dans un tourbillon neigeux, elles se laissaient tomber comme mortes, ext�nu�es.</p><p>Trois mille deux cents miles depuis les Carolines, sans haltes, sans �tapes, sans autre repos que les nappes glissantes de l'azur, n�gligeant bois et prairies au-dessous d'elles et les tentations de la for�t du Maine, se d�roulant sans fin, d�j� verdoyante, incrust�e de ses milliers de lacs de saphir.</p><p>Une seule pens�e dans les petites t�tes rondes des oies, au bout des longs cous tendus comme fl�ches : le Cap Tourmente, l'escale d'amour avant les terres du Grand Nord.</p><p>L'ayant atteint, elles repliaient enfin leurs ailes qui n'avaient cess� depuis trois ou quatre jours de se d�ployer et de battre en cet ample et r�gulier mouvement du vol migratoire, soutenu, vigoureux, pers�v�rant, et elles se laissaient tomber au pied du promontoire comme pour y expirer.</p><p>Mais ayant touch� terre, elles se ranimaient aussit�t et, apr�s avoir accompli quelques petits pas infirmes, on les voyait redresser leurs cous altiers afin d'envisager et de reconna�tre d'un �il vif les horizons du Fleuve, l'ombre du Cap Tourmente et de l'�le d'Orl�ans se mirant dans les eaux puis, rassur�es, elles se mettaient � fouailler la vase � la recherche de leur scirpe d'Am�rique bien-aim�, rhizome d�lectable qu'elles ne trouvaient qu'en ce lieu.</p><p>Les � voiliers �, selon l'appellation commune que l'on donnait aux diff�rents groupements de vol des oies sauvages, ne cessaient d'arriver, naissant du ciel, tourbillonnant, plongeant, se posant. Une barque o� se trouvait Mme de Castel-Morgeat aborda au milieu d'un ballet d'ailes claquantes et de cacardements assourdissants.</p><p>Les occupants de l'esquif eurent du mal � mettre pied � terre et � se frayer un chemin dans la cohue des � sauvagines � de plus en plus nombreuses et dominatrices.</p><p>La progression des arrivants � grands moulinets de bras et de coups de chapeau fut lente.</p><p>Ang�lique, en apercevant de loin celle qu'elle commen�ait de nommer en son for int�rieur et avec amertume � sa rivale �, pensa :</p><p>� Anne-Fran�ois est mort. �</p><p>Sabine de Castel-Morgeat en la d�couvrant dans ces lieux parut la premi�re surprise.</p><p>� Votre fils ? s'informa Ang�lique.</p><p>� Il va bien... Enfin aussi bien que l'on veut m'en persuader... Je ne vous savais pas ici.</p><p>Mme de Mercouville, dit-elle, avait voulu l'�loigner du chevet du jeune homme o� elle se consumait � guetter la respiration de celui-ci.</p><p>� Alors j'ai pens� qu'il fallait faire quelque chose pour les victimes de la c�te de Beaupr�. Seul vaquer � m'occuper de la mis�re des autres me d�tourne de la mienne.</p><p>Avec l'aide d'une courageuse amie, dame de la Sainte-Famille, Mme Barbeau, qui l'accompagnait, elle avait fr�t� une embarcation pour Saint-Joachim et l'avait mise � la disposition de M. de Berni�res, directeur du S�minaire. Celui-ci �tait pr�sent avec deux de ses coadjuteurs et des domestiques.</p><p>Les eccl�siastiques arrivaient � point pour chanter le De Profundis au-dessus des s�pultures fra�chement creus�es, o� l'on s'appr�tait � descendre les morts.</p><p>Pri�res et cantiques s'�lev�rent faibles et tristes, ayant quelque peine � dominer le concert cacophonique des oies sur les rivages.</p><p>Mme de Castel-Morgeat avait apport� du linge et des v�tements frais lav�s et repass�s que lui avaient remis les s�urs lavandi�res de l'H�tel-Dieu. Les collerettes pliss�es, amidonn�es, �taient empli�es comme des cr�pes sur la table apr�s avoir �t� sorties d'un petit coffre rond en peau de loup marin dans lequel on les transportait.</p><p>Des marmites d'eau avaient �t� mises � chauffer sur le feu. Les dames aid�rent le brave jeune homme, Emmanuel, et le secr�taire de M. de Berni�res, � d�crasser la petite compagnie. Ensuite les gar�onnets enfil�rent leurs grosses chemises de lin rudes et chaudes pour la nuit et on les mena au lit. Les petits s�minaristes canadiens allaient dormir berc�s par la m�lop�e aigre et rauque des oies sauvages revenues.</p><p>Il fut d�cid� qu'une embarcation allait faire retour sur Qu�bec. Ang�lique et Sabine y prirent place. Ang�lique ramenait Marcellin qui s'�tait accroch� � elle et Mme de Castel-Morgeat prit sur ses genoux, envelopp� dans une couverture, un enfant qui grelottait de fi�vre et qui requ�rait des soins pressants.</p><p>Il faisait jour encore lorsque Topin dressa la voile, mais on ne pourrait atteindre Qu�bec avant la nuit.</p><p>� mi-chemin, ils crois�rent un convoi de barques, se dirigeant vers Saint-Joachim. Dans la plus grande se trouvait Mgr de Laval. Des nouvelles furent lanc�es d'un bord � l'autre. Ceux qui revenaient parl�rent d'abord des enfants sauv�s, puis nomm�rent les morts.</p><p>Tandis que les esquifs se maintenaient � distance par les rames, Ang�lique remarqua dans une chaloupe, � la remorque de la barque �piscopale, un homme dont le visage ne lui parut pas inconnu.</p><p>Il se tenait assis, avec une femme et des enfants, autour d'un gros ballot de forme indistincte que tous, y compris les gamins, semblaient entourer de pr�cautions afin de lui �viter les chocs.</p><p>� N'�tes-vous pas le meunier de Ch�teau-Richier ? lui demanda-t-elle.</p><p>� Si fait, r�pondit l'homme hilare...</p><p>Malgr� les trag�dies r�centes, il se montrait fort joyeux.</p><p>Le jour o� Ang�lique avait fait sa premi�re visite � l��v�ch�, elle avait rencontr� ce gar�on qui venait de signer avec Mgr de Laval un bail sur les deux moulins de son fief en �change par ann�e de six cents livres tournois, de six poulets et d'un g�teau.</p><p>� Ne dit-on pas que Ch�teau-Richier a souffert de l'Iroquois ?</p><p>� Oui-da ! Mon moulin est en cendres. Mais moi, je suis sauf et ma famille aussi.</p><p>Il devait la vie � son g�teau annuel. Voulant offrir � l'�v�que un chef-d'�uvre d'importance, il �tait venu l'avant-veille � Qu�bec avec les siens, afin de profiter du four plus vaste d'un coll�gue et de choisir des confiseries pour la d�coration.</p><p>Sans se pr�occuper des bruits de guerre, il avait brass�, p�tri, enfourn�, garni et d�cor� durant tout ce temps, et ce n'est pas pour regarder passer les Iroquois qu'il aurait pris le risque de laisser br�ler le fruit d'un tel travail. Son moulin avait flamb�, mais lui et les siens �taient saufs et son g�teau r�ussi.</p><p>Maintenant, on portait le chef-d'�uvre � Saint-Joachim. Il souleva la nappe qui le recouvrait afin de montrer � ces dames l'app�tissante merveille, d�cor�e de pralines et de p�te d'amande.</p><p>� Les enfants vont �tre consol�s, dit Sabine.</p><p>Laissant s'�loigner le convoi, leur barque reprit sa route en direction de Qu�bec.</p><p>La nuit n'�tait pas tout � fait tomb�e. Un dernier � voilier � de sauvagines pointait dans le ciel d'or. Les c�t�s du triangle flottaient comme des rubans noirs, form�s par chacun des oiseaux s'effor�ant de maintenir leur alignement aussi net que possible, le dessin de leur figure aussi purement trac�, des extr�mit�s de l'ouverture jusqu'� la grande oie de t�te. Et de tr�s haut, tombaient des nues leurs salutations joyeuses.</p><p>� Cou� ! Cou� ! Cou� ! �</p><p>Ang�lique sentait que Sabine de Castel-Morgeat �tait d�sireuse de lui parler et elle d�tournait ostensiblement la t�te. Elle avait v�cu ces deux journ�es sans avoir le temps de penser. Cela ne l'emp�chait pas d'�prouver par moments comme un coup de poignard aigu, un �lancement sournois.</p><p>Elle ne savait pas ce qui allait arriver, quand elle retrouverait le temps de r�fl�chir...</p><p>Elle rencontra, fix�s sur elle, les grands yeux noirs path�tiques de Sabine et leur beaut� lui fut insupportable.</p><p>Pourquoi fallait-il qu'elle se trouv�t assise � c�t� de cette femme dans cette barque ?</p><p>Par la faute d'un vent contraire et du reflux de la mar�e, on dut rester longtemps � louvoyer sous Qu�bec, tandis que Topin se d�battait avec sa voile carr�e, et lui reprochait d'avoir pris des habitudes de paresse, au cours de l'hiver.</p><p>� Tu es rest�e trop longtemps en quenouille, pendarde ! Finis de lanterner...</p><p>Dans la nuit, Qu�bec se dressait, ombre noire o� s'allumaient, une � une, en espalier, les lampes des maisons.</p><p>� la fin de l'automne, du ch�teau arri�re du<emphasis> Gouldsboro</emphasis> dansant sur les flots, Ang�lique l'avait aper�ue pour la premi�re fois, Qu�bec, la petite capitale perdue du royaume de Nouvelle-France.</p><p>Sa douleur se r�veilla comme si elle avait touch� un point sensible, sans pouvoir diagnostiquer o� se trouvait le mal et de quelle nature il �tait.</p><p>En ce qui la concernait le d�fi avait �t� relev�, la partie gagn�e.</p><p>� Tu es une triomphante �, disait Guillemette.</p><p>Mais ne payait-elle pas trop cher ses victoires ?</p><p>Le prix �tait � la hauteur du d�fi.</p><p>� Aurai-je le courage ? � se demanda-t-elle.</p><p>� nouveau ses regards crois�rent ceux de Sabine de Castel-Morgeat.</p><p>� Ang�lique, �coutez...</p><p>� Non ! fit celle-ci en d�tournant la t�te, farouche. Ne m'exasp�rez pas.</p><p>� Il faut pourtant que je vous dise... Que vous sachiez.</p><p>� Non ! fit encore Ang�lique mais avec moins de conviction. Laissez-moi, je suis fatigu�e.</p><p>Elle se sentait les paupi�res lourdes. Elle mourait de sommeil.</p><p>Le balancement de la houle qui les faisait danser comme un bouchon devant la ville, en attendant que le vent, soudain tomb�, voul�t bien reprendre son souffle, avait raison de sa r�sistance. Elle �tait envahie d'une incoercible envie de dormir.</p><p>� Vous n'en pouvez plus ! Vous en avez trop fait !</p><p>Certes, se dit-elle avec ironie, deux jours de galopades effr�n�es, � traiter avec le plus sauvage des Iroquois, � panser les bless�s, � naviguer, � enterrer les morts et tout cela sur la lanc�e d'une nuit d'amour fougueuse et d'un sinistre attentat o� elle avait failli laisser sa vie, il y avait de quoi �tre fatigu�e. Sa t�te s'inclina malgr� elle, fr�lant les cheveux blonds de Marcellin endormi contre son sein.</p><p>Les yeux clos, elle se mit � faire des projets tr�s pr�cis sur la conduite qu'elle allait tenir d�s qu'elle toucherait le port. Pour commencer, elle ne pr�terait l'oreille � aucune requ�te. S'il se trouvait par l�, sur la place, un carrosse, elle monterait dedans � f�t-il celui de Madame le Procureur � et se ferait conduire chez elle en la Haute-Ville.</p><p>En passant, elle demanderait � Boisvite de son alcool de poires. Elle le verserait dans du lait tr�s chaud avec du sirop d'orgeat. Ayant bu, elle s'insinuerait dans son lit, les rideaux de l'alc�ve bien tir�s.</p><p>Et puis, elle dormirait, dormirait, dormirait...</p><p>Elle entendit la voix de Sabine murmurer :</p><p>� Il faut que vous le sachiez, Ang�lique... Il faut que vous n'en doutiez jamais... Pour lui, il n'y a que vous, que VOUS.</p></section><section><p><strong>Chapitre 86</strong></p><empty-line/><p>� Qu'on me trouve �loi Macollet et si possible, que personne ne lui apprenne la triste nouvelle avant moi.</p><p>La mort de Cyprien Macollet, son fils, avait �t� confirm�e.</p><p>Macollet arriva en sifflotant une chanson de route.</p><p>Les �v�nements dans la bonne tradition printani�re le rendaient guilleret.</p><p>Il revenait de l'�le d'Orl�ans et ne savait rien.</p><p>� Vous a-t-on inform�, lui demanda Ang�lique, qu'un parti iroquois, des One�outs, ont travers� le fleuve et caus� du malheur sur la c�te de Lauzon ?</p><p>Il s'arr�ta de siffler et s'assombrit.</p><p>� Nenni ! J' savais point.</p><p>� Votre fils est mort, �loi.</p><p>Elle lui conta aussit�t comment le gros et paisible corroyeur avait tenu t�te aux sauvages plus de deux heures. Il avait couru d'un coin � l'autre de sa demeure barricad�e pour enfiler le canon du fusil dans tous les interstices des murs qui en �taient trou�s convenablement aux bons endroits comme il se doit pour une habitation de colon canadien.</p><p>Par la fin, les barbares avaient r�ussi � d�foncer la porte, s'�taient empar�s de l'enrag� d�fenseur, l'avaient tu� � coups de hache et de tomahawk, et scalp�.</p><p>� Votre fils vous avait d��u, �loi, mais il est mort en h�ros, bien digne de vous.</p><p>Il l'avait �cout� debout, en silence.</p><p>� Ce n'�tait pas un mauvais gars, fit-il, mais l'on n'�tait pas plus p�re et fils qu'un cerf des bois ne l'est d'un b�uf de labour. Je l'avais con�u pour ainsi dire par ordre du Roi, comme j'avais �t� contraint d'�pouser la m�re. Fallait ob�ir aux ordonnances. Si pass� dix-huit ans, un gars n'avait pas convol�, il �tait mis � l'amende. On me retirait mon permis de voyageur, on me reprenait ma concession et jusqu'aux terres que j'avais acquises avec mes deniers. Bon ! Je me suis mari� avec une Fille du Roy. Elle a pas eu � se plaindre. Je lui ai donn� la ferme, je lui ai fait un enfant, mais sit�t l'affaire r�gl�e, je suis parti aux Grands Lacs pour plusieurs ann�es. La fille que j'avais �pous�e devait �tre vaillante, car elle a bien fait prosp�rer la m�tairie et bien �lev� son fils. Je suis revenu de temps en temps. Mais c'est surtout apr�s qu'elle fut morte que j'ai renou� avec le gars. Il �tait mari� d�j�.</p><p>Il se tut. Puis interrogea � voix basse.</p><p>� Et la Sidonie ?</p><p>� Elle ne l'a pas quitt� durant la bataille, lui passant les armes charg�es. Quand les ennemis sont entr�s, elle s'�tait r�fugi�e dans le grenier dont elle avait relev� l'�chelle. Par la trappe, elle tirait sur eux ses derni�res munitions. Avant de grimper, elle avait rempli et emmen� avec elle un pot de braises. Quand elle n'eut plus de cartouches, elle lan�a par l'ouverture, dans la salle, des bottes de paille sur lesquelles elle jeta les braises. Le feu prit. Renon�ant au pillage, les Indiens s'enfuirent. Alors elle a remis l'�chelle, elle est redescendue et elle a r�ussi � coups de seaux d'eau du puits � �teindre l'incendie.</p><p>Il l'avait �cout�e, haletant.</p><p>� Alors ! Vivante ?</p><p>� Vivante.</p><p>� Merci � Dieu ! s'�cria-t-il.</p><p>Il se laissa tomber sur un escabeau.</p><p>� ... J' vous l'avais dit, c'est du chiendent, la Sidonie !</p><p>Il tournait son bonnet rouge machinalement sur sa t�te scalp�e.</p><p>� C'pays de malheur ! C'pays de malheur ! r�p�ta-t-il.</p><p>Puis les larmes lui jaillirent des yeux.</p><p>Quand il eut pleur� tout son saoul, il releva la t�te et vit, � travers ses yeux brouill�s de larmes, Ang�lique assise pr�s de la table, et son chat sur la table, qui le regardaient tous deux du m�me regard songeur, doux et compr�hensif.</p><p>� Macollet, c'est vous qu'elle aime, dit Ang�lique. Elle vous a toujours aim� et, je ne sais si c'est une id�e erron�e de ma part, mais les femmes ont souvent de si bizarres d�tours dans leur conduite quand le sentiment les guide, je me demande si elle n'a pas �pous� votre fils pour se rapprocher de vous... attir�e par vous... votre r�putation. C'�tait cr�er une situation sans issue... Elle vous aimait et ne le savait pas... Elle ne vivait que quand vous �tiez l� et tout le temps vous filiez aux bois ou alors vous couriez apr�s les voisines. Vous ne pensiez pas � elle. C'�tait votre bru. Maintenant, elle est libre. Et m�me si vous ne le saviez pas, il y a un instant, vous l'aimez aussi, je viens d'en voir l'aveu sur votre visage.</p><p>� Vingt dieux ! jura-t-il, les cur�s vont crier � l'inceste.</p><p>� Vous n'�tes p�re que par alliance... Vous pouvez l'�pouser...</p><p>Il secoua la t�te.</p><p>� �a ne peut pas se faire. Un vieux et une jeunesse.</p><p>� Bast ! Un vieux qui ne d�daigne pas tant que �a les jeunesses � ce qu'il m'a sembl� ! Macollet, cela ne vous emp�chera pas de repartir aux bois tant que vous serez capable de pagayer sur les rivi�res et de porter votre canot sur la t�te... Mais au moins, � cette femme de trente ans qui s'est consum�e pour vous, vous lui aurez donn� un enfant... C'est ce qu'elle m'a dit.</p><p>�loi Macollet se dressa, retrouvant sa vivacit� habituelle.</p><p>� J'promets rien d'avance ! Mais faut que j'aille voir �a de plus pr�s... De toute fa�on, avant de m'en aller, je dois lui donner de l'aide pour reb�tir la maison.</p><p>Maintenant Ang�lique allait-elle pouvoir pleurer pour son compte ?</p><p>Mais une silhouette d'ours s'encadra dans la porte ouverte, obstruant l'entr�e. C'�tait Eustache Banist�re.</p><p>Le chat, qui s'�tait lev� pour accompagner Ang�lique � son appartement, se remit en boule, ramenant l'une contre l'autre ses petites pattes fourr�es. C'�tait un man�ge qui durait depuis le matin et qui avait commenc� d�s la premi�re heure avec l'arriv�e des bless�s qui venaient montrer leurs blessures, puis de gens en larmes qui venaient conter leurs deuils, et qui avaient tir� du lit Mme de Peyrac, laquelle, rentr�e fort tard la veille de Saint-Joachim, avait pu quand m�me dormir quelques heures d'un sommeil sans r�ves.</p><p>Le visiteur du moment, c'�tait Eustache Banist�re � peine sorti de l'h�pital. Une fois qu'il eut ramen� la lumi�re � l'int�rieur de la pi�ce, en franchissant le seuil et en d�gageant la porte pour s'avancer de quelques pas, il annon�a qu'il n'avait pas voulu partir pour les Grands Lacs sans saluer Mme de Peyrac, son ex-voisine. Il lui montra le document qu'elle lui avait obtenu �tabli par d'Avrensson.</p><p><emphasis>Lieutenant G�n�ral pour le Roi en la Nouvelle-France, repr�sentant Monsieur de Frontenac emp�ch�, certifie avoir donn� cong� au Sieur Banist�re, lui signifiant d'accompagner les Sauvages, du lieu dit Sault-Saint-Louis jusqu'au lac des Illinois et au-del� jusque, et si longtemps qu'il le jugera � propos pour le service du Roi et le bien du pays, et pourra aller ou envoyer hiverner avec eux, s'il y trouve sa s�ret� et quelque avantage pour le bien public. Fait � Qu�bec le 10 mai 16..., sign� Duqueylac d'Avrensson et sign� de ses armes.</emphasis></p><p>Le tout �tait contresign� par l'�v�que et par le nomm� Basile, n�gociant, qui le commanditait.</p><p>Banist�re emmenait son a�n� avec lui.</p><p>Auparavant, il avait fait son testament.</p><p>Il �tait pr�t pour la route, superbe dans son pantalon de grosse toile que retenaient plusieurs tours de sa large ceinture de laine, tiss�e en dessins fl�ch�s de fils colori�s aux longues franges. Il �tait chauss� de ses fameuses bottes en peau d'�lan artistement brod�es en poil de porc-�pic de diverses couleurs et orn�es de petits cylindres de m�tal d'o� s'�chappaient des touffes de poils de chevreuil teints en rouge.</p><p>Il avertit qu'il c�dait ses concessions attenantes au marquis de Ville d'Avray parce qu'il savait que c'�tait lui qui en profiterait.</p><p>Restait l'affaire Euphrosine Delpech. Ang�lique l'interrompit en lui disant qu'elle n'�tait pas au courant et qu'Euphrosine ne l'int�ressait pas. Banist�re d�plorait que son greffier-sculpteur Le Basseur f�t mort. Mais il avait pu �tablir auparavant avec lui un soigneux m�moire qui attaquait le procureur Tardieu pour avoir laiss� tomber en d�su�tude sa demande de lettres de noblesse. Comme il laissait une abondante provision d'�cus entre les mains de Basile, la chicane serait aliment�e et le procureur allait avoir du fil � retordre. Banist�re d�montrait ainsi que son nom indien � Ackhirahes � (Il-cogne-fort) �tait bien port�.</p><p>Ayant dit, Banist�re poussa un appel rauque et son gamin, qui se tenait dehors, se pr�senta toujours farouche, serrant sur son c�ur un magnifique morceau de pain b�nit du jour de P�ques. Il �tait de tradition de le conserver aussi longtemps que possible et les � voyageurs � ne manquaient jamais de l'emporter, ne devant le manger qu'� la derni�re extr�mit�, dernier lien du � coureur de bois � avec son �glise et sa paroisse.</p><p>L'enfant �tait chauss� de bottes d'�lan, le bonnet de laine enfonc� jusqu'aux yeux. Son p�re le lui fit �ter d'une bourrade, ce qui �tait un maximum de civilit� � obtenir de sa part.</p><p>Le chien niaiseux sortit de sous le four � pain en remuant la queue.</p></section><section><p><strong>Chapitre 87</strong></p><empty-line/><p>Tout au long de ces trois jours qui virent le passage des Iroquois, Ang�lique, par moments, quand elle refaisait surface, suffoquait, se rappelant que, quelque part dans un coin de son �me, elle souffrait beaucoup. Mieux valait que Joffrey f�t au loin, car la douleur venait de lui.</p><p>En s'apercevant qu'elle se f�licitait de son absence, elle fut d�sesp�r�e. Fallait-il comprendre que leur amour �tait mort ? On r�p�tait qu'elle avait sauv� Qu�bec et tout le monde l'encensait. Mais en elle, un ressort allait se casser.</p><p>La ville �pargn�e, le jeune Anne-Fran�ois hors de danger, les petits gar�ons de Saint-Joachim ayant fait honneur � leur g�teau, les grandes oies blanches revenues, Ang�lique se plongea dans ses larmes.</p><p>� Mais pourquoi a-t-il fait cela ? s'�cria-t-elle � voix haute dans le silence de sa petite chambre.</p><p>Pourquoi ne l'aurait-il pas fait ? Il l'avait toujours fascin�e par la libert� de ses actes. Il n'y avait pas d'homme plus libre au monde...</p><p>Mais les raisonnements ne pouvaient rien contre l'amertume qui l'envahissait lorsqu'elle repensait aux circonstances dans lesquelles l'homme qui lui �tait le plus cher s'�tait d�tourn� d'elle, ne serait-ce qu'une heure. Elle n'avait pu renoncer � se torturer en recherchant avec exactitude o� et quand cela s'�tait pass�. En fait, elle le savait, puisque Anne-Fran�ois n'en avait pas fait myst�re. C'�tait au ch�teau de Montigny, le jour d�j� lointain o� elle �tait all�e � l'�le d'Orl�ans visiter Guillemette la sorci�re. Et pr�cis�ment elle s'y �tait rendue pour demander � Guillemette des conseils ou une m�decine afin de calmer les nerfs de Mme de Castel-Morgeat. C'�tait le comble ! Tandis qu'elle se d�vouait, pr�occup�e de l'�tat proche de la folie dans lequel se trouvait la femme du gouverneur militaire, elle... il...</p><p>Ang�lique se jetait sur son lit et enfon�ait son visage dans son oreiller pour ne pas crier, hurler. Tout le monde s'�tait moqu� d'elle.</p><p>Ce jour-l�, elle �tait � l'�le d'Orl�ans et Guillemette la sorci�re qui savait, qui, voyante, ne pouvait pas ne pas savoir, avait eu le front de lui dire :</p><p>� Tu es une femme heureuse ! �</p><p>Car elle savait sans nul doute. Parlant de Sabine de Castel-Morgeat, ne lui avait-elle pas dit avec un sourire dont elle comprenait maintenant l'ironie :</p><p>� Ne t'inqui�te pas pour elle, elle va �tre sauv�e. �</p><p>Et, pour d�tourner ses soup�ons, dissiper les ondes de son instinct � elle, Ang�lique qui, m�me de loin, pourrait �tre avertie de la f�lonie qui se consommait, la sorci�re, hypocrite, avait retenu son attention par toutes sortes d'artifices, la captivant de r�cits et de confidences, comme on raconte des histoires � un enfant pour lui faire avaler une m�decine. Et sur le point de la quitter elle lui jeta n'importe quelle sottise pour nourrir � faux son imagination, afin que, intrigu�e par l'�nigme, Ang�lique ne s'aper�oive pas de ce qui se passait sous son nez :</p><p>� Il ne faut pas qu'il aille � Prague. �</p><p>Prague ! La capitale de la Boh�me qui venait l� comme � un cheveu sur la soupe � pour brouiller son entendement. Ah ! Ils s'�taient bien gauss�s d'elle, tous, derri�re leurs amabilit�s. Jusqu'� Mme de Mercouville qui l'avait encourag�e � s'�loigner en lui donnant le scapulaire de Sabine, feignant d'�tre pr�occup�e pour celle-ci.</p><p>Et les allusions de cette vip�re d'Euphrosine qui avait d� se r�jouir, car elle avait su, presque vu... Et Ang�lique lui avait soign� son nez gel�, comme une sotte qu'elle �tait, contente de rendre service, de soulager alors qu'on exploitait sa bont�, tous ces jaloux et ces envieux ne lui sachant aucun gr� des soins qu'elle dispensait.</p><p>Ang�lique, le visage dans son oreiller, se voyait entour�e de tra�tres et de tra�tresses qui s'�taient gauss�s d'elle tout en lui prodiguant des amabilit�s afin de profiter des avantages de son amiti�. Ulc�r�e, elle repassa tous leurs actes par le crible d'un machiav�lisme raffin� o� elle voyait Joffrey et Sabine aid�s par la ville enti�re la tromper, jusqu'au moment o� sa loyaut� l'obligea � se rappeler qu'elle �tait partie pour l'�le d'Orl�ans sur un coup de t�te, sans avertir personne, et que s'il y avait eu machiav�lisme on ne pouvait en accuser que le hasard, grand ma�tre en l'art de la farce.</p><p>Elle se releva en titubant. Elle ne pouvait plus soulever les paupi�res, tellement elles �taient gonfl�es mais se sentait un peu calm�e.</p><p>En d�couvrant le reflet de son visage tum�fi� par les larmes, elle se dit qu'il y en aurait au moins pour une bonne heure de soins avec compresses, cr�mes et cataplasmes, avant de pouvoir retrouver une figure convenable.</p><p>Comme elle recommen�ait � pleurer, elle comprit que masques et compresses ne serviraient de rien si elle ne parvenait pas � retenir les pens�es d�plorables qu'elle se forgeait comme � plaisir. Avait-elle le droit de retenir prisonnier un homme comme Joffrey de Peyrac ?</p><p>Mais ses appels � la r�signation demeur�rent sans effet. Elle ne pouvait emp�cher ses larmes de couler et elle se disait qu'il y avait quelque chose de bris� en elle.</p><p>*****</p><p>� Pourquoi pleures-tu ? dit la Polak.</p><p>� Je ne pleure pas.</p><p>� Tu crois que je ne vois rien. Tiens assieds-toi. Bois ! Mange ! Je t'ai pr�par� du veau. On en tue rarement. Mais au printemps, faut manger de la viande de printemps.</p><p>La pens�e du veau rendit Ang�lique plus triste encore et elle secoua la t�te.</p><p>� ... Marquise, pas un homme ne m�rite qu'on se prive d'un bon plat. Tous les m�mes, les hommes. Tu devrais le savoir.</p><p>Ang�lique n'avait pas envie d'entendre la Polak philosopher sur les hommes et m�langer Joffrey avec les voyous qu'elle avait aim�s dans sa vie dont cette canaille de Calembredaine ou, si brave f�t-il, son Gonfarel d'aujourd'hui.</p><p>Elle se leva pour s'en aller.</p><p>� Marquise, prends garde... R�fl�chis un peu avant d'enfourcher ton destrier des grands jours et de partir au galop sans savoir o� �a te m�ne... Des fois que tu verrais un peu trop la paille qui est dans l'�il de l'homme qui t'aime et pas la poutre qui est dans le tien.</p><p>� Que sais-tu ?</p><p>� Rien ! Mais j'me doute !</p><p>Il fallait reconna�tre que ce n'�tait qu'incidemment que l'effleurait la pens�e de Bardagne. Le souvenir de la nuit qu'elle avait pass�e dans ses bras avait �t� emport� comme par un raz de mar�e. Elle n'y pensait pas ou peu. Et chaque fois c'�tait toujours avec s�r�nit� ou satisfaction. Incapable de le regretter. Cet acte avait �t� important pour elle. Mais elle ne concevait pas qu'il puisse avoir sur sa vie aucune incidence grave.</p><p>La jalousie de Joffrey ? Dieu ferait qu'il ne sache rien car cela n'en valait pas la peine. Bardagne n'�tait pas Colin. Lui seul, Joffrey, comptait pour elle.</p><p>� la r�flexion, pass�e la premi�re blessure d'amour-propre � la pens�e des mauvaises langues et des sourires, ce qui restait et qui la torturait c'�tait le doute. N'avait-elle pas commenc� de craindre auparavant que son amour pour elle s'atti�disse ? Elle se souvenait d'une fois o� ils s'�taient aim�s. C'�tait un apr�s-midi au ch�teau de Montigny. Au cours de cette �treinte, elle avait �prouv� un plaisir indicible. Quand elle y songeait, elle devait s'avouer qu'elle avait cru un instant voir s'entrouvrir le ciel. Et c'�tait au sein d'une telle f�licit� qu'elle avait commenc� de craindre qu'il ne se d�tach�t d'elle. N'avait-elle pas senti comme une subite absence en lui, comme s'il refusait de la suivre dans son extase ?</p><p>La vie est naturellement injuste et se pla�t � jouer avec les c�urs comme avec un bilboquet. N'est-ce pas au moment o� l'amour atteint son paroxysme qu'il est sur le point de mourir ?</p><p>� ressasser ce souvenir, s'�tablit sa conviction pleine et enti�re que si Joffrey l'avait tromp�e ce n'�tait pas parce qu'il aimait Sabine, mais parce qu'il ne l'aimait plus, elle.</p><p>Certains mots d'Anne-Fran�ois parlant de son amour pour elle lui revenaient en m�moire. Le jeune homme avait us� des m�mes termes que Bardagne, d�chirants.</p><p>� On aime... et l'amour va ailleurs ! �</p><p>Elle comprenait maintenant leur douleur. Sous vos yeux l'�tre qu'on aime regarde dans une autre direction et s'irradie d'une autre pr�sence. � la pens�e que Joffrey pourrait aimer ailleurs, Ang�lique partageait la douleur de ses amoureux et les prenait en piti�, contraints d'accepter de br�ler d'un amour qui ne serait jamais pay� de retour et qu'on ne pouvait arracher de son c�ur qu'en le coupant par le tranchant de la hache et qui demeurait toujours comme un moignon pantelant et sensible.</p><p>� Je ne survivrai pas. J'en mourrai ! J'en mourrai !</p><p>Pour elle, il n'y avait que Joffrey. Il �tait l�, son souvenir, sa pr�sence, son �tre entier, tout lui, en elle, avait �t� ainsi d�s la premi�re fois. Les amours passag�res ne signifiaient rien. La pointe de la fl�che ne pouvait pas �tre arrach�e...</p><p>� Il n'y a que toi. �</p><p>Une estafette arriva apportant des nouvelles de l'arm�e. Le messager racontait sa terreur quand il s'�tait vu entour� d'Iroquois qui remontaient la Chaudi�re. Outtak� l'avait fait compara�tre devant lui :</p><p>� Je vais rejoindre Ticonderoga, je te laisse la vie.</p><p>Dans les nouvelles qu'il apportait, M. de Frontenac confirmait qu'ils �taient aux alentours du Lac Bleu mais aucuns pourparlers n'�taient encore engag�s.</p><p>Il y avait un pli de Joffrey de Peyrac pour Ang�lique mais elle le d�chira avec rage en menus morceaux, sans le lire, puis le regretta aussit�t.</p><p>*****</p><p>La semaine qui suivit fut pour Ang�lique celle des larmes intarissables.</p><p>Cependant, le printemps �clatait. Et l'on comprenait l'exclamation de la Polak : � De quoi se saouler ! �</p><p>De Beauport � Saint-Joachim, trois mille pommiers en fleur qui explosaient au flanc de la c�te de Beaupr�. Du rose, du blanc, une odeur � mourir de suavit�...</p><p>Partout dans les jardins, une neige d'aurore. Les joues de l'�le d'Orl�ans �taient roses et blanches comme celles d'une jeune fille, d'une jeune fille normande.</p><p>Ang�lique expliquait par l'effet des senteurs capiteuses qui s'exhalaient dans l'air ti�de ses paupi�res rougies et le mouchoir qu'elle portait trop souvent � son visage. On la plaignit. Beaucoup de personnes souffrent au printemps d'affections diverses : rhumes, dit des foins, furoncles, fi�vres...</p><p>*****</p><p>Ville d'Avray apparut un apr�s-midi. C'�tait sa premi�re promenade depuis son accident. Il boitillait, son visage �tait d�fait et son �locution embarrass�e.</p><p>� On boit trop dans cette ville. La chaleur est venue s'ajouter � mon chagrin pour me pousser � boire afin d'�tancher ma soif et oublier ma douleur. Mais je suis en train de me rendre malade et vous m'abandonnez.</p><p>� Je vais vous faire une soupe � l'oignon. On l'appelle � soupe de l'ivrogne � comme vous le savez car l'oignon a la propri�t� de dissiper les vapeurs de l'alcool et de clarifier les humeurs.</p><p>Au moins pendant qu'elle �plucherait les oignons, elle pourrait s'essuyer les yeux, sans qu'il s'interroge�t sur ses paupi�res gonfl�es. Il �tait d'ailleurs inattentif, ne pensant qu'� Alexandre et il comprenait qu'elle le pleur�t avec lui.</p><p>� C'�tait un ange, un vrai ange. Je le sais. Je l'ai compris maintenant. Il a v�cu le destin des anges qui sont envoy�s en mission sur cette Terre. Les anges qui s'incarnent, aiment leur corps. Ils ont tant souhait� de l'avoir. Ils sont beaux. Ils ont toujours un comportement ail�. Et ils meurent souvent de mort violente, jeunes, en accomplissant l'acte h�ro�que et miraculeux pour lequel ils sont venus.</p><p>Apr�s avoir ainsi beaucoup parl�, il conclut.</p><p>� ... Je pars. Je quitterai la Nouvelle-France par le premier navire. Et tant pis si le Roi y trouve � redire... Comment a-t-il os� imposer un tel exil � un �tre de ma sensibilit� ? Tout �a pour une potiche de Chine. Il n'a pas d'entrailles. J'irai � Saint-Cloud. Monsieur me prot�gera et plaidera ma cause. On ne peut subsister dans ces contr�es sauvages sans devenir aussi sauvage. Ils auront des racines de sang ceux qui garderont le pays. Il leur a fallu sacrifier les chevelures de leurs enfants les plus chers... Moi, l'un me suffit... J'emm�nerai mon fils, mon petit Ch�rubin. J'ai besoin de me retremper dans un pays civilis�... Peut-�tre nous retrouverons-nous � Versailles, ch�re Ang�lique ?</p><p>*****</p><p>Durant cette p�riode, elle n'envisagea pas d'aller demander conseil au P�re de Maubeuge. Il l'aurait regard�e avec une lueur moqueuse dans ses yeux brid�s et lui aurait rappel� que les femmes tr�s belles ont un destin singulier, ce qui ne les emp�chait pas d'�tre tromp�es comme les autres, et qu'elle �tait le c�ur du cyclone, ce qui ne lui �vitait pas les temp�tes int�rieures.</p><p>Et pourtant c'�tait tr�s douloureux. Sa vie, cette vie qu'elle s'�tait donn� tant de peine � reb�tir, lui �tait arrach�e par lambeaux, mettant sa chair � vif.</p><p>� Il faut que je reste belle, se disait-elle en sanglotant devant son miroir. J'�tais si heureuse ! Si heureuse ! �</p><p>Elle regrettait les derniers mois v�cus.</p><p>Il y avait eu des disputes entre eux, mais qui ne semblaient surgir que pour leur donner l'occasion de s'expliquer, de se conna�tre mieux et de d�couvrir en des r�conciliations exquises la force sans cesse renouvel�e de leur d�sir. N'�tait-ce pas en un des plus beaux moments d'extase qu'elle avait cru apercevoir en lui une r�ticence, un recul... Alors qu'ils... s'envolaient. Ensemble, tous deux ! Le sommet est proche du pr�cipice. La roche Tarp�ienne o� l'on peut se briser les reins, est proche du Capitole o� les citoyens de Rome parvenus � la gloire risquaient de voir prononcer la sentence qui les condamnerait.</p><p>� J'te comprends pas, disait la Polak. J't'aurais pas crue si compliqu�e, Marquise... C'est d'�tre � l'aise qui t'a g�t�e. Pour quelques miettes qu'on a enlev� de la table, toutes ces pleurnicheries ! Que crains-tu ? Tu crois que �a se quitte facilement une cr�ature comme toi ? Vingt dieux ! �a me ferait bien plaisir, mais �a m'arrivera pas. Tu s�duiras, toujours !... �a �mane de toi par les yeux, par les l�vres, par la peau... La peau, c'est par l� que �a passe l'amour... Et �a ne meurt qu'avec nous. Tu crois que �a s'oublie la peau des anges ? Tu crois qu'un homme quand il est habitu� � cette peau il peut s'en passer ? M�me s'il le veut ? Et il ne le veut pas, ton homme !</p><p>Elle faisait claquer son pouce contre l'index.</p><p>� ... Y'a rien, j' te dis ! Pas �a ! C'est toi qui creuses ta tombe avec tes simagr�es !</p></section><section><p><strong>Chapitre 88</strong></p><empty-line/><p>� Ma petite amie ! Ma petite amie !</p><p>De son �ventail qu'elle tenait tout droit comme un plumeau, Mme Le Bachoys lui tapotait l'�paule.</p><p>La cath�drale �tait d�serte. Devant le ma�tre-autel M. Gaubert de La Melloise priait, assurant son heure d'adoration du Saint-Sacrement.</p><p>Dans l'ombre de l'�glise o� elle venait d'entrer afin de soustraire � la lumi�re du jour son visage alt�r�, Ang�lique reconnut la large face au teint vermeil de la brave dame et ses yeux bleus qui lui souriaient avec indulgence.</p><p>� Allons ! Allons, ma petite amie, fit-elle de sa bonne voix grondeuse. Est-ce raisonnable, ces yeux rouges ? Vous ! Vous ! Une s�ductrice ! Une femme qu'on ne peut s'emp�cher d'aimer d�s qu'elle para�t ? Si vous n'�tiez si aimable, les autres femmes vous ha�raient car non seulement vous d�tournez d'elles les regards de leurs admirateurs, mais vous avez encha�n� le c�ur d'un homme que toutes vous envient. Vous aurait-il bless� de quelque fa�on ? J'ai peine � le croire...</p><p>� Que vous a-t-on dit ? s'informa Ang�lique humblement.</p><p>� Rien ! Sauf que je ne vois qu'une duret� ou une l�g�ret� venant de Monsieur de Peyrac pour vous faire verser ainsi des pleurs...</p><p>Confiante en la bont� de son interlocutrice, Ang�lique laissa entendre qu'elle avait des raisons de le croire infid�le. Elle s'embarrassait dans ses griefs. Elle ne voulait pas retenir son mari prisonnier, dit-elle, mais les circonstances dans lesquelles la chose �tait arriv�e l'avaient bless�e... Elle y voyait de la d�sinvolture, un manque de c�ur. On avait profit� de son absence � l'�le d'Orl�ans...</p><p>� Ma ch�rie ! On voit bien que vous n'avez pas l'exp�rience d'�tre trahie, s'exclama Mme Le Bachoys. Vous sauriez que quelles que soient les formes ou les circonstances, c'est toujours ulc�rant. Si cela se passe sous votre toit en votre absence, c'est une insulte. Au loin, dans la discr�tion, c'est d'une hypocrisie r�voltante. Quoi qu'on fasse c'est toujours d'une l�chet� sans pareille de la part de l'homme, d'une tra�trise inimaginable de la part de la femme. Il n'y a pas d'adult�re �l�gant.</p><p>� En somme, vous l'excusez ? dit Ang�lique, tout en pensant que son aventure au fin fond des plaines d'Abraham avait tout de m�me mieux sauvegard� les apparences.</p><p>� Et vous, ma ch�re enfant, vous excuseriez-vous ? Dans le m�me cas ?</p><p>Sous le franc regard, Ang�lique ne chercha pas � feindre l'indignation vertueuse.</p><p>� Oui, reconnut-elle, car je sais que rien ne peut entamer mon amour pour lui... Il ne s'agirait que d'une incartade.</p><p>� Qui vous dit qu'il n'en est pas de m�me pour Monsieur de Peyrac ? Incartade, avez-vous dit ? Un petit �cart ! Une petite d�chirure dans le contrat ? Mais de quelle sorte de contrat ?</p><p>Ang�lique devait s'avouer que Mme Le Bachoys parlait d'or. Elle aussi �tait parvenue � la m�me conclusion. Mais l� o� tout versait dans la catastrophe, c'est qu'elle avait acquis la conviction qu'il ne l'aimait plus... Ou qu'il l'aimait moins.</p><p>Elle se remit � pleurer.</p><p>M. Gaubert de La Melloise, de son prie-Dieu du deuxi�me rang devant le ma�tre-autel, tourna la t�te, d�rang� dans ses pri�res par ce bourdonnement de chuchotements et de sanglots qui venaient du fond de l'�glise.</p><p>� Voyons ! Voyons ! la gronda Mme Le Bachoys. Essayez de vous confier clairement. Dites-moi ce qui vous tourmente. Y aurait-il quelque chose que vous auriez observ� ou que vous vous seriez imagin�, qui vous entra�nerait � attacher plus de gravit� qu'il ne faut � cette histoire... ancienne, il me semble ?</p><p>Ang�lique finit par avouer sa seule et unique crainte d'un malheur pr�s duquel le reste avait perdu de l'importance et qu'elle aurait m�me oubli�, si cette inqui�tude n'en avait pas �t� renforc�e. Elle craignait d'avoir commenc� de perdre son amour. Et elle parla du signe sur lequel elle �tayait son pronostic. Cette subtile r�ticence au sein d'une br�lante �treinte, comme si tout � coup il avait voulu �tre ailleurs, s'en aller. Oh ! Ce n'avait pas �t� aussi accentu�, d�finitif... Ne r�v�lait-elle pas un affaiblissement du sentiment amoureux qu'elle lui inspirait ?</p><p>� Au contraire !</p><p>Mme Le Bachoys paraissait tout � fait rassur�e et m�me enchant�e par son histoire. Selon elle, Ang�lique interpr�tait � tort une r�action tr�s masculine qui n'�tait qu'un aveu du pouvoir qu'il lui reconnaissait, de l'intensit� du bonheur qu'il �prouvait pr�s d'elle.</p><p>� Vous ne vous �tes peut-�tre pas tout dit... Ma petite amie... Les hommes ont peur de l'extase. Ils s'en m�fient. Sauf les tr�s jeunes gens... ou les �tres mystiques. Ils ont peur de ce l�chage, de ce laisser-aller, de cette disparition de toute... assurance. Ils veulent conduire l'attelage. S'affirmer... Leur sang-froid se trouve menac�. Ils ont peur de l'�garement ou d'une faiblesse qui serait mal interpr�t�e. De para�tre accabl� ou frapp� par la foudre...</p><p>� Vous croyez donc que sous la violence et l'�merveillement du plaisir qui s'emparait de lui et qui m'habitait aussi, il e�t voulu s'en d�fendre ?</p><p>� Ce n'est pas impossible. Les grands ma�tres es arts en volupt�, dou�s pour l'amour et pour le dispenser, peuvent redouter de se fondre en une femme, de confesser l'abandon en des bras si faibles et si dangereux. Ils nous pr�tent plus de calculs que nous n'en sommes capables... S'ils savaient... Nous autres femmes nous gardons le secret de nos... ravissements. C'est un secret entre Dieu et nous. Nous les cachons � nos confesseurs de peur d'�tre jug�es et vou�es � l'enfer. Certains hommes s'imaginent que rien ne nous est accord� que d'une mani�re diffuse. Mais c'est pourquoi il nous est plus facile de perdre les sens, de perdre la t�te, de nous laisser embarquer pour Cyth�re sans id�e de retour. Oh ! Oui, ma ch�re, nous sommes favoris�es.</p><p>� Je comprends ce que vous voulez dire. J'ai maintes fois �t� heureuse, folle et ravie par l'amour mais, ce jour-l�, il m'a sembl� que j'�tais sur le point de mourir sans regret. Car je mourais de joie.</p><p>� Personnellement, je m'�vanouis, dit Mme Le Bachoys.</p><p>� l'id�e de cette grosse femme tombant en p�moison sous les yeux effar�s d'un amant, Ang�lique se mit � rire. Mais Mme La Bachoys ne se vexa pas et partagea sa gaiet�.</p><p>� Oui ! Vous imaginez combien la situation peut �tre embarrassante pour un honn�te homme qui a fait de son mieux pour mener... disons, l'affaire � bien et avec le plus grand sang-froid dont il se glorifie. Le voici donc tout quinaud se croyant coupable... d'autant plus que ces messieurs sont jaloux de l'ampleur de nos transports...</p><p>Elles rirent de plus belle.</p><p>Cette fois M. Gaubert de La Melloise estima la dissipation outrageante et se leva dans l'intention d'y mettre fin. Le temps qu'il e�t effectu� sa g�nuflexion et descendu la nef, Ang�lique et Madame Le Bachoys, pour �chapper aux remontrances, s'�taient sauv�es sur le parvis.</p><p>Elles se donn�rent le bras et descendirent les marches.</p><p>� Faisons quelques pas sur la place. Promenons-nous � l'ombre des cerisiers en �coutant murmurer le ruisseau. Que disais-je ? Oui, je m'�vanouis, et abandonne ainsi le nautonier sur la rive, ce qui le rend furieux. Et vous, quels sont vos aveux ?</p><p>� Que voulez-vous dire ?</p><p>� Que lui avez-vous manifest� ? Que lui avez-vous avou� ? Que lui dites-vous des sentiments qu'il vous inspire ?</p><p>Alors Ang�lique se souvint des paroles d'amour qu'il pronon�ait souvent. Combien il avait mis tout en �uvre, � Gouldsboro, � Wapassou, ici m�me pour la ramener � lui, la r�veiller, la consoler. Et lui, se rendant accessible � elle, lui disait :</p><p>� Je suis tomb� amoureux de cette nouvelle femme que vous �tes devenue. J'ai pu vivre sans vous. Maintenant, je ne le pourrais plus... �</p><p>Quelle r�ponse avait-elle donn�e � ces discours ?</p><p>Parfois, il lui �tait arriv� dans l'exc�s de tendresse d'avoir envie de franchir on ne sait quelle mauvaise honte, timidit� ou peur, et de le combler de paroles, peut-�tre na�ves, mais qui auraient essay� de traduire tout ce qu'il �tait pour elle. Elle aurait voulu se jeter � ses genoux, ou le serrer dans ses bras, l'embrasser dans un �lan possessif et fougueux que lui inspiraient sa vue et sa pr�sence.</p><p>� Mais... il n'aimerait peut-�tre pas cela, fit-elle.</p><p>� Que vous disais-je ? Il y a beaucoup de barri�res dans nos �tres qui s'opposent � notre bonheur. Vous avez encore bien des chemins � suivre, de d�couvertes � faire... Il n'y a que les amants qui se connaissent bien, qui savent qu'ils ne se connaissent gu�re et qu'il leur reste des tr�sors. On croit toujours qu'on est amoureux et l'on s'aper�oit, quand on regarde en arri�re, qu'on l'�tait peu et que c'est alors, maintenant, qu'on est amoureux... et puis plus loin encore... nous attendent des r�v�lations infinies. On dit et l'on r�p�te : je suis amoureux. Mais m�me pour une seule personne le mot change. Il reste semblable, mais oppos� sur des v�rit�s diff�rentes et que nous sommes seuls � conna�tre et � d�finir. Quelles v�rit�s ? J'ai ma petite id�e l�-dessus,.. Elles sont diff�rentes, ai-je dit !... Pas tr�s vari�es et pourtant multiples par des d�veloppements et les r�sonances que nous leur donnons, chacun de nous, en nos c�urs...</p><p>� L'orgueil des hommes leur tient lieu de corset, dit-elle encore. Comme pour les femmes, ils ne le quittent qu'� regret et non sans g�ne dans l'amour. Ils le d�lacent avec plus d'appr�hension qu'un guerrier �tant sa cuirasse sous le feu de l'ennemi. Notre Peyrac n'a jamais �t� ainsi, m�me lorsqu'il n'�tait qu'un jeune Gascon audacieux... et impatient de go�ter � tous les fruits de l'existence, les plus vari�s et les plus beaux. Je connais sa vie, je me la suis fait raconter plusieurs fois en d�tail. Mais il pr�f�rait prendre l'amour pour un divertissement et un art et vous lui avez appris ce qu'il savait fort bien, lui po�te, lui troubadour, que l'amour mord au c�ur. Vous l'avez introduit dans un domaine dont il se doutait qu'il existait mais o� il croyait pouvoir se dispenser de p�n�trer. Cette force qui a dispos� de lui peut l'avoir, de temps � autre, rendu... difficile. Mais il y a des paliers, des �tapes, qu'un homme comme lui ne peut pas regretter d'avoir franchis.</p><p>Mme Le Bachoys fit quelques pas d'un air songeur.</p><p>� J'avoue qu'il m'impressionne... Il m'aurait boulevers�e si... j'ai pr�f�r� vous le laisser. Il y a des feux qu'il ne faut pas essayer de d�tourner vers soi... Je me connais... � moi, une fois ne m'aurait pas suffi. Et il n'est pas certain qu'il aurait voulu m'en accorder plus... J'aurais d�p�ri... Vous voyez cela !</p><p>Elle hocha la t�te en riant.</p><p>� ... Vous �tes pour lui la femme inoubliable. De cela il ne gu�rira pas ! Et il le sait. Un homme comme lui, c'est normal qu'il s'en d�fende, mais vous... vous pouvez faire tout ce que vous voulez... M�me continuer � faire la sotte... Cela ne changera plus rien... Bienheureuse ! Bienheureuse �tes-vous !</p><p>Elle regardait Ang�lique avec douceur et sous le regard un peu voil� des beaux yeux bleus qui brillaient dans ce visage r�joui et couperos�, Ang�lique se demandait si elle n'avait pas devant elle celle qui aurait pu �tre sa seule rivale � Qu�bec.</p></section><section><p><strong>Chapitre 89</strong></p><empty-line/><p>� Bienheureuse ! Bienheureuse �tes-vous ! � avait r�p�t� Mme Le Bachoys � Ang�lique avant de la quitter, apr�s lui avoir administr� un petit coup amical de son �ventail en plumes de dindon sauvage. � Bienheureuse vous qui avez tout re�u ! �</p><p>Par un message de la M�re Sup�rieure des ursulines, Ang�lique sut que l'on d�sirait la voir au monast�re. Elle s'y rendit, faisant tr�ve � son chagrin, envisageant que les m�res d�siraient parler d'Honorine, de ses progr�s en lecture peut-�tre, de ses sottises s�rement.</p><p>Les petites filles dansaient sous les pommiers en fleur :</p><p>� Alouette ! Gentille alouette ! �</p><p>La M�re Sup�rieure lui dit tout d'abord qu'elle et ses s�urs avaient regrett� de ne pouvoir la remercier aussit�t de vive voix d'avoir sauv� leurs vies.</p><p>� Notre cl�ture, Madame, nous est parfois un sacrifice lorsque nous souhaiterions courir � nos amis pour leur baiser les mains.</p><p>M�re Madeleine avait eu l'heureuse inspiration de la demander pour lui communiquer certaines recommandations du Seigneur. On pouvait donc la couvrir de b�n�dictions et l'assurer de pri�res quotidiennes pour elle et les siens.</p><p>Honorine, affirmait-elle, �tait leur enfant pr�f�r�e. L'on n'avait avec elle aucune difficult� si l'on s'adressait � son c�ur.</p><p>Derri�re la grille, la M�re Madeleine l'attendait et lui adressa un sourire de connivence.</p><p>� Je ne voudrais pas, ch�re dame, que vous payiez trop cher les mauvais coups que votre vaillance porte au d�mon. Il se venge toujours, sachez-le. Les grandes faveurs que le Ciel nous accorde, ne peuvent l'�tre, sans que nous soyons contraints d'abandonner � notre insatiable ennemi un petit lambeau de nous-m�mes afin de calmer sa voracit�. Ainsi l'on d�tourne son attention des enjeux plus graves et j'ai toujours remarqu� que le prix de cette obole �tait minime.</p><p>Cette fois, Ang�lique ne demanda pas : � Que savez-vous ? � Elle comprenait que M�re Madeleine avait devin� qu'elle traversait une crise douloureuse.</p><p>Elle dit qu'� son sens la d�me qu'il lui �tait demand�e de verser au d�mon pour avoir re�u la gr�ce de sauver Qu�bec ne lui paraissait pas tellement minime. C'�tait difficile � expliquer � une religieuse.</p><p>Pour simplifier les choses, elle confessa � M�re Madeleine, assur�e de sa discr�tion, qu'elle avait appris r�cemment une infid�lit� de son mari.</p><p>� L'infid�lit� ? Est-ce donc, vraiment toujours, la preuve d'un manque d'amour ? demanda M�re Madeleine en haussant les sourcils d'un air na�f.</p><p>� ... Ne versez pas trop de pleurs. Vos amis, vos fils sont saufs, votre petite fille est sauve. Votre �poux bien-aim� est sauf. B�nissez le ciel ! Au niveau des bonheurs terrestres, il n'y a que la mort qui est irr�parable.</p><p>D�cid�ment, tout le monde semblait se mettre d'accord pour ne pas la trouver � plaindre. Il y a des �tres qui ne sont pas faits pour inspirer la piti�. Aussi bien n'�tait-elle pas seule � pleurer dans Qu�bec. On d�nombrait les morts.</p><p>Parmi les premi�res victimes, les occupants de la barque qui avait emport� les �l�ments du tabernacle de sainte Anne. Sabord�e � coups de hache, la barque avait coul�. Quelques pi�ces flottant au gr� des flots furent retrouv�es.</p><p>Des pr�delles, c'est-�-dire des degr�s de l'autel, longues �paves d'or aux entrelacs de bl� et de vigne, aux rinceaux de feuilles d'acanthe, furent aper�ues suivant le courant par des mariniers qui chang�rent de cap afin de les rejoindre et de les haler jusqu'� Qu�bec. Le d�me et sa croix dans�rent longtemps sur la cr�te des vagues puis all�rent s'�chouer sur la c�te nord de l'�le d'Orl�ans, presque dans la crique d'o� avaient surgi les cano�s ennemis fon�ant sur la grande barque avec des cris horribles. Ce qui parut un signe.</p><p>Sous le petit cap, au plus serr� des oies, furent retrouv�s les deux reliquaires pouss�s l� sans doute par les ailes de leurs anges, car on les retrouva ensemble. Ainsi l'�uvre ne serait pas d�pareill�e. Enfin, juste au pied de la nouvelle chapelle, vinrent s'�chouer la custode frapp�e du p�lican eucharistique, la statue de sainte Anne et, un peu plus loin, dans les roseaux, le corps du sculpteur transperc� de fl�ches.</p><p>On l'enterra donc par l�, un peu plus haut, pr�s de l'endroit miraculeux, dans l'ombre des rochers dress�s, chevelus de broussailles, de buissons de raisins d'ours et de petits pins baumiers aux racines l�g�res. Suivant les saisons, l'appel des oies sauvages, le chant du fleuve berceraient son sommeil �ternel. S'y m�lerait au cours des si�cles l'ample rumeur ne cessant de grandir des foules p�lerines qui viendraient de plus en plus nombreuses et ferventes s'agenouiller en ce lieu et suspendre, en ex-voto, aux murs et aux vo�tes du sanctuaire, des b�quilles et des petits navires3.</p><p>Aux ursulines, on lui avait parl� de la mort, durant l'hiver, de la petite Jacqueline, la petite Indienne que son p�re chef montagnais avait amen�e le jour de la premi�re temp�te. Il est difficile d'�lever ces enfants des for�ts. Lorsqu'elles sont trop petites pour s'enfuir, elles s'�tiolent.</p><p>Une autre mort survenue, comme par m�garde, fut celle du P�re Loubette. Il �tait mort. Et comme il �tait mort durant les journ�es iroquoises, on se demanda, avec horreur, s'il n'�tait pas mort parce qu'une fois de plus, dans le bouleversement et le hourvari g�n�ral, on l'avait oubli�. Mais aussi, pourquoi, g�missait-on, refusait-il de se faire porter chez les dames augustines de l'H�tel-Dieu ? Quand on est grabataire ! Cependant son visage serein, ses paupi�res closes, le sourire narquois qu'il gardait au coin de ses l�vres rigides rassur�rent les consciences angoiss�es. Il �tait mort sans souffrir, affirmait-on. Cela se voyait... Comme on s'endort. Son calumet de pierre rouge �tait pos� � ses c�t�s, ainsi que la lettre contenant son testament. Il laissait tout ce qu'il poss�dait � Mme de Peyrac soit son calumet et son vaisselier de bois de ch�ne travaill� au couteau et � la gouge du temps o� les ch�nes de la for�t am�ricaine n'appartenaient pas encore au Roi de France et que les braves colons pouvaient s'y tailler, sans encourir de sanctions, de beaux meubles pour y ranger leur primitive vaisselle de bois, de calebasse ou d'�corce de bouleau.</p><p>Il la priait de remettre sa tabati�re de fer-blanc et de menues bricoles de cuir, sachets, ceintures, gris-gris indiens, � un certains. Beaupars qui avait hivern� avec lui en Gasp�sie. Dans un codicille malicieux, ajout� avec demande de n'�tre lu que deux jours apr�s la premi�re lecture, il ajoutait qu'il laissait libre son h�riti�re, Ang�lique, de faire don, si elle le voulait, au marquis de Ville d'Avray du calumet de pierre rouge.</p><p>Cela mit un baume sur la douleur du marquis et sur la d�ception qu'il avait �prouv�e pendant deux jours. Il avait fait une sc�ne � Ang�lique � propos de ce calumet, ce qui prouvait qu'il commen�ait � reprendre go�t � la vie. Le don du calumet le rendit � lui-m�me. Il se battit en duel avec Monsieur Tardieu de La Vaudi�re qui lui avait fait infliger de lourdes amendes parce qu'il n'avait pas de murets coupe-feu � son toit, � comme si j'en avais besoin �tant donn� que je ne suis mitoyen de personne �, et qu'il n'avait pas proc�d� en temps voulu au pavage de la rue, devant son seuil. Le marquis trouva que la coupe �tait pleine. Il fut bless� au bras.</p><p>� � peine �tais-je remis de mon entorse !</p><p>Un autre duel pr�vu, attendu, redout�, eut lieu �galement.</p><p>Le dogue allemand de M. de Chambly-Montauban et le glouton de Cantor de Peyrac se trouv�rent un jour face � face. L'affaire fut rondement men�e. La t�te du dogue se retrouva perch�e � la fourche d'une branche sur la Place d'Armes. � l'autre extr�mit� de la Haute-Ville, le corps d�capit�, hiss� lui aussi, fait assez rare, dans les branches de l'orme du carrefour, intrigua ceux des chiens du petit campement qui avaient �chapp� � ses crocs.</p><p>Lorsque les Qu�b�cois avaient appris comment avait fini le chien de l'abb� Dorin qui �tait si brave et qui avait �t� tu� d'une fl�che iroquoise devant l'�glise o� priait son ma�tre, alors que celui de M. de Chambly-Montauban survivait et continuait de casser all�grement l'�chine des chiens indiens de rencontre, ils ne s'�taient pas priv�s de grommeler :</p><p>� Ce sont toujours les meilleurs qui s'en vont ! �</p><p>Ils se r�jouirent en secret.</p><p>M. de Chambly-Montauban en fit toute une histoire. Mme Le Bachoys le secoua. Un chien �tait un chien et son dogue allemand la plus odieuse cr�ature qui f�t. L'attachement qu'il lui portait, s'amusant de sa f�rocit�, �tait malsain, car il n'avait m�me pas r�ussi � en faire une bonne b�te et c'�tait coupable.</p><p>Le glouton, le diable des bois, avait rendu justice. Les Indiens de la ville eux-m�mes en convenaient. Elle lui signifia encore qu'il �tait temps pour lui de penser aux choses s�rieuses, c'est-�-dire � se d�clarer aupr�s de leur fille a�n�e et de la demander en mariage car ayant assez papillonn� b�tement, il devait apprendre � faire convenablement l'amour, plut�t que de d�cevoir sur ce point ses nombreuses conqu�tes comme le bruit lui en �tait revenu.</p><p>Il est bon de signaler que ces �v�nements se d�roul�rent au cours d'environ trois semaines.</p><p>*****</p><p>Venant du sud et doublant le Cap Rouge, une flottille de canots et les voiles de grosses barques firent croire au retour de l'arm�e. Ce n'�tait que les Trifluviens et les Montr�alais qui arrivaient avec leurs bonnets blancs et leurs bonnets bleus. Ils remontaient du fond de la nasse du Saint-Laurent o� on les avait oubli�s derri�re leur blizzard.</p><p>Tout ce qui grouillait en amont et qui avait �t� �touff�, effac� par l'�pret� de l'hiver, surgissait � grand bruit comme un peuple de gentils animaux sortant de leurs tani�res et flairant le soleil.</p><p>Les nouvelles se d�versaient sur les quais comme on l'aurait fait d'une p�che gonflant des filets pleins � craquer. De Qu�bec, l'on aurait cru que tout le monde dormait l�-bas au creux des blizzards. Mais pensez-vous ! Il s'en �tait pass� des choses : naissances, morts, mariages, querelles, crimes, disparitions, ruines, r�ussites... La voix des peuples enterr�s s'�levait avec la m�me animation que le bruit des eaux lib�r�es.</p><p>�a courait et cascadait. Ce n'�taient pas des nouvelles, ni des r�cits, ni des annonces, c'�tait un chant, un chant de voyageur au fil du fleuve.</p><p>Par ce premier convoi, le baron d'Arreboust �tait revenu. Il �tait d��u et d�sesp�r�. Cet hiver � Montr�al se soldait par un �chec. Il avait multipli� les d�marches pour rencontrer sa femme qui vivait en recluse, c'est-�-dire enti�rement emmur�e dans une cellule qui ne communiquait que par un guichet avec le monde ext�rieur. Les religieuses de l'h�pital de Jeanne Mance s'occupaient de sa subsistance.</p><p>Mme d'Arreboust avait distribu� une grande part de sa fortune aux �uvres et aux couvents.</p><p>Son �poux n'avait pu p�n�trer qu'une fois jusqu'� sa cellule, ne faisant que l'entrevoir � peine, tandis qu'elle lui reprochait de ne pas demeurer fid�le au sacrifice qu'ils avaient d�cid� ensemble et qu'il commettait une mauvaise action en venant lui rappeler par sa pr�sence les plaisirs du monde auxquels elle avait renonc� afin de mieux servir Dieu.</p><p>Le timbre de la voix qui lui �tait parvenu par cette ouverture lui avait paru affaibli et chevrotant et il s'�tait retir�, mortellement inquiet.</p><p>� Il ne vous reste plus qu'� vous occuper de cette petite malheureuse, dit Mlle d'Hourredanne � Ang�lique apr�s qu'elle eut re�u le baron accabl�.</p><p>� Trente ans, ravissante et recluse ! Comprenez-vous cela ? Le P�re d'Orgeval l'a enferm�e. Il �tait son mauvais g�nie. Il �tait le mauvais g�nie de bien des gens. Mais vous avez bris� le charme. Et, gr�ce � vous, l'on se met � regarder du c�t� de l'amour avec plus d'indulgence. L'on r�ve � l'aventure... une petite aventure une seule fois. Il faudra que vous vous rendiez un jour � Montr�al pour voir Camille et pour la sortir de son trou.</p><p>� Et vous ?</p><p>Mlle d'Hourredanne rosit l�g�rement et regarda Ang�lique d'un air coupable.</p><p>� Que voulez-vous dire ?</p><p>� Et vous, Cl�o ? Quand allez-vous sortir de votre lit ?</p><p>� Moi ? Mais je n'ai point d'amour qui m'attende � ma porte comme Camille d'Arreboust.</p><p>� Et l'intendant Carlon ! Ne savez-vous donc pas qu'il se consume pour vous depuis des ann�es ? On me l'a dit. En tout cas, il est visible aux yeux de tous qu'il ne saurait se passer de votre compagnie et que vous �tes son r�ve secret.</p><p>� Il ne me parle que de potasse et de chantier naval. Et si je veux hausser le d�bat, nous nous disputons parce que je suis jans�niste et qu'il est gallican.</p><p>� Il n'ose pas franchir la barri�re des mots ordinaires. Et il s'abrite derri�re eux afin d'avoir pr�texte de rester pr�s de vous, m�me au prix d'une dispute.</p><p>� J'aime ces hommes timides, fit Mlle d'Hourredanne en rosissant plus encore.</p><p>Elle poussa un soupir.</p><p>� Il est trop tard, Ang�lique. Moi, je n'ai plus trente ans.</p><p>� Mais vous �tes ravissante.</p><p>Ang�lique lui tendit les deux mains.</p><p>� Levez-vous ! Il fait tr�s beau. Le soleil brille et l'intendant est au palais. Il ne s'agit que d'une promenade. Levez-vous ! Et faites-lui la surprise de lui rendre visite...</p><p>Enfin des militaires et quelques Hurons apport�rent des nouvelles de l'arm�e. La jonction avec le reste des Iroquois s'�tait faite. On travaillait � enterrer la hache de guerre. Le tr�sor des Iroquois contiendrait neuf colliers de Wampum, deux de rasade, c'est-�-dire de perles et non de coquillages, treize branches de Wampum. En outre une branche qui voulait dire � que le lieu des os des Ab�nakis soit respect� � et une autre � que l'enveloppe de leurs os soit aussi respect�e �. Ils n'avaient encore voulu s'engager � rien pour les Hurons.</p><p>Ang�lique re�ut une missive personnelle de son mari. Cette fois elle l'ouvrit.</p><p><emphasis>On me rapporte, Madame, que la faveur publique vous destine aux autels. Patronne d'une ville que vous avez sauv�e comme sainte Genevi�ve le fit de Paris, voil� qui nous fait mesurer, ce me semble, la distance parcourue depuis que, sur ce m�me rivage, vous avez d�barqu�, lan�ant � la Nouvelle-France votre d�fi. Aujourd'hui vous avez triomph� de tous les mauvais bruits et votre victoire est enti�re...</emphasis></p><p>Il lui prodiguait toutes sortes de paroles de tendresse et parlait d'Outtak�. Il ne pr�voyait pas que le retour f�t possible avant deux semaines.</p><p>� Qu'il reste l�-bas ! Je ne veux plus le voir !</p><p>Elle ne put s'emp�cher de rectifier.</p><p>� ... Oh si ! Qu'il revienne. Mais le plus tard sera le mieux. J'aurai le temps de me composer un visage.</p><p>*****</p><p>M. d'Arreboust lui avait apport� de Montr�al une lettre de Mlle Bourgeoys. La religieuse assurait Ang�lique de son bon souvenir, parlait de l'hiver, se f�licitait qu'il e�t �t� d'un � beau froid �. Les �l�ves et les s�urs se portaient bien. Elle avait demand� des renseignements sur son ancienne �l�ve, cette fillette du nom de Marie-Ange qui ressemblait � Ang�lique de fa�on surprenante. D'ici peu elle serait � m�me de conna�tre l'origine de cette famille... Ang�lique, d'abord surprise, demeura songeuse. Mlle Bourgeoys semblait envisager qu'une telle ressemblance ne pouvait �tre due qu'� des liens de parent�.</p><p>Peu de personnes dans son entourage s'�taient exil�es en Am�rique, sauf son fr�re a�n� Josselin qui avait disparu quand elle avait huit ou dix ans, en criant bien haut qu'il voulait de l'aventure et, aussi, croyait-elle se souvenir, un oncle, mais tous deux �taient partis en se laissant entra�ner par un pasteur protestant fanatique, ce qui avait bris� le c�ur de son grand-p�re, lequel, � l'avenir, avait exig� qu'on ne pronon��t jamais devant lui le nom des transfuges. Elle revit en pens�e ses fr�res, ses s�urs, le ch�teau de Monteloup, sa nombreuse et imp�cunieuse famille dispers�e � tous vents : l'un j�suite, l'autre pendu, elle aux antipodes...</p><p>Mlle Bourgeoys terminait en l'assurant de l'affection qu'elle lui portait et qui les unissait toutes deux en J�sus-Christ.</p><p><emphasis>Bien que pr�venue contre vous</emphasis>, �crivait-elle,<emphasis> vous savez que la confiance que vous m'avez inspir�e a �t� spontan�e.</emphasis></p><p><emphasis>Il ne m'a pas �t� facile, je l'admets, de reconna�tre, au vu de nos existences si dissemblables en apparence et aux buts si contraires, que nos vies se chauffaient � la m�me flamme qui magnifie tout, qu'elle br�le pour un �tre ou pour la Sainte Majest� de Dieu : l'Amour.</emphasis></p><p><emphasis>Car il y a plusieurs sortes d'amour parmi le monde : l'amour des �trangers, l'amour des passants, l'amour des pauvres, l'amour des associ�s, l'amour des amis, l'amour des parents... et enfin l'amour des amants... On est touch� de compassion pour les �trangers, quand on apprend que leur pays est opprim� et saccag�. On aime les passants, parce qu'ils apportent quelque gain, les pauvres, � qui on donne le superflu, les associ�s, car leur perte est dommageable... les amis, parce que leur conversation pla�t et est agr�able... les parents, parce que l'on en re�oit du bien ou que l'on craint d'�tre ch�ti� par eux... Mais il n'y a que l'amour des amants qui p�n�tre le c�ur de Dieu et � qui rien n'est refus�. Cet amour se trouve rarement, il est vrai. Mais c'est le v�ritable amour. Car il ne conna�t pas ses int�r�ts ni m�me ses besoins. La maladie et la sant� lui sont indiff�rentes, la prosp�rit� ou l'adversit�, la consolation ou la s�cheresse, tout lui est �gal. Et il donne sa vie avec plaisir pour la chose aim�e...</emphasis></p><p>Ainsi donc, tout le monde parlait d'amour y compris Mlle Bourgeoys.</p><p>Et c'�tait le moment o� Ang�lique s'en croyait � jamais d�poss�d�e.</p><p>La lettre de la pieuse femme porta � son comble son d�sespoir. H�las ! C'en �tait fini de l'amour des amants... Pour la premi�re fois de sa vie, Ang�lique doutait du pouvoir de ses charmes.</p><p>*****</p><p>M. de Chambly-Montauban annon�a son mariage avec la fille a�n�e des Le Bachoys. On le f�licitait. Il r�pondait :</p><p>� Oui, la m�re est tr�s bien.</p><p>Ang�lique rencontra Mme Le Bachoys.</p><p>� Ma fille oubliera Pont-Briand. Elle n'aurait pas �t� heureuse avec lui.</p><p>Elle soupira.</p><p>� ... Ah ! Ce Pont-Briand ! Vous avez eu tort de le d�daigner.</p><p>Ang�lique dit qu'elle ne voyait pas pourquoi. Il lui avait d�plu souverainement.</p><p>� Vous �tes trop �clectique dans votre choix des hommes, ma ch�re. Il est vrai que celui que vous avez fait votre ma�tre vous rend difficile. Pourtant, ce n'est pas la crainte qui vous arr�te.</p><p>� � Wapassou, les conditions n'�taient pas les m�mes, ni en moi ni en dehors. Nous �tions isol�s, au fond des for�ts. Ici, � Qu�bec, nous sommes plus forts.</p><p>� Qu�bec, c'est Qu�bec. Le vent souffle o� il veut, dit Mme Le Bachoys et, � Qu�bec, il emporte souvent nos bonnets par-dessus les moulins.</p><p>*****</p><p>Le vent soufflait, les moulins tournaient, le bonnet de Mme Le Bachoys s'envolait...</p><p>D'un seul coup, comme ils �taient venus, tombaient au sol les p�tales des pommiers.</p><p>C'�tait l'�t�. Le soc de la charrue ouvrait la terre. Les semailles commen�aient.</p><p>L'�le d'Orl�ans, au loin, avait des nonchalances de squale �chou�, de crocodile affal�, veillant d'un �il. Derri�re la brume de chaleur, elle �tait embu�e comme un songe et paraissait inhabit�e, d�serte comme ce premier jour o� Cartier la vit et la nomma � �le de Bacchus � � cause de ses vignes sauvages.</p><p>En Canada, il n'y avait que deux saisons. Huit mois de glace et quatre de chaleur torride, avec, � la charni�re de ces deux extr�mes, dix jours d'une explosion de fleurs : le printemps ; d'un d�ploiement de draperies pourpres, rouges, roses et or : l'automne.</p><p>Il faisait une chaleur �touffante. Ang�lique marchant, absorb�e dans ses pens�es, se trouva, impromptu, devant Sabine de Castel-Morgeat.</p><p>C'�tait celle-ci qui l'avait abord�e.</p><p>� Les travaux de r�fection de ma maison sont achev�s, lui dit l'�pouse du gouverneur militaire. M'accompagneriez-vous afin que je puisse vous en faire les honneurs ?</p><p>Ang�lique s'attendait si peu � l'invite qu'elle demeura coite, dans l'impossibilit� de d�cider ce qu'elle devait faire.</p><p>� J'ai remeubl� mon salon. Et, dans quelques jours, Anne-Fran�ois pourra �tre log� dans une chambre plus confortable, � condition que vous autorisiez son transport comme sans danger du ch�teau Saint-Louis.</p><p>Sabine n'exag�rait-elle pas un peu ? Parce que la descente des Iroquois les avait oblig�es, malgr� elles, � garder des relations normales, s'imaginait-elle que ce qu'elle avait fait �tait nul et non avenu ?</p><p>� Madame Le Bachoys m'a touch� un mot � votre sujet, dit vivement Sabine.</p><p>� � quel propos ? demanda Ang�lique, sur la d�fensive.</p><p>� Elle m'a dit que nous vous devions tant que nous en devenions ingrats. Qu'elle s'�tait pos� la question si � votre tour vous n'aviez pas besoin d'aide et qu'elle m'estimait la personne la plus habilit�e pour le faire de la plus efficace fa�on. Madame Le Bachoys est une personne d'une d�licatesse infinie et nullement cancani�re. J'ai compris son intention. Ne voulez-vous pas que nous parlions un peu ?</p><p>La maison reconstruite des Castel-Morgeat se dressait un peu en retrait de la Pr�v�t�, au sommet d'un jardin dont les grilles ouvraient sur la Grande All�e.</p><p>Du salon o� Sabine introduisit Ang�lique on avait une vue sur les lointains, plus belle encore si possible que du ch�teau Saint-Louis. Le soleil entrait et faisait briller agr�ablement le bois des meubles que Mme de Castel-Morgeat avait enfin pu r�int�grer dans leurs murs. Ang�lique n'aper�ut pas la petite coupe d'or et d'�meraude.</p><p>� Qu'avez-vous � me dire ? demanda-t-elle froidement.</p><p>� Vous me trouverez peut-�tre pr�tentieuse si je vous dis que je vous ai fait venir pour vous parler de moi. Cependant je le ferai. Car je crois que c'est l� ce qui peut donner la plus juste estimation de ce qui vous a fait de la peine et ainsi contribuer � vous d�livrer de tout souci et vous rass�r�ner.</p><p>� Vous en parlez � votre aise, maugr�a Ang�lique, am�re.</p><p>Elle vit Sabine de Castel-Morgeat se retenir de pouffer, puis soudain s'exclamer :</p><p>� Oh ! Ang�lique ! Est-ce possible ? Vous ! Vous ! Qui ?</p><p>� Vous allez dire comme Madame Le Bachoys : � Vous, une s�ductrice ? �</p><p>� Mais oui ! En effet ! Ne connaissez-vous pas vos armes ? Qui peut entrer en lutte avec une femme qui poss�de votre beaut� ?</p><p>� La beaut� n'est pas tout, fit Ang�lique en touchant son visage d'un air malheureux.</p><p>� Sans doute. Mais c'est souvent beaucoup. Ne soyez pas ingrate envers la nature qui, en vous parant de telles gr�ces � votre berceau, vous a �pargn� tous ces travaux et ces efforts pour plaire auxquels sont astreintes vos s�urs moins favoris�es.</p><p>� Vous n'avez pas � vous plaindre en ce domaine, je vous l'ai dit maintes fois.</p><p>� Soyez-en remerci�e. Mais malgr� votre bont�, et malgr� votre d�couragement passager, nulle d'entre nous ne se fait d'illusions, vous garderez la palme quelle que soit la partie � laquelle vous vous engagez, comme femme vous poss�dez l'arme premi�re... Ang�lique, pardonnez-moi d'insister, mais �tes-vous r�ellement aussi meurtrie que vous semblez le t�moigner ou bien jouez-vous un peu la com�die ?</p><p>Ang�lique sentit de malencontreuses larmes lui remonter aux paupi�res..</p><p>� Je suis tr�s mis�rable ! affirma-t-elle.</p><p>Devant le ton pu�ril de son assertion, Mme de Castel-Morgeat �baucha un sourire et Ang�lique fr�mit. Si Sabine se mettait � rire et � sourire, elle allait acqu�rir trop de charme. Et si, par-dessus le march�, Ang�lique lui laissait l'avantage de la grandeur d'�me et de l'aimable caract�re, avec, en plus, celui de ses origines toulousaines, alors, oui, cette fois, elle pourrait devenir une rivale inqui�tante. Mais alors Ang�lique n'aurait � s'en prendre qu'� elle-m�me car elle aurait en se cantonnant dans une attitude chagrine � creus� sa tombe �, comme disait la Polak. Il �tait temps encore...</p><p>� Vous payez vos fatigues et vos �motions, dit doucement Sabine. Vous allez vous reprendre. Ne voulez-vous pas vous asseoir ?</p><p>Ang�lique attira un fauteuil.</p><p>� Alors ? fit-elle en s'asseyant, je vous �coute. Parlez-moi de vous...</p><p>� Ang�lique, quand, il y a quelques jours, j'ai vu mon fils rena�tre � la vie et vos paroles me confirmant qu'il �tait sauv�, vous avez fait cesser le cauchemar dans lequel j'avais v�cu depuis l'instant o� on me l'avait ramen� mourant, j'ai su que je recevais du Ciel tout ce que je pouvais souhaiter de meilleur en cette vie. Comme elle m'a paru simple d�sormais, cette vie, apr�s qu'il m'a fallu envisager de la poursuivre, des ann�es et des ann�es, avec le glaive de la perte de mon enfant, de mon fils unique au c�ur, la perspective de souffrir ce vide qu'on ne peut combler, une absence irr�m�diable qui vous rejette � jamais du c�t� de la mort car avec votre enfant un peu de vous-m�me est descendu au tombeau. Oh ! Certes, je ne l'ignore pas, je ne vais le retrouver petit gar�on bien � moi que le temps de sa convalescence. Et puis, il gu�rira et il partira. Mais n'importe quand on sait qu'un jour on peut entendre de nouveau son pas vif r�sonner, le voir surgir devant soi, vivant. Combien la vie m'a paru belle et facile de la vivre ! Je saurai calmer les exigences de mon imaginaire. Je ne r�clamerai plus rien d'elle que ce qu'elle pourra me donner. Je suis heureuse, Ang�lique. Et je ne peux supporter l'id�e que par un contrecoup injuste et qui n'aurait pas d� �tre, car vous n'auriez jamais d� le savoir Ang�lique, vous souffriez, vous � qui nous devons tant.</p><p>Sabine croisait et d�croisait ses doigts. Ce qu'elle avait � dire n'�tait pas facile, mais elle avait d�cid� d'aller jusqu'au bout.</p><p>� ... Il faut que dans la mesure du possible vous sachiez ce qui est arriv� afin de ne pas vous exalter dans de fausses imaginations. C'est impensable que cela ait transpir� et soit parvenu jusqu'� vous, car ce ne pouvait �tre que par hasard et sans lendemain.</p><p>� Si elle savait � qui je dois la bonne nouvelle �, pensa Ang�lique.</p><p>Mais elle serra les l�vres et ne dit rien.</p><p>� ... Les d�tails de ce qui a pr�c�d� mon incursion � Montigny se perdent dans un brouillard confus. Je sais seulement que j'�tais folle, sur le point de perdre la raison et que je ne peux m'emp�cher de consid�rer qu'il m'a sauv�e en agissant comme il l'a fait. C'est assez humiliant pour une femme que de le reconna�tre, mais il y a eu dans son geste une grande part de bont�...</p><p>� Une bont� qui ne se souciait gu�re de moi.</p><p>� Vous �tes tr�s forte, Ang�lique, et moi j'�tais faible et perdue... Je vais me taire car je vois combien ce que je vous dis est d�plaisant pour vous... Je voudrais cependant vous donner encore ma pens�e sur ce point.</p><p>� De toute fa�on, c'est toujours ulc�rant �, se raisonna Ang�lique se rappelant les conseils de Mme Le Bachoys.</p><p>� Continuez, dit-elle � voix haute.</p><p>� Vous �tes tr�s forte, Ang�lique. Je ne sais si vous avez toujours �t� ainsi. Il se peut que vous ne soyez parvenue � cet �tat que subitement et r�cemment... Mais je sentais tellement que vous �tiez la plus forte. Et lui aussi. Peut-�tre aurait-il manifest� plus de... scrupules, s'il n'avait �t� certain que vous n'�tiez devenue tr�s forte... L'on pouvait esp�rer que vous ne sauriez jamais, mais il a pris le risque parce que, en tout �tat de cause, il vous faisait confiance. Il vous devine en tout, vous accepte... au point d'�tre s�duit par ce que d'autres pourraient appeler vos... d�fauts. Lib�ralit� que vous ne pratiquez pas avec autant de largesse � son endroit... encore que vous ne l'aimeriez pas autant s'il �tait autre... et moins hardi...</p><p>Voyant que ses propos mettaient Ang�lique au supplice, Sabine de Castel-Morgeat se tut.</p><p>� Ce n'est pas facile de parler, reprit-elle apr�s un silence. Les mots que nous employons peuvent ne pas s'appliquer aux m�mes �vidences. Et je crois que si nous ne voulons pas tomber dans la maladresse, tout ab�mer et envenimer, il est pr�f�rable de se taire... Il suffirait de comprendre, admettre que parfois certaines choses arrivent et se vivent sur un autre plan, ce qui leur �te leur importance et leur signification communes, comme si le fait disparaissait, comprenez-vous ? Il arrive que nous nous trouvions en face de mortels pr�cipices et dans l'impossibilit� de les franchir dans le temps. Alors le fait dispara�t. Et pour nous sauver, il se peut qu'un dieu pitoyable � nos infirmit�s nous cache momentan�ment la profondeur du gouffre. Je ne sais si je m'exprime bien, je ne suis pas savante.</p><p>� Pas savante... �, pensa Ang�lique. � Mais intelligente et intuitive. �</p><p>� Nous devons avoir l'humilit� de ne pas toujours vouloir essayer de suivre pas � pas ce que l'on nous a indiqu� comme la perfection et que nous confondons avec la volont� de Dieu, continuait Sabine. Dieu est parfois plus mis�ricordieux que nous-m�mes pour nos consciences... plus tendre que nous-m�mes pour nos c�urs... Pauvres �tres que nous sommes, fragiles et livr�s aux ruses fallacieuses du Malin, qui va jusqu'� se servir de notre disposition au Bien pour nous perdre. Lui, devine dans son intelligence perverse, combien l'amour est parfois une force qui peut transformer, grandir et magnifier les �tres, et il travaillera � nous en �carter. Il n'ignore pas que, m�me l'amour charnel, pr�texte � tant de crimes, peut �tre aussi un instrument de salut.</p><p>Elle se ravisa.</p><p>� ... Soit ! Plus un mot l�-dessus !</p><p>Elle se mit � rire.</p><p>� ... Nous risquerions de ranimer la querelle d'Aquitaine. Vos projets ?... Monsieur de Peyrac et vous-m�me allez-vous regagner la France ?</p><p>� Comment le savoir ? Cela d�pendra de la d�cision que le Roi aura prise � notre �gard et il est impossible de la pr�voir. Monsieur de Frontenac a insist� sur l'int�r�t que la Nouvelle-France aurait � garder de bonnes relations avec nous en Am�rique. Le Roi peut y souscrire, comme il peut nous d�clarer la guerre. Et il y a le contentieux de notre pass� � l'un et � l'autre.</p><p>� On dit que le Roi vous a aim�e. Il peut se f�liciter de votre retour.</p><p>� Il pourrait aussi se f�liciter de ma mort. Rien n'est plus incertain que ce qui nous attend. Les courriers qui arrivent peuvent aussi bien nous combler des gr�ces du Roi que contenir l'ordre de nous arr�ter sur-le-champ. Nous verrons bien. Et vous, quelles sont vos intentions ?</p><p>� J'aimerais encourager Anne-Fran�ois � revenir en France au service du Roi. Ces folles randonn�es dans les for�ts o� il court tant de dangers, si elles me rendent fi�re de lui, me tourmentent. Il ne s'y affine pas. Rompu au m�tier des armes, il pourrait briguer un poste d'officier dans un des corps de la Maison du Roi qui servent � Versailles. Quant � moi, Monsieur de Castel-Morgeat me laisse libre de d�cider. Je resterais volontiers au Canada. Je me suis attach�e � la soci�t� coloniale et il me plairait d'y poursuivre mes �uvres mais, cette fois, sans y apporter ce d�sir de plaire ou cette peur de d�plaire qui me rendaient sensible � la moindre critique ou � la moindre imperfection de ceux que j'obligeais. Je les aimais, mais je les aimais mal, parce que je ne m'aimais pas assez. Je suis tent�e �galement de retrouver nos terres. Nous avons de belles demeures au sein d'une contr�e assez aride mais o� le soleil brille toute l'ann�e et nous poss�dons � Narbonne un bel h�tel o� l'on peut r�unir une soci�t� choisie.</p><p>� Vous pourriez y r�gner comme ces princesses d'Aquitaine protectrices des arts et des lettres et attirant l'amour des jeunes po�tes, �veillant de grandes passions.</p><p>Sabine secoua la t�te en riant.</p><p>� Non ! Je suis quelqu'un de sage... Trop peut-�tre, quoiqu'il n'y paraisse pas toujours. Mais je sais que si j'avais eu dans les veines un sang de m�me nature que celui de ma tante Carmencita, je me serais autrement battue que par le repli, pour cet amour que vous me � voliez �. Je ne souhaite rien de plus que ce que je poss�de aujourd'hui. J'ai trouv� en mon �poux un amant qui me convient et ainsi mon besoin de vertu et d'approbation ext�rieure se trouve content�. Je suis heureuse. Le monde de l'amour ne m'est plus ferm�. Derri�re moi, j'ai avec mon mari une longue vie commune bien que tumultueuse. J'ai devant moi avec lui � rattraper le temps perdu dans un domaine qui m'�tait inconnu et dont je m'�tais volontairement �cart�e. Je me sens devenue une vraie femme, meilleure parce que plus vivante. Je suis heureuse.</p><p>En l'�coutant l'inqui�tude d'Ang�lique augmentait. L'affirmation de la personnalit� de Sabine de Castel-Morgeat dans la mesure o� elle se r�v�lait int�ressante, droite et sensible, la mena�ait.</p><p>Devinant ses sentiments sur son visage et d�sireuse de les pr�venir et de les dissiper, car elle les jugeait, en se fiant � sa propre s�r�nit�, d�raisonnables, Sabine de Castel-Morgeat chercha � la rassurer autrement.</p><p>� Me croirez-vous, Ang�lique, si je vous affirme que j'ai pris conscience de la sottise de ce r�ve d'amour ancien sur lequel j'ai follement fond� mon existence ? J'ai travers� trop d'�preuves ces derniers temps. Si cela peut vous rassurer, Ang�lique, me croirez-vous si je vous affirme que cet amour s'est tout � fait dissip� en mon c�ur. Je garde beaucoup d'estime et d'amiti� pour Monsieur de Peyrac, mais, soyez tranquille, je ne l'aime plus.</p><p>� Vous avez tort, dit Ang�lique, et je ne vous crois pas.</p><p>Sabine la fixa, interloqu�e, puis �clata de rire. D�cid�ment, si elle commen�ait � se montrer gaie et fac�tieuse, Qu�bec allait gagner une grande femme du monde de plus.</p><p>� Ang�lique, vous �tes admirable. Eh bien, oui ! Vous devinez juste. Il n'est gu�re possible de s'arracher un tel amour du c�ur, surtout quand celui qui vous l'inspirait non seulement n'a pas d�m�rit� de l'image que l'on en conservait, mais h�las a renforc� encore par ses m�rites le bien-fond� de l'attachement qu'on lui gardait. Je voulais seulement dire, et l�, croyez-moi, que je me sens aujourd'hui capable d'�chapper � la hantise, � la tyrannie de ce sentiment, que j'ai acquis la s�r�nit� et la force de lui donner sa place secr�te en moi, et qui n'exigera rien du dehors. Ce qui veut signifier que vous n'avez rien � redouter de moi, Ang�lique, et que vous pouvez d�j� faire fi des appr�hensions qui vous rongent et qui sont ridicules et injustes. Car je prends note de la r�action que vous venez d'avoir. Vous �tes la premi�re outr�e � la pens�e qu'on pourrait ne plus l'aimer. Vous convenez vous-m�me qu'il est difficile d'emp�cher les imaginations f�minines de battre la campagne � sa vue, alors sachez �tre plus sereine, et montrez plus d'indulgence pour celles qui, moins heureuses que vous, n'ont pu �tre l'�lue de ce grand s�ducteur... et savent qu'elles ne pourront jamais l'�tre. Cela dit... J'ajouterai que je vous comprends de trembler un peu, Ang�lique. C'est un si �nigmatique personnage.</p><p>� Le P�re de Maubeuge le trouve simple et sans myst�re.</p><p>� Pour le P�re de Maubeuge, soit ! Ils sont bien du m�me acabit. Mais pour nous autres femmes... Il n'emp�che que de vous voir craindre ma pauvre s�duction, vous qui �tes n�e avec ce don irr�sistible que je vous enviais de dominer les c�urs, n'est pas sans me flatter. Mais je n'abuserai pas de cette revanche. Je ne veux pas vous voir malheureuse et je vais vous donner une grande preuve d'amiti�. Si vous me promettez d'oublier, de ne jamais revenir m�me par un mot, une allusion, m�me une pens�e, sur ce qui vous a tant bless�e, je vous ferai de mon c�t� une promesse qui calmera, je gage, vos alarmes bien vaines. Quelle que soit la d�cision que prendra le Roi � votre sujet, je m'engage � choisir pour ma propre route celle qui m'�cartera de la v�tre. Si, par un injuste sort, Sa Majest� demeure aveugle � vos qualit�s et refuse son pardon, vous contraignant � demeurer au Nouveau Monde, je ferai comprendre � Monsieur de Castel-Morgeat que je souhaite regagner la France. Si, en revanche, comme je l'esp�re, votre r�habilitation est enti�re et que vous vous embarquiez et voguiez, heureux, vers l'Ancien Monde, j'encouragerai mon mari � demeurer au Canada... Je saurai me plier � ce qui sera choisi et m'en accommoderai, ne souffrant que d'un seul et cruel sacrifice : celui de ne plus jamais vous revoir l'un et l'autre, mais sachant que si je renonce effectivement � votre amiti�, c'est pour mieux la garder dans votre c�ur, Ang�lique.</p><p>� Merci, dit Ang�lique, la gorge serr�e. Vous �tes tr�s g�n�reuse.</p><p>� � condition que vous le soyez aussi. Souvenez-vous de ce que j'exige de vous. L'oubli pur et simple de cette affaire, m�me en sa pr�sence et, bien entendu, l'abandon de telles r�flexions moroses et non fond�es dont vous encombrez votre esprit, en ce moment. Ne vous diminuez pas par des mesquineries indignes de vous, des jalousies ou des craintes sans objet. Restez vous-m�me, je vous en prie. Restez celle dont nous avons besoin. Restez vous, Ang�lique.</p><p>� Et qu'est-ce donc qu'�tre Ang�lique ?</p><p>� Nul ne sait... seulement que sans elle, le soleil s'�teindrait...</p><p>Ang�lique ne r�pondit pas. Elle alla vers la fen�tre et regarda le paysage dont elle s'�tait emplie la vue tant de fois, guettant les subtils changements qui ne cessaient de s'y jouer comme si, au gr� des lignes mouvantes, des couleurs, des reflets et des lumi�res, des passages de l'ombre au jour, de la temp�te au ciel pur, elle e�t re�u les r�ponses auxquelles aspirait son �me.</p><p>� ... Devant toi... toujours... la vie... �</p><p>Elle tressaillit.</p><p>� Sabine ! dit-elle d'une voix chang�e. Venez ! Venez vite !... Il me semble...</p><p>Mme de Castel-Morgeat se pr�cipita.</p><p>� Regardez ! L�-bas !</p><p>Surgissant du pastel bleu p�le de la brume qui au loin estompait les contours, une aile blanche d'oiseau palpitait, �clatante, puis une autre, une autre encore, qui apparurent avan�ant et se d�ployant, et grandissant au sein du fleuve, avec une douce, dansante et lente solennit�.</p><p>� Les navires..., dit Mme de Castel-Morgeat d'une voix �touff�e. Les navires de France ! Les navires de France...</p><p>*****</p><p>Une rumeur montait de la ville, car, depuis d'autres observatoires, les voiles avaient �t� aper�ues.</p><p>Ang�lique saisit le bras de celle qui se trouvait � ses c�t�s.</p><p>� Et s'ils apportaient notre condamnation ?</p><p>� Alors nous vous d�fendrons, s'�cria Sabine de Castel-Morgeat, nous vous d�fendrons tous...</p><p>S'il le fallait, elle �tait pr�te une fois de plus � tirer du canon.</p></section><section><p><strong>Douzi�me partie</strong></p><empty-line/><p><strong>La lettre du Roi</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 90</strong></p><empty-line/><p>Ang�lique courut chez elle et y trouva rassembl�s les principaux officiers commandant les navires de M. de Peyrac : Erikson, Vanneau, Cantor... chacun accompagn� de six hommes, tous �taient v�tus sans ostentation, mais arm�s de mousquets ce qui, dans la ville qui continuait � demeurer en alerte depuis la venue r�cente des Iroquois, ne pouvait passer pour une provocation.</p><p>� Ce sont les ordres de Monsieur de Peyrac en cas de l'arriv�e des premiers courriers de France en son absence, rappela Barssempuy qui arriva peu apr�s.</p><p>La garde de la maison et du ch�teau de Montigny devait �tre renforc�e. La garnison des fortins construits sur la Saint-Charles, au Cap Rouge et en diff�rents lieux � l'arri�re de la ville avait �t� doubl�e et mise en �tat d'alerte, et M. de Barssempuy avertit Mme de Peyrac, tout en la priant de l'en excuser, qu'elle-m�me et ses enfants ne devaient plus se d�placer sans escorte.</p><p>� Pr�cautions inutiles, j'en suis convaincu, avait ajout� le comte, mais pr�cautions qu'il est pr�f�rable d'observer.</p><p>Ang�lique les laissa prendre tous les dispositifs qu'ils voulaient. Les enfants qui �taient accourus de toutes les directions, Honorine, Ch�rubin et Marcellin sautaient de joie et d'impatience. Suzanne se d�solait de ne pouvoir enfiler � ses quatre gar�ons les habits du dimanche, disparus dans l'incendie. � Qu�bec, chacun essayait, � l'arriv�e du premier navire, de se v�tir � son avantage et c'en �tait devenu presque une tradition.</p><p>Coquetterie bien inutile. En arrivant sur les quais noirs de monde, Ang�lique comprit qu'elle aurait pu �tre par�e comme une ch�sse et se d�placer avec tout un arsenal sans attirer l'attention. Personne ne remarquait plus personne.</p><p>Le premier navire venait de jeter l'ancre dans la rade.</p><p>Et les flancs de l'arche commen�aient de vomir leur contenu, magma d'humanit�, d'animaux, de bagages et de marchandises, que la Mer des T�n�bres avait ballott� de longs jours dans la solitude des eaux recouvrant la terre disparue.</p><p>Faisant force rames, les chaloupes d�versaient sur les rives de Qu�bec l'habituel contingent de soldats abrutis ou gouailleurs dans leurs uniformes avachis, tenant leurs armes � bout de bras, d'immigrants h�ves et �perdus, d'eccl�siastiques en noir solidement group�s, de voyageurs fourbus, de voyageurs hilares rentrant au pays et qui commen�aient de crier � deux toises du rivage qu'ils en avaient assez de Paris et de ses rues puantes et des fonctionnaires grincheux et que rien ne valait la bonne terre du Canada, de familles attendues par les leurs : p�res, m�res venant rejoindre leurs enfants �tablis et qui pleuraient en d�couvrant leurs petits-enfants sur la gr�ve leur faisant des signes de bienvenue, de saintes femmes modestes, miraculeusement nettes et propres, la coiffe blanche empes�e comme il en sort toujours des plus insalubres coques de navires, de b�b�s n�s en mer, de malades aux gencives sanguinolentes � scorbut � ou d�sincarn�s par la malnutrition que l'on transportait dans des b�ches ou par les bras et par les pieds et que l'on posait l�, � m�me le sol, ouf ! D'hommes d'affaires attendus suivis d'un valet et d'un secr�taire, n�gociants, marchands, actionnaires et dirigeants de la Compagnie marchande des fourrures, quelques faces patibulaires qui, se m�lant aux hommes d'�quipage, essayaient de se glisser parmi les immigrants et qui �taient aussit�t rep�r�s par les sbires de Carreau d'Entremont ou les archers de Carbonnel, mis en place. Enfin, reconnus de loin, dorures scintillantes et panaches au vent, les grands seigneurs, les officiels, les envoy�s du Roi et des ministres, convoyant le courrier diplomatique et administratif.</p><p>Des barques et des radeaux amenaient des chevaux hennissants, des ch�vres b�lantes, des porcs hurlants comme si on n'en avait pas assez au Canada, et qu'ils � n'auraient pas mieux fait de les faire manger en mer � leurs passagers, ces bestiaux, plut�t que de nous d�barquer des mourants ! �</p><p>Les caporaux recommen�aient � brailler et � ranger leurs soldats.</p><p>� Fini le mal de mer, coquins ! Tenez-vous droits !</p><p>Les enfants des immigrants se r�unissaient aussi et se montraient du doigt leurs premiers Indiens.</p><p>La population qu�b�coise s'effa�ait, disparaissait, se muait en un corps nouveau, s'infiltrant, se dispersant et se m�lant aux arrivants, jusqu'� ce qu'il n'y eut plus qu'une seule et m�me foule agit�e, caquetante, se racontant, se plaignant, se perdant en effusions, r�clamant � cor et � cri son courrier.</p><p>Et pour la premi�re fois Mlle d'Hourredanne �tait au port et recevait des mains du capitaine la cassette contenant les lettres �crites par son amie La Belle Herbi�re, veuve du Roi de Pologne.</p><p>Des amis qui, la veille, dans Qu�bec, se seraient arr�t�s longuement pour discourir entre eux de la douceur du temps, s'ignoraient. Les gens se croisaient, se recroisaient et se croisaient encore sans se voir. � plusieurs reprises Ang�lique rencontra M. de Bardagne, Ville d'Avray, Vivonne sans qu'il n'y eut de part et d'autre rien de plus qu'un regard rapide et indiff�rent �chang�. Elle fut h�l�e par un homme de mine agr�able mais qu'elle ne reconnaissait pas car elle ne s'attendait pas � le voir d�barquer d'un navire venant de France. Elle ne saurait que deux jours plus tard qu'il s'agissait du baron de Saint-Castine, leur voisin de la c�te du Maine, mont� � bord au courant d'une escale dans le Golfe Saint-Laurent, et qui venait s'informer de son coffre de scalps anglais.</p><p>Elle vit le duc de Vivonne s'entretenir longuement � voix basse avec un personnage �l�gant qui devait le renseigner sur les poursuites et les accusations qui avaient �t� �lev�es et entreprises contre lui et s'il pouvait les esp�rer d�finitivement �touff�es et peut-�tre avec elles, par la m�me occasion, le d�nonciateur. Vivonne semblait satisfait, se redressait et retrouvait son maintien arrogant et cette manie exasp�rante des courtisans de toujours parler pour un seul, en remuant � peine les l�vres tout en jetant � droite et � gauche des regards m�fiants comme s'il �tait d'une importance capitale que leurs propos ne soient pas surpris par le menu fretin.</p><p>Il entra�na l'individu que suivaient de nombreux domestiques portant les bagages. Le duc avait toujours son bras en �charpe car sa blessure se gu�rissait mal. Il boitait l�g�rement.</p><p>Ville d'Avray aussi boitillait et avait un bras en �charpe, suite de son duel. Cela ne l'emp�chait pas de courir partout.</p><p>Ang�lique aper�ut B�reng�re-Aim�e de La Vaudi�re qui sanglotait, �chou�e sur un ballot et appuy�e contre une malle. La lettre qu'elle venait d'ouvrir lui annon�ait d�s les premi�res lignes que sa m�re �tait morte.</p><p>� Mais lisez ! Lisez tout ! lui intimaient Euphrosine Delpech et Mme de Mercouville.</p><p>� Mais, elle est morte, g�missait B�reng�re.</p><p>� Mais vous saurez de quoi ! Si sa fin a �t� heureuse, cela peut vous apporter consolation.</p><p>Mme de La Vaudi�re se reprit, lut tout et s'effondra �vanouie. Son p�re �tait mort aussi.</p><p>Sur le couvercle de la malle, deux n�grillons assis, les jambes pendantes, la face grise encore de malaise sous leurs turbans � aigrettes, portant une livr�e de page en satin rose un peu frip�e et des souliers � boucles d'argent, roulaient des yeux blancs, effray�s. Un homme � l'allure d'intendant de grande maison r�clamait partout Monsieur de Ville d'Avray.</p><p>La duchesse de Pontarville, l'informa-t-il quand il l'eut trouv�, lui envoyait deux petits Maures ainsi qu'il l'en avait pri�e, pour le service de sa maison. En �change, elle lui demandait de soutenir au Canada les affaires de l'homme qui les avait accompagn�s et de lui obtenir, pour elle, des actions de la compagnie qui avait le monopole des fourrures.</p><p>� Mais je repasse en France, MOI ! s'�cria Ville d'Avray... Je viens de perdre un �tre cher par la faute des Iroquois, Monsieur... Comment voulez-vous que je demeure dans cet atroce pays ? Si vous avez du c�ur, vous devez le comprendre ?</p><p>� Oui, Monsieur.</p><p>� Alors, que vais-je en faire de ces pages ?</p><p>� Et moi, Monsieur, que vais-je en faire ? Je m'embarque dans l'heure.</p><p>Car l'agitation de l'arriv�e �tait multipli�e encore par la pr�sence de ceux qui voulaient partir par le premier vaisseau et qui s'�taient d�j� install�s sur le quai avec leurs bagages, afin, d�s que le b�timent serait vide, de pouvoir monter � bord pour retenir leurs places.</p><p>Entre autres, le mercier Jean Prunelle et sa femme encadraient solidement leur fille qu'ils confiaient � un m�nage ami, ayant d�cid� de l'envoyer en France chez une tante religieuse dans un couvent o� elle apprendrait � ne pas se conduire en Indienne en recevant de nuit, dans sa soupente, des jouvenceaux trop agiles.</p><p>L'intendant Carlon entour� de ses commis s'affairait, aveugle et sourd � tout. Il triait des sacs, mettait de c�t� des enveloppes bard�es de cachets, des paquets, des rouleaux, des cassettes. Il s'�leva un diff�rend entre lui et le secr�taire de M. de Frontenac qui refusait de lui remettre deux plis sous pr�texte qu'ils �taient express�ment r�serv�s � M. de Frontenac et qu'il �tait soulign� � de la part du Roi � que ces plis devaient �tre remis en main propre, que le Gouverneur devait seul en briser les cachets et en prendre connaissance en premier lieu, avant toutes autres informations.</p><p>� Pour ce qui est de les garder en attendant le retour de Monsieur de Frontenac, mes mains valent bien les v�tres, disait Carlon furieux. Je suis intendant de la Nouvelle-France et donc habilit� pour recevoir les plis de la plus haute importance en son absence et en prendre connaissance � son d�faut.</p><p>Un des nouveaux arrivants qui paraissait repr�senter l'autorit� la plus �lev�e de la d�l�gation convoyant les d�p�ches du royaume s'approcha.</p><p>� Je sais de quoi il s'agit. C'est une question d�licate dont Sa Majest� m'a touch� deux mots afin qu'il en soit fait de ses volont�s comme elle le souhaitait. Elle tient essentiellement � ce que ce soit Monsieur de Frontenac qui brise les cachets de ces ordonnances, ce qui n'implique aucune m�fiance vis-�-vis de Monsieur l'Intendant, ni d'intention de le tenir � l'�cart. Mais l'affaire trait�e l'a �t� personnellement entre Sa Majest� et Monsieur de Frontenac et le Roi d�sire qu'elle se conclue par ses soins et d�s l'instant m�me o� il entreprendra d'ouvrir les d�p�ches de Versailles. C'est assez f�cheux que Son Excellence soit en campagne ainsi que le gentilhomme qui est concern� dans ces lettres : Monsieur de Peyrac. Sa Majest� �tait d'une impatience � ce sujet ! Pour un peu il m'aurait fallu avoir des ailes comme un go�land afin d'�tre arriv� plus vite !</p><p>Ang�lique qui allait et venait et commen�ait � se sentir d��ue de n'avoir aper�u aucun visage de connaissance parmi les d�barqu�s, � mais qui avait-elle esp�r� au juste ? � et de n'avoir �t� recherch�e pour aucune remise de courrier, � elle �tait persuad�e que Desgrez se manifesterait, au moins pour lui accuser r�ception de sa lettre � entendit prononcer le nom de Peyrac et s'approcha du groupe. Jean Carlon la d�signa.</p><p>� Voici justement Madame de Peyrac. Madame, je vous prie, laissez-moi vous pr�senter Monsieur de La Vandrie, conseiller d'�tat au Conseil des Affaires et D�p�ches, messager exceptionnel du Roi aupr�s du Grand Conseil de la Nouvelle-France.</p><p>Monsieur de La Vandrie �ta son chapeau � grandes plumes perch� sur sa perruque et fit un profond salut de cour, jambes cambr�es, accompagnant sa r�v�rence d'un triple et savant circuit aller et retour de son panache. Cependant apr�s avoir ex�cut� deux nouveaux plongeons, il ne dit mot et se redressa d'un air guind�. Manquait-il d'une certaine aisance avec les dames malgr� son haut rang ? Ou n'aimait-il pas voir celles-ci s'immiscer dans les affaires s�rieuses ? Il marqua que c'�tait � M. de Peyrac qu'il en avait et que sa femme ne pouvait �videmment l'int�resser, en se tournant vers l'intendant et le secr�taire en disant :</p><p>� J'ai pour ce gentilhomme �galement un chargement � lui faire parvenir.</p><p>Il sortit d'un sac deux enveloppes �paisses qui �taient plut�t des paquets que des missives.</p><p>� Monsieur de Frontenac doit les lui remettre lui-m�me. Je vous remets tout ce courrier, Monsieur l'Intendant, � charge pour vous d'y veiller comme sur la prunelle de vos yeux et de respecter, c'est �vident, les desiderata de Sa Majest� en ce qui concerne leur remise, leur lecture, etc. Mais il est certain qu'�tant donn� l'importance que le Roi y attache, la place de ces documents est normalement entre vos mains.</p><p>Le secr�taire s'en alla, furieux. Il �tait habitu� � l'omnipotence que lui conf�rait sa place aupr�s du plus haut personnage de Qu�bec et de Nouvelle-France, le Gouverneur. Et voil� ! Il suffisait que cette clique de Versailles arrive pour qu'on se fasse traiter comme des larbins.</p><p>Nonobstant les temp�tes essuy�es, les alertes aux pirates et aux banquises, la menace des calmes plats qui avaient �t� le pain quotidien de ses soixante jours de travers�e, M. de La Vandrie donnait l'impression d'arriver tout droit de Versailles. Plus ! Il sortait du palais m�me, du cabinet du Roi.</p><p>Pour tout dire, il portait sur lui le reflet de la personne royale et de la confiance qu'il en recevait au point qu'il semblait nimb� comme d'une poudre d'or impalpable qu'il se serait bien gard� d'�pousseter. C'�tait un bel homme, droit et majestueux. La morgue m�l�e d'une pointe infime d'excentricit� qui caract�rise l'homme de cour lui seyait. Subrepticement, on notait dans sa pr�sentation et jusque dans l'affectation de son langage, ces d�tails inusit�s qui donneraient le ton de la mode nouvelle.</p><p>� Les perruques ne se portent-elles pas plus courtes ?</p><p>� Le chapeau de castor est plus petit... Mais les plumes d'autruche plus volumineuses.</p><p>Les pans de la cravate, jusqu'ici en � papillon �, prenaient les proportions en � ailes de moulin �. Les talons rouges �taient plus hauts. Les basques de l'habit plus juponnantes.</p><p>L'on guignait dans sa direction. Et personne n'�tait tout � fait tranquille apr�s cet hiver pas comme les autres, car ce serait � lui sans doute que � l'espion du Roi �, l'invisible, l'insoup�onnable espion dont on savait qu'il existait, mais qu'on ne pouvait jamais �tre s�r d'avoir d�masqu�, allait faire son rapport. Et sachant que d�sormais toute parole prononc�e pouvait prolonger son �cho jusque dans l'antichambre du Roi, retenue et m�fiance se propageaient comme une ris�e de vent, sur une mer tranquille, ombrant les visages. On sentait que par la porte ouverte l'� au-del� � monarchique, despotique, mais dispensateur de privil�ges, s'engouffrait... Chuchotements et commentaires allaient bon train. C'�tait la premi�re fois, remarquait-on, qu'en la personne de M. de La Vandrie, le Canada recevait l'un des trente conseillers d'�tat ou secr�taires d'�tat. On apprenait qu'il �tait �galement familier du Ministre de la Guerre, Louvois, qui se remettait sur lui du gouvernement de sa charge de Surintendant des Postes.</p><p>De m�me, il n'�tait jamais arriv� de voir d�l�guer, pour l'escorte du courrier royal et administratif, un officier appartenant � cette glorieuse cr�ation de Louis XIV qui y apportait toute son attention, appel�e � La Maison du Roi �, effroi de l'Europe sur les champs de bataille. Et l'on sut qu'il s'agissait d'un officier choisi parmi l'une des trois compagnies fran�aises des gardes du corps, servant les plus proches de la personne du Roi, accompagn� de deux � anspessades4 � � hallebardes courtes et d'une douzaine de leurs subalternes.</p><p>C'�tait autre chose que la canaille militaire, compos�e de recrues ramass�es ivres mortes dans les cabarets, qu'on leur envoyait commun�ment � titre de soldats.</p><p>Ces hommes �taient des hommes qui, chaque jour, voyaient passer Sa Majest�, entendaient sa voix, observaient ses gestes et son habillement, car de se tenir muets et raides comme des piquets, les gardes du corps, cela ne les emp�chait pas d'avoir des yeux.</p><p>Les Qu�b�cois s'arr�taient et faisaient cercle pour admirer les uniformes.</p><p>Fallait-il croire que le Roi commen�ait � s'int�resser � sa colonie lointaine pour lui envoyer tout ce beau monde ?</p><p>Ang�lique n'�tait pas plus enchant�e que le secr�taire de Frontenac de ce M. de La Vandrie. Que fallait-il croire ? Son comportement proche de la goujaterie, envers une femme, �tait-il inconscient ou intentionnel ? Que savait-il ou soup�onnait-il qui le rendait muet et gourm� en face d'elle ? Peut-�tre rien ? Peut-�tre plus ? Il �tait �vident que tous ces bonshommes, charg�s de missives ultra-secr�tes, qui d�cidaient, tranchaient le sort, �levaient ou abaissaient ceux auxquels elles �taient destin�es, en connaissaient peu ou prou le contenu.</p><p>Ainsi Bardagne ne fut pas long � apprendre que sa lettre maladroite exp�di�e en novembre par le<emphasis> Maribelle</emphasis> avait port� ses fruits amers. Un jeune fonctionnaire attach� au cabinet de Monsieur Colbert, qui avait demand� qu'on le lui envoy�t et qu'il retrouva � un coin de rue alors qu'il allait monter dans un carrosse pour gagner le palais de l'intendant, n'attendit pas qu'ils fussent en pr�sence dans un endroit plus digne et plus confortable pour lui faire comprendre sa disgr�ce. M. de Bardagne s'�tant nomm�, l'autre l'avertit aussit�t qu'il �tait d�mis de ses fonctions, lui montra les papiers qui attestaient de ce verdict, lui signifia qu'il n'avait plus � se m�ler de rien. Il lui parlait de ce ton mi-d�daigneux, mi de piti� qu'inspirent les pestif�r�s du pouvoir, ceux qui, abandonn�s de la chance, se r�v�lent coupables d'avoir mis� sur la mauvaise carte. Il lui signifia qu'une partie de son voyage de retour serait retenue sur sa cassette personnelle.</p><p>� Je m'en moque, r�pondit Bardagne.</p><p>L'autre eut un sourire pinc�.</p><p>� Oh ! Monsieur, est-ce bien politique de votre part de vous montrer m�prisant des bont�s de Sa Majest� alors que vous auriez pu revenir � fond de cale ou m�me aux fers ? Je comprends � votre r�flexion ces rigueurs envers vous dont je ne m'expliquais pas toutes les raisons. Sachez que j'ai re�u ordre de recueillir des renseignements sur votre conduite comme envoy� du Roi en Nouvelle-France. Ce que j'en dirai peut alourdir ou all�ger par la suite votre dossier. Et � peine ai-je abord� � Qu�bec que d�j� l'on m'informe que vous fr�quentiez quotidiennement, presque jour et nuit, une maison mal fam�e.</p><p>� Une maison mal fam�e ? r�p�ta Bardagne ahuri.</p><p>� Le<emphasis> Navire de France,</emphasis> fit le fonctionnaire apr�s avoir jet� un coup d'�il sur un papier.</p><p>� Mais, Monsieur, s'�cria Bardagne, je me rendais l� parce que j'y rencontrais mes amis.</p><p>� Parfait ! Je ne vous le fais pas dire, ricana l'autre.</p><p>Nicolas de Bardagne ouvrit la bouche pour se d�fendre. Mais sur le point d'expliquer comment l'amiti� en laquelle la noble dame de Peyrac tenait la tenanci�re du lieu, ainsi que divers incidents arriv�s en cours d'ann�e, dont l'accident du marquis de Ville d'Avray, avaient entra�n� l'exode d'une partie de la soci�t� la plus aristocratique de la Haute-Ville, en cette auberge dite � mal fam�e � de la Basse-Ville, et qu'on y avait vu fr�quenter tout au long de l'hiver de grands noms et des meilleurs jusqu'au Lieutenant de Police : M. Garreau d'Entremont, il se retint. Il haussa furieusement les �paules. Comment faire comprendre � ce jocrisse, � ce blanc-bec p�le encore de son mal de mer et qui entrait dans la carri�re en s'imaginant qu'il allait mieux servir le Roi que tous les autres avant lui, comment lui faire appr�cier de quelle fa�on circulait le sang de Qu�bec de la Basse-Ville � la Haute-Ville et de la Haute-Ville � la Basse-Ville, durant l'interminable saison des glaces. Comment lui rendre accessible ce qui pouvait se vivre dans ce r�ceptacle d'effervescence qu'�tait le<emphasis> Navire de France,</emphasis> les querelles des Acadiens, les yeux verts d'Ang�lique de l'autre c�t� de la table � travers la fum�e des pipes, Janine Gonfarel tournant ses soupes, le marquis de Ville d'Avray et le bel Alexandre...</p><p>C'�tait indescriptible et inexplicable. Et ce pr�tentieux n'�tait pas digne qu'il lui en sugg�r�t seulement l'id�e.</p><p>Il puait les officines des grands commis, les Le Tellier, Colbert et compagnie, le bras robin du Roi. Il suait les relents de leurs intrigues soucieuses, de leurs calculs pointilleux et acrobatiques, leur suffisance de bourgeois laborieux � l'odeur d'encre, au bruit de plumes grin�antes. Qu'il se f�t d�j� inform� de ces m�urs prouvait son caract�re fouinard. Il avait d� prendre ses renseignements aupr�s de l'� espion du Roi � qui, par les r�sultats r�v�l�s, �tait sans doute un de ces d�vots rancis du Saint-Sacrement, avides de ronger par la base la r�putation de leurs semblables.</p><p>Au cours de sa carri�re, Nicolas de Bardagne avait appris qu'il ne fallait pas se pr�occuper outre mesure de ces ragots de sacristie, des espions.</p><p>Il prit la mesure de son adversaire et le jugea pi�tre. Il n'en �tait, c'�tait visible, qu'� sa premi�re suppl�ance : il se gonflait, accoutum� � asseoir son importance sur celle d'appuis aujourd'hui fort lointains. Il pourrait, si on le malmenait, protester :</p><p>� Je vais en r�f�rer � Monsieur Colbert.</p><p>Ce ne serait pas demain.</p><p>� Monsieur, peu m'importent les d�cisions que vous m'apportez, dit Bardagne en fourrant les documents dans la poche de son habit. C'est votre conduite qui m'importe. Vous manquez de tact et de prudence en oubliant que vous venez de traverser l'oc�an et que vous vous trouvez fort loin de vos protecteurs. Et je doute que vous ayez dans ce sac que vous tenez l�, des mandats vous assurant l'accueil sans r�serve des � principaux � de ce pays. On ne vous a charg� que de quelques petites besognes sans �clat comme de signifier sa disgr�ce � un homme tel que moi qui ne l'ignorais pas, infortune que vous ne manquerez pas de conna�tre un jour � votre tour, car ce mouvement d'aller et de retour est aussi r�gulier que celui des mar�es, pour qui sert le Pouvoir. Je vous aurais appr�ci� si vous aviez su attendre d'�tre revenu sur vos rivages pour me manifester votre m�pris. Vous avez beaucoup � apprendre. Et vous allez commencer par juger de l'influence en Nouvelle-France d'un homme qui a su s'y faire des amiti�s. Non seulement ne comptez pas sur moi pour vous accueillir et veiller � votre confort, mais sachez que je m'arrangerai pour que vous ne trouviez ici ni feu ni lieu !</p><p>Il le quitta sans prendre cong� et entama la remont�e de la c�te de la Montagne. Il allait commencer par aller parler � Mlle d'Hourredanne qui ferait comprendre � Carlon qu'il n'avait pas � recevoir ce jean-foutre de mince importance, m�me dans ses communs : � la rue, le fonctionnaire du Roi !</p><p>De temps � autre dans son ascension, Nicolas de Bardagne s'arr�tait et se retournait, contemplant comme il se doit l'horizon.</p><p>Il se calmait.</p><p>L'�t� arrivait, plein de vols d'oiseaux, de gibier dans les for�ts, de poissons dans les rivi�res.</p><p>Il se mit � penser � sa gentilhommi�re du Berry, o� la vie serait plus douce, plus mesur�e. Ses beaux livres, d'aimables voisinages, un lieu pour y r�ver, pour m�diter, se souvenir des douleurs et des espoirs, des joies illusoires et des joies ineffables. Il se disait :</p><p>� Adieu ! Adieu, ma belle servante ! Adieu, mon amour ! Adieu, Qu�bec !... �</p><p>Jusqu'� lui montait la rumeur de la foule qui s'agglutinait en bas sur les rives.</p><p>Et seul dans la mont�e vers la Haute-Ville, il ne pouvait retenir ses larmes.</p></section><section><p><strong>Chapitre 91</strong></p><empty-line/><p>Fort avant dans la nuit les gens du<emphasis> Gouldsboro</emphasis> group�s autour d'Ang�lique discut�rent dans la petite maison.</p><p>Ang�lique commentait l'attitude que M. de La Vandrie avait eue en l'apercevant et elle y cherchait des raisons d'esp�rer. Il ne s'�tait pas montr� aimable, empress�, mais il s'�tait montr� courtois, respectueux. D'o� on pouvait d�duire que le Roi n'avait pas laiss� retomber son sceptre sur leurs t�tes de fa�on p�remptoire. En attendant, on parlait dans le vide.</p><p>La grosse enveloppe �tait l�, dans Qu�bec, aux mains de Jean Carlon, lourde d'une d�cision que seule pouvait leur signifier la voix de Frontenac.</p><p>Quels seraient les ordres qui les attendaient ? S�v�rit� du Roi ? Cl�mence du Roi ?</p><p>En tout �tat de cause, ils s'arr�t�rent au projet d'envoyer un homme au-devant de M. de Peyrac pour l'avertir de l'arriv�e des navires et d'une r�ponse du Roi statuant sur son sort.</p><p>Ang�lique, ayant pris un court repos, fut r�veill�e par des appels. On avait signal� que les premiers canots de l'arm�e ramenant M. de Frontenac se montraient sous Qu�bec.</p><p>Au port, la presse �tait encore pire que la veille. Les nouveaux arrivants parlaient d'Iroquois, de guerre et de � pawas5 �. Ils sentaient la for�t et la graisse d'ours car, au bord des rivi�res, il fallait d�j� commencer � se d�fendre contre les maringouins. Les gens de Qu�bec, eux, n'avaient en t�te que les nouvelles de France et les Iroquois �taient oubli�s.</p><p>� A-t-on vu Monsieur de Peyrac ?</p><p>Personne ne pouvait lui r�pondre. Tout ce qu'on savait c'est qu'il n'avait pas d�barqu� avec M. de Frontenac. Car M. de Frontenac �tait d�j� l�-haut, au ch�teau Saint-Louis, � ouvrir les missives de France.</p><p>Ang�lique fut saisie de panique. Redoutant un peu la minute pr�c�dente de se trouver en face de son mari, la pens�e qu'il ne faisait pas partie de ce convoi, qu'il ait pu prolonger sa rencontre avec Outtak� pour le plaisir de palabrer ou, ce qui �tait pis, qu'il lui ait pris l'id�e, se trouvant au quart du chemin, de descendre jusqu'� Wapassou, lui causa une d�ception cruelle. Elle �tait proche du d�sespoir. Elle voulait le voir, seulement le voir. Le reste lui �tait �gal. Tant pis pour la r�ponse du Roi et ce qui s'�tait pass� r�cemment entre eux ou il y avait des si�cles. Elle voulait le revoir. Sans lui la vie n'�tait plus la m�me et rien de ce qui arrivait, aussi agr�able et incomparable que ce soit, ne valait la peine sans lui.</p><p>Suivie de son escorte, elle remonta jusqu'� la Haute-Ville et se rendit directement au ch�teau Saint-Louis, et d�s l'entr�e, elle tomba sur Frontenac qui se pr�cipita vers elle, illumin�, les bras lev�s.</p><p>� Ah ! Ma ch�re, ch�re amie ! Vous arrivez � point nomm� !... Ah ! Comment vous dire ma joie... Ce jour est le plus beau de ma vie.</p><p>D'une main, il pressait les deux siennes � les lui broyer, de l'autre il brandissait une liasse de parchemins.</p><p>Il n'avait pas attendu d'�tre d�bott� et de s'�tre rafra�chi pour faire sauter les cachets du courrier royal et ainsi, le teint br�l� par le soleil, suant et rayonnant sous sa perruque tant soit peu de travers, il manifestait une exub�rance et une jubilation juv�niles.</p><p>� Le Roi ! r�p�tait-il, le Roi...</p><p>� Eh bien ?</p><p>� Il me couvre de lauriers... Ah ! Enfin ! Pour une fois ! C'est plus que je n'en pouvais esp�rer ! Croyez-moi si vous le voulez. Dans une lettre dont chaque terme me touche, Sa Majest� me r�p�te qu'elle n'a eu de longtemps un serviteur aussi d�vou� que moi et qui sache aussi bien, malgr� la distance et le peu d'avis dont je puis disposer, �tant loin du soleil, pour soutenir mon jugement, deviner en quelle direction orienter ma politique. Lui, mon souverain, afin de lui �tre le plus agr�able possible. J'ai d� relire deux fois sa lettre pour y croire. Ouf ! Quel soulagement. J'avoue que, jusqu'au dernier moment, je tremblais, ne pouvant d�cider si je me ferais sacquer ou non pour l'initiative que j'avais prise d'accueillir mon ami le comte de Peyrac.</p><p>Il s'interrompit et parut la d�couvrir.</p><p>� ... Vous �tes ici ! C'est bien ! Je n'aurai pas besoin de vous faire chercher. Quelques membres du Grand Conseil, dont Monsieur l'Intendant, m'attendaient pour m'accueillir au ch�teau Saint-Louis. J'ai fait convoquer les autres. Ils sont tous l�. Je veux donner lecture aussit�t de la lettre du Roi... Non, pas celle dont je viens de vous parler � mon sujet... Celle qui concerne Monsieur de Peyrac... Je lirai la mienne apr�s, bien entendu. Mais il est stipul� que tout ce qui a trait aux d�cisions prises par le Roi vis-�-vis de mon cher ami Peyrac doit �tre lu en pr�sence du Conseil. On n'attend plus que le comte votre �poux. Ah ! Le voici !</p><p>Joffrey de Peyrac venait d'appara�tre sur le seuil, entour� de toute sa garde : les Espagnols, Kouassi-B�, les officiers de sa flotte, une escouade de matelots en uniformes blancs.</p><p>� Venez ! cria Frontenac, ralliant tout le monde d'un grand geste. Venez, mon cher ami, l'heure de gloire a sonn�.</p><p>Ang�lique pensa qu'elle ne s'habituerait jamais � ces retrouvailles publiques et mondaines qui l'obligeaient � la retenue, alors qu'elle avait envie de courir comme une amoureuse se suspendre � son cou. Dans ces occasions, elle se sentait fig�e jusqu'� avoir l'air presque hostile, parce que ce qui arrivait ne lui semblait pas vrai. Elle ne pouvait y croire que si elle le serrait dans ses bras,</p><p>� Un bienheureux hasard me permet de vous trouver enfin, lui dit Peyrac en s'approchant d'elle et en lui baisant la main. Ma ch�rie, ajouta-t-il en voyant le regard fixe qu'elle posait sur lui comme si elle ne le reconnaissait pas, ne vous attendiez-vous pas � me voir revenir avec Monsieur le Gouverneur ou bien dois-je comprendre avec douleur que ma vue vous cause une p�nible surprise ?</p><p>� Non ! Non ! protesta-t-elle. Pourquoi en serait-il ainsi ? C'est le saisissement et la joie de vous voir alors que, personne ne pouvant me dire o� vous �tiez, j'ai craint que vous ne soyez reparti pour Wapassou.</p><p>� Folle imaginative ! Quand donc vous persuaderez-vous qu'il me p�se d'�tre loin de vous et que je ne multiplie jamais � plaisir les jours qui me s�parent de vous revoir. J'ai mis pied � terre au Cap Rouge, sous le fort pr�s duquel mouillent nos navires. Je trouvais plus rapide de passer par l� afin de vous rejoindre dans votre maison de la Haute-Ville que d'aller aborder � Qu�bec et de traverser une ville o� j'aurais �t� retenu � chaque pas... Mais l'on m'a dit que vous �tiez d�j� au port, puis ensuite que l'on vous avait vue au ch�teau Saint-Louis, o� Monsieur de Frontenac me faisait appeler � grands cris.</p><p>� Mais que faites-vous ? Que faites-vous ? les h�la ce dernier... N'�tes-vous pas impatients d'entendre lecture de ces documents par lesquels se tranche votre sort ?</p><p>Joffrey posa sa main sur la taille d'Ang�lique et ils entr�rent ensemble dans la salle du conseil qui �tait pleine de monde. M. de La Vandrie �tait l� entour� de sa suite et leurs v�tements de cour contrastaient avec la casaque poussi�reuse de Frontenac.</p><p>L'entreprenant gouverneur n'en avait cure. Il avait devant lui un monceau de papiers et de parchemins, de rouleaux d�ploy�s, d'enveloppes ouvertes, dans un m�lange de rubans de diff�rentes couleurs, les � lacs � qui aidaient � briser les cachets de cire dont les �clats avaient saut� par terre sous la vigueur d'une poigne impatiente.</p><p>� Aidez-moi, imb�cile ! dit-il � son secr�taire qui le regardait les bras ballants. D�barrassez-moi de tout cela ! Non, pas celle-ci... C'est la lettre du Roi. Vous ne vous rendez donc pas compte que je vais donner lecture d'un document qui a plus d'importance et qui aura plus de retentissement dans l'Histoire qu'un trait� de paix avec l'Angleterre... et savez-vous pourquoi ? Parce que jamais la grandeur, la magnanimit�, l'esprit de mesure et de justice de notre Roi n'y appara�tront de fa�on aussi �clatante.</p><p>Il pria Joffrey et Ang�lique d'aller se placer en face de lui � l'autre extr�mit� de la grande table qu'il pr�sidait.</p><p>Son valet de chambre, qui ne l'avait pas vu reprendre haleine depuis son arriv�e au ch�teau, voulut lui pr�senter un verre de vin, mais il l'�carta.</p><p>� Non ! Nous boirons apr�s... Mais alors, nous boirons bien.</p><p>Il s'informa :</p><p>� Qu'attendait-on ?</p><p>On attendait l'�v�que, lequel on ne pouvait �tre certain de toucher, car il �tait all� dire sa messe � Ch�teau-Richier.</p><p>� Tant pis pour l'�v�que.</p><p>Quelques conseillers protest�rent.</p><p>� Tant pis pour l'�v�que, tonna Frontenac, je referai une lecture solennelle plus tard avec tout le Conseil pr�sent et le protocole voulu, mais il est impossible d'attendre. Sa Majest� l'a exig� : Proclamation � haute et intelligible voix d�s que les sceaux seront bris�s. C'est donc ainsi, comme pour nous, la satisfaction du Roi que nous soyons au plus t�t avertis de la joie qu'il �prouve � retrouver en son royaume un homme de grand m�rite, des honneurs dont il souhaite le combler ainsi que sa famille, j'ai nomm� Monsieur le comte de Peyrac, notre grand voisin des fronti�res en Am�rique, notre h�te � Qu�bec durant cet hiver auquel nous devons ainsi qu'� Madame de Peyrac mille bienfaits, ne serait-ce que de nous avoir permis � tous en ce jour de servir Sa Majest� au mieux de sa volont� et de son bon plaisir.</p><p><emphasis>Nous, Louis, par la gr�ce de Dieu, Roi de France et de Navarre, � tous pr�sents et � venir, salut...</emphasis></p><p>Par le timbre de Frontenac, la voix du Roi se faisait entendre. Venue de si loin, elle avait en cette salle du ch�teau Saint-Louis, sur le roc sauvage, la r�sonance � la fois solennelle et impressionnante que l'on pr�te � celle des dieux, faisant entendre, � travers la nue, leurs oracles.</p><p>De tous ceux qui �taient pr�sents, Joffrey �tait le seul qui ne paraissait pas troubl� jusqu'� en �tre un peu �gar� d'une �motion intense, d'un regret presque religieux.</p><p>Ang�lique qui tenait sa main ne la sentait ni trembler ni fr�mir, et pourtant ce qu'ils entendaient �tait incroyable.</p><p>Le Roi lui rendait tout. Il lui reconnaissait ses droits, ses titres. Il ne faisait allusion au proc�s que comme � une action inique, suscit�e par des envieux et men�e par des incomp�tents et � laquelle il n'avait pu en ce temps-l�, trop jeune, apporter l'examen n�cessaire.</p><p>Il se r�jouissait que la pr�sence de M. de Peyrac au Nouveau Monde lui ait enfin fourni l'occasion de r�parer les torts caus�s � un des plus grands seigneurs du Royaume, dont il n'avait jamais eu � se plaindre.</p><p>Suivaient les d�tails de toutes les faveurs et biens qu'il lui accordait.</p><p>Un long paragraphe �tait accord� � la position du comte de Peyrac en Am�rique et, l� encore, le Roi se f�licitait de ses services et de sa pr�sence. Au passage, M. de Frontenac et les membres du Grand Conseil, nomm�s express�ment, recevaient leur part de compliments et de f�licitations.</p><p>En achevant la lecture de cette �p�tre m�morable, la voix de Frontenac tremblait. Il laissa retomber les parchemins et, quittant sa place, il alla � Joffrey de Peyrac.</p><p>� Fr�re de mon pays, vous avez gagn�, dit-il en lui ouvrant les bras.</p><p>Dans sa lettre, le Roi n'avait pas parl� d'elle. Rien de plus que les quelques passages o� il notifiait que le comte et la comtesse de Peyrac �taient attendus � Versailles, seraient re�us tous deux avec la plus grande satisfaction par leur souverain, etc.</p><p>De nombreuses pi�ces annexes �taient destin�es � Joffrey qui s'enferma avec Frontenac pour les examiner, les ent�riner et en prendre possession.</p><p>Ang�lique l'attendit en se promenant sur la terrasse et elle r�fl�chissait � une attitude royale sans doute voulue, qui, � la fois, la rassurait, mais ne lui semblait pas normale. Elle avait aussi escompt� que le policier Desgrez, personnage tr�s influent car �tant le bras droit de M. de La Reynie, s'�tait occup� de les � soutenir � aupr�s du Roi. Il avait obtenu de celui-ci plus de ce qu'ils �taient en droit d'esp�rer.</p><p>Quant au Roi, il savait qui elle �tait, mais affectait de ne la consid�rer d�sormais que comme la comtesse de Peyrac. Elle crut comprendre qu'il avait d�cid� d'effacer le lourd contentieux de la R�volt�e du Poitou. C'�tait plus simple ainsi.</p><p>Elle aurait voulu serrer Joffrey dans ses bras et lui dire : � Enfin ! Enfin, mon cher prince ! Justice vous est rendue ! �</p><p>Mais c'�tait une trop �crasante et subite gloire, un trop �clatant bonheur. Elle r�alisait peu � peu.</p><p>La nouvelle de leur reconnaissance par le Roi se r�pandait et on leur faisait �norm�ment de frais. Tout le monde les f�licitait. Ce n'�tait pas flagornerie. Mais ceux qui avaient eu le courage de se mettre de leur bord s'autorisaient � pavoiser, heureux de se sentir parmi les �lus et m�ritant de l'�tre. Il fallait parler, raconter, questionner...</p><p>On acclama M. de Frontenac lorsqu'il sortit accompagn� de M. de La Vandrie et de sa belle escorte. Les nouveaux arrivants trouvaient la ville agr�able. Qu'avaient-ils redout� de ce pays de � sauvages � ? Ils �taient re�us somptueusement et ils ne pouvaient faire deux pas dans les rues sans se faire applaudir comme des princes du sang.</p><p>Un seul se plaignait. C'�tait celui sur lequel Bardagne avait jet� l'anath�me. Il r�ussit � aborder M. de Frontenac afin de protester. Il n'avait pu trouver un coin pour s'abriter, sauf le toit d'un m�chant hangar, que lui avait accord�, sans plus, le repr�sentant d'une compagnie marchande ayant des obligations envers M. Colbert. Il devait ses malheurs � M. de Bardagne autour duquel la ville avait fait front.</p><p>Frontenac qui, dans l'all�gresse g�n�rale, avait � d'autres chats � fouetter �, ne l'�couta que d'une oreille distraite et le rabroua.</p><p>� Vous n'�tes jamais contents, vous autres de l'entourage de Monsieur Colbert ! O� va-t-il donc recruter ses jeunes commis ? Les fils de magistrats et de bourgeois sont-ils de nos jours plus g�t�s que les fils de ducs ? Ceux-ci sont habitu�s de bonne heure � souffrir l'inconfort pour le service du Roi. Le Canada est un pays rude, Monsieur. Je recommanderai � notre ministre des Colonies de ne pas nous envoyer � l'avenir des femmelettes !</p><p>Ainsi ce n'�tait pas l'une des moindres m�tamorphoses suscit�es par l'air du Canada que d'avoir fait de Nicolas de Bardagne, fonctionnaire doux et consciencieux, un homme acerbe, vindicatif et presque rebelle, mais qui, ayant travers� les tourments de l'hiver, s'�tait fait aimer de tous � Qu�bec.</p><p>*****</p><p>Une nouvelle lecture solennelle de la lettre du Roi en pr�sence de l'�v�que et des deux fils, Florimond et Cantor, fut donn�e dans l'apr�s-midi.</p><p>Ang�lique n'y assista pas. Elle se trouvait � ce moment au couvent des j�suites, dans la biblioth�que aux beaux instruments scientifiques, aux grands livres ouverts sur des lutrins.</p><p>Le P�re de Maubeuge l'avait fait mander d'urgence, pour<emphasis> une rapide entrevue,</emphasis> souligna-t-il.</p><p>� Je ne veux pas, Madame, lui dit-il, avec sur son visage de mandarin chinois on ne sait quelle expression qui pouvait la faire qualifier de souriante, je ne veux pas vous arracher � l'all�gresse de vos amis, mais sachant que les journ�es qui vont suivre vont passer � la vitesse de l'�clair, j'ai voulu, alors qu'il �tait temps encore, m�nager les quelques minutes qui me permettront tout d'abord de vous assurer de ma grande joie en J�sus-Christ pour l'heureuse issue de vos tribulations � vous et � votre �poux. Je n'ai pas besoin de m'�tendre sur mes sentiments. La longue amiti� qui me lie � Monsieur de Peyrac me permet plus qu'un autre de mesurer combien tout ce qui vous advient aujourd'hui a de providentiel, bien que m�rit� par la patience et le courage avec lesquels vous avez support� l'un et l'autre des fortunes adverses.</p><p>� Cela dit, nous voici sur le seuil de la s�paration...</p><p>Le reste de la journ�e se passa � �changer des r�cits de guerre iroquoise avec des projets de retour, d'�vocation du palais du Gai Savoir dont on reb�tirait les roses murailles, avec l'importance des Wampums que le chef des Cinq-Nations avait remport�s dans ses bourgs aux Longues Maisons. L'on ne cessa de sauter du Nouveau Monde � l'Ancien et plus d'une fois Outtak� se trouva dans une m�me bouche comme assis aux c�t�s de Louis XIV ce qu'il e�t pour sa part estim� bien normal : le Roi est tr�s bon ! Outtak� s'est montr� cl�ment ! Sa Majest� sait pr�ter l'oreille aux conseils de sagesse... Le Sauvage a bien voulu nous �couter...</p><p>*****</p><p>Chacun venait � eux.</p><p>Invit�s dans toutes les maisons, Joffrey et Ang�lique se rendirent chez quelques amis puis lanc�rent une invitation pour la soir�e au ch�teau de Montigny et, cette fois, la Polak y vint avec son Gonfarel.</p><p>Il �tait fort tard quand ils purent refermer leur porte sur l'intimit� de la petite maison que Joffrey se d�clarait impatient de retrouver, parce que l� seulement, r�p�ta-t-il, Ang�lique lui appartenait. Elle voulait parler, mais il l'interrompit.</p><p>� Nous avons assez parl�, dit-il en la prenant dans ses bras, Oh ! Seigneur ! Est-ce l� l'existence mondaine qui nous est promise de l'autre c�t� de l'oc�an ?</p><p>� Ne craignez rien, je saurai m'en d�fendre.</p><p>� Et tout d'abord je r�tablirai au Gai Savoir un sain �quilibre des travaux et des jeux qui doivent combler les aspirations de l'�tre humain lorsque enfin il se trouve pour un temps, si bref soit-il, � l'abri des dangers et de la n�cessit�. Je remettrai le temps � l'horloge du plaisir et pour ce faire j'inverserai les heures. Je d�signerai la nuit pour festoyer entre amis, danser, chanter, s'enchanter de musique et de fins discours, et le jour pour aimer... dans le silence des chauds apr�s-midi o� tout repose alors que le soleil est aussi br�lant et brasillant que les c�urs et les corps...</p><p>� Ainsi continuerai-je, avec la plus belle des femmes, la d�fense de l'amour...</p><p>La ville continua � �tre agit�e toute la nuit. Dans la soir�e un quatri�me navire, venu de Honfleur, avait encore jet� l'ancre.</p></section><section><p><strong>Chapitre 92</strong></p><empty-line/><p>� Il y a un homme �g� qui a d�barqu� par ce navire de Honfleur, hier soir, lui dit Suzanne tout en commen�ant � plonger les �l�ments de la soupe dans le chaudron. Je suis s�re qu'il vient pour vous, Madame.</p><p>Elle continua :</p><p>� ... Personne ne sait qui il est. Aucune famille ne le r�clame ni ne le conna�t. Et il n'a pas dit s'il devait continuer sur les Trois-Rivi�res ou sur Montr�al. Il est v�tu simplement, s�v�rement. Il s'est pr�sent� au<emphasis> Navire de France.</emphasis></p><p>� Comment sais-tu qu'il vient pour moi ?</p><p>� Je le sens.</p><p>Ang�lique pensa � Desgrez. Parfois, durant l'hiver, elle avait envisag� la venue, avec les navires de printemps, de l'entreprenant Desgrez qui, ayant re�u sa lettre et sachant o� la trouver, ne craindrait pas de s'embarquer pour la joindre. On s'explique mieux de vive voix que par lettre surtout quand il s'agit de secrets dangereux, de crimes et de complots contre le Roi. Suzanne avait dit : � Un vieil homme �, mais pour une jeunesse comme la petite Canadienne, un homme de quarante ans pour peu qu'il montre des tempes grises pouvait �tre d�sign� sous l'�pith�te d'homme �g�.</p><p>Elle essaya de le lui faire d�crire.</p><p>� Il est grand ? Robuste ? Carr� d'�paules ?</p><p>� Non, vous dis-je, c'est un vieil homme. Plut�t petit... mais parce que vo�t� par l'�ge. Il a d� �tre grand et mince. Il a l'air...</p><p>Elle h�sita...</p><p>� Je ne sais pas moi... de quelqu'un comme un homme de loi.</p><p>� Baumier �, se dit Ang�lique avec un battement de c�ur. � Quoi de plus proche d'un homme de loi qu'un policier chafouin. �</p><p>� Il s'est pr�sent� au<emphasis> Navire de France</emphasis> o� il n'y avait pas un trou. Mais Madame Gonfarel lui en a trouv� un parce qu'il lui a plu.</p><p>Ce n'�tait pas le policier Baumier. La Polak l'aurait flair� et il ne lui aurait pas plu. Et puis que viendrait faire Baumier ici ?</p><p>� Qu'est-ce qui te fait dire qu'il vient pour moi ?</p><p>� Une id�e... et je crois que Madame Gonfarel a eu la m�me. C'est des choses qu'on sent...</p><p>Ang�lique sourit. Elle ne faisait pas fi des intuitions de ces dames. Mais cela lui semblait peu probable que quelqu'un venu de France, autre que le courrier du Roi, y v�nt pour s'int�resser � eux et surtout � elle comme avait l'air de le dire Suzanne.</p><p>N�anmoins, elle se tint devant le miroir.</p><p>� Je dois me faire belle. �</p><p>Elle arrangea ses cheveux, examina son visage. Les discours de B�reng�re sur la vieillesse n'avaient pas �t� sans �veiller ce petit pincement au c�ur, in�vitable � toute femme qui voit passer le cours du temps.</p><p>� Vous ressemblerez � une f�e ! � avait-elle dit.</p><p>Soit ! Mais le plus tard possible. Elle se sourit, parce que tout ce que pouvait lui renvoyer le reflet du miroir, c'�tait l'assurance qu'elle �tait au z�nith de sa beaut� encore intacte, seulement plus affin�e avec une expression plus sereine. Il n'y avait que ses cheveux p�les, mais elle les avait depuis de longues ann�es et quiconque l'aurait connue, m�me � la Cour, ne s'en montrerait pas surpris.</p><p>Suzanne, du palier du premier �tage o� elle s'�tait rendue pour balayer les chambres, l'appela � mi-voix.</p><p>� Madame ! Madame ! Le voici ! Il monte la rue...</p><p>Ang�lique la rejoignit � la fen�tre ouverte.</p><p>� Le voyez-vous l�-bas, ce vieil homme en noir qui porte un sac de tapisserie � la main et un rouleau sous le bras ?</p><p>Ang�lique se pencha � son tour. Elle ne souffla mot, mais Suzanne, contre elle, la sentit tressaillir. Au bout d'un instant elle se d�tourna, d�vala l'escalier et courut tirer la porte de la rue.</p><p>Le vieillard aux cheveux blancs sous son chapeau rond, dans son manteau sombre dont le collet ne laissait apercevoir de clair qu'un simple rabat de lingerie sans garniture, marchait les yeux � terre car il �tait en effet l�g�rement vo�t�, ce qui ne l'emp�chait pas de gravir la rue d'un pas alerte, malgr� son sac de voyage encombrant et le grand rouleau envelopp� de toile gomm�e qu'il portait sous l'autre bras.</p><p>Un peu avant d'arriver � la hauteur de la maison de Mlle d'Hourredanne, il redressa la t�te afin de chercher du regard la demeure qu'on lui avait indiqu�e. Et il vit Ang�lique au milieu de la rue qui l'attendait. Derri�re elle, le grand orme travers� de soleil lui faisait une aur�ole de verdure.</p><p>Le vieil homme fit halte. Il ne s'�cria pas en lui-m�me comme l'avait fait le vieillard Sim�on : � Rappelez-moi, Seigneur, � vous, puisque j'ai vu briller ce jour, je n'ai plus qu'� mourir. � Mais comme le pr�tre du temple, il comprenait qu'il avait attendu et attendu ce jour, gardant la certitude secr�te qu'il ne pourrait mourir sans avoir su ce qu'elle �tait devenue et sans l'avoir revue.</p><p>Elle n'avait pas chang�. Elle avait toujours cette m�me expression de droiture et de gentillesse qui lui attirait les c�urs et il �prouva un sentiment de fiert� et de victoire � la d�couvrir plus belle encore.</p><p>Et malgr� lui, car c'�tait un homme aust�re et rigide, un sourire �tira ses l�vres parchemin�es.</p><p>Ang�lique descendit vers lui, les mains tendues.</p><p>� Je vous salue, Monsieur Molines. Soyez le bienvenu en Nouvelle-France.</p><p>� Molines, dit-elle, aurais-je jamais imagin� que je vous reverrais au Canada... C'est fou ! Comment avez-vous os� vous lancer dans une aussi p�nible travers�e � votre �ge ?</p><p>� Depuis que j'ai commenc� � m'int�resser aux affaires de votre p�re et que vous alliez sur vos huit ans, dit l'intendant Molines, vous avez toujours pens� que j'�tais tr�s vieux. Or, lorsque quelque dix ann�es plus tard je me pr�occupai de vous marier � Monsieur de Peyrac, j'approchais des cinquante ans et aujourd'hui, je n'en ai pas encore soixante-quinze...</p><p>� Ainsi va le temps, dit Ang�lique en riant. Une petite fille qui l�ve le nez pour regarder un grand monsieur s�v�re le croit tr�s vieux. Et puis peu � peu au cours de la vie c'est elle qui le rejoint.</p><p>Elle l'avait fait asseoir dans le petit salon aupr�s du po�le de fa�ence d�sormais �teint.</p><p>Elle se tenait devant lui, absurdement heureuse et ne pouvant en croire ses yeux, reprise par cette sensation m�l�e de respect et de culpabilit� qu'elle avait toujours �prouv�e devant le docte intendant. Respect pour ses comp�tences, culpabilit� parce que chaque fois qu'elle avait eu affaire � lui, cela avait �t� pour qu'il l'oblige � quelque chose de difficile et qu'elle ne voulait pas accomplir. Et il arrivait par ses raisonnements � la convaincre et � lui faire dire oui de sa propre volont� et elle en demeurait irrit�e, d�sesp�r�e, et en admiration devant son habilet�.</p><p>C'�tait son enfance, son adolescence, son mariage � Toulouse, son second mariage avec Philippe du Plessis-Belli�re dont il �tait l'intendant, qui se levaient � ses yeux avec la pr�sence de l'intendant Molines qui, apr�s avoir pos� soigneusement le rouleau qu'il portait contre le mur, ouvrait son sac de tapisserie pos� � ses pieds et en tirait une enveloppe blanche scell�e de cire.</p><p>Il se redressa, lui lan�a un bref regard incisif qui la fit frissonner tant il ressuscitait pour elle une �poque qui n'�tait plus qu'un songe et il lui tendit le pli.</p><p>� J'ai � vous remettre cette lettre de la part du Roi.</p><p>� Du Roi ! r�p�ta Ang�lique.</p><p>� Asseyez-vous, dit Molines en lui d�signant un si�ge en face de lui.</p><p>Elle ob�it machinalement tenant en main le pli � l'�pais cachet o� elle reconnaissait le contre-sceau de Louis XIV avec les anges de la Gloire et de la Fortune soutenant l'�cusson � trois fleurs de lys somm� d'une couronne et d'une croix.</p><p>� Ouvrez...</p><p>Elle tira sur le ruban et rompit la cire.</p><p>Elle �tait impressionn�e � l'id�e que le Roi avait touch� cette lettre. C'�tait sa main qui, apr�s l'avoir �crite, l'avait cachet�e. Il avait voulu �tre seul dans son cabinet aux tentures bleu et or qu'elle connaissait si bien et il avait lui-m�me tourn� le b�ton de cire sur la flamme.</p><p>Elle d�ploya le feuillet. Elle vit la signature : Louis. Il n'y avait que quelques mots d'�crits, elle lut.</p><p><emphasis>Pour vous, ma belle amie, j'ai cr�� des merveilles.</emphasis></p><p><emphasis>Louis.</emphasis></p><p>Elle resta l�, tenant aux deux coins, haut et bas, la feuille blanche qui fr�missait entre ses doigts afin qu'elle demeur�t ouverte devant elle.</p><p><emphasis>� Pour vous, ma belle amie, j'ai cr�� des merveilles. �</emphasis></p><p>Soudain elle sursauta.</p><p>� Molines !... La date ? C'est une erreur. Elle est de pr�s de six ans en arri�re.</p><p>� Cette lettre, en effet, fut �crite par le Roi � votre intention il y a six ann�es. C'�tait elle que je vous rapportais apr�s m'�tre rendu � Versailles apr�s avoir remis � Sa Majest� votre lettre de soumission. Dans cette lettre... vous souvenez-vous ?... vous lui demandiez gr�ce, lui promettant de revenir � la Cour � condition qu'il d�livr�t votre province et vos terres de la soldatesque qui venait vous humilier jusque sous votre toit dans votre ch�teau du Poitou : Le Plessis.</p><p>� Vous �tiez prisonni�re et maltrait�e et j'en avertis le Roi r�pondant aux questions qu'il me posait.</p><p>� Le Roi aussit�t donnait des ordres et, par moi, vous envoyait cette lettre que vous tenez aujourd'hui entre vos mains. Il �tait pr�t � toutes les concessions pour vous revoir.</p><p>� Mais, lorsque je parvins au Plessis vous savez le spectacle que j'y ai trouv� : des ruines fumantes, l'h�ritier du domaine, Charles-Henri, mort, vous disparue.</p><p>� D�s que je le pus, je retournai � Versailles pour ramener au Roi sa lettre d�sormais inutile et que je ne pouvais vous remettre ignorant o� vous vous trouviez.</p><p>� � Elle a pris les armes contre moi, dit Sa Majest� d'une voix alt�r�e. Je ne peux plus rien pour retenir mon bras justicier contre elle... Cette femme doit �tre vaincue... Sa t�te vient d'�tre mise � prix... �</p><p>� Le Roi d�posa dans un tiroir de son cabinet secret le pli d�sormais inutile. Cependant, avant que je ne m'�loigne, il me fit promettre de demeurer son interm�diaire entre vous et lui si l'occasion s'en pr�sentait.</p><p>� Ainsi les ann�es ont pass� dans le tumulte des armes, de grandes mis�res, de grands tourments... Maintenant la province est apais�e... j'ai fait reconstruire le ch�teau du Plessis et mes affaires sont prosp�res. Je vous donnerai tous les d�tails en temps utile, mais sachez d�s maintenant que, par ordre du Roi, le domaine vous reviendra avec licence de le faire passer par h�ritage sur la t�te d'un de vos enfants6.</p><p>� Donc les ann�es avaient pass�. Apr�s l'�crasement de la r�volte, le silence s'�tait fait sur votre personne. � plusieurs reprises, je cherchai � retrouver votre trace, mais toutes les pistes s'arr�taient brusquement. Nul ne pouvait dire si vous �tiez morte ou vivante. Je me doutais que Sa Majest�, de son c�t�, poursuivait ses recherches, mais n'ayant rien � lui communiquer, je me cantonnais dans une r�serve prudente. Il est � noter cependant que les dragons du Roi, charg�s de faire abjurer sous violence les personnes de religion protestante, avaient �t� retir�s des campagnes, ce qui permit un rel�vement plus rapide des r�gions ruin�es par la guerre.</p><p>� Ma r�volte n'a donc pas eu que des cons�quences d�sastreuses pour ma pauvre province ?</p><p>� Non... Certainement. Elle vous a d� de pouvoir respirer et d'�chapper � la pers�cution religieuse. Le Roi gardait l'�il sur le Poitou comme s'il avait esp�r� que sa mansu�tude allait vous faire sortir du bois...</p><p>� Enfin, vers le mois de janvier de cette ann�e, je re�us un appel de Sa Majest� me demandant de me rendre de toute urgence � Versailles.</p><p>� Et vous �tes remont� sur votre mule, comme nagu�re ?</p><p>� Une autre mule, mais tout aussi vaillante... Non ! Cette fois, Sa Majest� m'envoya un carrosse afin que je puisse me rendre aupr�s d'Elle au triple galop et, sit�t arriv�, dans mes v�tements de voyage, je fus introduit dans le cabinet particulier du Roi. Je d�celai, d�s l'entr�e, comme une lumi�re inhabituelle sur ses traits.</p><p>� � Je sais o� elle est, me dit-il, elle est au Canada...</p><p>� Je crus comprendre que la nouvelle lui en avait �t� donn�e par ses services de police et je crois plus s�rement par ce Fran�ois Desgrez que vous connaissiez quelque peu. Le Roi ne se pr�occupait pas de savoir comment cet habile adjoint de Monsieur de La Reynie se trouvait en possession du renseignement. Il savait enfin que vous �tiez en vie et qu'il pourrait vous revoir, ce qui �tait devenu au cours des ann�es sa hantise. Il reprit dans le tiroir o� il l'avait d�pos� le pli toujours scell� :</p><p>� � Rien n'est chang� � ce que je lui mandais alors...</p><p>� Je devais partir pour vous joindre par le premier navire cinglant vers l'Am�rique. Je devais vous remettre la lettre secr�tement. Je fis donc mes pr�paratifs. Je pr�f�rais ne pas monter � bord du vaisseau qui emportait le courrier officiel, craignant que ces officiers ou fonctionnaires qui le convoyaient ne me reconnussent pour m'avoir rencontr� dans les couloirs du palais, � Versailles.</p><p>� J'allai m'embarquer � Honfleur. Mon navire a eu quelque retard par la rencontre d'une banquise qui nous a contraints � d�vier de notre route pour l'�viter.</p><p>� Mais... dit Ang�lique dont les sentiments se bousculaient, je vous avoue... quelque chose me choque dans tout cela... je suis touch�e que le Roi me garde une si fid�le passion, mais il ne semble pas se souvenir que je suis mari�e... mari�e � Monsieur de Peyrac... Il semble assur� que je vais lui tomber aussit�t dans les bras... Pour qui se prend-il ?</p><p>� Il se prend pour le Roi, Madame, r�pondit Molines avec douceur.</p><p>� Que s'imagine-t-il donc que je suis ? C'est moi, de tous ses sujets, qui lui ai port� les coups les plus durs... et qui ne seront peut-�tre pas les derniers...</p><p>Elle pensait moins en disant cela � sa r�bellion, qu'� la lettre qu'elle avait envoy�e � Desgrez et par laquelle le Roi un jour apprendrait que sa ma�tresse bien-aim�e, la belle Ath�na�s de Montespan, �tait une criminelle et une sorci�re.</p><p>� Il devrait se m�fier de moi... Il ne sait donc pas de quoi je suis capable ?</p><p>� Il le sait... Mais, pour cela aussi, vous �tes en son c�ur une douleur et une d�lectation � laquelle il ne veut pas, il ne peut pas renoncer. Alors, dans le tourment de n'avoir pu vous briser, il lui rena�t l'espoir de pouvoir vous apprivoiser... Il veut vous combler. Il vous rend vos titres, vos terres, il accorde tous les pardons � vous et � votre �poux, dans le seul espoir que pour cela vous allez penser � lui avec un peu plus d'indulgence et au moins avec reconnaissance, qu'il aura m�me � distance le pouvoir de ramener un sourire sur vos l�vres, de remplacer un peu dans votre c�ur la rancune que vous y gardiez, par un peu d'amiti� envers lui. Si vous l'aviez vu, il y a bient�t six ann�es alors que je venais pour la premi�re fois � Versailles lui porter votre lettre de reddition et qu'il imaginait que bient�t vous seriez pr�s de lui, vous comprendriez � quel point pour lui, souverain ma�tre de tout, vous repr�sentiez... que dirai-je ?... Oui, c'est cela !... Vous repr�sentiez... le salut. Et tout en sablant cette missive que vous tenez l� entre vos mains, il me r�p�tait comme un tr�s jeune homme amoureux sous le coup de l'anxi�t� :</p><p>� � <emphasis>Vous lui direz, Monsieur Molines, vous lui direz, n'est-ce pas ? combien Versailles est beau !</emphasis></p><p>Ang�lique se sentit la gorge serr�e par cette �vocation.</p><p>Parce qu'il r�gnait depuis tr�s longtemps, on oubliait que ce souverain, �cras� d'une gloire et de charges � l'image pesante de son lourd manteau de Cour de velours bleu brod� de lys et d'or, � collet et doublure d'hermine et tra�ne de plusieurs aunes et de sa perruque �lev�e rehaussant sa majest�, n'avait pas encore quarante ans. Il ne redeviendrait jeune que si elle revenait.</p><p>� Versailles est tr�s beau, n'est-ce pas ? demanda-t-elle � Molines.</p><p>� Sa Majest� me recevait dans son cabinet. Et je ne suis pas tr�s entendu sur les d�tails, mais... en effet, Versailles est tr�s beau.</p><p>� <emphasis>Pour vous, ma belle amie, j'ai cr�� des merveilles. �</emphasis></p><p>Le duc de Vivonne le lui avait laiss� entendre. Pendant ces derni�res ann�es la pens�e, l'image d'Ang�lique �taient devant les yeux du Roi quand il commandait ses statues de marbre � Coysevox, ses toiles et ses fresques � Le Brun, et qu'avec Le N�tre il examinait le dessin de ses jardins, les mille et mille fleurs des parterres.</p><p>� Pourquoi, grands dieux m'aime-t-il toujours ?</p><p>� C'est l� une question qui me para�t oiseuse, Madame... Et plus encore lorsqu'on se trouve en votre pr�sence. Alors, l'on n'a aucune difficult� � reconna�tre comme des plus naturelles la constance du Roi � votre souvenir.</p><p>� Molines, vous tournez mieux les compliments qu'un petit-ma�tre de la Cour ! Vous n'aviez pas ces talents nagu�re !</p><p>� C'est vrai ! Mais l'�ge venant, je me permets d'agr�menter de quelques fantaisies la tournure aust�re de mon esprit...</p><p>� Cher Molines !... dit-elle en le regardant avec douceur.</p><p>Molines d�tourna les yeux. Ce n'avait jamais �t� dans ses habitudes de se laisser attendrir par un regard. D'ailleurs, ce n'avait jamais �t� dans ses habitudes de se laisser attendrir par quoi que ce soit.</p><p>Mais avec l'�ge, comme il venait de le dire, il lui arrivait d'accorder � son c�ur quelques fantaisies.</p><p>� Ne dit-on pas que le Roi a une nouvelle ma�tresse ? reprit Ang�lique. La marquise de Maintenon.</p><p>Molines eut un petit ricanement.</p><p>� C'est la douleur que lui ont caus�e votre r�bellion et votre absence qui l'a incit� � se tourner vers les charmes discrets de cette dame avec laquelle il n'est pas question de libertinage. Elle est s�rieuse, quoique fort belle, et l'agr�able gouvernante des enfants du Roi. Il se repose pr�s d'elle. Enfin elle vous a connue jadis et il essaye d'avoir sur vous, par elle, quelques anecdotes. Mais malgr� les agr�ments de cette liaison toute platonique et qui est pour lui un apaisement dans sa vie harassante, trop r�gl�e, toujours en repr�sentation comme un dieu expos�, un acteur sur les tr�teaux de foire, je ne ferai pas grand cas de Madame de Maintenon d�s que vous repara�trez � la Cour.</p><p>Ayant prononc� ce petit discours, Molines remit ses papiers dans le sac n'en gardant qu'un seul qu'il consulta sans avoir besoin de mettre des b�sicles.</p><p>� C'est bien cela, dit-il. Apr�s vous avoir vue, je dois demander audience � Monsieur le Gouverneur, et lui faire part dans le priv� de quelques messages personnels pour lui de la satisfaction de Sa Majest� pour l'habilet� avec laquelle il a men� ce � rapprochement � qui s'imposait pour la Nouvelle-France avec Monsieur de Peyrac et pour l'amabilit� de l'accueil qu'il vous fit. En bref, Monsieur de Frontenac a mis� sur la bonne carte.</p><p>� Je m'en r�jouis pour lui.</p><p>� Quant � vous, nommez-moi sur l'heure les personnes que vous souhaitez voir �cart�es de votre route et de celle de votre famille, de Monsieur de Peyrac et de sa maison, comme de la v�tre, voire de vos amis... c'est �crit l�... comme dangereuses, ayant cherch� � vous nuire ou susceptibles de le faire encore, afin qu'elles soient aussit�t mises hors d'�tat de le faire par d�cision du Gouverneur, hors de toutes consultations du Conseil par arrestation, m�me condamnation si le d�lit l'exige, en dehors de toutes consid�rations d'�tat, particuliers, fonctionnaires ou eccl�siastiques. Nommez-les-moi et aussit�t vos ennemis seront ch�ti�s.</p><p>� Avez-vous ce pouvoir ?</p><p>� Le Roi me l'a donn�.</p><p>� � vous, un protestant ?</p><p>� Notre Roi lorsqu'il s'agit d'efficacit� ne regarde pas de trop pr�s � la position, ni � la religion, de celui qui lui semble le plus apte � le mieux servir. En de douloureuses circonstances qui lui tiennent � c�ur plus, ou presque plus, que son sceptre m�me, puisqu'il s'agit de vous, il m'a jug�. Il sait que je lui suis d�vou�, et le plus habile � plaider sa cause aupr�s de vous, car il a compris que vous m'�coutiez volontiers, comme un p�re qui sait parler � un enfant difficile un langage qui lui est accessible. Il a �t� jusqu'� me dire :</p><p>� � Monsieur Molines, cette jeune femme est la plus r�tive � laquelle j'ai eu affaire de tout mon r�gne. Pourtant elle n'est pas ce qu'on appelle une ent�t�e. Mais les raisons pour lesquelles elle se dresse contre moi me demeurent obscures. Vous seul pouvez la persuader de la sinc�rit� de ma passion. Et qu'elle comprenne bien que ma faveur la mettra � jamais elle et les siens � l'abri de l'infortune et de l'adversit�. Je saurai me contenter, si elle ne veut m'accorder plus, du simple bonheur de la voir, la voir appara�tre, savoir qu'elle va venir, attendre chaque jour le plaisir que suscite � chaque fois sa beaut� toujours surprenante et qu'elle rehausse par le go�t impr�visible et toujours parfait de ses atours, me contenter seulement de la mener dans mes jardins, de m'entretenir parfois avec elle de tous sujets qui nous inspireraient, de politique, de guerre ou de commerce, car son intelligence est grande et son jugement des plus fins, me contenter d'entendre son rire, une repartie jet�e de sa voix harmonieuse... Vous le lui direz, Monsieur Molines, et vous la convaincrez.</p><p>� Voici donc ce langage que m'a tenu Sa Majest�. Or, vous me demandez, Madame, comment moi, huguenot et modeste intendant provincial, j'ai le pouvoir d'intimer au Gouverneur de la Nouvelle-France l'ordre d'arr�ter ou de mettre � pied toutes personnes que vous m'aurez nomm�es. C'est parce que c'est � vous qu'il est remis, Madame, ce pouvoir. Sa Majest� veut que vous compreniez que la toute-puissance, m�me au-del� de la sienne, est d�sormais entre vos mains.</p><p>Ang�lique passa le bout de ses doigts, � plusieurs reprises, sur son front, �cartant ses cheveux comme si elle e�t ressenti le besoin d'�carter un. rideau afin d'y voir clair.</p><p>Elle �tait un peu �cras�e par cette avalanche d'�gards. Elle se leva et marcha de long en large en pressant ses mains l'une contre l'autre.</p><p>� Molines ! Molines ! Que dois-je faire ?</p><p>� Vous seule le savez, Madame. Vous seule �tes ma�tresse de votre destin.</p><p>� Molines, vous m'avez toujours conseill�e, et � vous revoir, je retrouve la confiance que vous m'inspiriez. J'avais foi en vous parce que je crois... que nous avons la m�me sorte de conscience. Molines, que dois-je faire ?</p><p>Mais l'intendant se d�roba encore avec un demi-sourire.</p><p>� Je pense que vous m'entendez fort bien, Madame, lorsque je vous dis : vous seule pouvez en d�cider. Car vous seule savez ce que vous voulez faire de votre vie, ce qui compte � vos yeux, les buts qui vous sont chers et ce que vous �tes pr�te � sacrifier pour les atteindre. Vous n'�tes plus une enfant et vos durs combats de chef de guerre vous ont appris l'art de la strat�gie, qui consiste surtout � projeter � l'avance en imagination les �l�ments d'une bataille, les obstacles pr�visibles, � pr�voir le pire afin de s'en garder, et puis aussi mesurer le gain de cette bataille afin de savoir s'il y a l'obligation de s'y livrer, ou s'il se r�v�le que vous deviez la payer un prix trop lourd, savoir � temps s'y d�rober. Il ne faut pas n�gliger non plus que certaines possibilit�s ne se d�couvrent que sur place, que le hasard est un individu fac�tieux, qui aime se m�ler � nos entreprises, et qu'il n'est pas mauvais de parfois s'en remettre � lui, ce qui s'appelle prendre des risques.</p><p>� � condition qu'il ne s'agisse pas d'utopie.</p><p>Pourrait-elle se plier � la vie de la Cour, brillante et superbe, mais requ�rant toutes les forces, une attention de chaque instant ? Il fallait tendre � �tre remarqu�e du Roi. On exigerait chaque instant de leur vie. Elle eut la vision de cette rencontre � Versailles, du regard du Roi sur elle, la Cour enti�re suspendue � leurs l�vres. O� serait Joffrey alors ? Joffrey debout en face de ce Roi qui la voulait ! La sensation qu'elle avait �prouv�e avait �t� celle d'un vide pr�s d'elle, comme si, une fois de plus, par l'intol�rance de ce monarque, Joffrey avait �t� effac� et rejet�, disparu...</p><p>� Molines, vous qui les connaissez tous deux, imaginez-vous Monsieur de Peyrac en face du Roi ? Un homme comme mon �poux qui s'est sauv� de tout lui-m�me, se battant avec acharnement mais avec ses armes � lui, ne voulant jamais supplier, s'abaisser, parvenant toujours, si bas qu'il soit tomb�, � se retrouver au sommet, au-dessus des autres. Lui, devant ce Roi !</p><p>� Un Roi qui a dit : � Il me semble qu'on m'�te ma gloire quand, sans moi, on peut en avoir ! �</p><p>Ang�lique frissonna.</p><p>� Je comprends, dit-elle. Le Roi a chang�.</p><p>La fonction pervertissait l'homme. Malgr� l'esprit de justice, le go�t du bien et la r�elle grandeur de caract�re qu'il y avait en ce prince, il �tait devenu ce Roi tout-puissant, il ne pouvait plus s'incliner aujourd'hui. Il l'avait fait jadis, jeune homme boulevers� dans la ferveur d'un grand amour, celui qu'il avait vou� � vingt ans � l'adorable ni�ce du cardinal Mazarin, Marie Mancini. L'impitoyable ministre avait bris� tout cela. Le cardinal ne se pr�occupait gu�re de voir sa ni�ce �tourdie hiss�e au sommet des honneurs et il l'avait exil�e rapidement. Pour Mazarin qui avait prot�g� la minorit� du petit roi, celui-ci �tait destin� � devenir un grand roi, et devait, pour raison d'�tat, �pouser une princesse de sang royal afin de consolider les alliances du royaume.</p><p>En larmes, le jeune Louis s'�tait inclin� devant la raison d'�tat.</p><p>Plus maintenant.</p><p>De nouveau en proie � un amour qui semblait transmuter toute la grisaille et le poids de sa vie en or pur, il ne pouvait renoncer car il avait perdu l'habitude du renoncement.</p><p>Il avait perdu jusqu'� la notion du renoncement. Il voulait que les �tres plient et c'�tait en lui une volont� qui ne souffrait pas d'exception et dont la rigueur ne pouvait �tre remise en question. Il �tait comme un gouvernail bloqu� dans une seule direction.</p><p>Ayant pour sa part apport� ce qu'il regardait comme des concessions et ce jusqu'� la limite de ce qui ne lui co�tait pas ou peu, il estimait que c'�tait aux autres de trouver la solution des conflits insolubles et d'aplanir des obstacles dress�s devant son bon plaisir par l'abolition totale de leur volont� ou de leurs d�sirs les plus l�gitimes.</p><p>On l'aurait �tonn� en lui disant qu'il agissait alors avec tyrannie.</p><p>En tout il ne voyait pas d'autre issue. Car il �tait convaincu que lorsqu'il exigeait ou d�cidait quelque chose c'�tait pour le mieux et pour le bien.</p><p>Ne venait-il pas de se d�clarer Roi � de droit divin � c'est-�-dire d�sign� par Dieu comme jadis les proph�tes, pour mener les peuples et de ce fait, devant �tre �cout�, comme pronon�ant par ses l�vres les volont�s d'un cr�ateur juste et bon ?</p><p>� Molines, murmura-t-elle, le Roi peut-il encore �tre sauv� ?</p><p>Le vieil intendant leva un sourcil et ne r�pondit pas.</p><p>Et Honorine que deviendrait-elle ? Ang�lique l'aper�ut jouant pr�s de la chemin�e et alla � elle.</p><p>L'enfant se leva et la regarda venir. Ang�lique lui prit les mains. Le d�cor �tait simple. La pierre de l'�tre �tait ti�de. Les braises chuchotaient sous le chaudron. Les ustensiles brillaient sous l'auvent de la chemin�e.</p><p>Que ferait-elle d'Honorine ? Honorine au tendre c�ur et qui, � l'exemple des chevaliers du temps jadis, r�vait de pourfendre les m�chants et souffrait de sa faiblesse.</p><p>Mais Ang�lique �tait l� qui comprenait et lui pr�tait sa force et qui ne craignait point d'aller dans la temp�te couper les cha�nes d'un pauvre chien pour le soustraire � son martyre. On n'oublie jamais une m�re capable de ces choses-l� que les grandes personnes refusent toujours obstin�ment aux enfants.</p><p>Elles se regard�rent, les mains dans les mains, les yeux dans les yeux et scell�rent leur alliance de femmes et le vieux Molines, les observant de loin, se f�licitait d'�tre l� et d'avoir su envoyer promener les f�cheux et les oiseaux de mauvais augure qui lui pr�disaient naufrage et capture par les pirates. Sa famille l'avait retenu par les basques :</p><p>� � votre �ge, vous �tes fou ! Traverser l'oc�an !</p><p>Sa fille, son gendre, son fils, sa bru, et toute la ribambelle d'enfants et la vieille gouvernante qui avait continu� � tenir son m�nage apr�s le d�c�s de son �pouse. Il avait r�pondu :</p><p>� Service du Roi !</p><p>Soixante-quinze ans, c'�tait un �ge pour tout commencer. Il n'y a gu�re de choix : ou la descente vers la tombe ou une nouvelle naissance...</p><p>Ang�lique revint vers lui avec l'enfant.</p><p>� Je vous pr�sente ma fille, Honorine de Peyrac.</p><p>Elle reprit place pr�s de lui et elle tenait les yeux baiss�s tandis qu'elle caressait les longs cheveux cuivr�s qui s'�chappaient du b�guin vert brod�.</p><p>Molines, sans souffler mot, estimait l'�ge de l'enfant.</p><p>Un coude appuy� aux genoux de sa m�re, le menton dans sa main, Honorine consid�rait Molines avec sagacit�.</p><p>� J'ai un arc et des fl�ches, lui dit-elle.</p><p>� Je vous en f�licite, demoiselle.</p><p>� Mon p�re est un grand chef de guerre.</p><p>� Votre m�re aussi l'a �t�. Je fus t�moin de ses exploits.</p><p>� Je sais, dit Honorine avec un sourire entendu.</p><p>Et elle appuya sa joue contre le bras d'Ang�lique. Une transformation s'�tait faite en elle depuis le sauvetage du chien.</p><p>� Quelle r�ponse vous donner, Molines ? murmura Ang�lique en serrant la petite contre elle. Hier, j'�tais folle de joie. Nous faisions des projets de retour. Et maintenant je ne sais plus. Il me semble que l'on nous attire aussit�t dans un pi�ge. Pardonnez-moi de para�tre h�siter. Vous avez entrepris un tr�s long voyage et je m'adresse des reproches � la pens�e que vous pourriez revenir avec le sentiment d'avoir �chou� dans votre mission.</p><p>� Je reconnais dans ce scrupule votre gentillesse native. Mais ne vous tourmentez pas pour moi, Madame. Je vous dirai que cette mission au-del� des mers est venue � point pour faciliter mes projets de d�part. Elle m'a permis d'accomplir cette premi�re travers�e aux frais de Sa Majest� et il n'y en aura pas d'autre. D�s que vos navires vogueront vers l'Europe, je consid�rerai ma mission termin�e et je me mettrai en qu�te d'un lieu o� m'installer au Nouveau Monde.</p><p>Ang�lique ouvrit de grands yeux.</p><p>� Vous voulez demeurer en Am�rique, vous, Molines ? Mais ne venez-vous pas de me dire que le Poitou est fort paisible et que vos affaires sont des plus prosp�res ?</p><p>� Elles le sont, en effet... Et je pourrais m�me dire que, par ce jeu bizarre des circonstances qu'on ne peut toujours pr�voir, elles ne l'ont jamais �t� autant. Mais je suis de confession protestante et le Roi va r�voquer l��dit de Nantes...</p></section><section><p><strong>Chapitre 93</strong></p><empty-line/><p>� R�voquer l��dit de Nantes ! se r�cria Ang�lique. L��dit qui donne la libert� de pratiquer leur religion aux protestants au m�me titre et avec les m�mes droits de citoyennet� que les catholiques ? C'est impossible ! Le roi Henri IV, le grand-p�re de notre souverain actuel, l'a �tabli pour que tous les Fran�ais qu'ils soient huguenots ou catholiques ne soient plus que les m�mes sujets d'un seul roi !</p><p>� L��dit va �tre r�voqu�, r�p�ta Molines. Les j�suites ont su convaincre le Roi qu'il n'y avait plus de protestants en France, parce qu'ils �taient tous convertis.</p><p>� Mais on ne r�voque pas un �dit comme cela ! C'est un crime. Et le Parlement, si soumis qu'il soit au Roi et m�me � la majorit� catholique, ne peut s'incliner.</p><p>� Cela ne se fera peut-�tre pas ais�ment, ni demain, mais cela se fera. Alors les Fran�ais de confession r�form�e deviendront pires que des pestif�r�s ou des l�preux en leur propre pays. Ils seront ruin�s, ne recevant plus l'autorisation de commercer. Leurs enfants seront b�tards car les pasteurs ne pourront plus �tre officiers d'�tat pour l'enregistrement des naissances ou des mariages.</p><p>� C'est impossible ! s'�cria derechef Ang�lique. Le Roi ne peut pas faire cela !... Il ne peut pas faire cela � son grand-p�re.</p><p>Cette exclamation tellement f�minine arracha � Molines un demi-sourire.</p><p>� Oui ! r�p�tait en �cho la petite voix d'Honorine, s'il fait cela � son grand-p�re, je le tuerai...</p><p>Le vieil homme secoua doucement la t�te. Qu'importait la tendresse des femmes, pensait-il, et leur sens de l'honneur et de la loyaut� souvent tax� de folie.</p><p>Le roi Louis XIV trahirait son grand-p�re Henri IV. Le meilleur roi que la France e�t jamais �lev� sur le tr�ne.</p><p>Un roi humain avant tout, soucieux de paix et de r�conciliation et qui avait fait promulguer cet �dit de tol�rance afin d'arr�ter l'effusion de sang des guerres de Religion. Mais le fanatisme et la volont� de violence auraient raison de sa sagesse. Le poignard de Ravaillac que l'on disait guid� par la main des j�suites avait perc� son c�ur. Et l��dit n'aurait �t� appliqu� tant bien que mal que pendant moins de quatre-vingt-dix ans. La France recommencerait � se vider de son sang. L'on recommencerait � voir des �tres bannis se r�fugier dans les for�ts, se glisser sous les ronces des fronti�res ou s'embarquer sur des plages perdues afin d'aller offrir � des nations voisines ou � des terres lointaines leurs forces vives, leurs talents et l'avenir de leurs enfants � na�tre.</p><p>� Je suis vieux, dit Molines, mais la vie a encore pour moi des charmes et de l'int�r�t. Je peux vivre les ann�es qui me restent de fa�on active et profitable et je ne tiens pas � consacrer mes supr�mes forces � pourrir en prison ou � recevoir des coups de b�ton et de botte tandis qu'on me braillera aux oreilles : � Abjure ! �... Ou encore � aller ramer aux gal�res o� ma pauvre carcasse ne ferait pas long feu... Surtout je ne veux point de la vie qui s'annonce pour les Fran�ais r�form�s dans leur propre patrie et donc pour mes enfants et mes petits-enfants. Eux, c'est toute leur vie qu'ils auront � passer mis�rables, opprim�s, pourchass�s, soit dans l'inconfort d'une conscience avilie par l'abjuration, soit contraints � affronter les dangers d'un exil devenu presque impossible car les fronti�res seront ferm�es et surveill�es et d�j� aujourd'hui tout Fran�ais r�form� qui est pris sur le chemin de Gen�ve est arr�t� et jet� en prison sans autre forme de proc�s.</p><p>Parce que autrefois l'intendant Molines s'occupait d'elle et de ses fr�res et s�urs comme de ses pupilles, Ang�lique oubliait toujours qu'il avait lui aussi des enfants, une famille. Elle se souvint d'un gar�on et d'une fille, petits huguenots p�lichons, fort ennuyeux, avec lesquels on ne pouvait jouer � rien d'amusant.</p><p>� ... Mes enfants essayent de me convaincre que je suis un vieillard pessimiste, que l'injustice ne va pas triompher et qu'eux, en tout cas, sauront tirer leur �pingle du jeu. Sottises ! La partie est trop fortement engag�e, les esprits trop influenc�s pour qu'il y ait possibilit� de retour en arri�re. Aussi ai-je donn� mes ordres car je suis encore vivant et chef de la famille. Les laissez-passer du Roi et les soutiens qu'il m'accorde momentan�ment m'ont permis d'effectuer certaines op�rations de transfert, via la Hollande. De plus, les miens doivent s'�vertuer de gagner, par groupes diff�rents et sous pr�texte de visites familiales, La Rochelle.</p><p>� La Rochelle ? Est-ce prudent ? C'est une cit� o� les huguenots sont tr�s surveill�s.</p><p>� Cela d�pend des p�riodes. En ce moment, c'est la pagaille. Il y a eu durant quelques ann�es une �quipe de convertisseurs z�l�s qui a rendu la vie intenable � mes coreligionnaires. Puis soudain on les a abandonn�s � leur sort et les j�suites de la ville ont re�u l'ordre de ne s'occuper que de leurs �l�ves des coll�ges ou de leurs p�nitents. C'est une opportunit� � ne pas n�gliger. D'autre part, des d�parts se font � partir des ports du Brouage ou des Sables-d'Olonne au nord de La Rochelle, les bourgs de cette c�te saintongeaise et vend�enne demeurant de majorit� protestante. Il se peut que venant de Hollande un navire jette l'ancre dans l'un ou l'autre de ces petits ports o� l'embarquement de nos familles se fera plus ais�ment.</p><p>� En quel lieu d'Am�rique comptez-vous les faire venir ? La Nouvelle-France vous est aussi ferm�e. Les lois contre les religionnaires y sont appliqu�es avec plus de s�v�rit� qu'en France, si possible. Monseigneur de Laval est tr�s rigoriste l�-dessus et, en g�n�ral, tous ces messieurs du Grand Conseil. Il est arriv� que les matelots protestants de certains �quipages re�oivent l'interdiction de descendre � terre.</p><p>� Je n'ignore pas ces vexations. C'est pourquoi je me r�jouis de mon sauf-conduit royal qui me permet de me promener librement pour la premi�re et derni�re fois dans les rues de cette charmante capitale de notre colonie d'Am�rique.</p><p>� Il n'y a malheureusement aucune chance pour les protestants ici. Il arrive que l'on soup�onne parmi les nouveaux immigrants, surtout parmi les jeunes gens c�libataires qui semblent s'�tre embarqu�s pour fuir quelque chose, l'un ou l'autre, d'appartenir � la religion pr�tendue r�form�e. S'ils en sont convaincus, c'est l'abjuration imm�diate ou le pilori, la prison et d�s le premier navire ils seront renvoy�s � fond de cale. La plupart prennent les bois et gagnent La Nouvelle-Angleterre.</p><p>� C'est ce que je compte faire, mais sans prendre les bois. J'ai �tabli une correspondance avec des protestants fran�ais de New York. Cette ville qui a �t� hollandaise est ouverte � toutes les confessions. D�s que j'en aurai termin� avec ma mission pr�s de vous, je vais reprendre la mer. Je me suis inform� d'un itin�raire possible. Je me ferai d�poser sur la c�te est du Canada et de l� en cabotant d'un navire � l'autre je finirai bien par contourner la Nouvelle-�cosse et gagner le Massachusetts et, par terre, La Nouvelle York.</p><p>� C'est un long et p�nible voyage, Molines, dans des contr�es quasi d�sertes. Nous les connaissons bien puisque nous y avons nos �tablissements. Attendez que nous soyons sur notre d�part pour regagner Gouldsboro, notre port d'attache sur les rives du Maine. Nous vous prendrons avec nous. Vous pourrez rencontrer l�-bas de vos coreligionnaires de La Rochelle qui y font grandir une active cit� commer�ante. Ensuite, l'un de nos navires pourra vous conduire jusqu'� Boston ou jusqu'� New York.</p><p>Elle s'aper�ut qu'en parlant ainsi sans r�flexion, elle venait de donner sa r�ponse � Molines quant � la d�cision pour elle de ne pas retourner en France.</p></section><section><p><strong>Chapitre 94</strong></p><empty-line/><p>Elle resta alors quelques instants ind�cise, comme absente, et portant tout l'effort de sa volont� � ne pas trahir son d�sarroi, � ne pas exprimer tout haut la nostalgie qui tout � coup la d�chirait.</p><p>� Tu ne reverras jamais le royaume ! Tu ne reverras ni les beaut�s de Versailles, ni les campagnes de ton enfance, ni le ch�teau du Plessis-Belli�re se mirant dans l'�tang... Mais non, c'est impossible, Joffrey doit retourner prendre possession de son fief... Et le Roi nous attend, il ne souffrira pas que nous r�pondions par le d�dain � des gr�ces si abondantes... Oh ! Molines, que dois-je faire ? �</p><p>Elle se retenait de r�p�ter tout haut cette interrogation angoiss�e, � laquelle il avait d�j� r�pondu. Et elle aussi, avait donn� sa r�ponse. Ne venait-elle pas de dire :</p><p>� Nous vous conduirons � la Nouvelle York, lorsque nous retournerons dans nos �tablissements de Gouldsboro �, sanctionnant sa d�cision int�rieure. Mais cela voulait dire : � Adieu ! Adieu � jamais notre pays de France... Oh ! Molines, que dois-je faire ? �</p><p>L'intendant Molines ne semblait pas se pr�occuper de la temp�te qui se d�cha�nait dans le c�ur d'Ang�lique. Une fois de plus, il avait ouvert son grand sac de tapisserie � ses pieds et, inclin�, il en explorait avec m�thode le contenu.</p><p>� Que cherches-tu dans ton grand sac ? demanda Honorine qui suivait ses mouvements avec le plus grand int�r�t.</p><p>La fillette avait toujours �prouv� une sympathie spontan�e pour les vieillards et il n'y avait rien d'�tonnant � ce que Molines, avec son autorit� puritaine, sa sagesse non d�nu�e de hardiesse, ses fa�ons un peu compass�es, d�f�rentes, lui pl�t.</p><p>� Je cherche un objet que j'ai apport� pour votre m�re, demoiselle, r�pondit-il, et je gage qu'il ne sera pas non plus sans vous plaire.</p><p>Il se redressa en tenant quelque chose envelopp� soigneusement dans de la toile gomm�e bien cousue et lorsqu'il eut fait sauter les fils de la lame d'un petit couteau, on trouva encore des peaux souples � d�rouler. Enfin, il tendit l'objet d�gag�, un petit coffret oblong au couvercle arrondi, � Ang�lique.</p><p>� Oh ! s'exclama-t-elle. Ma bo�te � tr�sors !</p><p>Elle la tenait sur ses genoux et reconnaissait le cuir repouss�, la petite cl� dor�e, et Molines expliquait qu'� son retour, quand il n'avait plus retrouv� que les ruines fumantes du ch�teau du Plessis, il y avait cependant une aile � peu pr�s intacte, celle o� heureusement se trouvait la chambre de la ch�telaine et, d�s lors, il avait jug� bon en attendant la r�fection compl�te du ch�teau d'en retirer quelques bibelots ou meubles, qu'il avait mis � l'abri dans sa propre demeure, dont ces deux objets, dit-il en d�signant aussi le rouleau accot� au mur, qui n'avait pour elle il le savait que valeur de souvenir, mais que pour cette raison m�me il avait voulu lui apporter d�s qu'il lui avait �t� possible de la joindre en Am�rique.</p><p>� Ma bo�te � tr�sors !</p><p>Sous l'�il brillant de convoitise d'Honorine, elle en souleva le couvercle. Les objets �taient l�, jalons de sa vie. Entre la plume du Po�te Crott� et le poignard de Rodogone l��gyptien, elle voyait la turquoise de Bachtiari-Bey et, � c�t�, ce caillou noir�tre c'�tait un morceau de la � moumie � du vieux Savary. C'�tait peut-�tre � cause de ce r�sidu de concr�tions min�rales de la liqueur sacr�e des Persans, la � moumie �, qu'il s'�chappait de la cassette une petite odeur fan�e, une petite odeur de mort. Ces objets l'attendrirent, mais quand elle les souleva et les regarda les uns apr�s les autres, elle les trouva comme all�g�s de leur contenu douloureux. Ce qu'ils �voquaient ne lui inspirait plus ni regrets, ni remords, ni souffrance. Si dramatiques, ou magnifiques qu'elles fussent, les images que leur vue faisait lever en sa m�moire ne la touchaient plus que comme le rappel d'une vie qui avait cess� de la faire souffrir pour se muer en ce qu'elle �tait simplement, c'est-�-dire : sa vie pass�e. Sa vie pass�e avec ses bonheurs et ses malheurs, mais pass�e.</p><p>Et si le pass� venait de perdre un peu de son charme si myst�rieux, ses forces � elle d�barrass�es comme d'un fardeau pesant lui apparurent plus neuves pour le pr�sent.</p><p>� Tu vois, semblaient lui dire ces objets, dans leur docile mat�rialit�, tout s'arrange, on survit, et rien n'a �t� jamais aussi terrible, aussi insurmontable que tu ne l'as cru sur le moment. �</p><p>� Merci, Molines, fit-elle avec un sourire.</p><p>Elle se r�jouissait de pouvoir montrer la c�l�bre � bo�te � tr�sors � � Honorine, et de cette cassette mythique enfin retrouv�e, elle lui ferait don, et Honorine s'envolerait au septi�me ciel, plus combl�e que la plus combl�e des imp�ratrices, et elle se croirait parvenue au sommet de tout ce qu'elle pouvait attendre de meilleur de la vie et ne se d�placerait plus qu'avec ses deux coffrets sous chaque bras, celui de sa m�re et le sien.</p><p>� Et cela ? demanda Ang�lique intrigu�e en voyant Molines prendre le rouleau et en couper les fils pour �carter l'enveloppe.</p><p>C'�tait la toile d'un tableau que le vieil intendant d�roula puis, se levant, alla appuyer au rebord d'une console afin qu'on p�t le regarder de loin.</p><p>Se d�tachant avec ses vifs coloris dans la p�nombre du petit salon, Ang�lique reconnut le tableau qu'elle avait command� � son fr�re Gontran, le peintre, lorsqu'elle habitait Paris, et qui repr�sentait le portrait de ses trois fils. Il y avait l� Florimond v�tu de rouge �g� de dix � onze ans, Cantor que Gontran avait peint de m�moire car, � cette �poque, le petit gar�on, ayant suivi comme page le duc de Vivonne sur les gal�res du Roi, avait disparu en M�diterran�e et, entre eux, Charles-Henri, le fils qu'elle avait eu de Philippe du Plessis-Belli�re. Debout sur un � carreau � de tapisserie, le b�b� de deux ans, dans sa robe blanche, ses boucles blondes s'�chappant de son b�guin brod�, �tendait ses petits bras afin d'effleurer de ses doigts potel�s et comme pour s'assurer de leur pr�sence, l'un et l'autre de ses demi-fr�res qui de chaque c�t� lui souriaient avec gentillesse. Charles-Henri, l'enfant qui devait mourir � quatre ans, �gorg� par les soldats du Roi.</p><p>Elle se disait qu'elle l'avait moins aim� que ses autres fils, c'est-�-dire qu'elle n'avait pas eu le temps de s'en occuper. En ce temps-l�, elle �tait requise, accapar�e par le Roi et les f�tes de la Cour et l'enfant vivait en province, au ch�teau du Plessis-Belli�re avec sa nourrice Barbe. Ensuite, quand elle s'y �tait trouv�e en exil, les pers�cut�s du Poitou venaient frapper � sa porte, et la pr�sence de l'enfant lui �tait une crainte suppl�mentaire. Il lui rappelait ce mariage qu'elle avait fait pour se hisser jusqu'� la Cour, alors que son premier mari, son seul amour, �tait vivant de par le monde, sans qu'elle le s�t.</p><p>Il lui rappelait par sa fragilit�, sa propre fragilit� � elle qui s'�tait attir� la col�re du Roi et qui �tait responsable des malheurs qui allaient s'accumuler sur cette t�te innocente.</p><p>� Prends garde au cygne, mon petit ! �</p><p>C'�tait un jour o� de la fen�tre du ch�teau elle l'avait aper�u devant l'�tang. Il regardait un cygne qui s'avan�ait vers lui et le bel oiseau avait une attitude mena�ante. Elle avait franchi l'escalier en courant. Elle avait couru, couru, craignant que l'animal ne se jette sur l'enfant et ne l'entra�ne sous les eaux.</p><p>� Prends garde au cygne, mon petit ! �</p><p>Elle avait pris la menotte ronde du petit gar�on et l'avait �cart� de l'�tang. Ils �taient remont�s ensemble au ch�teau. Elle lui parlait en lui faisant des recommandations de prudence et il lui r�pondait d'une voix fl�t�e en trottinant � ses c�t�s.</p><p>� Oui, ma m�re ! Oui, ma m�re ! �</p><p>Ce jour-l�, elle avait senti qu'il �tait vraiment son fils. Il lui �tait entr� dans le c�ur le pauvre petit et elle avait compris que si, de le regarder souvent l'oppressait d'une �motion p�nible, c'est qu'elle tremblait pour lui, l'enfant de Philippe, et qu'elle �tait accabl�e, au fond d'elle-m�me, par la tristesse de son destin.</p><p>Alors, elle avait �crit au Roi, elle avait fait sa soumission, elle �tait pr�te � tout, lui disait-elle, � condition qu'il la sauv�t de la tragique situation dans laquelle elle se trouvait, livr�e avec ses fils aux exactions de l'arm�e dans sa province pers�cut�e. Et elle avait remis la lettre � Molines et Molines �tait parti sur sa mule vers Paris, malgr� les routes peu s�res, afin de porter le message � Versailles...</p><p>Mais la nuit suivante, c'�tait le drame. Les dragons du gros et terrible Montadour p�n�traient dans le ch�teau du Plessis-Belli�re, tuaient, violaient, incendiaient... Le petit Charles-Henri �tait mort, la gorge tranch�e, dans les bras de sa nourrice.</p><p>Non, tout n'avait pas tourn� si bien. La vie n'accorde rien sans pr�lever son tribut. Il y a quand m�me eu un enfant mort, se dit-elle. C'est la blessure ingu�rissable qui vous appartient en propre et qu'on ne peut confier � personne. Et se confier n'apaiserait rien.</p><p>� L'enfant m'appartenait en propre... Que serais-tu devenu, petit gar�on, si l'on ne t'avait �gorg� ? �</p><p>C'�tait aussi l'enfant en robe blanche que regardait Molines.</p><p>� J'ai voulu vous apporter ce tableau, dit-il, car c'est la seule effigie que nous poss�dons du dernier des Plessis-Belli�re, descendant de la branche issue de Eudes III, compagnon de Saint Louis. Je ne pouvais la laisser derri�re moi.</p><p>Leurs regards se rencontr�rent. Ils se turent.</p><p>� Vous voyez bien, Molines, dit-elle enfin. Vous voyez bien que je ne peux pas aller au Roi. C'est impossible ! Comme pour vous d'abjurer...</p><p>Quelqu'un toussota pr�s d'eux.</p><p>� J'ai song� que peut-�tre l'honorable vieillard aimerait qu'on lui serve un breuvage, �mit la voix de Suzanne, il fait tellement soif dans notre pays...</p><p>Comme sortant d'un songe, ils consid�r�rent la jeune femme de Nouvelle-France, accorte et souriante devant eux.</p><p>Elle �baucha une petite r�v�rence.</p><p>� Oh ! Tu as raison, s'exclama Ang�lique. Monsieur Molines, je vous re�ois bien mal. J'ai �t� tellement boulevers�e � votre vue. J'oublie les fatigues que vous venez d'endurer et que nous sommes au Canada et non pas au Plessis ou � Monteloup, � deux pas de votre demeure.</p><p>� Vous servirai-je du vin ? proposa Suzanne, ou de l'eau-de-vie de cidre de Banist�re ou de la bi�re de la brasserie de Monsieur Carlon ?</p><p>� Rien de tout cela ! refusa le voyageur. Je pr�f�re vivre en bonne sant�. Si vous en avez, une � piquette � de pommes bien allong�e d'eau fera l'affaire.</p><p>Suzanne descendit � la cave chercher une cruche de cervoise, qu'on appelait aussi � bouillon �.</p><p>Ils continuaient de regarder le tableau des trois enfants, peint par Gontran de Sanc� de Monteloup, fr�re d'Ang�lique.</p><p>� Votre fr�re �tait un grand artiste, reprit Molines de sa voix qui �tait demeur�e tr�s nette, seulement un peu plus s�che et feutr�e. C'est un hasard �trange et malchanceux qui l'a fait na�tre dans une noble famille et d�sign� pour le m�tier des armes et le service du Roi et non pour broyer des couleurs comme un artisan.</p><p>� S'il avait �t� mon fils, il aurait pu faire une carri�re ascendante. Il serait devenu un des assistants bien en place de M. Le Brun, lui-m�me fils d'artisan.</p><p>� Mais votre p�re, le baron, �tait pauvre et votre fr�re r�volt�. Issu de ce haut lignage qui remonte aux premiers rois cap�tiens d'�le-de-France, il �tait contraint de descendre et il est descendu au plus bas. Il a rejoint le peuple des asservis et a fini par �tre pendu.</p><p>Molines hocha la t�te � plusieurs reprises.</p><p>� ... Ah ! Vous n'�tiez point des individus faciles vous autres, tous tant que vous �tiez. Les enfants de Sanc� de Monteloup, issus du baron Armand et de la douce Adeline. Un couple simple. Mais voici qu'ils ont mis au monde une port�e de jeunes loups avides. Il y avait de tout dans votre bande : des sauvages destriers, des ours intol�rants, d'indomptables cavales... Il arrive ainsi qu'� travers les si�cles et les g�n�rations la quintessence d'une race, de ses forces et de ses singularit�s, se retrouve, se rassemble en une seule famille. Vous �tiez tous diff�rents et pourtant tous semblables par quelques points. C'est pourquoi je vous ai regard�s grandir avec int�r�t, amusement et admiration.</p><p>� Vous situez Gontran parmi les ours intol�rants ?</p><p>� Oui... mais visit� des dieux et pouvant transmettre en images les r�ves toujours impr�cis des mortels. C'est pourquoi je crois que devant son chevalet, ou sur ses �chafaudages, tandis qu'il peignait les plafonds de Versailles parmi ses compagnons ouvriers, il a su �tre un homme heureux.</p><p>� Et Josselin ? Notre fr�re a�n�. Lui aussi �tait un ours intol�rant ! � dix-sept ans, il s'est enfui pour les Am�riques...</p><p>� Oui, et sa disparition n'est pas sans soulever des complications dans la succession, pour votre fr�re Denis qui a repris les domaines. Car il �tait l'h�ritier par droit d'a�nesse et sa mort n'a jamais �t� annonc�e. C'est pourquoi il est aussi dans mes projets au Nouveau Monde de retrouver sa trace. J'ai su qu'il n'avait pu demeurer parmi les adeptes du pasteur Rochefort, car, �tant catholique, il n'avait pas sa place parmi eux. Nous aussi, huguenots, nous ne sommes pas tendres pour nos adversaires... Il se peut qu'on le retrouve, ou sa descendance, en Nouvelle-France.</p><p>� J'ai quelques id�es l�-dessus, dit Ang�lique. Mais je vous en parlerai plus tard. Il y a trop d'affaires � r�gler pour le moment. Je suis tout �tourdie.</p><p>Suzanne revenait pour leur verser � boire et ils burent ensemble en silence tandis que le soleil entrait par la porte ouverte.</p></section><section><p><strong>Chapitre 95</strong></p><empty-line/><p>� Est-ce tout ? demanda Ang�lique en regardant avec soup�on le sac in�puisable duquel l'intendant Molines, comme un joueur de tours du Pont-Neuf, venait d'extraire pour elle le meilleur et le pire, la puissance et la condamnation, l'enfance, la r�bellion, les reliquats de sa vie, les catastrophes de l'Histoire en marche, le portrait d'un enfant mort, le souvenir d'un fr�re pendu et peut-�tre d'un fr�re vivant comme elle au Nouveau Monde.</p><p>Malgr� l'abondance et la vari�t� de ses livraisons, il ne semblait pas en avoir termin� et, cette fois, il exhibait une autre lettre plus modeste d'aspect qui succ�da dans ses mains � celle du Roi.</p><p>� C'est le billet dont m'a charg� pour vous Monsieur Desgrez, qui malgr� son titre sans pr�tention n'en est pas moins l'adjoint de Monsieur de La Reynie, afin de vous le faire parvenir.</p><p>Ang�lique retint un �lan de plaisir au vu de cette lettre et s'�carta un peu pour en prendre connaissance. Elle ne s'�tait pas tromp�e en envisageant que Desgrez se manifesterait.</p><p>Mais les lignes du policier la d��urent. D'un ton protocolaire et guind�, il avisait Madame de Peyrac qu'il avait bien re�u les ordres qu'elle lui avait mand�s, qu'il s'�tait empress� d'en r�f�rer au Roi et qu'il esp�rait qu'elle �tait satisfaite de l'empressement avec lequel il avait servi sa cause. Elle pouvait en voir l'heureux r�sultat dans les courriers, dont il savait qu'ils arriveraient en m�me temps que ces lignes, pour leur apporter les plus heureuses nouvelles. Il terminait en l'assurant de son respectueux d�vouement qui lui resterait fid�le, plein et entier, et r�it�rait qu'il prenait sur lui de t�moigner de la joie de Sa Majest� � la pens�e de la revoir bient�t, joie dont, en serviteur z�l� d'un ma�tre plein de bont�s, il se r�jouissait d'�tre l'instigateur..., etc.</p><p>Elle fron�a un peu les sourcils. Elle �tait d��ue... Elle e�t m�me trouv� � ses tournures de phrases un relent de flatterie �c�urante, si l'exag�ration et la redondance des formules ne lui e�t fait soup�onner que le vrai Desgrez montrait par l� le � bout de l'oreille �... Apr�s un moment de r�flexion, elle reconnut qu'elle ne pouvait gu�re attendre une autre lettre d'un fonctionnaire de haut rang ayant servi d'interm�diaire entre le Roi et celle qu'il fallait consid�rer de � l'ext�rieur � comme une de ses favorites, s'�tant montr�e sinon volage, pour le moins vagabonde et rentrant enfin au bercail royal. Elle-m�me quand elle lui avait �crit ne l'avait-elle pas fait en termes voil�s, proc�dant par allusions, dans l'impossibilit� de s'exprimer franchement ?</p><p>Alors elle comprit que la vie passait, que la roue tournait, que les amiti�s se d�veloppent ou meurent au gr� du sort. Le Roi changeait et devenait plus irr�ductible. Desgrez changeait et devenait plus inabordable. C'�tait comme si les c�urs fougueux de jadis, peu � peu, � l'image de certains �l�ments vivants de la mer, se recouvraient par �tapes de couches opaques et pierreuses, qui les rendaient plus lourds, moins transparents. Elle pouvait imaginer que rencontrant Desgrez � Versailles, il lui aurait pr�sent� la m�me face rigide que celle qui se devinait derri�re les mots. S'il restait un peu de l'ancien Desgrez en lui, peut-�tre se serait-il risqu� � lui adresser subrepticement un clin d'�il, � supposer qu'un instant ils fussent seuls, hors du faisceau des mille regards du Roi, des courtisans, des valets, des pages, des gardes...</p><p>*****</p><p>Molines pr�senta son verre � Suzanne qui s'approchait avec la cruche � la main.</p><p>� Encore de cette boisson, ma fille. Elle me convient � merveille.</p><p>� Mangeriez-vous un morceau, Monsieur ? s'enquit-elle. Je vous vois traiter d'importantes affaires sans discontinuer. Vous devez �tre fatigu�.</p><p>� Que nenni ! Le travail m'a toujours soutenu autant qu'un repas, et de plus mon h�tesse de l'auberge sur le port m'a honor� ce matin d'un potage aux f�ves et de divers jambons auxquels je n'ai pas eu tout l'h�ro�sme suffisant pour r�sister. Surtout apr�s le biscuit de mer arros� de cidre pourri que l'on d�guste sur les navires, de telles agapes pantagru�liques vous persuadent que si, il faut bien le croire, on a touch� ici la terre d'Am�rique, on y retrouve la doulce France en ce qu'elle a de meilleur : le contenu de ses marmites.</p><p>� Resterez-vous avec nous, Monsieur ? s'enquit la jeune Canadienne. L'air du Canada est si bon, et les eaux si miraculeuses, on y vit jusqu'� cent ans !</p><p>Le vieillard � cheveux blancs, qu'elle sentait actif et entreprenant, lui plaisait.</p><p>� Non, fit Molines, en secouant la t�te, et croyez, ma petite, que je le regrette, mais je ne peux pas m'installer en Nouvelle-France...</p><p>� Pourquoi donc ?</p><p>Il sourit, un peu amer.</p><p>� Parce que je suis marqu� de la tache originelle !</p><p>*****</p><p>Tandis qu'Ang�lique repliait lentement la lettre de Desgrez, Molines retira encore de son in�puisable sac une planchette perc�e, au coin droit, d'un trou dans lequel il enfon�a un flacon d'encre. Il d�vissa le bouchon et posa cette �critoire portative sur ses genoux. D'autre part, dans un plumier de bois il avait pris une plume d'oie soigneusement taill�e. Il la plongea dans l'encre et la tint en l'air, pr�t � �crire.</p><p>� Oublions la tache originelle, fit-il. Pour lors, je suis au Canada, loin de tout contr�le et bard� de sauf-conduits sign�s du Roi lui-m�me qui me rendent intouchable et qui contraignent les plus �lev�s de ces fonctionnaires papistes � s'incliner devant ma sombre d�gaine de parpaillot. Et vous, vous �tes la toute-puissante bien-aim�e d'un souverain qui a appris � se faire ob�ir. Profitons-en, Madame.</p><p>Il eut un sourire patelin, qu'il affichait lorsqu'il m�ditait un mauvais tour � ex�cuter sous le couvert des lois, lesquelles se verraient contraintes de l'ent�riner.</p><p>� ... Les lib�ralit�s de Sa Majest� demeurent en vigueur jusqu'� nouvel ordre. Et cet ordre n'est pas pr�s de nous rejoindre. Nommez-moi vos ennemis, Madame. Dans quelques heures ils peuvent �tre suspendus de leurs fonctions, arr�t�s, jet�s en prison...</p><p>Ang�lique se sentit prise au d�pourvu.</p><p>Quelques semaines auparavant elle e�t peut-�tre nomm� Saint-Edme et Bessart, afin qu'ils soient mis hors d'�tat de nuire, et renvoy�s en France sous surveillance, avec demande d'incarc�ration � l'arriv�e, mais ils �taient morts et elle devinait que Vivonne, sous son faux nom, m�ditait de n�gocier son retour � la Cour dans le sillage de leur protection. Garreau d'Entremont ? C'�tait un bon policier honn�te. Il refermerait son dossier Varange.</p><p>B�reng�re-Aim�e de La Vaudi�re et son tatillon de mari ? Avait-elle vraiment � se venger d'eux ?</p><p>Le j�suite, qui leur avait d�clar� la guerre, avait disparu au fond des for�ts et sa conspiration pour leur nuire � Qu�bec avait fait long feu.</p><p>� Qu�bec ! Ch�re petite ville. Toi qui me resteras afin que je puisse venir y respirer l'air de France... �</p><p>Ang�lique secoua la t�te.</p><p>� Je n'ai personne � vous nommer, Molines, ici nous n'avons que des amis...</p></section><section><p><strong>Chapitre 96</strong></p><empty-line/><p>� Bien ! fit Molines avec regret.</p><p>Il referma son plumier, son encrier et jusqu'� son grand sac en tapisserie une fois qu'il y eut remis ces divers objets. Puis il entreprit de fouiller dans les poches de son gilet et de son habit.</p><p>� Ah ! Voici ! Encore un message ! Je ne sais s'il vous concerne.</p><p>Il lui pr�sentait un morceau de papier froiss� et sali.</p><p>� � l'heure o� sur les quais de Honfleur je m'appr�tais � monter � bord de mon navire, un pauvre h�re toucha mon bras et me dit : � Je sais o� vous allez, grand-p�re. Quand vous la verrez, remettez ce message � la Marquise des Anges. � Sur l'instant je crus aux importunit�s d'un ivrogne ou d'un mendiant. Mais ce vocable de Marquise et le mot � ange �, je ne sais pourquoi, me firent penser qu'il y avait peut-�tre corr�lation avec votre personne. Votre vie a �t� si myst�rieuse et je ne peux me vanter d'en conna�tre tous les d�tours.</p><p>� Vous avez bien fait.</p><p>Ang�lique tendit la main et prit le billet. L'�criture lui �tait inconnue. Il n'y avait pas de signature. Elle lut.</p><p><emphasis>Sous le pont Notre-Dame,</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>La Seine coule verte et murmurante.</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Elle t'attirait en ce matin,</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Tu y voyais briller des fleurs et des jardins.</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Tu oubliais, � sa lumi�re,</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Combien noire et malodorante</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Est la vase des rivi�res</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Et pour finir tes mis�res</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Tu r�vais de ce lit-l�</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Je vins et te pris dans mes bras</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Mais souviens-toi</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Et connais-toi</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Car pour t'�pargner ce lit-l�</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Je ne serai pas toujours l�.</emphasis></p><p>C'�tait dans le style des chansons que le Po�te Crott� composait � � vingt la douzaine � et que le p�re Hurlurot et la m�re Hurlurette braillaient au coin des rues, en pleurant et en s'accompagnant d'un violon.</p><p>Si elle n'avait pas su que le po�te des bas-fonds de Paris �tait mort depuis longtemps, bel et bien mort et pendu, elle aurait certifi� que cet �crit �manait de lui. Mais si ce n'�tait lui, c'�tait � coup s�r d'un frangin de la Cour des Miracles, quelqu'un qui pouvait conna�tre � la fois son surnom de Marquise des Anges et savoir ce que Molines allait faire au Canada.</p><p>Le nom du scripteur �tait cach� derri�re le souvenir �voqu�, seulement connu d'elle et de lui. Qui pouvait �tre ce � lui � ? Qui �tait venu et l'avait prise dans ses bras... pour lui faire oublier... les mis�res... qui lui donnaient envie de mourir et se laisser aller au fil de la Seine � verte et murmurante... � Sur le pont Notre-Dame... Un pont que l'on traversait par une ruelle �troite, entre deux rang�es de maisons � pignon. Qui donc habitait sur le pont Notre-Dame ?</p><p>Le nom surgit dans un �clair, avec le souvenir : DESGREZ.</p><p>Un jour de la fen�tre de sa chambre, elle avait regard� la Seine, en r�vant de mourir. Et il �tait venu. Et � sa fa�on, il lui avait redonn� go�t � la vie, ce policier du diable.</p><p>Elle sourit.</p><p>Dans la lettre officielle sign�e de sa main et qui pouvait �tre intercept�e par des espions, il n'avait exprim� que des lieux communs. Ces phrases anodines ne l'engageaient � rien, elles montraient simplement qu'il connaissait Madame de Peyrac. Mais ce billet-l� anonyme c'�tait le clin d'�il de l'ami.</p><p>Mais aussi un avertissement. Et la preuve qu'il ne se d�pla�ait que dans un r�seau de m�fiance et de pi�ges, qui l'obligeait aux combinaisons les plus hasardeuses afin de l'atteindre et de lui faire entendre son avis.</p><p>Or, son avis c'�tait... qu'il y avait danger pour elle � revenir.</p><p>Dans l'autre lettre, il s'empressait, se f�licitait que Madame de Peyrac f�t bient�t de retour.</p><p>Dans ce billet, il lui rappelait qu'elle pourrait bien finir ses jours dans la Seine... Fa�on de dire que sa vie �tait menac�e.</p><p>Cependant il comprenait sa tentation.</p><p><emphasis>� Tu y voyais briller des fleurs et des jardins... Et tu oubliais... combien noire et malodorante... Est la vase des rivi�res... �</emphasis></p><p>Un avertissement ! � elle d'en tenir compte. Elle pouvait revenir, mais � ses risques et p�rils.</p><p>Il ne lui disait pas : � M�fie-toi ! � Mais � Connais-toi ! �</p><p>Il voulait dire :</p><p>� Si tu es de force, si peu t'importe de replonger dans les noires et glaciales vilenies. Si ton armure est aujourd'hui d'un m�tal si bien tremp� qu'aucun des coups qu'on te portera ne pourra plus t'atteindre, ni te pousser au d�sespoir et au d�go�t, comme en ce jour-l� o� tu �tais pr�te � te jeter dans la Seine pour en finir avec la vie. Si, au sein des jardins et des fleurs qui cachent tant d'intrigues et de dangers, tu te sens faite pour vivre la gloire qui t'attend, n'ayant rien d'autre � perdre que ta vie et pr�te � cela pour te trouver au sommet dans le rayonnement du Roi, alors reviens ! Mais sache que tu seras seule, car, moi, Desgrez, je ne serai pas toujours l�... �</p><p>Il voulait qu'elle comprenne qu'il n'�tait lui-m�me qu'un policier avan�ant dans les souterrains fangeux du crime o� sa vie et ses plans �taient sans cesse remis en question, qu'il �tait menac� aussi bien par les rapi�res des truands qu'il pourchassait, que par le poison des sorci�res qu'il d�busquait, et dans la meilleure perspective, par la disgr�ce et l'�loignement obtenus � force d'intrigues des grands qu'il commen�ait � inqui�ter.</p><p>En somme, il voulait lui faire entendre qu'il pourrait encore moins la d�fendre qu'autrefois. Il �tait dans une position trop fragile. Trop surveill� et trop fort et trop redout�. Et pourrait-il se permettre seulement devant le Roi ce clin d'�il de l'amiti� ancienne ? Ou une br�ve rencontre au coin d'une rue obscure, le manteau couleur de muraille sur le visage, elle masqu�e, pour se dire :</p><p>� Salut, Marquise des Anges !...</p><p>� Salut, grimaud du diable...</p><p>Fini tout cela... Il approchait des � intouchables �. Il allait prendre dans ses rets la d�esse de l'Olympe, Ath�na�s...</p><p>Quant � Ang�lique, elle ne se faisait pas d'illusions. Le Roi ne renoncerait pas � sa conqu�te. Les premi�res joies et griseries du retour pass�es, les escarmouches recommenceraient. Le Roi saurait vite qu'il n'�tait pas aim� comme il r�vait de l'�tre. La souffrance l'aigrirait. La jalousie, l'envie envers son rival, toujours d�test� : Joffrey de Peyrac.</p><p>Et tout recommencerait.</p><p>Et il serait trop tard pour courir vers les rivages et tendre les bras vers la mer en suppliant tout bas :</p><p>� Emm�ne-moi ! Emm�ne-moi ! �</p><p>Ce n'�tait pas la peine d'avoir tant souffert pour gagner la libert�.</p><p>Quand elle cessa de dialoguer en pens�e avec le policier Desgrez et que, relevant les yeux, elle s'�vada en m�me temps de la maison du pont Notre-Dame et des ruelles t�n�breuses de Paris o� r�sonnaient l'�cho des lames entrechoqu�es et les cris d'agonie ; quand elle cessa de voir couler la Seine � verte et murmurante � et de respirer les �manations de sa vase naus�abonde, � l'odeur du p�ch� des hommes, elle vit que l'intendant Molines �tait parti. Il avait annonc� qu'il allait visiter le Gouverneur.</p><p>*****</p><p>La tabl�e de midi semblait nombreuse et anim�e. � part les enfants, elle ne remarqua personne de ceux qui y avaient pris place.</p><p>Malgr� les instances de Suzanne, elle ne put avaler une bouch�e, ce qui lui prouva qu'elle avait profond�ment chang�, car autrefois les �motions lui donnaient faim. Elle monta jusqu'� sa chambre, s'assit devant sa petite table et �crivit.</p><p><emphasis>Mon amour, il faut que je vous parle, il faut que je vous voie. Je ne sais plus que faire. O� vous irez, j'irai. O� vous demeurerez, je demeurerai. Vous �tes mon seul amour...</emphasis></p><p>Puis elle d�chira la missive en craignant que Joffrey ne la juge�t aussi folle que sibylline. Elle griffonna un autre mot � son adresse : � <emphasis>Pouvez-vous me recevoir dans l'apr�s-midi ? �</emphasis> qu'elle fit porter au ch�teau de Montigny.</p><p>Peu apr�s Kouassi-B� se pr�senta avec un pli cachet� contenant la r�ponse du comte o� celui-ci, en termes volontairement solennels, avertissait la comtesse de Peyrac qu'il la recevrait volontiers en son manoir de Montigny en fin d'apr�s-midi, entre la fin des v�pres et le d�but du salut, soit de 5 heures � 6 heures.</p><p>Il affectait de r�pondre sur le m�me ton gourm� qu'elle avait adopt�.</p><p>� Il plaisante, se dit-elle en froissant le papier. S'il savait � quel point tout cela est grave... Je ne vois pas d'issue. �</p><p>Reprenant le message, elle y posa ses l�vres.</p><p>� Je l'adore ! �</p><p>Elle n'aurait pas voulu peser sur sa vie, ni se montrer d�sempar�e au moment o�, fort et vainqueur apr�s une lutte tenace et longue, il touchait enfin au but. Elle aurait voulu se taire, revenir aux premi�res illusions de la veille. Mais la visite de Molines l'obligeait � regarder en face la r�alit� d'un avenir qu'elle ne percevait que trop clairement entre les chausse-trappes de l'acceptation et les cons�quences d�sastreuses du refus.</p><p>Un bruit t�nu au-dehors lui fit lever les yeux. Il pleuvait malgr� le soleil et, � travers la dentelle verte des feuillages, les jeux du prisme �taient de nacre et de perles.</p><p>Ang�lique attendit l'heure du rendez-vous en retournant entre ses doigts une monnaie d'or tr�s ancienne du r�gne de B�la III de Hongrie qu'elle avait retrouv�e au tond de la cassette aux tr�sors. La pi�ce lui avait �t� donn�e par le prince rebelle Ragosci, celui qui un jour lui avait dit :</p><p>� Vous avez la t�te de l'archange vengeur incorruptible, celui qui tient le glaive de la justice et tranche les liens visqueux des compromissions. Votre regard transperce. Les �tres se sentent nus devant vous. Il n'y aura pas de prison trop profonde pour �teindre cette lumi�re-l�. Prenez garde ! �</p><p>On frappa � la porte et c'�tait B�reng�re, sanglotante.</p><p>� Ne ruinez pas nos vies !</p><p>� Mais... l'id�e ne m'en a jamais effleur�e.</p><p>� Vous le pouvez maintenant. Le comte de Peyrac et vous avez tous pouvoirs d�sormais.</p><p>� Qui vous l'a dit ?</p><p>� Le bruit s'en r�pand.</p><p>� On exag�re. Il s'affirme seulement que la politique de Monsieur de Frontenac a �t� approuv�e par le Roi et qu'il d�sire nous voir � Versailles.</p><p>� On raconte beaucoup plus que cela, murmura B�reng�re.</p><p>Elle secoua la t�te, r�pondant � des r�flexions personnelles qu'elle avait d� ressasser dans l'amertume.</p><p>� J'avais raison de savoir que cet homme triompherait, le comte de Peyrac. J'ai l'intuition de ces choses-l� Ah, que je le d�teste !</p><p>� Pourquoi ?</p><p>� Il m'a d�daign�e.</p><p>� Ce n'est pas faute pourtant d'avoir m�nag� vos efforts.</p><p>� Il m'a fait vraiment souffrir par son indiff�rence.</p><p>� Vous ne voudriez pas que je vous en plaigne ?</p><p>� Vous seule comptiez pour lui.</p><p>� Devrais-je le regretter ?</p><p>Percevant enfin la nuance ironique, B�reng�re leva les yeux au-dessus de son mouchoir.</p><p>� C'est �trange ! fit-elle. Mais vous �tes tous deux si remarquables qu'on �prouve de la difficult� � vous consid�rer comme mari et femme... Vous �tes li�s, mais par d'autres liens que celui du contrat conjugal. On vous sent complices, amis, amants. C'est diff�rent. C'est autre chose. Sans cesse, j'oubliais qu'il �tait votre �poux.</p><p>� J'aurais souhait� que vous vous en souveniez plus souvent. Votre jeu parfois m'a d�plu.</p><p>� �tait-ce un jeu ? Ou bien alors c'est que je m'y suis laiss� prendre presque aussit�t. J'imaginais mal qu'il puisse exister un homme tel que lui, un vrai homme. Je me suis conduite comme une p�ronnelle �blouie, mais il m'a quand m�me parl�, n'est-ce pas ? Et quand il me parlait, il s'adressait � moi ? Et il me voyait ?</p><p>� N'en doutez pas ! C'est un galant homme.</p><p>� Alors, j'aurai eu cela, dit la jeune femme tristement. Mais j'�tais folle. J'aurais d� comprendre que pr�s de vous je n'avais aucune chance. En toute circonstance, vous demeurez �clatante et belle. Moi, dans six ans j'aurai l'air d'un pruneau sec. Le froid m'est nuisible...</p><p>� Moins que de vous tourmenter de l'aspect que vous aurez dans six ans.</p><p>� J'ai vingt-huit ans. C'est tard si l'on n'est pas encore parvenu � faire parler de soi pour esp�rer un jour briller. Et pourtant, j'aurais tellement voulu conna�tre, ne serait-ce que pour un temps, la souverainet� de la c�l�brit�. Avancer sous le feu des regards qui vous font exister. L'admiration, la jalousie, l'envie, la haine peut-�tre, mais n'est-ce pas d�licieux ces d�sirs qui cr�pitent autour de vous comme un feu, et qui vous apprennent que vous �tes belle, vivante, riche, toute cette gloire autour de votre personne, unique ? Et que vous avez connue vous, cela se sent, et c'est pourquoi vous s�duirez toujours. N'avons-nous pas besoin, nous autres femmes, de conna�tre cela, au moins une fois dans notre vie ?</p><p>� Oui, vous avez raison.</p><p>B�reng�re renifla, �tonn�e.</p><p>� J'ai raison ?</p><p>� Mais oui, ma ch�re enfant.</p><p>� Oh ! Ne faites pas votre du�gne. Cela ne vous va pas du tout. Vous qui dominez le monde vous pouvez vous permettre de m�priser ces r�ves qui me sont inaccessibles.</p><p>� Vous n'avez d�j� pas mal jou� votre partie et je vous approuve de vouloir poursuivre ce chemin. Toute femme, en effet, a besoin d'y r�ussir un jour. Mais, en ce qui concerne les hommes, je voudrais vous faire une remarque. On s'�tonne de vous voir envieuse, car vous avez un �poux jeune, beau, bien fait... assidu � faire carri�re.</p><p>� Il est assommant.</p><p>� Pas autant que vous ne voulez vous en persuader afin de vous donner bonne conscience... Il est m�me, lui aussi... tr�s distrayant � sa fa�on... Il plairait en haut lieu. Pourquoi ne brigueriez-vous pas tous deux des charges qui vous feraient graviter dans les parages du tr�ne ? Les gens industrieux y sont bienvenus... et les jolies femmes aussi.</p><p>� Il faut de la fortune.</p><p>� On m'a dit que vos parents �taient morts. N'allez-vous pas toucher votre part d'h�ritage ?</p><p>B�reng�re-Aim�e s�cha ses larmes et commen�a de r�fl�chir � la question.</p><p>� Vous nous recommanderiez ?</p><p>� Dans la mesure de notre influence. Mais n'y comptez pas trop. Faites confiance plut�t � vos charmes et � vos ambitions. Vous avez de la naissance et vous plairez sans y t�cher. Cependant je pourrai vous donner une lettre pour une ancienne amie : Madame de Maintenon, qui est la gouvernante des jeunes princes du sang.</p><p>� Vous feriez cela pour moi ?</p><p>� Oui ! Et maintenant cessez de penser � moi, � ce que je suis et � ce que vous n'�tes pas. Avertissez votre mari et pr�parez vos bagages. Et n'oubliez pas : c'est � la porte de Madame de Maintenon qu'il faut frapper.</p></section><section><p><strong>Chapitre 97</strong></p><empty-line/><p>La pluie travers�e de soleil tombait encore lorsqu'elle atteignit le manoir de Montigny.</p><p>En p�n�trant dans l'appartement de Joffrey, elle rabattit en arri�re la large capuche de sa mante et ses cheveux perl�s d'humidit�, ses joues mouill�es accentuaient l'effet de fra�cheur et de vivacit� qui �manait de sa personne.</p><p>Sans savoir pourquoi, cela lui parut incroyable de trouver l� Joffrey de Peyrac qui l'attendait.</p><p>� Ah ! Qu'il me tardait de vous voir, s'�cria-t-elle. J'ai compt� les minutes qui me s�paraient de ce rendez-vous.</p><p>� Et pourquoi ne pas l'avoir devanc� ?</p><p>� Je vous sais tr�s occup� et requis par mille t�ches maintenant que...</p><p>� Quelle retenue soudaine vous saisit ?</p><p>� Je voulais �tre certaine de vous trouver...</p><p>� Voil� qui est nouveau ! Vous ne vous �tes jamais embarrass�e que je sache auparavant de me chercher � travers la ville et de me trouver o� que je fusse, d�s l'instant o� vous le souhaitiez...</p><p>� Je voulais aussi �tre assur�e que vous disposiez d'une heure � m'accorder.</p><p>� Que signifie ce langage ? Suis-je devenu pour vous un ministre dans l'antichambre duquel vous devez prendre rang ? Dieu merci ! Nous n'en sommes pas encore l�.</p><p>Ang�lique se mit � rire.</p><p>� Oui, Dieu merci ! Nous ne sommes pas encore � Versailles.</p><p>Et son regard se remplit de sa vue. Dieu merci ! Il �tait encore � elle. Elle pouvait encore le pr�server, le retenir.</p><p>La lumi�re tendre du soleil qui entrait � flots par la fen�tre, tamis�e par les feuillages, ajoutait une douceur � l'am�nit� de son brun visage, � la gaiet� mordante de son chaud regard.</p><p>Dans ce halo rayonnant, elle l'imagina, comme dans la vision qui la hantait depuis le matin, lorsqu'il se tiendrait debout devant le roi, parmi l'�tincellement des miroirs, des ors et des marbres de ce palais �difi� pour la gloire de Louis XIV et sous les yeux de cette Cour imb�cile.</p><p>D'un �lan elle courut � lui, l'entourant de ses bras.</p><p>� Oh ! Mon ch�ri ! Mon ch�ri ! Non, jamais ! Cela est impossible ! Mon amour !</p><p>Elle enfouit son visage dans les plis de son v�tement, et elle l'�treignit comme si elle se f�t cramponn�e au seul pilier in�branlable qui demeur�t solide alors que la terre tremblait, le seul arbre ind�racinable dans la temp�te, la seule bou�e dans la mer d�mont�e. Elle se r�fugiait contre son c�ur, dans l'obscurit� du bien-�tre et la ti�de et famili�re odeur qui �manait de lui, son parfum d'homme qui le d�crivait de fa�on si subtile mais imp�rieuse aussi, vivant, et elle en �tait gris�e comme du plus capiteux des parfums d'Orient qui troublent l'esprit et les sens. C'�tait tout le charme de leur vie commune, des �treintes merveilleuses et des bonheurs et des douleurs qu'elle avait connus par lui qu'elle respirait dans ses bras et qui l'�tourdissaient et la faisaient d�faillir, annihilaient sa pens�e.</p><p>Il la serra plus fermement contre lui comme pour la soutenir et se persuader qu'elle �tait l�, r�fugi�e en lui. Elle sentit que son visage s'inclinait et qu'il posait sa joue contre ses cheveux.</p><p>� Ainsi, fit-il, le Roi ne renonce pas ?</p><p>� Il ne renonce pas, s'�cria-t-elle avec d�sespoir. Il me veut ! Il me veut !... Il ne renonce pas et il ne renoncera jamais...</p><p>� Vous avouerai-je que je le comprends et qu'� sa place j'en ferais autant ?</p><p>Ang�lique poussa un g�missement constern�.</p><p>� Mais tout cela est grave, Joffrey. Il n'y a pas de quoi plaisanter.</p><p>� � mon sens je ne vois pas o� se situe la trag�die.</p><p>� Mais, ne comprenez-vous pas ? Il exigera que je vive � Versailles, que je sois sans cesse pr�sente, que j'assiste � toutes les c�r�monies et que je lui donne mon avis en tout, que je sois la plus belle, la mieux par�e, la plus envi�e, admir�e...</p><p>� Et ces perspectives d'une souverainet� sans �gale ne vous enchantent-elles pas ?</p><p>� J'ai go�t� de leurs enchantements ! En v�rit� j'aurais retrouv� Versailles avec joie car l'on ne peut s'imaginer rien de plus beau, s�duisant, enchanteur, oui, que ce que le Roi, fils du Soleil, a su cr�er pour le plaisir des yeux, la volupt� de vivre, pour donner � go�ter � ceux qui l'entourent ce qu'il y a de plus raffin� et de plus nouveau dans l'expression des arts et de la f�te. Mais il me faudra payer trop cher la jouissance de ces agr�ments. Le Roi me couvrira de pr�sents et de faveurs, d'honneurs et de pr�pond�rances, au point que je ne pourrai plus respirer...</p><p>� Ni courir d'un pied l�ger o� bon vous semble, je comprends... Mais ne noircissez-vous pas le tableau ? Le Roi devenu sage ne pourra-t-il se contenter de vous apercevoir, accepter que vous ne soyez que l'une des parures de sa Cour, sans autre exigence ?</p><p>� Non ! Je ne le crois pas. Je connais le Roi, sa complexion et son orgueil ne font pas de lui un amoureux qui se contente de sourires, de flatteries et de d�robades. J'ajouterais que je porte au Roi trop d'estime pour jouer aupr�s de lui ce jeu d�shonn�te... et dangereux. Je n'y serais pas habile... Bien vite, le Roi saura qu'il n'est pas aim� comme il le souhaite et il ne pourra le souffrir... et tout recommencera...</p><p>� Et pourtant, dit Peyrac d'un air songeur, je pressens que la passion du Roi est devenue au cours des ann�es d'une nature si avide et transcendante qu'il est pr�t � toutes les concessions pour seulement vous revoir. Et peut-�tre ne vous revoir qu'une fois.</p><p>� Il se l'imagine mais... je sais qu'il se leurre... Et qu'une fois que le pi�ge se sera referm� sur nous, il voudra toujours plus.</p><p>Soudain, elle s'�carta de son mari avec effroi.</p><p>� ... Dois-je comprendre que vous �tes pr�t � me livrer au Roi d'un c�ur serein ? Ah ! Vous ne m'aimez plus ! Je le savais. Eh bien, partez ! Partez ! Allez reprendre vos fiefs. Je ne vous suivrai pas...</p><p>Puis elle se jeta dans ses bras en l'�treignant de nouveau.</p><p>� ... Non ! Non ! Je ne pourrai pas... O� vous irez, j'irai... O� vous demeurerez, je demeurerai... Et il arrivera ce qui arrivera... Mais je ne peux pas vivre sans vous.</p><p>Joffrey de Peyrac referma ses bras autour d'elle.</p><p>� Ne tremblez pas ainsi, mon amour. J'ai voulu �prouver votre attachement pour moi... Les dieux ne m'auront donc pas �t� d�favorables jusqu'au bout, puisque m'ayant suscit� un rival en tout plus heureux que moi, ils l'auront marqu� d'une disgr�ce sans appel : ne pas vous plaire. L'�tincelle myst�rieuse jaillit ou ne jaillit pas. Tout l'or du monde ne peut l'acheter. Le Roi aujourd'hui est sinc�re. Il se croit pour l'heure capable de plus d'abn�gation qu'il n'en montrera quand vous serez devant lui. Et vous avez raison de ne pas vous leurrer... Et de pr�voir les dangers qui na�tront de ces dispositions ambigu�s.</p><p>� Mais qu'allons-nous faire ?</p><p>� Tout d�pend de votre volont�, ma ch�re. Et soyez assur�e qu'elle ne sera contrainte en rien. Rester ? Partir ? Vous �tes libre d'en d�cider. Et votre d�cision sera celle qui me conviendra, car je consid�rerai votre jugement comme le signe de ce qu'il est juste, �quitable, prudent et heureux d'accomplir. Ainsi s'ex�cutent les guerriers iroquois lorsque le Conseil des femmes a d�cid� de la guerre ou de la paix, et aussi de quitter un lieu pour un autre, d'abandonner un village pour en b�tir un nouveau, des s�parations entre familles, entre tribus, du temps de repos ou du voyage... toutes d�cisions accept�es par l'homme, car la femme n'est-elle pas reli�e aux astres et aux forces telluriques, et de ce fait � avertie � mieux que le brave qui est n� pour frapper... Encore que je soup�onne ces dames de profiter parfois de la docilit� de leurs guerriers pour contenter une envie de bougeotte, un besoin de visite � des amis lointains, ou cette irr�sistible curiosit� qui vous pousse � aller voir derri�re la montagne l�-bas si le ma�s n'y vient pas plus dor�... Mais ces caprices font le charme des femmes.</p><p>� Et... Et vous ? balbutia-t-elle. Vos intentions ? Vos projets ?</p><p>� Ils d�pendent de votre bon plaisir.</p><p>� Et si je souhaitais revenir � Versailles ?</p><p>� Je vous accompagnerais...</p><p>� Malgr� tous les dangers ?</p><p>� Malgr� tous les dangers...</p><p>� Et l'ennui de cette vie si peu faite pour vous ?</p><p>� C'est vous qui �tes faite pour moi et vous ne m'ennuyez jamais. �coutez encore... Nul ne peut m'accuser d'avoir gaspill� mes talents, de ne pas les avoir fait fructifier. J'ai men� toutes les luttes et me suis accord� toutes les satisfactions qu'un homme peut r�ver. Si aujourd'hui celle de vous voir, de vivre � vos c�t�s, de vous avoir pr�s de moi pour le bonheur de mes jours et de mes nuits, domine les autres, je ne m'en priverai pas.</p><p>Il prit son visage dans ses mains.</p><p>� O� vous irez, j'irai ! O� vous demeurerez, je demeurerai...</p><p>� Vous �tes fou ! Aucun homme ne peut tenir un tel langage.</p><p>� Pourquoi ? Au nom de quelle sottise ? N'ai-je pas satisfait maintes fois aux conventions qu'impose la servitude de ma�tre ? La vie recommence sans cesse. Mais je sais aussi qu'elle n'est pas sans fin... Une nouvelle page s'ouvre pour nous... N'est-ce pas mon droit de ne vouloir la vivre qu'avec vous, sans perdre un instant de vous ?</p><p>Elle le fixait d'un air incr�dule, presque hagard.</p><p>� C'est � vous de d�cider, r�p�ta-t-il, prononcez-vous, Madame !</p><p>Ang�lique eut brusquement l'impression qu'au fond d'elle-m�me une porte s'ouvrait comme pouss�e par un grand vent frais plein de soleil. � cette clart�, elle vit ce qu'elle souhaitait.</p><p>Joffrey insistait.</p><p>� Parlez ! Quel est votre bon plaisir, Madame ?</p></section><section><p><strong>Chapitre 98</strong></p><empty-line/><p>� Restons en Am�rique, dit-elle, nous y avons des amis, des gens qui ont besoin de nous, qui ont besoin de votre science, et de votre bon vouloir. Lorsque j'aurai par trop la nostalgie de la France, je viendrai � Qu�bec et Mademoiselle d'Hourredanne me lira les derniers potins de Versailles. Et nous devons aussi aller � Salem, et � La Nouvelle York et � Orange. Car Outtak� m'attend aux Cinq-Nations. Je sais qu'il m'attend pour me montrer un jour la vall�e des Cinq Lacs. Comment ai-je pu oublier un instant l'esp�rance de ce pauvre sauvage ?</p><p>� Nous irons.</p><p>� Et puis je voudrais aussi que nous ayons encore un enfant.</p><p>� Nous l'aurons !</p><p>Comprenant alors que ce qu'elle venait de dire scellait leur sort de ce c�t� de l'oc�an, Ang�lique ferma les yeux et s'abandonna dans ses bras, pr�te � d�faillir sans qu'elle p�t comprendre si la vague qui la soulevait et l'emportait venait d'une sensation cruelle ou d�licieuse. � nouveau l'Europe s'�loignait comme un gros radeau pesant, dans des brumes lourdes et qu'elle �prouvait malsaines, hostiles.</p><p>Elle pensa avec un sentiment de victoire :</p><p>� Ainsi, il n'ira pas � Prague ! �</p><p>Et peu � peu lui apparut la signification de ce qui venait de se passer.</p><p>L'homme qu'elle serrait dans ses bras avait jet� dans la balance avec d�sinvolture tout ce qui faisait sa vie, tout ce qui pouvait le tenter, lui appara�tre dans un sens ou l'autre d�sirable, prometteur pour lui.</p><p>Il ne se d�sint�ressait pas de ses �uvres, il �tait pr�t � les poursuivre o� qu'il f�t, mais il proclamait que la seule chose qui comptait pour d�cider de sa voie, c'�tait ce qu'elle d�ciderait, elle, Ang�lique, parce que pour lui c'�tait elle seule qui comptait.</p><p>Elle s'entendit rire, d'un rire en cascade, si gai, si spontan�, qu'elle en fut comme surprise.</p><p>� Je suis folle de rire ainsi. Que m'arrive-t-il ?</p><p>� C'est le rire du bonheur, fit-il.</p><p>Il se pencha et l'examina avec une tendresse infinie.</p><p>� ... J'aime tant vous entendre rire... Longtemps ce ne fut que trop rare... Puis, c'est plus souvent ici que je vous ai vue joyeuse... Mais ce rire-l�, c'est la premi�re fois que je vous l'entends... C'est le rire de la joie d'aimer, de la joie d'�tre. Il fuse irr�sistible et presque malgr� soi. Il signifie que quelqu'un en vous, presque inconnu, vient de recevoir une r�ponse d'amour qu'il attendait sans l'esp�rer, une assurance dont il doutait, et qu'il en ressent... une d�livrance.</p><p>� Oui, c'est vrai. Je dois me retenir pour ne pas rire � perdre haleine.</p><p>� C'est le rire des femmes quand elles s'envolent.</p><p>� Ah ! Vous �tes trop savant sur les femmes.</p><p>� C'est que je les poss�de toutes en une seule : VOUS !</p><p>Une d�livrance... Oh ! Merveille ! Mais que pouvaient comprendre, seuls, lui et elle.</p><p>� Oh ! Joffrey, nous sommes fous. Nous rions et pourtant ne venons-nous pas de d�cha�ner sur nous la col�re du ciel ?</p><p>� La col�re de l'Olympe, voulez-vous dire, comme ces amants trop charnels et trop absorb�s l'un par l'autre qui oublient, dans leur adoration mutuelle, celle qu'ils doivent aux dieux, d�laiss�s l�-haut dans leurs nuages, amants imprudents qui attirent sur eux les foudres vengeresses.</p><p>� Joffrey, j'ai peur. C'est vrai, je me sens �perdue de bonheur et comme gris�e, mais je ne peux m'emp�cher de mesurer les cons�quences de notre geste. C'est facile de dire : Nous renon�ons, nous ne reverrons pas le royaume de France, nous ne retournerons pas au pays de notre enfance et de notre jeunesse, nous ne reb�tirons pas nos demeures ruin�es et nous serons heureux de notre bonheur � nous. Mais le Roi nous attend. Il nous a combl�s de faveurs. Pouvons-nous, apr�s avoir �t� l'objet d'une aussi �clatante r�habilitation, nous d�rober ? Il ne met pas un instant en doute que nous n'accourrions � son appel, au moins pour le remercier et lui manifester notre reconnaissance. J'ai not� qu'aucune c�r�monie de vassalit� ne semble exig�e de votre part... ni de la mienne, mais il attend que le comte de Peyrac vienne reprendre possession de ses biens et moi de mon douaire. Pour nous r�tablir dans nos droits, quantit� de pi�ces ont d� �tre exhum�es, examin�es, sign�es, contresign�es, quantit� de lois avanc�es, contourn�es, et elles le furent car le Roi l'exigeait. Comment va-t-il supporter notre d�saffection ? Je retourne en vain ce dilemme dans ma t�te, depuis ce matin. Plus encore peut-�tre que de ne pas nous voir nous pr�senter lui sera sensible l'affront que nous lui infligeons en faisant fi de ses bont�s et de sa cl�mence. Et comment �chapper, ne serait-ce que pour conserver viables ici, en Am�rique, nos alliances, et le fruit de nos travaux, aux manifestations incalculables de sa ranc�ur ?</p><p>Cette fois, Joffrey ne semblait pas prendre ses remarques � la l�g�re.</p><p>Il la laissa aller et elle prit place dans un des grands fauteuils, tandis qu'il r�fl�chissait tout en marchant de long en large.</p><p>� En effet ! acquies�a-t-il, on ne refuse pas le pardon d'un Roi, on ne fait pas fi de sa magnanimit�, on ne consid�re pas comme n�gligeable le temps et les soins qu'il a apport�s � l'examen de vos affaires, sans l'offenser gravement. J'y ai song�, moi aussi. Comment, me suis-je demand�, ne pas r�pondre � son invite, et ne point le blesser par le refus de ses faveurs, ajoutant � cela un d�bat inextricable, car en d�daignant ce qu'il nous rend, nous laisserons des biens � l'abandon, des charges non remplies, un d�sordre auquel on ne peut rem�dier rapidement et dont le Roi sera tenu responsable... Sa col�re est in�vitable... � moins que...</p><p>Il alla jusqu'� la fen�tre, se pencha comme s'il guettait quelqu'un. Puis revint.</p><p>� J'y ai song� et je crois avoir con�u un plan qui, tout en r�servant notre libert�, m�nagera son amour-propre de souverain, quelqu'un peut m'apporter la solution.</p><p>Retournant se pencher � la fen�tre, il eut une exclamation satisfaite.</p><p>� Le voici !</p></section><section><p><strong>Chapitre 99</strong></p><empty-line/><p>Peu d'instants plus tard, un pas vif fit sonner le dallage du vestibule. D'alertes jambes escalad�rent les marches de l'escalier, et la porte ouverte dans un �lan, sur le seuil apparut Florimond.</p><p>� Vous m'avez fait demander, mon p�re ?</p><p>Joffrey de Peyrac lui sourit. Il marcha au-devant de son fils et se tint devant lui, examinant la physionomie franche et hardie du jeune homme qui, au cours des derni�res ann�es, l'avait assist� dans ses travaux et ses exp�ditions.</p><p>� Mon fils, voici que le Roi de France nous a rendu nos titres, terres et fortune. Je ne dirai pas la gloire, car notre gloire nous l'avons gagn�e sur les routes du monde. Quant aux honneurs... Vous avouerai-je que les honneurs et les emplois qui m'attendent � Versailles ne me semblent gu�re convenir � un gentilhomme d'aventure, accoutum� � ne devoir qu'� lui-m�me sa fortune et � ne pas se conna�tre de ma�tre. C'est l'homme que je suis devenu... La r�ussite de travaux de mon go�t compense pour moi les plus flatteuses manifestations de d�f�rence. J'aime tenir mon renom de ma valeur et non pas le devoir � la valeur de celui qui me prot�ge. En revanche, je gage que le z�le et l'ardeur d'une vie commen�ante s'accommoderaient fort bien des m�mes honneurs et charges. La souplesse sied � la jeunesse lorsque celle-ci a l'intelligence de reconna�tre qu'elle a tout � apprendre. Vous �tes mon h�ritier. Vous avez prouv� � maintes occasions votre vaillance. L'exp�rience vous a permis d'acqu�rir cette sagesse � laquelle je faisais allusion, savoir se taire � bon escient et parler de m�me.</p><p>� Point n'est besoin d'attendre ma mort pour que vous jouissiez de votre h�ritage et que vous receviez la responsabilit� du titre et du fief. Il suffit que je m'en d�mette volontairement entre vos mains. Ce que j'ai fait, dans les pages ci-pr�sentes, abdiquant en votre faveur pour tout ce que je poss�de en France. Vous �tes bien plus habilit� que moi-m�me, aujourd'hui, pour remplir aupr�s du Roi les charges qui incombent � un grand du royaume. Vous vous embarquerez par l'un des prochains navires qui mettront � la voile. Monsieur de Saint-Castine, qui regagne la France pour lui aussi recueillir un h�ritage dans le B�arn, vous servira de mentor. Demandez � votre fr�re Cantor de vous accompagner, au moins pour la premi�re ann�e. Vous vous aiderez mutuellement. Choisissez aussi quelques compagnons parmi les jeunes gens de votre entourage afin de composer votre maison. J'ai en France des amis aussi fid�les que secrets, financiers, n�gociants, qui, alert�s, mettront d�s votre arriv�e � votre disposition carrosses, chevaux, domestiques et bourse bien garnie.</p><p>� Vous allez mener joyeuse vie, Monsieur. Mais tout d'abord il vous faudra, au grand galop, vous pr�senter � Versailles pour rendre hommage au Roi.</p><p>Et devant le visage stup�fait de Florimond, il rit.</p><p>� Il est temps que vous viviez ce pourquoi vous �tes n�, jeune seigneur ! Votre apprentissage fut rude, mais vous n'avez pas regimb� � forger vos armes au feu de l'adversit�. Vous avez sond� le c�ur cruel des hommes et, par le fruit de l'exp�rience, vous avez acquis une foi justifi�e dans la r�ussite de vos desseins et une prudence qui vous �vitera d'en concevoir d'insens�s, de chim�riques ou de mauvais.</p><p>� Je me r�jouis de pouvoir nantir votre jeunesse des moyens qui permettront � vos forces neuves de donner toute leur mesure. Votre haut rang et votre richesse ajouteront au cr�dit que vous attire votre bonne mine. Les papillons seront nombreux � venir s'�battre autour d'une si belle flamme. Vous apprendrez � y choisir vos amis et vos amours. Car je me r�jouis aussi de mettre � la disposition de votre jeunesse la libert� de jouir des beaut�s et des plaisirs de la vie. Plaisirs dont vous �tes seul � savoir lesquels vous conviennent et vous enchantent de pr�f�rence. Plaisirs des sens ? De l'esprit ? De l'activit� b�n�fique ?</p><p>� Inutile de vous rappeler que vous ne devez user qu'avec circonspection du plaisir des � beaux duels � et ne consacrer au jeu que ce que la mode de la Cour exige... Car, ne vous leurrez pas, jeune homme, vos responsabilit�s seront lourdes. La restauration de vos domaines, le renouveau du Languedoc, le r�le d'ambassadeur du Nouveau Monde que vous ne cesserez jamais de tenir afin que les efforts que nous poursuivons ici au Canada comme sur nos territoires ne soient pas � la merci d'une politique indiff�rente. Et enfin la t�che la plus d�licate et difficile, mais qui assoira votre r�putation l� o� il faut qu'elle se fasse conna�tre et qu'elle s'�l�ve : redonner de la gaiet� � cette Cour dont le Roi encore jeune se laisse assombrir par le poids de l'�tiquette et les remontrances de ses j�suites. Je me suis inform�. Monsieur de Saint-Aignan a fait son temps comme Ma�tre des Plaisirs du Roi. Veillez, d�s que vous toucherez terre, � briguer cette charge. N'h�sitez pas � intriguer et � distribuer l'or � pleines mains pour l'acqu�rir car vous avez toutes les qualit�s pour y exceller. Vous y brillerez tant et si bien que le Roi, qui a souci de ses amusements et de la beaut� des divertissements qu'il offre � ses courtisans, ne pourra plus se passer de vous. Vous vivrez � la Cour. C'est l� le champ de bataille de vos premiers combats...</p><p>� Mais nous discuterons � loisir de ces d�tails et de vos projets. Voici les parchemins qui vous font comte de Peyrac de Morrens d'Irristru et d'autres lieux. D�s demain, par l'office de Monsieur le Gouverneur qui repr�sente Sa Majest�, ces d�cisions seront ent�rin�es et vous entrerez l�galement en possession de vos titres.</p><p>Le discours de Peyrac que le comte avait d�velopp� avec intention avait permis � l'adolescent de se ressaisir, puis de prendre conscience de ce que lui annon�ait son p�re et peu � peu de tout le changement de vie qui allait en d�couler pour lui. Il fr�missait comme un navire dont le vent va gonfler les voiles et qui tire sur son ancre. Il comprenait qu'il allait rentrer au royaume de France, jeune gentilhomme plein de gloire, qu'il allait retrouver la Cour dont il connaissait les rouages et les ressources et dont l'existence brillante lui plaisait et qu'il allait pouvoir s'avancer parmi ses pairs sans craindre le m�pris et le doute.</p><p>La joie illuminait ses traits.</p><p>Il mit un genou en terre pour prendre le parchemin qu'on lui tendait et il dit avec ferveur :</p><p>� Merci, mon p�re ! Vous me donnez la vie une seconde fois. Je ne d�cevrai pas vos esp�rances.</p><p>Puis comme il se relevait, son regard se dirigea vers sa m�re. Il lui sourit avec cette spontan�it� enfantine qui est encore celle des tr�s jeunes gens pour qui le visage de la m�re reste nimb� d'une lumi�re � jamais diff�rente. Mais presque aussit�t il s'assombrit et son expression radieuse fut remplac�e par une autre plus r�fl�chie et grave.</p><p>Apr�s avoir repos� les documents sur la table et m�dit� un peu, il revint vers le comte.</p><p>� Parlons franc ! Vous me donnez la vie, mon p�re. Mais peut-�tre aussi m'envoyez-vous � la mort. Le Roi que nous servons est un roi intraitable. Or, ce n'est pas moi qu'il attend. Il peut, s'appr�tant � voir venir vers lui le comte et la comtesse de Peyrac, s'estimer grug� par la substitution et se d�dire de ses promesses.</p><p>� Il ne se d�dira pas, affirma Peyrac. Il ne se d�dira pas et surtout envers vous, un nouveau f�al. Ce qu'il serait peut-�tre pr�t � reprendre � moi, au moindre sujet de m�contentement que je lui donnerais, � vous vassal docile et subjugu�, il le laissera. Le Roi ne me revoyait pas avec plaisir. Je lui rappelais des gestes d'autorit� excessive dont il se garderait aujourd'hui, si c'�tait � recommencer. Il n'�prouve plus le besoin de se comporter comme il le fit au d�but de son r�gne, alors qu'il se sentait faible et qu'il craignait la puissance des grands. Or, l'on n'aime jamais � voir surgir le fant�me de ce qui vous appara�t avec le recul du temps et l'aplanissement des emb�ches, comme une erreur ou une injustice qu'on a commise, voire une mauvaise action. Le nouveau comte de Peyrac lui permettra d'�tre en accord avec sa g�n�rosit�.</p><p>� Et s'il me faisait arr�ter ?</p><p>Florimond se voyait d�j� � la Bastille.</p><p>� Non, le rassura Peyrac, le Roi ne peut plus se permettre de ces impulsivit�s. Un peuple entier le regarde... Que crains-tu, coureur de bois ? Tu te feras annoncer, tu t'avanceras au milieu de la Cour, beau et magnifique, suivi de ton fr�re et des jeunes gens de ta maison, tous magnifiquement v�tus et l'�p�e au c�t� et de quelques-uns des gentilshommes cadets de famille dont tu te seras assur� les services et qui porteront les couleurs de ta livr�e. Sur ton passage un murmure d'admiration et de flatteries s'�l�vera et tu ne seras pas arriv� devant Sa Majest� que d�j� la plupart des personnes pr�sentes se f�liciteront de ta venue � la Cour. Tu t'inclineras devant le Roi, et tu lui remettras cette missive qui lui porte ma r�ponse. En voici � peu pr�s la teneur dans une forme br�ve :</p><p><emphasis>Sire, p�n�tr� des effets de votre bont�, j'ai cru ne pouvoir faire mieux pour vous prouver ma reconnaissance que de vous envoyer mon fils. En lui je vous envoie la jeunesse, Sire, en place d'un homme qui jadis aurait volontiers d�pens� ses forces � votre service, mais qui fut contraint de les disperser sur les chemins de l'adversit� en des t�ches qui le rendent peu apte aujourd'hui � remplir pr�s de votre g�n�reuse Majest� les devoirs d'un homme de Cour. En revanche, un sang neuf coule dans les veines du comte Florimond de Peyrac. Celui-ci a d�j� appris en votre Cour � conna�tre, aimer et admirer son souverain. Il se consid�re comme le plus humble et le plus redevable de vos sujets et vous aurez en lui � vos c�t�s un gentilhomme de bonne race, soucieux de vous plaire, heureux de vivre dans votre rayonnement et propre � vous servir avec d�vouement, habilet� et promptitude...</emphasis></p><p>� Le Roi sera-t-il dupe ?</p><p>� Le Roi n'est jamais dupe... Mais... Il est diplomate. Je garde ici, en Am�rique, la possibilit� de devenir un ennemi pour la Nouvelle-France, si l'on me consid�re comme tel, moi ou mes fils. Alors que dans le cas contraire je mets entre ses mains, par les tiennes, une province docile, le Languedoc, � son service une aide financi�re dans l'Ancien ou dans le Nouveau Monde. Il ne dira rien... Il reconna�tra le geste... et p�sera l'avantage qu'il peut en retirer en tant que roi de France. � ta vue, il aura t�t fait de savoir qu'il pr�f�re ce comte de Peyrac � l'autre.</p><p>� Soit ! conc�da Florimond, je veux bien admettre que le Roi, le premier mouvement de surprise pass� et ayant pris connaissance de votre lettre, se satisfera et m�me se r�jouira de me trouver devant lui � votre place. En effet, le Roi ne m'inspire point de crainte. Lui et moi nous avons des souvenirs communs. Je fus page � sa Cour. Que de f�tes o� je me trouvais � ses c�t�s, � le servir parfois presque uniquement, n'h�sitant pas � lui jeter une r�flexion qui l'amusait, car il aime �tre distrait et il appr�cie la hardiesse des plus jeunes pages si elle s'allie au respect et � la c�l�rit� dans le service. Au camp de Tabaux, sous Dole, je fus son �chanson et il l'avait souhait� et demand� express�ment. Sa m�moire est surprenante. Il me reconna�tra et je ne doute pas qu'il en soit touch�. Pour moi d'abord car il est attach� � ceux qui gravitent autour de lui et il remarque jusqu'aux plus humbles de ceux qui le servent avec go�t. Mais aussi il en sera touch� parce qu'il sait de qui je suis le fils.</p><p>Florimond soupira profond�ment. Il se tourna de nouveau vers Ang�lique.</p><p>� ... Je n'�tais qu'un enfant mais je savais bien vers qui se dirigeaient les regards du Roi. Et je ne crois pas me tromper en affirmant que c'est vous surtout, ma m�re, qu'il a souhait� revoir. Et ne voyant pas venir celle qu'il attend, sa col�re ne risque-t-elle pas d'�tre � la mesure de sa d�ception ?</p><p>� Sa col�re n'�clatera pas devant la Cour, dit le comte. Ce n'est pas dans les fa�ons du Roi. Or tu seras � genoux devant lui pour � l'aveu � et � l'hommage �. On ne frappe pas un homme � genoux. Tu prononceras ton serment de vassalit�. Il recevra tes mains dans les siennes. Il te recevra toi, Florimond, comte de Peyrac. Et lorsqu'il t'aura re�u, tu pourras te relever. Le Roi est noble. Il aime le courage.</p><p>� Alors tu ne craindras pas de le regarder dans les yeux, si terrible que soit l'�clair que tu y d�couvriras, tu le regarderas sans insolence mais droit, avec franchise, avec int�r�t pour sa personne et avec amiti�, et non pas comme un monarque tout-puissant dont tu redoutes la col�re, mais comme l'homme qu'il sera � cet instant, violemment �mu d'une d�ception qu'il ne peut manifester aux mille yeux qui le guettent...</p><p>La voix de Peyrac baissait afin de ne se faire entendre que de son fils.</p><p>� ... Il faut avoir piti� des princes, Florimond, comme de tous les hommes, et tu ne dois jamais cesser de te sentir fr�re de leurs incertitudes. En te relevant, tu auras pris garde de ne pas te laisser �carter par les f�cheux afin de te trouver au plus pr�s de lui et que les paroles que tu as encore � prononcer ne soient entendues que de lui seul et non pas de ces curieux qui se bousculent, avides, alentour, et tu lui glisseras � mi-voix d'un ton pressant : � Sire, pourrais-je rencontrer Votre Majest� en particulier ? Car j'ai � lui communiquer, dans le secret, des nouvelles de ma m�re, la comtesse de Peyrac. �</p><p>� Bien ! dit Florimond.</p><p>Il croyait vivre la sc�ne o� il serait le point de mire des yeux des courtisans, jaloux et envieux, et �prouvait, de cet affrontement anticip� avec le Roi, autant d'excitation que pour un duel.</p><p>� Bien ! Continuez, mon p�re, je vous prie.</p><p>� Je suppute qu'� partir de ce moment, ces quelques mots prononc�s commenceront d'apaiser dans le c�ur du Roi les violents remous dont il est la proie. Il reprendra son r�le. La Cour se remettra en mouvement. Peut-�tre ira-t-on visiter les jardins ? Mais je pr�vois que le Roi n'aura de cesse d'�tre d�barrass� des importuns et de trouver diverses raisons pour se retirer, et te retenir toi, et toi seul, dans la solitude de son cabinet de travail.</p><p>� Et l� que lui dirai-je mon p�re ? Que lui dirai-je dans le secret ?</p><p>� Viens !</p><p>Le comte passa un bras autour des �paules de Florimond et l'entra�na vers la fen�tre.</p><p>Ils �taient de taille identique et leurs silhouettes, se d�tachant en sombre sur la clart� de l'�t�, r�v�laient � la fois leur ressemblance et leur diff�rence. Celle du p�re qui offrait un aspect plus abrupt, h�sitant entre la robustesse et la maigreur, un grand corps vigoureux, taill� � angles plus rudes, avec pourtant une �l�gance d'attitude o� se lisait un d�fi, ce d�fi que depuis l'enfance l'homme qui se nommait Joffrey de Peyrac n'avait cess� de proclamer afin d'obliger son corps marqu� de blessures � dominer son infortune, au point qu'il �tait devenu plus fort, plus souple et plus s�duisant que d'autres mieux favoris�s par le sort. Pr�s de lui s'�lan�ait, d�li�e, la longue forme intacte du jeune homme, neuve, dans sa perfection.</p><p>Et tous deux �taient si pleins de fougue et de vie contenues qu'� seulement regarder leurs �paules rapproch�es un courant de joie passait et de confiance en ce qu'ils entreprenaient.</p><p>Peyrac contempla, sans les voir, les grands lointains impavides. Puis, insensiblement, il tourna la t�te et fixa le fin profil du gar�on que la lumi�re ciselait comme dans le bronze d'une m�daille.</p><p>Son fils ! Qui � treize ans avait brav� de grands dangers pour le retrouver.</p><p>Il �prouva de l'ivresse. Ivresse de vivre ! Ivresse d'aimer et d'�tre aim� ! Ivresse de voir un �tre jeune poursuivre le chemin et se charger d'une part de vos r�ves, de vos ambitions et de vos esp�rances.</p><p>Lui, Joffrey de Peyrac, abordait avec surprise mais aussi d�lectation un point de son existence qui s'ouvrait sur une page encore plus confuse et ind�chiffrable que les autres, mais dont il savait seulement qu'il la vivrait enfin, sans recours et sans partage avec la femme qu'il adorait.</p><p>Les dons du bonheur ne sont que furtifs. Il faut �tre aux aguets et ne pas ignorer l'�clat qui brusquement jaillit du ciel et vous �blouit, ni que l'instant n'a souvent de valeur qu'� �tre v�cu, sans le ternir de la pens�e du lendemain, ni vouloir s'assurer de sa p�rennit�, car tout est mouvant...</p><p>Florimond, � son tour, d�tacha ses yeux de l'horizon, et, tourn� vers son p�re, il croisa ce regard sombre et brillant o� s'embusquaient tous les d�fis, toutes les audaces, et n'en �tait que plus all�gre.</p><p>� Que dirai-je au Roi ? insistait l'enfant, que lui dirai-je, mon p�re, dans le secret ?</p><p>La main de Joffrey de Peyrac accentua sa pression sur l'�paule mince afin de l'attirer plus pr�s, et, avec la douceur qu'il e�t t�moign�e � une femme, il posa ses l�vres sur la tempe du jeune paladin, du messager qui emportait avec lui les rejets de l'avenir.</p><p>� Tu lui diras, murmura-t-il, tu lui diras qu'ELLE REVIENDRA UN JOUR !</p><p><strong>FIN</strong></p><empty-line/><p>1 Charcuterie, genre de p�t�.</p><empty-line/><p>2 Terme ancien pour d�signer les femmes st�riles.</p><empty-line/><p>3 Sainte-Anne-de-Beaupr�, p�lerinage catholique d'Am�rique, lieu de nombreux miracles et qui est consid�r� comme le Lourdes am�ricain.</p><empty-line/><p>4 Grade ancien de brigadier.</p><empty-line/><p>5 Conseil de guerre, jamboree.</p><empty-line/><p>6 Cf. � <emphasis>Ang�lique se r�volte</emphasis> �.</p></section></body><binary id="cover" 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