<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>love_history</genre><author><first-name>Anne</first-name><last-name>Golon</last-name></author><author><first-name>Serge</first-name><last-name>Golon</last-name></author><book-title>La route de l'espoir 1</book-title><date/><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><sequence name="Ang�lique" number="23"/></title-info><document-info><author><first-name>Golon,Anne</first-name><middle-name>et</middle-name><last-name>Serge</last-name></author><program-used>calibre 0.9.22, FictionBook Editor Release 2.6, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2014-06-03">3.6.2014</date><id>d07f0862-d26b-486d-81c9-ea51a596b774</id><version>1.1</version></document-info></description><body><section><empty-line/><empty-line/><p><strong>La route de l'espoir 1</strong></p><p><strong>Anne et Serge Golon</strong></p><p><image l:href="#1"/></p></section><section><p><strong>La s�rie</strong></p><p>01�: Ang�lique, marquise des anges 1</p><empty-line/><p>02�: Ang�lique, marquise des anges 2</p><empty-line/><p>03�: Le chemin de Versailles 1</p><empty-line/><p>04�: Le chemin de Versailles 2</p><empty-line/><p>05�: Ang�lique et le roi 1</p><empty-line/><p>06�: Ang�lique et le roi 2</p><empty-line/><p>07�: Indomptable Ang�lique 1</p><empty-line/><p>08�: Indomptable Ang�lique 2</p><empty-line/><p>09�: Ang�lique se r�volte 1</p><empty-line/><p>10�: Ang�lique se r�volte 2</p><empty-line/><p>11�: Ang�lique et son amour 1</p><empty-line/><p>12�: Ang�lique et son amour 2</p><empty-line/><p>13�: Ang�lique et le Nouveau Monde 1</p><empty-line/><p>14�: Ang�lique et le Nouveau Monde 2</p><empty-line/><p>15�: La tentation d'Ang�lique 1</p><empty-line/><p>16�: La tentation d'Ang�lique 2</p><empty-line/><p>17�: Ang�lique et la d�mone 1</p><empty-line/><p>18�: Ang�lique et la d�mone 2</p><empty-line/><p>19�: Ang�lique et le complot des ombres</p><empty-line/><p>20�: Ang�lique � Qu�bec 1</p><empty-line/><p>21�: Ang�lique � Qu�bec 2</p><empty-line/><p>22�: Ang�lique � Qu�bec 3</p><empty-line/><p>23�: La route de l'espoir 1</p><empty-line/><p>24�: La route de l'espoir 2</p><empty-line/><p>25�: La victoire d'Ang�lique 1</p><empty-line/><p>26�: La victoire d'Ang�lique 2</p></section><section><p><strong>Premi�re partie</strong></p><p><strong>Prodiges sur Salem</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 1</strong></p><p>Ang�lique regarda avec compassion l'adolescent qu'un garde, coiff� d'une sorte de plat � barbe en acier, le casque anglais, introduisait sans m�nagement dans la salle du conseil, en le poussant du bois de sa hallebarde.</p><p>Elle pouvait comprendre l'�moi de ce jeune fermier des fronti�res, arrach� � ses labours et � ses moutons et projet� devant un ar�opage de graves docteurs v�tus de noir, � rabats blancs, assembl�s autour d'une table massive sous les lambris d'une salle plus sombre encore que leurs v�tures. Il devait y faire le r�cit de l'affreux massacre, perp�tr� l�-haut, du c�t� des vertes montagnes, au cours duquel il avait perdu tous les siens.</p><p>Ses yeux clignotants, ne voyant tout d'abord que ces faces tr�s blanches et s�v�res dont les regards �taient fix�s sur lui, s'attach�rent � ce seul visage de femme qui avait une expression de bont�.</p><p>Et, comme il discernait aussi que cette grande dame tr�s belle dissimulait sous les plis d'un grand manteau de soie les signes d'une prochaine maternit�, sa gorge se noua, une boule lui remonta dans le gosier, car elle lui rappelait sa pauvre m�re qui, presque chaque ann�e, portait et mettait un enfant au monde. Mais cette vue et ce souvenir lui donn�rent le courage d'entreprendre sa narration et de r�pondre aux questions qu'on commen�ait de lui poser d'une voix profonde, volontairement solennelle et lente, comme pour mieux l'impressionner. Il �tait pr�t � tout dire.</p><p>��Comment te nommes-tu�?</p><p>��Richard Harper.</p><p>��D'o� viens-tu�?</p><p>��D'Eden's Falls, sur la rivi�re Annonnosuc.</p><p>Il eut conscience des regards lourds �chang�s par ces messieurs de Salem. Maintenant, on l'examinait, le d�taillant de la t�te aux pieds, de sa chevelure couleur de paille h�riss�e, sa face br�l�e par le soleil, jusqu'� ses pieds nus, bless�s par les ronces et les pierres aigu�s, dans de gros souliers qu'on lui avait pr�t�s. Et de nouveau, il appr�henda d'�clater en sanglots. Ses yeux p�les de petit Anglais se riv�rent de fa�on path�tique � ceux de cette femme, seule pr�sente, qui lui rappelait sa m�re, et au bout d'un instant son trouble se dissipa. Un rayon clair semblait venir des yeux de cette femme vers lui et il eut l'impression qu'elle lui adressait un sourire. Il fut pr�t � donner son t�moignage.</p><p>Cela durait depuis le matin.</p><p>La veille, Ang�lique et Joffrey de Peyrac, revenant d'un p�riple de pr�s de deux mois le long des c�tes de Nouvelle-Angleterre qui les avait men�s jusqu'� New York, avaient jet� l'ancre dans le petit port de Salem.</p><p>Ils y revenaient en visite de bon voisinage et d'affaires. Mais ils avaient trouv� la petite capitale de la colonie anglaise du Massachusetts en effervescence et, sur les quais, notables et ministres group�s en une sombre assembl�e pour les accueillir.</p><p>Les incursions des Fran�ais de Canada et de leurs alli�s sauvages avaient repris, leur avait-on dit, contre les �tablissements du nord de la Nouvelle-Angleterre.</p><p>Et c'est pourquoi les responsables de ces �tats avaient demand� � leurs h�tes, dont on estimait la visite comme un signe de l'aide du Seigneur, d'assister au conseil extraordinaire qui allait se r�unir pour juger de la situation.</p><p>En tant que voisins fran�ais et propri�taires d'�tablissements dans le Maine, consid�r� comme rattach� au Massachusetts, on se tournait vers le comte de Peyrac pour lui demander de rappeler aux autorit�s de Qu�bec les promesses qu'elles lui avaient faites, et vers Ang�lique parce qu'on lui reconnaissait le pouvoir de retenir les chefs indiens, puisque la l�gende courait que les plus farouches lui ob�issaient.</p><p>��Si vous parlez de Piksarett, le chef des Patsuiketts, sachez que j'ignore tout de lui depuis plus d'un an, se d�fendit-elle.</p><p>��Y avait-il des Fran�ais � la t�te des hordes qui ont assailli les villages anglais�? demanda Joffrey. A-t-on aper�u un j�suite les menant au combat�?</p><p>Il fallait entendre des t�moins. D�s l'ouverture de la s�ance, en la <emphasis>council house </emphasis>de Salem, on avait �cout� les rescap�s des massacres que les fermiers des collines avaient recueillis, souvent bless�s ou mourants, et avaient amen�s jusqu'� la c�te.</p><p>Le premier avait �t� un fermier hagard et b�gayant, encore sous le coup des terribles malheurs qui l'avaient frapp�. Il n'avait rien vu, ni Fran�ais, ni j�suite, ni sauvages, car il �tait en voyage ce jour-l�. Il n'avait retrouv� de son village et de sa maison que cendres et ruines noircies, ses vieux parents perc�s de fl�ches et scalp�s, sa femme, ses enfants et ses serviteurs disparus, emmen�s sans doute en captivit�, l�-haut, du c�t� des r�gions lointaines et inaccessibles du Saint-Laurent o� les Indiens baptis�s par les Fran�ais, ajoutant � l'horreur de leur paganisme idol�tre celle de se parer de croix et de chapelets papistes, les garderaient esclaves, et jamais plus on ne les reverrait.</p><p>Des larmes coulaient sur la face tann�e du laboureur, ce qui paraissait agacer quelque peu les puritains repr�sentants de Salem, car ils l'interpr�taient comme un signe de refus des �preuves envoy�es par la divine providence. De plus, tous ces gens venaient du Haut-Connecticut, h�ritiers des dissidents du Massachusetts qui, p�riodiquement, se d�claraient en d�saccord avec les lois premi�res de la colonie, et s'en allaient fonder leur propre �glise sur les rives aux tentantes prairies du grand fleuve � l'ouest. Mais, naturellement, d�s que les Indiens narragansetts ou les Waub�nakis, d�valant du nord, les mena�aient, ces fous de libert� qui avaient trouv� lourde la f�rule des r�gents, se tournaient vers le Massachusetts et c'�tait aux habitants de Boston et de Salem d'organiser des exp�ditions punitives, comme il avait fallu le faire en 1637 pour les P�quots qui exterminaient les colons du Connecticut, plus r�cemment contre les Narragansetts.</p><p>Maintenant Richard Harper parlait, lanc� comme un moulin, les yeux fix�s sur Ang�lique dont la pr�sence semblait lui insuffler la force d'aller jusqu'au bout.</p><p>Il fit le r�cit, d�sormais classique � force de s'�tre tant de fois r�p�t�, du r�veil de la famille, un matin calme comme les autres, du groupe ennemi surgissant comme l'�clair, ravageant la cabane isol�e, razziant quelques biens�: armes, outils, vivres, et se saisissant des habitants de la maisonn�e qui leur tombaient sous la main pour les entra�ner en chemise, pieds nus, derri�re eux.</p><p>��Il y avait quatre sauvages et deux Fran�ais, affirma-t-il.</p><p>� leur suite, les prisonniers, dont lui-m�me, son p�re, sa m�re, ses six fr�res et s�urs, une servante, avaient march� pendant des heures comme des damn�s. Les plus jeunes fr�res, Benjamin et Benoni, deux b�b�s jumeaux de quelques mois, �taient �lev�s ��au petit pot��, c'est-�-dire au biberon, leur m�re n'ayant pu les allaiter.</p><p>� la premi�re halte, dans une clairi�re, les Indiens leur tranch�rent la t�te, ��par piti頻 dirent-ils ��par charit頻, puisqu'on ne pouvait leur procurer du lait tout au long de ce dur voyage � travers la for�t et les montagnes vers le Canada. ��Par charit頻, essayait d'expliquer dans un mauvais anglais, pour la calmer, l'un des gentilshommes fran�ais � la m�re qui hurlait, folle de douleur... Mais elle ne voulait rien entendre et hurlait de plus belle. � la fin, l'un des Ab�nakis lui brisa le cr�ne avec son tomahawk, ses cris risquant d'attirer sur leurs traces les fermiers anglais de Springway qui n'allaient pas tarder � s'apercevoir du rapt.</p><p>Puis, ils reprirent leur marche, entra�nant les autres enfants, le p�re atterr�, la jeune fille terroris�e.</p><p>Lui, l'a�n�, Richard, avait profit� du d�sordre et du tohu-bohu caus�s par ce triple meurtre pour se jeter dans les taillis proches.</p><p>Voyant la caravane dispara�tre � l'autre extr�mit� de la clairi�re sans qu'on se f�t avis� de son absence, il n'avait pas attendu son reste et, courant, bondissant, il avait r�ussi � s'�loigner de ses ravisseurs. Pendant plusieurs jours il avait march� puis avait rejoint des r�gions habit�es. Il avouait aujourd'hui que sous l'aiguillon de la terreur, il n'avait song� qu'� fuir et le plus loin possible. Aujourd'hui, il se reprochait d'avoir ainsi abandonn�, sans s�pulture chr�tienne et � la dent des b�tes carnassi�res, sa pauvre m�re qu'il ne cessait de revoir dans ses songes, gisant, le cr�ne fracass� pr�s des deux b�b�s d�capit�s...</p><p>� ce point du r�cit, Ang�lique comprit qu'elle ne pouvait en supporter davantage et qu'il lui faudrait s'�clipser. Les visages se brouillaient devant elle, en contrastes blancs et noirs, blanc des cols, des faces et des barbes, noir des v�tements et des meubles, dans une p�nombre que per�ait difficilement la lueur du jour dispens�e par les fen�tres � meneaux de verre teint�. �mergeant de la fresque en clair-obscur, la barbe en pointe et l'�clat du diamant qui se balan�ait � l'oreille gauche de sir Thomas Cran-mer, le repr�sentant du gouverneur de la Nouvelle-Angleterre dont le sourire piquant mais amical guettait son vertige, et le profil de pirate des Cara�bes, d'hidalgo, de grand seigneur d'Aquitaine pour tout dire, de son �poux, le comte de Peyrac, derri�re lequel, debout, le grand serviteur noir Kouassi-B� ne se distinguait que par la blancheur d'agate de ses yeux et le panache de l'aigrette garnissant son turban, ramen�rent Ang�lique � une plus stable vision des choses. Rassemblant autour d'elle son ample mante, elle se leva et s'esquiva, b�nissant la discr�tion des m�urs anglaises qui permettent � quiconque de quitter une assembl�e sans avoir � s'en expliquer et sans que personne puisse en faire la remarque, car s'enqu�rir des buts de cette absence risquerait de jeter dans la confusion questionneur et questionn�.</p><p>Sit�t dans la rue, elle �ta son chapeau et son bonnet. Ses cheveux lui collaient aux tempes par la sueur qui l'inondait. Elle marcha aussi rapidement que possible jusqu'� la maison de Mrs Cranmer o� on les avait log�s. Son malaise se dissipa. Mais, lorsqu'elle voulut s'�tendre sur le lit de la grande chambre qu'on avait mise � leur disposition, elle �prouva une douleur dans les reins et eut l'impression, une fois de plus, d'�touffer. Alors, elle se leva et se dirigea vers la fen�tre. Elle pensait � cette maternit� nouvelle qu'elle avait tant souhait�e.</p></section><section><p><strong>Chapitre 2</strong></p><p>��Pourquoi ai-je tant d�sir� <emphasis>cela�?��</emphasis> se demandait Ang�lique de Peyrac, la belle comtesse fran�aise des rivages am�ricains, debout devant la fen�tre qu'elle avait ouverte, au premier �tage de la demeure de Mrs Ann-Mary Cranmer, en la ville active et puritaine de Salem, �tat du Massachusetts, Nouvelle-Angleterre.</p><p>Elle n'�tait pas encore vraiment inqui�te, seulement l�g�rement oppress�e.</p><p>Son regard errait, sans s'y attarder, sur l'horizon embu�, couleur de perle, vers lequel s'enfuyaient en vagues successives les roches brunes d�couvertes par la mar�e basse, tandis que scintillait, comme mille petits miroirs oubli�s en leurs creux tapiss�s de go�mon, l'eau des mares que la mer laissait en se retirant.</p><p>C'�tait l'heure chaude, presque midi, � la fin d'un �t� ext�nuant. Les bruits du port et des chantiers de construction navale, sur la gauche, s'estompaient.</p><p>Mais Ang�lique, saisie d'une subite lassitude, ne percevait pas vraiment ce qui l'entourait, ou n'en �prouvait, elle qui d'habitude aimait la contemplation de l'oc�an, que le c�t� un peu angoissant, suscit� par la vue d'espaces trop infinis.</p><p>Ajout� au choc et � la d�ception que lui avait caus�s l'audition de ces tristes �v�nements, un souci personnel venait de troubler l'�tat de qui�tude et de bonheur permanents dans lequel elle s'�tait, en quelque sorte, habitu�e � vivre au cours de cette derni�re ann�e. Consciente que certains dangers �taient sur le point de menacer l'�quilibre de ce bonheur et que certaine d�cision qu'elle avait prise quelques mois auparavant l'en rendrait responsable, elle �prouvait le besoin de s'interroger sur ce qui l'avait entra�n�e � entreprendre cette aventure qui �tait en fait���elle craignait de s'en apercevoir aujourd'hui���une folie�!</p><p>��Pourquoi ai-je tant voulu <emphasis>cela�?��</emphasis></p><p>Ne s'�tait-elle pas, une fois de plus, laiss� pi�ger par les impulsions de sa nature qui mordait � la vie comme dans un fruit, sans s'interroger sur le lendemain�?</p><p>��Folle Ang�lique�!�� se gourmandait-elle.</p><p>N'avait-ce pas �t� comme un caprice de sa part�?</p><p>Tout allait si bien. Tout �tait si parfait et solide autour d'eux, enfin�!</p><p>Qu'avait-elle eu besoin d'exiger on ne sait quelle cons�cration � un bonheur sans nuages, � une r�ussite qui ne faisait que se confirmer, alors qu'en pleine sant� et cessant de trembler pour les siens, elle pouvait d�sormais go�ter sans appr�hension tous les agr�ments de l'existence�?</p><p>N'avait-elle pas re�u du sort, longtemps contraire, toutes les r�ponses et toutes les r�compenses�?</p><p>N'avait-elle pas re�u de la vie tout ce qu'une femme peut souhaiter�? Un �poux qu'elle adorait et dont elle se savait passionn�ment aim�e, deux fils beaux et charmants qui, dans l'�clat de leur prime jeunesse, �taient aujourd'hui l'un des ornements de la cour de France o� leur entrain et leur faconde faisaient merveille�! <emphasis>Dixit </emphasis>la derni�re �p�tre de Florimond, l'a�n�, apport�e par les premiers vaisseaux d'Europe. Pr�s d'elle, en Am�rique, lui restait une enfant plus jeune, la petite Honorine, ch�rie de tous, qu'elle s'amusait � voir grandir, oubliant leurs �preuves partag�es de combats, de peurs et de solitude auxquelles elle se reprochait de penser encore trop souvent, puisque d�sormais c'�tait loin.</p><p>Car n'avait-elle pas connu, aux c�t�s de Joffrey de Peyrac, son �poux, toutes les r�ussites et vu se r�aliser en moins de trois ann�es tous les miracles�?</p><p>Entre autres, la prosp�rit� de leurs �tablissements d'Am�rique du Nord�: Gouldsboro, sur les rives de l'Atlantique et Wapassou, au c�ur des for�ts du Maine, fond�s dans les pires difficult�s, mais qui aujourd'hui, gr�ce � leur alliance avec la Nouvelle-Angleterre, connaissaient un rapide d�veloppement. La paix r�gnait dans cette sorte de mer int�rieure qu'on appelait la baie Fran�aise1, o� pullulaient des repr�sentants de diverses nations et dont le comte de Peyrac �tait devenu le guide, sinon le ma�tre incontest�, son influence pacifique et active s'�tendant vers l'int�rieur jusqu'aux sources du Kenn�bec, extr�me limite de ses possessions.</p><p>Plus miraculeux encore et d�terminant tout, n'avaient-ils pas obtenu, elle et lui, le pardon��presque une reddition � leur endroit���du plus grand monarque de l'univers, Louis XIV, roi de France, et ce, apr�s un long conflit o� tous trois, Joffrey, le vassal vaincu, elle, la sujette rebelle, lui, le souverain implacable, s'�taient port�s les pires coups�? Cela �tait arriv� contre toute esp�rance. La nouvelle leur en avait �t� port�e alors qu'ils se trouvaient � Qu�bec, h�tes de M. de Frontenac, le gouverneur de la Nouvelle-France, qui avait soutenu leur cause et attendait avec eux le verdict du roi. Il �tait sans r�serve. Le roi de France, redout� sur tous les continents, s'inclinait devant eux, les r�prouv�s, les exil�s, oubliant les offenses, leur rendant titres et richesses, leur ouvrant � nouveau les portes du royaume, et allant jusqu'� accepter d'attendre leur retour, les laissant libres d'en d�terminer, eux seuls, le moment et les circonstances.</p><p>Ang�lique, femme combl�e, femme g�t�e, ma�tresse de son destin d�sormais entre leurs seules mains, prot�g�e et d�fendue de toute part, libre de vivre heureuse et sans tourments dans les lieux et parmi ceux qu'elle avait choisis, qu'avait-elle eu besoin d'exiger encore du ciel un cadeau, un bienfait, un petit miracle de plus�? Un enfant.</p><p>Elle soupira et secoua la t�te.</p><p>��Tu seras toujours la m�me�!��</p><p>Elle porta la main � ses yeux. Le miroitement des mares d'eau comme autant de louis d'or jet�s par poign�es � travers la baie l'�blouissait. L'odeur puissante de la grande plaine de go�mon �tal�e devant elle lui causait une l�g�re naus�e. On voyait quelques voiles blanches tr�s lointaines se balancer, comme pos�es � m�me les roches, dans la brume dor�e.</p><p>Au pied de la maison, il y avait une place de terre rouge�tre et poussi�reuse o� allaient et venaient, m�me � cette heure de canicule, quelques-uns des actifs habitants de Salem, v�tus de sombre pour la plupart et coiff�s du haut chapeau noir � boucles d'argent ou d'acier sur le devant, adopt� par les puritains d'Angleterre, lors de la r�volution de 1649 foment�e par l'aust�re Olivier Cromwell.</p><p>Les femmes, elles, en majorit� v�tues de bleu cru, avec coiffes et grands cols blancs, trahissaient par cet uniforme leur statut d'��engag�es��, c'est-�-dire de personnes n'ayant pas achev� de payer leur passage au Nouveau Monde par des ann�es de service aupr�s de ceux qui les avaient commandit�es. Ce qui ne les emp�chait pas d'avoir l'allure d�gag�e et assur�e de femmes qui, au moins une fois, avaient d�cid�, en acceptant de traverser l'oc�an, de choisir leur servitude.</p><p>Tout ce monde se d�pla�ait diligemment, comme tout bon citoyen du Massachusetts, absorb� par le but � atteindre et la t�che � remplir, mais pas au point de ne pas jeter, en passant, un regard curieux et int�ress� vers la demeure de sir Thomas Cranmer o� l'on savait que les h�tes de Gouldsboro �taient descendus, et apercevoir � sa fen�tre celle que l'on appelait un peu partout, au long des rivages et jusqu'aux �tablissements des fronti�res, ��la belle Fran�aise��.</p><p>Car l'on �tait badaud � Salem comme dans tous les ports du monde o� la mer vous apporte, qu'on le veuille ou non, qu'on craigne pour son �me ou qu'on soit dispos� � la perdre, tous les sp�cimens d'humanit� parfois s�duisants, toujours inqui�tants, mais avec lesquels il faut bien tenter de s'accommoder si l'on veut commercer.</p><p>La grande dame fran�aise n'�tait pas une inconnue pour les gens de Salem et l'on savait bien des choses sur elle, entre autres qu'elle avait sauv� du couteau � scalp des Indiens ou de la captivit� en Canada un groupe de laboureurs anglais de l'Androscoggin, au nord, dans le Maine.</p><p>On savait aussi qu'elle �tait l'�pouse d'un gentilhomme d'aventures qui, bien que fran�ais et sans doute catholique, entretenait d'excellentes relations avec le Massachusetts, jusqu'� faire construire nombre de ses navires dans les chantiers de la c�te.</p><p>Leur venue apportait donc un regain d'activit�s dans la ville, et l'on dissimulait sous l'excuse vertueuse des affaires le plaisir que l'on prenait � observer leurs �quipages, leurs toilettes et leurs m�urs, naturellement plus l�g�res et soup�onn�es d'�tre dissolues, mais que l'on excusait puisque fran�aises.</p><p>Cependant, en ce jour, beaucoup d'hommes, apr�s avoir jet� un regard vers la belle �trang�re debout � sa fen�tre, d�tournaient promptement les yeux et affectaient de pincer les l�vres avec r�probation.</p><p>Il ne seyait pas, songeaient-ils���et ils en tiendraient le propos � leur femme pour l'instruire et � leur conseil pour l'en avertir���qu'une personne du sexe, dont la maternit� prochaine �tait d�sormais si apparente et, de plus, drap�e de v�tements trop somptueux pour un �tat qui exigeait discr�tion et m�me confusion, se t�nt ainsi � la fen�tre au vu et au su de la cit�.</p><p>Il fallait vraiment �tre une papiste d�vergond�e, n'ayant re�u aucune �ducation de pudeur et de d�cence, pour non seulement se le permettre, mais encore ne para�tre en �prouver aucune honte�!</p><p>Ang�lique, voyant les regards se tourner vers elle, finit par soup�onner les r�actions de quelques-uns. Sachant les puritains tr�s ombrageux sur les questions charnelles, elle se donnait toujours beaucoup de mal pour pr�venir leur susceptibilit� pointilleuse, mais il y avait souvent quelques petits d�tails qui lui �chappaient.</p><p>Comprenant qu'elle choquait les passants en se donnant ainsi ��en spectacle��, Ang�lique se retira un peu � l'int�rieur de la pi�ce.</p><p>Tout � l'heure saisie d'un �tourdissement, presque d'un �touffement, elle s'�tait approch�e de la fen�tre pour respirer un peu. Maintenant elle se sentait mieux. Beaucoup mieux. Elle s'�tait affol�e, car, jusqu'� ce jour, elle s'�tait sentie en pleine sant� et n'avait eu � supporter aucun des inconv�nients de son ���tat��, comme disent les gens pudiques. Et cependant, elle en �tait au septi�me mois de sa grossesse.</p><p>Convi�e � l'honneur extravagant d'assister au conseil des �diles de Salem, honneur dont elle se serait fort bien pass�, elle n'avait pas h�sit� � le payer de l'incommodit� de se draper dans une ample mante, afin de dissimuler les signes de sa prochaine maternit� � ces aust�res et pudibonds calvinistes qui, pourtant, servaient un Christ ayant instamment recommand� � ses disciples�: ��Croissez et multipliez�!�� Mais, pour les s�v�res repr�sentants de la confession presbyt�rienne, il fallait le faire avec le plus de discr�tion possible, et cela aurait �t� encore mieux si l'on avait pu le faire par l'op�ration du Saint-Esprit. Se souvenant aussi que saint Paul, d'ob�dience pharisienne, avait d�nonc� les cheveux de la femme comme l'un des instruments de la tentation charnelle, et que les puritains �taient d'accord avec lui sur ce point, Ang�lique s'�tait coiff�e d'une fanchon de taffetas et d'un chapeau � large bord qui lui serrait les tempes et lui avait donn� un affreux mal de t�te.</p><p>Jusqu'ici, durant son voyage, elle n'avait ressenti aucune fatigue. Mais elle commen�ait � �tre oppress�e par la lourde chaleur humide qui r�gnait � terre et elle n'�tait pas en �tat d'entendre ce que le conseil avait � leur exposer.</p><p>��J'ai cru m'�vanouir.��</p><p>Elle imagina cette pauvre m�re anglaise, morte, le cr�ne fracass�, aupr�s de ses petits jumeaux, gisant dans l'herbe pr�s de leurs t�tes coup�es, comme des poup�es cass�es... Il lui fallait refuser cette vision, sinon elle allait �tre de nouveau malade. Pourtant, elle s'en voulait d'avoir abandonn� � son sort ce pauvre paysan qui �tait entr�, son chapeau rond piqu� d'une plume � la main, et qui la fixait comme si elle avait pu ressusciter les siens.</p><p>Le pire �tait que ces massacres qui secouaient convulsivement le Nouveau Monde de part et d'autre, prenaient l'ampleur de ph�nom�nes irr�pressibles, car le sang appelait le sang.</p><p>Mieux valait n'y pas trop songer pour l'instant.</p><p>Ang�lique regarda la petite montre qu'elle portait � sa ceinture, la secoua, puis la remonta avec une cl� minuscule, la croyant arr�t�e.</p><p>Il n'�tait pas aussi tard dans la matin�e qu'elle le pensait. Elle se trouvait seule dans la maison, du moins elle le supposait, car un profond silence y r�gnait, comme si laquais et servantes s'en fussent subitement �loign�s. O� �taient-ils�? Au march�? � l'office�?</p><p>Accoutum�e par son instinct, qu'une vie de pi�ges et de dangers avait aiguis�, � percevoir rapidement � d'imperceptibles signes, invisibles � d'autres, certaines r�actions humaines bien dissimul�es, Ang�lique avait �t� intrigu�e d�s l'abord par le comportement de leur h�tesse � Salem, Mrs Ann-Mary Cranmer.</p><p>En fait, celle-ci laissait entendre par sa mine renfrogn�e qu'elle ne comprenait pas <emphasis>pourquoi </emphasis>on consid�rait comme normal que ce soit elle qui re�oive, chaque fois qu'il s'en pr�sentait � Salem, les h�tes �trangers, comme s'ils �taient jug�s indignes de franchir les seuils des maisons vraiment orthodoxes dans leur foi puritaine, les confessions religieuses suspectes risquant d'y amener les miasmes d�l�t�res du p�ch�. Ang�lique ayant donc remarqu� l'attitude de la dame qui, � la fois, les accueillait honorablement et leur faisait la t�te, avait obtenu de Joffrey une explication qui paraissait la bonne.</p><p>N�e Wexter, fille de Samuel, l'un des plus pieux et intransigeants fondateurs de la cit�, elle avait �pous�, parce qu'elle en �tait tomb�e amoureuse, un anglican notoire, le charmant et tr�s aristocratique sir Thomas Cranmer. Normalement, elle aurait d�, ensuite, quitter � jamais plus ou moins bannie les rives de Salem et ne plus exister pour les siens et les habitants du Massachusetts, m�me r�duite � l'�tat de souvenir.</p><p>Mais cette solution radicale s'av�ra difficile � appliquer.</p><p>Tout d'abord parce que ledit anglican avait un poste �lev� dans l'administration royale. Ensuite, parce qu'on le savait apparent� par ses origines � ce Thomas Cranmer, archev�que de Canterbury, conseiller de Henri VIII qui, dans les premiers temps troubl�s de la R�forme, avait prot�g� le grand pr�dicateur �cossais John Knox, lequel, comme chacun sait, avait organis� le protestantisme radical d'Angleterre d'o� �tait issu le puritanisme et de plus, avait �t� ex�cut� sous le r�gne de Marie Tudor la Catholique, dite la Sanglante.</p><p>Une subtile reconnaissance ordonnait donc de ne pas se montrer trop intol�rant envers son arri�re-petit-neveu... Enfin, l'honorable Samuel Wexter avait d� appr�hender de perdre � jamais sa fille unique et jusque-l� parfaite.</p><p>Le couple fut ainsi accept� � Salem et on s'accommoda de sir Thomas Cranmer, de ses dentelles, de sa perle � l'oreille.</p><p>Souvent d�laiss�e par lui, car il ne cessait de naviguer entre Boston, la Jama�que et Londres, la fille de Samuel Wexter durcit sa position et, comme pour se faire pardonner une folie qui l'avait mise au ban d'une soci�t� qu'elle aspirait � �difier, elle devint encore plus rigoriste dans l'application de ses devoirs religieux. Punition la plus am�re�: la facilit� avec laquelle on lui disait en lui envoyant des possibles supp�ts de Satan�:</p><p>��Vous, vous pouvez les recevoir�!��</p><p>Ang�lique attira vers elle un fauteuil � dossier en tapisserie et s'assit non loin de la crois�e, mais suffisamment pr�s pour b�n�ficier un peu de la brise marine. Salem, qui veut dire ��paix�� en h�breu, �tait une petite ville bizarre et charmante, avec son amoncellement de toits de bardeaux � pignons pointus, aux fa�tes de chemin�es de galets gris ou de briques rouges pour les notables et les riches marchands.</p><p>La l�gislation qui y �tait en vigueur �tait strictement th�ocratique et les institutions directement d�riv�es de l��criture sainte.</p><p>Mais il y fleurissait les plus beaux lilas du monde.</p><p>Et jusqu'au c�ur de l'�t�, leurs grappes blanches et violettes fr�laient le flanc sombre des maisons pass�es au brou de noix. Dans les jardinets, touffus de plantes m�dicinales et potag�res, qui accompagnaient chaque demeure selon la tradition �tablie par les premi�res immigrantes du <emphasis>Mayflower, </emphasis>on voyait luire l'amarante et le vert p�le des citrouilles et des courges, cultures g�n�reuses, projetant jusque dans les rues, comme des serpents velus, les vrilles de leurs tiges aux grandes fleurs jaunes que visitaient les abeilles.</p><p>Maintenant qu'Ang�lique �tait rassur�e, elle se traitait de sotte. Il �tait bien vain aujourd'hui de se poser une telle question�:</p><p>��Pourquoi ai-je voulu un enfant�?��</p><p>Sait-on jamais les raisons qui �veillent ou r�veillent au c�ur d'une femme ce grand besoin vital de maternit�? Elles sont une et multiples, toutes �videntes et pourtant aucune n'est la vraie, car cela ne se raisonne point.</p><p>Ang�lique se souvenait avoir commenc� d'y songer � Qu�bec, lorsqu'elle voyait la petite Ermeline de Mercouville se pr�cipiter � sa rencontre en lui tendant les bras. Ne serait-il pas bon de savourer les plaisirs d'une maternit� nouvelle, faute d'avoir pu les appr�cier dans les maternit�s pr�c�dentes�?</p><p>Reb�tir le nid d�truit qu'avaient secou� tant de temp�tes�?</p><p>Mais surtout, et c'est cela qui pr�valait peu � peu en elle, au fur et � mesure que tout se reconstruisait autour d'eux et en eux, elle s'�tait mise � souhaiter avoir un enfant de lui. De lui, son amour, son amant, son refuge et son tourment, de lui, l'unique, l'homme de sa vie tout enti�re, de lui, Joffrey de Peyrac, avec lequel elle �tait mari�e depuis bient�t vingt ans.</p><p>Or, ayant atteint, par une lutte inou�e � travers les pires �preuves, les chemins les plus tortueux et impr�visibles, mais aussi par une constance qui frisait l'ent�tement et une volont� qui bien souvent aurait pu �tre jug�e coupable en raison des dangers dans lesquels elle s'�tait pr�cipit�e aveugl�ment, ayant donc atteint son but, la r�alisation de tous ses r�ves�: l'amour, le bonheur, la paix aux c�t�s de celui qu'elle avait tant recherch�, le croyant mort, et dont intrigues et malentendus avaient failli la s�parer � nouveau, comme si le sort jaloux n'avait pas voulu de la p�rennit� de leur trop puissant amour, elle avait voulu parachever sa difficile reconqu�te en la marquant d'un sceau ineffa�able.</p><p>Elle avait r�v� d'un enfant de lui, comme elle l'aurait souhait� d'un nouvel amant pour forger ce lien qui incarnerait � jamais une rencontre exceptionnelle.</p><p>Ce qui �tait bien la preuve que tout �tait neuf entre eux.</p><p>Car il fallait lui rendre cette justice que l'id�e d'une telle folie ne lui serait pas venue dans les premiers temps de leurs retrouvailles. Il y avait bient�t trois ann�es de cela.</p><p>Lorsqu'elle y revenait, ces souvenirs lui paraissaient tr�s lointains et irr�els et elle se reconnaissait � peine. Comme ils �taient peu charitables alors l'un envers l'autre, se reprochant les coups que la vie leur avait port�s, oubliant qu'ils avaient �t� victimes ensemble et que cela m�me n'avait jamais cess� de les unir plus �troitement. Il avait fallu l'apprendre et, aujourd'hui, elle s'�tonnait de ce qu'ils avaient travers�.</p><p>Comme ils �taient �trangers, pr�ts � se rejeter, presque � se ha�r, et pourtant toujours si proches, fascin�s l'un par l'autre�! Quel miracle lorsqu'elle y songeait�! S'il n'y avait pas eu cette irr�sistible attraction de leurs corps, qui les emprisonnait avec chaque regard, les liait d'enchantements, de r�ves et de fringales, faisant fi de toute autre consid�ration, auraient-ils pu surmonter tant d'obstacles, tant d'inconnu entre eux, tant de d�ceptions et d'amertume n�s de tant de malheurs�?</p><p>B�n�diction de ce myst�re des sens qui les happait malgr� eux, les jetait dans les bras l'un de l'autre, noy�s d'oubli, de d�lices, se livrant follement au fleuve aveugle qui efface le monde.</p><p>Contre ce courant de passions qui les entra�nait dans un tourbillon de joies et de surprises sans nom, le diable n'avait pu gagner la partie, malgr� ses batteries d�ploy�es.</p><p>Car l'amour est le premier ennemi du grand destructeur.</p><p>Cependant, ce n'�tait qu'apr�s l'exp�rience de Qu�bec, ville fran�aise du haut Nord am�ricain, o� ils s'�taient rendus afin de n�gocier une r�conciliation possible avec le roi de France et leurs compatriotes, et o� ils avaient travers�, en famille, un hiver insolite, mondain et mouvement�, qu'elle s'�tait sentie diff�rente, envahie par un soudain d�sir�: avoir encore un enfant de lui, un nouvel enfant pour une nouvelle vie�! Elle �voqua ce retour.</p><p>Ils quittaient la petite capitale de la Nouvelle-France, enfin lib�r�e de ses glaces. Leur flotte descendait le fleuve Saint-Laurent, traversait le golfe du m�me nom et Ang�lique, � bord du navire-amiral, le <emphasis>Gouldsboro, </emphasis>regardant de la coup�e, avec Honorine, des troupeaux de marsouins blancs jouer entre les vagues, avait connu des moments d'intense jubilation et de certitude, o� n'intervenaient plus aucune ombre, aucune inqui�tude.</p><p>Les probl�mes �taient r�solus, les batailles �taient gagn�es, sinon toutes les batailles, au moins entre eux. Au cours de cet hiver � Qu�bec, n'avaient-ils pas appris qu'ils �taient li�s � jamais par d'invisibles et subtiles cha�nes que rien ne pourrait parvenir � briser. Ils avaient d�couvert que, si farouchement ind�pendants qu'ils fussent l'un et l'autre, ils ne pouvaient r�ellement vivre, respirer, penser l'un sans l'autre. Certes, Joffrey �tait un homme myst�rieux, impr�visible, inali�nable et elle l'�tait aussi, bien qu'elle se cr�t en toute bonne foi et, comme la plupart des femmes, fort transparente dans son comportement et ses intentions. Mais ils ne se seraient pas tant aim�s s'ils avaient �t� plus faciles et plus soumis aux lois communes.</p><p>Alors enfin, l'esprit et le c�ur l�gers, elle avait commenc� de r�ver de cet enfant nouveau et qu'elle avait envie de s'offrir, sans raison, mais <emphasis>pour le bonheur�! </emphasis>Un enfant nouveau pour une nouvelle vie.</p><p>Elle se sentait plus jeune et plus gaie qu'elle ne l'avait jamais �t�. La protection sur elle d'un homme qui la d�fendait et la d�livrait de toutes responsabilit�s trop astreignantes ou d�cisives, la bataille gagn�e sur l'ostracisme du roi, la laissaient libre de toute pr�occupation et de tout souci et c'�tait au d�but comme une g�ne. Elle s'avisait qu'elle avait eu jusque-l� une vie beaucoup trop <emphasis>s�rieuse. </emphasis>Car, si l'on en exceptait les quelques mois du r�ve enchant� v�cu � Toulouse comme un point d'orgue sur leur destin tourment�, qu'avait �t� sa vie depuis ses vingt ans, lorsqu'elle s'�tait trouv�e pr�cipit�e au fin fond de la mis�re et de la solitude�?</p><p>Une vie � lutter, � mordre, � griffer, � se d�fendre, � se disculper, pour ses enfants, son pain, son honneur...</p><p>Certes, elle n'en gardait pas que de mauvais souvenirs. Ces ann�es de combats n'avaient pas manqu� de diversit� et de distractions marqu�es souvent d'humour et elle avait su, �tant de nature primesauti�re, rire � l'occasion de la cocasserie de l'existence et se r�jouir des triomphes acquis pour savourer les moments agr�ables vol�s � cette cavalcade de survie. N'importe�!</p><p>Sur ce navire, leur navire, qui les emportait, comme hors du temps, vers un avenir qu'elle pouvait pressentir enfin apais� et heureux, il lui apparut que le moment �tait venu de d�poser les armes et de <emphasis>tout </emphasis>changer. D'�tre une autre femme. Celle qu'elle n'avait pas pu encore se permettre d'�tre.</p><p>De recommencer tout, comme � vingt ans. Et quoi de plus nouveau qu'un enfant�?</p><p>Elle avait d�cid�: oui, cela sera.</p><p>Mais comme elle �tait libre, gr�ce � ses ��secrets�� de gu�risseuse, de gouverner les myst�rieux hasards de la conception, elle attendit encore.</p><p>Elle attendit un peu. La vie lui avait tout de m�me appris � temporiser, � temp�rer la promptitude de ses �lans. Il ne s'agissait plus de strat�gie militaire, en laquelle elle avait excell� au temps de sa r�volte contre le roi, et qui exige un coup d'�il rapide et sans d�faut et l'action imm�diate, mais des fondations de la paix, t�che � laquelle, bien souvent, les nations s'appliquent avec moins de talent et de soin qu'� la guerre.</p><p>Elle voulait s'installer dans cette nouvelle �re heureuse qu'annon�aient les augures, s'assurer que ce n'�tait pas un leurre, s'habituer � l'�tat de tr�ve et � l'existence quotidienne pr�s de lui, son amour de toujours, son ma�tre et son ami. Il lui fallait plus encore, go�ter la certitude de cette entente amoureuse qu'elle sentait br�ler entre eux comme une flamme ardente, douce et sereine, que rien d�sormais ne pourrait faire vaciller.</p><p>Elle attendit Wapassou.</p><p>Et comme il �tait dans la coutume de Joffrey de Peyrac d'�tre l'amoureux le plus fou, le plus intuitif et le plus prodigue, ce fut lui qui reparla de l'enfant nouveau dont il savait qu'elle r�vait et qui poserait un sceau sur leur amour.</p><p>Avait-il lui aussi l'instinct que leur destin, d�j� si mouvement�, ne s'acheminait pas vers une fin mais vers un commencement�?</p><p>Alors que la neige ensevelissait encore Wapassou, en ce temps de l'hiver o�, dans les forts de bois des grands espaces am�ricains, l'on a presque oubli� qu'il y a d'autres humains sur Terre, ils con�urent l'enfant de l'amour.</p><p>Lorsque Ang�lique se sut enceinte, elle �tait demeur�e extasi�e, stup�faite, bien qu'elle e�t pu savoir que les savants m�langes de m�decines dont elle savait si bien doser la suppression ou l'administration selon des ��secrets�� que lui avait appris d�s l'enfance la sorci�re M�lusine devaient tout naturellement amener les r�sultats souhait�s. Elle y croyait � peine�!</p><p>En avril, l'enfant remua et, cette fois encore, elle �prouva une surprise incr�dule, �blouie.</p><p>C'�tait donc si simple d'obtenir du ciel ce dont on r�vait�: un enfant. Un enfant pour le bonheur...</p><p>Elle se sentait si heureuse, dans un �tat d'euphorie si naturelle, qu'� part ces tressaillements par lesquels ��il�� r�v�la sa pr�sence, elle aurait pu parfois ne pas se croire enceinte. Tous les inconv�nients qui accompagnent les d�buts de grossesse lui furent �pargn�s. Longtemps elle resta mince. N'�prouvant aucune fatigue et m�me, lui semblait-il, se sentant mieux portante et plus vigoureuse qu'en temps normal, elle n'eut rien � changer � son existence fort active, ni aux projets de voyages qui devaient les ramener au printemps vers les rivages o� l'on reprendrait contact, non seulement avec les habitants du port de Gouldsboro, mais encore avec le reste du monde. Les navires y apportaient des courriers d'Europe et, selon les nouvelles en provenance de la baie Fran�aise, il �tait rare que Joffrey de Peyrac n'e�t pas � envisager tout un plan de navigation. L'�t� �tait, en effet, une p�riode d'intense activit� navale.</p><p>Cette ann�e-l�, le comte dut se rendre � New York, voyage qui lui permettrait en m�me temps de visiter � l'aller ou au retour les plus importants �tablissements de Nouvelle-Angleterre, �chelonn�s tout au long de la c�te, de New York � Portland, en passant par Boston, Salem et Portsmouth o� il avait des amis et des int�r�ts. Ang�lique voulut l'accompagner. Passant sous silence la promesse secr�te qu'elle s'�tait faite de ne plus jamais laisser Joffrey partir o� que ce soit sans elle, elle avan�a pour convaincre son mari qu'il lui fallait joindre, � tout prix, du c�t� de Casco, son ami, le <emphasis>medicine-man </emphasis>anglais, George Shapleigh, auquel elle avait toutes sortes de conseils � demander et aupr�s duquel elle devait se fournir en rem�des, notamment des �clats de racine de mandragore, indispensables pour la fabrication de l'���ponge soporifique�� et dont sa provision �tait �puis�e. De toute fa�on, argua-t-elle, elle voulait voir Shapleigh avant de faire ses couches, car il poss�dait, dans son repaire de la pointe Maquoit, des livres de m�decine, les plus savants du monde, qu'elle voulait consulter.</p><p>Tandis que <emphasis>L'arc-en-ciel, </emphasis>fier navire de plus de trois cents tonneaux, r�cemment sorti du chantier de Salem, cinglait vers le sud, se rendant directement vers l'embouchure de l'Hudson, des messages furent envoy�s � Shapleigh, lui donnant rendez-vous � Salem pour le d�but de septembre. La naissance de l'enfant �tant pr�vue pour la fin d'octobre, <emphasis>L'arc-en-ciel </emphasis>et la petite flotte de Peyrac auraient tout le temps de regagner Gouldsboro o� elle devait avoir lieu.</p><p>Ensuite, il d�pendrait de la saison et de l'arriv�e plus ou moins pr�coce des frimas pour que le nouveau-n頖�petit prince ou petite princesse�?���p�t entreprendre son premier p�riple en ce monde, vers les sources du Kenn�bec pour atteindre ce lointain fief de Wapassou afin d'y passer l'hiver, ce qu'Ang�lique esp�rait fort. Malgr� tout le plaisir qu'elle �prouvait chaque fois � retrouver ses amis de Gouldsboro, elle pr�f�rait leur vie retir�e dans l'arri�re-pays � celle des rivages.</p><p>Et aujourd'hui plus que jamais, l'air pur et vivifiant du Maine lui manquait.</p><p>La chaleur moite des rivages, �touffante d�s qu'on s'�loignait de la mer, l'oppressait. Elle avait peine � reprendre souffle par instants. Une peur affreuse se leva en elle. Tout � l'heure exalt�e, voguant sur des nuages au point que le pr�sent et l'avenir lui apparaissaient sous les plus brillantes couleurs, un brusque rappel des craintes qui l'avaient effleur�e renversait son optimisme, comme une barque roul�e par une lame de fond. La peur devenait panique.</p><p>Ang�lique, en cet instant, se sentait faible et touch�e de la grande appr�hension des m�res dont la chair est li�e � une chair fragile. Responsable de cet enfant, elle se sentait aussi responsable du malheur qui pourrait l'atteindre et qui, peut-�tre d�j�, pesait sur lui, et elle se reprochait son impuissance � l'�carter. Car l'enfant du bonheur �tait menac�. Cette douleur au fond d'elle-m�me qu'elle avait ressentie, �tait-elle l'annonce d'un danger qui, en l'arrachant, trop ch�tif encore, � l'asile des entrailles maternelles, le condamnerait�? C'�tait trop t�t pour qu'il naisse. Il s'en fallait d'un bon mois...</p><p>Mais en plus, Ang�lique avait une autre raison grave de craindre, pour la survie de cet enfant tant d�sir�, tant r�v� et tant aim� d'avance, les p�rils d'un accouchement pr�matur�, car, depuis quelques jours, elle �tait presque certaine qu'ils <emphasis>�taient deux.</emphasis></p></section><section><p><strong>Chapitre 3</strong></p><p>Comment interpr�ter autrement cette sensation d'agitation qui avait commenc� � lui para�tre excessive et le passage, tr�s perceptible sous la main, presque visible sous la peau, de deux petites t�tes rondes�?</p><p>��Lorsque le ciel se met � vous combler�!...��, s'�tait-elle dit, tout d'abord estomaqu�e, mi-incr�dule, mi-perplexe.</p><p>Et sur le point d'�clater de rire, enchant�e en v�rit�, elle s'�tait reprise, se disant qu'il n'y avait peut-�tre pas de quoi rire et ne sachant pas que penser vraiment.</p><p>Le cours de leur vie, bien ax� sur des perspectives raisonnables, n'allait-il pas prendre soudain des proportions insolites�? Des jumeaux�!... Elle avait d�cid� d'attendre pour en parler autour d'elle et m�me � son mari. Aussi bien la flotte de Joffrey de Peyrac jetait l'ancre � Salem qui n'�tait plus tr�s loin de Gouldsboro et, � quai, quelques personnalit�s de l'�tablissement qui �taient venues pour affaires se tenaient pour les saluer. Il y avait l� M. Manigault, important armateur traitant jusqu'aux Antilles, M. Mercelot, papetier rochelais, charg� d'�tablir des moulins dans les colonies anglaises, et sa fille Bertille qui lui servait de secr�taire. On avait commenc� par �changer des nouvelles de toutes les familles. Bertille Mercelot, l'�go�ste fille unique du papetier, regardait Ang�lique avec un sourire ironique et satisfait. Ce n'est pas elle, semblait-elle dire, qui laisserait ab�mer son beau corps par une maternit�.</p><p>Puis, les notables de Salem s'�taient avanc�s, l'air sinistre���l'on savait pourquoi maintenant��, afin de les convier � ce fameux conseil, d�s le lendemain matin, et Ang�lique, faisant face � ses obligations, se r�signait � ne pas apercevoir George Shapleigh dans la foule tout en pensant qu'il �tait la seule personne qu'elle aurait souhait� vraiment rencontrer � son arriv�e. Il aurait lev� ses doutes sur cette possible naissance de jumeaux et l'aurait rassur�e. Elle avait confiance non seulement en sa science m�dicale, mais aussi en ses connaissances de vieux magicien ricanant. Donc il n'�tait pas l� et il fallait sourire � tous, emm�nager chez une dame anglaise aux l�vres pinc�es, souffrir les heures d'insomnie d'une nuit de chaleur accablante, se rendre le matin venu � ce conseil.</p><p>Mobilisant toute son �nergie pour ne point d�clarer forfait, Ang�lique n'avait pas trouv� celle de s'interroger plus avant sur l'�nigme du tr�sor qu'elle portait en elle���un ou deux enfants�?���ni d'en parler � Joffrey de Peyrac, lequel �tait naturellement sollicit� de toutes parts. Avait-il par instants pos� furtivement sur elle ce sombre regard plein de feu qui devinait peut-�tre en elle l'ombre d'un souci�?</p><p>Ang�lique mettait un point d'honneur � ne pas faire intervenir les d�sagr�ments ou faiblesses de son �tat dans la bonne marche de leur p�riple et les imp�ratifs des escales. Elle n'�tait pas d'une complexion � en souffrir. De plus, elle appartenait � un si�cle o� les femmes faisaient fi des incommodit�s d'une grossesse, cet �tat �tant jug�, par �ducation, plus naturel � �tre constant qu'� ne pas l'�tre. Les mondaines, moins encore que les campagnardes, n'avaient pas tendance � se dorloter en pareilles circonstances et, � Versailles, les ma�tresses du souverain se trouvaient, en robe de cour, sur le passage du monarque, moins d'une heure apr�s avoir mis au monde, en quelque antichambre, derri�re un paravent, un petit b�tard royal.</p><p>C'est pourquoi Ang�lique estimait que sa d�faillance du matin ne s'expliquait pas. Elle se leva pour aller vers une table sur laquelle �tait pos�e sa cassette de voyage, contenant peignes, brosses, miroir, bijoux et fanfreluches de premi�re n�cessit�, bo�tes d'onguents ou de fards. Elle prit un petit flacon et un verre et se rendit sur le palier de l'�tage o� il y avait une fontaine d'appartement, au r�servoir et au bassin de fa�ence bleue et blanc ornement�e, de Delft peut-�tre. Elle fit couler l'eau du robinet d'�tain dans le verre, en se faisant une fois de plus la r�flexion que ces puritains qui semblaient tant d�daigner les charmes de l'existence avaient l'art de s'entourer de beaux meubles et d'objets raffin�s dont le voisinage compensait agr�ablement la s�v�rit� de m�urs et de paroles qu'ils affichaient d'autre part. Ang�lique, qui aimait le charme propre � chaque maison, appr�ciait celle-ci, � la p�nombre toute habit�e de luisances de bois bien cir�, de cuivres bien astiqu�s, de glaces ou de c�ramiques bien frott�es. La courtepointe sur le lit �tait de dentelle.</p><p>Ang�lique avala son rem�de. C'�tait un amalgame de plantes qu'elle composait elle-m�me et dont elle connaissait l'efficacit�. D�j�, elle se sentait mieux et la lourde odeur de mar�e qui stagnait au-dehors, m�l�e � celle de la poix fondue venant des bassins de radoub et � celle des crevettes frites qui s'intensifiait � l'heure du d�jeuner, cessa de l'indisposer.</p><p>��M�d�me�! M�d�me�!</p><p>Une voix, dehors, l'appelait.</p><p>Elle sourit, revint vers la fen�tre. Kouassi-B�, au pied de la maison, levait vers elle son noir visage.</p><p>��Le ma�tre m'envoie. Il s'inqui�te�!</p><p>��Dis-lui qu'il se rassure. Je vais bien.</p><p>Kouassi-B� �tait l'attention de Joffrey sur elle.</p><p>Immuable et fid�le gardien, plus ami que serviteur depuis tant d'ann�es qu'il se tenait aux c�t�s du comte, attentif au moindre signe et devinant m�me les moindres changements d'humeur chez celui dont il avait partag� les travaux, les voyages, les disgr�ces, les dangers, et jusqu'� la servitude des gal�res, il �tait pour Ang�lique comme l'incarnation d'une sollicitude qu'elle sentait ne jamais se d�mentir.</p><p>Maintes fois, il surgissait devant elle, transmettant un message ou s'informant de ses d�sirs, il l'attendait au seuil d'une porte pour la raccompagner ou bien se pr�sentait tenant un petit plateau d'argent sur lequel fumait une tasse de caf� turc � l'instant m�me o� elle aurait donn� sa bourse et sa vie pour en boire une, car���et c'est en cela qu'il y avait un peu de magie dans ce qui les reliait tous les trois, elle, Joffrey et lui, Kouassi-B⠖�c'�tait toujours � bon escient qu'il apparaissait.</p><p>Cette fois encore, Joffrey et son serviteur n'avaient d� �changer entre eux qu'un seul regard et le grand Noir s'�tait gliss� comme une ombre hors de la salle du conseil.</p><p>Sa pr�sence famili�re, bienveillante et d�vou�e corps et �me, m�l�e de plus � une indulgence et une admiration sans borne pour tout ce qu'elle disait ou entreprenait, r�conforta Ang�lique et elle s'�tonna presque d'avoir �t� abattue quelques instants plus t�t.</p><p>��Le ma�tre doit-il prendre cong� des r�gents et te rejoindre�? s'informa-t-il.</p><p>��Non, Kouassi-B�, les sujets que ces messieurs ont � d�battre sont trop graves. J'attendrai avec patience. Transmets-leur mes excuses. Fais-leur comprendre, ce qu'ils ont, je pense, fort bien compris, que ces tristes nouvelles m'ayant profond�ment boulevers�e, je me suis retir�e afin de mieux m�diter sur les moyens de leur venir en aide.</p><p>��Bien�! Bien�! dit Kouassi-B�, avec un geste d'adieu et de b�n�diction.</p><p>Il s'�loigna en scandant, sur les hauts talons de ses souliers � boucles, un petit pas de danse.</p><p>Le grave Kouassi-B�, qui s'estimait homme d'�ge, manifestait une exub�rance nouvelle, depuis qu'il avait appris l'arriv�e parmi eux d'un ��petit prince�� ou d'une ��petite princesse��. Que serait-ce s'il venait � apprendre qu'il y en aurait peut-�tre <emphasis>deux</emphasis>�!..<emphasis>. </emphasis>Les sauts de joie ne conviendraient plus � ses cheveux blancs.</p><p>��M�me pour combler tous les v�ux de Kouassi-B�, se dit-elle, en reprenant place dans le fauteuil, je ne peux m'emp�cher d'appr�hender cette perspective inattendue.��</p><p>Elle essaya d'imaginer deux petits gar�ons aux yeux noirs et aux cheveux touffus qui ressembleraient � Florimond, ou bien, ne serait-ce pas plus dr�le et plus charmant, deux petites filles �galement brunes, le regard vif et br�lant�? Elle ne parvenait pas � leur pr�ter sa blondeur ou ses yeux clairs, car elle avait r�v� de ��l'enfant de Joffrey�� et elle ne pouvait le voir qu'� son image.</p><p>Mais deux�!</p><p>Ce qui ajoutait � sa perplexit�, c'�tait de se rappeler la pr�diction de la devineresse Mauvoisin, qu'elle n'avait jamais prise au s�rieux et qui lui �tait tout � fait sortie de la m�moire pendant de nombreuses ann�es.</p><p>Cela s'�tait pass� � Paris, en un temps o�, seule et dans une situation pr�caire, elle bataillait dur pour gagner son pain et celui de ses deux jeunes fils, Florimond et Cantor. Avec deux amies, comme elle en difficult� et curieuses de savoir si l'avenir leur serait plus cl�ment que le pr�sent, elle avait �t� consulter Catherine Mauvoisin, qu'on appelait aussi la Voisin, dans son antre du faubourg du Temple o�, d�j�, se rendait tout Paris.</p><p>La sorci�re �tait ce jour-l� saoule comme une grive. Drap�e dans son manteau brod� d'abeilles d'or, elle �tait descendue en titubant de son tr�ne et, marchant vers les trois belles jeunes femmes debout devant elle, elle leur avait dit, � chacune, apr�s leur avoir regard� la paume de la main�: ��Le roi vous aimera��, ajoutant � l'adresse de la plus modeste et d�sh�rit�e d'entre elles�: ��Et m�me, vous, il vous �pousera�!��, ce qui avait mis dans une col�re noire la troisi�me participante qui comptait bien avoir de toutes le destin le plus glorieux.</p><p>Ang�lique riait encore en revoyant la sc�ne. Ce qui la troublait, c'est que, s'adressant de nouveau � elle, le doigt point�, l'ivrognesse avait d�clar�:</p><p>��Vous aurez six enfants.��</p><p>Cette pr�diction, �nonc�e d'une voix p�teuse, lui avait paru � l'�poque des plus ridicules et des moins cr�dibles et elle avait eu t�t fait de l'oublier.</p><p>Or, les ann�es passant, n'�tait-on pas en train de s'acheminer doucement vers la r�alisation des pr�dictions de la pocharde�?</p><p>Trois jeunes femmes superbes, trois Poitevines, li�es d'amiti� par leur m�me origine provinciale, s'�taient tenues ce jour-l� dans Paris, devant la sorci�re Mauvoisin�: Ath�na�s de Montespan, n�e Rochechouart, Ang�lique de Peyrac, n�e Sanc� de Monteloup, Fran�oise Scarron, n�e d'Aubign�.</p><p>Or, aujourd'hui, quelque vingt ann�es plus tard, la belle Montespan triomphait � Versailles, devenue la plus aim�e et la plus brillante des ma�tresses du roi Louis XIV, l'obscure Fran�oise Scarron, dont les robes rapi�c�es �taient loin, venait d'�tre nomm�e par lui marquise de Maintenon, et Ang�lique, qui s'�tait refus�e au monarque, ne s'appr�tait-elle pas, dans sa lointaine Am�rique, � mettre bient�t au monde deux enfants, ce qui porterait � six le nombre de ceux qu'elle avait engendr�s�?</p><p>��Six�! Et bient�t peut-�tre�? Non, se dit-elle, de nouveau nerveuse � cette pens�e. Pas bient�t�! Ce serait d�sastreux pour ces petites vies�! Quoi qu'il en soit, il n'est pas question que je fasse mes couches � Salem. Je dois me trouver � Gouldsboro.��</p><p>Pour rien au monde, elle ne voulait mettre son enfant���ou ses enfants���au monde dans une colonie de Nouvelle-Angleterre et les lilas de Salem, ses beaux ormes en gerbes harmonieuses ne compensaient pas pour elle la rigide atmosph�re que faisaient r�gner dans leur cit� ces terribles honn�tes gens, une cit� o� une femme enceinte ne pouvait pas respirer � sa fen�tre sans se faire montrer du doigt.</p><p>Elle regarda vers l'horizon, r�va de mettre � la voile, de cingler vers Portland o� elle trouverait peut-�tre Shapleigh, vers Gouldsboro, o� son amie Abiga�l l'entourerait de ses soins. Et l�, ils seraient ��chez eux��.</p><p>Une ombre soudaine se r�pandit, voilant le soleil, p�n�trant comme une onde t�n�breuse dans la pi�ce dont elle parut engloutir meubles et tentures.</p><p>Un concert de cris aigres s'amplifia. C'�tait un vol d'oiseaux comme il s'en r�pandait � tous moments, en immenses nappes d�bordant la ville m�me, sur ces rives d'un continent encore presque inviol�. On comprenait alors que l'�tre humain y �tait encore de bien peu d'importance en face du foisonnement animal et que ce n'�taient pas ici et l� ces quelques villes et villages qui faisaient reculer de beaucoup la for�t souveraine.</p><p>Ang�lique avait failli jeter un cri. L'�cho d'une voix haineuse chuchotait soudain � ses oreilles�:</p><p>��J'ai appris � ha�r la mer parce que vous l'aimiez, et aussi les oiseaux, parce que vous les trouviez beaux et extraordinaire leur vol quand ils passaient par milliers en nuages qui assombrissaient le ciel�!...��</p><p>La d�mone�!... Seul un �tre diabolique pouvait trouver de tels accents, d'un souvenir aussi proche.</p><p>Ang�lique se d�fendait parfois vainement, mais gardait l'obscur pressentiment que la d�mone��bien que morte et enterr�e���n'avait pas dit son dernier mot. Lorsqu'on hait avec une telle force, ne peut-on poursuivre jusque dans l'au-del� ses projets de vengeance�? Elle avait �t� si habile, cette femme envoy�e par le j�suite pour les d�truire.</p><p>La lumi�re revint brusquement. Les oiseaux s'abattaient l�-bas en brusques tra�n�es de neige, couvrant les roches. Leurs cris s'amenuisaient et l'on entendait en �cho ceux des loups marins dont les bandes passaient au large. La mer remontait.</p><p>Ang�lique regrettait d'avoir dit � Kouassi-B� que tout allait bien et qu'elle prendrait patience.</p><p>� d�faut de trouver un domestique de Mrs Cranmer, elle se demandait o� �taient pass�s les leurs... Et o� �tait donc la jeune S�verine Berne qu'elle avait emmen�e pour lui faire voir un monde moins rude et plus rapproch� d�sormais de la civilisation europ�enne que son �tablissement de pionniers de Gouldsboro�? La gentille S�verine de seize ans m�ritait bien de se promener dans une ville anim�e comme New York, voire Boston et Salem, apr�s avoir �uvr� avec courage depuis trois ans sur une terre sauvage o� il n'existait, quand elle y avait d�barqu� avec sa famille venant de La Rochelle, qu'un fort de bois et quelques masures. Durant ce p�riple au long des c�tes de Nouvelle-Angleterre, S�verine avait �t� pour Ang�lique une compagnie f�minine agr�able et distrayante. Elles avaient refait connaissance, renouant les liens d'affection presque familiale qui les unissaient depuis qu'Ang�lique avait v�cu chez les Berne, du temps de La Rochelle.</p><p>Elle s'occupait aussi d'Honorine sur le bateau et aux escales. Ils avaient h�sit� � emmener leur petite fille qui se trouverait peut-�tre mieux de rester au calme � terre, la laissant entour�e des meilleurs soins � Wapassou ou � Gouldsboro, comme ils l'avaient d�j� fait pendant certains courts voyages de l'�t�.</p><p>Mais cette fois, Honorine avait manifest� une certaine inqui�tude de voir Ang�lique s'�loigner ��en compagnie�� du futur petit fr�re ou petite s�ur. Du moins, c'est en ce sens que Joffrey de Peyrac interpr�ta les r�flexions qu'elle �mit plusieurs fois � la cantonade. Honorine disait parfois toute sa pens�e sur certains points. Mais elle ne disait pas tout. Il fallait �tre attentif.</p><p>Elle accepta l'amiti� de S�verine et se r�jouit du voyage. Ce matin, elles avaient d� aller se promener ensemble, car il y avait mille choses � voir sur le port et dans la ville avec les entrep�ts, les magasins et les boutiques regorgeant de marchandises.</p><p>Ang�lique crut entendre leurs voix et, se penchant de nouveau par la fen�tre, elle aper�ut en effet l'adolescente qui tournait le coin de la rue, donnant la main � l'enfant. Toutes deux �taient accompagn�es d'un grand jeune homme, v�tu de sombre comme les puritains de l'endroit, mais chauss� de bottes � revers et coiff� d'un chapeau � large bord orn� d'une plume qui ne manquait pas d'�l�gance. S�verine et lui devisaient avec animation et, parut-il � Ang�lique, en fran�ais. Ce qui n'�tait tout de m�me pas courant � Salem.</p></section><section><p><strong>Chapitre 4</strong></p><p>La porte en bas claqua et S�verine appela�:</p><p>��Dame Ang�lique�! On m'a pr�venue que vous �tiez de retour chez lady Cranmer. Je vous am�ne un Fran�ais qui se dit de votre province et pr�tend vous conna�tre.</p><p>�tonn�e, Ang�lique retourna sur le palier. Le vestibule �tait sombre et elle ne distingua pas tr�s bien les traits du nouveau venu. Le jeune homme avait �t� son chapeau et levait vers elle un long visage anguleux et p�le, sur lequel elle ne pouvait mettre un nom, mais qui lui inspirait cependant une vague r�miniscence. � sa vue, il poussa une exclamation.</p><p>��Oh�! Madame du Plessis-Belli�re, c'est donc bien vous�! Je n'osais pas y croire malgr� tous les renseignements que j'avais glan�s et les recoupements qui me confirmaient votre venue en Am�rique.</p><p>Il franchit en deux grandes enjamb�es l'escalier et, s'agenouillant devant elle, baisa sa main avec ferveur.</p><p>Ang�lique demeurait perplexe. Qui pouvait donc bien �tre ce jeune homme qui la saluait du nom qu'elle portait autrefois � Versailles lorsqu'elle y tenait rang parmi les grandes dames de la cour�?</p><p>Il se redressa. Grand, maigre et d�gingand�, il la d�passait d'une bonne t�te.</p><p>��Ne me reconnaissez-vous pas�? Je suis Nathana�l de Rambourg.</p><p>Et, comme elle h�sitait encore�:</p><p>��Nos terres sont voisines des v�tres du Plessis, en Poitou. Toute mon enfance, j'ai jou� et fait mille fredaines avec votre fils Florimond, et c'est m�me avec lui que j'ai commis la folie de me sauver en Am�rique.</p><p>��Oh�! J'y suis�! s'exclama-t-elle. Quelle surprise, mon pauvre enfant�!</p><p>Les noms, les mots venaient de lier en un �clair quelques images anciennes pour aboutir � l'�cho d'un double galop s'�loignant � travers les frondaisons du parc du Plessis et qu'elle avait entendu au sein d'une nuit redoutable.</p><p>Elle chancela presque, puis se ressaisit.</p><p>��Nathana�l�! Mais oui�! Je te reconnais�!... Viens donc t'asseoir.</p><p>Elle retrouvait d'embl�e le tutoiement dont elle usait jadis envers le p�le gamin, d�j� ��long comme un jour sans pain��, disait Barbe, et qu'elle avait toujours vu tra�ner derri�re ses deux rejetons, Florimond et Cantor, lorsqu'ils s�journaient au Plessis. Escorte dont, parfois, ils pr�tendaient �tre importun�s, le chassant, le repoussant, lui faisant endurer mille avanies, puis le r�int�grant dans leurs bonnes gr�ces d�s qu'il s'agissait de fomenter quelque exp�dition guerri�re ou quelque complot envers les ��grandes personnes��.</p><p>Le domaine de Rambourg jouxtait, en effet, les terres du Plessis. Ils appartenaient � une famille de tr�s ancienne noblesse qui avait adh�r� � la R�forme, d�s les premiers pr�ches de Calvin. Huguenots depuis trois g�n�rations, imp�cunieux, prolifiques���Nathana�l �tait l'a�n� de huit ou dix enfants��, fervents religieux, ils avaient tout pour attirer sur eux le malheur, la pers�cution et la trag�die.</p><p>En ce dernier �t� qu'elle avait pass� au Plessis, Florimond et Nathana�l se rencontraient souvent, complotant plus que jamais.</p><p>��Il �tait si bavard, ce Florimond, dit le jeune homme en riant, si imaginatif et si convaincant que je l'ai suivi�!</p><p>Ang�lique avait repris place sur le si�ge � haut dossier. Il lui fallait un instant de repos pour assumer la nouvelle.</p><p>��Ma ch�rie, dit-elle, s'adressant � S�verine qui s'inqui�tait de la voir ainsi, veux-tu aller me pr�parer une tisane de passiflore et m'en apporter une tasse bien chaude�? Tiens, prends un sachet dans mon sac de m�decines.</p><p>Le visiteur, repliant ses longues jambes, s'�tait assis sur un ��carreau�� de tapisserie, sorte de tabouret de crin dont on parsemait les demeures. Ang�lique n'en revenait pas de le voir l�. C'�tait un revenant�!... <emphasis>Plus�! Un survivant.</emphasis></p><p>Florimond, retrouv�, ne lui en avait jamais touch� mot et quand elle y pensait parfois, Ang�lique se promettait d'interroger son fils au sujet de son compagnon de voyage. Puis, elle oubliait, gardant l'impression confuse que les deux jeunes aventuriers s'�taient s�par�s avant m�me d'embarquer.</p><p>Or, il �tait en Am�rique.</p><p>Que lui �tait-il advenu au cours de ces derni�res ann�es, si ce n'est d'avoir grandi d�mesur�ment�?</p><p>En l'observant, Ang�lique se dit qu'il �tait quand m�me plus beau que son p�re, le pauvre Isaac de Rambourg, lui aussi maigre et long, mais dou� d'un souffle prodigieux et qui �tait mort en sonnant d�sesp�r�ment du cor du haut de son donjon, r�clamant un impossible secours, pour lui huguenot, abandonn�, au c�ur m�me de sa province, � la cruaut� des dragons du roi, ��les missionnaires bott�s��.</p><p>Elle entendrait toujours les sinistres appels du cor de chasse, planant sur la for�t, tandis que les premi�res flammes, incendiant Rambourg, jaillissaient par les fen�tres du ch�teau.</p><p>Tourment�e, elle nota que le jeune homme ne semblait pas au courant de ce qui �tait arriv� aux siens. Il en parlait au pr�sent.</p><p>Ang�lique se sentait incapable de lui annoncer si brusquement qu'il avait perdu toute sa famille et d'�voquer pour lui un autre massacre, perp�tr� celui-l� sur l'ancien continent, apr�s le r�cit de ceux du nouveau continent qu'elle avait d� entendre ce matin m�me � l'assembl�e des ministres presbyt�riens.</p><p>Et voici, rien qu'� les �voquer, que l'inqui�tante douleur, sourde et diffuse, qu'elle avait cru ressentir au creux des reins, se manifestait de nouveau. Ses pr�occupations changeaient d'objet, pourtant les souvenirs revenaient sur les rives de Salem balay� de vent fou, de l'�cume de la mer, d'oiseaux criards, si loin du bocage, touffu et resserr�, aux champs �troits cloisonn�s de chemins creux du Poitou, en France, o� s'�taient d�roul�es et se d�rouleraient encore les trag�dies cach�es de la pers�cution. Un oc�an �tait entre eux.</p><p>��Il est vrai que cet �t�-l�, nous nous �tions fort ennuy�s au Plessis, Florimond et moi, disait Nathana�l de Rambourg. Souvenez-vous, madame. Il y avait la soldatesque partout et jusque chez vous, qui n'�tiez pourtant pas une r�form�e. Et ce..., comment s'appelait-il, Montadour, qui les commandait, et se permettait de r�genter tout le monde dans le pays, catholiques et protestants, nobles et manants, quel horrible personnage�! Quelle affreuse saison�!</p><p>S�verine revenait, portant un bol fumant � deux anses sur un petit plateau d'argent. Elle jeta un regard de rancune � l'intrus, s'aga�ant maintenant de sa pr�sence, puisqu'il paraissait fatiguer Ang�lique dont elle nota l'alt�ration du visage.</p><p>Elle avait �t� ravie d'�tre abord�e par lui, dans les rues de Salem. Un jeune Fran�ais de noble lignage et huguenot comme elle, cela n'�tait pas si fr�quent. Mais maintenant qu'elle voyait les traits tir�s d'Ang�lique, elle devinait dans sa d�licatesse ombrageuse que cette visite �tait inopportune et elle n'avait plus que l'id�e de le mettre � la porte.</p><p>��Buvez cela, madame, dit-elle d'un ton p�remptoire, ce breuvage vous fera du bien par cette chaleur. Vous dites toujours que le chaud d�salt�re plus que le froid. Et, ensuite, vous devriez vous �tendre un peu et vous reposer.</p><p>��Je crois que tu as raison, S�verine. Cher Nathana�l, voici bient�t l'heure du d�ner. Quittez-nous sans c�r�monie et revenez nous voir dans la soir�e. Nous parlerons plus longuement.</p><p>��C'est que, fit-il en se d�ployant avec h�sitation, je ne sais pas o� aller d�ner.</p><p>��Courez au port et achetez une livre de crevettes frites, le bouscula S�verine en le poussant vers la porte, ou bien allez jusqu'� la taverne de <emphasis>L'ancre bleue, </emphasis>elle est tenue par un Fran�ais.</p><p>Sans se formaliser, le jeune Rambourg attrapa son chapeau, revint sur ses pas afin de baiser la main d'Ang�lique et se retira presque joyeux en lui lan�ant ces mots qui lui travers�rent le c�ur comme un coup de poignard�:</p><p>��... Vous me donnerez des nouvelles de ma famille. Peut-�tre en avez-vous eu au cours de ces ann�es�? J'ai envoy� un ou deux messages. Mais aucune r�ponse ne m'est parvenue.</p><p>��Il a d� m'entendre parler fran�ais avec Honorine, expliqua S�verine et, apr�s nous avoir poursuivies assez longtemps, il s'est pr�sent� et nous a pos� toutes sortes de questions comme nous avons coutume de faire, nous autres Fran�ais, de sorte qu'on est vite au fait de chacun�:</p><p>����D'o� �tes-vous�?</p><p>����De La Rochelle.</p><p>����Moi, je suis des environs de Melle, en Poitou.</p><p>����Quand �tes-vous arriv� en Am�rique�?</p><p>��Etc. Dame Ang�lique, que se passe-t-il�? Je ne vous trouve pas bonne mine.</p><p>Ang�lique convint que la chaleur l'ext�nuait. Mais elle allait boire tranquillement sa tisane et ne tarderait pas � se sentir mieux.</p><p>��S�verine, rends-moi service. J'en ai assez d'attendre dans cette maison d�sert�e sans pouvoir me renseigner aupr�s de quiconque. Tout le monde a d� courir au port pour l'arriv�e de je ne sais quel navire. Va aux nouvelles�! Renseigne-toi pour savoir si le conseil auquel assiste M. de Peyrac touche � sa fin. Et puis �galement, si l'on n'a pas entendu parler du vieux <emphasis>medicine-man, </emphasis>George Shapleigh. Son absence ne s'explique pas et je m'impatiente, je m'inqui�te.</p><p>S�verine s'�lan�a dans l'escalier, puis au-dehors, d�cid�e � rameuter toute la maison du comte de Peyrac et � secouer tous les solennels Anglais susceptibles de lui donner des renseignements sur ce Shapleigh, quitte � p�n�trer dans toutes les tavernes de la ville. Mais auparavant, elle irait chercher M. de Peyrac, � la <emphasis>council house, </emphasis>sans se soucier d'interrompre une si solennelle assembl�e, avec cet irrespect pour les graves probl�mes des hommes que son p�re, ma�tre Gabriel Berne, lui reprochait souvent�; mais elle estimait que ceux des femmes ne sont pas moins graves. Et en chemin, elle ne manquerait pas de rep�rer tous les membres de la domesticit� de Mrs Cranmer et de les renvoyer � leur devoir, car tous ces braves gens v�tus de bleu ou de noir, serviteurs ou servantes, tout en parlant sans cesse de la saintet� de leur t�che pour la gloire du Seigneur et pour le remboursement de leur travers�e vers le Nouveau Monde qu'ils devaient � leurs ma�tres, passaient leur journ�e � baguenauder, selon elle.</p><p>Ang�lique, de la fen�tre, la regarda prendre ses jambes � son cou et sourit. Avec la jeune S�verine qui l'adorait, elle n'�tait jamais en peine.</p><p>En se retournant, elle per�ut dans la p�nombre d'une encoignure comme un reflet de feu, quelque chose de rouge qui brillait, et vit que se tenait l� Honorine, qui avait d�, comme elle, �prouver le besoin d'�ter son bonnet pendant la promenade, d'o� l'�panouissement, gr�ce au vent de mer, de sa belle chevelure rousse.</p><p>Honorine �tait comme un farfadet. � peine Ang�lique l'avait-elle aper�ue qu'elle disparaissait de nouveau. Elle l'entendit trafiquer quelque chose sur le palier et se leva pour aller voir, tout en se disant�:</p><p>��Non, je ne suis pas pr�s d'accoucher, car je me sentirais plus vive et plus ingambe.��</p><p>C'est, n'est-ce pas, un ph�nom�ne reconnu qu'une femme, sur le point d'accoucher, est saisie d'une �nergie nouvelle qui la pousse � mettre sa maison en ordre et � se livrer � toutes sortes d'activit�s, g�n�ralement m�nag�res. Or, Ang�lique �prouvait au contraire une grande lassitude.</p><p>Elle trouva Honorine grimp�e sur un petit coffre qu'elle avait pouss� sous la fontaine murale et occup�e � remplir d'eau un gobelet d'�tain.</p><p>Ang�lique arriva au moment o� les petites mains ne savaient trop comment se dissocier pour arr�ter le filet d'eau et maintenir droit le r�cipient d�bordant. Elle retint celui-ci et ferma le robinet.</p><p>��Tu avais soif, ma ch�rie�? Tu aurais d� m'appeler.</p><p>��C'est pour toi, fit Honorine en lui tendant le gobelet � deux mains. Tu dois boire de l'eau pour que les anges descendent sur toi. C'est Mopountook qui l'a dit�!</p><p>��Mopountook�?</p><p>��Mopountook, le chef des M�tallaks. Tu sais bien�! Il t'a appris � boire de l'eau dans cette promenade o� tu ne m'avais pas emmen�e...</p><p>C'�tait un souvenir un peu vague mais d�j� lointain, des premiers jours de Wapassou, mais Honorine, ce presque b�b� d'alors, qui voyait tout, n'oubliait rien, devait �tre comme les chats. Pour elle, le temps n'existait pas... Elle pouvait se retrouver de plain-pied dans une situation qui avait frapp� son imagination, abolissant mois et ann�es �coul�s, comme si tout se f�t pass� la veille.</p><p>��Il a dit que l'eau est lourde et qu'elle aide les anges � descendre vers nous.</p><p>Avait-il vraiment dit cela�? Ang�lique rassembla ses souvenirs. Mopountook avait d� parler plut�t d'esprits que d'anges. � moins qu'il ne f�t un Indien baptis� par les missionnaires de Qu�bec. Honorine insistait.</p><p>��L'eau aide les anges � descendre vers nous et le feu nous aide � monter vers eux. Il l'a dit. C'est pourquoi ils br�lent les gens pour qu'ils montent au ciel.</p><p>Qu'avait-elle saisi des discours de l'Indien�?</p><p>��Je te crois, fit Ang�lique en souriant.</p><p>Honorine connaissait de Wapassou beaucoup plus de choses qu'elle et il n'�tait pas �tonnant que son intuition enfantine per�oive derri�re les discours des Indiens, plus clairement que les adultes, leurs intentions et leurs croyances.</p><p>��Un jour j'essaierai, affirma Honorine avec componction.</p><p>��Quoi donc�?</p><p>��Le feu, pour monter�!</p><p>Ang�lique, qui �levait le gobelet vers ses l�vres, suspendit son geste.</p><p>��Non, je t'en prie�! Le feu est plus dangereux que l'eau.</p><p>��Alors, bois�!</p><p>Ang�lique but sous le regard attentif de sa fille. Maintenant, elle se souvenait de la pi�t� de Mopountook vis-�-vis des sources. Il y attachait une grande importance et l'avait entra�n�e � marcher une journ�e enti�re et � boire � plusieurs reprises, en diff�rents lieux, r�p�tant qu'il fallait attirer la protection des esprits sur elle et Wapassou.</p><p>L'eau�! Les pouvoirs de l'eau pure�! Elle n'avait jamais r�fl�chi � l'instinct atavique qui menait les paysans de son Poitou natal vers certaines sources de la for�t.</p><p>Mais l'eau qui stagnait dans la fontaine de fa�ence de Mrs Cranmer n'avait peut-�tre pas les m�mes qualit�s et pouvoirs, en tout cas elle �tait ex�crable. Les servantes ne devaient pas prendre souvent la peine de nettoyer l'int�rieur du r�cipient. Ang�lique retint une grimace qui n'�chappa pas � l'�il soup�onneux d'Honorine.</p><p>��Je vais aller te chercher de l'eau du puits, d�cida-t-elle en d�gringolant prestement de son coffre.</p><p>Ang�lique n'eut que le temps de la retenir au bord de l'escalier. Elle l'imaginait d�j�, pench�e sur la margelle, pr�occup�e de lui remonter un seau d'eau bien claire. Elle multiplia protestations et assurances qu'elle n'avait besoin de rien afin de la faire renoncer � son projet.</p><p>��Tu vois, j'ai bu. Et maintenant, je le sens, les anges vont descendre et me prot�geront.</p><p>Attendrie, elle prenait entre ses paumes la ronde frimousse de l'enfant pour mieux la contempler.</p><p>��Ch�re petite cr�ature, murmura-t-elle. Comme tu es bonne pour moi et comme je t'aime�!</p><p>Quelqu'un rentrait enfin et un bruit de bottes r�sonna sur les dalles du vestibule.</p><p>Cette fois Honorine s'�chappa. Elle avait reconnu son p�re, le comte de Peyrac. Les bras autour de son cou, elle lui chuchota�:</p><p>��Ma m�re est triste et je ne peux pas la consoler.</p><p>��Je vais arranger cela, lui promit Joffrey de Peyrac sur le m�me ton de connivence.</p><p>*****</p><p>��Jamais je n'ai connu matin�e si longue, soupira Ang�lique quand il la rejoignit.</p><p>��Moi non plus. Je vous comprends et vous f�licite de vous �tre retir�e. �prouvante assembl�e s'il en fut... Et je m'extasie de constater combien le m�le humain, s�r et confiant en lui-m�me, ne doute point de l'excellence de ses actes. Comment ne pas admirer, en effet, avec quel juste sens les meilleurs repr�sentants de cette race sup�rieure � laquelle le cr�ateur m'a fait la gr�ce d'appartenir, ayant d�cid� de convier, par extraordinaire, � leur conseil, une femme dont ils estiment les avis, savent choisir le sujet � d�battre avec elle.</p><p>� son habitude, lorsqu'il voulait la distraire d'un souci, il avait r�ussi � la faire rire. D�j� sa pr�sence l'all�geait, dissipait son anxi�t�.</p><p>��Ne soyez pas trop s�v�re pour vos patriarches et vos docteurs puritains, dit-elle. Ils ne m'ont pas cach� les raisons pour lesquelles ils souhaitaient ma pr�sence parmi eux. Non seulement je ne leur en veux pas, mais je les absous. J'aimerais que vous les assuriez que j'ai pris en consid�ration ce renouveau de la guerre indienne aux fronti�res de leurs colonies. J'ai d'ailleurs r�fl�chi � ce que nous pourrions obtenir par Piksarett.</p><p>��Oh�! Laissons l� guerres et massacres, fit-il d'un ton l�ger. C'est un jeu qui, h�las, n'est pas de sit�t pr�s de finir et la raison veut que, tout en y portant attention, nous sachions voler aux heures pr�cieuses du quotidien le soin de veiller sur notre paix � nous. Parlons donc de ce qui vous pr�occupe, ma ch�rie. Je vous vois les traits tir�s et un cerne d'ombre autour des yeux, qui vous rend certes fort belle et touchante, mais...</p><p>��Shapleigh n'arrive pas, se plaignit-elle.</p><p>��J'ai envoy� des �missaires dans toutes les directions. Ils le trouveront. Et nous l'am�neront � Portland, s'il n'a pu se rendre ici avant notre d�part vers Gouldsboro.</p><p>Il l'avait attir�e contre lui et posait des baisers l�gers sur ses paupi�res.</p><p>��Quelque chose vous effraye, mon amour. Dites-le-moi. Confiez-vous � moi. Je suis l�, pr�s de vous d�sormais, pour vous d�fendre, �carter de vous tout danger.</p><p>��H�las�! Il s'agit peut-�tre d'une �preuve qu'il n'est pas enti�rement en notre pouvoir d'�loigner, car c'est la nature qui en d�cidera.</p><p>Peut-�tre n'�tait-ce qu'une fausse alerte, convint-elle, mais son indisposition du matin lui faisait craindre tout � coup que l'enfant ne v�nt au monde de fa�on pr�matur�e. Il est vrai, se reprit-elle, qu'elle se sentait maintenant tout � fait bien et avait acquis la conviction que cet accouchement, qui hier encore lui paraissait tr�s �loign�, ne pouvait pas �tre imminent. Cependant, elle ne serait pas �tonn�e de le voir survenir plus t�t que pr�vu.</p><p>Avec sagesse, Joffrey lui fit remarquer qu'il n'y avait aucune raison apparente pour qu'un changement surv�nt, car sa sant� avait �t� jusqu'ici parfaite. Mais, d'ores et d�j�, il fallait consid�rer que, si l'enfant venait au monde, la chaleur �crasante qui les �prouvait tous en ce moment sur la c�te atlantique, leur serait une alli�e pour aider un b�b� fragile � passer le cap de trois ou m�me quatre semaines d'avance.</p><p>Elle l'�coutait et le trouvait d'une touchante bont� de rechercher avec le m�me soin qu'il apportait � toutes choses des arguments pr�cis dans ce domaine bien f�minin et qui aurait d� �tre �tranger � un gentilhomme d'aventure, consid�r� par certains comme un pirate redoutable, en tout cas, un homme de guerre plut�t rude et sans faiblesses. Mais, pour elle, pour la rassurer, la r�conforter, il avait toutes les d�licatesses.</p><p>Elle s'�carta de lui afin de lui sourire. Mais ses grands yeux verts, comme p�lis, demeuraient dilat�s et fixes.</p><p>��Il y a autre chose, murmura-t-elle d'un ton coupable.</p><p>Alors, elle lui avoua ce qui doublait son inqui�tude. Double �tait bien le mot. Deux enfants, cela pouvait annoncer un double bonheur, mais cela rendrait pr�caire leur survivance, si jamais elle ne pouvait porter ��l'enfant�� tant r�v� jusqu'� terme.</p><p>Il vit qu'elle �tait r�ellement effray�e, anxieuse et angoiss�e.</p><p>Et soudain, par son expression terrifi�e et la fragilit� qui se d�gageait d'elle, Ang�lique lui rappela l'enfant-f�e surgie des for�ts poitevines, l'exquise apparition qui s'�tait dress�e devant lui, dans le soleil, sur la route de Toulouse, et qui avait fait basculer sa vie � lui, le grand seigneur libertin qui croyait avoir tout connu des plaisirs du monde, dans les tourments, les d�chirements, et les transports inexprimables d'un v�ritable amour.</p><p>Et parce qu'elle �tait toujours l�, qu'il pouvait se dire qu'elle n'avait jamais cess� de l'habiter, qu'elle avait su pr�server les sources myst�rieuses de ce charme, si prompt � s'�vaporer chez tant de femmes au souffle aride ou m�diocre de l'existence, et parce qu'il en recevait la r�v�lation en m�me temps que l'annonce �blouissante, mirifique, un peu extravagante de ce don de ces deux enfants qu'elle s'appr�tait � lui faire, il se demanda, non sans effroi, s'il n'�tait pas en train de conna�tre la plus grande joie de sa vie d'homme. Au point que des larmes lui vinrent aux yeux. Et pour les lui cacher, il la reprit dans ses bras.</p><p>La serrant contre lui, sa main caressant ses cheveux, effleurant son corps, il commen�a � lui parler tout bas, lui disant que tout allait bien, qu'il ne fallait rien craindre, qu'il �tait le plus heureux des hommes, que leurs enfants, annonc�s par trop d'heureux pr�sages, na�traient beaux et vigoureux, car la vie ne fait jamais autant de mal qu'elle le pourrait, surtout envers ceux qui l'aiment et le lui prouvent sans l�siner, et il lui r�p�tait qu'elle n'�tait pas seule, qu'il �tait l�, que les dieux �taient avec eux, et qu'il ne fallait pas oublier enfin, qu'en toute �preuve, il existe un supr�me recours�: le ciel.</p><p>Et il ajouta avec ce sourire qui paraissait � la fois railler et d�fier un monde incr�dule et pusillanime, qu'il se faisait fort si leur salut l'exigeait d'envoyer aussi des �missaires jusque-l�, r�clamer le secours du Tout-Puissant.</p><p>*****</p><p>D�sireux de l'aider � se r�tablir et voyant qu'elle souffrait moins de fatigue que d'oppression, le comte de Peyrac eut l'id�e heureuse de lui proposer de se rendre sur <emphasis>L'arc-en-ciel, </emphasis>leur vaisseau qui �tait en rade, pour y prendre le repas de midi.</p><p>Un peu de brise marine soufflerait sur le pont du navire et, de toute fa�on, on y respirerait mieux qu'� terre.</p><p>S�verine et Honorine iraient se restaurer, accompagn�es de Kouassi-B�, en quelque lieu gourmand de la ville qu'elles paraissaient d�j� bien conna�tre.</p><p>Il tenait � �tre seul avec elle et qu'elle se repos�t loin des pr�occupations urbaines. Rien n'�tait meilleur pour envisager l'avenir et l'inconnu que de prendre un peu de distance.</p><p>Cette diversion vint � point pour redonner force et courage � Ang�lique.</p><p>Sur le pont de <emphasis>L'arc-en-ciel, </emphasis>prot�g�s du soleil qui rayonnait comme de l'acier chauff� � blanc par une grande toile tendue � l'avant du deuxi�me pont, ils furent servis par M. Tissot, leur ma�tre d'h�tel qui, lorsqu'on faisait escale, se pr�occupait surtout de faire monter � bord les vivres frais et les marchandises dont on pouvait se pourvoir en ces lieux�: vin, rhum, caf�, th� et, bien entendu ici � Salem, des caques de morue s�ch�e en quantit� impressionnante. La r�putation de qualit� des produits que fournissait la plus ancienne des s�cheries de la c�te, �tablie par les premiers immigrants, n'�tait plus � faire. Mais le ma�tre d'h�tel se gardait d'en servir � Mme de Peyrac, comprenant qu'elle n'appr�cierait pas aujourd'hui ce mets rustique dont l'abondance dans les parages, g�n�ratrice de grosse fortune, l'avait fait surnommer ��l'or vert��. Encore aurait-il pu plaider qu'on pouvait en �laborer de d�licates pr�parations culinaires.</p><p>Malgr� l'impr�vu de leur visite, il ne fut pas pris au d�pourvu. Il pr�senta des l�gumes frais et fondants, des salades, des viandes retourn�es sur la braise.</p><p>Et, veillant � tout, il avait, en r�serve, quantit� de boissons fra�ches, pr�serv�es dans de la glace, et des sorbets de fruits.</p><p>Ang�lique comprit qu'elle �tait partie le matin � ce malencontreux conseil l'estomac trop l�g�rement garni, le bol de bouillie d'avoine, nomm� porridge, que les servantes de Mrs Cranmer lui avaient pr�sent� ne l'ayant gu�re inspir�e, bien qu'elles l'aient encourag�e � y ajouter de la cr�me et de la m�lasse.</p><p>En effet, d�s qu'elle eut absorb� quelques bouch�es, elle ressuscita. Avant de quitter la maison, Joffrey de Peyrac lui avait rappel� de prendre son �ventail. Il fallait vraiment qu'elle e�t �t� bien �tourdie et qu'elle e�t oubli� les habitudes de la cour de France pour n'avoir pas song� plus t�t � ce modeste et ravissant objet qui aide les grandes dames � supporter la presse dans les salons ou les antichambres du roi, et la chaleur qu'y faisaient parfois r�gner les buissons brasillants de chandelles allum�s dans les grands lustres de cristal.</p><p>Ranim�e, elle s'�ventait doucement, se r�jouissant de cet instant de repos pr�s de son mari, un verre d'eau fra�che � port�e de la main.</p><p>D'o� ils se trouvaient, ils pouvaient apercevoir la ville dont les contours estomp�s par la brume de chaleur qui voilait � l'horizon les courbes montagneuses des Appalaches ressemblaient � une dentelle tr�s d�coup�e de fleurons de broderie�: c'�tait l'amoncellement de pignons aigus que formaient les toits en croupe, ou � pans rompus, <emphasis>grambell-roof </emphasis>ou <emphasis>lintooroof, </emphasis>noms qui d�signaient des pans in�gaux, descendant d'un c�t� parfois presque jusqu'� terre, et qui donnaient � penser que l'on avait construit ces demeures en y ajoutant toujours quelque chose de plus. Le tout �tait h�riss� d'un r�giment de hautes chemin�es de briques de style �lisab�thain qui marquaient la ville pionni�re d'un sceau d'�l�gance, venu du vieux monde.</p><p>En la contemplant ainsi de loin, si paisible en apparence et touchante dans sa vigueur et son courage d'exister, Ang�lique en con�ut quelques remords.</p><p>��Vous me comprenez, n'est-ce pas�? dit-elle � Joffrey. Lorsque j'ai dit que je ne souhaitais pas que notre ou nos enfants naissent en Nouvelle-Angleterre, cela ne signifiait pas que j'�prouve de l'hostilit� vis-�-vis de nos voisins anglais avec lesquels je sais que vous �tes li�, depuis de nombreuses ann�es, par l'int�r�t d'entreprises importantes et pour lesquels je partage votre estime. Mais, ce qui me semblerait porter pr�judice � notre enfant, c'est qu'il voie le jour parmi des gens qui ont de la vertu une si s�v�re image, un pays o� l'on peut condamner un homme � deux heures de pilori parce que, revenant de voyage apr�s trois ans d'absence, il a embrass� sa femme en public un jour de sabbat. On me l'a racont�, c'est arriv� au capitaine Kemble. � Boston, il est vrai. Mais, il me semble que ces deux villes, Boston et Salem, rivalisent dans l'application la plus intransigeante de la loi divine avec autant d'ardeur et de hargne qu'elles en apportent � rivaliser dans l'excellence des constructions navales ou l'exploitation de la morue.</p><p>Joffrey rit et ne contesta pas la justesse de ses observations.</p><p>Il reconnaissait que travailler avec les habitants de la Nouvelle-Angleterre, quand il s'agissait de se faire construire un navire, de payer en monnaie d'or ou d'argent pur des droits sur des territoires incultes et disput�s ou de jeter les bases d'associations commerciales, dont les �changes pouvaient se faire jusqu'en Chine et aux Indes, ne pr�sentait que des c�t�s positifs et m�me agr�ables. Car, dans ce domaine, il �tait bon d'avoir affaire � des gens scrupuleux de parole et pour lesquels le travail et la r�ussite �taient un devoir, ce qui garantissait leur acharnement et leur application � mener � bien ce qu'ils entreprenaient, et � respecter les contrats.</p><p>Mais il s'�tait f�licit� plus d'une fois de n'avoir pas � vivre sous leur juridiction, les motivations qui les avaient pouss�s vers le Nouveau Monde n'ayant rien � voir avec les siennes propres.</p><p>Cela �tait admis d�s l'abord dans leurs rapports, car sinon, aucune affaire n'aurait �t� possible entre tous les individus qui hantaient les rivages de ce c�t� de l'Atlantique ou ceux qui commen�aient � les peupler.</p><p>Ang�lique fit remarquer qu'elle �tait moins d�tach�e que lui d'un certain besoin de communiquer et de se comprendre, avec ceux que le hasard de leurs d�placements leur faisait rencontrer.</p><p>N'avaient-ils pas connu dans ces petites villes parfois grouillantes et exub�rantes o� l'on parlait toutes les langues, comme � New York, ou plus pr�s dans Rhode Island, une fa�on de vivre et de penser qui s'accordait fort bien avec la leur, et qui ne laissait pas pr�voir les outrances religieuses de leurs voisins de Boston ou de Salem, ni ce qu'elle avait entr'aper�u des premiers fondateurs, les <emphasis>Pilgrim Fathers, </emphasis>lorsqu'elle avait fait la connaissance du vieux Josuah, le commis du marchand hollandais, sur le fleuve Kenn�bec.</p><p>C'est que, lui expliqua Joffrey, Salem n'�tait pas la fille de ces p�res p�lerins du <emphasis>Mayflower </emphasis>que d'aucuns traitaient d'aimables illumin�s et que l'on accusait d'avoir d�barqu� au cap Cod, en 1620, par une erreur de route, mais celle du solide petit contingent de puritains congr�gationalistes qui, neuf ans plus tard, �tait arriv� en ces lieux. Ils �taient conduits par un nomm� Endicott qui ne plaisantait pas avec la boussole et apportait dans ses coffres une charte de Sheffield en bonne et due forme, les autorisant � fonder l'�tablissement du cap nord de la baie du Massachusetts.</p><p>Il choisit le lieu-dit Naumbeag, place jug�e, d'apr�s ses renseignements, ��plaisante et fructifiante��, fonda Salem, destin�e � �tre le si�ge de la ��Compagnie de la baie du Massachusetts�� qu'il cr�a d'autorit�.</p><p>Il y engloba, sans h�siter, les anciens planteurs et certains trouv�rent � occuper de hautes fonctions sous sa houlette. Mais les derniers arrivants �taient des calvinistes dont le parti, en Angleterre, r�clamait la ��purification�� du service religieux, retomb� dans les erreurs papistes.</p><p>Le renforcement de leur discipline religieuse devint donc un devoir de l'autorit� civile, et, tout naturellement, les votes furent limit�s aux membres de l��glise, l'�dification des lois qui r�gissent les fondations d'une soci�t� vertueuse ne pouvant �tre confi�e � des irresponsables, � des ignorants ou � des serfs comme l'�taient les ��engag�s��, endett�s du prix de leur passage. Ces bourgeois qui avaient quitt� une vie facile en Angleterre pour que ne soit pas alt�r�e la puret� de leur doctrine, n'�taient dispos�s � tol�rer aucun rel�chement de m�urs.</p><p>Ang�lique l'�coutait, et une fois de plus, elle s'�merveillait qu'il conn�t tant de choses et s�t discerner tant de nuances dans ces divers groupuscules qu'ils avaient abord�s au cours de ce p�riple qu'elle ne s'imaginait pas, � l'avance, aussi enrichissant et vari�. On allait chez les Anglais, avait-elle pens�, et c'est tout. Mais c'�tait bien autre chose.</p><p>Et elle avait d�couvert non seulement toute l'histoire agit�e des aventuriers du Nouveau Monde, mais aussi tout un pan de l'existence de Joffrey de Peyrac qu'elle ignorait et qui lui avait fait appr�cier plus encore l'homme qu'elle aimait�: cet homme aux mille facettes, dou� surtout de cette connaissance de l'humain qui, chez lui, s'ajoutait � tant d'autres dons et sciences, attirait � lui amis et alli�s, tant il �tait passionnant � interroger et � �couter.</p><p>Joffrey lui proposa de demeurer � bord et d'y dormir, mais elle d�clina l'offre. Il fallait que le navire f�t pr�t � appareiller, ce qui allait mettre l'�quipage sur les dents d�s l'aube et, d'autre part, elle ne voulait pas blesser, en d�daignant leur accueil, les h�tes qui leur avaient ouvert leur maison.</p><p>Le soleil se faisait moins ardent et il �tait environ quatre heures de l'apr�s-midi, lorsqu'ils regagn�rent la terre ferme, escort�s de l'habituel petit groupe de soldats espagnols qui constituait la garde personnelle du comte et qui intriguait et subjuguait tant les gens partout o� ils passaient. Leur situation de mercenaires, au service d'un grand seigneur fran�ais, montrait, d�s le premier abord, l'ind�pendance de celui-ci et qu'il ne devait sa fortune qu'� ses seuls talents, sans aucune inf�odation � l'un des souverains de ce monde. Cela n'�tait pas pour d�plaire aux <emphasis>New-Englanders, </emphasis>qui, � quelques colonies qu'ils appartinssent, �taient tous travaill�s par le ver rongeur de la libert� face � la m�tropole, surtout depuis qu'avait �t� proclam� par le roi Charles II le nouvel acte de navigation ou <emphasis>Staple Act. </emphasis>Une iniquit�! affirmaient d'ailleurs avec autant de v�h�mence aussi bien le puritain du Massachusetts que le catholique du Maryland.</p><p>Ils �taient bien.</p><p>Quant � lui, elle sentait que de tout le jour il ne la quitterait pas des yeux. Si elle n'avait pas �prouv� tant de plaisir � sentir son attention sur elle, elle se serait reproch� de lui avoir fait part d'inqui�tudes bien vaines, tant, � pr�sent, elle se sentait remise.</p><p>Malgr� tout, elle se r�jouissait qu'� la suite de sa d�faillance, la d�cision f�t prise de quitter au plus t�t les c�tes de la Nouvelle-Angleterre et de cingler vers Gouldsboro sans autre escale.</p><p>Bien qu'il n'en parl�t pas, elle �tait certaine qu'il avait lanc� un v�ritable raid pour retrouver Shapleigh et qu'il s'�tait inform� des comp�tences m�dicales � trouver, le cas �ch�ant.</p><p>Mais Ang�lique ne faisait pas tr�s grande confiance aux m�decins d'o� qu'ils fussent, � part les chirurgiens des navires, parfois habiles, mais malpropres. Le peuple rude de la Nouvelle-Angleterre devait se colleter avec la maladie comme avec le diable. Seul � seul.</p><p>D�s les premiers pas, ils crois�rent, par l'effet du hasard ou d'une intention calcul�e, le tr�s respectable John Knox Matther qui les aborda en donnant � son aust�re visage une expression aussi am�ne que possible. Ils l'avaient aper�u, si�geant au conseil du matin, venu tout expr�s de Boston pour y assister. Ang�lique le connaissait bien pour l'avoir re�u deux ans plus t�t � Gouldsboro, lors d'un m�morable banquet qui s'�tait tenu sur la plage, et o� l'on avait vu trinquer, rassembl�s � la m�me longue table sur tr�teaux par�e d'une nappe blanche, dans la m�me euphorie bien fran�aise due aux vins capiteux de cette nation, des coriaces d�l�gu�s du Massachusetts et de modestes religieux franciscains en bure grise, des huguenots fran�ais et des cur�s bretons, des pirates des Cara�bes, de frivoles et anglicans officiers de la marine royale britannique, ainsi que des gentilshommes et des colons d'Acadie, des �cossais et m�me des Indiens...</p><p>Le m�me souvenir assez joyeux devait se tenir en veilleuse derri�re la fa�ade impassible du visage du r�v�rend Matther, car il r�pondit au sourire de reconnaissance d'Ang�lique par une mimique qui aurait presque pu passer pour un clignement d'�il, et qui prouvait qu'il n'avait rien oubli� de ces moments exceptionnels. Mais, se trouvant aujourd'hui sur son territoire professoral et pastoral, il ne pouvait se permettre d'�voquer de tels d�bordements qui n'�taient acceptables que parce qu'ils s'�taient produits sous l'�gide fran�aise dans un endroit neutre qui �chappait � tout contr�le, et pour ainsi dire, hors du temps, comme en r�ve.</p><p>Il pr�senta son petit-fils qui l'accompagnait, un gar�on de quinze ans, rigide et froid, mais dont les yeux brillaient d'un feu mystique, comme il se doit pour l'h�ritier d'une famille dont les chefs avaient toujours si�g� au conseil des anciens de leur communaut�, et dont le grand-p�re avait voulu choisir comme patronyme celui du r�formateur �cossais John Knox, ami de Calvin, qui avait donn� sa forme au presbyt�rianisme, fr�re du puritanisme et du congr�gationalisme.</p><p>� voir cet adolescent, on ne pouvait douter qu'il parl�t et l�t d�j� avec aisance le grec, le latin et un peu d'h�breu, comme il se devait pour tout �l�ve de l'universit� de Cambridge (Massachusetts) qu'on commen�ait d'appeler famili�rement Harvard, du nom du m�c�ne qui avait consacr� une partie de sa fortune � l'�dification, trente ans plus t�t, d'un temple de l'esprit en ce pays d�sol�, battu par les vents de l'oc�an et cern� d'affreux mar�cages, de for�ts imp�n�trables et d'Indiens hostiles, mais o� d�j� les maisons de bois aux toits pointus commen�aient de pousser comme des champignons.</p><p>John Knox Matther rappela que, pr�sent ce matin au conseil, il avait appr�ci� la pr�sence de M. de Peyrac.</p><p>��Seul un Fran�ais peut gouverner d'autres Fran�ais, dit-on. Nous sommes d�pass�s par la sournoiserie des complots que la Nouvelle-France trame contre nous.</p><p>Il demanda � son petit-fils de lui passer un sac dans lequel se trouvaient de nombreuses liasses de papiers dont certains �taient en rouleaux, scell�s d'un cachet de cire.</p><p>��Je ne peux en parler qu'� vous, fit-il, apr�s avoir regard� autour de lui et extrait du sac la page d'un rapport qu'il tenait comme si elle �tait susceptible de lui �clater � la figure, telle une charge de poudre mal allum�e. Vous avez parl� le premier de j�suites et je n'ai point voulu insister sur le propos, afin de ne pas ajouter � l'affolement des esprits, mais j'ai l� un dossier secret qui corrobore votre soup�on. J'en ai r�uni les �l�ments depuis plusieurs ann�es. L'eccl�siastique auquel nous pensons, father...</p><p>Il regarda le papier pour s'assurer du nom qu'il pronon�ait avec un accent �pouvantable�:</p><p>��Orgeval, un j�suite, a toujours fait passer son courrier par nos �tablissements avec une audace et une insolence inou�es, le confiant � des espions, parfois m�me � des religieux d�guis�s. Ainsi, il communiquait plus rapidement avec l'Europe, la France et la maison m�re de son ordre, fief papiste de nos pires ennemis. Nous avons pu arr�ter quelques-uns de ses messagers et saisir quelques missives.</p><p>��Le poil se h�risse � en lire le contenu. De sa part, comme de celle de ses correspondants qui expriment directement la pens�e de votre roi ou de ses ministres, c'est un appel ou un encouragement � nous faire la guerre et � nous exterminer, m�me, cela est soulign�, ��si nos deux pays sont en paix��. Tenez, regardez�! L� et l�!</p><p>Il leur mettait sous les yeux des feuillets dont certains �taient de fine pelure d'�corce de bouleau, papier rudimentaire des missionnaires fran�ais isol�s, o� l'on pouvait lire, �crit d'une plume nerveuse, certaines phrases, telles que�:</p><p><emphasis>Nos Ab�nakis s'enchantent de savoir que leur salut d�pend du nombre de scalps qu'ils iront lever sur la t�te des h�r�tiques. Cela sied mieux � leur coutume que l'abn�gation, et nous gagnons des �mes au ciel en affaiblissant un ennemi dont la haine contre Dieu et notre souverain ne d�sarmera jamais...</emphasis></p><p>Dans un autre pli, venu celui-ci de France et adress� par le ministre Colbert au sup�rieur des j�suites � Paris, on avait cit� les phrases de recommandation par lesquelles le p�re d'Orgeval et son action en Nouvelle-France avaient �t� pr�sent�s au roi dans ces termes�:</p><p><emphasis>Pr�tre de grand m�rite, excellent � rallumer la guerre contre les Anglais, avec lesquels nous avons sign� la paix, ce qui paralyse une action trop couverte, mais lui trouvera les pr�textes... Ce que l'on a su de son d�vouement � la cause de Dieu et du roi nous a fortifi�s dans nos projets. S'il continue de m�me, Sa Majest� n'aura que de l'affection pour ses entreprises, et saura le faire conna�tre en ne marchandant pas son aide aux missions qu'il soutient. Il </emphasis>(le p�re d'Orgeval) <emphasis>doit emp�cher toute entente avec les Anglais...</emphasis></p><p>Ang�lique voyait que Joffrey, du coin de l'�il, surveillait ses r�actions et elle lui fit comprendre d'un signe imperceptible qu'il n'avait pas � s'inqui�ter.</p><p>Contrairement � ce qu'elle avait �prouv� le matin, les r�v�lations du gouverneur adjoint du Massachusetts, loin de l'impressionner, lui donnaient presque envie de sourire. Car il �tait tellement d�pass� par tant de machiav�lisme et de hargne, par un comportement qui lui �tait totalement inintelligible, qu'il en inspirait de la piti�. Or, pour eux, cela n'avait rien de bien nouveau et ils avaient �t� ��pay�s pour le savoir���: ce j�suite avait lev� sa banni�re de guerre contre eux, d�s qu'ils avaient mis le pied au Nouveau Monde.</p><p>Tout en parlant, John Knox Matther les entra�nait � petits pas dans une autre direction. Il replia ses plis et parchemins, et les remit dans son sac en disant que ces questions m�ritaient d'�tre d�battues ailleurs que sur un bout de quai, en plein soleil. Il s'excusa aupr�s d'Ang�lique et dit qu'il regrettait de les avoir ainsi retenus debout, mais que des frissons incoercibles et les plus t�n�breuses appr�hensions le saisissaient lorsqu'il r�alisait, au su et au vu de ces documents, qu'un repr�sentant de la redoutable religion romaine se tenait tapi au fond des for�ts parmi les rouges pa�ens, habit� par la seule pens�e de d�truire ceux qui �taient des colons pacifiques, venus en Am�rique avec une seule pens�e, un seul but�: vivre, travailler et prier en paix. Car ces hommes et ces femmes avaient d� fuir leur propre patrie et s'exiler dans ce continent sauvage afin uniquement d'�chapper aux pers�cutions des divers gouvernements de l'Angleterre, royaux ou r�publicains, les uns partisans du diable, les autres trop faibles pour maintenir la religion pure et invincible.</p><p>H�las�! Si loin qu'il essaie de fuir, l'homme juste doit rencontrer l'�preuve qui exigera de lui de renouveler son engagement. En Am�rique, c'�tait le j�suite.</p><p>D'une voix lugubre, il cita�:</p><p>����Plus redoutable que le loup, que l'Indien cruel, que la for�t hostile, est cet ennemi du genre humain que nul ne peut circonvenir�: l'Indien sauvage entra�n� par le j�suite�!��</p><p>Afin de changer de conversation et de le d�tourner de son am�re pr�occupation, Joffrey de Peyrac s'informa des �tudes de son petit-fils. La voix de John Knox Matther, comme celle de tous les grands-p�res, prit des inflexions plus sereines pour reconna�tre que le jeune Cotton lui donnait toute satisfaction, ayant d�j� obtenu � l'universit� Harvard le grade de bachelier, conf�r� � ceux qui pouvaient traduire en latin le texte original de l'Ancien et du Nouveau Testament, et le grade de ma�tre es Arts, qui le reconnaissait capable de r�diger un m�moire de logique, de philosophie, d'arithm�tique, de g�om�trie et d'astronomie.</p><p>Se souvenant que Florimond et Cantor avaient �tudi� deux ans � Harvard, sous la f�rule puritaine, Ang�lique �prouva r�trospectivement une admiration r�elle pour ses deux fils a�n�s.</p><p>Imperceptiblement, le r�v�rend John Knox Matther continuait de les entra�ner et ils virent que c'�tait vers la taverne de <emphasis>L'ancre bleue, </emphasis>celle qui �tait tenue par un Fran�ais. R�alisant tout � coup qu'il les faisait p�n�trer dans un mauvais lieu, il leur expliqua qu'il voulait enseigner � son petit-fils comment surveiller la bonne tenue des �tablissements de ce genre et la fa�on d'admonester les ivrognes qu'on prend sur le fait.</p><p>Par bonheur, ils retrouv�rent l� S�verine et Honorine, flanqu�es de leurs gardes du corps Kouassi-B� et Yann Le Couennec, et qui �taient d�j� le centre d'une compagnie d'amis parmi lesquels beaucoup de Fran�ais, dont le jeune Nathana�l de Rambourg.</p><p>Devant l'ovation cordiale dont ils furent l'objet, l'intervention de John Knox Matther fit long feu. La le�on de pr�che contre l'ivrognerie fut remise � plus tard. On se contenta de boire de la bi�re au gingembre en quantit� mesur�e, puis l'on se s�para.</p><p>En rentrant chez Mrs Cranmer, il semblait � Ang�lique qu'elle avait parcouru toute la ville, salu� tous ses habitants, et assimil� cinquante ann�es d'histoire pionni�re tant la journ�e avait �t� occup�e.</p><p>Beaucoup de personnes �taient dans cet �tat de d�liquescence, lui avait-on dit � la taverne. � cause de la chaleur accablante ou parce que l'on approchait du temps o� la lune serait pleine, �il �carquill� au fond des nuits, troublant le sommeil des humains.</p><p>Le soleil descendait derri�re Gallows Hill dans un ciel vert p�le, orang� sur l'horizon. Et la brise marine, cl�mente, commen�ait de brasser la chaleur stagnante. La mer �tait bleut�e et murmurante.</p><p>Des Indiens tra�naient dans les rues, furtifs et �trangers, et non pas h�tes appr�ci�s, comme � Qu�bec ou � Montr�al. Les gens ne les voyaient pas et cela valait mieux pour eux, en ces jours o� les r�fugi�s du Haut-Connecticut arrivaient en haillons, les pieds ensanglant�s et des visions plus sanglantes encore dans la m�moire.</p><p>� l'extr�mit� de la place, un groupe de personnes regardait en direction de la mer et discutait avec animation.</p><p>Quand Ang�lique et Joffrey les crois�rent, ils leur expliqu�rent qu'ils �taient intrigu�s par des aboiements de phoques qui s'�levaient au loin, comme si un troupeau immense de ces curieuses b�tes, que les Fran�ais appelaient loups marins et les Anglais <emphasis>seal, sea-calf </emphasis>ou <emphasis>sea-bear, </emphasis>se rapprochait du rivage, ce que l'on n'avait pas vu et ou� depuis fort longtemps.</p><p>Chez Mrs Cranmer cette fois, la maison apparut bond�e, comme si, pour faire oublier la d�sertion du matin, toute la famille et sa domesticit� avaient battu le rappel et s'�taient donn� le mot afin d'�tre pr�sentes.</p><p>On les attendait pr�s d'une table o� �taient pos�s des tasses de fa�ence fine, des verres de cristal, des drageoirs et des compotiers d'argent.</p><p>Et c'�tait peut-�tre � la pr�sence de l'aimable lord Thomas Cranmer, le gendre intempestif, � l'anglicanisme provocant avec sa collerette de dentelle et son pourpoint brod�, que l'on devait dans la maison puritaine cette mobilisation en l'honneur des �trangers papistes. Son �pouse, lady Cranmer, lui jetait des regards �perdus et il �tait clair qu'elle �tait pr�te � recevoir ��bien pire�� encore, si, � cette occasion, il lui �tait donn� de se retrouver aux c�t�s de ce bel homme blond-roux, � la barbe en pointe et dont elle �tait la femme, mais qu'elle ne voyait que trop rarement, sans doute parce qu'il n'�tait gu�re attir� ni par elle ni par sa demeure de Salem, o� ses propres enfants l'appelaient ��sir�� ou ��mon honor� papa�� en le regardant avec une componction m�l�e d'effroi.</p><p>Mrs Cranmer avait un visage assez doux et harmonieux, qui e�t �t� s�duisant si elle n'avait pas tenu les l�vres si serr�es. Et sur son front d�j� stri� de fines rides, on d�celait la tension permanente caus�e par les soucis m�nagers et les scrupules.</p><p>Un fichu de mousseline orn� de dentelles cachait ses cheveux ch�tains, mais, sans doute apr�s beaucoup d'h�sitations, elle s'�tait arrang�e pour laisser para�tre le brillant de ses beaux pendants d'oreilles, cadeau de son �poux dont elle �tait manifestement fi�re. Mouvement de coquetterie et de vanit� qu'elle compensait par la disgr�ce de son plastron de robe aussi raide qu'un carcan et si prolong� et si pointu qu'avec sa taille qui n'en finissait pas, elle avait l'air de sortir d'un entonnoir.</p><p>Le beau-p�re, Samuel Wexter, �tait l� aussi, grand vieillard en manteau noir, une calotte noire et carr�e pos�e sur ses cheveux blancs qui rejoignaient, sur son rabat empes�, sa longue barbe blanche.</p><p>Ang�lique accepta quelques pralines et une tasse de ce breuvage de feuilles de th� dont on faisait ici grande consommation.</p><p>Elle s'�tonnait qu'on n'allume pas les chandelles, car il faisait tr�s sombre sous les lambris de la salle � manger. �tait-ce par mesure d'�conomie�? Le jour n'�tait pas encore tomb�. Et soudain, les derniers rayons du soleil p�n�tr�rent par toutes les vitres avec de grands �clats d'or, faisant flamber et miroiter, aux murs, des portraits et des miroirs, r�veillant les boiseries bien cir�es des meubles et se mirant dans les dalles de marbre noires et blanches du vestibule.</p><p>Ang�lique se retira aussi discr�tement que possible et remonta dans sa chambre. L�, comme au d�but de la journ�e, elle �prouva le d�sir de se tenir devant la fen�tre ouverte. Et comme elle se penchait un peu pour d�couvrir l'apoth�ose du couchant, la douleur fut l�, mais, cette fois, non pas aigu� et fulgurante, mais sourde et ample, la douleur ennemie dont elle aurait voulu rejeter la pr�sence de toutes ses forces.</p><p>Mais cela ne servait plus � rien maintenant, la r�volte.</p><p>Elle s'immobilisa, laissant le signe redoutable se d�velopper, puis d�cro�tre. Car elle savait que cette douleur-l� ne pouvait s'affronter � �galit� qu'en s'inclinant devant elle, qu'en lui abandonnant le pouvoir, la directive de ce qui se mettait en marche et allait s'accomplir, qu'en acceptant de s'en faire la complice...</p><p>Ang�lique ne bougeait plus. Ne cillait pas.</p><p>Le ciel vert lui entrait dans les yeux, plus vert que l'�tendard du Proph�te, o� s'inscrirait bient�t non pas un croissant, mais une lune opaline, bien ronde, un �cu d'argent.</p><p>Puis elle baissa les paupi�res.</p><p>��Le sort en est jet�! se dit-elle. Oh mon Dieu�! Le sort en est jet�.��</p></section><section><p><strong>Chapitre 5</strong></p><p>Ils vinrent au monde dans la nuit. Ce monde qu'ils �taient appel�s � conqu�rir, ils le salu�rent d'un cri vaillant, �tonnant � ou�r de si ch�tives cr�atures, qui, pos�es chacune sur une main d'homme ouverte, la d�passaient � peine.</p><p>Ang�lique avait fait pour eux tout ce qu'elle pouvait et tout ce qui d�pendait d'elle. Les mettre au monde, les amener � la lumi�re avec le plus de ma�trise et de rapidit� possible, m�nageant leur faiblesse. Faisant taire toutes angoisses, toutes alarmes, elle ne songea qu'� remplir au mieux sa t�che de femme. L'angoisse et les alarmes commenceraient ensuite lorsque, s�par�s d'elle, leur survie ne d�pendrait plus de ses seules forces.</p><p>La matrone irlandaise, une papiste qu'on avait fini par trouver et par convaincre de venir l'assister, ne lui avait pas cach�, d�s qu'elle l'eut examin�e, qu'il s'agissait bien d'une double naissance. Aussi accepta-t-elle lucidement les cons�quences de ce verdict d�s le d�but de l'accouchement. Dur combat�! Mais, comme pour tout combat, il fallait s'y consacrer sans barguigner, sans trembler, jeter dans la bataille le meilleur de soi-m�me.</p><p>C'est � peine si elle entendit leurs premiers cris. �puis�e, un peu hagarde, elle fut distraite des affres de l'instant par le geste de Joffrey de Peyrac qu'elle distinguait debout � son chevet et qu'elle vit lever les bras, afin de faire passer par-dessus sa chevelure touffue et sombre d'Occitan sa chemise blanche de toile fine qu'il avait rev�tue pour la circonstance. Il l'�tala sur ses deux mains tendues et la sage-femme y d�posa deux petits corps indistincts et fr�missants. Alors, il les enveloppa avec des pr�cautions infinies dans le linge encore ti�de de la chaleur de son corps et les ramena contre lui, les serrant doucement contre son torse brun et vigoureux, ainsi qu'il l'avait fait quelque vingt ann�es plus t�t pour son fils premier-n�, Florimond.</p><p>C'�tait une coutume d'Aquitaine qu'Ang�lique avait oubli�e�: <emphasis>la chemise du p�re�!</emphasis></p><p>Pour l'enfant qui vient de quitter la s�curit� des entrailles maternelles, la chemise du p�re, symbole de sa chaleur, de son accueil et de sa protection, est l�, qu'il pr�sente et qu'il offre.</p><p>Ce fut presque la derni�re vision dont elle demeura consciente.</p><p>Sans parvenir � sortir vraiment de l'�tourdissement caus� par les peines de son accouchement et l'�puisement des forces qu'elle y avait investies, elle v�cut dans une sorte d'�tat second, au sein duquel elle entendait certains mots, certaines phrases, apercevait certaines personnes tandis que d'autres disparaissaient.</p><p>O� �tait Joffrey�? Elle ne le voyait plus, le cherchait d'un regard, se souvenant de lui comme d'un secours qui avait disparu. Elle croyait l'apercevoir puis le perdait de nouveau, cherchait autour d'elle.</p><p>Elle avait la t�te vide et ne parvenait pas � lier deux id�es ensemble, tout en sachant nettement, en toute lucidit�, <emphasis>ce qui se passait.</emphasis></p><p>Un cri gr�le, qui s'�levait non loin vers le centre de la pi�ce, vrillait au creux de son �tre une angoisse intol�rable. Son regard s'arr�tait aux limites vagues d'un berceau.</p><p>Mrs Cranmer, l'h�tesse malchanceuse, avait fait descendre des galetas, avec force plaintes, une bercelonnette, sorte de panier tress�, garni d'un matelas de balles d'avoine, qui avait fait le voyage sur le <emphasis>Mayflower </emphasis>et qu'on se repassait dans la famille.</p><p>On le posa sur une table et on y coucha les deux enfan�ons qui y tenaient � l'aise.</p><p>En quelques heures, deux jours � peine, si fr�les qu'ils apparussent, ils envahirent tout, mobilis�rent autour de la maison � pignons de Mrs Cranmer les pens�es de toute une ville et son port.</p><p>Une naissance g�mellaire porte en elle de multiples signes... on h�sitait � les interpr�ter. Surtout pour des jumeaux n�s de tels personnages, catholiques et fran�ais.</p><p>Couch�s dans le berceau qui avait accueilli les premi�res g�n�rations puritaines de l'Am�rique du Nord, les nouveau-n�s occupaient le centre du monde et cependant n'y participaient point. Leur extr�me fragilit� les isolait, les rejetait vers l'au-del�. On n'osait parler d'eux ni commenter leur pr�sence et, � ce silence, Ang�lique comprenait que son entourage, d'instinct, ne se d�cidait pas � les compter au nombre des vivants.</p><p>Pouvait-elle s'illusionner sur les chances de survie d'enfants n�s bien avant leur terme et si fragiles�? Se raccrochant au moindre indice favorable, elle se disait que la chaleur �touffante qui r�gnait sur la baie et qui l'an�antissait, tremp�e de sueur au creux de son lit, serait peut-�tre pour eux le salut.</p><p>Elle eut, malgr� elle, tout en sachant combien cette �nergie premi�re �tait trompeuse et vaine chez les pr�matur�s, quelques moments d'esp�rance en les voyant t�ter avec vigueur, avides et courageux. Puis leurs forces se mirent � d�cliner.</p><p>Le silence qui venait maintenant du berceau poignait son c�ur d'une angoisse plus taraudante que leurs cris du d�but.</p><p>On les lui pr�sentait pour les nourrir en d�tournant les yeux. Et elle savait que ce sommeil qui les an�antissait contre son sein, apr�s quelques efforts, n'�tait pas celui de la sati�t�, mais celui de la faiblesse. Ils s'endormaient et d�j� la quittaient, quittaient ce monde, s'�loignaient...</p><p>On parla de leur trouver une autre nourrice. Mais qui voudrait nourrir des enfants catholiques en cette ville�? Et puis, d'ailleurs, la question n'�tait pas l�. Leur m�re avait du lait. Beaucoup de lait. Plus qu'il n'en fallait pour leurs forces d�biles. On parla de les alimenter ��au petit pot�� avec du lait d'�nesse mais il n'y en avait pas en cette saison.</p><p>On se rabattit sur du lait de brebis. Mais ils vomirent ce qu'on leur fit absorber et, ensuite, le refus�rent, laissant couler le liquide hors de leurs l�vres.</p><p>Ang�lique ignorait encore de quel sexe �taient les enfants et n'avait pas song� � s'en informer. Elle avait bien entendu r�p�ter autour d'elle des exclamations heureuses et satisfaisantes�: ��Le choix du roi�! Le choix du roi�!��, ce qui signifiait qu'il y avait un gar�on et une fille. Mais cela n'�tait pas parvenu tout � fait jusqu'� son entendement, et, d'ailleurs, peu lui importait. Ce n'�taient que deux petits corps, deux petits �tres de chair, d�clinant vers la tombe. On les lui posait dans les bras comme des cocons blancs. Elle aurait voulu qu'on les d�barrass�t de leurs bandelettes et exigea qu'on le f�t. Elle voulait les reprendre, les serrer contre elle, nus, comme lorsqu'ils �taient en elle.</p><p>Le courant qui les unissait tous trois les traversait comme une lumi�re magique. Mais la lueur s'affaiblissait, Ang�lique la sentait p�lir au-dessus d'elle-m�me, la vidant de ses propres forces. Vers la fin du second jour, il lui fallut aborder l'instant o� elle comprit que le petit gar�on allait mourir.</p><p>C'�tait le soir. On venait d'allumer des chandelles dans de beaux flambeaux de vermeil, tandis qu'au-dehors s'accomplissait avec le d�clin du jour le d�roulement impavide des splendeurs. Le cr�puscule d'abord, s'�tirant sans fin, d'or p�le, puis la nuit violette sur la mer.</p><p>Ang�lique �tait assise dans son lit, un lit de nulle part, hors de tout lieu, hors du temps.</p><p>Elle tenait le b�b� nu devant elle, dans le creux du drap, entre ses deux genoux relev�s, le contemplant, contemplant l'effacement de la vie sur les traits impr�cis, flous de son menu visage qui se creusait, prenait une teinte cireuse. Il avait une petite t�te ronde, chauve, ivoirine.</p><p>L'obscurit� maintenant p�n�trait par la fen�tre qu'il fallait laisser ouverte afin de pouvoir respirer un peu, apportant le bruit rythm� du ressac et l'appel des loups marins.</p><p>Lorsque la lune se l�verait, l'aboiement des phoques redoublerait, c�l�brant son apparition. Mais � l'heure o� l'astre surgirait, tra�ant � l'horizon une ligne d'un m�tal pur, l'enfant serait mort.</p><p>On ne lui avait pas encore donn� de nom. Peut-�tre allait-il mourir ainsi, anonyme�?</p><p>O� �tait Joffrey�? Elle faisait effort pour se souvenir. Son nom �tait en elle comme un grand cri, mais son d�sespoir balayait tout, noyant son appel sous des vagues suffocantes.</p><p>Les paroles d'un verset biblique qu'elle avait entendu psalmodier jadis par les huguenots, dans leurs ravines de Vend�e ou de G�tine, par des nuits aussi sombres, lui battaient les tempes comme la cloche d'un glas.</p><p><emphasis>L'homme n� d'une femme,</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Court en jours...</emphasis></p><p>Cela lui revenait comme une lamentation�:</p><p><emphasis>Court en jours�! Court en jours...</emphasis></p><p>Combien peu de jours il aurait v�cu ce petit homme, n� d'elle�! Plus pr�cieux qu'un tr�sor.</p><p>Si minuscule, il avait d�j� envahi son existence jusqu'� l'annihiler, l'�garer, la r�duire, la d�truire, car il la d�truirait en la privant de sa pr�sence nouvelle.</p><p>��Ne meurs pas�! Ne meurs pas, mon petit amour�!</p><p>Elle faisait effort pour appeler au secours, pour se souvenir, mais la chambre s'�tait vid�e, le monde �tait d�sert.</p><p>Ils �taient seuls, la m�re et l'enfant, voguant sur les touffeurs d'une nuit t�n�breuse, � bord d'une nacelle �trange, au sein d'une p�nombre pleine de luisances, de miroirs et de colonnettes en bois tourn�, des soies du baldaquin et des plis des rideaux de brocart.</p><p>��Ne meurs pas, mon petit amour�! Je t'en supplie�! Ne meurs pas�! Si tu meurs, je meurs aussi�!</p><p>Tout � coup, le petit gar�on rejeta la t�te en arri�re comme un oiseau au cou rompu. Ses bras se d�tendirent et gliss�rent.</p><p>Ang�lique, relevant les yeux dans une ultime et folle supplication au ciel, aper�ut deux anges. Elle les vit tr�s nettement qui franchissaient le seuil de la chambre.</p><p>Ils �taient de taille diff�rente mais d'une semblable beaut� irr�elle, le visage p�le et lumineux, le sourire plein de douceur, irradiant leurs traits purs marqu�s d'une jeunesse �ternelle. Leurs longues chevelures, l'une d'un blond p�le, l'autre d'un blond dor�, tombaient, en nappes, sur leurs �paules. Mais ils �taient v�tus de noir.</p><p>Et elle comprit. Elle ne s'�tonnait pas de distinguer sur leurs poitrines, � la place du c�ur, une tache rouge, une tache de sang, celle du c�ur des m�res poignard�es par la douleur.</p><p>C'�taient les anges de la mort.</p><p>Ils venaient chercher l'enfant.</p><p>Elle l'avait ramen� dans le creux de son bras afin de soutenir la petite t�te trop lourde. Son souffle t�nu s'amenuisait.</p><p>Ang�lique regardait les anges s'avancer, mais la douceur de leurs sourires et la s�r�nit� de leur apparition firent que le cri d�chirant qu'elle sentait monter en elle ne franchit pas ses l�vres.</p><p>Elle les laissa sans r�volte prendre l'enfant ch�ri.</p><p>R�sign�e, an�antie, elle les regarda l'�tendre devant elle, sur la courtepointe, apr�s y avoir d�ploy� un linge. Son linceul sans doute... Le plus jeune des anges posa deux mains sur le corps inerte, le caressant, l'enrobant de ses paumes. L'autre se penchait aussi et c'�tait de ses yeux d'une transparence bleut�e que tombait un rayon subjuguant. Leurs deux lourdes chevelures faisaient comme un rideau de drap d'or autour de l'enfant � l'agonie.</p><p>Celui-ci brusquement fr�mit, puis se d�tendit, sans doute dans un spasme supr�me, jetant en toute direction ses petits poings, ses petites jambes raidis. Son visage endormi se crispa, se plissa, parut s'effacer pour n'�tre plus qu'une bouche grande ouverte d'o� s'�chappa un cri per�ant. Simultan�ment, de sa menue verge dress�e, jaillit, source de vie, un filet d'eau claire, innocent, magnifique de puret�.</p><p>��<emphasis>He is saved2�! </emphasis>s'�cria l'un des anges. Et l'autre, tourn� vers Ang�lique�:</p><p>��Il a faim. Ma s�ur, as-tu du lait pour le nourrir�?</p><p>� certes, elle en avait.</p><p>Sous la succion v�h�mente de la bouche du nouveau-n�, Ang�lique sentit s'apaiser la douleur de ses seins engorg�s, souffrance qui n'avait pas �t� sans ajouter � toutes celles de son corps perclus, durant ces longues heures o�, traversant une agonie de l'�me, elle avait comme perdu conscience de la r�alit�.</p><p>La chambre soudain se remplissait de gens, de silhouettes mouvantes, bruyantes, qui s'entrechoquaient, de femmes surtout, le visage plong� dans d'�normes mouchoirs, qui sanglotaient���ou riaient elle ne savait pas exactement��, de visages d'hommes fig�s, marqu�s d'une sorte de peur et de contrainte, et encore de jupes et de robes de femmes qui allaient et venaient.</p><p>Et enfin, dans cette cohue, elle le distingua, lui�! Lui�! Grand, sombre, et elle ne pouvait pas se rappeler son nom, mais il �tait l�, il �tait revenu et tout �tait bien. Rassur�e, elle voulut se laisser aller au sommeil, mais soudain, elle sursauta, craignant d'avoir r�v�.</p><p>O� �taient les anges�?</p><p>���cartez-vous, disait sa voix imp�rieuse.</p><p>Un bras la soutenait. Et, � nouveau, elle les apercevait, pench�s sur la bercelonnette qui n'avait cess� d'�tre le point fixe de son regard depuis un temps qui lui paraissait infini, tandis que d'un mouvement d'ensemble dont l'ordonnance trop bien r�gl�e de ballet faillit lui causer une naus�e. Elle ne comprit pas non plus pourquoi la masse affol�e des jupes, apr�s s'�tre immobilis�e, s'�tait divis�e et s'�cartait de part et d'autre des anges et du berceau d'un mouvement solennel et irr�sistible, comme la mer Rouge s'entrouvrant pour laisser passer les H�breux.</p><p>Dans cet espace demeuraient seuls les anges et le berceau et Ang�lique comprit � ce respect, ou � cette terreur, qui figeait les personnes assembl�es qu'elle n'�tait pas seule � les voir, les envoy�s du ciel.</p><p>Toujours sereins, doux et lumineux dans leurs robes couleur de deuil, avec cette tache de sang vif � la place du c�ur, ils revinrent vers le lit d'Ang�lique. Le plus grand portait avec beaucoup de tendresse et de pr�caution quelque chose qui ne prenait gu�re de place, ne paraissait ni tr�s encombrant ni pesant.</p><p>��On oublie toujours les filles, dit le plus jeune des anges en riant. Mais nous allons la soigner aussi.</p><p>La petite fille, r�veill�e, poussait des petits cris plaintifs. Plus vigoureuse que son fr�re, elle r�sistait encore, mais elle n'e�t pas tard� � le suivre dans la tombe.</p><p>Sous la caresse des mains de l'ange, longues et diaphanes, elle s'�panouit comme une fleur, ouvrit de grands yeux d'un bleu sombre et troubl�, parut sourire et remercier avec gr�ce. Elle accepta le sein avec politesse, t�ta avec componction, patiente, raisonnable, tenace � vivre. Son jumeau, repris par les bras des anges, dormait maintenant d'un sommeil serein. Et ce n'�tait pas � un factice reflet des chandelles qu'il devait ce renouveau d'une lueur ros�e sur ses joues tout � l'heure si livides.</p><p>��<emphasis>They live�! They suck�!3 </emphasis>r�p�tait-on.</p><p>Et cela faisait comme un bourdonnement d'all�gresse, de stupeur, d'effroi, qui montait, descendait, environnait le lit.</p><p>��Ai-je bu quelque chose�?�� se demandait Ang�lique.</p><p>Elle se sentait en effet la proie d'une ivresse insolite. Le ciel de lit basculait, les visages se d�formaient, les sons s'�vanouissaient puis revenaient avec un brusque �clat. Elle �tait ivre, oui, de l'ivresse du bonheur retrouv�, trop subitement rendu, du triomphe de la vie sur la mort, �lixir sans pareil.</p><p>La fi�vre commen�ait de monter. Elle reconnut les effets de cette fi�vre qui, depuis la M�diterran�e, parfois, la terrassait. Tout � l'heure, elle allait �tre br�lante, puis glac�e. Pour l'instant, ce vertige, m�l� � la joie d�mesur�e, n'�tait pas d�sagr�able.</p><p>Elle vit les deux anges se pencher sur elle et remarqua alors que la tache rouge qu'ils avaient � la place du c�ur n'�tait pas du sang, mais une lettre de tissu, un A grossi�rement d�coup� et cousu � grands points sur l'�toffe noire de leurs robes.</p><p>��De la serge bien commune, ces robes��, estima-t-elle.</p><p>Puis, elle demanda�:</p><p>��Ai-je bu quelque chose�?</p><p>Mais les ravissants visages des �tres s�raphiques demeuraient perplexes. Elle entendit, venue comme d'un trou d'ombre, une voix d'homme, <emphasis>sa </emphasis>voix, qui traduisait en anglais sa demande. Deux t�tes blondes firent avec v�h�mence des signes n�gatifs. Non, on ne lui avait rien donn� � boire.</p><p>��Mais il serait bien temps de te soigner, toi aussi, pauvre s�ur, dit l'a�n� des anges avec une si tendre compassion qu'Ang�lique en d�faillit, plus faible encore et plus �tourdie.</p><p>On glissa sous ses �paules un oreiller de plumes en sa taie de toile fine et fra�che. Elle s'y enfon�a, laissant se refermer sur elle les flots d'un oc�an de qui�tude et de b�atitude. Elle allait partir et ��les�� rencontrer enfin, les messagers, ceux de son enfance, qui lui promettaient tout bas jadis ��la plus belle vie du monde��.</p><p>Mais, consciente au dernier moment du prix de ce qu'elle repr�sentait sur Terre et pour les �tres qui l'aimaient et pour tous ceux, connus ou inconnus, qui vivaient de sa vie, elle eut la force de murmurer comme une promesse�:</p><p>��Je reviendrai...</p><p>Troubl�s, ceux qui �taient pr�sents la crurent morte, s'affol�rent, puis se rass�r�n�rent, notant le souffle trop pr�cipit�, mais signe de vie, qui soulevait sa poitrine, et les taches ardentes qui marquaient ses pommettes. Un � un, comme � regret, ils se retir�rent.</p><p>Au fond de la nuit, la lune se levait sur la baie du Massachusetts, et, d�roulant sa bobine magique, tirait sur l'horizon un fil d'argent, d�marquant le ciel de la terre, et Diane, une �toile au front, d�esse des vieux mondes g�n�ratrice de fertilit� et de f�condit�, semait, par poign�es, par les sillons des vagues aupr�s des rivages, mille paillettes scintillantes.</p><p>Les phoques vinrent s'y �battre, tout un troupeau de loups marins aux luisances de bronze jouant follement parmi les cr�tes �tincelantes sans souci des hommes proches et de cette herse noire et dodelinante que dressaient, sur un pan de ciel lunaire, les m�ts et les vergues des navires, dans le port.</p><p>Et, par instants, leur chant grave s'amplifiait lorsqu'ils levaient dans un ensemble soudain leurs museaux ronds hors des flots���t�tes lisses, sans oreilles���et bramaient vers les nuages ourl�s de lumi�re qui traversaient le firmament.</p><p>Les gens de Salem entendirent.</p><p>Beaucoup pens�rent, sans oser se le communiquer, que les loups marins qui se faisaient farouches depuis quelques d�cennies, fuyant l'homme, n'�taient venus vers la c�te, avec tant de hardiesse, cette nuit-l�, que pour c�l�brer un �v�nement occulte dont, une fois de plus, la maison de Mrs Cranmer se trouvait �tre le th��tre���elle n'en faisait jamais d'autres, celle-l�!���et dont les r�sonances cosmiques aussi incalculables que d�sastreuses d�passeraient de beaucoup en importance, ils le craignaient, ce fait apr�s tout assez naturel, quoique contrariant, que repr�sentait la naissance g�mellaire de deux enfants papistes et fran�ais en leur ville d'�lus du Seigneur de Nouvelle-Angleterre.</p><p>��O Dieu�! Prot�ge des esprits impurs celui dont le seuil est marqu� du sang de l'Agneau�!��</p></section><section><p><strong>Chapitre 6</strong></p><p>La lumi�re s'intensifiait.</p><p>Telle la ros�e de l'aube qu'aspirent les rayons du soleil, elle se sentait partir vers cette lumi�re de plus en plus blanche, de plus en plus vaste, comme serait une vo�te ou un chemin sans fin. Comme la ros�e de l'aube, elle se dissolvait, s'�vaporait, se percevait essence et quintessence ainsi qu'un parfum qui fuit et tremble, � la fois visible et invisible. Soulev�e, elle partait, elle partait. L� o� il n'y a plus ni douleur ni crainte.</p><p>La morsure d'une promesse lui revint, suspendit la course �ternelle, lui fit demander�:</p><p>��Viendra-t-il avec moi�?</p><p>Elle demeurait suspendue, �tir�e, d�chir�e par une nostalgie d�mesur�e, plus torturante que tous les supplices de la Terre.</p><p>��<emphasis>Non. Pas encore�! Il doit demeurer en ce monde.</emphasis></p><p>Elle eut conscience de crier malgr� elle.</p><p>��Alors, je ne veux pas. Je ne peux pas�! Je ne peux pas... le laisser seul.</p><p>Et la lumi�re s'effa�a. La pesanteur s'empara d'elle, tout � l'heure si l�g�re, l'oppressa jusqu'� la suffocation, et un sang br�lant insinua dans ses veines le feu de la fi�vre violente qui la faisait grelotter et claquer des dents.</p><p>Le chevalier de Malte, en tunique rouge de guerre, mourait sous les pierres de la lapidation. Un projectile plus violent en pleine poitrine l'avait jet� � terre et, maintenant, l'on ne voyait plus, �mergeant d'un tas de cailloux, que sa main dont les doigts se crispaient.</p><p>Pourquoi, tourn� vers Ang�lique, lui avait-il cri�, au moment d'�tre livr� aux fureurs de la foule musulmane�: ��Je vous ai donn� votre premier baiser���?</p><p>Tout n'�tait que folie, �garement. Ce qui dominait en elle, c'�tait la d�ception cruelle. Ainsi, elle �tait en Alger, elle n'avait fait que r�ver qu'elle l'avait retrouv�, celui qu'elle cherchait, son amour disparu�: Joffrey�! Joffrey�!</p><p>Elle avait donc march� en vain, travers� en vain les d�serts et les mers. Elle se retrouvait prisonni�re. Prisonni�re d'Osman Ferradji, dont la main noire tenait la sienne tandis que la fi�vre la br�lait de son incandescence. Elle entendait son propre souffle, pr�cipit�, entrecoup�, sifflant entre ses l�vres dess�ch�es. Elle allait mourir.</p><p>��Non, se r�p�tait-elle. Non. Lutte et triomphe. Tu lui dois cela. Car, m�me si je ne l'ai pas retrouv�, je ne peux pas... je ne peux pas <emphasis>le laisser seul. </emphasis>Il a besoin de moi. Il a besoin que je survive. Lui, le plus fort et le plus libre des hommes. Il m'a vue. Je suis plant�e dans son c�ur. Il me l'a dit. Je ne peux pas lui porter ce coup. Les autres lui ont port� trop de coups. Et pourtant, je voudrais partir l� o� toute fi�vre s'apaise. Il ne faut pas mourir. Il faut s'�vader du harem...</p><p>��Colin va venir. Il �cartera Osman Ferradji. C'est d�j� arriv�. Il me ram�nera sur les chemins de la libert�, � Ceuta o� M. de Breteuil m'attend de la part du roi. Colin, Colin, pardonne-moi.</p><p>��Ainsi donc, <emphasis>il </emphasis>n'a pas compt�. Car alors, cela ferait sept et non pas six. Et la Voisin, la sorci�re avait dit�: six. Il n'a m�me pas compt� dans mon destin. Rien�! Un souffle�! Chut, tais-toi�! C'est un secret. ��Car, disait la virago qui se penchait � son chevet, toutes ses m�ches hors de son bonnet douteux... ma p'tite dame, croyez-moi, faut rien regretter... Les enfants, �a ne fait que compliquer l'existence. Si on ne les aime pas, �a encombre. Si on les aime, �a rend faible...��</p><p>��Colin, Colin, pardonne-moi�! Emm�ne-moi. H�tons-nous�! Je ne veux pas qu'il mette � la voile et qu'il croie que je l'abandonne sur ce rivage.</p><p>��O� est-il�?</p><p>Malgr� son appel, il ne venait pas. Des formes bizarres pench�es sur elle essayaient de la ma�triser, de la paralyser. Elle se d�battait pour leur �chapper et courir.</p><p>Le hurlement aigu d'une voix d'enfant vrillait ses tempes � travers l'agitation martelante et �puisante des fant�mes autour d'elle, une voix de petite fille terrifi�e, appelant sa m�re, une voix qu'elle reconnut�: Honorine. Honorine qu'elle avait oubli�e, Honorine qu'elle avait abandonn�e, Honorine que les dragons du roi allaient jeter au feu ou sur les piques.</p><p>Elle la vit, brandie par eux, avec sa chevelure en aur�ole aussi rouge que celle de l'horrible Montadour et aussi rouge que leurs horribles bonnets rouges de dragons du roi, les longues m�ches de leurs bonnets s'agitant comme des langues obsc�nes autour de leurs mufles hideux de re�tres poss�d�s de la joie cruelle et paillarde d'immoler une enfant, jet�e par la fen�tre d'un ch�teau en flammes.</p><p>Elle poussa un cri terrible, un cri d'agonie.</p><p>Et soudain, le silence revint et elle se vit dans la chambre de la maison de Mrs Cranmer.</p><p>Elle �tait � Salem, petite ville d'Am�rique dont le nom veut dire paix, et dont les habitants ne trouvent jamais la paix.</p><p>Elle reconnaissait tr�s bien la chambre et s'�tonnait de la consid�rer sous un angle inhabituel et, somme toute, amusant. Car elle voyait tout, comme si elle avait pu en d�tailler la composition du balcon d'un �tage sup�rieur.</p><p>Le lit dans un recoin, le bahut, le secr�taire, une petite table, un fauteuil, un miroir, des ��carreaux�� de tapisserie, l'ensemble troubl� et d�rang� par le tourbillon de gens qui entraient, se pr�cipitaient, se tordaient les mains, les bras, ressortaient, semblaient appeler et crier. Mais ce ballet saugrenu, per�u � travers l'agr�able silence, ne l'indisposait pas, attach�e qu'elle �tait � en d�couvrir le sens, jusqu'� ce qu'elle e�t not� qu'il semblait s'ordonner en une spirale sans cesse recommenc�e autour de deux points�: le lit au fond de son alc�ve o� il lui parut distinguer une femme �tendue, et la table centrale sur laquelle �tait pos� une sorte de panier d'o� �mergeaient deux petites t�tes.</p><p>Deux roses dans un nid.</p><p>Elle sut qu'un sentiment de responsabilit� la rattachait � ces menus bourgeons, taches ros�es, floues, c�te � c�te, si douces, si sages, si seules et si loin.</p><p>��Pauvres petites choses, pensa-t-elle, je ne peux vous laisser.��</p><p>Et dans l'effort qu'elle fit pour se rapprocher d'eux, elle provoqua la rupture du silence, se trouva projet�e dans une cacophonie de bruits fracassants et �clatants, d'�clairs et de tonnerre, per�ant une obscurit� hach�e de trombes de pluie tombant comme des hallebardes.</p><p>Son c�ur faillit �clater de joie. Elle l'aper�ut, lui, marchant � grands pas � travers les rafales qui gonflaient son manteau. Ainsi donc, elle n'avait pas r�v�! Elle savait bien qu'elle l'avait retrouv�, et qu'ils marchaient maintenant ensemble vers Wapassou, sous des cataractes de pluie. Elle l'appela dans la temp�te.</p><p>��Je suis l�! Je suis l�!��</p><p>Il ne semblait pas l'entendre et marchait toujours et, tout pr�s, elle voyait son visage creus� et ravag� que la pluie semblait napper de larmes. C'�tait une sc�ne hallucinante, incoh�rente, car, � travers la pluie qui faisait gr�siller des torches plus fumeuses que lumineuses, elle distinguait beaucoup de monde, des Indiens � l'abri sous leurs couvertures de traite, les Espagnols de Joffrey dont les cuirasses luisaient, et ce chapeau pointu, ce tromblon en bandouli�re, c'�tait Shapleigh qu'elle avait tant attendu. Mais qui �tait Shapleigh�?</p><p>��Je dois �tre malade, ou r�ver.��</p><p>Elle �tait mal � l'aise. L'obscurit� tr�s profonde �tait anormale. Mais ce n'�tait pas un r�ve car elle continuait d'entendre. Elle entendait la pluie qui frappait un toit. Pluie, ronflements, susurrements... Une grasse jambe tr�s blanche, � la cuisse dodue prolong�e par la boule ronde d'un genou suivi d'un mollet rebondi et d'un petit pied courtaud, s'agitait tout pr�s d'elle, dans le noir, comme un gros ver obsc�ne et p�le...</p><p>��Cette fois, je suis en enfer��, se dit-elle, tant les mouvements convulsifs des cr�atures indistinctes qui se d�battaient dans l'ombre lui parurent recr�er ce grouillement de copulations acharn�es entre d�mons et damn�s, que leur montrait m�re Saint-Hubert, au couvent de Poitiers, dans un grand livre intitul� <emphasis>La divine com�die </emphasis>du po�te Dante Alighieri et dont les gravures illustrant ��Les cercles de l'Enfer�� donnaient des cauchemars aux ��grandes�� qu'elle voulait ��averties��. Sauf que, dans cet enfer pr�sent, les d�mons, comme ce tant�t les anges, parlaient anglais. Car, lorsque soutenus par tout un d�cha�nement de souffles et de soupirs, les contorsions et tressautements de cette jambe blanche, qui paraissait doubl�e d'une autre jambe de l'autre c�t� d'un fort arri�re-train masculin, se furent apais�s, une voix s'�leva qui disait en anglais�:</p><p>��Je suis perdue�! Et vous aussi, Harry Boyd.</p><p>L'enfer paraissait donc se r�duire � ce seul couple effray�, et les autres formes qu'elle devinait auraient bien pu �tre des vaches au repos dans une �table, ou des moutons dans une bergerie. Ang�lique, � bout de stupidit�s, r�fl�chit que, pour faire cesser cette n�faste absurdit� qui lui infligeait tant d'�tranges visions, elle poss�dait au milieu du visage, en bonne place, deux paupi�res qu'il lui suffirait de soulever, et elle consacra toutes ses forces � ce difficile exercice, car ses paupi�res �taient de plomb, soud�es, ferm�es � jamais. Enfin, un peu de lumi�re filtra. Tr�s lentement, elle ouvrit les yeux, reconnut le ciel de lit, les oiseaux de soie brod�e qui avaient hant� ses souffrances et son d�lire.</p><p>Une lumi�re, douce comme du miel dans une veilleuse de verrerie teint�e, �clairait l'alc�ve.</p><p>Des notes de musique... C'�tait la pluie au-dehors, s'�gouttant en bulles sonores.</p><p>Elle tourna la t�te, par un infini effort, pour perdre de vue les oiseaux dont elle commen�ait � voir s'agiter les ailes soyeuses pour un envol, et vit les anges, cette fois seuls, assis � son chevet, qui la veillaient. Elle ne s'�tonna pas. Apr�s l'enfer, le paradis. Mais le paradis n'est pas le ciel, raisonna son esprit embrum� qui n'avait jamais aim� rester inactif et reprenait ses droits.</p><p>Le paradis est toujours terrestre. Comme l'enfer d'ailleurs. Le paradis, c'est le bonheur sur Terre par le secret transmis du bonheur infini. En regardant ces deux cr�atures si belles � son chevet, appuy�es l'une � l'autre et m�lant leurs chevelures blondes dans un mouvement d'abandon qui rapprochait leurs t�tes lass�es, elle sut qu'un message lui �tait d�livr�, une infime parcelle de ce qu'elle avait cru entrevoir lorsqu'elle montait vers la lumi�re infinie.</p><p>� cet instant, les messagers du ciel se regardaient l'un l'autre. La clart� irradiant de leurs yeux clairs se m�lait dans une intense expression de reconnaissance �blouie et, � leurs fins profils cisel�s par l'or de la lampe, et si proches, elle sut que leurs l�vres, <emphasis>ignorantes de la mal�diction des corps, souvent se joignaient.</emphasis></p><p>La lettre A sur leur sein, la lettre �carlate, rayonnait, prenait des proportions immenses et un mot s'inscrivait en rouge phosphorescent�: AMOUR.</p><p>��C'est donc cela, se dit-elle, ce commandement nouveau. Je n'avais pas compris�: l'amour.��</p><p>Une v�rit� �blouissante, jusqu'alors falsifi�e, tronqu�e, m�connue, s'imposait, s'inscrivait en lettres de feu�:</p><p><emphasis>Au del� des corps</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Mais, par les corps</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Le sourire de Dieu.</emphasis></p><p>��Elle est �veill�e�!</p><p>��Elle a repris conscience.</p><p>Les anges chuchotaient, toujours en anglais.</p><p>��Ma s�ur bien-aim�e, nous reconnais-tu�?</p><p>Elle �tait �tonn�e par ce tutoiement dont on lui avait dit, qu'en anglais, on ne l'adressait qu'� Dieu.</p><p>Ils se penchaient au-dessus d'elle et ses doigts touchaient la soie de leur longue chevelure.</p><p>Ils existaient donc. Ainsi, par eux, elle �tait d�sormais d�positaire d'un grand secret.</p><p>Ils �chang�rent un regard de joie triomphante.</p><p>��Elle rena�t�!</p><p>��Il faut appeler l'Homme Noir.</p><p>L'Homme Noir, encore�! Allait-on retomber dans les folies t�n�breuses�? Ang�lique en avait assez de d�lirer et de passer d'une transe � l'autre.</p><p>Elle se d�roba, se confia au sommeil comme au sein maternel.</p><p>Cette fois, elle savait qu'il s'agissait d'un bon sommeil, un vrai sommeil humain, profond et r�parateur.</p><p>*****</p><p>Un bruit de charroi lui cassait la t�te. Il faudrait faire cesser le passage de ces chevaux qui, dehors, tramaient de lourds tombereaux. Elle dormait trop, trop bien, trop longtemps.</p><p>��Il faut la r�veiller.</p><p>��Mon amour, il faut vous r�veiller...</p><p>��R�veille-toi, petite�! Le d�sert est loin. Nous sommes � Salem.</p><p>Des voix l'adjuraient et la d�rangeaient et lui r�p�taient�:</p><p>�Salem, Salem, Salem. Nous sommes � Salem, en Nouvelle-Angleterre. R�veillez-vous�!��</p><p>Elle ne voulait pas les contrarier, les d�cevoir. Elle ouvrit les yeux et elle tressaillit car son regard, une fois habitu� � la lueur blessante d'un soleil �clatant, tomba tout d'abord sur un n�grillon en turban agitant un �ventail puis sur la face barbue et blonde d'un g�ant�: Colin Paturel, le roi des esclaves de Miquenez, au royaume de Marocco.</p><p>Colin�! Colin Paturel�!</p><p>Elle le fixait avec tant de crainte d'�tre � nouveau la proie d'hallucinations, que Joffrey de Peyrac dit doucement�:</p><p>��Ma mie, ne vous souvenez-vous pas que Colin nous a rejoints en Am�rique et qu'il est aujourd'hui gouverneur de Gouldsboro�?</p><p>Il se tenait de l'autre c�t� du lit et de reconna�tre son cher visage la rassura d�finitivement. Machinalement, elle leva les mains pour arranger son jabot de dentelles nou� � la diable.</p><p>Il sourit.</p><p>Maintenant, elle voulait bien se retrouver � Salem. Paix sur la Terre aux hommes de bonne volont�. Ils remplissaient la chambre. Dans la lumi�re crue du soleil���il faisait tr�s beau ce jour-lࠖ�elle distinguait en sus du n�grillon deux chapeaux pointus puritains, un Indien � longues tresses, une ravissante petite Indienne, un soldat fran�ais en redingote bleue, Adh�mar, puis de nombreuses femmes, en cottes bleues, noires, brunes, cols et coiffes blancs. Parmi elles, il y avait trois ou quatre jouvencelles, assises pr�s de la fen�tre devant des flots d'�toffes, qui cousaient, cousaient, comme si leur participation au bal du prince charmant d�pendait de leur diligence.</p><p>��Et... Honorine�? Honorine�!</p><p>��Je suis l�, cria une petite voix pointue.</p><p>Et la t�te d'Honorine surgit au pied du lit, tel un diablotin, les cheveux �bouriff�s, �mergeant de la courtepointe sous laquelle elle �tait demeur�e cach�e des heures.</p><p>��Et...</p><p>Une r�miniscence angoiss�e faisait palpiter son c�ur surmen�... deux roses dans un nid.</p><p>��Les... Les petits enfants�?</p><p>��Ils vont bien.</p><p>Des pr�occupations de m�re se mirent � trotter dans sa t�te vide. Les nourrir�? Son lait�? La fi�vre avait d� le tarir ou le rendre n�faste pour eux.</p><p>Devinant son tourment, tous les assistants se pr�cipitaient pour lui expliquer, la rassurer, puis se taisaient d'un m�me coup, ne voulant pas l'�tourdir par le ch�ur de leurs voix conjugu�es.</p><p>Enfin, par bribes, chacun ajoutant son mot, on la mit au courant avec pr�caution. Oui, son lait s'�tait tari et il fallait s'en f�liciter car, si la fi�vre d'un engorgement s'ajoutait � celle qui la consumait... Oh�! Bonne Sainte Vierge�!</p><p>Non, les enfants n'en p�tiraient pas. On leur avait trouv� de bonnes nourrices. L'une �tait la femme d'Adh�mar, la solide Yolande, qui �tait survenue � point avec son poupard de six mois. L'autre, la bru de Shapleigh.</p><p>La bru de Shapleigh�?</p><p>On lui expliquait tout peu � peu. Il ne fallait pas qu'elle se fatigue, seulement reprendre des forces. La trame des �v�nements se remettait en place. Elle aurait voulu savoir comment Shapleigh... Et pourquoi le n�grillon�?</p><p>Mais elle �tait encore trop fatigu�e.</p><p>��Je voudrais voir le soleil, dit-elle.</p><p>Deux bras forts, celui de Joffrey d'un c�t�, celui de Colin, de l'autre, l'aid�rent � se redresser sur ses oreillers et la soutinrent. On s'�carta afin qu'elle p�t voir la lumi�re qui entrait � flots par la fen�tre grande ouverte. Et ce miroitement d'esquilles d'or au loin, c'�tait la mer.</p><p>Elle gardait le souvenir d'une tentation sublime qui l'avait entra�n�e, aspir�e vers la route d'une lumi�re sans fin. Le souvenir, la sensation s'estompaient... Cela laissait au fond de l'�me comme une poussi�re de nostalgie.</p><p>En retour, pour sa vie sauvegard�e parmi les �tres qu'elle ch�rissait et qui se pressaient autour d'elle, l'entourant de leur chaude affection, de leur amour, de leur tendresse, de leur joie de la retrouver vivante et de la voir sourire, elle connut qu'elle �tait la plus heureuse femme du monde.</p><p>*****</p><p>La lourde chaleur avait c�d� en orage fracassant. La nuit o� Ang�lique avait failli mourir, vent, �clairs, tonnerre, pluie cinglante se disputaient ciel et terre. Lorsqu'elle �tait revenue � elle dans la nuit, il ne restait plus que la pluie, gaufrant la rade, noyant les �les, transformant les rues en ruisseaux rouges, tandis que, des toits pointus � pans coup�s, l'eau ruisselait en chantonnant dans des tonneaux pos�s dans l'herbe � l'angle des maisons.</p><p>L'intemp�rie se calmant, ce concert de mille cascades dura longtemps encore, demeurant seul � emplir les alentours jusqu'� ce que, les chants d'oiseaux prenant le relais sous les feuillages inond�s, il n'y e�t plus que le rythme syncop� d'�gouttements qui tombaient, puis se rar�fiaient, en belles notes rondes et r�veuses. Et la ville �mergea, pimpante, verniss�e, toute pleine d'�clats de soleil, qui faisaient briller les fruits m�rs dans les vergers et miroiter les d�cors de morceaux de verre ou de fa�ence incrust�s dans les plinthes des maisons.</p><p>Cela avait dur� trois jours. Un vrai d�luge qu'on avait cru destin� � escorter le deuil d'une belle jeune femme �trang�re et de ses enfan�ons, et qui ressuscitait, on en fit la remarque, � l'instant m�me o� le soleil reprenait ses droits. La chaleur aussit�t reparut, mais l'on respirait mieux.</p><p>Ang�lique parvenait difficilement � �chapper � l'�tourdissement et � la faiblesse o� l'avait plong�e l'acc�s pernicieux de cette fi�vre palustre dont elle gardait les germes en elle depuis la M�diterran�e et qui s'�tait ajout�e aux perturbations de l'accouchement.</p><p>Elle continuait de flotter dans le vague, de tomber dans le sommeil comme dans la mort, de s'�veiller, persuad�e qu'un temps infini s'�tait �coul� et que jamais, <emphasis>jamais, </emphasis>on ne quitterait Salem et on ne parviendrait � Wapassou.</p><p>Joffrey de Peyrac la rassurait, lui disait qu'on atteignait � peine la fin de l'�t� et qu'elle serait sur pied en moins de dix jours, en tout cas assez valide pour s'embarquer sur <emphasis>L'arc-en-ciel, </emphasis>o� elle pourrait achever sa convalescence. Il l'assurait aussi qu'ils se trouveraient � Wapassou avec leurs petits princes bien avant les frimas, sans pour cela avoir manqu� de s�journer le temps n�cessaire � Gouldsboro.</p><p>Mais Ang�lique avait perdu la notion du temps. Pour elle, les minutes �taient des heures, les heures des jours, les jours des semaines.</p><p>�lie Kempton lui amena un de ses almanachs des saisons qu'il vendait au long des fleuves et des c�tes, afin de lui d�montrer qu'il y avait � peine deux jours qu'elle avait repris connaissance. Mais alors, elle s'embrouilla tout � fait et la danse des feuillets, dont les lettres et les images d�filaient sous ses yeux, lui donna le vertige.</p><p>Que faisait l� le colporteur du Connecticut�? Bien s�r, il �tait l�! Pourquoi pas�? Il y avait longtemps qu'il avait pr�vu de se trouver � Salem en m�me temps que la flotte de M. de Peyrac. Et le n�grillon, aper�u au r�veil, n'�tait autre que son petit aide Timothy. Et Mr Willoagby�? <emphasis>Of course, </emphasis>Mr Willoagby �tait � Salem, lui aussi. En fort bonne sant� et toujours fac�tieux. Mais �'aurait �t� trop ajouter aux �preuves de lady Cranmer que de l'introduire dans la maison.</p><p>Dans ses premiers moments de lucidit�, elle fut consciente d'attacher une ridicule attention aux moindres d�tails de la v�ture de ceux ou celles qui se penchaient sur elle. Elle les reconnaissait, mais l'on e�t dit que sa pens�e ne pouvait aller au del� d'un regard superficiel qui �tait surtout sollicit� par un ruban d�nou�, un col blanc ou des manchettes d'un beau glac�, le grain ou la couleur d'une �toffe. Comme chez les enfants, son �il se fixait, cherchant, aurait-on dit, � comprendre, � replacer son esprit dans le rythme confus et d�sordonn�, trop multiple, trop diversifi�, de la mat�rialit� des choses.</p><p>Comme elle avait �t� attir�e par la tache rouge sur la robe des anges et que cette lettre A s'�tait ensuite gonfl�e dans son d�lire pour chanter�: ��Amour, Amour��, le moindre objet, tissu ou ruban, lui paraissait dou� d'une vie propre, et elle �prouvait le besoin de le toucher et de le remettre � sa place, comme pour l'apaiser et lui rendre son caract�re inerte.</p><p>C'est ainsi que, lorsque Joffrey de Peyrac se pencha sur elle, elle leva machinalement ses deux mains diaphanes et rectifia le n�ud du jabot de dentelle, un peu l�che, puis lissa le col de la redingote, mal rabattu, geste d'�pouse tendre et pr�occup�e de l'apparence de son �poux, mais qu'elle n'e�t jamais eu si elle avait �t� lucide. C'�tait plut�t lui qui passait l'inspection de son entourage, et comme tout chef de guerre soucieux de se pr�senter � son poste de commandement ou d'aller au combat, sans un d�faut dans sa tenue, il ne sortait des mains de ses valets ou �cuyers que v�tu et harnach� sans d�fauts, apportant aux siens et � ses hommes la m�me attentive surveillance.</p><p>Mais, durant le combat qui s'�tait livr� ici, il n'�tait pas surprenant que lui-m�me se f�t laiss� aller � quelques n�gligences et ce geste d'Ang�lique l'avait fait sourire tant il �tait � la fois inusit� de sa part, charmant et tendre, et lui apportait la preuve qu'elle revenait parmi eux.</p><p>Et elle, sentant sous ses doigts le rugueux de la broderie, continua son geste afin de caresser une �paule dure et robuste et c'�tait comme si elle avait touch� terre, cess� de se mouvoir dans l'�ther parmi les fant�mes.</p><p>Ce sourire au-dessus d'elle, c'�tait son sourire. Durant tout ce ��voyage��, c'�tait ce sourire qu'elle avait craint de ne plus revoir et cette inqui�tude �tait demeur�e comme un minuscule noyau noir au sein de la lumi�re paradisiaque�; et c'�tait le regret de ce sourire et de ces l�vres dont elle aimait le dessin ourl� et sensible, un peu mauresque, qui lui avait fait demander�: ��Viendra-t-il avec moi�?��</p><p>Elle avait subi la force de son charme qui l'avait fait revenir, puisqu'elle avait quitt� le chemin de lumi�re et recommenc� � le chercher parmi les personnages de sa vie...</p><p>Pour lors, ayant regagn� le monde terrestre, il lui fallait faire ��le point��, un peu comme les navigateurs.</p><p>Elle reprit donc pied dans le r�el. Assez rapidement puisqu'on le lui affirmait, mais d'une fa�on qu'elle jugeait pour sa part chaotique et lente.</p><p>Troubl�e, elle ne cessait de craindre de ��battre la campagne��. Il lui fallait relier �v�nements et visions, ce qu'elle en avait surpris ou compris � travers les brumes et les d�chirements de la fi�vre ou de son esprit �gar� par les approches de la mort, et remettre objets et gens � leur place. Ce n'�tait pas chose ais�e, car, en fait, tout le monde �tait � l'envers apr�s ces jours terribles d'affliction, comme si un tremblement de terre avait �branl� non seulement la maison, mais la ville, en son absence. Et elle trouvait � tous un air hagard et un comportement h�sitant, comme si chacun avait �t� retourn� comme une chaussette, contraint, dans les heures du drame, � montrer une face de lui-m�me soigneusement conserv�e � l'abri de tous regards jusqu'alors et qu'on souhaitait n'avoir jamais l'occasion de mettre au jour.</p><p>�tait-elle coupable�? Qu'avait-elle racont� dans son d�lire�?</p><p>Deux femmes en s�v�res bonnets blancs, tr�s �troits, qu'elle voyait aller et venir sans bien les discerner, l'une derri�re l'autre, et la premi�re portant une sorte de baguette, lui parurent �tre, plus qu'elle-m�me, source d'affolement.</p><p>Quelqu'un lui raconta que d�s qu'elles �taient entr�es dans la maison, elles avaient d�clar� que le berceau n'�tait pas � la bonne place, le lit de l'accouch�e non plus, car � ces emplacements, montaient vers eux des ondes nocives issues de failles souterraines.</p><p>��Regardez le chat�!</p><p>En effet, � peine avait-on boug� le berceau que le chat �tait venu s'asseoir et se rouler en boule � l'endroit m�me o� il se trouvait plac� auparavant, ce qui �tait une preuve de ce qu'elles avan�aient, car l'on sait que les chats, au contraire des humains, recherchent ces blessures invisibles de l'�corce terrestre pour s'y recharger de forces telluriques.</p><p>��Et la maison, alors�?</p><p>��La maison, non plus, n'est pas � la bonne place. Br�lez-la�! dirent-elles.</p><p>Car, assez malignement, sire chat allait ensuite s'asseoir en diff�rents lieux, et l'on s'�tait mis � d�placer les meubles avec angoisse, d'abord les lits, puis les tables, o� l'on prenait les repas, puis les armoires, d'o� ce bruit de charroi qu'Ang�lique avait entendu dans son sommeil, et qui lui brisait la t�te.</p><p>��La maison non plus n'est pas � la bonne place, r�p�tait, cat�gorique, l'une des femmes en bonnet blanc, suivant celle qui tenait la baguette de sourcier, et suivie elle-m�me par le chat.</p><p>��Br�lez-la, br�lez-la�!</p><p>��Ce sont des quakeresses magiciennes, chuchota Mrs Cranmer pench�e vers Ang�lique. Elles sont inqui�tantes.</p><p>Ang�lique la regarda fixement, intrigu�e par son aspect. Elle la reconnaissait difficilement et � certains moments, pas du tout, et elle se demandait alors qui �tait cette femme grima�ante, la l�vre agit�e, le teint gris, les yeux creus�s, la prunelle dilat�e, qui s'inclinait vers elle entre les rideaux, la chevelure en d�sordre.</p><p>��Je ne comprends pas, disait-elle, pourquoi le consistoire ne les a pas encore expuls�es de la ville�! Pourquoi me regardez-vous ainsi�?</p><p>��Madame, est-ce la mode � Londres pour les dames de ne porter qu'une seule boucle d'oreille�?</p><p>Mrs Cranmer porta vivement la main au lobe de son oreille.</p><p>��Oh�! <emphasis>God�! </emphasis>J'ai oubli� de mettre l'autre. Je ne sais plus o� j'ai la t�te. On me d�range cent fois par jour, m�me quand je suis � ma toilette. Pourvu que je ne l'aie point �gar�e�!</p><p>Elle s'enfuit en g�missant.</p><p>*****</p><p>Ang�lique s'en voulut de l'avoir d�concert�e. Elle se reprochait d'�tre plus indiff�rente aux paroles qu'on lui adressait qu'� ces v�tilles vestimentaires. Mais, pour l'instant, cela l'aidait � participer � la vie, tandis qu'elle oubliait presque aussit�t les mots qu'on pronon�ait devant elle. Il y avait des questions qu'elle n'osait prof�rer, de peur qu'on ne la cr�t de nouveau reprise par les fi�vres. Elle se demandait par exemple o� �taient pass�s les anges aux longues chevelures blondes et leur absence l'attristait. Elle n'avait tout de m�me pas r�v�! De cela, elle �tait certaine�: ils �taient venus, puisque les enfants �taient vivants.</p><p>Elle les reconnut soudain � la lettre A rouge brod�e sur leurs corsages, lorsque les deux femmes en bonnets blancs qui faisaient si peur � Mrs Cranmer s'inclin�rent vers elle avec leurs sourires s�raphiques, dans l'intention de la soigner et de lui arranger son lit.</p><p>��Mais o� sont donc vos cheveux�? s'exclama-t-elle.</p><p>��Sous nos bonnets, r�pondirent-elles, en riant. Il �tait temps. Mrs Cranmer en faisait tout un drame, mais nous �tions au lit quand il est venu nous chercher pour sauver l'enfant. Nous n'avons eu que le temps de passer nos robes communes et de le suivre avec tous nos cheveux sur les �paules. Durant deux jours nous n'avons pu quitter votre chevet et celui des enfants.</p><p>��Qui est venu vous chercher�?</p><p>��L'Homme Noir�!</p><p>L'esprit d'Ang�lique vacilla � nouveau... L'Homme Noir�! Un j�suite�! Toujours cette image mythique de la pr�diction�! Puis, elle se souvint qu'ils �taient en Nouvelle-Angleterre et que si, en Nouvelle-France, les Indiens convertis d�signaient souvent les religieux de la compagnie de J�sus sous le nom de ��Robes Noires��, il y avait, primo, peu de chances qu'il s'en trouv�t du c�t� de Salem o� ils �taient consid�r�s comme pires que le diable, secundo, que le diable lui-m�me pouvait �tre d�sign� sous le terme de l'Homme Noir par les puritains. Shapleigh y avait fait allusion la premi�re fois qu'elle l'avait rencontr� avec son tromblon dans la for�t et l'on pouvait se demander si cette croyance, fortement ancr�e dans les esprits et que confirmaient les th�ologiens avec toutes sortes de r�f�rences, n'�tait pas n�e de la peur qu'inspirait aux premiers immigrants, jet�s sur un rivage hostile et inconnu, la grande for�t primitive et sans fin, hant�e de b�tes sauvages et de pa�ens, qui commen�ait � quelques pas de leurs habitations rustiques. Et l'on pouvait les comprendre.</p><p>Car, plus encore que la mer des t�n�bres qu'ils avaient r�ussi � traverser, la for�t �tait leur ennemie, opposant � leur marche de pionniers, d�sireux de cultiver la terre nourrici�re, un front d'arbres serr�s et ne leur accordant ce peu de terre arable qu'au prix d'efforts �puisants. Elle reculait, cette for�t, sans doute, emportant ses d�mons, mais elle �tait sans fin. Il �tait donc �tabli que l'Homme Noir hantait la for�t primaire, rassemblant sous sa houlette les cr�atures pa�ennes qui lui �taient soumises. Si jamais le voyageur solitaire venu de l'ancien monde le croisait, l'apparition noire lui tendait un livre �pais et lourd avec une fermeture de fer rouill� et une pointe m�tallique termin�e en bec de plume.</p><p>���cris ton nom dessus, disait Satan.</p><p>��Avec quelle encre�?</p><p>��Avec ton sang.</p><p>��Mais si je refuse�?</p><p>Alors le diable ricanait, d�nudait la poitrine de son interlocuteur et y apposait par magie une marque rouge. Puis il ordonnait�:</p><p>��Signe maintenant�! Car l'enfer t'a quand m�me marqu�.</p><p>Ainsi, des centaines, des milliers de voyageurs attard�s ou partis � l'aventure, d�daigneux de la force religieuse de leur communaut�, avaient �t� marqu�s de la sorte par Satan, surtout dans les premiers temps, car, maintenant, les fid�les avertis se comportaient avec plus de prudence. C'est pour rappeler cette terreur salutaire des �uvres de Satan qui guette toujours l'indisciplin� ou la forte t�te, que les vertueux puritains avaient institu� l'usage de la lettre �carlate � porter par le coupable en cas de scandales particuli�rement r�voltants mais ne n�cessitant pas toutefois la peine de mort qui ne s'appliquait, elle, qu'aux meurtres ou aux crimes de sorcellerie.</p><p>��Qui donc, dites-vous, est venu vous chercher pour sauver l'enfant�? demanda-t-elle de nouveau apr�s un long instant de r�flexion que les deux quakeresses avaient mis � profit avec une dext�rit� qu'elle n'e�t pas d�savou�e pour lui �ter sa chemise, la baigner des pieds � la t�te d'une eau parfum�e, la panser, la rev�tir de linge frais, changer les draps de la couche et la taie des oreillers.</p><p>Et maintenant qu'elle les voyait si proches et distinguait la finesse de leur peau lisse et fra�che, la beaut� de leurs traits juv�niles, elle comprenait pourquoi elle ne les avait pas reconnues en ces deux femmes qui terrorisaient Mrs Cranmer et les avait prises pour des anges. Car il s'agissait de tr�s jeunes femmes�: l'une, grande et �lanc�e, devait avoir vingt-cinq ans et l'autre semblait � peine sortie de l'adolescence.</p><p>� sa question, elles �chang�rent un coup d'�il malicieux de gamines fautives, puis l'a�n�e prit la parole�:</p><p>��Pardonne-nous, ma s�ur, d'avoir os� l'appeler l'Homme Noir. Mais nous savons qu'il n'y a en lui rien de diabolique. Nous l'appelions ainsi, les premi�res ann�es qu'il venait � Salem, car, v�tu de sombre, avec ses yeux et ses cheveux noirs, il nous effrayait un peu. Depuis, nous avons appris � le conna�tre et quand il est venu nous chercher, nous l'avons suivi.</p><p>��Mais qui�? insista Ang�lique, inqui�te � la pens�e de ne pas bien comprendre et d'�tre rest�e d�rang�e d'esprit ou d'avoir perdu la m�moire.</p><p>��Mais lui, le pirate fran�ais de Gouldsboro.</p><p>Fallait-il comprendre que c'�tait de Joffrey qu'elles parlaient�?</p><p>Fallait-il comprendre que Joffrey restait, aux yeux des populations du Massachusetts, le pirate fran�ais�? Et alors, fallait-il comprendre que c'�tait Joffrey qui �tait all� chercher... les anges�?</p><p>Elle s'endormit si brusquement, et si profond�ment, qu'elle ne pouvait croire en s'�veillant qu'on �tait le m�me jour et qu'elle n'avait dormi qu'une petite heure.</p><p>Mrs Cranmer �tait de nouveau l�, ayant retrouv� sa deuxi�me boucle d'oreille, et Ang�lique, repos�e, non seulement la reconnut, mais se r�jouit de la voir car, par la suite, ce qu'elle put apprendre de plus coh�rent sur les �v�nements qui s'�taient d�roul�s pendant les jours de son inconscience, ce fut � Mrs Cranmer qu'elle le dut. Elle apparaissait par �clipses, mais Ang�lique avait l'impression qu'elle ne cessait de demeurer en faction soit au pied de son lit, soit dans la ruelle entre l'alc�ve et le mur, et il y avait un peu de cela, car la pauvre Mrs Cranmer, boulevers�e par ce qui se passait dans sa demeure, consciente qu'elle n'y pouvait rien et qu'on ne l'�coutait pas, se r�fugiait pr�s d'Ang�lique, sentant que celle-ci, malgr� sa faiblesse, l'�coutait attentivement. L'Anglaise gardait ainsi un l�ger espoir que, mise au courant de certaines choses, la comtesse de Peyrac saurait intervenir en sa faveur. Ce fut donc par elle, tout d'abord, qu'Ang�lique eut quelques �claircissements sur celles qu'elle continuait � nommer les anges. Cela se fit en trois entretiens, mais si longue �tait l'histoire et si �trange, qu'Ang�lique en garda l'impression d'avoir �cout�, durant des jours et des nuits, un interminable conte oriental, comme en d�bitent � longueur de journ�e certains mendiants des villes islamiques.</p><p>Mrs Cranmer commen�a � remonter fort loin dans le pass�, lui parlant d'un petit groupe de ��quakers�� qui �taient venus, dix ans plus t�t, chercher refuge � Salem, la plupart des leurs ayant subi � Boston des condamnations d'emprisonnement et de flagellation.</p><p>On leur fit accueil, plut�t pour d�savouer le gouverneur Wintrop de Boston que par tol�rance envers les membres d'une secte inconnue, estim�e des plus dangereuses par les th�ologiens du Massachusetts. Mais ils �taient peu nombreux et promirent de se tenir � l'�cart, de respecter les lois civiles et de ne se livrer � aucun pros�lytisme de leurs impudentes doctrines. Parmi eux, se trouvait une tr�s jeune veuve nomm�e Ruth Summers. Or, elle demanda d'embl�e � �tre admise parmi les puritains de Salem, se plaignant d'avoir �t� entra�n�e par ses �ducateurs quakers hors des chemins de la v�rit�. La v�rit� seule et unique, qui, comme il avait �t� �tabli par l'�vidence, �tait sortie pure et r�g�n�r�e de la R�forme, mouvement religieux engag� par le moine inspir� allemand Martin Luther, sanctionn� par le pr�tre fran�ais �clair� Jean Calvin, et qui, apr�s avoir connu la purification de ses erreurs, comme l'anglicanisme, gr�ce � la lutte du grand philosophe �cossais John Knox, instigateur du puritanisme, avait trouv� son expression parfaite en frayant son chemin parmi les <emphasis>dissidenters </emphasis>ou ��non-conformistes�� pers�cut�s. Au bout d'un si�cle, en s'�cartant du presbyt�rianisme h�sitant, elle �tait parvenue � atteindre la <emphasis>purissima religio, </emphasis>la religion pure et sans tache dont, � la suite des proph�tes d'Isra�l, l��p�tre de Jacques et tout le Nouveau Testament esquissaient les traits, dans la forme du ��congr�gationalisme�� qui avait servi de base � l'�tablissement de la charte du Massachusetts et qui se pratiquait � Salem.</p><p>On fit passer � Ruth Summers des examens s�v�res. Il fallut reconna�tre qu'elle savait � qui elle avait affaire et qu'elle avait �tudi� � fond la question, ne faisant point aux s�v�res gardiens de la loi qui pr�sidaient aux destin�es de l'�tat l'injure de les confondre avec tant de coreligionnaires atti�dis ou �gar�s, qu'on avait pris l'habitude de d�signer comme eux, pour plus de commodit�, par l'appellation globale de ��puritains��.</p><p>Comme elle �tait fort intelligente et se montrait avis�e dans les affaires qu'elle avait entreprises, on l'accepta. Son int�gration fut h�t�e par son mariage avec Brian Newlin, un habitant de Salem, qui l'avait remarqu�e au proc�s et souhaitait l'�pouser.</p><p>Ils prirent en concession une ferme aux environs. Et cela faisait un couple exemplaire de plus dans la capitale du Massachusetts, jusqu'au jour o�...</p><p>Arriv�e � ce point de son r�cit, Mrs Cranmer s'interrompit, regarda autour d'elle, puis se rapprocha d'Ang�lique. Sa voix se fit chuchotement.</p><p>��...jusqu'au jour o� Ruth Summers, devenue Ruth Newlin, �pouse de l'honorable Brian Newlin...</p><p>La voix de Mrs Cranmer baissa plus encore tandis que ses yeux s'�carquillaient�:</p><p>��... aper�ut N�mie Shiperhall dans l'�tang...</p><p>Ayant �nonc� cette phrase sybilline, Mrs Cranmer se redressa. Puis elle se tut, comme �cras�e par la r�v�lation.</p><p>��Que faisait N�mie Shiperhall dans l'�tang�? demanda Ang�lique au bout d'un moment.</p><p>La dame pin�a les l�vres et prit un air fuyant. Il y avait longtemps de cela et elle n'�tait plus tr�s s�re, fit-elle d'un ton qui prouvait qu'elle se souvenait au contraire fort bien.</p><p>��En tout cas, continua-t-elle en hochant la t�te, les parents de N�mie Shiperhall n'avaient pas m�rit� d'avoir une fille comme cela.</p><p>Mais elle fut interrompue par l'arriv�e d'une servante et dut s'en tenir l�.</p><p>Quand Mrs Cranmer reprit son r�cit����tait-ce une heure apr�s ou le lendemain�?���Ang�lique avait oubli� la moiti� de l'histoire et elle se demandait pourquoi Mrs Cranmer avait entrepris de la lui raconter. Tous ces noms anglais qui se m�langeaient dans sa t�te...</p><p>Entre-temps, elle avait appris le pr�nom de ses propres enfants�: Gloriandre pour la fille, Raimon-Roger pour le gar�on. Pourquoi ces noms�? Qui les leur avait donn�s�? Et maintenant qu'elle y songeait, les avait-on baptis�s�? Ondoy�s seulement�? Cette pens�e du bapt�me qu'elle avait oubli�, alors que son petit enfant �tait en danger de mort, la tourmenta. Fallait-il croire vraiment qu'elle �tait devenue irr�ligieuse�?</p><p>��Irr�ligieuse peut-�tre, mais non s�par�e de Dieu��, se dit-elle aussit�t.</p><p>��Je t'ai retir�e et mise au large��, avait dit la voix, �cho d'un psaume plein de tendresse et de sollicitude.</p><p>Mrs Cranmer paraissait impatiente de poursuivre son r�cit.</p><p>��... Cela, on l'avait su d�s sa naissance, que N�mie Shiperhall �tait une sorci�re. Mais on le sut d�finitivement � la suite de l'histoire de la veuve Ruth Summers, �pouse Newlin. Car celle-ci, l'ayant aper�ue dans l'�tang, descendit illico de sa carriole, la prit dans ses bras, l'embrassa sur la bouche, et l'emmena dans une cabane qu'elle avait gard�e d'avant son mariage, au fond des bois. Et de ce jour, elles ne se quitt�rent plus. Ce qui �tait bien la preuve que N�mie Shiperhall �tait une sorci�re, mais aussi que Ruth Summers-Newlin, dont on avait tout � fait oubli� qu'elle �tait n�e quakeresse, car elle �tait rigoureuse dans l'exercice des pri�res et n'avait eu, depuis longtemps, aucune relation avec ses anciens coreligionnaires, que Ruth la Convertie donc avait toujours �t�, sous ses dehors rigoristes, une convertie plus que suspecte. Car �tait-il normal que, poss�dant ferme, �tables, granges et bergeries, sans parler des entrep�ts et de la petite �choppe sur le port, elle conserve en secret, dans la for�t, une cabane o�, comme on le sut plus tard, elle se rendait seule souvent, pr�textant qu'elle allait vendre au march� ses charcuteries et ses fromages�? Or, que pouvait-elle bien y faire, dans cette cabane, sinon rencontrer le diable�?</p><p>D�sormais, elles v�curent l�, honnies de tous, ajoutant au scandale cr�� par leurs turpitudes, celui de recueillir une enfant de gitans, une fillette abandonn�e sous un buisson de sumac par une tribu de Roms qu'un navire, par m�garde, avait laiss�e descendre � terre. Ces sauvages et obscurs individus se croyaient arriv�s � Rio de Janeiro du Br�sil et on avait d� les chasser vers le sud avec leurs singes, leurs haridelles et deux chariots bariol�s, en esp�rant que de ville en village, les dix ou douze colonies anglaises se les repasseraient jusqu'� la Floride espagnole sans subir leurs mal�fices.</p><p>Il n'y avait donc pas � s'�tonner que M. de Peyrac, pour les amener de leur cabane jusqu'ici, se soit nanti d'une forte escorte. Il avait d� m�me faire garder la porte de la demeure des Cranmer par ses gardes, piques tendues, pour tenir � distance la foule qui s'�tait rassembl�e en les apercevant et ne pouvait retenir un grondement � leur apparition tant elles paraissaient insolentes, avec leurs cheveux r�pandus sur les �paules. Elles auraient beau pr�tendre qu'elles n'avaient pas eu le temps de se coiffer...</p><p>��Mais... de <emphasis>qui </emphasis>parlez-vous donc enfin�? r�clama Ang�lique.</p><p>��Mais, des inf�mes cr�atures qui souillent ma demeure�! s'�cria Mrs Cranmer, choqu�e de voir qu'Ang�lique, apr�s une histoire aussi sombre et scandaleuse, ne montrait pas plus d'indignation. Ah�! Les voici�!</p><p>Elle se retira avec crainte derri�re les rideaux.</p><p>Les ��inf�mes cr�atures�� p�n�traient dans la pi�ce, rieuses, portant chacune un poupon, suivies de l'enfant des Roms, une fille de quinze ans, pieds nus et yeux de braise, couronn�e de fleurs et charg�e d'un panier de beaux fruits, poires, pommes et prunes, qu'elle posa sur la table, et d'une corbeille pleine de p�tales qu'elle commen�a � semer sur le dallage afin de rafra�chir et de parfumer la chambre. L'a�n�e, tout en remettant les enfants au berceau, disait que, le soleil brillant aujourd'hui et le vent s'att�nuant, elle avait descendu les b�b�s au jardin et leur avait fait faire leur premi�re promenade sous le ciel de Dieu.</p><p>Ang�lique, d'un signe, pria Mrs Cranmer de se rapprocher et lui parla � mi-voix.</p><p>��Vous en avez trop dit. Pr�cisez maintenant. Qui sont-elles�?</p><p>��Mais je viens de vous le dire�!</p><p>��Vous divaguez. Ces femmes ne peuvent �tre les personnes dont vous m'avez parl�. Elles sont beaucoup trop jeunes�!</p><p>L'Anglaise eut un sourire � la fois entendu et triomphant.</p><p>��Ah vous voyez�! Vous aussi�!</p><p>��Comment, moi aussi�?</p><p>��Vous aussi vous pouvez constater les effets de leur magie.</p><p>Elle chuchota�:</p><p>��On dit que... Satan leur a donn� <emphasis>le secret de l'�ternelle jeunesse�!</emphasis></p><p>Par la gr�ce du ciel, Mrs Cranmer fut appel�e ailleurs et Ang�lique soupira de soulagement en la voyant dispara�tre. Elle �tait �puis�e.</p><p>Lorsqu'elle rouvrit les yeux, les deux femmes aux sourires s�raphiques se penchaient sur elle avec des linges blancs et un bassin d'eau chaude.</p><p>Son regard dut refl�ter un peu d'�garement.</p><p>��Ma s�ur, rassure-toi, dit l'a�n�e en passant � plusieurs reprises sa main fine devant les yeux fixes d'Ang�lique comme pour la distraire d'un cauchemar.</p><p>��Comment vous nommez-vous�? demanda-t-elle.</p><p>��N�mie Shiperhall, r�pondit la cadette.</p><p>��Ruth Summers, fit l'autre.</p><p>Elles pronon�aient N�mie et Ruth � la fa�on h�bra�que.</p><p>Il fallait y croire�!</p><p>��Elles ont le secret de la jeunesse �ternelle��, avait dit Mrs Cranmer.</p><p>Ang�lique en regardant le visage de ��ses�� anges se rassurait d'y d�couvrir, plut�t � l'expression du regard ou � un pli grave et mature des l�vres, la possibilit� qu'elles aient pu vivre tant d'�v�nements lointains et cacher, derri�re les apparences d'une vingtaine printani�re, trente ou trente-cinq ans d'�ge.</p><p>Ruth surtout, la veuve Summers, la fermi�re vertueuse... Cette histoire ne tenait pas debout.</p><p>��Que faisait N�mie Shiperhall dans l'�tang�? demanda Ang�lique.</p><p>Se pr�parant � la soulever pour lui retirer ses draps, elles s'interrompirent et �chang�rent entre elles un demi-sourire.</p><p>��Ah�! Elle vous a racont� cela�! fit Ruth.</p><p>Elle mit son bras autour des �paules de son amie et elles se regard�rent en silence, les yeux pleins de lumi�re.</p><p>��Ce n'�tait pas sa faute, reprit-elle avec douceur. Elle est n�e comme �a. Elle voyait la couleur de l'�me des �tres autour de leur t�te et pouvait gu�rir par imposition des mains. Elle effrayait par ses pouvoirs miraculeux. Et ce fut le malheur de sa vie, surtout lorsqu'elle devint tr�s belle. Car les jeunes gens la courtisaient, mais n'osaient point se d�clarer et la fuyaient, disant qu'elle portait malheur. Pourtant, elle n'�tait que beaut� et bont�.</p><p>Elles se regardaient toujours. Puis, comme ayant de la peine � quitter les sph�res du r�ve, elles se mirent, avec diligence, � dispenser � Ang�lique leurs soins habituels, tout en parlant et lui racontant leur histoire.</p><p><emphasis>Tout d'abord l'histoire de Ruth Summers.</emphasis></p><p>Par les commotions morales qu'elle avait subies, en son enfance, par la pers�cution dont ses parents quakers �taient l'objet, l'histoire de Ruth, n�e Mac Mahl, veuve Summers, �pouse Newlin, ressemblait �trangement � celle de Guillemette de Montsarrat, la seigneuresse de l'�le d'Orl�ans, en Nouvelle-France, dont l'esprit demeurait marqu� pour avoir assist� � l'�ge de sept ans au supplice de sa m�re, immol�e comme sorci�re sur un quelconque b�cher des marches de Lorraine.</p><p>Mais, si Guillemette avait travers� la vie avec cette plaie au c�ur d'une injustice aussi inexplicable qu'intol�rable�����Regarde petite sorci�re�! Regarde ta m�re qui br�le�!�����et une chaude haine pour les gens d��glise, et n'avait trouv� la paix qu'en s'�loignant, sinon des vivants, du moins de la soci�t� commune et moutonni�re qui, docile et satisfaite de ses lois et de ses institutions, constitue ce qu'on appelle la soci�t� tout court des gens ��comme les autres��, elle, Ruth, qui avait d� �tre une longue fillette fort jolie, aux tresses blondes, s'�tait r�volt�e tr�s t�t contre l'ostracisme dont �tait victime sa douce et tendre m�re. Avec son visage plein de lumi�re qui souriait toujours, elle r�pondait aux insultes, aux horions et aux crachats par une inalt�rable courtoisie, et l'enfant, arriv�e en Am�rique � douze ans, consciente d'�tre sur une terre o� de vieilles servitudes de rang ou de situation n'avaient pas � se maintenir, ne comprenait pas ce qui d�cha�nait contre eux la haine de personnes qui �taient venues comme eux de la vieille Angleterre et qui, comme eux, travaillaient dur, s'enrichissaient de leur labeur, avaient foi en le m�me Dieu et v�n�raient le m�me Christ... Ses parents, talentueux et industrieux, prosp�raient rapidement partout o� ils plantaient les premiers piquets de leurs maisons, mais � peine devenaient-ils ais�s que les tracasseries commen�aient et qu'on leur faisait grief de la moindre attitude, ne leur reprochant m�me pas d'avoir pr�ch�, seulement d'avoir travers� le village.</p><p>Ruth enviait les petites puritaines qui, s�res de leurs droits, sur cette terre du Massachusetts, passaient en groupe devant sa maison, en lui faisant les cornes et en criant�: ��Tremble�! Tremble, diablesse�!�� Elle aurait voulu se m�ler � elles et, elle aussi, aller faire les cornes au ��bouc �missaire�� d�sign�: le catholique, le quaker, l'�vang�liste ou le baptiste. Et pourtant, pouvait-on r�ver atmosph�re plus douce et plus sereine que celle qui r�gnait dans les familles de leur secte, sous le toit de chaume des maisons, au sein des petits villages ou hameaux, qu'il fallait souvent quitter � peine �difi�s et qu'une foule hargneuse et sombre venait br�ler derri�re eux, comme s'ils y avaient laiss� les miasmes de la peste�?</p><p>Cette exclusion �tait encore plus insupportable pour la jeune Ruth que les dangers de coercition qui la mena�aient.</p><p>Malheureusement pour elle, elle �tait absolument imperm�able � l'illumination int�rieure qui habitait la plupart de ses coreligionnaires et les aidait � supporter tant d'avanies. Son effort pour dissimuler � leurs yeux la s�cheresse et la r�volte de son esprit l'�puisait. En v�rit�, elle les trouvait stupides de se glorifier de ce sobriquet de <emphasis>quakers�:</emphasis> les <emphasis>trembleurs, </emphasis>dont on les avait affubl�s, parce qu'un mystique cordonnier du Leicestershire, George Fox, s'�tait un jour lev� de son escabeau et �tait parti proclamer par les chemins qu'il fallait trembler���<emphasis>to quake��</emphasis>devant Dieu et ne s'occuper que du Saint-Esprit.</p><p>Il n'avait pas tort, ce cordonnier, de pr�cher un peu de bont� et de mis�ricorde dans une Angleterre ravag�e o� catholiques et r�form�s, puritains et anglicans se d�coupaient en morceaux depuis des d�cennies, au nom d'un dieu d'amour.</p><p>Mais Ruth aurait pr�f�r� que George Fox rest�t � coudre ses chaussures dans son �choppe d'artisan, car les adeptes de la <emphasis>Soci�t� des Amis </emphasis>se lev�rent par milliers pour le suivre et cela n'eut d'autre r�sultat que de fournir de nouvelles victimes aux gibets et de nouveaux fuyards sur les routes de l'Oc�an.</p><p>� seize ans, Ruth, petite quakeresse itin�rante de la c�te Atlantique, �pousa John Summers � peine plus �g� qu'elle, mais si grand et beau, lisse et pur comme un ange, adolescent vigoureux, jeune laboureur tenace, pieux, courageux et souriant. Il l'aimait, heureux, inconscient de la fougue et de l'amertume qui se d�veloppaient en elle. Riche d'une nouvelle force depuis, elle d�cida de r�sister aux brimades de leurs compatriotes, r�clamant pour les quakers ce qu'ils �taient venus eux aussi chercher si loin�: la libert� et le droit de prier � leur fa�on.</p><p>Ils se veng�rent alors sur le jeune �poux et le condamn�rent au pilori, pour une peccadille, se gaussant qu'il ��tremble�� aussi devant sa femme et ne sache la faire taire. L'oublia-t-on volontairement au banc d'infamie, par une nuit de grand gel�? Il mourut.</p><p>Les clameurs de Ruth Summers caus�rent grand scandale, mais l� encore���y avait-il eu en elle quelque chose qui inspirait aux juges de la crainte et qu'ils n'osaient outrepasser�?���ils la punirent en arr�tant ses parents. Honteusement flagell�e sur la place du march�, sa m�re d�c�da quelques jours plus tard. La purulence s'�tant mise dans les plaies de son dos, une fi�vre ardente la ravagea.</p><p>Son p�re, lui, fut condamn� � avoir une oreille tranch�e, sanction coutumi�re, selon la loi, pour un premier d�lit. Au deuxi�me d�lit, c'�tait l'autre. L'ex�cution n'eut pas lieu. La veille, on vint avertir Ruth que son p�re, dans sa prison, s'�tait fendu le cr�ne en manquant une marche.</p><p>Il fallait partir. Une force soudaine et d�cisive habitait Ruth Summers.</p><p>Elle convainquit la plupart des membres de la <emphasis>Soci�t� des Amis </emphasis>de remonter vers le nord et br�la elle-m�me les demeures qu'ils laissaient derri�re eux.</p><p>On sait qu'� Salem, elle se d�solidarisa des siens, jusqu'au jour d'hiver et de frimas o�... ��elle aper�ut N�mie Shiperhall��.</p><p><emphasis>Et maintenant c'�tait l'histoire de N�mie.</emphasis></p><p>��Lorsque je la vis pour la premi�re fois, elle �tait plong�e dans l'�tang glac� jusqu'au cou, son p�le visage �mergeant comme une grande fleur de n�nuphar, raconta-t-elle. ��Eux��, pr�s du bois, ils attendaient, en chantant des psaumes, que le diable sorte par sa bouche. Oui, sa bouche �tait entrouverte, car elle allait expirer. Pauvre petite chose... Qu'aurais-je pu faire d'autre que de sauter � bas de ma carriole et de courir l'arracher � son noir tombeau�? D�j� la glace se refermait comme un carcan autour de son cou et � peine l'avais-je tir�e sur la rive que la seule chemise qui la v�tait gelait sur son corps et que la pointe de ses longs cheveux devenait cassante comme du verre. Je l'ai embrass�e sur les l�vres, disait Ruth Summers, ses pauvres l�vres bleues et glac�es. Je voulais tant lui communiquer mon souffle, la chaleur de ma vie�!</p><p>Elle n'avait pas pris le temps de d�faire le n�ud, lui aussi durci de gel, de la grosse corde qui, attach�e sous les aisselles de la jeune fille, rejoignait � la branche d'un arbre une poulie et permettait de la hisser de temps � autre hors de l'eau, afin de constater si le mal �tait bien encore l� ou si on pouvait le consid�rer comme <emphasis>d�finitivement </emphasis>extirp�.</p><p>Courant � sa carriole pour y prendre un couteau, la jeune fermi�re s'�tait content�e de trancher la corde et, chargeant N�mie Shiperhall sur son dos, l'avait port�e jusqu'� sa cabane.</p><p>��M'en a-t-on fait une affaire de cette cabane�! riait-elle en secouant la t�te. Tout d'abord cette petite hutte n'�tait pas, comme on l'a r�p�t�, dans la for�t, mais en lisi�re de la for�t... Mon mari, averti du scandale par la rumeur, se pr�senta. Je lui interdis de franchir le seuil de ce refuge d�sormais sacr�, d�sormais le mien. Il comprit et se retira. Alors, je tra�ai un cercle avec des pierres devant la maison que nul ne devrait jamais outrepasser. Cela les terrorisa tous, je ne sais pourquoi. Personne ne semble envisager que c'est un devoir pour chacun de savoir, selon le temps, les circonstances, se pr�server ou se d�gager d'insupportables contraintes.</p><p>��Je sentais que le service de Dieu me commandait d�sormais d'aimer N�mie Shiperhall, de la d�fendre des m�chants, de l'aider � �panouir ses dons qui �taient de bienfaisance, le don de gu�rir et que la haine d'un certain bonheur dispens� aux humains pour les aider � vivre poussait les gens chagrins et fielleux � d�truire avec elle, s'ils n'�taient parvenus � compl�tement les �touffer et d�truire en elle.</p><p>��Or, elle poss�dait le pouvoir du bien gr�ce � ses mains gu�risseuses. Ceux qui le savaient commenc�rent � venir la voir en secret. Ils s'agenouillaient devant le cercle de pierres et nous suppliaient.</p><p>��J'ai fait alors b�tir une sorte de grange un peu plus loin et nous avons commenc� de gu�rir ceux qu'on nous amenait.</p><p>Tout cela �tait racont� par bribes, entre deux soins rapides donn�s � l'accouch�e ou aux enfants. Ang�lique �coutait avec avidit�, comme elle aurait d�vor� une miche de pain apr�s une marche �puisante, ou bu l'eau fra�che d'un puits, apr�s le d�sert. Oui, c'�tait une sensation de nourriture que lui apportaient ces voix et ces paroles avec leur saveur cors�e et pleine des ferments vivaces d'une v�ritable histoire. Deux vies�: de vraies douleurs et de vraies joies, de vrais combats et de vrais d�fis�!</p><p>Un souffle �pique avait entra�n� hors de l'ordinaire ces humbles cr�atures promises au capot blanc ou noir des quakeresses et � l'existence path�tique d'un couple maudit, rel�gu�es l�-bas, dans la petite maison, � la lisi�re de la for�t. Ang�lique les comprenait, les rejoignait, �prouvant de cette confrontation avec elles comme une assurance nouvelle.</p><p>Loin de l'�puiser en effet, ces r�cits la ranimaient. Sa convalescence �volua rapidement sous le coup de fouet tonifiant de l'�change, car elle venait de rencontrer en ces deux femmes des �tres qui parlaient <emphasis>son </emphasis>langage.</p><p>Affaiblie, et de ce fait uniquement pr�occup�e par l'instant pr�sent, elle ne s'�tait jamais sentie aussi absorb�e par les p�rip�ties d'une histoire et impatiente d'en savoir la suite, que depuis le temps lointain o� elle �coutait, toutes oreilles ouvertes, les r�cits de la nourrice Fantine, dans le vieux ch�teau de Monteloup.</p><p>C'est un des dons de l'enfance que d'aimer tout ce qui l'initie. Ce go�t de l'initiation qui s'affadit par la suite, Ang�lique, en �coutant les deux ��quakeresses magiciennes�� de Salem, le retrouvait, vivace, au fond d'elle-m�me, dru, candide, avide.</p><p>Elle s'�tonnait parfois de si bien comprendre leur anglais, pourtant rapide et bourr� de mots compliqu�s ou d'expressions de terroir qu'elle ignorait. Langage ch�ti�, au demeurant, car toutes deux avaient fait des �tudes pouss�es et diversifi�es, l'�ducation des filles ayant toujours �t� consid�r�e avec s�rieux dans les sectes religieuses issues de la R�forme, le principe �tant pos�, d�s les pr�mices, que la femme aussi bien que l'homme pouvait officier et pr�cher la nouvelle foi, et tenir sa part dans l'exercice du culte.</p><p>Principe difficile sans cesse remis en question.</p><p>Saint Paul et ses �p�tres o� transparaissait sa misogynie biblique���n'�tait-il pas avant sa conversion l'un des membres de la secte des pharisiens�?��avaient caus� beaucoup de d�g�ts � ce sujet parmi les presbyt�riens et les congr�gationalistes issus du calvinisme.</p><p>Aujourd'hui, l'un des actes d'accusation les plus graves qu'ils portaient contre les quakers, c'�tait pr�cis�ment que les femmes y pouvaient accomplir l'office sacr� de la transsubstantiation du pain et du vin.</p><p>Ang�lique avait donc affaire � deux femmes intelligentes et cultiv�es, pittoresques dans leurs propos, habiles et d�cid�es dans leurs mani�res, charitables, gaies et indulgentes, quoique promptes � se bien d�fendre. Leur exaltation���ou ce qu'elle taxa en elles d'exaltation au d�but de leur rencontre���leur �tait une garde n�cessaire.</p><p>Pour demeurer ce qu'elles �taient, objet de scandale mais s�res de leur bon droit � l'�tre, il leur fallait l'affirmer, ou tout au moins le rappeler � tr�s haute voix en toute occasion, surtout quand les populations, un moment dompt�es, calm�es et comme s�duites par elles et leurs ��miracles��, piquaient une nouvelle crise et pr�tendaient les ramener, non pas dans les chemins de la vertu commune, car pour cela il �tait trop tard, mais dans les cloaques t�n�breux de la sorcellerie et de la d�bauche, d'o� on ne se devait de les tirer que pour les juger et pour les pendre.</p><p>Alors, des cort�ges se formaient. On sommait les juges et les r�gents de d�ployer des parchemins et de coiffer la toque pour le tribunal, et l'on se portait en hurlant vers la maison du bord des bois. Certains enrag�s pr�paraient des cordes, d'autres des fagots et des torches, promettaient d'�tre les premiers � porter le feu au chaume de cette cabane diabolique, et tous ne s'en arr�taient pas moins brusquement au cercle de pierres. Car ils �taient terrifi�s qu'elles se montrassent, si belles, sur le seuil, les priant, doigt tendu, de retourner chez eux. Plus terrifi�s encore, si elles ne se montraient pas, car alors, on les supposait envol�es magiquement, par la chemin�e, afin d'�chapper au ch�timent.</p><p>��Ils ont r�ussi � nous condamner � porter sur nos corsages le A du mot <emphasis>adultery.</emphasis></p><p>De la marque rouge et infamante de Satan, seul avait subsist� dans la juridiction du Massachusetts le A pour d�signer les femmes coupables d'adult�re, les autres lettres, le B de ��blasph�mateur��, ou le T de voleur <emphasis>(thief), </emphasis>�tant tomb�es en d�su�tude.</p><p>��J'acceptais la condamnation, dit Ruth, mais ce n'�tait pas juste pour N�mie, car elle n'avait trahi aucun homme, n'�tant pas mari�e...</p><p>Brian Newlin, l'�poux bafou�, avait-il port� plainte�? Non. On chercha � lui faire avouer que son �pouse, transfuge d'une secte maudite, sournoisement gliss�e dans le sein d'une communaut� pr�serv�e, lui avait ��nou� l'aiguillette�� et l'avait accabl� de toutes sortes de malheurs.</p><p>Mais il se tint coi et on finit par le laisser en paix. Il continua sa vie comme si de rien n'�tait, labourant ses champs, trayant ses vaches, barattant son beurre, tondant ses moutons, fr�quentant la <emphasis>meeting house, </emphasis>� peine moins sobre, � peine plus taciturne qu'auparavant.</p><p>��Je ne crains pas pour Brian Newlin, disait parfois Ruth, en tournant son visage vers les collines vertes, o� se trouvait la ferme dont elle avait �t� la ma�tresse. Les hommes sont lents et rebutent � d�couvrir d'autres lumi�res que celles qu'ils ont re�ues avec passivit� et conserv�es par indolence, mais non moins aptes � les accueillir et � les rechercher.</p><p>Elle augurait bien de la transformation d'un homme dont elle avait surpris, au cours de leurs ann�es de vie commune, qu'il se plaisait � lire et � relire en secret, dans un petit volume qui ne le quittait point et qu'elle avait cru �tre tout d'abord un livre de pri�res, les sonnets et �p�tres du po�te anglais Gabriel Harvey, prince de la rime et innovateur de l'hexam�tre dans la po�sie anglaise de la Renaissance et, comme il se doit pour toute personne s'autorisant � d�molir des th�ories en place et � en introduire de nouvelles, consid�r� comme suspect <emphasis>de r�bellion contre l'ordre �tabli�!</emphasis></p><p>��Que de querelles vaines�! dit Ang�lique, je ne comprends pas. J'ai souvenance qu'au cours d'un p�riple dans la baie de Casco, lors d'une escale sur l'�le Longue, j'ai rencontr� pour la premi�re fois des quakers. Ils ne m'ont pas paru dangereux, au contraire. La nuit �tait froide et l'une de ces femmes est venue me pr�ter son manteau.</p><p>��Que pouvons-nous contre la peur�? observa Ruth. Le bien fait peur. Le bien para�t toujours plus incompr�hensible que le mal. Et puis, ce que les gens d�testent le plus, c'est ce qui d�range des habitudes de convenance. Je suis persuad�e que George Fox a �t� moins redout� pour avoir supprim� tous les sacrements, que pour avoir pr�n� que les hommes �taient �gaux et leur avoir recommand� de ne pas �ter leur chapeau devant le roi. Pour ma part, j'ai moins scandalis� les esprits en intervenant pour une sorci�re qu'en abandonnant, sans m'en soucier, sur le chemin, les marchandises que j'allais vendre � la ville.</p></section><section><p><strong>Chapitre 7</strong></p><p>D�s les premiers moments de son retour � la vie, les deux jeunes femmes qui soignaient Ang�lique avaient tenu avec la derni�re �nergie � lui m�nager des moments de tranquillit�, surtout lorsque son mari, le p�re des enfants, le pirate fran�ais de Gouldsboro, qu'elles v�n�raient fort, se pr�sentait. Gr�ce � elles, le d�fil� des visites faisait tr�ve, et Ang�lique pouvait conna�tre ces instants d'intimit� familiale dont sont priv�es les reines accouch�es, avec la seule pr�sence de Joffrey de Peyrac aupr�s d'elle.</p><p>�'avait �t� une heure inoubliable que celle o�, pour la premi�re fois, Ang�lique assise dans son grand lit, appuy�e contre lui, lui la soutenant de son bras, ils avaient pu contempler avec bonheur leurs deux enfants nouveau-n�s. Ces femmes, dont Ang�lique ne savait pas encore qu'elles se nommaient Ruth et N�mie, les leur avaient apport�s sur un grand coussin de dentelle. Elles avaient dispos� le coussin sur les genoux d'Ang�lique, s'assurant que cela ne la fatiguait pas trop���ils �taient l�gers�!��puis elles s'�taient retir�es, montant la garde devant la porte, leur r�putation de magiciennes intimidant beaucoup plus les curieux et les visiteurs d��us et impatients que les sentinelles espagnoles au pied de l'escalier.</p><p>��Ainsi donc, vous avez d�cid� de demeurer parmi nous, petits princes�? fit-il avec douceur. Quelles sont vos intentions�?</p><p>Les deux miniatures, sur leur coussin de dentelle, les fixaient de leurs regards bleu�tres o� s'entr'apercevait comme le fond d'espaces infinis.</p><p>��Ils sont impressionnants�! dit Peyrac.</p><p>Il y avait de la fiert� et de l'amusement dans sa voix. Ang�lique, �merveill�e et encore incr�dule, se persuadait de leur existence. Ce fut l'instant de l'�change. Quatre personnages se rencontraient au seuil d'une vie commune qui promettait d'�tre longue, tendre et brillante, apr�s avoir failli �tre emport�e par la temp�te, � peine �bauch�e.</p><p>Les doigts de Joffrey se crisp�rent sur son �paule.</p><p>��Quelle peur j'ai eue, mon amour, fit-il d'une voix �touff�e. Quelle peur vous m'avez faite�!</p><p>Elle ne lui avait jamais entendu prononcer le mot peur, ne lui avait jamais connu ces accents angoiss�s, m�me au bord du naufrage, ou dans les plus grands dangers.</p><p>Elle leva les yeux sur lui. Ce visage proche tant aim�, elle l'avait vu tourment� de la m�me anxi�t�, dans un r�ve obscur travers� d'�clairs et de tonnerre, et si r�el qu'elle avait �prouv� le d�sir de poser ses l�vres sur sa joue marqu�e, ruisselante de pluie. Il marchait d'un pas rapide dans la temp�te... Il y avait eu aussi Shapleigh, le revenant.</p><p>��Qu'est-il arriv� � Shapleigh�? demanda-t-elle.</p><p>��Il n'�tait pas loin, figurez-vous, � deux milles d'ici. On l'a arr�t� et retenu prisonnier alors qu'il parvenait aux abords de Salem. Les hommes que j'avais envoy�s � sa recherche l'ont d�livr� dans un coup de force, mais il y avait risque d'�chauffour�e car ils �taient peu nombreux. Je suis all� � leur rencontre.</p><p>��Ah�! C'est pourquoi des hommes en armes avec des torches l'entouraient... Et que vous marchiez si vite sous l'orage.</p><p>Joffrey de Peyrac la regarda de c�t�, avec un sourire intrigu�, mais n'�mit pas de commentaires � cette r�flexion insolite.</p><p>��Oui, confirma-t-il, je suis arriv� juste � temps. C'�tait � nouveau une course d�cisive o� se jouaient nos vies. Je vous avais laiss�e � l'article de la mort, mais les jeunes femmes vous veillaient.</p><p>Fallait-il donc croire qu'elle �tait un fant�me quand elle l'avait aper�u dans la nuit et l'avait effleur�, voulant l'embrasser�?</p><p>Les deux b�b�s avaient ferm� les yeux et ils n'�taient plus que des petits �tres doux, respirant la s�r�nit� et le bonheur d'�tre en vie.</p><p>Elle inclina la t�te et, se d�tournant, posa ses l�vres sur la main de Joffrey. La chaleur de cette main brune qui la soutenait, des doigts �nergiques qui l'�treignaient avec tant d'inqui�te sollicitude, exaltait la douceur qu'elle �prouvait � s'abandonner contre son �paule.</p><p>Sa faiblesse n'�tait plus coupable. Elle pouvait �tre faible puisqu'il �tait l�. � demi assis contre le lit, il l'enveloppait de sa vigueur qu'elle n'avait jamais sentie aussi intangible, vitalit� forg�e par les �preuves, les blessures et les fatigues d'une vie de combat. Aujourd'hui, il �tait sa force et elle n'avait plus � lutter.</p><p>Ce fut un moment d�licieux. Un moment qui recommen�ait ce qui n'aurait jamais d� �tre bris� autrefois, elle pr�s de lui, tels qu'ils �taient en ce moment m�me, contemplant leur premier-n� dans un petit ch�teau du B�arn, au pied des Pyr�n�es, en la lointaine France.</p><p>Elle ne savait pas alors ce qui leur serait impos� � l'un et � l'autre, les chemins impr�vus de leurs destins. Destins que le grand eunuque Osman Ferradji annon�ait avec effroi et admiration�:</p><p>��Ils se rejoignent... J'ai lu dans les �toiles la plus �trange histoire du monde entre cet homme et toi... Il vient d'ailleurs... un homme du futur.��</p><p>Une voix avait dit aussi�:</p><p>��Non, pas encore, il doit demeurer sur Terre...��</p><p>��Nous ne savons rien, pensa-t-elle. Nous nous croyons les ma�tres. Nous croyons que c'est nous qui organisons tout. Chaque coup de gong du destin a sa signification � travers la nue.��</p><p>*****</p><p>��Je crois maintenant que j'ai failli mourir, lui dit-elle, � sa visite suivante. Car j'ai revu toute ma vie et l'on dit que cela arrive au moment de la mort. Je me croyais en Alger. Ce qui �tait le plus affreux, c'�tait de r�aliser qu'�tant prisonni�re de Moulay Isma�l, je ne vous avais pas encore retrouv�. J'�prouvais une d�ception affreuse.</p><p>Il caressa et suivit du doigt la courbe de son visage. Un peu d'ironie plissait ses paupi�res.</p><p>��Je comprends pourquoi vous parliez en arabe dans votre d�lire. Et vous appeliez sans cesse Colin Paturel, le roi des esclaves.</p><p>��Mais il fallait qu'il me d�livre du harem afin que je puisse vous retrouver�!</p><p>��Vous l'avez tant r�clam� que je l'ai pri� de venir sur-le-champ � Salem.</p><p>��De Gouldsboro�? Comment a-t-il pu arriver si vite�? fit-elle, � nouveau inqui�te de perdre la notion du temps.</p><p>Il rit et reconnut qu'il la taquinait.</p><p>En fait, ce voyage �tait pr�vu�: Colin devait les rejoindre � Salem, o� se tiendrait lors de leur passage une r�union des commer�ants de Gouldsboro, tels que Mercelot et Manigault avec leurs associ�s de Nouvelle-Angleterre. � son bord se trouvaient Adh�mar et sa femme Yolande, et leur b�b� de cinq mois.</p><p>Ang�lique avait la t�te trop vide pour chercher d'autres explications � l'heureux hasard des circonstances.</p><p>Oui, certes, elle avait failli mourir. Et plut�t deux fois qu'une, et m�me trois sans exag�rer. Tout le monde �tait d'accord l�-dessus. L'on discutait seulement de l'instant qui avait �t� le plus dramatique et o� l'on avait vraiment cru que ��c'�tait fini��.</p><p>Pour les uns, �'avait �t� lorsque, apr�s s'�tre redress�e avec un cri terrible qui faisait �cho aux hurlements de la petite Honorine dans une chambre voisine, elle s'�tait rejet�e en arri�re, rigide et livide. Pour d'autres, c'�tait, au plus fort de l'orage, au plus noir de la nuit, lorsque, la fi�vre la consumant, sa respiration se fit si pr�cipit�e qu'elle devenait imperceptible et que son c�ur parut sur le point de s'arr�ter, faute de pouvoir battre � ce rythme d�ment. Mais la crise la plus grave, celle o� elle avait �t� sur le point de leur ��filer entre les doigts��, c'�tait la premi�re, lorsqu'on lui avait vu aux l�vres, dans un visage de cire, un sourire paradisiaque. On croyait qu'elle s'�tait endormie. L'attention se portait alors sur le petit ��miracul頻. Soudain, son �poux et les ��magiciennes�� s'�taient pr�cipit�s vers elle, et il y avait eu de terribles minutes dans un silence o� se jouaient d'insondables d�crets, o� se combattaient d'incalculables forces.</p><p>Le souffle n'�tait revenu aux t�moins qu'avec la disparition de ce sourire d'un autre monde, qui la rendait si belle... pour l'�ternit�.</p><p>On avait vu la fi�vre monter et marquer son teint cireux d'une vague incandescente, mais tout valait mieux que le sourire.</p><p>La journ�e suivante s'�tait pass�e sans am�lioration. Mais, au soir, alors qu'�clatait l'orage, avaient eu lieu les deux autres crises, et on l'avait crue perdue.</p><p>S�verine lui raconta que, ce soir-l�, Honorine que l'on tenait � l'�cart et qu'elle gardait, s'�tait soudain jet�e face contre terre, hurlant comme une poss�d�e, se mordant les bras � pleines dents. Elle n'en serait pas venue � bout si l'une des femmes aux longs cheveux n'�tait venue, enfin, la calmer.</p><p>S�verine, d�vor�e d'inqui�tude, sollicitait des nouvelles. La gu�risseuse lui disait que les enfants �taient sauv�s, mais que leur m�re, comme s'offrant en sacrifice pour leurs vies, avait �t� sur le point d'expirer. � peine si leurs forces r�unies et celles de l'amour que lui portait son �poux avaient r�ussi � la ramener ou plut�t � la maintenir parmi les vivants. Nul ne pouvait encore se prononcer, car elle �tait la proie d'un acc�s de fi�vre palustre, que les Romains attribuaient au mauvais air���<emphasis>mala aria��</emphasis>�des mar�cages et pour laquelle il �tait bien connu qu'il n'existait aucun rem�de. Tout d�pendait de la r�sistance du malade � l'assaut de la fi�vre.</p><p>La jeune femme, avec laquelle S�verine s'�tait tout de suite sentie en sympathie malgr� son aspect �trange, lui avait affirm� qu'elle et sa s�ur feraient de leur mieux pour l'aider dans cette lutte, mais la fatigue du combat marquait leurs traits. Auraient-elles assez de forces pour retenir la mourante au bord de la tombe�?</p><p>S�verine, hagarde et oubli�e, �tait demeur�e seule, ber�ant Honorine dans ses bras�:</p><p>��J'ai pri�, madame, guettant les bruits de la maison difficiles � percevoir et � interpr�ter parmi le fracas du tonnerre.</p><p>Enfin, surgissant de la nuit ruisselante, comme un triton d'une caverne sous-marine, le vieux <emphasis>medicine-man </emphasis>Shapleigh �tait apparu sur le seuil, et avait �t� conduit au chevet de Mme de Peyrac o� il avait pu lui administrer le rem�de, <emphasis>le seul��</emphasis>�une d�coction d'�corces ou de racines���qui p�t subjuguer l'ingu�rissable fi�vre palustre de trop ancienne et sinistre r�putation.</p><p>Ang�lique �coutait et reconstituait avec ses propres souvenirs les �pisodes de son d�lire.</p><p>����Ils�� m'ouvriraient la cervelle pour savoir mon secret�! ricanait George Shapleigh. Mais qu'ils cr�vent tous des fi�vres... De rem�des, je n'en ai point pour eux.</p><p>Car il s'en �tait fallu de peu, cette fois, que le r�prouv� des for�ts am�ricaines f�t pendu. L'on avait molest� sa petite tribu, Maktara, l'Indienne P�quot avec laquelle il vivait depuis quarante ans, son Indien pisteur qui �tait donc son fils, et la femme de celui-ci, une Wapanoag.</p><p>Ce qui le f�chait le plus, c'�tait d'avoir manqu� le rendez-vous convenu avec Mme de Peyrac.</p><p>Il s'�tait pourtant mis en route dans le temps convenable, quittant son repaire de la pointe Maquoit, aux environs de Sheepscott avec son �pouse indienne, son fils, sa bru qui portait sur son dos, bien ficel�e sur une planchette dans son cocon de lani�res de couleur brod�es de perles, une petite quarteronne d'Anglais de quelques mois.</p><p>Mais malgr� ses ruses et ses d�tours, il avait �t� reconnu et appr�hend� aux abords de Naumbeag, � l'emplacement des premi�res s�cheries de morue de la compagnie de la baie du Massachusetts. Dans ces parages, on ne se contentait pas de lui en vouloir parce qu'il vivait dans les bois avec une femme indienne, ayant deux fois ratifi� son pacte avec le diable. Son contentieux avec le Massachusetts �tait plus grave. P�riodiquement, les h�ritiers de son ancien ma�tre, un apothicaire de Salem, venaient r�clamer, en l'indexant sur les fluctuations de la livre sterling, le prix de son passage de l'Oc�an, qu'il avait travers�, jeune apothicaire de dix-huit ans, et qu'il n'avait jamais rembours�.</p><p>��Mes secrets, je ne les donnerai qu'� vous, mi-lady. � vous et aux jeunes ��druidesses��.</p><p>Ainsi d�signait-il ses coll�gues en magie, Ruth et N�mie, qui, avec lui, avaient �uvr� � retenir sur Terre, pour le bonheur des vivants, Ang�lique de Peyrac et les merveilleux jumeaux�: Raimon-Roger et Gloriandre.</p><p>*****</p><p>��Mais pourquoi ces noms�? s'informait-elle enfin.</p><p>Autant qu'elle p�t s'en souvenir, le choix d'un pr�nom pour le futur b�b� n'avait pas encore �t� d�battu entre eux. Sa naissance leur semblait alors si lointaine. Ang�lique soup�onnait Joffrey de souhaiter une fille et le pr�nom d��l�onore avait �t� avanc�. Mais pour le gar�on, point.</p><p>Son mari lui donna quelques aper�us des d�lib�rations qui avaient pr�sid� � leurs pr�nominations, dans les premiers moments de leur venue au monde.</p><p>Gloria �tait le patronyme de la sage-femme irlandaise catholique qui l'avait assist�e de son mieux, la pauvre femme, et qui, jugeant les deux enfants condamn�s � une mort rapide, avait d�cid� de les baptiser illico. Les sachant papistes comme elle, elle baptisa la petite fille Gloria et pressa M. de Peyrac de pr�nommer le gar�on � son id�e.</p><p>��Alors, voyant comme un reflet dor� briller sur la t�te du pauvre petit, je me souvins de Raimon-Roger de Castillon, grand adversaire des Barbares du Nord durant l'extermination des Albigeois. Homme de victoires, surnomm� ��le comte roux�� par la l�gende, il me parut bon d'appeler la protection d'un vigoureux h�ros de ma province sur cette fr�le cr�ature, et je pronon�ai le nom de Raimon-Roger.</p><p>Quant � Gloriandre, c'�tait aussi une transformation occitane, qu'il avait ajout�e au pr�nom de Gloria, et il lui raconterait un jour, quand elle serait moins impressionnable, l'histoire qui s'y rattachait.</p><p>La sage-femme irlandaise, Gloria Hillery, mari�e � New York, avait surtout pratiqu� sa profession parmi des Hollandais, dont elle avait adopt� les coutumes qui environnent la naissance, qui sont nombreuses et attendrissantes chez ce peuple aimant les enfants jusqu'� les g�ter et les rendre insupportables. Si l'on n'avait pu boire le ��chaudeau�� d'usage, brass� avec un long b�ton de cannelle enrubann�, elle avait cependant envoy� ses filles dans toutes les directions annoncer la naissance aux voisins, � la parent� et, faute de celle-ci, les braves petites Irlandaises-Hollandaises avaient couru au port avertir les �quipages des navires fran�ais.</p><p>Puis, leur m�re les avait mises � broder les �criteaux qui devaient �tre suspendus � la porte de la maison, form�s d'une planchette recouverte de soie rouge encadr�e de dentelles. Pour la fille, le centre de la planchette �tait dissimul� par un rectangle de satin blanc. Puis, voyant la mort s'avancer, imminente, les mains agiles se h�t�rent de composer des �criteaux de soie noire qui allaient remplacer les autres et, l'orage �clatant, un �criteau de toile plus simple qui affronterait la pluie afin de pr�server ceux de soie et de satin.</p><p>Maintenant que tout danger �tait �cart� et que le soleil �tait revenu, les filles de la sage-femme piquaient l'aiguille pour des robes somptueuses, destin�es � un plus grand bapt�me ou � quelque c�r�monie o� les jumeaux devraient faire leur apparition publique.</p><p>Ainsi, Ang�lique apprenait qui �taient ces jouvencelles brodeuses, pench�es � longueur de journ�e sur des �toffes, et cousant dans la lumi�re de la fen�tre, sauf lorsque Ruth et N�mie les chassaient � grands gestes comme une vol�e de poules et mettaient tout le monde sur le palier.</p><p>Car la chambre n'avait cess� d'�tre le th��tre de mille intenses brins d'existence v�cus par tous ceux et celles qui y avaient acc�s. Moments d'enthousiasme, d'�motion, de lyrisme, d'effroi sacr�, de qui�te et chaleureuse promiscuit�, qui ne semblaient pouvoir s'�prouver que l� et lan�aient vers le seuil de la maison de Mrs Cranmer la moiti� de la ville et un nombre incalculable de d�l�gations d'�quipages, venant des navires � l'ancre dans le port. Il avait fallu recevoir par exemple les matelots de <emphasis>L'arc-en-ciel, </emphasis>du <emphasis>Mont-D�sert </emphasis>et du <emphasis>Rochelais </emphasis>dont certains avaient form� l'escorte du comte de Peyrac lorsque celui-ci �tait parti vers la maison des quakeresses chercher du secours pour son fils mourant, tous, fiers et rudes matelots, boulevers�s par une si �trange odyss�e et qui souhaitaient contempler et admirer de visu le ��ressuscit頻 de cette nuit-l�: Raimon-Roger de Peyrac de Morrens d'Irristru. Il y avait aussi ceux que leur n�cessit� attachait � ces lieux et, pour commencer, les deux nourrices indispensables, la bru de Shapleigh pour Gloriandre, l'Acadienne Yolande pour Raimon-Roger, toutes deux flanqu�es l'une de son Indien d'�poux, l'autre de sa robuste pouponne M�lanie, puis les domestiques de la maison, requis pour d'incessants services, Agar tressant ou r�pandant ses fleurs, la petite Honorine qu'on ne pouvait �loigner, S�verine son ange gardien, Mrs Cranmer, bien entendu... � toutes ces visites s'ajoutaient les all�es et venues des familiers qui estimaient, eux aussi, avoir un droit de pr�sence indiscut� soit par l'anciennet� de leur amiti�, soit par l'importance de l'emploi qu'ils �taient accoutum�s � tenir aupr�s de Mme de Peyrac et qu'ils �taient d�cid�s � remplir co�te que co�te malgr� les �v�nements. Et l'on voyait Kouassi-B�, l'aigrette de son turban de c�r�monie fr�lant les poutres du plafond, appara�tre au pied du lit avec son mat�riel pour le caf� et ses petites tasses de fa�ence dans leurs supports de bois, filigran�es d'argent. Il �tait assist� de Timothy et d'un autre enfant noir aux yeux farouches, marqu�s de tatouages bleus jusqu'au front, qu'ils avaient achet�s sur un march� de Rhode Island. On voyait aussi dans un coin �lie Kempton, occup� � vendre des noix de muscade � la sage-femme irlandaise en lui affirmant que ce n'�taient pas des billes de bois camoufl�es comme s'autorisaient parfois � en vendre ses coll�gues colporteurs du Connecticut, et Adh�mar qui surgissait, triomphant, apr�s avoir travers� la ville dans son uniforme de soldat fran�ais, pour rapporter de l'auberge de <emphasis>L'ancre bleue </emphasis>un plat de tripes � la mode de Caen de sa confection, et puis Shapleigh, avec son tromblon, ses livres, et d'autres encore...</p><p>S�verine, tr�s active, houspillait les servantes en cotte bleue trop lambines, apportait les oreillers envelopp�s de linge frais, les draps et leurs rabats de dentelle, afin qu'Ang�lique f�t comme une souveraine recevant ses sujets. En bonne Rochelaise huguenote, S�verine aimait le beau linge et pillait sans m�nagement les armoires de Mrs Cranmer. Celle-ci �tait au-del� des protestations et Ang�lique, pour panser des blessures secr�tes qui devaient s'envenimer chaque jour chez son h�tesse, lui parlait, la remerciait mille fois.</p><p>Elle avait <emphasis>vu </emphasis>celle-ci sangloter dans son mouchoir alors que l'on annon�ait sa mort et ce souvenir la rendait indulgente envers la pauvre dame.</p><p>Tous l'aimaient, tous, elle �tait heureuse de les voir, mais, les premiers jours surtout, bien que s'�vertuant avec gr�ce � ne d�cevoir personne, elle �tait reconnaissante � ses deux ��anges�� de leur m�nager, � elle et � son mari, des instants de r�pit.</p><p>Ang�lique ne se lassait pas de contempler les menus visages, si ravissants que l'on ne pouvait que s'extasier.</p><p>��Qui �tes-vous, petits princes�?��</p><p>Ils allaient donner un autre cours � sa vie. Il �tait �vident, rien qu'� regarder leurs petites faces hautaines, que le monde et l'histoire parleraient d'eux et ne la mentionneraient, elle, Ang�lique, qu'� titre de m�re des �tonnants jumeaux de Peyrac.</p><p>Mais n'�tait-ce pas d�j� leur pr�ter bien des intentions�? Cet air de hauteur qu'affectent les nourrissons ne leur vient-il pas, tout d'abord, de la difficult� qu'ils ont � tenir droites leurs petites t�tes branlantes�?</p><p>Elle riait�:</p><p>��Mes tr�sors�!��</p><p>Le petit gar�on, au cr�ne rond � peine parsem� d'un duvet p�le, lui �tait plus proche, car elle l'avait tenu mourant et cru p�rir de douleur de cet arrachement.</p><p>Elle eut un �lan vers Joffrey assis pr�s d'elle.</p><p>��C'est une chose terrible que d'�tre m�re, murmura-t-elle, tandis que ses grands yeux clairs s'effaraient. Pardonnez-moi, mon cher seigneur�: je crois que je vous ai oubli� en ces heures �pouvantables, lorsqu'il mourait entre mes mains.</p><p>��Et je me demande si ce n'est pas encore plus terrible d'�tre p�re, r�torqua-t-il d'un ton l�ger qui visait � att�nuer dans son souvenir le choc ressenti. Car, en ces heures, l'oubli vous a �t� donn�, non � moi. Il y a des tortures qui an�antissent tout souvenir, tout raisonnement. Vous en �tiez la proie. J'�prouvais la ran�on de mon corps intact, de ma force impuissante devant vos faiblesses menac�es.</p><p>��Certes, pour moi aussi le monde �tait devenu d�sert et t�n�breux, plus intenable et dangereux que je ne l'ai connu en aucune temp�te ou sanglante bataille. Mais je ne pouvais oublier que vous y demeuriez car c'�tait cela seul qui comptait. Votre vie � sauver, celle de ces deux petits �tres qui entra�naient la v�tre, et aussi celle d'Honorine car elle ne vous survivrait pas. Une d�faite que je n'avais pas le droit d'accepter, ni m�me d'envisager. J'�tais responsable de votre salut et... d�sarm�.</p><p>��Il est venu nous chercher, avaient dit Ruth et N�mie.</p><p>��Qui�?</p><p>��L'Homme Noir�! Le pirate fran�ais de Gouldsboro.</p><p>Et elles pouffaient.</p><p>��Ce n'est que plaisanterie�!... Ni pirate ni Homme Noir�! Nous l'aimons.</p><p>Maintenant qu'elle connaissait leur histoire, elle pouvait imaginer Joffrey de Peyrac se h�tant vers la cabane maudite � la lisi�re des bois, suivi de sa petite troupe sous la vo�te murmurante, dans le cr�puscule des grands ormes de Salem, s'arr�tant devant le cercle de pierres.</p><p>Il avait mis un genou � terre, lui qui avait refus� de s'agenouiller devant le roi, et il avait cri� en tendant les bras vers la maison des sorci�res�:</p><p>��Venez�! Venez�! Je vous en conjure, mes s�urs bien-aim�es�! Venez sauver mon fils qui se meurt�!</p><p>Ang�lique souriait en regardant Raimon-Roger. Cette petite chose � peine achev�e, qui alors n'avait m�me pas de nom, c'�tait d�j� pour lui�: <emphasis>mon fils </emphasis>qui se meurt�!</p><p>��Vous saviez qu'elles existaient�? Vous aviez entendu parler de leurs pouvoirs�? Vous les connaissiez�?</p><p>��Ah�! Je connais un peu tous les secrets de l'Am�rique, dit-il en riant. C'est ma t�che�! Si je veux soutenir et sauver les miens en cette terre sauvage, je me dois de conna�tre les secrets de l'Am�rique... Ses vrais secrets.</p><p>Ce n'�taient pas tout � fait des confidences qu'ils �changeaient ainsi. Mais ils se rapprochaient et le drame commun partag� les inclinait � se d�voiler l'un � l'autre des aspects jusqu'ici gard�s secrets de leurs pens�es.</p><p>Ils se sentaient entra�n�s par une soudaine excitation qui clarifiait l'esprit et lib�rait la contrainte des c�urs, � l'instar d'une boisson capiteuse qui, momentan�ment, changerait � leurs yeux les couleurs de la vie.</p><p>Sans le dire, Ang�lique s'inqui�tait.</p><p>Elle s'inqui�tait de savoir ce qu'elle avait bien pu raconter lorsqu'elle �tait inconsciente, et plus encore, de comprendre le sens de ce qu'elle avait travers�.</p><p>��Si l'on revoit sa vie, pensait-elle, c'est pour l'exorciser, ou l'effacer, ou apprendre qu'elle n'avait pas la grande importance qu'on lui pr�tait. Une bulle � la surface de la lumi�re.��</p><p>Car, ce qu'elle avait rev�cu�: Alger, le ch�teau en flammes, la matrone � son chevet disant�: ��Croyez-moi ma p'tite dame��, cela n'avait aucune importance, et ne l'avait tourment�e que par l'absence de Joffrey et la crainte resurgie de l'avoir perdu � jamais. Le reste �tait effac� depuis longtemps.</p><p>Car est effac�, oubli�, ce qui a cess� de nous faire souffrir. �tait-ce pour l'apprendre qu'elle �tait retourn�e mettre ses pas dans d'inutiles traces�?</p><p>��Je connais ces sortes de ��voyages��, lui dit-il. Il m'est arriv� d'en accomplir aussi dans la maladie, l'exc�s de la douleur sous les tracasseries du bourreau, ou par l'effet de l'enseignement de quelque initi� d'Orient, ce qui est plus int�ressant.</p><p>De sa promenade de fant�me, elle pr�f�rait ne pas parler, m�me � lui. Cependant elle la revoyait souvent car l'exp�rience n'avait pas manqu� de piquant. Il lui arrivait par exemple de regarder vers un coin du plafond, �tonn�e de n'y d�couvrir que les poutres des solives, et non une galerie � balustrade, d'o� elle avait vu <emphasis>d'en haut </emphasis>toute la chambre, les meubles, les gens affol�s, les b�b�s dans leur berceau, une femme dans un lit. En fait, elle commen�ait � se douter que cette femme immobile, c'�tait <emphasis>elle.</emphasis></p><p>Il y avait parmi les petites servantes de la maison une fille rondouillarde, particuli�rement encombrante, mais surtout insolente et d�sagr�able. Sans doute pour plaire � sa ma�tresse, Mrs Cranmer, elle ne cessait de grommeler contre les papistes, les �trangers, affectait de p�n�trer avec d�go�t dans une chambre pollu�e par tant de pr�sences impures dont l'odeur des p�ch�s �tait encore plus difficile � supporter que celle de leurs corps dont on savait trop quel usage tous ces Fran�ais corrompus faisaient la nuit venue. � Dieu ne plaise, malgr� cette promiscuit� qu'on imposait, qu'elle les imit�t jamais�!</p><p>��Vous avez pourtant la cuisse bien blanche et ronde et bien l�g�re, lui dit Ang�lique qui, avec ses forces revenues, retrouvait du mordant.</p><p>Par chance pour la malheureuse, n'�taient pr�sentes que les deux quakeresses et S�verine. Car Ang�lique continuait�:</p><p>��Et vous ne vous privez gu�re, les nuits d'orage, d'en faire hommage � Harry Boyd.</p><p>La fille devint terreuse, faillit tomber raide, les yeux r�vuls�s, l�cha la tasse qu'elle tenait et se mit � b�gayer.</p><p>��Qui�? Qui vous a dit�?</p><p>��Personne�! Je vous ai VUE�!</p><p>L'autre ouvrait la bouche, comme un poisson hors de l'eau, r�ussissait � articuler dans une d�n�gation �perdue�:</p><p>��Ce n'est pas possible�! Vous ne pouviez pas nous voir...</p><p>��Et pourquoi ne l'aurais-je pu, passant par l�?</p><p>��Mais parce que �a n'est arriv� qu'une fois�! Et pendant ce temps-l�, milady, vous �tiez dans votre lit <emphasis>en train de mourir�!</emphasis></p><p>Elle se mit � sangloter de fa�on hyst�rique, racontant que c'�tait justement pour cette raison, parce que tout le monde �tait affol�, boulevers�, et que l'on criait partout que la comtesse fran�aise �tait morte, que la damnable chose avait eu lieu. Harry Boyd, un engag�, commis d'un marchand voisin, qui guettait la ronde domestique de Mrs Cranmer, la convoitait et lui avait fait savoir de mille fa�ons ce qu'il d�sirait d'elle au point qu'elle en avait la t�te toute retourn�e, avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer d'un tel remue-m�nage. La surveillance aigu� du voisinage pour les amours ancillaires s'�tant rel�ch�e, il l'avait rejointe en sautant la barri�re alors qu'elle traversait la cour sous la pluie pour aller chercher elle ne savait plus quoi, et l'avait entra�n�e dans la grange.</p><p>Et alors ils avaient...</p><p>��Calmez-la, pria Ang�lique, elle me fatigue.</p><p>Mais elle criait de plus belle. Elle savait ce qui l'attendait�: le pilori, le fouet, la prison, l'infamie, l'opprobre, et de voir doubler son temps d'engagement.</p><p>S�verine, devant la t�te qu'elle faisait, se mit � rire � perdre haleine comme seules savent rire les Fran�aises, m�me huguenotes. La tasse cass�e servit d'excuse au vacarme quand on vint s'informer. L'affaire n'irait pas plus loin. Ang�lique ne tenait pas � ce qu'on raconte qu'elle se promenait dans les airs sur un balai.</p><p>Mais, pourquoi un balai�? Quelles �taient les raisons pour lesquelles on donnait aux sorci�res un balai � chevaucher�? Tr�ve de plaisanterie�! Les propos ne pr�taient pas � sourire. Et si les Anglais se montraient plus obs�d�s par le diable, n'ayant pas les saints du paradis pour les d�fendre, Ang�lique ne pouvait oublier que du ��c�t頻 fran�ais, elle avait �t� victime d'un fanatisme presque �gal. Il avait fallu beaucoup d'habilet� de leur part, � Joffrey et � elle, et le concours d'amiti�s solides et intelligentes, pour att�nuer et r�duire � n�ant les accusations du redoutable j�suite d'Orgeval qui, afin de contrecarrer les entreprises du comte de Peyrac dans le Maine, l'avait accus�e, elle, de poss�der des pouvoirs mal�fiques. Pourtant, il ne les avait jamais vus. Elle avait presque fini par esp�rer qu'il n'existait pas. Et quand, en arrivant � Qu�bec, ils avaient appris que le p�re d'Orgeval avait �t� exil� dans les missions iroquoises, elle avait su que la victoire du premier engagement leur �tait laiss�e. Mais la victoire d�finitive�? Pour la premi�re fois, l'autre jour au conseil, le soup�on que la sourde haine qu'il lui vouait n'avait pas d�sarm�, lui �tait revenu. Et souvent, comme l'aile d'un oiseau de t�n�bres���et bien qu'elle la s�t morte���la crainte l'effleurait qu'Ambroisine, la complice d�moniaque du j�suite, n'e�t pas dit son dernier mot.</p><p>*****</p><p>��Ne vous faites pas de souci, mon petit c�ur, recommandait Joffrey en la voyant r�veuse, notre navire s'est sorti bellement de la temp�te. Pour nous soufflait le vent.</p><p>Elle voulait savoir s'il y avait encore des r�fugi�s du Haut-Connecticut, et il la d�tournait de se pr�occuper de ces questions pour lesquelles ils ne pouvaient rien � pr�sent.</p><p>Salem renfor�ait ses remparts de palissades, et les fermiers des environs s'�taient rendus en cort�ge � l'office du dimanche, comme autrefois les hommes avec leurs mousquets, encadrant femmes et enfants.</p><p>Les milices se rassemblaient pour entreprendre une exp�dition destin�e � renforcer la d�fense des habitants des fronti�res. L'�tat du Maine restait pourtant prot�g� par le trait� de paix que Joffrey de Peyrac avait sign� avec le baron de Saint-Castine...</p><p>Elle se l�verait bient�t. Elle descendrait dans le jardin o� Ruth et N�mie, quand il y avait trop de visites, portaient la bercelonnette.</p><p>� partir de ce moment-l�, les forces lui reviendraient plus rapidement encore, et l'on pourrait mettre � la voile vers Gouldsboro.</p></section><section><p><strong>Chapitre 8</strong></p><p>Ruth et N�mie, encadrant la sombre Agar couronn�e de pampres de vigne sauvage, interc�daient pour la pauvre Boh�mienne.</p><p>��Milady, emmenez-la � Gouldsboro. Nous avons appris que les personnes les plus diverses y cohabitaient sans disputes et que les femmes y �taient prot�g�es et y trouvaient mari et dot. Il para�t m�me qu'une Mauresque y a �pous� un officier fran�ais. Nous vous en supplions. Emmenez cette pauvre enfant car, ici, nous craignons pour elle. Les uns la poursuivent � coups de pierre, les autres l'accusent de les induire en tentation dans la mesure o� ils m�ditent de la violenter, quitte � la tuer peut-�tre ensuite, en pr�textant que le diable est responsable de leur concupiscence. L�-bas, elle pourra trouver une vie plus heureuse...</p><p>Ang�lique commen�a par leur dire que tout d'abord la Mauresque � laquelle elle faisait allusion, �lev�e par les dames de Saint-Maur et richement pensionn�e par une myst�rieuse marraine, n'�tait plus � Gouldsboro mais � Qu�bec, et qu'elle n'avait pas encore trouv� mari. En l'occurrence, cela tenait plus � ce que la donzelle avait des pr�tentions tr�s arr�t�es quant aux qualit�s qu'elle exigeait de son futur �poux, qu'� une discrimination des jeunes gens canadiens envers son teint de pain br�l�.</p><p>Ceci dit, il fallait reconna�tre qu'une jolie et innocente fille comme Agar, dont la sensualit� spontan�e rayonnait comme un soleil de plein �t�, serait plus � sa place et moins en danger � Gouldsboro que dans la rigoriste et pudibonde Salem. Car, dans l'�tablissement fond� par un gentilhomme d'aventures comme le comte de Peyrac, il y avait un tel m�lange que l'on y affichait davantage de lib�ralisme. L'on avait cess� de s'indigner les uns sur les autres, chacun s'en remettant au gouverneur Colin Paturel et aux solides institutions qu'il avait mises en place pour faire r�gner l'ordre, la d�cence et la discipline indispensables � un port franc afin que chacun des citoyens p�t y mener ses affaires sans tracas.</p><p>En dehors de contraintes communes, les habitants de Gouldsboro avaient appris � s'incliner devant la libert� intime d'autrui. L'�tablissement �tant fond� tant sur une communaut� de huguenots de La Rochelle que sur un contingent de pirates repentis, de filles du roy envoy�es par le ministre Colbert pour peupler le Canada et de jeunes filles fran�aises d'origine acadienne, il n'y avait rien d'autre � faire que de museler les revendications religieuses, voire nationales. Car on y trouvait �galement des Anglais des fronti�res, rescap�s d'un massacre franco-indien, des �cossais oubli�s par l'exp�dition de sir Alexander, des Acadiens de la baie Fran�aise, etc. Agar n'y passerait pas inaper�ue, certes, mais elle ne risquerait pas d'inspirer � Gouldsboro ces sentiments de r�pulsion, d'effroi et d'ex�cration que suscitait sa personne en Nouvelle-Angleterre et qui pourraient entra�ner, un jour, certains fanatiques � lui faire un mauvais parti.</p><p>Mais la fille des Roms, lorsqu'elle eut compris de quoi l'on discutait, poussa de grands cris. Elle ne voulait pas quitter ses deux m�res adoptives, ni Salem ni rien de ce qui faisait son univers et, � l'entendre, il fallait croire que tout ce qu'elle avait connu en leur compagnie sous le toit de chaume de la cabane des bois ou sous les hu�es d'une populace dont les grimaces hargneuses et outranci�res devaient l'amuser, plut�t que l'effrayer, n'�tait qu'enchantement.</p><p>Ailleurs, qui comprendrait son langage�? Avec qui pourrait-elle communiquer, elle, l'enfant sans racines d'une race diff�rente, abandonn�e sous un buisson de sumac et vers lequel le ciel avait guid� les deux seuls �tres � la ronde n�s sous la m�me �toile que celle des proscrits et seuls pr�ts � la recueillir et � l'aimer�?</p><p>Consciente qu'en la privant de leur lumi�re, on la rejetterait � un monde plus sombre, plus d�sert et plus glac� que le fond de l'Oc�an, elle se jeta aux pieds de Ruth et de N�mie en les suppliant de ne pas l'abandonner.</p><p>��Vous devez la garder, estima Ang�lique lorsqu'elles eurent �puis� tous les arguments pour la convaincre. Croyez que nous l'accueillerions volontiers, mais il est clair qu'elle ne peut subsister sans vous. Elle se laisserait mourir.</p><p>� cet instant, Mrs Cranmer surgit de derri�re les courtines.</p><p>��Alors, si vous la gardez, il faudra que vous la clouiez � votre porte par l'oreille, fit-elle d'un ton p�remptoire. C'est la coutume. Si un serviteur ou un engag� refuse la libert� qu'il a gagn�e, il doit �tre clou� par le lobe de l'oreille � la porte de son ma�tre pour bien signifier aux yeux de tous que, d�sormais, il appartient � ce ma�tre et doit le servir jusqu'� la fin de ses jours. C'est une c�r�monie � laquelle vous ne pouvez pas vous d�rober. J'esp�re que cette fois vous respecterez la loi, insista-t-elle, en s'adressant � Ruth qui, sans tenir compte de son intervention, se dirigeait vers le berceau des enfants.</p><p>Mrs Cranmer se laissa tomber dans un fauteuil dress� au pied du lit pour les visiteurs, la t�te un peu pench�e, comme r�sign�e d'avance � attendre qu'on daign�t lui r�pondre.</p><p>Mais au bout d'un instant, Ang�lique entendit un l�ger ronflement et, surprise, la vit plong�e dans un profond sommeil.</p><p>��N�mie, qu'as-tu fait�? demanda Ruth sans se retourner.</p><p>��Je l'ai endormie. Elle commen�ait vraiment � m'irriter avec ses sottises.</p><p>Ruth revenait, portant dans le creux de son coude la petite fille qui s'�tait �veill�e.</p><p>��N�mie, tes malices nous co�teront cher�!</p><p>N�mie riait.</p><p>��Ah�! Qu'importe. Nous sommes heureuses�!</p><p>Elle sauta sur ses pieds et se mit � danser de joie avec Agar qui avait l'air d'un papillon dans sa robe rouge en corolle. Ruth Summers consid�rait d'un air de piti� amus�e la dame endormie.</p><p>��On dit que nous sommes folles, mais qu'est-ce � c�t� de sa folie � elle�? N'y a-t-il pas de la d�mence dans ces ordonnances qu'il faut appliquer pour prouver � Dieu et � ses voisins que l'on est bon chr�tien�? Lui clouer l'oreille�! Oh�! Quel �garement�! Christ n'est-il pas venu pour abolir la barbarie dans les c�urs�? Mais ils ont oubli�.</p><p>Elle allait et venait, ber�ant l'enfant et monologuant.</p><p>��Nous gu�rissons les malades, nous nous aimons, nous payons la d�me pour la communaut�, et l'on n'en r�p�te pas moins alentour que nous sommes ��s�par�es de Dieu��.</p><p>Elle secouait la t�te.</p><p>��... S�par�es de Dieu�? Non, nous ne le sommes pas, je l'affirme�! Mais �pargn�es, en dehors de la folie que l'on a �difi�e � l'ombre de Son Nom, oui, nous le sommes�! Gr�ces Lui soient rendues�! ��Il nous a retir�es et mises au large.��</p><p>N�mie avait arr�t� sa danse. Elle attrapa un gu�ridon et le planta au milieu de la pi�ce.</p><p>��Sortez vos cartes, Ruth, mon amie�! Nous devons ouvrir et �tendre les tarots devant l'H�ro�ne afin qu'elle apprenne le sens de sa vie.</p><p>Agar jetait des coussins sur le dallage. Ruth pr�senta la pouponne � Ang�lique.</p><p>��N'est-elle pas superbe�? Elle devient toute ronde et ses yeux prennent la teinte du ciel.</p><p>Elle la d�posa sur le lit de coussins et la petite entreprit de regarder autour d'elle avec attention.</p><p>��Maintenant, levez-vous, intima Ruth � Ang�lique, et installez-vous dans ce grand fauteuil. Car les arcanes doivent �tre droits pour �tre interpr�t�s � bon escient.</p><p>Avec leur aide, Ang�lique s'ex�cuta en se demandant ce qu'elles tramaient.</p><p>N�mie, apr�s avoir dispos� un gu�ridon devant elle, apportait un grand sac de velours � coulisses. Ruth, assise en face d'Ang�lique, l'ouvrit et en tira un paquet de ces hautes cartes bariol�es qu'on appelle lames dans le jeu de tarots.</p><p>Elle expliqua que ces cartes avaient repos� deux jours, sans qu'elles fussent touch�es ou manipul�es par quiconque. Elle avait pris soin auparavant de veiller au sens dans lequel elles seraient dispos�es, car les cartes de tarots devaient �tre � l'endroit et non � l'envers, ce qui entra�nait l'interpr�tation vers le versant m�diocre ou n�gatif de l'existence et non vers sa direction positive, g�n�ralement d'espoir et d'alacrit�.</p><p>On avait appris � Ang�lique dans son enfance que les cartes s'environnaient d'une forte odeur de soufre, mais, plus tard, son passage � la cour des Miracles l'avait familiaris�e avec l'art des �gyptiennes, que leur science inqui�tante pla�ait d'embl�e dans l'aristocratie des classes dangereuses.</p><p>Ayant entendu parler des talents de Ruth Summers, elle reconnut qu'elle projetait de lui en demander la d�monstration. Elle craignait seulement d'�tre encore trop faible pour participer � la c�r�monie.</p><p>Ruth secoua son haut bonnet blanc et affirma qu'il n'�tait pas de moment privil�gi� ou faste pour consulter le tarot. Le H�ros ou l'H�ro�ne, c'est-�-dire le consultant, devait seulement en ressentir la n�cessit�.</p><p>Elle l'avertit �galement qu'elle utilisait le jeu des vingt-deux lames���vingt et une, plus une que l'on �carte���qui �tait issu des ��Na�bi��, <emphasis>cartes innocentes, </emphasis>mis en usage au XIVe si�cle.</p><p>Restaient vingt-deux figures appel�es atouts pour le jeu de loisir et arcanes sup�rieurs pour celui de divination.</p><p>Ces cartes, qu'elle venait de poser sur la table, lui avaient �t� donn�es par un marin d'origine v�nitienne, faisant partie de l'�quipage d'un navire corsaire ou pirate venu des Cara�bes, qui rel�chait dans le port.</p><p>Alors qu'un jour de march�, apr�s une heureuse vente de leurs bestiaux et de leurs fromages, Ruth, modestement � l'ombre de son �poux Brian Newlin, �tait venue s'asseoir � la taverne de <emphasis>La baleine blanche </emphasis>pour s'y d�salt�rer d'une bi�re dans la salle, un matelot v�tu d'une camisole ��d'indienne�� rose � fleurs, enturbann� de vert, des anneaux d'or aux oreilles, s'�tait dress� d'un coup, avec son bandeau noir sur l'�il et son perroquet sur l'�paule et, pointant son doigt vers elle, il avait d�clar� � forte voix dans un sabir mi-anglais mi-italien, qu'il n'avait pas besoin de deux yeux pour voir que, s'il y avait une seule personne au monde qui avait le don de voyance, c'�tait elle, cette femme assise l�-bas. Et qu'il �tait pr�t � lui apprendre � lire dans les tarots pour mettre fin � tout gaspillage. Or, � la suite de cette �trange tirade, on avait vu Ruth Summers-Brian, n�e quakeresse et congr�gationaliste sous ob�dience puritaine par mariage, se lever, fascin�e, et venir s'asseoir � la table du pirate borgne. La s�ance d'initiation avait dur� deux ou trois heures, dans les brouillards de la fum�e des pipes, tandis que le fermier Newlin attendait patiemment dehors pr�s de sa carriole, dans le brouillard. Premier incident singulier qui n'avait pas manqu� de revenir en m�moire aux juges lors de l'affaire Shiperhall.</p><p>En quittant Salem, le cartomancien des Cara�bes lui avait laiss� ce paquet de lames colori�es���rose pour la chair, bleu pour l'�me, or pour l'esprit���qui ne la quittait plus et qu'en cet instant elle pr�sentait � Ang�lique, la priant de le diviser en trois parties, puis de l'une d'elles en �ter une carte qu'elle mit de c�t�. Ensuite, m�lant � nouveau le tout, elle les �tala et demanda � sa consultante de retirer sept cartes au hasard.</p><p>Elle disposa ce premier septennaire en forme d'�toile de David, deux triangles imbriqu�s d'une certaine fa�on avec une septi�me carte au milieu. La lecture se ferait en retournant les figures t�te-b�che, en premier celle qui se trouvait en haut, puis celle � son oppos�, et ainsi de suite pour chacune des branches de l'�toile, jusqu'� la septi�me au milieu, tr�s importante, car influen�ant le verdict g�n�ral des autres ��paires�� auparavant d�couvertes.</p><p>Le premier jeu se r�v�la des plus �blouissants.</p><p>Le premier arcane retourn� fut le <emphasis>soleil </emphasis>qui se trouva en vis-�-vis de <emphasis>l'imp�ratrice�: </emphasis>Ang�lique.</p><p>��Le <emphasis>soleil </emphasis>te baigne et t'illumine. Il t'annonce succ�s et �clat, l'�panouissement en tout domaine�: chance et profit. Il t'a toujours accompagn�e. Il a su prendre l'aspect d'un homme.</p><p>Ce furent ensuite <emphasis>l'amoureux </emphasis>et <emphasis>l'empereur </emphasis>qui confirmaient que l'amour la comblait et la prot�geait.</p><p>L'amour te prot�ge, par des hommes tr�s puissants... Au moins deux et il y a multiplication, beaucoup d'hommes. Signe que l'amour t'a toujours prot�g�e et m�me sauv�e...</p><p>Puis la <emphasis>lune </emphasis>et la <emphasis>roue.</emphasis></p><p>��La m�re�: renouvellement dans l'entourage. Un nouvel enfant. Mais cela, nous le savons�! Par contre les fr�res et les s�urs peuvent repara�tre...</p><p>Ang�lique eut un regard surpris pour sa pythonisse en bonnet blanc. Ruth Summers ne pouvait savoir qu'ils avaient vu Molines � New York et que celui-ci avait retrouv� les traces de Josselin de Sanc�, son fr�re a�n�. Un vieux Wallon de Staten Island l'avait accueilli � son arriv�e en Am�rique. Cela ne datait pas d'hier, mais Molines suivrait la piste...</p><p>Le septi�me arcane du milieu fut retourn�: le <emphasis>jugement�:</emphasis> Cette carte, ici, lui apportait <emphasis>l'impr�vu.</emphasis></p><p>Ruth ne pouvait dire si cela se situerait dans la vie conjugale ou dans les relations avec autrui.</p><p>��<emphasis>L'impr�vu, </emphasis>fit-elle en rassemblant d'un geste autour de l'arcane toutes les autres cartes, c'est le sel de ta vie.</p><p>Le second septennaire, dispos� � son tour en �toile, commen�a par la conjonction du <emphasis>pape </emphasis>et du <emphasis>pendu.</emphasis></p><p>La voyante devint grave et songeuse.</p><p>��Voici un homme de bien, fit-elle avec une douceur presque tendre, un homme charg� de transmettre une v�rit� �sot�rique, un religieux, puisque le pendu est � l'oppos� un sage, un tr�s grand sage.</p><p>Elle d�couvrit ensuite, toujours en contrepoint, <emphasis>la mort </emphasis>et <emphasis>l'ermite </emphasis>et parut boulevers�e. Elle h�sitait � parler et semblait vouloir refuser le verdict. Elle �mit enfin avec tristesse�:</p><p>��Un grave conflit a pris l'�me de cet homme brillant.</p><p>Puis elle retourna le <emphasis>diable </emphasis>et la <emphasis>mort </emphasis>et trembla.</p><p>��La magie, la magie de Satan s'est empar�e de lui�!</p><p>Pr�cipitamment, comme pour chercher un recours supr�me � la catastrophe qu'elle entrevoyait, elle retourna la derni�re carte, au centre.</p><p>��<emphasis>La papesse�! </emphasis>s'�cria-t-elle.</p><p>Et elle demeura le doigt pos� sur l'image fatale, une femme assise, coiff�e de la tiare pontificale.</p><p>��C'est une femme qui a provoqu� la d�gradation et la destruction de l'homme de bien, dit-elle encore.</p><p>Et, levant les yeux sur Ang�lique, elle �non�a d'une voix monocorde�:</p><p>��Tous deux, ils sont poss�d�s et veulent ta perte.</p><p>Dans le silence qui suivit, Ang�lique essayait de ne pas laisser percevoir son �motion.</p><p>La papesse�? L'homme brillant�?</p><p>Il ne pouvait s'agir que d'Ambroisine la d�mone et de son complice et ma�tre � la fois, le j�suite S�bastien d'Orgeval, celui dont, au colloque, on avait �vit� de prononcer le nom.</p><p>La na�ve quakeresse magicienne aurait sans doute d�failli d'horreur si elle avait pu voir les personnages que ses paroles faisaient �merger des limbes d'un pass� qui n'�tait pas si lointain, car, pour elle, n�e d'une secte issue de la R�forme, un pr�tre catholique, un j�suite, resterait toujours l'incarnation du mal.</p><p>Mais la femme mauvaise, la papesse, Ang�lique aurait voulu lui signaler qu'elle �tait morte et enterr�e.</p><p>Et lui, l'homme brillant, �tait aujourd'hui sans pouvoir, car il avait disparu du c�t� des Iroquois.</p><p>Elle entendit N�mie murmurer�:</p><p>��Lui aussi est dans la tombe...</p><p>��Ne parle pas quand je dispose le double sceau de David, intima Ruth.</p><p>Pourtant Ang�lique avait cru ressentir la pens�e de N�mie, suivant la sienne et ses perplexit�s. Elle sut aussi qu'elle ne lui donnait pas, par ces mots prononc�s, de r�ponse, mais seulement une indication�: ��Lui aussi est dans la tombe.��</p><p>Le troisi�me septennaire, la troisi�me �toile, concluait sur l'ensemble des donn�es d�j� r�v�l�es. Cela pouvait parfois r�sumer la ��tonalit頻 de toute une vie, au moins un aspect tr�s vaste et, sur plusieurs ann�es dans l'avenir, une vision de ce qui s'accomplirait. Et ce troisi�me jeu s'annon�ait des plus captivants, lui dirent-elles, par les significations impressionnantes des sept arcanes qui restaient � d�couvrir�: <emphasis>Le libre arbitre, Le chariot, La justice, La force, La temp�rance, Les �toiles, Le monde.</emphasis></p><p>Dans quel ordre surgiraient-ils�?</p><p>De quelle sorte seraient leurs alliances compl�mentaires�?</p><p>L'un de ces arcanes symboliques pouvait se trouver absent, ayant �t� retir� par le sort, au d�but du jeu. Il serait alors remplac� par <emphasis>le fou, le libertin, </emphasis>que le ��<emphasis>mat��</emphasis> mord au talon, le plus �nigmatique de tous les signes dont la pr�sence transformait le sens de toutes les combinaisons.</p><p>Or, la premi�re carte que la main de Ruth retourna fut le <emphasis>chariot, </emphasis>et � son oppos� l'�trange <emphasis>fou, </emphasis>v�tu de bleu ciel, la taille ceinte d'un lien d'or, le talon nu mordu par les dents d'un m�tin noir. N�mie eut un petit cri �touff�.</p><p>��Que signifie�? demanda Ang�lique, le c�ur battant.</p><p>��La fuite�! La d�route�: au moins, un voyage non voulu qu'il vous faut accomplir, pouss�e par la morsure du m�tin qui peut signifier aussi bien la pression d'un ennemi irr�conciliable, que la volont� de Dieu de vous diriger de force dans votre voie.</p><p>��... Et l� o� je ne veux pas aller, peut-�tre�! s'�cria Ang�lique. Arr�tez, Ruth, fit-elle, cat�gorique, je ne veux plus rien entendre. Ni de ce chariot ni de ce voyage, de fuite ou de d�route. Je veux vivre, je veux �tre heureuse.</p><p>��Mais je crois que l'ensemble est plus qu'encourageant. C'est tr�s bon, affirma Ruth, qui avait retourn� promptement le reste de la sentence.</p><p>��Non�! Je ne veux rien savoir. Je veux r�ver, je veux r�ver que je n'ai plus d'ennemis. Il sera toujours temps pour moi, quand l'�preuve arrivera, de faire face.</p><p>��Tu es un Sagittaire, admit-elle, comme si cela expliquait la r�bellion de son H�ro�ne.</p><p>Celle-ci refusait l'image trop nette d'un avenir dont elle ne se souciait pas vraiment, et qu'elle pr�f�rait d�couvrir au hasard des jours. Car Sagittaire, c'est-�-dire profond�ment ancr�e dans le pr�sent, et aussi, par ce signe qui dresse vers le ciel une fl�che impatiente, vivement imaginative, la projection d'un futur qu'elle ne pouvait aborder en pleine conscience la d�moralisait.</p><p>Aujourd'hui, elle en �tait � r�ver de conna�tre enfin des jours stables et riches de bonheur quotidien entre les murs de Wapassou. Assez de fuites et de d�routes... Ruth la vit perturb�e et posa avec bont� sa main sur son poignet.</p><p>��Ne te tourmente pas, ma s�ur. Ce troisi�me septennaire nous donne seulement le sens de ton destin, et je n'y vois aucune infortune calamiteuse. Au contraire, tu restes, et tu resteras victorieuse, je peux te l'affirmer.</p><p>Elle ne niait pas l'influence d�moniaque tr�s forte, mais en ce jour o� les cartes �taient tir�es pour la premi�re fois, cette influence se trouvait ma�tris�e. Et, quoi qu'il arrive, la victoire lui demeurait, superbe, sereine et d�cisive.</p><p>��Peut-�tre. Mais je ne veux plus entendre parler de ce chariot.</p><p>Un l�ger ronflement ponctuant leur discussion leur rappela la pr�sence de Mrs Cranmer.</p><p>��R�veille-la, N�mie.</p><p>��Non. Tandis qu'elle dort, la maison est en paix.</p><p>Elles contempl�rent leur h�tesse qui continuait de dormir comme un b�b�, avec de temps � autre de discrets ronflements trahissant la profondeur de son sommeil.</p><p>��Cela la repose, fit Ruth Summers en hospitali�re sagace. Cette femme n'est pas mauvaise, mais pleine de contradictions. Elle est hant�e par tant de craintes sans fondement et sans issue, qu'elle finit par en �tre ligot�e � ne plus pouvoir respirer. La folie accable les habitants de cette maison � part quelques petites servantes �tourdies, tant mieux pour elles, et aussi...</p><p>Elle parut r�fl�chir.</p><p>��... Le vieux monsieur peut-�tre�? Car l�s hommes vont autrement que les femmes lorsqu'ils inclinent vers la vieillesse. Alors que, sous l'aiguillon d'une libert� plus grande due � la perte de leurs attraits et qui �veille en elles un d�sir de revanche sur une existence de servitude et de soumission, les femmes deviennent souvent autoritaires, cassantes, voire acari�tres et m�chantes, les hommes, au contraire, pour avoir d�pos� armes et cuirasse, et ne sentant plus peser sur eux la dure responsabilit� des combats, la d�fense de la vie des cr�atures plus faibles, s'accordent de sacrifier � l'indulgence et � la sagesse, � la b�nignit� d'une vie plus aimable dont ils n'ont pu, auparavant, go�ter ni se permettre la douceur. On les voit rejoindre dans l'indulgence et la m�ditation des adages ce qui fut toujours le meilleur d'eux-m�mes... Ainsi en est-il, je crois, du patriarche de ces lieux qui fut pourtant un dur l�gislateur, plus dur que Wintrop, le fondateur, qu'il chassa de la ville, dit-on.</p><p>Comme elle parlait, celui dont il �tait question parut sur le seuil, sa haute et digne silhouette demeur�e fort droite occupant presque tout le chambranle de la porte. Arr�t� sur le seuil et immobile, il ressemblait � un portrait en pied d'a�eul dans son cadre. Ses prunelles p�les examinaient les personnes pr�sentes avec la m�me expression distante, �nigmatique et bienveillante qu'un bon peintre e�t su donner � son mod�le afin qu'il la puisse garder, sans encombre, des si�cles durant pour l'�dification de ses descendants�: un brin souriant, un brin s�v�re.</p><p>Parce qu'elles �taient quatre femmes���Ang�lique, nimb�e de sa chevelure claire, hi�ratique dans le grand fauteuil, Ruth devant ses tarots encore �tal�s avec N�mie � son c�t� posant la t�te sur son �paule, et Agar � ses pieds, tressant des fleurs��, cinq si l'on comptait Honorine dont la chevelure rousse brillait dans un recoin et m�me six pour peu qu'on adm�t aussi comme repr�sentante de l'�ternel principe f�minin Gloriandre au nom plus long qu'elle, le v�n�rable Samuel Wexter, lui l'homme, fut dans le m�me instant le point de mire d'un seul et m�me regard �nigmatique, en alerte, et celui de la pouponne ne lui parut pas le moins insondable.</p><p>Tous ces regards de femmes tourn�s vers lui, l'homme-ma�tre, l'homme-gardien, l'homme-juge...</p><p>��Et si peu de chose��, songea-t-il, sentant combien il �tait ch�tif au centre d'une telle force convergente.</p><p>Son sourire s'accentua.</p><p>Il alla au berceau, contempla Raimon-Roger de Peyrac, seul repr�sentant avec lui dans cette pi�ce du principe masculin, et qui dormait, minuscule, inconscient de ce redoutable privil�ge, et cita�:</p><p><emphasis>L'homme n� d'une femme,</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Court en jours,</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Rassasi� d'agitation,</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Il perce comme une fleur</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Puis se fane,</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Et fuit comme l'ombre sans s'arr�ter,</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Voil� sur quoi tu m'ouvres les yeux</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Et c'est moi que tu convoques au tribunal�?</emphasis></p><p>��Premier cycle du discours du Livre de Job, chapitre XIV, approuv�rent Ruth et N�mie d'une seule voix, tout en rassemblant les cartes bariol�es et en les remettant dans le sac.</p><p>Ang�lique �tait impressionn�e d'avoir entendu le vieillard reprendre les paroles qui avaient hant� son esprit au moment o� le b�b� agonisait.</p><p>Elle pria le patriarche de l'excuser de le recevoir en <emphasis>d�shabill�, </emphasis>dans sa ��ruelle��, comme l'on disait � Paris.</p><p>N�mie d�pla�a un fauteuil et le lui avan�a. Il s'y assit, parut � peine surpris de d�couvrir dans un autre fauteuil sa fille, Mrs Cranmer, qui dormait. Son grand �ge l'autorisait � p�n�trer dans l'intimit� d'un gyn�c�e, et son �loignement des affaires et de la pr�dication le dispensait de devoir porter un jugement sur les petites originalit�s qu'il y rencontrait, car l'on sait que les femmes ont leurs fa�ons � elles de gouverner leurs loisirs et d'ordonner l'intimit� de leur retraite.</p><p>Il parla de la bont� du Christ J�sus qui leur avait obtenu gr�ce et bonheur au cours de ces jours derniers.</p><p>Ang�lique ne s'habituait pas � entendre ces personnages, barbus, s�v�res, intol�rants, grognons pour la plupart et p�nibles � vivre, s'approprier comme celle d'un ami personnel la personne de J�sus-Christ que les �vangiles pr�sentent plut�t comme un jeune homme affable, plein d'indulgence pour les p�ch�s du monde, de douceur et de tendresse � l'�gard des femmes et des enfants. Il y avait beaucoup � parier que ce Ma�tre, ce Seigneur, dont ils se r�clamaient, commentant chacune de ses paroles comme s'ils en avaient discut� des heures avec lui dans le temple de J�rusalem ou dans les chambres du colloque ou de la <emphasis>meeting house, </emphasis>avec la plus franche amiti�, il y avait gros � parier donc que, de son vivant, ils ne l'auraient pas souffert ni tol�r� tel qu'il �tait, et qu'il se serait retrouv� au pilori plus souvent qu'� son tour, en attendant la corde du gibet. Elle s'enhardit � le lui dire.</p><p>Samuel Wexter se permit de sourire et ne nia pas. Il dit qu'en fait, la personne de J�sus-Christ ne l'int�ressait gu�re dans son enveloppe incarn�e, laquelle, sans doute avec intention, avait �t� taill�e dans une �toffe assez commune, assez falote pour �tre mise en doute historiquement, tant les traces du Fils de l'Homme �taient floues et peu nombreuses, personnalit� humaine assez neutre apr�s tout, esquiss�e comme un mod�le courant pour ne pas se faire remarquer et pour plaire � toutes sortes de gens, et en effet, supr�me habilet�, <emphasis>aussi </emphasis>aux femmes et aux enfants.</p><p>Ce devant quoi il s'inclinait avec adoration, c'�tait ce ph�nom�ne de l'incarnation, prodigieux myst�re qui avait mis � la port�e des hommes la pens�e m�me du Dieu tout-puissant.</p><p>Que l'enveloppe choisie, r�p�ta-t-il, f�t de peu de relief, cela ne le tourmentait point. La fascination exerc�e et le poids des actes accomplis par ce J�sus, fils de charpentier, n'en prouvaient que plus l'intervention divine � travers un �tre ordinaire.</p><p>��Mais, justement, r�torqua Ang�lique, est-ce que ce d�sir de plaire aux femmes et aux enfants ne d�montrerait pas que Dieu, dans son incarnation, d�cidait de centrer ses nouvelles r�v�lations sur l'affectivit�, c'est-�-dire sur l'amour�?</p><p>��Ne confondons pas affectivit� et amour, protesta le r�v�rend Wexter.</p><p>��Pourquoi pas�? protesta-t-elle. Quelle est la diff�rence, sinon que l'affectivit� n'est qu'une infime parcelle, une toute petite racine de ce sentiment transcendant que repr�sente l'amour dans son essence et qui anime tout, puisqu'on pr�tend que Dieu est amour�? Et pour ma part, ajouta-t-elle comme il se taisait, je pense que ce J�sus qui ne fut ni si faible ni si falot que vous voulez le dire, mais un homme plein de s�duction et de charme, a choisi pertinemment ce personnage non seulement pour rappeler que Dieu est amour, mais aussi pour rappeler qu'il est aimable et pour rendre accessible ce myst�re du sentiment d'amour dont les hommes de ce temps avaient si peu notion. Et aujourd'hui, Votre Honneur, croyez-vous que le commandement nouveau est si bien accept�? Un sentiment et non plus seulement une loi�?</p><p>Le r�v�rend Samuel Wexter rapprocha ses blancs sourcils touffus et la consid�ra pensivement.</p><p>��Je d�plore que vous soyez une femme, murmura-t-il, et je me f�licite que vous soyez papiste.</p><p>��Pourquoi donc�?</p><p>��Parce que je n'ai pas � me pr�occuper de vous voir engag�e dans la faiblesse de votre esprit f�minin sur des voies telles que les pr�tres, m�me de votre religion, si plong�s qu'ils soient dans l'obscurantisme, ne manqueraient pas de juger dangereuses et inad�quates pour une personne de votre sexe.</p><p>Elle approuva.</p><p>��En cela, sir, vous avez raison. Lorsqu'il s'agit de d�cider de la faiblesse de l'esprit f�minin par rapport � l'esprit masculin, tous les ministres de tous les cultes et sectes tombent d'accord, et c'est m�me l� un point de rapprochement qu'il serait bon de souligner dans les colloques ou conciles que les princes des �glises, occup�s � l'entente entre les chr�tiens, suscitent parfois, sans obtenir grands r�sultats. Mais encore, pourquoi d�plorez-vous que je sois femme�?</p><p>��Homme, vous auriez pu offrir, apr�s �tudes universitaires et doctrinales s'entend, en des coll�ges o� seuls les hommes sont admis, un interlocuteur des plus valables en discussions th�ologiques.</p><p>��Nous voici revenus au point de d�part de notre discussion. Pourquoi les hommes se sont-ils adjug� le monopole des choses de Dieu�? La faiblesse physique de la femme, qui, dans les temps primitifs, a d�partag� le pouvoir entre les deux sexes, ne devrait pas �tre prise en consid�ration lorsqu'il s'agit des affaires de l'esprit... Apr�s tout, Adam et �ve, nus et anim�s du souffle de Dieu dans le jardin de l��den, �taient � �galit�.</p><p>��Adam a �t� cr�� le premier, s'�cria le r�v�rend Wexter en levant un doigt vers le ciel.</p><p>��Devons-nous donner le pouvoir aux fleurs et aux oiseaux parce qu'ils ont �t� cr��s avant nous, les �tres humains�?</p><p>Le patriarche resta muet, apparemment sans r�plique imm�diate. Puis, apr�s un long moment de silence, il sourit dans sa grande barbe.</p><p>��Je pourrais vous r�pliquer qu��ve a �t� form�e de la c�te d'Adam, ce qui pourrait impliquer une certaine d�pendance de la femme, mais vous d�cideriez que le Cr�ateur a voulu la former d'un mat�riau moins vulgaire que l'argile.</p><p>��En effet, c'est une bonne id�e�!</p><p>��Et aussi, me d�signant ces deux magnifiques nouveau-n�s issus de votre chair et de la semence de votre �poux, vous m'affirmeriez, ce qui est juste, que cela ne vous les rend point inf�rieurs quant � leur valeur d'�tres humains, le destin de tout �tre humain �tant unique et d�pendant de lui seul et de la volont� de Dieu sur lui et non pas du fait qu'il est issu d'une autre cr�ature...</p><p>��Vous m'�vitez la fatigue de chercher des arguments.</p><p>��Que vous auriez trouv�s s�rement. Mais... en effet, je veux vous �pargner de la fatigue car, apr�s tout, je lis aux cernes de vos yeux que vous n'�tes qu'une faible femme, ajouta-t-il avec malice, mais gentillesse, et vous n'avez que trop devis� et disput� pour une personne que nous avons failli porter en terre il n'y a gu�re de temps. Reposez-vous.</p><p>Se redressant, il �leva, comme pour une b�n�diction, sa main blanche, longue et diaphane, hors de la manche ourl�e de fourrure de petit-gris de sa houppelande qu'il portait m�me par les jours de chaleur.</p><p>��Je d�sire seulement vous dire, milady, combien je consid�re ma demeure honor�e par votre pr�sence et les grands �v�nements qui s'y sont d�roul�s. Vous apportez avec vous la gr�ce et ce foisonnement d'id�es et d'images qui font le charme du Vieux Monde. Lorsque j'�tais enfant � Leyde, en Hollande, j'aimais sentir la profusion du pass� � chaque tournant de rue. Ici, nous manquons de racines. Nous sommes comme un pieu fich� en terre. Je voulais aussi vous informer de ce que je vais dire � M. de Peyrac. Si le difficile �quilibre que vous maintenez dans la baie Fran�aise et qui permet aux peuples de ces rivages d'�uvrer pour la paix �tait rompu, et si ces enrag�s de Fran�ais, vos amis et compatriotes, dont M. de Peyrac retient le bras, s'avisaient � nouveau de jalouser son influence, sachez que le gouverneur du Massachusetts et les membres du consistoire de Salem en particulier vous accueilleraient toujours, vous et les v�tres, de grand c�ur. Vos premiers fils ont �t� �lev�s � notre coll�ge de Harvard. Notre charte nous laisse autonomes dans le choix de nos amiti�s et de nos alliances. Ni le roi de France ni le roi d'Angleterre ne peuvent nous dicter notre conduite en ce domaine et nous nous consid�rons comme un �tat libre sous l'�il de Dieu.</p><p>D�j�, � plusieurs reprises, les petites servantes �taient venues pointer leurs museaux � la porte, n'osant interrompre le redoutable vieillard. C'�tait l'heure de son souper.</p><p>Ang�lique le remercia, lui affirma que c'�tait r�confortant pour elle de savoir qu'ils avaient d'ind�fectibles amis parmi les �tats de Nouvelle-Angleterre, malgr� leurs titres de Fran�ais et de catholiques, ce qui prouvait bien que l'entente des peuples pouvait se r�aliser pour les hommes de bonne volont�. Il se retira.</p><p>��Ne vous laissez pas tenter par Boston, recommanda-t-il encore.</p><p>Lorsqu'il fut sorti, Ruth et N�mie aid�rent Ang�lique � regagner son lit. Elle �tait fatigu�e et elles l'install�rent confortablement sur ses oreillers. Elle ferma les yeux aussit�t.</p><p>L'entretien avec le patriarche lui avait fait oublier le <emphasis>chariot </emphasis>et son <emphasis>fou </emphasis>� la ceinture dor�e et elle ne retrouvait pas l'�motion irrit�e qui s'�tait empar�e d'elle lorsque Ruth en avait parl�.</p><p>Par contre, elle se souvenait de l'assurance qu'elle avait donn�e de la disposition encourageante du troisi�me septennaire o� les forces nocives �taient ��ma�tris�es��, et o� sa victoire ��superbe, sereine et d�cisive�� ne se contestait point.</p><p>Cela rejoignait le sentiment de paix profonde qui la comblait depuis la naissance des enfants et leur salut. Quelque chose �tait arriv� qui lui avait donn� la victoire. Ruth, travers�e de courants de voyance et de divination, s'�tait approch�e si pr�s de la v�rit� qu'Ang�lique en �tait effray�e.</p><p>Parlant, de <emphasis>la papesse, </emphasis>de <emphasis>l'homme brillant, </emphasis>Ruth avait dit�:</p><p>��Ils veulent votre perte�!</p><p>Et c'�tait bien vrai�! M�me si ce n'�tait d�sormais qu'un �tat de fait du pass�.</p><p><emphasis>La papesse, l'homme brillant </emphasis>avaient en effet pes� lourdement sur la nouvelle existence qu'Ang�lique et Joffrey de Peyrac entreprenaient au Nouveau Monde, apr�s avoir tant lutt� pour se rejoindre.</p><p>Les influences nocives, les sournois complots s'�taient entrelac�s comme des lianes v�n�neuses � la trame de leur vie, d'autre part si pr�caire. Ce qui prouvait bien que les combats de l'�me se jouent et se poursuivent partout et en tout lieu et prennent parfois le pas sur les d�fis d�j� presque insurmontables que pose la survie dans une contr�e sauvage, peupl�e de races diff�rentes.</p><p>N�mie avait murmur�:</p><p>��Il est dans la tombe...��</p><p>L'exil de leur ennemi, S�bastien d'Orgeval, et le silence qui s'�tait fait autour de lui pouvaient �tre consid�r�s comme une tombe morale qui l'emp�chait d'agir et de se manifester. Jadis adul�, il joua de sa l�gende, de ses attraits, pour asseoir son pouvoir sur les �tres faibles�: sa c�l�brit�, sa beaut�, ses succ�s mondains, sa banni�re de guerre brod�e, la piti� qu'inspiraient ses doigts mutil�s par les tortures, ses yeux bleus � l'�clat insoutenable comme celui du saphir...</p><p>Il avait des espions � son service qui portaient ses lettres jusqu'au roi, des serviteurs fanatis�s. Aujourd'hui, tout �tait chang�. Les passions s'�taient att�nu�es. Son nom tombait dans l'oubli.</p><p>La tension mauvaise accumul�e s'�tait �loign�e comme ces nuages d'orage tr�s noirs et retir�s � l'horizon. Ils y demeureraient, peut-�tre en attente, mais ��ma�tris�s�� selon le terme, et elle sentait sur elle, sur les siens, sur tous ceux qu'elle aimait, la protection du ciel.</p><p>Certitude enivrante. La grande aile blanche se d�ployait au-dessus d'eux comme le voile d'une tente en plein d�sert.</p><p>Et, sans savoir � quel point son pressentiment se trouverait bient�t confirm�, Ang�lique se disait que quelque chose �tait arriv� qui avait dilu� le p�ril. Et cela avait d� se passer avant ou au moment de la naissance des jumeaux, et c'est pourquoi leur destin avait �t� marqu� d'une telle menace.</p><p>Mrs Cranmer ouvrit un �il �gar�. Sans donn�es pr�cises, elle se sentait victime d'une malice et, tourn�e vers la fen�tre, elle consid�ra avec suspicion les lueurs accentu�es du couchant. Puis elle soupira.</p><p>Dans quelques jours, cette compagnie bruyante qui avait mis plusieurs fois sa ma�trise int�rieure en �chec, jusqu'� lui faire perdre sa dignit� et verser des larmes, s'embarquerait et, l'hiver venant, on se retrouverait entre croyants. Pri�res et vertueuses t�ches recommenceraient � scander les heures du jour. Le souvenir de ses �preuves de l'�t� s'estomperait.</p><p>Elle ne savait pas, pauvre lady Cranmer, qui se faisait appeler <emphasis>mistress </emphasis>et non <emphasis>milady </emphasis>par humilit�, qu'avant de retrouver la paix de sa conscience et de sa maison, il lui faudrait subir une derni�re �preuve bien plus p�nible et plus inconcevable que toutes les autres.</p></section><section><p><strong>Deuxi�me partie</strong></p><p><strong>Une robe noire en Nouvelle-Angleterre</strong></p></section><section><p><strong>Chapitre 9</strong></p><p>La rumeur s'amplifiait. Ce n'�tait ni celle de l'orage ni celle de la mer. Le ciel dans l'encadrement de la fen�tre ouverte demeurait serein. La mar�e �tait �tale, et il fallut que le sourd grondement qui roulait au loin et se rapprochait �clat�t soudain, dans un rugissement plus proche, pour que les nu�es d'oiseaux de mer qui couvraient la plaine d'algues en picorant, s'envolassent dans un grand claquement d'ailes et des piaillements d�chirants.</p><p>Ces cris firent �cho aux braillements et invectives qui jaillissaient et se confondaient tour � tour, formant cette rumeur confuse qu'Ang�lique entendait. Une foule acharn�e tournait le coin de la rue. Les hurlements aigus et prolong�s des femmes �taient-ils ceux de la douleur ou de l'hyst�rie�? Les clameurs r�it�r�es des hommes, celles de la col�re ou de la peur�?</p><p>Ruth et N�mie se pr�cipit�rent � la fen�tre.</p><p>��Oh�! <emphasis>God�! </emphasis>s'�cria Ruth en reculant, la main sur la bouche comme si elle voulait contenir d'autres exclamations plus effray�es encore. Je r�ve�! Je crois avoir aper�u l'un de ces terribles pr�tres papistes que vous appelez j�suites, madame�! Mais ici..., � Salem�!</p><p>Ang�lique n'y put tenir. C'�tait la premi�re fois qu'elle faisait l'effort de se lever seule, mais l'�lan de la curiosit� la soutint et elle rejoignit Ruth et N�mie � l'une des fen�tres, tandis que S�verine, la Tsigane et Honorine se pr�cipitaient vers l'autre.</p><p>La foule compacte et agit�e parvenait devant leur maison. Du moutonnement des chapeaux noirs en pain de sucre, des bonnets de laine des marins et des man�uvriers, des coiffes blanches des femmes, �mergeait, au centre, ballott� comme bouchon sur les flots, et oscillant sous les pouss�es diverses et contraires qui le pressaient de toutes parts, un groupe compos� de personnages pour le moins insolites, car elle distingua en premier lieu un de ces hauts panaches h�riss�s en gerbe d'�ventail et maintenus par des baumes de r�sine d'une chevelure iroquoise. Panache plant� de plumes qui flottait au-dessus des t�tes et m�me des chapeaux et qui ne pouvait appartenir qu'� un gigantesque sauvage. La pointe de sa sagaie, qui �mergeait, miroitait par �-coups ainsi que les t�tes de hallebarde de trois ou quatre miliciens du conseil qui formaient ou s'effor�aient de former un cercle autour des personnes � prot�ger et d'�carter les plus enrag�s. Un homme d'une puissante stature, v�tu d'une casaque en buffletin, sans manches, son feutre � plumes de travers, jouait des poings, tonitruant pour s'ouvrir le passage.</p><p>Puis elle vit le j�suite. Un mouvement de la foule le lui d�couvrit au centre des soldats comme le groupe parvenait � quelques pas de la porte d'entr�e. C'�tait bien un j�suite dans toute la v�rit� de sa robe noire et de sa barbe, �galement noire, de son crucifix sur la poitrine et des revers blancs de son col espagnol. Compte tenu du fait que ladite soutane noire �tait fort en loques, le visage fort �maci� et la barbe en pointe hirsute et poussi�reuse, son regard imp�rieux et br�lant e�t suffi � le d�noncer. Dans ce regard se r�v�lait tout le pouvoir magique���et pour certains, d�moniaque���que les membres de cet ordre religieux qui ose ne relever que du nom de J�sus, et s'avouer au service total des papes de Rome, sont r�put�s obtenir, par l'exercice de pratiques occultes, afin de capter sans recours les �mes ignorantes ou trop faibles pour leur r�sister.</p><p>Aussi, sous le regard brillant et per�ant que le j�suite, soudain apparu au c�ur de Salem, dardait sur la foule hallucin�e qui le houspillait, la plupart de ses agresseurs commen�aient � se sentir ��aspir�s�� comme dans un gouffre vertigineux et suspendaient leurs gestes de violence, tandis que d'autres moins influen�ables ou plus primitifs jouaient des coudes et r�clamaient le passage pour l'atteindre et le frapper.</p><p>Les soldats eux-m�mes que le major, � l'entr�e de la ville, avait d� lui donner comme escorte afin qu'il f�t conduit sous protection vers la maison de Mrs Cranmer, se laissaient impressionner par la r�action de folie collective, jusqu'� demeurer comme paralys�s, les armes � la main, ne sachant � quoi se d�cider, tandis que, devant leur attitude timor�e, d'�normes gaillards, des d�bardeurs venus du port, s'envoyaient des signes, d�cid�s � prendre l'offensive.</p><p>Aux c�t�s de l'eccl�siastique, un adolescent blond, son ��donn頻 canadien, sans doute, se jeta devant lui pour le d�fendre, et les agresseurs qui continuaient � ne pas oser toucher le j�suite, pouvant se d�fouler sur le jeune Fran�ais ennemi, l'accabl�rent d'une gr�le de coups���coups de poing de la part des hommes, coups de griffes des femmes���au point qu'il vacilla et que la t�te blonde disparut, engloutie sous les bras, comme de noires ailes de corbeaux furieux.</p><p>��Ils vont se faire lyncher�! cria Ang�lique. Vite�! Qu'on ouvre la porte en bas et qu'on les fasse entrer.</p><p>� cette voix, le j�suite, toujours impassible dans la bousculade, leva les yeux vers les fen�tres o� se penchaient des femmes.</p><p>��Vite, ouvrez cette porte�! S�verine, sors par l'arri�re, et cours ameuter nos gens. N'y a-t-il donc pas un valet pour ouvrir cette porte�?</p><p>Et comme personne ne bougeait dans la chambre, ni dans la maison, les habitants paraissant transform�s en statues de sel, elle descendit elle-m�me, se cramponnant � la rampe. Elle n'aurait pas eu la force de faire plus, mais elle sut secouer l'inertie des domestiques qui se tenaient dans le vestibule, fig�s devant la porte qu'on martelait du dehors de coups de poing pressants, et ils tir�rent verrous et loquets.</p><p>L'homme en casaque de cuir se rua � l'int�rieur, jurant d'abondance dans une langue abrupte, et soutenant, avec l'aide du j�suite, le jeune homme qu'ils avaient pu relever, puis le grand sauvage empanach�. Les valets voulurent refermer la porte sur lui, mais l'Indien se faufila comme une couleuvre, les repoussant sans effort, et les soldats p�n�tr�rent � sa suite en se bousculant, aucun n'�tant dispos� � tenir t�te � ses concitoyens qui pourraient se montrer d��us de voir �chapper leur proie et s'en prendre � eux.</p><p>Par bonheur, les panneaux de ch�ne ouvrag�s �taient solides et les targettes et verrous nombreux. La col�re de la foule s'y brisa. Il y eut mieux.</p><p>Une forte pouss�e venue du fond de la place entra�na malgr� elles les personnes les plus proches de la maison contre la fa�ade et, sous l'�crasement irr�sistible, quelques �paules d�fonc�rent � moiti� la grande fen�tre du rez-de-chauss�e, tordant les fragiles croisillons de plomb et brisant les losanges de verre color� qui tomb�rent sur le dallage avec un bruit cristallin.</p><p>Le dommage n'alla pas plus loin. Cependant, la confusion d'avoir mis � mal l'une des plus belles demeures d'une des plus riches, pieuses et importantes familles de la ville s'empara des coupables et fit plus d'effet pour calmer les esprits que n'avaient r�ussi les coups de hallebarde et les adjurations des soldats.</p><p>Sur un dernier cri constern�, le silence s'�tablit. Et, lorsque lord Cranmer accompagn� du comte de Peyrac et de son escorte, et du comte d'Urville � la t�te d'une escouade de matelots arriv�rent, les gens, sans s'�tre enti�rement dispers�s, �taient calmes.</p><p>Des groupes allaient et venaient en regardant vers la maison.</p><p>� l'heure o� le Massachusetts �tait irrit� par les r�cents raids indiens de Nouvelle-France, l'arriv�e d'un de ces pr�tres dont on leur faisait des �pouvantails et qu'on leur pr�sentait comme meneurs de leurs assassins, avait de quoi �mouvoir la population. De quoi aiguillonner la curiosit� aussi, car il y avait peu de personnes qui avaient eu l'occasion de voir un j�suite de pr�s.</p><p>��Et si cette fois c'�tait <emphasis>lui��</emphasis>�? s'�tait demand� Ang�lique lorsqu'elle s'�tait pench�e � la fen�tre.</p><p>Un prodige de plus � Salem�! Elle y �tait pr�te.</p><p>Cependant, l'apparence du nouveau venu ne correspondait pas � la description si souvent faite�: les yeux bleus, le poil ch�tain, son crucifix marqu� d'un rubis...</p><p>L'antichambre �tait d�j� comble lorsque lord Cranmer et Joffrey de Peyrac �taient survenus.</p><p>L'on arrivait de tous les coins de la maison. Le vieux Samuel Wexter apparut sous sa houppelande, sa longue barbe blanche soigneusement �tal�e sur sa fraise empes�e. L'homme en casaque l'apostropha en sa langue, qui s'av�ra �tre du hollandais, puis en anglais, lui disant qu'il n'�tait plus dispos� � rendre service � son prochain lorsqu'on risquait d'avoir affaire � ces moutons enrag�s du Massachusetts. Ces messieurs du consistoire de Salem n'avaient-ils plus d'autorit� sur leurs ouailles�? Lui, Van Laan, il �tait d'Orange, sur le fleuve Hudson, non loin de la vall�e des Iroquois de la nation des Mohawks, gens belliqueux de nature.</p><p>Un jour, raconta-t-il, alors qu'il �tait all� relever des filets sur une rivi�re � saumons, il avait vu surgir pr�s de lui, ��matachi�s�� jusqu'aux yeux et l'air peu engageant, un petit groupe de leurs peu sociables voisins. Il pr�f�rait encore cela � un parti d'Ab�nakis qui, le prenant pour un Anglais, lui aurait fait un plus mauvais parti encore. Ceux-ci s'�taient content�s de le mener jusqu'� un de leurs bourgs aux longues maisons, et l�, on lui avait fait comprendre qu'il n'�chapperait au f�roce honneur que les Iroquois r�servent � leurs prisonniers, la ��grillade��, que s'il s'engageait � escorter deux captifs blancs���un missionnaire j�suite fran�ais et son acolyte, un jeune Fran�ais de Canada���jusqu'� ce qu'ils fussent remis � Ticonderoga.</p><p>Ticonderoga, l'homme du tonnerre, il ne l'ignorait pas, le connaissant de r�putation, c'�tait le surnom donn� � un gentilhomme fran�ais qui tenait des forts et avait ouvert plusieurs petites mines d'argent dans le no man's land du Maine. L'�t�, l'homme du tonnerre ne se trouvait pas dans son fort de Wapassou. On savait qu'il voyageait du c�t� de New York. Lui, l'homme blanc, devait aider � s'entremettre avec les Yennglies. Un des ��principaux�� des Cinq Nations devait l'accompagner pour t�moigner de l'accomplissement de sa mission. On lui donna le nomm� Tahontagh�te, et ils se mirent en marche, escort�s de deux jeunes guerriers pour qui ce voyage devait �tre une premi�re initiation avec le monde blanc. Long voyage�! En chemin, l'on sut que Ticonderoga se trouvait maintenant dans les parages de Boston et de Salem.</p><p>Il fallut bifurquer vers les montagnes. On parlait de partis canadiens qui attaquaient les fermes des fronti�res et, responsable de leur j�suite fran�ais, Van Laan n'�tait pas plus fier que les Iroquois � l'id�e de tomber entre leurs mains.</p><p>Ang�lique s'�tait assise sur les marches de l'escalier. N�mie et Ruth, derri�re elle, l'imit�rent. Un domestique avan�a un si�ge � Mrs Cranmer, d�faillante, tremblante.</p><p>��Pourquoi chez moi�? Pourquoi chez moi�? murmurait-elle.</p><p>L'antichambre �tait comble, le j�suite le point de mire de tous les regards...</p><p>��Ce n'est pas lui��, se dit Ang�lique qui avait tout d'abord pens� au p�re d'Orgeval.</p><p>Son crucifix de cuivre et de buis noir ne comportait aucune incrustation de pierre pr�cieuse. Par contre, le ��donn頻 canadien ne lui �tait pas inconnu, ni le guerrier iroquois. Celui-ci, grand, fort et muscl�, avait une grosse t�te enlaidie par les marques profondes de la petite v�role.</p><p>Du j�suite ou du grand sauvage au panache h�riss� de plumes et qui d�gageait une acre odeur insupportable � respirer dans l'espace confin� de l'antichambre, on ne savait sur lequel se fixait le plus l'attention des regards sid�r�s.</p><p>Ce fut � l'Iroquois que Joffrey de Peyrac s'adressa en premier, dans sa langue.</p><p>��Je te salue, Tahontagh�te, ami de Swanisit, chef des Cayugas, dont tu fus pour moi le messager � de nombreuses reprises avant qu'il ne soit parti aux pays des grandes chasses.</p><p>Il sortit de son gousset un objet qu'il remit � son interlocuteur.</p><p>��Voici la bague dont je t'avais fait don, la premi�re fois, pour qu'elle nous serve � jamais de signe de reconnaissance, et que tu m'as fait porter aujourd'hui afin que je sache ta venue et ta pr�sence dans nos parages. Pourquoi ne m'as-tu pas attendu derri�re le ruisseau qui borne la colline au nord�? Je m'appr�tais � venir au-devant de toi pour t'escorter jusque dans la ville des Yennglies.</p><p>L'Iroquois se lan�a dans un discours accompagn� de gestes v�h�ments qui d�signaient � plusieurs reprises le j�suite et, m�me pour ceux qui ne comprenaient pas son dialecte barbare, il parut clair qu'il accusait celui-ci de l'avoir contraint � ne pas attendre pour entrer dans la ville, partant seul en avant vers les portes des remparts avec son compagnon. Tous deux, affectant l'indiff�rence insolente bien connue des Fran�ais aux avis des guerriers exp�riment�s, se montraient aux Yennglies qui allaient et venaient sur le chemin et n'auraient pas tard� � reconna�tre en ceux des ennemis doublement ha�ssables.</p><p>��Que pouvais-je faire pour le retenir, conclut-il, soutenu dans son plaidoyer par les approbations du Hollandais, sinon lui casser la t�te, ce qui mettait fin � ma mission, si pr�s du but, et m'aurait attir� le m�contentement d'Outtak�? L'homme de Corlar4 et moi l'avons donc suivi, laissant sous le couvert du bois nos deux autres compagnons, des Onondagas, plus prudents que nous.</p><p>Le j�suite �tait de taille moyenne, plut�t petit, sec et maigre, mais il se tenait si droit et si raide, comme plant� au centre du hall dans un cercle de regards ennemis ou pour le moins outr�s, que, malgr� sa soutane haillonneuse, sa barbe et sa chevelure hirsutes et noires, qui lui donnaient un air sauvage, ses chevilles �corch�es et ses pieds nus qui se perdaient dans des mocassins us�s, il �manait de sa personne une dignit� hautaine qui, peu � peu, en imposait et m�dusait l'assistance.</p><p>Les revers �lim�s de son col blanc �taient propres, ce qui r�v�lait avec quelle �nergie il avait lutt� contre la d�ch�ance du corps livr� � la sueur et � la crasse, prenant chaque jour, malgr� l'�puisement de la marche et les coups que les Iroquois ne m�nageaient pas � leur prisonnier, le soin de frotter son linge dans le courant d'un ruisseau.</p><p>��Pourquoi vous �tes-vous ent�t� � entrer dans cette ville anglaise�? lui demanda vivement le comte en se tournant vers lui. Vous auriez pu vous douter que les esprits y �taient �chauff�s contre les Fran�ais, et aussi contre votre habit de religieux catholique, � la suite des r�cents massacres que vos Algonquins et Hurons baptis�s ont men�s contre les gens des fronti�res du New Hampshire et dans le Haut-Connecticut�!</p><p>Le j�suite le consid�ra en silence, les yeux mi-clos, puis, accentuant encore son expression de morgue et feignant l'�tonnement, il questionna avec hauteur�:</p><p>��Qui �tes-vous, monsieur, qui usez si bien de notre langue�?</p><p>Joffrey de Peyrac ne put s'emp�cher de marquer d'un bref mouvement l'insolence qu'il savait calcul�e.</p><p>��Vous le savez fort bien, r�torqua-t-il. Je suis celui auquel vous deviez �tre conduit.</p><p>��Ah�! Je vois... Ticonderoga, l'homme du tonnerre, l'ami des Anglais et des Iroquois, en bref, M. de Peyrac, gentilhomme fran�ais. Eh bien, monsieur, puisqu'il en est ainsi, permettez-moi de me montrer choqu� de votre attitude et d'exprimer le regret que vous n'ayez pas eu la courtoisie de vous pr�senter tout d'abord � moi, comme il se devrait entre compatriotes et gentilshommes.</p><p>��Mais vous avez pr�f�r� vous adresser d'abord, et avec quelle d�f�rence, � ce pa�en obtus que vous n'ignorez pas �tre parmi nos ennemis les plus irr�ductibles. C'est bien l� une volont� de m�pris que vous d�sirez marquer devant ce pa�en et ces h�r�tiques pour vos fr�res de race que vous avez reni�s et pour un pr�tre de votre religion. Si je ne sentais cette intention dans votre comportement, je n'en ferais pas remarque, car je ne suis qu'un humble missionnaire au service du plus humble des sauveurs qui a voulu na�tre charpentier et p�rir au gibet d'infamie, mais sachez que ma famille n'en est pas moins de haute naissance.</p><p>Il inclina la t�te en un court salut.</p><p>��R�v�rend p�re Jean de Marville, de la compagnie de J�sus, conclut-il. Et voici Emmanuel Labour, un jeune s�minariste de Qu�bec.</p><p>Le comte rendit le salut, mais ne fut pas d�concert�.</p><p>��Mon p�re, vous me voyez au regret de vous avoir bless� de quelque fa�on. Mais en ce qui concerne votre mercuriale � propos des honneurs que je me dois de rendre � mes visiteurs, je m'�tonne que vous, qui hantez depuis si longtemps les nations indiennes et iroquoises, vous me fassiez grief de m'�tre adress� en premier lieu au grand chef Onondagua qui vous escorte. Outre que je le connais depuis longtemps et qu'il est d'un tr�s haut rang lui aussi, je lui devais cette pr�s�ance car vous n'ignorez pas que ces peuples sont sensibles � la consid�ration qu'on leur porte et que d'y prendre garde rel�ve de la plus �l�mentaire prudence. Enfin, je n'ai pas � vous souligner que, loin de vous n�gliger, j'ai tenu compte du fait qu'�tant le capitaine de votre exp�dition, votre sort et celui de ce jeune homme sont entre ses mains.</p><p>��Vous n'ignorez pas, non plus, que s'il lui �tait loisible de s'irriter et de vous casser la t�te � son bon plaisir, ni moi ni ces messieurs de Salem ne pourraient rien faire pour intervenir et le d�tourner de son dessein.</p><p>��Qu'importe�! Il est bon de mourir de la main des ennemis du Christ et parmi les ennemis du Christ. Le sang du martyr ensemence la terre ingrate.</p><p>Comme pour donner raison � l'explication de Joffrey de Peyrac, le gigantesque Tahontagh�te, qui trouvait que le j�suite lui avait repris un peu trop vite la parole, revint se placer au centre de la sc�ne.</p><p>Il entama une harangue en iroquois que seul un nombre restreint de personnes pouvait suivre�: Peyrac, le Hollandais, les deux Fran�ais et dans les grandes lignes, Ang�lique qui continuait � avoir l'impression de r�ver en entendant la voix rauque de l'Iroquois, tandis que son panache exub�rant, garni de plumes de corneilles et de queues de moufettes, s'agitait et fr�lait le lustre � pendeloques de cristal du vestibule.</p><p>��Oh, cette odeur�! Je d�faille, g�missait tout bas Mrs Cranmer qu'�ventaient ses domestiques.</p><p>Le fort fumet de la graisse d'ours dont s'enduisaient les sauvages pour �chapper aux piq�res des moustiques et de la vermine avait vite domin� celui de la cire d'abeille additionn�e de benjoin dont les beaux meubles et l'escalier �taient impr�gn�s.</p><p>Lorsqu'on l'avait nomm�, Ang�lique avait enfin reconnu le jeune ��donn頻 canadien, Emmanuel Labour, qu'elle avait rencontr� � Qu�bec. C'�tait un gentil gar�on de quinze � seize ans qui voulait devenir pr�tre et s'occupait des enfants du s�minaire. Il �tait venu jusqu'� la maison de Ville-d'Avray lorsqu'il �tait � la recherche du jeune Marcellin de l'Aubigni�res ou de Neals Abbial qui se sauvaient tout le temps, et elle l'avait invit� � partager un g�teau, prenant plaisir � bavarder avec lui.</p><p>Elle ne l'aurait pas reconnu, sinon. Tout d'abord, il avait beaucoup grandi, ce qui �tait de son �ge. Mais, h�ve, p�le et comme parvenu � l'extr�me limite de ses forces, elle ne retrouvait aucune trace de son expression joyeuse sur sa physionomie morne marqu�e d'un tragique d�sespoir.</p><p>Tout en parlant, Tahontagh�te ouvrit une sorte de besace qu'il portait en bandouli�re, et comme on se demandait avec appr�hension ce qui allait en sortir, il exhiba deux longs lacets de cuir o� �taient enfil�es des perles blanches et bleues, et une bande plus large et plus longue, constitu�e par de semblables liens de perles, dont la disposition formait un dessin.</p><p>Il commen�a par tendre au vieux Samuel Wexter les deux lacets, faisant comprendre par une mimique que c'�tait peu de chose, mais que les repr�sentants des Cinq Nations se devaient de remettre aux Yennglies au moins deux ��branches�� de porcelaine, comme on les d�signait, afin de faire conna�tre leurs intentions.</p><p>Peyrac traduisait�:</p><p>��� vous, Yennglies de Salem, le grand chef des Mohawks Outt�kawatha envoie ces deux ��branches�� de porcelaine. La premi�re contient sa parole que nous continuerons � ne pas �tre en guerre vis-�-vis des ��principaux�� de Salem.</p><p>Tahontagh�te remit l'autre bandeau � Peyrac. Ces colliers ou ��branches�� de wampum constituaient pour les tribus comme pour les individus qui en �taient d�positaires un tr�sor, au moins un tr�sor de guerre, pouvant �tre n�goci�, et avaient valeur de contrat ou de garantie des trait�s. Souvent aussi, ils n'�taient que de simples messages, exprimant de fa�on cod�e et accessible aux seuls initi�s, l'annonce d'un �v�nement, une confidence, un avertissement.</p><p>Tahontagh�te dit qu'il ne traduirait le sens du ��collier�� de Wampum remis � Ticonderoga que lorsque la Robe Noire, qu'il avait achemin�e jusque-l�, lui aurait d�livr� son message, but de leur dur et dangereux voyage, acte qui d�terminerait la mission dont il avait �t� charg�, et de nouveau, en l'�coutant, un sourire amer effleurait les l�vres noircies et dess�ch�es du religieux.</p><p>��Soit, dit le comte en se tournant vers celui-ci. Quel est ce message, mon p�re�?</p><p>��Il ne s'agit pas d'un message, mais d'une communication... d'une communication solennelle.</p><p>��Je vous �coute.</p><p>Le p�re de Marville se redressa de toute sa taille, ferma les yeux, parut h�siter devant la gravit� ou l'ampleur de la t�che qu'il avait � accomplir, puis, fixant son interlocuteur, il �non�a d'une voix creuse�:</p><p>��Donc, � vous en premier, monsieur de Peyrac, je dois porter l'annonce d'une terrible nouvelle. Notre fr�re en J�sus-Christ, le R.P. S�bastien d'Orgeval, j�suite, <emphasis>est mort martyr </emphasis>aux Iroquois.</p><p>Les assistants se r�p�t�rent et se traduisirent la, nouvelle en chuchotant, ceux qui ne comprenaient rien � la sc�ne plus tremblants encore que les autres.</p><p>��Oui, il est mort, reprit-il fi�vreusement, je l'ai vu expirer � la suite d'un long martyre dont je dus �tre, ainsi que ce jeune homme, l'impuissant t�moin�; torture plus affreuse pour nous que n'aurait �t� celle de partager la sienne.</p><p>Il se mit � d�crire avec un luxe de d�tails minutieux les supplices inflig�s au p�re d'Orgeval par ses bourreaux, soigneux de ne pas le faire mourir trop rapidement�: al�nes rougies au feu traversant les faisceaux de muscles mis � vif, bapt�me de sable br�lant sur le cr�ne scalp�, charbons ardents enfonc�s dans l'orbite dont on avait fait sauter l'�il...</p><p>��L��glise catholique, apostolique et romaine va compter un nouveau martyr. Un saint de plus, pour lui assurer la victoire et, gr�ce � ses reliques, r�pandre les miracles qui t�moigneront de la bont� de Dieu pour ses fid�les. J'ai pu recueillir quelques ossements...</p><p>Il y eut un recul g�n�ral lorsqu'il fit le geste d'ouvrir un sachet de cuir qu'il portait au cou.</p><p>On entendit un bruit mat�: au milieu du cercle soudain agrandi, le corps du jeune Canadien venait de s'effondrer, �vanoui, aux pieds du j�suite.</p><p>Comprenant que toutes les querelles des nations d'Am�rique �taient en chemin de se purger dans son antichambre, Mrs Cranmer, affol�e, envoya chercher lady Wexter, sa m�re, qui �tait une forte femme, pleine d'entrain, mais que le bruit n'avait pas d�rang�e car elle �tait fort sourde.</p><p>Elle arriva pr�cipitamment, les dentelles et linons de sa coiffe se balan�ant gracieusement derri�re elle, et sourit, heureuse de voir si nombreuse assembl�e.</p><p>Les servantes avaient transport� pendant ce temps le jeune Emmanuel sur le carrelage de la cuisine et l'inondaient de seaux d'eau.</p><p>Le R.P. de Marville avait consid�r� d'un �il froid la d�faillance du jeune Canadien. Il en aurait fallu plus pour l'�mouvoir et le faire renoncer � l'occasion qui lui �tait offerte de fustiger, dans un discours qu'il avait souvent m�dit� et longuement m�ri, les ennemis de Dieu et de l��glise, enfin r�unis sous ses yeux.</p><p>��Oui, vous pouvez vous r�jouir, h�r�tiques et ren�gats que vous �tes tous, implant�s sur une terre vierge que vous avez commenc�, h�las, � ensemencer des germes de l'erreur et du mensonge.<emphasis>Il est mort, </emphasis>celui qui s'occupait � l'avance de vos funestes doctrines, par le solide rempart de son enseignement de la juste v�rit�. Il est mort, celui qui, prenant la d�fense des pauvres peuples sauvages de ces contr�es dont vous aviez entrepris l'extermination, les a encourag�s � d�fendre les terres que vous leur voliez...</p><p>Le vieux Samuel Wexter s'avan�a d'un pas et, d'un geste autoritaire, r�ussit � rompre, comme s'il le tranchait net, le fil de l'hom�lie du pr�dicateur. Massif sous sa houppelande noire, sa barbe blanche fr�missant de courroux, il jugeait l'instant venu d'entrer en lice.</p><p>Dans un fran�ais au fort accent mais n�anmoins ch�ti�, et d'une voix qui ne craignait pas de se hisser au diapason de celle de son antagoniste, martelant bien les mots, il s'exprima avec vigueur quoique avec une pond�ration m�ritoire.</p><p>��Je comprends assez votre langue, <emphasis>father, </emphasis>pour juger que vous �tes en train de prononcer sous mon toit, contre nous, Anglais, qui vous accueillons sans vous causer de dommages, des calomnies outranci�res et que je me dois de r�futer. L'ignorance que vous avez des raisons qui nous ont pouss�s � nous �tablir en terre am�ricaine peut vous �garer. Nous sommes venus en cette terre vierge afin de pouvoir y prier en paix et non dans un but sanguinaire et mercantile. Sachez que lorsque j'ai d�barqu�, enfant, sur ces rivages, aucun diff�rend ne nous opposait aux habitants de ces contr�es qui nous apparurent naturellement doux et aimables.</p><p>��Loin de vouloir les �carter, nous avons �tabli des liens de la plus sinc�re et de la plus utile amiti� avec l'Indien Squanto qui nous montra comment planter le ma�s et qui �tait venu se mettre � l'abri de nos armes, celles-ci pouvant d'ailleurs l'aider � se procurer le gibier dont sa tribu avait besoin.</p><p>��Cette amiti� fut scell�e par un magnifique banquet de dindes sauvages et de citrouilles, dont nous avons gard� l'habitude de c�l�brer l'anniversaire chaque ann�e, comme un jour b�ni par le Seigneur.</p><p>��Et la tribu des Peksuasacks que vous appelez P�quots et que vous avez extermin�e en un seul jour, vendant les survivants comme esclaves sur le march� de Boston�? Et la r�volte des Narragansetts que vous venez d'�touffer dans le sang�?</p><p>��Ces Indiens, sans aucune provocation de notre part, massacr�rent nombre de nos colons et mena�aient la survie de nos �tablissements...</p><p>��Sans aucune provocation de votre part�? railla le j�suite. Pouvez-vous expliquer cela de peuples que vous dites doux et aimables�?</p><p>��C'est vous, Fran�ais et pr�tres de Babylone, qui les avez pouss�s contre nous, s'impatienta le vieillard, parce que nous �tions anglais, et fils de la religion r�form�e. D�s les premiers temps, il en fut ainsi, vous n'avez cess� de les exciter contre nous en leur vendant armes et eau-de-vie, en promettant le salut � vos Indiens baptis�s s'ils nous massacraient tous et nous rejetaient � la mer. Et pour ne nommer qu'un responsable du renouveau de la guerre indienne, celui dont vous venez de nous annoncer le tr�pas, qui osait se mettre � la t�te des guerriers rouges contre nos villages, je proteste qu'il se montra odieusement criminel, car de tels actes outrepassent les attributions et les t�ches d'un l�vite.</p><p>��Sur ce point, je ne vous contredis pas, accepta le j�suite d'un ton qui signifiait qu'il �tait pr�t � faire des concessions, mais je nie profond�ment que le p�re d'Orgeval ait jamais particip� � des raids de vos Indiens r�volt�s, ni tenu ce r�le de guide menant les sauvages � l'assaut de vos villages, que vous lui attribuez.</p><p>��Vous niez�! s'exclama Samuel Wexter en rougissant de col�re, alors que nous avons les preuves les plus probantes de son action guerri�re.</p><p>��Je serais curieux de savoir lesquelles�?</p><p>��Mais... les t�moignages des rescap�s�!</p><p>��Peuh�! Des cr�tins affol�s d�s qu'ils voient poindre la plume d'un sauvage. Il vous est facile, � vous, leurs pasteurs, de leur sugg�rer qu'ils ont vu aussi la silhouette d'un j�suite, soldat de Rome, de cette Rome que vous avez r�pudi�e et que vous voulez abattre par tous les moyens, afin que puissent se r�pandre par le monde vos doctrines inf�mes.</p><p>��Nous avons d'autres preuves irr�futables, <emphasis>father, </emphasis>prof�ra le vieillard qui tremblait d'indignation, des messages saisis sur des espions que ce d'Orgeval a eu l'impudence d'envoyer parmi nous, non seulement pour acheminer plus rapidement ces venimeuses instructions vers l'Europe, quand le Saint-Laurent pris par les glaces ferme cette voie aux Nouveaux-Fran�ais, mais aussi pour observer, noter, tout ce qui pourrait permettre � vos partis guerriers de nous attaquer plus s�rement et de nous d�faire avec plus de facilit�: �tat de nos d�fenses militaires, nombre de nos hommes en �tat de porter les armes, tribus � gagner par des cadeaux et jusqu'aux tra�tres � circonvenir parmi nous, car il y a des brebis galeuses jusqu'au sein du troupeau du Seigneur.</p><p>��Et vous niez que le p�re d'Orgeval ait envoy� des espions dans nos �tats, dans ces colonies qui sont territoires appartenant � la couronne d'Angleterre qui pour l'instant, que je sache, ne se trouve pas en guerre avec la France�? Vous niez ces man�uvres �hont�es qu'il a multipli�es�?</p><p>��Certainement.</p><p>��Je poss�de pourtant nombre de ces libelles, saisis sur les espions que nous avons pu intercepter et que nous avons eu la b�nignit� de rel�cher lorsqu'ils �taient fran�ais.</p><p>��Mensonges�!</p><p>Une voix de femme s'�leva�:</p><p>��Non, mon p�re�! Ce ne sont pas des mensonges.</p><p>C'�tait Ang�lique qui, apr�s s'�tre promis de s'exercer � la patience, ne pouvait s'emp�cher d'intervenir en voyant dans quel �tat les provocations du j�suite mettaient le vieil homme.</p><p>��Ce ne sont pas des mensonges, affirma-t-elle. Au moins une fois, j'ai �t� t�moin de ce que sir Samuel avance. Me trouvant du c�t� de Popham, j'ai voyag� � bord d'une barque dont le patron, sous la d�froque d'un matelot anglais, n'�tait autre qu'un de ces espions envoy�s en Nouvelle-Angleterre par le p�re d'Orgeval.</p><p>Au son de sa voix qui r�sonnait avec nettet� dans le silence revenu, le j�suite tourna lentement les yeux vers elle.</p><p>Ang�lique aurait pu se d�monter parce que, convalescente, elle se trouvait en ��n�glig頻 et assise sur les marches de l'escalier. Mais ce v�tement de soie et de dentelles, fort correct et enveloppant, pouvait passer, en Am�rique, pour une toilette somptueuse�; en outre, assise ainsi � mi-chemin de l'�tage, entour�e de toutes les femmes de la maisonn�e, dont certaines assises � ses pieds, elle occupait une position �lev�e et, telle une reine du haut de son tr�ne, pouvait consid�rer de haut l'adversaire. Aussi, se sentait-elle pr�te � croiser le fer sans aucun embarras.</p><p>Joffrey de Peyrac avan�a d'un pas, prenant de vitesse l'irascible eccl�siastique si pointilleux sur l'�tiquette.</p><p>��La comtesse de Peyrac, mon �pouse, pr�senta-t-il.</p><p>L'autre ne parut pas entendre�: le regard qu'il posait sur la grande dame entour�e de ses suivantes semblait � la fois de glace et de feu et elle aurait �t� la seule � traduire avec justesse son expression. Voyant qu'il ne soufflait mot et semblait attendre la suite, elle continua donc avec calme et assurance�:</p><p>��Je ne vous scellerai pas le nom de cet espion, car lui-m�me, lorsqu'il eut regagn� les rivages de Nouvelle-France, ne se cachait pas de son r�le, ni des directives qu'il avait re�ues de son sup�rieur, le p�re d'Orgeval, et de l'ordre qui lui avait �t� fait par celui-ci de se rendre incognito en Nouvelle-Angleterre5. C'�tait un membre de votre compagnie, le R.P. Louis-Paul Mara�cher de Vernon, et comme je suis persuad�e qu'il ne vous est pas inconnu, je suis pr�te � vous donner sur votre fr�re en religion des renseignements qui vous convaincront de la v�racit� de mes dires. Au cours d'un voyage de plusieurs jours, j'ai eu le temps de le bien conna�tre.</p><p>��Je m'en doute�! opina-t-il avec un demi-sourire entendu et insultant.</p><p>Brusquement, comme s'il se d�sint�ressait d'elle, il se retourna vers le vieux Wexter qui �tait en train de donner � voix basse des instructions � un domestique afin que celui-ci all�t chercher dans son cabinet de travail la cassette contenant les fameux documents sur les espions papistes.</p><p>��Non, inutile, sir�! lui jeta-t-il. Je connais vos ruses, � vous autres h�r�tiques. Ce ne serait pas la premi�re fois que ces messieurs de la R�forme se livreraient � de grossi�res fabrications de faux pour avilir et d�truire la religion catholique, apostolique et romaine, la seule vraie.</p><p>��<emphasis>God's blood�! </emphasis>explosa le vieillard.</p><p>Sous l'effet de la fureur, il �baucha un mouvement pour se jeter sur le provocateur. Mais Joffrey de Peyrac et lord Cranmer s'interpos�rent.</p><p>Et le p�re de Marville prenait ainsi sa revanche sur des ennemis honnis, enfin trait�s � la mesure de leur nuisance. Mais il avait encore une derni�re chose � dire.</p><p>Revenant � Ang�lique, il tendit un doigt fulgurant vers celle dont le renom �tait charg� pour lui de mal�dictions et qui avait cru pouvoir lui parler impun�ment avec la civilit� des c�urs purs.</p><p>��Quant � vous... vous �tes la dame du lac d'Argent�! s'exclama-t-il d'une voix forte. Et vous ne m'abusez pas. Car sachez qu'il vous accusa, madame, avant de mourir, en criant�: ��C'est elle�! c'est elle�! C'est par sa faute que je meurs.��</p><p>Il laissa l'�cho de ces paroles s'�teindre, puis reprit d'un ton sourd�:</p><p>��Mais vous recevrez votre ch�timent pour vos fautes. Et vous aussi, continua-t-il en se tournant vers le comte de Peyrac, vous qui vous �tes fait l'esclave d'une Messaline et qui, d�daigneux du bienfait des peuples, liez vos d�cisions les plus graves aux caprices licencieux et futiles d'une femme sans conscience�!</p><p>Cette fois, dans l'antichambre de Mrs Cranmer, c'�tait la panique et l'ind�cision. Les Anglais ne comprenaient plus rien aux anath�mes lanc�s par ce furieux dont l'ob�dience diabolique tant de fois d�nonc�e par leurs pasteurs �clatait, en ce jour, � leurs yeux �carquill�s par la crainte.</p><p>Mais pour avoir surpris l'expression farouche de celui qu'il appelait l'homme du tonnerre, Tahontagh�te, l'Iroquois, devina que leur alli� avait �t� insult� et il bondit, la main sur le manche de son <emphasis>tomahawk, </emphasis>son regard d'eau noire oscillant de l'un � l'autre de ces Blancs surprenants et si bizarrement accoutr�s, cherchant d'o� partirait le signal qui lui donnerait licence de briser quelques cr�nes.</p><p>Charg� de haine et de crainte, un silence tendu r�gna.</p><p>Une fanfare soudaine qui �clata dans les �tages et qui tenait � la fois de la cornemuse �cossaise et du couinement de porcelets qu'on �gorge, le rompit. Force fut aux antagonistes pr�sents de faire taire leurs querelles afin d'en d�terminer l'origine, toutes les t�tes se tournant, telles les voiles dociles d'un navire sous un souffle de vents contraires, dans une m�me direction, et de reconna�tre, en ce concert vigoureux, les voix des deux nourrissons en col�re.</p><p>Apr�s un moment d'incertitude, la gent f�minine rappel�e � ses devoirs se dressa, comme mue par un ressort, et s'�lan�a vers les hauteurs.</p><p>Dans la grande chambre d�sert�e, debout sur un tabouret qu'elle avait tra�n� jusqu'au berceau, Honorine contemplait, avec une expression ind�chiffrable, l'effervescente r�volte de Raimon-Roger et de Gloriandre.</p><p>Quel instinct obscur leur avait fait prendre conscience du d�sint�r�t dont ils �taient l'objet�?</p><p>Ils se lanc�rent � petits poings ferm�s dans une rage �tourdissante, et nul ne put d�cider qui, de la fille ou du gar�on, hurlait le plus. Ruth et N�mie, pench�es sur les petits visages �galement cramoisis et hurlants, ne parvenaient pas � d�terminer si c'�tait de la fille ou du gar�on qu'elles s'�taient empar�es chacune dans leur pr�cipitation et qu'elles promenaient et secouaient en tous sens dans le but de les apaiser, car leurs b�guins leur �taient descendus sur le nez.</p><p>En tout cas, l'incident apporta la preuve que Raimon-Roger avait rattrap� son retard en taille et en vigueur.</p><p>S�verine s'�tait pr�cipit�e sur Honorine � laquelle elle faisait subir un interrogatoire en r�gle. Mais la jeune personne y opposait un mutisme total, tout en assistant � la manifestation de r�volte des jumeaux avec une �vidente satisfaction.</p><p>Comprenant qu'elle ne gagnerait rien � pousser trop loin l'enqu�te, l'adolescente finit par l'emmener se promener dehors et Honorine parut heureuse.</p></section><section><p><strong>Chapitre 10</strong></p><p>Ruth avait suppli� Ang�lique de se remettre au lit et elle retrouva le contact de ses draps et la position allong�e avec un infini plaisir.</p><p>Dans sa vie bien r�gl�e de Salem, o� le charme de la maison compensait la rigueur des pr�ceptes, l'intrusion du j�suite et de l'Iroquois, �manations de la for�t tant redout�e, venait de rompre pour elle les d�lices d'une convalescence o� fleurs, fruits, mets d�licats, visites cordiales et pr�sents jouaient un grand r�le.</p><p>En fait, ce n'�tait pas une surprise�! Et pourquoi manifester tant d'�motion�? Car ce que le p�re de Marville avait annonc�, les tarots de Ruth Summers le lui avaient d�j� r�v�l�.</p><p>Les voyant toutes deux marries et boulevers�es � son chevet, Ang�lique les interpella�:</p><p>��N'auriez-vous pu user de vos pouvoirs, leur demanda-t-elle, pour suspendre les diatribes de ce forcen� avant qu'il ne mette tout le monde � deux doigts de l'assommer�?</p><p>Prises de court, les fr�les magiciennes reconnurent que, devant ce spectacle insolite, elles n'avaient �t�, le temps de son d�roulement, rien d'autre que deux femmes d�vor�es de curiosit�. De plus, malgr� les ruptures qu'elles avaient op�r�es avec leurs propres sectes, quakerisme ou puritanisme, elles restaient filles de la R�forme qui, depuis plus d'un si�cle, parait la tiare pontificale et ses serviteurs d'une aur�ole infernale.</p><p>Du j�suite, l'esp�ce leur �tait inconnue et par trop effrayante.</p><p>��Qu'a-t-il annonc�?</p><p>��L'homme brillant est tomb�, leur dit-elle.</p><p>Et elle ferma les yeux.</p><p>Les deux poupards s'�taient endormis, �puis�s, apr�s avoir consenti � prendre le sein de leurs nourrices respectives, qu'ils avaient refus� plusieurs fois dans leur rage.</p><p>Les abeilles bourdonnaient.</p><p>Ruth tira le rideau d'indienne devant la fen�tre afin d'att�nuer la lumi�re vive et miroitante de la baie, et un doux silence se referma, comme une eau docile et indiff�rente, sur l'�cho des anath�mes.</p><p>Ang�lique regrettait de ne pouvoir s'abstraire totalement de la sc�ne r�cente. Les paroles �chang�es tournaient dans sa t�te. Elle avait �t� reli�e un peu brutalement � ses amis fran�ais, ses amis de ��l�-haut��, et voici qu'elle jetait vers le nord o� se trouvaient tapies les virulentes petites villes canadiennes���Qu�bec, Trois-Rivi�res et Montr�al, au bord de leur fleuve g�ant, le Saint-Laurent���le m�me regard d'effroi que les Anglais puritains, s'agitant sur leurs rivages atlantiques comme une colonie d'oiseaux dont les �ufs sont menac�s par un tenace et infernal pr�dateur.</p><p>Sa qualit� de fran�aise ne lui avait pas permis d'�tre �pargn�e.</p><p>En g�n�ral, elle s'entendait bien avec les hommes d��glise. Un de ses fr�res a�n�s, Raymond de Sanc�, �tait aussi un j�suite et il n'y avait rien de meilleur que les liens de famille pour temp�rer le respect et la consid�ration que l'on doit aux porteurs de soutane et la d�pendance en laquelle ils voudraient tenir le vulgaire. � Qu�bec, apr�s quelques affrontements, l'�v�que de Nouvelle-France, Mgr de Montmorency-Laval, prenait plaisir � s'entretenir avec elle. Le R.P. de Maubeuge, sup�rieur des j�suites, avait accept� d'�tre son confesseur. Le p�re Mass�rat, auquel elle avait sauv� la vie, lui avait apport� la solide caution de son amiti�, lorsque la ville �tait divis�e � leur propos.</p><p>Restaient les partisans du p�re d'Orgeval. Le j�suite Gu�rante, qui, au parloir de la maison m�re de Qu�bec, �tait sorti de l'ombre d'une tenture pour lui murmurer�:</p><p>��Par votre faute, <emphasis>il va mourir�!</emphasis></p><p>Et maintenant, un autre, le p�re de Marville, venait de lui crier�:</p><p>��Par votre faute, <emphasis>il est mort.</emphasis></p><p>Demain peut-�tre, elle serait capable de r�fl�chir aux changements qu'allait entra�ner cet �v�nement, la disparition de leur plus farouche adversaire, en terre d'Am�rique, et il serait sans doute raisonnable de s'en f�liciter, sinon de s'en r�jouir. Pour l'instant, elle ne pouvait pas.</p><p>Elle avait peine � r�aliser cette nouvelle, la mort de ce pr�tre, qui, dans l'ombre, n'avait jamais cess� de les combattre, sans jamais se d�voiler. Depuis longtemps, il ne s'�tait plus manifest�, exil� du c�t� des mers douces, mais on le savait vivant et sans doute aux aguets, attendant son heure.</p><p>Il lui vint � l'id�e que c'�tait la force de sa haine qui avait concentr� cette menace si diabolique sur elle et les enfants qu'elle portait, qu'ils avaient failli tous les trois en mourir.</p><p>Or, � la m�me heure, c'�tait lui qui, au loin, dans d'atroces supplices, rendait le dernier soupir. Et ils �taient sauv�s.</p><p>M�me si cela, � la r�flexion, ne co�ncidait pas dans le temps, elle croyait � ce march�, tant les forces contraires qui les d�signaient ne laissaient plus pour l'une et pour l'autre que des choix brutaux�: victoire ou d�faite, vie ou mort.</p><p>Pourtant, elle gardait l'impression que <emphasis>ce n'�tait pas ainsi que les choses auraient d� finir.</emphasis></p><p>Elle regrettait qu'il ait disparu sans qu'ils aient pu se regarder face � face�:</p><p>��Il s'est d�rob� jusqu'au bout...��</p><p>Elle ressentit un frisson glacial, et ses deux amies, qui s'en aper�urent, lui apport�rent des cruches de gr�s remplies d'eau bouillante et envelopp�es de lainages, et lui firent avaler aussit�t un peu de la m�decine de Shapleigh qui avait un go�t fort amer.</p><p>Peu apr�s, elle vit arriver son mari et retrouva son sourire.</p><p>��Je sais d�sormais la com�die qu'il me faut jouer lorsque vous m'abandonnez trop longtemps, mon cher seigneur. Mais ne craignez rien. Aujourd'hui, il ne s'agit pas de fi�vre palustre.</p><p>Il toucha son front, puis baisa le creux de sa main.</p><p>��La s�ance que vous venez de conna�tre pour vos relevailles excuserait sinon une rechute, au moins un peu de f�brilit�.</p><p>Il s'assit, �ta ses gants et il y avait un sourire au fond de ses yeux sombres. Tout alors parut plus l�ger.</p><p>Il lui confia son ennui d'avoir d� l'abandonner dans le brouhaha, sans s'informer de sa sant� ni de celle de leurs vigoureux rejetons qui s'�taient introduits opportun�ment dans ce concert des nations.</p><p>Les Anglais, en plein d�sarroi, ne savaient s'il fallait jeter le j�suite en prison, le pendre ou l'absoudre, pour mieux l'oublier et une fois de plus, c'�tait lui, ��l'�tranger��, le Fran�ais de Gouldsboro, bien que malmen� par son compatriote, qui devait se charger d'att�nuer les frictions et de trouver un lieu de repos pour les voyageurs tout ind�sirables qu'ils fussent.</p><p>Le pr�tre fran�ais et son acolyte avaient �t� conduits � la maison de briques o�, � Salem, on logeait de pr�f�rence les ���trangers��. Ils auraient pour compagnie des catholiques anglais du Maryland qui ne pouvaient s'offusquer de voisiner avec un j�suite.</p><p>Peyrac avait propos� � Tahontagh�te et aux guerriers qui l'accompagnaient de les loger dans un entrep�t du port dont il avait la concession. Le grand sauvage d�clina l'offre. Les Iroquois n'�taient pas vraiment amis avec les Anglais. Ils les m�prisaient et s'en m�fiaient.</p><p>��Il y a autant de feu dans la neige que de v�rit� dans un Yennglies��, disaient-ils en se moquant.</p><p>Ils �taient neutres � leur �gard, parce que ennemis de leurs ennemis, et ils aidaient indirectement les Anglais en poursuivant l'an�antissement desdits ennemis�: c'est-�-dire des Fran�ais et de leurs alli�s sauvages�: Hurons, Ab�nakis, Algonquins.</p><p>Mais ils voulaient �tre seuls ma�tres de mener leurs campagnes de vengeance.</p><p>Les Anglais prenaient bien soin de ne pas effaroucher la neutralit� susceptible des Iroquois. Ils s'entremettaient avec eux par le truchement des Mohicans, une branche iroquoise jug�e ab�tardie par la F�d�ration du Nord, mais les seuls Indiens � combattre aux c�t�s des Anglais et � se montrer pour eux des alli�s s�rs.</p><p>Le comte tira de la poche de son habit le ��collier�� de wampum que lui avait remis Tahontagh�te et qui n'avait pas l'importance de trait�, ni la grandeur de celui que le chef Outtak� avait envoy� � Ang�lique, l'hiver de la grande famine.</p><p>Celui-ci n'�tait qu'une simple bande de dix pouces sur deux. Son dessin �tait primitif mais clair�: on distinguait en bas, contre la bande bleu sombre qui le soulignait sur ses quatre c�t�s, la silhouette d'un homme couch�, les membres jet�s de part et d'autre dans un certain d�sordre, qui signifiait la blessure ou la mort violente. Au-dessus de lui, quatre piquets ou poteaux dress�s �taient l� pour l'�craser, peut-�tre contribuer � le ficher en terre. Par cette image, Outtak� leur annon�ait que leur ennemi �tait mort et ne pouvait plus leur nuire.</p><p>Et pour qu'on ne p�t se m�prendre sur l'identit� du personnage �tendu, les brodeuses du wampum avaient outrepass� la tradition qui les obligeait � n'employer pour ces documents officiels que des morceaux de koris, coquillages durs, blancs, bleu sombre, bleu fa�ence ou violets et plus rarement noirs. � la place du c�ur, elles avaient tenu en effet � incruster un petit �clat de pierre rouge�: le rubis de son crucifix.</p><p>��C'est donc bien lui, cette fois.</p><p>Ang�lique avait parfois supput� qu'il n'existait pas. Il savait s'entourer de personnages irascibles, qu'il chargeait de transmettre les d�cisions intransigeantes, se r�servant, lui, de plaire afin de ne pas rebuter les �mes faibles et sentimentales.</p><p>��Souvenez-vous comme nous avait trait�s Gu�rande, lorsqu'il �tait venu � notre campement au bord du Kenn�bec. Et hier, ce Marville�! fit-elle.</p><p>En se rem�morant la sc�ne de la veille, Ang�lique reconnaissait qu'on ne pouvait d�nier le courage aux porte-parole du p�re d'Orgeval.</p><p>Il n'�tait pas facile d'attaquer de front un Joffrey de Peyrac, surtout en paroles, et les rares fois o� elle avait �t� t�moin de sc�nes de ce genre, c'�tait le fait d'individus qui avaient ��perdu la t�te��.</p><p>D'ailleurs, � certains moments, elle n'avait pas �t� sans se demander si, pour le p�re de Marville, tout j�suite qu'il �tait, les souffrances qu'il avait endur�es chez les Iroquois ne lui avaient pas l�g�rement d�rang� la cervelle.</p><p>Cela avait att�nu� la juste col�re qui aurait pu s'emparer d'elle.</p><p>Son attention en fait avait �t� d�tourn�e par elle ne savait quoi d'artificiel dans l'exc�s m�me de son arrogance. Un mensonge s'embusquait derri�re ses discours, mais de quelle sorte�? et � quels moments en avait-elle eu le soup�on�? en quels propos avait-elle per�u la f�lure qui mena�ait de le briser�?</p><p>En arri�re-plan, une ��vraie�� douleur donnait aux accusations forcen�es, et aux insultes du j�suite, une trame path�tique.</p><p>Et comme s'il suivait la marche de sa pens�e, Joffrey de Peyrac murmura avec un hochement de t�te�:</p><p>��N'emp�che, je m'interroge�: qu'est-il arriv� de si horrible, pour qu'un individu bard� de fer comme ce Marville en soit si profond�ment affect�?</p><p>��Il est arriv� que... le p�re d'Orgeval est mort, Joffrey. Et croyez-moi, c'�tait un homme <emphasis>tr�s aim�. </emphasis>Sans doute une s�duction calcul�e, entretenant son pouvoir sur les �tres, je l'ai compris � Qu�bec. M�me ceux qui lui tournaient le dos et qui avaient pris parti pour nous lui gardaient un sentiment. Et c'est cela peut-�tre qui va le rendre plus dangereux mort que vivant.</p><p>��Je reconnais que ces messieurs de la compagnie de J�sus ne sont pas faciles � manier, ni � circonvenir. Pour dominer les consciences, ils ont suivi un apprentissage rigoureux, une formation �sot�rique et intellectuelle de plusieurs ann�es. Le secret, la puissance, une r�gle qui comporte des exercices menant � l'exaltation de qualit�s exceptionnelles et certaines affinit�s occultes, cela fait une armure sans faille. Aussi bien, c'est une arm�e et leur sup�rieur est un g�n�ral. Une arm�e qui a re�u du pape qu'elle d�fend des privil�ges exorbitants, tels que celui que quiconque ��attaque l'ordre sera frapp� d'excommunication de droit et de fait��. M�me un �v�que...</p><p>��Hier, quand ce p�re de Marville vous adressait la parole, avec quelle insolence, j'ai eu la vive sensation que le p�re d'Orgeval parlait par sa bouche. Son esprit s'est peut-�tre gliss� en lui�?</p><p>Joffrey sourit et r�pondit qu'apr�s avoir song� � riposter durement et � faire payer tr�s cher au religieux ses insultes, il s'�tait ravis�. Le p�re de Marville �tait r�put� pour ses attaques verbales et son fanatisme. Volontairement, le p�re de Maubeuge le maintenait �loign� de Qu�bec, sur le front des missions iroquoises, toujours dangereuses, et o� sa hargne obtenait plus des sauvages que la b�nignit� de ses pr�d�cesseurs.</p><p>Baptis�s ou pa�ens avaient fini par redouter autant ses impr�cations que ses menaces d'enfer, et le croyaient habit� par l'esprit d'un carcajou, ou glouton6, cet animal qu'ils redoutent pour ses tours diaboliques, ses vengeances subtiles et tenaces.</p><p>��Je vais me contenter de le faire prot�ger et de lui obtenir un passage sur un navire repartant vers l'Europe.</p><p>��Il emporte avec lui des missives qui nous calomnient et pourraient nous nuire.</p><p>��Qu'importe�! L'on ne peut retenir toutes les feuilles mortes qu'emporte le vent du diable. Ses outrances lui nuiront peut-�tre�! Et puis, en toute justice, ma ch�re, je reconnais qu'il y avait du vrai dans sa derni�re accusation contre moi, et si les mots qu'il employa n'avaient pas vis� � donner une image fausse et p�jorative de celle qu'il me reprocha d'aduler, j'aurais rendu hommage � sa clairvoyance. Car cela est vrai, madame, vous �tes TOUT pour moi, et je suis � vos ordres, et je suis votre esclave.</p><p>��Ne le dites pas trop haut, supplia-t-elle, sinon, ��ils�� vous br�leront encore.</p></section><section><p><strong>Chapitre 11</strong></p><p>La visite mouvement�e � la maison des Cranmer avait eu pour Ang�lique l'avantage de la tirer de son lit�: ayant franchi un cap difficile de sa convalescence en se levant spontan�ment et en descendant l'escalier, elle eut � c�ur d'entretenir ses progr�s. Le lendemain, elle renouvela son exploit, se fit habiller et descendit au jardin. On l'avait install�e dans un fauteuil. Elle savoura le soleil qui �tait encore un soleil d'�t�, virant au vert � travers les feuillages.</p><p>Une fine odeur de fraises des bois vint � ses narines, parmi les parfums de fruits m�rissants, et celui plus soutenu qui �manait du carr� d'herbes m�dicinales et aromatiques qu'entretenait chaque m�nag�re anglaise dans un coin de son jardin. Le parfum de fraise �tait fugace comme un r�ve. Il revenait port� par une brise imperceptible qui faisait penser au souffle d'une haleine lorsqu'elle la sentait effleurer sa joue. Elle s'arracha � son engourdissement presque voluptueux. Elle voulait marcher dans les all�es. D�laissant le fauteuil qu'on lui avait dispos� � l'ombre d'un tilleul, elle se leva. Pas encore tr�s assur�e, elle partit � la recherche des fraises. Elle les trouva cach�es par les herbes s�ches qui jaunissaient au bord de l'all�e.</p><p>Ce n'�tait que fantaisie. Le go�t de la vie qu'elle retrouvait, de sa discr�te et d�licieuse saveur sur sa langue.</p><p>Le temps des baies ne s'annon�ait pas encore, qui lan�ait tous les colons du Nouveau Monde septentrional, Fran�ais ou Anglais, hommes, femmes, enfants, munis de paniers, � travers les grands espaces de courts feuillages rougeoyants�: baies de toutes sortes, bleues, noires, violettes, rouges, roses, jaunes, prunelles, myrtilles, cassis, m�res, framboises, et surtout celles que les Fran�ais appelaient ��bleuets��, petits fruits des bois, gorg�s de sucre et de soleil qui, s�ch�s, pr�serveraient les hivernants du mal qui menace ceux qui sont priv�s, de longs mois, de l�gumes ou de fruits frais, le mal des pionniers et des matelots, le scorbut.</p><p>��Ils doivent se pr�parer pour la cueillette, � Wapassou. Nous arriverons peut-�tre � temps pour les derni�res myrtilles rouges��, pensa-t-elle.</p><p>La barri�re de l'enclos grin�a, quelqu'un �tait entr� et la rejoignait par le petit sentier envahi d'herbes folles.</p><p>��Madame de Peyrac�!</p><p>La voix s'�levait, �touff�e et plaintive.</p><p>En se retournant, elle vit le ��donn頻 canadien qui se tenait derri�re elle. Le reflet des feuillages accusait la lividit� de sa peau presque transparente. Il avait l'air d'un fant�me.</p><p>��Je n'ai pu hier vous aborder, madame de Peyrac.</p><p>��Emmanuel�! Vous �tes Emmanuel Labour, n'est-ce pas�? Moi aussi, je vous ai reconnu. Nous �tions bons amis � Qu�bec. Vous vous occupiez des enfants du s�minaire et vous avez eu souvent l'occasion de venir chez moi m'entretenir de notre prot�g�, Neals Abbial, et de Marcellin, le neveu de M. de L'Aubigni�re qui se sauvait tout le temps. J'ai su ensuite que vous aviez voulu consacrer deux ann�es de votre vie au service des j�suites, dans leurs missions des Grands Lacs.</p><p>Il approuva d'un air morne.</p><p>��C'est un v�u que j'ai fait, lors de la descente des Iroquois sur Qu�bec, d'aller servir comme ��donn頻 si je parvenais � sauver les enfants du cap Tourmente...</p><p>��Vous avez �t� exauc�. Et vous avez accompli votre promesse. J'en devine le prix.</p><p>��H�las�! murmura-t-il.</p><p>Elle s'�tonnait de son abattement. Si terribles qu'eussent �t� les �preuves qu'il venait de traverser, elles n'auraient pas d� affecter � ce point ce gar�on qu'elle avait connu joyeux et plein d'entrain, fils du pays et, comme tel, endurant de nature, endurance qu'avaient forg�e dans sa petite enfance trois ann�es de captivit� chez les Iroquois apr�s qu'il eut vu tous les siens scalp�s sous ses yeux.</p><p>Et � Qu�bec, souvent l'on s'�baudissait de d�couvrir tant de douceur, de foi et de d�licatesse chez un adolescent qui avait �t� �lev� par des sauvages. Elle ne le reconnaissait pas aujourd'hui. Il n'�tait plus le m�me, quelque chose l'avait bris�. Elle crut deviner qu'il �tait venu vers elle comme un animal bless� se tra�ne, mettant son dernier espoir en un seul �tre, hors duquel il sait bien qu'il ne trouvera, parmi les autres, qu'indiff�rence ou cruaut�. �tait-ce la mort du p�re d'Orgeval qui l'avait ainsi �prouv�? Il baissait la t�te, h�sitant � parler, regardant ses mains, et elle remarqua l'�tat d'un de ses pouces, raccourci et rong� par une mauvaise br�lure, mal gu�rie. L'os de la premi�re phalange pointait, calcin�.</p><p>��Mon pauvre enfant�! Vous aussi vous avez donc endur� des supplices�?</p><p>��Oh�! Ce n'est rien�! fit-il. Ils m'ont tenu le pouce dans un calumet. Mais ce n'est rien. On souffre volontiers pour la gloire du Christ, et j'aurais voulu souffrir dix fois plus, si cela avait pu �viter...</p><p>��Quoi donc�?</p><p>Il se tut.</p><p>��Je vous comprends, dit-elle. Vous avez assist� � la mort de celui que vous �tiez venu servir et vous vous reprochez peut-�tre...</p><p>Il sursauta comme touch� d'une douleur plus insupportable que celle qu'avait endur�e sa chair et sous laquelle il �tait rest� impassible.</p><p>��Non�! Non�!</p><p>Il secouait la t�te avec une sorte de d�sespoir.</p><p>��Ah madame�! exhala-t-il enfin, si vous saviez�! Non, je ne me reproche rien. Mourir martyr, c'est le sort de ceux qui viennent porter � ces pauvres barbares les paroles de l'�vangile. Je ne peux pas pleurer l�-dessus. Il y a autre chose�! Ah�! Je n'en puis plus�! Ce secret m'�touffe.</p><p>Elle le sentit tr�s malheureux.</p><p>��Confiez-vous � moi, fit-elle avec bont�. Nous sommes vos compatriotes, vous le savez, et pr�ts � vous soutenir et � vous aider, si vous vous sentez isol�, ici, en pays �tranger et pour vous, ennemi.</p><p>Il la regardait, les yeux fixes, et ses l�vres tremblaient.</p><p>��C'est que... Je ne voudrais pas trahir...</p><p>��Sommes-nous concern�s�? l'interrogea-t-elle, prise d'une id�e subite. Je comprends�! Auriez-vous appris je ne sais quel complot qui serait destin� � nous nuire�?</p><p>��Non, non, ce n'est pas cela... Je vous en fais serment. Et pourtant si�! Quelle injustice�! Je vois un gouffre ouvert de turpitudes et de mensonges, o� tout ce qui faisait ma vie s'est effondr�.</p><p>��Donnez-moi le bras, dit-elle. Vous �tes faible et je le suis aussi car je viens d'�tre tr�s malade. Nous allons nous asseoir, l�-bas, sous cet arbre, et vous allez essayer de mettre un peu d'ordre dans vos pens�es.</p><p>Ils firent quelques pas, le grand gar�on, aussi grand qu'elle, se r�v�lant le plus faible, et elle devant le soutenir.</p><p>��Nous avons l'air de deux petits vieux, admit-elle.</p><p>Elle nota comme un succ�s de le voir sourire. Il s'arr�tait de nouveau.</p><p>��Madame, n'est-ce pas Dieu qui a permis que vous soyez en cette ville�? Je me suis souvenu du jour o� vous �tiez venue � notre secours lors de la descente des Iroquois au cap Tourmente, et o� vous m'aviez consol� si bonnement et r�confort� dans ma peine de voir morts scalp�s tant de nos bons ma�tres.</p><p>Il se tut.</p><p>��Et les oies du cap Tourmente arrivaient...</p><p>��Ah�! Les grandes oies blanches du cap Tourmente, les reverrai-je jamais�?</p><p>��Mais oui, que craignez-vous l�? Il suffit que vous repreniez des forces�!</p><p>Il releva les yeux sur elle et puisa un encouragement � la regarder. Avec elle, Qu�bec lui semblait proche.</p><p>��Je n'ai pas connu ma m�re. Les Iroquois ont scalp� les miens lorsque j'�tais tout petit. Je ne me souviens pas d'elle. Vous m'avez inspir� le regret de ma m�re et je viens � vous. Elle � qui je ne pensais gu�re, sauf pour demander � Dieu dans mes pri�res de lui donner le repos �ternel, il m'a sembl� qu'elle me soufflait � l'oreille�: ��Va, va, Emmanuel, mon fils. Aujourd'hui tu as besoin d'une m�re...�� Et j'ai trouv� la force de partir � votre recherche dans la ville.</p><p>��Vous avez bien fait. Vous voyez le r�le d'une m�re n'est jamais fini pr�s de son enfant, m�me s'il est un homme, et qu'elle, pauvre femme, n'est plus de ce monde. S'il m'est propos� de la remplacer aupr�s de vous, je le ferai bien volontiers.</p><p>Elle prit la main du grand jeune homme qui n'avait jamais connu de tendresse et lui sourit.</p><p>��Confiez-vous � moi. Vous �tes venu dans cette intention, n'est-ce pas�?</p><p>Il h�sitait encore, tortur� de doutes.</p><p>��C'est un secret terrible. Et je ne suis pas encore certain que de le d�voiler ne me condamnera pas � l'enfer.</p><p>��Qu'importe vos doutes�! Parlez�! Nous verrons plus tard. Vous n'�tes pas en �tat de d�cider vous-m�me. Qui sait�? C'est peut-�tre le service de Dieu qui exige de vous un tel effort et que vous ayez le courage de dominer vos terreurs.</p><p>Elle s'�tait exprim�e un peu machinalement, connaissant la forme de langage auquel le jeune s�minariste �tait accoutum�. Elle comprit, � son tressaillement, qu'elle avait trouv� les mots justes et rompu la barri�re derri�re laquelle sa conscience tournait depuis des jours et s'�garait.</p><p>��Oui, vous avez raison, fit-il, brusquement illumin�. Je vois clair maintenant. C'est mon devoir, <emphasis>pour le service de Dieu, </emphasis>de vous confier la v�rit�... si am�re et si blessante qu'elle me soit. Je vais parler.</p><p>Soudain, il se tut, comme frapp� par la foudre, et tout le sang se retira de ses joues d�j� bl�mes et transparentes. Et aussit�t, elle ressentit une pr�sence pr�s d'eux et ne put retenir un sursaut en d�couvrant le j�suite � moins d'un pas devant eux, presque � les toucher. Lui aussi avait d� apprendre, chez les Indiens, � marcher sans bruit. On l'aurait dit surgi du sol. Il eut un bref salut de la t�te. Malgr� cette apparence de courtoisie, une sombre fureur �manait de sa personne, contenue, r�fugi�e dans le visage �maci�. Le regard qu'il posa sur le jeune gar�on eut un �clair si dur qu'Ang�lique put y lire un ordre imp�ratif de silence.</p><p>��Que fais-tu ici, toi�?</p><p>��Il me rendait visite, s'interposa Ang�lique, comme il l'a fait souventes fois lorsque nous s�journions � Qu�bec. Les Fran�ais isol�s en terre �trang�re aiment � se retrouver. De plus, je suis heureuse qu'il ait song� � s'adresser � moi en tant que compatriote et femme, pour me demander de l'aide. Je le vois en un triste �tat. Les plaies de son supplice se sont corrompues et la fi�vre le tourmente.</p><p>Elle parlait nettement afin de ne pas laisser � l'intrus le temps d'intervenir.</p><p>��Aussi, vous demanderai-je, mon p�re, de le laisser � ma garde jusqu'� ce qu'il soit gu�ri et ait repris quelques forces. Car, je vous le r�p�te, il a besoin de soins, et vous ne prenez pas en piti� sa jeunesse ni l'�puisement dans lequel il se trouve et qui, si l'on ne veille � le ranimer avec prudence et une nourriture appropri�e, peut lui �tre fatale.</p><p>Cette fois, c'�tait le regard du j�suite qui la convainquait de l'inanit� de ses paroles. Il �tait atone. Il ne la voyait pas, il ne la verrait jamais. Seulement, l'image qu'il s'�tait faite d'elle, le portrait qu'on lui avait trac�.</p><p>Il avait cependant �cout�, car il murmura�:</p><p>��Certes, je ne doute pas que vous soyez habile � ranimer et r�conforter les jouvenceaux.</p><p>Ang�lique, apr�s s'�tre demand� si elle avait bien entendu, n�gligea la pique venimeuse.</p><p>Elle �tait soudain tellement persuad�e qu'il fallait sauver d'un danger certain le pauvre Emmanuel qui flageolait � ses c�t�s, qu'aucune allusion perfide ne pouvait l'�branler, et elle �tait d�cid�e � se battre pour le retenir pr�s d'elle comme elle se serait battue contre un serpent dress�, pr�t � mordre et dont les sifflements et le froid regard cruel ne doivent pas �tre pris en compte si l'on veut garder la ma�trise n�cessaire pour en venir � bout.</p><p>��Vos propos seraient plus que grossiers et discourtois, mon p�re, s'ils ne s'av�raient surtout ridicules. Ridicules en effet s'adressant � une personne elle-m�me convalescente et qui se rel�ve � peine de ses couches.</p><p>��Vous ne m'avez pourtant pas parue si affaiblie, madame, hier, lorsque, devant des ennemis de votre pays et de votre religion, avides de me voir mis en d�faut et, en ma personne, l'honneur de l'habit que je portais, vous vous �tes inscrite en faux contre mes affirmations.</p><p>��Parce qu'elles �taient fausses, vous le savez fort bien, et � vous ent�ter, l'honneur de votre ordre risquait d'�tre plus �clabouss� encore. Ne reprenons pas cette querelle.</p><p>��Au contraire�! L'enjeu est trop grave. Il s'agit de la r�putation d'un saint.</p><p>��Alors dans ce cas, <emphasis>dites tout�!</emphasis></p><p>Elle fut surprise de le voir se troubler et marquer un temps d'arr�t comme si elle lui avait port� un coup d'estoc dont il avait quelque peine � dominer la suffocation.</p><p>��Que voulez-vous dire�?</p><p>��Ce que je dis. Les pi�ces sont trop nombreuses et les nier ne ferait qu'encourager les Anglais � les produire � grand bruit, m�me si le souci d'�viter une rupture entre la France et l'Angleterre �tait le but louable de vos protestations... erron�es.</p><p>��Vous m'absolviez donc, madame, de les avoir prononc�es�?</p><p>Il avait un sourire bizarre, insinuant. Elle se demandait ce qui lui �tait venu � l'esprit. Elle retint un haussement d'�paules.</p><p>��Absoudre�? Encore un mot ridicule de vous � moi. Mais en effet, je peux trouver des excuses � la mauvaise foi dont vous avez fait preuve hier, devant ces �trangers.</p><p>��Des excuses�? Lesquelles�? s'empressa-t-il, toujours ironique.</p><p>Elle commen�ait � sentir les picotements de l'exasp�ration lui parcourir l'�chine.</p><p>��La fatigue et le chagrin d'avoir vu p�rir votre fr�re en religion pouvaient vous avoir jet� hors de vous-m�me. Mais j'ajouterai avec fermet� que je ne vous laisserai pas continuer � nier, pour faire retomber sur nous la responsabilit� de la mort du p�re d'Orgeval, comme s'il n'avait jamais commis envers nous aucune provocation... une �vidence dont le p�re d'Orgeval se serait sans doute glorifi�. Non seulement il envoyait des espions en Nouvelle-Angleterre, mais il conduisait lui-m�me Fran�ais et Indiens sur le sentier de la guerre contre les h�r�tiques, parmi lesquels nous �tions compt�s.</p><p>��Un soir dans la for�t, j'ai entendu sa voix qui encourageait et absolvait ceux qui demain devraient mourir pour la gloire du Christ en tuant beaucoup d'h�r�tiques. Et une autre fois, je l'ai vu de mes yeux, une Robe Noire qui montait � l'assaut du village anglais de Brunswick Falls, entra�nant derri�re lui une arm�e d'Ab�nakis et de Hurons baptis�s qui massacr�rent tous les habitants.</p><p>��L'avez-vous reconnu�?</p><p>��Non, puisque vous n'ignorez pas qu'il n'a jamais voulu se trouver en notre pr�sence. Mais j'ai reconnu son �tendard. Blanc, brod� aux coins de quatre c�urs perc�s de poignards. Un Indien pr�s de lui portait son mousquet, ce mousquet que j'avais vu, pos� sur l'autel de la chapelle, � sa mission de Norridgewoek, dans le Kenn�bec.</p><p>Le p�re de Marville l'�coutait-il�? Il paraissait r�ver, ailleurs, avec toujours un vague sourire aux l�vres.</p><p>��Aussi vous pr�viendrai-je sans ambages, conclut-elle. Je n'h�siterai pas � faire conna�tre la v�rit� chaque fois que cela sera n�cessaire. Sans ajouter que j'estime malhabile votre d�fense de sa r�putation, ne pouvant que d�former son vrai visage.</p><p>Le j�suite se ressaisit, comme piqu� par un taon, et s'�cria�:</p><p>��Votre inqualifiable insolence vous d�nonce, madame. Comment osez-vous, femme, vous adresser sur ce ton � l'un des ministres de votre �glise�?</p><p>��Il n'y a de ma part aucune insolence, p�re. Nous discutons de faits de guerre, je dirais presque de faits politiques.</p><p>��Vous oubliez, ce faisant, qui vous �tes et � qui vous parlez. La politique et la guerre ne sont point affaires de femme, moins encore la dangereuse indiscipline de la pens�e et du raisonnement. Je constate que vous �tes bien telle que vous m'avez �t� annonc�e, dangereuse et subtile, et d�tach�e de la plus �l�mentaire ob�dience envers l��glise catholique dans laquelle vous �tes n�e et avez �t� baptis�e. Or, l��glise est l'�il de Dieu. Celui qui veut se d�rober � sa surveillance et qui m�prise et insulte ses pr�tres commet le plus grand des crimes, et vous vous en �tes rendue coupable septante fois sept fois�!</p><p>��Et moi, je constate que votre sup�rieur fanatique a su vous faire partager son inexplicable hostilit� envers ma personne. Ne m'ayant jamais vue, que signifie cette hargne qui s'est exprim�e dans le plus b�nin des cas par tant de campagnes calomnieuses � mes d�pens, avant m�me, aurait-on dit, que je pose le pied sur la terre d'Am�rique�?</p><p>��Son don de divination �tait grand, et il a su, lui, tout de suite, reconna�tre le danger que votre pr�sence repr�sentait, madame. Il a <emphasis>su, </emphasis>comprenez-vous, et qu'il ait tout mis en �uvre pour contrecarrer ce p�ril, y a-t-il de quoi s'�tonner�? Car sa prescience �tait-elle fausse�? Aujourd'hui mort, vaincu, ce qu'il avait annonc� et redout� � l'heure o� vous posiez le pied sur ces rivages ne s'est-il pas accompli�?</p><p>��Priv�s de leur ��berger��, les grands territoires de l'Acadie sont devenus un repaire d'h�r�tiques. Pour s'y �tre aventur�, l'un des n�tres y a trouv� la mort. A-t-on jamais �clairci les causes de la disparition du p�re de Vernon, dont vous avez l'impudence, sans risque aucun puisqu'il est mort lui aussi, d'invoquer le t�moignage�? En v�rit�, il a �t� assassin�. Par les v�tres, � Gouldsboro m�me, votre fief, dont on ne pourra plus d�sormais d�loger la population impie que par la violence des armes comme notre fr�re d'Orgeval, aujourd'hui martyr, le pr�conisait.</p><p>Ang�lique, apr�s avoir essay� de l'interrompre, l'avait laiss� achever sa harangue. Calm�e, parce que intrigu�e, elle l'observait, sensible � une vibration int�rieure qu'elle croyait discerner, ��entendre�� en lui, comme un bourdonnement incessant que rien n'interrompait.</p><p>Et, bien qu'il se t�nt fig�, toujours tr�s raide, plant� comme un piquet dans l'all�e, il lui apparut qu'il �tait comme entra�n� dans un tourbillon d�ment, dont il n'�tait plus ma�tre.</p><p>Quelle �tait donc cette expression dont Joffrey s'�tait servi hier, et qui l'avait frapp�e, car c'�tait une image dont elle avait souvent per�u la r�alit� presque tangible�: <emphasis>le vent du diable. </emphasis>Un tourbillon invisible comme une trombe qui aspire, d�mant�le, rend fou celui qui se laisse emporter.</p><p><emphasis>Il ne fallait pas </emphasis>laisser Emmanuel quitter ce jardin. Elle entoura de son bras les �paules du fr�le gar�on tremblant, l'attira et le serra contre elle, dans un geste de protection et de d�fense.</p><p>��Prenez garde, mon p�re, dit-elle enfin lorsqu'il se tut. Prenez garde � ce mot que vous venez de prononcer�: la violence. Le vent du diable est fort et souffle en tous sens au Nouveau Monde, et nous devons nous m�fier de lui, veiller � ne pas perdre la t�te dans l'exasp�ration de nos passions ou la d�mesure de nos craintes. L'honorable vieillard qui vous adressa hier des remontrances l'a fait � bon escient. Ce n'est pas aux l�vites, en effet, � ceux qui pr�chent et enseignent la parole divine de se laisser contaminer par la violence qui r�gne en ces contr�es sauvages, mais il semblerait que nul n'y �chappe, m�me pas vous, mes p�res, qui vous dites les plus arm�s pour r�sister aux pi�ges de Satan. La tentation est subtile puisqu'elle s'adresse � votre soif de conqu�te pour le salut des �mes et dans un but estimable de pouvoir sur elles. Mais l'aboutissement est le m�me. Vous venez de faire allusion � la disparition du p�re de Vernon que vous appelez assassinat. Or, sachez que le p�re de Vernon, si remarquable qu'il f�t, �tait devenu, sans en prendre conscience peut-�tre, un homme impulsif et violent, et il est mort de cette violence. Car il s'est battu � mort avec un ministre protestant anglais, lui aussi fou de haine pour celui qu'il appelait le ��supp�t de Rome���! Deux hommes de Dieu. Comprenez-vous�? Ils se sont entre-tu�s, ils se sont assassin�s mutuellement�!</p><p>Elle ajouta, revoyant la sc�ne et les deux grands corps bris�s du pasteur et du j�suite �tendus l'un pr�s de l'autre, sur la plage de Gouldsboro�:</p><p>��<emphasis>On les a mis dans la m�me tombe�!</emphasis></p><p>La face du p�re de Marville, qui l'�coutait avec une certaine attention, devint crayeuse et ses yeux s'exorbit�rent.</p><p>Il recula d'un pas, muet d'horreur.</p><p>��Vous avez fait <emphasis>cela�? </emphasis>s'exclama-t-il enfin avec stup�faction. Un h�r�tique couch� aupr�s d'un soldat du Christ�! Mis�rables�! Vous avez os� commettre cette infamie�! Un sacril�ge�!</p><p>Ses prunelles s'emplissaient d'un feu terrible qui prit l'intensit� de flammes fulgurantes, br�lant et d�truisant tout ce qui se trouvait dans le rayonnement de leur incandescence.</p><p>Elles quitt�rent le p�le visage de la femme qui le bravait pour se poser sur celui du jeune Canadien. De la m�me voix creuse qui r�sonnait comme sortant d'une caverne, il ne dit qu'un seul mot�:</p><p>��Viens�!</p><p>Ang�lique sentit glisser sous sa main l'�paule maigre du jeune homme. Pour le retenir, ses propres doigts n'avaient plus de force. Et quand il s'�carta, son bras � elle retomba, lourd comme du plomb, paralys�.</p><p>Elle voyait, dress�es devant elle, deux silhouettes, l'une noire immobile, l'autre bl�me et vacillante, puis toutes deux se brouill�rent, s'estomp�rent dans un halo �trange.</p><p>*****</p><p>Ruth et N�mie la retrouv�rent, �vanouie sous les ros�s tr�mi�res, dans l'herbe fol�tre piquet�e de fraises sauvages.</p><p>Elle essaya vaguement de leur expliquer ce qui s'�tait pass�.</p><p>Ruth Summers s'alarma et se f�cha, mais son courroux prit un tour qu'Ang�lique n'attendait pas.</p><p>��Vous n'auriez pas d� fl�chir, milady. Si faible que vous soyez, votre pouvoir d�passait le sien. Mais vous autres, papistes, vous vous laissez beaucoup trop intimider par vos pr�tres�!</p></section><section><p><strong>Chapitre 12</strong></p><p>��Il l'a tu�! C'est le j�suite qui l'a tu�.</p><p>S�verine Berne se pr�cipita comme une folle dans la chambre, sa coiffe � demi arrach�e par la course, et s'�lan�a vers le lit o� Ang�lique, appuy�e sur ses oreillers, un plateau d'argent sur les genoux achevait de d�guster le mets pr�f�r� des Bostoniens et autres puritains du Massachusetts un jour de sabbat�: des tranches de pain noir r�ties, arros�es de sirop d'�rable et de cr�me.</p><p>Le choc de la jeune Rochelaise se jetant contre <emphasis>elle </emphasis>et se pelotonnant sur son �paule en pleurant � grand bruit faillit renverser le fragile �difice de porcelaine et de petits pots d'argent.</p><p>��Il l'a tu�! Il l'a tu�!</p><p>��Qui�? Qu'arrive-t-il�? Enl�ve ce plateau.</p><p>S�verine obtemp�ra et revint en reniflant, secou�e de sanglots incoercibles. Elle se hissa � nouveau sur le lit et reprit sa place contre Ang�lique, telle une enfant recroquevill�e sur sa peine.</p><p>��Qui�? Mais parle donc�! s'impatienta Ang�lique.</p><p>Elle crut qu'il s'agissait de Nathana�l de Rambourg, le jeune huguenot poitevin. Elle savait que S�verine le rencontrait de temps � autre et la soup�onnait d'en tomber amoureuse.</p><p>��C'est le j�suite�! Ce ministre de Satan�! Tout le monde l'a vu�! Il l'a tu�! Oh�! Le pauvre jeune homme�!</p><p>��Mais qui�? Parle�!</p><p>Ang�lique la secouait, et essayait de l'arracher de son giron o� elle se r�fugiait comme un enfant qui veut rentrer dans le sein de sa m�re.</p><p>L'adolescente finit par relever un visage rouge et marbr� de larmes et Ang�lique lui passa un mouchoir. La pauvre S�verine reprit son souffle et finit par dire d'une voix hach�e�:</p><p>��Le jeune Fran�ais du Canada�! Le domestique de ce maudit�!</p><p>��Emmanuel Labour�?</p><p>S�verine se mouchait et racontait qu'on avait rep�ch� le corps du jeune ��donn頻 ce matin � l'aube, dans les eaux du port.</p><p>��C'est le j�suite qui l'a tu�! On l'a vu. Oh, dame Ang�lique�! Je veux retourner � La Rochelle. C'�tait ma ville. Ce sont les j�suites, ces monstres, qui nous en ont chass�s. Je ne veux pas rester dans ce pays de sauvages. Moi aussi, l�-bas, j'ai un patrimoine, la maison de mes anc�tres. Et � l'�le de R�, notre belle maison blanche. On l'a donn�e � notre tante Demuris, parce qu'elle avait abjur� et s'�tait faite papiste, c'est injuste. Si nous �tions rest�s l�-bas, si nous y �tions tous rest�s, nous, les huguenots de France, ils n'auraient pas pu nous spolier, ces supp�ts du pape, voleurs et assassins. Nous aurions fini par les jeter hors de nos murs...</p><p>��S�verine, cesse de divaguer. Explique-toi, que s'est-il pass�? Qu'a-t-on vu�?</p><p>La fille de ma�tre Berne finit par donner quelques bribes des nouvelles qui couraient. On avait rep�ch� le jeune Canadien dans le port. Sans vie. Rien de plus.</p><p>�tait-il tomb� par m�garde, ivre de sa faiblesse�? se demanda Ang�lique, boulevers�e. S'�tait-il jet� volontairement � l'eau, ce qui paraissait plus vraisemblable, �tant donn� l'�tat d�sesp�r� dans lequel il se trouvait la veille, quand elle l'avait vu pour la derni�re fois dans le jardin�?</p><p>��Pourquoi accuser le j�suite�?</p><p>��Parce que tous ici devinent qu'il l'a encourag� � se donner la mort.</p><p>��L'a-t-on vu le frapper�? Le pousser�?</p><p>��Non. Mais chacun sait que leur force occulte endort la volont� de ceux qu'ils veulent perdre.</p><p>La tension montait dans la petite chambre o� s'agitaient de nouveau les bonnets et les jupes des femmes et les brillants d'oreilles de Mrs Cranmer.</p><p>La grande Yolande, l'Acadienne, dont la t�te touchait les solives, allait et venait, un enfant sous chaque bras, remettait le sien dans le berceau � la place de Raimon-Roger, puis le reprenait et cherchait l'autre. Elle finit par �clater�:</p><p>��Cette fille h�r�tique n'a pas � parler ainsi de nos pr�tres�! Bien s�r, nous autres Acadiens du fond de la baie Fran�aise, nous pr�f�rons avoir affaire aux moines franciscains, fr�res r�collets ou capucins, mais les j�suites sont de bons et saints religieux, de valeureux missionnaires et plusieurs de mes fr�res et s�urs ont �t� baptis�s par le p�re Jeanrousse, qui visite souvent nos contr�es et nous fait de beaux sermons, pleins d'enseignements de notre belle religion.</p><p>��Vous vous laissez abuser par leurs fa�ons sournoises, pauvres sots�! cria S�verine. Vous n'�tes rien pour eux, que des pions � garder dans leur camp. D'un regard, ils vous endorment et vous rendent dociles. On voit bien que vous n'�tes pas de ceux qu'ils veulent d�truire et effacer de la surface de la Terre, comme nous autres de la religion r�form�e. Pour y parvenir, tous les moyens leur sont bons, et la magie est leur arme. Tout le monde sait qu'ils ont assassin� le roi Henri IV, qui �tait favorable aux huguenots, en guidant � distance la main de Ravaillac... oui, ma ch�re, <emphasis>� distance�!</emphasis></p><p>��S�verine, tais-toi et cesse de dire des sottises. Toutes, tant que vous �tes, avec vos id�es folles et fausses sur les uns et sur les autres, la Terre ne va pas tarder � �tre d�serte, en effet�!</p><p>��Pourquoi l'aurait-il tu�? se gendarmait la fille de Marcelline la Belle. Son ��donn頻�! Un jeune et pieux s�minariste de Nouvelle-France�? Vous �tes folle, ma comm�re.</p><p>��Moins que vous qui leur ajoutez foi�! Comment deviner ce qui leur trotte dans la t�te puisque c'est le diable qui s'y trouve�? N'emp�che qu'ils n'en sont pas � leur premier crime, ces magiciens de Rome�!</p><p>��Taisez-vous�! Je ne veux plus vous entendre�! Et occupez-vous d'Honorine, sinon elle va recommencer � se mordre les bras, trancha Ang�lique qui apercevait son h�riti�re plant�e l�, avec d�j� tous ses cheveux en aur�ole rouge.</p><p>��Ma mie S�verine, ne pleure pas. Montre-le-moi�! Je vais le tuer, disait-elle.</p><p>Encore heureux que la bru de Shapleigh demeur�t impassible dans son coin, son bandeau de perles barrant son front d'enfant, et continu�t de nourrir, imperturbable, deux b�b�s aux cheveux noirs.</p><p>*****</p><p>D�cid�ment, les heures de sa convalescence o� Ang�lique avait pu go�ter les d�lices de Salem auraient �t� fort br�ves, et il �tait vain d'esp�rer retourner � l'�tat de gr�ce o�, renaissante, la saveur du monde���soleil, calme, certitude du bonheur, go�t des fruits, des cr�mes et de la mer en ses coquillages et ses hu�tres fra�ches, du th� dor� et d�salt�rant qui fleurait les myst�res de la Chine��, la tendresse et l'amiti�, d�sarm�es autour de sa couche, avaient �t� pos�es devant elle comme un pr�sent, pour une fois, sans d�faut.</p><p>Les nouvelles arrivaient, de celles qui couraient � travers la ville, r�pandant un vent de terreur.</p><p>Des gens s'�taient port�s vers la maison des Cranmer, r�clamant du grand et puissant Samuel Wexter conseils et r�confort. On se souvenait de sa grande sagesse, aujourd'hui libre de s'exprimer puisque non brid�e par les exigences du pouvoir politique et th�ologique.</p><p>Or, le vieillard, tr�s affect� par ce qui s'�tait pass�, l'avant-veille, s'�tait mis au lit et sa faiblesse, son mutisme, sa p�leur cireuse faisaient craindre pour ses jours. De la maison des �trangers o� logeait le j�suite, m�me les catholiques du Maryland s'�taient enfuis. On l'abandonnait � l'�tre poss�d� du mal qui s'y trouvait log�. Apparemment inconscient du d�sordre et de l'affolement suscit�s, le p�re de Marville, qui n'avait pas re�u ses repas, voulut sortir. Il se trouva devant une foule, en cercle, press�e, serr�e, qui, � sa vue, poussa une grande clameur. Ayant �valu� d'un regard la situation, il pr�f�ra rentrer et referma la porte.</p><p>Comme les jours pr�c�dents, les �diles se tourn�rent alors vers le comte de Peyrac, seul apte � leurs yeux pour prendre en main une situation qui, d'heure en heure, s'av�rait � la fois impossible � prolonger et impossible � r�soudre.</p><p>On le regarda marcher vers la maison de briques rouges dont un soleil clairet faisait rutiler la fa�ade de belles teintes framboise et rose fan�, comme les Isra�lites de la Bible avaient d�, jadis, tremblant d'une peur sacr�e, regarder le grand pr�tre, seul habilit� � converser avec l��ternel, entrer dans le Saint des Saints. Pour un peu, on aurait trouv� prudent de lui attacher � la cheville, comme pour le grand pr�tre, ce lien qui permettrait � ceux qui attendaient dehors de pouvoir le retirer du sanctuaire si jamais il s'y trouvait foudroy� par les forces de l'au-del�.</p><p>Apr�s s'�tre entretenu avec le p�re de Marville, Joffrey l'avait fait sortir de la maison et de la ville et l'avait escort� lui-m�me jusqu'� une crique � l'�cart, o�, � prix d'or, le comte s'�tait acquis les bons offices d'un pirate m�cr�ant de la Jama�que qui n'�tait ni pour Dieu, ni pour le diable, ni pour personne, et qui s'�tait engag� � conduire son pr�cieux et ind�sirable passager jusqu'� l'�le de la Martinique, sinon, pourquoi pas, jusqu'� Honfleur en France.</p><p>S'il n'avait pu encore cingler vers le large, il attendait l'heure de mar�e, emboss� derri�re une �le de la baie, et l'on pouvait consid�rer le j�suite � son bord comme hors d'atteinte.</p><p>D�marches qui ne furent pas faciles et demand�rent temps et pourparlers.</p><p>De sorte que, lorsque Joffrey de Peyrac put se pr�senter � la maison de Mrs Cranmer et monter jusqu'� la chambre d'Ang�lique, celle-ci �tait � bout de patience.</p><p>��Alors�? lui jeta-t-elle. Qu'en est-il�? Est-ce le j�suite qui l'a tu�?</p><p>Il la consid�ra d'un air songeur, �clata tout � coup d'un rire sonore. Puis, se penchant, il lui prit le menton entre deux doigts.</p><p>��Ne faites pas cette mine-l�, petite Poitevine superstitieuse.</p><p>Mais elle avait les nerfs tendus � craquer, et, sans sourire, elle �carta sa main, doucement mais fermement.</p><p>��Que pensez-vous, Joffrey�? J'ai besoin de le savoir.</p><p>Il la contemplait�: cheveux de lune, f�e l�g�re et un peu irr�elle avec au fond des prunelles cette nuance si rare d'�meraude ou d'un bleu de glace, cette expression tragique et grave, toujours la m�me, qui l'avait poign� au c�ur, sur le chemin de Toulouse.</p><p>Miracle et merveille�! <emphasis>Elle n'avait pas chang�.</emphasis></p><p>Derri�re ses apparences fragiles, l'�tre authentique, dur et �tincelant comme le diamant, �tait rest� le m�me. Il lui devait la v�rit�.</p><p>��Comprenez-moi, insistait-elle. Cela fait des heures que je suis entour�e de femmes de toutes confessions, de toutes nations, qui ne cessent de me r�p�ter que le malheureux gar�on a �t� tu� par son ma�tre spirituel. Qu'en est-il�? Dites-moi la v�rit�. De vous, je l'accepterai sans en �tre �branl�e, mais ne me scellez rien.</p><p>Comme � l'habitude, Ruth et N�mie avaient fait le vide autour d'eux. Ils �taient seuls.</p><p>Il se pencha plus pr�s encore, posa un baiser prompt sur les belles l�vres entrouvertes.</p><p>��Oui, c'est vrai, il l'a tu�!</p><p>��Par magie�?</p><p>��Que dire�? Quelle r�alit� mettre derri�re les mots�? Par magie�? Disons... par pouvoir hypnotique.</p><p>Il s'assit au bord du lit.</p><p>��L'enfant �tait tr�s affaibli, � bout de forces, et il avait le c�ur bris�. Il �tait donc sans d�fense contre une volont� imp�rieuse qui lui aurait command� de se d�truire... Des matelots de l'�quipage de <emphasis>L'arc-en-ciel </emphasis>l'ont vu traverser le quai d'un pas d'automate et ont entendu le bruit de sa chute dans l'eau. Au moment o� ils se pr�cipitaient, ils ont aper�u le p�re de Marville, immobile, � quelques pas, dans l'ombre d'un entrep�t. Non seulement il n'intervint pas, mais, plus tard, refusa l'absoute, disant que le jeune homme s'�tait suicid�, ce qui est le plus grand des p�ch�s. Ils vinrent se confier � moi. C'�taient des Maltais. Ils �taient troubl�s. Ils avaient compris ce qui s'�tait pass�, tout bons catholiques de M�diterran�e qu'ils fussent�! Malgr�, ou peut-�tre, � cause de cela. Et maintenant, apaisez-vous, mon ange. Vous n'�tes responsable en rien.</p><p>Elle se laissait aller contre ses oreillers, p�le et d�sol�e.</p><p>��Pauvre gar�on�! C'est ma faute.</p><p>Il la prit dans ses bras, la serrant contre lui, lui r�p�tant qu'elle ne pouvait, par son seul c�ur, sauver le monde, l'arracher � ses vieilles hantises, le purger de ses folies ancr�es et quelquefois n�cessaires.</p><p>Pour sa part, lui, Joffrey, ne s'inqui�tait pas, bien qu'elle s'indign�t de le voir rire parfois en des circonstances tragiques, sachant bien que c'�tait le rire de celui qui, du haut de la montagne, s'aper�oit qu'il a �chapp� au cloaque mortel o� se d�battent tant de droites consciences englu�es.</p><p>Tant de fois il avait vu mourir, tuer, et d� lui-m�me donner la mort�! Il savait que c'est un acte simple pour celui qui se doit de d�fendre, non seulement sa vie mais ses doctrines, et parfois d'autres id�aux plus importants que la vie. Sachant, lui, homme, que c'est un acte irr�sistible pour celui qui se sent accul� et sans autre issue que ce geste, il ne s'indignait pas autant qu'elle de soup�onner le p�re de Marville, un guerrier, de l'avoir accompli.</p><p>��Car, conclut-il, c'est moins de constater que le j�suite l'a tu� qui me trouble et m'inqui�te que de me demander <emphasis>pourquoi </emphasis>il l'a tu�.</p></section><section><p><strong>Troisi�me partie</strong></p><p><strong>Retour sur </strong><emphasis><strong>L'arc-en-ciel</strong></emphasis></p></section><section><p><strong>Chapitre 13</strong></p><p>Salem et les c�tes du Massachusetts s'�loignaient. <emphasis>L'arc-en-ciel, </emphasis>vent en poupe, cinglait vers la haute mer. Bient�t le grand navire et ses b�timents d'escorte furent seuls entre ciel et mer.</p><p>Cette vacuit� de l'horizon n'�tait que temporaire Ils remontaient vers le nord-est et la vaste courbe que dessinaient les c�tes de Nouvelle-Angleterre rejoignant la baie Fran�aise se refermant par la grosse pince de la presqu'�le d'Acadie, ou Nouvelle-�cosse, ne tarderait pas � profiler de droite ou de gauche de lin�aires festons.</p><p>Des �les appara�traient, isol�es ou en escadres bien rang�es ou dispers�es.</p><p>Mais quelques jours, ils seraient seuls, hors du monde et de ses exigences, d�tach�s de tous les mondes.</p><p>D�s qu'on eut lev� l'ancre, Ang�lique sentit que Jorfrey devinait son d�sir de prolonger le farniente en voguant calmement.</p><p>Il lui assura qu'il comptait bien donner � leur voyage des allures de cabotage qui permettraient � la fois de m�nager une transition entre les tumultes de Salem et les retrouvailles de Gouldsboro, et de visiter et ��prendre langue�� sur diff�rents points de la c�te o� les attendaient amis et affaires.</p><p>Ils jetteraient l'ancre � Casco, � Popham, � Pemaquid, avant de cingler plus � l'est vers la baie Fran�aise et y faire d'autres escales, au large d'�les dont les habitants attendaient leur passage pour charger, � destination de Gouldsboro, les produits de leurs artisanats ou de leurs cultures.</p><p>L'affaire du j�suite avait pr�cipit� leur d�part. Le redoutable personnage avait disparu � l'horizon, mais la plus grande surexcitation continuait � r�gner dans la ville.</p><p>Il �tait temps de laisser entre eux ces chapeaux noirs et ces rabats blancs. Ang�lique renon�a � visiter Salem et � y faire des emplettes, comme elle l'avait pr�vu en y arrivant.</p><p>Elle regretta aussi de n'avoir pu visiter, � l'or�e de la for�t, la maison des magiciennes.</p><p>Pourtant, elle avait obtenu d'elles de pouvoir emmener jusqu'� Gouldsboro les deux ��soignantes�� et leur aide, leur faisant promesse qu'un navire les ram�nerait � Salem avant les frimas. Les petits �taient encore si fragiles... Elle tremblait pour eux et n'aurait pu se sentir en paix sans leurs ��protectrices��. Ses forces morales et physiques n'�taient pas encore, non plus, revenues tout � fait. Ce qui �tait vrai.</p><p>Elle mesura � quel point elle �tait peu solide sur ses jambes, lorsqu'elle se retrouva pr�te � quitter la demeure de Mrs Cranmer. Sa descente vers le port pour s'embarquer repr�sentait sa premi�re promenade hors des murs de la maison.</p><p>Jusqu'au dernier moment, jusqu'au dernier instant, on aurait pu croire qu'allait �clater on ne sait quoi, le feu du ciel sur Sodome et Gomorrhe, la punition pour tant de scandales et d'�tranget�s.</p><p>*****</p><p>Elle vacilla, d�couvrant du seuil la place o� la foule s'assemblait. Hommes, jeunes enfants arrivaient de toutes les rues en courant. Ang�lique remarqua la haie serr�e que formaient plusieurs escouades des matelots de leurs navires, tous en uniformes blancs et bleus, et arm�s.</p><p>Elle h�sitait � s'avancer, et fut contente de voir surgir � ses c�t�s lord Cranmer qui lui offrit l'appui de son bras.</p><p>Joffrey de Peyrac, avec sa garde espagnole, prit la t�te du cort�ge.</p><p>Il avait d�gain� son �p�e et la tenait � bout de bras, un peu �cart�e du corps, la pointe vers le sol.</p><p>Ce geste imit� par ses officiers pouvait passer pour une forme de salut d�f�rent, d'hommage courtois � la population et marquait aussi que, dans leur superbe, les gentilshommes fran�ais se tenaient en alerte et pr�ts � faire face � toute �ventualit�, car ils se savaient papistes et �trangers en territoire puritain.</p><p>Ang�lique, forte de la pr�sence de son chevalier servant, s'engagea avec lui sur le chemin du port, non sans se demander si des mouvements d'hostilit�, qui par moments passaient sur la foule comme une ris�e de vent sur la mer, n'�taient pas provoqu�s par son d�fenseur m�me, lord Cranmer, lui l'anglican, le laquais d'un roi d�voy�, d'un Stuart corrompu, Charles II, souverain d'Angleterre, dont les justes de Salem devaient subir le joug, et qui se pr�sentait, avec sa barbe teinte en rouge, et sa perle � l'oreille, � l'image de son ma�tre.</p><p>Ou bien �tait-ce parce que, marchant derri�re eux, s'avan�aient, portant les enfants dans leurs opulentes robes de bapt�me hollandaises, les ��magiciennes�� de la for�t�? Ruth et N�mie pour la circonstance avaient rev�tu de lourdes capes noires qui, � l'ancienne mode allemande, �taient dot�es d'un chaperon noir dont la pointe tr�s raide se prolongeait, semblait-il sans fin, en arri�re. �taient-elles contraintes de se v�tir ainsi lorsqu'elles paraissaient dans la ville, afin de signaler leur pr�sence impure, comme jadis les l�preux�?</p><p>Ang�lique n'avait pas �t� t�moin de la demi-�meute qui avait �clat� sur leur passage la nuit o� le comte de Peyrac les avait ramen�es jusqu'� la maison des Cranmer, afin d'en �carter la mort.</p><p>Elle soup�onna la peur et la r�pulsion m�l�es � ce silence compact de la foule qui �tait comme habit�e d'un sourd cri pr�t � �clater. Pourtant il n'�clata pas.</p><p>Le contraste que formait la candeur blanche des petits paquets de dentelle avec le deuil des rudes et inqui�tants manteaux des p�nitentes, apr�s avoir d�concert�, suspendait l'�lan des impr�cations.</p><p>Cette marche ne fut pas sans rappeler � Ang�lique, dans un autre contexte, son entr�e � Qu�bec.</p><p>Sans �tre pr�c�d�e d'un tambour ou d'un fifre, et sans page pour porter sa tra�ne, elle se trouva bient�t passant sous ce m�me regard d'une ville muette, d�fiante, puis perplexe, mais qui n'aurait pas voulu, pour rien au monde, se priver du spectacle, ni de la voir de plus pr�s.</p><p>��Si nous avions imagin�, M. de Peyrac et moi, disait lord Cranmer, que votre d�placement attirerait plus de curieux que la venue du gouverneur de Nouvelle-Angleterre ou du repr�sentant � Londres de Sa Majest�, j'aurais mis un carrosse � votre disposition, milady, quoique la distance fort courte ne nous ait pas paru l'exiger.</p><p>��Non. C'est bien ainsi. Au moins, j'aurai eu le plaisir de me promener dans Salem. Les habitants m'en veulent-ils de toutes les perturbations et d�sagr�ments que notre escale, chez eux, leur a caus�s�?</p><p>��Je ne pense pas, �mit lord Cranmer, apr�s avoir jet� de part et d'autre un coup d'�il attentif, je suis habitu� � lire sur ces visages de bois, et je crois pouvoir affirmer que les habitants de Salem vous resteront reconnaissants de leur avoir permis de se divertir mieux qu'� la com�die qui ne leur est gu�re autoris�e, et sans encourir les reproches de leurs pasteurs ou de leur conscience.</p><p>Le temps de se rendre au navire, la gr�ce de l'enfance qui se pr�sentait sous une double image de dentelles et de broderies attendrit les c�urs s�v�res. L'on vit na�tre des sourires, puis, comme l'on approchait des quais, l'on entendit des ��hourras���!</p><p>� l'instant de monter � bord, les jumeaux qui entraient dans leur troisi�me semaine de vie et n'atteignaient pas encore, de beaucoup, le temps o� ils auraient d� venir au monde, furent transf�r�s dans des corbeilles d'osier tress� et, sur la t�te de deux matelots, franchirent la passerelle pour accomplir leur premier voyage sur les flots.</p><p>De la rambarde d'un navire voisin, nouvellement ancr�, des matelots enturbann�s d'�toffes fleuries, l'anneau � l'oreille, coutelas et pistolets � la ceinture, consid�r�rent d'un �il charbonneux et blas� le cort�ge houleux et bigarr�, et hauss�rent les �paules. Ils en avaient tant vu dans tous les ports du monde�! Mais l'annonce qu'il s'agissait de jumeaux nouveau-n�s, fils d'un prince pirate de grand renom, provoqua chez eux un mouvement de sympathie et de curiosit�. Lorsqu'on leur d�signa celle qui avait l'honneur d'�tre la m�re, qui arrivait en grands atours et qui leur parut une fort belle apparition, digne de ce d�ploiement de hallebardes et de banni�res, ils se joignirent aux ovations.</p><p>Ce fut la bousculade. On se pressait autour d'Ang�lique. Chacun voulait la f�liciter et presque la toucher. Certains ne crurent qu'alors � sa r�surrection. Elle aper�ut des familiers, habitants de Gouldsboro, l'armateur Manigault et le papetier Mercelot accompagn� de sa fille Bertille qui l'aidait � tenir ses �critures dans ses d�placements d'affaires. Les deux hommes lui serr�rent la main avec affabilit�, en donnant de confuses explications sur leur abstention � la visiter pendant sa convalescence, car ils avaient d� se rendre � Boston, et jusqu'� Providence, pour rencontrer les marchands avec lesquels ils traitaient. Les huguenots se montraient fort industrieux et Ang�lique pr�f�rait les voir requis par leur travail comme � La Rochelle, que g�missant sur la rudesse des rivages o� la pers�cution du roi de France les avait exil�s et o� ils devaient recommencer leur existence, plus d�munis que le moindre mendiant � qui, jadis, grands bourgeois, ils faisaient l'aum�ne. Or, ils n'avaient pas �t� longs � se remettre en selle et elle leur confirma sa satisfaction de les voir engag�s dans de fructueuses op�rations commerciales�: moulins � papier � �tablir dans le Massachusetts pour Mercelot, navires � armer et envois de marchandises � �changer avec les �les fran�aises de la mer des Cara�bes et La Rochelle pour Manigault. Ne leur en voulant pas, elle comprenait fort bien qu'il �tait plus indispensable pour eux de jeter les bases de leurs tractations avant le retour de la mauvaise saison, plut�t que de perdre pour une visite au chevet d'une convalescente les heures pr�cieuses de l'�t�. Leur amiti� �tait trop ancienne pour qu'elle se formalis�t, et en toute simplicit�, elle avait eu plus qu'il n'en fallait de visites et de compagnie.</p><p>Cependant, il ne serait pas dit qu'ils pourraient quitter Salem sans qu'un supr�me tourbillon v�nt leur rappeler que le vent qui y soufflait le plus fr�quemment, c'�tait le ��vent du diable��. Un incident des plus impr�vus �clata. Parmi les t�moins de ce triomphe, la fille du papetier Mercelot en supportait difficilement les manifestations. Cette jeune Rochelaise, au demeurant fort g�t�e par la chance et la nature, car elle �tait jolie et de belle tournure, semblait n'avoir jamais cess� de faire peser sur son entourage sa ranc�ur de n'�tre pas n�e, par les effets du sort malavis�, reine de France. Non seulement f�ch�e d'avoir cess� d'�tre le point de mire des regards sur le quai de Salem o� tous ces puritains, elle en �tait persuad�e, ne manquaient pas, avec leurs airs en dessous, de remarquer une aussi jolie fille et de la lorgner, elle se retrouvait momentan�ment oubli�e, effac�e, par l'�clat et le succ�s de celle qu'elle consid�rait comme une rivale et dont elle entendait courir le nom sur des l�vres admiratives�:</p><p>��<emphasis>The nice French woman�! The nice French woman of Gouldsboro.</emphasis></p><p>Elle en con�ut de l'aigreur et ne put r�sister � combattre tant de stupide engouement, qui ne s'expliquait pas � son sens. Au moins essayer, si possible, de troubler d'une goutte de verjus la satisfaction qu'aurait pu retirer cette insupportable comtesse de Peyrac, de se voir tant adul�e, et apparemment tant admir�e et tant aim�e. Elle se faufila jusqu'� Ang�lique et r�ussit � attirer son attention en lui sautant au cou, l'embrassant avec effusion et quatre fois. Puis, � mi-voix�:</p><p>��Vous voil� moins faraude, dame Ang�lique, lui glissa-t-elle sans cesser de sourire de toutes ses jolies dents blanches et perl�es, avec vos jumeaux nouveau-n�s et vos cheveux blancs�! N'est-ce pas ridicule et imprudent�? � votre �ge�! En tout cas, ce n'est pas moi qui me laisserais ab�mer la taille par une maternit�!</p><p>Ang�lique, dans le brouhaha, n'aurait saisi que quelques bribes de ce discours, prononc� en fran�ais par une jeune femme qu'elle ne reconnut pas aussit�t et qu'elle prit pour une Anglaise, surprise d'ailleurs d'avoir �t� bais�e quatre fois sur les deux joues���coutume fran�aise et provinciale, mais d�plac�e en Nouvelle-Angleterre o� �tait d�j� peu appr�ci� de se toucher le bout des doigts pour un salut��, elle n'y aurait rien compris, ni l'allusion ni l'intention, si, pr�s d'elle, S�verine Berne, qui n'avait pas perdu une miette des paroles de Bertille qu'elle d�testait, n'avait �clat� en impr�cations.</p><p>��Ce que vous pouvez �tre mauvaise, Bertille Mercelot, s'�cria-t-elle, indign�e. Votre c�ur suinte l'envie comme une dame-jeanne f�l�e suinte son huile rance�! Tout ce que l'on accorde aux autres est autant qu'on vous retire�!</p><p>��De quoi vous m�lez-vous, chipie intrigante�? Est-ce � une petite fourmi noiraude et maigrelette comme vous de juger de la beaut� des femmes qui sont de vraies femmes, alors que vous n'�tes qu'une gamine, juste bonne � faire la cam�riste�?</p><p>��Je suis n�e dans la m�me rue que vous � La Rochelle et vous n'avez que trois ans de plus que moi. � mon �ge, vous aguichiez tous les porteurs de hauts-de-chausses qui passaient et, � cause de vos agissements stupides, vous avez fait pendre le Maure du <emphasis>Gouldsboro. </emphasis>� votre place, je ne me vanterais pas tellement d'�tre une vraie femme, avec de pareilles erreurs sur la conscience.</p><p>Bertille s'�carta avec un sourire d�daigneux et ironique, feignant l'indiff�rence.</p><p>���coutez-moi donc, chipie vous-m�me, cria S�verine, en l'attrapant par son collet de dentelle, vous n'aurez jamais de mari, si belle que vous vous croyiez�!</p><p>��Mais vous oubliez... vous oubliez, protestait Bertille que l'autre secouait comme un prunier, vous oubliez, sotte vous-m�me, que j'en ai d�j� un, de... de mari.</p><p>��Grand bien lui fasse, pauvre malchanceux�! Il ne vous distribue pas assez de soufflets. Excusez-vous pour vos paroles malveillantes. Et puis, d'abord, dame Ang�lique n'a pas les cheveux blancs. Ils sont comme de l'or, tout le monde les lui envie. Tandis que les v�tres, si vous ne les rinciez pas � la camomille... Tenez, ce n'est que du chiendent...</p><p>Elle saisissait � pleines poign�es les boucles bien rang�es de Bertille Mercelot qui poussa des cris de douleur et de rage, et attrapa � son tour la coiffe de S�verine dont les longs cheveux noirs se r�pandirent sur les �paules.</p><p>Les badauds de Salem s'�tant recul�s � courte distance, dans le prudent souci d'�chapper aux retomb�es du pugilat, formaient cercle et �coutaient cet �change de paroles vives en se disant que la langue fran�aise �tait d�cid�ment une fort jolie langue, son usage ne parvenant pas � rendre vulgaire � leurs oreilles des propos que l'on devinait peu am�nes. Ils estimaient que ses chantantes et harmonieuses tonalit�s communiquaient un lyrisme de th��tre au spectacle que leur offraient deux jolies ��papistes�� se prenant aux cheveux et se battant comme des hareng�res dans la poussi�re rouge de leur cit� si compass�e.</p><p>Promptement interrompu par les poignes solides des huguenots rochelais Mercelot et Manigault, cet incident put �tre consid�r� comme le dernier des �v�nements qu'avaient apport�s les ���trangers�� en cette saison au Massachusetts.</p></section><section><p><strong>Chapitre 14</strong></p><p>��Cette Bertille a un c�ur de pierre, pleurait S�verine qu'Ang�lique, d�s qu'ils furent � bord, avait fait venir pr�s d'elle pour qu'on lav�t d'une eau de benjoin ses �gratignures. Elle ne s�me que tristesse et discorde. C'est � cause de ses coquetteries que le Maure de M. de Peyrac a �t� pendu au grand m�t, pendant notre travers�e de l'Atlantique. Souvenez-vous, dame Ang�lique, je me r�veille la nuit en y songeant. Cela me fait piti�, pour ce Noir, mais aussi pour M. de Peyrac qui fut contraint de pendre son serviteur � cause de cette sale petite idiote. Heureusement que Kouassi-B� n'�tait pas � bord durant ce voyage. Sinon c'est lui que M. de Peyrac aurait �t� oblig� de pendre et �'aurait �t� beaucoup plus affreux que pour le Maure.</p><p>��Kouassi-B� ne se serait pas laiss� entra�ner ainsi par elle.</p><p>��Peuh�! Avec une Bertille Mercelot, tout est possible. ��Ils ont d�cha�n� la mauvaiset� des hommes et ils ne peuvent plus retenir leurs chevaux��, cita-t-elle.</p><p>��Cesse de te mettre martel en t�te pour Bertille Mercelot�! Elle n'est pas � notre bord et doit poursuivre encore son voyage avec son p�re en Nouvelle-Angleterre.</p><p>��Bien fait pour les Anglais�! Quand je pense qu'elle a os� me traiter de fourmi noiraude et maigriotte. Et devant... devant...</p><p>Ang�lique voyait qu'elle pensait � l'affront subi devant le jeune et immense Nathana�l de Rambourg, dont elle avait cru percevoir l'anguleux visage d�passant la houle des t�tes et des chapeaux pointus au moment du d�part.</p><p>��Dis-moi, S�verine, demanda-t-elle, n'as-tu pas revu, avant notre d�part, ce jeune Poitevin, ami de Florimond, qui s'�tait pr�sent� chez moi si inopportun�ment le jour o� s'annon�ait la naissance des enfants�?</p><p>��Si fait�! acquies�a S�verine avec un sourire malicieux. Deux ou trois fois. Mais il est fort timide et je n'ai pu le d�cider � revenir dans votre demeure toujours envahie de visiteurs.</p><p>��Quel ennui�! J'avais � lui communiquer des renseignements sur sa famille.</p><p>Tr�s contente d'elle, S�verine confia � Ang�lique qu'elle avait encourag� le jeune homme � s'associer au groupe de huguenots fran�ais que M. Manigault avait joint � Salem et recrut� pour Gouldsboro. Parmi eux se trouvait le charitable Charentais, tapissier de son �tat, chez qui Nathana�l logeait depuis qu'il �tait arriv� dans la capitale du Massachusetts, ne sachant trop quoi faire de sa grande carcasse. Il se trouvait en leur compagnie � bord du <emphasis>C�ur de Marie, </emphasis>l'un des navires qui escortaient <emphasis>L'arc-en-ciel.</emphasis></p><p>Ang�lique la f�licita d'avoir pris cette initiative. L'obligation qu'elle avait � remplir vis-�-vis de ce gar�on �tait p�nible�: lui annoncer le massacre de toute sa famille, perp�tr� quelque six ann�es plus t�t et qu'il ignorait encore. Maintenant qu'elle le savait dans leur sillage, ces tristes nouvelles pouvaient attendre. On le ferait venir un jour sur <emphasis>L'arc-en-ciel </emphasis>pour lui parler avec m�nagement.</p><p>Pour l'instant, ils quittaient le port et Ang�lique voulut monter sur la dunette pour un dernier regard.</p><p>Le vent soufflant dans la bonne direction, ils s'�loignaient rapidement. La petite ville l�-bas n'�tait plus qu'un feston de pignons et de toits pointus, de chemin�es de briques empourpr�es par le soleil couchant, lequel faisait miroiter les vitres des maisons et, comme d'un poudroiement l�ger de poussi�re de diamants, les garnitures de morceaux de verre incrust�s dans les entablements et autour des portes.</p><p>Elle devenait bleut�e, sur la nacre du couchant, se piquetait peu � peu des lumi�res des chandelles allum�es au c�ur des maisons, et s'estompait derri�re l'ombre de ses �les que les navires, apr�s les avoir long�es, quittaient � leur tour. On ne l'imaginait dans le soir que si d�vote et si douce, ne vivant que de pri�res et de diligentes besognes pour le service du Seigneur...</p><p>*****</p><p>D�s le premier soir, la vie s'organisa � bord de <emphasis>L'arc-en-ciel, </emphasis>par un joyeux souper aux chandelles dans ce qu'on appelait la chambre des cartes ou du conseil, et qui servait aussi de salon et de salle � manger aux officiers.</p><p>Comme il faisait tr�s chaud, malgr� l'air du large, les fen�tres �taient ouvertes sur un balcon formant galerie au-dessus du ch�teau arri�re.</p><p>� l'�tage au-dessus, �taient les appartements du comte de Peyrac et de sa famille, avec �galement un balcon surplombant celui des officiers, o� l'on pouvait aussi bien dormir la nuit sur de grands divans dispos�s � l'orientale, que se reposer le jour si le vent balayant le pont central �tait trop violent.</p><p>Ang�lique avait fait ses adieux � Mrs Cranmer, en cherchant tous les termes susceptibles d'att�nuer son animosit� et sa ranc�ur pour tant de d�rangement qu'elle avait apport� sous son toit, et de lui exprimer sa reconnaissance pour l'abondance des services qu'elle en avait re�us.</p><p>��Ch�re h�tesse, vous avez �t� notre providence et je ne vous oublierai jamais.</p><p>Mais la fille de Samuel Wexter opposa � ses protestations un masque fig� d'amertume et la laissa partir sans un mot apr�s une froide r�v�rence, imit�e par ses enfants, debout autour d'elle, petites filles en collerettes et guimpes � n�uds de ruban, petits gar�ons enfonc�s dans leurs hauts-de-chausses et pourpoints noirs ou gris et plus collet�s jusqu'au menton que leurs grands-p�res.</p><p>De cette froideur, Ang�lique comprit mieux le sens lorsqu'elle d�couvrit � bord, � cette table m�me, lord Cranmer qui les accompagnait et qui, sans souci de sa chagrine �pouse, abandonn�e � ses paten�tres et � sa Bible, levait joyeusement son hanap de vin fran�ais � la sant� de ses h�tes.</p><p>*****</p><p>Pauvre lady Cranmer�! Ang�lique, maintenant seule aux c�t�s de Joffrey sur le balcon du ch�teau arri�re, b�nissait le ciel d'�tre parmi celles qui, la nuit tomb�e, se retrouvent aupr�s de leur amour.</p><p>Le silence et une neuve solitude les enveloppaient et ils devisaient � petites phrases, elle lui posait des questions � mi-voix.</p><p>��J'ai eu peur, disait-elle, �voquant les affres des heures de Salem, je craignais que Dieu ne veuille me punir...</p><p>��Vous punir�! Auriez-vous p�ch�, madame�?</p><p>Elle riait, le front contre son �paule, s'abandonnant � la force tranquille de son corps � demi allong� pr�s du sien, la chaleur de son bras autour d'elle, tandis que l'air marin soufflait sur leurs visages une douce haleine rafra�chissante.</p><p>Les craquements du navire ponctuant le bercement de la houle, la vibration des haubans r�pondant � la tension des palans, le ronflement syncop� du vent distribuant son souffle � travers le d�ploiement savant des toiles blanches hiss�es ou abattues suivant les caprices de l'orchestre �olien, toute cette vie palpitante du navire, Ang�lique l'absorbait comme un �lixir lui rendant son �nergie qu'elle se reprochait d'avoir laiss�e s'enfuir.</p><p>��Il me semble que je ne sais m�me plus lire ni �crire...</p><p>��Billeves�es�! Le <emphasis>Gouldsboro </emphasis>doit nous ramener d'Europe des coffres entiers de livres choisis pour nos soir�es d'hiver � Wapassou. Commencez donc d�s demain � vous remettre � la lecture avec les almanachs de Kempton. Vous y trouverez mille choses pr�cieuses � votre go�t et qui ne fatiguent pas l'esprit.</p><p>Au bruit de la mer, aux claquements des vagues contre la coque, � toute la rumeur qui s'�l�ve des profondeurs d'un navire, ainsi qu'aux chants et aux appels qui tombent des hauteurs, se m�lait en sourdine la musette fragile des pleurs des b�b�s. Des voix de femmes y r�pondaient, les ber�ant d'une complainte�:</p><p><emphasis>My Bonnie is over the ocean,</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>My Bonnie is over the sea,</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>My Bonnie is over the ocean,</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>O bring back my Bonnie to me...</emphasis></p><p>��M�me les chants de nourrice, ici, parlent d'oc�an et d'amour, disait Peyrac.</p><p>��Je trouve que les petits pleurent beaucoup depuis que nous sommes en mer, remarqua Ang�lique. Peut-�tre qu'ils n'aiment pas naviguer�?</p><p>Joffrey se moquait de sa candeur de m�re inqui�te. Mais pour eux, les parents, la pr�sence de ces petites vies transformait cette nouvelle navigation, lui donnait une autre dimension, une autre saveur que les autres fois, c'�tait une aventure qui commen�ait.</p><p>Ils se regardaient, les yeux brillants de joie et de fiert�.</p><p><emphasis>Bring back, bring back</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Bring back my Bonnie to me, to me...</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Bring back, bring back</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>O bring back my Bonnie to me.</emphasis></p><p>��Qu'avons-nous fait pour m�riter tant de bonheur�? Joffrey, croyez-vous que le combat va s'achever maintenant que notre principal ennemi sur ce continent a disparu�?</p><p>Il h�sitait � r�pondre. Puis il hocha la t�te, rassurant, lui souriant avec tendresse.</p><p>��Je ne sais qu'une chose, mon amour, encore que je me garde de la proclamer avec trop de superbe. C'est qu'ayant tout mis en �uvre pour vous enlever � moi, aujourd'hui, il ne peut plus nous nuire, et moi, je vous tiens dans mes bras et me penchant vers vous, je crois lire dans vos yeux cet amour qui fait ma vie et qu'il avait jur� de m'arracher. C'est l�, pourrait reconna�tre un strat�ge, toutes les apparences d'une compl�te victoire pour nous, et d'une totale d�faite pour lui. Inutile d'�piloguer ou de d�terminer s'il s'agit de l'issue d'une phase du combat ou de la fin du combat. Je n'ai jamais m�sestim� les forces de notre adversaire mystique et invisible qui nous guettait derri�re les arbres. Il fut d�sign� pour semer des emb�ches sous les pas, pourtant bien tr�buchants, de notre nouvelle existence. Je ne sais si sa mort marque la fin de la bataille et ce qu'il peut nous r�server encore de l'au-del�, mais, consid�rant o� nous sommes parvenus, j'oserai dire�: oui, mon amour, pour l'instant, le combat est fini et nous avons gagn�.</p><p>*****</p><p>On lui avait install�, sur le pont central, un grand hamac carr� de coton des Cara�bes, tir� aux quatre coins, garni de coussins, lui permettant d'y faire asseoir pr�s d'elle des enfants, une ou deux personnes parmi ses visiteurs. Dispos�s autour d'elle, il y avait aussi des pliants de tapisserie, des ��carreaux��, gros coussins bourr�s de crin, pour accueillir les visiteurs, et parfois l'assembl�e �tait nombreuse autour d'elle, � d�guster des sorbets et � deviser � l'ombre, surtout lorsque, le bateau � l'ancre, le vent tombait et la chaleur se faisait sentir.</p><p>Mieux valait ce temps tr�s beau que des temp�tes. Le voyage prit pour elle l'allure qu'elle souhaitait�: un interm�de pendant lequel, faisant le bilan des semaines qui venaient de s'�couler, on se pr�parait � aborder d'autres terres, et d'autres t�ches. � Gouldsboro, les pr�paratifs de l'hivernage allaient remplir les jours d'automne d'une f�brile activit�.</p><p>Mais c'�tait encore l'�t�, le temps des entreprises et des projets, comme on s�me dans un sillon le grain sur lequel va se refermer la gl�be et qui donnera des bl�s vigoureux et multiples.</p><p>Cet �t�-l� n'avait �t� ni vain ni maudit. On pouvait le juger f�cond et plein de promesses.</p><p>Pr�s du hamac, les berceaux d'osier en forme de barques, surmont�s chacun d'un demi-ciel et reposant sur deux pi�ces arrondies permettant le bercement, �taient la vision la plus encourageante � contempler. On ne s'habituait pas encore � l'apparition sur Terre de ces minuscules cr�atures et, du mousse aux officiers, en passant par le plus chevronn� des matelots et le plus rogue des quartiers-ma�tres, chacun ne cessait de solliciter l'honneur et le plaisir de pouvoir jeter un regard sur les petites t�tes enfouies entre drap et oreiller.</p><p>On les ramenait dans les appartements lorsque le vent �tait violent ou le soleil trop chaud.</p><p>��Je trouve qu'ils pleurent beaucoup depuis notre d�part, insistait Ang�lique. Regrettent-ils d'avoir quitt� Salem�?</p><p>Les braillements des nouveau-n�s g�ch�rent un peu la premi�re journ�e du voyage. Les b�tons de sucre de la sage-femme irlandaise, les comptines de ses filles, leurs promenades inlassables et d�vou�es le long de la coursive et les efforts de N�mie n'y faisaient rien.</p><p>��J'ai pourtant endormi des ivrognes, des brutes, des fous, s'inqui�tait N�mie, et ceux-ci, qui leur tiendraient dans la main, me r�sistent�!</p><p>Guettant la col�re des jumeaux sous l'�il d�prim� de leurs nourrices et de leurs berceuses, Ang�lique et les deux quakeresses, vers le soir, entr'aper�urent la v�rit�.</p><p>��Peut-�tre regrettent-ils le berceau des Cranmer�? dit Ang�lique.</p><p>Et ce fut l'illumination.</p><p>Chacune, � part soi, y avait song�, mais l'agitation du d�part avait rel�gu� � l'arri�re-plan des d�tails qui auraient sembl� futiles � soulever dans le moment o� la pr�paration des bagages���sacs, coffres, malles � faire porter aux navires��, des choses � ne pas oublier, prenait le pas sur de plus subtiles pr�occupations.</p><p>On avait bien pens� � embarquer ces chaufferettes de cuivre qu'on ne trouvait qu'en Nouvelle-Angleterre et dont Ang�lique r�vait pour Wapassou, des sacs et des sacs de haricots bruns de Boston, des toiles et couvertures de lainages �carlates ou bleues de Limbourg, mais l'on avait plong� les jumeaux dans le chaos d'une incompr�hensible et angoissante rupture. Ce n'�tait pas la premi�re, mais celle-ci �tait injuste et due � l'�tourderie d'une gent adulte qui perd le sens lorsqu'il s'agit de s'�branler vers d'autres cieux et de se nantir de tous les biens de ce monde, dans son exil.</p><p>Sans pr�caution, on avait arrach� les jumeaux � la corbeille des petits pionniers puritains du <emphasis>Mayflower </emphasis>et on les avait couch�s chacun dans un berceau diff�rent.</p><p>��Ruth�! N�mie�! dit Ang�lique, je sens qu'ils ont encore besoin d'�tre proches l'un de l'autre, comme ils l'�taient en moi. Il faut les remettre ensemble...</p><p>Il y eut aussi un conseil tr�s anim� et controvers� � propos des bandelettes qui leur emprisonnaient bras, jambes et t�te.</p><p>L'accord se fit sur un moyen terme. Dans la journ�e, il �tait bon que les enfants pussent agiter et �tirer leurs petits membres, mais la nuit, la solide armature du maillot devait rassurer leur fragilit� livr�e � tant d'espace immense et les pr�disposer au sommeil.</p><p>Selon toute apparence, les d�cisions prises � leur endroit convinrent aux nourrissons.</p><p>Les matelots qui passaient se m�laient au d�bat. Ces hommes priv�s de foyer, n'ayant jamais eu le temps de voir grandir leurs ��lardons�� s'ils en avaient, montraient beaucoup de finesse comme si leur vie solitaire leur avait donn� le temps de r�fl�chir sur l'enfance.</p><p>��Lui, le gar�on, il n'aime pas le vent, pronostiquait un fort dur � cuir, la joue gonfl�e de sa chique de tabac, il faut l'abriter. Elle, la petite, elle aime le bruit, le mouvement autour d'elle. Vous verrez, quand il y aura un bel orage, cela ne lui d�plaira pas.</p><p>Mais Ang�lique aimait cet emplacement au milieu du navire, sous la grande toile tendue, d'o� elle pouvait suivre les all�es et venues de la plupart des passagers, assister � la man�uvre des gabiers dans les haubans. Elle aimait les voir sur un coup de sifflet s'envoler, grimper et se ranger alertement, comme des oiseaux sur une branche, le long des grands espars soutenant le gr�ement des voiles.</p><p>Elle admirait leur agilit� et leur habilet� � serrer ou d�ployer les multiples voiles, grandes ou petites, et se repr�sentait le courage et la force qu'il fallait � ces hommes pour accomplir les m�mes man�uvres par les temp�tes sauvages, cramponn�s de leurs pieds nus aux filins des traversi�res, le long des vergues, tandis que le navire ballott� d�valait jusqu'au creux de vagues profondes comme des gouffres et hautes comme des montagnes, serrant les voiles et les nouant des m�mes n�uds de leurs doigts habiles et calleux maintes fois �corch�s par la rudesse de la toile et des cordages, sous des trombes d'eau de pluie ou des paquets d'eau de mer.</p><p>Mais lorsque la mer �tait belle, comme ces jours-l�, on les sentait heureux de caracoler dans les hauteurs � travers leur for�t de cordes et de m�ts qui �tait leur domaine et on les entendait chanter et rire.</p><p>Dans son hamac, Ang�lique continuait de recevoir comme en sa ruelle. Et des visiteurs d�sireux de s'entretenir avec elle venaient de partout.</p><p>Adh�mar lui apportait solennellement des plats mijot�s par lui � son intention. M. Tissot et le cuisinier du bord admettaient le soldat d�serteur en leur domaine parce qu'il r�v�lait un ind�niable g�nie culinaire dans ses pr�parations et qu'il �tait difficile au surplus de se d�barrasser de lui par le raisonnement ou la simple injonction � vider les lieux, la force elle-m�me n'assurant pas la victoire. Et, lorsqu'il s'agissait de mettre au point un mets pour Mme de Peyrac, ce militaire timor�, enr�l� � son insu par un recruteur sans scrupules et qui ne cessait de trembler depuis qu'il s'�tait r�veill� d'une n�faste saoulerie, � fond de cale et en partance pour le Nouveau Monde, ce militaire malgr� lui qui n'�chappait au scalp chez les Indiens que pour �tre menac� d'estrapade chez les Fran�ais et de pendaison chez les Anglais, ne connaissait plus la peur d�s qu'il se trouvait une casserole en main, plut�t qu'un fusil, dans l'intention d'�laborer un chef-d'�uvre pour Ang�lique. Il avait mis au point deux recettes qu'elle affectionnait�: les gaufres de crabe � la cr�me et le poisson du ��Sud-Est��, plats d�j� traditionnels parmi les Fran�ais ou �cossais des �les et des c�tes du Maine et de la baie Fran�aise�: de la morue dessal�e, accompagn�e de petits lardons, de concombres, et de deux l�gumes qu'on ne trouvait que dans certaines �les�: des petits pois, que Mme Mac Gr�gor cultivait dans Mon�gan en souvenir de sa m�re, qui en avait apport� la semence de France en son premier voyage, et un fruit dont des pirates d'Am�rique du Sud avaient dot� certains emplacements pas trop �vent�s, la tomate. Tous deux, comme on le savait d�j�, mets servis � la table du roi de France o� ils �taient encore consid�r�s comme rares.</p><p>Par bribes, Ang�lique avait fini par faire la lumi�re sur la pr�sence qui s'�tait av�r�e providentielle du couple Adh�mar-Yolande et de leur pr�cieux b�b�, � Salem. Bien qu'elle f�t pr�te � admettre toutes les interventions c�lestes, leur arriv�e � bord du <emphasis>C�ur de Marie </emphasis>n'�tait pas fortuite. La r�alisation du projet de venir s'installer en Nouvelle-Angleterre leur avait pris presque deux ann�es.</p><p>Lors de sa captivit� chez les Bostoniens, le soldat fran�ais Adh�mar que l'Anglais Phips, puis le tribunal de Boston, ne sachant qu'en faire, avaient transf�r� sur Salem, avait attir� l'attention du propri�taire fran�ais de <emphasis>L'ancre bleue </emphasis>qui, d�s ce moment, voulut se l'attacher � ses cuisines, voire lui confier la marche d'une auberge de luxe qu'il comptait ouvrir comme traiteur pour les hautes personnalit�s de la ville et pour les riches �trangers de passage. Apr�s l'avoir fait rechercher jusqu'au Canada et apr�s de nombreuses tractations transmises de barques � navires, Adh�mar, qui entre-temps avait convol� en justes noces avec la solide Acadienne Yolande, fille de Marcelline la Belle, avait accept� de revenir chez les Anglais, cette fois non comme prisonnier de guerre mais en vue d'une carri�re plus en rapport avec ses capacit�s natives et plus lucrative que celle de soldat du roi de France, bien qu'elle accentu�t les dangers qui pesaient sur lui en tant que d�serteur de l'arm�e fran�aise et tra�tre � sa patrie, pass� � l'ennemi.</p><p>��Mais alors, vous nous devez, � Raimon-Roger et � moi, d'avoir d� changer vos plans et annuler vos engagements, dit Ang�lique, lorsqu'elle eut enfin d�brouill� l'histoire. Le patron de <emphasis>L'ancre bleue </emphasis>doit nous en vouloir�! M. de Peyrac s'�tait arrang� avec celui-ci qu'il connaissait de longue date...</p><p>��Nous verrons plus tard, assura Adh�mar qui, une fois de plus, ne se sentait en s�curit� que sous l'�gide de Mme de Peyrac.</p><p>Quant � Yolande, elle n'�tait pas tellement certaine qu'elle se serait plue chez les <emphasis>English, </emphasis>les rapports des Acadiens de la baie Fran�aise avec ceux-ci ayant toujours �t� fort mitig�s et la coutume voulant que, lorsque d'un �tablissement fran�ais on voyait poindre une voile anglaise, le mieux pour les habitants �tait d'attraper leurs marmites et de se r�fugier dans les bois chez les Indiens mic-macs ou etchemins, en attendant que ces Bostoniens de malheur aient fini de piller leurs pauvres baraques. Encore heureux s'ils ne les avaient pas incendi�es.</p><p>Aujourd'hui, la paix r�gnait sur les rivages panach�s de la tumultueuse <emphasis>French's bay, </emphasis>aux mar�es les plus hautes du monde. Mais il y a des souvenirs qui vous restent dans le sang et Yolande, l'Acadienne, n'�tait pas trop d��ue d'un pr�texte qui la ramenait encore pour l'ann�e vers sa contr�e natale.</p><p>Ang�lique, ce point r�gl�, remit � l'arriv�e de Gouldsboro les d�cisions � prendre � propos des deux nourrices desquelles d�pendait la sant� des fragiles enfants. Yolande raffolait de son nourrisson Raimon-Roger, et son petit gars, solidement b�ti � son image avec le regard �carquill� et na�f de son p�re, ne se montrait pas jaloux de la petite larve humaine qui partageait avec lui le lait d'un sein g�n�reux.</p><p>Mais le couple acadien envisagerait-il d'accompagner la caravane jusqu'� Wapassou pour l'hiver�? L'affaire n'avait pas encore �t� abord�e.</p><p>Quant � la petite Indienne qui allaitait Gloriandre, pour elle aussi et la famille du vieux <emphasis>medicine-man </emphasis>Shapleigh, la question restait pos�e.</p><p>Mais d'un commun accord, la tr�ve de la travers�e �tait respect�e, car si ce n'�tait pas en ces journ�es sur la mer, o� l'on est d�tach� des obligations que l'on s'est forg�es sur une rive et non encore happ� par celles qui vous attendent sur l'autre, si ce n'�tait pas en de tels moments qu'on se laissait aller � un sentiment de libert� et d'irresponsabilit�, il n'�tait pas certain que d'autres pourraient se pr�senter.</p><p>Plusieurs personnes d�siraient conna�tre la recette des gaufres de crabe � la cr�me, sortes de p�t�s cuits au four, ou de beignets jet�s dans l'huile, contenant une onctueuse farce de crabe, cuite dans un bouillon de poisson, puis poivr�e et additionn�e de cr�me. De la cr�me aussi entrait dans la confection de la p�te, dont les �ufs devaient �tre de pr�f�rence de dinde, d'oie, de cane ou de pintade, mais pas de poule, et dont l'huile �tait de noix ou de tournesol. En plus d'une pinc�e de sel, on devait ajouter pour la faire lever deux cuiller�es de natron, dont on trouvait des plaques en gisement un peu partout sur le littoral, et qui donnait une autre sorte de fermentation que la levure de bi�re.</p><p>Il fallait les manger br�lantes, et naturellement arros�es de cr�me aigre, puis saupoudr�es de sucre brun pil�, ou napp�es de m�lasse, ou, � d�faut, de sirop d'�rable. En bref, et avec une pointe de gingembre ou de muscade, un mets typique de la Nouvelle-Angleterre, retouch� par le g�nie inspir� de la gastronomie fran�aise.</p><p>Il y avait des discussions dans les deux langues, fran�aise et anglaise, qui tendaient � �tablir avec autant de feu que le trac� des fronti�res, ce qui d�j� relevait des talents de la gastronomie nationale.</p><p>Le <emphasis>clam-chowder, </emphasis>avec lait, oignons, pommes de terre et beurre, venait des Fran�ais par le mot chaudi�re, qui avait donn� chaudr�e, puis <emphasis>chowder.</emphasis></p><p>Mais celui au homard et les <emphasis>clampies, </emphasis>tartes aux praires ou autres coquillages, �taient de <emphasis>New England </emphasis>de m�me, en principe, que tout ce qui s'arrosait de m�lasse ou se relevait d'�pices qui manquaient chez les Fran�ais, trop pauvres pour pouvoir s'en procurer autrement qu'en commer�ant avec les Anglais, ou des navires des Cara�bes, s'il s'en pr�sentait sans intentions malveillantes.</p><p>Les premiers jours, on e�t dit que la Nouvelle-Angleterre ne survivait dans leurs pens�es que sous ses aspects les plus aimables�: ses plats nombreux, la douceur des <emphasis>homes </emphasis>caract�ris�s par de beaux objets, la vari�t� de son commerce qui la comblait des meilleurs produits du monde entier par une habile entorse faite au <emphasis>Staple act.</emphasis></p><p>Lib�r�s de son joug th�ocratique, les ���trangers�� qu'ils �taient et qui l'avaient offusqu�e, ne se souvenaient plus que de son charme, compos� de nombreuses petites volupt�s, que ses habitants auraient �t� indign�s de voir d�nonc�es sous ce titre.</p><p>Mais n'�tait-ce pas une volupt� que de pouvoir, au soir, l'ancre jet�e, les voiles amen�es, gagner la plage d'une �le pour un pique-nique qui r�unissait tous les passagers pour une de ces parties de <emphasis>clambake </emphasis>si famili�res � tous les caboteurs de l'endroit�?</p><p>Dans un vieux baril enterr� dans un trou de sable, on jetait des pierres br�lantes vite recouvertes d'algues humides qui servaient de lit aux clams et aux hu�tres, puis alternaient de nouveau couches d'algues et couches de coquillages, de homards, d'�pis de ma�s et de pommes de terre. On assujettissait par-dessus une vieille toile � voile sur laquelle �tait amass� encore du sable pour laisser le tout cuire � l'�touff�e pendant deux heures.</p><p>Apr�s avoir �tabli trois points de cuisson, les groupes qui s'�taient form�s selon la provenance des navires commen�aient � se m�ler. D�s le premier pique-nique, S�verine alla chercher les protestants fran�ais et ces adeptes de Jean Valdo, qu'on appelait les vaudois, qui �taient passagers du <emphasis>C�ur de Marie. </emphasis>Elle revint accompagn�e de Nathana�l de Rambourg et de ses amis. En attendant le repas, chacun se visitait et ceux qui jouaient d'un instrument de musique furent vite sollicit�s.</p><p>Apr�s le festin, arros� de beurre fondu et qui se mangeait avec les doigts, il y avait des chansons et des danses.</p><p>Personne n'avait envie de retourner � bord et l'on r�vait de dormir sur la plage, sous la vo�te du ciel qu'une lune qu'on ne voyait nulle part emplissait d'une clart� verte et limpide.</p><p>Ang�lique raconta � Ruth et N�mie comment, dans une de ces �les, une femme quakeresse �tait venue lui pr�ter son manteau.</p><p>C'�tait l'ann�e o� les Indiens ab�nakis avaient ravag� la c�te, et les �les o� ils faisaient pique-nique �taient alors pleines de r�fugi�s...</p><p>Le calme �tait revenu. Les villages incendi�s avaient �t� reb�tis. Lorsqu'on regardait vers la c�te, la nuit, on la d�couvrait peupl�e par le poudroiement des lumi�res rousses qui tremblaient derri�re les fen�tres tendues de parchemin huil� ou de peaux de daims affam�s. Le nombre des ports et des criques se r�v�lait aux feux de charbon de bois, allum�s dans les braseros de fer, � l'extr�mit� des promontoires, ou signalant des �lots dangereux.</p><p>�lie Kempton, le colporteur du Connecticut, faisait aussi partie du voyage.</p><p>Tout d'abord Salem n'�tait pas une ville o� il pouvait se faire appr�cier et son ours encore moins. Mr Willoagby lui avait attir� des ennuis depuis que des anciens, de ces vieillards toujours verts mais qui n'ont de m�moire que pour ce qui peut mettre leur prochain dans l'embarras, s'�taient souvenus que Willoagby �tait le nom d'un tr�s digne et r�v�r� pasteur des premiers temps de la colonie et s'�taient offusqu�s qu'on en e�t affubl� un animal, f�t-il le plus intelligent des ours.</p><p>Ensuite, Kempton avait de nombreuses commandes de chaussures sur mesure � livrer dans le Nord. Et non seulement � Gouldsboro et dans les diff�rents �tablissements d'Acadie, mais aussi dans la capitale m�me de la Nouvelle-France, � Qu�bec, en Canada, o� toutes ces dames l'attendaient. Ne pouvant comme anglais et h�r�tique s'y rendre sans �tre sous la protection du comte de Peyrac, comme la premi�re fois, il lui faudrait trouver des personnes s�res pour acheminer ses �uvres � destination, soit par la for�t, soit par le fleuve Saint-Laurent.</p><p>Qu'il �tait p�nible � un actif colporteur de se heurter � ces barri�res, dress�es par la b�tise humaine entre les peuples, alors qu'il existe une si parfaite unit� de r�actions quand il s'agit du plaisir d'acqu�rir. Qui pourrait, entre deux femmes heureuses d'essayer une �l�gante chaussure au bout et au talon renforc�s pour plus de r�sistance d'une petite plaque de cuivre, distinguer la Fran�aise papiste de l'Anglaise calviniste, tant leurs sourires se ressemblent�?</p><p>Dans l'id�e peut-�tre d'entra�ner les Fran�ais pr�sents � r�ver d'un possible accord entre nations ennemies et d'y encourager leur gouverneur et aussi par fiert� d'un commerce qui, dans les colonies anglaises, avait pris en quelques d�cennies des proportions tout � fait brillantes, il se plaisait � lire solennellement la liste des marchandises qu'on y trouvait d�j�, aussi bien � Salem qu'� Boston�:</p><p><emphasis>Couvertures faites de bonne laine de Manchester</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Bouteilles, dames-jeannes</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Chapeaux de paille</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Dentelles des Flandres</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Lampes, lanternes, trompettes</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Soie et batiste</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Chandeliers, cloches</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Perles, ambre, ivoire, corail</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Jaspe</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Poup�es et jouets d'enfants</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Scies, haches, clous</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Garnitures de chemin�es, meubles (armoires, coffres)</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Cuivre en feuilles et en baguettes</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Briques, pi�ces de chemin�es et de fourneaux</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>D�fenses d'�l�phant</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Pelles � feu et autres</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Passementeries et tissus d'or et d'argent</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Vitraux de couleur</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Argent et or et... dentiers</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Poudre � canon</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Corsets</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Couleurs pour tissus</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Bas</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Bas de Paris</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Gants de filoselle de Paris</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Tabac du Br�sil de St-Christophe, de Virginie, de la Barbade</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Manteaux de Paris de couleur et sans couleur</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Biberons de b�b�</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>�pices</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Cuivres, balances de m�nage et de commerce</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Velours</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Tapis d'�cosse, de Chine, de Perse et de Venise</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Carrelages, verre � vitres</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Aiguilles, lunettes, longues-vues</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Hame�ons, articles de m�nage</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Ceintures, cols, gants</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Amidon, cire</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Tapisseries</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Serges</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Sucre</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Services de table fran�ais</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Draps et laines</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Couteaux</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Serrures</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Jus de citron en dame-jeanne</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Oignons</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Papier-parchemin</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Olives</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Cuirs</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Ciseaux</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Savon</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Outils aratoires et divers</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Bracelets, boutons, fils</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Brosses, canevas, bagues</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>R�pes</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Voitures � chevaux, carrosses, selles</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Poudre d'�meri</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>Vinaigre</emphasis></p><p>Le colporteur avait coch� le secteur des tabacs o� il pensait que devraient figurer leur gros tabac noir du Connecticut, tr�s appr�ci� des marins et des Indiens, et aussi le ridicule manque d'oignons, ce qui ne l'�tonnait pas de ces terres pauvres du Massachusetts, tandis que les riches terres des rives du beau fleuve Connecticut, du nom indien <emphasis>quinnehatukqut </emphasis>qui signifie ��le long estuaire��, pouvaient en produire en abondance et d'excellents.</p><p>��Nous avions tout cela � La Rochelle, dit la jeune S�verine, avec humeur. Il n'y a pas de quoi s'�baudir.</p><p>Les derniers incidents de Salem semblaient avoir influ� sur son caract�re, et c'est en partie parce qu'elle se montrait tour � tour distraite et chagrine que l'on avait choisi pour Honorine des ��anges gardiens��, car l'enfant risquait d'�tre d�laiss�e avec tout ce mouvement qu'il y avait autour des jumeaux, ce qui n'�tait pas sans danger � bord d'un navire.</p><p>Honorine �tait d�j� tomb�e � la mer, lors de la premi�re travers�e.</p><p>Joffrey de Peyrac lui pr�senta trois personnages � choisir selon son go�t, et Ang�lique souriait en voyant comment il avait su, connaissant la jeune personne, la mettre dans l'obligation d'accepter d'�tre surveill�e sans que cela lui f�t une contrainte insupportable et qu'elle aurait �cart�e si on la lui avait impos�e.</p><p>Il y avait un mousse choisi parmi les plus malingres, un homme � cheveux gris qui, � la suite d'une blessure au pied, �tait condamn� � quelques jours d'inaction, ce qui ne l'emp�chait pas de marcher, mais en boitant, et un Maltais de belle allure avec lequel Honorine �tait tr�s amie et qui lui avait d�j� d�crit plusieurs fois, entre autres histoires, la maison de Ruth et N�mie qu'il avait eu l'heur d'apercevoir lorsqu'il s'y �tait rendu, escortant le comte de Peyrac.</p><p>Il roulait des yeux pleins de promesses de merveilles et d�crivait la cabane avec une verve quasi orientale. Il disait que cette cabane, apparue au fond d'une clairi�re, derri�re un cercle de pierres blanches, toute par�e de fleurs qui escaladaient son toit de chaume et miroitante de cabochons de verre de couleur incrust�s dans le bois des poutres, lui avait rappel� la fa�on dont, au fond des mers, la pieuvre qui est un animal �clectique et fantaisiste, pare l'entr�e de son habitat, accumulant autour morceaux de verre, de jarres, coquillages, corail, et tout ce qu'elle peut r�colter de brillant � sa port�e.</p><p>Honorine l'aurait �cout� pendant des heures, mais son c�ur tendre ne pouvait �carter le mousse, car elle savait que les mousses ont la vie dure sur les navires, et elle s'en serait voulu d'avoir l'air de d�daigner l'homme aux cheveux gris parce qu'il �tait bless�, d'autant plus qu'il savait tr�s habilement tailler de son couteau toutes sortes de jouets et de figurines dans le bois.</p><p>Il fut d�cid� que les ��quarts�� de surveillance se succ�deraient, et avec ses trois amis, Honorine ne manquerait pas de distractions, ce qui lui laisserait moins de loisirs pour r�fl�chir, r�flexions qui d�bouchaient souvent sur des initiatives aussi impr�vues qu'extraordinaires.</p></section><section><p><strong>Chapitre 15</strong></p><p>Lorsqu'elle le voyait arriver sur le pont de son pas balanc� et assur頖�le pas du Rescator���avec son regard sondant chaque point de l'horizon, ce qui ne l'emp�chait pas de pr�ter l'oreille aux propos de lord Cranmer qui l'accompagnait, Ang�lique sentait son c�ur tressaillir de joie, se gonfler d'une chaude et tendre admiration, d'un sentiment de pl�nitude. Elle s'y abandonnait avec l'intime satisfaction de se dire que, dans l'espace limit� d'un navire, il ne pouvait pas lui �chapper facilement et que, si elle le voyait dispara�tre au tournant d'une galerie ou d'un bord � l'autre, il repara�trait peu apr�s.</p><p>L� encore, pour une amoureuse, r�sidaient les avantages et les d�lices de la travers�e.</p><p>Elle l'avait tout � elle.</p><p>Et chaque fois, le temps et la qui�tude leur �tant donn�s, elle d�couvrait en lui un d�tail nouveau qui le lui rendait proche, une attitude, un mot, un comportement qui jetaient comme une lueur nouvelle sur les richesses de ce caract�re � d�couvrir sans fin.</p><p>Ce qu'elle ramenait aussi de ce voyage de l'�t�, c'�tait d'avoir �t� plus loin dans la connaissance de l'homme qu'elle aimait. Jusqu'alors, son jugement lui paraissait simpliste. Peut-�tre par crainte, peut-�tre parce que sollicit�e par le combat, bloqu�e devant une porte close o� s'abritaient leurs c�urs, elle ne voyait pas au del� de cette pr�sence�:</p><p>��Lui�! Qu'il m'aime�! Que je ne le perde plus, que je ne perde pas son amour�!��</p><p>Le voyage sur <emphasis>L'arc-en-ciel </emphasis>symbolique lui permettrait de mesurer les lignes et les espaces franchis.</p><p>L'extr�me popularit� de Joffrey de Peyrac en ces r�gions �trang�res lui �tait apparue�; il �tait connu, attendu partout.</p><p>Il avait instaur� de nombreux ports d'attache, lanc� en toute direction des activit�s diverses. Amis s�rs, associ�s, armateurs ou commer�ants, flibustiers ou doctes fondateurs de cit�s, partout elle aurait vu venir des hommes avec lesquels il avait su lier, par quelque int�r�t d'affaires ou affinit� d'esprit, de solides et fructueux rapports.</p><p>Comme le Rescator de la M�diterran�e qui, des chevaliers de Malte aux petits trafiquants du <emphasis>Pinio, </emphasis>des corsaires de Candie au grand vizir de la Sublime Porte, aux pachas d'Alger, au sultan de Marocco, aux contrebandiers des �les espagnoles ou des c�tes de Provence, d�nombrait ses amis et ses ennemis, et savait les uns se les attacher, les autres les tenir en respect, de m�me en cet oc�an Atlantique qui allait devenir la nouvelle mer du monde, il �tait en passe de s'assurer une place pr�pond�rante.</p><p>Elle s'en �baudissait, enchant�e de voir, � chaque escale, des groupes solennels ou enthousiastes venir les accueillir.</p><p>Et elle ne pensait pas se tromper en imaginant que jusqu'au c�ur des Cara�bes o� il avait �uvr� et refait sa fortune, � rep�cher avec ses �quipes de plongeurs maltais l'or des galions espagnols coul�s, son renom �tait aussi r�pandu, d'�les en archipels, qu'une tra�n�e de poudre, et aussi estim�. Elle ne serait pas plus �tonn�e d'apprendre qu'il l'�tait � travers toutes les possessions espagnoles ou portugaises, et jusqu'au P�rou, par les chemins dangereux de l'isthme de Panama, o� trottaient les convois de mules des contrebandiers, portant l'or du P�rou o� ils partageaient le secret des mines incas, au sommet de montagnes si hautes que leurs pics touchaient le ciel.</p><p>Elle qui s'�tait plu, au ��temps du chocolat��, � tenir entre ses mains les r�nes de divers commerces qui amenaient dans son officine l'�cho prestigieux de pays lointains, elle pouvait mesurer ce que cela repr�sentait de la part de son mari, le comte de Peyrac, de g�nie d'organisation, de flair, d'entregent, d'ing�nieuse diplomatie, de science et de comp�tence, de hardiesse et de ma�trise, d'imagination et d'extrapolation autant que de calculs, de foi en l'homme et de m�fiance mesur�e.</p><p>La force de Joffrey, c'�tait de se choisir des aides au d�vouement s�r. Tous ceux qui se groupaient sous son commandement, ou qui acceptaient de le repr�senter en divers points du monde, offraient une caract�ristique commune�: ils s'estimaient � leur place, ayant trouv� � le servir la forme d'ind�pendance de leur propre vie. Assez int�ress�s dans ses entreprises pour savoir que leurs activit�s � son service ne seraient pas vaines et ne les laisseraient pas d�munis, assez libres pour mener leurs affaires sans entrave, sachant qu'avec le choix, ils n'auraient pu souhaiter meilleur destin, meilleur but, que ceux qui leur �taient donn�s de vivre et de poursuivre pour un temps plus ou moins long, selon le contrat renouvelable chez M. de Peyrac.</p><p>Porgani, � Wapassou, Colin � Gouldsboro, Urville, Barrsempuy, Erikson sur les navires, etc., il les consid�rait tous comme des gentilshommes d'aventures et ne leur promettait rien d'autre que le sort qui s'attache � l'embrassement d'une forme d'existence dont le titre d�finissait les charges�: soit un temps riche d'exploits, de dangers, de travaux et de trafics, d'o� ils pourraient se retirer nantis d'un substantiel p�cule, voire, si leur habilet� et leur t�nacit� le m�ritaient, d'une fortune enviable, soit, selon les risques du m�tier, la mort qui ne cesserait de les guetter comme tout �tre humain, mais avec une plus quotidienne imminence, vu les chemins dans lesquels ils se trouveraient contraints de s'engager sous sa banni�re.</p><p>Sur les navires de la flotte du comte de Peyrac, le ma�tre et le pilote hauturier �taient toujours convi�s � la table des officiers. Il estimait que l'importance de leurs r�les, dont d�pendait enti�rement, apr�s Dieu, le bon succ�s du voyage, m�ritait cet honneur qui leur �tait pourtant refus� par un vieux code de marine sur tous les autres b�timents de toute nationalit�.</p><p>L'ind�pendance de Joffrey et de Wapassou lui permettait d'instituer et d'imposer ses propres lois ainsi qu'il l'avait toujours fait en M�diterran�e ou aux Cara�bes et aussi lorsqu'il r�gnait en Aquitaine, vassal en apparence d'un jeune roi de France ombrageux qui s'en vengea.</p><p>Lord Cranmer et Joffrey de Peyrac allaient et venaient, arpentant le pont. Leurs conversations d'apparence mondaine avaient aussi leur importance et la pr�sence de l'Anglais � bord, pr�vue avec intention, �tait � ces �changes un aspect de pourparlers officiels dont les partis malintentionn�s auraient pu s'emparer. � bord, on �tait � l'abri plus qu'� terre de l'�il des espions.</p><p>��� propos d'espions... disait lord Cranmer.</p><p>Ang�lique saisissait quelques bribes au passage.</p><p>��...vous ne savez pas tout. J'ai en ma possession un document de votre j�suite qui pourrait r�veiller la guerre entre nos deux nations. Et pourtant, nous sommes en paix depuis pr�s de dix ann�es, fait rare entre la France et l'Angleterre. Mais informons-en Mme de Peyrac. Apr�s la vindicte d�clar�e et les anath�mes jet�s contre elle, c'est bien le moins qu'on ne la tienne pas � l'�cart des secrets diplomatiques.</p><p>��Ces j�suites, ils nous ont jou� des tours pendables.</p><p>��Plus encore que vous ne pensez�! Samuel Wexter, lors de l'altercation qu'il a eue avec le p�re de Marville � Salem, n'a pas eu le temps de parler du plus grave�: une lettre envoy�e par le p�re d'Orgeval � un gentilhomme fran�ais qui se trouvait dans les parages du lac des Illinois tomba entre les mains des Mohicans.</p><p>��Envoy�e quand et d'o��? demanda Ang�lique.</p><p>Cela, il ne le savait pas exactement. Plusieurs mois auparavant. Aujourd'hui, le renseignement valait pour confirmer que la lutte sournoise et implacable avait bien �t� men�e, et que les d�fenses qu'ils y avaient oppos�es n'�taient le fruit ni de la mauvaise foi ni de l'imagination.</p><p>Le messager �tait un Narragansett, des tribus r�volt�es. On le savait en liaison avec les Fran�ais du Nord. Il portait pour le j�suite des messages dans des petites feuilles de plomb scell�es, cela jusqu'� New York et en Virginie. En cas de danger, il les avalait. Les Mohicans trouv�rent la lettre dans ses entrailles. Port�e � Boston, puis � Salem, on y lut�:</p><p><emphasis>J'ai �t� charg� par le roi Louis XIV de maintenir l'�tat de guerre avec l'Angleterre par le truchement des attaques indiennes...</emphasis></p><p><emphasis>S�bastien d'Orgeval.</emphasis></p><p>Samuel Wexter n'avait eu ni le temps ni la force de brandir un si terrible document.</p><p>La reprise des raids franco-indiens � l'ouest avait suscit� des inqui�tudes de voir reprendre ces guerres sans fin, si funestes au commerce. Plus que jamais, on esp�rait en la diplomatie du gentilhomme fran�ais et en son influence sur les gens de Qu�bec pour venir � bout de ces crises qui prenaient les Fran�ais de Canada comme des convulsions du haut-mal sans qu'aucune tension entre les royaumes de France et d'Angleterre ne justifie ces actes sanglants qui finiraient par jeter les souverains des deux nations dans de plus graves conflits.</p><p>Par bonheur, les deux rois actuels, Charles II et Louis XIV, �taient cousins germains, par la s�ur de Louis XIII qui avait �pous� Charles Ier d'Angleterre, le roi � la t�te coup�e. Les relations entre les deux cours �taient bonnes, presque familiales.</p><p>Parfois, Colin Paturel partageait leurs entretiens.</p><p>Lord Cranmer parlait avec humour des questions de religion qui, par la passion qu'elles avaient inspir�e aux hommes de ce temps, avaient fait couler beaucoup de sang, et en feraient couler beaucoup encore et par la faute desquelles le gouverneur des colonies anglaises d'Am�rique, anglican, devait r�sider � la Jama�que, ses administr�s des �tats continentaux ne pouvant souffrir, chacun pour une raison diff�rente, puritanisme, luth�rianisme, catholicisme, et l'on ne sait quoi encore, les repr�sentants de la religion officielle de l'Angleterre, leur patrie.</p><p>��Mon oncle, l'archev�que de Canterbury, dont je porte le nom, peut �tre consid�r� comme le premier �v�que anglican puisqu'il �difia, d�s les premi�res heures de la R�forme, pour son prince Henri VIII, ��cette �glise catholique sans pape�� que le roi exigeait. Mais, sous la r�action calviniste et d�j� puritaine, il dut renvoyer l'Allemande dont il avait fait sa femme. Puis, sous Marie Tudor la catholique, on l'arr�ta et on lui coupa la t�te.</p><p>L'�poux de Mrs Cranmer reconnaissait volontiers que les colons anglais, bien qu'ils lui fissent t�te de bois lorsqu'il se pr�sentait chez eux, �taient les plus actifs sujets de Sa Majest�, mais aussi, de quelque ob�dience religieuse qu'ils fussent, il leur manquait une certaine disposition naturelle pour s'adapter au Nouveau Monde. � l'encontre de l'�cossais, de l'Irlandais, m�me du Hollandais et surtout du Fran�ais, l'Anglais colonial et le puritain n'avaient pas su s'attacher l'indig�ne. Ils le m�prisaient et le pourchassaient. C'�tait un instinct profond, o� l'horreur de la paresse, de l'indolence, de la sensualit�, de l'inculture et du paganisme dressait une barri�re infranchissable entre eux et ces ��serpents rouges�� se glissant, silencieux, invisibles, entre les arbres de leur for�t imp�n�trable dans les profondeurs de laquelle ne pouvaient se perp�trer que les pires abominations. �a ne s'arrangerait pas, �a ne s'arrangerait jamais et �a ne ferait qu'empirer.</p><p>Pour quelques p�res p�lerins, pleins de douceur et d'illusions qui avaient partag� avec les Indiens aussi d�munis qu'eux la dinde aux myrtilles du Thanksgiving, pour un John �liot, anglican, qui avait �t� �vang�liser les Wapanoags, pour un g�n�reux Roger Williams, citoyen de Salem, qui, banni par ses intol�rants coreligionnaires pour ses ��opinions nouvelles et dangereuses��, dut s'enfuir dans une temp�te de neige et chercher refuge chez un Indien de ses amis parmi lesquels il hiverna avant d'aller plus au sud fonder � Rhode Island, dans la baie de Narragansett, la plantation de Providence o� toutes les opinions religieuses �taient admises, pour ces quelques fous d�sireux d'appliquer les principes charitables de leur foi chr�tienne et de vivre dans la libert� de conscience qu'ils �taient venus chercher jusque-l�, demeuraient une bonne centaine de mille de croyants, que r�vulsait et effrayait la pr�sence de l'Indien, et qu'ils pr�f�raient oublier, sauf quand elle se rappelait � eux de sanglante fa�on. Car ils �taient vraiment pacifistes, ces pieux Anglais. Ils �taient venus sans aucune id�e d'oppression sur l'indig�ne, ni de pillage. Tout ce qu'ils demandaient c'�tait de ne pas voir les pa�ens qui r�daient sur la Terre que le Seigneur leur avait accord�e et de pouvoir y prier en paix selon leurs lois.</p><p>Joffrey de Peyrac �tait fran�ais. Cette diff�rence faisait sa force et le d�signait aujourd'hui comme arbitre entre deux mondes aux conceptions et croyances oppos�es.</p><p>Les Anglais aimaient en lui une aventure d'immigration qui ressemblait � la leur. La plupart de ceux qui avaient fond� ces �tats anglais depuis la Virginie jusqu'au Maine, n'�taient pas des gueux ni des fonctionnaires d�pendant du roi comme en Nouvelle-France. C'�taient des bourgeois, des gens ais�s, des nobles. Ils �taient partis avec leurs familles, leurs biens, leurs serviteurs et souvent une charte royale qui garantissait leur ind�pendance quasi souveraine.</p><p>Le gentilhomme fran�ais, prenant en charge pour le d�velopper un territoire disput�, mais peu peupl�, s'assurant les alliances des uns et des autres pour s'y maintenir en paix, leur ressemblait comme un fr�re et pr�figurait la position que, sans se l'avouer, ces colonies disparates, de confessions ennemies, mais d'une m�me �me pionni�re, pratiquant une certaine d�sinvolture vis-�-vis de Londres, r�vaient un jour d'obtenir�: l'ind�pendance.</p><p>Ang�lique, avec son intuition f�minine, sentait le courant sous-jacent d'une fa�on plus nette. Un espoir prenait vie. Car pour eux et surtout pour ses nouveau-n�s, si �tranges encore et si importants d�j�, elle ne pouvait s'emp�cher de chercher en quel monde il leur serait donn� de vivre. Et pour l'instant, leur avenir ressemblait � cette nacelle sans attache, mais o� venaient se rejoindre les sp�cimens des peuples tourment�s qui avaient jet� l'ancre aux rives du Nouveau Monde. Avec, en toile de fond, la masse agit�e des tribus indiennes.</p><p>Tandis que les deux hommes continuaient leur promenade, elle �voquait leurs escales.</p><p>Ils n'avaient fait que passer au large de Boston et entrevoir en arri�re-fond de la ville qui avait l'air d'une grande champignonni�re avec son amoncellement de toits pointus, le sommet lointain du Massaposset, la Grosse Montagne, � laquelle l'�tat devait son nom d�form�, le Massachusetts. Boston, fille de Salem et habit�e de la dure ambition d'�tre plus intransigeante, plus active, et plus �lue du Seigneur que sa m�re...</p><p>Jofrrey de Peyrac en r�servait la visite pour un autre voyage. Il y connaissait trop de monde pour ne pas �tre oblig� d'y s�journer longtemps.</p><p>Ils avaient fait escale dans le minuscule �tat du <emphasis>Rhode Island and Providence Plantations, </emphasis>lui aussi issu de Salem, mais d'un tout autre esprit, si l'on consid�rait que Roger Williams, jeune pasteur plein d'id�al et voulant faire respecter la libert� des consciences, avait d� s'enfuir, et avait fond� � l'abri des m�andres de la Narragansett Bay une ville g�n�reuse, ouverte � toutes les confessions�: Providence.</p><p>Dans l'embouchure du fleuve Hudson, <emphasis>Yatcho </emphasis>et <emphasis>Vlie-Booten </emphasis>menaient un ballet anim�, ces petits b�timents vigoureux �tant aussi en usage pour les colons des rives du fleuve qui remontaient jusqu'� Orange, dans le Nord, � l'entr�e de la vall�e des Iroquois, que pour l'Oc�an o�, apr�s avoir cabot� d'�le en �le et de baie en baie, ils pouvaient aussi bien se lancer vers l'Europe. De soixante � cent tonneaux, ils venaient des canaux de Hollande o� l'eau est le chemin pour rentrer � la maison.</p><p>La Hollande dominait encore dans la faconde et la jovialit� de New York, petite ville gaillarde, goulue, moins importante que Boston, mais tr�s cosmopolite et qui n'oubliait pas qu'avant d'avoir �t� rebaptis�e du nom du fr�re du roi d'Angleterre, le duc d'York et d'Albany, elle avait �t� la Nieuwe-Amsterdam des N�erlandais.</p><p>On y voyait briller sur le ciel des chemin�es en tuiles de Delft. New York, et les rives de l'Hudson jusqu'� Orange-Albany o� l'on parlait plus d'une douzaine de langues�: hollandais, flamand, wallon, fran�ais, danois, norv�gien, su�dois, anglais, irlandais, �cossais, allemand, et jusqu'� de l'espagnol et du portugais, parl�s par des communaut�s de juifs qui avaient fui, du Br�sil, les b�chers de l'inquisition espagnole. Ces juifs essaimaient au Connecticut et � Rhode Island et apportaient avec eux la joaillerie, l'habitude de l'or et des investissements d'affaires.</p><p>Et si, de l'autre c�t� de l'estuaire, les habitants du New Jersey, install�s dans les grosses maisons de pierres brunes des anciens colons su�dois, affichaient un puritanisme si outr� qu'un enfant de plus de seize ans qui jurait devant ses parents �tait passible de la peine de mort, l�, au moins, dans les rues de New York, on voyait des couples s'embrasser tout bonnement, � l'occasion.</p><p>Molines s'y �tait fait construire une habitation de briques en tous points semblable � celle qu'il avait occup�e en Poitou, lorsqu'il g�rait les domaines des Plessis-Belli�res, au carrefour des terres des Sanc� de Monteloup et de celles des Rambourg.</p><p>Il avait fait venir sa fille et son gendre, ses petits-enfants, ceux-ci d�j� habitu�s � vivre dans les rues o�, selon une coutume hollandaise qui veut que les enfants soient libres comme des oiseaux et ne g�tent pas, par leur pr�sence turbulente, le calme du logis et les beaux parquets cir�s, avaient d�j� une allure moins chafouine que leurs parents au m�me �ge. L'intendant Molines �tait chez lui � New York. Il pr�tendait qu'un de ses a�euls avait �t� parmi les compagnons de Peter Minuit, le Wallon qui, pour le compte de la Hollande, avait achet� aux Indiens manhattes pour soixante florins la presqu'�le du m�me nom, Man-Hat-Ta, qui signifiait ��terre c�leste��. Il avait donc trouv� de la parent� et des associ�s qui n'attendaient que lui.</p><p>Les papiers que lui avait remis, frapp�s de son sceau, le roi de France, continuant � lui donner les pleins pouvoirs en toute circonstance, quoique huguenot, lui avaient permis de faire sortir de France bien des personnes de ses amis menac�es et � lier avec ceux qui y demeuraient des r�seaux de n�goce qui pourraient, au cas o� la situation des r�form�s fran�ais s'aggraverait avec la r�vocation de l'�dit de pacification, devenir r�seaux d'�vasion.</p><p>Il �tait en parfaite sant� et plus actif que jamais.</p><p>Et l� aussi, � New York, on les avait press�s de venir s'installer. Leur place �tait l�, leur disait-on, et ils sauraient donner une bonne impulsion aux Fran�ais qui, pour la plupart, v�g�taient.</p><p>��Mais pourquoi�?�� se demandait Ang�lique.</p><p>Le p�riple au contraire lui laissait, malgr� les tentations certaines d'une vie moins rude et plus s�re que celle qu'ils avaient choisie, une certitude quant � leur go�t d'ind�pendance, un besoin qui leur �tait propre � tous deux de se garder, au moins dans leur position ext�rieure, une solitude qu'elle sentait comme une n�cessit�. Le monde, les hommes, la soci�t� des hommes, leurs lois iniques, leurs principes archa�ques, leurs id�es toutes faites, les avaient s�par�s. Elle en gardait une m�fiance et une peur qui renaissaient chaque fois que l'agitation et l'intrigue humaines paraissaient menacer cet amour � peine sauv�, miraculeusement rendu, renaissant, mais pour lequel, � mesure qu'il se fortifiait et qu'elle en go�tait le prix inestimable, elle tremblait, consciente d'un tr�sor qu'elle �tait peut-�tre, se disait-elle parfois en regardant autour d'elle, la seule femme � poss�der sur Terre.</p><p>Malgr� tous ses charmes, l'hiver pass� � Qu�bec dans la fi�vre s�duisante des mondanit�s fran�aises lui avait �t� une bonne le�on.</p><p>Aussi, chaque fois que, happ�e par les enchantements des voyages, des visites, du plaisir des rencontres, elle y participait avec toute la fougue et l'entrain de sa nature sociable et qui avait le go�t de la f�te���deviser, rire, danser, qualit�s spontan�es que le roi avait senties chez elle et qu'il appr�ciait hautement��, tr�s vite d�sormais, elle aspirait � retrouver la solitude ��avec lui��, de la mer ou de la for�t, comme le refuge, le lieu pr�serv�, o� elle pourrait rassembler ses forces afin de faire face au danger, tapi pour elle derri�re des sourires et des empressements, et que trop souvent elle n'avait pas su discerner � temps. Un autre aspect de sa nature lui conseillait ce retrait, le m�me qui la jetait enfant sous les arbres des bois imp�n�trables, avide d'�chapper � toute voix humaine et tout regard, et ne pouvant supporter comme seule compagne que la sorci�re M�lusine qui lui r�v�lait ses secrets, inconnus des ��autres��.</p><p>Dans leur existence actuelle, les rives pionni�res du Maine et de la baie Fran�aise, et surtout le no man's land de l'arri�re pays, trop vaste, trop d�sert pour faire encore l'enjeu d'une guerre entre les deux puissances qui l'encadraient par leurs possessions, la France et l'Angleterre, ce pays de montagnes et de lacs, difficile � p�n�trer, au centre duquel se trouvait Wapassou, remplissaient ce r�le de les retirer � l'�cart, de les dissimuler � tous, au moins pendant une saison�: l'hiver.</p><p>� condition d'avoir une solide palissade et des armes pour parer � toute �ventualit�, des magasins bien pourvus de vivres, et bien garnis de bois pour les �tres et les po�les, ils pouvaient se dire qu'� Wapassou, pendant les mois d'hiver, ils �taient � labris du monde et de ses querelles, ce qui �tait infiniment reposant, et b�n�fique pour la sant� de leur amour.</p><p>Joffrey avait reconnu, dans les longues conversations qu'ils avaient le temps d'entreprendre, qu'il partageait ces m�mes r�actions et d�sirs, ceux d'�tre seul ��avec elle��, d'�chapper un temps � la pression industrieuse et surtout d�sordonn�e des humains, encore qu'il ma�tris�t avec plus de sang-froid qu'elle leur intrusion agit�e ou d�bilitante. Sa forteresse int�rieure �tait de bronze. Elle l'en jalousait presque et s'en inqui�tait dans la crainte de le d�couvrir inaccessible, et qu'il lui �chapp�t. Alors il pr�tendait en riant qu'elle �tait sa seule faiblesse seule capable d'�branler la forteresse de bronze ce qui prouvait qu'elle �tait beaucoup plus forte que lui puisque, du bout du doigt, elle pouvait faire �crouler les colonnes de ce temple int�rieur. Elle ripostait qu'elle ne le croyait pas et qu'il avait prouv�, lui, qu'il pouvait r�sister � tout.</p><p>��Non, pas � tout, murmura-t-il en l'enla�ant dans ses bras forts, dans une �treinte jalouse et passionn�e, en la couvrant de baisers exigeants, l'�treignant avec une brusque fr�n�sie, o� elle sentait passer, en �cho de sa propre angoisse de le perdre, la n�cessit� qu'il avait d'elle, et c'�tait surprenant et d�licieux � percevoir, venant de lui.</p><p>Elle jetait ses bras autour de sa nuque chaude et dure qui portait sans faiblir, sans plier, la charge de multiples desseins, et d'autant d'existences dont il assurait la vie et la survie.</p><p>Consid�rant ce qu'elle savait de la vie de Joffrey, Ang�lique se mettait � r�ver de lui. � plusieurs reprises, stup�faite de ce qu'elle d�couvrait de sa personne, elle s'�tait dit�:</p><p>��Je ne le connais pas�! Il est trop vaste, trop grand�! Il me cache trop de lui�!��</p><p>Mais quelle pr�tention de vouloir tout conna�tre d'un �tre�! Cela n'existe pas. Il reste toujours un pan d'inconnu. Sa tendresse et son admiration croissaient en proportion du myst�re. Sa crainte aussi.</p><p>Elle essayait de le rapprocher d'elle par d'autres images. C'�tait le m�me homme qui lui murmurait de si folles paroles d'amour, qui s'emparait d'elle dans la nuit comme si elle avait �t� le plus pr�cieux tr�sor du monde et le seul qu'il redoutait de perdre.</p><p>Un jour, � Qu�bec, Mme de Castel-Morgeat lui avait fait remarquer avec un m�lange d'envie et de nostalgie�: ��Il vous regarde sans cesse.��</p><p>Et elle devait se souvenir que c'�tait le m�me homme, responsable d'un empire, qui lui avait dit un jour, � elle, femme�: ��O� vous irez, j'irai�; o� vous demeurerez, je demeurerai��, d�posant � ses pieds, et pr�t � abandonner, si elle l'en priait, cet empire qu'il ne semblait avoir pris la peine d'�difier que pour elle.</p><p>Ce qui ne l'emp�chait pas d'investir dans tout ce qu'il entreprenait talent, passion et go�t de la r�ussite, apportant � chacune de ses t�ches un soin m�ticuleux, � chacun de ses r�les les vertus exig�es. Ma�tre � bord d'un navire, il ne passait pas outre � la dure discipline qui permet � un �quipage de traverser les �preuves des navigations. Il l'avait parfois effray�e, inqui�t�e. Elle s'�tait sentie sans pouvoir sur cet �tre d'acier. Mais c'�tait le m�me homme, seigneur d'Aquitaine, qui lan�ait la mode � Qu�bec, choisissait avec soin parmi les marchandises venues d'Europe les pr�sents � offrir aux dames ou aux ��puissances�� � circonvenir, celui qui avait dit � Honorine�: ��Je suis votre p�re��, mais aussi qui avait poursuivi Pont-Briand � travers le d�sert glac�, pour le tuer en duel, ce qu'elle n'arrivait pas encore � lui pardonner, non pas � cause de Pont-Briand, mais pour la peur qui l'avait tenaill�e plusieurs jours � la pens�e de ne pas le voir revenir. Le m�me qui br�lait son fort de Katarunk avec toutes ses richesses pour le prix du sang des chefs iroquois assassin�s, et qui, il n'y avait gu�re, � Salem, avait couru s'agenouiller devant la maison des quakeresses magiciennes en les suppliant de venir sauver ��sa femme et ses enfants bien-aim�s��.</p><p>�trange homme, �tranger par bien des faces qui lui demeureraient toujours impr�visibles.</p><p>Mais ne l'�tait-elle pas non plus pour lui�? Parfois�?</p><p>Certain jour, comme elle se reposait sur le balcon du premier �tage du ch�teau arri�re, car c'�tait un jour venteux, des voix lui parvinrent de la chambre des cartes. Elle reconnut, au milieu d'onomatop�es gutturales, Joffrey de Peyrac et Colin Paturel qui interrogeaient les Noirs d'Afrique que le comte avait achet�s sur le march� tr�s fourni de Rhode Island.</p><p>Ang�lique s'�tait �tonn�e de voir son mari aller par les quais et les places de Newport, le port de ce petit �tat dont la capitale s'appelait Providence, en examinant les ��lots�� d'esclaves.</p><p>Avec curiosit�, par la porte entrouverte, elle examinait le groupe que formaient, dans la p�nombre de la cabine, les sombres enfants d'Afrique, assis par terre aux pieds de Joffrey de Peyrac et de Colin Paturel.</p><p>Il y avait un homme assez petit qui devait �tre un indig�ne de la for�t vierge, car il �tait trapu avec des traits plus accus�s, et pr�s de lui une femme enceinte qui aurait pu �tre son �pouse�: une tr�s grande n�gresse, tr�s belle, et son fils d'environ dix ann�es. Un homme de belle prestance qui, � la fa�on dont il parlait le fran�ais, devait venir des Petites Antilles o� l'on avait commenc�, depuis plusieurs d�cennies, d'importer des Noirs pour remplacer les Indiens esclaves disparus.</p><p>Colin s'entretenait avec la grande femme dont il semblait comprendre le dialecte et traduisait � Joffrey quand celui-ci, qui suivait en partie, h�sitait.</p><p>Elle voyait dans le clair-obscur mouvant, dont le balancement du navire changeait � son gr� les zones de clart� et d'ombre, ces deux visages d'hommes, tellement diff�rents, le profil de Joffrey, abrupt, l'arcade sourcili�re abritant le regard attentif, p�n�trant, qui devinait au del� des mimiques, des expressions ou des paroles, la pens�e de l'interlocuteur et, pr�s de lui, la tignasse blonde de Colin, sa barbe en broussaille, ses �paules massives. Lorsqu'il �tait en mer, il se d�partait d'une certaine lourdeur qu'il avait � terre, dans son r�le de gouverneur, et l'on se souvenait que, depuis l'�ge de mousse, il n'avait cess� de courir les mers comme beaucoup de Normands.</p><p>Elle se prit � regarder son mari qui ne se savait pas observ� par elle, avec une curiosit� et un ravissement sans mesure. Elle aimait son profil pench�, le mouvement de ses l�vres quand il parlait et les gestes de ses mains qui �taient un langage.</p><p>Elle percevait qu'il s'entretenait avec ces pauvres Noirs du bout du monde, dans le souci d'offrir � leurs existences d�truites un sort qui leur par�t acceptable.</p><p>Elle aussi avait envie de le regarder sans cesse.</p></section><section><p><strong>Chapitre 16</strong></p><p>��Croyez-vous que Kouassi-B� va se marier avec la grande Peul noire�? demanda S�verine, tandis qu'un jour de chaleur, elles d�gustaient � l'ombre de la tente des sorbets aux fruits, miraculeusement sortis des cuisines de M. Tissot.</p><p>Ang�lique s'arr�ta, la cuill�re suspendue � mi-chemin des l�vres, puis, apr�s r�flexion, s'exclama�:</p><p>��Mais alors, ce serait dans cette intention qu'ils en ont fait l'acquisition au march� de Newport�?</p><p>��Ce me semble�! Ne le pensez-vous pas�?</p><p>Ang�lique reposa sa cuill�re sur la soucoupe d'une finesse transparente, toujours ces porcelaines de Chine qu'on ne trouvait qu'en Nouvelle-Angleterre.</p><p>��Joffrey ne me dit jamais rien�! Il ne m'explique jamais rien�! Il me croit devenue trop sotte et embrouill�e par la maladie pour suivre les n�uds compliqu�s de ses tractations commerciales ou autres�!</p><p>La jeune Berne en applaudissant presque se mit � rire comme si elle n'avait jamais rien ou� de plus dr�le que ce mouvement d'humeur d'Ang�lique.</p><p>��Tout d'abord, vous n'�tiez pas malade le jour o� il les a achet�s. Seulement enceinte et cela se voyait � peine et nous n'�tions pas encore arriv�s � New York�! Ensuite, vous me dites souvent vous-m�me que les fils et les trames des combinaisons de M. de Peyrac sont si compliqu�s, machiav�liques et habilement nou�s, qu'une araign�e elle-m�me ne s'y retrouverait pas et que vous pr�f�rez ne pas tout savoir... Enfin, vous-m�me, ch�re dame Ang�lique, mettez-vous si facilement au courant votre entourage de toutes les id�es qui vous passent par la t�te�? J'ai entendu aussi M. de Peyrac prof�rer la m�me plainte que vous.</p><p>��Je me rends, admit Ang�lique. Tu es la sagesse m�me, petite S�verine. Le mieux, lorsque je m'�tonne de ses actes, serait d'y r�fl�chir et d'en comprendre l'intention ou, � la rigueur, de lui en demander l'explication, si l'occasion s'en pr�sente.</p><p>En v�rit�, elle avait �t� troubl�e, pour ne pas dire choqu�e, de suivre de loin les all�es et venues de Joffrey qui passait lentement, suivi de Kouassi-B�, de deux Espagnols en armes, � son habitude, mais aussi du capitaine hollandais du bateau n�grier et de deux personnalit�s de la plantation de Providence qui le recevaient, parmi la ��marchandise�� noire, assise et divis�e par lots, sur les quais.</p><p>Avec le comte d'Urville et quelques amis de l'endroit, elle attendait qu'on leur serv�t � manger � la terrasse d'un bel estaminet dont l'enseigne s'ornait d'un superbe ananas qu'on venait de suspendre, fra�chement arriv� des �les, et dont le parfum enivrant et d�licat avait de quoi faire r�ver aux plages les plus blanches et � des cieux des plus limpides, aux cocotiers dans le vent et aux papillons comme des gemmes sur des fleurs rouges d'hibiscus.</p><p>Non sans malaise, Ang�lique avait suivi des yeux la d�marche de Joffrey qui s'arr�tait, examinait, faisait lever un ou deux esclaves pour les interroger. De loin, elle en ressentait un frisson dans le dos, tant cela lui rappelait le batistan de Candie ou d'Alger. En tant qu'ancienne esclave de la M�diterran�e, elle estimait qu'il fallait vraiment �tre anglais, de ces �liens anglo-saxons du Nord qui n'ont aucune id�e du vrai commerce de la main-d'�uvre servile, pour s'�tre imagin� qu'on pouvait faire des Noirs africains des travailleurs de force.</p><p>En M�diterran�e, l'on recherchait pour les gal�res des Turcs, des Circassiens ou des Russes du Sud, et toutes les vari�t�s de chr�tiens. Mais il �tait connu que l'homme noir, m�me le plus vigoureux, ne r�sistait pas deux semaines au r�gime de la chiourme. Pour cette raison, sur les march�s des �chelles du Levant, on n'achetait de n�gres que quelques femmes pour les harems et des enfants, pour en faire des eunuques ou des objets de plaisir aupr�s des pachas et des princes.</p><p>Cependant, force lui �tait de constater que le march� de travailleurs noirs en direction des �les de la mer des Cara�bes o� on avait commenc� � les faire venir depuis un demi-si�cle, afin de remplacer les esclaves indiens disparus, pour le travail de la canne � sucre et, en g�n�ral, la culture, prenait de l'extension, et elle en avait d�j� vu l'activit� � La Rochelle.</p><p>Mais ici, dans le port de la plus petite colonie anglaise du Nord am�ricain, en cette ville de New-port, b�tie � l'extr�mit� de la grosse �le Aquidneck, baptis�e par le d�couvreur Verrazzano �le de Rhodes en l'honneur des chevaliers de Saint-Jean-de-J�rusalem qui, la m�me ann�e, en 1523, vaincus par les Turcs en M�diterran�e, devaient quitter leur fief de Rhodes et se r�fugier � Malte, cette �le qui, comme un bouchon, fermait la vaste baie compliqu�e d'�les et de presqu'�les de Narragansett, au fond de laquelle s'�difiait Providence, Ang�lique ne s'�tait pas peu �tonn�e de d�couvrir en ce petit coin de terre unique, l� o� on lui avait dit que Roger Williams avait introduit la coutume, devenue loi, de la libert� de pens�e et d'expression, le plus actif et florissant march� d'esclaves.</p><p>Apparemment, aucun illogisme dans ce fait.</p><p>Le g�nie spirituel de la <emphasis>Providences Plantation and Rhode Island </emphasis>avait �t� d'�tablir la libert� de pens�e.</p><p>Son g�nie commercial avait �t� de comprendre qu'� mi-chemin entre les terres pauvres du Nord et celles riches du Sud o� le moindre lopin de terre �tait aussit�t transform� en champ de tabac, et qui manquait de main-d'�uvre, le plus lucratif des commerces serait de leur en fournir.</p><p>Les gens du Massachusetts les jalousaient pour avoir eu avant eux cette id�e g�niale. Mais la <emphasis>Rhode Island </emphasis>�tait mieux plac�e pour organiser ce trafic. Sur ses bateaux construits dans ses chantiers navals, elle allait chercher des esclaves en Afrique, ou dans les �les des Indes occidentales, r�exp�diait ces derniers d�j� bien dress�s au travail de la culture en Virginie, vendait les Africains aux Cara�bes, recevait en �change m�lasse, sucre et tabac, fabriquait du rhum, chargeait tous ces produits vers le Massachusetts et Terre-Neuve, en ramenait vins fran�ais et colifichets de Paris, qui repartaient vers les �les, et de la morue sal�e en barils, qui serait vendue au Portugal, avant que les navires ne pointent � nouveau vers les c�tes d'Afrique.</p><p>Newport commen�ait � d�passer en importance Boston et de loin New York.</p><p>La ville �tait si riche qu'on y avait lev� un imp�t de trois <emphasis>thalers </emphasis>par habitant qui servait � paver les rues.</p><p>Et c'�tait vrai qu'on y mangeait des ananas et des fruits des �les, en plus d'une abondance de clams � coquilles tendres et d'hu�tres petites ou grosses, vertes, bleues, or, cr�me ou couleur de nacre et d'argent, d�gust�es sous toutes les formes�: crues, en chaudr�e, en rago�t, en <emphasis>pie, </emphasis>enferm�es entre deux cercles de p�te, ce que les Fran�ais appelaient ��tourtes��.</p><p>Ces agapes ne lui suffirent pas � se r�concilier avec l'endroit et sans pouvoir s'en expliquer � elle-m�me la raison, elle ne souhaita pas conna�tre Providence, la capitale o� l'on pouvait discuter de toutes les th�ologies sans s'�triper, et qui �tait consid�r�e quasiment comme la ville sainte du nouveau continent.</p><p>*****</p><p>Son entretien avec S�verine lui rappela qu'il lui faudrait aussi recevoir le pauvre Nathana�l de Rambourg puisque le hasard avait remis sur leur route ce gar�on de vingt ans qu'elle avait connu tout jeune, lorsque, enfant, il venait jouer au ch�teau avec Florimond et Cantor.</p><p>S�verine et elle profit�rent d'une escale pour le convier � bord de <emphasis>L'arc-en-ciel. </emphasis>Il monta avec gaucherie l'�chelle de coup�e. Il ne devait pas avoir le pied marin.</p><p>On pouvait noter par contre qu'il avait proc�d� � des changements dans sa v�ture, s'�quipant d'une redingote de drap tabac � revers de manches et rabats de poches soutach�s de passementeries dor�es, d'un col blanc soulign� de dentelle avec cordon de soie amarante � glands frang�s, d'une paire de souliers � rosettes d'un cuir plus fin que ses gros brodequins � boucles d'acier, dont la semelle b�illait presque. Il avait d� faire ces emprunts parmi ses amis de l'�le James.</p><p>�tait-ce d'avoir retrouv� un peu du cadre de sa vie ant�rieure de petit nobliau fran�ais qui l'avait incit� � ces recherches d'�l�gance�?</p><p>��� moins que ce ne soit pour mes beaux yeux�? disait S�verine avec un rire fanfaron.</p><p>� demi assise contre les matelas d�bordant du hamac, la petite Rochelaise s'accoudait famili�rement aux coussins qui soutenaient Ang�lique qu'elle avait aid�e � se redresser pour recevoir le visiteur et elle plantait ses belles dents blanches dans une pomme avec une d�cision sensuelle et gaie. Elle avait voulu �tre l�, car c'�tait elle qui l'avait amen� la premi�re fois � Salem, l'avait encourag� � les suivre jusqu'� la baie Fran�aise, et elle commen�ait � le consid�rer comme son bien.</p><p>��Il est un peu ben�t, mais il est beau gar�on�! Non, il n'est pas beau gar�on, se ravisait-elle, mais il me pla�t...</p><p>D'un �il implacable, et tout en croquant avec un bel app�tit de vivre et une d�sinvolture affect�e sa pomme rouge des vergers de Salem, elle le regarda s'avancer sur le parquet bien bross� du pont sup�rieur, saluer � la fran�aise, baiser la main d'Ang�lique et r�pondre en termes courtois et pr�cis aux questions qu'elle lui posait sur sa situation et sur sa sant�. En r�sum�, il allait bien. En ce qui concernait sa bonne sant�, il ne lui retourna pas l'interrogation et Ang�lique finit par se dire qu'il y avait au moins une personne dans son entourage qui n'avait pas entendu parler de la naissance de ses jumeaux, de sa presque mort, et qui ne s'�tait pas fait de souci pour leurs vies menac�es. Le jeune huguenot resta debout malgr� les propositions de s'asseoir qu'on lui adressa. Il avait sans doute pr�par� � l'avance et r�p�t� en lui-m�me ce qu'il souhaitait exposer � Mme de Peyrac, quand il la verrait, car au bout de quelques secondes, il se lan�a dans son discours sans attendre qu'elle l'y convie.</p><p>D�cid�ment, il �tait fort jeune, ce Nathana�l, et sa grande taille trompait sur sa maturit�. Il ne paraissait toujours pas soup�onner la disparition de sa famille. Ce qui le pr�occupait, c'�tait ce qui s'�tait pass� entre lui et Florimond et qui, apparemment, n'avait cess� de le tourmenter, le dilemme demeurant aussi pr�sent � son esprit que s'il avait encore quatorze ans. Des inconforts d'une aventure dont il aurait pu �tre marqu� par les fatigues, la rudesse de la vie en mer, la frugalit� des repas dont ils devaient se contenter ou les affres du mal de mer, l'appr�hension de l'inconnu car ni l'un ni l'autre de ces jeunes gar�ons ne savait ce qui les attendait de l'autre c�t� de l'Oc�an, Nathana�l de Rambourg ne semblait retenir que la d�ception que lui avait caus�e ce qu'il appelait ��l'amoralit� sans scrupules de Florimond��.</p><p>��Il �tait un peu fou, ce Florimond�! d�clara-t-il, et j'ai pu en faire constat en traversant les emb�ches de notre voyage. Paillard et superstitieux comme tous les catholiques, naturellement�! Et puis, quelle l�g�ret� et quelle amoralit� dans les choses de l'amour�!</p><p>Ang�lique demeurait un peu surprise, voire l�g�rement choqu�e de constater chez le jeune Rambourg de telles r�ticences � l'�gard de son complice de fuite et ami d'enfance, Florimond de Peyrac.</p><p>� vrai dire, lors de sa premi�re visite, elle avait vaguement senti en lui une ombre de froideur, mais en cette matin�e m�morable o� le pauvre Nathana�l s'�tait pr�sent� tel un revenant du Poitou et d'un pass� qu'elle s'effor�ait d'oublier, elle avait d'autres pr�occupations que de s'interroger sur le d�saccord des deux adolescents, des enfants plut�t qu'ils �taient alors � l'�poque o� ils s'�taient enfuis de France et s'�taient lanc�s dans cette folle aventure dont les p�rip�ties ne pouvaient gu�re �tre sans danger pour leur jeune �ge et sans risques de d�sillusion ou d'amertume.</p><p>Certes, Florimond qui, � treize ans, avait travers� bien des hasards et servi comme page � Versailles, avait acquis une souplesse de caract�re et une vivacit� d'adaptation que ne poss�dait pas son compagnon. Cependant, Ang�lique envisageait difficilement que quiconque avait �t� l'ami de Florimond et s'�tait laiss� prendre une fois � son charme, avait pu s'en d�tacher pour une quelconque raison et ne pas lui vouer jusqu'� la mort une amiti� aussi admirative qu'�ternelle.</p><p>Tout en �coutant la diatribe du jeune gentilhomme poitevin, elle le revoyait, son Florimond, comme �mergeant d'une vie qui lui paraissait totalement �trang�re. Avait-elle r�ellement v�cu avec lui ces jours de peur�? Il �tait courageux, le jeune Florimond�! En d�pit des menaces qui pesaient sur eux et des d�sagr�ments qu'on leur infligeait, son regard noir demeurait all�gre et l'on sentait qu'il n'accorderait qu'avec r�pugnance et qu'en toute derni�re extr�mit� sa part � la tristesse. Mais un soir, il lui avait dit�:</p><p>��M�re, il faut partir�! Je veux rejoindre mon p�re.��</p><p>Et ne pouvant la sauver, elle, il s'�tait enfui, entra�nant avec lui ce m�me Nathana�l qui aujourd'hui se trouvait devant elle et d�blat�rait contre lui.</p><p>��Ce gar�on que je croyais mon ami s'est r�v�l� d'un cynisme effrayant, expliquait Nathana�l de Rambourg en secouant sa longue chevelure de fille qui donnait quelque gr�ce � son visage osseux. Il pr�tendait qu'il avait plus appris � la cour sur la perversion de la vie que parmi les brigands, plus trouv� de noirceur d'�me et d'esprit chez les clercs que chez de grossiers matelots. Et il osait affirmer que c'�tait vous, sa m�re, et surtout par votre exemple, que c'�tait vous, madame, qui lui aviez enseign� par votre vie o� se tenaient vraiment la vertu et l'h�ro�sme, qu'il n'oublierait jamais la le�on qu'aucun magister dans les coll�ges ne pouvait inculquer, car aucun livre �crit ne valait ce livre de la vie, les textes religieux ou philosophiques qu'il avait parcourus apprenant plut�t � l'homme, selon lui, ce qui peut causer la perte de son �me et de sa vie incarn�e qui est pourtant un fort beau don car, disait-il���et comment, madame, pouvais-je ou�r sans fr�mir de tels propos�?���tous les livres, et surtout religieux, sont con�us pour pr�parer l'�tre humain � tomber dans un pi�ge terrible, pi�ge de la mort o�, son �me et son esprit �tant endormis par le poison des doctrines fallacieuses et des commandements dits ��venus de Dieu��, les enseignements contribuaient � livrer ce corps vivant, pieds et poings li�s, � l'immolation la plus pr�coce, l'extermination la plus in�vitable, la descente au tombeau la plus rapide, la disparition de cette Terre et de la m�moire des hommes la plus compl�te, que ce soit par le couteau, le fer, le feu ou la corde. Car, toujours d'apr�s sa philosophie, Florimond, votre fils, estimait que l'application des Commandements et le respect de la vertu que la tradition nous enseigne et nous conseille d'observer, entra�nent immanquablement guerres, crimes, condamnations, m�chancet�, haine�!</p><p>��Ah�! Que ne racontait-il pas�? g�mit le pauvre Nathana�l en portant les mains � ses oreilles comme si n'avaient cess� d'y corner toutes ces ann�es pr�c�dentes les paroles du bavard Florimond. Il pr�tendait que mon innocence et ma trop s�v�re garde de tout p�ch� nous plongeaient, lui et moi, dans les plus grands p�rils, attirant vers nous les malveillants r�dant alentour, �veillant en chacun rencontr� le criminel qui y sommeille, alors que lui, disait-il, ayant appris par l'exp�rience et par son flair � reconna�tre le bien dans l'homme et qui est rarement l� o� on le dit �tre, il savait que l'important, ce n'�tait pas d'�viter la rencontre du mal, mais de le choisir.</p><p>��Choisir�?</p><p>��Oui�! Il pr�tendait que derri�re les apparences du mal, il n'y a pas toujours de mauvaises intentions, ni m�me de franche mauvaiset�. Et il est vrai qu'il a toujours su se d�brouiller et nous tirer des situations les plus �pineuses. Il m'a prot�g� et d�fendu. Par contre, il m'interdisait d'intervenir en rien, me disant que d�s que j'ouvrais la bouche, je doublais les difficult�s qu'il entreprenait d'aplanir, me recommandant de le laisser agir, et surtout de ne pas bouger et de ��demeurer coi dans un coin��. C'�tait sa formule...</p><p>��Je ne sais s'il s'accommodait avec les uns et les autres par des discours ou par des actes, mais il est un fait que nous avons r�ussi la plupart du temps � voyager avec des personnages de bon aloi et qui semblaient se contenter, en paiement de leurs services, d'avoir le plaisir de notre compagnie. Il faut reconna�tre qu'il a su �carter de moi toute peine et tout d�sagr�ment.</p><p>��Alors, de quoi vous plaignez-vous�? demanda Ang�lique qui se f�licitait de pouvoir l'�couter avec patience.</p><p>��Mais... de ses propos r�voltants et, peut-�tre, de ses actes licencieux�! s'�cria Nathana�l avec le courroux d'un pasteur en chaire. Sans scrupules, libertin et ath�e, voil� ce qu'il �tait�! Ce gar�on que je croyais mon ami et partageant, sinon mes croyances puisqu'il n'�tait pas de la religion r�form�e comme moi, mais au moins mes conceptions sur ce que doit �tre la conduite d'un honn�te homme. Il ne cessait de mettre ma foi en danger, et m�me en riait�! C'�tait terrible�!... Comprenez-vous maintenant, madame, ce que j'ai pu souffrir�? Li� � lui et ne pouvant le fuir, je sentais ma foi vaciller sous les coups de ses raisonnements sp�cieux et mon �me sur le point de renoncer � son salut et de sombrer dans les flammes de l'enfer. Ah�! J'ai bien souvent regrett� de l'avoir suivi�! Sans lui...</p><p>��Sans lui, vous vous seriez retrouv� la gorge tranch�e la nuit m�me de votre d�part�! Et br�lant dans des flammes plus r�elles, h�las, que celles hypoth�tiques de l'enfer, l'interrompit Ang�lique qui presque aussit�t regretta sa riposte impulsive.</p><p>Nathana�l, suspendu dans son �lan, la regardait bouche b�e.</p><p>��Que voulez-vous dire�? Balbutia-t-il.</p><p>Ang�lique s'en voulut de n'avoir pas pris plus de m�nagements. Mais il fallait en finir.</p><p>��Je veux dire... H�las�! Mon pauvre gar�on, pardonnez-moi, j'ai pour vous des nouvelles bien cruelles... Je veux dire que la nuit m�me de votre fuite du ch�teau familial, quelques heures apr�s votre d�part, les dragons du roi sont revenus vers Rambourg et le Plessis. Ils ont pris d'assaut votre demeure et y ont mis le feu... apr�s avoir extermin� tous les v�tres... Vous voyez, ajouta-t-elle, qu'un instinct s�r vous a guid� et que vous avez bien fait de suivre Florimond, car vous lui devez d'�tre encore en vie.</p><p>Timidement, S�verine quitta sa place et, s'approchant du jeune homme, le poussa vers un si�ge afin de l'obliger � s'asseoir. Puis elle lui apporta un verre d'un cordial qu'il avala machinalement. Il avait l'expression fig�e de quelqu'un qui ne peut saisir le sens des mots qu'il a entendus.</p><p>Apr�s un silence, il poussa un profond soupir et parut revenir � lui.</p><p>��Et vous dites que Rambourg a br�l�?</p><p>��En partie.</p><p>��Et les terres�?</p><p>��Elles demeurent, �videmment�! Si vous aviez rencontr� ma�tre Molines � La Nouvelle York, il aurait pu vous donner des renseignements, car, � la suite des exactions commises en Poitou contre les protestants, il a pris en charge, m'a-t-il dit, de veiller aux biens r�form�s abandonn�s.</p><p>Il demeura silencieux, songeur ou assomm�, on ne pouvait savoir.</p><p>��Mais alors, fit-il comme comprenant enfin, <emphasis>il faut que je retourne l�-bas prendre possession de mon h�ritage�!</emphasis></p><p>*****</p><p>��Je ne sais de quelle �toffe sont faits ces huguenots, remarqua Ang�lique, lorsqu'il se fut retir� soucieux, mais sans manifester plus d'�motion, et eut regagn� le bord du <emphasis>C�ur de Marie. </emphasis>Le roi de France a peut-�tre raison lorsqu'il consid�re que la religion r�form�e a alt�r�, chez ses adeptes, le caract�re atavique du Fran�ais, qui est sensible et spontan�, et que cela risque de cr�er un �tat dans l'�tat.</p><p>Mais S�verine, contre toute attente, admettait les r�actions de son coreligionnaire. Elle avait moins pris garde aux paroles que Nathana�l pr�tait � Florimond, qu'elle connaissait peu, qu'� la volubilit� et aux tourments de celui qui les rapportait avec une sainte et fougueuse indignation.</p><p>Elle appr�ciait le genre tragique et les hom�lies qui se d�veloppent sur un large registre de lamentations, de plaintes et de revendications.</p><p>��Il faut le comprendre�! Depuis des ann�es il s'est habitu� � vivre sans sa famille. Il se disait peut-�tre de temps en temps�: ��Je les reverrai un jour... Mais quand�?�� Et ils avaient cess� de lui manquer. � supposer qu'il r�alise peu � peu qu'il ne les reverra jamais, cela ne changera pas grand-chose � sa situation pr�sente, surtout si son patrimoine, l�-bas, lui, demeure.</p><p>��Tu as raison. Apr�s tout, c'est vrai, la jeunesse a le c�ur dur. Il est rare qu'elle souffre d'un lien rompu s'il ne se confond pas avec la perte d'une fortune ou d'une pr�sence. Moi aussi, � dix ou douze ans, je suis partie pour les Am�riques et tant �tais-je s�duite par ce projet que je n'ai pens� ni � mon p�re ni � ma m�re, qui pourtant �taient fort bons et nous aimaient tendrement. Je ne sais pourquoi, le souvenir m'en revient souvent depuis quelque temps, moins pour m'�tonner de la distance qui existe entre l'esprit et le c�ur d'un enfant et ceux d'un adulte, que pour m'effrayer du changement, je dirais presque de la d�formation que la vie nous impose. O� est-elle all�e�? me dis-je parfois. O� est-elle partie, o� a-t-elle disparu, cette enfant Ang�lique qui n'avait pas de c�ur mais qui souffrait de tant de choses, inconnues et inexprimables, dont personne autour d'elle n'avait conscience�?</p><p>��Croyez-vous qu'il manque de c�ur et n'aimait pas sa famille�? demanda S�verine qui se mordillait la l�vre et d�couvrait l'envers de ce qu'elle avait cru comprendre cinq secondes auparavant.</p><p>Elle s'�tait lev�e pour regarder s'�loigner la chaloupe qui emmenait le jeune visiteur, puis �tait revenue s'asseoir pr�s d'Ang�lique.</p><p>��Que cherchez-vous, dame Ang�lique�? demanda-t-elle, voyant que celle-ci regardait dans le sac de velours qu'elle emmenait toujours sur le pont.</p><p>��Une lettre�! �coute, S�verine, c'est une lettre que je garde avec moi, parce que j'aime la relire. Elle parle avec une telle sagesse du sentiment d'aimer et une telle v�rit�, que, chaque fois, j'en d�couvre les nuances et le sens nouveau. Il y a un tel emm�lement dans nos attachements humains, contraints ou spontan�s, tant d'obligations auxquelles nous devons nous soumettre sans y consentir de c�ur, que cette lettre nous aide � mettre un peu d'ordre entre nos devoirs et la v�ritable signification du mot aimer que nous employons un peu � tort et � travers.</p><p>�coute...</p><p>Elle lut l'�criture rang�e et r�guli�re qui couvrait une feuille un peu us�e aux plis parce que souvent employ�e.</p><p><emphasis>... Et j'ai d� reconna�tre que nos existences, si dissemblables en apparence et aux buts si contraires, se chauffaient � la m�me flamme qui magnifie tout, qu'elle br�le pour un �tre ou pour la Sainte Majest� de Dieu�: l'amour.</emphasis></p><p><emphasis>Car il y a plusieurs sortes d'amours parmi le monde�: l'amour des �trangers, l'amour des passants, l'amour des pauvres, l'amour des associ�s, l'amour des amis, l'amour des parents... et enfin, l'amour des amants. On est touch� de compassion pour les �trangers quand on apprend que leur pays est opprim� et saccag�. On aime les passants parce qu'ils apportent quelque gain, les pauvres, � qui on donne le superflu, les associ�s car leur perte est dommageable, les amis parce que leur conversation pla�t et est agr�able, les parents parce que l'on en re�oit du bien et que l'on craint d'�tre ch�ti� par eux... Mais il n'y a que l'amour des amants qui p�n�tre le c�ur de Dieu et � qui rien n'est refus�. Cet amour se trouve rarement, il est vrai. Mais c'est le v�ritable amour. Car il ne conna�t pas ses int�r�ts, ni m�me ses besoins. La maladie et la sant� lui sont indiff�rentes, la prosp�rit� ou l'adversit�, la consolation ou la s�cheresse, tout lui est �gal. Et il donne sa vie avec plaisir pour la chose ann�e</emphasis>.7</p><p>S�verine avait �cout�, non sans r�ticence. Elle devinait que l'�pistoli�re devait �tre une ��papiste�� d�vote, une nonne.</p><p>��Moi, je ne suis pas si froide avec les personnes de mon entourage ou de rencontre. Je les aime, affirma-t-elle avec v�h�mence. Cette femme ne vit que pour une seule flamme...</p><p>��L'amour des amants�?</p><p>��Oui�! Et elle est sans doute bien heureuse, car cela n'est pas donn� � tout le monde.</p><p>Honorine passa sa petite t�te sous le bras de sa m�re.</p><p>��Que lis-tu�? Est-ce la mort du mari de la princesse de Cl�ves�?</p><p>��Non. C'est une lettre que m'a envoy�e Mlle Bourgeoys de Montr�al. C'est une religieuse, informa-t-elle S�verine, une nonne papiste comme tu dis. Elle est venue fonder Ville-Marie avec la recrue de M. de Maisonneuve, et y ouvrir une �cole pour enseigner les enfants des colons et des artisans.</p><p>��Je me souviens d'elle, dit Honorine, nous l'avons rencontr�e � Tadoussac avec, dans ses bras, un petit enfant malade qu'elle avait emp�ch� des matelots de jeter � la mer.</p><p>Une fois de plus, Ang�lique s'�tonna de la m�moire surprenante de ce bout de fille.</p></section><section><p><strong>Chapitre 17</strong></p><p>Les r�flexions de Nathana�l parlant de son patrimoine r�pondaient aux pr�occupations de S�verine et, un peu plus tard, elle reprit la discussion.</p><p>��Oh�! Dame Ang�lique, c'est vrai, je veux retourner � La Rochelle. Pourquoi sommes-nous parties�? Moi aussi l�-bas, j'ai un patrimoine. J'aimais ma maison et ses beaux meubles. Nous avions aussi des champs hors les murs et une autre grande demeure � l'�le de R� que les ��papistes�� ont donn�e � notre tante Demuris parce qu'elle s'�tait convertie. Cela est injuste et inique, et nous n'aurions pas d� abandonner nos biens.</p><p>��S�verine, ne venons-nous pas de faire ensemble un beau voyage�?</p><p>��Oui, mais j'en ai assez de tous ces Anglais.</p><p>��Ils appartiennent pourtant comme toi � la religion r�form�e.</p><p>��Ce n'est pas la m�me chose. Et puis nous, nous sommes surtout fran�ais. Les gens de Salem me traitaient de ��papiste�� � cause de mes fa�ons. Grand bien leur fasse�! Je pr�f�re mes fa�ons aux leurs. Ils sont raides comme des piquets. � La Rochelle, j'aurais pu trouver un parti � ma convenance, mais ici, je n'aurai le choix qu'entre d'ex�crables catholiques ou des �trangers. Les jeunes gens r�form�s de Gouldsboro n'ont ni religion ni culture et il y en a d'ailleurs si peu.</p><p>Honorine lui entoura le cou de son petit bras.</p><p>��Ne pleure pas, ma mie S�verine, je t'aime bien�! Qu'est-ce que j'aurais fait sans toi chez les Anglais�?</p><p>S�verine traversait une crise et Ang�lique souhaitait l'en voir remise avant qu'elle retrouv�t, � Gouldsboro, sa famille, son p�re Gabriel Berne, ses deux fr�res Martial et Laurier, sa belle-m�re, la douce Abiga�l, et ses deux demi-s�urs n�es en terre d'Am�rique.</p><p>��On se demande pourquoi les huguenots fran�ais ont �chou� dans leurs entreprises en Am�rique�? C'est � cause de leur attachement au roi et au pays. En effet, pour r�ussir, il n'y a qu'� suivre le chemin de Champlain, un huguenot comme les autres mais qui a abjur�. Devenu catholique, il n'a plus connu que r�ussite et gloire. Tout cela est clair. Abjure ou disparais. Voil� notre lot. Ici ou l�, c'est l'�touffement. Nous ne pouvons survivre hors de notre terre, coup�s de notre royaume. Il y a longtemps que j'ai compris que nous aurions d� rester sur notre sol et garder La Rochelle par les armes.</p><p>��Mais, ma pauvre petite, tes p�res ont voulu le faire avant toi. N'as-tu jamais entendu parler du si�ge de La Rochelle par les arm�es du roi Louis XIII et du cardinal de Richelieu, son ministre�? Demande donc � la vieille R�becca, la seule d'entre vous tous qui ait v�cu ce si�ge, de te raconter comment, jeune femme, elle dut porter en terre ses trois petits enfants morts de faim dans une ville o� il n'y avait m�me plus de cuir � faire bouillir ou � ronger pour survivre. Son �poux avait aussi expir� de faim sur les remparts. Lorsque les protestants de La Rochelle capitul�rent, les rares survivants �taient r�duits � l'�tat de squelettes. Il y a cinquante ans de cela, ce n'est pas si loin...</p><p>Mais, pour S�verine, c'�tait loin, et l'on voyait qu'elle ne pouvait gu�re �voquer la vieille R�becca qu'elle avait toujours connue, rabougrie et rid�e comme une n�fle, sous les traits d'une jeune femme avec des enfants en bas �ge.</p><p>Que lui importait le pass�. C'�tait son pr�sent qui la tourmentait.</p><p>��Nous vivions bien � La Rochelle. Nous avions assez de forces, d'argent et de patience, pour tourner leurs tracasseries. Nous aurions fini par gagner. Pourquoi nous avez-vous forc�s � fuir�? Sans m�me pouvoir emporter, je ne sais pas, moi, un mouchoir, les bijoux de ma m�re qu'elle m'avait laiss�s. Rien. Mon p�re s'est laiss� influencer. Il ne voyait que par vous.</p><p>Elle s'�nervait, retrouvant les expressions enfantines et hargneuses de ses treize ans, �ge auquel Ang�lique l'avait connue. Rencontre qui n'avait pas �t� sans heurts, car, comme � l'instant, elle provoquait les adultes, cachant derri�re des accusations son inqui�tude et le d�sir de comprendre les catastrophes dans lesquelles elle se sentait entra�n�e � l'or�e de sa jeune vie.</p><p>Ang�lique la connaissait bien et savait que S�verine avait d�sesp�r�ment envie d'�tre rassur�e et qu'on lui affirm�t savoir que le monde allait se remettre � l'endroit. Or, c'�tait bien l� une chose qu'elle ne pouvait lui promettre. On pouvait tout esp�rer, mais la folie humaine �tait impr�visible et sans mesure, et l'�quilibre fragile que chacun obtenait � force de combats �tait toujours sur le point de se rompre.</p><p>Elle apercevait Honorine qui jouait avec son Maltais, lan�ant une balle qu'il lui avait fabriqu�e avec une vessie gonfl�e entour�e de cuir. Elle riait aux �clats.</p><p>Honorine qui avait �t� un b�b� entre ses bras au temps o� elle-m�me �tait traqu�e par toutes les polices du royaume. Aujourd'hui o�, pench�e sur les petits princes, cadeau du ciel, elle ne r�vait plus que de les entourer d'une enfance merveilleuse dont ils ne garderaient que de beaux souvenirs parmi les fleurs de Wapassou et les plages de Gouldsboro, des descentes au long des rivi�res et des promenades sur un beau navire, elle ne se pardonnait pas le pass� car c'�tait moins ce qu'elle avait souffert qui l'emplissait d'amertume que ce qu'elle avait d� infliger de souffrances � un si petit enfant, Honorine, par la m�chancet� des hommes.</p><p>��Tu es ingrate, S�verine, dit-elle, et tu parles comme un �tourneau. Il est facile de se plaindre lorsqu'on se trouve � l'air libre, entour� de parents et d'amis pr�ts � vous d�fendre contre les oppressions injustes ou les dangers, par tous les moyens, et par les armes s'il le faut, lorsqu'on sait que l'on va bient�t retrouver les siens, tous en vie, vous attendant avec impatience et amour, devant une soupe aux clams ou une pot�e de choux, qui vous d�fendent des affres de la faim, un toit sur la t�te, si pauvre soit-il, pour combattre le froid, m�me si c'est dans une pauvre chemin�e de galets, dans un coin perdu d'Am�rique. Oui, tu peux alors te plaindre d'avoir �t� spoli�e et regretter des biens auxquels tu �tais attach�e et que tu n'as pu emporter. Oui, tu peux alors d�daigner tous ces tr�sors que tu poss�des ici, et le plus inestimable, celui d'�tre en s�curit�, parmi les membres d'une communaut� qui a la volont� farouche de te d�fendre.</p><p>��Tu ne sais pas ce que c'est d'�tre abandonn�e de tous, d'�tre rejet�e par tous. Tu as bien vite oubli� ou tu n'as jamais compris ce qui te mena�ait lorsque nous avons pris la fuite dans le moment o� cela �tait encore possible, comme les Isra�lites menac�s, la nuit de P�ques, devaient �tre pr�ts � partir <emphasis>avant que le pharaon ne se ravise.</emphasis></p><p>��Crois-moi. Nul exil, nulle douleur de la travers�e ou des difficult�s qui nous attendaient ici ne sont comparables � la d�tresse et aux malheurs qui, quelques heures plus tard, se seraient abattus sur toi, s�par�e des tiens pour toujours. Ton p�re et Martial auraient �t� envoy�s aux gal�res, Laurier aurait �t� remis aux j�suites que tu d�testes tant.</p><p>��Quant � toi, aurais-tu r�sist� aux humiliations que tu aurais d� subir, toi qui es si orgueilleuse et fi�re, et dont la moindre aurait �t� de te voir un jour accul�e � l'abjuration...</p><p>��Jamais�!</p><p>��Laisse-moi parler�! L'abjuration � laquelle tu aurais fini par consentir pour te sauver du pire. Car l'on ne peut savoir jusqu'� quelles extr�mit�s peuvent �tre pouss�s des juges fous ou la soldatesque qui re�oit licence, que dis-je, qui re�oit l'ordre de malmener � son gr� son prochain le plus faible et qu'on livre, d�sarm�, � ses violences. Les derniers temps, � La Rochelle, l'id�e de ce qui pourrait t'advenir me hantait. Et aujourd'hui que je te vois sauv�e, tu regrettes tes biens, tes maisons, et ton ��beau parti�� de La Rochelle�!</p><p>S�verine l'avait �cout�e en baissant la t�te de plus en plus. Elle dit enfin, chagrine�:</p><p>��Pardonnez-moi, dame Ang�lique. Vous avez raison. Je suis mauvaise. Mais c'est l'apparition de ce j�suite qui est venue briser tout mon bonheur et la joie de ce voyage. Je les ai vus, continuant � nous pourchasser jusqu'au bout du monde et j'aurais voulu rentrer � La Rochelle pour nous mettre � l'abri de nos murs. Pardonnez-moi�! Je ne suis pas ingrate. Mais il est venu r�veiller ma peur. J'aurais voulu, tant voulu, oublier <emphasis>qu'ils existent.</emphasis></p></section><section><p><strong>Chapitre 18</strong></p><p>Pour r�conforter S�verine Berne, la petite huguenote exil�e, Ang�lique consacra encore quelques instants � lui pr�cher avec conviction les avantages de leur situation pr�sente, lui d�montrant et se d�montrant � elle-m�me qu'ils avaient atteint en quelques ann�es, gr�ce � l'activit� de Joffrey, une position dont personne ne pourrait maintenant les d�loger. Elle lui rappela que, depuis Qu�bec, le roi de France ne leur �tait plus hostile, que les Anglais les consid�raient comme des partenaires et non comme des ennemis, qu'ils avaient des amis parmi les chefs indiens. Quant aux j�suites, il ne fallait pas exag�rer leur influence dans ces territoires du Nouveau Monde, et souhaiter qu'ils ��n'existent plus�� �tait de ces impulsions st�riles qui ne m�nent � rien. Vivre, c'�tait accepter de poursuivre un destin dans ce monde o� le sort nous avait fait na�tre, parmi d'autres destins, divers et des plus contraires. Mieux valait se f�liciter que le monde soit vari�. C'�tait un ferment de vie qui obligeait la cr�ation � se poursuivre et les hommes � changer.</p><p>��Mais il ne faut pas changer quand on est dans la v�rit�, protesta S�verine qui n'approuvait pas tant de laxit� morale.</p><p>Par contre, les consid�rations sur la solide flotte que le comte de Peyrac et ses associ�s poss�daient, la prosp�rit� de leurs fondations, l'�vocation des fortins qui d�fendaient Gouldsboro calm�rent son anxi�t� et achev�rent de la rassurer. Les j�suites ne pourraient en avoir raison de sit�t.</p><p>� supposer qu'ils le voulussent.</p><p>Le plus hostile d'entre eux ne se manifesterait plus. Et, qui sait, les choses ne tournent pas toujours comme l'on s'y attend et, d'ici � quelques ann�es, ces bruits sur la r�vocation possible de l'�dit de Nantes se seraient calm�s.</p><p>Cela dit et apr�s avoir tendrement embrass� S�verine pour lui communiquer sa confiance, Ang�lique se sentait �puis�e d'avoir eu � revenir sur le sujet des Robes Noires. Sans vouloir qu'ils n'existent plus, elle aurait bien voulu qu'ils se fassent oublier un peu.</p><p>Oui, elle aurait bien aim�, lorsqu'elle se laissait ainsi bercer dans son grand hamac, et maintenant qu'ils s'�taient �loign�s du fief de la vertu puritaine o� r�gnait la sombre et rigide m�fiance envers les �lans du c�ur, la peur visc�rale de la tentation et du p�ch� entra�nant le ch�timent �ternel, la crainte de celui qui est diff�rent, elle aurait bien aim� se dire, en face de ces paysages si pleins de suavit� par la douceur de leurs coloris, habit�s d'une gr�ce fol�tre et juv�nile par les mouvements de ballet, qui se r�pondaient et se m�laient, des vagues, des vols d'oiseaux et des �bats innocents des loups marins, des marsouins blancs, curieux autour de leurs navires, elle aurait aim� se dire que tout �tait paix et s�r�nit�.</p><p>La mort du jeune Emmanuel lui restait sur le c�ur. Elle avait essay� de cacher � Joffrey l'impression de culpabilit� qu'elle en gardait.</p><p>��J'aurais pu sauver ce pauvre enfant, je le sais. Il �tait venu se mettre sous ma protection. Mais je n'�tais pas pr�te. J'ai cru que je pouvais discuter normalement avec un homme de cette sorte et qui venait de vivre tant d'�v�nements anormaux. J'ai m�sestim� sa force... et ma faiblesse. Je suis impardonnable�!��</p><p>Afin de ne pas tourner en rond, avec des pens�es d�primantes, elle s'�tait trac� la conduite de ne pas en parler. On parle toujours trop. Elle pouvait se mordre la langue d'avoir r�v�l� au p�re de Marville que le p�re de Vernon, j�suite, avait �t� mis dans la m�me tombe que son ennemi, le r�v�rend Patridge, pasteur congr�gationaliste, c'est-�-dire ultra-puritain et <emphasis>dissenter, </emphasis>soit un r�form�, un h�r�tique de la plus belle esp�ce.</p><p>Malgr� le sceau biblique appos� sur un tel jugement, digne du roi Salomon, il �tait certain que du c�t� adverse, c'est-�-dire protestant, on ne serait pas moins indign� si l'on venait � apprendre qu'un digne ministre calviniste, de la <emphasis>purissima religio, </emphasis>se trouvait couch� pour l'�ternit� aupr�s de cet effrayant supp�t de Satan et de Rome, un j�suite.</p><p>Dans le si�cle qu'ils vivaient, ces choses-l� ne gagnaient pas � �tre divulgu�es et elle se demandait ce qui l'avait prise de s'imaginer que des esprits aussi sectaires pourraient tirer une le�on � en �tre inform�s.</p><p>Comme si elle n'avait pas compris que le monde dit normal qui les entourait �tait beaucoup plus atteint de folie que ceux qu'il montrait du doigt�!</p><p>Elle se tourmentait aussi d'avoir eu l'�tourderie de livrer au religieux vindicatif, qui en ce moment voguait vers la France, le nom de son fr�re j�suite Raymond de Sanc� de Monteloup.</p><p>Ne lui avait-elle pas caus� assez de torts � maintes reprises�? Tout d'abord au moment du proc�s de sorcellerie de son mari, puis quand elle �tait devenue la r�volt�e du Poitou contre le roi. Sans compter les ennuis que lui avait attir�s leur fr�re Gontran, l'artisan peintre, qui avait entra�n� les ouvriers de Versailles � se r�volter et qui avait �t� pendu. Pauvre j�suite de fr�re�! Il devait les maudire tous. Si jamais elle retrouvait leur a�n� Josselin, elle essaierait de l'en pr�venir.</p><p>*****</p><p>Au large de Casco, une pluie fine tombait. On approchait des contr�es sauvages.</p><p>Ang�lique, ayant jet� sur ses �paules un manteau � capuchon de loup marin qui d�fendait de l'humidit�, marchait sur le pont en regardant l'horizon mouill�, au fond duquel se devinait l'ombre des rivages.</p><p>Elle devait reprendre des forces en marchant, car bient�t s'ach�verait son existence d'odalisque qui avait consist�, d'un lit � un hamac garni de coussins, � recevoir des visiteurs en mangeant des sucreries.</p><p>Malgr� les recommandations qu'elle s'�tait faites de ne plus penser aux j�suites, il lui �tait difficile de ne pas se rem�morer la folle �quip�e qu'elle avait connue par l�, deux ans auparavant.</p><p>C'�tait dans les parages de la pointe Maquoit, o� Shapleigh avait sa cabane, que Colin Paturel l'avait livr�e � l'espion de Dieu, le j�suite Louis-Paul de Vernon, qui, sous la d�froque d'un matelot anglais et le nom de Jack Merwin, pilotait la barque du <emphasis>White bird </emphasis>et qui �tait venu la capturer sur l'ordre de d'Orgeval.</p><p>Et on ne lui �terait pas de l'id�e que, parmi les directives que ce j�suite espion avait re�ues de son sup�rieur, il y avait celle ��inexprim�e��, au cas o� ramener Mme de Peyrac en Nouvelle-France pr�senterait trop de difficult�s, de la faire dispara�tre.</p><p>Sinon, comment interpr�ter son attitude � Monegan alors qu'elle �tait en train de se noyer dans les terribles lames g�antes du ressac contre les falaises et que, debout � la pointe d'un rocher, Jack Merwin, immobile, impassible, <emphasis>les bras crois�s, </emphasis>la regardait se d�battre, sans broncher�?</p><p>Il est vrai qu'il avait fini par plonger <emphasis>in extremis, </emphasis>comme pouss� malgr� lui. Presque trop tard. Ils avaient failli se noyer tous les deux.</p><p>Il avait d� consid�rer comme une l�chet� d'avoir eu pour elle, une femme dangereuse, ce geste de piti�, comme une d�sob�issance vis-�-vis de son chef spirituel, et de n'avoir pas laiss� s'accomplir le jugement de Dieu.</p><p>Allons�! Voil� qu'elle devenait excessive et fanatique comme S�verine�!</p><p>Pourtant, Colin, avant de la laisser descendre dans la barque du <emphasis>White bird, </emphasis>lui avait murmur�:</p><p>��Prends garde, mon agneau... on te veut du mal�!��</p><p>Joffrey reconnaissait des j�suites la force occulte, n'h�sitant devant aucun moyen pour arriver � leurs fins.</p><p>Et le p�re de Vernon avait �crit au p�re d'Orgeval, comme pour se justifier, cette lettre qu'Ang�lique poss�dait encore et qui commen�ait par ces mots�:</p><p><emphasis>Oui, mon p�re, vous aviez raison. La d�mone est � Gouldsboro, mais ce n'est pas celle que vous m'aviez d�sign�e...</emphasis></p><p>Si ces hommes, durs mais pond�r�s, contraints par leur �tat et leur position de regarder journellement la r�alit� en face, eux-m�mes refusaient l'illusion, alors ce qui se tramait dans l'invisible, entre paradis et enfer, elle n'avait pas � se reprocher d'�tre la seule, femme faible et trop imaginative, � l'envisager.</p><p>Elle n'avait tout de m�me pas r�v� tout ce qui s'�tait d�cha�n�, cet �t�-l�, par la faute de leur ennemi cach�, par les effets de son habilet� et de ses ruses silencieuses, tout ce qui avait �clat� dans la d�mence des �l�ments et des hommes.</p><p>Les �tablissements des c�tes de Nouvelle-Angleterre flambaient, le sang coulait, les rescap�s fuyaient � travers la baie, les pirates razziaient, les navires se fracassaient sur les r�cifs et des naufrageurs assommaient les survivants � coups de gourdin de plomb, sur les plages... tandis qu'amen�e par la mer, la femme, le succube annonc� par la visionnaire de Qu�bec, posait son petit pied mignon chauss� de cuir fin et de bas rouges � baguettes d'or sur le sable de Gouldsboro.</p><p>Ces lieux, ces horizons, ces criques qu'elle retrouvait joyeux, bucoliques, d'o� montait l'odeur de fritures de poissons sur les braises, ou de la poix pour calfater les coques des navires, ces cris des go�lands et des mouettes, lui rappelaient combien leur amour avait �t� en danger cette ann�e-l�.</p><p>Comme ils s'�taient durement heurt�s, Joffrey de Peyrac et elle, combien ils avaient �t� sur le point de se ha�r, dans un paroxysme de doutes l'un envers l'autre, o� saignaient les anciennes blessures de la s�paration, d'incompr�hension mutuelle et de craintes, ils s'�taient crus � jamais �trangers�: ennemis.</p><p>��Nous �tions fragiles encore. Nous n'�tions pas pr�ts � subir un tel assaut.��</p><p>L'�preuve les avait pris de plein fouet, comme une lame giflante, et leur barque avait bien �t� sur le point de chavirer.</p><p>Mais l'�preuve, c'est cela�! C'est son but�! Conna�tre vos forces, vous les faire d�passer, pour aller plus loin, toujours plus loin, jusqu'� la mer apais�e du bonheur qu'ils go�taient aujourd'hui.</p><p>Comment, s'interrogea-t-elle encore, ce religieux qui dans son orgueil n'avait pu accepter d'�tre jet� � bas de son pi�destal, avait-il pu pressentir que la seule fa�on de les atteindre, c'�tait de s'attaquer � leur amour�? Par quelle divination de la pens�e, puissance de convocation, r�ussissait-il, pr�sent en tout lieu, � communiquer ses ordres � travers l'immensit� du pays�? Les messages arrivaient toujours � temps.</p><p>On serait venu dire � Ang�lique qu'il avait devin� la personnalit� qui se cachait derri�re celle du pirate Barbe d'Or, r�put� cruel et intraitable, et qu'il avait achet� pour l'envoyer investir Gouldsboro, qu'elle n'en aurait pas �t� �tonn�e. Et pourtant, il ne pouvait pas savoir, c'�tait impossible�!</p><p>Et peut-�tre savait-il�? Tout �tait possible.</p><p>Il n'avait h�sit� devant rien, jusqu'� faire venir pour les achever son �me damn�e, sa complice f�minine, sa p�nitente p�m�e, la compagne de son enfance sanguinaire, dont il connaissait si bien l'habile perversit�: la bienfaitrice Ambroisine de Maudribourg.</p><p>Convoqu�, il pourrait aussi bien pr�tendre qu'il ignorait tout de cela, ou, au contraire, qu'il savait tout et avait agi pour le salut des �mes.</p><p>� quel tribunal exposer de tels faits�? Devant quels juges s'en d�fendre et demander r�paration�? Nulle oreille ne pouvait en ou�r le r�cit et en accepter l'interpr�tation, et ceux qui avaient �t� contraints de s'en m�ler pr�f�raient en effacer le souvenir jusque dans leur m�moire et faire semblant de n'avoir rien compris.</p><p>��Oublions�! avait dit le petit marquis de Ville-d'Avray, sinon, nous allons nous retrouver sur les bancs de l'Inquisition.��</p><p>�'avait �t� une affaire secr�te. Tr�s peu de gens avaient pu comprendre ce qui s'�tait tram�.</p><p>D�s qu'on ouvrait la bouche, on risquait de trop parler.</p><p>��Apaisez-vous, mon c�ur��, lui aurait dit Joffrey.</p><p>Il �tait moins sensible � la trahison qu'elle. Il lui aurait expliqu�:</p><p>��C'est la force des j�suites et l'une des faces de leur politique que de se consentir le meilleur et le pire parmi les membres de leur compagnie. Des ha�ssables, comme ce Marville dont les Iroquois eux-m�mes avaient peur et des saints authentiques, tel Ignace, le fondateur. Il en faut pour tous les go�ts.��</p><p>Voici qu'il surgissait pr�s d'elle, passant son bras autour de sa taille. Et, conscient de sa nervosit� et de la sombre couleur de ses m�ditations, il lui disait�:</p><p>��Apaisez-vous, mon c�ur.</p><p>*****</p><p>En deux ann�es, les rivages avaient retrouv� leur prosp�rit�. Et les saisons avaient repris leur cours.</p><p>Seuls les pirates continuaient de s�vir. Il y avait toujours eu des pirates � croiser dans ces eaux riches, poissonneuses, fr�quent�es par les p�cheurs de morue et de baleine. Le forban des mers dont les voiles montent � l'horizon, ou qui double en promontoire � quelques encablures, en filant droit sur vous, demeurait l'un des fl�aux courants de la c�te atlantique et de la baie Fran�aise.</p><p>Tout navigateur devait se montrer vigilant. Les pirates � pavillon noir, flibustiers des �les ou corsaires, se jugeant en droit de spolier les marins adverses, patrouillaient activement, chasseurs aux aguets, durant les mois d'�t�, saison o� les navires arrivaient d'Europe, avec leurs cargaisons de marchandises, ceux de France pour ravitailler les postes ou �tablissements d'Acadie, ceux d'Angleterre, de Hollande, et parfois de Venise et de G�nes, pour commercer avec les colonies de Nouvelle-Angleterre. C'�tait aussi, des Indes orientales ou d'Afrique, le retour des flottilles parties hardiment de Boston, Salem, Plymouth, Newport, ou New Haven, une ou deux ann�es auparavant, et qui ramenaient soieries, th�, esclaves, �pices.</p><p>Proies convoit�es, pas toujours faciles mais nombreuses, et plusieurs fois par jour, on voyait le comte et son capitaine d'Urville en compagnie de lord Cranmer et du gouverneur Colin Paturel lorsqu'il �tait � bord, s'�lancer vers la dunette et franchir � grandes enjamb�es l'escalier qui y montait, afin d'examiner � la longue-vue le b�timent que la vigie de la hune venait de signaler.</p><p>Tant que n'avait pu �tre discern� et reconnu son pavillon, sa probable nationalit�, ses intentions amicales, les navires et petits bateaux de l'escorte op�raient une man�uvre qui les pla�ait en cercle d�finitif au-devant de <emphasis>L'arc-en-ciel, </emphasis>ainsi qu'une meute en arr�t, pr�te � mordre et n'attendant qu'un signe pour s'�lancer, c'est-�-dire se pr�parer au coup de semonce, si le navire suspect refusait de s'annoncer, puis lui envoyer une bord�e de boulets dans ses �uvres vives s'il persistait � s'avancer trop hardiment en leur direction. Il ne fut pas besoin, au cours des rencontres qu'ils firent durant les quelques jours de travers�e, d'en arriver l�.</p><p>*****</p><p>Ce jour-l�, ils avaient jet� l'ancre devant l'archipel des �les de Mountjoy's pour y charger des ballots de laine des c�l�bres moutons qu'on y �levait.</p><p>Ang�lique, install�e � sa place habituelle, apercevait le petit vaisseau agile et rustique de Colin Paturel, <emphasis>Le c�ur de Marie, </emphasis>une caraque de style portugais, d'un mod�le un peu archa�que, mais prompt et maniable, louvoyant autour de leur grand navire comme un bon chien de garde. Elle se rappelait que Colin avait �t�, lui aussi, un de ces pirates sans scrupules qui effrayaient la baie Fran�aise, ran�onnaient les morutiers et ravageaient les petits �tablissements c�tiers anglais, hollandais, �cossais ou fran�ais.</p><p>� bord du <emphasis>C�ur de Marie, </emphasis>il avait attaqu� Gouldsboro, en avait �t� repouss�.</p><p>Dress�, puissant, sur l'avant de son navire, il s'�tait tenu aux aguets de sa proie, sa barbe et ses cheveux blonds au vent, lui le redoutable Barbe d'Or, tandis que dans les eaux froides d'un bleu d'acier de cette mer oc�ane, se refl�taient les couleurs brillantes du grand tableau peint sur la tutelle du ch�teau arri�re. Ce tableau repr�sentait, entour�e d'anges, une Vierge Marie dont le beau visage, les cheveux d'une blondeur profane, le regard aux teintes d'eau marine, rappelaient les traits d'une femme que Colin avait aim�e au bagne du Maroc, avec laquelle il s'�tait �vad�, et dont il voulait garder l'image dans sa vie errante d'�cumeur des mers. Sans se douter qu'un jour, tr�s loin, du c�t� de l'Am�rique, il la retrouverait et qu'il serait vaincu, captur� par celui dont elle �tait l'�pouse.</p><p>Colin le pirate, tomb� aux mains du ma�tre de Gouldsboro, promis � la pendaison haut et court et qui, soudain, avait �t� pr�sent� par Joffrey comme gouverneur de Gouldsboro.</p><p>��Qu'a-t-il bien pu lui promettre pour obtenir son accord�? Pour qu'il s'incline devant lui, son rival, qui lui avait tout pris, y compris la femme qu'il aimait... Qu'y puis-je, se disait-elle avec un soupir, si Colin n'a pu m'oublier�?��</p><p>Ces deux hommes, Ang�lique les avait observ�s par la fen�tre du fort, Colin encha�n�, but�, et Joffrey allant et venant autour de lui avec son allure de loup, et sur la table les �meraudes de Caracas qui brillaient, butin saisi dans les coffres du navire pirate, <emphasis>Le c�ur de Marie, </emphasis>apr�s sa d�faite.</p><p>Affrontement qui venait de loin. D'un pass� que chacun avait v�cu de son c�t� en M�diterran�e, dans l'inconnu de l'autre, et qui �clatait et se d�nouait par le hasard fou qui les mettait en pr�sence tous trois, des ann�es plus tard.</p><p>Fracas des canonnades. Le battement des c�urs d�chir�s de passions, de col�re, de jalousie, battant violemment comme des tambours de guerre, les coups sourds du c�ur de Colin, battant d'amour pour elle, jadis, et plus tard, et toujours. Puis ces bruits de combats, ces clameurs s'�taient affaiblis, avaient fait silence, comme apr�s une temp�te �puisante, et lentement, sur la mer calm�e, avec les d�bris des navires fracass�s comme avec ceux de leurs vies ravag�es, s'�taient form�es les assises d'une alliance, d'une entente, d'une amiti�.</p><p>��Qu'a-t-il pu lui promettre pour obtenir sa soumission et son assentiment... son d�vouement�?��</p><p>Elle fermait les yeux, laissait la ti�deur d'un soleil travers� de vent fr�ler son visage. Un sourire effleurait ses l�vres.</p><p>��Il faudra bien qu'il me le dise un jour, lui, Colin, ce que Joffrey lui a promis.��</p><p>Elle s'engourdissait, s'endormait presque, et il subsistait en elle cette sensation d'harmonie et de paix qui planait au-dessus d'elle et les environnait, comme les vastes accords d'orgues c�lestes r�percut�s aux �chos des �les. Un instant de bonheur pur, un �tat de gr�ce... Sous ses paupi�res, la lumi�re prenait des nuances iris�es, comme � travers ces porcelaines de Chine, dans lesquelles elle buvait, chez Mrs Cranmer, ce th� rose et de Chine �galement qui lui avait rendu des forces. Des ombres bougeaient.</p><p>Elle entrouvrit les yeux et tressaillit, distinguant � son chevet la haute silhouette � la forte carrure de Colin Paturel qui l'observait. Parce qu'elle venait de l'�voquer, en Barbe d'Or farouche, elle resta un moment ind�cise, puis se redressa avec un sourire.</p><p>��Asseyez-vous pr�s de moi, monsieur le gouverneur. Vous �tes presque le seul sur ce navire � qui je n'ai pas encore donn� audience.</p><p>Il attira � lui une baille���cuveau de bois���qu'il renversa, disant que c'�tait l� un si�ge capable de supporter son poids, mieux que ces �l�gants pliants de tapisserie. Il rangea de c�t� son sabre d'abordage qu'il portait lorsqu'il �tait en mer.</p><p>��Quel �tait votre songe, madame, pour que naqu�t sur vos l�vres ce doux sourire�? � quoi, ou � qui r�viez-vous�?</p><p>Elle lui renvoya sa malice.</p><p>��Si je vous r�pondais�: � vous, monsieur le gouverneur, m'accuseriez-vous d'�tre coquette ou hypocrite�? Pourtant, rien n'est plus vrai. Colin, je pensais � Barbe d'Or qui me captura non loin d'ici sur son navire <emphasis>Le c�ur de Marie </emphasis>et qui me livra � l'un des envoy�s du p�re d'Orgeval charg� par lui de m'amener prisonni�re � Qu�bec.</p><p>��Le R.P. de Vernon�? Certes, je me souviens, dit Colin.</p><p>��Vous n'�tiez pas pr�sent chez lord Cranmer lorsque le p�re de Marville est venu nous annoncer la mort du p�re S�bastien d'Orgeval, mais la nouvelle vous est connue. C'en est donc fait aujourd'hui de ses poursuites et de ses complots. Me bl�merez-vous si je vous confesse que je m'en r�jouis�?</p><p>��Non, madame. C'est de votre part un sentiment normal. Une saine estimation de la situation. L'ire dont il vous a accabl�e injustement et les dangers qu'il vous faisait courir autorisent qu'on se r�jouisse d'�tre d�sormais � l'abri de ses conjurations.</p><p>��Et puis, non, dit Ang�lique en secouant la t�te. Je ne me r�jouis pas, en v�rit�. Je vous avouerai que mes craintes ne sont point apais�es, si elles ont pris un autre tour. Je savais d'o� venaient les coups et qui �tait l'ennemi. J'esp�rais qu'un jour, en le rencontrant, il serait possible d'atteindre en lui cette part d'humanit� qu'il poss�dait, et de d�sarmer son ex�cration. Maintenant, c'est trop tard. Il a laiss� derri�re lui, comme la mer qui se retire laisse une �cume jaun�tre et st�rile, ceux qu'il avait dress�s, endoctrin�s, form�s � le d�fendre et qui, peut-�tre, vont continuer � mener contre nous une action d'autant plus �pre qu'ils se r�f�reront aux derni�res volont�s d'un saint.</p><p>Colin l'avait �cout�e avec attention.</p><p>Il secoua la t�te et dit qu'il partageait avec M. de Peyrac le sentiment que rien ne pouvait laisser augurer d'un changement possible � la suite de cet �v�nement qui n'�tait certainement pas encore connu en Nouvelle-France et ne le serait peut-�tre pas avant l'hiver puisque Outtak� avait envoy� les seuls t�moins dans le Sud, en Nouvelle-Angleterre.</p><p>Depuis le s�jour de M. et Mme de Peyrac � Qu�bec et la reconnaissance du roi, les faveurs qu'il leur accordait, le vent avait tourn�.</p><p>Ces �v�nements d'il y a deux ans, par la faute desquels ils avaient failli tous devenir fous et perdre la t�te en m�me temps que la vie, c'�tait du pass�. Rien n'avait rappel� � leur souvenir, depuis qu'il avait �t� exil� chez les Iroquois, celui qui les avait tram�s, si bien qu'on l'avait cru mort � plusieurs reprises, avant d'en avoir la certitude r�cemment.</p><p>Les �v�nements s'effa�aient. Les gens oubliaient, et pour tout dire, ils avaient d'autres chats � fouetter. Les exp�ditions de police navale qu'ils menaient p�riodiquement avaient assaini la baie Fran�aise, et dans un climat de bonne volont� pacifique des uns et des autres, le commerce se d�veloppait. L'activit� � Gouldsboro �tait intense.</p><p>Elle lui posa encore quelques questions. Elle avait de la peine � tenir les yeux ouverts, mais avec Colin, elle ne s'en pr�occupait pas. Si elle s'en voulait parfois de cette langueur qui persistait, elle �tait d�cid�e � la patience, car il ne fallait pas oublier qu'elle avait �t� tr�s malade � Salem, qu'elle avait boulevers� et affol� toute une ville, et qu'elle pouvait bien, en consid�rant ces heures si tragiques, s'accorder quelques jours de faiblesse de plus.</p><p>Tout en l'�coutant, elle l'examinait entre ses cils.</p><p>Il avait perdu ce visage quelque peu bouffi et sanguin qui trahissait sa d�ch�ance sous l'apparence de Barbe d'Or, mais il ne ressemblait pas non plus au Colin du Maroc, le roi des esclaves, tout en muscles noueux, plus jeune quoique d�j� massif comme un ch�ne, homme-chef auquel on attribuait d�j� quarante ans et qui n'en bougeait point.</p><p>Il �tait plus lourd, bien qu'ayant perdu de nouveau toute graisse superflue, plus g�ant et plus distant. Un g�ant solitaire. Elle s'avisa de sa vie � Gouldsboro, lui le gouverneur, charg� de toutes les responsabilit�s du port et de la population. Toujours seul. Le chef. Sur un navire, ce n'�tait pas la m�me chose. Il y avait les escales. Mais � Gouldsboro, sous le regard des communaut�s protestantes, quelle pouvait �tre sa vie priv�e�? Aucun bruit scandaleux ne courait � son sujet. Pourtant, Colin n'avait jamais �t� un homme chaste. Il se vantait d'�tre paillard et ce n'�tait pas tout � fait cela. Mais il �tait poss�d� d'un grand app�tit pour l'amour et quelle force, quelle puissance dans ses �treintes�!</p><p>Ang�lique ferma les yeux, s'intima l'ordre de penser � autre chose. Elle �cartait toujours avec fermet� le souvenir des �treintes de Colin.</p><p>En toute v�rit�, elle n'ignorait pas qu'apr�s Joffrey, il �tait l'homme qui lui inspirait le plus de d�sir.</p><p>Et c'�tait bien encore une de ces folles gageures de Joffrey, qui ne l'ignorait pas non plus, une manifestation de plus de son go�t insens� du risque, que d'avoir �t� proposer � ce rival, plut�t que de l'ex�cuter pour piraterie et comme il le m�ritait, et comme c'�tait son droit de guerre � lui le vainqueur, de passer � son service, de devenir leur associ�, le plus proche et le plus investi dans leurs entreprises, � tous deux, le comte et la comtesse de Peyrac, propri�taires et seigneurs de Gouldsboro, en y acceptant le titre et la fonction de gouverneur.</p><p>Colin, le Normand encha�n�, courb� sur lui-m�me comme un lion vaincu, ent�t�, pr�f�rant la mort par pendaison plut�t que c�der aux arguments, aux menaces que lui prodiguait l'autre, le Gascon aux yeux de feu, le gentilhomme, le gagnant, le Rescator qui avait r�gn� sur la M�diterran�e et r�gnait maintenant sur l'archipel que Barbe d'Or avait voulu conqu�rir, qui s'asseyait aux c�t�s de Moulay Isma�l, tandis que lui tramait ses haillons d'esclave, le Rescator, le comte de Peyrac, qui triomphait dans le c�ur de la princesse de l�gende que lui, pauvre marin, avait aim�e. Enfin, elle avait vu Colin se redresser, et s'incliner en signe d'assentiment.</p><p>��Dis-moi, Colin, chuchota Ang�lique, qu'a donc bien pu te promettre ce diable d'homme, pour que tu te rendes enfin � ses exigences et acceptes de prendre en charge Gouldsboro�? Dis-le-moi.</p><p>Paturel plissa ses paupi�res sur la fente bleue de son regard et un sourire qui ne disait ni oui ni non courait sur ses traits. Quand il affichait ainsi sa t�te de Normand, il �tait vain d'esp�rer lui tirer le moindre aveu.</p><p>��C'est bon, fit-elle en se renversant de nouveau sur ses coussins. Je ne demande plus rien.</p><p>Et elle lui renvoya son expression �nigmatique avec gaiet� et sans rancune.</p><p>Ils se connaissaient trop tous les deux. Pr�s de lui, elle sentait ses d�fenses int�rieures tomber. Elle ne craignait pas, comme avec Joffrey, de perdre son amour, ce qui, parfois, dans l'exc�s du sentiment que celui-ci lui inspirait, l'importance vitale que sa pr�sence avait pour elle, l'habitait de l'appr�hension d'en �tre priv�e, de le voir dispara�tre, et dont l'assurance et la douceur de leur vie commune ne l'avaient pas encore tout � fait gu�rie.</p><p>Avec Colin, elle �prouvait au contraire parfois le sentiment reposant d'une fraternelle confiance. Elle pouvait tout lui dire. Il lui pardonnerait tout. Il ne cesserait jamais de l'adorer. Elle pouvait se taire pr�s de lui.</p><p>Elle sentit de nouveau ses paupi�res battre et retomber. Le navire � l'ancre la ber�ait doucement. Le pont �tait presque d�sert � cette heure, car beaucoup de monde �tait � terre, toujours � cause des moutons qu'on entendait b�ler dans le lointain, de la laine, des vins et des fromages qu'on trouvait aussi par l�.</p><p>Les berceuses et les nourrices avaient emmen� les petits enfants dans les appartements du ch�teau arri�re pour les mettre � l'abri de la chaleur. Par instants, Ang�lique ouvrait les yeux et subrepticement jetait vers Colin un regard songeur.</p><p>Sa pens�e vagabondait dans le silence. Il avait fallu cette naissance g�mellaire � Salem pour lui rappeler un souvenir tr�s enfoui�: le temps o� elle avait cru porter en elle l'enfant de Colin. Ainsi <emphasis>il n'avait pas compt�.</emphasis></p><p>Revenant du Maroc, en France, elle avait en elle cette promesse imperceptible du d�sert. Peu apr�s, elle avait perdu ce fruit par la faute de ce cr�tin de marquis de Breteuil que le roi avait charg� de lui ramener la rebelle sous bonne garde. Dans sa peur qu'elle ne s'�chappe encore, il lui faisait mener un train d'enfer sur ces routes cahoteuses et leur carrosse avait fini par verser dans le foss�. Des suites de l'accident, s'en �tait all�e la promesse.</p><p>��Croyez-moi, ma petite dame, faut rien regretter, lui disait la matrone de ce bourg o� on l'avait transport�e perdant son sang, les enfants, �a ne fait que compliquer l'existence. Et puis, si �a vous chagrine tant que �a, vous pourrez toujours vous en faire faire un autre�!��</p><p>Elle rouvrait les yeux et regardait Colin. Il n'avait jamais su, ni personne. Elle avait craint d'avoir parl� dans son d�lire, puis s'�tait rassur�e. Ses l�vres avaient pris l'habitude d'�tre scell�es sur son secret. Secret mince et qui ne m�ritait pas de susciter les profondes �motions que sa divulgation entra�nerait. Une anicroche de sant�. Un petit ennui dans la vie d'une femme. C'�tait � elle seule de s'en accommoder.</p><p>��J'ai toujours eu de la chance...��</p><p>Car la sage-femme lui avait r�v�l� qu'il s'agissait d'un ���uf clair��, c'est-�-dire rien, une enveloppe vide, et cela avait att�nu� sa peine et effac� les images qu'elle commen�ait, comme toutes les femmes, de tisser autour d'un r�ve qui aurait repr�sent� l'amour de Colin, cet amour qu'il avait tra�n� avec lui, � travers les mers, et qu'elle sentait br�ler comme un feu sourd en lui d�s qu'il l'approchait.</p><p>Au loin, son souvenir ne la pr�occupait pas. C'�tait un ami, un fr�re. Mais, pr�s de lui, tr�s vite, elle se sentait nerveuse. ��Une affaire de peau��, comme disait la Polak, experte en ces myst�res des attirances ou des r�pulsions de l'amour. ��La peau, c'est tout. �a vous surprend et on ne sait pas toujours pourquoi.�� L'important �tait de le savoir et de reconna�tre sa faiblesse.</p><p>N'�tait-elle pas fort �go�ste en trouvant tout � fait normal l'isolement de Colin et qu'il se satisfasse de se consumer d'amour pour une dame lointaine et oublieuse comme dans les contes de chevalerie�? Ne devrait-elle pas l'encourager � prendre �pouse�? Il y avait eu une fille du roy parmi les naufrag�s, assez fine et jolie, Delphine du Rosoy, qui �tait tomb�e amoureuse de lui. Lorsqu'elle l'avait appris, Ang�lique avait jug� cette id�e tout � fait extravagante et s'�tait f�licit�e que Delphine trouv�t � Qu�bec un �poux � sa convenance dans la personne d'un jeune et aimable officier. Et, � la r�flexion, elle continuait � ne pouvoir imaginer Colin Paturel, son Colin, nanti d'une �pouse.</p><p>��Quelle est encore la cause de cet autre sourire amus� qui vient de fleurir sur vos l�vres, madame, tandis que vous vous assoupissiez�? demanda la voix de Colin.</p><p>��Toujours votre personne, monsieur le gouverneur. Je pensais � vos charges et me demandais si elles n'�taient pas parfois lourdes et bien ingrates pour un homme seul�?</p><p>��Je ne suis jamais seul, fit-il.</p><p>Dans un de ces gestes spontan�s qu'elle avait pour lui, elle tendit le bras et effleura d'une caresse l�g�re sa tempe.</p><p>��Il y a l� dans vos cheveux un reflet blanc que je n'y avais jamais vu.</p><p>��Ce reflet est venu soudain. Pouvez-vous comprendre, madame, que la douleur ressentie � votre chevet, � Salem, alors que votre fin �tait proche et certaine, a plus compt� pour moi que dix ann�es de batailles au service du grand Moghol�? De quoi blanchir en quelques jours. La chose n'a rien qui puisse surprendre.</p><p>��Colin, quelle folie�!</p><p>Ce qu'il venait de lui dire l'avait �mue, et, pourquoi se le cacher, lui avait fait plaisir.</p><p>��Je me suis vue � cet instant, lui dit-elle, � cet instant de ma mort. Je ne sais pas o� je me trouvais exactement, mais j'�tais tr�s lucide. J'apercevais une femme dans un lit, inanim�e. Peu � peu, j'ai compris que cette femme, c'�tait moi et, Colin, il n'y a qu'� toi que j'ose l'avouer, <emphasis>je me suis trouv�e belle.</emphasis></p><p>Il rit d'un fort �clat qui montra sa solide denture dans sa barbe blonde.</p><p>��Je ne plaisante pas, Colin. C'�tait tout � fait diff�rent de ce que je suis habitu�e � d�couvrir dans mon miroir. O� je me plais, certes, o� je ne m'inqui�te pas de ces imperfections que toute femme est port�e � grossir, ingrate envers les attraits que lui a dispens�s la nature et dont elle devrait se r�jouir. J'ai toujours remerci� le ciel de m'avoir d�volu, puisqu'on me la reconnaissait, cette faveur inestimable que l'on appelle la beaut� et n'ai jamais song� � m'en croire d�pourvue. Mais, ce soir-l�, c'�tait autre chose. Je me voyais, comment te dire�? Comme une �trang�re, comme une inconnue, mais aussi comme un personnage merveilleux, par� de charmes qui donnaient envie de l'aimer. J'ai presque oubli� maintenant, mais, lorsque ce souvenir me revient, je suis tellement exalt�e qu'il me semble que je vais m'�lever � quelques pouces du sol...</p><p>Le rude Colin l'�coutait, pench� vers elle, et avec un sourire attendri. Il la trouvait touchante dans ses confidences. Elle lisait dans ses yeux une adoration sans bornes.</p><p>��Tu t'es vue comme nous te voyons, nous qui t'aimons, fit-il, nous dont tu as captur� le c�ur, encha�n� l'�tre. Sans doute oui, � cet instant, tu as su, non seulement quel prix tu avais pour le regard de Dieu, mais tu as su aussi de quel tr�sor et de quel enchantement tu emplis nos vies par ta pr�sence. N'oublie jamais, petite. N'oublie pas cette v�rit�. Toi-m�me l'ignorais. Tu n'en avais pas assez conscience. C'est un p�ch�. Ne doute jamais de ce que tu as apport� sur Terre, de ce qui rayonne de toi et de ce que tu dispenses d'ineffable. S'ils viennent, ceux qui t'accablent et te ha�ssent, et s'ils sont si nombreux � voler autour de toi, c'est qu'ils veulent que tu doutes, que tu t'�gares et que tu retombes � l'avilissement de la condition humaine. Ils te craignent, eux, les anges noirs de la destruction et des t�n�bres. Ils savent qu'illuminer le c�ur d'un homme, c'est comme allumer une lumi�re et un feu dans une maison obscure et glac�e.</p><p>��Et ils savent de quelle d�faite tu les menaces. <emphasis>Car toute joie �prouv�e sur terre travaille pour le salut du monde.</emphasis></p></section><section><p><strong>Chapitre 19</strong></p><p>On approchait du but et, au-del� de Wiscassett, la flotte mit cap � l'est.</p><p>Lord Cranmer estimait avoir rempli la mission pour laquelle il avait �t� d�l�gu� par le gouverneur de Nouvelle-Angleterre aupr�s du comte de Peyrac.</p><p>Habitu� au climat de la Jama�que, il frottait ses mains l'une contre l'autre et trouvait qu'il faisait froid. Il regardait avec suspicion ces parages r�put�s inhabitables, plus que dangereux, maudits entre tous�; r�putation grossie de l�gendes qui allaient de celle, indienne, du g�ant Gludskap, se retournant au fond de la baie, ce qui expliquait l'ampleur de ses mar�es, � celles de tous les conflits et attaques de piraterie ou de guerre, qui faisaient de chaque recoin, de chaque plage, de chaque estuaire, le lieu d'une histoire sanglante. Un vrai chapelet pour p�lerinage de brigandage et de saccages, d'attentats et de meurtres.</p><p>Tous les �tablissements � l'est de Wells �taient consid�r�s comme un <emphasis>no man's land </emphasis>o� le gouvernement du Massachusetts ne se risquait qu'avec r�pugnance et dont il se d�sint�ressait par force.</p><p>La trag�die de ces contr�es, disait-il, c'�tait que, depuis le d�but, le droit des uns n'avait jamais cess� de limiter l'int�r�t des autres. Or, pour les Anglais, c'�tait vital de s'y maintenir, car l� �tait leur corne d'abondance, la r�serve du pactole sur lequel reposait le salut et qui faisait d�j� proclamer d'un air solennel par ses fils�:</p><p>��La Bible et la morue ont sauv� la Nouvelle-Angleterre.��</p><p>L'endroit �tait le plus riche en tout�: on y trouvait pr�s des c�tes les plus fructueuses p�cheries avoisinant le meilleur banc morutier au sud de la p�ninsule de la Nouvelle-�cosse, que les Fran�ais appelaient Acadie p�ninsulaire, alors que le Maine, pourtant reconnu anglais, �tait l'Acadie continentale.</p><p>C'�tait aussi par l�, sur les rives nord et sud de la <emphasis>French bay </emphasis>et dans l'arri�re-pays, qu'on trouvait les plus belles pelleteries. Et, si les Anglais avaient depuis beau temps estim� le peu d'int�r�t de ce commerce, l'avidit� de la Nouvelle-France pour la fourrure, sur laquelle reposait toute son �conomie, rendait les Fran�ais plus �pres � d�fendre ces domaines contre l'intrusion anglaise, ce qui mettait en danger le commerce de p�che des Nouveaux-Anglais.</p><p>Comme ils croisaient au large de la Nouvelle-�cosse, une rencontre vint donner une d�monstration aux faits et � la situation expos�s par le d�l�gu� du roi d'Angleterre et du repr�sentant de ses colonies anglaises d'Am�rique du Nord, lord Cranmer.</p><p>On put apercevoir en effet les voiles d'un agile petit vaisseau de cent cinquante tonneaux, accompagn� d'un <emphasis>sloop </emphasis>plus modeste, et avant de discerner le pavillon fran�ais, on avait reconnu <emphasis>Le sans-peur </emphasis>du corsaire dunkerquois Vanereicke, qui, selon une tradition d�j� �tablie, chaque �t�, venait rendre visite � son ancien ami des Cara�bes, le comte de Peyrac.</p><p>On mit en panne, et les retrouvailles se firent sur le pont de <emphasis>L'arc-en-ciel.</emphasis></p><p>Parmi les personnes qui mont�rent � bord se trouvait M. de la Roche-Posay, gouverneur de l'�tablissement fran�ais acadien de Port-Royal, avec lequel les gens de Gouldsboro avaient les meilleures relations de voisinage.</p><p>La veille, Vanereicke avait accept� d'escorter le <emphasis>sloop </emphasis>de M. de la Roche-Posay qui �tait sur le point de se faire arraisonner par un yacht de nationalit� douteuse, mais, supposait-on, anglaise�: premier point. Ensuite, le gentilhomme fran�ais ayant entrepris son voyage pour aller au-devant du navire envoy� de Honfleur par sa compagnie marchande, propri�taire de l'�tablissement qui chaque ann�e l'alimentait en outillage, produits indispensables, recrues en hommes, soldats et armes, avait appris sa capture par des flibustiers de la Jama�que, anglais aussi�: deuxi�me point.</p><p>Un �t� sur deux, le navire de Honfleur n'arrivait pas. M. de la Roche-Posay se verrait une fois de plus contraint d'aller se fournir � Boston avant l'hiver ce qui ne manquait jamais de lui attirer la suspicion de l'administration fran�aise de Qu�bec.</p><p>Enfin, il se r�jouissait de la pr�sence � bord de M. Paturel, car avant de rentrer chez lui il comptait passer par Gouldsboro afin de lui demander d'intervenir pour faire cesser une situation insupportable�: non seulement trois cents barques de p�che anglaises patrouillaient dans la baie Fran�aise, mais cette ann�e, sans aucune vergogne, ces Bostoniens n'avaient pas h�sit� � installer leur s�cherie de morue sur des plages acadiennes ou des plages r�serv�es aux Malouins venant de France pour leur saison coutumi�re, et cela avait caus� des incidents qui ne s'�taient pas r�gl�s sans violence�: troisi�me point.</p><p>Apr�s l'avoir �cout� et prodigu� les paroles de r�confort et les promesses qui s'imposaient, on fit passer de <emphasis>L'arc-en-ciel </emphasis>� son b�timent une partie des marchandises dont il avait besoin et qu'il ne lui serait pas n�cessaire d'aller mendier � Boston, agr�ment�es de divers cadeaux pour son aimable femme et ses nombreux enfants qu'�duquait si bien, dans leur grand fort de bois de Port-Royal, leur gouvernante, Mlle Radegonde de Ferjac8.</p><p>Il y avait pour les fillettes des poup�es � la figure de cire peinte et aux atours somptueux comme certes on n'en avait jamais vu dans les censives acadiennes si oubli�es de leur gouvernement qu'il f�t de Paris ou de Qu�bec.</p><p>Lord Cranmer, <emphasis>de visu, </emphasis>avait pu constater que les difficult�s et la p�nurie dans lesquelles se trouvaient les habitants des rares postes fran�ais de la r�gion ne mettaient pas l'industrie de p�che de la Nouvelle-Angleterre en grand danger.</p><p>Mais il secouait la t�te, sceptique�:</p><p>��D'Acadie ou de Canada, ces Fran�ais sont des enrag�s.</p><p>Cependant, les choses pouvaient se r�soudre sans bataille. Son voyage � lui s'achevait. Un navire de la marine royale anglaise, � bord duquel se trouvait l'amiral Sherrylman, sortit d'un l�ger brouillard et d'une crique o� il s'�tait emboss� et cach� depuis deux jours, en attente de <emphasis>L'arc-en-ciel.</emphasis></p><p>Rassur� sur l'avenir gr�ce � Peyrac auquel il avait remis les pleins pouvoirs, ��Il n'y a que des Fran�ais pour administrer des Fran�ais�� reconnaissait-il en riant, il prit cong� de ses h�tes.</p><p>Apr�s avoir adress� � Ang�lique ses v�ux et ses remerciements, il pencha sa petite barbe rousse et pointue au-dessus des deux berceaux et sourit.</p><p>Avec lui, commen�ait de s'effacer, de se diluer l'intense image de Salem et de ses prodiges.</p><p>Ruth et N�mie �taient l� encore, mais elles avaient laiss� de c�t� leurs capes allemandes � bonnets pointus exig�es � Salem et, drap�es dans des mantes qui dissimulaient leur lettre �carlate et coiff�es d'un gracieux bonnet � la fran�aise qui laissait leurs cheveux blonds aur�oler leurs beaux visages, elles redevenaient presque des femmes comme les autres.</p><p>Parmi ces �trangers qui retournaient chez eux et qui flairaient dans le vent vif de la grande mer int�rieure ce climat d'aimable anarchie qui leur �tait familier, elles auraient pu �tre passag�res anglaises, regagnant un hameau cach� dans les replis d'un estuaire ou la petite communaut� d'une �le occup�e de tissage et de cultures.</p></section><section><p><strong>Chapitre 20</strong></p><p>Le lendemain, les c�tes du Maine furent en vue. Le Maine au nom de province fran�aise donn� par des Anglais en l'honneur de leur reine, �pouse de Charles Ier Stuart et fille d'Henri IV de France, duchesse par apanage de ce fief angevin.</p><p>Quel d�couvreur n'aurait pas �t� charm� par la beaut� sauvage et color�e de l'endroit, avec ses c�tes d�chiquet�es, l'ampleur infinie de ses estuaires Piscatoga, Saco, Kenn�bec, Shcepscott, Damariscotta, Penobscot, Saint-Croix, Saint-Jean s'enroulant autour de multiples �lots bois�s, se lovant dans le creux d'innombrables baies tranquilles, embouchures de fleuves ou labyrinthes bucoliques, alternant avec de hautes falaises roses ou bleues creus�es de fjords dangereux, reli�s par des longues plages de sable fin�? Au-del� du rempart de cette c�te d�chiquet�e et d�lirante, la for�t et les montagnes en moutonnements s'�levant de plus en plus haut formaient un immense arri�re-pays, creus� de milliers de lacs dont certains avaient jusqu'� quinze lieues9 de long et d'autres n'�taient qu'un �il rond d'azur ou du vert de l'�meraude dans le noir des bois.</p><p>D�s que la montagne de Camden qui se trouvait en face de Pentagou�l fut reconnue, il y eut beaucoup d'animation � bord. On se porta vers la proue. Mais, comme il fallait s'y attendre, des rouleaux de brume apparurent et vinrent au-devant du navire. C'�tait l'accueil traditionnel de la baie Fran�aise, aussi c�l�bre pour ses brouillards que pour ses mar�es.</p><p>Il y eut des cris de d�ception. Et quelques-uns se d�vou�rent pour aller chercher des manteaux, des ch�les, des couvertures. On enveloppa les b�b�s que l'on avait fait monter aussi sur le gaillard d'avant, en ce moment tr�s �mouvant de leur arriv�e en leur nouveau pays. Mais personne ne voulait redescendre et s'abriter. Le brouillard �tait si �pais qu'on ne voyait m�me plus le bout des m�ts, et le navire, aux vergues peupl�es de fant�mes, se mit � naviguer au ralenti. L'eau tombait en gouttelettes dor�es. La lumi�re en luttant contre l'opaque rideau humide divisait les nuances de son spectre et l'on vit trembler des ondes bleu et vert, orange et or�: des arcs-en-ciel.</p><p>On entrait dans le pays des arcs-en-ciel dont Florimond avait r�v� avant de partir � la recherche de son p�re.</p><p>Puis il y eut, sur un coup de vent, une commune exclamation et Ang�lique sourit en apercevant S�verine et Honorine qui sautaient de joie en poussant des cris enthousiastes, tandis qu'au loin, �mergeant d'un �crin de brume d'un bleu doux, se dessinaient les deux mamelons roses de l'�le du Mont-D�sert. Leur apparition, aux belles tonalit�s variant de l'aurore au pourpre dans le soleil, ou de tendre couleur chair, suivant les rayons de lumi�re qui les caressaient de leurs pinceaux d'argent, filtrant � travers les nuages, annon�ait l'approche de Gouldsboro. Encore quelques heures et la passe cach�e qui n'�tait accessible qu'� mar�e haute serait franchie puis l'on pourrait apercevoir les maisons �tag�es au-dessus de la plage et du port et la frange sombre que ferait sur la rive la population rassembl�e, en attente.</p><p>S�verine et Honorine dansaient une ronde en riant, des matelots lan�aient leurs bonnets en l'air.</p><p>Ang�lique voulut prendre l'un des b�b�s dans ses bras. Elle ne s'habituait pas � les tenir tellement ils �taient petits et inconsistants. Elle avait toujours l'impression qu'ils lui fondaient dans les mains et qu'elle risquait de les �garer au sein de leurs blancs lainages.</p><p>Qu'ils �taient peu de chose quand ils dormaient ainsi�! Le souffle de vie qui les animait �tait imperceptible. Ils �taient sereins, palpitants. Ils dormaient.</p><p>Autour d'elle, on leur adressait la parole. On leur montrait ces deux montagnes rondes, pos�es sur la mer, comme on leur aurait d�sign� sur un quai d'arriv�e des parents ou amis les attendant avec joie et impatience.</p><p>Le plaisir �vident de S�verine ajoutait � la joie d'Ang�lique. Pour la petite exil�e, ce coin sauvage de la dure Am�rique �tait devenu un peu ��le pays��, la maison, ce lieu privil�gi� o� l'on est certain de se retrouver parmi sa famille et ses amis, chez soi.</p><p>C'�tait d�j� beaucoup, pensait Ang�lique, d'avoir r�ussi � cr�er, pour des fugitifs condamn�s � la mort ou � la prison, un lieu viable o� ils pouvaient go�ter encore les douceurs de la vie et ces moments de bonheur faits de la joie d'aimer et d'agir sous le ciel de Dieu, qui ne sont accord�s qu'aux �tres libres.</p><p><strong>� suivre</strong></p><p>1 Aujourd'hui baie de Fundy.</p><p>2 Il est sauv�!</p><p>3 Ils vivent�! Ils t�tent�!</p><p>4 Les Indiens de la r�gion nommaient ainsi les Hollandais d'Orange.</p><p>5 Cf. ��<emphasis>La tentation d'Ang�lique</emphasis>��.</p><p>6 <emphasis>Wolverine, </emphasis>en anglais.</p><p>7 Extrait authentique de la correspondance de la Bienheureuse Marguerite Bourgeoys.</p><p>8 Cf. ��<emphasis>Ang�lique et la d�mone��.</emphasis></p><p>9 Environ 64 kilom�tres.</p></section></body><binary id="cover" 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