<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>antique</genre><author><first-name>Alexandre</first-name><last-name>Dumas</last-name></author><book-title>ANGE PITOU - Tome II</book-title><lang>eng</lang></title-info><document-info><author><first-name>Alexandre</first-name><last-name>Dumas</last-name></author><program-used>calibre 0.8.39, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date>11.3.2012</date><id>25cd4737-bd92-44be-afc1-b022dd3de548</id><version>1.0</version></document-info></description><body><section><p><image l:href="#0"/></p><empty-line/><p>Alexandre Dumas</p><p><strong>ANGE PITOU </strong></p><p>Tome II</p><p>(1850 � 1851)</p><empty-line/><p>�dition du groupe � Ebooks libres et gratuits �</p><empty-line/><p>Table des mati�res</p><empty-line/><p>Chapitre XXXV  Le plastron .....................................................5</p><p>0H</p><p>40H</p><p>Chapitre XXXVI  Le d�part..................................................... 18</p><p>1H</p><p>41H</p><p>Chapitre XXXVII  Le voyage................................................... 31</p><p>2H</p><p>42H</p><p>Chapitre XXXVIII  Ce qui se passait � Versailles tandis que 3H</p><p>le roi �coutait les discours de la municipalit� ........................46</p><p>43H</p><p>Chapitre XXXIX  Le retour.....................................................59</p><p>4H</p><p>44H</p><p>Chapitre XL  Foullon ..............................................................65</p><p>5H</p><p>45H</p><p>Chapitre XLI  Le beau-p�re ................................................... 80</p><p>6H</p><p>46H</p><p>Chapitre XLII  Le gendre ........................................................ 91</p><p>7H</p><p>47H</p><p>Chapitre XLIII  Billot commence � s�apercevoir que tout 8H</p><p>n�est pas rose dans les r�volutions .......................................103</p><p>48H</p><p>Chapitre XLIV  Les Pitt..........................................................117</p><p>9H</p><p>49H</p><p>Chapitre XLV  M�d�e.............................................................131</p><p>10H</p><p>50H</p><p>Chapitre XLVI  Ce que voulait la reine.................................140</p><p>11H</p><p>51H</p><p>Chapitre XLVII  Le r�giment de Flandre..............................148</p><p>12H</p><p>52H</p><p>Chapitre XLVIII  Le banquet des gardes.............................. 159</p><p>13H</p><p>53H</p><p>Chapitre XLIX  Les femmes s�en m�lent ..............................168</p><p>14H</p><p>54H</p><p>Chapitre L  Maillard g�n�ral.................................................180</p><p>15H</p><p>55H</p><p>Chapitre LI  Versailles ..........................................................190</p><p>16H</p><p>56H</p><p>Chapitre LII  Journ�e du 5 octobre ......................................198</p><p>17H</p><p>57H</p><p>Chapitre LIII  La soir�e du 5 au 6 octobre .......................... 206</p><p>18H</p><p>58H</p><empty-line/><p>Chapitre LIV  La nuit du 5 au 6 octobre ............................... 216</p><p>19H</p><p>59H</p><p>Chapitre LV  Le matin...........................................................227</p><p>20H</p><p>60H</p><p>Chapitre LVI  Georges de Charny........................................ 240</p><p>21H</p><p>61H</p><p>Chapitre LVII  D�part, voyage et arriv�e de Pitou et de 22H</p><p>S�bastien Gilbert...................................................................250</p><p>62H</p><p>Chapitre LVIII  Comment Pitou, qui avait �t� maudit et 23H</p><p>chass� par sa tante � propos d�un barbarisme et de trois sol�cismes, fut remaudit et rechass� par elle � propos d�une volaille au riz ......................................................................... 261</p><p>63H</p><p>Chapitre LIX  Pitou r�volutionnaire.....................................275</p><p>24H</p><p>64H</p><p>Chapitre LX  Madame Billot abdique.................................. 290</p><p>25H</p><p>65H</p><p>Chapitre LXI  Ce qui d�cide Pitou � quitter la ferme et � 26H</p><p>retourner � Haramont, sa seule et v�ritable patrie ............. 303</p><p>66H</p><p>Chapitre LXII  Pitou orateur ................................................ 315</p><p>27H</p><p>67H</p><p>Chapitre LXIII  Pitou conspirateur ......................................332</p><p>28H</p><p>68H</p><p>Chapitre LXIV  O� l�on voit en pr�sence le principe 29H</p><p>monarchique repr�sent� par l�abb� Fortier, et le principe r�volutionnaire repr�sent� par Pitou ...................................346</p><p>69H</p><p>Chapitre LXV  Pitou diplomate ............................................375</p><p>30H</p><p>70H</p><p>Chapitre LXVI  Pitou triomphe ............................................387</p><p>31H</p><p>71H</p><p>Chapitre LXVII  Le p�re Clou�s et la pierre Clou�se, ou 32H</p><p>comment Pitou devint tacticien et eut l�air noble ................401</p><p>72H</p><p>Chapitre LXVIII  O� Catherine fait, � son tour, de la 33H</p><p>diplomatie ............................................................................. 415</p><p>73H</p><p>Chapitre LXIX  Le miel et l�absinthe ....................................426</p><p>34H</p><p>74H</p><p>Chapitre LXX  D�nouement impr�vu...................................436</p><p>35H</p><p>75H</p><p>� 3 �</p><empty-line/><p>� propos de cette �dition �lectronique.................................445</p><p>36H</p><p>76H</p><empty-line/><p>� 4 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre XXXV </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Le plastron </strong></p><p><strong/></p><p>Le lendemain se leva ; brillant et pur comme la veille, un soleil �blouissant dorait les marbres et le sable de Versailles.</p><p>Les oiseaux group�s par milliers sur les premiers arbres du parc saluaient de leurs cris assourdissants le nouveau jour de chaleur et de gaiet� promis � leurs amours.</p><empty-line/><p>La reine �tait lev�e � cinq heures. Elle fit prier le roi de passer chez elle aussit�t qu�on l�aurait r�veill�.</p><empty-line/><p>Louis XVI, un peu fatigu� par la r�ception d�une d�putation de l�Assembl�e qui �tait venue la veille, et � laquelle il avait �t� forc� de r�pondre � c��tait le commencement des discours �, Louis XVI avait dormi un peu plus tard pour r�parer sa fatigue et pour qu�il ne f�t pas dit qu�en lui la nature perdrait quelque chose.</p><empty-line/><p>Aussi, � peine l�eut-on habill�, que la pri�re de la reine lui parvint comme il passait l��p�e ; il fron�a l�g�rement le sourcil.</p><empty-line/><p>� Quoi ! dit-il, la reine est d�j� lev�e ?</p><empty-line/><p>� Oh ! depuis longtemps, Sire.</p><empty-line/><p>� Est-elle malade encore ?</p><empty-line/><p>� Non, Sire.</p><p>� 5 �</p><empty-line/><p>� Et que me veut la reine de si bon matin ?</p><p>� Sa Majest� ne l�a pas dit.</p><p>Le roi prit un premier d�jeuner, qui se composait d�un bouillon avec un peu de vin, et passa chez Marie-Antoinette.</p><p>Il trouva la reine tout habill�e, comme pour la c�r�monie.</p><p>Belle, p�le, imposante, elle accueillit son mari avec ce froid sourire qui brillait comme un soleil d�hiver sur les joues de la reine, alors que, dans les grandes r�ceptions de la cour, il fallait jeter un rayon � la foule.</p><p>Ce regard et ce sourire, le roi n�en comprit pas la tristesse.</p><p>Il se pr�occupait d�j� d�une chose, � savoir de la r�sistance probable qu�allait faire Marie-Antoinette au projet arr�t� la veille.</p><empty-line/><p>� Encore quelque nouveau caprice, pensait-il.</p><empty-line/><p>Voil� pourquoi il fron�ait le sourcil.</p><empty-line/><p>La reine ne manqua point de fortifier en lui par les premiers mots qu�elle fit entendre, cette opinion.</p><empty-line/><p>� Sire, dit-elle, depuis hier, j�ai bien r�fl�chi.</p><empty-line/><p>� Allons, nous y voil�, s��cria le roi.</p><empty-line/><p>� Renvoyez, je vous prie, tout ce qui n�est pas de l�intimit�.</p><empty-line/><p>Le roi, maugr�ant, donna ordre � ses officiers de s��loigner.</p><empty-line/><p>Une seule des femmes de la reine demeura pr�s de Leurs Majest�s : c��tait madame Campan.</p><empty-line/><p>� 6 �</p><empty-line/><p>Alors, la reine, appuyant ses deux belles mains sur le bras du roi :</p><p>� Pourquoi �tes-vous d�j� tout habill� ? dit-elle ; c�est mal.</p><p>� Comment, mal ! Pourquoi ?</p><empty-line/><p>� Ne vous avais-je point fait demander de ne vous point habiller avant de passer ici ? Je vous vois la veste et l��p�e.</p><p>J�esp�rais que vous seriez venu en robe de chambre.</p><p>Le roi la regarda tout surpris.</p><empty-line/><p>Cette fantaisie de la reine �veillait en lui une foule d�id�es �tranges, dont la nouveaut� m�me rendait l�invraisemblance encore plus forte.</p><empty-line/><p>Son premier mouvement fut la d�fiance et l�inqui�tude.</p><empty-line/><p>� Qu�avez-vous ? dit-il � la reine. Pr�tendez-vous retarder ou emp�cher ce dont nous sommes convenus hier ensemble ?</p><empty-line/><p>� Nullement, Sire.</p><empty-line/><p>� Je vous en prie, n�est-ce pas, plus de raillerie sur un sujet de cette gravit�. Je dois, je veux aller � Paris ; je ne puis plus m�en dispenser. Ma maison est command�e ; les personnes qui m�accompagneront sont d�s hier soir d�sign�es.</p><empty-line/><p>� Sire, je ne pr�tends rien, mais�</p><empty-line/><p>� Songez, dit le roi en s�animant par degr�s pour se donner du courage, songez que d�j� la nouvelle de mon voyage � Paris a d� parvenir aux Parisiens, qu�ils se sont pr�par�s, qu�ils m�attendent ; que les sentiments tr�s favorables que selon la pr�dic-</p><p>� 7 �</p><empty-line/><p>tion de Gilbert ce voyage a jet�s dans les esprits, peuvent se changer en une hostilit� d�sastreuse. Songez enfin�</p><p>� Mais, Sire, je ne vous conteste pas ce que vous me faites l�honneur de me dire ; je me suis hier r�sign�e, r�sign�e je suis aujourd�hui.</p><empty-line/><p>� Alors, madame, pourquoi ces pr�ambules ?</p><p>� Je n�en fais pas.</p><p>� Pardon ; pourquoi ces questions sur mon habillement, sur mes projets ?</p><p>� Sur l�habillement, � la bonne heure, reprit la reine, en essayant encore de ce sourire qui, � force de s��vanouir, devenait de plus en plus fun�bre.</p><empty-line/><p>� Que voulez-vous de mon habillement ?</p><empty-line/><p>� Je voudrais, Sire, que vous quittassiez votre habit.</p><empty-line/><p>� Ne vous para�t-il pas s�ant ? C�est un habit de soie d�une couleur violette. Les Parisiens sont accoutum�s � me voir ainsi v�tu ; ils aimaient chez moi cette couleur, sur laquelle, d�ailleurs,  un  cordon  bleu  fait  bien.  Vous  me  l�avez  dit  vous-m�me assez souvent.</p><empty-line/><p>� Je n�ai, Sire, aucune objection � faire contre la nuance de votre habit.</p><empty-line/><p>� Alors ?</p><empty-line/><p>� C�est contre la doublure.</p><empty-line/><p>� 8 �</p><empty-line/><p>� Vraiment, vous m�intriguez avec cet �ternel sourire� la doublure� quelle plaisanterie !�</p><p>� Je ne plaisante plus, h�las !</p><p>� Bon, voil� que vous palpez ma veste, � pr�sent ; vous d�-</p><p>pla�t-elle aussi ? Taffetas blanc et argent, garniture que vous m�avez brod�e vous-m�me, une de mes vestes favorites.</p><p>� Je n�ai rien non plus contre la veste.</p><p>� Que vous �tes singuli�re ! c�est le jabot, c�est la chemise de batiste brod�e qui vous offusquent ? Eh ! ne dois-je pas faire toilette pour aller voir ma bonne ville de Paris ?</p><empty-line/><p>Un amer sourire plissa les l�vres de la reine ; sa l�vre inf�-</p><p>rieure surtout, celle qu�on lui reprochait tant, � l�Autrichienne, s��paissit et s�avan�a comme si elle se f�t gonfl�e de tous les poi-sons de la col�re et de la haine.</p><empty-line/><p>� Non, dit-elle, je ne vous reproche pas votre belle toilette, Sire, c�est toujours la doublure, toujours, toujours.</p><empty-line/><p>� La doublure� de ma chemise brod�e ! ah ! expliquez-vous, enfin.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! je m�explique ; le roi, ha�, g�nant, qui va se jeter au milieu de sept cent mille Parisiens ivres de leurs triomphes et de leurs id�es r�volutionnaires, le roi n�est pas un prince du moyen �ge, et cependant il devrait faire aujourd�hui son entr�e � Paris dans une bonne cuirasse de fer, sous un armet de bon acier de Milan ; il devrait s�y prendre de fa�on, ce prince, que pas une balle, pas une fl�che, pas une pierre, pas un couteau ne p�t trouver le chemin de sa chair.</p><empty-line/><p>� 9 �</p><empty-line/><p>� C�est vrai, au fond, dit Louis XVI pensif ; mais ma bonne amie, comme je ne m�appelle ni Charles VIII, ni Fran�ois Ier, ni m�me Henri IV, comme la monarchie d�aujourd�hui est nue sous le velours et la soie, j�irai nu sous mon habit de soie, et pour mieux dire� j�irai avec un point de mire qui pourra guider les balles. J�ai la plaque des ordres sur le c�ur.</p><empty-line/><p>La reine poussa un g�missement �touff�.</p><p>� Sire, dit-elle, nous commen�ons � nous entendre. Vous allez voir, vous allez voir que votre femme ne plaisante plus.</p><p>Elle fit un signe � madame Campan, qui �tait rest�e au fond de la chambre, et celle-ci prit dans un tiroir du chiffonnier de la reine un objet de forme large, plate et oblongue, cach� dans une enveloppe de soie.</p><empty-line/><p>� Sire, dit la reine, le c�ur du roi appartient d�abord � la France, c�est vrai, mais je crois beaucoup qu�il appartient � sa femme  et  �  ses  enfants.  Pour  ma  part,  je  ne  veux  pas  que  ce c�ur soit expos� aux balles ennemies. J�ai pris mes mesures pour  sauver  de  tout  p�ril  mon  �poux,  mon  roi,  le  p�re  de  mes enfants.</p><empty-line/><p>En m�me temps elle d�veloppait du linge de soie qui l�enfermait un gilet de fines mailles d�acier crois�es avec un art si merveilleux qu�on e�t dit une �toffe arabe, tant le point de la trame imitait la moire, tant il y avait de souplesse et d��lasticit� dans les tissus et le jeu des surfaces.</p><empty-line/><p>� Qu�est cela ? dit le roi.</p><empty-line/><p>� Regardez, Sire.</p><empty-line/><p>� Un gilet, ce me semble.</p><empty-line/><p>� 10 �</p><empty-line/><p>� Mais oui, Sire.</p><empty-line/><p>� Un gilet qui ferme jusqu�au col.</p><empty-line/><p>� Avec un petit collet destin�, comme vous le voyez, � doubler le col de la veste ou de la cravate.</p><empty-line/><p>Le roi prit le gilet dans ses mains et l�examina curieusement.</p><empty-line/><p>La reine, voyant cette bienveillante attention, �tait p�n�-</p><p>tr�e de joie.</p><empty-line/><p>Le roi, lui, semblait compter avec bonheur chacune des mailles de ce r�seau merveilleux qui ondulait sous ses doigts avec la mall�abilit� d�un tricot de laine.</p><empty-line/><p>� Mais, dit-il, c�est l� de l�admirable acier.</p><empty-line/><p>� N�est-ce pas, Sire ?</p><empty-line/><p>� Et un travail miraculeux.</p><empty-line/><p>� N�est-ce pas ?</p><empty-line/><p>�  Je  ne  sais  vraiment  pas  o�  vous avez pu vous procurer cela.</p><empty-line/><p>� Je l�ai achet� hier soir d�un homme qui depuis longtemps me l�avait offert pour le cas o� vous iriez en campagne.</p><empty-line/><p>� C�est admirable ! admirable ! dit le roi, examinant en ar-tiste.</p><empty-line/><p>� Et cela doit aller comme un gilet de votre tailleur, Sire.</p><empty-line/><p>� 11 �</p><empty-line/><p>� Oh ! croyez-vous ?</p><empty-line/><p>� Essayez.</p><empty-line/><p>Le roi ne dit mot ; il d�fit lui-m�me son habit violet.</p><p>La reine tremblait de joie ; elle aida Louis XVI � d�poser les ordres, et madame Campan le reste.</p><p>Cependant le roi �tait lui-m�me son �p�e. Quiconque � ce moment e�t contempl� la figure de la reine l�e�t vue illumin�e d�une de ces triomphales clart�s que refl�te la f�licit� supr�me.</p><empty-line/><p>Le roi se laissa d�pouiller de sa cravate sous laquelle les mains d�licates de la reine gliss�rent le col d�acier.</p><empty-line/><p>Puis Marie-Antoinette elle-m�me attacha les agrafes de ce corselet qui prenait admirablement la forme du corps, couvrait les entournures, doubl� partout d�une fine buffleterie destin�e � amortir la pression de l�acier sur les chairs.</p><empty-line/><p>Ce gilet descendait plus bas qu�une cuirasse, il d�fendait tout le corps.</p><empty-line/><p>Plac�es par-dessus, la veste et la chemise le couvraient compl�tement. Il n�augmentait pas d�une demi-ligne l��paisseur du corps. Il permettait les gestes sans amener aucune g�ne.</p><empty-line/><p>� Est-ce bien pesant ? dit la reine.</p><empty-line/><p>� Non.</p><empty-line/><p>� Voyez donc, mon roi, quelle merveille, n�est-ce pas ? dit la reine, en battant des mains, � madame Campan qui achevait de fermer les boutons des manches du roi.</p><empty-line/><p>� 12 �</p><empty-line/><p>Madame Campan manifesta sa joie tout aussi na�vement que la reine.</p><p>� J�ai sauv� mon roi ! s��cria Marie-Antoinette. Cette cuirasse invisible, essayez-la, placez-la sur une table, essayez de l�entamer avec un couteau, essayez de la trouer avec une balle, essayez ! essayez !</p><p>� Oh ! fit le roi d�un air de doute.</p><empty-line/><p>� Essayez ! r�p�ta-t-elle dans son enthousiasme.</p><p>� Je le ferais volontiers par curiosit�, dit le roi.</p><p>� Ne le faites pas, c�est inutile, Sire.</p><empty-line/><p>� Comment, il est inutile que je vous prouve l�excellence de votre merveille !</p><empty-line/><p>� Ah ! que voil� les hommes ! Croyez-vous que j�eusse ajout� foi aux t�moignages d�un autre, d�un indiff�rent lorsqu�il s�agissait de la vie de mon �poux, du salut de la France ?</p><empty-line/><p>� Il me semble pourtant que c�est l� ce que vous avez fait, Antoinette, vous avez ajout� foi�</p><empty-line/><p>Elle secoua la t�te avec une obstination charmante.</p><empty-line/><p>� Demandez, fit-elle en d�signant la femme qui �tait l�, demandez � cette bonne Campan ce qu�elle et moi nous avons fait ce matin.</p><empty-line/><p>� Quoi donc, mon Dieu ? demanda le roi tout intrigu�.</p><empty-line/><p>� Ce matin, que dis-je, cette nuit, comme deux folles, nous avons �loign� tout le service, et nous nous sommes enferm�es</p><p>� 13 �</p><empty-line/><p>dans sa chambre, � elle, qui est recul�e au fond du dernier corps de logis des pages ; or, les pages sont partis hier soir pour les logements � Rambouillet. Nous nous sommes assur�es que personne ne pouvait nous surprendre avant que nous eussions ef-fectu� notre projet.</p><p>� Mon Dieu ! mais vous m�effrayez v�ritablement. Quels desseins avaient donc ces deux Judith ?</p><p>� Judith fit moins, dit la reine ; moins de bruit, surtout.</p><p>Sauf cela, la comparaison serait merveilleuse. Campan tenait le sac qui renfermait ce plastron ; moi, je portais un long couteau de chasse allemand de mon p�re, cette lame infaillible qui tua tant de sangliers.</p><empty-line/><p>� Judith ! toujours Judith ! s��cria le roi en riant.</p><empty-line/><p>� Oh ! Judith n�avait pas ce lourd pistolet que j�ai pris � vos armes et que j�ai fait charger par Weber.</p><empty-line/><p>� Un pistolet !</p><empty-line/><p>� Sans doute. Il fallait nous voir dans la nuit, peureuses, troubl�es au moindre bruit, nous d�robant aux indiscrets, filant comme deux souris gourmandes par les corridors d�serts. Campan ferma trois portes, matelassa la derni�re ; nous accroch�-</p><p>mes le plastron au mur sur le mannequin qui sert � �tendre mes robes ; et moi, d�une main solide, je vous jure, j�appliquai un coup de couteau � la cuirasse ; la lame plia, bondit hors de mes mains, et alla se ficher dans le parquet, � notre grande �pouvante.</p><empty-line/><p>� Peste ! fit le roi.</p><empty-line/><p>� Attendez.</p><empty-line/><p>� 14 �</p><empty-line/><p>� Pas de trou ? demanda Louis XVI.</p><empty-line/><p>� Attendez, vous dis-je. Campan ramassa la lame, et me dit : � Vous n��tes pas assez forte, madame, et votre main tremblait peut-�tre ; moi, je serai plus robuste, vous allez voir. � Elle saisit donc le couteau et en bourra au mannequin fix� sur le mur un coup tellement bien appliqu�, que ma pauvre lame allemande se brisa net sur les mailles. Tenez, voici les deux morceaux,  Sire ;  je  veux  vous  faire  faire  un  poignard  avec  ce  qui reste.</p><p>� Oh ! mais c�est fabuleux, cela, dit le roi ; et pas de br�-</p><p>che ?</p><p>� � peu pr�s une �gratignure au cha�non sup�rieur, et il y en a trois l�un sur l�autre, s�il vous pla�t.</p><empty-line/><p>� Je voudrais voir.</p><empty-line/><p>� Vous verrez.</p><empty-line/><p>Et la reine se mit � d�shabiller le roi avec une prestesse merveilleuse, pour lui faire admirer son id�e et ses hauts faits.</p><empty-line/><p>� Voici une place un peu g�t�e, ce me semble, dit le roi en montrant du doigt une l�g�re d�pression produite sur une surface d�environ un pouce.</p><empty-line/><p>� C�est la balle du pistolet, Sire.</p><empty-line/><p>�  Comment,  vous  avez  tir�  un  coup  de  pistolet  �  balles, vous ?</p><empty-line/><p>� Je vous montre la balle aplatie, noire encore. Tenez, croyez-vous maintenant que votre existence soit en s�ret� ?</p><empty-line/><p>� 15 �</p><empty-line/><p>� Vous �tes un ange tut�laire, dit le roi qui se mit � d�grafer lentement le gilet pour mieux observer la trace du coup de couteau et la trace de la balle.</p><empty-line/><p>�  Jugez  de  ma  frayeur,  cher  roi,  dit  Marie-Antoinette, quand il me fallut l�cher le coup de pistolet sur la cuirasse. H�-</p><p>las ! ce n��tait rien encore que de faire cet affreux bruit dont j�ai tant de peur ; mais c�est qu�il me semblait, en tirant sur le gilet destin� � vous prot�ger, que je tirais sur vous-m�me ; c�est que j�avais crainte de voir un trou dans les mailles, et alors mon travail, mes peines, mon espoir �taient � jamais ruin�s.</p><p>� Ch�re femme, dit Louis XVI en d�grafant compl�tement le gilet, que de reconnaissance !</p><empty-line/><p>Et il d�posa le plastron sur une table.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! que faites-vous donc ? demanda la reine.</p><empty-line/><p>Et elle prit le gilet qu�elle pr�senta une seconde fois au roi.</p><empty-line/><p>Mais lui, avec un sourire plein de gr�ce et de noblesse :</p><empty-line/><p>� Non, dit-il, merci.</p><empty-line/><p>� Vous refusez ? s��cria la reine.</p><empty-line/><p>� Je refuse.</p><empty-line/><p>� Oh ! mais, songez-y donc, Sire.</p><empty-line/><p>� Sire !� supplia madame Campan.</p><empty-line/><p>� Mais c�est le salut, mais c�est la vie !</p><empty-line/><p>� C�est possible, dit le roi.</p><p>� 16 �</p><empty-line/><p>� Vous refusez le secours que Dieu lui-m�me nous envoie.</p><p>� Assez ! assez ! dit le roi.</p><p>� Oh ! vous refusez ! vous refusez !</p><empty-line/><p>� Oui, je refuse.</p><p>� Mais ils vous tueront !</p><p>� Ma ch�re, quand les gentilshommes sont en campagne, au XVIII�me si�cle, ils y sont en habit de drap, veste et chemise, c�est pour les balles ; quand ils vont sur le terrain d�honneur, ils ne gardent que la chemise, c�est assez pour l��p�e. Moi, je suis le premier gentilhomme de France, je ne ferai ni plus ni moins que mes amis. Il y a plus : l� o� ils prennent du drap, j�ai seul le droit de porter de la soie. Merci, ma ch�re femme, merci, ma bonne reine, merci.</p><p>� Ah ! s��cria la reine, � la fois d�sesp�r�e et ravie ; pourquoi son arm�e ne l�entend-elle pas ?</p><p>Quant au roi, il avait achev� de s�habiller tranquillement, sans m�me para�tre comprendre l�acte d�h�ro�sme qu�il venait d�accomplir.</p><empty-line/><p>� Est-ce donc une monarchie perdue, murmura la reine, que celle qui trouve de l�orgueil en de pareils moments ?</p><empty-line/><p>� 17 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre XXXVI </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Le d�part </strong></p><p><strong/></p><p>En sortant de chez la reine, le roi se trouva imm�diatement entour� de tous les officiers et de toutes les personnes de sa maison d�sign�es par lui pour faire avec lui le voyage de Paris.</p><empty-line/><p>C��taient MM. de Beauvau, de Villeroy, de Nesle et d�Estaing.</p><empty-line/><p>Gilbert attendit, confondu au milieu de la foule, que Louis XVI l�aper��t, ne f�t-ce que pour lui jeter en passant un regard.</p><empty-line/><p>Il �tait visible que tout ce monde-l� �tait dans le doute, et qu�on ne pouvait croire � la persistance de cette d�cision.</p><p>� Apr�s d�jeuner, messieurs, dit le roi, nous partons.</p><empty-line/><p>Puis, apercevant Gilbert :</p><empty-line/><p>� Ah ! vous voil�, docteur, continua-t-il ; tr�s bien. Vous savez que je vous emm�ne.</p><empty-line/><p>� � vos ordres, Sire.</p><empty-line/><p>Le roi passa dans son cabinet, o� il travailla deux heures.</p><empty-line/><p>Il entendit ensuite la messe avec toute sa maison, puis, vers neuf heures, il se mit � table.</p><empty-line/><p>� 18 �</p><empty-line/><p>Le repas se fit avec le c�r�monial accoutum� ; seulement, la reine, que l�on voyait depuis la messe avec des yeux gonfl�s et rouges, voulut, sans y prendre part le moins du monde, assister au repas du roi, afin de demeurer plus longtemps devant lui.</p><p>La reine avait amen� ses deux enfants, qui, tous deux �mus d�j� sans doute par les conseils maternels, promenaient leurs yeux inquiets du visage de leur p�re � la foule des officiers et des gardes.</p><empty-line/><p>Les enfants, de temps en temps, essuyaient, en outre, sur l�ordre de leur m�re, une larme qui venait poindre � leurs cils, et ce spectacle animait de piti� les uns, de col�re les autres, de douleur toute l�assembl�e.</p><empty-line/><p>Le roi mangea sto�quement. Il parla plusieurs fois � Gilbert sans le regarder ; il parla presque constamment � la reine, et toujours avec une affection profonde.</p><empty-line/><p>Enfin il donna des instructions � ses capitaines.</p><empty-line/><p>Il achevait son repas lorsqu�on lui vint annoncer qu�une colonne �paisse d�hommes � pied, venant de Paris, apparaissait � l�extr�mit� de la grande all�e qui aboutit � la place d�Armes.</p><empty-line/><p>� l�instant m�me, officiers et gardes s��lanc�rent hors de la salle ; le roi leva la t�te, regarda Gilbert, mais voyant que Gilbert souriait, il se remit tranquillement � manger.</p><empty-line/><p>La reine p�lit, se pencha vers M. de Beauvau pour le prier de s�informer.</p><empty-line/><p>M. de Beauvau courut pr�cipitamment dehors.</p><empty-line/><p>La reine s�avan�a vers la fen�tre.</p><empty-line/><p>� 19 �</p><empty-line/><p>Cinq minutes apr�s, M. de Beauvau rentra.</p><empty-line/><p>� Sire, dit-il en rentrant, ce sont les gardes nationaux de Paris qui, sur le bruit qui s�est r�pandu hier dans la capitale du dessein qu�aurait Votre Majest� d�aller voir les Parisiens, se sont r�unis au nombre d�une dizaine de mille pour venir au-devant de vous ; et, tout en venant au-devant de vous, voyant que vous tardiez, ont pouss� jusqu�� Versailles.</p><p>� Quelles intentions paraissent-ils avoir ? demanda le roi.</p><p>� Les meilleures du monde, r�pondit M. de Beauvau.</p><empty-line/><p>� N�importe ! dit la reine, fermez les grilles.</p><empty-line/><p>� Gardez-vous-en bien, dit le roi ; c�est bien assez que les portes du palais restent ferm�es.</p><empty-line/><p>La reine fron�a le sourcil et lan�a un coup d��il � Gilbert.</p><empty-line/><p>Celui-ci attendait ce regard de la reine, car la moiti� de sa pr�diction �tait r�alis�e d�j�. Il avait promis l�arriv�e de vingt mille hommes ; il y en avait d�j� dix mille.</p><empty-line/><p>Le roi se retourna vers M. de Beauvau.</p><empty-line/><p>� Veillez � ce que l�on donne des rafra�chissements � ces braves gens, dit-il.</p><empty-line/><p>M. de Beauvau descendit une seconde fois et transmit aux sommeliers les ordres du roi.</p><empty-line/><p>Puis il remonta.</p><empty-line/><p>� Eh bien ? demanda le roi.</p><empty-line/><p>� 20 �</p><empty-line/><p>� Eh bien ! Sire, nos Parisiens sont en grande discussion avec MM. les gardes.</p><p>� Comment ! fit le roi, il y a discussion ?</p><p>� Oh ! de pure courtoisie. Comme ils ont appris que le roi part dans deux heures, ils veulent attendre le d�part du roi et marcher derri�re le carrosse de Sa Majest�.</p><p>� Mais, demanda � son tour la reine, ils sont � pied, je suppose ?</p><p>� Oui, madame.</p><p>� Eh bien ! mais le roi a des chevaux � sa voiture, et le roi va vite, tr�s vite. Vous savez, monsieur de Beauvau, que le roi a l�habitude d�aller tr�s vite.</p><empty-line/><p>Ces mots ainsi accentu�s signifiaient : � Attachez des ailes � la voiture de Sa Majest�. �</p><empty-line/><p>Le roi fit de la main signe d�arr�ter le colloque.</p><empty-line/><p>� J�irai au pas, dit-il.</p><empty-line/><p>La reine poussa un soupir qui ressemblait presque � un cri de col�re.</p><empty-line/><p>� Il n�est pas juste, ajouta tranquillement Louis XVI, que je fasse courir ces braves gens qui se sont d�rang�s pour me faire honneur. J�irai au pas, et m�me au petit pas, afin que tout le monde puisse me suivre.</p><empty-line/><p>L�assembl�e t�moigna son admiration par un murmure ap-probatif ; mais en m�me temps on vit sur plusieurs visages le reflet de cette improbation qui �clatait manifestement dans les</p><p>� 21 �</p><empty-line/><p>traits de la reine pour tant de bont� d��me qu�elle traitait de faiblesse.</p><p>Une fen�tre s�ouvrit.</p><p>La reine se retourna, �tonn�e : c��tait Gilbert, qui, en sa qualit� de m�decin, usait de son droit de faire ouvrir pour renouveler l�air de la salle � manger �paissi par l�odeur des mets et la respiration de plus de cent personnes.</p><empty-line/><p>Le docteur se pla�a derri�re les rideaux de cette fen�tre ouverte, et, par la fen�tre ouverte, mont�rent les voix de la foule assembl�e dans les cours.</p><p>� Qu�est-ce que cela ? demanda le roi.</p><empty-line/><p>� Sire, r�pondit Gilbert, ce sont les gardes nationaux qui sont sur le pav�, au grand soleil, et qui doivent avoir bien chaud.</p><empty-line/><p>� Pourquoi ne pas les inviter � venir d�jeuner avec le roi ?</p><p>dit tout bas � la reine un de ses officiers favoris.</p><empty-line/><p>� Il faudrait les conduire � l�ombre, les mettre dans la cour de marbre, sous les vestibules, partout o� il y aura un peu de fra�cheur, dit le roi.</p><empty-line/><p>� Dix mille hommes dans les vestibules ! s��cria la reine.</p><empty-line/><p>� R�partis partout, ils tiendront, dit le roi.</p><empty-line/><p>� R�partis partout ! dit Marie-Antoinette ; mais, monsieur, vous allez leur apprendre le chemin de votre chambre � coucher.</p><empty-line/><p>Proph�tie de l�effroi, qui devait se r�aliser � Versailles m�me, avant qu�il f�t trois mois.</p><empty-line/><p>� 22 �</p><empty-line/><p>� Ils ont beaucoup d�enfants avec eux, madame, dit doucement Gilbert.</p><p>� Des enfants ? fit la reine.</p><p>Oui, madame, un grand nombre ont amen� leurs enfants comme pour une promenade. Les enfants sont habill�s en petits gardes nationaux, tant l�enthousiasme est grand pour la nouvelle institution.</p><empty-line/><p>La reine ouvrit la bouche, mais presque aussit�t elle baissa la t�te.</p><empty-line/><p>Elle avait eu envie de dire une bonne parole, l�orgueil et la haine l�avaient arr�t�e.</p><empty-line/><p>Gilbert la regarda attentivement.</p><empty-line/><p>� Eh ! s��cria le roi, ces pauvres enfants ! Quand on em-m�ne des enfants avec soi, c�est qu�on n�a pas envie de mal faire � un p�re de famille ; raison de plus pour les mettre � l�ombre, ces pauvres petits. Faites entrer, faites entrer.</p><empty-line/><p>Gilbert, secouant alors doucement la t�te, parut dire � la reine, qui avait gard� le silence :</p><empty-line/><p>� Voil�, madame, voil� ce que vous auriez du dire, je vous en fournissais l�occasion. Le mot e�t �t� r�p�t�, et vous y ga-gniez deux ans de popularit�.</p><empty-line/><p>La reine comprit ce langage muet de Gilbert, et la rougeur lui monta au front.</p><empty-line/><p>Elle sentit sa faute et s�excusa aussit�t par un sentiment d�orgueil et de r�sistance qu�elle renvoya comme r�ponse � Gil-</p><p>� 23 �</p><empty-line/><p>bert. Pendant ce temps-l�, M. de Beauvau s�acquittait aupr�s des gardes nationaux de la commission du roi.</p><p>Alors on entendit des cris de joie, et les b�n�dictions de cette foule arm�e admise, d�apr�s les ordres du roi, dans l�int�-</p><p>rieur du palais.</p><empty-line/><p>Les acclamations, les v�ux, les vivats mont�rent en tourbillons �pais jusqu�aux deux �poux, qu�ils rassur�rent sur les dispositions de ce Paris tant redout�.</p><p>� Sire, dit M. de Beauvau, quel ordre Votre Majest� fixe-telle � son cort�ge ?</p><p>� Et cette discussion de la garde nationale avec mes officiers ? demanda le roi.</p><empty-line/><p>� Oh ! Sire, �vapor�e, �vanouie, les braves gens sont tellement heureux, qu�ils disent maintenant : � Nous irons o� l�on nous mettra. Le roi est � nous aussi bien qu�aux autres ; partout o� il ira, il sera � nous. �</p><empty-line/><p>Le roi regarda Marie-Antoinette crisp�e par un sourire ironique, sa l�vre d�daigneuse.</p><empty-line/><p>� Dites aux gardes nationaux, dit Louis XVI, qu�ils se mettent o� ils voudront.</p><empty-line/><p>� Votre Majest�, dit la reine, n�oubliera pas que c�est un droit inali�nable de ses gardes du corps d�entourer le carrosse.</p><empty-line/><p>Les officiers, voyant le roi un peu incertain, s�approch�rent pour appuyer la reine.</p><empty-line/><p>� C�est juste, au fond, dit le roi. Eh bien ! on verra.</p><empty-line/><p>� 24 �</p><empty-line/><p>M. de Beauvau et M. de Villeroy partirent pour prendre leurs rangs et donner les ordres.</p><p>Dix heures sonnaient � Versailles.</p><p>� Allons, dit le roi, je travaillerai demain. Ces braves gens ne doivent pas attendre.</p><p>Le roi se leva.</p><empty-line/><p>Marie-Antoinette ouvrit les bras et vint embrasser le roi.</p><p>Les enfants se pendirent en pleurant au cou de leur p�re ; Louis XVI, attendri, s�effor�a de se soustraire doucement � leurs �treintes : il voulait cacher l��motion qui n�aurait pas tard� � d�border.</p><empty-line/><p>La reine arr�tait tous les officiers, saisissait celui-ci par le bras, celui-l� par son �p�e.</p><empty-line/><p>� Messieurs ! messieurs ! disait-elle.</p><empty-line/><p>Et cette �loquente exclamation leur recommandait le roi qui venait de descendre.</p><empty-line/><p>Tous mirent la main � leur c�ur et � leur �p�e.</p><empty-line/><p>La reine sourit pour remercier.</p><empty-line/><p>Gilbert demeurait parmi les derniers.</p><empty-line/><p>� Monsieur, lui dit la reine, c�est vous qui avez conseill� ce d�part au roi ; c�est vous qui avez d�cid� le roi, malgr� mes supplications. Songez, monsieur, que vous avez pris une effrayante responsabilit� devant l��pouse et devant la m�re !</p><empty-line/><p>� Je le sais, madame, r�pondit froidement Gilbert.</p><p>� 25 �</p><empty-line/><p>� Et vous me ram�nerez le roi sain et sauf, monsieur ! dit la reine avec un geste solennel.</p><empty-line/><p>� Oui, madame.</p><p>� Songez que vous me r�pondez de lui sur votre t�te !</p><p>Gilbert s�inclina.</p><empty-line/><p>� Songez-y, sur votre t�te ! r�p�ta Marie-Antoinette avec la menace et l�impitoyable autorit� d�une reine absolue.</p><empty-line/><p>� Sur ma t�te, dit le docteur en s�inclinant, oui, madame, et ce gage, je le regarderais comme un otage de peu de valeur si je croyais le roi menac� ; mais je l�ai dit, madame, c�est au triomphe que je conduis aujourd�hui Sa Majest�.</p><empty-line/><p>� Je veux des nouvelles toutes les heures, ajouta la reine.</p><empty-line/><p>� Vous en aurez, madame, je vous jure.</p><empty-line/><p>� Partez maintenant, monsieur, j�entends les tambours ; le roi va se mettre en route.</p><empty-line/><p>Gilbert s�inclina, et disparaissant par le grand escalier, se trouva  en  face  d�un  aide  de  camp  de  la  maison  du  roi  qui  le cherchait de la part de Sa Majest�.</p><empty-line/><p>On le fit monter dans un carrosse qui appartenait � M. de Beauvau, le grand-ma�tre des c�r�monies n�ayant pas voulu qu�il se pla��t, n�ayant pas fait ses preuves, dans un des carrosses du roi.</p><empty-line/><p>� 26 �</p><empty-line/><p>Gilbert sourit en se voyant seul dans ce carrosse armori�, M. de Beauvau �tant � cheval et caracolant pr�s de la porti�re royale.</p><empty-line/><p>Puis, il lui vint � l�id�e qu�il �tait ridicule � lui d�occuper ainsi une voiture ayant couronne et blason.</p><empty-line/><p>Ce scrupule lui durait encore, quand au milieu de la foule des gardes nationaux qui serrait les carrosses, il entendit ces mots chuchot�s par des gens qui se penchaient curieusement pour le regarder :</p><p>� Ah ! celui-l�, c�est le prince de Beauvau !</p><p>� Eh ! dit un camarade, tu te trompes.</p><empty-line/><p>� Mais si, puisque le carrosse est aux armes du prince.</p><empty-line/><p>� Aux armes� aux armes� Je te dis que cela n�y fait rien.</p><p>Pardieu ! les armes, qu�est-ce que cela prouve ?</p><empty-line/><p>� Cela prouve que si les armes de M. de Beauvau sont sur la voiture, c�est M. de Beauvau qui doit �tre dedans.</p><empty-line/><p>� M. de Beauvau, est-ce un patriote ? demanda une femme.</p><empty-line/><p>� Heuh ! fit le garde national.</p><empty-line/><p>Gilbert sourit encore.</p><empty-line/><p>� Mais je te dis, r�pliqua le premier contradicteur, que ce n�est pas le prince ; le prince est gras, celui-l� est maigre ; le prince a un habit de commandant des gardes ; celui-l� est en habit noir c�est l�intendant.</p><empty-line/><p>� 27 �</p><empty-line/><p>Un murmure d�sobligeant accueillit la personne de Gilbert d�figur� par ce titre peu flatteur.</p><p>� Eh non ! mort diable ! cria une grosse voix au son de laquelle tressaillit Gilbert, la voix d�un homme qui, avec ses coudes et ses poings, se fit passage vers la voiture ; non, ce n�est ni M. de Beauvau, ni son intendant, c�est ce brave et fameux patriote et m�me le plus fameux des patriotes. Eh ! monsieur Gilbert, que diable faites-vous dans le carrosse d�un prince ?</p><empty-line/><p>� Tiens, c�est vous, p�re Billot, s��cria le docteur. Vous ici !</p><p>� Pardieu ! je me suis bien gard� de manquer l�occasion, r�pondit le fermier.</p><empty-line/><p>� Et Pitou ? demanda Gilbert.</p><empty-line/><p>� Oh ! il n�est pas loin. Hol� ! Pitou, avance ici ; voyons, passe.</p><empty-line/><p>Et Pitou, sur cette invitation, se glissa, par un rude jeu des �paules, jusqu�aupr�s de Billot, et vint saluer avec admiration Gilbert.</p><empty-line/><p>� Bonjour, monsieur Gilbert, dit-il.</p><empty-line/><p>� Bonjour, Pitou ; bonjour, mon ami.</p><empty-line/><p>� Gilbert ! Gilbert ! qui est cela ? demanda la foule.</p><empty-line/><p>� Ce que c�est que la gloire ! pensait le docteur. Bien connu � Villers-Cotter�ts, oui, mais � Paris, vive la popularit� !</p><empty-line/><p>Il descendit du carrosse, qui se remit � aller au pas, et, s�appuyant sur le bras de Billot, il continua la route � pied au milieu de la foule.</p><p>� 28 �</p><empty-line/><p>Il raconta alors en peu de mots au fermier sa visite � Versailles, les bonnes dispositions du roi et de la famille royale. Il fit en quelques minutes une telle propagande de royalisme dans ce groupe, que, na�fs et charm�s, ces braves gens, encore faciles aux bonnes impressions, pouss�rent un long cri de � Vive le roi ! � qui s�en alla, grossi par les files pr�c�dentes, assourdir Louis XVI en son carrosse.</p><p>� Je veux voir le roi, dit Billot �lectris�, il faut que je le voie de  pr�s.  J�ai  fait  le  chemin  pour  cela.  Je  le  veux  juger  par  son visage. Un �il d�honn�te homme, cela se devine. Approchons, approchons, monsieur Gilbert, voulez-vous ?</p><p>� Attendez, cela va nous �tre ais�, dit Gilbert, car je vois un aide de camp de M. de Beauvau qui cherche quelqu�un de ce c�t�.</p><empty-line/><p>En effet, un cavalier, man�uvrant avec toutes sortes de pr�cautions parmi ces groupes de marcheurs fatigu�s mais joyeux, cherchait � gagner la porti�re du carrosse qu�avait quitt� Gilbert.</p><empty-line/><p>Gilbert l�appela.</p><empty-line/><p>� N�est-ce pas le docteur Gilbert que vous cherchez, monsieur ? demanda-t-il.</p><empty-line/><p>� Lui-m�me, r�pondit l�aide de camp.</p><empty-line/><p>� En ce cas, c�est moi.</p><empty-line/><p>� Bon ! M. de Beauvau vous fait appeler de la part du roi.</p><empty-line/><p>� 29 �</p><empty-line/><p>Ces mots retentissants firent ouvrir les yeux � Billot, et les rangs � la foule ; Gilbert s�y glissa, suivi de Billot et de Pitou, � la suite du cavalier qui r�p�tait :</p><empty-line/><p>� Ouvrez-vous, messieurs, ouvrez-vous ; passage, au nom du roi ! messieurs, passage.</p><empty-line/><p>Gilbert arriva bient�t � la porti�re du carrosse royal, qui marchait au pas des b�ufs de l��poque m�rovingienne.</p><empty-line/><p>� 30 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre XXXVII </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Le voyage </strong></p><p><strong/></p><p>Ainsi poussant, ainsi pouss�s, mais suivant toujours l�aide de camp de M. de Beauvau, Gilbert, Billot et Pitou arriv�rent enfin  pr�s  du  carrosse  dans  lequel  le  roi,  accompagn�  de  MM.</p><p>d�Estaing et de Villequier, s�avan�ait lentement au milieu d�une foule croissante.</p><empty-line/><p>Spectacle curieux, inou�, inconnu, car il se produisait pour la premi�re fois. Tous ces gardes nationaux de la campagne, soldats improvis�s, accouraient avec des cris de joie sur le passage du roi, le saluant de leurs b�n�dictions, essayant de se faire voir, et, au lieu de s�en retourner chez eux, prenaient rang dans le cort�ge et accompagnaient la marche du roi.</p><p>Pourquoi ? nul n�aurait pu le dire. Ob�issait-on � l�instinct ? On avait vu, on voulait revoir encore ce roi bien-aim�.</p><empty-line/><p>Car, il faut le dire, � cette �poque, Louis XVI �tait un roi ador�, � qui les Fran�ais eussent �lev� des autels, sans ce profond m�pris que M. de Voltaire avait inspir� aux Fran�ais pour les autels.</p><empty-line/><p>Louis XVI n�en eut donc pas, mais uniquement parce que les esprits forts l�estimaient trop � cette �poque pour lui infliger cette humiliation.</p><empty-line/><p>Louis XVI aper�ut Gilbert appuy� au bras de Billot ; derri�re eux marchait Pitou, tra�nant toujours son grand sabre.</p><p>� 31 �</p><empty-line/><p>� Ah ! docteur, le beau temps et le beau peuple !</p><p>� Vous voyez, Sire, r�pliqua Gilbert.</p><p>Puis se penchant vers le roi :</p><empty-line/><p>� Qu�avais-je promis � Votre Majest� !</p><p>� Oui, monsieur, oui, et vous avez tenu dignement votre parole.</p><p>Le roi releva la t�te, et, avec l�intention d��tre entendu :</p><p>� Nous marchons bien lentement, dit-il, mais il me semble que nous marchons encore trop vite pour tout ce qu�il y a aujourd�hui � voir.</p><empty-line/><p>� Sire, dit M. de Beauvau, vous faites cependant, au pas que Votre Majest� marche, une lieue en trois heures. Il est difficile d�aller plus lentement.</p><empty-line/><p>En effet, les chevaux s�arr�taient � chaque instant ; des �changes de harangues et de r�pliques avaient lieu ; les gardes nationales fraternisaient � on venait de trouver le mot � avec les gardes du corps de Sa Majest�.</p><empty-line/><p>� Ah ! se disait Gilbert, qui contemplait en philosophe ce curieux spectacle, si l�on fraternise avec les gardes du corps, c�est donc qu�avant d��tre des amis, ils �taient des ennemis ?</p><empty-line/><p>� Dites donc, monsieur Gilbert, dit Billot � demi voix, je l�ai joliment regard� le roi, je l�ai joliment �cout�. Eh bien ! mon avis est que le roi est un brave homme.</p><empty-line/><p>� 32 �</p><empty-line/><p>Et l�enthousiasme qui amenait Billot fit qu�il accentua ces derniers mots de telle fa�on que le roi et l��tat-major les enten-dirent.</p><empty-line/><p>L��tat-major se mit � rire.</p><p>Le roi sourit ; puis, avec un mouvement de t�te :</p><p>� Voil� un �loge qui me pla�t, dit-il.</p><empty-line/><p>Ces mots furent prononc�s assez haut pour que Billot les entend�t.</p><empty-line/><p>� Oh ! vous avez raison, Sire, car je ne le donne pas � tout le monde, r�pliqua Billot, entrant de plain-pied dans la conversation avec son roi, comme Michaud avec Henri IV.</p><empty-line/><p>� Ce qui me flatte d�autant plus, dit le roi fort embarrass� et ne sachant comment faire pour garder la dignit� de roi en parlant gracieusement comme bon patriote.</p><empty-line/><p>H�las ! le pauvre prince, il n��tait pas encore accoutum� � s�appeler le roi des Fran�ais.</p><empty-line/><p>Il croyait s�appeler encore le roi de France.</p><empty-line/><p>Billot, transport� d�aise, ne se donna pas la peine de r�fl�-</p><p>chir si Louis, au point de vue philosophique, venait d�abdiquer le titre de roi pour prendre le titre d�homme, Billot, qui sentait combien ce langage se rapprochait de la bonhomie rustique, Billot s�applaudissait de comprendre un roi et d�en �tre compris.</p><empty-line/><p>Aussi, � partir de ce moment, Billot ne cessa pas de s�enthousiasmer de plus en plus : il buvait dans les traits du roi, selon l�expression virgilienne, un long amour de la royaut� consti-tutionnelle, et le communiquait � Pitou, lequel, trop plein de</p><p>� 33 �</p><empty-line/><p>son propre amour et du superflu de l�amour de Billot, r�pandait le tout au dehors, en cris puissants d�abord, puis glapissants, puis rauques de :</p><empty-line/><p>� Vive le roi ! Vive le p�re du peuple !</p><p>Cette modification dans la voix de Pitou s�op�rait au fur et � mesure qu�il s�enrouait.</p><p>Pitou �tait compl�tement enrou� lorsque le cort�ge arriva au Point-du-Jour, o� M. de La Fayette, � cheval sur le fameux coursier blanc, tenait en haleine les cohortes indisciplin�es et fr�missantes de la garde nationale, �chelonn�es depuis cinq heures du matin sur le terrain pour faire cort�ge au roi.</p><empty-line/><p>Or, il �tait pr�s de deux heures.</p><empty-line/><p>L�entrevue du roi et du nouveau chef de la France arm�e se passa d�une mani�re satisfaisante pour les assistants.</p><empty-line/><p>Cependant, le roi commen�ait � se fatiguer ; il ne parlait plus et se contentait de sourire.</p><empty-line/><p>Le g�n�ral en chef des milices parisiennes, de son c�t�, ne commandait plus, il gesticulait.</p><empty-line/><p>Le roi eut la satisfaction de voir que l�on criait presque autant � Vive le roi � que � Vive La Fayette ! � Malheureusement, ce plaisir d�amour-propre, c��tait la derni�re fois qu�il �tait destin� � le go�ter.</p><empty-line/><p>Du reste, Gilbert �tait toujours plac� � la porti�re du roi, Billot pr�s de Gilbert, Pitou pr�s de Billot.</p><empty-line/><p>� 34 �</p><empty-line/><p>Gilbert, fid�le � sa promesse, avait trouv� moyen depuis qu�il avait quitt� Versailles, d�exp�dier quatre courriers � la reine.</p><empty-line/><p>Ces courriers n�avaient port� que de bonnes nouvelles, car partout sur son passage le roi voyait les bonnets sauter en l�air ; seulement, � tous ces bonnets brillait une cocarde aux couleurs de la nation, sorte de reproche adress� aux cocardes blanches que les gardes du roi et le roi lui-m�me portaient � leur chapeau.</p><p>Au milieu de sa joie et de son enthousiasme, cette diver-gence des cocardes �tait la seule chose qui contrari�t Billot.</p><p>Billot avait � son tricorne une �norme cocarde tricolore.</p><empty-line/><p>Le roi avait une cocarde blanche � son chapeau ; le sujet et le roi n�avaient donc pas des go�ts absolument semblables.</p><empty-line/><p>Cette id�e le pr�occupait tellement qu�il s�en ouvrit � Gilbert, au moment o� celui-ci ne causait plus avec Sa Majest�.</p><empty-line/><p>� Monsieur Gilbert, lui demanda-t-il, pourquoi le roi n�a-t-il pas pris la cocarde nationale ?</p><empty-line/><p>� Parce que, mon cher Billot, ou le roi ne sait pas qu�il y a une nouvelle cocarde, ou le roi estime que sa cocarde � lui doit �tre la cocarde de la nation.</p><empty-line/><p>� Non pas, non pas, puisque sa cocarde � lui est blanche et que notre cocarde � nous est tricolore.</p><empty-line/><p>� Un moment ! fit Gilbert, arr�tant Billot � l�instant o� celui-ci allait se lancer � corps perdu dans les phrases de journaux, la cocarde du roi est blanche comme le drapeau de la France est blanc. Ce n�est pas la faute du roi, cela. Cocarde et</p><p>� 35 �</p><empty-line/><p>drapeau �taient blancs bien avant qu�il ne v�nt au monde ; au reste, mon cher Billot, le drapeau a fait ses preuves, et aussi la cocarde blanche. Il y avait une cocarde blanche au chapeau du bailly de Suffren lorsqu�il r�tablit notre pavillon dans la presqu��le de l�Inde. Il y avait une cocarde blanche au chapeau d�Assas, et c�est � cela que les Allemands le reconnurent, la nuit, quand il se fit tuer plut�t que de laisser surprendre ses soldats.</p><p>Il y avait une cocarde blanche au chapeau du mar�chal de Saxe, lorsqu�il battit les Anglais � Fontenoy. Il y avait enfin, une cocarde blanche au chapeau de M. de Cond�, lorsqu�il battit les imp�riaux � Rocroy, � Fribourg et � Lens. Voil� ce qu�a fait la cocarde blanche, et bien d�autres choses encore, mon cher Billot ; tandis que la cocarde nationale, qui fera peut-�tre le tour du monde, comme l�a pr�dit La Fayette, n�a encore eu le temps de rien faire, attendu qu�elle existe depuis trois jours. Je ne dis pas qu�elle restera oisive, comprenez-vous ; mais enfin, n�ayant encore rien fait, elle donne au roi le droit d�attendre qu�elle fasse.</p><empty-line/><p>� Comment, la cocarde nationale n�a rien fait encore, dit Billot, est-ce qu�elle n�a pas pris la Bastille ?</p><empty-line/><p>� Si fait, dit tristement Gilbert, vous avez raison, Billot.</p><empty-line/><p>� Voil� pourquoi, repartit triomphalement le fermier, voil� pourquoi le roi devrait la prendre.</p><empty-line/><p>Gilbert donna un grand coup de coude dans les c�tes de Billot, car il s��tait aper�u que le roi �coutait. Puis, tout bas :</p><empty-line/><p>� �tes-vous fou, Billot ? lui dit-il ; et contre qui donc a �t� prise la Bastille ? contre la royaut�, ce me semble. Et voil� que vous voulez faire porter au roi les troph�es de votre triomphe et les insignes de sa d�faite ? Insens� ! le roi est plein de c�ur, de bont�, de franchise, et voil� que vous en voulez faire un hypocrite !</p><p>� 36 �</p><empty-line/><p>� Mais, dit Billot plus humblement, mais cependant sans s��tre rendu tout � fait, ce n�est pas pr�cis�ment contre le roi que la Bastille a �t� prise, c�est contre le despotisme.</p><p>Gilbert haussa les �paules, mais avec cette d�licatesse de l�homme sup�rieur qui ne veut pas mettre le pied sur son inf�-</p><p>rieur, de peur de l��craser.</p><p>� Non, continua Billot en s�animant, ce n�est pas contre notre bon roi que nous avons combattu, c�est contre ses satellites.</p><p>En cette �poque, on disait, en politique, satellites au lieu de soldats, comme on disait, au th��tre, coursier au lieu de cheval.</p><empty-line/><p>� D�ailleurs, continua Billot avec une apparence de raison, il les d�sapprouve, puisqu�il vient au milieu de nous ; et s�il les d�sapprouve, il nous approuve ! C�est pour notre bonheur et pour son honneur que nous avons travaill�, nous autres, vainqueurs de la Bastille.</p><empty-line/><p>� H�las ! h�las ! murmura Gilbert, qui ne savait trop lui-m�me comment concilier ce qui se passait sur le visage du roi avec ce qui se passait dans son c�ur.</p><empty-line/><p>Quant au roi, il commen�ait, au milieu du murmure confus de la marche, � percevoir quelques mots de la discussion engag�e � ses c�t�s.</p><empty-line/><p>Gilbert, qui s�apercevait de l�attention que le roi pr�tait � la discussion, faisait tous ses efforts pour conduire Billot sur un terrain moins glissant que celui sur lequel il s��tait engag�.</p><empty-line/><p>Tout � coup on s�arr�ta, on �tait arriv� au Cours-la-Reine, � l�ancienne porte de la Conf�rence, dans les Champs-�lys�es.</p><empty-line/><p>� 37 �</p><empty-line/><p>L�, une d�putation d��lecteurs et d��chevins, pr�sid�e par le nouveau maire Bailly, se tenait rang�e en bon ordre, avec une garde de trois cents hommes command�e par un colonel, et trois cents membres au moins de l�Assembl�e nationale pris, comme on le pense bien, dans les rangs du tiers.</p><p>Deux des �lecteurs combinaient leurs forces et leur adresse r�unies pour tenir en �quilibre un plat de vermeil sur lequel reposaient deux �normes clefs, les clefs de la ville de Paris du temps de Henri IV.</p><p>Ce spectacle imposant fit taire toutes les conversations particuli�res, et chacun, soit dans les groupes, soit dans les rangs, s�occupa, selon les circonstances, d�entendre les discours qui allaient �tre �chang�s � cette occasion.</p><empty-line/><p>Bailly, le digne savant, le brave astronome, qu�on avait fait d�put� malgr� lui, maire malgr� lui, orateur malgr� lui, avait pr�par� un long discours d�honneur. Ce discours avait pour exorde, selon les plus strictes lois de la rh�torique, un �loge du roi, depuis l�av�nement au pouvoir de M. Turgot jusqu�� la prise de la Bastille. Peu s�en fallait m�me, tant l��loquence a de privil�ge, d�attribuer au roi l�initiative des �v�nements, que le pauvre prince avait tout au plus subis, et subis, comme nous l�avons vu, � contre-c�ur.</p><empty-line/><p>Bailly �tait fort content de son discours, lorsqu�un incident</p><p>� c�est Bailly qui raconte lui-m�me cet incident dans ses m�-</p><p>moires �, lorsqu�un incident lui fournit un nouvel exorde, bien autrement pittoresque que celui qu�il avait pr�par� ; le seul d�ailleurs qui soit rest� dans la m�moire du peuple, toujours pr�t � saisir les bonnes et surtout les belles phrases b�ties sur un fait mat�riel.</p><empty-line/><p>� 38 �</p><empty-line/><p>Tout en cheminant avec les �chevins et les �lecteurs, Bailly s�alarmait de la pesanteur de ces clefs qu�il allait pr�senter au roi.</p><p>� Croyez-vous donc, dit-il en riant, qu�apr�s avoir montr� ce monument au roi, je me fatiguerai � le rapporter � Paris ?</p><empty-line/><p>� Qu�en ferez-vous donc ? demanda un �lecteur.</p><p>� Ce que j�en ferai, dit Bailly, je vous les donnerai, ou bien je les jetterai dans quelque foss� au pied d�un arbre.</p><p>� Gardez-vous-en bien, s��cria l��lecteur scandalis�. Ne savez-vous pas que ces clefs sont les m�mes que la ville de Paris offrit � Henri IV apr�s le si�ge ? Elles sont pr�cieuses : c�est une antiquit� inestimable.</p><empty-line/><p>� Vous avez raison, repartit Bailly, les clefs offertes � Henri IV, conqu�rant de Paris, on les offre � Louis XVI qui� Eh !</p><p>mais, se dit le digne maire, voil� une assez belle antith�se � produire.</p><empty-line/><p>Et aussit�t, prenant un crayon, il �crivit, au-dessus de son discours pr�par�, l�exorde que voici :</p><p>� Sire, j�apporte � Votre Majest� les clefs de la bonne ville de Paris. Ce sont les m�mes qui on �t� offertes � Henri IV. Il avait reconquis son peuple, aujourd�hui le peuple a reconquis son roi. �</p><p>La phrase �tait belle, elle �tait juste, elle s�incrusta dans l�esprit des Parisiens, et, de tout le discours de Bailly, des �uvres m�me de Bailly, c�est tout ce qui surv�cut.</p><empty-line/><p>Quant � Louis XVI, il l�approuva de la t�te, mais tout en rougissant, car il en sentait l��pigrammatique ironie d�guis�e sous le respect et les fleurs oratoires.</p><empty-line/><p>� 39 �</p><empty-line/><p>Puis, tout bas :</p><empty-line/><p>� Marie-Antoinette, murmura Louis XVI, ne se laisserait pas prendre � cette fausse v�n�ration de M. Bailly et r�pondrait tout autrement que je ne vais le faire au malencontreux astronome.</p><empty-line/><p>Ce qui fut cause que Louis XVI, pour avoir trop bien entendu le commencement du discours de M. Bailly, n�en �couta point du tout la fin ; non plus que de celui de M. Delavigne, pr�-</p><p>sident des �lecteurs, dont il n��couta ni le commencement ni la fin.</p><p>Cependant, les discours termin�s, le roi craignant de ne point para�tre assez r�joui de ce qu�on avait voulu lui dire d�agr�able r�pliqua d�un ton tr�s noble, et sans faire allusion � rien de ce qui s��tait dit, que les  <emphasis>hommages</emphasis> de la ville de Paris et des �lecteurs lui agr�aient infiniment.</p><empty-line/><p>Apr�s quoi il donna l�ordre du d�part.</p><empty-line/><p>Seulement, avant de se mettre en route, il cong�dia ses gardes du corps, afin de r�pondre par une gracieuse confiance aux demi-politesses que venait de lui faire la municipalit� par l�organe des �lecteurs et de M. Bailly.</p><empty-line/><p>Seule, alors, au milieu de la masse �norme des gardes nationaux et des curieux, la voiture s�avan�a plus rapidement.</p><empty-line/><p>Gilbert et son compagnon Billot continuaient de se tenir � la porti�re de droite.</p><empty-line/><p>Au  moment  o�  la  voiture  traversait  la  place  Louis  XV,  un coup  de  feu  retentit  de  l�autre  c�t�  de  la  Seine,  et  une  blanche fum�e monta comme un voile d�encens dans le ciel bleu, o� elle s��vanouit aussit�t.</p><p>� 40 �</p><empty-line/><p>Comme si le bruit de ce coup de feu avait un �cho en lui, Gilbert s��tait senti frapp� d�une violente secousse. Une seconde la respiration lui manqua, et il porta la main � sa poitrine, o� il venait de ressentir une vive douleur.</p><p>En m�me temps un cri de d�tresse retentit autour de la voiture royale : une femme �tait tomb�e perc�e d�une balle re�ue au-dessous de l��paule droite.</p><empty-line/><p>Un des boutons de l�habit de Gilbert, bouton d�acier noir, large et taill� � facettes, selon la mode du temps, venait d��tre frapp� de biais par cette m�me balle.</p><p>Il avait fait cuirasse et l�avait renvoy�e ; de l�, la douleur et la secousse �prouv�es par Gilbert.</p><empty-line/><p>Une partie de son gilet noir et de son jabot avaient �t� enlev�es.</p><empty-line/><p>Cette balle, renvoy�e par le bouton de Gilbert, venait de tuer la malheureuse femme que l�on s�empressa d�emporter mourante et ensanglant�e.</p><empty-line/><p>Le roi avait entendu le coup, mais n�avait rien vu.</p><empty-line/><p>Il se pencha en souriant vers Gilbert.</p><empty-line/><p>� On br�le l�-bas de la poudre en mon honneur, dit-il.</p><empty-line/><p>� Oui, Sire, r�pondit Gilbert.</p><empty-line/><p>Seulement il se garda bien de dire � Sa Majest� ce qu�il pensait de l�ovation qu�on lui faisait.</p><empty-line/><p>� 41 �</p><empty-line/><p>Mais en lui-m�me et tout bas il s�avoua que la reine avait eu quelque raison de craindre, puisque sans lui, qui fermait herm�tiquement la porti�re, cette balle, qui avait ricoch� sur son bouton d�acier, arrivait droit au roi.</p><p>Maintenant, de quelle main partait ce coup si bien dirig� ?</p><empty-line/><p>On ne voulut pas le savoir alors� de sorte qu�on ne le saura jamais.</p><empty-line/><p>Billot, p�le de ce qu�il venait de voir, les yeux attir�s sans cesse par cette d�chirure de l�habit, du gilet et du jabot de Gilbert, Billot for�a Pitou � redoubler ses cris de : � Vive le  <emphasis>P�re</emphasis><emphasis>des Fran�ais</emphasis>. �</p><empty-line/><p>L��v�nement �tait si grand, au reste, que l��pisode fut vite oubli�.</p><empty-line/><p>Enfin, Louis XVI arriva devant l�H�tel de Ville, apr�s avoir �t� salu� au Pont-Neuf par une salve de canons, qui, au moins, eux, n��taient point charg�s � balles.</p><empty-line/><p>Sur la fa�ade de l�H�tel de Ville s��talait une inscription en grosses lettres, noires le jour, mais qui, la nuit venue, devait s��clairer et briller en transparent.</p><empty-line/><p>Cette inscription �tait due aux ing�nieuses �lucubrations de la municipalit�.</p><empty-line/><p>Voici ce qu�on lisait sur cette inscription :</p><empty-line/><p>� � Louis XVI, p�re des Fran�ais et roi d�un peuple libre. �</p><empty-line/><p>Autre antith�se bien autrement importante que celle du discours de Bailly, et qui faisait pousser des cris d�admiration � tous les Parisiens assembl�s sur la place.</p><p>� 42 �</p><empty-line/><p>Cette inscription attira l��il de Billot.</p><p>Mais comme Billot ne savait pas lire, il se fit lire l�inscription par Pitou.</p><p>Billot se la fit redire une seconde fois, comme s�il n�avait pas entendu � la premi�re.</p><p>Puis, quand Pitou eut r�p�t� la phrase sans y changer un seul mot :</p><p>� Il y a cela ? s��cria-t-il ; il y a cela ?</p><p>� Sans doute, dit Pitou.</p><empty-line/><p>� La municipalit� a fait �crire que le roi �tait roi d�un peuple libre ?</p><empty-line/><p>� Oui, p�re Billot.</p><empty-line/><p>� Alors, s��cria Billot, si la nation est libre, elle a le droit d�offrir au roi sa cocarde.</p><empty-line/><p>Et d�un bond, s��lan�ant au-devant de Louis XVI, qui descendait de son carrosse en face des degr�s de l�H�tel de Ville :</p><empty-line/><p>� Sire, dit-il, vous avez vu que sur le Pont-Neuf le Henri IV</p><p>de bronze a la cocarde nationale.</p><empty-line/><p>� Eh bien ? fit le roi.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! Sire, si Henri IV porte la cocarde tricolore, vous pouvez bien la porter, vous.</p><empty-line/><p>� Certes, dit Louis XVI embarrass�, et si j�en avais une�</p><p>� 43 �</p><empty-line/><p>� Eh bien ! dit Billot en haussant la voix et en �levant la main, au nom du peuple, je vous offre celle-ci en place de la v�-</p><p>tre, acceptez-la.</p><p>Bailly intervint.</p><empty-line/><p>Le roi �tait p�le. Il commen�ait � sentir la progression. Il regarda Bailly, comme pour l�interroger.</p><empty-line/><p>� Sire, dit celui-ci, c�est le signe distinctif de tout Fran�ais.</p><p>� En ce cas, je l�accepte, dit le roi prenant la cocarde des mains de Billot.</p><empty-line/><p>Et, mettant de c�t� la cocarde blanche, il fixa la cocarde tricolore � son chapeau.</p><empty-line/><p>Un immense hourra de triomphe retentit sur la place.</p><empty-line/><p>Gilbert se d�tourna, profond�ment bless�.</p><empty-line/><p>Il trouvait que le peuple empi�tait trop vite, et que le roi ne r�sistait point assez.</p><empty-line/><p>� Vive le roi ! cria Billot, qui donna ainsi le signal d�une seconde salve d�applaudissements.</p><empty-line/><p>� Le roi est mort, murmura Gilbert. Il n�y a plus de roi en France.</p><empty-line/><p>Une vo�te d�acier avait �t� form�e par un millier d��p�es �tendues, depuis l�endroit o� le roi descendait de sa voiture jusqu�� la salle o� il �tait attendu.</p><empty-line/><p>� 44 �</p><empty-line/><p>Il passa sous cette vo�te et disparut dans les profondeurs de l�H�tel de Ville.</p><p>� Ce n�est point un arc de triomphe, dit Gilbert ce sont les fourches Caudines.</p><p>Puis, avec un soupir :</p><p>� Ah ! que dira la reine !</p><empty-line/><p>� 45 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre XXXVIII </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Ce qui se passait � Versailles tandis que le roi</strong><strong>�coutait les discours de la municipalit� </strong></p><p><strong/></p><p>� l�int�rieur de l�H�tel de Ville le roi re�ut un accueil bien flatteur : on l�appela le Restaurateur de la libert�.</p><p>Invit� � parler � car la soif des discours devenait de jour en jour plus intense, et le roi voulait savoir enfin le fond des pens�es de chacun �, le roi mit la main sur son c�ur et dit seulement :</p><empty-line/><p>� Messieurs, vous pouvez toujours compter sur mon amour.</p><p>Tandis qu�il �coutait � l�H�tel de Ville les communications du gouvernement � car � partir de ce jour il y eut un v�ritable gouvernement constitu� en France � c�t� du tr�ne et de l�Assembl�e nationale � le peuple, au dehors, se familiarisait avec les beaux chevaux du roi, la voiture dor�e, les laquais et les cochers de Sa Majest�.</p><empty-line/><p>Pitou, depuis l�entr�e du roi � l�H�tel de Ville s��tait, gr�ce � un louis donn� par le p�re Billot, amus� � faire, avec force ru-bans bleus, blancs et rouges, une collection de cocardes nationales de toutes grandeurs, dont il d�corait les oreilles des chevaux, les harnais et tout l��quipage.</p><empty-line/><p>Ce que voyant, le public imitateur avait litt�ralement transform� la voiture de Sa Majest� en une boutique de cocardes.</p><p>� 46 �</p><empty-line/><p>Le cocher et les valets de pied en �taient orn�s � profusion.</p><p>On en avait en outre gliss� quelques douzaines de rechange dans l�int�rieur.</p><p>Cependant, il faut le dire, M. de La Fayette, demeur� � cheval sur la place, avait essay� de repousser ces z�l�s propagateurs des couleurs nationales, mais il n�y avait pas r�ussi.</p><empty-line/><p>Aussi quand le roi sortit :</p><p>� Oh ! oh ! fit-il en voyant tout ce bariolage.</p><p>Puis de la main il adressa � M. de La Fayette un signe qui voulait lui dire de s�approcher.</p><empty-line/><p>M.  de  La  Fayette  s�approcha respectueusement en abais-sant son �p�e.</p><empty-line/><p>� Monsieur de La Fayette, lui dit le roi, je vous cherchais pour vous dire que je vous confirme dans le commandement des gardes nationales.</p><empty-line/><p>Et il remonta en voiture au milieu d�une universelle acclamation.</p><empty-line/><p>Quant � Gilbert, tranquille d�sormais sur le roi, il �tait rest� dans la salle des s�ances avec les �lecteurs et Bailly.</p><empty-line/><p>Ses observations n��taient pas termin�es encore.</p><empty-line/><p>Cependant, entendant ces grands cris qui saluaient le d�-</p><p>part  du  roi,  il  s�approcha  de  la  fen�tre  et  jeta  un  dernier  coup d��il sur la place, afin de surveiller la conduite de ses deux campagnards.</p><p>� 47 �</p><empty-line/><p>Ils �taient toujours, ou du moins paraissaient �tre, les meilleurs amis du roi.</p><empty-line/><p>Tout � coup Gilbert vit, par le quai Pelletier, arriver au pas le plus rapide un cavalier couvert de poussi�re, qui faisait ouvrir devant lui les rangs d�une foule encore respectueuse et docile.</p><p>Le peuple bon et complaisant ce jour-l� souriait donc en r�p�tant :</p><p>� Un officier du roi ! un officier du roi !</p><empty-line/><p>Et les cris de � Vive le roi ! � salu�rent cet officier, et les mains des femmes caressaient le cheval blanc d��cume.</p><empty-line/><p>Cet officier p�n�tra jusqu�au carrosse et arriva � la porti�re au moment o� le piqueur venait de la refermer derri�re le roi.</p><empty-line/><p>� Tiens ! c�est vous, Charny, dit Louis XVI.</p><empty-line/><p>Et plus bas :</p><empty-line/><p>� Comment va-t-on, l�-bas ? demanda-t-il.</p><empty-line/><p>Puis, plus bas encore :</p><empty-line/><p>� La reine ?</p><empty-line/><p>� Bien inqui�te, Sire, r�pondit l�officier en passant sa t�te presque en entier dans la voiture royale.</p><empty-line/><p>� Retournez-vous � Versailles ?</p><empty-line/><p>� Oui.</p><empty-line/><p>� 48 �</p><empty-line/><p>� Eh bien ! rassurez nos amis, tout s�est pass� � merveille.</p><empty-line/><p>Charny salua, releva la t�te et aper�ut M. de La Fayette, lequel lui fit un signe amical.</p><p>Charny alla � lui et La Fayette lui tendit la main ; ce qui fit qu�officier du roi et cheval furent port�s par la foule, de l�endroit o� ils �taient, jusqu�au quai o�, gr�ce aux vigilantes consignes de la garde nationale, une haie se formait d�j� sur le passage de Sa Majest�.</p><p>Le roi ordonna que la voiture continu�t d�aller au pas jusqu�� la place Louis XV ; l�, on retrouva les gardes du corps qui attendaient, non sans impatience, le retour du roi ; de sorte qu�� partir de ce moment, cette impatience gagnant tout le monde, les chevaux prirent une allure qui ne fit plus que s�acc�l�rer au fur et � mesure que l�on avan�a sur le chemin de Versailles.</p><empty-line/><p>Gilbert, du balcon de sa fen�tre, avait compris l�arriv�e de ce cavalier, quoiqu�il ne le conn�t point. Il devinait � combien d�angoisses devait �tre livr�e la reine, d�autant plus que, depuis trois heures, aucun courrier n�avait pu �tre exp�di� pour Versailles � travers cette foule sans exciter des soup�ons ou trahir une faiblesse.</p><empty-line/><p>Il ne soup�onnait cependant qu�une faible partie de ce qui s��tait pass� � Versailles.</p><empty-line/><p>Nous allons y ramener le lecteur, � qui nous ne voulons pas faire faire un trop long cours d�histoire.</p><empty-line/><p>La reine avait re�u le dernier courrier du roi � trois heures.</p><empty-line/><p>Gilbert avait trouv� moyen de l�exp�dier au moment o� le roi, passant sous la vo�te d�acier, venait d�entrer sain et sauf � l�H�tel de Ville.</p><p>� 49 �</p><empty-line/><p>Pr�s de la reine �tait la comtesse de Charny, qui venait seulement de quitter le lit, o� une grave indisposition l�avait retenue depuis la veille.</p><p>Elle �tait fort p�le encore ; elle avait � peine la force de lever ses yeux dont la paupi�re pesante retombait toujours comme sous le poids d�une douleur ou d�une honte.</p><p>La reine, en l�apercevant, lui sourit, mais de ce sourire d�habitude qui semble, pour leurs familiers, st�r�otyp� sur les l�vres des princes et des rois.</p><empty-line/><p>Puis, comme elle �tait encore exalt�e par la joie de voir Louis XVI en s�ret� :</p><empty-line/><p>� Encore une bonne nouvelle, dit-elle � ceux qui l�entouraient. Puisse toute la journ�e se passer ainsi !</p><empty-line/><p>� Oh ! madame, dit un courtisan, Votre Majest� s�alarme � tort ; les Parisiens savent trop bien quelle responsabilit� p�se sur eux.</p><empty-line/><p>� Mais, madame, dit un autre courtisan moins rassur�, Votre Majest� est-elle bien s�re de l�authenticit� des nouvelles ?</p><empty-line/><p>� Oh ! oui, fit la reine, celui qui me les exp�die m�a r�pondu du roi sur sa t�te ; d�ailleurs, je le crois un ami.</p><empty-line/><p>� Oh ! si c�est un ami, r�pondit le courtisan en s�inclinant, c�est autre chose.</p><empty-line/><p>Madame de Lamballe �tait � quelques pas ; elle s�approcha.</p><empty-line/><p>� C�est, dit-elle, interrogeant Marie-Antoinette, le nouveau m�decin du roi, n�est-ce pas ?</p><p>� 50 �</p><empty-line/><p>� Gilbert ; oui, r�pondit �tourdiment la reine, sans songer qu�elle frappait � c�t� d�elle un coup terrible.</p><empty-line/><p>� Gilbert ! s��cria Andr�e, tressaillant comme si une vip�re l�e�t mordue au c�ur. Gilbert, un ami de Votre Majest� !</p><empty-line/><p>Andr�e se retourna ; Andr�e, l��il enflamm�, les mains crisp�es par la col�re et la honte, accusait fi�rement la reine par son regard et son attitude.</p><p>� Mais� cependant�, fit la reine en h�sitant.</p><empty-line/><p>� Oh ! madame, madame ! murmura Andr�e, du ton du plus amer reproche.</p><empty-line/><p>Un silence mortel s��tablit autour de cet incident myst�-</p><p>rieux.</p><empty-line/><p>Au milieu de ce silence retentit un pas discret sur le parquet de la chambre voisine.</p><empty-line/><p>�  M.  de  Charny !  dit  �  demi  voix  la  reine,  comme  pour avertir Andr�e de se remettre.</p><empty-line/><p>Charny avait entendu, Charny avait vu ; seulement il ne comprenait pas.</p><empty-line/><p>Il remarqua la p�leur d�Andr�e et l�embarras de Marie-Antoinette.</p><empty-line/><p>Il ne lui appartenait pas de questionner la reine : mais An-dr�e �tait sa femme, il avait le droit de l�interroger.</p><empty-line/><p>Il s�approcha d�elle, et du ton de l�int�r�t le plus amical :</p><empty-line/><p>� 51 �</p><empty-line/><p>� Qu�y a-t-il, madame ? demanda-t-il.</p><empty-line/><p>Andr�e fit un effort sur elle-m�me.</p><empty-line/><p>� Rien, monsieur le comte, r�pondit-elle.</p><p>Charny alors se retourna vers la reine, qui, malgr� son habitude profonde des situations �quivoques, avait dix fois �bauch� un sourire qu�elle n�avait pas achev�.</p><empty-line/><p>� Vous paraissiez douter du d�vouement de M. Gilbert, dit-il � Andr�e ; est-ce que vous auriez quelque motif de suspecter sa fid�lit� ?</p><p>Andr�e se tut.</p><empty-line/><p>� Dites, madame, dites, insista Charny.</p><empty-line/><p>Puis, comme Andr�e restait toujours muette :</p><empty-line/><p>� Oh ! parlez, madame, dit-il, cette d�licatesse ici serait condamnable ; songez qu�il s�agit du salut de nos ma�tres.</p><empty-line/><p>� Je ne sais, monsieur, � quel propos vous dites cela, r�-</p><p>pondit Andr�e.</p><empty-line/><p>�  Vous  avez  dit,  et  je  l�ai  entendu,  madame�  j�en  appelle d�ailleurs � la princesse� Et Charny salua madame de Lamballe.</p><p>Vous avez dit, en vous �criant : � Oh ! cet homme ! cet homme !</p><p>votre ami !� �</p><empty-line/><p>� C�est vrai, vous avez dit cela, ma ch�re, r�pondit la princesse de Lamballe avec sa na�ve bonhomie.</p><empty-line/><p>Alors, s�approchant d�Andr�e � son tour :</p><empty-line/><p>� 52 �</p><empty-line/><p>� Si vous savez quelque chose, M. de Charny a raison, dit-elle.</p><p>� Par piti�, madame, par piti� ! accentua Andr�e d�une voix assez basse pour n��tre entendue que de la princesse.</p><p>La princesse s��loigna.</p><p>� Eh ! mon Dieu ! c��tait peu de chose, fit la reine, comprenant que tarder plus longtemps � intervenir, c�e�t �t� manquer de loyaut� ; madame la comtesse exprimait une crainte, vague sans doute ; elle disait qu�il �tait bien difficile qu�un r�volutionnaire d�Am�rique, qu�un ami de M. La Fayette, f�t notre ami.</p><p>� Oui, vague�, r�p�ta machinalement Andr�e ; tr�s vague.</p><empty-line/><p>� Une crainte pareille � celle que ces messieurs exprimaient avant que la comtesse n�exprim�t la sienne, reprit Marie-Antoinette.</p><empty-line/><p>Et elle d�signa des yeux les courtisans, dont le doute avait donn� lieu � ce propos.</p><empty-line/><p>Mais il fallait plus que cela pour convaincre Charny. Trop d�embarras � son arriv�e le mettait sur la voie d�un myst�re.</p><empty-line/><p>Il insista.</p><empty-line/><p>� N�importe, madame, dit-il, il me semble qu�il serait de votre devoir de ne pas exprimer seulement une crainte vague, mais au contraire de pr�ciser.</p><empty-line/><p>� Eh quoi ! dit assez durement la reine, vous revenez encore � cela, monsieur ?</p><empty-line/><p>� Madame !</p><p>� 53 �</p><empty-line/><p>� Pardon, mais je vois bien que vous questionnez encore madame la comtesse de Charny.</p><empty-line/><p>� Excusez-moi, madame, dit Charny, c�est par int�r�t pour�</p><empty-line/><p>� Pour votre amour-propre, n�est-ce pas ? Ah ! monsieur de Charny, ajouta la reine avec une ironie dont le comte sentit tout le poids, dites franchement la chose : vous �tes jaloux.</p><p>� Jaloux ! s��cria de Charny rougissant, mais jaloux de quoi ? Je le demande � Votre Majest�.</p><p>� De votre femme apparemment, continua la reine avec aigreur.</p><empty-line/><p>� Madame ! balbutia Charny, tout �tourdi de la provoca-tion.</p><empty-line/><p>� C�est bien naturel, reprit s�chement Marie-Antoinette, et la comtesse en vaut assur�ment la peine.</p><empty-line/><p>Charny lan�a � la reine un coup d��il dont la mission �tait de l�avertir qu�elle allait trop loin.</p><empty-line/><p>Mais c��tait peine inutile, pr�caution superflue. Quand chez cette lionne bless�e la douleur imprimait sa morsure br�lante, rien n�arr�tait plus la femme.</p><empty-line/><p>� Oui, je comprends que vous soyez jaloux, monsieur de Charny, jaloux et inquiet ; c�est l��tat habituel de toute �me qui aime et par cons�quent qui veille.</p><empty-line/><p>� Madame ! r�p�ta Charny.</p><empty-line/><p>� 54 �</p><empty-line/><p>� Ainsi moi, poursuivit la reine, j��prouve absolument le m�me sentiment que vous � l�heure qu�il est, j�ai � la fois jalousie et inqui�tude. Elle appuya sur le mot jalousie, et ajouta : Le roi est � Paris et je ne vis plus.</p><p>� Mais, madame, dit Charny qui ne comprenait plus rien � cet orage qui se chargeait de plus en plus d��clairs et de foudre, vous venez de recevoir des nouvelles du roi, ces nouvelles �taient bonnes, et par cons�quent devraient vous rassurer.</p><empty-line/><p>� Avez-vous �t� rassur�, vous, quand la comtesse et moi nous vous avons renseign� tout � l�heure ?</p><empty-line/><p>Charny se mordit les l�vres.</p><empty-line/><p>Andr�e commen�ait � relever la t�te, surprise et �pouvant�e � la fois : surprise de ce qu�elle entendait, �pouvant�e de ce qu�elle croyait comprendre.</p><empty-line/><p>Le silence qui s��tait fait l�instant d�auparavant pour elle, � la premi�re question de Charny, l�assembl�e le faisait maintenant pour la reine.</p><empty-line/><p>� En effet, poursuivit la reine avec une sorte de fureur, il est dans la destin�e des gens qui aiment de ne songer qu�� l�objet de leur affection ; ce serait une joie pour les pauvres c�urs de sacrifier impitoyablement tout, oui, tout sentiment qui les agite. Mon Dieu ! que je suis inqui�te du roi !</p><empty-line/><p>� Madame, se hasarda de dire un des assistants, d�autres courriers arriveront.</p><empty-line/><p>� Oh ! pourquoi ne suis-je pas � Paris au lieu d��tre ici ?</p><p>Pourquoi ne suis-je pas pr�s du roi ? dit Marie-Antoinette, qui avait vu Charny se troubler depuis qu�elle cherchait � lui donner cette jalousie qu�elle-m�me �prouvait si violemment.</p><p>� 55 �</p><empty-line/><p>Charny s�inclina.</p><p>� Si ce n�est que cela, madame, dit-il, j�y vais aller, et si, comme Votre Majest� le pense, il y a danger pour le roi, si cette t�te pr�cieuse est expos�e, croyez bien, madame, que ce ne sera pas faute par moi d�avoir expos� la mienne. Je pars.</p><p>Il salua, en effet, et fit un pas pour sortir.</p><empty-line/><p>� Monsieur, monsieur ! s��cria Andr�e en s��lan�ant au-devant de Charny, monsieur, m�nagez vous !</p><empty-line/><p>Il ne manquait plus � cette sc�ne que l�explosion des craintes d�Andr�e.</p><empty-line/><p>Aussi, � peine Andr�e, emport�e malgr� elle hors de sa froideur ordinaire, eut-elle prononc� ces paroles imprudentes et t�moign� cette sollicitude inusit�e, que la reine devint affreusement p�le.</p><empty-line/><p>� Eh ! madame, dit-elle � Andr�e, comment donc se fait-il que vous usurpiez ici le r�le de la reine ?</p><empty-line/><p>� Moi, madame, balbutia Andr�e, comprenant qu�elle venait, pour la premi�re fois, de faire jaillir hors de ses l�vres le feu qui, depuis si longtemps, br�lait son �me.</p><empty-line/><p>� Quoi ! continua Marie-Antoinette, votre mari est au service du roi, il va trouver le roi ; s�il s�expose, c�est pour le roi, et quand il s�agit du service du roi vous recommandez � M. de Charny de se m�nager !</p><empty-line/><p>� ces foudroyantes paroles, Andr�e perdit contenance, elle chancela et serait tomb�e sur le parquet, si Charny, se pr�cipi-tant vers elle, ne l�eut retenue dans ses bras.</p><p>� 56 �</p><empty-line/><p>Un mouvement d�indignation dont Charny ne fut pas le ma�tre acheva de d�sesp�rer Marie-Antoinette, qui croyait n��tre qu�une rivale bless�e et qui avait �t� une souveraine injuste.  � La reine a raison, dit enfin Charny avec effort, et votre mouvement, madame la comtesse, a �t� mal calcul� ; vous n�avez point de mari, madame, lorsqu�il s�agit des int�r�ts du roi. Et ce serait � moi de vous ordonner le premier de m�nager votre sensibilit�, si je m�apercevais que vous daignassiez �prouver quelque crainte pour moi.</p><empty-line/><p>Puis, se retournant vers Marie-Antoinette :</p><empty-line/><p>� Je suis aux ordres de la reine, dit-il froidement, et je pars. C�est moi qui vous rapporterai des nouvelles du roi, de bonnes nouvelles, madame, ou qui n�en rapporterai point.</p><empty-line/><p>Puis, ces paroles prononc�es, il s�inclina jusqu�� terre et partit, sans que la reine, frapp�e � la fois de terreur et de col�re, e�t song� � le retenir.</p><empty-line/><p>On entendit, l�instant d�apr�s, retentir sur le pav� de la cour les fers d�un cheval qui partait au galop.</p><empty-line/><p>La reine demeura immobile, mais en proie � une agitation int�rieure d�autant plus terrible qu�elle faisait de plus grands efforts pour la cacher.</p><empty-line/><p>Chacun comprenant ou ne comprenant pas la cause de cette agitation, respecta du moins, en se retirant, le repos de la souveraine.</p><empty-line/><p>On la laissa seule.</p><empty-line/><p>� 57 �</p><empty-line/><p>Andr�e sortit avec les autres de l�appartement, abandonnant Marie-Antoinette aux caresses de ses deux enfants, qu�elle avait fait demander et qu�on venait d�introduire aupr�s d�elle.</p><empty-line/><p>� 58 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre XXXIX </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Le retour </strong></p><p><strong/></p><p>La nuit �tait venue, amenant son cort�ge de craintes et de visions sinistres, quand tout � coup � l�extr�mit� du palais retentirent des cris.</p><empty-line/><p>La reine tressaillit et se leva. Une fen�tre �tait sous sa main, elle l�ouvrit.</p><empty-line/><p>Presque au m�me instant, des serviteurs transport�s de joie entr�rent chez Sa Majest� en s��criant :</p><empty-line/><p>� Un courrier, madame ! un courrier !</p><empty-line/><p>Puis trois minutes apr�s un hussard se pr�cipitait dans les antichambres.</p><empty-line/><p>C��tait un lieutenant d�p�ch� par M. de Charny. Il arrivait � toute bride de S�vres.</p><empty-line/><p>� Et le roi ? dit la reine.</p><empty-line/><p>� Sa Majest� sera ici dans un quart d�heure, r�pliqua l�officier, qui pouvait � peine parler.</p><empty-line/><p>� Sain et sauf ? dit la reine.</p><empty-line/><p>� Sain et sauf et souriant, madame.</p><empty-line/><p>� 59 �</p><empty-line/><p>� Vous l�avez vu, n�est-ce pas ?</p><empty-line/><p>� Non, madame ; mais M. de Charny me l�a dit en m�exp�-</p><p>diant.</p><p>La reine tressaillit de nouveau � ce nom que le hasard venait accoler au nom du roi.</p><p>� Merci, monsieur ; reposez-vous, dit-elle au jeune gentilhomme.</p><p>Le jeune homme salua et sortit.</p><empty-line/><p>Elle, prenant ses deux enfants par la main, se dirigea vers le grand perron, sur lequel d�j� se groupaient tous les serviteurs et les courtisans.</p><empty-line/><p>L��il per�ant de la reine aper�ut au premier degr� une jeune femme blanche accoud�e sur la balustrade de pierre et plongeant un regard avide dans les ombres de la nuit.</p><empty-line/><p>C��tait Andr�e, que la pr�sence de la reine ne r�ussit pas � distraire de sa pr�occupation.</p><empty-line/><p>�videmment, elle, si empress�e � venir se ranger aux c�t�s de la reine, elle n�avait point vu sa ma�tresse, ou d�daignait de la voir.</p><empty-line/><p>Elle avait donc rancune de la vivacit� de Marie-Antoinette, vivacit� cruelle dont elle avait eu � souffrir dans la journ�e.</p><empty-line/><p>Ou bien emport�e par un sentiment d�int�r�t puissant, elle guettait pour son propre compte le retour de Charny, auquel elle avait t�moign� tant d�appr�hensions affectueuses.</p><empty-line/><p>� 60 �</p><empty-line/><p>Double coup de poignard qui rouvrit chez la reine une plaie encore saignante.</p><p>Elle ne pr�ta plus qu�une oreille distraite aux compliments et � la joie de ses autres amies et des courtisans.</p><p>Elle se sentit m�me un instant distraite de cette violente douleur qui l�avait accabl�e pendant toute la soir�e. Une tr�ve se faisait en elle � l�inqui�tude qu�excitait dans son c�ur le voyage du roi, menac� par tant d�ennemis.</p><p>Mais avec une �me forte, la reine chassa bient�t tout ce qui n��tait pas la l�gitime affection de son c�ur. Elle mit aux pieds de Dieu sa jalousie, elle immola ses col�res et ses joies secr�tes � la saintet� du serment conjugal.</p><empty-line/><p>Ce fut Dieu, sans doute, qui lui envoyait comme repos et comme soutien cette salutaire facult� d�aimer le roi son �poux par-dessus toute chose.</p><empty-line/><p>En ce moment, du moins, elle le sentit ou crut le ressentir, l�orgueil de la royaut� �levait la reine au-dessus de toutes les passions terrestres, l�amour du roi �tait son �go�sme.</p><empty-line/><p>Elle avait donc absolument refoul� au dehors, et les petites vengeances de femme, et les coquetteries frivoles de l�amante, quand les flambeaux de l�escorte apparurent au fond de l�ave-nue. Ces feux grossissaient � chaque seconde par la rapidit� de la course.</p><empty-line/><p>On entendait hennir et souffler les chevaux. Le sol tremblait dans le silence de la nuit sous le poids cadenc� des escadrons en course.</p><empty-line/><p>� 61 �</p><empty-line/><p>Les grilles s�ouvrirent, les postes se pr�cipit�rent au-devant du roi avec mille cris d�enthousiasme. Le carrosse retentit avec �clat sur le pav� de la grande cour.</p><empty-line/><p>�blouie, ravie, fascin�e, ivre de tout ce qu�elle avait �prouv�, de tout ce qu�elle ressentait de nouveau, la reine se pr�cipita par les degr�s au-devant du roi.</p><p>Louis XVI, descendu de voiture, montait l�escalier le plus rapidement possible au milieu de ses officiers, tout remu�s par les �v�nements et leur triomphe, tandis qu�en bas, les gardes, m�l�s sans fa�on aux palefreniers et aux �cuyers, arrachaient des carrosses et des harnais toutes les cocardes que l�enthousiasme des Parisiens y avaient plant�es.</p><empty-line/><p>Le roi et la reine se rencontr�rent sur un palier de marbre.</p><p>La reine, avec un cri de joie et d�amour, �treignit son �poux � plusieurs reprises.</p><empty-line/><p>Elle sanglotait, comme si le retrouvant elle avait cru ne jamais le revoir.</p><empty-line/><p>Tout enti�re � ce mouvement d�un c�ur trop plein, elle ne vit pas le serrement de main silencieux que Charny et Andr�e venaient d��changer dans l�ombre.</p><empty-line/><p>Ce n��tait rien qu�un serrement de main, mais Andr�e �tait la premi�re au bas des marches : c��tait elle que Charny avait vue et touch�e la premi�re.</p><empty-line/><p>La reine, apr�s avoir pr�sent� ses enfants au roi, les fit embrasser � Louis XVI, et alors le dauphin, voyant au chapeau de son p�re la nouvelle cocarde sur laquelle les flambeaux proje-taient une sanglante lumi�re, s��cria dans son �tonnement en-fantin :</p><empty-line/><p>� 62 �</p><empty-line/><p>� Tiens, papa ! qu�avez-vous donc � votre cocarde ? du sang ?</p><p>C��tait le rouge national.</p><p>La reine avec un cri regarda � son tour.</p><empty-line/><p>Le roi baissait la t�te pour embrasser sa fille, en r�alit� pour cacher sa honte.</p><empty-line/><p>Marie-Antoinette arracha cette cocarde avec un profond d�go�t, sans voir, la noble furieuse, qu�elle blessait au c�ur cette nation, qui saurait se venger un jour.</p><p>� Jetez cela, monsieur, jetez cela, dit-elle.</p><empty-line/><p>Et elle lan�a par les degr�s cette cocarde, sur laquelle pass�rent les pieds de toute l�escorte qui conduisait le roi dans ses appartements.</p><empty-line/><p>Cette �trange transition avait �teint chez la reine tout l�enthousiasme conjugal. Elle chercha des yeux, mais sans para�tre le chercher, M. de Charny, qui se tenait � son rang comme un soldat.</p><empty-line/><p>� Je vous remercie, monsieur, lui dit-elle, lorsque leurs regards se furent rencontr�s, apr�s plusieurs secondes d�h�sitation de la part du comte ; je vous remercie, vous avez bien tenu votre promesse.</p><empty-line/><p>� � qui parlez-vous ? demanda le roi.</p><empty-line/><p>� � M. de Charny, dit-elle bravement.</p><empty-line/><p>� Oui, pauvre Charny, il a eu bien du mal � venir jusqu�� moi. Et Gilbert, je ne le vois pas, ajouta-t-il.</p><p>� 63 �</p><empty-line/><p>La reine, attentive depuis la le�on du soir :</p><p>� Venez souper, dit-elle, Sire, en changeant la conversation. Monsieur de Charny, poursuivit-elle, cherchez madame la comtesse de Charny ; qu�elle vienne avec vous. Nous souperons en famille.</p><p>L�, elle fut reine. Mais elle soupira en songeant que Charny, de triste qu�il �tait, redevint joyeux.</p><empty-line/><p>� 64 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre XL </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Foullon </strong></p><p><strong/></p><p>Billot nageait dans la joie.</p><empty-line/><p>Il avait pris la Bastille, il avait rendu la libert� � Gilbert, il avait donn� au roi la cocarde tricolore, il avait �t� distingu� par La Fayette, qui l�appelait par son nom.</p><empty-line/><p>Enfin il avait vu l�enterrement de Foullon.</p><p>Peu d�hommes � cette �poque �taient aussi ex�cr�s que Foullon ; un seul peut-�tre e�t pu faire concurrence, c��tait son gendre, M. Bertier de Sauvigny.</p><empty-line/><p>Aussi tous deux avaient jou� de bonheur le lendemain de la prise de la Bastille.</p><empty-line/><p>Foullon �tait mort, et Bertier s��tait sauv�. Ce qui avait mis le comble � l�impopularit� dont jouissait Foullon, c�est qu�� la retraite de M. de Necker il avait accept� la place du  <emphasis>vertueux</emphasis><emphasis>Genevois</emphasis>, comme on l�appelait alors, et qu�il avait �t� trois jours contr�leur g�n�ral.</p><empty-line/><p>Aussi y avait-il eu force chants et danses � son enterrement.</p><empty-line/><p>On avait bien eu l�id�e un instant de tirer le cadavre de la bi�re et de le pendre ; mais Billot �tait mont� sur une borne,</p><p>� 65 �</p><empty-line/><p>avait fait un discours sur le respect d� aux morts, et la voiture mortuaire avait continu� son chemin.</p><p>Quant � Pitou, il �tait pass� � l��tat de h�ros.</p><p>Pitou �tait l�ami de M. �lie et de M. Hullin, qui daignaient lui faire faire leurs commissions.</p><p>Il �tait en outre le confident de Billot, de Billot qui avait �t� distingu�  par  La  Fayette,  comme  nous  avons  dit,  lequel  La Fayette le chargeait quelquefois de faire la police autour de lui avec ses larges �paules et ses poings d�Hercule.</p><empty-line/><p>Depuis le voyage du roi � Paris, Gilbert, mis en communication par M. de Necker avec les principaux de l�Assembl�e nationale et de la municipalit�, travaillait sans rel�che � l��ducation de cette r�volution dans l�enfance.</p><empty-line/><p>Il n�gligeait donc Billot et Pitou, qui, n�glig�s par lui, se jetaient avec ardeur dans les r�unions bourgeoises, au sein des-quelles on agitait des questions de politique transcendante.</p><empty-line/><p>Enfin, un jour que Billot avait pass� trois heures � donner son avis sur l�approvisionnement de Paris aux �lecteurs, et que, fatigu� d�avoir p�ror�, mais heureux au fond d�avoir fait l�orateur, il se reposait avec d�lices au bruit monotone des discours de ses successeurs, qu�il se gardait bien d��couter, Pitou accourut tout effar�, se glissa comme une anguille dans la salle des s�ances de l�H�tel de Ville, et d�une voix �mue qui contrastait avec l�habituelle placidit� de son accent :</p><empty-line/><p>� Oh ! monsieur Billot ! dit-il, cher monsieur Billot !</p><empty-line/><p>� Eh bien ! quoi ?</p><empty-line/><p>� Grande nouvelle !</p><p>� 66 �</p><empty-line/><p>� Bonne nouvelle ?</p><p>� Glorieuse nouvelle.</p><p>� Quoi donc ?</p><empty-line/><p>� Vous savez que j��tais all� au club des Vertus, barri�re de Fontainebleau ?</p><empty-line/><p>� Oui. Eh bien ?</p><p>� Eh bien ! on y disait une chose extraordinaire.</p><p>� Laquelle ?</p><empty-line/><p>� Vous savez que ce sc�l�rat de Foullon s�est fait passer pour mort, et m�me a fait semblant de se laisser enterrer ?</p><empty-line/><p>� Comment, s�est fait passer pour mort ? Comment, a fait semblant de se faire enterrer ? Il est, pardieu ! bien mort, puisque j�ai vu passer l�enterrement.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! monsieur Billot, il est vivant.</p><empty-line/><p>� Vivant !</p><empty-line/><p>� Vivant comme vous et moi.</p><empty-line/><p>� Tu es fou !</p><empty-line/><p>� Cher monsieur Billot, je ne suis pas fou. Le tra�tre Foullon, l�ennemi du peuple, la sangsue de la France, l�accapareur, n�est pas mort.</p><empty-line/><p>� 67 �</p><empty-line/><p>� Mais puisque je te dis qu�on l�avait enterr� apr�s une attaque d�apoplexie, puisque je te r�p�te que j�ai vu passer l�enterrement, et que j�ai m�me emp�ch� qu�on le tir�t de sa bi�re pour le pendre.</p><p>� Et moi je viens de le voir vivant, ah !</p><empty-line/><p>� Toi ?</p><p>� Comme je vous vois, monsieur Billot. Il para�t que c�est un de ses domestiques qui est mort, et � qui le sc�l�rat a fait faire un enterrement d�aristocrate. Oh ! tout est d�couvert ; c�est par peur de la vengeance du peuple qu�il a agi.</p><p>� Conte-moi cela, Pitou.</p><empty-line/><p>� Venez un peu dans le vestibule, monsieur Billot, nous y serons plus � notre aise.</p><empty-line/><p>Ils sortirent de la salle et gagn�rent le vestibule.</p><empty-line/><p>� Et d�abord, fit Pitou, il faut savoir si M. Bailly est ici.</p><empty-line/><p>� Parle toujours, il y est.</p><empty-line/><p>� Bon. J��tais donc au club des Vertus, o� j��coutais le discours d�un patriote. C��tait celui-l� qui en faisait des fautes de fran�ais ! On voyait bien qu�il n�avait pas fait son �ducation chez l�abb� Fortier.</p><empty-line/><p>� Va toujours, dit Billot, tu sais bien qu�on peut �tre bon patriote et ne savoir ni lire ni �crire.</p><empty-line/><p>� C�est vrai, dit Pitou. Quand tout � coup un homme est accouru tout essouffl� : � Victoire ! s�est il �cri� ; victoire ! Foullon n��tait pas mort, Foullon vit toujours : je l�ai d�couvert, je l�ai</p><p>� 68 �</p><empty-line/><p>trouv� ! � On �tait comme vous, p�re Billot, on ne voulait pas croire. Les uns disaient : � Quoi ! Foullon ? � Oui. � Les autres disaient : � Allons donc ! Allons donc ! tant que vous voudrez. �</p><p>D�autres enfin disaient encore : � Eh bien ! pendant que tu y �tais, tu aurais bien d� en m�me temps d�couvrir son gendre Bertier. �</p><empty-line/><p>� Bertier ! s��cria Billot.</p><p>� Oui, Bertier de Sauvigny. Vous savez bien, notre intendant de Compi�gne, l�ami de M. Isidor de Charny ?</p><p>� Sans doute, celui qui �tait toujours si dur avec tout le monde, et si poli avec Catherine.</p><empty-line/><p>� Pr�cis�ment, dit Pitou, une horreur de traitant, une deuxi�me sangsue du peuple fran�ais, l�ex�cration du genre humain, la honte du monde civilis�, comme dit le vertueux Loustalot.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! eh bien ! demanda Billot.</p><empty-line/><p>� C�est vrai, dit Pitou,  <emphasis>Ad aventum festinat</emphasis>, ce qui veut dire, cher monsieur Billot : � H�te-toi vers le d�nouement. � Je continue donc. Cet homme arrive au club des Vertus tout essouffl�, en criant : � Je l�ai trouv�, Foullon, je l�ai trouv� ! � L�-</p><p>dessus, un cri �norme.</p><empty-line/><p>� Il se trompait ! dit la t�te dure de Billot.</p><empty-line/><p>� Il ne se trompait pas, puisque je l�ai vu.</p><empty-line/><p>� Tu l�as vu, toi, Pitou ?</p><empty-line/><p>� De mes deux yeux. Attendez donc.</p><empty-line/><p>� 69 �</p><empty-line/><p>� J�attends, mais tu me fais bouillir.</p><empty-line/><p>� Ah ! mais �coutez donc, j�ai assez chaud aussi, moi� Je vous dis donc qu�il s��tait fait passer pour mort, qu�il avait fait enterrer un de ses valets � sa place. Heureusement la Providence veillait.</p><empty-line/><p>� Allons donc, la Providence ! fit d�daigneusement le voltairien Billot.</p><empty-line/><p>� Je voulais dire la nation, reprit Pitou avec humilit�. Ce bon citoyen, ce patriote essouffl�, qui annon�ait la nouvelle, il l�avait reconnu � Viry, o� il se tenait cach�.</p><p>� Ah ! ah !</p><empty-line/><p>�  L�ayant  reconnu,  il  le  d�non�a,  et  le  syndic,  un  nomm� M. Rappe, le fit arr�ter sur-le-champ.</p><empty-line/><p>� Et quel est le nom du brave patriote qui a eu le courage de commettre une pareille action ?</p><empty-line/><p>� De d�noncer Foullon ?</p><empty-line/><p>� Oui.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! on l�appelle M. Saint-Jean.</p><empty-line/><p>� Saint-Jean ; mais c�est un nom de laquais, cela.</p><empty-line/><p>� Eh ! c�est aussi le laquais de ce sc�l�rat de Foullon. Aristocrate, va ! c�est bien fait, pourquoi as-tu des laquais ?</p><empty-line/><p>� Pitou, tu m�int�resses, fit Billot en se rapprochant du narrateur.</p><empty-line/><p>� 70 �</p><empty-line/><p>� Vous �tes bien bon, monsieur Billot. Voil� donc le Foullon d�nonc�, arr�t� ; on le conduit � Paris, le d�nonciateur courait  devant  pour  annoncer  la  nouvelle  et  recevoir  le  prix  de  la d�nonciation, si bien que, derri�re lui, Foullon est arriv� � la barri�re.</p><p>� Et c�est l� que tu l�as vu ?</p><p>� Oui, il avait un dr�le d�air, allez ; on lui avait mis un collier d�orties � la place de cravate.</p><p>� Tiens, des orties, pourquoi cela ?</p><empty-line/><p>� Parce qu�il a dit, � ce qu�il para�t, le sc�l�rat ! que le pain �tait pour les hommes, le foin pour les chevaux, mais que les orties �taient assez bonnes pour le peuple.</p><empty-line/><p>� Il a dit cela, le mis�rable ?</p><empty-line/><p>� Pardieu ! oui, il l�a dit, monsieur Billot.</p><empty-line/><p>� Bon ! voil� que tu jures, maintenant.</p><empty-line/><p>� Bah ! fit Pitou d�un air d�gag�, entre militaires ! Enfin, il allait � pied, et on lui bourrait, tout le long de la route, une foule de coups dans les reins et sur la t�te.</p><empty-line/><p>� Ah ! ah ! fit Billot un peu moins enthousiaste.</p><empty-line/><p>� C��tait fort divertissant, continua Pitou, mais seulement tout le monde ne pouvait pas lui en donner, attendu qu�il avait plus de dix mille personnes qui criaient derri�re lui.</p><empty-line/><p>� Et ensuite ? dit Billot, qui commen�ait � r�fl�chir.</p><empty-line/><p>� 71 �</p><empty-line/><p>� Ensuite, on l�a conduit chez le pr�sident du district Saint-Marcel, un bon, vous savez.</p><p>� Oui, M. Acloque.</p><p>� Cloque, c�est justement cela ; lequel a ordonn� de le conduire � l�H�tel de Ville, attendu qu�il ne savait qu�en faire, de sorte que vous l�allez voir.</p><p>� Mais comment est-ce toi qui viens annoncer cela, et non le fameux Saint-Jean ?</p><p>� Mais parce que j�ai des jambes de six pouces plus longues que les siennes. Il �tait parti avant moi, mais je l�ai rejoint et d�pass�. Je voulais vous pr�venir afin que vous pr�vinssiez M.</p><p>Bailly.</p><empty-line/><p>� Quelle chance tu as, Pitou.</p><empty-line/><p>� J�en aurai encore bien plus demain.</p><empty-line/><p>� Comment sais-tu cela ?</p><empty-line/><p>� Parce que le m�me Saint-Jean, qui a d�nonc� M. Foullon, a propos� de faire prendre aussi M. Bertier, qui est en fuite.</p><empty-line/><p>� Il sait donc o� il est ?</p><empty-line/><p>� Oui, il para�t que c��tait leur homme de confiance, ce bon M. Saint-Jean, et qu�il a re�u beaucoup d�argent du beau-p�re et du gendre, qui voulaient le corrompre.</p><empty-line/><p>� Et il a pris cet argent ?</p><empty-line/><p>� 72 �</p><empty-line/><p>� Certainement ; l�argent d�un aristocrate est toujours bon � prendre ; mais il a dit : � Un bon patriote ne trahit pas la nation pour de l�argent. �</p><empty-line/><p>� Oui, murmura Billot ; il trahit ses ma�tres, voil� tout.</p><p>Sais-tu, Pitou, qu�il me para�t une assez grande canaille, ton M.</p><p>Saint-Jean ?</p><p>� C�est possible, mais n�importe, on prendra M. Bertier comme on a pris ma�tre Foullon, et on les pendra nez � nez tous les deux. La vilaine grimace qu�ils feront en se regardant, hein ?</p><p>� Et pourquoi les pendra-t-on ? demanda Billot.</p><p>� Mais parce que ce sont des sc�l�rats et que je les d�teste.</p><empty-line/><p>� M. Bertier, qui est venu � la ferme, M. Bertier, qui, dans ses tourn�es � l��le-de-France, a mang� le lait chez nous, et qui a envoy� de Paris des boucles d�or � Catherine ! Oh ! non, non ! on ne le pendra pas.</p><empty-line/><p>� Bah ! fit Pitou avec f�rocit� ; c��tait un aristocrate, un en-j�leur.</p><empty-line/><p>Billot regarda Pitou avec stup�faction. Sous le regard de Billot, Pitou ne put s�emp�cher de rougir jusqu�au blanc des yeux.</p><empty-line/><p>Tout � coup, le digne fermier aper�ut M. Bailly, qui passait de la salle dans son cabinet, apr�s une d�lib�ration ; il s��lan�a vers lui et lui apprit la nouvelle.</p><empty-line/><p>Mais ce fut � Billot, � son tour, de trouver un incr�dule.</p><empty-line/><p>� Foullon ! Foullon ! s��cria le maire, folies !</p><empty-line/><p>� 73 �</p><empty-line/><p>� Tenez, monsieur Bailly, dit le fermier, voici Pitou qui l�a vu.</p><p>� Je l�ai vu, monsieur le maire, fit Pitou en mettant une main sur la poitrine et en s�inclinant. Et il raconta � Bailly ce qu�il venait de raconter � Billot.</p><empty-line/><p>Alors on vit p�lir le pauvre Bailly ; il comprenait toute l��tendue de la catastrophe.</p><empty-line/><p>� Et M. Acloque l�envoie ici ? murmura-t-il.</p><p>� Oui, monsieur le maire.</p><p>� Mais comment l�envoie-t-il ?</p><empty-line/><p>� Oh ! soyez tranquille, dit Pitou, qui se m�prenait � l�inqui�tude de Bailly, il y a du monde pour garder le prisonnier ; on ne l�enl�vera pas en route.</p><empty-line/><p>� Pl�t � Dieu qu�on l�enlev�t, murmura Bailly.</p><empty-line/><p>Puis, se retournant vers Pitou :</p><empty-line/><p>� Du monde� qu�entendez-vous, mon ami ?</p><empty-line/><p>� J�entends du peuple, donc !</p><empty-line/><p>� Du peuple ?</p><empty-line/><p>� Plus de vingt mille hommes, sans compter les femmes, dit Pitou triomphant.</p><empty-line/><p>� Le malheureux ! s��cria Bailly. Messieurs ! messieurs les �lecteurs !</p><empty-line/><p>� 74 �</p><empty-line/><p>Et d�une voix stridente, d�sesp�r�e, il appela pr�s de lui tous les assesseurs.</p><p>On n�entendit, � son r�cit, qu�exclamations, que cris d�angoisses.</p><p>Un silence de terreur s��tablit, pendant lequel un bruit confus, lointain, inqualifiable, commen�a de p�n�trer dans l�H�tel de Ville, pareil � ces susurrements du sang, qui crie parfois aux oreilles, dans les crises c�r�brales.</p><p>� Qu�est-ce cela ? demanda un �lecteur.</p><empty-line/><p>� Parbleu ! le bruit de la foule, r�pondit un autre.</p><empty-line/><p>Tout � coup une voiture roula rapidement sur la place ; elle renfermait deux hommes arm�s, qui en firent descendre un troisi�me, p�le et tremblant.</p><empty-line/><p>Derri�re la voiture, conduite par Saint-Jean plus essouffl� que jamais, couraient une centaine de jeunes gens de douze � dix-huit ans, au teint h�ve, aux yeux flamboyants.</p><empty-line/><p>Ils criaient : � Foullon ! Foullon ! � en courant presque aussi vite que les chevaux.</p><empty-line/><p>Les deux hommes arm�s cependant avaient quelques pas d�avance sur eux, ce qui leur donna le temps de pousser Foullon dans l�H�tel de Ville, dont on ferma les portes sur ces aboyeurs enrou�s du dehors.</p><empty-line/><p>� Enfin, le voici, dirent-ils aux �lecteurs, qui attendaient au haut de l�escalier. Mordieu ! ce n�est pas sans peine.</p><empty-line/><p>� Messieurs ! messieurs ! s��cria en tremblant Foullon, me sauverez-vous ?</p><p>� 75 �</p><empty-line/><p>� Ah ! monsieur, r�pondit Bailly avec un soupir, vous �tes un grand coupable !</p><empty-line/><p>� Cependant, monsieur, demanda Foullon de plus en plus troubl�, il y aura, je l�esp�re, une justice pour me d�fendre ?</p><empty-line/><p>En ce moment, le tumulte ext�rieur redoubla.</p><p>� Cachez-le vite, s��cria Bailly aux gens qui l�entouraient, ou bien�</p><p>Il se retourna vers Foullon.</p><p>� �coutez, dit-il, la situation est assez grave pour que vous soyez consult�. Voulez-vous, peut-�tre en est-il temps encore, voulez-vous essayer de fuir par les derri�res de l�H�tel de Ville ?</p><empty-line/><p>� Oh ! non, s��cria Foullon ; je serai reconnu, massacr� !</p><empty-line/><p>� Pr�f�rez-vous rester au milieu de nous ? Je ferai et ces messieurs feront tout ce qu�il sera humainement possible de faire pour vous d�fendre : n�est-ce pas, messieurs ?</p><empty-line/><p>� Nous le promettons, cri�rent les �lecteurs tout d�une voix.</p><empty-line/><p>� Oh ! je pr�f�re rester avec vous, messieurs. Messieurs, ne m�abandonnez pas.</p><empty-line/><p>� Je vous ai dit, monsieur, r�pondit Bailly avec dignit�, que nous ferions tout ce qu�il serait humainement possible de faire pour vous sauver.</p><empty-line/><p>� 76 �</p><empty-line/><p>En ce moment une grande clameur prit naissance sur la place, se r�pandit dans les airs, et p�n�tra dans l�H�tel de Ville par les fen�tres ouvertes.</p><empty-line/><p>� Entendez-vous ? entendez-vous ? murmura Foullon p�-</p><p>lissant.</p><empty-line/><p>En effet, la foule d�bouchait hurlante, et effroyable � voir, de toutes les rues aboutissant � l�H�tel de Ville, et surtout du quai Pelletier et de la rue de la Vannerie.</p><p>Bailly s�approcha d�une fen�tre.</p><empty-line/><p>Les yeux, les couteaux, les piques, les faux et les mousquets reluisaient au soleil. En moins de dix minutes, la vaste place regorgea de monde. C��tait tout le cort�ge de Foullon, dont avait parl� Pitou, et qui s��tait encore augment� des curieux qui, entendant un grand bruit, accouraient sur la place de Gr�ve, comme vers un centre.</p><empty-line/><p>Toutes ces voix, et il y en avait plus de vingt mille, criaient :</p><empty-line/><p>� Foullon ! Foullon !</p><empty-line/><p>On vit alors les cent pr�curseurs de ces furieux d�signer � toute cette masse hurlante la porte par laquelle Foullon �tait entr� ; cette porte fut menac�e imm�diatement, et l�on commen�a de l�abattre � coups de pieds, � coups de crosses de fusils et � coups de leviers.</p><empty-line/><p>Tout � coup, elle s�ouvrit.</p><empty-line/><p>Les gardes de l�H�tel de Ville apparurent et s�avanc�rent sur les assaillants, qui recul�rent d�abord devant les ba�onnettes, et trou�rent, dans leur premi�re frayeur, un large espace vide devant la fa�ade.</p><p>� 77 �</p><empty-line/><p>Cette garde s��tablit sur les degr�s et fit bonne contenance.</p><p>Les officiers, d�ailleurs, au lieu de menacer, haranguaient affectueusement la foule, et essayaient de la calmer par des pro-testations.</p><empty-line/><p>Bailly avait presque perdu la t�te. C��tait la premi�re fois que le pauvre astronome se trouvait en face de la grande bour-rasque populaire.</p><p>� Que faire ? demandait-il aux �lecteurs, que faire ?</p><empty-line/><p>� Le juger ! s��cri�rent plusieurs voix.</p><empty-line/><p>� On ne juge pas sous l�intimidation de la foule, dit Bailly.</p><empty-line/><p>� Dame ! dit Billot, avez-vous assez de troupes pour vous d�fendre ?</p><empty-line/><p>� Nous n�avons pas deux cents hommes.</p><empty-line/><p>� Il faudrait du renfort, alors.</p><empty-line/><p>� Oh ! si M. de La Fayette �tait pr�venu, s��cria Bailly.</p><empty-line/><p>� Alors, pr�venez-le.</p><empty-line/><p>� Qui le pr�viendra ? Qui traversera les flots de cette multitude ?</p><empty-line/><p>� Moi ! r�pliqua Billot.</p><empty-line/><p>Et il se pr�parait � sortir.</p><empty-line/><p>Bailly l�arr�ta.</p><p>� 78 �</p><empty-line/><p>� Insens�, dit-il, regardez cet oc�an. Vous serez englouti dans une seule de ses vagues. Si vous voulez arriver jusqu�� M.</p><p>de La Fayette, et encore je ne r�ponds pas de vous, passez par les derri�res. Allez.</p><p>� Bien, r�pondit simplement Billot.</p><p>Et il partit comme un trait.</p><empty-line/><p>� 79 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre XLI </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Le beau-p�re </strong></p><p><strong/></p><p>Cependant, comme le prouvaient les rumeurs toujours croissantes de la foule, les esprits s�allumaient sur la place. Ce n��tait d�j� plus de la haine, c��tait de l�horreur ; on ne mena�ait plus, on �cumait.</p><empty-line/><p>Les cris : � � bas Foullon ! Mort � Foullon ! � se croisaient comme des projectiles mortels dans un bombardement ; la foule, toujours grossissant, venait �touffer pour ainsi dire les gardes � leurs postes.</p><empty-line/><p>Et d�j� dans cette foule commen�aient de circuler et de grandir ces bruits qui autorisent les violences.</p><p>Ces bruits ne mena�aient plus seulement Foullon, mais les �lecteurs qui le prot�geaient.</p><empty-line/><p>� Ils ont laiss� fuir le prisonnier ! disaient les uns.</p><empty-line/><p>� Entrons ! entrons ! disaient les autres.</p><empty-line/><p>� Incendions l�H�tel de Ville !</p><empty-line/><p>� En avant ! en avant !</p><empty-line/><p>Bailly comprit qu�il n�y avait plus qu�une ressource, puisque M. de La Fayette n�arrivait pas.</p><empty-line/><p>� 80 �</p><empty-line/><p>C��tait que les �lecteurs eux-m�mes descendissent, se m�-</p><p>lassent aux groupes et essayassent de convertir les plus furieux.</p><p>� Foullon ! Foullon !</p><p>Tel �tait le cri incessant, le rugissement sans rel�che de ces flots en furie.</p><p>Un assaut g�n�ral se pr�parait ; les murailles n�y eussent point r�sist�.</p><p>� Monsieur, dit Bailly � Foullon, si vous ne vous montrez pas � la foule, ces gens-l� croiront que nous vous avons fait �vader ; ils forceront la porte, ils entreront ici, et une fois entr�s, s�ils vous trouvent, je ne vous r�ponds plus de rien.</p><empty-line/><p>� Oh ! je ne me savais pas si fort ex�cr�, dit Foullon en laissant tomber ses bras inertes.</p><empty-line/><p>Et, soutenu par Bailly, il se tra�na jusqu�� la fen�tre.</p><empty-line/><p>Un cri terrible retentit � sa vue. Les gardes furent forc�s, les portes enfonc�es ; le torrent se pr�cipita dans les escaliers, dans les corridors, dans les salles qui furent envahies en un instant.</p><empty-line/><p>Bailly jeta autour du prisonnier tout ce qu�il avait de gardes disponibles, puis il se mit � haranguer la foule.</p><empty-line/><p>Il voulait faire comprendre � ces hommes qu�assassiner, c�est quelquefois faire justice, mais jamais rendre justice.</p><empty-line/><p>Il y parvint apr�s des efforts inou�s, apr�s avoir risqu� vingt fois sa propre existence.</p><empty-line/><p>� 81 �</p><empty-line/><p>� Oui ! oui ! s��cri�rent les assaillants, qu�on le juge ! qu�on le juge ! mais qu�on le pende !</p><p>Ils en �taient l� de leur argumentation, quand M. de La Fayette arriva dans l�H�tel de Ville, conduit par Billot.</p><p>La vue de son panache tricolore, un des premiers que l�on e�t port�s, �teignit aussit�t le bruit et les col�res.</p><p>Le commandant g�n�ral de la garde nationale se fit faire passage, et r�p�ta plus �nergiquement encore que Bailly tout ce que Bailly avait dit d�j�.</p><empty-line/><p>Son discours frappa tous ceux qui purent l�entendre, et la cause de Foullon fut gagn�e dans la salle des �lecteurs.</p><empty-line/><p>Mais au-dehors vingt mille furieux n�avaient point entendu M. de La Fayette, et demeuraient immuables dans leur fr�n�sie.</p><empty-line/><p>� Allons ! acheva La Fayette, qui croyait tout naturellement que l�effet produit sur ceux qui l�entouraient s��tendait au dehors ; allons ! cet homme doit �tre jug�.</p><empty-line/><p>� Oui, oui ! cria la foule.</p><empty-line/><p>� En cons�quence, j�ordonne qu�on le conduise en prison, poursuivit La Fayette.</p><empty-line/><p>� En prison ! en prison ! hurla la foule.</p><empty-line/><p>En m�me temps le g�n�ral fit un signe aux gardes de l�H�-</p><p>tel de Ville qui firent avancer le prisonnier.</p><empty-line/><p>La foule ne comprit rien, sinon que sa proie lui arrivait.</p><p>Elle n�eut pas m�me l�id�e qu�on e�t l�esp�rance de la lui disputer.</p><p>� 82 �</p><empty-line/><p>Elle sentait, pour ainsi dire, l�odeur de la chair fra�che qui descendait l�escalier.</p><empty-line/><p>Billot s��tait plac� � la fen�tre avec quelques �lecteurs, avec Bailly lui-m�me, pour suivre le prisonnier des yeux, tandis qu�il traverserait la place, sous l�escorte des gardes de la ville.</p><p>Chemin faisant, Foullon adressait �� et l� des paroles perdues qui t�moignaient, profonde, mal d�guis�e sous des protes-tations de confiance, une grande terreur.</p><p>� Noble peuple ! disait-il en descendant l�escalier, je ne crains rien ; je suis au milieu de mes concitoyens.</p><empty-line/><p>Et d�j� les rires et les insultes se croisaient autour de lui, quand tout � coup il se trouva hors de la vo�te sombre, au haut des escaliers donnant sur la place ; l�air et le soleil vinrent lui frapper le visage.</p><empty-line/><p>Aussit�t un seul cri, cri de rage, hurlement de menace, rugissement de haine, s��lan�a de vingt mille poitrines. � cette explosion, les gardes sont soulev�s de terre, rompus, dispers�s, mille bras saisissent Foullon, l�enl�vent et le portent dans l�angle fatal, sous le r�verb�re, ignoble et brutal gibet des col�res que le peuple appelait ses justices.</p><empty-line/><p>Billot, de sa fen�tre, voyait et criait ; les �lecteurs stimu-laient aussi la garde, qui ne pouvait faire plus.</p><empty-line/><p>La Fayette, d�sesp�r�, se pr�cipita hors de l�H�tel de Ville, mais il ne put m�me entamer les premiers rangs de cette foule, qui s��tendait pareille � un lac immense entre lui et le r�verb�re.</p><empty-line/><p>Montant sur les bornes pour mieux voir, s�accrochant aux fen�tres, aux saillies des �difices, � toutes les asp�rit�s qui leur</p><p>� 83 �</p><empty-line/><p>�taient offertes, les simples spectateurs encourageaient par leurs cris terribles cette effroyable effervescence des acteurs.</p><p>Ceux-ci se jouaient de leur victime, comme ferait une troupe de tigres d�une proie inoffensive.</p><p>Tous se disputaient Foullon. On comprit enfin, si l�on voulait jouir de son agonie, qu�il fallait se distribuer les r�les.</p><p>Sans cela il allait �tre mis en morceaux.</p><p>Les uns enlev�rent Foullon, qui d�j� n�avait plus la force de crier.</p><p>Les autres, qui lui avaient �t� sa cravate et d�chir� son habit, lui pass�rent au cou une corde.</p><empty-line/><p>D�autres enfin, mont�s sur le r�verb�re, descendaient cette corde que leurs compagnons passaient au cou de l�ex-ministre.</p><empty-line/><p>Un instant, on �leva Foullon � la force des bras, et on le montra ainsi � la foule, la corde au cou et les mains li�es derri�re le dos.</p><empty-line/><p>Puis, quand la foule eut bien contempl� le patient, bien battu des mains, le signal fut donn�, et Foullon, p�le, sanglant, fut hiss� � la hauteur du bras de fer de la lanterne, au milieu d�une hu�e plus terrible que la mort.</p><empty-line/><p>Tous ceux qui jusque-l� n�avaient rien pu voir, aper�urent alors l�ennemi public planant au-dessus de la foule.</p><empty-line/><p>De nouveaux cris retentirent ; ceux-l�, c��tait contre les bourreaux qu�ils �taient pouss�s. Foullon allait-il donc mourir si vite ?</p><empty-line/><p>� 84 �</p><empty-line/><p>Les bourreaux hauss�rent les �paules et se content�rent de montrer la corde.</p><p>La corde �tait vieille : on pouvait la voir s�effiler brin � brin.</p><p>Les mouvements d�sesp�r�s que Foullon faisait dans son agonie achev�rent de briser le fil qui le retenait ; enfin la corde cassa, et Foullon, � demi �trangl�, retomba sur le pav�.</p><p>Il n��tait qu�� la pr�face du supplice, il n�avait p�n�tr� que dans le vestibule de la mort.</p><p>Chacun se pr�cipita vers le patient ; on �tait tranquille, il ne  pouvait  plus  fuir ;  il  venait,  en  tombant,  de  se  rompre  la jambe au dessus du genou.</p><empty-line/><p>Et cependant, quelques impr�cations s��lev�rent, impr�cations inintelligentes et calomnieuses : on accusait les ex�cuteurs, on les prenait pour des gens maladroits, eux si ing�nieux au contraire, eux qui avaient choisi la corde ainsi vieille et us�e, dans l�esp�rance que la corde casserait.</p><empty-line/><p>Esp�rance que l��v�nement, comme on voit, avait justifi�e.</p><empty-line/><p>On fit un n�ud � la corde et on la passa de nouveau au col du malheureux, qui, � moiti� mort, les yeux hagards, la voix �trangl�e, cherchait autour de lui si, dans cette ville qu�on appelle le centre de l�univers civilis�, quelqu�un lui viendrait en aide ou si une des ba�onnettes de ce roi dont il a �t� ministre, et qui  en  poss�dait  cent  mille,  ferait  un  trou  dans  cette  horde  de cannibales.</p><empty-line/><p>Mais rien autour de lui, rien que de la haine, rien que l�insulte, rien que la mort.</p><empty-line/><p>� Au moins, tuez moi sans me faire souffrir si atrocement, cria Foullon d�sesp�r�.</p><p>� 85 �</p><empty-line/><p>� Tiens, r�pondit une voix, pourquoi donc abr�gerions-nous ton supplice, tu as assez fait durer le n�tre.</p><empty-line/><p>� Et puis, dit une autre, tu n�as pas encore eu le temps de dig�rer tes orties.</p><empty-line/><p>� Attendez ! attendez ! cria une troisi�me, on va lui amener son gendre, Bertier ; il y a place au r�verb�re en face.</p><empty-line/><p>� Nous verrons un peu la mine que se feront le beau-p�re et le gendre, ajouta un autre.</p><empty-line/><p>� Achevez-moi ! achevez-moi ! murmurait le malheureux.</p><empty-line/><p>Pendant ce temps-l�, Bailly et La Fayette priaient, sup-pliaient, s��criaient, cherchant � enfoncer la foule ; tout � coup, Foullon s��l�ve de nouveau au bout de la corde, qui de nouveau se brise, et leur pri�re, leur supplication, leur agonie non moins douloureuse que celle du patient, se perd, s��teint, se confond dans le rire universel qui accueille cette seconde chute.</p><empty-line/><p>Bailly et La Fayette, ces souverains arbitres trois jours auparavant de la volont� de six cent mille Parisiens � aujourd�hui, l�enfant m�me ne les �coute plus. On murmure ; ils g�nent, ils interrompent le spectacle.</p><empty-line/><p>Billot leur a inutilement pr�t� le concours de sa vigueur ; le robuste athl�te a renvers� vingt hommes, mais pour p�n�trer jusqu�� Foullon il lui faudrait en renverser cinquante, cent, deux cents, et il est au bout de ses forces, et lorsqu�il s�arr�te pour essuyer la sueur et le sang qui coulent de son front, Foullon s��l�ve une troisi�me fois jusqu�� la poulie du r�verb�re.</p><empty-line/><p>Cette fois on a eu piti� de lui, on a trouv� une corde neuve.</p><empty-line/><p>� 86 �</p><empty-line/><p>Enfin, le condamn� est mort. La victime ne souffre plus.</p><empty-line/><p>Une demi-minute a suffi � la foule pour constater que l��tincelle de vie �tait �teinte. Maintenant le tigre a tu�, il peut d�vorer.</p><p>Le  cadavre,  pr�cipit�  du  haut  de  la  lanterne,  ne  toucha m�me pas � la terre. Il fut mis en pi�ces auparavant.</p><p>La t�te fut s�par�e du tronc en une seconde, et �lev�e en une seconde au bout d�une pique. C��tait fort la mode � cette �poque de porter ainsi la t�te de ses ennemis.</p><empty-line/><p>� ce spectacle, Bailly fut �pouvant�. Cette t�te, c��tait pour lui la M�duse antique.</p><empty-line/><p>La Fayette, p�le, l��p�e � la main, �cartait de lui avec d�-</p><p>go�t les gardes, qui essayaient de s�excuser d�avoir �t� les moins forts.</p><empty-line/><p>Billot, tr�pignant de col�re et ruant � droite et � gauche, comme un de ses fougueux chevaux du Perche, rentra � l�H�tel de Ville pour ne plus rien voir de ce qui se passait sur cette place ensanglant�e.</p><empty-line/><p>Quant � Pitou, sa fougue de vengeance populaire s��tait chang�e en un mouvement convulsif, et il avait gagn� la berge de la rivi�re, o� il fermait les yeux et se bouchait les oreilles pour ne plus voir et ne plus entendre.</p><empty-line/><p>La consternation r�gnait � l�H�tel de Ville, les �lecteurs commen�aient � comprendre qu�ils ne dirigeraient jamais les mouvements du peuple que dans le sens qui conviendrait au peuple.</p><empty-line/><p>� 87 �</p><empty-line/><p>Tout � coup, pendant que les furieux s�amusent � tra�ner dans le ruisseau le corps d�capit� de Foullon, un nouveau cri, un nouveau tonnerre roule par del� les ponts.</p><empty-line/><p>Un courrier se pr�cipite. La nouvelle qu�il apporte, la foule la sait d�j�. Elle l�a devin�e sur l�indication de ses plus habiles meneurs, comme la meute qui prend la trace d�apr�s l�inspiration du plus exerc� des limiers.</p><p>La foule s�empresse autour du courrier, qu�elle enveloppe ; elle sent qu�il a touch� une nouvelle proie ; elle flaire qu�il vient parler de M. Bertier.</p><empty-line/><p>C��tait vrai.</p><empty-line/><p>Interrog� par dix mille bouches � la fois, le courrier est forc� de r�pondre :</p><empty-line/><p>� M. Bertier de Sauvigny a �t� arr�t� � Compi�gne.</p><empty-line/><p>Puis il p�n�tre dans l�H�tel de Ville, o� il annonce la m�me chose � La Fayette et � Bailly.</p><empty-line/><p>� Bien, bien, je le savais, dit La Fayette.</p><empty-line/><p>� Nous le savions, dit Bailly, et les ordres sont donn�s pour qu�il soit gard� l�.</p><empty-line/><p>� Gard� l� ? r�p�te le courrier.</p><empty-line/><p>� Sans doute, j�ai envoy� deux commissaires avec une escorte.</p><empty-line/><p>� Une escorte de deux cent cinquante hommes, n�est-ce pas ? dit un �lecteur ; c�est plus que suffisant.</p><empty-line/><p>� 88 �</p><empty-line/><p>� Messieurs, dit le courrier, voici justement ce que je viens vous dire : l�escorte a �t� dispers�e et le prisonnier enlev� par la multitude.</p><empty-line/><p>� Enlev� ! s��crie La Fayette. L�escorte s�est laiss� enlever son prisonnier ?</p><empty-line/><p>� Ne l�accusez pas, g�n�ral, tout ce qu�elle a pu faire, elle l�a fait.</p><p>� Mais M. Bertier ? demanda avec anxi�t� Bailly.</p><p>� On l�am�ne � Paris, dit le courrier, et il est au Bourget en ce moment.</p><empty-line/><p>� Mais s�il vient jusqu�ici, s��cria Billot, il est perdu !</p><empty-line/><p>� Vite ! vite ! s��cria La Fayette, cinq cents hommes au Bourget. Que les commissaires et M. Bertier s�y arr�tent, qu�ils y couchent ; pendant la nuit nous aviserons.</p><empty-line/><p>� Mais qui osera se charger de cette commission ? dit le courrier, qui regardait avec terreur par la fen�tre cette mer hou-leuse dont chaque flot jetait son cri de mort.</p><empty-line/><p>� Moi ! s��cria Billot, celui-l� je le sauverai.</p><empty-line/><p>� Mais vous y p�rirez, s��cria le courrier, la route est noire de monde.</p><empty-line/><p>� Je pars, dit le fermier.</p><empty-line/><p>� Inutile, murmura Bailly, qui venait de pr�ter l�oreille.</p><p>�coutez ! �coutez !</p><empty-line/><p>� 89 �</p><empty-line/><p>Alors on entendit du c�t� de la porte Saint-Martin un bruit pareil au rugissement de la mer sur les galets.</p><p>Ce bruit furieux s��chappait par-dessus les maisons, comme la vapeur bouillonnante s��chappe par-dessus les bords d�un vase.</p><empty-line/><p>� Trop tard ! dit La Fayette.</p><p>� Ils viennent ! ils viennent ! murmura le courrier ; les entendez vous ?</p><p>� Un r�giment ! un r�giment ! cria La Fayette, avec cette g�n�reuse folie de l�humanit� qui �tait le c�t� brillant de son caract�re.</p><empty-line/><p>� Eh ! mordieu ! s��cria Bailly, qui jurait pour la premi�re fois peut-�tre, oubliez-vous que notre arm�e, � nous, c�est justement cette foule que vous voulez combattre ?</p><empty-line/><p>Et il cacha son visage entre ses mains.</p><empty-line/><p>Les cris qu�on avait entendus au loin s��taient communiqu�s, de la foule entass�e dans les rues � la foule entass�e sur la place, avec la rapidit� d�une tra�n�e de poudre.</p><empty-line/><p>On vit alors ceux qui insultaient les tristes restes de Foullon abandonner leur jeu sanglant pour s��lancer au-devant d�une vengeance nouvelle.</p><empty-line/><p>Les rues adjacentes � la place d�gorg�rent imm�diatement une grande partie de cette foule hurlante, qui se rua couteaux lev�s et poings mena�ants vers la rue Saint-Martin, � la rencontre du nouveau cort�ge de mort.</p><empty-line/><p>� 90 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre XLII </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Le gendre </strong></p><p><strong/></p><p>La jonction fut bient�t faite, il y avait h�te �gale des deux c�t�s.</p><p>Alors voici ce qui arriva :</p><empty-line/><p>Quelques-uns de ces ing�nieux que nous avons vus � la place de Gr�ve, apportaient au gendre, au bout d�une pique, la t�te de son beau-p�re.</p><empty-line/><p>M. Bertier arrivait par la rue Saint-Martin avec le commissaire, il �tait � peu pr�s � la hauteur de la rue Saint-Merry.</p><empty-line/><p>Il �tait dans son cabriolet, voiture �minemment aristocratique � cette �poque, voiture signal�e � l�animadversion populaire, qui avait eu tant de fois � se plaindre de la rapidit� de la course des petits-ma�tres, ou des danseuses qui conduisaient elles-m�mes, et qui, emport�s par un cheval ardent, �crasaient souvent, �claboussaient toujours.</p><empty-line/><p>Bertier, au milieu des cris, des hu�es, des menaces, s�avan-</p><p>�ait pas � pas, causant tranquillement avec l��lecteur Rivi�re, ce commissaire envoy� � Compi�gne pour le sauver, et qui, abandonn� par son compagnon, avait eu bien de la peine � se sauver lui-m�me.</p><empty-line/><p>� 91 �</p><empty-line/><p>Le peuple avait commenc� par le cabriolet ; il en avait bris� la capote, de sorte que Bertier et son compagnon se trouvaient � d�couvert, expos�s � tous les regards et � tous les coups.</p><empty-line/><p>Chemin faisant, il s�entendait rappeler ses crimes, comment�s, grossis par la fureur populaire.</p><empty-line/><p>Il avait voulu affamer Paris.</p><p>Il avait ordonn� qu�on coup�t les seigles et les bl�s verts, et la hausse s��tant faite sur les grains, il avait r�alis� des sommes �normes.</p><empty-line/><p>Non seulement il avait fait cela, disait-on, ce qui �tait bien assez, mais encore il conspirait.</p><empty-line/><p>On avait saisi un portefeuille sur lui ; dans ce portefeuille �taient des lettres incendiaires, des ordres de massacre, la preuve que dix milliers de cartouches avaient �t� distribu�s � ses agents.</p><empty-line/><p>C��taient de monstrueuses absurdit�s, mais, comme on le sait, la foule, arriv�e au paroxysme de sa col�re, d�bite comme v�ritables les nouvelles les plus insens�es.</p><empty-line/><p>Celui qu�on accusait de tout cela �tait un homme jeune encore, de trente � trente-deux ans, �l�gamment v�tu, presque souriant au milieu des coups et des injures ; il regardait autour de lui, avec une insouciance parfaite, les �criteaux inf�mes qu�on lui montrait, et causait sans forfanterie avec Rivi�re.</p><empty-line/><p>Deux hommes, irrit�s de son assurance, avaient voulu l�effrayer et d�grader son attitude : ils s��taient plac�s � chacun des marchepieds du cabriolet, appuyant l�un et l�autre sur la poitrine de Bertier la ba�onnette de leur fusil.</p><empty-line/><p>� 92 �</p><empty-line/><p>Mais Bertier, brave jusqu�� la t�m�rit�, ne s��tait pas �mu pour si peu ; il avait continu� de causer avec l��lecteur, comme si ces deux fusils n�eussent �t� qu�un accessoire inoffensif du cabriolet.</p><p>La foule, profond�ment irrit�e de ce d�dain, qui contrastait d�une fa�on si oppos�e avec la terreur de Foullon, la foule rugis-sait autour de la voiture et attendait avec impatience le moment o�, au lieu d�une menace, elle pourrait infliger une douleur.</p><empty-line/><p>C�est alors que Bertier fixa son regard sur quelque chose d�informe et d�ensanglant� qu�on agitait devant lui, et reconnut tout � coup la t�te de son beau-p�re, qui s�inclinait jusqu�� la hauteur de ses l�vres.</p><empty-line/><p>On voulait la lui faire baiser.</p><empty-line/><p>M. Rivi�re, indign�, �carta la pique avec sa main.</p><empty-line/><p>Bertier le remercia d�un geste, et ne daigna pas m�me se retourner pour suivre de l��il ce hideux troph�e que les bourreaux portaient derri�re le cabriolet, au-dessus de la t�te de Bertier.</p><empty-line/><p>On arriva ainsi sur la place de Gr�ve, et le prisonnier, apr�s des efforts inou�s de la garde qu�on avait ralli�e � la h�te, fut remis dans les mains des �lecteurs, � l�H�tel de Ville.</p><empty-line/><p>Dangereuse mission, terrible responsabilit� qui fit de nouveau p�lir La Fayette et bondir le c�ur du maire de Paris.</p><empty-line/><p>La foule, apr�s avoir un peu d�chiquet� le cabriolet, abandonn� au pied des degr�s de l�H�tel de Ville, s�installa aux bonnes places, garda toutes les issues, fit ses dispositions, et pr�pa-ra des cordes neuves aux poulies des r�verb�res.</p><empty-line/><p>� 93 �</p><empty-line/><p>Billot, � la vue de Bertier qui montait tranquillement le grand escalier de l�H�tel de Ville, ne put s�emp�cher de pleurer am�rement et de s�arracher les cheveux.</p><empty-line/><p>Pitou, qui avait quitt� la berge et qui �tait remont� sur le quai quand il avait cru que le supplice de Foullon �tait achev� ; Pitou, �pouvant�, malgr� sa haine pour M. Bertier, coupable � ses yeux, non seulement de tout ce qu�on lui reprochait, mais encore d�avoir donn� des boucles d�or � Catherine, Pitou s�ac-croupit en sanglotant derri�re une banquette.</p><p>Pendant ce temps, Bertier, comme s�il se f�t agi d�un autre que lui, �tait entr� dans la salle du conseil et causait avec les �lecteurs.</p><empty-line/><p>Il en connaissait la plus grande partie, et m�me �tait familier avec quelques-uns.</p><empty-line/><p>Ceux-l� s��loignaient de lui avec la terreur qu�inspire aux �mes timides le contact d�un homme impopulaire.</p><empty-line/><p>Aussi, Bertier se vit-il bient�t � peu pr�s seul avec Bailly et La Fayette.</p><empty-line/><p>Il se fit raconter tous les d�tails du supplice de Foullon ; puis, haussant les �paules :</p><empty-line/><p>� Oui, dit-il, je comprends cela. On nous hait, parce que nous sommes les outils avec lesquels la royaut� a tortur� le peuple.</p><empty-line/><p>� On vous reproche de grands crimes, monsieur, dit s�v�-</p><p>rement Bailly.</p><empty-line/><p>� Monsieur, dit Bertier, si j�avais commis tous les crimes que l�on me reproche, je serais moins ou plus qu�un homme, un</p><p>� 94 �</p><empty-line/><p>animal  f�roce  ou  un  d�mon :  mais  on  me  va  juger,  �  ce  que  je pr�sume, et alors le jour se fera.</p><p>� Sans doute, dit Bailly.</p><p>� Eh bien ! continua Bertier, c�est tout ce que je d�sire. On a ma correspondance, on verra � quels ordres j�ai ob�i, et la responsabilit� retombera sur qui de droit.</p><p>Les �lecteurs jet�rent les yeux sur la place, d�o� s��chappaient d�effroyables rumeurs.</p><p>Bertier comprit la r�ponse.</p><p>Alors Billot, fendant la foule qui entourait Bailly, s�approcha de l�intendant, et lui offrant sa bonne grosse main :</p><empty-line/><p>� Bonjour, monsieur de Sauvigny, lui dit-il.</p><empty-line/><p>� Tiens ! c�est toi, Billot, s��cria Bertier riant et saisissant d�une main ferme la main qui lui �tait offerte ; tu viens donc faire des �meutes � Paris, mon brave fermier, toi qui vendais si bien ton bl� aux march�s de Villers-Cotter�ts, de Cr�py et de Soissons ?</p><empty-line/><p>Billot, malgr� ses tendances d�mocratiques, ne put s�emp�-</p><p>cher d�admirer la tranquillit� de cet homme qui plaisantait ainsi quand sa vie tenait � un fil.</p><empty-line/><p>� Installez-vous, messieurs, dit Bailly aux �lecteurs, nous allons commencer l�instruction contre l�accus�.</p><empty-line/><p>� Soit, dit Bertier ; mais je vous avertis d�une chose messieurs, c�est que je suis �puis� ; depuis deux jours je n�ai pas dormi ; aujourd�hui, de Compi�gne � Paris, j�ai �t� heurt�, battu, tiraill� ; quand j�ai demand� � manger, on m�a offert du foin, ce</p><p>� 95 �</p><empty-line/><p>qui est assez peu restaurant ; faites-moi donner un endroit o� je puisse dormir, ne f�t-ce qu�une heure.</p><p>En ce moment, La Fayette sortit un instant pour s�informer. Il rentra dans la salle plus abattu que jamais.</p><p>� Mon cher Bailly, dit-il au maire, l�exasp�ration est au comble ; garder M. Bertier ici, c�est s�exposer � un si�ge ; d�fendre l�H�tel de Ville, c�est donner aux furieux le pr�texte qu�ils demandent ; ne pas d�fendre l�H�tel de Ville, c�est prendre l�habitude de c�der toutes les fois qu�on attaquera.</p><p>Pendant ce temps Bertier s��tait assis, puis couch� sur une banquette.</p><empty-line/><p>Il s�appr�tait � dormir.</p><empty-line/><p>Les cris forcen�s arrivaient � lui par la fen�tre, mais ne le troublaient point : son visage conservait la s�r�nit� de l�homme qui oublie tout pour laisser monter le sommeil � son front.</p><empty-line/><p>Bailly d�lib�rait avec les �lecteurs et La Fayette.</p><empty-line/><p>Billot regardait Bertier.</p><empty-line/><p>La Fayette recueillit rapidement les voix, et s�adressant au prisonnier qui commen�ait � s�assoupir :</p><empty-line/><p>� Monsieur, lui dit-il, veuillez vous tenir pr�t.</p><empty-line/><p>Bertier poussa un soupir, puis, se soulevant sur son coude :</p><empty-line/><p>� Pr�t � quoi ? demanda-t-il.</p><empty-line/><p>� Ces messieurs ont d�cid� que vous allez �tre transf�r� � l�Abbaye.</p><p>� 96 �</p><empty-line/><p>� � l�Abbaye ; soit, dit l�intendant. Mais, ajouta-t-il en regardant les �lecteurs embarrass�s et dont il comprenait l�embarras,  <emphasis>d�une fa�on ou d�autre</emphasis>, finissons-en.</p><p>Une explosion de col�res et d�impatiences longtemps encha�n�es jaillit de la Gr�ve.</p><p>� Non, messieurs, non, s��cria La Fayette, nous ne le laisse-rons pas partir en ce moment.</p><p>Bailly prit une r�solution dans son c�ur et dans son courage, il descendit avec deux �lecteurs sur la place et commanda le silence.</p><empty-line/><p>Le peuple savait aussi bien que lui ce qu�il allait dire : comme il avait l�intention de recommencer le crime, il ne voulut pas m�me entendre le reproche, et comme Bailly ouvrait la bouche, une clameur immense s��leva de la foule, brisant sa voix avant m�me qu�elle ne se f�t entendre.</p><empty-line/><p>Bailly, voyant qu�il lui serait impossible d�articuler une seule parole, reprit le chemin de l�H�tel de Ville, poursuivi par les cris de : � Bertier ! Bertier ! �</p><empty-line/><p>Puis d�autres cris per�aient au milieu de ceux-l�, comme ces notes aigu�s qui se font tout � coup entendre dans ces ch�urs de d�mons de Weber ou de Meyerbeer, criant : � � la lanterne ! � la lanterne ! �</p><empty-line/><p>En voyant revenir Bailly, La Fayette s��lan�a � son tour. Il est jeune, il est ardent, il est aim�. Ce que le vieillard n�a pu ob-tenir avec sa popularit� d�hier, lui, l�ami de Washington et de Necker, il l�obtiendra sans doute du premier mot.</p><empty-line/><p>� 97 �</p><empty-line/><p>Mais  en  vain  le  g�n�ral  du  peuple  p�n�tra-t-il  dans  les groupes les plus furieux ; en vain parla-t-il au nom de la justice et de l�humanit� ; en vain, reconnaissant ou feignant de reconna�tre certains meneurs, supplia-t-il en serrant les mains, en arr�tant les pas de ces hommes.</p><p>Pas une de ses paroles ne fut �cout�e, pas un de ses gestes ne fut compris, pas une de ses larmes ne fut vue.</p><p>Repouss� de degr� en degr�, il s�agenouilla sur le perron de l�H�tel de Ville, conjurant ces tigres, qu�il appelait ses concitoyens, de ne pas d�shonorer leur nation, de ne pas se d�shonorer eux-m�mes, de ne pas �riger en martyrs des coupables � qui la loi devait une part d�infamie avec une part de ch�timent.</p><empty-line/><p>Comme il insistait, les menaces vinrent jusqu�� lui, mais il lutta contre les menaces. Quelques forcen�s alors lui montr�-</p><p>rent le poing et lev�rent sur lui leurs armes.</p><empty-line/><p>Il alla au-devant de leurs coups, et leurs armes s�abaiss�-</p><p>rent.</p><empty-line/><p>Mais, si l�on venait de menacer La Fayette, on mena�ait d�autant Bertier.</p><empty-line/><p>La Fayette, vaincu, rentra comme Bailly � l�H�tel de Ville.</p><empty-line/><p>Les �lecteurs avaient tous vu La Fayette impuissant contre la temp�te ; c��tait leur dernier rempart renvers�.</p><empty-line/><p>Ils d�cid�rent que la garde de l�H�tel de Ville allait conduire Bertier � l�Abbaye.</p><empty-line/><p>C��tait envoyer Bertier � la mort.</p><empty-line/><p>� Enfin ! dit Bertier quand la d�cision fut prise.</p><p>� 98 �</p><empty-line/><p>Et regardant tous ces hommes avec un profond m�pris, il se pla�a au milieu des gardes, apr�s avoir remerci� d�un signe Bailly et La Fayette, et avoir � son tour tendu la main � Billot.</p><p>Bailly d�tourna son regard plein de larmes, La Fayette, ses yeux pleins d�indignation.</p><p>Bertier descendit l�escalier de l�H�tel de Ville du m�me pas qu�il l�avait mont�.</p><p>Au moment o� il apparut sur le perron, une effroyable clameur, partie de la place, fit trembler jusqu�aux degr�s de pierre sur lesquels il posait le pied.</p><empty-line/><p>Mais lui, d�daigneux et impassible, regardant tous ces yeux flamboyants avec des yeux calmes et haussant les �paules, pronon�a ces paroles :</p><empty-line/><p>� Que ce peuple est bizarre ! Qu�a-t-il donc � hurler ainsi ?</p><empty-line/><p>Il n�avait pas achev�, que d�j� il lui appartenait � ce peuple.</p><p>Sur le perron m�me, des bras l�all�rent chercher au milieu de ses gardes, des crochets de fer l�attir�rent, le pied lui manqua, et il roula dans les bras de ses ennemis, qui, en une seconde, eurent dissip� l�escorte.</p><empty-line/><p>Puis un flot irr�sistible entra�na le prisonnier sur le chemin souill� de sang que Foullon avait pris deux heures auparavant.</p><empty-line/><p>Un homme �tait d�j� sur le r�verb�re fatal, tenant une corde � la main.</p><empty-line/><p>Mais � Bertier s��tait cramponn� un autre homme ; cet homme distribuait avec rage, avec d�lire, des coups et des im-pr�cations aux bourreaux.</p><p>� 99 �</p><empty-line/><p>Il s��criait :</p><p>� Vous ne l�aurez pas ! Vous ne le tuerez pas !</p><p>Cet homme, c��tait Billot, que le d�sespoir avait rendu fou, et fort comme vingt hommes.</p><p>Aux uns, il criait :</p><empty-line/><p>� Je suis un des vainqueurs de la Bastille !</p><p>Et quelques-uns, le reconnaissant en effet, mollissaient dans leurs attaques.</p><empty-line/><p>Aux autres, il disait :</p><empty-line/><p>� Laissez-le juger ; je me porte garant pour lui ; si on le fait �vader, vous me pendrez � sa place.</p><empty-line/><p>Pauvre Billot ! pauvre honn�te homme ! Le tourbillon l�emportait, lui et Bertier, comme une trombe emporte � la fois une plume et une paille dans ses vastes spirales.</p><empty-line/><p>Il marchait sans s�en apercevoir, sans rien apercevoir. Il �tait arriv�.</p><empty-line/><p>La foudre eut �t� moins rapide.</p><empty-line/><p>Bertier, qu�on avait emmen� � reculons, Bertier, qu�on avait soulev�, voyant qu�on s�arr�tait, se retourna, leva les yeux, et aper�ut l�inf�me licol qui se balan�ait au-dessus de sa t�te.</p><empty-line/><p>Par un effort aussi violent qu�inattendu, il se d�gagea des mains qui l��treignaient, arracha un fusil aux mains d�un garde national, et fondit � coups de ba�onnette sur les bourreaux.</p><p>� 100 �</p><empty-line/><p>Mais, en une seconde, mille coups l�atteignirent par derri�re ; il tomba, et mille autres coups partant d�un cercle plong�-</p><p>rent sur lui.</p><p>Billot avait disparu sous les pieds des assassins.</p><empty-line/><p>Bertier n�eut pas le temps de souffrir. Son sang et son �me s��lanc�rent � la fois de son corps par mille blessures.</p><empty-line/><p>Alors Billot put apercevoir un spectacle plus hideux encore que tout ce qu�il avait vu jusqu�alors. Il vit un homme plonger sa main dans la poitrine ouverte du cadavre, et en tirer son c�ur tout fumant.</p><empty-line/><p>Puis, piquant ce c�ur � la pointe de son sabre au milieu de la foule hurlante qui s�ouvrait sur son passage, il l�alla d�poser sur la table du grand conseil, ou les �lecteurs tenaient leurs s�ances.</p><empty-line/><p>Billot, cet homme de fer, ne put r�sister � cette vue : il tomba sur une borne � dix pas du fatal r�verb�re.</p><empty-line/><p>La Fayette, en voyant cette insulte inf�me faite � son autorit�, faite � la R�volution qu�il dirigeait, ou plut�t qu�il avait cru diriger, La Fayette brisa son �p�e et en jeta les morceaux � la t�te des assassins.</p><empty-line/><p>Pitou alla ramasser le fermier, l�emporta dans ses bras, en lui soufflant � l�oreille :</p><empty-line/><p>� Billot ! p�re Billot ! prenez garde ; s�ils voyaient que vous vous trouvez mal, ils vous prendraient pour son complice, et vous tueraient aussi. Ce serait dommage� un si bon patriote !</p><empty-line/><p>� 101 �</p><empty-line/><p>L�-dessus, il l�entra�na vers la rivi�re, le dissimulant du mieux qu�il lui �tait possible aux regards de quelques z�l�s qui murmuraient.</p><empty-line/><p>� 102 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre XLIII </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Billot commence � s�apercevoir que tout n�est</strong><strong>pas rose dans les r�volutions </strong></p><p><strong/></p><p>Billot qui avait, conjointement avec Pitou, tremp� dans toutes les libations glorieuses, commen�a de s�apercevoir que les calices arrivaient.</p><empty-line/><p>Lorsqu�il eut repris ses sens � la fra�cheur de la rivi�re :</p><empty-line/><p>� Monsieur Billot, dit Pitou, je regrette Villers-Cotter�ts ; et vous ?</p><empty-line/><p>Ces mots, comme une fra�che sensation de vertu et de calme, r�veill�rent le fermier, qui retrouva sa vigueur pour fendre la foule et s��loigner de cette boucherie.</p><p>� Viens, dit-il � Pitou, tu as raison.</p><empty-line/><p>Et il se d�cida � venir trouver Gilbert, qui habitait � Versailles, et qui, sans �tre retourn� pr�s de la reine depuis le voyage du roi � Paris, �tait devenu le bras droit de Necker rentr� au minist�re, abandonnant le roman de sa vie pour l�histoire de tous, et essayant d�organiser la prosp�rit� en g�n�ralisant la mi-s�re.</p><empty-line/><p>Pitou le suivit, comme toujours.</p><empty-line/><p>Tous deux furent introduits dans le cabinet o� travaillait le docteur.</p><p>� 103 �</p><empty-line/><p>� Docteur, dit Billot, je retourne � ma ferme.</p><p>� Et pourquoi cela ? demanda Gilbert.</p><p>� Parce que je hais Paris.</p><empty-line/><p>� Ah ! oui, je comprends, dit froidement Gilbert vous �tes las.</p><p>� Exc�d�.</p><p>� Vous n�aimez plus la R�volution ?</p><p>� Je voudrais la voir finie.</p><empty-line/><p>Gilbert sourit tristement.</p><empty-line/><p>� Elle commence, dit-il.</p><empty-line/><p>� Oh ! fit Billot.</p><empty-line/><p>� Cela vous �tonne, Billot ? demanda Gilbert.</p><empty-line/><p>� Ce qui m��tonne, c�est votre sang-froid.</p><empty-line/><p>� Mon ami, demanda Gilbert � Billot, savez-vous d�o� me vient ce sang-froid ?</p><empty-line/><p>� Il ne peut venir que d�une conviction.</p><empty-line/><p>� Pr�cis�ment.</p><empty-line/><p>� Et quelle est cette conviction ?</p><empty-line/><p>� Devinez.</p><p>� 104 �</p><empty-line/><p>� Que tout finira bien ?</p><p>Gilbert sourit plus tristement encore que la premi�re fois :</p><p>� Non, au contraire, de la conviction que tout finira mal.</p><empty-line/><p>Billot se r�cria.</p><p>Quant � Pitou, il �carquilla des yeux �normes : il trouvait l�argumentation peu logique.</p><p>� Voyons, dit Billot en se grattant l�oreille avec sa grosse main, voyons, car je ne comprends pas bien, il me semble.</p><empty-line/><p>� Prenez une chaise, Billot, dit Gilbert, et vous placez bien pr�s de moi.</p><empty-line/><p>Billot ob�it.</p><empty-line/><p>� Bien pr�s, plus pr�s, que vous m�entendiez, mais que personne ne m�entende.</p><empty-line/><p>� Et moi, monsieur Gilbert ? demanda timidement Pitou faisant signe qu�il �tait pr�t � se retirer si Gilbert le d�sirait.</p><empty-line/><p>� Oh ! non, reste, dit le docteur. Tu es jeune, �coute.</p><empty-line/><p>Pitou ouvrit des oreilles �gales � la circonf�rence de ses yeux et s�assit � terre pr�s de la chaise du p�re Billot.</p><empty-line/><p>C��tait un assez curieux spectacle que celui d�un concilia-bule pareil, tenu par ces trois hommes dans le cabinet de Gilbert, aupr�s d�un bureau �cras� de lettres, de papiers, d�imprim�s frais et de journaux, � quatre pas d�une porte qu�assi�-</p><p>geaient, sans pouvoir la forcer, des solliciteurs ou des plai-</p><p>� 105 �</p><empty-line/><p>gnants, contenus par un commis vieux, presque aveugle et man-chot.</p><p>� J��coute, dit Billot ; expliquez-vous, ma�tre. Comment tout finira-t-il mal ?</p><p>� Voici, Billot. Savez-vous ce que je fais en ce moment, mon ami ?</p><p>� Vous �crivez des lignes.</p><p>� Mais le sens de ces lignes, Billot ?</p><empty-line/><p>� Comment, vous voulez que je devine cela, moi qui ne sais pas m�me les lire.</p><empty-line/><p>Pitou leva timidement la t�te et jeta les yeux sur le papier qui �tait devant le docteur.</p><empty-line/><p>� Il y a des chiffres, dit-il.</p><empty-line/><p>� Voil�, il y a des chiffres. Eh bien ! ces chiffres sont � la fois la ruine et le salut de la France.</p><empty-line/><p>� Tiens ! fit Billot.</p><empty-line/><p>� Tiens ! tiens ! r�p�ta Pitou.</p><empty-line/><p>� Ces chiffres-l� imprim�s demain, continua le docteur, iront demander au palais du roi, au ch�teau des nobles et aux chaumi�res des pauvres le quart de leur revenu.</p><empty-line/><p>� Hein ? fit Billot.</p><empty-line/><p>� Oh ! ma pauvre tante Ang�lique, murmura Pitou, quelle grimace elle va faire !</p><p>� 106 �</p><empty-line/><p>� Qu�en dites-vous, mon brave ? continua Gilbert. On fait des r�volutions, n�est-ce pas ? Eh bien ! on les paie.</p><empty-line/><p>� C�est juste, r�pondit h�ro�quement Billot. Eh bien ! soit, on paiera.</p><empty-line/><p>� Parbleu ! fit Gilbert, vous �tes un homme convaincu, et votre r�ponse n�a rien qui m��tonne ; mais ceux qui ne sont pas convaincus�</p><p>� Ceux qui ne le sont pas ?�</p><empty-line/><p>� Oui, que feront-ils ?</p><empty-line/><p>� Ils r�sisteront, fit Billot d�un ton qui voulait dire qu�il r�-</p><p>sisterait vigoureusement, lui, si on lui demandait le quart de son revenu pour accomplir une �uvre contraire � ses convictions.</p><empty-line/><p>� Alors, lutte, fit Gilbert.</p><empty-line/><p>� Mais la majorit�, dit Billot.</p><empty-line/><p>� Achevez, mon ami.</p><empty-line/><p>� La majorit� est l� pour imposer sa volont�.</p><empty-line/><p>� Donc, oppression.</p><empty-line/><p>Billot regarda Gilbert avec doute d�abord, puis, un �clair intelligent brilla dans son �il.</p><empty-line/><p>� Attendez, Billot, fit le docteur ;  je  sais  ce  que  vous  allez me dire. Les nobles et le clerg� ont tout, n�est-ce pas ?</p><empty-line/><p>� C�est certain, dit Billot. Aussi les couvents�</p><p>� 107 �</p><empty-line/><p>� Les couvents ?</p><p>� Les couvents regorgent.</p><p>�  <emphasis>Notum  </emphasis>, grommela Pitou.</p><p>0F18</p><empty-line/><p>� Les nobles ne paient pas un imp�t comparatif. Ainsi, moi, fermier, je paie plus du double d�imp�ts, � moi seul, que les trois fr�res de Charny mes voisins, qui ont � eux trois plus de deux cent mille livres de rente.</p><empty-line/><p>� Mais, voyons, continua Gilbert, croyez-vous que les nobles et les pr�tres soient moins Fran�ais que vous ?</p><empty-line/><p>Pitou dressa l�oreille � cette proposition, qui sonnait l�h�r�-</p><p>sie en un temps o� le patriotisme se mesurait � la solidit� des coudes sur la place de Gr�ve.</p><empty-line/><p>� Vous n�en croyez rien, n�est-ce pas, mon ami ? Vous ne pouvez reconna�tre que ces nobles et ces pr�tres qui absorbent tout et ne rendent rien soient aussi patriotes que vous ?</p><p>� C�est vrai.</p><empty-line/><p>� Erreur, mon cher, erreur. Ils le sont plus, et je vais vous le prouver.</p><empty-line/><p>� Oh ! par exemple, fit Billot, je nie.</p><empty-line/><p>� � cause des privil�ges, n�est-ce pas ?</p><empty-line/><p>� Pardieu !</p><empty-line/><p><strong>18</strong> � S�r et certain �.</p><p>� 108 �</p><empty-line/><p>� Attendez.</p><empty-line/><p>� Oh ! j�attends.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! je vous certifie, Billot, que d�ici � trois jours, l�homme le plus privil�gi� qui soit en France sera l�homme qui ne poss�dera rien.</p><p>� Alors, ce sera moi, dit gravement Pitou.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! oui, ce sera toi.</p><p>� Comment cela ? fit le fermier.</p><p>� �coutez, Billot : ces nobles et ces eccl�siastiques que vous accusez d��go�sme, les voil� qui commencent � �tre pris de cette fi�vre  de  patriotisme  qui  va  faire  le  tour  de  la  France.  En  ce moment, ils s�assemblent comme les moutons au bord du foss� ; ils d�lib�rent ; le plus hardi va sauter, apr�s-demain, demain, ce soir peut-�tre. Et, apr�s lui, tous sauteront.</p><empty-line/><p>� Qu�est-ce � dire, monsieur Gilbert ?</p><empty-line/><p>� C�est-�-dire que faisant l�abandon de leurs pr�rogatives, seigneurs f�odaux, ils l�cheront leurs paysans ; seigneurs ter-riens, leurs fermages et leurs redevances ; nobles � colombiers, leurs pigeons.</p><empty-line/><p>� Oh ! oh ! fit Pitou stup�fait, vous croyez qu�ils l�cheront tout cela ?</p><empty-line/><p>� Oh ! s��cria Billot illumin�, mais c�est la libert� splendide, cela.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! apr�s, quand nous serons tous libres, que ferons-nous ?</p><p>� 109 �</p><empty-line/><p>� Dame ! fit Billot un peu embarrass�, ce que nous ferons ?</p><p>On verra.</p><empty-line/><p>� Ah ! voil� le mot supr�me ! s��cria Gilbert. On verra !</p><p>Il se leva d�un air sombre, se promena silencieux pendant quelques instants ; puis, revenant au fermier, dont il prit la main calleuse avec une s�v�rit� qui ressemblait � de la menace :</p><empty-line/><p>� Oui, dit-il, on verra. Oui, nous verrons. Nous verrons tous, toi comme moi, moi comme toi, moi comme lui. Et voil� justement ce � quoi je songeais tout � l�heure, quand tu m�as trouv� ce sang-froid qui t�a tant surpris.</p><empty-line/><p>� Vous m�effrayez ! le peuple uni, s�embrassant, s�agglom�-</p><p>rant pour concourir � la prosp�rit� commune, c�est un sujet qui vous assombrit, monsieur Gilbert ?</p><empty-line/><p>Celui-ci haussa les �paules.</p><empty-line/><p>� Alors, continua Billot interrogeant � son tour, que direz-vous de vous-m�me, si vous doutez aujourd�hui, apr�s avoir tout pr�par� dans l�Ancien Monde en donnant la libert� au nouveau ?</p><empty-line/><p>� Billot, reprit Gilbert, tu viens, sans t�en douter, de prononcer un mot qui est le sens de l��nigme. Ce mot que prononce La Fayette, et que nul peut-�tre, � commencer par lui, ne comprend, oui, nous avons donn� la libert� au Nouveau Monde.</p><empty-line/><p>� Nous, Fran�ais. C�est bien beau.</p><empty-line/><p>� C�est bien beau, mais ce sera bien cher, dit tristement Gilbert.</p><empty-line/><p>� 110 �</p><empty-line/><p>� Bah ! l�argent est d�pens�, la carte est pay�e, dit joyeusement Billot. Un peu d�or, beaucoup de sang, et la dette est acquitt�e.</p><empty-line/><p>� Aveugle ! dit Gilbert, aveugle qui ne voit pas dans cette aurore d�Occident, le germe de notre ruine � tous. H�las ! pourquoi les accuserais-je, moi qui ne l�ai pas vue plus qu�eux. Avoir donn� la libert� au Nouveau Monde, Billot � j�en ai bien peur �, c�est avoir perdu l�ancien.</p><empty-line/><p>�  <emphasis>Rerum novus nascitur  </emphasis>, dit Pitou avec un grand aplomb 1F19</p><p>r�volutionnaire.</p><p>� Silence ! enfant, dit Gilbert.</p><empty-line/><p>� �tait-il donc plus malais�, reprit Billot, de soumettre les Anglais que de calmer les Fran�ais ?</p><p>� Nouveau monde, r�p�ta Gilbert, c�est-�-dire place nette, table rase ; pas de lois, mais pas d�abus ; pas d�id�es, mais pas de pr�jug�s. En France, trente mille lieues carr�es pour trente millions d�hommes ; c�est-�-dire, en cas de partage de la place, � peine � chacun pour un berceau et une tombe. L�-bas, en Am�-</p><p>rique, deux cent mille lieues carr�es pour trois millions d�hommes ; des fronti�res id�ales avec le d�sert, c�est-�-dire l�espace avec la mer, c�est-�-dire avec l�immensit� ; dans ces deux cent mille lieues des fleuves navigables pendant mille lieues ; des for�ts vierges dont Dieu seul conna�t la profondeur, c�est-�-dire tous les �l�ments de la vie, de la civilisation et de l�avenir. Oh !</p><p>que c�est facile, Billot, quand on s�appelle La Fayette et qu�on a l�habitude de ces �p�es, quand on s�appelle Washington et qu�on a l�habitude de la pens�e, que c�est facile de combattre des murailles de bois, de terre, de pierre ou de chair humaine ; mais lorsque au lieu de fonder on d�truit, lorsqu�on voit dans le vieil <strong>19</strong> � Un nouvel ordre des choses est n� �.</p><p>� 111 �</p><empty-line/><p>ordre de choses qu�on attaque des murailles d�id�es croulant, et derri�re les ruines m�me de ces murailles se r�fugier tant de gens et tant d�int�r�ts ; quand apr�s avoir trouv� l�id�e on voit que pour la faire adopter � un peuple il faudra peut-�tre d�cimer ce peuple, depuis le vieillard qui se souvient jusqu�� l�enfant qui apprendrait, depuis le monument qui est la m�moire jusqu�au germe qui est l�instinct, alors, oh ! alors, Billot, c�est une t�che qui fait fr�mir ceux qui voient au-del� de l�horizon. J�ai la vue longue, Billot, et je fr�mis.</p><empty-line/><p>� Pardon, monsieur, dit Billot, avec son gros bon sens ; vous m�accusiez tout � l�heure de ha�r la R�volution, et voil� que vous me la faites ex�crable.</p><p>� Mais t�ai-je dit que je renon�ais ?</p><empty-line/><p>�   <emphasis>Errare humanum est</emphasis>, murmura Pitou,  <emphasis>sed perseverare</emphasis><emphasis>diabolicum. </emphasis></p><p><emphasis/></p><p>Et il ramena � lui ses pieds avec ses mains.</p><empty-line/><p>� Je pers�v�rerai cependant, continua Gilbert, car tout en voyant les obstacles j�entrevois le but, et le but est splendide, Billot. Ce n�est pas seulement la libert� de la France que je r�ve, c�est la libert� du monde entier ; ce n�est pas l��galit� physique, c�est l��galit� devant la loi ; ce n�est pas la fraternit� devant les citoyens, c�est la fraternit� entre les peuples. J�y perdrai peut-</p><p>�tre mon �me et j�y laisserai peut-�tre mon corps, continua m�-</p><p>lancoliquement Gilbert ; mais n�importe, le soldat qu�on envoie � l�assaut d�une forteresse voit les canons, voit les boulets qu�on y fourre, voit la m�che qu�on en approche ; il voit plus encore : il voit la direction dans laquelle ils sont point�s ; il sent que ce morceau de fer noir viendra lui trouer la poitrine, mais il va, il faut que la forteresse soit prise. Eh bien ! nous sommes tous soldats, p�re Billot. En avant ! et que sur la jonch�e de nos corps</p><p>� 112 �</p><empty-line/><p>marchent un jour les g�n�rations dont cet enfant que voici est l�avant-garde.</p><p>� Je ne sais vraiment pas pourquoi vous d�sesp�rez, monsieur Gilbert ; est-ce parce qu�un malheureux a �t� �gorg� sur la place de Gr�ve ?</p><empty-line/><p>� Pourquoi as-tu de l�horreur alors ?� Va Billot ! �gorge aussi.</p><empty-line/><p>� Oh ! que dites-vous l�, monsieur Gilbert !</p><p>� Dame ! il faut �tre cons�quent� Tu es venu tout p�le, tout tremblant, toi si brave et si fort, et tu m�as dit : � Je suis exc�d�. � Je t�ai ri au visage, Billot, et voil� que quand je t�explique pourquoi tu �tais p�le, pourquoi tu �tais exc�d�, c�est toi qui ris de moi � ton tour.</p><empty-line/><p>� Parlez ! parlez ! mais d�abord laissez-moi l�espoir que je retournerai gu�ri, consol�, dans mes campagnes.</p><empty-line/><p>� Les campagnes, �coute, Billot, tout notre espoir est l�. La campagne : r�volution dormante, qui remue tous les mille ans et qui donne le vertige � la royaut� toutes les fois qu�elle remue. La campagne remuera � son tour, lorsque viendra l�heure d�acheter ou de conqu�rir ces biens mal acquis dont tu parlais tout � l�heure et qui engorgent la noblesse ou le clerg�. Mais, pour pousser la campagne � la r�colte des id�es, il faut pousser le paysan � la conqu�te de la terre. L�homme, en devenant propri�-</p><p>taire, devient libre, et, en devenant libre, devient meilleur. �</p><p>nous autres donc, ouvriers privil�gi�s, pour qui Dieu consent � soulever le voile de l�avenir, � nous le travail terrible qui, apr�s avoir donn� au peuple la libert�, lui donnera la propri�t�. Ici, Billot, bonne �uvre et mauvaise r�compense peut-�tre ; mais �uvre active, puissante, pleine de joies et de douleurs, pleine de gloire et de calomnie ; l�-bas, sommeil froid et impuissant, dans</p><p>� 113 �</p><empty-line/><p>l�attente d�un r�veil qui se fera � notre voix, d�une aurore qui viendra de nous. Une fois la campagne r�veill�e, notre labeur ensanglant� sera fini, � nous, et son labeur paisible commence-ra, � elle.</p><p>� Quel conseil me donnez-vous donc alors, monsieur Gilbert ?</p><p>� Veux-tu �tre utile � ton pays, � ta nation, � tes fr�res, au monde, reste ici, Billot ; prends un marteau et travaille � cet atelier de Vulcain, qui forge des foudres pour le monde.</p><p>� Rester pour voir �gorger, pour en venir peut-�tre � �gorger moi-m�me ?</p><empty-line/><p>� Comment cela ? fit Gilbert avec un p�le sourire. Toi, �gorger, Billot, que dis-tu donc l� ?</p><empty-line/><p>� Je dis que si je reste ici, comme vous m�y invitez, s��cria Billot tout tremblant, je dis que le premier que je verrai attacher une corde � une lanterne, je dis que celui-l� je le pendrai avec les mains que voil�.</p><empty-line/><p>Gilbert acheva de dessiner son fin sourire.</p><empty-line/><p>� Allons, dit-il, tu me comprends, et te voil� �gorgeur aussi.</p><empty-line/><p>� Oui, �gorgeur de sc�l�rats.</p><empty-line/><p>�  Dis-moi,  Billot,  tu  as  vu  �gorger  de  Losme,  de  Launay, Flesselles, Foullon et Bertier ?</p><empty-line/><p>� Oui.</p><empty-line/><p>� Comment ceux qui les �gorgeaient les appelaient-ils ?</p><p>� 114 �</p><empty-line/><p>� Des sc�l�rats.</p><p>� Oh ! c�est vrai, dit Pitou, ils les appelaient des sc�l�rats.</p><p>� Oui, mais c�est moi qui ai raison, dit Billot.</p><empty-line/><p>� Tu auras raison si tu pends, oui ; mais si tu es pendu, tu auras tort.</p><empty-line/><p>Billot baissa la t�te sous ce coup de massue ; puis tout � coup, la relevant avec noblesse :</p><empty-line/><p>� Me soutiendrez-vous, dit-il, que ceux-l� qui assassinent des hommes sans d�fense et sous la sauvegarde de l�honneur public, me soutiendrez-vous qu�ils soient des Fran�ais comme j�en suis un ?</p><empty-line/><p>� Ah ! dit Gilbert, ceci c�est autre chose. Oui, il y a en France plusieurs sortes de Fran�ais. Il y a d�abord le peuple fran�ais, dont est Pitou, dont tu es, dont je suis ; puis il y a le clerg� fran�ais, puis il y a la noblesse fran�aise. Trois sortes de Fran�ais en France, Fran�ais chacun � son point de vue, c�est-�-</p><p>dire au point de vue de ses int�r�ts, et cela sans compter le roi de France, Fran�ais � sa mani�re. Ah ! Billot, ici, vois-tu, dans la mani�re diff�rente d��tre Fran�ais de tous ces Fran�ais-ci, ici est la vraie r�volution. Tu seras Fran�ais d�une fa�on, l�abb� Maury sera Fran�ais d�une autre mani�re que toi, Mirabeau sera Fran-</p><p>�ais d�une autre mani�re que l�abb� Maury ; enfin, le roi sera Fran�ais d�une autre mani�re que Mirabeau. Eh bien ! Billot, mon excellent ami, homme au c�ur droit et � l�esprit sain, tu viens d�entrer dans la deuxi�me partie de la question que je traite. Fais-moi le plaisir, Billot, de jeter les yeux sur ceci.</p><empty-line/><p>Et Gilbert pr�senta au fermier un papier imprim�.</p><empty-line/><p>� 115 �</p><empty-line/><p>� Qu�est-ce que cela ? dit Billot en prenant le papier.</p><empty-line/><p>� Lis.</p><empty-line/><p>� Eh ! vous savez bien que je ne sais pas lire.</p><p>� Dis � Pitou de lire, alors.</p><p>Pitou se leva, et se haussant sur la pointe des pieds, vint regarder par-dessus l��paule du fermier.</p><p>� Ce n�est pas du fran�ais, dit-il ; ce n�est pas du latin, ce n�est pas non plus du grec.</p><p>� C�est de l�anglais, r�pliqua Gilbert.</p><empty-line/><p>� Je ne sais pas l�anglais, dit orgueilleusement Pitou.</p><empty-line/><p>� Je le sais, moi, dit Gilbert, et je vais vous traduire ce papier ; mais lisez d�abord la signature.</p><empty-line/><p>�  <emphasis>Pitt</emphasis>, dit Pitou ; qu�est-ce cela,  <emphasis>Pitt</emphasis> ?</p><empty-line/><p>� Je vais vous l�expliquer, dit Gilbert.</p><empty-line/><p>� 116 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre XLIV </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Les Pitt </strong></p><p><strong/></p><p>� Pitt, reprit Gilbert, c�est le fils de Pitt.</p><empty-line/><p>� Tiens ! dit Pitou, c�est comme dans l��criture. Il y a donc Pitt premier et Pitt second ?</p><empty-line/><p>� Oui, et le Pitt premier, mes amis� �coutez bien ce que je vais vous dire.</p><p>� Nous �coutons, r�pondirent ensemble Billot et Pitou.</p><empty-line/><p>� Ce Pitt premier fut pendant trente ans l�ennemi jur� de la France ; il combattit du fond de son cabinet, o� le clouait la goutte, Montcalm et Vaudreuil en Am�rique, le bailly de Suffren et d�Estaing sur mer, Noailles et Broglie sur le continent. Ce Pitt premier avait eu pour principe qu�il fallait d�tr�ner les Fran�ais de l�Europe. Pendant trente ans, il nous reprit une � une toute nos colonies, un � un tous nos comptoirs, tout le littoral de l�Inde, quinze cents lieues dans le Canada ; puis, quand il vit que la France �tait ruin�e aux trois quarts, il lui suscita son fils pour la ruiner tout � fait.</p><empty-line/><p>� Ah ! ah ! fit Billot visiblement int�ress� ; ainsi, le Pitt que nous avons�</p><empty-line/><p>� Pr�cis�ment, reprit Gilbert, c�est le fils du Pitt que nous avons eu, que vous connaissez d�j�, p�re Billot, que Pitou</p><p>� 117 �</p><empty-line/><p>conna�t, que l�univers conna�t, et qui a eu trente ans au mois de mai dernier.</p><p>� Trente ans ?</p><p>� Vous voyez s�il a bien employ� son temps, mes amis� Eh bien ! voil� d�j� sept ann�es qu�il gouverne l�Angleterre, sept ann�es qu�il met en pratique les th�ories de son p�re.</p><p>� Alors, nous en avons encore pour un temps, dit Billot.</p><p>� Oui, d�autant plus que le souffle vital est vivace chez les Pitt. Laissez-moi vous en donner une preuve.</p><p>Pitou et Billot indiqu�rent par un petit mouvement de t�te du haut en bas qu�ils �coutaient avec la plus grande attention.</p><empty-line/><p>Gilbert continua :</p><empty-line/><p>� En 1778, le p�re de notre ennemi se mourait. Les m�decins lui avaient annonc� que sa vie ne tenait plus qu�� un fil, et que le moindre effort romprait ce fil. On agitait alors en plein parlement la question d�abandonner les colonies am�ricaines � leur d�sir d�ind�pendance, pour arr�ter la guerre qui mena�ait, foment�e par les Fran�ais, d�engloutir toute la richesse et tous les soldats de la Grande-Bretagne.</p><empty-line/><p>� C��tait au moment o� Louis XVI, notre bon roi, celui � qui toute la nation vient de d�cerner le titre de p�re de la libert� fran�aise, venait de reconna�tre solennellement l�ind�pendance de l�Am�rique ; l�, sur les champs de bataille et dans les conseils avaient pr�valu l��p�e et le g�nie des Fran�ais : l�Angleterre fit offrir � Washington, c�est-�-dire au chef des insurg�s, la reconnaissance de la nationalit� am�ricaine, si, se retournant contre les Fran�ais, la nouvelle nation voulait s�allier � l�Angleterre.</p><empty-line/><p>� 118 �</p><empty-line/><p>� Mais, dit Billot, il me semble que ce n��tait pas une proposition honn�te � faire ni � accepter.</p><p>� Mon cher Billot, on appelle cela de la diplomatie, et dans le monde politique on admire fort ces sortes d�id�es. Eh bien !</p><p>Billot, tout immorale que vous jugiez la chose, peut-�tre, malgr� Washington, le plus loyal des hommes, e�t-on trouv� des Am�-</p><p>ricains dispos�s � acheter la paix au prix de cette honteuse concession � l�Angleterre.</p><empty-line/><p>� Mais lord Chatham, le p�re de Pitt, ce malade condamn�, ce mourant, ce fant�me qui d�j� �tait entr� jusqu�aux genoux dans la tombe, Chatham, qui semblait ne plus avoir � demander que le repos sur la terre avant le sommeil sous son monument ; ce vieillard se fit conduire au parlement, o� la question allait �tre trait�e.</p><empty-line/><p>� Il donnait le bras � son fils William Pitt, alors jeune homme de dix-neuf ans, et � son gendre : il �tait rev�tu d�habits somptueux, d�risoire enveloppe de sa mortelle maigreur. P�le comme un spectre, l��il � moiti� mort sous ses paupi�res languissantes, il se fit mener � son banc, au banc des comptes, tandis que tous les lords, stup�faits de l�apparition inattendue, s�inclinaient et admiraient, comme e�t pu faire le s�nat romain au retour de Tib�re d�j� mort et oubli�.</p><empty-line/><p>� Il �couta en silence, avec un profond recueillement, le discours de lord Richmond, l�auteur de la proposition, et quand celui-ci eut termin�, Chatham se leva pour r�pondre.</p><empty-line/><p>� Alors cet homme mort trouva de la force pour parler trois heures ; il trouva du feu dans son c�ur pour allumer l��clair de ses regards ; il trouva dans son �me des accents qui remu�rent tous les c�urs.</p><empty-line/><p>� 119 �</p><empty-line/><p>� Il est vrai qu�il parlait contre la France, il est vrai qu�il soufflait la haine � ses compatriotes, il est vrai que toutes ses forces et tout son feu, il les avait �voqu�s pour ruiner et d�vorer le pays odieux rival du sien. Il d�fendit que l�Am�rique f�t re-connue ind�pendante, il d�fendit toute transaction, il cria : � La guerre, la guerre. � Il parla comme Annibal contre Rome, comme Caton contre Carthage. Il d�clara que le devoir de tout Anglais loyal �tait de p�rir ruin�, plut�t que de souffrir qu�une colonie, une seule, se d�tach�t de la m�re patrie.</p><empty-line/><p>� Il acheva sa p�roraison, lan�a sa derni�re menace et tomba foudroy�.</p><empty-line/><p>� Il n�avait plus rien � faire dans ce monde ; on l�emporta expirant.</p><empty-line/><p>� Quelques jours apr�s, il �tait mort.</p><empty-line/><p>� Oh ! oh ! firent � la fois Billot et Pitou, quel homme que ce lord Chatham !</p><empty-line/><p>� C��tait le p�re du jeune homme de trente ans qui nous occupe, acheva Gilbert. Chatham mourut � soixante-dix ans. Si le fils vit l��ge du p�re, nous avons encore quarante ans de William Pitt � subir. Voil�, p�re Billot, celui � qui nous avons affaire ; voil� l�homme qui gouverne la Grande-Bretagne, voil� celui qui se souvient des noms de Lameth, de Rochambeau, de La Fayette ; qui sait, � l�heure qu�il est, tous les noms de l�Assembl�e nationale ; celui qui a jur� une haine � mort � Louis XVI, l�auteur du trait� de 1778 ; celui enfin qui ne respirera pas librement tant qu�il y aura en France un fusil charg� et une poche pleine. Commencez-vous � comprendre ?</p><empty-line/><p>� Je comprends qu�il d�teste fort la France. Oui, c�est vrai, mais je ne vois pas encore bien.</p><empty-line/><p>� 120 �</p><empty-line/><p>� Ni moi, dit Pitou.</p><empty-line/><p>� Eh bien, lisez ces quatre mots.</p><empty-line/><p>Et il pr�senta le papier � Pitou.</p><p>� De l�anglais ? fit celui-ci.</p><p>�  <emphasis>Don�t mind the money</emphasis>, dit Gilbert.</p><empty-line/><p>� J�entends bien, dit Pitou, mais je ne comprends pas.</p><p>�  <emphasis>Ne faites aucun cas de l�argent</emphasis>, r�pliqua le docteur. Et plus loin encore, revenant sur la m�me recommandation :  <emphasis>Dites-leur de ne pas �pargner l�argent, et de ne me rendre aucun</emphasis><emphasis>compte</emphasis>.</p><empty-line/><p>� Alors ils arment ? dit Billot.</p><empty-line/><p>� Non, ils corrompent.</p><empty-line/><p>� Mais � qui est adress�e cette lettre ?</p><empty-line/><p>� � tout le monde et � personne. Cet argent qu�on donne, qu�on r�pand, qu�on prodigue, on le donne � des paysans, � des ouvriers, � des mis�rables, � des gens enfin qui nous g�teront la R�volution.</p><empty-line/><p>Le p�re Billot baissa la t�te. Ce mot expliquait bien des choses.</p><empty-line/><p>� Auriez-vous assomm� de Launay d�un coup de crosse de fusil, vous, Billot ?</p><empty-line/><p>� Non.</p><empty-line/><p>� 121 �</p><empty-line/><p>� Auriez-vous tu� Flesselles d�un coup de pistolet ?</p><empty-line/><p>� Non.</p><empty-line/><p>� Auriez-vous pendu Foullon ?</p><p>� Non.</p><p>� Auriez-vous apport� le c�ur tout sanglant de Bertier sur la table des �lecteurs ?</p><p>� Infamie ! s��cria Billot. C�est-�-dire que, quelque coupable que f�t cet homme, je me serais fait mettre en morceaux pour le sauver ; et la preuve, c�est que j�ai �t� bless� en le d�fendant, et que, sans Pitou qui m�a entra�n� sur le bord de la ri-vi�re�</p><empty-line/><p>� Oh ! �a, c�est vrai, dit Pitou ; sans moi, il passait un mauvais quart d�heure, le p�re Billot.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! voyez-vous, Billot, beaucoup de gens existent, qui agiront comme vous lorsqu�ils sentiront un soutien pr�s d�eux, lesquels, au contraire, abandonn�s aux mauvais exemples, deviennent m�chants, puis f�roces, puis fr�n�tiques ; puis, quand le mal est fait, il est fait.</p><empty-line/><p>� Mais, enfin, objecta Billot, j�admets que M. Pitt, ou plut�t son argent, soit pour quelque chose dans la mort de Flesselles, de Foullon et de Bertier, qu�en retirera-t-il ?</p><empty-line/><p>Gilbert se mit � rire de ce rire silencieux qui �tonne les simples et fait tressaillir les penseurs.</p><empty-line/><p>� Ce qu�il en retirera, vous le demandez ? dit-il.</p><empty-line/><p>� Oui, je le demande.</p><p>� 122 �</p><empty-line/><p>� Je vais vous le dire. Le voici : vous aimez beaucoup la R�-</p><p>volution, n�est-ce pas, vous qui avez march� dans le sang pour prendre la Bastille ?</p><p>� Oui, je l�aimais.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! maintenant, vous l�aimez moins. Eh bien !</p><p>maintenant, vous regrettez Villers-Cotter�ts, Pisseleux, le calme de votre plaine, l�ombre de vos grands bois.</p><p>�  <emphasis>Frigida </emphasis>, murmura Pitou.</p><p>T</p><p>2F20</p><empty-line/><p>� Oh ! oui, vous avez raison, dit Billot.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! vous, p�re Billot, vous fermier, vous propri�-</p><p>taire, vous enfant de l��le-de-France, et par cons�quent vieux Fran�ais, vous repr�sentez le tiers, vous �tes de ce qu�on appelle la majorit�. Eh bien ! vous �tes d�go�t� !</p><empty-line/><p>� Je l�avoue.</p><p>� Alors, la majorit� se d�go�tera comme vous.</p><empty-line/><p>� Apr�s.</p><empty-line/><p>� Et un jour vous tendrez les bras aux soldats de M. de Brunswick ou de M. Pitt, lesquels viendront, au nom de ces deux lib�rateurs de la France, vous rendre les saines doctrines.</p><empty-line/><p>� Jamais !</p><empty-line/><p>� Bah ! attendez donc.</p><empty-line/><p><strong>20</strong> � La fra�che vall�e de Temp� �, Virgile,  <emphasis>G�orgiques</emphasis>.</p><p>� 123 �</p><empty-line/><p>� Flesselles, Bertier et Foullon �taient au fond des sc�l�-</p><p>rats, essaya d�objecter Pitou.</p><p>� Parbleu ! comme M. de Sartine et M. de Maurepas �taient des sc�l�rats, comme M. d�Argenson et M. Philippeaux en �taient avant eux, comme M. Law en �tait un, comme M. Du-verney, les Leblanc et les de Paris en �taient, comme Fouquet en fut un, comme Mazarin en fut un autre, comme Semblancey, comme Enguerrand de Marigny furent des sc�l�rats, comme M.</p><p>de Brienne en est un pour M. de Calonne, comme M. de Calonne en est un pour M. Necker, comme M. Necker en sera un pour le minist�re que nous aurons dans deux ans.</p><empty-line/><p>� Oh ! oh ! docteur, murmura Billot, M. Necker un sc�l�rat, jamais !</p><empty-line/><p>� Comme vous serez, mon bon Billot, un sc�l�rat, pour le petit Pitou que voici, au cas o� un agent de M. Pitt lui apprendra certaines th�ories sous l�influence d�une chopine d�eau-de-vie et de dix francs par jour d��meute. Ce mot sc�l�rat, voyez-vous, mon cher Billot, c�est le mot avec lequel, en r�volution, on d�signe l�homme qui pense autrement que soi ; nous sommes destin�s � le porter tous, peu ou beaucoup. Quelques-uns le porte-ront si loin que leurs compatriotes l�inscriront sur leur tombe, d�autres tellement plus loin que la post�rit� ratifiera l��pith�te.</p><p>Voil�,  mon  cher  Billot,  ce  que  je  vois,  et  ce  que  vous  ne  voyez pas. Billot, Billot, il ne faut donc pas que les honn�tes gens se retirent.</p><empty-line/><p>� Bah ! fit Billot, quand les honn�tes gens se retireraient, la R�volution n�en irait pas moins son train ; elle est lanc�e.</p><empty-line/><p>Un nouveau sourire se dessina sur les l�vres de Gilbert.</p><empty-line/><p>� Grand enfant ! dit-il, qui abandonne le manche de la charrue, qui d�telle les chevaux et qui dit : � Bon, la charrue n�a</p><p>� 124 �</p><empty-line/><p>pas besoin de moi, la charrue fera son sillon toute seule. � Mais, mon ami, cette r�volution, qui donc l�a faite ? les honn�tes gens, n�est-ce pas ?</p><empty-line/><p>� La France s�en flatte ; il me semble que La Fayette est un honn�te homme, il me semble que Bailly est un honn�te homme, il me semble que M. Necker est un honn�te homme, il me semble enfin que M. �lie et que M. Hullin, que M. Maillard, qui combattaient avec moi, sont d�honn�tes gens ; il me semble enfin que vous-m�me�</p><p>� Eh bien ! Billot, si les honn�tes gens, si vous, si moi, si Maillard, si Hullin, si �lie, si Necker, si Bailly, si La Fayette s�abstiennent, qui donc travaillera ? Ces mis�rables, ces assassins, ces sc�l�rats que je vous ai signal�s ; les agents des agents de M. Pitt�</p><empty-line/><p>� R�pondez un peu � cela, p�re Billot, dit Pitou convaincu.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! dit Billot, on s�armera, et l�on tirera sur eux comme sur des chiens.</p><empty-line/><p>� Attendez. Qui s�armera ?</p><empty-line/><p>� Tout le monde.</p><empty-line/><p>� Billot, Billot, rappelez-vous une chose, mon bon ami, c�est que ce que nous faisons dans ce moment-ci s�appelle�</p><p>Comment s�appelle ce que nous faisons dans ce moment-ci, Billot ?</p><empty-line/><p>� Cela s�appelle de la politique, monsieur Gilbert.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! en politique, il n�y a pas de crime absolu ; on est un sc�l�rat ou un honn�te homme, selon qu�on blesse ou sert les int�r�ts de celui qui nous juge. Ceux que vous appelez des sc�l�-</p><p>� 125 �</p><empty-line/><p>rats donneront une raison sp�cieuse � leurs crimes, et, pour beaucoup d�honn�tes gens qui auront eu un int�r�t direct ou indirect � ce que ces crimes soient commis, deviendront de tr�s honn�tes gens eux-m�mes. Du moment o� nous en serons l�, prenons garde, Billot, prenons garde. Voil� du monde au manche et des chevaux aux traits de la charrue. Elle marche, Billot, elle marche, et sans nous.</p><p>� C�est effrayant, dit le fermier. Mais si elle marche sans nous, o� ira-t-elle ?</p><p>� Dieu le sait ! fit Gilbert. Quant � moi, je n�en sais rien.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! alors, si vous n�en savez tien, vous qui �tes un savant, monsieur Gilbert, � plus forte raison moi, qui suis un ignare. J�en augure donc�</p><empty-line/><p>� Qu�en augurez-vous, Billot, voyons ?</p><empty-line/><p>� J�en augure que ce que nous avons de mieux � faire, Pitou et moi, c�est de nous en retourner � Pisseleux. Nous reprendrons la charrue, la vraie charrue, celle de fer et de bois, avec laquelle on remue les terres, et non pas celle de chair et d�os qu�on appelle le peuple fran�ais, et qui regimbe comme un cheval vicieux. Nous ferons pousser du bl� au lieu de r�pandre du sang, et nous vivrons libres, joyeux, et seigneurs chez nous. Venez, venez, monsieur Gilbert. Peste ! j�aime � savoir o� je vais, moi.</p><empty-line/><p>� Un moment, mon brave c�ur, dit Gilbert ; non, je ne sais pas o� je vais, je vous l�ai dit et je vous le r�p�te ; cependant, je vais et veux aller toujours. Mon devoir est trac�, ma vie appartient � Dieu ; mais mes �uvres sont la dette que je paierai � la patrie. Que ma conscience seulement me dise : � Va, Gilbert, tu es dans la bonne route, va ! � Voil� tout ce qu�il me faut, � moi.</p><p>� 126 �</p><empty-line/><p>Si je me trompe, les hommes me puniront, mais Dieu m�absou-dra.</p><p>� Mais parfois les hommes punissent m�me ceux qui ne se trompent pas. Vous le disiez tout � l�heure.</p><p>� Et je le dis encore. N�importe ; je persiste, Billot. Erreur ou non, je continue. R�pondre que l��v�nement ne prouvera point mon impuissance, Dieu me garde de pr�tendre cela ! mais avant tout, Billot, le Seigneur l�a dit : � Paix aux hommes de bonne volont�. � Soyons donc de ceux-l� auxquels le Seigneur promet sa paix. Regarde M. La Fayette, tant en Am�rique qu�en France, voil� d�j� le troisi�me cheval blanc qu�il use, sans compter ceux qu�il usera encore. Regarde M. Bailly qui use ses poumons, regarde le roi qui use sa popularit�. Allons, allons, Billot, ne soyons pas �go�stes. Usons-nous un peu, mon ami ; reste avec moi, Billot.</p><empty-line/><p>� Mais pour quoi faire, si nous n�emp�chons pas le mal ?</p><empty-line/><p>� Billot, souviens-toi de ne jamais r�p�ter ce mot-l�, car je t�estimerais moins. Tu as re�u des coups de pied, des coups de poing, des coups de crosse et m�me des coups de ba�onnette, quand tu as voulu sauver Foullon et Bertier.</p><empty-line/><p>� Oui, et m�me beaucoup, r�pondit le fermier en passant la main sur ses membres encore endoloris.</p><empty-line/><p>� Moi, j�ai eu l��il presque enfonc�, dit Pitou.</p><empty-line/><p>� Et tout cela pour rien, ajouta Billot.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! mes enfants, si, au lieu d��tre dix, quinze, vingt de votre courage, vous eussiez �t� cent, deux cents, trois cents, vous arrachiez le malheureux � l�effroyable mort qu�on lui a faite ; vous �pargniez une tache � la nation. Voil� pourquoi, au</p><p>� 127 �</p><empty-line/><p>lieu de partir pour les campagnes, qui sont assez calmes, voil� pourquoi, Billot, j�exige, autant que je puis exiger quelque chose de vous, mon ami, que vous demeuriez � Paris, pour que j�aie sous la main un bras solide, un c�ur droit ; pour que j�essaie mon esprit et mon �uvre sur la loyale pierre de touche de votre bon sens et de votre pur patriotisme ; pour qu�enfin r�pandant, non pas de l�or puisque nous n�en avons pas, mais l�amour de la patrie et du bien public, tu sois mon agent pr�s d�une foule de malheureux �gar�s, pour que tu sois mon b�ton quand j�aurai gliss�, mon b�ton quand j�aurai � frapper.</p><p>� Un chien d�aveugle, dit Billot avec une simplicit� sublime.</p><p>� Justement, fit Gilbert du m�me ton.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! j�accepte, dit Billot ; je serai ce que vous demandez.</p><empty-line/><p>� Je sais que tu abandonnes tout, fortune, femme, enfants, bonheur, Billot ! mais ce ne sera pas pour longtemps, sois tranquille.</p><empty-line/><p>� Et moi, demanda Pitou, que ferai-je ?</p><empty-line/><p>� Toi, dit Gilbert en regardant le na�f et robuste enfant, peu fanfaron d�intelligence ; toi, tu retourneras � Pisseleux consoler la famille de Billot, et expliquer la sainte mission qu�il a entreprise.</p><empty-line/><p>� � l�instant, dit Pitou tressaillant de joie � l�id�e de retourner pr�s de Catherine.</p><empty-line/><p>� Billot, dit Gilbert, donnez-lui vos instructions.</p><empty-line/><p>� Les voici, dit Billot.</p><p>� 128 �</p><empty-line/><p>� J��coute.</p><p>� Catherine est nomm�e par moi ma�tresse de la maison.</p><p>Tu entends ?</p><p>� Et madame Billot ? fit Pitou, un peu surpris de ce passe-droit fait � la m�re en faveur de la fille.</p><p>� Pitou, dit Gilbert, qui avait saisi l�id�e de Billot � la vue d�une l�g�re rougeur mont�e au front du p�re de famille, rappelle-toi ce proverbe arabe : � Entendre, c�est ob�ir. �</p><empty-line/><p>Pitou rougit � son tour ; il avait presque compris et senti son indiscr�tion.</p><empty-line/><p>� Catherine est l�esprit de la famille, dit Billot sans fa�on, pour ponctuer sa pens�e.</p><empty-line/><p>Gilbert s�inclina en signe d�assentiment.</p><empty-line/><p>� Est-ce tout ? demanda l�enfant.</p><empty-line/><p>� Pour moi, oui, dit Billot.</p><empty-line/><p>� Mais non pour moi, fit Gilbert.</p><empty-line/><p>� J��coute, fit Pitou, dispos� � mettre en pratique le proverbe arabe cit� cinq minutes avant par Gilbert.</p><empty-line/><p>� Tu vas passer avec une lettre de moi au coll�ge Louis-le-Grand, ajouta Gilbert ; tu donneras cette lettre � l�abb� B�rardier ; il te remettra S�bastien : tu me l�am�neras, je l�embrasse-rai, et tu le conduiras � Villers-Cotter�ts, o� tu le remettras � l�abb� Fortier pour qu�il ne perde pas trop son temps. Les dimanches et les jeudis il sortira avec toi ; fais le marcher sans</p><p>� 129 �</p><empty-line/><p>rien craindre par les plaines et par les bois. Mieux vaut, pour ma tranquillit� � moi, et pour sa sant� � lui, qu�il soit l�-bas qu�ici.</p><p>� J�ai compris, s��cria Pitou, ravi de retrouver � la fois les amiti�s d�enfance et les vagues aspirations d�un sentiment un peu plus adulte qui s��veillait en lui au nom magique de Catherine.</p><p>Il se leva, prit cong� de Gilbert qui souriait, et de Billot qui r�vait.</p><p>Puis il partit tout courant pour aller chercher S�bastien Gilbert, son fr�re de lait, chez l�abb� B�rardier.</p><p>� Et nous, dit Gilbert � Billot, travaillons !</p><empty-line/><p>� 130 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre XLV </strong></p><p><strong/></p><p><strong>M�d�e </strong></p><p><strong/></p><p>Un peu de calme avait succ�d� dans Versailles aux terribles agitations morales et politiques que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs.</p><empty-line/><p>Le roi respirait ; et tout en songeant parfois � ce que son orgueil bourbonien avait eu � souffrir dans ce voyage de Paris, il s�en consolait � l�id�e de sa popularit� reconquise.</p><p>Pendant ce temps, M. de Necker organisait et perdait tout doucement la sienne.</p><p>Quant � la noblesse, elle commen�ait � pr�parer sa d�fection ou sa r�sistance.</p><p>Le peuple veillait et attendait.</p><empty-line/><p>Pendant ce temps, la reine, repli�e sur elle-m�me, assur�e qu�elle �tait le point de mire de toutes les haines, se faisait bien petite ; elle se dissimulait, car elle savait encore que tout en �tant le point de mire de beaucoup de haines, elle �tait en m�me temps le but de bien des esp�rances.</p><empty-line/><p>Depuis le voyage du roi � Paris, � peine avait-elle revu Gilbert.</p><empty-line/><p>Une fois d�ailleurs il s��tait offert � elle dans le vestibule qui conduisait � l�appartement du roi.</p><p>� 131 �</p><empty-line/><p>Et l�, comme il la saluait profond�ment, elle avait la premi�re commenc� la conversation.</p><empty-line/><p>� Bonjour, monsieur, avait-elle dit, vous allez chez le roi ?</p><p>Puis elle avait ajout� avec un sourire o� per�ait une teinte d�ironie :</p><p>� Est-ce comme conseiller ou comme m�decin ?</p><p>� C�est comme m�decin, madame, r�pondit Gilbert. J�ai aujourd�hui service indiqu�.</p><p>Elle fit signe � Gilbert de la suivre. Gilbert ob�it.</p><empty-line/><p>Tous deux entr�rent dans un petit salon qui pr�c�dait la chambre du roi.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! monsieur, dit-elle, vous voyez bien que vous me trompiez, lorsque l�autre jour, � propos de ce voyage de Paris, vous m�assuriez que le roi ne courait aucun danger.</p><empty-line/><p>� Moi, madame ? reprit Gilbert �tonn�.</p><empty-line/><p>� Sans doute ; n�a-t-on pas tir� sur Sa Majest� ?</p><empty-line/><p>� Qui dit cela, madame ?</p><empty-line/><p>� Tout le monde, monsieur ; et surtout ceux qui ont vu tomber la pauvre femme presque sous les roues de la voiture du roi. Qui dit cela ? M. de Beauvau, M. d�Estaing, qui ont vu votre habit d�chir�, votre jabot trou�.</p><empty-line/><p>� Madame !</p><empty-line/><p>� 132 �</p><empty-line/><p>� La balle qui vous a effleur�, monsieur, cette balle pouvait bien tuer le roi, comme elle a tu� cette pauvre femme, car enfin ce n��tait ni vous ni cette pauvre femme que voulaient tuer les meurtriers.</p><p>� Je ne crois pas � un crime, madame, dit Gilbert h�sitant.</p><empty-line/><p>� Soit. Mais, moi, j�y crois, monsieur, dit la reine en regardant Gilbert fixement.</p><empty-line/><p>� En tout cas, s�il y a crime, il ne faut pas l�imputer au peuple.</p><p>La reine fixa plus profond�ment son regard sur Gilbert.</p><empty-line/><p>� Ah ! dit-elle, et � quoi faut-il l�attribuer ? dites.</p><empty-line/><p>� Madame, continua Gilbert en secouant la t�te, depuis quelque temps je vois et j��tudie le peuple. Eh bien ! le peuple, quand il assassine en temps de r�volution, le peuple tue avec ses mains ; il est alors le tigre en fureur, le lion irrit�. Le tigre et le lion ne prennent pas d�interm�diaire, d�agent entre la force et la victime ; il tue pour tuer ; il r�pand le sang pour le r�pandre ; il aime � y teindre sa dent, � y tremper sa griffe.</p><empty-line/><p>� T�moin Foullon et Bertier, n�est-ce pas ? Mais Flesselles n�a-t-il pas �t� tu� d�un coup de pistolet ? Je l�ai entendu dire du moins ; mais apr�s tout, continua la reine avec ironie, peut-�tre n�est-ce pas vrai, nous sommes tellement entour�s de flatteurs, nous autres t�tes couronn�es !</p><empty-line/><p>Gilbert � son tour regarda fixement la reine.</p><empty-line/><p>� Oh ! celui-l�, dit-il, vous ne croyez pas plus que moi, madame, que ce soit le peuple qui l�ait tu�. Celui-l�, il y avait des gens int�ress�s � ce qu�il mourut.</p><p>� 133 �</p><empty-line/><p>La reine r�fl�chit.</p><p>� Au fait, dit-elle, c�est possible.</p><p>� Alors ? fit Gilbert, en s�inclinant comme pour demander � la reine si elle avait encore autre chose � lui dire.</p><p>� Je comprends, monsieur, fit la reine en arr�tant doucement le docteur d�un geste presque amical. Quoi qu�il en soit, laissez-moi vous dire que vous ne sauverez jamais le roi aussi r�ellement avec votre science que vous l�avez sauv� il y a trois jours avec votre poitrine.</p><p>Gilbert s�inclina une seconde fois.</p><empty-line/><p>Mais comme il vit que la reine restait, il resta.</p><empty-line/><p>� J�aurais d� vous revoir, monsieur, dit la reine apr�s une pose d�un instant.</p><empty-line/><p>� Votre Majest� n�avait plus besoin de moi, dit Gilbert.</p><empty-line/><p>� Vous �tes modeste.</p><empty-line/><p>� Je voudrais ne pas l��tre, madame.</p><empty-line/><p>� Pourquoi ?</p><empty-line/><p>� Parce que, �tant moins modeste, je serais moins timide, et par cons�quent plus propre � servir mes amis ou � nuire � des ennemis.</p><empty-line/><p>� Pourquoi dites-vous : � Mes amis �, et ne dites-vous pas :</p><p>� Mes ennemis � ?</p><empty-line/><p>� 134 �</p><empty-line/><p>� Parce que je n�ai pas d�ennemis, ou plut�t parce que je ne veux pas reconna�tre que j�en aie, de mon c�t� du moins.</p><p>La reine le regarda surprise.</p><p>� Je veux dire, continua Gilbert, que ceux-l� seuls sont mes ennemis qui me ha�ssent, mais que moi je ne hais personne.</p><p>� Parce que ?</p><empty-line/><p>� Parce que je n�aime plus personne, madame.</p><p>� �tes-vous ambitieux, monsieur Gilbert ?</p><p>� J�ai un instant esp�r� le devenir, madame.</p><empty-line/><p>� Et�</p><empty-line/><p>� Et cette passion a avort� dans mon c�ur comme toutes les autres.</p><empty-line/><p>� Il vous en reste une cependant, dit la reine avec une sorte de finesse ironique.</p><empty-line/><p>� � moi, madame ! Et laquelle, bon Dieu ?</p><empty-line/><p>� Le� patriotisme.</p><empty-line/><p>Gilbert s�inclina.</p><empty-line/><p>� Oh ! cela est vrai, dit-il ; j�adore ma patrie, et je lui ferai tous les sacrifices.</p><empty-line/><p>� H�las ! dit la reine avec un charme de m�lancolie ind�fi-nissable, il y eut un temps o� jamais un bon Fran�ais n�eut exprim� cette pens�e dans les termes que vous venez d�employer.</p><p>� 135 �</p><empty-line/><p>� Que veut dire la reine ? demanda respectueusement Gilbert.</p><p>� Je veux dire, monsieur, que dans ce temps dont je parle, il �tait impossible d�aimer sa patrie sans aimer en m�me temps sa reine et son roi.</p><p>Gilbert rougit, s�inclina, et sentit � son c�ur comme un choc de cette �lectricit� que, dans ses s�duisantes intimit�s, d�-</p><p>gageait la reine.</p><p>� Vous ne r�pondez pas, monsieur ? dit-elle.</p><p>� Madame, fit Gilbert, j�ose me vanter d�aimer la monarchie plus que personne.</p><empty-line/><p>� Sommes-nous dans un temps, monsieur, o� il suffise de dire, et ne vaudrait-il pas mieux faire ?</p><empty-line/><p>� Mais, madame, dit Gilbert surpris, je prie Votre Majest� de croire que tout ce qu�ordonnera le roi ou la reine, je�</p><empty-line/><p>� Vous le ferez, n�est-ce pas ?</p><empty-line/><p>� Assur�ment, madame.</p><empty-line/><p>� Ce que faisant, monsieur, dit la reine en reprenant malgr� elle un peu de sa hauteur ordinaire, vous aurez rempli seulement un devoir.</p><empty-line/><p>� Madame�</p><empty-line/><p>� Dieu, qui a donn� l�omnipotence aux rois, continua Marie-Antoinette, les a d�gag�s de l�obligation d��tre reconnaissants envers ceux qui remplissent seulement un devoir.</p><p>� 136 �</p><empty-line/><p>� H�las ! h�las ! madame, r�pliqua � son tour Gilbert, le temps approche o� vos serviteurs m�riteront plus que votre reconnaissance, s�ils veulent seulement faire leur devoir.</p><p>� Qu�est-ce � dire, monsieur ?</p><empty-line/><p>� C�est-�-dire, madame, que dans ces jours de d�sordre et de d�molition, vous chercherez vainement des amis l� o� vous �tes accoutum�e � trouver des serviteurs. Priez, priez Dieu, madame, de vous envoyer d�autres serviteurs, d�autres soutiens, et d�autres amis que ceux que vous avez.</p><empty-line/><p>� En connaissez-vous ?</p><empty-line/><p>� Oui, madame.</p><empty-line/><p>� Alors, indiquez-les.</p><empty-line/><p>� Tenez, madame, moi qui vous parle, hier j��tais votre ennemi.</p><empty-line/><p>� Mon ennemi ! Et pourquoi cela ?</p><empty-line/><p>� Mais parce que vous me faisiez emprisonner.</p><empty-line/><p>� Et aujourd�hui ?</p><empty-line/><p>� Aujourd�hui, madame, dit Gilbert en s�inclinant, je suis votre serviteur.</p><empty-line/><p>� Et le but ?</p><empty-line/><p>� Madame�</p><empty-line/><p>� 137 �</p><empty-line/><p>� Le but dans lequel vous �tes devenu mon serviteur ? Il n�est pas dans votre nature, monsieur, de changer aussi promptement d�avis, de croyances ou d�affections. Vous �tes un homme profond dans les souvenirs, monsieur Gilbert, vous savez faire durer vos vengeances. Voyons, dites-moi le but de votre changement.</p><empty-line/><p>� Madame, vous m�avez reproch� tout � l�heure d�aimer trop ma patrie.</p><empty-line/><p>� On ne l�aime jamais trop, monsieur ; il s�agit seulement de savoir comment on l�aime. Moi, je l�aime, ma patrie. (Gilbert sourit.) Oh ! pas de fausse interpr�tation, monsieur ; ma patrie, c�est la France : je l�ai adopt�e. Allemande par le sang, je suis Fran�aise par le c�ur. J�aime la France, mais je l�aime par le roi, je l�aime par le respect d� � Dieu qui nous a sacr�s. � vous, maintenant.</p><empty-line/><p>� � moi, madame ?</p><empty-line/><p>� Oui, � vous. Je comprends, n�est-ce pas ? Vous, ce n�est pas la m�me chose ; vous aimez la France purement et simplement pour la France.</p><empty-line/><p>� Madame, r�pondit Gilbert en s�inclinant, je manquerais de respect � Votre Majest� en manquant de franchise.</p><empty-line/><p>� Oh ! s��cria la reine, affreuse �poque o� tous les gens qui se pr�tendent honn�tes isolent deux choses qui ne se sont jamais quitt�es, deux principes qui ont toujours march� ensemble : la France et son roi. Mais n�avez-vous pas une trag�die d�un de vos po�tes o� l�on demande � une reine abandonn�e de tout :</p><p>� Que vous reste-t-il ? � Et o� elle r�pond : � Moi ! � Eh bien !</p><p>moi, je suis comme M�d�e, je me reste, et nous verrons.</p><empty-line/><p>Et elle passa courrouc�e, laissant Gilbert dans la stupeur.</p><p>� 138 �</p><empty-line/><p>Elle venait d�ouvrir devant lui, par le souffle de sa col�re, un coin de ce voile derri�re lequel s��laborait toute l��uvre de la contre-r�volution.</p><p>� Allons, se dit Gilbert en entrant chez le roi, la reine m�-</p><p>dite un projet.</p><p>� Allons ! se dit la reine en regagnant son appartement, d�-</p><p>cid�ment il n�y a rien � faire de cet homme. Il a la force, il n�a pas le d�vouement !</p><p>Pauvres princes ! chez lesquels le mot d�vouement est sy-nonyme du mot servilit� !</p><empty-line/><p>� 139 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre XLVI </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Ce que voulait la reine </strong></p><p><strong/></p><p>Gilbert revint chez M. Necker, apr�s avoir vu le roi aussi tranquille qu�il avait vu la reine agit�e.</p><p>Le roi faisait des p�riodes, le roi b�tissait des comptes, le roi m�ditait des r�formes aux lois.</p><empty-line/><p>Cet homme de bonne volont�, au regard doux et � l��me droite, dont le c�ur lorsqu�il fut fauss� le fut par des pr�jug�s inh�rents � la condition royale, cet homme s�obstinait � reconqu�rir des futilit�s en �change des choses capitales qu�on lui enlevait. Il s�obstinait � percer l�horizon de son regard myope, quand l�ab�me �tait l� b�ant sous pieds. Cet homme inspirait une profonde piti� � Gilbert.</p><p>Quant � la reine, il n�en �tait pas ainsi, et malgr� son im-passibilit�, Gilbert sentait qu�elle �tait une de ces femmes qu�il faut aimer passionn�ment ou ha�r � la mort.</p><empty-line/><p>Rentr�e chez elle, Marie-Antoinette sentit comme un poids immense qui venait s�abattre sur son c�ur.</p><empty-line/><p>Et, en effet, ni comme femme, ni comme reine, elle n�avait rien de solide autour d�elle, rien qui l�aid�t � supporter une part de ce fardeau qui l��crasait.</p><empty-line/><p>De quelque c�t� qu�elle tourn�t les yeux, il lui semblait voir une h�sitation ou un doute.</p><p>� 140 �</p><empty-line/><p>Les courtisans inquiets pour leur fortune et r�alisant.</p><p>Les parents et les amis songeant � l�exil.</p><p>La femme la plus fi�re, Andr�e, s��loignant peu � peu de corps et de c�ur.</p><p>L�homme le plus noble et le plus ch�ri de tous, Charny, Charny bless� par quelque caprice et en proie au doute.</p><p>Cette situation l�inqui�tait, elle, l�instinct et la sagacit� m�me.</p><p>Comment cet homme pur, comment ce c�ur sans alliage avait-il tout � coup chang� ?</p><empty-line/><p>� Non, il n�a pas encore chang�, se disait en soupirant la reine ; il va changer.</p><empty-line/><p>Il  va  changer !  Conviction  effrayante  pour  la  femme  qui aime avec passion, insupportable pour la femme qui aime avec orgueil.</p><empty-line/><p>Or, la reine aimait � la fois Charny avec passion et avec orgueil.</p><empty-line/><p>La reine souffrait donc par deux blessures.</p><empty-line/><p>Et cependant, au moment o� elle �tait arriv�e, au moment o� elle venait de s�apercevoir du mal qu�elle avait fait, du tort qu�elle avait eu, il �tait encore temps de le r�parer.</p><empty-line/><p>Mais ce n��tait pas un esprit souple que celui de cette femme couronn�e. Elle ne pouvait se d�cider � fl�chir m�me dans l�injustice ; peut-�tre en face d�un indiff�rent e�t-elle mon-</p><p>� 141 �</p><empty-line/><p>tr� ou voulu montrer de la grandeur d��me, et alors peut-�tre e�t-elle demand� pardon.</p><p>Mais � celui qu�elle avait honor� d�une affection � la fois si vive et si pure, � celui qu�elle avait daign� faire entrer en participation de ses plus secr�tes pens�es, la reine ne pensait pas qu�elle d�t faire la moindre concession.</p><p>Le malheur des reines qui descendent � aimer un sujet, c�est de l�aimer toujours en reines, jamais en femmes.</p><p>Celle-ci s�estimait � un si haut prix, qu�elle croyait que rien d�humain ne pouvait payer son amour, pas m�me le sang, pas m�me les larmes.</p><empty-line/><p>Du moment o� elle s��tait sentie jalouse d�Andr�e, elle avait commenc� � diminuer moralement.</p><empty-line/><p>Suite de cette inf�riorit�, ses caprices.</p><empty-line/><p>Suite de ses caprices, la col�re.</p><empty-line/><p>Suite enfin de la col�re, les mauvaises pens�es, qui conduisent apr�s elles les mauvaises actions.</p><empty-line/><p>Charny  ne  se  rendait  compte  en  rien  de  tout  ce  que  nous venons de dire, mais il �tait homme, et il avait compris que Marie-Antoinette �tait jalouse, et jalouse injustement de sa femme.</p><empty-line/><p>De sa femme que lui n�avait jamais regard�e.</p><empty-line/><p>Rien ne r�volte un c�ur droit et incapable de trahison comme de voir qu�on le croit capable de trahir.</p><empty-line/><p>Rien n�est propre � attirer l�attention sur quelqu�un que la jalousie dont ce quelqu�un est honor�.</p><p>� 142 �</p><empty-line/><p>Surtout si cette jalousie est injuste.</p><p>Alors celui qu�on soup�onne r�fl�chit.</p><p>Il regarde alternativement le c�ur jaloux et la personne jalous�e.</p><p>Plus l��me du jaloux est grande, plus le danger dans lequel il se jette est grand.</p><p>En effet, comment supposer qu�un grand c�ur, une intelligence �lev�e, un orgueil l�gitime, comment supposer que tout cela s�inqui�terait pour rien ou pour peu de chose ?</p><empty-line/><p>Pourquoi la femme belle serait-elle jalouse ? Pourquoi la femme puissante serait-elle jalouse ? Pourquoi la femme spirituelle serait-elle jalouse ? Comment supposer que tout cela s�inqui�terait pour rien ou pour peu de chose ?</p><empty-line/><p>Le jaloux n�est rien autre chose que le limier qui d�piste pour autrui les m�rites que l�indiff�rent chasseur n�avait point aper�us en cheminant.</p><empty-line/><p>Charny savait que mademoiselle Andr�e de Taverney �tait une ancienne amie de la reine, toujours bien trait�e autrefois, toujours pr�f�r�e. Pourquoi Marie-Antoinette ne l�aimait-elle plus ? Pourquoi Marie-Antoinette en �tait-elle jalouse ?</p><empty-line/><p>Elle avait donc surpris quelque myst�rieux secret de beaut� que lui, Charny, n�avait pas d�couvert, sans doute parce qu�il n�avait pas cherch� ?</p><empty-line/><p>Elle avait donc senti que Charny pouvait regarder cette femme, et qu�elle perdrait, elle, quelque chose � ce que Charny la regard�t ?</p><p>� 143 �</p><empty-line/><p>Ou bien encore, aurait-elle cru s�apercevoir que Charny l�aim�t moins, sans qu�aucune cause ext�rieure e�t diminu� cet amour ?</p><p>Rien de plus fatal aux jaloux que cette connaissance qu�ils donnent � autrui de la temp�rature de ce c�ur qu�ils tiennent � garder dans sa chaleur la plus intense.</p><p>Combien de fois arrive-t-il que l�objet aim� est inform� par des reproches sur sa froideur de la froideur qu�il commen�ait d��prouver sans s�en rendre compte.</p><empty-line/><p>Et quand il voit cela, quand il sent la v�rit� du reproche, dites, madame, combien de fois avez-vous vu qu�il se laisse ramener, combien de fois rallume-t-il la flamme languissante ?</p><empty-line/><p>� maladresse des amants ! Il est vrai que l� o� il y a beaucoup d�adresse, il n�y a presque jamais assez d�amour.</p><empty-line/><p>Marie-Antoinette avait donc appris elle-m�me � Charny, par ses col�res et ses injustices, qu�il avait un peu moins d�amour au fond de son c�ur.</p><empty-line/><p>Et sit�t qu�il le sut, il chercha la cause en regardant autour de lui, et sous son regard il trouva tout naturellement la cause de la jalousie de la reine.</p><empty-line/><p>Andr�e, la pauvre Andr�e d�laiss�e, �pouse sans �tre femme.</p><empty-line/><p>Il plaignit Andr�e.</p><empty-line/><p>La sc�ne du retour de Paris lui avait d�couvert ce profond secret de jalousie cach� � tous les yeux.</p><empty-line/><p>� 144 �</p><empty-line/><p>Elle aussi, la reine, elle vit que tout �tait d�couvert, et comme elle ne voulait pas fl�chir devant Charny, elle employa un  autre  moyen,  qui,  �  son  avis,  devait  la  conduire  au  m�me but.</p><p>Elle se remit � bien traiter Andr�e.</p><empty-line/><p>Elle l�admit � toutes ses promenades, � toutes ses veill�es ; elle la combla de caresses ; elle la rendit l�envie de toutes les autres femmes.</p><p>Et Andr�e se laissa faire, avec �tonnement, mais sans reconnaissance. Elle s��tait dit depuis longtemps qu�elle appartenait � la reine, que la reine pouvait faire d�elle ce qu�elle voudrait, et elle se laissait faire.</p><empty-line/><p>En revanche, comme il fallait que l�irritation de la femme tomb�t sur quelqu�un, la reine commen�a de maltraiter fort Charny. Elle ne lui parlait plus ; elle le rudoyait ; elle affectait de passer des soir�es, des jours, des semaines sans remarquer qu�il f�t pr�sent.</p><empty-line/><p>Seulement, d�s qu�il �tait absent, le c�ur de la pauvre femme se gonflait ; ses yeux erraient avec inqui�tude, cherchant celui dont ils se d�tournaient d�s qu�ils pouvaient l�apercevoir.</p><empty-line/><p>Avait-elle besoin d�un bras, avait-elle un ordre � donner, avait-elle un sourire � perdre, c��tait pour le premier venu.</p><empty-line/><p>Ce premier venu ne manquait jamais, au reste, d��tre un homme beau et distingu�.</p><empty-line/><p>La reine croyait se gu�rir de sa blessure en blessant Charny.</p><empty-line/><p>� 145 �</p><empty-line/><p>Celui-ci souffrait, et se taisait. C��tait un homme puissant sur lui-m�me. Pas un mouvement de col�re ou d�impatience ne lui �chappait pendant ces affreuses tortures.</p><empty-line/><p>On vit alors un curieux spectacle, un spectacle qu�il n�est donn� qu�aux femmes de fournir et de comprendre.</p><empty-line/><p>Andr�e sentit tout ce que souffrait son mari, et comme elle l�aimait de cet amour ang�lique qui n�avait jamais con�u une esp�rance, elle le plaignit et le lui t�moigna.</p><p>Il r�sulta de cette compassion un doux et mis�ricordieux rapprochement. Elle tenta de consoler Charny, sans lui laisser voir qu�elle compr�t ce besoin de consolations qu�il avait.</p><empty-line/><p>Et tout cela se faisait avec cette d�licatesse qu�on pourrait appeler f�minine, attendu que les femmes seules en sont capables.</p><empty-line/><p>Marie-Antoinette, qui cherchait � diviser pour r�gner, s�aper�ut qu�elle avait fait fausse route, et qu�elle rapprochait sans le vouloir des �mes qu�elle e�t voulu s�parer par des moyens bien diff�rents.</p><empty-line/><p>Elle eut alors, la pauvre femme, dans le silence et la solitude des nuits, de ces d�sespoirs effrayants qui doivent donner � Dieu une bien haute id�e de ses forces, puisqu�il a cr�� des �tres assez forts pour supporter de pareilles �preuves.</p><empty-line/><p>Aussi la reine e�t-elle certainement succomb� � tant de maux sans la pr�occupation de sa politique. Celui-l� ne se plaint pas de la duret� de son lit qui a les membres rompus par la fatigue.</p><empty-line/><p>Telles �taient les circonstances dans lesquelles v�cut la reine depuis ce retour du roi � Versailles, jusqu�au jour o� elle</p><p>� 146 �</p><empty-line/><p>songea s�rieusement � reprendre l�exercice absolu de sa puissance.</p><p>C�est que, dans son orgueil, elle attribuait � sa d�cadence comme l�esp�ce de d�pr�ciation que depuis quelque temps la femme semblait subir.</p><empty-line/><p>Pour cet esprit actif, penser c��tait agir. Elle se mit � l��uvre sans perdre un moment.</p><empty-line/><p>H�las ! cette �uvre � laquelle elle se mettait, c��tait celle de sa perdition.</p><empty-line/><p>� 147 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre XLVII </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Le r�giment de Flandre </strong></p><p><strong/></p><p>Malheureusement pour la reine, tous ces faits que nous avons vus �taient des accidents auxquels une main ferme et in-dustrieuse pouvait apporter rem�de. Il ne s�agissait que de concentrer ses forces, en imitant la nature qui r�unit les siennes et les porte en masse sur le lieu o� la blessure vient d�amener un �puisement.</p><empty-line/><p>La reine, voyant que les Parisiens s��taient chang�s en militaires, et paraissaient vouloir faire la guerre, se r�solut � leur montrer ce que c��tait qu�une guerre v�ritable.</p><p>� Jusqu�alors ils ont eu affaire aux Invalides de la Bastille, aux Suisses mal soutenus et flottants ; on va leur montrer ce que c�est qu�un ou deux bons r�giments bien royalistes et bien instruits.</p><empty-line/><p>� Peut-�tre y a-t-il quelque part un de ces r�giments l� qui d�j� ait mis en fuite les �meutes, et ait vers� le sang dans les convulsions de la guerre civile. On fera venir un de ces r�giments, le plus connu. Les Parisiens comprendront alors, et ce sera le seul recours qu�on leur laisse pour leur salut, l�absten-tion. �</p><empty-line/><p>C��tait apr�s toutes les querelles de l�Assembl�e et du roi pour le veto. Le roi avait pendant deux mois lutt� pour ressaisir un lambeau de souverainet� ; il avait, conjointement avec le mi-</p><p>� 148 �</p><empty-line/><p>nist�re et Mirabeau, essay� de neutraliser l��lan r�publicain qui voulait effacer la royaut� en France.</p><p>La reine s��tait us�e � cette lutte, us�e surtout parce qu�elle avait vu le roi succomber.</p><p>Le roi avait perdu � ce combat tout son pouvoir et le reste de sa popularit�. La reine avait gagn� un surnom, un sobriquet.</p><p>Un de ces mots �tranges � l�oreille du peuple, ce qui par ce-la m�me caresse l�oreille du peuple, un nom qui n��tait pas encore une injure, mais qui devait devenir la plus sanglante de toutes, un mot d�esprit qui se changea plus tard en un mot de sang. On l�appelait enfin <emphasis> Madame Veto</emphasis>.</p><empty-line/><p>Ce nom-l� devait aller, port� sur l�aile des chansons r�volutionnaires, �pouvanter en Allemagne les sujets et les amis de ceux qui, en envoyant � la France une reine allemande, avaient le droit de s��tonner qu�on l�injuri�t du nom de l� <emphasis>Autrichienne</emphasis>.</p><empty-line/><p>Ce nom-l� devait accompagner � Paris, dans les rondes insens�es, aux jours de massacre, les derniers cris, les agonies hideuses des victimes.</p><empty-line/><p>Marie-Antoinette d�sormais s�appelait Madame Veto, jusqu�au jour o� elle s�appellerait la veuve Capet.</p><empty-line/><p>C��tait d�j� la troisi�me fois qu�elle changeait de nom.</p><p>Apr�s l�avoir appel�e l�Autrichienne, on l�avait appel�e Madame <emphasis>D�ficit</emphasis>.</p><empty-line/><p>Apr�s les luttes dans lesquelles la reine avait essay� d�int�-</p><p>resser ses amies par l�imminence de leur propre danger, elle avait remarqu� seulement que soixante mille passeports avaient �t� demand�s � l�H�tel de Ville.</p><empty-line/><p>� 149 �</p><empty-line/><p>Soixante mille notables de Paris et de France �taient partis rejoindre, � l��tranger, les amis et les parents de la reine.</p><p>Exemple bien frappant ! qui avait frapp� la reine.</p><p>Aussi ne m�ditait-elle point autre chose, � dater de ce moment, qu�une fuite adroitement concert�e, qu�une fuite appuy�e par la force au besoin, une fuite au bout de laquelle �tait le salut, apr�s quoi les fid�les rest�s en France pourraient faire la guerre civile, c�est-�-dire ch�tier les r�volutionnaires.</p><p>Le plan n��tait pas mauvais. Il e�t r�ussi assur�ment ; mais derri�re la reine veillait aussi le mauvais g�nie.</p><p>�trange destin�e ! Cette femme qui inspira de si grands d�-</p><p>vouements ne rencontra nulle part la discr�tion.</p><empty-line/><p>On sut dans Paris qu�elle voulait fuir, avant qu�elle en f�t persuad�e elle-m�me.</p><empty-line/><p>� partir du moment o� on le sut, Marie-Antoinette ne s�aper�ut pas que son plan �tait devenu impraticable.</p><empty-line/><p>Cependant un r�giment fameux par ses sympathies royalistes, le r�giment de Flandre, arrivait sur Paris � marches forc�es.</p><empty-line/><p>Ce r�giment �tait demand� par la municipalit� de Versailles, qui, exc�d�e par les gardes extraordinaires, par la surveillance oblig�e autour du ch�teau sans cesse menac�, par les distributions de vivres et les �meutes successives, avait besoin d�une autre force que la garde nationale et les milices.</p><empty-line/><p>Le ch�teau, lui, avait d�j� bien assez de peine � se d�fendre lui-m�me.</p><empty-line/><p>� 150 �</p><empty-line/><p>Ce r�giment de Flandre arrivait, disons-nous, et pour qu�il pr�t sur-le-champ l�autorit� dont on cherchait � le rev�tir, il fallait qu�un accueil particulier lui attir�t l�attention du peuple.</p><empty-line/><p>L�amiral d�Estaing r�unit les officiers de la garde nationale, tous ceux des corps pr�sents � Versailles, et se rendit au-devant du r�giment de Flandre.</p><p>Celui-ci fait une entr�e solennelle dans Versailles avec ses canons, ses parcs et ses convois.</p><p>Autour de ce point devenu central, viennent se grouper une foule de jeunes gentilshommes n�appartenant � aucune arme sp�ciale.</p><empty-line/><p>Ils se choisissent entre eux un uniforme pour se reconna�-</p><p>tre, se joignent � tous les officiers hors des cadres, � tous les chevaliers de Saint-Louis que le danger ou la pr�voyance am�-</p><p>nent � Versailles ; de l�, ils se r�pandent dans Paris, qui voit alors avec une stupeur profonde ces nouveaux ennemis frais, insolents, et gonfl�s d�un secret qui va leur �chapper � la premi�re occasion.</p><empty-line/><p>D�s ce moment, le roi pouvait partir. Il e�t �t� soutenu, prot�g� dans son voyage, et peut-�tre Paris, encore ignorant et mal pr�par�, l�eut-il laiss� partir.</p><empty-line/><p>Mais ce mauvais g�nie de l� <emphasis>Autrichienne</emphasis> veillait toujours.</p><empty-line/><p>Li�ge se r�volta contre l�empereur, et l�occupation que donna cette r�volte en Autriche emp�cha qu�on songe�t � la reine de France.</p><empty-line/><p>Celle-ci d�ailleurs crut devoir s�abstenir par d�licatesse en un pareil moment.</p><empty-line/><p>� 151 �</p><empty-line/><p>Alors les choses, � qui l�impulsion �tait donn�e, continu�-</p><p>rent de courir avec une foudroyante rapidit�.</p><p>Apr�s l�ovation faite au r�giment de Flandre, les gardes du corps d�cid�rent qu�un d�ner serait offert aux officiers de ce r�-</p><p>giment.</p><empty-line/><p>Ce repas, cette f�te fut fix�e au Ier octobre. Tout ce qu�il y avait d�important dans la ville y fut invit�.</p><empty-line/><p>De quoi s�agissait-il ? De fraterniser avec les soldats de Flandre ? Pourquoi des soldats n�eussent-ils point fraternis� entre eux, puisque les districts et les provinces fraternisaient ?</p><p>�tait-il d�fendu par la Constitution que des gentilshommes fraternisassent ?</p><empty-line/><p>Le roi �tait encore le ma�tre de ses r�giments, et les commandait seul. Il avait seul la propri�t� de son ch�teau de Versailles. Il avait seul le droit d�y recevoir qui bon lui semblait.</p><empty-line/><p>Pourquoi n�y eut-il pas re�u de braves soldats et de dignes gentilshommes arrivant de Douai, o� ils s��taient  <emphasis>bien</emphasis><emphasis>conduits ? </emphasis></p><p><emphasis/></p><p>Rien de plus naturel. Nul ne songeait � s�en �tonner, � s�en alarmer bien moins encore.</p><empty-line/><p>Ce repas pris en commun allait cimenter l�affection que se doivent entre eux tous les corps d�une arm�e fran�aise destin�e � d�fendre � la fois la libert�, la royaut�.</p><empty-line/><p>D�ailleurs, le roi savait-il seulement ce qui �tait convenu ?</p><empty-line/><p>Depuis les �v�nements, le roi, libre, gr�ce � ses conces-sions, ne s�occupait plus de rien ; on lui avait �t� le fardeau des</p><p>� 152 �</p><empty-line/><p>affaires. Il ne voulait plus r�gner, puisqu�on r�gnait pour lui, mais il ne pr�tendait pas devoir s�ennuyer tout le jour.</p><p>Le roi, tandis que MM. de l�Assembl�e taillaient et ro-gnaient en France, le roi chassait.</p><p>Le roi, tandis que MM. les nobles et MM. les �v�ques abandonnaient au 4 ao�t leurs colombiers et leurs droits f�odaux, pigeons et parchemins, le roi, qui voulait bien comme tout le monde faire des sacrifices, abolissait ses capitaineries de chasse, mais enfin il ne cessait pas de chasser pour cela.</p><p>Or, le roi, tandis que MM. du r�giment de Flandre d�neraient avec les gardes du corps, le roi serait � la chasse, comme tous les jours, la table serait desservie lorsqu�il reviendrait.</p><empty-line/><p>Cela  m�me  le  g�nait  si  peu,  et  il  g�nait  si  peu  pour  cela, qu�on r�solut � Versailles de demander � la reine le ch�teau pour donner le festin.</p><empty-line/><p>La reine ne voyait pas de raison pour refuser l�hospitalit� aux soldats de Flandre.</p><empty-line/><p>Elle donna la salle de spectacle, dans laquelle, pour ce jour-l�, elle permit qu�un plancher f�t construit, afin que la place f�t large pour les soldats et leurs h�tes.</p><empty-line/><p>Une reine, quand elle donne l�hospitalit� � des gentilshommes fran�ais, la donne enti�re.</p><empty-line/><p>Voil� la salle � manger ; le salon manquait, la reine accorda le salon d�Hercule.</p><empty-line/><p>Un jeudi 1er octobre, comme nous l�avons dit, se donna ce festin qui marquera si cruellement dans l�histoire des impr�-</p><p>voyances ou des aveuglements de la royaut�.</p><p>� 153 �</p><empty-line/><p>Le roi �tait � la chasse.</p><p>La reine �tait enferm�e chez elle, triste, pensive et d�cid�e � ne pas entendre un seul choc des verres, un seul �clat des voix.</p><p>Son fils �tait dans ses bras, Andr�e aupr�s d�elle. Deux femmes travaillaient dans un angle de la chambre. Voil� son entourage.</p><empty-line/><p>Peu � peu entraient au ch�teau les officiers brillants, les panaches, les armes fulgurantes. Les chevaux hennissaient aux grilles des �curies, les fanfares sonnaient, les deux musiques de Flandre et des gardes emplissaient l�air d�harmonie.</p><empty-line/><p>Aux grilles de Versailles, une foule p�le, curieuse, sournoisement inqui�te, guettait, analysait, commentait et la joie et les airs.</p><empty-line/><p>Par bouff�es, comme les rafales d�un orage lointain, s�exha-laient, par les portes ouvertes, avec les murmures de la gaiet�, les vapeurs de la bonne ch�re.</p><empty-line/><p>Il �tait bien imprudent de faire respirer � ce peuple affam� l�odeur des viandes et du vin, � ce peuple morose, la joie et l�es-p�rance.</p><empty-line/><p>Le festin continuait cependant sans que rien v�nt le troubler ; sobres d�abord et pleins de respect sous leur uniforme, les officiers avaient caus� bas et bu mod�r�ment. Pendant le premier quart d�heure, ce fut bien l�ex�cution du programme tel qu�il avait �t� arr�t�.</p><empty-line/><p>Le second service parut.</p><empty-line/><p>� 154 �</p><empty-line/><p>M. de Lusignan, colonel du r�giment de Flandre, se leva et proposa quatre sant�s : celles du roi, de la reine, du dauphin et de la famille royale.</p><empty-line/><p>Quatre acclamations, pouss�es jusqu�aux vo�tes, s�en all�-</p><p>rent fugitives frapper l�oreille des tristes spectateurs du dehors.</p><empty-line/><p>Un officier se leva. Peut-�tre �tait-ce un homme d�esprit et de courage, un homme de bon sens qui pr�voyait l�issue de tout ceci, un homme sinc�rement attach� � cette famille royale qu�on venait de f�ter si bruyamment.</p><p>Il comprenait, cet homme, que parmi tous ces toasts on en oubliait un qui se pr�senterait brutalement lui-m�me.</p><empty-line/><p>Il proposa la sant� de la Nation.</p><empty-line/><p>Un long murmure pr�c�da un long cri.</p><empty-line/><p>� Non ! non ! r�pondirent en ch�ur les assistants.</p><empty-line/><p>Et la sant� de la Nation fut repouss�e.</p><empty-line/><p>Le festin venait de prendre ainsi son v�ritable sens ; le torrent, sa v�ritable pente.</p><empty-line/><p>On a dit, on dit encore que celui-l� qui venait de proposer ce toast �tait l�agent provocateur de la manifestation contraire.</p><empty-line/><p>Quoi qu�il en soit, sa parole eut un f�cheux effet. Oublier la nation, passe encore ; mais l�insulter, c��tait trop : elle s�en vengea.</p><empty-line/><p>Comme � partir de ce moment la glace fut rompue, comme au silence r�serv� succ�d�rent les cris et les conversations exalt�es, la discipline devenait une chim�rique pudeur. On fit entrer</p><p>� 155 �</p><empty-line/><p>les dragons, les grenadiers, les cent-suisses, tout ce qu�il y avait de simples soldats au ch�teau.</p><p>Le vin circula, il remplit dix fois les verres, le dessert apparut, il fut pill�. L�ivresse �tait g�n�rale, les soldats oubliaient qu�ils trinquaient avec leurs officiers. C��tait r�ellement une f�te fraternelle.</p><p>Partout on crie : � Vive le roi !  Vive  la  reine ! �  Tant  de fleurs, tant de lumi�res, tant de feux irisant les vo�tes dor�es, tant de joyeuses id�es illuminant les fronts, tant d��clairs loyaux jaillissant du front de ces braves ! C��tait un spectacle qui e�t �t� bien doux � voir pour la reine, bien rassurant � voir pour le roi.</p><p>Ce roi si malheureux, cette reine si triste, que n�assistaient-ils � une pareille f�te !</p><empty-line/><p>D�officieux serviteurs se d�tachent, courent chez Marie-Antoinette, lui racontent, lui exag�rent ce qu�ils ont vu.</p><empty-line/><p>Alors l��il �teint de la femme se ranime, elle se soul�ve. Il y a donc encore de la loyaut�, de l�affection dans des c�urs fran-</p><p>�ais.</p><empty-line/><p>Il y a donc encore de l�espoir.</p><empty-line/><p>La reine jette autour d�elle un regard moins d�sol�.</p><empty-line/><p>� ses portes commence � circuler le monde des serviteurs.</p><p>On prie, on conjure la reine de faire visite, rien qu�une apparition dans ce festin o� deux mille enthousiastes consacrent, par leurs vivats, le culte de la monarchie.</p><empty-line/><p>� Le roi est absent, dit-elle tristement, je ne puis aller seule.</p><empty-line/><p>� 156 �</p><empty-line/><p>� Avec M. le dauphin, disent quelques imprudents, qui insistent.</p><p>� Madame, madame, dit une voix � son oreille, restez ici, je vous en conjure, restez.</p><p>Elle se retourne, c��tait M. de Charny.</p><p>� Quoi, dit-elle, vous n��tes pas en bas avec tous ces messieurs ?</p><p>� Je suis revenu, madame ; il y a en bas une exaltation dont les suites peuvent nuire plus qu�on ne croit � Votre Majest�.</p><p>Marie-Antoinette �tait dans un de ses jours de bouderie, de caprice ; elle tenait ce jour-l� pr�cis�ment � faire le contraire de ce qui e�t plu � Charny.</p><empty-line/><p>Elle lan�a au comte un regard de d�dain, et s�appr�tait � lui r�pondre quelque d�sobligeante parole, lorsque l�arr�tant d�un geste respectueux :</p><empty-line/><p>� Par gr�ce ! dit-il, madame, attendez au moins le conseil du roi.</p><empty-line/><p>Il croyait gagner du temps.</p><empty-line/><p>� Le roi ! le roi ! s��cri�rent plusieurs voix. Sa Majest� revient de la chasse !</p><empty-line/><p>C��tait vrai.</p><empty-line/><p>Marie-Antoinette se l�ve, court � la rencontre du roi, encore bott�, tout poudreux.</p><empty-line/><p>� 157 �</p><empty-line/><p>� Monsieur, lui dit-elle, il y a en bas un spectacle digne du roi de France. Venez ! venez !</p><p>Et elle lui prend le bras, elle l�entra�ne sans regarder Charny, qui enfonce dans sa poitrine des ongles furieux.</p><p>Son fils � sa main gauche, elle descend ; tout un flot de courtisans la pr�c�de et la pousse ; elle arrive aux portes de la salle de l�Op�ra dans le moment o�, pour la vingti�me fois, les verres se vidaient aux cris de : � Vive le roi ! Vive la reine ! �</p><empty-line/><p>� 158 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre XLVIII </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Le banquet des gardes </strong></p><p><strong/></p><p>Au moment o� la reine parut avec le roi et son fils, sur le plancher de l�Op�ra, une immense acclamation, pareille � l�explosion d�une mine, se fit entendre du banquet aux loges.</p><empty-line/><p>Les soldats enivr�s, les officiers d�lirants, levaient leurs chapeaux et leurs �p�es en criant : � Vive le roi ! vive la reine !</p><p>vive le dauphin ! �</p><p>La musique se mit � jouer :</p><empty-line/><p><emphasis>� Richard ! � mon roi ! </emphasis></p><empty-line/><p>L�allusion que renfermait cet air �tait devenue tellement transparente, elle accompagnait si bien la pens�e de tous, elle traduisait si fid�lement l�esprit de ce banquet, que tous, en m�me temps que commen�ait l�air, entonn�rent les paroles.</p><empty-line/><p>La reine, enthousiasm�e, oubliait qu�elle se trouvait au milieu d�hommes ivres ; le roi, surpris, sentait bien, avec son bon sens habituel, que sa place n��tait point l�, et qu�il marchait hors de sa conscience ; mais faible, et flatt� de retrouver l� une popularit� et un z�le qu�il n��tait plus accoutum� de retrouver dans son peuple, il se laissait aller peu � peu � l�enivrement g�n�ral.</p><empty-line/><p>Charny, qui pendant tout le repas n�avait bu que de l�eau, se leva p�lissant lorsqu�il aper�ut la reine et le roi ; il avait esp�-</p><p>r� que tout se passerait hors de leur pr�sence, et alors peu im-</p><p>� 159 �</p><empty-line/><p>portait, on pouvait tout d�savouer, tout d�mentir, tandis que la pr�sence du roi et de la reine, c��tait de l�histoire.</p><p>Mais sa terreur fut bien plus grande encore quand il vit son fr�re Georges s�approcher de la reine, et, encourag� par un sourire, lui adresser une parole.</p><empty-line/><p>Il �tait trop loin pour entendre, mais � ses gestes, il comprit qu�il faisait une pri�re.</p><empty-line/><p>� cette pri�re, la reine fit un signe de consentement, et tout � coup, d�tachant la cocarde qu�elle portait � son bonnet, elle la donna au jeune homme.</p><p>Charny frissonna, �tendit les bras et fut pr�s de jeter un cri.</p><empty-line/><p>Ce n��tait pas m�me la cocarde blanche, la cocarde fran-</p><p>�aise que pr�sentait la reine � son imprudent chevalier. C��tait la cocarde noire, la cocarde autrichienne, la cocarde ennemie.</p><empty-line/><p>Cette fois, ce que venait de faire la reine, c��tait plus qu�une imprudence, c��tait une trahison.</p><empty-line/><p>Et cependant ils �taient si insens�s, tous ces pauvres fana-tiques que Dieu voulait perdre, que lorsque Georges de Charny leur pr�senta cette cocarde noire, ceux qui avaient la cocarde blanche la rejet�rent, ceux qui avaient la cocarde tricolore la foul�rent aux pieds.</p><empty-line/><p>Et alors l�enivrement devint tel que, sous peine d��tre �touff�s sous les baisers ou de fouler aux pieds ceux qui s�agenouillaient devant eux, les augustes h�tes du r�giment de Flandre durent reprendre le chemin de leurs appartements.</p><empty-line/><p>Tout cela n�e�t �t� sans doute qu�une folie fran�aise � laquelle les Fran�ais sont toujours pr�ts � pardonner, si l�orgie se</p><p>� 160 �</p><empty-line/><p>f�t arr�t�e � l�enthousiasme ; mais l�enthousiasme fut vite d�-</p><p>pass�.</p><p>De bons royalistes ne devaient-ils pas, en caressant le roi, �gratigner un peu la nation ?</p><p>Cette nation, au nom de laquelle on faisait tant de peine au roi que la musique avait le droit de jouer : <emphasis>Peut-on affliger ce qu�on aime ! </emphasis></p><p>Ce fut sur cet air que le roi, la reine et le dauphin sortirent.</p><empty-line/><p>� peine furent-ils sortis que, s�animant les uns les autres, les convives transform�rent la salle du banquet en une ville prise d�assaut.</p><empty-line/><p>Sur un signe donn� par M. Perseval, aide de camp de M.</p><p>d�Estaing, le clairon sonne la charge.</p><empty-line/><p>La charge contre qui ? Contre l�ennemi absent.</p><empty-line/><p>Contre le peuple.</p><empty-line/><p>La charge, cette musique si douce � l�oreille fran�aise, qu�elle eut cette illusion de faire prendre la salle de spectacle de Versailles pour un champ de bataille, et les belles dames qui regardaient des loges ce spectacle si doux � leur c�ur, pour l�ennemi.</p><empty-line/><p>Le cri : � � l�assaut ! � retentit pouss� par cent voix, et l�es-calade des loges commen�a. Il est vrai que les assi�geants �taient dans des dispositions si peu effrayantes, que les assi�g�s leur tendirent les mains.</p><empty-line/><p>� 161 �</p><empty-line/><p>Le premier qui arriva au balcon fut un grenadier du r�giment de Flandre : M. de Perseval arracha une croix de sa bou-tonni�re et le d�cora.</p><empty-line/><p>Il est vrai que c��tait une croix de Limbourg, une de ces croix qui ne sont presque pas des croix.</p><empty-line/><p>Et tout cela se faisait sous les couleurs autrichiennes, en vocif�rant contre la cocarde nationale.</p><empty-line/><p>�� et l� quelques sourdes clameurs s��chappaient sinistrement.</p><empty-line/><p>Mais couvertes par les hurlements des chanteurs, par les vivats des assi�geants, par les �clats des trompettes, ces rumeurs all�rent refluer mena�antes jusqu�aux oreilles du peuple, qui �coutait � la porte, s��tonnant d�abord, puis s�indignant.</p><empty-line/><p>Alors on sut au dehors, sur la place, puis dans les rues, que la cocarde noire avait �t� substitu�e � la cocarde blanche, et que la cocarde tricolore avait �t� foul�e aux pieds.</p><empty-line/><p>On sut qu�un brave officier de la garde nationale, qui avait conserv� malgr� les menaces sa cocarde tricolore, avait �t� gravement insult� dans les appartements m�me du roi.</p><empty-line/><p>Puis on r�p�ta vaguement qu�un seul officier, immobile, triste et debout � l�entr�e de cette immense salle, convertie en cirque o� se ruaient tous ces furieux, avait regard�, �cout�, s��tait fait voir, c�ur loyal et intr�pide soldat, se soumettant � la toute-puissance de la majorit�, prenant pour lui la faute d�autrui, acceptant la responsabilit� de tout ce qu�avait commis d�ex-c�s l�arm�e, repr�sent�e dans ce jour funeste par les officiers du r�giment de Flandre ; mais le nom de cet homme, seul sage parmi tant de fous, ne fut pas m�me prononc�, et, l�e�t-il �t�, jamais on n�e�t cru que le comte de Charny, le favori de la reine,</p><p>� 162 �</p><empty-line/><p>f�t celui-l� justement qui, pr�t � mourir pour elle, e�t le plus douloureusement souffert de ce qu�elle avait fait.</p><p>Quant � la reine, elle �tait rentr�e chez elle v�ritablement �tourdie par la magie de cette sc�ne.</p><p>Elle y fut bient�t assaillie par le flot des courtisans et des adulateurs.</p><p>� Voyez, lui disait-on, voyez quel est le v�ritable esprit de vos troupes ; voyez, si quand on vous parle de la furie populaire pour les id�es anarchiques, voyez si cette furie pourra lutter contre l�ardeur sauvage des militaires fran�ais pour les id�es monarchiques.</p><empty-line/><p>Et comme toutes ces paroles correspondaient aux secrets d�sirs de la reine, elle se laissait bercer par les chim�res, ne s�apercevant m�me pas que Charny �tait rest� loin d�elle.</p><empty-line/><p>Peu � peu, cependant, les bruits cess�rent ; le sommeil de l�esprit �teignit tous les feux follets, toutes les fantasmagories de l�ivresse. Le roi, d�ailleurs, vint rendre visite � la reine au moment de son coucher, et lui jeta ce mot, empreint d�une sagesse profonde :</p><empty-line/><p>� Il faudra voir demain.</p><empty-line/><p>L�imprudent ! avec ce mot qui, pour tout autre que celle � qui il �tait adress�, �tait un sage conseil, il venait de raviver chez la reine une source � moiti� tarie de r�sistance et de provoca-tion.</p><empty-line/><p>� En effet, murmura-t-elle quand il fut parti, cette flamme, enferm�e dans ce palais ce soir, va s��tendre dans Versailles cette nuit, et sera demain un incendie pour toute la France.</p><empty-line/><p>� 163 �</p><empty-line/><p>� Tous ces soldats, tous ces officiers, qui m�ont donn� ce soir de si ardents gages de d�vouement, vont �tre appel�s tra�-</p><p>tres, rebelles � la nation, meurtriers de la patrie, on appellera les chefs de ces aristocrates les subalternes des stipendi�s de Pitt et Cobourg, des satellites du pouvoir, des barbares, des sauvages du Nord.</p><empty-line/><p>� Chacune de ces t�tes qui a arbor� la cocarde noire va �tre d�sign�e au r�verb�re de la Gr�ve.</p><empty-line/><p>� Chacune de ces poitrines d�o� s��chappait si loyalement le cri de : � Vive la reine ! � sera trou�e dans les premi�res �meutes par les ignobles couteaux et par les piques inf�mes.</p><p>� Et c�est encore moi, moi, toujours moi, qui aurai caus� tout cela. C�est moi qui condamnerai � mort tant de braves serviteurs, moi, l�inviolable souveraine, qu�autour de moi l�on m�-</p><p>nagera par hypocrisie, que loin de moi l�on insultera par haine.</p><empty-line/><p>� Oh ! non, plut�t que d��tre � ce point ingrate envers mes seuls, envers mes derniers amis, plut�t qu��tre � ce point l�che et sans c�ur, je prendrai sur moi la faute. C�est pour moi que tout s�est fait, c�est moi qui endosserai les col�res.</p><empty-line/><p>� Nous verrons jusqu�o� viendra la haine, nous verrons jusqu�� quel degr� de mon tr�ne le flot impur osera monter. �</p><empty-line/><p>Et la reine ainsi anim�e par cette insomnie charg�e de sombres conseils, le r�sultat de la journ�e du lendemain n��tait pas douteux.</p><empty-line/><p>Le lendemain arriva tout assombri de regrets, tout gros de murmures.</p><empty-line/><p>� 164 �</p><empty-line/><p>Le lendemain, la garde nationale, � qui la reine venait de distribuer ses drapeaux ; le lendemain, la garde nationale vint, la t�te basse, les yeux obliques, remercier Sa Majest�.</p><empty-line/><p>Il �tait facile de deviner dans l�attitude de ces hommes qu�ils n�approuvaient rien, mais qu�ils eussent d�sapprouv�, au contraire, s�ils eussent os�.</p><p>Ils avaient fait partie du cort�ge ; ils �taient all�s � la rencontre du r�giment de Flandre ; ils avaient re�u pour le banquet des invitations et les avaient accept�es. Seulement, plus citoyens que soldats, c��taient eux qui, pendant l�orgie, avaient risqu� ces sourdes observations qui n�avaient pas �t� �cout�es.</p><p>Ces observations, le lendemain, c��tait un reproche, c��tait un bl�me.</p><empty-line/><p>Lorsqu�ils vinrent au palais remercier la reine, une grande foule les escortait.</p><empty-line/><p>C�est que, vu la gravit� des circonstances, la c�r�monie devenait imposante.</p><empty-line/><p>On allait voir de part et d�autre � qui l�on avait affaire.</p><empty-line/><p>De leur c�t�, tous ces soldats, tous ces officiers, compromis la veille, voulant savoir jusqu�� quel point ils seraient soutenus par la reine dans leur imprudente d�monstration, avaient pris place en face de ce peuple scandalis�, insult� la veille, pour entendre les premi�res paroles officielles qui sortiraient du ch�-</p><p>teau.</p><empty-line/><p>Le poids de toute la contre-r�volution �tait d�s lors suspendu sur la seule t�te de la reine.</p><empty-line/><p>� 165 �</p><empty-line/><p>Il �tait cependant encore en son pouvoir de d�cliner une pareille responsabilit�, de conjurer un pareil malheur.</p><p>Mais elle, fi�re comme les plus fiers de sa race, promenant son regard clair, limpide, assur�, sur ceux qui l�entouraient, amis et ennemis, et s�adressant d�une voix sonore aux officiers de la garde nationale :</p><p>� Messieurs, dit-elle, je suis fort aise de vous avoir donn� des drapeaux. La nation et l�arm�e doivent aimer le roi comme nous aimons la nation et l�arm�e.  <emphasis>J�ai �t� enchant�e de la journ�e d�hier. </emphasis></p><p><emphasis/></p><p>� ces mots, qu�elle accentua de sa plus ferme voix, un murmure partit de la foule, un bruyant applaudissement �clata dans les rangs des militaires.</p><empty-line/><p>� Nous sommes soutenus, dirent ceux-ci.</p><empty-line/><p>� Nous sommes trahis, dirent ceux-l�.</p><empty-line/><p>Ainsi, pauvre reine, cette fatale soir�e du 1er octobre, ce n��tait point une surprise. Ainsi, malheureuse femme, vous ne regrettez pas la journ�e d�hier, vous ne vous en repentez pas !</p><empty-line/><p>Bien loin de vous en repentir, vous en �tes enchant�e !</p><empty-line/><p>Charny, plac� dans un groupe, entendit avec un profond soupir de douleur cette justification, mieux que cela, cette glori-fication de l�orgie des gardes du corps.</p><empty-line/><p>La  reine,  en  d�tournant  les  yeux de dessus la foule, rencontra les yeux du jeune homme, et elle arr�ta son regard sur la physionomie de son amant, afin d�y lire l�impression qu�elle avait faite.</p><empty-line/><p>� 166 �</p><empty-line/><p>� N�est-ce pas que je suis brave ? voulait-elle dire.</p><empty-line/><p>� H�las ! madame, vous �tes plus folle que brave, r�pondit le visage douloureusement assombri du comte.</p><empty-line/><p>� 167 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre XLIX </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Les femmes s�en m�lent </strong></p><p><strong/></p><p>� Versailles, la cour faisait de l�h�ro�sme contre le peuple.</p><empty-line/><p>� Paris, on faisait de la chevalerie contre la cour ; seulement, la chevalerie courait les rues.</p><empty-line/><p>Ces chevaliers du peuple erraient en haillons, la main sur la poign�e d�un sabre ou la crosse d�un pistolet, interrogeant leurs poches vides et leurs estomacs creux.</p><empty-line/><p>Tandis qu�� Versailles on buvait trop, h�las ! � Paris, l�on ne mangeait point assez.</p><empty-line/><p>Trop de vin sur les nappes de Versailles.</p><p>Pas assez de farine chez les boulangers de Paris.</p><empty-line/><p>�trange chose ! Sombre aveuglement qui, aujourd�hui que nous sommes faits � toutes ces chutes de tr�nes, arrachera un sourire de piti� aux hommes politiques.</p><empty-line/><p>Faire de la contre-r�volution et provoquer � la bataille des gens affam�s !</p><empty-line/><p>H�las ! dira l�histoire oblig�e de se faire philosophe mat�-</p><p>rialiste, jamais peuple ne se bat plus cruellement que lorsqu�il n�a pas d�n�.</p><empty-line/><p>� 168 �</p><empty-line/><p>Il �tait bien facile cependant de donner du pain au peuple, et alors, bien certainement, le vin de Versailles lui eut paru moins amer.</p><empty-line/><p>Mais les farines de Corbeil n�arrivaient plus. C�est si loin de Versailles, Corbeil ! Qui donc, pr�s du roi ou de la reine, e�t song� � Corbeil ?</p><p>Malheureusement, � cet oubli de la cour, la famine, ce spectre qui s�endort avec tant de peine et qui s��veille si facilement, la famine �tait descendue, p�le et inqui�te, dans les rues de Paris. Elle �coute � tous les coins de rue, elle recrute son cort�ge de vagabonds et de malfaiteurs ; elle va coller son visage sinistre aux vitres des riches et des fonctionnaires.</p><empty-line/><p>Les hommes se souviennent des �meutes qui co�tent tant de sang ; ils se rappellent la Bastille ; ils se rappellent Foulon, Berthier, Flesselles ; ils craignent d��tre appel�s encore une fois assassins, et ils attendent.</p><empty-line/><p>Mais les femmes, qui n�ont encore rien fait que souffrir, les femmes qui souffrent, triple souffrance, pour l�enfant qui pleure et qui est injuste parce qu�il n�a pas la conscience de la cause, pour l�enfant qui dit � sa m�re : � Pourquoi ne me donnes-tu pas de pain ? � pour le mari qui, sombre et taciturne, quitte la maison le matin pour revenir le soir plus sombre et plus taciturne encore ! enfin pour elle, �cho douloureux des souffrances conjugales et maternelles ; les femmes br�lent de prendre leur revanche, elles veulent servir la patrie � leur fa�on.</p><empty-line/><p>D�ailleurs, n��taient-ce pas les femmes qui avaient fait le 1er octobre, � Versailles ?</p><empty-line/><p>C��tait au tour des femmes de faire le 5 octobre, � Paris.</p><empty-line/><p>� 169 �</p><empty-line/><p>Gilbert et Billot �taient au Palais-Royal, au caf� de Foy.</p><p>C��tait au caf� de Foy que se faisaient les motions. Tout � coup, la porte du caf� s�ouvre, une femme entre tout effar�e. Elle d�-</p><p>nonce les cocardes blanches et noires qui de Versailles sont pass�es � Paris ; elle proclame le danger public.</p><p>On se rappelle ce qu�avait dit Charny � la reine :</p><p>� Madame, il y aura v�ritablement � craindre quand les femmes s�en m�leront.</p><p>C��tait aussi l�avis de Gilbert.</p><empty-line/><p>Aussi, voyant que les femmes s�en m�laient, il se retourna vers Billot et ne pronon�a que ces quatre mots :</p><empty-line/><p>� � l�H�tel de Ville !</p><empty-line/><p>Depuis la conversation qui avait eu lieu entre Billot, Gilbert et Pitou, et � la suite de laquelle Pitou �tait retourn� � Villers-Cotter�ts avec le petit S�bastien Gilbert, Billot ob�issait � Gilbert sur un mot, sur un geste, sur un signe, car il avait compris que s�il �tait la force, Gilbert, lui, �tait l�intelligence.</p><empty-line/><p>Tous deux s��lanc�rent hors du caf�, coup�rent diagonale-ment le jardin du Palais-Royal, travers�rent la cour des Fontaines, et atteignirent la rue Saint-Honor�.</p><empty-line/><p>� la hauteur de la Halle, ils rencontr�rent une jeune fille qui sortait de la rue des Bourdonnais, en battant le tambour.</p><empty-line/><p>Gilbert s�arr�ta �tonn�.</p><empty-line/><p>� Qu�est-ce que cela ? demanda-t-il.</p><empty-line/><p>� 170 �</p><empty-line/><p>� Dame ! vous voyez, docteur, r�pondit Billot, une jolie fille qui bat le tambour, et pas trop mal, ma foi !</p><p>� Elle aura perdu quelque chose, dit un passant.</p><p>� Elle est bien p�le, reprit Billot.</p><empty-line/><p>� Demandez-lui ce qu�elle veut, fit Gilbert.</p><p>� Eh ! la jolie fille ! fit Billot, qu�avez-vous � battre ainsi la caisse ?</p><p>� J�ai faim ! r�pondit la jolie fille, d�une voix gr�le et stridente.</p><empty-line/><p>Et elle continua sa marche et ses roulements de tambour.</p><empty-line/><p>Gilbert avait entendu.</p><empty-line/><p>� Oh ! oh ! voil� qui devient terrible, dit-il.</p><empty-line/><p>Et il regarda plus attentivement ces femmes qui suivaient la jeune fille au tambour.</p><empty-line/><p>Elles �taient h�ves, chancelantes, d�sesp�r�es.</p><empty-line/><p>Parmi ces femmes, il y en avait qui n�avaient pas mang� depuis trente heures.</p><empty-line/><p>Du milieu de ces femmes partaient de temps en temps un cri mena�ant par sa faiblesse m�me, car on sentait que ce cri sortait de bouches affam�es.</p><empty-line/><p>� � Versailles ! criaient-elles ; � Versailles !</p><empty-line/><p>� 171 �</p><empty-line/><p>Et, sur leur chemin, elles faisaient signe � toutes les femmes qu�elles apercevaient dans les maisons, et appelaient toutes les femmes qu�elles voyaient aux fen�tres.</p><empty-line/><p>Une voiture passa ; deux dames �taient dans cette voiture ; elles pass�rent leurs t�tes aux porti�res et se mirent � rire.</p><empty-line/><p>L�escorte de la tambourineuse s�arr�ta. Une vingtaine de femmes se pr�cipit�rent aux porti�res, firent descendre les deux dames et les adjoignirent au groupe, malgr� leurs r�crimina-tions et une r�sistance que deux ou trois horions vigoureux �teignirent sur-le-champ.</p><empty-line/><p>Derri�re ces femmes, qui s�avan�aient lentement, vu la besogne de recrutement qu�elles faisaient tout le long de la route, marchait un homme les deux mains dans ses poches.</p><empty-line/><p>Cet homme, au visage maigre et p�le, � la taille longue et mince, �tait v�tu d�un habit gris-de-fer, veste et culotte noires ; il portait un petit tricorne r�p�, plac� obliquement sur son front.</p><empty-line/><p>Une longue �p�e battait ses jambes maigres mais nerveu-ses.</p><empty-line/><p>Il suivait, regardant, �coutant, d�vorant tout de son �il per�ant qui roulait sous ses sourcils noirs.</p><empty-line/><p>� Eh ! mais, dit Billot, je connais cette figure, je l�ai vue dans toutes les �meutes.</p><empty-line/><p>� C�est l�huissier Maillard, dit Gilbert.</p><empty-line/><p>� Ah ! oui, c�est cela, celui qui passa apr�s moi sur la planche de la Bastille ; il a �t� plus adroit que moi, lui, il n�est pas tomb� dans les foss�s.</p><empty-line/><p>� 172 �</p><empty-line/><p>Maillard disparut avec les femmes, au tournant de la rue.</p><empty-line/><p>Billot avait bien envie de faire comme Maillard, mais Gilbert l�entra�na avec lui � l�H�tel de Ville.</p><p>Il �tait bien certain que c��tait toujours l� que l��meute revenait, que ce f�t une �meute d�hommes ou une �meute de femmes. Au lieu de suivre le cours du fleuve, il allait droit � son embouchure.</p><empty-line/><p>On savait � l�H�tel de Ville ce qui se passait dans Paris.</p><p>Mais � peine s�en occupait-on. Qu�importait, en effet, au flegma-tique Bailly et � l�aristocrate La Fayette que l�id�e f�t venue � une femme de battre le tambour ! C��tait une anticipation sur le carnaval, et voil� tout.</p><empty-line/><p>Mais quand, � la suite de cette femme battant le tambour, on vit arriver deux ou trois mille femmes ; quand sur les flancs de cette troupe, qui, de minute en minute allait s�augmentant, on vit s�avancer une troupe non moins consid�rable d�hommes souriant d�une fa�on sinistre et tenant au repos leurs armes hideuses ; quand on comprit que ces hommes souriaient d�avance au mal que les femmes allaient faire, mal d�autant plus irr�m�-</p><p>diable qu�on savait bien que la force publique ne s�virait pas avant le mal et que la force l�gale ne punirait point apr�s, l�on commen�a de comprendre toute la gravit� de la situation.</p><empty-line/><p>Ces hommes souriaient parce que le mal qu�ils n�avaient point os� faire, ils �taient bien aises de le voir faire � la plus inoffensive moiti� du genre humain.</p><empty-line/><p>Au bout d�une demi-heure, il y avait dix mille femmes r�-</p><p>unies sur la place de Gr�ve.</p><empty-line/><p>Ces dames, se voyant en nombre suffisant, commenc�rent � d�lib�rer le poing sur la hanche.</p><p>� 173 �</p><empty-line/><p>La d�lib�ration ne fut point calme ; celles qui d�lib�raient �taient pour la plupart des porti�res, des femmes de la Halle, des filles publiques. Beaucoup de ces femmes �taient royalistes, et, au lieu d�avoir l�id�e de faire du mal au roi et � la reine, elles se seraient fait tuer pour eux. On e�t entendu les �clats de cette discussion �trange par-del� la rivi�re, aux tours silencieuses de Notre-Dame, qui, apr�s avoir vu tant de choses, se pr�paraient � en voir de plus curieuses encore.</p><empty-line/><p>Le r�sultat de la d�lib�ration fut celui-ci :</p><p>� Allons un peu br�ler l�H�tel de Ville, o� il se fabrique tant de paperasses pour nous emp�cher de manger tous les jours. �</p><empty-line/><p>Justement on s�occupait, � l�H�tel de Ville, de juger un boulanger qui avait vendu du pain � faux poids.</p><empty-line/><p>On comprend que plus le pain est cher, meilleure est une op�ration de ce genre ; seulement, plus elle est lucrative, plus elle est dangereuse.</p><empty-line/><p>En cons�quence, les habitu�s du r�verb�re attendaient le boulanger avec une corde neuve.</p><empty-line/><p>La garde de l�H�tel de Ville voulait sauver le malheureux, et s�y employait de toutes ses forces. Mais depuis quelque temps, on l�a vu, le r�sultat secondait mal ses philanthropiques dispositions.</p><empty-line/><p>Les femmes se ru�rent sur cette garde, la rompirent, firent irruption dans l�H�tel de Ville, et le sac commen�a.</p><empty-line/><p>Elles voulaient jeter � la Seine tout ce qu�elles trouveraient, et br�ler sur place tout ce qu�elles ne pourraient transporter.</p><p>� 174 �</p><empty-line/><p>Donc, les hommes � l�eau, les murailles au feu.</p><p>C��tait une grande besogne.</p><p>Il y avait un peu de tout dans l�H�tel de Ville.</p><empty-line/><p>Il y avait d�abord trois cents �lecteurs.</p><p>Il y avait les adjoints.</p><p>Il y avait les maires.</p><empty-line/><p>� Ce sera bien long de jeter tous ces gens-l� � l�eau, dit une femme de sens, une femme press�e.</p><empty-line/><p>� Ce n�est pas qu�ils le m�ritent peu, dit une autre.</p><empty-line/><p>� Oui, mais le temps manque.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! br�lons tout ! dit une voix, c�est plus simple.</p><empty-line/><p>On cherche des torches, on demande du feu ; puis, provi-soirement, pour ne pas perdre de temps, on s�amuse � pendre un abb�, l�abb� Lef�vre d�Ormesson.</p><empty-line/><p>Heureusement l�homme � l�habit gris �tait l�. Il coupe la corde, l�abb� tombe de dix-sept pieds de haut, se foule un pied, et s�en va en boitant au milieu des rires de toutes ces m�g�res.</p><empty-line/><p>Ce qui faisait que l�abb� s�en allait si tranquillement, c�est que les torches �taient allum�es, c�est que les incendiaires avaient d�j� les torches aux mains, c�est qu�elles les approchaient des archives, c�est que dix minutes encore et tout allait �tre en feu.</p><empty-line/><p>� 175 �</p><empty-line/><p>Tout � coup l�homme � l�habit gris se pr�cipite et arrache tisons et flambeaux des mains des femmes ; les femmes r�sistent, l�homme les fustige � coups de torche, et, tandis que le feu prend aux jupes, il �teint celui qui prenait d�j� aux papiers.</p><p>Qu�est-ce donc que cet homme qui s�oppose ainsi � la volont� terrible de dix mille cr�atures furieuses ?</p><p>Pourquoi donc se laissait-on gouverner par cet homme ?</p><p>On a pendu l�abb� Lef�vre � moiti� ; on pendra bien cet homme tout � fait, attendu qu�il ne sera plus l� pour emp�cher qu�on le pende.</p><empty-line/><p>Sur ce raisonnement un ch�ur fr�n�tique s��l�ve, qui le menace de mort ; � la menace se joint l�effet.</p><empty-line/><p>Les femmes entourent l�homme � l�habit gris et lui jettent une corde au cou.</p><empty-line/><p>Mais Billot est accouru. Billot va rendre � Maillard le service que Maillard a rendu � l�abb�.</p><empty-line/><p>Il se cramponne � la corde, qu�il coupe en deux ou trois endroits, avec un couteau bien ac�r� et bien tranchant, qui sert en ce moment � son propri�taire � couper les cordes, mais qui pourrait, dans un moment extr�me, emmanch� qu�il est d�un bras vigoureux, lui servir � autre chose.</p><empty-line/><p>Et tout en coupant la corde en autant de morceaux qu�il peut, Billot s��crie :</p><empty-line/><p>� Mais, malheureuses ! vous ne reconnaissez donc pas l�un des vainqueurs de la Bastille ! celui qui a pass� sur la planche pour aller chercher la capitulation, tandis que moi je barbotais dans les foss�s ? Vous ne reconnaissez donc pas M. Maillard ?</p><empty-line/><p>� 176 �</p><empty-line/><p>� ce nom si connu et si redout�, toutes ces femmes s�arr�-</p><p>tent. On se regarde, on s�essuie le front.</p><p>La besogne avait �t� rude, et quoiqu�on f�t au mois d�octobre, il �tait permis de suer en l�accomplissant.</p><p>� Un vainqueur de la Bastille ! et M. Maillard encore, M.</p><p>Maillard l�huissier au Ch�telet ! Vive M. Maillard !</p><p>Les menaces se changent en caresses ; on embrasse Maillard, on crie : � Vive Maillard ! �</p><p>Maillard �change une poign�e de main et un regard avec Billot.</p><empty-line/><p>La poign�e de main veut dire : � Nous sommes amis ! �</p><empty-line/><p>Le regard veut dire : � Si vous avez jamais besoin de moi, comptez sur moi. �</p><empty-line/><p>Maillard a repris sur toutes ces femmes une influence d�autant plus grande qu�elles comprennent que Maillard a quelques petits torts � leur pardonner.</p><empty-line/><p>Mais Maillard est un vieux matelot populaire, il conna�t cette mer des faubourgs qui se soul�ve d�un souffle et se calme d�un mot.</p><empty-line/><p>Il sait comment on parle � tous ces flots humains, lorsqu�ils vous donnent le temps de parler.</p><empty-line/><p>D�ailleurs, le moment est bon pour se faire entendre, on fait silence autour de Maillard.</p><empty-line/><p>Maillard ne veut pas que les Parisiennes d�truisent la Commune, c�est-�-dire le seul pouvoir qui les prot�ge ; il ne veut</p><p>� 177 �</p><empty-line/><p>pas qu�elles an�antissent l��tat civil qui prouve que leurs enfants ne sont pas tous des b�tards.</p><p>La parole de Maillard, inusit�e, stridente, railleuse, fait son effet.  Personne ne sera tu�, rien ne sera br�l�.</p><p>Mais on veut aller � Versailles.</p><empty-line/><p>C�est l� qu�est le mal, c�est l� qu�on passe les nuits en orgie, tandis que Paris a faim. C�est Versailles qui d�vore tout. Paris manque de bl� et de farine, parce que les farines, au lieu de s�ar-r�ter � Paris, vont directement de Corbeil � Versailles.</p><empty-line/><p>Il n�en serait pas ainsi si le  <emphasis>boulanger</emphasis>, la  <emphasis>boulang�re</emphasis> et le <emphasis>petit mitron</emphasis> �taient � Paris.</p><empty-line/><p>C�est sous ces sobriquets qu�on d�signe le roi, la reine et le dauphin, ces distributeurs naturels du pain du peuple.</p><empty-line/><p>On ira � Versailles.</p><empty-line/><p>Puisque les femmes sont organis�es en troupe, puisqu�elles ont des fusils, des canons, de la poudre, que celles qui n�ont ni fusils, ni poudre, ont des piques et des fourches, elles auront un g�n�ral.</p><empty-line/><p>Pourquoi pas ? la garde nationale en a bien un.</p><empty-line/><p>La Fayette est le g�n�ral des hommes.</p><empty-line/><p>Maillard sera le g�n�ral des femmes.</p><empty-line/><p>� 178 �</p><empty-line/><p>M. La Fayette commande � ces fain�ants de grenadiers qui semblent une arm�e de r�serve, tant ils font peu quand il y a tant � faire.</p><empty-line/><p>Maillard commandera � l�arm�e active.</p><p>Sans sourire, sans sourciller, Maillard accepte.</p><p>Maillard est g�n�ral commandant les femmes de Paris.</p><empty-line/><p>La campagne ne sera pas longue, mais elle sera d�cisive.</p><empty-line/><p>� 179 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre L </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Maillard g�n�ral </strong></p><p><strong/></p><p>C��tait bien une arm�e que celle � laquelle commandait Maillard.</p><p>Elle avait des canons, d�pourvus d�aff�ts et de roues, c�est vrai, mais on les avait plac�s dans des charrettes.</p><empty-line/><p>Elle avait des fusils, beaucoup manquaient de chien ou de batterie, c�est vrai, mais aucun ne manquait de ba�onnette.</p><empty-line/><p>Elle avait une foule d�autres armes, bien embarrassantes, il est vrai ; mais enfin c��taient des armes.</p><empty-line/><p>Elle avait de la poudre dans des mouchoirs, dans les bonnets, dans les poches, et au milieu de ces gibernes vivantes se promenaient les artilleurs avec leurs m�ches allum�es.</p><empty-line/><p>Si toute l�arm�e n�a pas saut� en l�air pendant cet �trange voyage, il y a bien certainement eu miracle.</p><empty-line/><p>Maillard d�un coup d��il a appr�ci� les dispositions de son arm�e. Il voit que tout ce qu�il peut faire, c�est non pas de la contenir sur la place, non pas de l�encha�ner � Paris, mais de la conduire � Versailles, et, arriv� l�, d�emp�cher le mal qu�elle pourrait y faire.</p><empty-line/><p>Cette t�che difficile, cette t�che h�ro�que, Maillard la rem-plira.</p><p>� 180 �</p><empty-line/><p>En cons�quence, Maillard descend, il prend le tambour suspendu au cou de la jeune fille.</p><empty-line/><p>Mourante de faim, la jeune fille n�a plus la force de le porter. Elle abandonne le tambour, glisse le long du mur, et tombe la t�te sur une borne.</p><p>Sombre oreiller� oreiller de la faim�</p><empty-line/><p>Maillard lui demande son nom. On l�appelle Madeleine Chambry. Elle sculptait le bois pour les �glises. Mais qui pense maintenant � doter les �glises de ces beaux meubles en bois, de ces belles chaises, de ces belles statues, de ces beaux bas-reliefs, chefs-d��uvre du XVe si�cle ?</p><empty-line/><p>Mourante de faim, elle s�est faite bouqueti�re au Palais-Royal.</p><empty-line/><p>Mais qui songe � acheter des fleurs, quand l�argent mangue pour acheter du pain ? Les fleurs, ces �toiles qui brillent au ciel de la paix et de l�abondance, les fleurs se fanent au vent des orages et des r�volutions.</p><empty-line/><p>Ne pouvant plus sculpter ses fruits de ch�ne, ne pouvant plus vendre ses roses, ses jasmins et ses lis, Madeleine Chambry a pris un tambour et elle a battu ce terrible rappel de la faim.</p><empty-line/><p>Elle viendra � Versailles, celle qui a rassembl� toute cette triste d�putation ; seulement, comme elle est trop faible pour marcher, elle ira en charrette.</p><empty-line/><p>Arriv�e � Versailles, on demandera qu�elle soit introduite au palais, avec douze autres femmes ; elle sera l�orateur ; affam�e, elle plaidera pr�s du roi la cause des affam�s.</p><empty-line/><p>� 181 �</p><empty-line/><p>On applaudit � cette id�e de Maillard.</p><empty-line/><p>Ainsi voil� Maillard qui, d�un mot, a d�j� chang� toutes les dispositions hostiles.</p><p>On ne savait pas pourquoi on allait � Versailles, on ne savait pas ce qu�on y allait faire.</p><p>Maintenant, on le sait : on va � Versailles pour qu�une d�-</p><p>putation de douze femmes, Madeleine Chambry en t�te, aille supplier le roi,  <emphasis>au nom de la faim</emphasis>, de prendre piti� de son peuple.</p><p>Sept mille femmes � peu pr�s sont r�unies.</p><empty-line/><p>Elles se mettent en marche, elles suivent les quais.</p><empty-line/><p>Seulement, arriv�es aux Tuileries, de grands cris se font entendre.</p><empty-line/><p>Maillard monte sur une borne afin de dominer toute son arm�e.</p><empty-line/><p>� Que voulez-vous ? demande-t-il.</p><empty-line/><p>� Nous voulons traverser les Tuileries.</p><empty-line/><p>� Impossible, r�pond Maillard.</p><empty-line/><p>� Et pourquoi impossible ? crient sept mille voix.</p><empty-line/><p>� Parce que les Tuileries, c�est la maison du roi, et le jardin du roi ; parce que les traverser sans la permission du roi, c�est insulter le roi, c�est plus que cela, c�est attenter dans la personne du roi � la libert� de tous.</p><empty-line/><p>� 182 �</p><empty-line/><p>� Eh bien ! soit, dirent les femmes, demandez la permission au Suisse.</p><p>Maillard s�approcha du Suisse, et, son tricorne � la main :</p><p>� Mon ami, dit-il, voulez-vous que ces dames traversent les Tuileries ? On ne passera que sous la vo�te, et il ne sera fait aucun dommage aux plantes ni aux arbres du jardin.</p><p>Pour toute r�ponse, le Suisse tire sa longue �p�e et fond sur Maillard.</p><p>Maillard tire la sienne d�un pied plus courte, et croise le fer.</p><p>Pendant ce temps, une femme s�approche du Suisse, et, d�un coup de manche � balai sur la t�te, l��tend aux pieds de Maillard. En m�me temps une autre femme s�appr�te � crever l�estomac du Suisse d�un coup de ba�onnette. Maillard l�arr�te.</p><empty-line/><p>Maillard rengaine son �p�e, prend celle du Suisse sous un bras, prend le fusil de la femme sous l�autre, ramasse son tricorne tomb� pendant la lutte, le replace sur sa t�te, et continue son chemin � travers les Tuileries, o�, selon la promesse par lui faite, aucun d�g�t n�est commis.</p><empty-line/><p>Laissons-leur continuer leur chemin � travers le Cours-la-Reine, et s�acheminer vers S�vres, o� elles se s�pareront en deux bandes, et voyons un peu ce qui se passait � Paris.</p><empty-line/><p>Ces sept mille femmes n�avaient pas failli noyer les �lecteurs, pendre l�abb� Lef�vre et Maillard, et br�ler l�H�tel de Ville, sans faire un certain bruit.</p><empty-line/><p>� ce bruit, qui avait eu son retentissement jusque dans les quartiers les plus �loign�s de la capitale, La Fayette �tait accouru.</p><p>� 183 �</p><empty-line/><p>Il passait une esp�ce de revue au Champ-de-Mars. Depuis huit heures du matin il �tait � cheval ; il arriva sur la place de l�H�tel-de-Ville comme sonnait midi.</p><p>Les caricatures du temps repr�sentaient La Fayette en cen-taure. Le corps �tait celui du fameux cheval blanc devenu proverbial.</p><p>La t�te �tait celle du commandant de la garde nationale.</p><p>Depuis le commencement de la R�volution, La Fayette parlait � cheval, La Fayette mangeait � cheval, La Fayette commandait � cheval.</p><empty-line/><p>Il lui arrivait souvent m�me de dormir � cheval.</p><empty-line/><p>Aussi, quand il lui arrivait par chance de dormir dans son lit, La Fayette dormait bien.</p><empty-line/><p>Quand La Fayette arriva sur le quai Pelletier, il fut arr�t� par un homme qui partait au grand galop d�un excellent cheval de course.</p><empty-line/><p>Cet homme �tait Gilbert. Il partait pour Versailles. Il allait pr�venir le roi de ce dont il �tait menac�, et se mettre � sa disposition.</p><empty-line/><p>En deux mots, il raconta tout � La Fayette.</p><empty-line/><p>Puis chacun continua son chemin.</p><empty-line/><p>La Fayette vers l�H�tel de Ville.</p><empty-line/><p>Gilbert vers Versailles. Seulement, comme les femmes suivaient la rive droite de la Seine, lui prit la rive gauche.</p><p>� 184 �</p><empty-line/><p>La place de l�H�tel-de-Ville, vide de femmes, s��tait remplie d�hommes.</p><empty-line/><p>Ces hommes, c��taient des gardes nationaux sold�s ou non sold�s, d�anciens gardes-fran�aises surtout, qui, pass�s dans les rangs du peuple, avaient perdu leurs privil�ges de gardes du roi, privil�ge dont avaient h�rit� les gardes du corps et les Suisses.</p><p>Au bruit que faisaient les femmes avaient succ�d� le bruit du tocsin et la g�n�rale.</p><p>La Fayette traversa toute cette foule, mit pied � terre au bas des degr�s, et sans s�inqui�ter des applaudissements m�l�s de menaces qu�excitait sa pr�sence, il se mit � dicter une lettre au roi sur l�insurrection qui avait eu lieu le matin.</p><empty-line/><p>Il en �tait � la sixi�me ligne de sa lettre, lorsque la porte du secr�tariat s�ouvrit violemment.</p><empty-line/><p>La Fayette leva les yeux. Une d�putation de grenadiers demandait � �tre re�ue par le g�n�ral.</p><empty-line/><p>La Fayette fit signe � la d�putation qu�elle pouvait entrer.</p><empty-line/><p>Elle entra.</p><empty-line/><p>Le grenadier charg� de porter la parole s�avan�a jusqu�� la table.</p><empty-line/><p>� Mon g�n�ral, dit-il d�une voix ferme, nous sommes d�pu-t�s par dix compagnies de grenadiers ; nous ne vous croyons pas un tra�tre, mais nous croyons que le gouvernement nous trahit.</p><p>Il est temps que tout cela finisse ; nous ne pouvons pas tourner nos ba�onnettes contre des femmes qui nous demandent du pain. Le comit� des subsistances malverse ou est incapable ;</p><p>� 185 �</p><empty-line/><p>dans l�un ou l�autre cas, il faut le changer. Le peuple est malheureux, la source du mal est � Versailles. Il faut aller chercher le roi et l�amener a Paris ; il faut exterminer le r�giment de Flandre et les gardes du corps, qui ont os� fouler aux pieds la cocarde nationale. Si le roi est trop faible pour porter la couronne, qu�il la d�pose : nous couronnerons son fils. On nommera un conseil de r�gence, et tout ira au mieux.</p><p>La Fayette, �tonn�, regarde l�orateur. Il a vu des �meutes, il a pleur� des assassinats, mais c�est la premi�re fois que le souffle r�volutionnaire lui frappe en r�alit� le visage.</p><p>Cette possibilit� que voit le peuple de se passer du roi l��tonne, fait plus que l��tonner, le confond.</p><empty-line/><p>� Eh ! quoi, s��crie-t-il, avez-vous donc le projet de faire la guerre au roi et de le forcer � nous abandonner ?</p><empty-line/><p>� Mon g�n�ral, r�pond l�orateur, nous aimons et nous res-pectons le roi ; nous serions bien f�ch�s qu�il nous quitt�t, car nous l�aimons beaucoup. Mais enfin, s�il nous quittait, nous avons le dauphin.</p><empty-line/><p>� Messieurs, messieurs, dit La Fayette, prenez garde � ce que vous faites ; vous touchez � la couronne, et il est de mon devoir de ne pas le souffrir.</p><empty-line/><p>� Mon g�n�ral, r�pliqua le garde national en s�inclinant, nous donnerions pour vous jusqu�� la derni�re goutte de notre sang. Mais le peuple est malheureux, la source du mal est � Versailles, il faut aller chercher le roi et l�amener � Paris, le peuple le veut.</p><empty-line/><p>La Fayette voit qu�il lui faut payer de sa personne. C�est une n�cessit� devant laquelle il n�a jamais recul�.</p><empty-line/><p>� 186 �</p><empty-line/><p>Il descend au milieu de la place de l�H�tel-de-Ville, et veut haranguer le peuple, mais les cris : � � Versailles ! � Versailles ! � couvrent sa voix.</p><empty-line/><p>Tout � coup une grande rumeur se fait entendre du c�t� de la rue de la Vannerie. C�est Bailly qui se rend � l�H�tel de Ville � son tour.</p><p>� la vue de Bailly, les cris : � Du pain ! du pain ! � Versailles ! � Versailles ! � �clatent de tous c�t�s.</p><p>La Fayette, � pied, perdu dans la foule, sent que le flot monte de plus en plus et va l�engloutir.</p><p>Il fend la foule pour arriver � son cheval, avec une ardeur pareille � celle du naufrag� qui fend la vague pour arriver � un rocher.</p><empty-line/><p>Il l�atteint, s��lance en selle, et le pousse du c�t� du perron ; mais le chemin est compl�tement ferm� : entre lui et l�H�tel de Ville des murailles d�hommes ont pouss�.</p><empty-line/><p>� Morbleu ! mon g�n�ral, crient ces hommes, vous resterez avec nous.</p><empty-line/><p>En m�me temps, toutes les voix crient : � � Versailles ! � Versailles ! �</p><empty-line/><p>La Fayette flotte, h�sitant. Oui, sans doute, en se rendant � Versailles, il peut �tre tr�s utile au roi ; mais sera-t-il le ma�tre de toute cette foule qui le pousse � Versailles ? Ma�trisera-t-il ces vagues qui lui ont fait perdre la terre du pied, et contre lesquelles il sent qu�il lutte lui-m�me pour son propre salut ?</p><empty-line/><p>� 187 �</p><empty-line/><p>Tout � coup un homme descend les degr�s du perron, fend la foule, une lettre � la main, fait si bien des pieds et des mains, et surtout des coudes, qu�il arrive jusqu�� La Fayette.</p><empty-line/><p>Cet homme, c�est l�infatigable Billot.</p><p>� Tenez, g�n�ral, dit-il, voil� de la part des Trois-Cents.</p><p>C�est ainsi qu�on appelait les �lecteurs.</p><empty-line/><p>La  Fayette  rompt  le  cachet  et  essaie  de  lire  la  lettre  tout bas ; mais vingt mille voix crient ensemble :</p><empty-line/><p>� La lettre ! la lettre ! la lettre !</p><empty-line/><p>Force est donc � La Fayette de lire la lettre tout haut. Il fait un signe pour demander qu�on se taise. Au m�me instant, comme par miracle, le silence succ�de � cet immense tumulte, et sans qu�on en perde un seul mot, La Fayette lit la lettre suivante :</p><empty-line/><p>� Vu les circonstances et le d�sir du peuple, et sur la  <emphasis>repr�-</emphasis></p><p><emphasis>sentation</emphasis> de M. le commandant g�n�ral qu�il �tait impossible de s�y refuser, elle autorise M. le commandant g�n�ral, et m�me lui ordonne de se transporter � Versailles.</p><empty-line/><p>� Quatre commissaires de la Commune l�accompagneront. �</p><empty-line/><p>Le pauvre La Fayette n�avait absolument rien  <emphasis>repr�sent�</emphasis> � MM. les �lecteurs, qui n��taient point f�ch�s de lui laisser une portion de la responsabilit� des �v�nements qui allaient se passer. Mais le peuple, lui, crut qu�il avait  <emphasis>repr�sent�</emphasis> r�ellement, et le peuple, avec le v�u duquel cette repr�sentation de son commandant g�n�ral �tait en harmonie, le peuple cria : � Vive La Fayette ! �</p><p>� 188 �</p><empty-line/><p>Alors La Fayette, p�lissant, r�p�ta � son tour : � � Versailles ! �</p><empty-line/><p>Quinze mille hommes le suivirent avec un enthousiasme plus silencieux, mais plus terrible en m�me temps que celui des femmes parties en avant-garde.</p><p>Tout ce monde devait se rejoindre � Versailles, pour demander au roi les miettes de pain tomb�es de la table des gardes du corps pendant l�orgie du 1er au 2 octobre.</p><empty-line/><p>� 189 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre LI </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Versailles </strong></p><p><strong/></p><p>Comme toujours, on ignorait compl�tement � Versailles ce qui se passait � Paris.</p><p>Apr�s les sc�nes que nous avons d�crites, et dont la reine, le lendemain, s��tait f�licit�e tout haut, la reine se reposait.</p><empty-line/><p>Elle avait une arm�e, elle avait des s�ides, elle avait compt� ses ennemis, elle d�sirait engager la lutte.</p><empty-line/><p>N�avait-elle pas la d�faite du 14 juillet � venger ? N�avait-elle pas ce voyage du roi � Paris, voyage dont il �tait revenu avec la cocarde tricolore au chapeau, � faire oublier � sa cour et � oublier elle-m�me ?</p><p>Pauvre femme ! elle ne s�attendait gu�re au voyage qu�elle allait �tre forc�e de faire elle-m�me.</p><empty-line/><p>Depuis son altercation avec Charny, elle ne lui avait plus parl�. Elle affectait de traiter Andr�e avec cette ancienne amiti� un instant assombrie dans son c�ur � elle, � jamais �teinte dans celui de sa rivale.</p><empty-line/><p>Quant � Charny, elle ne se tournait et ne regardait de son c�t� que lorsqu�elle �tait forc�e de lui adresser la parole pour son service ou de lui donner un ordre.</p><empty-line/><p>� 190 �</p><empty-line/><p>Ce n��tait pas une disgr�ce de famille, car le matin m�me du jour o� les Parisiens devaient quitter Paris pour venir � Versailles, on vit la reine causer affectueusement avec le jeune Georges de Charny, le second des trois fr�res, celui-l� m�me qui, contrairement � Olivier, avait donn� de si belliqueux conseils � la reine � la nouvelle de la prise de la Bastille.</p><empty-line/><p>En effet, vers neuf heures du matin, ce jeune officier traversait la galerie, pour annoncer au veneur que le roi allait chasser, quand Marie-Antoinette, qui venait d�entendre la messe � la chapelle, l�aper�ut et l�appela.</p><p>� O� courez-vous ainsi, monsieur ? dit-elle.</p><p>� Je ne courais plus, d�s que j�avais aper�u Votre Majest�, r�pondit Georges ; je m��tais arr�t�, au contraire, et j�attendais humblement l�honneur qu�elle me fait en m�adressant la parole.</p><empty-line/><p>� Cela ne vous emp�che pas, monsieur, de me r�pondre et de me dire o� vous alliez ?</p><empty-line/><p>� Madame, r�pondit Georges, je suis d�escorte ; Sa Majest� chasse, et je vais prendre les ordres du veneur pour les rendez-vous.</p><empty-line/><p>� Ah ! le roi chasse encore aujourd�hui, dit la reine en regardant les nuages qui roulaient gros et noirs venant de Paris ; il a tort. On dirait que le temps menace, n�est-ce pas, Andr�e ?</p><empty-line/><p>� Oui, madame, r�pondit distraitement la jeune femme.</p><empty-line/><p>� N��tes-vous pas de cet avis, monsieur ?</p><empty-line/><p>� Si fait, madame ; mais le roi le veut.</p><empty-line/><p>� 191 �</p><empty-line/><p>� Que la volont� du roi soit faite, dans les bois et sur les routes ! r�pondit la reine avec cette gaiet� qui lui �tait naturelle, et que ni les chagrins du c�ur, ni les �v�nements politiques combin�s ensemble ne parvenaient � lui faire perdre.</p><p>Puis, se retournant vers Andr�e :</p><empty-line/><p>� C�est bien le moins qu�il ait cela, dit-elle en baissant la voix.</p><p>Et tout haut � Georges :</p><p>� Pouvez-vous, monsieur, me dire o� chasse le roi ? ajouta-t-elle.</p><empty-line/><p>� Dans les bois de Meudon, madame.</p><empty-line/><p>� Allons, accompagnez-le donc, et veillez sur lui.</p><empty-line/><p>En  ce  moment  le  comte  de  Charny  �tait  entr�.  Il  sourit doucement � Andr�e, et, secouant la t�te, il se hasarda � dire � la reine :</p><empty-line/><p>� C�est une recommandation dont mon fr�re se souviendra, madame, non pas au milieu des plaisirs du roi, mais au milieu de ses dangers.</p><empty-line/><p>Au son de cette voix qui venait de frapper son oreille, sans que sa vue l�e�t avertie de la pr�sence de Charny, Marie-Antoinette tressaillit, et, se retournant :</p><empty-line/><p>� J�eusse �t� bien �tonn�e, dit-elle avec une rudesse d�daigneuse, si le propos ne f�t pas venu de monsieur le comte Olivier de Charny.</p><empty-line/><p>� 192 �</p><empty-line/><p>� Pourquoi cela, madame ? demanda respectueusement le comte.</p><p>� Parce que c�est une proph�tie de malheur, monsieur.</p><p>Andr�e p�lit en voyant p�lir le comte.</p><empty-line/><p>Il s�inclina sans r�pondre.</p><p>Puis, sur un regard de sa femme, qui semblait s��tonner de le trouver si patient :</p><p>� Je suis vraiment bien malheureux, dit-il, de ne savoir <emphasis>plus</emphasis> comment on parle � la reine sans l�offenser.</p><empty-line/><p>Ce   <emphasis>plus</emphasis> �tait accentu� comme au th��tre un habile acteur accentue les syllabes importantes.</p><empty-line/><p>La reine avait l�oreille trop exerc�e pour ne pas saisir au passage l�intention que Charny avait donn�e � ce mot.</p><empty-line/><p>�  <emphasis>Plus</emphasis>, dit-elle vivement,  <emphasis>plus</emphasis>, que signifie  <emphasis>plus</emphasis> ?</p><empty-line/><p>� J�ai encore mal dit, � ce qu�il para�t, fit simplement M. de Charny.</p><empty-line/><p>Et il �changea avec Andr�e un regard que cette fois la reine intercepta.</p><empty-line/><p>Elle p�lit � son tour ; puis, les dents serr�es par la col�re :</p><empty-line/><p>� La parole est mauvaise, s��cria-t-elle, quand mauvaise est l�intention.</p><empty-line/><p>� L�oreille est hostile, dit Charny, quand hostile est la pens�e.</p><p>� 193 �</p><empty-line/><p>Et, sur cette riposte plus juste que respectueuse, il se tut.</p><p>� J�attendrai pour r�pondre, dit la reine, que M. de Charny ait plus de bonheur dans ses attaques.</p><p>� Et moi, r�pondit de Charny, j�attendrai pour attaquer que la reine soit plus heureuse qu�elle ne l�est depuis quelque temps en serviteurs.</p><empty-line/><p>Andr�e saisit vivement la main de son mari et s�appr�ta � sortir avec lui.</p><empty-line/><p>Un coup d��il de la reine la retint. Elle avait vu le mouvement.</p><empty-line/><p>� Mais enfin, qu�avait-il � me dire, votre mari ? fit la reine.</p><empty-line/><p>� Il voulait dire � Votre Majest� qu�envoy� hier � Paris par le roi, il avait trouv� Paris dans une fermentation �trange.</p><empty-line/><p>� Encore ! dit la reine, et � quel propos ? Les Parisiens ont pris la Bastille et sont en train de la d�molir. Que veulent-ils de plus ? R�pondez, monsieur de Charny.</p><empty-line/><p>� C�est vrai, madame, r�pondit le comte ; mais, comme ils ne peuvent pas manger des pierres, ils disent qu�ils ont faim.</p><empty-line/><p>� Qu�ils ont faim ! qu�ils ont faim ! s��cria la reine. Que veulent-ils que nous fassions � cela ?</p><empty-line/><p>� Il y a eu un temps, madame, dit Charny, o� la reine �tait la premi�re � compatir aux douleurs publiques et � les soulager.</p><p>Il fut un temps o� elle montait jusqu�aux mansardes des pauvres, et o� les pri�res des pauvres montaient des mansardes � Dieu.</p><p>� 194 �</p><empty-line/><p>� Oui, r�pondit am�rement la reine, et j�ai �t� bien r�compens�e, n�est-ce pas, de cette piti� pour les mis�res d�autrui. Un de mes plus grands malheurs m�est venu d��tre mont�e dans une de ces mansardes.</p><p>� Parce que Votre Majest� s�est tromp�e une fois, dit Charny ; parce qu�elle a r�pandu ses gr�ces et ses faveurs sur une cr�ature mis�rable, doit-elle mesurer l�humanit� tout enti�re au niveau d�une inf�me ? Ah ! madame, madame, comme vous �tiez aim�e � cette �poque !</p><p>La reine lan�a un regard de flamme � Charny.</p><p>� Enfin, dit-elle, que se passait-il hier � Paris ? Ne me dites que des choses que vous avez vues, monsieur ; je veux �tre s�re de la v�rit� de vos paroles.</p><empty-line/><p>� Ce que j�ai vu, madame ! j�ai vu une partie de la population entass�e sur les quais, attendant inutilement l�arrivage des farines. J�ai vu l�autre, faisant queue � la porte des boulangers et attendant inutilement du pain. Ce que j�ai vu ! c�est un peuple affam� ; des maris regardant tristement leurs femmes, des m�-</p><p>res regardant tristement leurs enfants. Ce que j�ai vu ! ce sont des poings crisp�s et mena�ants tourn�s du c�t� de Versailles.</p><p>Ah ! madame, madame, ces p�rils dont je vous parlais, cette occasion de mourir pour Votre Majest�, bonheur que mon fr�re et moi r�clamons des premiers, j�ai bien peur qu�elle ne tarde pas longtemps � nous �tre offerte.</p><empty-line/><p>La reine tourna le dos � Charny avec un mouvement d�impatience, et alla appuyer son front br�lant, quoique p�le, � la vitre d�une fen�tre donnant sur la cour de marbre.</p><empty-line/><p>� peine avait-elle fait ce mouvement, qu�on la vit tressaillir.</p><empty-line/><p>� 195 �</p><empty-line/><p>� Andr�e, dit-elle, venez donc voir quel est ce cavalier qui nous arrive, il semble porteur de nouvelles bien press�es.</p><p>Andr�e s�approcha de la fen�tre ; mais presque aussit�t elle fit en p�lissant un pas en arri�re.</p><p>� Ah ! madame ! dit-elle d�un ton de reproche.</p><p>Charny s�approcha vivement de la fen�tre, il n�avait rien perdu de ce qui venait de se passer.</p><p>� Ce cavalier, dit-il, en regardant successivement la reine et Andr�e, c�est le docteur Gilbert.</p><p>� Ah ! c�est vrai, dit la reine, de mani�re qu�il fut impossible m�me � Andr�e de juger si la reine l�avait attir�e � la fen�tre dans un de ces acc�s de vengeance f�minine auxquels la pauvre Marie-Antoinette se livrait parfois, ou parce que ses yeux affai-blis par les veilles et par les larmes ne reconnaissaient plus � une certaine distance ceux-l� m�me qu�elle avait int�r�t � reconna�tre.</p><empty-line/><p>Un silence glac� s��tendit � l�instant m�me sur les trois acteurs principaux de cette sc�ne, dont les regards seuls continu�-</p><p>rent d�interroger ou de r�pondre.</p><empty-line/><p>C��tait en effet Gilbert qui arrivait, apportant ces sinistres nouvelles qu�avait pr�vues Charny.</p><empty-line/><p>Cependant, quoiqu�il eut descendu pr�cipitamment de cheval, quoiqu�il e�t mont� rapidement l�escalier, quoique les trois t�tes inqui�tes de la reine, d�Andr�e et de Charny se fussent tourn�es vers la porte correspondant � cet escalier, et par laquelle le docteur e�t d� entrer, cette porte ne s�ouvrit point.</p><empty-line/><p>� 196 �</p><empty-line/><p>Il y eut alors, de la part des trois personnages, une attente anxieuse de quelques minutes.</p><p>Tout � coup, du c�t� oppos� la porte s�ouvrit, et un officier s�avan�ant :</p><p>� Madame, dit-il, le docteur Gilbert, qui venait pour entre-tenir le roi d�affaires importantes et press�es, demande l�honneur d��tre re�u par Votre Majest�, le roi �tant parti depuis une heure pour Meudon.</p><p>� Qu�il entre ! dit la reine, fixant sur la porte un regard ferme jusqu�� la duret�, tandis qu�Andr�e, comme si elle e�t naturellement d� trouver un soutien dans son mari, allait, en reculant, s�appuyer au bras du comte.</p><empty-line/><p>Gilbert parut sur le seuil de la porte.</p><empty-line/><p>� 197 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre LII </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Journ�e du 5 octobre </strong></p><p><strong/></p><p>Gilbert jeta un coup d��il sur les diff�rents personnages que nous venons de mettre en sc�ne, et s�avan�ant respectueusement vers Marie-Antoinette :</p><empty-line/><p>� La reine, dit-il, me permettra-t-elle, en l�absence de son auguste �poux, de lui faire part des nouvelles que j�apporte ?</p><empty-line/><p>� Parlez, monsieur, dit Marie-Antoinette. En vous voyant venir si rapidement, j�ai appel� toute ma force � mon secours, car je me suis bien dout�e que vous m�apportiez quelque rude nouvelle.</p><empty-line/><p>� La reine e�t-elle pr�f�r� que je l�eusse laiss�e surprendre ? Avertie, la reine, avec cet esprit sain, ce jugement s�r qui la caract�risent, la reine ira au-devant du danger, et peut-�tre alors le danger reculera-t-il devant elle.</p><empty-line/><p>� Voyons, monsieur, ce danger, quel est-il ?</p><empty-line/><p>� Madame, sept ou huit mille femmes sont parties de Paris, et viennent, arm�es, � Versailles.</p><empty-line/><p>� Sept ou huit mille femmes ! dit la reine d�un air de m�-</p><p>pris.</p><empty-line/><p>� Oui, mais elles se seront arr�t�es en route, et peut-�tre seront-elles quinze ou vingt mille en arrivant ici.</p><p>� 198 �</p><empty-line/><p>� Et que viennent-elles faire ?</p><p>� Elles ont faim, madame, et elles viennent demander du pain au roi.</p><p>La reine se retourna vers Charny.</p><p>� H�las ! madame, dit le comte, ce que j�avais pr�vu est arriv�.</p><p>� Que faire ? demanda Marie-Antoinette.</p><empty-line/><p>� Pr�venir le roi d�abord, dit Gilbert.</p><empty-line/><p>La reine se retourna vivement.</p><empty-line/><p>� Le roi ! Oh ! non, s��cria-t-elle. L�exposer, � quoi bon ?</p><empty-line/><p>Ce cri jaillit du c�ur de Marie-Antoinette plut�t qu�il n�en sortit. Il �tait tout le manifeste de cette bravoure de la reine, de sa conscience d�une force toute personnelle, et de la conscience en m�me temps d�une faiblesse qu�elle n�e�t d� ni trouver chez son mari, ni r�v�ler � des �trangers.</p><empty-line/><p>Mais Charny, �tait-ce un �tranger ? Mais Gilbert, �tait-ce un �tranger ?</p><empty-line/><p>Non, ces deux hommes, au contraire, ne semblaient-ils pas �lus par la Providence, l�un pour sauvegarder la reine, l�autre pour sauvegarder le roi ?</p><empty-line/><p>Charny r�pondit � la fois � la reine et � Gilbert ; il reprenait tout son empire, car il avait fait le sacrifice de son orgueil.</p><empty-line/><p>� 199 �</p><empty-line/><p>� Madame, dit-il, M. Gilbert a raison : il faut pr�venir le roi. Le roi est aim� encore, le roi se pr�sentera aux femmes, il les haranguera, il les d�sarmera.</p><empty-line/><p>� Mais, demanda la reine, qui se chargera d�aller pr�venir le roi ? La route est d�j� coup�e, bien certainement, et c�est une entreprise dangereuse.</p><p>� Le roi est au bois de Meudon ?</p><empty-line/><p>� Oui, et si, comme c�est probable, les routes�</p><p>� Que Votre Majest� daigne ne voir en moi qu�un homme de guerre, interrompit simplement Charny. Un soldat est fait pour �tre tu�.</p><empty-line/><p>Et ces paroles prononc�es, il n�attendit pas la r�ponse, il n��couta pas le soupir ; il descendit rapidement, sauta sur un cheval des gardes, et courut vers Meudon, avec deux cavaliers.</p><empty-line/><p>� peine avait-il disparu, r�pondant par un dernier signe � l�adieu qu�Andr�e lui envoyait par la fen�tre, qu�un bruit lointain, qui ressemblait au mugissement des flots dans un jour d�orage, fit dresser l�oreille � la reine. Ce bruit semblait monter des arbres les plus �loign�s de la route de Paris, que, de l�appartement  o�  l�on  �tait,  on  voyait  se  d�rouler  dans  le  brouillard jusqu�aux derni�res maisons de Versailles.</p><empty-line/><p>Bient�t l�horizon devint mena�ant � la vue comme il l��tait � l�oreille ; une pluie blanche et piquante commen�a de rayer la brume grise.</p><empty-line/><p>Et cependant, malgr� ces menaces du ciel, Versailles s�em-plissait de monde.</p><empty-line/><p>� 200 �</p><empty-line/><p>Les �missaires se succ�daient au ch�teau. Chaque �missaire signalait une nombreuse colonne venant de Paris, et chacun, songeant aux joies et aux triomphes faciles des jours pr�-</p><p>c�dents, se sentait au c�ur, les uns comme un remords, les autres comme une terreur.</p><p>Les soldats, inquiets et se regardant les uns les autres, prenaient lentement leurs armes. Pareils � des gens ivres qui essaient de secouer le vin, les officiers, d�moralis�s par le trouble visible des soldats et les murmures de la foule, respiraient p�niblement cette atmosph�re toute charg�e de malheurs qu�on allait leur attribuer.</p><empty-line/><p>De leur c�t�, les gardes du corps, trois cents hommes � peu pr�s, montaient � cheval froidement, et avec cette h�sitation qui prend l�homme d��p�e lorsqu�il comprend qu�il aura affaire � des ennemis dont l�attaque est inconnue.</p><empty-line/><p>Que faire contre des femmes qui sont parties mena�antes et avec des armes, mais qui arrivent d�sarm�es et ne pouvant m�me plus lever les bras, tant elles sont lasses, tant elles ont faim !</p><empty-line/><p>Cependant, � tout hasard, ils prennent leurs rangs, tirent leurs sabres et attendent.</p><empty-line/><p>Enfin, les femmes paraissaient ; elles arrivaient par deux routes. � moiti� chemin, elles s��taient s�par�es ; les unes avaient pris par Saint-Cloud, les autres par S�vres.</p><empty-line/><p>Avant de se s�parer, on avait partag� huit pains : c��tait tout ce qu�on avait trouv� � S�vres.</p><empty-line/><p>Trente-deux livres de pain pour sept mille personnes !</p><empty-line/><p>� 201 �</p><empty-line/><p>En arrivant � Versailles, � peine pouvaient-elles se tra�ner ; plus des trois quarts avaient sem� leurs armes sur la route.</p><p>Comme nous l�avons dit, Maillard avait obtenu du dernier quart qu�il laiss�t les siennes aux premi�res maisons de la ville.</p><p>Puis, en entrant dans la ville :</p><empty-line/><p>� Allons, dit-il, pour qu�on ne doute pas que nous soyons des amis de la royaut�, chantons :  <emphasis>Vive Henri IV ! </emphasis></p><p><emphasis/></p><p>Et, d�une voix mourante et qui avait � peine la force de demander du pain, elles entonn�rent le chant royal.</p><empty-line/><p>Aussi l��tonnement fut grand au palais, lorsque au lieu de cris et de menaces on entendit des chants, lorsqu�on vit surtout les chanteuses chancelantes � la faim ressemble � l�ivresse �, venir coller leurs visages h�ves, p�les, livides, souill�s, d�gout-tant d�eau et de sueur, des milliers de figures effrayantes, super-pos�es, doublant � l��il �tonn� le nombre des visages par le nombre des mains qui se crispent et s�agitent le long des bar-reaux dor�s.</p><empty-line/><p>Puis, de temps en temps, du sein de ces groupes fantasti-ques s��chappaient de lugubres hurlements ; du milieu de ces figures agonisantes jaillissaient des �clairs.</p><empty-line/><p>De temps en temps encore, toutes ces mains abandonnent le barreau qui les soutenait, et, � travers les intervalles, s�allongent du c�t� du ch�teau.</p><empty-line/><p>Les unes, ouvertes et tremblantes, celles-l� demandent.</p><empty-line/><p>Les autres, crisp�es et tendues, celles-l� menacent.</p><empty-line/><p>Oh ! le tableau �tait sombre.</p><empty-line/><p>� 202 �</p><empty-line/><p>La pluie et la boue, voil� pour le ciel et la terre.</p><empty-line/><p>La faim et la menace, voil� pour les assi�geants.</p><empty-line/><p>La piti� et le doute, voil� pour les d�fenseurs.</p><p>En attendant Louis XVI, la reine, pleine de fi�vre et de r�-</p><p>solution, fait ordonner la d�fense ; peu � peu les courtisans, les officiers, les hauts fonctionnaires, se sont group�s autour d�elle.</p><empty-line/><p>Au  milieu  d�eux,  elle  aper�ut  M.  de  Saint-Priest,  ministre de Paris.</p><empty-line/><p>� Allez voir d�cid�ment ce que veulent ces gens, monsieur, dit-elle.</p><empty-line/><p>M. de Saint-Priest descend, traverse la cour et s�approche de la grille.</p><empty-line/><p>� Que voulez-vous ? demanda-t-il aux femmes.</p><empty-line/><p>� Du pain ! du pain ! du pain ! r�pondirent � la fois mille voix.</p><empty-line/><p>� Du pain ! r�pond M. de Saint-Priest avec impatience.</p><p>Quand vous n�aviez qu�un ma�tre, vous n�en manquiez pas, de pain. � pr�sent que vous en avez douze cents, vous voyez o� vous en �tes.</p><empty-line/><p>Et M. de Saint-Priest se retire, au milieu des cris de ces affam�es, en ordonnant de tenir la grille ferm�e.</p><empty-line/><p>Mais une d�putation s�avance, et devant laquelle il faudra bien que la grille s�ouvre.</p><empty-line/><p>� 203 �</p><empty-line/><p>Maillard s�est pr�sent� � l�Assembl�e, au nom des femmes ; il a obtenu que le pr�sident, avec une d�putation de douze femmes, viendra faire des repr�sentations au roi.</p><empty-line/><p>Au moment m�me o� la d�putation, Mounier en t�te, sort de l�Assembl�e, le roi entre au galop par les communs.</p><empty-line/><p>Charny l�a rejoint dans le bois de Meudon.</p><p>� Ah ! c�est vous, monsieur, lui demanda le roi. Est-ce � moi que vous en avez ?</p><p>� Oui, Sire.</p><p>� Que se passe-t-il donc, vous avez �t� grand train.</p><empty-line/><p>� Sire, dix mille femmes sont � Versailles � cette heure, arrivant de Paris, et demandant du pain.</p><empty-line/><p>Le roi haussa les �paules, mais bien plut�t avec un sentiment de piti� que de d�dain.</p><empty-line/><p>� H�las ! dit-il, si j�en avais, du pain, je n�attendrais pas qu�elles vinssent � Versailles pour m�en demander.</p><empty-line/><p>Et cependant, sans faire d�autres observations, en jetant un regard douloureux du c�t� par o� s��loignait la chasse qu�il �tait forc� d�interrompre :</p><empty-line/><p>� Allons donc � Versailles, monsieur, dit-il.</p><empty-line/><p>Et il �tait parti pour Versailles.</p><empty-line/><p>Il venait d�arriver comme nous avons dit, lorsque de grands cris retentirent sur la place d�Armes.</p><empty-line/><p>� 204 �</p><empty-line/><p>� Qu�est-ce que cela ? dit le roi.</p><empty-line/><p>� Sire, s��cria Gilbert en entrant, p�le comme la mort, ce sont vos gardes, qui, conduits par M. Georges de Charny, chargent le pr�sident de l�Assembl�e nationale et la d�putation qu�il conduit vers vous.</p><empty-line/><p>� Impossible ! s��cria le roi.</p><p>� �coutez les cris de ceux qu�on assassine. Voyez tout le monde qui fuit.</p><p>� Faites ouvrir les portes ! s��cria le roi. Je recevrai la d�putation.</p><empty-line/><p>� Mais, Sire ! s��cria la reine.</p><empty-line/><p>� Faites ouvrir, dit Louis XVI. Les palais des rois sont lieu d�asile.</p><empty-line/><p>� H�las ! dit la reine, except� peut-�tre pour les rois !</p><empty-line/><p>� 205 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre LIII </strong></p><p><strong/></p><p><strong>La soir�e du 5 au 6 octobre </strong></p><p><strong/></p><p>Charny et Gilbert se pr�cipitent par les degr�s.</p><empty-line/><p>� Au nom du roi ! crie l�un.</p><empty-line/><p>� Au nom de la reine ! crie l�autre.</p><empty-line/><p>Et tous deux ajoutent :</p><p>� Ouvrez les portes.</p><empty-line/><p>Mais cet ordre n�est pas si vite ex�cut� que le pr�sident de l�Assembl�e nationale n�ait �t� renvers� dans la cour et foul� aux pieds.</p><p>� c�t� de lui deux des femmes de la d�putation ont �t� bless�es.</p><empty-line/><p>Gilbert et Charny se pr�cipitent ; ces deux hommes, partis l�un du haut de la soci�t�, l�autre d�en bas, se sont rencontr�s dans le m�me milieu.</p><empty-line/><p>L�un veut sauver la reine par amour pour la reine, l�autre veut sauver le roi par amour de la royaut�.</p><empty-line/><p>Les grilles ouvertes, les femmes se sont pr�cipit�es dans la cour ; elles se sont jet�es dans les rangs des gardes, dans ceux des soldats du r�giment de Flandre ; elles menacent, elles</p><p>� 206 �</p><empty-line/><p>prient, elles caressent. Le moyen de r�sister � des femmes qui implorent des hommes au nom de leurs m�res et de leurs s�urs !</p><empty-line/><p>� Place, messieurs, place � la d�putation ! crie Gilbert.</p><p>Et tous les rangs s�ouvrent pour laisser passer Mounier et les malheureuses femmes qu�il va pr�senter au roi.</p><p>Le roi, pr�venu par Charny, qui a pris les devants, attend la d�putation dans la chambre voisine de la chapelle.</p><p>C�est Mounier qui parlera au nom de l�Assembl�e.</p><p>C�est Louison Chambry, cette bouqueti�re qui a battu le rappel, qui parlera au nom des femmes.</p><empty-line/><p>Mounier dit quelques mots au roi et lui pr�sente la jeune bouqueti�re.</p><empty-line/><p>Celle-ci fait un pas en avant, veut parler, mais ne peut prononcer que ces mots :</p><empty-line/><p>� Sire, du pain !</p><empty-line/><p>Et elle tombe �vanouie.</p><empty-line/><p>� Au secours ! crie le roi, au secours !</p><empty-line/><p>Andr�e s��lance et pr�sente son flacon au roi.</p><empty-line/><p>� Ah ! madame, dit Charny � la reine, avec le ton du reproche.</p><empty-line/><p>La reine p�lit et se retire dans son appartement.</p><empty-line/><p>� 207 �</p><empty-line/><p>� Pr�parez les �quipages, dit-elle, le roi et moi nous partons pour Rambouillet.</p><p>Pendant ce temps, la pauvre enfant revenait � elle ; en se voyant entre les bras du roi qui lui faisait respirer des sels, elle poussa un cri de honte, et voulut lui baiser la main.</p><empty-line/><p>Mais le roi l�arr�ta.</p><p>� Ma belle enfant, lui dit-il, laissez-moi vous embrasser, vous en valez bien la peine.</p><p>� Oh ! Sire, Sire, puisque vous �tes si bon, dit la jeune fille, donnez donc l�ordre !</p><empty-line/><p>� Quel ordre ? demanda le roi.</p><empty-line/><p>� L�ordre de faire venir les bl�s, afin que la famine cesse.</p><empty-line/><p>� Mon enfant, dit le roi, je veux bien signer l�ordre que vous demandez, mais, en v�rit�, j�ai bien peur qu�il ne vous serve pas � grand-chose.</p><empty-line/><p>Le roi se mit � une table, et commen�ait � �crire lorsque soudain un coup de feu isol� se fait entendre, suivi d�une fusillade assez vive.</p><empty-line/><p>� Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! s��cria le roi, qu�y a-t-il encore ? Voyez cela, monsieur Gilbert.</p><empty-line/><p>Une seconde charge a eu lieu sur un autre groupe de femmes, et c�est cette charge qui a amen� le coup de fusil isol� et la fusillade.</p><empty-line/><p>Le coup de fusil isol� a �t� tir� par un homme du peuple et a cass� le bras � M. de Savonni�res, lieutenant des gardes, au</p><p>� 208 �</p><empty-line/><p>moment o� ce bras �tait lev� pour frapper un jeune soldat r�fu-gi� contre une baraque, qui, les deux bras �tendus et d�sarm�s, prot�geait une femme � genoux derri�re lui.</p><empty-line/><p>� ce coup de fusil ont r�pondu, de la part des gardes, cinq ou six coups de carabine.</p><empty-line/><p>Deux balles ont port� : une femme est tomb�e morte.</p><p>On en emporte une autre gri�vement bless�e.</p><p>Le peuple riposte, et � leur tour deux gardes du corps tombent de leurs chevaux.</p><p>Au m�me instant, les cris de : � Place ! place ! � se font entendre. Ce sont les hommes du faubourg Saint-Antoine qui arrivent, tra�nant trois pi�ces de canon, qu�ils mettent en batterie en face de la grille.</p><empty-line/><p>Heureusement, la pluie tombe par torrent, la m�che est inutilement approch�e de la lumi�re, la poudre d�tremp�e par l�eau refuse de prendre.</p><empty-line/><p>En ce moment, une voix glisse tout bas ces paroles � l�oreille de Gilbert :</p><empty-line/><p>� M. de La Fayette arrive et n�est plus qu�� une demi-lieue d�ici.</p><empty-line/><p>Gilbert cherche en vain qui lui a donn� l�avis ; mais, de quelque part qu�il vienne, l�avis est bon.</p><empty-line/><p>Il  regarde  autour  de  lui,  voit  un  cheval  sans  ma�tre :  c�est celui de l�un des deux gardes qui vient d��tre tu�.</p><empty-line/><p>Il saute dessus, et part au galop dans la direction de Paris.</p><p>� 209 �</p><empty-line/><p>Le second cheval sans cavalier veut le suivre ; mais � peine a-t-il fait vingt pas sur la place, qu�il est arr�t� par la bride. Gilbert croit qu�on devine son intention et qu�on veut le poursuivre.</p><p>Il jette un regard derri�re lui tout en s��loignant.</p><p>On ne pense point � cela, on a faim. On pense � manger, et l�on �gorge le cheval � coups de couteau.</p><p>Le cheval tombe, et en un instant est d�pec� en vingt morceaux.</p><p>Pendant ce temps, comme � Gilbert, on est venu dire au roi :</p><p>� M. de La Fayette arrive.</p><empty-line/><p>Il venait de signer � Mounier l�acceptation des Droits de l�Homme.</p><empty-line/><p>Il venait de signer � Louison Chambry l�ordre de laisser venir les grains.</p><empty-line/><p>Munis de ce d�cret et de cet ordre, qui, pensait-on, devaient calmer tous les esprits, Maillard, Louison Chambry et un millier de femmes reprirent le chemin de Paris.</p><empty-line/><p>Aux premi�res maisons de la ville, elles rencontr�rent La Fayette, qui, press� par Gilbert, arrivait au pas de course, conduisant la garde nationale.</p><empty-line/><p>� Vive le roi ! cri�rent Maillard et les femmes levant leurs d�crets au-dessus de leurs t�tes.</p><empty-line/><p>� Que parliez-vous donc des dangers que court Sa Majest� ? dit La Fayette �tonn�.</p><p>� 210 �</p><empty-line/><p>� Venez, venez, g�n�ral, s��cria Gilbert, continuant de le presser. Vous en jugerez vous-m�me.</p><empty-line/><p>Et La Fayette se h�te.</p><p>La garde nationale entre dans Versailles tambour battant.</p><p>Aux premiers battements de tambour qui p�n�trent dans Versailles, le roi sent qu�on le touche respectueusement au bras.</p><p>Il se retourne : c�est Andr�e.</p><empty-line/><p>� Ah ! c�est vous, madame de Charny ! dit-il. Que fait la reine ?</p><empty-line/><p>� Sire ! la reine vous fait supplier de partir, de ne pas attendre les Parisiens. � la t�te de vos gardes et des soldats du r�giment de Flandre, vous passerez partout.</p><empty-line/><p>� Est-ce votre avis, monsieur de Charny ? demanda le roi.</p><empty-line/><p>� Oui, Sire, si du m�me coup vous traversez la fronti�re, sinon�</p><empty-line/><p>� Sinon ?</p><empty-line/><p>� Mieux vaut rester.</p><empty-line/><p>Le roi secoua la t�te.</p><empty-line/><p>Il reste, non point parce qu�il a le courage de rester, mais parce qu�il n�a pas la force de partir.</p><empty-line/><p>Tout bas, il murmure :</p><empty-line/><p>� 211 �</p><empty-line/><p>� Un roi fugitif ! un roi fugitif !</p><empty-line/><p>Puis se retournant vers Andr�e :</p><empty-line/><p>� Allez dire � la reine de partir seule.</p><p>Andr�e sortit pour s�acquitter de la commission.</p><p>Cinq minutes apr�s, la reine entra et vint se ranger pr�s du roi.</p><p>� Que venez-vous faire ici, madame ? demanda Louis XVI.</p><empty-line/><p>� Mourir avec vous, monsieur, r�pondit la reine.</p><empty-line/><p>� Ah ! murmura Charny, voil� o� elle est vraiment belle.</p><empty-line/><p>La reine tressaillit, elle avait entendu.</p><empty-line/><p>� Je crois, en effet, que je ferais mieux de mourir que de vivre, dit-elle en le regardant.</p><empty-line/><p>En ce moment, la marche de la garde nationale battait sous les fen�tres m�mes du palais.</p><empty-line/><p>Gilbert entra vivement.</p><empty-line/><p>� Sire, dit-il au roi, Votre Majest� n�a plus rien craindre, M.</p><p>de La Fayette est en bas.</p><empty-line/><p>Le roi n�aimait pas M. de La Fayette, mais se contentait de ne pas l�aimer.</p><empty-line/><p>Du c�t� de la reine, c��tait autre chose ; elle le ha�ssait franchement, et ne cachait pas sa haine.</p><empty-line/><p>� 212 �</p><empty-line/><p>Il en r�sulta qu�� cette nouvelle, qu�il croyait une des plus heureuses qu�il p�t annoncer en ce moment, Gilbert ne re�ut pas de r�ponse.</p><empty-line/><p>Mais Gilbert n��tait pas homme � se laisser intimider par le silence royal.</p><empty-line/><p>� Votre Majest� a entendu ? dit-il au roi d�un ton ferme. M.</p><p>de La Fayette est en bas, et se met aux ordres de Votre Majest�.</p><empty-line/><p>La reine continua de rester muette.</p><p>Le roi fit un effort sur lui-m�me :</p><p>� Qu�on aille lui dire que je le remercie, et qu�on l�invite de ma part � monter.</p><empty-line/><p>Un officier s�inclina et sortit.</p><empty-line/><p>La reine fit trois pas en arri�re.</p><empty-line/><p>Mais d�un geste presque imp�ratif le roi l�arr�ta.</p><empty-line/><p>Les courtisans se form�rent en deux groupes.</p><empty-line/><p>Charny et Gilbert demeur�rent pr�s du roi.</p><empty-line/><p>Tous les autres recul�rent comme la reine, et all�rent se ranger derri�re elle.</p><empty-line/><p>On  entendit  le  pas  d�un  seul  homme,  et  M.  de  La  Fayette parut dans l�encadrement de la porte.</p><empty-line/><p>Au milieu du silence qui se fit � sa vue, une voix appartenant au groupe de la reine pronon�a ces deux mots :</p><empty-line/><p>� 213 �</p><empty-line/><p>� Voil� Cromwell.</p><empty-line/><p>La Fayette sourit.</p><empty-line/><p>� Cromwell ne f�t pas venu seul chez Charles Ier, dit-il.</p><p>Louis XVI se retourna vers ces terribles amis qui lui faisaient un ennemi de l�homme qui accourait � son secours.</p><p>Puis, � M. de Charny :</p><p>� Comte, dit-il, je reste. Du moment o� M. de La Fayette est ici, je n�ai plus rien � craindre. Dites aux troupes de se retirer sur Rambouillet. La garde nationale prendra les postes ext�-</p><p>rieurs, les gardes du corps ceux du ch�teau.</p><empty-line/><p>Puis, se retournant vers La Fayette :</p><empty-line/><p>� Venez, g�n�ral, j�ai � causer avec vous.</p><empty-line/><p>Et comme Gilbert faisait un pas pour se retirer :</p><empty-line/><p>� Vous n��tes pas de trop, docteur, dit-il ; venez.</p><empty-line/><p>Et montrant le chemin � La Fayette et � Gilbert, il entra dans un cabinet o� tous deux le suivirent.</p><empty-line/><p>La reine les suivit, et quand la porte fut referm�e :</p><empty-line/><p>� Ah ! dit-elle, c��tait aujourd�hui qu�il fallait fuir. Aujourd�hui, il �tait encore temps. Demain, peut-�tre, sera-t-il trop tard !</p><empty-line/><p>Et elle sortit � son tour pour rentrer dans ses appartements.</p><empty-line/><p>� 214 �</p><empty-line/><p>Et cependant une grande lueur, pareille � celle d�un incendie, frappait les vitres du palais.</p><p>C��tait un immense foyer, o� l�on faisait r�tir les quartiers du cheval mort.</p><empty-line/><p>� 215 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre LIV </strong></p><p><strong/></p><p><strong>La nuit du 5 au 6 octobre </strong></p><p><strong/></p><p>La nuit fut assez tranquille ; l�Assembl�e demeura en s�ance jusqu�� trois heures du matin.</p><p>� trois heures, avant que les membres se s�parassent, elle envoya deux de ses huissiers qui parcoururent Versailles, visit�-</p><p>rent les abords du ch�teau, et firent le tour du parc.</p><empty-line/><p>Tout �tait ou tout paraissait �tre tranquille.</p><empty-line/><p>La reine avait voulu sortir vers minuit par la grille de Tria-non, mais la garde nationale avait refus� de la laisser passer.</p><empty-line/><p>Elle avait all�gu� des craintes, et on lui avait r�pondu qu�elle �tait plus en s�ret� � Versailles que partout ailleurs.</p><empty-line/><p>En cons�quence, elle s��tait retir�e dans ses petits appartements, et, en effet, elle s��tait rassur�e on les voyant prot�g�s par ses gardes les plus fid�les.</p><empty-line/><p>� sa porte, elle avait trouv� Georges de Charny. Il �tait ar-m�, appuy� sur le fusil court que les gardes portaient comme les dragons. C��tait contre les habitudes : les gardes, � l�int�rieur, ne faisaient faction qu�avec leurs sabres.</p><empty-line/><p>Alors elle s��tait approch�e de lui.</p><empty-line/><p>� Ah ! c�est vous, baron, avait-elle dit.</p><p>� 216 �</p><empty-line/><p>� Oui, madame.</p><p>� Toujours fid�le !</p><p>� Ne suis-je pas � mon poste ?</p><empty-line/><p>� Qui vous y a mis ?</p><p>� Mon fr�re, madame.</p><p>� Et o� est votre fr�re ?</p><empty-line/><p>� Pr�s du roi.</p><empty-line/><p>� Pourquoi, pr�s du roi ?</p><empty-line/><p>� Parce qu�il est le chef de la famille, a-t-il dit, et qu�en cette qualit� il a le droit de mourir pour le roi, qui est le chef de l��tat.</p><empty-line/><p>� Oui, dit Marie-Antoinette avec une certaine amertume, tandis que vous� vous n�avez le droit de mourir que pour la reine.</p><empty-line/><p>�  Ce  sera  un  grand  honneur  pour  moi,  madame,  dit  le jeune homme en s�inclinant, si Dieu permet que j�accomplisse jamais ce devoir.</p><empty-line/><p>La reine fit un pas pour se retirer, mais un soup�on la mordit au c�ur.</p><empty-line/><p>Elle s�arr�ta, et, tournant � demi la t�te :</p><empty-line/><p>� Et� la comtesse, demanda-t-elle, qu�est-elle devenue ?</p><empty-line/><p>� 217 �</p><empty-line/><p>� La comtesse, madame, vient de rentrer il y a dix minutes, et s�est fait dresser un lit dans l�antichambre de Votre Majest�.</p><p>La reine se mordit les l�vres.</p><p>Il suffisait qu�on touch�t en quelque point � cette famille de Charny pour qu�on ne f�t jamais pris hors de son devoir.</p><p>� Merci, monsieur, dit la reine avec un charmant signe de la t�te et de la main � la fois, merci de ce que vous veillez si bien sur la reine. Vous remercierez de ma part votre fr�re de ce qu�il veille si bien sur le roi.</p><empty-line/><p>Et � ces mots elle rentra. Dans l�antichambre elle trouva Andr�e, non pas couch�e, mais debout, respectueuse, et attendant.</p><empty-line/><p>Elle ne put s�emp�cher de lui tendre la main.</p><empty-line/><p>� Je viens de remercier votre beau-fr�re Georges, comtesse, dit-elle. Je l�ai charg� de remercier votre mari, et je vous remercie � votre tour.</p><empty-line/><p>Andr�e fit la r�v�rence et se rangea pour laisser passer la reine, qui regagna sa chambre � coucher.</p><empty-line/><p>La reine ne lui dit pas de la suivre ; ce d�vouement, dont on sentait que l�affection s��tait retir�e, et qui cependant, tout glac� qu�il �tait, s�offrait jusqu�� la mort, la mettait mal � son aise.</p><empty-line/><p>Donc, � trois heures du matin, comme nous avons dit, tout �tait tranquille.</p><empty-line/><p>Gilbert �tait sorti du ch�teau avec M. de La Fayette, qui �tait rest� douze heures � cheval et qui tombait de fatigue ; � la porte, il avait rencontr� Billot, venu avec la garde nationale ; il</p><p>� 218 �</p><empty-line/><p>avait vu partir Gilbert ; il pensait que Gilbert pouvait avoir besoin de lui l�-bas, et il �tait venu le rejoindre comme le chien vient rejoindre son ma�tre parti sans lui.</p><empty-line/><p>� trois heures, comme nous avons dit, tout �tait tranquille.</p><p>L�Assembl�e elle-m�me, rassur�e par le rapport de ses huissiers, s��tait retir�e.</p><p>On esp�rait bien que cette tranquillit� ne serait pas troubl�e.</p><p>On comptait mal.</p><empty-line/><p>Dans presque tous les mouvements populaires qui pr�parent les grandes r�volutions, il y a un temps d�arr�t pendant lequel on croit que tout est fini et que l�on peut dormir tranquille.</p><empty-line/><p>On se trompe.</p><empty-line/><p>Derri�re les hommes qui font les premiers mouvements, il y a ceux qui attendent que ce premier mouvement soit fait et que, fatigu�s ou satisfaits, dans l�un ou l�autre cas ne voulant pas aller plus loin, ceux qui ont accompli ce premier mouvement se reposent.</p><empty-line/><p>C�est alors qu�� leur tour, ces hommes inconnus, myst�-</p><p>rieux agents des passions fatales, se glissent dans les t�n�bres, reprennent le mouvement o� il a �t� abandonn�, et, le poussant jusqu�� ses derni�res limites, �pouvantent � leur r�veil ceux qui leur ont ouvert le chemin et qui s��taient couch�s � la moiti� de la route, croyant la route faite, croyant le but atteint.</p><empty-line/><p>Il y eut impulsion bien diff�rente pendant cette nuit terrible, donn�e par deux troupes arriv�es � Versailles, l�une le soir, l�autre pendant la nuit.</p><empty-line/><p>� 219 �</p><empty-line/><p>La premi�re venait parce qu�elle avait faim, et elle demandait du pain.</p><p>La seconde venait par haine, et elle demandait vengeance.</p><p>Nous savons qui conduisait la premi�re troupe, Maillard et La Fayette.</p><p>Maintenant, qui conduisait la seconde ? L�histoire ne nomme personne. Mais, � d�faut de l�histoire, la tradition nomme :</p><p>Marat !</p><p>Nous le connaissons, nous l�avons vu, lors des f�tes du ma-riage de Marie-Antoinette, coupant des jambes sur la place Louis XV.</p><empty-line/><p>Nous l�avons vu sur la place de l�H�tel-de-Ville, poussant les citoyens vers la place de la Bastille.</p><empty-line/><p>Enfin, nous le voyons se glissant dans la nuit, comme ces loups qui rampent autour des parcs de moutons, attendant que le berger soit endormi pour risquer leur �uvre sanglante.</p><empty-line/><p>Verri�re !</p><empty-line/><p>Celui-l�, nous le nommons pour la premi�re fois. C��tait un nain filiforme, un bossu hideux, mont� sur des jambes d�mesur�es. � chaque orage qui troublait le fond de la soci�t�, on voyait le gnome sanglant monter avec l��cume et s�agiter � sa surface ; deux ou trois fois, aux �poques terribles, on le vit passer dans Paris, accroupi sur un cheval noir, pareil � une figure de l�Apo-calypse ou � un de ces diables impossibles n�s sous le crayon de Callot pour tenter Saint Antoine.</p><empty-line/><p>� 220 �</p><empty-line/><p>Un jour, dans un club, et mont� sur une table, il attaqua, il mena�a, il accusa Danton. C��tait � l��poque o� commen�ait � chanceler la popularit� de l�homme du 2 septembre. Sous cette venimeuse attaque, Danton se sentit perdu, perdu comme le lion qui aper�oit � deux doigts de ses l�vres la t�te hideuse du serpent. Il regarda autour de lui, cherchant soit une arme, soit un soutien. Il aper�ut par bonheur un autre bossu. Il le prit aussit�t sous les �paules, et, le soulevant, il le posa sur la table en face de son confr�re.</p><empty-line/><p>� Mon ami, dit-il, r�pondez � monsieur, je vous passe la parole.</p><empty-line/><p>On �clata de rire, et Danton fut sauv�.</p><empty-line/><p>Pour cette fois-l� du moins.</p><empty-line/><p>Il y avait donc, la tradition le dit, il y avait Marat, Verri�re, et puis encore :</p><empty-line/><p>Le duc d�Aiguillon.</p><empty-line/><p>Le duc d�Aiguillon, c�est-�-dire un des ennemis mod�les de la reine.</p><empty-line/><p>Le duc d�Aiguillon d�guis� en femme.</p><empty-line/><p>Qui dit cela ? Tout le monde.</p><empty-line/><p>L�abb� Delille et l�abb� Maury, ces deux abb�s qui se ressemblent si peu.</p><empty-line/><p>On a attribu� au premier ce fameux vers : <emphasis>En homme, c�est un l�che ; en femme, un assassin. </emphasis></p><empty-line/><p>� 221 �</p><empty-line/><p>Quant � l�abb� Maury, c�est autre chose.</p><empty-line/><p>Quinze jours apr�s les �v�nements que nous racontons, le duc d�Aiguillon le rencontra sur la terrasse des Feuillants et voulut l�accoster.</p><p>� Passe ton chemin, salope, dit l�abb� Maury.</p><p>Et il s��loigna majestueusement du duc.</p><empty-line/><p>Or, on dit donc que ces trois hommes arriv�rent � Versailles vers quatre heures du matin.</p><empty-line/><p>Ils conduisaient cette seconde troupe dont nous avons parl�.</p><empty-line/><p>Elle  se  composait  de  ceux  qui viennent apr�s ceux qui combattent pour vaincre.</p><empty-line/><p>Ils viennent, eux, pour piller et pour assassiner.</p><empty-line/><p>Or, on avait bien assassin� un peu � la Bastille, mais on n�avait pas pill� du tout.</p><empty-line/><p>Versailles offrait une belle revanche � prendre.</p><empty-line/><p>Vers cinq heures et demie du matin, le ch�teau tressaillit au milieu de son sommeil.</p><empty-line/><p>Un coup de fusil venait d��tre tir� de la cour de marbre.</p><empty-line/><p>Cinq ou six cents hommes s��taient tout � coup pr�sent�s � la grille, et s�excitant, s�animant, se poussant, ils avaient d�un seul effort, les uns escalad�, les autres forc� cette grille.</p><empty-line/><p>� 222 �</p><empty-line/><p>C�est alors que le coup de fusil de la sentinelle avait donn� l�alarme.</p><p>Un des assaillants �tait tomb� mort, son cadavre s�allon-geait sur le pav�.</p><p>Ce coup de feu a fendu ce groupe de pillards, qui visent, les uns � l�argenterie du ch�teau ; les autres, qui sait ? peut-�tre � la couronne du roi.</p><empty-line/><p>S�par� comme par un immense coup de hache, le flot se divise en deux groupes.</p><empty-line/><p>L�un des groupes va battre l�appartement de la reine, l�autre monte vers la chapelle, c�est-�-dire vers l�appartement du roi.</p><empty-line/><p>Suivons d�abord celui qui monte vers l�appartement du roi.</p><empty-line/><p>Vous avez vu monter le flot dans les grandes mar�es, n�est-ce pas ? Eh bien ! le flot populaire est pareil, avec cette diff�-</p><p>rence qu�il avance toujours sans reculer.</p><empty-line/><p>Toute la garde du roi se compose en ce moment du factionnaire qui veille � la porte, et d�un officier qui sort pr�cipitamment des antichambres, arm� d�une hallebarde qu�il vient d�arracher au Suisse effray�.</p><empty-line/><p>� Qui vive ? crie le factionnaire, qui vive ?</p><empty-line/><p>Et comme il n�y a pas de r�ponse, et que le flot monte toujours :</p><empty-line/><p>� Qui vive ? crie-t-il une troisi�me fois.</p><empty-line/><p>Et il met en joue.</p><p>� 223 �</p><empty-line/><p>L�officier comprend ce qui va r�sulter d�un coup de feu tir� dans les appartements ; il rel�ve le fusil, se pr�cipite au-devant des assaillants, et barre avec sa hallebarde l�escalier dans toute sa largeur.</p><p>�  Messieurs !  messieurs !  s��crie-t-il, que voulez-vous ?</p><p>Que demandez-vous ?</p><p>� Rien, rien, disent en raillant plusieurs voix. Allons, laissez-nous passer ; nous sommes de bons amis de Sa Majest�.</p><p>� Vous �tes de bons amis de Sa Majest�, et vous lui appor-tez la guerre.</p><empty-line/><p>Cette fois, pas de r�ponse� Un rire sinistre, voil� tout.</p><empty-line/><p>Un homme saisit le manche de la hallebarde que l�officier ne veut pas l�cher. Pour le lui faire l�cher, l�homme lui mord la main.</p><empty-line/><p>L�officier arrache la hallebarde des mains de son adversaire, en saisit avec les siennes plac�es � deux pieds de distance le manche de ch�ne, abaisse de toute sa force ce manche sur la t�te de son adversaire, et lui fend le cr�ne.</p><empty-line/><p>La violence du coup a bris� en deux la hallebarde.</p><empty-line/><p>D�s lors l�officier a deux armes au lieu d�une, un b�ton et un poignard.</p><empty-line/><p>Avec le b�ton il fait le moulinet, avec le poignard il darde.</p><empty-line/><p>Pendant ce temps, le factionnaire a rouvert la porte de l�antichambre et a appel� � l�aide.</p><empty-line/><p>� 224 �</p><empty-line/><p>Cinq ou six gardes sont sortis.</p><empty-line/><p>� Messieurs, messieurs, dit la sentinelle, � l�aide de M. de Charny, � l�aide !</p><p>Les sabres sortent du fourreau, brillent un instant � la lueur de la lampe qui br�le au haut de l�escalier, et, � droite et � gauche de Charny, fouillent furieusement les assaillants.</p><p>Des cris de douleur se font entendre, le sang jaillit, le flot recule en roulant sur les marches qu�il d�couvre en se retirant, et qui apparaissent rouges et glissantes.</p><empty-line/><p>La porte de l�antichambre se rouvre une troisi�me fois, et la sentinelle crie :</p><empty-line/><p>� Rentrez, messieurs, le roi l�ordonne.</p><empty-line/><p>Les gardes profitent du moment de confusion qui s�est op�-</p><p>r� dans la foule. Ils s��lancent vers la porte. Charny rentre le dernier. La porte se referme sur lui, les deux larges verrous glissent dans leurs g�ches.</p><empty-line/><p>Mille coups frappent � la fois cette porte ; mais on entasse derri�re elle banquettes, tables, tabourets. Elle tiendra bien dix minutes.</p><empty-line/><p>Dix minutes ! Pendant ces dix minutes quelque renfort ar-rivera.</p><empty-line/><p>Voyons, que se passe-t-il chez la reine ?</p><empty-line/><p>Le second groupe s�est �lanc� vers les petits appartements ; mais l� l�escalier est �troit, et � peine deux personnes peuvent-elles passer de front dans le corridor.</p><empty-line/><p>� 225 �</p><empty-line/><p>C�est l� que veille Georges de Charny.</p><empty-line/><p>Au troisi�me : � Qui vive ? � rest� sans r�ponse, il a fait feu.</p><empty-line/><p>Au bruit du coup, la porte de la reine s�ouvre.</p><p>Andr�e passe sa t�te p�le, mais calme.</p><p>� Qu�y a-t-il ? demande-t-elle.</p><empty-line/><p>� Madame, s��crie Georges, sauvez Sa Majest�, c�est � sa vie qu�on en veut. Je suis seul ici contre mille. Mais n�importe, je tiendrai le plus longtemps possible, h�tez-vous ! h�tez-vous !</p><p>Puis, comme les assaillants se pr�cipitent sur lui, il tire la porte en criant :</p><empty-line/><p>� Fermez le verrou, fermez ! Je vivrai assez longtemps, soyez tranquille, pour donner � la reine le temps de se lever et de fuir.</p><empty-line/><p>Et, se retournant, il perce de sa ba�onnette les deux premiers qu�il rencontre dans le corridor.</p><empty-line/><p>La reine a tout entendu, et quand Andr�e entre dans sa chambre, elle la trouve debout.</p><empty-line/><p>Deux de ses femmes, madame Augi� et madame Thibault l�habillent � la h�te.</p><empty-line/><p>Puis, � moiti� v�tue, les deux femmes la poussent chez le roi par un corridor d�rob�, tandis que toujours calme, et comme indiff�rente � son propre danger, Andr�e ferme l�une apr�s l�autre au verrou chaque porte qu�elle franchit en marchant sur les pas de Marie-Antoinette �perdue.</p><empty-line/><p>� 226 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre LV </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Le matin </strong></p><p><strong/></p><p>Un homme attendait la reine sur la limite des deux appartements.</p><p>Cet homme, c��tait Charny tout sanglant.</p><empty-line/><p>� Le roi ! s��cria Marie-Antoinette, en voyant les v�tements rougis du jeune homme. Le roi ! monsieur, vous avez promis de sauver le roi !</p><empty-line/><p>� Le roi est sauv�, madame, r�pondit Charny.</p><p>Et, plongeant son regard � travers les portes que la reine avait laiss�es ouvertes pour arriver de chez elle � l��il-de-B�uf, o� se trouvaient r�unis en ce moment la reine, Madame Royale, le dauphin et quelques gardes, il s�appr�tait � demander o� �tait Andr�e, quand il rencontra le regard de la reine.</p><empty-line/><p>Ce regard arr�ta la parole sur ses l�vres.</p><empty-line/><p>Mais le regard de la reine plongeait avant dans le c�ur de Charny.</p><empty-line/><p>Il  n�eut  pas  besoin  de  parler,  Marie-Antoinette  devina  sa pens�e.</p><empty-line/><p>� Elle vient, dit-elle ; soyez tranquille.</p><empty-line/><p>� 227 �</p><empty-line/><p>Et elle courut au dauphin, qu�elle prit dans ses bras.</p><empty-line/><p>En effet, Andr�e fermait la derni�re porte, et entrait � son tour dans la salle de l��il-de-B�uf.</p><p>Andr�e et Charny n��chang�rent pas un mot.</p><empty-line/><p>Le sourire de l�un r�pondit au sourire de l�autre, voil� tout.</p><p>Chose �trange ! ces deux c�urs si longtemps s�par�s commen�aient � avoir des battements qui r�pondaient l�un � l�autre.</p><p>Pendant ce temps, la reine regardait autour d�elle ; et comme si elle e�t �t� heureuse de prendre Charny en faute :</p><empty-line/><p>� Le roi ? demanda-t-elle ; le roi ?</p><empty-line/><p>� Le roi vous cherche, madame, r�pondit tranquillement Charny ; il est all� chez vous par un corridor, tandis que vous �tes venue par un autre.</p><empty-line/><p>Au m�me moment, on entendit de grands cris dans la salle voisine.</p><empty-line/><p>C��taient les assassins qui criaient : � � bas l�Autrichienne !</p><p>� bas la Messaline ! � bas la Veto ! Il faut l��trangler, il faut la pendre ! �</p><empty-line/><p>En m�me temps deux coups de pistolets se font entendre, et deux balles trouent la porte � diff�rentes hauteurs.</p><empty-line/><p>Une de ces deux balles passa � quelques lignes de la t�te du dauphin et alla s�enfoncer dans le lambris.</p><empty-line/><p>� Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s��cria la reine, tombant � genoux, nous mourrons tous.</p><p>� 228 �</p><empty-line/><p>Les cinq ou six gardes, sur un signe de Charny firent alors un rempart de leurs corps � la reine, et aux deux enfants royaux.</p><empty-line/><p>En ce moment, le roi apparut, les yeux pleins de larmes, le visage p�le ; il appelait la reine comme la reine avait appel� le roi.</p><p>Il l�aper�ut, et se jeta dans ses bras.</p><empty-line/><p>� Sauv� ! sauv� ! s��cria la reine.</p><p>� Par lui, madame, r�pondit le roi en montrant Charny ; et vous, sauv�e aussi, n�est-ce pas ?</p><empty-line/><p>� Par son fr�re ! r�pondit la reine.</p><empty-line/><p>� Monsieur, dit Louis XVI au comte, nous devons beaucoup � votre famille, trop pour que nous puissions jamais nous acquitter.</p><empty-line/><p>La reine rencontra le regard d�Andr�e et d�tourna la t�te en rougissant.</p><empty-line/><p>Les coups des assaillants commen�aient � retentir dans la porte.</p><empty-line/><p>� Allons, messieurs, dit Charny, il faut tenir ici une heure.</p><p>Nous sommes sept, on mettra bien une heure � nous tuer, si nous nous d�fendons bien. D�ici � une heure, il est impossible qu�on ne vienne pas au secours de Leurs Majest�s.</p><empty-line/><p>Et � ces mots Charny saisit une immense armoire qui gar-nissait l�angle de la chambre royale.</p><empty-line/><p>� 229 �</p><empty-line/><p>L�exemple fut suivi, et bient�t ce fut un amas de meubles amoncel�s, � travers lesquels les gardes se m�nag�rent des meurtri�res pour tirer.</p><empty-line/><p>La reine prit ses deux enfants dans ses bras, et, �levant ses mains au-dessus de leurs t�tes, elle pria.</p><empty-line/><p>Les enfants �touff�rent leurs g�missements et leur larmes.</p><p>Le roi rentra dans le cabinet attenant � l��il-de-B�uf, afin de br�ler quelques papiers pr�cieux qu�il voulait d�rober aux assaillants.</p><empty-line/><p>Ceux-ci s�acharnaient sur la porte. � chaque instant, on en voyait sauter quelque lambeau sous le tranchant d�une hache ou sous la morsure d�une pince.</p><empty-line/><p>Par les ouvertures pratiqu�es, les piques � la langue rougie, les ba�onnettes au triangle ensanglant�, passaient, essayant de darder la mort.</p><empty-line/><p>En m�me temps, les balles trouaient le ch�ssis au-dessus de la barricade et allaient sillonner le pl�tre du plafond dor�.</p><empty-line/><p>Enfin une banquette croula du haut de l�armoire. L�armoire s�entama ; tout un panneau de la porte que recouvrait cette armoire s�ouvrit b�ant comme un gouffre, et l�on vit, par l�ouverture �largie, � la place des ba�onnettes et des piques, passer des bras sanglants qui se cramponnaient aux ouvertures qui allaient sans cesse s��largissant.</p><empty-line/><p>Les gardes avaient br�l� jusqu�� leur derni�re cartouche, et ce n��tait pas inutilement, car � travers cette ouverture grandis-sante on pouvait voir le parquet de la galerie jonch� de bless�s et de morts.</p><empty-line/><p>� 230 �</p><empty-line/><p>Aux cris des femmes qui, par cette ouverture, croyaient d�-</p><p>j� voir entrer la mort, le roi revint.</p><p>� Sire, dit Charny, enfermez-vous avec la reine dans le cabinet le plus �loign� ; fermez sur vous toutes les portes ; mettez deux de nous derri�re les portes. Je demande � �tre le dernier et � garder la derni�re. Je r�ponds de deux heures ; ils ont �t� plus de quarante minutes � enfoncer celle-ci.</p><p>Le roi h�sitait ; il lui paraissait humiliant de fuir ainsi de chambre en chambre, de se retrancher ainsi derri�re chaque porte.</p><empty-line/><p>S�il n�avait pas eu la reine, il n�e�t pas recul� d�un pas.</p><empty-line/><p>Si la reine n�avait pas eu ses enfants, elle serait rest�e aussi ferme que le roi.</p><empty-line/><p>Mais h�las ! pauvres humains ! Rois ou sujets nous avons toujours au c�ur une ouverture secr�te par laquelle fuit l�audace et entre la terreur.</p><empty-line/><p>Le roi allait donc donner l�ordre de fuir dans le cabinet le plus recul�, lorsque tout � coup les bras se retir�rent, les piques et les ba�onnettes disparurent, les cris et les menaces s��teignirent.</p><empty-line/><p>Il  y  eut  un  moment  de  silence  o�  chacun  resta  la  bouche ouverte, l�oreille tendue, l�haleine muette.</p><empty-line/><p>Puis on entendit le pas cadenc� d�une troupe r�guli�re.</p><empty-line/><p>� C�est la garde nationale ! s��cria Charny.</p><empty-line/><p>� Monsieur de Charny ! Monsieur de Charny cria une voix.</p><empty-line/><p>� 231 �</p><empty-line/><p>Et en m�me temps la figure bien connue de Billot apparut � l�ouverture.</p><p>� Billot ! s��cria Charny ; c�est vous, mon ami ?</p><p>� Oui, c�est moi. Le roi et la reine, o� sont-ils ?</p><empty-line/><p>� Ils sont l�.</p><p>� Sains et saufs ?</p><p>� Sains et saufs.</p><empty-line/><p>� Dieu soit lou� ! Monsieur Gilbert ! Monsieur Gilbert ! par ici !</p><empty-line/><p>� ce nom de Gilbert, deux c�urs de femme tressaillirent d�une fa�on bien diff�rente.</p><empty-line/><p>Le c�ur de la reine, le c�ur d�Andr�e.</p><empty-line/><p>Charny se retourna instinctivement, il vit Andr�e et la reine p�lir � ce nom.</p><empty-line/><p>Il secoua la t�te et soupira.</p><empty-line/><p>� Ouvrez les portes, messieurs, dit le roi.</p><empty-line/><p>Les gardes du corps se pr�cipit�rent, dispersant les d�bris de la barricade.</p><empty-line/><p>Pendant ce temps, on entendait  la  voix  de  La  Fayette  qui criait :</p><empty-line/><p>� Messieurs de la garde nationale parisienne, j�ai donn� hier soir ma parole au roi qu�il ne serait fait aucun tort � tout ce</p><p>� 232 �</p><empty-line/><p>qui appartient � Sa Majest�. Si vous laissez �gorger les gardes, vous me ferez manquer � ma parole d�honneur, et je ne serai plus digne d��tre votre chef.</p><empty-line/><p>Lorsque la porte s�ouvrit, les deux personnes que l�on aper-</p><p>�ut �taient le g�n�ral La Fayette et Gilbert ; un peu � gauche, se tenait Billot, tout joyeux de la part qu�il venait de prendre � la d�livrance du roi.</p><p>C��tait Billot qui avait �t� r�veiller La Fayette.</p><p>Derri�re La Fayette, Gilbert et Billot, se tenait le capitaine Gondran, commandant la compagnie du centre de Saint-Philippe-du-Roule.</p><empty-line/><p>Madame Ad�la�de fut la premi�re qui s��lan�a au-devant de La Fayette, et, lui jetant les bras au cou avec la reconnaissance de la terreur :</p><empty-line/><p>� Ah ! monsieur, s��cria-t-elle, c�est vous qui nous avez sauv�s.</p><empty-line/><p>La Fayette s�avan�a respectueusement pour franchir le seuil de l��il-de-B�uf ; mais un officier l�arr�ta.</p><empty-line/><p>� Pardon, monsieur, demanda-t-il, mais avez-vous vos grandes entr�es ?</p><empty-line/><p>� S�il ne les a pas, dit le roi en tendant la main � La Fayette, je les lui donne.</p><empty-line/><p>� Vive le roi ! vive la reine ! cria Billot.</p><empty-line/><p>Le roi se retourna.</p><empty-line/><p>� Voil� une voix que je connais, dit-il en souriant.</p><p>� 233 �</p><empty-line/><p>� Vous �tes bien bon, Sire, r�pondit le brave fermier. Oui, oui, c�est la voix du voyage � Paris. Ah ! si vous y �tiez rest�, au lieu de revenir ici, � Paris !</p><p>La reine fron�a le sourcil.</p><empty-line/><p>� Oui, dit-elle, avec cela qu�ils sont aimables, les Parisiens !</p><p>� Eh bien ! monsieur ? demanda le roi � M. de La Fayette, en homme qui veut dire : � � votre avis, que faut-il faire ? �</p><p>� Sire, r�pondit respectueusement M. de La Fayette, je crois qu�il serait bon que Votre Majest� se montr�t au balcon.</p><empty-line/><p>Le roi interrogea Gilbert, mais de l��il seulement.</p><empty-line/><p>Le roi alla droit � la fen�tre, l�ouvrit sans h�sitation et parut sur le balcon.</p><empty-line/><p>Un grand cri, un cri unanime retentit :</p><empty-line/><p>� Vive le roi !</p><empty-line/><p>Puis un second cri suivit le premier.</p><empty-line/><p>� Le roi � Paris !</p><empty-line/><p>Puis, entre ces deux cris, les couvrant parfois, des voix formidables criaient :</p><empty-line/><p>� La reine ! la reine !</p><empty-line/><p>� ce cri, tout le monde frissonna ; le roi p�lit, Charny p�lit, Gilbert lui-m�me p�lit.</p><empty-line/><p>� 234 �</p><empty-line/><p>La reine releva la t�te.</p><empty-line/><p>P�le, elle aussi, les l�vres serr�es, les sourcils fronc�s, elle se tenait pr�s de la fen�tre. Madame Royale �tait appuy�e � elle.</p><p>Devant elle �tait le dauphin, et sur la t�te blonde de l�enfant se crispait sa main blanche comme un marbre.</p><empty-line/><p>� La reine ! la reine ! continu�rent les voix devenant de plus en plus formidables.</p><empty-line/><p>� Le peuple d�sire vous voir, madame, dit La Fayette.</p><p>� Oh ! n�y allez pas, ma m�re ! dit Madame Royale tout �plor�e, jetant son bras autour du cou de la reine.</p><empty-line/><p>La reine regarda La Fayette.</p><empty-line/><p>� Ne craignez rien, madame, lui dit-il.</p><empty-line/><p>� Eh quoi ! toute seule ? fit la reine.</p><empty-line/><p>La Fayette sourit, et respectueusement, avec ces mani�res charmantes qu�il avait conserv�es jusque dans sa vieillesse, il d�tacha les deux enfants de leur m�re, et les poussa les premiers sur le balcon.</p><empty-line/><p>Puis, offrant la main � la reine :</p><empty-line/><p>� Que Votre Majest� daigne se fier � moi, dit-il, et je r�-</p><p>ponds de tout.</p><empty-line/><p>Et il conduisit � son tour la reine au balcon.</p><empty-line/><p>C��tait un terrible spectacle et propre � donner le vertige que cette cour de Marbre, transform�e en une mer humaine, pleine de vagues hurlantes.</p><p>� 235 �</p><empty-line/><p>� la vue de la reine, un cri immense s��lan�a de toute cette foule, et l�on n�e�t pu dire si c��tait un cri de menace ou un cri de joie.</p><p>La Fayette baisa la main de la reine ; alors les applaudissements �clat�rent.</p><p>C�est que dans cette noble nation fran�aise, jusque dans les veines les plus roturi�res, il y a du sang de chevalier.</p><p>La reine respira.</p><empty-line/><p>� �trange peuple ! dit-elle.</p><empty-line/><p>Puis tressaillant tout � coup :</p><empty-line/><p>� Et mes gardes, monsieur, et mes gardes qui m�ont sauv� la vie, ne pouvez-vous rien pour eux ?</p><empty-line/><p>� Donnez-m�en un, madame, dit La Fayette.</p><empty-line/><p>� Monsieur de Charny ! Monsieur de Charny ! s��cria la reine.</p><empty-line/><p>Mais Charny fit un pas en arri�re, il avait compris ce dont il s�agissait.</p><empty-line/><p>Il ne voulait pas faire amende honorable pour la soir�e du 1er octobre.</p><empty-line/><p>N��tant pas coupable, il n�avait pas besoin d�amnistie.</p><empty-line/><p>Andr�e, de son c�t�, avait senti la m�me impression ; elle avait �tendu la main vers Charny afin de l�arr�ter.</p><empty-line/><p>� 236 �</p><empty-line/><p>Sa main rencontra la main du comte, ces deux mains se serr�rent l�une dans l�autre.</p><p>La reine le vit, elle qui cependant avait tant de choses � voir dans ce moment-l�.</p><p>Son �il flamboya, et, la poitrine haletante, la voix sacca-d�e :  � Monsieur, dit-elle � un autre garde, monsieur, venez, je vous l�ordonne.</p><p>Le garde ob�it.</p><p>Il n�avait pas d�ailleurs les m�mes motifs d�h�sitation que Charny.</p><empty-line/><p>M. de La Fayette attira le garde sur le balcon, mit au chapeau du garde sa propre cocarde tricolore, et l�embrassa.</p><empty-line/><p>� Vive La Fayette ! vivent les gardes du corps ! cri�rent cinquante mille voix.</p><empty-line/><p>Quelques voix voulurent faire entendre ce grondement sourd, derni�re menace de l�orage qui s�enfuit.</p><empty-line/><p>Mais elles furent couvertes par l�acclamation universelle.</p><empty-line/><p>� Allons, dit La Fayette, tout est fini, et voil� le beau temps revenu.</p><empty-line/><p>Puis, rentrant :</p><empty-line/><p>� Mais pour qu�il ne soit pas troubl� de nouveau, Sire, il reste un dernier sacrifice � faire.</p><empty-line/><p>� 237 �</p><empty-line/><p>� Oui, dit le roi pensif, quitter Versailles, n�est-ce pas ?</p><empty-line/><p>� Venir � Paris, oui, Sire.</p><empty-line/><p>� Monsieur, dit le roi, vous pouvez annoncer au peuple qu�� une heure nous partirons pour Paris, la reine, moi et mes enfants.</p><p>Puis � la reine :</p><empty-line/><p>� Madame, dit-il, passez dans votre appartement, et pr�parez-vous.</p><empty-line/><p>Cet ordre du roi parut rappeler � Charny quelque chose comme un �v�nement d�importance qu�il aurait oubli�.</p><empty-line/><p>Il s��lan�a, pr�c�dant la reine.</p><empty-line/><p>� Qu�allez-vous faire chez moi, monsieur ? dit durement la reine ; vous n�y avez pas besoin.</p><empty-line/><p>� Je le d�sire bien vivement, madame, dit Charny, et, soyez tranquille, si je n�y ai pas r�ellement besoin, je n�y resterai pas assez longtemps pour que ma pr�sence d�plaise � Votre Majest�.</p><empty-line/><p>La reine le suivit, des traces de sang maculaient le parquet, la reine les vit. La reine ferma les yeux et, cherchant un bras pour la guider, elle prit celui de Charny, et marcha ainsi pendant quelques pas en aveugle.</p><empty-line/><p>Tout � coup elle sentit Charny frissonner de tout son corps.</p><empty-line/><p>� Qu�y a-t-il, monsieur ? demanda-t-elle en rouvrant les yeux.</p><empty-line/><p>� 238 �</p><empty-line/><p>Puis tout � coup :</p><empty-line/><p>� Un cadavre ! un cadavre ! s��cria-t-elle.</p><empty-line/><p>� Votre Majest� m�excusera de lui quitter le bras, dit-il. J�ai trouv� ce que je venais chercher chez elle : le cadavre de mon fr�re Georges.</p><p>C��tait en effet celui du malheureux jeune homme � qui son fr�re avait ordonn� de se faire tuer pour la reine.</p><p>Il avait ponctuellement ob�i.</p><empty-line/><p>� 239 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre LVI </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Georges de Charny </strong></p><p><strong/></p><p>Le r�cit que nous venons de faire a d�j� �t� fait de cent ma-ni�res diff�rentes, car c�est bien certainement un des plus int�-</p><p>ressants de cette grande p�riode �coul�e de 1789 � 1795, et qu�on appelle la R�volution fran�aise.</p><empty-line/><p>Il sera fait de cent autres mani�res encore : mais, nous l�af-firmons d�avance, personne ne l�aura fait avec plus d�impartiali-t� que nous.</p><empty-line/><p>Mais apr�s tous ces r�cits, le n�tre compris, il en restera encore autant � faire, car l�histoire n�est jamais compl�te. Cent mille t�moins ont chacun leur version, cent mille d�tails diff�-</p><p>rents ont chacun leur int�r�t et leur po�sie, par cela m�me qu�ils sont diff�rents.</p><empty-line/><p>Mais � quoi sentiront tous les r�cits, si v�ridiques qu�ils soient ? Jamais le�on politique a-t-elle instruit un homme politique ?</p><empty-line/><p>Les larmes, les r�cits, et le sang des rois ont-ils jamais eu la puissance de la simple goutte d�eau qui creuse les pierres ?</p><empty-line/><p>Non, les reines ont pleur� ; non, les rois ont �t� �gorg�s, et cela sans que leurs successeurs aient jamais profit� de la cruelle instruction donn�e par la fortune.</p><empty-line/><p>� 240 �</p><empty-line/><p>Les hommes d�vou�s ont prodigu� leur d�vouement sans que ceux-l� en aient profit� que la fatalit� avait destin�s au malheur.</p><p>H�las ! nous avons vu la reine tr�bucher presque au cadavre d�un de ces hommes que les rois qui s�en vont laissent tout sanglants sur le chemin qu�ils ont parcouru dans leur chute.</p><p>Quelques heures apr�s le cri d�effroi qu�avait pouss� la reine, et au moment o�, avec le roi et ses enfants, elle quittait Versailles, o� elle ne devait plus rentrer, voil� ce qui se passait dans une petite cour int�rieure, humide de la pluie qu�un �cre vent d�automne commen�ait � s�cher.</p><p>Un homme v�tu de noir �tait pench� sur un cadavre.</p><empty-line/><p>Un homme v�tu de l�uniforme des gardes s�agenouillait de l�autre c�t� de ce cadavre.</p><empty-line/><p>� trois pas d�eux, se tenait debout, les mains crisp�es, les yeux fixes, un troisi�me compagnon.</p><empty-line/><p>Le mort, lui, c��tait un jeune homme de vingt-deux � vingt-trois ans, dont le sang paraissait s��tre �coul� par de larges blessures re�ues � la t�te et la poitrine.</p><empty-line/><p>Sa poitrine, toute sillonn�e et devenue d�un blanc livide, semblait encore se soulever sous le souffle d�daigneux de la d�-</p><p>fense sans espoir.</p><empty-line/><p>Sa bouche entrouverte, sa t�te renvers�e en arri�re avec une expression de douleur et de col�re rappelait � l�esprit cette belle image du peupl� romain :</p><empty-line/><p>� Et la vie avec un long g�missement s�enfuit vers la demeure des ombres. �</p><p>� 241 �</p><empty-line/><p>L�homme v�tu de noir, c��tait Gilbert.</p><p>L�officier � genoux, c��tait le comte.</p><p>L�homme debout, c��tait Billot.</p><empty-line/><p>Le cadavre, c��tait celui du baron Georges de Charny. Gilbert, pench� sur le cadavre, regardait avec cette sublime fixit� qui, chez le mourant, arr�te la vie pr�te � fuir, et qui, chez le mort, rappelle presque l��me envol�e.</p><p>� Froid, raidi ; il est mort, bien mort, dit-il enfin.</p><p>Le comte de Charny poussa un rauque g�missement, et, serrant dans ses bras ce corps insensible, �clata en des sanglots si d�chirants que le m�decin tressaillit et que Billot alla se cacher la t�te dans l�angle de la petite cour.</p><empty-line/><p>Puis tout � coup le comte releva le cadavre, l�adossa au mur, et se retira lentement, regardant toujours si son fr�re mort n�allait pas se ranimer et le suivre.</p><empty-line/><p>Gilbert demeura sur un genou, la t�te appuy�e sur sa main, pensif, �pouvant�, immobile.</p><empty-line/><p>Billot alors quitta son coin sombre, et vint � Gilbert.</p><empty-line/><p>Il n�entendait plus ces sanglots du comte qui lui avaient d�-</p><p>chir� le c�ur.</p><empty-line/><p>� H�las ! h�las ! monsieur Gilbert, dit-il, voil� donc d�ci-d�ment ce que c�est que la guerre civile, et ce que vous m�aviez pr�dit arrive ; seulement la chose arrive plus vite que je ne croyais, et que vous ne croyiez vous-m�me. J�ai vu ces  <emphasis>sc�l�rats</emphasis> �gorger de malhonn�tes gens. Voil� que je vois ces  <emphasis>sc�l�rats</emphasis></p><p>� 242 �</p><empty-line/><p>�gorger d�honn�tes gens. J�ai vu massacrer Flesselles, j�ai vu massacrer M. de Launay, j�ai vu massacrer Foulon, j�ai vu massacrer Berthier. J�ai fr�mi de tous mes membres, et j�ai eu horreur des autres !</p><p>� Et pourtant les hommes qu�on tuait l� n��taient que des mis�rables.</p><p>� C�est alors, monsieur Gilbert, que vous m�avez pr�dit qu�un jour viendrait o� l�on tuerait les honn�tes gens.</p><p>� On a tu� M. le baron de Charny. Je ne fr�mis plus, je pleure ; je n�ai plus horreur des autres, j�ai peur de moi-m�me.</p><p>� Billot�, fit Gilbert.</p><empty-line/><p>Mais, sans �couter, Billot continua :</p><empty-line/><p>� Voil� un pauvre jeune homme qu�on a assassin�, monsieur Gilbert ; c��tait un soldat, il a combattu ; lui n�assassinait pas, mais il a �t� assassin�.</p><empty-line/><p>Billot poussa un soupir qui semblait sortir du plus profond de ses entrailles.</p><empty-line/><p>� Ah ! ce malheureux, dit-il, je le connaissais enfant, je le voyais passer allant de Boursonne � Villers-Cotter�ts sur son petit cheval gris, il apportait du pain aux pauvres de la part de sa m�re.</p><empty-line/><p>� C��tait un bel enfant au teint blanc et rose, avec de grands yeux bleus ; il riait toujours.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! c�est �trange ; depuis que je l�ai vu l�, �tendu, sanglant, d�figur�, ce n�est plus un cadavre que je revois, c�est</p><p>� 243 �</p><empty-line/><p>toujours l�enfant souriant, qui tient au bras gauche un panier, et sa bourse de la main droite.</p><p>� Ah ! monsieur Gilbert, en v�rit�, je crois que c�est assez comme cela, et je n�ai plus envie d�en voir davantage, car vous me l�avez pr�dit, nous en arriverons � ce que je vous voie aussi mourir, vous, et alors� �</p><p>Gilbert secoua doucement la t�te.</p><empty-line/><p>� Billot, dit-il, sois calme, mon heure n�est pas encore venue.</p><p>� Soit ; mais la mienne est arriv�e, docteur. J�ai l�-bas des moissons qui ont pourri, des terres qui restent en friche ; une famille que j�aime, que j�aime dix fois plus encore en voyant ce cadavre que pleure sa famille.</p><empty-line/><p>� Que voulez-vous dire, mon cher Billot ? Supposez-vous par hasard que je vais m�apitoyer sur vous ?</p><empty-line/><p>� Oh ! non, r�pondit na�vement Billot ; mais comme je souffre, je me plains, et comme se plaindre ne m�ne � rien, je compte m�aider et me soulager � ma fa�on.</p><empty-line/><p>� C�est-�-dire que� ?</p><empty-line/><p>� C�est-�-dire que j�ai envie de retourner � la ferme, monsieur Gilbert.</p><empty-line/><p>� Encore, Billot ?</p><empty-line/><p>� Ah ! monsieur Gilbert, voyez-vous, il y a une voix l�-bas qui m�appelle.</p><empty-line/><p>� 244 �</p><empty-line/><p>� Prenez garde, Billot, cette voix vous conseille la d�sertion.</p><p>� Je ne suis pas un soldat pour d�serter, monsieur Gilbert.</p><p>� Ce que vous ferez, Billot, sera une d�sertion bien autrement coupable que celle du soldat.</p><p>� Expliquez-moi cela, docteur.</p><empty-line/><p>� Comment ! vous serez venu d�molir � Paris, et vous vous sauverez � la chute de l��difice ?</p><empty-line/><p>� Pour ne pas �craser mes amis, oui.</p><empty-line/><p>� Oh ! plut�t pour ne pas �tre �cras� vous-m�me.</p><empty-line/><p>� Eh ! eh ! fit Billot, il n�est pas d�fendu de penser un peu � soi.</p><empty-line/><p>� Ah ! voil� un beau calcul ! Comme si les pierres ne roulaient pas ! Comme si en roulant elles n��crasaient pas, m�me � distance, les peureux qui s�enfuient !</p><empty-line/><p>� Ah ! vous savez bien que je ne suis pas un peureux, monsieur Gilbert.</p><empty-line/><p>� Alors, vous resterez, Billot, car j�ai encore besoin de vous ici.</p><empty-line/><p>� Ma famille aussi a besoin de moi l�-bas.</p><empty-line/><p>� Billot, Billot, je croyais que vous �tiez convenu avec moi qu�il n�y avait pas de famille pour un homme qui aime sa patrie.</p><empty-line/><p>� 245 �</p><empty-line/><p>� Je voudrais savoir si vous r�p�teriez ce que vous venez de dire, en supposant que votre fils S�bastien soit l� o� est ce jeune homme ?</p><empty-line/><p>Et il montrait le cadavre.</p><p>� Billot, r�pondit sto�quement Gilbert, un jour viendra o� mon fils S�bastien me verra comme je vois ce cadavre.</p><p>� Tant pis pour lui, docteur, si ce jour-l� il est aussi froid que vous l��tes.</p><p>� J�esp�re qu�il vaudra mieux que moi, Billot, et qu�il sera plus ferme encore, pr�cis�ment parce que je lui aurai donn� l�exemple de la fermet�.</p><empty-line/><p>� Alors vous voulez que l�enfant s�accoutume � voir couler le sang ; qu�il prenne, � l��ge tendre, l�habitude des incendies, des potences, des �meutes, des attaques de nuit ; qu�il voie insulter des reines, menacer des rois ; et lorsqu�il sera dur comme une �p�e, froid comme elle, vous voulez qu�il vous aime, qu�il vous respecte ?</p><empty-line/><p>� Non, je ne veux pas qu�il voie tout cela, Billot ; voil� pourquoi je l�ai renvoy� � Villers-Cotter�ts, ce que je regrette presque aujourd�hui.</p><empty-line/><p>� Comment, ce que vous regrettez aujourd�hui ?</p><empty-line/><p>� Oui.</p><empty-line/><p>� Et pourquoi aujourd�hui ?</p><empty-line/><p>� Parce qu�aujourd�hui il e�t vu mettre en pratique cet axiome du Lion et du Rat, qui, pour lui, n�est qu�une fable.</p><empty-line/><p>� 246 �</p><empty-line/><p>� Que voulez-vous dire, monsieur Gilbert ?</p><empty-line/><p>� Je dis qu�il e�t vu un pauvre fermier que le hasard a amen� � Paris, un brave et honn�te homme qui ne sait ni lire ni �crire ; qui n�e�t jamais cru que sa vie p�t avoir une influence bonne ou mauvaise sur ces hautes destin�es, qu�il osait � peine mesurer de l��il ; je dis qu�il e�t vu cet homme, qui d�j� voulait, � une �poque, quitter Paris, comme il le veut encore ; je dis qu�il e�t vu cet homme contribuer efficacement � sauver aujourd�hui un roi, une reine et deux enfants royaux.</p><p>Billot regardait Gilbert avec deux yeux �tonn�s.</p><empty-line/><p>� Comment cela, monsieur Gilbert ? dit-il.</p><empty-line/><p>� Comment cela, sublime ignorant ? je vais te le dire : en s��veillant au premier bruit, en devinant que ce bruit c��tait une temp�te pr�te � s�abattre sur Versailles, en courant r�veiller M.</p><p>La Fayette, car il dormait, M. La Fayette.</p><empty-line/><p>� Dame ! c��tait bien naturel : il y avait douze heures qu�il �tait � cheval ; il y avait vingt-quatre heures qu�il ne s��tait couch�.</p><empty-line/><p>� En le conduisant au ch�teau, continua Gilbert, et en le jetant au milieu des assassins, en criant : � Arri�re, mis�rables, voici le vengeur ! �</p><empty-line/><p>� Tiens, c�est vrai, dit Billot, j�ai fait tout cela.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! Billot, tu vois que c�est une grande compensation, mon ami ; si tu n�as pas emp�ch� ce jeune homme d��tre assassin�, peut-�tre as-tu emp�ch� qu�on assassin�t le roi, la reine, les deux enfants ! Ingrat, qui demandes � quitter le service de la patrie au moment o� la patrie te r�compense.</p><empty-line/><p>� 247 �</p><empty-line/><p>� Mais qui saura jamais ce que j�ai fait, puisque je ne m�en doutais pas moi-m�me ?</p><p>� Toi et moi, Billot ; n�est-ce point assez ?</p><p>Billot r�fl�chit un instant ; puis tendant sa rude main au docteur :</p><p>� Tenez, vous avez raison, monsieur Gilbert, dit-il ; mais, vous le savez, l�homme est une cr�ature faible, �go�ste, incons-tante ; il n�y a que vous, monsieur Gilbert, qui soyez fort, g�n�-</p><p>reux et constant. Qui vous a rendu comme cela ?</p><empty-line/><p>� Le malheur ! dit Gilbert avec un sourire dans lequel il y avait plus de tristesse que dans un sanglot.</p><empty-line/><p>� C�est singulier, dit Billot, je croyais que le malheur rendait m�chant.</p><empty-line/><p>� Les faibles, oui.</p><empty-line/><p>� Et si j�allais �tre malheureux et devenir m�chant ?</p><empty-line/><p>� Peut-�tre seras-tu malheureux, mais tu ne deviendras jamais m�chant, Billot.</p><empty-line/><p>� Vous �tes s�r ?</p><empty-line/><p>� Je r�ponds de toi.</p><empty-line/><p>� Alors�, dit Billot en soupirant.</p><empty-line/><p>� Alors ? r�p�ta Gilbert.</p><empty-line/><p>� Alors, je reste ; mais plus d�une fois encore, je le sais, je faiblirai ainsi.</p><p>� 248 �</p><empty-line/><p>� Et � chaque fois, Billot, je serai l� pour te soutenir.</p><p>� Ainsi soit-il fait, soupira le fermier.</p><p>Puis, jetant un dernier regard sur le cadavre du baron de Charny que les domestiques s�appr�taient � enlever avec une civi�re :</p><p>� C�est �gal, dit-il, c��tait un bien bel enfant que ce petit Georges de Charny, sur son petit cheval gris, avec son panier au bras gauche et sa bourse � la main droite.</p><empty-line/><p>� 249 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre LVII </strong></p><p><strong/></p><p><strong>D�part, voyage et arriv�e de Pitou et de</strong><strong>S�bastien Gilbert </strong></p><p><strong/></p><p>Nous avons vu dans quelles circonstances, bien ant�rieurement � celles o� nous nous trouvons, le d�part de Pitou et de Gilbert avait �t� r�solu.</p><empty-line/><p>Notre intention �tant d�abandonner momentan�ment les principaux personnages de notre histoire pour suivre les deux jeunes voyageurs, nous esp�rons que nos lecteurs vont nous permettre d�entrer dans quelques d�tails relatifs � leur d�part, au chemin qu�ils suivirent, et � leur arriv�e � Villers-Cotter�ts, o� Pitou ne doutait point que leur double d�part e�t laiss� un grand vide.</p><empty-line/><p>Gilbert chargea Pitou d�aller lui chercher S�bastien et de le lui amener. � cet effet on fit monter Pitou dans un fiacre, et, comme on avait confi� S�bastien � Pitou, on confia Pitou au cocher.</p><empty-line/><p>Au bout d�une heure le fiacre ramena Pitou, Pitou ramenait S�bastien.</p><empty-line/><p>Gilbert et Billot attendaient dans un appartement qu�ils avaient lou� rue Saint-Honor�, un peu au-dessus de l�Assomp-tion.</p><empty-line/><p>� 250 �</p><empty-line/><p>Gilbert expliqua alors � son fils qu�il partait le m�me soir avec Pitou, et lui demanda s�il �tait bien aise de retrouver ses grands bois qu�il aimait tant.</p><empty-line/><p>� Oui, mon p�re, r�pondit l�enfant, pourvu que vous veniez me voir � Villers-Cotter�ts, ou que je vienne vous voir � Paris.</p><empty-line/><p>� Sois tranquille, mon enfant, dit Gilbert en embrassant son fils au front. Tu sais bien que maintenant je ne pourrais plus me passer de te voir.</p><p>Quant � Pitou, il rougit de plaisir � l�id�e de partir le soir m�me.</p><p>Il p�lit de bonheur quand Gilbert lui mit dans une main les deux mains de S�bastien, et dans l�autre une dizaine de louis de quarante-huit livres chaque.</p><empty-line/><p>Une longue s�rie de recommandations, presque toutes hy-gi�niques, faites par le docteur, fut �cout�e religieusement.</p><empty-line/><p>S�bastien baissait ses grands yeux humides.</p><empty-line/><p>Pitou pesait et faisait tinter ses louis dans son immense poche.</p><empty-line/><p>Gilbert donna une lettre � Pitou rev�tu des fonctions de gouverneur.</p><empty-line/><p>Cette lettre �tait pour l�abb� Fortier.</p><empty-line/><p>La harangue du docteur termin�e, Billot parla � son tour.</p><empty-line/><p>� M. Gilbert, dit-il, t�a confi� le moral de S�bastien ; moi, je t�en confie le physique. Tu as des poings ; � l�occasion, sache t�en servir.</p><p>� 251 �</p><empty-line/><p>� Oui, dit Pitou, et j�ai aussi un sabre.</p><p>� N�en abuse pas, continua Billot.</p><p>� Je serai cl�ment, dit Pitou,  <emphasis>clemens ero</emphasis>.</p><empty-line/><p>� H�ros, si tu veux, r�p�ta Billot, qui n�y entendait pas ma-lice.</p><p>� Maintenant, dit Gilbert, il me reste � vous indiquer la fa-</p><p>�on dont vous voyagerez, S�bastien et toi.</p><empty-line/><p>� Oh ! s��cria Pitou, il n�y a que dix-huit lieues de Paris � Villers-Cotter�ts ; nous causerons tout le long de la route, S�-</p><p>bastien et moi.</p><empty-line/><p>S�bastien regarda son p�re comme pour lui demander si ce serait bien amusant de causer pendant dix-huit lieues avec Pitou.</p><empty-line/><p>Pitou intercepta ce regard.</p><empty-line/><p>� Nous parlerons latin, dit-il, et l�on nous prendra pour des savants.</p><empty-line/><p>C��tait l� son r�ve, l�innocente cr�ature !</p><empty-line/><p>Combien d�autres, avec dix doubles louis dans leur main, eussent dit :</p><empty-line/><p>� Nous ach�terons du pain d��pice.</p><empty-line/><p>Gilbert eut un moment de doute.</p><empty-line/><p>Il regarda Pitou, puis Billot.</p><p>� 252 �</p><empty-line/><p>� J�entends, dit ce dernier. Vous vous demandez si Pitou est un guide, et vous h�sitez � lui confier votre enfant.</p><empty-line/><p>� Oh ! dit Gilbert, ce n�est pas � lui que je le confie.</p><p>� � qui donc ?</p><p>Gilbert regarda en haut ; il �tait trop voltairien encore pour oser r�pondre : � � Dieu ! �</p><p>Et tout fut dit. On r�solut en cons�quence que, sans rien changer au plan de Pitou, qui promettait sans trop de fatigue un voyage plein de distractions au jeune Gilbert, on se mettrait en route le lendemain matin.</p><empty-line/><p>Gilbert aurait pu envoyer son fils � Villers-Cotter�ts dans une des voitures publiques qui faisaient d�s cette �poque le service  de  Paris  �  la  fronti�re,  ou  m�me  dans  sa  propre  voiture ; mais on sait combien il craignait pour le jeune S�bastien l�isolement de la pens�e, et rien n�isole les r�veurs comme le roulement et le bruit de la voiture.</p><empty-line/><p>Il se contenta donc de conduire les deux enfants jusqu�au Bourget, et l�, leur montrant la route ouverte sous un beau soleil, avec sa double rang�e d�arbres, il ouvrit les deux bras et leur dit :</p><empty-line/><p>� Allez !</p><empty-line/><p>Pitou partit donc, emmenant S�bastien, qui se retourna bien des fois pour envoyer des baisers � Gilbert, qui se tenait debout, les bras crois�s, � l�endroit o� il avait quitt� son fils, le suivant des yeux comme il e�t suivi un r�ve.</p><empty-line/><p>� 253 �</p><empty-line/><p>Pitou se redressait de toute la hauteur de sa grande taille.</p><p>Pitou �tait bien fier de la confiance qui lui avait �t� t�moign�e par un personnage de l�importance de M. Gilbert, m�decin du roi par quartiers.</p><p>Pitou se pr�parait � accomplir scrupuleusement sa t�che, qui tenait � la fois du gouverneur et de la gouvernante.</p><p>Au reste, c��tait plein de confiance en lui-m�me qu�il em-menait le petit S�bastien ; il voyageait tranquillement, traver-sant les villages pleins de mouvement et d�effroi depuis les �v�-</p><p>nements de Paris, dont, on se le rappelle, on �tait fort proche encore, car, quoique nous ayons men�, nous, les �v�nements jusqu�au 5 et 6 octobre, on se rappelle que c��tait vers la fin de juillet ou le commencement d�ao�t que Pitou et S�bastien avaient quitt� Paris.</p><empty-line/><p>Pitou, d�ailleurs, avait conserv� pour coiffure son casque et pour arme son grand sabre. C��tait tout ce qu�il avait gagn� aux �v�nements du 13 et du 14 juillet ; mais ce double troph�e suffisait � son ambition, et en lui donnant un air formidable, suffisait en m�me temps � sa s�ret�.</p><empty-line/><p>D�ailleurs, cet air formidable, auquel concourait indubita-blement ce casque et ce sabre de dragon, Pitou l�avait conquis ind�pendamment d�eux. On n�a pas assist� � la prise de la Bastille, on n�y a pas concouru m�me, sans avoir conserv� quelque chose d�h�ro�que.</p><empty-line/><p>Pitou �tait en outre devenu un peu avocat.</p><empty-line/><p>On n�a pas entendu les motions de l�H�tel de Ville, les discours de M. Bailly, les harangues de M. de La Fayette, sans devenir quelque peu orateur, surtout si l�on a d�j� �tudi� les <emphasis>Conciones</emphasis> latins, dont l��loquence fran�aise � la fin du dix-</p><p>� 254 �</p><empty-line/><p>huiti�me si�cle �tait une copie assez p�le, mais cependant assez exacte.</p><p>Muni de ces deux forces puissantes, qu�il savait adjoindre � deux poings vigoureux, � une rare am�nit� de sourire, et � un app�tit des plus int�ressants, Pitou voyageait donc agr�ablement sur la route de Villers-Cotter�ts.</p><p>Pour les curieux de politique, il avait des nouvelles ; d�ailleurs, il les faisait au besoin, ayant habit� Paris o�, d�s cette �poque, la fabrication en �tait remarquable.</p><p>Il contait comment M. Bertier avait laiss� d�immenses tr�-</p><p>sors enfouis, que la Commune d�terrerait quelque jour. Comment M. de La Fayette, le parangon de toute gloire, l�orgueil de la France provinciale, n��tait d�j� plus � Paris qu�un mannequin � moiti� us�, dont le cheval blanc d�frayait les faiseurs de calembours. Comment M. Bailly, que La Fayette honorait de sa profonde amiti�, ainsi que les autres personnes de sa famille, �tait un aristocrate, et les mauvaises langues disaient autre chose encore.</p><empty-line/><p>Lorsqu�il contait tout cela, Pitou soulevait des orages de co-l�re, mais il poss�dait le  <emphasis>quos ego</emphasis> de toutes ces temp�tes ; il ra-contait des anecdotes in�dites sur l�Autrichienne.</p><empty-line/><p>Cette verve intarissable lui procura une s�rie non inter-rompue d�excellents repas jusqu�� Vauciennes, dernier village sur la route avant d�arriver � Villers-Cotter�ts.</p><empty-line/><p>Comme S�bastien, tout au contraire, mangeait peu ou point, comme il ne parlait pas du tout, comme c��tait un enfant maladif et p�le, chacun, s�int�ressant � S�bastien, admirait la vigilante paternit� de Pitou, qui caressait, dorlotait, soignait l�enfant, et par-dessus le march�  lui  mangeait  sa  part,  sans para�tre chercher autre chose que l�occasion de lui �tre agr�able.</p><p>� 255 �</p><empty-line/><p>Arriv� � Vauciennes, Pitou parut h�siter ; il regarda S�bastien, S�bastien regarda Pitou.</p><empty-line/><p>Pitou se gratta la t�te. C��tait sa fa�on d�exprimer son embarras.</p><empty-line/><p>S�bastien connaissait assez Pitou pour ne pas ignorer ce d�tail.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! qu�y a-t-il, Pitou ? demanda S�bastien.</p><p>� Il y a, dit Pitou, que, si cela t��tait �gal et si tu n��tais pas trop fatigu�, au lieu de continuer notre route tout droit, nous reviendrions � Villers-Cotter�ts par Haramont.</p><empty-line/><p>Et Pitou, l�honn�te gar�on, rougit en exprimant ce d�sir, comme Catherine e�t rougi en exprimant un d�sir moins innocent.</p><empty-line/><p>Gilbert comprit.</p><empty-line/><p>� Ah ! oui, dit-il, c�est l� que notre pauvre maman Pitou est morte.</p><empty-line/><p>� Viens, mon fr�re, viens.</p><empty-line/><p>Pitou serra S�bastien sur son c�ur, de fa�on � l��touffer, et, prenant la main de l�enfant, il se mit � courir par le chemin de traverse, longeant la vall�e de Wualu, si rapidement qu�au bout de cent pas le pauvre S�bastien haletant fut oblig� de lui dire :</p><empty-line/><p>� Trop vite, Pitou, trop vite.</p><empty-line/><p>Pitou s�arr�ta ; il ne s��tait aper�u de rien, ayant march� son pas ordinaire.</p><p>� 256 �</p><empty-line/><p>Il vit S�bastien p�le et essouffl�.</p><p>Il le prit dans ses bras comme saint Christophe avait pris J�sus, et il l�emporta.</p><p>De cette fa�on Pitou put marcher aussi vite qu�il voulait.</p><p>Comme ce n��tait point la premi�re fois que Pitou portait S�bastien, S�bastien se laissa faire.</p><p>On arriva ainsi � Largny. � Largny, S�bastien, sentant haleter la poitrine de Pitou, d�clara qu�il �tait assez repos�, et qu�il se tenait pr�t � marcher du train que voudrait Pitou.</p><empty-line/><p>Pitou plein de magnanimit� mod�ra son pas.</p><empty-line/><p>Une demi-heure apr�s, Pitou �tait � l�entr�e du village d�Haramont, le joli lieu de sa naissance, comme dit la romance d�un grand po�te, romance dont la musique vaut bien certainement mieux que les paroles.</p><empty-line/><p>Arriv�s l�, les deux enfants jet�rent un regard autour d�eux pour se reconna�tre.</p><empty-line/><p>La premi�re chose qu�ils aper�urent fut le crucifix que la pi�t� populaire place d�habitude � l�entr�e des villages.</p><empty-line/><p>H�las ! m�me � Haramont, on se ressentait de cette �trange progression que Paris faisait vers l�ath�isme. Les clous qui retenaient � la croix le bras droit et les pieds du Christ s��taient bris�s, rong�s par la rouille. Le Christ pendait, retenu seulement par le bras gauche, et nul n�avait eu la pieuse id�e de remettre le symbole de cette libert�, de cette �galit� et de cette fraternit�, qu�on pr�chait si fort, � la place o� l�ont mis les Juifs.</p><empty-line/><p>� 257 �</p><empty-line/><p>Pitou n��tait pas d�vot, mais il avait ses traditions d�enfance. Ce Christ oubli� lui serra le c�ur. Il chercha dans une haie une de ces lianes minces et tenaces comme un fil de fer, d�posa sur l�herbe son casque et son sabre, monta le long de la croix, rattacha le bras droit du divin martyr � sa traverse, lui baisa les pieds et descendit.</p><empty-line/><p>Pendant  ce  temps,  S�bastien  priait  �  genoux  au  bas  de  la croix. Pour qui priait-il ? Qui sait !</p><empty-line/><p>Peut-�tre pour cette vision de son enfance, qu�il esp�rait bien retrouver sous les grands arbres de la for�t, pour cette m�re inconnue qui n�est jamais inconnue. Car si elle ne nous a pas nourri neuf mois de son lait, elle nous a toujours nourri neuf mois de son sang.</p><empty-line/><p>Cette sainte action achev�e, Pitou remit son casque sur sa t�te et boucla son sabre � sa ceinture.</p><empty-line/><p>Sa pri�re achev�e, S�bastien fit le signe de la croix et reprit la main de Pitou.</p><empty-line/><p>Tous deux entr�rent alors dans le village et s�avanc�rent vers la chaumi�re o� Pitou �tait n�, o� S�bastien avait �t� nourri.</p><empty-line/><p>Pitou connaissait bien Haramont, Dieu merci ! mais cependant il ne pouvait retrouver la chaumi�re. Il fut oblig� de s�informer ; on lui montra une maisonnette en pierre avec un toit d�ardoises.</p><empty-line/><p>Le jardin de cette maisonnette �tait ferm� par un mur.</p><empty-line/><p>La tante Ang�lique avait vendu la maison de sa s�ur, et le nouveau propri�taire, c��tait son droit, avait tout abattu : les vieilles murailles recr�pies en terre, la vieille porte avec son ou-</p><p>� 258 �</p><empty-line/><p>verture pour laisser passer le chat, les vieilles fen�tres avec leurs carreaux moiti� de vitre moiti� de papier, sur lesquelles s�allon-geait, en b�tons, l��criture inexp�riment�e de Pitou, le toit de chaume avec sa mousse verd�tre et ses plantes grasses qui poussent et fleurissent au sommet.</p><p>Le nouveau propri�taire avait tout abattu, tout !</p><p>La porte �tait ferm�e, et il y avait sur le seuil ext�rieur de cette porte un gros chien noir qui montra les dents � Pitou.</p><p>� Viens, dit Pitou les larmes aux yeux ; viens, S�bastien ; viens � un endroit o� je suis s�r au moins qu�il n�y a rien de chang�.</p><empty-line/><p>Et Pitou entra�na S�bastien vers le cimeti�re o� �tait enterr�e sa m�re.</p><empty-line/><p>Il avait raison, le pauvre enfant ! l� rien n��tait chang� ; seulement l�herbe avait pouss�, et l�herbe pousse si bien dans les cimeti�res qu�il y avait chance qu�il ne reconn�t point la tombe de sa m�re.</p><empty-line/><p>Heureusement, en m�me temps que l�herbe avait pouss� une branche de saule pleureur ; la branche, en trois ou quatre ans, �tait devenue un arbre. Il alla droit � cet arbre et baisa la terre qu�il ombrageait avec la m�me pi�t� instinctive qu�il avait bais� les pieds du Christ.</p><empty-line/><p>En se relevant, il sentit les branches du saule qui, agit�es par le vent, flottaient autour de lui.</p><empty-line/><p>Alors il tendit les bras, r�unit les branches, et les serra sur sa poitrine.</p><empty-line/><p>� 259 �</p><empty-line/><p>C��tait quelque chose comme les cheveux de sa m�re qu�il embrassait une derni�re fois.</p><p>La station des deux enfants fut longue ; cependant la journ�e s�avan�ait.</p><p>Il fallut quitter cette tombe, la seule chose qui e�t paru se souvenir du pauvre Pitou.</p><p>En la quittant, Pitou eut un instant l�id�e de briser une branche de ce saule et de la mettre � son casque ; mais, au moment de la briser, il s�arr�ta.</p><empty-line/><p>Il lui semblait qu�il y aurait une douleur pour sa pauvre m�re � ce qu�il bris�t la branche d�un arbre dont les racines en-veloppaient peut-�tre la bi�re de sapin disjointe o� reposait son cadavre.</p><empty-line/><p>Il baisa encore une fois la terre, reprit la main de S�bastien et s��loigna.</p><empty-line/><p>Tout le monde �tait aux champs ou au bois, peu de personnes avaient donc vu Pitou, et d�guis� qu�il �tait par son casque et par son grand sabre, parmi ces personnes, aucune ne l�avait reconnu.</p><empty-line/><p>Il prit donc la route de Villers-Cotter�ts, route charmante qui traverse la for�t dans la longueur de trois quarts de lieue, sans qu�aucun objet vivant ou anim� songent � le distraire de sa douleur.</p><empty-line/><p>S�bastien le suivait pensif et muet comme lui.</p><empty-line/><p>On arriva � Villers-Cotter�ts vers cinq heures du soir.</p><empty-line/><p>� 260 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre LVIII </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Comment Pitou, qui avait �t� maudit et chass�</strong><strong>par sa tante � propos d�un barbarisme et de</strong><strong>trois sol�cismes, fut remaudit et rechass� par</strong><strong>elle � propos d�une volaille au riz </strong></p><p><strong/></p><p>Pitou arriva naturellement � Villers-Cotter�ts par cette partie du parc qu�on appelle la Faisanderie ; il traversa la salle de danse, d�serte pendant la semaine, et � laquelle il avait conduit trois semaines auparavant Catherine.</p><empty-line/><p>Que de choses s��taient pass�es pour Pitou et pour la France pendant ces trois semaines.</p><p>Puis, ayant suivi la longue all�e de marronniers, il gagna la place du ch�teau, et s�en vint frapper � la porte de derri�re du coll�ge de l�abb� Fortier.</p><empty-line/><p>Il y avait trois ans que Pitou avait quitt� Haramont, tandis qu�il n�y avait que trois semaines qu�il avait quitt� Villers-Cotter�ts ; il �tait donc tout simple qu�on ne l�e�t point reconnu � Haramont et qu�on le reconnut � Villers-Cotter�ts.</p><empty-line/><p>En un instant, le bruit se r�pandit par la ville que Pitou venait d�arriver avec S�bastien Gilbert, que tous deux �taient en-tr�s par la porte de derri�re de l�abb� Fortier, que S�bastien �tait � peu pr�s comme lors de son d�part, mais que Pitou avait un casque et un grand sabre.</p><empty-line/><p>� 261 �</p><empty-line/><p>Il en r�sulta qu�une foule s�amassa vers la grande porte, car on pensa bien que si Pitou s��tait introduit chez l�abb� Fortier par la petite porte du ch�teau, il en sortirait par la grande porte de la rue de Soissons.</p><p>C��tait son chemin pour aller au Pleux.</p><empty-line/><p>En effet, Pitou ne s�arr�ta chez l�abb� Fortier que le temps de d�poser entre les mains de sa s�ur la lettre du docteur, S�-</p><p>bastien Gilbert et cinq doubles louis destin�s � payer sa pension.</p><p>La s�ur de l�abb� Fortier eut grand-peur d�abord, quand elle vit s�introduire par la porte du jardin ce formidable soldat ; mais  bient�t,  sous  le  casque  du  dragon,  elle  reconnut  la  figure placide et honn�te, ce qui la tranquillisa un peu.</p><empty-line/><p>Enfin la vue des cinq doubles louis la rassura tout � fait.</p><empty-line/><p>Cette crainte de la pauvre vieille fille �tait d�autant plus facile � expliquer, que l�abb� Fortier �tait sorti pour conduire ses �l�ves en promenade, et qu�elle se trouvait absolument seule � la maison.</p><empty-line/><p>Pitou, apr�s avoir remis la lettre et les cinq doubles louis, embrassa S�bastien et sortit, en enfon�ant avec une cr�nerie toute militaire son casque sur sa t�te.</p><empty-line/><p>S�bastien avait vers� quelques larmes en se s�parant de Pitou, quoique la s�paration ne d�t pas �tre longue, et que sa so-ci�t� ne f�t pas r�cr�ative ; mais son hilarit�, sa mansu�tude, son �ternelle complaisance avaient touch� le c�ur du jeune Gilbert. Pitou �tait de la nature de ces gros bons chiens de Terre-Neuve, qui vous fatiguent bien parfois, mais qui finissent par d�sarmer votre col�re en vous l�chant.</p><empty-line/><p>� 262 �</p><empty-line/><p>Une chose adoucit le chagrin de S�bastien, c�est que Pitou lui promit de le revenir voir souvent. Une chose adoucit le chagrin de Pitou, c�est que S�bastien l�en remercia.</p><empty-line/><p>Maintenant, suivons un peu notre h�ros, de la maison de l�abb� Fortier � celle de sa tante Ang�lique, situ�e, comme on sait, � l�extr�mit� du Pleux.</p><p>En sortant de chez l�abb� Fortier, Pitou trouva une vingtaine de personnes qui l�attendaient. Son �trange accoutrement, dont la description avait d�j� couru par toute la ville, �tait en partie connu du rassemblement. En le voyant ainsi revenir de Paris, o� l�on se battait, on pr�sumait que Pitou s��tait battu, et l�on voulait avoir des nouvelles.</p><empty-line/><p>Ces nouvelles, Pitou les donna avec sa majest� ordinaire : il raconta la prise de la Bastille, les exploits de Billot et de M.</p><p>Maillard, de M. �lie, de M. Hullin ; comment Billot �tait tomb� dans les foss�s de la forteresse, et comment lui, Pitou, l�avait tir� de l� ; enfin, comment on avait sauv� M. Gilbert, qui, depuis huit ou dix jours, faisait partie des prisonniers.</p><empty-line/><p>Les auditeurs savaient d�j� � peu pr�s tout ce que leur ra-contait Pitou, mais ils avaient lu ces d�tails sur les gazettes du temps, et, si int�ressant que soit un gazetier dans ce qu�il �crit, il l�est toujours moins qu�un t�moin oculaire qui raconte, que l�on peut interrompre et qui reprend, que l�on peut interroger et qui r�pond.</p><empty-line/><p>Or, Pitou reprenait, r�pondait, donnait tous les d�tails, mettant � toutes les interruptions une grande complaisance, � toutes les r�ponses une grande am�nit�.</p><empty-line/><p>Il en r�sulta qu�apr�s une heure � peu pr�s de d�tails donn�s � la porte de l�abb� Fortier, dans la rue de Soissons, encom-</p><p>� 263 �</p><empty-line/><p>br�e d�auditeurs, un des assistants, voyant quelques signes d�inqui�tude se manifester sur le visage de Pitou, e�t l�id�e de dire :</p><p>� Mais il est fatigu�, ce pauvre Pitou, et nous le tenons l� sur ses jambes, au lieu de le laisser rentrer chez sa tante Ang�lique. Pauvre vieille ch�re fille ! elle sera si heureuse de le revoir.</p><empty-line/><p>� Ce n�est pas que je sois fatigu�, dit Pitou, c�est que j�ai faim. Jamais je ne suis fatigu�, mais j�ai faim toujours !</p><empty-line/><p>Alors,  et  devant  cette  na�ve  d�claration,  la  foule,  qui  res-pectait les besoins de l�estomac de Pitou, s�ouvrit respectueusement, et Pitou, suivi de quelques curieux plus acharn�s que les autres, put prendre le chemin du Pleux, c�est-�-dire de la maison de la tante Ang�lique.</p><empty-line/><p>La tante Ang�lique �tait absente, en train de voisiner sans doute, et la porte �tait ferm�e.</p><empty-line/><p>Plusieurs personnes offrirent alors � Pitou de venir prendre chez elles la nourriture dont il avait besoin, mais Pitou refusa fi�rement.</p><empty-line/><p>� Mais, lui dit-on, tu vois bien, mon cher Pitou, que la porte de ta tante est ferm�e.</p><empty-line/><p>� La porte d�une tante ne saurait rester ferm�e devant un neveu soumis et affam�, dit sentencieusement Pitou.</p><empty-line/><p>Et, tirant son grand sabre dont la vue fit reculer les femmes et les enfants, il en introduisit l�extr�mit� entre le p�ne et la g�-</p><p>che de la serrure, pesa vigoureusement, et la porte s�ouvrit � la grande admiration des assistants, qui ne r�voqu�rent plus les exploits de Pitou, d�s lors qu�ils le virent si t�m�rairement s�exposer � la col�re de la vieille fille.</p><empty-line/><p>� 264 �</p><empty-line/><p>L�int�rieur de la maison �tait exactement le m�me que du temps de Pitou : le fameux fauteuil de cuir tenait royalement le milieu de la chambre ; deux ou trois autres chaises ou tabourets estropi�s formaient la cour boiteuse du grand fauteuil ; au fond �tait la huche, � droite le buffet, en face du buffet, la chemin�e.</p><p>Pitou entra dans la maison avec un doux sourire ; il n�avait rien contre tous ces pauvres meubles ; au contraire, c��taient des amis d�enfance. Ils �taient donc, il est vrai, presque aussi durs que la tante Ang�lique, mais quand on les ouvrait, du moins trouvait-on quelque chose de bon en eux, tandis que si on e�t ouvert la tante Ang�lique, on e�t bien certainement trouv� le dedans encore plus sec et plus mauvais que le dehors.</p><p>Pitou donna � l�instant m�me une preuve de ce que nous avan�ons aux personnes qui l�avaient suivi, et qui, voyant ce qui se passait, regardaient du dehors, curieux de savoir ce qui allait se passer au retour de la tante Ang�lique.</p><empty-line/><p>Il �tait facile de voir, d�ailleurs, que ces quelques personnes �taient pleines de sympathie pour Pitou.</p><empty-line/><p>Nous avons dit que Pitou avait faim, faim au point qu�on avait pu s�en apercevoir � l�alt�ration de son visage.</p><empty-line/><p>Aussi ne perdit-il point de temps ; il alla droit � la huche et au buffet.</p><empty-line/><p>Autrefois � nous disons autrefois, quoique trois semaines se soient �coul�es � peine depuis le d�part de Pitou, car, � notre avis, le temps se mesure, non point par la dur�e, mais par les �v�nements �coul�s �, autrefois, Pitou, � moins d��tre pouss� par le mauvais esprit ou par une faim irr�sistible, puissances infernales toutes deux et qui se ressemblent beaucoup, autrefois, Pitou se f�t assis sur le seuil de la porte ferm�e, e�t humblement attendu le retour de la tante Ang�lique ; quand elle f�t</p><p>� 265 �</p><empty-line/><p>revenue, l�e�t salu�e avec un doux sourire ; puis, se d�rangeant, lui e�t fait place pour la laisser passer ; elle entr�e, f�t entr� apr�s elle, et entr� � son tour, f�t all� chercher le pain et le couteau pour se faire mesurer sa part ; puis, sa part de pain coup�e, il e�t jet� un �il de convoitise, un simple regard humide et ma-gn�tique � il le croyait du moins �, magn�tique au point d�appeler le fromage ou la friandise plac�s sur la planche du buffet.</p><p>�lectricit� qui rarement r�ussissait, mais qui r�ussissait quelquefois cependant.</p><p>Mais aujourd�hui, Pitou fait homme n�en agissait plus ainsi : il ouvrit tranquillement la huche, tira de sa poche son large  , 3F21</p><p>prit le pain et en coupa angulairement un morceau qui pouvait peser un bon kilogramme, comme on dit �l�gamment depuis l�adoption des nouvelles mesures.</p><empty-line/><p>Puis il laissa retomber le pain dans la huche et le couvercle sur le pain.</p><p>Apr�s quoi, sans rien perdre de sa tranquillit�, il alla ouvrir le buffet.</p><p>Il sembla bien un instant � Pitou qu�il entendait le grondement de la tante Ang�lique ; mais le buffet criait sur ses char-ni�res, et ce bruit, qui avait toute la puissance de la r�alit�, �touffa l�autre, qui n�avait que l�influence de l�imagination.</p><empty-line/><p>Du temps que Pitou faisait partie de la maison, l�avare tante se retranchait derri�re des provisions de r�sistance ; c��tait le fromage de Marolles, ou le mince morceau de lard entour� des feuilles verdoyantes d�un �norme chou ; mais depuis que ce fabuleux mangeur avait quitt� le pays, la tante, malgr� <strong>21</strong> Couteau grossier � manche de bois.</p><p>� 266 �</p><empty-line/><p>son avarice, se confectionnait certains plats qui duraient une semaine, et qui ne manquaient pas d�une certaine valeur.</p><p>C��tait tant�t un b�uf � la mode, entour� de carottes et d�oignons confits dans la graisse de la veille ; tant�t un haricot de mouton aux savoureuses pommes de terre, grosses comme des t�tes d�enfants ou longues comme des citrouilles ; tant�t un pied de veau, que l�on �pi�ait avec quelques ciboules, que l�on rehaussait avec quelques �chalottes vinaigr�es ; tant�t c��tait une omelette gigantesque faite dans la grande po�le et couperos�e de civette et de persil, ou �maill�e de tranches de lard dont une seule suffisait au repas de la vieille, m�me en ses jours d�app�tit.</p><p>Pendant toute la semaine, la tante Ang�lique caressait ce mets avec discr�tion, ne faisant br�che au pr�cieux morceau que juste selon les exigences du moment.</p><empty-line/><p>Tous les jours elle se r�jouissait d��tre seule � consommer de si bonnes choses, et, pendant cette bienheureuse semaine, elle pensait autant de fois � son neveu Ange Pitou qu�elle mettait de fois la main au plat et qu�elle portait de fois la bouch�e � ses l�vres.</p><empty-line/><p>Pitou eut de la chance.</p><empty-line/><p>Il tombait sur un jour, c��tait le lundi, o� la tante Ang�lique avait fait cuire dans du riz un vieux coq, lequel avait tant bouilli, tout entour� qu�il �tait de sa moelleuse cloison de p�te, que les os avaient quitt� la chair, et que la chair �tait devenue presque tendre.</p><empty-line/><p>Le plat �tait formidable ; il se pr�sentait dans une �cuelle profonde, noire � l�ext�rieur, mais reluisante et pleine d�attraits pour l��il.</p><empty-line/><p>� 267 �</p><empty-line/><p>Les viandes surmontaient le riz, comme les �lots d�un vaste lac, et la cr�te du coq se dressait entre les pitons multiples, comme la cr�te de Ceuta sur le d�troit de Gibraltar.</p><empty-line/><p>Pitou n�eut pas m�me la courtoisie de pousser un h�las !</p><p>d�admiration en voyant cette merveille.</p><empty-line/><p>G�t� par la cuisine, il oubliait, l�ingrat ! que jamais pareille magnificence n�avait habit� le buffet de la tante Ang�lique.</p><empty-line/><p>Il tenait son coupon de pain de la main droite.</p><p>Il saisit le vaste plat de la main gauche, et le tint en �quilibre par la pression de son pouce carr�, qui plongea jusqu�� la premi�re phalange dans une graisse compacte et d�un excellent fumet.</p><empty-line/><p>En ce moment, il sembla � Pitou qu�une ombre s�interpo-sait entre le jour de la porte et lui.</p><empty-line/><p>Il se retourna souriant, car Pitou �tait une de ces natures na�ves chez lesquelles la satisfaction du c�ur se peint sur le visage.</p><empty-line/><p>Cette ombre, c��tait le corps de la tante Ang�lique.</p><empty-line/><p>De la tante Ang�lique, plus avare, plus rev�che, plus dess�-</p><p>ch�e que jamais.</p><empty-line/><p>Autrefois � nous sommes forc�s de revenir sans cesse � la m�me figure, c�est-�-dire � la comparaison, attendu que la comparaison seule peut exprimer notre pens�e �, autrefois, � la vue de la tante Ang�lique, Pitou eut laiss� tomber le plat, et tandis que la tante Ang�lique se f�t pench�e, d�sesp�r�e, pour recueillir les d�bris de son coq et les parcelles de son riz, il e�t saut� par-dessus sa t�te et se f�t enfui son pain sous son bras.</p><p>� 268 �</p><empty-line/><p>Mais Pitou n��tait plus le m�me, son casque et son sabre le changeaient moins au physique que la fr�quentation des grands philosophes de l��poque ne l�avait chang� au moral.</p><p>Au lieu de fuir �pouvant� devant sa tante, il s�approcha d�elle avec un gracieux sourire, �tendit les bras, et, quoiqu�elle essay�t de fuir devant l��treinte, l�embrassa de ses deux immenses antennes qu�on appelait ses bras, serrant la vieille fille contre sa poitrine, tandis que ses mains, l�une charg�e du pain et de l�eustache, l�autre du plat et du coq au riz, se croisaient derri�re son dos.</p><empty-line/><p>Puis, quand il eut accompli cet acte de n�potisme, qu�il consid�rait comme une t�che impos�e � sa condition, et qu�il lui fallait remplir, il respira de toute la pl�nitude de ses poumons en disant :</p><empty-line/><p>� Eh bien ! oui, tante Ang�lique, c�est ce pauvre Pitou.</p><empty-line/><p>� cette �treinte peu accoutum�e, vieille fille s��tait figur� que, surpris en flagrant d�lit par elle, Pitou avait voulu l��touffer, comme jadis Hercule avait �touff� Ant�e.</p><empty-line/><p>Elle respira donc de son c�t� quand elle se vit d�barrass�e de cette dangereuse �treinte.</p><empty-line/><p>Seulement la tante avait pu remarquer que Pitou n�avait pas m�me manifest� son admiration � la vue du coq.</p><empty-line/><p>Pitou �tait non seulement un ingrat, mais encore il �tait un malappris.</p><empty-line/><p>Mais une chose suffoqua bien autrement la tante Ang�lique, c�est que Pitou, qui autrefois, quand elle tr�nait dans son fauteuil de cuir, n�osait pas m�me s�asseoir sur une des chaises</p><p>� 269 �</p><empty-line/><p>tronqu�es ou sur un des escabeaux boiteux qui l�entouraient, c�est que Pitou s��tait, apr�s l�avoir embrass�e, ais�ment �tabli sur le fauteuil, avait pos� son plat entre ses jambes et avait commenc� de l�entamer.</p><p>De sa droite puissante, comme dit l��criture, il tenait le couteau d�j� mentionn�, eustache � large lame, v�ritable spa-tule � l�aide de laquelle Polyph�me e�t mang� son potage.</p><p>De l�autre main, il tenait une bouch�e de pain large comme trois doigts, longue de six pouces, v�ritable balai avec lequel il poussait sur son couteau le riz du plat, tandis que, de son c�t�, le couteau, dans sa reconnaissance, poussait la viande sur le pain.</p><p>Savante et impitoyable man�uvre, qui eut pour r�sultat, au bout de quelques minutes, de faire appara�tre la fa�ence bleue et blanche de l�int�rieur du plat, comme apparaissent au reflux les anneaux et les pierres des m�les dont l�eau s�est retir�e.</p><empty-line/><p>Dire l�effroyable perplexit� de la tante Ang�lique, dire son d�sespoir, il y faut renoncer.</p><empty-line/><p>Cependant, elle crut un instant pouvoir crier.</p><empty-line/><p>Elle ne le put.</p><empty-line/><p>Pitou souriait d�un air tellement fascinateur que le cri expira sur les l�vres de la tante Ang�lique.</p><empty-line/><p>Alors, elle essaya de sourire � son tour, esp�rant conjurer cet animal f�roce qu�on appelle la faim, et qui habitait alors dans les entrailles de son neveu.</p><empty-line/><p>Mais le proverbe a raison, les entrailles affam�es de Pitou rest�rent muettes et sourdes.</p><p>� 270 �</p><empty-line/><p>La tante, � bout de sourire, pleura.</p><p>Cela g�na un peu Pitou, mais ne l�emp�cha aucunement de manger.</p><p>� Oh ! oh ! dit-il, ma tante, que vous �tes donc bonne de pleurer de joie comme cela pour mon arriv�e. Merci, ma bonne tante, merci.</p><empty-line/><p>Et il continua.</p><p>�videmment, la R�volution fran�aise avait compl�tement d�natur� cet homme.</p><empty-line/><p>Il d�vora les trois quarts du coq et laissa un peu de riz au fond du plat, en disant :</p><empty-line/><p>� Ma bonne tante, vous aimez mieux le riz, n�est-ce pas ?</p><p>C�est plus doux pour vos dents ; je vous laisse le riz.</p><empty-line/><p>� cette attention, qu�elle prit sans doute pour une raillerie, la tante Ang�lique faillit suffoquer. Elle s�avan�a r�solument vers le jeune Pitou, et lui arracha le plat des mains, en prof�rant un blasph�me que, vingt ans plus tard, e�t admirablement compl�t� un grenadier de la vieille garde.</p><empty-line/><p>Pitou poussa un soupir.</p><empty-line/><p>� Oh ! ma tante, dit-il, vous regrettez votre coq, n�est-ce pas ?</p><empty-line/><p>� Le sc�l�rat ! dit la tante Ang�lique, je crois qu�il me <emphasis>gouaille</emphasis>.</p><empty-line/><p>� 271 �</p><empty-line/><p><emphasis>Gouailler</emphasis> est un verbe v�ritablement fran�ais, et l�on parle le plus pur fran�ais dans �le-de-France</p><p>Pitou se leva.</p><p>� Ma tante, dit-il majestueusement, je n�ai point l�intention de ne point payer ; j�ai de l�argent. Je me mettrai, si vous voulez, en pension chez vous, seulement je me r�serve le droit de faire la carte.</p><empty-line/><p>� Coquin ! s��cria la tante Ang�lique.</p><p>� Voyons, mettons la portion � quatre sous ; voil� un repas que je vous dois � quatre sous de riz et deux sous de pain. Six sous.</p><empty-line/><p>� Six sous ! s��cria la tante. Six sous ! mais il y a pour huit sous de riz et six sous de pain seulement.</p><empty-line/><p>� Aussi, dit Pitou, n�ai-je point compt� le coq, ma bonne tante, attendu qu�il est de votre basse-cour. C�est un vieil ami � moi, je l�ai reconnu tout de suite � sa cr�te.</p><empty-line/><p>� Il vaut son prix, cependant.</p><empty-line/><p>� Il a neuf ans. C�est moi qui l�ai vol� pour vous, sous le ventre de sa m�re ; il n��tait pas plus gros que le poing, et m�me que vous m�avez battu parce qu�en m�me temps que lui je ne vous apportais pas de grains pour le nourrir le lendemain. Mademoiselle Catherine m�a donn� le grain. C��tait mon bien, j�ai mang� mon bien ; j�en avais bien le droit.</p><empty-line/><p>La tante, ivre de col�re, pulv�risa ce r�volutionnaire du regard.</p><empty-line/><p>Elle n�avait plus de voix.</p><p>� 272 �</p><empty-line/><p>� Sors d�ici ! murmura-t-elle.</p><p>� Tout de suite, comme cela, apr�s avoir d�n�, sans me donner le temps de faire ma digestion ? Ah ! ce n�est pas poli, ma tante.</p><empty-line/><p>� Sors !</p><p>Pitou, qui s��tait rassis, se releva ; il remarqua, non sans une vive satisfaction, que son estomac n�e�t pu tenir un grain de riz de plus.</p><empty-line/><p>� Ma tante, dit-il majestueusement, vous �tes une mauvaise parente. Je veux vous montrer que vous avez avec moi les m�mes torts qu�autrefois, toujours aussi dure, toujours aussi avare. Eh bien ! moi, je ne veux pas que vous alliez dire partout que je suis un mangeur de tout bien.</p><empty-line/><p>Il se posa sur le seuil de la porte, et, d�une voix de stentor qui put �tre entendue, non seulement des curieux qui avaient accompagn� Pitou, et qui avaient assist� � cette sc�ne, mais encore des indiff�rents qui passaient � cinq cents pas de distance :</p><empty-line/><p>� Je prends ces braves gens � t�moin, dit-il, que j�arrive de Paris � pied, apr�s avoir pris la Bastille ; que j��tais fatigu�, que j�avais faim, que je me suis assis, que j�ai mang� chez ma parente, et que l�on m�a reproch� si durement ma nourriture, que l�on m�a chass� si impitoyablement, que je me vois forc� de m�en aller.</p><empty-line/><p>Et Pitou mit assez de path�tique dans cet exorde pour que les voisins commen�assent � murmurer contre la vieille.</p><empty-line/><p>� Un pauvre voyageur, continua Pitou, qui a fait dix-neuf lieues � pied ; un gar�on honn�te, honor� de la confiance de M.</p><p>� 273 �</p><empty-line/><p>Billot et de M. Gilbert, qui a reconduit S�bastien Gilbert chez l�abb� Fortier ; un vainqueur de la Bastille, un ami de M. Bailly et du g�n�ral La Fayette ! Je vous prends � t�moin que l�on m�a chass�.</p><p>Les murmures grossirent.</p><empty-line/><p>�  Et,  poursuivit-il,  comme  je  ne  suis  pas  un  mendiant, comme quand on me reproche mon pain je le paie, voici un petit �cu que je d�pose comme paiement de ce que j�ai mang� chez ma tante.</p><p>Et ce disant, Pitou tira superbement un �cu de sa poche et le  jeta  sur  la  table,  d�o�,  aux  yeux  de  tous,  il  rebondit  dans  le plat et s�enfouit � moiti� dans le riz.</p><empty-line/><p>Ce dernier trait acheva la vieille ; elle baissa la t�te sous la r�probation universelle, traduite par un long murmure ; vingt bras s�allong�rent vers Pitou, qui sortit de la cabane en secouant ses souliers sur le seuil, et qui disparut escort� d�une foule de gens qui lui offraient table et g�te, heureux d�h�berger gratis un vainqueur de la Bastille, un ami de M. Bailly et du g�n�ral La Fayette.</p><empty-line/><p>La tante ramassa l��cu, l�essuya et le mit dans la s�bile, o� il devait attendre, en compagnie de plusieurs autres, sa permuta-tion en un vieux louis.</p><empty-line/><p>Mais en mettant cet �cu venu chez elle d�une si singuli�re fa�on, elle soupira et r�fl�chit que peut-�tre Pitou avait le droit de manger tout, puisqu�il payait si bien.</p><empty-line/><p>� 274 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre LIX </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Pitou r�volutionnaire </strong></p><p><strong/></p><p>Pitou voulut, apr�s avoir satisfait aux premiers devoirs de l�ob�issance, satisfaire les premiers besoins de son c�ur.</p><p>C�est une bien douce chose que d�ob�ir, lorsque l�ordre du ma�tre r�alise toutes les secr�tes sympathies de celui qui ob�it.</p><empty-line/><p>Il prit donc ses jambes � son cou, et, suivant la petite ruelle qui va du Pleux � la rue de Lormet, faisant comme une ceinture verte de ses deux haies � ce c�t� de la ville, il se jeta � travers champs pour arriver plus vite � la ferme de Pisseleux.</p><p>Mais bient�t sa course se calma ; chaque pas lui rappelait un souvenir.</p><p>Quand on rentre dans la ville ou dans le village o� l�on est n�, on marche sur la jeunesse, on marche sur ses jours pass�s, qui s��tendent, comme dit le po�te anglais, ainsi qu�un tapis sous les pieds pour faire honneur au voyageur qui revient.</p><empty-line/><p>On retrouve � chaque pas un souvenir dans un battement de son c�ur.</p><empty-line/><p>Ici l�on a souffert, l� on a �t� heureux ; ici on a sanglot� de douleur, l� on a pleur� de joie.</p><empty-line/><p>� 275 �</p><empty-line/><p>Pitou, qui n��tait pas un analyste, fut bien forc� d��tre un homme ; il amassa du pass� tout le long de la route, et il arriva l��me pleine de sensations � la ferme de la m�re Billot.</p><empty-line/><p>Quand il aper�ut � cent pas de lui la longue ar�te des toits, quand il mesura des yeux les ormes s�culaires qui se tordent pour regarder d�en haut fumer les chemin�es moussues, quand il entendit le bruit lointain des bestiaux qui vivent et parlent, des chiens qui grognent, des chariots qui roulent, il redressa son casque sur sa t�te, affermit � son c�t� son sabre de dragon, et t�cha de se donner une brave tournure, telle qu�il convient � un amoureux et � un militaire.</p><empty-line/><p>Personne ne le reconnut d�abord, preuve qu�il r�ussit assez bien.</p><empty-line/><p>Un valet faisait boire les chevaux � la mare ; il entendit du bruit, se retourna, et, � travers la t�te �bouriff�e d�un saule, il aper�ut Pitou, ou plut�t un casque et un sabre.</p><empty-line/><p>Le valet demeura frapp� de stupeur.</p><empty-line/><p>Pitou, en passant pr�s de lui, appela :</p><empty-line/><p>� Eh ! Barnaut ! bonjour, Barnaut ! dit-il.</p><empty-line/><p>Le valet, saisi de voir que ce casque et ce sabre savaient son nom, �ta son petit chapeau et l�cha la longe de ses chevaux.</p><empty-line/><p>Pitou passa en souriant.</p><empty-line/><p>Mais le valet ne fut pas rassur� ; le sourire bienveillant de Pitou �tait rest� enseveli sous son casque.</p><empty-line/><p>En m�me temps la m�re Billot, par la vitre de sa salle � manger, aper�ut ce militaire.</p><p>� 276 �</p><empty-line/><p>Elle se leva.</p><p>On �tait alors en alerte dans les campagnes. Il se r�pandait des bruits effrayants ; on parlait de brigands qui abattaient les for�ts et coupaient les r�coltes vertes encore.</p><empty-line/><p>Que signifiait l�arriv�e de ce soldat ? �tait-ce attaque, �tait-ce secours ?</p><empty-line/><p>La m�re Billot avait embrass� d�un coup d��il Pitou dans tout son ensemble, elle se demandait pourquoi des chausses si villageoises avec un casque si brillant, et, faut-il le dire, elle pen-chait, dans ses suppositions, autant du c�t� du soup�on que du c�t� de l�espoir.</p><empty-line/><p>Le soldat, quel qu�il f�t, entra dans la cuisine.</p><empty-line/><p>La m�re Billot fit deux pas vers le nouveau venu.</p><empty-line/><p>Pitou, de son c�t�, pour ne pas �tre en arri�re de politesse, �ta son casque.</p><empty-line/><p>� Ange Pitou ! fit-elle, Ange ici !</p><empty-line/><p>� Bonjour, m�ame Billot, r�pondit Pitou.</p><empty-line/><p>� Ange ! Oh ! mon Dieu ! Mais qui donc aurait devin� ?</p><p>Mais tu t�es donc engag� ?</p><empty-line/><p>� Oh ! engag� ! fit Pitou.</p><empty-line/><p>Et il sourit avec sup�riorit�.</p><empty-line/><p>Puis  il  regarda  autour  de  lui,  cherchant  ce  qu�il  ne  voyait pas.</p><p>� 277 �</p><empty-line/><p>La m�re Billot sourit ; elle devina le but des regards de Pitou.</p><p>Puis avec simplicit� :</p><p>� Tu cherches Catherine ? dit-elle.</p><p>� Pour lui rendre mes devoirs, r�pliqua Pitou, oui, madame Billot.</p><p>� Elle fait s�cher le linge. Voyons, assieds-toi, regarde-moi, parle-moi.</p><p>� Je veux bien, dit Pitou. Bonjour, bonjour, bonjour, madame Billot.</p><empty-line/><p>Et Pitou prit une chaise.</p><empty-line/><p>Autour de lui se group�rent, aux portes et sur les degr�s des escaliers, toutes les servantes et les m�tayers, attir�s par le r�cit du valet d��curie.</p><empty-line/><p>Et � chaque nouvelle arriv�e on entendait chuchoter :</p><empty-line/><p>� C�est Pitou ?</p><empty-line/><p>� Oui, c�est lui.</p><empty-line/><p>� Bah !</p><empty-line/><p>Pitou promena son regard bienveillant sur tous ses anciens camarades. Son sourire fut une caresse pour la plupart.</p><empty-line/><p>� Et tu viens de Paris, Ange ? continua la ma�tresse de la maison.</p><p>� 278 �</p><empty-line/><p>� Tout droit, madame Billot.</p><p>� Comment va notre ma�tre ?</p><p>� Tr�s bien, madame Billot.</p><empty-line/><p>� Comment va Paris ?</p><p>� Tr�s mal, madame Billot.</p><p>� Ah !</p><empty-line/><p>Et le cercle des auditeurs se r�tr�cit.</p><empty-line/><p>� Le roi ? demanda la fermi�re.</p><empty-line/><p>Pitou secoua la t�te et fit entendre un clappement de langue fort humiliant pour la monarchie.</p><empty-line/><p>� La reine ?</p><empty-line/><p>Pitou cette fois ne r�pondit absolument rien.</p><empty-line/><p>� Oh ! fit madame Billot.</p><empty-line/><p>� Oh ! r�p�ta le reste de l�assembl�e.</p><empty-line/><p>� Voyons, continue, Pitou, dit la fermi�re.</p><empty-line/><p>� Dame ! interrogez-moi, r�pondit Pitou, qui tenait � ne pas dire en l�absence de Catherine tout ce qu�il rapportait d�int�ressant.</p><empty-line/><p>� Pourquoi as-tu un casque ? demanda madame Billot.</p><empty-line/><p>� 279 �</p><empty-line/><p>� C�est un troph�e, dit Pitou.</p><empty-line/><p>� Qu�est-ce qu�un troph�e, mon ami ? demanda la bonne femme.</p><p>� Ah ! c�est vrai, madame Billot, fit Pitou avec un sourire protecteur, vous ne pouvez pas savoir ce que c�est qu�un troph�e, vous. Un troph�e, c�est quand on a vaincu un ennemi, madame Billot.</p><empty-line/><p>� Tu as donc vaincu un ennemi, Pitou ?</p><p>� Un ! dit d�daigneusement Pitou. Ah ! ma bonne madame Billot, vous ne savez donc pas que nous avons pris la Bastille � nous deux, M. Billot et moi.</p><empty-line/><p>Ce mot magique �lectrisa l�auditoire. Pitou sentit les souffles des assistants sur sa chevelure et leurs mains sur le dossier de sa chaise.</p><empty-line/><p>� Raconte, raconte un peu ce que notre homme a fait, dit madame Billot toute fi�re et toute tremblante � la fois.</p><empty-line/><p>Pitou regarda encore si Catherine arrivait ; elle n�arrivait pas.</p><empty-line/><p>Il lui parut offensant que, pour des nouvelles fra�ches apport�es par un courrier pareil, mademoiselle Billot ne quitt�t point son linge.</p><empty-line/><p>Pitou secoua la t�te ; il commen�ait � �tre m�content.</p><empty-line/><p>� C�est que c�est bien long � raconter, dit-il.</p><empty-line/><p>� Et tu as faim ? demanda madame Billot.</p><empty-line/><p>� 280 �</p><empty-line/><p>� Peut-�tre bien.</p><empty-line/><p>� Soif ?</p><empty-line/><p>� Je ne dis pas non.</p><p>Aussit�t, valets et servantes de s�empresser, de sorte que Pitou rencontra sous ses mains gobelet, pain, viande et fruits de toutes sortes, avant d�avoir r�fl�chi � la port�e de sa demande.</p><empty-line/><p>Pitou avait les foies chauds, comme on dit � la campagne, c�est-�-dire qu�il dig�rait vite ; mais, si vite qu�il dig�r�t, il n�en pouvait encore avoir fini avec le coq de tante Ang�lique, dont la derni�re bouch�e n��tait pas absorb�e depuis plus d�une demi-heure.</p><empty-line/><p>Ce qu�il avait demand� ne lui fit donc pas gagner tout le temps qu�il esp�rait, tant il fut servi rapidement.</p><empty-line/><p>Il vit qu�il fallait faire un effort sup�rieur, et se mit � manger.</p><empty-line/><p>Mais quelle que f�t sa bonne volont� de continuer, au bout d�un instant force lui fut de s�arr�ter.</p><empty-line/><p>� Qu�as-tu ? demanda madame Billot.</p><empty-line/><p>� Dame ! j�ai que�</p><empty-line/><p>� � boire pour Pitou.</p><empty-line/><p>� J�ai du cidre, m�ame Billot.</p><empty-line/><p>� Mais peut-�tre aimes-tu mieux l�eau-de-vie ?</p><empty-line/><p>� L�eau-de-vie ?</p><p>� 281 �</p><empty-line/><p>� Oui, es-tu accoutum� d�en boire � Paris ?</p><p>La brave femme supposait que pendant ses douze jours d�absence Pitou avait eu le temps de se corrompre.</p><p>Pitou repoussa fi�rement la supposition.</p><p>� De l�eau-de-vie ! dit-il, moi, jamais.</p><empty-line/><p>� Alors, parle.</p><p>� Si je parle, dit Pitou, il faudra que je recommence pour mademoiselle Catherine, et c�est long.</p><empty-line/><p>Deux ou trois personnes se pr�cipit�rent vers la buanderie, pour aller chercher mademoiselle Catherine.</p><empty-line/><p>Mais, tandis que tout le monde courait du m�me c�t�, Pitou machinalement tourna les yeux vers l�escalier qui conduisait au premier �tage, et le vent d�en bas ayant fait courant d�air avec le haut, il aper�ut par une porte ouverte Catherine qui regardait � une fen�tre.</p><empty-line/><p>Catherine regardait du c�t� de la for�t, c�est-�-dire du c�t� de Boursonne.</p><empty-line/><p>Catherine �tait tellement absorb�e dans sa contemplation que rien de tout ce mouvement ne l�avait frapp�e, que rien de l�int�rieur n�avait appel� son attention, tout � ce qui se passait dehors.</p><empty-line/><p>� Ah ! ah ! dit-il en soupirant, du c�t� de la for�t, du c�t� de Boursonne, du c�t� de M. Isidor de Charny, oui, c�est cela.</p><empty-line/><p>� 282 �</p><empty-line/><p>Et il poussa un second soupir, plus lamentable encore que le premier.</p><p>En ce moment les messagers revenaient, non seulement de la  buanderie,  mais  de  tous  les  endroits  o�  pouvait  �tre  Catherine.</p><p>� Eh bien ! demanda madame Billot.</p><p>� Nous n�avons pas vu mademoiselle.</p><p>� Catherine ! Catherine ! cria madame Billot.</p><empty-line/><p>La jeune fille n�entendait rien.</p><empty-line/><p>Pitou alors se hasarda � parler.</p><empty-line/><p>�  Madame  Billot,  dit-il,  je  sais  bien  pourquoi  on  n�a  pas trouv� mademoiselle Catherine � la buanderie, moi.</p><empty-line/><p>� Pourquoi ne l�y a-t-on pas trouv�e ?</p><empty-line/><p>� Dame ! c�est qu�elle n�y est pas.</p><empty-line/><p>� Tu sais donc o� elle est, toi ?</p><empty-line/><p>� Oui.</p><empty-line/><p>� O� est-elle ?</p><empty-line/><p>� Elle est l�-haut.</p><empty-line/><p>Et, prenant la fermi�re par la main, il lui fit monter les trois ou quatre premi�res marches de l�escalier, et lui montra Catherine assise sur le rebord de la fen�tre, dans l�encadrement des volubilis et des lierres.</p><p>� 283 �</p><empty-line/><p>� Elle se coiffe, dit la bonne femme.</p><p>� H�las ! non, elle est toute coiff�e, r�pondit m�lancoliquement Pitou.</p><p>La fermi�re ne fit point attention � la m�lancolie de Pitou, et d�une voix forte elle appela :</p><p>� Catherine ! Catherine !</p><p>La jeune fille tressaillit, surprise, ferma rapidement sa fe-n�tre, et dit :</p><p>� Qu�y a-t-il ?</p><empty-line/><p>� Mais viens donc, Catherine, s��cria la m�re Billot ne dou-tant point de l�effet qu�allaient produire ses paroles. C�est Ange qui arrive de Paris.</p><empty-line/><p>Pitou �couta avec anxi�t� la r�ponse qu�allait faire Catherine.</p><empty-line/><p>� Ah ! fit Catherine froidement.</p><empty-line/><p>Si froidement que le c�ur manqua au pauvre Pitou.</p><empty-line/><p>Et elle descendit l�escalier avec le flegme qu�ont les Fla-mandes dans les tableaux de Van Ostade ou de Brauwer.</p><empty-line/><p>� Tiens ! dit-elle en touchant le plancher, c�est lui.</p><empty-line/><p>Pitou s�inclina rouge et frissonnant.</p><empty-line/><p>� Il a un casque, dit une servante � l�oreille de la jeune ma�-</p><p>tresse.</p><p>� 284 �</p><empty-line/><p>Pitou entendit le mot et en �tudia l�effet sur le visage de Catherine.</p><empty-line/><p>Charmant visage, un peu p�li peut-�tre, mais encore plein et velout�.</p><empty-line/><p>Mais Catherine ne montra aucune admiration pour le casque de Pitou.</p><empty-line/><p>� Ah ! il a un casque, dit-elle ; pour quoi faire ?</p><p>Cette fois l�indignation l�emporta dans le c�ur de l�honn�te gar�on.</p><empty-line/><p>� J�ai un casque et un sabre, dit-il avec fiert�, parce que je me suis battu et que j�ai tu� des dragons et des Suisses, et si vous en doutez, mademoiselle Catherine, vous demanderez � votre p�re ; voil� tout.</p><empty-line/><p>Catherine �tait si pr�occup�e qu�elle ne parut entendre que la derni�re partie de la r�ponse de Pitou.</p><empty-line/><p>� Comment va mon p�re ? demanda-t-elle, et pourquoi ne revient-il pas avec vous ? Est-ce que les nouvelles de Paris sont mauvaises ?</p><empty-line/><p>� Tr�s mauvaises, dit Pitou.</p><empty-line/><p>� Je croyais que tout s��tait arrang�, objecta Catherine.</p><empty-line/><p>� Oui, c�est vrai ; mais tout s�est d�rang�, r�pondit Pitou.</p><empty-line/><p>� Est-ce qu�il n�y a pas eu l�accord  du  peuple  et  du  roi,  le rappel de M. Necker ?</p><empty-line/><p>� 285 �</p><empty-line/><p>� Il s�agit bien de M. Necker, dit Pitou avec suffisance.</p><empty-line/><p>� Cela pourtant a satisfait le peuple, n�est-ce pas ?</p><empty-line/><p>� Si bien satisfait, que le peuple est en train de se faire justice et de tuer tous ses ennemis.</p><empty-line/><p>� Tous ses ennemis ! s��cria Catherine �tonn�e. Et quels sont donc les ennemis du peuple ?</p><empty-line/><p>� Les aristocrates, donc, fit Pitou.</p><p>Catherine p�lit.</p><p>� Mais qu�appelle-t-on les aristocrates ? demanda-t-elle.</p><empty-line/><p>� Mais, dame ! ceux qui ont de grosses terres, ceux qui ont de beaux ch�teaux, ceux qui affament la nation, ceux qui ont tout quand nous n�avons rien.</p><empty-line/><p>� Encore, encore, fit impatiemment Catherine.</p><empty-line/><p>� Les gens qui ont les beaux chevaux et les belles voitures quand nous allons, nous, � pied.</p><empty-line/><p>� Mon Dieu ! s��cria la jeune fille p�lissant de mani�re � devenir livide.</p><empty-line/><p>Pitou remarqua cette alt�ration dans ses traits.</p><empty-line/><p>� J�appelle aristocrates des personnes de votre connaissance, fit-il avec une joie cruelle.</p><empty-line/><p>� De ma connaissance ?</p><empty-line/><p>� De notre connaissance ? dit la m�re Billot.</p><p>� 286 �</p><empty-line/><p>� Mais qui donc cela ? insista Catherine.</p><p>� M. Bertier de Sauvigny, par exemple.</p><p>� M. Bertier de Sauvigny ?</p><empty-line/><p>� Qui vous a donn� les boucles d�or que vous portiez le jour o� vous dansiez avec M. Isidor.</p><empty-line/><p>� Eh bien ?</p><p>� Eh bien ! j�ai vu des gens qui mangeaient son c�ur, moi qui vous parle.</p><empty-line/><p>Un cri terrible s��chappa de toutes les poitrines. Catherine se renversa sur la chaise qu�elle avait prise.</p><empty-line/><p>� Tu as vu cela ? dit la m�re Billot tremblante d�horreur.</p><empty-line/><p>� Et M. Billot aussi l�a vu.</p><empty-line/><p>� Oh ! mon Dieu !</p><empty-line/><p>� Oui, � l�heure qu�il est, continua Pitou, on doit avoir tu� ou br�l� tous les aristocrates de Paris et de Versailles.</p><empty-line/><p>� C�est affreux ! murmura Catherine.</p><empty-line/><p>� Affreux ! et pourquoi donc ? Vous n��tes pas une aristocrate, vous, mademoiselle Billot.</p><empty-line/><p>� Monsieur Pitou, dit Catherine avec une sombre �nergie, il me semble que vous n��tiez pas si f�roce avant de partir pour Paris.</p><empty-line/><p>� 287 �</p><empty-line/><p>�  Et  je  ne  le  suis  pas  davantage,  mademoiselle,  dit  Pitou fort �branl� ; mais�</p><p>� Mais alors ne vous vantez pas des crimes que commettent les Parisiens, puisque vous n��tes pas Parisien, et que vous n�avez pas commis ces crimes.</p><empty-line/><p>� Je les ai si peu commis, dit Pitou, que M. Billot et moi nous avons failli �tre assomm�s en d�fendant M. Bertier.</p><empty-line/><p>� Oh ! mon bon p�re ! mon brave p�re ! je le reconnais bien l� ! s��cria Catherine exalt�e.</p><empty-line/><p>� Mon digne homme ! dit la m�re Billot les yeux humides.</p><p>Et qu�a-t-il donc fait ?</p><empty-line/><p>Pitou raconta la terrible sc�ne de la place de Gr�ve, le d�-</p><p>sespoir de Billot, et son d�sir de revenir � Villers-Cotter�ts.</p><empty-line/><p>� Que n�est-il revenu, alors ? dit Catherine avec un accent qui  remua  profond�ment  le  c�ur  de  Pilou,  comme  un  de  ces pr�sages sinistres que les devins savaient faire p�n�trer si profond�ment dans les c�urs.</p><empty-line/><p>La m�re Billot joignit les mains.</p><empty-line/><p>� M. Gilbert n�a pas voulu, dit Pitou.</p><empty-line/><p>� M. Gilbert veut-il donc qu�on tue mon homme ? dit madame Billot en sanglotant.</p><empty-line/><p>� Veut-il que la maison de mon p�re soit perdue ? ajouta Catherine avec le m�me ton de sombre m�lancolie.</p><empty-line/><p>� 288 �</p><empty-line/><p>� Oh ! non pas ! fit Pitou. M. Billot et M. Gilbert se sont entendus. M. Billot va rester quelque temps encore � Paris, pour finir la R�volution.</p><empty-line/><p>� � eux seuls, comme cela ? dit la m�re Billot.</p><p>� Non, avec M. de La Fayette et M. Bailly.</p><p>� Ah ! fit avec admiration la fermi�re, du moment qu�il est avec M. de La Fayette et avec M. Bailly�</p><p>� Quand pense-t-il revenir ? demanda Catherine.</p><empty-line/><p>� Oh ! quant � cela, mademoiselle, je n�en sais rien.</p><empty-line/><p>� Et toi, Pitou, comment donc es-tu revenu alors ?</p><empty-line/><p>� Moi, j�ai amen� � l�abb� Fortier S�bastien Gilbert, et je suis venu ici apporter les instructions de M. Billot.</p><empty-line/><p>Pitou, en achevant ces mots, se leva, non sans une certaine dignit� diplomatique, qui fut comprise, sinon des serviteurs, du moins des ma�tres.</p><empty-line/><p>La m�re Billot se leva aussi et cong�dia son monde.</p><empty-line/><p>Catherine, rest�e assise, �tudia jusqu�au fond de l��me la pens�e de Pitou avant qu�elle ne sort�t de ses l�vres.</p><empty-line/><p>� Que va-t-il me faire dire ? se demanda-t-elle.</p><empty-line/><p>� 289 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre LX </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Madame Billot abdique </strong></p><p><strong/></p><p>Pour �couter les volont�s de ce p�re honor�, les deux femmes r�unirent toute leur attention.</p><p>Pitou n�ignorait pas que la t�che �tait assez difficile : il avait vu � l��uvre la m�re Billot et Catherine ; il connaissait l�habitude du commandement chez l�une, la f�roce ind�pendance de l�autre.</p><p>Catherine, fille si douce, si laborieuse, si bonne, avait pris, par l�effet m�me de toutes ses qualit�s, un �norme ascendant sur tout le monde dans la ferme ; et qu�est-ce que l�esprit de domination, sinon une ferme volont� de ne pas ob�ir ?</p><p>Pitou, en exposant sa mission, savait tout le plaisir qu�il allait faire � l�une, et tout le chagrin qu�il causerait � l�autre.</p><empty-line/><p>La m�re Billot, r�duite au r�le secondaire, lui paraissait une chose anormale, absurde. Cela grandissait Catherine par rapport � Pitou.</p><empty-line/><p>Et Catherine n�avait pas besoin de cela dans les circonstances pr�sentes.</p><empty-line/><p>Mais il repr�sentait � la ferme un des h�rauts d�Hom�re, une bouche, une m�moire, non pas une intelligence. Il s�exprima en ces termes :</p><empty-line/><p>� 290 �</p><empty-line/><p>� Madame Billot, le dessein de M. Billot est que vous vous tourmentiez le moins possible.</p><p>� Comment cela ? fit la bonne femme avec surprise.</p><p>� Que veut dire ce mot tourmenter ? dit la jeune Catherine.</p><empty-line/><p>� Cela veut dire, r�pondit Pitou, que l�administration d�une ferme comme la v�tre est un gouvernement plein de soucis et de travail, qu�il y a des march�s � faire�</p><p>� Eh bien ? fit la bonne femme.</p><empty-line/><p>� Des paiements�</p><empty-line/><p>� Eh bien ?</p><empty-line/><p>� Des labours�</p><empty-line/><p>� Apr�s ?</p><empty-line/><p>� Des r�coltes�</p><empty-line/><p>� Qui dit le contraire ?</p><empty-line/><p>� Personne assur�ment, madame Billot ; mais, pour faire les march�s, il faut voyager.</p><empty-line/><p>� J�ai mon cheval.</p><empty-line/><p>� Pour payer, il faut se disputer.</p><empty-line/><p>� Oh ! j�ai bon bec.</p><empty-line/><p>� Pour labourer�</p><empty-line/><p>� 291 �</p><empty-line/><p>� N�ai-je pas l�habitude des surveillances ?</p><empty-line/><p>� Et pour r�colter ! ah ! c�est bien une autre affaire ; il faut faire la cuisine aux ouvriers, il faut aider les charretiers�</p><p>� Tout cela ne m�effraie pas pour le bien de mon homme, s��cria la digne femme.</p><p>� Mais, madame Billot� enfin.</p><empty-line/><p>� Enfin quoi ?</p><p>� Tant de travail� et� un peu d��ge�</p><p>� Ah ! fit la m�re Billot en regardant Pitou de travers.</p><empty-line/><p>� Aidez-moi donc, mademoiselle Catherine, dit le pauvre gar�on voyant ses forces diminuer � mesure que la situation devenait plus difficile.</p><empty-line/><p>� Je ne sais pas ce qu�il faut faire pour vous aider, dit Catherine.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! voici, r�pliqua Pitou. M. Billot n�a pas choisi madame Billot pour se donner tant de mal.</p><empty-line/><p>� Qui donc ? interrompit-elle en tremblant � la fois d��motion et de respect.</p><empty-line/><p>� Il a choisi quelqu�un qui est plus fort et qui est lui-m�me et qui est vous-m�me. Il a choisi mademoiselle Catherine.</p><empty-line/><p>� Ma fille Catherine pour gouverner la maison ! s��cria la vieille m�re avec un accent de d�fiance et d�imperceptible jalousie.</p><empty-line/><p>� 292 �</p><empty-line/><p>� Sous vos ordres, ma m�re, se h�ta de dire la jeune fille rougissant.</p><p>� Non pas, non pas, insista Pitou, qui, du moment o� il s��tait lanc�, s��tait lanc� tout � fait. Non pas ! je fais la commission tout enti�re : M. Billot d�l�gue et autorise mademoiselle Catherine en son lieu et place pour tout le travail et toutes les affaires de la maison.</p><p>Chacune de ces paroles, accentu�es par la v�rit�, p�n�trait dans  le  c�ur  de  la  m�nag�re ;  et,  si  bonne  �tait  cette  nature, qu�au lieu d�y verser une jalousie plus �cre et des col�res plus br�lantes, la certitude de sa diminution la trouvait plus r�si-gn�e, plus ob�issante, plus p�n�tr�e de l�infaillibilit� de son ma-ri.</p><empty-line/><p>Billot se pouvait-il tromper ? Billot pouvait-il ne pas �tre ob�i ?</p><empty-line/><p>Voil� les deux seuls arguments que se donna la brave femme contre elle-m�me.</p><empty-line/><p>Et toute sa r�sistance cessa.</p><empty-line/><p>Elle regarda sa fille, dans les yeux de laquelle elle ne vit que modestie, confiance, bonne volont� de r�ussir, tendresse et respect inalt�rables. Elle c�da absolument.</p><empty-line/><p>� M. Billot a raison, dit-elle ; Catherine est jeune ; elle a bonne t�te, elle est t�tue m�me.</p><empty-line/><p>� Oh ! oui, fit Pitou, certain qu�il flattait l�amour-propre de Catherine, en m�me temps qu�il lui d�cochait une �pigramme.</p><empty-line/><p>� Catherine, continua la m�re Billot, sera plus � l�aise que moi sur les chemins ; elle saura mieux courir des jours entiers</p><p>� 293 �</p><empty-line/><p>apr�s les laboureurs. Elle vendra mieux ; elle ach�tera plus s�-</p><p>rement. Elle saura se faire ob�ir, la fille !</p><p>Catherine sourit.</p><p>� Eh bien ! continua la bonne femme sans avoir m�me besoin d��touffer un soupir, voil� que la Catherine va un peu courir les champs ! Voil� qu�elle va tenir la bourse ! Voil� qu�on va la voir toujours en route ! Voil� ma fille transform�e en gar-</p><p>�on !�</p><p>Pitou, d�un air capable :</p><empty-line/><p>� Ne craignez rien pour mademoiselle Catherine, dit-il ; je suis l�, moi, et je l�accompagnerai partout.</p><empty-line/><p>Cette offre gracieuse, sur laquelle Ange comptait probablement pour faire un effet, lui attira de la part de Catherine un si �trange regard, qu�il fut tout interdit.</p><empty-line/><p>La jeune fille rougit, non pas comme les femmes � qui l�on fait plaisir, mais de cette nuance couperos�e qui, traduisant par un  double  sympt�me  la  double  op�ration  de  l��me,  sa  cause premi�re, accuse � la fois la col�re et l�impatience, le d�sir de parler et le besoin de se taire.</p><empty-line/><p>Pitou n��tait pas un homme du monde, lui ; il ne sentait pas les nuances.</p><empty-line/><p>Mais ayant compris que la rougeur de Catherine n��tait pas un acquiescement complet :</p><empty-line/><p>� Quoi ! dit-il avec un sourire agr�able qui d�couvrit ses puissantes dents sous ses grosses l�vres ; quoi ! vous vous tai-sez, mademoiselle Catherine ?</p><empty-line/><p>� 294 �</p><empty-line/><p>� Vous ignorez donc, monsieur Pitou, que vous avez dit une b�tise ?</p><p>� Une b�tise ! fit l�amoureux.</p><p>� Pardi ! s��cria la m�re Billot, voyez-vous ma fille Catherine avec un garde du corps !</p><p>� Mais enfin, dans les bois !� dit Pitou d�un air si na�vement consciencieux que c�e�t �t� un crime d�en rire.</p><p>� Cela est-il aussi dans les instructions de notre homme ?</p><p>continua la m�re Billot, qui montra ainsi certaines dispositions � l��pigramme.</p><empty-line/><p>� Oh ! ajouta Catherine, ce serait un m�tier de paresseux que mon p�re ne peut avoir conseill� � M. Pitou, et que M. Pitou n�aurait pas accept� de mon p�re.</p><empty-line/><p>Pitou roulait de gros yeux effar�s de Catherine � la m�re Billot ; tout son �chafaudage croulait.</p><empty-line/><p>Catherine, v�ritable femme, comprit la douloureuse d�ception de Pitou.</p><empty-line/><p>� Monsieur Pitou, dit-elle, est-ce � Paris que vous avez vu les jeunes filles se compromettre ainsi, en tra�nant toujours des gar�ons derri�re elles ?</p><empty-line/><p>� Mais vous n��tes pas une jeune fille, vous, articula Pitou, puisque vous �tes la ma�tresse de la maison.</p><empty-line/><p>� Allons ! assez caus�, dit brusquement la m�re Billot, la ma�tresse de la maison a bien des choses � faire. Viens, Catherine, que je te remette la maison, selon les ordres de ton p�re.</p><empty-line/><p>� 295 �</p><empty-line/><p>Alors commen�a, aux yeux de Pitou �bahi, immobile, une c�r�monie qui ne manquait ni de grandeur ni de po�sie dans sa rustique simplicit�.</p><empty-line/><p>La m�re Billot tira ses clefs du trousseau, les remit l�une apr�s l�autre � Catherine, et lui donna le compte fait du linge, des bouteilles, des meubles et des provisions.</p><p>Elle conduisit sa fille au vieux secr�taire-chiffonnier en marqueterie de l�ann�e 1738 ou 1740, dans le secret duquel le p�re Billot enfermait ses papiers, ses louis d�or, et tout le tr�sor et les archives de la famille.</p><empty-line/><p>Catherine se laissa gravement investir de l�omnipotence et des secrets ; elle questionna sa m�re avec sagacit�, r�fl�chit � chaque r�ponse, et sembla, le renseignement une fois re�u, l�avoir enferm� dans les profondeurs de sa m�moire et de sa raison, comme une arme r�serv�e aux besoins de la lutte.</p><empty-line/><p>Apr�s l�examen des objets, la m�re Billot passa aux bestiaux, dont on fit le recensement avec exactitude.</p><empty-line/><p>Moutons valides ou malades, agneaux, ch�vres, poules, pigeons, chevaux, b�ufs et vaches.</p><empty-line/><p>Mais ce fut l� une simple formalit�.</p><empty-line/><p>La jeune fille, sur cette branche de l�exploitation, �tait depuis longtemps l�administrateur sp�cial.</p><empty-line/><p>Nul mieux que Catherine ne connaissait la volaille aux gloussements avides, les agneaux familiers avec elle au bout d�un mois, les pigeons qui la connaissaient si bien que souvent ils venaient l�enfermer en pleine cour dans les ellipses de leur vol, souvent aussi se poser sur son �paule, apr�s l�avoir salu�e �</p><p>� 296 �</p><empty-line/><p>ses pieds par le mouvement �trange de va-et-vient qui caract�-</p><p>rise l�ours en ses r�veries.</p><p>Les chevaux hennissaient quand s�approchait Catherine.</p><p>Seule, elle savait faire ob�ir les plus fougueux. L�un d�eux, pou-lain �l�ve de la ferme, et devenu un �talon inabordable, rompait tout dans l��curie pour venir � Catherine chercher dans ses mains et ses poches la cro�te de pain dur qu�il y savait toujours trouver.</p><empty-line/><p>Rien n��tait beau et provoquant au sourire comme cette belle fille blonde, aux grands yeux bleus, au col blanc, aux bras ronds, aux mains potel�es, lorsqu�elle s�approchait, son tablier plein de graines, de la place nette aupr�s de la mare, � l�endroit o� le sol, battu et salp�tr�, sonnait sous le grain qu�elle y semait � poign�es.</p><empty-line/><p>Alors, on e�t vu tous les poussins, toutes les colombes, tous les agneaux libres se pr�cipiter du c�t� de la mare ; les coups de bec diapraient le sol ; la langue rose des bouquetins l�chait l�avoine ou le sarrasin croquant. Cette aire, noircie par les couches de grain, devenait en deux minutes aussi blanche et aussi propre que l�assiette de fa�ence du moissonneur lorsqu�il a fini son repas.</p><empty-line/><p>Certaines cr�atures humaines ont dans les yeux la fascination qui s�duit, ou la fascination qui �pouvante ; deux sensations tellement puissantes sur l�animal qu�il ne songe jamais � y r�sister.</p><empty-line/><p>Qui de nous n�a pas vu le taureau farouche regarder m�lancoliquement, durant quelques minutes, l�enfant qui lui sourit sans comprendre le danger ? Il a piti�.</p><empty-line/><p>Qui de nous n�a pas vu ce m�me taureau fixer un regard sournois et effar� sur un fermier robuste qui le couve de l��il et</p><p>� 297 �</p><empty-line/><p>le tient en arr�t sous une menace muette ? L�animal baisse le front ; il semble se pr�parer au combat ; mais ses pieds sont en-racin�s au sol : il frissonne, il a le vertige, il a peur.</p><empty-line/><p>Catherine exer�ait l�une des deux influences sur tout ce qui l�entourait ; elle �tait � la fois si calme et si ferme, il y avait tant de mansu�tude et tant de volont� en elle, si peu de d�fiance, si peu de peur, que l�animal en face d�elle ne sentait pas la tentation d�une mauvaise pens�e.</p><empty-line/><p>Cette influence �trange, elle l�exer�ait � plus forte raison sur les cr�atures pensantes. Le charme de cette vierge �tait irr�-</p><p>sistible ; nul homme dans la contr�e n�avait jamais souri en parlant de Catherine ; nul gar�on n�avait contre elle une arri�re pens�e ; ceux qui l�aimaient la d�siraient pour femme ; ceux qui ne l�aimaient pas l�eussent voulue pour s�ur.</p><empty-line/><p>Pitou, t�te basse, mains pendantes, id�e absente, suivait machinalement la jeune fille et sa m�re dans leur excursion de recensement.</p><empty-line/><p>On ne lui avait pas adress� la parole. Il �tait l� comme un garde de la trag�die, et son casque ne contribuait pas peu � lui en donner au propre la bizarre apparence.</p><empty-line/><p>On passa ensuite la revue des hommes et des servantes.</p><empty-line/><p>La  m�re  Billot  fit  former  un  demi-cercle  au  centre  duquel elle se pla�a.</p><empty-line/><p>� Mes enfants, dit-elle, notre ma�tre ne revient pas encore de Paris, mais il nous a choisi un ma�tre � sa place. C�est ma fille Catherine que voici, toute jeune et toute forte. Moi, je suis vieille et j�ai la t�te faible. Le ma�tre a bien fait. La patronne � pr�sent, c�est Catherine. L�argent, elle le donne et le re�oit. Ses ordres, je</p><p>� 298 �</p><empty-line/><p>serai la premi�re � les prendre et � les ex�cuter ; ceux de vous qui d�sob�iraient auraient affaire � elle.</p><p>Catherine n�ajouta pas un mot. Elle embrassa tendrement sa m�re.</p><p>L�effet de ce baiser fut plus grand que toutes les phrases. La m�re Billot pleura. Pitou fut attendri.</p><p>Tous les serviteurs acclam�rent la nouvelle domination.</p><p>Aussit�t Catherine entra en fonctions et distribua les services. Chacun re�ut son mandat, et partit pour l�ex�cuter avec le bon vouloir qu�on met au d�but d�un r�gne.</p><empty-line/><p>Pitou, demeur� seul, finit par s�approcher de Catherine et lui dit :</p><empty-line/><p>� Et moi ?</p><empty-line/><p>� Tiens�, r�pondit-elle, je n�ai rien � vous ordonner.</p><empty-line/><p>� Comment, je vais donc rester � rien faire ?</p><empty-line/><p>� Que voulez-vous faire ?</p><empty-line/><p>� Mais ce que je faisais avant de partir.</p><empty-line/><p>� Avant de partir, vous �tiez accueilli par mon p�re.</p><empty-line/><p>� Mais vous �tes la ma�tresse, donnez-moi de l�ouvrage.</p><empty-line/><p>� Je n�en ai pas pour vous, monsieur Ange.</p><empty-line/><p>� Pourquoi ?</p><empty-line/><p>� 299 �</p><empty-line/><p>� Parce que vous �tes un savant, un monsieur de Paris, � qui ces travaux rustiques ne conviennent pas.</p><p>� Est-il possible ? fit Pitou.</p><p>Catherine fit un signe qui voulait dire : � C�est comme ce-la. �</p><p>� Moi, un savant ! r�p�ta Pitou.</p><empty-line/><p>� Sans doute.</p><p>� Mais voyez donc mes bras, mademoiselle Catherine.</p><p>� N�importe !</p><empty-line/><p>� Enfin, mademoiselle Catherine, dit le pauvre gar�on d�-</p><p>sesp�r�, pourquoi donc, sous pr�texte que je suis un savant, me forceriez-vous de mourir de faim ? Vous ignorez donc que le philosophe �pict�te servait pour manger, que le fabuliste �sope gagnait son pain � la sueur de son front ? C��taient pourtant des gens plus savants que moi, ces deux messieurs-l�.</p><empty-line/><p>� Que voulez-vous ! c�est comme cela.</p><empty-line/><p>� Mais M. Billot m�avait accept� pour �tre de la maison ; mais il me renvoie de Paris pour en �tre encore.</p><empty-line/><p>� Soit ; car mon p�re pouvait vous forcer � faire des ouvrages que moi, sa fille, je n�oserais vous imposer.</p><empty-line/><p>� Ne me les imposez pas, mademoiselle Catherine.</p><empty-line/><p>� Oui, mais alors vous resterez dans l�oisivet�, et c�est ce que je ne saurais vous permettre. Mon p�re avait le droit de</p><p>� 300 �</p><empty-line/><p>faire, comme ma�tre, ce qui m�est d�fendu � moi comme manda-taire. J�administre son bien, il faut que son bien rapporte.</p><p>� Mais puisque je travaillerai, je rapporterai ; vous voyez bien, mademoiselle Catherine, que vous tournez dans un cercle vicieux.</p><empty-line/><p>� Pla�t-il ? fit Catherine, qui ne comprenait pas les grandes phrases de Pitou. Qu�est-ce qu�un cercle vicieux ?</p><empty-line/><p>� On appelle cercle vicieux, mademoiselle, un mauvais raisonnement. Non, laissez-moi � la ferme, et donnez-moi les cor-v�es si vous voulez. Vous verrez alors si je suis un savant et un fain�ant. D�ailleurs, vous avez des livres � tenir, des registres � mettre en ordre. C�est ma sp�cialit�, cela, l�arithm�tique.</p><empty-line/><p>� Ce n�est point, � mon avis, une occupation suffisante pour un homme, dit Catherine.</p><empty-line/><p>� Mais alors, je ne suis donc bon � rien ? s��cria Pitou.</p><empty-line/><p>� Vivez toujours ici, dit Catherine en se radoucissant ; je r�fl�chirai, et nous verrons.</p><empty-line/><p>� Vous demandez � r�fl�chir pour savoir si vous devez me garder. Mais que vous ai-je donc fait, mademoiselle Catherine ?</p><p>Ah ! vous n��tiez pas comme cela autrefois.</p><empty-line/><p>Catherine haussa imperceptiblement les �paules.</p><empty-line/><p>Elle n�avait pas de bonnes raisons � donner � Pitou, et n�anmoins il �tait �vident que son insistance la fatiguait.</p><empty-line/><p>Aussi, rompant la conversation :</p><empty-line/><p>� 301 �</p><empty-line/><p>� Assez comme cela, monsieur Pitou, dit-elle ; je vais � La Fert�-Milon.</p><p>� Alors, je cours seller votre cheval, mademoiselle Catherine.  � Pas du tout ; restez au contraire.</p><p>� Vous refusez que je vous accompagne ?</p><empty-line/><p>� Restez, dit Catherine imp�rieusement.</p><p>Pitou demeura clou� � sa place, baissant la t�te, en ren-voyant en dedans une larme qui piquait sa paupi�re comme si elle e�t �t� d�huile bouillante.</p><empty-line/><p>Catherine laissa Pitou o� il �tait, sortit, et donna � un valet de ferme l�ordre de seller son cheval.</p><empty-line/><p>� Ah ! murmura Pitou, vous me trouvez chang�, mademoiselle Catherine, mais c�est vous qui l��tes, et bien autrement que moi.</p><empty-line/><p>� 302 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre LXI </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Ce qui d�cide Pitou � quitter la ferme et �</strong><strong>retourner � Haramont, sa seule et v�ritable</strong><strong>patrie </strong></p><p><strong/></p><p>Cependant la m�re Billot, r�sign�e aux fonctions de premi�re servante, avait repris son ouvrage sans affectation, sans aigreur, de bonne volont�. Le mouvement, interrompu un instant dans toute la hi�rarchie agricole, recommen�ait � imiter l�int�rieur de la ruche bourdonnante et travailleuse.</p><empty-line/><p>Pendant qu�on pr�parait le cheval de Catherine, Catherine rentra, jeta un coup d��il de c�t� sur Pitou, dont le corps demeura immobile, mais dont la t�te tourna comme une girouette, suivant le mouvement de la jeune fille jusqu�� ce que la jeune fille e�t disparu dans sa chambre.</p><empty-line/><p>� Qu�allait faire Catherine dans sa chambre ? se demanda Pitou.</p><empty-line/><p>Pauvre Pitou ! ce qu�elle allait faire ? Elle allait se coiffer, mettre un bonnet blanc, passer un bas plus fin.</p><empty-line/><p>Puis, quand ce suppl�ment de toilette fut achev�, comme elle entendit son cheval qui piaffait sous la goutti�re, elle rentra, embrassa sa m�re, et partit.</p><empty-line/><p>Pitou, d�s�uvr�, mal rassasi� par ce petit coup d��il, moiti� indiff�rent, moiti� mis�ricordieux, que Catherine lui avait</p><p>� 303 �</p><empty-line/><p>adress� en partant, Pitou ne put se r�soudre � demeurer ainsi dans la perplexit�.</p><p>Depuis que Pitou avait revu Catherine, il semblait � Pitou que la vie de Catherine lui f�t absolument n�cessaire.</p><p>Et puis, outre cela, au fond de cet esprit lourd et dormeur, quelque chose comme un soup�on allait et venait avec la monotone r�gularit� d�un balancier de pendule.</p><empty-line/><p>C�est le propre des esprits na�fs de tout percevoir � des de-gr�s �gaux. Ces natures paresseuses ne sont pas moins sensibles que d�autres ; seulement, elles �prouvent mais n�analysent pas.</p><p>L�analyse, c�est l�habitude de jouir et de souffrir. Il faut avoir pris une certaine habitude des sensations pour regarder leur bouillonnement au fond de cet ab�me qu�on appelle le c�ur humain.</p><empty-line/><p>Il n�y a pas de vieillards na�fs.</p><empty-line/><p>Pitou, quand il eut entendu le pas du cheval qui s��loignait, courut vers la porte. Il aper�ut alors Catherine suivant un petit chemin de traverse qui conduisait de la ferme � la grande route de La Fert�-Milon, et aboutissant au bas d�une petite montagne dont le sommet se perd dans la for�t.</p><empty-line/><p>Du seuil de cette porte, il envoya � la belle jeune fille un adieu plein de regrets et d�humilit�.</p><empty-line/><p>Mais � peine cet adieu fut-il envoy� de la main et du c�ur, que Pilou r�fl�chit � une chose.</p><empty-line/><p>Catherine avait bien pu lui d�fendre de l�accompagner, mais elle ne pouvait l�emp�cher de la suivre.</p><empty-line/><p>� 304 �</p><empty-line/><p>Catherine pouvait bien dire � Pitou : � Je ne veux pas vous voir � ; mais elle ne pouvait pas dire � Pitou : � Je vous d�fends de me regarder. �</p><empty-line/><p>Pitou r�fl�chit donc que puisqu�il n�avait rien � faire, rien ne l�emp�chait au monde de longer sous bois le chemin qu�allait faire Catherine. Ainsi, sans �tre vu, il la verrait de loin, � travers les arbres.</p><p>Il n�y avait qu�une lieue et demie de la ferme � La Fert�-</p><p>Milon. Une lieue et demie pour aller, une lieue et demie pour revenir, qu��tait-ce que cela pour Pitou ?</p><empty-line/><p>D�ailleurs Catherine rejoignait la route par une ligne faisant angle avec celle-ci. En prenant la perpendiculaire, Pitou �cono-misait un quart de lieue. Restait donc deux lieues et demie seulement pour aller � La Fert�-Milon et revenir.</p><empty-line/><p>Deux lieues et demie, c��tait une v�ritable bouch�e de chemin � avaler pour un homme qui semblait avoir d�valis� le Petit Poucet, ou lui avoir pris les bottes que le m�me Petit Poucet avait prises � l�Ogre.</p><empty-line/><p>� peine Pitou eut-il arr�t� ce projet dans son esprit qu�il le mit � ex�cution.</p><empty-line/><p>Tandis que Catherine gagnait la grande route, lui, Pitou, courb� derri�re les grands seigles, gagnait la for�t.</p><empty-line/><p>En un instant il fut � la lisi�re, et, une fois � la lisi�re, il sauta le foss� de la for�t, et s��lan�a sous bois, moins gracieux, mais aussi rapide qu�un chevreuil effarouch�.</p><empty-line/><p>Il courut un quart d�heure ainsi, et, au bout d�un quart d�heure, il aper�ut l��claircie que faisait la route.</p><empty-line/><p>� 305 �</p><empty-line/><p>L�, il s�arr�ta, s�appuyant � un �norme ch�ne qui le cachait enti�rement derri�re son tronc rugueux. Il �tait bien s�r d�avoir devanc� Catherine.</p><empty-line/><p>Et cependant il attendit dix minutes, un quart d�heure m�me, et ne vit personne.</p><empty-line/><p>Avait-elle oubli� quelque chose � la ferme, et y �tait-elle retourn�e ? C��tait possible.</p><empty-line/><p>Avec les plus grandes pr�cautions, Pitou se rapprocha de la route, allongea sa t�te derri�re un gros h�tre qui poussait dans le foss� m�me, appartenant moiti� � la route, moiti� � la for�t, �tendit son regard jusqu�� la plaine que la rigidit� de la ligne lui permettait d�apercevoir, et ne vit rien.</p><empty-line/><p>Catherine avait oubli� quelque chose, et �tait revenue � la ferme.</p><empty-line/><p>Pitou reprit sa course. Ou elle n��tait pas encore arriv�e, et il la verrait rentrer, ou elle y �tait arriv�e, et il l�en verrait sortir.</p><empty-line/><p>Pitou ouvrit le compas de ses longues jambes, et se mit � arpenter l�espace qui le s�parait de la plaine.</p><empty-line/><p>Il courait sur le revers sablonneux de la route, plus doux � ses pas, quand tout � coup il s�arr�ta.</p><empty-line/><p>Le cheval de Catherine marchait l�amble.</p><empty-line/><p>Le cheval, marchant l�amble, avait quitt� la grande route, et avait quitt� le revers du chemin pour suivre une petite sente � l�entr�e de laquelle on lisait sur un poteau : <emphasis>Sente conduisant de la route de La Fert�-Milon � Boursonne</emphasis>.</p><p>� 306 �</p><empty-line/><p>Pitou leva les yeux, et � l�extr�mit� oppos�e de la sente, il aper�ut, noy�s � une grande distance dans l�horizon bleu�tre de la for�t, le cheval blanc et le casaquin rouge de Catherine.</p><p>C��tait � une grande distance, nous l�avons dit, mais on sait qu�il n�y avait pas de distance pour Pitou.</p><p>� Ah ! s��cria Pitou, en s��lan�ant de nouveau dans la for�t, ce n�est donc pas � La Fert�-Milon qu�elle va, c�est donc � Boursonne !</p><p>� Et cependant je ne me trompe pas. Elle a dit La Fert�-</p><p>Milon plus de dix fois ; on lui a donn� des commissions pour La Fert�-Milon. La m�re Billot elle-m�me a parl� de La Fert�-</p><p>Milon. �</p><empty-line/><p>Et tout en disant ces paroles, Pitou courait toujours ; Pitou courait de plus en plus ; Pitou courait comme un d�rat�.</p><empty-line/><p>Car Pitou, pouss� par le doute, cette premi�re moiti� de la jalousie, Pitou n��tait plus un simple bip�de : Pitou semblait �tre une de ces machines ail�es, comme D�dale en particulier, ou en g�n�ral les grands m�caniciens de l�Antiquit�, les r�v�rent si bien, et les ex�cut�rent, h�las ! si mal.</p><empty-line/><p>Il ressemblait, � s�y m�prendre, � ces bonshommes de paille, aux bras de chalumeaux, que le vent fait tourner aux �ta-lages des marchands de jouets d�enfants.</p><empty-line/><p>Bras, jambes, t�tes, tout remue, tout tourne, tout vole.</p><empty-line/><p>Les jambes immenses de Pitou marquaient des angles de cinq pieds de large, � leur plus grande ouverture ; ses mains, pareilles � deux battoirs emmanch�s d�un b�ton, poussaient l�air</p><p>� 307 �</p><empty-line/><p>comme des rames. Sa t�te, toute bouche, toutes narines et tout yeux, absorbait l�air qu�elle envoyait en souffles bruyants.</p><p>Aucun cheval n�e�t �t� anim� de cette rage de courir.</p><p>Aucun lion n�e�t eu cette volont� f�roce d�atteindre sa proie.</p><p>Pitou avait plus d�une demi-lieue � faire quand il aper�ut Catherine ; il ne lui laissa pas le temps de faire un quart de lieue tandis que lui absorba cette demi-lieue.</p><p>Sa course avait donc acquis le double de la rapidit� de celle d�un cheval au trot.</p><empty-line/><p>Enfin, il arriva � atteindre une ligne parall�le � la sienne.</p><p>On n��tait plus qu�� cinq cents pas de la lisi�re oppos�e de la for�t. Cette �claircie qu�on apercevait � travers les arbres, c��tait Boursonne.</p><empty-line/><p>Catherine s�arr�ta. Pitou s�arr�ta. Il �tait temps : la respiration commen�ait � manquer au pauvre diable !</p><empty-line/><p>Ce n��tait plus pour voir simplement Catherine que Pitou la suivait : c��tait pour la surveiller.</p><empty-line/><p>Elle avait menti. Dans quel but ?</p><empty-line/><p>N�importe ; pour reconqu�rir sur elle une certaine sup�riorit�, il fallait la surprendre en flagrant d�lit de mensonge.</p><empty-line/><p>Pitou donna t�te baiss�e dans les foug�res et dans les �pines, brisant les obstacles avec son casque, et employant son sabre au besoin.</p><empty-line/><p>� 308 �</p><empty-line/><p>Cependant, comme Catherine n�allait plus qu�au pas, de temps en temps le bruit des branches bris�es arrivait jusqu�� elle, et faisait tout � la fois dresser l�oreille au cheval et � la ma�-</p><p>tresse.</p><p>Alors Pitou, qui ne perdait pas Catherine des yeux, Pitou s�arr�tait en reprenant haleine ; il d�truisait le soup�on.</p><p>Cependant cela ne pouvait pas durer ; aussi cela ne dura-t-il point.</p><p>Pitou entendit tout � coup hennir le cheval de Catherine, et � ce hennissement un autre hennissement r�pondit.</p><p>On ne pouvait pas encore voir le second cheval qui hennis-sait.</p><empty-line/><p>Mais, quel qu�il fut, Catherine frappa Cadet de sa badine de houx, et Cadet, qui avait souffl� un instant, reprit le grand trot.</p><empty-line/><p>Au bout de cinq minutes, gr�ce � cette augmentation de vitesse, elle avait rejoint un cavalier, qui accourut lui-m�me au-devant d�elle avec autant d�empressement qu�elle en avait mis � venir au-devant de lui.</p><empty-line/><p>Le mouvement de Catherine avait �t� si rapide et si inattendu, que le pauvre Pitou �tait rest� immobile, debout, � la m�me place, se haussant seulement sur la pointe des pieds pour voir de plus loin.</p><empty-line/><p>C��tait bien loin pour voir.</p><empty-line/><p>Mais, s�il ne le vit pas, ce que Pitou sentit comme une commotion  �lectrique,  ce  fut  la  joie  et  la  rougeur  de  la  jeune fille, ce fut le tressaillement qui agita tout son corps, ce fut le</p><p>� 309 �</p><empty-line/><p>p�tillement de ses yeux si doux, si calmes d�ordinaire, si �tincelants alors.</p><p>Il ne vit pas non plus quel �tait ce cavalier au point de distinguer ses traits ; mais, reconnaissant � sa tournure, � sa redin-gote de chasse de velours vert, � son chapeau � large ganse, � son port de t�te libre et gracieux, qu�il devait appartenir � la classe la plus �lev�e de la soci�t�, son esprit se reporta � l�instant m�me � ce beau joueur de paume, � ce beau danseur de Villers-Cotter�ts. Son c�ur, sa bouche, toutes les fibres de ses entrailles tressaillirent � la fois, murmur�rent le nom d�Isidor de Charny.</p><empty-line/><p>C��tait bien lui en effet.</p><empty-line/><p>Pitou poussa un soupir qui ressemblait � un rugissement, et, s�enfon�ant de nouveau dans le fourr�, il parvint jusqu�� la distance de vingt pas des deux jeunes gens, trop attentionn�s alors l�un � l�autre pour s�inqui�ter si le bruit qu�ils entendaient �tait caus� par le fourragement d�un quadrup�de ou d�un bi-p�de.</p><empty-line/><p>Le  jeune  homme  cependant  se  retourna  du  c�t�  de  Pitou, se haussa sur les �triers, et jeta un regard vague autour de lui.</p><empty-line/><p>Mais, � l�instant m�me, pour �chapper � l�investigation, Pitou s�aplatit le ventre et la face contre terre.</p><empty-line/><p>Puis, comme un serpent, il se glissa pendant l�espace de dix pas encore, et, arriv� � la port�e de la voix, il �couta.</p><empty-line/><p>� Bonjour, monsieur Isidor, disait Catherine.</p><empty-line/><p>� M. Isidor ! murmura Pitou. Je le savais bien, moi.</p><empty-line/><p>� 310 �</p><empty-line/><p>Alors il sentit sur son pauvre c�ur le poids �norme d�un cheval et d�un cavalier qui l�eussent foul� aux pieds.</p><p>Alors il sentit par toute sa personne l�immense fatigue de tout ce travail, que le doute, la d�fiance et la jalousie lui avaient fait faire depuis une heure.</p><empty-line/><p>Les  deux  jeunes  gens,  en  face  l�un  de  l�autre,  avaient  chacun de son c�t� l�ch� la bride et s��taient pris les mains ; ils se tenaient debout, et fr�missants, muets et souriants, tandis que les deux chevaux, habitu�s sans doute l�un � l�autre, se caressaient des naseaux et jouaient avec leurs pieds sur la mousse de la route.</p><p>� Vous �tes en retard  <emphasis>aujourd�hui</emphasis>, monsieur Isidor, fit Catherine en rompant le silence.</p><empty-line/><p>� Aujourd�hui ! fit Pitou ; il para�t que les autres jours il n�est pas en retard.</p><empty-line/><p>� Ce n�est pas ma faute, ch�re Catherine, r�pliqua le jeune homme ; mais j�ai �t� retenu par une lettre de mon fr�re qui m�est arriv�e ce matin, et � laquelle j�ai d� r�pondre courrier par courrier. Mais ne craignez rien, demain je serai plus exact.</p><empty-line/><p>Catherine sourit, et Isidor serra encore un peu plus tendrement la main qu�on lui abandonnait.</p><empty-line/><p>H�las ! c��taient autant d��pines qui faisaient saigner le c�ur du pauvre Pitou.</p><empty-line/><p>� Vous avez donc des nouvelles fra�ches de Paris ? demanda-t-elle.</p><empty-line/><p>� Oui.</p><empty-line/><p>� 311 �</p><empty-line/><p>� Eh bien ! moi aussi, dit-elle en souriant. Ne m�avez-vous pas dit l�autre jour, que lorsque quelque chose de pareil arrivait � deux personnes qui s�aimaient, cela s�appelait de la sympathie ?</p><p>� Justement. Et comment avez-vous re�u des nouvelles, vous, ma belle Catherine ?</p><p>� Par Pitou.</p><empty-line/><p>� Qu�est-ce que cela, Pitou ? demanda le jeune noble avec un air libre et enjou�, qui changea en cramoisi le rouge d�j� �tendu sur les joues de Pitou.</p><p>� Mais vous savez bien, dit-elle ; Pitou, c�est ce pauvre gar-</p><p>�on que mon p�re avait pris � la ferme, et qui me donnait le bras un dimanche.</p><empty-line/><p>� Ah ! oui, dit le gentilhomme ; celui qui a des genoux comme des n�uds de serviette ?</p><empty-line/><p>Catherine se mit � rire. Pitou se sentit humili�, d�sesp�r�.</p><p>Il regarda ses genoux, pareils � des n�uds en effet, en s�appuyant sur ses deux mains et en se soulevant, puis il retomba � plat ventre avec un soupir.</p><empty-line/><p>� Voyons, dit Catherine, ne me d�chirez pas trop mon pauvre Pitou. Savez-vous ce qu�il me proposait tout � l�heure ?</p><empty-line/><p>� Non ; contez-moi un peu cela, ma toute belle.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! il voulait m�accompagner � La Fert�-Milon.</p><empty-line/><p>� O� vous n�allez pas ?</p><empty-line/><p>� 312 �</p><empty-line/><p>� Non, puisque je croyais que vous m�attendiez ici ; tandis que c�est moi qui vous ai presque attendu.</p><p>� Ah ! mais savez-vous que vous venez de dire un mot royal, Catherine ?</p><p>� Vraiment ! je ne m�en doutais pas.</p><p>� Pourquoi n�avez-vous pas accept� l�offre de ce beau chevalier, il nous e�t diverti.</p><p>� Pas toujours, peut-�tre, r�pondit en riant Catherine.</p><empty-line/><p>� Vous avez raison, Catherine, dit Isidor en attachant sur la belle fermi�re des yeux brillants d�amour.</p><empty-line/><p>Et il cacha la t�te rougissante de la jeune fille dans ses bras qu�il ferma sur elle.</p><empty-line/><p>Pitou ferma les yeux pour ne pas voir, mais il avait oubli� de fermer les oreilles pour ne pas entendre ; le bruit d�un baiser arriva jusqu�� lui.</p><empty-line/><p>Pitou se prit les cheveux avec d�sespoir, comme fait le pestif�r� dans le premier plan du tableau de Gros repr�sentant Bo-naparte visitant les pestif�r�s de Jaffa.</p><empty-line/><p>Lorsque Pitou revint � lui, les jeunes gens avaient remis leurs chevaux au pas et s��loignaient lentement.</p><empty-line/><p>Les derni�res paroles que Pitou put entendre furent celles-ci :</p><empty-line/><p>� Oui, vous avez raison, monsieur Isidor, promenons-nous une heure ; je rattraperai cette heure sur les jambes de mon</p><p>� 313 �</p><empty-line/><p>cheval, et, ajouta-t-elle en riant, c�est une bonne b�te qui n�en dira rien.</p><p>Ce fut tout, la vision s��teignit, l�obscurit� se fit dans l��me de Pitou, comme elle se faisait dans la nature, et, se roulant dans la bruy�re, le pauvre gar�on se laissa aller aux �lans na�fs de sa douleur.</p><p>La fra�cheur de la nuit le rendit � lui-m�me.</p><empty-line/><p>� Je ne retournerai pas � la ferme, dit-il ; j�y serais humili�, bafou� ; j�y mangerais le pain d�une femme qui aime un autre homme, et un homme, je dois l�avouer, qui est plus beau, plus riche et plus �l�gant que moi. Non, ma place n�est plus � Pisseleux, mais � Haramont � � Haramont, dans mon pays, o� je trouverai peut-�tre des gens qui ne s�apercevront pas que j�ai les genoux faits comme des n�uds de serviette.</p><empty-line/><p>Cela dit, Pitou frotta ses bonnes longues jambes, et s�achemina vers Haramont, o�, sans qu�il s�en dout�t, sa r�putation et celle de son casque et de son sabre l�avaient pr�c�d�, et o� l�attendaient, sinon le bonheur, du moins de glorieuses destin�es.</p><empty-line/><p>Mais, on le sait, ce n�est point l�attribut de l�humanit� d��tre parfaitement heureux !</p><empty-line/><p>� 314 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre LXII </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Pitou orateur </strong></p><p><strong/></p><p>Cependant, en arrivant � Villers-Cotter�ts vers les dix heures du soir, apr�s en �tre parti six heures auparavant et avoir fait dans l�intervalle l�immense tourn�e que nous avons essay� de d�crire, Pitou comprit que, si triste qu�il f�t, mieux valait s�arr�ter � l�h�tel du Dauphin et coucher dans un lit que coucher � la belle �toile, sous quelque h�tre ou sous quelque ch�ne de la for�t.</p><p>Car, de coucher dans une maison d�Haramont, en y arrivant � dix heures et demie du soir, il n�y fallait pas songer ; il y avait une heure et demie que toutes les lumi�res �taient �teintes et toutes les portes ferm�es.</p><p>Pitou s�arr�ta donc � l�h�tel du Dauphin, o�, moyennant une pi�ce de trente sous, il eut un excellent lit, un pain de quatre livres, un morceau de fromage et un pot de cidre.</p><empty-line/><p>Pitou �tait � la fois fatigu� et amoureux, fourbu et d�sesp�-</p><p>r� ; il en r�sulta entre le physique et le moral une lutte dans laquelle le moral, vainqueur d�abord, finit par succomber.</p><empty-line/><p>C�est-�-dire que, de onze heures � deux heures du matin, Pitou g�mit, soupira, se retourna dans son lit sans pouvoir dormir ; mais, � deux heures du matin, vaincu par la fatigue, il ferma les yeux, pour ne les rouvrir qu�� sept heures.</p><empty-line/><p>� 315 �</p><empty-line/><p>De  m�me  qu��  dix  heures  et  demie  du  soir  tout  le  monde est couch� � Haramont, � sept heures du matin tout le monde est lev� � Villers-Cotter�ts.</p><empty-line/><p>Pitou, en sortant de l�h�tel du Dauphin, vit donc de nouveau son casque et son sabre attirer l�attention publique.</p><empty-line/><p>Il se trouva donc, apr�s avoir fait une centaine de pas, le centre d�un rassemblement.</p><empty-line/><p>D�cid�ment Pitou avait conquis une �norme popularit� dans le pays.</p><empty-line/><p>Peu de voyageurs ont une pareille chance. Le soleil, qui, dit-on,  luit  pour  tout  le  monde,  ne  luit  pas  toujours  avec  un �clat favorable pour les gens qui reviennent dans leur patrie avec le d�sir d�y �tre proph�tes.</p><empty-line/><p>Mais aussi, il n�arrive pas � tout le monde d�avoir une tante acari�tre et avare jusqu�� la f�rocit�, comme �tait la tante Ang�-</p><p>lique ; il n�arrive pas � tout Gargantua capable d�engloutir un coq au riz de pouvoir offrir un petit �cu aux ayants cause de la victime.</p><empty-line/><p>Mais ce qui arrive moins encore � ces revenants, dont l�ori-gine et les traditions remontent � <emphasis> L�Odyss�e</emphasis>, c�est de revenir avec un casque sur la t�te et un sabre au c�t�, surtout lorsque le reste de l�accoutrement n�est rien moins que militaire.</p><empty-line/><p>Car, disons-le, c��tait surtout ce casque et ce sabre qui recommandaient Pitou � l�attention de ses concitoyens.</p><empty-line/><p>Sauf les chagrins amoureux qui avaient frapp� Pitou � son retour, on voit que toutes sortes de bonheurs lui �taient �chus en compensation.</p><empty-line/><p>� 316 �</p><empty-line/><p>Aussi, quelques habitants de Villers-Cotter�ts, qui avaient accompagn� la veille Pitou, de la porte de l�abb� Fortier, rue de Soissons, � la porte de la tante Ang�lique, au Pleux, r�solurent-ils, pour continuer l�ovation, de conduire Pitou de Villers-Cotter�ts � Haramont.</p><p>Ce qu�ils firent comme ils avaient r�solu, et, ce que voyant les habitants d�Haramont, les susdits habitants d�Haramont commenc�rent � appr�cier leur compatriote � sa juste valeur.</p><empty-line/><p>Il est vrai de dire que d�j� la terre �tait pr�par�e � recevoir la semence. Le premier passage de Pitou, si rapide qu�il e�t �t�, avait laiss� une trace dans les esprits : son casque et son sabre �taient rest�s dans la m�moire de ceux qui l�avaient vu � l��tat d�apparition lumineuse.</p><empty-line/><p>En cons�quence, les habitants d�Haramont, se voyant favoris�s par ce second retour de Pitou qu�ils n�esp�raient plus, l�entour�rent avec toutes sortes de marques de consid�ration, en le priant de d�poser son attirail guerrier, et de poser sa tente sous les quatre tilleuls qui ombrageaient la place du village, comme on priait Mars en Thessalie, aux anniversaires de ses grands triomphes.</p><empty-line/><p>Pitou daigna d�autant plus facilement y consentir, que c��tait son intention de fixer son domicile � Haramont. Il accepta donc l�abri d�une chambre, qu�un belliqueux du village lui loua toute meubl�e.</p><empty-line/><p>Meubl�e d�un lit de planches avec une paillasse et un matelas ; meubl�e de deux chaises, d�une table et d�un pot � eau.</p><empty-line/><p>Le tout fut estim�, par le propri�taire lui-m�me, � six livres par an, c�est-�-dire au prix de deux plats de coq au riz.</p><empty-line/><p>� 317 �</p><empty-line/><p>Ce prix arr�t�, Pitou prit possession du domicile en payant � boire � ceux qui l�avaient accompagn�, et comme les �v�nements non moins que le cidre lui avaient mont� la t�te, il leur fit une harangue sur le seuil de sa porte.</p><p>C��tait un grand �v�nement que cette harangue de Pitou, aussi tout Haramont fit-il cercle autour de la maison.</p><p>Pitou �tait quelque peu clerc, il connaissait le beau dire ; il savait les huit mots avec lesquels, � cette �poque, les  <emphasis>arran-geurs de nations</emphasis>, c�est ainsi que les appelait Hom�re, faisaient mouvoir les masses populaires.</p><empty-line/><p>De M. de La Fayette � Pitou, il y avait loin sans doute ; mais d�Haramont � Paris, quelle distance !</p><empty-line/><p>Moralement parlant, bien entendu.</p><empty-line/><p>Pitou d�buta par un exorde dont l�abb� Fortier lui-m�me, si difficile qu�il f�t, n�e�t pas �t� m�content.</p><empty-line/><p>� Citoyens, dit-il, concitoyens, ce mot est doux � prononcer, je l�ai d�j� dit � d�autres Fran�ais, car tous les Fran�ais sont fr�res ; mais ici, je crois le dire � des fr�res v�ritables, et je trouve toute une famille dans mes compatriotes d�Haramont.</p><empty-line/><p>Les femmes, il y en avait quelques-unes dans l�auditoire, et ce n��tait pas les mieux dispos�es � Pitou ayant encore les genoux  trop  gros  et  les  mollets  trop  petits  pour  pr�venir  du  premier coup d��il en sa faveur un auditoire f�minin �, les femmes, � ce mot de famille, pens�rent � ce pauvre Pitou, enfant orphelin, � ce pauvre abandonn� qui, depuis la mort de sa m�re, n�avait jamais mang� � sa faim, et ce mot de famille, prononc� par ce gar�on qui n�en avait pas, remua chez plusieurs d�entre elles cette fibre si sensible qui ferme le r�servoir des larmes.</p><empty-line/><p>� 318 �</p><empty-line/><p>L�exorde achev�, Pitou commen�a la narration, cette deuxi�me partie du discours.</p><p>Il dit son voyage � Paris, les �meutes des bustes, la prise de la Bastille et la vengeance du peuple ; il glissa l�g�rement sur la part qu�il avait prise au combat de la place du Palais-Royal et du faubourg Saint-Antoine ; mais moins il se vantait, plus il grandissait aux yeux de ses compatriotes, et � la fin du r�cit de Pitou, son casque �tait grand comme le d�me des Invalides, son sabre �tait haut comme le clocher d�Haramont.</p><p>La narration achev�e, Pitou en vint � la confirmation, cette d�licate op�ration � laquelle Cic�ron reconnaissait le v�ritable orateur.</p><empty-line/><p>Il prouva que les passions populaires avaient �t� justement soulev�es par les accapareurs. Il dit deux mots de MM. Pitt p�re et fils ; il expliqua la R�volution par les privil�ges accord�s � la noblesse  et  au  clerg� ;  enfin,  il  invita  le  peuple  d�Haramont  � faire en particulier ce que le peuple fran�ais avait fait en g�n�-</p><p>ral, c�est-�-dire � se r�unir contre l�ennemi commun.</p><empty-line/><p>Puis enfin, il passa de la confirmation � la p�roraison, par un de ces mouvements sublimes qui sont communs � tous les grands orateurs.</p><empty-line/><p>Il laissa tomber son sabre, et, en le relevant, il le tira, par m�garde, du fourreau.</p><empty-line/><p>Ce qui lui donna le texte d�une motion incendiaire qui appelait aux armes les habitants de la commune par l�exemple des Parisiens r�volt�s.</p><empty-line/><p>Les Haramontois enthousiastes r�pondirent �nergiquement.</p><empty-line/><p>� 319 �</p><empty-line/><p>La R�volution fut proclam�e et acclam�e dans le village.</p><empty-line/><p>Ceux de Villers-Cotter�ts qui avaient assist� � l� s�ance partirent  le  c�ur  gonfl�  de  levain patriotique, chantant de la fa�on la plus mena�ante pour les aristocrates, et avec une sauvage fureur :</p><empty-line/><p><emphasis>Vive Henri quatre ! </emphasis></p><p><emphasis> Vive ce roi vaillant ! </emphasis></p><p><emphasis/> Rouget de l�Isle n�avait pas encore compos�  <emphasis>La Marseil-laise</emphasis>, et les f�d�r�s de 90 n�avaient pas encore r�veill� le vieux <emphasis>�a ira </emphasis> populaire, attendu qu�on en �tait encore � l�an de gr�ce 1789.</p><empty-line/><p>Pitou crut n�avoir fait qu�un discours, Pitou avait fait une r�volution.</p><empty-line/><p>Il rentra chez lui, se r�gala d�un morceau de pain bis et du reste de son fromage de l�h�tel du Dauphin, reste de fromage pr�cieusement rapport� dans son casque, puis il alla acheter du fil de laiton, se fit des collets, et, la nuit venue, il alla les tendre dans la for�t.</p><empty-line/><p>Cette m�me nuit, Pitou prit un lapin et un lapereau.</p><empty-line/><p>Pitou aurait bien voulu tendre au li�vre ; mais il ne trouva aucune pass�e, ce qui lui fut expliqu� par ce vieil axiome des chasseurs : � Chiens et chats, li�vres et lapins, ne vivent pas ensemble. �</p><empty-line/><p>Il e�t fallu faire trois ou quatre lieues pour aller jusqu�� un canton giboyeux en li�vres, et Pitou �tait un peu fatigu�, ses jambes avaient fait la veille tout ce qu�elles pouvaient faire dans une journ�e. Outre une quinzaine de lieues accomplies, elles</p><p>� 320 �</p><empty-line/><p>avaient port�, pendant les quatre ou cinq derni�res, un homme accabl� de douleur, et rien n�est aussi lourd pour de longues jambes.</p><empty-line/><p>Vers une heure du matin, il rentra avec sa premi�re r�-</p><p>colte ; il esp�rait bien en faire une seconde aux pass�es du matin.</p><p>Il se coucha, conservant en lui un reste tellement amer de cette douleur qui, la veille, avait tant fatigu� ses jambes, qu�il ne put dormir que six heures de suite sur ce matelas f�roce que le propri�taire lui-m�me appelait une galette.</p><empty-line/><p>Pitou dormit d�une heure � sept heures du matin. Le soleil le surprit donc, son volet ouvert, et dormant.</p><empty-line/><p>Par ce volet, trente ou quarante habitants d�Haramont le regardaient dormir.</p><empty-line/><p>Il se r�veilla comme Turenne sur son aff�t, sourit � ses compatriotes, et leur demanda gracieusement pourquoi ils venaient � lui en si grand nombre et de si grand matin.</p><empty-line/><p>L�un d�eux prit la parole. Nous rapporterons fid�lement ce dialogue. C��tait un b�cheron nomm� Claude Tellier.</p><empty-line/><p>� Ange Pitou, dit-il, nous avons r�fl�chi toute la nuit ; les citoyens doivent, en effet, comme tu nous l�as dit hier, s�armer pour la libert�.</p><empty-line/><p>� Je l�ai dit, fit Pitou d�un ton ferme et qui annon�ait qu�il �tait pr�t � r�pondre de ses paroles.</p><empty-line/><p>�  Seulement,  pour  nous  armer,  il  nous  manque  la  chose principale.</p><empty-line/><p>� 321 �</p><empty-line/><p>� Laquelle ? demanda Pitou avec int�r�t.</p><empty-line/><p>� Des armes.</p><empty-line/><p>� Ah ! c�est encore vrai, dit Pitou.</p><p>� Nous avons cependant assez r�fl�chi pour ne pas perdre nos r�flexions, et nous nous armerons � tout prix.</p><p>� Quand je suis parti, dit Pitou, il y avait cinq fusils dans Haramont : trois fusils de munition, un fusil de chasse � un coup, et un autre fusil de chasse � deux coups.</p><empty-line/><p>� Il n�y en a plus que quatre, r�pondit l�orateur ; le fusil de chasse a crev� de vieillesse, il y a un mois.</p><empty-line/><p>� C��tait le fusil de D�sir� Maniquet, fit Pitou.</p><empty-line/><p>� Oui, et m�me il m�a emport� deux doigts en crevant, dit D�sir� Maniquet en �levant au-dessus de sa t�te sa main mutil�e, et comme l�accident m�est arriv� dans la garenne de cet aristocrate qu�on appelle M. de Longpr�, les aristocrates me paie-ront cela.</p><empty-line/><p>Pitou inclina la t�te en signe qu�il approuvait cette juste vengeance.</p><empty-line/><p>� Nous avons donc quatre fusils seulement, reprit Claude Tellier.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! avec quatre fusils, dit Pitou, vous avez de quoi armer d�j� cinq hommes.</p><empty-line/><p>� Comment cela ?</p><empty-line/><p>� 322 �</p><empty-line/><p>� Oui, le cinqui�me portera une pique. C�est comme cela � Paris : par quatre hommes arm�s de fusils, il y a toujours un homme arm� d�une pique. C�est tr�s commode, les piques, �a sert � mettre les t�tes que l�on a coup�es.</p><p>� Oh ! oh ! fit une grosse voix r�jouie, faut esp�rer que nous n�en couperons pas, de t�tes.</p><p>� Non, fit gravement Pitou ; si nous savons repousser l�or de MM. Pitt p�re et fils. Mais nous en �tions aux fusils ; demeu-rons dans la question, comme dit M. Bailly. Combien d�hommes en �tat de porter les armes � Haramont ? Vous �tes-vous compt�s ?</p><p>� Oui.</p><empty-line/><p>� Et vous �tes ?</p><empty-line/><p>� Nous sommes trente-deux.</p><empty-line/><p>� C�est donc vingt-huit fusils qui manquent.</p><empty-line/><p>�  Jamais  on  ne  les  aura,  dit  le  gros  homme  au  visage  r�-</p><p>joui.</p><empty-line/><p>� Ah ! dit Pitou, il faut savoir, Boniface.</p><empty-line/><p>� Comment, il faut savoir ?</p><empty-line/><p>� Oui, je dis qu�il faut savoir, parce que je sais.</p><empty-line/><p>� Que sais-tu ?</p><empty-line/><p>� Je sais qu�on peut s�en procurer.</p><empty-line/><p>� S�en procurer ?</p><p>� 323 �</p><empty-line/><p>� Oui, le peuple parisien n�avait pas d�armes non plus. Eh bien ! M. Marat, un m�decin tr�s savant, mais tr�s laid, a dit au peuple parisien o� il y avait des armes ; le peuple parisien a �t� o� avait dit M. Marat, et il en a trouv�.</p><p>� Et o� M. Marat avait-il dit d�aller ? demanda D�sir� Maniquet.</p><p>� Il avait dit d�aller aux Invalides.</p><p>� Oui ; mais nous n�avons pas d�Invalides, � Haramont.</p><empty-line/><p>� Moi, je sais un endroit o� il y a plus de cent fusils, dit Pitou.</p><empty-line/><p>� Et o� cela ?</p><empty-line/><p>� Dans une des salles du coll�ge de l�abb� Fortier.</p><empty-line/><p>� L�abb� Fortier a cent fusils ? Il veut donc armer ses enfants de ch�ur, ce gueux de calotin-l� ? dit Claude Tellier.</p><empty-line/><p>Pitou n�avait pas une profonde affection pour l�abb� Fortier ; cependant, cette violente sortie contre son ancien profes-seur le blessa profond�ment.</p><empty-line/><p>� Claude ! dit-il ; Claude !</p><empty-line/><p>� Eh bien ! apr�s ?</p><empty-line/><p>� Je n�ai pas dit que les fusils fussent  <emphasis>�</emphasis> l�abb� Fortier, j�ai dit que les fusils �taient  <emphasis>chez</emphasis> l�abb� Fortier.</p><empty-line/><p>� S�ils sont chez lui, ils sont � lui.</p><empty-line/><p>� 324 �</p><empty-line/><p>� Ce dilemme est faux, Claude. Je suis dans la maison de Bastien Godinet, et cependant la maison de Bastien Godinet n�est pas � moi.</p><empty-line/><p>� C�est vrai, dit Bastien, r�pondant sans que Pitou e�t m�me eu besoin de lui faire un appel particulier.</p><empty-line/><p>� Les fusils ne sont donc pas � l�abb� Fortier, dit Pitou.</p><p>� � qui sont-ils donc, alors ?</p><p>� � la commune.</p><empty-line/><p>� S�ils sont � la commune, comment sont-ils chez l�abb� Fortier ?</p><empty-line/><p>� Ils sont chez l�abb� Fortier, parce que la maison de l�abb� Fortier est � la commune, qui le loge parce qu�il dit la messe et qu�il instruit gratis les enfants des pauvres citoyens. Or, puisque la maison de l�abb� Fortier appartient � la commune, la commune a bien le droit de r�server dans la maison qui lui appartient une chambre pour mettre ses fusils ; ah !</p><empty-line/><p>� C�est vrai ! dirent les auditeurs, la commune a ce droit-l�.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! voyons, apr�s ; comment nous procurerons-nous ces fusils, dis ?</p><empty-line/><p>La question embarrassa Pitou, qui se gratta l�oreille.</p><empty-line/><p>� Oui, dis vite, fit une autre voix, il faut que nous allions travailler.</p><empty-line/><p>Pitou respira, le dernier interlocuteur venait de lui ouvrir une �chappatoire.</p><empty-line/><p>� 325 �</p><empty-line/><p>� Travailler ! s��cria Pitou. Vous parlez de vous armer pour la d�fense de la patrie, et vous pensez � travailler !</p><p>Et Pilou ponctua sa phrase d�un rire tellement ironique et m�prisant, que les Haramontois se regard�rent humili�s.</p><p>� Nous sacrifierions bien encore quelques journ�es s�il le fallait absolument, dit un autre, pour �tre libres.</p><p>� Pour �tre libres, dit Pitou, ce n�est pas une journ�e qu�il faut sacrifier, c�est toutes ses journ�es.</p><p>� Alors, dit Boniface, quand on travaille pour la Libert� on se repose.</p><empty-line/><p>� Boniface, r�pliqua Pitou d�un air de La Fayette irrit�, ceux-l� ne sauront jamais �tre libres qui ne savent pas fouler aux pieds les pr�jug�s.</p><empty-line/><p>� Moi, dit Boniface, je ne demande pas mieux que de ne pas travailler. Mais comment faire pour manger ?</p><empty-line/><p>� Est-ce que l�on mange ? riposta Pitou.</p><empty-line/><p>� � Haramont, oui, on mange encore. Est-ce qu�on ne mange plus � Paris ?</p><empty-line/><p>� On mange quand on a vaincu les tyrans, dit Pitou. Est-ce que l�on a mang� le 14 juillet ? Est-ce que l�on pensait � manger, ce jour-l� ? Non, l�on n�avait pas le temps.</p><empty-line/><p>� Ah ! ah ! dirent les plus z�l�s, ce devait �tre beau, la prise de la Bastille !</p><empty-line/><p>� Manger ! continua d�daigneusement Pitou. Ah ! boire, je ne dis pas. Il faisait si chaud, et la poudre � canon est si �cre !</p><p>� 326 �</p><empty-line/><p>� Mais que buvait-on ?</p><p>� Ce qu�on buvait ? De l�eau, du vin, de l�eau-de-vie.</p><p>C��taient les femmes qui s��taient charg�es de ce soin.</p><p>� Les femmes ?</p><p>� Oui, des femmes superbes, qui avaient fait des drapeaux avec le devant de leurs robes.</p><p>� Vraiment ! firent les auditeurs �merveill�s.</p><empty-line/><p>� Mais enfin, le lendemain, continua un sceptique, on a d� manger ?</p><empty-line/><p>� Je ne dis pas non, fit Pitou.</p><empty-line/><p>� Alors, reprit Boniface triomphant, si l�on a mang�, on a d� travailler ?</p><empty-line/><p>� Monsieur Boniface, r�pliqua Pitou, vous parlez de ces choses-l� sans les conna�tre. Paris n�est pas un hameau. Il ne se compose pas d�un tas de villageois routiniers, adonn�s aux habitudes du ventre :  <emphasis>Obedientia ventri</emphasis>, comme nous disons en latin, nous autres savants. Non, Paris, comme dit M. de Mirabeau, c�est la t�te des nations ; c�est un cerveau qui pense pour le monde entier. Un cerveau, cela ne mange jamais, monsieur.</p><empty-line/><p>� C�est vrai, pens�rent les auditeurs.</p><empty-line/><p>� Et cependant, dit Pitou, le cerveau qui ne mange pas se nourrit tout de m�me.</p><empty-line/><p>� Alors, comment se nourrit-il ? demanda Boniface.</p><empty-line/><p>� 327 �</p><empty-line/><p>� Invisiblement, de la nourriture du corps.</p><empty-line/><p>Ici, les Haramontois cess�rent de comprendre.</p><empty-line/><p>� Explique-nous cela, Pitou, demanda Boniface.</p><p>� C�est bien facile, dit Pitou. Paris, c�est le cerveau, comme je l�ai dit ; les provinces ce sont les membres ; les provinces tra-vailleront, boiront, mangeront, et Paris pensera.</p><empty-line/><p>� Alors, je quitte la province et vais � Paris, dit le sceptique Boniface. Venez-vous � Paris avec moi, vous autres ?</p><empty-line/><p>Une partie de l�auditoire �clata de rire, et parut se rallier � Boniface.</p><empty-line/><p>Pitou s�aper�ut qu�il allait �tre discr�dit� par ce railleur.</p><empty-line/><p>� Allez-y donc, � Paris ! s��cria-t-il � son tour, et si vous y trouvez une seule figure aussi ridicule que la v�tre, je vous ach�te des lapereaux comme celui-l� � un louis la pi�ce.</p><empty-line/><p>Et d�une main Pitou montra son lapereau, tandis que dans l�autre il faisait danser et sonner les quelques louis qui lui restaient de la munificence de Gilbert.</p><empty-line/><p>Pitou fit rire � son tour.</p><empty-line/><p>Sur quoi Boniface se f�cha tout rouge.</p><empty-line/><p>� Eh ! mon Pitou, tu fais bien le faraud, de nous appeler ridicules !</p><empty-line/><p>�  <emphasis>Ridicule tu es</emphasis>, fit majestueusement Pitou.</p><empty-line/><p>� Mais regarde-toi donc, dit Boniface.</p><p>� 328 �</p><empty-line/><p>� J�aurai beau me regarder, r�pondit Pitou, je verrai peut-</p><p>�tre quelque chose d�aussi laid que toi, mais jamais quelque chose d�aussi b�te.</p><p>Pitou avait � peine achev�, que Boniface � on est presque Picard � Haramont � lui avait allong� un coup de poing que Pitou para adroitement avec son �il, mais auquel il riposta par un coup de pied tout parisien.</p><empty-line/><p>Ce premier coup de pied fut suivi d�un second qui terrassa le sceptique.</p><empty-line/><p>Pitou s�inclina vers son adversaire comme pour donner � sa victoire les suites les plus fatales, et chacun se pr�cipitait d�j� au secours de Boniface, lorsque Pitou se relevant :</p><empty-line/><p>� Apprends, dit-il, que les vainqueurs de la Bastille ne se battent pas � coups de poing. J�ai un sabre, prends un sabre, et finissons.</p><empty-line/><p>Sur ce, Pitou d�gaina, oubliant ou n�oubliant pas qu�il n�y avait � Haramont que son sabre et celui du garde champ�tre, d�une coud�e moins long que le sien.</p><empty-line/><p>Il est vrai que, pour r�tablir l��quilibre, il mit son casque.</p><empty-line/><p>Cette grandeur d��me �lectrisa l�assembl�e. Il fut convenu que Boniface �tait un maroufle, un dr�le, un cr�tin indigne de prendre part � la discussion des affaires publiques.</p><empty-line/><p>En cons�quence, on l�expulsa.</p><empty-line/><p>� Vous voyez, dit alors Pitou, l�image des r�volutions de Paris. Comme l�a dit M. Prudhomme ou Loustalot� je crois que c�est le vertueux Loustalot� Oui, c�est lui, j�en suis s�r : � Les</p><p>� 329 �</p><empty-line/><p>grands ne nous paraissent grands que parce que nous sommes � genoux : levons-nous. �</p><p>Cette �pigraphe n�avait pas le moindre rapport avec la situation. Mais, peut-�tre � cause de cela m�me, fit-elle un effet prodigieux.</p><empty-line/><p>Le sceptique Boniface, qui �tait � vingt pas de l�, en fut frapp�, et revint humblement dire � Pitou :</p><empty-line/><p>� Il ne faut pas nous en vouloir, Pitou, si nous ne connaissons pas la libert� aussi bien que toi.</p><empty-line/><p>� Ce n�est pas la libert�, dit Pitou, ce sont les droits de l�homme.</p><empty-line/><p>Autre coup de massue avec lequel Pitou terrassa une seconde fois l�auditoire.</p><empty-line/><p>� D�cid�ment, Pitou, dit Boniface, tu es un savant, et nous te rendons hommage.</p><empty-line/><p>Pitou s�inclina.</p><empty-line/><p>� Oui, dit-il, l��ducation et l�exp�rience m�ont plac� au-dessus de vous, et si tout � l�heure je vous ai parl� un peu durement, c�est par amiti� pour vous.</p><empty-line/><p>Les applaudissements �clat�rent. Pitou vit qu�il pouvait se lancer.</p><empty-line/><p>� Vous venez de parler de travail, dit-il ; mais savez-vous ce que c�est que le travail ? Pour vous, le travail consiste � fendre du bois, � couper la moisson, � ramasser de la fa�ne, � lier des gerbes, � mettre des pierres sur des pierres et � les consolider avec du ciment� Voil� ce que c�est que le travail pour vous. �</p><p>� 330 �</p><empty-line/><p>votre compte, je ne travaille pas, moi. Eh bien ! vous vous trompez : � moi seul je travaille plus que vous tous, car je m�dite votre �mancipation, car je r�ve � votre libert�, � votre �galit�. Un seul de mes moments vaut donc cent de vos journ�es. Les b�ufs qui labourent font tous la m�me chose ; mais l�homme qui pense surpasse toutes les forces de la mati�re. � moi seul je vous vaux tous.</p><p>� Voyez M. de La Fayette : c�est un homme mince, blond, pas beaucoup plus grand que Claude Tellier ; il a le nez pointu, de petites jambes, et des bras comme les b�tons de cette chaise ; quant aux mains et aux pieds, ce n�est pas la peine d�en parler : autant vaut n�en pas avoir. Eh bien ! cet homme, il a port� deux mondes sur ses �paules, un de plus qu�Atlas, et ses petites mains, elles ont bris� les fers de l�Am�rique et de la France�</p><empty-line/><p>� Or, puisque ses bras ont fait cela, des bras comme des b�-</p><p>tons de chaise, jugez de ce que peuvent faire les miens. �</p><empty-line/><p>Et Pitou exhiba ses bras noueux comme des troncs de houx.</p><empty-line/><p>Et sur ce rapprochement il s�arr�ta, certain d�avoir produit, sans rien conclure, un effet immense.</p><empty-line/><p>Il l�avait produit.</p><empty-line/><p>� 331 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre LXIII </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Pitou conspirateur </strong></p><p><strong/></p><p>La plupart des choses qui arrivent � l�homme, et qui sont pour lui de grands bonheurs ou de grands honneurs, lui viennent presque toujours d�avoir beaucoup voulu, ou d�avoir beaucoup d�daign�.</p><empty-line/><p>Si l�on veut bien faire l�application de cette maxime aux �v�nements et aux hommes de l�histoire, on verra qu�elle a non seulement de la profondeur, mais encore de la v�rit�.</p><empty-line/><p>Nous nous contenterons, sans recourir aux preuves, de l�appliquer � Ange Pitou, notre homme et notre histoire.</p><empty-line/><p>En effet, Pitou � s�il nous est permis de faire quelques pas en arri�re et de revenir sur la blessure qu�il avait re�ue en plein c�ur �, en effet, Pitou, apr�s sa d�couverte sur la lisi�re de la for�t, s��tait senti pris d�un grand d�dain pour les choses de ce monde.</p><empty-line/><p>Lui qui avait esp�r� de faire fleurir dans son c�ur cette plante pr�cieuse et rare qu�on appelle l�amour ; lui qui �tait revenu dans son pays avec un casque et un sabre, fier d�associer Mars � V�nus, comme disait son illustre compatriote Demous-tier, dans ses  <emphasis>Lettres � �milie sur la mythologie</emphasis>, il se trouva bien penaud et bien malheureux de voir qu�il y avait � Villers-Cotter�ts et dans ses environs des amoureux de reste.</p><empty-line/><p>� 332 �</p><empty-line/><p>Lui qui avait pris une part si active dans la croisade des Parisiens contre les gentilshommes, il se trouvait bien petit en face de la noblesse campagnarde, repr�sent�e par M. Isidor de Charny.</p><p>H�las ! un si beau gar�on, un homme capable de plaire � la premi�re vue, un cavalier qui portait une culotte de peau et une veste de velours !</p><p>Comment lutter avec un pareil homme !</p><p>Avec un homme qui avait des bottes � l��cuy�re et des �perons � ses bottes ; avec un homme dont beaucoup de gens appelaient encore le fr�re monseigneur !</p><empty-line/><p>Comment lutter avec un rival pareil ! Comment n�avoir pas � la fois la honte et l�admiration, deux sentiments qui, au c�ur du jaloux, sont un double supplice, si affreux que jamais on n�a su dire si un jaloux pr�f�re un rival au-dessus ou au-dessous de lui !</p><empty-line/><p>Pitou connaissait donc la jalousie, plaie incurable, fertile en douleurs ignor�es jusqu�alors du c�ur na�f et honn�te de notre h�ros ; la jalousie, v�g�tation ph�nom�nale v�n�neuse, sortie sans semence d�un terrain o� jusqu�alors nul n�avait vu germer aucune mauvaise passion, pas m�me l�amour-propre, cette mauvaise herbe qui encombre les terrains les plus st�riles.</p><empty-line/><p>Un c�ur ainsi ravag� a besoin d�une bien profonde philosophie pour reprendre son calme habituel.</p><empty-line/><p>Pitou fut-il un philosophe, lui qui, le lendemain du jour o� il avait �prouv� cette terrible sensation, songeait � aller faire la guerre aux lapins et aux li�vres de M. le duc d�Orl�ans, et le surlendemain � faire les magnifiques harangues que nous avons rapport�es ?</p><p>� 333 �</p><empty-line/><p>Son c�ur avait-il la duret� du silex, duquel tout choc tire une �tincelle, ou simplement la douce r�sistance de l��ponge, qui a la facult� d�absorber les larmes et de mollir sans se blesser dans le choc des m�saventures ?</p><p>C�est ce que l�avenir nous apprendra. Ne pr�jugeons pas, racontons.</p><p>Apr�s sa visite re�ue et ses harangues termin�es, Pitou, forc� par son app�tit de descendre � des soins inf�rieurs, fit sa cuisine, et mangea son lapereau en regrettant que ce ne f�t pas un li�vre.</p><p>En effet, si le lapereau de Pitou e�t �t� un li�vre, Pitou ne l�e�t pas mang�, mais vendu.</p><empty-line/><p>Ce n�e�t pas �t� une mince affaire : un li�vre valait, selon sa taille, de dix-huit � vingt-quatre sous, et, quoique possesseur encore du surcro�t de louis donn�s par le docteur Gilbert, Pitou qui, sans �tre avare comme la tante Ang�lique, tenait de sa m�re une bonne dose d��conomie, Pitou e�t ajout� ces dix-huit sous � son tr�sor, qui ainsi se f�t arrondi au lieu de s��corner.</p><empty-line/><p>Car Pitou se faisait cette r�flexion, qu�il n�est pas n�cessaire qu�un homme se mette � faire des repas, tant�t de trois livres, tant�t  de  dix-huit  sous.  On  n�est  pas  un  Lucullus,  et  Pitou  se disait qu�avec les dix-huit sous de son li�vre il e�t v�cu toute une semaine.</p><empty-line/><p>Or, pendant cette semaine, en supposant qu�il e�t pris un li�vre le premier jour, il en e�t bien pris trois pendant les sept jours, ou plut�t pendant les sept nuits suivantes. En une semaine il e�t donc gagn� la nourriture d�un mois.</p><empty-line/><p>� 334 �</p><empty-line/><p>� ce compte, quarante-huit li�vres lui suffisaient pour une ann�e ; tout le reste �tait du b�n�fice net.</p><p>Pitou faisait ce calcul �conomique tout en mangeant son lapereau, qui, au lieu de lui rapporter dix-huit sous, lui co�tait un sou de beurre et un sou de lard. Quant aux oignons, il les avait glan�s sur le territoire communal.</p><p>� Apr�s le repas, le feu ou le pas �, dit le proverbe. Apr�s le repas, Pitou s�en �tait all� chercher dans la for�t un joli coin pour dormir.</p><p>Il va sans dire que, d�s que l�infortun� ne parlait plus politique, et se retrouvait seul avec lui-m�me, il avait imm�diatement devant la pens�e le spectacle de M. Isidor en galanterie avec mademoiselle Catherine.</p><empty-line/><p>Les ch�nes et les h�tres tremblaient de ses soupirs ; la nature, qui sourit toujours aux estomacs satisfaits, faisait une exception en faveur de Pitou, et lui semblait un vaste d�sert noir, dans lequel il ne restait plus que des lapins, des li�vres et des chevreuils.</p><empty-line/><p>Une fois couch� sous les grands arbres de sa for�t natale, Pitou, s�inspirant de leur ombre et de leur fra�cheur, s�affermit dans son h�ro�que r�solution qui avait �t� de dispara�tre aux yeux de Catherine, de la laisser libre, de ne point s�affliger outre mesure de ses pr�f�rences, de ne pas se laisser humilier plus bas qu�il ne convenait par la comparaison.</p><empty-line/><p>C��tait un bien douloureux effort que de ne plus voir mademoiselle Catherine, mais il fallait qu�un homme f�t un homme.</p><empty-line/><p>La question d�ailleurs n��tait point l� tout � fait.</p><empty-line/><p>� 335 �</p><empty-line/><p>Il ne s�agissait pas pr�cis�ment de ne plus voir mademoiselle Catherine, mais de n��tre plus vu d�elle.</p><p>Or, qui emp�cherait que, de temps en temps, l�amant infortun�, se cachant avec soin, n�aper��t au passage la belle farouche ? Rien.</p><empty-line/><p>D�Haramont � Pisseleux, quelle �tait la distance ? une lieue et demie � peine, c�est-�-dire quelques enjamb�es, voil� tout.</p><empty-line/><p>Autant il serait l�che de la part de Pitou de rechercher Catherine apr�s ce qu�il avait vu, autant il serait adroit de continuer � savoir ses faits et gestes, gr�ce � un exercice dont la sant� de Pitou s�accommoderait � merveille.</p><empty-line/><p>D�ailleurs, les cantons de la for�t situ�s derri�re Pisseleux et s��tendant jusqu�� Boursonne abondaient en li�vres.</p><empty-line/><p>Pitou irait la nuit tendre ses collets, et le lendemain matin, du haut de quelque monticule, il interrogerait la plaine, et guet-terait les sorties de mademoiselle Catherine. C��tait son droit ; c��tait en quelque sorte son devoir, fond� de pouvoirs comme il l��tait du p�re Billot.</p><empty-line/><p>Ainsi r�confort� par lui-m�me contre lui-m�me, Pitou crut pouvoir cesser de soupirer. Il d�na d�un �norme morceau de pain qu�il avait apport�, et quand le soir vint, il tendit une douzaine de collets, et se coucha sur des bruy�res encore chaudes du soleil de la journ�e.</p><empty-line/><p>L�, il dormit comme un homme au d�sespoir, c�est-�-dire d�un sommeil semblable � la mort.</p><empty-line/><p>La fra�cheur de la nuit le r�veilla ; il visita ses collets, rien n��tait pris encore ; mais Pitou ne comptait jamais gu�re que sur la pass�e du matin. Seulement, comme il se sentait la t�te un</p><p>� 336 �</p><empty-line/><p>peu alourdie, il se r�solut � regagner son logis, quitte � revenir le lendemain.</p><p>Mais cette journ�e, qui avait pass� pour lui si vide d��v�-</p><p>nements et d�intrigues, les gens du hameau l�avait pass�e � r�-</p><p>fl�chir et � faire des combinaisons.</p><empty-line/><p>On aurait pu voir, vers le milieu de cette journ�e que Pitou passa � r�ver dans la for�t, on aurait pu voir les b�cherons s�appuyer sur leurs cogn�es, les batteurs rester le fl�au en l�air, les menuisiers arr�ter le rabot sur la planche lisse.</p><p>Tous ces moments perdus, Pitou en �tait la cause, Pitou avait �t� le souffle de discorde lanc� parmi ces brins de paille qui commen�aient � flotter confus�ment.</p><empty-line/><p>Et lui, artisan de ce trouble, il ne s�en souvenait m�me pas.</p><empty-line/><p>Mais, � l�heure o� il s�achemina vers son domicile, quoique dix heures fussent sonn�es, et qu�� cette heure, d�habitude, pas une chandelle ne f�t allum�e, pas un �il ne f�t ouvert dans le village, il aper�ut une mise en sc�ne inaccoutum�e, � l�entour de la maison qu�il habitait. C��taient des groupes assis, des groupes debout, des groupes marchant.</p><empty-line/><p>L�attitude de chacun de ces groupes avait une signification inusit�e.</p><empty-line/><p>Pitou, sans savoir pourquoi, se figura que ces gens parlaient de lui.</p><empty-line/><p>Et  quand  il  passa  dans  la  rue,  tous  furent  comme  frapp�s d�une secousse �lectrique, et se le montr�rent l�un � l�autre.</p><empty-line/><p>� Qu�ont-ils donc ? se demanda Pitou ; je n�ai cependant pas mis mon casque.</p><p>� 337 �</p><empty-line/><p>Et il rentra modestement chez lui, apr�s avoir �chang� �� et l� quelques saluts.</p><empty-line/><p>Il n�avait pas encore ferm� la porte assez mal jointe de la maison, qu�il crut entendre un coup frapp� sur le bois.</p><empty-line/><p>Pitou n�allumait pas de chandelle avant de se coucher ; la chandelle �tait un trop grand luxe pour un homme qui, n�ayant qu�une couchette, ne pouvait pas se tromper de lit, et qui, n�ayant pas de livres, ne pouvait pas lire.</p><p>Mais ce qu�il y avait de certain, c�est que l�on frappait � sa porte.</p><empty-line/><p>Il leva le loquet.</p><empty-line/><p>Deux hommes, deux jeunes gens d�Haramont, entr�rent famili�rement chez lui.</p><empty-line/><p>� Tiens, tu n�as pas de chandelle, Pitou, fit l�un d�eux.</p><empty-line/><p>� Non, r�pondit Pitou. Pour quoi faire ?</p><empty-line/><p>� Mais pour y voir.</p><empty-line/><p>� Oh ! j�y vois la nuit, moi : je suis nyctalope.</p><empty-line/><p>Et, en preuve de ce qu�il ajoutait :</p><empty-line/><p>� Bonsoir, Claude ; bonsoir, D�sir�, dit-il.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! firent ceux-ci, nous voil�, Pitou.</p><empty-line/><p>� C�est une bonne visite, que me voulez-vous, mes amis ?</p><empty-line/><p>� 338 �</p><empty-line/><p>� Viens donc au clair, dit Claude.</p><empty-line/><p>� Au clair de quoi ? il n�y a pas de lune.</p><empty-line/><p>� Au clair du ciel.</p><p>� Tu as donc � me parler ?</p><p>� Oui, nous avons � te parler, Ange.</p><empty-line/><p>Et Claude appuya significativement sur ces mots.</p><p>� Allons, dit Pitou.</p><p>Et tous trois sortirent.</p><empty-line/><p>Ils all�rent ainsi jusqu�au premier carrefour du bois, o� ils s�arr�t�rent, Pitou ne sachant toujours pas ce qu�on lui voulait.</p><empty-line/><p>� Eh bien ? demanda Pitou voyant que ses deux compagnons faisaient halte.</p><empty-line/><p>� Vois-tu, Ange, dit Claude, nous voil�, moi et D�sir� Maniquet, qui menons le pays � nous deux ; veux-tu �tre avec nous ?</p><empty-line/><p>� Pour quoi faire ?</p><empty-line/><p>� Ah ! voil�, c�est pour�</p><empty-line/><p>� Pour ? demanda Pitou en se redressant ; pour quoi ?</p><empty-line/><p>� Pour conspirer, murmura Claude � l�oreille de Pitou.</p><empty-line/><p>� Ah ! ah ! comme � Paris, fit Pitou ricanant.</p><empty-line/><p>� 339 �</p><empty-line/><p>Le fait est qu�il avait peur du mot et de l��cho de ce mot, m�me au milieu de la for�t.</p><p>� Voyons, explique-toi, lui dit-il enfin.</p><p>� Voici le fait : approche-toi, D�sir�, qui es braconnier dans l��me, et qui connais tous les bruits du jour et de la nuit, de la plaine et de la for�t, regarde si l�on ne nous a pas suivis ; �coute si l�on ne nous �pie pas.</p><empty-line/><p>D�sir� fit un signe de la t�te, d�crivit un cercle autour de Pitou et de Claude, cercle aussi silencieux que l�est celui d�un loup qui tourne autour d�une bergerie.</p><p>Puis il revint.</p><empty-line/><p>� Parle, dit-il, nous sommes seuls.</p><empty-line/><p>� Mes enfants, reprit Claude, toutes les communes de France, � ce que tu nous as dit, Pitou, veulent �tre en armes et sur le pied de gardes nationales.</p><empty-line/><p>� �a c�est vrai, dit Pitou.</p><empty-line/><p>� Eh bien, pourquoi Haramont ne serait-il pas en armes comme les autres communes ?</p><empty-line/><p>� Mais, tu l�as dit hier, Claude, dit Pitou, quand je faisais la motion de nous armer : Haramont n�est pas en armes, parce que Haramont n�a pas de fusils.</p><empty-line/><p>� Oh ! les fusils, cela ne nous inqui�te pas, puisque tu sais o� il y en a.</p><empty-line/><p>� Je sais, je sais, dit Pitou, qui voyait venir Claude, et qui comprenait le danger.</p><p>� 340 �</p><empty-line/><p>� Eh bien ! continua Claude, nous nous sommes consult�s aujourd�hui, tous les jeunes gens patriotes du pays.</p><empty-line/><p>� Bon.</p><p>� Et nous sommes trente-trois.</p><p>� C�est le tiers de cent moins un, ajouta Pitou.</p><empty-line/><p>� Sais-tu l�exercice, toi ? demanda Claude.</p><p>� Pardieu ! fit Pitou, qui ne savait pas seulement porter armes.</p><empty-line/><p>� Bien. Et sais-tu la man�uvre ?</p><empty-line/><p>� J�ai vu man�uvrer dix fois le g�n�ral La Fayette avec quarante mille hommes, r�pondit d�daigneusement Pitou.</p><empty-line/><p>� Tr�s bien ! dit D�sir�, qui se lassait de ne pas parler, et qui, sans �tre tr�s exigeant, demandait � placer au moins un mot � son tour.</p><empty-line/><p>� Alors, veux-tu nous commander ? demanda Claude.</p><empty-line/><p>� Moi ! s��cria Pitou en faisant un bond de surprise.</p><empty-line/><p>� Toi-m�me.</p><empty-line/><p>Et les deux conspirateurs regard�rent fixement Pitou.</p><empty-line/><p>� Ah ! tu h�sites, dit Claude.</p><empty-line/><p>� Mais�</p><empty-line/><p>� 341 �</p><empty-line/><p>� Tu n�es donc pas un bon patriote ? fit D�sir�.</p><empty-line/><p>� Oh ! par exemple.</p><empty-line/><p>� Tu crains donc quelque chose ?</p><p>� Moi, un vainqueur de la Bastille, un m�daill�.</p><p>� Tu es m�daill� !</p><empty-line/><p>� Je le serai quand les m�dailles seront frapp�es. M. Billot m�a promis de retirer la mienne en mon nom.</p><empty-line/><p>� Il sera m�daill� ! nous aurons un chef m�daill� ! s��cria Claude avec transport.</p><empty-line/><p>� Voyons, acceptes-tu ? demanda D�sir�.</p><empty-line/><p>� Acceptes-tu ? demanda Claude.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! oui, j�accepte, r�pondit Pitou, emport� par son enthousiasme et peut-�tre bien aussi par un sentiment qui s��veillait en lui et qu�on appelle l�orgueil.</p><empty-line/><p>� C�est conclu ! s��cria Claude, � partir de demain, tu nous commandes.</p><empty-line/><p>� Que vous commanderai-je ?</p><empty-line/><p>� L�exercice donc.</p><empty-line/><p>� Et des fusils ?</p><empty-line/><p>� Mais puisque tu sais o� il y en a.</p><empty-line/><p>� Ah ! oui, chez l�abb� Fortier.</p><p>� 342 �</p><empty-line/><p>� Sans doute.</p><p>� Seulement, l�abb� Fortier est dans le cas de me les refuser.   � Eh bien ! tu feras comme les patriotes ont fait aux Invalides, tu les prendras.</p><p>� � moi tout seul ?</p><p>� Tu auras nos signatures, et d�ailleurs, au besoin, nous t�am�nerons des bras, nous soul�verons Villers-Cotter�ts, s�il le faut.</p><p>Pitou secoua la t�te.</p><empty-line/><p>� L�abb� Fortier est ent�t�, dit-il.</p><empty-line/><p>� Bah ! tu �tais son �l�ve de pr�dilection, il ne saura rien te refuser.</p><empty-line/><p>� On voit bien que vous ne le connaissez gu�re, vous, fit Pitou avec un soupir.</p><empty-line/><p>� Comment, tu crois que ce vieux refuserait ?</p><empty-line/><p>� Il refuserait � un escadron de Royal-Allemand� C�est un ent�t�,  <emphasis>injustum et  </emphasis>� C�est vrai, dit Pitou, s�interrompant, vous 4F22</p><p>ne savez pas seulement le latin.</p><empty-line/><p>Mais les deux Haramontois ne se laiss�rent �blouir, ni par la citation, ni par l�apostrophe.</p><empty-line/><p><strong>22</strong> � Injuste et pers�v�rant �.</p><p>� 343 �</p><empty-line/><p>� Ah ! ma foi ! dit D�sir�, voil� un beau chef que nous avons choisi l�, Claude ; il s�effraie de tout.</p><p>Claude secoua la t�te.</p><p>Pitou s�aper�ut qu�il venait de compromettre sa haute position. Il se rappela que la fortune aime les audacieux.</p><p>� Eh bien ! soit, dit-il, on osera.</p><empty-line/><p>� Tu te charges des fusils alors ?</p><p>� Je me charge� d�essayer.</p><p>Un murmure de satisfaction rempla�a le l�ger murmure improbatif qui s��tait �lev�.</p><empty-line/><p>� Oh ! oh ! pensa Pitou, ces gens-l� me m�nent d�j� avant que je sois leur chef. Que sera-ce donc quand je le serai !</p><empty-line/><p>� Essayer, dit Claude en secouant la t�te. Oh ! oh ! ce n�est pas assez.</p><empty-line/><p>� Si ce n�est pas assez, r�pondit Pitou, fais mieux, toi ; je te c�de mon commandement ; va te frotter � l�abb� Fortier et � son martinet, toi.</p><empty-line/><p>� C�est bien la peine, fit d�daigneusement Maniquet, de revenir de Paris avec un sabre et un casque, pour avoir peur d�un martinet.</p><empty-line/><p>� Un sabre et un casque ne sont point une cuirasse, et quand ils seraient une cuirasse, l�abb� Fortier, avec son martinet, aurait bien vite trouv� le d�faut de la cuirasse.</p><empty-line/><p>Claude et D�sir� parurent comprendre cette observation.</p><p>� 344 �</p><empty-line/><p>� Allons, Pitou, mon fils ! dit Claude.</p><p>Mon fils est un terme d�amiti� fort usit� dans le pays.</p><p>� Eh bien ! soit, dit Pitou ; mais de l�ob�issance, morbleu !</p><empty-line/><p>� Tu verras comme nous serons ob�issants, dit Claude en clignant de l��il � D�sir�.</p><empty-line/><p>� Seulement, ajouta D�sir�, charge-toi des fusils.</p><p>� C�est convenu, dit Pitou, fort inquiet au fond, mais � qui cependant l�ambition commen�ait � conseiller les grandes audaces.</p><empty-line/><p>� Tu le promets ?</p><empty-line/><p>� Je le jure.</p><empty-line/><p>Pitou �tendit la main, ses deux compagnons en firent autant ; et voil� comment, � la clart� des �toiles, dans une clairi�re, l�insurrection fut d�clar�e dans le d�partement de l�Aisne, par les trois Haramontois, plagiaires innocents de Guillaume Tell et de ses compagnons.</p><empty-line/><p>Le fait est que Pitou entrevoyait au bout de ses peines le bonheur de se montrer glorieusement rev�tu des insignes d�un commandant de garde nationale, et que ces insignes lui paraissaient �tre de nature � imprimer, sinon des remords, du moins des r�flexions � mademoiselle Catherine.</p><empty-line/><p>Ainsi sacr� par la volont� de ses �lecteurs, Pitou rentra chez lui r�vant aux voies et moyens de procurer des armes � ses trente-trois gardes nationaux.</p><empty-line/><p>� 345 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre LXIV </strong></p><p><strong/></p><p><strong>O� l�on voit en pr�sence le principe </strong></p><p><strong>monarchique repr�sent� par l�abb� Fortier, et</strong><strong>le principe r�volutionnaire repr�sent� par</strong><strong>Pitou </strong></p><p><strong/></p><p>Cette nuit-l�, Pitou fut si pr�occup� du grand honneur qui lui �tait �chu, qu�il oublia de visiter ses collets.</p><p>Le lendemain, il s�arma de son casque et de son sabre, et se mit en route pour Villers-Cotter�ts.</p><empty-line/><p>Six heures du matin sonnaient � l�horloge de la ville quand Pitou arriva sur la place du Ch�teau et frappa discr�tement � la petite porte qui donnait dans le jardin de l�abb� Fortier.</p><empty-line/><p>Pitou avait frapp� assez fort pour tranquilliser sa conscience, assez doucement pour qu�on n�entend�t point de la maison.</p><empty-line/><p>Il esp�rait se donner ainsi un quart d�heure de r�pit, et, pendant ce temps, orner de quelques fleurs oratoires le discours qu�il avait pr�par� pour l�abb� Fortier.</p><empty-line/><p>Son �tonnement fut grand, si doucement qu�il e�t frapp�, de voir la porte s�ouvrir ; mais cet �tonnement cessa quand, dans celui qui lui ouvrait la porte, il reconnut S�bastien Gilbert.</p><empty-line/><p>L�enfant se promenait dans le petit jardin, �tudiant sa le�on au premier soleil, ou plut�t faisant semblant d��tudier ; car le</p><p>� 346 �</p><empty-line/><p>livre ouvert pendait � sa main, et la pens�e de l�enfant courait capricieuse au-devant et � la suite de tout ce qu�il aimait en ce monde.</p><empty-line/><p>S�bastien poussa un cri de joie en apercevant Pitou.</p><p>Ils s�embrass�rent ; puis le premier mot de l�enfant fut celui-ci :</p><p>� As-tu des nouvelles de Paris ?</p><p>� Non, et toi ? demanda Pitou.</p><empty-line/><p>� Oh ! moi, j�en ai ; mon p�re m�a �crit une charmante lettre.</p><empty-line/><p>� Ah ! fit Pitou.</p><empty-line/><p>� Et dans laquelle, continua l�enfant, il y a un mot pour toi.</p><empty-line/><p>Et tirant la lettre de sa poitrine, il la pr�senta � Pitou.</p><empty-line/><p>� P.-S. Billot recommande � Pitou de ne pas ennuyer ou distraire les gens de la ferme. �</p><empty-line/><p>� Oh ! soupira Pitou, voici, par ma foi ! une recommandation bien inutile. Je n�ai plus personne � tourmenter ou � diver-tir � la ferme.</p><empty-line/><p>Puis il ajouta tout bas, en soupirant plus fort :</p><empty-line/><p>� C�est � M. Isidor que l�on e�t d� adresser ces paroles.</p><empty-line/><p>Mais bient�t, se remettant et rendant la lettre � S�bastien :</p><empty-line/><p>� O� est l�abb� ? demanda-t-il.</p><p>� 347 �</p><empty-line/><p>L�enfant pr�ta l�oreille, et quoique toute la largeur de la cour et une partie du jardin le s�parassent de l�escalier qui cra-quait sous les pieds du digne pr�tre :</p><p>� Tiens, dit-il, le voil� qui descend.</p><empty-line/><p>Pitou passa du jardin dans la cour, mais ce ne fut qu�alors qu�il entendit le pas alourdi de l�abb�.</p><empty-line/><p>Le digne instituteur descendait son escalier tout en lisant son journal.</p><empty-line/><p>Son fid�le martinet pendait � son c�t� comme une �p�e � la ceinture d�un capitaine.</p><empty-line/><p>Le nez sur le papier, car il savait par c�ur le nombre de ses marches et chaque saillie ou chaque cavit� de sa vieille maison, l�abb� arriva juste sur Ange Pitou, qui t�chait de se donner la contenance la plus majestueuse possible en face de son adversaire politique.</p><empty-line/><p>Et d�abord, sur la situation, quelques mots qui eussent fait longueur � une autre page et qui trouvent naturellement leur place sur celle-ci.</p><empty-line/><p>Ils expliqueront la pr�sence chez l�abb� Fortier de ces trente ou quarante fusils qui �taient l�objet des ambitions de Pitou et de ses deux complices, Claude et D�sir�.</p><empty-line/><p>L�abb� Fortier, ancien aum�nier ou sous-aum�nier du ch�-</p><p>teau, comme nous avons d�j� eu l�occasion de le dire ailleurs, �tait devenu avec le temps, et surtout avec cette patiente fixit� des eccl�siastiques, l�unique intendant de ce qu�en �conomie th��trale on appelle les accessoires de la maison.</p><empty-line/><p>� 348 �</p><empty-line/><p>Outre ses vases sacr�s, outre la biblioth�que, outre le garde-meuble, il avait re�u en d�p�t les vieux �quipages de chasse du duc d�Orl�ans, Louis-Philippe, p�re de Philippe, qui fut nomm� depuis �galit�. Quelques-uns de ces �quipages remontaient � Louis XIII et � Henri III. Tous ces ustensiles avaient �t� dispos�s artistiquement par lui dans une galerie du ch�teau qu�on lui avait abandonn�e � cet effet. Et pour leur donner un aspect plus pittoresque, il les avait �toil�s de ronda-ches, d��pieux, de poignards, de dagues et de mousquets � incrustation du temps de la Ligue.</p><p>La porte de cette galerie �tait formidablement d�fendue par deux petits canons de bronze argent� donn�s par Louis XIV</p><p>� son fr�re Monsieur.</p><empty-line/><p>En outre, une cinquantaine de mousquetons rapport�s comme troph�es, par Joseph-Philippe, du combat d�Ouessant, avaient �t� donn�s par lui � la municipalit�, et la municipalit�, qui, comme nous l�avons dit, logeait gratis l�abb� Fortier, avait mis ces mousquets, dont elle ne savait que faire, dans une chambre de la maison coll�giale.</p><empty-line/><p>C��tait l� le tr�sor que gardait le dragon nomm� Fortier, menac� par ce Jason que l�on appelait Ange Pitou.</p><empty-line/><p>Le petit arsenal du ch�teau �tait assez c�l�bre dans le pays pour que l�on d�sir�t l�acqu�rir sans frais.</p><empty-line/><p>Mais, nous l�avons dit, dragon vigilant, l�abb� ne semblait pas dispos� � livrer facilement, � quelque Jason que ce f�t, les pommes d�or de ses Hesp�rides.</p><empty-line/><p>Ceci pos�, revenons � Pitou.</p><empty-line/><p>� 349 �</p><empty-line/><p>Il salua fort gracieusement l�abb� Fortier, en accompa-gnant son salut d�une de ces petites toux qui r�clament l�attention des gens distraits ou pr�occup�s.</p><empty-line/><p>L�abb� Fortier leva le nez de dessus son journal.</p><p>� Tiens, c�est Pitou, dit-il.</p><p>� Pour vous servir si j�en �tais capable, monsieur l�abb�, fit Ange avec courtoisie.</p><p>L�abb� plia son journal, ou plut�t le ferma comme il e�t fait d�un portefeuille, car, � cette heureuse �poque, les journaux n��taient encore que de petits livres.</p><empty-line/><p>Puis, son journal ferm�, il le passa dans sa ceinture, du c�t� oppos� � son martinet.</p><empty-line/><p>� Ah ! oui ; mais voil� le malheur, r�pondit l�abb� en go-guenardant, c�est que tu n�en es pas capable.</p><empty-line/><p>� Oh ! monsieur l�abb� !</p><empty-line/><p>� Entends-tu, faiseur de barbarismes ?</p><empty-line/><p>� Oh ! monsieur l�abb� !</p><empty-line/><p>� Entends-tu, monsieur l�hypocrite ?</p><empty-line/><p>� Oh ! monsieur l�abb� !</p><empty-line/><p>� Entendez-vous, monsieur le r�volutionnaire ?</p><empty-line/><p>� Allons, bon ; voil� qu�avant que j�aie parl�, vous vous mettez en col�re contre moi. C�est bien mal commencer, monsieur l�abb�.</p><p>� 350 �</p><empty-line/><p>S�bastien, qui savait ce que depuis deux jours l�abb� Fortier avait dit de Pitou � tout venant, aima mieux ne pas assister � la querelle qui ne pouvait manquer d��clater incessamment entre son ami et son ma�tre, et s��clipsa.</p><p>Pitou regarda s��loigner S�bastien avec une certaine douleur. Ce n��tait pas un alli� bien vigoureux, mais c��tait un enfant de la m�me communion politique que lui.</p><empty-line/><p>Aussi � sa disparition hors du cadre de la porte, poussa-t-il un soupir, et, revenant � l�abb� :</p><empty-line/><p>� Ah �� ! voyons, monsieur l�abb�, dit-il, pourquoi m�appelez-vous r�volutionnaire ? Est-ce que c�est moi par hasard qui suis cause qu�on a fait la R�volution ?</p><empty-line/><p>� Tu as v�cu avec ceux qui la font.</p><empty-line/><p>� Monsieur l�abb�, dit Pitou avec une dignit� supr�me, chacun est libre de sa pens�e.</p><empty-line/><p>� Oui-da ?</p><empty-line/><p>�  <emphasis>Est penes hominem arbitrium et  </emphasis>. 5F23</p><empty-line/><p>� Ah bah ! fit l�abb�, tu sais donc le latin, cuistre ?</p><empty-line/><p>� Je sais ce que vous m�en avez appris, r�pondit modestement Pitou.</p><empty-line/><p>� Oui, revu, corrig�, augment� et embelli de barbarismes.</p><empty-line/><p><strong>23</strong> � L'homme est dou� de volont� et de raison �.</p><p>� 351 �</p><empty-line/><p>� Bon, monsieur l�abb�, des barbarismes ! Eh ! mon Dieu, qui n�en fait pas ?</p><p>� Dr�le ! dit l�abb�, visiblement bless� de cette tendance que l�esprit de Pitou paraissait avoir � g�n�raliser, crois-tu que j�en fasse des barbarismes, moi ?</p><empty-line/><p>� Vous en feriez aux yeux d�un homme qui serait plus fort latiniste que vous.</p><empty-line/><p>� Voyez-vous cela ! fit l�abb� p�le de col�re, et cependant frapp� de ce raisonnement qui ne manquait pas d�une certaine force.</p><p>Puis, avec m�lancolie :</p><empty-line/><p>� Voil� en deux mots, continua l�abb�, le syst�me de ces sc�l�rats : ils d�truisent et d�gradent au profit de qui ? ils ne le savent pas eux-m�mes ; au profit de l�inconnu. Voyons, monsieur le cancre, parlez � c�ur ouvert. Connaissez-vous quelqu�un qui soit plus fort latiniste que moi ?</p><empty-line/><p>� Non, mais il peut y en avoir, bien que je ne les connaisse pas� je ne connais pas tout.</p><empty-line/><p>� Je le crois fichtre bien !</p><empty-line/><p>Pitou se signa.</p><empty-line/><p>� Que fais-tu, libertin ?</p><empty-line/><p>� Vous jurez, monsieur l�abb�, je me signe.</p><empty-line/><p>� Ah �� ! voyons, monsieur le dr�le, �tes-vous venu chez moi pour me tympaniser ?</p><empty-line/><p>� 352 �</p><empty-line/><p>� Vous tympaniser ! r�p�ta Pitou.</p><empty-line/><p>� Ah ! bon, voil� que tu ne comprends pas.</p><empty-line/><p>� Si fait, monsieur l�abb�, je comprends. Ah ! gr�ce � vous, on conna�t les racines : tympaniser,  <emphasis>tympanum</emphasis>, tambour, vient du grec  <emphasis>tympanon</emphasis>, tambour, b�ton ou cloche.</p><p>L�abb� resta stup�fait.</p><empty-line/><p>� Racine :  <emphasis>typos</emphasis>, marque, vestige ; et, comme dit Lancelot dans son  <emphasis>Jardin des racines grecques</emphasis> :   <emphasis>� typos</emphasis>, la forme qui s�imprime, lequel mot vient �videmment de  <emphasis>tupto</emphasis>, je frappe �.</p><p>Voil�.</p><empty-line/><p>� Ah ! ah ! maroufle, reprit l�abb� de plus en plus abasour-di, il parait que tu sais encore quelque chose, m�me ce que tu ne savais pas.</p><empty-line/><p>� Peuh ! fit Pitou avec une fausse modestie.</p><empty-line/><p>� Comment se fait-il que du temps o� tu �tais chez moi tu n�eusses jamais ainsi r�pondu ?</p><empty-line/><p>� Parce que du temps que j��tais chez vous, monsieur l�ab-b�, vous m�abrutissiez ; parce que par votre despotisme vous refouliez dans mon intelligence et dans ma m�moire tout ce que la libert� en a fait sortir depuis. Oui, la libert�, entendez-vous, insista Pitou en se montant la t�te ; la libert� !</p><empty-line/><p>� Ah ! coquin !</p><empty-line/><p>� Monsieur l�abb�, fit Pitou avec un air d�avertissement qui n��tait pas tout � fait exempt de menaces ; monsieur l�abb�, ne m�injuriez pas.  <emphasis>Contumelia non argumentum</emphasis>, dit un orateur, l�injure n�est pas une raison.</p><p>� 353 �</p><empty-line/><p>� Je crois que le dr�le, s��cria l�abb� furieux, se croit oblig� de me traduire son latin.</p><empty-line/><p>� Ce n�est pas du latin � moi, monsieur l�abb�, c�est du latin de Cic�ron, c�est-�-dire d�un homme qui e�t bien certainement trouv� que vous faisiez autant de barbarismes, eu �gard � lui, que j�en puis faire eu �gard � vous.</p><p>� Tu ne pr�tends pas, j�esp�re, fit l�abb� Fortier, �branl� sur sa base, tu ne pr�tends pas, j�esp�re, que je discute avec toi.</p><p>� Pourquoi pas ? si de la discussion na�t la lumi�re :  <emphasis>Abs-trusus in venis silicis</emphasis>.</p><empty-line/><p>� Oh mais ! s��cria l�abb� Fortier ; oh mais ! le dr�le a �t� � l��cole des r�volutionnaires.</p><empty-line/><p>� Non, puisque vous dites que les r�volutionnaires sont des cr�tins et des ignares.</p><empty-line/><p>� Oui, je le dis.</p><empty-line/><p>� Alors vous faites un faux raisonnement, monsieur l�abb�, et votre syllogisme est mal pos�.</p><empty-line/><p>� Mal pos� ! moi, j�ai mal pos� un syllogisme ?</p><empty-line/><p>� Sans doute, monsieur l�abb� ; Pitou raisonne et parle bien ; Pitou a �t� � l��cole des r�volutionnaires, donc les r�volutionnaires raisonnent et parlent bien. C�est forc�.</p><empty-line/><p>� Animal ! brute ! imb�cile !</p><empty-line/><p>� 354 �</p><empty-line/><p>� Ne me molestez point par des paroles, monsieur l�abb�.</p><p><emphasis>Objurgatio imbellem animum arguit</emphasis>, la faiblesse se trahit par la col�re.</p><empty-line/><p>L�abb� haussa les �paules.</p><p>� R�pondez, dit Pitou.</p><p>� Tu dis que les r�volutionnaires parlent bien et raisonnent bien. Mais cite-moi donc un seul de ces malheureux, un seul qui sache lire et �crire.</p><p>� Moi, fit Pitou avec s�curit�.</p><p>� Lire, je ne dis pas, et encore ! Mais �crire ?</p><empty-line/><p>� �crire ! r�p�ta Pitou.</p><empty-line/><p>� Oui, �crire sans orthographe.</p><empty-line/><p>� Savoir.</p><empty-line/><p>� Veux-tu parier que tu n��cris pas une page sous ma dict�e sans faire quatre fautes ?</p><empty-line/><p>� Voulez-vous parier, vous, que vous n��crivez pas une demi-page sous la mienne sans en faire deux ?</p><empty-line/><p>� Oh ! par exemple !</p><empty-line/><p>� Eh bien ! allons. Je vais vous chercher des participes et des verbes r�fl�chis. Moi, je vous assaisonnerai cela de certains que je connais, et je tiens le pari.</p><empty-line/><p>� Si j�avais le temps, dit l�abb�.</p><empty-line/><p>� 355 �</p><empty-line/><p>� Vous perdriez.</p><empty-line/><p>� Pitou, Pitou, rappelle-toi le proverbe :  <emphasis>Pitovi Angelus asi-nus est</emphasis>.</p><p>� Bah ! des proverbes, il y en a sur tout le monde. Savez-vous celui que m�ont chant�, en passant, aux oreilles, les ro-seaux de Wualu ?</p><p>� Non, mais je serais curieux de le conna�tre, ma�tre Midas.</p><p>�  <emphasis>Fortierus abbas forte fortis</emphasis>.</p><empty-line/><p>� Monsieur ! s�exclama l�abb�.</p><empty-line/><p>� Traduction libre : l�abb� Fortier n�est pas fort tous les jours.</p><empty-line/><p>� Heureusement, dit l�abb� ; ce n�est pas le tout d�accuser, il faut prouver.</p><empty-line/><p>� H�las ! monsieur l�abb�, comme ce serait facile !</p><empty-line/><p>� Voyons.</p><empty-line/><p>� Qu�enseignez-vous � vos �l�ves ?</p><empty-line/><p>� Mais�</p><empty-line/><p>� Suivez mon raisonnement. Qu�enseignez-vous � vos �l�-</p><p>ves ?</p><empty-line/><p>� Ce que je sais.</p><empty-line/><p>� Bon ! notez que vous avez r�pondu : � Ce que je sais. �</p><empty-line/><p>� 356 �</p><empty-line/><p>� Eh ! oui, ce que je sais, fit l�abb� �branl�, car il sentait que, pendant son absence, ce singulier lutteur avait appris des coups inconnus. Oui, je l�ai dit ; apr�s ?</p><empty-line/><p>� Eh bien ! puisque vous montrez � vos �l�ves ce que vous savez, voyons, que savez-vous ?</p><empty-line/><p>� Le latin, le fran�ais, le grec, l�histoire, la g�ographie, l�arithm�tique, l�alg�bre, l�astronomie, la botanique, la numis-matique.</p><p>� Y en a-t-il encore ? demanda Pitou.</p><empty-line/><p>� Mais�</p><empty-line/><p>� Cherchez, cherchez.</p><empty-line/><p>� Le dessin.</p><empty-line/><p>� Allez toujours.</p><empty-line/><p>� L�architecture.</p><empty-line/><p>� Allez toujours.</p><empty-line/><p>� La m�canique.</p><empty-line/><p>� C�est une branche des math�matiques, mais n�importe, allez.</p><empty-line/><p>� Ah �� ! o� veux-tu en venir ?</p><empty-line/><p>�  �  ceci  tout  simplement :  vous  avez  fait  le  compte  tr�s large  de  ce  que  vous  savez,  faites  maintenant  le  compte  de  ce que vous ne savez pas.</p><empty-line/><p>� 357 �</p><empty-line/><p>L�abb� fr�mit.</p><empty-line/><p>� Ah ! dit Pitou, je vois bien que pour cela il faut que je vous aide. Vous ne savez ni l�allemand, ni l�h�breu, ni l�arabe, ni le sanscrit, quatre langues m�res. Je ne vous parle pas des sub-divisions, qui sont innombrables. Vous ne savez pas l�histoire naturelle, la chimie, la physique.</p><p>� Monsieur Pitou�</p><empty-line/><p>� Ne m�interrompez pas. Vous ne savez pas la physique, la trigonom�trie rectiligne ; vous ignorez la m�decine, vous ignorez l�acoustique, la navigation ; vous ignorez tout ce qui a rapport aux sciences gymnastiques.</p><empty-line/><p>� Pla�t-il ?</p><empty-line/><p>� J�ai dit gymnastiques, du grec  <emphasis>gymnaza exerce</emphasis>, lequel vient de  <emphasis>gymnos</emphasis>, nu, parce que les athl�tes s�exer�aient nus.</p><empty-line/><p>� C�est moi qui t�ai appris tout cela, pourtant ! s��cria l�abb� presque consol� de la victoire de son �l�ve.</p><empty-line/><p>� C�est vrai.</p><empty-line/><p>� Il est heureux que tu en conviennes.</p><empty-line/><p>� Avec reconnaissance, monsieur l�abb�. Nous disions donc que vous ignoriez�</p><empty-line/><p>� Assez ! Il est certain que j�ignore plus que je ne sais.</p><empty-line/><p>� Donc, vous convenez que beaucoup d�hommes en savent plus que vous ?</p><empty-line/><p>� C�est possible.</p><p>� 358 �</p><empty-line/><p>� C�est s�r, et plus l�homme sait, plus il s�aper�oit qu�il ne sait rien. Le mot est de Cic�ron.</p><empty-line/><p>� Conclus.</p><p>� Je conclus.</p><p>� Voyons la conclusion, elle va �tre dr�le.</p><empty-line/><p>� Je conclus qu�en vertu de votre ignorance relative, vous devriez avoir plus d�indulgence pour la science relative des autres hommes. Cela constitue une double vertu,  <emphasis>virtus duplex</emphasis>, qui, � ce qu�on assure, �tait celle de F�nelon, qui en savait bien autant que vous, cependant : c�est la charit� chr�tienne et l�humilit�.</p><empty-line/><p>L�abb� poussa un rugissement de col�re.</p><empty-line/><p>� Serpent ! s��cria-t-il, tu es un serpent !</p><empty-line/><p>� Tu m�injuries et ne r�ponds pas ! c�est ce que r�pondait un sage de la Gr�ce. Je vous le dirais bien en grec, mais je vous l�ai d�j� dit ou � peu pr�s en latin.</p><empty-line/><p>� Bien, dit l�abb�, voil� encore un effet des doctrines r�volutionnaires.</p><empty-line/><p>� Lequel ?</p><empty-line/><p>� Elles t�ont persuad� que tu �tais mon �gal.</p><empty-line/><p>� Et, m�eussent-elles persuad� cela, vous n�en auriez pas davantage le droit de faire une faute de fran�ais.</p><empty-line/><p>� Pla�t-il ?</p><p>� 359 �</p><empty-line/><p>� Je dis que vous venez de faire une �norme faute de fran-</p><p>�ais, mon ma�tre.</p><empty-line/><p>� Ah ! voil� qui est joli, par exemple, et laquelle ?</p><p>� La voici. Vous avez dit : � Les doctrines r�volutionnaires t�ont persuad� que tu  <emphasis>�tais</emphasis> mon �gal. �</p><p>� Eh bien ?</p><p>� Eh bien ! �tais est l�imparfait.</p><empty-line/><p>� Parbleu, oui.</p><empty-line/><p>� C�est le pr�sent qu�il faut.</p><empty-line/><p>� Ah ! fit l�abb� en rougissant.</p><empty-line/><p>� Traduisez un peu la phrase en latin, et vous verrez quel sol�cisme �norme vous donnera le verbe mis � l�imparfait !</p><empty-line/><p>� Pitou ! Pitou ! s��cria l�abb� croyant entrevoir quelque chose de surnaturel dans une pareille �rudition ; Pitou, quel est donc le d�mon qui t�inspire toutes ces attaques contre un vieillard et contre l��glise ?</p><empty-line/><p>� Mais, monsieur l�abb�, r�pliqua Pitou un peu �mu de l�accent de v�ritable d�sespoir avec lequel ces paroles avaient �t� prononc�es, ce n�est pas le d�mon qui m�inspire, et je ne vous attaque pas. Seulement, vous me traitez toujours comme un m�chant ou un sot, et vous oubliez que tous les hommes sont �gaux.</p><empty-line/><p>L�abb� s�irrita de nouveau.</p><empty-line/><p>� 360 �</p><empty-line/><p>� Voil�, dit-il, ce que je ne souffrirai jamais, c�est que l�on prof�re devant moi de pareils blasph�mes. Toi, toi, l��gal d�un homme que Dieu et le travail ont mis soixante ans � former ?</p><p>jamais ! jamais !</p><p>� Dame ! demandez � M. de La Fayette, qui a proclam� les droits de l�homme.</p><p>� Oui, cite comme autorit� le mauvais sujet du roi, le flambeau de toutes les discordes, le tra�tre !</p><p>� Hein ! fit Pitou effarouch�, M. de La Fayette un mauvais sujet du roi ? M. de La Fayette un brandon de discorde ? M. de La Fayette un tra�tre ? Mais, c�est vous qui blasph�mez, monsieur l�abb� ! Mais vous avez donc v�cu dans une bo�te depuis trois mois ? Vous ignorez donc que ce mauvais sujet du roi est le seul qui serve le roi ? Que ce flambeau de discorde est le gage de la paix publique ? Que ce tra�tre est le meilleur des Fran�ais ?</p><empty-line/><p>� Oh ! fit l�abb�, aurais-je jamais cru que l�autorit� royale tomberait si bas, qu�un vaurien de cette esp�ce � et il d�signait Pitou � invoquerait le nom de La Fayette, comme autrefois on invoquait celui d�Aristide ou de Phocion !</p><empty-line/><p>� Vous �tes bien heureux que le peuple ne vous entende pas, monsieur l�abb�, dit imprudemment Pitou.</p><empty-line/><p>� Ah ! s��cria l�abb� triomphant, voil� ! tu te d�c�les enfin !</p><p>tu menaces. Le peuple ! oui, le peuple ; celui qui a l�chement �gorg� les officiers du roi, celui qui a fouill� dans les entrailles de ses victimes ! Oui, le peuple de M. La Fayette, le peuple de M.</p><p>Bailly, le peuple de M. Pitou ! Eh bien ! pourquoi ne me d�nonces-tu pas � l�instant aux r�volutionnaires de Villers-Cotter�ts ?</p><p>Pourquoi ne me tra�nes-tu pas sur le Pleux ? Pourquoi ne re-trousses-tu pas tes manches pour m�accrocher au r�verb�re ?</p><p>Allons, Pitou,  <emphasis>macte animo</emphasis>, Pitou !  <emphasis>Sursum !  Sursum ! </emphasis> Pitou.</p><p>� 361 �</p><empty-line/><p>Allons, allons, o� est la corde ? O� est la potence ? voil� le bourreau :  <emphasis>Macte animo, generose  </emphasis>. 6F24</p><empty-line/><p>�  <emphasis>Sic itur ad  </emphasis> ! continua Pitou entre ses dents, dans la sim-7F25</p><p>ple intention d�achever le vers, et ne s�apercevant pas qu�il venait de faire un calembour de cannibale.</p><empty-line/><p>Mais force lui fut de s�en apercevoir � l�exasp�ration de l�abb�.</p><empty-line/><p>� Ah ! ah ! vocif�ra ce dernier. Ah ! tu le prends ainsi. Ah !</p><p>c�est ainsi que j�irai aux astres. Ah ! tu me destines la potence, � moi.  � Mais je ne dis pas cela, s��cria Pitou, commen�ant � s��pouvanter de la tournure que prenait la discussion.</p><empty-line/><p>� Ah ! tu me promets le ciel de l�infortun� Foullon, du malheureux Bertier.</p><empty-line/><p>� Mais non, monsieur l�abb�.</p><empty-line/><p>� Ah ! tu tiens d�j� le n�ud coulant, bourreau,   ; c�est toi, 8F26</p><p>n�est-ce pas, qui, sur la place de l�H�tel-de-Ville, montais sur le r�verb�re, et qui, avec tes bras hideux d�araign�e, attirais les victimes ?</p><empty-line/><p>Pitou poussa un rugissement de col�re et d�indignation.</p><empty-line/><p>� Oui, c�est toi, et je te reconnais, continua l�abb� dans un transport de divination qui le faisait ressembler � Joad ; je te reconnais ! Catilina, c�est toi !</p><empty-line/><p><strong>24</strong> � Prends courage, noble enfant �.</p><p><strong>25</strong> � C'est ainsi qu'on s'�l�ve jusqu�aux astres�.</p><p><strong>26</strong><emphasis>Carnifex</emphasis> : bourreau.</p><p>� 362 �</p><empty-line/><p>� Ah ��, mais ! s��cria Pitou, savez-vous que vous me dites l� des choses odieuses, monsieur l�abb� ? Savez-vous au bout du compte que vous m�insultez ?</p><p>� Je t�insulte.</p><empty-line/><p>� Savez-vous que si cela continue, je me plaindrai � l�Assembl�e nationale ? Ah, mais !</p><empty-line/><p>L�abb� se mit � rire d�une fa�on sinistrement ironique.</p><p>� D�nonc� ! dit-il.</p><p>� Et qu�il y a punition contre les mauvais citoyens qui insultent les bons ?</p><empty-line/><p>� Le r�verb�re !</p><empty-line/><p>� Vous �tes un mauvais citoyen.</p><empty-line/><p>� La corde ! la corde !</p><empty-line/><p>Puis tout � coup :</p><empty-line/><p>� Ah, mais ! s��cria l�abb� avec un mouvement d�illumina-tion subite et de g�n�reuse indignation. Ah ! le casque, le casque, c�est lui.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! fit Pitou, qu�a-t-il, mon casque ?</p><empty-line/><p>� L�homme qui arracha le c�ur fumant de Bertier, l�an-thropophage qui le porta tout sanglant sur la table des �lecteurs, avait un casque ; l�homme au casque, c�est toi, Pitou ; l�homme au casque, c�est toi, monstre ; fuis, fuis, fuis !</p><empty-line/><p>� 363 �</p><empty-line/><p>Et � chaque � fuis ! � prononc� d�une fa�on tragique, l�abb� avait avanc� d�un pas, et Pitou recul� d�un pas.</p><p>� cette accusation, dont le lecteur sait que Pitou �tait bien innocent, le pauvre gar�on jeta loin de lui ce casque dont il �tait si fier, et qui s�alla bosseler sur le pav� avec un son mat de car-ton doublant le cuivre.</p><p>� Vois-tu, malheureux ! s��cria-t-il, tu avoues !</p><empty-line/><p>Et il se posa comme Lekain dans Orosmane, au moment o�, trouvant le billet, il accuse Za�re.</p><empty-line/><p>� Voyons, voyons, dit Pitou jet� hors de lui m�me par une pareille accusation, vous exag�rez, monsieur l�abb�.</p><empty-line/><p>� J�exag�re ; c�est-�-dire que tu n�as pendu qu�un peu, c�est-�-dire que tu n�as �ventr� qu�un peu, faible enfant !</p><empty-line/><p>� Monsieur l�abb�, vous savez bien que ce n�est pas moi ; vous savez bien que c�est Pitt.</p><empty-line/><p>� Quel Pitt ?</p><empty-line/><p>� Pitt second, le fils de Pitt premier, de lord Chatam, celui qui a distribu� de l�argent en disant : � D�pensez et ne me rendez pas de comptes. � Si vous saviez l�anglais, je vous dirais cela en anglais ; mais vous ne le savez pas.</p><empty-line/><p>� Tu le sais donc, toi ?</p><empty-line/><p>� M. Gilbert me l�a appris.</p><empty-line/><p>� En trois semaines ? Mis�rable imposteur !</p><empty-line/><p>Pitou vit qu�il faisait fausse route.</p><p>� 364 �</p><empty-line/><p>� �coutez, monsieur l�abb�, dit-il, je ne vous conteste plus rien, vous avez vos id�es.</p><empty-line/><p>� Vraiment !</p><p>� C�est trop juste.</p><p>� Tu reconnais cela. Monsieur Pitou me permet d�avoir des id�es ; merci, monsieur Pitou.</p><p>� Bon, voil� encore que vous vous f�chez. Vous voyez bien que  si  cela  continue  ainsi,  je  ne  pourrai  pas  vous  dire  ce  qui m�am�ne chez vous.</p><empty-line/><p>� Malheureux ! quelque chose t�amenait donc ? Tu �tais d�put�, peut-�tre ?</p><empty-line/><p>Et l�abb� se mit � rire ironiquement.</p><empty-line/><p>� Monsieur l�abb�, dit Pitou, plac� par l�abb� m�me sur le terrain o� il d�sirait se trouver depuis la discussion ; monsieur l�abb�, vous savez comme j�ai toujours eu du respect pour votre caract�re.</p><empty-line/><p>� Ah ! oui, parlons de cela.</p><empty-line/><p>� Et de l�admiration pour votre science, ajouta Pitou.</p><empty-line/><p>� Serpent ! dit l�abb�.</p><empty-line/><p>� Moi ! fit Pitou. Oh ! par exemple.</p><empty-line/><p>� Voyons, qu�as-tu � me demander ? Que je te reprenne ici ? Oh ! non, non, je ne g�terai pas mes �coliers ; non, il te res-</p><p>� 365 �</p><empty-line/><p>terait toujours le venin nuisible. Tu infesterais mes jeunes plantes :  <emphasis>Infecit pabula tabo</emphasis>.</p><p>� Mais, monsieur l�abb�</p><p>� Non, ne me demande pas cela, si tu veux absolument manger, car je pr�sume que les farouches pendeurs de Paris mangent comme d�honn�tes gens. Cela mange ! � dieux ! Enfin, si tu exiges que je te jette ta part de viande saignante, tu l�auras.</p><p>Mais � la porte, dans les sportules, comme � Rome les patrons donnaient � leurs clients.</p><p>� Monsieur l�abb�, dit Pitou en se redressant, je ne vous demande pas ma nourriture ; j�ai ma nourriture, Dieu merci ! et je ne veux �tre � charge � personne.</p><empty-line/><p>� Ah ! fit l�abb� surpris.</p><empty-line/><p>� Je vis comme tous les �tres vivent, sans mendier, et de l�industrie que la nature a mise en moi. Je vis de mes travaux, et, il y a plus, je suis si loin d��tre � charge � mes concitoyens, que plusieurs d�entre eux m�ont �lu chef.</p><empty-line/><p>� Hein ! fit l�abb� avec une telle surprise, m�l�e d�un tel effroi, qu�on e�t dit qu�il avait march� sur un aspic.</p><empty-line/><p>� Oui, oui, m�ont �lu chef, r�p�ta Pitou complaisamment.</p><empty-line/><p>� Chef de quoi ? demanda l�abb�.</p><empty-line/><p>� Chef d�une troupe d�hommes libres, dit Pitou.</p><empty-line/><p>� Ah ! mon Dieu ! s��cria l�abb�, le malheureux est devenu fou.</p><empty-line/><p>� 366 �</p><empty-line/><p>� Chef de la garde nationale d�Haramont, acheva Pitou, affectant la modestie.</p><p>L�abb� se pencha vers Pitou pour mieux voir sur ses traits la confirmation de ses paroles.</p><p>� Il y a une garde nationale � Haramont ! s��cria-t-il.</p><p>� Oui, monsieur l�abb�.</p><empty-line/><p>� Et tu en es le chef ?</p><p>� Oui, monsieur l�abb�.</p><p>� Toi, Pitou ?</p><empty-line/><p>� Moi, Pitou.</p><empty-line/><p>L�abb� leva ses bras tordus vers le ciel, comme le grand pr�tre Phin�e.</p><empty-line/><p>� Abomination de la d�solation ! murmura-t-il.</p><empty-line/><p>� Vous n�ignorez pas, monsieur l�abb�, dit Pitou avec douceur, que la garde nationale est une institution destin�e � prot�-</p><p>ger la vie, la libert� et les propri�t�s des citoyens.</p><empty-line/><p>� Oh ! oh ! continua le vieillard ab�m� dans son d�sespoir.</p><empty-line/><p>�  Et  que,  continua  Pitou,  on  ne  saurait  donner  trop  de force � cette institution, surtout dans les campagnes, � cause des bandes.</p><empty-line/><p>� Des bandes dont tu es le chef ! s��cria l�abb� ; des bandes de pillards, des bandes de br�leurs, des bandes d�assassins !</p><empty-line/><p>� 367 �</p><empty-line/><p>� Oh ! ne confondez pas, cher monsieur l�abb� ; vous verrez mes soldats, je l�esp�re, et jamais plus honn�tes citoyens�</p><p>� Tais-toi ! tais-toi !</p><p>� Figurez-vous, au contraire, monsieur l�abb�, que nous sommes vos protecteurs naturels, et la preuve, c�est que je suis venu droit � vous.</p><p>� Pour quoi faire ? demanda l�abb�.</p><p>� Ah ! voil�, dit Pitou en se grattant l�oreille et en examinant l�endroit o� �tait tomb� son casque, pour voir si, en allant ramasser cette partie essentielle de son habillement militaire, il ne s��loignerait pas trop de sa ligne de retraite.</p><empty-line/><p>Le casque �tait tomb� � quelques pas seulement de la grande porte donnant sur la rue de Soissons.</p><empty-line/><p>� Je t�ai demand� pour quoi faire ? r�p�ta l�abb�.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! dit Pitou, faisant � reculons deux pas vers son casque, voici l�objet de ma mission. Monsieur l�abb�, permettez que je le d�veloppe � votre sagacit�.</p><empty-line/><p>� Exorde, murmura l�abb�.</p><empty-line/><p>Pitou fit encore deux pas vers son casque.</p><empty-line/><p>Mais, par une man�uvre pareille, et qui ne laissait pas que d�inqui�ter Pitou, � mesure que Pitou faisait deux pas vers son casque, l�abb�, pour conserver les distances, faisait deux pas vers Pitou.</p><empty-line/><p>� 368 �</p><empty-line/><p>� Eh bien ! dit Pitou commen�ant � prendre courage par le voisinage de son arme d�fensive, � tout soldat il faut n�cessairement des fusils, et nous n�en avons pas.</p><empty-line/><p>� Ah ! vous n�avez pas de fusils ! s��cria l�abb� tr�pignant de joie. Ah ! ils n�ont pas de fusils ! Des soldats qui n�ont pas de fusils ! Ah ! voil�, par ma foi ! de beaux soldats !</p><p>� Mais, monsieur l�abb�, dit Pitou en faisant deux pas nouveaux vers son casque, quand on n�a pas de fusils, on en cherche.  � Oui, dit l�abb�, et vous en cherchez ?</p><p>Pitou �tait arriv� � port�e de son casque, il le ramenait � lui avec son pied, de sorte qu�occup� � cette op�ration, il tarda de r�pondre � l�abb�.</p><empty-line/><p>� Et vous en cherchez ? r�p�ta celui-ci.</p><empty-line/><p>Pitou ramassa son casque.</p><empty-line/><p>� Oui, monsieur l�abb�, dit-il.</p><empty-line/><p>� Et o� cela ?</p><empty-line/><p>� Chez vous, dit Pitou, en enfon�ant son casque sur sa t�te.</p><empty-line/><p>� Des fusils chez moi ! s��cria l�abb�.</p><empty-line/><p>� Oui, vous n�en manquez pas, vous.</p><empty-line/><p>� Ah ! mon mus�e ! s��cria l�abb�. Tu viens pour piller mon mus�e. Des cuirasses de nos anciens preux sur le dos de pareils dr�les ! Monsieur Pitou, je vous l�ai d�j� dit tout � l�heure, vous �tes fou. Les �p�es des Espagnols d�Almanza, les piques des</p><p>� 369 �</p><empty-line/><p>Suisses de Marignan, pour armer monsieur Pitou et consorts !</p><p>Ah ! ah ! ah !</p><p>L�abb� se mit � rire, d�un rire tellement plein de d�daigneuse menace, qu�un frisson en courut par les veines de Pitou.</p><p>� Non, monsieur l�abb�, dit-il, non pas les piques des Suisses de Marignan, non pas les �p�es des Espagnols d�Almanza ; non, ces armes nous seraient inutiles.</p><empty-line/><p>� C�est bien heureux que tu le reconnaisses.</p><p>� Non, monsieur l�abb�, pas ces armes.</p><p>� Lesquelles, alors ?</p><empty-line/><p>� Ces bons fusils de marine, monsieur l�abb�, ces bons fusils de marine que j�ai si souvent nettoy�s � titre de pensums, alors que j�avais l�honneur d��tudier sous vos lois ;  <emphasis>dum me Ga-latea  </emphasis>, ajouta Pitou avec un gracieux sourire.</p><p>9F27</p><empty-line/><p>� Vraiment ! dit l�abb� en sentant ses rares cheveux se dresser sur sa t�te au sourire de Pitou ; vraiment ! mes fusils de marine !</p><empty-line/><p>� C�est-�-dire les seules de vos armes qui n�aient aucune valeur historique, et qui soient susceptibles d�un bon service.</p><empty-line/><p>� Ah ! fit l�abb�, en portant la main au manche de son martinet, comme e�t fait un capitaine en portant la main � la garde de son �p�e ; ah ! voil� le tra�tre qui se d�voile.</p><empty-line/><p>� Monsieur l�abb�, dit Pitou, passant du ton de la menace � celui de la pri�re, accordez-nous ces trente fusils de marine.</p><empty-line/><p><strong>27</strong> � Tant que je br�lais pour Galat�e �.</p><p>� 370 �</p><empty-line/><p>� Arri�re ! fit l�abb� en faisant un pas vers Pitou.</p><p>� Et vous aurez la gloire, dit Pitou en faisant de son c�t� un pas en arri�re, la gloire d�avoir contribu� � d�livrer le pays de ses oppresseurs.</p><empty-line/><p>� Que je fournisse des armes contre moi et les miens !</p><p>s��cria l�abb� ; que je donne les fusils avec lesquels on tirera sur mon roi !</p><p>Et il tira son martinet de sa ceinture.</p><empty-line/><p>� Jamais ! jamais !</p><empty-line/><p>Et il agita son martinet au-dessus de sa t�te.</p><empty-line/><p>� Monsieur l�abb�, on mettra votre nom dans le journal de M. Prudhomme.</p><empty-line/><p>� Mon nom dans le journal de M. Prudhomme ! s��cria l�abb�.</p><empty-line/><p>� Avec mention honorable de civisme.</p><empty-line/><p>� Plut�t le carcan et les gal�res !</p><empty-line/><p>� Comment, vous refusez ! insista Pitou, mais mollement.</p><empty-line/><p>� Je refuse, et je te chasse.</p><empty-line/><p>Et l�abb� montra du doigt la porte � Pitou.</p><empty-line/><p>� Mais cela fera un mauvais effet, dit Pitou, on vous accusera  d�incivisme,  de  trahison.  Monsieur  l�abb�,  je  vous  en  supplie, dit Pitou, ne vous exposez point � cela.</p><p>� 371 �</p><empty-line/><p>� Fais de moi un martyr, N�ron ! c�est tout ce que je demande ! s��cria l�abb�, l��il flamboyant, et ressemblant bien davantage � l�ex�cuteur qu�au patient.</p><p>Ce fut l�effet qu�il produisit sur Pitou, car Pitou reprit sa retraite.</p><p>� Monsieur l�abb�, dit-il en faisant un pas en arri�re, je suis un d�put� paisible, un ambassadeur de pacification, je venais�</p><p>� Tu venais pour piller mes armes, comme tes complices ont pill� les Invalides.</p><p>� Ce qui leur a valu une foule d��loges l�-bas, dit Pitou.</p><empty-line/><p>� Et ce qui te vaudra ici une vol�e de coups de martinet, dit l�abb�.</p><empty-line/><p>� Oh ! monsieur Fortier, dit Pitou, qui reconnaissait l�instrument pour une vieille connaissance, vous ne violerez pas ainsi le droit des gens.</p><empty-line/><p>� C�est ce que tu vas voir, mis�rable ! attends.</p><empty-line/><p>� Monsieur l�abb�, je suis prot�g� par mon caract�re d�ambassadeur.</p><empty-line/><p>� Attends !</p><empty-line/><p>� Monsieur l�abb� ! monsieur l�abb� ! monsieur l�abb� !</p><empty-line/><p>Pitou �tait arriv� � la porte de la rue en faisant face � son redoutable adversaire ; mais, accul� l�, il fallait accepter le combat ou fuir.</p><empty-line/><p>� 372 �</p><empty-line/><p>Mais pour fuir il fallait ouvrir la porte, et, pour ouvrir la porte, il fallait se retourner.</p><p>Or, en se retournant, Pitou offrait aux coups de l�abb� cette partie d�sarm�e de son individu que Pitou ne trouvait m�me pas suffisamment prot�g�e par une cuirasse.</p><empty-line/><p>� Ah ! tu veux mes fusils !� dit l�abb�. Ah ! tu viens chercher mes fusils !� Ah ! tu viens me dire : � Vos fusils ou la mort !� �</p><p>� Monsieur l�abb�, dit Pitou, au contraire, je ne vous dis pas un mot de cela.</p><p>� Eh bien ! tu sais o� ils sont, mes fusils, �gorge-moi pour t�en emparer. Passe sur mon cadavre et va les prendre.</p><empty-line/><p>� Incapable, monsieur l�abb�, incapable.</p><empty-line/><p>Et Pitou, la main sur le loquet, l��il sur le bras lev� de l�ab-b�, calculait non plus le nombre des fusils renferm�s dans l�arsenal de l�abb�, mais le nombre de coups suspendus aux lani�-</p><p>res de son martinet.</p><empty-line/><p>� Ainsi donc, monsieur l�abb�, vous ne voulez pas me donner vos fusils ?</p><empty-line/><p>� Non, je ne veux pas te les donner.</p><empty-line/><p>� Vous ne voulez pas, une fois ?</p><empty-line/><p>� Non.</p><empty-line/><p>� Deux fois ?</p><empty-line/><p>� Non.</p><p>� 373 �</p><empty-line/><p>� Trois fois ?</p><p>� Non ! non ! non !</p><p>� Eh bien ! fit Pitou, gardez-les.</p><empty-line/><p>Et faisant un mouvement rapide, il se retourna et s��lan�a par la porte entrouverte.</p><empty-line/><p>Mais ce mouvement ne fut pas si rapide que le martinet intelligent ne s�abaiss�t sifflant, et ne sangl�t si vigoureusement le bas des reins de Pitou, que, quel que f�t le courage du vainqueur de la Bastille, il ne put s�emp�cher de jeter un cri de douleur.</p><empty-line/><p>� ce cri, plusieurs voisins sortirent, et, � leur �tonnement profond, ils aper�urent Pitou fuyant de toute la vitesse de ses jambes avec son casque et son sabre, et l�abb� Fortier, debout sur le seuil de la porte et brandissant son martinet, comme l�ange exterminateur son �p�e de flamme.</p><empty-line/><p>� 374 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre LXV </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Pitou diplomate </strong></p><p><strong/></p><p>Nous venons de voir comment Pitou �tait tomb� du haut de ses esp�rances.</p><p>La chute �tait profonde. Satan foudroy� n�avait pas mesur� plus d�espace en roulant du ciel aux enfers.</p><empty-line/><p>Et encore, aux enfers, Satan �tait tomb� roi, tandis que Pitou, foudroy� par l�abb� Fortier, �tait tout simplement redevenu Pitou.</p><empty-line/><p>Comment se repr�senter maintenant devant ses mandatai-res ? Comment, apr�s leur avoir t�moign� tant de confiance imprudente, oser leur dire que leur chef �tait un vantard, un fanfaron, qui, avec un casque sur l�oreille et avec un sabre au c�t�, se laissait donner par un vieil abb� des coups de martinet sur le derri�re ?</p><empty-line/><p>S��tre vant� de r�ussir pr�s de l�abb� Fortier et �chouer, quelle faute !</p><empty-line/><p>Pitou, sur le revers du premier foss� qu�il trouva, prit sa t�te dans ses deux mains et r�fl�chit.</p><empty-line/><p>Il avait esp�r� d�amadouer l�abb� Fortier en lui parlant grec et latin. Il s��tait flatt�, dans sa na�ve bonhomie, de corrompre le Cerb�re avec le miel d�un g�teau de belles expressions, et voil� que son g�teau s��tait trouv� amer, voil� que Cerb�re avait mor-</p><p>� 375 �</p><empty-line/><p>du la main sans avaler le g�teau. Voil� que tous ses plans �taient renvers�s.</p><p>L�abb� Fortier avait donc un immense amour-propre ; Pitou avait compt� sans cet amour-propre ; car ce qui avait exasp�r� l�abb� Fortier �tait bien plus la faute de fran�ais que Pitou avait trouv�e dans la phrase que les trente fusils qu�il avait voulu prendre dans son arsenal.</p><p>Les jeunes gens, lorsqu�ils sont bons, commettent toujours cette faute de croire � la perfection chez autrui.</p><p>L�abb� Fortier �tait donc un enrag� royaliste, et surtout un orgueilleux philologue.</p><empty-line/><p>Pitou se reprochait am�rement d�avoir �veill� en lui, � propos de Louis XVI et du verbe �tre, la double col�re dont il avait �t� victime. Il le connaissait, il e�t d� le m�nager. L� �tait r�ellement sa faute, et il la d�plorait, trop tard comme toujours.</p><empty-line/><p>Restait � trouver ce qu�il aurait d� faire.</p><empty-line/><p>Il aurait d� mettre son �loquence � prouver du royalisme � l�abb� Fortier, et surtout � laisser passer inaper�ues ses fautes de grammaire.</p><empty-line/><p>Il aurait d� lui persuader que la garde nationale d�Haramont �tait contre-r�volutionnaire.</p><empty-line/><p>Il aurait d� lui promettre que cette arm�e serait l�arm�e auxiliaire du roi.</p><empty-line/><p>Surtout ne pas dire un mot de ce malheureux verbe �tre mis � un temps pour un autre.</p><empty-line/><p>� 376 �</p><empty-line/><p>Et nul doute alors que l�abb� n�e�t ouvert ses tr�sors et ses arsenaux, pour assurer � la monarchie le secours d�une troupe si vaillante et de son chef h�ro�que.</p><empty-line/><p>Cette fausset�, c�est de la diplomatie. Pitou, apr�s s��tre bien consult�, repassa dans sa t�te toutes les histoires d�autrefois.</p><p>Il songea � Philippe de Mac�doine, qui fit tant de faux ser-ments et qu�on appelle un grand homme.</p><p>� Brutus, qui contrefit la brute pour endormir ses ennemis et qu�on appelle un grand homme.</p><p>� Th�mistocle, qui passa sa vie � tromper ses concitoyens pour les servir et qu�on appelle aussi un grand homme.</p><empty-line/><p>Par contre, il se rappela Aristide, lequel n�admettait pas les moyens injustes, et qu�on appelle aussi un grand homme.</p><empty-line/><p>Cet argument l�embarrassa.</p><empty-line/><p>Mais il trouva, en r�fl�chissant, qu�Aristide �tait bien heureux de vivre dans un temps o� les Perses �taient si stupides qu�on p�t les vaincre avec de la bonne foi seulement.</p><empty-line/><p>Puis, en r�fl�chissant encore, il songea qu�au bout du compte Aristide avait �t� exil�, et cet exil, tout injuste qu�il f�t, fit pencher la balance en faveur de Philippe de Mac�doine, de Brutus et de Th�mistocle.</p><empty-line/><p>Passant aux exemples modernes, Pitou se demanda comment M. Gilbert, comment M. Bailly, comment M. Lameth, comment M. Barnave, comment M. de Mirabeau eussent fait s�ils eussent �t� Pitou, et que le roi Louis XVI e�t �t� l�abb� Fortier.</p><p>� 377 �</p><empty-line/><p>Comment e�t-on fait pour faire armer par le roi de trois � cinq cent mille gardes nationaux en France ?</p><empty-line/><p>Pr�cis�ment le contraire de ce que lui, Pitou, avait fait.</p><p>On e�t persuad� � Louis XVI que les Fran�ais ne d�siraient tant rien que de sauver et de conserver le p�re des Fran�ais ; que pour le sauver efficacement, il fallait � ces Fran�ais de trois � cinq cent mille fusils.</p><p>Et assur�ment M. de Mirabeau e�t r�ussi.</p><empty-line/><p>Pitou songeait aussi � la chanson proverbiale qui dit : <emphasis>Lorsqu�on veut quelque chose du Diable,</emphasis><emphasis>Il faut l�appeler monseigneur</emphasis>.</p><empty-line/><p>Il concluait de tout cela qu�il n��tait, lui, Ange Pitou, qu�une quadruple brute, et que, pour retourner pr�s de ses �lecteurs avec une sorte de gloire, il lui e�t fallu faire pr�cis�ment le contraire de ce qu�il avait fait.</p><empty-line/><p>Fouillant alors dans ce nouveau filon, Pitou r�solut d�obte-nir par la ruse ou par la force les armes qu�il s��tait promis d�avoir par la persuasion.</p><empty-line/><p>Un moyen se pr�senta d�abord.</p><empty-line/><p>C��tait la ruse.</p><empty-line/><p>On pouvait s�introduire dans le mus�e de l�abb�, et d�rober ou enlever les armes de l�arsenal.</p><empty-line/><p>� l�aide de ses compagnons, Pitou op�rait le d�m�nagement ; seul, il op�rait le vol.</p><p>� 378 �</p><empty-line/><p>Le vol ! voil� un mot qui sonnait mal aux oreilles honn�tes de Pitou.</p><empty-line/><p>Quant au d�m�nagement, nul doute qu�il n�y e�t en France encore assez de gens habitu�s aux anciennes lois pour l�appeler un brigandage ou un vol � main arm�e.</p><p>Toutes ces consid�rations firent reculer Pitou devant les deux moyens que nous venons de citer.</p><p>D�ailleurs, l�amour-propre de Pitou �tait engag�, et pour que cet amour-propre se tir�t honorablement d�affaires, Pitou ne devait recourir � personne.</p><empty-line/><p>Il se remit � chercher, non sans une certaine admiration pour la nouvelle direction que prenaient les sp�culations de son esprit.</p><empty-line/><p>Enfin, comme Archim�de, il s��cria :  <emphasis>Eur�ka</emphasis> ! ce qui veut dire en simple fran�ais :  <emphasis>je l�ai trouv�</emphasis>.</p><empty-line/><p>En effet, voici le moyen que Pitou venait de trouver dans son arsenal � lui-m�me :</p><empty-line/><p>M. de La Fayette �tait le commandant g�n�ral des gardes nationales de France.</p><empty-line/><p>Haramont �tait en France.</p><empty-line/><p>Haramont avait une garde nationale.</p><empty-line/><p>Donc M. de La Fayette �tait commandant g�n�ral des gardes nationales d�Haramont.</p><empty-line/><p>� 379 �</p><empty-line/><p>M. de La Fayette ne devait donc pas tol�rer que les miliciens d�Haramont manquassent d�armes, puisque les miliciens des autres pays �taient arm�s ou allaient l��tre.</p><empty-line/><p>Pour arriver � M. de La Fayette, Gilbert ; pour arriver � Gilbert, Billot.</p><empty-line/><p>Pitou �crivit une lettre � Billot.</p><p>Comme Billot ne savait pas lire, c�est M. Gilbert qui lirait, et, naturellement, le second interm�diaire se trouverait atteint.</p><p>Ceci arr�t�, Pitou attendit la nuit, rentra myst�rieusement � Haramont et prit la plume.</p><empty-line/><p>Cependant, quelque pr�caution qu�il e�t prise pour rentrer incognito, il avait �t� vu par Claude Tellier et par D�sir� Maniquet.</p><empty-line/><p>Ils frapp�rent � sa porte comme il achevait sa lettre et comme  il  venait  de  l�enfermer  dans  un  grand  carr�  de  papier blanc avec grand renfort de pains � cacheter.</p><empty-line/><p>Pitou mit un doigt sur ses l�vres et en �tendit un autre vers la lettre cachet�e.</p><empty-line/><p>Ce myst�re en imposa � Claude Tellier et � D�sir� Maniquet : ils se retir�rent en silence, et myst�rieusement, un doigt sur la bouche, les yeux sur la lettre.</p><empty-line/><p>Pitou nageait en plein courant de politique pratique.</p><empty-line/><p>Maintenant, voici la lettre qui �tait enferm�e dans ce carr� de papier blanc qui avait produit un si grand effet sur Claude et sur D�sir�.</p><empty-line/><p>� 380 �</p><empty-line/><p>� Cher et honor� monsieur Billot,</p><empty-line/><p>� La cause de la R�volution gagne tous les jours dans notre pays ; les aristocrates perdent du terrain, les patriotes avancent.</p><p>� La commune d�Haramont s�enr�le dans le service actif de la garde nationale.</p><p>� Mais elle n�a pas d�armes.</p><empty-line/><p>� Il y a un moyen de s�en procurer. Certains particuliers re-tiennent des quantit�s d�armes de guerre qui pourraient �co-nomiser au tr�sor public de grandes d�penses, si elles passaient au service de la nation.</p><empty-line/><p>� Plaise � M. le g�n�ral de La Fayette faire ordonner que ces d�p�ts ill�gaux d�armes de guerre soient mis � la disposition des communes, proportionnellement au nombre des hommes � armer, et je me charge, pour ma part, de faire entrer trente fusils au moins dans les arsenaux d�Haramont.</p><empty-line/><p>� C�est le seul moyen d�opposer une digue aux men�es contre-r�volutionnaires des aristocrates et des ennemis de la nation.</p><empty-line/><p>� Votre concitoyen et bien humble serviteur,</p><empty-line/><p>� Ange Pitou. �</p><empty-line/><p>Quand il eut �crit ce factum, Pitou s�aper�ut qu�il avait oubli� de parler au fermier de sa maison et de sa famille.</p><empty-line/><p>Il le traitait trop en Brutus ; d�un autre c�t�, donner des d�-</p><p>tails � Billot sur Catherine, c��tait s�exposer � mentir ou � d�chirer le c�ur d�un p�re ; c��tait aussi rouvrir des plaies saignantes dans l��me de Pitou.</p><p>� 381 �</p><empty-line/><p>Pitou �touffa un soupir, et mit en  <emphasis>post-scriptum</emphasis> :</p><p>� P.-S. Madame Billot, mademoiselle Catherine et toute la maison se portent bien et se rappellent au souvenir de monsieur Billot. �</p><empty-line/><p>De cette fa�on, Pitou ne compromettait ni lui ni personne.</p><p>Montrant aux initi�s l�enveloppe blanche qui allait partir pour Paris, le commandant des forces d�Haramont se contenta, comme nous l�avons racont�, de leur dire :</p><empty-line/><p>� Voici.</p><empty-line/><p>Et il alla jeter sa lettre dans la bo�te.</p><empty-line/><p>La r�ponse ne se fit pas attendre.</p><empty-line/><p>Le surlendemain, un expr�s arriva dans Haramont � cheval et demandant M. Ange Pitou.</p><empty-line/><p>Grande �tait la rumeur ; grandes l�attente et l�anxi�t� des miliciens.</p><empty-line/><p>Le courrier montait un cheval blanc d��cume ; il portait l�uniforme de l��tat-major de la garde nationale parisienne.</p><empty-line/><p>Qu�on juge de l�effet qu�il produisit, qu�on juge aussi du trouble et du battement de c�ur de Pitou.</p><empty-line/><p>Il s�approcha tremblant, p�le, et prit le paquet que lui tendit, non sans sourire, l�officier charg� du message.</p><empty-line/><p>C��tait une r�ponse de M. Billot, par la main de Gilbert.</p><empty-line/><p>� 382 �</p><empty-line/><p>Billot recommandait � Pitou la mod�ration dans le patriotisme.</p><p>Et il envoyait l�ordre du g�n�ral La Fayette, contresign� par le ministre de la Guerre, pour armer la garde nationale d�Haramont.</p><empty-line/><p>Il profitait du d�part d�un officier charg� d�armer, au nom du g�n�ral La Fayette, la garde nationale de Soissons et de Laon.</p><p>Cet ordre �tait ainsi con�u :</p><empty-line/><p>� Seront tenus, ceux qui poss�dent plus d�un fusil et d�un sabre, de mettre leurs autres armes � la disposition des chefs de corps de chaque commune.</p><empty-line/><p>La pr�sente mesure est ex�cutoire dans toute l��tendue de la province. �</p><empty-line/><p>Pitou, rouge de joie, remercia l�officier, qui sourit de nouveau, et repartit imm�diatement pour le relai suivant.</p><empty-line/><p>Ainsi Pitou se voyait au comble des honneurs ; il recevait directement des messages du g�n�ral La Fayette et des ministres.</p><empty-line/><p>Et ces messages venaient servir complaisamment les plans et les ambitions de Pitou.</p><empty-line/><p>D�peindre l�effet de cette visite sur les �lecteurs de Pitou serait un travail impossible. Nous d�clarons y renoncer.</p><empty-line/><p>Seulement, � voir ces visages �mus, ces yeux brillants, cet empressement de la population ; � voir ce profond respect que tout le monde prit imm�diatement pour Ange Pitou, le plus in-</p><p>� 383 �</p><empty-line/><p>cr�dule observateur se f�t convaincu que d�sormais notre h�ros allait �tre un grand personnage.</p><p>Les �lecteurs, l�un apr�s l�autre, demand�rent � voir et � toucher le cachet du minist�re, ce que leur octroya Pitou tr�s gracieusement.</p><empty-line/><p>Et quand le nombre des assistants se fut r�duit aux seuls initi�s :</p><empty-line/><p>� Citoyens, dit Pitou, mes plans ont r�ussi comme je l�avais pr�vu. J�ai �crit au g�n�ral La Fayette le d�sir que vous avez de vous constituer en garde nationale, et le choix que vous avez fait de moi pour vous commander. Lisez la suscription de la lettre qui m�arrive du minist�re.</p><empty-line/><p>Et il pr�senta la d�p�che sur l�adresse de laquelle on put lire :</p><empty-line/><p><emphasis>Au sieur Ange Pitou, </emphasis></p><p><emphasis>commandant de la garde nationale d�Haramont. </emphasis></p><empty-line/><p>� Je suis donc, continua Pitou, reconnu et agr�� par le g�-</p><p>n�ral La Fayette comme commandant de la garde nationale.</p><p>Vous �tes donc reconnus et agr��s comme gardes nationaux, par le g�n�ral La Fayette et le ministre de la Guerre.</p><empty-line/><p>Un long cri de joie et d�admiration �branla les murs du ga-letas qu�habitait Pitou.</p><empty-line/><p>� Quant aux armes, continua notre homme, le moyen de les avoir, je l�ai. Vous allez promptement vous nommer un lieutenant et un sergent. Ces deux autorit�s m�accompagneront dans la d�marche que j�ai � faire.</p><empty-line/><p>Les assistants se regard�rent incertains.</p><p>� 384 �</p><empty-line/><p>� Ton avis, Pitou ! dit Maniquet.</p><p>� Cela ne me regarde pas, fit Pitou avec une certaine dignit�, il faut que les �lections ne soient pas influenc�es ; r�unissez-vous hors de ma pr�sence ; nommez-vous les deux chefs que j�ai d�sign�s, mais nommez-les solides. Voil� tout ce que j�ai � vous dire. Allez !</p><p>Sur ce mot prononc� royalement, Pitou cong�dia ses soldats, et demeura seul envelopp� dans sa grandeur ainsi qu�Agamemnon.</p><empty-line/><p>Il s�absorba dans sa gloire, tandis que les �lecteurs se disputaient au dehors une bribe de la puissance militaire qui devait r�gir Haramont.</p><empty-line/><p>L��lection dura une heure. Le lieutenant et le sergent furent nomm�s ; ce furent : le sergent, Claude Tellier ; et le lieutenant, D�sir� Maniquet. Alors, on revint trouver Ange Pitou, qui les reconnut et les acclama.</p><empty-line/><p>Puis, ce travail termin� :</p><empty-line/><p>� Maintenant, messieurs, dit-il, pas un moment � perdre.</p><empty-line/><p>� Oui, oui, apprenons l�exercice ! fit un des plus enthousiastes.</p><empty-line/><p>� Une minute, r�pliqua Pitou ; avant l�exercice, ayons d�abord les fusils.</p><empty-line/><p>� C�est trop juste, firent les chefs.</p><empty-line/><p>� En attendant les fusils, ne peut-on �tudier avec des b�-</p><p>tons ?</p><p>� 385 �</p><empty-line/><p>� Faisons les choses militairement, r�pondit Pitou, qui, voyant l�ardeur g�n�rale, ne se sentait pas assez fort pour donner des le�ons d�un art auquel il ne comprenait encore rien ; des soldats qui apprennent l�exercice � feu avec des b�tons, c�est grotesque ; ne commen�ons pas par �tre ridicules !</p><empty-line/><p>� C�est juste, fut-il r�pondu : les fusils !</p><p>� Venez donc avec moi, lieutenant, et sergent, dit-il � ses inf�rieurs ; vous autres, attendez notre retour.</p><p>Un acquiescement respectueux fut la r�ponse de la troupe.</p><p>� Il nous reste six heures de jour. C�est plus qu�il n�en faut pour aller � Villers-Cotter�ts faire notre affaire, et revenir. En avant, marche ! cria Pitou.</p><empty-line/><p>L��tat-major de l�arm�e d�Haramont se mit en route aussit�t.</p><empty-line/><p>Mais quand Pitou relut la lettre de Billot, pour se bien persuader que tant d�heur n��tait pas un r�ve, il y trouva cette phrase de Gilbert, qui lui avait �chapp� :</p><empty-line/><p>� Pourquoi Pitou a-t-il oubli� de donner � M. le docteur Gilbert des nouvelles de S�bastien ? Pourquoi S�bastien n��crit-il pas � son p�re ? �</p><empty-line/><p>� 386 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre LXVI </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Pitou triomphe </strong></p><p><strong/></p><p>L�abb� Fortier �tait loin de se douter, le brave homme, et de l�orage que lui pr�parait cette profonde diplomatie, et du cr�dit qu�avait Ange Pitou pr�s des chefs du gouvernement.</p><empty-line/><p>Il �tait occup� � prouver � S�bastien que les mauvaises so-ci�t�s sont la perte de toute vertu et de toute innocence ; que Paris est un gouffre ; que les anges eux-m�mes s�y corrom-praient si, comme ceux qui s��taient �gar�s sur la route de Go-morrhe, ils ne remontaient vivement au ciel ; et prenant au tragique la visite de Pitou, ange d�chu, il engageait S�bastien, avec toute l��loquence dont il �tait capable, � rester un bon et vrai royaliste.</p><p>Par bon et vrai royaliste, h�tons-nous de le dire, l�abb� Fortier �tait bien loin d�entendre ce que le docteur Gilbert entendait par les m�mes mots.</p><empty-line/><p>Il oubliait, le bon abb�, que vu cette diff�rence � entendre les m�mes mots, sa propagande �tait une mauvaise action, puisqu�il essayait d�armer, involontairement sans doute, l�esprit du fils contre celui du p�re.</p><empty-line/><p>Il faut avouer, au reste, qu�il n�y trouvait pas de grandes pr�parations.</p><empty-line/><p>Chose �trange ! � l��ge o� les enfants sont cette molle argile dont parle le po�te, � l��ge o� tout cachet qui appuie sur eux leur</p><p>� 387 �</p><empty-line/><p>laisse son empreinte, S�bastien �tait d�j� homme par la r�solution et la t�nacit� de l�id�e.</p><p>�tait-ce l� le fils de cette aristocratique nature qui avait d�-</p><p>daign� jusqu�� l�horreur un pl�b�ien ?</p><p>Ou bien �tait-ce l� r�ellement l�aristocratie du pl�b�ien pouss�e dans Gilbert jusqu�au sto�cisme ?</p><p>L�abb� Fortier n��tait point capable de sonder un pareil myst�re ; il savait le docteur un peu exalt� patriote ; il essayait, avec la na�vet� r�paratrice des eccl�siastiques, de lui r�former son fils pour le bien du roi et de Dieu.</p><p>S�bastien, d�ailleurs, tout en paraissant fort attentif, n��coutait pas ces conseils ; il songeait alors � ces vagues visions qui, depuis quelque temps, �taient revenues l�assaillir sous les grands arbres du parc de Villers-Cotter�ts, lorsque l�abb� Fortier conduisait ses �l�ves du c�t� de la pierre Clou�se, du regard Saint-Hubert, ou de la tour Aumont, � ces hallucinations qui lui composaient une seconde vie � c�t� de sa vie naturelle, une vie menteuse de po�tiques f�licit�s aupr�s du prosa�sme indolent de ses jours d��tude et de coll�ge.</p><empty-line/><p>Tout � coup la porte de la rue de Soissons, heurt�e avec une certaine violence, s�ouvrit d�elle-m�me et donna passage � plusieurs hommes.</p><empty-line/><p>Ces hommes �taient le maire de la ville de Villers-Cotter�ts, l�adjoint et le secr�taire de la mairie.</p><empty-line/><p>Derri�re eux apparaissaient deux chapeaux de gendarmes, et derri�re ces chapeaux de gendarmes cinq ou six t�tes de curieux.</p><empty-line/><p>L�abb�, inquiet, marcha droit au maire.</p><p>� 388 �</p><empty-line/><p>� Et qu�y a-t-il donc, monsieur Longpr� ? demanda-t-il.</p><p>� Monsieur l�abb�, r�pondit gravement celui-ci, vous avez connaissance du nouveau d�cret du minist�re de la Guerre ?</p><p>� Non, monsieur le maire.</p><p>� Prenez la peine de le lire alors.</p><empty-line/><p>L�abb� prit la d�p�che et la lut.</p><p>Tout en la lisant il p�lit.</p><p>� Eh bien ? demanda-t-il tout �mu.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! monsieur l�abb�, ces messieurs de la garde nationale d�Haramont sont l� et attendent une livraison d�armes.</p><empty-line/><p>L�abb� fit un bond comme s�il allait d�vorer ces messieurs de la garde nationale.</p><empty-line/><p>Alors Pitou, jugeant que le moment �tait venu de se montrer, Pitou s�approcha, suivi de son lieutenant et de son sergent.</p><empty-line/><p>� Les voici, dit le maire.</p><empty-line/><p>L�abb� �tait pass� du blanc au rouge.</p><empty-line/><p>� Ces dr�les ! s��cria-t-il, ces vauriens !</p><empty-line/><p>Le maire �tait bonhomme, il n�avait pas encore d�opinion politique bien arr�t�e ; il m�nageait la ch�vre et le chou ; il ne se voulait brouiller ni avec Dieu, ni avec la garde nationale.</p><empty-line/><p>� 389 �</p><empty-line/><p>Les invectives de l�abb� Fortier excit�rent de sa part un gros rire, avec lequel il domina la situation.</p><p>� Vous entendez comment monsieur l�abb� traite la garde nationale d�Haramont, dit-il � Pitou et � ses deux officiers.</p><p>� C�est parce que monsieur l�abb� Fortier nous a vus enfants, et qu�il nous croit toujours des enfants, dit Pitou avec sa douceur m�lancolique.</p><empty-line/><p>� Mais ces enfants sont devenus des hommes, dit sourde-ment Maniquet en �tendant vers l�abb� sa main mutil�e.</p><empty-line/><p>� Et ces hommes sont des serpents ! s��cria l�abb� irrit�.</p><empty-line/><p>� Et des serpents qui piqueront si on les blesse, dit le sergent Claude � son tour.</p><empty-line/><p>Le maire, dans ces menaces, pressentit toute la future r�volution.</p><empty-line/><p>L�abb� y devina le martyre.</p><empty-line/><p>� Que me veut-on, enfin ? dit-il.</p><empty-line/><p>� On veut une partie des armes que vous avez ici, dit le maire, en essayant de tout concilier.</p><empty-line/><p>� Ces armes ne sont pas � moi, r�pondit l�abb�.</p><empty-line/><p>� Mais � qui sont-elles donc ?</p><empty-line/><p>� Elles sont � monseigneur le duc d�Orl�ans.</p><empty-line/><p>� D�accord, monsieur l�abb�, dit Pitou ; mais rien n�emp�-</p><p>che.</p><p>� 390 �</p><empty-line/><p>� Comment, rien n�emp�che ? fit l�abb�.</p><p>� Oui ; nous venons vous demander ces armes tout de m�me.</p><p>� J�en �crirai � monseigneur le duc, fit majestueusement l�abb�.</p><p>� Monsieur l�abb� oublie, dit le maire � demi voix, que c�est diff�rer pour rien. Monseigneur, si on le consulte, r�pondra qu�il faut donner aux patriotes, non seulement les fusils de ses ennemis les Anglais, mais encore les canons de son a�eul Louis XIV.</p><p>Cette v�rit� frappa douloureusement l�abb�.</p><empty-line/><p>Il murmura :</p><empty-line/><p>�  <emphasis>Circumdedisti me hostibus  </emphasis>. 10F28</p><empty-line/><p>� Oui, monsieur l�abb�, dit Pitou, c�est vrai ; mais de vos ennemis politiques seulement ; car nous ne ha�ssons en vous que le mauvais patriote.</p><empty-line/><p>� Imb�cile</p><p>! s��cria l�abb� Fortier dans un moment</p><p>d�exaltation qui lui donna une certaine �loquence ; absurde et dangereux imb�cile ! Lequel de nous deux est le bon patriote, de moi qui veux garder les armes pour la paix de la patrie, ou de toi qui les demandes pour la discorde et la guerre civile ? Lequel est le bon fils, de moi qui m�en tiens � l�olivier pour f�ter notre m�re commune, ou de toi qui cherches du fer pour lui d�chirer le sein ?</p><empty-line/><p><strong>28</strong> � Tu m'as encercl� de mes ennemis �.</p><p>� 391 �</p><empty-line/><p>Le maire se d�tourna pour cacher son �motion, et tout en se d�tournant, il fit � l�abb� un petit signe sournois qui voulait dire : � Tr�s bien ! �</p><empty-line/><p>L�adjoint, nouveau Tarquin, abattit des fleurs avec sa canne.</p><empty-line/><p>Ange fut d�sar�onn�.</p><p>Ce que voyant ses deux subalternes, ils fronc�rent le sourcil.   S�bastien seul, l�enfant spartiate, fut impassible.</p><p>Il s�approcha de Pitou et demanda :</p><empty-line/><p>� De quoi s�agit-il donc, Pitou ?</p><empty-line/><p>Pitou le lui dit en deux mots.</p><empty-line/><p>� L�ordre est sign� ? fit l�enfant.</p><empty-line/><p>� Du ministre, du g�n�ral La Fayette, et il est de l��criture de ton p�re.</p><empty-line/><p>� Alors, r�pliqua fi�rement l�enfant, pourquoi donc h�site-t-on � ob�ir ?</p><empty-line/><p>Et dans son �il aux pupilles dilat�es, dans ses narines fr�-</p><p>missantes, dans la rigidit� de son front, il r�v�la l�implacable esprit dominateur des deux races qui l�avaient cr��.</p><empty-line/><p>L�abb� entendit ces paroles qui sortaient de la bouche de cet enfant ; il frissonna, et baissa la t�te.</p><empty-line/><p>� Trois g�n�rations d�ennemis contre nous ! murmura-t-il.</p><p>� 392 �</p><empty-line/><p>� Allons, monsieur l�abb�, dit le maire, il faut s�ex�cuter !</p><p>L�abb� fit un pas en froissant les clefs qu�il tenait � sa ceinture par un reste d�habitude monastique.</p><p>� Non ! mille fois non ! s��cria-t-il ; ce n�est pas ma propri�t�, et j�attendrai l�ordre de mon ma�tre.</p><p>� Ah ! monsieur l�abb� ! fit le maire, qui ne pouvait se dispenser de d�sapprouver.</p><p>� C�est de la r�bellion, dit S�bastien au pr�tre ; prenez garde ! cher monsieur.</p><empty-line/><p>�  <emphasis>Tu quoque</emphasis> ! murmura l�abb� Fortier en se couvrant de sa soutane pour imiter le geste de C�sar.</p><empty-line/><p>� Allons, allons, monsieur l�abb�, dit Pitou, soyez tranquille ; ces armes seront bien plac�es pour le bonheur de la patrie.</p><empty-line/><p>� Tais-toi, Judas ! r�pondit l�abb� ; tu as bien trahi ton vieux ma�tre, pourquoi ne trahirais-tu pas la patrie ?</p><empty-line/><p>Pitou, �cras� par sa conscience, courba le front. Ce qu�il avait fait n��tait pas d�un noble c�ur, si c��tait d�un habile administrateur d�hommes.</p><empty-line/><p>Mais en baissant la t�te, il vit de c�t� ses deux lieutenants, qui semblaient d�pit�s d�avoir un chef si faible.</p><empty-line/><p>Pitou comprit que s�il manquait son effet, son prestige �tait perdu.</p><empty-line/><p>� 393 �</p><empty-line/><p>L�orgueil tendit le ressort de ce vaillant champion de la R�-</p><p>volution fran�aise.</p><p>Relevant donc la t�te :</p><p>� Monsieur l�abb�, dit-il, si soumis que je sois � mon ancien ma�tre, je ne laisserai point passer sans commentaires ces injurieuses paroles.</p><p>� Ah ! tu commentes maintenant ? dit l�abb�, esp�rant d�-</p><p>monter Pitou par ses railleries.</p><p>� Oui, monsieur l�abb�, je commente, et vous allez voir que mes commentaires sont justes, continua Pitou. Vous m�appelez un tra�tre parce que vous m�avez refus� b�n�volement les armes que je vous demandais l�olivier � la main, et que je vous arrache aujourd�hui � l�aide d�un ordre du gouvernement. Eh bien !</p><p>monsieur l�abb�, j�aime mieux para�tre avoir trahi mes devoirs que d�avoir donn� la main � favoriser avec vous la contrer�volution. Vive la patrie ! Aux armes ! aux armes !</p><empty-line/><p>Le maire fit � Pitou le pendant du signe qu�il avait fait � l�abb� en disant :</p><empty-line/><p>� Ah ! tr�s bien ! tr�s bien !</p><empty-line/><p>Ce discours eut en effet un r�sultat foudroyant pour l�abb�, r�sultat �lectrique pour le reste des assistants.</p><empty-line/><p>Le maire s��clipsa en faisant signe � l�adjoint de demeurer.</p><empty-line/><p>L�adjoint e�t bien voulu s��clipser comme le maire ; mais l�absence des deux autorit�s principales de la ville e�t certainement �t� remarqu�e.</p><empty-line/><p>� 394 �</p><empty-line/><p>Il suivit donc avec son greffier les gendarmes, qui suivirent les trois gardes nationaux vers le mus�e de l�abb� Fortier, mus�e dont Pitou connaissait les d�tours, lui qui avait �t� nourri dans le s�rail.</p><p>S�bastien, bondissant comme un jeune lion, courut sur les traces des patriotes.</p><p>Les autres enfants regardaient tout h�b�t�s.</p><empty-line/><p>Quant � l�abb�, apr�s avoir ouvert la porte de son mus�e, il tomba, demi-mort de col�re et de honte, sur la premi�re chaise qu�il rencontra.</p><p>Une fois entr�s dans le mus�e, les deux assesseurs de Pitou voulaient tout mettre au pillage, mais l�honn�te timidit� du chef des gardes nationaux intervint encore.</p><empty-line/><p>Il fit le compte des gardes nationaux soumis � ses ordres, et comme ils �taient trente-trois, il ordonna que trente-trois fusils fussent enlev�s.</p><empty-line/><p>Et comme, le cas �ch�ant, on pouvait avoir � faire le coup de fusil, et qu�en cette circonstance Pitou ne comptait pas rester en arri�re, il prit pour lui un trente-quatri�me fusil, v�ritable fusil d�officier, plus court et plus l�ger que les autres, et qui, quoique de calibre, pouvait tout aussi bien diriger le plomb sur un lapin ou un li�vre, que la balle contre un faux patriote ou un vrai Prussien.</p><empty-line/><p>En outre, il se choisit une �p�e droite comme celle de M. de La Fayette, l��p�e de quelque h�ros de Fontenoy ou de Philips-bourg, qu�il passa � sa ceinture.</p><empty-line/><p>� 395 �</p><empty-line/><p>Ses deux coll�gues charg�rent chacun douze fusils sur leurs �paules, et, sous ce poids �norme, ils ne fl�chirent pas, tant leur joie �tait d�lirante.</p><empty-line/><p>Pitou se chargea du reste.</p><p>On passa par le parc pour ne pas traverser Villers-Cotter�ts, afin d��viter le scandale.</p><p>D�ailleurs, c��tait le chemin le plus court.</p><p>Ce chemin le plus court offrait en outre l�avantage d��ter aux trois officiers toute chance de rencontrer des partisans d�une id�e contraire � la leur. Pitou ne craignait pas la lutte, et le fusil qu�il s��tait choisi en cas de lutte faisait foi de son courage.</p><p>Mais Pitou �tait devenu homme de r�flexion, et, depuis qu�il r�fl�chissait, il avait remarqu� que si un fusil est un exp�dient pour la d�fense d�un homme, dix fusils ne le sont gu�re.</p><empty-line/><p>Nos trois h�ros, charg�s de ces d�pouilles opimes, travers�-</p><p>rent donc le parc en courant, et gagn�rent un rond-point o� ils durent s�arr�ter, �puis�s, ruisselants de sueur ; enfin, �cras�s d�une glorieuse fatigue, ils amen�rent chez Pitou le pr�cieux d�p�t que la patrie venait de leur confier, peut-�tre un peu bien aveugl�ment.</p><empty-line/><p>Il y eut assembl�e de la garde nationale le m�me soir, et le commandant Pitou remit un fusil � chaque soldat, en leur disant, comme les m�res spartiates � leurs fils, � propos du bouclier :</p><empty-line/><p>� Avec ou dessus.</p><empty-line/><p>Ce fut alors, dans cette petite commune, ainsi transform�e par le g�nie de Pitou, une effervescence pareille � celle de la fourmili�re un jour de tremblement de terre.</p><p>� 396 �</p><empty-line/><p>La joie de poss�der un fusil, chez ces peuples �minemment braconniers, � qui la longue oppression des gardes avait donn� la rage de la chasse, fit que pour eux Pitou devint un dieu sur la terre.  On oublia ses longues jambes, on oublia ses longs bras, on oublia ses gros genoux et sa grosse t�te, on oublia enfin ses grotesques ant�c�dents, et il fut et demeura le g�nie tut�laire du pays pendant tout le temps que le blond Ph�bus mit � rendre sa visite � la belle Amphitrite.</p><p>La journ�e du lendemain fut occup�e par les enthousiastes � manier, � remanier et � fourbir leur armes en connaisseurs instinctifs : les uns, joyeux si la batterie �tait bonne, les autres songeant � r�parer l�in�galit� du sort, s�il leur �tait �chu une arme de qualit� inf�rieure.</p><empty-line/><p>Pendant ce temps Pitou, retir� dans sa chambre comme le grand Agamemnon sous sa tente, songeait, tandis que les autres fourbissaient, se creusant, lui, le cerveau, tandis que ses hommes s��corchaient les mains.</p><empty-line/><p>� quoi songeait Pitou ? demandera le lecteur sympathique � ce g�nie naissant.</p><empty-line/><p>Pitou, devenu pasteur des peuples, songeait � la creuse inanit� des grandeurs de ce monde.</p><empty-line/><p>En effet, le moment arrivait o�, de tout cet �difice � grand-peine �lev�, rien n�allait rester debout.</p><empty-line/><p>Les fusils �taient livr�s depuis la veille. La journ�e �tait employ�e � les mettre en �tat. Demain il faudrait montrer l�exercice � ses soldats, et Pitou ne connaissait pas le premier commandement de la charge en douze temps.</p><p>� 397 �</p><empty-line/><p>Pitou avait toujours charg� son fusil sans compter les temps, et comme il avait pu.</p><empty-line/><p>Quant � la man�uvre, c��tait bien pis encore.</p><p>Or, qu��tait-ce qu�un commandant de la garde nationale qui ne sait pas faire la charge en douze temps, et qui ne sait pas commander la man�uvre ?</p><empty-line/><p>Celui qui �crit ces lignes n�en a connu qu�un seul : il est vrai qu�il �tait compatriote de Pitou.</p><empty-line/><p>Donc, la t�te plong�e dans les mains, l��il h�b�t�, le corps immobile, Pitou songeait.</p><empty-line/><p>Jamais C�sar, dans les broussailles de la Gaule sauvage, jamais Annibal perdu dans les Alpes neigeuses, jamais Colomb �gar� sur un oc�an ignor�, ne r�fl�chirent plus solennellement en  face  de  l�inconnu,  et  ne  vou�rent plus profond�ment leur pens�e aux  <emphasis>D�s ignotis</emphasis>, ces terribles divinit�s qui sont le secret de la vie et de la mort, que ne le fit Pitou pendant cette longue journ�e.</p><empty-line/><p>� Oh ! disait Pitou, le temps marche, demain s�avance, et demain appara�tra dans tout son n�ant ce rien que je suis.</p><empty-line/><p>� Demain, le foudre de guerre qui a pris la Bastille sera trait� de cr�tin par l�assembl�e enti�re des Haramontois, comme  le  fut�  je  ne  sais  plus  qui, par l�assembl�e enti�re des Grecs.</p><empty-line/><p>� Demain hu� !� quand aujourd�hui je suis un triompha-teur !</p><empty-line/><p>� 398 �</p><empty-line/><p>� Cela ne sera pas ; cela ne peut pas �tre. Catherine le saurait, et je serais d�shonor�.</p><p>Pitou reprit un instant haleine.</p><p>� Qui peut me tirer de l� ? se demanda-t-il. L�audace ?</p><p>Non, non : l�audace dure une minute, et l�exercice � la prussienne a douze temps.</p><p>� Quelle singuli�re id�e, aussi, d�apprendre l�exercice � la prussienne � des Fran�ais !</p><p>� Si je disais que je suis trop bon patriote pour apprendre � des Fran�ais l�exercice � la prussienne, et que j�invente un autre exercice plus national ?</p><empty-line/><p>� Non, je m�embrouillerais.</p><empty-line/><p>� J�ai bien vu un singe � la foire de Villers-Cotter�ts. Ce singe faisait l�exercice ; mais il le faisait probablement comme un singe, sans r�gularit�.</p><empty-line/><p>� Ah ! s��cria-t-il tout � coup, une id�e ! �</p><empty-line/><p>Et, sur-le-champ, ouvrant le compas de ses longues jambes, il allait commencer de franchir l�espace, quand une r�-</p><p>flexion l�arr�ta.</p><empty-line/><p>� Ma disparition �tonnerait, dit-il ; pr�venons mes gens.</p><empty-line/><p>Alors, ouvrant la porte, et ayant mand� Claude et D�sir�, il leur tint ce langage :</p><empty-line/><p>� Indiquez apr�s-demain pour le premier jour d�exercice.</p><empty-line/><p>� 399 �</p><empty-line/><p>� Mais pourquoi pas demain ? demand�rent les deux officiers inf�rieurs.</p><p>� Parce que vous �tes fatigu�s, vous et le sergent, r�pliqua Pitou, et qu�avant d�instruire les soldats, je veux d�abord instruire les chefs. Et puis accoutumez-vous, je vous prie, ajouta Pitou d�une voix s�v�re, � toujours ob�ir dans le service sans faire d�observations.</p><p>Les inf�rieurs s�inclin�rent.</p><p>� C�est bien, dit Pitou, affichez l�exercice pour apr�s-demain, quatre heures du matin.</p><p>Les deux officiers s�inclin�rent de nouveau, sortirent, et, comme il �tait neuf heures du soir, ils all�rent se coucher.</p><empty-line/><p>Pitou les laissa partir. Puis, lorsqu�ils eurent tourn� l�angle, il prit sa course dans la direction oppos�e, et gagna en cinq minutes la futaie la plus sombre et la plus �paisse de la for�t.</p><empty-line/><p>Voyons quelle �tait l�id�e lib�ratrice de Pitou.</p><empty-line/><p>� 400 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre LXVII </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Le p�re Clou�s et la pierre Clou�se, ou</strong><strong>comment Pitou devint tacticien et eut l�air</strong><strong>noble </strong></p><p><strong/></p><p>Pitou courut ainsi pendant une demi-heure � peu pr�s, s�enfon�ant de plus en plus dans la partie la plus sauvage et la plus profonde de la for�t.</p><empty-line/><p>Il y avait l�, parmi ces hautes futaies trois fois s�culaires, adoss�e � un rocher immense et au milieu de ronciers formidables, une cabane b�tie trente-cinq ou quarante ans auparavant, et qui renfermait un personnage qui avait su, dans son propre int�r�t, s�entourer d�un certain myst�re.</p><empty-line/><p>Cette cabane, moiti� creus�e dans la terre, moiti� tress�e au dehors avec des branchages et du bois grumeux, ne prenait de jour et d�air que par un trou obliquement pratiqu� dans la toiture.</p><empty-line/><p>Cette cabane, assez semblable aux huttes des Boh�miens de l�Albaycin, se trahissait parfois aux regards par les fum�es bleues qui s��chappaient de son fa�te.</p><empty-line/><p>Autrement, nul, except� les gardes de la for�t, les chasseurs, les braconniers et les paysans des environs, n�e�t devin� que cette hutte servait de demeure � un homme.</p><empty-line/><p>Et cependant, l�, depuis quarante ans, demeurait un vieux garde mis � la retraite, mais � qui M. le duc d�Orl�ans, p�re de</p><p>� 401 �</p><empty-line/><p>Louis-Philippe, avait accord� la permission de demeurer dans la for�t,  de  garder  un  habit,  et  de  faire  un  coup  de  fusil  tous  les jours sur li�vre ou lapin.</p><empty-line/><p>La plume et la grosse b�te �taient except�es.</p><p>Le bonhomme avait, � l��poque o� nous sommes arriv�s, soixante-neuf ans ; il s��tait d�abord appel� Clou�s tout simplement, puis le p�re Clou�s, au fur et � mesure que l��ge l�avait gagn�.</p><p>De son nom, l�immense rocher auquel sa hutte �tait adoss�e avait re�u son bapt�me ; on l�appelait la pierre Clou�se.</p><p>Il avait �t� bless� � Fontenoy, et, � la suite de cette blessure, il avait fallu lui couper la jambe. Voil� pourquoi, retrait� de bonne heure, il avait obtenu du duc d�Orl�ans les privil�ges dont nous venons de parler.</p><empty-line/><p>Le p�re Clou�s n�entrait jamais dans les villes, et ne venait qu�une fois par an � Villers-Cotter�ts ; c��tait pour acheter 365</p><p>charges de poudre et de plomb, 366 dans les ann�es bissextiles.</p><empty-line/><p>Ce m�me jour-l� il portait chez M. Cornu, chapelier, rue de Soissons, 365 ou 366 peaux, mi-parties de lapins, mi-parties de li�vres, dont le n�gociant en chapeaux lui donnait 75 livres tournois.</p><empty-line/><p>Et quand nous disons 365 peaux dans les ann�es ordinaires, et 366 dans les ann�es bissextiles, nous ne nous trompons pas d�une seule, car le p�re Clou�s ayant droit � un coup de fusil par jour, s��tait arrang� de mani�re � tuer un li�vre ou un lapin chaque coup.</p><empty-line/><p>Et, comme il ne tirait jamais un coup de plus, jamais un coup de moins que les 365 coups accord�s dans les ann�es ordi-</p><p>� 402 �</p><empty-line/><p>naires, et les 366 accord�s dans les ann�es bissextiles, le p�re Clou�s tuait juste 183 li�vres et 182 lapins dans les ann�es ordinaires, et 183 li�vres et 183 lapins dans les ann�es bissextiles.</p><empty-line/><p>De la chair des animaux il vivait, soit qu�il mange�t cette chair, soit qu�il la vend�t.</p><empty-line/><p>De la peau, comme nous l�avons dit, il s�achetait de la poudre et du plomb, et se faisait un capital.</p><empty-line/><p>Puis, en outre, une fois par an, le p�re Clou�s se livrait � une petite sp�culation.</p><empty-line/><p>La pierre � laquelle �tait adoss�e sa hutte offrait une place inclin�e comme un toit.</p><empty-line/><p>Ce plan inclin� pouvait pr�senter un espace de dix-huit pieds dans sa plus grande surface.</p><empty-line/><p>Un objet plac� � l�extr�mit� sup�rieure descendait doucement jusqu�� l�extr�mit� inf�rieure.</p><empty-line/><p>Le p�re Clou�s r�pandit doucement dans les villages environnants, par l�interm�diaire des bonnes femmes qui venaient acheter ses li�vres ou ses lapins, que les jeunes filles qui, le jour de la Saint-Louis, se laisseraient glisser trois fois du haut en bas de sa pierre, seraient mari�es dans l�ann�e.</p><empty-line/><p>La premi�re ann�e, beaucoup de jeunes filles vinrent, mais pas une n�osa glisser.</p><empty-line/><p>L�ann�e suivante, trois se hasard�rent : deux furent ma-ri�es dans l�ann�e ; quant � la troisi�me, qui resta fille, le p�re Clou�s affirma hardiment que si un mari lui avait manqu�, c�est qu�elle ne s��tait pas laiss� glisser avec la m�me foi que les autres.</p><p>� 403 �</p><empty-line/><p>L�ann�e d�ensuite, toutes les jeunes filles des environs ac-coururent et gliss�rent.</p><empty-line/><p>Le p�re Clou�s d�clara qu�il n�y aurait jamais assez de gar-</p><p>�ons pour tant de filles ; que cependant un tiers des glisseuses, et ce seraient les plus croyantes, se marieraient.</p><p>Bon nombre en effet se maria. � partir de ce moment, la r�putation matrimoniale de la pierre Clou�se fut �tablie, et tous les ans, Saint-Louis eut une double f�te, f�te dans la ville, f�te dans la for�t.</p><empty-line/><p>Alors  le  p�re  Clou�s  demanda  un  privil�ge.  Comme  on  ne pouvait pas glisser toute la journ�e sans manger et sans boire, ce fut d�avoir le monopole, pendant cette journ�e du 25 ao�t, de vendre � boire et � manger aux glisseurs et aux glisseuses, car les jeunes gens �taient parvenus � persuader aux jeunes filles que, pour que la vertu du rocher f�t infaillible, il fallait glisser ensemble, et surtout en m�me temps.</p><empty-line/><p>Depuis trente-cinq ans, le p�re Clou�s vivait ainsi. Le pays le traitait comme les Arabes traitent leurs marabouts. Il �tait pass� � l��tat de l�gende.</p><empty-line/><p>Mais, surtout, ce qui pr�occupait les chasseurs et faisait crever les gardes de jalousie, c�est qu�il �tait av�r� que le p�re Clou�s ne tirait par an que 365 coups de fusil, et que, sur ces 365</p><p>coups, il tuait 183 li�vres et 182 lapins.</p><empty-line/><p>Plus d�une fois des seigneurs de Paris, invit�s par le duc d�Orl�ans � venir passer quelques jours au ch�teau, ayant entendu raconter l�histoire du p�re Clou�s, �taient venus, selon leur g�n�rosit�, d�poser un louis ou un �cu dans sa grosse main, et ils avaient essay� de surprendre ce secret bizarre d�un homme qui tue 365 fois sur 365 coups.</p><p>� 404 �</p><empty-line/><p>Mais le p�re Clou�s n�avait pas su leur donner d�autre explication que celle-ci : c�est-�-dire qu�� l�arm�e il avait pris, avec ce m�me fusil, charg� � balle, l�habitude de tuer un homme � chaque coup. Or, ce qu�il avait fait � balle sur un homme, il avait trouv� que c��tait encore plus facile � faire � plomb sur un lapin ou sur un li�vre.</p><p>Et � ceux qui souriaient en l�entendant parler ainsi, le p�re Clou�s demandait :</p><p>� Pourquoi tirez-vous, si vous n��tes pas s�r de toucher ?</p><empty-line/><p>Mot qui e�t �t� digne de figurer parmi ceux de M. de La Pa-lisse, si ce n�e�t �t� la singuli�re infaillibilit� du tireur.</p><empty-line/><p>� Mais, lui demandait-on, pourquoi M. le duc d�Orl�ans p�re, qui n��tait point ladre, ne vous a-t-il accord� qu�un coup de fusil � tirer par jour ?</p><empty-line/><p>� Parce que plus e�t �t� trop, et qu�il me connaissait bien.</p><empty-line/><p>La curiosit� de ce spectacle et la singularit� de cette th�orie rapportaient, bon an, mal an, une dizaine de louis au vieil ana-chor�te.</p><empty-line/><p>Or, comme il en gagnait autant avec ses peaux de lapin et le jour de f�te qu�il avait institu� lui-m�me, et qu�il ne d�pensait qu�une  paire  de  gu�tres,  ou  plut�t  qu�une  gu�tre  tous  les  cinq ans, et un habit tous les dix, le p�re Clou�s n��tait pas du tout malheureux.</p><empty-line/><p>Bien au contraire, le bruit courait qu�il avait un magot ca-ch�, et que celui qui h�riterait de lui ne ferait pas une mauvaise affaire.</p><empty-line/><p>� 405 �</p><empty-line/><p>Tel est le singulier personnage que Pitou allait trouver au milieu de la nuit lorsque lui vint cette fameuse id�e qui devait le tirer de son embarras mortel.</p><empty-line/><p>Mais, pour rencontrer le p�re Clou�s, il ne fallait pas �tre maladroit.</p><empty-line/><p>Tel que le vieux pasteur des troupeaux de Neptune, Clou�s ne se laissait pas saisir du premier bond. Il distinguait � merveille l�importun improductif du fl�neur opulent, et comme il �tait d�j� passablement d�daigneux avec ces derniers, que l�on juge de la f�rocit� avec laquelle il expulsait la premi�re classe de f�cheux.</p><p>Clou�s �tait couch� sur son lit de bruy�re, lit merveilleux et aromatique que lui donnait la for�t au mois de septembre, et qui n�avait besoin d��tre renouvel� qu�au mois de septembre suivant.</p><empty-line/><p>Il �tait onze heures du soir environ ; il faisait un temps clair et frais.</p><empty-line/><p>Pour arriver � la cabane du p�re Clou�s, il fallait d�busquer forc�ment d�une gland�e tellement �paisse ou d�un roncier tellement opaque, que le bruit des d�chirements annon�ait toujours le visiteur au c�nobite.</p><empty-line/><p>Pitou fit quatre fois plus de bruit qu�un simple personnage.</p><p>Le p�re Clou�s leva la t�te et regarda, car il ne dormait point.</p><empty-line/><p>Le p�re Clou�s �tait ce jour-l� d�une humeur farouche. Un accident terrible lui �tait arriv�, et le rendait inaccessible � ses plus affables concitoyens.</p><empty-line/><p>� 406 �</p><empty-line/><p>L�accident �tait terrible en effet. Son fusil, qui lui avait servi cinq ans � balles, et trente-cinq ans � plomb, avait crev� en tirant sur un lapin.</p><empty-line/><p>C��tait le premier qu�il e�t manqu� depuis trente-cinq ans.</p><p>Mais le lapin sain et sauf n��tait point le pire d�sagr�ment qui f�t arriv� au p�re Clou�s. Deux  doigts  de  sa  main  gauche avaient �t� effiloqu�s par l�explosion. Clou�s avait raccommod� ses doigts avec des herbes m�ch�es et des ficelles, mais il n�avait pu raccommoder son fusil.</p><p>Or, pour se procurer un autre fusil, il fallait que le p�re Clou�s fouill�t � son tr�sor, et encore, quelque sacrifice qu�il f�t pour un nouveau, y m�t-il la somme exorbitante de deux louis, qui sait si ce fusil tuerait � tous les coups, comme celui qui venait d��clater si malheureusement ?</p><empty-line/><p>Comme on le voit, Pitou arrivait dans un mauvais moment.</p><empty-line/><p>Aussi, au moment o� Pitou mit la main sur le loquet de la porte, le p�re Clou�s fit entendre un grognement qui fit reculer le commandant des gardes civiques d�Haramont.</p><empty-line/><p>�tait-ce un loup, �tait-ce une laie en g�sine qui s��tait substitu� au p�re Clou�s ?</p><empty-line/><p>Aussi Pitou, qui avait lu  <emphasis>Le Petit Chaperon rouge</emphasis>, h�sita-t-il � entrer.</p><empty-line/><p>� Eh ! p�re Clou�s, cria-t-il.</p><empty-line/><p>� Quoi ! fit le misanthrope.</p><empty-line/><p>Pitou fut rassur�, il avait reconnu la voix du digne anacho-r�te.</p><p>� 407 �</p><empty-line/><p>� Bon, vous y �tes, dit-il.</p><p>Puis, faisant un pas dans l�int�rieur de la hutte et tirant la r�v�rence � son propri�taire :</p><p>� Bonjour, p�re Clou�s, dit gracieusement Pitou.</p><p>� Qui va l� ? demanda le bless�.</p><empty-line/><p>� Moi.</p><p>� Qui toi ?</p><p>� Moi, Pitou.</p><empty-line/><p>� Qui �a, Pitou ?</p><empty-line/><p>� Moi, Ange Pitou d�Haramont, vous savez ?</p><empty-line/><p>� Eh bien ! qu�est-ce que �a me fait, � moi, que vous soyez Ange Pitou d�Haramont ?</p><empty-line/><p>� Oh ! oh ! il n�est pas de bonne humeur, le p�re Clou�s ; je l�ai mal r�veill�, dit Pitou en c�linant.</p><empty-line/><p>� Tr�s mal r�veill�, vous avez raison.</p><empty-line/><p>� Que faut-il donc que je fasse, alors ?</p><empty-line/><p>� Oh ! ce que vous avez de mieux � faire, c�est de vous en aller.</p><empty-line/><p>� Eh �� ! sans causer un peu ?</p><empty-line/><p>� Causer de quoi ?</p><p>� 408 �</p><empty-line/><p>� D�un service � me rendre, p�re Clou�s.</p><p>� Je ne rends pas de service pour rien.</p><p>� Et moi je paie ceux qu�on me rend.</p><empty-line/><p>� C�est possible ; mais moi, je n�en puis plus rendre.</p><p>� Comment cela ?</p><p>� Je ne tue plus.</p><empty-line/><p>� Comment, vous ne tuez plus ? vous qui tuiez � tout coup ; �a n�est pas possible, �a, p�re Clou�s.</p><empty-line/><p>� Allez-vous-en, vous dis-je.</p><empty-line/><p>� Mon petit p�re Clou�s !</p><empty-line/><p>� Vous m�ennuyez.</p><empty-line/><p>� �coutez-moi, et vous ne vous en repentirez pas.</p><empty-line/><p>� Voyons alors, pas de mots� que voulez-vous ?</p><empty-line/><p>� Vous �tes un vieux soldat, vous ?</p><empty-line/><p>� Apr�s !</p><empty-line/><p>� Eh bien ! p�re Clou�s, je veux�</p><empty-line/><p>� Ach�ve donc, dr�le !</p><empty-line/><p>� Je veux que vous m�appreniez l�exercice.</p><empty-line/><p>� 409 �</p><empty-line/><p>� �tes-vous braque ?</p><empty-line/><p>� Non, j�ai toute ma cervelle, au contraire. Apprenez-moi l�exercice, p�re Clou�s, et nous causerons du prix.</p><p>� Ah �� ! mais d�cid�ment cet animal-l� est fou, dit rudement le vieux soldat en se soulevant sur ses bruy�res s�ches.</p><p>� P�re Clou�s, oui ou non, apprenez-moi l�exercice comme on le fait � l�arm�e, en douze temps, et demandez-moi telle chose qu�il vous plaira.</p><p>Le vieux se dressa sur un genou, et fixant son �il fauve sur Pitou :</p><empty-line/><p>� La chose qui me plaira ? demanda-t-il.</p><empty-line/><p>� Oui.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! la chose qui me pla�t, c�est un fusil.</p><empty-line/><p>� Ah ! comme cela tombe, dit Pitou, j�ai trente-quatre fusils.</p><empty-line/><p>� Tu as trente-quatre fusils, toi ?</p><empty-line/><p>� Et m�me le trente-quatri�me, que j�avais mis pour moi, fera bien votre affaire. C�est un joli fusil de sergent avec les armes du roi en or sur la culasse.</p><empty-line/><p>� Et comment t�es-tu procur� ce fusil ? Tu ne l�as pas vol�, j�esp�re ?</p><empty-line/><p>Pitou lui conta son histoire, franchement, loyalement, vivement.</p><empty-line/><p>� 410 �</p><empty-line/><p>� Bon ! fit le vieux garde. Je comprends. Je veux bien t�apprendre l�exercice, mais j�ai mal aux doigts.</p><p>Et � son tour, il raconta � Pitou l�accident qui lui �tait arriv�.   � Eh bien ! lui dit Pitou, ne vous occupez plus de votre fusil, il est remplac�. Dame ! il n�y a que vos doigts� Ce n�est pas comme des fusils, je n�en ai pas trente-quatre.</p><empty-line/><p>� Oh ! quant aux doigts, ce n�est rien, et pourvu que tu me promettes que demain le fusil sera ici, viens.</p><empty-line/><p>Et il se leva aussit�t.</p><empty-line/><p>La lune au z�nith versait des torrents de flamme blanche sur l�esp�ce de clairi�re qui s��tendait en avant de la maison.</p><empty-line/><p>Pitou et le p�re Clou�s s�avanc�rent sur cette clairi�re.</p><empty-line/><p>Quiconque e�t vu dans cette solitude ces deux ombres noires gesticuler sur l�aire gris�tre, n�e�t pu se d�fendre d�une myst�rieuse terreur.</p><empty-line/><p>Le  p�re  Clou�s  prit  son  tron�on  de  fusil,  qu�il  montra  en soupirant � Pitou. Et d�abord il lui montra la tenue et le port du militaire.</p><empty-line/><p>C��tait, du reste, chose curieuse que le redressement subit de ce grand vieillard, toujours vo�t� par l�habitude de passer dans les taillis, et qui, raviv� par le souvenir du r�giment et l�ai-guillon de l�exercice, secouait sa t�te � crini�re blanche au-dessus d��paules s�ches, larges et solidement attach�es.</p><empty-line/><p>� 411 �</p><empty-line/><p>� Regarde bien, disait-il � Pitou, regarde bien ! c�est en regardant qu�on apprend. Quand tu auras bien vu comme je fais, essaie, et je te regarderai a mon tour.</p><empty-line/><p>Pitou essaya.</p><p>� Rentre tes genoux, efface tes �paules, donne un jeu libre � ta t�te ; fais-toi une base, morbleu ! fais-toi une base ; tes pieds sont assez larges pour cela.</p><empty-line/><p>Et Pitou ob�issait de son mieux.</p><p>� Bien ! fit le vieillard, tu as l�air assez noble.</p><p>Pitou fut extr�mement flatt� d�avoir l�air noble. Il n�avait pas esp�r� tant.</p><empty-line/><p>Avoir l�air noble, en effet, apr�s une heure seulement d�exercice ! Que serait-ce donc au bout d�un mois ? Il aurait l�air majestueux.</p><empty-line/><p>Aussi voulut-il continuer.</p><empty-line/><p>Mais c��tait assez pour une le�on.</p><empty-line/><p>D�ailleurs, le p�re Clou�s ne voulait pas trop s�avancer avant de tenir son fusil.</p><empty-line/><p>� Non pas, dit-il, c�est assez pour une fois. Tu n�as que cela � leur montrer pour la premi�re le�on, encore ne la sauront-ils pas avant quatre jours ; toi, pendant ce temps, tu seras venu ici deux fois.</p><empty-line/><p>� Quatre fois ! s��cria Pitou.</p><empty-line/><p>� 412 �</p><empty-line/><p>� Ah ! ah ! r�pondit froidement le p�re Clou�s, tu as du z�le et des jambes, � ce qu�il para�t. Quatre fois, soit ; viens quatre fois. Mais je t�avertis que nous sommes � la fin du dernier quartier de la lune, et que demain il n�y fera plus clair.</p><p>� Nous ferons l�exercice dans la grotte, dit Pitou.</p><empty-line/><p>� Alors, tu apporteras de la chandelle ?</p><p>� Une livre, deux s�il le faut.</p><p>� Bon. Et mon fusil ?</p><empty-line/><p>� Vous l�aurez demain.</p><empty-line/><p>� J�y compte. Voyons si tu as retenu ce que je t�ai dit.</p><empty-line/><p>Pitou recommen�a de fa�on � s�attirer des compliments.</p><p>Dans sa joie, il e�t promis un canon au p�re Clou�s.</p><empty-line/><p>Cette seconde s�ance achev�e, comme il �tait une heure du matin � peu pr�s, il prit cong� de son instructeur et regagna plus lentement, c�est vrai, mais d�un pas encore tr�s fendu, le village d�Haramont, o� tout le monde, gardes nationaux et simples bergers, dormaient du sommeil le plus profond.</p><empty-line/><p>Pitou r�va qu�il commandait en chef une arm�e de plusieurs millions d�hommes, et qu�il faisait faire � l�univers tout entier, rang� sur une seule file, le mouvement du pas embo�t� et un <emphasis> portez armes</emphasis> ! qui aboutirait � l�extr�mit� de la vall�e de Jo-saphat.</p><empty-line/><p>D�s le lendemain, il donna ou plut�t rendit sa le�on � ses soldats, avec une insolence de poses et une s�ret� de d�monstration qui pouss�rent jusqu�� l�impossible la faveur dont il jouissait.</p><p>� 413 �</p><empty-line/><p>� popularit�, souffle insaisissable !</p><p>Pitou devint populaire, et fut admir� des hommes, des enfants et des vieillards.</p><p>Les femmes m�me rest�rent s�rieuses, lorsqu�en leur pr�-</p><p>sence il criait d�une voix de stentor � ses trente soldats rang�s sur une seule ligne :</p><empty-line/><p>� Cordieu ! soyons donc nobles ! Regardez-moi.</p><p>Et il �tait noble !</p><empty-line/><p>� 414 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre LXVIII </strong></p><p><strong/></p><p><strong>O� Catherine fait, � son tour, de la diplomatie </strong></p><p><strong/></p><p>Le p�re Clou�s eut son fusil. Pitou �tait un gar�on d�honneur : pour lui, la chose promise �tait une chose due.</p><p>Dix visites pareilles � la premi�re firent de Pitou un parfait grenadier.</p><empty-line/><p>Malheureusement, le p�re Clou�s n��tait pas si fort sur la man�uvre que sur l�exercice : lorsqu�il eut expliqu� le tour, le demi-tour et les conversions, il se trouva au bout de sa science.</p><empty-line/><p>Pitou eut alors recours au  <emphasis>Praticien fran�ais</emphasis> et au  <emphasis>Manuel</emphasis><emphasis>du garde national</emphasis>, qui venait de para�tre, et auquel il consacra la somme d�un �cu.</p><p>Gr�ce au g�n�reux sacrifice de son commandant, le bataillon d�Haramont apprit � se mouvoir assez agr�ablement sur un terrain de man�uvres.</p><empty-line/><p>Puis, lorsque Pitou sentit que les mouvements se compli-quaient, il fit un voyage � Soissons, ville de garnison militaire ; il vit alors man�uvrer de vrais bataillons, conduits par de vrais officiers, et il en apprit l� en un jour plus qu�il n�e�t fait en deux mois avec les th�ories.</p><empty-line/><p>Deux mois avaient pass� ainsi ; deux mois de travail, de fatigue et de fi�vre.</p><empty-line/><p>� 415 �</p><empty-line/><p>Pitou ambitieux, Pitou amoureux, Pitou malheureux en amour ; et cependant, faible compensation ! satur� de gloire, Pitou avait rudement secou� ce que certains physiologistes appellent spirituellement  <emphasis>la b�te</emphasis>.</p><p>La b�te, chez Pitou, avait �t� impitoyablement sacrifi�e � l��me. Cet homme avait tant couru, il avait tant remu� ses membres, tant aiguis� sa pens�e, que l�on s��tonnait qu�il e�t song� encore � satisfaire ou � consoler son c�ur.</p><empty-line/><p>Il en �tait ainsi cependant.</p><p>Combien de fois, apr�s l�exercice, et l�exercice presque toujours venait lui-m�me � la suite du travail nocturne, combien de fois Pitou ne s��tait-il pas laiss� aller � traverser les plaines de Largny et de Noue dans toute leur longueur, puis la for�t dans toute son �paisseur, pour aller sur la lisi�re des terres de Boursonne guetter Catherine toujours fid�le � ses rendez-vous.</p><empty-line/><p>Catherine qui, d�robant une ou deux heures par jour aux travaux de la maison, allait joindre � un petit pavillon situ� au milieu d�une garenne d�pendant du ch�teau de Boursonne, le bien-aim� Isidor, cet heureux mortel, toujours plus fier, toujours plus beau, quand tout souffrait et s�abaissait autour de lui.</p><empty-line/><p>Que d�angoisses il d�vora, le pauvre Pitou, quelles tristes r�flexions il fut r�duit � faire sur l�in�galit� des hommes en ma-ti�re de f�licit� !</p><empty-line/><p>Lui que recherchaient les filles d�Haramont, de Taillefontaine et de Vivi�res, lui qui e�t aussi trouv� ses rendez-vous dans  la  for�t,  et  qui,  au  lieu  de  se  pavaner,  comme  un  amant heureux, aimait mieux venir pleurer comme un enfant battu, devant cette porte ferm�e du pavillon de M. Isidor.</p><empty-line/><p>� 416 �</p><empty-line/><p>C�est que Pitou aimait Catherine, qu�il l�aimait passionn�-</p><p>ment, qu�il l�aimait d�autant plus qu�il la trouvait sup�rieure � lui.</p><p>Il ne r�fl�chissait m�me plus � cela qu�elle en aimait un autre. Non, pour lui, Isidor avait cess� d��tre un objet de jalousie.</p><p>Isidor �tait un seigneur, Isidor �tait beau, Isidor �tait digne d��tre aim� ; mais Catherine, une fille du peuple, aurait d� peut-</p><p>�tre ne pas d�shonorer sa famille, ou tout au moins elle e�t d� ne pas d�sesp�rer Pitou.</p><p>C�est que lorsqu�il r�fl�chissait, la r�flexion avait des pointes bien aigu�s, des lancinations bien cruelles.</p><p>� Eh quoi ! se disait Pitou, elle a manqu� de c�ur au point de me laisser partir. Et depuis que je suis parti, elle n�a pas m�me daign� s�informer si j��tais mort de faim. Que dirait le p�re Billot, s�il savait qu�on abandonne ainsi ses amis, qu�on n�glige ainsi ses affaires ? Que dirait-il s�il savait qu�au lieu d�aller veiller au travail des ouvriers, l�intendante de la maison s�en va faire l�amour avec M. de Charny, un aristocrate ? Le p�re Billot ne dirait rien. Il tuerait Catherine.</p><empty-line/><p>� C�est pourtant bien quelque chose, songeait en lui-m�me Pitou, que d�avoir entre les mains la facilit� d�une pareille vengeance. �</p><empty-line/><p>Oui, mais c��tait beau de ne pas s�en servir.</p><empty-line/><p>Toutefois, Pitou l�avait �prouv� d�j�, les belles actions m�-</p><p>connues ne b�n�ficient pas � ceux qui les ont faites.</p><empty-line/><p>Ne serait-il donc pas possible de faire savoir � Catherine que l�on faisait de si belles actions ?</p><empty-line/><p>� 417 �</p><empty-line/><p>Eh ! mon Dieu ! rien n��tait plus ais� : il ne s�agissait que d�aborder Catherine un jour de dimanche, � la danse, et de lui dire comme par hasard un de ces mots terribles qui r�v�lent aux coupables qu�un tiers a p�n�tr� leur secret.</p><p>Ne f�t-ce que pour voir souffrir un peu cette orgueilleuse, la chose n��tait-elle pas � faire ?</p><p>Mais pour aller � la danse, il fallait encore se montrer en parall�le avec ce beau seigneur, et ce n�est pas une position acceptable pour un rival que ce parall�le avec un homme si bien mis.</p><p>Pitou, inventif comme tous ceux qui savent concentrer leurs chagrins, trouva mieux que la conversation � la danse.</p><empty-line/><p>Le pavillon dans lequel avait lieu le rendez-vous de Catherine avec le vicomte de Charny, �tait entour� d�un �pais taillis attenant � la for�t de Villers-Cotter�ts.</p><empty-line/><p>Un simple foss� indiquait la limite existant entre la propri�t� du comte et la propri�t� du simple particulier.</p><empty-line/><p>Catherine, qui �tait appel�e � chaque instant pour les affaires de la ferme dans les villages environnants, Catherine, qui, pour arriver � ces villages, devait n�cessairement traverser la for�t, Catherine, � laquelle on n�avait rien � dire tant qu�elle �tait dans cette for�t, n�avait donc qu�� franchir le foss� pour �tre dans les bois de son amant.</p><empty-line/><p>Ce point �tait certainement choisi comme le plus avanta-geux aux d�n�gations.</p><empty-line/><p>Le pavillon dominait si bien le taillis, que par les perc�es obliques garnies de verres de couleur, on pouvait distinguer chaque chose � l�entour, et la sortie de ce pavillon �tait si bien</p><p>� 418 �</p><empty-line/><p>cach�e par le taillis, qu�une personne qui en sortait � cheval pouvait en trois �lans de son cheval se trouver dans la for�t, c�est-�-dire sur un terrain neutre.</p><empty-line/><p>Mais Pitou �tait venu si souvent de jour et de nuit, Pitou avait si bien �tudi� le terrain, qu�il savait l�endroit par o� d�bouchait Catherine, comme le braconnier sait la pass�e par o� bondit la biche qu�il veut tuer � l�aff�t.</p><p>Jamais Catherine ne rentrait dans la for�t suivie d�Isidor.</p><p>Isidor demeurait quelque temps apr�s elle dans le pavillon, pour veiller � ce qu�il ne lui arriv�t rien en sortant, puis il s�en allait du c�t� oppos�, et tout �tait dit.</p><p>Le jour que Pitou choisit pour sa d�monstration, il alla s�embusquer � la pass�e de Catherine. Il monta sur un h�tre �norme qui dominait de ses trois cents ans le pavillon et le taillis.</p><empty-line/><p>Une heure ne se passa point sans qu�il v�t passer Catherine.</p><empty-line/><p>Elle attacha son cheval dans un ravin de la for�t, et d�un bond, comme une biche effarouch�e, traversa le foss� et s�enfon�a dans le taillis qui menait au pavillon.</p><empty-line/><p>C��tait juste au-dessous du h�tre o� �tait branch� Pitou que Catherine avait pass�.</p><empty-line/><p>Pitou n�eut qu�� descendre de sa branche et � s�adosser au tronc de l�arbre. Arriv� l�, il tira un livre de sa poche, qu�il savait par c�ur et fit semblant de lire,  <emphasis>Le Parfait garde national</emphasis>.</p><empty-line/><p>Une heure apr�s, le bruit d�une porte qu�on referme, parvint � l�oreille de Pitou. Le froissement d�une robe dans le feuil-lage se fit entendre. La t�te de Catherine apparut hors des ra-</p><p>� 419 �</p><empty-line/><p>m�es, regardant d�un air effray� autour d�elle si personne ne pouvait la voir.</p><p>Elle �tait � dix pas de Pitou.</p><p>Pitou, immobile et impassible, tenait son livre sur ses genoux.</p><p>Seulement il ne faisait plus semblant de lire, et il regardait Catherine avec l�intention que Catherine v�t bien qu�il la regardait.  Catherine poussa un petit cri �touff�, reconnut Pitou, devint p�le comme si la mort e�t pass� pr�s d�elle et l�e�t touch�e, et, apr�s une courte ind�cision qui se trahit dans le tremblement de ses mains et le demi-�lan de ses �paules, elle se jeta � corps perdu dans la for�t, et retrouva dans la for�t son cheval, sur lequel elle s�enfuit.</p><empty-line/><p>Le pi�ge de Pitou avait bien jou�, et Catherine s�y �tait prise.</p><empty-line/><p>Pitou revint � Haramont � moiti� heureux, � moiti� effray�.</p><empty-line/><p>Car � peine se fut-il rendu compte par le fait de ce qu�il venait d�accomplir, qu�il aper�ut dans cette simple d�marche une quantit� d�effrayants d�tails auxquels d�abord il n�avait pas song�.</p><empty-line/><p>Le dimanche suivant �tait d�sign� � Haramont pour une solennit� militaire.</p><empty-line/><p>Suffisamment instruits, ou s��tant d�clar�s tels, les gardes nationaux du village avaient pri� leur commandant de les assembler et de leur faire faire un exercice public.</p><empty-line/><p>� 420 �</p><empty-line/><p>Quelques villages voisins, �mus de rivalit�, et qui avaient aussi fait des �tudes militaires, devaient venir � Haramont pour �tablir une sorte de lutte avec leurs a�n�s dans la carri�re des armes.</p><p>Une d�putation de chacun de ces villages s��tait entendue avec l��tat-major de Pitou ; un laboureur, ancien sergent, les commandait.</p><p>L�annonce d�un si beau spectacle fit accourir une quantit� de curieux endimanch�s, et le Champ-de-Mars d�Haramont fut envahi d�s le matin par une foule de jeunes filles et d�enfants, auxquels  se  joignirent  plus  lentement,  mais  avec  non  moins d�int�r�t, les p�res et les m�res des champions.</p><empty-line/><p>Ce furent d�abord des collations sur l�herbe, frugales d�-</p><p>bauches de fruits et de galettes arros�s par l�eau de la source.</p><empty-line/><p>Bient�t apr�s, quatre tambours retentirent dans quatre directions diff�rentes, venant de Largny, de Vez, de Taillefontaine et de Vivi�res.</p><empty-line/><p>Haramont �tait devenu un centre ; il avait ses quatre points cardinaux.</p><empty-line/><p>Le cinqui�me battait bravement, conduisant hors d�Haramont ses trente-trois gardes nationaux.</p><empty-line/><p>On remarquait parmi les spectateurs une partie de l�aristocratie nobiliaire et bourgeoise de Villers-Cotter�ts, qui �tait venue l� pour rire.</p><empty-line/><p>En  outre,  un  grand  nombre  de fermiers des environs qui �taient venus l� pour voir.</p><empty-line/><p>� 421 �</p><empty-line/><p>Bient�t arriv�rent sur deux chevaux, c�te � c�te, Catherine et la m�re Billot.</p><p>C��tait le moment o� la garde nationale d�Haramont d�-</p><p>bouchait du village, avec un fifre, un tambour et son commandant Pitou, mont� sur un grand cheval blanc qu�avait pr�t� � Pitou Maniquet, son lieutenant, afin que l�imitation de Paris f�t plus compl�te, et que M. le marquis de La Fayette f�t repr�sent� <emphasis>ad vivum</emphasis> � Haramont.</p><empty-line/><p>Pitou, �tincelant d�orgueil et d�aplomb, chevauchait l��p�e � la main sur ce large cheval aux crins dor�s ; et, sans ironie, il repr�sentait sinon quelque chose d��l�gant et d�aristocratique, du moins quelque chose de robuste et de vaillant qui faisait plaisir � voir.</p><empty-line/><p>Cette entr�e triomphale de Pitou et de ses hommes, c�est-�-</p><p>dire de ceux qui avaient donn� le branle � la province, fut salu�e par de joyeuses acclamations.</p><empty-line/><p>La garde nationale, � Haramont, avait des chapeaux pareils, tous orn�s de la cocarde nationale, des fusils reluisants, et marchait sur deux files avec un ensemble des plus satisfaisants.</p><empty-line/><p>Aussi, lorsqu�elle arriva sur le champ de man�uvre, elle avait d�j� conquis tous les suffrages de l�assembl�e.</p><empty-line/><p>Pitou, du coin de l��il, aper�ut Catherine.</p><empty-line/><p>Il rougit, elle p�lit.</p><empty-line/><p>La revue, d�s ce moment, eut pour lui plus d�int�r�t que pour tout le monde.</p><empty-line/><p>� 422 �</p><empty-line/><p>Il fit faire � ses hommes le simple exercice du fusil d�abord, et chacun des mouvements qu�il ordonna fut si pr�cis�ment ex�cut� que l�air �clata de bravos.</p><empty-line/><p>Mais  il  n�en  fut  pas  de  m�me  des  autres  villages ;  ils  se montr�rent mous et irr�guliers. Les uns � moiti� arm�s, � moiti� instruits, se sentaient d�j� d�moralis�s par la comparaison ; les autres exag�raient avec orgueil ce qu�ils savaient si bien la veille.</p><empty-line/><p>Tous ne donn�rent que des r�sultats imparfaits.</p><p>Mais de l�exercice on allait passer � la man�uvre. C��tait l� que le sergent attendait son �mule Pitou.</p><empty-line/><p>Le sergent avait, vu l�anciennet�, re�u le commandement g�n�ral, et il s�agissait tout simplement pour lui de faire marcher et man�uvrer les cent soixante-dix hommes de l�arm�e g�n�rale.</p><empty-line/><p>Il n�en put venir � bout.</p><empty-line/><p>Pitou, son �p�e sous le bras et son fid�le casque sur la t�te, regardait faire avec le sourire de l�homme sup�rieur.</p><empty-line/><p>Quand le sergent eut vu ses t�tes de colonnes aller se perdre dans les arbres de la for�t, tandis que les queues reprenaient le chemin d�Haramont ; quand il eut vu ses carr�s se disperser � des distances erron�es ; quand il eut vu se m�ler disgracieusement les escouades et s��garer les chefs de file, il perdit la t�te, et fut salu� d�un murmure d�sapprobateur par ses propres soldats.</p><empty-line/><p>Un cri retentit alors du c�t� d�Haramont :</p><empty-line/><p>� Pitou ! Pitou ! � Pitou !</p><p>� 423 �</p><empty-line/><p>� Oui, oui, � Pitou ! cri�rent les hommes des autres villages, furieux d�une inf�riorit� qu�ils attribuaient charitablement � leurs instructeurs.</p><p>Pitou remonta sur son cheval blanc, et, se repla�ant � la t�te de ses hommes, auxquels il fit prendre la t�te de l�arm�e, il fit entendre un commandement d�une telle �nergie et d�un creux si superbe, que les ch�nes en frissonn�rent.</p><empty-line/><p>� l�instant m�me, et comme par miracle, les files �branl�es se r�tablirent ; les mouvements ordonn�s s�ex�cut�rent avec un ensemble dont l�enthousiasme ne troublait pas la r�gularit�, et Pitou appliqua si heureusement � la pratique les le�ons du p�re Clou�s et la th�orie du  <emphasis>Parfait garde national</emphasis>, qu�il obtint un succ�s immense.</p><empty-line/><p>L�arm�e, r�unie dans un seul c�ur et �clatant par une seule voix, le nomma  <emphasis>imperator</emphasis> sur le champ de bataille.</p><empty-line/><p>Pitou descendit de son cheval, baign� de sueur et ivre d�orgueil, et, ayant touch� le sol, il re�ut les f�licitations des peuples.</p><empty-line/><p>Mais, en m�me temps, il cherchait au milieu de la foule � rencontrer les regards de Catherine.</p><empty-line/><p>Tout � coup la voix de la jeune fille retentit � son oreille.</p><empty-line/><p>Pitou n�avait pas eu besoin d�aller � Catherine, Catherine �tait venue � lui !</p><empty-line/><p>Le triomphe �tait grand.</p><empty-line/><p>� Eh quoi ! dit-elle d�un air riant que d�mentait son p�le visage, quoi ! monsieur Ange, vous ne nous dites rien, � nous ?</p><p>Vous �tes devenu fier, parce que vous �tes un grand g�n�ral�</p><p>� 424 �</p><empty-line/><p>� Oh ! non, s��cria Pitou, oh ! bonjour, mademoiselle !</p><p>Puis � madame Billot :</p><p>� J�ai l�honneur de vous saluer, madame Billot.</p><empty-line/><p>Et revenant � Catherine :</p><p>� Mademoiselle, vous vous trompez, je ne suis pas un grand g�n�ral, je ne suis qu�un pauvre gar�on anim� du d�sir de servir ma patrie.</p><empty-line/><p>Ce mot fut port� sur les ondes de la foule, et, au milieu d�une temp�te d�acclamations, d�clar� un mot sublime.</p><empty-line/><p>� Ange, dit tout bas Catherine, il faut que je vous parle.</p><empty-line/><p>� Ah ! ah ! pensa Pitou, nous y voil�.</p><empty-line/><p>Puis tout haut :</p><empty-line/><p>� � vos ordres, mademoiselle Catherine.</p><empty-line/><p>� Revenez tant�t avec nous � la ferme.</p><empty-line/><p>� Bien.</p><empty-line/><p>Et Pitou, saluant respectueusement Catherine, s��loigna, en se promettant de tenir inflexiblement contre les tentations de la jeune fille.</p><empty-line/><p>� 425 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre LXIX </strong></p><p><strong/></p><p><strong>Le miel et l�absinthe </strong></p><p><strong/></p><p>Catherine s��tait arrang�e de fa�on � �tre seule avec Pitou, malgr� la pr�sence de sa m�re.</p><p>La bonne madame Billot avait trouv� quelques complaisantes compagnes qui suivirent son cheval en soutenant la conversation, et Catherine, qui avait abandonn� sa monture � l�une d�entre elles, revint � pied par les bois avec Pitou, qui s��tait d�-</p><p>rob� � ses triomphes.</p><empty-line/><p>Ces sortes d�arrangements n��tonnent personne � la campagne, o� tous les secrets perdent de leur importance � cause de l�indulgence qu�on s�accorde mutuellement.</p><p>On trouva naturel que Pitou e�t � causer avec madame et mademoiselle Billot ; peut-�tre m�me ne s�en aper�ut-on pas.</p><empty-line/><p>Ce jour-l� chacun avait son int�r�t au silence et � l��paisseur des ombres. Tout ce qui est gloire ou bonheur s�abrite sous les ch�nes s�culaires dans les pays de for�ts.</p><empty-line/><p>� Me voici, mademoiselle Catherine, dit Pitou, quand ils furent isol�s.</p><empty-line/><p>� Pourquoi avez-vous si longtemps disparu de la ferme ?</p><p>dit Catherine ; c�est mal, monsieur Pitou.</p><empty-line/><p>� 426 �</p><empty-line/><p>� Mais, mademoiselle, r�pliqua Pitou �tonn�, vous savez bien�</p><p>� Je ne sais rien� C�est mal.</p><p>Pitou pin�a ses l�vres, il lui r�pugnait de voir mentir Catherine.</p><p>Elle s�en aper�ut. D�ailleurs, le regard de Pitou �tait d�ordinaire droit et loyal ; il biaisait.</p><p>� Tenez, dit-elle, monsieur Pitou, j�ai autre chose � vous dire.</p><p>� Ah ! fit-il.</p><empty-line/><p>� L�autre jour, dans la chaumi�re o� vous m�avez vue�</p><empty-line/><p>� O� vous ai-je vue ?</p><empty-line/><p>� Ah ! vous savez bien.</p><empty-line/><p>� Je sais.</p><empty-line/><p>Elle rougit.</p><empty-line/><p>� Que faisiez-vous l� ? demanda-t-elle.</p><empty-line/><p>� Vous m�avez donc reconnu ? fit-il avec un doux et m�lancolique reproche.</p><empty-line/><p>� D�abord non, mais ensuite oui.</p><empty-line/><p>� Comment cela, ensuite ?</p><empty-line/><p>� 427 �</p><empty-line/><p>� Quelquefois on est distraite ; on va sans savoir, et puis on r�fl�chit.</p><p>� Assur�ment.</p><p>Elle retomba dans le silence, lui aussi ; l�un et l�autre avaient trop de choses � penser pour parler si net.</p><p>� Enfin, reprit Catherine, c��tait vous ?</p><empty-line/><p>� Oui, mademoiselle.</p><p>� Que faisiez-vous donc l� ? N��tiez-vous pas cach� ?</p><p>� Cach� ? non. Pourquoi euss�-je �t� cach� ?</p><empty-line/><p>� Oh ! la curiosit�</p><empty-line/><p>� Mademoiselle, je ne suis pas curieux.</p><empty-line/><p>Elle frappa impatiemment la terre de son petit pied.</p><empty-line/><p>� Toujours est-il que vous �tiez l�, et que ce n�est pas un endroit ordinaire pour vous.</p><empty-line/><p>� Mademoiselle, vous avez vu que je lisais.</p><empty-line/><p>� Ah ! je ne sais.</p><empty-line/><p>� Puisque vous m�avez vu, vous devez savoir.</p><empty-line/><p>� Je vous ai vu, c�est vrai, mais vaguement. Et� vous li-siez ?</p><empty-line/><p>�  <emphasis>Le Parfait garde national</emphasis>.</p><empty-line/><p>� 428 �</p><empty-line/><p>� Qu�est-ce que cela ?</p><empty-line/><p>� Un livre avec lequel j�apprends la tactique, pour la montrer ensuite � mes hommes ; et pour bien �tudier, vous savez, mademoiselle, qu�il faut se mettre � l��cart.</p><p>� Au fait, c�est vrai ; et l�� sur la lisi�re de la for�t, rien ne vous trouble.</p><p>� Rien.</p><p>Autre silence. La m�re Billot et les comm�res allaient toujours.</p><p>� Quand vous �tudiez ainsi, reprit Catherine, �tudiez-vous longtemps ?</p><empty-line/><p>� Quelquefois des journ�es enti�res, mademoiselle.</p><empty-line/><p>� Alors, s��cria-t-elle vivement, il y avait longtemps que vous �tiez l� ?</p><empty-line/><p>� Tr�s longtemps.</p><empty-line/><p>� C�est �tonnant que je ne vous aie pas vu quand je suis arriv�e, dit-elle.</p><empty-line/><p>Ici elle mentait, et si audacieusement, que Pitou eut la vell�it� de l�en convaincre ; mais il �tait honteux pour elle ; il �tait amoureux, timide par cons�quent. Tous ces d�fauts lui valurent une qualit�, la circonspection.</p><empty-line/><p>� J�aurai dormi, dit-il ; cela arrive parfois, quand on a trop travaill� de t�te.</p><empty-line/><p>� 429 �</p><empty-line/><p>� Voil�, et pendant ce sommeil que vous avez eu, moi, j�ai pass� dans le bois pour avoir de l�ombre. J�allais� j�allais jusqu�aux vieux murs du pavillon.</p><empty-line/><p>� Ah ! fit Pitou, du pavillon� quel pavillon ?</p><p>Catherine rougit encore. C��tait trop affect� cette fois pour qu�elle y cr�t.</p><p>� Le pavillon de Charny, dit-elle en affectant aussi la tranquillit�. C�est l� que pousse la meilleure joubarbe du pays.</p><p>� Oui-da !</p><p>� Je m��tais br�l�e � la lessive, et j�avais besoin de feuilles de joubarbe.</p><empty-line/><p>Ange, comme s�il eut cherch� � croire, le malheureux ! jeta un regard sur les mains de Catherine.</p><empty-line/><p>� Pas aux mains, au pied, dit-elle vivement.</p><empty-line/><p>� Et vous en avez trouv� ?</p><empty-line/><p>� D�excellente ; je ne boite pas, regardez.</p><empty-line/><p>� Elle boitait encore bien moins, pensa Pitou, quand je l�ai vue s�enfuyant plus vite qu�un chevreuil sur les bruy�res.</p><empty-line/><p>Catherine se figura qu�elle avait r�ussi ; elle se figura que Pitou n�avait rien su, rien vu. C�dant � un mouvement de joie, mauvais mouvement pour une si belle �me :</p><empty-line/><p>� Ainsi, dit-elle, monsieur Pitou nous boudait ; monsieur Pitou est fier de sa nouvelle position ; monsieur Pitou d�daignait les pauvres paysans, depuis qu�il est officier.</p><p>� 430 �</p><empty-line/><p>Pitou se sentit bless�. Un si grand sacrifice, m�me dissimul�, exige presque toujours d��tre r�compens�, et comme au contraire Catherine semblait mystifier Pitou, comme elle le rail-lait, par comparaison sans doute avec Isidor de Charny, toutes les bonnes dispositions de Pitou s��vanouirent : l�amour-propre est une vip�re endormie, sur laquelle il n�est jamais prudent de marcher, � moins qu�on ne l��crase du coup.</p><p>� Mademoiselle, r�pliqua-t-il, il me semble que c��tait bien plut�t vous qui me boudiez.</p><p>� Comment cela ?</p><p>� D�abord vous m�avez chass� de la ferme en me refusant de l�ouvrage. Oh ! je n�en ai rien dit � M. Billot. Dieu merci ! j�ai des bras et du c�ur au service de mes besoins.</p><empty-line/><p>� Je vous assure, monsieur Pitou�</p><empty-line/><p>� Il suffit, mademoiselle ; vous �tes la ma�tresse chez vous.</p><p>Donc, vous m�avez chass� ; donc, puisque vous alliez au pavillon de Charny et que j��tais l�, et que vous m�avez vu, c��tait � vous � me parler, au lieu de vous enfuir comme un voleur de pommes.</p><empty-line/><p>La vip�re avait mordu ; Catherine retomba du haut de sa tranquillit�.</p><empty-line/><p>� M�enfuir, dit-elle ; moi, je m�enfuyais ?</p><empty-line/><p>� Comme si le feu �tait � la ferme, mademoiselle ; je n�ai pas eu le temps de fermer mon livre, que d�j� vous aviez saut� sur ce pauvre Cadet cach� dans les feuilles, et qui a d�vor� toute l��corce d�un fr�ne, un arbre perdu.</p><empty-line/><p>� 431 �</p><empty-line/><p>� Un arbre perdu ? mais qu�est-ce que vous me dites l�, monsieur Pitou ? balbutia Catherine, qui commen�ait � sentir toute son assurance l�abandonner.</p><empty-line/><p>� C�est bien naturel, continua Pitou ; tandis que vous cueil-liez la joubarbe, Cadet broutait, et en une heure un cheval broute diablement de choses.</p><p>Catherine s��cria :</p><empty-line/><p>� En une heure !</p><p>� Il est impossible, mademoiselle, qu�un cheval d�pouille un arbre comme celui-l�, � moins d�une heure de coups de dent.</p><p>Vous  avez  d�  cueillir  de  la  joubarbe  pour  autant  de  blessures qu�il s�en est fait � la place de la Bastille ; c�est une fameuse plante en cataplasmes.</p><empty-line/><p>Catherine, toute p�le et d�sar�onn�e, ne trouva plus un mot.</p><empty-line/><p>Pitou se tut � son tour : il en avait assez dit.</p><empty-line/><p>La m�re Billot, arr�t�e � un carrefour, allait prendre cong� de ses compagnes.</p><empty-line/><p>Pitou, au supplice, car il venait de faire une blessure dont il sentait la douleur, se balan�ait alternativement sur l�une et l�autre jambe, comme un oiseau qui va s�envoler.</p><empty-line/><p>� Eh bien ! que dit l�officier ? cria la fermi�re.</p><empty-line/><p>� Il dit qu�il va vous souhaiter le bonsoir, madame Billot.</p><empty-line/><p>� Pas encore ; restez, dit Catherine, avec un accent presque d�sesp�r�.</p><p>� 432 �</p><empty-line/><p>� Eh bien, bonsoir ! dit la fermi�re. Viens-tu, Catherine ?</p><p>� Oh ! dites-moi donc la v�rit� ! murmura la jeune fille.</p><p>� Laquelle, mademoiselle ?</p><empty-line/><p>� Vous n��tes donc pas mon ami ?</p><p>� H�las ! fit le malheureux, qui, sans exp�rience encore, d�butait dans l�amour par ce terrible emploi des confidents, r�le dont les habiles seuls savent tirer des b�n�fices au d�triment de leur amour-propre.</p><p>Pitou sentit que son secret lui venait aux l�vres ; il sentit que le premier mot de Catherine allait le mettre � sa merci.</p><empty-line/><p>Mais il sentit en m�me temps que c��tait fait de lui s�il parlait ; il sentit qu�il mourrait de douleur le jour o� Catherine lui annoncerait ce qu�il ne faisait que soup�onner.</p><empty-line/><p>Cette appr�hension le rendit muet comme un Romain.</p><empty-line/><p>Il salua mademoiselle Catherine avec un respect qui per�a le c�ur de la jeune fille ; il salua madame Billot avec un gracieux sourire, et disparut dans l��paisseur du bois.</p><empty-line/><p>Catherine, malgr� elle, fit un bond comme pour le suivre.</p><empty-line/><p>La m�re Billot dit � sa fille :</p><empty-line/><p>� Ce gar�on a du bon ; il est savant et il a du c�ur.</p><empty-line/><p>Demeur� seul, Pitou commen�a un long monologue sur ce th�me :</p><empty-line/><p>� 433 �</p><empty-line/><p>� Est-ce cela qu�on appelle l�amour ? C�est bien doux � de certains moments, et bien amer dans d�autres.</p><p>Le pauvre gar�on �tait si na�f et si bon qu�il ne r�fl�chissait pas qu�en amour il y a le miel et l�absinthe, et que M. Isidor avait pris pour lui le miel.</p><empty-line/><p>Catherine, � partir de ce moment o� elle avait horriblement souffert, prit pour Pitou une sorte de crainte respectueuse qu�elle �tait bien loin d�avoir, quelques jours auparavant, pour cet inoffensif et grotesque personnage.</p><p>Quand on n�inspire pas d�amour, il n�est pas d�sobligeant d�inspirer un peu de crainte, et Pitou, qui avait de grands app�-</p><p>tits de dignit� personnelle, n�e�t pas �t� m�diocrement flatt� en d�couvrant ce genre de sentiment chez Catherine.</p><empty-line/><p>Mais comme il n��tait point assez fort physiologiste pour deviner les id�es d�une femme � une lieue et demie de distance, il se contenta de pleurer beaucoup et de se rab�cher � lui-m�me une foule de chansons villageoises lugubres sur les airs les plus m�lancoliques.</p><empty-line/><p>Son arm�e e�t �t� bien d�sappoint�e, en voyant son g�n�-</p><p>ral livr� � des j�r�miades aussi �l�giaques.</p><empty-line/><p>Quand Pitou eut beaucoup chant�, beaucoup pleur�, beaucoup march�, il rentra dans sa chambre, devant laquelle il trouva que les Haramontois idol�tres avaient plac� une sentinelle, l�arme au bras, pour lui faire honneur.</p><empty-line/><p>La sentinelle n�avait plus l�arme au bras, tant elle �tait ivre ; elle dormait sur le banc de pierre, son fusil entre les jambes.</p><empty-line/><p>Pitou, �tonn�, la r�veilla.</p><empty-line/><p>� 434 �</p><empty-line/><p>Il apprit alors que les trente bonshommes avaient command� un festin chez le p�re Tellier, le Vatel d�Haramont ; que douze des plus d�lur�es comm�res du canton y couronnaient les vainqueurs, et qu�on avait gard� la place d�honneur pour le Turenne qui avait battu le Cond� des cantons voisins.</p><p>Le c�ur avait trop fatigu� chez Pitou pour que l�estomac n�en e�t pas souffert. � On s�est �tonn�, dit Chateaubriand, de la quantit� de larmes que contient l��il d�un roi, mais on n�a jamais pu mesurer le vide que les larmes font dans un estomac d�adulte. �</p><p>Pitou, tra�n� par son factionnaire � la salle du festin, fut re-</p><p>�u avec des acclamations � secouer les murailles.</p><empty-line/><p>Il salua en silence, s�assit de m�me, et, avec ce calme qu�on lui conna�t, il attaqua les tranches de veau et la salade.</p><empty-line/><p>Cela dura tout le temps que mit son c�ur � se d�gonfler et son estomac � s�emplir.</p><empty-line/><p>� 435 �</p><empty-line/><p><strong>Chapitre LXX </strong></p><p><strong/></p><p><strong>D�nouement impr�vu </strong></p><p><strong/></p><p>Un festin par-dessus une douleur, c�est une douleur plus vive ou une consolation absolue.</p><p>Pitou s�aper�ut, au bout de deux heures, que ce n��tait pas un surcro�t de souffrance.</p><empty-line/><p>Il se leva, quand tous ses compagnons ne pouvaient plus se lever.</p><p>Il leur fit un discours sur la sobri�t� des Spartiates, quand tous �taient ivres-morts.</p><empty-line/><p>Et il se dit qu�il serait bon d�aller promener alors que tous �taient ronflants sous la table.</p><empty-line/><p>Quant aux jeunes filles d�Haramont, nous devons � leur honneur de d�clarer qu�avant le dessert elles s��taient �clips�es, sans que leur t�te, leurs jambes et leur c�ur eussent parl� significativement.</p><empty-line/><p>Pitou, le brave des braves, ne put s�emp�cher de faire quelques r�flexions.</p><empty-line/><p>De tous ces amours, de toutes ces beaut�s, de toutes ces richesses, rien ne lui restait dans l��me et dans la m�moire, que les derniers regards et les derni�res paroles de Catherine.</p><empty-line/><p>� 436 �</p><empty-line/><p>Il se rappelait, dans la demi-teinte qui couvrait sa m�-</p><p>moire, que plusieurs fois la main de Catherine avait touch� la sienne, que l��paule de Catherine avait famili�rement fr�l� son �paule, que m�me, dans les heures de la discussion, certaines privaut�s de la jeune fille lui avaient r�v�l� tous ses avantages et toutes ses suavit�s.</p><empty-line/><p>Alors, ivre � son tour de ce qu�il avait n�glig� dans le sang-froid, il cherchait autour de lui comme fait un homme qui se r�veille.</p><p>Il demandait aux ombres pourquoi tant de s�v�rit� envers une jeune femme toute confite en amour, en douceur, en gr�-</p><p>ces ; envers une femme qui, au d�but de la vie, pouvait bien avoir eu une chim�re. H�las ! qui donc n�avait pas la sienne ?</p><empty-line/><p>Pitou se demandait aussi pourquoi lui, un ours, un laid, un pauvre, il aurait r�ussi tout d�abord � inspirer des sentiments amoureux � la plus jolie fille du pays, quand l�, pr�s d�elle, un beau seigneur, le paon de ce pays, se donnait la peine de faire la roue.</p><empty-line/><p>Pitou ensuite se flattait d�avoir son m�rite ; il se comparait � la violette, qui exhale sournoisement et invisiblement ses parfums.</p><empty-line/><p>Invisiblement quant aux parfums, c��tait un peu trop vrai ; mais la v�rit� est dans le vin, f�t-ce dans le vin d�Haramont.</p><empty-line/><p>Pitou, ainsi r�confort� contre ses mauvais penchants par la philosophie, s�avoua qu�il avait tenu envers cette jeune fille une conduite d�plac�e, sinon condamnable.</p><empty-line/><p>Il se dit que c��tait le moyen de se faire ex�crer, que le calcul �tait des plus mauvais ; que, �blouie par M. de Charny, Catherine prendrait le pr�texte de ne pas reconna�tre les brillantes</p><p>� 437 �</p><empty-line/><p>et solides qualit�s de Pitou, si Pitou annon�ait mauvais caract�re.</p><p>Il fallait donc faire preuve d�un bon caract�re envers Catherine.  Et comment ?</p><p>Un lovelace e�t dit : � Cette fille me trompe et me joue, je la jouerai et me moquerai d�elle. �</p><p>Un lovelace e�t dit : � Je la m�priserai, je lui ferai honte de ses amours comme d�autant de turpitudes. Je la rendrai peureuse, je la d�shonorerai, je lui ferai trouver �pineux les sentiers du rendez vous. �</p><empty-line/><p>Pitou, cette bonne �me, cette belle �me, chauff�e � blanc par le vin et le bonheur, se dit qu�il rendrait Catherine tellement honteuse de ne pas aimer un gar�on tel que lui, qu�un jour il se confesserait d�avoir eu d�autres id�es.</p><empty-line/><p>Et puis, faut-il le dire, les chastes id�es de Pitou ne pouvaient admettre que la belle, la chaste, la fi�re Catherine f�t autre chose pour M. Isidor qu�une jolie coquette, souriant aux jabots de dentelle et aux culottes de peau dans les bottes � �perons.</p><empty-line/><p>Or, quelle peine cela pouvait-il faire � Pitou ivre, que Catherine se f�t �prise d�un jabot et d�un �peron ?</p><empty-line/><p>Quelque jour M. Isidor irait � la ville, �pouserait une comtesse, ne regarderait plus Catherine, et le roman finirait.</p><empty-line/><p>Toutes ces r�flexions dignes d�un vieillard, le vin � qui ra-jeunit les vieux � les inspirait � notre brave chef des gardes nationaux d�Haramont.</p><p>� 438 �</p><empty-line/><p>Or, pour bien prouver � Catherine qu�il �tait homme de bon caract�re, il r�solut de rattraper une � une toutes les mauvaises paroles de la soir�e.</p><p>Pour cela faire, il fallait d�abord rattraper Catherine.</p><empty-line/><p>Les heures n�existent pas pour un homme ivre qui n�a pas de montre.</p><empty-line/><p>Pitou n�avait pas de montre, et il n�eut pas fait dix pas hors de la maison qu�il fut ivre comme Bacchus ou son fils bien-aim� Thespis.</p><p>Il ne se souvint plus qu�il avait, depuis plus de trois heures, quitt� Catherine, et que Catherine n�avait besoin, pour rentrer � Pisseleux, que d�une petite heure au plus.</p><empty-line/><p>Il s��lan�a par la for�t, coupant hardiment au travers des arbres, de fa�on � gagner Pisseleux en �vitant les angles des chemins fray�s.</p><empty-line/><p>Laissons-le par les arbres, par les buissons, par les ronci�-</p><p>res, endommager � grands coups de pied et de b�ton la for�t du duc d�Orl�ans, laquelle lui rendait les coups avec usure.</p><empty-line/><p>Revenons � Catherine, qui, de son c�t�, pensive et d�sol�e, retournait chez elle derri�re sa m�re.</p><empty-line/><p>� quelques pas de la ferme est un ravin ; arriv� l�, le chemin s�amincit, et deux chevaux venus de front sont oblig�s de passer l�un apr�s l�autre.</p><empty-line/><p>La m�re Billot passa la premi�re.</p><empty-line/><p>� 439 �</p><empty-line/><p>Catherine allait passer � son tour, quand elle entendit un petit sifflement d�appel.</p><p>Elle se retourna et aper�ut dans l�ombre le galon d�une cas-quette qui �tait celle du laquais d�Isidor.</p><p>Elle laissa sa m�re continuer son chemin, ce que la m�re fit sans inqui�tude, on �tait � cent pas de la ferme.</p><p>Le laquais vint � elle.</p><p>� Mademoiselle, lui dit-il, M. Isidor a besoin de vous voir ce soir m�me ; il vous prie de l�attendre � onze heures quelque part, o� vous voudrez.</p><empty-line/><p>� Mon Dieu ! dit Catherine, lui serait-il arriv� quelque malheur ?</p><empty-line/><p>� Je ne sais, mademoiselle ; mais il a re�u ce soir de Paris une lettre cachet�e de noir ; il y a d�j� une heure que je suis ici.</p><empty-line/><p>Dix heures sonnaient � l��glise de Villers-Cotter�ts, et les unes apr�s les autres les heures passaient dans l�air, port�es fr�missantes sur leurs ailes de bronze.</p><empty-line/><p>Catherine regarda autour d�elle.</p><empty-line/><p>� Eh bien</p><p>! l�endroit est sombre et retir�, dit-elle, j�attendrai votre ma�tre ici.</p><empty-line/><p>Le laquais remonta � cheval et partit au galop.</p><empty-line/><p>Catherine, toute tremblante, rentra � la ferme derri�re sa m�re.</p><empty-line/><p>� 440 �</p><empty-line/><p>Que pouvait avoir � lui annoncer Isidor, � une heure pareille, sinon un malheur ?</p><p>Un rendez-vous d�amour emprunte des formes plus riantes.   Mais la question n��tait pas l�. Isidor demandait un rendez-vous la nuit, peu importait l�heure, peu importait le lieu : elle e�t �t� l�attendre dans le cimeti�re de Villers-Cotter�ts, � minuit.</p><p>Elle ne voulut donc pas m�me r�fl�chir, elle embrassa sa m�re et se retira dans sa chambre comme pour se coucher.</p><p>Sa m�re, sans d�fiance, se d�shabilla et se coucha ellem�me.</p><empty-line/><p>D�ailleurs, se f�t-elle d�fi�, la pauvre femme ! Catherine n��tait-elle pas libre ? Catherine n��tait-elle pas ma�tresse par ordre sup�rieur ?</p><empty-line/><p>Catherine, retir�e dans sa chambre, ne se d�shabilla ni ne se coucha.</p><empty-line/><p>Elle attendit.</p><empty-line/><p>Elle �couta sonner dix heures et demie, puis onze heures moins un quart.</p><empty-line/><p>� onze heures moins un quart, elle �teignit sa lampe et descendit dans la salle � manger.</p><empty-line/><p>Les fen�tres de la salle � manger donnaient sur le chemin ; elle ouvrit une fen�tre et sauta l�g�rement � terre.</p><empty-line/><p>� 441 �</p><empty-line/><p>Elle laissa la fen�tre ouverte pour pouvoir rentrer, et se contenta de rapprocher l�un de l�autre les contrevents.</p><p>Puis elle courut, dans la nuit, � l�endroit indiqu�, et l�, le c�ur bondissant, les jambes tremblantes, une main sur sa t�te br�lante, l�autre sur sa poitrine pr�s d��clater, elle attendit.</p><empty-line/><p>Elle n�eut pas longtemps � attendre. Un bruit de chevaux courant lui arriva.</p><empty-line/><p>Elle fit un pas en avant.</p><p>Isidor �tait pr�s d�elle.</p><p>Le laquais se tint en arri�re.</p><empty-line/><p>Sans descendre de cheval, Isidor lui tendit le bras, l�enleva sur son �trier, l�embrassa et lui dit :</p><empty-line/><p>� Catherine, ils ont tu� hier, � Versailles, mon fr�re Georges ; Catherine, mon fr�re Olivier m�appelle ; Catherine, je pars.</p><empty-line/><p>Une exclamation douloureuse retentit, Catherine serra furieusement Charny entre ses bras.</p><empty-line/><p>� Oh ! s��cria-t-elle, s�ils ont tu� votre fr�re Georges, ils vont vous tuer aussi, vous.</p><empty-line/><p>� Catherine, quoi qu�il arrive, mon fr�re a�n� m�attend ; Catherine, vous savez si je vous aime.</p><empty-line/><p>� Ah ! restez, restez, cria Catherine, qui, � ce que lui disait Isidor, ne comprit qu�une seule chose : c�est qu�il partait.</p><empty-line/><p>� Mais l�honneur, Catherine ! Mais mon fr�re Georges !</p><p>Mais la vengeance !</p><p>� 442 �</p><empty-line/><p>� Oh ! malheureuse que je suis ! cria Catherine.</p><p>Et elle se renversa, froide et palpitante, dans les bras du cavalier.</p><p>Une larme roula des yeux d�Isidor et tomba sur le cou de la jeune fille.</p><p>� Oh ! vous pleurez, dit-elle ; merci, vous m�aimez !</p><p>� Ah ! oui, oui, Catherine, je t�aime, mais comprends-tu, Catherine, mon fr�re, l�a�n�, ce fr�re m��crit : � Viens � ; il faut que j�ob�isse.</p><empty-line/><p>� Allez donc, dit Catherine, je ne vous retiens plus.</p><empty-line/><p>� Un dernier baiser, Catherine.</p><empty-line/><p>� Adieu !</p><empty-line/><p>Et la jeune fille r�sign�e, car elle avait compris qu�� cet ordre de son fr�re rien n�emp�cherait Isidor d�ob�ir, la jeune fille glissa des bras de son amant jusqu�� terre.</p><empty-line/><p>Isidor d�tourna les yeux, soupira, h�sita un instant ; mais, entra�n� par cet ordre irr�sistible qu�il avait re�u, il mit son cheval au galop, en jetant � Catherine un dernier adieu.</p><empty-line/><p>Le laquais le suivit � travers champs.</p><empty-line/><p>Catherine resta sur le sol, � l�endroit o� elle �tait tomb�e, barrant de son corps la route �troite.</p><empty-line/><p>Presque aussit�t un homme apparut sur le monticule, venant du c�t� de Villers-Cotter�ts ; il marchait � grands pas dans</p><p>� 443 �</p><empty-line/><p>la direction de la ferme, et dans sa course rapide il vint heurter le corps inanim� qui gisait sur le pav� de la route.</p><p>Il perdit l��quilibre, tr�bucha, roula et ne se reconnut qu�en touchant de ses mains ce corps inerte.</p><p>� Catherine ! s��cria-t-il, Catherine morte !</p><p>Et il poussa un cri terrible, un cri qui fit hurler les chiens de la ferme.</p><p>� Oh ! continua-t-il, qui donc a tu� Catherine ?</p><empty-line/><p>Et il s�assit tremblant, p�le, glac�, avec ce corps inanim� en travers sur ses genoux.</p><empty-line/><p>� 444 �</p><empty-line/><p><strong>� propos de cette �dition �lectronique</strong><strong>Texte libre de droits. </strong></p><p>Corrections, �dition, conversion informatique et publication par le groupe :</p><p><emphasis><strong>Ebooks libres et gratuits </strong></emphasis></p><p><strong>http://fr.groups.yahoo.com/group/ebooksgratuits</strong> 37H</p><empty-line/><p>Adresse du site web du groupe :</p><p><strong>http://www.ebooksgratuits.com/</strong></p><p>38H</p><empty-line/><p>�</p><p><strong>Juillet 2006 </strong></p><p><strong>� </strong></p><empty-line/><p>� <strong>�laboration de ce livre �lectronique :</strong> Les membres de  <emphasis>Ebooks libres et gratuits</emphasis> qui ont particip� � l��laboration de ce livre, sont : Fabrice, Coolmicro et Fred.</p><empty-line/><p>� <strong>Source : </strong></p><p><strong>http://www.dumaspere.com/</strong> Le site de r�f�rence sur 39H</p><p>Alexandre Dumas, indispensable pour tous ceux qui aiment cet auteur.</p><empty-line/><p>� <strong>Dispositions : </strong></p><p>Les livres que nous mettons � votre disposition, sont des textes libres de droits, que vous pouvez utiliser librement, � une fin non commerciale et non professionnelle. <strong>Tout lien vers notre</strong><strong>site est bienvenu� </strong></p><empty-line/><p>� <strong>Qualit� : </strong></p><p>Les textes sont livr�s tels quels sans garantie de leur int�grit� parfaite par rapport � l�original. Nous rappelons que c�est un travail d�amateurs non r�tribu�s et que nous essayons de pro-mouvoir la culture litt�raire avec de maigres moyens.</p><empty-line/><p><emphasis>Votre aide est la bienvenue ! </emphasis></p><empty-line/><p>VOUS POUVEZ NOUS AIDER � FAIRE CONNA�TRE</p><p>CES CLASSIQUES LITT�RAIRES.</p><empty-line/><p><strong>Document Outline</strong></p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><p>&#xFFFD;&#xFFFD;</p><empty-line/></section></body><binary id="0" 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